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Title: L'Île Des Pingouins
Author: France, Anatole, 1844-1924
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Île Des Pingouins" ***

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ANATOLE FRANCE

DE L'ACADEMIE FRANÇAISE

L'ILE DES PINGOUINS

PARIS

1908



PRÉFACE


Malgré la diversité apparente des amusements qui semblent m'attirer, ma
vie n'a qu'un objet. Elle est tendue tout entière vers l'accomplissement
d'un grand dessein. J'écris l'histoire des Pingouins. J'y travaille
assidument, sans me laisser rebuter par des difficultés fréquentes et
qui, parfois, semblent insurmontables.

J'ai creusé la terre pour y découvrir les monuments ensevelis de ce
peuple. Les premiers livres des hommes furent des pierres. J'ai étudié
les pierres qu'on peut considérer comme les annales primitives des
Pingouins. J'ai fouillé sur le rivage de l'océan un tumulus inviolé; j'y
ai trouvé, selon la coutume, des haches de silex, des épées de bronze,
des monnaies romaines et une pièce de vingt sous à l'effigie de Louis-
Philippe 1er, roi des Français.

Pour les temps historiques, la chronique de Johannès Talpa, religieux du
monastère de Beargarden, me fut d'un grand secours. Je m'y abreuvai
d'autant plus abondamment qu'on ne découvre point d'autre source de
l'histoire pingouine dans le haut moyen âge.

Nous sommes plus riches à partir du XIIIe siècle, plus riches et non
plus heureux. Il est extrêmement difficile d'écrire l'histoire. On ne
sait jamais au juste comment les choses se sont passées; et l'embarras
de l'historien s'accroît avec l'abondance des documents. Quand un fait
n'est connu que par un seul témoignage, on l'admet sans beaucoup
d'hésitation. Les perplexités commencent lorsque les événements sont
rapportés par deux ou plusieurs témoins; car leurs témoignages sont
toujours contradictoires et toujours inconciliables.

Sans doute les raisons scientifiques de préférer un témoignage à un
autre sont parfois très fortes. Elles ne le sont jamais assez pour
l'emporter sur nos passions, nos préjugés, nos intérêts, ni pour vaincre
cette légèreté d'esprit commune à tous les hommes graves. En sorte que
nous présentons constamment les faits d'une manière intéressée ou
frivole.

J'allai confier à plusieurs savants archéologues et paléographes de mon
pays et des pays étrangers les difficultés que j'éprouvais à composer
l'histoire des Pingouins. J'essuyai leurs mépris. Ils me regardèrent
avec un sourire de pitié qui semblait dire: «Est-ce que nous écrivons
l'histoire, nous? Est-ce que nous essayons d'extraire d'un texte, d'un
document, la moindre parcelle de vie ou de vérité? Nous publions les
textes purement et simplement. Nous nous en tenons à la lettre. La
lettre est seule appréciable et définie. L'esprit ne l'est pas; les
idées sont des fantaisies. Il faut être bien vain pour écrire
l'histoire: il faut avoir de l'imagination.»

Tout cela était dans le regard et le sourire de nos maîtres en
paléographie, et leur entretien me décourageait profondément. Un jour
qu'après une conversation avec un sigillographe éminent, j'étais plus
abattu encore que d'habitude, je fis soudain cette réflexion, je pensai:

«Pourtant, il est des historiens; la race n'en est point entièrement
disparue. On en conserve cinq ou six à l'Académie des sciences morales.
Ils ne publient pas de textes; ils écrivent l'histoire. Ils ne me diront
pas, ceux-là, qu'il faut être vain pour se livrer à ce genre de travail.

Cette idée releva mon courage.

Le lendemain (comme on dit, ou l'_en demain_, comme on devrait
dire), je me présentai chez l'un d'eux, vieillard subtil.

--Je viens, monsieur, lui dis-je, vous demander les conseils de votre
expérience. Je me donne grand mal pour composer une histoire, et je
n'arrive à rien.

Il me répondit en haussant les épaules:

--À quoi bon, mon pauvre monsieur, vous donner tant de peine, et
pourquoi composer une histoire, quand vous n'avez qu'à copier les plus
connues, comme c'est l'usage? Si vous avez une vue nouvelle, une idée
originale, si vous présentez les hommes et les choses sous un aspect
inattendu, vous surprendrez le lecteur. Et le lecteur n'aime pas à être
surpris. Il ne cherche jamais dans une histoire que les sottises qu'il
sait déjà. Si vous essayez de l'instruire, vous ne ferez que l'humilier
et le fâcher. Ne tentez pas de l'éclairer, il criera que vous insultez à
ses croyances.

»Les historiens se copient les uns les autres. Ils s'épargnent ainsi de
la fatigue et évitent de paraître outrecuidants. Imitez-les et ne soyez
pas original. Un historien original est l'objet de la défiance, du
mépris et du dégoût universels.

»Croyez-vous, monsieur, ajouta-t-il, que je serais considéré, honoré
comme je suis, si j'avais mis dans mes livres d'histoire des nouveautés?
Et qu'est-ce que les nouveautés? Des impertinences.

Il se leva. Je le remerciai de son obligeance et gagnai la porte, il me
rappela:

--Un mot encore. Si vous voulez que votre livre soit bien accueilli, ne
négligez aucune occasion d'y exalter les vertus sur lesquelles reposent
les sociétés: le dévouement à la richesse, les sentiments pieux, et
spécialement la résignation du pauvre, qui est le fondement de l'ordre.
Affirmez, monsieur, que les origines de la propriété, de la noblesse, de
la gendarmerie seront traitées dans votre histoire avec tout le respect
que méritent ces institutions. Faites savoir que vous admettez le
surnaturel quand il se présente. À cette condition, vous réussirez dans
la bonne compagnie.

J'ai médité ces judicieuses observations et j'en ai tenu le plus grand
compte.

Je n'ai pas à considérer ici les pingouins avant leur métamorphose. Ils
ne commencent à m'appartenir qu'au moment où ils sortent de la zoologie
pour entrer dans l'histoire et dans la théologie. Ce sont bien des
pingouins que le grand saint Maël changea en hommes, encore faut-il s'en
expliquer, car aujourd'hui le terme pourrait prêter à la confusion.

Nous appelons pingouin, en français, un oiseau des régions arctiques
appartenant à la famille des alcidés; nous appelons manchot le type des
sphéniscidés, habitant les mers antarctiques. Ainsi fait, par exemple,
M. G. Lecointe, dans sa relation du voyage de la _Belgica_ [Note:
G. Lecointe, _Au pays des manchots_. Bruxelles, 1904, in-8°.]: «De
tous les oiseaux qui peuplent le détroit de Gerlache, dit-il, les
manchots sont certes les plus intéressants. Ils sont parfois désignés,
mais improprement, sous le nom de pingouins du sud.» Le docteur J.-B.
Charcot affirme au contraire que les vrais et les seuls pingouins sont
ces oiseaux de l'antarctique, que nous appelons manchots, et il donne
pour raison qu'ils reçurent des Hollandais, parvenus, en 1598, au cap
Magellan, le nom de _pinguinos_, à cause sans doute de leur
graisse. Mais si les manchots s'appellent pingouins, comment
s'appelleront désormais les pingouins? Le docteur J.-B. Charcot ne nous
le dit pas et il n'a pas l'air de s'en inquiéter le moins du monde
[Note: J.-B. Charcot, _Journal de l'expédition antarctique
française_ 1903, 1905. Paris, in-8°.].

Eh bien! que ses manchots deviennent ou redeviennent pingouins, c'est à
quoi il faut consentir.

En les faisant connaître il s'est acquis le droit de les nommer. Du
moins qu'il permette aux pingouins septentrionaux de rester pingouins.
Il y aura les pingouins du Sud et ceux du Nord, les antarctiques et les
arctiques, les alcidés ou vieux pingouins et les sphéniscidés ou anciens
manchots. Cela embarrassera peut-être les ornithologistes soucieux de
décrire et de classer les palmipèdes; ils se demanderont, sans doute, si
vraiment un même nom convient à deux familles qui sont aux deux pôles
l'une de l'autre et diffèrent par plusieurs endroits, notamment le bec,
les ailerons et les pattes. Pour ce qui est de moi, je m'accommode fort
bien de cette confusion. Entre mes pingouins et ceux de M. J.-B.
Charcot, quelles que soient les dissemblances, les ressemblances
apparaissent plus nombreuses et plus profondes. Ceux-ci comme ceux-là se
font remarquer par un air grave et placide, une dignité comique, une
familiarité confiante, une bonhomie narquoise, des façons à la fois
gauches et solennelles. Les uns et les autres sont pacifiques, abondants
en discours, avides de spectacles, occupés des affaires publiques et,
peut-être, un peu jaloux des supériorités.

Mes hyperboréens ont, à vrai dire, les ailerons, non point squameux,
mais couverts de petites pennes; bien que leurs jambes soient plantées
un peu moins en arrière que celles des méridionaux ils marchent de même,
le buste levé la tête haute, en balançant le corps d'une aussi digne
façon et leur bec sublime (_os sublime_) n'est pas la moindre cause
de l'erreur où tomba l'apôtre, quand il les prit pour des hommes.

      *       *       *       *       *

Le présent ouvrage appartient, je dois le reconnaître, au genre de la
vieille histoire, de celle qui présente la suite des événements dont le
souvenir s'est conservé, et qui indique, autant que possible, les causes
et les effets; ce qui est un art plutôt qu'une science. On prétend que
cette manière de faire ne contente plus les esprits exacts et que
l'antique Clio passe aujourd'hui pour une diseuse de sornettes. Et il
pourra bien y avoir, à l'avenir, une histoire plus sûre, une histoire
des conditions de la vie, pour nous apprendre ce que tel peuple, à telle
époque, produisit et consomma dans tous les modes de son activité. Cette
histoire sera, non plus un art, mais une science, et elle affectera
l'exactitude qui manque à l'ancienne. Mais, pour se constituer, elle a
besoin d'une multitude de statistiques qui font défaut jusqu'ici chez
tous les peuples et particulièrement chez les Pingouins. Il est possible
que les nations modernes fournissent un jour les éléments d'une telle
histoire. En ce qui concerne l'humanité révolue, il faudra toujours se
contenter, je le crains, d'un récit à l'ancienne mode. L'intérêt d'un
semblable récit dépend surtout de la perspicacité et de la bonne foi du
narrateur.

Comme l'a dit un grand écrivain d'Alca, la vie d'un peuple est un tissu
de crimes, de misères et de folies. Il n'en va pas autrement de la
Pingouinie que des autres nations; pourtant son histoire offre des
parties admirables, que j'espère avoir mises sous un bon jour.

Les Pingouins restèrent longtemps belliqueux. Un des leurs, Jacquot le
Philosophe, a dépeint leur caractère dans un petit tableau de moeurs que
je reproduis ici et que, sans doute, on ne verra pas sans plaisir:

«Le sage Gratien parcourait la Pingouinie au temps des derniers
Draconides. Un jour qu'il traversait une fraîche vallée où les cloches
des vaches tintaient dans l'air pur, il s'assit sur un banc au pied d'un
chêne, près d'une chaumière. Sur le seuil une femme donnait le sein à un
enfant; un jeune garçon jouait avec un gros chien; un vieillard aveugle,
assis au soleil, les lèvres entr'ouvertes, buvait la lumière du jour.

»Le maître de la maison, homme jeune et robuste, offrit à Gratien du
pain et du lait.

»Le philosophe marsouin ayant pris ce repas agreste:

»--Aimables habitants d'un pays aimable, je vous rends grâces, dit-il.
Tout respire ici la joie, la concorde et la paix.

»Comme il parlait ainsi, un berger passa en jouant une marche sur sa
musette.

»--Quel est cet air si vif? demanda Gratien.

»--C'est l'hymne de la guerre contre les Marsouins, répondit le paysan.
Tout le monde le chante ici. Les petits enfants le savent avant que de
parler. Nous sommes tous de bons Pingouins.

»--Vous n'aimez pas les Marsouins?

»--Nous les haïssons.

»--Pour quelle raison les haïssez-vous?

»--Vous le demandez? Les Marsouins ne sont-ils pas les voisins des
Pingouins?

»--Sans doute.

»--Eh bien, c'est pour cela que les Pingouins haïssent les Marsouins.

»--Est-ce une raison?

»--Certainement. Qui dit voisins dit ennemis. Voyez le champ qui touche
au mien. C'est celui de l'homme que je hais le plus au monde. Après lui
mes pires ennemis sont les gens du village qui grimpe sur l'autre
versant de la vallée, au pied de ce bois de bouleaux. Il n'y a dans
cette étroite vallée, fermée de toutes parts, que ce village et le mien:
ils sont ennemis. Chaque fois que nos gars rencontrent ceux d'en face,
ils échangent des injures et des coups. Et vous voulez que les Pingouins
ne soient pas les ennemis des Marsouins! Vous ne savez donc pas ce que
c'est que le patriotisme? Pour moi, voici les deux cris qui s'échappent
de ma poitrine: «Vivent les Pingouins! Mort aux Marsouins!»

Durant treize siècles, les Pingouins firent la guerre à tous les peuples
du monde, avec une constante ardeur et des fortunes diverses. Puis en
quelques années ils se dégoûtèrent de ce qu'ils avaient si longtemps
aimé et montrèrent pour la paix une préférence très vive qu'ils
exprimaient avec dignité, sans doute, mais de l'accent le plus sincère.
Leurs généraux s'accommodèrent fort bien de cette nouvelle humeur; toute
leur armée, officiers, sous-officiers et soldats, conscrits et vétérans,
se firent un plaisir de s'y conformer; ce furent les gratte-papier, les
rats de bibliothèque qui s'en plaignirent et les culs-de-jatte qui ne
s'en consolèrent pas.

Ce même Jacquot le Philosophe composa une sorte de récit moral dans
lequel il représentait d'une façon comique et forte les actions diverses
des hommes; et il y mêla plusieurs traits de l'histoire de son propre
pays. Quelques personnes lui demandèrent pourquoi il avait écrit cette
histoire contrefaite et quel avantage, selon lui, en recueillerait sa
patrie.

--Un très grand, répondit le philosophe. Lorsqu'ils verront leurs
actions ainsi travesties et dépouillées de tout ce qui les flattait, les
Pingouins en jugeront mieux et, peut-être, en deviendront-ils plus
sages.

J'aurais voulu ne rien omettre dans cette histoire de tout ce qui peut
intéresser les artistes. On y trouvera un chapitre sur la peinture
pingouine au moyen âge, et, si ce chapitre est moins complet que je
n'eusse souhaité, il n'y a point de ma faute, ainsi qu'on pourra s'en
convaincre en lisant le terrible récit par lequel je termine cette
préface.

L'idée me vint, au mois de juin de la précédente année, d'aller
consulter sur les origines et les progrès de l'art pingouin le regretté
M. Fulgence Tapir, le savant auteur des _Annales universelles de la
peinture, de la sculpture et de l'architecture_.

Introduit dans son cabinet de travail, je trouvai, assis devant un
bureau à cylindre, sous un amas épouvantable de papiers, un petit homme
merveilleusement myope dont les paupières clignotaient derrière des
lunettes d'or.

Pour suppléer au défaut de ses yeux, son nez allongé, mobile, doué d'un
tact exquis, explorait le monde sensible. Par cet organe, Fulgence Tapir
se mettait en contact avec l'art et la beauté. On observe qu'en France,
le plus souvent, les critiques musicaux sont sourds et les critiques
d'art aveugles. Cela leur permet le recueillement nécessaire aux idées
esthétiques. Croyez-vous qu'avec des yeux habiles à percevoir les formes
et les couleurs dont s'enveloppe la mystérieuse nature, Fulgence Tapir
se serait élevé, sur une montagne de documents imprimés et manuscrits,
jusqu'au faîte du spiritualisme doctrinal et aurait conçu cette
puissante théorie qui fait converger les arts de tous les pays et de
tous les temps à l'institut de France, leur fin suprême?

Les murs du cabinet de travail, le plancher, le plafond même portaient
des liasses débordantes, des cartons démesurément gonflés, des boîtes où
se pressait une multitude innombrable de fiches, et je contemplai avec
une admiration mêlée de terreur les cataractes de l'érudition prêtes à
se rompre.

--Maître, fis-je d'une voix émue, j'ai recours à votre bonté et à votre
savoir, tous deux inépuisables. Ne consentiriez-vous pas à me guider
dans mes recherches ardues sur les origines de l'art pingouin?

--Monsieur, me répondit le maître, je possède tout l'art, vous
m'entendez, tout l'art sur fiches classées alphabétiquement et par ordre
de matières. Je me fais un devoir de mettre à votre disposition ce qui
s'y rapporte aux Pingouins. Montez à cette échelle et tirez cette boîte
que vous voyez là-haut. Vous y trouverez tout ce dont vous avez besoin.

J'obéis en tremblant. Mais à peine avais-je ouvert la fatale boîte que
des fiches bleues s'en échappèrent et, glissant entre mes doigts,
commencèrent à pleuvoir. Presque aussitôt, par sympathie, les boîtes
voisines s'ouvrirent et il en coula des ruisseaux de fiches roses,
vertes et blanches, et de proche en proche, de toutes les boîtes les
fiches diversement colorées se répandirent en murmurant comme, en avril,
les cascades sur le flanc des montagnes. En une minute elles couvrirent
le plancher d'une couche épaisse de papier. Jaillissant de leurs
inépuisables réservoirs avec un mugissement sans cesse grossi, elles
précipitaient de seconde en seconde leur chute torrentielle. Baigné
jusqu'aux genoux, Fulgence Tapir, d'un nez attentif, observait le
cataclysme; il en reconnut la cause et pâlit d'épouvante.

--Que d'art! s'écria-t-il.

Je l'appelai, je me penchai pour l'aider à gravir l'échelle qui pliait
sous l'averse. Il était trop tard. Maintenant, accablé, désespéré,
lamentable, ayant perdu sa calotte de velours et ses lunettes d'or, il
opposait en vain ses bras courts au flot qui lui montait jusqu'aux
aisselles. Soudain une trombe effroyable de fiches s'éleva,
l'enveloppant d'un tourbillon gigantesque. Je vis durant l'espace d'une
seconde dans le gouffre le crâne poli du savant et ses petites mains
grasses, puis l'abîme se referma, et le déluge se répandit sur le
silence et l'immobilité. Menacé moi-même d'être englouti avec mon
échelle, je m'enfuis à travers le plus haut carreau de la croisée.

Quiberon, 1er septembre 1907.



L'ILE DES PINGOUINS



LIVRE PREMIER

LES ORIGINES



CHAPITRE PREMIER


VIE DE SAINT MAËL

Maël, issu d'une famille royale de Cambrie, fut envoyé dès sa neuvième
année dans l'abbaye d'Yvern, pour y étudier les lettres sacrées et
profanes. À l'âge de quatorze ans, il renonça à son héritage et fit voeu
de servir le Seigneur. Il partageait ses heures, selon la règle, entre
le chant des hymnes, l'étude de la grammaire et la méditation des
vérités éternelles.

Un parfum céleste trahit bientôt dans le cloître les vertus de ce
religieux. Et lorsque le bien heureux Gal, abbé d'Yvern, trépassa de ce
monde en l'autre, le jeune Maël lui succéda dans le gouvernement du
monastère. Il y établit une école, une infirmerie, une maison des hôtes,
une forge, des ateliers de toutes sortes et des chantiers pour la
construction des navires, et il obligea les religieux à défricher les
terres alentour. Il cultivait de ses mains le jardin de l'abbaye,
travaillait les métaux, instruisait les novices, et sa vie s'écoulait
doucement comme une rivière qui reflète le ciel et féconde les
campagnes.

Au tomber du jour, ce serviteur de Dieu avait coutume de s'asseoir sur
la falaise, à l'endroit qu'on appelle encore aujourd'hui la chaise de
saint Maël. À ses pieds, les rochers, semblables à des dragons noirs,
tout velus d'algues vertes et de goémons fauves, opposaient à l'écume
des lames leurs poitrails monstrueux. Il regardait le soleil descendre
dans l'océan comme une rouge hostie qui de son sang glorieux empourprait
les nuages du ciel et la cime des vagues. Et le saint homme y voyait
l'image du mystère de la Croix, par lequel le sang divin a revêtu la
terre d'une pourpre royale. Au large, une ligne d'un bleu sombre
marquait les rivages de l'île de Gad, où sainte Brigide, qui avait reçu
le voile de saint Malo, gouvernait un monastère de femmes.

Or, Brigide, instruite des mérites du vénérable Maël, lui fit demander,
comme un riche présent, quelque ouvrage de ses mains. Maël fondit pour
elle une clochette d'airain et, quand elle fut achevée, il la bénit et
la jeta dans la mer. Et la clochette alla sonnant vers le rivage de Gad,
où sainte Brigide, avertie par le son de l'airain sur les flots, la
recueillit pieusement, et, suivie de ses filles, la porta en procession
solennelle, au chant des psaumes, dans la chapelle du moustier.

Ainsi le saint homme Maël marchait de vertus en vertus. Il avait déjà
parcouru les deux tiers du chemin de la vie, et il espérait atteindre
doucement sa fin terrestre au milieu de ses frères spirituels, lorsqu'il
connut à un signe certain que la sagesse divine en avait décidé
autrement et que le Seigneur l'appelait à des travaux moins paisibles
mais non moindres en mérite.



CHAPITRE II


VOCATION APOSTOLIQUE DE SAINT MAËL

Un jour qu'il allait, méditant, au fond d'une anse tranquille à laquelle
des rochers allongés dans la mer faisaient une digue sauvage, il vit une
auge de pierre qui nageait comme une barque sur les eaux.

C'était dans une cuve semblable que saint Guirec, le grand saint
Colomban et tant de religieux d'Ecosse et d'Irlande étaient allés
évangéliser l'Armorique. Naguère encore, sainte Avoye, venue
d'Angleterre, remontait la rivière d'Auray dans un mortier de granit
rose où l'on mettra plus tard les enfants pour les rendre forts; saint
Vouga passait d'Hibernie en Cornouailles sur un rocher dont les éclats,
conservés à Penmarch, guériront de la fièvre les pèlerins qui y poseront
la tête; saint Samson abordait la baie du mont Saint-Michel dans une
cuve de granit qu'on appellera un jour l'écuelle de saint Samson. C'est
pourquoi, à la vue de cette auge de pierre, le saint homme Maël comprit
que le Seigneur le destinait à l'apostolat des païens qui peuplaient
encore le rivage et les îles des Bretons.

Il remit son bâton de frêne au saint homme Budoc, l'investissant ainsi
du gouvernement de l'abbaye. Puis, muni d'un pain, d'un baril d'eau
douce et du livre des Saints Évangiles, il entra dans l'auge de pierre,
qui le porta doucement à l'île d'Hoedic.

Elle est perpétuellement battue des vents. Des hommes pauvres y pèchent
le poisson entre les fentes des rochers et cultivent péniblement des
légumes dans des jardins pleins de sable et de cailloux, abrités par des
murs de pierres sèches et des haies de tamaris. Un beau figuier
s'élevait dans un creux de l'île et poussait au loin ses branches. Les
habitants de l'île l'adoraient.

Et le saint homme Maël leur dit:

--Vous adorez cet arbre parce qu'il est beau. C'est donc que vous êtes
sensibles à la beauté. Or, je viens vous révéler la beauté cachée.

Et il leur enseigna l'Évangile. Et, après les avoir instruits, il les
baptisa par le sel et par l'eau.

Les îles du Morbihan étaient plus nombreuses en ce temps-là
qu'aujourd'hui. Car, depuis lors, beaucoup se sont abîmées dans la mer.
Saint Maël en évangélisa soixante. Puis, dans son auge de granit, il
remonta la rivière d'Auray. Et après trois heures de navigation il mit
pied à terre devant une maison romaine. Du toit s'élevait une fumée
légère. Le saint homme franchit le seuil sur lequel une mosaïque
représentait un chien, les jarrets tendus et les babines retroussées. Il
fut accueilli par deux vieux époux, Marcus Combabus et Valeria Moerens,
qui vivaient là du produit de leurs terres. Autour de la cour intérieure
régnait un portique dont les colonnes étaient peintes en rouge depuis la
base jusqu'à mi-hauteur. Une fontaine de coquillages s'adossait au mur
et sous le portique s'élevait un autel, avec une niche où le maître de
cette maison avait déposé de petites idoles de terre cuite, blanchies au
lait de chaux. Les unes représentaient des enfants ailés, les autres
Apollon ou Mercure, et plusieurs étaient en forme d'une femme nue qui se
tordait les cheveux. Mais le saint homme Maël, observant ces figures,
découvrit parmi elles l'image d'une jeune mère tenant un enfant sur ses
genoux.

Aussitôt il dit, montrant cette image:

--Celle-ci est la Vierge, mère de Dieu. Le poète Virgile l'annonça en
carmes sibyllins avant qu'elle ne fût née, et, d'une voix angélique, il
chanta _Jam redit et virgo_. Et l'on fit d'elle dans la gentilité
des figures prophétiques telles que celle-ci, que tu as placée, ô
Marcus, sur cet autel. Et sans doute elle a protégé tes lares modiques.
C'est ainsi que ceux qui observent exactement la loi naturelle se
préparent à la connaissance des vérités révélées.

Marcus Combabus et Valeria Moerens, instruits par ce discours, se
convertirent à la foi chrétienne. Ils reçurent le baptême avec leur
jeune affranchie, Caelia Avitella, qui leur était plus chère que la
lumière de leurs yeux. Tous leurs colons renoncèrent au paganisme et
furent baptisés le même jour.

Marcus Combabus, Valeria Moerens et Caelia Avitella menèrent depuis lors
une vie pleine de mérites. Ils trépassèrent dans le Seigneur et furent
admis au canon des saints.

Durant trente-sept années encore, le bienheureux Maël évangélisa les
païens de l'intérieur des terres. Il éleva deux cent dix-huit chapelles
et soixante-quatorze abbayes.

Or, un certain jour, en la cité de Vannes, où il annonçait l'Évangile,
il apprit que les moines d'Yvern s'étaient relâchés en son absence de la
règle de saint Gal. Aussitôt, avec le zèle de la poule qui rassemble ses
poussins, il se rendit auprès de ses enfants égarés. Il accomplissait
alors sa quatre-vingt-dix-septième année; sa taille s'était courbée,
mais ses bras restaient encore robustes et sa parole se répandait
abondamment comme la neige en hiver au fond des vallées.

L'abbé Budoc remit à saint Maël le bâton de frêne et l'instruisit de
l'état malheureux où se trouvait l'abbaye. Les religieux s'étaient
querellés sur la date à laquelle il convenait de célébrer la fête de
Pâques. Les uns tenaient pour le calendrier romain, les autres pour le
calendrier grec, et les horreurs d'un schisme chronologique déchiraient
le monastère.

Il régnait encore une autre cause de désordres. Les religieuses de l'île
de Gad, tristement tombées de leur vertu première, venaient à tout
moment en barque sur la côte d'Yvern. Les religieux les recevaient dans
le bâtiment des hôtes et il en résultait des scandales qui remplissaient
de désolation les âmes pieuses.

Ayant terminé ce fidèle rapport, l'abbé Budoc conclut en ces termes:

--Depuis la venue de ces nonnes, c'en est fait de l'innocence et du
repos de nos moines.

--Je le crois volontiers, répondit le bienheureux Maël. Car la femme est
un piège adroitement construit: on y est pris dès qu'on l'a flairé.
Hélas! l'attrait délicieux de ces créatures s'exerce de loin plus
puissamment encore que de près. Elles inspirent d'autant plus le désir
qu'elles le contentent moins. De là ce vers d'un poète à l'une d'elles:

  Présente je vous fuis, absente je vous trouve.

Aussi voyons-nous, mon fils, que les blandices de l'amour charnel sont
plus puissantes sur les solitaires et les religieux que sur les hommes
qui vivent dans le siècle. Le démon de la luxure m'a tenté toute ma vie
de diverses manières, et les plus rudes tentations ne me vinrent pas de
la rencontre d'une femme, même belle et parfumée. Elles me vinrent de
l'image d'une femme absente. Maintenant encore, plein de jours et
touchant à ma quatre-vingt-dix-huitième année, je suis souvent induit
par l'Ennemi à pécher contre la chasteté, du moins en pensée. La nuit,
quand j'ai froid dans mon lit et que se choquent avec un bruit sourd mes
vieux os glacés, j'entends des voix qui récitent le deuxième verset du
troisième livre des Rois: _Dixerunt ergo et servi sui: Quaeramus
domino nostro regi adolescentulam virginem, et stet coram rege et foveat
eum, dormiatque in sinu suo, et calefaciat dominum nostrum regem._ Et
le Diable me montre une enfant dans sa première fleur qui me dit:--Je
suis ton Abilag; je suis ta Sunamite. O mon seigneur, fais-moi une place
dans la couche.

»Croyez-moi, ajouta le vieillard, ce n'est pas sans un secours
particulier du Ciel qu'un religieux peut garder sa chasteté de fait et
d'intention.

S'appliquant aussitôt à rétablir l'innocence et la paix dans le
monastère, il corrigea le calendrier d'après les calculs de la
chronologie et de l'astronomie et le fit accepter par tous les
religieux; il renvoya les filles déchues de sainte Brigide dans leur
monastère; mais loin de les chasser brutalement, il les fit conduire à
leur navire avec des chants de psaumes et de litanies.

--Respectons en elles, disait-il, les filles de Brigide et les fiancées
du Seigneur. Gardons-nous d'imiter les pharisiens qui affectent de
mépriser les pécheresses. Il faut humilier ces femmes dans leur péché et
non dans leur personne et leur faire honte de ce qu'elles ont fait et
non de ce qu'elles sont: car elles sont des créatures de Dieu.

Et le saint homme exhorta ses religieux à fidèlement observer la règle
de leur ordre:

--Quand il n'obéit pas au gouvernail, leur dit-il, le navire obéit à
l'écueil.



CHAPITRE III


LA TENTATION DE SAINT MAËL

Le bienheureux Maël avait à peine rétabli l'ordre dans l'abbaye d'Yvern
quand il apprit que les habitants de l'île d'Hoedic, ses premiers
catéchumènes, et de tous les plus chers à son coeur, étaient retournés
au paganisme et qu'ils suspendaient des couronnes de fleurs et des
bandelettes de laine aux branches du figuier sacré.

Le batelier qui portait ces douloureuses nouvelles exprima la crainte
que bientôt ces hommes égarés ne détruisissent par le fer et par le feu
la chapelle élevée sur le rivage de leur île.

Le saint homme résolut de visiter sans retard ses enfants infidèles afin
de les ramener à la foi et d'empêcher qu'ils ne se livrassent à des
violences sacrilèges. Comme il se rendait à la baie sauvage où son auge
de pierre était mouillée, il tourna ses regards sur les chantiers qu'il
avait établis trente ans auparavant, au fond de cette baie, pour la
construction des navires, et qui retentissaient, à cette heure, du bruit
des scies et des marteaux.

À ce moment, le Diable qui ne se lasse jamais, sortit des chantiers,
s'approcha du saint homme, sous la figure d'un religieux nommé Samson et
le tenta en ces termes:

--Mon père, les habitants de l'île d'Hoedic commettent incessamment des
péchés. Chaque instant qui s'écoule les éloigne de Dieu. Ils vont
bientôt porter le fer et le feu dans la chapelle que vous avez élevée de
vos mains vénérables sur le rivage de l'île. Le temps presse. Ne pensez-
vous point que votre auge de pierre vous conduirait plus vite vers eux,
si elle était gréée comme une barque, et munie d'un gouvernail, d'un mât
et d'une voile; car alors vous seriez poussé par le vent. Vos bras sont
robustes encore et propres à gouverner une embarcation. On ferait bien
aussi de mettre une étrave tranchante à l'avant de votre auge
apostolique. Vous êtes trop sage pour n'en avoir pas eu déjà l'idée.

--Certes, le temps presse, répondit le saint homme. Mais agir comme vous
dites, mon fils Samson, ne serait-ce pas me rendre semblable à ces
hommes de peu de foi, qui ne se fient point au Seigneur? Ne serait-ce
point mépriser les dons de Celui qui m'a envoyé la cuve de pierre sans
agrès ni voilure?

À cette question, le Diable, qui est grand théologien, répondit par
cette autre question:

--Mon père, est-il louable d'attendre, les bras croisés, que vienne le
secours d'en haut, et de tout demander à Celui qui peut tout, au lieu
d'agir par prudence humaine et de s'aider soi-même?

--Non certes, répondit le saint vieillard Maël, et c'est tenter Dieu que
de négliger d'agir par prudence humaine.

--Or, poussa le Diable, la prudence n'est-elle point, en ce cas-ci, de
gréer la cuve?

--Ce serait prudence si l'on ne pouvait d'autre manière arriver à point.

--Eh! eh! votre cuve est-elle donc bien rapide?

--Elle l'est autant qu'il plaît à Dieu.

--Qu'en savez-vous? Elle va comme la mule de l'abbé Budoc. C'est un vrai
sabot. Vous est-il défendu de la rendre plus vite?

--Mon fils, la clarté orne vos discours, mais ils sont tranchants à
l'excès. Considérez que cette cuve est miraculeuse.

--Elle l'est, mon père. Une auge de granit qui flotte sur l'eau comme un
bouchon de liège est une auge miraculeuse. Il n'y a point de doute.
Qu'en concluez-vous?

--Mon embarras est grand. Convient-il de perfectionner par des moyens
humains et naturels une si miraculeuse machine?

--Mon père, si vous perdiez le pied droit et que Dieu vous le rendît, ce
pied serait-il miraculeux?

--Sans doute, mon fils.

--Le chausseriez-vous?

--Assurément.

--Eh bien! si vous croyez qu'on peut chausser d'un soulier naturel un
pied miraculeux, vous devez croire aussi qu'on peut mettre des agrès
naturels à une embarcation miraculeuse. Cela est limpide. Hélas!
pourquoi faut-il que les plus saints personnages aient leurs heures de
langueur et de ténèbres? On est le plus illustre des apôtres de la
Bretagne, on pourrait accomplir des oeuvres dignes d'une louange
éternelle.... Mais l'esprit est lent et la main paresseuse! Adieu donc,
mon père! Voyagez à petites journées, et quand enfin vous approcherez
des côtes d'Hoedic, vous regarderez fumer les ruines de la chapelle
élevée et consacrée par vos mains. Les païens l'auront brûlée avec le
petit diacre que vous y avez mis et qui sera grillé comme un boudin.

--Mon trouble est extrême, dit le serviteur de Dieu, en essuyant de sa
manche son front mouillé de sueur. Mais, dis-moi, mon fils Samson, ce
n'est point une petite tâche que de gréer cette auge de pierre. Et ne
nous arrivera-t-il pas, si nous entreprenons une telle oeuvre, de perdre
du temps loin d'en gagner.

--Ah! mon père, s'écria le Diable, en un tour de sablier la chose sera
faite. Nous trouverons les agrès nécessaires dans ce chantier que vous
avez jadis établi sur cette côte et dans ces magasins abondamment garnis
par vos soins. J'ajusterai moi même toutes les pièces navales. Avant
d'être moine, j'ai été matelot et charpentier; et j'ai fait bien
d'autres métiers encore. À l'ouvrage!

Aussitôt il entraîne le saint homme dans un hangar tout rempli des
choses nécessaires à la navigation.

--À vous cela, mon père!

Et il lui jette sur les épaules la toile, le mât, la corne et le gui.

Puis, se chargeant lui-même d'une étrave et d'un gouvernail avec la
mèche et la barre et saisissant un sac de charpentier plein d'outils, il
court au rivage, tirant après lui par sa robe le saint homme plié, suant
et soufflant, sous le faix de la toile et des bois.



CHAPITRE IV


NAVIGATION DE SAINT MAËL SUR L'OCÉAN DE GLACE

Le Diable, s'étant troussé jusqu'aux aisselles, traîna l'auge sur le
sable et la gréa en moins d'une heure.

Dès que le saint homme Maël se fut embarqué, cette cuve, toutes voiles
déployées, fendit les eaux avec une telle vitesse que la côte fut
aussitôt hors de vue. Le vieillard gouvernait au sud pour doubler le cap
Land's End. Mais un courant irrésistible le portait au sud-ouest. Il
longea la côte méridionale de l'Irlande et tourna brusquement vers le
septentrion. Le soir, le vent fraîchit. En vain Maël essaya de replier
la toile. La cuve fuyait éperdument vers les mers fabuleuses.

À la clarté de la lune, les sirènes grasses du Nord, aux cheveux de
chanvre, vinrent soulever autour de lui leurs gorges blanches et leurs
croupes roses; et, battant de leurs queues d'émeraude la vague écumeuse,
elles chantèrent en cadence:

  Où cours-tu, doux Maël,
  Dans ton auge éperdue?
  Ta voile est gonflée
  Comme le sein de Junon
  Quand il en jaillit la Voie lactée.

Un moment elles le poursuivirent, sous les étoiles, de leurs rires
harmonieux. Mais la cuve fuyait plus rapide cent fois que le navire
rouge d'un Viking. Et les pétrels, surpris dans leur vol, se prenaient
les pattes aux cheveux du saint homme.

Bientôt une tempête s'éleva, pleine d'ombre et de gémissements, et
l'auge, poussée par un vent furieux, vola comme une mouette dans la
brume et la houle.

Après une nuit de trois fois vingt-quatre heures, les ténèbres se
déchirèront soudain. Et le saint homme découvrit à l'horizon un rivage
plus étincelant que le diamant. Ce rivage grandit rapidement, et
bientôt, à la clarté glaciale d'un soleil inerte et bas, Maël vit monter
au-dessus des flots une ville blanche, aux rues muettes, qui, plus vaste
que Thèbes aux cent portes, étendait à perte de vue les ruines de son
forum de neige, de ses palais de givre, de ses arcs de cristal et de ses
obélisques irisés.

L'océan était couvert de glaces flottantes, autour desquelles nageaient
des hommes marins au regard sauvage et doux. Et Léviathan passa, lançant
une colonne d'eau jusqu'aux nuées.

Cependant, sur un bloc de glace qui nageait de conserve avec l'auge de
pierre, une ourse blanche était assise, tenant son petit entre ses bras,
et Maël l'entendit qui murmurait doucement ce vers de Virgile: _Incipe
parve puer_.

Et le vieillard, plein de tristesse et de trouble, pleura.

L'eau douce avait, en se gelant, fait éclater le baril qui la contenait.
Et pour étancher sa soif, Maël suçait des glaçons. Et il mangeait son
pain trempé d'eau salée. Sa barbe et ses cheveux se brisaient comme du
verre. Sa robe recouverte d'une couche de glace lui coupait à chaque
mouvement les articulations des membres. Les vagues monstrueuses se
soulevaient et leurs mâchoires écumantes s'ouvraient toutes grandes sur
le vieillard. Vingt fois des paquets de mer emplirent l'embarcation. Et
le livre des saints Évangiles, que l'apôtre gardait précieusement sous
une couverture de pourpre, marquée d'une croix d'or, l'océan
l'engloutit.

Or, le trentième jour, la mer se calma. Et voici qu'avec une effroyable
clameur du ciel et des eaux une montagne d'une blancheur éblouissante,
haute de trois cents pieds, s'avance vers la cuve de pierre. Maël
gouverne pour l'éviter; la barre se brise dans ses mains. Pour ralentir
sa  marche à l'écueil, il essaye encore de prendre des ris. Mais, quand
il veut nouer les garcettes, le vent les lui arrache, et le filin, en
s'échappant, lui brûle les mains. Et il voit trois démons aux ailes de
peau noire, garnies de crochets, qui, pendus aux agrès, soufflent dans
la toile.

Comprenant à cette vue que l'Ennemi l'a gouverné en toutes ces choses,
il s'arme du signe de la Croix. Aussitôt un coup de vent furieux, plein
de sanglots et de hurlements, soulève l'auge de pierre, emporte la
mâture avec toute la toile, arrache le gouvernail et l'étrave.

Et l'auge s'en fut à la dérive sur la mer apaisée. Le saint homme,
s'agenouillant, rendit grâces au Seigneur, qui l'avait délivré des
pièges du démon. Alors il reconnut, assise sur un bloc de glace, l'ourse
mère, qui avait parlé dans la tempête. Elle pressait sur son sein son
enfant bien-aimé, et tenait à la main un livre de pourpre marqué d'une
croix d'or. Ayant accosté l'auge de granit, elle salua le saint homme
par ces mots:

--_Pax tibi, Maël_.

Et elle lui tendit le livre.

Le saint homme reconnut son évangéliaire, et, plein d'étonnement, il
chanta dans l'air tiédi une hymne au Créateur et à la création.



CHAPITRE V


BAPTÊME DES PINGOUINS

Après être allé une heure à la dérive, le saint homme aborda une plage
étroite, fermée par des montagnes à pic. Il marcha le long du rivage,
tout un jour et une nuit, contournant les rochers qui formaient une
muraille infranchissable. Et il s'assura ainsi que c'était une île
ronde, au milieu de laquelle s'élevait une montagne couronnée de nuages.
Il respirait avec joie la fraîche haleine de l'air humide. La pluie
tombait, et cette pluie était si douce que le saint homme dit au
Seigneur:

--Seigneur, voici l'île des larmes, l'île de la contrition.

La plage était déserte. Exténué de fatigue et de faim, il s'assit sur
une pierre, dans les creux de laquelle reposaient des oeufs jaunes,
marqués de taches noires et gros comme des oeufs de cygne. Mais il n'y
toucha point, disant:

--Les oiseaux sont les louanges vivantes de Dieu. Je ne veux pas que par
moi manque une seule de ces louanges.

Et il mâcha des lichens arrachés au creux des pierres.

Le saint homme avait accompli presque entièrement le tour de l'île sans
rencontrer d'habitants, quand il parvint à un vaste cirque formé par des
rochers fauves et rouges, pleins de cascades sonores, et dont les
pointes bleuissaient dans les nuées.

La réverbération des glaces polaires avait brûlé les yeux du vieillard.
Pourtant, une faible lumière se glissait encore entre ses paupières
gonflées. Il distingua des formes animées qui se pressaient en étages
sur ces rochers, comme une foule d'hommes sur les gradins d'un
amphithéâtre. Et en même temps ses oreilles, assourdies par les longs
bruits de la mer, entendirent faiblement des voix. Pensant que c'était
là des hommes vivant selon la loi naturelle, et que le Seigneur l'avait
envoyé à eux pour leur enseigner la loi divine, il les évangélisa.

Monté sur une haute pierre au milieu du cirque sauvage:

--Habitants de cette île, leur dit-il, quoique vous soyez de petite
taille, vous semblez moins une troupe de pêcheurs et de mariniers que le
sénat d'une sage république. Par votre gravité, votre silence, votre
tranquille maintien, vous composez sur ce rocher sauvage une assemblée
comparable aux Pères-Conscrits de Rome délibérant dans le temple de la
Victoire, ou plutôt aux philosophes d'Athènes disputant sur les bancs de
l'Aréopage. Sans doute, vous ne possédez ni leur science ni leur génie;
mais peut-être, au regard de Dieu, l'emportez vous sur eux. Je devine
que vous êtes simples et bons. En parcourant les bords de votre île, je
n'y ai découvert aucune image de meurtre, aucun signe de carnage, ni
têtes ni chevelures d'ennemis suspendues à une haute perche ou clouées
aux portes des villages. Il me semble que vous n'avez point d'arts, et
que vous ne travaillez point les métaux. Mais vos coeurs sont purs et
vos mains innocentes. Et la vérité entrera facilement dans vos âmes.

Or, ce qu'il avait pris pour des hommes de petite taille, mais d'une
allure grave, c'étaient des pingouins que réunissait le printemps, et
qui se tenaient rangés par couples sur les degrés naturels de la roche,
debout dans la majesté de leurs gros ventres blancs. Par moments ils
agitaient comme des bras leurs ailerons et poussaient des cris
pacifiques. Ils ne craignaient point les hommes, parce qu'ils ne les
connaissaient pas et n'en avaient jamais reçu d'offense; et il y avait
en ce religieux une douceur qui rassurait les animaux les plus
craintifs, et qui plaisait extrêmement à ces pingouins. Ils tournaient
vers lui, avec une curiosité amie, leur petit oeil rond prolongé en
avant par une tache blanche ovale, qui donnait à leur regard quelque
chose de bizarre et d'humain.

Touché de leur recueillement, le saint homme leur enseignait l'Évangile.

--Habitants de cette île, le jour terrestre qui vient de se lever sur
vos rochers est l'image du jour spirituel qui se lève dans vos âmes. Car
je vous apporte la lumière intérieure; je vous apporte la lumière et la
chaleur de l'âme. De même que le soleil fait fondre les glaces de vos
montagnes, Jésus-Christ fera fondre les glaces de vos coeurs.

Ainsi parla le vieillard. Comme partout dans la nature la voix appelle
la voix, comme tout ce qui respire à la lumière du jour aime les chants
alternés, les pingouins répondirent au vieillard par les sons de leur
gosier. Et leur voix se faisait douce, car ils étaient dans la saison de
l'amour.

Et le saint homme, persuadé qu'ils appartenaient à quelque peuplade
idolâtre et faisaient en leur langage adhésion à la foi chrétienne, les
invita à recevoir le baptême.

--Je pense, leur dit-il, que vous vous baignez souvent. Car tous les
creux de ces roches sont pleins d'une eau pure, et j'ai vu tantôt, en me
rendant à votre assemblée, plusieurs d'entre vous plongés dans ces
baignoires naturelles. Or, la pureté du corps est l'image de la pureté
spirituelle.

Et il leur enseigna l'origine, la nature et les effets du baptême.

--Le baptême, leur dit-il, est Adoption, Renaissance, Régénération,
Illumination.

Et il leur expliqua successivement chacun de ces points.

Puis, ayant béni préalablement l'eau qui tombait des cascades et récité
les exorcismes, il baptisa ceux qu'il venait d'enseigner, en versant sur
la tête de chacun d'eux une goutte d'eau pure et en prononçant les
paroles consacrées.

Et il baptisa ainsi les oiseaux pendant trois jours et trois nuits.



CHAPITRE VI


UNE ASSEMBLÉE AU PARADIS

Quand le baptême des pingouins fut connu dans le Paradis, il n'y causa
ni joie ni tristesse, mais une extrême surprise. Le Seigneur lui-même
était embarrassé. Il réunit une assemblée de clercs et de docteurs et
leur demanda s'ils estimaient que ce baptême fût valable.

--Il est nul, dit saint Patrick.

--Pourquoi est-il nul? demanda saint Gal, qui avait évangélisé les
Cornouailles et formé le saint homme Maël aux travaux apostoliques.

--Le sacrement du baptême, répondit saint Patrick, est nul quand il est
donné à des oiseaux, comme le sacrement du mariage est nul quand il est
donné à un eunuque.

Mais saint Gal:

--Quel rapport prétendez-vous établir entre le baptême d'un oiseau et le
mariage d'un eunuque? Il n'y en a point. Le mariage est, si j'ose dire,
un sacrement conditionnel, éventuel. Le prêtre bénit par avance un acte;
il est évident que, si l'acte n'est pas consommé, la bénédiction demeure
sans effet. Cela saute aux yeux. J'ai connu sur la terre, dans la ville
d'Antrim, un homme riche nommé Sadoc qui, vivant en concubinage avec une
femme, la rendit mère de neuf enfants. Sur ses vieux jours, cédant à mes
objurgations, il consentit à l'épouser et je bénis leur union.
Malheureusement le grand âge de Sadoc l'empêcha de consommer le mariage.
Peu de temps après, il perdit tous ses biens et Germaine (tel était le
nom de cette femme), ne se sentant point en état de supporter
l'indigence, demanda l'annulation d'un mariage qui n'avait point de
réalité. Le pape accueillit sa demande, car elle était juste. Voilà pour
le mariage. Mais le baptême est conféré sans restrictions ni réserves
d'aucune sorte. Il n'y a point de doute: c'est un sacrement que les
pingouins ont reçu.

Appelé à donner son avis, le pape saint Damase s'exprima en ces termes:

--Pour savoir si un baptême est valable et produira ses conséquences,
c'est-à-dire la sanctification, il faut considérer qui le donne et non
qui le reçoit. En effet, la vertu sanctifiante de ce sacrement résulte
de l'acte extérieur par lequel il est conféré, sans que le baptisé
coopère à sa propre sanctification par aucun acte personnel; s'il en
était autrement on ne l'administrerait point aux nouveau-nés. Et il
n'est besoin, pour baptiser, de remplir aucune condition particulière;
il n'est pas nécessaire d'être en état de grâce; il suffit d'avoir
l'intention de faire ce que fait l'Église, de prononcer les paroles
consacrées et d'observer les formes prescrites. Or, nous ne pouvons
douter que le vénérable Maël n'ait opéré dans ces conditions. Donc les
pingouins sont baptisés.

--Y pensez-vous? demanda saint Guénolé. Et que croyez-vous donc que soit
le baptême? Le baptême est le procédé de la régénération par lequel
l'homme naît d'eau et d'esprit, car entré dans l'eau couvert de crimes,
il en sort néophyte, créature nouvelle, abondante en fruits de justice;
le baptême est le germe de l'immortalité; le baptême est le gage de la
résurrection; le baptême est l'ensevelissement avec le Christ en sa mort
et la communion à la sortie du sépulcre. Ce n'est pas un don à faire à
des oiseaux. Raisonnons, mes pères. Le baptême efface le péché originel;
or les pingouins n'ont pas été conçus dans le péché; il remet toutes les
peines du péché; or les pingouins n'ont pas péché; il produit la grâce
et le don des vertus, unissant les chrétiens à Jésus-Christ, comme les
membres au chef, et il tombe sous le sens que les pingouins ne sauraient
acquérir les vertus des confesseurs, des vierges et des veuves, recevoir
des grâces et s'unir à....

Saint Damase ne le laissa point achever:

--Cela prouve, dit-il vivement, que le baptême était inutile; cela ne
prouve pas qu'il ne soit pas effectif.

--Mais à ce compte, répliqua saint Guénolé, on baptiserait au nom du
Père, du Fils et de l'Esprit, par aspersion ou immersion, non seulement
un oiseau ou un quadrupède, mais aussi un objet inanimé, une statue, une
table, une chaise, etc. Cet animal serait chrétien, cette idole, cette
table seraient chrétiennes! C'est absurde!

Saint Augustin prit la parole. Il se fit un grand silence.

--Je vais, dit l'ardent évêque d'Hippone, vous montrer, par un exemple,
la puissance des formules. Il s'agit, il est vrai, d'une opération
diabolique. Mais s'il est établi que des formules enseignées par le
Diable ont de l'effet sur des animaux privés d'intelligence, ou même sur
des objets inanimés, comment douter encore que l'effet des formules
sacramentelles ne s'étende sur les esprits des brutes et sur la matière
inerte? Voici cet exemple:

»Il y avait, de mon vivant, dans la ville de Madaura, patrie du
philosophe Apulée, une magicienne à qui il suffisait de brûler sur un
trépied, avec certaines herbes et en prononçant certaines paroles,
quelques cheveux coupés sur la tête d'un homme pour attirer aussitôt cet
homme dans son lit. Or, un jour qu'elle voulait obtenir, de cette
manière, l'amour d'un jeune garçon, elle brûla, trompée par sa servante,
au lieu des cheveux de cet adolescent, des poils arrachés à une outre de
peau de bouc qui pendait à la boutique d'un cabaretier. Et la nuit,
l'outre pleine de vin bondit à travers la ville, jusqu'au seuil de la
magicienne. Le fait est véritable. Dans les sacrements comme dans les
enchantements, c'est la forme qui opère. L'effet d'une formule divine ne
saurait être moindre en force et en étendue, que l'effet d'une formule
infernale.

Ayant parlé de la sorte, le grand Augustin s'assit au milieu des
applaudissements.

Un bienheureux, d'un âge avancé et d'aspect mélancolique, demanda la
parole. Personne ne le connaissait. Il se nommait Probus et n'était
point inscrit dans le canon des saints.

--Que la compagnie veuille m'excuser, dit-il. Je n'ai point d'auréole,
et c'est sans éclat que j'ai gagné la béatitude éternelle. Mais après ce
que vient de vous dire le grand saint Augustin, je crois à propos de
vous faire part d'une cruelle expérience que j'ai faite sur les
conditions nécessaires à la validité d'un sacrement. L'évêque d'Hippone
a bien raison de le dire: un sacrement dépend de la forme. Sa vertu est
dans la forme; son vice est dans la forme. Écoutez, confesseurs et
pontifes, ma lamentable histoire. J'étais prêtre à Rome, sous le
principat de l'empereur Gordien. Sans me recommander comme vous par des
mérites singuliers, j'exerçais le sacerdoce avec piété. J'ai desservi
pendant quarante ans l'église de Sainte-Modeste-hors-les-Murs. Mes
habitudes étaient régulières. Je me rendais chaque samedi auprès d'un
cabaretier nommé Barjas, qui logeait avec ses amphores sous la porte
Capène, et je lui achetais le vin que je consacrais chaque jour de la
semaine. Je n'ai point, dans ce long espace de temps, manqué un seul
matin de célébrer le très saint sacrifice de la messe. Pourtant j'étais
sans joie et c'est le coeur serré d'angoisse que je demandais sur les
degrés de l'autel: «Pourquoi es-tu triste, mon âme, et pourquoi me
troubles-tu?» Les fidèles que je conviais à la sainte table me donnaient
des sujets d'affliction, car ayant encore, pour ainsi dire, sur la
langue l'hostie administrée par mes mains, ils retombaient dans le
péché, comme si le sacrement eût été sur eux sans force et sans
efficacité. J'atteignis enfin le terme de mes épreuves terrestres et,
m'étant endormi dans le Seigneur, je me réveillai au séjour des élus.
J'appris alors, de la bouche de l'ange qui m'avait transporté, que le
cabaretier Barjas, de la porte Capène, vendait pour du vin une décoction
de racines et d'écorces dans laquelle n'entrait point une seule goutte
du jus de la vigne et que je n'avais pu transmuer ce vil breuvage en
sang, puisque ce n'était pas du vin, et que le vin seul se change au
sang de Jésus-Christ, que par conséquent toutes mes consécrations
étaient nulles et que, à notre insu, nous étions, mes fidèles et moi,
depuis quarante ans privés du sacrement de l'eucharistie et excommuniés
de fait. À cette révélation, je fus saisi d'une stupeur qui m'accable
encore aujourd'hui dans ce séjour de la béatitude. Je le parcours
incessamment sur toute son étendue sans rencontrer un seul des chrétiens
que j'admis autrefois à la sainte table dans la basilique de la
bienheureuse Modeste.

»Privés du pain des anges, ils s'abandonnèrent sans force aux vices les
plus abominables et ils sont tous allés en enfer. Je me plais à penser
que le cabaretier Barjas est damné. Il y a dans ces choses une logique
digne de l'auteur de toute logique. Néanmoins mon malheureux exemple
prouve qu'il est parfois fâcheux que, dans les sacrements, la forme
l'emporte sur le fond. Je le demande humblement: la sagesse éternelle
n'y pourrait-elle remédier?

--Non, répondit le Seigneur. Le remède serait pire que le mal. Si dans
les règles du salut le fond l'emportait sur la forme, ce serait la ruine
du sacerdoce.

--Hélas! mon Dieu, soupira l'humble Probus, croyez-en ma triste
expérience: tant que vous réduirez vos sacrements à des formules votre
justice rencontrera de terribles obstacles.

--Je le sais mieux que vous, répliqua le Seigneur. Je vois d'un même
regard les problèmes actuels, qui sont difficiles, et les problèmes
futurs, qui ne le seront pas moins. Ainsi, je puis vous annoncer
qu'après que le soleil aura tourné encore deux cent quarante fois autour
de la terre....

--Sublime langage! s'écrièrent les anges.

--Et digne du créateur du monde, répondirent les pontifes.

--C'est, reprit le Seigneur, une façon de dire en rapport avec ma
vieille cosmogonie et dont je ne me déferai pas sans qu'il en coûte à
mon immutabilité....

Après donc que le soleil aura tourné encore deux cent quarante fois
autour de la terre, il ne se trouvera plus à Rome un seul clerc sachant
le latin. En chantant les litanies dans les églises, on invoquera les
saints Orichel, Roguel et Totichel qui sont, vous le savez, des diables
et non des anges. Beaucoup de voleurs, ayant dessein de communier, mais
craignant d'être obligés, pour obtenir leur pardon, d'abandonner à
l'Église les objets dérobés, se confesseront à des prêtres errants qui,
n'entendant ni l'italien ni le latin et parlant seulement le patois de
leur village, iront, par les cités et les bourgs, vendre à vil prix,
souvent pour une bouteille de vin, la rémission des péchés.
Vraisemblablement, nous n'aurons point à nous soucier de ces absolutions
auxquelles manquera la contrition pour être valables; mais il pourra
bien arriver que les baptêmes nous causent encore de l'embarras. Les
prêtres deviendront à ce point ignares, qu'ils baptiseront les enfants
_in nomine patria et filia et spirita sancta_, comme Louis de
Potter se fera un plaisir de le relater au tome III de son _Histoire
philosophique, politique et critique du christianisme_. Ce sera une
question ardue que de décider sur la validité de tels baptêmes; car
enfin, si je m'accommode pour mes textes sacrés d'un grec moins élégant
que celui de Platon et d'un latin qui ne cicéronise guère, je ne saurais
admettre comme formule liturgique un pur charabia. Et l'on frémit, quand
on songe qu'il sera procédé avec cette inexactitude sur des millions de
nouveau-nés. Mais revenons à nos pingouins.

--Vos divines paroles, Seigneur, nous y ont déjà ramenés, dit saint Gal.
Dans les signes de la religion et les règles du salut, la forme
l'emporte nécessairement sur le fond et la validité d'un sacrement
dépend uniquement de sa forme. Toute la question est de savoir si oui ou
non les pingouins ont été baptisés dans les formes. Or la réponse n'est
pas douteuse. Les pères et les docteurs en tombèrent d'accord, et leur
perplexité n'en devint que plus cruelle.

--L'état de chrétien, dit saint Corneille, ne va pas sans de graves
inconvénients pour un pingouin. Voilà des oiseaux dans l'obligation de
faire leur salut. Comment y pourront-ils réussir? Les moeurs des oiseaux
sont, en bien des points, contraires aux commandements de l'Église. Et
les pingouins n'ont pas de raison pour en changer. Je veux dire qu'ils
ne sont pas assez raisonnables pour en prendre de meilleures.

--Ils ne le peuvent pas, dit le Seigneur; mes décrets les en empêchent.

--Toutefois, reprit saint Corneille, par la vertu du baptême, leurs
actions cessent de demeurer indifférentes. Désormais elles seront bonnes
ou mauvaises, susceptibles de mérite ou de démérite.

--C'est bien ainsi que la question se pose, dit le Seigneur.

--Je n'y vois qu'une solution, dit saint Augustin. Les pingouins iront
en enfer.

--Mais ils n'ont point d'âme, fit observer saint Irénée.

--C'est fâcheux, soupira Tertullien.

--Sans doute, reprit saint Gal. Et je reconnais que le saint homme Maël,
mon disciple, a, dans son zèle aveugle, créé au Saint-Esprit de grandes
difficultés théologiques et porté le désordre dans l'économie des
mystères.

--C'est un vieil étourdi, s'écria en haussant les épaules saint Adjutor
d'Alsace.

Mais le Seigneur, tournant sur Adjutor un regard de reproche:

--Permettez, dit-il: le saint homme Maël n'a pas comme vous, mon
bienheureux, la science infuse. Il ne me voit pas. C'est un vieillard
accablé d'infirmités; il est à moitié sourd et aux trois quarts aveugle.
Vous êtes trop sévère pour lui. Cependant je reconnais que la situation
est embarrassante.

--Ce n'est heureusement qu'un désordre passager, dit saint Irénée. Les
pingouins sont baptisés, leurs oeufs ne le seront pas et le mal
s'arrêtera à la génération actuelle.

--Ne parlez pas ainsi, mon fils Irénée, dit le Seigneur. Les règles que
les physiciens établissent sur la terre souffrent des exceptions, parce
qu'elles sont imparfaites et ne s'appliquent pas exactement à la nature.
Mais les règles que j'établis sont parfaites et ne souffrent aucune
exception. Il faut décider du sort des pingouins baptisés, sans
enfreindre aucune loi divine et conformément au décalogue ainsi qu'aux
commandements de mon Église.

--Seigneur, dit saint Grégoire de Nazianze, donnez-leur une âme
immortelle.

--Hélas! Seigneur, qu'en feraient-ils? soupira Lactance. Ils n'ont pas
une voix harmonieuse pour chanter vos louanges. Ils ne sauraient
célébrer vos mystères.

--Sans doute, dit saint Augustin, ils n'observeront pas la loi divine.

--Ils ne le pourront pas, dit le Seigneur.

--Ils ne le pourront pas, poursuivit saint Augustin. Et si, dans votre
sagesse, Seigneur, vous leur infusez une âme immortelle, ils brûleront
éternellement en enfer, en vertu de vos décrets adorables. Ainsi sera
rétabli l'ordre auguste, troublé par ce vieux Cambrien.

--Vous me proposez, fils de Monique, une solution correcte, dit le
Seigneur, et qui s'accorde avec ma sagesse. Mais elle ne contente point
ma clémence. Et, bien qu'immuable par essence, à mesure que je dure,
j'incline davantage à la douceur. Ce changement de caractère est
sensible à qui lit mes deux testaments.

Comme la discussion se prolongeait sans apporter beaucoup de lumières et
que les bienheureux montraient de la propension à répéter toujours la
même chose, on décida de consulter sainte Catherine d'Alexandrie. C'est
ce qu'on faisait ordinairement dans les cas difficiles. Sainte Catherine
avait, sur la terre, confondu cinquante docteurs très savants. Elle
connaissait la philosophie de Platon aussi bien que l'Écriture sainte et
possédait la rhétorique.



CHAPITRE VII


UNE ASSEMBLÉE AU PARADIS (suite et fin)

Sainte Catherine se rendit dans l'assemblée, la tête ceinte d'une
couronne d'émeraudes, de saphirs et de perles, et vêtue d'une robe de
drap d'or. Elle portait au côté une roue flamboyante, image de celle
dont les éclats avaient frappé ses persécuteurs.

Le Seigneur l'ayant invitée à parler, elle s'exprima en ces termes:

--Seigneur, pour résoudre le problème que vous daignez me soumettre, je
n'étudierai pas les moeurs des animaux en général, ni celles des oiseaux
en particulier. Je ferai seulement remarquer aux docteurs, confesseurs
et pontifes, réunis dans cette assemblée, que la séparation entre
l'homme et l'animal n'est pas complète, puisqu'il se trouve des monstres
qui procèdent à la fois de l'un et de l'autre. Tels sont les chimères,
moitié nymphes et moitié serpents; les trois gorgones, les capripèdes;
telles sont les scylles et les sirènes qui chantent dans la mer. Elles
ont un buste de femme et une queue de poisson. Tels sont aussi les
centaures, hommes jusqu'à la ceinture et chevaux pour le reste. Noble
race de monstres. L'un d'eux, vous ne l'ignorez point, a su, guidé par
les seules lumières de la raison, s'acheminer vers la béatitude
éternelle, et vous voyez parfois sur les nuées d'or se cabrer sa
poitrine héroïque. Le centaure Chiron mérita par ses travaux terrestres
de partager le séjour des bienheureux: il fit l'éducation d'Achille; et
ce jeune héros, au sortir des mains du centaure, vécut deux ans, habillé
à la manière d'une jeune vierge, parmi les filles du roi Lycomède. Il
partagea leurs jeux et leur couche sans leur laisser soupçonner un
moment qu'il n'était point une jeune vierge comme elles. Chiron, qui
l'avait nourri dans de si bonnes moeurs, est, avec l'empereur Trajan, le
seul juste qui ait obtenu la gloire céleste en observant la loi
naturelle. Et pourtant ce n'était qu'un demi-homme.

«Je crois avoir prouvé par cet exemple qu'il suffit de posséder quelques
parties d'homme, à la condition toutefois qu'elles soient nobles, pour
parvenir à la béatitude éternelle. Et ce que le centaure Chiron a pu
obtenir sans être régénéré par le baptême, comment des pingouins ne le
mériteraient-ils pas, après avoir été baptisés, s'ils devenaient demi-
pingouins et demi-hommes? C'est pourquoi je vous supplie, Seigneur, de
donner aux pingouins du vieillard Maël une tête et un buste humains,
afin qu'ils puissent vous louer dignement, et de leur accorder une âme
immortelle, mais petite.

Ainsi parla Catherine, et les pères, les docteurs, les confesseurs, les
pontifes firent entendre un murmure d'approbation.

Mais saint Antoine, ermite, se leva et, tendant vers le Très-Haut deux
bras noueux et rouges:

--N'en faites rien, Seigneur mon Dieu, s'écria-t-il, au nom de votre
saint Paraclet, n'en faites rien!

Il parlait avec une telle véhémence que sa longue barbe blanche
s'agitait à son menton comme une musette vide à la bouche d'un cheval
affamé.

--Seigneur, n'en faites rien. Des oiseaux à tête humaine, cela existe
déjà. Sainte Catherine n'a rien imaginé de nouveau.

--L'imagination assemble et compare; elle ne crée jamais, répliqua
sèchement sainte Catherine.

--... Cela existe déjà, poursuivit saint Antoine, qui ne voulait rien
entendre. Cela s'appelle les harpies, et ce sont les plus incongrus
animaux de la création. Un jour que, dans le désert, je reçus à souper
saint Paul, abbé, je mis la table au seuil de ma cabane, sous un vieux
sycomore. Les harpies vinrent s'asseoir dans les branches; elles nous
assourdirent de leurs cris aigus et fiantèrent sur tous les mets.
L'importunité de ces monstres m'empêcha d'entendre les enseignements de
saint Paul, abbé, et nous mangeâmes de la fiente d'oiseau avec notre
pain et nos laitues. Comment peut-on croire que les harpies vous
loueront dignement, Seigneur?

»Certes, dans mes tentations, j'ai vu beaucoup d'êtres hybrides, non
seulement des femmes serpents et des femmes poissons, mais des êtres
composés avec plus d'incohérence encore, comme des hommes dont le corps
était fait d'une marmite, d'une cloche, d'une horloge, d'un buffet
rempli de nourriture et de vaisselle, ou même d'une maison avec des
portes et des fenêtres, par lesquelles on apercevait des personnes
occupées à des travaux domestiques. L'éternité ne suffirait pas s'il me
fallait décrire tous les monstres qui m'ont assailli dans ma solitude,
depuis les baleines gréées comme des navires jusqu'à la pluie de
bestioles rouges qui changeait en sang l'eau de ma fontaine. Mais aucun
n'était aussi dégoûtant que ces harpies qui brûlèrent de leurs
excréments les feuilles de mon beau sycomore.

--Les harpies, fit observer Lactance, sont des monstres femelles au
corps d'oiseau. Elles ont d'une femme la tête et la poitrine. Leur
indiscrétion, leur impudence et leur obscénité procèdent de leur nature
féminine, ainsi que l'a démontré le poète Virgile en son _Énéide_.
Elles participent de la malédiction d'Ève.

--Ne parlons plus de la malédiction d'Ève, dit le Seigneur. La seconde
Ève a racheté la première.

Paul Orose, auteur d'une histoire universelle que Bossuet devait plus
tard imiter, se leva et supplia le Seigneur:

--Seigneur, entendez ma prière et celle d'Antoine. Ne fabriquez plus de
monstres à la façon des centaures, des sirènes et des faunes, chers aux
Grecs assembleurs de fables. Vous n'en aurez aucune satisfaction. Ces
sortes de monstres ont des inclinations païennes et leur double nature
ne les dispose pas à la pureté des moeurs.

Le suave Lactance répliqua en ces termes:

--Celui qui vient de parler est assurément le meilleur historien qui
soit dans le Paradis, puisqu'Hérodote, Thucydide, Polybe Tite-Live,
Velleius Paterculus, Cornélius Népos, Suétone, Manéthon, Diodore de
Sicile, Dion Cassius, Lampride, sont privés de la vue de Dieu et que
Tacite souffre en enfer les tourments dus aux blasphémateurs. Mais il
s'en faut que Paul Orose connaisse aussi bien les cieux que la terre.
Car il ne songe point que les anges, qui procèdent de l'homme et de
l'oiseau, sont la pureté même.

--Nous nous égarons, dit l'Éternel. Que viennent faire ici ces
centaures, ces harpies et ces anges? Il s'agit de pingouins.

--Vous l'avez dit, Seigneur; il s'agit de pingouins, déclara le doyen
des cinquante docteurs confondus en leur vie mortelle par la vierge
d'Alexandrie, et j'ose exprimer cet avis que, pour faire cesser le
scandale dont les cieux s'émeuvent, il faut, comme le propose sainte
Catherine qui nous a confondus, donner aux pingouins du vieillard Maël
la moitié d'un corps humain, avec une âme éternelle, proportionnée à
cette moitié.

Sur cette parole, il s'éleva dans l'assemblée un grand bruit de
conversations particulières et de disputes doctorales. Les pères grecs
contestaient avec les latins véhémentement sur la substance, la nature
et les dimensions de l'âme qu'il convenait de donner aux pingouins.

--Confesseurs et pontifes, s'écria le Seigneur, n'imitez point les
conclaves et les synodes de la terre. Et ne portez point dans l'Église
triomphante ces violences qui troublent l'Église militante. Car, il
n'est que trop vrai: dans tous les conciles, tenus sous l'inspiration de
mon Esprit, en Europe, en Asie, en Afrique, les pères ont arraché la
barbe et les yeux aux pères. Toutefois ils furent infaillibles, car
j'étais avec eux.

L'ordre étant rétabli, le vieillard Hermas se leva et prononça ces
lentes paroles:

--Je vous louerai, Seigneur, de ce que vous fîtes naître Saphira, ma
mère, parmi votre peuple, aux jours où la rosée du ciel rafraîchissait
la terre en travail de son Sauveur. Et je vous louerai, Seigneur, de
m'avoir donné de voir de mes yeux mortels les apôtres de votre divin
fils. Et je parlerai dans cette illustre assemblée parce que vous avez
voulu que la vérité sortît de la bouche des humbles, et je dirai:
Changez ces pingouins en hommes. C'est la seule détermination convenable
à votre justice et à votre miséricorde.

Plusieurs docteurs demandaient la parole; d'autres la prenaient.
Personne n'écoutait et tous les confesseurs agitaient tumultueusement
leurs palmes et leurs couronnes.

Le Seigneur, d'un geste de sa droite, apaisa les querelles de ses élus:

--N'en délibérons plus, dit-il. L'avis ouvert par le doux vieillard
Hermas est le seul conforme à mes desseins éternels. Ces oiseaux seront
changés en hommes. Je prévois à cela plusieurs inconvénients. Beaucoup
entre ces hommes se donneront des torts qu'ils n'auraient pas eus comme
pingouins. Certes, leur sort, par l'effet de ce changement, sera bien
moins enviable qu'il n'eût été sans ce baptême et cette incorporation à
la famille d'Abraham. Mais il convient que ma prescience n'entreprenne
pas sur leur libre arbitre. Afin de ne point porter atteinte à la
liberté humaine, j'ignore ce que je sais, j'épaissis sur mes yeux les
voiles que j'ai percés et, dans mon aveugle clairvoyance, je me laisse
surprendre par ce que j'ai prévu.

Et aussitôt, appelant l'archange Raphaël:

--Va trouver, lui dit-il, le saint homme Maël; avertis-le de sa méprise
et dis-lui que, armé de mon Nom, il change ces pingouins en hommes.



CHAPITRE VIII


MÉTAMORPHOSE DES PINGOUINS

L'archange, descendu dans l'île des Pingouins, trouva le saint homme
endormi au creux d'un rocher, parmi ses nouveaux disciples. Il lui posa
la main sur l'épaule et, l'ayant éveillé, dit d'une voix douce:

--Maël, ne crains point!

Et le saint homme, ébloui par une vive lumière, enivré d'une odeur
délicieuse, reconnut l'ange du Seigneur et se prosterna le front contre
terre.

Et l'ange dit encore:

--Maël, connais ton erreur: croyant baptiser des enfants d'Adam, tu as
baptisé des oiseaux; et voici que par toi des pingouins sont entrés dans
l'Église de Dieu.

À ces mots, le vieillard demeura stupide.

Et l'ange reprit:

--Lève-toi, Maël, arme-toi du Nom puissant du Seigneur et dis à ces
oiseaux: «Soyez des hommes!»

Et le saint homme Maël, ayant pleuré et prié, s'arma du Nom puissant du
Seigneur et dit aux oiseaux:

--Soyez des hommes!

Aussitôt les pingouins se transformèrent. Leur front s'élargit et leur
tête s'arrondit en dôme, comme Sainte-Marie Rotonde dans la ville de
Rome. Leurs yeux ovales s'ouvrirent plus grands sur l'univers; un nez
charnu habilla les deux fentes de leurs narines; leur bec se changea en
bouche et de cette bouche sortit la parole; leur cou s'accourcit et
grossit; leurs ailes devinrent des bras et leurs pattes des jambes; une
âme inquiète habita leur poitrine.

Pourtant il leur restait quelques traces de leur première nature. Ils
étaient enclins à regarder de côté; ils se balançaient sur leurs cuisses
trop courtes; leur corps restait couvert d'un fin duvet.

Et Maël rendit grâces au Seigneur de ce qu'il avait incorporé ces
pingouins à la famille d'Abraham.

Mais il s'affligea à la pensée que, bientôt, il quitterait cette île
pour n'y plus revenir et que, loin de lui, peut-être, la foi des
pingouins périrait, faute de soins, comme une plante trop jeune et trop
tendre. Et il conçut l'idée de transporter leur île sur les côtes
d'Armorique.

--J'ignore les desseins de la Sagesse éternelle, se dit-il. Mais si Dieu
veut que l'île soit transportée, qui pourrait empêcher qu'elle le fût?

Et le saint homme du lin de son étole fila une corde très mince, d'une
longueur de quarante pieds. Il noua un bout de cette corde autour d'une
pointe de rocher qui perçait le sable de la grève et, tenant à la main
l'autre bout de la corde, il entra dans l'auge de pierre.

L'auge glissa sur la mer, et remorqua l'île des Pingouins; après neuf
jours de navigation elle aborda heureusement au rivage des Bretons,
amenant l'île avec elle.



LIVRE II

LES TEMPS ANCIENS



CHAPITRE PREMIER


LES PREMIERS VOILES

Ce jour-là, saint Maël s'assit, au bord de l'océan, sur une pierre qu'il
trouva brûlante. Il crut que le soleil l'avait chauffée, et il en rendit
grâces au Créateur du monde, ne sachant pas que le Diable venait de s'y
reposer.

L'apôtre attendait les moines d'Yvern, chargés d'amener une cargaison de
tissus et de peaux, pour vêtir les habitants de l'île d'Alca.

Bientôt il vit débarquer un religieux nommé Magis, qui portait un coffre
sur son dos. Ce religieux jouissait d'une grande réputation de sainteté.

Quand il se fut approché du vieillard, il posa le coffre à terre et dit,
en s'essuyant le front du revers de sa manche:

--Eh bien, mon père, voulez-vous donc vêtir ces pingouins?

--Rien n'est plus nécessaire, mon fils, répondit le vieillard. Depuis
qu'ils sont incorporés à la famille d'Abraham, ces pingouins participent
de la malédiction d'Ève, et ils savent qu'ils sont nus, ce qu'ils
ignoraient auparavant. Et il n'est que temps de les vêtir, car voici
qu'ils perdent le duvet qui leur restait après leur métamorphose.

--Il est vrai, dit Magis, en promenant ses regards sur le rivage où l'on
voyait les pingouins occupés à pêcher la crevette, à cueillir des
moules, à chanter ou à dormir; ils sont nus. Mais ne croyez-vous pas,
mon père, qu'il ne vaudrait pas mieux les laisser nus? Pourquoi les
vêtir? Lors qu'ils porteront des habits et qu'ils seront soumis à la loi
morale, ils en prendront un immense orgueil, une basse hypocrisie et une
cruauté superflue.

--Se peut-il, mon fils, soupira le vieillard, que vous conceviez si mal
les effets de la loi morale à laquelle les gentils eux-mêmes se
soumettent?

--La loi morale, répliqua Magis, oblige les hommes qui sont des bêtes à
vivre autrement que des bêtes, ce qui les contrarie sans doute; mais
aussi les flatte et les rassure; et, comme ils sont orgueilleux,
poltrons et avides de joie, ils se soumettent volontiers à des
contraintes dont ils tirent vanité et sur lesquelles ils fondent et leur
sécurité présente et l'espoir de leur félicité future. Tel est le
principe de toute morale.... Mais ne nous égarons point. Mes compagnons
déchargent en cette île leur cargaison de tissus et de peaux. Songez-y,
mon père, tandis qu'il en est temps encore! C'est une chose d'une grande
conséquence que d'habiller les pingouins. À présent, quand un pingouin
désire une pingouine, il sait précisément ce qu'il désire, et ses
convoitises sont bornées par une connaissance exacte de l'objet
convoité. En ce moment, sur la plage, deux ou trois couples de pingouins
font l'amour au soleil. Voyez avec quelle simplicité! Personne n'y prend
garde et ceux qui le font n'en semblent pas eux-mêmes excessivement
occupés. Mais quand les pingouines seront voilées, le pingouin ne se
rendra pas un compte aussi juste de ce qui l'attire vers elles. Ses
désirs indéterminés se répandront en toutes sortes de rêves et
d'illusions; enfin, mon père, il connaîtra l'amour et ses folles
douleurs. Et, pendant ce temps, les pingouines, baissant les yeux et
pinçant les lèvres, vous prendront des airs de garder sous leurs voiles
un trésor!... Quelle pitié!

»Le mal sera tolérable tant que ces peuples resteront rudes et pauvres;
mais attendez seulement un millier d'années et vous verrez de quelles
armes redoutables vous aurez ceint, mon père, les filles d'Alca. Si vous
le permettez, je puis vous en donner une idée par avance. J'ai quelques
nippes dans cette caisse. Prenons au hasard une de ces pingouines dont
les pingouins font si peu de cas, et habillons-la le moins mal que nous
pourrons.

»En voici précisément une qui vient de notre côté. Elle n'est ni plus
belle ni plus laide que les autres; elle est jeune. Personne ne la
regarde. Elle chemine indolemment sur la falaise, un doigt dans le nez
et se grattant le dos jusqu'au jarret. Il ne vous échappe pas, mon père,
qu'elle a les épaules étroites, les seins lourds, le ventre gros et
jaune, les jambes courtes. Ses genoux, qui tirent sur le rouge,
grimacent à tous les pas qu'elle fait, et il semble qu'elle ait à chaque
articulation des jambes une petite tête de singe. Ses pieds, épanouis et
veineux, s'attachent au rocher par quatre doigts crochus, tandis que les
gros orteils se dressent sur le chemin comme les têtes de deux serpents
pleins de prudence. Elle se livre à la marche; tous ses muscles sont
intéressés à ce travail, et, de ce que nous les voyons fonctionner à
découvert, nous prenons d'elle l'idée d'une machine à marcher, plutôt
que d'une machine à faire l'amour, bien qu'elle soit visiblement l'une
et l'autre et contienne en elle plusieurs mécanismes encore. Eh bien,
vénérable apôtre, vous allez voir ce que je vais vous en faire.

À ces mots, le moine Magis atteint en trois bonds la femme pingouine, la
soulève, l'emporte repliée sous son bras, la chevelure traînante, et la
jette épouvantée aux pieds du saint homme Maël.

Et tandis qu'elle pleure et le supplie de ne lui point faire de mal, il
tire de son coffre une paire de sandales et lui ordonne de les chausser.

--Serrés dans les cordons de laine, ses pieds, fit-il observer au
vieillard, en paraîtront plus petits. Les semelles, hautes de deux
doigts, allongeront élégamment ses jambes et le faix qu'elles portent en
sera magnifié.

Tout en nouant ses chaussures, la pingouine jeta sur le coffre ouvert un
regard curieux, et, voyant qu'il était plein de joyaux et de parures,
elle sourit dans ses larmes.

Le moine lui tordit les cheveux sur la nuque et les couronna d'un
chapeau de fleurs. Il lui entoura les poignets de cercles d'or et,
l'ayant fait mettre debout, il lui passa sous les seins et sur le ventre
un large bandeau de lin, alléguant que la poitrine en concevrait une
fierté nouvelle et que les flancs en seraient évidés pour la gloire des
hanches.

Au moyen des épingles qu'il tirait une à une de sa bouche, il ajustait
ce bandeau.

--Vous pouvez serrer encore, fit la pingouine.

Quand il eut, avec beaucoup d'étude et de soins, contenu de la sorte les
parties molles du buste, il revêtit tout le corps d'une tunique rose,
qui en suivait mollement les lignes.

--Tombe-t-elle bien? demanda la pingouine.

Et, la taille fléchie, la tête de côté, le menton sur l'épaule, elle
observait d'un regard attentif la façon de sa toilette.

Magis lui ayant demandé si elle ne croyait pas que la robe fût un peu
longue, elle répondit avec assurance que non, qu'elle la relèverait.

Aussitôt, tirant de la main gauche sa jupe par derrière, elle la serra
obliquement au-dessus des jarrets, prenant soin de découvrir à peine les
talons. Puis elle s'éloigna à pas menus en balançant les hanches.

Elle ne tournait pas la tête; mais en passant près d'un ruisseau, elle
s'y mira du coin de l'oeil.

Un pingouin, qui la rencontra d'aventure, s'arrêta surpris, et
rebroussant chemin, se mit à la suivre. Comme elle longeait le rivage,
des pingouins qui revenaient de la pêche s'approchèrent d'elle et,
l'ayant contemplée, marchèrent sur sa trace. Ceux qui étaient couchés
sur le sable se levèrent et se joignirent aux autres.

Sans interruption, à son approche, dévalaient des sentiers de la
montagne, sortaient des fentes des rochers, émergeaient du fond des
eaux, de nouveaux pingouins qui grossissaient le cortège. Et tous,
hommes mûrs aux robustes épaules, à la poitrine velue, souples
adolescents, vieillards secouant les plis nombreux de leur chair rose
aux soies blanches, ou trainant leurs jambes plus maigres et plus seches
que le bâton de genévrier qui leur en faisait une troisième, se
pressaient, haletants, et ils exhalaient une âcre odeur et des souffles
rauques. Cependant, elle allait tranquille et semblait ne rien voir.

--Mon père, s'écria Magis, admirez comme ils cheminent tous le nez dardé
sur le centre sphérique de cette jeune demoiselle, maintenant que ce
centre est voilé de rose. La sphère inspire les méditations des
géomètres par le nombre de ses propriétes; quand elle procède de la
nature physique et vivante, elle en acquiert des qualités nouvelles. Et
pour que l'intérêt de cette figure fut pleinement révélé aux pingouins,
il fallut que, cessant de la voir distinctement par leurs yeux, ils
fussent amenés à se la représenter en esprit. Moi-même, je me sens à
cette heure irrésistiblement entraîné vers cette pingouine. Est-ce parce
que sa jupe lui a rendu le cul essentiel, et que, le simplifiant avec
magnificence, elle le revêt d'un caractère synthétique et général et
n'en laisse paraître que l'idée pure, le principe divin, je ne saurais
le dire; mais il me semble que, si je l'embrassais, je tiendrais dans
mes mains le firmament des voluptés humaines. Il est certain que la
pudeur communique aux femmes un attrait invincible. Mon trouble est tel
que j'essayerais en vain de le cacher.

Il dit, et troussant sa robe horriblement, il s'élance sur la queue des
pingouins, les presse, les culbute, les surmonte, les foule aux pieds,
les écrase, atteint la fille d'Alca, la saisit à pleines mains par
l'orbe rose qu'un peuple entier crible de regards et de désirs et qui
soudain disparaît, aux bras du moine, dans une grotte marine.

Alors les pingouins crurent que le soleil venait de s'éteindre. Et le
saint homme Maël connut que le Diable avait pris les traits du moine
Magis pour donner des voiles à la fille d'Alca. Il était troublé dans sa
chair et son âme était triste. En regagnant à pas lents son ermitage, il
vit de petites pingouines de six à sept ans, la poitrine plate et les
cuisses creuses, qui s'étaient fait des ceintures d'algues et de goémons
et parcouraient la plage en regardant si les hommes ne les suivaient
pas.



CHAPITRE II


LES PREMIERS VOILES (SUITE ET FIN)

Le saint homme Maël ressentait une profonde affliction de ce que les
premiers voiles mis à une fille d'Alca eussent trahi la pudeur
pingouine, loin de la servir. Il n'en persista pas moins dans son
dessein de donner des vêtements aux habitants de l'île miraculeuse. Les
ayant convoqués sur le rivage, il leur distribua les habits que les
religieux d'Yvern avaient apportés. Les pingouins reçurent des tuniques
courtes et des braies, les pingouines des robes longues. Mais il s'en
fallut de beaucoup que ces robes fissent l'effet que la première avait
produit. Elles n'étaient pas aussi belles, la façon en était rude et
sans art, et l'on n'y faisait plus attention puisque toutes les femmes
en portaient. Comme elles préparaient les repas et travaillaient aux
champs, elles n'eurent bientôt plus que des corsages crasseux et des
cotillons sordides. Les pingouins accablaient de travail leurs
malheureuses compagnes qui ressemblaient à des bêtes de somme. Ils
ignoraient les troubles du coeur et le désordre des passions. Leurs
moeurs étaient innocentes. L'inceste, très fréquent, y revêtait une
simplicité rustique, et si l'ivresse portait un jeune garçon à violer
son aïeule, le lendemain, il n'y songeait plus.



CHAPITRE III

LE BORNAGE DES CHAMPS ET L'ORIGINE DE LA PROPRIÉTÉ

L'île ne gardait point son âpre aspect d'autrefois, lorsque, au milieu
des glaces flottantes elle abritait dans un amphithéâtre de rochers un
peuple d'oiseaux. Son pic neigeux s'était affaissé et il n'en subsistait
plus qu'une colline, du haut de laquelle on découvrait les rivages
d'Armorique, couverts d'une brume éternelle, et l'océan semé de sombres
écueils, semblables à des monstres à demi soulevés sur l'abîme.

Ses côtes étaient maintenant très étendues et profondément découpées, et
sa figure rappelait la feuille de mûrier. Elle se couvrit soudain d'une
herbe salée, agréable aux troupeaux, de saules, de figuiers antiques et
de chênes augustes. Le fait est attesté par Bede le Vénérable et
plusieurs autres auteurs dignes de foi.

Au nord, le rivage formait une baie profonde, qui devint par la suite un
des plus illustres ports de l'univers. À l'est, au long d'une côte
rocheuse battue par une mer écumante, s'étendait une lande déserte et
parfumée. C'était le rivage des Ombres, où les habitants de l'île ne
s'aventuraient jamais, par crainte des serpents nichés dans le creux des
roches et de peur d'y rencontrer les âmes des morts, semblables à des
flammes livides. Au sud, des vergers et des bois bordaient la baie tiède
des Plongeons. Sur ce rivage fortuné le vieillard Maël construisit une
église et un moustier de bois. À l'ouest, deux ruisseaux, le Clange et
la Surelle, arrosaient les vallées fertiles des Dalles et des Dombes.

Or, un matin d'automne, le bienheureux Maël, qui se promenait dans la
vallée du Clange en compagnie d'un religieux d'Yvern, nommé Bulloch, vit
passer par les chemins des troupes d'hommes farouches, chargés de
pierres. En même temps, il entendit de toutes parts des cris et des
plaintes monter de la vallée vers le ciel tranquille.

Et il dit à Bulloch:

--J'observe avec tristesse, mon fils, que les habitants de cette île,
depuis qu'ils sont devenus des hommes, agissent avec moins de sagesse
qu'auparavant. Lorsqu'ils étaient oiseaux, ils ne se querellaient que
dans la saison des amours. Et maintenant ils se disputent en tous les
temps; ils se cherchent noise été comme hiver. Combien ils sont déchus
de cette majesté paisible qui, répandue sur l'assemblée des pingouins,
la rendait semblable au sénat d'une sage république!

»Regarde, mon fils Bulloch, du côté de la Surelle. Il se trouve
précisément dans la fraîche vallée une douzaine d'hommes pingouins,
occupés à s'assommer les uns les autres avec des bêches et des pioches
dont il vaudrait mieux qu'ils travaillassent la terre. Cependant, plus
cruelles que les hommes, les femmes déchirent de leurs ongles le visage
de leurs ennemis. Hélas! mon fils Bulloch, pourquoi se massacrent-ils
ainsi?

--Par esprit d'association, mon père, et prévision de l'avenir, répondit
Bulloch. Car l'homme est par essence prévoyant et sociable. Tel est son
caractère. Il ne peut se concevoir sans une certaine appropriation des
choses. Ces pingouins que vous voyez, ô maître, s'approprient des
terres.

--Ne pourraient-ils se les approprier avec moins de violence? demanda le
vieillard. Tout en combattant, ils échangent des invectives et des
menaces. Je ne distingue pas leurs paroles. Elles sont irritées, à en
juger par le ton.

--Ils s'accusent réciproquement de vol et d'usurpation, répondit
Bulloch. Tel est le sens général de leurs discours.

À ce moment, le saint homme Maël, joignant les mains, poussa un grand
soupir:

--Ne voyez-vous pas, mon fils, s'écria-t-il, ce furieux qui coupe avec
ses dents le nez de son adversaire terrassé, et cet autre qui broie la
tête d'une femme sous une pierre énorme?

--Je les vois, répondit Bulloch. Ils créent le droit; ils fondent la
propriété; ils établissent les principes de la civilisation, les bases
des sociétés et les assises de l'Etat.

--Comment cela? demanda le vieillard Maël.

--En bornant leurs champs. C'est l'origine de toute police. Vos
pingouins, ô maître, accomplissent la plus auguste des fonctions. Leur
oeuvre sera consacrée à travers les siècles par les légistes, protégée
et confirmée par les magistrats.

Tandis que le moine Bulloch prononçait ces paroles, un grand pingouin à
la peau blanche, au poil roux, descendait dans la vallée, un tronc
d'arbre sur l'épaule. S'approchant d'un petit pingouin, tout brûlé du
soleil, qui arrosait ses laitues, il lui cria:

--Ton champ est à moi!

Et, ayant prononcé cette parole puissante, il abattit sa massue sur la
tête du petit pingouin, qui tomba mort sur la terre cultivée par ses
mains.

À ce spectacle, le saint homme Maël frémit de tout son corps et versa
des larmes abondantes.

Et d'une voix étouffée par l'horreur et la crainte, il adressa au ciel
cette prière:

--Mon Dieu, mon Seigneur, ô toi qui reçus les sacrifices du jeune Abel,
toi qui maudis Caïn, venge, Seigneur, cet innocent pingouin, immolé sur
son champ, et fais sentir au meurtrier le poids de ton bras. Est-il
crime plus odieux, est-il plus grave offense à ta justice, ô Seigneur,
que ce meurtre et ce vol?

--Prenez garde, mon père, dit Bulloch avec douceur, que ce que vous
appelez le meurtre et le vol est en effet la guerre et la conquête,
fondements sacrés des empires et sources de toutes les vertus et de
toutes les grandeurs humaines. Considérez surtout qu'en blâmant le grand
pingouin, vous attaquez la propriété dans son origine et son principe.
Je n'aurai pas de peine à vous le démontrer. Cultiver la terre est une
chose, posséder la terre en est une autre. Et ces deux choses ne doivent
pas être confondues. En matière de propriété, le droit du premier
occupant est incertain et mal assis. Le droit de conquête, au contraire,
repose sur des fondements solides. Il est le seul respectable parce
qu'il est le seul qui se fasse respecter. La propriété a pour unique et
glorieuse origine la force. Elle naît et se conserve par la force. En
cela elle est auguste et ne cède qu'à une force plus grande. C'est
pourquoi il est juste de dire que quiconque possède est noble. Et ce
grand homme roux, en assommant un laboureur pour lui prendre son champ,
vient de fonder à l'instant une très noble maison sur cette terre. Je
veux l'en féliciter.

Ayant ainsi parlé, Bulloch s'approcha du grand pingouin qui, debout au
bord du sillon ensanglanté, s'appuyait sur sa massue.

Et s'étant incliné jusqu'à terre:

--Seigneur Greatauk, prince très redouté, lui dit-il, je viens vous
rendre hommage, comme au fondateur d'une puissance légitime et d'une
richesse héréditaire. Enfoui dans votre champ, le crâne du vil pingouin
que vous avez abattu attestera à jamais les droits sacrés de votre
postérité sur cette terre anoblie par vous. Heureux vos fils et les fils
de vos fils! Ils seront Greatauk ducs du Skull, et ils domineront sur
l'île d'Alca.

Puis, élevant la voix, et se tournant vers le saint vieillard Maël:

--Mon père, bénissez Greatauk. Car toute puissance vient de Dieu.

Maël restait immobile et muet, les yeux levés vers le ciel: il éprouvait
une incertitude douloureuse à juger la doctrine du moine Bulloch. C'est
pourtant cette doctrine qui devait prévaloir aux époques de haute
civilisation. Bulloch peut être considéré comme le créateur du droit
civil en Pingouinie.



CHAPITRE IV


LA PREMIÈRE ASSEMBLÉE DES ÉTATS DE PINGOUINIE.

--Mon fils Bulloch, dit le vieillard Maël, nous devons faire le
dénombrement des Pingouins et inscrire le nom de chacun d'eux dans un
livre.

--Rien n'est plus urgent, répondit Bulloch; il ne peut y avoir de bonne
police sans cela.

Aussitôt l'apôtre, avec le concours de douze religieux, fit procéder au
recensement du peuple.

Et le vieillard Maël dit ensuite:

--Maintenant que nous tenons registre de tous les habitants, il
convient, mon fils Bulloch, de lever un impôt équitable, afin de
subvenir aux dépenses publiques et à l'entretien de l'abbaye. Chacun
doit contribuer selon ses moyens. C'est pourquoi, mon fils, convoquez
les Anciens d'Alca, et d'accord avec eux nous établirons l'impôt.

Les Anciens, ayant été convoqués, se réunirent, au nombre de trente,
dans la cour du moustier de bois, sous le grand sycomore. Ce furent les
premiers États de Pingouinie. Ils étaient formés aux trois quarts des
gros paysans de la Surelle et du Clange. Greatauk, comme le plus noble
des Pingouins, s'assit sur la plus haute pierre.

Le vénérable Maël prit place au milieu de ses religieux et prononça ces
paroles:

--Enfants, le Seigneur donne, quand il lui plaît, les richesses aux
hommes et les leur retire. Or, je vous ai rassemblés pour lever sur le
peuple des contributions afin de subvenir aux dépenses publiques et à
l'entretien des religieux. J'estime que ces contributions doivent être
en proportion de la richesse de chacun. Donc celui qui a cent boeufs en
donnera dix; celui qui en a dix en donnera un.

Quand le saint homme eut parlé, Morio, laboureur à Anis-sur-Clange, un
des plus riches hommes parmi les Pingouins, se leva et dit:

--O Maël, ô mon père, j'estime qu'il est juste que chacun contribue aux
dépenses publiques et aux frais de l'Église. Pour ce qui est de moi, je
suis prêt à me dépouiller de tout ce que je possède dans l'intérêt de
mes frères pingouins et, s'il le fallait, je donnerais de grand coeur
jusqu'à ma chemise. Tous les anciens du peuple sont disposés, comme moi,
à faire le sacrifice de leurs biens; et l'on ne saurait douter de leur
dévouement absolu au pays et à la religion. Il faut donc considérer
uniquement l'intérêt public et faire ce qu'il commande. Or ce qu'il
commande, ô mon père, ce qu'il exige, c'est de ne pas beaucoup demander
à ceux qui possèdent beaucoup; car alors les riches seraient moins
riches et les pauvres plus pauvres. Les pauvres vivent du bien des
riches; c'est pourquoi ce bien est sacré. N'y touchez pas: ce serait
méchanceté gratuite. À prendre aux riches, vous ne retireriez pas grand
profit, car ils ne sont guère nombreux; et vous vous priveriez, au
contraire, de toutes ressources, en plongeant le pays dans la misère.
Tandis que, si vous demandez un peu d'aide à chaque habitant, sans égard
à son bien, vous recueillerez assez pour les besoins publics, et vous
n'aurez pas à vous enquérir de ce que possèdent les citoyens, qui
regarderaient toute recherche de cette nature comme une odieuse
vexation. En chargeant tout le monde également et légèrement, vous
épargnerez les pauvres, puisque vous leur laisserez le bien des riches.
Et comment serait-il possible de proportionner l'impôt à la richesse?
Hier j'avais deux cents boeufs; aujourd'hui j'en ai soixante, demain
j'en aurais cent. Clunic a trois vaches, mais elles sont maigres; Nicclu
n'en a que deux, mais elles sont grasses. De Clunic ou de Nicclu quel
est le plus riche? Les signes de l'opulence sont trompeurs. Ce qui est
certain, c'est que tout le monde boit et mange. Imposez les gens d'après
ce qu'ils consomment. Ce sera la sagesse et ce sera la justice.

Ainsi parla Morio, aux applaudissements des Anciens.

--Je demande qu'on grave ce discours sur des tables d'airain, s'écria le
moine Bulloch. Il est dicté pour l'avenir; dans quinze cents ans, les
meilleurs entre les Pingouins ne parleront pas autrement.

Les Anciens applaudissaient encore, lorsque Greatauk, la main sur le
pommeau de l'épée, fit cette brève déclaration:

--Étant noble, je ne contribuerai pas; car contribuer est ignoble. C'est
à la canaille à payer.

Sur cet avis, les Anciens se séparèrent en silence.

Ainsi qu'à Rome, il fut procédé au cens tous les cinq ans; et l'on
s'aperçut, par ce moyen, que la population s'accroissait rapidement.
Bien que les enfants y mourussent en merveilleuse abondance et que les
famines et les pestes vinssent avec une parfaite régularité dépeupler
des villages entiers, de nouveaux Pingouins, toujours plus nombreux,
contribuaient par leur misère privée à la prospérité publique.



CHAPITRE V


LES NOCES DE KRAKEN ET D'ORBEROSE

En ce temps-là, vivait dans l'île d'Alca un homme pingouin dont le bras
était robuste et l'esprit subtil. Il se nommait Kraken et avait sa
demeure sur le rivage des Ombres, où les habitants de l'île ne
s'aventuraient jamais, par crainte des serpents nichés au creux des
roches et de peur d'y rencontrer les âmes des Pingouins morts sans
baptême qui, semblables à des flammes livides et traînant de longs
gemissements, erraient, la nuit, sur le rivage désolé. Car on croyait
communément, mais sans preuves, que, parmi les Pingouins changés en
hommes à la prière du bienheureux Maël, plusieurs n'avaient pas reçu le
baptême et revenaient après leur mort pleurer dans la tempête. Kraken
habitait sur la côte sauvage une caverne inaccessible. On n'y pénétrait
que par un souterrain naturel de cent pieds de long dont un bois épais
cachait l'entrée.

Or un soir que Kraken cheminait à travers la campagne déserte, il
rencontra, par hasard, une jeune pingouine, pleine de grâce. C'était
celle-là même que, naguère, le moine Magis avait habillée de sa main, et
qui la première avait porté des voiles pudiques. En souvenir du jour où
la foule émerveillée des Pingouins l'avait vue fuir glorieusement dans
sa robe couleur d'aurore, cette vierge avait reçu le nom d'Orberose
[Note: «Orbe, _poétique_, globe en parlant des corps célestes. Par
extension toute espèce de corps globuleux.» (Littré.)]

À la vue de Kraken, elle poussa un cri d'épouvante et s'élança pour lui
échapper. Mais le héros la saisit par les voiles qui flottaient derrière
elle et lui adressa ces paroles:

--Vierge, dis-moi ton nom, ta famille, ton pays.

Cependant Orberose regardait Kraken avec épouvante.

--Est-ce vous que je vois, seigneur, lui demanda-t-elle en tremblant, ou
n'est-ce pas plutôt votre âme indignée?

Elle parlait ainsi parce que les habitants d'Alca, n'ayant plus de
nouvelles de Kraken depuis qu'il habitait le rivage des Ombres, le
croyaient mort et descendu parmi les démons de la nuit.

--Cesse de craindre, fille d'Alca, répondit Kraken. Car celui qui te
parle n'est pas une âme errante, mais un homme plein de force et de
puissance. Je posséderai bientôt de grandes richesses.

Et la jeune Orberose demanda:

--Comment penses-tu acquérir de grandes richesses, ô Kraken, étant fils
des Pingouins?

--Par mon intelligence, répondit Kraken.

--Je sais, fit Orberose, que du temps que tu habitais parmi nous, tu
étais renommé pour ton adresse à la chasse et à la pêche. Personne ne
t'égalait dans l'art de prendre le poisson dans un filet ou de percer de
flèches les oiseaux rapides.

--Ce n'était là qu'une industrie vulgaire et laborieuse, ô jeune fille.
J'ai trouvé le moyen de me procurer sans fatigue de grands biens. Mais,
dis-moi qui tu es.

--Je me nomme Orberose, répondit la jeune fille.

--Comment te trouvais-tu si loin de ta demeure, dans la nuit?

--Kraken, ce ne fut pas sans la volonté du Ciel.

--Que veux-tu dire, Orberose?

--Que le ciel, ô Kraken, me mit sur ton chemin, j'ignore pour quelle
raison.

Kraken la contempla longtemps dans un sombre silence.

Puis il lui dit avec douceur:

--Orberose, viens dans ma maison, c'est celle du plus ingénieux et du
plus brave entre les fils des Pingouins. Si tu consens à me suivre, je
ferai de toi ma compagne.

Alors, baissant les yeux, elle murmura:

--Je vous suivrai, seigneur.

C'est ainsi que la belle Orberose devint la compagne du héros Kraken.
Cet hymen ne fut point célébré par des chants et des flambeaux, parce
que Kraken ne consentait point à se montrer au peuple des Pingouins;
mais, caché dans sa caverne, il formait de grands desseins.



CHAPITRE VI

LE DRAGON D'ALCA

  «Nous allâmes ensuite visiter le
  cabinet d'histoire naturelle....
  L'administrateur nous montra une espèce
  de paquet empaillé qu'il nous dit
  renfermer le squelette d'un dragon:
  preuve, ajouta-t-il, que le dragon
  n'est pas un animal fabuleux.»
  (_Mémoires de Jacques Casanova._
  Paris, 1843, t. IV, pp. 404, 405.)

Cependant les habitants d'Alca exerçaient les travaux de la paix. Ceux
de la côte septentrionale allaient dans des barques pêcher les poissons
et les coquillages. Les laboureurs des Dombes cultivaient l'avoine, le
seigle et le froment. Les riches Pingouins de la vallée des Dalles
élevaient des animaux domestiques et ceux de la baie des Plongeons
cultivaient leurs vergers. Des marchands de Port-Alca faisaient avec
l'Armorique le commerce des poissons salés. Et l'or des deux Bretagnes,
qui commençait à s'introduire dans l'île, y facilitait les échanges. Le
peuple pingouin jouissait dans une tranquillité profonde du fruit de son
travail quand, tout à coup, une rumeur sinistre courut de village en
village. On apprit partout à la fois qu'un dragon affreux avait ravagé
deux fermes dans la baie des Plongeons.

Peu de jours auparavant la vierge Orberose avait disparu. On ne s'était
pas inquiété tout de suite de son absence parce qu'elle avait été
enlevée plusieurs fois par des hommes violents et pleins d'amour. Et les
sages ne s'en étonnaient pas, considérant que cette vierge était la plus
belle des Pingouines. On remarquait même qu'elle allait parfois au
devant de ses ravisseurs, car nul ne peut échapper à sa destinée. Mais
cette fois, ne la voyant point revenir, on craignit que le dragon ne
l'eût dévorée.

Aussi bien les habitants de la vallée des Dalles s'aperçurent bientôt
que ce dragon n'était pas une fable contée par des femmes autour des
fontaines. Car une nuit le monstre dévora dans le village d'Anis six
poules, un mouton et un jeune enfant orphelin nommé le petit Elo. Des
animaux et de l'enfant on ne retrouva rien le lendemain matin.

Aussitôt les Anciens du village s'assemblèrent sur la place publique et
siégèrent sur le banc de pierre pour aviser à ce qu'il était expédient
de faire en ces terribles circonstances.

Et, ayant appelé tous ceux des Pingouins qui avaient vu le dragon durant
la nuit sinistre, ils leur demandèrent:

--N'avez-vous point observé sa forme et ses habitudes?

Et chacun répondit à son tour:

--Il a des griffes de lion, des ailes d'aigle et la queue d'un serpent.

--Son dos est hérissé de crêtes épineuses.

--Tout son corps est couvert d'écailles jaunissantes.

--Son regard fascine et foudroie. Il vomit des flammes.

--Il empeste l'air de son haleine.

--Il a une tête de dragon, des griffes de lion, une queue de poisson.

Et une femme d'Anis, qui passait pour saine d'esprit et de bon jugement
et à qui le dragon avait pris trois poules, déposa comme il suit:

--Il est fait comme un homme. À preuve que j'ai cru que c'était mon
homme et que je lui ai dit: «Viens donc te coucher, grosse bête.»

D'autres disaient:

--Il est fait comme un nuage.

--Il ressemble à une montagne.

Et un jeune enfant vint et dit:

--Le dragon, je l'ai vu qui ôtait sa tête dans la grange pour donner un
baiser à ma soeur Minnie.

Et les Anciens demandèrent encore aux habitants:

--Comment le dragon est-il grand?

Et il leur fut répondu:

--Grand comme un boeuf.

--Comme les grands navires de commerce des Bretons.

--Il est de la taille d'un homme.

--Il est plus haut que le figuier sous lequel vous êtes assis.

--Il est gros comme un chien.

Interrogés enfin sur sa couleur, les habitants dirent:

--Rouge.

--Verte.

--Bleue.

--Jaune.

--Il a la tête d'un beau vert; les ailes sont orange vif, lavé de rose;
les bords d'un gris d'argent; la croupe et la queue rayées de bandes
brunes et roses, le ventre jaune vif, moucheté de noir.

--Sa couleur? Il n'a pas de couleur.

--Il est couleur de dragon.

Après avoir entendu ces témoignages, les Anciens demeurèrent incertains
sur ce qu'il y avait à faire. Les uns proposaient d'épier le dragon, de
le surprendre et de l'accabler d'une multitude de flèches. D'autres,
considérant qu'il était vain de s'opposer par la force à un monstre si
puissant, conseillaient de l'apaiser par des offrandes.

--Payons-lui le tribut, dit l'un d'eux qui passait pour sage. Nous
pourrons nous le rendre propice en lui faisant des présents agréables,
des fruits, du vin, des agneaux, une jeune vierge.

D'autres enfin étaient d'avis d'empoisonner les fontaines où il avait
coutume de boire ou de l'enfumer dans sa caverne.

Mais aucun de ces avis ne prévalut. On disputa longuement et les Anciens
se séparèrent sans avoir pris aucune résolution.



CHAPITRE VII


LE DRAGON D'ALCA (SUITE)

Durant tout le mois dédié par les Romains à leur faux dieu Mars ou
Mavors, le dragon ravagea les fermes des Dalles et des Dombes, enleva
cinquante moutons, douze porcs et trois jeunes garçons. Toutes les
familles étaient en deuil et l'île se remplissait de lamentations. Pour
conjurer le fléau, les Anciens des malheureux villages qu'arrosent le
Clange et la Surelle résolurent de se réunir et d'aller ensemble
demander secours au bienheureux Maël.

Le cinquième jour du mois dont le nom, chez les Latins, signifie
ouverture, parce qu'il ouvre l'année, ils se rendirent en procession au
moustier de bois qui s'élevait sur la côte méridionale de l'île.
Introduits dans le cloître, ils firent entendre des sanglots et des
gémissements. Ému de leurs plaintes, le vieillard Maël, quittant la
salle où il se livrait à l'étude de l'astronomie et à la méditation des
Écritures, descendit vers eux, appuyé sur son bâton pastoral. À sa venue
les Anciens prosternés tendirent des rameaux verts. Et plusieurs d'entre
eux brûlèrent des herbes aromatiques.

Et le saint homme, s'étant assis près de la fontaine claustrale, sous un
figuier antique, prononça ces paroles:

--O mes fils, postérité des Pingouins, pourquoi pleurez-vous et
gémissez-vous? Pourquoi tendez-vous vers moi ces rameaux suppliants?
Pourquoi faites-vous monter vers le ciel la fumée des aromates?
Attendez-vous que je détourne de vos têtes quelque calamité? Pourquoi
m'implorez-vous? Je suis prêt à donner ma vie pour vous. Dites seulement
ce que vous espérez de votre père.

À ces questions le premier des Anciens répondit:

--Père des enfants d'Alca, ô Maël, je parlerai pour tous. Un dragon très
horrible ravage nos champs, dépeuple nos étables et ravit dans son antre
la fleur de notre jeunesse. Il a dévoré l'enfant Elo et sept jeunes
garçons; il a broyé entre ses dents affamées la vierge Orberose, la plus
belle des Pingouines. Il n'est point de village où il ne souffle son
haleine empoisonnée et qu'il ne remplisse de désolation.

»En proie à ce fléau redoutable, nous venons, ô Maël, te prier, comme le
plus sage, d'aviser au salut des habitants de cette île, de peur que la
race antique des Pingouins ne s'éteigne.

--O le premier des Anciens d'Alca, répliqua Maël, ton discours me plonge
dans une profonde affliction, et je gémis à la pensée que cette île est
en proie aux fureurs d'un dragon épouvantable. Un tel fait n'est pas
unique, et l'on trouve dans les livres plusieurs histoires de dragons
très féroces. Ces monstres se rencontrent principalement dans les
cavernes, aux bords des eaux et de préférence chez les peuples païens.
Il se pourrait que plusieurs d'entre vous, bien qu'ayant reçu le saint
baptême, et tout incorporés qu'ils sont à la famille d'Abraham, aient
adoré des idoles, comme les anciens Romains, ou suspendu des images, des
tablettes votives, des bandelettes de laine et des guirlandes de fleurs
aux branches de quelque arbre sacré. Ou bien encore les Pingouines ont
dansé autour d'une pierre magique et bu l'eau des fontaines habitées par
les nymphes. S'il en était ainsi, je croirais que le Seigneur a envoyé
ce dragon pour punir sur tous les crimes de quelques-uns et afin de vous
induire, ô fils des Pingouins, à exterminer du milieu de vous le
blasphème, la superstition et l'impiété. C'est pourquoi je vous
indiquerai comme remède au grand mal dont vous souffrez de rechercher
soigneusement l'idolâtrie dans vos demeures et de l'en extirper.
J'estime qu'il sera efficace aussi de prier et de faire pénitence.

Ainsi parla le saint vieillard Maël. Et les Anciens du peuple pingouin,
lui ayant baisé les pieds, retournèrent dans leurs villages avec une
meilleure espérance.



CHAPITRE VIII


LE DRAGON D'ALCA (SUITE)

Suivant les conseils du saint homme Maël, les habitants d'Alca
s'efforcèrent d'extirper les superstitions qui avaient germé parmi eux.
Ils veillèrent à ce que les filles n'allassent plus danser autour de
l'arbre des fées, en prononçant des incantations. Ils défendirent
sévèrement aux jeunes mères de frotter leurs nourrissons pour les rendre
forts, aux pierres dressées dans les campagnes. Un vieillard des Dombes,
qui annonçait l'avenir en secouant des grains d'orge sur un tamis, fut
jeté dans un puits.

Cependant, le monstre continuait à ravager chaque nuit les basses-cours
et les étables. Les paysans épouvantés se barricadaient dans leurs
maisons. Une femme enceinte qui, par une lucarne, vit au clair de lune
l'ombre du dragon sur le chemin bleu, en fut si épouvantée qu'elle
accoucha incontinent avant terme.

En ces jours d'épreuve, le saint homme Maël méditait sans cesse sur la
nature des dragons et sur les moyens de les combattre. Après six mois
d'études et de prières, il lui parut bien avoir trouvé ce qu'il
cherchait. Un soir, comme il se promenait sur le rivage de la mer, en
compagnie d'un jeune religieux nommé Samuel, il lui exprima sa pensée en
ces termes:

--J'ai longuement étudié l'histoire et les moeurs des dragons, non pour
satisfaire une vaine curiosité, mais afin d'y découvrir des exemples à
suivre dans les conjonctures présentes. Et telle est, mon fils Samuel,
l'utilité de l'histoire.

»C'est un fait constant que les dragons sont d'une vigilance extrême.
Ils ne dorment jamais. Aussi les voit-on souvent employés à garder des
trésors. Un dragon gardait à Colchis la toison d'or que Jason conquit
sur lui. Un dragon veillait sur les pommes d'or du jardin des
Hespérides. Il fut tué par Hercule et transformé par Junon en une étoile
du ciel. Le fait est rapporté dans des livres; s'il est véritable, il se
produisit par magie, car les dieux des païens sont en réalité des
diables. Un dragon défendait aux hommes rudes et ignorants de boire à la
fontaine de Castalie. Il faut se rappeler aussi le dragon d'Andromède,
qui fut tué par Persée.

»Mais quittons les fables des païens, où l'erreur est mêlée sans cesse à
la vérité. Nous rencontrons des dragons dans les histoires du glorieux
archange Michel, des saints Georges, Philippe, Jacques le Majeur, et
Patrice, des saintes Marthe et Marguerite. Et c'est en de tels récits,
dignes de toute créance, que nous devons chercher réconfort et conseil.

»L'histoire du dragon de Silène nous offre notamment de précieux
exemples. Il faut que vous sachiez, mon fils, que, au bord d'un vaste
étang, voisin de cette ville, habitait un dragon effroyable qui
s'approchait parfois des murailles et empoisonnait de son haleine tous
ceux qui séjournaient dans les faubourgs. Et, pour n'être point dévorés
par le monstre, les habitants de Silène lui livraient chaque matin un
des leurs. On tirait la victime au sort. Le sort, après cent autres,
désigna la fille du roi.

»Or, saint Georges, qui était tribun militaire, passant par la ville de
Silène, apprit que la fille du roi venait d'être conduite à l'animal
féroce. Aussitôt, il remonta sur son cheval et, s'armant de sa lance,
courut à la rencontre du dragon, qu'il atteignit au moment où le monstre
allait dévorer la vierge royale. Et quand saint Georges eut terrassé le
dragon, la fille du roi noua sa ceinture autour du cou de la bête, qui
la suivit comme un chien qu'on mène en laisse.

»Cela nous est un exemple du pouvoir des vierges sur les dragons.
L'histoire de sainte Marthe nous en fournit une preuve plus certaine
encore. Connaissez-vous cette histoire, mon fils Samuel?

--Oui, mon père, répondit Samuel.

Et le bienheureux Maël poursuivit:

--Il y avait, dans une forêt, sur les bords du Rhône, entre Arles et
Avignon, un dragon mi-quadrupède et mi-poisson, plus gros qu'un boeuf,
avec des dents aiguës comme des cornes et de grandes ailes aux épaules.
Il coulait les bateaux et dévorait les passagers. Or, sainte Marthe, à
la prière du peuple, alla vers ce dragon, qu'elle trouva occupé à
dévorer un homme; elle lui passa sa ceinture autour du cou et le
conduisit facilement à la ville.

»Ces deux exemples m'induisent à penser qu'il convient de recourir au
pouvoir de quelque vierge pour vaincre le dragon qui sème l'épouvante et
la mort dans l'île d'Alca.

»C'est pourquoi, mon fils Samuel, ceins tes reins et va, je te prie,
avec deux de tes compagnons, dans tous les villages de cette île, et
publie partout qu'une vierge pourra seule délivrer l'île du monstre qui
la dépeuple.

»Tu chanteras des cantiques et des psaumes, et tu diras:

»--O fils des pingouins, s'il est parmi vous une vierge tres pure,
qu'elle se lève et que, armée du signe de la croix, elle aille combattre
le dragon!

Ainsi parla le vieillard, et le jeune Samuel promit d'obéir. Dès le
lendemain, il ceignit ses reins et partit avec deux de ses compagnons
pour annoncer aux habitants d'Alca qu'une vierge était seule capable de
délivrer les Pingouins des fureurs du dragon.



CHAPITRE IX


LE DRAGON D'ALCA (SUITE)

Orberose aimait son époux, mais elle n'aimait pas que lui. À l'heure ou
Vénus s'allume dans le ciel pâle, tandis que Kraken allait répandant
l'effroi sur les villages, elle visitait, en sa maison roulante, un
jeune berger des Dalles, nommé Marcel, dont la forme gracieuse
enveloppait une infatigable vigueur. La belle Orberose partageait avec
délices la couche aromatique du pasteur. Mais, loin de se faire
connaître à lui pour ce qu'elle etait, elle se donnait le nom de Brigide
et se disait la fille d'un jardinier de la baie des Plongeons. Lorsque
échappée à regret de ses bras, elle cheminait, à travers les prairies
fumantes, vers le rivage des Ombres, si d'aventure elle rencontrait
quelque paysan attardé, aussitôt elle déployait ses voiles comme de
grandes ailes et s'ecriait:

--Passant, baisse les yeux, pour n'avoir point à dire: Hélas! hélas!
malheur à moi, car j'ai vu l'ange du Seigneur.

Le villageois tremblant s'agenouillait le front contre terre. Et
plusieurs disaient, dans l'île, que, la nuit, sur les chemins passaient
des anges et qu'on mourait pour les avoir vus.

Kraken ignorait les amours d'Orberose et de Marcel, car il était un
héros, et les héros ne pénètrent jamais les secrets de leurs femmes.
Mais, tout en ignorant ces amours, Kraken en goûtait les précieux
avantages. Il retrouvait chaque nuit sa compagne plus souriante et plus
belle, respirant, exhalant la volupté et parfumant le lit conjugal d'une
odeur délicieuse de fenouil et de verveine. Elle aimait Kraken d'un
amour qui ne devenait jamais importun ni soucieux parce qu'elle ne
l'apesantissait pas sur lui seul.

Et l'heureuse infidélité d'Orberose devait bientôt sauver le héros d'un
grand péril et assurer à jamais sa fortune et sa gloire. Car ayant vu
passer dans le crépuscule un bouvier de Belmont, qui piquait ses boeufs,
elle se prit à l'aimer plus qu'elle n'avait jamais aimé le berger
Marcel. Il était bossu, ses épaules lui montaient par-dessus les
oreilles; son corps se balançait sur des jambes inégales; ses yeux
torves roulaient des lueurs fauves sous des cheveux en broussailles. De
son gosier sortait une voix rauque et des rires stridents; il sentait
l'étable. Cependant il lui était beau. «Tel, comme dit Gnathon, a aimé
une plante, tel autre un fleuve, tel autre une bête.»

Or, un jour que, dans un grenier du village, elle soupirait étendue et
détendue entre les bras du bouvier, soudain des sons de trompe, des
rumeurs, des bruits de pas, surprirent ses oreilles; elle regarda par la
lucarne et vit les habitants assemblés sur la place du marché, autour
d'un jeune religieux qui, monté sur une pierre, prononça d'une voix
claire ces paroles:

--Habitants de Belmont, l'abbé Maël, notre père vénéré, vous mande par
ma bouche que ni la force des bras ni la puissance des armes ne
prévaudra contre le dragon; mais la bête sera surmontée par une vierge.
Si donc il se trouve parmi vous une vierge très nette et tout à fait
intacte, qu'elle se lève et qu'elle aille au devant du monstre; et quand
elle l'aura rencontré, elle lui passera sa ceinture autour du col et le
conduira aussi facilement que si c'était un petit chien.

Et le jeune religieux, ayant relevé sa cucule sur sa tête, s'en fut
porter en d'autres villages le mandement du bienheureux Maël.

Il était déjà loin quand, accroupie dans la paille amoureuse, une main
sur le genou et le menton sur la main, Orberose méditait encore ce
qu'elle venait d'entendre. Bien qu'elle craignît beaucoup moins pour
Kraken le pouvoir d'une vierge que la force des hommes armés, elle ne se
sentait pas rassurée par le mandement du bienheureux Maël; un instinct
vague et sûr, qui dirigeait son esprit, l'avertissait que désormais
Kraken ne pouvait plus être dragon avec sécurité.

Elle demanda au bouvier:

--Mon coeur, que penses-tu du dragon?

Le rustre secoua la tête:

--Il est certain que, dans les temps anciens, des dragons ravageaient la
terre; et l'on en voyait de la grosseur d'une montagne. Mais il n'en
vient plus, et je crois que ce qu'on prend ici pour un monstre recouvert
d'écailles, ce sont des pirates ou des marchands qui ont emporté dans
leur navire la belle Orberose et les plus beaux parmi les enfants
d'Alca. Et si l'un de ces brigands tente de me voler mes boeufs, je
saurai, par force ou par ruse, l'empêcher de me nuire.

Cette parole du bouvier accrut les appréhensions d'Orberose et ranima sa
sollicitude pour un époux qu'elle aimait.



CHAPITRE X


LE DRAGON D'ALCA (SUITE)

Les jours s'écoulèrent et aucune pucelle ne se leva dans l'île pour
combattre le monstre. Et, dans le moustier de bois, le vieillard Maël,
assis sur un banc, à l'ombre d'un antique figuier, en compagnie d'un
religieux plein de piété, nommé Régimental, se demandait avec inquiétude
et tristesse comment il ne se trouvait point dans Alca une seule vierge
capable de surmonter la bête.

Il soupira et le frère Régimental soupira de même. À ce moment le jeune
Samuel, venant à passer dans le jardin, le vieillard Maël l'appela et
lui dit:

--J'ai médité de nouveau, mon fils, sur les moyens de détruire le dragon
qui dévore la fleur de notre jeunesse, de nos troupeaux et de nos
récoltes. À cet égard, l'histoire des dragons de saint Riok et de saint
Pol de Léon me semble particulièrement instructive. Le dragon de saint
Riok était long de six toises; sa tête tenait du coq et du basilic, son
corps du boeuf et du serpent; il désolait les rives de l'Elorn, au temps
du roi Bristocus. Saint Riok, âgé de deux ans, le mena en laisse jusqu'à
la mer où le monstre se noya très volontiers. Le dragon de saint Pol,
long de soixante pieds, n'était pas moins terrible. Le bienheureux
apôtre de Léon le lia de son étole et le donna à conduire à un jeune
seigneur d'une grande pureté. Ces exemples prouvent que, aux yeux de
Dieu, un puceau est aussi agréable qu'une pucelle. Le ciel n'y fait
point de différence. C'est pourquoi, mon fils, si vous voulez m'en
croire, nous nous rendrons tous deux au rivage des Ombres; parvenus à la
caverne du dragon, nous appellerons le monstre à haute voix et, quand il
s'approchera, je nouerai mon étole autour de son cou et vous le mènerez
en laisse jusqu'à la mer où il ne manquera pas de se noyer.

À ce discours du vieillard, Samuel baissa la tête et ne répondit pas.

--Vous semblez hésiter, mon fils, dit Maël.

Le frère Régimental, contrairement à son habitude, prit la parole sans
être interrogé.

--On hésiterait à moins, fit-il. Saint Riok n'avait que deux ans quand
il surmonta le dragon. Qui vous dit que neuf ou dix ans plus tard il en
eût encore pu faire autant? Prenez garde, mon père, que le dragon qui
désole notre île a dévoré le petit Elo et quatre ou cinq autres jeunes
garçons. Frère Samuel n'est pas assez présomptueux pour se croire à dix-
neuf ans plus innocent qu'eux à douze et à quatorze.

»Hélas! ajouta le moine en gémissant, qui peut se vanter d'être chaste
en ce monde où tout nous donne l'exemple et le modèle de l'amour, où
tout dans la nature, bêtes et plantes, nous montre et nous conseille les
voluptueux embrassements? Les animaux sont ardents à s'unir selon leurs
guises; mais il s'en faut que les divers hymens des quadrupèdes, des
oiseaux, des poissons, et des reptiles égalent en vénusté les noces des
arbres. Tout ce que les païens, dans leurs fables, ont imaginé
d'impudicités monstrueuses est dépassé par la plus simple fleur des
champs, et si vous saviez les fornications des lis et des roses, vous
écarteriez des autels ces calices d'impureté, ces vases de scandale.

--Ne parlez pas ainsi, frère Régimental, répondit le vieillard Maël.
Soumis à la loi naturelle, les animaux et les plantes sont toujours
innocents. Ils n'ont pas d'âme à sauver; tandis que l'homme....

--Vous avez raison, répliqua le frère Régimental; c'est une autre paire
de manches. Mais n'envoyez pas le jeune Samuel au dragon: le dragon le
mangerait. Depuis déjà cinq ans Samuel n'est plus en état d'étonner les
monstres par son innocence. L'année de la comète, le Diable, pour le
séduire, mit un jour sur son chemin une laitière qui troussait son
cotillon pour passer un gué. Samuel fut tenté; mais il surmonta la
tentation. Le Diable, qui ne se lasse pas, lui envoya dans un songe,
l'image de cette jeune fille. L'ombre fit ce que n'avait pu faire le
corps: Samuel succomba. À son réveil, il trempa de ses larmes sa couche
profanée. Hélas! le repentir ne lui rendit point son innocence.

En entendant ce récit, Samuel se demandait comment son secret pouvait
être connu, car il ne savait pas que le Diable avait emprunté
l'apparence du frère Régimental pour troubler en leur coeur les moines
d'Alca.

Et le vieillard Maël songeait, et il se demandait avec angoisse:

--Qui nous délivrera de la dent du dragon? Qui nous préservera de son
haleine? Qui nous sauvera de son regard?

Cependant les habitants d'Alca commençaient à prendre courage. Les
laboureurs des Dombes et les bouviers de Belmont juraient que, contre un
animal féroce, ils vaudraient mieux qu'une fille, et ils s'écriaient, en
se tapant le gras du bras: «Ores vienne le dragon!» Beaucoup d'hommes et
de femmes l'avaient vu. Ils ne s'entendaient pas sur sa forme et sa
figure, mais tous maintenant s'accordaient à dire qu'il n'était pas si
grand qu'on avait cru, et que sa taille ne dépassait pas de beaucoup
celle d'un homme. On organisait la défense: vers la tombée du jour, des
veilleurs se tenaient à l'entrée des villages, prêts à donner l'alarme;
des compagnies armées de fourches et de faux gardaient, la nuit, les
parcs où les bêtes étaient renfermées. Une fois même, dans le village
d'Anis, de hardis laboureurs le surprirent sautant le mur de Morio;
armés de fléaux, de faux et de fourches, ils lui coururent sus, et ils
le serraient de près. L'un d'eux, vaillant homme et très alerte, pensa
bien l'avoir piqué de sa fourche; mais il glissa dans une mare et le
laissa échapper. Les autres l'eussent sûrement atteint, s'ils ne
s'étaient attardés à rattraper les lapins et les poules qu'il
abandonnait dans sa fuite.

Ces laboureurs déclarèrent aux anciens du village que le monstre leur
paraissait de forme et de proportions assez humaines, à part la tête et
la queue, qui étaient vraiment épouvantables.



CHAPITRE XI


LE DRAGON D'ALCA (suite)

Ce jour-là Kraken rentra dans sa caverne plus tôt que de coutume. Il
tira de sa tête son casque de veau marin surmonté de deux cornes de
boeuf et dont la visière s'armait de crocs formidables. Il jeta sur la
table ses gants terminés par des griffes horribles: c'étaient des becs
d'oiseaux pêcheurs. Il décrocha son ceinturon où pendait une longue
queue verte aux replis tortueux. Puis il ordonna à son page Elo de lui
tirer ses bottes et, comme l'enfant n'y réussissait pas assez vite, il
l'envoya d'un coup de pied à l'autre bout de la grotte.

Sans regarder la belle Orberose, qui filait la laine, il s'assit devant
la cheminée où rôtissait un mouton, et murmura:

--Ignobles Pingouins!... Il n'est pas pire métier que de faire le
dragon.

--Que dit mon seigneur? demanda la belle Orberose.

--On ne me craint plus, poursuivit Kraken, Autrefois tout fuyait à mon
approche. J'emportais dans mon sac poules et lapins; je chassais devant
moi moutons et cochons, vaches et boeufs. Aujourd'hui ces rustres font
bonne garde; ils veillent. Tantôt, dans le village d'Anis, poursuivi par
des laboureurs armés de fléaux, de faux et de fourches fières, je dus
lâcher poules et lapins, prendre ma queue sur mon bras et courir à
toutes jambes. Or, je vous le demande, est-ce une allure convenable à un
dragon de Cappadoce, que de se sauver comme un voleur, sa queue sur le
bras? Encore, embarrassé de crêtes, de cornes, de crocs, de griffes,
d'écailles, j'échappai à grand peine à une brute qui m'enfonça un demi-
pouce de sa fourche dans la fesse gauche.

Et ce disant, il portait la main avec sollicitude à l'endroit offensé.

Et après s'être livré quelques instants à des méditations amères:

--Quels idiots que ces Pingouins! Je suis las de souffler des flammes au
nez de tels imbéciles. Orberose, tu m'entends?...

Ayant ainsi parlé, le héros souleva entre ses mains le casque
épouvantable et le contempla longtemps dans un sombre silence. Puis il
prononça ces paroles rapides:

--Ce casque, je l'ai taillé de mes mains, en forme de tête de poisson,
dans la peau d'un veau marin. Pour le rendre plus formidable, je l'ai
surmonté de cornes de boeuf, et je l'ai armé d'une mâchoire de sanglier;
j'y ai fait pendre une queue de cheval, teinte de vermillon. Aucun
habitant de cette île n'en pouvait soutenir la vue, quand je m'en
coiffais jusqu'aux épaules dans le crépuscule mélancolique. À son
approche, femmes, enfants, jeunes hommes, vieillards fuyaient éperdus,
et je portais l'épouvante dans la race entière des Pingouins. Par quels
conseils ce peuple insolent, quittant ses premières terreurs, ose-t-il
aujourd'hui regarder en face cette gueule horrible et poursuivre cette
crinière effrayante?

Et jetant son casque sur le sol rocheux:

--Péris, casque trompeur! s'écria Kraken. Je jure par tous les démons
d'Armor de ne jamais plus te porter sur ma tête.

Et ayant fait ce serment, il foula aux pieds son casque, ses gants, ses
bottes et sa queue aux replis tortueux.

--Kraken, dit la belle Orberose, permettez-vous à votre servante d'user
d'artifice pour sauver votre gloire et vos biens? Ne méprisez point
l'aide d'une femme. Vous en avez besoin, car les hommes sont tous des
imbéciles.

--Femme, demanda Kraken, quels sont tes desseins?

Et la belle Oberose avertit son époux que des moines allaient par les
villes et les campagnes, enseignant aux habitants la manière la plus
convenable de combattre le dragon; que, selon leurs instructions, la
bête serait surmontée par une vierge et que, si une pucelle passait sa
ceinture autour du col du dragon, elle le conduirait aussi facilement
que si c'était un petit chien.

--Comment sais-tu que les moines enseignent ces choses? demanda Kraken.

--Mon ami, répondit Orberose, n'interrompez donc pas des propos graves
par une question frivole.... «Si donc, ajoutèrent ces religieux, il se
trouve dans Alca une vierge très pure, qu'elle se lève!» Or, j'ai
résolu, Kraken, de répondre à leur appel. J'irai trouver le saint
vieillard Maël et lui dirai: «Je suis la vierge désignée par le Ciel
pour surmonter le dragon.»

À ces mots Kraken se récria:

--Comment seras-tu cette vierge très pure? Et pourquoi veux-tu me
combattre, Orberose? As-tu perdu la raison? Sache bien que je ne me
laisserai pas vaincre par toi!

--Avant de se mettre en colère, ne pourrait-on pas essayer de
comprendre? soupira la belle Orberose avec un mépris profond et doux.

Et elle exposa ses desseins subtils.

En l'écoutant, le héros demeurait pensif. Et quand elle eut cessé de
parler:

--Orberose, ta ruse est profonde, dit-il. Et, si tes desseins
s'accomplissent selon tes prévisions, j'en tirerai de grands avantages.
Mais comment seras-tu la vierge désignée par le ciel?

--N'en prends nul souci, Kraken, répliqua-t-elle. Et allons nous
coucher.

Le lendemain, dans la caverne parfumée de l'odeur des graisses, Kraken
tressait une carcasse très difforme d'osier et la recouvrait de peaux
effroyablement hérissées, squameuses et squalides. À l'une des
extrémités de cette carcasse, la belle Orberose cousit le cimier
farouche et la visière hideuse, que portait Kraken dans ses courses
dévastatrices, et, à l'autre bout, elle assujettit la queue aux replis
tortueux que le héros avait coutume de traîner derrière lui. Et, quand
cet ouvrage fut achevé, ils instruisirent le petit Elo et les cinq
autres enfants, qui les servaient, à s'introduire dans cette machine, à
la faire marcher, à y souffler dans des trompes et à y brûler de
l'étoupe, afin de jeter des flammes et de la fumée par la gueule du
dragon.



CHAPITRE XII


LE DRAGON D'ALCA (SUITE)

Orberose, ayant revêtu une robe de bure et ceint une corde grossière, se
rendit au moustier et demanda à parler au bienheureux Maël. Et, parce
qu'il était interdit aux femmes d'entrer dans l'enceinte du moustier, le
vieillard s'avança hors des portes, tenant de sa dextre la crosse
pastorale et s'appuyant de la main gauche sur l'épaule du frère Samuel,
le plus jeune de ses disciples.

Il demanda:

--Femme, qui es-tu?

--Je suis la vierge Orberose.

À cette réponse, Maël leva vers le ciel ses bras tremblants.

--Dis-tu vrai, femme? C'est un fait certain qu'Orberose fut dévorée par
le dragon. Et je vois Orberose, et je l'entends! Ne serait-ce point, ô
ma fille, que dans les entrailles du monstre tu t'armas du signe de la
croix et sortis intacte de sa gueule? C'est ce qui me semble le plus
croyable.

--Tu ne te trompes pas, mon père, répondit Orberose. C'est précisément
ce qui m'advint. Aussitôt sortie des entrailles de la bête, je me
réfugiai dans un ermitage sur le rivage des Ombres. J'y vivais dans la
solitude, me livrant à la prière et à la méditation et accomplissant des
austérités inouïes, quand j'appris par révélation céleste que seule une
pucelle pourrait surmonter le dragon, et que j'étais cette pucelle.

--Montre-moi un signe de ta mission, dit le vieillard.

--Le signe c'est moi-même, répondit Orberose.

--Je n'ignore pas le pouvoir de celles qui ont mis un sceau à leur
chair, répliqua l'apôtre des Pingouins. Mais es-tu bien telle que tu
dis?

--Tu le verras à l'effet, répondit Orberose.

Le moine Régimental s'étant approché:

--Ce sera, dit-il, la meilleure preuve. Le roi Salomon a dit: «Trois
choses sont difficiles à connaître et une quatrième impossible, ce sont
la trace du serpent sur la pierre, de l'oiseau dans l'air, du navire
dans l'eau, de l'homme dans la femme. J'estime impertinentes ces
matrones qui prétendent en remontrer en de telles matières au plus sage
des rois. Mon père, si vous m'en croyez, vous ne les consulterez pas à
l'endroit de la pieuse Orberose. Quand elles vous auront donné leur
opinion, vous n'en serez pas plus avancé qu'auparavant. La virginité est
non moins difficile à prouver qu'à garder. Pline nous enseigne, en son
histoire, que les signes en sont imaginaires ou très incertains [Note:
Nous avons cherché vainement cette phrase dans l'_Histoire
naturelle_ de Pline. (Édit.)]. Telle qui porte sur elle les quatorze
marques de la corruption est pure aux yeux des anges et telle au
contraire qui, visitée par les matrones au doigt et à l'oeil, feuillet
par feuillet, sera reconnue intacte, se sait redevable de ces bonnes
apparences aux artifices d'une perversité savante. Quant à la pureté de
la sainte fille que voici, j'en mettrais ma main au feu.

Il parlait ainsi parce qu'il était le Diable. Mais le vieillard Maël ne
le savait pas. Il demanda à la pieuse Orberose:

--Ma fille, comment vous y prendrez-vous pour vaincre un animal aussi
féroce que celui qui vous a dévorée?

La vierge répondit:

--Demain, au lever du soleil, ô Maël, tu convoqueras le peuple sur la
colline, devant la lande désolée qui s'étend jusqu'au rivage des Ombres,
et tu veilleras à ce qu'aucun homme pingouin ne se tienne à moins de
cinq cents pas des rochers, car il serait aussitôt empoisonné par
l'haleine du monstre. Et le dragon sortira des rochers et je lui
passerai ma ceinture autour du col, et je le conduirai en laisse comme
un chien docile.

--Ne te feras-tu pas accompagner d'un homme courageux et plein de piété,
qui tuera le dragon? demanda Maël.

--Tu l'as dit, ô vieillard: je livrerai le monstre à Kraken qui
l'égorgera de son épée étincelante. Car il faut que tu saches que le
noble Kraken, qu'on croyait mort, reviendra parmi les Pingouins et qu'il
tuera le dragon. Et du ventre de la bête sortiront les petits enfants
qu'elle a dévorés.

--Ce que tu m'annonces, ô vierge, s'écria l'apôtre, me semble prodigieux
et au-dessus de la puissance humaine.

--Ce l'est, répliqua la vierge Orberose. Mais apprends, ô Maël, que j'ai
eu révélation que, pour loyer de sa délivrance, le peuple pingouin devra
payer au chevalier Kraken un tribut annuel de trois cents poulets, douze
moutons, deux boeufs, trois cochons, mil huit cents imaux de blé et les
légumes de saison; et qu'en outre, les enfants qui sortiront du ventre
du dragon seront donnés et laissés audit Kraken pour le servir et lui
obéir en toutes choses.

»Si le peuple pingouin manquait à tenir ses engagements, un nouveau
dragon aborderait dans l'île, plus terrible que le premier. J'ai dit.



CHAPITRE XIII


LE DRAGON D'ALCA (SUITE ET FIN)

Le peuple des Pingouins, convoqué par le vieillard Maël, passa la nuit
sur le rivage des Ombres, à la limite que le saint homme avait tracée,
afin qu'aucun entre les Pingouins ne fût empoisonné par le souffle du
monstre.

Les voiles de la nuit couvraient encore la terre, lorsque, précédé d'un
mugissement rauque, le dragon montra sur les rochers du rivage sa forme
indistincte et portenteuse. Il rampait comme un serpent et son corps
tortueux semblait long de quinze pieds. À sa vue, la foule recule
d'épouvante. Mais bientôt tous les regards se tournent vers la vierge
Orberose, qui, dans les premières lueurs de l'aube, s'avance vêtue de
blanc sur la bruyère rose. D'un pas intrépide et modeste elle marche
vers la bête qui, poussant des hurlements affreux, ouvre une gueule
enflammée. Un immense cri de terreur et de pitié s'élève du milieu des
Pingouins. Mais la vierge, déliant sa ceinture de lin, la passe au cou
du dragon, qu'elle mène en laisse, comme un chien fidèle, aux
acclamations des spectateurs.

Elle a déjà parcouru un long espace de la lande, lorsque apparaît Kraken
armé d'une épée étincelante. Le peuple, qui le croyait mort, jette des
cris de surprise et de joie. Le héros s'élance sur la bête, la retourne,
et de son épée, lui ouvre le ventre dont sortent, en chemise, les
cheveux bouclés et les mains jointes, le petit Elo et les cinq autres
enfants que le monstre avait dévorés.

Aussitôt, ils se jettent aux genoux de la vierge Orberose qui les prend
dans ses bras et leur dit à l'oreille:

--Vous irez par les villages et vous direz: «Nous sommes les pauvres
petits enfants que le dragon a dévorés et nous sommes sortis en chemise
de son ventre.» Les habitants vous donneront en abondance tout ce que
vous pourrez souhaiter. Mais si vous parlez autrement, vous n'aurez que
des nasardes et des fessées. Allez!

Plusieurs Pingouins, voyant le dragon éventré, se précipitaient pour le
mettre en lambeaux, les uns par un sentiment de fureur et de vengeance,
les autres afin de s'emparer de la pierre magique, nommée dracontite,
engendrée dans sa tête; les mères des enfants ressuscités couraient
embrasser leurs chers petits. Mais le saint homme Maël les retint, leur
représentant qu'ils n'étaient pas assez saints, les uns et les autres,
pour s'approcher du dragon sans mourir.

Et bientôt le petit Elo et les cinq autres enfants vinrent vers le
peuple et dirent:

--Nous sommes les pauvres petits enfants que le dragon a dévorés et nous
sommes sortis en chemise de son ventre.

Et tous ceux qui les entendaient disaient en les baisant:

--Enfants bénis, nous vous donnerons en abondance tout ce que vous
pourrez souhaiter.

Et la foule du peuple se sépara, pleine d'allégresse, en chantant des
hymnes et des cantiques.

Pour commémorer ce jour où la Providence délivra le peuple d'un cruel
fléau, des processions furent instituées dans lesquelles on promenait le
simulacre d'un dragon enchaîné.

Kraken leva le tribut et devint le plus riche et le plus puissant des
Pingouins. En signe de sa victoire, afin d'inspirer une terreur
salutaire, il portait sur sa tête une crête de dragon et il avait
coutume de dire au peuple:

--Maintenant que le monstre est mort, c'est moi le dragon.

Orberose noua longtemps ses généreux bras au cou des bouviers et des
pâtres qu'elle égalait aux dieux. Et quand elle ne fut plus belle, elle
se consacra au Seigneur.

Objet de la vénération publique, elle fut admise, après sa mort, dans le
canon des saints et devint la céleste patronne de la Pingouinie.

Kraken laissa un fils qui porta comme son père la crête du dragon et
fut, pour cette raison, surnommé Draco. Il fonda la première dynastie
royale des Pingouins.



LIVRE III

LE MOYEN AGE ET LA RENAISSANCE



CHAPITRE PREMIER


BRIAN LE PIEUX ET LA REINE GLAMORGANE

Les rois d'Alca issus de Draco, fils de Kraken, portaient sur la tête
une crête effroyable de dragon, insigne sacré dont la seule vue
inspirait aux peuples la vénération, la terreur et l'amour. Ils étaient
perpétuellement en lutte soit avec leurs vassaux et leurs sujets, soit
avec les princes des îles et des continents voisins.

Les plus anciens de ces rois ont laissé seulement un nom. Encore ne
savons-nous ni le prononcer ni l'écrire. Le premier Draconide dont on
connaisse l'histoire est Brian le Pieux, estimé pour sa ruse et son
courage aux guerres et dans les chasses.

Il était chrétien, aimait les lettres et favorisait les hommes voués à
la vie monastique. Dans la salle de son palais où, sous les solives
enfumées, pendaient les têtes, les ramures et les cornes des bêtes
sauvages, il donnait des festins auxquels étaient conviés tous les
joueurs de harpe d'Alca et des îles voisines, et il y chantait lui-même
les louanges des héros. Équitable et magnanime, mais enflammé d'un
ardent amour de la gloire, il ne pouvait s'empêcher de mettre à mort
ceux qui avaient mieux chanté que lui.

Les moines d'Yvern ayant été chassés par les païens qui ravageaient la
Bretagne, le roi Brian les appela dans son royaume et fit construire
pour eux, près de son palais, un moustier de bois. Chaque jour, il se
rendait avec la reine Glamorgane, son épouse, dans la chapelle du
moustier, assistait aux cérémonies religieuses et chantait des hymnes.

Or, parmi ces moines, se trouvait un religieux, nommé Oddoul, qui, dans
la fleur de sa jeunesse, s'ornait de science et de vertus. Le Diable en
conçut un grand dépit et essaya plusieurs fois de l'induire en
tentation. Il prit diverses formes et lui montra tour à tour un cheval
de guerre, une jeune vierge, une coupe d'hydromel; puis il lui fit
sonner deux dés dans un cornet et lui dit:

--Veux-tu jouer avec moi les royaumes de ce monde contre un des cheveux
de ta tête?

Mais l'homme du Seigneur, armé du signe de la croix, repoussa l'ennemi.
S'apercevant qu'il ne le pourrait séduire, le Diable imagina pour le
perdre un habile artifice. Par une nuit d'été, il s'approcha de la reine
endormie sur sa couche, lui représenta l'image du jeune religieux
qu'elle voyait tous les jours dans le moustier de bois, et il mit un
charme sur cette image. Aussitôt l'amour entra comme un poison subtil
dans les veines de Glamorgane. Et l'envie d'en faire à son plaisir avec
Oddoul la consumait. Elle trouvait sans cesse des prétextes pour
l'attirer près d'elle. Plusieurs fois elle lui demanda d'instruire ses
enfants dans la lecture et le chant.

--Je vous les confie, lui dit-elle. Et je suivrai les leçons que vous
leur donnerez, afin de m'instruire moi-même. Avec les fils vous
enseignerez la mère.

Mais le jeune religieux s'excusait, tantôt sur ce qu'il n'était pas un
maître assez savant, tantôt sur ce que son état lui interdisait le
commerce des femmes. Ce refus irrita les désirs de Glamorgane. Un jour
qu'elle languissait sur sa couche, son mal étant devenu intolérable,
elle fit appeler Oddoul dans sa chambre. Il vint par obéissance, mais
demeura les yeux baissés sur le seuil de la porte. De ce qu'il ne la
regardait point elle ressentait de l'impatience et de la douleur.

--Vois, lui dit-elle, je n'ai plus de force, une ombre est sur mes yeux.
Mon corps est brûlant et glacé.

Et comme il se taisait et ne faisait pas un mouvement, elle l'appela
d'une voix suppliante:

--Viens près de moi, viens!

Et, de ses bras tendus qu'allongeait le désir, elle tenta de le saisir
et de l'attirer à elle.

Mais il s'enfuit en lui reprochant son impudicité.

Alors, outrée de colère, et craignant qu'Oddoul ne publiât la honte où
elle était tombée, elle imagina de le perdre lui-même pour n'être point
perdue par lui.

D'une voix éplorée qui retentit dans tout le palais, elle appela à
l'aide, comme si vraiment elle courait un grand danger. Ses servantes
accourues virent le jeune moine qui fuyait et la reine qui ramenait sur
elle les draps de sa couche; elles crièrent toutes ensemble au meurtre.
Et lorsque, attiré par le bruit, le roi Brian entra dans la chambre,
Glamorgane, lui montrant ses cheveux épars, ses yeux luisants de larmes
et sa poitrine, que, dans la fureur de son amour, elle avait déchiré de
ses ongles:

--Mon seigneur et mon époux, voyez, dit-elle, la trace des outrages que
j'ai subis. Poussé d'un désir infâme, Oddoul s'est approché de moi et a
tenté de me faire violence.

En entendant ces plaintes, en voyant ce sang, le roi, transporté de
fureur, ordonna à ses gardes de s'emparer du jeune religieux et de le
brûler vif devant le palais, sous les yeux de la reine.

Instruit de cette aventure, l'abbé d'Yvern alla trouver le roi et lui
dit:

--Roi Brian, connaissez par cet exemple la différence d'une femme
chrétienne et d'une femme païenne. Lucrèce romaine fut la plus vertueuse
des princesses idolâtres; pourtant elle n'eut pas la force de se
défendre contre les attaques d'un jeune efféminé, et, confuse de sa
faiblesse, elle tomba dans le désespoir, tandis que Glamorgane a résisté
victorieusement aux assauts d'un criminel plein de rage et possédé du
plus redoutable des démons.

Cependant Oddoul, dans la prison du palais, attendait le moment d'être
brûlé vif. Mais Dieu ne souffrit pas que l'innocent pérît. Il lui envoya
un ange qui, ayant pris la forme d'une servante de la reine, nommée
Gudrune, le tira de sa prison et le conduisit dans la chambre même
qu'habitait cette femme dont il avait l'apparence.

Et l'ange dit au jeune Oddoul:

--Je t'aime parce que tu oses.

Et le jeune Oddoul, croyant entendre Gudrune elle-même, répondit, les
yeux baissés:

--C'est par la grâce du Seigneur que j'ai résisté aux violences de la
reine et bravé le courroux de cette femme puissante.

Et l'ange demanda:

--Comment? tu n'as pas fait ce dont la reine t'accuse?

--En vérité! non, je ne l'ai pas fait, répondit Oddoul, la main sur son
coeur.

--Tu ne l'as pas fait?

--Non! je ne l'ai pas fait. La seule pensée d'une pareille action me
remplit d'horreur.

--Alors, s'écria l'ange, qu'est-ce que tu fiches ici, espèce
d'andouille?

[Note: Le chroniqueur pingouin qui rapporte le fait emploie cette
expression: _Species inductilis_. J'ai traduit littéralement.]

Et il ouvrit la porte pour favoriser la fuite du jeune religieux.

Oddoul se sentit violemment poussé dehors. À peine était-il descendu
dans la rue qu'une main lui versa un pot de chambre sur la tête; et il
songea:

--Tes desseins sont mystérieux, Seigneur, et tes voies impénétrables.



CHAPITRE II


DRACO LE GRAND--TRANSLATION DES RELIQUES DE SAINTE ORBEROSE

La postérité directe de Brian le Pieux s'éteignit vers l'an 900, en la
personne de Collic au Court-Nez. Un cousin de ce prince, Bosco le
Magnanime, lui succéda et prit soin, pour s'assurer le trône,
d'assassiner tous ses parents. Il sortit de lui une longue lignée de
rois puissants.

L'un d'eux, Draco le Grand, atteignit à une haute renommée d'homme de
guerre. Il fut plus souvent battu que les autres. C'est à cette
constance dans la défaite qu'on reconnaît les grands capitaines. En
vingt ans, il incendia plus de cent mille hameaux, bourgs, faubourgs,
villages, villes, cités et universités. Il portait la flamme
indifféremment sur les terres ennemies et sur son propre domaine. Et il
avait coutume de dire, pour expliquer sa conduite:

--Guerre sans incendie est comme tripes sans moutarde: c'est chose
insipide.

Sa justice était rigoureuse. Quand les paysans qu'il faisait prisonniers
ne pouvaient acquitter leur rançon, il les faisait pendre à un arbre, et
si quelque malheureuse femme venait l'implorer en faveur de son mari
insolvable, il la traînait par les cheveux à la queue de son cheval. Il
vécut en soldat, sans mollesse. On se plaît à reconnaître que ses moeurs
étaient pures. Non seulement il ne laissa pas déchoir son royaume de sa
gloire héréditaire, mais encore il soutint vaillamment jusque dans ses
revers l'honneur du peuple pingouin.

Draco le Grand fit transférer à Alca les reliques de sainte Orberose.

Le corps de la bienheureuse avait été enseveli dans une grotte du rivage
des Ombres, au fond d'une landes parfumée. Les premiers pélerins qui
l'allèrent visiter furent les jeunes garçons et les jeunes filles des
villages voisins. Ils s'y rendaient, de préférence, par couples, le
soir, comme si les pieux désirs cherchaient naturellement, pour se
satisfaire, l'ombre et la solitude. Il vouaient à la sainte un culte
fervent et discret, dont ils semblaient jaloux de garder le mystère; ils
n'aimaient point à publier trop haut les impressions qu'ils y
éprouvaient; mais on les surprenait se murmurant les uns aux autres les
mots d'amour, de délices et de ravissement, qu'ils mêlaient au saint nom
d'Orberose; les uns soupiraient qu'on y oubliait le monde; d'autres
disaient qu'on sortait de la grotte dans le calme et l'apaisement; les
jeunes filles entre elles rappelaient les délices dont elles y avaient
été pénétrées.

Telles furent les merveilles qu'accomplit la vierge d'Alca à l'aurore de
sa glorieuse éternité: elles avaient la douceur et le vague de l'aube.
Bientôt le mystère de la grotte, tel qu'un parfum subtil, se répandit
dans la contrée; ce fut pour les âmes pures un sujet d'allégresse et
d'édification, et les hommes corrompus essayèrent en vain d'écarter, par
le mensonge et la calomnie, les fidèles des sources de grâce qui
coulaient du tombeau de la sainte. L'Église pourvut à ce que ces grâces
ne demeurassent point réservées à quelques enfants, mais se répandissent
sur toute la chrétienté pingouine. Des religieux s'établirent dans la
grotte, bâtirent un monastère, une chapelle, une hôtellerie, sur le
rivage, et les pèlerins commencèrent à affluer.

Comme fortifiée par un plus long séjour dans le ciel, la bienheureuse
Orberose accomplissait maintenant des miracles plus grands en faveur de
ceux qui venaient déposer leur offrande sur sa tombe; elle faisait
concevoir des espérances aux femmes jusque-là stériles, envoyait des
songes aux vieillards jaloux pour les rassurer sur la fidélité de leurs
jeunes épouses injustement soupçonnées, tenait éloignés de la contrée
les pestes, les épizooties, les famines, les tempêtes et les dragons de
Cappadoce.

Mais durant les troubles qui désolèrent le royaume au temps du roi
Collic et de ses successeurs, le tombeau de sainte Orberose fut
dépouillé de ses richesses, le monastère incendié, les religieux
dispersés; le chemin, si longtemps foulé par tant de dévots pèlerins,
disparut sous l'ajonc, la bruyère et le chardon bleu des sables. Depuis
cent ans, la tombe miraculeuse n'était plus visitée que par les vipères,
les belettes et les chauves-souris, quand la sainte apparut à un paysan
du voisinage nommé Momordic.

--Je suis la vierge Orberose, lui dit-elle; je t'ai choisi pour rétablir
mon sanctuaire. Avertis les habitants de ces contrées que, s'ils
laissent ma mémoire abolie et mon tombeau sans honneurs ni richesses, un
nouveau dragon viendra désoler la Pingouinie.

Des clercs très savants firent une enquête sur cette apparition qu'ils
reconnurent véritable, non diabolique, mais toute céleste, et l'on
remarqua plus tard qu'en France, dans des circonstances analogues,
sainte Foy et sainte Catherine avaient agi de même et tenu un semblable
langage.

Le moustier fut relevé et les pèlerins affluèrent de nouveau. La vierge
Orberose opérait des miracles de plus en plus grands. Elle guérissait
diverses maladies très pernicieuses, notamment le pied bot,
l'hydropisie, la paralysie et le mal de saint Guy. Les religieux,
gardiens du tombeau, jouissaient d'une enviable opulence quand la
sainte, apparue au roi Draco le Grand, lui ordonna de la reconnaître
pour la patronne céleste du royaume et de transférer ses restes précieux
dans la cathédrale d'Alca.

En conséquence, les reliques bien odorantes de cette vierge furent
portées en grande pompe à l'église métropolitaine et déposées au milieu
du choeur, dans une châsse d'or et d'émail, ornée de pierres précieuses.

Le chapitre tint registre des miracles opérés par l'intervention de la
bienheureuse Orberose.

Draco le Grand, qui n'avait jamais cessé de défendre et d'exalter la foi
chrétienne, mourut dans les sentiments de la plus vive piété, laissant
de grands biens à l'Eglise.



CHAPITRE III


LA REINE CRUCHA

D'effroyables désordres suivirent la mort de Draco le Grand. On a
souvent accusé de faiblesse les successeurs de ce prince. Et il est vrai
qu'aucun d'eux ne suivit, même de loin, l'exemple de ce vaillant
ancêtre.

Son fils Chum, qui était boiteux, négligea d'accroître le territoire des
Pingouins. Bolo, fils de Chum, périt assassiné par les gardes du palais,
à l'âge de neuf ans, au moment où il montait sur le trône. Son frère Gun
lui succéda. Il n'était âgé que de sept ans et se laissa gouverner par
sa mère, la reine Crucha.

Crucha était belle, instruite, intelligente; mais elle ne savait pas
résister à ses passions.

Voici en quels termes le vénérable Talpa s'exprime, dans sa chronique,
au sujet de cette reine illustre:

«La reine Crucha, pour la beauté du visage et les avantages de la
taille, ne le cède ni à Sémiramis de Babylone, ni à Pentésilée, reine
des Amazones, ni à Salomé, fille d'Hérodiade. Mais elle présente dans sa
personne certaines singularités qu'on peut trouver belles ou
disgracieuses, selon les opinions contradictoires des hommes et les
jugements du monde. Elle a deux petites cornes au front, qu'elle
dissimule sous les bandeaux abondants de sa chevelure d'or; elle a un
oeil bleu et un noir, le cou penché à gauche, comme Alexandre de
Macédoine, six doigts à la main droite et une petite tête de singe au-
dessous du nombril.

»Sa démarche est majestueuse et son abord affable. Elle est magnifique
dans ses dépenses, mais elle ne sait pas toujours soumettre sa raison au
désir.

»Un jour, ayant remarqué dans les écuries du palais un jeune palefrenier
d'une grande beauté, elle se sentit incontinent transportée d'amour pour
lui et lui confia le commandement des armées. Ce qu'on doit louer sans
réserve dans cette grande reine, c'est l'abondance des dons qu'elle fait
aux églises, monastères et chapelles du royaume, et spécialement à la
sainte maison de Beargarden, où, par la grâce du Seigneur, j'ai fait
profession en ma quatorzième année. Elle a fondé des messes pour le
repos de son âme en si grand nombre que tout prêtre, dans l'Eglise
pingouine, est, pour ainsi dire, transformé en un cierge allumé au
regard du ciel, afin d'attirer la miséricorde divine sur l'auguste
Crucha.»

On peut, par ces lignes et par quelques autres dont j'ai enrichi mon
texte, juger de la valeur historique et littéraire des _Gesta
Pinguinorum_. Malheureusement, cette chronique s'arrête brusquement à
la troisième année du règne de Draco le Simple, successeur de Gun le
Faible. Parvenu à ce point de mon histoire, je déplore la perte d'un
guide aimable et sûr.

Durant les deux siècles qui suivirent, les Pingouins demeurèrent plongés
dans une anarchie sanglante. Tous les arts périrent. Au milieu de
l'ignorance générale, les moines, à l'ombre du cloître, se livraient à
l'étude et copiaient avec un zèle infatigable les saintes Écritures.
Comme le parchemin était rare, ils grattaient les vieux manuscrits pour
y transcrire la parole divine. Aussi vit-on fleurir, ainsi qu'un buisson
de roses, les Bibles sur la terre pingouine.

Un religieux de l'ordre de saint Benoît, Ermold le Pingouin, effaça à
lui seul quatre mille manuscrits grecs et latins, pour copier quatre
mille fois l'évangile de saint Jean. Ainsi furent détruits en grand
nombre les chefs d'oeuvre de la poésie et de l'éloquence antiques. Les
historiens sont unanimes à reconnaître que les couvents pingouins furent
le refuge des lettres au moyen âge.

Les guerres séculaires des Pingouins et des Marsouins remplissent la fin
de cette période. Il est extrêmement difficile de connaître la vérité
sur ces guerres, non parce que les récits manquent, mais parce qu'il y
on a plusieurs. Les chroniqueurs marsouins contredisent sur tous les
points les chroniqueurs pingouins. Et, de plus, les Pingouins se
contredisent entre eux, aussi bien que les Marsouins. J'ai trouvé deux
chroniqueurs qui s'accordent; mais l'un a copié l'autre. Un fait seul
est certain, c'est que les massacres, les viols, les incendies et les
pillages se succédèrent sans interruption.

Sous le malheureux prince Bosco IX, le royaume fut à deux doigts de sa
ruine. À la nouvelle que la flotte marsouine, composée de six cents
grandes nefs, était en vue d'Alca, l'évêque ordonna une procession
solennelle. Le chapitre, les magistrats élus, les membres du parlement
et les clercs de l'université vinrent prendre dans la cathédrale la
châsse de sainte Orberose et la promenèrent tout autour de la ville,
suivis du peuple entier qui chantait des hymnes. La sainte patronne de
la Pingouinie ne fut point invoquée en vain; cependant les Marsouins
assiégèrent la ville en même temps par terre et par mer, la prirent
d'assaut et, durant trois jours et trois nuits, y tuèrent, pillèrent,
violèrent et incendièrent avec l'indifférence qu'engendre l'habitude.

On ne saurait trop admirer que, durant ces longs âges de fer, la foi ait
été conservée intacte parmi les Pingouins. La splendeur de la vérité
éblouissait alors les âmes qui n'étaient point corrompues par des
sophismes. C'est ce qui explique l'unité des croyances. Une pratique
constante de l'Église contribua sans doute à maintenir cette heureuse
communion des fidèles: on brûlait immédiatement tout Pingouin qui
pensait autrement que les autres.



CHAPITRE IV


LES LETTRES: JOHANNÈS TALPA

C'est sous la minorité du roi Gun que Johannès Talpa, religieux de
Beargarden, composa, dans le monastère où il avait fait profession dès
l'âge d'onze ans et dont il ne sortit jamais un seul jour de sa vie, ses
célèbres chroniques latines en douze livres _De Gestis Pinguinorum_.

Le monastère de Beargarden dresse ses hautes murailles sur le sommet
d'un pic inaccessible. On n'y découvre alentour que les cimes bleues des
monts, coupées par les nuées.

Quand il entreprit de rédiger les _Gesta Pinguinorum_, Johannès
Talpa était déjà vieux. Le bon moine a pris soin de nous en avertir dans
son livre. «Ma tête a perdu depuis longtemps, dit-il, la parure de ses
boucles blondes et mon crâne est devenu semblable à ces miroirs de métal
convexes, que consultent avec tant d'étude et de soins les dames
pingouines. Ma taille, naturellement courte, s'est, avec les ans,
abrégée et recourbée. Ma barbe blanche réchauffe ma poitrine.»

Avec une naïveté charmante, Talpa nous instruit de certaines
circonstances de sa vie et de quelques traits de son caractère. «Issu,
nous dit-il, d'une famille noble et destiné dès l'enfance à l'état
ecclésiastique, on m'enseigna la grammaire et la musique. J'appris à
lire sous la discipline d'un maître qui s'appelait Amicus et qui eût été
mieux nommé Inimicus. Comme je ne parvenais pas facilement à connaître
mes lettres, il me fouettait de verges avec violence, en sorte que je
puis dire qu'il m'imprima l'alphabet en traits cuisants sur les fesses.»

Ailleurs Talpa confesse son inclination naturelle à la volupté. Voici en
quels termes expressifs: «Dans ma jeunesse, l'ardeur de mes sens était
telle que, sous l'ombre des bois, j'éprouvais le sentiment de bouillir
dans une marmite plutôt que de respirer l'air frais. Je fuyais les
femmes. En vain! puisqu'il suffisait d'une sonnette ou d'une bouteille
pour me les représenter.»

Tandis qu'il rédigeait sa chronique, une guerre effroyable, à la fois
étrangère et civile, désolait la terre pingouine. Les soldats de Crucha,
venus pour défendre le monastère de Beargarden contre les barbares
marsouins, s'y établirent fortement. Afin de le rendre inexpugnable, ils
percèrent des meurtrières dans les murs et enlevèrent de l'église la
toiture de plomb pour en faire des balles de fronde. Ils allumaient, à
la nuit, dans les cours et les cloîtres, de grands feux auxquels ils
rôtissaient des boeufs entiers, embrochés aux sapins antiques de la
montagne; et, réunis autour des flammes, dans la fumée chargée d'une
odeur de résine et de graisse, ils défonçaient les tonneaux de vin et de
cervoise. Leurs chants, leurs blasphèmes et le bruit de leurs querelles
couvraient le son des cloches matinales.

Enfin, les Marsouins, ayant franchi les défilés, mirent le siège autour
du monastère. C'étaient des guerriers du Nord, vêtus et armés de cuivre.
Ils appuyaient aux parois de la roche des échelles de cent cinquante
toises qui, dans l'ombre et l'orage, se rompaient sous le poids des
corps et des armes et répandaient des grappes d'hommes dans les ravins
et les précipices; on entendait, au milieu des ténèbres, descendre un
long hurlement, et l'assaut recommençait. Les Pingouins versaient des
ruisseaux de poix ardente sur les assaillants qui flambaient comme des
torches. Soixante fois, les Marsouins furieux tentèrent l'escalade; ils
furent soixante fois repoussés.

Depuis déjà dix mois, ils tenaient le monastère étroitement investi,
quand, le saint jour de l'Épiphanie, un pâtre de la vallée leur enseigna
un sentier caché par lequel ils gravirent la montagne, pénétrèrent dans
les souterrains de l'abbaye, se répandirent dans les cloîtres, dans les
cuisines, dans l'église, dans les salles capitulaires, dans la
librairie, dans la buanderie, dans les cellules, dans les réfectoires,
dans les dortoirs, incendièrent les bâtiments, tuèrent et violèrent sans
égard à l'âge ni au sexe. Les Pingouins, brusquement réveillés,
couraient aux armes; les yeux voilés d'ombre et d'épouvante, ils se
frappaient les uns les autres, tandis que les Marsouins se disputaient
entre eux, à coups de hache, les vases sacrés, les encensoirs, les
chandeliers, les dalmatiques, les châsses, les croix d'or et de
pierreries.

L'air était chargé d'une âcre odeur de chair grillée; les cris de mort
et les gémissements s'élevaient du milieu des flammes, et, sur le bord
des toits croulants, des moines par milliers couraient comme des fourmis
et tombaient dans la vallée. Cependant, Johannès Talpa écrivait sa
chronique. Les soldats de Crucha, s'étant retirés à la hâte, bouchèrent
avec des quartiers de roches toutes les issues du monastère, afin
d'enfermer les Marsouins dans les bâtiments incendiés. Et, pour écraser
l'ennemi sous l'éboulement des pierres de taille et des pans de murs,
ils se servirent comme de béliers des troncs des plus vieux chênes. Les
charpentes embrasées s'effondraient avec un bruit de tonnerre et les
arceaux sublimes des nefs s'écroulaient sous le choc des arbres géants,
balancés par six cents hommes ensemble. Bientôt, il ne resta plus de la
riche et vaste abbaye que la cellule de Johannès Talpa, suspendue, par
un merveilleux hasard, aux débris d'un pignon fumant. Le vieux
chroniqueur écrivait encore.

Cette admirable contention d'esprit peut toutefois sembler excessive
chez un annaliste qui s'applique à rapporter les faits accomplis de son
temps. Mais, si distrait et détaché qu'on soit des choses environnantes,
on en ressent l'influence. J'ai consulté le manuscrit original de
Johannès Talpa à la Bibliothèque nationale où il est conservé, fonds
ping. K. L., 123 90 _quater_. C'est un manuscrit sur parchemin de
628 feuillets. L'écriture en est extrêmement confuse; les lettres, loin
de suivre une ligne droite, s'échappent dans toutes les directions, se
heurtent et tombent les unes sur les autres dans un désordre ou, pour
mieux dire, dans un tumulte affreux. Elles sont si mal formées qu'il est
la plupart du temps impossible non seulement de les reconnaître, mais
même de les distinguer des pâtés d'encre qui y sont abondamment mêlés.
Ces pages inestimables se ressentent en cela des troubles au milieu
desquels elles ont été tracées. La lecture en est difficile. Au
contraire, le style du religieux de Beargarden ne porte la marque
d'aucune émotion. Le ton des _Gesta Pinguinorum_ ne s'écarte jamais
de la simplicité. La narration y est rapide et d'une concision qui va
parfois jusqu'à la sécheresse. Les réflexions sont rares et en général
judicieuses.



CHAPITRE V


LES ARTS: LES PRIMITIFS DE LA PEINTURE PINGOUINE

Les critiques pingouins affirment à l'envi que l'art pingouin se
distingua dès sa naissance par une originalité puissante et délicieuse
et qu'on chercherait vainement ailleurs les qualités de grâce et de
raison qui caractérisent ses premiers ouvrages. Mais les Marsouins
prétendent que leurs artistes furent constamment les initiateurs et les
maîtres des Pingouins. Il est difficile d'en juger, parce que les
Pingouins, avant d'admirer leurs peintres primitifs, en détruisirent
tous les ouvrages.

On ne saurait trop s'affliger de cette perte. Je la ressens pour ma part
avec une vivacité cruelle, car je vénère les antiquités pingouines et
j'ai le culte des primitifs.

Ils sont délicieux. Je ne dis pas qu'ils se ressemblent tous; ce ne
serait point vrai; mais ils ont des caractères communs qu'on retrouve
dans toutes les écoles; je veux dire des formules dont ils ne sortent
point, et quelque chose d'achevé, car ce qu'ils savent ils le savent
bien. On peut heureusement se faire une idée des primitifs pingouins par
les primitifs italiens, flamands, allemands et par les primitifs
français qui sont supérieurs à tous les autres; comme le dit M. Gruyer,
ils ont plus de logique, la logique étant une qualité spécialement
française. Tenterait-on de le nier, qu'il faudrait du moins accorder à
la France le privilège d'avoir gardé des primitifs quand les autres
nations n'en avaient plus. L'exposition des primitifs français au
pavillon de Marsan, en 1904, contenait plusieurs petits panneaux
contemporains des derniers Valois et de Henri IV.

J'ai fait bien des voyages pour voir les tableaux des frères Van Eyck,
de Memling, de Rogier van der Wyden, du maître de la mort de Marie,
d'Ambrogio Lorenzetti et des vieux ombriens. Ce ne fut pourtant ni
Bruges, ni Cologne, ni Sienne, ni Pérouse qui acheva mon initiation;
c'est dans la petite ville d'Arezzo que je devins un adepte conscient de
la peinture ingénue. Il y a de cela dix ans ou même davantage. En ce
temps d'indigence et de simplicité, les musées des municipes, à toute
heure fermés, s'ouvraient à toute heure aux _forestieri_. Une
vieille, un soir, à la chandelle, me montra, pour une une demi-lire, le
sordide musée d'Arezzo et j'y découvris une peinture de Margaritone, un
_saint François_, dont la tristesse pieuse me tira des larmes. Je
fus profondément touché; Margaritone d'Arezzo devint, depuis ce jour,
mon primitif le plus cher.

Je me figure les primitifs pingouins d'après les ouvrages de ce maître.
On ne jugera donc pas superflu que je le considère à cette place avec
quelque attention, sinon dans le détail de ses oeuvres, du moins sous
son aspect le plus général et, si j'ose dire, le plus représentatif.

Nous possédons cinq ou six tableaux signés de sa main. Son oeuvre
capitale, conservée à la _National Gallery_ de Londres, représente
la Vierge assise sur un trône et tenant l'enfant Jésus dans ses bras. Ce
dont on est frappé d'abord lorsqu'on regarde cette figure, ce sont ses
proportions. Le corps, depuis le cou jusqu'aux pieds, n'a que deux fois
la hauteur de la tête; aussi paraît-il extrêmement court et trapu. Cet
ouvrage n'est pas moins remarquable par la peinture que par le dessin.
Le grand Margaritone n'avait en sa possession qu'un petit nombre de
couleurs, et il les employait dans toute leur pureté, sans jamais rompre
les tons. Il en résulte que son coloris offre plus de vivacité que
d'harmonie. Les joues de la Vierge et celles de l'enfant sont d'un beau
vermillon que le vieux maître, par une préférence naïve pour les
définitions nettes, a disposé sur chaque visage en deux circonférences
si exactes, qu'elles semblent tracées au compas.

Un savant critique du XVIIIe siècle, l'abbé Lauzi, a traité les ouvrages
de Margaritone avec un profond dédain. «Ce ne sont, a-t-il dit, que de
grossiers barbouillages. En ces temps infortunés, on ne savait ni
dessiner ni peindre.» Tel était l'avis commun de ces connaisseurs
poudrés. Mais le grand Margaritone et ses contemporains devaient être
bientôt vengés d'un si cruel mépris. Il naquit au XIXe siècle, dans les
villages bibliques et les cottages réformés de la pieuse Angleterre, une
multitude de petits Samuel et de petits Saint-Jean, frisés comme des
agneaux, qui devinrent, vers 1840 et 1850, des savants à lunettes et
instituèrent le culte des primitifs.

L'éminent théoricien du préraphaélisme, sir James Tuckett, ne craint pas
de placer la madone de la _National Gallery_ au rang des chefs-
d'oeuvre de l'art chrétien. «En donnant à la tête de la Vierge, dit sir
James Tuckett, un tiers de la hauteur totale de la figure, le vieux
maître a attiré et contenu l'attention du spectateur sur les parties les
plus sublimes de la personne humaine et notamment sur les yeux qu'on
qualifie volontiers d'organes spirituels. Dans cette peinture, le
coloris conspire avec le dessin pour produire une impression idéale et
mystique. Le vermillon des joues n'y rappelle pas l'aspect naturel de la
peau; il semble plutôt que le vieux maître ait appliqué sur les visages
de la Vierge et de l'Enfant les roses du Paradis.»

On voit, dans une telle critique, briller, pour ainsi dire, un reflet de
l'oeuvre qu'elle exalte; cependant le séraphique esthète d'Edimbourg,
Mac Silly, a exprimé d'une façon plus sensible encore et plus pénétrante
l'impression produite sur son esprit par la vue de cette peinture
primitive. «La madone de Margaritone, dit le vénéré Mac Silly, atteint
le but transcendant de l'art; elle inspire à ses spectateurs des
sentiments d'innocence et de pureté; elle les rend semblables aux petits
enfants. Et cela est si vrai que, à l'âge de soixante six ans, après
avoir eu la joie de la contempler pendant trois heures d'affilée, je me
sentis subitement transformé en un tendre nourrisson. Tandis qu'un cab
m'emportait à travers _Trafalgar square_, j'agitais mon étui de
lunettes comme un hochet, en riant et gazouillant. Et, lorsque la bonne
de ma pension de famille m'eut servi mon repas, je me versai des
cuillerées de potage dans l'oreille avec l'ingénuité du premier âge.

»C'est à de tels effets, ajoute Mac Silly, qu'on reconnaît l'excellence
d'une oeuvre d'art.»

Margaritone, à ce que rapporte Vasari, mourut à l'âge de soixante-dix-
sept ans, regrettant d'avoir assez vécu pour voir surgit un nouvel art
et la renommée couronner de nouveaux artistes.» Ces lignes, que je
traduis littéralement, ont inspiré à sir James Tuckett les pages les
plus suaves, peut-être, de son oeuvre. Elles font partie du Bréviaire
des esthètes; tous les préraphaélites les savent par coeur. Je veux les
placer ici comme le plus précieux ornement de ce livre. On s'accorde à
reconnaître qu'il ne fut rien écrit de plus sublime depuis les prophètes
d'Israël.

LA VISION DE MARGARITONE

Margaritone, chargé d'ans et de travaux, visitait un jour l'atelier d'un
jeune peintre nouvellement établi dans la ville. Il y remarqua une
madone encore toute fraîche, qui, bien que sévère et rigide, grâce à une
certaine exactitude dans les proportions et à un assez diabolique
mélange d'ombres et de lumières, ne laissait pas que de prendre du
relief et quelque air de vie. À cette vue, le naïf et sublime ouvrier
d'Arezzo découvrit avec horreur l'avenir de la peinture.

Il murmura, le front dans les mains:

--Que de hontes cette figure me fait pressentir! J'y discerne la fin de
l'art chrétien, qui peint les âmes et inspire un ardent désir du ciel.
Les peintres futurs ne se borneront pas, comme celui-ci, à rappeler sur
un pan de mur ou un panneau de bois la matière maudite dont nos corps
sont formés: ils la célébreront et la glorifieront. Ils revêtiront leurs
figures des dangereuses apparences de la chair; et ces figures
sembleront des personnes naturelles. On leur verra des corps; leurs
formes paraîtront à travers leurs vêtements. Sainte Madeleine aura des
seins, sainte Marthe un ventre, sainte Barbe des cuisses, sainte Agnès
des fesses (buttocks); saint Sébastien dévoilera sa grâce adolescente et
saint Georges étalera sous le harnais les richesses musculaires d'une
virilité robuste; les apôtres, les confesseurs, les docteurs et Dieu le
Père lui-même paraîtront en manière de bons paillards comme vous et moi;
les anges affecteront une beauté équivoque, ambiguë, mystérieuse qui
troublera les coeurs. Quel désir du ciel vous donneront ces
représentations? Aucun; mais vous y apprendrez à goûter les formes de la
vie terrestre. Où s'arrêteront les peintres dans leurs recherches
indiscrètes? Ils ne s'arrêteront point. Ils en arriveront à montrer des
hommes et des femmes nus comme les idoles des Romains. Il y aura un art
profane et un art sacré, et l'art sacré ne sera pas moins profane que
l'autre.

»--Arrière! démons! s'écria le vieux maître.

»Car en une vision prophétique, il découvrait les justes et les saints
devenus pareils à des athlètes mélancoliques; il découvrait les Apollo
jouant du violon, sur la cime fleurie, au milieu des Muses aux tuniques
légères; il découvrait les Vénus couchées sous les sombres myrtes et les
Danaé exposant à la pluie d'or leurs flancs délicieux; il découvrait les
Jésus dans les colonnades, parmi les patriciens, les dames blondes, les
musiciens, les pages, les nègres, les chiens et les perroquets; il
découvrait, en un enchevêtrement inextricable de membres humains,
d'ailes déployées et de draperies envolées, les Nativités tumultueuses,
les Saintes Familles opulentes, les Crucifixions emphatiques; il
découvrait les sainte Catherine, les sainte Barbe, les sainte Agnès,
humiliant les patriciennes par la somptuosité de leur velours, de leurs
brocarts, de leurs perles et par la splendeur de leur poitrine; il
découvrait les Aurores répandant leurs roses et la multitude des Diane
et des Nymphes surprises nues au bord des sources ombreuses. Et le grand
Margaritone mourut suffoqué par ce pressentiment horrible de la
Renaissance et de l'école de Bologne.»



CHAPITRE VI


MARBODE

Nous possédons un précieux monument de la littérature pingouine au XVe
siècle. C'est la relation d'un voyage aux enfers, entrepris par le moine
Marbode, de l'ordre de saint Benoît, qui professait pour le poète
Virgile une admiration fervente. Cette relation, écrite en assez bon
latin, a été publiée par M. du Clos des Lunes. On la trouvera ici
traduite pour la première fois en français. Je crois rendre service à
mes compatriotes en leur faisant connaître ces pages qui, sans doute, ne
sont pas uniques en leur genre dans la littérature latine du moyen âge.
Parmi les fictions qui peuvent en être rapprochées nous citerons _le
Voyage de saint Brendan_, _la Vision d'Albéric_, _le Purgatoire de saint
Patrice_, descriptions imaginaires du séjour supposé des morts, comme la
_Divine Comédie_ de Dante Alighieri.

Des oeuvres composées sur ce thème la relation de Marbode est une des
plus tardives, mais elle n'en est pas la moins singulière.

LA DESCENTE DE MARBODE AUX ENFERS

En la quatorze cent cinquante-troisième année depuis l'incarnation du
fils de Dieu, peu de jours avant que les ennemis de la Croix
n'entrassent dans la ville d'Hélène et du grand Constantin, il me fut
donné à moi, frère Marbode, religieux indigne, de voir et d'ouïr ce que
personne n'avait encore ouï ni vu. J'ai composé de ces choses une
relation fidèle, afin que le souvenir n'en périsse point avec moi, car
le temps de l'homme est court.

Le premier jour de mai de ladite année, à l'heure de vêpres, en l'abbaye
de Corrigan, assis sur une pierre du cloître, près de la fontaine
couronnée d'églantines, je lisais, à mon habitude, quelque chant du
poète que j'aime entre tous, Virgile, qui a dit les travaux de la terre,
les bergers et les chefs. Le soir suspendait les plis de sa pourpre aux
arcs du cloître et je murmurais d'une voix émue les vers qui montrent
comment Didon la Phénicienne traîne sous les myrtes des enfers sa
blessure encore fraîche. À ce moment, frère Hilaire passa près de moi,
suivi de frère Jacinthe, le portier.

Nourri dans des âges barbares, avant la résurrection des Muses, frère
Hilaire n'est point initié à la sagesse antique; toutefois la poésie du
Mantouan a, comme un flambeau subtil, jeté quelques lueurs dans son
intelligence.

--Frère Marbode, me demanda-t-il, ces vers que vous soupirez ainsi, la
poitrine gonflée et les yeux étincelants, appartiennent-ils à cette
grande _Énéide_ dont, matin ni soir, vous ne détournez guère les
yeux?

Je lui répondis que je lisais de Virgile comment le fils d'Anchise
aperçut Didon pareille à la lune derrière le feuillage.

[Note: Le texte porte

  _... qualem primo qui surgere mense
  Aut videt aut vidisse putat per nubila lunam._

Frère Marbode, par une étrange inadvertance, substitue à l'image créée
par le poète une image toute différente.]

--Frère Marbode, répliqua-t-il, je suis certain que Virgile exprime en
toute occasion de sages maximes et des pensées profondes. Mais les
chants qu'il modula sur la flûte syracusaine présentent un sens si beau
et une si haute doctrine, qu'on en demeure ébloui.

--Prenez garde, mon père, s'écria frère Jacinthe d'une voix émue.
Virgile était un magicien qui accomplissait des prodiges avec l'aide des
démons. C'est ainsi qu'il perça une montagne près de Naples et qu'il
fabriqua un cheval de bronze ayant le pouvoir de guérir tous les chevaux
malades. Il était nécromancien, et l'on montre encore, en une certaine
ville d'Italie, le miroir dans lequel il faisait apparaître les morts.
Et pourtant une femme trompa ce grand sorcier. Une courtisane
napolitaine l'invita de sa fenêtre à se hisser jusqu'à elle dans le
panier qui servait à monter les provisions; et elle le laissa toute la
nuit suspendu entre deux étages.

Sans paraître avoir entendu ces propos:

--Virgile est un prophète, répliqua frère Hilaire; c'est un prophète et
qui laisse loin derrière lui les Sibylles avec leurs carmes sacrés, et
la fille du roi Priam, et le grand divinateur des choses futures, Platon
d'Athènes. Tous trouverez dans le quatrième de ses chants syracusains la
naissance de Notre-Seigneur annoncée en un langage qui semble plutôt du
ciel que de la terre.

[Note: Trois siècles avant l'époque où vivait notre
Marbode on chantait dans les églises, le jour de Noël:

  _Maro, vates gentilium,
  Da Christo testimonium._]

»Au temps de mes études, lorsque je lus pour la première fois: JAM REDIT
ET VIRGO, je me sentis plongé dans un ravissement infini; mais tout
aussitôt j'éprouvai une vive douleur à la pensée que, privé pour
toujours de la présence de Dieu, l'auteur de ce chant prophétique, le
plus beau qui soit sorti d'une lèvre humaine, languissait, parmi les
Gentils, dans les ténèbres éternelles. Cette pensée cruelle ne me quitta
plus. Elle me poursuivait jusqu'en mes études, mes prières, mes
méditations et mes travaux ascétiques. Songeant que Virgile était privé
de la vue de Dieu et que peut-être même il subissait en enfer le sort
des réprouvés, je ne pouvais goûter ni joie ni repos et il m'arriva de
m'écrier plusieurs fois par jour, les bras tendus vers le ciel:

»--Révélez moi, Seigneur, la part que vous fîtes à celui qui chanta sur
la terre comme les anges chantent dans les cieux!

»Mes angoisses, après quelques années, cessèrent lorsque je lus dans un
livre ancien que le grand apôtre qui appela les Gentils dans l'Eglise du
Christ, saint Paul, s'étant rendu à Naples, sanctifia de ses larmes le
tombeau du prince des poètes.

[Note:

  _Ad Maronis mausoleum
  Ductus, fudit super eum
  Piae rorem lacrymae.

  Quem te, inquit, reddidissem,
  Si te vivum invenissem
  Poetarum maxime!_]

Ce me fut une raison de croire que Virgile, comme l'empereur Trajan, fut
admis au Paradis pour avoir eu, dans l'erreur le pressentiment de la
vérité. On n'est point obligé de le croire, mais il m'est doux de me le
persuader.»

Ayant ainsi parlé, le vieillard Hilaire me souhaita la paix d'une sainte
nuit et s'éloigna avec le frère Jacinthe.

Je repris la délicieuse étude de mon poète. Tandis que, le livre à la
main, je méditais comment ceux qu'Amour fit périr d'un mal cruel suivent
les sentiers secrets au fond de la forêt myrteuse, le reflet des étoiles
vint se mêler en tremblant aux églantines effeuillées dans l'eau de la
fontaine claustrale. Soudain les lueurs, les parfums et la paix du ciel
s'abîmèrent. Un monstrueux Borée, chargé d'ombre et d'orage, fondit sur
moi en mugissant, me souleva et m'emporta comme un fétu de paille au-
dessus des champs, des villes, des fleuves, des montagnes, à travers des
nuées tonnantes, durant une nuit faite d'une longue suite de nuits et de
jours. Et lorsque après cette constante et cruelle rage l'ouragan
s'apaisa enfin, je me trouvai, loin de mon pays natal, au fond d'un
vallon enveloppé de cyprès. Alors une femme d'une beauté farouche et
traînant de longs voiles s'approcha de moi. Elle me posa la main gauche
sur l'épaule et, levant le bras droit vers un chêne au feuillage épais:

--Vois! me dit-elle.

Aussitôt je reconnus la Sibylle qui garde le bois sacré de l'Averne et
je discernai, parmi les branches touffues de l'arbre que montrait son
doigt, le rameau d'or agréable à la belle Proserpine.

M'étant dressé debout:

--Ainsi donc, m'écriai-je, ô Vierge prophétique, devinant mon désir, tu
l'as satisfait. Tu m'as révélé l'arbre qui porte la verge
resplendissante sans laquelle nul ne peut entrer vivant dans la demeure
des morts. Et il est vrai que je souhaitais ardemment de converser avec
l'ombre de Virgile.

Ayant dit, j'arrachai du tronc antique le rameau d'or et m'élançai sans
peur dans le gouffre fumant qui conduit aux bords fangeux du Styx, où
tournoient les ombres comme des feuilles mortes. À la vue du rameau
dédié à Proserpine, Charon me prit dans sa barque, qui gémit sous mon
poids, et j'abordai la rive des morts, accueilli par les abois
silencieux du triple Cerbère. Je feignis de lui jeter l'ombre d'une
pierre et le monstre vain s'enfuit dans son antre. Là vagissent parmi
les joncs les enfants dont les yeux s'ouvrirent et se fermèrent en même
temps à la douce lumière du jour; là, au fond d'une caverne sombre,
Minos juge les humains. Je pénétrai dans le bois de myrtes où se
traînent languissamment les victimes de l'amour, Phèdre, Procris, la
triste Éryphyle, Evadné, Pasiphaé, Laodamie et Cénis, et Didon la
Phénicienne; puis je traversai les champs poudreux réservés aux
guerriers illustres. Au delà, s'ouvrent deux routes: celle de gauche
conduit au Tartare, séjour des impies. Je pris celle de droite, qui mène
à l'Élysée et aux demeures de Dis. Ayant suspendu le rameau sacré à la
porte de la déesse, je parvins dans des campagnes amènes, vêtues d'une
lumière pourprée. Les ombres des philosophes et des poètes y
conversaient gravement. Les Grâces et les Muses formaient sur l'herbe
des choeurs légers. S'accompagnant de sa lyre rustique, le vieil Homère
chantait. Ses yeux étaient fermés, mais ses lèvres étincelaient d'images
divines. Je vis Solon, Démocrite et Pythagore qui assistaient, dans la
prairie, aux jeux des jeunes hommes et j'aperçus, à travers le feuillage
d'un antique laurier, Hésiode, Orphée, le mélancolique Euripide et la
mâle Sappho. Je passai et reconnus, assis au bord d'un frais ruisseau,
le poète Horace, Varius, Gallus et Lycoris. Un peu à l'écart, Virgile,
appuyé au tronc d'une yeuse obscure, pensif, regardait les bois. De
haute stature et la taille mince, il avait encore ce teint hâlé, cet air
rustique, cette mise négligée, cette apparence inculte qui, de son
vivant, cachait son génie. Je le saluai pieusement et demeurai longtemps
sans paroles.

Enfin, quand la voix put sortir de ma gorge serrée:

--O toi, si cher aux muses ausoniennes, honneur du nom latin, Virgile,
m'écriai-je, c'est par toi que j'ai senti la beauté; c'est par toi que
j'ai connu la table des dieux et le lit des déesses. Souffre les
louanges du plus humble de tes adorateurs.

--Lève-toi, étranger, me répondit le poète divin. Je reconnais que tu es
vivant à l'ombre que ton corps allonge sur l'herbe en ce soir éternel.
Tu n'es pas le premier humain qui soit descendu avant sa mort dans ces
demeures, bien qu'entre nous et les vivants tout commerce soit
difficile. Mais cesse de me louer: je n'aime pas les éloges; les bruits
confus de la gloire ont toujours offensé mes oreilles. C'est pourquoi,
fuyant Rome, où j'étais connu des oisifs et des curieux, j'ai travaillé
dans la solitude de ma chère Parthénope. Et puis, pour goûter tes
louanges, je ne suis pas assez sûr que les hommes de ton siècle
comprennent mes vers. Qui es-tu?

--Je me nomme Marbode, du royaume d'Alca. J'ai fait profession en
l'abbaye de Corrigan. Je lis tes poèmes le jour et je les lis la nuit.
C'est toi que je suis venu voir dans les Enfers: j'étais impatient de
savoir quel y est ton sort. Sur la terre, les doctes en disputent
souvent. Les uns tiennent pour extrêmement probable qu'ayant vécu sous
le pouvoir des démons, tu brûles maintenant dans les flammes
inextinguibles; d'autres, mieux avisés, ne se prononcent point, estimant
que tout ce qu'on dit des morts est incertain et plein de mensonges;
plusieurs, non à la vérité des plus habiles, soutiennent que, pour avoir
haussé le ton des Muses siciliennes et annoncé qu'une nouvelle
progéniture descendait des cieux, tu fus admis, comme l'empereur Trajan,
à jouir dans le paradis chrétien de la béatitude éternelle.

--Tu vois qu'il n'en est rien, répondit l'ombre en souriant.

--Je te rencontre en effet, ô Virgile, parmi les héros et les sages,
dans ces Champs-Élysées que toi-même as décrits. Ainsi donc,
contrairement à ce que plusieurs croient sur la terre, nul n'est venu te
chercher de la part de Celui qui règne là-haut?

Après un assez long silence:

--Je ne te cacherai rien. Il m'a fait appeler; un de ses messagers, un
homme simple, est venu me dire qu'on m'attendait et que, bien que je ne
fusse point initié à leurs mystères, en considération de mes chants
prophétiques, une place m'était réservée parmi ceux de la secte
nouvelle. Mais je refusai de me rendre à cette invitation; je n'avais
point envie de changer de place. Ce n'est pas que je partage
l'admiration des Grecs pour les Champs-Élysées et que j'y goûte ces
joies qui font perdre à Proserpine le souvenir de sa mère. Je n'ai
jamais beaucoup cru moi-même à ce que j'en ai dit dans mon
_Énéide_. Instruit par les philosophes et par les physiciens,
j'avais un juste pressentiment de la vérité. La vie aux enfers est
extrêmement diminuée; on n'y sent ni plaisir ni peine; on est comme si
l'on n'était pas. Les morts n'y ont d'existence que celle que leur
prêtent les vivants. Je préférai toutefois y demeurer.

--Mais quelle raison donnas-tu, Virgile, d'un refus si étrange?

--J'en donnai d'excellentes. Je dis à l'envoyé du dieu que je ne
méritais point l'honneur qu'il m'apportait, et que l'on supposait à mes
vers un sens qu'ils ne comportaient pas. En effet, je n'ai point trahi
dans ma quatrième Églogue la foi de mes aïeux. Des juifs ignorants ont
pu seuls interpréter en faveur d'un dieu barbare un chant qui célèbre le
retour de l'âge d'or, prédit par les oracles sibylliens. Je m'excusai
donc sur ce que je ne pouvais pas occuper une place qui m'était destinée
par erreur et à laquelle je ne me reconnaissais nul droit. Puis,
j'alléguai mon humeur et mes goûts, qui ne s'accordaient pas avec les
moeurs des nouveaux cieux.

»--Je ne suis point insociable, dis-je à cet homme; j'ai montré dans la
vie un caractère doux et facile. Bien que la simplicité extrême de mes
habitudes m'ait fait soupçonner d'avarice, je ne gardais rien pour moi
seul; ma bibliothèque était ouverte à tous, et j'ai conformé ma conduite
à cette belle parole d'Euripide: «Tout doit être commun entre amis». Les
louanges, qui m'étaient importunes quand je les recevais, me devenaient
agréables lorsqu'elles s'adressaient à Varius ou à Macer. Mais au fond,
je suis rustique et sauvage, je me plais dans la société des bêtes; je
mis tant de soin, à les observer, je prenais d'elles un tel souci que je
passai, non point tout à fait à tort, pour un très bon vétérinaire. On
m'a dit que les gens de votre secte s'accordaient une âme immortelle et
en refusaient une aux animaux: c'est un non-sens qui me fait douter de
leur raison. J'aime les troupeaux et peut-être un peu trop le berger.
Cela ne serait pas bien vu chez vous. Il y a une maxime à laquelle je
m'efforçai de conformer mes actions: rien de trop. Plus encore que ma
faible santé, ma philosophie m'instruisit à user des choses avec mesure.
Je suis sobre; une laitue et quelques olives, avec une goutte de
falerne, composaient tout mon repas. J'ai fréquenté modérément le lit
des femmes étrangères; et je ne me suis pas attardé outre mesure à voir,
dans la taverne, danser au son du crotale, la jeune syrienne [Note:
Cette phrase semble bien indiquer que, si l'on en croyait Marbode, la
Copa serait de Virgile.]. Mais si j'ai contenu mes désirs, ce fut pour
ma satisfaction et par bonne discipline: craindre le plaisir et fuir la
volupté m'eût paru le plus abject outrage qu'on pût faire à la nature.
On m'assure que durant leur vie certains parmi les élus de ton dieu
s'abstenaient de nourriture et fuyaient les femmes par amour de la
privation et s'exposaient volontairement à d'inutiles souffrances. Je
craindrais de rencontrer ces criminels dont la frénésie me fait horreur.
Il ne faut pas demander à un poète de s'attacher trop strictement à une
doctrine physique et morale; je suis Romain, d'ailleurs, et les Romains
ne savent pas comme les Grecs conduire subtilement des spéculations
profondes; s'ils adoptent une philosophie, c'est surtout pour en tirer
des avantages pratiques. Siron, qui jouissait parmi nous d'une haute
renommée, en m'enseignant le système d'Épicure, m'a affranchi des vaines
terreurs et détourné des cruautés que la religion persuade aux hommes
ignorants; j'ai appris de Zénon à supporter avec constance les maux
inévitables; j'ai embrassé les idées de Pythagore sur les âmes des
hommes et des animaux, qui sont les unes et les autres d'essence divine;
ce qui nous invite à nous regarder sans orgueil ni sans honte. J'ai su
des Alexandrins comment la terre, d'abord molle et ductile, s'affermit à
mesure que Nérée s'en retirait pour creuser ses demeures humides;
comment insensiblement se formèrent les choses; de quelle manière,
tombant des nuées allégées, les pluies nourrirent les forêts
silencieuses et par quel progrès enfin de rares animaux commencèrent à
errer sur les montagnes innomées. Je ne pourrais plus m'accoutumer à
votre cosmogonie, mieux faite pour les chameliers des sables de Syrie
que pour un disciple d'Aristarque de Samos. Et que deviendrai-je dans le
séjour de votre béatitude, si je n'y trouve pas mes amis, mes ancêtres,
mes maîtres et mes dieux, et s'il ne m'est pas donné d'y voir le fils
auguste de Rhéa, Vénus, au doux sourire, mère des Énéades, Pan, les
jeunes Dryades, les Sylvains et le vieux Silène barbouillé par Églé de
la pourpre des mûres.

»Voilà les raisons que je priai cet homme simple de faire valoir au
successeur de Jupiter.

--Et depuis lors, ô grande ombre, tu n'as plus reçu de messages?

--Je n'en ai reçu aucun.

--Pour se consoler de ton absence, Virgile, ils ont trois poètes:
Commodien, Prudence et Fortunat qui naquirent tous trois en des jours
ténébreux où l'on ne savait plus ni la prosodie ni la grammaire. Mais
dis-moi, ne reçus-tu jamais, ô Mantouan, d'autres nouvelles du Dieu dont
tu refusas si délibérément la compagnie?

--Jamais, qu'il me souvienne.

--Ne m'as-tu point dit que je n'étais pas le premier qui, descendu
vivant dans ces demeures, se présenta devant toi?

--Tu m'y fais songer. Il y a un siècle et demi, autant qu'il me semble
(il est difficile aux ombres de compter les jours et les années), je fus
troublé dans ma profonde paix par un étrange visiteur. Comme j'errais
sous les livides feuillages qui bordent le Styx, je vis se dresser
devant moi une forme humaine plus opaque et plus sombre que celle des
habitants de ces rives: je reconnus un vivant. Il était de haute taille,
maigre, le nez aquilin, le menton aigu, les joues creuses; ses yeux
noirs jetaient des flammes, un chaperon rouge, ceint d'une couronne de
lauriers, serrait ses tempes décharnées. Ses os perçaient la robe
étroite et brune qui lui descendait jusqu'aux talons. Il me salua avec
une déférence que relevait un air de fierté sauvage et m'adressa la
parole en un langage plus incorrect et plus obscur que celui des Gaulois
dont le divin Julius remplit les légions et la curie. Je finis par
comprendre qu'il était né près de Fésules, dans une colonie étrusque
fondée par Sylla au bord de l'Arnus, et devenue prospère; qu'il y avait
obtenu les honneurs municipaux, mais que, des discordes sanglantes ayant
éclaté entre le sénat, les chevaliers et le peuple, il s'y était jeté
d'un coeur impétueux et que maintenant, vaincu, banni, il traînait par
le monde un long exil. Il me peignit l'Italie déchirée de plus de
discordes et de guerres qu'au temps de ma jeunesse et soupirant après la
venue d'un nouvel Auguste. Je plaignis ses malheurs, me souvenant de ce
que j'avais autrefois enduré.

»Une âme audacieuse l'agitait sans cesse et son esprit nourrissait de
vastes pensées, mais il témoignait, hélas! par sa rudesse et son
ignorance, du triomphe de la barbarie. Il ne connaissait ni la poésie,
ni la science, ni même la langue des Grecs et ne possédait sur l'origine
du monde et la nature des dieux aucune tradition antique. Il récitait
gravement des fables qui, de mon temps, à Rome, eussent fait rire les
petits enfants qui ne payent pas encore pour aller au bain. Le vulgaire
croit facilement aux monstres. Les Étrusques particulièrement ont peuplé
les enfers de démons hideux, pareils aux songes d'un malade. Que les
imaginations de leur enfance ne les aient point quittés après tant de
siècles, c'est ce qu'expliquent assez la suite et les progrès de
l'ignorance et de la misère; mais qu'un de leurs magistrats, dont
l'esprit s'élève au-dessus de la commune mesure, partage les illusions
populaires et s'effraie de ces démons hideux que, au temps de Porsena,
les habitants de cette terre peignaient sur les murs de leurs tombeaux,
voilà ce dont le sage lui-même peut s'attrister. Mon Étrusque me récita
des vers composés par lui dans un dialecte nouveau, qu'il appelait la
langue vulgaire, et dont je ne pouvais comprendre le sens. Mes oreilles
furent plus surprises que charmées d'entendre que, pour marquer le
rythme, il ramenait à intervalles réguliers trois ou quatre fois le même
son. Cet artifice ne me semble point ingénieux; mais ce n'est pas aux
morts à juger les nouveautés.

»Au reste, que ce colon de Sylla, né dans des temps infortunés, fasse
des vers inharmonieux, qu'il soit, s'il se peut, aussi mauvais poète que
Bavius et Maevius, ce n'est pas ce que je lui reprocherai; j'ai contre
lui des griefs qui me touchent davantage. Chose vraiment monstrueuse et
à peine croyable! cet homme, retourné sur la terre, y sema, à mon sujet,
d'odieux mensonges; il affirma, en plusieurs endroits de ses poèmes
sauvages, que je lui avais servi de compagnon dans le moderne Tartare,
que je ne connais pas; il publia insolemment que j'avais traité les
dieux de Rome de dieux faux et menteurs et tenu pour vrai Dieu le
successeur actuel de Jupiter. Ami, quand, rendu à la douce lumière du
jour, tu reverras ta patrie, démens ces fables abominables; dis bien à
ton peuple que le chantre du pieux Énée n'a jamais encensé le dieu des
Juifs.

»On m'assure que sa puissance décline et qu'on reconnaît, à des signes
certains, que sa chute est proche. Cette nouvelle me causerait quelque
joie si l'on pouvait se réjouir dans ces demeures où l'on n'éprouve ni
craintes ni désirs.»

Il dit et, avec un geste d'adieu, s'éloigna. Je contemplai son ombre qui
glissait sur les asphodèles sans en courber les tiges; je vis qu'elle
devenait plus ténue et plus vague à mesure qu'elle s'éloignait de moi;
elle s'évanouit avant d'atteindre le bois des lauriers toujours verts.
Alors, je compris le sens de ces paroles: «Les morts n'ont de vie que
celle que leur prêtent les vivants», et je m'acheminai, pensif, à
travers la pâle prairie, jusqu'à la porte de corne.

J'affirme que tout ce qui se trouve dans cet écrit est véritable [Note:
Il y a dans la relation de Marbode un endroit bien digne de remarque,
c'est celui où le religieux de Corrigan décrit l'Alighieri tel que nous
nous le figurons aujourd'hui. Les miniatures peintes dans un très vieux
manuscrit de la _Divine Comédie_, le _Codex venetianus_,
représentent le poète sous l'aspect d'un petit homme gros, vêtu d'une
tunique courte dont la jupe lui remonte sur le ventre. Quant à Virgile,
il porte encore, sur les bois du XVIe siècle, la barbe philosophique.

On n'aurait pas cru non plus que ni Marbode ni même Virgile connussent
les tombeaux étrusques de Chiusi et de Corneto, où se trouvent en effet
des peintures murales pleines de diables horribles et burlesques,
auxquels ceux d'Orcagna ressemblent beaucoup. Néanmoins, l'authenticité
de la _Descente de Marbode aux enfers_ est incontestable: M. du
Clos des Lunes l'a solidement établie; en douter serait douter de la
paléographie.]



CHAPITRE VII


SIGNES DANS LA LUNE

Alors que la Pingouinie était encore plongée dans l'ignorance et dans la
barbarie, Gilles Loisellier, moine fransciscain, connu par ses écrits
sous le nom d'Aegidius Aucupis, se livrait avec une infatigable ardeur à
l'étude des lettres et des sciences. Il donnait ses nuits à la
mathématique et à la musique, qu'il appelait les deux soeurs adorables,
filles harmonieuses du Nombre et de l'Imagination. Il était versé dans
la médecine et dans l'astrologie. On le soupçonnait de pratiquer la
magie et il semble vrai qu'il opérât des métamorphoses et découvrît des
choses cachées.

Les religieux de son couvent, ayant trouvé dans sa cellule des livres
grecs qu'ils ne pouvaient lire, s'imaginèrent que c'étaient des
grimoires, et dénoncèrent comme sorcier leur frère trop savant. Aegidius
Aucupis s'enfuit et gagna l'île d'Irlande où il vécut trente ans dans
l'étude. Il allait de monastère en monastère, cherchant les manuscrits
grecs et latins qui y étaient renfermés et il en faisait des copies. Il
étudiait aussi la physique et l'alchimie. Il acquit une science
universelle et découvrit notamment des secrets sur les animaux, les
plantes et les pierres. On le surprit un jour enfermé avec une femme
parfaitement belle qui chantait en s'accompagnant du luth et que, plus
tard, on reconnut être une machine qu'il avait construite de ses mains.

Il passait souvent la mer d'Irlande pour se rendre dans le pays de
Galles et y visiter les librairies des moustiers. Pendant une de ces
traversées, se tenant la nuit sur le pont du navire, il vit sous les
eaux deux esturgeons qui nageaient de conserve. Il avait l'ouïe fine et
connaissait le langage des poissons. Or, il entendit que l'un des
esturgeons disait à l'autre:

--L'homme qu'on voyait depuis longtemps, dans la lune, porter des fagots
sur ses épaules est tombé dans la mer.

Et l'autre esturgeon dit à son tour:

--Et l'on verra dans le disque d'argent l'image de deux amants qui se
baisent sur la bouche.

Quelques années plus tard, rentré dans son pays, Aegidius Aucupis y
trouva les lettres antiques restaurées, les sciences remises en honneur.
Les moeurs s'adoucissaient; les hommes ne poursuivaient plus de leurs
outrages les nymphes des fontaines, des bois et des montagnes; ils
plaçaient dans leurs jardins les images des Muses et des Grâces décentes
et rendaient à la Déesse aux lèvres d'ambroisie, volupté des hommes et
des dieux, ses antiques honneurs. Ils se réconciliaient avec la nature;
ils foulaient aux pieds les vaines terreurs et levaient les yeux au ciel
sans crainte d'y lire, comme autrefois, des signes de colère et des
menaces de damnation.

À ce spectacle Aegidius Aucupis rappela dans son esprit ce qu'avaient
annoncé les deux esturgeons de la mer d'Erin.



LIVRE IV

LES TEMPS MODERNES

TRINCO



CHAPITRE PREMIER


LA ROUQUINE

Aegidius Aucupis, l'Érasme des Pingouins, ne s'était pas trompé; son
temps fut celui du libre examen. Mais ce grand homme prenait pour
douceur de moeurs les élégances des humanistes et ne prévoyait pas les
effets du réveil de l'intelligence chez les Pingouins. Il amena la
réforme religieuse; les catholiques massacrèrent les réformés; les
réformés massacrèrent les catholiques: tels furent les premiers progrès
de la liberté de pensée. Les catholiques l'emportèrent en Pingouinie.
Mais l'esprit d'examen avait, à leur insu, pénétré en eux; ils
associaient la raison à la croyance et prétendaient dépouiller la
religion des pratiques superstitieuses qui la déshonoraient, comme plus
tard on dégagea les cathédrales des échoppes que les savetiers,
regrattiers et ravaudeuses y avaient adossées. Le mot de légende, qui
indiquait d'abord ce que le fidèle doit lire, impliqua bientôt l'idée de
fables pieuses et de contes puérils.

Les saints et les saintes eurent à souffrir de cet état d'esprit. Un
petit chanoine, notamment, très savant, très austère et très âpre, nommé
Princeteau, en signala un si grand nombre comme indignes d'être chômés,
qu'on le surnomma le dénicheur de saints. Il ne pensait pas que
l'oraison de sainte Marguerite, appliquée en cataplasme sur le ventre
des femmes en travail, calmât les douleurs de l'enfantement.

La vénérable patronne de la Pingouinie n'échappa point à sa critique
sévère. Voici ce qu'il en dit dans ses _Antiquités d'Alca_.

«Rien de plus incertain que l'histoire et même l'existence de sainte
Orberose. Un vieil annaliste anonyme, le religieux des Dombes, rapporte
qu'une femme du nom d'Orberose fut possédée par le diable dans une
caverne où, de son temps encore, les petits gars et les petites garces
du village venaient faire, en manière de jeu, le diable et la belle
Orberose. Il ajoute que cette femme devint la concubine d'un horrible
dragon qui désolait la contrée. Cela n'est guère croyable, mais
l'histoire d'Orberose, telle qu'on l'a contée depuis, ne semble pas
beaucoup plus digne de foi.

»La vie de cette sainte par l'abbé Simplicissimus est de trois cents ans
postérieure aux prétendus événements qu'elle rapporte; l'auteur s'y
montre crédule à l'excès et dénué de toute critique.»

Le soupçon s'attaqua même aux origines surnaturelles des Pingouins.
L'historien Ovidius Capito alla jusqu'à nier le miracle de leur
transformation. Il commence ainsi ses _Annales de la Pingouinie_:

«Une épaisse obscurité enveloppe cette histoire et il n'est pas exagéré
de dire qu'elle est tissue de fables puériles et de contes populaires.
Les Pingouins se prétendent sortis des oiseaux baptisés par saint Maël
et que Dieu changea en hommes par l'intercession de ce glorieux apôtre.
Ils enseignent que, située d'abord dans l'océan glacial, leur île,
flottante comme Délos, était venue mouiller dans les mers aimées du ciel
dont elle est aujourd'hui la reine. Je conjecture que ce mythe rappelle
les antiques migrations des Pingouins».

Au siècle suivant, qui fut celui des philosophes, le scepticisme devint
plus aigu: je n'en veux pour preuve que ce passage célèbre de l'_Essai
moral_:

«Venus on ne sait d'où (car enfin leurs origines ne sont pas limpides),
successivement envahis et conquis par quatre ou cinq peuples du midi, du
couchant, du levant, du septentrion; croisés, métissés, amalgamés,
brassés, les Pingouins vantent la pureté de leur race, et ils ont
raison, car ils sont devenus une race pure. Ce mélange de toutes les
humanités, rouge, noire, jaune, blanche, têtes rondes, têtes longues, a
formé, au cours des siècles, une famille humaine suffisamment homogène
et reconnaissable à certains caractères dus à la communauté de la vie et
des moeurs.  »Cette idée qu'ils appartiennent à la plus belle race du
monde et qu'ils en sont la plus belle famille, leur inspire un noble
orgueil, un courage indomptable et la haine du genre humain.

»La vie d'un peuple n'est qu'une suite de misères, de crimes et de
folies. Cela est vrai de la nation pingouine comme de toutes les
nations. À cela près son histoire est admirable d'un bout à l'autre.»

Les deux siècles classiques des Pingouins sont trop connus pour que j'y
insiste; mais ce qui n'avait pas été suffisamment observé, c'est comment
les théologiens rationalistes, tels que le chanoine Princeteau,
donnèrent naissance aux incrédules du siècle suivant. Les premiers se
servirent de leur raison pour détruire tout ce qui dans la religion ne
leur paraissait point essentiel; ils laissèrent seuls intacts les
articles de foi stricte; leurs successeurs intellectuels, instruits par
eux à faire usage de la science et de la raison, s'en servirent contre
ce qui restait de croyances; la théologie raisonnable engendra la
philosophie naturelle.

C'est pourquoi (s'il m'est permis de passer des Pingouins d'autrefois au
Souverain Pontife qui gouverne aujourd'hui l'Église universelle) on ne
saurait trop admirer la sagesse du pape Pie X qui condamne les études
d'exégèse comme contraires à la vérité révélée, funestes à la bonne
doctrine théologique et mortelles à la foi. S'il se trouve des religieux
pour soutenir contre lui les droits de la science, ce sont des docteurs
pernicieux et des maîtres pestilents, et si quelque chrétien les
approuve, à moins que ce ne soit une grande linotte, je jure qu'il est
de la vache à Colas.

À la fin du siècle des philosophes, l'antique régime de la Pingouinie
fut détruit de fond en comble, le roi mis à mort, les privilèges de la
noblesse abolis et la République proclamée au milieu des troubles, sous
le coup d'une guerre effroyable. L'assemblée qui gouvernait alors la
Pingouinie ordonna que tous les ouvrages de métal contenus dans les
Eglises fussent mis à la fonte. Les patriotes violèrent les tombes des
rois. On raconte que, dans son cercueil ouvert, Draco le Grand apparut
noir comme l'ébène et si majestueux, que les violateurs s'enfuirent
épouvantés. Selon d'autres témoignages, ces hommes grossiers lui mirent
une pipe à la bouche et lui offrirent, par dérision, un verre de vin.

Le dix-septième jour du mois de la fleur, la châsse de sainte Orberose,
offerte depuis cinq siècles, en l'église Saint-Maël, à la vénération du
peuple, fut transportée dans la maison de ville et soumise aux experts
désignés par la commune; elle était de cuivre doré, en forme de nef,
toute couverte d'émaux et ornée de pierreries qui furent reconnues
fausses. Dans sa prévoyance, le chapitre en avait ôté les rubis, les
saphirs, les émeraudes et les grandes boules de cristal de roche, et y
avait substitué des morceaux de verre. Elle ne contenait qu'un peu de
poussière et de vieux linges qu'on jeta dans un grand feu allumé sur la
place de Grève pour y consumer les reliques des saints. Le peuple
dansait autour en chantant des chansons patriotiques.

Du seuil de leur échoppe adossée à la maison de ville, le Rouquin et la
Rouquine regardaient cette ronde de forcenés. Le Rouquin tondait les
chiens et coupait les chats; il fréquentait les cabarets. La Rouquine
était rempailleuse et entremetteuse; elle ne manquait pas de sens.

--Tu le vois, Rouquin, dit-elle à son homme: ils commettent un
sacrilège. Ils s'en repentiront.

--Tu n'y connais rien, ma femme, répliqua le Rouquin; ils sont devenus
philosophes, et quand on est philosophe, c'est pour la vie.

--Je te dis, Rouquin, qu'ils regretteront tôt ou tard ce qu'ils font
aujourd'hui. Ils maltraitent les saints qui ne les ont pas suffisamment
assistés; mais les cailles ne leur tomberont pas pour cela toutes rôties
dans le bec; ils se trouveront aussi gueux que devant et quand ils
auront beaucoup tiré la langue, ils redeviendront dévots. Un jour
arrivera, et plus tôt qu'on ne croit, où la Pingouinie recommencera
d'honorer sa benoîte patronne. Rouquin, il serait sage de garder pour ce
jour-là, en notre logis, au fond d'un vieux pot, une poignée de cendre,
quelques os et des chiffons. Nous dirons que ce sont les reliques de
sainte Orberose, que nous avons sauvées des flammes, au péril de notre
vie. Je me trompe bien, si nous n'en recueillerons pas honneur et
profit. Cette bonne action pourra nous valoir, dans notre vieillesse,
d'être chargés par monsieur le curé de vendre les cierges et de louer
les chaises dans la chapelle de sainte Orberose.

Ce jour même, la Rouquine prit à son foyer un peu de cendres et quelques
os rongés et les mit dans un vieux pot de confitures, sur l'armoire.



CHAPITRE II


TRINCO

La Nation souveraine avait repris les terres de la noblesse et du clergé
pour les vendre à vil prix aux bourgeois et aux paysans. Les bourgeois
et les paysans jugèrent que la révolution était bonne pour y acquérir
des terres et mauvaise pour les y conserver.

Les législateurs de la République firent des lois terribles pour la
défense de la proprité et édictèrent la mort contre quiconque
proposerait le partage des biens. Mais cela ne servit de rien à la
république. Les paysans, devenus propriétaires, s'avisaient qu'elle
avait, en les enrichissant, porté le trouble dans les fortunes et ils
souhaitaient l'avènement d'un régime plus respectueux du bien des
particuliers et plus capable d'assurer la stabilité des institutions
nouvelles.

Ils ne devaient pas l'attendre longtemps. La république, comme
Agrippine, portait dans ses flancs son meurtrier.

Ayant de grandes guerres à soutenir, elle créa les forces militaires qui
devaient la sauver et la détruire. Ses législateurs pensaient contenir
les généraux par la terreur des supplices; mais s'ils tranchèrent
quelquefois la tête aux soldats malheureux, ils n'en pouvaient faire
autant aux soldats heureux qui se donnaient sur elle l'avantage de la
sauver.

Dans l'enthousiasme de la victoire, les Pingouins régénérés se livrèrent
à un dragon plus terrible que celui de leurs fables qui, comme une
cigogne au milieu des grenouilles, durant quatorze années, d'un bec
insatiable les dévora.

Un demi-siècle après le règne du nouveau dragon, un jeune maharajah de
Malaisie, nommé Djambi, désireux de s'instruire en voyageant, comme le
scythe Anacharsis, visita la Pingouinie et fit de son séjour une
intéressante relation, dont voici la première page:

VOYAGE DU JEUNE DJAMBI EN PINGOUINIE

Après quatre-vingt-dix jours de navigation j'abordai dans le port vaste
et désert des Pingouins philomaques et me rendis à travers des campagnes
incultes jusqu'à la capitale en ruines.

Ceinte de remparts, pleine de casernes et d'arsenaux, elle avait l'air
martial et désolé. Dans les rues des hommes rachitiques et bistournés
traînaient avec fierté de vieux uniformes et des ferrailles rouillées.

--Qu'est-ce que vous voulez? me demanda rudement, sous la porte de la
ville, un militaire dont les moustaches menaçaient le ciel.

--Monsieur, répondis-je, je viens, en curieux, visiter cette île.

--Ce n'est pas une île, répliqua le soldat.

--Quoi! m'écriai-je, l'île des Pingouins n'est point une île?

--Non, monsieur, c'est une insule. On l'appelait autrefois île, mais
depuis un siècle, elle porta par décret le nom d'insule. C'est la seule
insule de tout l'univers. Vous avez un passeport?

--Le voici.

--Allez le faire viser au ministère des relations extérieures.

Un guide boiteux, qui me conduisait, s'arrêta sur une vaste place.

--L'insule, dit-il, a donné le jour, vous ne l'ignorez pas, au plus
grand génie de l'univers, Trinco, dont vous voyez la statue devant vous;
cet obélisque, dressé à votre droite, commémore la naissance de Trinco;
la colonne qui s'élève à votre gauche porte à son faîte Trinco, ceint du
diadème. Vous découvrez d'ici l'arc de triomphe dédié à la gloire de
Trinco et de sa famille.

--Qu'a-t-il fait de si extraordinaire, Trinco? demandai-je.

--La guerre.

--Ce n'est pas une chose extraordinaire. Nous la faisons constamment,
nous autres Malais.

--C'est possible, mais Trinco est le plus grand homme de guerre de tous
les pays et de tous les temps. Il n'a jamais existé d'aussi grand
conquérant que lui. En venant mouiller dans notre port, vous avez vu, à
l'est, une île volcanique, en forme de cône, de médiocre étendue, mais
renommée pour ses vins, Ampélophore, et, à l'ouest, une île plus
spacieuse, qui dresse sous le ciel une longue rangée de dents aiguës;
aussi l'appelle-t-on la Mâchoire-du-Chien. Elle est riche en mines de
cuivre. Nous les possédions toutes deux avant le règne de Trinco; là se
bornait notre empire. Trinco étendit la domination pingouine sur
l'archipel des Turquoises et le Continent Vert, soumit la sombre
Marsouinie, planta ses drapeaux dans les glaces du pôle et dans les
sables brûlants du désert africain. Il levait des troupes dans tous les
pays qu'il avait conquis et, quand défilaient ses armées, à la suite de
nos voltigeurs philomaques et de nos grenadiers insulaires, de nos
hussards et de nos dragons, de nos artilleurs et de nos tringlots, on
voyait des guerriers jaunes, pareils, dans leurs armures bleues, à des
écrevisses dressées sur leurs queues; des hommes rouges coiffés de
plumes de perroquets, tatoués de figures solaires et génésiques, faisant
sonner sur leur dos un carquois de flèches empoisonnées; des noirs tout
nus, armés de leurs dents et de leurs ongles; des pygmées montés sur des
grues; des gorilles, se soutenant d'un tronc d'arbre, conduits par un
vieux mâle qui portait à sa poitrine velue la croix de la Légion
d'honneur. Et toutes ces troupes, emportées sous les étendards de Trinco
par le souffle d'un patriotisme ardent, volaient de victoire en
victoire. Durant trente ans de guerres Trinco conquit la moitié du monde
connu.

--Quoi, m'écriai-je, vous possédez la moitié du monde!

--Trinco nous l'a conquis et nous l'a perdu. Aussi grand dans ses
défaites que dans ses victoires, il a rendu tout ce qu'il avait conquis.
Il s'est fait prendre même ces deux îles que nous possédions avant lui,
Ampélophore et la Mâchoire-du-Chien. Il a laissé la Pingouinie appauvrie
et dépeuplée. La fleur de l'insule a péri dans ses guerres. Lors de sa
chute, il ne restait dans notre patrie que les bossus et les boiteux
dont nous descendons. Mais il nous a donné la gloire.

--Il vous l'a fait payer cher!

--La gloire ne se paye jamais trop cher, répliqua mon guide.



CHAPITRE III


VOYAGE DU DOCTEUR OBNUBILE

Après une succession de vicissitudes inouïes, dont le souvenir est perdu
en grande partie par l'injure du temps et le mauvais style des
historiens, les Pingouins établirent le gouvernement des Pingouins par
eux-mêmes. Ils élurent une diète ou assemblée et l'investirent du
privilège de nommer le chef de l'État. Celui-ci, choisi parmi les
simples Pingouins, ne portait pas au front la crête formidable du
monstre, et n'exerçait point sur le peuple une autorité absolue. Il
était lui-même soumis aux lois de la nation. On ne lui donnait pas le
titre de roi; un nombre ordinal ne suivait pas son nom. Il se nommait
Paturle, Janvion, Truffaldin, Coquenpot, Bredouille. Ces magistrats ne
faisaient point la guerre. Ils n'avaient pas d'habit pour cela.

Le nouvel État reçut le nom de chose publique ou république. Ses
partisans étaient appelés républicanistes ou républicains. On les
nommait aussi chosards et parfois fripouilles; mais ce dernier terme
était pris en mauvaise part.

La démocratie pingouine ne se gouvernait point par elle-même; elle
obéissait à une oligarchie financière qui faisait l'opinion par les
journaux, et tenait dans sa main les députés, les ministres et le
président. Elle ordonnait souverainement des finances de la république
et dirigeait la politique extérieure du pays.

Les empires et les royaumes entretenaient alors des armées et des
flottes énormes; obligée, pour sa sûreté, de faire comme eux, la
Pingouinie succombait sous le poids des armements. Tout le monde
déplorait ou feignait de déplorer une si dure nécessité; cependant les
riches, les gens de négoce et d'affaires s'y soumettaient de bon coeur
par patriotisme et par ce qu'ils comptaient sur les soldats et les
marins pour défendre leurs biens et acquérir au dehors des marchés et
des territoires; les grands industriels poussaient à la fabrication des
canons et des navires par zèle pour la défense nationale et afin
d'obtenir des commandes. Parmi les citoyens de condition moyenne et de
professions libérales, les uns se résignaient sans plainte à cet état de
choses, estimant qu'il durerait toujours; les autres en attendaient
impatiemment la fin et pensaient amener les puissances au désarmement
simultané.

L'illustre professeur Obnubile était de ces derniers.

--La guerre, disait-il, est une barbarie que le progrès de la
civilisation fera disparaître. Les grandes démocraties sont pacifiques
et leur esprit s'imposera bientôt aux autocrates eux-mêmes.

Le professeur Obnubile, qui menait depuis soixante ans une vie solitaire
et recluse, dans son laboratoire où ne pénétraient point les bruits du
dehors, résolut d'observer par lui-même l'esprit des peuples. Il
commença ses études par la plus grande des démocraties et s'embarqua
pour la Nouvelle-Atlantide.

Après quinze jours de navigation son paquebot entra, la nuit, dans le
bassin de Titanport où mouillaient des milliers de navires. Un pont de
fer, jeté au-dessus des eaux, tout resplendissant de lumières,
s'étendait entre deux quais si distants l'un de l'autre que le
professeur Obnubile crut naviguer sur les mers de Saturne et voir
l'anneau merveilleux qui ceint la planète du Vieillard. Et cet immense
transbordeur chariait plus du quart des richesses du monde. Le savant
pingouin, ayant débarqué, fut servi dans un hôtel de quarante-huit
étages par des automates, puis il prit la grande voie ferrée qui conduit
à Gigantopolis, capitale de la Nouvelle-Atlantide. Il y avait dans le
train des restaurants, des salles de jeux, des arènes athlétiques, un
bureau de dépêches commerciales et financières, une chapelle évangélique
et l'imprimerie d'un grand journal que le docteur ne put lire, parce
qu'il ne connaissait point la langue des Nouveaux Atlantes. Le train
rencontrait, au bord des grands fleuves, des villes manufacturières qui
obscurcissaient le ciel de la fumée de leurs fourneaux: villes noires le
jour, villes rouges la nuit, pleines de clameurs sous le soleil et de
clameurs dans l'ombre.

--Voilà, songeait le docteur, un peuple bien trop occupé d'industrie et
de négoce pour faire la guerre. Je suis, dès à présent, certain que les
Nouveaux Atlantes suivent une politique de paix. Car c'est un axiome
admis par tous les économistes que la paix au dehors et la paix au
dedans sont nécessaires au progrès du commerce et de l'industrie.

En parcourant Gigantopolis, il se confirma dans cette opinion. Les gens
allaient par les voies, emportés d'un tel mouvement, qu'ils culbutaient
tout ce qui se trouvait sur leur passage. Obnubile, plusieurs fois
renversé, y gagna d'apprendre à se mieux comporter: après une heure de
course, il renversa lui-même un Atlante.

Parvenu sur une grande place, il vit le portique d'un palais de style
classique dont les colonnes corinthiennes élevaient à soixante-dix
mètres au-dessus du stylobate leurs chapiteaux d'acanthe arborescente.

Comme il admirait immobile, la tête renversée, un homme d'apparence
modeste, l'aborda et lui dit en pingouin:

--Je vois à votre habit que vous êtes de Pingouinie. Je connais votre
langue; je suis interprète juré. Ce palais est celui du Parlement. En ce
moment, les députés des États délibèrent. Voulez-vous assister à la
séance?

Introduit dans une tribune, le docteur plongea ses regards sur la
multitude des législateurs qui siégeaient dans des fauteuils de jonc,
les pieds sur leur pupitre.

Le président se leva et murmura plutôt qu'il n'articula, au milieu de
l'inattention générale, les formules suivantes, que l'interprète
traduisit aussitôt au docteur:

--La guerre pour l'ouverture des marchés mongols étant terminée à la
satisfaction des États, je vous propose d'en envoyer les comptes à la
commission des finances....

»Il n'y a pas d'opposition?...

»La proposition est adoptée.

»La guerre pour l'ouverture des marchés de la Troisième-Zélande étant
terminée à la satisfaction des États, je vous propose d'en envoyer les
comptes à la commission des finances....

»Il n'y a pas d'opposition?...

»La proposition est adoptée.

--Ai-je bien entendu? demanda le professeur Obnubile. Quoi? vous, un
peuple industriel, vous vous êtes engagés dans toutes ces guerres!

--Sans doute, répondit l'interprète: ce sont des guerres industrielles.
Les peuples qui n'ont ni commerce ni industrie ne sont pas obligés de
faire la guerre; mais un peuple d'affaires est astreint à une politique
de conquêtes. Le nombre de nos guerres augmente nécessairement avec
notre activité productrice. Dès qu'une de nos industries ne trouve pas à
écouler ses produits, il faut qu'une guerre lui ouvre de nouveaux
débouchés. C'est ainsi que nous avons eu cette année une guerre de
charbon, une guerre de cuivre, une guerre de coton. Dans la Troisième-
Zélande nous avons tué les deux tiers des habitants afin d'obliger le
reste à nous acheter des parapluies et des bretelles.

À ce moment, un gros homme qui siégeait au centre de l'assemblée monta à
la tribune.

--Je réclame, dit-il, une guerre contre le gouvernement de la république
d'Émeraude, qui dispute insolemment à nos porcs l'hégémonie des jambons
et des saucissons sur tous les marchés de l'univers.

--Qu'est-ce que ce législateur? demanda le docteur Obnubile.

--C'est un marchand de cochons.

--Il n'y a pas d'opposition? dit le président. Je mets la proposition
aux voix.

La guerre contre la république d'Emeraude fut votée à mains levées à une
très forte majorité.

--Comment? dit Obnubile à l'interprète; vous avez voté une guerre avec
cette rapidité et cette indifférence!...

--Oh! c'est une guerre sans importance, qui coûtera à peine huit
millions de dollars.

--Et des hommes....

--Les hommes sont compris dans les huit millions de dollars.

Alors le docteur Obnubile se prit la tête dans les mains et songea
amèrement:

--Puisque la richesse et la civilisation comportent autant de causes de
guerres que la pauvreté et la barbarie, puisque la folie et la
méchanceté des hommes sont inguérissables, il reste une bonne action à
accomplir. Le sage amassera assez de dynamite pour faire sauter cette
planète. Quand elle roulera par morceaux à travers l'espace une
amélioration imperceptible sera accomplie dans l'univers et une
satisfaction sera donnée à la conscience universelle, qui d'ailleurs
n'existe pas.



LIVRE V

LES TEMPS MODERNES

CHATILLON



CHAPITRE PREMIER


LES RÉVÉRENDS PÈRES AGARIC ET CORNEMUSE

Tout régime fait des mécontents. La république ou chose publique en fit
d'abord parmi les nobles dépouillés de leurs antiques privilèges et qui
tournaient des regards pleins de regrets et d'espérances vers le dernier
des Draconides, le prince Crucho, paré des grâces de la jeunesse et des
tristesses de l'exil. Elle fit aussi des mécontents parmi les petits
marchands qui, pour des causes économiques très profondes, ne gagnaient
plus leur vie et croyaient que c'était la faute de la république, qu'ils
avaient d'abord adorée et dont ils se détachaient de jour en jour
davantage.

Tant chrétiens que juifs, les financiers devenaient par leur insolence
et leur cupidité le fléau du pays qu'ils dépouillaient et avilissaient
et le scandale d'un régime qu'ils ne songeaient ni à détruire ni à
conserver, assurés qu'ils étaient d'opérer sans entraves sous tous les
gouvernements. Toutefois leurs sympathies allaient au pouvoir le plus
absolu, comme au mieux armé contre les socialistes, leurs adversaires
chétifs mais ardents. Et de même qu'ils imitaient les moeurs des
aristocrates, ils en imitaient les sentiments politiques et religieux.
Leurs femmes surtout, vaines et frivoles, aimaient le prince et rêvaient
d'aller à la cour.

Cependant la république gardait des partisans et des défenseurs. S'il ne
lui était pas permis de croire à la fidélité de ses fonctionnaires, elle
pouvait compter sur le dévouement des ouvriers manuels, dont elle
n'avait pas soulagé la misère et qui, pour la défendre aux jours de
péril, sortaient en foule des carrières et des ergastules et défilaient
longuement, hâves, noirs, sinistres. Ils seraient tous morts pour elle:
elle leur avait donné l'espérance.

Or, sous le principat de Théodore Formose, vivait dans un faubourg
paisible de la ville d'Alca un moine nommé Agaric, qui instruisait les
enfants et faisait des mariages. Il enseignait dans son école la piété,
l'escrime et l'équitation aux jeunes fils des antiques familles,
illustres par la naissance, mais déchus de leurs biens comme de leurs
privilèges. Et, dès qu'ils en avaient l'âge, il les mariait avec les
jeunes filles de la caste opulente et méprisée des financiers.

Grand, maigre, noir, Agaric se promenait sans cesse, son bréviaire à la
main, dans les corridors de l'école et les allées du potager, pensif et
le front chargé de soucis. Il ne bornait pas ses soins à inculquer à ses
élèves des doctrines absconses et des préceptes mécaniques, et à leur
donner ensuite des femmes légitimes et riches. Il formait des desseins
politiques et poursuivait la réalisation d'un plan gigantesque. La
pensée de sa pensée, l'oeuvre de son oeuvre était de renverser la
république. Il n'y était pas mû par un intérêt personnel. Il jugeait
l'état démocratique contraire à la société sainte à laquelle il
appartenait corps et âme. Et tous les moines ses frères en jugeaient de
même. La république était en luttes perpétuelles avec la congrégation
des moines et l'assemblée des fidèles. Sans doute, c'était une
entreprise difficile et périlleuse, que de conspirer la mort du nouveau
régime. Du moins Agaric était-il à même de former une conjuration
redoutable. À cette époque, où les religieux dirigeaient les castes
supérieures des Pingouins, ce moine exerçait sur l'aristocratie d'Alca
une influence profonde.

La jeunesse, qu'il avait formée, n'attendait que le moment de marcher
contre le pouvoir populaire. Les fils des antiques familles ne
cultivaient point les arts et ne faisaient point de négoce. Ils étaient
presque tous militaires et servaient la république. Ils la servaient,
mais ils ne l'aimaient pas; ils regrettaient la crête du dragon. Et les
belles juives partageaient leurs regrets afin qu'on les prît pour de
nobles chrétiennes.

Un jour de juillet, en passant par une rue du faubourg qui finissait sur
des champs poussiéreux, Agaric entendit des plaintes qui montaient d'un
puits moussu, déserté des jardiniers. Et, presque aussitôt, il apprit
d'un savetier du voisinage qu'un homme mal vêtu, ayant crié: «Vive la
chose publique!» des officiers de cavalerie qui passaient l'avaient jeté
dans le puits où la vase lui montait par-dessus les oreilles. Agaric
donnait volontiers à un fait particulier une signification générale. De
l'empuisement de ce chosard, il induisit une grande fermentation de
toute la caste aristocratique et militaire, et conclut que c'était le
moment d'agir.

Dès le lendemain il alla visiter, au fond du bois des Conils, le bon
père Cornemuse. Il trouva le religieux en un coin de son laboratoire,
qui passait à l'alambic une liqueur dorée.

C'était un petit homme gros et court, coloré de vermillon, le crâne poli
très précieusement. Ses yeux, comme ceux des cobayes, avaient des
prunelles de rubis. Il salua gracieusement son visiteur et lui offrit un
petit verre de la liqueur de Sainte-Orberose, qu'il fabriquait et dont
la vente lui procurait d'immenses richesses.

Agaric fit de la main un geste de refus. Puis, planté sur ses longs
pieds et serrant contre son ventre son chapeau mélancolique, il garda le
silence.

--Donnez-vous donc la peine de vous asseoir, lui dit Cornemuse.

Agaric s'assit sur un escabeau boiteux et demeura muet.

Alors, le religieux des Conils:

--Donnez-moi, je vous prie, des nouvelles de vos jeunes élèves. Ces
chers enfants pensent-ils bien?

--J'en suis très satisfait, répondit le magister. Le tout est d'être
nourri dans les principes. Il faut bien penser avant que de penser. Car
ensuite il est trop tard.... Je trouve autour de moi de grands sujets de
consolation. Mais nous vivons dans une triste époque.

--Hélas! soupira Cornemuse.

--Nous traversons de mauvais jours....

--Des heures d'épreuve.

--Toutefois, Cornemuse, l'esprit public n'est pas si complètement gâté
qu'il semble.

--C'est possible.

--Le peuple est las d'un gouvernement qui le ruine et ne fait rien pour
lui. Chaque jour éclatent de nouveaux scandales. La république se noie
dans la honte. Elle est perdue.

--Dieu vous entende!

--Cornemuse, que pensez-vous du prince Crucho?

--C'est un aimable jeune homme et, j'ose dire, le digne rejeton d'une
tige auguste. Je le plains d'endurer, dans un âge si tendre, les
douleurs de l'exil. Pour l'exilé le printemps n'a point de fleurs,
l'automne n'a point de fruits. Le prince Crucho pense bien; il respecte
les prêtres; il pratique notre religion; il fait une grande consommation
de mes petits produits.

--Cornemuse, dans beaucoup de foyers, riches ou pauvres, on souhaite son
retour. Croyez-moi, il reviendra.

--Puissé-je ne pas mourir avant d'avoir jeté mon manteau devant ses pas!
soupira Cornemuse.

Le voyant dans ces sentiments, Agaric lui dépeignit l'état des esprits
tel qu'il se le figurait lui-même. Il lui montra les nobles et les
riches exaspérés contre le régime populaire; l'armée refusant de boire
de nouveaux outrages, les fonctionnaires prêts à trahir, le peuple
mécontent, l'émeute déjà grondant, et les ennemis des moines, les
suppôts du pouvoir, jetés dans les puits d'Alca. Il conclut que c'était
le moment de frapper un grand coup.

--Nous pouvons, s'écria-t-il, sauver le peuple pingouin, nous pouvons le
délivrer de ses tyrans, le délivrer de lui-même, restaurer la crête du
Dragon, rétablir l'ancien État, le bon État, pour l'honneur de la foi et
l'exaltation de l'Église. Nous le pouvons si nous le voulons. Nous
possédons de grandes richesses et nous exerçons de secrètes influences;
par nos journaux crucifères et fulminants, nous communiquons avec tous
les ecclésiastiques des villes et des campagnes, et nous leur insufflons
l'enthousiasme qui nous soulève, la foi qui nous dévore. Ils en
embraseront leurs pénitents et leurs fidèles. Je dispose des plus hauts
chefs de l'armée; j'ai des intelligences avec les gens du peuple; je
dirige, à leur insu, les marchands de parapluies, les débitants de vin,
les commis de nouveautés, les crieurs de journaux, les demoiselles
galantes et les agents de police. Nous avons plus de monde qu'il ne nous
en faut. Qu'attendons-nous? Agissons!

--Que pensez-vous faire? demanda Cornemuse.

--Former une vaste conjuration, renverser la république, rétablir Crucho
sur le trône des Draconides.

Cornemuse se passa plusieurs fois la langue sur les lèvres. Puis il dit
avec onction:

--Certes, la restauration des Draconides est désirable; elle est
éminemment désirable; et, pour ma part, je la souhaite de tout mon
coeur. Quant à la république, vous savez ce que j'en pense.... Mais ne
vaudrait-il pas mieux l'abandonner à son sort et la laisser mourir des
vices de sa constitution? Sans doute, ce que vous proposez, cher Agaric,
est noble et généreux. Il serait beau de sauver ce grand et malheureux
pays, de le rétablir dans sa splendeur première. Mais songez-y: nous
sommes chrétiens avant que d'être pingouins. Et il nous faut bien
prendre garde de ne point compromettre la religion dans des entreprises
politiques.

Agaric répliqua vivement:

--Ne craignez rien. Nous tiendrons tous les fils du complot, mais nous
resterons dans l'ombre. On ne nous verra pas.

--Comme des mouches dans du lait, murmura le religieux des Conils.

Et, coulant sur son compère ses fines prunelles de rubis:

--Prenez garde, mon ami. La république est peut-être plus forte qu'il ne
semble. Il se peut aussi que nous raffermissions ses forces en la tirant
de la molle quiétude où elle repose à cette heure. Sa malice est grande:
si nous l'attaquons, elle se défendra. Elle fait de mauvaises lois qui
ne nous atteignent guère; quand elle aura peur, elle en fera de
terribles contre nous. Ne nous engageons pas à la légère dans une
aventure où nous pouvons laisser des plumes. L'occasion est bonne,
pensez-vous; je ne le crois pas, et je vais vous dire pourquoi. Le
régime actuel n'est pas encore connu de tout le monde et ne l'est autant
dire de personne. Il proclame qu'il est la chose publique, la chose
commune. Le populaire le croit et reste démocrate et républicain. Mais
patience! Ce même peuple exigera un jour que la chose publique soit
vraiment la chose du peuple. Je n'ai pas besoin de vous dire combien de
telles prétentions me paraissent insolentes, déréglées et contraires à
la politique tirée des Ecritures. Mais le peuple les aura, et il les
fera valoir, et ce sera la fin du régime actuel. Ce moment ne peut
beaucoup tarder. C'est alors que nous devrons agir dans l'intérèt de
notre auguste corps. Attendons! Qui nous presse? Notre existence n'est
point en péril. Elle ne nous est pas rendue absolument intolérable. La
république manque à notre égard de respect et de soumission; elle ne
rend pas aux prêtres les honneurs qu'elle leur doit. Mais elle nous
laisse vivre. Et, telle est l'excellence de notre état que, pour nous,
vivre, c'est prospérer. La chose publique nous est hostile, mais les
femmes nous révèrent. Le président Formose n'assiste pas à la
célébration de nos mystères; mais j'ai vu sa femme et ses filles à mes
pieds. Elles achètent mes fioles à la grosse. Je n'ai pas de meilleures
clientes, même dans l'aristocratie. Disons-nous-le bien: il n'y a pas au
monde un pays qui, pour les prêtres et les moines, vaille la Pingouinie.
En quelle autre contrée trouverions-nous à vendre, en si grande quantité
et à si haut prix, notre cire vierge, notre encens mâle, nos chapelets,
nos scapulaires, nos eaux bénites et notre liqueur de Sainte-Orberose?
Quel autre peuple payerait, comme les Pingouins, cent écus d'or un geste
de notre main, un son de notre bouche, un mouvement de nos lèvres? Pour
ce qui est de moi, je gagne mille fois plus, en cette douce, fidèle et
docile Pingouinie, à extraire l'essence d'une botte de serpolet, que je
ne le saurais faire en m'époumonnant à prêcher quarante ans la rémission
des péchés dans les États les plus populeux d'Europe et d'Amérique. De
bonne foi, la Pingouinie en sera-t-elle plus heureuse quand un
commissaire de police me viendra tirer hors d'ici et conduire dans un
pyroscaphe en partance pour les îles de la Nuit?

Ayant ainsi parlé, le religieux des Conils se leva et conduisit son hôte
sous un vaste hangar où des centaines d'orphelins, vêtus de bleu,
emballaient des bouteilles, clouaient des caisses, collaient des
étiquettes. L'oreille était assourdie par le bruit des marteaux mêlé aux
grondements sourds des colis sur les rails.

--C'est ici que se font les expéditions, dit Cornemuse. J'ai obtenu du
gouvernement une ligne ferrée à travers le bois et une station à ma
porte. Je remplis tous les jours trois voitures de mon produit. Vous
voyez que la république n'a pas tué toutes les croyances.

Agaric fit un dernier effort pour engager le sage distillateur dans
l'entreprise. Il lui montra le succès heureux, prompt, certain,
éclatant.

--N'y voulez-vous point concourir? ajouta-t-il. Ne voulez-vous point
tirer votre roi d'exil?

--L'exil est doux aux hommes de bonne volonté, répliqua le religieux des
Conils. Si vous m'en croyez, bien cher frère Agaric, vous renoncerez
pour le moment à votre projet. Quant à moi je ne me fais pas
d'illusions. Je sais ce qui m'attend. Que je sois ou non de la partie,
si vous la perdez, je payerai comme vous.

Le père Agaric prit congé de son ami et regagna satisfait son école,
Cornemuse, pensait-il, ne pouvant empêcher le complot, voudra le faire
réussir, et donnera de l'argent. Agaric ne se trompait pas. Telle était,
en effet, la solidarité des prêtres et des moines, que les actes d'un
seul d'entre eux les engageaient tous. C'était là, tout à la fois, le
meilleur et le pire de leur affaire.



CHAPITRE II


LE PRINCE CRUCHO

Agaric résolut de se rendre incontinent auprès du prince Crucho qui
l'honorait de sa familiarité. À la brune, il sortit de l'école, par la
petite porte, déguisé en marchand de boeufs et prit passage sur le
_Saint-Maël_.

Le lendemain il débarqua en Marsouinie. C'est sur cette terre
hospitalière, dans le château de Chitterlings, que Crucho mangeait le
pain amer de l'exil.

Agaric le rencontra sur la route, en auto, faisant du cent trente avec
deux demoiselles. À cette vue, le moine agita son parapluie rouge et le
prince arrêta sa machine.

--C'est vous, Agaric? Montez donc! Nous sommes déjà trois; mais on se
serrera un peu. Vous prendrez une de ces demoiselles sur vos genoux.

Le pieux Agaric monta.

--Quelles nouvelles, mon vieux père? demanda le jeune prince.

--De grandes nouvelles, répondit Agaric. Puis-je parler?

--Vous le pouvez. Je n'ai rien de caché pour ces deux demoiselles.

--Monseigneur, la Pingouinie vous réclame. Vous ne serez pas sourd à son
appel.

Agaric dépeignit l'état des esprits et exposa le plan d'un vaste
complot.

--À mon premier signal, dit-il, tous vos partisans se soulèveront à la
fois. La croix à la main et la robe troussée, vos vénérables religieux
conduiront la foule en armes dans le palais de Formose. Nous porterons
la terreur et la mort parmi vos ennemis. Pour prix de nos efforts, nous
vous demandons seulement, monseigneur, de ne point les rendre inutiles.
Nous vous supplions de venir vous asseoir sur un trône que nous aurons
préparé.

Le prince répondit simplement:

--J'entrerai dans Alca sur un cheval vert.

Agaric prit acte de cette mâle réponse. Bien qu'il eût, contrairement à
ses habitudes, une demoiselle sur ses genoux, il adjura avec une sublime
hauteur d'âme le jeune prince d'être fidèle à ses devoirs royaux.

--Monseigneur, s'écria-t-il en versant des larmes, vous vous rappellerez
un jour que vous avez été tiré de l'exil, rendu à vos peuples, rétabli
sur le trône de vos ancêtres par la main de vos moines et couronné par
leurs mains de la crête auguste du Dragon. Roi Crucho, puissiez-vous
égaler en gloire votre aïeul Draco le Grand!

Le jeune prince ému se jeta sur son restaurateur pour l'embrasser; mais
il ne put l'atteindre qu'à travers deux épaisseurs de demoiselles, tant
on était serré dans cette voiture historique.

--Mon vieux père, dit-il, je voudrais que la Pingouinie tout entière fût
témoin de cette étreinte.

--Ce serait un spectacle réconfortant, dit Agaric.

Cependant l'auto, traversant en trombe les hameaux et les bourgs,
écrasait sous ses pneus insatiables poules, oies, dindons, canards,
pintades, chats, chiens, cochons, enfants, laboureurs et paysannes.

Et le pieux Agaric roulait en son esprit ses grands desseins. Sa voix,
sortant de derrière la demoiselle, exprima cette pensée:

--Il faudra de l'argent, beaucoup d'argent.

--C'est votre affaire, répondit le prince.

Mais déjà la grille du parc s'ouvrait à l'auto formidable.

Le dîner fut somptueux. On but à la crête du Dragon. Chacun sait qu'un
gobelet fermé est signe de souveraineté. Aussi le prince Crucho et la
princesse Gudrune son épouse burent-ils dans des gobelets couverts comme
des ciboires. Le prince fit remplir plusieurs fois le sien des vins
rouges et blancs de Pingouinie.

Crucho avait reçu une instruction vraiment princière: il excellait dans
la locomotion automobile, mais il n'ignorait pas non plus l'histoire. On
le disait très versé dans les antiquités et illustrations de sa famille;
et il donna en effet au dessert une preuve remarquable de ses
connaissances à cet égard. Comme on parlait de diverses particularités
singulières remarquées en des femmes célèbres:

--Il est parfaitement vrai, dit-il, que la reine Crucha, dont je porte
le nom, avait une petite tête de singe au-dessous du nombril.

Agaric eut dans la soirée un entretien décisif avec trois vieux
conseillers du prince. On décida de demander des fonds au beau-père de
Crucho, qui souhaitait d'avoir un gendre roi, à plusieurs dames juives,
impatientes d'entrer dans la noblesse et enfin au prince régent des
Marsouins, qui avait promis son concours aux Draconides, pensant
affaiblir, par la restauration de Crucho, les Pingouins, ennemis
héréditaires de son peuple.

Les trois vieux conseillers se partagèrent entre eux les trois premiers
offices de la cour, chambellan, sénéchal et pannetier, et autorisèrent
le religieux à distribuer les autres charges au mieux des intérêts du
prince.

--Il faut récompenser les dévouements, affirmèrent les trois vieux
conseillers.

--Et les trahisons, dit Agaric.

--C'est trop juste, répliqua l'un d'eux, le marquis des Septplaies, qui
avait l'expérience des révolutions.

On dansa. Après le bal, la princesse Gudrune déchira sa robe verte pour
en faire des cocardes; elle en cousit de sa main un morceau sur la
poitrine du moine, qui versa des larmes d'attendrissement et de
reconnaissance.

M. de Plume, écuyer du prince, partit le soir même à la recherche d'un
cheval vert.



CHAPITRE III


LE CONCILIABULE

De retour dans la capitale de la Pingouinie, le révérend père Agaric
s'ouvrit de ses projets au prince Adélestan des Boscénos, dont il
connaissait les sentiments draconiens.

Le prince appartenait à la plus haute noblesse. Les Torticol des
Boscénos remontaient à Brian le Pieux et avaient occupé sous les
Draconides les plus hautes charges du royaume. En 1179, Philippe
Torticol, grand émiral de Pingouinie, brave, fidèle, généreux, mais
vindicatif, livra le port de La Crique et la flotte pingouine aux
ennemis du royaume, sur le soupçon que la reine Crucha, dont il était
l'amant, le trompait avec un valet d'écurie. C'est cette grande reine
qui donna aux Boscénos la bassinoire d'argent qu'ils portent dans leurs
armes. Quant à leur devise, elle remonte seulement au XVIe siècle; en
voici l'origine. Une nuit de fête, mêlé à la foule des courtisans qui,
pressés dans le jardin du roi, regardaient le feu d'artifice, le duc
Jean des Boscénos s'approcha de la duchesse de Skull, et mit la main
sous la jupe de cette dame qui n'en fit aucune plainte. Le roi, venant à
passer, les surprit et se contenta de dire: «Ainsi qu'on se trouve.» Ces
quatre mots devinrent la devise des Boscénos.

Le prince Adélestan n'était point dégénéré de ses ancêtres; il gardait
au sang des Draconides une inaltérable fidélité et ne souhaitait rien
tant que la restauration du prince Crucho, présage, à ses yeux, de celle
de sa fortune ruinée. Aussi entra-t-il volontiers dans la pensée du
révérend père Agaric. Il s'associa immédiatement aux projets du
religieux et s'empressa de le mettre en rapport avec les plus ardents et
les plus loyaux royalistes de sa connaissance, le comte Cléna, M. de la
Trumelle, le vicomte Olive, M. Bigourd. Ils se réunirent une nuit dans
la maison de campagne du duc d'Ampoule, à deux lieues à l'est d'Alca,
afin d'examiner les voies et moyens.

M. de La Trumelle se prononça pour l'action légale:

--Nous devons rester dans la légalité, dit-il en substance. Nous sommes
des hommes d'ordre. C'est par une propagande infatigable que nous
poursuivrons la réalisation de nos espérances. Il faut changer l'esprit
du pays. Notre cause triomphera parce qu'elle est juste.

Le prince des Boscénos exprima un avis contraire. Il pensait que, pour
triompher, les causes justes ont besoin de la force autant et plus que
les causes injustes.

--Dans la situation présente, dit-il avec tranquillité, trois moyens
d'action s'imposent: embaucher les garçons bouchers, corrompre les
ministres et enlever le président Formose.

--Enlever Formose, ce serait une faute, objecta M. de la Trumelle. Le
président est avec nous.

Qu'un Dracophile proposât de mettre la main sur le président Formose et
qu'un autre dracophile le traitât en ami, c'est ce qu'expliquaient
l'attitude et les sentiments du chef de la chose commune. Formose se
montrait favorable aux royalistes, dont il admirait et imitait les
manières. Toutefois, s'il souriait quand on lui parlait de la crête du
Dragon, c'était à la pensée de la mettre sur sa tête. Le pouvoir
souverain lui faisait envie, non qu'il se sentît capable de l'exercer,
mais il aimait à paraître. Selon la forte expression d'un chroniqueur
pingouin, «c'était un dindon».

Le prince des Boscénos maintint sa proposition de marcher à main armée
sur le palais de Formose et sur la Chambre des députés.

Le comte Cléna fut plus énergique encore:

--Pour commencer, dit-il, égorgons, étripons, décervelons les
républicains et tous les chosards du gouvernement. Nous verrons après.

M. de la Trumelle était un modéré. Les modérés s'opposent toujours
modérément à la violence. Il reconnut que la politique de M. le comte
Cléna s'inspirait d'un noble sentiment, qu'elle était généreuse, mais il
objecta timidement qu'elle n'était peut-être pas conforme aux principes
et qu'elle présentait certains dangers. Enfin, il s'offrit à la
discuter.

--Je propose, ajouta-t-il, de rédiger un appel au peuple. Faisons savoir
qui nous sommes. Pour moi, je vous réponds que je ne mettrai pas mon
drapeau dans ma poche.

M Bigourd prit la parole:

--Messieurs, les Pingouins sont mécontents de l'ordre nouveau, parce
qu'ils en jouissent et qu'il est naturel aux hommes de se plaindre de
leur condition. Mais en même temps, les Pingouins ont peur de changer de
régime, car les nouveautés effraient. Ils n'ont pas connu la crête du
Dragon; et, s'il leur arrive de dire parfois qu'ils la regrettent, il ne
faut pas les en croire: on s'apercevrait bientôt qu'ils ont parlé sans
réflexion et de mauvaise humeur. Ne nous faisons pas d'illusions sur
leurs sentiments à notre égard. Ils ne nous aiment pas. Ils haïssent
l'aristocratie tout à la fois par une basse envie et par un généreux
amour de l'égalité. Et ces deux sentiments réunis sont très forts dans
un peuple. L'opinion publique n'est pas contre nous parce qu'elle nous
ignore. Mais quand elle saura ce que nous voulons, elle ne nous suivra
pas. Si nous laissons voir que nous voulons détruire le régime
démocratique et relever la crête du Dragon, quels seront nos partisans?
Les garçons bouchers et les petits boutiquiers d'Alca. Et même ces
boutiquiers, pourrons-nous bien compter sur eux jusqu'au bout? Ils sont
mécontents, mais ils sont chosards dans le fond de leurs coeurs. Ils ont
plus d'envie de vendre leurs méchantes marchandises que de revoir
Crucho. En agissant à découvert nous effrayerons.

»Pour qu'on nous trouve sympathiques et qu'on nous suive, il faut que
l'on croie que nous voulons, non pas renverser la république, mais au
contraire la restaurer, la nettoyer, la purifier, l'embellir, l'orner,
la parer, la décorer, la parfumer, la rendre enfin magnifique et
charmante. Aussi ne devons-nous pas agir par nous-mêmes. On sait que
nous ne sommes pas favorables à l'ordre actuel. Il faut nous adresser à
un ami de la république, et, pour bien faire, à un défenseur de ce
régime. Nous n'aurons que l'embarras du choix. Il conviendra de préférer
le plus populaire et, si j'ose dire, le plus républicain. Nous le
gagnerons par des flatteries, par des présents et surtout par des
promesses. Les promesses coûtent moins que les présents et valent
beaucoup plus. Jamais on ne donne autant que lorsqu'on donne des
espérances. Il n'est pas nécessaire qu'il soit très intelligent Je
préférerais même qu'il n'eût pas d'esprit. Les imbéciles ont dans la
fourberie des grâces inimitables. Croyez-moi, messieurs, faites
renverser la chose publique par un chosard de la chose. Soyons prudents!
La prudence n'exclut pas l'énergie. Si vous avez besoin de moi, vous me
trouverez toujours à votre service.

Ce discours ne laissa pas que de faire impression sur les auditeurs.
L'esprit du pieux Agaric en fut particulièrement frappé. Mais chacun
songeait surtout à s'allouer des honneurs et des bénéfices. On organisa
un gouvernement secret, dont toutes les personnes présentes furent
nommées membres effectifs. Le duc d'Ampoule, qui était la grande
capacité financière du parti, fut délégué aux recettes et chargé de
centraliser les fonds de propagande.

La réunion allait prendre fin quand retentit dans les airs une voix
rustique, qui chantait sur un vieil air:

  Boscénos est un gros cochon;
  On en va faire des andouilles
  Des saucisses et du jambon
  Pour le réveillon des pauv' bougres.

C'était une chanson connue, depuis deux cents ans, dans les faubourgs
d'Alca. Le prince des Boscénos n'aimait pas à l'entendre. Il descendit
sur la place et s'étant aperçu que le chanteur était un ouvrier qui
remettait des ardoises sur le faîte de l'église, il le pria poliment de
chanter autre chose.

--Je chante ce qui me plaît, répondit l'homme.

--Mon ami, pour me faire plaisir....

--Je n'ai pas envie de vous faire plaisir.

Le prince des Boscénos était placide à son ordinaire, mais irascible et
d'une force peu commune.

--Coquin, descends ou je monte, s'écria-t-il d'une voix formidable.

Et, comme le couvreur, à cheval sur la crête, ne faisait pas mine de
bouger, le prince grimpa vivement par l'escalier de la tour jusqu'au
toit et se jeta sur le chanteur qui, assommé d'un coup de poing, roula
démantibulé dans une gouttière. À ce moment sept ou huit charpentiers
qui travaillaient dans les combles, émus par les cris du compagnon,
mirent le nez aux lucarnes et, voyant le prince sur le faîte, s'en
furent à lui par une échelle qui se trouvait couchée sur l'ardoise,
l'atteignirent au moment où il se coulait dans la tour et lui firent
descendre, la tête la première, les cent trente-sept marches du limaçon.



CHAPITRE IV


LA VICOMTESSE OLIVE

Les Pingouins avaient la première armée du monde. Les Marsouins aussi.
Et il en était de même des autres peuples de l'Europe. Ce qui ne saurait
surprendre pour peu qu'on y réfléchisse. Car toutes les armées sont les
premières du monde. La seconde armée du monde, s'il pouvait en exister
une, se trouverait dans un état d'infériorité notoire; elle serait
assurée d'être battue. Il faudrait la licencier tout de suite. Aussi
toutes les armées sont-elles les promières du monde. C'est ce que
comprit, en France, l'illustre colonel Marchand quand, interrogé par des
journalistes sur la guerre russo-japonaise avant le passage du Yalou, il
n'hésita pas à qualifier l'armée russe de première du monde ainsi que
l'armée japonaise. Et il est à remarquer que, pour avoir essuyé les plus
effroyables revers, une armée ne déchoit pas de son rang de première du
monde. Car, si les peuples rapportent leurs victoires à l'intelligence
des généraux et au courage des soldats, ils attribuent toujours leurs
défaites à une inexplicable fatalité. Au rebours, les flottes sont
classées par le nombre de leurs bateaux. Il y en a une première, une
deuxième, une troisième et ainsi de suite. Aussi ne subsiste-t-il aucune
incertitude sur l'issue des guerres navales.

Les Pingouins avaient la première armée et la seconde flotte du monde.
Cette flotte était commandée par le fameux Chatillon qui portait le
titre d'émiral ahr, et par abréviation d'émiral. C'est ce même mot, qui,
malheureusement corrompu, désigne encore aujourd'hui, dans plusieurs
nations européennes, le plus haut grade des armées de mer. Mais comme il
n'y avait chez les Pingouins qu'un seul émiral, un prestige singulier,
si j'ose dire, était attaché à ce grade.

L'émiral n'appartenait pas à la noblesse; enfant du peuple, le peuple
l'aimait; et il était flatté de voir couvert d'honneurs un homme sorti
de lui. Chatillon était beau; il était heureux; il ne pensait à rien.
Rien n'altérait la limpidité de son regard.

Le révérend père Agaric, se rendant aux raisons de M. Bigourd, reconnut
qu'on ne détruirait le régime actuel que par un de ses défenseurs et
jeta ses vues sur l'émiral Chatillon. Il alla demander une grosse somme
d'argent à son ami, le révérend père Cornemuse, qui la lui remit en
soupirant. Et, de cet argent, il paya six cents garçons bouchers d'Alca
pour courir derrière le cheval de Chatillon en criant: «Vive l'émiral!»

Chatillon ne pouvait désormais faire un pas sans être acclamé.

La vicomtesse Olive lui demanda un entretien secret. Il la reçut à
l'Amirauté [Note: Ou mieux _Émirauté_.] dans un pavillon orné
d'ancres, de foudres et de grenades.

Elle était discrètement vêtue de gris bleu. Un chapeau de roses
couronnait sa jolie tête blonde, À travers la voilette ses yeux
brillaient comme des saphirs. Il n'y avait pas, dans la noblesse, de
femme plus élégante que celle-ci, qui tirait son origine de la finance
juive. Elle était longue et bien faite; sa forme était celle de l'année,
sa taille, celle de la saison.

--Émiral, dit-elle d'une voie délicieuse, je ne puis vous cacher mon
émotion.... Elle est bien naturelle ... devant un héros....

--Vous êtes trop bonne. Veuillez me dire, madame la vicomtesse, ce qui
me vaut l'honneur de votre visite.

--Il y avait longtemps que je désirais vous voir, vous parler.... Aussi
me suis-je chargée bien volontiers d'une mission pour vous.

--Donnez-vous donc la peine de vous asseoir.

--Comme c'est calme ici!

--En effet, c'est assez tranquille.

--On entend chanter les oiseaux.

--Asseyez-vous donc, chère madame.

Et il lui tendit un fauteuil.

Elle prit une chaise à contre-jour:

--Émiral, je viens vers vous, chargée d'une mission très importante,
d'une mission....

--Expliquez-vous.

--Émiral, vous n'avez jamais vu le prince Crucho?

--Jamais.

Elle soupira.

--C'est bien là le malheur. Il serait si heureux de vous voir! Il vous
estime et vous apprécie. Il a votre portrait sur sa table de travail, à
côté de celui de la princesse sa mère. Quel dommage qu'on ne le
connaisse pas! C'est un charmant prince, et si reconnaissant de ce qu'on
fait pour lui! Ce sera un grand roi. Car il sera roi: n'en doutez pas.
Il reviendra, et plus tôt qu'on ne croit.... Ce que j'ai à vous dire, la
mission qui m'est confiée se rapporte précisément à....

L'émiral se leva:

--Pas un mot de plus, chère madame. J'ai l'estime, j'ai la confiance de
la république. Je ne la trahirai pas. Et pourquoi la trahirais-je? Je
suis comblé d'honneurs et de dignités.

--Vos honneurs, vos dignités, mon cher émiral, permettez-moi de vous le
dire, sont bien loin d'égaler vos mérites. Si vos services étaient
récompensés, vous seriez émiralissime et généralissime, commandant
supérieur des troupes de terre et de mer. La république est bien ingrate
à votre égard.

--Tous les gouvernements sont plus ou moins ingrats.

--Oui, mais les chosards sont jaloux de vous. Ces gens-là craignent
toutes les supériorités. Ils ne peuvent souffrir les militaires. Tout ce
qui touche la marine et l'armée leur est odieux. Ils ont peur de vous.

--C'est possible.

--Ce sont des misérables. Ils perdent le pays. Ne voulez-vous pas sauver
la Pingouinie?

--Comment cela?

--En balayant tous ces fripons de la chose publique, tous les chosards.

--Qu'est-ce que vous me proposez là, chère madame?

--De faire ce qui se fera certainement. Si ce n'est pas par vous, ce
sera par un autre. Le généralissime, pour ne parler que de celui-là, est
prêt à jeter tous les ministres, tous les députés et tous les sénateurs
dans la mer et à rappeler le prince Crucho.

--Ah! la canaille, la crapule! s'écria l'émiral.

--Ce qu'il ferait contre vous, faites-le contre lui. Le prince saura
reconnaître vos services. Il vous donnera l'épée de connétable et une
magnifique dotation. Je suis chargée, en attendant, de vous remettre un
gage de sa royale amitié.

En prononçant ces mots, elle tira de son sein une cocarde verte.

--Qu'est-ce que c'est que ça? demanda l'émiral.

--C'est Crucho qui vous envoie ses couleurs.

--Voulez-vous bien remporter ça?

--Pour qu'on les offre au généralissime qui les acceptera, lui!... Non!
mon émiral, laissez-moi les mettre sur votre glorieuse poitrine.

Chatillon écarta doucement la jeune femme. Mais depuis quelques minutes
il la trouvait extrêmement jolie; et il sentit croître encore cette
impression quand deux bras nus et les paumes roses de deux mains
délicates le vinrent effleurer. Presque tout de suite il se laissa
faire. Olive fut lente à nouer le ruban. Puis, quand ce fut fait, elle
salua Chatillon, avec une grande révérence, du titre de connétable.

--J'ai été ambitieux comme les camarades, répondit l'homme de mer, je ne
le cache pas; je le suis peut-être encore; mais, ma parole d'honneur, en
vous voyant, le seul souhait que je forme c'est une chaumière et un
coeur.

Elle fit tomber sur lui les rayons charmants des saphirs qui brillaient
sous ses paupières.

--On peut avoir cela aussi.... Qu'est-ce que vous faites là, émiral?

--Je cherche le coeur.

En sortant du pavillon de l'Amirauté, la vicomtesse alla tout de suite
rendre compte au révérend père Agaric de sa visite.

--Il y faut retourner, chère madame, lui dit le moine austère.



CHAPITRE V


LE PRINCE DES BOSCENOS

Matin et soir, les journaux aux gages des dracophiles publiaient les
louanges de Chatillon et jetaient la honte et l'opprobre aux ministres
de la république.

On criait le portrait de Chatillon sur les boulevards d'Alca. Les jeunes
neveux de Rémus, qui portent des figures de plâtre sur la tête,
vendaient, à l'abord des ponts, les bustes de Chatillon.

Chatillon faisait tous les soirs, sur son cheval blanc, le tour de la
prairie de la Reine, fréquentée des gens à la mode. Les dracophiles
apostaient sur le passage de l'émiral une multitude de Pingouins
nécessiteux, qui chantaient: «C'est Chatillon qu'il nous faut». La
bourgeoisie d'Alca en concevait une admiration profonde pour l'émiral.
Les dames du commerce murmuraient: «Il est beau». Les femmes élégantes,
dans leurs autos ralenties, lui envoyaient, en passant, des baisers, au
milieu des hourrahs d'un peuple en délire.

Un jour, comme il entrait dans un bureau de tabac, deux Pingouins qui
mettaient des lettres dans la boîte, reconnurent Chatillon et crièrent à
pleine bouche: «Vive l'émiral! À bas les chosards!» Tous les passants
s'arrêtèrent devant la boutique. Chatillon alluma son cigare au regard
d'une foule épaisse de citoyens éperdus, agitant leurs chapeaux et
poussant des acclamations. Cette foule ne cessait de s'accroître; la
ville entière, marchant à la suite de son héros, le reconduisit, en
chantant des hymnes, jusqu'au pavillon de l'Amirauté.

L'émiral avait un vieux compagnon d'armes dont les états de service
étaient superbes, le sub-émiral Volcanmoule. Franc comme l'or, loyal
comme son épée, Volcanmoule, qui se targuait d'une farouche
indépendance, fréquentait les partisans de Crucho et les ministres de la
république et disait aux uns et aux autres leurs vérités. M. Bigourd
prétendait méchamment qu'il disait aux uns les vérités des autres. En
effet il avait commis plusieurs fois des indiscrétions fâcheuses où l'on
se plaisait à voir la liberté d'un soldat étranger aux intrigues. Il se
rendait tous les matins chez Chatillon, qu'il traitait avec la rudesse
cordiale d'un frère d'armes.

--Eh bien, mon vieux canard, te voilà populaire, lui disait-il. On vend
ta gueule en têtes de pipe et en bouteilles de liqueur, et tous les
ivrognes d'Alca rotent ton nom dans les ruisseaux.... Chatillon, héros
des Pingouins! Chatillon défenseur de la gloire et de la puissance
pingouines!... Qui l'eût dit? Qui l'eût cru?

Et il riait d'un rire strident. Puis changeant de ton:

--Blague à part, est-ce que tu n'es pas un peu surpris de ce qui
t'arrive?

--Mais non, répondait Chatillon.

Et le loyal Volcanmoule sortait en faisant claquer les portes.

Cependant, Chatillon avait loué, pour recevoir la vicomtesse Olive, un
petit rez-de-chaussée au fond de la cour, au numéro 18 de la rue
Johannès-Talpa. Ils se voyaient tous les jours. Il l'aimait éperdument.
En sa vie martiale et neptunienne, il avait possédé des multitudes de
femmes, rouges, noires, jaunes ou blanches, et quelques-unes fort
belles; mais avant d'avoir connu celle-là, il ne savait pas ce que c'est
qu'une femme. Quand la vicomtesse Olive l'appelait son ami, son doux
ami, il se sentait au ciel, et il lui semblait que les étoiles se
prenaient dans ses cheveux.

Elle entrait, un peu en retard, posait son petit sac sur le guéridon et
disait avec recueillement:

--Laissez-moi me mettre là, à vos genoux.

Et elle lui tenait des propos inspirés par le pieux Agaric; et elle les
entrecoupait de baisers et de soupirs. Elle lui demandait d'éloigner tel
officier, de donner un commandement à tel autre, d'envoyer l'escadre ici
ou là.

Et elle s'écriait à point:

--Comme vous êtes jeune, mon ami!

Et il faisait tout ce qu'elle voulait, car il était simple, car il avait
envie de porter l'épée de connétable et de recevoir une riche dotation,
car il ne lui déplaisait pas de jouer un double jeu, car il avait
vaguement l'idée de sauver la Pingouinie, car il était amoureux.

Cette femme délicieuse l'amena à dégarnir de troupes le port de La
Crique, où devait débarquer Crucho. On était de la sorte assuré que le
prince entrerait sans obstacle en Pingouinie.

Le pieux Agaric organisait des réunions publiques, afin d'entretenir
l'agitation. Les dracophiles en donnaient chaque jour une ou deux ou
trois dans un des trente-six districts d'Alca, et, de préférence, dans
les quartiers populaires. On voulait conquérir les gens de petit état,
qui sont le plus grand nombre. Il fut donné notamment, le quatre mai,
une très belle réunion dans la vieille halle aux grains, au coeur d'un
faubourg populeux plein de ménagères assises sur le pas des portes et
d'enfants jouant dans les ruisseaux. Il était venu là deux mille
personnes, à l'estimation des républicains, et six mille au compte des
dracophiles. On reconnaissait dans l'assistance la fleur de la société
pingouine, le prince et la princesse des Boscénos, le comte Cléna, M. de
la Trumelle, M. Bigourd et quelques riches dames israélites.

Le généralissime de l'armée nationale était venu en uniforme. Il fut
acclamé.

Le bureau se constitua laborieusement. Un homme du peuple, un ouvrier,
mais qui pensait bien, M. Rauchin, secrétaire des syndicats jaunes, fut
appelé à présider, entre le comte Cléna et M. Michaud, garçon boucher.

En plusieurs discours éloquents, le régime que la Pingouinie s'était
librement donné reçut les noms d'égout et de dépotoir. Le président
Formose fut ménagé. Il ne fut question ni de Crucho ni des prêtres.

La réunion était contradictoire; un défenseur de l'État moderne et de la
république, homme de profession manuelle, se présenta.

--Messieurs, dit le président Rauchin, nous avons annoncé que la réunion
serait contradictoire. Nous n'avons qu'une parole; nous ne sommes pas
comme nos contradicteurs, nous sommes honnêtes. Je donne la parole au
contradicteur. Dieu sait ce que vous allez entendre! Messieurs, je vous
prie de contenir le plus longtemps qu'il vous sera possible l'expression
de votre mépris, de votre dégout et de votre indignation.

--Messieurs, dit le contradicteur....

Aussitôt il fut renversé, foulé aux pieds par la foule indignée et ses
restes méconnaissables jetés hors de la salle.

Le tumulte grondait encore lorsque le comte Cléna monta à la tribune.
Aux huées succédèrent les acclamations et, quand le silence se fut
rétabli, l'orateur prononça ces paroles:

--Camarades, nous allons voir si vous avez du sang dans les veines. Il
s'agit d'égorger, d'étriper, de décerveler les chosards.

Ce discours déchaîna un tel tonnerre d'applaudissements que le vieux
hangar en fut ébranlé et qu'une épaisse poussière, sortie des murs
sordides et des poutres vermoulues, enveloppa l'assistance de ses acres
et sombres nuées.

On vota un ordre du jour flétrissant le gouvernement et acclamant
Chatillon. Et les assistants sortirent en chantant l'hymne libérateur:
«C'est Chatillon qu'il nous faut».

La vieille halle n'avait pour issue qu'une longue allée boueuse,
resserrée entre des remises d'omnibus et des magasins de charbon. La
nuit était sans lune; une bruine froide tombait. Les gardes de police,
assemblés en grand nombre, fermaient l'allée au niveau du faubourg et
obligeaient les dracophiles à s'écouler par petits groupes. Telle était
en effet la consigne qu'ils avaient reçue de leur chef, qui s'étudiait à
rompre l'élan d'une foule en délire.

Les dracophiles maintenus dans l'allée marquaient le pas en chantant:
«C'est Chatillon qu'il nous faut». Bientôt, impatients de ces lenteurs,
dont ils ne connaissaient pas la cause, ils commencèrent à pousser ceux
qui se trouvaient devant eux. Ce mouvement, propagé le long de l'allée,
jetait les premiers sortis contre les larges poitrines des gardes de
police. Ceux-ci n'avaient point de haine contre les dracophiles; dans le
fond de leur coeur ils aimaient Chatillon; mais il est naturel de
résister à l'agression et d'opposer la violence à la violence; les
hommes forts sont portés à se servir de leur force. C'est pourquoi les
gardes de police recevaient les dracophiles à grands coups de bottes
ferrées. Il en résultait des refoulements brusques. Les menaces et les
cris se mêlaient aux chants.

--Assassins! Assassins!... «C'est Chatillon qu'il nous faut!» Assassins!
Assassins!

Et, dans la sombre allée: «Ne poussez pas,» disaient les plus sages.
Parmi ceux-là, dominant de sa haute taille la foule agitée, déployant
parmi les membres foulés et les côtes défoncées, ses larges épaules et
ses poumons robustes, doux, inébranlable, placide, se dressait dans les
ténèbres le prince des Boscénos. Il attendait, indulgent et serein.
Cependant, la sortie s'opérant par intervalles réguliers entre les rangs
des gardes de police, les coudes, autour du prince, commençaient à
s'imprimer moins profondément dans les poitrines; on se reprenait à
respirer.

--Vous voyez bien que nous finirons par sortir, dit ce bon géant avec un
doux sourire. Patience et longueur de temps....

Il tira un cigare de son étui, le porta à ses lèvres et frotta une
allumette. Soudain il vit à la clarté de la flamme la princesse Anne, sa
femme, pâmée dans les bras du comte Cléna. À cette vue, il se précipita
sur eux et les frappa à grands coups de canne, eux et les personnes qui
se trouvaient alentour. On le désarma, non sans peine. Mais on ne put le
séparer de son adversaire. Et, tandis que la princesse évanouie passait,
de bras en bras, sur la foule émue et curieuse, jusqu'à sa voiture, les
deux hommes se livraient à une lutte acharnée. Le prince des Boscénos y
perdit son chapeau, son lorgnon, son cigare, sa cravate, son
portefeuille bourré de lettres intimes et de correspondances politiques;
il y perdit jusqu'aux médailles miraculeuses qu'il avait reçues du bon
père Cornemuse. Mais il asséna dans le ventre de son adversaire un coup
si formidable, que le malheureux en traversa un grillage de fer et
passa, la tête la première, par une porte vitrée, dans un magasin de
charbon.

Attirés par le bruit de la lutte et les clameurs des assistants, les
gardes de police se précipitèrent sur le prince, qui leur opposa une
furieuse résistance. Il en étala trois pantelants à ses pieds, en fit
fuir sept autres, la mâchoire fracassée, la lèvre fendue, le nez versant
des flots vermeils, le crâne ouvert, l'oreille décollée, la clavicule
démise, les côtes défoncées. Il tomba pourtant, et fut traîné sanglant,
défiguré, ses vêtements en lambeaux, au poste voisin, où il passa la
nuit, bondissant et rugissant.

Jusqu'au jour, des groupes de manifestants parcoururent la ville en
chantant: «C'est Chatillon qu'il nous faut», et en brisant les vitres
des maisons habitées par les ministres de la chose publique.



CHAPITRE VI


LA CHUTE DE L'ÉMIRAL

Cette nuit marqua l'apogée du mouvement dracophile. Les monarchistes ne
doutaient plus du triomphe. Les principaux d'entre eux envoyaient au
prince Crucho des félicitations par télégraphe sans fil. Les dames lui
brodaient des écharpes et des pantoufles. M. de Plume avait trouvé le
cheval vert.

Le pieux Agaric partageait la commune espérance. Toutefois, il
travaillait encore à faire des partisans au prétendant.

--Il faut, disait-il, atteindre les couches profondes.

Dans ce dessein, il s'aboucha avec trois syndicats ouvriers.

En ce temps-là, les artisans ne vivaient plus, comme au temps des
Draconides, sous le régime des corporations. Ils éîaient libres, mais
ils n'avaient pas de gain assuré. Après s'être longtemps tenus isolés
les uns des autres, sans aide et sans appui, ils s'étaient constitués en
syndicats. Les caisses de ces syndicats étaient vides, les syndiqués
n'ayant pas coutume de payer leur cotisation. Il y avait des syndicats
de trente mille membres; il y en avait de mille, de cinq cents, de deux
cents. Plusieurs comptaient deux ou trois membres seulement, ou même un
peu moins. Mais les listes des adhérents n'étant point publiées, il
n'était pas facile de distinguer les grands syndicats des petits.

Après de sinueuses et ténébreuses démarches, le pieux Agaric fut mis en
rapport, dans une salle du Moulin de la Galette, avec les camarades
Dagobert, Tronc et Balafille, secrétaires de trois syndicats
professionnels, dont le premier comptait quatorze membres, le second
vingt-quatre et le troisième un seul. Agaric déploya, dans cette
entrevue, une extrême habileté.

--Messieurs, dit-il, nous n'avons pas, à beaucoup d'égards, vous et moi,
les mêmes idées politiques et sociales; mais il est des points sur
lesquels nous pouvons nous entendre. Nous avons un ennemi commun. Le
gouvernement vous exploite et se moque de vous. Aidez-nous à le
renverser; nous vous en fournissons autant que possible les moyens; et
vous pourrez, au surplus, compter sur notre reconnaissance.

--Compris. Aboulez la galette, dit Dagobert.

Le révérend père posa sur la table un sac que lui avait remis, les
larmes aux yeux, le distillateur des Conils.

--Topez là, firent les trois compagnons.

Ainsi fut scellé ce pacte solennel.

Aussitôt que le moine fut parti, emportant la joie d'avoir acquis à sa
cause les masses profondes, Dagobert, Tronc et Balafille sifflèrent
leurs femmes, Amélie, Reine et Mathilde, qui, dans la rue, guettaient le
signal, et tous les six, se tenant par la main, dansèrent autour du sac
en chantant:

  J'ai du bon pognon;
  Tu n' l'auras pas, Chatillon!
  Hou! hou! la calotte!

Et ils commandèrent un saladier de vin chaud.

Le soir, ils allèrent tous les six, de troquet en troquet, modulant leur
chanson nouvelle. Elle plut, car les agents de la police secrète
rapportèrent que le nombre croissait chaque jour des ouvriers chantant
dans les faubourgs:

  J'ai du bon pognon;
  Tu n' l'auras pas, Chatillon!
  Hou! hou! la calotte!

L'agitation dracophile ne s'était pas propagée dans les provinces. Le
pieux Agaric en cherchait la raison, sans pouvoir la découvrir, quand le
vieillard Cornemuse vint la lui révéler.

--J'ai acquis la preuve, soupira le religieux des Conils, que le
trésorier des dracophiles, le duc d'Ampoule, a acheté des immeubles en
Marsouinie avec les fonds qu'il avait reçus pour la propagande.

Le parti manquait d'argent. Le prince de Boscénos avait perdu son
portefeuille dans une rixe, et il était réduit à des expédients
pénibles, qui répugnaient à son caractère impétueux. La vicomtesse Olive
coûtait très cher. Cornemuse conseilla de limiter les mensualités de
cette dame.

--Elle nous est très utile, objecta le pieux Agaric.

--Sans doute, répliqua Cornemuse. Mais, en nous ruinant, elle nous nuit.

Un schisme déchirait les dracophiles. La mésintelligence régnait dans
leurs conseils. Les uns voulaient que, fidèle à la politique de M.
Bigourd et du pieux Agaric, on affectât jusqu'au bout le dessein de
réformer la république; les autres, fatigués d'une longue contrainte,
étaient résolus à acclamer la crête du Dragon et juraient de vaincre
sous ce signe.

Ceux-ci alléguaient l'avantage des situations nettes et l'impossibilité
de feindre plus longtemps. Dans le fait, le public commençait à voir où
tendait l'agitation et que les partisans de l'émiral voulaient détruire
jusque dans ses fondements la chose commune.

Le bruit se répandait que le prince devait débarquer à La Crique et
faire son entrée à Alca sur un cheval vert.

Ces rumeurs exaltaient les moines fanatiques, ravissaient les
gentilshommes pauvres, contentaient les riches dames juives et mettaient
l'espérance au coeur des petits marchands. Mais bien peu d'entre eux
étaient disposés à acheter ces bienfaits au prix d'une catastrophe
sociale et d'un effondrement du crédit public; et ils étaient moins
nombreux encore ceux qui eussent risqué dans l'affaire leur argent, leur
repos, leur liberté ou seulement une heure de leurs plaisirs. Au
contraire les ouvriers se tenaient prêts, comme toujours, à donner une
journée de travail à la république; une sourde résistance se formait
dans les faubourgs.

--Le peuple est avec nous, disait le pieux Agaric.

Pourtant à la sortie des ateliers, hommes, femmes, enfants, hurlaient
d'une seule voix:

  À bas Chatillon!
  Hou! hou! la calotte!

Quant au gouvernement, il montrait cette faiblesse, cette indécision,
cette mollesse, cette incurie ordinaires à tous les gouvernements, et
dont aucun n'est jamais sorti que pour se jeter dans l'arbitraire et la
violence. En trois mots, il ne savait rien, ne voulait rien, ne pouvait
rien. Formose, au fond du palais présidentiel, demeurait aveugle, muet,
sourd, énorme, invisible, cousu dans son orgueil comme dans un édredon.

Le comte Olive conseilla de faire un dernier appel de fonds et de tenter
un grand coup tandis qu'Alca fermentait encore.

Un comité exécutif, qui s'était lui-même élu, décida d'enlever la
Chambre des députés et avisa aux voies et moyens.

L'affaire fut fixée au 28 juillet. Ce jour-là le soleil se leva radieux
sur la ville. Devant le palais législatif les ménagères passaient avec
leurs paniers, les marchands ambulants criaient les pêches, les poires
et les raisins, et les chevaux de fiacre, le nez dans leur musette,
broyaient leur avoine. Personne ne s'attendait à rien; non que le secret
eût été gardé, mais la nouvelle n'avait trouvé que des incrédules.
Personne ne croyait à une révolution, d'où l'on pouvait induire que
personne n'en souhaitait une. Vers deux heures, les députés commencèrent
à passer, rares, inaperçus, sous la petite porte du palais. À trois
heures, quelques groupes d'hommes mal habillés se formèrent. À trois
heures et demie des masses noires, débouchant des rues adjacentes, se
répandirent sur la place de la Révolution. Ce vaste espace fut bientôt
submergé par un océan de chapeaux mous, et la foule des manifestants,
sans cesse accrue par les curieux, ayant franchi le pont, battait de son
flot sombre les murs de l'enceinte législative. Des cris, des
grondements, des chants montaient vers le ciel serein. «C'est Chatillon
qu'il nous faut! À bas les députés! À bas la république! Mort aux
chosards!» Le bataillon sacré des dracophiles, conduit par le prince des
Boscénos, entonna le cantique auguste:

  Vive Crucho,
  Vaillant et sage,
  Plein de courage
  Dès le berceau!

Derrière le mur le silence seul répondait.

Ce silence et l'absence de gardes encourageait et effrayait tout à la
fois la foule. Soudain, une voix formidable cria:

--À l'assaut!

Et l'on vit le prince des Boscénos dressant sur le mur armé de pointes
et d'artichauts de fer sa forme gigantesque. Derrière lui ses compagnons
s'élancèrent et le peuple suivit. Les uns frappaient dans le mur pour y
faire des trous, d'autres s'efforçaient de desceller les artichauts et
d'arracher les pointes. Ces défenses avaient cédé par endroits. Quelques
envahisseurs chevauchaient déjà le pignon dégarni. Le prince des
Boscénos agitait un immense drapeau vert. Tout à coup la foule oscilla
et il en sortit un long cri de terreur. La garde de police et les
carabiniers de la république, sortant à la fois par toutes les issues du
palais, se formaient en colonne sous le mur en un moment désassiégé.
Après une longue minute d'attente, on entendit un bruit d'armes, et la
garde de police, la baïonnette au fusil, chargea la foule. Un instant
après, sur la place déserte, jonchée de cannes et de chapeaux, régnait
un silence sinistre. Deux fois encore les dracophiles essayèrent de se
reformer, deux fois ils furent repoussés. L'émeute était vaincue. Mais
le prince des Boscénos, debout sur le mur du palais ennemi, son drapeau
à la main, repoussait l'assaut d'une brigade entière. Il renversait tous
ceux qui s'approchaient. Enfin, secoué, déraciné, il tomba sur un
artichaut de fer, et y demeura accroché, étreignant encore l'étendard
des Draconides.

Le lendemain de cette journée, les ministres de la république et les
membres du parlement résolurent de prendre des mesures énergiques. En
vain, cette fois, le président Formose essaya-t-il d'éluder les
responsabilités. Le gouvernement examina la question de destituer
Chatillon de ses grades et dignités et de le traduire devant la Haute-
Cour comme factieux, ennemi du bien public, traître, etc.

À cette nouvelle, les vieux compagnons d'armes de l'émiral, qui
l'obsédaient la veille encore de leurs adulations, ne dissimulèrent pas
leur joie. Cependant Chatillon restait populaire dans la bourgeoisie
d'Alca et l'on entendait encore retentir sur les boulevards l'hymne
libérateur: «C'est Chatillon qu'il nous faut.»

Les ministres étaient embarrassés. Ils avaient l'intention de traduire
Chatillon devant la Haute-Cour. Mais ils ne savaient rien; ils
demeuraient dans cette totale ignorance réservée à ceux qui gouvernent
les hommes. Ils se trouvaient incapables de relever contre Chatillon des
charges de quelque poids. Ils ne fournissaient à l'accusation que les
mensonges ridicules de leurs espions. La participation de Chatillon au
complot, ses relations avec le prince Crucho, restaient le secret de
trente mille dracophiles. Les ministres et les députés avaient des
soupçons, et même des certitudes; ils n'avaient pas de preuves. Le
procureur de la république disait au ministre de la justice: «Il me faut
bien peu pour intenter des poursuites politiques, mais je n'ai rien du
tout; ce n'est pas assez.» L'affaire ne marchait pas. Les ennemis de la
chose en triomphaient.

Le 18 septembre, au matin, la nouvelle courut dans Alca que Chatillon
avait pris la fuite L'émoi, la surprise étaient partout. On doutait, on
ne pouvait comprendre.

Voici ce qui s'était passé:

Un jour qu'il se trouvait, comme par hasard, dans le cabinet de M.
Barbotan, ministre des affaires internes, le brave subémiral Volcanmoule
dit avec sa franchise coutumière:

--Monsieur Barbotan, vos collègues ne me paraissent pas bien dégourdis;
on voit qu'ils n'ont pas commandé en mer. Cet imbécile de Chatillon leur
donne une frousse de tous les diables.

Le ministre, en signe de dénégation, fendit avec son couteau à papier
l'air sur toute l'étendue de son bureau.

--Ne niez pas, répliqua Volcanmoule. Vous ne savez pas comment vous
débarrasser de Chatillon. Vous n'osez pas le traduire devant la Haute-
Cour, parce que vous n'êtes pas sûr de réunir des charges suffisantes.
Bigourd le défendra, et Bigourd est un habile avocat.... Vous avez
raison, monsieur Barbotan, vous avez raison. Ce procès serait
dangereux....

--Ah! mon ami, fit le ministre d'un ton dégagé, si vous saviez comme
nous sommes tranquilles.... Je reçois de mes préfets les nouvelles les
plus rassurantes. Le bon sens des Pingouins fera justice des intrigues
d'un soldat révolté. Pouvez-vous supposer un moment qu'un grand peuple,
un peuple intelligent, laborieux, attaché aux institutions libérales
qui....

Volcanmoule l'interrompit par un grand soupir:

--Ah! si j'en avais le loisir, je vous tirerais d'affaire; je vous
escamoterais mon Chatillon comme une muscade. Je vous l'enverrais d'une
pichenette en Marsouinie.

Le ministre dressa l'oreille.

--Ce ne serait pas long, poursuivit l'homme de mer. En un tournemain je
vous débarasserais de cet animal.... Mais en ce moment, j'ai d'autres
chiens à fouetter.... Je me suis flanqué une forte culotte au bec. Il
faut que je trouve une grosse somme. L'honneur avant tout, que diable!...

Le ministre et le subémiral se regardèrent un moment en silence. Puis
Barbotan dit avec autorité:

--Subémiral Volcanmoule, débarrassez-nous d'un soldat séditieux. Vous
rendrez un grand service à la Pingouinie et le ministre des affaires
internes vous assurera les moyens de payer vos dettes de jeu.

Le soir même, Volcanmoule se présenta devant Chatillon et le contempla
longtemps avec une expression de douleur et de mystère.

--Pourquoi fais-tu cette tête-là? demanda l'émiral inquiet.

Alors Volcanmoule lui dit avec une mâle tristesse:

--Mon vieux frère d'armes, tout est découvert. Depuis une demi-heure, le
gouvernement sait tout.

À ces mots, Chatillon atterré s'écroula.

Volcanmoule poursuivit:

--Tu peux être arrêté d'un moment à l'autre. Je te conseille de ficher
le camp.

Et, tirant sa montre:

--Pas une minute à perdre.

--Je peux tout de même passer chez la vicomtesse Olive?

--Ce serait une folie, dit Volcanmoule, qui lui tendit un passeport et
des lunettes bleues et lui souhaita du courage.

--J'en aurai, dit Chatillon.

--Adieu! vieux frère.

--Adieu et merci! Tu m'as sauvé la vie....

--Cela se doit.

Un quart d'heure après, le brave émiral avait quitté la ville d'Alca.

Il s'embarqua de nuit, à La Crique, sur un vieux cotre, et fit voile
pour la Marsouinie. Mais, à huit milles de la côte, il fut capturé par
un aviso qui naviguait sans feux, sous le pavillon de la reine des Iles-
Noires. Cette reine nourrissait depuis longtemps pour Chatillon un amour
fatal.



CHAPITRE VII


CONCLUSION

_Nunc est bibendum_. Délivré de ses craintes, heureux d'avoir
échappé à un si grand péril, le gouvernement résolut de célébrer par des
fêtes populaires l'anniversaire de la régénération pingouine et de
l'établissement de la république.

Le président Formose, les ministres, les membres de la Chambre et du
Sénat étaient présents à la cérémonie.

Le généralissime des armées pingouines s'y rendit en grand uniforme. Il
fut acclamé.

Précédées du drapeau noir de la misère et du drapeau rouge de la
révolte, les délégations des ouvriers défilèrent, farouches et
tutélaires.

Président, ministres, députés, fonctionnaires, chefs de la magistrature
et de l'armée, en leur nom et au nom du peuple souverain, renouvelèrent
l'antique serment de vivre libres ou de mourir. C'était une alternative
dans laquelle ils se mettaient résolument. Mais ils préféraient vivre
libres. Il y eut des jeux, des discours et des chants.

Après le départ des représentants de l'État, la foule des citoyens
s'écoula à flots lents et paisibles, en criant: «Vive la république!
Vive la liberté! Hou! hou! la calotte!»

Les journaux ne signalèrent qu'un fait regrettable dans cette belle
journée. Le prince des Boscénos fumait tranquillement un cigare sur la
prairie de la Reine quand y défila le cortège de l'État. Le prince
s'approcha de la voiture des ministres et dit d'une voix retentissante:
«Mort aux chosards!» Il fut immédiatement appréhendé par les agents de
police, auxquels il opposa la plus désespérée résistance. Il en abattit
une multitude à ses pieds; mais il succomba sous le nombre et fut
traîné, contus, écorché, tuméfié, scarifié, méconnaissable, enfin, à
l'oeil même d'une épouse, par les rues joyeuses, jusqu'au fond d'une
prison obscure.

Les magistrats instruisirent curieusement le procès de Chatillon. On
trouva dans le pavillon de l'Amirauté des lettres qui révélaient la main
du révérend père Agaric dans le complot. Aussitôt l'opinion publique se
déchaîna contre les moines; et le parlement vota coup sur coup une
douzaine de lois qui restreignaient, diminuaient, limitaient,
délimitaient, supprimaient, tranchaient et retranchaient leurs droits,
immunités, franchises, privilèges et fruits, et leur créaient des
incapacités multiples et dirimantes.

Le révérend père Agaric supporta avec constance la rigueur des lois par
lesquelles il était personnellement visé, atteint, frappé, et la chute
épouvantable de l'émiral, dont il était la cause première. Loin de se
soumettre à la mauvaise fortune, il la regardait comme une étrangère de
passage. Il formait de nouveaux desseins politiques, plus audacieux que
les premiers.

Quand il eut suffisamment mûri ses projets, il s'en alla un matin par le
bois des Conils. Un merle sifflait dans un arbre, un petit hérisson
traversait d'un pas maussade le sentier pierreux. Agaric marchait à
grandes enjambées en prononçant des paroles entrecoupées.

Parvenu au seuil du laboratoire où le pieux industriel avait, au cours
de tant de belles années, distillé la liqueur dorée de Sainte-Orberose,
il trouva la place déserte et la porte fermée. Ayant longé les
bâtiments, il rencontra sur le derrière le vénérable Cornemuse, qui, sa
robe troussée, grimpait à une échelle appuyée au mur.

--C'est vous, cher ami? lui dit-il. Que faites-vous là?

--Vous le voyez, répondit d'une voix faible le religieux des Conils, en
tournant sur Agaric un regard douloureux. Je rentre chez moi.

Ses prunelles rouges n'imitaient plus l'éclat triomphal du rubis; elles
jetaient des lueurs sombres et troubles. Son visage avait perdu sa
plénitude heureuse. Le poli de son crâne ne charmait plus les regards;
une sueur laborieuse et des plaques enflammées en altéraient
l'inestimable perfection.

--Je ne comprends pas, dit Agaric.

--C'est pourtant facile à comprendre. Et vous voyez ici les conséquences
de votre complot. Visé par une multitude de lois, j'en ai éludé le plus
grand nombre. Quelques-unes, pourtant, m'ont frappé. Ces hommes
vindicatifs ont fermé mes laboratoires et mes magasins, confisqué mes
bouteilles, mes alambics et mes cornues; ils ont mis les scellés sur ma
porte. Il me faut maintenant rentrer par la fenêtre. C'est à peine si je
puis extraire en secret, de temps en temps, le suc des plantes, avec des
appareils dont ne voudrait pas le plus humble des bouilleurs de cru.

--Vous souffrez la persécution, dit Agaric. Elle nous frappe tous.

Le religieux des Conils passa la main sur son front désolé:

--Je vous l'avais bien dit, frère Agaric; je vous l'avais bien dit que
votre entreprise retomberait sur nous.

--Notre défaite n'est que momentanée, répliqua vivement Agaric. Elle
tient à des causes uniquement accidentelles; elle résulte de pures
contingences. Chatillon était un imbécile; il s'est noyé dans sa propre
ineptie. Écoutez-moi, frère Cornemuse. Nous n'avons pas un moment à
perdre. Il faut affranchir le peuple pingouin, il faut le délivrer de
ses tyrans, le sauver de lui-même, restaurer la crête du Dragon,
rétablir l'ancien État, le Bon-État, pour l'honneur de la religion et
l'exaltation de la foi catholique. Chatillon était un mauvais
instrument; il s'est brisé dans nos mains. Prenons, pour le remplacer,
un instrument meilleur. Je tiens l'homme par qui la démocratie impie
sera détruite. C'est un civil; c'est Gomoru. Les Pingouins en raffolent.
Il a déjà trahi son parti pour un plat de riz. Voilà l'homme qu'il nous
faut!

Dès le début de ce discours, le religieux des Conils avait enjambé sa
fenêtre et tiré l'échelle.

--Je le prévois, répondit-il, le nez entre les deux châssis de la
croisée: vous n'aurez pas de cesse que vous ne nous ayez fait tous
expulser jusqu'au dernier de cette belle, amène et douce terre de
Pingouinie. Bonsoir, Dieu vous garde!

Agaric, planté devant le mur, adjura son bien cher frère de l'écouter un
moment:

--Comprenez mieux votre intérêt, Cornemuse! La Pingouinie est à nous.
Que nous faut-il pour la conquérir? Encore un effort, ... encore un léger
sacrifice d'argent, et....

Mais, sans en entendre davantage, le religieux des Conils retira son nez
et ferma sa fenêtre.



LIVRE VI

LES TEMPS MODERNES

L'AFFAIRE DES QUATRE-VINGT MILLE BOTTES DE FOIN

  Zeu pater, alla su rusai up aeeros uias Axhkion,
  poiaeson d'aithraen, dos d'ophthai moisin idesthai
  en de phaei kai olesson, epei nu toi euaden outos.

(_Iliad._, XVII, v. 645 et seq.)



CHAPITRE PREMIER


LE GÉNÉRAL GREATAUK, DUC DU SKULL

Peu de temps après la fuite de l'émiral, un juif de condition médiocre,
nommé Pyrot, jaloux de frayer avec l'aristocratie et désireux de servir
son pays, entra dans l'armée des Pingouins. Le ministre de la guerre,
qui était alors Greatauk, duc du Skull, ne pouvait le souffrir: il lui
reprochait son zèle, son nez crochu, sa vanité, son goût pour l'étude,
ses lèvres lippues et sa conduite exemplaire. Chaque fois qu'on
cherchait l'auteur d'un méfait, Greatauk disait:

--Ce doit être Pyrot!

Un matin, le général Panther, chef d'état-major, instruisit Greatauk
d'une affaire grave. Quatre-vingt mille bottes de foin, destinées à la
cavalerie, avaient disparu; on n'en trouvait plus trace.

Greatauk s'écria spontanément:

--Ce doit être Pyrot qui les a volées!

Il demeura quelque temps pensif et dit:

--Plus j'y songe et plus je me persuade que Pyrot a volé ces quatre-
vingt mille bottes de foin. Et où je le reconnais, c'est qu'il les a
dérobées pour les vendre à vil prix aux Marsouins, nos ennemis acharnés.
Trahison infâme!

--C'est certain, répondit Panther; il ne reste plus qu'à le prouver.

Ce même jour, passant devant un quartier de cavalerie, le prince des
Boscénos entendit des cuirassiers qui chantaient en balayant la cour;

  Boscénos est un gros cochon;
  On en va faire des andouilles,
  Des saucisses et du jambon
  Pour le réveillon des pauv' bougres

Il lui parut contraire à toute discipline que des soldats chantassent ce
refrain, à la fois domestique et révolutionnaire, qui jaillissait, aux
jours d'émeute, du gosier des ouvriers goguenards. À cette occasion, il
déplora la déchéance morale de l'armée et songea avec un âpre sourire
que son vieux camarade Greatauk, chef de cette armée déchue, la livrait
bassement aux rancunes d'un gouvernement antipatriote. Et il se promit
d'y mettre bon ordre, avant peu.

--Ce coquin de Greatauk, se disait-il, ne restera pas longtemps
ministre.

Le prince des Boscénos était le plus irréconciliable adversaire de la
démocratie moderne, de la libre pensée et du régime que les Pingouins
s'étaient librement donné. Il nourrissait contre les juifs une haine
vigoureuse et loyale et travaillait en public, en secret, nuit et jour,
à la restauration du sang des Draconides. Son royalisme ardent
s'exaltait encore par la considération de ses affaires privées, dont le
mauvais état empirait d'heure en heure; car il ne pensait voir la fin de
ses embarras pécuniaires qu'à l'entrée de l'héritier de Draco le Grand
dans sa ville d'Alca.

De retour en son hôtel, le prince tira de son coffre-fort une liasse de
vieilles lettres, correspondance privée, très secrète, qu'il tenait d'un
commis infidèle, et de laquelle il résultait que son vieux camarade
Greatauk, duc du Skull, avait tripoté dans les fournitures et reçu d'un
industriel, nommé Maloury, un pot-de-vin, qui n'était pas énorme et dont
la modicité même ôtait toute excuse au ministre qui l'avait accepté.

Le prince relut ces lettres avec une âpre volupté, les remit
soigneusement dans le coffre-fort et courut au ministère de la guerre.
Il était d'un caractère résolu. Sur cet avis que le ministre ne recevait
pas, il renversa les huissiers, culbuta les ordonnances, foula aux pieds
les employés civils et militaires, enfonça les portes et pénétra dans le
cabinet de Greatauk étonné.

--Parlons peu, mais parlons bien, lui dit-il. Tu es une vieille crapule.
Mais ce ne serait encore rien. Je t'ai demandé de fendre l'oreille au
général Monchin, l'âme damnée des chosards, tu n'as pas voulu. Je t'ai
demandé de donner un commandement au général des Clapiers qui travaille
pour les Draconides et qui m'a obligé personnellement; tu n'as pas
voulu. Je t'ai demandé de déplacer le général Tandem, qui commande à
Port-Alca, qui m'a volé cinquante louis au bac et m'a fait mettre les
menottes quand j'ai été traduit devant la Haute-Cour comme complice de
l'émiral Chatillon; tu n'as pas voulu. Je t'ai demandé la fourniture de
l'avoine et du son; tu n'as pas voulu. Je t'ai demandé une mission
secrète en Marsouinie; tu n'as pas voulu. Et non content de m'opposer un
invariable refus, tu m'as signalé à tes collègues du gouvernement comme
un individu dangereux qu'il faut surveiller, et je te dois d'être filé
par la police, vieux traître! Je ne te demande plus rien et je n'ai
qu'un seul mot à te dire: Fous le camp; on t'a trop vu. D'ailleurs, pour
te remplacer, nous imposerons à ta sale chose publique quelqu'un des
nôtres. Tu sais que je suis homme de parole. Si dans vingt-quatre heures
tu n'as pas donné ta démission, je publie dans les journaux le dossier
Maloury.

Mais Greatauk, plein de calme et de sérénité:

--Tiens-toi donc tranquille, idiot. Je suis en train d'envoyer un juif
au bagne. Je livre Pyrot à la justice comme coupable d'avoir volé
quatre-vingt mille bottes de foin.

Le prince des Boscénos, dont la fureur tomba comme un voile, sourit.

--C'est vrai?...

--Tu le verras bien.

--Mes compliments, Greatauk. Mais comme avec toi il faut toujours
prendre ses précautions, je publie immédiatement la bonne nouvelle. On
lira ce soir dans tous les journaux d'Alca l'arrestation de Pyrot....

Et il murmura en s'éloignant:

--Ce Pyrot! je me doutais qu'il finirait mal.

Un instant après, le général Panther se présenta devant Greatauk.

--Monsieur le ministre, je viens d'examiner l'affaire des quatre-vingt
mille bottes de foin. On n'a pas de preuves contre Pyrot.

--Qu'on en trouve, répondit Greatauk, la justice l'exige. Faites
immédiatement arrêter Pyrot.



CHAPITRE II


PYROT

Toute la Pingouinie apprit avec horreur le crime de Pyrot; en même
temps, on éprouvait une sorte de satisfaction à savoir que ce
détournement, compliqué de trahison et confinant au sacrilège, avait été
commis par un petit juif. Pour comprendre ce sentiment, il faut
connaître l'état de l'opinion publique à l'égard des grands et des
petits juifs. Comme nous avons eu déjà l'occasion de le dire dans cette
histoire, la caste financière, universellement exécrée et souverainement
puissante, se composait de chrétiens et de juifs. Les juifs qui en
faisaient partie, et sur lesquels le peuple ramassait toute sa haine,
étaient les grands juifs; ils possédaient d'immenses biens et
détenaient, disait-on, plus d'un cinquième de la fortune pingouine. En
dehors de cette caste redoutable, il se trouvait une multitude de petits
juifs d'une condition médiocre, qui n'étaient pas plus aimés que les
grands et beaucoup moins craints. Dans tout État policé, la richesse est
chose sacrée; dans les démocraties elle est la seule chose sacrée. Or
l'État pingouin était démocratique; trois ou quatre compagnies
financières y exerçaient un pouvoir plus étendu et surtout plus effectif
et plus continu que celui des ministres de la république, petits
seigneurs qu'elles gouvernaient secrètement, qu'elles obligeaient, par
intimidation ou par corruption, à les favoriser aux dépens de l'État, et
qu'elles détruisaient par les calomnies de la presse, quand ils
restaient honnêtes. Malgré le secret des caisses, il en paraissait assez
pour indigner le pays, mais les bourgeois pingouins, des plus gros aux
moindres, conçus et enfantés dans le respect de l'argent, et qui tous
avaient du bien, soit beaucoup, soit peu, sentaient fortement la
solidarité des capitaux et comprenaient que la petite richesse n'est
assurée que par la sûreté de la grande. Aussi concevaient-ils pour les
milliards israélites comme pour les milliards chrétiens un respect
religieux et, l'intérêt étant plus fort chez eux que l'aversion, ils
eussent craint autant que la mort de toucher à un seul des cheveux de
ces grands juifs qu'ils exécraient. Envers les petits, ils se sentaient
moins vérécondieux, et s'ils voyaient quelqu'un de ceux-là à terre, ils
le trépignaient. C'est pourquoi la nation entière apprit avec un
farouche contentement que le traître était un juif, mais petit. On
pouvait se venger sur lui de tout Israël, sans craindre de compromettre
le crédit public.

Que Pyrot eût volé les quatre-vingt mille bottes de foin, personne
autant dire n'hésita un moment à le croire. On ne douta point, parce que
l'ignorance où l'on était de cette affaire ne permettait pas le doute
qui a besoin de motifs, car on ne doute pas sans raisons comme on croit
sans raisons. On ne douta point parce que la chose était partout répétée
et qu'à l'endroit du public répéter c'est prouver. On ne douta point
parce qu'on désirait que Pyrot fût coupable et qu'on croit ce qu'on
désire, et parce qu'enfin la faculté de douter est rare parmi les
hommes; un très petit nombre d'esprits en portent en eux les germes, qui
ne se développent pas sans culture. Elle est singulière, exquise,
philosophique, immorale, transcendante, monstrueuse, pleine de
malignité, dommageable aux personnes et aux biens, contraire à la police
des États et à la prospérité des empires, funeste à l'humanité,
destructive des dieux, en horreur au ciel et à la terre. La foule des
Pingouins ignorait le doute: elle eut foi dans la culpabilité de Pyrot,
et cette foi devint aussitôt un des principaux articles de ses croyances
nationales et une des vérités essentielles de son symbole patriotique.

Pyrot fut jugé secrètement et condamné.

Le général Panther alla aussitôt informer le ministre de la guerre de
l'issue du procès.

--Par bonheur, dit-il, les juges avaient une certitude, car il n'y avait
pas de preuves.

--Des preuves, murmura Greatauk, des preuves, qu'est-ce que cela prouve?
Il n'y a qu'une preuve certaine, irréfragable: les aveux du coupable.
Pyrot a-t-il avoué?

--Non, mon général.

--Il avouera: il le doit. Panther, il faut l'y résoudre; dites-lui que
c'est son intérêt. Promettez-lui que, s'il avoue, il obtiendra des
faveurs, une réduction de peine, sa grâce; promettez-lui que, s'il
avoue, on reconnaîtra son innocence; on le décorera. Faites appel à ses
bons sentiments. Qu'il avoue par patriotisme, pour le drapeau, par
ordre, par respect de la hiérarchie, sur commandement spécial du
ministre de la guerre, militairement.... Mais dites-moi, Panther, est-ce
qu'il n'a pas déjà avoué? Il y a des aveux tacites; le silence est un
aveu.

--Mais, mon général, il ne se tait pas; il crie comme un putois qu'il
est innocent.

--Panther, les aveux d'un coupable résultent parfois de la véhémence de
ses dénégations. Nier désespérément c'est avouer. Pyrot a avoué; il nous
faut des témoins de ses aveux, la justice l'exige.

Il y avait dans la Pingouinie occidentale un port de mer nommé La
Crique, formé de trois petites anses, autrefois fréquentées des navires,
maintenant ensablées et désertes; des lagunes recouvertes de moisissures
s'étendaient tout le long des côtes basses, exhalant une odeur empestée,
et la fièvre planait sur le sommeil des eaux. Là, s'élevait au bord de
la mer une haute tour carrée, semblable à l'ancien Campanile de Venise,
au flanc de laquelle, près du laîte, au bout d'une chaîne attachée à une
poutre transversale, pendait une cage à claire voie dans laquelle, au
temps des Draconides, les inquisiteurs d'Alca mettaient les clercs
hérétiques. Dans cette cage, vide depuis trois cents ans, Pyrot fut
enfermé, sous la garde de soixante argousins qui, logés dans la tour, ne
le perdaient de vue ni jour ni nuit, épiant ses aveux, pour en faire, à
tour de rôle, un rapport au ministre de la guerre, car, scrupuleux et
prudent, Greatauk voulait des aveux et des suraveux. Greatauk, qui
passait pour un imbécile, était, en réalité, plein de sagesse et d'une
rare prévoyance.

Cependant Pyrot, brûlé du soleil, dévoré de moustiques, trempé de pluie,
de grêle et de neige, glacé de froid, secoué furieusement par la
tempête, obsédé par les croassements sinistres des corbeaux perchés sur
sa cage, écrivait son innocence sur des morceaux de sa chemise avec un
cure-dents trempé de sang. Ces chiffons se perdaient dans la mer ou
tombaient aux mains des geôliers. Quelques-uns pourtant furent mis sous
les yeux du public. Mais les protestations de Pyrot ne touchaient
personne, puisqu'on avait publié ses aveux.



CHAPITRE III


LE COMTE DE MAUBEC DE LA DENTDULYNX

Les moeurs des petits juifs n'étaient pas toujours pures; le plus
souvent, ils ne se refusaient à aucun des vices de la civilisation
chrétienne, mais ils gardaient de l'âge patriarcal la reconnaissance des
liens de famille et l'attachement aux intérêts de la tribu. Les frères,
demi-frères, oncles, grands-oncles, cousins et petits-cousins, neveux et
petits-neveux, agnats et cognats de Pyrot, au nombre de sept cents,
d'abord accablés du coup qui frappait un des leurs, s'enfermèrent dans
leurs maisons, se couvrirent de cendre et, bénissant la main qui les
châtiait, durant quarante jours gardèrent un jeûne austère. Puis ils
prirent un bain et résolurent de poursuivre, sans repos, au prix de
toutes les fatigues, à travers tous les dangers, la démonstration d'une
innocence dont ils ne doutaient pas. Et comment en eussent-ils douté?
L'innocence de Pyrot leur était révélée comme était révélé son crime à
la Pingouinie chrétienne; car ces choses, étant cachées, revêtaient un
caractère mystique et prenaient l'autorité des vérités religieuses. Les
sept cents pyrots se mirent à l'oeuvre avec autant de zèle que de
prudence et firent secrètement des recherches approfondies. Ils étaient
partout; on ne les voyait nulle part; on eût dit que, comme le pilote
d'Ulysse, ils cheminaient librement sous terre. Ils pénétrèrent dans les
bureaux de la guerre, approchèrent, sous des déguisements, les juges,
les greffiers, les témoins de l'affaire. C'est alors que parut la
sagesse de Greatauk: les témoins ne savaient rien, les juges, les
greffiers ne savaient rien. Des émissaires parvinrent jusqu'à Pyrot et
l'interrogèrent anxieusement dans sa cage, aux longs bruits de la mer et
sous les croassements rauques des corbeaux. Ce fut en vain: le condamné
ne savait rien. Les sept cents pyrots ne pouvaient détruire les preuves
de l'accusation, parce qu'ils ne pouvaient les connaître et ils ne
pouvaient les connaître parce qu'il n'y en avait pas. La culpabilité de
Pyrot était indestructible par son néant même. Et c'est avec un légitime
orgueil que Greatauk, s'exprimant en véritable artiste, dit un jour au
général Panther: «Ce procès est un chef-d'oeuvre: il est fait de rien».
Les sept cents pyrots désespéraient d'éclaircir jamais cette ténébreuse
affaire quand tout à coup ils découvrirent, par une lettre volée, que
les quatre-vingt mille bottes de foin n'avaient jamais existé, qu'un
gentilhomme des plus distingués, le comte de Maubec, les avait vendues à
l'État, qu'il en avait reçu le prix, mais qu'il ne les avait jamais
livrées, attendu que, issu des plus riches propriétaires fonciers de
l'ancienne Pingouinie, héritier des Maubec de la Dentdulynx, jadis
possesseurs de quatre duchés, de soixante comtés, de six cent douze
marquisats, baronnies et vidamies, il ne possédait pas de terres la
largeur de la main et qu'il aurait été bien incapable de couper
seulement une fauchée de fourrage sur ses domaines. Quant à se faire
livrer un fétu d'un propriétaire ou de quelque marchand, c'est ce qui
lui eût été tout à fait impossible, car tout le monde, excepté les
ministres de l'État et les fonctionnaires du gouvernement, savait qu'il
était plus facile de tirer de l'huile d'un caillou qu'un centime de
Maubec.

Les sept cents pyrots ayant procédé à une enquête minutieuse sur les
ressources financières du comte de Maubec de la Dentdulynx, constatèrent
que ce gentilhomme tenait ses principales ressources d'une maison où des
dames généreuses donnaient à tout venant deux jambons pour une
andouille. Ils le dénoncèrent publiquement comme coupable du vol des
quatre-vingt mille bottes de foin pour lequel un innocent avait été
condamné et mis en cage.

Maubec était d'une illustre famille, alliée aux Draconides. Il n'y a
rien que les démocraties estiment plus que la noblesse de naissance.
Maubec avait servi dans l'armée pingouine et les Pingouins, depuis
qu'ils étaient tous soldats, aimaient leur armée jusqu'à l'idolâtrie.
Maubec avait, sur les champs de bataille, reçu la croix, qui est le
signe de l'honneur chez les Pingouins, et qu'ils préfèrent même au lit
de leurs épouses. Toute la Pingouinie se déclara pour Maubec et la voix
du peuple, qui commençait à gronder, réclama des châtiments sévères
contre les septs cents pyrots calomniateurs.

Maubec était gentilhomme: il défia les sept cents pyrots à l'épée, au
sabre, au pistolet, à la carabine, au bâton.

«Sales youpins, leur écrivit-il dans une lettre fameuse, vous avez
crucifié mon Dieu et vous voulez ma peau; je vous préviens que je ne
serai pas aussi couillon que lui et que je vous couperai les quatorze
cents oreilles. Recevez mon pied dans vos sept cents derrières.»

Le chef du gouvernement était alors un villageois nommé Robin Mielleux,
homme doux aux riches et aux puissants et dur aux pauvres gens, de petit
courage et ne connaissant que son intérêt. Par une déclaration publique,
il se porta garant de l'innocence et de l'honneur de Maubec et déféra
les sept cents pyrots aux tribunaux correctionnels, qui les
condamnèrent, comme diffamateurs, à des peines afflictives, à d'énormes
amendes et à tous les dommages et intérêts que réclamait leur innocente
victime.

Il semblait que Pyrot dût rester à jamais enfermé dans sa cage où se
perchaient les corbeaux. Cependant tous les Pingouins voulant savoir et
prouver que ce juif était coupable, les preuves qu'on en donnait
n'étaient pas toutes bonnes et il y en avait de contradictoires. Les
officiers de l'état-major montraient du zèle et certains manquaient de
prudence. Tandis que Greatauk gardait un admirable silence, le général
Panther se répandait en intarissables discours et démontrait tous les
matins, dans les journaux, la culpabilité du condamné. Il aurait peut-
être mieux fait de n'en rien dire: elle était évidente; l'évidence ne se
démontre pas. Tant de raisonnements troublaient les esprits; la foi,
toujours vive, devenait moins sereine. Plus on apportait de preuves à la
foule, plus elle en demandait.

Toutefois le danger de trop prouver n'eût pas été grand s'il ne s'était
trouvé en Pingouinie, comme il s'en trouve partout ailleurs, des esprits
formés au libre examen, capables d'étudier une question difficile, et
enclins au doute philosophique. Il y en avait peu; ils n'étaient pas
tous disposés à parler; le public n'était nullement préparé à les
entendre. Pourtant ils ne devaient pas rencontrer que des sourds. Les
grands juifs, tous les milliardaires israélites d'Alca, quand on leur
parlait de Pyrot, disaient: «Nous ne connaissons point cet homme»; mais
ils songeaient à le sauver. Ils gardaient la prudence où les attachait
leur fortune et souhaitaient que d'autres fussent moins timides. Leur
souhait devait s'accomplir.



CHAPITRE IV


COLOMBAN

Quelques semaines après la condamnation des sept cents pyrots, un petit
homme myope, renfrogné, tout en poil, sortit un matin de sa maison avec
un pot de colle, une échelle et un paquet d'affiches et s'en alla par
les rues collant sur les murs des placards où se lisait en gros
caractères: _Pyrot est innocent, Maubec est coupable_. Son état
n'était pas de coller des affiches; il s'appelait Colomban; auteur de
cent soixante volumes de sociologie pingouine, il comptait parmi les
plus laborieux et les plus estimés des écrivains d'Alca. Après y avoir
suffisamment réfléchi, ne doutant plus de l'innocence de Pyrot, il la
publiait de la manière qu'il jugeait la plus éclatante. Il posa sans
encombre quelques affiches dans les rues peu fréquentées; mais arrivé
aux quartiers populeux, chaque fois qu'il montait sur son échelle, les
curieux amassés sous lui, muets de surprise et d'indignation, lui
jetaient des regards menaçants qu'il supportait avec le calme que
donnent le courage et la myopie. Tandis que sur ses talons les
concierges et tes boutiquiers arrachaient ses affiches, il allait
traînant son attirail et suivi par les petits garçons qui, leur panier
sous le bras et leur gibecière sur le dos, n'étaient pas pressés
d'arriver à l'école: et il placardait studieusement. Aux indignations
muettes se joignaient maintenant contre lui les protestations et les
murmures. Mais Colomban ne daignait rien voir ni rien entendre. Comme il
apposait, à l'entrée de la rue Sainte-Orberose, un de ses carrés de
papier portant imprimé: _Pyrot est innocent, Maubec est coupable_,
la foule ameutée donna les signes de la plus violente colère. «Traître,
voleur, scélérat, canaille», lui criait-on; une ménagère, ouvrant sa
fenêtre, lui versa une boîte d'ordures sur la tête, un cocher de fiacre
lui fit sauter d'un coup de fouet son chapeau de l'autre côté de la rue,
aux acclamations de la foule vengée; un garçon boucher le fit tomber
avec sa colle, son pinceau et ses affiches, du haut de son échelle dans
le ruisseau et les Pingouins enorgueillis sentirent alors la grandeur de
leur patrie. Colomban se releva luisant d'immondices, estropié du coude
et du pied, tranquille et résolu.

--Viles brutes, murmura-t-il en haussant les épaules.

Puis il se mit à quatre pattes dans le ruisseau pour y chercher son
lorgnon qu'il avait perdu dans sa chute. Il apparut alors que son habit
était fendu depuis le col jusqu'aux basques et son pantalon foncièrement
disloqué. L'animosité delà foule à son égard s'en accrut.

De l'autre côté de la rue s'étendait la grande épicerie Sainte-Orberose.
Des patriotes saisirent à la devanture tout ce qu'ils trouvaient sous la
main, et le jetèrent sur Colomban, oranges, citrons, pots de confitures,
tablettes de chocolat, bouteilles de liqueurs, boîtes de sardines,
terrines de foie gras, jambons, volailles, stagnons d'huile et sacs de
haricots. Couvert de débris alimentaires, contus et déchiré, boiteux,
aveugle, il prit la fuite suivi de garçons de boutique, de mitrons, de
rôdeurs, de bourgeois, de polissons dont le nombre grossissait de minute
en minute et qui hurlaient «À l'eau! à mort le traître! à l'eau!» Ce
torrent de vulgaire humanité roula tout le long des boulevards et
s'engouffra dans la rue Saint-Maël. La police faisait son devoir; de
toutes les voies adjacentes débouchaient des agents qui, la main gauche
sur le fourreau de leur sabre, prenaient au pas de course la tête des
poursuivants. Ils allongeaient déjà des mains énormes sur Colomban,
quand il leur échappa soudain en tombant, par un regard ouvert, au fond
d'un égout.

Il y passa la nuit, assis dans les ténèbres, au bord des eaux fangeuses,
parmi les rats humides et gras. Il songeait à sa tâche; son coeur
agrandi s'emplissait de courage et de pitié. Et quand l'aube mit un pâle
rayon au bord du soupirail, il se leva et dit, se parlant à lui-même:

--Je discerne que la lutte sera rude.

Incontinent, il composa un mémoire où il exposait clairement que Pyrot
n'avait pu voler au ministère de la guerre quatre-vingt mille bottes de
foin qui n'y étaient jamais entrées, puisque Maubec ne les avait jamais
fournies, bien qu'il en eût touché le prix. Colomban fit distribuer ce
factum par les rues d'Alca. Le peuple refusait de le lire et le
déchirait avec colère. Les boutiquiers montraient le poing aux
distributeurs qui décampaient, poursuivis, le balai dans les reins, par
des furies ménagères. Les têtes s'échauffèrent et l'effervescence dura
toute la journée. Le soir, des bandes d'hommes farouches et déguenillés
parcouraient les rues en hurlant: «Mort à Colomban!» Des patriotes
arrachaient aux camelots des paquets entiers du factum, qu'ils brûlaient
sur les places publiques, et ils dansaient autour de ces feux de joie
des rondes éperdues avec des filles troussées jusqu'au ventre.

Les plus ardents allèrent casser les carreaux de la maison où Colomban
vivait depuis quarante ans de son travail dans la douceur d'une paix
profonde.

Les Chambres s'émurent et demandèrent au chef du gouvernement quelles
mesures il comptait prendre pour réprimer les odieux attentats commis
par Colomban contre l'honneur de l'armée nationale et la sûreté de la
Pingouinie. Robin Mielleux flétrit l'audace impie de Colomban et
annonça, aux applaudissements des législateurs, que cet homme serait
traduit devant les tribunaux pour y répondre de son infâme libelle.

Le ministre de la guerre, appelé à la tribune, y parut transfiguré. Il
n'avait plus l'air, comme autrefois, d'une oie sacrée des citadelles
pingouines; maintenant hérissé, le cou tendu, le bec en croc, il
semblait le vautour symbolique attaché au foie des ennemis de la patrie.

Dans le silence auguste de l'assemblée, il prononça ces seuls mots:

--Je jure que Pyrot est un scélérat.

Cette parole de Greatauk, répandue dans toute la Pingouinie, soulagea la
conscience publique.



CHAPITRE V

LES RÉVÉRENDS PÈRES AGARIC ET CORNEMUSE


Colomban portait avec surprise et douceur le poids de la réprobation
générale; il ne pouvait sortir de chez lui sans être lapidé; aussi ne
sortait-il point; il écrivait dans son cabinet, avec un entêtement
magnifique, de nouveaux mémoires en faveur de l'encagé innocent.
Cependant parmi le peu de lecteurs qu'il trouva, quelques-uns, une
douzaine, furent frappés de ses raisons et commencèrent à douter de la
culpabilité de Pyrot. Ils s'en ouvrirent à leurs proches, s'efforcèrent
de répandre autour d'eux la lumière qui naissait dans leur esprit. L'un
d'eux était un ami de Robin Mielleux à qui il confia ses perplexités et
qui dès lors refusa de le recevoir. Un autre demanda, par lettre
ouverte, des explications au ministre de la guerre; un troisième publia
un pamphlet terrible: celui-là, Kerdanic, était le plus redouté des
polémistes. Le public en demeura stupide. On disait que ces défenseurs
du traître étaient soudoyés par les grands juifs; on les flétrit du nom
de pyrotins et les patriotes jurèrent de les exterminer. Il n'y avait
que mille ou douze cents pyrotins dans la vaste république; on croyait
en voir partout; on craignait d'en trouver dans les promenades, dans les
assemblées, dans les réunions, dans les salons mondains, à la table de
famille, dans le lit conjugal. La moitié de la population était suspecte
à l'autre moitié. La discorde mit le feu dans Alca.

Or, le père Agaric, qui dirigeait une grande école de jeunes nobles,
suivait les événements avec une anxieuse attention. Les malheurs de
l'Église pingouine ne l'avaient point abattu; il restait fidèle au
prince Crucho et conservait l'espoir de rétablir sur le trône de
Pingouinie l'héritier des Draconides. Il lui parut que les événements
qui s'accomplissaient ou se préparaient dans le pays, l'état d'esprit
dont ils seraient en même temps l'effet et la cause, et les troubles,
leur résultat nécessaire, pourraient, dirigés, conduits, tournés et
détournés avec la sagesse profonde d'un religieux, ébranler la
république et disposer les Pingouins à restaurer le prince Crucho dont
la piété promettait des consolations aux fidèles. Coiffé de son vaste
chapeau noir, dont les bords étaient pareils aux ailes de la Nuit, il
s'achemina par le bois des Conils vers l'usine où son vénérable ami, le
père Cornemuse, distillait la liqueur hygiénique de Sainte-Orberose.
L'industrie du bon moine, si cruellement frappée au temps de l'émiral
Chatillon, se relevait de ses ruines. On entendait les trains de
marchandises rouler à travers les bois et l'on voyait sous les hangars
des centaines d'orphelins bleus envelopper des bouteilles et clouer des
caisses.

Agaric trouva le vénérable Cornemuse devant ses fourneaux, au milieu des
cornues. Les prunelles glissantes du vieillard avaient retrouvé l'éclat
du rubis; le poli de son crâne était redevenu suave et précieux.

Agaric félicita d'abord le pieux distillateur de l'activité qui
renaissait dans ses laboratoires et dans ses ateliers.

--Les affaires reprennent. J'en rends grâces à Dieu, répondit le
vieillard des Conis. Hélas! elles étaient bien tombées, frère Agaric,
Vous avez vu la désolation de cet établissement. Je n'en dis pas
davantage.

Agaric détourna la tête.

--La liqueur de Sainte-Orberose, poursuivit Cornemuse, triomphe de
nouveau. Mon industrie n'en demeure pas moins incertaine et précaire.
Les lois de ruine et de désolation qui l'ont frappée ne sont point
abrogées: elles ne sont que suspendues....

Et le religieux, des Conils leva vers le cîel ses prunelles de rubis.

Agaric lui mit la main sur l'épaule:

--Quel spectacle, Cornemuse, nous offre la malheureuse Pingouinie!
Partout la désobéissance, l'indépendance, la liberté! Nous voyons se
lever les orgueilleux, les superbes, les hommes de révolte. Après avoir
bravé les lois divines, ils se dressent contre les lois humaines, tant
il est vrai que, pour être un bon citoyen, il faut être un bon chrétien.
Colomban tâche à imiter Satan. De nombreux criminels suivent son funeste
exemple; ils veulent, dans leur rage, briser tous les freins, rompre
tous les jougs, s'affranchir des liens les plus sacrés, échapper aux
contraintes les plus salutaires. Ils frappent leur patrie pour s'en
faire obéir. Mais ils succomberont sous l'animadversion, la
vitupération, l'indignation, la fureur, l'exécration et l'abomination
publiques. Voilà l'abîme où les a conduits l'athéisme, la libre pensée,
le libre examen, la prétention monstrueuse de juger par eux-mêmes,
d'avoir une opinion propre.

--Sans doute, sans doute, répliqua le père Cornemuse en secouant la
tête; mais-je vous avoue que le soin de distiller des simples m'a
détourné de suivre les affaires publiques. Je sais seulement qu'on parle
beaucoup d'un certain Pyrot. Les uns soutiennent qu'il est coupable, les
autres affirment qu'il est innocent, et je ne saisis pas bien les motifs
qui poussent les uns et les autres à s'occuper d'une affaire qui ne les
regarde pas.

Le pieux Agaric demanda vivement:

--Vous ne doutez pas du crime de Pyrot?

--Je n'en puis douter, très cher Agaric, répondit le religieux des
Conils; ce serait contraire aux lois de mon pays, qu'il faut respecter
tant qu'elles ne sont pas en opposition avec les lois divines. Pyrot est
coupable puisqu'il est condamné. Quant à en dire davantage pour ou
contre sa culpabilité, ce serait substituer mon autorité à celle des
juges, et je me garderai bien de le faire. C'est d'ailleurs inutile,
puisque Pyrot est condamné. S'il n'est pas condamné parce qu'il est
coupable, il est coupable parce qu'il est condamné; cela revient au
même. Je crois à sa culpabilité comme tout bon citoyen doit y croire; et
j'y croirai tant que la justice établie m'ordonnera d'y croire, car il
n'appartient pas à un particulier, mais au juge, de proclamer
l'innocence d'un condamné. La justice humaine est respectable jusque
dans les erreurs inhérentes à sa nature faillible et bornée. Ces erreurs
ne sont jamais irréparables; si les juges ne les réparent pas sur la
terre, Dieu les réparera dans le ciel. D'ailleurs j'ai grande confiance
en ce général Greatauk, qui me semble plus intelligent, sans en avoir
l'air, que tous ceux qui l'attaquent.

--Bien cher Cornemuse, s'écria le pieux Agaric, l'affaire Pyrot, poussée
au point où nous saurons la conduire avec le secours de Dieu et les
fonds nécessaires, produira les plus grands biens. Elle mettra à nu les
vices de la république anti-chrétienne et disposera les Pingouins à
restaurer le trône des Draconides et les prérogatives de l'Église. Mais
il faut pour cela que le peuple voie ses lévites au premier rang de ses
défenseurs. Marchons contre les ennemis de l'armée, contre les
insulteurs des héros, et tout le monde nous suivra.

--Tout le monde, ce sera trop, murmura en hochant la tête le religieux
des Conils. Je vois que les Pingouins ont envie de se quereller. Si nous
nous mêlons de leur querelle, ils se réconcilieront à nos dépens et nous
payerons les frais de la guerre. C'est pourquoi, si vous m'en croyez,
très cher Agaric, vous n'engagerez pas l'Église dans cette aventure.

--Vous connaissez mon énergie; vous connaîtrez ma prudence. Je ne
compromettrai rien.... Bien cher Cornemuse, je ne veux tenir que de vous
les fonds nécessaires à notre entrée en campagne.

Longtemps Cornemuse refusa de faire les frais d'une entreprise qu'il
jugeait funeste. Agaric fut tour à tour pathétique et terrible. Enfin,
cédant aux prières, aux menaces, Cornemuse, à pas traînants et la tête
penchée, gagna son austère cellule où tout décelait la pauvreté
évangélique. Au mur blanchi à la chaux, sous un rameau de buis bénit, un
coffre-fort était scellé. Il l'ouvrit en soupirant et en tira une petite
liasse de valeurs que, d'un bras raccourci et d'une main hésitante, il
tendit au pieux Agaric.

--N'en doutez pas, très cher Cornemuse, dit celui-ci, en plongeant les
papiers dans la poche de sa douillette, cette affaire Pyrot nous a été
envoyée par Dieu pour la gloire et l'exaltation de l'Église de
Pingouinie.

--Puissiez-vous avoir raison! soupira le religieux des Conils.

Et, resté seul dans son laboratoire, il contempla, de ses yeux exquis,
avec une tristesse ineffable, ses fourneaux et ses cornues.



CHAPITRE VI


LES SEPT CENTS PYROTS

Les sept cents pyrots inspiraient au public une aversion croissante.
Chaque jour, dans les rues d'Alca, on en assommait deux ou trois; l'un
d'eux fut fessé publiquement, um autre jeté dans la rivière; un
troisième, enduit de goudron, roulé dans des plumes et promené sur les
boulevards à travers une foule hilare; un quatrième eut le nez coupé par
un capitaine de dragons. Ils n'osaient plus se montrer à leur cercle, au
tennis, aux courses; ils se dissimulaient pour aller à la Bourse. Dans
ces circonstances il parut urgent au prince des Boscénos de refréner
leur audace et de réprimer leur insolence. S'étant, à cet effet, réuni
au comte Cléna, à M. de la Trumelle, au vicomte Olive, à M. Bigourd, il
fonda avec eux la grande association des antipyrots à laquelle les
citoyens par centaines de mille, les soldats par compagnies, par
régiments, par brigades, par divisions, par corps d'armée, les villes,
les districts, les provinces, apportèrent leur adhésion.

Environ ce temps, le ministre de la guerre, se rendant auprès de son
chef d'état-major, vit avec surprise que la vaste pièce où travaillait
le général Panther, naguère encore toute nue, portait maintenant sur
chaque face, depuis le plancher jusqu'au plafond, en de profonds
casiers, un triple et quadruple rang de dossiers de tout format et de
toutes couleurs, archives soudaines et monstrueuses, ayant atteint en
quelques jours la croissance des chartriers séculaires.

--Qu'est-ce que cela? demanda le ministre étonné

--Des preuves contre Pyrot, répondit avec une patriotique satisfaction
le général Panther. Nous n'en possédions pas quand nous l'avons
condamné: nous nous sommes bien rattrapés depuis.

La porte était ouverte; Greatank vit déboucher du palier une longue file
de portefaix, qui venaient décharger dans la salle leurs crochets lourds
de papiers, et il aperçut l'ascenseur qui s'élevait en gémissant,
ralenti par le poids des dossiers.

--Qu'est-ce que cela encore? fit-il.

--Ce sont de nouvelles preuves contre Pyrot, qui nous arrivent, dit
Panther. J'en ai demandé dans tous les cantons de Pingouinie, dans tous
les états-majors et dans toutes les cours d'Europe; j'en ai commandé
dans toutes les villes d'Amérique et d'Australie et dans toutes les
factoreries d'Afrique; j'en attends des ballots de Brême et une
cargaison de Melbourne.

Et Panther tourna vers le ministre le regard tranquille et radieux d'un
héros. Cependant Greatauk, son carreau sur l'oeil, regardait ce
formidable amas de papiers avec moins de satisfaction que d'inquiétude:

--C'est fort bien, dit-il, c'est fort bien! Mais je crains qu'on n'ôte à
l'affaire Pyrot sa belle simplicité. Elle était limpide; ainsi que le
cristal de roche, son prix était dans sa transparence. On y eût
vainement cherché à la loupe une paille, une faille, une tache, le
moindre défaut. Au sortir de mes mains, elle était pure comme le jour;
elle était le jour même. Je vous donne une perle et vous en faites une
montagne. Pour tout vous dire, je crains qu'en voulant trop bien faire,
vous n'ayez fait moins bien. Des preuves! sans doute il est bon d'avoir
des preuves, mais il est peut-être meilleur de n'en avoir pas. Je vous
l'ai déjà dit, Panther: il n'y a qu'une preuve irréfutable, les aveux du
coupable (ou de l'innocent, peu importe!). Telle que je l'avais établie
l'affaire Pyrot ne prêtait pas à la critique; il n'y avait pas un
endroit par où on pût l'atteindre. Elle défiait les coups; elle était
invulnérable parce qu'elle était invisible. Maintenant elle donne une
prise énorme à la discussion. Je vous conseille, Panther, de vous servir
de vos dossiers avec réserve. Je vous serai surtout reconnaissant de
modérer vos communications aux journalistes. Vous parlez bien, mais vous
parlez trop. Dites moi, Panther, parmi ces pièces, en est-il de fausses?

Panther sourit:

--Il y en a d'appropriées.

--C'est ce que je voulais dire. Il y en a d'appropriées, tant mieux! Ce
sont les bonnes. Comme preuves, les pièces fausses, en général, valent
mieux que les vraies, d'abord parce qu'elles ont été faites exprès, pour
les besoins de la cause, sur commande et sur mesure, et qu'elles sont
enfin exactes et justes. Elles sont préférables aussi parce qu'elles
transportent les esprits dans un monde idéal et les détournent de la
réalité qui, en ce monde, hélas! n'est jamais sans mélange.... Toutefois,
j'aimerais peut-être mieux, Panther, que nous n'eussions pas de preuves
du tout.

Le premier acte de l'association des antipyrots fut d'inviter le
gouvernement à traduire immédiatement devant une haute cour de justice,
comme coupables de haute trahison, les sept cents pyrots et leurs
complices. Le prince des Boscénos, chargé de porter la parole au nom de
l'Association, se présenta devant le conseil assemblé pour le recevoir
et exprima le voeu que la vigilance et la fermeté du gouvernement
s'élevassent à la hauteur des circonstances. Il serra la main à chacun
des ministres et, passant devant le général Greatauk, il lui souffla à
l'oreille:

--Marche droit, crapule, ou je publie le dossier Maloury!

Quelques jours après, par un vote unanime des Chambres, émis sur un
projet favorable du gouvernement, l'association des antipyrots fut
reconnue d'utilité publique.

Aussitôt, l'association envoya en Marsouinie, au château de
Chitterlings, où Grucho mangeait le pain amer de l'exil, une délégation
chargée d'assurer le prince de l'amour et du dévouement des ligueurs
antipyrots.

Cependant les pyrotins croissaient en nombre; on en comptait maintenant
dix mille. Ils avaient, sur les boulevards, leurs cafés attitrés. Les
patriotes avaient les leurs, plus riches et plus vastes; tous les soirs
d'une terrasse à l'autre jaillissaient les bocks, les soucoupes, les
porte-allumettes, les carafes, les chaises et les tables; les glaces
volaient en éclats; l'ombre, en confondant les coups, corrigeait
l'inégalité du nombre et les brigades noires terminaient la lutte en
foulant indifféremment les combattants des deux parties sous leurs
semelles aux clous acérés.

Une de ces nuits glorieuses, comme le prince des Boscénos sortait, on
compagnie de quelques patriotes, d'un cabaret à la mode, M. de la
Trumelle, lui désignant un petit houmme à binocle, barbu, sans chapeau,
n'ayant qu'une manche à son habit, et qui se traînait péniblement sur le
trottoir jonché de débris:

--Tenez! fit-il, voici Colomban!

Avec la force, le prince avait la douceur; il était plein de mansuétude;
mais au nom de Colomban son sang ne fit qu'un tour. Il bondit sur le
petit homme à binocle et le renversa d'un coup de poing dans le nez.

M. de la Trumelle s'aperçut alors, que, trompé par une ressemblance
imméritée, il avait pris pour Colomban M. Bazile, ancien avoué,
secrétaire de l'association des antipyrots, patriote ardent et généreux.
Le prince des Boscénos était de ces âmes antiques, qui ne plient jamais;
pourtant il savait reconnaître ses torts.

--Monsieur Bazile, dit-il en soulevant son chapeau, si je vous ai
effleuré le visage, vous m'excuserez et vous me comprendrez, vous
m'approuverez, que dis-je, vous me complimenterez, vous me congratulerez
et me féliciterez quand vous saurez la cause de cet acte. Je vous
prenais pour Colomban.

M. Bazile, tamponnant avec son mouchoir ses narines jaillissantes et
soulevant un coude tout éclatant de sa manche absente:

--Non, monsieur, répondit-il sèchement, je ne vous féliciterai pas, je
ne vous congratulerai pas, je ne vous complimenterai pas, je ne vous
approuverai pas, car votre action était pour le moins superflue; elle
était, dirai-je, surérogatoire. On m'avait, ce soir, déjà pris trois
fois pour Colomban et traité suffisamment comme il le mérite. Les
patriotes lui avaient sur moi défoncé les côtes et cassé les reins, et
j'estimais, monsieur, que c'était assez.

À peine avait-il achevé ce discours que les pyrotins apparurent en
bande, et trompés, à leur tour, par cette ressemblance insidieuse,
crurent que des patriotes assommaient Colomban. Ils tombèrent à coups de
canne plombée et de nerfs de boeufs sur le prince des Boscénos et ses
compagnons, qu'il laissèrent pour morts sur la place, et, s'emparant de
l'avoué Bazile, le portèrent en triomphe, malgré ses protestations
indignées, aux cris de «Vive Colomban! vive Pyrot!» le long des
boulevards, jusqu'à ce que la brigade noire, lancée à leur poursuite,
les eût assaillis, terrassés, traînés indignement au poste, où l'avoué
Bazile fut, sous le nom de Colomban, trépigné par des semelles épaisses,
aux clous sans nombre.



CHAPITRE VII


BIDAULT-COQUILLE ET MANIFLORE

LES SOCIALISTES

Or, tandis qu'un vent de colère et de haine soufflait dans Alca, Eugène
Bidault-Coquille, le plus pauvre et le plus heureux des astronomes,
installé sur une vieille pompe à feu du temps des Draconides, observait
le ciel à travers une mauvaise lunette et enregistrait photographiquement
sur des plaques avariées les passages d'étoiles filantes. Son génie
corrigeait les erreurs des instruments et son amour de la science
triomphait de la dépravation des appareils. Il observait avec une
inextinguible ardeur aérolithes, météorites et bolides, tous les débris
ardents, toutes les poussières enflammées qui traversent d'une vitesse
prodigieuse l'atmosphère terrestre, et recueillait, pour prix de ses
veilles studieuses, l'indifférence du public, l'ingratitude de l'État et
l'animadversion des corps savants. Abîmé dans les espaces célestes, il
ignorait les accidents advenus à la surface de la terre; il ne lisait
jamais les journaux et tandis qu'il marchait par la ville, l'esprit
occupé des astéroïdes de novembre, il se trouva plus d'une fois dans le
bassin d'un jardin public ou sous les roues d'un autobus.

Très haut de taille et de pensée, il avait un respect de lui-même et
d'autrui qui se manifestait par une froide politesse ainsi que par une
redingote noire très mince et un chapeau de haute forme, dont sa
personne se montrait émaciée et sublimée. Il prenait ses repas dans un
petit restaurant déserté par tous les clients moins spiritualistes que
lui, où seule désormais sa serviette reposait, ceinte de son coulant de
buis, au casier désolé. En cette gargotte, un soir, le mémoire de
Colomban en faveur de Pyrot lui tomba sous les yeux; il le lut en
cassant des noisettes creuses, et tout à coup, exalté d'étonnement
d'admiration, d'horreur et de pitié, il oublia les chutes de météores et
les pluies d'étoiles et ne vit plus que l'innocent balancé par les vents
dans sa cage où perchaient les corbeaux.

Cette image ne le quittait plus. Il était depuis huit jours sous
l'obsession du condamné innocent quand, au sortir de sa gargotte, il vit
une foule de citoyens s'engouffrer dans un bastringue où se tenait une
réunion publique. Il entra; la réunion était contradictoire; on hurlait,
on s'invectivait, on s'assommait dans la salle fumeuse. Les pyrots et
les antipyrots parlaient, tour à tour acclamés et conspués. Un
enthousiasme obscur et confus soulevait les assistants. Avec l'audace
des hommes timides et solitaires, Bidault-Coquille bondit sur l'estrade
et parla trois quarts d'heure. Il parla très vite, sans ordre, mais avec
véhémence et dans toute la conviction d'un mathématicien mystique. Il
fut acclamé. Quand il descendit de l'estrade, une grande femme sans âge,
tout en rouge, portant à son immense chapeau des plumes héroïques, se
jeta sur lui, à la fois ardente et solennelle, l'embrassa et lui dit:

--Vous êtes beau!

Il pensa dans sa simplicité qu'il devait y avoir à cela quelque chose de
vrai.

Elle lui déclara qu'elle ne vivait plus que pour la défense de Pyrot et
dans le culte de Colomban. Il la trouva sublime et la crut belle.
C'était Maniflore, une vieille cocotte pauvre, oubliée, hors d'usage, et
devenue tout à coup grande citoyenne.

Elle ne le quitta plus. Ils vécurent ensemble des heures inimitables
dans les caboulots et les garnis transfigurés, dans les bureaux de
rédaction, dans les salles de réunions et de conférences. Comme il était
idéaliste, il persistait à la croire adorable, bien qu'elle lui eût
donné amplement l'occasion de s'apercevoir qu'elle ne conservait de
charmes en nul endroit ni d'aucune manière. Elle gardait seulement de sa
beauté passée la certitude de plaire et une hautaine assurance à
réclamer les hommages. Pourtant, il faut le reconnaître, cette affaire
Pyrot, féconde en prodiges, revêtait Maniflore d'une sorte de majesté
civique et la transformait, dans les réunions populaires, en un symbole
auguste de la justice et de la vérité.

Chez aucun antipyrot, chez aucun défenseur de Greatauk, chez aucun ami
du sabre, Bidault-Coquille et Maniflore n'inspiraient la moindre pointe
d'ironie et de gaieté. Les dieux, dans leur colère, avaient refusé à ces
hommes le don précieux du sourire. Ils accusaient gravement la
courtisane et l'astronome d'espionnage, de trahison, de complot contre
la patrie. Bidault-Coquille et Maniflore grandissaient à vue d'oeil sous
l'injure, l'outrage et la calomnie.

La Pingouinie était, depuis de longs mois, partagée en deux camps, et,
ce qui peut paraître étrange au premier abord, les socialistes n'avaient
pas encore pris parti. Leurs groupements comprenaient presque tout ce
que le pays comptait de travailleurs manuels, force éparse, confuse,
rompue, brisée, mais formidable. L'affaire Pyrot jeta les principaux
chefs de groupes dans un singulier embarras: ils n'avaient pas plus
envie de se mettre du côté des financiers que du côté des militaires.
Ils regardaient les grands et les petits juifs comme des adversaires
irréductibles. Leurs principes n'étaient point en jeu, leurs intérêts
n'étaient point engagés dans cette affaire. Cependant, ils sentaient,
pour la plupart, combien il devenait difficile de demeurer étranger à
des luttes où la Pingouinie se jetait tout entière.

Les principaux d'entre eux se réunirent au siège de leur fédération, rue
de la Queue-du-diable-Saint Maël, pour aviser à la conduite qu'il leur
conviendrait de tenir dans les conjonctures présentes et les
éventualités futures.

Le compagnon Phoenix prit le premier la parole:

--Un crime, dit-il, le plus odieux et le plus lâche des crimes, un crime
judiciaire a été commis. Des juges militaires, contraints ou trompés par
leurs chefs hiérarchiques, ont condamné un innocent à une peine
infamante et cruelle. Ne dites pas que la victime n'est pas des nôtres;
qu'elle appartient à une caste qui nous fut et nous sera toujours
ennemie. Notre parti est le parti de la justice sociale; il n'est pas
d'iniquité qui lui soit indifférente.

»Quelle honte pour nous si nous laissions un radical, Kerdanic, un
bourgeois, Colomban, et quelques républicains modérés poursuivre seuls
les crimes du sabre. Si la victime n'est pas des nôtres, ses bourreaux
sont bien les bourreaux de nos frères et Greatauk, avant de frapper un
militaire, a fait fusiller nos camarades grévistes.

»Compagnons, par un grand effort intellectuel, moral et matériel, vous
arracherez Pyrot au supplice; et, en accomplissant cet acte généreux,
vous ne vous détournerez pas de la tâche libératrice et révolutionnaire
que vous avez assumée, car Pyrot est devenu le symbole de l'opprimé et
toutes les iniquités sociales se tiennent; en en détruisant une, on
ébranle toutes les autres.

Quand Phoenîx eut achevé, le compagnon Sapor parla en ces termes:

--On vous conseille d'abandonner votre tâche pour accomplir une besogne
qui ne vous concerne pas. Pourquoi vous jeter dans une mêlée où, de
quelque côté que vous vous portiez, vous ne trouverez que des
adversaires naturels, irréductibles, nécessaires? Les financiers ne vous
sont-ils pas moins haïssables que les militaires? Quelle caisse allez-
vous sauver: celle des Bilboquet de la Banque ou celle des Paillasse de
la Revanche? Quelle inepte et criminelle générosité vous ferait voler au
secours des sept cents pyrots que vous trouverez toujours en face de
vous dans la guerre sociale?

»On vous propose de faire la police chez vos ennemis et de rétablir
parmi eux l'ordre que leurs crimes ont troublé. La magnanimité poussée à
ce point change de nom.

»Camarades, il y a un degré où l'infamie devient mortelle pour une
société; la bourgeoisie pingouine étouffe dans son infamie, et l'on vous
demande de la sauver, de rendre l'air respirable autour d'elle. C'est se
moquer de vous.

»Laissons-la crever, et regardons avec un dégoût plein de joie ses
dernières convulsions, en regrettant seulement qu'elle ait si
profondément corrompu le sol où elle a bâti, que nous n'y trouverons
qu'une boue empoisonnée pour poser les fondements d'une société
nouvelle.»

Sapor ayant terminé son discours, le camarade Lapersonne prononça ce peu
de mots:

--Phoenix nous appelle au secours de Pyrot pour cette raison que Pyrot
est innocent. Il me semble que c'est une bien mauvaise raison. Si Pyrot
est innocent, il s'est conduit en bon militaire et il a toujours fait
consciencieusement son métier, qui consiste principalement à tirer sur
le peuple. Ce n'est pas un motif pour que le peuple prenne sa défense,
en bravant tous les périls. Quand il me sera démontré que Pyrot est
coupable et qu'il a volé le foin de l'armée, je marcherai pour lui.

Le camarade Larrivée prit ensuite la parole:

--Je ne suis pas de l'avis de mon ami Phoenix; je ne suis pas non plus
de l'avis de mon ami Sapor; je ne crois pas que le parti doive embrasser
une cause dès qu'on nous dit que cette cause est juste. Je crains qu'il
n'y ait là un fâcheux abus de mots et une dangereuse équivoque. Car la
justice sociale n'est pas la justice révolutionnaire. Elles sont toutes
deux en antagonisme perpétuel: servir l'une, c'est combattre l'autre.
Quant à moi, mon choix est fait: je suis pour la justice révolutionnaire
contre la justice sociale. Et pourtant, dans le cas présent, je blâme
l'abstention. Je dis que lorsque le sort favorable vous apporte une
affaire comme celle-ci, il faudrait être des imbéciles pour ne pas en
profiter.

»Comment? l'occasion nous est offerte d'asséner au militarisme des coups
terribles, peut-être mortels. Et vous voulez que je me croise les bras?
Je vous en avertis, camarades; je ne suis pas un fakir; je ne serai
jamais du parti des fakirs; s'il y a ici des fakirs, qu'ils ne comptent
pas sur moi pour leur tenir compagnie. Se regarder le nombril est une
politique sans résultats, que je ne ferai jamais.

»Un parti comme le nôtre doit s'affirmer sans cesse; il doit prouver son
existence par une action continue. Nous interviendrons dans l'affaire
Pyrot; mais nous y interviendrons révolutionnairement; nous exercerons
une action violente.... Croyez-vous donc que la violence soit un vieux
procédé, une invention surannée, qu'il faille mettre au rancart avec les
diligences, la presse à bras et le télégraphe aérien? Vous êtes dans
l'erreur. Aujourd'hui comme hier, on n'obtient rien que par la violence;
c'est l'instrument efficace; il faut seulement savoir s'en servir.
Quelle sera notre action? Je vais vous le dire: ce sera d'exciter les
classes dirigeantes les unes contre les autres, de mettre l'armée aux
prises avec la finance, le gouvernement avec la magistrature, la
noblesse et le clergé avec les juifs, de les pousser, s'il se peut, à
s'entre-détruire; ce sera d'entretenir cette agitation qui affaiblit les
gouvernements comme la fièvre épuise les malades.

»L'affaire Pyrot, pour peu qu'on sache s'en servir, hâtera de dix ans la
croissance du parti socialiste et l'émancipation du prolétariat par le
désarmement, la grêve générale et la révolution.»

Les chefs du parti ayant de la sorte exprimé chacun un avis différent,
la discussion ne se prolongea pas sans vivacité; les orateurs, comme il
arrive toujours en ce cas, reproduisirent les arguments qu'ils avaient
déjà présentés et les exposèrent avec moins d'ordre et de mesure que la
première fois. On disputa longtemps et personne ne changea d'avis. Mais
ces avis, en dernière analyse, se réduisaient à deux, celui de Sapor et
de Lapersonne qui conseillaient l'abstention, et celui de Phoenix et de
Larrivée qui voulaient intervenir. Encore ces deux opinions contraires
se confondaient-elles en une commune haine des chefs militaires et de
leur justice et dans une commune croyance à l'innocence de Pyrot.
L'opinion publique ne se trompa donc guère en considérant tous les chefs
socialistes comme des pyrotins très pernicieux.

Quant aux masses profondes au nom desquelles ils parlaient, et qu'ils
représentaient autant que la parole peut représenter l'inexprimable,
quant aux prolétaires enfin, dont il est difficile de connaître la
pensée qui ne se connaît point elle-même, il semble que l'affaire Pyrot
ne les intéressait pas. Elle était pour eux trop littéraire, d'un goût
trop classique, avec un ton de haute bourgeoisie et de haute finance,
qui ne leur plaisait guère.



CHAPITRE VIII

LE PROCES COLOMBAN


Quand s'ouvrit le procès Colomban, les pyrotins n'étaient pas beaucoup
plus de trente mille; mais il y en avait partout, et il s'en trouvait
même parmi les prêtres et les militaires. Ce qui leur nuisait le plus
c'était la sympathie des grands juifs. Au contraire, ils devaient à leur
faible nombre de précieux avantages et en premier lieu de compter parmi
eux moins d'imbéciles que leurs adversaires qui en étaient surchargés.
Ne comprenant qu'une infime minorité, ils se concertaient facilement,
agissaient avec harmonie, n'étaient point tentés de se diviser et de
contrarier leurs efforts; chacun d'eux sentait la nécessité de bien
faire et se tenait d'autant mieux qu'il se trouvait plus en vue. Enfin
tout leur permettait de croire qu'ils gagneraient de nouveaux adhérents,
tandis que leurs adversaires, ayant réuni du premier coup les foules, ne
pouvaient plus que décroître.

Traduit devant ses juges, en audience publique, Colomban s'aperçut tout
de suite que ses juges n'étaient pas curieux. Dès qu'il ouvrait la
bouche, le président lui ordonnait de se taire, dans l'intérêt supérieur
de l'État. Pour la même raison, qui est la raison suprême, les témoins à
décharge ne furent point entendus. Le général Panther, chef d'état-
major, parut à la barre, en grand uniforme et décoré de tous ses ordres.
Il déposa en ces termes:

--L'infâme Colomban prétend que nous n'avons pas de preuves contre
Pyrot. Il en a menti: nous en avons; j'en garde dans mes archives sept
cent trente-deux mètres carrés, qui, à cinq cents kilos chaque, font
trois cent soixante-six mille kilos.

Cet officier supérieur donna ensuite, avec élégance et facilité, un
aperçu de ces preuves.

--Il y en a de toutes couleurs et de toutes nuances, dit-il en
substance; il y en a de tout format, pot, couronne, écu, raisin,
colombier, grand aigle, etc. La plus petite a moins d'un millimètre
carré; la plus grande mesure 70 mètres de long sur 0 m. 90 de large.

À cette révélation l'auditoire frémit d'horreur.

Greatauk vint déposer à son tour. Plus simple et, peut-être, plus grand,
il portait un vieux veston gris, et tenait les mains jointes derrière le
dos.

--Je laisse, dit-il avec calme et d'une voix peu élevée, je laisse à
monsieur Colomban la responsabilité d'un acte qui a mis notre pays à
deux doigts de sa perte. L'affaire Pyrot est secrète; elle doit rester
secrète. Si elle était divulguée, les maux les plus cruels, guerres,
pillages, ravages, incendies, massacres, épidémies, fondraient
immédiatement sur la Pingouinie. Je m'estimerais coupable de haute
trahison si je prononçais un mot de plus.

Quelques personnes connues pour leur expérience politique, entre autres
M. Bigourd, jugèrent la déposition du ministre de la guerre plus habile
et de plus de portée que celle de son chef d'état-major.

Le témoignage du colonel de Boisjoli fit une grande impression:

--Dans une soirée au ministère de la guerre, dit cet officier, l'attaché
militaire d'une puissance voisine me confia que, ayant visité les
écuries de son souverain, il avait admiré un foin souple et parfumé,
d'une jolie teinte verte, le plus beau qu'il eût jamais vu! «D'où
venait-il?» lui demandai-je. Il ne me répondit pas; mais l'origine ne
m'en parut pas douteuse. C'était le foin volé par Pyrot. Ces qualités de
verdeur, de souplesse et d'arôme sont celles de notre foin national. Le
fourrage de la puissance voisine est gris, cassant; il sonne sous la
fourche et sent la poussière. Chacun peut conclure.

Le lieutenant-colonel Hastaing vint dire, à la barre, au milieu des
huées, qu'il ne croyait pas Pyrot coupable. Aussitôt il fut appréhendé
par la gendarmerie et jeté dans un cul de basse-fosse où, nourri de
vipères, de crapauds et de verre pilé, il demeura insensible aux
promesses comme aux menaces.

L'huissier appela:

--Le comte Pierre Maubec de la Dentdulynx.

Il se fit un grand silence et l'on vit s'avancer vers la barre un
gentihomme magnifique et dépenaillé, dont les moustaches menaçaient le
ciel et dont les prunelles fauves jetaient des éclairs.

Il s'approche de Colomban, et lui jetant un regard d'ineffable mépris:

--Ma déposition, dit-il, la voici: Merde!

À ces mots la salle entière éclata en applaudissements enthousiastes et
bondit, soulevée par un de ces transports qui exaltent les coeurs et
portent les âmes aux actions extraordinaires. Sans ajouter une parole,
le comte Maubec de la Dentdulynx se retira.

Quittant avec lui le prétoire, tous les assistants lui firent cortège.
Prosternée à ses pieds, la princesse des Boscénos lui tenait les cuisses
éperdument embrassées; il allait, impassible et sombre, sous une pluie
de mouchoirs et de fleurs. La vicomtesse Olive, crispée à son cou, n'en
put être détachée et le calme héros l'emporta flottante sur sa poitrine
comme une écharpe légère.

Quand l'audience qu'il avait dû suspendre fut reprise, le président
appela les experts.

L'illustre expert en écriture, Vermillard, exposa le résultat de ses
recherches.

--Ayant étudié attentivement, dit-il, les papiers saisis chez Pyrot,
notamment ses livres de dépense et ses cahiers de blanchissage, j'ai
reconnu que, sous une banale apparence, ils constituent un cryptogramme
impénétrable dont j'ai pourtant trouvé la clé. L'infamie du traître s'y
voit à chaque ligne. Dans ce système d'écriture ces mots «Trois books et
vingt francs pour Adèle» signifient: «J'ai livré trente mille bottes de
foin à une puissance voisine». D'après ces documents j'ai pu même
établir la composition du foin livré par cet officier: En effet, les
mots chemise, gilet, caleçon, mouchoirs de poche, faux-cols, apéritif,
tabac, cigares, veulent dire trèfle, paturin, luzerne, pimprenelle,
avoine, ivraie, flouve odorante et fléole des prés. Et ce sont là
précisément les plantes aromatiques qui composaient le foin odorant
fourni par le comte Maubec à la cavalerie pingouine. Ainsi Pyrot faisait
mention de ses crimes dans un langage qu'il croyait à jamais
indéchiffrable. On est confondu de tant d'astuce uni à tant
d'inconscience.

Colomban, reconnu coupable sans circonstances atténuantes, fut condamné
au maximum de la peine. Les jurés signèrent aussitôt un recours en
rigueur.

Sur la place du Palais, au bord du fleuve dont les rives avaient vu
douze siècles d'une grande histoire, cinquante mille personnes
attendaient dans le tumulte l'issue du procès. Là s'agitaient les
dignitaires de l'association des antipyrots, parmi lesquels on
remarquait le prince des Boscénos, le comte Cléna, le vicomte Olive, M.
de la Trumelle; là se pressaient le révérend père Agaric et les
professeurs de l'école Saint-Maël avec tous leurs élèves; là, le moine
Douillard et le généralissime Caraguel, en se tenant embrassés,
formaient un groupe sublime, et l'on voyait accourir par le Pont-Vieux
les dames de la halle et des lavoirs, avec des broches, des pelles, des
pincettes, des battoirs et des chaudrons d'eau de Javel; devant les
portes de bronze, sur les marches, était rassemblé tout ce qu'Alca
comptait de défenseurs de Pyrot, professeurs, publicistes, ouvriers, les
uns conservateurs, les autres radicaux ou révolutionnaires, et l'on
reconnaissait, à leur tenue négligée et à leur aspect farouche, les
camarades Phoenix, Larrivée, Lapersonne, Dagobert et Varambille.

Serré dans sa redingote funèbre et coiffé de son chapeau cérémonieux,
Bidault-Coquille invoquait en faveur de Colomban et du colonel Hastaing
les mathématiques sentimentales. Sur la plus haute marche
resplendissait, souriante et farouche, Maniflore, courtisane héroïque,
jalouse de mériter, comme Léena un monument glorieux ou, comme
Epicharis, les louanges de l'histoire.

Les sept cents pyrots, déguisés en marchands de limonade, en camelots,
en ramasseurs de mégots et en antipyrots, erraient autour du vaste
édifice.

Quand Colomban parut, une clameur telle s'éleva que, frappés par la
commotion de l'air et de l'eau, les oiseaux en tombèrent des arbres et
les poissons en remontèrent sur le ventre à la surface du fleuve. On
hurlait de toutes parts:

--À l'eau, Colomban! à l'eau! à l'eau!

Quelques cris jaillissaient:

--Justice et vérité!

Une voix même fut entendue vociférant:

--À bas l'armée!

Ce fut le signal d'une effroyable mêlée. Les combattants tombaient par
milliers et formaient de leurs corps entassés des tertres hurlants et
mouvants sur lesquels de nouveaux lutteurs se prenaient à la gorge. Les
femmes, ardentes, échevelées, pâles, les dents agacées et les ongles
frénétiques, se ruaient sur l'homme avec des transports qui donnait à
leur visage, au grand jour de la place publique, une expression
délicieuse qu'on n'avait pu surprendre jusque-là que dans l'ombre des
rideaux, au creux des oreillers. Elles vont saisir Colomban, le mordre,
l'étrangler, l'écarteler, le déchirer et s'en disputer les lambeaux,
lorsque Maniflore, grande, chaste dans sa tunique rouge, se dresse,
sereine et terrible, devant ces furies qui reculent épouvantées.
Colomban semblait sauvé; ses partisans étaient parvenus à lui frayer un
chemin à travers la place du Palais et à l'introduire dans un fiacre
aposté au coin du Pont-Vieux. Déjà le cheval filait au grand trot, mais
le prince des Boscénos, le comte Cléna, M. de la Trumelle, jetèrent le
cocher à bas de son siège; puis poussant l'animal à reculons et faisant
marcher les grandes roues devant les petites acculèrent l'attelage au
parapet du pont, d'où ils le firent basculer dans le fleuve, aux
applaudissements de la foule en délire. Avec un clapotement sonore et
frais, l'eau jaillit en gerbe; puis on ne vit plus qu'un léger remous à
la surface étincelante du fleuve.

Presque aussitôt, les compagnons Dagobert et Varambille, aidés des sept
cents pyrots déguisés, envoyèrent le prince des Boscénos, la tête la
première, dans un bateau de blanchisseuses où il s'abîma lamentablement.

La nuit sereine descendit sur la place du Palais, et versa sur les
débris affreux dont elle était jonchée le silence et la paix. Cependant,
à trois kilomètres en aval, sous un pont, accroupi, tout dégouttant, au
côté d'un vieux cheval estropié, Colomban méditait sur l'ignorance et
l'injustice des foules.

--L'affaire, se disait-il, est plus rude encore que je ne croyais. Je
prévois de nouvelles difficultés.

Il se leva, s'approcha du malheureux animal:

--Que leur avais-tu fait? pauvre ami, lui dit-il. C'est à cause de moi
qu'ils t'ont si cruellement traité.

Il embrassa la bête infortunée et mit un baiser sur l'étoile blanche de
son front. Puis il la tira par la bride, et, boitant, l'emmena boitant à
travers la ville endormie jusqu'à sa maison, où le sommeil leur fit
oublier les hommes.



CHAPITRE IX


LE PÈRE DOUILLARD

Dans leur infinie mansuétude, à la suggestion du père commun des
fidèles, les évêques, chanoines, curés, vicaires, abbés et prieurs de
Pingouinie, résolurent de célébrer un service solennel dans la
cathédrale d'Alca, pour obtenir de la miséricorde divine qu'elle daignât
mettre un terme aux troubles qui déchiraient une des plus nobles
contrées de la Chrétienté et accorder au repentir de la Pingouinie le
pardon de ses crimes envers Dieu et les ministres du culte.

La cérémonie eut lieu le quinze juin. Le généralissime Caraguel se
tenait au banc d'oeuvre, entouré de son état-major. L'assistance était
nombreuse et brillante; selon l'expression de M. Bigourd, c'était à la
fois une foule et une élite. On y remarquait au premier rang M. de la
Berthoseille, chambellan de monseigneur le prince Crucho. Près de la
chaire où devait monter le révérend père Douillard, de l'ordre de Saint-
François, se tenaient debout, dans une attitude recueillie, les mains
croisées sur leurs gourdins, les grands dignitaires de l'association des
antipyrots, le vicomte Olive, M. de la Trumelle, le comte Cléna, le duc
d'Ampoule, le prince des Boscénos. Le père Agaric occupait l'abside,
avec les professeurs et les élèves de l'école Saint-Maël. Le croisillon
et le bas-côté de droite étaient réservés aux officiers et soldats en
uniforme comme le plus honorable, puisque c'est de ce côté que le
Seigneur pencha la tête en expirant sur la croix. Les dames de
l'aristocratie, et parmi elles la comtesse Cléna, la vicomtesse Olive,
la princesse des Boscénos, occupaient les tribunes. Dans l'immense
vaisseau et sur la place du Parvis se pressaient vingt mille religieux
de toutes robes et trente mille laïques.

Après la cérémonie expiatoire et propitiatoire, le révérend père
Douillard monta en chaire. Le sermon avait été donné d'abord au révérend
père Agaric; mais jugé, malgré ses mérites, au-dessous des circonstances
pour le zèle et la doctrine, on lui préféra l'éloquent capucin qui
depuis six mois allait prêcher dans les casernes contre les ennemis de
Dieu et de l'autorité.

Le révérend père Douillard, prenant pour texte _Deposuit potentes de
sede_, établit que toute-puissance temporelle a Dieu pour principe et
pour fin et qu'elle se perd et s'abîme elle-même quand elle se détourne
de la voie que la Providence lui a tracée et du but qu'elle lui a
assigné.

Faisant application de ces règles sacrées au gouvernement de la
Pingouinie, il traça un tableau effroyable des maux que les maîtres de
ce pays n'avaient su ni prévoir ni empêcher.

--Le premier auteur de tant de misères et de hontes, dit-il, vous ne le
connaissez que trop, mes frères. C'est un monstre dont le nom annonce
providentiellement la destinée, car il est tiré du grec _pyros_,
qui veut dire feu, la sagesse divine, qui parfois est philologue, nous
avertissant par cette étymologie qu'un juif devait allumer l'incendie
dans la contrée qui l'avait accueilli.

Il montra la patrie, persécutée par les persécuteurs de l'Église,
s'écriant sur son calvaire:

«Ô douleur! ô gloire! Ceux qui ont crucifié mon dieu me crucifient!»

À ces mots un long frémissement agita l'auditoire.

Le puissant orateur souleva plus d'indignation encore en rappelant
l'orgueilleux Colomban, plongé, noir de crimes, dans le fleuve dont
toute l'eau ne le lavera pas. Il ramassa toutes les humiliations, tous
les périls de la Pingouinie pour en faire un grief au président de la
république et à son premier ministre.

--Ce ministre, dit-il, ayant commis une lâcheté dégradante en
n'exterminant pas les sept cents pyrots avec leurs alliés et leurs
défenseurs, comme Saül extermina les Philistins dans Gabaon, s'est rendu
indigne d'exercer le pouvoir que Dieu lui avait délégué, et tout bon
citoyen peut et doit désormais insulter à sa méprisable souveraineté. Le
Ciel regardera favorablement ses contempteurs. _Deposuit patentes de
sede_. Dieu déposera les chefs pusillanimes et il mettra à leur place
les hommes forts qui se réclameront de Lui. Je vous en préviens,
messieurs; je vous en préviens, officiers, sous-officiers, soldats qui
m'écoutez; je vous en préviens, généralissime des armées pingouines,
l'heure est venue! Si vous n'obéissez pas aux ordres de Dieu, si vous ne
déposez pas en son nom les possédants indignes, si vous ne constituez
pas sur la Pingouinie un gouvernement religieux et fort, Dieu n'en
détruira pas moins ce qu'il a condamné, il n'en sauvera pas moins son
peuple; il le sauvera, à votre défaut, par un humble artisan ou par un
simple caporal. L'heure sera bientôt passée. Hâtez-vous!

Soulevés par cette ardente exhortation, les soixante mille assistants se
levèrent frémissants; des cris jaillirent: «Aux armes! aux armes! Mort
aux pyrots! Vive Crucho!» et tous, moines, femmes, soldats,
gentilshommes, bourgeois, larbins, sous le bras surhumain levé dans la
chaire de vérité pour les bénir, entonnant l'hymne: _Sauvons la
Pingouinie!_ s'élancèrent impétueusement hors de la basilique et
marchèrent, par les quais du fleuve, sur la Chambre des députés.

Resté seul dans la nef désertée, le sage Cornemuse, levant les bras au
ciel, murmura d'une voix brisée:

--_Agnosco fortunam ecclesiae pinguicanae!_ Je ne vois que trop où
tout cela nous conduira.

L'assaut que donna la foule sainte au palais législatif fut repoussé.
Vigoureusement chargés par les brigades noires et les gardes d'Alca, les
assaillants fuyaient en désordre quand les camarades accourus des
faubourgs, ayant à leur tête Phoenix, Dagobert, Lapersonne et
Varambille, se jetèrent sur eux et achevèrent leur déconfiture. MM. de
la Trumelle et d'Ampoule furent traînés au poste. Le prince des
Boscénos, après avoir lutté vaillamment, tomba la tête fendue sur le
pavé ensanglanté.

Dans l'enthousiasme de la victoire, les camarades, mêlés à
d'innombrables camelots, parcoururent, toute la nuit, les boulevards,
portant Maniflore en triomphe et brisant les glaces des cafés et les
vitres des lanternes aux cris de: «À bas Crucho! Vive la sociale!» Les
antipyrots passaient à leur tour, renversant les kiosques des journaux
et les colonnes de publicité.

Spectacles auxquels la froide raison ne saurait applaudir et propres à
l'affliction des édiles soucieux de la bonne police des chemins et des
rues; mais ce qui était plus triste pour les gens de coeur, c'était
l'aspect de ces cafards qui, de peur des coups, se tenaient à distance
égale des deux camps, et tout égoïstes et lâches qu'ils se laissaient
voir, voulaient qu'on admirât la générosité de leurs sentiments et la
noblesse de leur âme; ils se frottaient les yeux avec des oignons, se
faisaient une bouche en gueule de merlan, se mouchaient en contrebasse,
tiraient leur voix des profondeurs de leur ventre, et gémissaient: «Ô
Pingouins, cessez ces luttes fratricides; cessez de déchirer le sein de
votre mère!», comme si les hommes pouvaient vivre en société sans
disputes et sans querelles, et comme si les discordes civiles n'étaient
pas les conditions nécessaires de la vie nationale et du progrès des
moeurs, pleutres hypocrites qui proposaient des compromis entre le juste
et l'injuste, offensant ainsi le juste dans ses droits et l'injuste dans
son courage. L'un de ceux-là, le riche et puissant Machimel, beau de
couardise, se dressait sur la ville en colosse de douleur; ses larmes
formaient à ses pieds des étangs poissonneux et ses soupirs y
chaviraient les barques des pêcheurs.

Pendant ces nuits agitées, au faîte de sa vieille pompe à feu, sous le
ciel serein, tandis que les étoiles filantes s'enregistraient sur les
plaques photographiques, Bidault-Coquille se glorifiait en son coeur. Il
combattait pour la justice; il aimait, il était aimé d'un amour sublime.
L'injure et la calomnie le portaient aux nues. On voyait sa caricature
avec celle de Colomban, de Kerdanic et du colonel Hastaing dans les
kiosques des journaux; les antipyrots publiaient qu'il avait reçu
cinquante mille francs des grands financiers juifs. Les reporters des
feuilles militaristes consultaient sur sa valeur scientifique les
savants officiels qui lui refusaient toute connaissance des astres,
contestaient ses observations les plus solides, niaient ses découvertes
les plus certaines, condamnaient ses hypothèses les plus ingénieuses et
les plus fécondes. Sous les coups flatteurs de la haine et de l'envie,
il exultait.

Contemplant à ses pieds l'immensité noire percée d'une multitude de
lumières, sans songer à tout ce qu'une nuit de grande ville renferme de
lourds sommeils, d'insomnies cruelles, de songes vains, de plaisirs
toujours gâtés et de misères infiniment diverses:

--C'est dans cette énorme cité, se disait-il, que le juste et l'injuste
se livrent bataille.

Et, substituant à la réalité multiple et vulgaire une poésie simple et
magnifique, il se représentait l'affaire Pyrot sous l'aspect d'une lutte
des bons et des mauvais anges; il attendait le triomphe éternel des Fils
de la lumière et se félicitait d'être un Enfant du jour terrassant les
Enfants de la nuit.



CHAPITRE X


LE CONSEILLER CHAUSSEPIED

Aveuglés jusque-là par la peur, imprudents et stupides, les
républicains, devant les bandes du capucin Douillard et les partisans du
prince Crucho, ouvrirent les yeux et comprirent enfin le véritable sens
de l'affaire Pyrot. Les députés que, depuis deux ans, les hurlements des
foules patriotes faisaient pâlir, n'en devinrent pas plus courageux,
mais ils changèrent de lâcheté et s'en prirent au ministère Robin
Mielleux des désordres qu'ils avaient eux-mêmes favorisés par leur
complaisance et dont ils avaient plusieurs fois, en tremblant, félicité
les auteurs; ils lui reprochaient d'avoir mis en péril la république par
sa faiblesse qui était la leur et par des complaisances qu'ils lui
avaient imposées; certains d'entre eux commençaient à douter si leur
intérêt n'était pas de croire à l'innocence de Pyrot plutôt qu'à sa
culpabilité et dès lors ils éprouvèrent de cruelles angoisses à la
pensée que ce malheureux pouvait n'avoir pas été condamné justement, et
expiait dans sa cage aérienne les crimes d'un autre. «Je n'en dors pas!»
disait en confidence à quelques membres de la majorité le ministre
Guillaumette, qui aspirait à remplacer son chef.

Ces généreux législateurs renversèrent le cabinet, et le président de la
république mit à la place de Robin Mielleux un sempiternel républicain,
à la barbe fleurie, nommé La Trinité, qui, comme la plupart des
Pingouins, ne comprenait pas un mot à l'affaire mais trouvait que,
vraiment, il s'y mettait trop de moines.

Le général Greatauk, avant de quitter le ministère, fit ses dernières
recommandations au chef d'état-major, Panther.

--Je pars et vous restez, lui dit-il en lui serrant la main. L'affaire
Pyrot est ma fille; je vous la confie; elle est digne de votre amour et
de vos soins; elle est belle. N'oubliez pas que sa beauté cherche
l'ombre, se plaît dans le mystère et veut rester voilée. Ménagez sa
pudeur. Déjà trop de regards indiscrets ont profané ses charmes ...
Panther, vous avez souhaité des preuves et vous en avez obtenu. Vous en
possédez beaucoup; vous en possédez trop. Je prévois des interventions
importunes et des curiosités dangereuses. À votre place, je mettrais au
pilon tous ces dossiers. Croyez-moi, la meilleure des preuves, c'est de
n'en pas avoir. Celle-là est la seule qu'on ne discute pas.

Hélas! le général Panther ne comprit pas la sagesse de ces conseils.
L'avenir ne devait donner que trop raison à la clairvoyance de Greatauk.
Dès son entrée au ministère, La Trinité demanda le dossier de l'affaire
Pyrot. Péniche, son ministre de la guerre, le lui refusa au nom de
l'intérêt supérieur de la défense nationale, lui confiant que ce dossier
constituait à lui seul, sous la garde du général Panther, les plus
vastes archives du monde. La Trinité étudia le procès comme il put et,
sans le pénétrer à fond, le soupçonna d'irrégularité. Dès lors,
conformément à ses droits et prérogatives, il en ordonna la révision.
Immédiatement Péniche, son ministre de la guerre, l'accusa d'insulter
l'armée et de trahir la patrie et lui jeta son portefeuille à la tête.
Il fut remplacé par un deuxième qui en fit autant, et auquel succéda un
troisième qui imita ces exemples, et les suivants, jusqu'à soixante-dix,
se comportèrent comme leurs prédécesseurs, et le vénérable La Trinité
gémit, obrué sous les portefeuilles belliqueux. Le septante-unième
ministre de la guerre, van Julep, resta en fonctions; non qu'il fût en
désaccord avec tant et de si nobles collègues, mais il était chargé par
eux de trahir généreusement son président du conseil, de le couvrir
d'opprobre et de honte et de faire tourner la révision à la gloire de
Greatauk, à la satisfaction des anti-pyrots, au profit des moines et
pour le rétablissement du prince Crucho.

Le général van Julep, doué de hautes vertus militaires, n'avait pas
l'esprit assez fin pour employer les procédés subtils et les méthodes
exquises de Greatauk. Il pensait, comme le général Panther, qu'il
fallait des preuves tangibles contre Pyrot, qu'on n'en aurait jamais
trop, qu'on n'en aurait jamais assez. Il exprima ces sentiments à son
chef d'état-major, qui n'était que trop enclin à les partager.

--Panther, lui dit-il, nous touchons au moment où il nous va falloir des
preuves abondantes et surabondantes.

--Il suffit, mon général, répondit Panther; je vais compléter mes
dossiers.

Six mois plus tard, les preuves contre Pyrot remplissaient deux étages
du ministère de la guerre. Le plancher s'écroula sous le poids des
dossiers et les preuves éboulées écrasèrent sous leur avalanche deux
chefs de service, quatorze chefs de bureau et soixante expéditionnaires,
qui travaillaient, au rez-de-chaussée, à modifier les guêtres des
chasseurs. Il fallut étayer les murs du vaste édifice. Les passants
voyaient avec stupeur d'énormes poutres, de monstrueux étançons, qui,
dressés obliquement contre la fière façade, maintenant disloquée et
branlante, obstruaient la rue, arrêtaient la circulation des voitures et
des piétons et offraient aux autobus un obstacle contre lequel ils se
brisaient avec leurs voyageurs.

Les juges qui avaient condamné Pyrot n'étaient pas proprement des juges,
mais des militaires. Les juges qui avaient condamné Colomban étaient des
juges, mais de petits juges, vêtus d'une souquenille noire comme des
balayeurs de sacristie, des pauvres diables de juges, des judicaillons
faméliques. Au-dessus d'eux siégeaient de grands juges qui portaient sur
leur robe rouge la simarre d'hermine. Ceux-là, renommés pour leur
science et leur doctrine, composaient une cour dont le nom terrible
exprimait la puissance. On la nommait Cour de cassation pour faire
entendre qu'elle était le marteau suspendu sur les jugements et les
arrêts de toutes les autres juridictions.

Or, un de ces grands juges rouges de la cour suprême, nommé Chaussepied,
menait alors, dans un faubourg d'Alca, une vie modeste et tranquille.
Son âme était pure, son coeur honnête, son esprit juste. Quand il avait
fini d'étudier ses dossiers, il jouait du violon et cultivait des
jacinthes. Il dînait le dimanche chez ses voisines, les demoiselles
Helbivore. Sa vieillesse était souriante et robuste et ses amis
vantaient l'aménité de son caractère.

Depuis quelques mois pourtant il se montrait irritable et chagrin et,
s'il ouvrait un journal, sa face rose et pleine se tourmentait de plis
douloureux et s'assombrissait des pourpres de la colère. Pyrot en était
la cause. Le conseiller Chaussepied ne pouvait comprendre qu'un officier
eût commis une action si noire, que de livrer quatre-vingt mille bottes
de foin militaire à une nation voisine et ennemie; et il concevait
encore moins que le scélérat eût trouvé des défenseurs officieux en
Pingouinie. La pensée qu'il existait dans sa patrie un Pyrot, un colonel
Hastaing, un Colomban, un Kerdanic, un Phoenix, lui gâtait ses
jacinthes, son violon, le ciel et la terre, toute la nature et ses
dîners chez les demoiselles Helbivore.

Or, le procès Pyrot étant porté par le garde des sceaux devant la cour
suprême, ce fut le conseiller Chaussepied à qui il échut de l'examiner
et d'en découvrir les vices, au cas où il en existât. Bien qu'intègre et
probe autant qu'on peut l'être et formé par une longue habitude à
exercer sa magistrature sans haine ni faveur, il s'attendait à trouver
dans les documents qui lui seraient soumis les preuves d'une culpabilité
certaine et d'une perversité tangible. Après de longues difficultés et
les refus réitérés du général van Julep, le conseiller Chaussepied
obtint communication des dossiers. Cotés et paraphés, ils se trouvèrent
au nombre de quatorze millions six cent vingt six mille trois cent
douze. En les étudiant, le juge fut d'abord surpris puis étonné, puis
stupéfait, émerveillé, et, si j'ose dire, miraculé. Il trouvait dans les
dossiers des prospectus de magasins de nouveautés, des journaux, des
gravures de modes, des sacs d'épicier, de vieilles correspondances
commerciales, des cahiers d'écoliers, des toiles d'emballage, du papier
de verre pour frotter les parquets, des cartes à jouer, des épures, six
mille exemplaires de la _Clef des songes_, mais pas un seul
document où il fût question de Pyrot.



CHAPITRE XI


CONCLUSION

Le procès fut cassé et Pyrot descendu de sa cage. Les antipyrots ne se
tinrent point pour battus. Les juges militaires rejugèrent Pyrot.
Greatauk, dans cette seconde affaire, se montra supérieur à lui-même. Il
obtint une seconde condamnation; il l'obtint en déclarant que les
preuves communiquées à la cour suprême ne valaient rien et qu'on s'était
bien gardé de donner les bonnes, celles-là devant rester secrètes. De
l'avis des connaisseurs, il n'avait jamais déployé tant d'adresse. Au
sortir de l'audience, comme il traversait, au milieu des curieux, d'un
pas tranquille, les mains derrière le dos, le vestibule du tribunal, une
femme vêtue de rouge, le visage couvert d'un voile noir, se jeta sur lui
et, brandissant un couteau de cuisine:

--Meurs, scélérat! s'écria-t-elle.

C'était Maniflore. Avant que les assistants eussent compris ce qui se
passait, le général lui saisit le poignet et, avec une douceur
apparente, le serra d'une telle force que le couteau tomba de la main
endolorie.

Alors il le ramassa et le tendit à Maniflore.

--Madame, lui dit-il en s'inclinant, vous avez laissé tomber un
ustensile de ménage.

Il ne put empêcher que l'héroïne ne fût conduite au poste; mais il la
fit relâcher aussitôt et il employa, plus tard, tout son crédit à
arrêter les poursuites.

La seconde condamnation de Pyrot fut la dernière victoire de Greatauk.

Le conseiller Chaussepied, qui avait jadis tant aimé les soldats et tant
estimé leur justice, maintenant, enragé contre les juges militaires,
cassait toutes leurs sentences comme un singe casse des noisettes. Il
réhabilita Pyrot une seconde fois; il l'aurait, s'il eût fallu,
réhabilité cinq cents fois.

Furieux d'avoir été lâches et de s'être laissé tromper et moquer, les
républicains se retournèrent contre les moines et les curés; les députés
firent contre eux des lois d'expulsion, de séparation et de spoliation.
Il advint ce que le père Cornemuse avait prévu. Ce bon religieux fut
chassé du bois des Conils. Les agents du fisc confisquèrent ses alambics
et ses cornues, et les liquidateurs se partagèrent les bouteilles de la
liqueur de Sainte-Orberose. Le pieux distillateur y perdit les trois
millions cinq cent mille francs de revenu annuel que lui procuraient ses
petits produits. Le père Agaric prit le chemin de l'exil, abandonnant
son école à des mains laïques qui la laissèrent péricliter. Séparée de
l'État nourricier, l'Église de Pingouinie sécha comme une fleur coupée.

Victorieux, les défenseurs de l'innocent se déchirèrent entre eux et
s'accablèrent réciproquement d'outrages et de calomnies. Le véhément
Kerdanic se jeta sur Phoenix, prêt à le dévorer. Les grands juifs et les
sept cents pyrots se détournèrent avec mépris des camarades socialistes
dont naguère ils imploraient humblement le secours:

--Nous ne vous connaissons plus, disaient-ils; fichez-nous la paix avec
votre justice sociale. La justice sociale, c'est la défense des
richesses.

Nommé député et devenu chef de la nouvelle majorité, le camarade
Larrivée fut porté par la Chambre et l'opinion à la présidence du
Conseil. Il se montra l'énergique défenseur des tribunaux militaires qui
avaient condamné Pyrot. Comme ses anciens camarades socialistes
réclamaient un peu plus de justice et de liberté pour les employés de
l'État ainsi que pour les travailleurs manuels, il combattit leurs
propositions dans un éloquent discours:

--La liberté, dit-il, n'est pas la licence. Entre l'ordre et le
désordre, mon choix est fait: la révolution c'est l'impuissance; le
progrès n'a pas d'ennemi plus redoutable que la violence. On n'obtient
rien par la violence. Messieurs, ceux qui, comme moi, veulent des
réformes doivent s'appliquer avant tout à guérir cette agitation qui
affaiblit les gouvernements comme la fièvre épuise les malades. Il est
temps de rassurer les honnêtes gens.

Ce discours fut couvert d'applaudissements. Le gouvernement de la
république demeura soumis au contrôle des grandes compagnies
financières, l'armée consacrée exclusivement à la défense du capital, la
flotte destinée uniquement à fournir des commandes aux métallurgistes;
les riches refusant de payer leur juste part des impôts, les pauvres,
comme par le passé, payèrent pour eux.

Cependant, du haut de sa vieille pompe à feu, sous l'assemblée des
astres de la nuit, Bidault-Coquille contemplait avec tristesse la ville
endormie. Maniflore l'avait quitté; dévorée du besoin de nouveaux
dévouements et de nouveaux sacrifices, elle s'en était allée en
compagnie d'un jeune Bulgare porter à Sofia la justice et la vengeance.
Il ne la regrettait pas, l'ayant reconnue, après l'affaire, moins belle
de forme et de pensée qu'il ne se l'était imaginé d'abord. Ses
impressions s'étaient modifiées dans le même sens sur bien d'autres
formes et bien d'autres pensées. Et, ce qui lui était le plus cruel, il
se jugeait moins grand, moins beau lui-même qu'il n'avait cru.

Et il songeait:

--Tu te croyais sublime, quand tu n'avais que de la candeur et de la
bonne volonté. De quoi t'enorgueillissais-tu, Bidault-Coquille? D'avoir
su des premiers que Pyrot était innocent et Greatauk un scélérat. Mais
les trois quarts de ceux qui défendaient Greatauk contre les attaques
des sept cents pyrots le savaient mieux que toi. Ce n'était pas la
question. De quoi te montrais-tu donc si fier? d'avoir osé dire ta
pensée? C'est du courage civique, et celui-ci, comme le courage
militaire, est un pur effet de l'imprudence. Tu as été imprudent. C'est
bien, mais il n'y a pas de quoi te louer outre mesure. Ton imprudence
était petite; elle t'exposait à des périls médiocres; tu n'y risquais
pas ta tête. Les Pingouins ont perdu cette fierté cruelle et sanguinaire
qui donnait autrefois à leurs révolutions une grandeur tragique: c'est
le fatal effet de l'affaiblissement des croyances et des caractères.
Pour avoir montré sur un point particulier un peu plus de clairvoyance
que le vulgaire, doit-on te regarder comme un esprit supérieur? Je
crains bien, au contraire, que tu n'aies fait preuve, Bidault-Coquille,
d'une grande inintelligence des conditions du développement intellectuel
et moral des peuples. Tu te figurais que les injustices sociales étaient
enfilées comme des perles et qu'il suffisait d'en tirer une pour égrener
tout le chapelet. Et c'est là une conception très naïve. Tu te flattais
d'établir d'un coup la justice en ton pays et dans l'univers. Tu fus un
brave homme, un spiritualiste honnête, sans beaucoup de philosophie
expérimentale. Mais rentre en toi-même et tu reconnaîtras que tu as eu
pourtant ta malice et que, dans ton ingénuité, tu n'étais pas sans ruse.
Tu croyais faire une bonne affaire morale. Tu te disais: «Me voilà juste
et courageux une fois pour toutes. Je pourrai me reposer ensuite dans
l'estime publique et la louange des historiens.» Et maintenant que tu as
perdu tes illusions, maintenant que tu sais qu'il est dur de redresser
les torts et que c'est toujours à recommencer, tu retournes à tes
astéroïdes. Tu as raison; mais retournes-y modestement, Bidault-
Coquille!



LIVRE VII

LES TEMPS MODERNES

MADAME CÉRÈS


Il n'y a de supportable que les choses extrêmes.

COMTE ROBERT DE MONTESQUIOU.



CHAPITRE PREMIER


LE SALON DE MADAME CLARENCE

Madame Clarence, veuve d'un haut fonctionnaire de la république, aimait
à recevoir: elle réunissait tous les jeudis des amis de condition
modeste et qui se plaisaient à la conversation. Les dames qui
fréquentaient chez elle, très diverses d'âge et d'état, manquaient
toutes d'argent et avaient toutes beaucoup souffert. Il s'y trouvait une
duchesse qui avait l'air d'une tireuse de cartes et une tireuse de
cartes qui avait l'air d'une duchesse. Madame Clarence, assez belle pour
garder de vieilles liaisons, ne l'était plus assez pour en faire de
nouvelles et jouissait d'une paisible considération. Elle avait une
fille très jolie et sans dot, qui faisait peur aux invités; car les
Pingouins craignaient comme le feu les demoiselles pauvres. Éveline
Clarence s'apercevait de leur réserve, en pénétrait la cause et leur
servait le thé d'un air de mépris. Elle se montrait peu, d'ailleurs, aux
réceptions, ne causait qu'avec les dames ou les très jeunes gens; sa
présence abrégée et discrète ne gênait pas les causeurs qui pensaient ou
qu'étant une jeune fille elle ne comprenait pas, ou qu'ayant vingt-cinq
ans elle pouvait tout entendre.

Un jeudi donc, dans le salon de madame Clarence, on parlait de l'amour;
les dames en parlaient avec fierté, délicatesse et mystère; les hommes
avec indiscrétion et fatuité; chacun s'intéressait à la conversation
pour ce qu'il y disait. Il s'y dépensa beaucoup d'esprit; on lança de
brillantes apostrophes et de vives réparties. Mais quand le professeur
Haddock se mit à discourir, il assomma tout le morde.

--Il en est de nos idées sur l'amour comme sur le reste, dit-il; elles
reposent sur des habitudes antérieures dont le souvenir même est effacé.
En matière de morale, les prescriptions qui ont perdu leur raison
d'être, les obligations les plus inutiles, les contraintes les plus
nuisibles, les plus cruelles, sont, à cause de leur antiquité profonde
et du mystère de leur origine, les moins contestées et les moins
contestables, les moins examinées, les plus vénérées, les plus
respectées et celles qu'on ne peut transgresser sans encourir les blâmes
les plus sévères. Toute la morale relative aux relations des sexes est
fondée sur ce principe que la femme une fois acquise appartient à
l'homme, qu'elle est son bien comme son cheval et ses armes. Et cela
ayant cessé d'être vrai, il en résulte des absurdités, telles que le
mariage ou contrat de vente d'une femme à un homme, avec clauses
restrictives du droit de propriété, introduites par suite de
l'affaiblissement graduel du possesseur.

»L'obligation imposée à une fille d'apporter sa virginité à son époux
vient des temps où les filles étaient épousées dès qu'elles étaient
nubiles; il est ridicule qu'une fille qui se marie à vingt-cinq ou
trente ans soit soumise à cette obligation. Vous direz que c'est un
présent dont son mari, si elle en rencontre enfin un, sera flatté; mais
nous voyons à chaque instant des hommes rechercher des femmes mariées et
se montrer bien contents de les prendre comme ils les trouvent.

»Encore aujourd'hui le devoir des filles est déterminé, dans la morale
religieuse, par cette vieille croyance que Dieu, le plus puissant des
chefs de guerre, est polygame, qu'il se réserve tous les pucelages, et
qu'on ne peut en prendre que ce qu'il en a laissé. Cette croyance, dont
les traces subsistent dans plusieurs métaphores du langage mystique, est
aujourd'hui perdue chez la plupart des peuples civilisés; pourtant elle
domine encore l'éducation des filles, non seulement chez nos croyants,
mais encore chez nos libres penseurs qui, le plus souvent, ne pensent
pas librement pour la raison qu'ils ne pensent pas du tout.

»Sage veut dire savant. On dit qu'une fille est sage quand elle ne sait
rien. On cultive son ignorance. En dépit de tous les soins, les plus
sages savent, puisqu'on ne peut leur cacher ni leur propre nature, ni
leurs propres états, ni leurs propres sensations. Mais elles savent mal,
elles savent de travers. C'est tout ce qu'on obtient par une culture
attentive....

--Monsieur, dit brusquement d'un air sombre Joseph Boutourlé, trésorier-
payeur général d'Alca, croyez-le bien: il y a des filles innocentes,
parfaitement innocentes, et c'est un grand malheur. J'en ai connu trois;
elles se marièrent: ce fut affreux. L'une, quand son mari s'approcha
d'elle, sauta du lit, épouvantée et cria par la fenêtre: «Au secours;
monsieur est devenu fou!» Une autre fut trouvée, le matin de ses noces,
en chemise, sur l'armoire à glace et refusant de descendre. La troisième
eut la même surprise, mais elle souffrit tout sans se plaindre.
Seulement, quelques semaines après son mariage, elle murmura à l'oreille
de sa mère: «Il se passe entre mon mari et moi des choses inouies, des
choses qu'on ne peut pas s'imaginer, des choses dont je n'oserais pas
parler même à toi.» Pour ne pas perdre son âme, elle les révéla à son
confesseur et c'est de lui qu'elle apprit, peut-être avec un peu de
déception, que ces choses n'étaient pas extraordinaires.

--J'ai remarqué, reprit le professeur Haddock, que les Européens en
général et les Pingouins en particulier, avant les sports et l'auto, ne
s'occupaient de rien autant que de l'amour. C'était donner bien de
l'importance à ce qui en a peu.

--Alors, monsieur, s'écria madame Crémeur suffoquée, quand une femme
s'est donnée tout entière, vous trouvez que c'est sans importance?

--Non, madame, cela peut avoir son importance, répondit le professeur
Haddock, encore faudrait-il voir si, en se donnant, elle offre un verger
délicieux ou un carré de chardons et de pissenlits. Et puis, n'abuse-t-
on pas un peu de ce mot donner? Dans l'amour, une femme se prête plutôt
qu'elle ne se donne. Voyez la belle madame Pensée....

--C'est ma mère! dit un grand jeune homme blond.

--Je la respecte infiniment, monsieur, répliqua le professeur Haddock;
ne craignez pas que je tienne sur elle un seul propos le moins du monde
offensant. Mais permettez-moi de vous dire que, en général, l'opinion
des fils sur leurs mères est insoutenable: ils ne songent pas assez
qu'une mère n'est mère que parce qu'elle aima et qu'elle peut aimer
encore. C'est pourtant ainsi, et il serait déplorable qu'il en fût
autrement. J'ai remarqué que les filles, au contraire, ne se trompent
pas sur la faculté d'aimer de leurs mères ni sur l'emploi qu'elles en
font: elles sont des rivales: elles en ont le coup d'oeil.

L'insupportable professeur parla longtemps encore, ajoutant les
inconvenances aux maladresses, les impertinences aux incivilités,
accumulant les incongruités, méprisant ce qui est respectable,
respectant ce qui est méprisable; mais personne ne l'écoutait.

Pendant ce temps, dans sa chambre d'une simplicité sans grâce, dans sa
chambre triste de n'être pas aimée, et qui, comme toutes les chambres de
jeunes filles, avait la froideur d'un lieu d'attente, Éveline Clarence
compulsait des annuaires de clubs et des prospectus d'oeuvres, pour y
acquérir la connaissance de la société. Certaine que sa mère, confinée
dans un monde intellectuel et pauvre, ne saurait ni la mettre en valeur
ni la produire, elle se décidait à rechercher elle-même le milieu
favorable à son établissement, tout à la fois obstinée et calme, sans
rêves, sans illusions, ne voyant dans le mariage qu'une entrée de jeu et
un permis de circulation et gardant la conscience la plus lucide des
hasards, des difficultés et des chances de son entreprise. Elle
possédait des moyens de plaire et une froideur qui les lui laissait
tous. Sa faiblesse était de ne pouvoir regarder sans éblouissement tout
ce qui avait l'air aristocratique.

Quand elle se retrouva seule avec sa mère:

--Maman, nous irons demain à la retraite du père Douillard.



CHAPITRE II


L'OEUVRE DE SAINTE-ORBEROSE

La retraite de révérend père Douillard réunissait, chaque vendredi, à
neuf heures du soir, dans l'aristocratique église de Saint-Maël, l'élite
de la société d'Alca. Le prince et la princesse des Boscénos, le vicomte
et la vicomtesse Olive, madame Bigourd, monsieur et madame de la
Trumelle n'en manquaient pas une séance; on y voyait la fleur de
l'aristocratie et les belles baronnes juives y jetaient leur éclat, car
les baronnes juives d'Alca étaient chrétiennes.

Cette retraite avait pour objet, comme toutes les retraites religieuses,
de procurer aux gens du monde un peu de recueillement pour penser à leur
salut; elle était destinée aussi à attirer sur tant de nobles et
illustres familles la bénédiction de sainte Orberose, qui aime les
Pingouins. Avec un zèle vraiment apostolique, le révérend père Douillard
poursuivait l'accomplissement de son oeuvre: rétablir sainte Orberose
dans ses prérogatives de patronne de la Pingouinie et lui consacrer, sur
une des collines qui dominent la cité, une église monumentale. Un succès
prodigieux avait couronné ses efforts, et pour l'accomplissement de
cette entreprise nationale, il réunissait plus de cent mille adhérents
et plus de vingt millions de francs.

C'est dans le choeur de Saint-Maël que se dresse reluisante d'or,
étincelante de pierreries, entourée de cierges et de fleurs, la nouvelle
châsse de sainte Orberose.

Voici ce qu'on lit dans l'_Histoire des miracles de la patronne
d'Alca_, par l'abbé Plantain:

«L'ancienne châsse fut fondue pendant la Terreur et les précieux restes
de la sainte jetés dans un feu allumé sur la place de Grève; mais une
pauvre femme, d'une grande piété, nommée Rouquin, alla, de nuit, au
péril de sa vie, recueillir dans le brasier les os calcinés et les
cendres de la bienheureuse; elle les conserva dans un pot de confiture
et, lors du rétablissement du culte, les porta au vénérable curé de
Saint-Maël. La dame Rouquin finit pieusement ses jours dans la charge de
vendeuse de cierges et de loueuse de chaises en la chapelle de la
sainte.»

Il est certain que, du temps du père Douillard, au déclin de la foi, le
culte de sainte Orberose, tombé depuis trois cents ans sous la critique
du chanoine Princeteau et le silence des docteurs de l'Église, se
relevait et s'environnait de plus de pompe, de plus de splendeur, de
plus de ferveur que jamais. Maintenant les théologiens ne retranchaient
plus un iota de la légende; ils tenaient pour avérés tous les faits
rapportés par l'abbé Simplicissimus et professaient notamment, sur la
foi de ce religieux, que le diable, ayant pris la forme d'un moine,
avait emporté la sainte dans une caverne et lutté avec elle jusqu'à ce
qu'elle eût triomphé de lui. Ils ne s'embarrassaient ni de lieux ni de
dates; ils ne faisaient point d'exégèse et se gardaient bien d'accorder
à la science ce que lui concédait jadis le chanoine Princeteau; ils
savaient trop où cela conduisait.

L'église étincelait de lumières et de fleurs. Un ténor de l'opéra
chantait le cantique célèbre de sainte Orberose.

  Vierge du Paradis,
  Viens, viens dans la nuit brune,
  Et sur nous resplendis
     Comme la lune.

Mademoiselle Clarence se plaça au côté de sa mère, devant le vicomte
Cléna, et elle se tint longtemps agenouillée sur son prie-Dieu, car
l'attitude de la prière est naturelle aux vierges sages et fait valoir
les formes.

Le révérend père Douillard monta en chaire. C'était un puissant orateur;
il savait toucher, surprendre, émouvoir. Les femmes se plaignaient
seulement qu'il s'élevât contre les vices avec une rudesse excessive, en
des termes crus qui les faisaient rougir. Elles ne l'en aimaient pas
moins.

Il traita, dans son sermon, de la septième épreuve de sainte Orberose
qui fut tentée par le dragon qu'elle allait combattre. Mais elle ne
succomba pas et elle désarma le monstre.

L'orateur démontra sans peine qu'avec l'aide de sainte Orberose et forts
des vertus qu'elle nous inspire, nous terrasserons à notre tour les
dragons qui fondent sur nous, prêts à nous dévorer, le dragon du doute,
le dragon de l'impiété, le dragon de l'oubli des devoirs religieux. Il
en tira la preuve que l'oeuvre de la dévotion à sainte Orberose était
une oeuvre de régénération sociale et il conclut par un ardent appel
«aux fidèles soucieux de se faire les instruments de la miséricorde
divine, jaloux de devenir les soutiens et les nourriciers de l'oeuvre de
sainte Orberose et de lui fournir tous les moyens dont elle a besoin
pour prendre son essor et porter ses fruits salutaires [Note: Cf. J.
Ernest-Charles, _le Censeur_, mai-août 1907, p. 582, col. 2.]».

À l'issue de la cérémonie, le révérend père Douillard se tenait, dans la
sacristie, à la disposition des fidèles désireux d'obtenir des
renseignements sur l'oeuvre ou d'apporter leur contribution.
Mademoiselle Clarence avait un mot à dire au révérend père Douillard; le
vicomte Cléna aussi; la foule était nombreuse; on faisait la queue. Par
un hasard heureux, le vicomte Cléna et mademoiselle Clarence se
trouvèrent l'un contre l'autre, un peu serrés, peut-être. Éveline avait
distingué ce jeune homme élégant, presque aussi connu que son père dans
le monde des sports. Cléna l'avait remarquée, et comme elle lui
paraissait jolie, il la salua, s'excusa, et feignit de croire qu'il
avait déjà été présenté à ces dames, mais qu'il ne se rappelait plus où.
Elles feignirent de le croire aussi.

Il se présenta la semaine suivante chez madame Clarence qu'il imaginait
un peu entremetteuse, ce qui n'était pas pour lui déplaire et, en
revoyant Éveline, il reconnut qu'il ne s'était pas trompé et qu'elle
était extrêmement jolie.

Le vicomte Cléna avait le plus bel auto d'Europe. Trois mois durant, il
y promena les dames Clarence, tous les jours, par les collines, les
plaines, les bois et les vallées; avec elles il parcourut les sites et
visita les châteaux. Il dit à Éveline tout ce qu'on peut dire et fit de
son mieux. Elle ne lui cacha pas qu'elle l'aimait, qu'elle l'aimerait
toujours et n'aimerait que lui. Elle demeurait à son côté, palpitante et
grave. À l'abandon d'un amour fatal elle faisait succéder, quand il le
fallait, la défense invincible d'une vertu consciente du danger. Au bout
de trois mois, après l'avoir fait monter, descendre, remonter,
redescendre, et promenée durant les pannes innombrables, il la
connaissait comme le volant de sa machine, mais pas autrement. Il
combinait les surprises, les aventures, les arrêts soudains dans le fond
des forêts et devant les cabarets de nuit, et n'en était pas plus
avancé. Il se disait que c'était stupide, et furieux, la reprenant dans
son auto, faisait de rage du cent vingt à l'heure, prêt à la verser dans
un fossé ou à la briser avec lui contre un arbre.

Un jour, venu la prendre chez elle pour quelque excursion, il la trouva
plus délicieuse encore qu'il n'eût cru et plus irritante; il fondit sur
elle comme l'ouragan sur les joncs, au bord d'un étang. Elle plia avec
une adorable faiblesse, et vingt fois fut près de flotter, arrachée,
brisée, au souffle de l'orage, et vingt fois se redressa souple et
cinglante, et, après tant d'assauts, on eût dit qu'à peine un souffle
léger avait passé sur sa tige charmante; elle souriait, comme prête à
s'offrir à la main hardie. Alors son malheureux agresseur, éperdu,
enragé, aux trois quarts fou, s'enfuit pour ne pas la tuer, se trompe de
porte, pénètre dans la chambre à coucher où madame Clarence mettait son
chapeau devant l'armoire à glace, la saisit, la jette sur le lit et la
possède avant qu'elle s'aperçoive de ce qui lui arrive.

Le même jour Éveline, qui faisait son enquête, apprit que le vicomte
Cléna n'avait que des dettes, vivait de l'argent d'une vieille grue et
lançait les nouvelles marques d'un fabricant d'autos. Ils se séparèrent
d'un commun accord et Éveline recommença à servir le thé avec
malveillance aux invités de sa mère.



CHAPITRE III


HIPPOLYTE CÈRES

Dans le salon de madame Clarence, on parlait de l'amour; et l'on en
disait des choses délicieuses.

--L'amour, c'est le sacrifice, soupira madame Crémeur.

--Je vous crois, répliqua vivement M. Boutourlé.

Mais le professeur Haddock étala bientôt sa fastidieuse insolence:

--Il me semble, dit-il, que les Pingouines font bien des embarras depuis
que, par l'opération de saint Maël, elles sont devenues vivipares.
Pourtant il n'y a pas là de quoi s'enorgueillir: c'est une condition
qu'elles partagent avec les vaches et les truies, et même avec les
orangers et les citronniers, puisque les graines de ces plantes germent
dans le péricarpe.

--L'importance des Pingouines ne remonte pas si haut, répliqua M.
Boutourlé; elle date du jour où le saint apôtre leur donna des
vêtements; encore cette importance, longtemps contenue, n'éclata qu'avec
le luxe de la toilette, et dans un petit coin de la société. Car allez
seulement à deux lieues d'Alca, dans la campagne, pendant la moisson, et
vous verrez si les femmes sont façonnières et se donnent de
l'importance.

Ce jour-là M. Hippolyte Cérès se fit présenter; il était député d'Alca
et l'un des plus jeunes membres de la Chambre; on le disait fils d'un
mastroquet, mais lui-même avocat, parlant bien, robuste, volumineux,
l'air important et passant pour habile.

--Monsieur Cérès, lui dit la maîtresse de maison, vous représentez le
plus bel arrondissement d'Alca.

--Et qui s'embellit tous les jours, madame.

--Malheureusement, on ne peut plus y circuler, s'écria M. Boutourlé.

--Pourquoi? demanda M. Cérès.

--À cause des autos, donc!

--N'en dites pas de mal, répliqua le député; c'est notre grande
industrie nationale.

--Je le sais, monsieur. Les Pingouins d'aujourd'hui me font penser aux
Égyptiens d'autrefois. Les Égyptiens, à ce que dit Taine, d'après
Clément d'Alexandrie, dont il a d'ailleurs altéré le texte, les
Égyptiens adoraient les crocodiles qui les dévoraient; les Pingouins
adorent les autos qui les écrasent. Sans nul doute, l'avenir est à la
bête de métal. On ne reviendra pas plus au fiacre qu'on n'est revenu à
la diligence. Et le long martyre du cheval s'achève. L'auto, que la
cupidité frénétique des industriels lança comme un char de Jagernat sur
les peuples ahuris et dont les oisifs et les snobs faisaient une
imbécile et funeste élégance, accomplira bientôt sa fonction nécessaire,
et, mettant sa force au service du peuple tout entier, se comportera en
monstre docile et laborieux. Mais pour que, cessant de nuire, elle
devienne bienfaisante, il faudra lui construire des voies en rapport
avec ses allures, des chaussées qu'elle ne puisse plus déchirer de ses
pneus féroces et dont elle n'envoie plus la poussière empoisonnée dans
les poitrines humaines. On devra interdire ces voies nouvelles aux
véhicules d'une moindre vitesse, ainsi qu'à tous les simples animaux, y
établir des garages et des passerelles, enfin créer l'ordre et
l'harmonie dans la voirie future. Tel est le voeu d'un bon citoyen.

Madame Clarence ramena la conversation sur les embellissements de
l'arrondissement représenté par M. Cérès, qui laissa paraître son
enthousiasme pour les démolitions, percements, constructions,
reconstructions et toutes autres opérations fructueuses.

--On bâtit aujourd'hui d'une façon admirable, dit-il; partout s'élèvent
des avenues majestueuses. Vit-on jamais rien de si beau que nos ponts à
pylônes et nos hôtels à coupoles?

--Vous oubliez ce grand palais recouvert d'une immense cloche à melon,
grommela avec une rage sourde M. Daniset, vieil amateur d'art. J'admire
à quel degré de laideur peut atteindre une ville moderne, Alca
s'américanise; partout on détruit ce qui restait de libre, d'imprévu, de
mesuré, de modéré, d'humain, de traditionnel; partout on détruit cette
chose charmante, un vieux mur au-dessus duquel passent des branches;
partout on supprime un peu d'air et de jour, un peu de nature, un peu de
souvenirs qui restaient encore, un peu de nos pères, un peu de nous-
même, et l'on élève des maisons, épouvantables, énormes, infâmes,
coiffées à la viennoise de coupoles ridicules ou conditionnées à l'art
nouveau, sans moulures ni profils, avec des encorbellements sinistres et
des faîtes burlesques, et ces monstres divers grimpent au-dessus des
toits environnants, sans vergogne. On voit traîner sur des façades avec
une mollesse dégoûtante des protubérances bulbeuses; ils appellent cela
les motifs de l'art nouveau. Je l'ai vu, l'art nouveau, dans d'autres
pays, il n'est pas si vilain; il a de la bonhomie et de la fantaisie.
C'est chez nous que, par un triste privilège, on peut contempler les
architectures les plus laides, les plus nouvellement et les plus
diversement laides; enviable privilège!

--Ne craignez-vous pas, demanda sévèrement M. Cérès, ne craignez-vous
pas que ces critiques amères ne soient de nature à détourner de notre
capitale les étrangers qui y affluent de tous les points du monde et y
laissent des milliards?

--Soyez tranquille, répondit M. Daniset: les étrangers ne viennent point
admirer nos bâtisses; ils viennent voir nos cocottes, nos couturiers et
nos bastringues.

--Nous avons une mauvaise habitude, soupira M. Cérès, c'est de nous
calomnier nous-mêmes.

Madame Clarence jugea, en hôtesse accomplie, qu'il était temps d'en
revenir à l'amour, et demanda à M. Jumel ce qu'il pensait du livre
récent où M. Léon Blum se plaint....

--... Qu'une coutume irraisonnée, acheva le professeur Haddock, prive
les demoiselles du monde de faire l'amour qu'elles feraient avec
plaisir, tandis que les filles mercenaires le font trop, et sans goût.
C'est déplorable en effet; mais que monsieur Léon Blum ne s'afflige pas
outre mesure; si le mal est tel qu'il dit dans notre petite société
bourgeoise, je puis lui certifier, que, partout ailleurs, il verrait un
spectacle plus consolant. Dans le peuple, dans le vaste peuple des
villes et des campagnes les filles ne se privent pas de faire l'amour.

--C'est de la démoralisation! monsieur, dit madame Crémeur.

Et elle célébra l'innocence des jeunes filles en des termes pleins de
pudeur et de grâce. C'était ravissant!

Les propos du professeur Haddock sur le même sujet furent, au contraire,
pénibles à entendre:

--Les jeunes filles du monde, dit-il, sont gardées et surveillées;
d'ailleurs les hommes n'en veulent pas, par honnêteté, de peur de
responsabilités terribles et parce que la séduction d'une jeune fille ne
leur ferait pas honneur. Encore ne sait-on point ce qui se passe, pour
cette raison que ce qui est caché ne se voit pas. Condition nécessaire à
l'existence de toute société. Les jeunes filles du monde seraient plus
faciles que les femmes si elles étaient autant sollicitées et cela pour
deux raisons: elles ont plus d'illusions et leur curiosité n'est pas
satisfaite. Les femmes ont été la plupart du temps si mal commencées par
leur mari, qu'elles n'ont pas le courage de recommencer tout de suite
avec un autre. Moi qui vous parle, j'ai rencontré plusieurs fois cet
obstacle dans mes tentatives de séduction.

Au moment où le professeur Haddock achevait ces propos déplaisants,
mademoiselle Éveline Clarence entra au salon et servit le thé
nonchalamment avec cette expression d'ennui qui donnait un charme
oriental à sa beauté.

--Moi, dit Hippolyte Cérès en la regardant, je me proclame le champion
des demoiselles.

«C'est un imbécile,» songea la jeune fille.

Hippolyte Cérès, qui n'avait jamais mis le pied hors de son monde
politique, électeurs et élus, trouva le salon de madame Clarence très
distingué, la maîtresse de maison exquise, sa fille étrangement belle;
il devint assidu près d'elles et fit sa cour à l'une et à l'autre.
Madame Clarence, que maintenant les soins touchaient, l'estimait
agréable. Éveline ne lui montrait aucune bienveillance et le traitait
avec une hauteur et des dédains qu'il prenait pour façons
aristocratiques et manières distinguées, et il l'en admirait davantage.

Cet homme répandu s'ingéniait à leur faire plaisir et y réussissait
quelquefois. Il leur procurait des billets pour les grandes séances et
des loges à l'Opéra. Il fournit à mademoiselle Clarence plusieurs
occasions de se mettre en vue très avantageusement et en particulier
dans une fête champêtre, qui, bien que donnée par un ministre, fut
regardée comme vraiment mondaine et valut à la république son premier
succès auprès des gens élégants.

À cette fête, Éveline, très remarquée, attira notamment l'attention d'un
jeune diplomate nommé Roger Lambilly qui, s'imaginant qu'elle
appartenait à un monde facile, lui donna rendez-vous dans sa
garçonnière. Elle le trouvait beau et le croyait riche: elle alla chez
lui. Un peu émue, presque troublée, elle faillit être victime de son
courage, et n'évita sa défaite que par une manoeuvre offensive,
audacieusement exécutée. Ce fut la plus grande folie de sa vie de jeune
fille.

Entrée dans l'intimité des ministres et du président, Éveline y portait
des affectations d'aristocratie et de piété qui lui acquirent la
sympathie du haut personnel de la république anticléricale et
démocratique. M. Hippolyte Cérès, voyant qu'elle réussissait et lui
faisait honneur, l'en aimait davantage; il en devint éperdument
amoureux.

Dès lors, elle commença malgré tout à l'observer avec intérêt, curieuse
de voir si cela augmentait. Il lui paraissait sans élégance, sans
délicatesse, mal élevé, mais actif, débrouillard, plein de ressources et
pas très ennuyeux. Elle se moquait encore de lui, mais elle s'occupait
de lui.

Un jour elle voulut mettre son sentiment à l'épreuve.

C'était en période électorale, pendant qu'il sollicitait, comme on dit,
le renouvellement de son mandat. Il avait un concurrent peu dangereux au
début, sans moyens oratoires, mais riche et qui gagnait, croyait-on,
tous les jours des voix. Hippolyle Cérès, bannissant de son esprit et
l'épaisse quiétude et les folles alarmes, redoublait de vigilance. Son
principal moyen d'action c'étaient ses réunions publiques où il tombait,
à la force du poumon, la candidature rivale. Son comité donnait de
grandes réunions contradictoires le samedi soir et le dimanche à trois
heures précises de l'après-midi. Or, un dimanche, étant allé faire
visite aux dames Clarence, il trouva Éveline seule dans le salon. Il
causait avec elle depuis vingt ou vingt cinq minutes quand, tirant sa
montre, il s'aperçut qu'il était trois heures moins un quart. La jeune
fille se fit aimable, agaçante, gracieuse, inquiétante, pleine de
promesses. Cérès, ému, se leva.

--Encore un moment! lui dit-elle d'une voix pressante et douce qui le
fit retomber sur sa chaise.

Elle lui montra de l'intérêt, de l'abandon, de la curiosité, de la
faiblesse. Il rougit, pâlit et de nouveau, se leva.

Alors, pour le retenir, elle le regarda avec des yeux dont le gris
devenait trouble et noyé, et, la poitrine haletante, ne parla plus.
Vaincu, éperdu, anéanti, il tomba à ses pieds; puis, ayant une fois
encore tiré sa montre, bondit et jura effroyablement:

--B...! quatre heures moins cinq! il n'est que temps de filer.

Et aussitôt il sauta dans l'escalier.

Depuis lors elle eut pour lui une certaine estime.



CHAPITRE IV


LE MARIAGE D'UN HOMME POLITIQUE

Elle ne l'aimait guère, mais elle voulait bien qu'il l'aimât. Elle était
d'ailleurs très réservée avec lui, non pas seulement à cause de son peu
d'inclination: car, parmi les choses de l'amour il en est qu'on fait
avec indifférence, par distraction, par instinct de femme, par usage et
esprit traditionnel, pour essayer son pouvoir et pour la satisfaction
d'en découvrir les effets. La raison de sa prudence, c'est qu'elle le
savait très «mufle», capable de prendre avantage sur elle de ses
familiarités et de les lui reprocher ensuite grossièrement si elle ne
les continuait pas.

Comme il était, par profession, anticlérical et libre penseur, elle
jugeait bon d'affecter devant lui des façons dévotes, de se montrer avec
des paroissiens reliés en maroquin rouge, de grand format, tels que les
_Quinzaine de Pâques_ de la reine Marie Leczinska et de la dauphine
Marie-Josèphe; et elle lui mettait constamment sous les yeux les
souscriptions qu'elle recueillait en vue d'assurer le culte national de
sainte Orberose. Éveline n'agissait point ainsi pour le taquiner, par
espièglerie ni par esprit contrariant, ni même par snobisme, quoi
qu'elle en eût bien une pointe; elle s'affirmait de cette manière,
s'imprimait un caractère, se grandissait et, pour exciter le courage du
député, s'enveloppait de religion, comme Brunhild, pour attirer Sigurd,
s'entourait de flammes. Son audace réussit. Il la trouvait plus belle de
la sorte. Le cléricalisme, à ses yeux, était une élégance.

Réélu à une énorme majorité, Cérès entra dans une Chambre qui se
montrait plus portée à gauche, plus avancée que la précédente et,
semblait-il, plus ardente aux réformes. S'étant tout de suite aperçu
qu'un si grand zèle cachait la peur du changement et un sincère désir de
ne rien faire, il se promit de suivre une politique qui répondît à ces
aspirations. Dès le début de la session, il prononça un grand discours,
habilement conçu et bien ordonné, sur cette idée que toute réforme doit
être longtemps différée; il se montra chaleureux, bouillant même, ayant
pour principe que l'orateur doit recommander la modération avec une
extrême véhémence. Il fut acclamé par l'assemblée entière. Dans la
tribune présidentielle, les dames Clarence l'écoutaient; Éveline
tressaillait malgré elle au bruit solennel des applaudissements. Sur la
même banquette, la belle madame Pensée frissonnait aux vibrations de
cette voix mâle.

Aussitôt descendu de la tribune, Hippolyle Cérès, sans prendre le temps
de changer de chemise, alors que les mains battaient encore et qu'on
demandait l'affichage, alla saluer les dames Clarence dans leur tribune.
Éveline lui trouva la beauté du succès et, tandis que, penché sur ces
dames, il recevait leurs compliments d'un air modeste, relevé d'un grain
de fatuité, en s'épongeant le cou avec son mouchoir, la jeune fille,
jetant un regard de côté sur madame Pensée, la vit qui respirait avec
ivresse la sueur du héros, haletante, les paupières lourdes, la tête
renversée, prête à défaillir. Aussitôt Éveline sourit tendrement à M.
Cérès.

Le discours du député d'Alca eut un grand retentissement. Dans les
«sphères» politiques il fut jugé très habile. «Nous venons d'entendre
enfin un langage honnête», écrivait le grand journal modéré. «C'est tout
un programme!» disait-on à la Chambre. On s'accordait à y reconnaître un
énorme talent.

Hippolyte Cérès s'imposait maintenant comme chef aux radicaux,
socialistes, anticléricaux, qui le nommèrent président de leur groupe,
le plus considérable de la Chambre. Il se trouvait désigné pour un
portefeuille dans la prochaine combinaison ministérielle.

Après une longue hésitation, Éveline Clarence accepta l'idée d'épouser
M. Hippolyte Cérès. Pour son goût, le grand homme était un peu commun;
rien ne prouvait encore qu'il atteindrait un jour le point où la
politique rapporte de grosses sommes d'argent; mais elle entrait dans
ses vingt-sept ans et connaissait assez la vie pour savoir qu'il ne faut
pas être trop dégoûtée ni se montrer trop exigeante.

Hippolyte Cérès était célèbre; Hippolyte Cérès était heureux. On ne le
reconnaissait plus; les élégances de ses habits et de ses manières
augmentaient terriblement; il portait des gants blancs avec excès;
maintenant, trop homme du monde, il faisait douter Éveline si ce n'était
pas pis que de l'être trop peu. Madame Clarence regarda favorablement
ces fiançailles, rassurée sur l'avenir de sa fille et satisfaite d'avoir
tous les jeudis des fleurs pour son salon.

La célébration du mariage souleva toutefois des difficultés. Éveline
était pieuse et voulait recevoir la bénédiction de l'Église. Hippolyte
Cérès, tolérant mais libre penseur, n'admettait que le mariage civil. Il
y eut à ce sujet des discussions et même des scènes déchirantes. La
dernière se déroula dans la chambre de la jeune fille, au moment de
rédiger les lettres d'invitation. Éveline déclara que, si elle ne
passait pas par l'église, elle ne se croirait pas mariée. Elle parla de
rompre, d'aller à l'étranger avec sa mère, ou de se retirer dans un
couvent. Puis elle se fit tendre, faible, suppliante; elle gémit. Et
tout gémissait avec elle dans sa chambre virginale, le bénitier et le
rameau de buis au-dessus du lit blanc, les livres de dévotion sur la
petite étagère et sur le marbre de la cheminée la statuette blanche et
bleue de sainte Orberose enchaînant le dragon de Cappadoce. Hippolyte
Cérès était attendri, amolli, fondu.

Belle de douleur, les yeux brillants de larmes, les poignets ceints d'un
chapelet de lapis lazuli et comme enchaînée par sa foi, tout à coup elle
se jeta aux pieds d'Hippolyte et lui embrassa les genoux, mourante,
échevelée.

Il céda presque; il balbutia:

--Un mariage religieux, un mariage à l'église, on pourra encore faire
digérer ça à mes électeurs; mais mon comité n'avalera pas la chose aussi
facilement.... Enfin, je leur expliquerai, ... la tolérance, les
nécessités sociales.... Ils envoient tous leurs filles au catéchisme....
Quant à mon portefeuille, bigre! je crois bien, ma chérie, que nous
allons le noyer dans l'eau bénite.

À ces mots, elle se leva grave, généreuse, résignée, vaincue à son tour.

--Mon ami, je n'insiste plus.

--Alors, pas de mariage religieux! Ça vaut mieux, beaucoup mieux!

--Si! Mais laissez-moi faire. Je vais tâcher de tout arranger pour votre
satisfaction et la mienne.

Elle alla trouver le révérend père Douillard et lui exposa la situation.
Plus encore qu'elle n'espérait il se montra accommodant et facile.

--Votre époux est un homme intelligent, un homme d'ordre et de raison:
il nous viendra. Vous le sanctifierez; ce n'est pas en vain que Dieu lui
a accordé le bienfait d'une épouse chrétienne. L'Église ne veut pas
toujours pour ses bénédictions nuptiales les pompes et l'éclat des
cérémonies. Maintenant qu'elle est persécutée, l'ombre des cryptes et
les détours des catacombes conviennent à ses fêtes. Mademoiselle, quand
vous aurez accompli les formalités civiles, venez ici, dans ma chapelle
particulière, en toilette de ville, avec monsieur Cérès; je vous
marierai en observant la plus absolue discrétion. J'obtiendrai de
l'archevêque les dispenses nécessaires et toutes les facilités pour ce
qui concerne les bans, le billet de confession, etc.

Hippolyte, tout en trouvant la combinaison un peu dangereuse, accepta,
assez flatté au fond:

--J'irai en veston, dit-il.

Il y alla en redingote, avec des gants blancs et des souliers vernis, et
fit les génuflexions.

--Quand les gens sont polis!...



CHAPITRE V


LE CABINET VISIRE

Le ménage Cérès, d'une modestie décente, s'établit dans un assez joli
appartement d'une maison neuve. Cérès adorait sa femme avec rondeur et
tranquillité, souvent retenu d'ailleurs à la commission du budget et
travaillant plus de trois nuits par semaine à son rapport sur le budget
des postes dont il voulait faire un monument. Éveline le trouvait
«muffle», et il ne lui déplaisait pas. Le mauvais côté de la situation,
c'est qu'ils n'avaient pas beaucoup d'argent; ils en avaient très peu.
Les serviteurs de la république ne s'enrichissent pas à son service
autant qu'on le croit. Depuis que le souverain n'est plus là pour
dispenser les faveurs, chacun prend ce qu'il peut et ses déprédations,
limitées par les déprédations de tous, sont réduites à des proportions
modestes. De là cette austérité de moeurs qu'on remarque dans les chefs
de la démocratie. Ils ne peuvent s'enrichir que dans les périodes de
grandes affaires, et se trouvent alors en butte à l'envie de leurs
collègues moins favorisés. Hippolyte Cérès prévoyait pour un temps
prochain une période de grandes affaires; il était de ceux qui en
préparaient la venue; en attendant il supportait dignement une pauvreté
dont Éveline, en la partageant, souffrait moins qu'on eût pu croire.
Elle était en rapports constants avec le révérend père Douillard et
fréquentait la chapelle de Sainte-Orberose où elle trouvait une société
sérieuse et des personnes capables de lui rendre service. Elle savait
les choisir et ne donnait sa confiance qu'à ceux qui la méritaient. Elle
avait gagné de l'expérience depuis ses promenades dans l'auto du vicomte
Cléna, et surtout elle avait acquis le prix d'une femme mariée.

Le député s'inquiéta d'abord de ces pratiques pieuses que raillaient les
petits journaux démagogiques; mais il se rassura bientôt en voyant
autour de lui tous les chefs de la démocratie se rapprocher avec joie de
l'aristocratie et de l'Eglise.

On se trouvait dans une de ces périodes (qui revenaient souvent) où l'on
s'apercevait qu'on était allé trop loin. Hippolyte Cérès en convenait
avec mesure. Sa politique n'était pas une politique de persécution, mais
une politique de tolérance. Il en avait posé les bases dans son
magnifique discours sur la préparation des réformes. Le ministère
passait pour trop avancé; soutenant des projets reconnus dangereux pour
le capital, il avait contre lui les grandes compagnies financières et,
par conséquent, les journaux de toutes les opinions. Voyant le danger
grossir, le cabinet abandonna ses projets, son programme, ses opinions,
mais trop tard  un nouveau gouvernement était prêt; sur une question
insidieuse de Paul Visire, aussitôt transformée en interpellation, et un
très beau discours d'Hippolyte Cérès, il tomba.

Le président de la république choisit pour former un nouveau cabinet ce
même Paul Visire, qui, très jeune encore, avait été deux fois ministre,
homme charmant, habitué du foyer de la danse et des coulisses des
théâtres, très artiste, très mondain, spirituel, d'une intelligence et
d'une activité merveilleuses. Paul Visire, ayant constitué un ministère
destiné à marquer un temps d'arrêt et à rassurer l'opinion alarmée,
Hippolyte Cérès fut appelé à en faire partie.

Les nouveaux ministres, appartenant à tous les groupes de la majorité,
représentaient les opinions les plus diverses et les plus opposées, mais
ils étaient tous modérés et résolument conservateurs [Note: Ce ministère
ayant exercé une action considérable sur les destinées du pays et du
monde, nous croyons devoir en donner la composition: intérieur et
présidence du Conseil, Paul Visire; justice, Pierre Bouc; affaires
étrangères, Victor Crombile; finances, Terrasson; instruction publique,
Labillette; commerce, postes et télégraphes, Hippolyte Cérès;
agriculture, Aulac; travaux publics, Lapersonne; guerre, général
Débonnaire; marine, amiral Vivier des Murènes.] On garda le ministre des
affaires étrangères de l'ancien cabinet, petit homme noir nommé
Crombile, qui travaillait quatorze heures par jour dans le délire des
grandeurs, silencieux, se cachant de ses propres agents diplomatiques,
terriblement inquiétant, sans inquiéter personne, car l'imprévoyance des
peuples est infinie et celle des gouvernants l'égale.

On mit aux travaux publics un socialiste. Fortuné Lapersonne. C'était
alors une des coutumes les plus solennelles, les plus sévères, les plus
rigoureuses, et, j'ose dire, les plus terribles et les plus cruelles de
la politique, de mettre dans tout ministère destiné à combattre le
socialisme un membre du parti socialiste, afin que les ennemis de la
fortune et de la propriété eussent la honte et l'amertume d'être frappés
par un des leurs et qu'ils ne pussent se réunir entre eux sans chercher
du regard celui qui les châtierait le lendemain. Une ignorance profonde
du coeur humain permettrait seule de croire qu'il était difficile de
trouver un socialiste pour occuper ces fonctions. Le citoyen Fortuné
Lapersonne entra dans le cabinet Visire de son propre mouvement, sans
contrainte aucune; et il trouva des approbateurs même parmi ses anciens
amis, tant le pouvoir exerçait de prestige sur les Pingouins!

Le général Débonnaire reçut le portefeuille de la guerre; il passait
pour un des plus intelligents généraux de l'armée; mais il se laissait
conduire par une femme galante, madame la baronne de Bildermann, qui,
belle encore dans l'âge des intrigues, s'était mise aux gages d'une
puissance voisine et ennemie.

Le nouveau ministre de la marine, le respectable amiral Vivier des
Murènes, reconnu généralement pour un excellent marin, montrait une
piété qui eût paru excessive dans un ministère anticlérical, si la
république laïque n'avait reconnu la religion comme d'utilité maritime.
Sur les instructions du révérend père Douillard, son directeur
spirituel, le respectable amiral Vivier des Murènes voua les équipages
de la flotte à sainte Orberose et fit composer par des bardes chrétiens
des cantiques en l'honneur de la vierge d'Alca qui remplacèrent l'hymne
national dans les musiques de la marine de guerre.

Le ministère Visire se déclara nettement anticlérical, mais respectueux
des croyances; il s'affirma sagement réformateur. Paul Visire et ses
collaborateurs voulaient des réformes, et c'était pour ne pas
compromettre les réformes qu'ils n'en proposaient pas; car ils étaient
vraiment des hommes politiques et savaient que les réformes sont
compromises dès qu'on les propose. Ce gouvernement fut bien accueilli,
rassura les honnêtes gens et fit monter la rente.

Il annonça la commande de quatre cuirassés, des poursuites contre les
socialistes et manifesta son intention formelle de repousser tout impôt
inquisitorial sur le revenu. Le choix du ministre des finances,
Terrasson, fut particulièrement approuvé de la grande presse. Terrasson,
vieux ministre fameux par ses coups de Bourse, autorisait toutes les
espérances des financiers et faisait présager une période de grandes
affaires. Bientôt se gonfleraient du lait de la richesse ces trois
mamelles des nations modernes: l'accaparement, l'agio et la spéculation
frauduleuse. Déjà l'on parlait d'entreprises lointaines, de
colonisation, et les plus hardis lançaient dans les journaux un projet
de protectorat militaire et financier sur la Nigritie.

Sans avoir encore donné sa mesure, Hippolyte Cérès était considéré comme
un homme de valeur; les gens d'affaires l'estimaient. On le félicitait
de toutes parts d'avoir rompu avec les partis extrêmes, les hommes
dangereux, d'être conscient des responsabilités gouvernementales.

Madame Cérès brillait seule entre toutes les dames du ministère.
Crombile séchait dans le célibat; Paul Visire s'était marié richement,
dans le gros commerce du Nord, à une personne comme il faut,
mademoiselle Blampignon, distinguée, estimée, simple, toujours malade,
et que l'état de sa santé retenait constamment chez sa mère, au fond
d'une province reculée. Les autres ministresses n'étaient point nées
pour charmer les regards; et l'on souriait en lisant que madame
Labillette avait paru au bal de la présidence coiffée d'oiseaux de
paradis. Madame l'amirale Vivier des Murènes, de bonne famille, plus
large que haute, le visage sang de boeuf, la voix d'un camelot, faisait
son marché elle-même. La générale Débonnaire, longue, sèche, couperosée,
insatiable de jeunes officiers, perdue de débauches et de crimes, ne
rattrapait la considération qu'à force de laideur et d'insolence.

Madame Cérès était le charme du ministère et son porte-respect. Jeune,
belle, irréprochable, elle réunissait, pour séduire l'élite sociale et
les foules populaires, à l'élégance des toilettes la pureté du sourire.

Ses salons furent envahis par la grande finance juive. Elle donnait les
garden-parties les plus élégants de la république; les journaux
décrivaient ses toilettes et les grands couturiers ne les lui faisaient
pas payer. Elle allait à la messe, protégeait contre l'animosité
populaire la chapelle de Sainte-Orberose et faisait naître dans les
coeurs aristocratiques l'espérance d'un nouveau concordat.

Des cheveux d'or, des prunelles gris de lin, souple, mince avec une
taille ronde, elle était vraiment jolie; elle jouissait d'une excellente
réputation, qu'elle aurait gardée intacte jusque dans un flagrant délit,
tant elle se montrait adroite, calme, et maîtresse d'elle-même.

La session s'acheva sur une victoire du cabinet, qui repoussa, aux
applaudissements presque unanimes de la Chambre, la proposition d'un
impôt inquisitorial, et sur un triomphe de madame Cérès qui donna des
fêtes à trois rois de passage.



CHAPITRE VI


LE SOPHA DE LA FAVORITE

Le président du conseil invita, pendant les vacances, monsieur et madame
Cérès à passer une quinzaine de jours à la montagne, dans un petit
château qu'il avait loué pour la saison et qu'il habitait seul. La santé
vraiment déplorable de madame Paul Visire ne lui permettait pas
d'accompagner son mari: elle restait avec ses parents au fond d'une
province septentrionale.

Ce château avait appartenu à la maîtresse d'un des derniers rois d'Alca;
le salon gardait ses meubles anciens, et il s'y trouvait encore le sopha
de la favorite. Le pays était charmant; une jolie rivière bleue,
l'Aiselle, coulait au pied de la colline que dominait le château.
Hippolyte Cérès aimait à pêcher à la ligne; il trouvait, en se livrant à
cette occupation monotone, ses meilleures combinaisons parlementaires et
ses plus heureuses inspirations oratoires. La truite foisonnait dans
l'Aiselle; il la pêchait du matin au soir, dans une barque que le
président du conseil s'était empressé de mettre à sa disposition.

Cependant Éveline et Paul Visire faisaient quelquefois ensemble un tour
de jardin, un bout de causerie dans le salon. Éveline, tout en
reconnaissant la séduction qu'il exerçait sur les femmes, n'avait encore
déployé pour lui qu'une coquetterie intermittente et superficielle, sans
intentions profondes ni dessein arrêté. Il était connaisseur et la
savait jolie; la Chambre et l'Opéra lui étaient tout loisir, mais, dans
le petit château, les yeux gris de lin et la taille ronde d'Éveline
prenaient du prix à ses yeux. Un jour qu'Hippolyte Cérès péchait dans
l'Aiselle, il la fit asseoir près de lui sur le sopha de la favorite. À
travers les fentes des rideaux, qui la protégeaient contre la chaleur et
la clarté d'un jour ardent, de longs rayons d'or frappaient Éveline,
comme les flèches d'un Amour caché. Sous la mousseline blanche, toutes
ses formes, à la fois arrondies et fuselées, dessinaient leur grâce et
leur jeunesse. Elle avait la peau moite et fraîche et sentait le foin
coupé. Paul Visire se montra tel que le voulait l'occasion; elle ne se
refusa pas aux jeux du hasard et de la société. Elle avait cru que ce ne
serait rien ou peu de chose: elle s'était trompée.

«Il y avait, dit la célèbre ballade allemande, sur la place de la ville,
du côté du soleil, contre le mur où courait la glycine, une jolie boîte
aux lettres, bleue comme les bleuets, souriante et tranquille.

»Tout le jour venaient à elle, dans leurs gros souliers, petits
marchands, riches fermiers, bourgeois et le percepteur et les gendarmes,
qui lui mettaient des lettres d'affaires, des factures, des sommations
et des contraintes d'avoir à payer l'impôt, des rapports aux juges du
tribunal et des convocations de recrues: elle demeurait souriante et
tranquille.

»Joyeux ou soucieux, s'acheminaient vers elle journaliers et garçons de
ferme, servantes et nourrices, comptables, employés de bureau, ménagères
tenant leur petit enfant dans les bras; ils lui mettaient des faire-part
de naissances, de mariages et de mort, des lettres de fiancés et de
fiancées, des lettres d'époux et d'épouses, de mères à leurs fils, de
fils à leurs mère: elle demeurait souriante et tranquille.

»À la brune, des jeunes garçons et des jeunes filles se glissaient
furtivement jusqu'à elle et lui mettaient des lettres d'amour, les unes
mouillées de larmes qui faisaient couler l'encre, les autres avec un
petit rond pour indiquer la place du baiser, et toutes très longues;
elle demeurait souriante et tranquille.

»Les riches négociants venaient eux-mêmes, par prudence, à l'heure de la
levée, et lui mettaient des lettres chargées, des lettres à cinq cachets
rouges pleines de billets de banque ou de chèques sur les grands
établissements financiers de l'Empire: elle demeurait souriante et
tranquille.

»Mais un jour Gaspar, qu'elle n'avait jamais vu et qu'elle ne
connaissait ni d'Ève ni d'Adam, vint lui mettre un billet dont on ne
sait rien sinon qu'il était plié en petit chapeau. Aussitôt la jolie
boîte aux lettres tomba pâmée. Depuis lors elle ne tient plus en place;
elle court les rues, les champs, les bois, ceinte de lierre et couronnée
de roses. Elle est toujours par monts et par vaux; le garde champêtre
l'a surprise dans les blés entre les bras de Gaspar et le baisant sur la
bouche.»

Paul Visire avait repris toute sa liberté d'esprit; Éveline demeurait
étendue sur le divan de la favorite dans un étonnement délicieux.

Le révérend père Douillard, excellent en théologie morale, et qui, dans
la décadence de l'Église, gardait les principes, avait bien raison
d'enseigner, conformément à la doctrine des Pères, que, si une femme
commet un grand péché en se donnant pour de l'argent, elle en commet un
bien plus grand en se donnant pour rien; car, dans le premier cas, elle
agit pour soutenir sa vie et elle est parfois, non pas excusable, mais
pardonnable et digne encore de la grâce divine, puisque, enfin, Dieu
défend le suicide et ne veut pas que ses créatures, qui sont ses
temples, se détruisent elles-mêmes; d'ailleurs en se donnant pour vivre
elle reste humble et ne prend pas de plaisir, ce qui diminue le péché.
Mais une femme qui se donne pour rien pèche avec volupté, exulte dans la
faute. L'orgueil et les délices dont elle charge son crime en augmentent
le poids mortel.

L'exemple de madame Hippolyte Cérès devait faire paraître la profondeur
de ces vérités morales. Elle s'aperçut qu'elle avait des sens; jusque-là
elle ne s'en était pas doutée; il ne fallut qu'une seconde pour lui
faire faire cette découverte, changer son âme, bouleverser sa vie. Ce
lui fut d'abord un enchantement que d'avoir appris à se connaître. Le
_gnothi seauthon_ de la philosophie antique n'est pas un précepte
dont l'accomplissement au moral procure du plaisir, car on ne goûte
guère de satisfaction à connaître son âme; il n'en est pas de même de la
chair où des sources de volupté peuvent nous être révélées. Elle voua
tout de suite à son révélateur une reconnaissance égale au bienfait et
elle s'imagina que celui qui avait découvert les abîmes célestes en
possédait seul la clé. Était-ce une erreur et n'en pouvait-elle pas
trouver d'autres qui eussent aussi la clé d'or? Il est difficile d'en
décider; et le professeur Haddock, quand les faits furent divulgués (ce
qui ne tarda pas, comme nous l'allons voir), eu traita au point de vue
expérimental, dans une revue scientifique et spéciale, et conclut que
les chances qu'aurait madame C... de retrouver l'exacte équivalence de
M. V... étaient dans les proportions de 3,05 sur 975,008. Autant dire
qu'elle ne le retrouverait pas. Sans doute elle en eut l'instinct car
elle s'attacha éperdument à lui.

J'ai rapporté ces faits avec toutes les circonstances qui me semblent
devoir attirer l'attention des esprits méditatifs et philosophiques. Le
sopha de la favorite est digne de la majesté de l'histoire; il s'y
décida des destinées d'un grand peuple; que dis-je, il s'y accomplit un
acte dont le retentissement devait s'étendre sur les nations voisines,
amies ou ennemies, et sur l'humanité tout entière. Trop souvent les
événements de cette nature, bien que d'une conséquence infinie,
échappent aux esprits superficiels, aux âmes légères qui assument
inconsidérément la tâche d'écrire l'histoire. Aussi les secrets ressorts
des événements nous demeurent cachés, la chute des empires, la
transmission des dominations nous étonnent et nous demeurent
incompréhensibles, faute d'avoir découvert le point imperceptible,
touché l'endroit secret qui, mis en mouvement, a tout ébranlé et tout
renversé. L'auteur de cette grande histoire sait mieux que personne ses
défauts et ses insuffisances, mais il peut se rendre ce témoignage qu'il
a toujours gardé cette mesure, ce sérieux, cette austérité qui plaît
dans l'exposé des affaires d'État, et ne s'est jamais départi de la
gravité qui convient au récit des actions humaines.



CHAPITRE VII


LES PREMIÈRES CONSÉQUENCES

Quand Éveline confia à Paul Visire qu'elle n'avait jamais éprouvé rien
de semblable, il ne la crut pas. Il avait l'habitude des femmes et
savait qu'elles disent volontiers ces choses aux hommes pour les rendre
très amoureux. Ainsi son expérience, comme il arrive parfois, lui fit
méconnaître la vérité. Incrédule, mais tout de même flatté, il ressentit
bientôt pour elle de l'amour et quelque chose de plus. Cet état parut
d'abord favorable à ses facultés intellectuelles; Visire prononça dans
le chef-lieu de sa circonscription un discours plein de grâce, brillant,
heureux, qui passa pour son chef-d'oeuvre.

La rentrée fut sereine; c'est à peine, à la Chambre, si quelques
rancunes isolées, quelques ambitions encore timides levèrent la tête. Un
sourire du président du conseil suffit à dissiper ces ombres. Elle et
lui se voyaient deux fois par jour et s'écrivaient dans l'intervalle. Il
avait l'habitude des liaisons intimes, était adroit et savait
dissimuler; mais Éveline montrait une folle imprudence; elle s'affichait
avec lui dans les salons, au théâtre, à la Chambree et dans les
ambassades; elle portait son amour sur son visage, sur toute sa
personne, dans les éclairs humides de son regard, dans le sourire
mourant de ses lèvres, dans la palpitation de sa poitrine, dans la
mollesse de ses hanches, dans toute sa beauté avivée, irritée, éperdue.
Bientôt le pays tout entier sut leur liaison; les cours étrangères en
étaient informées; seuls le président de la république et le mari
d'Éveline l'ignoraient encore. Le président l'apprit à la campagne par
un rapport de police égaré, on ne sait comment, dans sa valise.

Hippolyte Cérès, sans être ni très délicat ni très perspicace,
s'apercevait bien que quelque chose était changé dans son ménage:
Éveline, qui naguère encore s'intéressait à ses affaires et lui montrait
sinon de la tendresse, du moins une bonne amitié, désormais ne lui
laissait voir que de l'indifférence et du dégoût. Elle avait toujours eu
des périodes d'absence, fait des visites prolongées à l'oeuvre de
Sainte-Orberose; maintenant, sortie dès le matin et toute la journée
dehors, elle se mettait à table à neuf heures du soir avec un visage de
somnambule. Son mari trouvait cela ridicule; pourtant il n'aurait peut-
être jamais su; une ignorance profonde des femmes, une épaisse confiance
dans son mérite et dans sa fortune lui auraient peut-être toujours
dérobé la vérité, si les deux amants ne l'eussent, pour ainsi dire,
forcé à la découvrir.

Quand Paul Visire allait chez Éveline et l'y trouvait seule, ils
disaient en s'embrassant: «Pas ici! pas ici!» et aussitôt ils
affectaient l'un vis-à-vis de l'autre une extrême réserve. C'était leur
règle inviolable. Or, un jour, Paul Visire se rendit chez son collègue
Cérès, à qui il avait donné rendez-vous; ce fut Éveline qui le reçut: le
ministre des postes était retenu dans «le sein» d'une commission.

--Pas ici! se dirent en souriant les amants.

Ils se le dirent la bouche sur la bouche, dans des embrassements, des
enlacements et des agenouillements. Ils se le disaient encore quand
Hippolyte Cérès entra dans le salon.

Paul Visire retrouva sa présence d'esprit; il déclara à madame Cérès
qu'il renonçait à lui retirer la poussière qu'elle avait dans l'oeil.
Par cette attitude il ne donnait pas le change au mari, mais il sauvait
sa sortie.

Hippolyte Cérès s'effondra. La conduite d'Éveline lui paraissait
incompréhensible; il lui en demandait les raisons.

--Pourquoi? pourquoi? répétait-il sans cesse, pourquoi?

Elle nia tout, non pour le convaincre, car il les avait vus, mais par
commodité et bon goût et pour éviter les explications pénibles.

Hippolyte Cérès souffrait toutes les tortures de la jalousie. Il se
l'avouait à lui-même; il se disait: «Je suis un homme fort; j'ai une
cuirasse; mais la blessure est dessous: elle est au coeur.»

Et se retournant vers sa femme toute parée de volupté et belle de son
crime, il la contemplait douloureusement et lui disait:

--Tu n'aurais pas dû avec celui-là.

Et il avait raison. Éveline n'aurait pas dû aimer dans le gouvernement.

Il souffrait tant qu'il prit son revolver en criant: «Je vais le tuer!»
Mais il songea qu'un ministre des postes et télégraphes ne peut pas tuer
le président du conseil, et il remit son revolver dans le tiroir de sa
table de nuit.

Les semaines se passaient sans calmer ses souffrances. Chaque matin, il
bouclait sur sa blessure sa cuirasse d'homme fort et cherchait dans le
travail et les honneurs la paix qui le fuyait. Il inaugurait tous les
dimanches des bustes, des statues, des fontaines, des puits artésiens,
des hôpitaux, des dispensaires, des voies ferrées, des canaux, des
halles, des égouts, des arcs de triomphe, des marchés et des abattoirs,
et prononçait des discours frémissants. Son activité brûlante dévorait
les dossiers; il changea en huit jours quatorze fois la couleur des
timbres-poste. Cependant il lui poussait des rages de douleur et de
fureur qui le rendaient fou; durant des jours entiers sa raison
l'abandonnait. S'il avait tenu un emploi dans une administration privée
on s'en serait tout de suite aperçu; mais il est beaucoup plus difficile
de reconnaître la démence ou le délire dans l'administration des
affaires de l'État. À ce moment, les employés du gouvernement formaient
des associations et des fédérations, au milieu d'une effervescence dont
s'effrayaient le parlement et l'opinion; les facteurs se signalaient
entre tous par leur ardeur syndicaliste.

Hippolyte Cérès fit connaître par voie de circulaire que leur action
était strictement légale. Le lendemain, il lança une seconde circulaire,
qui interdisait comme illégale toute association des employés de l'État.
Il révoqua cent quatre-vingts facteurs, les réintégra, leur infligea un
blâme et leur donna des gratifications. Au conseil des ministres il
était toujours sur le point d'éclater; c'était à peine si la présence du
chef de l'État le contenait dans les bornes des bienséances, et comme il
n'osait pas sauter à la gorge de son rival, il accablait d'invectives,
pour se soulager, le chef respecté de l'armée, le général Débonnaire,
qui ne les entendait pas, étant sourd et occupé à composer des vers pour
madame la baronne de Bildermann. Hippolyte Cérès s'opposait
indistinctement à tout ce que proposait M. le président du conseil.
Enfin il était insensé. Une seule faculté échappait au désastre de son
esprit: il lui restait le sens parlementaire, le tact des majorités, la
connaissance approfondie des groupes, la sûreté des pointages.



CHAPITRE VIII


NOUVELLES CONSÉQUENCES

La session s'achevait dans le calme, et le ministère ne découvrait, sur
les bancs de la majorité, nul signe funeste. On voyait cependant par
certains articles des grands journaux modérés que les exigences des
financiers juifs et chrétiens croissaient tous les jours, que le
patriotisme des banques réclamait une expédition civilisatrice en
Nigritie et que le trust de l'acier, plein d'ardeur à protéger nos côtes
et à défendre nos colonies, demandait avec frénésie des cuirassés et des
cuirassés encore. Des bruits de guerre couraient: de tels bruits
s'élevaient tous les ans avec la régularité des vents alisés; les gens
sérieux n'y prêtaient pas l'oreille et le gouvernement pouvait les
laisser tomber d'eux-mêmes à moins qu'ils ne vinssent à grossir et à
s'étendre; car alors le pays se serait alarmé. Les financiers ne
voulaient que des guerres coloniales; le peuple ne voulait pas de
guerres du tout; il aimait que le gouvernement montrât de la fierté et
même de l'arrogance; mais au moindre soupçon qu'un conflit européen se
préparait, sa violente émotion aurait vite gagné la Chambre. Paul Visire
n'était point inquiet, la situation européenne, à son avis, n'offrait
rien que de rassurant. Il était seulement agacé du silence maniaque de
son ministre des affaires étrangères. Ce gnôme arrivait au conseil avec
un portefeuille plus gros que lui, bourré de dossiers, ne disait rien,
refusait de répondre à toutes les questions, même à celles que lui
posait le respecté président de la république et, fatigué d'un travail
opiniâtre, prenait, dans son fauteuil, quelques instants de sommeil et
l'on ne voyait plus que sa petite houppe noire au-dessus du tapis vert.

Cependant Hippolyte Cérès redevenait un homme fort; il faisait en
compagnie de son collègue Lapersonne des noces fréquentes avec des
filles de théâtre; on les voyait tous deux entrer, de nuit, dans des
cabarets à la mode, au milieu de femmes encapuchonnées, qu'ils
dominaient de leur haute taille et de leurs chapeaux neufs, et on les
compta bientôt parmi les figures les plus sympathiques du boulevard. Ils
s'amusaient; mais ils souffraient. Fortuné Lapersonne avait aussi sa
blessure sous sa cuirasse; sa femme, une jeune modiste qu'il avait
enlevée à un marquis, était allée vivre avec un chauffeur. Il l'aimait
encore; il ne se consolait pas de l'avoir perdue et, bien souvent, dans
un cabinet particulier, au milieu des filles qui riaient en suçant des
écrevisses, les deux ministres, échangeant un regard plein de leurs
douleurs, essuyaient une larme.

Hippolyte Cérès, bien que frappé au coeur, ne se laissait point abattre.
Il fit serment de se venger.

Madame Paul Visire, que sa déplorable santé retenait chez ses parents,
au fond d'une sombre province, reçut une lettre anonyme, spécifiant que
M. Paul Visire, qui s'était marié sans un sou, mangeait avec une femme
mariée, E... C... (cherchez!) sa dot, à elle madame Paul, donnait à
cette femme des autos de trente mille francs, des colliers de perles de
quatre-vingt mille et courait à la ruine, au déshonneur et à
l'anéantissement. Madame Paul Visire lut, tomba d'une attaque de nerfs
et tendit la lettre à son père.

--Je vais lui frotter les oreilles, à ton mari, dit M. Blampignon; c'est
un galopin qui, si l'on n'y prend garde, te mettra sur la paille. Il a
beau être président du Conseil, il ne me fait pas peur.

Au sortir du train M. Blampignon se présenta au ministère de l'intérieur
et fut reçu tout de suite. Il entra furieux dans le cabinet du
président.

--J'ai à vous parler, monsieur!

Et il brandit la lettre anonyme.

Paul Visire l'accueillit tout souriant.

--Vous êtes le bienvenu, mon cher père. J'allais vous écrire.... Oui,
pour vous annoncer votre nomination au grade d'officier de la Légion
d'honneur. J'ai fait signer le brevet ce matin.

M. Blampignon remercia profondément son gendre et jeta au feu la lettre
anonyme.

Rentré dans sa maison provinciale, il y trouva sa fille irritée et
languissante.

--Eh bien! je l'ai vu, ton mari; il est charmant. Mais voilà! tu ne sais
pas le prendre.

Vers ce temps, Hippolyte Cérès apprit par un petit journal de scandales
(c'est toujours par les journaux que les ministres apprennent les
affaires d'État) que le président du Conseil dînait tous les soirs chez
mademoiselle Lysiane, des Folies Dramatiques, dont le charme semblait
l'avoir vivement frappé. Dès lors Cérès se faisait une sombre joie
d'observer sa femme. Elle rentrait tous les soirs très en retard, pour
dîner ou s'habiller, avec un air de fatigue heureuse et la sérénité du
plaisir accompli.

Pensant qu'elle ne savait rien, il lui envoya des avis anonymes. Elle
les lisait à table, devant lui et demeurait alanguie et souriante.

Il se persuada alors qu'elle ne tenait aucun compte de ces
avertissements trop vagues et que, pour l'inquiéter, il fallait lui
donner des précisions, la mettre en état de vérifier par elle-même
l'infidélité et la trahison. Il avait au ministère des agents très sûrs,
chargés de recherches secrètes intéressant la défense nationale et qui
précisément surveillaient alors des espions qu'une puissance voisine et
ennemie entretenait jusque dans les postes et télégraphes de la
république. M. Cérès leur donna l'ordre de suspendre leurs
investigations et de s'enquérir où, quand et comment M. le ministre de
l'intérieur voyait mademoiselle Lysiane. Les agents accomplirent
fidèlement leur mission et instruisirent le ministre qu'ils avaient
plusieurs fois surpris M. le président du Conseil avec une femme, mais
que ce n'était pas mademoiselle Lysiane. Hippolyte Cérès ne leur en
demanda pas davantage. Il eut raison: Les amours de Paul Visire et de
Lysiane n'étaient qu'un alibi imaginé par Paul Visire lui-même, à la
satisfaction d'Éveline, importunée de sa gloire et qui soupirait après
l'ombre et le mystère.

Ils n'étaient pas filés seulement par les agents du ministère des
postes; ils l'étaient aussi par ceux du préfet de police et par ceux
mêmes du ministère de l'intérieur qui se disputaient le soin de les
protéger; ils l'étaient encore par ceux de plusieurs agences royalistes,
impérialistes et cléricales, par ceux de huit ou dix officines de
chantage, par quelques policiers amateurs, par une multitude de
reporters et par une foule de photographes qui, partout où ils
abritaient leurs amours errantes, grands hôtels, petits hôtels, maisons
de ville, maisons de campagne, appartements privés, châteaux, musées,
palais, bouges, apparaissaient à leur venue, et les guettaient dans la
rue, dans les maisons environnantes, dans les arbres, sur les murs, dans
les escaliers, sur les paliers, sur les toits, dans les appartements
contigus, dans les cheminées. Le ministre et son amie voyaient avec
effroi tout autour de la chambre à coucher les vrilles percer les portes
et les volets, les violons faire des trous dans les murs. On avait
obtenu, faute de mieux, un cliché de madame Cérès en chemise, boutonnant
ses bottines.

Paul Visire, impatienté, irrité, perdait par moments sa belle humeur et
sa bonne grâce; il arrivait furieux au Conseil et couvrait d'invectives,
lui aussi, le général Débonnaire, si brave au feu, mais qui laissait
l'indiscipline s'établir dans les armées, et il accablait de sarcasmes,
lui aussi, le vénérable amiral Vivier des Murènes, dont les navires
coulaient à pic sans cause apparente.

Fortuné Lapersonne l'écoutait, narquois, les yeux tout ronds, et
grommelait entre ses dents:

--Il ne lui suffit pas de prendre à Hippolyte Cérès sa femme; il lui
prend aussi ses tics.

Ces algarades, connues par les indiscrétions des ministres et par les
plaintes des deux vieux chefs, qui annonçaient qu'ils foutraient leur
portefeuille au nez de ce coco-là et qui n'en faisaient rien, loin de
nuire à l'heureux chef du cabinet, produisirent le meilleur effet sur le
parlement et l'opinion qui y voyaient les marques d'une vive sollicitude
pour l'armée et la marine nationales. Le président du Conseil recueillit
l'approbation générale.  Aux félicitations des groupes et des
personnages notables, il répondait avec une ferme simplicité:

--Ce sont mes principes!

Et il fit mettre en prison sept ou huit socialistes.

La session close, Paul Visire, très fatigué, alla prendre les eaux.
Hippolyte Cérès refusa de quitter son ministère où s'agitait
tumultueusement le syndicat des demoiselles téléphonistes. Il les frappa
avec une violence inouie car il était devenu misogyne. Le dimanche, il
allait dans la banlieue pêcher à la ligne avec son collègue Lapersonne,
coiffé du chapeau de haute forme qu'il ne quittait plus depuis qu'il
était ministre. Et tous deux, oubliant le poisson, se plaignaient de
l'inconstance des femmes et mêlaient leurs douleurs.

Hippolyte aimait toujours Éveline et souffrait toujours. Cependant
l'espoir s'était glissé dans son coeur. Il la tenait séparée de son
amant et, pensant la pouvoir reprendre, il y dirigea tous ses efforts, y
déploya toute son habileté, se montra sincère, prévenant, affectueux,
dévoué, discret même; son coeur lui enseignait toutes les délicatesses.
Il disait à l'infidèle des choses charmantes et des choses touchantes
et, pour l'attendrir, lui avouait tout ce qu'il avait souffert.

Croisant sur son ventre la ceinture de son pantalon:

--Vois, lui disait-il, j'ai maigri.

Il lui promettait tout ce qu'il pensait qui pût flatter une femme, des
parties de campagne, des chapeaux, des bijoux.

Parfois il croyait l'avoir apitoyée. Elle ne lui montrait plus un visage
insolemment heureux; séparée de Paul, sa tristesse avait un air de
douceur; mais dès qu'il faisait un geste pour la reconquérir, elle se
refusait, farouche et sombre, ceinte de sa faute comme d'une ceinture
d'or.

Il ne se lassait pas, se faisait humble, suppliant, déplorable.

Un jour il alla trouver Lapersonne, et lui dit, les larmes aux yeux:

--Parle-lui, toi!

Lapersonne s'excusa, ne croyant pas son intervention efficace, mais il
donna des conseils à son ami.

--Fais-lui croire que tu la dédaignes, que tu en aimes une autre, et
elle te reviendra.

Hippolyte, essayant de ce moyen, fit mettre dans les journaux qu'on le
rencontrait à toute heure chez mademoiselle Guinaud de l'Opéra. Il
rentrait tard, ou ne rentrait pas; affectait, devant Éveline, les
apparences d'une joie intérieure impossible à contenir; pendant le
dîner, il tirait de sa poche une lettre parfumée qu'il feignait de lire
avec délices et ses lèvres semblaient baiser, dans un songe, des lèvres
invisibles. Rien ne fit. Éveline ne s'apercevait même pas de ce manège.
Insensible à tout ce qui l'entourait, elle ne sortait de sa léthargie
que pour demander quelques louis à son mari; et, s'il ne les lui donnait
pas, elle lui jetait un regard de dégoût, prête à lui reprocher la honte
dont elle l'accablait devant le monde entier. Depuis qu'elle aimait,
elle dépensait beaucoup pour sa toilette; il lui fallait de l'argent et
elle n'avait que son mari pour lui en procurer: elle était fidèle.

Il perdit patience, devint enragé, la menaça de son revolver. Il dit un
jour devant elle à madame Clarence:

--Je vous fais compliment, madame; vous avez élevé votre fille comme une
grue.

--Emmène-moi, maman, s'écria Éveline. Je veux divorcer!

Il l'aimait plus ardemment que jamais.

Dans sa jalouse rage, la soupçonnant, non sans vraisemblance, d'envoyer
et de recevoir des lettres, il jura de les intercepter, rétablit le
cabinet noir, jeta le trouble dans les correspondances privées, arrêta
les ordres de Bourse, fit manquer les rendez-vous d'amour, provoqua des
ruines, traversa des passions, causa des suicides. La presse
indépendante recueillit les plaintes du public, et les soutint de toute
son indignation. Pour justifier ces mesures arbitraires les journaux
ministériels parlèrent à mots couverts de complot, de danger public et
firent croire à une conspiration monarchique. Des feuilles moins bien
informées donnèrent des renseignements plus précis, annoncèrent la
saisie de cinquante mille fusils et le débarquement du prince Crucho.
L'émotion grandissait dans le pays; les organes républicains demandaient
la convocation immédiate des Chambres. Paul Visire revint à Paris,
rappela ses collègues, tint un important conseil de cabinet et fit
savoir par ses agences qu'un complot avait été effectivement ourdi
contre la représentation nationale, que le président du conseil en
tenait les fils et qu'une information judiciaire était ouverte.

Il ordonna immédiatement l'arrestation de trente socialistes, et tandis
que le pays entier l'acclamait comme un sauveur, déjouant la
surveillance de ses six cents agents, il conduisait furtivement Éveline
dans un petit hôtel, près de la gare du Nord, où ils restèrent jusqu'à
la nuit. Après leur départ, la fille de l'hôtel, en changeant les draps
du lit, vit sept petites croix tracées avec une épingle à cheveux, près
du chevet, sur le mur de l'alcôve.

C'est tout ce qu'Hippolyte Cérès obtint pour prix de ses efforts.



CHAPITRE IX


LES DERNIERES CONSÉQUENCES

La jalousie est une vertu des démocraties qui les garantit des tyrans.
Les députés commençaient à envier la clé d'or du président du conseil.
Il y avait un an que sa domination sur la belle madame Cérès était
connue de tout l'univers; la province, où les nouvelles et les modes ne
parviennent qu'après une complète révolution de la terre autour du
soleil, apprenait enfin les amours illégitimes du cabinet. La province
garde des moeurs austères; les femmes y sont plus vertueuses que dans la
capitale. On en allègue diverses raisons: l'éducation, l'exemple, la
simplicité de la vie. Le professeur Haddock prétend que leur vertu tient
uniquement à leur chaussure dont le talon est bas. «Une femme, dit-il
dans un savant article de la _Revue anthropologique_, une femme ne
produit sur un homme civilisé une sensation nettement érotique qu'autant
que son pied fait avec le sol un angle de vingt-cinq degrés. S'il en
fait un de trente-cinq degrés, l'impression érotique qui se dégage du
sujet devient aiguë. En effet, de la position des pieds sur le sol
dépend, dans la station droite, la situation respective des différentes
parties du corps et notamment du bassin, ainsi que les relations
réciproques et le jeu des reins et des masses musculaires qui garnissent
postérieurement et supérieurement la cuisse. Or, comme tout homme
civilisé est atteint de perversion génésique et n'attache une idée de
volupté qu'aux formes féminines (tout au moins dans la station droite)
disposées dans les conditions de volume et d'équilibre commandées par
l'inclinaison du pied que nous venons de déterminer, il en résulte que
les dames de province, ayant des talons bas, sont peu convoitées (du
moins dans la station droite) et gardent facilement leur vertu.» Ces
conclusions ne furent pas généralement adoptées. On objecta que, dans la
capitale même, sous l'influence des modes anglaises et américaines,
l'usage des talons bas s'introduisit sans produire les effets signalés
par le savant professeur; qu'au reste, la différence qu'on prétend
établir entre les moeurs de la métropole et celles de la province est,
peut-être, illusoire et que, si elle existe, elle est due apparemment à
ce que les grandes villes offrent à l'amour des avantages et des
facilités que les petites n'ont pas. Quoi qu'il en soit, la province
commença à murmurer contre le président du conseil et à crier au
scandale. Ce n'était pas encore un danger, mais ce pouvait en devenir
un.

Pour le moment, le péril n'était nulle part et il était partout. La
majorité restait ferme, mais les leaders devenaient exigeants et
moroses. Peut-être Hippolyte Cérès n'eût-il jamais sacrifié ses intérêts
à sa vengeance. Mais, jugeant qu'il pouvait désormais, sans compromettre
sa propre fortune, contrarier secrètement celle de Paul Visire, il
s'étudiait à créer, avec art et mesure, des difficultés et des périls au
chef du gouvernement. Très loin d'égaler son rival par le talent, le
savoir et l'autorité, il le surpassait de beaucoup en habileté dans les
manoeuvres de couloirs. Les plus fins parlementaires attribuaient à son
abstention les récentes défaillances de la majorité. Dans les
commissions, faussement imprudent, il accueillait sans défaveur des
demandes de crédits auxquelles il savait que le président du conseil ne
saurait souscrire. Un jour, sa maladresse calculée souleva un brusque et
violent conflit entre le ministre de l'intérieur et le rapporteur du
budget de ce département. Alors Cérès s'arrêta effrayé. C'eut été
dangereux pour lui de renverser trop tôt le ministère. Sa haine
ingénieuse trouva une issue par des voies détournées. Paul Visire avait
une cousine pauvre et galante qui portait son nom. Cérès, se rappelant à
propos cette demoiselle  Céline Visire, la lança dans la grande vie, lui
ménagea des liaisons avec des hommes et des femmes étranges et lui
procura des engagements dans des cafés-concerts. Bientôt, à son
instigation, elle joua en des Eldorados des pantomimes unisexuelles,
sous les huées. Une nuit d'été, elle exécuta, sur une scène des Champs-
Élysées, devant une foule en tumulte, des danses obscènes, aux sons
d'une musique enragée qu'on entendait jusque dans les jardins où le
président de la république donnait une fête à des rois. Le nom de
Visire, associé à ces scandales, couvrait les murs de la ville,
emplissait les journaux, volait sur des feuilles à vignettes libertines
par les cafés et les bals, éclatait sur les boulevards en lettres de
feu.

Personne ne rendit le président du conseil responsable de l'indignité de
sa parente; mais on prenait mauvaise idée de sa famille et le prestige
de l'homme d'État s'en trouva diminué.

Il eut presque aussitôt une alerte assez vive. Un jour à la Chambre, sur
une simple question, le ministre de l'instruction publique et des
cultes, Labillette, souffrant du foie et que les prétentions et les
intrigues du clergé commençaient à exaspérer, menaça de fermer la
chapelle de Sainte-Orberose et parla sans respect de la vierge
nationale. La droite se dressa tout entière indignée; la gauche parut
soutenir à contre-coeur le ministre téméraire. Les chefs de la majorité
ne se souciaient pas d'attaquer un culte populaire qui rapportait trente
millions par an au pays: le plus modéré des hommes de la droite, M.
Bigourd, transforma la question en interpellation et mit le cabinet en
péril. Heureusement le ministre des travaux public, Fortuné Lapersonne,
toujours conscient des obligations du pouvoir, sut réparer, en l'absence
du president du conseil, la maladresse et l'inconvenance de son collègue
des cultes. Il monta à la tribune pour y témoigner des respects du
gouvernement à l'endroit de la céleste patronne du pays, consolatrice de
tant de maux que la science s'avoue impuissante à soulager.

Quand Paul Visire, enfin arraché des bras d'Éveline, parut à la Chambre,
le ministère était sauvé; mais le président du conseil se vit obligé
d'accorder à l'opinion des classes dirigeantes d'importantes
satisfactions; il proposa au parlement la mise en chantier de six
cuirassés et reconquit ainsi les sympathies de l'acier; il assura de
nouveau que la rente ne serait pas imposée et fit arrêter dix-huit
socialistes.

Il devait bientôt se trouver aux prises avec des difficultés plus
redoutables. Le chancelier de l'empire voisin, dans un discours sur les
relations extérieures de son souverain, glissa, au milieu d'aperçus
ingénieux et de vues profondes, une allusion maligne aux passions
amoureuses dont s'inspirait la politique d'un grand pays. Cette pointe,
accueillie par les sourires du parlement impérial, ne pouvait qu'irriter
une république ombrageuse. Elle y éveilla la susceptibilité nationale
qui s'en prit au ministre amoureux; les députés saisirent un prétexte
frivole pour témoigner leur mécontentement. Sur un incident ridicule:
une sous-préfète venue danser au Moulin-Rouge, la Chambre obligea le
ministère à engager sa responsabilité et il s'en fallut de quelques voix
seulement qu'il ne tombàt. De l'aveu général, Paul Visire n'avait jamais
été si faible, si mou, si terne, que dans cette déplorable séance.

Il comprit qu'il ne pouvait se maintenir que par un coup de grande
politique et décida l'expédition de Nigritie, réclamée par la haute
finance, la haute industrie et qui assurait des concessions de forêts
immenses à des sociétés de capitalistes, un emprunt de huit milliards
aux établissements de crédit, des grades et des décorations aux
officiers de terre et de mer. Un prétexte s'offrit: une injure à venger,
une créance à recouvrer. Six cuirassés, quatorze croiseurs et dix-huit
transports pénétrèrent dans l'embouchure du fleuve des Hippopotames; six
cents pirogues s'opposèrent en vain au débarquement des troupes. Les
canons de l'amiral Vivier des Murènes produisirent un effet foudroyant
sur les noirs qui répondirent par des volées de flèches et, malgré leur
courage fanatique, furent complètement défaits. Échauffé par les
journaux aux gages des financiers, l'enthousiasme populaire éclata.
Quelques socialistes seuls protesterent contre une entreprise barbare,
équivoque et dangereuse; ils furent immédiatement arrêtés.

À cette heure où le ministère, soutenu par la richesse et cher
maintenant aux simples, semblait inébranlable, Hippolyte Cérès, éclairé
par la haine, voyait seul le danger, et, contemplant son rival avec une
joie sombre, murmurait entre ses dents: «Il est foutu, le forban!»

Tandis que le pays s'enivrait de gloire et d'affaires, l'empire voisin
protestait contre l'occupation de la Nigritie par une puissance
européenne et ces protestations, se succédant à des intervalles de plus
en plus courts, devenaient de plus en plus vives. Les journaux de la
république affairée dissimulaient toutes les causes d'inquiétude; mais
Hippolyte Cérès écoutait grossir la menace et, résolu enfin à tout
risquer pour perdre son ennemi, même le sort du ministère, travaillait
dans l'ombre. Il fit écrire par des hommes à sa dévotion et insérer dans
plusieurs journaux officieux des articles qui, semblant exprimer la
pensée même de Paul Visire, prêtaient au chef du gouvernement des
intentions belliqueuses.

En même temps qu'ils éveillaient un écho terrible à l'étranger, ces
articles alarmaient l'opinion chez un peuple qui aimait les soldats mais
n'aimait pas la guerre. Interpellé sur la politique extérieure du
gouvernement, Paul Visire fit une déclaration rassurante, promit de
maintenir une paix compatible avec la dignité d'une grande nation; le
ministre des affaires étrangères, Crombile, lut une déclararation tout à
fait inintelligible puisqu'elle était rédigée en langage diplomatique;
le ministère obtint une forte majorité.

Mais les bruits de guerre ne cessèrent pas et, pour éviter une nouvelle
et dangereuse interpellation, le président du conseil distribua entre
les députés quatre-vingt mille hectares de forêts en Nigritie et fit
arrêter quatorze socialistes. Hippolyte Cérès allait dans les couloirs,
très sombre, et confiait aux députés de son groupe qu il s'efforçait de
faire prévaloir au conseil une politique pacifique et qu'il espérait
encore y réussir.

De jour en jour, les rumeurs sinistres grossissaient, pénétraient dans
le public, y semaient le malaise et l'inquiétude. Paul Visire lui-même
commençait à prendre peur. Ce qui le troublait, c'était le silence et
l'absence du ministre des affaires étrangères. Crombile maintenant ne
venait plus au conseil; levé à cinq heures du matin, il travaillait dix-
huit heures à son bureau et tombait épuisé dans sa corbeille où les
huissiers le ramassaient avec les papiers qu'ils allaient vendre aux
attachés militaires de l'empire voisin.

Le général Débonnaire croyait qu'une entrée en campagne était imminente;
il s'y préparait. Loin de craindre la guerre, il l'appelait de ses voeux
et confiait ses généreuses espérances à la baronne de Bildermann, qui en
avertissait la nation voisine qui, sur son avis, procédait à une
mobilisation rapide.

Le ministre des finances, sans le vouloir, précipita les événements. En
ce moment il jouait à la baisse: pour déterminer une panique, il fit
courir à la Bourse le bruit que la guerre était désormais inévitable.
L'empereur voisin, trompé par cette manoeuvre et s'attendant à voir son
territoire envahi, mobilisa ses troupes en toute hâte. La Chambre
épouvantée renversa le ministère Visire à une énorme majorité (814 voix
contre 7 et 28 abstentions). Il était trop tard; le jour même de cette
chute, la nation voisine et ennemie rappelait son ambassadeur et jetait
huit millions d'hommes dans la patrie de madame Cérès; la guerre devint
universelle et le monde entier fut noyé dans des flots de sang.



APOGÉE DE LA CIVILISATION PINGOUINE


Un demi-siècle après les événements que nous venons de raconter, madame
Cérès mourut entourée de respect et de vénération, en la soixante-dix-
neuvième année de son âge et depuis longtemps veuve de l'homme d'État
dont elle portait dignement le nom. Ses obsèques modestes et recueillies
furent suivies par les orphelins de la paroisse et les soeurs de la
Sacrée Mansuétude.

La défunte laissait tous ses biens à l'oeuvre de Sainte-Orberose.

--Hélas! soupira M. Monnoyer, chanoine de Saint-Maël, en recevant ce
legs pieux, il était grand temps qu'une généreuse fondatrice subvînt à
nos nécessités. Les riches et les pauvres, les savants et les ignorants
se détournent de nous. Et, lorsque nous nous efforçons de ramener les
âmes égarées, menaces, promesses, douceur, violence, rien ne nous
réussit plus. Le clergé de Pingouinie gémit dans la désolation; nos
curés de campagne, réduits pour vivre à exercer les plus vils métiers,
traînent la savate et mangent des rogatons. Dans nos églises en ruines
la pluie du ciel tombe sur les fidèles et l'on entend durant les saints
offices les pierres des voûtes choir. Le clocher de la cathédrale penche
et va s'écrouler. Sainte Orberose est oubliée des Pingouins, son culte
aboli, son sanctuaire déserté. Sur sa châsse, dépouillée de son or et de
ses pierreries, l'araignée tisse silencieusement sa toile.

Oyant ces lamentations, Pierre Mille qui, à l'âge de quatre-vingt-dix-
huit ans, n'avait rien perdu de sa puissance intellectuelle et morale,
demanda au chanoine s'il ne pensait pas que sainte Orberose sortît un
jour de cet injurieux oubli.

--Je n'ose l'espérer, soupira M. Monnoyer.

--C'est dommage! répliqua Pierre Mille. Orberose est une charmante
figure; sa légende a de la grâce. J'ai découvert, l'autre jour, par
grand hasard, un de ses plus jolis miracles, le miracle de Jean Violle.
Vous plairaît-il l'entendre, monsieur Monnoyer?

--Je l'entendrai volontiers, monsieur Mille.

--Le voici donc tel que je l'ai trouvé dans un manuscrit du xive siècle:

»Cécile, femme de Nicolas Gaubert, orfèvre sur le Pont-au-Change, après
avoir mené durant de longues années une vie honnête et chaste, et déjà
sur le retour, s'éprit de Jean Violle, le petit page de madame la
comtesse de Maubec, qui habitait l'hôtel du Paon sur la Grève. Il
n'avait pas encore dix-huit ans, sa taille et sa figure étaient très
mignonnes. Ne pouvant vaincre son amour, Cécile résolut de le
satisfaire. Elle attira le page dans sa maison, lui fit toutes sortes de
caresses, lui donna des friandises et finalement en fit à son plaisir
avec lui.

»Or, un jour qu'ils étaient couchés tous deux ensemble dans le lit de
l'orfèvre, maître Nicolas rentra au logis plus tôt qu'on ne l'attendait.
Il trouva le verrou tiré et entendit au travers de la porte, sa femme
qui soupirait: «Mon coeur! mon »ange! mon rat!» La soupçonnant alors de
s'être enfermée avec un galant, il frappa de grands coups à l'huis et se
mit à hurler: «Gueuse, paillarde, »ribaude, vaudoise, ouvre que je te
coupe »le nez et les oreilles!» En ce péril, l'épouse de l'orfèvre se
voua à sainte Orberose et lui promit une belle chandelle si elle la
tirait d'affaire, elle et le petit page qui se mourait de peur tout nu
dans la ruelle.

»La sainte exauça ce voeu. Elle changea immédiatement Jean Violle en
fille. Ce que voyant, Cécile, bien rassurée, se mit à crier à son mari:
«Oh! le vilain brutal, le méchant jaloux! Parlez »doucement si vous
voulez qu'on vous ouvre.»

Et tout en grondant de la sorte, elle courait à sa garde-robe et en
tirait un vieux chaperon, un corps de baleine et une longue jupe grise
dont elle affublait en grande hâte le page métamorphosé. Puis, quand ce
fut fait: «Catherine, ma »mie, Catherine, mon petit chat, fit-elle tout
»haut, allez ouvrir à votre oncle: il est plus »bête que méchant, et ne
vous fera point de »mal.» Le garçon devenu fille obéit. Maître Nicolas,
entré dans la chambre, y trouva une jeune pucelle qu'il ne connaissait
point et sa bonne femme au lit. «Grand bénêt, lui dit celle-ci, »ne
t'ébahis pas de ce que tu vois. Comme je »venais de me coucher à cause
d'un mal au »ventre, j'ai reçu la visite de Catherine, la fille »à ma
soeur Jeanne de Palaiseau, avec qui nous »étions brouillés depuis quinze
ans. Mon homme, »embrasse notre nièce! elle en vaut la peine.» L'orfèvre
accola Violle, dont la peau lui sembla douce; et dès ce moment il ne
souhaita rien tant que de se tenir un moment seul avec elle, afin de
l'embrasser tout à l'aise. C'est pourquoi, sans tarder, il l'emmena dans
la salle basse, sous prétexte de lui offrir du vin et des cerneaux, et
il ne fut pas plus tôt en bas avec elle qu'il se mit à la caresser très
amoureusement. Le bonhomme ne s'en serait pas tenu là, si sainte
Orberose n'eût inspiré à son honnête femme l'idée de l'aller surprendre.
Elle le trouva qui tenait la fausse nièce sur ses genoux, le traita de
paillard, lui donna des soufflets et l'obligea à lui demander pardon. Le
lendemain, Violle reprit sa première forme.»

Ayant entendu ce récit, le vénérable chanoine Monnoyer remercia Pierre
Mille de le lui avoir fait, et, prenant la plume, se mit à rédiger les
pronostics des chevaux gagnants aux prochaines courses. Car il tenait
les écritures d'un bookmaker.

Cependant la Pingouinie se glorifiait de sa richesse. Ceux qui
produisaient les choses nécessaires à la vie en manquaient; chez ceux
qui ne les produisaient pas, elles surabondaient. «Ce sont là, comme le
disait un membre de l'Institut, d'inéluctables fatalités économiques.»
Le grand peuple pingouin n'avait plus ni traditions, ni culture
intellectuelle, ni arts. Les progrès de la civilisation s'y
manifestaient par l'industrie meurtrière, la spéculation infâme, le luxe
hideux. Sa capitale revêtait, comme toutes les grandes villes d'alors,
un caractère cosmopolite et financier: il y régnait une laideur immense
et régulière. Le pays jouissait d'une tranquillité parfaite. C'était
l'apogée.



LIVRE VIII

LES TEMPS FUTURS

L'HISTOIRE SANS FIN

_Tae Hellasi peniae men aie chote suntrophos esti,
haretae de hepachtos esti, hapo te sophiaes chatergaomenae
chai nomoy ischyroy._
                        (_Herodot._, _Hist._, VII, cn.)

Vous n'aviez donc pas vu que c'étaient des anges.
                        (_Liber terribilis_)

Bqsfttfusftpvtusbjuf bmbvupsjufeftspjtfuoftfnqfsfv
stbqsftbxpjsqspdmbnfuspjtgpjttbmjelsufmbgsbodftft
utpvnjtfbeftdpnqbhojftgjobodjfsftrvjcjtqptfouef.sjdif
tiftevqbztfuqbsmfnpzfoevofqsfttfbdifulfejsjhfoumpqj
ojpo.

                        VOUFNPJOXFSJEJRVF.

Nous sommes au commencement d'une chimie
qui s'occupera des changements produits par un
corps contenant une quantité d'énergie concentrée
telle que nous n'en avons pas encore eu de semblable
à notre disposition.

                        SIR WILLIAM RAMSAY.



Section 1


On ne trouvait jamais les maisons assez hautes; on les surélevait sans
cesse, et l'on en construisait de trente à quarante étages, où se
superposaient bureaux, magasins, comptoirs de banques, sièges de
sociétés; et l'on creusait dans le sol toujours plus profondément des
caves et des tunnels.

Quinze millions d'hommes travaillaient dans la ville géante, à la
lumière des phares, qui jetaient leurs feux le jour comme la nuit. Nulle
clarté du ciel ne perçait les fumées des usines dont la ville était
ceinte; mais on voyait parfois le disque rouge d'un soleil sans rayons
glisser dans un firmament noir, sillonné de ponts de fer, d'où tombait
une pluie éternelle de suie et d'escarbilles. C'était la plus
industrielle de toutes les cités du monde et la plus riche. Son
organisation semblait parfaite; il n'y subsistait rien des anciennes
formes aristocratiques ou démocratiques des sociétés; tout y était
subordonné aux intérêts des trusts. Il se forma dans ce milieu ce que
les anthropologistes appellent le type du milliardaire. C'étaient des
hommes à la fois énergiques et frêles, capables d'une grande puissance
de combinaisons mentales, et qui fournissaient un long travail de
bureau, mais dont la sensibilité subissait des troubles héréditaires qui
croissaient avec l'âge.

Comme tous les vrais aristocrates, comme les patriciens de la Rome
républicaine, comme les lords de la vieille Angleterre, ces hommes
puissants affectaient une grande sévérité de moeurs.

On vit les ascètes de la richesse: dans les assemblées des trusts
apparaissaient des faces glabres, des joues creuses, des yeux cayes, des
fronts plissés. Le corps plus sec, le teint plus jaune, les lèvres plus
arides, le regard plus enflammé que les vieux moines espagnols, les
milliardaires se livraient avec une inextinguible ardeur aux austérités
de la banque et de l'industrie. Plusieurs, se refusant toute joie, tout
plaisir, tout repos, consumaient leur vie misérable dans une chambre
sans air ni jour, meublée seulement d'appareils électriques, y soupaient
d'oeufs et de lait, y dormaient sur un lit de sangles. Sans autre
occupation que de pousser du doigt un bouton de nickel, ces mystiques,
amassant des richesses dont ils ne voyaient pas même les signes,
acquéraient la vaine possibilité d'assouvir des désirs qu'ils
n'éprouveraient jamais.

Le culte de la richesse eut ses martyrs. L'un de ces milliardaires, le
fameux Samuel Box, aima mieux mourir que de céder la moindre parcelle de
son bien. Un de ses ouvriers, victime d'un accident de travail, se
voyant refuser toute indemnité, fit valoir ses droits devant les
tribunaux, mais rebuté par d'insurmontables difficultés de procédure,
tombé dans une cruelle indigence, réduit au désespoir, il parvint, à
force de ruse et d'audace, à tenir son patron sous son revolver,
menaçant de lui brûler la cervelle s'il ne le secourait point: Samuel
Box ne donna rien et se laissa tuer pour le principe.

L'exemple est suivi quand il vient de haut. Ceux qui possédaient peu de
capitaux (et c'était naturellement le plus grand nombre), affectaient
les idées et les moeurs des milliardaires pour être confondus avec eux.
Toutes les passions qui nuisent à l'accroissement ou à la conservation
des biens passaient pour déshonorantes; on ne pardonnait ni la mollesse,
ni la paresse, ni le goût des recherches désintéressées, ni l'amour des
arts, ni surtout la prodigalité; la pitié était condamnée comme une
faiblesse dangereuse. Tandis que toute inclination à la volupté
soulevait la réprobation publique, on excusait au contraire la violence
d'un appétit brutalement assouvi: la violence en effet semblait moins
nuisible aux moeurs, comme manifestant une des formes de l'énergie
sociale. L'État reposait fermement sur deux grandes vertus publiques: le
respect pour le riche et le mépris du pauvre. Les âmes faibles que
troublait encore la souffrance humaine n'avaient d'autre ressource que
de se réfugier dans une hypocrisie qu'on ne pouvait blâmer puisqu'elle
contribuait au maintien de l'ordre et à la solidité des institutions.

Ainsi, parmi les riches, tons étaient dévoués à la société ou le
paraissaient; tous donnaient l'exemple, s'ils ne le suivaient pas tous.
Certains sentaient cruellement la rigueur de leur état; mais ils le
soutenaient par orgueil ou par devoir. Quelques-uns tentaient d'y
échapper un moment en secret et par subterfuge. L'un d'eux, Édouard
Martin, président du trust des fers, s'habillait parfois en pauvre,
allait mendier son pain et se faisait rudoyer par les passants. Un jour
qu'il tendait la main sur un pont il se prit de querelle avec un vrai
mendiant et, saisi d'une fureur envieuse, l'étrangla.

Comme ils employaient toute leur intelligence dans les affaires, ils ne
recherchaient pas les plaisirs de l'esprit. Le théâtre, qui avait été
jadis très florissant chez eux, se réduisait maintenant à la pantomime
et aux danses comiques. Les pièces à femmes étaient elles-mêmes
abandonnées; le goût s'était perdu des jolies formes et des toilettes
brillantes; on y préférait les culbutes des clowns et la musique des
nègres et l'on ne s'enthousiasmait plus qu'à voir défiler sur la scène
des diamants au cou des figurantes et des barres d'or portées en
triomphe.

Les dames de la richesse étaient assujetties autant que les hommes à une
vie respectable. Selon une tendance commune à toutes les civilisations,
le sentiment public les érigeait en symboles; elles devaient représenter
par leur faste austère à la fois la grandeur de la fortune et son
intangibilité. On avait réformé les vieilles habitudes de galanterie;
mais aux amants mondains d'autrefois succédaient sourdement de robustes
masseurs ou quelque valet de chambre. Toutefois les scandales étaient
rares: un voyage à l'étranger les dissimulait presque tous et les
princesses des trusts restaient l'objet de la considération générale.

Les riches ne formaient qu'une petite minorité, mais leurs
collaborateurs, qui se composaient de tout le peuple, leur étaient
entièrement acquis ou soumis entièrement. Ils formaient deux classes,
celle des employés de commerce et de banque et celle des ouvriers des
usines. Les premiers fournissaient un travail énorme et recevaient de
gros appointements. Certains d'entre eux parvenaient à fonder des
établissements; l'augmentation constante de la richesse publique et la
mobilité des fortunes privées autorisaient toutes les espérances chez
les plus intelligents ou les plus audacieux. Sans doute on aurait pu
découvrir dans la foule immense des employés, ingénieurs ou comptables,
un certain nombre de mécontents et d'irrités; mais cette société si
puissante avait imprimé jusque dans les esprits de ses adversaires sa
forte discipline. Les anarchistes eux-mêmes s'y montraient laborieux et
réguliers.

Quant aux ouvriers, qui travaillaient dans les usines, aux environs de
la ville, leur déchéance physique et morale était profonde; ils
réalisaient le type du pauvre établi par l'anthropologie. Bien que chez
eux le développement de certains muscles, dû à la nature particulière de
leur activité, pût tromper sur leurs forces, ils présentaient les signes
certains d'une débilité morbide. La taille basse, la tête petite, la
poitrine étroite, ils se distinguaient encore des classes aisées par une
multitude d'anomalies physiologiques et notamment par l'asymétrie
fréquente de la tête ou des membres. Et ils étaient destinés à une
dégénérescence graduelle et continue, car des plus robustes d'entre eux
l'État faisait des soldats, dont la santé ne résistait pas longtemps aux
filles et aux cabaretiers postés autour des casernes. Les prolétaires se
montraient de plus en plus débiles d'esprit. L'affaiblissement continu
de leurs facultés intellectuelles n'était pas dû seulement à leur genre
de vie; il résultait aussi d'une sélection méthodique opérée par les
patrons. Ceux-ci, craignant les ouvriers d'un cerveau trop lucide comme
plus aptes à formuler des revendications légitimes, s'étudiaient à les
éliminer par tous les moyens possibles et embauchaient de préférence les
travailleurs ignares et bornés, incapables de défendre leurs droits et
encore assez intelligents pour s'acquitter de leur besogne que des
machines perfectionnées rendaient extrêmement facile.

Aussi les prolétaires ne savaient-ils rien tenter en vue d'améliorer
leur sort. À peine parvenaient-ils par des grèves à maintenir le taux de
leurs salaires. Encore ce moyen commençait-il à leur échapper.
L'intermittence de la production, inhérente au régime capitaliste,
causait de tels chômages que, dans plusieurs branches d'industrie, sitôt
la grève déclarée, les chômeurs prenaient la place des grévistes. Enfin
ces producteurs misérables demeuraient plongés dans une sombre apathie
que rien n'égayait, que rien n'exaspérait. C'était pour l'état social
des instruments nécessaires et bien adaptés.

En résumé, cet état social semblait le mieux assis qu'on eût encore vu,
du moins dans l'humanité, car celui des abeilles et des fourmis est
incomparable pour la stabilité; rien ne pouvait faire prévoir la ruine
d'un régime fondé sur ce qu'il y a de plus fort dans la nature humaine,
l'orgueil et la cupidité. Pourtant les observateurs avisés découvraient
plusieurs sujets d'inquiétude. Les plus certains, bien que les moins
apparents, étaient d'ordre économique et consistaient dans la
surproduction toujours croissante, qui entraînait les longs et cruels
chômages auxquels les industriels reconnaissaient, il est vrai,
l'avantage de rompre la force ouvrière en opposant les sans-travail aux
travailleurs. Une sorte de péril plus sensible résultait de l'état
physiologique de la population presque toute entière. «La santé des
pauvres est ce qu'elle peut être, disaient les hygiénistes; mais celle
des riches laisse à désirer.» Il n'était pas difficile d'en trouver les
causes. L'oxygène nécessaire à la vie manquait dans la cité; on
respirait un air artificiel; les trusts de l'alimentation, accomplissant
les plus hardies synthèses chimiques, produisaient des vins, de la
chair, du lait, des fruits, des légumes factices. Le régime qu'ils
imposaient causait des troubles dans les estomacs et dans les cerveaux.
Les milliardaires étaient chauves à dix-huit ans; quelques-uns
trahissaient par moment une dangereuse faiblesse d'esprit; malades,
inquiets, ils donnaient des sommes énormes à des sorciers ignares et
l'on voyait éclater tout à coup dans la ville la fortune médicale ou
théologique de quelque ignoble garçon de bain devenu thérapeute ou
prophète. Le nombre des aliénés augmentait sans cesse; les suicides se
multipliaient dans le monde de la richesse et beaucoup s'accompagnaient
de circonstances atroces et bizarres, qui témoignaient d'une perversion
inouie de l'intelligence et de la sensibilité.

Un autre symptôme funeste frappait fortement le commun des esprits. La
catastrophe, désormais périodique, régulière, rentrait dans les
prévisions et prenait dans les statistiques une place de plus en plus
large. Chaque jour des machines éclataient, des maisons sautaient, des
trains bondés de marchandises tombaient sur un boulevard, démolissant
des immeubles entiers, écrasant plusieurs centaines de passants et, à
travers le sol défoncé, broyaient deux ou trois étages d'ateliers et de
docks où travaillaient des équipes nombreuses.



Section 2


Dans la partie sud-ouest de la ville, sur une hauteur qui avait gardé
son ancien nom de Fort Saint-Michel, s'étendait un square où de vieux
arbres allongeaient encore au-dessus des pelouses leurs bras épuisés.
Sur le versant nord, des ingénieurs paysagistes avaient construit une
cascade, des grottes, un torrent, un lac, des îles. De ce côté l'on
découvrait toute la ville avec ses rues, ses boulevards, ses places, la
multitude de ses toits et de ses dômes, ses voies aériennes, ses foules
d'hommes recouvertes de silence et comme enchantées par l'éloignement.
Ce square était l'endroit le plus salubre de la capitale; les fumées n'y
voilaient point le ciel, et l'on y menait jouer les enfants. L'été,
quelques employés des bureaux et des laboratoires voisins, après leur
déjeuner, s'y reposaient, un moment, sans en troubler la paisible
solitude.

C'est ainsi qu'un jour de juin, vers midi, une télégraphiste, Caroline
Meslier, vint s'asseoir sur un banc à l'extrémité de la terrasse du
nord. Pour se rafraîchir les yeux d'un peu de verdure, elle tournait le
dos à la ville. Brune, avec des prunelles fauves, robuste et placide,
Caroline paraissait âgée de vingt-cinq à vingt-huit ans. Presque
aussitôt un commis au trust de l'électricité, Georges Clair, prit place
à côté d'elle. Blond, mince, souple, il avait des traits d'une finesse
féminine; il n'était guère plus âgé qu'elle et paraissait plus jeune. Se
rencontrant presque tous les jours à cette place, ils éprouvaient de la
sympathie l'un pour l'autre et prenaient plaisir à causer ensemble.
Cependant leur conversation n'avait jamais rien de tendre, d'affectueux,
ni d'intime. Caroline, bien qu'il lui fût advenu, dans le passé, de se
repentir de sa confiance, aurait peut-être laissé voir plus d'abandon;
mais Georges Clair se montrait toujours extrêmement réservé dans ses
termes comme dans ses façons; il ne cessait de donner à la conversation
un caractère purement intellectuel et de la maintenir dans les idées
générales, s'exprimant d'ailleurs sur tous les sujets avec la liberté la
plus âpre.

Il l'entretenait volontiers de l'organisation de la société et des
conditions du travail.

--La richesse, disait-il, est un des moyens de vivre heureux; ils en ont
fait la fin unique de l'existence.

Et cet état de choses à tous deux paraissait monstrueux.

Ils en revenaient sans cesse à certains sujets scientifiques qui leur
étaient familiers.

Ce jour-là, ils firent des remarques sur l'évolution de la chimie.

--Dès l'instant, dit Clair, où l'on vit le radium se transformer en
hélium, on cessa d'affirmer l'immutabilité des corps simples; ainsi
furent supprimées toutes ces vieilles lois des rapports simples et de la
conservation de la matière.

--Pourtant, dit-elle, il y a des lois chimiques.

Car, étant femme, elle avait besoin de croire.

Il reprit avec nonchalance:

--Maintenant qu'on peut se procurer du radium en suffisante quantité, la
science possède d'incomparables moyens d'analyse; dès à présent on
entrevoit dans ce qu'on nomme les corps simples des composés d'une
richesse extrême et l'on découvre dans la matière des énergies qui
semblent croître en raison même de sa ténuité.

Tout en causant, ils jetaient des miettes de pain aux oiseaux; des
enfants jouaient autour d'eux.

Passant d'un sujet à un autre:

--Cette colline, à l'époque quaternaire, dit Clair, était habitée par
des chevaux sauvages. L'année passée, en y creusant des conduites d'eau,
on a trouvé une couche épaisse d'ossements d'hémiones.

Elle s'inquiéta de savoir si, à cette époque reculée, l'homme s'était
montré déjà.

Il lui dit que l'homme chassait l'hémione avant d'essayer de le
domestiquer.

--L'homme, ajouta-t-il, fut d'abord chasseur, puis il devint pasteur,
agriculteur, industriel.... Et ces diverses civilisations se succédèrent
à travers une épaisseur de temps que l'esprit ne peut concevoir.

Il tira sa montre.

Caroline demanda s'il était déjà l'heure de rentrer au bureau.

--Il répondit que non, qu'il était à peine midi et demi.

Une fillette faisait des pâtés de sable au pied de leur banc; un petit
garçon de sept à huit ans passa devant eux en gambadant. Tandis que sa
mère cousait sur un banc voisin, il jouait tout seul au cheval échappé,
et, avec la puissance d'illusion dont sont capables les enfants, il se
figurait qu'il était en même temps le cheval et ceux qui le
poursuivaient et ceux qui fuyaient épouvantés devant lui. Il allait se
démenant et criant: «Arrêtez, hou! hou! Ce cheval est terrible; il a
pris le mors aux dents.»

Caroline fit cette question:

--Croyez-vous que les hommes étaient heureux autrefois?

Son compagnon lui répondit:

--Ils souffraient moins quand ils étaient plus jeunes. Ils faisaient
comme ce petit garçon: ils jouaient; ils jouaient aux arts, aux vertus,
aux vices, à l'héroïsme, aux croyances, aux voluptés; ils avaient des
illusions qui les divertissaient. Ils faisaient du bruit; ils
s'amusaient. Mais maintenant....

Il s'interrompit et regarda de nouveau à sa montre.

L'enfant qui courait buta du pied contre le seau de la fillette et tomba
de son long sur le gravier. Il demeura un moment étendu immobile, puis
se souleva sur ses paumes; son front se gonfla, sa bouche s'élargit, et
soudain il éclata en sanglots. Sa mère accourut, mais Caroline l'avait
soulevé de terre, et elle lui essuyait les yeux et la bouche avec son
mouchoir. L'enfant sanglotait encore; Clair le prit dans ses bras:

--Allons! ne pleure pas, mon petit! Je vais te conter une histoire.

»Un pêcheur, ayant jeté ses filets dans la mer, en tira un petit pot de
cuivre fermé; il l'ouvrit avec son couteau. Il en sortit une furnée qui
s'éleva jusqu'aux nues et cette fumée, en s'épaississant, forma un géant
qui éternua si fort, si fort que le monde entier fut réduit en
poussière....»

Clair s'arrêta, poussa un rire sec et brusquement remit l'enfant à sa
mère. Puis il tira de nouveau sa montre et, agenouillé sur le banc, les
coudes au dossier, regarda la ville.

À perte de vue, la multitude des maisons se dressaient dans leur
énormité minuscule.

Caroline tourna le regard vers le même cotê.

--Que le temps est beau! dit-elle. Le soleil brille et change en or les
fumées de l'horizon. Ce qu'il y a de plus pénible dans la civilisation,
c'est d'être privé de la lumière du jour.

Il ne répondait pas; son regard restait fixé sur un point de la ville.

Après quelques secondes de silence, ils virent, à une distance de trois
kilomètres environ, au delà de la rivière, dans le quartier le plus
riche, s'élever une sorte de brouillard tragique. Un moment après, une
détonation retentit jusqu'à eux, tandis que montait vers le ciel pur un
immense arbre de fumée. Et peu à peu l'air s'emplissait d'un
imperceptible bourdonnement formé des clameurs de plusieurs milliers
d'hommes. Des cris éclataient tout proches dans le square.

--Qu'est-ce qui saute?

La stupeur était grande; car, bien que les catastrophes fussent
fréquentes, on n'avait jamais vu une explosion d'une telle violence et
chacun s'apercevait d'une terrible nouveauté.

On essayait de définir le lieu du sinistre; on nommait des quartiers,
des rues, divers édifices, clubs, théâtres, magasins. Les renseignements
topographiques se précisèrent, se fixèrent.

--C'est le trust de l'acier qui vient de sauter. Clair remit sa montre
dans sa poche. Caroline le regardait avec une attention tendue et ses
yeux s'emplissaient d'étonnement. Enfin, elle lui muramra à l'oreille.

--Vous le saviez? Vous attendiez?... C'est vous qui....

Il répondit, très calme:

--Cette ville doit périr.

Elle reprit avec une douceur rêveuse:

--Je le pense aussi.

Et ils retournèrent tous deux tranquillement à leur travail.



Section 3.


À compter de ce jour les attentats anarchistes se succédèrent durant une
semaine sans interruption. Les victimes furent nombreuses, elles
appartenaient presque toutes aux classes pauvres. Ces crimes soulevaient
la réprobation publique. Ce fut parmi les gens de maison, les hôteliers,
les petits employés et dans ce que les trusts laissaient subsister du
petit commerce que l'indignation éclata le plus vivement. On entendait,
dans les quartiers populeux, les femmes réclamer des supplices inusités
pour les dynamiteurs. (On les appelait ainsi d'un vieux nom qui leur
convenait mal, car, pour ces chimistes inconnus, la dynamite était une
matière innocente, bonne seulement pour détruire des fourmilières et ils
considéraient comme un jeu puéril de faire détoner la nitroglycérine au
moyen d'une amorce de fulminate de mercure.) Les affaires cessèrent
brusquement et les moins riches se sentirent atteints les premiers. Ils
parlaient de faire justice eux-mêmes des anarchistes. Cependant les
ouvriers des usines restaient hostiles ou indifférents à l'action
violente. Menacés, par suite du ralentissement des affaires, d'un
prochain chômage ou même d'un lock-out étendu à tous les ateliers, ils
eurent à répondre à la fédération des syndicats qui proposait la grève
générale comme le plus puissant moyen d'agir sur les patrons et l'aide
la plus efficace aux révolutionnaires; tous les corps de métiers, à
l'exception des doreurs, se refusèrent à cesser le travail.

La police fit de nombreuses arrestations. Des troupes, appelées de tous
les points de la confédération nationale, gardèrent les immeubles des
trusts, les hôtels des milliardaires, les établissements publics, les
banques et les grands magasins. Une quinzaine se passa sans une seule
explosion. On en conclut que les dynamiteurs, une poignée selon toute
vraisemblance, peut-être moins encore, étaient tous tués, pris, cachés
ou en fuite. La confiance revint; elle revint d'abord chez les plus
pauvres. Deux ou trois cent mille soldats, logés dans les quartiers
populeux, y firent aller le commerce; on cria «Vive l'armée!»

Les riches, qui s'étaient alarmés moins vite, se rassuraient plus
lentement. Mais à la Bourse le groupe à la hausse sema les nouvelles
optimistes, et par un puissant effort enraya la baisse; les affaires
reprirent. Les journaux à grand tirage secondèrent le mouvement; ils
montrèrent, avec une patriotique éloquence, l'intangible capital se
riant des assauts de quelques lâches criminels et la richesse publique
poursuivant, en dépit des vaines menaces, sa sereine ascension; ils
étaient sincères et ils y trouvaient leur compte. On oublia, on nia les
attentats. Le dimanche, aux courses, les tribunes se garnirent de femmes
chargées, apesanties de perles, de diamants. On s'aperçut avec joie que
les capitalistes n'avaient pas souffert. Les milliardaires, au pesage,
furent acclamés.

Le lendemain la gare du sud, le trust du pétrole et la prodigieuse
église bâtie aux frais de Thomas Morcellet sautèrent; trente maisons
brûlèrent; un commencement d'incendie se déclara dans les docks. Les
pompiers furent admirables de dévouement et d'intrépidité. Ils
manoeuvraient avec une précision automatique leurs longues échelles de
fer et montaient jusqu'au trentième étage des maisons pour arracher des
malheureux aux flammes. Les soldats firent avec entrain le service
d'ordre et reçurent une double ration de café. Mais ces nouveaux
sinistres déchaînèrent la panique. Des millions de personnes, qui
voulaient partir tout de suite en emportant leur argent, se pressaient
dans les grands établissements de crédit qui, après avoir payé pendant
trois jours, fermèrent leurs guichets sous les grondements de l'émeute.
Une foule de fuyards, chargée de bagages, assiégeait les gares et
prenait les trains d'assaut. Beaucoup, qui avaient hâte de se réfugier
dans les caves avec des provisions de vivres, se ruaient sur les
boutiques d'épicerie et de comestibles que gardaient les soldats, la
baïonnette au fusil. Les pouvoirs publics montrèrent de l'énergie. On
fit de nouvelles arrestations; des milliers de mandats furent lancés
contre les suspects.

Pendant les trois semaines qui suivirent il ne se produisit aucun
sinistre. Le bruit courut qu'on avait trouvé des bombes dans la salle de
l'Opéra, dans les caves de l'Hôtel de Ville et contre une colonne de la
Bourse. Mais on apprit bientôt que c'était des boîtes de conserves
déposées par de mauvais plaisants ou des fous. Un des inculpés,
interrogé par le juge d'instruction, se déclara le principal auteur des
explosions qui avaient coûté la vie, disait-il, à tous ses complices.
Ces aveux, publiés par les journaux, contribuèrent à rassurer l'opinion
publique. Ce fut seulement vers la fin de l'instruction que les
magistrats s'aperçurent qu'ils se trouvaient en présence d'un simulateur
absolument étranger à tout attentat.

Les experts désignés par les tribunaux ne découvraient aucun fragment
qui leur permît de reconstituer l'engin employé à l'oeuvre de
destruction. Selon leurs conjectures, l'explosif nouveau émanait du gaz
que dégage le radium; et l'on supposait que des ondes électriques,
engendrées par un oscillateur d'un type spécial, se propageant à travers
l'espace, causaient la détonation; mais les plus habiles chimistes ne
pouvaient rien dire de précis ni de certain. Un jour enfin, deux agents
de police, en passant devant l'hôtel Meyer, trouvèrent sur le trottoir,
près d'un soupirail, un oeuf de métal blanc, muni d'une capsule à l'un
des bouts; ils le ramassèrent avec précaution, et, sur l'ordre de leur
chef, le portèrent au laboratoire municipal. À peine les experts
s'étaient-ils réunis pour l'examiner, que l'oeuf éclata, renversant
l'amphithéâtre et la coupole. Tous les experts périrent et avec eux le
général d'artillerie Collin et l'illustre professeur Tigre.

La société capitaliste ne se laissa point abattre par ce nouveau
désastre. Les grands établissements de crédit rouvrirent leurs guichets,
annonçant qu'ils opéreraient leurs versements partie en or, partie en
papiers d'État. La bourse des valeurs et celle des marchandises, malgré
l'arrêt total des transactions, décidèrent de ne pas suspendre leurs
séances.

Cependant l'instruction concernant les premiers prévenus était close.
Peut-être les charges réunies contre eux eussent, en d'autres
circonstances, paru insuffisantes; mais le zèle des magistrats et
l'indignation publique y suppléaient. La veille du jour fixé pour les
débats, le Palais de Justice sauta; huit cents personnes y périrent,
dont un grand nombre de juges et d'avocats. La foule furieuse envahit
les prisons et lyncha les prisonniers. La troupe envoyée pour rétablir
l'ordre fut accueillie à coups de pierres et de revolvers; plusieurs
officiers furent jetés à bas de leur cheval et foulés aux pieds. Les
soldats firent feu; il y eut de nombreuses victimes. La force publique
parvint à rétablir la tranquillité. Le lendemain la Banque sauta.

Dès lors, on vit des choses inouïes. Les ouvriers des usines, qui
avaient refusé de faire grève, se ruaient en foule sur la ville et
mettaient le feu aux maisons. Des régiments entiers, conduits par leurs
officiers, se joignirent aux ouvriers incendiaires, parcoururent avec
eux la ville en chantant des hymnes révolutionnaires et s'en furent
prendre aux docks des tonnes de pétrole pour en arroser le feu. Les
explosions ne discontinuaient pas. Un matin, tout à coup, un arbre
monstrueux, un fantôme de palmier haut de trois kilomètres s'éleva sur
l'emplacement du palais géant des télégraphes, tout à coup anéanti.

Tandis que la moitié de la ville flambait, en l'autre moitié se
poursuivait la vie régulière. On entendait, le matin, tinter dans les
voitures des laitiers les boîtes de fer blanc. Sur une avenue déserte,
un vieux cantonnier, assis contre un mur, sa bouteille entre les jambes,
mâchait lentement des bouchées de pain avec un peu de fricot, Les
présidents des trusts restaient presque tous à leur poste. Quelques-uns
accomplirent leur devoir avec une simplicité héroïque. Raphaël Box, le
fils du milliardaire martyr, sauta en présidant l'assemblée générale du
trust des sucres. On lui fit des funérailles magnifiques; le cortège dut
six fois gravir des décombres ou passer sur des planches les chaussées
effondrées.

Les auxiliaires ordinaires des riches, commis, employés, courtiers,
agents, leur gardèrent une fidélité inébranlable. À l'échéance, les
garçons survivants de la banque sinistrée allèrent présenter leurs
effets par les voies bouleversées, dans les immeubles fumants, et
plusieurs, pour effectuer leurs encaissements, s'abîmèrent dans les
flammes.

Néanmoins, on ne pouvait conserver d'illusions: l'ennemi invisible était
maître de la ville. Maintenant le bruit des détonations régnait continu
comme le silence, à peine perceptible et d'une insurmontable horreur.
Les appareils d'éclairage étant détruits, la ville demeurait plongée
toute la nuit dans l'obscurité, et il s'y commettait des violences d'une
monstruosité inouïe. Seuls les quartiers populeux, moins éprouvés, se
défendaient encore. Des volontaires de l'ordre y faisaient des
patrouilles; ils fusillaient les voleurs et l'on se heurtait à tous les
coins de rue contre un corps couché dans une flaque de sang, les genoux
pliés, les mains liées derrière le dos, avec un mouchoir sur la face et
un écriteau sur le ventre.

Il devenait impossible de déblayer les décombres et d'ensevelir les
morts. Bientôt la puanteur que répandaient les cadavres fut intolérable.
Des épidémies sévirent, qui causèrent d'innombrables décès et laissèrent
les survivants débiles et hébétés. La famine emporta presque tout ce qui
restait. Cent quarante et un jours après le premier attentat, alors
qu'arrivaient six corps d'armée avec de l'artillerie de campagne et de
l'artillerie de siège, la nuit, dans le quartier le plus pauvre de la
ville, le seul encore debout, mais entouré maintenant d'une ceinture de
flamme et de fumée, Caroline et Clair, sur le toit d'une haute maison,
se tenaient par la main et regardaient. Des chants joyeux montaient de
la rue, où la foule, devenue folle, dansait.

--Demain, ce sera fini, dit l'homme, et ce sera mieux ainsi.

La jeune femme, les cheveux défaits, le visage brillant des reflets de
l'incendie, contemplait avec une joie pieuse le cercle de feu qui se
resserrait autour d'eux:

--Ce sera mieux ainsi, dit-elle à son tour.

Et, se jetant dans les bras du destructeur, elle lui donna un baiser
éperdu.



Section 4.


Les autres villes de la fédération souffrirent aussi de troubles et de
violences, puis l'ordre se rétablit. Des réformes furent introduites
dans les institutions; de grands changements survinrent dans les moeurs;
mais le pays ne se remit jamais entièrement de la perte de sa capitale
et ne retrouva pas son ancienne prospérité. Le commerce, l'industrie
dépérirent; la civilisation abandonna ces contrées qu'elle avait
longtemps préférées à toutes les autres. Elles devinrent stériles et
malsaines; le territoire qui avait nourri tant de millions d'hommes ne
fut plus qu'un désert. Sur la colline du Fort Saint-Michel, les chevaux
sauvages paissaient l'herbe grasse.

Les jours coulèrent comme l'onde des fontaines et les siècles
s'égouttèrent comme l'eau à la pointe des stalactites. Des chasseurs
vinrent poursuivre les ours sur les collines qui recouvraient la ville
oubliée; des pâtres y conduisirent leurs troupeaux; des laboureurs y
poussèrent la charrue; des jardiniers y cultivèrent des laitues dans des
clos et greffèrent des poiriers. Ils n'étaient pas riches; ils n'avaient
pas d'arts; un pied de vigne antique et des buissons de roses revêtaient
le mur de leur cabane; une peau de chèvre couvrait leurs membres hâlés;
leurs femmes s'habillaient de la laine qu'elles avaient filée. Les
chevriers pétrissaient dans l'argile de petites figures d'hommes et
d'animaux ou disaient des chansons sur la jeune fille qui suit son amant
dans les bois et sur les chèvres qui paissent tandis que les pins
bruissent et que l'eau murmure. Le maître s'irritait contre les
scarabées qui mangeaient ses figues; il méditait des pièges pour
défendre ses poules du renard à la queue velue, et il versait du vin à
ses voisins en disant:

--Buvez! Les cigales n'ont pas gâté ma vendange; quand elles sont venues
les vignes étaient sèches.

Puis, au cours des âges, les villages remplis de biens, les champs
lourds de blé furent pillés, ravagés par des envahisseurs barbares. Le
pays changea plusieurs fois de maîtres. Les conquérants élevèrent des
châteaux sur les collines; les cultures se multiplièrent; des moulins,
des forges, des tanneries, des tissages s'établirent; des routes
s'ouvrirent à travers les bois et les marais; le fleuve se couvrit de
bateaux. Les villages devinrent de gros bourgs et, réunis les uns aux
autres, formèrent une ville qui se protégea par des fossés profonds et
de hautes murailles. Plus tard, capitale d'un grand État, elle se trouva
à l'étroit dans ses remparts désormais inutiles et dont elle fit de
vertes promenades.

Elle s'enrichit et s'accrut démesurément. On ne trouvait jamais les
maisons assez hautes; on les surélevait sans cesse et l'on en
construisait de trente à quarante étages, où se superposaient bureaux,
magasins, comptoirs de banques, sièges de sociétés, et l'on creusait
dans le sol toujours plus profondément des caves et des tunnels. Quinze
millions d'hommes travaillaient dans la ville géante.



    TABLE


    PREFACE

    LIVRE PREMIER

    LES ORIGINES

    CHAPITRE 1er.--Vie de saint Maël
    CHAPITRE II.--Vocation apostolique de saint Maël
    CHAPITRE III.--La tentation de saint Maël
    CHAPITRE IV.--Navigation de saint Maël sur l'océan de Glace
    CHAPITRE V.--Baptème des pingouins
    CHAPITRE VI.--Une assemblée au Paradis
    CHAPITRE VII.--Une assemblée au Paradis (_suite et fin_)
    CHAPITRE VIII.--Métamorphose des pingouins


    LIVRE II

    LES TEMPS ANCIENS

    CHAPITRE 1er.--Les premiers voiles
    CHAPITRE II.--Les premiers voiles (_suite et fin_)
    CHAPITRE III.--Le bornage des champs et l'origine de la proprieté
    CHAPITRE IV.--La première assemblée des États de Pingouinie
    CHAPITRE V.--Les noces de Kraken et d'Orberose
    CHAPITRE VI.--Le dragon d'Alca
    CHAPITRE VII.--Le dragon d'Alca (_suite_)
    CHAPITRE VIII.--Le dragon d'Alca (_suite_)
    CHAPITRE IX.--Le dragon d'Alca (_suite_)
    CHAPITRE X.--Le dragon d'Alca (_suite_)
    CHAPITRE XI.--Le dragon d'Alca (_suite_)
    CHAPITRE XII.--Le dragon d'Alca (_suite_)
    CHAPITRE XIII.--Le dragon d'Alca (_suite et fin_)


    LIVRE III

    LE MOYEN AGE ET LA RENAISSANCE

    CHAPITRE 1er.--Brian le Pieux et la reine Glamorgane
    CHAPITRE II.--Draco le Grand.--Translation des reliques
    de sainte Orberose
    CHAPITRE III.--La reine Crucha
    CHAPITRE IV.--Les lettres: Johannès Talpa
    CHAPITRE V.--Les arts: les primitifs de la peinture pingouine
    CHAPITRE VI.--Marbode
    CHAPITRE VII. Signes dans la lune


    LIVRE IV

    LES TEMPS MODERNES

    TRINCO

    CHAPITRE 1er.--La Rouquine
    CHAPITRE II.--Trinco
    CHAPITRE III.--Voyage du docteur Obnubile


    LIVRE V

    LES TEMPS MODERNES

    CHATILLON

    CHAPITRE I_er_.--Les révérends pères Agaric et Cornemuse
    CHAPITRE II.--Le prince Crucho
    CHAPITRE III.--Le conciliabule
    CHAPITRE IV.--La vicomtesse Olive
    CHAPITRE V.--Le prince des Boscénos
    CHAPITRE VI.--La chute de l'émiral
    CHAPITRE VII.--Conclusion


    LIVRE VI

    LES TEMPS MODERNES

    L'AFFAIRE DES QUATRE-VINGT MILLE BOTTES DE FOIN

    CHAPITRE 1er.--Le général Greatauk, duc du Skull
    CHAPITRE II.--Pyrot
    CHAPITRE III.--Le comte de Maubec de la Dentdulynx
    CHAPITRE IV.--Colomban
    CHAPITRE V.--Les révérends pères Agaric et Cornemuse
    CHAPITRE VI.--Les sept cents pyrots
    CHAPITRE VII.--Bidault-Coquille et Maniflore. Les socialistes.
    CHAPITRE VIII.--Le procès Colomban
    CHAPITRE IX.--Le père Douillard
    CHAPITRE X.--Le conseiller Chaussepied
    CHAPITRE IX.--Conclusion


    LIVRE VII

    LES TEMPS MODERNES

    MADAME CÉRÈS

    CHAPITRE 1er.--Le salon de madame Clarence
    CHAPITRE II.--L'oeuvre de Sainte-Orberose
    CHAPITRE III.--Hippolyte Cérès
    CHAPITRE IV.--Le mariage d'un homme politique
    CHAPITRE V.--Le cabinet Visire
    CHAPITRE VI.--Le sopha de la favorite
    CHAPITRE VII.--Les premières conséquences
    CHAPITRE VIII.--Nouvelles conséquences
    CHAPITRE IX.--Dernières conséquences
    L'APOGÉE DE LA CIVILISATION PINGOUINE.


    LIVRE VIII

    LES TEMPS FUTURS

    L'HISTOIRE SANS FIN

    Section I.--_On ne trouvait jamais les maisons assez hautes_
    Section II.--_Dans la partie sud-ouest de la ville...._
    Section III.--_À compter de ce jour les attentats...._
    Section IV.--_Les autres villes de la fédération...._





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Île Des Pingouins" ***

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