Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII | HTML | PDF ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: Histoire des Montagnards
Author: Esquiros, Alphonse, 1812-1876
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire des Montagnards" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



HISTOIRE

DES

MONTAGNARDS



LIBRAIRIE DE LA RENAISSANCE

OEUVRES D'ALPHONSE ESQUIROS

HISTOIRE DES MONTAGNARDS



[Illustration: Alphonse Esquiros.]

[Illustration: Rouget de l'Isle.]



INTRODUCTION



I

MES TÉMOINS


Au moment où fut écrit l'_Histoire des Montagnards_ (1846-1847),
quelques acteurs du grand drame révolutionnaire vivaient encore;
d'autres venaient de mourir. J'eus la bonne fortune de connaitre
Barère, auquel je fus présenté par le sculpteur David, Lakanal,
Souberbielle, Rouget de l'Isle. Ce que j'attendais d'eux n'était point
des renseignements qui peuvent se retrouver dans les livres, les
journaux ou les brochures du temps; c'était l'âme d'une époque qui n'a
jamais eu d'égale dans l'histoire.

Il m'arriva souvent de recueillir dans ces entretiens des détails
curieux, des souvenirs personnels, des impressions très-profondes sur
les événements auxquels ces derniers témoins d'un monde évanoui avaient
plus ou moins participé. Si la mémoire leur faisait quelquefois défaut
sur les dates et les circonstances accessoires, le sentiment des choses
était resté intact, et c'est ce sentiment qu'il m'importait surtout de
connaître. En un mot, n'était-ce point la source à laquelle on pouvait
retrouver la vie de la Révolution Française?

Il faut pourtant avouer que les hommes de 93 n'aimaient guère à parler
de ce qu'ils avaient vu ni de ce qu'ils avaient fait. On avait quelque
peine à les attirer sur ce terrain. Il semble que la gravité des scènes
terribles auxquelles ils avaient assisté leur eût posé sur les lèvres
un sceau de plomb. Il est du moins certain que leurs convictions
n'étaient nullement ébranlées et qu'ils soumettaient leurs actes au
jugement de l'histoire avec une parfaite tranquillité de conscience.

Les femmes se montraient naturellement plus communicatives que les
hommes; deux d'entre elles m'ont laissé un vif souvenir. La première
est madame Lebas, veuve du conventionnel, l'autre est la soeur de
Marat.

Madame Lebas devait avoir été jolie dans sa jeunesse. Elle avait l'oeil
noir, des maniéres distinguées et une mémoire très-sûre. C'est d'elle
que deux ou trois historiens de la Révolution Française ont appris des
détails intéressants sur la famille Duplay et sur la vie privée de
Robespierre. Ses souvenirs ne dépassaient guère le cercle des relations
intimes; mais comme à dater de 93 la maison de Duplay devint le foyer
vers lequel convergeait toute la vie politique autour de Robespierre,
elle avait passé sa jeunesse au coeur même de la Révolution. Elle avait
aimé son mari, comme elle disait elle-même, d'un amour patriotique;
mais par une réserve et une délicatesse de coeur que les femmes
comprendront, c'était celui dont elle parlait le moins. De Saint-Just,
de Couthon, de Robespierre jeune, elle citait de belles et de bonnes
actions qui l'avaient touchée. Sa grande admiration était pour
Maximilien. L'intérieur de la famille Duplay était une maison à la
Jean-Jacques Rousseau, une arche des vertus domestiques risquée sur un
déluge de sang. Parlait-elle du 9 thermidor, son front s'assombrissait,
ses yeux se remplissaient de larmes. Malheureusement son fils assistait
à toutes nos conversations et la surveillait de près, craignant sans
doute des indiscrétions qui pussent blesser son amour-propre comme fils
d'un conventionnel et comme membre de l'Institut. Je n'oublierai jamais
l'expression consternée de sa figure, un jour que cette respectable
veuve me confia l'état de détresse et de misère auquel elle avait été
réduite après la mort de son mari. Elle s'était faite blanchisseuse et
allait battre son linge sur les bateaux de la Seine. Pour le coup
c'était trop fort, et l'académicien pâlit. Raconter de pareilles
choses, passe encore, mais les écrire (et il savait bien que je les
écrirais plus tard), c'était selon lui déroger à la dignité classique
de l'histoire.

Entre la veuve de Lebas et la soeur de Marat, quel contraste!

Comme je tenais à recueillir et à contrôler tous les témoignages, je
m'acheminai vers la demeure de celle qui portait un nom si terrible,
mais qui, dit-on, avait refusé autrefois de se marier pour ne point
perdre ce nom dont elle se faisait gloire.

C'était un jour de pluie.

Rue de la Barillerie n° 32 (c'est l'adresse que m'avait indiquée le
statuaire David), je rencontrai une allée étroite et sombre, gardée par
une petite porte basse. Sur le mur, je lus ces mots écrits en lettres
noires: «Le portier est au deuxième.» Je montai.

Au deuxième étage, je demandai mademoiselle Marat. Le portier et sa
femme s'entre-regardèrent en silence.

--C'est ici?

--Oui, monsieur, reprirent-ils après s'être consultés du coin de
l'oeil.

--Elle est chez elle?

--Toujours: cette malheureuse est paralysée des jambes.

--A quel étage?

--Au _cintième_, la porte à droite.

La femme du portier, qui jusque-là m'avait observé sans rien dire,
ajouta d'une voix goguenarde:

--Ce n'est pas une jeune et jolie fille, oui-dà!

Je continuai à monter l'escalier qui devenait de plus en plus raide et
gras. Les murs sans badigeon étalaient dans le clair-obscur la sale
nudité du plâtre. Arrivé tout en haut devant une porte mal close, je
frappai. Après quelques instants d'attente, durant lesquels je donnai
un dernier coup d'oeil au délabrement des lieux, la porte s'ouvrit. Je
demeurai frappé de stupeur. L'être que j'avais devant moi et qui me
regardait fixement, c'était Marat.

On m'avait prévenu de cette ressemblance extraordinaire entre le frère
et la soeur; mais qui pouvait croire à une telle vision de la tombe
présente en chair et en os? Son vêtement douteux--une sorte de robe de
chambre--prêtait encore à l'illusion. Elle était coiffée d'une
serviette blanche qui laissait passer très-peu de cheveux. Cette
serviette me fit souvenir que Marat avait la tête ainsi couverte quand
il fut tué dans son bain par Charlotte Corday.

Je fis la question d'usage:

--Mademoiselle Marat?

Elle arrêta sur moi deux yeux noirs et perçants:

--C'est ici: entrez.

Je la suivis et passai par un cabinet très-sombre où l'on distinguait
confusément une manière de lit. Ce cabinet donnait dans une chambre
unique, située sous les toits, assez propre, mais triste et misérable.
Il y avait pour tous meubles trois chaises, une table, une cage où
chantaient deux serins et une armoire ouverte qui contenait quelques
livres, entre autres une collection complète des numéros de l'_Ami du
peuple_, dont on lui avait offert un bon prix, mais qu'elle avait
toujours refusé de vendre. L'un des carreaux de la fenêtre ayant été
brisé, on l'avait remplacé par une feuille de papier huileuse sur
laquelle pleuraient des gouttes de pluie et qui répandait dans la
chambre une lumière livide.

Voyant toute cette misère, j'admirai au fond du coeur le
désintéressement de ces hommes de 93 qui avaient tenu dans leurs mains
toutes les fortunes avec toutes les têtes, et qui étaient morts
laissant à leur femme, à leur soeur, cinq francs en assignats.

La soeur de Marat se plaça dans une chaise à bras et m'invita à
m'asseoir à côté d'elle. Je lui dis mon nom et l'objet de ma visite,
puis je hasardai quelques questions sur son frère. Elle me parla, je
l'avoue, beaucoup plus de la Révolution que de Marat. Je fus surpris de
trouver sous les vêtements et les dehors d'une pauvre femme des idées
viriles, une étonnante mémoire des faits, des connaissances assez
étendues, un langage correct, précis et véhément. Sa manière
d'apprécier les caractères et les événements était d'ailleurs celle de
l'_Ami du peuple_. Aussi me faisait-elle, au jour taciturne qui régnait
dans cette chambre, un effet particulier. La terreur qui s'attache aux
hommes de 93 me pénétrait peu à peu. J'avais froid. Cette femme ne
m'apparaissait plus comme la soeur de Marat, mais comme son ombre. Je
l'écoutai en silence.

Les paroles qui tombaient de sa bouche étaient des paroles austères.

--On ne fonde pas, me disait-elle, un état démocratique avec de l'or ni
avec des ambitions, mais avec des vertus. Il faut _moraliser_ le
peuple. Une république veut des hommes purs que l'attrait des richesses
et les séductions des femmes trouvent inflexibles. Il n'y a pas d'autre
grandeur sur la terre que celle de travailler pour le maintien des
droits et l'observation des devoirs. Cicéron est grand parce qu'il a su
déjouer les desseins de Catilina et défendre les libertés de Rome. Mon
frère lui-même ne m'est quelque chose que parce qu'il a travaillé toute
sa vie à détruire les factions et à établir le règne du peuple:
autrement je le renierais. Monsieur, retenez bien ceci: ce n'est pas la
liberté d'un parti qu'il faut vouloir, c'est la liberté de tous et
celle-ci ne s'acquiert dans un État que par des moeurs rigides. Il
faut, quand les circonstances l'exigent, sacrifier aux vrais principes
sa vie et celle des ennemis du bien public. Mon frère est mort à
l'oeuvre. On aura beau faire, l'on n'effacera pas sa mémoire.

Elle me parla ensuite de Robespierre avec amertume.

--Il n'y avait rien de commun, ajouta-t-elle, entre lui et Marat. Si
mon frère eût vécu, les têtes de Danton et de Camille Desmoulins ne
seraient pas tombées.

Je lui demandai si son frère avait été vraiment médecin de la maison du
comte d'Artois.

--Oui, répondit-elle, c'est la vérité. Sa charge consistait à soigner
les gardes du corps et les gens préposés au service des écuries. Aussi
fut-il poursuivi plus tard par une foule de marquises et de comtesses
qui venaient le trouver chez lui, le flattaient et l'engageaient à
déserter la cause du peuple. Le bruit courut même par la ville qu'il
s'était vendu pour un château....

--Monsieur, ajouta-t-elle en me désignant d'un geste son misérablé
réduit,--je suis sa soeur et son unique héritière: regardez, voici mon
château!

Et il y avait de l'orgueil dans sa voix.

L'humeur soupçonneuse de certains révolutionnaires ne s'était point
endormie chez elle avec les années. Plusieurs fois je la surpris à
fixer sur mon humble personne des regards méfiants et inquisiteurs.
Elle m'avoua même éprouver le besoin de prendre des renseignements sur
mon _civisme_ auprès d'un ami dans lequel elle avait confiance. Je la
vis aussi s'emporter à chaque fois que je lui fis quelques objections:
c'était bien le sang de Marat.

Mes questions sur les habitudes de son frère, sur sa manière de vivre,
n'obtinrent guère plus de succès. Les détails de la vie intime
rentraient d'après elle dans les conditions de l'homme, être calamiteux
et passager que la mort efface sous un peu de terre. L'histoire ne
devait point descendre jusqu'à ces futilités.

Elle me parla incidemment de Charlotte Corday, comme d'une aventurière
et d'une fille de mauvaise vie.

Ce qui me frappa fut son opinion sur l'assassinat politique.
Louis-Philippe venait d'échapper à l'un des nombreux attentats qui
signalèrent son règne; on pense bien qu'elle détestait en lui l'homme
et le roi.

--N'importe! s'écria-t-elle; c'est toujours un mauvais moyen de se
défaire des tyrans.

Je me levai pour sortir.

--Monsieur, me dit-elle, revenez dans quinze jours, je vous
communiquerai des renseignements biographiques sur mon frère, si je vis
encore; car dans l'état de maladie où vous me voyez je m'éteindrai
subitement. Un jour, demain peut-être, en ouvrant la porte, on me
trouvera morte dans mon lit; mais je ne m'en afflige aucunement. La
mort n'est un mal que pour ceux qui ont la conscience troublée. Moi,
qui suis sur le bord de la fosse et qui vous parle, je sais qu'on
quitte la vie sans regrets quand on n'a rien à se reprocher. Mon frère
est mort pauvre et victime de son dévouement à la patrie; c'est là
toute sa gloire.

Je redescendis l'escalier avec un poids sur le coeur.

--Voilà des gens, me disais-je, qui voulaient le bien de l'humanité,
qui poursuivirent ce rêve jusqu'à la mort avec un désintéressement
héroïque, et qui ne sont guère arrivés qu'à une renommée sanglante, à
une dictature éphémère. On en est même à se demander s'ils n'ont point
compromis la grande cause qu'ils croyaient servir. Ce n'est point assez
que de vouloir le bien: il faut l'atteindre par des voies que ne
désavouent ni la raison ni la justice.

Marat se définissait lui-même le bouc émissaire qui se charge en
passant de tous les maux de l'humanité. Il y avait dix siècles
d'oppression, de misères, de tortures entassés sur cet enfant du
peuple, laid et mal venu, qui, à bout de patience, se retourne contre
ses anciens maîtres, furieux, écumant. Ce petit homme sur les pieds
duquel toute une société a marché; ce médecin qui porte dans son corps
malade la pâleur et la fièvre des hôpitaux; ce journaliste inquiet,
ombrageux, méfiant, lâché sur la place publique comme un dogue vigilant
dans une ville ouverte et peu sûre, pour y faire le guet; cet oeil du
peuple qui va rôdant ça et là pour découvrir les traîtres; cet
homme-anathème, qui assume sur sa tête maudite tout l'odieux des
mesures de sang, constitue bien un caractère à part, une des maladies
de la Révolution.

Il a été trop légèrement traité de charlatan et d'aventurier par les
écrivains royalistes. Avant d'entrer dans la carrière politique, Marat
était un savant. Voltaire lui fit l'honneur de critiquer un de ses
premiers livres [Note: De l'Homme ou des principes et des lois de
l'influence de l'âme sur le corps et du corps sur l'âme, 1775] où il
plaçait le siége de l'âme dans les méninges. [Note: Nom collectif des
trois membranes qui enveloppent le cerveau.] On voit du moins que
l'auteur était spiritualiste. Il publia ensuite différents travaux sur
le feu, l'électricité, la lumière, l'optique.

Isidore Geoffroy Saint-Hilaire me racontait que vers 1830 (si ma
mémoire est fidèle) l'administration du Jardin des Plantes fit
l'emplette d'une boite contenant des instruments de physique: par un
hasard singulier, une partie de ces instruments avait servi à Marat
pour faire ses expériences; l'autre avait appartenu au comte de
Provence, depuis Louis XVIII.

Un autre caractère excentrique avec lequel me mit en relation cette
histoire des Montagnards était l'avocat Deschiens. Celui-là n'avait
jamais demandé de têtes; c'était l'indifférence politique, l'ordre et
l'urbanité en personne. Il habitait Versailles où il possédait
plusieurs chambrées de brochures et de papiers publics, comme on disait
au temps de la Révolution. Tous ces documents étaient classés,
étiquetés. A chaque grande époque historique il se rencontre un homme
(un, c'est assez) qui s'isole du mouvement général des esprits pour se
livrer à des goûts personnels, et en apparence bizarres; mais, sans
lui, où trouverait-on les matériaux de l'histoire? C'est ce qu'on
appelle le collectionneur.

La question que s'adressait à lui-même l'avocat Deschiens, en
s'éveillant dès l'aube (de 89 à 94) n'était pas du tout celle qui
préoccupait alors tout le monde: «La cour triomphera-t-elle de
l'Assemblée nationale ou est-ce au contraire l'Assemblée nationale qui
aura raison du roi et de la reine? Qui l'emportera aujourd'hui de la
Montagne ou de la Gironde? Où s'arrêtera la terreur? Les Dantonistes
délivreront-ils la France des Hébertistes? Que pense et que fait le
Comité de salut public? Où nous conduit la Commune de Paris?» Non, rien
de tout cela ne l'intéressait très-vivement. Sa question à lui était
celle-ci:

«Combien paraîtra-t-il aujourd'hui de feuilles nouvelles et de
pamphlets?» Alerte et cette pensée dans la tête, il parcourait aussitôt
les rues de Paris, écoutant les crieurs, s'arrêtant aux boutiques des
libraires, interrogeant les affiches, achetant tout, classant tout avec
un soin minutieux. Hé bien! cet homme particulier a rendu un grand
service. S'il se fût laissé entraîner comme tant d'autres par
l'ambition de la tribune, nous compterions un pâle orateur de plus dans
un temps qui regorgeait déjà de parleurs et d'hommes d'État; tandis que
la collection Deschiens à laquelle j'ai beaucoup puisé pour écrire
cette histoire était à peu près unique dans le monde. Malheureusement,
si je ne me trompe, cette collection a été dispersée, après la mort de
celui qui l'avait formée avec tant de zèle et de persévérance.

Le second Empire ne tenait point du tout à enrichir notre Bibliothèque
nationale des archives de la Révolution Française.



II

LES GIRONDINS


L'_Histoire des Montagnards_ parut en même temps que le premier volume
de l'_Histoire de la Révolution Française_ par Louis Blanc, l'_Histoire
des Girondins_ par Lamartine et l'_Histoire de la Révolution Française_
par Michelet.

Pourquoi ce titre: _Histoire des Montagnards_?

Est-ce à dire que les Girondins ne comptent point dans le mouvement
révolutionnaire? Aurions-nous par hasard été insensible aux charmes de
leur éloquence? N'aurions-nous rien compris au caractère et aux
sublimes discours de Vergniaud, à l'esprit philosophique de Condorcet,
le révélateur de la loi du progrès, à la fougue patriotique d'Isnard, à
l'énergie de Barbaroux, à la science politique de Brissot, à
l'honnêteté de Pétion, à la grande âme de madame Roland? Étions-nous
tellement aveuglé que nous eussions le parti pris de dénigrer les
hommes de la Gironde au profit des hommes de la Montagne? Non, rien de
tout cela.

Les Girondins représentent un côté de la Révolution Française, les
Montagnards en représentent un autre; c'est cet autre côté que nous
avons voulu mettre en lumière. Voilà tout.

Autre considération: les Girondins n'ont joué, dans le grand drame
révolutionnaire, qu'un rôle de courte durée. Non-seulement la Montagne
leur a survécu, mais encore c'est de cette cime formidable, au milieu
des éclairs et des tonnerres, que se sont révélés les oracles de
l'esprit moderne. De ces hauteurs sont parties la force et la lumière.
A peine si les Girondins ont résisté; ils ont pâli devant les
événements; ils se sont effacés dans un rayon d'éloquence. Les
Montagnards au contraire ont renouvelé entre eux, avec le pays et avec
le monde entier, la lutte des Titans. Foudroyés, ils ont enseveli la
Révolution dans les plis de leur drapeau, et après eux la République
n'a plus été qu'un fantôme.

Lamartine lui-même comprit très-bien que les Girondins n'avaient point
tranché le noeud gordien de la Révolution: aussi, en dépit du titre,
continua-t-il son histoire jusqu'au 9 thermidor.

On est convenu de regarder les Girondins comme des modérés et les
Montagnards comme des buveurs de sang. Fort bien; mais on oublie
peut-être que ce sont les Girondins qui ont déclaré la guerre à toute
l'Europe et voté la mort du roi. La vérité est qu'il faut être logique:
si la Révolution Française était, comme le croient encore certains
esprits faibles, une abominable levée de boucliers contre les dieux et
les lois éternelles du genre humain, il faudrait condamner tous les
hommes qui y ont participé, à quelque parti qu'ils appartiennent et
sous quelque bannière qu'ils se soient ralliés à l'esprit du mal.

Le crime des Girondins fut d'avoir allumé la guerre civile dans les
départements où ils s'étaient réfugiés après leur chute. Qu'on ait été
injuste envers eux, je le veux bien; que les accusations portées contre
leur système politique fussent ou fausses ou exagérées, je l'admets
encore; que leur expulsion de l'Assemblée fût un acte illégal, je n'y
contredis point; mais si persécuté que soit un parti, il n'a jamais le
droit d'armer les citoyens les uns contre les autres, surtout quand les
bataillons étrangers foulent sous leurs pieds le sol sacré de la
patrie.

Quoi qu'il en soit, ce livre n'a point été dicté par un esprit
d'exclusion. Ne bâtissons point de petites églises dans la grande unité
de la Révolution Française. L'histoire de ces jours de luttes,
d'antagonismes terribles et de haines violentes demande à être écrite
avec amour. Ce n'est point ici un paradoxe. Oui, il y avait une
sympathie immense, un élan passionné vers l'idéal, dans cette fureur du
bien public qui immolait tout à un principe. Il faut donc embrasser
d'un point de vue élevé cette époque sinistre et glorieuse qui réunit
tous les contrastes. Le moment est venu d'amnistier les uns pour leur
ardent amour de la patrie, les autres pour leur dévouement à
l'humanité. Ayons enfin le courage d'admirer ce qui fut grand dans tous
les partis et sous toutes les nuances. Parmi ceux que la Montagne
éleva, dans un jour de tempête, jusqu'au gouvernement du pays, je
dirais presque jusqu'à la dictature, il y en a qui ont sauvé le
territoire de l'invasion étrangère, renouvelé les institutions
sociales, ébauché une constitution, écrasé les factions abjectes dont
le triomphe aurait amené la perte de la France, assuré le respect de la
souveraineté nationale, rétabli sur de larges bases les services
publics; après avoir tout détruit, ils essayèrent de tout reconstruire.
La vie de pareils hommes mérite bien d'être racontée et, quelles que
soient leurs fautes, la postérité les jugera en s'inclinant devant leur
mémoire.

[Illustration: Louis XIV]

Nous ne promettons pas toutefois une réhabilitation systématique de la
Terreur ni des Terroristes. Il y a tels de leurs actes que rien ne peut
justifier. A chacun d'eux sa responsalbilité devant l'histoire. Loin de
nous cette froide théorie de la souveraineté du but qui absout tous les
crimes au nom de la raison d'État. Nous n'admettrons jamais non plus
qu'on puisse rejeter sur les circonstances, sur la nécessité des
temps, le fardeau des oeuvres sanglantes. Pas de fatalité: ce serait
une injure à la conscience humaine.

Ce que nous aimons chez les Montagnards, ce que nous défendrons, la
tête haute, ce sont les vrais principes de la Révolution Française. Ils
ont secouru le pauvre, relevé le faible, protégé l'enfant, délivré
l'opprimé en frappant l'oppresseur; ils ont voulu régénérer les moeurs.

Agités dans l'opinion publique, comme ils l'avaient été eux-mêmes dans
la vie, les hommes de la Montagne n'ont pu jusqu'ici dégager leur
mémoire de la tourmente qui les avait engloutis. Des voix
retentissantes insultent, depuis plus d'un siècle, leurs ombres
proscrites, tandis que d'autres les acclament avec enthousiasme. Il n'y
a peut-être eu de mesure ni dans le blâme ni dans l'éloge. Pour moi, je
me réjouis d'écrire ces pages dans un moment calme (1847), où l'opinion
se recueille et où se prépare le jugement définitif de l'histoire.
Libre envers le pouvoir, libre même envers les partis, sans autre
passion qu'un ardent amour du peuple, je me crois à même de promettre
une chose grave et difficile à tenir, la vérité.



CHAPITRE PREMIER

PRÉLUDES DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE



I

Du sentiment religieux.--Principaux événements de notre
histoire.--Comment les faits s'enchaînaient les uns aux autres pour
amener un changement dans l'ordre politique et
social.--Affranchissement des communes.--Luther et Calvin.--La
Saint-Barthélémy.--Richelieu.--Louis XIV.--Louis XV.


L'histoire de la Montagne se lie étroitement à l'histoire de la
Révolution, laquelle se rattache à toute notre histoire de France.

Il nous faut donc renouer le fil des événements.

Le point de vue religieux, presque absent au XVIIIe siècle des
spéculations de l'esprit, a exercé, dans ces derniers temps, une grande
influence sur la direction des études historiques et sociales. Doit-on
s'en applaudir? doit-on s'en plaindre? Il faut du moins se tenir sur
ses gardes et se défendre contre les utopies. De nombreuses erreurs se
sont glissées dans les ouvrages qui ont trait à l'origine de la
démocratie en France, et comme ces erreurs tendent à obscurcir une des
questions dominantes de la philosophie politique, il est utile de
signaler le mal. Quelques historiens envisagent la démocratie moderne
comme le développement nécessaire des idées chrétiennes; pour eux, la
Révolution Française est sortie tout armée de l'Évangile. [Note: Nous
avions en vue l'école de Buchez, dont l'importance était alors
considerable.]

Les sociétés antiques rapportaient presque toutes leur fondation à un
dieu ou au fils d'un dieu. Peu s'en faut que les théodémocrates
n'arrivent, par un effort d'imagination, à la même conséquence. S'il
faut les en croire, c'est un dogme, une vérité de foi qui a présidé au
berceau des nations modernes. Jésus-Christ a été le premier citoyen
français, le précurseur de la _Déclaration des droits_.

D'où vient cette manière de voir? Il existe assurément une certaine
conformité entre les doctrines de l'Évangile et celles de la Révolution
Française.

Dix-sept cents ans avant Voltaire, le fils d'un charpentier, dans un
temps où plus de la moitié du genre humain était esclave, où la société
s'appuyait sur une hiérarchie de naissance, avait prononcé ces paroles
mémorables: «Vous êtes tous frères, et vous n'avez qu'un père qui est
là-haut.» Cette relation entre les principes du christianisme et ceux
de la démocratie n'avait point échappé aux hommes de 93. L'abbé Maury
et l'abbé Fouchet en firent le texte de touchantes homélies. On connaît
le mot de Camille Desmoulins devant le tribunal révolutionnaire: «J'ai
l'âge du sans-culotte Jésus, trente-deux ans.» L'un des hommes qu'on
s'attend le moins à rencontrer sur ce terrain, Marat, qui n'était point
dévot, rend lui-même justice sur ce point aux croyances chrétiennes.
«Si la religion, dit-il, influait sur le prince comme sur ses sujets,
cet esprit de charité que prêche le christianisme adoucirait sans doute
l'exercice de la puissance. Elle embrasse également tous les hommes
dans l'amour du prochain; elle lève la barrière qui sépare les nations
et réunit tous les chrétiens en un peuple de frères. Tel est le
véritable esprit de l'Évangile.» Oui, mais cet esprit a-t-il été
souvent appliqué au gouvernement des affaires humaines?

L'alliance du sentiment religieux et des aspirations révolutionraires
peut être séduisante; elle flatte les entraînements de l'esprit et du
coeur, elle convient à la jeunesse; mais nous trouvons cette théorie à
la fois excessive et incomplète. Le christianisme a été une grande
chose; la démocratie en est une autre; gardons-nous bien de mêler ces
deux courants, si nous tenons à ne point tomber dans une confusion
d'idées.

Toute la question est de savoir si le christianisme seul, abandonné à
ses propres forces, eût pu faire la Révolution Française; nous ne le
croyons pas. Il fallait la protestation de la dignité humaine, violée
depuis des siècles par l'insolente domination des classes privilégiées.
Il fallait le travail lent et souterrain de la raison humaine. Il
fallait la liberté d'examen. N'ayant à son service que des armes
spirituelles, le christianisme n'aurait jamais pu réaliser un mouvement
national qui tenait à l'ordre philosophique par les principes, à
l'ordre moral par le droit et à l'ordre matériel par la force.

C'est donc dans un autre ordre de faits et d'idées qu'il nous faut
chercher les racines de la Révolution Française.

Tout le monde sait que, issu de la conquète, le gouvernement de la
France fut à la fois militaire et théocratique. Le pouvoir était divisé
entre une foule de petits tyrans locaux. C'est ce qu'on appelle la
féodalité. La guerre était l'occupation des hommes libres: guerre entre
les États, guerre entre les provinces, guerre de château à château, de
seigneur à seigneur. Au milieu de ces troubles et de ces chocs
perpétuels, que devenait le pauvre vassal? Son champ était ravagé, sa
famille sans cesse sur le qui-vive, le fruit de son dur travail pillé
par des bandes armées. Je glisse très-rapidement sur ces origines bien
connues.

Le grand événement du moyen âge, c'est l'affranchissement des communes.
A l'ombre des châteaux forts s'étaient formés dans les villes et les
bourgs populeux des groupes d'artisans qui avaient besoin d'une
certaine sécurité pour exercer leur industrie. Avec le temps, et par
suite du mouvement naturel qui pousse les races asservies vers la
lumière et la liberté, ces confédérations réclamèrent quelques
garanties. Elles offrirent même d'acheter leurs franchises, soit du
roi, soit du haut et puissant seigneur dont elles dépendaient. Aimant
mieux se priver d'un morceau de pain que de vivre sans droits, les
ouvriers, les petits débitants des villes s'imposèrent les plus durs
sacrifices, et même, dans quelques localités, se soulevèrent pour
conquérir la dignité d'hommes. D'un autre côté, les nobles tenaient à
remplir leurs coffres-forts, et Louis le Gros avait intérêt à favoriser
le développement des communes pour s'en faire un rempart contre les
entreprises de certains seigneurs féodaux. Il importe surtout de
constater que le sentiment religieux fut tout à fait étranger à ces
transactions; la politique seule y joua un rôle. A partir de ce jour,
les communes, ces associations libres et régulières, jouirent d'une
juridiction à elles et tinrent de la sanction royale le droit d'avoir
un échevin, un tribunal, un sceau, un beffroi, une cloche, une garde
mobile. En temps de guerre, elles ne devaient prêter qu'au roi de
France leurs soldats, qui, bannière en tête, rejoignaient les corps
d'armée.

Qui ne voit d'ici l'importance de cette révolution accomplie sans
bruit, sans éclat, sans une goutte de sang versé, par une sorte d'élan
spontané, mais dont les conséquences devaient s'étendre de siècle en
siècle! Avec le temps, en effet, l'industrie et le commerce, délivrés
de leurs entraves, purent se redresser; le pauvre s'enrichissait par
son ardeur à l'ouvrage, son adresse, son économie; les familles que le
hasard de la naissance avait d'abord placées au bas de l'échelle
sociale s'élevaient peu à peu et contractaient quelquefois des
alliances avantageuses; c'est alors qu'entre la noblesse et la masse
obscure des plébéiens se forma une classe intermédiaire qui prit plus
tard le nom de tiers état ou de bourgeoisie.

L'affranchissement des communes peut se définir d'un mot: ce fut la
victoire du travail sur la guerre.

La tradition chrétienne, fort obscurcie au milieu de ces luttes,
s'éloignait de plus en plus de la démocratie évangélique. Il se
rencontra, de siècle en siècle, des hommes qui protestèrent contre la
direction du clergé; mais comme ils étaient en petit nombre, on les
déclara hérétiques. «L'an 1320, dit Belleforest, on a vu des novateurs
qui sous le nom de _Frérots_ estoient venus en telles resveries qu'ils
disoient et prêchoient publiquement que les gens d'église ne devoient
rien tenir qui leur fust propre; que l'Église estoit fondée en pauvreté
telle que Jésus-Christ avoit et approuvé et institué, veu qu'il n'avoit
jamais possédé.... Par là ils inféroiont que c'estoit abusivement
procéder au pape, cardinaux, évesques et autres preslats, d'être riches
et puissants.» Cette secte avait pour chef Jehan de La Rochetaillade,
«lequel, ajoute Froissard, proposoit des choses si profondes ... que
par aventure il oust fait le monde errer.... A tant que moult, souvent
les cardinaux en estoient esbahis et volontiers l'eussent à mort
condamné.» A la lumière de cette tradition démocratique s'alluma le
flambeau de Wiclef, de Jean Huss et de Jérôme de Prague, qui voulaient
ramener l'Eglise à sa constitution primitive. La tentative était
généreuse, mais elle était téméraire. L'Église et l'État avaient
désormais si bien confondu leurs intérêts, qu'il devenait impossible de
toucher à l'une sans ébranler l'autre; le pape était roi, le roi de
France était «clerc et homme d'église». Aussi les nouveaux prédicateurs
furent-ils traités comme séditieux et punis de mort. On les frappa au
nom de l'Eglise avec un glaive aiguisé sur l'Évangile de celui qui
avait dit: «Remettez le glaive dans le fourreau.»

L'affranchissement des communes fut suivi plus tard de
l'affranchissement des serfs sur plusieurs points du royaume. Ce qu'il
y a encore de très-remarquable, c'est que le clergé n'intervint
nullement dans cet acte d'humanité. Les édits mêmes d'affranchissement
ne font aucune allusion au sentiment religieux ni à l'esprit chrétien.
Que conclure de leur silence, sinon que le développement du droit
naturel et le respect de la dignité humaine amenèrent, en dehors de
toute autre influence, l'abolition de la servitude corporelle? Elle
existait pourtant encore, cette servitude, dans certaines localités,
jusqu'à la veille de la Révolution. Un grand coup porté à l'édifice des
anciennes croyances religieuses fut le mouvement de la Réformation.
L'esprit de libre examen, foudroyé dans la personne de Jean Huss par la
puissance de l'orthodoxie érigée en concile, trouva dans Martin Luther
un vigoureux lutteur qui déchira l'unité de l'Église. La liberté de
penser avait apparu dans le monde. Quoique Luther eut voulu limiter sa
révolte à l'ordre de foi, bien autres devaient en être les
conséquences. Tous les esprits sérieux savent quelle étroite affinité
relie la pensée à l'action, l'hérésie à la guerre contre les pouvoirs
absolus. Ces deux courants se côtoyaient l'un l'autre et partaient du
même principe. L'hérésie en voulait à la tête de l'Église, de même que
la Révolution au chef de l'État. Les peuples qui avaient vu un ancien
moine jeter au feu la bulle du pape ne reculèrent plus devant la
majesté d'un roi; la lutte contre Léon X amena la résistance du
Parlement anglais contre Charles 1er. Luther appela Cromwell.

C'est une loi douloureuse, mais qu'y faire? Le progrès s'écrit d'un
côté de la page avec la plume et de l'autre avec le glaive.

Le peuple anglais s'était rallié à la noblesse contre la monarchie pour
conquérir certains droits octroyés dans ce qu'on appelle la grande
charte, _magna charta_. Chez nous, au contraire, le populaire se
rattacha fortement à la royauté en haine de l'aristocratie. C'est la
différence des deux histoires. La France aspirait à l'imité. C'est à
cet esprit d'unité qu'il faut rapporter l'érection des parlements en
cours permanentes et sédentaires de justice. Cette institution rendit
des services, «en nous sauvant, dit Loyscau, d'être cantonnés et
démembrés comme en Italie et en Allemagne».

Les doctrines de Luther et de Calvin avaient mis le feu aux poudres. La
France n'échappa pointe cet embrasement général. La guerre civile était
imminente. Les Huguenots tenaient dans leurs mains une partie des
services publics. On les trouvait partout, même à la cour. La noblesse
était aussi bien atteinte que la classe moyenne par l'esprit de liberté
en matière de religion. La France allait-elle devenir protestante? Il
serait oiseux de rechercher quelle influence bonne ou mauvaise ce
changement de croyances aurait pu exercer sur ses destinées.

Une femme, Catherine de Médicis, superstitieuse faute de religion,
hautaine, vindicative, se chargea d'abattre l'hydre de l'hérésie. Ce
fut une oeuvre de ténèbres. La nuit de la Saint-Barthélémy ne saurait
être trop sévèrement reprochée à cette reine et à son fils Charles IX.
Les entrailles frémissent d'horreur quand on songe à cet infâme
massacre qui fut pourtant approuvé par la cour de Rome. Quelques
historiens néocatholiques ont cherché à justifier cette oeuvre de sang
par les avantages qu'en aurait retirés le pays. Ne jouons pas avec la
conscience et n'admettons jamais de pareilles excuses! Que me
parlez-vous de la raison d'État, du droit de légitime défense, de
certains progrès couvés dans la boue du crime? L'historien juge les
faits et ne saurait absoudre que ce qui est juste.

Cependant la royauté gagnait chaque jour du terrain. Richelieu reprit
l'oeuvre et la politique de Louis XI, qui consistait à se débarrasser
des grands seigneurs pour ramener toute l'autorité à la couronne. La
féodalité s'était implantée sur le sol avec l'épée, le cardinal-duc la
détruisit par la hache. Non content de supprimer les grands vassaux,
les principaux de la noblesse de France, il effaça en quelque sorte le
souverain lui-même. L'homme rouge se posa comme une goutte de sang sur
la lignée bleue des rois de France. De Henri IV à Louis XIV, il y eut
une sorte d'interrègne. Louis XIII avait disparu derrière son ministre.
C'était l'ombre d'un roi; il ne mourut point, il s'évanouit.

La concentration de tous les pouvoirs entre les mains de la royauté
était d'ailleurs une oeuvre nécessaire. Décomposant à l'infini
l'autorité, l'émiettant, si l'on ose ainsi dire, le régime féodal
aurait inévitablement conduit la France soit à l'anarchie, soit à la
domination d'une foule de maîtres avides et d'autant plus ombrageux
qu'ils étaient plus faibles. Comment eût-on pu extirper ces tyrannies
locales? Or voilà que la royauté vint en aide au peuple; elle mit
environ quatre siècles à fonder l'unité, à réprimer toutes les
révoltes, à briser toutes les résistances, et au moment où elle croyait
avoir atteint son but éclatèrent les troubles de la Fronde.

Louis XIV sortit victorieux de la Journée des Barricades. La fraction
de l'aristocratie qui lui disputait les rênes du gouvernement était
écrasée. Ceci fait, il profita de l'humiliation de la noblesse pour la
fixer à la cour et lui enlever ainsi les moyens de nuire. Que pouvaient
contre le roi les grands seigneurs éloignés de leur province? Il les
chargea de rubans et de chaînes d'or, les fit asseoir autour de lui sur
des fauteuils ou des banquettes de velours, en un mot les enguirlanda
de servitude. Versailles devint un foyer de grandeur et de
magnificence. Ce n'étaient que fêtes, carrousels, spectacles, chasses,
galas.

Le roi-soleil attirait à lui tous les jeunes moucherons de
l'aristocratie, trop heureux de venir se brûler les ailes à sa lumière.
Le pouvoir absolu étant remonté tout entier à la couronne, on entoura
le chef de l'Etat d'une sorte de culte bien fait pour dégrader les
caractères. Louis XIV assista vivant à son apothéose: il avait ainsi
trouvé un moyen qui valait mieux que d'exterminer les grands, c'était
de les avilir. Autour de cette idole s'organisa tout un système de
fétichisme, ayant le palais de Versailles pour temple, les courtisans
pour sacrificateurs et le peuple pour victime.

S'aperçut-on alors du gouffre qui se creusait autour du trône? En tout
cas, il était trop tard. La royauté avait abaissé toutes les barrières
qui gênaient l'exercice du pouvoir arbitraire; elle avait domestiqué
ces farouches barons qui étaient quelquefois les rivaux, mais le plus
souvent les soutiens de l'édifice monarchique; elle s'isolait ainsi
dans des hauteurs où la foudre devait tôt ou tard l'atteindre.

Louis XIV mort, la France, un instant courbée sous son fouet et ses
bottes à éperons, redressa superbement la tête. Les parlements moins
soumis, et fortifiés des armes de l'opinion, essayèrent çà et là
quelque résistance. Vint la Régence, qui engourdit dans la débauche ce
qui restait de vigueur à l'aristocratie. Sous Louis XV, le pays
s'accoutuma à ne plus avoir de maîtres; il était gouverné par des
maîtresses qu'il méprisait. Quand Louis XVI monta sur le trône, les
esprits, éclairés désormais sur les abus, étaient dans une horrible
agitation, et il ne fit rien pour les calmer. Alors le peuple vint se
présenter, la pique d'une main et la constitution de l'autre, sur les
marches du Louvre.--Ce visiteur-là n'attend pas longtemps à la porte
des rois.

Telle est la série des faits qui ont amené la Révolution Française. Un
mot maintenant sur les doctrines.

Quoique le véritable esprit chrétien ne fut nullement en contradiction
avec les principes de 89, il est très-difficile de lui attribuer une
influence dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. La
liberté dont on retrouve ténébreusement les traces dans les écrits des
Pères de l'Église n'avait rien de commun avec la liberté civile et
politique fondée par la Révolution Française. Nous voyons au contraire
les doctrines de l'Église aboutir partout à l'obéissance passive. Lisez
dans Bossuet le chapitre intitulé: _Les sujets n'ont à opposer à la
violence des princes que des remontrances, sans mutinerie et sans
murmure, et des prières pour leur conversion._ Voila quoi était en
politique le sentiment du clergé orthodoxe; les armes de la prière
étaient les seules que la liberté chrétienne put forger dans son
arsenal. Nous doutons qu'avec ces armes-là on eût jamais pris la
Bastille, et nous trouvons que le peuple de 89 fit sagement d'y ajouter
un fer de lance.

Parmi les éléments qui préparèrent la Révolution Française, on n'a pas
assez tenu compte du vieil esprit gaulois dont on retrouve la trace
dans les fabliaux et dans quelques romans du moyen âge, esprit
frondeur, satirique, riant sous cape de la noblesse et du clergé. A
côté des écrivains orthodoxes se forma d'ailleurs, du XVe au XVIe
siècle, une école de philosophes calmes, stoïques, dégagés des luttes
religieuses, relevant plutôt de la tradition païenne que de l'Évangile,
dénonçant avec une rare hardiesse tous les abus de leur temps: ce
furent Michel Montaigne, Étienne de La Boëtie, Charron, Rabelais. Dans
leurs ouvrages, si différents de verve et de style, s'épanouit la
véritable liberté d'examen. Après eux vint Descartes, qui commença par
faire table rase de toutes les connaissances acquises, et déplaçant dès
le premier coup la base de la certitude, mit dans le _moi_ le critérium
de l'erreur ou de la vérité. Pascal démasqua les jésuites dans ses
_Lettres provinciales_. Les voies étaient ouvertes: le XVIIIe siècle
s'y précipita. Montesquieu, Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, Buffon,
Condorcet, d'Alembert, quelle pléiade de génies! La théologie
chrétienne s'était placée elle-même en dehors du monde et de la nature,
la philosophie intervient et fournit à l'humanité ce qui lui manquait,
la notion de ses droits. Est-ce à dire que la Révolution Française soit
l'oeuvre d'une école de philosophes? Non. Les grands esprits du XVIIIe
siècle exercèrent sans doute une vaste influence sur le mouvement des
idées; sans eux, le triomphe des libertés publiques eût été ajourné
indéfiniment. Mais les penseurs excitent et dirigent les forces vives
de leur époque, ils ne les créent jamais. La source de toutes les
forces et de toutes les initiatives était dans le peuple.

[Illustration: Louis XVI.]

Résumons-nous: La Révolution Française n'émane point du sentiment
religieux; elle est fille du droit et de la justice.

Que répondre d'un autre côté à ceux qui lui reprochent de n'avoir point
fait surgir de l'autel de la patrie un Dieu nouveau? Elle n'était point
faite pour cela: essentiellement pratique et réaliste, elle s'est
attachée aux faits, à la loi, à la réforme des institutions. Son oeuvre
fut de déplacer l'axe des sociétés modernes en substituant au règne de
la foi l'autorité de la raison.



II

La Révolution en germe dans la cabale.--La franc-maçonnerie.--Les
mystiques.--Les inventeurs.


On n'a pas assez tenu compte d'une autre source d'opposition à l'ancien
régime théocratique et monarchique: cette source, c'est la science.

Il est bien vrai que la science n'existait guère au moyen âge et même à
l'époque de la renaissance des lettres et des arts. On ne découvre, à
cette époque, que des systèmes incohérents, vagues, entachés de
merveilleux. N'oublions pas toutefois que de l'alchimie s'est dégagée
la chimie et que l'astrologie a été l'embryon de l'astronomie.

L'Église n'avait point en elle-même le principe de la science. L'homme,
d'après elle, a été déchu pour avoir voulu savoir; il ne se relève que
par l'ignorance volontaire, c'est-à-dire par la soumission de l'esprit
à des dogmes révélés et à l'autorité visible des conciles. Une telle
doctrine devait logiquement proscrire la libre pensée et frapper d'une
réprobation terrible la recherche des lois de la nature. Les oeuvres
d'Aristote furent brûlées par la main du bourreau. Condamnée,
poursuivie par la justice ecclésiastique et séculière, la science se
cacha, rentra sous terre. Enveloppée de formes obscures, bizarres,
impénétrables, elle eut ses initiations, ses mystères. Elle se fit
société secrète et prit le nom de _cabale_.

La cabale était une contre-Église.

Pour peu qu'on fouille dans les ouvrages des cabalistes (astrologues,
alchimistes, magiciens), on découvre les opinions les plus étranges sur
l'éternité de la matière, la transmutation des minéraux,
l'engendrement des plantes et des animaux par une série de
transformations naturelles, la chaîne magnétique des êtres, le tout
brouillé dans des rêveries et des mythes dont le secret n'était
accessible qu'aux initiés. Pourquoi ces voiles? C'est qu'alors la libre
pensée ne se sentait point en sûreté sous les formes vulgaires du
langage. Le livre écrit à style découvert courait grand risque d'être
condamné aux flammes s'il contenait des opinions équivoques [Note:
Témoin celui de Jean Scott qu'Honorius fit brûler]. C'est pour éviter
cette menace perpétuelle de destruction que les cabalistes couvrirent
opiniâtrement leurs idées d'une obscurité prudente. Ces précautions ne
désarmèrent pas la surveillance de l'Église. Elle ne tarda point à
découvrir la retraite dans laquelle l'esprit humain s'était réfugié.
L'antagonisme de la science et de la foi éclata. Les cabalistes, sans
fronder ouvertement l'autorité du dogme ni du mystère, ouvraient aux
esprits curieux une voie d'investigations hasardeuses. De là conflit.
Et pourtant beaucoup d'ecclésiastiques mordirent, durant le moyen âge,
à la pomme des sciences occultes, comme quelques-uns d'entre eux
goûtèrent plus tard aux doctrines philosophiques du XVIIIe siècle.

Entendons-nous bien: je ne veux pas dire que ces savants livrés,
d'après un auteur du temps, à la pratique des arts séditieux, _artibus
quibusdam seditiosis_, eussent sur la réforme religieuse et politique
les mêmes idées que nos pères de 89. Non; mais ces hommes étaient des
dissidents. Leur opposition, relative au temps où ils vivaient,
inquiéta les maîtres de la société. L'Église et l'État condamnèrent la
cabale comme la racine amère de toutes les hérésies et de toutes les
nouveautés. La vérité est que l'orthodoxie sentait par cette voie
ténébreuse les meilleures intelligences du temps lui échapper. Quoique
l'esprit des sciences occultes fût très-indéterminé, le clergé jugea
nettement que cet esprit n'était pas le sien. Qu'était-il donc? une
tendance à se rapprocher de la nature, cette grande excommuniée que les
docteurs déclaraient être la fille de Satan.

Moins la science est avancée, plus elle se nourrit de chimères et de
folles illusions, plus elle croit déjà tenir sous sa main tous les
secrets de la nature. L'ambition des alchimistes et des astrologues
n'avait d'égale que leur inexpérience. Ils affichaient la prétention de
faire de l'or, de prolonger indéfiniment la vie au moyen d'un élixir
dont ils disaient avoir la formule, de créer un homme «en dehors et
sans le secours du moule naturel», de dérober aux astres qui roulent
au-dessus de nos têtes les arcanes de la destinée et de prédire ainsi à
chacun les événements futurs, la grandeur ou la décadence des royaumes.
Que ne promettaient-ils point à leurs adeptes? En agissant ainsi,
étaient-ils de bonne foi? Il faut croire qu'ils se trompaient
eux-mêmes. La base de la méthode expérimentale leur manquant, ils
n'échappaient au mysticisme chrétien que pour se jeter dans les
rêveries. Toujours est-il que l'attrait de ces sciences occultes devait
séduire les imaginations et que le nombre des affiliés était
considérable. Or la plupart d'entre eux (nous le savons par leurs
ouvrages) se montraient très-préoccupés de palingénésie sociale. Ils
s'attendaient à de grands événements, à des guerres durant lesquelles
le sang coulerait à flot, «à des mutations de royaume et à des
révolutions,» après lesquelles la paix et le repos retourneraient sur
la terre. Songes creux, dira-t-on; soit, mais songes d'esprits
inquiets, aspirant à un ordre de choses meilleur que celui sous lequel
ils vivaient.

Non contents de voiler leurs idées sous les pages symboliques du
grimoire, les alchimistes les avaient fixées dans la pierre. Il y avait
à Paris un monument qui passait surtout pour contenir les secrets de la
science hermétique; mais il fallait être initié pour déchiffrer le sens
des figures. C'était le cimetière des Innocents. Sur l'un des murs on
voyait un lion accroupi et enroulé d'une banderole avec ces mots:
_Requiescens accubuit ut leo; quis suscitabit cum?_ «Mon fils est
couché comme un lion; qui le fera lever?»

Le lion s'est levé le 14 juillet 1789; il a aiguisé ses ongles sur les
pierres de la Bastille, et ses rugissements ont fait trembler toute la
terre.

Mal vus, mais redoutés à cause de la puissance infernale dont le
vulgaire les croyait investis, les initiés aux sciences occultes
exercèrent une assez grande influence sur l'opinion publique. La foule
ignorante crut s'égaler à eux en se donnant au diable. Il y eut des
confréries de sorciers. Dans ces âges d'ignorance et de superstition,
une idée tourne tout de suite en épidémie morale. Le nombre de tels
insensés devint considérable; Henri Boguet, grand juge en la terre de
Saint-Claude, propose qu'on coupe la tête à trois cent mille, et
demande «que chacun prête la main à un si bon office». Les moins
coupables étaient conduits «à la fosse» pour y faire pénitence au pain
et à l'eau. [Note: J'ai trouvé une ancienne gravure sur bois qui
représente bien les idées du temps sur la Justice: une femme assise sur
un siége de fer, la tête couverte d'un voile noir, les pieds enveloppés
d'un suaire, la place du coeur vide et une balance à la main. C'est
cette Justice qui expédiait les sorciers et les hérétiques.] La société
d'alors, pour exercer ses violences contre les sorciers, s'autorisa du
pacte qu'ils avaient, disait-on, juré entre eux de détruire les chefs
de l'Église et de la monarchie.

«S'il advient, dit Juvénal des Ursins, que... icieux _innovateurs_ de
diables idolàtres soient mis en prison, ils doivent être punys comme
_trahistes_ du roy et crimineux de _léze-majesté_.» Les magistrats, aux
XVe et XVIe siècle, firent arrêter un si grand nombre de ces
malheureux, qu'on ne pouvait plus, dit un auteur du temps, les juger ni
les exécuter, quoiqu'on y allât très-vite. De la mauvaise physionomie
d'un homme on pouvait tirer contre lui un indice suffisant pour
l'appliquer à la question. Le fils était appelé à porter témoignage de
ce crime contre le père, le père contre le fils. Le châtiment des
sorciers était la peine du feu. Le seul doute qui tourmentait, en
France, plus d'un légiste, était de savoir s'ils devaient être brûlés
tout vifs ou s'il convenait premièrement de les étrangler. Ces deux
opinions réunissaient des partisans.--Je recommande de tels faits aux
historiens sensibles qui versent tant de larmes sur les victimes du
tribunal révolutionnaire; les excès provoquent toujours, dans l'avenir,
d'autres excès; l'abîme appelle l'abîme; le bûcher appelle l'échafaud.

Les aveugles étaient, jusqu'en 1450, protégés par la loi: la peine de
mort passait muette et désarmée devant cette grande infortune. Le
bourreau n'avait rien à faire là où la justice divine s'était arrêtée
si rigoureuse et si implacable. Le parlement de Paris n'en condamna pas
moins au feu, pour crime de magie, un aveugle des Quinze-Vingts. Ce
parlement célèbre fit exécuter en moins de trois mois (c'est lui qui
s'en vante) un nombre presque innombrable, _numerum pene innumerum_, de
sorciers. Celui de Toulouse, voulant prouver son orthodoxie et son
attachement au roi, en jeta d'un seul coup plus de quatre cents dans
les flammes du bûcher. Ces faits ne sont pas seulement atroces, ils
sont féconds en enseignements.

Si la magie n'eût pas été, dans la pensée des juges, une insurrection
contre l'ordre religieux et politique, elle n'eût pas été soumise à de
semblables atrocités. Les délits relatifs aux institutions établies
étaient en effet les seuls que l'État, menacé dans sa forme, dans sa
durée, dans son repos, frappait à coups redoublés et à travers toutes
les lois humaines, _per fas et nefas_.

Les anciens cabalistes rêvaient l'exécution du _grand oeuvre_; ils
demandaient pour cela du feu, du métal et du sang. Précurseurs de la
science, vous serez satisfaits! Le grand oeuvre s'accomplira;
j'aperçois un inconnu qui, le visage masqué, les bras nus, la poitrine
haletante et penchée sur la fournaise, remue les éléments d'une
transmutation future: cet alchimiste, c'est le Progrès.

L'astrologie était une chimère; mais elle n'en servit pas moins à
élargir pour l'homme la notion de l'univers. Mélange de fatalisme et de
chaldéisme, elle reliait du moins notre globe à l'ensemble de la
mécanique céleste: son erreur était d'y attacher aussi nos destinées.
Les rois et les reines s'étaient fait longtemps tirer leur horoscope;
en 92, ce fut le tour de la République Française.

«Heureuse France! s'écriait l'enthousiaste Loustalot, le soleil au
signe de la Balance entrait dans le point équinoxial d'automne, quand
tu jurais l'égalité et fondais la République; une concordance parfaite
régnait, en ce moment, entre le ciel et la terre; c'est sous ces beaux
auspices que tu disais anathème à la royauté et donnais à la liberté
cette égalité sainte, que le soleil, à pareille époque, établit entre
les jours et les nuits. République des Francs, tes hautes destinées
sont écrites sur le livre même de la nature. Nation puissante et
fortunée par-dessus toutes les autres, tous les ans à pareil jour tu
trouveras le soleil au signe de la Balance, symbole de l'égalité.»

Hélas! cet oracle ne fut guère plus vrai que ceux de Nostradamus; mais
si la République meurt quelquefois étouffée dans le sang de ses héros,
elle renaît toujours.

Aux sciences occultes, à la société secrète des cabalistes succéda plus
tard la franc-maçonnerie, poursuivant à peu près le même but, mais par
des moyens beaucoup plus pratiques. Réduite durant des siècles à
dissimuler sa marche, la libre pensée prit successivement différents
masques. Elle se cacha sous le boisseau, sachant bien que le moment
viendrait où elle pourrait poser dessus la lumière. Un des chefs de la
franc-maçonnerie, Thomas Crammer, se faisait appeler lui-même le fouet
des princes, _flagellum principum_. Les deux colonnes de cette grande
institution étaient l'égalité et la fraternité. Les signes, les
symboles, les initiations étaient autant de formes protectrices sous
lesquelles s'exerçaient sa propagande et son action bienfaisante. Dans
le temple s'effaçaient toutes les distinctions de naissance, de
couleur, de rang, de patrie. La maçonnerie encourut à plusieurs
reprises les disgrâces de l'Église et de plusieurs gouvernements.
Laissons parler un inquisiteur romain: «Parmi ces assemblées, formées
sous l'apparence de s'occuper des devoirs de la société ou d'études
sublimes, les unes professent une irréligion effrontée ou une licence
abominable, les autres cherchent à secouer le joug de la subordination
et à détruire les monarchies. Peut-être, en dernière analyse, est-ce là
l'objet de toutes: mais ce secret ne se communique pas en même temps ni
à toutes les loges.» [Note: Extrait de la procédure instruite à Rome en
1790 contre Cagliostro. Les noms de Mesnier et de Cagliostro se
trouvent mêlés, sur la fin du dix-huitième siècle, aux préludes de la
Révolution française. Ce n'est pas que ces deux hommes aient jamais
exercé sur ce grand événement une influence directe; mais la tournure
cabalistique de leurs idées les fit ranger à tort ou à raison du côté
des novateurs.] Cette accusation ne manque pas d'un fond de vérité; la
Révolution serpenta durant des siècles par des chemins obscurs,
jusqu'au jour où, transmise de la cabale aux loges maçonniques et des
loges maçonniques aux clubs, elle apparut enfin la face découverte.

Tous les historiens royalistes qui ont écrit vers la fin du dernier
siècle signalent d'ailleurs le rôle important que joua la maçonnerie
dans le mouvement de 89. Presque tous les chefs révolutionnaires
appartenaient à différentes loges. De même que les francs-maçons, les
_illuminés_, les _martinistes_, préparaient le monde aux fêtes de
l'égalité, à cette célèbre confédération du Champ-de-Mars où tous les
Français se réunirent sous le soleil en un peuple de frères. Quels
transports de joie! Une même nation, un même coeur. L'élément mystique
est inséparable du travail de l'esprit humain et, cette fois du moins,
malgré quelques écarts, il seconda l'élan général vers la vérité.

D'un autre côté, ne perdons point de vue qu'avec le temps la science
réelle, positive, exacte, avait fait son chemin dans le monde. Elle
s'était délivrée des langes du merveilleux et de l'utopie. Après bien
des tâtonnements et des essais malheureux, elle s'était enfin trouvée
sur son terrain: la méthode expérimentale. A chaque découverte qu'elle
faisait se dissipait une erreur, s'évanouissait une superstition.

Galilée, Képler, Newton avaient trouvé la loi qui préside au mouvement
des corps célestes. Ce n'est point le soleil qui tourne, c'est la
terre. Que devenait alors la légende de Josué? Harvey avait pénétré
dans le mystère de la circulation du sang. Descartes, Pascal, Leibniz
avaient de beaucoup reculé les bornes des connaissances humaines.
Chaque conquête sur la matière est une victoire pour l'esprit.
L'industrie, le commerce, la navigation avaient largement profité des
progrès de la chimie et de l'astronomie. Grâce aux recherches d'un
protestant français, Denis Papin, et d'un Anglais, Watt, la puissance
de la vapeur était presque conquise.

L'associé de Watt assistait un jour au lever du roi d'Angleterre;
Georges III le reconnut.

--Ah! Boulton, s'écria-t-il, voici longtemps qu'on ne vous a vu à la
cour; que faites-vous donc?--Sire, je m'occupe de produire une chose
qui est le grand désir des rois.--Et laquelle?--La force.

Les peuples en ont autant besoin que les souverains.

Il existe d'ailleurs un lien étroit entre la science et
l'affranchissement de l'esprit humain. Quand les intelligences
s'accoutument à chercher des lois dans la nature, elles en demandent
bientôt à la société. L'arbitraire ne peut se soutenir qu'en face de
l'ignorance. Aussi la Révolution fut-elle généralement saluée avec
enthousiasme par les savants. Tous ceux qui avaient cherché dans
l'univers un ordre appuyé sur les rapports naturels des choses ne
pouvaient logiquement souffrir, dans les institutions civiles et
politiques, un ordre imposé par la volonté d'un seul.



III

Les prisons d'État.--Le Prévôt de Beaumont.--Décadence de l'ancien
régime.


On peut caractériser l'état des institutions monarchiques dès le milieu
du XVIIIe siècle: une grande impuissance d'être.

Tous les rouages du gouvernement personnel s'usent; la royauté est
salie; le peuple se désaffectionne; la noblesse elle-même tourne aux
philosophes; le numéraire manque. Il n'y a que les prisons qui tiennent
encore; mais leur secret est découvert. Le voile s'est déchiré sur
l'abîme des iniquités de la justice humaine. Les geôliers ont beau
faire, leurs victimes sont connues et pleurées. La bouche comprimée se
tait, les pierres crient.

Chaque règne a son prisonnier célèbre:--sous Louis XIV, le masque de
fer;--sous Louis XV ou plutôt sous madame de Pompadour, Latude;--sous
Louis XVI, Le Prévôt de Beaumont.

Le crime de ce dernier était d'avoir découvert par hasard l'existence
du pacte en vertu duquel on affamait la France. M. de Sartines le fit
incarcérer. Transporté de la Bastille au donjon de Vincennes, de
Vincennes à Charenton, de Charenton à Bicêtre, il défia successivement,
dans une captivité de vingt-deux ans et deux mois, l'horreur de quatre
prisons d'État. Couché nu, les chaînes aux pieds et aux mains, sur un
grabat en forme d'échafaud, couvert d'un peu de paille réduite en
fumier puant, la barbe longue de plus d'un demi-pied, condamné à la
faim pour avoir dénoncé les auteurs de la famine qui ravageait la
France, ne recevant que trois onces de pain par jour et un verre d'eau
pour tout aliment, il vécut. La Providence, comme on dit, veillait sur
cet homme, car il devait un jour révéler au monde un mystère
d'iniquité.

Vainement de Sartines, son successeur Lenoir, le directeur du donjon de
Vincennes, Rouge-Montagne,--quel nom de geôlier!--s'épuisent à étouffer
cette bouche incorruptible. Possesseur d'un secret qui opprime sa
conscience, Le Prévôt de Beaumont écrit dans la nuit du cachot, écrit
toujours. On saisit les papiers; on les détruit; il recommence. Les
persécutions des geôliers redoublent; cet homme est une tête de fer
incorrigible, on n'aura _plus de bontés_ pour lui. On le change de
cachot; plus d'air, plus de jour. «De Sartines, raconte-t-il lui-même,
avait essayé de me faire périr, en ne me délivrant tous les huit jours
que trois demi-livres de pain et un petit pot d'eau pour ce temps. Je
ne savais où placer cette petite provision. Les rats la sentaient, et
je ne voulais point m'en plaindre, parce que d'ailleurs, plus officieux
que mon geôlier, ils m'avaient, par leur travail, dessous les portes de
mon cachot, procuré un filon d'air qui m'empêchait d'étouffer dans un
lieu hermétiquement fermé; car le défaut d'air fait aussi promptement
périr que la faim.» Dieu et les rats aidant, ce prisonnier réussit
encore à vivre. Louis XV, sous le règne duquel il avait été arrêté,
meurt; Louis XVI monte sur le trône; les ministres se succèdent. De
temps en temps l'un d'eux venait faire, par manière de cérémonial, une
visite au donjon de Vincennes. Malesherbes y vint. Le prisonnier fit
retentir la prison de ses cris et de ses révélations foudroyantes.

--Ce pacte existe, criait-il, je l'ai vu!

Malesherbes jugea un tel homme dangereux et s'éloigna. Sa famille
réclamait au dehors, on lui répondait avec la brutalité du laconisme
administratif:

--Rien à faire.

Il espérait, il attendait, il écrivait toujours du fond de sa fosse; il
accusait sans relâche les affameurs de la France et les siens. Une
toile d'araignée en fer obscurcissait la fenêtre de son cachot; l'encre
lui manquait; n'importe, il trouvait encore le moyen de tracer des
caractères sur du linge avec du jus de réglisse ou du sang. La soif ni
la faim n'ayant pu amortir cet indiscret témoin des horreurs d'un tel
règne, on compta sur le scorbut: le voilà transporté à Bicêtre. Cet
homme était indomptable et immortel comme la conscience; rien n'y fit:
il avait vu, il devait révéler. La vérité, celle surtout qui est
destinée à faire révolution dans le monde, a besoin de s'épurer au
creuset d'une adversité persévérante. Cependant les idées marchaient;
un souffle de liberté avait pénétré jusqu'aux pierres de la Bastille et
du donjon de Vincennes. Les geôliers, Lenoir en tête, sentaient le sol
chanceler sous eux. Comme les mauvais traitements n'épuisaient ni la
vie ni le courage de Le Prévôt, on capitula. Le nouveau lieutenant de
police, de Crosne, adoucit le sort du prisonnier et le fit transférer à
Bercy, dans une maison de force. Il espérait que le prisonnier, dont le
sort allait être amélioré, finirait par s'oublier lui-même dans cette
nouvelle détention. C'était le moyen de dérober son secret à la
connaissance du monde. Heureusement les prévisions et les intrigues des
hommes de police furent déjouées. Il comptait les jours après les jours
dans une fiévreuse angoisse, trompant les heures de sa longue captivité
(vingt-deux ans!) par le travail et par la foi inébranlable en la
justice de sa cause. N'était-il point appelé à rendre un grand service
aux malheureux qui mouraient de faim? Enfin il respire.--Le 11 juillet
1789, Le Prévôt aperçut de Bercy, à l'aide d'une lunette, une fumée
noire sur le faubourg Saint-Antoine; il vit le peuple foudroyer une
masse hideuse et sombre: c'était la Bastille qu'on prenait.

Pendant trois jours, il regarda tomber cette forteresse où il avait
passé treize sans air et presque sans nourriture. Quelle joie! La
Bastille était une ennemie personnelle dont on le délivrait; chaque
pierre qui tombait, c'était un douloureux souvenir dont sa mémoire
était allégée.

[Illustration: Necker.]

La liberté de cet homme suivit de près la ruine de son ennemie; les
verrous ne tenaient plus. Le Prévôt était un revenant qui accusait
l'ancien régime en face de la Révolution. Le terrible secret qu'on
avait voulu engloutir avec lui dans les cachots remontait à la lumière.
Qu'était donc ce secret qui, découvert par mégarde, avait coûté à un
malheureux vingt-deux ans de martyre? Le voici: il existait un projet
arrêté, signé entre quelques hommes, ministres et directeurs généraux,
«1re de vendre Louis XV dans le temps présent, avec son autorité, et
Louis XVI pour l'avenir; 2e de donner la France, à bail de douze
années, à quatre millionnaires désignés par noms, qualités et
domiciles, lesquels masquaient toute la ligne; 3e d'établir
méthodiquement les disettes, la cherté en tout temps, et, dans les
années de médiocre récolte, les famines générales dans toutes les
provinces du royaume, par l'exercice des accaparements et du plus grand
monopole des blés et des farines.» Ce pacte avait été conclu; les
auteurs en avaient reçu le prix,--le prix du sang.

Idée infernale! organiser la disette, faire la faim! La terre, de son
côté, semble épuisée comme la monarchie; elle ne donne qu'à regret. Une
mauvaise année succède à une année mauvaise; il paraît qu'on touche à
la fin du monde; l'abomination de la désolation est dans les affaires
de l'État. Les abus débordent; l'argent passe aux lieutenants de
police, aux favorites et aux geôliers. Un Lenoir se fait, par ses
machinations, 900,000 livres de revenu. A Vincennes, comme à la
Bastille, une compagnie de cent quatre hommes coûte, depuis
soixante-dix ans, trois millions et demi chaque année, pour ne garder
dans ces deux prisons que les murailles et les fossés.

Le commerce des lettres de cachet produit des bénéfices énormes; les
arrestations, les translations d'une prison dans une autre, les
espionnages, les délations mangent la fortune publique et le bien des
familles; d'incroyables attentats se commettent chaque jour contre la
liberté des individus. On assure que Lenoir a vendu plusieurs fois des
Français, arrêtés par lettres de cachet, à des marchands hollandais,
qui les emmenaient pour être revendus comme esclaves à Batavia. Ces
hommes de police se livraient à des monstruosités sous le voile de la
sûreté de l'État; et quand plus tard le peuple indigné voulut mettre la
main sur ces accapareurs et ces traîtres,--rien: ils s'étaient enfuis à
l'étranger avec le fruit de leurs rapines.

Cependant les signes du temps et les présages annonçaient une
catastrophe. Une maladie hideuse avait frappé Louis XV, et ce galant
monarque n'était plus que la figure de la lèpre avec l'odeur du
sépulcre. Les premiers-nés des maisons royales mouraient. La moisson
était dévorée en herbe par la sécheresse du sol et les grains par les
accapareurs qui se jetaient sur cette proie comme une nuée de
sautereiles. Une main invisible renouvelait sur la France les plaies
d'Egypte, mais le coeur des grands était endurci. Il ne restait plus
qu'à changer en sang l'eau des puits. La catastrophe était inévitable.
Les prophètes ne manquaient pas: la Révolution était prédite, annoncée
dans les termes les plus clairs. Rousseau écrivait en 1770: [Note:
_Émile_, livre III.] «Nous approchons de l'état de crise et du siècle
de révolution. Je tiens pour impossible que les grandes monarchies de
l'Europe aient encore longtemps à durer; toutes ont brillé, et tout
État qui brille est sur son déclin. J'ai de mon opinion des raisons
plus particulières que cette maxime; mais il n'est pas à propos de les
dire, et chacun ne les voit que trop..» Voltaire écrivait en 1762:
«Tout ce que je vois jette les semences d'une révolution qui arrivera
immanquablement et dont je n'aurai pas le plaisir d'être témoin. La
lumière s'est tellement répandue de proche en proche qu'on éclatera à
la première occasion, et alors ce sera un beau tapage. Les jeunes gens
sont bien heureux, ils verront bien des choses.» [Note: Lettre à M. de
Chauvelin.] Ainsi le voile qui couvrait l'avenir était transparent;
seuls les privilégiés s'obstinaient à ne pas voir.

La cognée était à la racine de la monarchie, que les classes nobles
s'enivraient encore follement, à l'ombre de cet arbre rongé par mille
abus. Les gentilshommes de la cour plaisantaient des cerveaux alarmés.
Les oisifs reprochaient gaiement aux penseurs et aux écrivains de
détourner le peuple de son travail et de ses devoirs.

Cependant tout déclinait. La beauté elle-même était vieillotte: du fard
et de la poudre. L'état des moeurs rappelait la corruption des Romains
sous les Empereurs. On s'amusait aux petits vers et aux petits soupers.
La coquetterie remplaçait la pudeur, le libertinage tuait l'amour. Les
abbés effeuillaient des roses aux divinités de l'Opéra: le bréviaire
était devenu dans leurs mains l'almanach des Grâces. Voilà de quelle
manière passait son temps cette société frivole, à la veille du jour où
le châtiment allait éclater, où la Justice allait revendiquer ses
droits.

Ce ne fut pourtant pas sur les plus coupables que tomba la foudre de
l'irritation populaire. Cette parole de Moïse fut une fois de plus
vérifiée: «Les pères seront punis dans leurs enfants.» La noblesse
transmit à ses descendants la responsabilité de ses actes, et Louis XV
fut guillotiné dans Louis XVI qui valait beaucoup mieux que l'amant de
la Pompadour, le digne élève de l'infâme Dubois.

La foi n'existait plus que dans le clergé inférieur, et ça et là dans
quelques campagnes. Sorti d'une étable, le christianisme était retourné
aux toits recouverts de chaume. Dans les villes, l'esprit philosophique
remettait en question tous les dogmes religieux. A côté des orgies
d'une société mourante, une âpre école de libres penseurs, avocats,
écrivains, rhéteurs, médecins, tabellions, travaillaient dans le
silence à reconstituer les titres perdus de l'humanité. La conscience
troublée révélait ses inquiétudes par des tressaillements infinis. On
sentait vaguement que quelque chose d'inconnu allait venir.



IV

La Révolution pouvait-elle être évitée?--Louis XVI et
Marie-Antoinette.--Affaire du collier.--Personne ne voit de salut que
dans la convocation des États généraux.


Il y en a qui se demandent encore si la Révolution de 89 pouvait être
éludée par des réformes. Turgot et Malesherbes l'ont essayé; l'un et
l'autre ont échoué devant les obstacles. Le bras d'un homme n'était pas
assez fort pour s'opposer aux excès d'une caste puissante et nombreuse;
il fallait le rempart vivant de toute une nation. Peut-être même
était-il inévitable que cette réformation du vieux monde fût produite
par des moyens extraordinaires et violents. Les crimes contre la
société entraînent des châtiments exemplaires qui épouvantent la
Justice elle-même. On ne déracine pas les chênes sans remuer le sol
autour d'eux.

Au moment où s'ouvre l'histoire de la Révolution, les deux derniers
règnes ont détrompé la France royaliste. Les prisons d'État, les
lettres de cachet, la censure, les impôts, livrés au caprice d'une
courtisane ou d'un favori, ont créé dans les populations des villes
l'esprit de résistance. Les iniquités des droits féodaux et des
justices féodales, la corvée, les aides, la dîme, la milice, avaient
soulevé les classes agricoles. Sans doute les abus étaient grands;
mais, il faut en convenir, la Révolution Française fut surtout
provoquée par les nouveaux instincts du peuple.

La première moitié de la vie des nations appartient au pouvoir et la
seconde moitié à la liberté. A côté du sommeil de la cour et de la
molle ignorance des grands seigneurs, les sciences et les lettres, ces
filles du peuple, avaient marché: la parole mise au bout des doigts du
sourd-muet; la foudre dérobée aux nuages; l'aérostat, ce vaisseau qui
semble fait pour dompter un jour l'océan de l'air; tout cela avait
donné aux hommes, jusque-là timides et soumis, une grande opinion de
leurs forces. La nation étouffait de pensées; le moment de les écrire
était venu, et quand les idées sont semées il faut qu'elles lèvent. Les
philosophes sortaient en général de la classe inférieure ou moyenne. De
toutes parts les larges têtes du peuple et de la bourgeoisie chassaient
devant elles les fronts bas et renversés des petits-maîtres de la cour.

On touchait à l'année mémorable qui devait décider la lutte. L'horizon
politique devenait de plus en plus sombre. Louis XVI, depuis son
avènement, avait essayé successivement à la France plusieurs ministères
que des obstacles nouveaux et imprévus venaient toujours renverser. Les
circonstances étaient insurmontables; elles usaient les hommes.
Calonne, bel-esprit, vain et prodigue, venait de disperser les restes
du trésor public, dans lequel les maîtresses de Louis XV avaient puisé
à pleines mains. [Note: La Dubarry reçut, en quinze mois, du trésor
public 2,400,000 fr.]

Comme l'or est, dans les États monarchiques, le soleil de la corruption
et l'instrument du pouvoir sur les consciences, _instrumentum regni_,
Calonne, en agitant les finances, avait réveillé pour un instant autour
du trône un éclat factice qui ne tarda pas à s'éteindre. On avait
dépensé beaucoup trop d'argent; il crut que le remède était d'en
dépenser davantage. Illusions!--Bientôt le numéraire manqua dans les
caisses. Le cardinal de Brienne, élevé au rang de premier ministre par
la retraite de Calonne, n'avait rien pu contre les progrès d'une
banqueroute. Il venait de sortir des affaires, emportant le sentiment
d'une calamité prochaine. Le mauvais état des finances creusait de plus
en plus, sous les marches du trône, un gouffre dévorant, dans lequel
devait s'engloutir l'ancien régime. Dans le mauvais état où étaient
les affaires, un grand roi eût-il sauvé la monarchie en se mettant à la
tête des réformes? J'en doute. Les abus avaient dépassé la mesure; la
coupe débordait; la réaction contre l'ancien régime devait donc
malheureusement être entachée d'excès. En pareil cas, on n'arrive à la
modération qu'après un temps de violence. Louis XVI, d'un autre côté,
n'était pas du tout l'homme qu'il fallait pour dominer les événements.
Il ne savait pas vouloir. Élevé dans les traditions de la cour, il ne
comprenait absolument rien à l'état des esprits ni aux tempétueuses
exigences de l'opinion publique. Contracter une alliance sérieuse avec
le tiers-état eût peut-être été le moyen de tout sauver; il n'y songea
même point. Engagé comme roi par des liens séculaires envers la
noblesse de France et le clergé, il s'obstinait à compter sur leur
concours pour défendre la majesté du trône. Ne sachant trop de quel
côté attaquer les abus, il se contenta d'abolir la torture et d'adoucir
l'exercice du pouvoir arbitraire. Effrayé du rôle que lui imposaient
les événements, il se réfugia dans les devoirs de la vie privée qui
sont après tout les derniers devoirs d'un roi. On raconte que le
Régent, homme d'esprit, libéral, mais sceptique, et avec lequel Louis
XVI n'avait aucun autre trait de ressemblance, cherchait l'heure à une
table chargée de montres, quand il eût dû la demander au cadran de son
siècle. Au milieu du réveil des esprits, Louis XVI, lui, se livrait
plus volontiers à des travaux manuels qu'à des plans de régénération
politique. Il forgeait volontiers des clefs, des serrures; il entreprit
et exécuta plusieurs grands ouvrages de serrurerie, entre autres une
grille pour le palais de Versailles. Quelle dérision! Quelle amère
critique des institutions monarchiques! Le culte du trône était en
France une véritable idolâtrie. Le roi se montrait à distance comme une
sorte d'être surnaturel. Que dut penser la noblesse, le jour où se
tournant vers ce fétiche pour lui demander aide et protection, à la
place d'un dieu elle ne trouva plus sur l'autel qu'un forgeron?

Cependant la nation, mal servie par ses ministres, mécontente du roi
qui demeurait irrésolu, entendait bien ne plus prendre conseil que
d'elle-même. Le voeu unanime réclamait la convocation des États
généraux. Ces grandes assemblées étaient depuis longtemps suspendues:
la dernière avait eu lieu en 1614. Formés à la vie politique par les
écrits de Montesquieu, de Diderot, de Jean-Jacques, de Voltaire,
beaucoup d'orateurs et d'hommes d'État qui n'avaient point encore fait
leurs preuves, brûlaient du désir d'attaquer en face les priviléges et
les abus. N'était-on pas à bout d'expédients? N'avait-on pas eu recours
vainement à l'Assemblée des notables (1787)? Quel autre moyen que la
convocation des États généraux pour remédier aux embarras dans lesquels
les profusions des deux derniers règnes avaient jeté les finances?

On avait réduit les Français à l'état de servitude et de silence en les
isolant; il leur suffisait maintenant, pour redevenir libres, de se
réunir. C'est un spectacle curieux sur lequel on ne saurait trop
réfléchir: le plus grand événement que le monde ait encore vu, entrant
sur la scène par la porte basse et étroite d'une question d'argent.
Sans le déficit légué par Louis XIV à Louis XV et par Louis XV à son
successeur, il ne se fût pas rencontré de motif assez impérieux aux
yeux de la cour pour convoquer la nation et l'ériger en conseil. La
Révolution, ne voyant pas alors d'ouverture favorable, aurait bien pu
s'éloigner et attendre encore un demi-siècle. La royauté, en somme, n'y
aurait pas beaucoup gagné; mais Louis XVI aurait conservé sa tête.

Tout le monde tournait les yeux vers l'assemblée future comme vers une
arche de salut. Le peuple affamé lui demandait du pain; la cour,
embarrassée du poids des affaires, espérait y trouver des lumières pour
sortir d'une situation difficile; le tiers état y voyait un moyen de
ressaisir son existence politique.

A peine la déclaration du roi relative à l'assemblée des États généraux
(23 décembre 1788) fut-elle connue, qu'une joie universelle éclata.
Cette déclaration était arrachée à Louis XVI par la nécessité des
circonstances. Il avait plusieurs fois écarté le fantôme d'une
assemblée nationale comme une ombre importune qui en voulait à son
autorité. Pour ce que le pauvre roi faisait de cette autorité, ce
n'était guère la peine de tant marchander, mais enfin il la tenait et
il ne voulait pas s'en défaire. Le projet d'une convocation des États
généraux, envisagé d'abord avec effroi, quitté, puis repris, avait fini
par s'imposer. La Révolution, en germe dans ce projet, devait courber
bien d'autres obstacles que la résistance du faible monarque. Au fond,
ses craintes personnelles n'étaient pas chimériques. Du jour où
l'existence des États généraux fut décidée, le peuple français comprit
qu'il venait de se donner un souverain. Louis XVI n'avait jamais
beaucoup compté; il ne comptait plus du tout. Ni aimé ni haï, il
passait cependant pour bonhomme. Le roi est excellent, disait la cour;
le roi est bon, répétait la bourgeoisie; le roi est très-bon, s'avisa
de demander un jour le peuple: _mais à quoi?_

Il y avait quelqu'un de plus étranger en France que le roi. Si Louis
XVI n'était pas l'homme qui convenait à la gravité des circonstances,
la reine Marie-Antoinette s'accordait encore moins avec les idées et
les tendances nouvelles. Quoique jolie, elle manquait de charmes. Se
montrait-elle en public, son air hautain soulevait dans la foule un
sentiment qui ressemblait à de l'aversion. Une aventure acheva de la
perdre: je parle de la vilaine affaire du collier. Coupable? Je
n'assure pas qu'elle le fût; mais de tels scandales n'éclatent jamais
autour des femmes sur le compte desquelles il n'y a rien à dire. Le
cardinal de Rohan, esprit faible et ambitieux, grand dépensier, était
tombé en disgrâce à la cour. La comtesse de La Motte lui persuada
qu'elle avait le moyen de le remettre à flot. Elle alla jusqu'à lui
promettre une entrevue de nuit avec Marie-Antoinette, dans le parc de
Versailles. Le cardinal donna dans le piége. Une fille, dit-on, qui
ressemblait beaucoup à la reine, couverte d'un mantelet blanc et la
tête enveloppée d'une _thérèse_, joua le rôle que madame de La Motte
lui avait appris, et de Rohan se crut au comble de la faveur.

L'intrigante insinua alors au cardinal que la reine avait grande envie
d'un collier de diamants et qu'elle le chargeait de l'acheter en
secret. De Rohan alla chez les joailliers de la couronne et en
rapporta ce précieux talisman qui valait 1,600,000 livres. Le collier
passa par les mains de la comtesse qui devait le remettre à la reine,
mais qui se hâta de le vendre à son profit. De jour en jour les
joailliers attendaient leur argent qui ne venait pas; c'est alors que
se découvrit le pot aux roses. Le cardinal fut envoyé à la Bastille
revêtu de ses habits pontificaux, et le parlement fut saisi de
l'affaire. Cagliostro, impliqué dans cette intrigue et confronté avec
madame de La Motte, nia intrépidement toute participation à ces
coupables manoeuvres. Ne pouvant ébranler la force des arguments qu'il
fit valoir pour sa défense, cette femme irritée lui jeta un chandelier
à la tête en présence des juges. Cagliostro fut acquitté comme innocent
et le cardinal de Rohan comme dupe. La comtesse, condamnée au fouet, à
la marque et à la réclusion perpétuelle, fut enfermée à l'hospice de
Bicêtre, dans un quartier qui servait alors de prison d'État. Vers
1840, feuilletant dans cet hospice l'ancien registre des écrous, je
tombai sur la note suivante: _21 juin 1786, Jeanne de Valois, de
Saint-Rémy de Luz, épouse de Marc-Antoine-Nicolas de La Motte, âgée de
29 ans, native de Fontette, en Champagne. Arrêt de la Cour: (à
perpétuité), flétrie d'un_ V _sur les deux épaules._ Et plus bas, écrit
par une autre main: _Évadée de la maison de force le 5 juin 1787._

Nous avons raconté cette scandaleuse histoire du collier, d'après les
témoignages des écrivains les plus favorables à la reine; mais
l'affaire ne reste-t-elle point chargée de ténèbres? Quoi! des lettres
fausses dans lesquelles l'écriture de la reine était imitée à s'y
méprendre, une entrevue derrière une charmille, dans laquelle une
soubrette est prise pour la reine par un cardinal habitué du château,
un grand seigneur ayant tous les moyens de vérifier s'il a été dupe et
qui persiste dans son mutisme, une rose donnée et reçue sans que le
courtisan honoré d'une telle faveur ait cherché à lever le masque qui
couvrait toute l'intrigue, tout cela peut être utile pour bien mener
l'action d'un roman ou d'une comédie; mais, quand il s'agit d'un
épisode de la vie réelle, l'histoire exige plus de vraisemblance. Aussi
l'opinion publique resta-t-elle partagée en deux camps. A tort ou à
raison, Marie-Antoinette était déjà fort décriée; elle avait marché
d'un pied léger sur toutes les règles de l'étiquette et se livrait à
mille caprices. Le Petit-Trianon était son séjour favori. «Une robe de
percale blanche, un fichu de gaze, un chapeau de paille étaient la
seule parure des princesses. Le plaisir de voir traire les vaches, de
pêcher dans le lac enchantait la reine. On y jouait la comédie: _le
Devin du village_ de Rousseau, _le Barbier de Séville_ de Beaumarchais
y furent représentés. La reine remplissait le rôle de Rosine.» [Note:
_Mémoires de madame Campan._]

Tout cela était sans doute fort innocent; mais cette idylle
convenait-elle bien à la tragique solennité des événements qui déjà
obscurcissaient l'horizon politique? Les excentricités de la reine
trouvaient du moins une excuse dans la froideur du roi à son égard. Ce
gros homme était très-peu voluptueux: il fallut cinq ans de mariage,
les murmures de la cour et une conversation secrète entre lui et le
frère de Marie-Antoinette, avant qu'il sût donner un dauphin au royaume
de France.

Dans la même année où s'ébruita l'affaire du collier (1786), une autre
aventure sentimentale se passait en haut lieu, qui ne fut point connue
du public et du moins ne déshonora personne.

La lecture de _la Nouvelle Héloïse_ avait grisé jusqu'aux princesses du
sang; la tête disputait encore contre les idées philosophiques, mais le
coeur était pris; quelques femmes de la cour furent, à leur insu, les
anges précurseurs de la Révolution. Elles allumaient dans leur propre
sein la flamme qui allait régénérer la France. Au moment où le peuple
devait abattre l'édifice monstrueux de la noblesse, l'amour effaçait de
son côté les inégalités sociales.

Louise de Bourbon, petite-fille du grand Condé, belle et pieuse, avait
toujours mené une vie irréprochable. Elle avait été élevée au couvent
(le couvent de Beaumont-lez-Tours) avec toutes les princesses de ce
temps-là: mais, différente de beaucoup d'entre elles, madame Louise
avait conservé une réputation sans tache et toute blanche comme sa robe
de pensionnaire. Quelle surprise et quel scandale, si l'on était venu
dire alors: Cette vertu, cette sainte, cette grande fille de
trente-deux ans a une affection dans le coeur que vous ne connaissez
pas; Son Altesse Sérénissime la princesse de Condé aime un homme que
son rang et sa naissance lui défendent d'épouser.--Cet homme obscur
était le marquis de La Gervaisais. Leur liaison donna lieu à un
commerce de lettres très-tendres qui demeurèrent secrètes jusqu'après
1830. Le marquis, simple officier de carabiniers, était grand
admirateur de _Werther_, de _la Nouvelle Héloïse_ et de _Clarisse
Harlowe_. Impérieux, tracassier, original, grand discuteur, il
s'éloignait presque en tout des routes battues. Madame Louise l'adora
malgré ou peut-être pour ses singularités. Le coeur de cette princesse
était excellent. «Comme il m'aime! s'écriait-elle dans ses lettres;
vraiment, si quelque chose pouvait me rendre orgueilleuse, ce serait
cela!» Fuir et s'unir à l'étranger par les liens du mariage, on y
pensait quelquefois. Oh! combien dans ces moments-là une petite maison
au bord d'une rivière, un bateau, une vigne et quelques pigeons
flattaient leur imagination troublée! Vains songes! Il fallait qu'elle
refoulât son coeur, emprisonnée dans la grandeur comme dans une cage
d'or, inquiète et consolée, heureuse et malheureuse à la fois du seul
sentiment naturel qui fût entré jusque-là dans son âme: elle n'avait
pas connu sa mère. Des scrupules de conscience interrompirent après un
an cette correspondance si douce et si contraire aux règles de
l'étiquette. Je vis le marquis de La Gervaisais en 1836: c'était un
grand vieillard, obsédé par une idée fixe. Dans son enthousiasme
nébuleux il parlait sans cesse d'_Elle_, de l'_Être_, de l'_Âme_; on
comprenait bientôt à qui s'appliquaient ces désignations mystiques.

Après la Restauration, la princesse se retira dans le couvent du
Temple! Tout enfant, je fus conduit dans cette chapelle par ma
grand'mère. Au moment de l'élévation, un grand rideau qui voilait tout
le choeur s'ouvrait; on distinguait alors dans un clair-obscur des
têtes de religieuses et de novices étagées dans des stalles de bois,
puis tout au fond, à genoux sur un prie-dieu, une figure immobile et
enveloppée: c'était madame Louise. Triste temps que celui où les
princesses du sang royal n'avaient à choisir qu'entre une cour frivole
ou le cloître!

[Illustration: Serment du Jeu de-Paume.]

Au début d'un événement qui finit par inscrire sur son drapeau la
Terreur, je dois me demander une dernière fois s'il n'y avait pas un
moyen de sauver la France sans traverser une mer de sang. J'ai beau
chercher, je ne vois que le clergé dont la main aurait pu intervenir
d'une manière efficace. Si, renonçant aux biens temporels, l'Église
avait courageusement séparé sa cause de celle des privilégiés et des
riches; si, prévenant le tumulte des esprits, elle eût elle-même ramené
dans l'État l'égalité qui est dans l'Évangile; si, abandonnant au
siècle les parties usées de son vêtement, elle eût reconnu la nécessité
de régénérer le christianisme, de renouveler l'idée de Dieu, j'estime
que son action sur la société aurait encore pu être féconde. Au lieu de
cela, les prêtres, s'embarrassant dans toutes sortes d'intrigues et de
complots, resserrant le lien qui les rattachait au temple vermoulu des
vieilles institutions, s'obstinèrent à mourir sous des débris. C'est
pour avoir manqué à leur mission que la justice humaine les châtia si
cruellement et que la main du peuple s'appesantit sur eux.

Ministres de la paix, ils laissèrent s'engager la guerre: la guerre les
tua. Et cependant ils n'avaient qu'à ouvrir les yeux. Déjà plusieurs
fois, du haut de la chaire chrétienne, des avertissements leur avaient
été donnés. J'entends gronder les murmures du peuple derrière ces
paroles du P. Bridaine: «C'est ici où mes regards ne tombent que sur
des grands, sur des riches, sur des oppresseurs de l'humanité
souffrante, ou des pécheurs audacieux et endurcis; c'est ici seulement
qu'il fallait faire retentir la parole sainte dans toute la force de
son tonnerre, et placer avec moi, dans cette chaire, d'un côté la mort,
de l'autre mon grand Dieu qui vient vous juger.» Si cette voix eût été
alors celle de tout le clergé de France, l'édifice des priviléges et
des abus qui s'écroula, quelques années plus tard, sous la main du
peuple, serait tombé sans le secours de la hache. L'égoïsme du haut
clergé s'opposait à cet heureux dénouement.

On se demande comment une Révolution née de la justice a pu, dans
l'ivresse de la colère et du succès, reculer quelquefois jusqu'à
l'injustice même. Autant demander pourquoi le reflux succède au flux.
Les hommes de la Terreur avaient commencé par vouloir presque tous
l'abolition de la peine de mort; les circonstances seules leur avaient
mis le glaive dans la main. Leurs entrailles saignaient sans doute des
blessures que la Révolution portait de temps en temps à l'humanité;
mais comme ils croyaient sincèrement cette Révolution nécessaire au
bonheur du monde entier et qu'ils s'y dévouaient eux-mêmes corps et
âme, ils se firent une volonté de fer.

La situation des affaires était d'ailleurs tellement extrême que, d'une
part comme d'une autre, on poussait également aux violences. Le langage
des défenseurs de la cour ne différait guère, en 1789, de celui de
Marat. Que disaient-ils au roi? _Un peu de sang impur versé à propos
fait souvent le salut d'un empire._--Si le sang des révolutionnaires
était impur aux yeux des royalistes, celui des royalistes ne devait pas
être plus sacré pour les révolutionnaires. De tous les côtés, je vois
les partis entraînés à l'agression et les épées à demi tirées du
fourreau. Il faut donc nous résoudre à un cataclysme. Les fléaux
régénérateurs qui agitent, à un moment donné, la vie des nations,
rentrent-ils dans les lois qui président aux destinées du genre
humain?--Demandez aux crises géologiques qui ont préparé l'économie
actuelle du globe! De près, ce ne sont que convulsions et ravages; il
semble que les éléments saisis de terreur se précipitent vers une
grande ruine, et que la création touche à son dernier jour. Attendons.
A peine la face agitée des choses s'est-elle reposée, que les agents de
destruction se changent visiblement en des agents de formation et de
progrès. Le dépouillement douloureux du vieux monde laisse entrevoir,
après les jours de déchirement et d'angoisses, la figure d'un monde
nouveau qui lui succède. La mort, la féconde mort, n'a fait que
renouveler encore une fois le spectacle de la vie; rien n'a fini que ce
qui devait finir. Par malheur, ces salutaires changements ne sont pas
tout de suite appréciés; longtemps une grande voix sort du sépulcre, et
l'on entend retentir dans l'âge suivant comme un bruit d'ossements qui
s'agitent.

Que répondre aux élégies sentimentales des adversaires de la
Révolution? Ils ressemblent à Laban qui poursuivait Jacob et lui
reprochait de lui avoir volé ses dieux: _Cur furatus es deos
meos?_--Hé! bonnes âmes, le grand mal, si ces dieux étaient des idoles!
Depuis plus d'un siècle, le ver du doute commençait à ronger vos
croyances monarchiques; vous aviez mis la Divinité dans des images de
chair; la religion même du Christ expirait sous les chaînes d'or d'une
politique athée. Le dix-huitième siècle, sensuel et corrompu, avait
amené le paganisme dans nos moeurs; l'esprit allait de nouveau châtier
la chair. Des hommes parurent qui, traitant la matière pour ce qu'elle
est, exagérèrent envers les autres, comme envers eux-mêmes, le mépris
du corps et de la vie. Entraînés par la tourmente à immoler les ennemis
de la Révolution et à s'immoler après eux, ils se couvrirent
stoïquement de l'immortalité de l'âme. Écoutez Saint-Just: «Je méprise
la poussière qui me compose et qui vous parle; on pourra la persécuter
et faire mourir cette poussière, mais je défie qu'on m'arrache cette
vie indépendante que je me suis donnée dans les siècles et dans les
cieux!» Quel langage! Fort de ces convictions, il mourut sur
l'échafaud, bravant la calomnie et l'injure.

Parmi les adversaires systématiques de la Révolution Française, il en
est sans doute de considérables par le talent; leur jugement ne saurait
toutefois prévaloir contre le sentiment national. A l'avènement du
christianisme, ceux qui ont voulu contrarier la marche de la nouvelle
doctrine ont été brisés. Le plus grand de tous, Julien, qui était
pourtant un sage et un penseur, n'a réussi qu'à flétrir son nom d'une
épithète odieuse. La postérité traitera de même les hommes qui
résistent aux principes de la Révolution; lutter contre elle, c'est
lutter contre l'esprit moderne. Le jour viendra où, blessés à leurs
propres armes, ces ennemis de la lumière jetteront eux-mêmes leur sang
vers le ciel en s'écriant: «Révolution, tu as vaincu!»



V

Le clergé, la noblesse et le tiers état.--La mission de la France, et
pourquoi elle devait tomber aux mains des Montagnards.


Un mot sur les trois ordres qui vont représenter la nation aux États
généraux.

Au moyen âge, le clergé, étant seul en possession des lumières,
jouissait d'une autorité incomparable. Il perdit cette autorité à
mesure que l'éducation se répandit dans le royaume. «C'est la clergie
qui a fait le clergé, écrivait Camille Desmoulins. Aujourd'hui que nous
savons tous lire, il ne peut plus y avoir que deux ordres, et chacun
doit rentrer dans le sien. Nous sommes tous clergé.» Le titre
d'ecclésiastique avait disparu dans le sens de lettré; il ne subsistait
plus que pour désigner un ministre de la religion. Or, comme l'Église
était alors menacée, d'un côté par l'esprit sceptique du siècle, de
l'autre par la corruption intérieure des ordres religieux, il en
résulta que la puissance du clergé n'avait plus de grandes racines dans
le pays. Il en est de même de toutes les institutions; elles se
détruisent avec le temps et s'évanouissent en inoculant leur
supériorité morale à la nation tout entière.

On a beaucoup écrit sur l'origine militaire de la féodalité. A vrai
dire, ce n'est pas la noblesse qui est sortie du droit des armes, c'est
la conquête; mais la conquête fut suivie du partage des terres entre
les envahisseurs, et c'est sur la propriété foncière que
l'aristocratie féodale s'est établie. Le cadre de notre travail nous
interdit toute excursion sur le terrain des premiers siècles de la
monarchie. Il suffira donc de savoir que l'importance de chaque
seigneur était alors déterminée par le rang qu'occupaient ses ancêtres
dans la hiérarchie sociale, et par l'étendue des domaines qu'ils lui
avaient transmis. Se regardant comme d'une race supérieure à celle des
autres mortels, les nobles adoptèrent pour eux-mêmes le titre de
_gentilshommes_, par opposition aux roturiers qui furent appelés
_vilains_. La division des classes s'appuyait donc, à l'origine, sur
des caractères physiologiques. C'était du moins quelque chose de tracé
dans la nature. Avec le temps, les races se croisèrent, le sang des
conquérants fut mêlé à celui de la population conquise. Les priviléges
de la noblesse n'eurent plus alors d'autres raisons d'être que la
force, l'usage et la tradition. Tout cet édifice s'appuyait sur
l'ignorance et la dépendance des vassaux comme sur une base
inébranlable.

Ce qu'il nous importe surtout de connaître est l'histoire du tiers
état.

Grâce à une infatigable économie, la classe bourgeoise était arrivée à
sortir de la situation humiliante que l'aristocratie lui avait faite.
Éclairée, avide, envahissante, elle se remuait pour saisir la part
d'influence qui lui revenait, en toute justice, dans les affaires de
l'État. Son seul tort fut de vouloir limiter les résultats de la
Révolution; elle voulait bien améliorer le sort du peuple, mais non
l'admettre à la participation des droits qu'elle réclamait pour
elle-même. Cet égoïsme de caste devait être puni. La borne qu'elle
avait marquée fut emportée par le courant. L'isolement et la résistance
du tiers firent de plus avorter une partie des résultats moraux que la
Révolution Française devait produire.

Le peuple était cette masse obscure, laborieuse, féconde, qui
alimentait depuis des siècles l'agriculture, le commerce, l'industrie,
l'armée. Son origine remontait à la vieille couche celtique. Recouverte
par des invasions successives qui s'étaient superposées à la population
des Gaules, cette race forte se remontrait toujours et donnait ses
traits au caractère national. Incomparablement plus nombreux que les
trois autres ordres, le peuple était la nation même. «C'est le peuple,
écrivait en 1760 Jean-Jacques Rousseau, qui compose le genre humain; ce
qui n'est pas peuple est si peu de chose, que ce n'est pas la peine de
le compter.» Ce _si peu de chose_ néanmoins était tout dans l'État,
tandis que le reste n'était rien. Voilà l'injustice que le mouvement de
89 allait sans doute réparer.

Le peuple servait d'assise à la Montagne; c'est par lui qu'elle domina
toute la Révolution; qu'elle a fait la loi, soutenu la guerre, dompté
les factions. La France était à la veille de sa perte: les Montagnards
la sauvèrent; les ennemis du dedans furent comprimés et les ennemis du
dehors furent repoussés la baïonnette dans les reins. Il y avait, comme
toujours, un troupeau d'hommes qui rapportent tout à eux-mêmes et à des
jouissances sensibles, indifférents pour la vertu et pour l'honneur
national, lâches, égoïstes, avides; mais alors, du moins, ils se
cachaient. Des législateurs moins convaincus auraient pris le genre
humain en pitié; ceux de la Montagne s'indignèrent. Comme Moïse, ils
voulurent faire un peuple.

Des institutions monarchiques, fondées sur la corruption et la
bassesse, aux institutions républicaines, assises sur le devoir et la
dignité humaine, il y avait la distance d'un désert à traverser; aucun
obstacle ne les arrêta. Le sol de la Révolution était brûlant; il
s'entr'ouvrait de lui-même sous les pieds des mécontents et des
traînards pour les engloutir. De regrettables excès ternirent cette
grande époque; mais au-dessus et par delà les mauvais jours, les chefs
du mouvement révolutionnaire entrevoyaient la terre du repos. Ils
marchaient à la fraternité à travers la discorde et le châtiment, mais
ils y marchaient; la peine de mort elle-même allait disparaître, quand,
arrêtés dans leur rêve sublime par la trahison et l'intrigue,
condamnés, non jugés, les Montagnards tombèrent.

La Révolution Française ne ressemble à aucune des révolutions qui ont
agité le monde: les autres étaient des déplacements de la force;
celle-ci fut un avènement d'idées. Ce qu'il importe surtout de dégager
dans cette grande tentative de régénération morale, c'est la pureté des
motifs. Que parle-t-on de représailles? Le sang de toute la noblesse de
France n'aurait point suffi à laver les plaies que l'ancien régime
avait faites au peuple et à la liberté. Non, l'ivresse de la colère ni
de la vengeance n'a point dirigé, quoi qu'on en dise, les mesures
énergiques (trop énergiques souvent) dont la Révolution a frappé ses
ennemis; la raison des coups terribles qu'elle leur porta est dans la
résistance qu'ils opposaient à ses principes et à ses droits.

Est-il plus vrai que la Convention ait maîtrisé par le glaive la
volonté du pays? Jamais gouvernement n'a démontré, au contraire, d'une
façon plus éclatante, l'impuissance de la force matérielle. Où
était-elle en effet, cette force? Dans la Vendée, dans les départements
révoltés, surtout dans la coalition étrangère. Sans doute l'Assemblée
nationale a répondu au canon par le canon; à défaut d'armée dans
l'intérieur, l'échafaud consterna les rebelles: qu'est-ce que cela
auprès du système compliqué d'armes offensives et défensives dont les
gouvernements dits réguliers se servent pour assurer leur existence? La
puissance de la Convention, avant tout, appartenait à l'ordre moral;
elle envoya des armées sur les frontières,--pauvres armées de
volontaires, sans fusils et sans pain!--elle décréta la terreur dans le
pays soulevé par d'odieuses manoeuvres; mais ce fut bien plutôt
l'artillerie des idées nouvelles qui foudroya au dehors l'étranger, et
le poids de l'opinion qui accabla au dedans les conspirateurs et les
traîtres.

Je repousse le système historique de la force et de la nécessité. La
force ne donne pas le droit; la nécessité n'excuse que les consciences
douteuses. Il faut s'élever vers un autre ordre d'idées. Le peuple
français accomplit dans la Révolution Française une grande mission:
désigné par son caractère au rôle d'initiateur du genre humain, il a
conquis, pour lui et pour les autres nations, à force de sacrifices et
de larmes, une vérité, une existence nouvelle. A sa tête se sont
trouvés, quand les circonstances l'exigeaient, des hommes
extraordinaires, des hommes prévus, qui, faisant taire dans leur coeur
les sentiments de la nature, étouffant jusqu'à la pitié, ont mis les
principes au-dessus de la vie. Ce sont ces principes, en effet, qui
devaient régénérer les institutions. Il en est des peuples comme des
hommes: les uns sont nés pour l'égoïsme, les autres pour le dévouement.
La France est douée d'une force d'expansion merveilleuse; elle
travaille, meurt et renaît sans cesse pour le salut du monde. Voilà sa
destinée, son devoir. Si les hommes de 93 ont défendu la patrie avec un
héroïsme qui tient du prodige, soit à la tribune, soit sur le champ de
bataille, c'est que la France était à leurs yeux le sol d'une idée;
ôtez cette idée, et le territoire, malgré les intérêts qui s'y
attachent, malgré le sang martial de ses enfants, le territoire eût été
envahi. Dira-t-on qu'ils combattaient _pro aris et focis_, ces
conscrits sans veste et sans souliers, qui opposaient leur poitrine nue
à la mitraille? Des autels? ils étaient renversés. Des foyers? ces
hommes-là n'en avaient pas encore.--Pour qui donc combattaient-ils? Oh!
nous le savons tous, ils combattaient pour la Révolution. C'est
l'esprit de la liberté qui a gardé nos frontières.

La Montagne était le Sinaï de la loi nouvelle; terrible et foudroyante,
avec des éclairs aux flancs, un peuple prosterné à ses pieds et Dieu au
sommet.

Au peuple français se rattachaient les destinées des autres peuples, à
la Révolution, était lié le renouvellement de l'esprit humain. Qui
pouvait résister à cela? Trop près des hommes et des choses pour voir
la main qui poussait les événements, d'insensés agitateurs demandèrent
au passé et aux ténèbres de les couvrir. Ils se plongèrent d'eux-mêmes
dans la mort. Quant aux chefs de la Révolution, ils luttèrent jusqu'au
bout l'épée haute. Dépositaires de la puissance, ils voulurent hâter le
terme des douleurs, enfanter l'avenir. Ils périrent aussi dans
l'action; mais leur oeuvre ne périra pas. La Révolution désormais n'a
plus de violences à exercer; elle forcera l'entrée des esprits par la
lumière et ouvrira les coeurs par l'amour. Déjà ses ennemis se sentent
fléchir. Le moment viendra, je l'espère, où nous nous réconcilierons
tous au pied de l'arbre de la liberté dont elle a enfoncé les racines
dans un sol nouveau et parmi des débris tachés de sang.

Mais n'anticipons point sur la marche des événements: nous n'en sommes
encore qu'aux débuts de la Révolution Française. Louis XVI règne à
Versailles entouré du respect de son peuple; tout le monde le félicite
d'avoir enfin convoqué les États généraux; Necker, son premier
ministre, est l'idole de la classe moyenne. Le ciel, naguère chargé de
nuages, s'est éclairci; tout le monde espère en l'avenir.



CHAPITRE DEUXIÈME

L'ASSEMBLEÉ CONSTITUANTE



I

Les élections.--Convocation des Etats généraux.--Serment du
Jeu-de-Paume.


L'élection des députés aux États généraux fut la préface de la
Révolution Française; qui ne la trouve digne de l'oeuvre? Le pays, las
de l'arbitraire, réclamait, par la voie des cahiers, une _manière fixe
d'être gouverné_, une constitution. Les communes entendaient qu'on les
délivrât de ces formes surannées qui classaient la nation en deux
espèces d'hommes: les oppresseurs et les opprimés. Dans ces cahiers,
dits de _condoléance_, on se plaignait des abus du système féodal, de
l'absence d'une juridiction fixe et uniforme, des priviléges qui
pesaient sur l'industrie, de l'inégalité des impôts et contributions
territoriales. Tout était incertain, abandonné au hasard, c'est-à-dire
au caprice des puissants. Le moyen qu'on indiquait pour remédier à ce
mal dans la société, c'était de substituer la loi à l'arbitraire et
d'armer les volontés générales d'une force réelle, supérieure à
l'action de toute autre volonté. Déjà l'esprit de la Révolution était
mûr; sa marche était tracée. L'autorité se déplaçait naturellement et
sans bruit. De toutes parts, on sentait le besoin de limiter les
anciens pouvoirs et d'en créer de nouveaux dans la nation même.
Jusqu'ici le roi avait dit: «Nous voulons»; maintenant le pays
voulait. [Note: Voyez les _Cahiers de la Révolution_, par Chassin, et
le _Bonhomme Jadis_, par l'auteur des _Montagnards_ éditeur Dentu.]

Les obstacles à cette heureuse rénovation étaient grands, mais ils ne
semblaient point insurmontables. Les intérêts privés, en contradiction
ouverte avec l'intérêt général, étaient de plus divisés entre eux. La
guerre éclatait au sein même des priviléges et des privilégiés. La
noblesse comptait sur les États généraux pour lier les mains du roi et
pour appauvrir le clergé, qui, de son côté, songeait à humilier
l'aristocratie. Il y avait alors le haut et le bas clergé: quel
contre-sens parmi les ministres de Celui qui n'admettait pas qu'on fît
acception des personnes! Le haut clergé voulait conserver tous les
abus; le clergé inférieur consentait à certaines réformes. Le tiers
état seul s'entendait pour détruire les inégalités dans l'Église et
dans l'aristocratie. Les cahiers du clergé et de la noblesse
contiennent d'ailleurs quelques voeux significatifs; on se
reconnaissait mutuellement des torts. La conversion de l'ancien régime
devait commencer par un examen de conscience et par une confession
publique.

Ces importantes élections se firent dans les circonstances les plus
critiques. L'année 1788 avait affligé la France d'une nouvelle disette.
La terre se resserrait comme le coeur des riches dans cette société
égoïste. L'été avait été sec, l'hiver fut froid: ni pain, ni feu.
L'inactivité des travaux entraînait la baisse des salaires, qui,
combinée avec la cherté des subsistances, répandait la tristesse et la
misère dans les familles. Il faut sans doute que toutes les grandes
choses germent dans le besoin et la pauvreté: la Révolution eut pour
langes le déficit et la disette.

Le peuple supportait héroïquement tous ces maux. En présence de la
démoralisation effroyable de la noblesse et du clergé, il avait les
vertus qu'engendre le travail. Quelques troubles insignifiants, presque
tous suscités par l'aristocratie ou par la cour, traversèrent, dans les
provinces, les opérations des électeurs. A Paris, Réveillon, ancien
ouvrier, fabricant de papiers peints, avait tenu des propos atroces. Il
se proposait de réduire la paie des ouvriers à quinze sous par jour,
disant tout haut que le pain était trop bon pour ces gens-là, qu'il
fallait les nourrir de pommes de terre. Sa maison fut saccagée. Après
un simulacre de jugement, il fut pendu lui-même en effigie sur la place
de Grève. [Note: L'impartialité veut que je recueille tous les avis;
voici celui de Barère: «Des intrigants excitèrent et ameutèrent les
ouvriers pour avoir le prétexte de se plaindre officiellement des
troubles de Paris et provoquer le déploiement violent de la force armée
contre cette _émeute de fabrique_. On accusait alors un grand
personnage d'avoir voulu effrayer les députés, produire une commotion
populaire pour amener des troubles et par suite l'impossibilité de
convoquer les États généraux.»]

Depuis quelques années, en France, les esprits étaient malades, comme
il arrive presque toujours à la veille des transformations sociales.
L'annonce de la convocation des États généraux fut pour tous un grand
soulagement, une détente. Le 4 mai eut lieu à Versailles la messe du
Saint-Esprit. Les députés du tiers état, en modestes habits noirs, mais
acclamés par la faveur publique; la noblesse en grande pompe, avec ses
chapeaux à plumes, ses dentelles et ses parements d'or, accueillie par
un morne silence; le clergé divisé en deux classes: les prélats en
rochet et robe violette, puis les simples curés dans leur robe noire,
défilèrent devant une foule immense. Le roi fut applaudi; c'était pour
le remercier d'avoir convoqué les États. Au passage de la reine
s'élevèrent quelques murmures; des femmes crièrent: «Vive le duc
d'Orléans!» Marie-Antoinette pâlit et chancela; la princesse de
Lamballe fut obligée de la soutenir.

Ce jour-là, Versailles était Paris, la nation semblait étonnée d'avoir
recouvré la parole après un silence forcé de soixante-quinze années.
L'enthousiasme ne peut se décrire. Les vieillards pleuraient de joie,
les femmes agitaient leurs mouchoirs aux fenêtres et jetaient des
fleurs sur les députés des communes. Tous les coeurs s'ouvraient à une
vie nouvelle. Les Français n'avaient été jusqu'ici que des sujets, le
moment était venu pour eux de se montrer citoyens. L'évêque de Nancy,
M. de La Fare, fit un sermon politique. Il parla contre le luxe et le
despotisme des cours, sur les devoirs des souverains, sur les droits du
peuple. Les idées de liberté, enveloppées dans les formes chrétiennes,
avaient je ne sais quoi d'attendrissant et de solennel qui pénétrait
toutes les âmes. On appellerait volontiers ce 4 mai le jour de la
naissance morale d'une grande nation.

[Illustration: Camille Desmoulins.]

Le 5, les douze cents députés se réunirent dans la salle des Menus,
convertie en salle des séances.

Le clergé fut assis à la droite du trône, la noblesse à gauche et le
tiers en face. Le roi ouvrait d'une tremblante main l'antre des
discussions politiques; il craignait d'en déchaîner les vents et les
tempêtes. La frayeur perçait dans son langage embarrassé, diffus,
ombrageux, et dans celui de son ministre, le garde des sceaux M. de
Necker. On avait convoqué la nation, et on lui exprimait indirectement
le voeu d'être délivré de son concours. La France prétendait hâter,
par l'assemblée des États, les innovations nécessaires; la couronne
comptait, au contraire, sur cette mesure pour les modérer. A des
hommes rassemblés pour réformer et gouverner le pays, on ne parla que
de finances, on ne demanda que des subsides. La cour ne voulant pas
que la discussion s'élevât jusqu'aux idées, elle lui traçait d'avance
un programme. Les représentants de la nation étaient encore attachés à
la personne du roi, mais ils se retranchèrent derrière leur mandat pour
lui résister. Louis XVI avait une belle occasion de retremper ses
droits dans la souveraineté populaire: c'était d'abdiquer son pouvoir
en entrant dans la salle des séances, pour le recevoir ensuite du libre
consentement de l'Assemblée. Il n'en fit rien.

Une question préoccupait surtout les esprits: quelle serait enfin la
situation du tiers relativement aux deux autres ordres? Le voeu des
communes était formel: les Français devaient cesser d'appartenir à
différentes classes; à l'avenir, l'ensemble des citoyens et du
territoire constituerait l'État. Il ne doit y avoir qu'un peuple,
qu'une Assemblée nationale. Les États se trouvèrent réduits, dès le
début, à l'inaction. La noblesse et le clergé voulaient qu'on votât par
ordres, et les communes par têtes. La noblesse montrait pour ses
priviléges un attachement intraitable; le clergé ne voulait pas
abandonner ses prétentions; la vieille France hésitait à se fondre dans
la France nouvelle. Composée d'éléments hétérogènes, l'Assemblée ne
pouvait vivre qu'en les ramenant à l'unité. Le tiers état se trouvait
être le lien de cette unité nécessaire, le médiateur des pouvoirs
particuliers qui allaient se réunir dans un grand pouvoir national.

Je passe sur bien des lenteurs et des retards; je ne puis pourtant
omettre les résistances qui amenèrent la ruine de ce qu'on espérait
sauver. Ces fluctuations (on perdit tout un grand mois à négocier pour
la réunion des trois ordres) réjouissaient la cour. Les défiances du
pouvoir souverain croissaient avec l'énergie des communes. En même
temps, on serrait Paris de troupes. Le mauvais vouloir des conseillers
du roi éclatait par des actes significatifs: le _Journal des États
généraux_, dont Mirabeau avait publié la première feuille, venait
d'être supprimé. Quel moment choisissait-on pour mettre le scellé sur
les idées? Celui où la nation, impatiente, s'était réunie pour rompre
le silence violent qu'on lui imposait depuis des siècles! La liberté de
la presse, mère de toutes les autres libertés, venait d'être frappée:
c'est toujours la première à laquelle s'attaquent les réactions.

La cour espérait rencontrer peu de résistance à l'exécution de ses
projets. Quels étaient ces projets? Louis XVI avait-il l'intention de
frapper un grand coup? Voulait-il attaquer ou se défendre? Mais se
défendre contre qui? Le peuple et l'Assemblée tenaient encore pour le
roi. Cette conduite louche et ténébreuse entretenait une inquiétude
profonde. «Que la tyrannie se montre avec franchise, s'écriait
Mirabeau, et nous verrons alors si nous devons nous roidir ou nous
envelopper la tête!» Mirabeau! qu'était cet homme?--Un monstre
d'éloquence.--Que venait-il faire?--Détruire. Il reprochait à la
société les meurtrissures qu'elle lui avait faites, et les vices dont
il était gangrené. Ses aventures scandaleuses avaient fait du bruit,
mais, comme les rugissements du lion imposent silence, dans la forêt,
aux cris lugubres du chacal et aux hurlements de la hyène, cet homme
allait écraser la médisance sous la puissance de son organe.

Le jour où il parut aux États généraux fut pour lui, de même que pour
le pays, un jour de rénovation. Mirabeau avait eu à souffrir de la
tyrannie de la famille et de celle du pouvoir; il allait envelopper
son ressentiment dans la colère d'un grand peuple.

La situation devenait périlleuse. La cour, livrée à une agitation
extrême, n'osait ni frapper ni céder. Dans des conjonctures si
difficiles, l'Assemblée sentait le besoin de lier son sort à celui du
peuple. «Que nos concitoyens nous entourent de toutes parts, s'écriait
Volney, que leur présence nous anime et nous inspire!» D'un autre
côté, les royalistes répétaient à outrance que la société allait périr
sous le débordement de la démocratie. Au milieu de tant d'ennemis,
l'Assemblée ne disposait que d'une force morale; à la vérité, cette
force commençait à être immense. La voix des députés du tiers était
grossie par tous les échos de l'opinion publique. Les têtes
bouillonnaient, et le volcan dont on entendait déjà les grondements
sourds et profonds ouvrait son cratère à quatre lieues de Versailles.
La cour avait pour elle l'armée; l'Assemblée avait Paris. Là,
l'exaspération était au comble: les aristocrates indignaient le peuple
par le retard qu'ils apportaient à l'organisation de l'Assemblée. Au
milieu du jardin du Palais-Royal s'élevait une sorte de tente en
planches où l'on discutait sur les affaires publiques. Chaque café
était un club; chaque club avait ses orateurs. Les plus hardis
déclaraient que si la cour persistait dans sa résistance, la noblesse
dans son refus de se joindre aux deux autres ordres et l'Assemblée des
États dans son immobilité, le peuple ferait bien d'agir par lui-même.
La disette contribuait à entretenir cette fermentation. Des nouvelles
inquiétantes circulaient de bouche en bouche. Les troupes se massaient
entre Paris et Versailles. Pourquoi ce déploiement de forces? Pourquoi
dans l'état de détresse où étaient les finances de la nation,
faisait-on venir des frontières, à grands frais, des trains
formidables d'artillerie? Il fallait du pain, on apportait des boulets!

A Versailles, le sentiment national était plus calme; mais il était
aussi ferme. On s'attendait à un acte d'autorité royale, à un coup
d'État. La situation était telle qu'elle ne pouvait se prolonger.
L'entêtement et la violence des conservateurs devait, d'un jour à
l'autre, provoquer la lutte. Le bien allait-il sortir de l'excès du
mal? Les Communes, entravées dans leur marche par la résistance passive
des deux autres ordres, le haut clergé et la noblesse, enveloppées par
les intrigues de la cour, à bout de patience, mettaient une lenteur
désespérante dans la vérification des pouvoirs.

Les députés du tiers, comme étant les plus nombreux, avaient pris
possession de la grande salle. C'est là qu'ils sommaient les deux
autres ordres de se réunir à eux; mais toutes les tentatives de
rapprochement avaient échoué. L'Assemblée existait depuis un mois, et
elle n'avait pas encore de nom. On en proposa plusieurs qui furent
écartés. Enfin l'abbé Sieyès obtint qu'elle s'intitulât ASSEMBLÉE
NATIONALE. Près de cinq cents voix consacrèrent cet acte de
hardiesse.--Qu'était l'abbé Sieyès? Un esprit profond, marchant droit
à son but par des voies souterraines, l'homme de la révolution
bourgeoise, un grand logicien qui avait posé le fameux axiome du tiers
état, entre _tout_ et _rien_. Contrarié par la volonté de ses parents,
dans le choix d'une carrière, il se soumit à épouser tristement
l'Église. Ce fut un mariage de raison. Comme chez lui la passion était
dans la tête, le jeune homme se livra tout entier aux charmes austères
de l'étude. Il contracta dans ce commerce une mélancolie sauvage et une
morne insensibilité. Au sortir du séminaire de Saint-Sulpice où l'étude
stérile de la théologie n'avait point absorbé toutes ses forces, il se
livra à de profondes recherches sur la _marche égarée de l'esprit
humain_. Ses méditations se tournèrent vers la politique. Quand les
vieilles institutions sociales furent attaquées, il se montra tout à
coup sur la brèche. Son caractère était timide, effet inévitable de la
solitude dans laquelle il avait vécu; mais il possédait la hardiesse de
l'esprit. Taciturne, il gardait en lui-même ses pensées, et quand le
moment de les dire était venu, il les acérait comme des flèches.

L'Assemblée, réduite au tiers état par l'absence volontaire de la
noblesse et du clergé, poursuivait ses travaux. Cette marche inquiéta
sérieusement la cour, qui résolut de suspendre les séances. Une mesure
aussi arbitraire était bien faite pour jeter la consternation dans
Versailles et la guerre civile dans Paris. On annonça une séance royale
pour le 23 juin. Puis, sous prétexte de travaux à faire pour la
décoration du trône, un détachement de soldats s'empare de la salle des
États, et en défend l'entrée: la nation est mise à la porte de chez
elle.

Où aller?

Les députés ahuris ouvrirent entre eux des avis différents. Déjà
plusieurs brochures avaient émis le voeu que l'Assemblée nationale eût
son siége à Paris. S'y transporterait-on? Les sages reculèrent devant
cette résolution extrême. Les uns voulaient s'assembler sur la place
d'Armes et délibérer à ciel ouvert; invoquant en faveur de leur opinion
les souvenirs de notre histoire, ils proposaient de tenir un _champ de
mai_. D'autres criaient: «A la terrasse de Marly!» On flottait entre
ces avis contradictoires, quand on apprit que Bailly, d'après le
conseil du député Guillotin, avait choisi pour lieu de la séance la
salle du Jeu-de-Paume.--Bailly avait la figure longue, grave et
froide, un peu le profil calviniste. Son opposition à l'ancien régime
était aussi calme qu'inflexible. Il avait obtenu très-longtemps le
_prix de sagesse_; on désignait ainsi une pension accordée aux
écrivains sérieux et tranquilles. Astronome, il avait étudié la marche
de la Révolution tout en suivant le mouvement des corps célestes. De
même que les mondes observés dans l'espace, l'esprit humain est soumis
à des lois: c'est un équivalent de ces lois que Bailly, homme d'ordre,
aurait voulu introduire dans la société de son temps. Revenons aux
députés errants dans les rues de Versailles par une journée pluvieuse
et triste. Le peuple escorte avec respect et en silence ces
représentants de la nation blessés dans leurs droits et dans leur
dignité. La salle du Jeu-de-Paume, triste et nue, convenait à la
circonstance. Tous les membres influents des commumes étaient réunis.
On remarquait surtout parmi eux un ministre protestant, Rabaud
Saint-Etienne; un chartreux, dom Gerle; un curé, l'abbé Grégoire
[Note: Un jour le statuaire David accompagnait à Versailles l'abbé
Grégoire. L'ancien membre de l'Assemblée nationale voulait revoir cette
salle du Jeu-de-Paume, muet témoin d'un si grand acte de courage. Il la
retrouve. Tel ses souvenirs l'oppressent, il garde un religieux silence
que son compagnon a la délicatesse de respecter. Quand David leva les
yeux, il vit de grandes larmes rouler noblement sur les joues du
vieillard. «Si jamais mon amour de la liberté pouvait s'affaiblir,
s'écria l'abbé Grégoire, pour le rallumer, je tournerais les regards
vers cette salle!»]. Ce fut un modéré, Mounier, de Grenoble, qui
proposa le serment du Jeu-de-Paume: «Les membres de l'Assemblée
nationale jurent de ne se séparer jamais jusqu'à ce que la constitution
du royaume et la régénération de l'ordre public soient établies et
affermies sur des bases solides.» Bailly, d'une voix distincte et
haute, lit la formule du serment, et en sa qualité de président jure le
premier. Alors tous les bras se lèvent. L'ivresse du patriotisme éclate
de toutes parts; on s'embrasse; les mains cherchent les mains; tous les
coeurs palpitent, l'enthousiasme déborde. Cependant le ciel fait
fureur; de larges gouttes de pluie tombent sur le toit de l'édifice; à
l'une des fenêtres défoncées un rideau est tordu par l'orage; le jour
est si sombre qu'on y voit à peine dans la salle. Un éclair déchire
cette obscurité sinistre; le tonnerre gronde. Quel moment et quelle
grandeur! Un orage au dehors, une révolution dans l'assemblée. A peine
les députés du tiers eurent-ils accompli cet acte de sagesse virile et
d'autorité, qu'effrayés eux-mêmes de leur audace ils poussèrent le cri
de _Vive le roi!_ L'illusion de la monarchie constitutionnelle n'était
point alors évanouie. Quoi qu'il en soit, l'effet de cette séance fut
électrique; les curieux firent entendre au dehors leurs
applaudissements prolongés qui allèrent se perdre dans les derniers
éclats de la foudre. Les représentants s'étaient montrés dignes de la
nation: tout était sauvé.



II

La séance royale--Paroles de Mirabeau--Necker--Troubles à
Paris--Conduite des députes--Pris de la Bastille.


Le lendemain (2l juin 1789) était un dimanche; on respecta le jour du
repos. Le lundi, l'Assemblée n'avait point encore trouvé où s'abriter;
la salle du Jeu-de-Paume ne convenait nullement comme lieu de réunion:
ni siéges, ni banquettes. Le comte d'Artois l'avait d'ailleurs fait
retenir pour son agrément. Le tiers tint séance dans l'église
Saint-Louis.

L'Assemblée des communes ne cessait de sommer le clergé, au nom du Dieu
de paix, de se réunir à elle. La noblesse était surtout attachée à ses
titres, le clergé à ses intérêts; mais il y a tels moments où la force
des doctrines désarme l'amour-propre des plus obstinés. L'abbé
Grégoire, ce généreux transfuge, qui avait assisté la veille à la
fameuse séance du Jeu-de-Paume, rejoignit son ordre dans l'intention de
la ramener. Vers une heure, la majorité du clergé, l'archevêque de
Bordeaux en tête, fut introduite dans le choeur. La joie et les
applaudissements éclatèrent; lorsque l'on prononça le nom de l'abbé
Grégoire, l'air retentît d'acclamations universelles. L'Assemblée fit
entendre, par la bouche de son président, des paroles d'union. Bailly
exprima en ces termes le regret de ne pas voir la noblesse siéger avec
les communes et avec le clergé: «Des frères d'un autre ordre manquent à
cette auguste famille.» Comment pouvait-on supposer des passions
haineuses et subversives chez des hommes qui tenaient un langage si
conforme à l'esprit évangélique? L'Assemblée augmentait ses forces par
la lutte et les délais; la cour épuisait les siennes. C'est la seule
fois peut-être que l'inaction fut mise au service du progrès. Quelques
semaines auparavant, le clergé avait voulu forcer cette inaction
salutaire, en proposant à l'Assemblée de s'occuper de la misère
publique et de la cherté des grains. Cette démarche n'était qu'un
piége; l'Assemblée ne s'y trompa pas, et elle eut le courage d'y
résister. Le clergé croyait le peuple disposé à vendre son droit
d'hommes libres pour un morceau de pain; il se trompait. Les grandes
conquêtes morales ne s'achètent que par le sacrifice; la France de la
Révolution préférait encore à la nourriture matérielle le pain de la
parole qui fait les justes, et le pain de la liberté qui fait les
forts.--Le 9, l'Assemblée avait d'ailleurs institué un Comité de
subsistances.

La séance royale eut enfin lieu le 23 juin. On commença par humilier
les communes. Quelle est cette procession d'hommes noirs qui attendent
dehors, sous une pluie battante, l'ouverture de la salle?--Annoncez la
nation!

Le despotisme, banni depuis quelques mois des affaires du pays, reparut
tout à coup sous des formes si odieuses, que les plus modérés furent
contraints d'ouvrir les yeux. Le roi tint un langage sévère,
inconvenant: il menaça les députés, et leur fit entendre qu'il se
passerait de leur concours, s'il rencontrait chez eux une résistance
inébranlable. Il cassa les arrêtés de l'Assemblée, qu'il ne reconnut
que comme l'ordre du tiers; les libertés que la représentation
nationale s'était données depuis un mois se trouvaient violemment
reprises, confisquées. «Le roi veut, était-il dit, que l'ancienne
distinction des trois ordres de l'État soit conservée en entier, comme
essentiellement liée à la constitution du royaume.» Ces déclarations
furent accueillies comme elles devaient l'être, par le silence. Dans
les temps de révolution, l'ombre du passé marche à côté du présent;
elle le dépasse même quelquefois, mais c'est pour s'évanouir. «Je vous
ordonne, messieurs, avait dit le roi en finissant, de vous séparer tout
de suite.» Presque tous les évêques, quelques curés et une grande
partie de la noblesse obéirent; les députés du peuple, mornes,
déconcertés, frémissant d'indignation, restèrent à leur place. Ils se
regardaient, cherchant, dans ce moment-là, non une résolution, mais une
bouche pour la dire. Mirabeau se lève: «Messieurs, s'écrie-t-il,
j'avoue que ce que vous venez d'entendre pourrait être le salut de la
patrie, si les présents du despotisme n'étaient pas toujours dangereux.
Quelle est cette insultante dictature? l'appareil des armes, la
violation du temple national, pour vous commander d'être heureux! Qui
vous fait ce commandement? votre mandataire! Qui vous donne des lois
impérieuses? votre mandataire, qui doit les recevoir de nous,
messieurs, qui sommes revêtus d'un caractère politique et inviolable;
de nous, enfin, de qui vingt-cinq millions d'hommes attendent un
bonheur certain, parce qu'il doit être consenti, donné et reçu par
tous. Mais la liberté des voix délibératives est enchaînée: une force
militaire environne les États! Où sont les ennemis de la nation?
Catilina est-il à nos portes? Je demande qu'en vous couvrant de votre
dignité, de votre puissance législative, vous vous renfermiez dans la
religion de votre serment: il ne nous permet de nous séparer qu'après
avoir fait la constitution.» Alors le grand-maître des cérémonies,
petit manteau, frisure à l'_oiseau royal_, surmonté d'un chapeau
absurde, s'avançant vers le bureau, prononce quelques mots d'une voix
basse et mal assurée: _Plus haut!_ lui crie-t-on. «Messieurs, dit alors
M. de Brézé, vous avez entendu les ordres du roi.» Bailly allait
discuter; mais Mirabeau: «Allez dire à votre maître que nous sommes ici
par la volonté du peuple, et que nous n'en sortirons que par la force
des baïonnettes!» Il accompagna ces paroles d'un geste de majesté
terrible. Brézé voulut répliquer; il balbutia, perdit contenance et
sortit. «Vous êtes aujourd'hui, ajouta Sieyès avec calme, ce que vous
étiez hier; délibérons...» Mirabeau, pour couronner la séance, propose
aux députés de déclarer infâme et traître envers la nation quiconque
prêterait les mains à des attentats ordonnés contre eux. Par cet
arrêté, l'Assemblée élevait une barrière morale entre l'arbitraire des
ministres et sa sûreté personnelle. L'inviolabilité, ce caractère
essentiel du souverain, passait aux élus de la nation.

Necker n'assistait point à la séance royale. Cette absence le rendit
populaire. La nouvelle d'une disgrâce, encourue par ce ministre,
augmenta le trouble des esprits. Il y eut émeute à Versailles.
L'apparition de bandes armées jetait la terreur dans les provinces. Des
hommes qui semblaient sortir de terre et y rentrer, tant leurs traces
se perdaient dans les ténèbres, saccageaient les blés verts. La cour se
montrait toujours prête à agir; mais la difficulté de déterminer le roi
était extrême. La noblesse, abandonnée du clergé, résistait seule et
refusait encore de se réunir au tiers. Son attachement à ce qu'elle
appelait ses droits était fortifié chez elle par le sentiment de
l'hérédité qui n'existait pas dans l'Église. Le 25, une minorité de la
noblesse vint prendre siége dans l'Assemblée. Le 27, le roi écrivit
lui-même aux Ordres, les invitant à ne point se séparer du noyau qui
s'était formé dans la grande salle des séances. On assure que la veille
Louis XVI avait fait appeler le duc de Luxembourg, président des
députés de la noblesse. Celui-ci déroula aux yeux du roi un plan de
défense. Le roi, frappé de l'incertitude du succès, aurait répondu:
«Non, je ne souffrirai pas qu'un seul homme périsse pour ma querelle.»
Ce mot, s'il est vrai, montre l'état d'isolement où la couronne s'était
placée. Les intrigues de la reine et de sa cour n'avaient réussi qu'à
mettre le souverain à la tête d'un parti. La noblesse ne se soumit à
l'invitation du roi qu'avec une répugnance extrême. Quelques
gentilshommes affectaient de dire tout haut qu'il fallait préférer la
monarchie au monarque. La réunion s'opéra néanmoins; à chaque membre
de l'aristocratie qui allait se confondre, sur les banquettes, avec le
reste de l'Assemblée, l'ancien régime s'évanouissait comme un fantôme.

Les craintes, les soupçons, les alarmes n'en continuaient pas moins
d'augmenter à la vue des préparatifs de guerre civile qui frappaient
les plus confiants dans la loyauté de Louis XVI. La royauté
songeait-elle à se défendre? Tout l'indique et pourtant elle n'était
pas encore attaquée; ce fut là son erreur et l'une des causes de sa
perte. L'Assemblée en masse était alors royaliste. L'historien
distingue bien ça et là, dans les profondeurs de la salle, des acteurs
qui joueront tout à l'heure un autre rôle: pour les contemporains, cet
avenir était voilé. La Montagne était en formation dans l'Assemblée
nationale, mais c'était une formation latente. Que font là-bas ces
trente voix muettes qui parleront si haut dans la suite? Leur heure
n'est pas encore venue. Pour les partis comme pour les hommes
prophétiques, il faut la préparation du silence. Alors les membres des
communes se croyaient d'accord, parce qu'ils attaquaient ensemble les
abus de l'ancienne société. Les dissentiments devaient sortir de la
victoire. En attendant, contentons-nous de résumer la situation
présente. A peine les États généraux furent-ils constitués, qu'il se
déclara tout de suite trois pouvoirs en France: la cour, qui voulait
empêcher la Révolution de s'organiser;--l'Assemblée, qui marchait dans
la voie des réformes avec cette lenteur prudente qu'exige la dignité
représentative;--l'opinion, qui, maîtresse d'elle-même, était toujours
contre la cour et en avant de l'Assemblée. Ces trois pouvoirs avaient
chacun leur siége: la cour tenait son quartier général au palais de
Versailles; l'Assemblée rayonnait en dehors des murs du château;
l'opinion trônait à Paris.

Necker, enivré des suites de cette séance royale, où son absence avait
obtenu tant de succès, faisait courir la nouvelle de sa retraite. La
cour s'était en effet tournée contre lui; chassé, puis rappelé, il
montrait une hésitation factice à reprendre les rênes embarrassées du
gouvernement.

--Nous vous aiderons, s'écria Target se donnant le droit de parler au
nom de tous, et pour cela même il n'est point d'efforts, de sacrifices
que nous ne soyons prêts à faire.

--Monsieur, lui dit Mirabeau avec le masque de la franchise, je ne vous
aime point, mais je me prosterne devant la vertu.

--Restez, monsieur Necker, s'écria la foule, restez, nous vous en
conjurons.

--Parlez pour moi, monsieur Target, dit le ministre sensiblement ému,
car je ne puis parler moi-même.

--Hé bien, messieurs, je reste! s'écria alors Target; c'est la réponse
de M. Necker.

Il resta.

[Illustration: Camille Desmoulins au Palais-Royal.]

Le peuple de Versailles était très-loin d'aimer l'ancien régime
monarchique, il l'avait vu de trop près pour cela. Malgré quelques
témoignages de reconnaissance donnés au roi, à la reine même, pour le
maintien du ministre, tout rentra dans une opposition taciturne. Chaque
jour les frayeurs augmentaient avec l'arrivée continuelle des troupes.
Une armée pesait sur l'Assemblée naissante. Celle-ci, de son côté,
était réduite à l'impuissance. Elle ne pouvait sortir de cet état
critique sans l'intervention de la force.--Paris se leva.

Les mouvements commencèrent le 30. Le peuple est femme,
_plebs_.--Accessible aux émotions, son premier acte est presque
toujours dirigé par le coeur. Cette révolution, qu'on accuse d'avoir
peuplé les cachots, commença par en ouvrir les portes. Onze soldats du
régiment des gardes-françaises étaient détenus à la prison de l'Abbaye,
comme faisant partie d'une société secrète dont les membres avaient
juré d'épargner le sang de leurs concitoyens. Ils devaient être
transférés, la nuit même, à Bicêtre, _ainsi que de vils scélérats_. On
court à l'Abbaye, on les délivre. Quelques autres prisonniers
militaires sont mis en liberté. On distinguait parmi eux un vieux
soldat qui, depuis plusieurs années, était renfermé à l'Abbaye. Ce
malheureux avait les jambes extrêmement enflées et ne pouvait que se
traîner. On le mit sur un brancard et des bourgeois le portèrent.
Accoutumé depuis un grand nombre d'années à n'éprouver que les rigueurs
des hommes:--Ah! messieurs, s'écria le vieillard, je mourrai de tant
de bontés!

Il y eut, dès ce moment, les _soldats de la patrie_ (les
gardes-françaises) et les soldats du roi,--qui étaient pour la plupart
étrangers.

Le lendemain, une députation de jeunes gens se rendit à Versailles pour
réclamer l'intercession de l'Assemblée nationale en faveur des braves
qu'on venait de soustraire à la brutalité de leurs chefs. Cette
démarche était alors contraire à tous les usages de la monarchie.
C'était la première fois que des citoyens, dépourvus de tout caractère
public, prenaient sur eux-mêmes l'initiative et la responsabilité d'une
pareille démarche. Il y eut des murmures. On promit néanmoins
d'invoquer la clémence du roi. [Note: Les gardes-françaises obtinrent
en effet leur grâce du roi, après s'être reconstitués d'eux-même
prisonniers.] La situation de l'Assemblée était difficile, placée
qu'elle était entre une cour factieuse et un peuple à la veille de se
révolter.

La contagion des idées nouvelles avait gagné l'armée. La cour ne
pouvait plus compter que sur les régiments suisses, allemands; triste
et singulier spectacle que celui du Champ-de-Mars occupé par une milice
étrangère! Paris était remué d'un souffle inconnu. Les royalistes
consternés, stupéfaits, ne comprenant rien à ce soulèvement des grandes
eaux populaires, se livraient à mille terreurs chimériques; les uns
accusaient le duc d'Orléans, les autres Mirabeau; leurs imaginations
malades voyaient partout des complots ourdis contre leurs priviléges.
En fait de complots, il n'y en avait qu'un seul: la nation tout entière
conspirait au grand jour contre un régime décrépit et abhorré.

A Paris, la disette croissait toujours. La présence des troupes
augmentait encore la rareté des subsistances. On s'arrachait avec une
sorte de rage, à la porte des boulangers, un morceau de pain noir,
amer, terreux. Des rixes fréquentes éclataient entre les marchands et
la population affamée. Les ateliers étaient déserts.

Le 6 juillet, l'assemblée des électeurs de Paris se réunit à l'Hôtel de
Ville. La situation devenait de plus en plus menaçante. Trente-cinq
mille hommes étaient échelonnés entre Paris et Versailles. On en
attendait, disait-on, vingt autres mille. Des trains d'artillerie les
suivaient. Le maréchal de Broglie venait d'être nommé commandant de
l'armée réunie sous les murs de la ville. Les ordres secrets, des
contre-ordres précipités, jetaient l'alarme dans tous les coeurs.

Il se préparait visiblement une attaque à main armée contre les
citoyens. La stérilité avait déjà désolé la terre des campagnes;
maintenant c'était la guerre qui allait promener la faux sur nos
villes. La main qui semait tous ces maux était connue. «Je demande,
disait l'abbé Grégoire, qu'on dévoile, dès que la prudence le
permettra, les auteurs de ces détestables manoeuvres, qu'on les dénonce
à la nation comme coupables de lèse-majesté nationale, afin que
l'exécration contemporaine devance l'exécration de la postérité.» On
nommait ouvertement la reine, le comte d'Artois, le prince de Condé, le
baron de Bezenval, le prince de Lambesc. A l'exemple de cet insensé
despote qui faisait fouetter la mer, la cour voulait châtier la
Révolution.

Paris était dans la plus grande fermentation; un écrit avait paru qui
cherchait à calmer les esprits et à les armer de patience. «Citoyens,
s'écriait l'auteur, les ministres, les aristocrates soufflent la
sédition; vous déconcerterez leurs perfides manoeuvres. Soyez
paisibles, tranquilles, soumis au bon ordre, et vous vous jouerez de
leur horrible fureur. Si vous ne troublez pas cette précieuse harmonie
qui règne à l'Assemblée nationale, la Révolution la plus salutaire, la
plus importante se consomme irrévocablement, sans qu'il en coûte ni
sang à la nation, ni larmes à l'humanité.» Cet écrit, plein de
modération, sortait des mains d'un homme qui n'avait encore soulevé de
bruit que par ses livres de science, Marat.

La Révolution, faite sans une goutte de sang, était le rêve de toutes
les âmes généreuses; mais au point où en étaient arrivées les
animosités de la cour et celles de la ville, un conflit devenait
inévitable. Du 11 au 12, le bruit court que les _brigands_ (lisez le
peuple) viennent de mettre le feu aux barrières de la Chaussée-d'Antin.
Des ouvriers, que la cherté des vivres réduisait au désespoir,
croyaient abolir ainsi les droits d'entrée. Des gardes-françaises,
envoyés pour repousser les assaillants, restèrent tranquilles
spectateurs du désordre. Le moyen de tirer sur des hommes qui, réduits
à lutter depuis longtemps contre les horreurs de la faim, n'étaient
plus que des cadavres vivants!

La cour n'abandonnait pas ses projets sinistres. Des régiments suisses
et des détachements du Royal-Dragon campaient au Champ-de-Mars avec de
l'artillerie! Provence et Vintimille occupaient Meudon; Royal-Cravate
tenait Sèvres. Ainsi serré, Paris ne bougerait pas. On espérait alors
profiter de son inaction pour casser les États généraux. Les membres de
l'Assemblée, enlevés pendant la nuit, devaient être dispersés dans le
royaume. Les plus mutins paieraient pour les autres. Une liste de
proscription était arrêtée dans le comité de la reine. Soixante-neuf
députés, à la tête desquels figuraient Mirabeau, Siéyès, Bailly, Camus,
Barnave, Target et Chapellier, devaient être renfermés dans la
citadelle de Metz, puis exécutés comme coupables de rébellion. [Note:
On trouva plus tard dans le cabinet du stathouder le texte d'une espèce
de jugement contre les députés récalcitrants que la cour avait décidé
de _pendre_, de _rouer_ et _d'écarteler_; ce sont les termes mêmes de
la sentence.]

Le signal convenu pour cette Saint-Barthélemy des représentants de la
nation était le changement de ministère. Un événement ne tarda point à
justifier ces bruits et à prouver qu'ils n'étaient pas dépourvus de
fondement. Necker allait se mettre à table, quand il reçut l'ordre de
quitter le royaume; il lut la lettre du roi et dîna comme à
l'ordinaire; après dîner, sans même avertir sa famille, il monta dans
sa voiture et gagna la route de Flandre. L'Assemblée se trouvait tout à
fait découverte par la retraite du ministre constitutionnel. Assise au
milieu d'un camp, elle délibérait sous les baïonnettes. Un mouvement de
plus, et la représentation allait périr. La nouvelle du renvoi de
Necker arriva le 12 à Paris.

Le Palais-Royal était rempli d'une foule agitée. D'abord un triste et
long murmure, bientôt une rumeur plus redoutable s'y fit entendre.

--Qu'y a-t-il donc?

--Et que voulez-vous qu'il y ait de plus? M. Necker est exilé.

Le peuple est comme les femmes, il faut toujours qu'il aime quelqu'un;
Necker, le favori du moment, avait aux yeux de tous le mérite très-réel
de sa disgrâce. L'opinion depuis quelques jours grondait; la fatale
nouvelle mit le feu au volcan.

En ce moment, il était midi, le canon du palais vint à tonner. La foule
était tellement préparée aux événements extraordinaires que ce bruit
pénétra toutes les âmes d'un sombre sentiment de terreur. Un jeune
homme, Camille Desmoulins, monte sur une table. L'héroïsme de la
liberté est peint sur son visage. Les cheveux au vent, la tête à demi
renversée, les yeux pleins d'une sainte indignation: «Citoyens,
s'écrie-t-il, nous allons tous être égorgés, si nous ne courons aux
armes!» A ces mots, il agite une épée nue et montre un pistolet. «Aux
armes!» répète avec transport toute cette multitude entraînée. Il
fallait un signe de ralliement. L'orateur attache une feuille verte à
son chapeau. Tout le monde l'imite. En un moment, les marronniers du
jardin sont dépouillés. Voilà le peuple debout!

On envoie des ordres pour fermer les spectacles, les salles de danse.
En même temps, un groupe de citoyens se rend chez Curtius qui tenait un
cabinet de figures en cire. On enlève les bustes de Necker et du duc
d'Orléans, qu'on disait également frappé d'un ordre d'exil. On les
couvre d'un crêpe noir en signe d'affliction publique, et on les porte
dans les rues au milieu d'un nombreux cortége d'hommes armés de bâtons,
d'épées, de pistolets ou de haches. Cette sorte de procession
tumultueuse traverse les rues Saint-Martin, Grenétat, Saint-Denis, la
Ferronnerie, Saint-Honoré, en désordre, mais avec une certaine
solennité. On enjoint à tous les citoyens qu'on rencontre de mettre
chapeau bas. Cette marche, tout à la fois funèbre, déguenillée et
menaçante, était précédée de tambours voilés en signe de deuil. On
arrive sur la place Vendôme. En ce moment, un détachement de dragons,
qui stationnait devant les hôtels des fermiers généraux, fond sur cette
foule. Le buste de Necker est brisé. Tout le monde se disperse: un
garde-française sans armes demeure ferme et se fait tuer.

Une autre foule ayant été chargée, au milieu du jardin des Tuileries,
par le prince de Lambesc, alla porter l'effroi dans les rues et les
faubourgs. La ville n'eut plus qu'un cri: «Aux armes!» Dans la soirée,
les gardes-françaises se réunirent au peuple. Sous la blouse, sous
l'uniforme, n'était-ce pas le même coeur? L'incendie des barrières
continua. Terrible spectacle que la capitale si violemment agitée, et
entourée d'une ceinture de feu! Quelle vision! Le Palais-Royal, cet
oeil vigilant des opérations publiques, resta ouvert toute la nuit. On
défonça quelques boutiques d'armuriers. Telle était, du reste, la
grandeur du sentiment national, que dans Paris, cette ville bloquée,
sans tribunaux, sans police, à la merci de cent mille hommes errant au
milieu de la nuit et la plupart manquant de pain, il ne se commit pas
un seul vol, un seul dégât. L'ordre venait de sortir du désordre; un
pouvoir nouveau naissait de l'insurrection: quelques patrouilles
bourgeoises se montraient dans les rues, et à six heures du soir les
électeurs de Paris s'étaient rendus à l'Hôtel de Ville, où ils tinrent
conseil. Un homme du peuple en chemise, sans bas, sans souliers, le
fusil sur l'épaule, montait bravement la garde à la porte de la grande
salle.

Le même soir, six ou sept cents députés se réunirent, à Versailles,
dans la salle des séances. En l'absence du président, l'abbé Grégoire,
l'un des secrétaires, occupa le fauteuil. Les vastes galeries étaient
remplies de spectateurs; la nouvelle des troubles qui agitaient Paris
causait une inquiétude indescriptible; la plupart des physionomies
étaient sombres. Grégoire crut qu'il fallait rassurer tout ce monde par
une sortie vigoureuse contre les ennemis de la paix. «Le ciel,
s'écria-t-il, marquera le terme de leurs scélératesses; ils pourront
éloigner la Révolution, mais, certainement, ils ne l'empêcheront pas.
Des obstacles nouveaux ne feront qu'irriter notre résistance; à leurs
fureurs, nous opposerons la maturité des conseils et le courage le plus
intrépide. Apprenons à ce peuple qui nous entoure que la terreur n'est
pas faite pour nous.... Oui, messieurs, nous sauverons la liberté
naissante qu'on voudrait étouffer dans son berceau, fallût-il pour cela
nous ensevelir sous les débris fumants de cette salle! _Impavidum
ferient ruinae!_» Un applaudissement général couvrit ce discours. Il
fut aussitôt décidé que la séance serait permanente: elle dura
soixante-douze heures. Des vieillards passèrent la nuit sur leurs
siéges. A chaque instant, la salle pouvait être militairement envahie;
tous les membres de l'Assemblée étaient décidés à mourir plutôt que de
quitter leur poste. Il est bon de se reporter à ces nuits d'alarmes:
voilà pourtant ce que l'enfantement de la liberté coûta d'angoisses, de
veilles et de dévouement aux conscrits de 89!

La journée du 13, à son lever, éclaire une ville menaçante. Le tocsin
sonne, Paris demande toujours des armes; les serruriers forgent des
piques; les plombiers coulent des balles: mais où sont les fusils? On
va en demander à l'Hôtel de Ville, aux Chartreux: rien! on ne trouve
rien. Quelques-uns courent au garde-meuble et enlèvent les armes qu'on
y conservait: ces armes étaient en général fort belles, mais en petit
nombre. L'épée de Turenne, l'arquebuse de Charles IX, les pistolets de
Louis XIV, passent aux mains obscures du peuple. Les engins du
despotisme se retournent contre les oppresseurs. [Note: Ces armes,
ainsi que celles qui avaient été prises dans la boutique des armuriers,
furent fidèlement remises apres le combat.] Les prisons de la Force
sont ouvertes et les prisonniers délivrés, excepté les criminels. Du
fer et du pain, c'est tout le voeu de ces hommes qui courent les rues
en chemise et la manche retroussée. Un amas de blé ayant été trouvé au
couvent des Lazaristes, on le fait conduire à la halle dans des
voitures.

L'événement de la journée est l'organisation d'une garde bourgeoise
pour rétablir la sûreté dans la ville. «C'est le peuple, avait dit un
député, qui doit garder le peuple.» Le curé de Saint-Étienne-du-Mont
marche au milieu de ses paroissiens capables de porter les armes. «Mes
enfants, leur dit-il, cela nous regarde tous; car nous sommes tous
frères.» Un bateau chargé de poudre à canon ayant été découvert, un
autre abbé se charge d'en faire la distribution au peuple. Les cloches
mêmes des églises servent à donner au mouvement un caractère solennel:
ces grandes voix d'airain qui convoquaient les hommes à la prière les
appellent maintenant à la conquête de leurs droits et de leurs
libertés.

La nuit descend sur Paris inquiet, éveillé. Des divisions de soldats du
guet, des gardes-françaises, des patrouilles bourgeoises parcourent les
rues; quelques bandes continuent à errer, demandant du pain et des
armes. La sombre attitude de ces hommes dont les desseins sont
inconnus, le bruit des crosses de fusil sur le pavé, les feux allumés
sur les places publiques, tout redouble l'effroi des vieux royalistes.
Les mots d'ordre échangés ça et là entre les patrouilles donnent
quelquefois lieu à des méprises et à des fausses alertes qui se
transmettent d'un quartier de la capitale à l'autre. Tout s'émeut, puis
tout rentre dans le silence. Ce calme n'est plus interrompu que par le
sinistre hoquet du tocsin. Un rang de lampions posés sur les croisées
du premier étage borde toutes les maisons de chaque rue et aide à
surveiller les manoeuvres des traîtres. De moment en moment, on entend
retentir ce cri; «Soignez vos lampions; l'ennemi est dans les
faubourgs.» Des signaux convenus indiquent quand il faut les éteindre
et quand il faut rallumer. Des hommes armés de leviers, de sabres, de
bâtons, de fourches, montés jusque sur le toit des maisons, guettent
l'ombre même d'un danger possible. Des femmes, des jeunes filles
presques nues, un jupon serré autour de la taille, arrachent
péniblement tous les pavés de leur cour et, pliant sous le fardeau, les
transportent dans leur chambre. Gare aux soldats qui passeront sous
leurs fenêtres!

Que l'ennemi vienne maintenant, il trouvera une ville fermement résolue
à se défendre!

L'Assemblée, depuis deux jours, accusait hautement la cour et
l'invitait à éloigner cet appareil de guerre qui tenait la ville en
agitation; mais elle n'en obtenait que des réponses vagues ou
menaçantes.

«On nous fit attendre dans une salle, raconte Barère: le roi passa dans
son cabinet, dont les rideaux cramoisis, mal joints ou mal fermés, nous
laissèrent voir le jeu des physionomies des ministres et les mouvements
des princes, qui semblaient portés à des actes de sévérité. Tous les
membres de la députation voyaient cette pantomime politique à travers
les grands verres de Bohême qui sont à ces croisées.» L'irrésolution du
roi tenait à son caractère; l'obstination de la reine à un orgueil de
femme: l'ignorance où ils étaient tous les deux des forces réelles de
l'opinion publique acheva de les perdre. Louis XVI ne comprenait rien à
ce qui se passait, depuis deux mois, autour de lui: son insouciance ne
fut pas un instant ébranlée. Il écrivait un journal dont voici quelques
feuillets:

«Le 1er juillet 1789.--Mercredi. Rien. Députation des États.

«Jeudi 2.--Monté à cheval à la porte du Maine, pour la chasse du cerf à
Port-Royal. Pris un!

«Vendredi 3.--Rien.

«Samedi 4.--Chasse du chevreuil au Butard. Pris un et tué vingt-neuf
pièces.

«Dimanche 5.--Vêpres et salut.

«Lundi 6.--Rien.

«Mardi 7.--Chasse du cerf à Port-Royal. Pris deux.

«Mercredi 8.--Rien.

«Jeudi 9.--Rien. Députation des États.

«Vendredi 10.--Rien. Réponse à la députation des États.

«Samedi 11.--Rien. Départ de M. Necker.

«Dimanche 12.--Vêpres et salut. Départ de MM. de Montmorin,
Saint-Priest et de la Luzerne.

«Lundi 13.--Rien.» Il avait pris médecine.

Il est probable que le roi ne savait rien ou presque rien de ce qui se
passait dans la capitale. Averti par les députés du tiers, il croyait
que ces hommes avaient intérêt à le tromper, à grossir le caractère des
événements. De perfides conseillers profitaient de cette faiblesse
d'esprit pour obscurcir son jugement et lui déguiser la vérité. Il se
trouva même un certain baron de Breteuil, qui, s'érigeant en messie
royaliste, promit de raffermir, en trois jours, le temple de l'autorité
ébranlé par les factieux. Or, le troisième jour, le peuple était maître
de Paris et du roi.

Le 14 juillet 1789, la grande ville poussa deux cris; «Aux
Invalides!--A la Bastille!» On alla d'abord à l'Hôtel des Invalides où
l'on savait qu'il y avait des armes. Les _volontaires_ du Palais-Royal,
des Tuileries, de la Basoche, de l'Arquebuse, marchaient en rangs
serrés et le fusil sur l'épaule. La veille c'était une cohue,
aujourd'hui c'est une armée. Cette armée, assemblée à la hâte,
connaissait mal sans doute les règles de la discipline; mais la
puissance invisible de l'esprit public la soulevait. Personne ne
commandait; tout le monde sut obéir. Ce n'était pas une expédition sans
danger: on savait que trois régiments étaient campés au Champ-de-Mars;
le gouverneur des Invalides avait des armes, des munitions, et un fort
détachement du régiment d'artillerie de Toul avec ses pièces. Qui prit
tout cela? L'opinion. Le soldat se sentait circonvenu, caressé,
supplié par ces hommes du peuple qui étaient ses frères, par ces jeunes
filles qui étaient ses soeurs. L'ennemi n'était déjà plus l'ennemi; il
riait, il buvait, il était charmé; les déserteurs sont désormais ceux
qui restent sous le drapeau de la cour au lieu de se rallier aux
couleurs de la patrie. On enleva de l'Hôtel 28 000 fusils et 20 pièces
de canon: tout ce qui n'était pas arme de guerre fut respecté. On
distribua sur-le-champ des fusils et de la poudre: voilà le peuple
armé.

Vers onze heures, le ciel, jusque-là voilé, se découvrit. Un soleil
révolutionnaire chauffait toutes les têtes. Alors sortit de la foule
une grande voix qui disait: «A la Bastille! A la Bastille!»

Cette forteresse était détestée. Le peuple se montra désintéressé dans
la haine qu'il lui portait; car, après tout, elle ne lui avait rien
fait à lui. Cette sombre prison d'État n'avait point été construite
pour des manants. Il fallait être à peu près gentilhomme pour avoir
l'honneur d'y être renfermé, ou comme Voltaire, Mirabeau et tant
d'autres, avoir écrit pour la cause du peuple et de la liberté. C'était
un des motifs de la haine du peuple. Cette forteresse inquiétait
d'ailleurs les Parisiens à d'autres titres. Du haut de ses huit grosses
tours ne pouvait-elle écraser la foule sous la mitraille de ses bouches
à feu, foudroyer certains quartiers de la ville? Le faubourg
Saint-Antoine avait cette citadelle-là sur le coeur. L'importance de la
Bastille était grande au point de vue stratégique, mais bien plus
grande encore était la signification qui s'y rattachait. Elle
représentait la prérogative royale et l'ancien régime. C'était la
contre-révolution énorme, massive et scellée dans la pierre. La
destruction de tout autre édifice public n'eut été qu'un acte de
vandalisme; la Bastille renversée, tout ce qui restait en France du
pouvoir absolu s'écroulait. Cette vérité fut aussitôt comprise de tous:
le peuple a des éclairs de génie; il ne raisonne point, il devine.

Parmi les assaillants, quelques hommes déterminés avaient réussi à
rompre les chaînes du pont-levis qui gardait l'entrée de la première
avant-cour de la Bastille; c'est alors que le feu commença. Tout le
monde se lança dans un tourbillon de fumée. Devant ces remparts
hérissés de canons, les citoyens se confondirent dans un même élan,
dans la même détermination de vaincre ou de mourir. Des enfants (le
gamin de Paris existait déjà), même après les décharges du fort,
couraient ça et là pour ramasser les balles ou la mitraille. Furtifs et
pleins de joie, ils revenaient s'abriter et présenter ces munitions de
guerre aux gardes-françaises qui les renvoyaient, par la bouche du
canon, aux assiégés. Les femmes, de leur côté, secondaient les
opérations avec une ardeur incroyable. On distinguait parmi elles, en
agile amazone, robe de drap bleu, chapeau à la Henri IV sur l'oreille,
large sabre au côté, deux pistolets à la ceinture, une jolie Liégeoise.
La fumée de la poudre l'enivre; elle pousse, elle exalte les
assaillants. Son histoire était celle de toutes les femmes galantes:
aimée, puis trahie. Dans ses emportements et ses fureurs de chatte,
elle jette mille imprécations contre la Bastille. On voit à côté
d'elle, dans la foule, d'autres grandes pécheresses, qu'un sentiment
nouveau, extraordinaire, immense, venait aussi de convertir.
Aujourd'hui, elles n'ont plus qu'un amant: le peuple. Leur coeur est
tout à la Révolution; et comme les anciennes Gauloises, elles inspirent
les combattants. Parmi ces derniers, il y a des gens sans aveu et à
figure livide: le feu purifie tout. La plupart se montrent héroïques.
Frappés, ils tombent en criant: «Nos cadavres serviront du moins à
combler les fossés!»

[Illustration: Robespierre.]

Au milieu de ce dévouement général et de cette ardeur, un trait
particulier de courage sur mille mérite d'être signalé par l'histoire.
Les assaillants avaient cessé le feu; à un signal donné, une planche
est jetée sur l'un des fossés qui entouraient la Bastille: un citoyen
s'élance et tombe; un autre, le fils d'un huissier, Maillard, s'avance
sans broncher sur ce pont étroit et dangereux. Tout à coup un cri
s'élève: «La Bastille se rend!» Elle, cette forteresse que Louis XI,
Louis XIV et Turenne jugeaient imprenable,--oui, la Bastille demande à
capituler.

Pendant ce temps-là, les électeurs délibéraient à l'Hôtel de Ville;
hommes de peu de foi, ils regardaient le siége de cette forteresse
comme une entreprise téméraire. Soudain un autre grand cri s'élève dans
les airs: «La Bastille est prise!»

Hommes, femmes et enfants se précipitent alors comme un torrent vers la
place de Grève. Des citoyens bizarrement armés, noirs de poudre,
portent en triomphe dans leurs bras un jeune officier des
gardes-françaises, Élie, dont la conduite avait été magnanime. Les
vainqueurs affectèrent de défiler devant le buste de Louis XIV qui
était alors sur la place, en face de l'Hôtel de Ville. Lui absent, la
fête n'eût point été complète; il fallait à la monarchie, pour témoin
de sa défaite, le plus absolu des rois.

Bientôt toute cette tempétueuse foule pénètre dans la salle où un
comité d'électeurs appartenant à la classe moyenne s'étaient réunis:
les murs tremblent, les boiseries craquent. Un homme porte les clefs et
le drapeau de la Bastille; un autre, le règlement de la prison pendu à
la baïonnette de son fusil. A la prière de l'intrépide Hullin, d'Élie
et des gardes-françaises, qui s'étaient signalés pendant le siége, on
couvre les prisonniers d'un généreux pardon.

Quelques représailles avaient eu lieu dans l'intérieur de la
forteresse: le misérable de Launay, gouverneur de la Bastille, qui
avait fait tirer sur le peuple, fut mis à mort; un traître, Flesselle,
prévôt de Paris, qui avait amusé depuis deux jours les Parisiens, pour
se donner le temps de les surprendre, fut abattu dans la foule par une
main restée inconnue. L'horreur de ces exécutions disparut dans
l'ivresse de la victoire.

Un architecte, le citoyen Palloy, qui était au siége de la terrible
forteresse, fut chargé de détruire _le repaire de la tyrannie_. Cet
homme, qui n'est guère connu, fit une grande chose dans sa vie, une
seule: il démolit la Bastille.

La chute de cette célèbre prison d'État eut dans le monde un
retentissement prodigieux. En France, on crut entendre tomber, d'une
extrémité du territoire à l'autre, le pouvoir monstrueux de la force.
Dès que la nouvelle s'en répandit à Versailles, [Note: Dans la nuit du
14 juillet, une députation s'était rendue chez le roi sans rien
obtenir. Louis XVI fixa les yeux constamment sur M. de Mirabeau. Le roi
du passé regardait tout étonné le roi de la Révolution.] la cour, qui
tenait encore ferme dans ses projets d'attaque, fut anéantie. La
terreur passa en un instant du peuple aux agresseurs. Les régiments,
campés au Champ-de-Mars, déguerpirent pendant la nuit et prirent la
fuite, comme si l'épée de la colère divine s'était étendue sur eux. On
ramena, de ces lieux occupés naguère par une armée, plusieurs voitures
chargées de tentes, de pistolets, de manteaux. Le succès au contraire
fit de tous les citoyens un peuple de frères. On s'embrassait, on était
heureux. Les religieux de divers couvents avaient pris la cocarde aux
couleurs de la nation, blanc, bleu et rouge; ils formèrent des
détachements; le temps de la Ligue et de la Fronde était revenu. Le
curé de Saint-Étienne-du-Mont avait marché tout le temps à la tête de
ses paroissiens. Ces guerriers, en soutane, en froc et en capuchon,
attestaient l'unanimité de sentiments qui faisait agir toute la ville.
Il se trouvait là des nobles, des bourgeois, des abbés, des hommes du
peuple: ils n'avaient tous qu'une volonté, qu'une âme. Comme on n'était
pas encore rassuré sur les intentions de la cour, on dépava les rues,
on éleva des barricades; précautions très-sages sans doute: mais que
pouvait désormais la faction royaliste en face d'une Assemblée
souveraine, d'un peuple en insurrection, d'une armée évanouie?

Pendant que l'on se battait encore à la Bastille, un nombreux
détachement de dragons et de cavalerie allemande, reçu dans Paris aux
acclamations de la multitude, venait de reconnaître le quartier
Saint-Honoré et traversait le Pont-Neuf. Un chef d'escadron commande
alors à ses soldats de faire halte, pour haranguer les citoyens: il
annonce comme une bonne nouvelle la prochaine arrivée du corps de
dragons, de hussards, et de Royal-Allemand, toute cavalerie qui vient,
dit-il, se réunir au peuple. Un applaudissement, mêlé de cris de joie,
accueille son discours. Un seul assistant remue la lèvre en signe de
doute. Il s'élance du trottoir, fend la foule jusqu'à la tête des
chevaux, saisit par la bride celui de l'officier et somme celui-ci de
mettre pied à terre. L'officier interdit descend de cheval. L'inconnu,
quoique petit et grêle, exige que le chef remette ses armes et celles
de ses soldats dans les mains du peuple. L'officier garde un silence
qui donne à penser. Ce refus tacite confirme dans ses soupçons le
citoyen ombrageux, qui se met alors à semer l'alarme parmi les
assistants. Ses gestes et ses paroles répandent la méfiance. La foule
enjoint sur-le-champ aux cavaliers de faire volte-face, et les conduit
à l'Hôtel de Ville d'où le comité les renvoie tous à leur camp sous
bonne garde.

Cet homme, dont le coup d'oeil vigilant avait peut-être éventé une ruse
et déjoué une entreprise perfide des royalistes, était Jean-Paul Marat.

Le 14, Louis XVI avait écrit sur ses tablettes: «Rien.»

La nouvelle de la prise de la Bastille jeta dans le camp de
l'aristocratie un tel découragement que les choses à Versailles
changèrent de face: le roi n'eut d'autre moyen de salut que de venir
lui-même au milieu de l'Assemblée nationale. La Bastille prise, il se
rendait: l'insurrection de Paris consacra définitivement la victoire
des droits sur les priviléges; sans elle, tout ce qui avait été fait
jusque-là manquait d'une sanction décisive. Le serment du Jeu-de-Paume,
l'opposition à la fameuse séance royale étaient des actes courageux;
mais ces germes auraient pu être stériles: il fallait le concours de
Paris pour les féconder et pour leur donner les caractères d'une
révolution. L'Assemblée avait mis dans sa résistance la force du
raisonnement; le peuple y mit celle du sentiment et de l'action: alors
tout fut dit. Les révolutions se font encore plutôt par le coeur que
par la tête.

Le roi vint à Paris. Il traversa une foule immense: deux cent mille
citoyens formaient sur son passage une haie hérissée de baïonnettes, de
piques, de faux, de bâtons ferrés: gardes-françaises, milice
bourgeoise, religieux, tous étaient confondus sous les armes, tous
étaient amis. On se traitait de frères: les riches accueillaient les
pauvres avec bonté; les rangs n'existaient plus, tous étaient égaux.
Quel beau jour! les femmes du haut des balcons, des croisées, jetaient
à pleines mains des cocardes patriotiques, des touffes de rubans. La
fraternité respirait sur tous les visages. Le roi venait chercher la
paix dans cette ville, où, quelques jours auparavant, il avait fait
entrer la guerre. Le peuple avait le droit de se montrer sévère; il fut
clément. On reçut d'abord Louis XVI dans un silence morne et solennel,
les armes hautes; mais quand il eut pris des mains de Bailly la cocarde
nationale, quand surtout il sortit de l'Hôtel de Ville où il était
entré sans gardes et avec confiance, la sérénité revint sur tous les
visages, et les armes s'abaissèrent. Il fut reconduit avec tous les
honneurs militaires par les vainqueurs de la Bastille. Les femmes de la
halle crièrent le long du chemin: Vive le roi!

Cependant il devenait clair que cet homme indécis, épousant tour à tour
la cause de la noblesse par inclination, celle du peuple par raison et
par nécessité, était un grand obstacle à la marche des événements. Or
les révolutions n'ont qu'une manière d'agir avec les obstacles; elles
les suppriment.

Deux pouvoirs démocratiques étaient sortis de l'insurrection, la
municipalité de Paris et la garde nationale; deux hommes avaient dû
leur élection aux circonstances, Bailly et La Fayette.

La vieille France, rajeunie par le sentiment du droit, aimait à tourner
ses regards vers le Nouveau-Monde. Le marquis de La Fayette, qui avait
concouru à l'affranchissement des États-Unis, fut le héros du jour.
Triste rayon de popularité qui pâlit bientôt sur son front!

L'élan de Paris se communiqua comme l'étincelle électrique aux
provinces; de toutes parts, les citoyens se réunirent et
s'associèrent.--Je m'arrête: la France, depuis l'ouverture des États
généraux, a fait une belle étape dans la voie qui conduit à la liberté.
La Révolution est demeurée pure d'excès. Sa première victoire n'a point
coûté une larme; en sera-t-il ainsi dans la suite?

Vain espoir! Ses ennemis ne négligent rien pour la provoquer et lui
mettre le glaive à la main.



III

Etat des esprits.--Première émigration.--La disette.--Mort de Foulon et
de Bertier.--Conduite du clergé français dans les premiers temps de la
Révolution.


Paris livré à lui-même, Paris lâché dans l'ivresse de sa victoire,
inspirait de graves inquiétudes à certains membres de l'Assemblée
nationale. Le sentimental et larmoyant Lally fit une motion qui tendait
à calmer l'effervescence des habitants de la grande ville. Réprimer
trop tôt l'esprit public, dans les temps de révolution, c'est
quelquefois l'amollir. Robespierre se leva. On trouve, dans les
premiers mots qu'il fit entendre, les principaux traits de son
caractère politique: respect et amour de la nation, horreur de
l'intrigue. Il la poursuit, cette intrigue, sous le masque du parti de
la cour, comme il la poursuivra dans la suite sous le masque des
Girondins. Cet homme arrivait à la Révolution, armé de toutes pièces
par l'intégrité de ses principes. Jusqu'ici du reste rien ne le désigne
à l'attention; il se confond, il s'efface dans la pâle multitude des
orateurs. Le dénouement de la Révolution était dans cet homme à part;
mais il se montrait encore trop couvert d'ombre pour qu'on pût
distinguer toute sa valeur.

Un autre député, alors inconnu, tour à tour ami et ennemi de
Robespierre, siégeait sur les mêmes bancs; son nom était Barère. Voici
le portrait qu'en trace madame de Genlis: «Il était jeune, jouissait
d'une très-bonne réputation, joignait à beaucoup d'esprit un caractère
insinuant, un extérieur agréable, et des manières à la fois nobles,
douces et réservées. C'est le seul homme que j'aie vu arriver de sa
province avec un ton et des manières qui n'auraient jamais été déplacés
dans le grand monde et à la cour. Il avait très-peu d'instruction, mais
sa conversation était toujours aimable et toujours attachante: il
montrait une extrême sensibilité, un goût passionné pour les arts, les
talents et la vie champêtre. Ses inclinations douces et tendres,
réunies à un genre d'esprit très-piquant, donnaient à son caractère et
à sa personne quelque chose d'intéressant et de véritablement
original.» Enfant des Pyrénées, il aimait la _constitution de ces
montagnes, décrétée il y a des siècles par la nature_, ces vallées
embellies par des moeurs candides et pastorales; il aimait jusqu'aux
torrents et aux ours, car tout cela c'était le pays. Son enfance avait
été rêveuse; sa jeunesse fut mélancolique. «On ne fait pas, écrit-il
lui-même, assez attention aux préliminaires des grands accidents de la
vie. Ce sont pourtant des avertissements que la Providence nous donne,
mais dont nous profitons rarement, soit qu'ils passent inaperçus, soit
qu'ils arrivent trop tard. Lors de mon mariage, en 1785, qui fut une
grande fête de famille à Vic et à Tarbes, j'allais à l'autel avec ma
jeune fiancée; c'était au milieu de la nuit; l'église était
resplendissante de lumières; une société nombreuse de parents et d'amis
nous entourait. Une profonde tristesse me serrait le coeur, et, lorsque
je prononçai le _oui_ solennel, des larmes coulèrent involontairement
sur mes joues décolorées. Il n'y eut que ma mère qui s'en aperçut, et
qui, après la messe des épousailles, me prit la main et la serra contre
sa poitrine.» Ce mariage fut malheureux: attachée à la cause de
l'aristocratie par goût et par tradition de famille, la jeune femme ne
pardonna pas à son mari d'avoir embrassé la cause de la nation. Barère
exerçait la profession d'avocat quand le mouvement de la France
l'envoya aux États généraux. Il était alors pour la monarchie tempérée.
Doué d'une imagination vive, mobile, chauffée au soleil du Midi, il
avait essayé sa plume dans quelques ouvrages peu connus, couronnés par
l'Académie de Toulouse. A Paris, il rédigeait, depuis l'ouverture des
États, une feuille intitulée _le Point du Jour_. Nature vive,
sémillante, la variété des impressions s'opposait chez lui à la durée.
Barère avait dans l'esprit la grande qualité des femmes, la
pénétration. Le mouvement rapide de ses idées et de ses sentiments ne
lui permit point de se fixer à un principe. Fin, rusé, grand comédien,
voulant à tout prix sauver sa tête, cet homme d'État fut, selon le
cours des événements, le caméléon des diverses nuances révolutionnaires.

Dans son journal, _le Point du Jour_, il attaquait avec ardeur le parti
de la cour, dénonçait à l'indignation publique les menées et les
conduites occultes d'un parti qui préférait renoncer à la France que
d'abandonner ses prétentions et ses priviléges. Déjà, en effet, le
mouvement de l'émigration avait commencé. Le frère de Louis XVI, le
comte d'Artois, les Condé et les Conti, les Polignac, les Vaudreuil,
les de Broglie, les Lambesc et d'autres étaient passés à l'étranger.
Une lourde responsabilité pèse sur la tête de ces hommes. Déserter son
pays parce que la cause à laquelle on avait rattaché ses intérêts est
en péril, se faire étranger par le coeur, se fermer volontairement la
France, quel triste exemple donnait alors la haute aristocratie! Ce
_sauve qui peut_ avait d'ailleurs une autre signification: ces princes,
ces nobles, passaient avec toute vraisemblance pour bien connaître la
pensée de Louis XVI.

Le roi trompait-il donc le peuple de Paris quand il lui disait: «Vous
pouvez avoir confiance en moi?»

Revenons à Paris. La ville était calme à la surface, mais, sous le
repos même, on distinguait les dernières agitations de l'orage. Une
circonstance souleva de nouveau toute cette masse d'hommes. Parmi les
accapareurs de blés, qu'on accusait d'être les auteurs de la misère et
de la disette, la clameur publique dénonçait surtout un nommé Foulon.
Abhorré dès le dernier règne, il n'avait vécu jusqu'à soixante ans que
pour entasser sur sa tête les accusations les plus graves. Ses
monopoles odieux le couvraient de l'indignation publique: c'était son
vêtement, sa chemise de soufre. Il fallait que cet homme se jugeât
lui-même bien coupable envers le peuple, puisqu'il avait fait répandre
partout le bruit de sa mort et enterrer, à sa place, le cadavre d'un de
ses domestiques. Bien vivant, il avait quitté Paris le 19 juillet et
s'était caché dans une terre de M. de Sartines, à Viry, petit village
situé sur la route de Fontainebleau. C'est là qu'il fut aperçu et saisi
par des paysans qui lui attachèrent sur le dos, par dérision, une botte
de foin avec un bouquet de chardons. C'était une allusion à un propos
atroce qu'avait tenu le misérable: «Ces gens-là, avait-il dit en
parlant de ses vassaux, peuvent bien manger de l'herbe, puisque mes
chevaux en mangent.» Il avait ajouté «qu'il ferait faucher la France».

Conduit en cet état à l'Hôtel de Ville de Paris, il fut confronté,
interrogé. On trouva sur lui les morceaux d'une lettre qu'il avait
déchirée avec ses dents. Pas une voix ne s'éleva pour le justifier,
Bailly, La Fayette, les membres du Comité de l'Hôtel de Ville, tout le
monde le jugeait très-coupable; et d'un autre côté ces honorables
citoyens voulaient éviter l'effusion du sang. Il avait été décidé qu'au
tomber de la nuit il serait transféré secrètement dans les prisons de
l'Abbaye-Saint-Germain.

--Foulon! nous voulons Foulon! N'a-t-il pas lui-même signé sa sentence
en passant pour mort?

Voilà ce que la foule, accrue d'instant en instant, ne cessait de crier
sur la Grève. Au milieu de cette multitude hâve, affamée, il y avait
des hommes qui avaient vu mourir une soeur, un enfant, une femme,
d'épuisement et de misère: la nature les rendait féroces. Le malheureux
entendait gronder à ses oreilles ce mugissement terrible d'un peuple
justement irrité.

Le Comité de l'Hôtel de Ville insistait toujours, et avec raison, pour
qu'il fût jugé. «Oui, oui, crie-t-on de toutes parts, jugé sur-le-champ
et pendu!» Un simulacre de tribunal s'improvisa; il était composé de
sept membres; mais quelle impartialité devait-on attendre de juges
délibérant sous la pression de telles circonstances? La Fayette
intervint: il était encore dans tout l'éclat de sa popularité.

--Je ne puis blâmer, dit-il, votre indignation contre cet homme. Je ne
l'ai jamais aimé. Je l'ai toujours regardé comme un grand scélérat, et
il n'est aucun supplice trop rigoureux pour lui.... Mais il a des
complices; il faut que nous les connaissions. Je vais le faire conduire
à l'Abbaye. Là nous instruirons son procès et il sera condamné à la
mort infâme qu'il n'a que trop méritée.

Vains efforts! La foule grossissait toujours; l'impatience croissait;
bientôt des murmures, ensuite les fureurs. C'est sans résultat que des
citoyens, émus de pitié et voulant qu'on respectât les formes de la
justice, traversent les groupes et représentent qu'il ne faut pas
verser le sang.

--Le travail du peuple est du sang aussi, reprend cette multitude
indignée, et le traître l'a bu; il s'est nourri, engraissé de la faim
publique!

Des groupes nouveaux débordent du dehors; cette marée vivante pousse
devant elle la foule qui emplissait la salle. Tous s'ébranlent, tous se
portent avec l'impétuosité de l'océan vers le bureau et vers la chaise
où Foulon était assis. La chaise est renversée.

--Qu'on le conduise en prison! commande La Fayette d'une voix qui
cherchait encore à dominer la tempête.

Des mains implacables ont déjà saisi le malheureux qui demandait grâce;
on lui fait traverser la place de l'Hôtel de Ville. Arrivé sous le
réverbère qui se trouvait en face de l'édifice, il est attaché à une
corde. La corde casse: «Qu'on en cherche une autre!» On recommence
jusqu'à trois fois pour le hisser à ce gibet improvisé. Une bande de
furieux met à prolonger les horreurs du supplice cette sorte
d'obstination et d'acharnement qu'on déploie contre un fléau public. Ce
qu'ils s'imaginaient pendre dans cet homme, c'était la famine.

Le même jour, Bertier, gendre de Foulon, intendant de Paris, arrivait
de Compiègne par la porte Saint-Martin. Le peuple avait divers motifs
de haine contre lui. Bertier passait pour avoir donné à Louis XVI le
conseil de faire avancer les troupes sur Paris. C'était en outre un
administrateur dur et hautain, un coeur de bronze. Il parut tout à coup
entouré d'un rassemblement formidable, assis dans un cabriolet dont on
avait brisé la capote, afin qu'il demeurât exposé à la vue de tous. Un
électeur, Étienne de La Rivière, le protégeait au péril de sa vie
contre l'indignation populaire. Des morceaux de pain noir tombaient
dans la voiture.

--Tiens, criaient des voix étouffées par la colère, tiens, brigand!
voilà le pain que tu nous as fait manger!

Il fut conduit à l'Hôtel de Ville, où Bailly l'interrogea. Sur l'avis
du bureau, le maire dit:

--A l'Abbaye!

Il était plus facile de donner un pareil ordre que de le faire
exécuter. Traîné sous la lanterne où l'on avait pendu Foulon, Bertier
résiste, saisit un fusil et tombe percé de cent coups de baïonnette.

Quoiqu'un affreux souvenir s'attache à ces deux exécutions sommaires,
il faut pourtant reconnaître que les auteurs de ces actes à jamais
regrettables se montrèrent désintéressés. «Les meurtriers, dit Bailly,
respectèrent la propriété et les effets de ceux à qui ils s'étaient
permis d'ôter la vie. Tous ces effets, même les plus précieux, et
l'argent, ont été rapportés.» [Note: Ce qui étonne est la froideur des
écrivains du temps vis-à-vis de ces exécutions sommaires. Voici tout ce
qu'elles inspirent à l'un d'entre eux: «En voyant ces restes
dégoûtants, je me disais: Qui croirait que ces corps (ceux de Foulon et
de Bertier), maintenant horribles, ont été tant de fois baignés,
étuvés, embaumés, et que ce qui révolte la nature a si souvent prononcé
des actes d'autorité, tant humilié d'honnêtes gens, et fait souffrir un
si grand nombre de malheureux!»]

L'ancien régime n'a-t-il point d'ailleurs, dans ces massacres, sa part
de responsabilité? N'est-ce point lui qui avait entretenu le peuple
dans l'ignorance, mère de toutes les barbaries? La vue des supplices
ordonnés par les juges du roi n'était-elle point bien faite pour
endurcir le coeur des masses? Se souvient-on de Ravaillac et de tant
d'autres, tenaillés en place de Grève, aux mamelles et aux gras des
jambes, la main droite brûlée, les plaies injectées de plomb fondu,
d'huile bouillante, de poix résine et de soufre, puis reconduits en
prison, pansés et médicamentés, jusqu'au jour où leurs membres étant
renouvelés de manière à endurer de nouvelles tortures, on les ramenait
en Grève pour y être roués vifs ou tirés à quatre chevaux? Les douces
moeurs que devaient inspirer au peuple de tels spectacles!

Détournons nos regards de ces scènes sanglantes et reportons-les sur la
France.

Il est un fait qu'il importe de bien établir, c'est que le bas clergé
ne se montra point hostile à la Révolution naissante; des services
furent célébrés dans les églises pour les citoyens morts au siége de la
Bastille. L'abbé Fauchet leur prodigua les trésors de son éloquence. Il
avait choisi pour texte de son sermon ces paroles de saint Paul:
_Vocati estis ad libertatem, fratres_: «Frères, vous êtes tous appelés
à la liberté.»

L'orateur faisant allusion à l'état général des esprits s'écriait du
haut de la chaire: «C'est la philosophie qui a ressuscité la nation....
L'humanité était morte par la servitude; elle s'est ranimée par la
pensée; elle a cherché en elle-même et elle y a trouvé la liberté. Elle
a jeté le cri de la vérité dans l'univers; les tyrans ont tremblé; ils
ont voulu resserrer les fers des peuples.... Ils auraient égorgé la
moitié du genre humain, pour continuer d'écraser l'autre.... Les faux
interprètes des divins oracles ont voulu, au nom du Ciel, faire ramper
les peuples sous les volontés arbitraires des chefs. Ils ont consacré
le despotisme; ils ont rendu Dieu complice des tyrans! Ces faux
docteurs triomphaient, parce qu'il est écrit: _Rendez à César ce qui
appartient à César_. Mais ce qui n'appartient pas à César, faut-il
aussi le lui rendre? Or la liberté n'est point à César, elle est à la
nature humaine.» Ce fier langage fut diversement apprécié; les princes
des prêtres et les pharisiens modernes crièrent au scandale; mais un
tel discours transporta d'enthousiasme tous ceux qui tenaient encore
pour l'alliance du christianisme et de la Révolution. Une compagnie de
garde nationale reconduisit l'abbé Fauchet jusqu'à sa sortie de
l'église. On portait devant lui une couronne civique.

[Illustration: Prise de la Bastille.]

Prêtre janséniste et mystique, il avait embrassé de bonne foi et avec
tout l'élan d'une imagination ardente le nouveau dogme de la liberté,
de l'égalité et de la fraternité. Son tort, et il l'expia cruellement,
fut de croire qu'on put allier deux ordres d'idées inconciliables.

L'influence de cette erreur propagée par quelques autres
ecclésiastiques, tels que le curé de Saint-Étienne-du-Mont, fit reculer
l'esprit public jusqu'aux formes les plus superstitieuses et les plus
naïves. On mit la Révolution naissante sous la protection de sainte
Geneviève; on la voua au blanc. Chaque jour, c'étaient des processions
solennelles: le bataillon du quartier, avec de la musique, les femmes
du marché, les jeunes filles, allaient porter des actions de grâces et
un bouquet à la patronne de Paris. Au retour, elles se rendaient chez
le maire.

«Tous les jours, raconte Bailly, j'avais des compliments et des
brioches; j'étais bien fêté et bien baisé par toutes ces demoiselles.»

Les citoyens du district du faubourg Saint-Antoine se réunirent quand
leur tour fut venu: à leur tête marchaient les jeunes vierges vêtues de
blanc; tout le cortége allait faire bénir un modèle de la Bastille. Les
vainqueurs entouraient fièrement ce simulacre d'une forteresse détruite
par la main du peuple; quelques-uns portaient en trophée les drapeaux
et les armes des vaincus. On ne doutait pas que ces dépouilles ne
fussent agréables au dieu de la liberté.

Il est aujourd'hui permis de se demander si ces gages de sympathie
donnés par le clergé de 89, au réveil d'un grand peuple, étaient bien
sincères. Nous avons mille motifs pour en douter. Un contemporain,
Rabaut-Saint-Étienne, ministre protestant, est d'ailleurs plus à même
que tout autre de nous renseigner à cet égard. «Le clergé, dit-il,
cherche encore, dans une religion de paix, des prétextes et des moyens
de discorde et de guerre; il brouille les familles dans l'espoir de
diviser l'État: tant il est difficile à ce genre d'hommes de savoir se
passer de richesses et de pouvoir!»

Nous verrons d'ailleurs plus tard jusqu'où le bas clergé suivit la
Révolution Française et à quelle borne il s'arrêta.



IV

Troubles et soulèvements dans les campagnes--Henri de Belzunce--Un
épisode de la Révolution à Caen.


Une grande nouvelle se répandit, le 19 juillet, dans les rues de Paris:
les campagnes s'agitent; des bandes armées viennent de se montrer
jusque dans les districts ruraux qui avoisinent la capitale. «Les
paysans sont ici! ils sont là!» On y courait; on battait les champs:
que découvrait-on? Rien. Pas même la trace des pieds nus ou des sabots.
C'était une armée invisible qui sortait de terre et qui rentrait sous
terre.

Ces bruits étaient-ils appuyés sur des faits? Ces terreurs
étaient-elles chimériques? Ces fausses alertes faisaient-elles partie
d'un plan qui consistait à tenir en haleine les forces de la répression
dans toute l'étendue du royaume? Il est assez difficile de le dire.
Constatons seulement que l'esprit public était malade, par suite du
système d'accaparement et de monopole qui avait trop longtemps pesé sur
les subsistances; chacun croyait découvrir partout une main qui brûlait
et ravageait les moissons; un tourbillon de poussière devenait tout à
coup, pour les imaginations hallucinées, une bande de malfaiteurs. A la
moindre alarme, on sonne le tocsin dans les campagnes; les villes y
répondent par le cri de guerre, une garde nationale s'élance tout
organisée à la poursuite des brigands. En quelques jours, la France se
montre, d'une extrémité à l'autre, sous les armes.

Le système féodal avait trop longtemps lassé la France pour que
l'explosion révolutionnaire ne fût pas terrible envers quelques
privilégiés insolents. Comme un arbre courbé par la force qui, en se
relevant, se jette d'une secousse vigoureuse dans la direction opposée,
l'esprit public allait violemment du respect servile à une révolte
impitoyable contre l'aristocratie. Dans quelques provinces, le peuple
tout entier formait une ligue pour détruire les châteaux, briser les
armoiries, et surtout pour s'emparer des chartriers, où les titres des
propriétés féodales étaient en dépôt. Ici, c'est une princesse de
Bauffremont qui a été obligée, par ses paysans, de déclarer qu'elle
_renonçait aujourd'hui et pour toujours_ à tous ses droits
seigneuriaux. Là, c'est un homme dur envers ses vassaux qui est
poursuivi par eux à coups de fourches. «Il est difficile, s'écriait
Loustalot dans ses _Révolutions de Paris_, de ne pas croire que les
ravages dont plusieurs châteaux viennent d'être les théâtres ne soient
pas les effets des vexations passées des seigneurs et de l'animosité de
leurs tenanciers... Que l'on nous cite un seul seigneur humain,
charitable, qui ait été exposé à ces excès!» Le peuple montra en effet
un sens très-sûr; il sut parfaitement distinguer entre les abus des
vieilles institutions et le caractère des gentilshommes qui, nés dans
les rangs de la noblesse, atténuaient, par leur manière de vivre et
leur générosité, l'injustice de leurs priviléges.

Au plus fort de cette fièvre de destruction, quelques seigneurs
recommandables, ayant visité leurs terres, furent accueillis par leurs
paysans avec des marques de respect et d'estime personnelle. Les autres
nobles, maltraités, pillés, injuriés, furent généralement ceux qui
avaient témoigné du mépris pour la Révolution naissante. On cite le mot
d'une femme de qualité qui, se trouvant à Paris, pendant que le peuple
faisait le siége de la Bastille, disait à ses domestiques:

--Conduisez-moi à mon donjon, que je voie s'égorger celle canaille.

La caste privilégiée regardait les gens de la classe inférieure comme
appartenant à une autre espèce humaine.

L'aristocratie, depuis des siècles, avait tenu les populations rurales
dans l'ignorance et la misère; elle avait semé la haine dans leur
coeur, elle récoltait la dévastation, le meurtre. Ces hommes, endurcis
aux travaux ingrats de la terre, ne connaissaient qu'une loi, la loi du
talion; c'est celle de toutes les races barbares. Ils rendaient aux
châteaux oeil pour oeil, dent pour dent. Les pierres étaient ici
complices des abus qui s'y réfugiaient. On se disait que, le nid
détruit, le vautour ne reviendrait plus. Ce n'est pas que j'approuve
ces ravages; la destruction est un supplice trop doux pour les
monuments de la tyrannie; il faut les condamner à vivre.

Au milieu de ce soulèvement général contre un ordre de choses maudit,
fixons nos yeux sur un point de la France qui servira plus tard de
quartier général aux entreprises de la Gironde.

En ce temps-là, deux régiments stationnaient à Caen, dans la caserne
dite de Vaucelles; c'étaient le régiment d'Artois et le régiment de
Bourbon. L'un portait une médaille qu'il avait reçue quelques jours
auparavant comme signe de récompense pour son dévouement à la cause
commune: il tenait pour le peuple, dont il était aimé; l'autre, composé
de jeunes officiers attachés au parti royaliste et de soldats gagnés,
inspirait dans la ville une grande défiance. [Note: On assure que des
soldats du régiment de Bourbon auraient arraché la médaille nationale à
des soldats d'Artois qui étaient sans armes.] La haine et les soupçons
des bourgeois portaient principalement sur Henri de Belzunce, major en
second du régiment de Bourbon.

Les troubles qui avaient agité Paris, dans les journées du 13 et du 14
juillet, avaient produit dans toute la France un ébranlement général.
La disette des blés tenait surtout la Normandie en rumeur. Le peuple de
Caen, persuadé que les accapareurs étaient cause de la famine, vint en
armes et avec menaces demander qu'on les lui livrât. Les autorités de
la ville lui permirent de brûler, s'il en trouvait, les magasins où de
riches propriétaires entassaient les grains. Une bande de turbulents se
répandit alors dans tous les quartiers de la ville et incendia deux
maisons. Cela fait, la colère du peuple se calma, et le conseil ayant
pourvu à l'approvisionnement des marchés, tout rentra dans l'ordre. Le
comte Henri de Belzunce, avec la témérité d'un jeune homme de dix-huit
ans, se montra, dans cette journée, pour les mesures violentes. La
conduite sage des autorités lui fit pitié; il eût voulu que l'on
comprimât du tels mouvements par la force des armes.

Une pyramide ayant été élevée à Caen, devant l'église Saint-Pierre, en
l'honneur du rappel de Necker, le ministre à la mode, toute la ville
vint assister à l'inauguration. Ce jour-là, M. le comte de Belzunce
passa à cheval sur la place, et regarda la statue avec un sourire
insultant. Nargué dans ses affections, le peuple poursuivit le comte
d'un long et sourd murmure; mais l'officier donna de l'éperon à son
cheval, et tint ferme, ce jour-là, contre l'orage. Cette conduite ne
manqua pas cependant d'attacher au major du régiment de Bourbon cette
terrible note qui s'écrivait dès lors en lettres rouges: _Aristocrate!_

Quelques amis d'Henri de Belzunce engagèrent le comte d'Harcourt à
mettre cet imprudent aux arrêts dans le château. C'était un moyen de
calmer le peuple. Le comte n'en fit rien. Il y a dans certains
événements une force qui entraîne fatalement les hommes vers une
catastrophe et que les plus sages conseils ne sauraient paralyser. Les
rivalités entre le régiment de Bourbon et les bourgeois de la ville en
étaient venues à un point extrême qui rendait le choc inévitable.

Voici maintenant de quelle manière la lutte s'engagea: le 10 août, à
dix heures et demie du soir, un habitant de la ville, commandant le
poste bourgeois, était de faction au pont de Vaucelles; un officier du
régiment de Bourbon se présente dans l'ombre. La sentinelle crie trois
fois: «Qui vive!»

Nuit et silence!

L'officier avait dans ses mains un fusil de chasse; il veut tirer, mais
le coup manque; il arme de nouveau. Avant qu'il ait eu le temps de
faire feu, une balle de la sentinelle bourgeoise l'abat la face contre
terre. A la vue de l'agresseur justement puni, le poste de la garde
nationale pousse un cri d'alarme; on sonne le tocsin; le tambour bat
dans toutes les directions; le canon tonne. Surprise au milieu de son
sommeil, la paisible population de Caen est bientôt sur pied. Les
lumières étoilent à toutes les fenêtres; une foule compacte encombre
déjà toutes les issues.

Le bruit court que la garnison va faire un mouvement sur la ville et
qu'il faut la prévenir. Le cri: «Aux armes!» se fait entendre de toutes
parts; on court au château dont les portes sont forcées, et tout ce qui
s'y trouve, en poudre, fusils, sabres, pistolets, canons, passe dans
les mains du peuple. Le régiment d'Artois se joint à la milice
bourgeoise; des torches servent à éclairer la marche. Cette foule armée
se dirige vers la caserne et arrive devant les grilles qu'elle trouve
soigneusement fermées. Le régiment de Bourbon était rassemblé dans la
cour et déjà sous les armes.

--Vive la nation! crie le peuple.

--Vive Bourbon! répond le régiment.

Un silence de mort succéda à ces deux cris; qu'allait-il se passer? La
caserne était dominée sur ses derrières par les hauteurs de la ville,
sur lesquelles on avait déjà traîné des canons. Henri de Belzunce jugea
d'un coup d'oeil que la résistance était impossible; quelques-uns de
ses militaires commençaient à se détacher; le comte se rendit.

Deux bourgeois furent laissés en otage au régiment pour lui répondre de
son chef.

Il était une heure du matin. On conduit le comte à l'hôtel de ville; un
gros de garde bourgeoise le serrait étroitement: le peuple suivait.

Le comité voulant mettre la tête de Henri de Belzunce à l'abri des
fureurs de la multitude, et jugeant l'hôtel de ville trop peu fortifié,
donna ordre de le conduire au château. Le château de Caen, bâti par
Guillaume le Conquérant dans la seconde moitié du XIe siècle, était une
citadelle entourée de gros murs, avec un pont-levis, un donjon et une
église.

Les têtes s'échauffaient de moment en moment. On parlait de
dénonciations venues de Paris. Quelques soldats avaient déposé contre
leur chef; il s'en trouva même qui déclarèrent avoir reçu du comte
l'ordre d'arracher la médaille aux militaires du régiment d'Artois qui
en étaient décorés. Tous ces bruits étaient encore envenimés par des
propos de femmes: une fille du quartier Saint-Sauveur déclara tenir de
son amant, sergent au régiment de Bourbon, que l'intention de leur chef
était depuis longtemps de faire un mouvement sur la ville. Les
familiarités du comte avec ses soldats étaient l'objet d'accusations
graves. Tous avouèrent qu'il couchait à côté d'eux, au corps de garde,
sur des bottes de paille, qu'il buvait même quelquefois à leur santé,
et qu'il leur tenait des discours contre la Révolution.

Pendant ce temps, la sentinelle du pont de Vaucelles, qui avait tiré
sur l'officier, était portée en triomphe comme un sauveur.

Le peuple serrait de plus en plus les abords du château; les flots
pressés et turbulents de celle marée humaine battaient à grand bruit
les portes solidement fermées. Il commençait à faire jour. Deux soldats
du régiment de Bourbon, qui avaient sans doute pris le parti de leur
chef, furent amenés sur ces entrefaites, et par ordre du comité, dans
la prison du château. Il fallut leur entr'ouvrir les portes. Le peuple,
amassé à l'entrée, profita de cette occasion pour faire irruption dans
la cour. Le cri: «A la prison! à la prison!» se détache alors de ce
râle lugubre et confus qui est le bruit naturel de l'émeute. Toute
cette foule se précipite dans le donjon du château.

Le comte Henri de Belzunce, pâle et défait par les horreurs d'une
pareille nuit, reçoit au fond de son cachot le choc impétueux de ce
courant qui a brisé ses écluses. Il demande d'une voix ferme à être
conduit à l'hôtel de ville, devant le comité. Le cri: «A l'hôtel de
ville!» ayant aussitôt gagné toute la multitude, on y conduisit le
prisonnier. Arrivé sur la place Saint-Pierre, devant l'hôtel de ville,
le cortége s'arrêta à cause de la foule qui grossissait toujours et
encombrait les voies. L'église, les maisons, la place étaient noires de
têtes. L'hôtel de ville regardait avec ses fenêtres entr'ouvertes. Il
était dix heures du matin. Alors un coup de feu partit, l'on ne sait
d'où; le comte Henri de Belzunce tomba. Au même instant, on dépouille
le mort; on l'insulte, on lui crache à la face; sa tête est coupée et
mise au bout d'une pique; ses membres, divisés et attachés à des
bâtons, sont promenés par ces furieux dans toutes les rues de la ville.
Une femme (c'était la haine d'un amour trahi) lui ouvré la poitrine
avec des ciseaux, en tire le coeur entre ses mains ensanglantées et
l'emporte.

Si j'ai décrit la mort d'Henri de Belzunce avec quelques détails, c'est
que de Caen partira plus tard le bras qui doit enfoncer le poignard
dans le sein d'un des chefs de la Montagne, et que de graves
historiens du temps ont prétendu avoir été armé par le souvenir de
cette sanglante tragédie, et par l'horreur des citoyens de cette ville
pour les excès de la Révolution.

Passant, il y a quelques années, à Caen, j'avisai dans la cour de
l'hôtel de ville une colossale statue de Judith.--Je songeai malgré
moi, dans le moment, à une autre vengeance de femme.



V

Suite de l'émotion populaire.--La détente.--Nuit du 4 août.--Quelle est
sa portée.--Abolition des dîmes.--Conduite du roi et de la cour.


L'ancien régime avait semé la servitude; il récoltait la révolte.

Seule l'Assemblée constituante était à même de ramener le calme et la
paix: unique pouvoir dans lequel on eût confiance, elle surnageait au
milieu du naufrage de toutes les vieilles institutions.
Malheureusement, les membres de l'Assemblée n'étaient guère d'accord
entre eux. Malgré l'apparente fusion des ordres, il restait toujours
dans l'Assemblée le parti des intérêts et le parti des idées,
l'aristocratie et la nation. De toutes parts, cependant, le régime
féodal s'écroulait. Les droits prélevés par la noblesse et le clergé
sur le travail de la classe agricole avaient été dénoncés comme
injustes, dans les _cahiers de doléances_, et les députés du Tiers
avaient reçu le mandat impératif d'en poursuivre l'abolition. L'esprit
public avait, comme toujours, devancé l'Assamblée: il finit par
l'entraîner.

Nous sommes à la nuit du 4 août. Quelques voix éloquentes et
désintéressées sonnent le tocsin d'une Saint-Barthélémy des abus.
Bientôt l'enthousiasme et l'émulation du renoncement gagnent tous les
coeurs. C'est à qui fera son offrande; celui-ci propose d'abolir les
justices seigneuriales; celui-là, les corvées, les droits de chasse, de
pêche et de colombier, le droit de retrait féodal, les banalités, les
cens, les lods, etc., etc. L'affranchissement des servitudes
personnelles est décrété: qui croirait que le nombre des serfs montait
encore à quinze cent mille? Un curé, Thibault, apporte à la patrie le
denier de la veuve: il propose le sacrifice du casuel. On le refuse. Il
ne s'agit encore que des priviléges de la noblesse.

Les titres féodaux étant abolis, viennent les titres des provinces;
plusieurs d'entre elles jouissaient de certaines immunités, de certains
avantages dont l'origine se perdait dans la nuit des temps; nouvelle
immolation. Elles déclarent se résigner à rentrer dans le droit commun.
Puis ce fut le tour des villes; par la voix de leurs députés, elles
vinrent, l'une après l'autre, offrir le sacrifice de leurs antiques
_chartres_. Ainsi l'arbre féodal tombait feuille par feuille, branche
par branche; ainsi s'abaissaient les barrières qui s'étaient opposées
trop longtemps à l'unité nationale. Il n'y avait plus de classes ni de
provinces; il y avait une seule famille, une seule et même patrie.

La séance avait commencé à huit heures du soir; elle se prolongea
jusqu'à deux heures du matin, au milieu des transports d'enthousiasme;
se démunir, se dévouer, tel était le véritable esprit de la Révolution
Française, et cet esprit souffla, celle nuit-là, sur toutes les têtes
de l'Assemblée. C'était beau, c'était grand. La conscience des nobles
semblait soulagée d'un poids énorme: ne venait-elle point de rejeter le
fardeau des anciennes iniquités sociales?

Tous les coeurs étaient attendris. L'archevêque de Paris demande qu'on
chante, dans quelques jours, un _Te Deum_ pour remercier Dieu d'avoir
inspiré aux élus du peuple un tel acte de désintéressement et de
justice.

Au moment où tombait pierre à pierre l'édifice de la féodalité, un
vieillard murmurait tout bas dans un des coins de la salle: «Ils ne
laisseront rien debout!» Ce vieillard se trompait: ils ont laissé après
eux la France une et régénérée.

Quand les débats de la séance du 4 août furent connus, la France
entière tressaillit. «L'ivresse de la joie, raconte l'auteur des
_Révolutions de Paris_, s'est aussitôt répandue dans tous les coeurs;
on se félicitait réciproquement; on nommait avec enthousiasme nos
députés les _Pères de la Patrie_. Il semblait qu'un nouveau jour allait
luire sur la France... Il s'est formé des groupes dans presque toutes
les grandes rues. Près de tous les ponts, on attendait les passants
pour leur apprendre ce qu'ils auraient peut-être ignoré jusqu'au
lendemain. On était aise de partager sa joie, de la répandre. La
fraternité, la douce fraternité régnait partout. C'était surtout
lorsqu'on rencontrait quelques gardes-françaises que les démonstrations
de joie étaient plus vives. On en a vu embrasser des bourgeois qui les
serraient dans leurs bras. Oui, il est des moments dans la vie des
peuples, comme dans celle des hommes, qui font oublier des années de
douleur et de calamité.» On voit à quel degré le sentiment national
était ému. La Révolution Française fut par-dessus tout un
épanouissement du coeur.

La nuit du 4 août n'avait qu'un tort: elle venait trop tard. Les
seigneurs ont trop attendu. Que n'ont-ils abdiqué leurs priviléges
avant la révolte des paysans, avant le pillage des châteaux, avant les
attaques à main armée contre les armoires de fer dans lesquelles ils
conservaient leurs anciens titres! Fallait-il donc qu'éclatât
l'incendie pour qu'ils se décidassent à faire la part du feu? Ne
peut-on leur reprocher d'avoir lâché une proie qui leur échappait?

D'un autre côté, tenons bien compte d'un fait important, c'est que le
gouvernement du roi ne fut pour rien dans ce grand acte de réparation
et d'humanité. Lors de l'ouverture des États généraux, Louis XVI,
faisant allusion au cri général des communes et au voeu des cahiers,
disait, le 23 juin 1789: «Toutes les propriétés sans exception seront
constamment respectées, et, sous le nom de propriété, nous comprenons
expressément les dîmes, cens, rentes, droits et devoirs féodaux et
seigneuriaux, et généralement tous les droits et prérogatives utiles
ou honorifiques attachés aux terres ou aux fiefs, ou appartenant aux
personnes.»

Le roi, instruit par les événements, avait-il depuis ce temps-là changé
d'avis?

[Illustration: Danton.]

Il est permis d'en douter. La nouvelle de la fameuse séance du 4 août
porta le deuil et la consternation à la cour de Versailles. Quelques
nobles incorrigibles, qui poursuivaient la guerre des priviléges contre
le bien public, crurent tout perdu, et ils appelèrent le monarque au
secours des institutions de l'ancien régime.

«J'invite l'Assemblée nationale, déclarait Louis XVI le 18 septembre
1789, à réfléchir si l'extinction des cens et des droits de lods et
ventes convient véritablement au bien de l'État.»

Ces paroles, bien claires, furent interprétées comme un désaveu des
résolutions prises par l'Assemblée nationale. Les intentions
personnelles du roi, ses sympathies secrètes, se dévoilent encore mieux
dans une lettre écrite à l'archevêque d'Arles:

«Je ne consentirai jamais, lui disait-il, à dépouiller mon clergé, ma
noblesse. Je ne donnerai point une sanction à des décrets qui les
dépossèdent.»

Durant plus d'un mois, en effet, la cour usa de toute son influence
pour jeter, comme on dit, des bâtons dans les roues. Elle voulait que
l'Assemblée revînt sur ses déclarations du 4 août, ou tout au moins
qu'elle les modifiât. Parmi les représentants de la noblesse, plusieurs
avaient peut-être été dupes de leur générosité; on espérait les ramener
au bon sens, à l'intelligence de leurs véritables intérêts. Les
résolutions adoptées dans un élan d'enthousiasme devaient maintenant
passer par la longue filière des travaux législatifs. Le système féodal
était bien mort; il restait toutefois à chercher les moyens de liquider
sa succession. Un comité fut constitué: il se composait des juristes
les plus versés dans le droit des fiefs. Après bien des lenteurs sortit
enfin de leurs débats cette conclusion:

«Le régime féodal est aboli en tant que constitutif des droits
seigneuriaux; mais ses effets sont maintenus en tant qu'ils dérivent du
droit de propriété.»

Un décret des 3 et 4 mai 1790 déterminait en conséquence le mode et le
taux des rachats, pour certains droits qu'on devait croire abolis.
C'était une dérision. Comment des paysans écrasés, ruinés, sucés
jusqu'à la moelle des os par l'ancien régime, auraient-ils jamais pu se
racheter?

De tous les impôts, le plus lourd et le plus impopulaire dans les
campagnes était la dîme ecclésiastique. Ce fut pourtant celui que les
membres du clergé défendirent à l'Assemblée constituante avec le plus
d'opiniâtreté. La discussion se rouvrit le 6 août 1789. Sieyès parla
contre l'abolition de la dîme sans rachat. Un autre prêtre, qu'on
s'étonna de voir prendre en main les intérêts de l'Église, fut l'abbé
Grégoire.

Curé d'Emberménil, petite commune rurale située sur le ruisseau des
Amis (Meurthe), il avait appris à aimer les humbles, les paysans, étant
né lui-même de parents pauvres. Janséniste, il avait souvent pleuré sur
les ruines de Port-Royal. Ses principes étaient ceux de Pascal et de
Fénelon. Il cherchait en quelque sorte des ennemis pour les envelopper
dans le pardon et dans la tolérance. Tous les réprouvés de l'Église
étaient ses enfants de prédilection. La solitude avait fortifié les
méditations de cet esprit austère et droit. Il admirait, en désirant
l'imiter, la bonté du Créateur, qui étend sa prévoyance aux oiseaux du
ciel et aux lis des champs. N'ayant d'autre richesse que celle de
l'esprit, il cherchait à communiquer ses lumières aux ignorants. Les
jours de fête, sa simple et fraîche éloquence jetait plus de fleurs que
les pruniers sauvages, dont les rameaux entraient par les vitres
cassées jusque dans l'église. Il avait formé une bibliothèque pour ses
paroissiens; aux enfants, il distribuait des ouvrages de morale; il
leur expliquait surtout le grand livre de la nature. L'alliance du
christianisme et de la démocratie lui semblait si naturelle qu'il ne
comprenait pas l'Évangile sans le renoncement aux priviléges. Tout le
travail de son esprit était de mettre le sentiment religieux en
harmonie avec les institutions républicaines. Aimé, il l'était de tous
ses paroissiens, qu'il chérissait lui-même comme des frères. Quand le
moment de nommer des représentants aux États généraux fut venu, il
partit chargé de leurs recommandations et de leurs doléances. L'abbé
Grégoire avait, dans sa démarche et dans toutes ses manières, cette
rare distinction qui vient de la noblesse de l'âme. Assis sur les bancs
de l'Assemblée, il s'efforça d'améliorer le sort des nègres, des
enfants trouvés, des domestiques. Allant avec un zèle héroïque
au-devant de tous les proscrits, il osa même défendre la cause des
Juifs: Jésus-Christ, par la bouche de son ministre, venait de pardonner
une seconde fois à ses bourreaux.

Comment donc se fait-il que la dîme n'inspirât point à cet honnête
homme la même horreur qu'aux autres citoyens? Grégoire était prêtre; il
avait épousé l'Église; le moyen d'échapper aux noeuds des serpents qui
étouffèrent Laocoon!

Malgré la résistance du clergé, après trois jours d'aigres discussions,
la dîme fut abolie sans rachat, pour l'avenir.

L'acte qui consacrait l'abolition des droits féodaux et des dîmes fut
porté au roi par l'Assemblée tout entière. Louis XVI l'accepta et
invita les députés à venir avec lui _rendre grâces à Dieu, dans son
temple, des sentiments généreux qui régnaient dans l'Assemblée_.

Était-il de bonne foi en parlant ainsi? peu nous importe. Les
priviléges étaient abolis; la justice, exilée depuis des siècles,
venait de redescendre sur la terre.



VI

Adoucissement des moeurs.--Le journalisme.--Marat et Camille
Desmoulins.--Déclaration des droits de l'homme et du citoyen.--La
prérogative royale et le véto.--Système des deux Chambres.--Obstacles
que rencontrait le travail de la Constitution.--Brissot et Danton.


O Révolution! comment ont-ils pu te couvrir du masque de la haine, toi
dont le premier battement de coeur fut pour l'humanité tout entière?
Non, tes ennemis ont beau dire, tu n'as point la première tiré le
glaive du fourreau. Tu as commencé par éclairer le monde, par lui
donner le baiser de paix; mais le monde ne t'a point connue. Les
maîtres du passé se sont cachés dans leur ombre, pour ne point voir la
lumière de tes bienfaits; ils ont voulu te mettre à mort, parce que ta
clarté importune révélait leurs actions mauvaises. Qu'ils soient
éclairés à leur tour, et toi, Révolution, sois saluée par la
reconnaissance de toutes les nations de la terre.

La Révolution avait en quelques mois renouvelé le caractère français,
adouci les moeurs. Un criminel devait être exécuté à Versailles: déjà
la roue était disposée; pâle, consterné, défait, le misérable était
déjà étendu sur l'échafaud, lorsque des cris de: _Grâce! Grâce!_
s'élèvent de toutes parts: voilà l'homme sauvé. On chercherait à tort
une contradiction entre cette démence du peuple et les actes de cruauté
qui venaient de répandre l'effroi dans Paris. On appelait alors de
telles voies de fait des exemples, des justices armées qui passent,
comme la foudre, sans même laisser après elles la trace du sang.

De l'agitation prodigieuse des esprits, tournés vers les affaires
publiques, un nouveau pouvoir venait de sortir, le journalisme. Deux
hommes s'y faisaient surtout remarquer, l'un par l'excentricité de son
talent, l'autre de son caractère, c'étaient Camille Desmoulins et
Marat.

Camille, nature flottante, mais qui s'appartient dans sa mobilité même,
un peu femme, mais surtout homme du peuple. Écrivain, il manie comme
admirablement l'arme à deux tranchants du sarcasme! Je vois errer sur
ses lèvres ondoyantes le rire d'une nation qui a souffert; son arbre
nerveux frissonne à tous les vents, vibre à toutes les émotions. Trop
d'esprit, pas assez de tête.

«Mon cher Camille, lui écrivait l'Ami du peuple, vous êtes encore bien
neuf en politique. Peut-être cette aimable gaieté, qui fait le fond de
votre caractère, et qui perce sous votre plume dans les sujets les plus
graves, s'oppose-t-elle au sérieux de la réflexion. Je le dis à regret,
combien vous serviriez mieux la patrie si votre marche était ferme et
soutenue; mais vous vacillez dans vos jugements; vous blâmez
aujourd'hui ce que vous approuverez demain; vous paraissez n'avoir ni
plan ni but.»

Cette légèreté faisait à la fois le charme et le principal défaut de
Camille, l'enfant gâté de la Révolution:--elle le perdit.

Né de parents obscurs, Marat avait apporté en venant au monde, dans ses
membres faibles et maladifs, des souffrances invétérées. Voyageur, il
n'avait rencontré, le long de son chemin, qu'esclaves fouettés de
verges, que pauvres servant à essuyer les pieds des riches, que nations
pressurées selon le bon plaisir d'un seul, comme la grappe sous la vis
du pressoir. Plongé au fond de l'Océan amer, sa nature molle et
absorbante s'emplit des misères du peuple comme l'éponge de la bourbe
de l'eau. Son premier discours aux hommes fut un cri de douleur. Plus
tard, il secoua de ses mains crispées et rebelles les haillons de
l'indigent, pour en chasser la poussière sur le front des privilégiés;
médecin, il revêtit la chemise mouillée de sueur froide et tâchée de
sang. Le journal et l'homme ne faisaient qu'un: dans l'_Ami du peuple_,
l'exagération du sentiment de la justice va quelquefois jusqu'à la
fureur. Un homme se portait-il à des violences contre son semblable
plus faible que lui, Marat eût tout donné pour punir de mort ce lâche
agresseur. Bonne ou mauvaise, sa feuille était nécessaire: sans elle,
quelque chose aurait manqué à la Révolution, et si le rédacteur de
l'_Ami du peuple_ n'avait pas existé, il aurait fallu l'inventer. Il
fallait à la crise sociale ce phénomène nerveux. Inégal, emporté, lui
seul avait la conscience de sa logique. [Note: On retrouva, en
fouillant dans les papiers du comte d'Artois, une lettre écrite en
1763, et adressée à un Anglais: «Si la nation française, y dirait-on,
est avilie, c'est par le défunt d'autrui; souvenez-vous, mylord,
qu'elle ne sera pas vile dans vingt ans.»--Qui avait écrit cette
lettre? Jean-Jacques Rousseau.]

«La chaleur de son coeur, écrivait-il en parlant de lui-même, lui donne
l'air de l'emportement; l'impossibilité où il est presque toujours de
développer ses idées et les motifs de sa démarche l'a fait passer,
auprès des hommes qui ne raisonnent pas, pour une tête ardente; il le
sait: mais les lecteurs judicieux et pénétrants qui le suivent dans ses
bonds savent bien qu'il a une tête très-froide. La crainte extrême
qu'il a de laisser échapper un seul piége tendu contre la liberté le
réduit toujours à la nécessité d'embrasser une multitude d'objets, et à
les indiquer plutôt que de les faire voir.»

Après la prise de la Bastille, après la nuit du 4 août, d'où pouvaient
donc venir les alarmes des écrivains populaires? Le voici: le 14
juillet avait été le triomphe de la classe moyenne; la Constituante
était son assemblée, la garde nationale sa force armée, la mairie son
pouvoir actif; il y avait en un mot une infusion de sang nouveau dans
les veines du gouvernement du pays; mais il n'y avait pas de peuple
souverain. Les ombrageux voyaient dans les institutions naissantes le
germe d'une aristocratie qui voulait se substituer à l'ancienne
noblesse. Qu'avait gagné le peuple à la Révolution du 14 juillet? Le
travail, déjà languissant, venait de tomber tout à coup; les principaux
consommateurs étant passés à l'étranger, le commerce se trouvait frappé
de stupeur. On lit continuellement, dans les feuilles du temps, ces
paroles navrantes: «Il a été aujourd'hui très-difficile de se procurer
du pain.» Au milieu de cette crise universelle, quelques corps d'état
s'agitèrent; la garde nationale, d'accord avec la municipalité, dissipa
leurs mouvements par la force. Des patrouilles bourgeoises, enflées par
un premier succès, voulurent mettre la police dans le jardin du
Palais-Royal. Ces mesures d'ordre rencontrèrent des résistances,
soulevèrent des murmures. Les feuilles démocratiques rendirent
Lafayette et Bailly responsables des voies de fait qui avaient été
commises envers les citoyens. On crût voir dans les attaques de la
classe moyenne l'exercice d'un nouveau pouvoir qui s'essayait à la
domination. Le froid et doux Bailly n'avait à coup sûr rien d'un tyran;
la pauvre tête de Lafayette fléchissait déjà sous son laurier; mais
leur autorité n'en éveilla pas moins des défiances parmi les
sentinelles avancées de l'opinion publique.

L'Assemblée nationale discutait, pendant ce temps, la Déclaration des
droits. C'était le fondement de toute la Constitution. L'abbé Grégoire
voulait qu'on plaçât en tête le nom de la Divinité. «L'homme,
disait-il, n'a pas été jeté au hasard sur le coin de terre qu'il
occupe, et s'il a des droits, il faut parler de celui dont il les
tient.» Il demandait aussi une déclaration des devoirs: «On vous
propose de mettre en tête de votre Constitution une déclaration des
droits de l'homme: un pareil ouvrage est digne de vous; mais il serait
imparfait si cette déclaration des droits n'était pas aussi celle des
devoirs. Il faut montrer à l'homme le cercle qu'il peut parcourir et
les barrières qui doivent l'arrêter.»

En parlant ainsi, le curé d'Emberménil était sans doute d'accord avec
son caractère et avec ses convictions; mais ne poursuivait-il point une
chimère? Nous avons déjà dit ce qui manquait à l'esprit religieux pour
réveiller chez l'homme le sentiment de l'indépendance.

«Le plaisir d'être libre, déclare Bossuet, quand il s'attache à
nous-mêmes, étant un fruit de notre amour-propre, le chrétien doit
craindre de s'abandonner à cette douceur trop sensible.»

La théologie avait fait de l'homme un être dépendant; masquant partout
les droits, elle ne lui parlait que de ses devoirs. Il fallait donc
reprendre les choses par un autre côté. La philosophie, s'appuyant sur
la nature, déclarait, au contraire, l'homme un être doué de forces
imprescriptibles: être, c'est pouvoir. De la notion des forces sortit
celle des droits. La Révolution Française consacra tout le travail de
l'esprit humain au XVIIIe siècle; elle fut le triomphe de la
philosophie sur le mysticisme, des idées sur les croyances, de l'avenir
sur le passé. [Note: Le voeu de l'abbé Grégoire fut néanmoins réalisé
en partie. «L'Assemblée nationale, dit le préambule de la Déclaration,
reconnaît et déclare, en présence de l'Être Suprême, les droits
suivants de l'homme et du citoyen.»]

Une autre question divisait l'Assemblée: il s'agissait de limiter les
pouvoirs, jusque-là mal définis, de la représentation nationale et ceux
de la couronne. Le parti monarchique voulait que le roi put opposer son
_véto_ aux décrets de l'Assemblée qui n'auraient point son assentiment:
c'était simplement le droit de suspendre l'exercice de la puissance
législative. Les deux souverains se trouvaient en présence, je veux
dire le roi et la nation. Entre les deux, l'opinion publique n'hésitait
pas: elle se disait que la volonté d'un seul ne peut pas balancer celle
de vingt-quatre millions d'hommes. C'était la doctrine du _Contrat
social_ qui s'élevait fière, menaçante, contre les envahissements du
trône constitutionnel: Jean-Jacques, du fond de sa tombe, présidait aux
débats.

Le véto était évidemment l'arme du despotisme. Aussi une lutte violente
éclata dans l'Assemblée. D'un côté étaient ceux qui espéraient regagner
par le roi ce qu'ils avaient perdu par la victoire du peuple. De
l'autre se rangeaient les ennemis déclarés de l'arbitraire. La
Constituante se déchira en deux camps, et cette scission passa dans
tout le royaume.

Une autre question divisait les esprits: l'Assemblée nationale
resterait-elle une et indivisible, ou aurait-on deux Chambres? Le haut
clergé et une partie de la noblesse tenaient pour ce dernier système.
Les uns réclamaient un Sénat à vie, les autres un Sénat à temps, tiré
de la Constituante elle-même. Enfin l'Assemblée décréta, à la majorité
de neuf cents voix contre quatre vingt-dix-neuf, qu'il n'y aurait
qu'une seule Chambre. Elle statua, en outre, que le Corps législatif se
renouvellerait tous les deux ans par de nouvelles élections.

De pareilles discussions n'étaient point de nature à calmer l'opinion
publique. L'inquiétude et la défiance persistaient malgré les
assurances pacifiques du roi. A Paris, la fermentation augmentait
chaque jour en raison même des moyens employés pour rétablir l'ordre.
La garde nationale montrait trop de zèle. Ce déploiement de forces
irritait les citoyens désarmés; ces patrouilles de nuit, ces mesures
inutiles prises contre l'émeute absente, blessaient les susceptibilités
des esprits ombrageux. «Quand je rentre à onze heures du soir, écrivait
Camille Desmoulins, on me crie: _Qui vive?_--Monsieur, dis-je à la
sentinelle, laissez passer un patriote picard. Mais il me demande si je
suis Français, en appuyant la pointe de sa baïonnette. Malheur aux
muets! Prenez le pavé à gauche! me crie une sentinelle; plus loin, une
autre crie: Prenez le pavé à droite! Et, dans la rue Sainte-Marguerite,
deux sentinelles crient: Le pavé à droite! le pavé à gauche! J'ai été
obligé, de par le district, de prendre le ruisseau.» Les noms de
Lafayette et de Bailly se trouvaient mêlés aux soupçons du
mécontentement public. Les écrivains du parti démocratique demandaient
à la nation si elle avait détruit les priviléges de la noblesse pour
leur substituer les priviléges de la bourgeoisie. «Le droit d'avoir un
fusil et une baïonnette, ajoutait le sémillant Camille, appartient à
tout le monde.»

D'un autre côté, la famine sévissait toujours: la porte des boulangers
était assiégée du matin au soir. Dans plusieurs quartiers de Paris, on
faisait des distributions de riz pour suppléer au pain qui manquait.
L'Assemblée nationale, sur laquelle la multitude s'était reposée,
n'avait point amélioré l'état des subsistances. «Le Corps législatif,
écrivait Marat dans sa feuille, ne s'est occupé qu'à _détruire_, sans
réfléchir combien il était indispensable de _construire_ le nouvel
édifice avant de démolir l'ancien. Abolir était chose aisée: mais
aujourd'hui que le peuple ne veut payer aucun impôt qu'il ne connaisse
son sort, comment les remplacer? Et comment, dans ces jours d'anarchie,
pourvoir aux besoins pressants des vrais ministres de la religion?
Comment soutenir le poids des charges publiques? Comment faire face aux
dépenses de l'État? Un autre inconvénient est d'avoir négligé le soin
des choses les plus urgentes: le manque de pain, l'indiscipline et la
désertion des troupes, désordres portés à un tel degré que, sous peu,
nous n'aurons plus d'armée, et que le peuple est à la veille de mourir
de faim.» Ces réflexions très-sages étaient semées par toute la France.
L'Assemblée nationale, au milieu de ses embarras, montrait aux citoyens
la mauvaise humeur de l'impuissance irritée. La grande voix de Mirabeau
s'était-elle donc endormie? Le bruit courait déjà que cet homme
débauché était à la veille de vendre l'orateur. Des citoyens disaient
tout haut dans les groupes: «Il faut un second accès de révolution.» Le
corps politique était malade de la division des volontés; il ne pouvait
sortir de là que par une crise.

Quelques accapareurs de l'ancien régime, furieux de voir la France leur
échapper, ne cessaient de faire sur la misère publique des spéculations
honteuses: ils espéraient prendre la Révolution par la famine. Les
accaparements, les manoeuvres de l'industrie usuraire, désolaient la
population aux abois. «Quoi! s'écriait Desmoulins, en vain le ciel aura
versé ses bénédictions sur nos fertiles contrées! Quoi! lorsqu'une
seule récolte suffit à nourrir la France pendant trois ans, en vain
l'abondance de six moissons consécutives aura écarté la faim de la
chaumière du pauvre; il y aura des hommes qui se feront un trafic
d'imiter la colère céleste! Nous retrouverons au milieu de nous, et
dans un de nos semblables, une famine, un fléau vivant.»

A côté du mal était le bien. La détresse générale ouvrait les coeurs à
des actes continuels de désintéressement. Les citoyens venaient en aide
à l'État, cet être de raison auquel la Révolution de 89 a véritablement
donné naissance. Les dons patriotiques pleuvaient de tous les coins de
la France sur le bureau du président de l'Assemblée nationale. Les
femmes détachaient leurs colliers pour en orner le sein de la patrie
nue.--La noblesse avait abdiqué; maintenant, c'était le tour de la
coquetterie. Parmi ces présents, il y avait quelquefois le denier de la
veuve, plus souvent encore les parures de la courtisane. L'une d'elles
envoya ses bijoux avec cette lettre:

«Messeigneurs, j'ai un coeur pour aimer; j'ai amassé quelque chose en
aimant: j'en fais, entre vos mains, l'hommage à la patrie. Puisse mon
exemple être imité par mes compagnes de tous les rangs.»

L'esprit de la Révolution avait touché ces nouvelles Madeleines: émues,
elles venaient répandre à l'envi les parfums de la charité sur la tête
du peuple.

Deux des principaux acteurs de la Révolution, quoique dans des rôles
bien différents, commençaient dès lors à se dégager de l'obscurité de
la foule: l'un était Brissot, l'autre Danton.

Dans les temps de révolution, toute déclaration imprudente s'attache,
si l'on ose ainsi dire, à la chair et aux os de l'homme d'État. C'est
pour lui la robe de Nessus. Brissot, rédacteur du _Patriote français_,
venait de communiquer aux commissaires de l'Hôtel de Ville un plan de
municipalité, avec un préambule dans lequel on remarquait le passage
suivant:

«Les principes sur lesquels doivent être appuyées ces administrations
municipales et provinciales, ainsi que leurs règlements, doivent être
entièrement conformes aux principes de la constitution nationale. Cette
conformité est le lien _fédéral_ qui unit toutes les parties d'un vaste
empire.»

Pourquoi l'autour a-t-il souligné lui-même le mot _fédéral_?--Nous nous
souviendrons de ce fait, quand Brissot sera devenu le chef du parti de
la Gironde.

Danton, lui, naquit à Arcis-sur-Aube le 26 octobre 1759. Son père était
procureur au bailliage de la ville. La plupart des révolutionnaires
sortaient des mains du clergé: le futur Conventionnel fit ses études
chez les Oratoriens. On ne sait presque rien de son enfance, très-peu
de sa jeunesse, sinon qu'il exerçait la profession d'avocat. En 1787,
il se maria et, avec la dot de sa femme, acheta une charge aux conseils
du roi.

[Illustration: Barère.]

«Avocat sans cause,» dit madame Roland. Pourquoi pas? Son genre
d'éloquence n'était guère fait pour plaider en faveur du mur mitoyen. A
ce fougueux orateur, il fallait la tribune ou la place publique. Lors
des élections aux États généraux de 89, il avait été choisi comme
président par l'un des soixante districts de Paris. Ce district était
celui des Cordeliers qui faisait trembler les modérés. Danton était
déjà, dans son quartier, l'âme des hommes d'action. Tout en lui
respirait la force et l'audace: une crinière de lion, une large face
ravagée par la petite vérole, des épaules d'Atlas;--il est vrai qu'il
portait un monde!



VII

Orgie des gardes-du-corps.--La contre-révolution secondée par les
déesses de la cour.--Le peuple meurt de faim.--Il va chercher le roi à
Versailles.--Les femmes de Paris.--Le sang coule.--Le roi et la reine
au balcon.--Lafayette.--Réconciliation.--Retour à Paris.


L'esprit public était arrivé à ce degré d'effervescence où il suffit de
la moindre étincelle pour allumer l'incendie. La provocation ne se fit
pas attendre. La cour méditait une seconde tentative de
contre-révolution et l'appuyait encore sur l'armée. Depuis quelques
jours se montraient, au Palais-Royal, des cocardes noires, des
uniformes inconnus. L'aristocratie, invisible après le 14 juillet,
relevait insolemment la tête. Que se passait-il à Versailles? Le
régiment de Flandre, reçu avec inquiétude par les habitants, est fêté
au château, caressé. On admet les soldats au jeu de la reine. Le 1er
octobre, un grand repas se prépare dans la magnifique salle de l'Opéra,
qui ne s'était point ouverte depuis la visite de l'empereur Joseph II.
Au nom des gardes-du-corps, on invite les officiers du régiment de
Flandre, ceux des dragons de Montmorency, des gardes-Suisses, des
cent-Suisses, de la Prévôté, de la Maréchaussée, l'état-major et
quelques officiers de la garde nationale de Versailles. Dans cette
belle salle tout étincelante de lumières, d'uniformes, de joie
militaire, les visages s'animent, les vins pétillent, la musique joue
des airs entraînants. Le moment vient où les pensées qui dormaient au
fond des coeurs doivent s'éveiller sous la clarté d'une pareille fête.

Dès le second service, on porte avec enthousiasme les santés de toute
la famille royale. Et la santé de la nation? omise, rejetée. Des
grenadiers de Flandre, des gardes-Suisses, des dragons entrent
successivement dans la salle: ils sont éblouis, charmés. Une
familiarité insidieuse règne entre les chefs et leurs subalternes. Tout
à coup les portes s'ouvrent: le roi, la reine! Il se fait un silence de
quelques instants.

Louis XVI entre avec ses habits de chasse; Marie-Antoinette, vêtue
d'une robe bleu et or. Elle s'était ennuyée, tout le jour, au château:
on voit encore errer dans ses yeux un léger nuage de mélancolie
attendrissante. Le moyen de ne pas s'intéresser à cette femme: reine,
elle retient sa couronne qui tombe; mère, elle porte son enfant dans
ses bras! A cette vue, les convives perdent la tête. Une fureur
d'acclamations, de trépignements, à demi contenue par la présence de
la famille royale, ébranle toute la salle. L'épée nue d'une main, le
verre de l'autre, les officiers boivent à la santé du roi, de la reine.
Au milieu de tous ces transports, Marie-Antoinette sourit en faisant le
tour des tables. Au moment où la famille royale se retire, la musique
exécute l'air: _O Richard, ô mon roi, l'univers t'abandonne..._

Cet appel à la vieille fidélité des soldats français ne retentit pas en
vain: on y répond par des cris insensés. Les vins coulent; l'ivresse du
fanatisme éclate en des actes ridicules, coupables. Les uns prennent la
cocarde blanche, d'autres la cocarde noire, par amour de la reine. Les
voilà donc passés à l'Autriche.

La cocarde tricolore, c'est-à-dire le serment, la nation, est foulée
aux pieds.

Au même instant, l'orchestre se met à jouer la marche des _Uhlans_.
Nouveaux transports. On sonne la charge: ici les convives ne se
connaissent plus. Ils s'élancent tout chancelants, escaladent les
loges. Ces hommes, dans les fumées du vin, rêvent qu'ils font le siége
de quelque chose, de Paris, sans doute, et de la Révolution. Bientôt
l'orgie ne peut se contenir dans la salle, elle déborde, elle se répand
au grand air, dans la cour de Marbre. Tout le château s'agite.

Les jours suivants, des dames de la cour, des jeunes filles, coupent
les rubans qui ornent leurs robes, leurs chevelures, et les distribuent
aux soldats: «Prenez celle cocarde, disent-elles, c'est la bonne.»
Elles exigent de ces nouveaux chevaliers le serment de fidélité: à ce
titre, ceux-ci obtiennent la faveur de leur baiser la main. Ces jolies
têtes encadrées dans des fleurs et des édifices de plumes troublent
tous les sentiments autour d'elles: on boit à longs traits, dans leurs
yeux, le poison de la guerre civile. Comme ces nymphes du parc de
Versailles qui passent gracieusement la main sur le dos des monstres de
bronze, elles flattent et caressent les passions les plus meurtrières,
les plus dangereuses, dans l'état actuel des esprits. Innocemment
terribles, elles sèment par leurs charmes le germe de la discorde et du
carnage. On tremble à les voir si belles, si douces, à côté de la
reine: n'est-ce pas là cette étrangère, dont la bouche a des sourires
de miel et des paroles séduisantes, mais dont les pieds, dit la Bible,
conduisent aux souterrains de la mort?

La nouvelle de l'orgie des gardes-du-corps fit pâlir les citoyens. Il y
avait donc réellement un complot ourdi contre la nation. Marat vole à
Versailles, revient comme l'éclair, fait à lui seul autant de bruit que
les quatre trompettes du jugement dernier, et crie: «O morts,
levez-vous!» Danton, de son côté, sonne le tocsin aux Cordeliers;
Camille agite la crécelle. La fermentation s'accroît d'heure en heure.
Le bateau qui apportait les farines du moulin de Corbeil arrivait matin
et soir, dans le commencement de la Révolution; il n'arriva dans la
suite qu'une fois par jour, puis il n'arrive plus que toutes les
trente-six heures. Ces retards présagent le moment où il ne viendra
plus du tout. Ne serait-il pas temps de prévenir les projets sinistres
de l'ennemi, et de commencer l'attaque? Dans ces conjonctures
difficiles, les femmes, c'est-à-dire l'initiative, se chargèrent du
salut de la patrie.

L'Assemblée discutait pesamment à Versailles sur le consentement
incertain, ambigu, que le roi venait de donner à la déclaration des
droits de l'homme. De moment en moment une inquiétude sourde se
répandait dans la salle. L'air était chargé de pressentiments et de
terreurs confuses. Le sol tremblait sous la tribune. Plusieurs députés
sentaient distinctement le souffle de quelqu'un qui allait venir. Les
pas assourdis d'une armée invisible agitaient devant elle le silence
même.

--Paris marche, disait Mirabeau à l'oreille de Mounier.

Tout à coup les portes s'ouvrent; une bande de femmes se répand dans
l'Assemblée comme une nuée de sauterelles.

--Femmes, que venez-vous demander?

--Du pain et voir le roi.

Voici ce qui était arrivé:

Une jeune fille entre, le 5 au matin, dans un corps de garde, s'empare
d'un tambour, et parcourt les rues en battant la générale. Quelques
femmes des halles s'assemblent. Après de courtes explications, le
cortége se dirige vers l'Hôtel de Ville, et grossit en marchant. On
ramasse dans les rues toutes les femmes qu'on rencontre, on pénètre
même dans les maisons.

«Accourez avec nous: les hommes ne vont pas assez vite; il faut que
nous nous en mêlions.»

Il n'était encore que sept heures du matin: la Grève présente un
spectacle extraordinaire. Des marchandes, des filles de boutique, des
ouvrières, des actrices, couvrent le pavé. Quatre à cinq cents femmes
chargent la garde à cheval qui était aux barrières de l'Hôtel de Ville,
la poussent jusqu'à la rue du Mouton et reviennent attaquer les portes.
Elles entrent. Les plus furieuses allaient commettre quelques dégâts,
brûler les papiers, quand un homme saisit le bras d'une d'entre elles
et renverse la torche. On veut le mettre à mort.

--Qui es-tu?

--Je suis Stanislas Maillard, un des vainqueurs de la Bastille.

--Il suffit!

Cependant les femmes ont enfoncé le magasin d'armes: elles sont
maîtresses de deux pièces de canon et de sept à huits cents fusils.

--Maintenant, s'écrient-elles, marchons à Versailles! Allons demander
du pain au roi! Mais qui nous conduira?

--Moi, dit Maillard.

On l'accepte pour guide.

Jamais on n'avait vu une pareille affluence; sept à huit mille femmes
sont réunies sur la place. Ces farouches amazones attachent des cordes
aux pièces d'artillerie: mais ce sont des pièces de marine, et elles
roulent difficilement. Les voyez-vous arrêtant des charrettes, et y
chargeant leurs canons qu'elles assujettissent avec des câbles? Elles
portent de la poudre et des boulets, en tout peu de munitions. Les unes
conduisent les chevaux, les autres, assises sur les affûts, tiennent à
la main une mèche allumée. Au milieu de toute cette foule que personne
ne dirige, mais qui paraît obéir au même mobile, on distingue ça et là
de poétiques figures. Voici la jolie bouquetière, Louison Chabry, toute
pimpante, toute fraîche de ses dix-sept ans. Là, c'est la fougueuse
Rose Lacombe; actrice, elle a quitté le théâtre pour la Révolution, le
drame des tréteaux et des papiers peints pour le grand drame de
l'humanité. Mais où donc est Théroigne?--Son panache rouge au vent, le
sein gonflé, la narine ouverte, elle prophétise sur un canon.

«Le peuple a le bras levé, s'écrie-t-elle; malheur à ceux sur qui
tombera sa colère, malheur!»

A ces mots, nouvelle Velléda, elle agite dans ses mains des faisceaux
d'armes qu'elle distribue à ses compagnes.

La colonne s'ébranle, précédée de huit à dix tambours, et suivie d'une
compagnie de volontaires de la Bastille, qui forme l'arrière-garde.
Cependant le tocsin sonne de toutes parts; les districts s'assemblent
pour délibérer; les grenadiers et un grand nombre de compagnies de la
garde soldée se rendent à la place de l'Hôtel de Ville. On les
applaudit.

«Ce ne sont pas, crient-ils aux bourgeois, des claquements de mains que
nous demandons: la nation est insultée; prenez les armes et venez avec
nous recevoir les ordres des chefs.»

Au Palais-Royal, des hommes armés de piques formaient des groupes et
tenaient conseil: tels les anciens Gaulois délibéraient à ciel ouvert,
et les armes à la main, sur les affaires communes. En remuant la
population de Paris, la Révolution avait fait remonter à la surface la
vieille race celtique avec ses moeurs, et sa physionomie inaltérable.

Il était sept heures du soir lorsque Lafayette, entraîné par
l'impulsion générale, se laissa conduire, lui en tête, à Versailles.
Les murmures avaient fini par vaincre sa résistance. Au moment où il
s'avança, monté sur son cheval blanc, des cris de: _Bravo! Vive
Lafayette!_ se firent entendre. Le bon général sourit à ces cris de
satisfaction; il semblait dire:

«Ce n'est pas moi qui vais; c'est vous qui le voulez absolument,
j'obéis.»

La joie nationale se soutint tant que l'on entendit battre les tambours
et que l'on vit flotter les étendards; mais quand cette expédition se
fut éloignée, l'inquiétude et le silence tombèrent lourdement sur la
ville de Paris.

Les femmes qui étaient parties le matin pour Versailles avaient
traversé sans obstacle le pont de Sèvres. Maillard était toujours à
leur tête; il avait su préserver Chaillot du pillage et des désordres
qu'entraîne d'ordinaire une marche précipitée. Au Cours, le cortége
rencontre un homme en habits noirs qui se rendait à Versailles; les
esprits étaient ouverts à tous les soupçons: on le prend pour un espion
du faubourg Saint-Germain qui allait rendre compte de ce qui se passait
à Paris. Tumulte: on veut le retenir, le faire descendre de voiture.
L'inconnu protestait, se défendait.

--Mais enfin, qu'allez-vous faire à Versailles dans un pareil moment?

--Je suis député de Bretagne.

--Député! ah! c'est différent.

--Oui, je suis Chapelier.

--Oh! attendez.

Un orateur harangue les femmes:

--Ce voyageur est le digne M. Chapelier, qui présidait l'Assemblée
nationale pendant la nuit du 4 août.

Alors toutes:

--Vive Chapelier!

Plusieurs hommes armés montent devant et derrière sa voiture pour
l'escorter.

Versailles! voici Versailles!--Maillard arrête ses femmes, les dispose
sur trois rangs.

--Vous allez, leur dit-il, entrer dans une ville où l'on n'est prévenu
ni de votre arrivée ni de vos intentions: de la gaieté, du calme, du
sang-froid. Toutes ces femmes lui obéissent. Les canons sont relégués
à l'arrière-garde. Les Parisiennes continuent leur marche pacifique,
entonnant l'air _Vive Henri IV_, et entremêlant leurs chants des cris
de _Vive le roi!_ Grand spectacle pour les habitants de Versailles, que
cette armée de femmes et cet appareil extraordinaire! Ils accourent
au-devant d'elles en criant: _Vivent les Parisiennes!_

Elles se présentent sans armes, sans bâtons, à la porte de l'Assemblée
nationale; toutes veulent s'introduire: Maillard n'en laisse entrer
qu'un certain nombre. Ici s'engage un grand dialogue entre cet
intrépide huissier et l'Assemblée. Respectueux, calme, sévère, il somme
les députés de pourvoir aux besoins urgents de la ville de Paris. Dans
la salle, une seule voix appuya brièvement celle de Maillard, la voix
de Robespierre. Ces deux hommes se touchent, se répondent: l'un est le
représentant du peuple; l'autre, c'est le peuple lui-même.

L'Assemblée décide qu'une députatîon sera envoyée au roi pour lui
mettre sous les yeux la position malheureuse de la ville de Paris.

Mais où est le roi?

Ah! qui le sait? A la chasse, sans doute.

Cependant les députés, Mounier en tête, sortent de la salle des
séances.

«Aussitôt, raconte-t-il lui-même, les femmes m'environnent en me
déclarant qu'elles veulent m'accompagner chez le roi. J'ai beaucoup de
peine à obtenir, à force d'instances, qu'elles n'entreront chez le roi
qu'au nombre de six, ce qui n'empêcha point un grand nombre d'entre
elles de former notre cortége.

«Nous étions à pied dans la boue, avec une forte pluie. Une foule
considérable d'habitants de Versailles bordait de chaque côté l'avenue
qui conduit au château. Les femmes de Paris formaient divers
attroupements entremêlés d'un certain nombre d'hommes, couverts de
haillons pour la plupart, le regard féroce, le geste menaçant, poussant
des cris sinistres; ils étaient armés de quelques fusils, de vieilles
piques, de haches, de bâtons ferrés, ou de grandes gaules ayant à leur
extrémité des lames d'épées ou de couteaux.

«De petits détachements des gardes-du-corps faisaient des patrouilles,
et passaient au grand galop, à travers les cris et les huées. Une
partie des hommes armés de piques, de haches et de bâtons, s'approchent
de nous pour escorter la députation. L'étrange et nombreux cortége dont
les députés étaient assaillis est pris pour un attroupement. Des
gardes-du-corps courent au travers: nous nous dispersons dans la boue;
et l'on sent bien quel excès de rage durent éprouver nos compagnons,
qui pensaient qu'avec nous ils avaient plus de droit de se présenter.
Nous nous rallions et nous avançons ainsi vers le château. Nous
trouvons, rangés sur la place, les gardes-du-corps, le détachement de
dragons, le régiment de Flandre, les gardes-Suisses, les invalides et
la milice bourgeoise de Versailles. Nous sommes reconnus, reçus avec
honneur; nous traversons les lignes, et l'on a beaucoup de peine à
empêcher la foule qui nous suivait de s'introduire avec nous. Au lieu
de six femmes auxquelles j'avais promis l'entrée du château, il fallut
en introduire douze.»

Une narration royaliste appelle ces femmes des créatures sans nom;
elles en avaient un: la Faim.

Quelques aristocrates, mêlés au tumulte, profitent de la circonstance
pour tenter le peuple.

--Si le roi, lui dit-on, recouvrait toute son autorité, la France ne
manquerait jamais de pain.

Les femmes répondent à ces insinuations perfides par des injures.

--Nous voulons du pain, ajoutent-elles, mais non pas au prix de la
liberté.

Dégageons, à ce propos, un fait général: ce n'est pas le besoin qui a
été le nerf le plus énergique des actes révolutionnaires; c'est le
devoir. La disette ne figure qu'en seconde ligne dans les causes qui
déterminèrent l'expédition du 5 octobre. Sans doute le pain manquait;
parmi les femmes qui étaient là, un grand nombre n'avaient pas mangé
depuis trente heures: mais si l'instinct seul de la conservation avait
parlé, se seraient-elles exposées, sur la place d'Armes, à être
étouffées entre les chevaux? Dans cette cohue, sous la pluie, il y en
avait qui étaient grosses ou _incommodées_, elles n'en suivaient pas
moins le courant; d'autres étaient jeunes, jolies, et ne souffraient
pas beaucoup de la disette; des musiciennes avec des tambours de
basque, des chanteuses, des artistes, des modèles, quelques-unes un peu
follement vêtues, allaient et venaient dans les groupes. C'étaient les
plus animées contre la cour et les gardes-du-corps. Qui les lançait
ainsi sur le pavé de Versailles, entre les sabres et les mousquetons?
L'instinct du bien public, le dévouement à un ordre d'idées qu'elles ne
comprenaient pas très-nettement, mais qu'elles devinaient par le coeur.

Au peuple de Paris, il fallait du pain sans doute; mais il lui fallait
aussi la Constitution, la parole vivante.

Cependant Louis XVI est de retour au château. Suivons les femmes chez
le roi: elles entrent. Louison Chabry, piquant orateur en bonnet fin et
en fichu de soie, est chargée de présenter au roi les doléances des
Parisiens. Pour tout exorde, la voilà qui s'évanouit. Louis XVI se
montre fort touché. Il fait secourir la pauvre enfant, promet de
veiller à l'état des subsistances. En se retirant, Louison veut baiser
la main du roi; mais celui-ci avec bonté:

--Venez, mon enfant, vous êtes assez jolie pour qu'on vous embrasse.

Les femmes ont la tête perdue; elles sortent en criant: _Vive le roi et
sa maison!_ La foule qui attend sur la place, et qui n'a pas vu le roi,
se montre très-éloignée de partager leur enthousiasme. On les accuse de
s'être laissé gagner pour de l'argent. Quelques-unes passent déjà leur
jarretière au cou de Louison pour l'étrangler. Babet Lairot, une autre
jeune fille, ainsi que deux gardes-du-corps, interviennent et la
délivrent.

La garnison de Versailles était toujours sous les armes. Les soldats du
régiment de Flandre et les dragons inspiraient des inquiétudes. Les
femmes se jettent sans frayeur parmi eux, les enlacent.

--Ton nom?

--Citoyenne.

--Le tien?

--Français.

On s'entend. Les jolies mains des Parisiennes jouent avec les armes,
caressent les chevaux des cavaliers. Le soldat est pris; il s'excuse
d'avoir assisté au fameux banquet.

--Nous avons bu, dit-il, le vin des gardes-du-corps; mais cela ne nous
engage en rien; nous sommes à la nation pour la vie; nous avons crié
_Vive le roi!_ comme vous le criez vous-mêmes tous les jours: rien de
plus.

Les femmes approuvent:

--Mais enfin, tirerez-vous sur le peuple, sur vos frères?

Pour toute réponse, les soldats lancent leurs baguettes dans les
fusils, et les font sonner, montrant ainsi que leurs armes ne sont
point chargées. Quelques-uns offrent même de leurs cartouches aux plus
jolies.

La soirée était noire et pluvieuse. Lafayette arrive avec la milice
bourgeoise; d'Estaing, commandant de la place, donne l'ordre aux
troupes de se retirer. Les gardes-du-corps exécutent leur retraite;
mais les ténèbres, la foule compacte, et une vieille rancune aussi les
poussant, ils tirent ça et là quelques coups de feu. Sans cette
malheureuse provocation, le sang n'eût pas coulé dans Versailles. Les
gardes devaient prêter, le lendemain, serment à la nation et prendre la
cocarde tricolore. Leur horrible imprudence perdit tout. L'irritation
gagna aussitôt de proche en proche; la nuit était chargée de ténèbres
et de mauvais conseils. Au château, la reine voulait entraîner le roi
dans une fuite qu'elle lui montrait comme le chemin du triomphe. Dans
la ville, la multitude fatiguée, mouillée, campée au hasard, rêvait à
l'attaque nocturne des gardes-du-corps. Ce demi-sommeil couvait des
colères.

C'est cette nuit-là qu'au dire des royalistes Lafayette dormit contre
son roi.--Le fait est qu'il dormit.

Les idées se matérialisent dans les institutions, les institutions dans
les édifices. Le palais de Versailles, c'était l'image grandiose d'une
monarchie absolue; c'était Louis XIV n'ayant plus d'ennemis à craindre;
mais ce château ouvert de tous côtés ne pouvait pas tenir devant la
Révolution.

[Illustration: Un homme fut tué par les gardes-du-corps.]

Dès la pointe du jour, le peuple se répand dans les rues. Il aperçoit
un garde-du-corps à une des fenêtres de l'aile droite du château;
huées, provocations, défis; un coup de fusil part; un jeune volontaire
tombe dans la cour.

Qui a tiré? c'est le garde-du-corps. Le peuple, bouillant de colère, se
précipite: la grille est escaladée, le château envahi. On cherche
partout le coupable. Des forcenés--d'autres disent des voleurs--
profitent de la circonstance pour s'introduire plus avant dans
les riches appartements. La reine avertie fuit toute tremblante et à
demi vêtue chez le roi. Les gardes-françaises arrivent, et poussent
devant leurs baïonnettes toute cette foule, qui se retire en tumulte:
le château est évacué; deux gardes-du-corps ont été massacrés pendant
l'attaque. Tout à coup le cri de _Grâce! Grâce!_ succède à cet accès de
fureur. Silence! voici le roi au balcon.

A cette vue, un cri immense, un seul, s'élève, comme par inspiration,
de toute cette masse d'hommes: _Le roi à Paris! Le roi à Paris!_ Louis
XVI hésite; une oppression violente arrête sa voix. «Mes enfants,
dit-il enfin, vous me demandez à Paris; j'irai, mais à condition que ce
sera avec ma femme et mes enfants.» On applaudit: le cri de _Vive le
roi_ frappe mille fois les airs. La reine paraît, à son tour, au
balcon: Lafayette la conduit et lui baise respectueusement la main.
Alors le peuple, pour la première fois: _Vive la reine!_ La paix était
faite; non pas encore: Lafayette paraît une seconde fois avec un
garde-du-corps, au chapeau duquel il attache sa cocarde. Le peuple
s'écrie: _Vivent les gardes-de-corps!_ [Note: Au même moment, le peuple
embrasse les gardes-du-corps qu'il tient prisonniers dans la cour de
Marbre. «En les arrêtant, raconte Loustalot, plusieurs gardes nationaux
avaient reçu leurs épées, et leur avaient par égard présenté la leur.
Les gardes-du-corps, rassemblés sur la place d'Armes, prêtent le
serment national; alors on veut leur rendre leurs épées dont la poignée
est d'un plus grand prix que celle de la garde nationale; plusieurs de
ces messieurs la refusent et demandent comme une grâce de marcher
indistinctement dans les rangs, tandis que le roi se rendrait à
Paris.»] Tout est pardonné.

On a voulu rattacher aux événements des 5 et 6 octobre certaines
manoeuvres odieuses: quelques historiens attribuent les violences
commises dans le château à la faction du duc d'Orléans, cet ambitieux
vulgaire qui n'osa jamais ni le crime ni la vertu. Il est possible
qu'une autre main travaillât dans l'ombre. Quoi qu'il en soit, cette
manifestation populaire fut féconde en résultats. Les deux journées
détruisirent les anciens usages, autour desquels se ralliaient les
intrigues de l'aristocratie. Malgré la Révolution, l'étiquette du règne
de Louis XIV s'était toujours maintenue à Versailles. Les journées des
5 et 6 octobre dispersèrent la cour; le 10 août détrônera la royauté.

La famille royale partit pour Paris, escortée de toute cette cohue
naguère menaçante, à présent joyeuse. Les femmes criaient en chemin:
«Nous amenons le boulanger, la boulangère et le petit mitron.» Dans
leur naïveté, elles croyaient que tenir le roi, c'était avoir trouvé
les moyens de se procurer du pain. La marche fut lente. Louis XVI alla
coucher le soir même au château des Tuileries. En le plaçant au milieu
de son peuple, on s'imaginait avoir soustrait le roi aux intrigues et
aux mauvaises influences de son entourage.

Les 5 et 6 octobre furent les journées des femmes de Paris. Le
sentiment venait en aide à la raison. Ce qui rendit la Révolution
irrésistible, c'est que, dans les plis de son drapeau, elle enveloppait
toutes les souffrances, toutes les faiblesses, toutes les misères,
allégées par l'espoir d'un avenir meilleur.



VIII

L'Assemblée nationale à Paris.--Ses travaux.--Régénération des
moeurs.--Un assassinat.--Le marc d'argent.--Le docteur
Guillotin.--Opinion de Marat sur la peine de mort.--Robespierre
grandit.


Les événements qui venaient de s'accomplir à Versailles, cette émeute
de femmes, la majesté royale forcée dans ses derniers retranchements,
le roi gardé à vue, tout cela jeta la stupeur dans les rangs de
l'aristocratie. Les courtisans prirent aussitôt le parti des lâches, la
fuite. Les demandes de passeports affluaient. La portion de l'Assemblée
nationale qui se rattachait aux intrigues du château partagea les mêmes
alarmes. Lally-Tollendal et Mounier s'exilèrent; la ville était, au
contraire, livrée à la joie: l'abondance parut renaître; la cour avait
laissé tomber son faste; la curiosité des habitants se portait en masse
au jardin des Tuileries, devant ce beau palais si longtemps inhabité,
où maintenant errait l'ombre d'une monarchie expirante. Louis XVI et
Marie-Antoinette témoignaient une extrême répugnance à fixer leur
séjour dans la capitale. Il fallut pourtant s'y résoudre. L'Assemblée
suivit aussitôt le roi à Paris. Les députés se réunirent les premiers
jours dans la chapelle de l'archevêché.

«On les eût pris, raconte Barère, pour un concile ou un synode plutôt
que pour une assemblée politique, en jetant les yeux sur les banquettes
et les ornements de la salle des séances.»

C'était, en effet, le concile de la raison humaine au XVIIIe siècle.

L'Assemblée siégea ensuite dans la salle de l'ancien manége des
Tuileries. Cette nouvelle résidence favorisait les communications avec
le château; l'Assemblée et le roi formaient alors, dans les idées
constitutionnelles, les deux moitiés du souverain.

La classe moyenne avait intérêt à croire la Révolution terminée: elle
venait de prendre dans l'État toute la place que la défaite de
l'aristocratie avait laissée vide. Ici se dressa, entre le vainqueur et
le vaincu, un nouveau réclamant qu'on n'attendait pas, le peuple.

La bourgeoisie avait bien voulu du peuple pour prendre la Bastille et
pour porter un coup mortel à la domination de la cour; mais, à présent
que le succès était obtenu, elle refusait de partager les fruits de la
victoire. On se sert, en pareil cas, d'un mot qui couvre tous les
envahissements: l'ordre. La bourgeoisie voulait modérer la Révolution
pour l'organiser à son profit. L'Assemblée nationale, où le Tiers était
en majorité, commença par diviser la nation en deux classes de
citoyens, les uns _actifs_, les autres qui ne l'étaient point. Les
citoyens actifs faisaient partie de la garde nationale, étaient pourvus
de droits et de fonctions politiques; les autres non. Le pays
_actif_--nous dirions maintenant le pays légal--ne songea plus dès
lors qu'à se constituer. La réaction bourgeoise s'annonça en outre par
une loi contre les rassemblements, connue sous le nom de loi martiale.
Comme toujours, on se servit d'un prétexte pour justifier les mesures
contre-révolutionnaires.

Le boulanger François venait d'être injustement massacré par des
furieux; [Note: Ici des détails d'une férocité révoltante. On force un
autre boulanger qui passait dans la rue à donner son bonnet; on en
couvre la tête coupée du malheureux François, qui est ensuite portée de
boutique en boutique, pesée dans des balances. Sa jeune femme, enceinte
de trois mois, accourt: des monstres lui présentent cette tête à
baiser, la malheureuse tombe évanouie, le visage baigné de sang. Son
enfant meurt dans son sein.--François avait sa boulangerie près de
l'Archevêché où l'Assemblée nationale tenait encore ses séances. Un
assez grand nombre de pains saisis chez lui firent croire à un système
d'accaparement.] une vengeance particulière, plus encore que la faim,
l'impitoyable faim, nous semble avoir déterminé les circonstances
atroces d'un tel meurtre.

La vérité est qu'une bande très-peu nombreuse de malfaiteurs trempa les
mains dans ce sang. La presse démocratique n'eut qu'une voix pour
flétrir un si lâche assassinat.

«Des Français! des Français!... s'écriait Loustalot; non, non, du tels
monstres n'appartiennent à aucun pays; le crime est leur élément, le
gibet leur patrie.»

On ne saurait évidemment rattacher un acte semblable ni au peuple, ni à
aucun des partis qui agitaient alors la Révolution: c'est le fait d'une
poignée de misérables.

Est-il vrai, d'ailleurs, que, depuis la chute du régime absolu, Paris
fût livré au brigandage et à l'assassinat?

Au contraire; les propriétés se défendaient elles-mêmes par la sainteté
du droit. Il existait une véritable conspiration générale contre les
vices, les principes de la Révolution avaient moralisé toutes les
classes de la société. Quoiqu'il y eût très-peu de police, les
désordres avaient diminué. Écoutons le plus lu des journaux de cette
époque:

«Les cabriolets, dit-il, n'écrasent plus personne; messieurs les
aristocrates ne rossent plus leurs créanciers; on entend très-peu
parler de vols, et les inspecteurs des filles publiques n'enlèvent plus
des filles de treize ans des bras de leurs mères pour les conduire dans
le lit d'un lieutenant de police.»

Cette réforme morale contrastait singulièrement avec les iniquités de
l'ancien régime que la presse révélait de jour en jour. Au moment où le
soleil de la monarchie vint à décliner, les abus des hautes fonctions
qui l'entouraient projetèrent une ombre plus grande, _altis de montibus
umbrae_. Le _Livre rouge_ dévoila le scandale des pensions.

«L'incomparable Pierre Lenoir, raconte Camille Desmoulins, s'était créé
des pensions sur les huiles et sur les suifs, sur les boues et sur les
latrines: toutes les compagnies d'escrocs, tous les vices et toutes les
ordures étaient tributaires de notre lieutenant de police, qui, par sa
place, aurait dû être _magister morum_, le gardien des moeurs; enfin il
avait su mettre la lune à contribution et assigner à une de ses femmes
une pension connue sous le nom de _pension de la lune_. Je sais un
ministre qui a signé à sa maîtresse une pension de 12 000 livres, dont
elle jouit encore, sur l'entreprise du pain des galériens.»

A ces énormités, la démocratie naissante opposait la régénération des
moeurs, la diminution des délits. En vérité, le moment était mal choisi
pour jeter le blâme et l'injure à la face d'une population si
raisonnable.

Robespierre s'éleva énergiquement contre le projet de loi qui séparait
la nation en deux groupes; l'un exerçant tous ses droits politiques,
l'autre exclu de toute participation aux affaires de l'État. Il parla
aussi contre la loi martiale.

«Les députés de la Commune, dit-il, vous demandent du pain et des
soldats, pourquoi? pour repousser le peuple, dans ce moment où les
passions, les menées de tout genre cherchent à faire avorter la
Révolution actuelle.»

Cet homme avait la sagesse de ramener toujours la discussion aux
principes. Il échoua, quoique la raison et la justice fussent de son
côté. La thèse qu'il soutenait plut peut-être à Caton, mais elle déplut
aux dieux de l'Assemblée nationale. La promulgation de la loi martiale
se fit avec un grand appareil et au son des trompettes. Cette cérémonie
avait quelque chose d'imposant, mais aussi de triste et de lugubre:
elle dura depuis huit heures du matin jusqu'à deux heures après midi.
Des hommes revêtus d'un costume antique et étrange, en manteau, à
cheval, suivis et précédés de soldats, de tambours, s'arrêtèrent sur
toutes les places, et firent la lecture du décret, à haute voix. Loin
de calmer les habitants, une telle lecture, ce cortége théâtral,
laissèrent dans les quartiers de la ville un profond sentiment de
colère et d'impatience. Quant à la force armée, sans discipline, il est
vrai, mais toujours victorieuse, qu'on avait lancée deux fois, depuis
l'ouverture des États généraux, sur la prérogative royale, il n'était
plus question maintenant que de l'anéantir. On venait, solennellement
et brusquement, de licencier le peuple. L'irritation de la masse des
citoyens fit craindre un mouvement insurrectionnel. La cour et la
municipalité s'apprêtèrent à se servir de la loi martiale avant que les
vingt-quatre heures fussent écoulées. Il suffisait de trois sommations,
après lesquelles le canon d'alarme devait être tiré, le drapeau rouge
arboré sur l'Hôtel de Ville. Le maire marchait alors en tête de la
force armée, et adressait aux groupes d'une voix haute et solennelle
cet avertissement:

--_On va faire feu! que les bons citoyens se retirent!_

Le parti démocratique voyait avec horreur cette violation de la
souveraineté du peuple. A ses yeux, il ne pouvait y avoir deux classes
de citoyens. La nation étant indivisible, elle devait être admise tout
entière à l'exercice de ses droits politiques.

La garde nationale était composée de citoyens appartenant à la classe
moyenne. Aussi commençait-elle à devenir suspecte.

«Voici, s'écrie l'un des journaux du temps, tout le système qui
convient à la France: la nation ne peut être assurée de sa liberté
civile et politique qu'autant que les forces militaires, entre les
mains des citoyens, formeront la balance des forces de l'armée... On
voit à quoi tient l'existence de cette garde nationale, si brillante
dès son aurore, et à laquelle je ne connais qu'un défaut, c'est qu'elle
ne comprend pas la totalité des habitants qui sont en état de porter
les armes.»

La distinction de citoyens _actifs_ et de citoyens _passifs_ révoltait
les sincères partisans de la doctrine du _Contrat social_; être, c'est
agir; voilà donc plusieurs millions d'hommes rejetés, de par la loi,
dans le néant. Toute restriction imposée à la volonté générale des
citoyens limitait l'esprit même des institutions nouvelles. Quelques
districts de Paris réclamèrent, au nom de ces principes, contre la _loi
martiale_: Danton plaida aux Cordeliers la cause de ces _gens de rien_,
que la Révolution avait promis de rendre à l'existence civile. La
doctrine de la souveraineté nationale, à laquelle se ralliaient les
démocrates sincères, n'était autre chose que le sens commun, ou, en
d'autres termes, le consentement universel appliqué à la politique.

L'Assemblée nationale continuait à discuter, et le compte rendu de ses
séances retentissait d'un bout à l'autre du pays. Après de longs
débats, elle fixa les conditions d'éligibilité. La capacité politique
fut évaluée à un marc d'argent, c'est-à-dire à huit écus de six livres
trois dixièmes. Prieur de la Marne proposa un amendement:

«Substituez, dit-il, la _confiance_ au marc d'argent.»

Mirabeau appuya.

«Je demande la priorité pour l'amendement de M. Prieur, parce que,
selon moi, il est le seul conforme au principe.»

Rejeté.

Robespierre fit entendre quelques vérités incontestables.

«Rien n'est plus contraire, dit-il, à votre déclaration des droits,
devant laquelle tout privilége, toute distinction, toute exception
doivent disparaître. La Constitution établit que la souveraineté réside
dans le peuple, dans tous les individus du peuple. Chaque individu a
donc droit de concourir à la loi par laquelle il est obligé, et à
l'administration de la chose publique qui est la sienne. Sinon il n'est
pas vrai que tous les hommes soient égaux en droits, que tout homme
soit citoyen.»

L'orage du sentiment public éclata surtout dans les journaux.

«Il n'y a qu'une voix dans la capitale, s'écriait l'incendiaire Camille
Desmoulins, il n'y en aura qu'une dans les provinces contre le décret
du marc d'argent: il vient de constituer en France un gouvernement
aristocratique, et c'est la plus grande victoire que les mauvais
citoyens aient remportée à l'Assemblée nationale. Pour faire sentir
toute l'absurdité de ce décret, il suffit de dire que J.-J. Rousseau,
Corneille, Mably, n'auraient pas été éligibles... Pour vous, ô prêtres
méprisables, ô bonzes fourbes et stupides, ne voyez-vous pas que votre
Dieu n'aurait pas été éligible? Jésus-Christ, dont vous faites un Dieu
dans les chaires, dans la tribune, vous venez de le reléguer parmi la
canaille! et vous voulez que je vous respecte, vous, prêtres d'un Dieu
prolétaire et qui n'était pas même un citoyen _actif_! Respectez donc
la pauvreté qu'il a ennoblie. Mais que voulez-vous dire avec ce mot de
_citoyen actif_ tant répété? Les citoyens actifs, ce sont ceux qui ont
pris la Bastille; ce sont ceux qui défrichent les champs, tandis que
les fainéants du clergé et de la cour, malgré l'immensité de leurs
domaines, ne sont que des plantes végétatives, pareils à cet arbre de
votre Évangile qui ne porte point de fruits et qu'il faut jeter au
feu.»

Marat, Condorcet, Loustalot, attaquaient le marc d'argent avec moins de
verve que Camille, mais avec la même âpreté de raisonnements; ils y
voyaient tous le germe d'une féodalité nouvelle, un corps électoral
privilégié.

Au milieu de l'agitation de la presse, l'Assemblée nationale
poursuivait ses travaux.

Le docteur Guillotin vint lire à l'une des séances un long discours sur
la réforme du Code pénal. Cette question préoccupait déjà les esprits;
car l'échafaudage de la vieille Thémis venait de s'écrouler.

L'orateur proposa d'établir un seul genre de supplice pour tous les
crimes qui entraînent la peine de mort, et de substituer au bras du
bourreau l'action d'une machine. Il vantait fort les avantages de ce
nouveau système d'exécution.

«Avec ma machine, dit gravement M. Guillotin, je vous fais sauter la
tête en un clin d'oeil et vous ne souffrez point.»

L'Assemblée se mit à rire.--Combien parmi ceux qui avaient ri devaient
plus tard faire l'épreuve du fatal couperet!

La philanthropie du docteur Guillotin obtint du succès dans le monde:
une machine qui vous tue sans vous faire souffrir, sans même vous
laisser le temps de dire merci, quel progrès! Mais les hommes destinés
à former un jour le parti de la Montagne étaient d'un autre avis; il ne
s'agissait pas tant, d'après eux, de perfectionner l'instrument du
supplice que d'abolir la peine de mort. Marat, dans son _Plan de
législation_, avait déjà fait entendre sur ce sujet le langage de la
raison et du l'humanité.

«C'est une erreur de croire, disait-il, qu'on arrête toujours le
méchant par la rigueur des supplices: leur image est sitôt effacée!...
L'exemple des peines modérées n'est pas moins réprimant que celui des
peines outrées, lorsqu'on n'en connaît pas de plus grandes. En rendant
les crimes capitaux, on a prétendu augmenter la crainte du châtiment,
et on l'a réellement diminuée. Punir de mort, c'est donner un exemple
passager, et il en faudrait de permanents. On a aussi manqué le but
d'une autre manière: l'admiration qu'inspire le mépris de la mort que
montre un héros expirant, un malfaiteur souffrant avec courage, inspire
ce même mépris aux scélérats déterminés... Pourquoi donc continuer,
contre les cris de la raison et les leçons de l'expérience, à verser
sans besoin le sang d'une foule de criminels. Ce n'est pas assez de
satisfaire à la justice, il faut encore corriger les coupables. S'ils
sont incorrigibles, il faut tourner leur châtiment au profit de la
société. Qu'on les emploie donc aux travaux publics, aux travaux
dégoûtants, malsains, dangereux.»

Robespierre et les plus inflexibles parmi les hommes de 93 avaient
commencé par réclamer l'abolition de la peine de mort et des peines
infamantes. Comment donc se fait-il, dira-t-on, qu'ils aient demandé
plus tard la tête des grands coupables envers la nation? C'est qu'à
tort ou à raison ils regardaient les crimes politiques comme indignes
de toute pitié, et que la Révolution étant pour la France une question
de vie ou de mort, ils crurent pouvoir s'affranchir des règles du droit
commun. «Le salut du peuple, a dit un ancien, est la loi suprême.» Nous
apprécierons cette doctrine dans le cours de l'ouvrage.

La motion du docteur Guillotin eut, en définitive, un grand résultat:
elle introduisit dans la loi l'égalité du supplice quels que fussent le
rang et l'état du coupable. «Le criminel, ajoutait l'article 2, sera
_décapité_; il le sera par l'effet d'un simple mécanisme.» C'est ainsi
qu'on désignait alors la guillotine.

Cette invention témoignait du moins d'un certain adoucissement dans les
moeurs: la société n'osait plus tuer l'homme officiellement par le
ministère de son semblable; elle employait pour cette horrible tâche
quelque chose de sans coeur et sans entrailles, une machine insensible,
aveugle, brutale comme la destinée. Désormais le bras qui frappe se
cache pour donner la mort; le couteau est censé avoir tout fait. Grâce
à cet appareil fatal, le bourreau n'est plus une conscience, c'est la
force. La Révolution avait réellement remué la nature humaine dans ses
profondeurs. La compassion envers le malheur s'était accrue. Les
anciens supplices, si cruels, si prolongés, semblaient presque aussi
coupables que les crimes mêmes; ils les faisaient naître quelquefois en
mettant sous les yeux de la multitude des tableaux hideux et des
exemples de férocité légale. «C'est, disait Loustalot, parce que M. le
président, M. le prévôt et M. le lieutenant-criminel assassinent dans
les formes une douzaine de personnes tous les ans, que le peuple a
assassiné Foulon et Bertier.» Les bons citoyens reconnaissaient
l'importance d'humaniser le peuple par un Code pénal moins sévère. La
Vieille Thémis était jugée à son tour; et si l'échafaud lui-même ne
s'écroula pas sous la malédiction publique, ce fut plutôt alors la
faute des royalistes que celle des révolutionnaires. La réforme
politique sonna le réveil de la conscience humaine: les sensibles, les
doux, les miséricordieux s'élevaient, au nom de la justice, contre un
régime de sang qui avait duré des siècles.

La réaction bourgeoise encourageait, sans le vouloir, les manoeuvres de
l'aristocratie. Il paraissait chaque jour des brochures sans nom
d'auteur, où l'on ne revenait pas de l'audace du parti philosophique,
qui avait osé mettre l'Assemblée nationale entre le roi et le pays. Ces
écrivains anonymes menaçaient la France d'un retour aux anciennes
institutions. «Tu nous cites toujours _la nation, la nation!_
Ignores-tu que notre gouvernement est monarchique, que le roi a le
droit de dissoudre les États, et que c'est ce qui peut nous arriver de
plus heureux?» L'opinion publique, de son côté, ne laissait échapper
aucune circonstance pour flétrir les intrigues de la cour et des
courtisans. Je ne parlerais pas du _Charles IX_ de M.-J. Chénier, si
cette pièce n'avait été un véritable événement politique lors de son
apparition sur le théâtre. Elle avait rencontré mille obstacles pour
arriver à la scène: le succès fut orageux. C'était tout un passé de
notre histoire que le public, ce soir-là, écrasait, anéantissait, en
quelque sorte, sous les trépignements de l'enthousiasme. «Des allusions
fréquentes et faciles à saisir, dit un critique du temps, toutes les
grandes maximes dont notre esprit se nourrit depuis six mois mises en
vers, voilà le secret du succès de cette pièce. Elle fait exécrer le
despotisme ministériel, les intrigues féminines des cours; elle prouve
la nécessité de mettre un frein aux volontés d'un roi, parce qu'il peut
être ou faible ou cruel; elle apprend que le clergé et l'État ne sont
pas la même chose: elle est utile, très utile dans le moment.» La
Révolution venait de trouver son poëte. M.-J. Chénier mêlait à la
passion du beau l'amour de la patrie régénérée.

[Illustration: Le club des Cordeliers.]

L'Assemblée nationale semblait sommeiller: cette imposante réunion de
talents, telle que le monde n'en a jamais vu, se troublait dans la
confusion même de ses lumières.

Une chose manquait à ces hommes, la foi: ils marchaient au milieu de
l'orage sur une mer soulevée par la tempête et de temps en temps ils se
sentaient faiblir; le découragement s'emparait de leur âme.

Un seul était fort comme le peuple: il croyait à la justice de la cause
dont il avait embrassé la défense. Cet homme était Robespierre. Né dans
la ville d'Arras, le 6 mai 1758 [Note: Il paraît que la maison où il
naquit est encore debout. On lit dans l'excellente _Histoire de
Robespierre_ par Ernest Hamel: «A quelques pas de la place de la
Comédie, à Arras, dans la rue des Rapporteurs, qui débouche presque en
face du théâtre, on voit encore, gardant fidèlement son ancienne
empreinte, une maison bourgeoise de sévère et coquette apparence.
Élevée d'un étage carré et d'un second étage en forme de mansarde, elle
prend jour par six fenêtres sur la rue, sombre et étroite comme presque
toutes les rues des vieilles villes du moyen âge...»] il perdit sa mère
lorsqu'il n'avait encore que sept ans. Quelque temps après, son père,
avocat au conseil d'Artois, mourut de chagrin. A neuf ans, Maximilien
était orphelin avec deux frères et une soeur; sa famille l'envoya
suivre les cours du collége d'Arras. Doué d'une mémoire heureuse et
d'un goût très prononcé pour l'étude, il se trouva bientôt à la tête de
sa classe. Ses maîtres le regardaient comme un _bon élève_, seulement
un peu concentré en lui-même. Après tout, les succès d'école ne
prouvent rien, et les parents sont trop souvent déçus par ces fleurs
précoces de l'intelligence. Maximilien eut bientôt appris tout ce qu'on
enseignait au collége d'Arras; pour aller plus loin, il lui fallait
changer de milieu, entrer dans l'Université de Paris; mais où trouver
de l'argent pour payer sa pension? Il existait alors dans la capitale
de l'Artois une abbaye célèbre, l'abbaye de Saint-Waast, qui disposait
de quatre bourses au collége Louis-le-Grand. A la sollicitation des
parents et des amis du jeune Robespierre, l'évêque du diocèse, M. de
Conzié, obtint l'une de ces bourses pour son protégé. En 1769,
Maximilien vint donc à Paris.

L'instruction du collége Louis-le-Grand devait beaucoup élargir la
sphère de ses idées. Les souvenirs de l'antiquité grecque et romaine
exerçaient alors une grande influence sur l'esprit de la jeunesse.
Robespierre redoubla d'ardeur au travail. Deux de ses camarades étaient
Camille Desmoulins et Fréron, l'_Orateur du peuple_.

Les études classiques étant terminées, Robespierre se livra tout entier
à l'étude du droit; son père lui avait tracé le chemin du barreau; a
vingt-quatre ans, il fut reçu avocat.

De tous les grands écrivains et philosophes du XVIIIe siècle, celui que
Maximilien admirait le plus était J.-J. Rousseau. Il professait pour
l'auteur du _Contrat social_ et de l'_Émile_ une sorte de culte. Un
beau jour il se rendit à Ermenonville et frappa, le coeur serré
d'émotion, à la porte de l'ermitage. Que se passa-t-il dans cette
entrevue? [Note: «Nul ne le sait,» répond M. Ernest Hamel auquel nous
devons le récit de cette anecdote.] Rousseau était alors vieux, cassé,
mélancolique, ne sachant guère à qui il parlait ni ce que deviendrait
plus tard ce jeune homme; il était à coup sûr très loin de se douter
qu'il avait devant les yeux le plus fervent et le plus redoutable de
ses disciples, celui qui, armé du glaive de la terreur, devait
appliquer un jour ses doctrines et mourir sur l'échafaud.

Robespierre revint dans sa ville natale où il s'établit comme avocat.
[Note: «Ce jeune homme, avait écrit Ferrière à l'un de ses amis, n'est
pas ce que vous pensez. Ses succès de collége vous ont trompé. Il ne
fera jamais plus que ce qu'il a fait; il ne saura jamais plus que ce
qu'il sait. Sa tête n'est point bonne; il a peu de sens, nul jugement.
Il est dépourvu de toute disposition non-seulement pour le barreau,
mais encore pour tout exercice d'esprit. Ne le laissez point à Paris.»
Évidemment Ferrière l'avait mal jugé.] Une occasion lui permit de
sortir de l'obscurité. Franklin avait mis à la mode les paratonnerres;
mais cette merveilleuse invention rencontrait plus d'un obstacle dans
les préjugés des dévotes et les ténèbres de l'ignorance. Un riche
habitant de Saint-Omer avait fait élever sur sa maison une de ces
pointes de fer. Une dame voulut le contraindre à renverser «la
machine», sous prétexte qu'un tel appareil mettait en danger les
maisons du voisinage. De là, procès. L'affaire fit beaucoup de bruit.
Une émeute éclata presque dans la ville. Tout l'Artois prit parti dans
la querelle, les uns pour, les autres contre le paratonnerre.
Robespierre plaida en faveur de celui qui avait inauguré à Saint-Omer
la découverte de Franklin, défendit fermement la cause de la science et
les vrais intérêts de la sécurité publique. Il gagna son procès. Cet
esprit intrépide avait bien quelque chose à démêler avec la foudre.

Robespierre était avocat; mais il était aussi homme de lettres et
membre de l'Académie d'Arras. Son _Eloge de Gresset_ (1788) montre
qu'il aimait alors la poésie légère. La Révolution l'entraîna bientôt
vers des sujets plus graves. A la veille des élections, il écrivait une
_Adresse aux Artésiens_ sur la nécessité de réformer les États
d'Artois. Envoyé par le Tiers à l'Assemblée nationale, il monta
plusieurs fois à la tribune, parla en faveur de la liberté individuelle
et de la liberté de la presse, demanda qu'à la nation seule appartint
le droit d'établir l'impôt, combattit la loi martiale, s'éleva contre
le marc d'argent et réclama l'application du suffrage universel; son
langage était clair et correct; ses raisons étaient péremptoires; mais
à ses discours fort travaillés manquait ce rayon qui illumine la parole
des grands orateurs.

Jusqu'ici Robespierre s'était fait surtout connaître de la nation par
une persistance inflexible dans sa ligne de conduite, une conviction
austère qui résistait à toutes les épreuves, à tous les froissements de
l'amour-propre blessé. Seul il plaide la cause de tous, la souveraineté
de la raison publique, l'unité de la famille humaine. Inaccessible aux
passions de son auditoire, insensible aux murmures de toute une salle,
il n'écoute jamais que son idée. Sa parole, son geste se dégagent
péniblement; on sent en lui l'effort de l'intelligence qui soulève le
couvercle d'une compression énorme. Rien n'échappe à sa pénétration
obstinée. Merlin de Thionville racontait que, pendant les séances,
Robespierre faisait usage de deux paires de lunettes; les verres de
l'une lui servaient à distinguer les objets éloignés, les autres
étaient pour les objets rapprochés. C'est aussi à l'aide d'un double
point de vue que son esprit fut à même de suivre les faits qui se
passaient à courte distance, tout en appréciant, dans le lointain, les
causes et les conséquences probables des événements.

Mirabeau disait de lui: «Cet homme ira loin, car il croit tout ce qu'il
dit.»

Laissons-le donc grandir dans la lutte et dans la tempête.



IX

Apparition des clubs.--Les Jacobins.--Les Cordeliers.--Poursuites
exercées contre les journaux démocratiques.--Marat raconté par
lui-même.--Favras.--Les biens de l'Église.--Projets des émigrés.--L'Ami
du peuple.--Abolition des titres de noblesse.--Opinion de Marat à cet
égard.--Division de la France en 83 départements.--Les juifs, les
protestants et les comédiens.


Quelques députés bretons avaient formé un club à Versailles, après la
séance royale du 23 juin: on y admit Sieyès, les Lameth, le duc
d'Aiguillon, Duport et quelques autres députés. Quand la représentation
nationale se fut transportée à Paris, le _club Breton_ choisit, pour
tenir ses séances, le couvent des Jacobins, dans la rue Saint-Honoré.
On y préparait la discussion des matières qui devaient être soumises,
le lendemain, à la délibération de l'Assemblée. «La liste des membres
de ce club, dit l'abbé Grégoire qui en faisait partie, était ornée de
noms recommandables, et ses séances étaient un cours de saine
politique.»

En avant de la nation et de la plupart des députés, il éclairait la
marche des idées révolutionnaires. Quand une proposition était de
nature à effaroucher l'Assemblée, on commençait par lui ouvrir l'entrée
du club des Jacobins, où elle faisait, pour ainsi dire, antichambre, en
attendant que l'heure fût venue de se présenter au congrès de la
nation. Ce club n'avait, comme on voit, en 1790, ni l'influence
orageuse ni le caractère exclusif qu'il acquit dans la suite.

Une réunion bien autrement bruyante, originale et curieuse était celle
qui siégeait au district des Cordeliers. De même que le club des
Jacobins, celui des Cordeliers devait son nom à un ancien couvent de
moines, dans lequel les réunions populaires avaient succédé aux
exercices religieux. Si les murs, comme on dit, ont des oreilles, ils
devaient bien s'étonner à chaque fois que les mots de liberté, progrès,
souveraineté nationale, Révolution, retentissaient dans la salle.

Nul autre qu'un témoin occulaire et un grand artiste ne pouvait
dessiner la physionomie de ce club qui joua un si grand rôle dans
l'histoire de la Révolution Française.

«La sonnette du district des Cordeliers, dit Camille Desmoulins, cet
enfant perdu de la basoche, est, comme tout le monde sait, aussi
fatiguée que celle de l'Assemblée nationale. Il y a quelquefois des
séances que prolongent bien avant dans la nuit l'intérêt des matières
et l'éloquence des orateurs. Ce district a, comme le congrès, ses
Mirabeau, ses Barnave, ses Pétion, ses Robespierre; _solemque suum sua
sidera nôrunt_. Il ne lui manque que ses Malouet et J.-F. Maury. Depuis
que j'étais venu habiter dans cette terre de liberté, il me tardait de
prendre possession de mon titre honorable de membre de l'illustre
district. J'allai donc, ces jours derniers, faire mon serment civique,
et saluer les pères de la patrie, mes voisins. Avec quel plaisir
j'écrivis mon nom, non pas sur ces vieux registres de baptême, qui ne
pouvaient nous défendre ni du despotisme prévôtal ni du despotisme
féodal, et d'où les ministres et Pierre Lenoir, les robins et les
catins, vous effaçaient si aisément et sans laisser trace de votre
existence, mais sur les tablettes de ma tribu, sur le registre de
Pierre Duplain, sur ce véritable livre de vie, fidèle et incorruptible
dépositaire de tous ces noms, et qui en rendrait compte au vigilant
district. Je ne pus me défendre d'un sentiment religieux; je croyais
renaître une seconde fois; comme chez les Romains mon nom était inscrit
sur le tableau des vivants dans le temple de la terre. Il me semblait
voir le vieux Saturne dans Pierre Duplain, qui, en me couchant sur son
registre, me débitait, avec la gravité d'un oracle, ces vers de Cyrano
de Bergerac:

  «Ces noms pour le tyran sont écrits sur le cuivre;
  Il ne déchire point les pages de mon livre.»

«J'allais me retirer, continue l'amusant Camille, en remerciant Dieu,
sinon comme Panglosse d'être dans le meilleur des mondes, au moins
d'être dans le meilleur des districts possibles, quand la sentinelle
appelle l'huissier de service, et l'huissier de service annonce au
président qu'une jeune dame veut absolument entrer au sénat.

«On croit que c'est une suppliante; et on pense bien que, chez des
Français et des Cordeliers, personne ne propose la question préalable;
mais c'était une opinante. C'était la jeune, la jolie, la célèbre
Liégeoise, Théroigne de Méricourt. Tout en elle respire l'énergie, la
grâce et la sensibilité. Elle s'avance avec un éclair dans les yeux;
comme les pythonisses de l'antiquité qui avaient besoin, pour rendre
leurs oracles, d'avoir les pieds sur un sol chargé d'influences
volcaniques, elle s'inspire, montée sur une Révolution. A sa vue,
l'enthousiasme saisit un membre du district; il s'écrie: «C'est la
reine de Saba qui vient voir le Salomon des districts!»

«--Oui, reprend Théroigne, avec un petit accent liégeois qui donnait
encore plus de charme et d'originalité à son discours, c'est la
renommée de votre sagesse qui m'amène au milieu de vous. Prouvez que
vous êtes Salomon; que c'est à vous qu'il était réservé de bâtir le
temple, et hâtez-vous d'en construire un à l'Assemblée nationale: c'est
l'objet de ma motion. Les bons patriotes peuvent-ils souffrir plus
longtemps de voir le pouvoir exécutif logé dans le plus beau palais de
l'univers, tandis que le pouvoir législatif habite sous des tentes, et
tantôt aux Menus-Plaisirs, tantôt dans un Jeu-de-Paume, tantôt au
Manége, comme la colombe de Noé qui n'a point où reposer le pied. La
dernière pierre des derniers cachots de la Bastille a été apportée au
pied du sénat, et M. Camus la contemple tous les jours avec
ravissement, déposée dans ses archives. Le terrain de la Bastille est
vacant; cent mille ouvriers manquent d'occupation: que tardons-nous?
Hâtez-vous d'ouvrir une souscription pour élever le palais de
l'Assemblée nationale sur l'emplacement de la Bastille. La France
entière s'empressera de vous seconder; elle n'attend que le signal,
donnez-le-lui; invitez tous les meilleurs ouvriers, tous les plus
célèbres artistes; ouvrez un concours pour les architectes; coupez les
cèdres du Liban, les sapins du mont Ida. Ah! si jamais les pierres ont
dû se mouvoir d'elles-mêmes, ce n'est pas pour bâtir les murs de
Thèbes, mais pour construire le temple de la Liberté. C'est pour
enrichir, pour embellir cet édifice qu'il faut nous défaire de notre
or, de nos pierreries: j'en donnerai l'exemple la première. On vous l'a
dit, le vulgaire se prend par les sens; il lui faut des signes
extérieurs auxquels s'attache son culte. Détournez ses regards du
pavillon de Flore, des colonnades du Louvre, pour les porter sur une
basilique plus belle que Saint-Pierre de Rome et que Saint-Paul de
Londres. Le véritable temple de l'Éternel, le seul digne de lui, c'est
le temple où a été prononcée la Déclaration des droits de l'homme. Les
Français, dans l'Assemblée nationale, revendiquant les droits de
l'homme et du citoyen, voilà sans doute le spectacle sur lequel l'Être
Suprême abaisse ses regards avec complaisance.»

Camille était ébloui.

«On conçoit, ajoute-t-il, l'effet que dut faire un discours si animé,
et ce mélange d'images empruntées du récit de Pindare et de ceux de
l'Esprit saint. Quand la fureur des applaudissements fut un peu calmée,
plusieurs honorables membres discutèrent la motion, l'examinèrent sous
toutes ses faces, et conclurent comme la préopinante, après lui avoir
donné de justes éloges, qu'on nommât des commissaires pour rédiger
l'arrêté et une adresse aux 59 districts et aux 83 déparrements. Sur la
demande de mademoiselle Théroigne d'être admise au district avec voix
consultative, l'Assemblée a suivi les conclusions du président, qu'il
serait voté des remerciements à cette excellente citoyenne pour sa
motion; qu'un canon du concile de Maçon ayant formellement reconnu que
les femmes ont une âme et la raison comme les hommes, on ne pouvait
leur interdire d'en faire un si bon usage que la préopinante; qu'il
sera toujours libre à mademoiselle Théroigne, et à toutes celles de son
sexe, de proposer ce qu'elles croiraient avantageux à la patrie; mais
que sur la question d'État, si mademoiselle Théroigne sera admise au
district avec voix consultative seulement, l'Assemblée est incompétente
pour prendre un parti, et qu'il n'y a pas lieu à délibérer.»

Le district des Cordeliers avait pour président Danton, qui fut renommé
quatre fois, malgré les efforts des royalistes. Cette présidence
continuée donna l'éveil à la calomnie: le bruit se répandit qu'une
telle élection était entachée de brigue. La susceptibilité des
électeurs s'émut des accusations qu'on faisait courir. L'Assemblée tout
entière répondit par une délibération qui fut communiquée aux 59 autres
districts. On y déclare «que la continuité et l'unanimité des suffrages
ne sont que le juste prix du courage, des talents et du civisme dont M.
d'Anton (je conserve l'orthographe du registre des Cordeliers) a donné
les preuves les plus fortes et les plus éclatantes, comme militaire et
comme citoyen. La reconnaissance des membres de l'Assemblée pour ce
chéri président (textuel), la haute estime qu'ils ont pour ses rares
qualités, l'effusion de coeur qui accompagne le concert honorable des
suffrages à chaque réélection, rejettent bien loin toute idée de
séduction et de brigue. L'Assemblée se félicite de posséder dans son
sein un aussi ferme défenseur de la liberté, et s'estime heureuse de
pouvoir souvent lui renouveler sa confiance.»

Il y a des natures qui attirent et d'autres qui se laissent entraîner:
Danton, lui, possédait une force d'attraction considérable. Le
magnétisme de son regard, l'entraînement de sa parole et de son geste,
était irrésistible. Camille Desmoulins, Fabre d'Églantine, l'aimaient
comme un dieu, comme une maîtresse. Un tempérament sanguin et
bouillant, une voix tonnante, une âme accessible à toutes les passions
fortes, une énergie quelquefois brutale, voilà l'homme. Des scrupules,
aucun: il allait droit devant lui comme le taureau furieux, abattant
tout sous ses pieds. Sa large figure remontait aux races primitives.
Dans cette grande campagne de l'esprit humain qu'on nomme la Révolution
Française, il représentait l'animation robuste du peuple, Hercule avec
son éloquence pour massue. La Régence avait mis la corruption dans la
noblesse, qui la transmit un instant aux classes inférieures et
moyennes: les vices de Danton avaient le caractère des circonstances
troublées au milieu desquelles il vécut; fougueux, emporté par ses
instincts artistes, il aimait la vie gaie et facile. Il fut
non-seulement un grand homme: il fut son époque.

Le parti des modérés ne tarda point à s'engager dans une voie de
poursuites contre les journaux: le district des Cordeliers devint alors
la terre d'asile des écrivains, le rempart de la liberté de la presse.
Marat avait lancé de terribles attaques contre le Châtelet,--un
tribunal de sang qui écrasait le moucheron et ménageait l'éléphant.--Le
Châtelet venait, en conséquence, de décerner un mandat d'amener contre
l'Ami du peuple.

Laissons-le raconter lui-même ses tribulations: «Un bon citoyen vint
m'avertir qu'on allait m'enlever. Je passai chez un voisin, et, vingt
minutes après, je vis d'une croisée toute l'expédition.--A onze heures
et demie s'avancèrent au petit pas dans la rue de l'Ancienne-Comédie,
par celle Saint-André, plusieurs détachements de huit hommes très-peu
éloignés les uns des autres. Après le mot d'ordre donné à l'officier
qui commandait le corps de garde qui est à ma porte, ses détachements
s'y rassemblèrent, et, lorsque le dernier fut arrivé, ils en sortirent,
se firent ouvrir la porte cochère, se répandirent dans la cour,
silencieusement et sur la pointe du pied, et se présentèrent à la porte
de mon appartement qu'ils trouvèrent fermée, puis ils descendirent à
mon imprimerie, demandèrent à mes ouvriers où j'étais, prirent des
renseignements sur ma personne, sur les endroits où je pouvais me
trouver, et enlevèrent plusieurs exemplaires de mon journal et d'une
_Dénonciation en règle contre le ministère des finances_, prête à
paraître. Ils avaient certainement à leur tête quelque espion bien au
fait des personnes qui sont à mon service et des chambres qu'elles
habitent. En montant l'escalier jusqu'au grenier, ils arrivèrent à la
porte de ma retraite, et je les aperçus par le trou de la serrure.
Ensuite ils entrèrent dans plusieurs pièces, firent d'exactes, mais
d'inutiles recherches, et redescendirent dans la cour. Une demoiselle
qui se trouvait chez le portier leur dit que j'étais sans doute dans
mon ancien appartement, rue du Vieux-Colombier. Ils s'y rendirent tous
à la fois, sans laisser un seul homme en arrière. Dès qu'ils furent
éloignés, je descendis dans la cour et j'appris qu'ils avaient présenté
au corps de garde un décret du Châtelet, portant ordre de m'enlever
partout où je serais. Cet ordre était écrit sur un chiffon de papier
non timbré. Je quittai la maison et j'allai chercher un asile chez un
ami de coeur. Le lendemain matin, plusieurs témoins dignes de foi
vinrent m'avertir de ce qui s'était passé rue du Vieux-Colombier. Ils
avaient forcé la portière de leur ouvrir mon appartement. Fâchés de ne
rien trouver, on les a entendus dire: «_Ce b....., nous l'aurons mort
ou vif._»

Marat aurait sans doute succombé dans sa lutte avec le Châtelet, si le
district des Cordeliers ne fût venu à son secours et n'eût fait
suspendre les poursuites en interposant un arrêté ainsi conçu:
«Considérant que dans ces temps d'orage, que produisent nécessairement
les efforts du patriotisme luttant contre les ennemis de la
Constitution naissante, il est du devoir des bons citoyens, et, par
conséquent, de tous les districts de Paris, qui se sont déjà signalés
si glorieusement dans la Révolution, de veiller à ce qu'aucun individu
de la capitale ne soit privé de sa liberté sans que le décret ou
l'ordre en vertu duquel on voudrait se saisir de sa personne n'ait
acquis un caractère de vérité capable d'écarter tout soupçon de
vexation ou d'autorité arbitraire.»

L'affaire alla au Châtelet, du Châtelet à la Commune, de la Commune à
l'Assemblée générale des représentants. La résistance du district fut
jugée illégale, le pouvoir qu'il s'arrogeait exorbitant. Les Cordeliers
tinrent ferme, et, dans la prévision d'une nouvelle tentative contre la
sûreté d'un citoyen, ils posèrent deux sentinelles à la porte de Marat.
Cependant une petite armée, infanterie et hommes à cheval, précédée
d'un huissier, s'avance sur le terrain du district des Cordeliers. Tout
le quartier s'agite. L'huissier somme le comité civil du district de
remettre entre ses mains le citoyen décrété de prise de corps; refus.
Le comité déclare haut et ferme qu'il prend M. Marat sous sa
protection, et députe quatre de ses membres à l'Assemblée nationale.
L'Assemblée improuve la conduite du district, déclare ses prétentions
téméraires. Pendant ce temps, la cavalerie, divisée en plusieurs corps,
se range sur la place du Théâtre-Français (aujourd'hui le café Procope)
et dans les rues adjacentes; l'infanterie occupe le carrefour de Bucy
et toute la rue des Fossés-Saint-Germain-des-Prés; une réserve de
cavalerie stationne sur le quai de la Monnaie. Voilà bien du monde sur
pied pour enlever un citoyen; de nombreux rassemblements se forment
pour le défendre. Le district refuse de se rendre à l'arrêté de
l'Assemblée nationale et envoie une députation à Lafayette. Les têtes
s'échauffent; des figures menaçantes s'amassent autour de la force
armée, immobile dans les rues. Les habitants du quartier, les femmes
surtout, élèvent fortement la voix. «Si mon mari, qui est grenadier,
dit l'une d'elles, était assez lâche pour vouloir arrêter l'Ami du
peuple, je lui brûlerais la cervelle moi-même.» Le bataillon du
district était tout entier sous les armes, prêt à repousser les
attaques des troupes nationales. Le sang allait couler. Alors les
huissiers, écoutant les conseils de la prudence, se retirèrent. Le
lendemain, nouvelles poursuites; cette fois, le district laissa faire:
Marat s'était échappé.

[Illustration: Marat.]

Le journal _l'Ami du peuple_ fut interrompu durant quatre mois.
Profitons de cette lacune et de ce silence pour étudier le caractère
d'un des hommes les plus étranges, les plus calomniés, les plus
influents de la Révolution. La conscience de Marat! qui osera regarder
dans cet abîme? Rassurons-nous et voyons froidement.--Je le laisse
raconter lui-même son enfance: «Né avec une âme sensible, j'ai encore
reçu de ma mère une éducation parfaite; cette femme, tant aimée et tant
regrettée, m'inspira, quand j'étais encore enfant, l'amour de la
justice et des hommes. C'est par mes mains qu'elle faisait passer des
secours aux malheureux. Elle me forma elle-même aux bonnes moeurs, et
écarta de moi toutes les habitudes vicieuses. J'étais vierge à vingt
ans. La seule passion qui dévorât alors mon âme était celle de la
gloire. A cinq ans, j'aurais voulu être maître d'école, à quinze ans
professeur, auteur à dix-huit ans, génie créateur avant ma vingtième
année. Pendant ma première enfance, mon organisation était très-débile;
aussi n'ai-je connu ni la pétulance, ni l'étourderie, ni l'amour du
jeu. Mes maîtres obtenaient tout de moi par la douceur; je me révoltais
au contraire devant un châtiment injuste. Je ne fus puni qu'une fois,
et le ressentiment que j'en conçus fut ineffaçable. Vous allez juger de
la fermeté de mon caractère: j'avais alors onze ans; on voulut me faire
rentrer à l'école, je résistai. On essaya de me dompter par la faim; je
jeûnai deux jours entiers sans me rendre à la volonté de mes parents.
Ceux-ci, n'ayant pu me faire fléchir par la faim, essayèrent de la
prison; ils m'enfermèrent dans une chambre où il y avait une fenêtre.
Je ne pus alors résister à l'indignation qui me suffoquait, j'ouvris la
croisée et me précipitai dans la rue, où je tombai le front sur un
caillou. J'en porte encore la cicatrice. J'ai pris, tout jeune, le goût
de l'étude; à part le petit nombre d'années que j'ai consacrées à
l'exercice de la médecine, j'ai passé ma vie dans la retraite, à
m'écouter en silence, à chercher les destinées de l'homme au delà du
tombeau, et à porter une inquiète curiosité sur l'histoire de la
nature.»

Ainsi c'est lui qui nous le dit: sa grande passion était l'amour de la
gloire. Cette gloire, il ne pouvait l'attendre de ses premiers
ouvrages. Son livre sur l'homme est écrit dans un style décoloré, fade,
déclamatoire, qui se réchauffe de temps en temps au soleil de J.-J.
Rousseau. Son esprit mobile s'essayait à tout. Marat se livra pêle-mêle
à divers travaux de physique, notamment sur le feu et sur la lumière;
ses ambitieuses expériences n'allaient à rien de moins qu'à détrôner
les idées de Newton. Les Académies dédaignèrent ses travaux: il se
récria; un des savants de cette époque, M. Charles, le traita avec une
ironie méprisante; un duel s'ensuivit que Marat soutint vaillamment.
Engagé dans unn fausse voie, il y marcha droit et ferme. Si l'angle de
son esprit n'était pas assez ouvert pour embrasser tous les éléments de
la question, du moins les connaissances ne lui manquaient pas. Sa vie
n'était pas celle d'un aventurier ni d'un charlatan, mais d'un
inventeur malheureux. Le démon des découvertes le tourmentait. Ses
moeurs étaient réglées; il vivait de peu: la nourriture des bonzes, du
riz et quelques tasses de café à l'eau lui suffisaient. Sa manière de
vivre était bizarre, son tempérament volcanique. Il écrivait
continuellement, et gardait durant son travail une serviette mouillée
sur le front. Il y a un dernier livre de science que je signale à cause
de la concordance du titre avec le caractère de l'homme: _Recherches
sur l'électricité médicale_.--Marat fut dans la suite l'étincelle
électrique de la Révolution.

Avant l'ouverture des États généraux, Marat n'était point demeuré
étranger à la politique. Né en Suisse, il se vit entraîné tout jeune,
par les circonstances et par l'agitation de son esprit, dans le
mouvement qui se préparait. Il avait plusieurs fois voyagé; l'étude
qu'il fit de diverses constitutions, et qui ne lui montra que des
peuples courbés sous le poids de la misère et soumis à des lois
iniques, fortifia son horreur innée du despotisme. Il s'intéressa dès
lors à l'affranchissement de toutes les nations du globe.

En 1774, il avait couru en Angleterre. «J'avais été, dit-il, pour
influencer, au moyen d'un écrit, les élections du Parlement; j'y
travaillai pendant trois mois, vingt-une heures par jour; à peine si
j'en prenais deux de sommeil; et, pour me tenir éveillé, je fis un
usage si excessif de café à l'eau, que je faillis y laisser ma vie. Je
tombai dans une sorte d'anéantissement; toutes les facultés de mon âme
étaient étonnées; je restai treize jours en ce triste état dont je ne
sortis que par le secours de la musique.» Cet ouvrage était intitulé
_les Chaînes de l'esclavage_; mal écrit et d'une érudition commune, il
était cependant plein d'aperçus.

Le champ de la discussion sur les réformes sociales était ouvert: en
1778, Marat, toujours remuant, adressait à une société helvétique le
plan d'une législation criminelle. «A mesure, écrivait-il, que les
lumières se répandent, elles font changer l'opinion publique; peu à peu
les hommes viennent à connaître leurs droits; enfin ils veulent en
jouir; alors, alors seulement ils cherchent à devenir libres.» Marat se
montre surtout frappé, dans cet ouvrage, de l'inconvénient des
inégalités sociales qui s'opposent à l'exercice de la loi. La justice
humaine est comme la toile d'araignée: elle retient le moucheron et
laisse passer le chameau; c'est-à-dire que les délits du pauvre sont
punis outre mesure, tandis que les crimes des riches échappent à la
répression. Cet écrit est d'ailleurs un modèle de raison et d'humanité;
s'agit-il de _rendre le supplice exemplaire, l'auteur entend la voix de
la nature gémissante, son coeur se serre, la plume lui tombe des
mains._ Marat était donc préparé à une rénovation politique et sociale:
il l'attendait depuis des années.

«J'arrivai, dit-il, à la Révolution avec des connaissances très-variées
et un ardent amour des hommes. De tout temps, je n'ai pu soutenir le
spectacle d'une injustice sans me révolter; la vue des mauvais
traitements exercés par les nobles, dans les nombreux pays que j'ai
parcourus, avait fait bondir mon coeur comme le sentiment d'un outrage
personnel. A Genève, où je suis né; à Londres, où j'ai demeuré
longtemps; à Bordeaux, où j'ai vécu dix années; à Dublin, à Edimbourg,
à la Haye, à Utrecht, à Amsterdam, où j'ai voyagé; à Paris, où je
mourrai sans doute, j'ai toujours appelé de mes voeux une révolution
qui remettrait le peuple en puissance de ses droits.» Elle vint, cette
Révolution tant désirée.

«Le jour de l'ouverture des États généraux, s'écrie-t-il, fut pour moi
un jour de délivrance; j'entrevis que les hommes allaient redevenir
frères et mon coeur s'ouvrit à toutes les joies de l'espérance.
J'écrivis alors que la Révolution pouvait se faire sans verser une
goutte de sang.» L'organisation physique de Marat l'appelait bien
plutôt à la douceur et à la compassion qu'à la cruauté bestiale. Il
avait la fibre délicate, les joues tendues, les lèvres épaisses et
molles, les narines enflées, quelque chose d'un peu égaré dans les
yeux, mais sans colère.

«Marat, dit Fabre d'Églantine qui l'a connu, était fortement sensible,
et Marat était très-faible.»

Comme toutes les natures chétives, il avait un caractère crédule,
inquiet et soupçonneux; disposé à l'amour du genre humain, il gémissait
sur les noirs coeurs, les bassesses et les trahisons dont les hommes se
rendent coupables. Il serait sans doute plus court de déclarer ici,
avec la plupart des écrivains, que Marat était un _tigre altéré de
sang_; mais il faut que l'histoire se montre sans passion comme sans
faiblesse: elle est le tribunal de la conscience humaine.

Dans les premiers temps de la Révolution, Marat avait fondé une tribune
pour y défendre les droits du peuple et la cause des citoyens opprimés.
Il plaida d'abord cette cause avec une énergie modérée par l'espérance
du succès: mais bientôt il crut voir le mouvement dévier; des
obstacles, qu'il n'avait point prévus, surgirent l'un après l'autre;
les nobles dépossédés cherchèrent à entraver la marche de la Révolution
naissante: à cette vue, Marat, impatient et déconcerté, frémit. Il fit
alors des motions violentes, incendiaires. La sensibilité convulsive de
cet être frêle donnait, par instants, aux articles de _l'Ami du peuple_
la couleur d'une feuille imprimée avec du sang. On voudrait détruire
ces pages que regrettait peut-être, le lendemain, l'auteur revenu au
calme et à la conscience de ses devoirs.

Aucun sacrifice ne lui coûta pour assurer l'existence de son journal:
on en jugera. «Vous accusez le destin, écrivait-il au ministre Necker,
de la singularité des événements de votre vie. Que serait-ce si, comme
l'Ami du peuple, vous étiez le jouet des hommes et la victime de votre
patriotisme! Si, en proie à une maladie mortelle, vous aviez, comme
lui, renoncé à la conservation de vos jours pour éclairer le peuple sur
ses droits et sur les moyens de les recouvrer! Si, dès l'instant de
votre guérison, vous lui aviez consacré votre repos, vos veilles, votre
liberté! Si vous vous étiez réduit au pain et à l'eau pour consacrer à
la chose publique tout ce que vous possédiez! Si, pour défendre le
peuple, vous aviez fait la guerre à tous ses ennemis! Si, pour sauver
la classe des infortunés, vous étiez brouillé avec tout l'univers sans
même vous ménager un seul asile sous le soleil! Si, accusé tour à tour
d'être vendu aux ministres que vous démasquiez, au despote que vous
combattiez, aux grands que vous accabliez, aux sangsues de l'État
auxquelles vous vouliez faire rendre gorge; si, décrété tour à tour par
les jugeurs iniques dont vous auriez dénoncé les prévarications, par le
législateur dont vous démasqueriez les erreurs, les iniquités, les
desseins désastreux, les complots, la trahison; si, poursuivi par une
foule d'assassins armés contre vos jours, si, courant d'asile en asile,
vous vous étiez déterminé à vivre dans un souterrain pour sauver un
peuple insensible, aveugle, ingrat! Sans cesse menacé d'être tôt ou
tard la victime des hommes puissants auxquels j'ai fait la guerre, des
ambitieux que j'ai traversés, des fripons que j'ai démasqués; ignorant
le sort qui m'attend, et destiné peut-être à périr de misère dans un
hôpital, m'est-il arrivé comme à vous de me plaindre? Il faudrait être
bien peu philosophe, monsieur, pour ne pas sentir que c'est le cours
ordinaire des choses de la vie; il faudrait avoir bien peu d'élévation
dans l'âme, pour ne pas se consoler par l'espoir d'arracher, à ce prix,
vingt-cinq millions d'hommes à la tyrannie, à l'oppression, aux
vexations, à la misère, et de les faire enfin arriver au moment d'être
heureux.»

Cette feuille était nécessaire pour surveiller et démasquer les
principaux acteurs de la contre-révolution. Sans cesse sur la brèche,
Marat empêchait de relever les pierres de l'ancien régime; ombrageux,
il se piquait de connaître les hommes; _d'un coup d'oeil, il lisait au
fond des coeurs_. La vérité est qu'il ne se méprit guère sur les
intentions douteuses de Mirabeau, ni sur les traités secrets de ce
tribun avec le château. Marat, c'était l'âme de la défiance populaire.

A côté du fanatisme révolutionnaire, le fanatisme royaliste: trois mois
plus tard, le Châtelet avait à juger le marquis de Favras, qui avait
formé le projet d'enlever le roi et la famille royale, pour les
conduire a Péronne. Voici le plan du complot: rassembler les mécontents
des différentes provinces, donner entrée dans le royaume à des troupes
étrangères, et se mettre ainsi à la tête d'une contre-révolution.
[Note: Monsieur, depuis Louis XVIII, s'était mêlé sourdement et
timidement à cette conspiration contre l'État. Favras fit preuve de
courage et de fidélité en ne dénonçant pas son _auguste_ complice. Les
papiers relatifs à cette affaire furent remis plus tard à Louis XVIII
par madame du Cayla, et brûlés dans le tête-à-tête.]

Favras avait vécu en aventurier, il mourut en héros. Lorsqu'il sortit
du Châtelet, après s'être confessé, la foule qui encombrait les rues
battit des mains. Arrivé à la principale porte de Notre-Dame, il prit
avec beaucoup de sang-froid la torche ardente d'une main et de l'autre
son arrêt de mort qu'il lut lui-même d'un ton de voix assuré, nu-pieds,
nu-tête, en chemise et ayant la corde au cou. La joie du peuple accouru
sur son passage ne parut ni l'irriter ni l'affliger. En revenant de
Notre-Dame, le condamné avait pâli, mais sa contenance était toujours
ferme. De la Grève, Favras monta à l'Hôtel de Ville: il écrivit cinq à
six lettres et dicta lui-même son testament avec la tranquillité d'un
homme qui ne toucherait pas à ses derniers moments. La nuit était
survenue. Cependant la foule qui occupait les dehors de l'Hôtel de
Ville ne cessait de crier: _Favras! Favras!_ On distribua des lampions
sur la place; on en mit jusque sur la potence. Enfin le condamné
descendit de l'Hôtel de Ville, marchant d'un pas assuré. Au pied du
gibet, il éleva la voix, en disant: _Citoyens, je meurs innocent, priez
Dieu pour moi._ Arrivé à la moitié de l'échelle, il dit d'un ton aussi
élevé:

_Citoyens, je vous demande le secours de vos prières, je meurs
innocent_. Au dernier échelon, Favras répéta une troisième fois:
_Citoyens, je suis innocent, priez Dieu pour moi_; alors, se tournant
vers le bourreau: _Et toi, fais ton devoir_.

Une question commençait à jeter le trouble dans le sein de l'Assemblée
nationale, c'était celle des biens ecclésiastiques. Déjà plusieurs
membres avaient demandé qu'une partie des richesses du clergé fût
employée à l'amélioration des finances de l'État: rien de plus conforme
que ce projet à l'esprit de désintéressement et de sacrifice qui est
l'esprit même de l'Évangile. Tous les prêtres de bonne foi le
reconnurent. «L'Église, écrivait l'un d'eux, nous est représentée comme
arrachant son sein pour ses enfants; c'est là notre modèle. Allons
faire notre prière et disons: Grand Dieu, vous aviez donné beaucoup de
biens à nos frères, mais nous n'en sommes qu'usufruitiers; en bons
citoyens, nous les remettons à la nation de qui nous les tenons.» La
masse des ecclésiastiques se montrait fort éloignée de partager ces
généreux sentiments; la résistance venait surtout de la part des
évêques, entre les mains desquels étaient les richesses de l'Église de
France. Jusque-là le clergé n'avait point trop ouvertement opposé son
influence aux décisions de la majorité du pays: la concordance des
principes chrétiens et des idées révolutionnaires était assez manifeste
pour qu'on n'osât pas se couvrir de Dieu contre les nouveaux progrès de
l'esprit humain. Mais quand la Révolution eut tenu aux ministres du
culte le langage que Jésus lui-même tenait à un riche; quand elle leur
eut dit: «Laissez à l'État ce que vous possédez, puis venez et
suivez-moi,» oh! alors les visages se rembrunirent, et le haut clergé
s'en alla triste, courroucé.

La discussion sur les biens ecclésiastiques s'ouvrit le 31 octobre
1789.

Il y avait alors dans l'Église une noblesse, une classe moyenne, un
peuple; des riches, des aisés et des pauvres; tout cela contraire à
l'esprit de l'institution. Comment des prélats entourés d'un faste
insultant, des abbés coureurs de boudoirs, des moines oisifs et
endormis dans la mollesse, se seraient-ils soumis de bon coeur à un
nouvel ordre de choses qui leur retranchait de vastes domaines, de
riches abbayes, la possession de terres léguées par les âges
d'ignorance et de superstition? L'ambition des dépositaires infidèles
de l'Évangile ne savait pas même se renfermer dans le cadre des
dignités ecclésiastiques: ils avaient brigué partout les premières
places. «La religion veut, au contraire, déclarait Camille Desmoulins,
qu'ils aient le dernier rang. Le cahier de la ville d'Étain, après
avoir cité une foule de textes: _Que leur règne n'est pas de ce monde;
que s'ils veulent être les premiers dans l'autre, il faut qu'ils soient
les derniers dans celui-ci, etc._, leur fait ce dilemme admirable: Si
vous croyez à votre Évangile, mettez-vous à la dernière place qu'il
vous assigne; soyez du moins nos égaux; ou, si vous ne croyez pas un
mot de ce que vous dites, vous êtes donc des hypocrites et des fripons,
et nous vous donnons, très-révérendissime père en Dieu, monseigneur
l'archevêque de Paris, six cent mille livres de rentes pour vous moquer
de nous: _Quidquid dixeris argumentabor_.»

Le haut clergé aima mieux se retirer de la Révolution que de rompre ces
fatales attaches aux biens temporels, qui avaient amené dans l'Église
le déclin des croyances et la corruption des moeurs.

Des hommes de loi, profondément versés dans la science des décrétales
et des conciles; des abbés jansénistes, des ecclésiastiques connus par
la rectitude de leur jugement, démontrèrent que le clergé n'était pas
propriétaire, mais simple administrateur de ses biens, qui avaient été
donnés au culte et non aux prêtres; l'État pouvait donc en exiger la
restitution: mais quand même l'Église eût été réellement dépouillée,
ne devait-elle pas se tenir pour heureuse d'être allégée du fardeau de
ces richesses qui lui aliénaient le coeur des populations? Ne
devait-elle pas tout au moins se soumettre? N'est-il pas écrit dans
l'Évangile: «Si l'on veut enlever votre tunique, donnez aussi votre
manteau?»

Le haut clergé ne voulait rien céder: il réclama, protesta; au langage
irrité des évêques, on eût dit que rendre les biens, pour eux, c'était
rendre l'âme. Jésus se relevait à demi du tombeau tout chargé de liens,
et criait à ces indignes ministres: «Vous me déshonorez! Je vous ai dit
que mon royaume n'était pas de ce monde, et vous avez établi un État
dans l'État. Je vous ai dit: N'amassez point de trésors, _nolite
thesaurisare_, et vous avez mis tellement votre coeur dans les biens de
ce monde, que vous refusez de rendre aux hommes ce qu'ils vous ont
confié. Je vous renie devant mon père comme vous m'avez renié devant la
nation.»

Ce langage, quelques bons prêtres le firent entendre à la tribune: «Qui
oserait me dire, s'écriait le curé de Cuiseaux, que le tiers des biens
de l'Église a été donné aux pauvres; que l'autre tiers a été consacré à
l'entretien des églises; que les prêtres du second ordre ont été
équitablement salariés? Ainsi, depuis plus de cent trente ans, le
clergé a joui de soixante-dix millions de biens dont il n'était pas
propriétaire.»

L'abbé Gouttes s'écriait au milieu des murmures: «Vous n'y gagnerez
rien; je dirai la vérité. Je dirai qu'on aurait moins calomnié le
clergé et qu'on aurait béni la religion, si les ecclésiastiques se
fussent respectés davantage. Je dirai avec Fleury que, pendant les
persécutions, les prêtres, n'ayant pas l'administration de leur église,
étaient vraiment vertueux; mais les persécutions cessèrent. Alors ils
devinrent des pasteurs mercenaires, s'engraisseront de la substance de
leur troupeau, et l'abandonnèrent aux loups... Quand les législateurs
réprimeront les abus, quand ils supprimeront les bénéfices simples,
quand ils réduiront les ecclésiastiques à un traitement particulier...
les législateurs ne feront rien de mauvais; ils agiront, non comme des
hommes, mais comme des anges envoyés sur la terre pour rétablir dans
l'Église les vertus que la mauvaise distribution des biens en avait
exilées.»

La droite de l'Assemblée interrompait, trépignait, murmurait... «O
hommes de peu de foi! s'écria-t-il on se tournant de ce côté de
l'Assemblée, prenez-vous donc Jésus-Christ pour un avare ou pour un
voleur, que vous liiez si fort sa cause à celle des intérêts matériels?
Je vous dis, moi, que votre cupidité le dégoûte; vous faites rougir
Dieu!»

Les membres du haut clergé s'indignaient qu'on comparât leur richesse à
l'indigence des apôtres: les temps, selon eux, étaient changés; autres
moeurs; il fallait suivre le courant des sociétés humaines.--Et
pourquoi donc alors nous opposez-vous toujours l'immuabilité des
institutions de l'Église, quand on vous presse de marcher avec le
siècle?

A bout de raisons, le haut clergé insinuait qu'on en voulait à la
racine même du christianisme. Ici Charles Lameth rapproche
très-heureusement la Révolution et l'Évangile: il montre que l'une et
l'autre se rencontrent sur certains points: «Lorsque l'Assemblée
s'occupe d'assurer le culte public, est-ce le moment de présenter une
motion (la motion de dom Gerle) [Note: Dom Gerle, chartreux, membre du
club des Jacobins, bon coeur, mais tête faible, avait demandé que, pour
fermer la bouche à ceux qui calomniaient les sentiments religieux de
l'Assemblée, on déclarât la religion catholique, apostolique et
romaine, religion de la nation.] qui peut faire douter de ses
sentiments religieux? Ne les a-t-elle pas manifestés, quand elle a pris
pour base de ses décrets la morale et la religion? Qu'a fait
l'Assemblée nationale? Elle a fondé la constitution sur la fraternité
et sur l'amour des hommes; elle a, pour me servir des termes de
l'Écriture, «humilié les superbes»; elle a mis sous sa protection les
faibles et le peuple, dont les droits étaient méconnus, elle a enfin
réalisé, pour le bonheur des hommes, ces paroles de Jésus-Christ
lui-même, quand il a dit: «Les premiers deviendront les derniers, les
derniers deviendront les premiers.» Elle les a réalisées; car,
certainement, les personnes qui occupaient le premier rang dans la
société, qui possédaient les premiers emplois, ne les posséderont
plus.»

L'abolition des ordres monastiques, la vente des biens de l'Église et
la suppression des voeux furent décrétés; la nation se chargea des
frais de l'autel et de l'entretien des ministres. Il restait encore un
pas à faire; il fallait reconstituer l'Église sur ses antiques bases.
Une refonte générale de la discipline ecclésiastique était devenue
nécessaire. Les idées avaient pris, depuis deux siècles, une direction
nouvelle; les peuples avaient besoin d'une notion plus démocratique de
la Divinité; la formidable hiérarchie du clergé catholique avait fini
par masquer le ciel comme l'échelle de Jacob. Quel beau moment pour
l'Église, si, au lieu d'associer la foi à ses ambitions, à ses
intérêts, et de mêler Dieu dans sa querelle, elle eût renouvelé de fond
en comble l'édifice religieux! Se renouveler par les institutions,
c'est vivre.

Une singulière recrue vint au secours de la philosophie et du bon sens.
Je parle de Suzette Labrousse, une pauvre fille du Périgord; elle ne
venait pas, comme Jeanne d'Arc, sauver la France, mais l'Église.
Visionnaire, un peu folle, elle avait passé son enfance dans la
retraite et dans l'exaltation des pratiques religieuses: son coeur se
fondait au son des cloches, à un chant d'église ou à la vue d'un
crucifix. Elle entendait des voix qui l'avertissaient de sa mission. La
voilà qui abandonne tout, famille, pays; elle renonce à l'amour; elle
foule aux pieds les coquetteries et les délicatesses de son sexe: plus
de moelleuses étoffes, de la bure; plus de parures, de la cendre. Elle
éteint sa beauté, sa fraicheur, pour ne pas tenter les regards profanes
qui s'arrêteraient sur une enveloppe trop séduisante.

[Illustration: Les Cordeliers avaient posé deux sentinelles à la porte
de Marat.]

Cependant, que lui disait l'esprit? «L'Église doit rentrer dans sa
vérité primitive: toutes les cours romaines et épiscopales, ouvrages de
la cupidité des hommes, vont s'écrouler au premier jour. Dieu ne veut
plus tolérer ce colosse qui a effrayé les nations.» Les grands
événements qui commençaient à étonner l'Europe remuaient depuis
longtemps son cerveau halluciné. Elle arrive un jour à Paris, pieds
nus: «Le temps, dit-elle, où il faut que toute justice se fasse est
arrivé. Il ne résultera d'autre destruction que celle des préjugés et
de la cause des maux qui inondent toute la terre... Si on met du retard
à seconder mes vues, une saignée cruelle s'ensuivra.»

Le prodige fit du bruit: les évêques de l'Assemblée nationale, et
plusieurs membres du clergé de France, consultèrent Suzette Labrousse.
«Pour savoir la marche à tenir, leur disait-elle, il ne faut point être
savant: il ne faut qu'être bon. Le moment est venu de renoncer aux
bénéfices, aux dîmes, aux richesses, qui sont à l'Église ce que
l'ivraie est au bon grain. Réchauffons tous nos coeurs sans délai pour
réédifier à l'Être Suprême un nouveau corps resplendissant de lumière.»
La foi naïve de cette paysanne confondit l'orgueil et la sagesse des
docteurs.

Il s'agit bien de mysticisme! Pour juger sainement les faits, il faut
nous placer à un tout autre point de vue. La vente des propriétés
ecclésiastiques fut une question de droit. Les biens dont l'Église
n'était que dépositaire devaient retourner à la nation qui avait fait
le dépôt. De quel droit l'État s'emparait-il de ces biens? Les juristes
répondaient: _Du droit de déshérence_. Le clergé cessant d'être une
corporation avait perdu la qualité de propriétaire; l'État lui
succédait. Le gouvernement fut donc autorisé, par un décret de la
Constituante, à vendre les domaines de l'Église jusqu'à concurrence de
quatre cents millions. L'État s'engageait, de son côté, à pourvoir aux
besoins des ministres du culte et au soulagement des pauvres.

La France courait-elle à l'abîme? La Révolution était entourée
d'ennemis: les membres de l'aristocratie, détruite et dispersée,
cherchaient à se reformer au delà du Rhin en un corps d'armée. Trop
faibles pour agir seuls, les émigrés prétendaient soulever en leur
faveur les puissances voisines et rentrer avec elles, en France, les
armes à la main. Leur plan était de délivrer Louis XVI, qu'ils
affectaient de croire prisonnier de la Révolution: le pays insurgé
devait alors être sévèrement puni et le gouvernement rendu à sa forme
primitive. Les mauvaises dispositions des princes et des souverains
étrangers envers les révolutionnaires favorisaient beaucoup les
entreprises de la noblesse française. L'horizon diplomatique était
chargé de nuages. Un cordon _sanitaire_ se formait de tous côtés, sur
les frontières, pour empêcher le développement du mal français; on
appelait ainsi cet enthousiasme de la liberté qui, pour des spectateurs
froids, avait les caractères d'une véritable fièvre. La France
cependant ne pouvait reculer. Un homme peut bien, quand la paix
générale du monde l'exige, retenir la vérité en lui-même; un peuple,
non. L'existence de la Révolution importait à l'univers; il fallait que
la France se sacrifiât, au besoin, pour propager ses idées. Les
peuples, en l'attaquant, s'attaqueraient eux-mêmes: mais il était à
craindre qu'une longue pratique de la servitude n'étouffât dans leur
coeur la voix des intérêts les plus sacrés.

Ces réflexions roulaient dans la tête des révolutionnaires, quand
l'Assemblée nationale ouvrit sa discussion sur le droit du déclarer la
paix ou la guerre. A qui ce droit doit-il appartenir? Les courtisans
répondaient: Au roi; les démocrates disaient: A l'Assemblée
législative.

A la tête de ceux qui professaient cette dernière opinion était
Robespierre.

«Pouvez-vous ne pas croire, s'écria-t-il, que la guerre est un moyen de
défendre le pouvoir arbitraire contre les nations? Il peut se présenter
différents partis à prendre. Je suppose qu'au lieu de vous engager dans
une guerre dont vous ne connaissez pas les motifs, vous vouliez
maintenir la paix; qu'au lieu d'accorder des subsides, d'autoriser des
armements, vous croyiez devoir faire une grande démarche et montrer une
grande loyauté. Par exemple, si vous manifestiez aux nations que,
suivant les principes bien différents de ceux qui ont fait le malheur
des peuples, la nation française, contente d'être libre, ne veut
s'engager dans aucune guerre et veut vivre, avec toutes les nations,
dans cette fraternité qu'avait commandée la nature. Il est de l'intérêt
des nations de protéger la nation française, parce que c'est de la
France que doivent partir la liberté et le bonheur du monde.»

Paix avec tous les peuples de la terre, tant que la France ne serait
point attaquée, tel était, comme on le verra plus tard, l'idée fixe de
toute sa vie. La guerre offensive était contraire à tous les principes
de la démocratie. La France d'alors n'avait nulle intention d'étendre
son territoire, nulle ambition de race; elle voulait se donner pour
forteresses la paix et la fraternité.

La Révolution naissante voulait étendre les principes de la justice aux
relations internationales. Les peuples doivent se traiter en frères;
l'un d'eux ne doit pas faire aux autres ce qu'il ne voudrait pas qu'on
lui fit.

Dans cette discussion solennelle, certains hommes mirent au jour leurs
pensées secrètes, et la discussion du droit de paix et de guerre eut
pour résultat de démasquer Mirabeau. Ce grand homme indigne de ce nom
passa timidement à la cour et à la contre-révolution. Les feuilles
publiques le dénoncèrent; tout Paris fermenta. Camille Desmoulins, qui
l'avait le plus aimé, se déchaîna contre lui: «Tu as beau me dire que
tu n'as pas été corrompu, que tu n'as pas reçu d'or, j'ai entendu la
motion. Si tu en as reçu, je le méprise; si tu n'en as pas reçu, c'est
bien pis, je l'ai en horreur.» Pendant ce temps-là, Mirabeau louait un
hôtel, achetait de l'argenterie et tenait table ouverte.

L'Assemblée nationale avait eu la délicatesse d'inviter Louis XVI à
fixer lui-même sa liste civile: il lui demanda 25 millions; _le pauvre
homme!_ Quatre députés seulement osèrent, dans le vote par assis et
levé, refuser une somme si exorbitante; l'un de ces quatre était l'abbé
Grégoire.

La nuit du 4 août avait mis la cognée à l'arbre du régime féodal; mais
la noblesse se soutenait encore par le prestige de ses titres
nobiliaires, _stat magni nominis umbra_. Cette ombre même devait
disparaître devant la Constitution. L'aristocratie de l'ancien régime
légua, cette fois, un grand exemple à toutes les aristocraties futures:
elle s'exécuta elle-même simplement, gravement, et avec ce je ne sais
quoi d'exquis dans les formes que donne la pratique du monde. On vit un
de Noailles, un Montmorency, combattre les pâles arguments d'un petit
abbé Maury, avec toute la supériorité que donne la dignité du sacrifice
et du désintéressement.

«Anéantissons, s'écriait M. de Noailles, ces vains titres, enfants de
l'orgueil et de la vanité. Ne reconnaissons de distinction que celle
des vertus. Dit-on le marquis de Franklin, le comte Washington, le
baron Fox? On dit Benjamin Franklin, Fox, Washington. Ces noms n'ont
pas besoin de qualification pour qu'on les retienne; on ne les prononce
jamais sans admiration. J'appuie donc de toutes mes forces les diverses
propositions qui ont été faites. Je demande en outre que désormais
l'encens soit réservé à la Divinité. [Note: L'usage d'encenser le
seigneur du lieu était établi dans les paroisses.] Je supplierai aussi
l'Assemblée d'arrêter ses regards sur une classe de citoyens jusqu'à
présent avilie, et je demanderai qu'à l'avenir on ne porte plus de
livrée.»

Parmi les plus ardents révolutionnaires, il y en avait d'engagés
personnellement au maintien de ces titres. Ils ne daignèrent pas même
parler contre ces distinctions antisociales, qui étaient mortes depuis
longtemps dans leur coeur; ils laissèrent faire. Le décret passa au
milieu des applaudissements. Il me semble entendre, parmi ces
claquements de mains, une voix qui retentit du bout du monde à l'autre.
«Elle est tombée, elle est tombée, la grande Babylone des nations,
cette féodalité qui buvait le vin et le sang du peuple, ce colosse aux
pieds d'argile, qui s'affaisse lui-même sous le poids de son
injustice!»

Un homme blâma pourtant la décision de l'Assemblée, relative aux titres
nobiliaires, et, qui le croirait? cet homme était Marat.

Voici ses raisons: «C'était bien fait, sans doute, écrivait-il dans
_l'Ami du peuple_, d'anéantir les ordres privilégiés; rien de mieux que
de les avoir dépouillés de leurs prérogatives oppressives; mais il
fallait leur laisser leurs hochets, leurs titres, et les charger
seulement de fortes redevances. Qui doute que leur abolition n'ait été
décrétée pour entretenir dans l'État un foyer de discordes? C'est à la
prochaine législature de l'éteindre en rétablissant ces hochets. La
plupart des noms que portent aujourd'hui les jadis nobles sont des noms
de terres titrées: ces noms sont à leurs yeux la plus chère portion de
l'héritage de leurs pères; ils font leur gloire et leur consolation
dans l'adversité; plutôt que de se soumettre à les quitter, ils
braveront mille morts. Ce que je dis de leur nom, je le dis de leurs
décorations et de leurs titres. Quelle démence de vouloir les
contraindre à les abandonner! Quoi! l'Assemblée nationale, avant que
les lumières de la philosophie aient pénétré tous les esprits de la
vraie grandeur de l'homme, sape barbarement un édifice pompeux qu'a
élevé la gloire et qu'a respecté le temps! Elle veut que, sans frémir
de honte et de fureur, un Montmorency reprenne le nom de B....., et
cesse de se qualifier du titre de premier baron chrétien; elle veut
que, sans mourir de douleur, les descendants de ce Villars, qui sauva
la France du joug autrichien, se contentent d'un nom tout net, qui les
confond avec le vendeur de chandelles ou le crocheteur du coin! Non,
non! quoi qu'ils aient pu faire, ils ne détruiront jamais ni les
rapports de la nature ni les rapports de la société. Un duc sera
toujours un duc pour ses valets. Sans doute la doctrine de l'égalité
parfaite devait être reçue avec enthousiasme de l'aveugle multitude,
toujours menée par des mots; qu'on juge de l'ivresse d'un porteur
d'eau, qui se croit l'égal d'un duc ou d'un maréchal de France... Mais
ce que je ne puis concevoir, c'est qu'il ne se soit trouvé personne
dans le sénat de la nation, qui ait senti les inconvénients de cette
doctrine, et qui en ait prévu les funestes effets sur la sûreté et la
tranquillité publiques. Qu'y a gagné, d'ailleurs, le pauvre peuple? Il
n'a cessé de ramper devant l'héritier d'un grand nom que pour ramper
devant un nouveau parvenu cent fois plus indigne... Ah! puisqu'il est
né pour l'humiliation, mieux valait l'abaisser devant un maréchal de
France qui avait reçu de l'éducation que devant un grippe-sous paré de
son écharpe tricolore. Tout ce que la Constitution fait avec tyrannie,
elle pouvait le faire avec douceur et prudence. Au lieu d'anéantir les
ordres du roi et la noblesse, elle pouvait les laisser s'éteindre...
Voici ma profession de foi: La Révolution a rendu ennemis du peuple
tous les ordres privilégiés... Je dis qu'il faut les ramener par la
justice, qu'il faut empêcher les jadis nobles de se regarder comme des
étrangers dans l'État, en cessant de les dépouiller de leurs titres. Je
sais qu'en proposant ce conseil je m'expose à la défaveur du peuple;
mais je serais indigne du glorieux titre de son défenseur, si un lâche
retour sur moi-même me fermait la bouche en présence de la justice et
de la vérité.» Ce langage extraordinaire fit alors accuser Marat de
_royalisme_; ses ennemis répandirent même le bruit qu'il s'était vendu
à la cour. La vérité est que l'Ami du peuple, comme tous les écrivains
démocrates, voyait avec peine se former, sur les ruines du régime
féodal, une aristocratie d'argent. Il réclamait une fusion réelle de
tous les citoyens en un corps de nation, non un simple déplacement des
anciens priviléges.

L'Assemblée nationale, nous devons le reconnaître, ne perdait point son
temps en discussions frivoles: quelques mois lui avaient suffi pour
réorganiser la France; elle l'avait divisée (15 janvier 1789) en 83
départements, qui tiraient leurs noms de la configuration même du sol,
des montagnes et des rivières; elle avait couvert le pays de
municipalités et d'assemblées électorales, où devaient être admis tous
ceux qui payaient, en contribution, la valeur de trois journées de
travail, créé un papier-monnaie pour faciliter la vente des biens
ecclésiastiques, détruit les parlements, délégué le pouvoir judiciaire
à des juges salariés par la nation. Au milieu de ces travaux, elle fut
plus d'une fois interrompue par les troubles des provinces; l'esprit
royaliste agitait le Midi; la lutte des croyances religieuses
commençait à remuer l'Ouest; de tous ces côtés, l'ancienne constitution
des provinces, encore mal effacée, servait de ferment aux germes d'une
guerre civile. «A Montauban, dit Loustalot, l'aristocratie militaire,
ecclésiastique et judiciaire a fait périr, dans un quart d'heure, plus
de citoyens que vingt-trois millions d'hommes n'en ont immolé dans une
grande révolution où ils avaient à se venger de quatre siècles de
malheurs et d'outrages.» Incroyable aveuglement des préjugés: la France
se soulevait contre son propre bonheur.

Malgré les maux inséparables de tout enfantement politique, la
situation du plus grand nombre des citoyens s'était améliorée: dans
l'ordre civil, le paysan n'était plus un être taillable et corvéable à
merci; dans l'Église, si les bénéficiers et les prélats avaient été
obligés de retrancher leur luxe, les curés de campagne jouissaient au
moins du nécessaire: c'est la Révolution qui a donné du pain au clergé
inférieur. De toutes parts, les inégalités sociales, causes de la
misère et de l'ignorance, disparaissaient. La France courait à une
nouvelle distribution du territoire et de la fortune publique. Les
bornes des États ne limitaient même plus cette secousse vers l'unité.
Franklin mourut: l'Assemblée nationale porta le deuil pendant trois
jours. En s'associant à la douleur de l'Amérique, les révolutionnaires
français montrèrent qu'ils étaient citoyens du monde entier: un grand
homme n'appartient pas seulement à son pays mais au genre humain qu'il
éclaire de ses lumières.

Comment s'expliquer qu'au milieu de cette diffusion de lumières on
continuât de faire la guerre aux écrivains? Fréron était emprisonné,
Marat traqué, Loustalot inquiété; une amende de dix mille livres,
nouvelle épée de Damoclès, était suspendue sur la tête de Camille. Ne
pouvant les vaincre, on essaya de les séduire. Les ouvriers de
corruption en furent pour leur peine; Camille, cette tête si facile à
griser, résista aux narcotiques et aux promesses; ivresse pour ivresse,
il préféra celle de la Révolution. Jamais Desmoulins n'avait montré
tant de verve, d'originalité, d'assurance, qu'en face de cette
conspiration contre la presse. «Je vois bien, dit-il, que pour faire un
journal libre, et ne point craindre les assignations ni les juges
corrompus, il faut renoncer à être citoyen actif, suivre le précepte de
l'Évangile, _donner ce qu'on a, ne tenir à rien_, et se retirer dans un
grenier ou dans un tonneau insaisissable, et je suis bien déterminé à
prendre ce parti, plutôt que de trahir la vérité et ma conscience.
--Oui, je viens de prendre ce parti; je me suis débarrassé
du peu que j'avais acquis par mes veilles, et d'un pécule que je puis
bien appeler _quasi castrense_. A présent, viennent les huissiers!
Quand ils viendront, j'échapperai à l'inquisition, comme le moucheron à
la toile d'araignée, en passant au travers. Je bénis la tempête qui m'a
fait jeter dans la mer les instruments de ma servitude; maintenant je
me sens libre comme _Bias_. Je révélerai toute la corruption de
l'Assemblée nationale. Je déclare, je jure qu'ils m'ont offert une
place dans la municipalité, qu'ils m'ont dit avoir la parole de Bailly
et de Lafayette. J'ai compris par leurs menaces qu'ils disposaient de
_Talon_ et de son Châtelet, et, par leurs promesses, qu'ils disposaient
des places de la municipalité et des grâces de la cour. Oui, citoyens,
je vous dénonce que déjà vous êtes à l'encan; on marchande le silence
ou l'appui de vos défenseurs. A la suite d'un repas où l'on avait
affaibli ma raison, en prodiguant les vins, et amolli mon courage, en
m'offrant une image du bonheur qui n'est point sur la terre et dont ils
ne voient pas que le dédommagement ne peut être que dans la probité, le
témoignage de la conscience et l'estime de soi-même; après m'avoir
ainsi préparé à recevoir les impressions qu'on voulait me faire
prendre, n'osant pas me proposer de professer d'autres principes, on
m'a proposé une place de mille écus, de deux mille écus... Pardon,
chers concitoyens, si je ne me suis point levé avec horreur, et si je
n'ai point dénoncé ces offres. J'aurais trahi l'hospitalité, la
sainteté de la table... Que le peuple soit averti qu'on marchande les
journalistes, qu'on dispose à l'avance des places de la municipalité,
qu'on engage la parole de Bailly et de Lafayette.» Loustalot fit aussi
son manifeste. «Voyons qui de nous, s'écriait-il, sera le meilleur
citoyen?» Camille releva le gant: «Je veux lutter avec vous de civisme.
Il ne reste plus de sacrifices à faire après ceux que j'ai faits; mais
je sacrifierais, s'il le faut, au bien public jusqu'à ma réputation.
Qu'on m'assigne, qu'on me décrète, qu'on m'outrage, qu'on me calomnie
indignement, j'immolerai jusqu'à l'estime des hommes, je ne craindrai
ni les coups d'autorité ni le coup des lois; je serai au-dessus des
honneurs et de la misère; je ne cesserai d'abreuver l'esprit public de
la vérité et des bons principes; la lâche désertion de quelques
journalistes, la pusillanimité du plus grand nombre, ne m'ébranlera
pas, et je vous suivrai jusqu'à la ciguë.» Tel était alors le
dévouement de quelques journalistes.

La Révolution avait promis de relever tous les abaissements. Ne
devait-elle point alors tendre la main aux juifs, aux protestants? ne
devait-elle pas écarter de la tête des comédiens un préjugé funeste?
Talma ayant rencontré, à propos de son mariage, de la part de l'Église,
une résistance que n'avait pu vaincre le progrès des idées, saisit
l'Assemblée nationale de sa plainte. «J'implore, lui écrivait-il dans
une lettre, le secours de la loi constitutionnelle et je réclame les
droits de citoyen qu'elle ne m'a point ravis, puisqu'elle ne prononce
aucun titre d'exclusion contre ceux qui embrassent la carrière du
théâtre. J'ai fait choix d'une compagne à laquelle je veux m'unir par
les liens du mariage; mon père m'a donné son consentement; je me suis
présenté devant le curé de Saint-Sulpice pour la publication de mes
bans. Après un premier refus, je lui ai fait faire une sommation par
acte extra-judiciaire. Il a répondu à l'huissier qu'il avait cru de sa
prudence d'en référer à ses supérieurs, qui lui ont rappelé les règles
canoniques auxquelles il doit obéir, et qui défendent de donner à un
comédien le sacrement de mariage, avant d'avoir obtenu de sa part une
renonciation à son état... Je me prosterne devant Dieu; je professe la
religion catholique, apostolique et romaine... Comment cette religion
peut-elle autoriser le dérèglement des moeurs?... J'aurais pu, sans
doute, faire une renonciation et reprendre le lendemain mon état; mais
je ne veux point me montrer indigne de la religion qu'on invoque contre
moi, indigne du bienfait de la Constitution, en accusant vos décrets
d'erreur et vos lois d'impuissance.» Robespierre dans un excellent
discours défendit la cause des comédiens contre l'intolérance
religieuse. «Il était bon, dit-il, qu'un membre de cette Assemblée vînt
réclamer on faveur d'une classe trop longtemps opprimée. Les comédiens
mériteront davantage l'estime publique, quand un absurde préjugé ne
s'opposera plus à ce qu'ils l'obtiennent; alors les vertus des
individus contribueront à épurer les spectacles, et les théâtres
deviendront des écoles publiques de principes, de bonnes moeurs et de
patriotisme.» Ce langage était celui de la raison et contribua sans
doute à adoucir les préjugés qui régnaient autrefois contre les
acteurs. Molière, du fond de sa tombe, dut remercier l'orateur et cette
grande Révolution qui venait rappeler tous les Français, tous les
habitants de la terre à la dignité d'hommes et de citoyens.

Une question encore plus grave que la vente des biens ecclésiastiques
était la constitution civile du clergé.



X

Constitution civile du clergé.--Fête de la Fédération.


Une assemblée laïque avait-elle le droit de modifier les institutions
religieuses, et de les mettre en harmonie avec les nouvelles
institutions du pays? Les uns disaient oui; les autres, non. Les
partisans de cette réforme s'appuyaient sur un argument très-fort:
l'État pouvait-il tolérer, à côté de lui, une puissance rivale qui
échappait à son contrôle? On crut tourner la difficulté en décidant que
la constitution civile du clergé serait l'oeuvre du clergé lui-même. Le
comité chargé de rédiger le projet de loi se composait presque tout
entier d'ecclésiastiques, dont quelques-uns étaient jansénistes. Ce
comité, je dirais presque ce concile de la foi nouvelle, délibérait
presque tous les jours. Les vivants et les morts illustres, Fénelon,
Pascal, Mably, assistaient en quelque sorte aux débats. De ce travail
préparatoire sortit un plan de constitution ecclésiastique, calqué sur
la constitution politique du pays. Enfin la discussion s'ouvrit au mois
de juin 1790. Plusieurs membres du haut clergé cherchèrent à déplacer
la question, en défendant des dogmes qui n'étaient point attaqués. Ces
casuistes s'enveloppèrent dans une discussion obscure: les fantômes ne
soulèvent que des ténèbres. Robespierre alors se leva: cet orateur
avait autant de rectitude dans l'esprit que de droiture dans le coeur.
Lui qu'on a souvent accusé d'avoir conservé un faible pour le clergé se
montra, dans cette circonstance, un véritable homme d'État,
parfaitement libre et dégagé de tout esprit de secte. «Les prêtres,
dit-il, sont, dans l'ordre social, de véritables magistrats destinés au
maintien et au service du culte. De ces notions simples dérivent tous
les principes; j'en présenterai trois qui se rapportent aux trois
chapitres du plan du comité. Premier principe: toutes les fonctions
publiques sont d'institution sociale; elles ont pour but l'ordre et le
bonheur de la société; il s'ensuit qu'il ne peut exister, dans la
société, aucune fonction qui ne soit utile. Devant cette maxime
disparaissent les bénéfices et les établissements sans objet. On ne
doit conserver en France que des évêques et des curés. Second principe:
les officiers ecclésiastiques étant institués pour le bonheur des
hommes et pour le bien du peuple, il s'ensuit que le peuple doit les
nommer. Troisième principe; les officiers ecclésiastiques étant établis
pour le bien de la société, il s'ensuit que la mesure de leur
traitement doit être subordonnée à l'intérêt et à l'utilité générale,
et non au désir de gratifier et d'enrichir ceux qui doivent exercer ces
fonctions. Ces trois principes renferment la justification complète du
projet du comité. J'ajouterai une observation d'une grande importance,
et que j'aurais peut-être dû présenter d'abord: quand il s'agit de
fixer la constitution ecclésiastique, c'est-à-dire les rapports des
ministres de cette public avec la société, il faut donner à ces
magistrats, à ces officiers publics, des motifs qui unissent plus
particulièrement leur intérêt à l'intérêt public. Il est donc
nécessaire d'attacher les prêtres à la société par tous les liens,
en...

[Illustration: Fête de la Fédération au Champ-de-Mars.]

Ici l'orateur est interrompu par un mélange de murmures et
d'applaudissements; il allait parler du mariage des prêtres.

Robespierre prit part deux autres fois à la discussion des matières
ecclésiastiques: «Ni les assemblées administratives ni le clergé ne
peuvent concourir à l'élection des évêques: la seule élection
constitutionnelle, c'est celle qui vous a été proposée par le comité.
Quand on dit que cet article contrevient à l'esprit de piété, qu'il est
contraire aux principes du bon sens, que le peuple est trop corrompu
pour faire de bonnes élections, ne s'aperçoit-on pas que cet
inconvénient est relatif à toutes les élections possibles, que le
clergé n'est pas plus pur que le peuple lui-même? Je vote pour le
peuple.»

Il faudrait citer tout au long ces deux discours, pour donner une juste
idée de la manière dont le disciple de J.-J. Rousseau envisageait cette
délicate question. Contentons-nous cependant de quelques extraits.

«L'auteur pauvre et bienfaisant de la religion, dit-il, a recommandé au
riche de partager ses richesses avec les indigents; il a voulu que ses
ministres fussent pauvres; il savait qu'ils seraient corrompus par les
richesses; il savait que les plus riches ne sont pas les plus généreux,
que ceux qui sont séparés des misères de l'humanité ne compatissent
guère à ces misères, et que par leur luxe et par les besoins attachés à
leur richesse ils sont souvent pauvres au sein même de l'abondance.»

Robespierre, à la fin, fut simple et touchant; il s'agissait d'une
question d'humanité. «J'invoque, s'écria-t-il, la justice de
l'Assemblée en faveur des ecclésiastiques qui ont vieilli dans le
ministère et qui, à la suite d'une longue carrière, n'ont recueilli de
leurs travaux que des infirmités. Ils ont aussi pour eux le titre
d'ecclésiastiques et quelque chose de plus, l'indigence. Je demande que
l'Assemblée déclare qu'elle pourvoira à la subsistance des
ecclésiastiques de soixante-dix-ans, qui n'ont ni pensions ni
bénéfices.» La Révolution était tenue d'établir la justice et la
miséricorde dans l'Église, comme dans la société.

La discussion fut orageuse: les évêques n'attendaient que ce moment
pour éclater. Ils crièrent à l'hérésie, au scandale; mais l'abbé
Gouttes, au nom des membres du comité ecclésiastique: «Je fais
profession d'aimer, d'honorer la religion, et de verser, s'il le faut,
tout mon sang pour elle.» Les curés de l'Assemblée font la même
déclaration de foi. Au même instant, l'évêque de Clermont, furieux,
sort de la salle à la tête des autres évêques et de tous les membres
dissidents. «Je vote, dit alors l'abbé Grégoire, sous l'oeil de Dieu.»
Le décret passa. «Nulle considération, s'écrie aussitôt ce prêtre
vertueux, ne peut suspendre l'émission de notre serment. Nous formons
des voeux sincères pour que, dans toute l'étendue de l'empire, nos
confrères, calmant leurs inquiétudes, s'empressent de remplir un devoir
de patriotisme, si propre à porter la paix dans le royaume, et à
cimenter l'union entre les pasteurs et les ouailles!» Resté à la
tribune, il y prononce alors le premier, aux applaudissements de
l'Assemblée, le fameux serment constitutionnel: «Je jure d'être fidèle
à la nation, à la loi et au roi.»

L'Assemblée nationale venait de rappeler l'Église à la simplicité des
premiers temps, à l'élection des évêques et des curés par les fidèles.
Elle n'avait touché ni aux dogmes ni aux croyances, et pourtant une
grande agitation cléricale se répandit dans toute la France. Les
ministres d'une religion de paix ainsi, qu'ils s'intitulent eux-mêmes,
fomentèrent dans l'Église un schisme qui devait déchirer l'unité de
l'État. Un abîme de dissentiments séparait les prêtres assermentés des
prêtres inassermentés. Les évêques sonnèrent l'alarme dans leurs
diocèses. Un assez grand nombre de prélats émigrèrent à l'étranger. Des
curés abandonnèrent leurs fonctions, aimant mieux vivre d'aumônes que
de recevoir la rétribution accordée par le gouvernement
constitutionnel. La pitié des femmes les accompagna dans leur retraite;
elles suivaient avec attendrissement ces vieillards réduits à dire la
messe dans le creux des rochers, dans les maisons particulières, au
coin des bois. On en est même à se demander si la constitution civile
du clergé ne fut pas une des fautes de la Révolution Française. Sans
doute l'État avait le droit de courber sous sa main toutes les
résistances; mais il s'attaquait, cette fois, à des hommes qui
regardaient leurs croyances comme antérieures et supérieures à tous les
droits politiques. Réconcilier le clergé avec les principes de 89 était
un rêve; intervenir dans ses affaires était un danger. Y avait-il une
autre solution? personne alors ne la proposa.

Au moment où cette querelle du clergé semait la discorde dans les
villes et dans les campagnes, tous les esprits vraiment philosophiques
tendaient, au contraire, vers l'unité. Une scène étrange et curieuse se
passa au sein même de l'Assemblée constituante. Au moment où l'on s'y
attendait le moins, les portes de la salle s'ouvrent: c'est une
députation d'Anglais, de Prussiens, de Siciliens, de Hollandais, de
Russes, de Polonais, d'Allemands, de Suédois, d'Italiens, d'Espagnols,
de Brabançons, de Liégeois, d'Avignonnais, de Suisses, de Genevois,
d'Indiens, d'Arabes, qui tous viennent, conduits par l'étoile de la
liberté, adorer la Révolution au berceau.--Ces étrangers, à la tête
desquels marche l'orateur Clootz, demandent la faveur d'être admis à la
fête qui se prépare dans le Champ-de-Mars, pour l'anniversaire du 11
juillet; «La trompette, dit Clootz, qui sonne la résurrection d'un
grand peuple, a retenti aux quatre coins du monde, et les chants de
vingt millions d'hommes libres ont réveillé les peuples ensevelis dans
un long esclavage.» Ainsi s'accomplissait le mot de Volney, dans la
discussion du droit de paix et de guerre: «Jusqu'à ce moment vous avez
délibéré dans la France et pour la France: aujourd'hui vous allez
délibérer pour l'univers et dans l'univers.»

Ce cosmopolitisme n'était peut-être pas de très-bon aloi. Avant de
constituer l'unité du genre humain, ne fallait-il point fonder l'unité
national? Aussi la deputation fut-elle accueillie froidement.

Quel était pourtant le caractère de la grande solennité qui se
préparait au Champ-de-Mars?

Depuis quelque temps, on avait conçu l'idée d'une confédération
générale, qui devait réunir les drapeaux de toutes les gardes
nationales du royaume.

Ce mouvement était parti des provinces: l'égoïsme de localité cédait
dans toute la France à l'entraînement de l'esprit public: les citoyens
régénérés avaient besoin de se voir, de se connaître; ils se
cherchaient; plus de divisions; une grande famille liée par les mêmes
sentiments. On avait choisi le Champ-de-Mars pour le théâtre de la
fête; mais ce théâtre était lui-même à construire. Quinze mille
ouvriers travaillaient depuis quelques jours à relever les terres, de
chaque côté du Champ, en vastes talus qui devaient supporter la masse
des spectateurs. Cependant le bruit circule que l'ouvrage n'avance pas;
l'inquiétude se répand dans tous les quartiers de la ville. On se
transporte aussitôt sur les lieux. Il n'y a qu'un cri: «Mettons-nous-y
tous.»

A l'instant même, une armée de cent cinquante mille travailleurs
accourt; le Champ est transformé en un immense atelier national. Les
bataillons de la garde nationale, les citoyens de tout rang, de tout
âge, arrivent armés de pelles et de pioches. Les invalides, auxquels il
reste un bras, une jambe, remuent vaillamment la terre; ceux d'entre
eux qui sont aveugles aident à tirer les tombereaux. Les femmes, que
l'oisiveté du dimanche avait amenées sur le théâtre de ces joyeux
travaux, oublient tout à coup leur sexe, leurs atours; elles disputent
aux hommes les instruments pénibles; de blanches et fines mains
enfoncent la bêche, poussent la brouette. La nuit sépare cette
laborieuse famille, mais l'aurore qui suit la trouve déjà rassemblée.
Les femmes reviennent; déjà leur teint est légèrement bruni au service
de la patrie; elles mettent de la grâce dans leur ardeur à l'ouvrage;
leur simple vue repose des fatigues, leur exemple encourage. Des
prêtres, des moines se mêlent dans les bandes: les chartreux
transportent la terre en silence et avec un pieux recueillement; les
enfants font, à travers tout cela, l'école buissonnière; leurs bras
tremblants ou débiles aident à charger les fardeaux; leur gaieté trompe
la longueur des heures de travail.

Le nombre de travailleurs augmente d'heure en heure: les outils
manquent; tout à coup les chapeaux, les tabliers suppléent aux
brouettes; l'émulation du dévouement invente des instruments nouveaux.
Au milieu de cette population ouvrière, on distingue les bras rompus
depuis longtemps à la fatigue, les mains de fer créées par l'industrie.

Les imprimeurs avaient inscrit sur leur drapeau: _Imprimerie, premier
flambeau de la liberté!_ Ceux de Prudhomme s'étaient fait, pour se
reconnaître, des bonnets de papier avec les couvertures des
_Révolutions de Paris_; ils sont accueillis à leur arrivée par des
applaudissements. Les riches apportent le sacrifice de leur mollesse et
de leur oisiveté, les femmes de leur beauté craintive et douillette: le
pauvre, chose plus grave, chose sainte! apporte son temps.

«Je n'oublierai pas les colporteurs, dit Camille Desmoulins. Voulant
surpasser les autres corps, et voués plus particulièrement à la chose
publique, ils avaient arrêté de consacrer toute une journée à
l'amélioration des travaux. Paris s'étonna de ne point entendre, dès le
matin, les cris familiers de ces douze cents réveille-matin, et ce
silence avertit la ville et les faubourgs que ces patriotes piochaient
dans la plaine de Grenelle.»

Un ordre admirable, suprême, règne dans toute cette foule: trois cent
mille bras, une seule âme! Les outils remuent, bouleversent le
Champ-de-Mars; le gazon du milieu est soulevé, les tertres latéraux se
dessinent en amphithéâtre. Nulle police; à quoi bon? Un jeune homme
arrive, ôte son habit, jette dessus ses deux montres, prend une pioche
et va travailler au loin.--Mais vos deux montres?--Oh! l'on ne se
défie pas de ses frères!--Et ce dépôt, laissé au sable et aux cailloux,
est gardé par la moralité publique. Les jeux se mêlent de temps en
temps au travail: le tombereau qui part plein de terre revient orné de
branchages, et chargé de groupes de jeunes gens et de jolies femmes qui
auparavant aidaient à le traîner. Il pleut: l'eau du ciel, tout
abondante qu'elle soit, ne refroidit pas l'enthousiasme. Le soir, on se
rassemble avant de se retirer; une branche d'arbre sert d'étendard, un
tambour, un fifre ouvre la marche. Les fêtes de Saturne et de Rhée
étaient revenues: à la veille de jurer le pacte fédéral, les citoyens
français contractent une alliance utile et sacrée, l'alliance avec la
terre.

La presse, toujours ouverte aux alarmes, ne partageait qu'à demi la
joie et la confiance des travailleurs. «Surtout, leur disait-elle,
n'adorez pas!» Cette recommandation s'adressait au caractère idolâtre
des Français, qui, soit par enthousiasme, soit par facile entraînement
du coeur, se montrent trop souvent enclins à se prosterner devant
quelqu'un ou quelque chose. L'idole, ici, c'était la cour, le roi, la
reine. Il était à craindre que ces fédérés, venus du fond de leur
province, ne se laissassent tout à coup séduire.

La reine était belle; elle avait des yeux et des sourires de sirène. Un
mot, et l'épée de la France, l'épée de la Révolution allait peut-être
tomber entre les mains de cette Autrichienne. La vérité est que déjà
les têtes s'enflammaient pour elle; la garder dans son château,
l'escorter à la promenade, veiller la nuit près de son sommeil, il y
avait là plus qu'il n'en faut pour mettre aux champs des imaginations
neuves et romanesques. D'un autre côté, des rancunes farouches
paraissaient survivre, chez quelques citoyens, à l'abolition de la
noblesse: ces sentiments, la presse démocratique eut la générosité de
les calmer. «Une chose, s'écriait Loustalot en rendant compte des
travaux du Champ-du-Mars, une seule chose pourrait affliger un
observateur patriote dans ces beaux jours. Les pelles de beaucoup de
citoyens étaient ornées de devises menaçantes contre les aristocrates.
Frères et amis, le caractère d'un peuple libre est de _dompter les
superbes et de pardonner aux vaincus!_ Les aristocrates ne sont pas
dignes de votre courroux. Que ce beau jour ne soit troublé par aucune
haine, par aucun excès, par aucune vengeance publique ni privée: vous
goûterez le bonheur et vos ennemis seront assez punis.»

Enfin parut l'aube du 14 juillet. Le ciel ne répondait pas à la
sérénité du sentiment public: c'était une matinée sombre et chargée de
nuages. Dès le point du jour, tous les fédérés répandus dans la ville
se réunirent; ils avaient reçu la plus cordiale hospitalité dans les
couvents, les casernes, les maisons bourgeoises: depuis quelques jours,
les citoyens n'avaient plus qu'un toit et qu'une table. Le monde
n'avait jamais rien vu de semblable. A dix heures, une salve
d'artillerie annonça l'arrivée du cortége, qui traversait la Seine sur
un pont de bateaux. Et quel cortége! La France entière, la France avec
ses anciennes provinces qui, tout à coup, immolant leurs droits, leurs
priviléges, leur amour-propre local, venaient se rallier au même
symbole.

La foule était imposante: quatre cent mille spectateurs, hommes et
femmes, tous décorés de rubans aux couleurs de la nation, s'étageaient
sur des gradins qui, partant d'un triple arc de triomphe, décrivaient
un cintre incliné dont le haut se mariait avec les branches des allées
d'arbres, et dont les pieds s'appuyaient sur une immense plate-forme au
milieu de laquelle s'élevait un autel à la manière antique. Quatre
cents prélats revêtus d'aubes flottantes, avec des ceintures
tricolores, couvraient les marches de _l'autel de la patrie_, et
attendaient la fin du cortége, la face tournée vers la rivière.

De temps en temps, la pluie tombait par rafales. Une immense galerie
couverte, ornée de draperies bleu et or, occupait le côté du
Champ-de-Mars où se trouve l'École militaire; au milieu de la galerie
s'élevait le pavillon du roi. Les vainqueurs de la Bastille étaient à
la fête: il y était, ce brave et généreux Hulin, qui, par esprit de
renoncement à toutes les distinctions honorifiques, avait détaché de sa
boutonnière le ruban et la médaille accordée par la Commune. [Note: Je
rencontrai Hulin en 1811, ce même 14 juillet; il se promenait au
Champ-de-Mars par un beau soleil; mais ce soleil qui _brûle les
bastilles_, Hulin ne le voyait plus; il était aveugle.]

A trois heures et demie, le cortége acheva d'entrer dans le
Champ-de-Mars; une seconde salve d'artillerie se fit entendre... on
commença la messe. L'évêque d'Autun, Talleyrand, monta sur l'autel en
habits pontificaux, au milieu de son clergé: la messe se célébra au
bruit des instruments militaires; l'officiant bénit ensuite les
bannières des quatre-vingt-trois départements. Le roi assistait à cette
cérémonie sans sceptre, sans couronne, sans manteau; en homme qui se
respecte, non en comédien.

Le moment solennel était venu: M. de Lafayette, nommé ce jour-là
commandant général de toutes les gardes nationales du royaume, traverse
les rangs au milieu des acclamations, appuie son épée nue sur l'autel,
et dit d'une voix élevée, en son nom, au nom des troupes et des
fédérés: «Nous jurons d'être fidèles à la nation, à la loi et au roi;
de maintenir de tout notre pouvoir la Constitution décrétée par
l'Assemblée nationale et acceptée par le roi, et de demeurer unis à
tous les Français par les liens de la fraternité.» Au même instant, les
trompettes sonnent, les tambours battent, l'obus éclate; le ciel,
jusque-la voilé, se découvre; et le soleil, ce Verbe de la nature,
paraît pour recevoir le serment de quatre cent mille hommes.

L'Assemblée, le roi, le peuple, s'unissent dans le même élan national.
Quel moment! Au bruit de la bombe et du tambour, les habitants restés
dans Paris, hommes, femmes, enfants, lèvent la main du côté du
Champ-de-Mars, et s'écrient aussi: «Oui, je le jure!» La France répète
ce serment avec transport. Qui dira la joie et les embrassements de
tout un peuple venant de naître à la liberté? Ah! ce fut un grand
spectacle! Comment décrire l'effet produit par ces drapeaux qui
flottent dans les airs, comme pour se confondre désormais en un seul,
le drapeau de la France, les armes qui brillent comme une moisson de
fer dans cette plaine nue, les cris qui courent avec des frissons
d'enthousiasme sur toutes les têtes, la terre qui s'ébranle, le ciel
qui semble lui répondre par une clarté subite, les formidables accents
d'une joie orageuse, la voix tonnante du peuple, et le génie de la
Liberté qui plane dans les airs?

«O siècle! ô mémoire! s'écriait alors Carra, nous avons entendu ce
serment, qui sera bientôt, nous l'espérons, le serment de tous les
peuples de la terre; vingt-cinq millions d'élus l'ont répété à la même
heure dans toutes les parties de cet empire; les échos des Alpes, des
Pyrénées, des vastes cavernes du Rhin et de la Meuse en ont retenti au
loin; ils le transmettent sans doute aux bornes les plus reculées de
l'Europe et de l'Asie. Divine Providence! je me prosterne devant toi,
en regardant avec dédain tous les rois qui se croient des dieux et
demandent l'amour des mortels; je leur dis: Qu'êtes-vous? Qu'avez-vous
fait pour le bonheur des hommes? C'est aux nations assemblées à faire
leurs propres lois et leur propre bonheur. Peuples de l'Europe, en
écoutant ce récit, tombez à genoux devant la divine Providence, et
puis, vous relevant avec la fierté de l'homme et l'enthousiasme du
républicain, renversez le trône de vos tyrans; soyez libres et heureux
comme nous.»

Pour se faire une idée des sentiments qui dictaient à la nation entière
de telles paroles, il faut se reporter en esprit à ces jours de foi et
d'espérance, où tous les hommes n'eurent qu'un nom, celui de frères. La
liberté était une mer dont on ne connaissait pas encore les orages.
Avec quelle joie on voyait le vaisseau de la France manoeuvrer sur cet
océan tranquille! Pendant une semaine, ce ne furent que chants et
illuminations jusque sur les ruines de la Bastille; à la porte, on
avait mis cette inscription heureuse par les contrastes qu'elle faisait
naître: _Ici l'on danse_. Tout en transformant ce lieu d'horreur en une
salle de plaisirs, on avait pris le soin de ne point enlever le
caractère de la primitive forteresse. Dans les anciens fossés, où la
danse était fort animée, des restes de cachots, éclairés d'une sombre
lumière, projetaient sur la fête des souvenirs bien faits pour
entretenir le peuple dans l'horreur du despotisme dont cette forteresse
avait été le rempart.

Les craintes qu'avaient conçues les écrivains démocrates furent en
partie confirmées: l'enthousiasme des fédérés les emporta bien au delà
des bornes de la réserve et de la convenance. Malgré ses querelles avec
le roi et avec le clergé, la France était encore royaliste et
catholique, Lafayette avait été enlevé dans les bras, étouffé; on avait
baisé ses mains, ses bottes, son cheval blanc. Pendant huit jours, le
peuple ne se livra plus qu'aux danses et aux divertissements; il
s'abandonna, avec une facilité imprudente, à l'ivresse d'une joie sans
mesure; la tribune était oubliée; il fallait que l'idolâtrie populaire
fût bien prononcée pour que Mirabeau lui-même s'en indignât. «Que
voulez-vous faire, dit-il, d'une nation qui ne sait que crier: Vive le
roi?» Dans une revue des gardes nationales, la reine avait donné sa
main à baiser aux fédérés, sa belle main. Il paraît, au reste, que nos
provinciaux laissèrent déchirer leur civisme et leur morale à des
flèches moins délicates: on les vit rechercher publiquement les
attraits des héroïnes du Palais-Royal.

Le puritanisme démocratique ne cessait de gémir sur ces désordres, sur
les prodigalités scandaleuses de la fête, et sur cette fureur de
spectacles et de nouveautés, si contraire à la dignité d'un peuple
libre. Les écrivains se plaignaient surtout des offenses faites à
l'égalité: le peuple figurait bien au Champ-de-Mars, mais comme
spectateur; les citoyens _actifs_ avaient seuls l'uniforme, portaient
les armes; on aurait désiré voir les formidables piques des faubourgs
mêlées aux baïonnettes. Cette fête n'en laissa pas moins, dans la
mémoire nationale, une trace que le temps n'a point effacée. Le vieux
sang de nos pères se réchauffe quand on leur parle, à cette heure, de
la Fédération et du 14 juillet.

Si incomplète que parût alors aux révolutionnaires cette fête
philosophique, elle n'en fut pas moins le signe de la reconstitution de
l'unité nationale. La poésie est presque toujours impuissante à
traduire ces grandes émotions. M.-J. Chénier et Fontanes essayèrent
pourtant: Chénier seul trouva quelques accents heureux:

Dieu du peuple et des rois, des cités, des campagnes,
De Luther, de Calvin, des enfants d'Israël,
Dieu que le Guèbre honore au pied de ses montagnes,
  En invoquant l'astre du ciel;

Ici sont rassemblés sous ton regard immense,
De l'empire français les fils et les soutiens.
Célébrant devant toi leur bonheur qui commence,
  Égaux à leurs yeux comme aux tiens!

Ces deux strophes obtinrent un succès inouï, d'abord parce qu'elles
sont réellement belles, ensuite parce qu'elles sont l'expression de la
philosophie de la Révolution.

Les fêtes et les réjouissances se prolongèrent durant quelques jours;
les théâtres furent fréquentés par les cent mille fédérés venus de
leurs provinces. Le Théâtre-Français donna une pièce en deux actes de
Collot-d'Herbois, la _Famille patriote ou la Fédération_. Cette comédie
de circonstance n'eut qu'un succès d'allusion et de patriotisme. La
Révolution avait commencé par la littérature; Voltaire, Diderot,
Beaumarchais étaient reconnus au théâtre pour les précurseurs de la
régénération morale et politique, mais au moment où la secousse se
déclara les grands écrivains avaient disparu. Au milieu de cette
disette de beaux-esprits, la Révolution regarda en arrière: elle
retrouva toute une chaîne de grands hommes qui l'avaient annoncée et
préparée. Il y en a surtout un parmi eux qu'elle reconnut pour sien.
Molière n'était guère connu jusqu'alors que de l'aristocratie et des
hommes lettrés; 89 le révéla au peuple.

Lisez les journaux du temps: l'acteur que Louis XIV avait fait enterrer
la nuit dans un coin de cimetière se trouve, sur-le-champ, porté aux
nues. La vengeance que l'auteur a voulu exercer devient palpable pour
tout le monde; ses pièces sont des satires qui attaquent tous les
ridicules des grands seigneurs déchus. Le peuple, à la fin du XVIIIe
siècle, aime à mesurer la distance qui le sépare de Sganarelle, fin,
intelligent, plein de mépris envers la noblesse, mais gagé,
pusillanime, cauteleux, servile, n'osant pas regarder son maître en
face, ni lui dire tout haut ce qu'il pense tout bas. La catastrophe du
cinquième acte de _Don Juan_ est comprise de tous, et appliquée aux
événements. Cette statue du commandeur qui, à la fin du souper, saisit
avec une majesté sombre et terrible le bras du seigneur libertin
qu'elle entraîne, figure bien la Révolution après la Régence.
Entendez-vous retentir les pas lourds de ce fantôme de marbre? C'est le
peuple qui s'avance!

[Illustration: Fabre d'Eglantine]

La nouvelle division de la France en départements n'avait point été
étrangère à la fête de la Fédération. Les anciennes provinces s'étaient
effacées et avec elles avaient disparu les priviléges du clergé et de
la noblesse, abolis de droit, mais non de fait, dans la nuit du 4 août.

On s'arrêterait volontiers à ce beau jour d'enthousiasme, de confiance
et d'élan patriotique; beau jour sans lendemain! Mais la marche des
événements nous entraîne. Qu'il vive cependant à jamais dans
l'histoire, le souvenir de ce moment trop court où le coeur de tout un
peuple battit d'amour pour la Justice et pour la Liberté!



XI

Le parti des indifférents.--Marat éclate.--Camille Desmoulins dénoncé
par Malouet.--Apparition de Saint-Just.--Désorganisation de
l'armée.--Mort de Loustalot.--Une séance du club de Jacobins.--Mariage
de Camille Desmoulins.--Mort de Mirabeau.


Sous tous les gouvernements et à toutes les époques, quelle que soit la
gravité des circonstances, quels que soient les troubles qui agitent le
pays, il se rencontre des hommes qui se font une règle de conduite de
demeurer étrangers aux événements, de rester insensibles aux plus
nobles enthousiasmes; ils ne s'arrêtent jamais à une détermination
qu'après avoir pris conseil de leur amour-propre ou de leurs intérêts
personnels: à qui les comparerons-nous, sinon à ces anges neutres, dont
parle Dante, «qui n'ont voulu prendre parti ni pour Dieu ni pour Satan,
êtres sans infamie comme sans gloire, mais dont la vie est si basse,
que la justice et la miséricorde les dédaignent également»? Ces
hommes-là se nommèrent alors, eux-mêmes, les impartiaux. Toute leur
impartialité n'était qu'un masque, sous lequel se couvrit le royalisme.
Nuls principes! ces hommes ramenaient tous les devoirs à l'égoïsme;
c'est assez dire qu'ils n'en reconnaissaient aucun. «L'égoïste
vertueux, lit-on dans une de leurs brochures, n'est d'aucun parti,
d'aucune faction, d'aucun complot. Ses supérieurs le considèrent, ses
égaux l'aiment, ses inférieurs le respectent: il est heureux.»

Toute cette morale épicurienne contraste singulièrement avec l'esprit
et le langage des révolutionnaires. Je lis, dans un discours prononcé a
l'assemblée fédérative de Valence, les paroles suivantes:

«Quelque assurée que paraisse la conquête de notre liberté,
gardons-nous de penser qu'il ne nous reste que des jouissances à
satisfaire; c'est, au contraire, par des privations qu'il nous faudra
la consolider.»

Qu'on compare ces deux manières de voir, et qu'on juge!

Toute passion, si noble qu'elle soit, a pourtant ses excès: l'amour de
la liberté se montre jaloux, ombrageux, alarmé comme tous les autres
amours. Marat était ainsi fait, que le moindre bruit d'infidélité à la
patrie le jetait dans des fureurs. Toujours traqué, il avait pris le
parti de s'évanouir comme l'air. Il faut lire le journal de Camille
Desmoulins, pour se faire une idée de l'existence fabuleuse de cet être
bizarre, qui semblait avoir dérobé l'anneau de Gygès. Pour se
soustraire à la nuit des cachots, il s'était réduit à vivre au fond
d'une cave; là du moins il pouvait écrire, continuer la rédaction de
l'_Ami du peuple_. Ce qui l'effrayait le plus était l'idée du repos.

Marat luttait contre le Châtelet, contre la Municipalité, contre
l'Assemblée nationale. Aux poursuites, il répondait par des défis. Tout
dernièrement, nouvel esclandre; grande perquisition chez l'invisible
Marat; à défaut du coupable, on saisit ses papiers, les numéros de son
journal, et une pauvre vieille femme qui pliait les feuilles. A minuit,
on emmène le tout chez Bailly. Qu'y a-t-il donc? Marat avait, dit-on,
lancé un nouveau pamphlet anonyme: _C'en est fait de nous_. Rien de
plus irrité que l'auteur de cet écrit; il dépasse toutes les bornes;
mais, il faut bien le dire, les journaux étaient presque tous montés,
depuis quelque temps, au diapason de la violence la plus
extraordinaire. Marat, dont on a voulu faire la personnification de la
démence, se montrait souvent plus modéré que Fréron et autres.
Peut-être cette exagération était-elle nécessaire pour réveiller
l'esprit public; on ne sonne pas le tocsin d'alarme avec un grelot. Or
nous verrons plus loin que la Révolution courait alors des dangers
réels. Il est toujours mal, sans doute, de provoquer au désordre; la
vie de l'homme est inviolable et sacrée dans tous temps: mais l'Ami du
peuple voulait-il réellement qu'on prît ses provocations à la lettre?
On peut en douter. Dans son adresse aux citoyens, je découvre moins de
conseils réfléchis que de véhémentes hyperboles.

«Citoyens de tout âge et de tout rang, s'écrie-t-il, les mesures prises
par l'Assemblée nationale ne sauraient vous empêcher de périr; c'en est
fait de vous pour toujours, si vous ne courez aux armes, si vous ne
retrouvez cette valeur héroïque, qui, le 14 juillet et le 5 octobre,
sauvèrent deux fois la France. Volez à Saint-Cloud [Note: Il paraît que
Louis XVI habitait alors, pour quelques jours, le château de
Saint-Cloud.], s'il en est encore temps; ramenez le roi et le dauphin
dans vos murs; tenez-les sous bonne garde, et qu'ils vous répondent des
événements; renfermez l'Autrichienne et son beau-frère: qu'ils ne
puissent plus conspirer; saisissez-vous de tous les ministres et de
leurs commis; mettez-les aux fers; assurez-vous du chef de la
municipalité et des lieutenants de mairie; gardez à vue le général;
arrêtez l'état-major; enlevez le parc d'artillerie de la rue Verte;
emparez-vous de tous les magasins et moulins à poudre; que les canons
soient répartis entre tous les districts, que tous les districts se
rétablissent et restent à jamais permanents; qu'ils fassent révoquer
les funestes décrets. Courez, courez, s'il en est encore temps, ou
bientôt de nombreuses légions ennemies fondront sur vous: bientôt vous
verrez les ordres privilégiés se relever, le despotisme, l'affreux
despotisme, reparaîtra plus formidable que jamais. Cinq à six cents
têtes abattues vous auraient assuré repos, liberté et bonheur; une
fausse humanité a retenu vos bras et suspendu vos coups: elle va couler
la vie à des millions de vos frères; que vos ennemis triomphent un
instant, et le sang coulera à grands flots; ils vous égorgeront sans
pitié, ils éventreront vos femmes; et, pour éteindre à jamais parmi
vous l'amour de la liberté, leurs mains sanguinaires chercheront le
coeur dans les entrailles de vos enfants.» Ce style est atroce; ces
soupçons et ces conseils font horreur, à nous surtout qui lisons de
pareilles lignes avec sang-froid et à distance des événements. Mais
alors les esprits étaient enflammés par la lutte; le langage se
chargeait de teintes sinistres; la défiance colorait tout en noir; et
l'esprit public était assiégé de fantômes. Marat était le type de
l'hypocondrie sociale. Son esprit se nourrissait d'alarmes, son
imagination effarée donnait aux événements la figure glaciale de la
trahison et de la perfidie; il représentait réellement l'inquiétude de
tous les nouveaux affranchis, qui croient partout revoir le bout de la
chaîne. La lecture du _C'en est fait de nous_ souleva l'Assemblée
nationale. Dénoncé par Malouet, Marat rendit guerre pour guerre. Voici
le curieux manifeste qu'il lança au plus fort de l'orage:

«J'ai un si souverain mépris pour ceux qui ont rendu le décret qui me
déclare criminel de lèse-nation, et plus encore pour ceux qui ont été
chargés de l'exécuter, j'ai tant de confiance dans le bon sens du
peuple, qu'on s'est efforcé d'égarer, et tant de certitude de
l'attachement qu'il a pour son _ami_, dont il connaît le zèle, que je
suis sans la plus légère inquiétude sur les suites de ce décret
honteux, et que je ne balancerais pas à aller me remettre entre les
mains des jugeurs du Châtelet, si je pouvais le reconnaître pour
tribunal d'État, si j'avais l'assurance de ne pas être emprisonné, et
d'être interrogé à la face des cieux, certain qu'ils seraient plus
embarrassés que moi. S'ils n'étaient pas mis en pièces, avant que l'Ami
du Peuple eût achevé de plaider sa cause, ils apprendraient de lui ce
que c'est que d'avoir affaire à un homme de tête, qui ne s'en laisse
point imposer, qui ne prête point le flanc à la marche de la chicane,
qui sait relever des juges prévaricateurs, les ramener au fond de
l'affaire, et les montrer dans toute leur turpitude; ce que c'est que
d'avoir affaire à un homme de coeur, fier de sa vertu, brûlant de
patriotisme, [Note: Une circonstance risible vint croiser cette
boutade: «Le président, raconte Camille Desmoulins, annonça que Marat,
le criminel de lèse-nation, faisait hommage à l'Assemblée de son plan
de législation criminelle. On crut d'abord que c'était un tour de
Marat, qui envoyait ses élucubrations patriotiques, enrichies de son
portrait, pour persiffler les noirs (les membres du côté droit) et le
Châtelet, qui ne pouvaient pas mettre la main sur l'original. Mais il
faut entendre _l'Ami du Peuple_ dans son numéro suivant se défendre de
cet envoi. «Il y a dix ou douze jours, dit-il, que ce plan fut remis à
une dame pour te faire passer au président de l'Assemblée. Je regrette
beaucoup qu'il ait été présenté dans une conjoncture pareille. Je ne
sais point faire de platitudes; loin de rendre dorénavant à
l'Assemblée aucun hommage, je n'aurai pour elle que justice sévère; je
ne lui donnerai aucun éloge.» Marat concluait en déclarant, à son tour,
l'Assemblée _criminelle de haute trahison_, le tout au grand amusement
de Camille, qui s'égayait de son ami Marat comme d'un _phénomène
politique_.] exalté par le sentiment de la grandeur des intérêts qu'il
défend, connaissant les grands mouvements des passions et l'art
d'amener les scènes tragiques.»

L'un des moindres défauts de Marat était de faire, sans cesse, l'éloge
de lui-même.

Camille Desmoulins avait, lui aussi, été dénoncé par Malouet, comme le
_digne émule_ de Marat. Il réclama par voie de pétition. «S'il y a
quelque reproche à me faire, disait Camille, ce serait plutôt d'être
idolâtre de la nation et non d'être criminel envers elle.» Alors
Malouet: «Camille Desmoulins est-il innocent? il se justifiera. Est-il
coupable? je serai son accusateur et celui de tous ceux qui prendront
sa défense. Qu'il se justifie, s'il l'ose.» A ces mots, une voix
s'élève des tribunes: «Oui, je l'ose.» Tumulte: une partie de
l'Assemblée surprise se lève. Le président donne l'ordre d'arrêter
l'interrupteur, qui n'était autre que Camille. Robespierre prend une
grave initiative: «Je crois que l'ordre provisoire donné par M. le
président était indispensable: mais devez-vous confondre l'imprudence
et l'inconsidération avec le crime? Il s'est entendu accuser d'un crime
de lèse-nation; il est alors difficile à un homme sensible de se taire.
On ne peut supposer qu'il ait eu l'intention de manquer de respect au
corps législatif. L'humanité, d'accord avec la justice, réclame en sa
faveur. Je demande son élargissement et qu'on passe à l'ordre du jour.»
Pendant ce temps, Camille avait filé d'une tribune à l'autre, et les
inspecteurs de la salle annoncent qu'il s'est échappé.

On oublie l'incident pour continuer la délibération sur l'adresse.
Robespierre revient plusieurs fois à la charge. Pétion présente fort
adroitement un projet de décret qui annule celui de la veille: Camille
est excepté de la dénonciation qui se trouve maintenue seulement contre
Marat. Il faut entendre Camille raconter lui-même, dans son style
charivarique, l'issue de cette affaire: «Victor Malouet avait assez
bien arrangé son plan de procédure, mais il n'a pas joui longtemps de
sa victoire. Il avait saisi habilement l'avantage

  «D'une nuit qui laissait peu de place au courage.»

M. Dubois de Crancé a rallié les patriotes, et j'ai eu la gloire
immortelle de voir Pétion, Lameth, Barnave, Cottin, Lucas, Decroix,
Biauzat, etc., confondre les périls d'un journaliste famélique avec la
liberté, et livrer pendant quatre heures un combat des plus opiniâtres,
pour m'arracher aux noirs qui m'emmenaient captif; maints beaux faits
surtout ont signalé mon cher _Robespierre_. Cependant la victoire
restait indécise, lorsque _Camus_, qu'on était allé chercher au poste
des archives, accourant sans perruque et le poil hérissé, se fit jour
au travers de la mêlée, et parvint enfin à me dégager des aristocrates,
qui, malgré l'inégalité des forces et les embuscades inattendues de
_Dubois_ et de _Biauzat_, se battaient en désespérés. Il était onze
heures et demie; _Mirabeau-Tonneau_ était tourmenté du besoin d'aller
rafraîchir son gosier desséché, et je fus redevable du silence
qu'obtint _Camus_, moins à la sonnette du président, qui appelait à
l'ordre, qu'à la sonnette de l'office, qui appelait les ci-devant et
les ministériels à souper, et qui, depuis plus d'une heure, sonnait la
retraite. Ils abandonnèrent enfin le champ de bataille, je fus ramené
en triomphe; et à peine ai-je goûté quelque repos, que déjà un chorus
de colporteurs patriotes vient m'éveiller du bruit de mon nom, et crie
sous mes fenêtres: _Grande confusion de Malouet; grande victoire de
Camille Desmoulins_; comme si c'était la victoire de celui qui, les
mains chargées de chaînes, ne pouvait combattre, et non pas la victoire
de cette cohorte sacrée des amis de la Constitution, de cette foule de
preux Jacobins, qui ont culbuté _les Malouet, les Desmeuniers, les
Murinais, les Foucault_, et cette multitude de noirs et de gris,
d'aristocrates vétérans et de transfuges du parti populaire.»

Camille, tiré d'un mauvais pas, n'en devint guère plus sage: cet
écolier de génie écoutait plutôt son immense mémoire, son amour de la
plaisanterie et du trait que sa sûreté personnelle, et même que la
dignité de la Révolution.

Un nouveau caractère allait entrer sur la scène, et prendre une part
active aux événements.

Le 19 août 1790, Robespierre reçut de Blérancourt, près de Noyon, une
lettre; l'écriture en était nette et hardie, il lut:

«Vous qui soutenez la patrie chancelante contre le torrent du
despotisme et de l'intrigue, vous que je ne connais que comme Dieu, par
des merveilles, je m'adresse à vous, monsieur, pour vous prier de vous
réunir à moi pour sauver mon triste pays. La ville de Couci s'est fait
transférer (ce bruit court ici) les marchés francs du bourg de
Blérancourt. Pourquoi les villes engloutiraient-elles les priviléges
des campagnes? Il ne restera donc plus à ces dernières que la taille et
les impôts! Appuyez, s'il vous plaît, de tout votre talent, une adresse
que je fais par le même courrier, dans laquelle je demande la réunion
de mon héritage aux domaines nationaux du canton, pour que l'on
conserve à mon pays un privilége sans lequel il faut qu'il meure de
faim. Je ne vous connais pas, mais vous êtes un grand homme. Vous
n'êtes pas seulement le député d'une province, vous êtes celui de
l'humanité et de la république. Faites que ma demande ne soit pas
méprisée.

«_Signé_: SAINT-JUST,

«Électeur au département de l'Aisne.»

Robespierre demeura longtemps absorbé; l'émotion s'empara de tout son
être, il lui sembla que son âme se séparait de la matière et se
trouvait en contact avec une âme soeur: ces deux hommes s'étaient
compris à distance.

Au moment où venait de se former, entre Robespierre et ce jeune
inconnu, un lien que le fer seul de leurs ennemis devait trancher plus
tard, Marat rompait avec un des hommes qui devaient l'entraîner dans
une lutte à mort. «Monsieur Brissot, écrivait-il, m'avait toujours paru
vrai ami de la liberté: l'air infect de l'Hôtel de Ville, et plus
encore le souffle impur du général (Lafayette), influèrent bientôt sur
ses principes; son plan d'aristocratie municipale, qui a servi de
canevas à celui de Desmeuniers, ne me laissa plus voir en lui qu'un
petit ambitieux, un souple _intrigant_, et la voix du patriotisme
étouffa dans mon coeur la voix de l'amitié.» Intrigue et intrigants,
c'est le fer rouge dont la Montagne marquera, plus tard, tout le parti
de la Gironde.

Il existait dans l'armée un principe de dissolution: Mirabeau proposa
de la licencier pour la réorganiser sur de nouvelles bases. On n'osa
prendre cette mesure. Dans l'ancien système, l'armée était une simple
machine de guerre; elle n'agissait pas, elle fonctionnait. Composée,
comme le clergé, d'une noblesse et d'un peuple, elle consacrait, sous
l'uniforme, la plus entière séparation des castes: d'un côté, les
officiers; de l'autre, les sous-officiers et les soldats. Quand
les bases de l'ancienne société s'ébranlèrent, toutes les
institutions avaient été obligées de s'ouvrir à l'élément
démocratique: il n'en fut pas de même de l'armée. Abattue partout
ailleurs, l'aristocrati levait encore la tête sous les drapeaux.
Appuyée sur l'obéissance passive qu'imposent les lois militaires, elle
bravait, en quelque sorte, le torrent des idées nouvelles. Les opinions
étaient déterminées par la place que chacun occupait dans cette
formidable hiérarchie: les officiers, tous d'origine noble, se
montraient généralement opposés à la Révolution; les sous-officiers et
les soldats se déclaraient, au contraire, très-favorables au mouvement:
de là deux partis dans l'armée comme dans la nation. Les soldats,
quoique gardés à vue par leurs chefs, lisaient et commentaient entre
eux les écrits publics; l'esprit de liberté pénétrait à travers
l'uniforme.

Telle était la situation, lorsqu'une étincelle mit le feu aux poudres.
A Nancy éclata un soulèvement général qui faillit dégénérer en une
guerre civile. Trois régiments s'insurgèrent; Bouillé marcha sur eux, à
la tête de la garnison et des gardes nationales de Metz; il les soumit.
Le sang avait coulé: cette victoire fit horreur à ceux mêmes que la loi
de la subordination mettait dans la nécessité de vaincre. Quand cette
nouvelle arriva sur Paris, elle causa une exaspération terrible.
Quarante mille hommes entourent la salle du Manége, et poussent des
cris d'imprécations contre Bouillé, jusque dans les Tuileries; ils
veulent arrêter le ministre de la guerre. L'Assemblée nationale n'en
décerne pas moins des remerciements à M. de Bouillé et à l'armée
victorieuse, et des honneurs funèbres aux citoyens morts pour le
maintien de la discipline.

Un conseil de guerre, composé d'officiers appartenant aux divisions de
Vigier et de Castella, avait condamné vingt-trois soldats de
Château-Vieux à la peine de mort, quarante et un aux galères; soixante
et onze furent renvoyés à la justice de leur régiment. Robespierre fit
un appel à la clémence de l'Assemblée. Remontant des effets aux causes,
il accusa les mauvais traitements dont l'armée était victime de la part
de ses chefs. «Il ne faut pas seulement, ajouta-t-il, fixer votre
attention sur la garnison de Nancy; il faut, d'un seul coup d'oeil,
envisager la totalité de l'armée. On ne saurait se le dissimuler, les
ennemis de l'État ont voulu la dissoudre: c'est là leur but. On a
cherché à dégoûter les bons; on a distribué des cartouches jaunes;
[Note: C'était une punition et une marque d'infamie.] on a voulu aigrir
les troupes pour les forcer à l'insurrection, faire rendre un décret,
et en abuser en leur persuadant qu'il est l'ouvrage de leurs ennemis.
Il n'est pas nécessaire de plus longs développements pour vous prouver
que les ministres et les chefs de l'armée ne méritent pas votre
confiance.»

Signalons un trait de dévouement et d'humanité: la femme Humberg,
concierge de la porte de Stanislas, à Nancy, voulant éteindre le feu de
la guerre civile, prit un seau d'eau et le renversa sur la lumière d'un
canon, malgré l'opposition des canonniers.

La nouvelle des massacres de Metz et de Nancy eut un retentissement
sinistre dans les feuilles publiques. Marat ne se connaît plus; il
s'emporte, il délire.

«Juste ciel! s'écrie-t-il. Tous mes sens se révoltent, et l'indignation
serre mon coeur. Lâches citoyens! verrez-vous donc, en silence,
accabler vos frères? Resterez-vous donc immobiles, quand des légions
d'assassins vont les égorger? Oui, les soldats de la garnison de Nancy
sont innocents; ils sont opprimés, ils résistent à la tyrannie; ils en
ont le droit, leurs chefs sont seuls coupables, c'est sur eux que
doivent tomber vos coups: l'Assemblée nationale elle-même, par le vice
de sa composition, par la dépravation de la plus grande partie de ses
membres, par les décrets injustes, vexatoires et tyranniques qu'on lui
arrache journellement, ne mérite plus votre confiance.»

Ces accès de colère qui faisaient affluer tout son sang vers le coeur,
à la vue de l'injustice, avaient, plus d'une fois, valu à Marat une
réputation de folie; il ne s'en laissa pas ébranler. Toute la vengeance
qu'il exerça fut de renvoyer la même accusation à ses ennemis.

«Rien n'égale, poursuit-il, l'horreur que j'ai pour les noirs projets
des ennemis de la Révolution, si ce n'est le mépris que m'inspiré leur
démence! Qu'un prince ou des ministres accablés de regrets d'avoir, par
leurs concussions et leur tyrannie, amené les choses au point où elles
en sont, et furieux de ne pouvoir les rétablir, perdent la tête, et se
conduisent en insensés, il n'y a rien là d'étrange. Mais qu'un sénat
nombreux imite leurs folies, c'est ce qu'on refuserait de croire, si
l'on ignorait que ses membres sont presque tous agités des mêmes
passions. Comment, toutefois, ne s'est-il pas trouvé, parmi eux, un
seul homme qui les ait rappelés à la raison, à la prudence? Quel
aveuglement impardonnable de vouloir suivre aujourd'hui, avec les
troupes réglées, les maximes de l'ancien régime! Sont-ce des hommes,
dont les écrits patriotiques ont ouvert les yeux, dont le sentiment de
la liberté a élevé l'âme, et qui craignent moins la mort que le
déshonneur, que l'on peut encore traiter en serfs? Est-ce en cherchant
à couvrir les anciennes vexations par de nouvelles, en employant la
violence à l'appui de l'injustice, en ajoutant outrage à outrage, que
l'on peut espérer de les rendre dociles à la voix de leurs oppresseurs?
Est-ce par des traitements iniques et honteux qu'on peut se flatter de
les plier au devoir? Non, jamais!»

Quelques jours après, le journalisme fit une perte cruelle. Loustalot,
le rédacteur des _Révolutions de Paris_, venait de mourir à l'âge de
vingt-huit ans. C'était un grand coeur et un écrivain de talent, dévoré
par le feu sacré du patriotisme. Sa feuille se tirait à un nombre
considérable d'exemplaires, et, toute palpitante de l'émotion de la
semaine, elle exerçait une énorme influence dans les faubourgs. Il
tomba au champ d'honneur, ferme, vaillant, la plume à la main: certes,
cette plume valait bien une épée. Il se rencontre des hommes chez
lesquels se résume l'instinct et le bon sens des masses; Loustalot
était de ceux-là. Au moment où le journalisme, ce nouveau pouvoir,
succédait à la royauté, l'auteur des _Révolutions de Paris_ fit mieux
encore que de gouverner le peuple: il l'éclaira. La presse devint,
alors, un véritable sacerdoce.

[Illustration: Une séance du club des Jacobins.]

Le 4 septembre 1790, Necker se retira du ministère. Sa retraite eut
tous les caractères d'une fuite; la popularité l'avait séduit; elle le
trompa. On lisait sur la porte de son hôtel: _Au ministre adoré_;
l'inscription est enlevée; une défaveur générale succède à l'ancienne
idolâtrie. Ces retours de l'opinion ne doivent pas nous étonner; dans
les temps de révolution, les idées sont tout, les hommes rien.

Necker n'avait jamais été que le masque de la volonté nationale, à un
moment donné; il s'évanouit avec la circonstance. Seuls les Montagnards
se fortifiaient et grandissaient à chaque pas; c'est qu'ils avaient
derrière eux le peuple.

La lutte des croyances continuait, quoique la Révolution ne cessât
d'appeler à elle les membres désintéressés du clergé.--La résistance
des ecclésiastiques était en raison inverse du rang qu'ils occupaient
dans la hiérarchie; les évêques se montrèrent plus opposés à la réforme
que les curés, les curés que les simples vicaires. Il y eut ça et là,
dans le bas clergé, des exemples remarquables d'adhésion au nouvel
ordre de choses; un prêtre de Saint-Sulpice, M. Jacques Roux, fit
entendre du haut de la chaire les paroles suivantes: «Interdit des
fonctions sacrées du ministère, par les vicaires généraux de Saintes,
pour m'être déclaré l'apôtre de la Révolution; forcé de quitter mon
diocèse et mes foyers, pour échapper à la fureur des méchants qui
avaient mis ma tête à prix, la joie que je ressens de prêter le serment
décrété le 27 novembre dernier, par la loi sur la constitution civile
du clergé, cette consolation inappréciable me fait oublier que, depuis
seize ans, je n'ai vécu que de mes infortunes et de mes larmes. Je jure
donc, messieurs, en présence du ciel et de la terre, que je serai
fidèle _à la nation, à la loi et au roi_, qui sont indivisibles.
J'ajouterai même que je suis prêt à verser jusqu'à la dernière goutte
de mon sang, pour le soutien d'une révolution qui a changé déjà, sur la
face du globe, le sort de l'espèce humaine, en rendant les hommes égaux
entre eux, comme ils le sont de toute éternité devant Dieu.»

Pour la plèbe du clergé, le serment exigé par la loi était un rempart
contre la tyrannie des grands-vicaires et des évêques, ils pleuraient
d'attendrissement et de joie en le prononçant en face de l'autel. Les
citoyens les entouraient de leur affection. Cependant, en beaucoup
d'endroits, les églises étaient désertées par les ministres du culte: à
Paris, des curés, pour intéresser le peuple à leur cause, avaient fait
vendre leurs meubles à la porte de l'église; d'autres s'étaient
coalisés pour faire manquer les offices. A la paroisse de
Saint-Jean-en-Grève, il ne s'était pas trouvé un seul prêtre pour
commencer les vêpres. On fait venir un religieux, et les gardes
nationaux, de service à la maison commune, accourent en grand nombre
pour chanter les vêpres. Les paroissiens affluent: depuis longtemps on
n'avait prié d'aussi bon coeur.

On n'a point assez appuyé sur un fait singulier: c'est que la
Révolution naissante, bien loin d'éteindre le sentiment religieux chez
les laïques, l'avait au contraire ravivé.

Le même jour, à Saint-Gervais, à Saint-Roch, à Saint-Sulpice, des
citoyens sans armes entouraient le lutrin, et chantaient à voix
déployée les louanges du Créateur.

D'un autre côté se développait un mouvement en dehors des anciens
cultes. A la tête d'une des loges maçonniques de Paris figuraient
quelques philosophes; la loge se changea en club, sous le nom de
_Cercle social_. Les membres de cette association se distinguaient par
des sentiments de bienveillance réciproque et par la pratique de la
charité universelle.

Les hommes frères, les hommes rattachés à toutes les créatures, qui
forment elles-mêmes le lien de la vie, les hommes unis d'esprit et de
sentiment au souverain ordonnateur des êtres, à l'Architecte de
l'Univers, tel était leur idéal, leur rêve philosophique. La
conséquence de cette doctrine, qui avait le tort de flotter un peu dans
les nuages, était le changement de toutes les existences, de toutes les
relations sociales. Le devoir de l'homme, comme celui du citoyen,
était, d'après eux, de joindre sa volonté à celle de l'Être Suprême,
pour créer, de concert avec lui, un monde nouveau, un monde conforme au
dessein primitif, un monde où régneraient la justice et la vérité.

Toute grande réforme politique ou sociale traîne à sa suite une nuée de
métaphysiciens, de rêveurs, de mystiques. Le peuple, en 90, eut le bon
esprit de ne pas les suivre, de s'attacher fermement, comme à un roc,
aux faits positifs, à la loi, aux principes. Il avait un amour
passionné pour la discussion; mais il la voulait nette, précise. Ses
héros étaient les hommes pratiques, ceux qui cherchaient à incarner le
vrai et l'utile, dans les institutions nouvelles. Ce n'est pas lui qui
aurait lâché la proie pour l'ombre.

De jour en jour, les opinions se dégagent: les clubs se multiplient;
celui des Jacobins s'était démembré. Sieyès, Lafayette, Bailly,
Chapelier, Larochefoucauld, en se retirant, avaient fondé à
l'extrémité du Palais-Royal, près le passage Radziwil, une société
connue sous le nom de _Club de 89_. Les députés s'y réunissaient pour
lire les journaux et pour faire d'excellents dîners, au sortir des
séances de l'Assemblée. Dans la soirée, on préparait, par une
discussion régulière et paisible, les travaux législatifs. L'ancien
club des Jacobins avait gagné, à la retraite des modérés, de
s'accroître en force et en influence; il devint plus nombreux et plus
tumultueux; les Lameth et Barnave le dirigeaient, mais leur autorité
tendait à décroître. Mirabeau, quoique haï, était également recherché
des deux clubs, où sa parole remuait des passions bien différentes.

Derrière ces notabilités commençait à poindre l'opiniâtre génie de
Robespierre. Appuyé au dehors sur la presse, il n'attendait qu'une
occasion pour s'imposer lui-même à la faveur populaire. Cette occasion
se présenta: l'Assemblée nationale venait de rendre un décret, portant
que les citoyens actifs seraient seuls inscrits sur le rôle des gardes
nationales. L'indignation ouvrit la veine oratoire de Robespierre; il
fit, au club, un discours trouvé admirable par Camille. Les
applaudissements éclatèrent. Mirabeau, président des Jacobins, rappela
l'orateur à l'ordre. Cette interruption excita un soulèvement orageux.
Vainement l'athlète aux poumons d'airain usait les forces de sa voix
contre le tumulte; le bruit même de la sonnette était étouffé.

«Mirabeau, raconte Desmoulins, voyant qu'il ne pouvait parler aux
oreilles, et pour les frapper par un mouvement nouveau, au lieu de
mettre son chapeau, comme le président de l'Assemblée nationale, monta
sur son fauteuil. «Que tous mes confrères m'entourent!» s'écria-t-il,
comme s'il eût été question de protéger le décret en personne. Aussitôt
une trentaine des honorables membres s'avancent et entourent Mirabeau.
Mais, de son côté, Robespierre, toujours si pur, si incorruptible, et à
cette séance si éloquent, avait autour de lui tous les vrais Jacobins,
toutes les âmes républicaines, toute l'élite du patriotisme. Le silence
que n'avait pu obtenir la sonnette et le geste théâtral de Mirabeau, le
bras en écharpe de Charles Lameth [Note: Lameth s'était battu en duel
avec un membre du côté droit, M. de Castries. Barnave s'était
auparavant rencontré avec Cazelès. Le peuple, irrité des provocations
qu'on adressait depuis quelque temps à ses députés, s'était mis en
mouvement pour exercer une vengeance. Ayant couru en force à l'hôtel de
Castries, il brisa les meubles, mit le linge en pièces et jeta tout par
les fenêtres. Ces luttes personnelles alarmèrent la conscience des
révolutionnaires; ils engagèrent fortement les bons citoyens à réserver
toutes leurs forces pour la grande lutte nationale. Camille Desmoulins
donna lui-même l'exemple en refusant un duel; les écrivains de son
parti le félicitèrent d'avoir le coeur de paraître lâche. Ainsi le
sentiment puritain de la démocratie condamnait ce préjugé barbare de
l'assassinat par les armes et devant témoins.] parvint à le ramener. Il
monte à la tribune où, tout en louant Robespierre de son amour pour le
peuple, et en l'appelant son ami très cher, il le colaphisa un peu
rudement et prétendit, comme M. le président, qu'on n'avait pas le
droit de faire le procès à un décret, sanctionné ou non. Mais M. de
Noailles concilia les deux partis, en soutenant que le décret ne
comportait point le sens qu'on lui prêtait, qu'il s'était trouvé au
Comité de constitution lorsqu'on avait discuté cet article, et qu'il
pouvait attester que ni lui ni le comité ne l'avaient entendu dans le
sens de M. Charles Lameth et de Mirabeau. La difficulté étant levée, la
parole fut rendue à Robespierre, qui acheva son discours au milieu des
applaudissements, comme il l'avait commencé.

Ainsi croissait, au milieu des interruptions et des murmures, cette
puissance formidable que Robespierre devait bientôt exercer aux
Jacobins.

La régénération politique entraîna la régénération des moeurs. Avant la
Révolution, la femme était avilie, le lien conjugal fort relâché. La
réforme des idées fit de l'amour un sentiment qui s'épure en se
réglant, et rendit au mariage la dignité qui lui est propre.

Le mercredi 29 décembre 1790, une cérémonie touchante était célébrée
dans l'église Saint-Sulpice: Camille Desmoulins s'unissait à Lucile
Duplessis. Il faut reprendre les choses de plus haut. Un étudiant en
droit, maître ès arts, rencontre un soir, dans le jardin du Luxembourg,
deux femmes, dont l'une, la mère, avait les traits nobles et empreints
d'une majesté tragique; l'autre était une jeune fille de douze ans,
fort gracieuse et fort bien élevée. Ce jeune homme était très
modestement vêtu, point beau; la parole hésitait sur ses lèvres comme
embarrassée d'un léger bégaiement, ses politesses semblaient un peu
gauches: tel qu'il était, il plut d'abord à la mère, puis à la jeune
fille. Camille se trouvait redevable de son éducation au chapitre de
Laon; sa famille était sans fortune, et les chanoines l'avaient fait
entrer, comme boursier, au collége Louis-le-Grand, où il avait achevé
ses études pour entrer à l'École de droit.

Tous les soirs, Camille allait courtiser ses chers feuillages; ce coin
de nature, encadré dans le faubourg Saint-Germain, était le pays de son
coeur; les deux femmes y revinrent aussi... par hasard. La conversation
étant tombée sur quelques idées qui commençaient dès lors à fermenter,
Camille bégaya des paroles éloquentes; on lui trouva l'esprit orné;
l'accès de la maison lui fut donné. Le coeur a ses troubles comme la
vue: Camille avait d'abord cru aimer la mère; mais, de jour en jour,
ses sentiments se détournaient d'elle pour se porter sur la fille, sur
la petite Lucile, dont les perfections croissantes jetaient déjà, parmi
ses jeux, un parfum de tendresse et de sensibilité délicate. C'était
une âme charmante; toute troublée, elle ignorait la cause et l'objet de
ces soupirs séditieux, qui soulevaient, par instants, sa poitrine émue.
Elle accusait alors la chaleur du ciel des subites rougeurs qui lui
montaient au visage. Le secret de Lucile ne fut pas trop bien gardé;
rien de bavard comme des yeux de seize ans; sa mère lut dans ces
yeux-là. Il y avait des obstacles de fortune. Le jeune bachelier en
droit avait été reçu avocat au parlement de Paris, mais, jusqu'ici,
quel espoir fonder sur son avenir? D'un autre côté, Lucile avait
quelque fortune. Cependant la Révolution avait fait son chemin dans le
monde, et Camille s'était poussé avec elle; il était alors une des voix
les plus écoutées du pays. Aimé de la France, pour le tour incisif de
son esprit original et pétulant, les qualités de son esprit et de son
coeur en firent l'idole de la femme qu'il recherchait.

«Aujourd'hui décembre, écrivait-il à son père, je me vois enfin au
comble de mes voeux. Le bonheur, pour moi, s'est fait longtemps
attendre; mais enfin il est arrivé, et je suis heureux autant qu'on
peut l'être sur la terre. Cette charmante Lucile, dont je vous ai tant
parlé, et que j'aime depuis huit ans, enfin ses parents me la donnent,
et elle ne me refuse pas. Tout à l'heure, sa mère vient de m'annoncer
cette nouvelle en pleurant de joie... Quant à Lucile, vous allez la
connaître par ce seul trait. Quand sa mère me l'a donnée, il n'y a
qu'un moment, elle m'a conduit dans sa chambre; je me jette aux genoux
de Lucile; surpris de l'entendre rire, je lève les yeux; les siens
n'étaient pas en meilleur état que les miens; elle était tout en
larmes, elle pleurait même abondamment, et cependant elle riait encore.
Jamais je n'ai vu de spectacle aussi ravissant, et je n'aurais pas
imaginé que la nature et la sensibilité pussent réunir à ce point ces
deux contrastes!» O pressentiment! rire à travers les larmes, n'est-ce
pas toute la vie?--Ce fut celle de Lucile.

Rien ne manquait à leur bonheur que la cérémonie du mariage. L'abbé
Denis Bérardier, grand-maître du collége de Louis-le-Grand, fit la
célébration à Saint-Sulpice. Les témoins furent Pétion, Robespierre,
Sillery, Brissot et Mercier. Bérardier, qui était membre de l'Assemblée
constituante, prononça un discours dans lequel il recommandait à
Camille de respecter la religion dans ses écrits. «Si l'on peut, lui
dit-il, être assez présomptueux pour se flatter de pouvoir se passer
d'elle, dans toutes les infortunes inséparables de cette vie, ce serait
un meurtre que d'enlever ce secours à tant de malheureux, qui n'ont
d'autre ressource, dans leurs peines, que la consolation qu'elle leur
procure, et d'autre espoir que les récompenses qu'elle promet. Si ce
n'est pas pour vous, ce sera au moins pour les autres que vous
respecterez la religion dans vos écrits; j'en serais volontiers le
garant; j'en contracte même ici, pour vous, l'engagement au pied des
autels, et devant Dieu qui y réside. Monsieur, vous ne me rendrez pas
parjure... Votre patriotisme n'en sera pas moins actif; il n'en sera
que plus épuré, plus ferme, plus vrai; car si la loi peut forcer à
paraître citoyen, la religion oblige à l'être.»

La voix du bon abbé s'était attendrie, en s'adressant à son ancien
élève; les larmes coulèrent. Lucile, cependant, attirait tous les
regards; il n'y avait qu'une voix dans l'église: «Qu'elle est
belle!»--«Je vous assure, écrivait Camille quelques jours plus tard,
que cette beauté est son moindre mérite. Il y a peu de femmes qui,
après avoir été idolâtrées, soutiennent l'épreuve du mariage; mais plus
je connais Lucile, et plus il faut me prosterner devant elle.» Le
charme et la mollesse enfantine des sentiments n'excluaient pas chez
elle l'énergie. Lucile appartenait bien à la race des femmes de la
Révolution, douce et terrible, la grâce du cygne avec des réveils de
lionne.

Soulèverons-nous ici les voiles du sanctuaire domestique? Oh! le
charmant nid risqué au milieu de l'orage! On jouait avec la politique,
comme les enfants des pêcheurs d'Étretat avec la mer. Camille avait
d'ailleurs abrité sa vie des tempêtes du forum. Lucile, quand son mari
avait terminé son numéro de journal, voulait qu'on le lui lût; aux
endroits plaisants, c'étaient des éclats de rire et des folies qui
animaient encore la verve satirique de Camille. Quelquefois elle le
mettait en colère: les femmes n'aiment point sans cela. Au beau milieu
du travail, qui prenait à Camille les plus longues heures du jour,
Lucile, ennuyée du silence, lui jouait quelquefois un charivari, en
faisant aller sur le piano les pattes de sa chatte, laquelle finissait,
tout en jurant, par l'égratigner en _ut, ré, mi, fa_.

Comme ces gracieux enfantillages se détachent en lumière, sur le fond
sérieux d'une Révolution! Quelle douce et charmante insouciance! Hélas!
la fureur des événements allait emporter bien loin ces jours de
bonheur. Quand il raconte de tels enfantillages, Camille ressemble à un
poëte qui, menacé lui-même par les dangers de l'éruption, s'amuserait à
jeter des fleurs dans la bouche du Vésuve.

Il avait de la poésie dans l'âme, mais il avait surtout la verve de la
critique, l'esprit satirique de Voltaire. Il ne tarda point à
plaisanter sur le serment qu'avait exigé de lui l'abbé Bérardier, de
_ne point toucher au spirituel_. «C'était, dit-il, gêner un peu la
liberté des opinions religieuses, et porter atteinte à la déclaration
des droits; mais qu'y faire? Je n'étais point venu là pour dire non.
C'est ainsi que je me trouvai pris et obligé, par serment, à ne me
mêler, dans mes numéros, que de la partie politique et démocratique, et
à en retrancher l'article théologie. Sans avoir approfondi la question,
je me doute bien que ce serment, accessoire au principal, n'est pas
d'obligation étroite comme l'autre.» Voilà l'homme; chez lui, le
premier mouvement venait du coeur et le second de l'esprit.

Ce tour d'esprit railleur l'a fait accuser de scepticisme; il est vrai
que Camille lança plus d'une fois ses flèches contre les ordonnances de
l'Église, et contre les abus du clergé: mais les vrais sceptiques sont
ceux qui acceptent tout sans s'attacher à rien, couvrant ainsi du
manteau des formes, et du respect extérieur, le néant de leurs
convictions.

«Mirabeau est mort!» Telle fut la grande nouvelle qui, le 2 avril 1791,
courut d'un bout à l'autre de Paris. Ses relations avec la cour, ses
intrigues, ses manoeuvres honteuses, ne sont plus, aujourd'hui, un
secret pour personne. L'armoire de fer a parlé; des confidences, des
écrits authentiques, ont trahi le mystère de sa conduite, dans les
derniers temps de sa vie. Il avait proposé à la cour un plan de
conspiration d'où devait sortir la guerre civile, et à l'aide de la
guerre civile il espérait que le roi recouvrerait son autorité. Les
contemporains n'avaient guère sur son compte que des soupçons. Marat
l'avait bien dénoncé comme traître; mais qui Marat n'avait-il point
accusé? On oublia, un instant, ses faiblesses, ses vices, pour ne se
souvenir que du grand orateur. Quel malheur que son caractère ne fût
point à la hauteur de son génie!

La mort refit Mirabeau. Le linceul couvrit les taches trop réelles de
son existence dépravée. Le directoire du département proposa de lui
donner pour tombe la nouvelle église de Sainte-Geneviève; l'Assemblée
nationale délibéra sur-le-champ; Robespierre alors, qui avait plusieurs
fois essuyé les démentis et les colères oratoires de Mirabeau,
Robespierre se leva: «Ce n'est pas, dit-il, au moment où l'on entend,
de toutes parts, les regrets qu'excite la perte de cet homme illustre
qui, dans les époques les plus critiques, a déployé tant de courage
contre le despotisme, que l'on pourrait s'opposer à ce qu'il lui fût
décerné des marques d'honneur. J'appuie cette proposition de tout mon
pouvoir ou plutôt de toute ma sensibilité.» De ces deux hommes,
Mirabeau et Robespierre, l'un était le premier, l'autre le dernier mot
de la Révolution.

L'édifice de Sainte-Geneviève, transformé en Panthéon, devait réunir
les dépouilles de tous les grands hommes. Pensée sublime, qui fut
répudiée plus tard comme tant d'autres, quand la France s'affaissa sur
elle-même:--«Convoquer les ombres, faire un concile de morts, leur
demander, en mettant sous leurs yeux la Constitution de 89; Êtes-vous
contents de notre oeuvre?»--Place à Voltaire, à J.-J. Rousseau, aux
grands hommes du XVIIIe siècle, dans ce temple élevé à la philosophie,
mère de la Révolution! Mirabeau ouvrit la marche et leur montra le
chemin.

Le peuple, qui aime les grands hommes malgré leurs faiblesses, suivit
les funérailles de l'orateur en pleurant. On se figure difficilement
que ces hommes-là doivent périr; tant l'idée de l'âme et du génie
s'allie intimement à celle de l'immortalité!

La rumeur publique fit circuler mille contes invraisemblables. On parla
vaguement de poison; il n'y en avait d'autre que celui de la débauche à
laquelle se livrait cette orageuse nature. Le travail et la tribune
firent le reste. Mirabeau commençait à avoir peur de la Révolution; sa
tonnante voix criait aux flots de reculer; les flots se brisent, mais
ne reculent pas. Emporté dans cette lutte avec un élément sourd et
inexorable, il se raidit contre les débris du drâme; il se fit de la
royauté une ancre à laquelle, d'une main désespérée, il cherchait à
rattacher sa fortune et celle de la France. Vains efforts!

Comme ses besoins étaient énormes et que la cour était riche, il vendit
sa parole.--L'éloquence de Mirabeau? Une grande prostituée!--Longtemps
son audace le couvrit; sa défection, entourée d'abord des obscurités de
l'incertitude, ne se dévoila que quand il n'était plus là pour se
défendre. Le voici donc couché dans les ténèbres du sépulcre, cet
homme, digne des gémonies par sa conduite, digne du Panthéon par ses
vastes talents! La poésie, qui s'amuse aux contrastes, a voulu
rehausser chez lui l'éclat des lumières par l'opposition des ombres:
pas de ces jeux-là, s'il vous plaît! ayons le courage de dire que la
probité est le seul piédestal du vrai génie.

Le jour de sa mort, tous les spectacles furent fermés. L'accablement,
la consternation, la stupeur étaient sur presque tous les visages. La
voix des journaux exprima des sentiments divers, mais, en général, les
regrets et l'admiration pour les talents de l'orateur firent oublier
l'immoralité de l'homme. Marat seul tint ferme dans ses diatribes:
«Peuple, s'écriait-il, rends grâces au ciel! ton plus redoutable
ennemi, Riquetti, n'est plus.»

La nouvelle destination donnée à l'église Sainte-Geneviève fut encore,
pour Marat, l'objet de vives critiques; il ne vit dans cet édifice,
consacré à honorer les lumières sans les vertus, qu'un monument de pure
ostentation nationale. Ce qu'il y a de plus remarquable, et j'oserais
dire de prophétique, c'est la déclaration suivante: «Si jamais la
liberté s'établissait en France, et si jamais quelque législature, se
souvenant de ce que j'ai fait pour la patrie, était tentée de me
décerner une place dans Sainte-Geneviève, je proteste ici hautement
contre ce sanglant affront.» (Marat entendait dire par là qu'il y
serait en trop mauvaise compagnie.) «Oui, j'aimerais mieux cent fois ne
jamais mourir que d'avoir à redouter un si cruel outrage.» Ce dernier
trait est assez beau: «J'aimerais mieux cent fois ne jamais
mourir!»--Marat, quoi qu'il en ait dit, alla plus tard au Panthéon; il
est vrai que ce fut pour en chasser Mirabeau.

Les plus acharnés contre Mirabeau étaient alors les royalistes, soit
qu'ils ignorassent ses engagements avec la cour, soit qu'ils ne
voulussent point lui pardonner d'avoir, dès le principe, mis son
éloquence au service de la tempête révolutionnaire. Au milieu du deuil
général, quand sa cendre était encore tiède, ils l'attaquèrent avec
fureur dans leurs journaux. Après l'avoir traité d'_escroc_, de
_coureur de filles_, de _gredin_, l'un de ces pamphlétaires mêle à ses
injures des anecdotes assez piquantes:

«Logé en chambre garnie, rue et hôtel Coq-Héron, en proie à la plus
affreuse misère, Mirabeau est réduit à la triste ressource de voler son
garçon perruquier; pendant que celui-ci lui arrangeait son toupet, il
prend sa montre et la lui emprunte sous le prétexte d'en acheter une
pareille le même jour; et, quand le coiffeur a voulu la réclamer,
Riquetti nie l'avoir vue, s'emporte, et roue de coups le pauvre garçon.
Voici comment il se défaisait de ses domestiques, après qu'il leur
avait mangé le fruit de leurs épargnes et de vingt années de servitude.
La veille de son départ pour Bruxelles, il affecte une transe cruelle
sur un oubli de papiers qu'il a laissés à Bignon. Il caresse son
domestique, à qui il devait déjà quatorze cents livres, le conjure, le
presse tendrement de vouloir bien monter sur un cheval qu'il fait louer
par lui-même, et, dès que le domestique est parti, Riquetti dévalise la
malle de ce crédule serviteur, et dérampe.--Une autre fois, il
s'appropria une bague de cent louis, de la même façon qu'il avait
escamoté la montre...--Sa valeur est parfaitement connue dans le
régiment de Royal-Comtois, et c'est cette valeur qui lui inspira le
dessein de déguerpir, tandis que l'armée était aux prises avec les
Corses.»

[Illustration: Brissot]

Ce manifeste de la haine se termine par un curieux mouvement oratoire:

«Ombres immortelles des Ravaillac, des Cartouche, des Mandrin, des
Desrues; reprenez vos dépouilles humaines, et accourez siéger aux
États-généraux; accourez, vous tous dont le front est couvert d'un
triple airain, vous que souillèrent tous les forfaits, venez vous
asseoir au milieu de cette assemblée d'élite où doit présider le comte
de Mirabeau. Ah! sans doute, vous avez tous autant de droits que lui;
vous n'avez pas plus démérité que lui d'être à votre poste de citoyens;
vous ne fûtes que des scélérats, Riquetti fut quelque chose de pis.»

Vendez-vous donc au parti des _honnêtes gens_, pour en être traité de
la sorte après votre mort!

On assure que Mirabeau aurait dit: «J'emporte avec moi la monarchie.»
Notre ferme conviction est que, vivant, il ne l'eût point sauvée. Il ne
faut ni amoindrir ni exagérer la part d'influence de certains hommes,
dans le grand drame de la Révolution Française. Ceux qui parlent de
mener les événements s'abusent ou veulent en imposer; les événements
ont leurs phases, leur époque de maturité. Ils sont réglés d'avance par
la logique et par la force des choses. Toutes les résistances sont
impuissantes contre les lois de la nature, la marche des idées, et les
impulsions de la volonté nationale.



XII

Les fédérations.--La bulle du pape.--Le clergé réfractaire.--Marat et
Robespierre royalistes.--Doctrines sociales de la Révolution.--Les
chevaliers du poignard.--Ce qui se passait au château des
Tuileries.--Théroigne de Méricourt.


Au moment où Mirabeau disparut de la scène, tout était à réorganiser,
le clergé, la magistrature, l'armée. Pour entreprendre cette oeuvre
gigantesque, il fallait des forces immenses; ces forces, on les
trouvera dans le patriotisme de l'Assemblée nationale et dans l'union
de tous les citoyens français.

En quelques mois, la France tout entière se couvrit d'un réseau de
fraternité. Les villes se relièrent aux villes pour assurer la
circulation des grains, défendre leurs droits, réprimer les excès. Ce
fut la ligue du bien public. L'union fait la force: désormais, cette
nation trop longtemps morcelée, divisée, n'avait plus qu'une âme et
qu'un coeur.

Le grand écueil auquel venait sans cesse se heurter la Révolution était
le clergé. Les historiens qui ont négligé ce point de vue ont trop
souvent cherché les obstacles là où ces obstacles n'étaient point.

Les 10 mars et 13 avril 1791, le pape Pie VI lança une bulle, dans
laquelle il déclarait nulles et illicites les nouvelles élections de
curés et d'évêques faites par des laïques. Ces luttes de croyances
reportèrent l'esprit français aux farces du moyen âge et aux moeurs de
la Réforme. Luther, condamné par Rome, avait brûlé la bulle du pape sur
un bûcher. La Révolution accueillit le bref de Sa Sainteté avec le même
sans-façon; elle y mit seulement moins de colère et plus d'ironie. En
89, les rôles étaient changés; le pape n'était plus qu'un faible
vieillard, tandis qu'une jeunesse vaillante pénétrait à la fois dans
l'Église et dans la société. On fit un mannequin qui représentait Pie
VI, et qui fut transporté au Palais-Royal; là un membre de quelque
société patriotique lit, à haute voix, un réquisitoire dans lequel,
après avoir notifié les intentions criminelles de Joseph-Ange Braschi,
Pie VI, il conclut à ce que son effigie soit brûlée, après qu'on lui
aura arraché la croix et l'anneau, et à ce que ses cendres soient
jetées au vent. A peine dit, l'effigie du pape, son bref dans une main,
un poignard dans l'autre, un écriteau sur la poitrine avec ce mot:
_Fanatisme_, est livrée aux flammes.--Cette scène burlesque se passait
au milieu des acclamations de nombreux spectateurs.

La bulle du pape donna encore lieu à une caricature qui obtint du
succès; le saint-père, en grand costume, était représenté assis sur sa
chaire pontificale, à l'un des balcons de son palais. Devant lui
s'élevait un large bénitier rempli d'eau de savon que l'abbé Royou, un
des chefs de la résistance ecclésiastique, faisait mousser avec un
goupillon. Le pape, un chalumeau à la bouche, soufflait vers la France
des bulles auxquelles il donnait sa bénédiction. Près de là étaient
Mesdames, tantes du roi [Note: Les tantes du roi s'étaient enfuies à
Rome, malgré les justes plaintes du peuple de Paris qui avait cherché à
les retenir.], et plusieurs cardinaux. Ceux-ci, avec leurs chapeaux
rouges, et Mesdames, avec leur éventail, agitaient l'air et dirigeaient
les saintes bulles. Dans le lointain se montrait la France, assise sur
un nuage, entourée de son nouveau clergé. Appuyée sur le livre de sa
Constitution, elle recevait les bulles, et d'une chiquenaude elle les
faisait disparaître.

Ne devait-on point s'attendre à cette résistance de la cour de Rome? La
constitution civile du clergé rompait les vieux liens de l'unité
hiérarchique, décrétait l'indépendance du clergé vis-à-vis du
saint-siége, sinon en matière de dogme, du moins, en matière de
discipline, créait, en un mot, une véritable Église gallicane dont le
chef ne serait plus le roi, mais qui fonctionnerait sous la main du
peuple.

Ce n'est point ici le lieu ni le moment pour écrire une histoire de la
papauté; il est néanmoins permis de se demander si elle n'a point
contribué, elle-même, au déclin des croyances. En protégeant le
mouvement de la Renaissance, Léon X favorisa, sans le savoir,
l'avénement de l'esprit nouveau. L'antiquité reparut et devant son
soleil se dispersèrent les nuages du mysticisme. La recherche du beau
était un premier pas vers la recherche du vrai. Dans la marche du genre
humain, les progrès s'enchaînent avec une logique admirable. Aussi la
renaissance des lettres et des arts ne fut-elle étrangère ni à la
philosophie ni à la Révolution Française.

Quoi qu'il ça soit, le bref du pape ne fit qu'envenimer les divisions
entre le clergé réfractaire et le clergé assermenté. Les laïques
prirent naturellement parti pour l'un ou pour l'autre. Des courtisans
athées, de grandes dames sans moeurs, d'anciens esprits forts qui se
vantaient naguère d'avoir, dans un coin de leur bibliothèque, _la
Pucelle_ et l'_Encyclopédie_, tinrent à honneur de fréquenter
immodérément les églises clandestines, entraînant après eux de bonnes
femmes et des hommes simples fermement attachés à la tradition. Les
intérêts de l'aristocratie, les passions les plus étrangères au
sentiment religieux, se couvrirent du masque de l'orthodoxie.

D'un autre côté, à Paris, dans les grandes villes et même dans quelques
campagnes, la majorité des habitants se déclara en faveur des prêtres
qui avaient prêté serment à la nation; les insermentés, autour
desquels se rangeaient, par esprit d'opposition et de contraste, les
ennemis de la chose publique, furent, au contraire, l'objet de
sarcasmes, d'insultes, et bientôt de voies de fait. Le peuple voyait
avec tristesse la solitude des églises réputées schismatiques, tandis
que la foule dorée s'empressait autour des autels que la loi ne
reconnaissait plus comme légitimes. A Paris, il y eut des désordres
regrettables: on força l'entrée de cloîtres et de communautés
religieuses; la virginité de quelques saintes filles fut livrée aux
verges, et à d'autres outrages plus abominables encore. Très peu de
personnes prirent part à ces excès, qui d'ailleurs ont déshonoré, dans
tous les temps, les guerres de religion.

Il importe de bien établir que Marat et les autres révolutionnaires
extrêmes, qui servaient alors presque tous dans la presse militante,
demeurèrent étrangers à toute provocation d'actes semblables. Le sage
Robespierre alla plus loin: à propos de troubles très-graves qui
venaient d'éclater à Douai, et dans lesquels des prêtres insermentés
avaient, disait-on, joué un rôle, il fit entendre ces dignes paroles:
«Il est houteux de vouloir porter contre les ecclésiastiques une loi
qu'on n'a pas encore osé porter contre tous les citoyens; des
considérations particulières ne doivent jamais prévaloir sur les
principes de la justice et de la liberté. Un ecclésiastique est un
citoyen, et aucun citoyen ne peut être soumis à des peines pour ses
discours; il est absurde de faire une loi uniquement dirigée contre les
discours des ministres de l'Église... J'entends des murmures, et je ne
fais qu'exposer l'opinion des membres qui sont les plus zélés partisans
de la liberté; ils appuieraient eux-mêmes mes observations, s'il
n'était pas question des affaires religieuses.» Ces sentiments, je
n'hésite pas à le dire, étaient ceux de la majorité des vrais
révolutionnaires: s'il leur arriva jamais de frapper sur la religion,
c'est que derrière cette figure auguste se cachaient alors
l'hypocrisie et l'athéisme aristocratique.

Une autre considération qu'il ne faut point perdre de vue, sous peine
de ne rien comprendre à la suite des événements, c'est qu'à cette
époque (avril et mai 1791) la plupart des démocrates étaient encore
royalistes. Marat, malgré ses boutades contre Louis XVI, engageait
fort à le conserver sur le trône. «J'ignore, disait-il, si les
contre-révolutionnaires nous forceront à changer la forme du
gouvernement; mais je sais bien que la monarchie très limitée est celle
qui nous convient le mieux aujourd'hui, vu la dépravation et la
bassesse des suppôts de l'ancien régime, tous si portés à abuser des
pouvoirs qui leur sont confiés. Avec de tels hommes, une république
fédérée dégénérerait bientôt en oligarchie. On m'a souvent représenté
comme un mortel ennemi de la royauté, et je prétends que le roi n'a pas
de meilleur ami que moi. Ses mortels ennemis sont ses parents, ses
ministres, les prêtres factieux et autres suppôts du despotisme; car
ils l'exposent continuellement à perdre la confiance du peuple, et ils
le poussent par leurs conseils à jouer la couronne, que j'affermis sur
sa tête en dévoilant leurs complots, et en le pressant de les livrer au
glaive des lois. Quant à la personne de Louis XVI, je crois bien qu'il
n'a que les défauts de son éducation, et que la nature en a fait une
excellente pâte d'homme, qu'on aurait cité comme un digne citoyen, s'il
n'avait pas eu le malheur de naître sur le trône. Tel qu'il est, c'est,
à tout prendre, le roi qu'il nous faut. Nous devons bénir le ciel de
nous l'avoir donné; nous devons le prier de nous le conserver: avec
quelle sollicitude ne devons-nous pas le retenir parmi nous! Je vais
lui donner une marque d'intérêt, qui vaudra mieux que le serment de
fidélité prescrit par l'Assemblée traîtresse, et dont on ne suspectera
pas la sincérité, car je ne suis pas flagorneur. On sait que les
courtisans contre-révolutionnaires maudissent tout haut la bonhomie de
Louis XVI, qu'ils regardent comme un obstacle à la réussite de leurs
projets désastreux: eh bien! cette bonhomie, devenue la qualité la plus
précieuse du monarque, est à mes yeux d'un si grand prix, qu'une fois
que la justice aura son cours, je ferai des voeux pour que Louis XVI
soit immortel.»

Le 23 avril, à propos d'une lettre écrite par le ministre des affaires
étrangères à toutes les cours de l'Europe, et dans laquelle il
déclarait que Sa Majesté avait librement accepté la nouvelle forme du
gouvernement Français, des cris de _Vive le roi_ retentirent dans la
salle des séances de l'Assemblée.

Alexandre Lameth proposa l'envoi d'une députation chargée d'offrir des
remerciements à Louis XVI. Biauzat voulait que l'Assemblée se rendit,
en corps, auprès du souverain. Robespierre crut bon de rappeler les
représentants de la nation au sentiment des convenances; mais il n'en
affirma pas moins, dans ce discours, son respect pour la royauté
constitutionnelle. «Il faut, dit-il, rendre au roi un hommage noble et
digne de la circonstance. Il reconnaît la souveraineté de la nation et
la dignité de ses représentants, et sans doute il verrait avec peine
que l'Assemblée nationale, oubliant cette dignité, se déplaçât tout
entière. Je ne m'éloigne pas de la proposition de M. Lameth, je me
borne à une légère modification. Il vous a proposé de remercier le roi;
mais ce n'est pas de ce moment que l'Assemblée doit croire à son
patriotisme, elle doit penser que depuis le commencement de la
Révolution il y est resté constamment attaché. Il ne faut donc pas le
remercier, mais le féliciter du parfait accord de ses sentiments avec
les nôtres.»

Il était même arrivé à quelques écrivains du parti démocratique d'en
appeler à Louis XVI contre l'Assemblée nationale. Loustalot engageait
le roi à faire usage du _véto_ suspensif que lui accordait la
Constitution, pour paralyser l'effet des lois dictées par
l'aristocratie bourgeoise: ç'aurait été le moyen de rendre quelque
popularité à un pouvoir affaibli. La vérité est que ces écrivains
attachaient alors peu d'importance à la forme du gouvernement. Le roi
était en outre, à leurs yeux, l'otage de la Révolution. De là les
efforts du peuple pour le retenir à Paris; et quand Louis XVI voulut,
par des motifs qu'il est difficile d'éclaircir, se rendre à
Saint-Cloud, un commencement d'émeute lui fit comprendre qu'il devait
renoncer à tout projet de départ.--Ainsi les révolutionnaires tenaient
à garder le roi.

Et c'était le moment où, d'accord avec Marie-Antoinette, Louis XVI
(nous le savons aujourd'hui) recherchait l'alliance de tous les rois de
l'Europe, pour attirer en France les armées étrangères.

Un mot sur les doctrines économiques de la Révolution. Il y avait deux
écoles: la première résumait ainsi ses tendances: «Honorables
indigents! malgré les injustices et les dédains de la classe opulente,
contentez-vous de lui avoir inspiré un moment la terreur. Persévérez
dans vos travaux; ne vous lassez point de porter le poids de la
Révolution; elle est votre ouvrage; son succès dépend de vous; votre
réhabilitation dépend d'elle. N'en doutez pas, vous rentrerez un jour,
et peut-être bientôt, dans le domaine de la nature, dont vous êtes les
enfants bien-aimés. Vous y avez tous votre part. Oui, vous devez tous
devenir propriétaires, un jour, mais pour l'être il vous faut acquérir
des lumières que vous n'avez pas. C'est au flambeau de l'instruction à
vous guider dans ce droit sentier, qui tient le juste milieu entre vos
droits et vos devoirs.» Honorables indigents! qui ne reconnaîtrait à ce
langage une magnifique réparation des inégalités sociales? Messeigneurs
les pauvres! cette école voulait l'augmentation du bien-être individuel
par le travail, par des lois justes, par la transformation régulière du
travailleur économe en propriétaire éclairé.

L'autre école, à la tête de laquelle se plaça l'ancienne loge
maçonnique des _Amis de la Vérité_, contenait en germe la doctrine du
communisme socialiste, moins les mots, qui n'étaient pas encore
trouvés: elle réclamait, comme une conséquence de la Révolution, la
_propriété pour tous_. Cette proposition, quoique confuse, déplut aux
Jacobins, qui accusèrent les _Amis de la Vérité_ de vouloir la loi
agraire: on n'avait pas alors d'autre terme pour désigner une
répartition égale de la richesse publique. Le sort de la classe
ouvrière était, aux deux points de vue, l'objet d'une active
sollicitude. Dans la presse, un homme s'occupait ardemment du rapport
des questions politiques à la question du travail et des salaires;
c'était Marat. L'_Ami du Peuple_ devait sans doute à ces articles, où
il osait se parer fièrement des guenilles de la misère, une influence
que d'autres feuilles beaucoup mieux rédigées n'acquéraient pas alors.
Il revêtit le sac et le cilice de la classe déshéritée pour laquelle il
réclamait des droits, des soulagements et une justice. Le dédain avec
lequel les écrivains royalistes parlaient de la classe inférieure
l'entraînait quelquefois à se faire leur avocat officieux. Voici l'un
de ces plaidoyers:

«Toute la canaille anti-révolutionnaire s'est accordée à traiter de
_brigands_ les citoyens de la capitale armés de piques, de lances, de
haches, de bâtons; c'est une infamie: ils faisaient partie de l'armée
parisienne. Aux yeux des hommes libres, ils n'étaient pas moins soldats
de la patrie que les citoyens en uniforme; et, aux yeux du philosophe,
ils étaient la fleur de l'armée. Je le répète, la classe des
infortunés, que la richesse insolente défigure sous le nom de
_canaille_, est la partie la plus saine de la société; la seule qui,
dans ce siècle de boue, aime encore la vérité, la justice, la liberté;
la seule qui, consultant toujours le simple bon sens, et s'abandonnant
aux élans du coeur, ne se laisse ni aveugler par les sophismes, ni
séduire par les cajoleries, ni corrompre par la vanité; la seule qui
soit inviolablement attachée à la patrie, et dont maître Motier
(Lafayette) n'eût jamais fait des cohortes prétoriennes. Lecteurs
irréfléchis, qui voudriez savoir pourquoi la classe des infortunés
serait la moins corrompue de la société, apprenez que, forcée de
travailler continuellement pour vivre, et n'ayant ni les moyens ni le
temps de se dépraver, elle est restée plus près que vous de la nature.»

C'était, dira-t-on, provoquer à la guerre des pauvres contre les
riches. Je n'en disconviens pas; mais dans les écrits de Marat lui-même
on ne découvre rien qui ressemble à la théorie du communisme.

Mirabeau mort, plusieurs membres de l'Assemblée nationale se
disputèrent son influence. Robespierre, qu'on avait surnommé la
_chandelle d'Arras_, par allusion au flambeau qui venait de s'éteindre,
n'avait, dans son éloquence, ni l'éclat ni la chaleur de Mirabeau; mais
la conscience de l'homme d'État concourt souvent plus que le génie au
salut des nations. Cette parole qu'on affectait de rabaisser était
d'ailleurs forte, solide, carrément taillée dans le marbre. A propos du
droit de pétition, l'orateur s'éleva à la véritable éloquence. «Plus un
homme est faible et malheureux, s'écria-t-il, plus il a besoin du droit
de pétition; et c'est parce qu'il est faible et malheureux que vous le
lui ôteriez! Dieu accueille les demandes, non seulement des plus
malheureux des hommes, mais des plus coupables.» Robespierre fut
soutenu par l'abbé Grégoire: «Le mot pétition signifie _demande_. Or,
dans un État populaire, que peut demander un citoyen quelconque qui
rende le droit de pétition dangereux? Ne serait-il pas étrange qu'on
défendît à un citoyen non actif de provoquer des lois utiles, qu'on
voulût se priver de ses lumières? Qu'on ne dise pas qu'il n'y a de
citoyens non actifs que les vagabonds. Je connais, à Paris, des
citoyens qui ne sont pas actifs, qui logent à un sixième, et qui sont
cependant en état de donner des lumières, des avis utiles.»

L'Assemblée murmure; les tribunes applaudissent. Le parti des
courtisans voulait refuser au malheureux la faculté de faire entendre
ses plaintes, il niait à la brebis qu'on égorge le droit de geindre
sous le couteau. Robespierre reparut trois fois à la tribune, au milieu
de la rage des modérés: «Je demande, s'écria-t-il, je demande à
monsieur le président que l'on ne m'insulte pas continuellement autour
de moi, lorsque je défends les droits les plus sacrés des citoyens.» La
sonnette était impuissante à rétablir l'ordre. Au milieu de ces
violences, qui partaient du milieu de la salle, Robespierre était
appuyé par les tribunes: sa parole allait plus loin que l'enceinte
législative; ce qui faisait surtout la force de ce député, c'est qu'il
s'adressait toujours à la nation. Il n'y avait plus guère de discussion
à laquelle Maximilien ne mêlât sa parole obstinée. Il s'était formé, à
Paris, une société d'_Amis des noirs_, qui travaillait à l'abolition de
l'esclavage et de la traite des nègres. Quand la question des colonies
s'agita devant l'Assemblée nationale, Grégoire, qui était membre de
cette société philanthropique, éleva la voix en faveur des hommes de
couleur. Malonet déclara que si l'Assemblée persistait à vouloir élever
un trophée à la philosophie, elle devait s'attendre à le composer des
débris de vaisseaux, et du pain d'un million d'ouvriers.

Le tour de Robespierre était venu; jamais il ne se montra ni plus libre
de préjugés, ni mieux inspiré par un sentiment de justice. «S'il
fallait, s'écria-t-il, s'il fallait sacrifier l'intérêt ou la justice,
il vaudrait mieux sacrifier les colonies qu'un principe... Dès le
moment où, dans un de vos décrets, vous aurez prononcé le mot
_esclave_, vous aurez prononcé votre déshonneur. (Nombreux murmures;
l'orateur continue impassible.) L'intérêt suprême de la nation et des
colonies est que vous ne renversiez pas, de vos propres mains, les
bases de la liberté! Périssent les colonies (nouvel orage dans la
salle), s'il doit vous en coûter votre bonheur, votre gloire, votre
indépendance! Je le répète, périssent les colonies, si les colonies
veulent, par des menaces, nous forcer à décréter ce qui convient le
plus à leurs intérêts! Je déclare que nous ne leur sacrifierons ni la
nation ni l'humanité entière.»

Ces mots: «Périssent les colonies plutôt qu'un principe,» ont été
souvent reprochés à Robespierre. Il faut pourtant se dire que nul ne
prévoyait alors les massacres de Saint-Domingue. Les horreurs de
l'esclavage n'ont-elles point, d'ailleurs, amené ces épouvantables
représailles? Il existe deux sortes d'hommes d'État: ceux qui
s'accommodent aux circonstances, et ceux qui poursuivent un système.
Maximilien était de ces derniers. Les ruines d'un monde peuvent frapper
le citoyen armé d'une conviction; elles ne l'ébranlent point.

La nation, malgré la vente des biens du clergé, qui ne pouvait se faire
que successivement, se trouvait alors sans argent et sans armée! Les
caisses vides, les frontières ouvertes, où allions-nous? Cet état de
choses désastreux se trouvait étroitement lié au travail de destruction
et de recomposition qui s'opérait alors dans la société. La discipline
militaire était à reconstruire sur de nouvelles bases. Les partisans de
l'immobilité voulaient, au contraire, qu'on conservât les abus de
l'ancien système. Ce fut encore Robespierre qui domina toute la
discussion: «Législateurs, dit-il, gardez-vous de vouloir avec
obstination des choses contradictoires, de vouloir établir l'ordre sans
justice. Ne vous croyez pas plus sages que la raison, ni plus puissants
que la nature.» On avait parlé de lier les soldats à l'ancien régime
militaire par un serment sur l'honneur. «Quel est, s'écria-t-il, cet
honneur au-dessus de la vertu et de l'amour de son pays? Je me fais
gloire de ne pas connaître un pareil honneur.» L'oratear proposait le
licenciement de l'armée. Un membre du côté droit, Cazalès, lui succède
à la tribune et injurie brutalement le discours de Robespierre, qu'il
traite de diatribe calomnieuse. Ici des cris _à l'ordre! à l'Abbaye_ un
vacarme horrible du côté gauche.--Le souffle des hommes forts se
reconnaît à cela, qu'il soulève des orages.

[Illustration: Collot-d'Herbois.]

Cependant la contre-révolution faisait chaque jour des progrès, à la
cour et dans certaines classes de la société. Le ciel se montrait
chargé de nuages. A l'intérieur du pays, le clergé réfractraire, ce ver
rongeur de la Constitution, annonçait avec triomphe le retour de
l'ancien régime; les émigrés adressaient, de l'étranger, des sommations
menaçantes. La reine cherchait un appui dans l'intervention de
l'Autriche. L'épidémie de la liberté commençait à gagner les nations
voisines; les monarques le savaient et, autour de la France, se nouait,
à petit bruit, le _cordon sanitaire_ qui devait l'étrangler.

Dans le château même des Tuileries, la garde nationale s'était trouvée,
plusieurs fois, aux prises avec une garde secrète, dont les membres
furent plus tard surnommés les _Chevaliers du Poignard_. Ces don
Quichotte de la monarchie guettaient l'heure et l'occasion de faire
quelque coup de tête. Une circonstance se présenta qui favorisait leurs
desseins. Le 28 février, le faubourg Saint-Antoine se porte au château
de Vincennes et veut détruire le donjon de ce frère de la Bastille.
Lafayette accourt, dissipe le rassemblement et fait une soixantaine de
prisonniers qu'il ramène à l'Hôtel de Ville.

Au retour de son expédition, le général apprend que les appartements du
roi sont remplis de gens armés de cannes à épée, de pistolets et de
poignards. C'étaient des hobereaux et des châtelains qu'on avait
appelés de la Bretagne et des provinces méridionales, au secours de la
monarchie. Déjà M. de Gouvion, major de la garde nationale, avait
prévenu le roi. Louis XVI ayant demandé pourquoi plus de quatre cents
personnes se trouvaient ainsi rassemblées dans son château, avec des
armes secrètes, on lui répondit que la noblesse, effrayée de
l'événement de Vincennes, s'était ralliée autour de Sa Majesté pour la
défendre. Il désapprouva, mais faiblement, _le zèle indiscret de ces
messieurs_. La garde les fouillait, les désarmait, les huait, les
chassait, quand Lafayette arrive, qui termine cette comédie de
dévouement provincial par une complète déroute. Le général lança fort
rudement les ducs de Villequier et de Duras, que le lendemain, dans un
ordre du jour, il qualifia de «chefs de la domesticité du château.»

Que signifiait pourtant la conduite ambiguë de Louis XVI? Où voulait-on
en venir? Quel ténébreux dessein, quelle intrigue se cachait sous le
manteau des conspirateurs royalistes? Le temps va dévoiler ce secret.

Les mains pleines de vérités, la France les avait courageusement
ouvertes; elle inondait le monde de ses lumières. A la diffusion des
principes de 89, elle avait même sacrifié, pour un temps, cette ardeur
belliqueuse qui était un des apanages de notre vieille race celtique.
«La nation française, disait la Constitution, renonce à entreprendre
aucune guerre, dans la vue de faire des conquêtes, et n'emploiera
jamais ses forces contre la liberté d'aucun peuple.» D'où vient donc
que, non contentes de se tenir sur leurs gardes, les monarchies
étrangères avaient formé entre elles une ligue offensive et défensive?
Pourquoi appuyaient-elles ouvertement les desseins et les manoeuvres
des émigrés?--Elles craignaient encore plus les idées de la Révolution
que ses armées.

Déjà plusieurs étrangers, nous l'avons vu, étaient accourus en France
et se ralliaient, de toute leur âme, à un mouvement qui, tôt ou tard,
devait affranchir leur patrie. Parmi ces étrangers se distinguait au
premier rang une jeune fille, une Liégeoise.

Théroigne de Méricourt voyait, avec frémissement, le pays où elle était
née, sa bonne ville de Liége, sous le joug des préjugés et de
l'arbitraire; elle résolut, un peu follement, de courir les chances
d'une lutte en faveur des principes révolutionnaires. Ce rôle lui
souriait; hirondelle du printemps de la liberté, elle irait annoncer,
aux peuples du Nord, que le moment de soulever les glaces du despotisme
était venu. Peut-être s'exagérait-elle (Théroigne était toujours femme)
ses moyens d'influence; elle comptait secrètement sur ses yeux noirs,
sur sa taille de fée, sur sa main petite et d'une perfection
incroyable, pour gagner le coeur du peuple. Elle avait une éloquence
naturelle et toute débordante; son babil amusait, charmait, tournait
les têtes; c'est ainsi qu'elle avait désarmé le régiment de Flandre.
Théroigne était partie avec Bonne-Carrère, secrétaire au club des
Jacobins; ils arrivèrent à Bruxelles et dans le pays de Liége.
Jusqu'ici tout allait bien: mais nos zélés émissaires étaient suivis à
la piste par deux Français, dont les projets masqués éventèrent le
complot. Carrère fut assez heureux pour s'évader; Théroigne tomba au
pouvoir de l'Autriche et fut conduite à Vienne, dans la forteresse de
Kulstein, sous la double accusation de propagande et de régicide; on
entendait ainsi flétrir la conduite qu'avait tenue Théroigne à
Versailles, dans les journées des 5 et 6 octobre.

Cette héroïne des faubourgs, si horriblement décriée pour ses moeurs,
s'était renouvelée dans l'amour de la Révolution. Avant son départ de
Paris, elle n'avait plus que de chastes rapports avec les principaux
meneurs; Théroigne faisait sa société intime du rigide abbé Sieyès et
du républicain Gilbert Romme, une espèce de quaker affectant la plus
austère modestie, la malpropreté même, et d'une figure à faire peur. Ce
Romme était un métaphysicien obscur, un alchimiste politique, dont les
dissertations bizarres s'échappaient comme les fumées d'un cerveau en
ébullition. Rien n'était plus amusant que de voir la petite Théroigne
l'écouter d'un air grave, et renchérir encore sur la mysticité de son
maître, dans son aimable jargon moitié flamand moitié français: ils
travaillaient ainsi, l'un et l'autre, à la découverte de la nouvelle
pierre philosophale. L'amour de la Révolution lui refit une virginité:
elle vendit ses parures, ses meubles et ses bijoux, et jeta tout dans
le tronc de la patrie. A Kulstein, au milieu du silence et de
l'obscurité, les idées, les destins, les mouvements de la France,
pesaient sur son âme opprimée. Elle subit plusieurs mois d'une
captivité très-dure.

Cependant Louis XVI ne pouvait se consoler des pertes que faisait,
chaque jour, son autorité souveraine. La reine lui soufflait
secrètement la haine et le mépris de la Constitution; elle ne cessait
de mettre sous ses yeux l'inutilité des sacrifices consentis depuis le
14 juillet, les exigences toujours plus impérieuses de l'opinion
dominante, les conseils qu'avait donnés Mirabeau lui-même, épouvanté
des dangers que courait la monarchie, et payé d'ailleurs pour lui
prêter son appui. Mère, elle parlait surtout de l'amour qu'elle portait
à son fils, de ses perpétuelles alarmes. Toutes ces raisons étaient de
nature à faire impression sur l'esprit du roi. Louis XVI n'avait cessé
d'entretenir, depuis quelques mois, une correspondance secrète avec les
cours étrangères. Il intriguait, intriguait, intriguait. Depuis
longtemps, il cherchait un endroit du royaume d'où lui et sa famille
pussent communiquer en sûreté avec les puissances du Nord et dicter des
lois à l'Assemblée nationale. Il lui fallait un homme dévoué, qui
entrât dans le complot, et une armée qui servit de point d'appui pour
réagir sur la Révolution. Cet homme était trouvé: M. de Bouillé,
l'impitoyable héros de Nancy, avait été chargé de réunir des troupes,
sous son commandement, autour de la forteresse de Montmédy. C'est là
que, toutes réflexions faites, le roi et la famille royale avaient
décidé de se rendre. On touchait, par ce point, aux mouvements
militaires de l'Autriche. De cette manière, tout était sauvé: la cour
n'était plus éloignée de l'accomplissement de son rêve que par la
distance qui sépare Paris de la frontière. Des préparatifs de départ
furent concertés dans le plus grand mystère; ce n'était pas une légère
entreprise que d'enlever, sans bruit, le trousseau de la reine, ses
parures, ses bijoux favoris et tout ce monde de coquetterie féminine,
_mundus muliebris_, dont le poids et le volume compliquaient la
difficulté de l'évasion. Il y eut bien du temps consumé dans ces
apprêts de fuite; la famille royale crut enfin n'avoir rien oublié,
rien négligé pour s'ouvrir clandestinement le chemin de l'exil ou du
triomphe. Vaine espérance! Elle n'avait pas tenu compte de l'imprévu,
qui déjoue les calculs de la prudence humaine, au moment même où les
projets les mieux conçus touchent à leur exécution, et où paraissent
s'abaisser tous les obstacles.



XIII

Alarmes et soupçons.--Marat prophète.--Fuite du roi.--Lafayette risque
d'être massacré sur la place de Grève.--Les armes et les insignes de la
royauté sont arrachées et détruites.--Le peuple entre au château des
Tuileries.--Robespierre aux Jacobins.


Quelques jours avant le 21 juin 1791, des bruits étranges circulaient
dans Paris. Des mouvements inusités, dans le château des Tuileries,
avaient fait soupçonner des projets d'évasion.

Lafayette et Bailly furent prévenus par lettres, et invités à redoubler
de surveillance; mais la parole de Louis XVI, dans laquelle on avait
encore foi, leur fit écarter tous les soupçons.

Un homme qui s'était donné le rôle de la prophétesse Cassandre, Marat
seul, veillait dans l'ombre. «C'est un fait constant, écrivait-il, que,
le 17 de ce mois, une personne anciennement attachée au service du roi
l'a surpris fondant en larmes, dans son cabinet, et s'efforçant de
cacher ses pleurs à tous les regards. D'où venait cette affliction? De
ce que, la veille, on avait tenté de le faire fuir; car on veut, à
toute force, l'entraîner dans les Pays-Bas, sous prétexte que sa cause
est celle de tous les rois de l'Europe, et dans l'espoir qu'une
contre-révolution soudaine sera aussi facile, en France, que dans les
provinces Belges. Avant quinze jours, dit hier Bergasse, l'Assemblée
nationale sera dissoute. Ce qui afflige Louis XVI, ce sont les assauts
multipliés que lui livre sa famille, et surtout l'Autrichienne, pour le
déterminer à une démarche dont il prévoit les suites funestes. Obsédé
sans relâche, il ne peut se résoudre à étouffer la voix du sang et de
la nature; il frémit à l'aspect de tous les malheurs prêts à fondre sur
sa maison, s'il était assez faible pour se déshonorer par une fuite
criminelle, au mépris de tant de serments. Il s'efforce de résister aux
instances d'une femme perfide, qui sera, toute sa vie, l'ennemie
mortelle des Français. Pour triompher de sa résistance, on change
l'attaque; on s'efforce de l'intimider par l'idée de la perte de sa
couronne et de sa vie! On affecte de lui rappeler les derniers moments
de Charles 1er. Que doit-il résulter de cette pénible lutte entre le
monarque et d'infâmes courtisans? La guerre civile; et un instant
suffit pour la décider! vous êtes assez imbéciles pour ne pas prévenir
la fuite de la famille royale. Je suis las de vous le répéter, insensés
Parisiens; ramenez le roi et le dauphin dans vos murs; gardez-les avec
soin; renfermez l'Autrichienne, son beau-frère et le reste de sa
famille. La perte d'un seul jour peut être fatale à la nation, et
creuser le tombeau à trois millions de Français.»

De son côté, M. de Bouillé échelonnait des détachements sur la route
qui conduit de Montmédy à la frontière. Comme il fallait un motif à ces
dispositions, il prétexta la nécessité de protéger la caisse contenant
l'argent destiné au paiement de ses troupes.

--Nous attendons un trésor, répondaient les cavaliers aux bourgeois que
la présence des uniformes intriguait.

Ce trésor, comme on le devine bien, c'était le roi et la famille
royale.

Louis XVI ne négligeait aucun subterfuge pour dissimuler ses desseins:
il avait promis d'assister, le jeudi suivant, avec la reine et une
députation de l'Assemblée nationale, à la procession de la Fête-Dieu;
pressé de donner aux puissances étrangères une déclaration de ses
sentiments sur la Révolution, il chargea Montmorin, comme on l'a vu, de
leur écrire que le roi des Français était heureux et libre; à
Lafayette, il réitéra des assurances positives, solennelles, qu'il ne
partirait pas.

Dans la nuit du 20 au 2l juin, Paris dormait tranquille; la confiance
de Bailly et du général chargé de veiller sur les Tuileries était
parfaite. La cour aurait-elle renoncé à ses ténébreux projets? Le
remords, la honte, la crainte, auraient-ils arrêté ce roi fugitif sur
le bord de l'abîme?

Le 2l, un bruit courut avec le jour de quartier en quartier:

--Il est parti!

Consternation et stupeur. La royauté, qui inspirait si peu du crainte
sur le trône, se montra redoutable par son absence. Le mystère,
l'inconnu qui avait présidé à ce départ, redoublaient les alarmes. On
assurait que les portes avaient été fidèlement gardées toute la nuit:
le roi était pourtant de grosseur à ne point passer invisible. Tout
était obscur dans cette fuite, les intentions, les moyens. Qu'y
avait-il à craindre? Où était le danger? Existait-il une mine sous ce
départ inquiétant? et par quel côté éclaterait-elle? Cependant les
citoyens s'abordent, se rassemblent:

«Eh bien! vous savez la nouvelle?--Voilà donc comme il nous trompait!
--L'honnête homme!--C'est infâme!--Mais ses serments?--Trahison et
mensonge!--Fiez-vous donc aux rois!--C'est ainsi qu'ils sont tous.--Il
a sans doute, en partant, organisé la guerre civile?--Je le crains.»

D'autres visages plus sombres se montraient avec l'apparence du calme
et du sang-froid:

--Qu'avez-vous donc à vous troubler ainsi? Un roi de moins, peu de
chose! Cela ne vaut pas la peine de faire tant de bruit. Des rois, nous
le sommes tous. Depuis notre Révolution, la monarchie n'était plus
qu'un fantôme; le fantôme s'est évanoui. Ce n'est pas le moment d'avoir
peur; signifions, au contraire, nos volontés par la force des piques.

Tous les partis se disputaient la situation; mais les modérés tenaient
un tout autre langage.

--Qu'allons-nous devenir? Pourquoi, au lieu de faire le bonheur de la
France par des réformes sages et graduelles, s'est-on jeté aussi
inconsidérément dans tous ces systèmes nouveaux, qui ont mis la
division entre la nation et le roi, entre tous les ordres de la
société?--Tant mieux! nous aurons la république, répondaient çà et là
quelques sombres figures.

Au milieu de ces conversations agitées, la ville conservait un calme
imposant et fier. Tout le monde s'accordait à regarder la fuite du roi
comme une abdication furtive et honteuse. «Le roi parti, disaient les
groupes, c'est le peuple qui succède. Vive le roi! Montrons de la
dignité, de la grandeur: écrasons nos ennemis sous la sagesse de notre
conduite.»

Toutefois les soupçons erraient vaguement sur les nobles de cour, sur
les prêtres, sur les ministres, sur Lafayette et sur Bailly.

--Cette fuite n'est pas naturelle, disait-on; il faut que le général
ait mis les mains dans le complot.

--Imprudent ou traître, cet homme est coupable.

--_Je réponds sur ma tête de la personne du roi!_ disait, à qui voulait
l'entendre, M. de Lafayette, le jour du départ pour Saint-Cloud.

--Général, vous avez prononcé votre arrêt.

Tous les citoyens ne s'arrêtaient point à délibérer sur les places,
devant les portes des maisons, au coin des rues; les gardes nationaux
s'arment et courent au lieu de rassemblement de leur bataillon; les
autres gagnent leurs clubs ou leurs districts; la masse des habitants
se porte devant la maison commune et devant les Tuileries. Ici une idée
subite calme toutes les inquiétudes: cette foule tourmentée tourne d'un
seul mouvement ses yeux vers la salle de l'Assemblée nationale.

--Le souverain est là-dedans, se dit-elle; Louis XVI peut aller où il
voudra.

A dix heures, la nouvelle de l'événement du jour fut confirmée par
trois coups du canon: ces trois coups retentirent dans les coeurs,
comme l'annonce de la déchéance de la royauté. On aurait cru que la
monarchie devait avoir jeté de profondes racines dans la nation: il
n'en était rien. La foule se montra curieuse de visiter les
appartements évacués; on y trouve des sentinelles; on les questionne:
«Mais par où et comment a-t-il pu fuir? comment ce gros individu royal,
qui se plaint de la mesquinerie de son logement, est-il venu à bout de
se rendre invisible aux factionnaires, lui dont la corpulence devait
obstruer tous les passages?

--Nous ne savons que répondre, disent les soldats de garde.

Les visiteurs insistent.

--Vos chefs étaient du complot... Et tandis que vous étiez à vos
postes, Louis XVI quittait le sien à votre insu et tout près de vous.

--Nous ne savons.

Au même instant, Lafayette s'avançait, à cheval, sans escorte, au
milieu d'une foule prodigieuse, vers l'Hôtel de Ville. La tranquillité
semblait peinte sur son visage. A la place de Grève, l'accueil fut
terrible: Lafayette pâlit. Une seule chose le sauva dans ces
conjonctures difficiles: il était honnête. Complice, non; dupe, oui. On
n'a qu'à regarder sur ses bustes le front bas et découronné de ce
_héros des deux mondes_ pour se convaincre (phrénologie à part) de la
faiblesse de ses moyens de défense morale. Un tel homme était incapable
de réagir contre les complots de la cour: chevaleresque, il n'en
appelait qu'à ses serments et à son épée. Entouré de tout ce monde, il
débuta par une plaisanterie.

--Chaque citoyen, dit-il, gagne vingt sous de rente par la suppression
de la liste civile.

Les fronts chargés de soupçons et de colères ne se déridaient point.
Des hommes, des femmes se lamentaient sur le malheur qui venait
d'arriver et tenaient des propos menaçants contre le général.

--Si vous appelez cela un malheur, reprit Lafayette, je voudrais bien
savoir quel nom vous donneriez à une contre-révolution qui vous
priverait de votre liberté.

Son sang-froid et sa présence d'esprit le mirent hors de danger; la
famille royale, en prenant la fuite, avait prévu, dit-on, que M. de
Lafayette serait massacré par le peuple.

Grâce à la sagesse des citoyens, cette supposition charitable ne se
trouva pas confirmée.

Retournons aux Tuileries: la foule s'était emparée du château; tout ce
luxe royal, toute cette pompe, qui avaient si longtemps soumis les
respects, ne faisaient plus qu'irriter les dédains.

«Le peuple, dit Prudhomme, se montrait soûl du trône...» Le portrait du
roi fut décroché de la place d'honneur et suspendu à la porte; une
fruitière prit possession du lit d'Antoinette, pour y vendre des
cerises, en disant:

--C'est aujourd'hui le tour de la nation de se mettre à son aise.

Une jeune fille ne voulut jamais souffrir qu'on la coiffât d'un bonnet
de la reine; elle le foula aux pieds avec indignation et mépris. On
respecta davantage le cabinet d'études du dauphin... Le peuple aime
les enfants, lui qui a leur candeur, avec la force de plus.

La ville offrait un autre spectacle. La force nationale armée se
déployait en tout lieu d'une manière imposante, comme au 14 juillet. Le
peuple, masqué depuis quelque temps par les uniformes, trouait partout
la résistance bourgeoise; les bonnets de laine, origine du bonnet
rouge, reparurent, éclipsèrent les bonnets d'ours. Un brasseur, le gros
Santerre, enrôlait, pour sa part, deux mille piques de son faubourg.
Les femmes disputaient aux hommes la garde des portes de la ville, en
leur disant:

--C'est nous qui avons amené le roi à Paris; c'est vous qui l'avez
laissé évader.

--Mesdames, ne vous vantez pas tant, vous ne nous aviez pas fait là un
grand cadeau.

Ainsi l'ironie populaire ne cessait de ronger les bases du trône
vacant.

La vieille royauté montrait encore par toute la ville son effigie et
ses armes; on les effaça. A la Grève, on fit tomber en morceaux le
buste de Louis XIV, qu'éclairait la célèbre lanterne à laquelle on
avait pendu les ennemis de la Révolution.

«Quand donc, s'écrie Prudhomme, quand donc le peuple fera-t-il justice
de tous ces rois de bronze, monuments de notre idolâtrie?»

Rue Saint-Honoré, on exécuta, dans la boutique d'un marchand, une tête
de plâtre à la ressemblance de Louis XVI; dans un autre magasin, on se
contenta de lui poser sur les yeux un bandeau de papier, signe
d'aveuglement.

Les mots de _roi, reine, royale, Bourbon, Louis, cour, Monsieur, frère
du roi_ furent arrachés partout, sur les boutiques et les enseignes. Le
Palais-Royal devint le palais d'Orléans. Les couronnes peintes furent
proscrites.

La gaieté française jetait à pleines mains son gros sel: comme on
effaçait partout ces emblèmes, le peuple remarqua rue de la Harpe une
enseigne au _Boeuf couronné_; l'allusion fut tout de suite saisie; on
détruisit l'image. Les promeneurs lisaient, dans les Tuileries, cette
affiche triviale! «On prévient les citoyens qu'un gros cochon s'est
enfui des Tuileries, on prie ceux qui le rencontreront de le ramener à
son gîte; ils auront une récompense modique.» La motion suivante fut
faite en plein vent au Palais-Royal:

«Messieurs, il serait très-malheureux, dans l'état actuel des choses,
que cet homme perfide nous fût ramené: qu'en ferions-nous? Il
viendrait, comme Thersite, nous verser ces larmes grasses dont parle
Homère. Si on le ramène, je fais la motion qu'on l'expose pendant trois
jours à la risée publique, le mouchoir rouge sur la tête; qu'on le
conduise ensuite, par étapes, jusqu'aux frontières, et qu'arrivé là on
lui donne du pied au cul.»

Qui n'entend éclater ici le rire de Camille Desmoulins, cet ancien rire
gaulois? La royauté, par sa mauvaise foi, s'était tellement
déconsidérée et était descendue si bas, que le peuple marchait sur elle
avec des huées. Un piquet de cinquante lances fit des patrouilles
jusque dans les Tuileries, portant, pour bannière, un écriteau sur
lequel on lisait: _Vivre libre ou mourir. Louis XVI s'expatriant
n'existe plus pour nous._

[Illustration: Santerre]

Mais qu'était devenu le roi? Apercevez-vous, roulant dans la direction
de la Champagne, un tourbillon de poussière? Le nuage s'entr'ouvre par
instants; il en sort une grosse berline et un cabriolet de suite. Cela
s'avance assez vite, quoique pesamment; les chevaux soufflent et suent;
la route est belle et, jusqu'ici, déserte. Des courriers, en livrée
chamois, filent devant et derrière la voiture. Qui voyage, dans des
circonstances si critiques, avec ce train inusité? De par le roi,
laissez passer madame la baronne de Korf, qui se rend à Francfort avec
ses deux enfants, une femme et un valet de chambre, et trois
domestiques.--Un gros homme, en habit gris de fer, coiffé d'un chapeau
rond qui lui cache presque tout le visage, emplit un des coins de la
voiture, et étouffe. La chaleur est extrême. La baronne de Korf,
quoique, selon toute probabilité, femme d'un riche banquier de
Francfort, ne donne aux relais que des _pourboires_ ordinaires. Nul du
reste, ne prête trop d'attention à cette épaisse machine roulante qui
rappelle un peu, par la forme, l'idée de l'arche de Noé: seulement
l'arche devait, dit-on, sauver une famille choisie, tandis que ce grand
coche entraîne toute une dynastie royale au fond de l'abîme.

Dès l'instant où le départ du roi fut connu, l'Assemblée nationale
sentit que le poids de la couronne retombait tout entier sur elle, et
elle se montra digne de la porter, dans ces circonstances difficiles.
Louis XVI avait fui, dans la Révolution, une ennemie et une rivale. De
par le droit de la nation, cette Assemblée lui succédait et prenait
naturellement sa place. Il ne tenait qu'à elle de se déclarer
souveraine et de décréter la déchéance de la monarchie. Les députés,
néanmoins, s'arrêtèrent à un parti tout contraire, et imaginèrent une
fiction pour couvrir l'inviolabilité du chef de l'État. Le roi,
dirent-ils, a été enlevé. C'était peut-être conserver le monarque, mais
c'était en faire un mannequin, derrière lequel s'exercerait, à
l'avenir, la puissance réelle du pays.

Après avoir pris toutes les dispositions pour faire face aux
circonstances inattendues où elle se trouvait engagée, avoir donné ses
instructions aux hommes dont elle avait besoin pour agir, avoir refusé,
par délicatesse, d'ouvrir une lettre adressée à la reine et trouvée
dans ses appartements, l'Assemblée passa majestueusement _à l'ordre du
jour_. L'effet de cet ordre du jour fut prodigieux: la royauté venait
de tomber silencieusement dans l'oubli. Au moment où la cour s'était
éloignée du château, elle avait cru laisser derrière elle la guerre
civile; il lui semblait qu'un trône ne pouvait pas s'ébranler sans
produire un bouleversement général. L'orage aurait été du moins une
consolation pour les fugitifs: la reine surtout espérait courroucer son
peuple; elle n'eut pas même ce plaisir. On passa.

Lecture fut donnée du manifeste que Louis XVI--comme le Parthe qui
lance sa flèche en fuyant--décochait, par-dessus l'épaule, contre la
nation. Un passage de cette curieuse diatribe souleva surtout les
murmures et les risées. «Le roi, disait-il, cédant au voeu manifesté
par l'armée des Parisiens, vint s'établir, avec sa famille, au château
des Tuileries. Rien n'était prêt pour le recevoir; et le roi, bien loin
de trouver les commodités auxquelles il était accoutumé dans ses autres
demeures, n'y a pas même rencontré les agréments que se procurent les
personnes aisées.» Cet égoïsme royal, qui consultait si fort ses aises,
parut révoltant, dans un moment surtout où la nation s'imposait tous
les genres de sacrifices. L'Assemblée nationale se déclara en
permanence, pour se donner la force d'une volonté et d'une action
continues.

Les clubs s'agitaient: celui des Cordeliers réclamait hautement la
République. Marat vomissait des flammes. «Citoyens, s'écriait-il, amis
de la patrie, vous touchez au moment de votre ruine! Un seul moyen vous
reste pour vous retirer du précipice où vos dignes chefs vous ont
entraînés, c'est de nommer, à l'instant, un chef militaire, un
dictateur suprême, pour faire main basse sur les principaux traîtres
connus. Vous êtes perdus sans ressource, si vous prêtez l'oreille à vos
chefs actuels, qui ne cesseront de vous cajoler et de vous endormir,
jusqu'à l'arrivée des ennemis devant vos murs. Que, dans la journée, le
tribun soit nommé; faites tomber votre choix sur le citoyen qui vous a
montré jusqu'il ce jour le plus de lumière, de zèle et de fidélité.»

Les autres Cordeliers, Desmoulins, Danton, Fabre d'Églantine, Fréron,
parlaient du _ci-devant roi_ comme d'un transfuge qui avait signé,
lui-même, son ostracisme: «Je voulais, disait Camille, écrire le nom de
l'huître royale sur sa coquille: mais elle m'a devancé en prenant la
fuite.»

En était-il de même aux Jacobins? Non: ces derniers avaient pris le nom
d'Amis de la Constitution; on comptait parmi eux des membres voués au
maintien de la monarchie. Ce fut pourtant vers ce club que se dirigea
l'attention. Au tomber de la nuit, Robespierre occupait la tribune. La
salle était mélancoliquement éclairée, les visages étaient sombres; il
régnait un silence imposant. L'orateur enveloppa sa pensée de certains
nuages; si la République était alors dans son coeur, elle y était à
l'état latent. Il tint néanmoins à décliner toute responsabilité dans
les malheurs qui allaient fondre sur le pays. Il fut vague,
sentimental, pathétique.

Pour la première fois, il sépara ouvertement ses opinions et sa
conduite de l'Assemblée nationale. «Je sais, ajouta-t-il, qu'en
accusant ainsi la presque universalité de mes confrères, les membres de
l'Assemblée, d'être contre-révolutionnaires, les uns par ignorance, les
autres par terreur, d'autres par ressentiment, par un orgueil blessé,
d'autres par une confiance aveugle, beaucoup parce qu'ils sont
corrompus, je soulève contre moi tous les amours-propres, j'aiguise
mille poignards, et je me dévoue à toutes les haines; je sais le sort
qu'on me garde; mais si dans les commencements de la Révolution, et
lorsque j'étais à peine aperçu dans l'Assemblée nationale, si lorsque
je n'étais vu que de ma conscience, j'ai fait le sacrifice de ma vie à
la vérité, à la liberté, à la patrie; aujourd'hui que les suffrages de
mes concitoyens, qu'une bienveillance universelle, que trop
d'indulgence, de reconnaissance, d'attachement, m'ont bien payé de ce
sacrifice, je recevrai, comme un bienfait, une mort qui m'empêchera de
voir des maux que je crois inévitables.»

L'orateur est applaudi; les larmes coulent; huit cents personnes,
religieusement émues, se lèvent: «Robespierre, nous mourrons tous avec
toi!»

Cependant les membres du Club de 89, qui s'étaient séparés, comme nous
l'avons vu, des Jacobins, annoncent qu'ils viennent se réunir aux Amis
de la Constitution pour conjurer les maux dont la patrie est menacée.
Alors Danton: «Si les traîtres se présentent dans cette Assemblée, je
prends l'engagement formel de porter ma tête sur l'échafaud ou de
prouver que la leur doit tomber aux pieds de la nation qu'ils ont
trahie.» Lafayette entre avec d'autres députés; Danton s'élance à la
tribune; il tonne, il éclate contre le général en paroles accusatrices.
Point de réponse ou, qui pis est, une réponse molle, évasive, écourtée.
Lafayette pâlit, balbutie quelques mots et redescend de la tribune.
Depuis cet échec, il n'osa jamais reparaître à la société des Jacobins.

Comme Paris était beau dans ces jours d'interrègne où il se gouvernait
lui-même! La ville ne cessait de se montrer calme et tranquille; le
peuple sentait sa force et se faisait un point d'honneur de la régler;
les spectacles s'étaient rouverts; les processions de la Fête-Dieu
avaient eu lieu, comme à l'ordinaire, dans les églises; le commerce et
le travail commençaient à reprendre leur cours; depuis quarante-huit
heures que la capitale avait perdu son roi de vue, elle l'avait presque
oublié. Le départ clandestin du chef de l'État apprit aux citoyens à se
passer de la monarchie. La défection de Louis XVI était jugée, par les
révolutionnaires, comme un acte d'hypocrisie et de lâcheté. Ainsi,
quand cet homme jurait, au Champ-de-Mars, d'être fidèle à la
Constitution, il mentait; quand il assurait l'Assemblée de la pureté de
ses sentiments, et de sa confiance envers elle, il mentait; quand il
donnait, à la garde nationale, sa parole d'honneur de ne point déserter
la Révolution, il mentait. Cette fuite misérable acheva de détruire les
restes d'idolâtrie que le sentiment public attachait, en France, à la
royauté. On avait autrefois élevé le trône entre le ciel et la terre:
mais le moyen d'adorer maintenant un trône vide! Jamais désertion ne
fut si coupable.

Mais quel est cet homme que j'aperçois, à cheval, sur la route de
Varennes, et courant à toute bride? Une illumination soudaine l'a
saisi, une voix, la voix du patriotisme, lui a dit: «Cours, tu prendras
le roi!--Moi, Drouet, le simple fils d'un maître de poste, je prendrai
le roi de France!--Va, te dis-je!» Et il va, et la terre fuit sous
l'élan de sa monture. Cet homme, ce galop, ce vertige, ce nuage de
poussière, tel est le tourbillon dans lequel s'agitent les destinées de
la famille royale et du pays.



XIV

Arrestation du roi et de la famille royale.--Conduite de
Drouet.--Fermeté de Sausse.--Retour à Paris.--La voie
douloureuse.--Arrivée au château des Tuileries.--Translation des
cendres de Voltaire au Panthéon.--Discussion, à l'Assemblée nationale,
sur le sort de la royauté.--Les clubs.--Robespierre et
Danton.--Devait-on restaurer Louis XVI sur le trône?


«Il est arrêté!» C'est la nouvelle qui arriva à Paris le 23 juin 1791,
et qui se répandit, dans les différents quartiers, avec la rapidité de
l'éclair.

Les vicissitudes de ce malencontreux voyage sont longues et
compliquées; j'abrége. La famille royale était sortie des Tuileries,
dans la nuit du 21, après la cérémonie du coucher; elle était sortie
par l'appartement de M. de Villequier, séparément et à diverses
reprises. Les préparatifs de cette fuite avaient occasionné un retard
d'un jour; ce retard fit avorter l'entreprise. Le roi avait dans sa
voiture 13 200 livres en or et 56 000 livres en assignats. Monsieur
(Louis XVIII) partait, la même nuit, du palais du Luxembourg, en
prenant une autre route qui le conduisit hors de France. Le voyage de
Louis XVI ne fut pas aussi heureux. De Paris à Châlons, nul accident, à
part une roue de la voiture qui se rompit; il fallut la réparer; ce fut
un retard d'une heure. Le roi, qui étouffait dans la berline, voulut
descendre une ou deux fois; il monta à pied, en tenant son fils par la
main, une côte assez rude. Étant très-obèse, il marchait lentement;
cependant les heures s'enfuyaient et avec elles les chances d'atteindre
la frontière. Le long de la route, tout était calme. M. de Bouillé
avait pris des mesures pour assurer le passage; seulement ses
dispositions prévinrent d'un jour l'arrivée de la famille royale.

Un détachement de hussards, qui avait ordre d'attendre le roi au delà
de Châlons, ne voyant rien paraître au jour et à l'heure marqués, se
retira; un second détachement, posté à Sainte-Menehould, n'ayant pas
reçu les instructions que le premier devait lui transmettre, resta dans
l'inaction. Le roi, que l'inquiétude commençait à gagner, ayant mis
imprudemment la tête à la portière de sa voiture, pour demander des
chevaux, fut reconnu. Louis XVI était l'homme du royaume le plus
difficile à déguiser; son volume et l'empreinte bourbonnienne de son
visage le révélaient à ceux-là même qui ne l'avaient jamais vu; son
portrait, frappé en relief sur les pièces de monnaie, fournissait
d'ailleurs un moyen de contrôle, à la portée de tout le monde.
Plusieurs personnes eurent des soupçons, mais elles gardèrent le
silence.

Drouet, fils du maître de poste de Sainte-Menehould, ancien dragon au
régiment de Condé, crut de son devoir d'en agir tout autrement. Il vit
arriver, le 21 juin à sept heures et demie du soir, deux voitures et
onze chevaux à la poste de Sainte-Menehould. Pendant qu'on relayait, il
crut reconnaître la reine, et apercevant un homme dans le fond de la
voiture, à gauche, il fut frappé de sa ressemblance avec l'effigie
imprimée sur les assignats de cinquante livres. Ce train de chevaux,
une double escorte de dragons et de hussards qui précédaient et
suivaient la voiture, tout cela lui donna à penser. Un instant, la
crainte d'exciter de fausses alarmes lui conseilla de se taire; que
pouvait-il, d'ailleurs, seul contre les deux détachements de cavaliers?
Il laissa donc partir les voitures qui, après avoir demandé des chevaux
pour Verdun, se mirent en mouvement sur la route de Varennes.

C'est alors que, foulant aux pieds toute prudence humaine, Drouet se
décide à faire son devoir. Il selle le meilleur cheval des écuries de
son père, et prend, avec son camarade Guillaume, ancien dragon au
régiment de la reine, un chemin de traverse qui les conduit à Varennes.
Il était onze heures du soir; il faisait nuit profonde; tout le monde
était couché. La famille royale, qui s'attendait à trouver un relais à
la ville haute, errait, de porte en porte, livrée à l'inquiétude et au
découragement. Les postillons voulaient qu'on fit au moins reposer et
rafraîchir les chevaux. Les voyageurs, qu'alarmaient les retards, le
silence, la nuit noire et l'absence du relais, prodiguaient l'or et les
instances pour qu'à tout prix on brûlât l'étape.

Là ville dort. Drouet veille. S'adressant à son camarade Guillaume:
«Es-tu bon patriote?--N'en doute pas.--Hé bien, le roi est à Varennes;
il faut l'arrêter.» Les deux amis descendent de cheval et vont
reconnaître les lieux. Entre la ville haute et la ville basse, il y
avait un pont, et sur ce pont une voûte surchargée d'une tour; c'est
par là, sous cette voûte, que la berline devait poursuivre son chemin.
Drouet et son compagnon décident qu'il faut barrer le passage. Le
hasard avait placé, tout près de ces lieux, une voiture chargé de
meubles. Ils la traînent à force de bras et la culbutent; voilà une
barricade toute construite. Cela fait, Drouet s'en va chercher quelque
renfort dans la ville; il réveille Paul Leblanc, Joseph Poussin, et
d'autres jeunes patriotes, en tout huit hommes de coeur et de bonne
volonté. C'est par le ministère de ces bras obscurs, qu'allait
s'accomplir un des événements de notre histoire qui eurent les plus
graves conséquences.

Cette petite troupe, s'étant réunie, se place en embuscade derrière la
charrette renversée. Le bruit de la voiture du roi, lancée au trot,
grossit de moment en moment. La berline s'approche, elle a déjà franchi
l'entrée de la voûte, lorsqu'une voix crie: «Halte!» Le cocher fouette
ses chevaux qui s'arrêtent et se cabrent. Au même instant, huit hommes
armés se présentent. Surpris, les gardes-du-corps qui étaient sur le
siége font un mouvement de résistance; ils sortent et rentrent leurs
armes; la vérité est qu'ils avaient peur; le roi avait encore plus peur
qu'eux; tous se rendirent.

Louis XVI, la reine, madame Elisabeth voulurent d'abord nier leur
qualité; le moment était venu où les rois et les princesses allaient
dire aux ténèbres: Couvrez-nous! On conduit les fugitifs chez le
procureur de la commune de Varennes, un épicier nommé Sausse. La reine
exhibe son passeport. Quelques personnes ayant entendu la lecture de
cette pièce disent que cela devait suffire. Drouet se montra plus
difficile. «Le passeport, fit-il observer, n'est signé que du roi; il
devrait l'être aussi par le président de l'Assemblée nationale. Si vous
êtes une étrangère (en s'adressant à la reine), comment avez-vous assez
d'influence pour faire partir après vous un détachement?»

Mme la baronne de Korf n'opposait, à ces objections, que de grands airs
dépités: elle était, disait-elle, pressée de continuer son voyage.
Cette impatience la perdit. On décida, après avoir délibéré, que les
voyageurs ne se remettraient en route que le lendemain. Ce lendemain
fut terrible. La troupe de déterminés qui, le sabre et le pistolet à la
main, venait de fondre sur la voiture, se répand dans la ville et jette
partout l'alarme. Un chirurgien de Varennes, Mangin, réveillé par ce
bruit, entre dans la maison du procureur-syndic et reconnaît dans les
cinq personnes arrêtées toute la famille royale qu'il avait vue à Paris
durant les fêtes de la Fédération; il sort et va faire part de sa
découverte à ses concitoyens. Alors la cloche de l'église s'ébranle; au
bruit du tocsin répondent, de villages en villages, des tocsins
éloignés. Le détachement de hussards qui était à Varennes veut faire un
mouvement, les citoyens lui montrent quelques canons qu'on avait
trouvés dans la ville et sur lesquels s'étend déjà une mèche allumée;
il rend les armes. Toujours rôdant, Drouet ne cesse de veiller sur sa
proie.

Louis XVI n'avait plus qu'un moyen de s'ouvrir le chemin de la
frontière, c'était de fléchir, par la douceur, les hommes qui le
retenaient prisonnier. Le roi se jette dans les bras de M. Sausse, en
l'implorant; la reine, demi-agenouillée, lui présente le dauphin; le
procureur est inébranlable. Marie-Antoinette tente alors de fléchir le
coeur de Mme Sausse: celle-ci se retranche derrière ses devoirs de
mère, d'épouse et de citoyenne.--«Sire, je voudrais vous obliger,
reprend le marchand de chandelles; mais la nation passe avant le roi.
Si vos infortunes et vos larmes me touchent, je redoute aussi pour le
pays les suites de ce voyage; les calamités publiques et la guerre
civile me remuent encore plus le coeur que les désastres d'une famille.
Quelle serait cette sensibilité aveugle, cruelle, qui aurait des yeux
et des entrailles pour quelques augustes personnes, et qui ne
regarderait pas au sort de plusieurs millions d'hommes? Je suis sujet
de la Constitution; elle m'ordonne de vous arrêter.»

Le jour, si matinal au mois de juin, commençait à éclairer la misérable
échoppe qui avait servi de Louvre, cette nuit-là, à un roi fuyard et à
une dynastie vagabonde. Les enfants dormaient d'un mauvais sommeil,
durant lequel retentissaient, à travers leurs rêves, des pas de
chevaux, des cris, des cliquetis d'armes. Toutes les cloches du canton
répandaient dans les airs leurs tintements redoublés. La reine, que
cette sombre musique impatientait, s'écria: «Quand auront-ils donc fini
leurs bruits détestables?--Madame, répondit Sausse gravement, c'est le
bruit de toute la France!»

Cependant un des affidés de Bouillé, voyant les hussards mêlés à la
foule qui couvre la place, tente une dernière fois de faire appel à
leur dévouement: «Hussards, leur crie-t-il, tenez-vous pour la nation
ou pour le roi?--Pour la nation!» répondent d'une seule voix les
soldats. La question ainsi posée décidait du sort de la monarchie: le
roi de France n'était plus qu'un étranger dans son royaume.

Louis XVI, le coude appuyé sur une table, attendait encore sa
délivrance de l'arrivée soudaine des troupes de Bouillé. Les heures
tombaient avec le froid de l'acier sur les angoisses mortelles du
captif; rien ne venait. Quelques curieux cherchaient à pénétrer dans la
maison de M. Sausse, pour voir la famille royale. Louis était d'une
construction massive; il avait le visage blême et les yeux bleuâtres.
Indolent, lymphatique, son tempérament était celui de toutes les races
dégradées et abâtardies. Il mangeait fort et aimait le vin. La chasse,
surtout la chasse au tir, était le seul exercice où il mit quelque
passion. Une rusticité, que l'éducation royale avait mal recouverte,
l'éloignait du commerce des femmes. Cette rudesse de moeurs et de
caractère l'avait d'abord rendu cher à la Révolution et au peuple, qui
voyait en lui un bon ouvrier; mais ses complots avec l'étranger, ses
continuelles intrigues, ses rapports secrets avec les émigrés, plus que
tout cela, l'autorité qu'il laissait prendre à la reine, lui avaient
aliéné les coeurs. Par une singularité de nature, il voyait à peine les
objets qui étaient près de lui, et distinguait très-bien ce qui se
passait à longue distance. Il en était de même de son jugement: le
malheureux Louis XVI, durant toute sa vie, aperçut l'échafaud dans le
lointain; mais il ne sut jamais faire usage des moyens simples et
faciles qui étaient, pour ainsi dire, sous sa main pour l'éviter. Le
costume de domestique, sous lequel il avait imaginé, dans cette
circonstance, de cacher un roi de France, faisait encore ressortir la
vulgarité de ses manières.

Marie-Antoinette était d'une taille ordinaire; elle avait l'oeil un peu
dur, les lèvres minces et serrées, les cheveux tirant sur le roux; mais
un air naturel de distinction, la finesse et la régularité de ses
traits, l'éclat de son teint, donnaient à l'ensemble de sa personne un
caractère séduisant. Son tort fut de vouloir faire la reine, quand pour
régner sur les coeurs il lui suffisait de rester femme. Un goût effréné
des plaisirs, l'attention qu'elle marquait aux jeunes gens doués d'une
jolie figure et de talents extérieurs la firent soupçonner de
galanterie: elle aimait, en outre, éperdument le jeu et les spectacles.
La fierté du sang lui rendit la Révolution odieuse, le peuple
désagréable; ses réponses courtes et froides, dans toutes les
solennités nationales, annonçaient un coeur sec. Les horreurs, les
transes, les assauts de cette nuit affreuse avaient flétri l'éclat de
son visage; ses cheveux, assure-t-on, avaient changé de couleur.
Marie-Antoinette sentait venir la mort de la monarchie.

Plus de quatre mille gardes nationaux couvraient la campagne. La
famille royale cherchait à gagner du temps; il fallut se mettre en
marche. Un cortége de baïonnettes cernait la voiture. Le secours
qu'attendait Louis XVI arriva, mais trop tard: le roi avait quitté
Varennes depuis une heure, quand M. de Bouillé se montra devant la
ville à la tête d'un régiment de cavalerie. Les chevaux étaient
fatigués, les hommes montraient de l'indécision, et refusaient d'aller
plus avant. Le moment prédit était venu: «Le roi mènera deuil; les
principaux se vétiront de désolation et les mains des soldats du pays
tomberont de frayeur.»

Il fallait maintenant retourner à Paris, et à travers combien
d'humiliations! Tout le long de la route, le peuple des campagnes,
accouru au-devant du cortége, ne cessa de proférer les injures dont il
abreuve les rois traîtres ou abusés. Marie-Antoinette trouva, dans son
coeur, assez de haine et de fierté pour se faire, contre cette tempête
d'outrages, un front d'airain.

[Illustration: Pétion.]

L'Assemblée avait envoyé trois commissaires pour protéger les jours de
la famille royale; ils rejoignirent le cortége à Épernay. Barnave et
Pétion montèrent dans la voiture du roi. Ce fut durant ce voyage que
Barnave, touché des infortunes de Louis XVI, des prévenances de
Marie-Antoinette, et du sort de ces enfants, qui n'avaient pas mérité
tant d'humiliations, se rattacha de coeur à la cause de la monarchie.
Pétion se montra, au contraire, dogmatique et froid. Ses discours,
aussi libres que ses manières étaient brusques, lui attirèrent les
aigreurs de la reine. Pétion tenait, entre ses genoux, le petit
dauphin; il se plaisait à rouler dans ses doigts les beaux cheveux
blonds du l'enfant, et, parlant avec action, il tirait quelquefois une
des boucles assez fort pour le faire crier. «Donnez-moi mon enfant, lui
dit sèchement la reine; il est accoutumé à des soins, à des égards,
qui le disposent peu à tant de familiarités.»

Louis XVI montrait un sang-froid apathique. On l'accusa, plus tard,
d'avoir bu et mangé tout le long de la route: ce bon roi était doué
d'un appétit énorme. Par instants, il témoignait quelque inquiétude au
sujet de l'accueil que lui feraient les habitants de Paris. Cet accueil
fut sinistre. On avait placardé, au faubourg Saint-Antoine, un ordre du
jour ainsi conçu: «Quiconque applaudira le roi sera bâtonné; quiconque
l'insultera sera pendu.» Un long silence improbateur fut, en effet, la
leçon qu'il reçut à son entrée dans les Champs-Élysées; par instants,
ce sombre silence se déchirait comme un nuage, et il en sortait un
tonnerre de murmures bientôt réprimés.

On avait décidé que les têtes resteraient couvertes: les gardes
nationaux eux-mêmes criaient: «Enfoncez vos chapeaux; il va paraître
devant ses juges.» Il parut; dans quel équipage, grand Dieu! Une foule
de grenadiers l'entourait; chaque cheval de l'attelage en portait un;
le devant, le derrière, les côtés de la voiture en étaient chargés. Un
voile de poussière couvrait, par instants, l'humiliation de cette
famille. Les stores de la voiture étaient baissés à demi; le dauphin,
enfant aux cheveux blonds, se montrait quelquefois à la portière, et
son âge, sa figure intéressante, semblaient demander grâce pour les
coupables, pour ce roi de France, surpris par son peuple, en flagrant
délit d'évasion.

O abaissement! qui sondera jamais l'abîme des déchéances royales? Les
armes demeurèrent immobiles, en présence du monarque; les drapeaux ne
saluèrent pas; les canons firent mine de ne le point reconnaître.
C'était un spectacle imposant et terrible, vu des Champs-Élysées, que
ces vingt mille baïonnettes parsemées de lances, escortant avec
gravité, à travers une population de quatre cent mille curieux, un roi
caché dans le fond de sa voiture, et cherchant à se dérober à
l'embarras d'une situation cruelle. Un éclatant soleil le livrait,
comme par ironie, à tous les regards. A la plupart de ces baïonnettes
et de ces fers de lances, dont les pointes dardaient des éclairs
menaçants, était embroché un pain, comme pour faire entendre à Louis
XVI que l'absence d'un roi ne cause pas la famine. Ceux qui faisaient
le mouvement d'ôter leur chapeau, sous prétexte de chaleur, étaient à
l'instant sommés de le remettre. Autrefois, la noblesse avait seule le
droit de se couvrir devant le monarque; le tiers état avait pris,
dernièrement, cette liberté, et maintenant c'était tout le peuple.

Au moment où le cortége entrait par la place Louis XV, tous les glaives
s'agitèrent dans les mains des gens à cheval, en signe de fraternité.
Un sourire, mêlé d'indignation et de mépris, fut le seul accueil que
reçurent les membres de la famille royale. Plusieurs jeunes gens
groupés sur le piédestal de la statue de Louis XV bandèrent les yeux de
la statue en attendant l'arrivée du cortége. Au moment où passa la
voiture de Louis XVI, ils arrachèrent le bandeau et essuyèrent les yeux
de ce marbre royal, comme s'il devait verser des larmes, à la vue d'un
roi de France aussi dégradé. Ce jour, bien plus encore que le 21
janvier, fut un jour d'exécution et de supplice; l'insurrection et
l'échafaud sont moins terribles pour les rois que l'humiliation, le
ridicule et le mépris public.

Derrière les voitures qui contenaient la famille royale venait un
chariot découvert, entouré de branches de lauriers: Drouet et
Guillaume, couronnés de feuilles de chêne et debout, y recevaient,
comme héros de la fête, les applaudissements et les hommages du peuple.
On criait: _«Vive la nation! vive Drouet et Guillaume! vive la brave
garde nationale de Varennes!»_--«L'entrée de Drouet, dit très-bien
Ferrières, était le triomphe d'un général victorieux qui amène devant
lui un grand captif.» Cet homme avait cru; il avait eu foi en lui-même
et en la nation. Son nom, obscur la veille, courait maintenant sur
toutes les lèvres.

Aucun outrage ne fut épargné à la famille royale: une femme lança,
contre la voiture, un linge trempé de l'eau du ruisseau. La figure de
la reine faillit être atteinte. Des filles publiques, mêlées à la
foule, la regardaient d'un air insultant. «J'aime encore mieux, disait
l'une d'elles, me voir ce que je suis que d'être Antoinette.»

Quand le cortége arriva par le pont tournant, en face des Tuileries,
les domestiques, postés aux fenêtres du château, se découvrirent, du
plus loin qu'ils aperçurent leur maître: la garde nationale, les
couchant en joue, leur ordonna de garder leurs chapeaux sur la tête,
aussi bien que les autres citoyens: ils obéirent. Les femmes de chambre
et d'honneur de la reine s'étaient mises, de leur côté, à battre des
mains pour saluer le retour de leur maîtresse: on réprima ces
témoignages de fidélité servile. L'instant où les voitures touchèrent
le sol des Tuileries fut même le plus dangereux de tous; une foule
indignée se porta autour des roues avec des huées, des sifflets, des
cris, des imprécations terribles.

L'Assemblée nationale, dans la crainte de quelque accident funeste,
envoya trente commissaires, pour protéger le roi et sa famille, depuis
l'entrée du jardin jusqu'au château. La mission était périlleuse, à
cause de l'exaltation générale des esprits; mais, dès que les députés
se présentèrent, cette foule immense et furieuse se sépara en deux
rangs pour les laisser parvenir jusqu'aux voitures. Il leur suffit de
se nommer et de présenter leurs médailles: ce fut comme un talisman. On
fit défiler les voitures une à une; mais lorsqu'elles montèrent sur la
terrasse du château, pour déposer le roi et sa famille à la grande
porte de l'Horloge, l'indignation du peuple éclata de nouveau; les
invectives et les reproches s'adressaient surtout à la reine, avec une
effrayante unanimité.

Les _augustes_ voyageurs (cette ancienne formule du respect était, dans
la circonstance actuelle, une sanglante ironie) mirent pied a terre,
dans un costume aussi ridicule qu'affligeant. La violence des insultes
et des menaces redoublait. Barère et Grégoire se chargèrent du dauphin,
qu'ils emportèrent entre leurs bras dans les appartements. Le roi
sortit ensuite, accompagné par quinze députés: les quinze autres
restèrent auprès de la reine, qui les priait avec larmes de l'assister
de leur présence: «Surtout, leur criait-elle, ne me laissez pas seule!»

Apres avoir déposé Louis XVI dans son château, les représentants qui
l'avaient suivi coururent chercher Antoinette. Ce fut alors qu'ils
rencontrèrent le plus d'obstacles pour revenir jusqu'à la voiture; il
était très-difficile de se frayer un passage au milieu de cette foule
compacte et de se reconnaître dans ce tumulte, où l'on n'entendait que
des cris confus. Le peuple ne voulait pas que la reine entrât aux
Tuileries.

Après une demi-heure passée à rétablir l'ordre, les trente députés se
réunirent et formèrent deux haies, depuis la voiture jusqu'à la porte
du château; la reine sortit alors tout effrayée, et gagna les
appartements au bras d'un député de la droite.

La juste colère du peuple était sur le point d'éclater, contre les
trois gardes-du-corps qui avaient servi de courriers durant le voyage,
et qui occupaient encore les siéges de la berline. Les malheureux
allaient être saisis à la gorge. Pétion se montre; il annonce que les
coupables seront mis en état d'arrestation; la foule s'apaise aussitôt.
Les trois gardes sont conduits sans aucun obstacle. Un attroupement
très-considérable se formait déjà devant l'une des portes du château;
Pétion s'y présente pour arrêter le désordre: un garde national le
prend au collet; le député se fait connaître, et la multitude
obéissante se retire. «Nous attendîmes, ajoute Barère, que la foule fût
diminuée dans les Tuileries, et que les sentiments du peuple fussent
plus calmes, afin de n'avoir rien à redouter pour le roi et sa famille,
quand nous aurions quitté le château.»

Quelques jours après celui où Louis XVI était forcé de rétrograder
honteusement sur Paris, le 11 juillet, les cendres de Voltaire, ce roi
de l'opinion, traversaient la capitale, au milieu d'une affluence
considérable et avec des honneurs extraordinaires. Traîné par douze
chevaux blancs, et se dirigeant vers le Panthéon, le char funèbre
s'arrêta devant la maison où le grand homme avait fini ses jours, le 30
mai 1778. _Belle et bonne_, Mme de Villette, la fille adoptive de
Voltaire, accompagnée de son enfant, et les deux demoiselles Calas,
rendirent hommage aux restes de l'illustre philosophe et payèrent leur
tribut à la douleur. La pluie tombait à torrents; le cortége brava le
mauvais temps et ne se retira que lorsque le cercueil eut pris sa
place, dans le temple que la patrie avait dédié aux grands hommes.

Voltaire avait préparé la Révolution par son esprit, comme Jean-Jacques
Rousseau par son coeur. L'ami du roi de Prusse devait être le héros des
constitutionnels de 91; le citoyen de Genève fut le dieu des
républicains de 93. L'un convenait à la bourgeoisie, l'autre était
l'idole du peuple.

M. de Bouillé, après le mauvais succès de son entreprise, s'était enfui
vers la frontière. Il écrivit, du Luxembourg, à l'Assemblée nationale,
une lettre dans laquelle il menaçait la France de la vengeance des
armées étrangères, si elle ne se hâtait de faire amende honorable aux
pieds du roi. «Croyez-moi, lui disait-il, tous les princes de l'univers
reconnaissent qu'ils sont menacés par le monstre que vous avez enfanté
(la Révolution), et bientôt ils fondront sur notre malheureuse patrie.
Je connais vos forces: toute espèce d'espoir est chimérique, et bientôt
votre châtiment servira d'exemple mémorable à la postérité... Cette
lettre n'est que l'avant-coureur du manifeste des souverains de
l'Europe.» L'Assemblée fit à cet insolent mémoire l'accueil qu'il
méritait; elle se contenta de rire.

Par un décret, M. de Bouillé fut suspendu de ses fonctions militaires;
c'était tout le châtiment qu'on pût lui infliger. Le roi fut aussi
provisoirement suspendu.

Quelle devait être la solution de cet état de crise? Louis XVI
devait-il être maintenu sur le trône, malgré sa fuite? La nation
pouvait-elle avoir désormais confiance en lui? Serait-il jugé? Où
prendrait-on ses juges? Telles étaient les questions qui agitaient
l'Assemblée, les clubs, le peuple.

Le parti très-influent des Lameth, de Barnave, de Dupont, de Lafayette,
voulait conserver Louis XVI sur le trône. Des commissaires furent
nommés pour interroger le roi et la reine; mais ces commissaires furent
choisis dans le sein même de l'Assemblée, malgré la réclamation de
Robespierre: «Il n'y a, dit-il, aucune raison pour qu'il en soit ainsi.
Nous ne mériterions plus la confiance du pays, si nous violions les
principes, si nous faisions une exception pour le roi et la reine.
Qu'on ne dise pas que l'autorité royale sera dégradée. Un citoyen, une
citoyenne, un homme quelconque, à quelque degré qu'il soit élevé, ne
peut jamais être dégradé par la loi. La reine est une citoyenne; le
roi, dans ce moment, est un citoyen comptable à la nation; et, en
qualité de premier fonctionnaire public, il doit être soumis à la loi.»

La question de la déchéance était surtout à l'ordre du jour: les
royalistes constitutionnels cherchèrent à masquer les torts de Louis
XVI derrière la fiction de l'enlèvement et de l'inviolabilité royale;
au lieu d'accuser le chef, ils accusèrent les conseillers et les
instruments de la fuite; il n'y avait, selon eux, dans cet acte
criminel, que des complices et pas de coupable. On voulait ainsi
couvrir les attentats contre la Constitution, de la Constitution
elle-même. Robespierre attaqua cette étrange doctrine: «Je ne viens
pas, dit-il, provoquer des dispositions sévères contre un individu,
mais combattre une proposition à la fois faible et cruelle, pour
substituer une mesure douce et favorable à l'intérêt public. Je
n'examinerai pas si la fuite de Louis XVI est le crime de quelques
individus, s'il s'est enfui volontairement et de lui-même, ou si, de
l'extrémité du royaume, un citoyen audacieux l'a enlevé par la force de
ses conseils; si les peuples en sont encore à croire qu'on enlève les
rois comme des femmes. Je n'examinerai pas si, comme l'a pensé le
rapporteur, le départ du roi n'était qu'un voyage sans objet, si son
absence était indifférente. Je n'examinerai pas si elle est le but ou
le complément de conspirations toujours impuissantes et renaissant
toujours. Je n'examinerai pas même si la déclaration donnée par le roi
n'attente point aux serments qu'il a faits, d'un attachement sincère à
la Constitution. Je ne veux m'occuper que d'une hypothèse générale. Je
parlerai du roi de France comme d'un roi de Chine; je discuterai
uniquement l'inviolabilité dans sa doctrine.»

Il conclut par ces fermes paroles: «Les mesures que l'on vous propose
ne peuvent que vous déshonorer; si vous les adoptez, je demanderai à me
déclarer l'avocat de tous les accusés. Je veux être le défenseur des
trois gardes-du-corps, de la gouvernante du dauphin, de M. Bouillé
lui-même. Dans les principes de vos comités, il n'y a pas de délit;
mais partout où il n'y a pas de délit, il n'y a pas de complices.
Messieurs, si épargner un coupable est une faiblesse, immoler le
coupable faible, en épargnant le coupable tout-puissant, c'est une
lâcheté. Il faut ou prononcer sur tous les coupables, ou prononcer
l'absolution entière.» En bonne logique, il n'y avait rien à répondre;
l'Assemblée ne répondit pas: elle vota.

Elle vota quoi? Le rétablissement de Louis XVI sur le trône! Pouvait-on
imaginer un dénouement plus illogique et plus ridicule? Que signifiait
cette fiction d'un roi «enlevé par les ennemis du bien public»?

Les déclarations de Louis XVI pour expliquer les motifs et le but de
son voyage étaient si entachées de mauvaise foi, qu'elles faisaient
sourire les plus modérés. A quoi bon ce roi? La monarchie ne s'est-elle
pas suicidée? Avant l'échauffourée de Varennes, des hommes plus ou
moins conseillés par leurs intérêts avaient pu croire qu'il était
possible d'élever la nation sans abaisser la royauté; mais, après
l'humiliation dont la famille royale venait d'être abreuvée, un tel
rêve ne devenait-il point tout à fait chimérique? Conserver, de force,
un roi qui se regardait toujours comme le galérien du trône
révolutionnaire, n'était-ce point jeter un mensonge vivant entre la
Constitution et le pays?

A côté des hommes pratiques, dont les motifs s'appuyaient sur des
raisons d'État, quelques philosophes s'accordaient à regarder la
république comme la forme la plus parfaite de gouvernement. Tel était
aussi l'idéal de Brissot et de son parti, connu plus tard sous le nom
de parti des Girondins. C'était l'avis de Condorcet. Robespierre, lui,
croyait utile au succès de la cause démocratique de se couvrir de
prudence, et de ne point alarmer les esprits par le fantôme des mots.
Marat était malade; Marat se taisait.

Il importe surtout de bien connaître l'opinion des clubs. Le plus
avancé de tous était alors celui des Cordeliers (Société des droits de
l'homme). Danton y régnait. Dans une séance mémorable, il traça la
ligne de conduite à suivre. «La Société des amis des droits de l'homme,
s'écria-t-il, pense qu'une nation doit tout faire, ou par elle-même, ou
par des officiers amovibles et de son choix; elle pense qu'aucun
individu, dans l'État, ne doit raisonnablement posséder assez de
richesses, assez de prérogatives pour pouvoir corrompre les agents de
l'administration politique; elle pense qu'il ne doit exister dans
l'État aucun emploi qui ne soit accessible à tous les membres de
l'État; elle pense enfin que plus un emploi est important, plus sa
durée doit être courte et passagère. Pénétrée de la vérité, de la
grandeur de ces principes, elle ne peut donc plus se dissimuler que la
royauté, la royauté héréditaire surtout, est incompatible avec la
liberté. Telle est son opinion; elle en est comptable à tous les
Français.» Pouvait-on désigner plus clairement la République sans la
nommer?

Danton ne sortait point de ce dilemme: Ou criminel, ou imbécile; si
criminel, que Louis soit jugé; si imbécile, qu'il soit interdit!

Aux Jacobins (Société des amis de la Constitution), les débats sur la
déchéance du monarque amenèrent le démembrement du club. Les royalistes
constitutionnels se séparèrent des vrais démocrates. Une telle
épuration centupla les forces de ces derniers. Appuyée sur des milliers
de sociétés semblables et affiliées entre elles, répandues d'un bout à
l'autre de la France, la société-mère s'érigea plus tard en une sorte
de dictature. Ce fut la plus grande puissance de la Révolution, grâce à
l'esprit organisateur de Robespierre.

Que devait-on faire du roi? Cette question fut agitée au club des
Jacobins. Maximilien n'osa pas ou ne voulut pas conclure.
Billaud-Varennes ayant parlé d'en finir avec la monarchie, des murmures
étouffèrent sa voix.

Et pourtant avaient-ils tort, ceux qui, à l'exemple de Danton,
réclamaient hautement la déchéance de Louis XVI? On se demande si, dans
son intérêt et dans l'intérêt même de la nation, il n'eût pas beaucoup
mieux valu qu'il gagnât tranquillement la frontière. Drouet, tout en
croyant bien faire, n'avait-il point rendu un mauvais service au pays?
C'est ce qu'il nous faut examiner.

L'Assemblée nationale comptait, en 91, assez d'hommes capables et
honnêtes pour saisir, d'une main ferme, les rênes du gouvernement.
N'avait-elle point lancé elle-même, lors du départ de Louis XVI, une
proclamation invitant les citoyens de Paris à maintenir l'ordre public
et à défendre la patrie? n'avait-elle point sommé les ministres
d'assister à ses séances, de se réunir et de mettre ses décrets à
exécution? Mais la sanction royale? Bah! on s'en passera; et en effet
elle n'ajoutait plus rien à l'autorité des lois... La Constituante
était donc à même de gouverner, ou, si elle redoutait la confusion du
pouvoir exécutif et du pouvoir législatif, il ne tenait qu'à elle de
nommer un président.

D'un autre côté, si Louis XVI, et il est difficile d'en disconvenir,
était un obstacle à la marche des réformes, une cause de guerre
étrangère, ne se montrait-il point beaucoup plus dangereux à
l'intérieur qu'à l'extérieur? Au delà des frontières, ce n'était plus
qu'un simple émigré. Et quelle réputation, grand Dieu! emportait-il à
l'étranger? Celle d'un roi fourbe, infidèle à ses serments.

Une question d'humanité domine toutes ces considérations. La mort du
roi, quoique votée par les Girondins et par les Montagnards, alluma
entre eux des inimitiés implacables. Ce sang versé au nom de la raison
d'État ne fut point étranger au régime de la Terreur. De tels malheurs
pouvaient-ils être évités? Oui, le roi absent, c'était peut-être
l'échafaud de moins dans l'histoire de la Révolution.

Après l'événement du 21 juin, la royauté n'était plus à conserver en
France; elle était à reconstruire. Les républicains avaient le droit de
profiter de la circonstance; à quoi bon relever ce qui s'était écroulé
de soi-même? Remettant sous les yeux de la nation les maux, les abus,
les actes de mauvaise foi dont le pouvoir monarchique s'était souillé,
depuis quatorze siècles, ils lui demandaient d'en finir. Citoyens,
voulez-vous donc reprendre dans vos murs la trahison et le despotisme?

On ne saurait donc trop condamner les conservateurs à vue courte, ou
dirigés par des intérêts féroces, qui voulurent, à tout prix, rétablir
Louis XVI sur le trône. Ne cherchaient-ils point à maintenir un rouage
inutile, la monarchie constitutionnelle, pour se ménager, le moment
venu, le moyen d'écraser leurs adversaire? Je ne sais pas si, dans
cette journée décisive, les _exaltés_ auraient sauvé la Révolution;
mais ce que je sais bien, c'est que les _modérés_ la perdirent.



XV

Discussion sur la forme de gouvernement.--Réunion des citoyens au
Champ-de-Mars.--Pétition signée sur l'autel de la patrie.--Déploiement
de forces militaires.--La loi martiale et le drapeau rouge.--Lafayette
et Bailly.--Massacres.--Conséquences de cette journée désastreuse.


Le premier usage que Louis XVI fit de sa liberté fut de renouer des
rapports occultes avec les cours étrangères. Comment n'en eût-il point
été ainsi? Son amour-propre n'était-il point blessé au vif par les
outrages qu'il avait essuyés? N'avait-il point le droit de se
considérer désormais comme le prisonnier, l'otage de la Révolution?

La question de monarchie ou de République avait été soulevée; or ces
questions-là se montrent sans pitié pour le repos des nations, jusqu'au
jour où elles sont résolues.

Au club des Jacobins, La Clos proposa de rédiger une pétition signée
par tous les citoyens, et dans laquelle on demanderait que l'Assemblée
fût appelée à statuer de nouveau sur la forme du gouvernement.
L'Assemblée ayant décidé que le roi était inviolable, cette motion
effraya quelques citoyens faibles ou indécis. Danton s'élance alors à
la tribune et d'une voix tonnante: «Si nous avons de l'énergie,
montrons-la... Que ceux qui ne se sentent pas le courage de lever le
front de l'homme libre se dispensent de signer notre pétition.
N'avons-nous pas besoin d'un scrutin épuratoire? Le voilà tout trouvé.»
On ne signa rien; mais quatre mille personnes, hommes et femmes,
s'étant tout à coup répandues dans la salle, on convint de se réunir le
17 juillet au Champ-de-Mars, autour de l'autel de la patrie.

Est-il vrai que la municipalité de Paris cherchât, alors, l'occasion
d'une lutte à main armée, pour écraser les clubs et les sociétés
populaires? Tout semble du moins l'indiquer.

Le 15 juillet était un dimanche. On s'attendait à quelque
manifestation. La municipalité se tenait sur ses gardes. Au point du
jour, les trompettes sonnèrent, les tambours battirent dans toutes les
directions; la garde nationale prit les armes. Un zèle sauvage animait
la bourgeoisie contre l'insurrection absente. Depuis le retour du roi,
les constitutionnels de l'Assemblée ne cessaient d'exciter sourdement
les boutiquiers contre les clubs. On avait effrayé les intérêts.
L'industrie, à laquelle le départ de Louis XVI venait de porter un
dernier coup, se montrait affamée de calme et de tranquillité publique;
elle avait raison, sans doute; mais, avant de mettre l'ordre dans la
rue, ne fallait-il pas l'introduire dans les organes et les fonctions
du gouvernement? La ville était hérissée de baïonnettes; la résistance
se montrait partout, l'agression nulle part. Ce déploiement de force
armée, autour d'une monarchie replâtrée à la hâte par un décret de
l'Assemblée nationale, jetait le mécontentement et l'alarme dans la
population qu'on voulait calmer. Où donc était l'ennemi? Les
patrouilles se croisaient dans un morne silence.

[Illustration: La députation des petitionnaires du Champ-de-Mars quitte
l'Hôtel de Ville, terrifiée d'avoir vu arborer le drapeau rouge.]

Les sociétés patriotiques s'étaient donné rendez-vous, pour onze heures
du matin, sur la place de la Bastille; elles devaient se rendre de là,
en un seul corps, vers le Champ-de-Mars. La place de la Bastille fut
occupée dès le matin par des troupes soldées, afin de s'opposer au
rassemblement. A la vue de cet appareil militaire, les groupes se
dispersent, chacun se retire. Le Champ-de-Mars, ce théâtre de la
joyeuse fête de la Fédération, était encore désert; c'est là qu'on se
rend isolément, la réunion projetée sur la place de la Bastille n'ayant
pu avoir lieu; c'est là, devant l'autel de la patrie, qu'une
détermination sera prise.

Ici un incident malheureux: deux invalides, dont l'un avait une jambe
de bois, s'étaient cachés sous l'autel construit en planches; ils sont
découverts. Que faisaient-ils? quel était leur dessein? Voilà ce qu'on
se demande, et l'épouvante succède bientôt à la curiosité. Le bruit
court que l'autel est miné; un tonneau d'eau que ces malheureux avaient
roulé dans leur retraite, pour leur provision de la journée, est
bientôt transformé, par la rumeur publique, en un tonneau de poudre. Le
motif bas et vulgaire qui les a fait agir (ils s'étaient mis là,
dirent-ils, _pour voir les jambes des femmes_) se transforme en un
complot contre la vie des citoyens. Aussitôt saisis par la multitude,
ils sont pendus à un réverbère, et leurs têtes coupées sont portées au
bout d'une pique. Un tel acte du brutalité fait frémir; mais une
poignée seulement d'imbéciles ou de monstres, flétris par tous leurs
contemporains, trempèrent leurs mains dans ce sang.

Il paraît bien que les royalistes avaient besoin d'un prétexte pour
décharger leur colère sur les agitateurs; car la nouvelle du meurtre
des deux invalides fut sur-le-champ dénaturée et portée dans l'enceinte
de l'Assemblée nationale. On raconta que deux bons citoyens venaient
d'être pendus, au Champ-de-Mars, pour avoir prêché l'exécution de la
loi. Ce mensonge fit fortune, et prépara les esprits à des mesures de
violence. Sur les lieux, tout fut bien vite effacé, et le
Champ-de-Mars, qui n'avait pas même été témoin de cet atroce
assassinat, rentra dans sa majestueuse tranquillité.

Vers midi, la foule débouche par toutes les ouvertures; la garde
nationale venait d'entrer dans le Champ-de-Mars avec du canon; mais,
voyant la réunion paisible, elle se retirait. Les citoyens affluent
autour de l'autel de la patrie; on attend avec impatience les
commissaires de la Société des Jacobins, pour avoir de nouveau lecture
de la pétition et la signer. Un envoyé du club paraît enfin; on
l'entoure.

«La pétition, dit-il, qui a été lue hier ne peut plus servir
aujourd'hui, l'Assemblée nationale ayant décrété, dans sa séance du
soir, l'innocence ou l'inviolabilité de Louis XVI; la Société va
s'occuper d'une autre rédaction qu'elle vous soumettra.»

Tous ces retards n'étaient pas du goût de la foule, qui aime à faire
vite ce qu'elle fait.

Quelqu'un propose de rédiger, à l'instant même, une seconde pétition
sur l'autel de la patrie. Adopté. La foule cherche alors des yeux ses
chefs et ses meneurs. Où êtes-vous, Danton, Desmoulins, Fréron?
Absents. Ne les trouvant pas, le peuple se décide à agir par lui-même.
On nomme quatre commissaires; l'un d'eux prend la plume; les citoyens
impatients se rangent autour de lui; il écrit: «_Sur l'autel de la
patrie, le 17 juillet an III_... Le désir impérieux d'éviter l'anarchie
à laquelle nous exposerait le défaut d'harmonie entre les représentants
et les représentés, tout nous fait la loi de vous demander, au nom de
la France entière, de revenir sur votre décret, de prendre en
considération que le délit de Louis XVI est prouvé, que ce roi a
abdiqué; de recevoir son abdication, et de convoquer un nouveau pouvoir
constitutionnel pour procéder, d'une manière vraiment nationale, au
jugement du coupable, et surtout à son remplacement et à l'organisation
d'un nouveau pouvoir exécutif.»

La foule grossissait d'heure en heure. La pétition rédigée, on en fait
lecture à haute voix; cette lecture est couverte d'applaudissements. On
commence dès lors par signer des feuilles volantes, à huit endroits
différents, sur les angles de l'autel de la patrie. Plus de deux mille
gardes nationaux de tous les bataillons de Paris et des villages
voisins, des hommes, des femmes, des enfants déposent religieusement
leur nom sur ces feuillets sacrés, d'autres une croix ou tout autre
signe de leur volonté libre.

«Le nombre des signatures, dit M. Buchez, dépasse certainement six
mille. Le plus grand nombre est de gens qui savaient à peine écrire...
Quelquefois la page est divisée en trois colonnes; d'énormes taches
d'encre en couvrent plusieurs; les noms sont au crayon sur deux. Des
femmes du peuple signèrent en très-grand nombre, même des enfants, dont
évidemment on conduisait la main... La plus jolie écriture de femme est
sans contredit celle de _mademoiselle David, marchande de modes, rue
Saint-Jacques, nº 173_. Quelques belles signatures apparaissent de loin
en loin; on les compte. Un feuillet fut garni par un groupe de
cordeliers; ici l'écriture est fort lisible. On voit en haut une
signature à lettres longues, légèrement courbées en avant; c'est celle
de _Chaumette, étudiant en médecine, rue Mazarine, nº 9_. On lit
ensuite celles de _E.-J.-B. Maillard_, de _Meunier, président de la
Société fraternelle séante aux Jacobins_. On ne trouve nulle part le
nom de _Momoro_; il fut cependant accusé, plus tard, d'avoir fait grand
bruit au Champ-de-Mars, le 17; mais on voit celui d'_Hébert, écrivain,
rue Mirabeau_; celui d'_Henriot_, et la signature du _Père Duchêne_.»

Trois officiers publics, en écharpe, envoyés par la Commune, s'étaient
avancés vers l'autel: on les reçoit avec l'énergie et la tranquillité
qui conviennent à des hommes libres. Ce spectacle, la joie grave qui
rayonne sur la figure des pétitionnaires, le caractère pacifique de
cette foule où l'on voyait des enfants, des femmes, des vieillards,
tout paraît les rassurer sur le caractère de la réunion. «Messieurs,
disent-ils, nous sommes charmés de connaître vos dispositions; on nous
avait dit qu'il y avait ici du tumulte, on nous avait trompés: nous ne
manquerons pas de rendre compte de ce que nous avons vu, de la
tranquillité qui règne au Champ-de-Mars. Si vous doutez de nos
intentions, nous vous offrons de rester en otage parmi vous jusqu'à ce
que toutes les signatures soient apposées.» Un citoyen leur donne
lecture de la pétition; ils la trouvent conforme aux principes. «Nous
la signerions nous-mêmes, ajoutent-ils, si nous n'étions pas maintenant
en fonctions.»

De telles assurances de paix augmentent la confiance. On leur demande
l'élargissement de deux citoyens arrêtés; les officiers municipaux
engagent à nommer une députation qui les suive à l'Hôtel de Ville.
Douze commissaires partent. On continuait à couvrir la pétition de
signatures. Le Champ-de-Mars était tranquille et libre; les troupes
s'étaient repliées sur la ville. Toute idée de péril étant écartée, le
rassemblement grossissait à vue d'oeil. Les jeunes gens qui ont signé
se livrent à des danses; ils forment des rondes en chantant. Survient
un orage; on le brave. La pluie cesse, le ciel redevient calme et bleu;
en moins de deux heures, il se trouve près de cent mille personnes dans
le Champ-de-Mars; c'étaient des mères, d'intéressantes jeunes filles,
des habitants de Paris qui, enfermés toute la semaine, se livraient à
la promenade du dimanche. Aux yeux des révolutionnaires, pénétrés
qu'ils étaient alors des réminiscences de l'antiquité, ce rassemblement
de citoyens libres ressemblait à ceux qui se formaient jadis dans le
Forum. Il y avait là un grand nombre d'hommes et de femmes qui avaient
aidé à construire le champ de la Fédération, d'autres avaient étendu
leurs mains vers l'autel de la patrie: imprudents! vous ne vous doutiez
pas alors que cet autel dût être rougi par des sacrifices humains!

Les commissaires députés vers l'Hôtel de Ville reviennent. Leur visage
est morne, ils ont vu des choses sinistres.

--Nous sommes trahis! murmure l'un d'eux d'une voix sombre.

On les presse de s'expliquer.

--Nous sommes parvenus, disent-ils, à la salle d'audience à travers une
forêt de baïonnettes; les trois officiers municipaux qui nous
accompagnaient en nous assurant de leurs bonnes intentions nous prient
d'attendre; ils entrent dans une autre salle et nous ne les revoyons
plus. [Note: Ils firent, à ce qu'il paraît, un rapport faux sur
l'attitude de la réunion, disant qu'ils avaient trouvé le champ de la
Fédération couvert d'un grand nombre de personnes de l'un et de l'autre
sexe, qui se disposaient à rédiger une pétition contre le décret du 27
juin, qu'ils leur avaient démontré que leur démarche et leur
réclamation étaient contraires à l'obéissance à la loi, et tendaient
évidemment à troubler l'ordre public. «Si la France redevient libre,
s'écrie Camille Desmoulins, il faut que les noms de _Jacques_, _Renaud_
et _Hardi_ (les trois membres du conseil municipal) soient affichés
dans toutes les villes, à toutes les rues, pour être à jamais voués à
l'exécration publique.»] Le corps municipal sort.

«--Nous sommes compromis, dit un de ses membres, il faut agir
sévèrement.»

«Un d'entre nous, chevalier de Saint-Louis, annonce au maire que
l'objet de notre mission était de réclamer en faveur d'honnêtes
citoyens qu'on nous avait promis de rendre à la liberté. Le maire
(Bailly) répond _qu'il n'entre pas dans ces promesses, et qu'il va
marcher au Champ-de-Mars pour y mettre la paix..._ Sur ces entrefaites,
un capitaine du bataillon de Bonne-Nouvelle vient dire que le
Champ-de-Mars n'était rempli que de brigands; un de nous lui répond
qu'il en impose. Là-dessus la municipalité ne veut plus nous entendre.
Descendus de l'Hôtel de Ville, nous apercevons, à une des fenêtres, le
drapeau rouge; ce signal du massacre, qui devait inspirer un sentiment
de douleur à ceux qui allaient marcher à sa suite, a produit un effet
tout contraire sur l'âme des gardes nationaux qui couvraient la place
(ils portaient à leur chapeau le pompon rouge et bleu). A l'aspect du
drapeau couleur de sang, ils ont poussé des cris de joie en élevant en
l'air leurs armes qu'ils ont ensuite chargées. Nous avons vu un
officier municipal en écharpe aller de rang en rang, et parler à
l'oreille des officiers. Glacés d'horreur, nous sommes retournés au
champ de la Fédération avertir nos frères de tout ce dont nous avions
été les témoins.»

Ce récit est suivi d'un profond silence. L'inquiétude peinte sur le
visage des commissaires soulève d'abord quelques nuages; cependant la
réunion se rassure. De quel droit la municipalité interviendrait-elle
et disperserait-elle, par la force armée, des citoyens qui signent
légalement leur profession de foi sur l'autel de la patrie? La foule
est compacte, mais inoffensive; la nuit approche. D'instant en instant,
des nouvelles alarmantes courent sur la multitude, comme un vent
d'orage sur un champ de blé, et la font tressaillir.

Le bruit court que l'Assemblée nationale, pour faire croire qu'il
existe un projet de mouvement contre elle, s'est formidablement
entourée de baïonnettes et de canons. Elle a, dit-on, transmis à la
municipalité des ordres sévères. Depuis longtemps on guettait
l'occasion de déclarer la guerre aux adversaires de la monarchie
constitutionnelle; le jour était venu. La loi martiale était comme un
arc tendu, il fallait que le trait partit.

Quelques nouveaux citoyens arrivent: ils ont rencontré l'armée de
Lafayette sur les quais; les gardes nationaux marchaient avec un
entraînement farouche; la cavalerie surtout paraissait animée de
sentiments de colère et de violence. On avait vu des grenadiers sortir
tout le long de la route, un à un, des maisons voisines, charger leurs
fusils à balle, devant le peuple, et se joindre à l'armée qui
s'avançait vers le Champ-de-Mars.

--Nous allons, disaient-ils brutalement, envoyer des pilules aux
Jacobins.

Le jour était tombé; il faisait assez sombre pour l'exécution des
mauvais desseins. A huit heures et demie du soir, on entend le bruit du
tambour et le roulement lointain des pièces d'artillerie; on se
regarde; quelques personnes sont d'avis de se retirer; d'autres
rappellent que, le but de la réunion étant légal, il serait lâche de
fuir; on demeure. Les troupes débouchent dans le Champ-de-Mars par
trois entrées à la fois, par l'avenue de l'École militaire, par le
passage entre les glacis du côté du Gros-Caillou et par l'ouverture qui
fait face à la Seine; c'est par celle-ci que se montre le drapeau
rouge.

On connaît le Champ-de-Mars et on se représente aisément cette vaste
plaine avec l'autel de la patrie au milieu. La colonne à la tête de
laquelle s'avance Bailly, par l'ouverture du bord du fleuve, soulève
une indignation universelle et les cris: «A bas le drapeau rouge! Honte
à Bailly! Mort à Lafayette!»

Cependant plus de quinze mille personnes environnaient l'autel; elles
se pressaient là comme autour des anciens lieux d'asile et de refuge. A
peine avait-on vu flotter au loin le drapeau rouge, qu'on entend
retentir une détonation d'armes à feu:

--Ne bougeons pas; on tire à blanc; il faut qu'on vienne ici publier la
loi.

On avait en effet tiré en l'air. Tout à coup une seconde décharge
éclate, mais réelle et meurtrière. Les colonnes s'ébranlent, la
cavalerie charge, les canons ouvrent sur le devant leur bouche chargée
à mitraille. Le dernier feu avait tracé un cercle de victimes; hommes,
femmes, enfants, vieillards, étaient tombés pêle-mêle. Aux plaintes et
aux cris succède le silence plus terrible encore que les gémissements.

Bailly et Lafayette se donnaient sans doute, à eux-mêmes, les raisons
qu'on invoque toujours en pareil cas: l'ordre public, le salut de la
société, le besoin de faire un exemple, le devoir d'obéir à la lettre
de la loi... Vaines excuses! La loi au-dessus de toutes les autres
lois, c'est l'inviolabilité de la vie humaine.

Au plus fort de la mêlée, des citoyens s'élancent sous le feu, à
travers les charges de la cavalerie, pour recueillir les feuilles
volantes qui portent écrite la volonté du peuple; cette pétition est le
drapeau d'une idée, elle ne doit pas demeurer aux mains de l'ennemi. On
la sauve. «Oui, s'écrie l'auteur des _Révolutions de Paris_, oui, la
pétition reste; elle est accompagnée de six mille signatures; de
généreux patriotes ont exposé leur vie pour la sauver du désordre, et
elle repose aujourd'hui dans une arche sainte, placée dans un temple
inaccessible à toutes les baïonnettes, et elle en sortira quelque jour;
elle en sortira rayonnante.» L'oracle n'a point menti; celle pétition
conservée existe encore aux Archives de la ville; la République,
qu'elle contenait en germe, est sortie, le 10 août, des plis de cette
pièce mémorable. Quand une fois les idées ont été baptisées avec du
sang, elles ne meurent plus.

La nuit était tombée sur le Champ-de-Mars comme un linceul. De toutes
parts, des citoyens sans armes fuient devant des citoyens armés; ils se
pressent, se poussent, se renversent. Des femmes, des enfants avaient
été étouffés entre les chevaux ou sous les pieds de la foule. La garde
nationale, Lafayette en tête, rentre dans la ville. La nouvelle de
cette sanglante tuerie se propage lugubrement de quartier en quartier.
Les rues sont désertes, les visages mornes. Il est facile de voir qu'on
revient d'une exécution. Il y avait des vainqueurs et des vaincus, mais
pas de victoire.

Cet événement a été jugé diversement, selon les partis. Toute la
question se réduit à savoir si le roi n'avait point volontairement
abdiqué en prenant la fuite; car, s'il en est ainsi, ceux qui
proposaient de remplacer la monarchie par la république étaient dans la
logique; ils avaient prévu la marche fatale des événements. On les tua,
je l'avoue, avec toutes les formes légales; mais que me font vos
sommations préalables, votre écharpe, votre drapeau? Une guenille rouge
au bout d'un bâton ne donne point le droit d'attenter à la vie de
citoyens désarmés et paisibles.

Combien de morts? La nuit le taira et demain le sable du Champ-de-Mars
l'aura oublié; mais il y a dans les choses une justice qui n'oublie
pas. La classe moyenne sera cruellement châtiée pour avoir la première
fait couler le sang des hommes dévoués à la Révolution. On a, dit-on,
exagéré le nombre des personnes qui tombèrent frappées par les balles:
soit; mais la responsabilité d'une aussi triste journée ne se mesure
point au chiffre des victimes; elle se mesure aux lois éternelles de
la conscience humaine. Cette responsabilité terrible pèse lourdement
sur Lafayette et sur Bailly.



XVI

Triomphe de la réaction.--Robespierre introduit dans la famille
Duplay.--Sa manière de vivre.--Marat sous terre.--L'abolition de la
peine de mort proposée par Robespierre, repoussée par la majorité
conservatrice de l'Assemblée.--Fin de la Constituante.


En politique, on n'a jamais vu un parti vainqueur user modérément de sa
victoire. Les royalistes constitutionnels profitèrent de la journée du
Champ-de-Mars, du trouble et de l'émotion que la nouvelle du massacre
avait répandus dans les rangs des citoyens, pour faire un essai de
terreur. Les représentants de la classe moyenne en voulaient surtout
aux journalistes et aux orateurs des clubs. Des mandats d'amener
furent lancés contre les plus connus d'entre eux. Danton, se jugeant
fort compromis, et trouvant que les ombrages de Fontenay-sous-Bois ne
le couvraient point suffisamment, se sauva dans sa ville natale,
Arcis-sur-Aube. Fréron s'éclipsa. Camille Desmoulins, riant et mordant
à la fois, envoya au général Lafayette sa démission de journaliste,
dans une lettre pétillante de verve. Quant à Marat, il était rentré
dans sa cave. Beaucoup d'autres écrivains compromis cherchèrent dans
la fuite, selon le langage du temps, «un asile contre les assassins».
C'était une panique générale.

Quelques amis de Robespierre craignirent même pour sa sûreté. Il
logeait en garni dans le Marais, rue Saintonge, et venait à pied tous
les jours de chez lui jusqu'à l'Assemblée nationale. Aussi simple dans
ses goûts que rigide dans ses principes, il dînait pour trente sous
chez un traiteur. Le 17 juillet, à l'issue de la séance, aux Jacobins,
un des membres du club, Maurice Duplay, menuisier de son état,
tremblant pour les jours de Maximilien, qu'il admirait, vint lui offrir
un asile chez lui. Il demeurait dans une maison portant alors le
numéro 366 et située presque en face de la rue Saint-Florentin.
Robespierre accepta la proposition qui lui était faite de si bon
coeur.

Duplay était alors un homme d'une cinquantaine d'années. Ouvrier
d'abord, puis entrepreneur en menuiserie, il avait acquis, par le
travail, une petite fortune. Ses cheveux commençaient à grisonner;
mais dans l'âge mûr il avait conservé tout le feu et toute l'ardeur de
la jeunesse. Les patriotes de ce temps-là étaient des natures de fer.
Le petit nombre des Conventionnels et des citoyens connus que
l'échafaud a épargnés ont prolongé leurs jours au delà des limites
ordinaires de la vie humaine.

Quel fut l'étonnement de la famille Duplay, quand, cette nuit-là, le
menuisier rentra chez lui, conduisant par la main un inconnu d'une
trentaine d'années, vêtu, avec une certaine recherche, d'un gilet à
grands revers, d'un habit couleur marron et d'une culotte de soie!
Duplay était père d'un garçon et de quatre filles dont l'une était
mariée à un avocat d'Issoire, en Auvergne. S'adressant à sa femme et à
ses enfants:

--Je vous amène, dit-il, un grand et brave citoyen que les
contre-révolutionnaires veulent faire arrêter. Cette maison lui servira
d'asile. Vous le connaissez déjà de nom, c'est Maximilien
Robespierre...

La femme, les jeunes filles, le fils âgé d'une douzaine d'années, qui
avaient lu ce nom-là dans les papiers publics et qui l'avaient souvent
entendu prononcer avec enthousiasme par leur père, entourèrent
l'illustre persécuté de soins et d'égards.

Robespierre n'avait accepté cet asile que pour une nuit; mais le
lendemain, quand il voulut prendre congé de ses hôtes et retourner rue
Saintonge, toute la famille le pria de rester.

--Vous êtes ici chez vous, lui dit Duplay; mon fils sera votre frère.

Puis lui montrant le groupe des jeunes filles dans les yeux desquelles
on lisait autant de respect que de sympathie pour le grand citoyen:

--Mon ami, voici vos soeurs.

Le moyen de ne pas céder à de telles instances? Robespierre se rendit;
la maison de Duplay devint la sienne.

De cette maison, il ne reste rien ou presque rien. Le temps a tout
détruit et tout reconstruit. En face de l'église de l'Assomption se
trouve, il est vrai, sur le même terrain, une autre maison dont l'allée
assez étroite conduit dans une petite cour; mais la configuration
actuelle des lieux ne saurait donner aucune idée de ce qu'ils étaient
en 1791. La rue elle-même était à peine une rue: c'était un groupe
d'une dizaine d'habitations. Dans le voisinage, alors tranquille et
silencieux, s'élevait le couvent des religieuses de la Conception. La
maison de Maurice Duplay avait à l'extérieur une bonne apparence
bourgeoise. Une porte cochère donnait entrée dans une assez grande cour
où étaient des planches et des ateliers de menuiserie. Au fond, dans un
petit bâtiment, demeuraient le maître menuisier et sa famille. Il y
avait du logement de reste. On pria Maximilien de choisir lui-même sa
chambre. Il se décida pour une qui était séparée du corps de logis et
située sous les toits, une simple et modeste chambre que l'on tapissa,
selon ses goûts, d'une tenture de damas bleu à fleurs blanches.

Les habitudes de Robespierre furent bientôt connues; il soignait
beaucoup sa toilette, était d'une propreté fort délicate, aimait le
linge blanc et recherchait l'élégance dans ses habits. Un coiffeur
allait tous les matins friser et poudrer ses longs cheveux. Sa toilette
terminée, il se réunissait à la famille du menuisier pour le repos du
matin. Maximilien était d'une sobriété de Spartiate: il déjeunait avec
du pain chaud et du laitage.

[Illustration: Massacre du Champs-de-Mars.]

Quoique sans luxe, la maison était charmante. Il y avait dans un coin
de la cour un très-petit jardin, entouré d'un léger treillage et orné
de fleurs que la main des jeunes filles s'occupait à cultiver. Un jour
de souffrance s'ouvrait sur les vastes ombrages de tilleuls et de
marronniers qui masquaient le couvent de la Conception, où les filles
de Duplay avaient été élevées. Du matin au soir, un atelier de six à
huit ouvriers en menuiserie animait tout l'entourage, par le bruit du
rabot, du marteau et des chansons. N'était-ce point l'intérieur
qu'aurait rêvé J.-J. Rousseau?

Robespierre sortait régulièrement vers le milieu du jour. Où allait-il?
A l'Assemblée Constituante. Duplay disait à sa femme et à ses filles:
«Maximilien va travailler au bonheur public. Tant qu'il sera notre
défenseur, la nation n'a rien à craindre. Quel honneur de l'avoir chez
nous!»

La paix et le calme le plus inaltérable régnaient dans cette maison
retirée, isolée des rumeurs de la grande ville. Le soir, quand
s'endormaient le bruit de la scie et du rabot, et le dernier chant des
petits oiseaux dans les arbres du couvent, venait l'heure de la
réflexion et des épanchements intimes. Au fond de cette solitude, les
filles du menuisier avaient contracté une simplicité de moeurs qui
s'alliait bien à l'élan du patriotisme.

Maximilien revenait à six heures pour souper. Au sortir de table, il
suivait le menuisier et ses filles dans le salon; c'étaient de
charmantes réunions de famille, pleines de grâces et de sévérité; les
jeunes filles, groupées en cercle autour de leur mère, travaillaient,
avec elle, à divers ouvrages d'aiguille. On se séparait à neuf heures,
en se donnant le bonsoir. Le jeudi seulement, ces soirées prenaient un
caractère de cérémonie; quelques invités, tous amis de la maison, se
rassemblaient ce jour-là: c'étaient David, le peintre; Buonarotti,
descendant de Michel-Ange et qui n'était point alors communiste; Lebas,
qui recherchait en mariage une des filles de la maison, et quelques
autres intimes. De gros fauteuils d'acajou, recouverts d'un velours
couleur cerise, formaient, en se rapprochant, un cercle étroit, mais
sympathique. On parlait quelquefois de littérature: Maximilien tenait
pour le tendre Racine, son auteur favori. Comme il disait bien les
vers, on le priait de réciter quelques tirades de _Bérénice_ ou
d'_Andromaque_; il s'en acquittait avec tant d'âme, qu'il tirait des
larmes de tous les yeux.

Les filles du menuisier, assises en groupe autour de leur mère,
écoutaient la lecture sans cesser leur travail; les yeux modestement
baissés et les pieds sur leur tabouret, elles renfermaient en
elles-mêmes leur émotion. Ensuite Buonarotti, qui était grand musicien,
se mettait au piano; c'était une âme rêveuse et ardente; il touchait
des airs pathétiques, dont l'effet triste ou gai était inévitable; il
semblait que la vie s'échappât sous ses doigts des notes frémissantes
de l'instrument: on rapprochait alors des fenêtres pour regarder le
ciel, tant cette musique élevait les coeurs. Cependant le ciel était
plein d'étoiles, et les coeurs étaient pleins d'amour. On croyait à la
famille, à l'humanité, à l'avenir. Voyant cet intérieur si grave et si
uni, cette douce religion du foyer, ce culte des cheveux gris autour
des vieillards et de la pudeur autour des jeunes filles, on comprenait
que les anciens eussent élevé des autels aux dieux lares. Ces réunions
ne se prolongeaient pas très-avant dans la nuit; Maximilien se retirait
à onze heures, dans sa chambre, pour travailler; souvent, jusqu'à la
blancheur du matin, on voyait briller à sa vitre une petite lumière.

C'est là qu'il écrivait ses grands discours, dont quelques-uns sentent
un peu trop l'huile de la lampe. Le plus souvent vers huit heures du
soir il se rendait au club des Jacobins. Telle était en 1791 sa manière
de vivre.

Nous avons perdu de vue, depuis longtemps, l'Ami du peuple.--Dans une
cave de l'ancienne rue des Cordeliers (aujourd'hui rue de
l'École-de-Médecine), il y avait, au mois de septembre 1791, debout
devant un tonneau chargé de papiers, et une plume à la main, un
journaliste qui écrivait. Quelquefois il jetait sa plume, quittait sa
chaise, et se promenait à grands pas, en proie à une agitation
fiévreuse; si le roulement d'une voiture sur le pavé de la rue
prolongeait par hasard son bruit sourd le long des voûtes basses et
humides du caveau, il relevait la tête et écoutait avec une attention
fixe; son oreille inquiète semblait chercher dans ce bruit le roulement
lointain du canon. Quand la voiture était passée, et que le souterrain
rentrait dans le silence, le bonhomme agitait la tête avec désespoir et
se remettait à écrire. Or ce souterrain, qui recevait un peu de jour
par un soupirail était la cave de l'ancien couvent des Cordeliers. Le
journaliste était Marat.

Par quelle échelle fatale ce docteur, passionné pour la lumière et pour
les découvertes, comme son aïeul Faust, était-il descendu dans ce
réduit obscur? Ses idées excentriques avaient soulevé contre lui, dans
la société, les mêmes orages que ses systèmes avaient déchaînés jadis
dans le monde de la science. Ce petit homme, chétif et irritable,
souffrait plus que tout autre de la dure captivité à laquelle le
condamnaient, depuis quelques mois, les poursuites de ses ennemis.
Traqué de repaire en repaire, comme une bête fauve, ne pouvant coucher
deux fois dans le même lit, harcelé à toute heure et en tout lieu par
les limiers de la police, il ne trouvait un peu de repos que dans la
profondeur des ténèbres. La privation de la douce lumière du jour, qui
avait été toute sa vie l'objet de son admiration et de ses études,
l'affligeait encore plus que tout le reste. Les lieux sombres qu'il
habitait, depuis trois ans, faisaient passer dans son âme un monde de
ténèbres. Nuit et jour flamboyait, devant ses yeux, l'épée de la
contre-révolution, qui menaçait la France. Son esprit plein de pensées
lugubres se débattait dans les affres et les hallucinations de la mort.
Les passions de la place publique soutenaient seules son enveloppe
débile au-dessus de l'anéantissement ou de la folie. Quand cette
excitation morale faiblissait, il demandait au café, dont il prenait
jusqu'à trente-deux tasses par jour, des forces artificielles pour
lutter contre l'abattement et le sommeil. Infatigable, il rédigeait à
lui seul, depuis le commencement de la Révolution, une foule de
pamphlets et sa feuille _l'Ami du peuple_. Marat travaillait vingt-deux
heures de suite: cette prodigieuse tension irritait toutes les cordes
de son esprit. Sa manière de vivre, extraordinaire, ouvrait son coeur à
tous les soupçons comme à toutes les crédulités. Il s'emportait par
bourrasques contre ses meilleurs amis.

«Tu as raison, lui répondait Camille outragé, de prendre sur moi le pas
du l'ancienneté et de m'appeler dédaigneusement _jeune homme_,
puisqu'il y a vingt-quatre ans que Voltaire s'est moqué de toi; de
m'appeler injuste, puisque j'ai dit que tu étais celui de tous les
journalistes qui a le plus servi la Révolution; de m'appeler
malveillant, puisque je suis le seul écrivain qui ait osé te louer...
Tu as beau me dire des injures, Marat, comme tu fais depuis six mois,
je te déclare que, tant que je te verrai extravaguer dans le sens de la
Révolution, je persisterai à te louer, parce que je pense que nous
devons défendre la liberté, comme la ville de Saint-Malo, non-seulement
avec des hommes, mais avec des chiens.» Marat avait beau dire et crier,
il aimait ce jeune homme.

Après la fatale journée du Champ-de-Mars, le souterrain lui-même ne fut
plus tenable; il fallut partir. Depuis quelque temps, Marat n'avait
plus d'imprimerie; il occupait celle d'une demoiselle Colombe; on vint
saisir les caractères et les presses. Les citoyens ardents, les
lecteurs de l'_Ami du Peuple_, regardaient avec une fureur concentrée
ce cortége de trois ou quatre voitures, s'acheminant vers la maison
commune, environnées de baïonnettes, et chargées de tout l'attirail
d'une imprimerie; des colporteurs garrottés fermaient la marche.
«Convient-il, murmurait-on d'une voix sourde, convient-il à des
citoyens armés, qui ont tué nos frères, de venir mettre à la raison des
écrivains accusés d'avoir conseillé le meurtre? Les âpres diatribes de
Marat, les figures de rhétorique de l'_orateur du peuple_, n'ont point
fait verser depuis trois années deux gouttes de sang; un seul ordre de
Lafayette en a fait répandre une large tache.» Ainsi l'opinion publique
frémissait dans l'ombre; mais ses chefs étaient dispersés ou captifs,
ses orateurs muets, ses espérances ajournées, sinon détruites.

Cependant l'Assemblée constituante touchait au terme de ses travaux.
Fatiguée, énervée, soupçonné de trahison et de connivence avec la cour,
depuis les massacres du Champ-de-Mars, elle avait cessé d'être le foyer
auquel se réchauffait en 89 l'opinion publique. Ses dissensions
intérieures, son peu de foi dans la durée de la Constitution qu'elle
venait d'ébaucher, ses illusions sur la possibilité d'établir en France
le régime de la monarchie constitutionnelle, tout la condamnait à un
dernier sacrifice. Elle eut du moins le mérite de se retirer à temps.
Il est vrai que, depuis quelques mois et à diverses reprises,
quelques-uns de ses orateurs lui avaient conseillé de se dissoudre.
Robespierre fit une motion plus courageuse encore: il proposa à
l'Assemblée de décréter que ses membres ne pourraient être réélus à la
prochaine législature.

L'Assemblée constituante, malgré ses défauts et ses passions, avait du
moins une qualité héroïque, dont elle fit preuve dans toutes les
occasions: c'était le désintéressement. Robespierre s'adresse
uniquement à cette générosité bien connue. «Ceux qui fixent les
destinées des nations, s'écrie-t-il, doivent s'isoler de leur propre
ouvrage.» Sans rabaisser la mission de l'Assemblée, ni ses lumières, il
ose lui rappeler que la source de toute grandeur et de toute
inspiration est dans le sentiment général. «Je pense, dil-il, que les
principes de la Constitution sont gravés dans le coeur de tous les
hommes et dans l'esprit de la majorité des Français; que ce n'est point
de la tête de tel ou tel orateur qu'elle est sortie, mais du sein même
de l'opinion publique qui nous a précédés et qui nous a soutenus; c'est
à la volonté de la nation qu'il faut confier sa durée et sa perfection,
et non à l'influence de quelques-uns de ceux qui la représentent en ce
moment.» Ces belles paroles, quoique proférées par un seul, répondaient
à la conscience de tous.

L'Assemblée décrète, à la presque unanimité, la proposition de
Robespierre. Quelques historiens ont avancé que si la Constituante ne
s'était point décapitée elle-même, et n'avait point exclu ses membres
de la prochaine Assemblée, il n'y aurait pas eu de république. Pour
celui qui cherche constamment la logique des faits, une telle
conclusion n'est pas admissible. Il fallait que la Révolution se fit et
qu'elle épuisât toutes ses conséquences: le trône était un obstacle à
sa marche, elle le franchit. L'Assemblée constituante aurait eu beau
renaître sous un autre nom, qu'elle n'eût point empêché la monarchie de
courir à sa perte, ni le peuple français de revendiquer sa
souveraineté.

La Constitution qu'elle avait votée était l'oeuvre de la classe
moyenne, et laissait en dehors de la vie politique, c'est-à-dire de
l'élection, un assez grand nombre de citoyens. Sur quel droit
pouvait-on établir ces restrictions et tracer des limites au suffrage
universel? Il était bien question de droit! La vérité est que la
bourgeoisie, effrayée des envahissements de la masse, voulait lui
fermer l'accès des urnes. Vainement objecterait-on que les gens exclus
du droit de voter étaient des pauvres.

«Ces gens dont vous parlez, répondait avec beaucoup du raison
Robespierre, sont apparemment des hommes qui vivent, qui subsistent au
sein de la société, sans aucun moyen de vivre et de subsister. Car
s'ils sont pourvus de ces moyens-là, ils ont, ce me semble, quelque
chose à perdre ou à conserver. Oui, les grossiers habits qui me
couvrent; l'humble réduit où j'achète le droit du me retirer et de
vivre en paix; le modique salaire avec lequel je nourris ma femme, mes
enfants; tout cela, je l'avoue, ce ne sont point des terres, des
châteaux, des équipages; tout cela s'appelle _rien_, peut-être, pour le
luxe et pour l'opulence, mais c'est quelque chose pour l'humanité;
c'est une propriété sacrée, aussi sacrée sans doute que les brillants
domaines de la richesse.» [Note: J'ai usé, abusé peut-être de la
citation,--j'en serai plus sobre à l'avenir.--Mais si les événements
ont une voix, comme je le pense, c'est dans les écrits et les discours
du temps qu'il faut la chercher.]

L'ensemble de la Constitution (89-91) présente néanmoins un caractère
imposant: c'est tout un passé qui se bouleverse, c'est toute une
société nouvelle qui s'élève. Il serait trop long de récapituler les
importants travaux de cette Assemblée mémorable, ses décrets sur la
sûreté des personnes et des propriétés, l'abolition des priviléges, la
libre circulation des grains, la liberté des opinions religieuses,
l'éligibilité des non-catholiques, la division du royaume en
départements, l'interdiction des voeux monastiques, la réorganisation
de l'armée et du pouvoir judiciaire, l'aliénation des biens nationaux,
l'émission des assignats, le progrès de l'éducation publique, la
suppression des maîtrises et des jurandes, la réforme du Code pénal.
L'Assemblée adoucit la rigueur des supplices; mais elle n'osa point
abolir la peine de mort, et pourtant Robespierre l'y exhortait de
toutes ses forces. Le 30 mai 1791, il s'écriait à la tribune: «Effacez
du Code des Français les lois de sang qui commandent des meurtres
juridiques et que repoussent nos moeurs et notre Constitution
nouvelle.» Cet appel à la raison, à la justice, à l'humanité, cette
voix de la clémence se perdit dans le désert. A ceux qui lui reprochent
aujourd'hui d'avoir fait couler le sang, Maximilien pourrait répondre:
«J'ai trouvé dans votre loi le glaive levé; je vous ai proposé de le
briser, vous n'avez pas voulu; cette arme est tombée plus tard entre
mes mains, je m'en suis servi.»

La terreur constitutionnelle durait toujours; on arrêtait les
discoureurs en plein vent; le drapeau rouge flottait à l'Hôtel de
Ville; un silence morne régnait au Palais-Royal et dans les cafés.
L'Assemblée profita de cette stupeur pour _réviser_ la Constitution,
c'est-à-dire pour la modifier. La République semblait vaincue, et, ce
qui est le dernier degré de la défaite, elle était tombée sans
combattre.

Commencée le 17 juin 1789, la Constitution fut terminée le 3 septembre
1791. Louis XVI l'accepta. «Convaincu, disait-il, de la nécessité
d'établir cette Constitution et d'y être fidèle,» il se rendit
solennellement au sein de l'Assemblée nationale. Au milieu des cris
d'enthousiasme qu'excitaient parmi les députés la présence et le
serment du roi, l'abbé Grégoire fit entendre ces sombres paroles: «Il
jurera tout et ne tiendra rien.» Cette Constitution fut proclamée par
le maire de Paris, dans le Champ-de-Mars, au bruit du canon. Lafayette
fit décréter une amnistie générale pour les délits relatifs aux
affaires politiques du 15 juillet; l'amnistie ne relève pas les morts!

Enfin ils sont partis!--Ce furent les adieux que reçurent les députés
de la Constituante, si bien venus et si bien fêtés à leur arrivée; les
législatures s'usent dès qu'elles ne contiennent plus l'esprit de la
Révolution. Finissons. Les hommes, les faits, les idées qui ont préparé
la Montagne nous sont désormais connus; nous avons vu construire
laborieusement et pièce à pièce le théâtre de la lutte: viennent
maintenant les gladiateurs de la liberté!



CHAPITRE TROISIÈME

ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE



I

En quoi l'Assemblée législative différait de l'Assemblée
constituante.--Le parti des Girondins.--Quels étaient alors les
républicains.--Troubles excités dans tout le royaume par les prêtres
réfractaires.--Menaces des émigrés.--Conduite ambiguë de Louis XVI.


Il en est des grandes Assemblées comme des grands hommes: on s'aperçoit
de leur supériorité alors qu'elles ne sont plus. La Constituante, en
disparaissant, avait creusé un abîme. Comment combler ce vide? où
trouver, parmi les nouveaux venus, des candidats capables de succéder
aux Mirabeau, aux Sieyès, aux Duport, aux Barnave, aux Robespierre? Les
révolutions sèment les dents du dragon: il en naît des hommes, des
citoyens.

La Législative fut une Assemblée de transition, une sorte de lien entre
la Révolution et la République. Elle ouvrit ses séances le 1er octobre
1791. Cette nouvelle Assemblée nationale n'avait plus l'éclat imposant
de la Constituante: ni grands noms, ni grandes distinctions naturelles
ou acquises. Soixante des nouveaux députés n'avaient pas encore
accompli leur vingt-sixième année. C'était l'Assemblée des jeunes. A
part Condorcet, Brissot et quelques autres, ses membres étaient
inconnus. Parmi eux, on s'étonnait de ne point trouver Danton; les
intrigues et la violence de ses ennemis avaient fait échouer sa
candidature.

Le premier acte de la Législative fut un témoignage de déférence et de
respect pour les travaux de l'Assemblée qui venait de finir. Le livre
de la Constitution fut apporté en triomphe par douze vieillards, comme
un livre saint; l'archiviste Camus le présenta solennellement aux
nouveaux députés, qui le reçurent debout et la tête découverte. Ainsi
l'Assemblée législative parut se tenir dans une humble contenance,
devant l'ombre même de la Constituante. Quoique sincère, sans doute,
cet hommage rendu à l'un des plus grands monuments de l'esprit humain
ne pouvait être, de la part des nouveax venus, un engagement durable.
La Constitution, quoique saluée avec enthousiasme, n'allait déjà plus à
la taille de la Révolution, qui grandissait toujours; les premiers
mouvements de la Législative devaient la faire éclater comme un
vêtement trop court et trop étroit.

Dès le début de la session, la vieille étiquette royale vint se heurter
au roc des idées démocratiques. «Nous n'étions pas douze républicains
en 89,» dit quelque part Camille Desmoulins. Depuis la fuite du roi et
le massacre du Champ-de-Mars, le nombre s'en était beaucoup accru. Le
duel entre les deux principes s'engagea à propos d'un incident.

Couthon, dont les paupières molles, le teint blême, les joues creuses,
annonçaient une constitution faible et un esprit taciturne, proposa de
réformer le cérémonial qui avait été suivi par la Constituante, dans
les réceptions du pouvoir exécutif. Plus de trône,--un fauteuil; plus
de titre de _sire_,--monsieur; plus de députés debout et découverts
devant leurs maîtres,--tous assis. «La Constitution, disait l'orateur,
qui nous rend tous égaux et libres, ne veut point qu'il y ait d'autre
majesté que la majesté divine et la majesté du peuple.» L'Assemblée
vota d'abord ces dispositions; puis, effrayée elle-même de son audace,
elle revint le lendemain sur le décret, et anéantit son propre ouvrage.
Le coup n'en était pas moins porté. Le roi constitutionnel devenait,
aux yeux de la loi, ce qu'il devait être d'après l'esprit même de
l'institution, le serviteur de son peuple, et encore un serviteur à
gages, c'est-à-dire révocable.

Elle eut lieu pourtant, cette séance royale. Louis XVI lut un discours
dans lequel il faisait semblant de croire la Révolution terminée; elle
commençait. Des cris de _vive le roi_ l'accuéillirent à son entrée et
l'accompagnèrent à sa sortie.

La Constituante s'était distinguée par l'expérience, la maturité, les
lumières de ses hommes d'État; la Législative, elle, apportait un
élément nouveau, l'enthousiasme.

Un groupe se faisait remarquer par son accent bordelais, son ardeur, sa
verve méridionale: c'était celui des députés de la Gironde, Vergniaud,
Guadet, Gensonné, Ducos, Fonfrède et autres. La plupart d'entre eux
avaient fait de bonnes études classiques. Ils étaient sortis du
collége, fort ignorants, mais l'âme remplie des souvenirs de
l'antiquité. Le sentiment païen de la forme et de la beauté extérieure
les saisissait: ils avaient voué un culte à la République d'Athènes. Le
discours latin développa chez eux la faculté d'imitation, le forum
bordelais affermit et enfla leur voix. Il y avait du soleil dans leur
éloquence. Ces jeunes gens appartenaient en général à la classe
moyenne, à cette envahissante bourgeoisie qui avait depuis si longtemps
attaqué les priviléges de la noblesse. La majesté royale, comme on
disait alors, n'exerçait sur leur esprit aucun prestige. Ils avaient
secoué le joug des préjugés religieux et ne croyaient qu'à la puissance
de la raison. D'ailleurs légers, remuants, grands parleurs, ils avaient
plus de forme que de fond. Le chef de ce groupe, ou du moins le centre
autour duquel ils ne tardèrent point à se réunir, était Brissot _dit_
de Warville, esprit sérieux, possédant les connaissances qui manquaient
à ses jeunes amis, sachant manier les hommes et les affaires, mais
hélas! d'une probité douteuse. Brissot croyait, depuis longtemps, que
la nation française était assez avancée pour se gouverner elle-même.
Les Girondins adoptèrent sa manière de voir; ils se rallièrent, par
nécessité, au simulacre de la monarchie constitutionnelle; mais leur
idéal était la République.

[Illustration: Couthon.]

Par une contradiction qui étonna, les démocrates, d'un autre côté, se
montraient bien moins préoccupés de changer la forme du gouvernement
que de réaliser certaines conquêtes politiques et sociales.
Robespierre, on le sait, ne faisait point partie de la Législative;
mais il n'avait point cessé pour cela de parler et d'écrire. Quelle
était alors son attitude? Il se couvrait de la Constitution comme d'un
manteau. Pourvu qu'on traçât autour de la monarchie de sages limites,
c'était la forme de gouvernement qu'il acceptait encore au mois de
septembre 1791.

«Je n'ai point partagé, écrivait-il dans une adresse aux Français,
l'effroi que le titre de roi a inspiré à presque tous les peuples
libres. Pourvu que la nation fût mise à sa place, et qu'on laissât un
libre essor au patriotisme que la nature de notre Révolution avait fait
naître, je ne craignais pas la royauté, et même l'hérédité des
fonctions royales dans une famille; j'ai cru seulement qu'il ne fallait
point abaisser la majesté du peuple devant son délégué, soit par des
adorations serviles, soit par un langage abject. J'ai cru qu'il ne
fallait point se hâter de lui procurer ni assez de forces pour tout
opprimer, ni assez de trésors pour tout corrompre, si on ne voulait
point que la liberté périt avant même que la Constitution fût achevée.
Tels furent les principes de toutes mes opinions sur les parties
principales de l'organisation du gouvernement: elles peuvent n'être que
des erreurs; mais, à coup sûr, elles ne sont point celles des esclaves
ni des tyrans.» Comme il ne se rétracte point, comme il défend au
contraire toute sa conduite, on est autorisé à dire qu'il persévérait
dans la même manière de voir.

Pour établir la République, il faut des principes, des vertus et des
lumières; les Girondins n'avaient qu'un système.

L'Assemblée constituante léguait à la Législative des embarras énormes:
la rareté des subsistances, la résistance du clergé, l'émigration, la
guerre civile et la guerre extérieure. Devant ces obstacles accumulés,
les Constituants avaient quelquefois manqué de prévoyance et d'énergie.
Les politiques du fait, hommes à vue courte, n'avaient pas su calculer
l'importance de la question religieuse. La Révélation ne s'attendait
qu'à la guerre des rois; elle vit se dresser devant elle la guerre des
prêtres et des croyances. Contre toute prévision, elle rencontra, dans
le clergé, un ennemi dont les armes tenaient encore de l'enchantement.
Exercer sur les âmes un empire invisible, couvrir leurs complots d'un
voile sacré, troubler la terre au nom du ciel, telle fut la tactique
des prêtres factieux. Parmi ces derniers, beaucoup ne songeaient qu'à
guérir la plaie faite à leurs intérêts matériels; d'autres s'agitaient
par esprit de fanatisme: c'étaient les plus dangereux. Les hommes de la
Constituante s'étaient contentés de tonner contre le pharisaïsme de
l'ancien clergé, et d'opposer aux artifices des réfractaires un
tranquille mépris. Cette conduite était impolitique et légère. Il y
avait plus de foi dans le peuple que les prêtres eux-mêmes n'osaient
l'espérer. D'un autre côté, des plaisanteries maladroites et indécentes
contre les idées religieuses venaient en aide à la fureur du clergé en
alarmant les consciences. La philosophie a le droit de succéder aux
cultes qui meurent; elle n'a pas le droit de les tourner en ridicule.

La situation des ecclésiastiques assermentés devint intolérable. Leurs
faux frères excitaient contre eux les populations ignorantes et
aveuglées. Dans les campagnes, on ravageait leurs petites cultures, on
tuait leurs pigeons, on dénichait les oeufs dans leurs poulaillers.
[Note: Extrait d'une note curieuse qui existe aux Archives du royaume.]
Réduits à la famine, ils avaient encore à souffrir les insultes des
enfants qui les pourchassaient à coups de fourche. Plusieurs
ecclésiastiques distingués et soumis à la loi occupèrent alors les
siéges épiscopaux devenus vides par la retraite des anciens évêques;
ils rencontrèrent dans leur diocèse des obstacles énormes. A Caen,
l'abbé Fauchet, nommé évêque du Calvados, s'agitait contre la ligue
formidable des nobles et des prêtres. Deux ou trois cents femmes d'une
paroisse de Caen poursuivirent le curé constitutionnel, lui jetèrent
des pierres, le chassèrent jusque dans son église, où elles
descendirent le réverbère du choeur pour le pendre devant l'autel. La
même ville fut bientôt le théâtre de désordres plus graves encore: dans
l'église Saint-Jean, on vit reluire les armes devant l'autel, des coups
de feu furent tirés par d'anciens nobles qui avaient fait de la maison
de prière un antre de sédition et une caverne de brigands.

Faisant allusion à ces désordres, à ces actes de barbarie et aux
prêtres rebelles qui les excitaient, l'abbé Fauchet s'écriait indigné:
«En comparaison de tels prêtres, les athées sont des anges.... Allez,
ont-ils dit aux ci-devant nobles. Allez, épuisez l'or et l'argent de la
France; combinez les attaques au dehors, pendant qu'au dedans nous vous
disposerons d'innombrables complices: le royaume sera dévasté, tout
nagera dans le sang; mais nous recouvrerons nos priviléges! _Abîmons
tout plutôt, c'est l'esprit de l'Église._--Dieu bon, quelle Église! ce
n'est pas la nôtre; et si l'enfer peut en avoir une parmi les hommes,
c'est de cet esprit qu'elle doit être animée. Et ils osent parler de
l'Évangile, de ce code divin des droits de l'homme qui ne prêche que
l'égalité, la fraternité, qui dit: Tout ce qui n'est pas contre nous
est avec nous; annonçons la nouvelle de la délivrance à toutes les
nations de la terre: malheur aux riches et aux oppresseurs! N'invoquons
pas les fléaux contre les cités qui nous dédaignent; appelons-les au
bonheur de la liberté par le doux éclat de la lumière.»

L'Assemblée législative, instruite de ce qui se passait à Caen et
ailleurs, hésitait elle-même entre la tolérance et les mesures de
rigueur, contre des hommes qui fomentaient la guerre civile sous le
manteau de la religion. Merlin de Douai proposa de charger sur des
vaisseaux les prêtres insermentés. On écarta pour l'instant toute
persécution. Cependant l'incendie des croyances religieuses se
propageait et s'étendait de jour en jour. Quelques provinces du Midi,
le Gévaudan, la Bretagne suivirent l'exemple du Calvados. Les pays de
montagnes résistent plus longtemps que les autres au déluge des eaux et
des idées. Il en est des renouvellements du monde social comme de ces
grands cataclysmes qui ont changé plusieurs fois la face du globe
terrestre. C'est toujours sur les hauteurs que se retirent les derniers
représentants de l'ordre de choses qui va finir; c'est là qu'ils
luttent à outrance contre la destruction générale.

Les provinces soulevées par la lutte des préjugés religieux étaient, en
outre, isolées du reste de la France par des barrières naturelles, des
rivières, des fleuves, des routes impraticables, un langage et des
moeurs à part. Les habitants de quelques provinces étaient habitués à
vivre dans une indépendance farouche, bien différente de celle que la
Constitution voulait fonder. La liberté du citoyen n'est pas celle du
sauvage: la volonté particulière se trace à elle-même des limites en se
rattachant à la volonté générale. La Révolution, qui était en réalité
une délivrance, leur parut, en raison des sacrifices qu'elle exigeait,
une tyrannie. Les ecclésiastiques, les nobles déchus, profitèrent de
ces instincts et de ces germes de mécontentement pour inspirer aux
paysans la haine des institutions nouvelles. Les paisibles campagnes se
changèrent, sous leur main, en champs de bataille où l'ignorance
agitait des ténèbres et des armes. Cette puissance mystérieuse des
prêtres tenait moins encore à leur habileté personnelle qu'à l'empire
des croyances sur le coeur de l'homme.

La rareté et, par suite, la cherté des subsistances étaient
inséparables d'un état de choses aussi troublé et qui n'avait pas
encore permis à la fortune publique de se rasseoir. La domination des
riches sur les pauvres survivait à l'aristocratie détruite. L'habit des
citoyens actifs causait de l'impatience aux hommes en blouse, qu'on
avait privés des droits politiques. Les gardes nationaux, depuis
l'affaire du Champ-de-Mars, étaient désignés sous le nom de Janissaires
de l'ordre. D'un autre côté, les intérêts alarmés se coalisant contre
la misère, il se trouva des spéculateurs pour opérer la hausse factice
des denrées; des mouvements eurent lieu dans le faubourg Saint-Marceau,
à l'occasion de la cherté subite du sucre. Au milieu du dénûment des
classes laborieuses, la Révolution jetait ça et là quelques sentences
économiques:--Tous les hommes ont droit à la subsistance.--Si l'habit
du pauvre a des trous, les habits du riche ont des taches.--La nature
donne des vivres, et les hommes font la famine.

Un prêtre conformiste faisait entendre de sages et utiles paroles. «La
Révolution n'est pas faite, écrivait-il, si habituellement le pain
n'est pas à meilleur marché qu'il n'est aujourd'hui... Le bois, le
linge, les maisons diminuant de prix avec le temps, nous n'aurons plus
de mendiants, et j'aurai le plaisir de voir s'accomplir à la lettre
cette prophétie de David: _Les pauvres mangeront et seront rassasiés._»

L'État se trouvait lui-même aux abois; il avait bien les mains pleines
de papier-monnaie; mais ses caisses étaient vides de numéraire. La
confiance manquait, la vente des biens du clergé rencontrait un
obstacle dans certains scrupules religieux. Le cultivateur achetait,
mais en tremblant. Marchait-on bien sur un terrain solide? L'ancien
régime ne pouvait-il pas revenir? Et, dans ce cas, ces terres, quoique
légitimement acquises, ne seraient-elles pas violemment arrachées des
mains du paysan? Heureux encore s'il ne payait pas de sa tête le crime
d'avoir soldé la terre avec le fruit de ses économies et de la féconder
chaque jour par son travail! L'État se reposait sur le crédit; le
crédit, c'est l'idéal de la fortune. Toutes ces causes réunies
produisaient une masse de souffrances incessamment accrues. Si quelque
chose étonne, c'est qu'au milieu de circonstances si graves la
Révolution ait pu se maintenir.

Les prêtres non-assermentés en appelaient aux foudres du pape, les
nobles à l'épée des souverains étrangers; leurs espérances se portaient
ainsi de tous côtés, et toujours au delà des frontières. Les classes
qui, jusqu'en 1789, étaient à la tête de la société se mirent
violemment hors la nation. Ces hommes, pour lesquels le sol français
était peu de chose à côté de leurs intérêts personnels, auraient compté
pour rien les ravages de leur entreprise et la vie des citoyens, à la
condition de rétablir la monarchie. Avec l'émigration, le numéraire
s'enfuyait; il se formait de jour en jour, sur la frontière, ce qu'on
nommait alors la _France extérieure_. Tandis que les tronçons de
l'aristocratie, coupée par le glaive de la Révolution, s'agitaient
ainsi pour se rejoindre à Coblentz ou à Bruxelles; les souverains du
Nord armaient sur toute la ligne.

Les émigrés trompaient les rois de l'Europe par les rêves dont ils
s'abusaient eux-mêmes; ils leur disaient qu'une fois le pied des armées
étrangères sur le sol de la France, la nation, comprimée par une
poignée de révolutionnaires, se soulèverait elle-même et chercherait
son salut du côté de l'étranger. Le but des puissances confédérées
était d'ailleurs conforme aux projets et au langage des émigrés
français: soutenir la partie saine de la nation contre la partie
délirante, éteindre au sein du royaume le volcan du fanatisme
révolutionnaire dont les éruptions successives menaçaient les empires
circonvoisins.

Chaque jour, des lettres arrivaient du camp de Coblentz ou de Worms;
une armée, dont presque tous les soldats étaient gentilshommes, se
tenait prête à agir; l'argent abondait. Voici une de ces lettres,
retrouvée par nous aux Archives du royaume: «On attaquera sur cinq
points;... je ne sais si les esprits changent en France; mais le peuple
des frontières adopte nos principes. Vous ne pouvez vous faire une idée
du degré de chaleur où les esprits sont montés. Tous les jours des
officiers arrivent, surmontant tous les dangers et tous les obstacles;
dix-huit se sont jetés à la nage, devant les gardes nationales, pour
passer de l'autre côté; d'autres traversent la rivière à cheval... Les
princes nous ont assuré qu'ils n'écouteraient aucune proposition ni
accommodement. Vaincre ou mourir sera la devise de l'armée. Le mois où
nous entrons sera bien intéressant; croyez que nous vous rosserons de
main de maître, et que l'on ne punira personne sans un jugement. Les
parlements sont tant à Coblentz qu'à Bruxelles. Les princes leur ont
donné l'ordre de ne pas s'écarter. M. Séguier aura bien de la besogne.
Malheur à ceux qui feront de la résistance!» [Note: Lettre d'une
émigrée trouvé dans les papiers de M. Lemounier, médecin du roi.]

Ce rassemblement convulsif, tout électrisé de contre-révolution et
d'aristocratie, inquiétait à juste titre les législateurs. Chaque jour,
l'armée se désorganisait par la fuite des officiers. Le plus grand tort
que les ennemis de la Révolution pouvaient lui faire, c'était de la
pousser aux excès; les nobles et les prêtres n'épargnèrent aucun moyen
pour amener ce résultat désastreux; l'absence menaçante des uns, la
présence occulte et les complots des autres concouraient à souffler le
feu de la guerre civile. L'Assemblée législative voyait le mal; elle ne
voyait pas le remède. Condorcet avait proposé de lier les nobles à la
Constitution par un serment: «Ils le prêteront, lui répondit Isnard,
mais ils jureront d'une main, et de l'autre ils aiguiseront leur épée.»

Dans ces conjonctures difficiles, que faisait le roi? Louis XVI n'avait
point encore perdu l'espoir de raffermir son trône ébranlé. Quelques
pâles rayons de popularité lui revenaient, par intervalles, comme les
dernières caresses d'un soleil d'automne. Le soir du jour où il s'était
rendu à l'Assemblée nationale, il alla au Théâtre-Italien avec la
reine, Madame Élisabeth et ses enfants. La famille royale fut reçue
avec des marques d'attendrissement.

--Le bon peuple, s'écria la reine, il ne demande qu'à aimer!

Pourquoi donc, madame, n'avez-vous pas su gagner son coeur?...

Les ci-devant nobles ne manquèrent point d'attribuer ces retours à
l'humeur légère des Français, qui s'étaient éloignés du trône par
étourderie et par bravade, mais qui seraient bientôt forcés d'y revenir
à genoux et dans l'attitude du repentir. La mobilité du caractère
français est, au contraire, comme celle de la mer qui repousse
continuellement les chaînes dont on voudrait la charger. Cependant
Louis XVI, conseillé par Barnave, ne cessait de donner des gages
apparents à la Constitution. Rome avait prononcé d'avance l'absolution
de cette conscience royale, qui fléchissait sous la force majeure des
événements. Tromper la Révolution, c'était un moyen de la soumettre: on
comptait sur cette sainte hypocrisie pour lasser ce qu'on nommait la
fureur des partis extrêmes; ses solennels serments n'empêchaient
d'ailleurs pas Louis XVI de porter ses regards et ses intrigues au delà
du Rhin.



II

Deux décrets: l'un contre les émigrés, l'autre contre les prêtres
réfractaires.--D'où est parti le système de la Terreur.--Le roi tient
pour le clergé non assermenté et pour la noblesse révoltée contre la
nation.--Les désastres de Saint-Domingue.--Camille Desmoulins sans
journal.--Les lettres et les arts en 91.--Danton est nommé
procureur-adjoint de la Commune de Paris.--Son caractère et sa
profession de foi.


Une conduite si ondoyante n'était pas seulement dans la politique du
château; elle était surtout dans le caractère faible de ce malheureux
prince. La reine avait, disait-on, plus de force d'âme; mais la volonté
n'est une puissance que si elle s'appuie sur un grand dessein; or,
Marie-Antoinette n'avait dans le coeur que des rancunes d'ambition
froissée, et dans l'esprit que des plans décousus. D'un autre côté, les
soutiens du trône constitutionnel allaient manquer à la royauté de 89:
Lafayette et Bailly atteignaient le terme de leurs fonctions, tandis
que l'Assemblée législative voulait enfin percer à jour les vraies
intentions de Louis XVI et lui imposer des hommes nouveaux.

Tel était l'état de trouble des esprits; tels étaient les embarras et
les difficultés de la situation; l'Assemblée nationale allait-elle
trouver le moyen d'en sortir?

L'Assemblée législative crut que le moment était venu de renoncer à un
système d'impunité dont on voyait chaque jour se développer les
funestes conséquences. La tolérance des hommes d'État envers les
prêtres réfractaires et les nobles qui s'étaient sauvés à l'étranger
n'avait fait qu'encourager le schisme et l'émigration. Si l'on
persévérait dans cette voie, ne courait-on pas à la perte de toutes les
conquêtes révolutionnaires? Ce fut Brissot qui, le 30 octobre 1791,
suivant une expression vulgaire, attacha le grelot. Dans un discours
fort étudié, il demanda que si, passé un certain délai, les princes et
les fonctionnaires émigrés ne rentraient pas dans le royaume, ils
fussent poursuivis criminellement et leurs biens confisqués. Quant aux
autres (le menu fretin) on se contenterait de frapper leurs propriétés
d'une triple imposition. Ces moyens d'intimidation parurent trop doux à
Vergniaud. «Avec ces misérables pygmées, parodiant l'entreprise des
Titans contre le ciel, il n'est point besoin de preuves légales.» Le
lendemain, le fougueux Isnard s'élance à la tribune: «Il est
souverainement juste, s'écrie-t-il, d'appeler au plus tôt, sur ces
têtes coupables, le glaive des lois... Il est temps que ce grand niveau
de l'égalité qu'on a placé sur la France libre prenne enfin son
aplomb... Ne vous y trompez pas, c'est la longue impunité des grands
criminels qui a pu rendre le peuple bourreau... Si nous voulons être
libres, il faut que la loi, la loi seule, nous gouverne; que sa voix
foudroyante retentisse dans le palais du grand comme dans la chaumière
du pauvre, et qu'aussi inexorable que la mort lorsqu'elle tombe sur sa
proie, elle ne distingue ni les rangs ni les personnes.» Ces images
funèbres, la voix assombrie de l'orateur, soulevèrent des
applaudissements.

Pour le coup, ce fut Marat qui se déclara charmé; il croyait avoir
enfin trouvé son homme. Qu'invoquaient pourtant Brissot, Vergniaud,
Isnard pour justifier ces mesures de rigueur? La raison d'État.
N'est-ce point au nom du même sophisme que les Montagnards s'armèrent
plus tard de l'échafaud? Les uns et les autres n'ont donc rien à se
reprocher. Le système de la Terreur a même été inventé par les
Girondins.

Après les émigrés, ce fut le tour des prêtres réfractaires. Le 14
novembre, Isnard, s'adressant aux hommes de la Révolution, dit cette
vérité sinistre: «Il faut que vous les vainquiez ou que vous soyez
vaincus.» Puis se retournant vers les prêtres réfractaires: «Il faut,
poursuivit-il, ramener les coupables par la crainte ou les soumettre
par le glaive. Une pareille rigueur ferait peut-être couler le sang;
mais il est nécessaire de couper la partie gangrenée pour sauver le
reste du corps.» Toujours la même doctrine: c'était celle de
l'Inquisition.

Le 29 novembre, l'Assemblée vota un décret qui prescrivait à tous les
ecclésiastiques de prêter le serment civique, dans le délai de huit
jours, sous peine d'être privés du tous traitements ou pensions,
déclarés suspects de révolte envers la loi et soumis à la surveillance
de toutes les autorités constituées.

Les priver de leur traitement était un acte de justice. Mais au nom du
salut public, les déclarer suspects, les placer en dehors du droit
commun, n'était-ce point faire un grand pas vers le système de 93?

Ces deux décrets, l'un contre les émigrés, l'autre contre les
ecclésiastiques réfractaires, furent frappés plus tard de deux vetos
consécutifs. Le premier, disent les royalistes (le décret contre les
émigrés), offensait le coeur de Louis XVI, sincèrement dévoué à sa
bonne noblesse, dont il avait reçu tant de gages de sympathie et de
dévouement; le second (celui contre les prêtres) révoltait ses
croyances religieuses. Pouvait-il en être autrement? Le roi n'admettait
au château que des prêtres non assermentés; Madame Elisabeth, fort
dévote et peu éclairée, mais exerçant une assez grande influence sur le
roi, contribuait à affermir ses scrupules. Louis XVI se contenta
d'inviter les émigrés à rentrer en France; cette mesure était
insuffisante; était-elle même bien sincère?

La note suivante, extraite d'une liasse déposée aux Archives du
royaume, me permet d'en douter. «Quoique émigré, Lambesc a continué,
jusqu'en janvier 1792, à faire les fonctions de grand-écuyer, de
l'approbation de Capet; le ministre Latour du Pin correspondait avec
lui en cette qualité. On a fait faire à Paris et expédié à Trèves des
uniformes de gardes-du-corps (en gravure ou en nature?) de soldats
prussiens, et des habits de livrée de valets de pied; les états de
dépense des grandes et petites écuries étaient envoyés à Trèves, d'où
Lambesc les renvoyait après les avoir signés.»

Les fonctions de grand-écuyer exercées à distance, par un homme qui
était hors du royaume; l'assentiment plus ou moins direct que Louis XVI
donnait à cette conduite, tout montre bien qu'il existait alors un lien
entre le cabinet des Tuileries et l'émigration. Les anciens nobles
avaient fui une patrie qu'ils ne pouvaient plus dominer; ce n'est donc
pas une simple invitation du roi qui pouvait les rappeler à leurs
devoirs. Ils ne manquèrent pas de mettre en doute la liberté de leur
souverain, ni d'abriter leur désobéissance soi-disant fidèle derrière
une fiction de contrainte et de captivité morale.

Cependant l'Assemblée nationale voyait avec impatience son autorité
murée par deux vetos. Le peuple s'indignait; la colère des citoyens se
montrait d'autant plus grande que les deux décrets, surtout celui
contre les ecclésiastiques insoumis, étaient réellement empreints de
sagesse et de modération. L'Assemblée se contentait, selon le mot de
Camille, d'exorciser le démon du fanatisme par le jeûne, c'est-à-dire
de retirer la pension aux prêtres qui persisteraient à ne point prêter
le serment civique. La Législative avait bien prononcé des peines
sévères contre les ci-devant nobles, qui intimidaient le pays par une
fuite séditieuse, et contre les prêtres convaincus d'avoir provoqué la
désobéissance aux lois; mais cette peine, purement comminatoire, devait
expirer devant les barrières de l'étranger et devant le refus de la
sanction royale.

La conduite du roi, dans ces circonstances extrêmes ne fut approuvée
que par les _Feuillants_; on nommait ainsi les successeurs du club de
89. Un jeune écrivain du plus grand talent exposa les doctrines de ces
conservateurs dans une longue lettre sur _les dissensions des prêtres_.
André Chénier--c'était son nom--s'avouait alors royaliste.

[Illustration: Vergniaud.]

Les démocraties se montrent généralement peu favorables aux poëtes;
elles regardent sans cesse à l'intérêt de tous, à la grandeur
nationale, bien plus qu'à certains dons de la nature. Qu'arrive-t-il
pourtant en pareil cas? Ces esprits frêles et délicats, mais jaloux de
notoriété, qui voudraient soulever le monde avec une aile de papillon,
s'irritent, accusent les événements de détourner d'eux la renommée,
regrettent le bon vieux temps et maudissent le progrès. Avons-nous en
vue André Chénier? non vraiment, mais une foule de beaux esprits qui
rimaient alors contre la Révolution. Ce n'étaient ni des écrivains ni
des poëtes qu'il fallait à la nation en danger, c'étaient des citoyens.

Guerre aux blancs! c'est le cri que poussait alors Saint-Domingue et
qui traversa les mers. Comme toujours, l'insurrection avait été
précédée par le martyre. Un noir, le brave et malheureux Oger, avait
péri sur l'échafaud des esclaves; les idées ressemblent aux herbes des
champs, il faut les faucher pour qu'elles croissent. On sait
aujourd'hui que les premiers troubles de Saint-Domingue furent
provoqués par la résistance des colons et par leur injustice; ces
hommes durs repoussèrent le décret qui accordait les priviléges
civiques aux hommes de sang mêlé, c'est-à-dire à leurs propres enfants.
Ils furent châtiés; l'incendie et le meurtre couvrirent la colonie. Les
nègres inventèrent des supplices qui font frémir d'horreur: les blancs
leur avaient si bien appris à être cruels! Tôt ou tard, les armes de la
persécution et de la tyrannie se retournent contre la main qui s'en est
servie. C'était maintenant le tour des maîtres de manger leur pain dans
l'agitation et la terreur. Nulle pitié: être blanc, c'était être
coupable; le crime ne faisait qu'un avec la peau.

Cette nouvelle excita en France des émotions diverses: si la perte de
nos colonies affligeait le sentiment national, si la conduite des noirs
était révoltante, la conscience saluait, du moins avec tristesse, deux
grandes choses, l'émancipation des esclaves et l'unité de l'espèce
humaine. Les voilà donc, ces nègres, ces hommes de couleur trop
longtemps traités comme des animaux, qui, eux aussi, réclament au nom
de la liberté! D'où leur venait cette audace, sinon de la Déclaration
des droits de l'homme? D'un bout du monde à l'autre, les esclaves
répondaient à la Révolution Française par un tressaillement de coeur.
Au milieu de ces désastres, l'attitude de la nation fut sublime. «Il
n'y a pas à balancer, s'écria-t-elle; les lois de la justice avant
celles des convenances commerciales, et nos intérêts après ceux de
l'espèce humaine.» O enthousiasme de la générosité! Quand avait-on vu
un peuple frappé bénir sa blessure? Quand une nation, tout en donnant
des larmes aux victimes, s'était-elle consolée de la perte d'une de ses
plus belles colonies par amour des principes et de l'humanité?

Camille avait donné sa démission de journaliste, mais non celle de
citoyen. Aux Cordeliers, aux Jacobins, il ne cessait de répandre sa
verve intarissable; comme il se défiait de sa voix, il faisait
quelquefois lire ses discours. Sans principes bien arrêtés, Camille
s'abandonnait toujours à la providence de son esprit; il allait avec le
flot, mais ce flot allait lui-même du bon côté. Républicain, il
attaquait sans cesse le _Monstre politique_ de la Constitution. Les
partisans de la royauté l'accusaient d'exagérer les maux de la
situation actuelle, sans indiquer de remède; il se contenta de les
tourner, le plus joliment du monde, en ridicule: «Que signifient, leur
répondit-il, ces questions captieuses et pharisaïques et toutes ces
métaphores de remèdes et de maladies désespérées, en parlant des
nations? A un malade, il ne suffit pas pour être guéri d'en avoir la
volonté, au lieu que vous reconnaissez tous que, pour qu'un peuple soit
libre, il suffit qu'il le veuille; pour guérir une nation paralysée par
le despotisme ou l'aristocratie, il suffit de lui dire comme au
paralytique de la porte du temple de Jérusalem: _Levez-vous et
marchez_; car c'est votre Lafayette lui-même qui l'a dit: _Pour qu'un
peuple soit libre, soit guéri, il suffit qu'il le veuille_. Ainsi,
messieurs, ceux d'entre vous qui sont de bonne foi ne peuvent répondre,
à ce discours, rien de raisonnable, si ce n'est de dire comme les
goujons des _Mille et une Nuits_, à qui l'auteur de la _Feuille du
Jour_ vient de comparer si plaisamment les Français, et qui répondaient
dans la poêle à frire: _Nous sommes frits, mais nous sommes contents_.»

Camille Desmoulins demeurait alors rue du Théâtre-Français; mais il
passait les derniers beaux jours de l'automne à Bourg-la-Reine, dans
une maison de campagne de sa belle-mère. Lucile était toujours
resplendissante de jeunesse et de gaieté; elle aimait la Révolution
pour elle-même et pour son Camille: jamais sentiment plus noble ne
souleva le sein d'une femme. L'enthousiasme civique ne l'empêchait pas
de descendre aux amusements champêtres. Fréron, l'ami de la maison,
venait souvent les joindre à Bourg-la-Reine; on passait gaiement de la
politique aux moeurs familières de l'intimité. Fréron aimait à jouer
avec les animaux de la garenne, et Lucile l'appelait pour cela
Fréron-Lapin. Camille souriait à ces propos innocents: «J'aime Lapin,
disait-il, parce qu'il aime Rouleau.» C'est ainsi qu'il appelait sa
femme.

Le coeur humain est toujours le même; comme ces charmants badinages se
détachent avec mélancolie sur le fond triste et sévère d'une Révolution
qui devait dévorer ses plus beaux enfants!

Camille reprit du service dans le barreau, mais non sans regretter sa
tribune de journaliste. «J'exerce de nouveau, écrivait-il à son père,
mon ancien métier d'homme de loi, auquel je consacre à peu près tout ce
que me laissent de temps mes fonctions municipales ou électorales et
les Jacobins, c'est-à-dire assez peu de moments. Il m'en coûte de
déroger à plaider des causes bourgeoises après avoir traité de si
grands intérêts et la cause publique à la face de l'Europe. J'ai tenu
la balance des grandeurs; j'ai élevé ou abaissé les principaux
personnages de la Révolution. Celui que j'ai abaissé ne me pardonne
point, et je n'éprouve qu'ingratitude de ceux que j'ai élevés; mais ils
auront beau faire, celui qui tient la balance est toujours plus haut
que celui qu'il élève. C'est une grande sottise que j'ai faite d'avoir
cessé mon journal. C'était une puissance qui faisait trembler mes
ennemis, qui aujourd'hui se jettent lâchement sur moi, me regardant
comme le lion à qui Amaryllis a coupé les ongles.» Cette dernière
phrase ne nous dit-elle pas que l'adoucissement de la grâce et de la
beauté, toujours présentes dans la personne de sa femme, avait désarmé
pour un temps la verve satirique de Camille?

On se souvient de l'affaire de Nancy; le zèle aristocratique de Bouillé
avait laissé des victimes: quarante soldats furent tirés des galères;
on fit de leur retour l'objet d'une fête à laquelle le peuple assista.
Le sentiment public s'élevait avec la Révolution. A Libourne, un
supplicié pour cause d'assassinat restait depuis quelques jours, privé
de sépulture; les préjugés civils et religieux écartaient de cette
dépouille avilie les mains les plus charitables; six membres du club
des Jacobins allèrent lever le corps pour le porter au lieu des
inhumations. L'adoucissement des moeurs se poursuivait! à Paris, les
combats de taureaux furent défendus, ainsi que les scènes atroces de
boucherie qui se passaient dans le quartier des halles; en réprimant
les mauvais traitements envers les animaux, on voulait bannir toute
cruauté du coeur des hommes libres. La presse révolutionnaire
continuait à regarder la peine de mort comme injuste, en ce que la
société n'a pas le droit de priver un citoyen de ce qu'elle ne lui a
pas donné.

Les pièces de théâtre dévoilaient une nouvelle tendance philosophique
et sociale; on joua successivement _Caius Gracchus_, de J. Chénier, la
_Mort d'Abel_, de Legouvé, et _Robert, chef de brigands_, par
Lamartellière. Ce vers de Chénier fut surtout applaudi:

  S'il est des indigents, c'est la faute des lois.

Les arts, quoique masqués sans doute par l'importance de la question
politique, n'étaient point délaissés absolument. Il y eut, vers la fin
de l'an 1791, une exposition de peinture; on y remarqua les portraits
de l'abbé Maury, de Lafayette et de Robespierre; au bas de ce dernier
se lisait l'inscription suivante: _l'Incorruptible_. Le buste de
Mirabeau figurait à côté du buste de Louis XVI. Il y avait beaucoup de
paysages: au milieu des scènes les plus pathétiques de l'histoire,
l'oeil et le coeur de l'homme cherchent toujours quelques riantes
échappées pour retourner à la nature.

«Ce genre touchant, écrivait alors un critique, doit nécessairement
gagner à la Révolution. Nos campagnes, devenues plus fortunées,
offriront d'aimables sujets aux pinceaux qui s'y consacreront.»

A cette exposition de tableaux, le public se portait surtout vers le
_Serment du Jeu de Paume_.

L'esprit humain, soit qu'il cherche le vrai, soit qu'il cherche le
beau, suit toujours des voies parallèles. Cette constante relation ne
saurait être brisée qu'aussitôt l'unité morale ne se trouble et que la
signification des diverses écoles ne s'altère. Il en résulte qu'une
histoire de l'art est forcément une histoire des dogmes, des
révolutions, des philosophies qui ont, de siècle en siècle, renouvelé
la face du monde. Sans foi, il n'y a pas d'art; mais cette foi change
de forme et d'objet, selon les courants d'idées qui transforment la
société. A la peinture religieuse de Lesueur avait succédé, en France,
la peinture philosophique du Poussin. La décadence des moeurs avait
ensuite poussé l'art dans les afféteries et les nudités du boudoir.
Cependant, au sein de l'ancienne société où toutes les croyances
déclinaient, s'éleva tout à coup un de ces souffles de l'esprit qui
agitent les ossements arides. La Révolution parut, et avec elle le
peintre David.

Ce qu'il faut chercher dans ses toiles magistrales, d'un style beaucoup
trop académique, ce sont de grands exemples et de grandes leçons. Les
_Horaces_, la _Mort de Socrate_, _Brutus_, _Léonidas aux Thermopyles_
sont autant de proclamations adressées au peuple français; le pinceau
n'en avait jamais signé de semblables. Chez David, le peintre n'est que
la personnification du civisme; inspiré par les événements, il prêche
ici le dévouement à la patrie, là le sacrifice de l'homme à une idée,
ailleurs la haine de la tyrannie qui force un père à ensanglanter ses
mains dans la mort tragique de ses fils. David imprime à toutes ses
oeuvres la figure de ses convictions politiques. Sous son _Bélisaire
demandant l'aumône_, qui n'a deviné la sollicitude du révolutionaire
pour ces vieux soldats de la patrie, dont les haillons contrastent
amèrement avec des services glorieux? Ainsi envisagées, les peintures
de Louis David ne sont pas seulement des tableaux; ce sont des actes;
l'artiste est plus qu'un homme, c'est le sentiment national décalqué
sur la toile. Le _Serment du Jeu de Paume_, cette grande page de la
Révolution Française, allait à l'âme et au talent du peintre; la foudre
qui tombe sur le château royal nous montre dans l'éloignement le
tonnerre du 10 août; où les Constituants n'avaient vu qu'une résistance
à la cour, David avait aperçu la chute de la royauté.

Au milieu de ces oeuvres d'art et de littérature, l'_Almanach du
bonhomme Gérard_, par Collot-d'Herbois, marque l'origine des almanachs
politiques.

Danton venait d'être nommé substitut-adjoint du procureur de la
Commune. Cet homme, auquel la nature avait donné en partage des formes
athlétiques et des poumons d'airain, avait prévu que la Révolution ne
s'accomplirait pas dans l'Assemblée des représentants de la nation;
qu'il fallait que le peuple s'agitât, et que la force siégeât surtout
dans les faubourgs. Il se fit le tribun des masses, le Jupiter tonnant
de la place publique. Son éloquence à coups de canon retentissait
surtout dans le club des Cordeliers, où elle donnait le signal de
l'attaque. On n'agite pas pour agiter: sous ce tourbillon, il y avait
une justice. Danton aimait sincèrement les classes pauvres et
malheureuses, il voulait les affranchir; son coeur était bon, mais ses
besoins étaient énormes. A tort ou à raison (nous reviendrons plus tard
là-dessus), on l'accusait de marchés et du transactions déshonorantes
avec Philippe d'Orléans.

Qu'y avait-il de vrai dans ces vagues rumeurs?

Danton recevait-il d'une main et se vengeait-il de l'autre, en écrasant
les fourbes, les traîtres et les ennemis du peuple? Drapé dans son
audace, il se couvrait contre toutes ces médisances ou toutes ces
calomnies d'une confiance démesurée en lui-même.

Danton avait été nommé substitut-adjoint du procureur de la Commune par
1 162 voix. Le jour de son installation, il adressa au maire et aux
autres membres du conseil municipal un discours qui était une
profession de foi: «Je dois prendre place au milieu de vous, messieurs,
puisque tel est le voeu des amis de la liberté et de la Constitution;
je le dois d'autant plus que ce n'est pas dans le moment où la patrie
est menacée de toutes parts qu'il est permis de refuser un poste qui
peut avoir ses dangers.» L'orateur parle ensuite des calomnies dont il
a été assiégé, de ce qu'il a fait pour la Révolution. «La nature,
dit-il, m'a donné en partage les formes athlétiques et la physionomie
âpre de la liberté. Exempt du malheur d'être né d'une de ces races
privilégiées, suivant nos vieilles institutions, et par cela même
presque toujours abâtardies, j'ai conservé, en créant seul mon
existence civile, toute ma vigueur native, sans cependant cesser un
seul instant, soit dans ma vie privée, soit dans la profession que
j'avais embrassée, de prouver que je savais allier le sang-froid de la
raison à la chaleur de l'âme et à la fermeté du caractère... Si dès les
premiers jours de notre régénération j'ai éprouvé tous les
bouillonnements du patriotisme, si j'ai consenti à paraître exagéré,
pour n'être jamais faible, si je me suis attiré une première
proscription pour avoir dit hautement ce qu'étaient ces hommes qui
voulaient faire le procès à la Révolution, pour avoir défendu ceux
qu'on nommait les énergumènes de la liberté, c'est que je vis ce qu'on
devait attendre des traîtres qui protégeaient ouvertement les serpents
de l'aristocratie... Voilà quelle fut ma vie. Voici, messieurs, ce
qu'elle sera désormais...»

Danton promettait alors de concourir au maintien de la Constitution,
_rien que la Constitution_. Son opinion sur la royauté était à peu près
celle de Robespierre. «Après avoir brisé ses fers, continuait-il, la
nation française a conservé la royauté sans la craindre et l'a épurée
sans la haïr. Que la royauté respecte un peuple dans lequel de longues
oppressions n'ont point détruit le penchant à être confiant, et souvent
trop confiant; qu'elle livre elle-même à la vengeance des lois tous les
conspirateurs, sans exception, et tous ces valets de conspiration, qui
se font donner par les rois des à-compte sur des contre-révolutions
chimériques, auxquelles ils veulent ensuite recruter, si je puis parler
ainsi, des partisans à crédit; que la royauté enfin se montre
sincèrement l'amie de la liberté sa souveraine: alors elle s'assurera
une durée pareille à celle de la nation elle-même, alors on verra que
les citoyens qui ne sont accusés d'être au _delà de la Constitution_
que par ceux mêmes qui sont évidemment en _deçà_, on verra, dis-je, que
ces citoyens, quelle que soit leur théorie arbitraire sur la liberté,
ne cherchent point à rompre le pacte social; qu'ils ne voulaient, pour
un mieux idéal, renverser un ordre de choses fondé sur l'égalité, la
justice et la liberté. Oui, messieurs, je dois le répéter, quelles
qu'aient été mes opinions individuelles, lors de la révision de la
Constitution, sur les choses et sur les hommes, maintenant qu'elle est
jurée, j'appellerai à grands cris la mort sur le premier qui lèverait
un bras sacrilége pour l'attaquer, fût-il mon frère, mon ami, fût-il
mon propre fils. Tels sont mes sentiments.»

Les idées de Danton s'étaient-elles modifiées au contact de ses
nouvelles fonctions? On serait tenté de le croire. Cette riche nature
abondait d'ailleurs en contrastes. Révolutionnaire par tempérament,
homme d'action, il lui fallait le bruit, le mouvement, le forum, et
pourtant il aimait les champs, la nature. S'il faut en croire Fabre
d'Églantine, les goûts de Danton l'entraînaient à la campagne, aux
bains, à la vie de fermier. Avec le remboursement d'une charge qui
n'existait plus, il avait acheté, à Fontenay-sous-Bois, une petite
métairie qu'il surveillait lui-même. Sa physionomie, féroce à la
tribune, devenait, dans l'intimité, bonne, enjouée, quelquefois
souriante. Ses discours, violents jusqu'à la fureur, ne donnent aucune
idée de sa conversation, qui était instructive et agréable. Il aimait
véritablement le peuple qui l'avait tiré, comme il disait, «de
l'abjection du néant». Malheureusement il était esclave de ses plaisirs
et du ses passions. Avec ses amis, il tenait souvent des propos
cyniques; mais chez lui il ne se montrait étranger à aucun des
sentiments délicats. Ce tribun, dont les colères faisaient pâlir le
front des rois, avait près de sa femme des attendrissements de lion
amoureux.

Mais est-ce bien le moment de nous occuper des hommes et de leur vie
privée? L'éclair brille, le sol tremble: la Révolution vient
d'emboucher la trompette guerrière.



III

La guerre.--Résistance de Robespierre à l'élan général.--L'avis de
Danton--Brissot se déclare ouvertement pour l'attaque.--Lutte entre lui
et Robespierre.--Le sentiment martial l'emporte.--Les Marseillais
marchent sur Arles.--Le bonnet rouge.--Les piques.--Ministère girondin.


Des bruits de guerre grondaient depuis quelque temps d'un bout de la
France à l'autre. Dès le mois de mars 1791, Marseille demandait à
marcher vers le Rhin. L'élan patriotique était irrésistible. D'où
venait à la nation française ce souffle belliqueux? De la provocation
constante des puissances étrangères. Un mur de fer entourait la France,
mur mouvant qui se rapprochait chaque jour de nos frontières. Tous les
rois de l'Europe se sentaient menacés par la Révolution, dans la
personne de Louis XVI, et cette Révolution, ils avaient juré de la
vaincre. C'était la lutte entre le vieux droit divin et la souveraineté
du peuple. La gravité de la situation n'échappait point au bon sens des
masses. On se demandait seulement si la France devait attendre d'être
attaquée, ou s'il ne valait pas mieux prévenir l'agression.

Le 29 novembre 1791, l'Assemblée législative avait sommé Louis XVI
d'adresser aux cours étrangères une déclaration dont les termes étaient
en même temps fermes et modérés: «Dites-leur que partout où l'on
souffre des préparatifs contre la France, la France ne peut voir que
des ennemis; que nous garderons religieusement le serment de ne faire
aucune conquète; que nous leur offrons le bon voisinage, l'amitié
inviolable d'un peuple libre et puissant; que nous respectons leurs
lois, leurs usages, leurs constitutions, mais que nous voulons que la
nôtre soit respectée. Dites-leur enfin que si des princes d'Allemagne
continuent de favoriser des préparatifs dirigés contre les Français,
les Français porteront chez eux, non pas le fer et la flamme, mais la
Liberté! C'est à eux de calculer quelles peuvent être les suites de ce
réveil des nations.»

Le roi fit, en apparence, ce qu'on lui demandait; mais les cours
étrangères affectaient de ne point le croire libre. N'était-ce point
pour lui d'ailleurs qu'elles travaillaient en marchant contre la
Révolution? Aussi, quand Louis XVI les invita noblement à retirer leurs
troupes des frontières, lui opposèrent-elles «la légitimité de la ligue
des souverains, réunis pour la sûreté et l'honneur des couronnes».

Divisées par d'anciennes rancunes, la Prusse et l'Autriche se
rapprochaient dans la haine des idées nouvelles. C'était donc bien une
coalition qui se formait contre la France! Comment déjouer les
sinistres projets de toutes ces têtes couronnées? Quel moyen de
conjurer le danger? Comment dissiper ce point noir qui grossissait de
jour en jour à l'horizon?

Les esprits en étaient à ce degré de fermentation, quand Brissot se
déclara ouvertement pour la guerre. Après avoir énuméré les dangers que
courrait le pays, dévoilé le plan des puissances étrangères, leur
système d'étouffement, leur projet bien arrêté d'imposer à la France
les institutions anglaises par la force des armes; «Hé bien! si les
choses en viennent là, concluait-il, il faut attaquer vous-mêmes.»

Un homme résistait à l'entraînement général, et cet homme était
Robespierre. Dans une mémorable séance du club des Jacobins, il
répondit au discours de Brissot. Après avoir constaté lui-même que
l'élan de la nation était tourné vers la guerre, il se demanda s'il ne
fallait point délibérer mûrement avant de prendre une résolution
décisive. Le salut de l'État et la destinée de la Constitution
dépendaient du parti auquel on allait s'arrêter. N'était-ce point à la
précipitation et à l'enthousiasme du moment qu'étaient dues plusieurs
des fautes commises depuis l'ouverture des États généraux? Le rôle de
ceux qui veulent servir leur patrie est de semer dans un temps pour
recueillir dans un autre, et d'attendre de l'expérience le triomphe de
la vérité. Si la guerre est nécessaire, on la fera; mais si la paix
peut être maintenue, pourquoi se jeter dans une aventure qui, sous
prétexte de défendre la liberté, est de nature à l'anéantir?

Il faudrait tout citer pour donner une idée de l'éloquence nouvelle de
Robespierre:

«Je décourage la nation, dites-vous: je l'éclaire... et n'eussé-je fait
autre chose que de dévoiler tant de piéges, que de réfuter tant de
fausses idées et de mauvais principes, que d'arrêter les élans d'un
enthousiasme dangereux, j'aurais avancé l'esprit public et servi la
patrie.--Vous avez dit encore que j'avais outragé les Français en
doutant de leur courage et de leur amour pour la liberté. Non, ce n'est
point du courage des Français dont je me défie, c'est la perfidie de
leurs ennemis que je crains... Vous avez été étonnés, avez-vous dit,
d'entendre un défenseur du peuple calomnier et avilir le peuple.
Certes, je ne m'attendais pas à un pareil reproche. D'abord apprenez
que je ne suis pas le défenseur du peuple; jamais je n'ai prétendu à ce
titre fastueux. Je suis du peuple, je n'ai jamais été que cela, je ne
veux être que cela; je méprise quiconque a la prétention d'être quelque
chose de plus. S'il faut tout dire, j'avouerai que je n'ai jamais
compris pourquoi l'on donnait des noms pompeux à la fidélité constante
de ceux qui n'ont point trahi sa cause. Serait-ce un moyen de ménager
une excuse à ceux qui l'abandonnent, en présentant la conduite
contraire comme un effort d'héroïsme et de vertu? Non, ce n'est rien de
tout cela; ce n'est que le résultat naturel de tout homme qui n'est
pas dégradé. L'amour de la justice, de l'humanité, de la liberté, est
une passion comme une autre. Quand elle est dominante, on lui sacrifie
tout; quand on a ouvert son âme à des passions d'une autre espèce,
comme la soif de l'or et des honneurs, on leur immole tout, et la
gloire, et la justice, et l'humanité, et le peuple, et la patrie. Voilà
le secret du coeur humain, voilà toute la différence qui existe entre
le crime et la probité, entre les tyrans et les bienfaiteurs de leur
pays.--Que dois-je répondre au reproche d'avoir avili et calomnié le
peuple? Non, on n'avilit point ce qu'on aime, on ne se calomnie pas
soi-même. J'ai avili le peuple! Il est vrai que je ne sais point le
flatter pour le perdre et que j'ignore l'art de le conduire au
précipice par des routes semées de fleurs; en revanche, c'est moi qui
sus déplaire à tous ceux qui ne sont pas du peuple, en défendant
presque seul les droits des citoyens les plus pauvres et les plus
malheureux contre la majorité des législateurs. C'est moi qui opposai
constamment la déclaration des droits à toutes ces distinctions
calculées sur la quotité des impositions qui laissaient une distance
entre des citoyens et des citoyens. C'est moi qui défendis, non
seulement les droits du peuple, mais son caractère et ses vertus; qui
soutins, contre l'orgueil et les préjugés, que les vices ennemis de
l'humanité et de l'ordre social allaient toujours décroissant avec les
besoins factices de l'égoïsme, depuis le trône jusqu'à la chaumière;
c'est moi qui consentis à paraître exagéré, opiniâtre, orgueilleux
même, pour être juste.»

[Illustration: Dumouriez]

Danton, qu'on représente toujours comme ayant poussé à la guerre,
faisait aussi ses réserves: «Ce n'est point contre l'énergie que je
viens parler, dit-il en faisant allusion au discours de Brissot. Mais,
messieurs, quand devons-nous avoir la guerre? N'est-ce pas après avoir
bien jugé notre situation, après avoir tout pesé? n'est-ce pas,
surtout, après avoir bien scruté les intentions du pouvoir exécutif qui
vient vous proposer des mesures belliqueuses?... Quand j'ai dit que je
m'opposais à la guerre, j'ai voulu dire que l'Assemblée nationale,
avant de s'engager dans cette démarche, doit faire connaître au roi
qu'il doit déployer tout le pouvoir que la nation lui a confié contre
ces mêmes individus dont il a disculpé les projets et qu'il a dit
n'avoir été entraînés hors du royaume que par les divisions
d'opinion...»

Ainsi, ceux qu'on appellera plus tard les Montagnards, se défiaient
alors de la guerre, parce qu'ils croyaient que le roi et ses ministres
la désiraient, que la cour et les émigrés la voyaient d'un oeil
favorable, qu'ils tenaient à vaincre les ennemis du dedans avant
d'attaquer les ennemis du dehors. A la suite des défaites de nos
armées, ils voyaient l'invasion et le césarisme.

Le parti de la guerre se composait d'éléments très divers. Il y avait
d'abord la faction des anciens nobles qui, dès le commencement de la
Révolution, poussaient aux mesures externes et ne voyaient plus de
salut pour eux que dans une conflagration générale. Venait ensuite le
groupe des royalistes modérés, qui croyaient encore à la possibilité de
faire rétrograder le mouvement, et qui voulaient donner à la France la
constitution anglaise, «dans l'espérance, disait joyeusement Danton, de
nous donner bientôt celle de Constantinople». Il leur fallait pour
l'exécution d'un tel dessein l'appui de l'étranger. Quant aux
Girondins, on les accusait de vouloir la guerre afin de se glisser dans
le ministère à la faveur du désarroi de la cour. Le peuple n'entrait
évidemment dans aucune de ces combinaisons; mais il est volontiers,
pour les mesures énergiques. Il se regardait d'ailleurs comme le
dépositaire des vrais principes, et la vérité doit être défendue au
prix du sang par ceux qui ont l'honneur de la posséder.

Le 30 décembre 1791, second discours de Brissot, en faveur de la
guerre; le 2 janvier 1792, nouvelle réfutation de Robespierre. La lutte
se poursuivait, s'envenimait. Ce qui enlevait beaucoup d'autorité à la
parole de Brissot, c'était le caractère de Brissot lui-même.--Mêlé dans
toutes sortes d'intrigues, il avait laissé de son honneur aux
broussailles d'une vie nomade et besogneuse.

Maximilien, au contraire, revenait à Paris, d'un voyage à Arras, sa
ville natale, avec une réputation d'intégrité à l'abri de tout soupçon.
Opiniâtre et convaincu, on le savait prêt à sceller de son sang tout ce
qu'il écrivait. Les motifs de guerre tirés de la situation extérieure
le touchaient moins que les principes. Il ne voyait pas sans effroi la
direction des forces militaires du pays remises entre les mains du
pouvoir exécutif. Et à quel chef confier la défense nationale? Les
anciens généraux étaient tous compromis. D'un autre côté, l'agression,
venant de la part de la France, ne mettrait-elle point du côté des
cours étrangères les apparences du droit et de la justice? Où
Robespierre se montra vraiment homme d'État, c'est quand il combattit
certaines illusions. Quelques braves patriotes se figuraient que les
nations allaient accourir au-devant des armées françaises, adopter nos
lois et notre Constitution, embrasser nos soldats. «Le gouvernement le
plus vicieux, répondait-il avec beaucoup de raison, trouve un puissant
appui dans les préjugés, dans les habitudes et dans l'éducation des
peuples.» Il eut beau dire: sa voix ne fut point écoutée, le vent était
à la guerre.

Dans sa lutte contre les partisans des hostilités immédiates,
Robespierre s'était fermement tenu sur le terrain des principes,
évitant toute allusion personnelle et blessante. Mais voici que des
révélations foudroyantes tombent sur la tête de Brissot. Cet homme
d'État, tel est le titre que le groupe de la Gironde affectait de lui
donner, s'essayait depuis quelque temps à une certaine austérité de
moeurs; mais c'était une vertu tardive et accommodée aux circonstances.
Les personnes qui l'avaient connu refusaient de croire à la sincérité
de ce changement. Dans une lettre signée du baron de Grimm on lit:
«Vous me dites que Brissot de Warville est un bon républicain; oui,
mais il fut l'espion de Lenoir, à 150 francs par mois. _Je le défie de
le nier_, et j'ajoute qu'il fut chassé de la police, parce que
Lafayette, qui dès lors commençait à intriguer, l'avait corrompu et
pris à son service.» Ce qui ajoutait à la vraisemblance de cette
accusation, c'est que Brissot avait tantôt attaqué, tantôt défendu la
police, qu'il regardait dans un temps comme une _institution
admirable_. Camille Desmoulins décocha contre _l'homme d'État_ de la
Gironde un de ces pamphlets qui pénètrent dans le vif.

«En vous entendant, l'autre jour, à la tribune des Jacobins, écrivit
Camille, vous proclamer un Aristide et vous appliquer le vers d'Horace:

  Integer vitae, scelerisque porus,

je me contentai de rire tout bas, avec mes voisins, de votre
patriotisme sans tache et de l'immaculé Brissot. Je dédaignai de
relever le gant que vous jetiez si témérairement au milieu de la
société; car, loin de chercher à _calomnier le patriotisme_, je suis
plutôt las de médire de qui il appartient. Mais puisque, non content de
vous préconiser à votre aise et sans contradicteur à la tribune des
Jacobins, vous me diffamez dans votre journal, je vais remettre chacun
de nous deux à sa place. Honnête Brissot, je ne veux pas me servir
contre vous de témoins que vous pourriez récuser comme notés
d'aristocratie. Ainsi je ne produirai point l'envoyé extraordinaire de
Russie, M. le baron de Grimm, dont le témoignagne a pourtant quelque
gravité, à cause du caractère dont il est revêtu... Je ne vous citerai
point non plus Morande, avec qui votre procès criminel reste toujours
pendant et indécis, et qui va disant partout assez plaisamment à qui
veut l'entendre: «Je conviens que je ne suis pas un honnête homme; mais
ce qui m'indigne, c'est de voir Brissot se donner pour un saint...»

«Je ne produirai pas même ici le témoignage de Duport-Dutertre, que je
trouvai l'autre jour furieusement en colère contre vous, dans un moment
où ma profession m'appelait chez lui. Il ne vous traitait pas plus
respectueusement que ne fait Morande, et me disait «que vous et C....
étiez deux _coquins_ (c'est le mot dont j'atteste qu'il s'est servi);
que s'il n'était pas ministre, il révélerait des choses...» Il n'acheva
pas; mais il me laissa entendre que ces choses n'étaient pas d'un
saint, ni surtout d'un Jacobin. Dites que M. Duport est un
anti-Jacobin, récusez son témoigagne, j'y consens. Cependant, J.-P.
Brissot, pour prétendre asservir tout le monde à vos opinions, pour
décrier le civisme le plus pur dans la personne de Robespierre, comme
vous faites, vous et votre cabale, depuis six semaines; pour vous
flatter de perdre ses amis dans l'opinion publique, de dépit de n'avoir
pu seulement l'y ébranler; pour vous ériger en dominateur des Jacobins
et de leurs comités, vous m'avouerez que ce n'est pas un titre
suffisant que l'honneur d'être traité d'_espion_, de _fripon_ et de
_coquin_ par des ambassadeurs et par le ministre de la justice, et
qu'il n'y a pas là de quoi être si fier de voir votre nom devenu
proverbe.»

On avait, en effet, inventé un mot: _brissoter_ voulait dire intriguer.

Je laisse de côté ces accusations si graves et je m'adresse aux écrits
de l'homme. Un auteur se révèle par ses oeuvres comme l'arbre par ses
fruits. Qu'est-ce que Brissot écrivain? Un trafiquant d'idées, qui
passe d'un camp à l'autre, selon les intérêts de son commerce
littéraire. Il avait bassement flatté le _sublime_ Necker, _le Sully du
siècle_, quand ce ministre était en place; il le poursuivit d'un vil
acharnement quand le Genevois se retira des affaires. Cette versatilité
fit tour à tour de Brissot l'ennemi et l'ami de la Révolution, le
flagorneur et le critique impitoyable des ministres, l'apologiste et le
détracteur de la police, le partisan et l'adversaire de la royauté.

Quoique Brissot eût soin de se couvrir maintenant d'une vertu affectée,
la philosophie qu'il avait professée dans ses ouvrages témoignait du
plus abject égoïsme; je cite au hasard: «Deux besoins essentiels
résultent de la constitution de l'animal, la nutrition et
l'évacuation...--Les hommes peuvent-ils se nourrir de leurs semblables?
Un seul mot résout cette question, et ce mot est dicté par la nature
même: les êtres ont droit de se nourrir de toute matière propre à
satisfaire leurs besoins. Si le mouton a droit d'avaler des milliers
d'insectes qui peuplent les herbes des prairies, si le loup peut
dévorer le mouton, si l'homme a la faculté de se nourrir d'autres
animaux, pourquoi le mouton, le loup et l'homme n'auraient-ils pas
également le droit de faire servir leurs semblables à leurs appétits?»

On ne s'attendait guère à trouver, dans le chef des Girondins, un
défenseur de l'anthropophagie; mais revenons à la théorie du _besoin
d'évacuation_:

«C'est dans l'animal une fois développé que naît ce besoin terrible:
l'amour, besoin de l'homme, comme le sommeil et la faim, que la nature
lui ordonne impérieusement de satisfaire. Le taureau vieux et usé, qui
ne sent plus l'aiguillon de l'amour, combat-il encore pour des génisses
qu'il ne saurait satisfaire? Non. La nature a dit à ses animaux comme à
l'homme sauvage: Ta propriété finit avec tes besoins; mais l'homme
social n'écoute point la nature, il étend sa propriété au delà de ses
besoins, il se cantonne, il s'isole, et il a l'audace d'appeler cette
propriété sacrée.--Homme de la nature, suis son voeu, écoute ton
besoin: c'est ton maître, ton seul guide. Sens-tu s'allumer dans tes
veines un feu secret à l'aspect d'un objet charmant? Éprouves-tu ces
heureux symptômes qui t'annoncent que tu es homme? La nature a parlé,
cet objet est à toi, jouis: tes caresses sont innocentes, tes baisers
sont purs. L'amour est le seul titre de la jouissance, comme la faim
l'est de la propriété.»

Que penser d'un homme qui ramène tous les droits aux besoins? L'amour
n'est pour lui qu'une fonction bestiale, une...--Ma plume se refuse à
transcrire le mot.

Ces extraits et quelques autres, cités par les feuilles du temps,
donnèrent lieu à une polémique très-vive. André Chénier s'en mêla: «Le
sieur Brissot, écrivit-il, a dit que l'on fait de ses écrits des
_dissections ministérielles_. Cela veut-il dire qu'elles sont infidèles
et fausses? Voilà ce qu'il faudrait prouver. Au nom de Dieu, monsieur
Brissot, avez-vous ou n'avez-vous pas écrit les infamies qu'on vous
attribue? Oui ou non! Si vous ne les avez pas écrites, alors vous avez
raison de vous plaindre, et ceux qui vous attaquent sont en effet des
calomniateurs. Si vous les avez écrites, alors vous _mentez_
effrontément, quand vous assurez que de tout temps vous écriviez contre
les despotes avec la même énergie qu'à présent, et vous seul êtes un
calomniateur. De grâce, monsieur Brissot, un mot de réponse à ce
dilemme, et ne faites plus bouillonner notre sang; cessez de nous
importuner de votre éloge auquel personne ne répond que par le silence
du mépris et de l'indignation, et épargnez-vous ce plat pathos qui
vous rend aussi ridicule que vous vous êtes déjà rendu odieux.»

Brissot s'emporta; il ne répondit pas. L'écrivain incriminé ne nia ni
l'exactitude des citations ni les arguments qu'on en pouvait tirer
contre lui; il contesta seulement les dates. «Il ne peut avoir eu pour
but en cela, répondait un rédacteur anonyme du _Journal de Paris_, que
de faire mettre au nombre des péchés et des ignorances de la jeunesse
un ouvrage extravagant et immoral. Mais pour cela l'époque n'est pas
assez reculée; car M. Brissot, étant aujourd'hui âgé de quarante-six à
quarante-huit ans, en avait trente-quatre ou trente-six en 1778 ou en
1780, et à cet âge on n'est plus un enfant.»

Accablé sous ses propres écrits, Brissot se retrancha derrière les
services qu'il avait rendus à la Révolution; Camille Desmoulins le
poursuivit sur le terrain d'une discussion que l'_homme d'État_ de la
Gironde cherchait, comme on voit, à déplacer. Il lui reprocha ses
liaisons avec Lafayette.--«Après la Saint-Barthélmy du Champs-de-Mars,
répliqua Brissot, je voyais Lafayette une fois tous les mois, _c'était
pour soutenir en lui quelque souffle de liberté._ Il m'a trompé;
depuis, je ne l'ai point revu. Il m'est étranger, il me le sera
toujours.» «--Si tu voyais, reprenait Camillle, que la liberté était
expirante dans son coeur, pourquoi donc nous disais-tu que sa démission
était une _vraie calamité_? Traître, pourquoi trompais-tu la nation?
pourquoi remettais-tu sa destinée entre des mains si incertaines? Je
n'ai besoin que de tes écrits pour te confondre.»

Les Girondins, de leur côté, ne cessaient d'attaquer Robespierre, de
lui reprocher son langage, dans lequel revenaient sans cesse les mots
de vertu, de principes, de probité. Ils l'accusaient d'être défiant,
envieux, malade d'orgueil. Ainsi la grande question de la paix ou de la
guerre dégénérait, de part et d'autre, en questions personnelles.

Il y eut pourtant, au club des Jacobins, une sorte de réconciliation
entre Robespierre et Brissot. Le vieux Dussaulx, le traducteur de
Juvénal, le Nestor de la démocratie, fit l'éloge de l'un et l'autre
adversaires, de ces «deux généreux citoyens», et exprima le désir de
les voir terminer leur querelle par un embrassement. Ils se donnèrent
aussitôt l'accolade fraternelle au grand attendrissement de
l'assemblée. Cet oubli des injures était-il bien sincère? Suffisait-il
du baiser de paix pour effacer de pareils dissentiments?

«Je viens, dit alors Robespierre, de remplir un devoir de fraternité et
de satisfaire mon coeur; il me reste encore une dette plus sacrée à
acquitter envers la patrie. Le sentiment profond qui m'attache à elle
suppose nécessairement l'amour de mes concitoyens et de ceux avec
lesquels j'ai des affections plus étroites; mais toute affection
individuelle doit céder à l'intérêt de la liberté et de l'humanité; je
pourrai facilement le concilier ici avec les égards que j'ai promis à
tous ceux qui ont bien servi la patrie et qui continueront à la bien
servir. J'ai embrassé M. Brissot avec ce sentiment, et je continuerai
de combattre son opinion dans les points qui me paraissent contraires à
mes principes, en indiquant ceux où je suis d'accord avec lui. Que
notre union repose sur la base sacrée du patriotisme et de la vertu;
combattons-nous, comme des hommes libres, avec franchise, avec énergie
même, s'il le faut, mais avec égards, avec amitié.»

Les deux adversaires reprirent en effet leur position, l'un comme
partisan, l'autre comme ennemi déclaré de la guerre offensive. Ce
n'était point la lutte avec l'Europe armée que redoutait Robespierre,
c'étaient les conséquences de ce conflit, et les dangers qu'allait
courir la Révolution. Il n'avait ni les grands mouvements oratoires de
Danton, ni le langage imagé de Vergniaud, ni l'ardeur méridionale
d'Isnard; mais il était l'homme du sang-froid et de la raison. Dans
cette discussion, il se montra supérieur à lui-même. «Le talent de
Robespierre, écrivait alors Camille Desmoulins, s'est élevé à une
hauteur désespérante pour les ennemis de la liberté; il a été sublime,
il a arraché des larmes.»

Barère, à son lit de mort, laissait lomber ces mélancoliques paroles:

«Robespierre avait le tempérament des grands hommes d'État, et la
postérité lui accordera ce titre. Il fut grand, quand tout seul, à
l'Assemblée constituante, il eut le courage de défendre la souveraineté
du peuple; il fut grand, quand plus tard, à l'assemblée des Jacobins,
seul contre tous, il balança le décret de déclaration de guerre à
l'Allemagne.»

Un tel langage ne saurait être suspect de partialité dans la bouche de
celui qui avait trahi Robespierre au 9 thermidor.

Vains efforts! La prédiction de Danton allait s'accomplir: «Nous aurons
la guerre; oui, les clairons de la guerre sonneront; oui, l'ange
exterminateur fera tomber ces satellites du despotisme.»

Plusieurs amis de Robespierre lui reprochaient même de froisser cet
instinct martial qui est au fond du caractère français, de risquer sa
popularité dans une lutte inutile, de se séparer, de s'isoler...

«On n'est pas seul, leur répondait-il fièrement, quand on est avec le
droit et la raison.»

Cependant le Midi était en feu. Dans quelques localités où ils se
sentaient les plus forts, les prêtres et les nobles exercèrent des
persécutions odieuses contre les vrais citoyens. Le 5 mars 1792 parut à
la tribune du club des Jacobins Barbaroux, de Marseille, celui qu'on
comparait alors pour la beauté à la statue d'Antinoüs. Il venait
annoncer la marche des Marseillais sur Arles, l'un des repaires de la
réaction, et demandait qu'on aidât ses braves concitoyens à refouler
l'audace de l'aristocratie.

D'un autre côté, le groupe de la Gironde ne négligeait rien de ce qui
peut exciter l'enthousiasme des masses. Ainsi que tous les hommes dont
les convictions ne sont pas très-solides, ils comptaient beaucoup sur
les signes et les formes extérieures pour se gagner le coeur du peuple.

Fils d'une époque de réaction (1814), nous avons partagé dans notre
enfance les préjugés de l'époque contre le bonnet rouge; unis nous
étions alors bien loin de nous douter que cette coiffure, devenue le
symbole des excès et des fureurs de la plus vile populace, fut une
invention des brillants Girondins, ces _hommes de goût_. «Ce sont les
prêtres, écrivait Brissot dans son journal, ce sont les prêtres et les
despotes qui ont introduit le triste uniforme des chapeaux, ainsi que
la ridicule et servile cérémonie d'un salut qui dégrade l'homme, en lui
faisant courber, devant son semblable, un front nu et soumis.
Remarquez, pour l'air de la tête, la différence entre le bonnet et le
chapeau. Celui-ci, triste, morne, monotone, est l'emblème du deuil et
de la morosité magistrale; l'autre égaie, dégage la physionomie, la
rend plus ouverte, plus assurée, couvre la tête sans la cacher, en
rehausse avec grâce la dignité naturelle, et est susceptible de toutes
sortes d'embellissements.» Cette diatribe contre les chapeaux ne
manquait pas d'un fond de vérité; mais ce qu'on proposait de leur
substituer valait-il mieux?

A Paris, une mode nouvelle fait bien vite son chemin; le bonnet rouge
courut sur toutes les têtes. Robespierre résista cette fois à
l'entraînement populaire; il trouvait dans l'inaltérabilité de sa
conscience des armes pour combattre les exagérations, les fausses
mesures, les innovations puériles ou frivoles. Ses plus grands ennemis
lui rendent cette justice, qu'il n'adopta jamais les livrées
excentriques dont les faux patriotes se plaisaient à couvrir un zèle
ridicule et dangereux. On ne le vit jamais laisser croître ses ongles,
négliger ses cheveux, ni porter des vêtements hideux, par manière de
patriotisme. Il avait même horreur de ce qu'on appelait alors le
débraillé révolutionnaire. Maximilien croyait qu'on pouvait aimer le
peuple et porter du linge blanc. Il témoigna pour le bonnet rouge une
sympathie médiocre: «Je respecte, s'écria-t-il aux Jacobins, tout ce
qui est l'image de la liberté; mais nous ayons un signe qui nous
rappelle sans cesse le serment de vivre libres ou de mourir, et ce
signe le voici. (Il montre sa cocarde.) En déposant le bonnet rouge,
les citoyens, qui l'avaient pris par un patriotisme louable, ne
perdront rien. Les amis de la liberté continueront à se reconnaître
sans peine au même langage, au signe de la raison et de la vertu,
tandis que tous les autres emblèmes peuvent être adoptés par les
aristocrates et les traîtres. Il faut, dit-on, employer de nouveaux
moyens pour exciter le peuple. Le peuple n'a pas besoin d'être excité;
il faut seulement qu'il soit bien défendu. C'est le dégrader que de
croire qu'il est sensible à des marques extérieures. Elles ne
pourraient que le détourner de l'attention qu'il donne aux principes de
liberté et aux actes des mandataires auxquels il a confié sa
destinée... Ils voudraient, vos ennemis, vous faire oublier votre
dignité, pour vous montrer comme des hommes frivoles et livrés à un
esprit de faction.» Ces raisons prévalurent, et le bonnet rouge
disparut alors du club des Jacobins.

Le parti de la Gironde ne cessait néanmoins de frapper l'esprit de la
multitude par des coups de théâtre. «Des piques! des piques! des
piques!» s'écrient les acteurs de la liberté; on forge aussitôt
plusieurs milliers de piques pour en armer des citoyens passifs. Dans
leur préoccupation du costume, les Girondins glorifient le titre de
_sans-culotte_ qu'ils opposent fièrement à celui d'aristocrate. Et
voilà ces grands politiques, dont quelques historiens ont tant exalté
les vues larges et fécondes! Ils voulaient, dit-on, l'alliance de la
bourgeoisie avec la multitude: soit; mais celle alliance n'était pas
une fusion des intérêts; mais l'accord qu'ils rêvaient d'établir entre
la classe moyenne et le peuple était un lien superficiel qui devait se
briser après la victoire.

Les Girondins avaient pris l'initiative de la guerre, et cette guerre
étant sur le point d'éclater, le roi ne pouvait plus refuser leur
concours ni résister au voeu de la nation. C'était une nouvelle couche
sociale qui arrivait au pouvoir. Quand Roland vint pour la première
fois à la cour, il s'y présenta en chapeau rond avec des cordons aux
souliers. A la vue de cette figure de quaker et de ce négligé
bourgeois, le maître des cérémonies ne pouvait en croire ses yeux. Ça,
un ministre! Il fallut pourtant lui livrer passage. Se tournant alors
vers Dumouriez: «Eh! monsieur, point de boucles à ses souliers!--Ah!
monsieur, tout est perdu,» répondit Dumouriez avec le plus grand
sang-froid.

Tout était effectivement perdu pour l'ancien régime. La Révolution
entrait en gros souliers dans les conseils du roi.

[Illustration: Madame Roland.]



IV

Influence des femmes sur la Révolution Française.--Mme Roland et
Théroigne.--La question religieuse aux Jacobins.--Massacre dans le midi
de la France.--Entrevue de Robespierre et de Marat.--Déclaration de
guerre.


La nymphe, l'Égérie des nouveaux législateurs, était Mme Roland. Jeune
encore, belle d'une beauté à elle, mariée à Roland, un honnête
bourgeois, elle avait au coeur une passion qui domina, réduisit toutes
les autres,--elle aimait la République. Quand le roi fut arrêté à
Varennes, elle devina tout de suite qu'il fallait suspendre Louis XVI,
abolir en France la royauté. Cette République, cette idole, Mme Roland
la voyait un peu à travers le prisme du sentiment. Elle la voulait pure
d'excès, drapée à l'antique, groupant autour de son char les plaisirs
et les beaux-arts. Elle avait été l'amie de quelques défenseurs du
peuple à la Constituante; mais peu à peu ses préférences s'étaient
tournées du côté des Girondins, qui répondaient mieux à son idéal de
gouvernement. Comme eux, elle cherchait le beau en politique; dans des
temps de trouble, au milieu des circonstances exceptionnelles qu'on
traversait, il eût fallu surtout y chercher le vrai... Mais où trouver
le courage de lui reprocher ses illusions, quand on pense au sort qui
l'attendait?...

Théroigne était de retour à Paris. Que d'anecdotes, que d'aventures ne
tenait-elle point en réserve! Curieux de connaître cette femme, sur
laquelle on lui racontait les choses les plus romanesques, l'empereur
d'Autriche s'avisa de la faire venir dans son cabinet; quand il l'eut
vue et entendue, il lui donna sa liberté, mais avec ordre de sortir
d'Autriche. Théroigne parut à la tribune des Jacobins; elle s'étendit
sur les péripéties de son voyage, sa captivité, les actes de tyrannie
que l'empereur avait exercés contre elle, et annonça l'intention
d'écrire ses Mémoires. Manuel dit: «Vous venez d'entendre une des
premières amazones de la liberté; je demande que, présidente de son
sexe, assise aujourd'hui à côté de notre président, elle jouisse des
honneurs de la séance.»

Théroigne demeurait alors rue de Tournon; les principaux Cordeliers,
Danton, Camille Desmoulins, Fabre d'Églantine, M.-J. Chénier,
fréquentaient son salon converti en un véritable club. Elle y déclamait
des scènes de _Brutus_ ou de toute autre tragédie où l'auteur
invectivait les _tyrans_; la flamme de l'enthousiasme qui s'allumait
dans ses yeux, sa beauté piquante, ses poses mâles et fières donnaient
aux vers récités par elle une puissance d'enivrement irrésistible; ce
n'était pas une actrice, c'était la Liberté personnifiée.

On raconte qu'un étranger, un Russe de grande famille, masqué sous le
pseudonyme d'Otcher, fut conduit par Romme chez Mlle de Méricourt. Il y
revint une fois, deux fois, il y revint toujours; son bonheur était de
la voir, de l'entendre, d'effeuiller en silence et à l'écart les fleurs
mélancoliques d'un sentiment qu'elle ignorait.--Cette intrigue s'arrêta
tout court: un ordre de rappel enleva le jeune Otcher au danger qu'il
courait; sa famille trembla longtemps sur les suites qu'auraient pu
avoir de telles relations avec une femme séduisante et qui joua un si
grand rôle dans les scènes révolutionnaires. Cet Otcher n'était autre
que le comte de Strogonoff, qui devint, par la suite, l'ami intime
d'Alexandre et son ministre de l'intérieur.

La renommée de Théroigne lui attira des critiques et des sarcasmes. Les
écrivains royalistes la déchirèrent dans leurs pamphlets. Ils lirent
d'indécentes plaisanteries sur le mariage de Théroigne avec Populus; il
existait un député de ce nom, âgé de cinquante-sept ans. Une caricature
du temps représente Théroigne dans un boudoir, auprès d'une toilette
sur laquelle traînent un pot de rouge végétal, un poignard, quelques
boucles de cheveux épars, une paire de pistolets, l'_Almanahc du Père
Gérard_, une toque, la _Déclaration des droits de l'homme_, un bonnet
de laine rouge, un peigne à chignon, une fiole de vinaigre de la
composition du sieur Mailhe, un fichu fort chiffonné, la _Chronique de
Paris_ et le _Courrier de Gorsas_. Dans le fond se découvre un lit de
sangle décoré d'une paillasse; à côté de la paillasse, une pique
énorme, près de laquelle s'étale un superbe habit d'amazone en velours
d'Utrecht; les murs sont ornés de tableaux agréables, tels que la
_Prise de la Bastille_, la _Mort de Foulon et Berthier_, la _Journée du
6 octobre 1789_, les meurtres commis à Nîmes, Montauban, la Glacière,
et autres jolis massacres constitutionnels. Mlle Théroigne est dans le
négligé le plus galant: elle a des pantoufles de maroquin rouge, des
bas de laine noire, un jupon de damas bleu, un pierrot de bazin blanc,
un fichu tricolore et un bonnet de gaze couleur de feu, surmonté d'un
pompon vert.--Toutes ces fadaises, entremêlées de calomnies atroces,
faisaient bouillonner le sang de la jolie Théroigne; elle en était, du
reste, bien vengée par l'influence qu'elle exerçait; aux clubs, sa
présence inspirait les orateurs, et les plus sévères cherchaient
quelques-unes de leurs idées dans ses yeux noirs.

On se tromperait si l'on croyait qu'il y eût alors une rupture déclarée
entre les Girondins et les Jacobins. Les uns et les autres continuaient
de se voir, de se serrer la main; ils assistaient aux mêmes réunions
publiques; mais de graves dissentiments, des froissements
d'amour-propre, des questions personnelles tendaient de plus en plus à
les séparer en deux groupes. La division éclata sur le terrain des
croyances religieuses.

L'empereur Léopold venait de mourir presque subitement; Robespierre
crut voir dans cet événement le doigt de la Providence. «Craignons,
disait-il, craignons de lasser la bonté céleste qui s'est obstinée
jusqu'ici à nous sauver malgré nous.» Ce langage de la _superstition_
indigne le sceptique Guadet qui se lève, et réclame contre une idée «à
laquelle il ne voit, dit-il, aucun sens». Robespierre reprend la parole
au milieu du bruit:

«Je ne viens point combattre un législateur distingué (interruption),
mais je viens prouver à M. Guadet qu'il m'a mal compris. Je viens
combattre pour des principes communs à M. Guadet et à moi; car je
soutiens que tous les patriotes ont mes principes.... Quand j'aurai
terminé ma courte réponse, je suis sûr que M. Guadet se rendra lui-même
à mon opinion; j'en atteste _son patriotisme et sa gloire_, choses
vaines et sans fondement, si elles ne s'appuyaient sur les _vérités
immuables_ que je viens de proposer. L'objection qu'il m'a faite tient
trop à mon honneur, à mes sentiments et aux principes reconnus par tous
les peuples du monde et par les Assemblées de tous les peuples et de
tous les temps, pour que je ne croie pas mon honneur engagé à les
soutenir de toutes mes forces.... La superstition, il est vrai, est un
des appuis du despotisme; mais ce n'est pas induire les citoyens dans
la superstition que de prononcer le nom de la Divinité. J'abhorre
autant que personne toutes ces sectes impies qui se sont répandues dans
l'univers pour favoriser l'ambition, le fanatisme et toutes les
passions, en se servant du pouvoir sacré de l'Éternel qui a créé la
nature et l'humanité; mais je suis bien loin de le confondre avec les
imbéciles dont le despotisme s'est armé. Je soutiens, moi, ces éternels
principes sur lesquels s'étaie la faiblesse humaine pour s'élancer à la
vertu. Ce n'est point un vain langage dans ma bouche, pas plus que dans
celle de tous les hommes illustres, qui n'en avaient pas moins de
morale pour croire à l'existence de Dieu. (A l'ordre du jour!
Brouhaha.)

«Non, messieurs! vous n'étoufferez pas ma voix: il n'y a pas d'ordre du
jour qui puisse étouffer cette vérité... Je ne crois pas qu'il puisse
jamais déplaire à aucun membre de l'Assemblée nationale d'entendre ces
principes, et ceux qui ont défendu la liberté à l'Assemblée
constituante ne doivent pas trouver d'opposition au sein des amis de la
Constitution. Loin de moi d'entamer ici aucune discussion religieuse
qui pourrait jeter la division parmi ceux qui aiment le bien public,
mais je dois justifier tout ce qui est attaché sous ce rapport à
l'adresse présentée à la Société. Oui, invoquer la Providence et
admettre l'idée de l'Être éternel qui influe essentiellement sur les
destins des nations, qui me paraît, à moi, veiller d'une manière toute
particulière sur la Révolution Française, n'est point une idée trop
hasardée, mais un sentiment de mon coeur, un sentiment nécessaire à
moi, qui, livré dans l'Assemblée constituante à toutes les passions et
à toutes les viles intrigues, et environné de si nombreux ennemis, me
suis toujours soutenu. _Seul avec mon âme_, comment aurais-je pu
suffire à des luttes qui sont au-dessus de la force humaine, si je
n'avais point _élevé mon âme à Dieu_? Sans trop approfondir cette idée
encourageante, ce sentiment divin _m'a bien dédommagé_ de tous les
avantages offerts à ceux qui voulaient trahir le peuple. Qu'y a-t-il
dans cette adresse? Une réflexion noble et touchante, adoptée par ceux
qui ont écrit avec l'inspiration de ce sentiment sublime. Je nomme
Providence ce que d'autres aimeront peut-être mieux appeler hasard;
mais ce mot Providence convient mieux à mes sentiments... Oui, j'en
demande pardon à tous ceux qui sont plus éclairés que moi, quand j'ai
vu tant d'ennemis avancer contre le peuple, tant d'hommes perfides
employés pour renverser l'ouvrage du peuple, quand j'ai vu que le
peuple lui-même ne pouvait agir, et qu'il était obligé de s'abandonner
à des traîtres, alors, plus que jamais, j'ai cru à la Providence... Je
conclus, et je dis que c'était pour l'établissement de la morale de la
politique que j'avais écrit l'adresse que j'ai lue à la Société. Je
demande qu'elle décide si les principes que j'annonce sont les siens.»

Ce qui manque aujourd'hui à un tel discours, c'est l'orateur, la pâleur
concentrée de son visage, les accents de sa voix la plus aigre, et
l'agitation de l'auditoire. Maximilien se montra bravement, dans cette
circonstance, ce qu'il fut toute sa vie, un déiste convaincu, le
disciple de Jean-Jacques Rousseau, un chrétien à la manière du _Vicaire
Savoyard_. Quoi qu'il en soit, la question religieuse était posée, et
c'est ce sol brûlant qui devait dévorer plus tard les Girondins; après
les Girondins, les Hébertistes; après les Hébertistes, les Dantonistes;
après les Dantonistes, Robespierre lui-même... Effroyable engendrement
de supplices!

Les ennemis de Robespierre voulurent profiter de cette profession de
foi pour détruire son influence. Ils comptaient sur l'incrédulité qui
commençait à se répandre dans les classes populaires. La lutte avec
Guadet avait eu lieu le 26 mars 1792, aux Jacobins: le 2 avril,
nouvelle attaque en règle. De sourdes rumeurs désignaient Maximilien
comme un hypocrite, qui ne s'était opposé à la guerre que par des vues
d'ambition personnelle. On ne prononçait point encore le mot de
dictature; personne n'y croyait; mais on jalousait déjà sa popularité.

--Si quelqu'un a des reproches à me faire, dit-il hardiment, je
l'attends ici: c'est ici qu'il doit m'accuser et non dans des sociétés
particulières. Y a-t-il quelqu'un qui se lève?

--Oui, moi! s'écria Réal.

--Parlez, répondit Robespierre.

Une partie de l'assemblée applaudit Réal; l'autre, appuyée par les
tribunes publiques, le couvre de murmures. «Je vous accuse, monsieur
Robespierre, non de ministérialisme (une voix: C'est bien heureux!),
mais d'opiniâtreté, mais d'acharnement à avoir tenté tous les moyens
possibles pour faire changer dans la question de la guerre l'opinion
que la Société s'était formée. Je vous accuse d'avoir exercé ici,
peut-être sans le savoir, et sûrement sans le vouloir, un despotisme
qui pèse sur tous les hommes libres qui composent la société.» Les
attaques se succédèrent. «Je dénonce à M. Robespierre, s'écrie Guadet,
un homme qui, par amour pour la liberté de sa patrie, devrait peut-être
s'imposer à lui-même la peine de l'ostracisme, car c'est servir le
peuple que de se dérober à son idolâtrie. Je lui dénonce un autre homme
qui, ferme au poste où sa patrie l'aura placé, ne parlera jamais de
lui, et y mourra plutôt que de l'abandonner. Ces deux hommes, c'est
lui, c'est moi.»

Alors Robespierre:

«Quant à l'ostracisme auquel M. Guadet m'invite à me soumettre, il y
aurait un excès de vanité à moi de me l'imposer, car c'est la punition
des grands hommes, et il n'appartient qu'à M. Brissot de les
classer.--On me reproche d'assiéger sans cesse cette tribune; mais que
la liberté soit assurée, que le règne de l'égalité soit affermi, que
tous les intrigants disparaissent, alors vous me verrez empressé à fuir
cette tribune et même cette Société. Alors, en effet, le plus cher de
mes voeux serait rempli: heureux de la félicité de mes concitoyens, je
passerais des jours paisibles dans le sein d'une douce et sainte
intimité... Ah! ce sont les ambitieux et les tyrans qu'il faudrait
bannir. Pour moi, où voulez-vous que je me retire? Quel est le peuple
chez lequel je trouverai la liberté établie, et quel despote voudra me
donner asile? Ah! on peut abandonner sa patrie heureuse et triomphante;
mais menacée, mais déchirée, mais opprimée, on ne la fuit pas, on la
sauve, ou l'on meurt pour elle.--Le ciel qui me donna une âme
passionnée pour la liberté et qui me fit naître sous la domination des
tyrans; le ciel qui prolongea mon existence jusqu'au règne des factions
et des crimes, m'appelle peut-être à tracer de mon sang la route qui
doit conduire mon pays au bonheur... J'accepte avec transport cette
douce et glorieuse destinée. Exigez-vous de moi un autre sacrifice?
Oui, il en est un que vous pouvez demander encore, je l'offre à ma
patrie: c'est celui de ma réputation. Je vous la livre; réunissez-vous
tous pour la déchirer; unissez, multipliez vos libelles périodiques. Je
ne voulais de réputation que pour le bien de mon pays. Si, pour la
conserver, il faut trahir, par un coupable silence, la cause de la
vérité et du peuple, je vous l'abandonne; je l'abandonne à tous les
esprits faibles et versatiles que l'imposture peut égarer, à tous les
méchants qui la répandent. J'aurai l'orgueil encore de préférer à leurs
frivoles applaudissements le suffrage de ma conscience et l'estime de
tous les hommes éclairés et vertueux. J'attendrai le secours tardif du
temps, qui doit venger l'humanité trahie et les peuples opprimés...
Voilà mon apologie: c'est vous dire assez, sans doute, que je n'en
avais pas besoin.»

On ne s'est point assez demandé comment Robespierre finit par s'imposer
aux événements. D'autres étaient plus éloquents que lui; écrivain et
philosophe, il n'atteignait pas à la hauteur de Condorcet; mais il
avait un plan, une ligne de conduite, une doctrine. Nul ne devient
vraiment homme d'État qu'à cette condition. Patient, tenace, il
marchait droit vers son but, sans jamais détourner la tête. Ces
caractères-là sont rares, et quand ils se trouvent, rien ne leur
résiste: pour les arrêter, il faut un événement qui dépasse les forces
des prévisions humaines.

Pendant que les Jacobins et les Girondins se disputaient entre eux, il
venait chaque jour, du Midi, des nouvelles alarmantes. Avignon nageait
dans le sang. Un infortuné, un Français qui avait arraché des murs de
la ville les décrets pontificaux, avait été assassiné sur le marchepied
de l'autel. Des représailles avaient eu lieu, à la Glacière; au
meurtre, on avait répondu par le meurtre. La porte sanglante des
massacres de septembre était ouverte.

Encore un décret d'accusation contre Marat!--Depuis assez longtemps, la
voix de l'Ami du peuple manquait aux événements. Nous l'avons laissé,
après les massacres du Champ-de-Mars, se débattre contre une
persécution furieuse. Marat est le premier en France qui ait élevé le
journal à l'état de puissance; ce chiffon de papier à sucre, mal
imprimé, écrit à la hâte, distribué au hasard dans les rues, faisait
événement; cela remuait plus de curiosité qu'une proclamation de la
cour; la plume de cet écrivain atrabilaire exerçait plus d'autorité que
le sceptre d'or aux mains languissantes de Louis XVI. Cette feuille,
composée dans les caves, avait le prestige d'un maléfice. Quoique
influent, Marat était toujours proscrit, misérable, enseveli. Les
porteurs de sa feuille engageaient chaque jour, sur la voie publique,
des luttes à coups de poing avec les agents de l'autorité; les
royalistes montraient, sur la place de Grève, le réverbère auquel on
devait pendre Marat.

Une descente d'alguazils ayant eu lieu dans la cave du couvent des
Cordeliers, Marat s'était échappé par une issue secrète et s'était
dirigé, de nuit, sur Versailles. Il errait, sans trouver d'asile auquel
il osât confier sa tête; il errait dans les rues ténébreuses, lorsque,
vaincu par la marche et par le froid, il se laissa tomber, de
découragement, contre une borne. Dans ce moment, un prêtre passa à côté
de lui dans l'ombre; il avait pour vêtement une simple soutane de drap
noir, de gros souliers à cordons de cuir et des guêtres; il venait de
porter le viatique à un mourant. C'était le curé Bassal. Il avait eu
beaucoup à souffrir de l'intolérance de l'ancien clergé, à cause de ses
opinions avancées.

Ce curé, qui avait été membre de l'Assemblée nationale, reconnut Marat
et le recueillit dans son modeste presbytère, une petite maison
recouverte en tuiles, au milieu d'une rue déserte, avec une treille qui
laissait tomber au vent d'automne les dernières feuilles. Marat, après
avoir dormi sous le toit hospitalier d'un ministre de l'Église
assermentée, prit le chemin de la Normandie.

Son intention était de gagner les bords de l'Océan; il espérait trouver
sur la côte une barque ou un vaisseau qui le jetterait en Angleterre.
Son voyage fut une suite d'alertes et de périls. Il logea secrètement
dans la ville de Caen, rue du Rempart, chez une femme qui le coucha
pour l'amour de Dieu et de la Révolution. Le lendemain, il se rendit à
Courcelles, où il rencontra la mer, et fit prix avec un batelier pour
la traversée. Il était six heures; les brumes du soir descendaient sur
l'étendue immense; Marat, à cette vue, songea peut-ètre à cet autre
Océan, Paris, qu'il allait quitter et sur lequel il soufflait les
tempêtes. Déjà il avait un pied dans la barque, quand, se retournant
vers la terre, la poitrine pleine de sanglots: «Non, s'écria-t-il, ô
Révolution! je ne l'abandonnerai pas.» Et il revint.

Le reste de son voyage ne fut qu'une suite de tribulations dont il prit
assez gaiement son parti, et qu'il raconta lui-même en ces termes. «Ne
sachant à qui m'adresser à Amiens, pour avoir un asile, je gagnai la
prairie près des bords de la Somme; je m'assis derrière une haie vive
sur un monceau de pierres, et là, comme Marius sur les ruines de
Carthage, je me mis à rêver tristement. Un berger était à quelques pas;
j'allai vers lui pour m'informer des sentiers de détour qui pouvaient
me jeter sur la route de Paris. Je lui demandai ensuite de m'indiquer
un guide. Il me désigna un ancien grenadier aux gardes-françaises dont
il me lit l'éloge. Je l'envoyai chercher. Arrive un grand homme sec et
décharné, ayant à peine trente ans et en montrant plus de quarante,
tant la misère l'avait vieilli! Il me conduit dans sa chaumière. Je lui
propose de me servir de guide pendant la nuit pour gagner Beauvais par
des sentiers détournés. En attendant le coucher du soleil, je me mis à
écrire un numéro de ma feuille; puis j'endossai un habit rustique, et
me voilà en route. Nous allions à travers champs. Chemin faisant, j'eus
le malheur de me blesser au pied. Il fallait trouver une voiture ou
rester en place. Je me traînai jusqu'au village le moins éloigné, et
montai dans une charrette dont le mauvais cheval, déjà fatigué des
travaux de la journée, fut bientôt sur les dents. Il fallut prendre la
poste jusqu'à Beauvais, d'où un cabriolet me ramena dans Paris.»

Quand Marat revit la grande ville, ce centre des ébranlements
révolutionnaires, il faisait nuit profonde; il traversa avec un de ses
amis la place de Grève. Le poteau du réverbère auquel on devait pendre
l'Ami du peuple détachait au clair de lune sa sombre et fantastique
silhouette; Marat voulut passer dessous par bravade. «La grandeur de la
cause que je défends, dit-il à son compagnon, élève mon coeur au-dessus
de la crainte des supplices.»

Vers cette même époque, Marat et Robespierre eurent une entrevue chez
un ami commun. Ces deux hommes défendaient à peu près les mêmes
doctrines sans se connaître; mais ils les soutenaient par des armes
bien différentes. L'un était la logique même, le sang-froid, la
puissance de la volonté; l'autre était la fureur révolutionnaire. L'Ami
du people avait toujours parlé du député d'Arras avec estime.--«M. de
Robespierre, le seul député qui paraisse instruit des grands principes,
et peut-être le seul patriote qui siége dans le sénat...» Ils
s'abordèrent avec une politesse affectée. Robespierre ne dissimula
rien. Après avoir donné de justes éloges aux motifs qui faisaient agir
Marat, il finit par lui reprocher les excès de sa feuille, excès qui
pouvaient obscurcir, aux yeux de certaines gens, les services rendus
par lui à la Révolution.

--Il vous échappe, ça et là, dit-il en insistant, des _paroles en
l'air_, qui viennent, j'aime à le croire, d'une intention droite, mais
qui n'en compromettent pas moins notre cause. Je vous engage à calmer
ces colères immodérées, qui fournissent des prétextes à nos ennemis
pour calomnier votre coeur.

--Apprenez, reprend Marat en se redressant avec fierté, que l'influence
de ma feuille tient à ces excès mêmes, à l'audace avec laquelle je
foule aux pieds tout respect humain, à l'effusion de mon âme, aux élans
de mon coeur, à mes réclamations violentes contre l'oppression, à mes
sorties impétueuses, à mes douloureux accents, à mes cris
d'indignation, de fureur et de désespoir... Ces cris d'alarmes, ces
coups de tocsin que vous prenez pour des paroles en l'air sont les
expressions naïves de mes sentiments, les sons naturels que rend mon
coeur agité.

--Mais, reprit Robespierre, vous avouerez qu'en servant la cause du
peuple vous avez réclamé quelquefois, au nom de la liberté, des mesures
contraires à la liberté.

--Que venez-vous parler de liberté? Cinq cents espions me cherchent
jour et nuit; s'ils me découvrent et s'ils me tiennent, ils me
jetteront dans un four ardent et je mourrai victime de la liberté que
vous m'accusez de contrarier. Dieu désarmées, si jamais j'ai désiré un
instant pouvoir me saisir de ton glaive, ce n'était que pour rétablir,
à l'égard des indigents, les saintes lois de la nature! Croyez-moi,
nous venons tout simplement essayer aux hommes des destinées nouvelles.
Ce que nous faisons, nous sommes fatalement poussés à le faire, et
notre Révolution est une suite continuelle de miracles. Chaque âge a
son courant d'idées qu'on ne peut ni déterminer ni tarir; quand les
obstacles se rencontrent devant ces courants, il y a lutte, et les
trônes, et les sociétés, le passé, en un mot, se trouve emporté par une
force insurmontable. C'est là toute l'histoire de notre Révolution. Il
y a des moments, je le confesse, où, au milieu des difficultés et des
périls d'un état de choses agité, je regrette moi-même le régime
ancien, mais il nous faut subir la nécessité d'un renouvellement: nous
ramènerions plutôt la mer sur les bords laissés à sec que le temps sur
les hommes et les institutions qu'il à quittés. Puisque les
Constituants de 89 ont provoqué et commencé une Révolution, il faut la
finir à tout prix; ils l'ont commencée au milieu des fêtes et des
embrassements de joie, nous l'achèverons dans le sang et dans les
larmes; c'est la loi des révolutions. Nous serons probablement brisés à
l'oeuvre; mais qu'importe! nous travaillons, et nos fils recueilleront
seuls le fruit de nos travaux et de nos sueurs; la génération actuelle
doit disparaître. On ne fait pas des hommes libres avec d'anciens
maîtres et de vieux esclaves. De même que l'amant d'une prostituée ne
saurait apprécier une honnête femme, de même l'amant d'un régime
oppresseur ne saurait aimer ni reconnaitre la nature d'un régime libre
et raisonnable.»

[Illustration: Chaumette.]

Robespierre écoutait avec effroi; il pâlit et garda quelque temps le
silence.

--Vous êtes donc, reprit-il enfin, pour les mesures de sang! Si vous
prétendez frapper tous ceux qui ont infligé le joug et tous ceux qui
l'ont subi, la moitié de la France y succombera.

--Vous savez bien, répondit Marat, que notre Révolution est environnée
d'obstacles et de résistances; dans un temps calme et quand le système
régnant est bien assis, on ramène les dissidents par la modération, par
la patience, et on les rattache au maintien de la Constitution par les
bienfaits qui en découlent; mais au milieu des factions, des guerres
civiles et des principes de ruines qui menacent de toutes parts notre
liberté naissante, nous n'avons ni le temps ni le loisir d'en agir
ainsi. Il faut écraser tout ce qui résiste et répondre à la guerre par
la guerre. Les révolutions commencent par la parole et finissent par le
glaive. Je n'avais pas prévu moi-même, en 89, que nous serions amenés
forcément à couper des têtes; mais c'était un tort et un aveuglement:
vous verrez que nous serons obligés d'en venir là. Tout changement
crée, parmi ceux dont il dérange les anciens priviléges, des haines
irréconciliables. Une lutte s'engage, lutte à mort, où le nouveau
gouvernement doit nécessairement frapper ou être frappé. Vaincus ou
dispersés sur un point, nos ennemis se montrent aussitôt sur un autre;
pour s'en défaire, il faut les détruire. Vous savez ces choses aussi
bien que moi, mais vous n'osez pas les avouer.

Robespierre baissa la tête.

--Aucune révolution, continua Marat, n'aura été plus économe que la
nôtre du sang des peuples. Nous ne faisons pas la guerre, nous la
subissons. La sainte épidémie de la liberté gagne partout avec
diligence; c'est elle qui nous délivrera bientôt de tous nos ennemis en
renversant les trônes et en faisant disparaître la servitude.

«Voilà qui vaut mieux que du canon. Nous ne sommes durs qu'envers les
ennemis du dedans, parce que, avec eux, il n'y a ni traité ni amnistie
à espérer. Il faut qu'ils tombent sous nos coups ou que nous tombions
sous les leurs. Si nous les manquons, ils ne nous manqueront pas. Mais,
encore une fois, cet état de violence ne peut durer; c'est le passage
d'un régime ancien à un régime nouveau. Nos principes feront bientôt de
tous les Français les enfants d'une même famille; alors se formera un
spectacle nouveau, inconnu jusqu'à ce jour, et le plus beau qu'ait
jamais éclairé le soleil. On me représente comme un esprit brouillon et
agitateur. L'_Ami du peuple_, au contraire, n'est pas moins ennemi de
la licence que passionné pour l'ordre, la paix et la justice. Mais,
tant que la Révolution n'est pas faite, je regarde comme un devoir
d'exciter le peuple et de le tenir en éveil contre les perfidies de ses
anciens maîtres. La monarchie essaie à chaque instant de renaître sous
des formes nouvelles et déguisées; je vois percer une autre
aristocratie à travers le masque des Girondins. On m'accuse encore de
flatter le bas peuple et de descendre jusqu'à ses caprices, afin de
mieux le pousser à mes volontés: mensonge! Lisez ma feuille et vous
verrez comme je traite, au contraire, cette portion aigrie et remuante
du peuple qu'on nomme la populace; si je m'en suis quelquefois servi,
c'est qu'on a besoin d'elle dans les révolutions pour exciter la masse
à se soulever; on ne fait pas de pain sans levain. Du reste, ce n'est
pas le gouvernement d'une classe de Français que je désire fonder,
c'est le gouvernement de tous. Au triomphe de notre liberté me semble
attaché celui des autres peuples de la terre, le bonheur du genre
humain.

«Ne vous étonnez plus maintenant si je m'emporte contre ceux qui
contrarient ce noble dessein et retardent, par leurs complots, le règne
de la justice. Il faut que ce règne vienne ou que je meure. De là ces
paroles en l'air, ces transports et ces cris d'indignation que vous
blâmez, mais que m'arracheront toujours malgré moi la vue des misères
du genre humain et le sentiment de son oppression. Je ne suis pas de
ces âmes de glace qui regardent souffrir les autres sans s'émouvoir; un
tel spectacle me jette dans des accès de courroux dont je ne suis plus
maître. Je m'écrie alors: Vengez-vous, mes amis, vengez-vous! Tuez et
brûlez, et ne vous arrêtez pas que le genre humain tout entier ne soit
hors des mains de ses bourreaux.»

Robespierre se retira terrifié.

Cette entrevue eut des suites fâcheuses; Robespierre, aux Jacobins,
répudia toute connivence avec Marat, dont il blâma le zèle dangereux et
les extravagances. Marat désavoua, d'un autre côté, Robespierre pour
son dictateur. «Je déclare, écrivit-il dans sa feuille, que Robespierre
ne dispose pas de ma plume, quoiqu'elle ait souvent servi à lui rendre
justice; une entrevue que je viens d'avoir avec lui me confirme dans
mon opinion qu'il réunit aux lumières d'un sage sénateur l'intégrité
d'un véritable homme de bien, mais qu'il manque également et des vues
et de l'audace d'un homme d'État.»

La voix du canon allait couvrir ces discussions personnelles. Il faut
rendre justice à l'Assemblée législative: jamais proposition de guerre
ne fut discutée avec plus de talent et de conscience. La nation put
savoir exactement à quoi s'en tenir sur les raisons qu'elle avait de
prendre l'initiative de l'attaque. Le bouillant Isnard lui-même
n'entraina point une décision prématurée. Quand les députés se
déclarèrent prêts à tirer le glaive et à en jeter le fourreau, tout le
monde put juger la situation telle qu'elle était. Ni surprise ni
déguisement.

Le 20 avril 1792, Louis XVI prononça solennellement devant l'Assemblée
la déclaration de guerre contre l'empereur d'Autriche. En entrant dans
la salle des séances, il regardait à droite et à gauche avec cette
sorte de curiosité vague qui caractérise les personnes à vue
très-basse. Sa physionomie n'exprimait point sa pensée. Il proclama la
guerre du même ton qu'il eût pris pour promulguer le décret le plus
insignifiant du monde.

Mme de Staël assistait à cette séance.

«Lorsque Louis XVI et ses ministres furent sortis, raconte-t-elle,
l'Assemblée vota la guerre par acclamation. Quelques membres ne prirent
point part à la délibération; mais les tribunes applaudirent avec
transport; les députés levèrent leurs chapeaux en l'air, et ce jour, le
premier de la lutte sanglante qui a déchiré l'Europe pendant
vingt-trois années, ce jour ne fit pas naître dans les esprits la
moindre inquiétude. Cependant, parmi les députés qui ont voté cette
guerre, un grand nombre a péri d'une mort violente, et ceux qui se
réjouissaient le plus venaient à leur insu de signer leur arrêt de
mort.»

La guerre était peut-être inévitable; à coup sûr elle était alors
populaire; mais elle fit dévier la Révolution, la poussant d'abord vers
la Terreur et ensuite vers le despotisme.



V

La guerre débute mal.--Quelles étaient les causes de notre infériorité
passagère.--Lettres de la commune de Marseille aux citoyens de
Valence.--L'ennemi est à l'intérieur.--Décret contre les prêtres
réfractaires.--Déclin des croyances religieuses.--Le véto
royal.--Lettre de Roland.--Chute du ministère girondin.--Changements
que la nécessité de vaincre amènent dans l'esprit public.


La guerre commença par des revers. Le ministre influent, l'homme de la
situation, Dumouriez, comptait enlever aisément les Pays-Bas, mal
soumis, mécontents, presque révoltés contre la maison d'Autriche. Des
ordres furent donnés pour entraver ce plan de campagne; le 29 avril au
matin, le général Théobald Dillon se porta de Lille sur Tournai. Les
soldats se sauvent devant l'ennemi, en criant à la trahison, rentrent à
Lille furieux, accusent leurs chefs d'avoir voulu les livrer à
l'ennemi, et massacrent Dillon dans une grange.

On apprit en même temps qu'un autre général français, Biron, venait
d'essuyer un semblable échec devant les murs de Mons, et que ses
troupes s'étaient débandées.

Grand effroi à Paris. Où était la cause de nos deux premières défaites?
Tout le monde vit très bien qu'il n'existait aucune confiance entre les
soldats et les officiers. Les uns étaient le sang nouveau de la
Révolution; les autres sortaient de l'ancien régime et avaient conservé
des attaches avec la noblesse.

Qu'attendre d'une guerre entreprise dans de telles conditions? D'un
autre côté, le roi pouvait-il désirer le succès de nos armes, sachant
que chacun de ces succès devait consolider le nouvel ordre de choses?
Qui dirigeait alors les hostilités? La cour. Qui avait intérêt à ce que
nos troupes fussent battues? La cour. Où devait-elle trouver les moyens
de relever les débris du trône? Dans les victoires de l'étranger.

On agissait sans vigueur, sans ensemble, sans détermination; les chefs
de nos armées, Rochambeau, Luckner et le mou Lafayette, inspiraient aux
Jacobins de justes défiances. Il fallait recourir à des mesures
énergiques; la France ne pouvait balancer les forces matérielles de
l'Europe qu'en faisant appel à l'enthousiasme, au patriotisme, au
devoir des citoyens libres. Le jour du dévouement suprême était venu;
mais d'où partirait l'éclair?--La reine voyait nos revers avec une
satisfaction secrète. La Législative était réduite, comme la
Constituante, dans les derniers temps, à une impuissance fatale. Les
clubs étaient désunis.

Cette fois, comme dans toutes les situations désespérées, il fallait
que le peuple intervînt. Déjà les provinces du Midi avaient donné le
signal; plus anciennement fixées au sol, ces populations étaient aussi
les plus avancées du royaume. Elles donnèrent aux événements le
caractère d'impétuosité qui est dans leur nature. La commune de
Marseille prit l'initiative; voici la copie d'une lettre conservée aux
Archives et adressée aux citoyens de Valence: «Frères et amis, la
liberté est en danger; elle serait anéantie si la nation entière ne se
levait pour la défendre. Les Marseillais ont juré de vivre libres; ils
n'aiment, ils ne connaissent plus pour Français et pour frères que ceux
qui, ayant juré comme eux, se lèveront comme eux pour vaincre ou
mourir. Cinq cents d'entre eux, bien pourvus de patriotisme, de force,
de courage, d'armes, bagages et munitions, partiront dimanche ou lundi
pour la capitale. Alimentez ce feu, frères et amis, joignez vos armes
et votre courage à celui des Phocéens; que l'aristocratie et le
despotisme tremblent, il n'est plus temps d'écouter leur langage; c'est
la patrie qui parle seule, elle vous demande la liberté ou la mort. Nos
citoyens passeront dans votre ville, ils vous offriront de partager
avec vous l'honneur de la victoire; ils vous diront que Marseille vous
aime, parce qu'elle est sûre que vous suivrez son exemple; ils vous
demandent en son nom l'asile et l'hospitalité.» Avant de partir, les
Marseillais avaient mis à la raison la ville d'Arles, qui était
infectée d'aristocratie. Ils y étaient entrés le 28 mars, au nombre de
cinq mille, par une brèche faite à coups de canon; ils se seraient
facilement décidés à la démolir pour effacer, disaient-ils, la honte de
l'avoir fondée.

Excitée par l'élan général de la nation, l'Assemblée législative
déclara la patrie en danger et, le 8 juin, vota la formation d'un camp
de vingt mille hommes aux portes de la capitale.

L'ennemi s'avançait sur nos frontières; mais n'était-il point aussi au
coeur de la France? La question religieuse soulevait de plus en plus
les populations; des troubles éclataient au Nord et au Midi, excités
par les intrigues des prêtres réfractaires. Avant de tourner toutes ses
forces contre l'étranger, ne fallait-il point pacifier le pays, se
débarrasser des agitateurs, en les intimidant par la sévérité des lois?

Dès le 6 avril, l'Assemblée nationale vota un décret qui supprimait
tout costume religieux, hors des églises et de l'exercice des fonctions
ecclésiastiques.

Le 27 mai fut adopté d'urgence un autre décret en vertu duquel pouvait
être condamné à la déportation tout prêtre qui avait refusé de prêter
serment, si cette mesure de rigueur était demandée par vingt citoyens
actifs (c'est-à-dire payant une contribution), approuvée par le
district, prononcée par le département. Le déporté devait recevoir
trois livres par jour comme frais de route jusqu'à la frontière.

Le roi refusa de donner sa sanction à ce dernier décret: nouveau véto,
nouvelle irritation dans les faubourgs. Le peuple était las de cette
résistance inerte qui paralysait toutes les déterminations vigoureuses.

L'acte de la Législative a été fort critiqué. Quoi! s'écrie-t-on,
livrer la liberté d'un citoyen à des dénonciations qui reposaient le
plus souvent sur ses opinions présumées? Il est bon de faire observer
que cette déportation était un simple exil et que le despotisme n'y
regarde pas à deux fois avant de lancer un pareil décret. Si la gravité
des circonstances ne justifie pas entièrement des mesures aussi
arbitraires, elle suffit du moins à les expliquer. Or la France
révolutionnaire n'avait alors à choisir qu'entre le suicide ou
l'expulsion de ses plus mortels ennemis.

Un fait important à noter, c'est que l'esprit démocratique, favorable
en 89 aux idées religieuses, s'était peu à peu détourné des églises,
quand on vit la conduite que tenait le clergé. Les prêtres assermentés
eux-mêmes reconnaissaient en 92 le besoin de certaines réformes dans
les pompes du culte catholique, si l'on tenait à sauver le peu qui
restait encore des anciennes croyances.

«Que signifie, disait M. Tolin, membre de la Législative, vicaire
épiscopal de Loir-et-Cher, cette mitre d'argent entre les mains d'un
clerc assez béat pour la porter gravement et processionnellement devant
l'évêque déjà couvert d'une mitre d'or!... Que veut dire cette crosse
si ridiculement promenée par un autre clerc fort et vigoureux?...
Pourquoi ce lourd bâton qu'il faut faire traîner devant soi?... En
vertu de quel canon dépouille-t-on le calice, ce vase précieux où va
reposer le sang de l'agneau, pour couvrir les genoux de l'évêque?
Quelle indécence!... Pourquoi ces gants pendant la célébration des
saints mystères? Cette tête couverte, lors même que le Saint-Sacrement
est exposé? Quels impudents priviléges! Un trône, dont la magnificence
rivalise avec celui du Très-Haut, forme un second autel, où chacun
porte ses voeux de préférence au premier, autour duquel des cierges,
constamment allumés, semblent demander les mêmes hommages; tout cela
surprend la foi des fidèles, et lui donne le change!... Ce clergé
nombreux, toujours bassement prosterné devant l'homme, le dos tourné au
tabernacle, s'embarrasse autour de ce trône... s'agenouille pour baiser
un diamant... c'est une sorte d'idolâtrie, ou au moins une bassesse...
Peut-on estimer des hommes qui, loin de savoir rougir de ces viles
complaisances, ont eu la faiblesse de les rendre? Ils sont plus
coupables que ceux qui les reçoivent. Ceux-ci (les évêques) sont
séduits par l'amour-propre... par l'espoir de captiver l'attention du
peuple, de le contenir, de l'amuser, comme un enfant, de ces hochets.»

Mais l'attention publique se portait alors vers des sujets beaucoup
plus graves: la défense nationale et les vrais moyens de l'organiser.

Avant tout, il s'agissait d'établir l'union entre les citoyens et les
soldats. La garde du roi inspirait de justes défiances. Ce corps était
composé en grande partie de _coupe-jarrets_ et de _chevaliers
d'industrie_. Ils avaient, disait-on, fait éclater leur joie après
l'échec de Mons et de Douai. Leurs illusions planaient au delà des
frontières: que l'étranger vienne jusqu'à Paris, et le rétablissement
des droits de la couronne était assuré. Le 29 mai, dans la séance du
soir, l'Assemblée ordonna le licenciement immédiat de ce corps et la
remise des postes des Tuileries à la garde nationale.

Une lettre de Roland, écrite, dit-on, par sa femme et s'adressant
plutôt à la France qu'au roi, fut lue tout haut au conseil des
ministres, puis envoyée aux quatre-vingt-trois départements. Que disait
cette lettre? Elle prouvait nettement, en termes francs et durs, que
tout le mal de la situation était dans les défiances réciproques de
Louis XVI et de l'Assemblée. Le roi profita-t-il des sages conseils que
lui donnait son ministre? Il le destitua.

Fidèle à son système, il expédia vers le même temps un agent secret,
Mallet du Pan, aux rois coalisés. [Note: On connait la déclaration de
l'entrevue de Piluitz: «L'empereur d'Allemagne et le roi de Prusse, sur
les représentations des frères de Louis XVI, s'engagent à employer les
moyens nécessaires pour le roi de France en vue d'affirmer les bases du
gouvernement monarchique.» (27 août 1792.)]

Les Girondins tombèrent du pouvoir. Leur passage aux affaires ne fut
marqué ni par des victoires ni par de grandes mesures politiques. Et
pourtant leur avènement ne fut point inutile. Pour la première fois, on
avait vu la Révolution monter jusqu'aux marches du trône, des hommes
nouveaux manier les rênes du gouvernement, des parvenus faire la loi à
un pays qui n'avait obéi depuis des siècles qu'à une certaine classe
dirigeante. Maintenant la nation ne pouvait-elle pas tout attendre de
l'imprévu?

La nouvelle de nos désastres, la lenteur des opérations militaires
jetèrent un nouvel élément de fermentation dans les masses, déjà si
profondément agitées.

En France, la défaite est toujours coupable; on chercha partout des
complots et des trahisons; les Girondins accusèrent la cour, la cour
accusa les Jacobins.

Le besoin de se trouver mutuellement des torts ne fit qu'aigrir les
ressentiments. Le peuple sentit tout de suite par où la situation le
blessait; en vain quelques Constitutionnels, à la tête desquels se
plaça Lafayette, essayèrent-ils de refouler la Révolution et de
pourvoir au salut du roi; il était évident pour tous que ce roi était
un obstacle au libre déploiement de la force populaire. Le trône
barrait l'élan de la France; il fallait ou le briser ou consentir à une
soumission honteuse. Les Girondins avaient cru faire plier la royauté
et la réduire à son véritable rôle dans un État libre; mais de tels
hommes n'avaient point la main assez forte ni l'esprit assez convaincu
pour réagir sur la cour, ce foyer perpétuel de contre-révolution. La
Gironde fut repoussée du ministère; sa disgrâce lui ramena la confiance
du pays. Les modérés s'aveuglaient, d'un autre côté, sur les mesures à
prendre pour constituer la défense; l'énergie était désormais à l'ordre
du jour; un ciel si rempli d'électricité que l'était alors le ciel de
la Révolution ne pouvait se décharger que par plusieurs orages
successifs. La guerre, repoussée au début par les Jacobins, devait
dicter désormais des conditions nouvelles; il fallait voiler les
statues de la Liberté et de la Justice, pour découvrir celle du Salut
public. Le point de vue moral et politique de la Révolution Française
changea tout à coup avec l'apparition de l'ennemi. La tempête battait
les flancs du navire; dans cette situation extrême, on jeta
provisoirement à la mer tout le bagage des idées constitutionnelles. Le
besoin de se couvrir du patriotisme comme d'un bouclier entraîna la
France à des mesures de rigueur: la monarchie entravait la défense
nationale! on lui signifia d'avoir à suivre le mouvement ou à
disparaître.



VI

Préludes de la journée du 20 juin.--Proposition de Danton au sujet de
la reine.--Lettre de Lafayette à l'Assemblée.--Menaces d'un coup
d'Etat.--Manifestation du peuple de Paris.--Il pénètre dans
l'Assemblée.--Envahissement des Tuilleries.--Conduite de Louis XVI.--A
qui la victoire?--Fête du Champ-de-Mars.


Louis XVI tenait toujours l'Assemblée nationale bloquée par ses vétos.
Les faubourgs s'indignaient, trépignaient.

Peuple, en marche!

Quelques mots sur les incidents qui préparèrent la journée du 20 juin.
Les griefs qui s'élevaient déjà contre le château, la démission du
ministère girondin, la résistance du roi à un décret de l'Assemblée
frappant des prêtres rebelles, tout cela suffisait bien pour exciter
les méfiances. Dès soupçons, qui ont acquis depuis le caractère de la
certitude, planaient sur les manoeuvres de la reine. Le _comité
autricien_, formé autour d'elle et par elle, communiquait sans cesse
avec l'ennemi.

Danton avait percé à jour ces intrigues de femme. Dès le 4 juin, il
proposa deux mesures pour désarmer l'influence de la cour et déjouer
ses sinistres projets. La première était d'asseoir l'impôt sur de
nouvelles bases, d'exonérer le pauvre et de charger le riche; par ce
moyen, l'Assemblée s'attacherait les sympathies de la classe la plus
nombreuse. La seconde loi forcerait Louis XVI «à répudier sa femme et à
la renvoyer à Vienne avec tous les égards et tous les ménagements dus à
son rang».

Pendant que la situation extérieure était alarmante, on faisait courir
à l'intérieur des bruits de coup d'État. Pour frapper un coup d'État,
il faut une armée et un chef. Ce chef existait-il? Le 16 juin, du camp
de Maubeu, Lafayette écrivit à l'Assemblée législative une lettre dure,
insolente, contenante les reproches les plus amers. Le nom de Cromwell
fut prononcé et courut sur quelques bancs. Lafayette eût fait un pauvre
Cromwell; telle n'était d'ailleurs pas son ambition. Il eût plus
volontiers joué le rôle d'un Monk honnête homme. Quoique détesté de la
cour, son rêve était de relever les débris du trône constitutionnel et
de l'asseoir sur l'union de la noblesse avec la classe moyenne.

[Illustration: Les pétitionnaires du 20 Juin.]

Cette lettre maladroite souleva d'abord une tempête dans l'Assemblée;
puis, après un moment de réflexion, on décida qu'il n'y avait pas lieu
à délibérer. C'était répondre à la menace par le mépris. De quel droit,
d'ailleurs, un général s'immisçait-il en maître dans les affaires du
pays?

Les défiances populaires s'accrurent; on commentait surtout ce passage
de la lettre: «Que le règne des clubs, anéantis par vous, fasse place
au règne de la loi, leurs usurpations à l'exercice ferme et indépendant
des autorités constituées, leurs maximes désorganisatrices aux vrais
principes de la liberté, leur fureur délirante au courage calme et
constant...» Était-ce clair? On en voulait au droit de réunion; mais ce
droit avait jeté, en deux années, de trop profondes racines dans les
moeurs pour qu'on l'en arrachât sans rencontrer de résistance.

On attribue à Danton une part considérable dans les événements qui vont
suivre; il faut pourtant avouer qu'à cet égard les preuves nous
manquent. On a beau fouiller dans les journaux et les Mémoires du
temps, on n'y trouve aucune trace de son influence directe. S'il fut
l'âme du mouvement, ce fut d'ailleurs le peuple seul qui marcha.

Deux prétextes servirent à masquer les desseins des meneurs: une
pétition qu'on irait présenter à l'Assemblée; un arbre de la liberté
qu'on planterait sur la terrasse des Feuillants, en mémoire du serment
du Jeu-de-Paume.

Le 20 juin, un rassemblement d'environ vingt mille hommes, dans lequel
les faubourgs Saint-Antoine, Saint-Marceau, Saint-Jacques avaient versé
leurs habitants, se dirigea vers la salle du Manége. Le mouvement
reconnut tout de suite ses meneurs: c'étaient le brasseur Santerre,
Legendre, le terrible marquis de Saint-Huruge. Ce dernier avait dissipé
sa fortune et sa réputation dans des aventures scandaleuses; prisonnier
sous le règne de Louis XVI, il avait amassé dans son coeur un trésor de
vengeance contre l'aristocratie et contre la cour. Sa formidable voix
évoquait sans cesse le fantôme de la Bastille, cette prison d'État où
il avait été renfermé. D'une force physique extraordinaire, il se fit
le chef des _Enragés_ et des _Hurleurs_. La foule enflait de moment en
moment. Le rendez-vous était fixé sur la place de la Bastille. Les
colonnes en désordre s'ébranlent; des inscriptions, parsemées çà et là
dans la longueur du cortége, annoncent l'esprit et les desseins du
rassemblement. Hommes, femmes, enfants, s'avancent, précédés de la
Déclaration des droits et de quelques canons. Ils suivent
processionnellement la rue Saint-Honoré, au milieu des acclamations et
du tumulte. Cette multitude hérissée de piques, de faux, de fourches,
de croissants, de leviers, de bâtons garnis de couteaux, de scies, de
massues dentelées, se meut comme une forêt vivante. Les femmes mêlées
au cortége marchent gravement le sabre au poing. Voilà, il faut en
convenir, de singuliers pétitionnaires! Le peuple ayant épuisé les
voies de réclamations pacifiques, le peuple dédaigné et foudroyé, le
peuple avait fini par mettre un bout de fer sur sa signature.

Il était deux heures quand on arriva sur la place Vendôme. Les
terribles visiteurs s'étaient annoncés par leurs cris, par leur marche
sonore et par le cliquetis de leurs armes. De violents débats
s'élevèrent dans l'Assemblée Nationale entre la gauche, qui était
d'avis de les recevoir, et la droite qui voulait qu'on leur refusât
l'entrée de la salle. Cependant les portes commençaient à être
secouées: que faire? Allez donc désarmer vingt mille hommes! Les portes
s'ouvrent; les pétitionnaires se rangent dans la salle du Corps
législatif; l'orateur désigné par la déposition s'avance et dit d'une
voix énergique: «Législateurs, le peuple français vient aujourd'hui
vous présenter ses craintes et ses inquiétudes. Nous ne sommes d'aucun
parti; nous n'en voulons adopter d'autre que celui qui sera d'accord
avec la Constitution. Le pouvoir exécutif n'est pas d'accord avec vous;
nous n'en voulons d'autres preuves que le renvoi des ministres
patriotes. C'est donc ainsi que le bonheur d'un peuple libre dépendra
du caprice d'un roi! Mais ce roi ne doit avoir d'autre volonté que
celle de la loi. Le peuple veut qu'il en soit ainsi, et sa tête vaut
bien celle des despotes couronnés. Cette tête est l'arbre généalogique
de la nation, et devant ce chêne robuste le faible roseau doit
plier.... Nous nous plaignons, messieurs, de l'inaction de nos armées.
Pénétrez-en la cause, et si elle dérive du pouvoir exécutif, qu'il soit
anéanti!... Nous avons déposé dans votre sein une grande douleur. Le
peuple est là; il attend dans le silence une réponse digne de sa
souveraineté.»

L'Assemblée répondit, mais faiblement: elle avait peur. Le cortége
défila solennellement, les armes hautes et les bannières déployées; on
lisait çà et là:

Résistance à l'oppression!
Avis à Louis XVI.
Le peuple las de souffrir
Veut la liberté tout entière
Ou la mort!
A bas le véto!

Aux Tuileries! aux Tuileries! On tourne la tête du rassemblement vers
le château. Vergniaud lui-même n'avait-il pas dit: «La terreur est
souvent sortie de ce palais funeste; qu'elle y rentre au nom de la
loi?...» Elle allait y rentrer cette fois au nom du peuple. Les piques,
suivies ou précédées du canon, se présentent sur la place du Carrousel.
Les abords de la demeure royale étaient gardés par des forces assez
considérables et flanqués d'artillerie; mais les armes ne tiennent pas
longtemps, quand les coeurs sont atteints; tout ce simulacre de
résistance s'évanouit pièce à pièce. Il y eut pourtant deux ou trois
fausses alertes; la foule, resserrée çà et là par quelque mouvement des
troupes, s'enflait et allait éclabousser les murs des maisons voisines.
Tous ces flots dispersés revenaient bien vite dans le courant qui
montait, montait toujours. La foule dévora successivement les
intervalles et les obstacles qui la séparaient du château. Les grilles,
les cours intérieures étaient forcées: la multitude tenta tous les
passages. Elle hésitait, toutefois, à violer la demeure royale. «C'est
le domicile du roi, lui criait un municipal, vous n'y pouvez entrer en
armes. Il veut bien recevoir votre pétition, mais seulement par
l'entremise de vingt députés.» Ces paroles firent quelque impression
sur la foule; mais bientôt elle pousse des cris de joie à la vue d'un
canon que des hommes déterminés montaient sur leurs épaules jusque dans
la salle des gardes, au sommet du grand escalier. Une porte résiste
encore: on la travaille à coups de hache. Au même instant, une voix
crie: «Ouvrez!»

Louis XVI avait d'abord compté sur la troupe et sur ses fidèles
gentilshommes pour garantir l'inviolabilité de la demeure royale; mais,
averti de moment en moment par des clameurs et des soubresauts furieux,
il avait fini par se présenter lui-même au-devant de l'orage. Silence
et respect: le flot populaire recula. Toule cette multitude avait bon
coeur; elle voulait avertir la royauté, lui montrer de quel côté était
la force; elle ne tenait point à avilir le roi. L'émeute poussant
l'émeute, hommes, femmes, enfants, se répandirent bientôt dans les
appartements. Quel spectacle! Cette apparition de la misère armée sous
le toit pompeux des souverains, au milieu des glaces, des marbres et
des dorures, présentait un contraste qui serrait le coeur. Ces
brigands, comme on les nommait à la cour, ces sans-culottes, comme ils
s'appelaient eux-mêmes fièrement, ces malheureux épuisés par le travail
ou exaltés par les privations et les souffrances.... Sire, voici votre
peuple!--Cet homme faible, dominé par une femme et par un parti
d'incorrigibles, ce pauvre aveugle qui ne sait où appuyer sa main....
Peuple, voilà ton roi!

Les tables des droits de l'homme furent placées en face de Louis XVI,
qui occupait l'embrasure d'une fenêtre; la loi devant le roi. Les flots
de citoyens se portaient, l'un après l'autre, au-devant de lui:
«Sanctionnez les décrets, lui criait-on de toutes parts; chassez les
prêtres; choisissez entre Coblentz et Paris.» Louis XVI tendait la main
aux uns, agitait son chapeau pour satisfaire les autres; mais sa voix
ne pouvait dominer le tumulte. De nouvelles clameurs ayant demandé la
sanction des décrets, il répondit fermement: «Ce n'est ni la forme ni
le moment pour l'obtenir de moi.» Le mot le plus dur de la journée fut
dit par Legendre: s'adressant au roi, il l'appela «monsieur», lui
reprocha d'avoir toujours trompé le peuple, d'être un perfide, et
proféra des menaces inconvenantes. Louis XVI se contenta de répondre:
«Je ferai ce que m'ordonnent de faire les lois et la Constitution.»

Cette foule était orageuse, passionnée, mais non malveillante; elle
voulait que le roi donnât un gage à la liberté. Un homme du peuple lui
tendit un bonnet rouge au bout d'une pique; Louis XVI accepta le bonnet
et s'en couvrit. La vue de ce signe démagogique sur la tête du roi
produisit un effet immense: la foule sourit, elle était désarmée.
Apercevant alors une femme qui portait à son épée une cocarde
tricolore, il demanda la cocarde et l'attacha au bonnet rouge. Cet acte
de patriotisme enivra la foule qui se mit à crier: «Vive le roi! vive
la nation!»--«Vive la nation!» répondit le roi en agitant son bonnet.

Louis XVI, debout sur une banquette placée près d'une fenêtre,
étouffait de chaleur et de soif; un sans-culotte lui tendit une
bouteille, en lui disant: «Si vous aimez le peuple, buvez à sa santé.»
Le roi prit la bouteille sans hésiter et but à la nation. Des
applaudissements éclalèrent alors de toutes parts.

Il y avait cinq heures que durait cette revue de l'opinion et de la
misère parisienne; le roi était fatigué; de grosses gouttes de sueur
coulaient sous son bonnet rouge. L'Assemblée avait enfin appris ce qui
se passait aux Tuileries; c'est alors qu'arrivèrent deux ou trois
députations de l'Assemblée nationale. Elles furent accueillies avec des
marques de respect et de confiance; la foule s'ouvrit pour leur livrer
passage. Isnard et Vergniaud parlèrent successivement au peuple, et
l'engagèrent à se retirer; puis trouvant le roi entouré de toute cette
multitude armée, furieuse de n'avoir rien obtenu, et dont toute la
fougue bruyante venait se briser contre l'impassibilité d'un homme qui
répétait sans cesse: «Je ne peux pas.... ma conscience me le défend....
--Sire, n'ayez pas peur, lui dirent-ils.--Moi, craindre! répondit le
roi; non, je suis tranquille;» puis saisissant la main d'un garde
national: «Tiens, grenadier, mets ta main sur mon coeur, et dis s'il
bat plus vite qu'à l'ordinaire.» Pétion survint vers six heures du soir
et balaya d'un signe les traînards.--Ainsi se termina cette journée que
les journaux royalistes du temps ne manquèrent pas de représenter comme
une journée de deuil et d'abomination. La violation du domicile royal
leur parut un attentat; mais les révolutionnaires leur répondaient:
«L'Europe entière saura que Louis XVI n'a couru aucun danger, puisqu'il
est encore plein de vie et de santé, qu'il n'a pas même été pressé par
ceux qui l'entouraient; elle saura qu'il n'a point été avili ni
contraint, puisqu'il n'a rien signé ni promis. Quoiqu'il ait été
pendant cinq heures à la discrétion de vingt mille hommes, venus exprès
pour lui demander la sanction de deux décrets salutaires, le roi n'a
subi aucune violence. Le peuple venait faire ses représentations à son
délégué; il est maintenant tranquille et satisfait.»

Qui sortait vainqueur de cette journée? Évidemment le roi. A la force,
il avait opposé la patience, les droits que lui donnait la
Constitution. On l'avait vu admirable de calme, de sang-froid, de
courage. Il avait montré un certain esprit d'à-propos; mais la
difficulté restait toujours pendante entre lui et la nation.

Lorsque le château fut rentré dans le calme, la famille royale ne
s'occupa qu'à compter les outrages et les plaies faites à son
inviolabilité; elle visita les boiseries endommagées, les meubles
détruits, les glaces brisées par le passage des barbares. Louis XVI
mettait ses mains sur sa figure comme pour cacher l'humiliation que
venait de subir la royauté. Un voile de rougeur couvrait le visage
enflammé de la reine et un souffle de colère gonflait son nez
légèrement aquilin. Les familiers du château gardaient un silence
abattu. On voyait sur le parquet les traces insolentes de gros souliers
ferrés. L'émeute avait laissé çà et là des vestiges de son passage,
comme le torrent qui jette son écume sur les bords. Le mouvement du 20
juin ne fut pas une insurrection, ainsi que l'ont dit avec une mauvaise
foi évidente les royalistes: il n'y eut de porté à la monarchie qu'une
offense morale, et encore cette offense était-elle provoquée par les
circonstances en face desquelles se trouvait alors le pays. Il fallait
renverser les dernières espérances de la monarchie et détruire ce mur
d'inviolabilité derrière lequel se cachait la trahison. Le tort de
cette journée fut d'être l'ouvrage d'un parti; elle flatta
l'amour-propre des Girondins dont le peuple demandait le retour au
pouvoir. Aussi cette entreprise, quoique appuyée sur des griefs
sérieux, provoquée par l'indignation qu'excitait dans le pays la longue
résistance du roi, fut-elle dépourvue de résultat. Les pétitionnaires
n'obtinrent pas la sanction qu'ils demandaient, et le roi souffrit
tout, mais n'accorda rien, ne promit rien.

La royauté, déconsidérée, poursuivie par les faubourgs jusque dans son
palais des Tuileries, humiliée, non soumise, allait-elle se relever en
se montrant à son peuple? Le sentiment, qui joue un si grand rôle dans
les affaires humaines, n'était-il pas en sa faveur? La haine qu'on
portait à la reine ne céderait-elle point le terrain à la pitié pour la
femme? Digne et touchante, n'avait-elle point opposé au flot populaire
la meilleure des défenses, son fils, le jeune dauphin, qu'elle serrait
dans ses bras? Une occasion se présenta de sonder à cet égard les
dispositions de la multitude.

Une fête se préparait au Champ-de-Mars pour célébrer l'anniversaire du
14 juillet, le jour de la prise de la Bastille. En tête du cortége
militaire figurait le bataillon des Marseillais, arrivé à Paris le 20
juin. On les reconnaissait à leur teint bruni, à leur mine vaillante.
Avant la journée du 20 juin, ils avaient envoyé à l'Assemblée une
adresse violente «sur le réveil du peuple, ce lion généreux qui allait
enfin sortir de son repos.» Le jour de leur entrée dans Paris, tout le
faubourg Saint-Antoine, Santerre en tête, s'était porté à leur
rencontre. Le 14 juillet 1792, ils passèrent devant l'estrade sur
laquelle était placée la famille royale en criant: «Vive Pétion! Pétion
ou la mort!» Le maire de Paris venait d'être destitué de ses fonctions.
Ce cri de _vive Pétion!_ était donc un reproche adressé au pouvoir
exécutif. A peine si quelques voix faisaient entendre, comme un adieu à
la monarchie expirante, le cri de _vive le roi!_

L'expression du visage de la reine était navrante. Ses yeux étaient
abîmés de pleurs; la splendeur de sa toilette contrastait avec le
cortége dont elle était entourée: une haie de gardes nationaux la
séparait à peine de la masse compacte des citoyens armés de piques. Le
roi se rendit à pied du pavillon sous lequel était la famille royale
jusqu'à l'autel élevé à l'extrémité du Champ-de-Mars. C'est là qu'il
devait une fois de plus prêter serment à la Constitution. Quelques
gamins de Paris suivaient le roi en riant et en applaudissant. Sa tête
poudrée se détachait au milieu de la multitude à cheveux noirs ou
blonds; son habit brodé tranchait sur les vêtements des hommes du
peuple qui se pressaient autour de lui et dont quelques-uns étaient
fort dépenaillés. Il redescendit les degrés de l'autel de la Patrie,
et, traversant de nouveau les rangs en désordre, il revint s'asseoir
auprès de la reine et de ses enfants.

«Depuis ce jour, dit mélancoliquement Mme. de Staël, le peuple ne l'a
plus revu que sur l'échafaud.»



VII

Lenteur calculée des opérations militaires.--Lafayette à la barre de
l'Assemblée.--Manifeste de Brunswick.--Enrôlements
volontaires.--Arrivée des fédérés marseillais.--Rôle de
Danton.--Angoisses et découragement des chefs populaires.--Le 10
août.--Une page du journal de Lucile.--Péripéties de la lutte.--Le roi
se réfugie dans l'Assemblée législative.--Défaite et massacre des
Suisses.--Théroigne et Sulcan.--Résolutions votées par les
représentants de la nation.


Depuis l'ouverture de la guerre, les opérations traînaient en longueur.
L'élan national était comprimé par les craintes qu'inspiraient les
sourdes manoeuvres des royalistes. Des hommes dont l'avenir flétrira la
mémoire appuyaient ouvertement à l'intérieur les mouvements de
l'étranger. Louis XVI, de son château, tendait la main aux armées
étrangères; la nation se trouvait de la sorte entre une conspiration et
une guerre, entre l'ennemi de l'intérieur et celui de l'extérieur. La
cour paralysait tous nos moyens d'attaque ou de défense. Les cadres de
nos armées étaient vides ou mal remplis, nos frontières découvertes,
nos places fortes dépourvues. Il semblait que Louis XVI eut dit à la
France: «Je te défends de vaincre!» Le pays n'était plus d'humeur à
tolérer une pareille situation; les lenteurs calculées des généraux qui
devaient marcher en avant furent attribuées à la trahison et à
l'influence du château.

La déchéance du roi était ouvertement réclamée par les départements,
les feuilles publiques, les clubs et les sections: quelques citoyens
engageaient charitablement Louis XVI à se démettre de la couronne et à
rentrer dans la vie obscure pour laquelle il était né. «Ce n'est qu'en
France, avait dit Robespierre, que l'on force les gens à être rois
malgré eux.» Cette question de la déchéance s'éleva bientôt jusqu'à
l'Assemblée nationale, où elle fut soutenue par les Girondins.
Vergniand et Brissot tournèrent leurs batteries contre le château des
Tuileries, où siégeait la force de la coalition étrangère. Ils
accusèrent hautement Louis XVI de couvrir la ligue des rois contre la
France. Les avis étaient d'ailleurs partagés: les uns voulaient annuler
la monarchie en la dominant, les autres voulaient la détruire; ceux-ci
craignaient une défaite, et ceux-là tremblaient dans la prévision d'une
victoire trop complète.

Le dimanche 22 juillet, on tira le canon dès le matin; des charges
d'artillerie continuèrent d'heure en heure pendant tout le jour. Les
officiers municipaux à cheval, divisés en deux bandes, sortirent à 10
heures de la maison commune, faisant porter au milieu d'eux par un
garde national une grande bannière tricolore sur laquelle était écrit:
_Citoyens, la patrie est en danger!_ Devant et derrière le cortége
roulaient plusieurs canons. De nombreux détachements de garde nationale
et quelques piques les accompagnaient. Une musique appropriée à ces
tristes circonstances faisait entendre, de moment en moment, ses
lugubres accords. Des amphithéâtres étaient dressés sur les places
publiques pour recevoir les enrôlements volontaires. Une tente
s'élevait, couverte de guirlandes et de feuilles de chêne, chargée de
couronnes civiques et flanquée de deux piques avec le bonnet de la
liberté; le drapeau de la section, planté en avant, flottait au-dessus
d'une table posée sur deux tambours; le magistrat du peuple, avec son
écharpe, enregistrait les noms des volontaires qui se pressaient en
foule autour de l'estrade; les balustrades, les deux escaliers, le
devant de l'amphithéâtre étaient défendus par deux canons, et toute la
place inondée d'une jeunesse ardente qui venait offrir son sang à la
patrie. Quelle différence entre le concours enthousiaste de cette
multitude et les scènes affligeantes que présentaient sous l'ancienne
monarchie les nécessités du recrutement militaire! Il n'y avait ici
d'autre racoleur que le dévouement, et tout le monde voulait partir.
Quelques vieux royalistes, témoins de cette ardeur héroïque, disaient
entre eux; «C'est bien; mais comment ces jeunes soldats feront-ils pour
battre, maintenant qu'ils n'ont plus de nobles à leur tête pour les
commander?»

Or, c'était le moment où s'enrôlaient comme volontaires les Hoche, les
Championnet, les Marceau, les Kléber et tant d'autres qui ont fait la
gloire de nos armées.

Paris ne répondit pas seul au cri d'alarme. L'élan de la province fut
admirable. Les quatre-vingt-trois départements tressaillirent. Les
fédérés accouraient pour former le camp sous Paris. Tous étaient pleins
d'ardeur; tous brûlaient du désir de marcher vers la frontière.

Ainsi, du peuple, rien à craindre; il fera son devoir. Maîs en est-il
de même de la part des généraux? Lafayette quitta son corps d'armée et
vint, le 28, à la barre de l'Assemblée législative, demander justice de
la journée du 20 juin. Beaucoup parmi les députés désapprouvaient
hautement la violation du palais des Tuileries et les familiarités dont
on avait usé envers le roi. Aussi un décret parut le 2l juin, défendant
à aucune réunion de citoyens armés de se présenter à la barre de
l'Assemblée ni devant aucune autorité constituée.

Lafayette voulait qu'on allât plus loin, qu'on poursuivît les
coupables. L'attitude du général fut aussi provocante que son
intervention dans les affaires de l'État était insolite et dangereuse.
Ce qu'il y avait de plus grave, c'est que cette démarche était un
symptôme. Lafayette parlait au nom de ses compagnons d'armes, au nom de
l'affection de ses soldats. Où en était-on si les hommes chargés de
fermer le passage à l'ennemi ne marchaient point d'accord avec la
nation? L'Assemblée sembla pourtant donner raison à Lafayette par une
majorité de 339 voix contre 231.

Le pays avait perdu confiance dans ses représentants; tous les pouvoirs
publics se désorganisaient; le découragement était profond, quand, le
27 juillet, tomba sur Paris le foudroyant manifeste du duc de
Brunswick.

Une coalition formidable s'avançait, précédée de menaces et de
bravades. O France, tu es perdue, si tu n'appelles à toi toute ton
énergie! Je vois tes ennemis qui t'environnent de toutes parts; je vois
les aigles des armées du Nord fondre sur ta tête comme sur une proie
certaine; je vois reluire les épées derrière les épées et l'alliance
des tyrans réunis s'étendre jusque par delà le Caucase.

[Illustration: Hébert.]

Écoute plutôt ce que te dit le duc de Brunswick: «La ville de Paris et
tous ses habitants sans distinction seront tenus de se soumettre
sur-le-champ et sans délai au roi, de mettre ce prince en pleine et
entière liberté, et de lui assurer, ainsi qu'à toutes les personnes
royales, l'inviolabilité et le respect auxquels le _droit de la nature
et des gens_ oblige les sujets envers les souverains; Leurs Majestés
Impériale et Royale rendent personnellement responsables de tous les
événements, sur leurs têtes, pour être militairement châtiés, sans
espoir de pardon, tous les membres de l'Assemblée nationale, du
_district_, de la municipalité et de la garde nationale de Paris, les
juges de paix et tous autres qu'il appartiendra; déclarent, en outre,
Leurs dites Majestés, sur leur foi et parole d'empereur et de roi, que
si le château est forcé ou insulté, que s'il est fait la moindre
violence, le moindre outrage à Leurs Majestés le roi, la reine et la
famille royale, s'il n'est pas pourvu immédiatement à leur sûreté, à
leur conservation et à leur liberté, elles en tireront une _vengeance
exemplaire et à jamais mémorable, en livrant la ville de Paris à une
exécution militaire et à une subversion totale, et les révoltés,
coupables d'attentats, aux supplices gu'ils auront mérités.»_ Le
manifeste était daté de Coblentz, le quartier général des émigrés.
Plusieurs le crurent émané des Tuileries.

Eh bien! ce coup de foudre réveilla la nation comme en sursaut. Ces
menaces, bien loin de jeter la terreur dans les esprits, firent courir,
d'un bout de la France à l'autre, un frémissement de rage.

--Qui ose nous parler ainsi? Ne sommes-nous pas cinq à six millions
d'hommes en état de porter les armes; renvoyons la terreur à ceux qui
veulent nous intimider. Tous debout!

La Révolution étant devenue une question d'existence nationale, la
France lia ses armes à la défense des principes. Une idée nouvelle
soulevait le sein de la France, et c'est cette idée qui la rendait
indomptable.

Les soupçons augmentèrent avec l'approche de l'ennemi; à chaque pas
qu'on marquait en avant sur les frontières pour les défendre, on
retournait la tête derrière soi, vers le château. La sûreté intérieure
n'inquiétait pas moins que la sûreté extérieure. Les volontaires qui
s'enrôlaient sur les places publiques étaient abordés par des citoyens
au visage sombre:

--Où courez-vous? leur disait-on. L'ennemi n'est pas sur la frontière,
il est dans nos murs. Les Tuileries correspondent avec Coblentz;
Coblentz a des intelligences avec toutes les cours étrangères. Le
centre des opérations de l'ennemi étant aux Tuileries, c'est là qu'il
faut porter d'abord vos forces et vos armes.

Ce langage était répété dans les faubourgs.

Robespierre exprimait dans son journal, le _Défenseur de la
Constitution_, les mêmes défiances: «Déjà une cour parjure se prépare à
voler sous les drapeaux des tyrans de l'Europe. Voilà la situation où
nos ennemis nous ont placés; voilà notre cause; que les peuples de la
terre la jugent! ou, si la terre est le patrimoine de quelques
despotes, que le ciel lui-même en décide. Dieu puissant, cette cause
est la tienne! Défends toi-même ces lois éternelles que tu gravas dans
les coeurs; absous ta justice accusée par le triomphe du crime et par
les malheurs du genre humain, et que les nations se réveillent du moins
au bruit du tonnerre dont tu frapperas les tyrans et les traîtres!»

L'erreur de Lafayette et de son parti était de croire que l'on pût
alors faire la guerre, repousser l'ennemi, déborder sur son territoire
par les seules forces de la discipline et de la vieille tactique
militaire; non, il fallait l'enthousiasme, le feu sacré de la
Révolution.

«Si le château est forcé,» disait le fameux manifeste: parole
maladroite et imprudente! C'était désigner au peuple de Paris le point
sur lequel il devait frapper. Tout le monde voyait distinctement se
former l'orage. Le 17 juillet, les fédérés réclamaient dans une
audacieuse adresse à l'Assemblée la suspension de Louis XVI et des
poursuites contre Lafayette; quelques jours après, Brissot demandait la
déchéance du monarque; le 3 août, Pétion accusait le roi d'avoir
conspiré contre le peuple et proposait l'abolition de la royauté. Ainsi
tout le monde était d'accord pour regarder le château comme l'obstacle
suprême au succès de nos armes; mais d'où partirait l'étincelle qui
mettrait le feu à cette trainée de poudre?--De Marseille et des
faubourgs de Paris.

Le 30 juillet, Danton propose aux Cordeliers de signer la résolution
suivante: «La section du Théâtre-Français déclare que, la patrie étant
en danger, tous les hommes français sont de fait appelés à la défendre;
qu'il n'existe plus ce que les aristocrates appelaient des citoyens
passifs, que ceux qui portaient cette injuste dénomination sont appelés
tant dans le service de la garde nationale que dans les sections et
dans les assemblées pour y délibérer.» Notez que c'est aux Cordeliers
et non aux Jacobins que Danton s'adresse. Pourquoi? Parce que, composé
d'hommes à lui, d'hommes d'action, le club des Cordeliers était bien
son quartier général.

On attendait de Marseille cinq cents nouveaux fédérés, choisis parmi
les plus braves, «cinq cents hommes qui sussent mourir». [Note: Lettre
de Barbaroux] Ils arrivent sur Paris. Barbaroux et Rébecqui vont les
recevoir à Charenton. Les Marseillais sont aussitôt acclamés, choyés.
Santerre, Marat, Danton, Camille Desmoulins et bien d'autres les
fêtent, se disputent l'honneur de les faire asseoir à leur table. C'est
vers ces rudes enfants du soleil et de la liberté que se tourne tout
l'espoir de la nation.

Cependant les chefs de l'opinion publique hésitaient. Brissot et
Vergniaud, quoique républicains, n'approuvaient point une entreprise à
main armée contre le château; ils craignaient une déroute, les suites
toujours effroyables d'une insurrection vaincue, la ruine de
l'Assemblée nationale, le rétablissement de la vieille monarchie. De
son côté, Robespierre se plongea dans la retraite: son oeil fixe
n'envisageait pas sans crainte les conséquences de la chute du roi.
Tout lui semblait mystère et ténèbres derrière ce trône renversé. A
tout prendre, si les événements n'avaient pas exigé ce dernier
sacrifice à la Révolution, il eût préféré s'en tenir à la Constitution
de 91; mais la cour avait perdu la royauté, et alors que faire? On
raconte que Danton lui-même s'était retiré à Arcis-sur-Aube, d'où il ne
revint à Paris que le 9 août. Ainsi la Révolution, tout en sachant bien
qu'elle n'avait que des obstacles et des résistances à attendre de la
part du pouvoir exécutif, tremblait devant l'idée de le renverser.

Un comité insurrectionnel s'était formé; Barbaroux et Carra préparaient
les voies au soulèvement. La cour, de son côté, se tenait en état de
défense. Elle comptait avec raison sur une partie de la garde
nationale, sur une garnison dévouée, sur les grilles, les murs, le
pont-levis du château, dont la configuration extérieure n'était point
du tout alors ce qu'elle est aujourd'hui. Une police secrète s'était
organisée dans le cabinet des Tuileries; des rapports faits par des
espions instruisaient la famille royale des mouvements et des propos de
la ville. Voici l'un de ces rapports, daté du 5 août: «Le nommé
Nicolas, batelier sur le pont Saint-Paul, demeurant rue de la
Mortellerie, à côté de la rue du Long-Pont, doit assassiner... (le nom
est en blanc), à l'instigation de la Société des Amis des droits de
l'homme.» Nous ne nous perdrons pas en conjectures sur l'objet du
crime; il y a tout lieu de croire que la personne désignée au poignard
de ce fanatique était la reine. L'auteur du _Rapport_ désigne ensuite
«le sieur Fournier l'Américain, demeurant rue de Mirabeau; le sieur
Rossignol, demeurant rue Dauphine; le nommé Nicolas la Pipe, fort du
port, comme devant seconder les projets contre la famille royale et
marcher à la tête des fédérés.» Les principaux traits de l'insurrection
prochaine se trouvent esquissés dans ce rapport, quoique d'une manière
un peu vague. L'espion assure que «les sieurs Santerre, Rossignol et
Dijon distribuent chaque jour 800 francs au faubourg Saint-Marcel...,
que le sieur Balzac, demeurant place de la Bastille, et le sieur Clin
se sont promenés le 6 au soir, du Louvre à la Grève, par le pont Double
et le faubourg Saint-Antoine, en criant qu'ils portaient le sabre pour
mettre à bas les têtes du roi et de la reine.» [Note: Cette pièce
curieuse a été extraite par nous des cartons des Archives.]

On voit par là que la famille royale était prévenue: elle avait
d'ailleurs pris ses précautions et faisait coucher dans l'intérieur du
château des gentilshommes armés jusqu'aux dents. Un instant elle se
crut à la veille non-seulement de résister, mais de vaincre et de
rétablir ses pouvoirs abolis. Le 8, tout était en grande fermentation;
les Tuileries ressemblaient à une place forte menacée par des
assaillants. Les nobles étaient accourus de toutes les provinces et
remplissaient le château jusqu'aux combles. Des sabres, des épées, des
pistolets, encombraient les corridors. La cour en même temps tramait le
complot de transférer le corps législatif à Rouen, où il y avait une
réunion de troupes suisses; mais les députés s'y opposèrent. Pour
vaincre leur résistance, on insinua aux membres de l'Assemblée que leur
vie n'était pas en sûreté à Paris. Ils refusèrent absolument de
déplacer le siége de la représentation nationale.

D'un autre côté, Mme Roland, Barbaroux, Servan, découragés par les
lenteurs de l'insurrection ou prévoyant une déroute, avaient formé le
projet d'une République du Midi dont Marseille serait le centre. C'est
là qu'ils comptaient se retirer en cas d'insuccès.

A Paris, on parlait ouvertement d'en finir avec le parti du roi. «Il
s'agit de savoir, disaient les citoyens, s'il y a, oui ou non, une
patrie et une Constitution. La France n'a pas le droit d'abdiquer sa
nationalité. Il faut couper cette main que la royauté des Tuileries
tend aux monarchies européennes.» Les soupçons d'intelligence avec
l'étranger, soupçons qui ont été confirmés depuis, éteignaient toute
compassion dans le coeur des masses. Le 9 au soir, Danton jeta l'alarme
aux Cordeliers: «Qu'attendez-vous? La Constitution est impuissante,
l'Assemblée nationale hésite; il ne vous reste plus que vous-mêmes pour
vous sauver! Hâtez-vous donc; car cette nuit même des satellites,
cachés dans le château, doivent faire une sortie sur le peuple et
l'égorger avant de quitter Paris, pour rejoindre Coblentz. Sauvez-vous
donc vous-mêmes! Aux armes! aux armes!» Danton appuya ce discours d'un
mouvement de tête colossal et de gestes terribles; cet homme avait en
lui du dogue et du lion; il aboyait et rugissait à la fois; sa main
levée foudroyait le château. La multitude, appelée à donner son avis,
opina par des cris et par un tumulte effrayant. Un frisson d'armes
courut de faubourg en faubourg. Quand le moment est venu de porter son
intervention dans les destinées de l'État, le peuple dont on veut
étouffer la voix, le peuple vote à coups de canon.

De part et d'autre, une déclaration de guerre en règle précéda
l'attaque et la défense. Il n'y eut point de surprise. La cour
connaissait les préparatifs de l'insurrection; le peuple n'ignorait
point les manoeuvres de la cour. Dans la nuit du 4 au 5 août, on avait
fait venir de Courbevoie au château des Tuileries les bataillons des
Suisses. Ces soldats étrangers étaient ceux sur la fidélité desquels la
famille royale pouvait le mieux s'appuyer. De son côté, la mairie
venait de faire distribuer des cartouches aux Marseillais. Ainsi une
collision était imminente.

Le 10 août, à minuit, le tocsin sonna. Le premier coup de cloche partit
du district des Cordeliers où étaient les Marseillais. C'est sur eux
qu'on comptait pour former la tête du mouvement. Qui dira les angoisses
de cette nuit sinistre? La plupart des révolutionnaires connus jouaient
leur tête sur un coup de dé. Comment, à distance des événements,
décrire l'inquiétude, les transes de leurs mères, de leurs enfants, de
leurs femmes? Un document précieux nous vient en aide. Lucile
Desmoulins tenait pour elle-même un _Journal_ «où elle se racontait les
impressions de son âme». Citons l'une des pages les plus émouvantes et
les plus naïves qui soient jamais sorties de la plume d'une femme:

«Qu'allons-nous devenir, s'écrie-t-elle, ô mon pauvre Camille? Je n'ai
plus la force de respirer... Mon Dieu, s'il est vrai que tu existes,
sauve donc des hommes qui sont dignes de toi!... Nous voulons être
libres; ô Dieu, qu'il en coûte!... Le 8 août, je suis revenue de la
campagne; déjà tous les esprits fermentaient bien fort. Le 9, j'eus des
Marseillais à dîner; nous nous amusâmes assez. Après le dîner, nous
fûmes tous chez M. Danton. La mère pleurait; elle était on ne peut plus
triste; son petit avait l'air hébété; Danton était résolu; moi, je
riais comme un folle. Ils craignaient que l'affaire n'eût pas lieu:
quoique je n'en fusse pas du tout sûre, je leur disais qu'elle aurait
lieu. «Mais peut-on rire ainsi?» me disait Mme Danton. «Hélas! lui
dis-je, cela me présage que je verserai bien des larmes ce soir.» Il
faisait beau; nous fîmes quelques tours dans la rue; il y avait assez
de monde. Plusieurs sans-culottes passèrent en criant: Vive la Nation!
Puis des troupes à cheval; enfin des troupes immenses. La peur me prit:
je dis à Mme Danton: «Allons-nous-en.» Elle rit de ma peur; mais à
force de lui en dire, elle eut peur aussi. Je dis à sa mère: «Adieu;
vous ne tarderez pas à entendre le tocsin...»

«Arrivés chez Mme Danton, nous la trouvâmes fort agitée. Je vis que
chacun s'armait. Camille, mon cher Camille, arriva avec un fusil. O
Dieu! je m'enfonçai dans l'alcôve, je me cachai avec mes deux mains et
me mis à pleurer. Cependant, ne voulant pas montrer tant de faiblesse
et dire tout haut à Camille que je ne voulais pas qu'il se mêlât de
tout cela, je guettai le moment où je pouvais lui parler sans être
entendue, et lui dis toutes mes craintes. Il me rassura en me disant
qu'il ne quitterait pas Danton. J'ai su depuis qu'il s'était exposé.
Fréron avait l'air d'être déterminé à périr. «Je suis las de la vie,
disait-il, je ne cherche qu'à mourir.» A chaque patrouille qui venait,
je croyais les voir pour la dernière fois. J'allai me fourrer dans le
salon qui était sans lumière, pour ne point voir tous ces apprêts...
Nos patriotes partirent; je fus m'asseoir près du lit, accablée,
anéantie, m'assoupissant parfois; et lorsque je voulais parler, je
déraisonnais. Danton vint se coucher; il n'avait pas l'air fort
empressé, il ne sortit presque point. Minuit approchait; on vint le
chercher plusieurs fois; enfin il partit pour la Commune; le tocsin des
Cordeliers sonna, il sonna longtemps. Seule, baignée de larmes, à
genoux sur la fenêtre, cachée dans mon mouchoir, j'écoutais le son de
cette fatale cloche...

«Danton revint. On vint plusieurs fois nous donner de bonnes et de
mauvaises nouvelles; je crus m'apercevoir que leur projet était d'aller
aux Tuileries; je le leur dis en sanglotant. Je crus que j'allais
m'évanouir. Mme Robert demandait son mari à tout le monde. «S'il périt,
me dit-elle, je ne lui survivrai pas. Mais ce Danton, lui, ce point de
ralliement! si mon mari périt, je suis femme à le poignarder.» Camille
revint à 1 heure; il s'endormit sur mon épaule... Mme Danton semblait
se préparer à la mort de son mari. Le matin, on tira le canon. Elle
écoute, pâlit, se laisse aller et s'évanouit... Jeannette criait comme
une bique. Elle voulait rosser la M. V. Q., qui disait que c'était
Camille qui était la cause de tout cela. Nous entendîmes crier et
pleurer dans la rue; nous crûmes que tout Paris allait être en sang...
Cependant on vint nous dire que nous étions vainqueurs. Mais les récits
étaient cruels. Camille arriva et me dit que la première tête qu'il
avait vue tomber était celle de Suleau. Robert avait eu sous les yeux
l'affreux spectacle des Suisses qu'on massacrait... Le lendemain, 11,
nous vîmes le convoi des Marseillais... Le 12, en rentrant, j'appris
que Danton était ministre.»

Ainsi les larmes des femmes se mêlaient à la colère du peuple, comme
les gouttes de pluie au grondement du tonnerre.

Aux approches du 10 août, Marat, libre depuis quelque temps, rentra
dans son souterrain. Désigné d'avance à tous les coups de la réaction,
dans le cas où la cour l'emporterait, il n'avait ni grâce ni merci à
espérer. L'issue de la lutte lui semblait douteuse; les conséquences
pouvaient être mortelles pour la liberté: les priviléges, en se
renversant, avaient répandu çà et là bien des colères; les
amours-propres offensés, les intérêts déchus allaient-ils se rallier
autour du trône dans un dernier espoir de succès et de vengeance? Les
fédérés, mal armés, mal disciplinés, étaient-ils de taille à se mesurer
avec de vieilles troupes exercées au métier des armes?

Dans la soirée du 9, Marat était particulièrement triste. Une main,
sans doute connue, frappa trois coups contre la porte du caveau; Marat
leva la tête avec défiance; alors une voix de femme, douce et claire:
«Ouvrez, Marat, c'est moi.» Il ouvrit. Une jeune fille blonde, svelte
et jolie, entra avec un petit sourire aux lèvres. Elle portait à son
bras un panier en jonc gonflé de quelques provisions de bouche, du riz,
des fruits secs et une bouteille de café à l'eau: c'était le souper du
proscrit. Marat avait eu peu de rapports dans sa vie avec les femmes.
Celle-ci était la comédienne Fleury; l'Ami du peuple l'avait connue à
Versailles; pauvre fille, abandonnée au théâtre dès ses plus jeunes
années, elle avait beaucoup ri et beaucoup souffert; il lui en restait
une pitié intarissable pour les malheureux. Mme Fleury trouvait un
charme triste et doux à venir de temps en temps défaire son masque de
théâtre, ce masque rose et joyeux, sous lequel il y avait des larmes,
auprès du masque de fer de Marat. Opprimée sous le fardeau du mépris
qui s'attachait à la profession, cette actrice hâtait de tous ses voeux
le dénouement d'une révolution juste, raisonnable et humaine, qui
devait bannir du monde tous les préjugés.

Marat lui demanda des nouvelles de la ville. Paris ne remuait pas
encore.

--C'est fini, dit-il, notre cause est perdue. Je vais partir pour
Marseille avec Barbaroux; nous irons planter ensemble des oliviers, et
nous consoler, au sein de la nature, de l'ingratitude et de la bêtise
des hommes. Puisqu'ils tiennent à être esclaves et à baiser la verge
qui les fouette, nous les laisserons à leur servitude.»

Et il frappait du pied la terre, et il se promenait de long en large
sous les voûtes moines du souterrain, en proie à une horrible
agitation.

Que se passait-il au dehors? Le tocsin sonnait dans tout Paris. Les
faubourgs descendirent lentement. Au petit jour, on battit la générale.
L'armée de l'insurrection s'ébranla. L'avant-garde se composait de cinq
cents fédérés marseillais [Note: L'attitude de ces Marseillais, d'après
le témoignage de tous les contemporains, était vraiment admirable. La
République, formée depuis longtemps dans le coeur des Phocéens par
l'exercice des libertés municipales, jaillit, pour ainsi dire, en bloc
sous l'influence de la Révolution. «On distinguait, raconte Robespierre
dans son journal, l'immortel bataillon de Marseille, célèbre par ses
victoires remportées dans le Midi. Cette légion également imposante par
le nombre, par la diversité infinie des armes, et surtout par le
sentiment sublime de la liberté qui respirait sur leurs visages,
présentait un spectacle qu'aucune langue ne peut rendre.» O Marseille,
Marseille, si Paris est la tête de la France, tu en es le coeur!] et de
trois cents fédérés bretons. Derrière eux venait une masse armée de
piques et de fusils. Des hommes de toutes classes, ouvriers et
bourgeois, marchaient à l'assaut des Tuileries. Il est 9 heures du
matin, les deux partis, celui de la cour et celui de l'insurrection,
sont en présence; les bouches à feu sont pointées de part et d'autre;
les régiments suisses (1330 hommes) se rangent en bataille derrière
les grilles du château. Quelques bataillons de la garde nationale,
entre autres celui des Filles-Saint-Thomas, se tiennent immobiles avec
de l'artillerie. Le combat va commencer. C'est alors qu'on put juger
des dangers de l'entreprise et que les assaillants virent combien il
serait difficile d'enlever cette forteresse de la royauté. Leur courage
n'en fut point ébranlé.

La lutte s'engage. Le château se défend; les boulets trouent le front
des colonnes insurgées; la fusillade abat de part et d'autre un assez
grand nombre de combattants. Les citoyens, parmi lesquels on comptait
beaucoup d'anciens militaires, reculent et reviennent à la charge avec
une intrépidité terrible.

On ignorait au dehors ce qui se passait dans l'intérieur des Tuileries.
Mal conseillé, le roi s'était montré dans les cours aux gardes
nationaux: il avait été accueilli par les cris de _vive la nation_! La
défection faisait à chaque instant des progrès. Mandat, auquel avait
été confiée la défense du château, venait d'être massacré. Roederer
accourt:

--Sire, dit-il au roi, Votre Majesté n'a pas cinq minutes à perdre; il
n'y a de sûreté pour elle que dans l'Assemblée nationale.

Il ajouta que tout Paris s'avançait contre le château et que la
résistance était impossible.

La reine hésitait; elle comptait encore sur les forces qui
l'entouraient, sur la vieille épée des gentilshommes.

--Marchons! dit le roi.

Il sortit avec toute la famille royale et traversa à pas lents le
jardin des Tuileries jonché de feuilles mortes.

Au moment où Louis XVI quitta le château, on était au fort de l'action:
arrivé dans le plus grand désordre à la salle du Manége, il se plaça
sous la sauvegarde de l'Assemblée nationale. L'infortune de cet homme
qui n'avait pas su conserver le pouvoir toucha les coeurs. Chabot fit
néanmoins observer que la Constitution défendait de délibérer devant le
roi; un décret décide que Louis XVI et sa famille passeront dans la
loge du logographe. Lorsqu'il est entré dans cette loge, les officiers
généraux suisses demandent à Sa Majesté quels ordres elle veut leur
donner:

--_Retournez à votre poste et faites votre devoir_, répond froidement
Louis XVI.

En maintenant la résistance du château, du fond de sa retraite, le roi
couvrait sa tête et se ménageait en même temps les chances d'une
victoire.

--Nous allons revenir, avait dit de son côté la reine à l'une de ses
femmes.

Donc on espérait encore; donc, tout en demandant asile au toit sous
lequel siégeait la souveraineté nationale, on comptait bien rentrer
victorieux dans le château. Ce calcul amena tous les malheurs de la
journée.

L'orage qui grondait sur les Tuileries retentissait jusque dans la
salle où l'Assemblée nationale tenait ses séances. Les vitres
crépitaient sous le sifflement des balles, les pierres craquaient, les
portes s'ébranlaient; on eût dit un vaisseau agité par la tempête.

Le bruit courut que les Suisses, profitant d'un semblant de victoire,
marchaient vers le Manége. Ils venaient, disait-on, enlever le roi,
détruire la représentation nationale. Ce bruit était-il tout à fait
dépourvu de fondement? On sait aujourd'hui que telle était l'intention
de quelques officiers de ce corps. La fusillade semblait se rapprocher
de moment en moment. On crut un instant que le feu était dirigé sur la
salle des séances. Les députés se montrèrent ce jour-là dignes du
mandat qui leur était confié. En face du danger, la représentation
nationale tout entière se leva, jura avec des élans d'enthousiasme de
mourir à son poste.

[Illustration: L'abbé Sicard, instituteur des sourds-muets.]

On aurait pu croire que la fuite du roi allait suspendre les
hostilités. Abandonnés de celui pour lequel ils se battaient, les
Suisses ne consentiraient-ils point à déposer les armes? Ceux qui
raisonnaient ainsi comptaient sans la toute-puissance qu'exerce sur de
vieilles troupes la discipline militaire. Après le départ du roi, la
lutte recommença de part et d'autre, furieuse, acharnée. Ces soldats en
habit rouge combattaient pour l'honneur du drapeau, pour exécuter
l'ordre que leur avait transmis Louis XVI: «Faites votre devoir.» Avec
un héroïsme digne d'une meilleure cause, ils tinrent jusqu'au bout et
se firent massacrer.

L'Assemblée attendait, en proie à une extrême anxiété, des nouvelles du
dehors, quand le procureur général Roederer annonça que _le château
était forcé_. Le dernier espoir de la monarchie s'évanouissait. Alors
le roi avertit le président qu'il venait de faire donner l'ordre de
cesser le feu. N'était-il pas bien tard?

Que faisait-il d'ailleurs, au milieu d'événements si graves, celui dont
la couronne tombait en poussière? Il mangeait.

Cette journée fut une des plus sanglantes de la Révolution. Des
contemporains évaluent à plus de quatre mille le nombre des morts. Les
abords des Tuileries présentaient un spectacle affreux. Les bras
manquaient pour emporter les cadavres; ils furent trouvés, le
lendemain, tout couverts de mouches et déjà dans un état de
décomposition très avancé. Quand les bataillons, éclaircis par un feu
meurtrier, rentrèrent dans les faubourgs à la nuit, il manquait ça et
là un père, un époux, un frère; le deuil voilait l'éclat et la joie de
la victoire, comme un crêpe jeté sur un drapeau.

Ne devait-on point s'attendre à des représailles? Il y en eut de très
regrettables. Les Suisses et quelques vieux serviteurs de la cour
furent cruellement immolés. Mais en revanche on cite de beaux traits
d'humanité.

L'un des vainqueurs amène à la barre de l'Assemblée un Suisse qu'il
vient d'arracher à la mort, l'embrasse et s'évanouit. Puis revenant à
lui-même:

--Il me faut une vengeance. Je prie l'Assemblée de me laisser emmener
ce malheureux: je veux le loger et le nourrir.

Un acte tout à fait inexcusable, parce qu'il eut lieu avant la
bataille, fut le meurtre de Suleau.

Quelque temps avant l'attaque du château, Théroigne avait annoncé le
projet d'enrôler sous ses ordres deux mille piques. Le 10 août, au
point du jour, elle se trouva sous son costume d'amazone sur la
terrasse des Feuillants, où l'on venait de conduire des prisonniers.
Quelques gardes nationaux du parti de la cour, instruits des événements
qui se préparaient, avaient aussi pris les armes. Une de ces fausses
patrouilles fut arrêtée. Onze prisonniers sur vingt-deux, ayant été
placés dans une salle séparée, trouvèrent le moyen de se sauver, en
sautant par la fenêtre, dans un jardin dont ils s'ouvrirent les issues.
Parmi ceux qui n'avaient pu s'évader, on remarquait un jeune homme d'un
extérieur élégant, en bonnet de police et en uniforme de garde
national. C'était Suleau: écrivain royaliste, il s'attachait
particulièrement à tourner en ridicule les personnages de la
Révolution. L'un des plus furieux agents de l'aristocratie, rédacteur
d'une feuille intitulée les _Actes des apôtres_, il adressait chaque
jour à Théroigne de ces injures écrites qu'une femme n'oublie ni ne
pardonne. [Note: Elle avait contre lui un autre grief. Suleau avait
publié à Bruxelles le _Tocsin des rois_, un journal qui combattit la
Révolution des Pays-Bas, et dans lequel la ville de Liége était sans
cesse insultée.] Le hasard voulut que le nom de ce pamphlétaire fût
prononcé devant elle:

--Quoi! c'est Suleau!

Et courant droit à son ennemi:

--Ah! c'est vous, s'écrie Théroigne, qui me calomniez ainsi! Ah! je
suis vieille! ah! je suis laide! ah! je suis la maîtresse de Populus!

En disant ces mots, elle lève le sabre nu; son oeil étincelle; une
sombre et subite vengeance couvre son visage d'un voile de feu. Suleau
oppose une résistance intrépide; il arrache une arme des mains de ceux
qui veulent l'égorger, mais au même instant Théroigne le prévient; d'un
bond furieux, elle se précipite sur son adversaire et lui plonge son
sabre en pleine poitrine.

Il tombe. Ceci fait, Théroigne court à l'assaut des Tuileries où elle
se distingue par sa bravoure et obtient, malgré son sexe, un grade
militaire.

Théroigne s'était d'abord attachée au parti des Jacobins; mais
Robespierre ayant dit «que la femme devait demeurer gardienne des
vertus domestiques et réserver pour le foyer sa douce influence»,
Théroigne déclara qu'elle _lui retirait son estime_. Elle appartenait
maintenant à la Gironde.

Une autre femme se montra vraiment héroïque. Sous le feu, sous une
grêle de balles, la fougueuse Rose Lacombe fut blessée au poignet d'un
éclat d'obus; les Marseillais, émerveillés de son courage, lui
décernèrent après la victoire une couronne civique.

Retournons à l'Assemblée législative. Ses membres montrèrent plus de
résolution qu'on ne pouvait en attendre de leur conduite depuis le 20
juin. La grande majorité était royaliste; mais il y a tel moment dans
l'histoire des Assemblées où les événements s'imposent aux majorités
elles-mêmes. Au nom d'une commission extraordinaire créée tout exprès
pour délibérer sur la gravité des circonstances, Vergniaud proposa la
suspension du pouvoir exécutif, un décret pour donner un gouverneur au
prince royal, l'installation du roi et de sa famille au Luxembourg, la
convocation d'une Assemblée nouvelle qui s'appellerait la Convention.
Le peuple voulait la déchéance; mais la Législative décida qu'elle
était liée par la Constitution et qu'à la Convention nationale seule
appartenait le droit de se prononcer sur la forme du gouvernement.

Les Girondins Roland, Servan et Clavière furent rappelés à leurs
anciennes fonctions ministérielles; mais ne fallait-il point au pouvoir
un homme qui personnifiât l'insurrection victorieuse? Tous les regards
se tournèrent vers Danton.

Le lendemain, Danton couchait à l'hôtel du ministre de la justice, et
Louis XVI à la tour du Temple.

Le 10 août a été diversement jugé. Ceux qui représentent la prise du
château comme le triomphe de la vile multitude se trompent ou veulent
nous tromper. Presque tout Paris marcha, et parmi ceux qui ne prirent
point une part directe au mouvement, beaucoup y consentirent. La
royauté avait fait son temps; elle était un obstacle à l'essor de la
défense nationale. Une seule question; si Louis XVI eût triomphé le 10
août, les étrangers ne seraient-ils point accourus jusqu'à Paris? n'y
auraient-ils point rétabli l'ancien régime, un despotisme d'autant plus
odieux qu'il eût été imposé par les baïonnettes prussiennes et
autrichiennes? Mme de Staël elle-même, une royaliste constitutionnelle,
répond:

«Il est possible que les choses fussent arrivées à cette extrémité.»

Le 10 août fut donc un jour de délivrance. Maîtresse de ses destinées,
responsable de ses actes, obligée de vaincre ou de mourir, la France,
dans cette mémorable journée, brûla le vaisseau de la royauté pour
sauver le territoire national.

La stricte discipline militaire, le point d'honneur, un malentendu,
d'aveugles vengeances, amenèrent de part et d'autre l'effusion du sang.

La conscience en gémit; mais ne faut-il pas aussi envisager la
situation tout entière? Le trône ne fut pas renversé, comme on l'a dit,
par une faction; il fut broyé entre les rivalités terribles des classes
nouvellement affranchies qui se disputaient le terrain. Sans le 10
août, il n'y eût point eu de Révolution, car il n'y eût point eu de
justice ni d'égalité entre les citoyens libres. La guerre confiée aux
mains des constitutionnels aurait manqué de détermination et d'énergie:
en jetant un sceptre rompu entre Paris et Coblentz, les hommes du
mouvement couvrirent la France contre l'étranger frappé de tant
d'audace. Toutes ces vues étaient alors confuses et enveloppées; mais
elles se dégagèrent après la victoire.



VIII

Direction nouvelle imprimée à la guerre.--La Commune de Paris.--Sa
lutte avec l'Assemblée législative.--Marat à l'Hôtel de Ville.--Qui
l'emportera de la vengeance ou de la justice?--Création du tribunal
révolutionnaire.--Conduite de Danton.--Prise de Longwy.--Acquittement
de Montmorin.--Formation d'un camp au Champ-de-Mars.--Provocations au
massacre des royalistes.


Elles s'avancent sur Paris, ces hordes du Nord, portant la dévastation
et le carnage. Aux armes! Peuple français, lève-toi!

La monarchie, en s'écroulant, léguait à la France une situation
lamentable: la fortune publique anéantie; un papier-monnaie qui, de
jour en jour, menaçait de s'évanouir; nos frontières dégarnies; nos
années livrées au découragement, conduites par des chefs peu sûrs et
battues partout; l'ennemi maître d'une de nos meilleures places fortes;
l'administration sans nerf et le gouvernement sans vigueur; toutes les
forces du pays inactives ou désorganisées, l'indifférence dans les
coeurs, la corruption dans les consciences, telles étaient les
conséquences du système de monarchie constitutionnelle qu'on avait
voulu essayer à la nation. L'énergie seule, une énergie colossale,
pouvait sauver le pays, dans des circonstances si critiques. Le peuple,
évoqué par le canon du 10 août, se leva tumultueusement pour défendre
la Révolution ou mourir. Cette forte race celtique ne connaît que le
devoir farouche; attachée au sol par toutes les mystérieuses sympathies
de sa nature, elle verse sur la terre nationale ou sa sueur ou son
sang. L'ennemi, je veux dire Louis XVI, étant tombé à l'intérieur, tous
les yeux se tournèrent avec tous les bras vers l'ennemi extérieur.

L'une des conséquences immédiates du 10 août fut, en effet, de changer
le système de la guerre contre l'étranger.

Danton, l'homme de la tempête, avait été porté au ministère; avec lui,
la force plébéienne venait de faire irruption dans le gouvernement. Son
premier soin fut de préparer une résistance gigantesque. Danton, ce
Cerbère de la Révolution, jura de défendre contre l'ennemi l'entrée de
la France: il le lit avec des fureurs et des aboiements sublimes:

«Le pouvoir exécutif provisoire, dit-il le 28 août à la tribune de
l'Assemblée nationale, m'a chargé d'entretenir l'Assemblée des mesures
qu'il a prises pour le salut de l'empire. Je motiverai ces mesures en
ministre du peuple, en ministre révolutionnaire. L'ennemi menace le
royaume; mais l'ennemi n'a pris que Longwy. Si les commissaires de
l'Assemblée n'avaient pas contrarié, par erreur, les opérations du
pouvoir exécutif, déjà l'armée, remise à Kellermann, se serait
concertée avec celle de Dumouriez. Vous voyez que nos dangers sont
exagérés. Il faut que l'Assemblée se montre digne de la nation. C'est
par une convulsion que nous avons renversé le despotisme, ce n'est que
par une grande convulsion nationale que nous ferons rétrograder les
despotes. Jusqu'ici nous n'avons fait que la guerre simulée de
Lafayette; il faut faire une guerre plus terrible. Il est temps de dire
au peuple qu'il doit se précipiter en masse sur les ennemis. Telle est
notre situation, que tout ce qui peut matériellement servir à notre
salut doit y concourir. Comment les peuples qui ont conquis la liberté
l'ont-ils conservée? ils ont volé à l'ennemi et ne l'ont point attendu.
Que dirait la France si Paris, dans la stupeur, attendait l'arrivée des
ennemis? Le peuple français a voulu être libre, il le sera. On mettra à
la disposition des municipalités tout ce qui sera nécessaire, en
prenant l'engagement d'indemniser les possesseurs. Tout appartient à la
patrie quand la patrie est en danger.»

L'Assemblée n'osa point se montrer sourde à ces vigoureux accents du
patriotisme.

Elle adopta la plupart des mesures que proposait Danton et que
commandait la nécessité. Quels étaient ces moyens de défense nationale?
Le pouvoir exécutif nommerait des commissaires chargés d'exercer dans
les départements l'influence de l'opinion. L'Assemblée nationale devait
de son côté en choisir d'autres dans ses membres, afin que la réunion
des représentants des deux pouvoirs produisit un effet plus salutaire
et plus prompt. Chaque municipalité serait autorisée à prendre l'élite
des hommes bien équipés qu'elle possédait. Le gouvernement de la
Révolution aurait le droit de faire des visites domiciliaires pour
saisir les armes cachées chez les particuliers. On soupçonnait qu'il y
avait à Paris quatre-vingt mille fusils, en bon état, dérobés par la
malveillance, au service de la patrie en danger. Ces mesures
rigoureuses, arbitraires, n'étaient-elles point justifiées par la
gravité tout exceptionnelle des circonstances?

Un nouveau pouvoir était sorti de l'insurrection du 10 août et de la
victoire du peuple. La Commune de Paris fut avec le Comité de salut
public, qui s'établit plus tard, un des deux principaux organes de la
Révolution. A peine était-elle installée qu'elle joua tout de suite un
rôle important et caractéristique. C'est elle qui s'opposa d'abord à
ce que Louis XVI fût enfermé au Luxembourg, château peu sûr et d'où
l'évasion était facile. La Commune lui assigna pour prison la tour du
Temple, un vieux donjon, laid, massif, mais facile à garder. C'est là
qu'était autrefois le trésor de l'ordre des Templiers, détruits par
Philippe le Bel. On y déposa la royauté vaincue, ruine sur ruine.

Cette Commune se composait d'éléments divers, mais en somme le parti
des exaltés y dominait.

Tallien, l'orateur atrabilaire; Panis, ami de Robespierre, de Danton
et de Marat, beau-frère de Santerre; Chaumette, étudiant en médecine
et journaliste; Hébert, le _Père Duchesne_ à l'état d'embryon; Léonard
Bourdon, un pédagogue qui rêvait l'application des lois de Lycurgue;
Collot-d'Herbois, acteur et auteur dramatique sifflé; Billaud-Varennes,
nature sombre et violente, tel était avec d'autres hommes peu connus
le groupe qui tendait à se faire le centre de l'action révolutionnaire.

Marat lui-même, Marat, le Siméon Stylite de la démocratie, était sorti
de sa nuit, avait brisé la chaîne qui l'attachait au pilier de sa cave
et s'était un jour réveillé en pleine lumière, couronné de lauriers,
assis sur un siége d'honneur à l'Hôtel de Ville. Sans être précisément
membre de la Commune, il était admis aux séances comme _rédacteur des
événements_ et exerçait sur le conseil une influence incontestable.

--Marat, disait le peuple des faubourgs, est la conscience de l'Hôtel
de Ville. Tant qu'il veillera, tout ira bien.

Une lutte s'était engagée dès le début entre la Commune de Paris et
l'Assemblée législative, sur le terrain juridique.

Le 10 août, on s'en souvient, avait fait de nombreuses victimes.

Des veuves éplorées, des orphelins venaient chaque jour demander la
punition des Suisses qui avaient tiré sur le peuple, des traîtres qui
avaient attisé le feu de la guerre civile, des gentilshommes qui, par
leur présence et leurs discours, avaient fortifié la résistance du
château.

Divers incidents ajoutaient à l'animosité des citoyens contre les
anciens partisans de la cour. Gohier avait lu son rapport sur les
papiers trouvés dans l'armoire de fer au 10 août. En face de preuves
écrites, de documents irréfutables, le moyen de nier qu'il n'y eût un
complot organisé contre la Révolution et contre les patriotes? L'une
des pièces saisies dans cette cachette royale disait: «Nous avons
voulu avancer la punition des Jacobins, nous ferons justice: l'exemple
sera terrible.»

Le 10 août avait humilié, dispersé les chevaliers errants de la
monarchie; les avait-il réduits à l'impuissance, leur avait-il surtout
enlevé les moyens de nuire et de conspirer? Pas le moins du monde. Ils
étaient même d'autant plus dangereux qu'ils cachaient leurs armes et
leurs sinistres desseins. «Il ne faut pas, disait un placard, il ne
faut pas, par un respect superstitieux pour la Constitution, laisser
paisiblement le roi et ses perfides conseillers détruire la liberté
française.»

Le pouvoir exécutif avait ordonné à la hâte des visites domiciliaires.
On avait séparé tant bien que mal l'ivraie du bon grain. Les
arrestations avaient frappé sur les deux classes les plus envenimées
contre la Révolution: le clergé dissident et la noblesse. La nécessité
impérieuse d'organiser à la fois la défense du territoire national et
la sûreté intérieure du pays avait fait passer dans plus d'un cas sur
les formes ordinaires de la loi. Les prisons étaient gorgées. Qui
châtiera les coupables? L'Assemblée législative penchait vers la
clémence; la Commune de Paris réclamait la vengeance. Danton saisit le
joint: il fut pour la justice.

Dès le 11 août, il monte à la tribune et s'écrie: «Dans tous les temps
où commence l'action de la justice, là doivent cesser les vengeances
populaires. Je prends devant l'Assemblée nationale l'engagement de
protéger les hommes qui sont dans son enceinte; je marcherai à leur
tête et je réponds d'eux!»

Cette justice, il la voulait prompte, sévère, impartiale. Mme Roland,
dans ses _Mémoires_, accuse Danton d'avoir négligé le ministère de la
justice pour celui de la guerre où il allait sans cesse et cherchait à
placer ses créatures. La vérité est que ce grand citoyen était alors
partagé entre deux devoirs: délivrer la France de l'invasion étrangère
et prévenir le massacre des prisonniers par des jugements qui fussent
de nature à calmer l'indignation publique.

Il avait pour secrétaires Fréron et Camille Desmoulins. Tous les deux
étaient surchargés de travail. Cent quatre-vingt-trois décrets et des
adresses aux départements sortirent en quelques jours du ministère de
la justice. Danton inspirait, dictait et n'écrivait pas.

Tout fier d'être logé dans le palais des Maupeou et des Lamoignon, en
sa qualité de secrétaire général, Camille écrivait alors à son père:

«Malgré toutes vos prophéties, que je ne ferais jamais rien, je me vois
monté au premier échelon de l'élévation d'un homme de notre robe, et
loin d'en être plus vain, je le suis beaucoup moins qu'il y a dix ans,
parce que je vaux beaucoup moins qu'alors par l'imagination, le talent
et le patriotisme, que je ne distingue pas de la sensibilité, de
l'humanité et de l'amour de ses semblables, que les années
refroidissent... La vésicule de vos gens de Guise, si pleins d'envie,
de haine et de petites passions, va bien se gonfler de fiel contre moi
à la nouvelle de ce qu'ils vont appeler ma fortune, et qui n'a fait que
me rendre plus mélancolique, plus soucieux, et me faire sentir plus
vivement tous les maux de mes concitoyens et toutes les misères
humaines.» Le père lui répond qu'il se réjouirait de la nouvelle
position de son fils, «si Camille ne la devait pas à une crise qu'il ne
voyait pas encore finie, et dont il redoutait toujours les suites;
qu'il préférerait peut-être le voir succéder à la place paisible que
lui-même occupait à Guise, plutôt qu'à la tête d'un grand empire déjà
bien miné, bien déchiré, bien dégradé, et qui, loin d'être régénéré,
sera peut-être, d'un moment à l'autre, ou démembré ou détruit.»

Ainsi les pères, nourris dans les traditions de l'ancien régime, ne
comprenant rien à ce qui se passait autour d'eux, aigris par l'âge et
se défiant des nouveautés, ils cherchaient à jeter de l'eau froide sur
l'enthousiasme ou, si l'on veut, sur les illusions de la jeunesse.

La question revenait sans cesse sur le tapis; quel tribunal jugera les
Suisses, officiers et soldats, accusés d'avoir tiré sur le peuple?
L'Assemblée législative, par l'organe du député Lacroix, proposait une
cour martiale qui aurait été composée d'anciens officiers, peut-être
même de fédérés connaissant les devoirs et les exigences qu'impose la
discipline militaire. La Commune repoussa cet avis et demanda
l'installation d'un tribunal formé de commissaires pris dans chaque
section, en un mot, des _juges créés pour la circonstance_. Un tel
tribunal ne pouvait être qu'un tribunal de sang, et comme l'Assemblée
hésitait à adopter cette mesure dont elle prévoyait les conséquences,
la Commune résolut d'exercer sur le pouvoir législatif une pression
dominatrice. L'un de ses membres les plus violents vient, le 17 août,
annoncer à la barre de l'Assemblée nationale que le peuple est las de
n'être point vengé, et que si rien n'est organisé pour assurer la
punition des traîtres, le tocsin sonnera à minuit, qu'on battra le
rappel et que le peuple se fera justice lui-même.

Une autre députation s'avance et dit: «Si avant deux ou trois jours les
jurés ne sont pas en état d'agir, de grands malheurs se promèneront
dans Paris.»

L'Assemblée obéit et vote la création d'un tribunal extraordinaire.
Toutefois elle oppose une digue (bien faible du reste) au torrent qui
l'entraînait. Inspirée, dit-on par Marat, la Commune voulait que _le
jugement se fit au moyen des commissaires pris dans chaque section_;
l'Assemblée décide au contraire que le peuple nommera un électeur par
section et que ces électeurs nommeront les juges.

Cette élection au second degré sur laquelle on comptait pour modérer le
caractère du tribunal n'exercera en définitive qu'une très-légère
influence sur le choix des hommes. Osselin, d'Aubigny, Dubail,
Coffinhal, Pépin-Deyrouette, Lullier, Lohier et Caillet de l'Étang sont
élus membres de cette cour improvisée. Robespierre refuse de présider
une telle commission dont la justice ressemblait beaucoup trop à une
vengeance. Il avait déjà décliné, quelques mois auparavant, les
fonctions odieuses d'accusateur public.

Le nouveau tribunal n'était pas seulement redoutable par le caractère
des juges qui le composaient; il l'était aussi par les garanties qu'il
enlevait à la défense: l'accusé n'avait que pendant douze heures
communication de la liste des témoins; le délai de trois jours entre le
jugement et l'exécution était supprimé. Toutes ces dispositions
terribles proclament assez haut l'état de crise dans lequel se trouvait
alors le pays, menacé au dedans par les royalistes et au dehors par les
armées étrangères.

L'approche du danger jetait d'ailleurs parmi les chefs la confusion des
avis. Les uns voulaient attendre l'ennemi sous les murs de la capitale,
les autres se retirer à Saumur. Danton s'exprime ainsi devant le Comité
de défense générale:

[Illustration: Intérieur de l'Abbaye aux journées de Septembre.]

«Vous n'ignorez pas que la France est dans Paris; si vous abandonnez la
capitale à l'étranger, vous vous livrez et vous lui livrez la France.
C'est dans Paris qu'il faut se maintenir par tous les moyens; je ne
puis adopter le plan qui tend à vous en éloigner. Le second projet ne
me parait pas meilleur. Il est impossible de songer à combattre sous
les murs de la capitale: le 10 août a divisé la France en deux partis,
dont l'un est attaché à la royauté, et l'autre veut la république.
Celui-ci, dont vous ne pouvez vous dissimuler l'extrême minorité dans
l'État, est le seul sur lequel vous puissiez compter pour combattre.
L'autre se refusera à marcher; il agitera Paris en faveur de
l'étranger, tandis que vos défenseurs, placés entre deux feux, se
feront tuer pour le repousser. S'ils succombent, comme cela ne me
paraît pas douteux, la perte de la France et la vôtre sont certaines:
si, contre toute attente, ils reviennent vainqueurs de la coalition,
cette victoire sera encore une défaite pour vous; car elle vous aura
coûté des milliers de braves, tandis que les royalistes, plus nombreux
que vous, n'auront rien perdu de leurs forces ni de leur influence. Mon
avis est que, pour déconcerter leurs mesures et arrêter l'ennemi, il
faut _faire peur_ aux royalistes.»

Le Comité, qui comprend le sens caché sous ces lugubres paroles,
demeure consterné.

«Oui, vous dis-je, reprend Danton, il faut leur faire peur...»

Il sort.

Faire peur aux royalistes, telle était la pensée fixe de Danton; mais
s'ensuit-il qu'il voulût les frapper avec d'autres armes que celles de
la loi? Toute sa conduite dans ces journées sinistres proteste contre
une telle interprétation. «Que la justice des tribunaux commence, la
justice du peuple cessera,» s'écrie-t-il encore une fois, le 18 août,
dans une admirable adresse à la nation.

Elle commença, cette justice du tribunal exceptionnel. Dès le 19 août,
elle condamna; car juger alors c'était condamner; le 20, elle condamna;
les jours suivants, elle condamnera. L'idée du docteur Guillotin
s'était faite chaîne et fer; la hideuse machine travaillait avec rage.
Et pourtant la sévérité des supplices ne produisit point du tout
l'effet qu'on en attendait. Chez les uns, ces exécutions excitaient la
pitié pour les victimes; d'autres accusaient au contraire cette
justice, si expédive qu'elle fût, de marcher avec lenteur et de ne
point frapper d'assez grands coups. La vérité est que Paris était livré
à toutes les transes de l'inquiétude et ne savait à qui s'en prendre
d'une situation aussi déplorable.

Cette situation, qui l'avait créée? «Vous, s'écrie l'historien anglais
Carlyle, vous, émigrés et despotes du monde!» Le moment était venu où
seules les mesures révolutionnaires pouvaient sauver la France.
L'Assemblée législative le comprit: elle décréta la séquestration des
biens des émigrés et l'expulsion dans quinze jours des prêtres
non-assermentés. Vergniaud, qui certes n'était point cruel, voulait
même qu'on déportât ces derniers à Cayenne.

Entre l'Assemblée et la Commune, la lutte était d'ailleurs inégale. La
monarchie constitutionnelle s'étant écroulée, la Législative survivait
en quelque sorte à son mandat. Il n'en était point ainsi de la Commune;
issue de la victoire du peuple, elle était dans toute sa jeunesse et
dans toute sa force. Appuyée sur les hommes d'action, elle avait la
parole tranchante et impérieuse. Tallien s'exprime en ces termes, à la
barre de l'Assemblée nationale:

«Les représentants provisoires de la Commune, appelés par le peuple
dans la nuit du 9 au 10 août pour sauver la patrie, ont dû faire ce
qu'ils ont fait. C'est vous-mêmes, ajoute-t-il, qui nous avez donné le
titre honorable de représentants de la Commune. Tout ce que nous avons
fait, le peuple l'a sanctionné; ce n'est pas quelques factieux, comme
on voudrait le croire, c'est un million de citoyens. Nous avons
séquestré les biens des émigrés, chassé les moines, les religieuses,
livré les conspirateurs aux tribunaux, proscrit les journaux
incendiaires qui corrompaient l'opinion publique, fait des visites
domiciliaires, fait arrêter les prêtres perturbateurs; ils sont
enfermés dans une maison particulière, et _sous peu de jours le sol de
la liberté sera purgé de leur présence._»

L'Assemblée s'étonne de tant d'audace et se tait.

Un incident accrut la force que la Commune puisait dans la gravité des
circonstances. Le tribunal extraordinaire, épuré par l'élection à deux
degrés, venait d'acquitter Montmorin, l'ex-ministre du roi, convaincu,
disait l'acte d'accusation, _d'avoir dressé un plan de conspiration
dont l'effet éclata le 10 août_. Les faits étaient prouvés; mais il fut
absous _comme n'ayant pas agi méchamment_. D'autres prévenus furent
également acquittés sous prétexte que, s'ils _avaient coopéré à des
levées d'hommes_ pour allumer la guerre civile, ils ne l'avaient pas
fait _à dessein de nuire_. Le peuple vit ces actes de modération ou de
faiblesse avec une fureur concentrée. Qu'avait-on à attendre de la
répression légale, si ce tribunal farouche, institué en vue des
circonstances, venait lui-même à mollir devant les grands coupables?
Une sourde rumeur se répand dans Paris: «On élargit les royalistes; on
va faire ouvrir les prisons. Nous sommes trahis.»

Danton comprit le danger: il ordonna comme ministre de la justice la
révision du procès. L'acte était sans doute arbitraire et illégal; mais
n'était-ce point alors le seul moyen de désarmer la vengeance
populaire, d'écarter le massacre suspendu sur la tête des prisonniers
royalistes, d'éviter, en un mot, une plus grande effusion de sang?

Les désastres succédaient aux désastres. Le 18 août, Lafayette avait
déserté, abandonnant son corps d'armée et lançant la flèche du Parthe
contre «ces factieux payés par l'ennemi, brigands avides de pillage,»
qui avaient pris d'assaut les Tuileries. Le 22, la terrible Vendée se
soulevait au cri de: «Vive le roi!» Ces ferments de guerre civile
étaient d'autant plus dangereux qu'ils se rattachaient à l'influence du
clergé réfractaire sur les campagnes. La 23, Longwy avait succombé; le
général autrichien Clairfait était entré dans la place, livrée, s'il
faut en croire la rumeur publique, par les royalistes.

Au milieu de toutes ces calamités, l'Assemblée nationale tenait tête à
l'orage. Par son attitude à la fois énergique et calme, elle inspirait
aux autres la résolution, qu'elle avait prise elle-même, de vaincre ou
de s'ensevelir sous les ruines de la patrie. Des militaires avaient
abandonné Longwy; harassés, couverts de poussière, furieux de leur
fuite, ils se précipitent dans l'enceinte de l'Assemblée législative.
Où trouver ailleurs un drame plus émouvant?

--Nous étions, dit l'un d'eux, dispersés sur les remparts, ayant à
peine un canonnier pour deux pièces; notre lâche commandant Lavergne ne
se présentant nulle part, nos armes ratant, point de poudre dans les
bombes, que pouvions-nous faire?

--Mourir, leur répondent les représentants de la nation.

A la nouvelle de la reddition de Longwy, la Commission extraordinaire
avait fait afficher la proclamation suivante:

«Citoyens,

«La place de Longwy vient d'être rendue ou livrée, les ennemis
s'avancent. Peut-être se flattent-ils de trouver partout des lâches ou
des traîtres. Ils se trompent: nos armées s'indignent de cet échec et
leur courage s'en irrite, Citoyens, vous partagez leur indignation; la
Patrie vous appelle: partez!»

Ils partirent. Un grand cri sortit de toutes les poitrines, le cri de
_la Marseillaise_: «Aux armes! marchons!» Des armes, on n'en avait pas.
Partez tout de même, héroïques phalanges de la Révolution! Allez dire à
toutes les nations étrangères comment un peuple traverse les rangs
ennemis sans souliers, sans pain, presque sans munitions; allez dire
comment avec de mauvais canons et de mauvais fusils il culbute à la
baïonnette des armées aguerries, disciplinées et brise le cercle de fer
dans lequel voulait l'étouffer la coalition des rois! Allez dire que
vous portez la victoire dans les plis de votre drapeau parce que ce
drapeau n'est pas celui de la conquête, mais celui de la justice et de
l'humanité!

Les événements se précipitent; chaque jour apporte des nouvelles
alarmantes. Vergniaud annonce du haut de la tribune que l'ennemi
s'avance et va fondre sur Paris, le ministre Roland déclare qu'une
vaste conspiration vient d'être découverte dans le Morbihan, Lebrun dit
que la Russie se joint aux autres puissances coalisées et qu'elle
couvre de ses navires la mer Noire pour se rendre par les Dardanelles
dans la Méditerranée. La fureur, l'épouvante, les résolutions viriles
ou sinistres se répandent dans toutes les âmes.

Paris, tenu au secret, est visité, fouillé, interrogé. On cherche
partout des armes. Devant l'oeil clairvoyant d'une multitude effarée,
les maisons n'ont plus de secrets, les caves n'ont plus de ténèbres.
Des hérauts à cheval embouchent la trompette d'alarme. Le tocsin sonne,
les tambours battent, le canon tonne de moment en moment. Un grand
drapeau noir flotte sur l'Hôtel de Ville et porte dans ses plis ces
mots funèbres: «La patrie est en danger.»

Danton grondait toujours comme la foudre; il revint à l'Assemblée, et
rendit compte des mesures prises par le gouvernement: «Il est bien
satisfaisant, messieurs, pour les ministres d'un peuple libre, d'avoir
à lui annoncer que la patrie va être sauvée. Tout s'émeut, tout
s'ébranle, tout brûle de combattre. Vous savez que Verdun n'est point
encore au pouvoir de nos ennemis. Vous savez que la garnison a juré
d'immoler le premier qui proposerait de se rendre. Une partie du peuple
va se porter aux frontières, une autre va creuser des retranchements,
et la troisième, avec des piques, défendra l'intérieur de nos villes.
Paris va seconder ces grands efforts. C'est en ce moment, messieurs,
que vous pouvez déclarer que la capitale a bien mérité de la France
entière; c'est en ce moment que l'Assemblée nationale va devenir un
véritable comité de guerre. Nous demandons que vous concouriez avec
nous à diriger ce mouvement sublime du peuple, en nommant des
commissaires qui nous secondent dans ces grandes mesures. Nous
demandons que quiconque refusera de servir de sa personne ou de
remettre ses armes soit puni de mort. Nous demandons qu'il soit fait
une instruction aux citoyens pour diriger leurs mouvements; qu'il soit
envoyé des courriers dans tous les départements pour les avertir des
décrets que vous aurez rendus. Le tocsin qu'on va sonner n'est point un
signal d'alarme, c'est la charge sur les ennemis de la patrie: pour les
vaincre, messieurs, il nous faut de l'audace, encore de l'audace,
toujours de l'audace, et la patrie est sauvée!»

En temps de Révolution tout homme se résume dans un mot; Danton avait
dit le sien: _l'audace!_

Ame de la défense nationale, génie de la guerre sacrée, celle qui
défend le territoire d'un peuple contre l'invasion étrangère, il se
montre partout, répand sur les multitudes sa parole brûlante; c'est le
patriotisme fait homme.

Qu'on tienne d'ailleurs compte d'un fait: par goût, par tempérament,
par sa robuste constitution physique, Danton était de la race des
paysans. Il avait avec la terre ces fortes et secrètes attaches qui
font les vrais coeurs français. Puisse sa conduite servir d'exemple aux
hommes d'Etat qui se trouveraient un jour placés dans les mêmes
circonstances! Il leur a montré comment on sauve un peuple en
déchaînant toutes les forces vives de la Révolution.

Cependant l'ennemi avançait toujours. Le 2 septembre, les passants
consternés lisaient la proclamation suivante, qui couvrait les murs de
la capitale:

«Citoyens,

«L'ennemi est aux portes de Paris: Verdun qui l'arrête ne peut tenir
que huit jours. Les citoyens qui la défendent ont juré de mourir plutôt
que de se rendre; c'est vous dire qu'ils vous font un rempart de leur
corps. Il est de votre devoir de voler à leur secours. Citoyens,
marchez à l'instant sous vos drapeaux: allons nous réunir au
Champ-de-Mars: qu'une armée de 60 000 hommes se forme à l'instant.
Allons expirer sous les coups de l'ennemi ou l'exterminer sous les
nôtres.»

Cette proclamation émanait de la Commune de Paris.

Plus d'espoir que dans la résistance désespérée de la nation. Verdun
venait de subir le même sort que Longwy. Cette sinistre nouvelle jette
la capitale dans un état d'agitation et de délire. O France! ô
Révolution! On croit entendre le pas des armées prussiennes et
autrichiennes en marche vers les murs de Paris. Tout est perdu, si une
résolution terrible, infernale, ne vient au secours de la patrie en
danger. Quelques-uns des plus farouches sans-culottes, les lions de la
Montagne, ne sont pourtant pas d'avis d'aller tendre le cou a l'ennemi;
ils se retiront sombres et rugissants dans leurs tanières. Leur dessein
est arrêté d'armer la nation d'épouvante. Comme ces anciens peuples du
Nord qui, avant de partir pour la guerre, immolaient des victimes
humaines sur les autels d'Odin, avant de voler au-devant de l'ennemi,
ils parlent ouvertement de consommer un grand et lugubre sacrifice.

Ces sentiments n'étaient points partagés par la jeunesse ni par les
vaillants défenseurs de la nation. Chez eux, l'ardeur du patriotisme
éteignait la soif de la vengeance. A chaque coin de rue éclataient des
scènes déchirantes: c'étaient les adieux des enfants, des fiancés, des
vieux parents, les larmes des femmes en voyant partir, le fusil au
bras, les sauveurs de la France et de la Révolution. Quarante mille
hommes sont réunis au Champ-de-Mars. Le moment est venu de partir; ils
embrassent une dernière fois tous ceux qui leur sont chers. Ils
marchent à l'ennemi au milieu des alarmes et des troubles d'une
population exaltée, blême de terreur et de vengeance: «Vous laissez,
leur crie-t-on, vous laissez derrière vous le pays livré à des
perfidies et à des manoeuvres ténébreuses. Ce n'est pas en Champagne
que sont nos plus dangereux ennemis; ils sont à Paris, dans les
prisons. Si encore ces brigands ne menaçaient que notre existence; mais
ils tendent la main aux Prussiens, afin d'éteindre la Révolution dans
un égorgement: il ne faut pas que les défenseurs de la patrie
s'immolent sans immoler les traîtres. Sang pour sang!» Le terrible cri:
_Exterminons les traîtres! Il faut en finir!_ vole de bouche en bouche;
une espèce de rage s'empare des citoyens qui voient s'éloigner leurs
frères.

Danton se multipliait. A la tribune, au Champ-de-Mars, partout où il y
a besoin d'un encouragement, d'une parole de flamme, il est là. Il
secoue sa chevelure comme une crinière. Ses traits heurtés, sa voix
tonnante, son froncement de sourcils menaçant, son geste qui s'adresse
à l'ennemi, comme si l'ennemi était présent, tout en lui remue les
grandes passions, les nobles sentiments, l'amour sacré de la patrie. Il
répète sans cesse sa formule favorite, son cri de guerre: «De l'audace,
encore de l'audace et toujours de l'audace!» Quelquefois il
s'attendrit; il pleure: ce sont les larmes du lion. Placé entre la
victoire et l'échafaud que lui préparent les royalistes, il ne s'occupe
que de son pays.

A ces éclats d'éloquence, au bruit haletant du tocsin, aux menaces de
l'étranger qui se croit déjà dans nos murs, les faubourgs répondent par
un soulèvement d'indignation. On se demande si des ennemis du bien
public, qui, depuis quatre ans, ont attiré sur la France la famine, des
dissensions intérieures, la guerre, et qui appellent de tous leurs
voeux l'invasion, on se demande, dis-je, si ces fléaux vivants méritent
que de braves gens aillent exposer leur vie pour les défendre. Est-il
même prudent de conserver dans la place des auxiliaires aussi dangereux
lorsque l'étranger s'avance pour leur donner la main? La grande ville
ne va-t-elle point être prise, comme on dit, entre deux feux, ou plutôt
entre deux égorgements?

L'exaspération fut au comble quand on apprit que les royalistes
enfermés de par la loi profitaient de l'inviolabilité dont les
couvraient les murs de la prison pour afficher hautement leurs
espérances, se livrer à des orgies scandaleuses et appeler la fureur de
l'ennemi sur leurs juges. Qui ouvrirait leurs verrous? Une main
étrangère, et cette main, ils l'imploraient, ils la bénissaient.

On touchait évidemment à une vengeance populaire: de tels actes ne se
justifient point; ils s'expliquent. C'est ce que nous avons essayé de
faire.

Une des grandes lois du règne animal est la lutte pour l'existence;
c'est aussi celle des sociétés. A ce besoin d'être, elles immolent sans
pitié tous les obstacles. La France de 92 voulait vivre, c'était son
droit; en lui disputant ce droit, on la plaçait dans l'inexorable
nécessité de périr ou d'anéantir ses ennemis.



IX

Massacres de Septembre.--Le Comité de surveillance.--La prison de
l'Abbaye.--Le président Maillard.--Les jugements.--Journiac de
Saint-Méard.--Ce qui se passait dans l'intérieur de la prison et devant
le tribunal.--Royalistes acquittés.--Mme Cazotte et Mme de
Sombreuil.--L'abbé Sleard.--La princesse de Lamballe.--A qui revient la
responsabilité des massacres?--Rôle de Danton.--Marat seul ose
justifier les journées de Septembre.


L'aurore du 2 septembre éclaire une ville morne et consternée. L'épée
est sur toutes les têtes; un pressentiment orageux trouble les esprits
et les consciences. C'est un dimanche. Vers les deux heures après midi,
le canon d'alarme du Pont-Neuf fait entendre trois coups, le tocsin
sonne, et le tambour bat la générale dans toutes les sections de Paris.

«Qu'est-il donc arrivé? demandent les citoyens sortis de leurs maisons.
Les ennemis sont-ils à Épernay? Demain, seront-ils à nos portes?--Pas
encore: mais il est un autre ennemi qu'il faut écraser; c'est sur
celui-là que tonne l'heure de la vengeance publique.»

Un _Comité de surveillance_ s'était organisé, pouvoir secret, sorte de
Conseil des Dix, dictature anonyme et d'autant plus dangereuse qu'elle
était irresponsable. Ce comité se composait de quinze citoyens, dont
les principaux étaient Sergent, Panis, Duplain et Jourdeuil; le matin
du 2 septembre, ils s'adjoignirent six autres membres, parmi lesquels
figurait Marat. Est-ce de ce Comité que partit la direction des
massacres? Il y a lieu de le croire; contre lui s'élèvent des indices,
des présomptions très-fortes, mais de preuves matérielles, aucune.

Massacre, quel mot terrible! Il faut pourtant reconnaître que toute
notre ancienne histoire de France est une série de meurtres, une longue
traînée de sang. Il y eut le massacre des Albigeois et des Vaudois, le
massacre de la Saint-Barthélemy, le massacre des Cévennes, le massacre
de Mérindol et bien d'autres que je passe sous silence. Quels exemples
la monarchie de droit divin léguait à la Révolution! Ces exemples
atroces, le peuple de 92 eut sans doute tort de les suivre; mais si les
rois, pour couvrir l'horreur de pareils actes, invoquaient le besoin de
sauver le trône et la religion, des hommes égarés par la fureur _du
bien public_ n'avaient-ils point aussi pour excuse le besoin de sauver
la patrie?

Quoi qu'il en soit, le Comité de surveillance siégeait à l'hôtel de
ville, lorsque on y annonça que des prêtres réfractaires venaient
d'être arrachés aux mains de la garde et mis à mort. On ajoutait que
_le peuple_ (lisez quelques individus) menaçait de se porter aux
prisons. A cette nouvelle, le Comité envoie aussitôt l'ordre aux
différents geôliers de _sauver les petits délinquants, les prisonniers
pour rixe, les détenus pour dettes, mois de nourrice et autres causes
civiles._ Ce triage fait, suivant l'expression de Marat, «afin que le
peuple ne fût pas exposé à immoler quelque innocent,» était-il vraiment
un acte d'humanité? Cette séparation des détenus en petits délinquants
civils et en grands malfaiteurs politiques n'était-elle point tout au
contraire de la part du Comité un aveu de complicité plus ou moins
directe? N'était-ce point une manière de désigner les traîtres contre
la Révolution à la vengeance des meurtriers? N'était-ce point dire:
«Epargnez ceux-ci; tuez les autres»?

L'horloge de l'Hôtel de Ville a sonné trois heures de l'après-midi.

Paris est morne, inquiet, consterné. Il y a du sang dans l'air. Où va
ce groupe d'hommes à figures sinistres, armés de piques, de batous, de
sabres et d'assommoirs?

--Nous allons _nettoyer les prisons_, murmurent-ils d'une voix sombre.

On a cru voir dans ce groupe les fédérés du Midi. Rien n'est plus
douteux. Les Marseillais, les vainqueurs du 10 août, n'étaient point
alors aux prisons; ils étaient aux armées; ils n'assassinaient point,
ils se battaient.

Quelques garçons bouchers, des marchands, des gens de toute profession,
tel était le personnel de celle bande d'exterminateurs. Habitants du
quartier, ils avaient été plusieurs fois insultés, provoqués par les
prisonniers royalistes qui leur criaient à travers les grilles de
l'Abbaye:

--Les Prussiens arrivent: misérables, vous serez tous pendus!

C'est en effet sur la prison de l'Abbaye que se porta tout d'abord la
colère des meurtriers. En peu de temps, vingt-quatre détenus furent
immolés. Mais quelle est cette figure austère, impassible? Je reconnais
le fameux huissier du faubourg Saint-Antoine, qui, le pont-levis étant
rompu, a traversé les fossés de la Bastille sur une méchante planche,
celui qui dans la journée du 4 octobre a conduit les femmes à
Versailles, nature révolutionnaire, quoique homme d'ordre à sa manière.

--Stanislas Maillard, que viens-tu faire ici?

--Juger, répond-il froidement.

En effet, le voici installé devant une table. Il se fait apporter
l'écrou de la prison, vérifie les condamnations, fait relâcher les
délinquants civils, tous ceux qu'avait déjà séparés le Comité du
surveillance. Ceci réglé, il se compose un jury qu'il choisit parmi les
gens bien établis, les marchands du voisinage. Alors commencent les
appels funèbres des accusés. Chacun d'eux comparaît à son tour devant
le sanglant tribunal.

--Votre nom?

--Journiac de Saint-Méard.

[Illustration: Massacres dans les prisons.]

Journiac de Saint-Méard était l'un des rédacteurs des _Actes des
apôtres_. Le Comité de surveillance de la Commune l'avait fait arrêter
le 22 août. Transporté le lendemain à la prison de l'Abbaye, il fut
présenté au concierge qui lui dit la phrase d'usage: _Il faut espérer
que ce ne sera pas long_. On le fit placer dans une grande salle qui
servait de chapelle aux prisonniers de l'ancien régime, dans laquelle
il y avait dix-neuf personnes couchées sur des lits de sangle. On lui
donna celui de M. Dangremont qui avait eu la tête tranchée deux jours
auparavant.

Que se passait-il le 2 septembre, dans l'intérieur de la prison? Le
dîner avait été servi plus tôt que de coutume. A deux heures, le
guichetier entra et ramassa tous les couteaux que chaque détenu avait
soin de placer dans sa serviette. Ses yeux hagards font présager
quelque malheur. On l'entoure; on le presse de questions; mais il garde
un silence obstiné.

A deux heures et demie, l'inquiétude s'accroît; on entend les tambours
qui battent la générale, les trois coups du canon d'alarme et le tocsin
qui sonne de tous côtés; que se prépare-t-il? On apprend bientôt qu'on
venait de massacrer les évêques et autres ecclésiastiques _parqués_
dans le cloître de l'abbaye.

Vers quatre heures, les cris déchirants d'un homme qu'on hachait à
coups de sabre attirent les détenus à la fenêtre de la tourelle. Ils
voient alors, vis-à-vis le guichet de leur prison, le corps d'un homme
étendu mort sur le pavé. Un instant après, on en massacre un autre, et
ainsi de suite.

Un silence d'horreur règne pendant ces exécutions: mais aussitôt que la
victime est gisante à terre s'élèvent les cris de: _Vive la nation!_

Il est dix heures du soir: les tourments de la soif se joignent aux
affreuses émotions et aux angoisses des prisonniers. Enfin le
guichetier Bertrand paraît, et l'on obtient de lui qu'il apporte une
cruche d'eau. Un fédéré étant venu faire, avec d'autres personnes, la
visite de la prison, on lui parle de cette négligence. Indigné, il
demande le nom du susdit guichetier, assurant qu'il allait
l'_exterminer_. La grâce de ce malheureux fut aisément obtenue; mais on
voit par là à quel point tous les sentiments bons ou mauvais du coeur
humain étaient surexcités.

Après une _agonie de trente-sept heures_, Journiac de Saint-Méard voit,
le mardi, à une heure du matin, la porte de sa prison s'ouvrir. On
l'appelle; il se présente; trois hommes le saisissent et l'entraînent
dans l'affreux guichet.

A la lueur de deux torches, il aperçoit le terrible tribunal qui
dispensait d'un mot la vie ou la mort. Le président, en habit gris, un
sabre au côté, était appuyé contre une table sur laquelle on voyait des
papiers, une écritoire, des pipes et quelques bouteilles. Cette table
était entourée par dix jurés assis ou debout, dont deux portaient la
veste et le tablier de travail; d'autres dormaient étendus sur des
bancs. Deux hommes, en chemise teinte de sang, le sabre à la main,
gardaient la porte du guichet. Un vieux guichetier avait la main sur
les verrous. En présence du tribunal, trois exécuteurs tenaient un
prisonnier qui paraissait âgé de soixante ans.

On place Journiac dans un coin du guichet, où des gardiens croisent
leur sabre sur sa poitrine, et l'avertissent que, s'il fait le moindre
mouvement pour s'évader, ils le perceront de part en part.

Le dossier du vieillard ayant été examiné, Maillard dit: _Conduisez
monsieur_.... A peine ces mots étaient-ils prononcés, qu'on pousse le
malheureux dans la rue où il tombe frappé à mort sur le pavé.

Le président s'asseoit pour écrire, et après avoir enregistré le nom de
celui qu'on égorgeait: _A un autre_, dit-il.--Cet autre, c'était
Journiac.

Traîné devant le tribunal par les trois hommes qui le gardaient, dont
deux lui tenaient chacun une main et dont l'autre avait saisi le collet
de son habit, il subit un court interrogatoire. On assure que, pour se
donner de la verve et du courage, il avait bu une bouteille
d'eau-de-vie.

LE PRÉSIDENT.--Votre profession?

L'ACCUSÉ.--Officier du roi, etc., etc.

UN DES JUGES.--Le moindre mensonge vous perd.

Journiac se défend comme il peut avec une chaleur toute provençale et
une grande assurance.

UN AUTRE JUGE, impatienté.--Vous nous dites toujours que vous n'êtes
pas ça ni ça: qu'êtes-vous donc?

--J'étais franc royaliste.

Il s'élève un murmure qui est bien vite réprimé par le juge.

--Ce n'est pas, dit-il, pour juger les opinions que nous sommes ici,
c'est pour en _juger les résultats_.

--Oui, monsieur, j'ai été franc royaliste; mais je n'ai jamais été payé
pour l'être.

Le président, après avoir ôté son chapeau:

--Je ne vois rien qui doive faire suspecter monsieur.

«Je lui accorde la liberté. Est-ce votre avis?»

TOUS LES JUGES.--Oui, oui, c'est _juste_!

A peine ces mots étaient-ils prononcés qu'éclatent des applaudissements
et des bravos. Tous ceux qui se trouvaient dans le guichet embrassent
l'acquitté. Le président charge trois personnes d'aller en _députation_
annoncer au peuple le jugement qu'on venait de rendre. Nouvelles
acclamations, nouveaux transports de joie.

Les trois députés rentrent et conduisent Journiac hors du guichet.
Aussitôt qu'il paraît dans la rue, l'un d'eux s'écrie:

--Chapeau bas! ... Citoyens, voici celui pour lequel vos juges
demandent aide et secours.--Tous se découvrent.

Placé au milieu de quatre torches, l'_innocent_ est entouré, serré dans
des bras sanglants. Toute la foule crie: «Vive la nation!» Le voilà
désormais sous la sauvegarde du peuple. Avec toute sorte d'honneurs, et
au milieu des applaudissements enthousiastes, il passe à travers les
rangs de la multitude, suivi des trois députés que le président avait
chargés de le conduire à son domicile.

Chemin faisant, l'un des députés lui dit qu'il était maître maçon,
établi dans le faubourg Saint-Germain; l'autre qu'il était apprenti
perruquier; le troisième, vêtu de l'uniforme de garde national, qu'il
était fédéré. Le maçon demanda:

--Avez-vous peur?

--Pas plus que vous.

--Vous auriez tort d'avoir peur; car maintenant vous êtes sacré pour le
peuple, et si quelqu'un vous frappait, il périrait sur-le-champ. Je
voyais bien que vous n'étiez pas une de ces chenilles de la liste
civile; mais j'ai tremblé pour vous, quand vous avez dit que vous étiez
officier du roi. Vous souvenez-vous que je vous ai marché sur le pied?

--Oui, mais j'ai cru que c'était un des juges...

--C'était parbleu! bien moi; je croyais que vous alliez vous fourrer
dans le harria, et j'aurais été fâché de vous faire mourir; mais vous
vous en êtes bien tiré. J'en suis très-aise, parce que j'aime les gens
qui ne _boudent_ pas.

Bouder, dans le langage du temps, voulait dire dissimuler, _fouiner_.

Arrivés dans la rue Saint-Benoît, les trois députés et Journiac prirent
un fiacre qui devait les conduire à domicile. Un hôte, un ami, chez
lequel il demeurait, fut charmé et presque étonné de le revoir. Son
premier mouvement fut d'ouvrir son portefeuille et d'offrir un assignat
aux conducteurs qui le ramenaient sain et sauf. Ceux-ci refusèrent et
dirent en propres termes:

--Nous ne faisons pas ce métier pour de l'argent. Voici votre ami: il
nous a promis un verre d'eau-de-vie; nous boirons à sa santé, et nous
retournerons à notre poste.

Avant de se séparer, ils demandèrent une attestation écrite et qui
déclarât qu'ils avaient conduit l'acquitté chez lui sans accident.
Journiac les accompagna jusqu'à la rue, où il les embrassa, dit-il, «de
bien bon coeur».

Il résulte de ces faits racontés par un témoin oculaire, ayant joué le
rôle de _victime sauvée_ dans ce terrible drame, que le tribunal du 2
septembre jugeait les prisonniers; qu'on y tolérait l'aveu d'une
opinion contraire à la pensée des juges, pourvu que cette opinion n'eût
point éclaté en actes séditieux; que la défense était libre et que la
vie de chaque homme était sévèrement pesée dans la balance de Minos.

Il y avait dans la prison de l'abbaye un vieillard, auteur du _Diable
amoureux_, d'_Olivier_ et d'autres poëmes ou opéras-comiques: c'était
Cazotte. Dans un accès de seconde vue, long temps avant la Révolution,
à la fin d'un repas, il avait prédit, s'il faut en croire La Harpe, le
sort tragique réservé à chacun des convives et à lui-même. Durant le
séjour qu'il fit à l'Abbaye, sa gaieté, sa façon de parler orientale,
ses paradoxes avaient fort diverti ses compagnons de captivité. Esprit
mystique, il cherchait à leur persuader que leur situation et la sienne
étaient une _émanation_ de l'Apocalypse, qu'ils étaient plus heureux
que ceux qui jouissaient de leur liberté... Deux gardes vinrent le
chercher pour le conduire au tribunal criminel et interrompirent ses
rêveries. Il y avait contre lui des charges très graves, des preuves
écrites. A cinq heures, des voix appelèrent: «Monsieur Cazotte!» Il
paraît avec ses cheveux blancs, accompagné de sa fille; les bras jetés
autour du cou de son père, elle semblait lui faire un rempart de sa
piété filiale, implorait, charmait, conjurait les juges. Le peuple,
touché de ce spectacle, demande sa grâce et l'obtient.

Une autre fille héroïque, Mlle de Sombreuil, sauva son père par un acte
de dévouement qui fait frémir. Maillard, le président du tribunal,
avait dit: «Innocent ou coupable, je crois qu'il serait indigne du
peuple de tremper ses mains dans le sang de ce vieillard.» C'était bien
un acquittement; mais de Sombreuil était connu pour un ennemi de la
Révolution. Deux de ses fils se battaient alors contre la France. Les
forcenés voulaient obtenir de Mlle de Sombreuil un gage d'abjuration:
«Si tu n'es point une aristocrate, lui disent-ils, bois à la nation.»
En même temps ils lui présentent un verre de vin, souillé par les
empreintes de doigts sanglants. Et elle but. [Note: Cette version a été
affirmé à l'auteur par un ancien geôlier de l'Abbaye qui l'avait
recueillie de son prédécesseur.]

Maillard avait siégé trois jours et trois nuits; il avait fait absoudre
quarante-trois personnes. Un fanatisme calme, froid, réfléchi, l'avait
conduit dans ces lieux habités par l'épouvante et par la mort. Appuyant
sa conscience sur la nécessité, il traversa cet abîme de sang comme il
avait traversé le 14 juillet les fossés de la Bastille, la tête sur un
abîme. Accusé plusieurs fois d'indulgence et de faiblesse, menacé
personnellement par son _pouvoir exécutif_, environné de piques
sanglantes et de lames de sabre ébréchées, il crut atténuer l'horreur
des fonctions qu'il exerçait comme président d'un tribunal de meurtre,
en limitant la vengeance par quelques-unes des formes de la justice.

Il se trompa. On prétend qu'un condamné s'était écrié: «C'est affreux!
votre jugement est un assassinat.» Maillard aurait répondu: _J'en ai
les mains lavées_... Toutes les eaux de l'Océan ne suffiraient point à
laver le sang d'un innocent. Lady Macbeth a beau se frotter les mains
dans son délire de somnambule; la tache reste toujours.

Le lendemain du 4 septembre, les abords de la prison de l'Abbaye
étaient encombrés de charrettes qui enlevaient les morts. Des flaques
de sang s'étendaient sur la place de l'exécution; c'était un spectacle
hideux, une boucherie d'hommes. Les chiens, revenus comme leurs maîtres
à la férocité primitive du chacal, traînaient dans le ruisseau des
membres tronqués, des lambeaux de chair. Horreur!

Les adversaires de la Révolution lui reprochent sans cesse le 2
septembre. Ces actes de barbarie, nous les déplorons plus qu'eux. Les
forcenés qui trempèrent leur main dans le crime croyaient naïvement
servir la cause du peuple: ils la perdirent.

Les massacres continuèrent et se prolongèrent jusqu'au 6. Les bêtes
féroces qui avaient goûté le sang voulaient en boire de nouveau. Les
mêmes bandes armées allaient heurter de prison en prison. Le Châtelet,
la Conciergerie, Saint-Firmin, les Bernardins, les Carmes, la Force, la
Salpêtrière, Bicêtre, tous les lieux de détention furent successivement
envahis, fouillés, _épurés_. Mot terrible! Partout c'étaient les mêmes
scènes de violence et d'atrocité. Les membres tombent sous la hache;
les coeurs sortent des poitrines ouvertes, les bouches se contractent
et pâlissent dans un dernier cri de grâce!

--Grâce, s'écriaient les bourreaux; vous ne nous l'auriez pas faite; de
la miséricorde! vous n'en auriez pas eu pour nous; il a fallu prévenir
les coups que vous nous prépariez.

Et ces hommes, dont le délire est comme glacé par la vue du sang,
frappent encore, frappent toujours.

Partout aussi les mêmes scènes de pitié brutale. L'arbre nerveux de
cette bande meurtrière était remué jusque dans les profondeurs. Les
sentiments les plus divers, les plus opposés, la vengeance, la
générosité, l'attendrissement, le respect de la chose jugée, la joie de
découvrir un innocent se succédaient avec la rapidité de l'éclair dans
ces âmes ténébreuses. Mille contrastes se détachaient sur ce voile
uniforme et taché de sang, où de minute en minute passaient les ombres
de la mort.

L'abbé Sicard était le seul parmi les prisonniers de l'Abbaye qui,
avant l'arrivée de Maillard, eût trouvé grâce devant les égorgeurs. Il
fut repris dans l'une des voitures qui se dirigeaient hors des murs de
Paris et qui contenaient d'autres prêtres. On les conduisit tous au
comité de la section des Quatre-Nations. Les suspects sont interrogés;
quinze d'entre eux trouvent la mort sur les degrés mêmes de la salle.
C'est le tour de l'abbé Sicard; il pâlit. Un horloger, le citoyen
Monnot, découvre sa poitrine pour recevoir les coups qu'on préparait à
la victime:

--Que faites-vous? s'écrie-t-il; cet homme est l'instituteur des
sourds-muets, le successeur de l'abbé de L'Épée; les sourds-muets sont
les enfants du malheur, celui qui leur donne ses soins ne saurait être
un ennemi du peuple. Leur enlever leur professeur, leur père, l'homme
de talent qui par les ressources de son art est parvenu à leur
restituer en quelque sorte le don du langage, ce serait un crime contre
Dieu et contre la nature.

Cette défense héroïque, la cause des sourds-muets représentée par leur
habile maître, tout parle au coeur des assassins: ils fondent en
larmes; l'abbé Sicard est enlevé dans leurs bras nus et ramené à
l'institution de la rue Saint-Jacques, au milieu des effusions de la
joie, de l'attendrissement et du patriotisme.

Une jeune fille s'étant évanouie au moment de passer devant ses juges,
les hommes féroces qui veillaient à la porte du guichet l'emportent le
plus doucement qu'ils peuvent dans un coin de la salle, et n'osant
délacer eux-mêmes son corset prient une citoyenne de lui rendre ce
service. Le vieux d'Affry était fort compromis par ses relations avec
la cour; ses cheveux blancs, sa figure vénérable, désarment le bras de
la justice expéditive: il est reconduit chez lui au milieu des
applaudissements, entre une double haie de spectateurs qui se tiennent
debout et la tête nue. Le tribunal établi à la Force décharge de toute
accusation Chamilly, l'un des valets de chambre de Louis XVI. Le
prisonnier est porté sur les bras comme en triomphe; on l'escorte
jusqu'à sa maison, où sa famille alarmée n'espérait plus le revoir. A
chaque acquittement, une joie presque folle éclate parmi les
exécuteurs: la miséricorde, la pitié, toutes les émotions douces et
touchantes remontent du fond de ces âmes englouties dans l'abîme d'une
idée fausse. Outre l'abbé Sicard, Cazotte, d'Affry, Sombreuil,
Saint-Méard, Chamilly, ce tribunal épargna Duverrier, l'ex-secrétaire
du sceau, Journeau, député, le notaire Guillaume, Salomon,
conseiller-clerc à l'ancien parlement et plusieurs autres. Le fer du 2
septembre respecta quelques têtes de femmes: mesdames de Tourzelle mère
et fille, de Saint-Brice, de Navarre, de Septeuil, la princesse de
Tarente, la marquise de Fausse-Landry. Le hasard seul perdit la
princesse de Lamballe.

Elle était à la Force. La Commune, dit-on, voulait la sauver. On
l'amène devant le tribunal improvisé. Voici son interrogatoire, tel
qu'il nous a été conservé par le royaliste Peltier dans son _Histoire
de la Révolution_ du 10 août et qu'il a recueilli, dit-il, de la bouche
d'un témoin oculaire:

LE JUGE.--Qui êtes-vous?

ELLE.--Marie-Louise, princesse de Savoie.

LE JUGE.--Votre qualité?

ELLE.--Surintendante de la maison de la reine.

LE JUGE.--Aviez-vous connaissance des complots de la cour au 10 août?

ELLE.--Je ne sais s'il y avait des complots au 10 août; mais je sais
bien que je n'en avais pas connaissance.

LE JUGE.--Jurez la liberté, l'égalité; jurez haine au roi, à la reine
et à la royauté.

ELLE.--Je prêterai volontiers le premier serment, mais je ne puis
prêter le second: il n'est pas dans mon coeur.

Ici un assistant lui dit tout bas: «Jurez donc! si vous ne jurez pas,
vous êtes morte.» La princesse ne répondit rien et fit un pas vers le
guichet.

LE JUGE.--Élargissez madame!

Elle touchait à la liberté. Alors deux hommes la prirent sous les bras
et lui recommandèrent de crier en entrant dans la cour: «Vive la
nation!» Le guichet s'ouvrit.

A la vue d'une mare de sang, d'un monceau de cadavres, la princesse
frémit, oublia ce qu'on lui avait dit et s'écria: «Fi! horreur!»

Que se passa-t-il alors? C'est ce qu'il est assez difficile de savoir.
Un jeune homme, un garçon perruquier, dit-on, soit par maladresse, soit
avec intention, lui fit sauter son bonnet d'un coup de pique et ses
longs cheveux se répandirent sur ses épaules. Quelques-uns prétendent
qu'elle avait caché dans sa coiffure un billet de la reine et que le
bonnet s'envolant, sa riche chevelure se dénouant, le billet tomba
entre les mains des meurtriers dont il excita la fureur. D'autres
racontent que le fer de la pique lui avait effleuré le front; le sang
coulait. Il n'en aurait pas fallu davantage pour mettre ces tigres en
appétit. Morte, on la dépouille de ses vêtements, on se livre sur son
pauvre corps à des actes de barbarie dégoûtante, on lui tranche la
tête, et ce hideux trophée est promené ça et là dans le faubourg
Saint-Antoine.

Quelques criminels, absolument étrangers à la politique, mais envers
lesquels (à en croire le sentiment public) la justice s'était montrée
trop indulgente, furent enveloppés dans la vengeance des
septembriseurs. Une de leurs bandes s'était établie au milieu de la
cour de la Salpêtrière: une triste héroïne des _Causes célèbres_, la
femme de Desrues, tomba la première sous les coups des meurtriers;
d'autres prisonnières, qui avaient acquis la célébrité du crime,
subirent le même sort. Madame de La Motte (Valois), la même qui figura
dans l'affaire du collier, et qui avait été renfermée après une
première évasion, passa au milieu de ces forcenés, portant une canne,
un habit d'amazone et une cage avec un serin. Elle s'échappa. [Note: Ce
fait, conservé dans les _Mémoires_ des anciennes religieuses de la
Salpêtrière, à été affirmé à l'auteur par un vieil économe de la
Salpêtrière.]

Les prêtres furent les plus maltraités dans ces massacres: un citoyen
généreux réussit à en sauver quelques-uns. Profitant du désordre semé
par le bruit du tocsin, et d'intelligences acquises à prix d'argent,
Geoffroy Saint-Hilaire pénètre à deux heures dans la prison de
Saint-Firmin; il s'était procuré la carte et les insignes d'un
commissaire. Son intervention échoue devant la délicatesse des
prisonniers:

--Non, répond l'un d'eux, l'abbé de Keranran, proviseur de Navarre,
non! nous ne quitterons pas nos frères. Notre délivrance rendrait leur
perte plus certaine.

Pendant la nuit, douze ecclésiastiques de Saint-Firmin s'échappèrent
néanmoins, à la faveur d'une échelle que le jeune Geoffroy, plus tard
le grand naturaliste, avait appuyée contre un angle du mur.

Les massacres furent jugés le lendemain par le conseil de surveillance
de la Commune une mesure de sûreté générale.

«Ce terrible événement, écrivait quelqu'un du haut du rocher de
Saint-Hélène, était dans la force des choses et dans l'esprit des
hommes. Ce n'est point un acte de pure scélératesse. Les Prussiens
entraient; avant de courir à eux, on a voulu faire main basse sur leurs
auxiliaires dans Paris.»

Laissons le césarisme soutenir l'opportunité des massacres; il a besoin
de le faire pour justifier ses propres actes. Quant à nous, ayons le
courage de désavouer hautement la nécessité du crime. Les nations ne se
sauvent point par la vengeance; elles se sauvent par la justice.
Voilons donc d'un crêpe funèbre le souvenir de ces journées
désastreuses. La conséquence de pareils actes est de faire reculer pour
longtemps la liberté. Le 2 septembre, comme un noir fantôme, couvre et
obscurcit depuis près d'un siècle le soleil du 10 août. Surtout, que de
semblables _expéditions_ ne recommencent jamais; les circonstances
manqueraient pour les expliquer et l'humanité inconsolable n'aurait
plus qu'à se plonger dans l'abime du scepticisme ou du désespoir. Ni
les uns ni les autres nous ne savons quelles destinées l'avenir nous
réserve; un nuage épais nous dérobe les épreuves que peut avoir encore
à soutenir la France; mais quoi qu'il arrive, mais quels que soient les
événements qui grondent à l'horizon, jurons tous de proscrire dans nos
luttes civiles l'intervention de la mort.

A qui maintenant incombe la responsabilité des massacres du 2
septembre? C'est une question qu'il importe de résoudre. Plusieurs
historiens ont désigné Danton comme l'auteur du ces sanglantes
journées.

Aucune de ses paroles, aucun de ses actes, quand on les examine de près
et en quelque sorte à la loupe, ne justifient cette accusation. Il
était, nous l'a-vous dit, pour une justice qui frappât de grands coups
et qui intimidât les royalistes; il ne voulait pas d'une
Saint-Barthélémy révolutionnaire.

[Illustration: Massacre des Carmes.]

Il faut d'abord savoir que les événements du 2 septembre étaient
prévus. Tout le monde depuis quelques jours craignait un massacre, tout
le monde s'y attendait. La chose était pour ainsi dire dans l'air.
Avant la descente des meurtriers dans les prisons, l'abbé Hauy avait
été délivré sur une simple note de l'Institut qui le réclamait comme
indispensable à la science. L'abbé l'Homond, auteur d'une grammaire
latine, fut mis en liberté, grâce à la protection d'un de ses anciens
élèves, Tallien. L'abbé Bérardier reçut un sauf-conduit d'une main
inconnue; on se souvient que Camille avait étudié sous lui à
Louis-le-Grand. Robespierre, Fabre d'Églantine, Fauchet sauvèrent aussi
quelques prisonniers. La pitié en était donc venue à se rabattre sur
les individus, sur quelque vieille affection de collége, tant la
catastrophe semblait inévitable.

Mais pourquoi Danton, en sa qualité de ministre de la justice, ne
s'est-il point servi de son autorité, de son influence, des armes que
lui donnait la loi, pour arrêter l'effusion du sang? On pourrait en
dire autant de bien d'autres qui occupaient des fonctions politiques.
Pourquoi de son côté Pétion, maire de Paris, a-t-il pendant deux jours
consécutifs laissé _des brigands consommer leurs forfaits_, dans toutes
les prisons de Paris? Pourquoi Roland, le ministre girondin, n'a-t-il
point agi? Pâle, abattu, la tête appuyée contre un arbre dans le jardin
du ministère des affaires étrangères, il se contentait de demander
qu'on transférât l'Assemblée nationale à Tours ou à Blois. La vérité
est que le pouvoir exécutif était impuissant, l'Assemblée muette et
paralysée, la population indécise, affolée de peur, ne sachant à qui
obéir.

Il y avait aux alentours des prisons une force armée; elle ne bougea
pas. Des gardes nationaux faisaient l'exercice dans le jardin du
Luxembourg, à deux pas des Carmes et de l'Abbaye, on vint les avertir
de ce qui se passait; ils demeurèrent immobiles, firent la sourde
oreille. Beaucoup parmi les bons citoyens désapprouvaient les
massacres; ils n'essayèrent rien pour les arrêter. Chacun laissait
faire, laissait passer, c'est-à-dire laissait tuer.

Cette complicité passive enhardissait naturellement les meurtriers. Ils
se croyaient la justice du peuple--Le peuple! Il ne faut pas donner ce
nom aux misérables bandes qui allaient enfoncer la porte des prisons.
Quatre ou cinq cents hommes, tout au plus, prirent une part active dans
ces exécutions; mais le plus grand nombre regardait ces événements,
comme frappés du cachet de la fatalité. Une force inéluctable, la
stupeur, la loi suprême du salut public, l'indignation, l'approche de
l'ennemi qui avait juré de détruire Paris, la crainte de la royauté qui
du fond de la tour du Temple se montrait encore redoutable par les
mouvements qu'elle excitait à l'intérieur et par les secours qu'elle
attendait du dehors, la haine des nobles et des prêtres réfractaires,
qui depuis 89 avaient par leurs complots suspendu les affaires, jeté la
discorde dans le pays, paralysé l'élan de la guerre défensive, grossi
les rangs de l'armée prussienne, tout concourait à enchaîner la
résolution de réagir contre les exécuteurs des oeuvres sanglantes.

«Les ci-devant ont bien mérité leur sort: cela ne nous regarde point.»
Ainsi raisonnaient les bourgeois, les ouvriers.

Lebas n'avait pris aucune part aux massacres. Voici pourtant la lettre
qu'il écrivait à son père: «Pour moi, quand je réfléchis à toutes les
circonstances de cette journée, je n'y peux apercevoir qu'une mesure de
sûreté nécessaire pour la journée du 10 août. Si l'humanité gémit sur
tant de victimes immolées, et surtout sur de cruelles méprises, on
trouve quelque soulagement à penser que l'inaction du glaive de la loi
a été seule cause de tant de violences.»

Tel était aussi, il est permis de le croire, l'avis de Danton. Il faut
lui rendre cette justice que seul, dans ces jours lamentables où tous
les esprits étaient troublés, il ne désespéra point du salut de la
patrie; qu'il insista de toutes ses forces pour que l'Assemblée restât
dans les murs de la capitale, et que frappant du pied la terre il en
fit sortir des armées.

Ceux qui l'accusent d'avoir dirigé les massacres se fondent sur une
parole de Danton à une bande de travailleurs [Note: On a prétendu que
ce mot avait été inventé par les ouvriers de mort qui avaient
fonctionné au 2 septembre. C'est une erreur: au moyen âge, on appelait
ainsi les mercenaires qui arrêtaient ou tuaient les hérétiques. Ils
étaient même rétribués, sous prétexte que toute peine mérite salaire.]
qui avait exterminé à Versailles les prisonniers d'Orléans et qui était
venue envahir la cour de son hôtel; il avait répondu:

--Celui qui vous remercie n'est pas le ministre de la Justice, c'est le
ministre de la Révolution!

Qu'est-ce que cela prouve? Danton était l'homme des faits accomplis. Il
n'avait pas la conscience assez scrupuleuse et il était trop esclave de
la popularité pour braver un danger inutile. Le sang était versé; un
reproche adressé aux meurtriers n'aurait point ressuscité les morts. Il
fit contre fortune bon coeur, il remercia, mais en séparant toutefois
la Révolution de la Justice. C'était maintenant la justice qui allait
reprendre son cours. [Note: Cette manière de voir se trouve confirmée
par l'opinion de Garat, un modéré, qui dit dans ses _Mémoires_: «Danton
a été accusé de participation à toutes ces horreurs. J'ignore s'il a
fermé les yeux et ceux de la justice quand on égorgeait; on m'a assuré
qu'il _avait approuvé comme ministre ce qu'il détestait sûrement comme
homme_; mais je crois que tandis que les hommes de sang auxquels il se
trouvait associé exterminaient des hommes presque tous innocents et
paisibles, Danton, couvrant sa pitié sous des rugissements, dérobait à
droite et à gauche autant de victimes qu'il lui était possible à la
hache, et que des actes de son humanité à cette même époque ont été
réputés comme des crimes envers la Révolution, dans l'accusation qui
l'a conduit à la mort.»]

Un seul homme accepta, revendiqua fièrement la sinistre responsabilité
du massacre en le déclarant, dans son journal, _une opération
malheureusement trop nécessaire_.

Cet homme est Marat.

Tant que l'Ami du peuple avait été un simple journaliste, tant qu'il
s'était contenté de verser sur le papier des flots d'encre rouge, on
pouvait à la rigueur mettre ses diatribes, ses conseils sanguinaires,
ses provocations à la vengeance, sur le compte d'une imagination
effarée. Il n'en fut plus de même quand, après s'être glissé dans le
Comité de surveillance, il y exerça des fonctions publiques. Le
jugement de l'histoire doit être d'autant plus sévère envers les hommes
qu'ils encourent par la nature de leurs pouvoirs une responsabilité
plus grande. Eh bien! au risque d'être accusé de folie ou de
scélératesse, Marat osa prétendre que _tout Paris était à
l'expédition_; que _rejeter ces exécutions populaires sur le Comité de
surveillance était une insinuation perfide; que si les conspirateurs
sont tombés sous la hache du peuple, c'est parce qu'ils avaient été
soustraits au glaive de la Justice_.

Il est vrai que plus tard, en octobre 92, Marat lui-même a défini les
massacres du 2 septembre «un événement désastreux».

C'est le nom qui leur restera dans l'histoire.



X

Effet moral produit par les massacres.--Lutte de Danton et de
Marat.--Affaire Duport.--Echec de la Commune.--Les élections.--Fin de
l'Assemblée législative.


Il y a peut-être quelque chose de plus affreux que le meurtre lui-même;
c'est le lendemain du meurtre.

Pendant l'exécution, le mouvement, la fureur, le bruit, les clameurs
sinistres couvrirent une partie des scènes atroces qui déshonoraient
certains quartiers de Paris. Mais après!... Un silence glacial
s'étendit sur toute la ville. Le ciel était chargé de miasmes impurs.
Souillées, consternées, les imaginations étaient hantées par des
spectres. Les murs des prisons vides suaient du sang. Toutes les forces
vives de l'action et de la pensée semblaient être tombées dans un grand
anéantissement moral.

Qui relèvera les courages abattus? L'homme qui n'a jamais désespéré de
la France ni de la Révolution.

Danton voyait d'un oeil ombrageux les envahissements de la Commune.
Certes, il ne voulait pas la détruire, il la croyait un organe
indispensable au mouvement révolutionnaire; mais il voulait contenir
cette force rivale, la renfermer dans la limite de ses attributions, la
subordonner au pouvoir exécutif et à l'Assemblée législative.

Le 3 septembre, quand le sang coulait dans les ruisseaux, le Comité de
surveillance avait adressé à tous les départements une circulaire
signée de ses membres et qui était une véritable apologie des
massacres, une provocation à la vengeance:

«Tous les Français s'écrieront comme les Parisiens: «Marchons à
l'ennemi!» Mais nous ne laisserons pas derrière nous ces brigands pour
égorger nos enfants et nos femmes.»

On a dit que cette circulaire avait passé sous le couvert du ministre
de la justice; mais on n'en a jamais fourni la preuve. Quoi qu'il en
soit, elle constituait un véritable abus de pouvoir. De quel droit la
Commune de Paris s'arrogeait-elle une action directe sur les
provinces? De quel droit prêchait-elle le meurtre à tous les Français?

Danton frémit de colère; mais il ne se crut point assez fort dans un
pareil moment, ni assez bien armé, pour attaquer de front le Comité de
surveillance, sur lequel régnait Marat. Il attendit. Un incident lui
fournit quelques jours plus tard l'occasion d'engager la lutte.

Avant le 2 septembre, lors des visites domiciliaires, la municipalité
de Paris avait fait rechercher Adrien Duport; on ne l'avait point
trouvé. Ses opinions royalistes étaient bien connues. Duport avait été
membre de l'Assemblée constituante. La cour l'avait consulté, ainsi que
Barnave et Lameth. C'était du reste un caractère honorable, un homme de
talent, un constitutionnel sincère. Voyant que la cour ne suivait point
ses conseils, il se retira dans ses fonctions de magistrat (président
du tribunal criminel) et dans les devoirs de la vie privée. En vue de
sa sûreté personnelle, il vivait tantôt à Paris, dans le Marais, tantôt
sur ses terres, au château de Buignon. Garde national, grenadier de la
section du Marais, il faisait régulièrement son service, avait passé la
nuit du 10 août à la caserne, n'avait donc point paru au château. La
vérité est qu'il cherchait à se faire oublier.

Les haines politiques n'oublient point. La Commune, craignant que cette
proie ne lui échappe, envoie au maire de Bazoches l'ordre d'arrêter
partout où il le trouvera le sieur Duport et de le traduire à sa barre.
Le 4 septembre, en effet, le maire, flanqué de ses officiers
municipaux, du procureur de la Commune et des officiers de la garde
nationale, se met en marche vers le château de Buignon. Chemin faisant,
ils rencontrent Duport accompagné de sa femme et d'un ami, lui montrent
le mandat d'amener et l'arrêtent.

Homme d'État, homme de gouvernement avant tout, Danton, averti à temps,
s'indigne. Où s'arrêteront les empiétements de la Commune? Ne
courait-on pas tout droit à l'anarchie par la confusion des pouvoirs?
N'était-il pas bien temps de s'arrêter dans cette voie? A un moment
aussi critique, lorsque l'ennemi marchait sur Paris, la France était
perdue si une main vigoureuse ne ressaisissait la direction générale
des affaires, si la loi ne triomphait, à l'intérieur, de tous les
obstacles.

D'un autre côté, n'avait-on pas déjà versé trop de sang? Ramener Duport
dans Paris, c'était rouvrir la porte aux massacres. Il eut été
exterminé en route ou à son entrée dans la ville.

Le 7, Danton écrit en toute hâte au commissaire du pouvoir exécutif,
district de Nemours.

«Des motifs importants et d'ordre public _exigent_, monsieur, que votre
tribunal fasse _retenir_ le sieur Duport dans les prisons où il est
actuellement détenu, qu'il ne le laisse point _arriver à Paris jusqu'à
nouvel ordre_. Je vous prie de veiller à l'exécution de mes
_intentions_, ainsi qu'à la sûreté de ce prisonnier.»

Le 8, le ministre de la justice s'adressant à l'Assemblée législative,
seule autorité suprême qu'il reconnaisse, lui transmet sa lettre et une
protestation de Duport contre le mandat d'amener lancé par la Commune.
L'Assemblée renvoie les pièces au pouvoir exécutif (c'est-à-dire
Danton), pour faire statuer sur la légalité de l'arrestation.

Fort de ce premier succès, Danton écrit à MM. les juges du tribunal du
district de Melun: «D'après le décret de l'Assemblée nationale du 9
courant, vous voudrez bien, messieurs, statuer promptement sur la
_légalité_ ou l'_illégalité_ de l'arrestation de M. Adrien Duport, afin
que ce prisonnier soit mis en liberté s'il n'a pas mérité d'en être
privé plus longtemps.»

Voulant ménager tous les pouvoirs (c'était le moyen de s'assurer une
victoire plus complète), Danton demande par lettre au Comité de
surveillance: «Avez-vous de nouvelles charges contre Duport? Si oui,
communiquez-les, et je les transmettrai au tribunal de Melun.»

«Des charges, des pièces nouvelles! En avions-nous besoin, répond
fièrement le Comité, pour mettre en arrestation Adrien Duport? Sa
conduite à l'Assemblée nationale, ses machinations, ses liaisons avec
les conspirateurs, en un mot toute sa vie ne s'élève-t-elle point
contre lui?»

Silence de Danton.

Le 17 septembre 1792, la chambre du conseil, district de Melun, déclare
illégale l'arrestation de Duport et ordonne qu'il sera à l'instant même
élargi.

Danton n'avait pas seulement remporté une victoire: ce qui est bien
plus, il avait arraché une victime à la mort.

La Commune de Paris sentit le coup qui lui était porté, bondit, écuma
de rage. Le torrent de sang avait rencontré sa digue. Marat écrivit à
Danton une lettre dont les termes ne sont point parvenus jusqu'à nous,
mais que le fougueux tribun trouva injurieuse, outrageante. Il court à
la mairie. C'est Pétion qu'il rencontre. Il lui montre la lettre de
Marat, lettre insolente et dans laquelle l'Ami du peuple le menaçait de
ses placards. Danton était courroucé.

--Eh bien! lui dit Pétion, descendons au Comité de surveillance; vous
vous expliquerez.

Marat y était; le début fut très animé. Danton traita Marat durement;
Marat soutint ce qu'il avait avancé, finit par dire que dans les
circonstances où l'on se trouvait il fallait tout oublier, puis, pris
d'un mouvement de sensibilité, se jeta dans les bras de Danton qui
l'embrassa.

Cette scène a été racontée par Pétion, un témoin oculaire. Le récit
est-il bien exact? Peu importe: la tyrannie de la Commune était brisée;
l'Assemblée nationale porta plus tard un décret qui défendait _d'obéir
aux commissaires d'une municipalité hors de son territoire_.

Danton avait rétabli l'unité dans la diversité des pouvoirs, la vraie
doctrine révolutionnaire.

On rentrait peu à peu dans le droit, dans le classement des fonctions
publiques. Pourtant le fantôme du 2 septembre obscurcissait toujours
l'horizon. Ceux qui avaient directement participé au massacre
cherchaient à nier, à se dissimuler, à se couvrir de leur ombre; les
autres, ceux qui avaient laissé faire, cherchaient mille excuses à leur
lâcheté, et, comme il arrive toujours en pareil cas, accusaient,
dénonçaient avec une fureur extrême. C'est ainsi qu'on démoralise une
nation.

Il est d'ailleurs curieux de voir l'extrême réserve avec laquelle les
Girondins eux-mêmes parlaient alors de ces journées sanglantes. Écoutez
Vergniaud:

«Que le peuple, lassé d'une longue suite de trahisons, se soit enfin
levé, qu'il ait tiré de ses ennemis connus une vengeance éclatante, je
ne vois là qu'une résistance à l'oppression, et s'il se livre à
quelques excès qui outre-passent les bornes de la justice, je n'y vois
que les crimes de ceux qui l'ont provoqué par leurs trahisons...»

C'est-à-dire les crimes des royalistes.

Il est vrai que, dans le même discours Vergniaud signale en termes
éloquents la fameuse circulaire du Comité de surveillance, cet _infâme
écrit_, et qu'il somme les membres inculpés de _désavouer leur
signature_; sinon _ils doivent être punis_... Ce ne sont donc point
encore les massacres de Paris eux-mêmes que l'on flétrit, c'est
l'effrayante intention de les étendre à toute la France. Il fallait un
bouc émissaire; on rejeta sur Marat tout l'odieux du crime.

Cependant la Législative touchait à l'expiration de ses pouvoirs.

Déjà les élections pour l'Assemblée prochaine avaient commencé. Elles
se firent sous deux impressions, celle du 10 août et celle du 2
septembre. Tout le monde sentait que l'énergie était nécessaire pour
substituer un gouvernement à un autre, pour contenir les ennemis du
dedans et pour effrayer les puissances étrangères.

«Tout homme qui ne se passionne pas pour la liberté, s'écriait Jullien
de la Drôme, est indigne de la servir. C'est une vierge délicate qui
préfère être haïe à être aimée faiblement. Oui, messieurs, donnez-nous
des aristocrates ardents plutôt que de tièdes patriotes. Les premiers
se feront détester et ne seront pas à craindre: les autres pourraient
se faire aimer, et leur mollesse contagieuse affaiblirait le ressort
énergique dont nous avons besoin pour sauver la patrie en danger.»
[Note: Copié par l'auteur sur une note aux Archives nationales.]

Ces sentiments étaient ceux de la majorité des citoyens. Les corps
électoraux de Paris et de Versailles nommèrent députés à la Convention
nationale Danton, Marat, les deux Robespierre, Tallien, Osselin,
Audoin, Joseph Chénier, Fabre d'Églantine, Legendre, Camille
Desmoulins, Lavicomterie, Fréron, Panis, Sergent, Billaud-Varennes,
Collot-d'Herbois et Philippe d'Orléans, que la Commune devait autoriser
à prendre le nom d'Égalité.

La Législative n'en continuait pas moins ses séances. Entourés de
défiance, accusés de mollesse, soupçonnés même de rêver le
rétablissement de la monarchie, les députés sentirent le besoin de
faire une déclaration. Dès le 4 septembre, au moment où le sang fumait
encore, ils s'étaient tous levés et s'étaient écriés dans un élan
d'enthousiasme: «Plus de roi!»

C'est par respect envers l'Assemblée prochaine et pour ne point
anticiper sur les droits de la Convention que le décret, écrit en
quelque sorte dans tous les coeurs, fut remplacé par un serment qui
n'engageait que chaque membre en particulier.

Avant de se séparer, les députés eurent un autre beau mouvement:
«Périsse l'Assemblée nationale, s'était écrié Vergniaud à la tribune,
pourvu que la France soit libre!»

Tous se levèrent, tous répétèrent d'un même élan: «Oui, oui, périssons
s'il le faut... et périsse notre mémoire!...»

Le 21 septembre 1792, l'Assemblée législative avait vécu.

Serrée, étouffée, pour ainsi dire, entre deux colosses, la Constituante
et la Convention, elle n'en a pas moins marqué sa place dans
l'histoire. Menacée par la coalition de tous les rois de l'Europe,
trahie par la cour, trompée par la fortune des armes au début d'une
guerre qu'elle avait elle-même déclarée, débordée par les mouvements de
la rue, éclaboussée par le sang du 2 septembre, elle n'a jamais fléchi;
elle a eu foi dans la France et dans la Révolution. Tout était mouvant,
incertain; le sol tremblait sous ses pieds; mais elle ne trembla point.
En face de la gravité des circonstances, elle se démit volontairement
et noblement de ses pouvoirs. Avait-elle répondu à tout ce qu'on
attendait d'elle? Non vraiment; elle eut du moins la sagesse de
comprendre qu'en face de l'étranger et de la guerre civile la
représentation nationale avait besoin de se renouveler aux sources de
l'élection populaire. Elle sut mourir à temps.

Place à la Convention! C'est maintenant vers elle que se porte la
grande attente du pays.

[Illustration: Barras]



CHAPITRE QUATRIÈME

LA CONVENTION



I

Physionomie de la Convention nationale.--Nomination du
bureau.--Abolition de la royauté.--La situation politique jugée par
Danton.--La propriété est déclarée inviolable.--Réforme
judiciaire.--Les juges seront choisis indistinctement parmi tous les
citoyens.--Vice originel de la Convention.--Les Girodins ennemis de
Paris.--Le parti qu'ils tirent des journées de Septembre.--Presages
d'une lutte à mort entre la Gironde et la Montagne.


Le 20 septembre 1792, la France avait vaincu à Valmy: l'ennemi etait
repoussé!

Le lendemain, la Convention se réunit aux Tuileries, d'où, après avoir
pris congé des membres de la Législative dont les pouvoirs étaient
expirés, elle se rend dans la même salle des Feuillants où l'Assemblée
précédente tenait ses séances.

A droite est la Gironde, à gauche s'élève la Montagne; entre ces deux
points, culminants, dans le fond, s'étend la Plaine ou le Marais.

Parmi les sept cent quarante-cinq membres de la nouvelle Assemblée,
soixante-quinze avaient siégé à la Constituante et soixante-seize à la
Législative. Les autres arrivaient généralement des provinces et
appartenaient à la bourgeoisie. Plus ou moins inconnus, ils jouaient
dans leur silence le rôle de sphinx.

On voit déjà, clair-semées sur les bancs, quelques têtes à caractère:
voici Saint-Just, en habit noir boutonné, et grave, beau comme un
symbole; Robespierre avec son profil anguleux, son front en hache et
son gilet à revers; Danton avec sa laideur fougueuse; Camille
Desmoulins avec sa physionomie mobile et son sourire mélancolique;
Couthon, paralysé des jambes, mais dont toute la vie était dans la
tête; le peintre David avec une joue enflée; Marat, cette maladie
révolutionnaire, ce mythe: ses yeux paraissent éblouis et comme étonnés
de la lumière; le visage terreux, il a l'air de Lazare sortant du
sépulcre.

Les tribunes s'élèvent, placées au-dessus des bancs des députés, comme
des loges de théâtre sur un parterre. Elles sont occupées par des
figures plébéiennes, qui viennent assister à la première scène du grand
drame national; ces tribunes représentent le choeur antique; elles
approuvent ou elles condamnent; elles ont les passions, les
entraînements, les caprices de la multitude.

La séance est ouverte à deux heures et un quart. L'Assemblée nomme son
président et porte son choix sur Pétion. Les secrétaires sont deux
constituants, Camus et Rabaud-Saint-Étienne, puis les Girondins
Brissot, Vergniaud, Lasource et Condorcet.

Deux représentants, Manuel et Collot-d'Herbois, proposent de voter
immédiatement l'abolition de la royauté.

Écoutez! Un orateur en soutane violette réclame la parole, c'est l'abbé
Grégoire. [Note: L'abbé Grégoire avait été nomme évêque du Blois, mais
non, comme le disent les ultramontains, par l'Assemblée constituable:
il fut appelé au siége épiscopal par le clergé et le peuple, en vertu
d'une élection libre.]

«Personne ne nous proposera jamais, dit-il, de conserver en France la
race funeste des rois; nous savons trop bien que toutes les dynasties
n'ont jamais été que des races dévorantes qui se disputent les lambeaux
des hommes, mais il faut pleinement rassurer les amis de la liberté. Il
faut détruire ce talisman dont la force magique pourrait encore
stupéfier bien des esprits légers.»

Le timide Bazire fait observer que la question étant délicate a besoin
d'être mûrement discutée.

«Et qu'est-il besoin de discuter, reprend Grégoire avec enthousiasme,
quand tout le monde est d'accord? Les rois sont dans l'ordre moral ce
que les monstres sont dans l'ordre physique. Les cours sont l'atelier
des crimes et la tanière des tyrans. L'histoire des rois est le
martyrologe des peuples.»

--Oui, s'écrie-t-on de toutes parts, la discussion est inutile.

Il se fait un profond silence. Cette proposition mise aux voix est
votée par acclamation.

Le président se lève et dit:

«LA CONVENTION NATIONIAL DÉCRÈTE QUE LA ROYAUTÉ EST ABOLIE EN FRANCE.»

Une explosion de joie, les applaudissements, les cris de _vive la
nation_, répétés par les galeries, se prolongent durant plusieurs
minutes.--La royauté, cette idole devant laquelle la France s'était
tenue agenouillée depuis des siècles, cette image charnelle de la
divinité, cette toute-puissance faite homme, cette tradition vivante,
voilà ce que la nouvelle Assemblée, du premier coup, sans discussion,
venait de briser comme un hochet d'enfant. C'était donner, dès le
début, une belle idée de sa force et de son intrépidité. Elle
anathématisait tous les trônes dans un seul, et cela sous le canon des
rois coalisés! O géants de la Convention, vous qui répandiez la lumière
d'une main et le tonnerre de l'autre, on peut bien calonnier vos
mémoires; on ne les avilira point: vous, du moins, vous avez osé!

L'abolition de la royauté était dans les nécessités du renouvellement
social; comment le vieux monde pouvait-il disparaître et céder la place
aux institutions modernes, tant que la tête de l'ancien régime était
debout? L'alliance entre les principes qui avaient fait la monarchie et
les idées qui venaient de faire la Révolution était impossible: on
l'avait bien vu par l'essai du gouvernement constitutionnel.

«On ne met pas du vin nouveau dans les vieilles outres.» La monarchie,
qui est la forme du droit divin, ne pouvait contenir les idées
philosophiques du dix-huitième siècle, ni les conséquences qui s'en
dégagent; elle éclata.

La logique voulait que l'Assemblée votât ensuite l'ouverture d'une ère
nouvelle. Les actes publics, au lieu d'être datés de l'an IV de la
liberté, furent datés de l'an 1er de la République.

Ce grand pas fait, la Convention s'arrêta. Les tiraillements et les
divisions des partis, les rancunes personnelles semblaient la réduire à
l'impuissance d'agir. Entre la Gironde et la Montagne grondaient de
sourds tonnerres. Nous avons vu que les modérés s'étaient emparés du
fauteuil et du bureau. Ce premier succès leur avait donné une grande
confiance en eux-mêmes. Notez d'ailleurs que la salle était petite,
resserrée: les haines se touchaient dans cette fosse aux lions.

Quant aux nouveaux venus, ils étaient indécis, flottants, inquiets. A
quel parti se rattacher? Ils ne voulaient ni de la dictature sanglante,
ni d'une République fédérative, qui aurait plongé la France dans
l'anarchie, ouvert le territoire national à l'invasion étrangère.

Danton comprit qu'il fallait à tout prix rompre la glace. Il était
encore ministre de la justice: il vint déposer ses pouvoirs à la
tribune:

«Avant d'exprimer mon opinion, dit-il, sur le premier acte que doit
faire l'Assemblée nationale, qu'il me soit permis de résigner dans son
sein les fonctions qui m'avaient été déléguées par l'Assemblée
législative. Je les ai reçues au bruit du canon dont les citoyens de la
capitale foudroyèrent le despotisme. Maintenant que la jonction des
armées est faite, que la jonction des représentants du peuple est
opérée, je ne dois plus reconnaître mes fonctions premières; je ne suis
plus qu'un mandataire du peuple, et c'est en cette qualité que je vais
parler.

«On vous a proposé des serments; il faut, en effet, qu'en entrant dans
la vaste carrière que vous avez à parcourir, vous appreniez au peuple,
par une déclaration solennelle, quels sont les sentiments et les
principes qui présideront à vos travaux.

«Il ne peut exister de constitution que celle qui sera textuellement,
nominativement acceptée par la majorité des assemblées primaires. Voilà
ce que vous devez déclarer au peuple. Les vains fantômes de dictature,
les idées extravagantes de triumvirat, toutes ces absurdités inventées
pour effrayer le peuple, disparaissent alors, puisque rien ne sera
constitutionnel que ce qui aura été accepté par le peuple.

«Après cette déclaration, vous devez en faire une autre qui n'est pas
moins importante pour la liberté et pour la tranquillité publique.
Jusqu'ici on a agité le peuple parce qu'il fallait lui donner l'éveil
contre les tyrans. Maintenant _il faut que les lois soient aussi
terribles contre ceux qui y porteraient atteinte_ que le peuple l'a été
en foudroyant la tyrannie; il faut qu'elles punissent tous les
coupables pour que le peuple n'ait plus rien à désirer. (_On
applaudit_.)

«On a paru croire, d'excellents citoyens ont pu présumer que des amis
ardents de la liberté pouvaient nuire à l'ordre social en exagérant les
principes: eh bien! abjurons ici toute exagération, déclarons que
toutes les propriétés territoriales, individuelles et industrielles
seront éternellement maintenues, (_Il s'élève des applaudissements
unanimes_.)

«Souvenez-vous ensuite que nous avons tout à revoir, tout à recréer;
que la déclaration des droits, elle-même, n'est pas sans tache, et
qu'elle doit passer à la révision d'un peuple vraiment libre.»

L'effet de ce discours fut immense. L'orateur y touchait les trois
points essentiels dans des circonstances aussi orageuses: le
gouvernement du peuple par le peuple, le règne de la loi substitué à
l'arbitraire des masses, le respect de la propriété, déclarée par lui
inviolable, sacrée. Devant cette parole claire et précise
s'évanouissaient la dictature, le triumvirat, la crainte des massacres,
l'horreur du pillage, cette tête de Méduse. Du premier bond, Danton
s'était posé en homme d'ordre, en législateur qui reconnaît le besoin
de tout refaire, de tout recréer, mais avec le consentement de la
nation et à l'aide de l'Assemblée tout entière. Les intérêts légitimes
étaient rassurés; le programme de la Révolution se montrait tracé en
lettres de feu: A nous, les Titans! Escaladons le ciel, fondons un
monde nouveau!

La Convention décréta les deux propositions de Danton: 1) il ne peut y
avoir de constitution que quand elle est acceptée du peuple; 2) la
sûreté des personnes et des propriétés est sous la sauvegarde de la
nation.

Le 22 septembre, une députation de la ville d'Orléans vient annoncer à
la Convention qu'elle a suspendu ses officiers municipaux, qui étaient
des hommes dévoués à la monarchie. Les délégués demandent à l'Assemblée
de les appuyer dans la lutte qu'ils soutiennent contre un conseil
général qui résiste et ne veut pas se retirer devant la réprobation de
ses électeurs.

Danton monte à la tribune.

«Vous venez d'entendre les réclamations de toute une commune contre ses
oppresseurs. Il ne s'agit point de traiter cette affaire par des
renvois à des comités; il faut, par une décision prompte, épargner le
sang du peuple, _il faut faire justice au peuple pour qu'il ne se la
fasse pas lui-même_ ... Je demande qu'à l'instant trois membres de la
Convention soient chargés d'aller à Orléans pour vérifier les faits ...
Que la loi soit terrible et tout rentrera dans l'ordre. Prouvez que
vous voulez le règne des lois; mais prouvez aussi que vous voulez le
salut du peuple, et surtout épargner le sang des Français.»

L'Assemblée applaudit.

Le même jour, on agite la question de la réforme judiciaire.

Danton intervient encore dans la discussion. Il a passé au ministère de
la justice. Il a été à même d'apprécier les sentiments de l'ancienne
magistrature. Les pièces envoyées à M. Joly, ministre du roi, sont
tombées entre les mains du ministre du peuple. Il a vu que tel juge est
ennemi du nouvel ordre de choses, que tel autre adressait au
gouvernement déchu des pétitions flagorneuses. C'est alors qu'il s'est
convaincu de la nécessité d'exclure cette classe d'hommes des
tribunaux.

Payne demandait qu'on s'en tînt, pour le présent, à la réélection des
individus, sans rien changer aux lois. Danton réplique:

«Ma proposition entre parfaitement dans le sens du citoyen Payne. Je ne
crois pas de votre devoir, en ce moment, de changer l'ordre judiciaire;
mais je pense seulement que vous devez étendre la faculté des choix.
Remarquez que tous les hommes de loi sont d'une aristocratie
révoltante; si le peuple est forcé de choisir parmi ces hommes, _il ne
saura où reposer sa confiance_. Je pense que si l'on pouvait, au
contraire, établir dans les élections un principe d'exclusion, ce
devrait être contre ces hommes de loi qui ont été une des grandes
plaies du genre humain....

«Élevez-vous à la hauteur des grandes considérations. Le peuple ne veut
point de ses ennemis dans les emplois publics: laissez-lui donc la
faculté de choisir ses amis. Ceux qui se sont fait un état de juger les
hommes étaient comme les prêtres: les uns et les autres ont
éternellement trompé le peuple. La justice doit se rendre par les
simples lois de la raison. Et moi aussi je connais les formes; et si
l'on défend l'ancien régime judiciaire, je prends l'engagement de
combattre en détail, pied à pied, ceux qui se montreront les sectateurs
de ce régime.»

A diverses objections qui lui sont faites par la droite, l'orateur
répond:

«On a mal interprété mes paroles: je n'ai pas proposé d'exclure les
hommes de loi des tribunaux, mais seulement de supprimer l'espèce de
privilége exclusif qu'ils se sont arrogé jusqu'à présent. Le peuple
élira sans doute tous les citoyens de cette classe qui unissent le
patriotisme aux connaissances; mais, à défaut d'hommes de loi
patriotes, ne doit-il pas pouvoir élire d'autres citoyens?

«Je dois vous dire, moi, que les hommes infiniment versés dans l'étude
des lois sont extrêmement rares, que ceux qui se sont glissés dans la
composition actuelle des tribunaux sont des subalternes; qu'il y a
parmi les juges actuels un grand nombre de procureurs et même
d'huissiers. Eh bien! les mêmes hommes, loin d'avoir une connaissance
approfondie des lois, n'ont qu'un jargon de chicane; et cette science,
loin d'être utile, est infiniment funeste.»

La Convention déclare que les juges pourront être indistinctement
choisis parmi tous les citoyens. Cette proposition admise en principe
est néanmoins renvoyée à un comité pour en régler les moyens
d'exécution.

Danton grandissait chaque jour; mais ce sont les hauteurs qui attirent
la foudre.

Le jour même de sa naissance, cette grande Assemblée se montra atteinte
d'un vice originel, d'une terrible maladie, dont on vit plus tard se
développer les germes. Ses membres avaient en quelque sorte la rage de
se déchirer, de se proscrire les uns les autres, de s'entre-tuer. Sans
cette fureur de suicide, qui donc aurait jamais pu la vaincre?
Personne: la Convention seule avait la force de se décapiter elle-même.

Cette maladie existait aussi bien à droite qu'à gauche.

Le signal des hostilités partit même de la Gironde. Le 23, Brissot
écrivait dans son journal qu'il y avait un _parti désorganisateur_ au
sein de l'Assemblée.

Est-il vrai que les Girondins rêvassent dès lors une république
fédérative, le démembrement de la France? On peut en douter; mais un
fait certain, c'est qu'ils avaient la peur et la haine de Paris.

Sur quoi se fondait cette aversion pour la capitale? D'abord sur des
griefs personnels: Paris avait nommé leurs adversaires. Les Girondins
donnaient aussi pour prétexte les événements du 2 septembre: certes, ce
prétexte était fort grave; toutefois, pouvait-on sans injustice rendre
la ville responsable des massacres? Non, mille fois non.

Nous avons vu que si le signal partit d'un pouvoir constitué, ce fut du
comité de surveillance de la Commune: mais que dira Saint-Just dans son
fameux rapport du 8 juillet 1793, en s'adressant aux Girondins:
«Accusateurs du peuple, on ne vous a point vus le 2 septembre entre les
assassins et les victimes!»

Le rôle au moins passif des Girondins, au milieu de ces sinistres
événements, leur donnait-il le droit de s'élever sans cesse contre les
auteurs présumés d'un tel crime? Le tocsin et le canon d'alarme avaient
retenti assez haut. Il est impossible que Brissot, le chef de la
Gironde, ignorât quelques heures d'avance les malheurs qui se
préparaient.

«Il faut, lui écrivait Chabot, que je te démasque tout entier: c'est de
ta bouche même que j'ai appris, le 2 septembre au matin, le complot du
massacre des prisonniers; je t'ai conjuré d'empêcher ces désastres en
engageant l'Assemblée à se mettre à la tête de la Révolution. Je
croyais qu'elle seule pouvait mettre un terme à l'anarchie; c'était
d'ailleurs un moyen pour elle de se soustraire à la domination de la
Commune, dont tu commençais à te plaindre. Toute ta réponse à mes
observations fut que la Constitution réprouvait cette mesure.»

Chabot dévoile ensuite le secret de cette indifférence et de cette
impassibilité. Morande était dans les prisons. Ce Morande avait été
l'ami de Brissot; il était maintenant son ennemi intime. Rien de plus
insupportable à un homme d'État que le complice de ses anciennes
intrigues et de ses bassesses. S'il faut en croire les mauvais propos,
Brissot jouissait déjà de la mort d'un témoin si redoutable. Cette mort
ensevelissait dans l'éternel silence le secret de certaines vilenies
que la bouche du vivant pouvait divulguer. Aussi Brissot ne
montra-t-il, à la fin de cette terrible journée, qu'un souci, qu'une
inquiétude: il s'informa si Morande existait encore.

Il y a plus: la Commune, si calomniée depuis, vint réclamer
l'intervention de l'Assemblée nationale pour arrêter l'effusion du
sang. Le capucin Chabot s'engageait à sauver les victimes; il donnait
pour garant de sa promesse le succès de ses exhortations dans la
journée du 10 août, journée orageuse où il avait réussi à calmer le
peuple. On écarta son influence. L'Assemblée envoya sur le théâtre des
massacres une commission impuissante: le vieux Dussault, après avoir
obtenu le silence, au milieu des sabres sanglants, par le seul effet
d'une médaille de député, ne parla que de ses écrits académiques et de
sa traduction de Juvénal: ce fatras d'érudition, si hors de propos,
aigrit la multitude au lieu de l'apaiser. Dussault aurait dû se
souvenir de l'adage classique: «_Non erat hic locus_, ce n'était pas le
moment.»

Pétion, le président de l'Assemblée, le _vertueux_ Pétion cher aux
Girondins, n'avait-il pas lui-même manqué à tous ses devoirs? Maire de
Paris, ses fonctions ne lui commandaient-elles point de se mettre à la
tête de la force armée et, dans le cas où la garde nationale aurait
refusé de le suivre, ne devait-il point, ceint de l'écharpe municipale,
se jeter entre les bourreaux et les victimes? N'avait-il point
conseillé plus tard de _couvrir d'un voile_ les événements accomplis?
Une enquête ayant été ouverte en vue de découvrir les véritables
auteurs de ces malheureuses journées, Pétion avait solennellement
déclaré: «Les assassinats furent-ils commandés, furent-ils dirigés par
quelques hommes? J'ai eu des listes sous les yeux; j'ai reçu des
rapports; j'ai recueilli quelques faits: si j'avais à me prononcer
comme juge, je ne pourrais pas dire: Voilà le coupable!»

Par quelle raison ces mêmes hommes, si tranquilles à l'heure du crime,
venaient-ils maintenant agiter la chemise sanglante de César? Le 2
septembre devait naturellement soulever dans tout le pays un
frémissement d'horreur: assassiner des citoyens qui étaient sous la
protection de la loi, c'était assassiner la loi elle-même. En lavant
leurs mains dans ce sang et rejetant toute la responsabilité de pareils
actes sur la Commune de Paris, les Girondins ne croyaient-ils point
faire acte d'habileté politique? Soit, mais leur grand tort est qu'ils
se servaient de ces massacres tolérés, à dessein, comme d'un moyen pour
perdre la capitale dans l'esprit des provinces.

Trois têtes du parti populaire étaient surtout désignées par les
journaux girondins à la vengeance des modérés: Danton, Robespierre et
Marat.

Nous avons dit que les deux premiers avaient été étrangers aux
massacres, et quant à Marat, le moment était mal choisi pour le
frapper. Il semblait que son titre de _député à la Convention
nationale_ l'eût un peu calmé. «Consacrons-nous exclusivement à la
constitution: ce qui importe, c'est de poser les bases de l'édifice
social,» écrivait-il la veille du l'ouverture des séances. Son journal
même avait fait peau neuve. _L'Ami du peuple_ avait été remplacé par le
_Journal de la République française._

De leur côté, la Commune de Paris, le Comité de surveillance,
désavouaient maintenant toute participation dans les scènes affreuses
qui avaient révolté la France. N'eût-il point été plus sage de profiter
de cette réaction de la conscience publique pour réconcilier les partis
et fonder un gouvernement stable? Malheureusement, comme nous l'avons
dit, le souvenir des fatales journées était un prétexte qui voilait de
sombres animosités personnelles. Ceux qui transportaient sans cesse la
discussion sur ce terrain y cherchaient moins un acte de justice qu'un
champ de bataille.

Après le succès qu'elle venait d'obtenir dans l'élection du président
et des secrétaires, la Gironde se croyait maîtresse de l'Assemblée;
elle comptait sur les nouveaux députés élus par les provinces et se
flattait déjà d'une vengeance facile.

Depuis quelques jours, l'orage grondait: il éclata dans le séance du
23.



II

Une proposition malheureuse.--Séance du 25 septembre.--Dénonciation de
Lasource.--Discours de Danton,--Attaque contre Robespierre.--Sa
défense.--Démenti donné à Barbaroux par Paris.--Accusation contre
Marat.--L'ami du peuple à la tribune.--Conclusion de cette
journée.--Défaite des Girondins.--Paris vengé.--La République une et
indivisible.


Dans toutes les grandes assemblées, il y a certains signes par lesquels
s'annonce la bataille. L'atmosphère de la salle est en quelque sorte
chargée d'électricité haineuse. De banc en banc règne un silence
glacial. Quelquefois au contraire de sourdes rumeurs circulent. Les
fronts sont inquiets, sombres, contractés. De part et d'autre, on se
regarde comme deux armées en présence.

Telle était la physionomie de la Convention le 21 septembre 1792.

D'où partirait le feu?

Trois Girondins, Kersaint, Buzot, Vergniaud, proposent de donner à la
Convention une force armée, une garde prise dans les quatre-vingt-trois
départements. C'était une insulte jetée à la face de Paris.

[Illustration: Marat à la tribune de la Convention. Séance orageuse.]

Cet acte de défiance envers la capitale était à la fois injuste et
impolitique. Entourée de la majesté de la loi, défendue en quelque
sorte par la confiance des plus ardents patriotes, la Convention
n'avait alors rien à redouter d'un coup de main. Tout le monde espérait
en elle; tout le monde comprenait le besoin de remplacer la royauté
abolie par la représentation nationale seule et inviolable. Or rien
n'est plus maladroit que de défier un danger absent. Le projet d'une
garde départementale souleva l'indignation des Parisiens et donna lieu
sur-le-champ à des soupçons plus ou moins fondés. Appuyée sur une armée
venue de la province et dont les partis se serviraient les uns contre
les autres, la Convention ne dégénérerait-elle point en une assemblée
de tyrans?

Le 25, la guerre se déclara entre la Gironde et la députation de Paris.

Un mouvement subit se fait dans la salle comme un coup de vent dans les
blés; Marat, en houppelande de drap noir avec des revers doublés de
fourrures, en pantalon de peau, en veste de satin blanc fané, en bottes
molles à la hussarde, entre et va se placer à la crête de la Montagne.
Quelques députés affectent sur son passage de détourner la tête et de
s'éloigner avec dégoût; les tribunes, au contraire, témoignent le plus
vif intérêt. Marat, sans se soucier de ces manifestations diverses,
pose sa casquette sur son banc et promène autour de lui dans la salle
un regard assuré. L'attention, l'attendrissement redoublent dans les
tribunes; les hommes le montrent du doigt aux femmes, en leur disant:
«Le voici! C'est lui!»

Les députés de la Montagne ne donnent aucun signe; Camille Desmoulins
seul vient lui serrer la main.

--J'aime ce jeune homme, dit Marat presque à haute voix; c'est une tête
faible, mais c'est un bon coeur.

Pétion est au fauteuil. Après quelques débats insignifiants; le
Girondin Lasource ouvre le feu:

«Je répète, dit-il, à la face de la République, ce que j'ai dit au
citoyen Merlin en particulier. Je crois qu'il existe un parti qui veut
dépopulariser la Convention nationale, qui veut la dominer et la
perdre, qui veut régner sous un autre nom, en réunissant tout le
pouvoir national entre les mains de quelques individus. Ma prédiction
sera peut-être justifiée par l'événement, mais je suis loin de croire
que la France succombe sous les efforts de l'intrigue, et j'annonce aux
intrigants que je ne les crains point, qu'à peine démasqués ils seront
punis, et que la puissance nationale, qui a foudroyé Louis XVI,
foudroiera tous ces hommes avides de domination et de sang...»

L'Assemblée applaudit. Cet acte d'accusation désignait à mots couverts
trois grands coupables, Danton, Robespierre et Marat.

Ce fut Danton qui monta d'abord à la tribune. Crispant sa face de lion,
calme au milieu de l'orage et se tournant vers la droite avec hauteur:

«Citoyens,

«C'est un beau jour pour la nation, c'est un beau jour pour la
République Française que celui qui amène faire nous une explication
fraternelle. S'il y a des coupables, s'il existe un homme pervers qui
veuille dominer despotiquement les représentants du peuple, sa tête
tombera aussitôt qu'il sera démasqué. Cette imputation ne doit pas être
une imputation vague et indéterminée; celui qui l'a faite doit la
signer; je le ferais moi-même, cette imputation dût-elle faire tomber
la tête de mon meilleur ami. Ce n'est pas la députation de Paris prise
collectivement qu'il faut inculper: je ne chercherai pas non plus à
justifier chacun de ses membres, je ne suis responsable pour personne;
je ne vous parlerai donc que de moi.

«Je suis prêt à vous retracer le tableau de ma vie publique. Depuis
trois ans, j'ai fait tout ce que j'ai cru devoir faire pour la liberté.
Pendant la durée de mon ministère, j'ai employé toute la vigueur de mon
caractère, j'ai apporté dans le conseil toute l'activité et tout le
zèle du citoyen embrasé de l'amour de son pays. S'il y a quelqu'un qui
puisse m'accuser à cet égard, qu'il se lève et qu'il parle!

«Il existe, il est vrai, dans la députation de Paris, un homme dont les
opinions sont pour le parti républicain ce qu'étaient celles de Royou
[Note: Pamphlétaire royaliste qui s'était rendu ridicule par ses
extravagances et de ses violences.] pour le parti aristocratique; c'est
Marat. Assez et trop longtemps on m'a accusé d'être l'auteur des écrits
de cet homme. J'invoque le témoignage du citoyen qui vous préside
(Pétion). Il tient, votre président, la lettre menaçante qui m'a été
adressée par ce citoyen; il a été témoin d'une altercation qui a eu
lieu entre lui et moi à la mairie, Mais j'attribue ces exagérations aux
vexations que ce citoyen a éprouvées. Je crois que les souterrains dans
lesquels il a été enfermé ont ulcéré son âme... Il est très-vrai que
d'excellents citoyens ont pu être républicains à l'excès, il faut en
convenir; mais n'accusons pas, pour quelques individus exagérés, une
députation tout entière.

«Quant à moi, je n'appartiens pas à Paris; je suis né dans un
département vers lequel je tourne toujours mes regards avec un
sentiment de plaisir; _mais aucun de nous n'appartient à tel ou tel
département, il appartient à la France entière._ Faisons donc tourner
cette discussion au profit de l'intérêt public.

«Il est incontestable qu'il faut une loi vigoureuse contre ceux qui
voudraient détruire la liberté publique. Eh bien! portons-la, cette
loi; portons une loi qui prononce la peine de mort contre quiconque se
déclarerait en faveur de la dictature ou du triumvirat; mais, après
avoir posé ces bases qui garantissent le règne de l'égalité,
anéantissons cet esprit de parti qui nous perdrait. On prétend qu'il
est parmi nous des hommes qui ont l'opinion de vouloir morceler la
France; faisons disparaître ces idées absurdes, en prononçant la peine
de mort contre leurs auteurs. _La France doit être un tout
indivisible._ Elle doit avoir unité de représentation. Les citoyens de
Marseille désirent donner la main aux citoyens de Dunkerque. Je demande
donc la peine de mort contre quiconque voudrait détruire l'unité en
France, et je propose de décréter que la Convention nationale pose pour
base du gouvernement qu'elle va établir l'unité de représentation et
d'exécution. Ce ne sera pas sans frémir que les Autrichiens apprendront
cette sainte harmonie; alors, je vous le jure, nos ennemis sont morts!»

Ce discours, on le voit, était un glaive à deux tranchants; il frappait
d'un côté sur la dictature et de l'autre sur la décentralisation de la
France. Ni pouvoir absolu confié à un seul, ni gouvernement fédératif:
l'unité par la représentation nationale. Quelques amis communs
reprochèrent plus tard à Danton d'avoir sacrifié Marat. Danton était
trop jaloux du succès, il avait trop foi dans la souveraineté du but
pour ne point jeter à la mer tout ce qui pouvait lui nuire. D'un autre
côté, n'était-ce point le seul moyen de sauver l'Ami du peuple que de
le représenter comme un extravagant, un esprit troublé par la
persécution et par les ténèbres de sa cave? Triste moyen, dira-t-on,
que de le recommander à la commisération de ses juges! Soit; mais
n'était-il pas là pour se défendre? Marat, d'ailleurs, tenait à marcher
seul: c'était flatter son orgueil que de le mettre à part.

Quoi qu'il en soit, par ce mâle discours, Danton avait écarté la foudre
qui menaçait sa tête. C'était à présent le tour de Robespierre.

On demandait l'ordre du jour. Merlin alors se lève. «Citoyens,
s'écrie-t-il, le véritable ordre du jour, le voici: Lasource m'a dit
hier qu'il y avait dans cette salle un parti qui voulait établir la
dictature; je le somme de m'en indiquer le chef; quel qu'il soit, je
déclare être prêt à le poignarder!»

Cambon, de son banc et en montrant son bras, le poing fermé:

--Misérable, voici l'arrêt de mort des dictateurs.

--Oui, s'écrie Rebecqui, de Marseille, oui, il existe dans cette
Assemblée un parti qui aspire à la dictature, et le chef de ce parti,
je le nomme, c'est Robespierre! voilà l'homme que je vous dénonce.

Robespierre monte à la tribune.

De même que Danton, il répudie toute solidarité avec Marat: «On m'a
imputé à crime les phrases irréfléchies d'un patriote exagéré et les
marques de confiance qu'il me donnait.» L'orateur parle ensuite
beaucoup trop longuement de lui-même, des services très-réels qu'il a
rendus à la Révolution. «Un homme qui avait longtemps lutté contre tous
les partis avec un courage âcre et inflexible, sans ménager personne,
devait être en butte à la haine et aux persécutions de tous les
ambitieux, de tous les intrigants.» Accusé par la Gironde, il dénonce à
son tour un parti qui veut réduire la France «à n'être qu'un amas de
républiques fédérées». Pour arriver à la dictature, il faut aduler le
peuple; il nie avoir jamais eu recours à ce vil expédient: «Il faut
savoir si nous sommes des traîtres, si nous avons des desseins
contraires à la liberté, contraires aux droits du peuple, que nous
n'avons jamais flatté; car on ne flatte pas le peuple: on flatte bien
les tyrans; mais la collection de vingt-cinq millions d'hommes, on ne
la flatte pas plus que la divinité.»

L'Assemblée était froide, hésitante, lorsque Barbaroux s'élance à la
tribune.

L'orateur affirme qu'à l'époque du 10 août les volontaires marseillais
étant recherchés par les deux partis qui divisaient alors Paris, on le
fit venir chez Robespierre, que là on lui dit de se rallier aux
citoyens qui avaient acquis de la popularité,--et que Panis lui désigna
Robespierre _comme l'homme vertueux gui devait être le dictateur de la
France._

Nous verrons plus tard que le mensonge était assez dans les habitudes
politiques de la Gironde.

Panis, interpellé par Barbaroux, réfute ainsi l'accusation portée
contre Robespierre:

«Je ne monte à la tribune que pour répondre à l'inculpation du citoyen
Barbaroux. Je ne l'ai vu que deux fois et _j'atteste_ que, ni l'une ni
l'autre, je ne lui ai parlé de dictature. Quels sont ses témoins?»

Rebecqui, de sa place:

--Moi!

«Vous êtes son ami, je vous récuse.» [Footnote. Panis vivait encore
après 1830. Dans sa jeunesse, il avait fait de mauvais vers. Ses
manières, affables, polies, élégantes, appartenaient à la bonne société
du dix-huitième siècle. Toujours bien mis, tiré à quatre épingles, il
ressemblait plutôt à Dorat qu'à un _buveur de sang_. Jamais on ne l'a,
que je sache, accusé de mauvaise foi.]

Brissot, voyant les nuages de l'accusation se dissiper, s'écrie:

--Et le 2 septembre?

PANIS.--On ne se reporte point assez aux circonstances terribles dans
lesquelles nous nous trouvions. Nous vous avons sauvés, et vous nous
abreuvez de calomnies. Voilà donc le sort de ceux qui se sacrifient au
triomphe de la liberté! Notre caractère chaud, ferme, énergique, nous a
fait, et particulièrement à moi, beaucoup d'ennemis. Qu'on se
représente notre situation: nous étions entourés de citoyens irrités
des trahisons de la cour... On a accusé le Comité de surveillance
d'avoir envoyé des commissaires dans les départements pour enlever des
effets ou même arrêter des individus. Voici les faits. Nous étions
alors en pleine révolution: les traîtres s'enfuyaient, il fallait les
poursuivre; le numéraire s'exportait, il fallait l'arrêter... Nos
propres têtes étaient à chaque instant menacées: croyez-vous que nous
nous fussions exposés à tous ces dangers, si ce n'eût été pour le bien
public? Oui, nous avons illégalement assuré le salut de la patrie.

Le terrain de la discussion se déplaçait. Vergniaud saisit cette
occasion pour de nouveau évoquer le spectre des sanglantes journées. Il
lit la fameuse circulaire du Comité de surveillance. L'accusation
s'était écartée de Robespierre, mais elle retombait foudroyante sur la
tête de Marat.

Tout le monde savait qu'il avait depuis longtemps réclamé un dictateur
dans son journal, l'_Ami du peuple_, et dans ses placards dont les murs
de Paris étaient couverts. Un dernier article qui passe de main en main
soulève l'indignation de l'Assemblée. C'est celui qui finit par ces
mots: «O peuple babillard, si tu savais agir!»

Un frémissement d'horreur court de banc en banc. Une foule de députés,
parmi lesquels Cambon, Goupillau, Rebecqui, environnent Marat avec des
gestes menaçants; ils le poussent, le coudoient, lui mettent le poing
sous le nez pour l'éloigner de la tribune. Cet homme étrange y monte
ce jour-là pour la première fois. Son apparition excite des mouvements
de fureur; sa cravate en désordre, ses cheveux négligés, le rire de
mépris qu'il oppose autour de lui aux huées et aux insultes, augmentent
encore le tumulte; de tous les coins de la salle partent des cris: «A
bas! à bas!».

C'est au milieu de ce soulèvement épouvantable que Marat fait entendre
sa voix:

«J'ai dans cette salle un grand nombre d'ennemis personnels.»

--Tous; oui, nous le sommes tous!

Alors Marat imperturbable et répétant sa phrase après un silence:

«J'ai beaucoup d'ennemis personnels dans cette salle: je les rappelle à
la pudeur.

«Si quelqu'un est coupable d'avoir jeté dans le public ces idées de
dictature, c'est moi! Mes collègues, notamment Danton et Robespierre,
l'ont constamment repoussée quand je la mettais en avant. J'appelle sur
ma tête seule les vengeances de la nation. Mais, avant de faire ainsi
tomber l'opprobre ou le glaive, citoyens, sachez écouter.

«Au demeurant, que me demandez-vous? Me feriez-vous un crime d'avoir
proposé la dictature, si ce moyen était le seul qui pût vous retenir au
bord de l'abîme? Qui osera d'ailleurs blâmer cette mesure quand le
peuple l'a approuvée et s'est fait lui-même dictateur pour punir les
traîtres? A la vue de ces vengeances populaires, à la vue des scènes
sanglantes du 14 juillet, du 6 octobre, du 10 août, du 2 septembre,
j'ai frémi moi-même des mouvements impétueux et désordonnés qui se
prolongeaient parmi nous. J'aurais désiré qu'ils fussent dirigés par
une main juste et ferme. Redoutant les excès d'une multitude sans
frein; désolé de voir la hache frapper indistinctement et confondre ça
et là les petits délinquants avec les grands coupables; désirant la
tourner sur la tête seule des vrais scélérats, j'ai cherché à soumettre
ces mouvements terribles et déréglés à la sagesse d'un chef.

«J'ai donc proposé de donner une autorité provisoire à un homme
raisonnable et fort, de nommer un dictateur, un tribun, un triumvir, le
titre n'y fait rien. Ce que je voulais, c'était un citoyen intègre,
éclairé, qui aurait recherché tout de suite les principaux
conspirateurs afin de trancher d'un seul coup la racine du mal,
d'épargner le sang, de ramener le calme et de fonder la liberté. Suivez
mes écrits, vous y trouverez partout ces vues. La preuve, au reste, que
je ne voulais point faire de cette espèce de dictateur un tyran, tel
que la sottise pourrait l'imaginer, mais une victime dévouée à la
patrie, c'est que je voulais en même temps que son autorité ne durât
que peu de jours, qu'elle fût bornée au pouvoir de condamner les
traîtres et même qu'on lui attachât durant ce temps un boulet aux
pieds, afin qu'il fût toujours sous la main du peuple.

«Je rends grâce à mes ennemis de m'avoir amené à vous dire ma pensée
tout entière. Si, après la prise de la Bastille, j'avais eu en main
l'autorité, cinq cents têtes scélérates seraient tombées à ma voix. Ce
coup d'audace, en jetant la terreur dans la ville, aurait contenu tout
de suite tous les méchants. Il ne restait plus dès lors qu'à fonder
l'ordre, la paix et le bonheur public sur des lois, ce qui eût été
facile, cette tâche n'étant plus empêchée à chaque instant par des
complots et des menées sourdes; mais faute d'avoir déployé cette
énergie aussi sage que nécessaire, cent mille patriotes ont été égorgés
et cent mille sont menacés de l'être. Vous avez eu des massacres
nombreux et réitérés, vous avez versé vous-mêmes beaucoup de sang, vous
en verserez encore. Vraiment, quand je viens à comparer vos idées aux
miennes, je rougis pour vous et je m'indigne de vos fausses maximes
d'humanité.

«C'est en vain d'ailleurs que vous avez l'air de rejeter maintenant
cette mesure dictatoriale avec horreur. Vous y viendrez un jour malgré
vous, seulement il ne sera plus temps: la division et l'anarchie auront
gagné toutes les classes de citoyens. Au lieu de cinq cents têtes, vous
en abattrez deux cent mille, et vous échouerez.

«Une violence légale et ordonnée par un chef est toujours préférable à
celle où une fausse modération jette, dans les temps de désordre, une
nation entière. Les penseurs sentiront toute la justesse de ce
principe. Citoyens, si sur cet article vous n'êtes point à la hauteur
de m'entendre, tant pis pour vous!

«Oui, telle a été mon opinion; j'y ai mis mon nom et je n'en rougis
pas. On a eu l'impudeur de m'accuser d'ambition, de cruauté, de
connivence avec les tyrans.--Moi... vendu! Les tyrans donnent de l'or
aux esclaves qu'ils corrompent, et je n'ai pas même le moyen
d'acquitter les dettes de ma feuille. Moi, cruel, qui ne puis voir
souffrir un insecte sans partager son agonie! Moi, ambitieux!...
Citoyens, voyez-moi et jugez-moi (il montre ses habits sales, ses
membres chétifs): un pauvre diable, sans protection, sans amis, sans
intrigue! Le glaive de vingt mille assassins était suspendu sur moi:
j'ai erré de souterrain en souterrain. Toute ma gloire est dans le
triomphe de la nation, dont j'ai défendu les droits, depuis trois
années, la tête sur le billot.

«Cessons ces discussions et ces débats scandaleux. Hâtez-vous de
marcher vers les grandes mesures qui doivent assurer le salut de la
nation; posez les bases sacrées d'un gouvernement juste et libre;
faites respecter les droits, l'origine et la dignité de l'homme. Je ne
demande qu'à m'immoler tous les jours de ma vie pour le bonheur du
peuple. Que ceux qui ont fait revivre aujourd'hui le fantôme de la
dictature se réunissent à moi, qu'ils s'unissent à tous les bons
citoyens, pour ensevelir leurs ressentiments dans la grandeur et la
prospérité communes.»

La tête de Marat était faite de la boue du peuple; quand le génie
révolutionnaire venait à souffler sur cette boue, il en sortait une
sorte d'éloquence monstrueuse. Cette imnge extraordinaire, infernale,
d'un dictateur traînant à travers les cadavres le boulet qui l'enchaîne
aux volontés de la multitude est quelque chose de par delà l'humanité.
Le style haché de cet orateur, son geste effaré, son rire amer, le
mouvement électrique de ses yeux noirs, l'aspect de ce front sur lequel
on voyait se former d'avance tous les orages de la Révolution, ses
bravades ont confondu l'Assemblée. Un lugubre silence règne sur les
bancs des députés; mais les tribunes applaudissent avec fureur.

Enfin Vergniaud lui succède à la tribune: «S'il est un malheur, dit-il
d'une voix qui affectait la tristesse, s'il est un malheur pour un
représentant du peuple, c'est de remplacer ici un homme tout chargé de
décrets de prises de corps qu'il n'a pas purgés.»

MARAT, de son banc.--Je m'en fais gloire!

Yergniaud répéta sa phrase, agita le linceul des victimes du 2
septembre, mais ne réussit point à entraîner une résolution de la part
de l'Assemblée.

Le calme semblait depuis quelques instants rétabli. Tout à coup un
second orage éclate sur la tête de Marat. Il s'agit d'un numéro de
l'_Ami du peuple_ dans lequel Boileau dénonce le passage suivant: «Ce
qui m'accable, c'est que mes efforts pour le salut de la République
n'aboutiront à rien sans une nouvelle insurrection. A voir la trempe de
la plupart des députés (Boileau se tournant vers Marat: Pour mon propre
compte, Marat, je te dirai qu'il y a plus de vérité dans ce coeur que
de folie dans ta tête)... à voir la trempe de la plupart des députés,
je désespère du salut public, si dans les huit premières séances toutes
les bases de la Constitution ne sont pas posées. N'attendez plus rien
de cette Assemblée; vous êtes anéantis pour toujours: cinquante ans
d'anarchie vous attendent, et vous n'en sortirez que par un dictateur,
vrai patriote et homme d'État.»

Un mouvement d'indignation s'empare de l'Assemblée. De tous les coins
de la salle s'élèvent des cris terribles:

--A l'Abbaye! à l'Abbaye!

Marat se lève avec sang-froid et réclame de nouveau la parole.

«Et moi,'s'écrie Boileau, je demande que ce monstre soit décrété
d'accusation.»

C'est à qui dès lors appuiera l'éponge trempée de fiel sur la bouche de
l'accusé.

UNE VOIX.--Je demande que Marat parle à la barre.

MARAT.--Je somme l'Assemblée de ne pas se livrer à ces accès de fureur.

LARIVIÈRE.--Je demande que cet homme soit interpellé purement et
simplement d'avouer ces lignes ou de les désavouer.

Alors Marat, qui a réussi à se frayer un chemin jusqu'à la tribune, à
travers les flots tumultueux de ses ennemis: «Je n'ai pas besoin
d'interpellation. L'écrit qu'on vient de lire est de moi, je l'avoue.
Jamais le mensonge n'a approché de mes lèvres et la dissimulation est
étrangère à mon coeur. Seulement cet écrit est déjà ancien; il date de
dix jours. Mais la preuve incontestable que je veux marcher avec vous,
avec les amis de la patrie, cette preuve que vous ne révoquerez pas en
doute, la voici.» Il tire de sa poche le premier numéro de son nouveau
_Journal de la République._

Un secrétaire de l'Assemblée en lit quelques fragments:

_Nouvelle marche de l'auteur._

«Depuis l'instant où je me suis dévoué pour la patrie, je n'ai cessé
d'être abreuvé de dégoûts et d'amertume: mon plus cruel chagrin n'était
pas d'être en butte aux assassins, c'était de voir une foule de
patriotes sincères, mais crédules, se laisser aller aux perfides
insinuations, aux calomnies atroces des ennemis de la liberté sur la
pureté de mes intentions et s'opposer eux-mêmes au bien que je voulais
faire... Les lâches, les aveugles, les fripons et les traîtres se sont
réunis pour me peindre comme un _fou atrabilaire_, invective dont les
charlatans encyclopédistes gratifièrent l'auteur du _Contrat social_...
Quant aux vues ambitieuses qu'on me prête, voici mon unique réponse: Je
ne veux ni emplois ni pensions. Si j'ai accepté la place de député à la
Convention nationale, c'est dans l'espoir de servir plus officiellement
la patrie, même sans paraître... Je suis prêt à prendre les voies
jugées efficaces par les défenseurs du peuple: je dois marcher avec
eux. Amour sacré de la patrie, je t'ai consacré mos veilles, mon repos,
mes jours, toutes les facultés de mon être; je t'immole aujourd'hui mes
préventions, mon ressentiment, mes haines. A la vue des attentats des
ennemis de la liberté, à la vue de leurs outrages contre ses enfants,
j'étoufferai, s'il se peut, dans mon sein, les mouvements d'indignation
qui s'y élèveront; j'entendrai, sans me livrer à la fureur, le récit du
massacre des vieillards et des enfants égorgés par de lâches assassins;
je serai témoin des menées des traîtres à la patrie, sans appeler sur
leurs têtes criminelles le glaive des vengeances populaires. Divinité
des âmes pures, prête-moi des forces pour accomplir mon voeu! Jamais
l'amour-propre ou l'obstination ne s'opposera chez moi aux mesures que
prescrit la sagesse: fais-moi triompher des impulsions du sentiment; et
si les transports de l'indignation doivent un jour me jeter hors des
bornes et compromettre le salut public, que j'expire de douleur avant
de commettre cette faute.»

[Illustration: Séance du 25 Septembre.]

La lecture de cette pièce calme l'exaspération générale et déjoue les
sinistres projets de la Gironde.

MARAT.--Je me flatte qu'après la lecture de cet écrit il ne vous reste
pas le moindre doute sur la pureté de mes intentions; mais on me
demande de rétracter des principes qui sont à moi, c'est me demander
que je ne voie pas ce que je vois, que je ne sente pas ce que je sens.
Il n'y a aucune puissance sous le soleil qui soit capable de ce
renversement d'idées. Il ne dépend pas plus de moi de changer mes
pensées qu'il ne dépend de la nature de bouleverser l'ordre du jour et
de la nuit.

«On me reprochait tout à l'heure les maux que j'ai soufferts pour la
patrie: c'est indécent. Les motifs de réprobation qu'on a invoqués
contra moi, je m'en fais gloire, j'en suis fier. Les décrets qui m'ont
frappé, je m'en étais rendu digne pour avoir démasqué les traîtres,
déjoué les conspirateurs. Oui, dix-huit mois, j'ai vécu sous le glaive
de Lafayette. S'il se fût rendu maître de ma personne, il m'eût
anéanti. J'ai été accablé de poursuites par le Châtelet et le tribunal
de police: mais je m'en vante! On a osé me donner comme titres de
proscription les décrets provoqués contre moi dans l'Assemblée
constituante et dans l'Assemblée législative: eh bien! ces décrets, le
peuple les a détruits en m'appelant parmi vous. Sa cause est la mienne.

«Qui sont, après tout, les auteurs de cette accusation atroce? Des
hommes pervers, des membres de la faction Brissot! Les voilà tous
devant moi: ils ricanaient tout à l'heure, ils triomphaient au bruit
des cris forcenés de leurs agents; qu'ils osent me fixer maintenant!

«Souffrez qu'après une séance aussi orageuse, après les clameurs
furibondes et les menaces éhontées auxquelles vous venez de vous
abandonner contre moi, je vous rappelle à vous-mêmes, à la justice.
Quoi! si par la faute de mon imprimeur la feuille de ce jour n'eût pas
paru, vous m'auriez donc livré à l'opprobre et à la mort? Cette fureur
est indigne d'hommes libres. Mais non, je ne crains rien sous le
soleil. Je déclare que si le décret eût été lancé contre moi, je me
brûlais la cervelle au pied de cette tribune.»

L'orateur appuie la bouche d'un pistolet contre son front. «Voilà donc,
reprend Marat d'une voix attendrie par l'émotion, voilà le fruit de
trois années de cachots et de tourments... Voilà donc le fruit de mes
veilles, de mes labeurs, de ma misère, de mes souffrances, des dangers
sans nombre que j'ai essuyés pour la patrie!... Un décret d'accusation
contre moi! C'est un complot monté par mes ennemis, dans cette
assemblée, pour m'en faire sortir. Eh bien! je resterai parmi vous pour
braver vos fureurs!...»

L'Assemblée murmure; les tribunes applaudissent à outrance. «A la
guillotine! à la guillotine!» vocifèrent quelques Girondins forcenés.
On demande que Marat soit tenu d'évacuer la tribune.

TALLIEN.--Je demande, moi, que l'ordre du jour fasse trêve à ces
scandaleuses discussions. Décrétons le salut de l'empire, et laissons
là les individus.

La Convention passe à l'ordre du jour.

Il nous reste à tirer les conclusions de cette orageuse séance.

Constatons d'abord que l'attaque des Girondins manquait absolument de
base. Pour fonder une dictature, il faut un dictateur: où était-il?

Prudhomme dans son journal (_les Révolutions de Paris_) jugeait ainsi
les trois hommes contre lesquels avait eu lieu cette levée de
boucliers:

«Qui connaît le caractère _revêche_, les manières dures de Robespierre,
ne le jugera pas fait pour être un tribun du peuple. Fier de professer
les vrais principes sans altérations, il y tient avec roideur.--Marat,
malgré ses listes de proscription, n'aime pas plus le sang qu'un autre.
Dominé par un amour-propre excessif, il ne veut pas dire ce que les
autres ont dit et comme ils l'ont dit: si on a trouvé une vérité, un
principe avant lui, pour ne pas rester en deçà, il passe outre et tombe
dans l'exagération; souvent il touche à la folie, à l'atrocité, mais il
professe des principes que les malintentionnés redoutent et
abhorrent.--Danton ne ressemble nullement aux deux premiers; jamais il
ne sera dictateur ou tribun, ou le premier des triumvirs, parce que
pour l'être il faut de longs calculs, des combinaisons, une étude
continuelle, une assiduité tenace, et Danton veut être libre en
travaillant à la liberté de son pays. Amis lecteurs, nous vous le
demandons, que pouvez-vous redouter de ces trois citoyens? L'un ne veut
que passer doucement sa vie, et les deux autres n'ont de prétentions
qu'à la renommée et à quelques honneurs populaires. Pourvu qu'on les
lise, qu'on les écoute, et surtout qu'on les applaudisse, ils sont
contents.»

La seule dictature à laquelle ils visassent alors était celle de la
popularité.

Si, pris individuellement, chacun d'eux était incapable de faire un
dictateur, eût-il été plus facile de réunir Danton, Marat et
Robespierre dans un triumvirat? Évidemment non. Ils étaient trop
personnels, trop divers, trop peu d'accord entre eux sur les voies et
moyens de fonder le nouvel ordre de choses pour marcher vers le même
but. Où donc a-t-on jamais trouvé la trace d'une alliance, d'un pacte,
d'une action commune entre ces trois hommes?

Ainsi l'accusation des Girondins s'appuyait sur une chimère.

Quels étaient maintenant les maîtres du champ de bataille? Sans
contredit ceux qui avaient été attaqués. Danton, dans son discours,
s'était élevé à la hauteur d'un véritable homme d'État.

Robespierre, quoique faible ce jour-là, avait derrière lui l'intégrité
de sa vie, les services rendus à la cause du peuple; il lui suffisait
de souffler sur l'accusation pour en dissiper les nuages. Certes, Marat
n'était point un génie; mais ce n'était pas non plus, comme on affecte
de le dire, un homme sans valeur. Abandonné, désavoué des siens, il
avait montré à la tribune plus de sang-froid, plus d'ordre dans les
idées, plus d'éloquence sauvage qu'on ne pouvait en attendre d'un homme
poursuivi comme un loup par une meute de chiens.

L'Ami du peuple était jusque-là, pour plusieurs, un problème, une
fiction; de telles attaques lui donnaient, pour ainsi dire, une
existence réelle; elles en faisaient l'_Ecce homo_ de la Révolution.
Marat s'exaltait lui-même dans le sentiment de cette lutte gigantesque.
La contradiction n'est pour les esprits abusés par une idée fausse
qu'un motif de confiance dans la mission qu'ils se sont donnée; elle
assure leur marche; elle les rehausse à leurs propres yeux et aux yeux
de la foule. Marat se soulevait sur la haine qu'il inspirait aux
modérés comme sur un piédestal.

En temps de Révolution, dénoncer des chefs de parti, c'est les désigner
aux faveurs de la fortune politique. Les Girondins avaient donc fait
une fausse manoeuvre. Ils croyaient détruire leurs ennemis; ils les
avaient fortifiés. L'importance des hommes d'État se mesure à la
violence des attaques dont ils sont l'objet. Les tempêtes n'éclatent
point sur des ruisseaux.

Mais laissons de côté les personnes. Le véritable événement historique
de cette journée fut la victoire de Paris. Sa représentation tout
entière demeurait intacte: Vergniaud lui-même avait été forcé de
reconnaître qu'elle contenait des hommes de mérite, le vénérable
Dussaulx, le grand peintre David et d'autres encore. Ainsi l'âme de la
France et de la Révolution, Paris qui avait pris la Bastille, Paris qui
avait fait les journées du 5 octobre et du 10 août, Paris qui porte
malheur à tous ceux qui se défient de lui, Paris était sorti triomphant
de la lutte.

Autre grand résultat: l'Assemblée décréta la proposition de Danton:

LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE EST UNE ET INDIVISIBLE.



III

Elan de la défense nationale.--La panique.--Détente.--La patrie n'est
plus en danger.--Arrivée de Dumouriez à Paris.--Sa présence au club des
Jacobins.--Habilité de Danton.--Une soirée chez Talma.--Rabat-Joie.


Paris sortait d'un affreux cauchemar: il avait dormi dans le sang, avec
le spectre de l'Invasion sur la poitrine.

On se souvient de la prise de Verdun; les Parisiens, croyant déjà voir
le roi de Prusse à leurs portes, avaient formé un camp qui s'étendait
depuis Clichy jusqu'à Montmartre. Tout le monde y travaillait. De
jolies citoyennes maniaient bravement la pioche, la bêche ou la
brouette. Maîtres de Verdun, les Prussiens marchaient déjà dans les
plaines de la Champagne, s'avançaient sur Sainte-Menehould par la
trouée de Grandpré. La consternation était au comble.

L'élan révolutionnaire déborda comme un torrent. Hommes, munitions,
chevaux, fourrages, tout fut mis en réquisition. Les ustensiles de
ménage, pelles, pincettes, chenets, furent transformés en armes de
guerre. Dans un moment de frénésie, on alla jusqu'à déterrer les _morts
de qualité_, afin de convertir en balles le plomb de leur cercueil.
L'Assemblée nationale s'éleva contre ces profanations; mais les cloches
des églises furent fondues pour faire des canons. La nécessité de
pourvoir au salut de la patrie augmentant de jour en jour, quelques
municipalités avaient requis l'argenterie, les vases sacrés, l'or des
sacristies. D'un autre côté, les dons patriotiques affluèrent. Des
ouvrières, de pauvres femmes en deuil venaient déposer entre les mains
des magistrats, le denier de la veuve. Et ce n'est pas seulement à
Paris, c'est d'un bout à l'autre de la France qu'éclataient ces actes
de dévouement.

Dans une lettre adressée à la Convention, le citoyen Bonnaire racontait
les sacrifices des habitants de sa province: «Les citoyens de ce
département (le Cher) ont aussi voulu déposer leurs offrandes sur
l'autel de la patrie. Le conseil de notre arrondissement a maintenant à
sa disposition 218 paires de souliers, 17 capotes, 6 habits, 2 vestes,
2 culottes, 7 chemises, 2 épaulettes en or et une somme de 4 060 livres
pour distribuer des secours aux femmes et aux enfants des volontaires
partis pour les armées. La municipalité de Bourges est dépositaire de
114 habits, 40 vestes, 30 culottes, 4l paires de bas, 32 paires de
souliers, 16 chemises, d'une somme de 4 360 livres 2 sous 8 deniers,
destinés aux pauvres de cette ville, et d'une autre somme de 13 429
livres pour les femmes des citoyens qui sont allés combattre les
brigands.» [Note: Cette lettre fut communiquée à l'auteur par Félix
Bonnaire, directeur de la _Revue de Paris_.]

Après le 10 août, nous l'avons dit, le pouvoir exécutif provisoire
avait envoyé des commissaires dans les départements. Voici les
instructions qui leur furent données: «Ils s'attacheront surtout à ne
servir la plus belle des causes que par des moyens constamment dignes
d'elle; ils mettront, en conséquence, le plus grand soin à s'annoncer
par des manières simples et graves, par une conduite pure, régulière,
irréprochable.» Ces instructions furent suivies, et à la voix de ces
commissaires toute la France tressaillit d'enthousiasme.

Quand on apprit de meilleures nouvelles de l'étranger, quand on sut que
la bataille de Valmy était gagnée sur les Prussiens, les alarmes se
dissipèrent. Un mois après, Montesquieu s'emparait de Chambéry, Anselme
prenait Nice. Lille était encore assiégée; mais la ville était défendue
par plus de neuf mille hommes qui bravaient les bombes allemandes. Le 3
octobre, une lettre de Custine annonçait que Spire avait été arrachée
aux Autrichiens.

France de la Révolution, tu étais digne de vaincre! Sans toi, que fût
devenue l'Europe? Tu combattais sans doute pour ta propre conservation,
mais aussi pour le salut du monde. Tu versais à la fois ton sang et tes
idées. Dans tes flancs sacrés, tu portais l'humanité tout entière!

Disons-le une fois pour toutes, c'est surtout au régime des Assemblées
nationales que la France dut ses premiers succès. Le retentissement de
la tribune courait jusque sur les champs de bataille. Cette parole, ce
coup de marteau frappant chaque jour sur le fer rouge du patriotisme,
en dispersait les étincelles dans tout le pays. Jamais la dictature
d'un homme n'aurait produit une telle effervescence. Grâce à ses
représentants, la République était partout, tenait tête à tout et
montrait aux armées sa face sévère.

Voyant l'ennemi repoussé, les Prussiens décimés dans les plaines de la
Champagne par le fer et par la maladie, Custine tenant Spire et pouvant
se réunir au général Biron pour porter la guerre dans tout l'empire
d'Autriche, Danton proposa de déclarer que la _patrie n'était plus en
danger_. L'Assemblée résista: ce fut une faute. De telles formules,
autorisant toute sorte d'actes arbitraires, ne devraient point survivre
aux circonstances exceptionnelles qui les ont créées. Le moyen, en
outre, pour les législateurs, d'inspirer de la confiance à la nation,
c'est d'en avoir eux-mêmes, c'est de ne pas craindre.

Dumouriez vint à Paris pour jouir de son triomphe et sonder les partis
qui agitaient alors la République. Il fut partout fêté, acclamé,
cajolé. Qui ne connaît l'enthousiasme des Français pour un général
vainqueur? C'était le lion, l'événement du jour. A la ville, au
théâtre, on ne parlait que de lui, on ne voyait que lui. Le 11
octobre, accompagné de Santerre, il se rend au club de Jacobins, où il
embrasse Robespierre. Tout le monde applaudit. Dumouriez demande la
parole:

«Citoyens, frères et amis, dit-il en terminant son discours, d'ici à la
fin du mois, j'espère mener soixante mille hommes pour attaquer les
rois et sauver les peuples de la tyrannie.»

Alors Danton:

«Lorsque Lafayette, lorsque ce vil eunuque de la Révolution prit la
fuite, vous servîtes déjà bien la République en ne désespérant pas de
son salut; vous ralliâtes nos frères: vous avez depuis conservé avec
habileté cette station qui a ruiné l'ennemi, et vous avez bien mérité
de votre patrie. Une plus belle carrière encore vous est ouverte: que
la pique du peuple brise le sceptre des rois, et que les couronnes
tombent devant ce bonnet rouge dont la société vous a honoré. Revenez
ensuite vivre parmi nous, et votre nom figurera dans les plus belles
pages de notre histoire.»

Plus tard on a beaucoup reproché à Danton d'avoir recherché, flatté,
adulé Dumouriez? Était-ce bien le général qu'il courtisait? Non,
c'était la victoire. Il fallait avant tout que la Révolution s'appuyât
sur le succès de nos armes, et, plus que tout autre, Danton avait
poursuivi ce rêve glorieux; plus que tout autre, il avait contribué à
remuer dans les coeurs le sentiment national, à pousser vers nos
frontières les héroïques défenseurs de la patrie. Comptait-il aussi sur
l'influence du général pour conclure une alliance avec la Gironde? Il y
a tout lieu de le croire.

Il faut d'ailleurs se dire que les projets de Dumouriez étaient alors
couverts d'un voile impénétrable. Qui l'eût soupçonné de trahison? Ses
discours semblaient inspirés par le génie du patriotisme. Tous les
partis s'y méprirent; les citoyens les plus purs rendirent hommage à ce
vainqueur.

Un seul homme ne partageait point l'engouement général; mais cet homme
était Marat, c'est-à-dire la défiance.

D'où naissaient dès lors ses soupçons?

Dumouriez étant venu à Paris pour recevoir les honneurs du triomphe,
c'était à qui s'abriterait derrière l'épée du général. Il traînait à sa
suite tout un état-major. Durant quelques jours, on ne vit dans les
rues que des uniformes et des épaulettes. La ville passa sur-le-champ
des frayeurs et de la tristesse à l'enivrement. Toutes les têtes
tournèrent avec tous les coeurs du côté du général victorieux. Les
Girondins profitèrent de la circonstance pour régner sur l'opinion et
pour introduire le militarisme dans la République. La présence de ces
officiers bravaches et fanfarons offusquait au contraire l'austérité
des apôtres de la démocratie. Ces prétendus sauveurs venaient à Paris
animés d'un beau feu contre les _agitateurs_ et provoquaient jusque
dans les rues et les promenades publiques les citoyens connus par leurs
opinions exaltées. Marat fut personnellement victime de leurs boutades
et de quelques voies de fait. Le crime de ce petit homme ombrageux
était de ne point avoir fait écho à l'enthousiasme universel pour le
héros du jour. Deux bataillons de volontaires parisiens, le Mauconseil
et le Républicain, avaient, disait-on, cédé aux cruelles défiances de
leur époque, en massacrant quatre malheureux déserteurs prussiens qui
venaient se rendre et servir sous nos drapeaux, mais qu'ils prirent
pour des espions ou pour des émigrés français. Dumouriez avait ordonné
que ces deux bataillons fussent transférés dans une forteresse,
dépouillés de leurs armes et de leurs uniformes. Marat ne vit dans la
conduite de Dumouriez qu'un symptôme de haine secrète contre Paris. Il
trembla sur le sort de ces soldats qui vivaient dans l'attente d'une
punition inconnue. «Je veux avoir le coeur net de cette affaire,
dit-il, et tant que j'aurai la tête sur les épaules, on n'égorgera pas
le peuple impunément.» Il demanda donc aux Jacobins qu'on lui adjoignît
deux commissaires, afin de se rendre chez Dumouriez, et de s'informer
auprès du général des causes qui avaient fait traiter si sévèrement les
deux bataillons accusés.

Cette nuit-là, il y avait fête rue Chantereine, dans la petite maison
de Talma. Un enfant de Thalie (style du temps) recevait chez lui un
enfant de Mars. Une porte cochère, dont le marteau, soulevé à chaque
instant par des mains fraîchement gantées, retombait avec un bruit
sourd, conduisait, par une étroite allée d'arbres, dans une cour
sablée, où la maison, jolie bonbonnière du dernier siècle,
s'épanouissait en souriant dans un nuage de parfums et de clarté. Les
vitres, éclairées aux bougies, laissaient passer de temps en temps sur
les rideaux de mousseline blanche les ombres joyeuses de femmes en
grande toilette, les seins et les épaules nus, les cheveux relevés de
fleurs, le cou humide d'une rosée de perles ou marqué de grains de
corail; des gardes nationaux en tenue de bal, culotte de casimir blanc,
bas de soie, souliers à semelles fines, allaient et venaient dans les
allées; un bruit de musique, d'éclats de rire, de voix folles et
coquettes, descendait jusque dans la cour, et des flots de lumière
ruisselaient sur les marches de pierres de la maison que frôlaient, en
montant, de longues jupes de soie.

Cette petite maison resplendissante, au milieu de la ville éteinte et
morne, avait caché, comme par pudeur, au fond d'une allée, sous des
ombrés d'arbres, sa joie et ses lumières qui insultaient à la disette
publique. On se cachait alors pour se réjouir, comme en d'autres temps
pour verser des larmes. La disposition intérieure de la maison, que je
visitai en 1837 et qui était alors habitée par un directeur du _Temps_,
présente une forme sphérique assez singulière, qui ne manque point de
caractère ni d'élégance; elle aurait plu à Mme de Pompadour, et semble
une petite habitation secrète, choisie pour les plaisirs d'un comédien
ou d'un roi. Bonaparte y demeura à son retour d'Égypte.

Le salon était éclairé intérieurement de lustres qui laissaient tomber
du plafond leurs larmes de cristal. On voyait assis sur des fauteuils
Kersaint, Lebrun, Roland, Lasource, Chénier et d'autres, engagés dans
le parti de la Gironde; des femmes d'esprit, des jeunes filles du
monde, des fées de l'Opéra, achevaient de parer la fête. On distinguait
dans leurs groupes mademoiselle Contat, madame Vestris, la Dugazon.
L'ameublement était d'un goût parfait; le salon tendu de damas bleu et
blanc, avec des rideaux de fenêtres en mousseline relevée de draperies
en soie, égayait les yeux par l'harmonie des tons; de grands vases de
porcelaine d'où sortaient des tiges de fleurs naturelles (grand luxe
d'alors) répandaient leur haleine embaumée dans tout l'appartement; ce
n'était que mousseline, que soie, que rubans, que dorures, que lumières
répétées sur les consoles et les cheminées, dans des glaces
éblouissantes. Talma, en habit de comédien, faisait les honneurs de
chez lui.

Le général Dumouriez, arrivé depuis quelques jours à Paris, était le
héros de la fête. Il sortait du théâtre des Variétés, où sa présence
avait excité des applaudissements. Il n'était bruit dans la ville que
de ses exploits militaires. Chacun, dans le salon de Talma,
s'empressait cette nuit-là à toucher la main du général vainqueur.
Jamais roi ne recueillit tant d'honneurs ni de flatteries de la part de
ses courtisans qu'en reçut de ses concitoyens le chef des armées de la
République. Des femmes charmantes, les bras demi-nus, les yeux
assassins, les cheveux dressés à la dernière mode, sans poudre ni
constructions aériennes (la Révolution avait passé son niveau sur les
têtes les plus coquettes), agitaient autour de lui leurs mouchoirs
parfumés, ou prenaient sur leurs fauteuils des poses agaçantes pour
attirer son attention. On eût dit, sur des proportions plus
bourgeoises, le maréchal de Villars courtisé par les dames de
Versailles. Dumouriez était un militaire de belle humeur et de fière
mine, qui répondait galamment à toutes ces avances. Rien de plus
aimable qu'un homme heureux. Toute cette société, ivre de gloire, de
lumière, de grand feu, de bruit, de parfums de fleurs, se livrait sans
remords à l'oubli des sombres événements qui menaçaient alors la
France. On entend tout à coup un grand tumulte dans l'antichambre;
alors la grosse voix de Santerre, cette voix qui remuait les faubourgs,
annonce, en s'élevant au milieu de cette société toute réjouie de doux
propos, de tendres oeillades, de toilettes folles:

--Marat!

[Illustration: Boissy D'Anglas]

A ce nom, tous les visages se rembrunissent. Un petit homme à mine
cynique, négligemment vêtu, en houppelande sale, culotte de peau,
bottes crottées, un mouchoir blanc noué sur la tête, apparaît au seuil
du salon. Il a forcé l'entrée, malgré la résistance des valets amassés
dans l'antichambre. La laideur, la petite taille et le visage terreux
de cet homme ressortent singulièrement encadrés dans la bordure
éblouissante d'une fête. Il est suivi de deux membres du club des
Jacobins, Bentabole et Monteau, deux longs et maigres sans-culottes,
deux têtes de l'Apocalypse.

A cette vue, un morne silence, mêlé de surprise, saisit tous les
assistants. Marat, en cet état débraillé, représente le pauvre peuple,
brusquement survenu, avec les livrées de la misère, au milieu des
réjouissances des riches. C'était 93 fait homme, entrant, sans être
invité ni attendu, dans un petit souper de la Régence.

Dumouriez demeure interdit; Marat va droit à lui, et mesurant d'un
regard intrépide le général vainqueur:

--Monsieur, lui dit-il, c'est à vous que j'ai affaire.

Dumouriez tourne lestement les talons avec un geste d'insolence
militaire; mais, le saisissant par la manche, Marat l'entraîne dans un
coin du salon.

--Nous sommes envoyés, dit-il, par le club des Jacobins.

--Nous avons besoin de vous parler en particulier, ajoutent Bentabole
et Monteau.

Ils entrent tous les quatre dans une chambre voisine. On entend à
intervalles, quoique la porte soit close, la voix des interlocuteurs.

MARAT.--La manière dont vous les avez traités est révoltante.

Il s'agissait, comme on pense bien, des deux régiments, le Mauconseil
et le Républicain.

--Monsieur Marat!...

--Vous en imposez à l'Assemblée pour lui arracher des décrets
sanguinaires.

--Vous êtes trop vif, monsieur Marat; je ne puis m'expliquer avec vous.

--Je viens ici au nom de l'humanité.

--Vous approuvez donc l'indiscipline des soldats?

--Non, mais je hais la _trahison_ des chefs.

Dumouriez ne pouvait tolérer un pareil langage.

--Brisons là, dit-il.

La porte de la chambre où s'entrenait le général avec Marat, Bentabole,
et Monteau s'ouvre brusquement. L'Ami du peuple rentre dans le salon,
suivi de ses deux commissaires. En traversant la foule, son regard se
promène avec une audace et un mépris visibles sur les femmes demi-nues
qui ornent cette fête, sur les Girondins suspects, sur les officiers à
épaulettes d'or, et s'arrêtant devant Santerre avec un air de reproche:

--Toi ici? dit-il.

Il semble à quelques assistants voir les lumières pâlir. Marat, cette
tache noire et sordide, en se posant sur une soirée radieuse, en a
terni toute la joie. Les femmes, si rieuses et si brillantes il n'y a
qu'un instant, sont tout à coup devenues obscures; l'ombre de cet
homme, en marchant, laisse sur les toilettes, sur les seins découverts,
sur la gracieuse figure de ces nymphes, une tristesse morne.--C'est la
Terreur qui passe.

Plusieurs soldats de Dumouriez l'attendaient dans l'antichambre, le
sabre nu sur l'épaule; Marat traverse cet appareil belliqueux et
ridicule avec un sourire de dédain.

--Votre maître, ajoute-t-il, redoute plus le bout de ma plume que je ne
crains la pointe de vos sabres.

Dumouriez était mal à l'aise; l'audace de ce petit homme qui était
arrivé, à la clarté d'une fête, devant tout le monde, pour lui arracher
le masque du visage, cette voix sévère du peuple qui était venue le
saisir au milieu de tant de voix charmantes et flatteuses, et lui dire
en face: «Tu es un traître!» ce remords visible, cette conscience faite
homme qui s'était glissée en haillons sous les rayons et les fleurs de
la victoire, le confondaient. Il passa la main sur son front quand
l'Ami du peuple se fut tout à fait retiré. En vain, de son côté, Mlle
Contat reconduisait-elle à distance les trois commissaires, une
cassolette à la main, toute fumante d'encens et d'odeurs, comme si elle
eût voulu purifier les traces de Marat; cette gracieuse espiéglerie,
qu'elle prolongea jusqu'à la porte de la rue, ne rappela sur les lèvres
de l'assemblée qu'un sourire froid et contraint. Marat avait d'un
souffle éteint toute cette fête.



IV

Ce qu'étaient alors les Girondins.--Leur rôle dans la
Convention.--Leurs préjugés contre Paris.--Encore l'affaire du
Mauconseil et du Républicain.--La population lasse des divisions
personnelles.--Danton conciliateur et repoussé par les Girondins.--Son
mot sur Mme Roland.--On lui demande des comptes.--Sa défense.--La
Commune de Paris.--Accusation contre Robespierre.--Séance du 8
novembre.--Déroute de la Gironde.--Robespierre et son frère chez
Duplay.--Une promenade autour de Paris.--Marat dénoncé par
Barbaroux.--Réponse de Marat.--Eclaircie.--La bataille de Jemmapes.


Revenons à la Convention, ce grand centre de la vie politique en
octobre et novembre 92.

Les factions qui divisaient l'Assemblée s'appuyaient évidemment sur
l'état du pays. Quelle était donc la situation? Les anciens nobles, les
partisans de la cour étaient à peu près rentrés sous terre, quoique,
grâce au vote des provinces, quelques-uns d'entre eux se fussent
glissés sur les bancs de la Convention. La bourgeoisie, composée de
gens de robe, de légistes, d'avocats, de tabellions, de scribes, de
négociants, avait remplacé l'ancienne aristocratie et cherchait à
diriger le mouvement. Cette classe moyenne acceptait volontiers la
République, mais elle redoutait les emportements de la multitude.
Venaient ensuite les petits boutiquiers, les artisans, les
contre-maîtres, les commis de bureau, les paysans qui, eux aussi,
voulaient se faire une place au soleil de l'égalité.

Les Girondins avaient d'abord planté leur drapeau dans la couche
populaire. N'avaient-ils point arboré le bonnet rouge? On a vu qu'ils
avaient été les premiers à prononcer en France le mot de République.
D'où vient donc qu'ils se soient tout à coup détournés de la
démocratie? D'où vient qu'ils siégent aujourd'hui à droite de
l'Assemblée et qu'ils jouent, avec quelques variantes, le rôle des
constitutionnels de 89? Ont-ils été découragés par le peu de succès
qu'ils obtenaient auprès des masses? Tremblent-ils devant la Révolution
comme l'alchimiste d'un drame allemand devant l'homme de bronze qu'il a
créé? Il est probable que diverses causes influèrent sur le revirement
du parti girondin.

Ces hommes remarquables par le talent de la parole se croyaient alors
les maîtres de la situation. La majorité de la Convention leur
appartenait. Ils tenaient la plupart des ministères, ils distribuaient
les places et les faveurs, ils régnaient sur les journaux, ils avaient
avec eux Dumouriez, c'est-à-dire la victoire, et malgré tous ces
avantages ils étaient impuissants. Que leur manquait-il donc? Un
principe.

Ils voulaient la république, sans doute, mais une république de
sentiment dont Mme Roland était la Muse. On ne fonde point une forme de
gouvernement avec des rêves, ni avec des figures de rhétorique. D'un
autre côté, la république n'était alors qu'un idéal; avant de
l'atteindre, il fallait repousser l'ennemi, éteindre le foyer de la
guerre civile, achever la Révolution, et les Girondins en étaient
incapables. Ils se trouvaient donc fatalement entraînés dans une
politique d'expédients. De là une alliance avec la classe moyenne, dont
ils espéraient se faire un rempart contre les envahissements de la
démocratie et contre les attaques de leurs adversaires.

La différence entre les doctrines semait chaque jour parmi les citoyens
des germes de désordre.

«Que m'importe, disait-on dans les clubs, qu'un homme s'appelle
monsieur le duc ou monsieur le jacobin, si je retrouve en lui le même
orgueil, la même intolérance, le même despotisme?» [Note: Note copiée
aux Archives nationales.] C'étaient en effet les moeurs qu'il fallait
changer, si l'on tenait à fonder le règne de la démocratie. Or, sous ce
rapport, les Girondins appartenaient beaucoup trop à l'ancien régime.

Le projet de donner à la Convention une force ou, comme on disait
alors, une maison militaire attira sur eux la juste défiance des
Parisiens. Un plan général ne se cachait-il point derrière cette mesure
proposée par Barbaroux? «Qu'y a-t-il, s'écriait Robespierre, de plus
naturellement lié aux idées fédéralistes que ce système d'opposer sans
cesse Paris aux départements, de donner à chacun de ces départements
une représentation armée particulière; enfin de tracer de nouvelles
lignes de démarcation entre les diverses sections de la République dans
les choses les plus indifférentes et sous les prétextes les plus
frivoles?»

Ils avaient beau s'en défendre, tout démontre clairement que les
Girondins cherchaient à détruire la domination morale et politique de
Paris, dont ils redoutaient de plus en plus l'influence. Si l'on
réfléchit maintenant que, sans un centre d'ébranlement, le pouvoir
exécutif n'aurait jamais pu résister aux foudres de la coalition
étrangère ni aux complots royalistes, on en conclura qu'en frappant la
tête de la France les Girondins auraient immolé la Révolution. Ces
hommes inventifs ne cessaient cependant d'agiter le fantôme de
l'assassinat pour couvrir leurs ténébreux projets. Ils prêtaient à
leurs adversaires des intentions sinistres et cherchaient à les noyer
dans l'opinion publique sous un déluge de sang. Les Girondins avaient
raison de conjurer les périls et les violences de la dictature; mais
n'avaient-ils point pris eux-mêmes l'initiative de la Terreur? A
l'Assemblée législative, Isnard n'invoquait-il point _la vengeance du
peuple sur la tête des traîtres_? Comment ce qui passait chez lui pour
_l'énergie d'une âme brûlante_ devenait-il sur les lèvres de Marat _le
langage de la scélératesse_?

Les temps, dit-on étaient changés. Erreur! il n'y avait de changé que
la position des Girondins.

Était-ce aussi sans motif que Barbaroux ne cessait de montrer à Paris
un faux visage de Marseille? [Note: C'était lui, on s'en souvient, qui
aux approches du 10 août avait annoncé l'arrivée des braves fédérés
patriotes; comment se fait-il qu'en septembre à la Convention il
réclamait une garde d'honneur composée de jeunes aristocrates? L'esprit
de Marseille avait-il changé? Les journées de Septembre avaient-elles
produit une réaction? Barbaroux aurait voulu le faire croire; mais la
vérité est que dans toutes les grandes villes se trouvent deux éléments
distincts. Le 10 août, le jeune député avait fait appel au parti du
mouvement; il jugeait maintenant utile à ses intérêts de se servir du
parti contraire.] Il y avait certes dans cette tactique une menace et
un défi jeté aux citoyens de la capitale. Avec un tel système, on est
très vite entraîné à démembrer un État.

On voyait bien, dans cette lutte, des idées en présence les unes des
autres; mais il y avait aussi des hommes. Les dissentiments politiques
s'appuyaient sur des griefs personnels, sur de vieilles rancunes, sur
des antagonismes d'amour-propre. Les Girondins ne pardonnaient point à
Danton sa supériorité, à Robespierre l'intégrité de sa vie, à Marat sa
popularité.

L'Ami du peuple avait toujours sur le coeur l'affaire du Mauconseil et
du Républicain, les deux bataillons mis en quarantaine par Dumouriez.

Le 18 octobre, il demande la parole à la Convention nationale, et
annonce qu'un grand complot a été tramé... contre lui. Scandale, bruit,
éclats de rire forcés. L'Assemblée ne veut point l'entendre. Marat
insiste. Des murmures l'interrompent.

LE PRÉSIDENT, au milieu du désordre.--Marat, vous avez la parole, mais
ce n'est que pour un fait.

MARAT.--Ce fait, le voici: Je dis que des ministres et des généraux
perfides en imposent à la Convention, par des dénonciations fausses,
pour la jeter dans des mesures violentes et lui arracher des décrets
sanguinaires. (Rumeurs.)

Marat répète son exorde en rehaussant la voix. Les murmures
recommencent avec des trépignements.

«Je vous demande, président, du silence. J'ai, comme la faction qui
m'interrompt, le droit d'être entendu.»

LE PRÉSIDENT.--Je ne puis que vous donner la parole; mais il m'est
impossible de vous donner du silence.

MARAT.--Tandis que le public indigné s'élève contre les mesures atroces
qui sont employées envers les soldats de la patrie, seriez-vous les
seuls à y applaudir; et faut-il qu'un homme que vous accablez de vos
clameurs soit plus jaloux de votre honneur que vous-mêmes? Je réclame
contre le décret qui vous a été surpris au sujet des deux bataillons
patriotes le _Mauconseil_ et le _Républicain_, dénoncés par les
généraux comme ayant déshonoré les armées françaises. Je me suis rendu,
pour éclaircir le fait, chez le général Dumouriez; il a paru interdit.
(Il s'élève des éclats de rire.) Dumouriez ne m'a opposé que des
raisons évasives. Poussé dans ses derniers retranchements, il a
déclaré s'en référer à la Convention nationale et au ministre. Je me
suis adressé à votre Comité de surveillance. Il s'est fait remettre la
pièce relative à cette affaire. Si vous l'eussiez lue avec nous, vous
auriez été tous saisis d'indignation, en voyant que les quatre
prétendus déserteurs prussiens étaient quatre émigrés français.
C'étaient donc des espions qui venaient sous vos drapeaux pour vous
trahir, et qui conspiraient peut-être avec le général. (La salle
s'ébranle d'indignation.) Je veux parler du général Chazot. N'oubliez
pas qu'il a été cause de la déroute de l'avant-garde de Dumouriez. Je
sais qu'il est un certain nombre de membres qui ne me voient qu'avec le
dernier déplaisir. (Oui, oui!) J'en suis fâché pour eux. Lorsqu'un
homme, qui n'est animé que du bien public, ne reçoit que des
vociférations, les sentiments de ses ennemis sont jugés. Je dis qu'il
existe dans cette Assemblée une cabale qui cherche à m'exclure de son
sein pour écarter un surveillant incommode; je viens d'être menacé par
le citoyen Rouyer; je ne sais si c'est un spadassin.

LE PRÉSIDENT.--Le règlement défend toute personnalité, et ce n'est pas
ici le lieu de vider une rixe personnelle avec un collègue.

MARAT,--Ce n'est pas comme homme que je vous adresse la parole, ce
n'est pas comme citoyen, c'est comme représentant du peuple; j'ai été
menacé, dis-je, par le citoyen Rouyer; je ne sais s'il a espéré me
rabaisser à son niveau ou m'éloigner par la terreur; mais je me dois au
salut public, je resterai à mon poste, et je dois déclarer que si l'on
entreprend contre moi quelques voies de fait, je repousserai ces
outrages en homme de coeur, et j'en prends à témoin ceux qui m'ont vu.

LE PRÉSIDENT.--A quoi concluez-vous, Marat?

MARAT.--Je demande la lecture du procès-verbal qui est déposé au Comité
de surveillance. Je vous fais en outre observer qu'il n'a jamais été
dans mon intention de disculper les bataillons d'avoir voulu prévenir
l'action de la justice; ils ont manqué à la forme: mais les généraux
vous en ont imposé quand ils vous ont représenté les quatre
malheureuses victimes de cette affaire comme des déserteurs prussiens.
Je m'élève donc contre les mesures générales et violentes qu'on a
prises envers ces bataillons, tandis qu'il était évident qu'ils ne
renfermaient qu'un petit nombre de coupables; on les a tous enveloppés
d'une flétrissure qui, s'ils eussent été des brigands pris dans les
forêts, n'eût pu être plus honteuse. En vous dénonçant ces faits, j'ai
rempli le devoir que m'imposait ma conscience. Je me retire.

La preuve que Marat n'avait pas tout à fait tort, c'est que ces deux
bataillons furent plus tard réhabilités.

Quel que fût l'homme, il était député de Paris, au même titre que ses
collègues, et tout outrage envers sa personne s'adressait à la
représentation nationale tout entière. Or, chaque jour, on l'insultait
aux portes mêmes de la Convention; on lui marchait sur les pieds en
criant par dérision: «Ah! le petit Marat!» Gorsas, dans son _Courrier
des départements_, lui jetait de la boue et du sang au visage. Des
placards le désignaient à la haine et à la vengeance des bons citoyens.
Des hommes à cheval passaient la nuit devant sa maison avec des torches
et demandaient sa tête. Est-il vrai que ses jours fussent alors
menacés? Il le crut du moins et, pour se conserver vivant, Marat rentra
le soir dans son souterrain.

Ces attaques furieuses, ces ressentiments personnels affligeaient le
pays. Les faubourgs en murmuraient. Dans un moment aussi critique, où
tout était à réorganiser, où le numéraire s'était évanoui, où la rareté
des subsistances amenait des troubles sur les marchés, où l'industrie
souffrait, où il s'agissait d'assurer le bonheur de vingt-cinq millions
d'hommes, où le succès de nos armes était encore mal affermi, où
couvait dans l'Ouest la guerre civile, la Convention n'avait-elle donc
rien de mieux à faire que de se livrer à des luttes stériles? Les
géants se combattaient, se blessaient les uns les autres dans des
débats confus, ainsi que les dieux de l'Iliade dans les nuages. Ces
rivalités fâcheuses ne décourageaient-elles point les espérances et les
héroïques efforts de la nation? Chacun se demandait: «Nous
sacrifions-nous pour des principes ou pour des ambitieux?» Une
pétition, adressée à l'Assemblée, disait: «C'est avec douleur que nous
voyons des hommes faits pour se chérir et s'estimer, se haïr et se
craindre autant et plus qu'ils ne'détestent les tyrans... Qu'on impose
silence à l'amour-propre, et il ne faudra qu'un moment pour éteindre le
flambeau des divisions intestines... Que les citoyens ne soient pas
constamment occupés à se surprendre, à se tendre des piéges, à nourrir
des défiances...»

Le rapprochement des partis, la réconciliation des chefs, l'extinction
des haines personnelles, tel était alors le voeu de tous les esprits
sages. Un seul homme avait assez de confiance en lui-même et assez
d'énergie pour amener cet heureux dénouement. Oubliant ses griefs
particuliers, refoulant ses vieilles rancunes, Danton tendit à la
Gironde sa large main; cette main fut repoussée. On dédaigna ses
avances. Les grands projets échouent souvent contre un grain de sable.
On prétend qu'un mot rompit toutes les chances d'un accord entre Danton
et les Girondins. Le 29 septembre, il avait dit en riant à la tribune:
«Personne ne rend plus justice que moi à Roland; mais je vous dirai, si
vous lui faites l'invitation de rester ministre: Faites-la donc aussi à
Mme Roland...» Le trait blessa au vif l'amour-propre des deux époux et
du parti tout entier, qui était accusé d'obéir à une femme.

Quoi qu'il en soit, les Girondins se servirent d'un autre prétexte pour
rejeter les avances de Danton. Ils mirent en doute sa probité. Beaucoup
d'argent avait été dépensé dans la crise terrible que venait de
traverser la France. Cambon, ministre des finances, homme sévère et
intègre, demandait que ses collègues fussent tenus de rendre des
comptes. Roland avait présenté les siens dans le plus minutieux détail.
C'était maintenant le tour de Danton. Ses adversaires trouvaient
étonnant qu'il eût employé 200,000 livres en dépenses secrètes et près
de 200,000 livres en dépenses extraordinaires; mais on doit se souvenir
que Danton était à la fois ministre de la justice et adjudant du
ministre de la guerre, que la patrie était en péril et qu'il fallait à
tout prix la sauver.

[Illustration: Saint-Just.]

«Je n'ai rien fait, disait-il, que par ordre du conseil, pendant mon
ministère... Lorsque l'ennemi s'empara de Verdun, lorsque la
consternation se répandait même parmi les meilleurs et les plus
courageux citoyens, l'Assemblée législative nous dit: N'épargnez rien,
prodiguez l'argent, s'il le faut, pour ranimer la confiance et donner
l'impulsion à la France entière. Nous avons été forcés à des dépenses
extraordinaires, et, pour la plupart de ces dépenses, j'avoue que nous
n'avons point de quittances bien légales... Je ferai observer en
finissant que si le conseil eût dépensé dix millions de plus, il ne
serait pas sorti un seul ennemi de la terre qu'ils avaient envahie...»

Ainsi, de l'aveu même de Danton, sa comptabilité était irrégulière;
mais ne fallait-il point se reporter aux circonstances tragiques dans
lesquelles les livres avaient été tenus? Qu'il y eût alors quelques
désordres dans le maniement des fonds, le moyen de s'en étonner? Danton
n'était point un avare, aimant l'argent pour l'argent. Il tenait à bien
vivre, à recevoir des amis, à humilier la richesse, dont il eût fait
volontiers la servante de ses desseins et de ses plaisirs. De telles
moeurs ouvraient carrière à bien des soupçons; mais encore faudrait-il
que ces soupçons fussent fondés. Qui croira jamais qu'au milieu de ce
tourbillon d'affaires, au plus fort des calamités publiques, un homme
de la taille de Danton, un grand citoyen après tout, ait songé à
remplir ses poches? Qu'il fût mal entouré, je l'admets; qu'il fût
faible dans ses amitiés, passe encore; qu'il ait prodigué l'or pour
soutenir certains journaux, poursuivre à la piste la conspiration de la
Bretagne et du Midi, pour payer les services secrets de police et de
diplomatie, c'est un fait certain; mais qui donc a le droit de dire
qu'il se soit approprié les dépouilles de la France?

Les lâches, qui s'étaient cachés au moment du danger, réclamaient de
Danton des comptes qu'ils savaient bien ne pouvoir être fournis:
c'était un moyen de l'avilir.

Danton ayant été repoussé par la Gironde, tout espoir de conciliation
était perdu. Enhardis par l'avantage de leur position (ils étaient
maîtres de l'Assemblée), les Girondins auraient dû se montrer oublieux,
magnanimes: loin de là, ils ne cessaient de lancer contre leurs
adversaires la meute aboyante de leurs journaux, ni de fatiguer la
tribune de dénonciations monotones. Les Montagnards, de leur côté,
rendaient guerre pour guerre. En temps de révolution, il y a des mots,
des épithètes qui ressemblent à des flèches empoisonnées. Quand les
partis se sont mutuellement traités de _brigands_, de _scélérats_, de
_chiens enragés_, le jour arrive où ils agissent en conséquence et
prononcent les uns contre les autres la peine de mort. Qu'on admire du
reste la logique des factions: les Girondins se présentaient alors
devant le pays comme des modérés; ils disaient avoir horreur du sang,
ils protestaient contre les doctrines de Marat, et ils demandaient sa
tête!

De nouveaux orages se formaient à l'horizon, et la foudre éclata le 29
octobre.

La Gironde en voulait surtout à la Commune de Paris, qui contrariait
ses desseins. Tant que ce pouvoir rival resterait debout, la politique
des _Brissotins_ (comme on disait alors) serait tenue en échec. La
Commune, de son côté, avait eu le tort de provoquer la lutte, en
lançant contre l'Assemblée, à propos de la garde départementale, une
adresse insolente, un véritable brandon de discorde. La Convention
indignée riposta en décrétant que la Commune rendrait ses comptes _dans
trois jours_. Frapper les hommes obscurs qui siégeaient à l'Hôtel de
Ville n'eût point beaucoup avancé les affaires des Girondins; ce qu'on
voulait, c'était atteindre deux ou trois membres de la Convention.
Danton, Robespierre, n'étaient point de la Commune, mais on s'efforçait
de les rattacher à l'Hôtel de Ville par l'influence vraie ou fausse
qu'ils y exerçaient.

Une enquête s'ouvrit sur les arrestations faites par la Commune le 18
août et sur les journées de Septembre. Le 4 octobre, Valazé, membre du
Comité de sûreté générale, vint déclarer à la tribune: «Nous avons
trouvé des papiers qui prouvent l'innocence de plusieurs personnes
massacrées dans les prisons. (Un mouvement d'horreur s'élève de toutes
parts.) Oui, il est temps de dire la vérité. Des personnes innocentes
ont été massacrées, parce que les membres qui avaient lancé les mandats
d'arrêt s'étaient trompés sur les noms; le Comité de surveillance
lui-même en est convaincu.»

Marat, on s'en souvient, faisait partie de ce Comité; il demande la
parole.

LASOURCE.--Il faut que Marat soit entendu et que vous le décrétiez
d'accusation s'il est coupable.

MARAT.--J'applaudis moi-même au zèle du citoyen courageux qui m'a
dénoncé à cette tribune.

Beaucoup plus sage et plus habile que ses amis, Buzot comprit très-bien
que la Gironde faisait une fausse manoeuvre.

«Nous risquons, dit-il, de donner à ces dénonciations une importance
qu'elles n'auraient pas sans cela... Il me semble entendre les
Prussiens demander eux-mêmes que Marat soit entendu. En effet, n'est-ce
pas en faisant dénigrer sans cesse les représentants du peuple que les
Prussiens doivent désirer d'avilir la Convention, et lui faire perdre
la confiance dont elle a besoin pour faire le honheur du peuple?»

Marat, cependant, monte à la tribune.

UNE VOIX.--Votez la clôture: Marat ne vaut pas l'argent qu'il coûte à
la nation.

LIDON.--Puisque le corps électoral de Paris a prononcé contre nous le
supplice d'entendre Marat, je demande le silence.

CAMBON.--Comme il est juste d'entendre le crime aussi bien que la
vertu, je demande que sans perdre de temps Marat soit entendu.

Au milieu de ces exclamations flatteuses, l'Ami du peuple commence par
rappeler l'Assemblée... à la réflexion, signale _une cabale affreuse
élevée_ contre lui _pour enchaîner sa plume_ et déclare hautement que,
quant à ses opinions politiques, _elles étaitent au-dessus des lois_.

A une vague accusation, il répondait par une bravade. Ce n'était
d'ailleurs pas lui cette fois qu'on visait; c'était Danton et
Robespierre. Quant à Marat, la Gironde croyait l'avoir anéanti pour le
moment sous la conspiration du mépris.

Le 22 octobre, attaque en règle contre la Commune. Roland dans un
rapport très-bien fait résumait ainsi la situation de la capitale: «En
un mot, corps administratif sans pouvoir; Commune despote; peuple bon,
mais trompé; force publique excellente, mais mal conduite, voilà
Paris.»

Ce tableau lamentable de l'anarchie se détachait en vigueur sur l'ombre
rougeâtre des journées de Septembre.

Le 30, Danton éleva le débat en le plaçant sur le terrain de
l'histoire.

«Rappelez-vous, s'écria-t-il, ce que le ministre actuel de la justice
vous a dit sur ces malheurs inséparables de la Révolution! Je ne ferai
point d'autres réponse au ministre de l'intérieur (Roland). Si chacun
de nous, si tout républicain a le droit d'invoquer la justice contre
ceux qui auraient excité des troubles révolutionnaires pour assouvir
des vengeances particulières, je dis qu'on ne peut pas se dissimuler
non plus que jamais trône n'a été fracassé sans que ses éclats
blessassent quelques bons citoyens. Jamais révolution complète n'a été
opérée sans que cette vaste démolition de l'ordre de choses existant
n'ait été funeste à quelqu'un. Il ne faut donc imputer ni à la cité de
Paris ni à celles qui auraient pu présenter les mêmes désastres ce qui
est peut-être l'effet de quelques vengeances particulières dont je ne
nie pas l'existence, mais ce qui est bien plus probablement la suite de
cette commotion générale, de cette fièvre nationale qui a produit les
miracles dont s'étonnera la postérité.»

L'orateur concluait en demandant que la discussion sur le mémoire de
Roland fût fixée au lundi suivant. «Ainsi, ajoutait-il, les bons
citoyens qui ne cherchent que la lumière, qui veulent connaître les
choses et les hommes, sauront bientôt à qui ils doivent leur haine ou
la fraternité; or la fraternité seule peut donner à la Convention cette
marche sublime qui marquera sa carrière.»

Danton, dans le cours de son improvisation, avait d'ailleurs lancé sur
la Gironde un grand trait: «Je déclare que tous ceux qui parlent de la
faction Robespierre sont à mes yeux ou des hommes prévenus ou de
mauvais citoyens.» A ces mots, des murmures s'étaient élevés dans
l'Assemblée.

Robespierre dans ces derniers temps s'était tenu à l'écart. Le 2
septembre, il se plongea le front voilé dans la retraite. L'avocat
d'Arras attendait: il avait placé sa barque sur un roc où la marée,
c'est-à-dire la force des événements, devait un jour ou l'autre
l'emporter vers le but qu'il voulait atteindre.

C'est à cet homme d'État qu'allait s'attaquer la Gironde. Grande
imprudence! Et qui choisit-elle pour porter les premiers coups? Louvet,
l'auteur de _Faublas_, un roman libertin. Autant eût valu la piqûre
d'une guêpe contre une statue de marbre.

«Robespierre, je t'accuse!»

Ce début promettait. A en croire Louvet, un grand complot existait
depuis le 10 août; le 2 septembre, Robespierre s'était rendu à la
Commune, où il avait désigné ses ennemis à la vengeance des meurtriers.
Cette accusation était vague, diffuse, entièrement dénuée de preuves.
Louvet parla; ce fut tout. Cependant Maximilien comprit la nécessité
d'un suprême effort pour rejeter ce linceul de dictature dans lequel
ses ennemis avaient juré de l'ensevelir. Il demanda huit jours pour
préparer sa défense. L'Assemblée décida que Robespierre paraîtrait à la
tribune de la Convention pour se justifier, le lundi 5 novembre.

Dans l'intervalle; des rassemblements nombreux parcouraient la ville en
vociférant les cris de: «Mort à Robespierre! mort à Danton et à Marat!»

Les huit jours écoulés, Robespierre, qui s'était caché à tout les yeux,
monte les degrés de la tribune. Les femmes écoutent haletantes;
l'Assemblée elle-même est comme suspendue aux lèvres de l'orateur.
Robespierre repousse avec une ironie hautaine les absurdes reproches de
Louvet. La nécessité où la Gironde le mettait, par des accusations
violentes, de dérouler sa vie, lui donnait une occasion magnifique
d'attirer l'attention sur les services qu'il avait rendus à la patrie.
Il rejeta, non sans horreur, toute solidarité avec les journées
sanglantes des 2 et 3 septembre. «Ceux qui ont dit, s'écrie-t-il, que
j'avais eu la moindre part à ces événements, sont des hommes ou
excessivement crédules ou excessivement pervers. Je les rappellerais au
remords, si le remords ne supposait une âme.»

Il eut des mouvements d'une véritable éloquence. «On assure qu'un
innocent a péri; un seul! c'est beaucoup trop, sans doute. Citoyens,
pleurez cette méprise cruelle. Pleurez les malheurs de cette journée;
pleurez même les victimes coupables réservées à la vengeance des lois,
qui sont tombées sous le glaive de la justice populaire; mais que votre
douleur ait un terme comme toutes les choses humaines. Gardons aussi
quelques larmes pour des calamités plus touchantes! Pleurez cent mille
patriotes immolés par la tyrannie! Pleurez nos citoyens expirants sous
leurs toits embrasés! Pleurez les fils des citoyens massacrés au
berceau ou dans les bras de leurs mères! Pleurez donc, pleurez
l'humanité abattue sous le joug odieux des tyrans et de leurs
complices! Mais consolez-vous, si, imposant silence à toutes les viles
passions, vous voulez assurer le bonheur de votre pays et préparer
celui du monde; consolez-vous, si vous voulez rappeler sur la terre
l'égalité et la justice exilées, et tarir, par des lois justes, la
source des crimes et des malheurs de vos semblables.»

Se tournant du côté de ses adversaires: «De quel droit voulez-vous
faire servir la Convention à venger votre amour-propre? Vous nous
reprochez des illégalités! Oui, notre conduite a été illégale, aussi
illégale que la chute du trône et que la prise de la Bastille, aussi
illégale que la liberté même! Citoyens, vouliez-vous donc une
Révolution sans révolution? L'univers, la postérité ne verront dans ces
événements que leur cause sacrée et leur sublime résultat; vous devez
les voir comme elle. Vous devez les juger, non en juges de paix, mais
en hommes d'État et en législateurs du monde.» Le moment de conclure
était venu, on s'attendait à de justes représailles; mais Robespierre,
écartant d'une main généreuse le tonnerre qui grondait sur la tête de
ses ennemis: «Je renonce au facile avantage de répondre aux calomnies
de mes adversaires par des dénonciations plus redoutables; j'ai voulu
supprimer la partie offensive de ma justification. Je ne demande
d'autre vengeance que le retour de la paix et le triomphe de la
liberté.»

La Convention était fatiguée de ces attaques personnelles. Les
applaudissements éclataient dans les tribunes. Maximilien Robespierre
venait d'être marqué par le doigt de ses ennemis; c'était le signe de
l'élévation ou du martyre.

Cependant ses accusateurs frémissaient.

BARBAROUX.--Je demande à dénoncer Robespierre, et à signer ma
dénonciation. Si vous ne m'entendez pas, je serai donc réputé
calomniateur! Je descendrai à la barre... Je graverai ma dénonciation
sur le marbre.» (Murmures. On demande à grands cris l'ordre du jour.)

LOUVET.--Je vais répondre à Robespierre...»

Les interruptions étouffent sa voix. L'Assemblée décide de passer à
l'ordre du jour. Louvet reste à la tribune: furieux, il demande à
parler contre le président.

LE PRÉSIDENT.--J'ai peine à concevoir comment, lorsque je n'ai fait que
prendre les ordres de l'Assemblée, un membre demande à parler contre
moi.

Alors Barbaroux descend à la barre. Un mouvement de surprise agite
l'Assemblée; on rit, on s'impatiente, on s'agite. Barbaroux insiste et
réclame la parole comme citoyen. Plusieurs membres demandent qu'il soit
censuré comme avilissant le caractère de représentant du peuple.

Barère parait à la tribune. Le silence se rétablit. L'orateur cherche à
terminer ces duels politiques, en amoindrissant l'importance des chefs
de la Montagne.

On renouvelle la motion de censurer Barbaroux. Lanjuinais parle au
milieu d'un tumulte épouvantable.

QUELQU'UN.--Je demande qu'il soit ordonné à Barbaroux de quitter la
barre et de faire cesser ce scandale.

LANJUINAIS.--Je soutiens que Barbaroux a employé le seul moyen pour
obtenir la parole et pour vous rendre attentifs.

LE PRÉSIDENT.--Je vous fais observer que l'Assemblée ayant décidé de
passer à l'ordre du jour, la discussion est fermée.

COUTHON.--Je le dis avec douleur, mais avec vérité, la petite manoeuvre
employée par Barbaroux pour nous forcer à lui accorder la parole ne
mérite que notre pitié.

Les Montagnards applaudissent; quelques Girondins trépignent de rage.
Barbaroux quitte tristement la barre et reprend sa place de secrétaire.

Le triomphe de Robespierre était encore disputé avec acharnement.
Quelques membres, prétextant des doutes sur la première épreuve,
demandent que la proposition de passer à l'ordre du jour soit remise
aux voix. Le président fait remarquer qu'en effet le tumulte l'a
empêché de prononcer le résultat de la délibération. Lanjuinais insiste
de nouveau pour être entendu; des cris: _A bas de la tribune!_
s'élèvent avec violence. Il va reprendre sa place au bureau des
secrétaires, à côté de Barbaroux. Louvet, Lanthenas lui succèdent et
sont bruyamment éconduits par l'impatience générale. On demande de
toutes parts l'ordre du jour. Barère relit son projet de décret, où il
cherche à couvrir dédaigneusement l'accusé du manteau de l'impuissance
et de la médiocrité.

ROBESPIERRE.--Je ne veux pas de votre ordre du jour, qui m'est
injurieux.

La Convention décide purement et simplement qu'elle passe par-dessus
les démêlés personnels. C'est ce que voulait Robespierre.

Le retentissement de cette orageuse séance se fit sentir le soir aux
Jacobins, où Robespierre fut vivement acclamé. Ce fut alors qu'un fort
de la halle, aux formes athlétiques, au coeur tendre sous une rude
écorce, prit une résolution peut-être unique dans l'histoire.--«Voilà,
se dit-il en écoutant parler Maximilien, voilà un homme que les
aristocrates, bourgeois ou autres, doivent avoir conçu le projet de
mettre à mort. On ne défend pas impunément les droits du peuple avec
tant de courage et d'éloquence. Il faut que je me décide à lui faire un
rempart de ma personne. Les rois ont des satellites pour les
accompagner: il faut que l'ami, le défenseur de la nation ait au moins
un bras pour écarter de lui les attentats des conspirateurs et des
traîtres. Je serai ce bras. Seul, à l'écart, je veillerai sur la sûreté
de ce digne représentant du peuple.» Le projet conçu est aussitôt mis à
exécution: chaque soir, cet ami inconnu attend Robespierre à la sortie
du club et jusqu'à la rue Saint-Honoré l'accompagne à distance, un
énorme bâton dans la main. Robespierre ignora toute sa vie ce
dévouement anonyme et l'espèce de culte dont il était l'objet de la
part de ce brave homme, qui s'était fait volontairement son garde du
corps. [Note: Communiqué à l'auteur par David d'Angers, qui tenait
lui-même le fait de la famille Lebas.]

Maximilien, à son retour d'Arras en 1792, était descendu chez les
Duplay avec sa soeur, Charlotte Robespierre, et son frère Augustin, qui
venait d'être nommé député. C'est là qu'il se rendit dans la nuit du 5
novembre, après l'orageuse victoire qu'il venait de remporter sur les
Girondins. Maurice Duplay, l'hôte des deux Robespierre, avait chez lui,
comme nous l'avons dit, trois filles, Éléonore qui était l'aînée,
Victoire qui ne fut jamais mariée, et Elisabeth, la plus jeune, celle
qui épousa Lebas. Ces trois filles aimaient Maximilien comme un frère.
Elles lui confiaient leurs peines, le faisant juge de leurs petites
querelles. Quand un de ces légers nuages, qui passent sur les familles
les mieux unies, venait à obscurcir le front d'une des jeunes soeurs,
il l'attirait doucement sur ses genoux et lui demandait à voix basse le
secret de sa tristesse. Si c'était qu'elle avait été grondée par sa
mère, il se faisait aussitôt le conciliateur des parties offensées et
plaidait les circonstances atténuantes. On n'est pas avocat pour rien.
Toujours il revenait le sourire du pardon sur les lèvres et poussait
alors la jolie boudeuse dans les bras de Mme Duplay.

Un sentiment plus tendre que l'amitié l'attirait vers Éléonore, la
fille aînée du menuisier. C'était, dit-on, une belle personne aux
traits accentués, à l'âme virile. Un jour, Maximilien, en présence de
ses hôtes, prit la main d'Éléonore dans la sienne et lui glissa au
doigt un anneau d'or; c'était, conformément aux moeurs de sa province
(l'Artois), un signe de fiançailles. Toutefois le mariage fut ajourné à
la paix (comme on disait alors), c'est-à-dire à des jours meilleurs et
moins troublés, où la France serait débarrassée de ses ennemis.

Robespierre l'aîné avait ainsi deux familles, l'une dans l'Artois, à
laquelle il envoyait la plus grande partie de son traitement, l'autre
sur laquelle il s'était pour ainsi dire greffé par l'analogie des
moeurs et des principes. A l'instigation de sa soeur, il quitta plus
tard la maison Duplay, mais pour y revenir; c'était le nid de ses
affections, l'Eldorado de ses rêves.

La Gironde avait commis une faute en accusant deux hommes tels que
Danton et Robespierre, la force et la probité; elle en commit une
seconde, qui fut de remettre Marat sur la sellette.

Nous devons dire à la suite de quel incident.

S'il faut en croire le professeur Tissot, qui avait connu Marat dans
l'intimité, l'homme valait beaucoup mieux que ses systèmes et ses
écrits. Accablé de travail, sa seule distraction était une promenade,
le dimanche, sur les bords de la Seine. Il allait tantôt seul, tantôt
accompagné de quelques amis; car, quoi qu'on en dise, Marat avait des
amis. Ses deux compagnons étaient, ce jour-là, Fabre d'Églantine et
Camille Desmoulins; peut-être par leur entremise cherchait-il un
rapprochement avec Danton. [Note: Tous ces détails et les suivants ont
été communiqués à l'auteur par la soeur de Marat.] Ils se dirigeaient
en causant du côté de Charenton. Le plus vieux des trois, Marat, n'en
était pas moins vif dans ses mouvements; il marchait le dos courbé et
la tête légèrement inclinée vers le côté droit. Dans ce contraste d'une
ville en révolution avec le silence, la grave sérénité d'un coucher de
soleil, les grands arbres dépouillés de feuilles, mais détachant dans
le ciel leurs fines nervures, les trois promeneurs avaient devant les
yeux les deux faces solennelles du grand et du beau, l'histoire et la
nature.

Fabre d'Églantine et Camille Desmoulins aimaient la nature en poëtes;
Marat l'observait en savant. Ayant beaucoup étudié, beaucoup cherché et
un peu découvert, sa conversation était intéressante. Tant qu'on ne
contredisait point ses idées, il se montrait bon diable; s'accommodait
à tout, faisait ce que voulaient les autres; mais Camille Desmoulins se
donnait parfois le malin plaisir de l'attirer sur le terrain brûlant de
la politique. Alors ce petit homme devenait furieux, insociable,
volcanique. Le contraste existe souvent en amitié comme en amour: ce
qui l'attirait du côté de Camille, c'était l'esprit, la gaieté, la
belle humeur, du jeune espiègle. Camille répondit d'abord à cette
bienveillance avec enthousiasme; il traita publiquement Marat de
prophète, d'ange tutélaire de la France, de génie de la Révolution; il
le nomma dans sa feuille le _divin_ Marat. L'admiration étourdie de
Desmoulins, à laquelle s'était toujours mêlé un grain de sarcasme,
commençait à reculer devant la froide et terrible logique de ce dieu
qui demandait des têtes.

Fabre d'Églantine avait de l'estime pour Marat, dont il nous a laissé
un portrait à la plume beaucoup trop flatté.

Le voyant ce soir-là plus calme que d'habitude, Camille lui adressa
diverses questions, pour voir si l'Ami du peuple était décidément un
maniaque ou s'il avait un système. Il lui rappela ses idées modérées, à
l'époque de l'ouverture des États généraux, et les mit en opposition
avec ses doctrines actuelles. «Si en effet, reprit Marat, les fautes de
l'Assemblée constituante ne nous avaient pas créé dans les anciens
nobles autant d'ennemis irréconciliables, je persiste à croire que ce
grand mouvement aurait pu s'avancer dans le monde par des voies
pacifiques: mais, après l'édit absurde qui garde de force ces
ennemis-là parmi nous, après les coups maladroits portés à leur orgueil
par l'abolition des titres, après l'extorsion violente des biens du
clergé, je soutiens qu'il n'y a plus moyen de les rallier à notre
Révolution. Nous voulons fonder un gouvernement sur les lois sacrées de
la nature et de la justice: eh bien! ces nobles, en possession, depuis
des siècles, de nous fouler aux pieds, de nous piller et de nous
charger comme des bêtes de somme, travailleront sans cesse à miner les
bases de notre nouvel état social. Nous sommes en guerre avec des
ennemis intraitables; il faut donc ou renoncer à la Révolution ou les
détruire. A mesure que les dangers qui menacent notre République
naissante s'éloigneront, la peine de mort deviendra inutile et elle
s'effacera bientôt de nos codes.»

[Illustration: Louis XVI et la famille royale au Temple.]

On peut plaider en faveur de Marat certaines circonstances plus ou
moins atténuantes, le ressentiment d'un amour-propre blessé, les
dangers qu'il avait courus, les persécutions qu'il avait endurées;
mais, dans l'analyse de son caractère, il faut surtout tenir compte
d'une singularité: l'Ami du peuple n'avait point de patrie. Né en
Suisse, à Boudry, d'un père sarde et d'une mère genevoise, il avait
vécu successivement en Angleterre et dans beaucoup d'autres pays; il
parlait et écrivait diverses langues; il était citoyen du monde. Malgré
les bonnes intentions qu'on peut leur supposer, de tels êtres sont
toujours dangereux. N'étant retenus ni par les liens du sang ni par les
attaches du sol natal, ils s'absorbent volontiers dans une idée fixe,
et sacrifient beaucoup trop aisément les hommes à leurs revus
d'humanité.

La nuit était descendue sur les campagnes. Les trois Conventionnels
reprirent lentement le chemin de Paris.--Cette grosse masse sombre,
toute piquée de lumières, élevait dans le lointain, au-dessus du
courant de la Seine, son front entouré d'une brume rougeâtre. Chemin
faisant, la conversation tomba sur Barbaroux. Marat dit:

--Barbaroux a été mon ami: si l'expédition du 10 août eût manqué, nous
devions partir ensemble pour Marseille; c'était alors un bon jeune
homme, qui aimait à s'instruire près de moi. J'ai des lettres écrites
de sa main, où il me nomme son maître, et se dit mon disciple: si je
l'ai perdu, c'est que la faction brissotine s'est emparée de sa tête,
en le flattant.

Camille Desmoulins qui, d'accord avec son ami Danton, n'avait pas
encore abandonné tout espoir d'une alliance avec la Gironde, proposa
une réconciliation. Il conduisit en effet Marat dans un petit café de
la rue du Paon, où était Barbaroux. L'Ami du peuple se montra d'abord
froid et réservé; mais Barbaroux ayant fait quelques avances, ils
s'embrassèrent.

Était-ce un baiser de Judas?

Le lendemain, grand tumulte dans la Convention nationale; à l'ouverture
de la séance, Barbaroux occupait la tribune. «Citoyens, disait-il,
l'homme véritablement coupable est l'agitateur pervers qui ne cesse de
semer le trouble et la discorde dans Paris, qui égare les sentiments
des soldats et des fédérés.... Eh bien! ce coupable, je vous le livre:
c'est Marat.» Il s'agissait d'une visite que l'Ami du peuple avait été
faire dans la matinée à la caserne des Marseillais. Voyant le mauvais
état des vivres et du coucher, il avait témoigné une vive indignation.
Ce sont ses paroles qui, recueillies dans un procès-verbal par quelques
officiers attachés au parti de la Gironde, servaient maintenant d'acte
d'accusation entre les mains de Barbaroux. Cette dénonciation contre
Marat est reçue de l'Assemblée avec transport. Les tribunes seules
murmurent. Avant que l'accusé ait le temps d'ouvrir la bouche, le bruit
court que Marat ne cesse de tenir des propos sanguinaires.

UNE VOIX.--Je sais qu'un membre de cette Assemblée a entendu dire à ce
monstre que, pour avoir la tranquillité, il fallait encore abattre deux
cent soixante-dix mille têtes.

L'Assemblée fait un mouvement d'horreur. Les yeux se portent vers la
tribune et y rencontrent la figure de Marat.

L'indignation de l'Assemblée éclate en un soulèvement formidable; de
toutes parts s'élèvent les cris: «A l'ordre! A l'Abbaye! A la
guillotine!»

Marat, qui se complaît dans son rôle de bouc émissaire, domine cette
nouvelle tempête, le front haut, la bouche dilatée jusqu'aux oreilles
par un rictus ironique, l'oeil menaçant.

«Il est atroce, s'écrie-t-il, que ces gens-là parlent de liberté
d'opinion et ne veuillent pas me laisser la mienne.... C'est atroce!...
Vous parlez de faction; oui, il en existe une, et cette faction existe
contre moi seul; car personne n'ose prendre ma défense. Tout
m'abandonne, excepté la raison et la justice. Eh bien! seul, je vous
tiendrai tête à tous. (On murmure, on rit.) C'est une scélératesse que
de convertir en démarche d'État des honnêtetés patriotiques. (Les
murmures et les rires recommencent.) Je demande du silence: on ne peut
pas tenir un accusé sous le couteau comme vous faites.

«J'étais aux Jacobins, auprès des fédérés: ce sont eux qui m'ont pris
la main et m'ont parlé les premiers. Leurs officiers ont été à ma
table; ce sont eux qui m'ont invité à visiter leur caserne. J'ai été
révolté de la manière dont ces volontaires ont été reçus; ils couchent
sur le marbre et sans paille; ils se sont plaints à moi de la Commune
de Paris, et ensuite ils m'ont entrepris sur la cause de Barbaroux. Je
ne suis entré dans aucun détail à cet égard; je ne sais si c'est un
coup monté pour me perdre, mais je compte assez sur la véracité des
fédérés de Marseille; ils pourront rapporter ce que je leur ai dit.
Voilà ma justification.

«Le cardinal Richelieu a dit qu'avec le _Pater_ il serait parvenu à
faire pendre tous les saints du paradis; moi, je défie les
interprétations malveillantes et je brave tous mes ennemis.

«On me reproche d'avoir dit qu'il fallait couper cent ou deux cent
mille têtes. Ce propos a été mal rendu. J'ai dit: «Ne croyez pas que le
calme renaisse, tant que la République sera remplie des oppresseurs du
peuple. Vous les faites inutilement _décaniller_ d'un département dans
un autre. Tant que vous ne ferez pas tomber leurs têtes, vous ne serez
pas tranquilles.» Voilà ce que j'ai dit: c'est la confession de mon
coeur.

«Je suis vraiment honteux pour l'Assemblée nationale d'être obligé
d'entrer dans ces détails. Quant à mes vues, à mes sentiments
politiques, il ne vous appartient pas de les juger: ma conscience est
au-dessus de vos décrets. Non, il ne vous est pas donné d'empêcher
l'homme de génie de s'élancer dans l'avenir. (On rit.) Le moment n'est
pas venu de me rendre justice. Si combattre les ennemis de la nation,
si réclamer pour de braves fédérés les égards et les soins que vous
accordez à des soldats équivoques [Note: Marat désigne ainsi les
dragons auxquels on l'accusait de vouloir opposer les Marseillais.] est
un crime, égorgez-moi!»

Au moment où il retournait à sa place, Camille Desmoulins lui dit: «Tu
m'as enchanté, ton exorde est sublime. Pauvre Marat! Tu es de deux
siècles au delà du tien!»

N'y avait-il pas une pointe d'ironie sous ces mots: _pauvre Marat?_

L'Assemblée prononça le renvoi de la dénonciation de Barbaroux aux
Comités de surveillance et de législation.

En sortant de la salle, à la fin de la séance, l'Ami du peuple s'arrête
devant le jeune député des Bouches-du-Rhône:

«A votre âge, lui dit-il, on n'a pas encore le coeur pourri; j'aime à
croire que vous êtes seulement égaré par quelque passion funeste et
tourmenté de la rage de jouer un rôle. C'est toute la vengeance de
Marat.»

Cet être étrange avait glacé d'un souffle la fureur de ses adversaires.
«Marat, écrivait plus tard Saint-Just, avait quelques idées
_heureuses_, et lui seul savait les dire.»

Au milieu de ces luttes énervantes, de ces ténébreux combats de parole,
la France vit enfin luire un rayon de soleil: le 6 novembre, notre
brave armée gagnait la bataille de Jemmapes au chant de la
_Marseillaise_. La Belgique nous était ouverte; une ère nouvelle
commençait pour la Révolution Française, l'ère de la victoire.



V

Louis XVI au Temple.--Préliminaires de son procès.--Quels sont les
hommes responsables de son jugement et de sa mort.--Saint-Just se
révèle à son discours.--Les Conventionnels assaillis par le parti des
femmes.--Marat et Mlle Fleury.--La question religieuse sous la
Convention.--La question des subsistances.--Opinion de Saint-Just.--Le
procès du roi réclamé par les Montagnards, consenti par les
Girondins.--Shakespeare parle du fond de sa tombe.--La forme du procès
est résolue.


Le besoin de s'attaquer et de se créer mutuellement des torts jeta la
personne de Louis XVI entre les rivalités formidables de la Convention
et de la Commune.

L'ex-roi était toujours au Temple. Dans les premiers jours de sa
captivité, la famille royale avait trouvé cette vieille tour fort mal
préparée pour la recevoir. Abandonnées depuis longtemps, les chambres
étaient sales, tristes, pauvres, couvertes de toiles d'araignée. Il est
curieux d'apprendre quelle sorte de logement occupait d'abord Madame
Elisabeth: c'était une ancienne cuisine au troisième étage; sa toilette
se trouvait placée sur une pierre à laver, et à côté des fourneaux; sa
couchette était un lit de sangle, avec deux petits matelas minces et
trop courts; tout le mobilier consistait en un vieux buffet, garni de
vaisselle de terre encore toute grasse. O contraste des grandeurs
humaines! ô abaissement de la fortune! Les rois et les princes sont si
peu dans l'ordre de la nature, qu'une fois renversés de leur élévation
imaginaire on ne sait plus même quel nom leur donner: la Commune
inventa d'appeler le souverain déchu Louis Capet. L'oeil du peuple
fixait avec curiosité cette tour qui contenait les ruines vivantes
d'une monarchie. Il y avait là des motifs d'attendrissement auxquels
les coeurs les plus durs ne résistent guère: un prisonnier d'État, deux
femmes, deux enfants.

La famille royale captive faisait des royalistes. Méprisé après sa
fuite et son retour de Varennes, abhorré au 10 août, lorsque le trône
sombra dans le sang, Louis XVI inspirait depuis sa chute un tout autre
sentiment à beaucoup de ses anciens sujets, la pitié. Au château des
Tuileries, il n'apparaissait guère qu'à travers ses défauts; au Temple,
on ne vit de lui que ses vertus et ses malheurs. Il était bon père, se
levait de bonne heure et donnait une leçon de latin ou de géographie à
son fils. La reine elle-même devenait intéressante. On lui reprochait
bien encore sa conduite légère, son caractère hautain, ses relations
avec l'étranger; mais, après tout, elle était femme, elle était
mère.... Il y avait là un danger que la Commune n'avait point prévu.

Manuel, qui avait conduit la famille royale au Temple, rougit du
délabrement et de la malpropreté du logis; il en parla lui-même à la
Commune et au bout de quelques jours les prisonniers furent installés
d'une manière plus convenable; mais le moyen de changer la vieille tour
elle-même, qui était sombre et humide?

L'initiative du procès et du jugement ne partit point de la Convention.
Un grand nombre de documents authentiques proclament que la mise en
accusation du ci-devant roi était alors demandée de tous les points de
la France. Quelques-unes de ces adresses lancées sur l'Assemblée
nationale prennent même un ton impératif et violent. Les signataires y
reprochent aux législateurs d'atermoyer une mesure de sûreté publique.
«Le soleil, écrivent à la Convention les sociétés populaires du Midi,
le soleil a cent fois parcouru sa course depuis la victoire du peuple
sur le tyran... et le tyran existe encore!... La vie du roi provoque et
entretient dans l'intérieur du pays une agitation perfide.
Législateurs, nous demandons la mort de Louis Capet.» La vérité est que
les ennemis de la Révolution profitaient de la captivité du roi pour
semer dans certains départements des germes de guerre civile.

Parmi ceux mêmes qui plaignaient Louis XVI, beaucoup le croyaient
coupable; mais ils voulaient une décision rapide. Que le peuple écrase
après la victoire le maître qui le trahissait, c'est son droit; mais du
moins qu'il ne le fasse pas souffrir. Ces lenteurs, ces délais, ces
alternatives d'espoir et de découragement qui font passer chaque jour
le froid de l'acier sur le cou de la victime, quelle barbarie indigne
d'une grande nation! Les bons citoyens blâmaient les dégradations
inutiles auxquelles on avait soumis les prisonniers du Temple; ils
blâmaient Manuel allant dire à Louis XVI, après le décret qui
abolissait la monarchie: «Vous n'êtes plus roi, voilà une belle
occasion de devenir citoyen; au reste, consolez-vous, la chute des rois
est aussi prochaine que celle des feuilles.» La haine et la vengeance à
petites doses est toujours atroce. Laisser languir un ennemi royal dans
les outrages d'une captivité où tout lui réveille à chaque instant le
douloureux souvenir de ses prospérités éteintes; enfoncer lentement le
couteau et le retourner dans les plaies de son amour-propre; prolonger
l'agonie d'un règne sur la personne du roi vivant, tout cela est mille
fois plus cruel que la mort. Les Girondins, hommes irrésolus et
indécis, étaient, au contraire, d'avis d'entretenir, au milieu des
embarras et des persécutions inévitables, une existence royale que, de
leur propre aveu, il faudrait sans doute trancher tôt ou tard. Il n'y
avait qu'un parti humain à prendre vis-à-vis de Louis XVI, c'était de
le rendre à la liberté: mais les circonstances s'y opposaient
énergiquement; et les Girondins eux-mêmes n'y auraient point consenti.
Dans cet état de choses, toute leur politique était de faire oublier le
roi: inutiles efforts!

Les partis politiques ont bonne mémoire, et le sang du 10 août fumait
encore.

Il faut dire que de leur côté les Montagnards se montraient fort
perplexes. Robespierre hésitait (il l'avoua plus tard dans un de ses
discours), Danton lui-même, c'est-à-dire l'audace, hésitait. On raconte
qu'au club des Cordeliers, entouré d'énergumènes qui hurlaient:
_Vengeance! Mort au tyran!_ il aurait répondu brusquement: «Une nation
se sauve, mais elle ne se venge pas.» Il paraît aussi qu'à la même
époque Danton fit une dernière tentative de rapprochement avec la
Gironde.

Pourquoi hésiter? Que craignait-on? Tous les hommes sensés et
prévoyants se disaient qu'ayant haché une tête royale l'échafaud ne
s'arrêterait pas là; qu'il demanderait d'autres victimes, qu'on allait
ouvrir une ère de sang et qu'après avoir immolé ses ennemis, pareille
au vieux Saturne, la Révolution dévorerait ses enfants. Les rois ne
sont pas seulement nuisibles de leur vivant; ils sont encore dangereux
après leur mort.

N'est-ce point ici le lieu de rappeler ce que nous avons dit à propos
du 21 juin 1791? Ce fut on effet un jour décisif pour la Révolution que
celui où, après la fuite nocturne de Louis XVI et de sa famille, la
France s'éveilla sans roi. Quel moment plus favorable pour établir la
République? Les partis politiques ne s'étaient point encore porté entre
eux ces profondes blessures qui les séparent à jamais. Des esprits
éminents rayonnaient dans toutes les directions et possédaient encore
assez d'autorité sur les masses pour fonder un ordre nouveau sans
effusion de sang. Malgré la vivacité des premières luttes contre les
anciens priviléges, les coeurs étaient pleins de confiance, d'espoir et
d'amour: on l'avait bien vu au Champ-de-Mars, le 11 juillet.
L'Assemblée nationale, qui était le souverain de fait, n'avait rien
perdu du respect et du prestige que lui assuraient ses récentes
conquêtes sur la royauté. Pas un nuage au ciel; on était à mille lieues
du terrorisme; on en ignorait même le nom, et aucun point noir
n'annonçait qu'il pût sortir du choc violent des factions. Il y avait
bien, il est vrai, la coalition étrangère; mais quelle force pouvait
lui apporter un roi transfuge? Jamais occasion si belle ne s'était
présentée dans notre histoire pour suivre l'exemple des États-Unis
d'Amérique. La République, inaugurée le 2l juin 1791, aurait-elle vécu?
Il est permis de le croire, car elle avait alors autour d'elle tous les
éléments de succès qui lui ont manqué plus tard.

Qui a perdu la situation? Les modérés, les irrésolus, les timides.
L'abdication du roi était signée par sa fuite; cette abdication
volontaire, les royalistes ne voulurent point l'accepter.

L'histoire impartiale dira qu'en ajournant la déchéance de Louis XVI la
majorité de l'Assemblée constituante prononça, sans le vouloir, la
peine de mort contre Louis XVI. Elle croyait conserver la monarchie;
elle ne conserva que l'échafaud qui devait couper la tête du monarque.
En refusant de faire à temps ce qui était écrit dans la logique des
choses et dans les inéluctables conséquences de la Révolution, les
modérés attirèrent sur eux, sur le roi et sur le pays toutes les
calamités qui devaient aboutir au 10 août, au 9 thermidor et au 18
brumaire. Les sages, les prudents, étaient alors les exaltés, ceux qui
proposaient d'en finir tout de suite avec la fiction de la royauté
héréditaire en face d'un peuple souverain. Si leurs conseils avaient
été suivis, que de malheurs auraient été épargnés à la France! Les
journées de Septembre, les sanglantes luttes de la Montagne et de la
Gironde n'avaient plus alors les mêmes raisons d'être. Qui songeait,
dans ce temps-là, à faire de la peine de mort un instrument de
nécessité publique? Ni Robespierre, ni Danton, ni tout autre. Les
hommes d'État les plus circonspects reculèrent devant une République
éclose pacifiquement d'un incident heureux; ils se condamnèrent ainsi
d'avance à subir un régime né d'un orage, et qui devait se continuer à
travers les éclairs et les tonnerres. C'est eux-mêmes qu'ils eurent à
accuser, quand le flot toujours montant et irrité par la résistance les
emporta vers l'abîme.

Où étaient en 91 le bon sens, le droit, la sagesse? Du côté de ceux que
Lafayette avait fait massacrer au Champ-de-Mars, autour de l'autel de
la patrie parce qu'ils réclamaient dès lors l'abolition de la royauté.

La discussion sur ce qu'on devait faire de Louis XVI s'ouvrit le 13
novembre 1792. Les deux questions qui se posaient devant l'Assemblée
nationale étaient celles-ci: Louis XVI sera-t-il jugé?--Si oui, par qui
sera-t-il jugé?

La Constitution de 89 le déclarait bien inviolable; mais cette
Constitution n'avait-elle point été déchirée au 10 août? Est-il
d'ailleurs vrai qu'elle lui conférât le privilége de conspirer sans
danger la ruine de la patrie et de la Constitution elle-même? Si les
législateurs avaient la volonté de lui donner un tel pouvoir, en
avaient-ils le droit? Le droit imprescriptible d'une nation n'est-il
point, au contraire, de se défendre et de punir ceux qui attentent à sa
liberté?

Un jeune homme, jusque-là silencieux, paraît à la tribune. Les cheveux
longs et partagés au milieu de la tête par une raie, le front bas, les
yeux bleus, le nez admirablement dessiné, la bouche d'une jolie femme,
le teint blanc et la peau délicate, il semble dans sa mélancolie
austère frappé du sceau de la fatalité. C'est une croyance
très-ancienne que les hommes capables de grandes actions ne doivent pas
faire de vieux jours sur la terre. On se rappelle involontairement, en
regardant celui-ci, les paroles d'Achille: «O mère, puisque tu m'as
enfanté étant destiné à vivre peu de temps, du moins le dieu de
l'Olympe devrait-il m'accorder de la gloire!»

Qui était-il, ce jeune homme? D'où venait-il?

On se souvient d'une lettre adressée à Robespierre, sous la
Constituante, et signée Saint-Just.

C'était lui.

Une particularité bien faite pour étonner l'Assemblée nationale, c'est
que ce sévère jeune homme, né le 25 août 1767 à Decize, petite ville du
Nivernais, élevé chez les Oratoriens, était l'auteur d'un poëme léger
en vingt chants. _Organt_ (c'est le titre de l'ouvrage) avait paru en
1789 et reparut en 92. L'auteur s'était beaucoup trop souvenu de _la
Pucelle_ et des épisodes graveleux de l'Arioste. Du reste, Saint-Just
regardait lui-même cet essai comme indigne de lui: «J'ai vingt ans,
écrivait-il dans sa préface; j'ai mal fait, je pourrai faire mieux.»

En effet, il lit beaucoup mieux: tournant le dos à la muse frivole et
libertine, il publiait, en 1791, _l'Esprit de la Révolution et de la
Constitution en France_, ouvrage sérieux nourri de la lecture de
Plutarque et de Montesquieu.

C'est armé de ces fortes études qu'il se présentait à la tribune de la
Convention.

«J'entreprends, dit Saint-Just d'une voix grave, de prouver que le roi
peut être jugé, que l'opinion de Morisson [Note: Député de la Vendée.
Après avoir longtemps parlé «des crimes, des perfidies et des atrocités
dont Louis s'était rendu coupable»; après l'avoir appelé un monstre
sanguinaire, Morissot concluait en demandant que, _malgré les forfaits
du tyran_, la Constitution de 89 soit respectée.] qui conserve
l'inviolabilité, et celle du Comité qui veut qu'on le juge en citoyen,
sont également fausses. «Moi, je dis que le roi doit être jugé en
ennemi...

«Un jour on s'étonnera qu'au dix-huitième siècle nous ayons été moins
avancés que du temps de César: le tyran fut immolé en plein Sénat, sans
autre formalité que vingt-deux coups de poignard, sans autres lois que
la liberté de Rome. Et aujourd'hui l'on fait avec respect le procès
d'un homme, assassin d'un peuple, pris en flagrant délit, la main dans
le sang, la main dans le crime...

«Citoyens, si le peuple romain, après six cents ans de vertu et de
haine contre les rois; si la Grande-Bretagne, après Cromwell mort, vit
renaître les rois, malgré son énergie, que ne doivent pas craindre
parmi nous les bons citoyens, amis de la liberté, on voyant la hache
trembler dans nos mains; et un peuple, dès le premier jour de sa
liberté, respecter le souvenir de ses fers? Quelle République
voulez-vous établir au milieu de nos combats particuliers et de nos
faiblesses communes?

«On n'est pour rien dans un contrat où l'on ne s'est point obligé:
conséquement, Louis, qui ne s'était point obligé, ne peut être jugé
civilement. Ce contrat était tellement oppressif qu'il obligeait les
citoyens et non le roi. Un tel contrat était nécessairement nul; car
rien n'est légitime de ce qui manque de sanction dans la morale et dans
la nature.

«Louis ne passa-t-il pas, avant le combat, les troupes en revue? Ne
prit-il pas la fuite au lieu de les empêcher de tirer? Et l'on vous
propose de le juger civilement, tandis que vous reconnaissez qu'il
n'était pas citoyen!

«Juger un roi comme un citoyen! ce mot étonnera la postérité. Juger,
c'est appliquer la loi. Une loi est un rapport de justice. Quel rapport
de justice y a-t-il donc entre l'humanité et les rois? Qu'y a-t-il de
commun entre Louis et le peuple français, pour le ménager après sa
trahison? Il est telle âme généreuse qui dirait dans un autre temps que
_le procès doit être fait à un roi_, non point pour les crimes de son
administration, mais _pour celui d'avoir_ été roi; car rien au monde ne
peut légitimer cette usurpation... On ne peut régner innocemment: la
folie en est trop évidente. [Illustration: Louis XVI donnant une leçon
de géographie à son fils.]

«C'est vous qui devez juger Louis; il n'était pas citoyen avant son
crime, il ne pouvait voter, il ne pouvait porter les armes, il l'est
encore moins après.

«Je le répète, on ne peut pas juger un roi selon les lois du pays, ou
plutôt de la cité. Il n'y avait rien dans les lois de Numa pour juger
Tarquin, rien dans les lois de l'Angleterre pour juger Charles 1er. On
les jugea selon le droit des gens; on repoussa un étranger, un ennemi.

«Hâtez-vous de juger le roi; car il n'est pas de citoyen qui n'ait sur
lui le droit qu'avait Brutus sur César. Vous ne pourriez pas plus punir
cette action envers cet étranger que vous n'avez puni la mort de
Léopold et de Gustave. Louis était un autre Catilina. Le meurtrier,
comme le consul de Rome, jurerait qu'il a sauvé la patrie.

«Il doit être jugé promptement, c'est le conseil de la sagesse et de la
saine politique. On cherche à remuer la pitié; on achètera bientôt des
larmes, comme aux enterrements de Rome; on fera tout pour nous
intéresser, pour nous corrompre même. Peuple, si le roi est jamais
absous, souviens-toi que nous ne serons plus dignes de ta confiance, et
tu pourras nous accuser de perfidie!»

La Convention demeura immobile, pétrifiée. Cette parole concise, acérée
comme le tranchant de l'acier, cette hache emmanchée dans des
réminiscences classiques, la roideur incroyable du ton et des manières,
le contraste entre la beauté féminine de ce jeune homme et la dureté de
son coeur, tout avait frappé l'Assemblée d'étonnement. Ni la fureur de
Danton, ni la froide et implacable logique de Robespierre, ni le sombre
radotage de Marat demandant des têtes, n'étaient comparables à l'effet
de terreur produit par ce discours. Tout le monde sentait qu'on avait
affaire à quelqu'un et que ce quelqu'un serait sans pitié.

Le lendemain, Brissot écrivait dans son journal le _Patriote_: «Parmi
des idées exagérées, qui décèlent la jeunesse de l'orateur, il y a dans
ce discours des détails lumineux, un talent qui peut honorer la
France.»

Ce qu'on ne sait point assez, c'est à quel point les députés furent
alors entourés, sollicités pour obtenir d'eux la grâce du roi. On fit
agir toutes les influences secrètes, toutes les séductions, toutes les
belles promesses. Ce n'est point seulement aux Girondins que
s'adressaient de tels moyens de corruption; c'est aussi aux Montagnards
et même aux plus farouches d'entre eux. Marat reçut plusieurs lettres
où l'on demandait qu'il dit seulement un mot en faveur de Louis XVI:
«Si tu le fais, écrivait-on, nous sommes prêts à déposer cent mille
écus.» L'Ami du peuple leur répondit en allant porter ces lettres au
Comité de sureté générale.

A ces annonces grossières s'ajoutait l'influence délicate des femmes.
Marat avait bien écrit dans son _Journal de la République_: «Je ne
croirai à la République que lorsque la tête de Louis XVI ne sera plus
sur ses épaules;» mais l'Ami du peuple n'avait-il jamais changé d'avis?
Ne l'avait-on pas vu soutenir la cause de la modération aussi bien que
celle de la violence? Il n'avait aucune haine contre l'ex-roi, qu'il
avait déclaré lui-même une excellente _pâte d'homme_; tête faible,
caractère naïf, ne pouvait-on en le flattant émouvoir son coeur?

Marat revenait de la Convention, quand il trouva chez lui Mlle Fleury
qui l'attendait. Las des travaux de la séance, il ouvrit cependant
quelques lettres déposées sur la table, et, les parcourant avec des
yeux irrités:

--Encore! s'écria-t-il; je vais dénoncer ces lettres au Comité de
surveillance.

--Après un silence:--J'ai aimé Louis Capet, reprit Marat comme se
parlant à lui-même, mais avais tort. Cet homme nous a trompés.
Maintenant je le hais; maintenant je veux appesantir sur sa tête une
main que j'avais étendue vers lui pour le soutenir.

--Quels crimes lui reprochez-vous donc?

--Ses crimes? Un roi insurgé contre la nation! un roi faussaire! c'est
lui qui, par ses lenteurs, par sa mauvaise foi, par les conseils
perfides de ses courtisans, nous a jetés dans la nécessité d'une
politique violente. Nous subirons l'échafaud; il l'a dressé.

Mademoiselle Fleury, soeur du grand comédien, tomba aux genoux de
Marat.

--Que faites-vous? lui dit celui-ci surpris; on ne s'agenouille même
plus devant Dieu.

--Je demande, répondit-elle en joignant les mains avec une grâce
théâtrale et en relevant deux yeux suppliants, je demande la grâce du
roi.

--Y pensez-vous?

--J'y ai pensé depuis un mois... Écoutez-moi, Marat; je sais que vous
êtes bon. Le système de terreur où vous voulez engager la France tient
à une idée fixe contre laquelle votre coeur se révolte. Mais
réfléchissez encore. Si vous vous trompiez enfin! si, au bout de cette
traînée de sang, les générations futures ne trouvaient pas le bonheur
que vous leur promettez, jugez combien votre oeuvre serait maudite! Il
ne tient qu'à vous aujourd'hui de rattacher votre nom à un présent
moins ensanglanté, à un avenir moins téméraire. Parlez pour le roi
demain, à l'Assemblée surprise, atterrée, étourdie; on n'osera plus
voter le jugement, c'est-à-dire la mort, quand Marat aura voté la vie.

--Qu'osez-vous dire là? reprit Marat dont l'oeil étincelait; parlez
moins haut, madame; qu'on ne sache pas que de tels propos sont tenus
dans ma maison.

--Oh! je ne vous crains pas, Marat; votre honneur et votre salut me
sont plus chers que ma vie: j'ai de l'amitié pour vous; je souffre de
vous voir sur la pente glissante d'un abîme de sang, et je voudrais
vous arrêter.

--Tu ne comprends donc pas ma mission, jeune fille? Je te l'ai déjà
dit, je suis la vengeance de Dieu et du peuple; je suis ce bétail
humain jusqu'ici traîné à la charrue ou à la boucherie, mais qui, comme
le taureau mal tué, se retourne enfin, la corne haute, contre son
maître, et l'éventre.

Marat était effrayant; sa chevelure s'agitait horrible et menaçante sur
son front baigné de sueur. Mlle Fleury recula.

--Louis est coupable, continua Marat; mais fût-il innocent, nous
serions encore en droit de punir dans sa personne les crimes de la
royauté. «Le roi est mort, vive le roi!» disaient les courtisans pour
faire entendre qu'il n'y avait qu'un seul roi de France dans la lignée
des souverains. Le nouveau venu au trône, en héritant des droits et des
honneurs de ses pères, ne saurait en décliner les charges. Ce n'est
donc pas à Louis que nous allons faire un procès, c'est à tous les rois
de France dans la personne de Louis. Nous allons juger le passé dans le
présent, les rois qui sont morts dans celui qui vit.

--Écoutez-moi, Marat: cet homme ne doit pas régner, soit; mais dans
votre propre intérêt il faut qu'il vive. Frapper un monarque à terre,
ce serait ressusciter la monarchie.

--Vous êtes généreuse, pauvre fille de théâtre! Malheureusement, nous
sommes obligés aujourd'hui de nous faire, contre cette noble pitié, des
entrailles de fer. Croyez-vous que si j'eusse été libre de choisir mon
rôle dans le drame de sang qui se joue sous vos yeux, je n'eusse pas
mieux aimé être victime que bourreau? Je souffrirais moins. Mais il y a
une volonté d'en haut qui s'accomplit, et à laquelle nous servons de
ministres: Saint-Just et moi, nous sommes les deux bras de la justice
levée sur le monde.

Mademoiselle Fleury se retira; mais elle croyait l'Ami du peuple
ébranlé et comptait bien revenir à la charge.

La discussion continuait à l'Assemblée nationale: ainsi que Saint-Just,
l'abbé Grégoire pensait que la Convention devait juger Louis XVI, mais
il voulait qu'elle effaçât de nos lois la peine de mort, reste de
barbarie et honte de la civilisation. Il croyait que la Divinité
n'avait pas donné à l'homme le pouvoir de détruire l'homme; fidèle à
ses principes d'humanité, même envers les souverains, il voulait que
Louis «étant le premier à jouir du bienfait de la loi fût condamné à
l'existence, afin que l'horreur de ses forfaits l'assiégeât sans cesse
et le poursuivit dans le silence des nuits, si toutefois le repentir
était fait pour les rois».

L'orateur demandait le jugement et foudroyait de ses arguments cette
doctrine d'inviolabilité derrière laquelle les partisans de la
monarchie voulaient sauver la tête du roi. L'Assemblée entière frémit,
lorsque Grégoire s'écria: «Est-il un parent, un ami de nos frères
immolés sur les frontières, qui n'ait le droit de traîner son cadavre
aux pieds de Louis XVI et de lui dire: Voilà ton ouvrage!»

En levant le bras sur le roi faible et détrôné, ce n'est pas seulement
Louis XVI que l'évêque républicain voulait atteindre, c'était la
monarchie.

«Législateurs, continua-t-il, il importe au bonheur, à la liberté de
l'espèce humaine, que Louis soit jugé: jetez un regard sur l'état
actuel de l'Europe; en proie aux brigandages de huit ou dix familles,
couverte encore de despotes et d'esclaves, elle retentit des
gémissements de ceux-ci, des scandales de ceux-là! Mais la raison
approche de sa maturité; elle tire le canon d'alarme contre les tyrans;
tous les bons esprits demandent à cette raison et à l'expérience ce que
sont les rois, et tous les monuments de l'histoire déposent que la
royauté et la liberté sont, comme les principes des Manichéens, dans
une lutte perpétuelle. Dans toutes les contrées de l'univers, ils ont
imprimé leurs pas sanglants; des milliers d'hommes, des milliards
d'hommes immolés à leurs querelles atroces, semblent, du silence des
tombeaux, élever la voix et crier vengeance! L'impulsion est donnée à
l'Europe attentive; la lassitude des peuples est à son comble; tous
s'élancent vers la liberté; leur main terrible va s'appesantir sur les
oppresseurs! Il semble que les temps sont accomplis, que le volcan va
faire explosion, et opérer la résurrection politique du globe!
Qu'arriverait-il si, au moment où les peuples vont briser leurs fers,
vous assuriez l'impunité à Louis XVI? L'Europe douterait si ce n'est
pas pusillanimité de votre part; les despotes saisiraient habilement le
moyen d'attacher encore quelque importance à l'absurde maxime qu'ils
tiennent _leurs couronnes de Dieu et de leurs épées_, d'égarer
l'opinion et de river les fers des peuples, au moment où les peuples,
prêts à broyer ces monstres qui se disputent les lambeaux des hommes,
allaient prouver qu'ils tiennent _leur liberté de Dieu et de leurs
sabres_.»

L'évêque de Blois associait fidèlement ses devoirs religieux aux
fonctions publiques. Adopté par une honnête famille, qui couvrait sa
vie simple et studieuse du voile sacré de l'amitié, cet enfant de
l'Église, lion rugissant à la tribune, était doux et bon dans la vie
privée. Pourquoi faut-il qu'il se soit rallié plus tard à l'Empire?
Mais n'anticipons pas sur les événements et jugeons les hommes tels
qu'ils étaient en 1792.

La Convention détourna un instant ses regards du procès de Louis XVI
pour les porter sur les agitations du pays. La faim et la question
religieuse soulevaient ça et là les villes et les campagnes. Les
Girondins, ces républicains formalistes, ne comprenaient rien à la
maladie sociale. La Montagne leur révéla la nature du malaise qui
travaillait sourdement les consciences. «L'homme maltraité de la
fortune, dit Danton, cherche des jouissances idéales. Quand il voit un
homme se livrer à tous ses goûts, caresser tous ses désirs, alors il
croit, et cette idée le console, il croit que dans une autre vie les
jouissances se multiplieront en proportion de ses privations dans ce
monde. Quand vous aurez eu pendant quelque temps des officiers de
morale, qui auront fait pénétrer la lumière dans les chaumières, alors
il sera bon de parler au peuple de morale et de philosophie. Mais
jusque-là il est barbare, c'est un crime de lèse-nation, de vouloir
enlever au peuple des hommes dans lesquels il espère encore trouver
quelques consolations. Je penserais donc qu'il serait utile que la
Convention fit une adresse pour persuader au peuple qu'elle ne veut
rien détruire, mais tout perfectionner; et que si elle poursuit le
fanatisme, c'est qu'elle veut la liberté des opinions religieuses.»
Danton parlait en philosophe et en homme politique; il voulait de la
tolérance comme d'un moyen pour dissoudre, avec l'aide du temps, les
dogmes et les croyances théologiques; mais en était-il de même en ce
qui regardait Robespierre?

«Mon Dieu, écrivait-il à ce propos dans son journal, c'est celui qui
créa tous les hommes pour la vérité et le bonheur; c'est celui qui
protége les opprimés et qui extermine les tyrans; mon culte, c'est
celui de la justice et de l'humanité. Il ne reste plus guère dans les
esprits que ces dogmes imposants qui prêtent un appui aux idées
morales, et la doctrine sublime et touchante de la vertu et de
l'égalité que le fils de Marie enseigna jadis à ses concitoyens.
Bientôt sans doute l'Évangile de la raison et de la liberté sera
l'Évangile du monde. Si la déclaration des droits de l'humanité était
déchirée par la tyrannie, nous la retrouverions encore dans ce code
religieux que le despotisme sacerdotal présentait à notre vénération;
et s'il faut qu'aux frais de la société entière les citoyens se
rassemblent encore dans les temples communs devant l'imposante idée
d'un Être suprême, là du moins le riche et le pauvre, le puissant et le
faible sont réellement égaux et confondus devant elle... Faites bien
attention: quelle est la portion de la société qui est dégagée de toute
idée religieuse? Ce sont les riches: cette manière de voir dans cette
classe d'hommes suppose chez les uns plus d'instruction, chez les
autres seulement plus de corruption. Qui sont ceux qui croient à la
nécessité du culte? Ce sont les citoyens les plus faibles et les moins
aisés, soit parce qu'ils sont moins raisonneurs et moins éclairés, soit
aussi par une des raisons auxquelles on a attribué les progrès rapides
du christianisme, savoir que la morale du fils de Marie prononce des
anathèmes contre la tyrannie et contre l'impitoyable opulence, et porte
des consolations à la misère et au désespoir lui-même. [Note: Tout
cela était vrai en 92.] Ce sont donc les citoyens pauvres qui seront
obligés de supporter les frais du culte, ou bien ils seront encore à
cet égard dans la dépendance des riches ou dans celle des prêtres; ils
seront réduits à mendier la religion comme ils mendient du travail et
du pain...»

On voit assez que ni Danton ni Robespierre n'étaient alors pour ce que
nous appelons aujourd'hui la séparation de l'Église et de l'État. En
thèse générale, un culte salarié par l'État est une inconséquence et
une anomalie. Plus la religion chrétienne tend à la pauvreté, plus elle
assure son indépendance morale, en se dégageant des liens du pouvoir
temporel, et plus elle se rapproche des intentions de son auteur.
Retirer aux prêtres constitutionnels leur traitement, c'était effacer
du christianisme les taches que lui avaient imprimées la fainéantise,
l'hypocrisie et la cupidité de ses ministres: mais si l'on regarde aux
circonstances, on reconnaîtra que Robespierre avait raison de redouter
les suites de cette mesure économique. Il y avait déjà un schisme dans
l'Église; il fallait à tout prix éviter un second clergé réfractaire.
La masse des fidèles n'aurait d'ailleurs vu dans cette réforme qu'une
nouvelle atteinte portée à ses croyances. Ses ennemis se vengèrent de
la supériorité des vues de Robespierre en lui jetant niaisement à la
face l'épithète de _dévot_. C'était un moyen de le perdre.

Dans les doctrines religieuses s'était introduite en 92 une
modification dont ne parait pas s'être douté Robespierre. Les idées de
Diderot avaient fait leur chemin. Alors parut une brochure qui, si j'en
crois les signes du temps, était l'écho du sentiment général: _Dieu,
c'est la nature_.

On se souvient que le roi Louis XVI avait fait construire par un
ouvrier, au château des Tuileries, dans l'épaisseur d'un mur, une
armoire de fer à laquelle il confiait ses papiers secrets. Cette
cachette contenait des pièces attestant les rapports de la cour avec
quelques constitutionnels et surtout avec le clergé réfractaire. Un
ouvrier, qui avait aidé le roi à construire l'armoire, vint tout
révéler au ministre de l'intérieur, Roland. La découverte de ces
papiers fournissait des armes terribles contre l'infortuné monarque. On
voyait par sa correspondance qu'il avait toujours été l'instrument du
parti prêtre, et que ce parti fomentait partout la guerre. Les indignes
négociations de Riquetti avec le château se trouvèrent aussi dénoncées.
Son ombre sortit pour ainsi dire de l'armoire de fer, la bourse de
Judas à la main. La Convention témoigna un sentiment d'horreur; le
buste du grand homme, qui assistait en quelque sorte aux séances de la
nouvelle Assemblée, fut couvert d'un voile; on brisa, le soir, son
image aux Jacobins.

Les départements étaient toujours troublés; la rareté des subsistances
entraînait çà et là les populations rurales à des actes monstrueux.
Trois députés de la Convention avaient été saisis dans le département
du Loiret par des paysans égarés. Ces misérables étaient au nombre de
six mille, armés de fusils, de fourches et de massues. Ils accusent les
trois Conventionnels d'être des aristocrates, des traîtres qui
s'entendent avec les accapareurs. Des cris s'élèvent: _A la hart! Point
de grâce!_ Et à l'instant les haches, les fourches se tournent contre
la poitrine des représentants du peuple. Deux sont déjà dépouillés de
leurs vêtements: on va les précipiter dans la rivière. Tout à coup les
furieux se ravisent; on traîne les commissaires au lieu du marché, et
là, le couteau sur la gorge, on les force à signer les taxes des
différentes denrées, selon le bon plaisir des assassins. Des prêtres
ont été vus dans ces désordres. La représentation nationale, outragée
dans trois de ses membres, frémit. La Gironde, avec plus de haine que
de raison, rejette la responsabilité de ces violences sur la tête de
Marat. Robespierre leur répond en montrant du doigt la tour du Temple;
«C'est là, leur dit-il, qu'est la véritable cause de ces soulèvements.»

Oui, il existait vraiment un parti qui espérait encore sauver les jours
du roi à la faveur des troubles qu'il remuerait dans le pays et jusque
dans la capitale. Les Montagnards étaient, au contraire, intéressés à
conserver l'ordre et le calme, surtout à Paris, pour ne point donner
aux Girondins le prétexte de nouvelles accusations. Marat, qui avait
tous les genres de fanatisme, même celui de la modération, fit entendre
quelques sages paroles: «Si les autorités ne sont pas respectées, c'est
que le respect se mérite, mais ne se commande point. Ce n'est pas avec
des baïonnettes et du canon qu'on arrête, qu'on prévient des
insurrections. Je demande qu'on confie le commandement des troupes à
des chefs connus par leur civisme... (Plusieurs voix: A Marat!) Si vous
vouler que je vous dise à qui, à Santerre.» La Convention nationale,
cette assemblée intrépide, qui n'a jamais pâli devant le glaive ni
devant l'émeute, décrète qu'elle improuve la conduite de ses
commissaires. «Ils auraient dû répondre à ces forcenés, qui les
entraînaient à l'oubli de leurs devoirs ou à la mort: _Vous pouvez me
tuer; je ne signerai pas._» Il y eut encore un mot remarquable: «On
leur présentait la hache et la plume, dit Manuel; ils devaient prendre
la hache et se couper la main.»

La faim est mauvaise conseillère; il fallait donc trouver un remède au
malaise des classes ouvrières et agricoles. Dans la séance du 29
novembre, une députation du conseil général de la Commune avait
présenté à la Convention une pétition au sujet des subsistances.
Encouragé par son premier succès, Saint-Just reparut à la tribune. Où
avait-il étudié l'économie politique? Le fait est qu'il développa
quelques idées saines et profondes. «Je ne suis point, dit-il, de
l'avis du Comité, je n'aime point les lois violentes sur le commerce...
Il est dans la nature des choses que nos affaires économiques se
brouillent de plus en plus jusqu'à ce que la République établie
embrasse tous les rapports, tous les intérêts, tous les droits, tous
les devoirs et donne une allure commune à toutes les parties de
l'État.» Puis de la pitié pour les malheureux et les indigents il
s'élève en lui une haine inflexible envers les rois: «Voilà ce que
j'avais à dire sur l'économie. Vous voyez que le peuple n'est point
coupable; mais la marche du gouvernement n'est point sage. Il résulte
de là une infinité de mauvais effets, que tout le monde s'impute; de là
les divisions, qui corrompent la source des lois, en réduisant la
sagesse de ceux qui les font; et cependant on meurt de faim, la liberté
périt, et les tendres espérances de la nature s'évanouissent. Citoyens,
j'ose vous le dire, tous les abus vivront tant que le roi vivra; tant
que vivra le roi, nous ne serons jamais d'accord; nous nous ferons la
guerre. La République ne se concilie point avec les faiblesses; faisons
tout pour que la haine des rois passe dans le sang du peuple; tous les
yeux se tourneront alors vers la patrie.» La Montagne n'avait alors
qu'un cri: «Donc il faut détruire Louis XVI! _ergo delenda est
Carthago_.» Elle était conduite à cette détermination farouche, non par
inimitié personnelle, ni par amour du sang; mais parce que la vie du
roi couvrait, selon elle, les desseins et les agitations des partis.
Elle voulait en outre donner aux puissances coalisées une grande idée
de la vigueur des institutions républicaines.

Le jugement et la mort du roi étaient aux yeux de Danton, de
Robespierre, de Marat, de Saint-Just, un coup de génie. Si Louis eût
disparu au 10 août dans le feu de la guerre civile, l'humanité aurait
moins eu à gémir sans doute que sur un acte réfléchi de sévérité
populaire; mais la Révolution n'aurait point donné au monde cet
étonnant spectacle d'une assemblée de citoyens qui juge paisiblement et
majestueusement un souverain appelé à sa barre; la base de tous les
trônes n'en eût point tremblé, et les peuples, remués jusqu'aux
entrailles, ne se fussent point demandé les uns aux autres: «Est-ce
donc ainsi que la France punit son roi?»

La lutte entre l'opinion publique et la monarchie semblait bien alors
terminée, mais celle entre la bourgeoisie et le peuple ne l'était plus.
Une bonne partie de la classe moyenne tenait encore à l'ancienne
constitution royaliste par le lien des intérêts et des habitudes. Le
peuple n'avait pas besoin sans doute de ramasser ses droits ni ses
pouvoirs dans le sang d'un roi; mais la victoire du 16 août demandait à
être affermie par un grand acte d'autorité nationale.

Une aristocratie nouvelle, aristocratie de fortune et d'influence,
menaçait de s'élever sur les ruines de l'ancienne. «Peu d'hommes,
écrivait Marat, sont dignes d'être libres, parce qu'ils ne savent pas
jouir avec modération de la liberté. Qu'on juge de l'insolence des
valets de l'ancienne cour devenus maîtres à leur tour! Comme ils n'ont
point d'éducation et qu'ils manquent de principes, ils s'abandonnent à
toutes les passions des suppôts de l'ancien régime, et ils ont de moins
qu'eux les bienséances. Les mêmes scélérats qui faisaient notre malheur
sous la royauté continuent à le faire sous la République.»

[Illustration: Louis XVI fait construire une caisse en fer.]

A la tête de cette aristocratie nouvelle se plaçaient les Girondins.
Leurs doctrines n'avaient ni l'abnégation ni la pureté des opinions
démocratiques. Ils voulaient dans l'État une classe prépondérante. On
les accuse même de s'être entendus dans ce temps-là, en dessous main,
avec l'abbé Sieyès, pour rétablir un gouvernement constitutionnel. La
difficulté était de trouver un roi. La branche aînée des Bourbons leur
semblait frappée d'une impopularité irrémissible; ils désespéraient en
outre de la plier aux moeurs et aux idées de la bourgeoisie.

Une note communiquée à Barère insinue que les Girondins tournaient
alors les yeux vers le duc d'York: leur rêve était d'amalgamer la
constitution française avec celle de l'Angleterre. Les Montagnards, qui
ne voulaient pas plus de ce roi étranger que d'un autre, croyaient
déjouer les desseins et les intrigues des hommes de la Gironde en
jetant sur leur tête le linceul de Louis XVI.

Le peuple avait déjà exécuté par toute la ville les rois de marbre, de
pierre et de bronze; il essayait son bras sur ces images avant de
frapper le simulacre vivant de la souveraineté.

Au moment où se préparait une aussi sanglante tragédie, le théâtre,
cette grande école des moeurs, adressait au peuple d'austères leçons,
par la bouche d'un vieux poëte anglais. On jouait alors pour la
première fois _Othello, tragédie du citoyen Ducis, d'après
Shakespeare_. On remarqua ce passage, si mal traduit en vers français,
où Othello, sur le point d'étouffer Desdemona, commence par faire
autour de lui les ténèbres: «Éteignons la lumière, et alors...
(Soufflant sur la lampe:) Si je t'éteins, toi, ministre du feu, je puis
ressusciter ta première flamme, dans le cas où je viendrais à me
repentir.--Mais que j'éteigne une fois la flamme de la vie (se tournant
vers Desdemona), toi le plus merveilleux ouvrage de la bienfaisante
nature, je ne sais plus où retrouver cette céleste étincelle qui
pourrait te ranimer.»--Magnifique argument en faveur de l'abolition de
la peine de mort! William Shakespeare, comme un vieil ami, conseillait
de sa tombe la Révolution française. Il avait vu les orages de son
temps et rappelait les hommes de tous les temps au calme, à la prudence
et à la modération. La critique dénonça, à propos de cette pièce, les
larcins qu'avait faits M. de Voltaire au théâtre anglais. Enfin,
j'extrais des _Révolutions de Paris_ la note suivante, qui est
peut-être curieuse, jetée au milieu des sombres préoccupations et des
graves événements qui grondaient sur la tour du Temple: «Nous ne
finirons pas sans rendre justice à Talma: sa figure délirante, sa
marche égarée, ses gestes d'abandon, sont en lui de la plus grande
vérité. Ce jeune artiste a vraiment le germe du talent.»

Shakespeare disait: Pitié!

Une autre voix de la tombe, un autre grand poëte, Milton, criait:
Justice! L'auteur du _Paradis perdu_, l'ancien secrétaire de Cromwell,
avait jadis publié une célèbre brochure dans laquelle il démontrait que
l'Angleterre avait eu le droit et le devoir de décapiter Charles 1er.

Mais revenons au procès de Louis XVI.

On prétend que les Girondins ne voulaient point la mort du roi, mais
qu'ils furent entraînés par l'audace de la Montagne. Le plus
vraisemblable est que, s'ils se laissèrent réellement entraîner, ce fut
par l'opinion publique. Le courant était très-fort, et les Girondins
n'avaient pas d'autre moyen que de se montrer inflexibles envers le
tyran, s'ils tenaient à ressaisir leur ancienne popularité.

Les Montagnards, d'un autre côté, étaient divisés entre eux. Les uns
voulaient qu'on enveloppât le roi dans sa royauté, puis qu'on en finit
avec tous les deux comme avec le principe du mal, d'un coup de foudre.
Ils regardaient très-peu à l'homme et à ses actes; ils ne regardaient
qu'à l'intérêt public. La manière la plus prompte de se débarrasser de
Louis XVI leur semblait la meilleure et la plus magnanime. Les formes,
les lenteurs ordinaires de la justice généraient, selon eux,
l'explosion du sentiment national: la procédure, vis-à-vis d'un roi,
était le masque de la faiblesse ou de l'hypocrisie. Ils voulaient
l'étouffer, comme Romulus, dans un orage. Marat n'était point de cet
avis; Marat demandait que la Convention procédât au jugement de Louis
XVI dans les formes et avec une impassible sévérité.

Après de longs débats, la grande question du moment fut enfin résolue:

Louis XVI sera-t-il jugé?--Oui.

Par qui sera-t-il jugé?--Par la Convention nationale.



VI

Louis XVI et sa famille.--Procès-verbal d'Albertier.--Rapport du maire
Cambon.--Récit de Barère.--L'ex-roi devant la Convention.--Son attitude
et ses réponses.--Retour au Temple.--Nouvelles tentatives de séduction
en faveur du roi.--Olympe de Gouges.--Vie privée de Louis XVI dans sa
captivité.--La protestation de la vengeance.


Louis XVI fut amené à la barre de la Convention nationale, le 11
décembre 1792.

Presque tout Paris était sous les armes. Le roi s'était levé à sept
heures du matin... Mais cédons la parole aux pièces officielles, mille
fois plus éloquentes que tous les commentaires des historiens.

Voici le résumé du rapport du commissaire Albertier: «La prière du
ci-devant roi a été à peu près de trois quarts d'heure. A huit heures,
le bruit du tambour l'a fort inquiété: il m'a demandé ce que c'était
que ce tambour, et a ajouté qu'il n'était point accoutumé à l'entendre
de si bonne heure... Un instant après, l'on a servi le déjeuner. Louis
a déjeuné en famille. La plus grande agitation régnait sur tous les
visages. Le bruit et le rassemblement qui, à chaque instant, devenaient
plus nombreux, ont continué à beaucoup l'alarmer. Après le déjeuner, au
lieu de la leçon de géographie [Note: J'ai vu aux Archives les deux
globes de carton dont se servait pour cette étude Louis XVI dans la
tour du Temple.] qu'il a coutume de donner à son fils, il a fait avec
lui une partie au jeu de siam. L'enfant, qui ne pouvait aller plus loin
que le point seize, s'est écrié: «_Le nombre seize est bien
malheureux!_--Ce n'est pas d'aujourd'hui que je le sais,» a répondu
Louis XVI.

«Le bruit cependant augmentait; j'ai cru qu'il était temps de
l'instruire; je me suis approché de lui: «Monsieur, je vous préviens
que dans l'instant vous allez recevoir la visite du maire.--Ah! tant
mieux! a répondu Louis.--Mais je vous préviens, ai-je reparti, qu'il ne
vous parlera pas en présence de votre fils.» Louis, faisant approcher
son enfant: «Embrassez-moi, mon fils, et embrassez votre maman pour
moi.»

«Ordre est donné à Cléry de sortir. Il sort et emmène avec lui le jeune
Louis... Louis, après être resté un quart d'heure à se promener, se
place dans son fauteuil, en me demandant si je savais ce que le maire
avait à lui dire. Je lui ai dit que je l'ignorais, mais que bientôt il
le lui apprendrait lui-même. Il se lève et se promène encore pendant
quelque temps. Je lisais sur son front l'inquiétude qui l'agitait. Il
était tellement rêveur, tellement absorbé dans ses réflexions, que je
me suis approché de très-près derrière lui sans qu'il me remarquât. A
la fin il s'est retourné et, tout surpris, il m'a dit: «Que
voulez-vous, monsieur?--Moi, monsieur? je ne veux rien; seulement, je
vous ai cru incommodé, et je venais voir si vous aviez besoin de
quelque chose.--Non, monsieur.» Louis se plaignit seulement en disant:
«Vous m'avez privé une heure trop tôt de mon fils.»

«Il s'est replacé dans son fauteuil, et le citoyen maire est arrivé un
instant après.»

Voici maintenant le rapport du maire (Cambon): «... Je suis monté dans
l'appartement de Louis, et, avec la dignité qui convient à un
représentant du peuple, je lui ai signifié son mandat d'amener. «Je
suis chargé, lui ai-je dit, de vous annoncer que la Convention
nationale attend Louis Capet à sa barre et qu'elle m'ordonne de vous y
traduire.» Je lui ai demandé ensuite s'il voudrait descendre. Louis XVI
parut hésiter un instant, et a dit: «Je ne m'appelle pas Louis Capet:
mes ancêtres ont porté ce nom, mais jamais on ne m'a appelé ainsi. Au
reste, c'est une suite des traitements que j'éprouve depuis quatre mois
par la force.» Le maire, sans répondre, l'a invité de nouveau à
descendre: à quoi il s'est décidé.

Au bas de l'escalier, dans le vestibule, quand Louis XVI vit les
fantassins armés de fusils, de piques, et les bataillons de cavaliers
bleu de ciel, dont il ignorait la formation, son inquiétude parut
redoubler. Descendu dans la cour du Temple, il jeta un coup d'oeil sur
la tour qu'il venait de quitter. Il pleuvait alors. Louis avait une
redingote noisette par-dessus son habit. On le fit monter en voiture.
Le procureur de la Commune, Chaumette, ayant fait observer que la rue
du Temple était étroite et qu'il était à craindre qu'il n'arrivât
quelque accident au moment du départ, on prit des mesures pour assurer
la sortie du prisonnier. Les glaces du carrosse étaient ouvertes:
quelques cris de mort furent portés aux oreilles du roi. Louis était
placé à côté du maire; il contemplait la multitude houleuse qui
s'enflait de moment en moment. Quant à lui, il ne donnait aucun signe
de tristesse, de crainte, ni de mauvaise humeur. Pendant presque toute
la course, il garda le silence; une ou deux fois seulement, il parut
s'occuper d'objets fort étrangers à sa situation: en passant devant les
portes Saint-Martin et Saint-Denis, il demanda laquelle des deux on se
proposait d'abattre. La voiture était entrée dans la cour des
Feuillants; les municipaux confièrent à la force armée la personne de
Louis XVI. Santerre lui mit la main sur le bras et le conduisit ainsi
jusqu'à la barre de la Convention.

Louis avait la barbe un peu longue; son extérieur était négligé; il
avait perdu de son embonpoint. On remarqua dans l'Assemblée que
l'ex-roi occupait le même fauteuil et la même place où il était quand
il jura obéissance à la Constitution; car, depuis cette époque, les
distributions intérieures de la salle avaient été modifiées d'après un
nouveau plan qui était tout à fait l'inverse de l'ancien. Louis XVI
soutint avec un air d'insouciance flegmatique la vue de ces lieux qui
devaient réveiller en lui des souvenirs amers. Son visage, étranger,
pour ainsi dire, à la scène dont il était l'acteur principal,
contrastait avec les sentiments d'intérêt et de pitié que son infortune
remuait dans les coeurs.

Le président de la Convention nationale était alors Barère; il va nous
raconter lui-même ses impressions durant cette séance mémorable: «Je me
rends à l'Assemblée à 10 heures, je cherche à préparer les esprits
agités et les âmes indignées à contenir leurs sentiments, et à paraître
impassibles et disposés à la justice. On reçoit au bureau des
secrétaires des avis multipliés qui annoncent que l'effervescence est
très-grande sur les boulevards, depuis le Temple jusqu'à la porte des
Feuillants. D'autres avis assurent que la vie du roi est en danger,
surtout sur la place Vendôme, où le rassemblement du peuple est plus
nombreux et plus exaspéré. Je fais venir vers les onze heures M.
Ponchard, commandant de la garde conventionnelle, et M. Santerre,
commandant de la garde nationale de Paris. «Vous répondez du roi sur
votre tête, leur dis-je, vous, monsieur le commandant de la garde de
Paris, depuis le Temple jusqu'à la porte de l'Assemblée, et vous,
monsieur le commandant de la garde conventionnelle, depuis la porte de
l'Assemblée jusqu'au retour du roi à cette porte et à la remise de sa
personne au commandant de la garde nationale.»

«Les ordres furent très-ponctuellement exécutés; tout fut calme, et,
vers midi et demi le roi parut à la barre de la Convention. Les
officiers de l'état-major et le commandant Ponchard, ainsi que le
commandant Santerre, étaient derrière lui.

«Avant son arrivée, il s'était manifesté des marques bruyantes
d'improbation sur quelques motions d'ordre intempestives et imprudentes
qui avaient été faites; quelques côtés des tribunes applaudissaient,
d'autres poussaient des vociférations. Vers midi, je crus devoir donner
une autre direction aux esprits et une meilleure disposition aux
tribunes. Je me levai, et après un moment de silence je demandai aux
citoyens nombreux et de toutes les classes, qui remplissaient la salle,
d'être calmes et silencieux. «Vous devez le respect au malheur auguste
et à un accusé descendu du trône; vous avez sur vous les regards de la
France, l'attention de l'Europe et les jugements de la postérité. Si,
ce que je ne peux penser ni prévoir, des signes d'improbation, des
murmures étaient donnés ou entendus dans le cours de cette longue
séance, je serais forcé de faire sur-le-champ évacuer les tribunes: la
justice nationale ne doit recevoir aucune influence étrangère.» [Note:
Ces paroles ne sont pas celles que le _Moniteur_ a conservées:
«Représentants, dit Barère, vous allez exercer le droit de justice
nationale. Que votre attitude soit conforme à vos nouvelles fonctions.
(Se tournant vers les tribunes:) Citoyens, souvenez-vous du silence
terrible qui accompagna Louis ramené de Varennes, silence précurseur du
jugement des rois par les nations.»]

«L'effet de mon discours fut aussi subit qu'efficace. La séance dura
jusqu'à 7 heures du soir, et dans cet espace de temps pas un murmure,
pas un mouvement ne se fit dans toute la salle.

«Louis XVI parut à la barre, calme, simple et noble, comme il m'avait
toujours paru à Versailles, quand je le vis en 1788 pour la première
fois, et quand je fus envoyé vers lui, au temps des États généraux et
de l'Assemblée constituante, comme membre de différentes députations.
J'étais assis comme tous les membres de l'Assemblée: le roi seul était
debout à la barre. Tout républicain que je suis, je trouvai cependant
très-inconvenant et même pénible à supporter de voir Louis XVI, qui
avait convoqué les États généraux et doublé le nombre des députés des
communes, amené ainsi devant ces mêmes communes, pour y être interrogé
comme accusé. Ce sentiment me serra plusieurs fois le coeur, et quoique
je susse bien que j'étais observé sévèrement par les députés spartiates
du côté gauche, qui ne demandaient pas mieux que de me voir en faute
pour me faire l'injure de demander mon remplacement à la présidence,
néanmoins j'ordonnai à deux huissiers, qui étaient près de moi, de
porter un fauteuil à Louis XVI dans la barre. L'ordre fut exécuté
sur-le-champ. Louis XVI y parut sensible, et ses regards dirigés vers
moi me remercièrent au centuple d'une action juste et d'un procédé
délicat que je mettais au rang de mes devoirs.

«Cependant le roi restait toujours debout avec une noble assurance.
Alors je crus, avant que de commencer à l'interroger, devoir lui
renvoyer un des huissiers pour l'engager à s'asseoir. En voyant cette
communication qui avait existé deux fois entre le président et
l'accusé, les députés du côté gauche, soupçonneux comme des
révolutionnaires, parurent par quelques légers murmures improuver ces
communications par l'intermédiaire de l'huissier qui allait du fauteuil
du président à la barre. Un des députés, plus irritable et plus défiant
que les autres, Bourdon de l'Oise, que l'on avait vu couvert de sang
dans la journée du 10 août, où il combattit avec force, m'attaqua
personnellement par une motion d'ordre. Il prétendit que la présidence
devait être impassible comme la Convention, et qu'il était
extraordinaire et même inconvenant de voir des pourparlers par
huissier entre l'accusé et le président. Les esprits étaient prêts à
s'échauffer, et je sentis que si je laissais aller cette motion aux
débats je ne serais plus maître de l'Assemblée. Je demandai la parole
pour expliquer les motifs de ces communications, qui ne tendaient qu'à
de simples égards qu'on doit à tout accusé, même dans les tribunaux
ordinaires. Je dois le dire à la louange de ce côté gauche, dont je
redoutais les imputations hasardées et la censure sévère, aussitôt que
j'eus expliqué les faits relatifs au siége envoyé à l'accusé et à
l'invitation de s'asseoir, tout reprit le calme et la confiance.

«Deux membres du Comité chargé des pièces et de l'instruction du procès
m'apportèrent alors le procès-verbal rédigé au Comité sur _les
questions que je devais faire à l'accusé_. Tout était écrit par le
Comité, jusqu'aux formules de l'interrogatoire. En les parcourant
rapidement, les premiers mots me frappèrent: _Louis Capet, la nation
vous accuse_. Je savais, depuis le commencement de la Révolution, que
le sobriquet historique donné dans le Xe siècle à Hugues, quand il
s'empara du trône des Carlovingiens, déplaisait fortement à Louis XVI.
Je pris sur moi de supprimer le nom de Capet dans la formule de
l'interrogatoire, nom qui revenait à chaque chef d'accusation. Personne
ne s'avisa de cette suppression dans l'Assemblée. Louis XVI seul le
sentit, comme il nous l'a appris lui-même dans la suite. [Note:
Cambacérès, arrivant quelques jours après dans la chambre de Louis XVI,
pour lui porter la nouvelle que la Convention lui donnait le choix de
trois défenseurs, lui dit: «Louis Capet, je viens de la part de la
Convention...» Louis XVI l'interrompant: «Je ne m'appelle point Capet,
mais Louis.» Cambacérès reprend d'un ton officiel: «Louis Capet, je
viens vous notifier le décret qui vous donne le choix de trois
défenseurs.--Je répète, dit Louis XVI, que mon nom n'est point Capet;
le président Barère, à la Convention, ne m'a jamais nommé que Louis, et
c'est ainsi que je me nomme.»--«Cette particularité, ajoute Barère,
connue de la bouche même de Cambacérès, me prouva que Louis XVI avait
très-bien senti toutes les nuances de mes justes procédés à son
égard.»]

«Louis XVI, toujours assis, répondait très-laconiquement à chaque
question, soit en invoquant la Constitution, qui ne rendait responsable
que le ministère, soit en rejetant sur chaque ministre la
responsabilité des différents actes ou des faits compris dans les chefs
d'accusation. Là finit très-heureusement mon pénible mandat. Mon âme
fut à l'aise et comme délivrée d'un lourd fardeau quand je lus le
dernier article de ce long interrogatoire. En ce moment, les deux
membres du Comité formé pour l'instruction du procès apportèrent sur le
bureau des secrétaires une quantité de papiers trouvés dans l'armoire
de fer aux Tuileries, et dont une grande partie était de l'écriture de
Louis XVI. Les autres étaient des pièces de la correspondance entre
Louis XVI et ceux de ses conseils, ministres ou courtisans, qui
communiquaient avec lui sur les affaires de l'État et sur les
événements de la Révolution.

«M. Valazé, l'un des six secrétaires, se chargea de présenter à Louis
XVI les diverses pièces une à une, afin de les lui faire reconnaître ou
désavouer. M. Valazé, qui était cependant regardé à la Convention comme
royaliste [Note: Valazé tenait aux Girondins; la grossièreté de ses
manières et de ses procédés envers le roi fut blâmée hautement par tous
les journaux de la Montagne.], s'approcha de la barre, s'assit en
dedans de la salle, et, d'un air dédaigneux ou du moins peu convenable,
présentait à Louis XVI, en lui tournant le dos, et comme par-dessus son
épaule, les pièces de la correspondance et les autres écritures du
procès. Je ne pus supporter, je l'avoue, cette manière presque
insultante au malheur, et je crus devoir faire cesser ce procédé
indélicat en envoyant un huissier à M. Valazé pour l'engager à mettre
des formes moins dures et moins offensantes envers un illustre
accusé.--Aussitôt M. Valazé se leva, se tourna vers Louis XVI, et,
d'une manière plus digne de la Convention et du roi, lui présenta les
pièces avec des égards qui furent très-bien sentis et appréciés par
Louis XVI, qui par ses regards et par un léger mouvement de tête sembla
me remercier.

«Oh! combien de fois, depuis son jugement, j'ai pensé avec un intérêt
touchant à cette séance de la Convention, où je l'interrogeai, moi
citoyen obscur des Pyrénées, moi qui l'avais vu sur son trône en 1788,
lorsqu'il reçut si majestueusement les envoyés d'un prince qui a été
aussi malheureux que lui, de Tippoo-Saäb, sultan du royaume de
Vissaour, dans l'Inde... Enfin, vers les sept heures du soir, cette
pénible et extraordinaire séance fut terminée. Louis XVI fut confié à
la force armée de la Convention et de Paris, qui en répondait et qui
justifia la confiance de l'Assemblée.»

Ce long récit a été rédigé par Barère dans l'intention de se faire
valoir lui-même. On y sent beaucoup trop la joie et la vanité d'un
acteur qui se flatte d'avoir bien joué son rôle. Cette page d'histoire
contient néanmoins quelques détails curieux qu'on s'en voudrait de
passer sous silence. En homme du monde, Barère tenait à exécuter les
rois galamment.

Un autre que Louis XVI aurait abordé la Convention avec fierté. «Nous
autres rois, aurait-il dit, nous n'avons jamais été élevés dans l'idée
que nous fussions justiciables envers nos sujets. Mon droit est le
droit divin, antérieur et supérieur à toutes les sociétés humaines.
Voilà ma tradition. Je récuse votre compétence. La raison d'État
m'autorisait à faire ce que j'ai fait. Vous pouvez me tuer; vous ne
pouvez pas me juger.»

C'est ainsi qu'avait agi Charles 1er.

Une telle conduite eût peut-être relevé la dignité royale; mais combien
plus touchante fut l'entrée de Louis XVI! Grossièrement vêtu de drap,
brun, la démarche lourde, l'air modeste et résigné, il toucha tous les
coeurs. Et quand on songeait que ce bonhomme avait été le roi, les
femmes, les citoyens eux-mêmes qui étaient dans les tribunes se
sentaient émus, attendris.

Il ne récusa point ses juges; il répondit à toutes les questions qui
lui furent adressées.

L'une des principales charges qui s'élevaient contre Louis XVI était
d'avoir passé les troupes en revue au 10 août, d'avoir pris la fuite
sans faire cesser le feu et d'avoir même donné aux Suisses l'ordre de
tenir bon jusqu'à son retour. A ce chef d'accusation, il répondit d'une
manière équivoque:

--J'étais maître de faire marcher les troupes; il n'existait pas de loi
qui me le défendit; mais je n'ai point voulu répandre le sang.

Alors que voulait-il donc? Que le tambour battit sans faire de bruit,
que le vent soufflât sans agiter les feuilles, que le fleuve se
soulevât sans noyer ses rives!

Il se retrancha derrière ses ministres, derrière la Constitution
elle-même. Quand on lui demanda:

--Avez-vous fait construire une armoire à porte de fer dans un mur du
château des Tuileries?

Il répondit:

--Je n'en ai aucune connaissance.

L'ex-roi refusa également de reconnaître toutes les pièces trouvées
dans cette armoire et d'autres qui lui furent successivement
présentées. Il alla jusqu'à nier sa propre signature. Les dénégations
de Louis ne pouvaient détruire l'évidence des faits et elles portaient
atteinte à sa loyauté. Couvrons au reste d'un silence respectueux les
fautes et les dissimulations du cet infortuné monarque. _Res est sacra
miser_. Le malheureux est une chose sacrée.

On lui reprocha de s'être servi de l'or comme d'un moyen de corruption.

--Je n'avais pas de plus grand plaisir, répondit-il, que de donner à
ceux qui en avaient besoin.

[Illustration: Cambon ordonne à Louis XVI de se rendre à la barre de la
Convention.]

Louis n'était pas au fond un malhonnête homme; comment se fait-il qu'il
eût recours à des moyens de défense évasifs, mensongers? Il faut sans
doute accuser de cette fourberie son éducation, son entourage, les
prêtres surtout qui dirigeaient sa conscience.

Au sortir de la salle de la Convention, on fit passer Louis XVI dans la
salle des conférences: le commandant, le procureur de la Commune et le
maire l'accompagnaient. Cambon lui demanda s'il voulait prendre quelque
chose. Louis répondit non. Mais, un instant après, voyant un grenadier
tirer un pain de sa poche et en donner la moitié à Chaumette, le roi
s'approcha du procureur de la Commune, pour lui en demander un morceau.
Chaumette, en se reculant, lui répondit:

--Demandez tout haut ce que vous voulez, monsieur.

Louis XVI reprit:

--Je vous demande un morceau de votre pain.

--Volontiers, lui dit Chaumette, tenez, rompez: c'est un déjeuner de
Spartiate. Si j'avais une racine, je vous en donnerais la moitié.

Il était cinq heures, et le malheureux roi n'avait encore rien mangé de
la journée,--Rompre le pain était autrefois un signe de fraternité;
pourquoi faut-il qu'entre le roi et son peuple le pain ne se rompe
qu'au pied de l'échafaud!

Louis remonta dans la voiture du maire. La foule était immense et
agitée. Des cris de mort se mêlèrent à ceux de _Vive la Nation, vive la
République_. Des forts de la halle et des charbonniers sous les armes,
rangés en bataille dans la meilleure tenue, se mirent à chanter
énergiquement le refrain de l'hymne des Marseillais:_Qu'un sang impure
inonde nos sillons_. Cet à propos brutal fut cruellement saisi par
Louis XVI. Il remonta en voitre et mangea seulement la croûte de son
pain. Ne sachant trop comment se débarrasser de mie, il en parla au
substitut, qui jeta le morceau par la portière.

--Ah! reprit Louis, c'est mal de jeter ainsi le pain, surtout dans un
moment où il est rare.

--Et comment savez-vous qu'il est rare? demanda Chaumette.

--Parce que celui que je mange sent un peu la terre.

--Ma grand'mère me disait toujours: Petit garçon, on ne doit pas perdre
une mie de pain; vous ne pourriez pas en faire venir autant.

--Monsieur Chaumette, votre grand'mère était, à ce qu'il me paraît, une
femme de grand sens.

Louis parla peu au retour. Doué d'une grande mémoire, il articula
seulement le nom de quelques rues qu'il parcourait.

--Ah! voici, dit-il, la rue du Houssaye.

Le procureur de la Commune reprit:

--Dites la rue de l'Égalité.

--Oui, oui, à cause de...

Il n'acheva pas; sa tête tomba mélancoliquement sur sa poitrine. Les
farouches républicains qui reconduisaient l'ex-roi étaient mal a
l'aise; ils ne pouvaient, quoi qu'ils fissent, comprimer leur
attendrissement. Le citoyen Chaumette lui-même, pour lequel la matinée
avait été très-pénible, se trouva un peu mal au retour. «Je me sens le
coeur embarrassé,» dit-il. Il y a des infortunes qui touchent jusqu'aux
plus implacables ennemis de la royauté.

Cependant que se passait-il au Temple? Le commissaire Albertier était
monté dans l'appartement des femmes, après le départ du roi. «Nous leur
avons appris, raconte-t-il, que Louis venait de recevoir la visite du
maire. Le jeune Louis le leur avait déjà annoncé. «Je sais cela, m'a
dit Marie-Antoinette; mais où est-il maintenant?» Je lui ai répondu
qu'il allait à la barre de la Convention, mais qu'elle ne devait point
être inquiète, qu'une force imposante protégerait sa marche. «Nous ne
sommes point inquiètes, mais affligées,» m'a répondu madame Elisabeth.

Louis fut ramené dans sa chambre à six heures et demie. Alors le maire
et tous ceux qui l'accompagnaient se retirèrent. Il demeura seul avec
le commissaire Albertier.

--Monsieur, lui dit-il, croyez-vous qu'on puisse me refuser un conseil?

--Monsieur, je ne puis rien préjuger.

--Je vais chercher la Constitution.

Le roi sort, revient et après avoir parcouru l'acte constitutionnel:

--Oui, la loi me l'accorde.

Après un silence:

--Mais, monsieur, croyez-vous que je puisse communiquer avec ma
famille?

--Monsieur, je l'ignore encore, mais je vais consulter le conseil.

--Faites-moi aussi, je vous prie, apporter à dîner, car j'ai faim; je
suis presque à jeun depuis ce matin.

--Je vais d'abord satisfaire aux voeux de votre coeur, en consultant le
conseil, puis je vous ferai apporter à dîner.

Le commissaire rentre:

--Monsieur, je vous annonce que vous ne communiquerez pas avec votre
famille.

--C'est cependant bien dur; mais avec mon fils, mon fils qui n'a que
sept ans?

--Le conseil a arrêté que vous ne communiqueriez point avec votre
famille: or votre fils est compté pour quelque chose dans votre
famille.

Le roi se le tint pour dit. On servit ensuite le souper. Louis mangea
six côtelettes, un morceau de volaille assez volumineux, des oeufs; il
but deux verres de vin blanc et un d'Alicante. Puis il se leva de table
et alla se coucher.

«Nous sommes ensuite, raconte Albertier, remontés chez les dames. Leur
première question a été de savoir si Louis communiquerait avec sa
famille. Nous leur avons fait la même réponse qu'à Louis.
Marie-Antoinette: «Au moins, laissez-lui son fils.» L'un de mes
collègues lui a répondu: «Madame, dans la position où vous vous
trouvez, je crois que c'est à celui qui est supposé avoir le plus de
courage à supporter la privation: d'ailleurs l'enfant, à son âge, a
plus besoin des soins de sa mère que de ceux de son père.» Ces
séparations violentes étaient hautement blâmées par les journaux de la
Montagne: «On se conduit avec les prisonniers du Temple, écrivait
Prudhomme, de manière qu'ils finiront par exciter la pitié.» Les
partisans de Robespierre et de Saint-Just, qui voulaient une justice
rapide, demandaient si c'était par humanité qu'on laissait l'ex-roi se
consumer dans le chagrin et dans la terreur.

Les royalistes se remuaient sourdement pendant le procès de Louis XVI.
Les plus ardents Montagnards furent circonvenus par des démarches
secrètes et des considérations délicates de famille. Le père de Camille
Desmoulins le conjurait, dans une lettre, de ne pas le réduire au
chagrin de voir son nom sur la liste de ceux qui voteraient la mort du
roi. Camille, dominé par l'enivrement révolutionnaire, ne tint aucun
compte de cette prière; il proposa à l'Assemblée le projet de décret
suivant: «Louis Capet a mérité la mort. Il sera dressé un échafaud sur
la place du Carrousel, où Louis sera conduit ayant un écriteau avec ces
mots devant: _Parjure et traître à la nation_, et derrière: _Roi_, afin
de montrer à tout le peuple que l'avilissement des nations ne saurait
prescrire contre elles le crime de la royauté par un laps de temps,
même de mille cinq cents ans. En outre, le caveau des rois à
Saint-Denis sera désormais la sépulture des brigands, des assassins et
des traîtres.»

Un autre Conventionnel, Barère, avait une jeune femme très-aimable,
très-riche, mais entichée de royalisme et de dévotion; elle lui écrivit
lettre sur lettre; la mère de cette jeune femme mêla des fureurs aux
larmes de sa fille; tout fut inutile: Barère vota la mort. Je rapporte
ces faits, pour montrer quelle nécessité inéluctable poussait alors la
main de la France sur son roi, puisque les coeurs résistèrent
non-seulement à la pitié, mais encore à de plus douces influences,
telles que les liens du sang ou les attaches du coeur. Il ne faut
pourtant pas croire que le sentiment de l'humanité n'ait point fait
trembler ça et là, dans l'esprit de ces terribles législateurs, la
sentence de mort. Ils ont eu à vaincre la nature. Celui de tous qu'on
croirait le moins accessible à la compassion, Marat, fut ému.

Mlle Fleury n'avait point abandonné son projet. La veille même du jour
où Louis comparut devant la Convention, elle se rendit chez l'Ami du
peuple.

--Eh bien! lui demanda-t-elle, avez-vous réfléchi à ce que nous disions
l'autre jour?

--Oui, il faut qu'il meure; tant que cet homme vivra, les factions
s'agiteront autour de lui. Nous-mêmes, car qui peut répondre de
l'avenir? nous pouvons, d'un instant à l'autre, être pris de faiblesse
et retourner en arrière. Le roi mort, il n'y a plus moyen de reculer.
Je ne me dissimule pas que Louis nous a servi à faire la Révolution;
mais, abordés d'hier dans une île nouvelle, il faut brûler maintenant
le vaisseau qui nous y a conduits, afin que n'ayant plus ni salut à
attendre des mesures tempérées, ni merci à espérer des rois, nous
combattions comme des furieux pour maintenir la République.

--Voyons, Marat, ton projet de la République est sublime, mais ne
peut-il pas être prématuré? Que de larmes d'ailleurs, que de sang
répandu avant d'arriver par les moyens que tu indiques à la paix, à
l'union et à l'amour! Il te faudra peut-être encore abattre deux mille
têtes.

--On les abattra.

Il y eut un moment de silence, durant lequel Mlle Fleury crut voir
toute la chambre peinte en rouge.

Marat reprit d'une voix lente et basse, comme se parlant à lui-même:

--Le propre des hommes forts est d'attendre.

--Attendre les pieds dans le sang!

--La France a trop souffert sous ses rois, elle n'en veut plus.

--Louis XVI, d'après la Constitution, n'était pas un vrai roi; ce
n'était après tout que le premier serviteur du peuple.

--Nous sommes assez grands maintenant pour nous servir nous-mêmes.

--C'est bien; mais le peuple n'est grand que quand il est fort et
magnanime. Or, laquelle crois-tu la plus élevée de la nation qui, ayant
un roi sous la main, un roi sans défense, sans armée, le tue; ou de
celle qui l'appelle à sa barre pour lui dire: Louis tu nous as trahis,
et nous te pardonnons?

Marat était mal à l'aise; il s'enferma très-tard dans sa chambre, se
promena de long en large et ne prit qu'une heure de sommeil. Le
lendemain, il était assis sur son banc à la Convention quand Louis XVI
parut à la barre. Il écrivit le soir même cette note qui parut dans son
journal: «On doit à la vérité de dire qu'il s'est présenté et comporté
à la barre avec décence; qu'il s'est entendu appeler Louis sans montrer
la moindre humeur, lui qui n'avait jamais entendu résonner à son
oreille que le nom de Majesté; qu'il n'a pas témoigné la moindre
impatience tout le temps qu'on l'a tenu debout, lui devant qui aucun
homme n'avait le privilége de s'asseoir. Innocent, qu'il aurait été
grand à mes yeux dans cette humiliation!

Toutes les imaginations exaltées se passionnaient pour ou contre
l'ex-roi. La Convention ayant accordé un conseil à Louis, Olympe de
Gouges écrivit à cette Assemblée la lettre suivante: «Franche et loyale
républicaine, sans tache et sans reproche, je crois Louis fautif comme
roi; je désire être admise à seconder un vieillard de quatre-vingts ans
(Malesherbes) dans une fonction qui demande toute la force d'un âge
vert.» Cette Olympe de Gouges, fille d'une revendeuse à la toilette,
mariée à quinze ans, veuve à seize, avait commencé par des aventures
galantes, et devait finir le roman de sa vie par la passion des
lettres. Elle ne savait, à en croire Dulaure, ni lire ni écrire; mais
son esprit naturel lui tenait lieu d'éducation. Elle dictait ses
pensées à des secrétaires. La proposition qu'elle lançait de défendre
Louis XVI fit sourire la Convention et les tribunes. La Révolution
rappelait les femmes à leurs devoirs, au foyer domestique, à la
famille; était-il dans les moeurs du temps que l'une d'elles intervint
par un coup de théâtre dans le procès du roi? Etait-ce d'ailleurs un
sentiment généreux ou la vanité qui la poussait à se mettre en
évidence?

Toutefois ne parlons de cette femme qu'avec respect; elle fut sacrée
plus tard par l'échafaud.

«Que font les prisonniers du Temple? A quoi passent-ils leur temps?»
Telles sont les questions qu'on s'adressait de groupe en groupe.

Les rois occupent l'attention publique même après leur déchéance. Il
fallait, selon les Montagnards, en finir avec cette légende du Temple,
et le seul moyen était de hâter le dénouement du procès.

On interrogeait avec curiosité Dorat-Cubière, qui était de service à la
Tour, et voici ce qu'il répondait:

«A neuf heures, on a apporté le déjeuner. «Je ne déjeune pas
aujourd'hui, a dit Louis, ce sont les Quatre-Temps...» Le valet de
chambre Cléry, qui est malin et patriote, a dit alors: «L'Église
ordonne le jeûne à vingt ans; j'ai passé cet âge et je n'y suis plus
obligé; puisque Louis ne déjeune pas, je vais déjeuner pour lui.» En
effet, il a déjeuné sous le nez de Capet, qui s'est retiré chez lui
pendant dix minutes.

«LOUIS.--Je vous prie d'aller vous informer des nouvelles de ma
famille: je m'intéresse à ma famille: aujourd'hui ma fille a quatorze
ans accomplis. Ah! ma fille!....

«J'ai cru voir couler quelques larmes de ses yeux. Je suis monté à
l'appartement de sa famille: nous lui en avons apporté des nouvelles
satisfaisantes.

«LOUIS.--Avez-vous des ciseaux ou un rasoir, pour me faire la barbe?

«CUBIÈRE.--On vous la fera.

«LOUIS.--Je ne veux pas que personne me rase.»

«Cubière rapporte ensuite quelques traits d'une conversation avec le
conseil de Louis XVI.

«CUBIÈRE.--Vous êtes un honnête homme; mais si vous ne l'étiez pas,
vous pourriez lui porter des armes, du poison, lui conseiller...

«Ici Malesherbes, embarrassé, m'a répondu: «Si le roi était de la
religion des philosophes, s'il était un Caton, il pourrait se détruire;
mais le roi est pieux; il est catholique; il sait que la religion lui
défend d'attenter à sa vie, il ne se tuera pas...»

«Là j'ai vu, ajoute Cubière, moi qui n'aime pas la religion, que, dans
quelques circonstances, elle pouvait être bonne à quelque chose.»

D'un autre côté, le lion populaire ne s'endormait pas. La barre de la
Convention était obstruée de femmes et d'enfants, qui tenaient et
agitaient dans leurs mains des vêtements déchirés, des lambeaux de
chemise et des draps couverts de sang. Cette sorte de représentation
dramatique jette l'épouvante dans l'Assemblée. Un orateur se présente à
la tête de ces femmes, de ces enfants, qui se tiennent dans l'attitude
de la douleur, de la misère et du désespoir. Ils invoquent les mânes
des victimes du 10 août; ils se disent les enfants et les veuves de ces
défendeurs courageux de la patrie. Ils ne se bornent pas à demander des
consolations et des secours, ils réclament la punition prompte de
l'auteur du 10 août; ils demandent, au nom de tant de malheureuses
victimes, la mort de Louis XVI. L'orateur secoue lui-même ces linges
ensanglantés, comme pour agiter la vengeance. Rendues cruelles par
sensibilité, les tribunes appuient, d'un mouvement tumultueux, le voeu
des pétitionnaires.

Les modérés et les indécis eux-mêmes en conclurent que pour apaiser le
peuple il fallait lui abandonner la vie du roi. Ces hommes se
trompaient; le moyen de développer les semences de la haine, c'est de
les arroser avec du sang.



VII

I. Instruction primaire devant la Convention.--Gratuite et
laïque.--Apparition de l'athéisme.--Sentiment de Robespierre sur la
propriété.--Procès de Louis XVI.--Seconde comparution à la barre de
l'Assemblée nationale.--Retour au Temple.--Conversation entre le roi,
Cambon et Chaumette.--Agitation dans l'Assemblée.--Discours de
Robespierre.--Discours de Saint-Just.--Appel nominal sur la question de
culpabilité.--Discours de Danton.--Second appel nominal sur la
ratification du jugement par le peuple.--Troisième appel nominal sur la
peine à infliger.--Lettre de l'ambassadeur d'Espagne.--Sortie de
Danton.--Le sursis.--Assaissinat de Lepelletier de Saint-Fargeau.


Le vrai caractère de la Convention, cette Assemblée de géants, fut
d'associer aux plus sombres drames la constante préoccupation des
intérêts de l'humanité.

Et quel intérêt plus grand que celui de l'instruction publique?

Un projet d'organisation des écoles, dans lequel on reconnaissait les
vues de Condorcet, fut soumis aux délibérations de l'Assemblée. L'école
primaire gratuite pour tous, les autres degrés de l'instruction ouverts
aux enfants qui avaient des aptitudes supérieures, les instituteurs
élus au suffrage universel par les pères de famille, l'enseignement
laïque; tels étaient les principaux traits de ce système. «Ce qui
concernait les cultes ne devait pas être enseigné dans l'école, mais
seulement dans les temples.»

Une première question divisa tout d'abord les législateurs. Ne
fallait-il organiser que les écoles primaires, ou fallait-il leur
superposer le couronnement de la science? Les partisans absolus de
l'égalité, ceux qui la confondent avec l'uniformité (chose bien
différente), étaient d'avis que les écoles primaires suffisaient. Les
autres, les esprits éclairés, les philosophes, réclamaient pour la
jeunesse studieuse une hiérarchie de connaissances. Était-ce avec les
rudiments de l'instruction que le XVIIIe siècle aurait pu enfanter les
Montesquieu, les Voltaire, les Buffon, les Diderot, les d'Alembert, les
Condorcet et tant d'autres précurseurs de la Révolution française?

Les hommes politiques ont beau faire, ils sont toujours forcés de
compter avec les doctrines qui, à un moment donné, divisent l'esprit
humain. Dans le cours de la discussion, un député de la droite, Robert
Dupont, s'écria: «Quoi! les trônes sont renversés, les rois expirent,
et les autels sont debout!... Croyez-vous donc fonder la République
avec d'autres autels que celui de la patrie!» Grand scandale: Grégoire,
Fauchet, murmurent et donnent des signes d'impatience: «La nature et la
raison, reprend l'orateur, voilà les dieux de l'homme. Je l'avouerai de
bonne foi à la Convention, je suis athée.» L'abbé Audiren sort,
Saint-Just pâlit, Robespierre s'irrite. Une sombre rumeur court dans la
salle. Plusieurs restent consternés sur leur banc. C'est de ce jour, en
effet, que l'athéisme osa lever son voile.

La rareté des subsistances appelait toujours l'attention des hommes
d'État. Robespierre publia un mémoire où il se fit courageusement
l'avocat du pauvre, _cet orphelin de la société_. «Les aliments
nécessaires à l'homme, écrivait-il, sont aussi sacrés que la vie
elle-même. Tout ce qui est indispensable pour la conserver est une
propriété commune à la société entière. Il n'y a que l'excédant qui
soit une propriété individuelle, et qui soit abandonné à l'industrie
des commerçants. Toute spéculation que je fais aux dépens de la vie de
mon semblable n'est point un trafic, c'est un brigandage et un
fratricide.» D'où il concluait: «La première loi sociale est celle qui
garantit à tous les membres de la société les moyens d'exister.»

Robespierre était pourtant un ardent défenseur de la propriété; mais il
voulait qu'elle s'étendit, avec l'aide du temps et du travail, à tous
les citoyens.

C'est du reste en vain qu'on cherchait à détourner les esprits de la
tour du Temple; là était toujours le roi; il fallait qu'il fût jugé!

Louis XVI comparut pour la seconde fois, le 26 décembre, lendemain de
la fête de Noël, à la barre de la Convention nationale. Même
déploiement de force armée, même solennité triste; Louis, en descendant
de voiture, fut conduit, par le cloître et le passage des Feuillants,
dans la salle des Conférences. Son visage était blême; ses jambes
paraissaient faibles et prêtes à fléchir sous le poids de son émotion.
On le fit attendre avant de l'introduire; c'était maintenant le tour
des rois de faire antichambre à la cour du peuple. Louis trouva ses
conseils avec lesquels il se retira dans un coin de la salle. Il fut
bientôt averti de se rendre à la barre.

L'avocat Desèze tira tout le parti qu'on pouvait tirer d'une mauvaise
cause. «Je cherche des juges, dit-il, et je ne vois que des
accusateurs.» Ce long plaidoyer fut écouté dans un religieux silence.
Prenant la parole après Desèze, le roi protesta de nouveau que _sa
conscience n'avait rien à lui reprocher_. En quittant la barre, Louis
marcha d'un pas plus ferme qu'à son arrivée aux Feuillants, la tête
haute. Rentré dans la salle des Conférences, il serra la main de M.
Desèze.

Le retour de Louis au Temple fut silencieux et lent: on alla au pas.
Les boulevards étaient garnis d'une double haie de piques et de
baïonnettes. Il n'y avait presque point de spectateurs. Le roi remarqua
lui-même que toutes les fenêtres des maisons devant lesquelles il passa
étaient fermées: il en témoigna ses remerciements aux citoyens Cambon
et Chaumette. Louis demanda au maire à voir le portrait qui était sur
sa tabatière.

--C'est celui de ma femme, dit Cambon.

--Je vous fais compliment: elle est très-jolie.

Il s'enquit ensuite au citoyen Cambon de quel pays il était.

--De la Haute-Marne.

Et tout de suite le roi, qui était très-fort en géographie, de citer
les rivières, les montagnes et autres accidents de ce département.

--Et vous, monsieur Chaumette, d'où êtes-vous?

--Du département de la Nièvre, sur les bords de la Loire.

--C'est un pays enchanté.

--Est-ce que vous y avez été?

--Non, répondit Louis; mais je me proposais de faire mon tour de France
en deux années, et de connaître toutes les beautés de mon royaume. Je
n'ai vu que le pays de Caux.

[Illustration: Gensonné.]

La conversation tomba sur Tacite, Tite-Live, Salluste, Puffendorf, que
le roi paraissait avoir lus. On passa ensuite à la médecine. Quelqu'un
parla du mesmérisme.

--J'aurais bien voulu en voir quelques expériences, dit Louis.

Le maire lui répondit:

--Depuis qu'on a voulu me payer pour écrire en faveur de Mesmer, j'ai
reconnu qu'il y avait du charlatanisme.

--Vous n'étiez pas ici, monsieur Chaumette, dit le roi en se retournant
du côté du procureur de la Commune, vous n'étiez pas ici du temps de
Mesmer, car vous m'avez dit que vous vous étiez embarqué avec La
Motte-Piquet?

Louis, sentant de l'air froid, pria le citoyen Colombeau de lever la
glace de la portière. Le secrétaire-greffier avançait la main pour le
faire.

--Non, non, dit vivement le procureur de la Commune, cela pourrait
produire un mauvais effet.

--Ah! oui, dit le roi.

Louis XVI rentra au Temple; il ne devait plus en sortir que pour
l'échafaud.

A peine le roi avait-il disparu de la barre que toutes les animosités
des partis se déchaînèrent. La Montagne ne marchait sur le corps de
Louis XVI que pour s'élancer contre la Gironde. Des vociférations, des
apostrophes sanglantes, des murmures tempêtueux, dégradèrent, plus
d'une fois, dans cette séance et dans celles qui suivirent, la majesté
de la représentation nationale. Les royalistes reprochent à la
Convention ces excès de fureur; sans doute le calme et le silence
conviennent à une assemblée populaire; mais prenons-y garde; il y a le
calme des ténèbres et le silence de la mort. Si dans ce temps-là les
opinions, se dressant les unes contre les autres, changeaient le temple
de la loi en une arène de gladiateurs politiques, c'est que du moins la
corruption n'avait pas éteint les consciences. C'est qu'alors du moins
on avait la passion de la vérité. La lumière et l'ombre, le bien et le
mal, n'étaient pas mêlés, ainsi qu'il arrive dans les époques de
décadence.

Les Montagnards invoquaient contre Louis XVI le droit absolu du peuple
contre les rois. Robespierre rassembla encore une fois ses arguments,
au milieu des colères et des menaces du parti girondin; «Il n'y a point
ici, s'écria-t-il, de procès à faire! Louis n'est point un accusé, vous
n'êtes point des juges. Vous n'avez point une sentence à rendre pour ou
contre un individu; vous avez un acte de providence sociale à exercer.
Les peuples ne rendent point de sentence, ils ne condamnent point les
rois, ils les replongent dans le néant. Nous invoquons des formes parce
que nous n'avons pas de principes; nous nous piquons de délicatesse
parce que nous manquons d'énergie; nous affectons une fausse humanité
parce que le sentiment de la véritable humanité nous est étranger; nous
révérons l'ombre d'un roi, nous ne savons pas respecter le peuple. Nous
sommes tendres pour les oppresseurs parce que nous sommes sans
entrailles pour les opprimés.»

Marat rendit compte dans sa feuille des débats et des particularités de
cette séance. «Malesherbes, dit-il, a montré du caractère en s'offrant
pour défendre ce roi détrôné: il est moins méprisable à mes yeux que le
pusillanime Target, qui abandonne lâchement son maître après s'être
enrichi de ses profusions. On dit que d'Orléans doit voter la mort. Je
déclare que j'ai toujours regardé cet être-là comme un indigne favori
de la fortune, sans vertu, sans âme, sans entrailles, n'ayant pour tout
mérite que le jargon des ruelles.»

La discussion fut reprise le lendemain 27 décembre. Les Girondins
avaient déplacé la question en demandant que le roi ne fût _pas jugé,
mais qu'on prononçât sur son sort par mesure de sûreté générale_.
Saint-Just la ramena sur le véritable terrain: «Vous avez laissé
outrager, dit-il, la majesté du peuple, la majesté du souverain... La
question est changée. Louis est l'accusateur, _vous êtes les accusés
maintenant_... On voudrait récuser ceux qui ont déjà parlé contre le
roi. Nous récuserons, au nom de la patrie, ceux qui n'ont rien dit pour
elle. Ayez le courage de dire la vérité; elle brûle dans tous les
coeurs, comme une lampe dans un tombeau.»

La _sûreté générale_ était une mauvaise excuse qui trahissait le
sentiment de la peur; une seule considération devait dominer ces
débats: la justice.

Nous nous attendrissons à distance sur les infortunes du Temple, et
certes ce sentiment est bien légitime. Mais aujourd'hui dans Louis XVI
nous voyons l'homme: alors on ne voyait que le roi. Si nu et si
inoffensif qu'on eût fait Louis XVI, le passé de ce monarque s'élevait
sans cesse comme une menace contre la République naissante. Il avait
beau mettre sa tête sous le bonnet rouge, on voyait toujours percer la
couronne. Sa mort fut une mesure de défense et de précaution nationale.
Si la Constitution eût été faite, si les plaies de l'État avaient été
fermées, si le nouveau gouvernement s'était trouvé assis sur des bases
solides, si la guerre s'était éloignée de nos frontières, la France eût
bien pu alors ne se souvenir de la royauté que comme d'un rêve
douloureux: mais cette royauté faisait encore obstacle de toutes parts
à la victoire du peuple. Louis, vivant, servait d'enseigne et de point
de ralliement aux ennemis de la Révolution. Un événement imprévu
pouvait d'un jour à l'autre le remettre sur le trône. Les coups des
Montagnards visaient d'ailleurs plus loin que la personne de Louis XVI.
La Révolution avait besoin d'un roi dans lequel elle pût dégrader et
anéantir toutes les royautés de la terre: ce roi, elle se trouva
l'avoir sous sa main.

--Tant pis pour lui! s'écria-t-elle; il faut qu'il meure! Il faut que
le bourreau exécute la royauté sur le cou de Louis XVI.

Logique brutale à coup sûr; mais il faut se reporter à l'état de la
France en 92.

Depuis cinq mois, la question de statuer sur le sort de Louis tenait en
suspens les affaires de la République. Guerre, constitution,
réorganisation des services publics, cet homme était un noeud qui
arrêtait tout. Les Conventionnels agirent envers ce noeud gordien à la
manière d'Alexandre, ils le tranchèrent. Il fallait, selon eux, que le
roi mourût ou que l'on renonçât à la République. Quoi! ils auraient
sacrifié le bonheur du monde au moment où ils croyaient le tenir, et où
ils n'étaient plus séparés de leur idéal que par un reste de roi jeté
en travers du chemin! Leur détermination fut prise sans aucune
hésitation.

--Marchons sur lui! s'écrièrent-ils.

La voûte du ciel se fût écroulée sur leurs têtes qu'ils n'auraient
point reculé.

Où allaient-ils donc? Ils allaient à la réforme complète du vieil homme
et de la vieille société. La Révolution était le passage du désert. Des
esprits légers, des citoyens égoïstes se plaignaient déjà des
lassitudes du voyage, de la misère, du manque de vivres et de
vêtements; ils regrettaient, si j'ose ainsi dire, les oignons de la
monarchie. Plus durs et plus croyants, les Montagnards supportaient ces
nécessités d'un état de transition avec un courage stoïque. Derrière
tous ces maux provisoires, ils entrevoyaient le règne de la raison et
de la justice. Leur tort (si c'en est un) fut de vouloir imposer de
vive force le bonheur à vingt-cinq millions de Français. De là cette
résistance passagère à tous les sentiments de la nature. Ils voilaient
leur coeur à la pitié. Quand même le roi eût été innocent, quand même
sa mort eût été un crime aux yeux de leur conscience, ils n'auraient
point hésité à élever ce crime comme une barrière entre le despotisme
et la liberté.

Ce jugement devait d'ailleurs avoir des proportions et des conséquences
qui ne s'étendraient pas seulement à notre pays. C'était le procès fait
à tous les rois de l'Europe, un coup de hache frappé sur toutes les
têtes couronnées. Ce coup, disait-on, ne les atteignait pas:
matériellement, non; mais en principe, oui.

Après de longs et orageux débats, dans lesquels la Gironde répandit
toute son éloquence et la Montagne déploya toute son audace, toute sa
puissance de volonté, toute sa redoutable logique, le moment solennel
était venu: on allait procéder au vote.

Trois questions étaient soumises à l'Assemblée:

Louis est-il coupable?

Le jugement serait-il soumis à la ratification du peuple?

Quelle peine l'ex-roi a-t-il méritée?

A la première question il fut répondu oui. Chacun se plaçait
successivement à la tribune par ordre nominal et prononçait son vote à
haute voix. Le 14 janvier, Louis fut déclaré coupable à l'_unanimité_,
moins trente-sept membres qui se récusèrent.

Le 15, sur la seconde question, trois cents voix environ se
prononcèrent _pour_ et quatre cents voix _contre_.

Dans cette majorité figuraient,