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Title: Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 4 / 7)
Author: Thureau-Dangin, Paul, 1837-1913
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 4 / 7)" ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



  HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET

  PAR PAUL THUREAU-DANGIN


  OUVRAGE COURONNÉ DEUX FOIS PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE
  GRAND PRIX GOBERT, 1885 ET 1886


  DEUXIÈME ÉDITION

  TOME QUATRIÈME



  PARIS
  LIBRAIRIE PLON
  E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
  RUE GARANCIÈRE, 10

  1888

  _Tous droits réservés_



HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET



L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction
et de reproduction à l'étranger.

Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la
librairie) en janvier 1887.



DU MÊME AUTEUR:

  =Royalistes et Républicains=, Essais historiques sur des questions de
   politique contemporaine:
    I. _La Question de Monarchie ou de République du 9 thermidor au 18
       brumaire_;
   II. _L'Extrême Droite et les Royalistes sous la Restauration_;
  III. _Paris capitale sous la Révolution française_. Un volume in-8º.
                                                    Prix      6 fr.  »

  =Le Parti libéral sous la Restauration=. Un vol. in-8º.
                                                    Prix      7 fr. 50

  =L'Église et l'État sous la Monarchie de Juillet=.
   Un vol. in-8º.
                                                    Prix      4 fr.  »

  =Histoire de la Monarchie de Juillet.= Tomes I, II et III. _2e
   édition._ Trois vol. in-8º. Prix de chaque vol

                                                              8 fr.  »

  (_Couronné deux fois par l'Académie française, GRAND PRIX GOBERT, 1885
  et 1886._)


PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.



HISTOIRE

DE LA

MONARCHIE DE JUILLET



LIVRE IV

LA CRISE DE LA POLITIQUE EXTÉRIEURE

(Mai 1839-Juillet 1841)



CHAPITRE PREMIER

LA QUESTION D'ORIENT

ET LE MINISTÈRE DU 12 MAI 1839.

(Mai 1839-février 1840).

     I. Situation créée, en 1833, par l'arrangement de Kutaièh entre
     Mahmoud et Méhémet-Ali, et par le traité d'Unkiar-Skélessi entre
     la Porte et la Russie. Efforts des puissances pour empêcher un
     conflit entre le sultan et le pacha. Vues particulières de la
     France, de l'Angleterre, de la Russie, de l'Autriche. L'armée
     ottomane passe l'Euphrate, le 21 avril 1839.--II. Politique
     arrêtée par le gouvernement français à la nouvelle de l'entrée en
     campagne des Turcs. Son entente avec l'Angleterre et avec
     l'Autriche. Réserve de la Prusse. Embarras de la Russie. Premiers
     indices de désaccord entre Paris et Londres. La Russie disposée à
     en tirer parti.--III. Le ministère du 12 mai. Accueil qui lui est
     fait. M. Guizot le soutient. Irritation de M. Thiers. M. Sauzet
     président de la Chambre. M. Thiers impuissant à engager une
     campagne parlementaire. M. Dufaure et M. Villemain. Procès des
     émeutiers du 12 mai. Calme général. Faiblesse du cabinet.--IV. Le
     crédit de dix millions pour les armements d'Orient. Rapport de M.
     Jouffroy. La discussion.--V. Bataille de Nézib. Mort de Mahmoud.
     Défection de la flotte ottomane. La Porte disposée à traiter avec
     le pacha.--VI. Impressions des divers cabinets à la nouvelle des
     événements d'Orient. Note du 27 juillet 1839, détournant la Porte
     d'un arrangement direct avec le pacha. Situation faite à la
     France par cette note.--VII. Dissentiment croissant entre la
     France et l'Angleterre, sur la question égyptienne. L'Angleterre
     demande le concours des autres puissances. Empressement de la
     Russie à répondre à son appel. L'Autriche s'éloigne de nous et se
     rapproche du czar. Le gouvernement français persiste néanmoins à
     soutenir les prétentions du pacha.--VIII. Mission de M. de
     Brünnow à Londres. Malgré lord Palmerston, le cabinet anglais
     repousse les propositions russes et offre une transaction au
     gouvernement français. Celui-ci maintient ses exigences. Ses
     illusions. M. de Brünnow revient à Londres. Embarras de la
     France.--IX. Les approches de la session de 1840. Dispositions
     des divers partis. Les 221. Les doctrinaires. M. Thiers et ses
     offres d'alliance à M. Molé. La gauche et la réforme électorale.
     Qu'attendre d'une Chambre ainsi composée?--X. L'Adresse de 1840.
     Le débat sur la politique intérieure et sur la question d'Orient.
     Discours de M. Thiers. Le ministère persiste dans ses exigences
     pour le pacha.--XI. Dépôt d'un projet de loi pour la dotation du
     duc de Nemours. Polémiques qui en résultent. Le projet est rejeté
     sans débat. Démission des ministres. La royauté elle-même est
     atteinte.


I

Depuis qu'elle avait écarté le péril de guerre, conséquence immédiate
de la révolution de 1830, la monarchie de Juillet n'avait vu troubler
sa politique extérieure par aucune complication vraiment inquiétante.
Bien au contraire, pendant la dernière période, de 1836 à 1839, une
sorte de calme plat avait régné dans l'Europe entière, et les
puissances semblaient d'accord pour éviter toute affaire et maintenir
le _statu quo_. Les choses vont changer. Une crise se prépare au
dehors, la plus grave que doive traverser la diplomatie de la royauté
nouvelle. On peut en fixer le début au 21 avril 1839, jour où les
Turcs, franchissant l'Euphrate pour attaquer l'armée du pacha
d'Égypte, réveillent la question d'Orient; elle se prolongera jusqu'à
ce que cette question soit de nouveau assoupie par la convention dite
des détroits, conclue le 13 juillet 1841. Pendant ces deux années, ce
n'est pas seulement le sort de l'empire ottoman ou du pachalik
d'Égypte qui est en jeu, c'est la situation de la France en Europe,
c'est la paix du monde.

Cette question d'Orient n'était pour personne une nouveauté. Déjà une
première fois, en 1831, les puissances avaient été surprises par un
conflit armé entre Méhémet-Ali et la Porte. On n'a pas oublié les
événements d'alors: les troupes turques mises partout en déroute; la
Palestine et la Syrie conquises au pas de course par les soldats du
pacha; le sultan épeuré, ne trouvant pas de secours en Occident et se
jetant dans les bras de la Russie, qui n'était que trop disposée à
saisir cette occasion d'intervenir; l'émotion de la France et de
l'Angleterre en apprenant que la flotte du czar avait franchi le
Bosphore et que ses bataillons campaient aux portes de Constantinople;
nos agents se démenant pour imposer aux combattants un rapprochement
qui ôtât prétexte et mît fin à l'occupation russe; l'arrangement de
Kutaièh conclu sous nos auspices, le 5 mai 1833; puis, au moment même
où notre diplomatie se félicitait de ce résultat, la Russie obtenant
de la Porte, le 8 juillet 1833, le traité d'Unkiar-Skélessi, par
lequel elle se faisait demander de fournir au sultan toutes les forces
de terre et de mer dont il pouvait avoir besoin «pour la tranquillité
et la sûreté de ses États»; l'irritation des puissances occidentales à
la nouvelle d'une convention qui plaçait l'empire ottoman sous la
protection exclusive de la Russie; enfin, après tout ce bruit, une
sorte d'accalmie, et l'attention des politiques européens rappelée
vers des questions, sinon plus graves, du moins plus proches: tels
sont les faits que nous avons déjà eu occasion de raconter[1], mais
qu'il convenait de rappeler comme le point de départ des incidents
ultérieurs.

[Note 1: Voy. plus haut, t. II, chap. XIV, § II.]

L'arrangement de Kutaièh, par lequel le gouvernement de la Syrie avait
été concédé au pacha d'Égypte, était un expédient, non une solution.
Chacune des parties ne l'avait accepté ou subi que comme une trêve
momentanée. La Porte, qui venait de perdre la Grèce et la régence
d'Alger, qui avait vu la Serbie, la Moldavie et la Valachie conquérir
une demi-indépendance, pouvait-elle se résigner facilement à partager
ce qui lui restait de son empire? Quant au pacha, sa domination était
à la fois trop étendue pour ne pas exciter son ambition, et trop
précaire pour la satisfaire; concession toute personnelle, elle
devait finir avec lui; or un vieillard de soixante-cinq ans, au
pouvoir depuis plus d'un quart de siècle, ne devait-il pas chercher à
assurer à ses enfants au moins quelque part de sa puissance? Le
conflit, qui était dans la force des choses, s'aggravait encore par le
caractère des deux hommes en présence: d'une part, Mahmoud, despote
impérieux, emporté et sanguinaire, enivré de son omnipotence et
furieux de sa faiblesse, à la fois épuisé et surexcité par la boisson
et la débauche, d'autant plus jaloux de la gloire du pacha que lui
aussi avait tenté, mais sans aucun succès, de réformer et de ranimer
l'empire turc; humilié jusqu'à la rage, dans son vieil orgueil de
sultan, d'avoir subi la loi d'un soldat de fortune, ayant voué à ce
dernier une haine sombre, implacable, et possédé par cette unique
pensée: prendre sa revanche à tout prix et à tout risque; d'autre
part, Méhémet-Ali, plus fin, plus contenu, plus dissimulé, mais fier
de ses succès, confiant dans ses forces et son étoile; d'une ambition
sans limite et sans scrupule; non-seulement aspirant à un pouvoir
héréditaire, mais rêvant même de jouer, auprès de son suzerain, le
rôle d'une sorte de maire du palais[2].

[Note 2: «Tout le mal vient du sultan, disait Méhémet-Ali à M. de
Bois-le-Comte, en 1833. Je voulais le détrôner, mettre son fils à sa
place. J'aurais été assister mon nouveau souverain pendant son
enfance, et j'aurais laissé Ibrahim en Égypte.» (_Mémoires inédits de
M. de Sainte-Aulaire._)]

Des deux côtés, à Constantinople et à Alexandrie, on était donc aux
aguets, cherchant l'occasion, là d'une revanche, ici de nouveaux
succès. Mahmoud nouait des intrigues en Syrie, y fomentait des
insurrections, rassemblait des troupes, mettait en mouvement des
vaisseaux, et annonçait, de temps à autre, aux ambassadeurs, que, n'y
pouvant plus tenir, il allait engager la lutte. Méhémet-Ali prenait
des allures royales et dédaignait de remplir, envers son souverain,
les conditions qui lui étaient imposées. Aux musulmans, il se
présentait comme le vrai, le seul défenseur de l'islamisme contre le
czar. En même temps, fort occupé du monde chrétien, il s'appliquait à
séduire les consuls, se faisait tenir au courant des dissentiments
existant entre les puissances occidentales et la Russie, et, persuadé
qu'une guerre générale était imminente, se flattait d'en tirer large
profit; il prétendait même la hâter, et, le 3 septembre 1833, faisait
passer à la France et à l'Angleterre, une note par laquelle il leur
offrait une armée de cent cinquante mille hommes, avec une flotte de
sept vaisseaux et de six frégates, pour attaquer la Russie, demandant
comme prix de son concours la permission de se proclamer
indépendant[3]. Rebuté de ce côté, il changeait de rôle, en habile
comédien qu'il était, ne se montrait plus ami docile, mais jouait la
mauvaise tête et feignait d'être résolu à tout bouleverser, dans
l'espoir que les puissances effrayées lui feraient obtenir quelque
chose pour avoir la paix. D'autres fois, il portait son action sur
Constantinople, nouait des relations dans le Divan, offrait de réduire
son armée et d'augmenter son tribut, si le sultan faisait droit à ses
demandes. Ses moyens variaient; son but était toujours le même:
obtenir sinon l'indépendance absolue, du moins l'hérédité de ses
pachaliks.

[Note 3: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]

Ainsi, d'année en année, la situation devenait plus tendue entre
Constantinople et Alexandrie. Chaque fois que la rupture paraissait
imminente, les puissances, qui toutes alors redoutaient fort le
moindre ébranlement, pesaient sur le sultan comme sur le pacha, afin
de contenir le ressentiment de l'un et l'ambition de l'autre. Mais,
d'accord pour imposer le _statu quo_, elles étaient loin d'agir par
les mêmes motifs et d'avoir les mêmes vues sur les questions qui se
posaient en Orient. Ce sont ces vues qu'il importe d'abord de bien
connaître; elles aideront à comprendre les événements qui vont se
dérouler.

Commençons par la France. On sait comment, dès 1834, le duc de
Broglie, à cette date ministre des affaires étrangères, avait entrevu,
dans la crise orientale, l'occasion d'une grande opération de
diplomatie et de guerre qui eût dissous la coalition des puissances
continentales et donné à la France, en Europe, une situation analogue
à celle que devait lui faire plus tard la guerre de Crimée[4]. Mais
l'éminent homme d'État, qui concevait ce plan et le traçait avec la
netteté habituelle de son esprit, se croyait encore trop proche de
1830 pour en précipiter l'exécution, et, tout en protestant contre le
traité d'Unkiar-Skélessi, il s'était refusé à provoquer une rupture.
Cette préoccupation d'éviter tout ébranlement en Orient fut plus
marquée encore sous le ministère suivant. N'était-ce pas l'époque où
notre diplomatie, loin de rechercher les aventures, se vantait
elle-même de «faire du cardinal Fleury[5]»? À chaque menace de
conflit, M. Thiers d'abord, M. Molé ensuite, s'empressaient d'agir,
avec les autres puissances, pour empêcher le sultan et le pacha de se
jeter l'un sur l'autre[6]. Toutefois, si en pareil cas nos ministres
n'épargnaient pas plus leurs représentations à Alexandrie qu'à
Constantinople, ils laissaient voir leur sympathie persistante pour
Méhémet-Ali[7]. L'opinion et le gouvernement s'intéressaient à la
fortune du maître de l'Égypte et du conquérant de la Syrie, par
sentiment plus encore que par calcul, éblouis par ses succès, croyant
à sa force, dupe de ses feintes et de ses caresses. Vainement
quelques-uns de nos agents diplomatiques, l'amiral Roussin,
ambassadeur à Constantinople, M. de Barante, ambassadeur à
Saint-Pétersbourg, ou M. de Sainte-Aulaire, ambassadeur à Vienne,
mettaient-ils en doute et la puissance du pacha et l'avantage que
pouvait avoir la France à seconder son ambition[8]; leurs
avertissements se perdaient dans l'engouement général. Il était à peu
près admis par tous qu'en Orient la cause de Méhémet-Ali était celle
de la France.

[Note 4: Voy. plus haut, t. II, chap. XIV, § VII.]

[Note 5: Lettre de M. Thiers, en date du 15 avril 1836 (Cf. plus haut,
t. III, p. 52).]

[Note 6: Dépêches de M. Thiers à M. de Barante, 26 avril 1836; de M.
Molé à M. de Barante, 19 avril, 19 octobre 1837, 26 juillet et 14
septembre 1838; de M. Molé à M. de Sainte-Aulaire, 31 octobre 1838; de
M. de Montebello à M. de Barante, 12 avril 1839. (_Documents
inédits._)]

[Note 7: Sur les origines de cette sympathie, cf. t. II, p. 357.]

[Note 8: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire_ et lettre de M. de
Barante à M. Molé, 22 août 1838. (_Documents inédits._)]

L'Angleterre aussi redoutait tout conflit qui eût exposé le sultan à
une nouvelle défaite et fourni au czar l'occasion d'exercer la
protection armée, prévue par le traité d'Unkiar-Skélessi[9]. La
nécessité de faire échec au gouvernement de Saint-Pétersbourg sur le
Bosphore passait pour un des axiomes de la politique britannique. Ce
n'était pas, d'ailleurs, à cette époque, le seul théâtre où les
Anglais se heurtaient aux Russes; l'antagonisme éclatait, en même
temps, dans la Perse et dans l'Afghanistan. Il en résultait des
rapports assez tendus, et lord Palmerston disait: «Il m'est agréable
d'être désagréable à la Russie.» Ces sentiments n'étaient pas pour
nous déplaire; mais voici où nous cessions de nous entendre avec nos
voisins. Autant le pacha était populaire en France, autant il était
mal vu des Anglais. Ceux-ci lui en voulaient d'avoir établi dans ses
États des monopoles nuisibles à leur commerce, et de s'être montré peu
disposé à leur livrer, soit la route de Suez, soit celle de
l'Euphrate. La faveur même que nous témoignions à Méhémet-Ali le
rendait suspect au delà du détroit. Les maîtres de Gibraltar et de
Malte s'offusquaient de voir les conquérants de l'Algérie dominer en
Égypte et en Syrie; les maîtres de l'Inde n'admettaient pas que les
routes y conduisant fussent directement ou indirectement dans notre
main[10]. Ce n'était pas de lord Palmerston, dont l'ordinaire
malveillance contre la France et contre Louis-Philippe venait d'être
encore avivée, en 1836, par notre refus d'intervenir en Espagne, que
l'on pouvait attendre quelque ménagement dans l'expression de ces
méfiances. Il s'y complaisait, au contraire, et l'on en trouve la
trace singulièrement âpre et rude dans les lettres qu'il écrivait
alors aux confidents de sa politique[11]. Sous prétexte de contenir le
pacha, il l'eût volontiers brisé, et était toujours empressé à
proposer contre lui des mesures de rigueur auxquelles nous nous
refusions. Faute de pouvoir le frapper par les armes, il voulut
l'atteindre par la diplomatie. Après des négociations rapides et
mystérieuses que la haine de Mahmoud contre son vassal facilita
singulièrement, un traité de commerce fut conclu, en août 1838, entre
la Grande-Bretagne et la Turquie: son principal objet était d'abolir
les monopoles, à partir du 1er mai 1841, dans toute l'étendue de
l'empire, y compris les pays gouvernés par Méhémet-Ali: coup droit à
l'adresse de ce dernier, dont on supprimait ainsi les revenus. Encore
lord Palmerston pouvait-il passer pour modéré à côté de son
ambassadeur à Constantinople, lord Ponsonby, diplomate sans mesure et
sans scrupule dans ses sympathies ou ses préventions, impérieux,
étourdi, querelleur, cassant; à l'ordinaire, indolent au point de ne
se lever qu'à six heures du soir, mais capable, à un moment donné,
d'une énergie violente; ne connaissant d'autre droit que l'intérêt de
son pays et de ses nationaux; exigeant et obtenant du sultan la
destitution du ministre des affaires étrangères, parce qu'un négociant
anglais, pris en flagrante contravention, avait été bâtonné; prompt à
briser les vitres, ne s'embarrassant pas des responsabilités, plus
disposé à diriger son gouvernement qu'à se laisser diriger par lui, le
compromettant souvent; malgré tout, se maintenant en place, grâce à
son crédit parlementaire et aussi parce que, même dans ses esclandres,
il servait ou du moins flattait les passions de son ministre et de sa
nation. Sa réputation était faite par toute l'Europe; M. de Nesselrode
le traitait d'«extravagant»[12]; «c'est, disait M. de Metternich, un
fou qui serait capable de faire la paix ou de déclarer la guerre
malgré les ordres formels de sa cour[13]». Anglais de la vieille
roche, détestant les Russes[14] et jalousant les Français, il avait
juré la perte de Méhémet-Ali, qui avait, à ses yeux, le double tort
d'être le client de la France et de fournir à la Russie une occasion
de protéger la Porte. Aussi ne manquait-il pas d'entretenir et
d'aviver contre lui la fureur du sultan, tellement qu'il semblait
parfois pousser ce dernier au conflit redouté par le gouvernement
anglais. Du reste, lord Palmerston lui-même, tout en détournant la
Porte d'attaquer pour le moment le pacha, la pressait de s'y préparer
par l'organisation de son armée et la restauration de ses
finances[15]. Ajoutons, pour compléter cette physionomie de la
politique anglaise, qu'au moment où elle dénonçait, comme une atteinte
à l'équilibre général, l'influence de la France en Égypte, elle
profitait, en janvier 1839, de ce que l'Europe regardait ailleurs,
pour mettre la main sur Aden et créer un nouveau Gibraltar à l'entrée
de la mer Rouge.

[Note 9: Lettre de lord Palmerston à lord Granville, 8 juin 1838.
(BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 234.)]

[Note 10: BULWER, t. II, p. 256.]

[Note 11: BULWER, t. II, p. 147, 233, 235, 248, 250.]

[Note 12: Dépêche du 13 septembre 1839. (HILLEBRAND, _Geschichte
Frankreichs_, t. II, p. 386.)]

[Note 13: Dépêche de M. de Sainte-Aulaire, du 8 avril 1841.
(_Documents inédits._)]

[Note 14: Lord Ponsonby disait à M. de Bois-le-Comte, en janvier 1834:
«Nous avons fait le serment de brûler la flotte russe à Sébastopol, et
nous tiendrons ce serment.» (_Mémoires inédits de M. de
Sainte-Aulaire._)]

[Note 15: Lettre de lord Palmerston à lord Ponsonby, du 13 septembre
1838. (BULWER, t. II, p. 246.)]

On aurait pu croire que les raisons qui faisaient redouter aux deux
puissances occidentales un conflit entre le pacha et le sultan, devaient
le faire désirer par la Russie. Il n'en était rien. Sans doute le
gouvernement de Saint-Pétersbourg ne faisait pas bon marché du droit de
protection qu'il s'était fait accorder en 1833, et ne se montrait
nullement disposé à le partager avec le reste de l'Europe[16]; mais il
se rendait compte des dangers auxquels il s'exposerait en l'exerçant.
Notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg, M. de Barante, écrivait, le 4
décembre 1838: «La Russie n'a, en ce moment, aucun projet sur la
Turquie. Elle craint, plus qu'aucune puissance, de voir arriver le cas
prévu par le traité d'Unkiar-Skélessi. Par orgueil, elle tiendrait sa
parole et enverrait une armée à Constantinople; seulement, elle prévoit
que ce serait la guerre, et la guerre de tous contre elle. Aussi elle
veut le _statu quo_ et s'effraye quand il est en péril[17].»
L'ambassadeur russe près le sultan unissait donc ses efforts à ceux du
représentant de la France et de l'internonce d'Autriche, pour détourner
le Divan de toute tentative contraire à l'arrangement de Kutaièh. Le
czar s'était d'ailleurs aperçu qu'en laissant trop voir, après 1830, son
désir d'allumer une grande guerre contre la France, il s'était fait du
tort en Europe, particulièrement en Allemagne, où l'on avait soif de
repos. Désormais, il visait à se faire, au contraire, «un renom de
modération et d'amour de la paix[18]». Son principal ministre, M. de
Nesselrode; était bien l'homme de cette nouvelle attitude: quoique
incapable de résister à une seule folie de son maître, il était, par
lui-même, raisonnable, poli, éloigné de tout ce qui était hasardeux et
compliqué, et se sentait beaucoup plus à son aise quand l'empereur était
sage[19]. Ce n'était pas qu'au fond Nicolas voulût moins de mal que par
le passé à la France de Juillet: son animosité subsistait et n'avait
même fait que s'exaspérer par l'impuissance. Mais, en se montrant modéré
dans les complications orientales, il se flattait précisément d'y
trouver l'occasion de nous jouer quelque méchant tour. Sa persuasion
était «qu'il serait toujours aisé de rompre l'alliance de l'Angleterre
et de la France, ou de profiter d'une rupture qui adviendrait
infailliblement[20]». Avec la perspicacité de la haine, il avait tout de
suite deviné où se ferait cette rupture. Causant un jour, en février
1839, avec M. de Barante, de la situation du Levant et de la question
égyptienne, il s'était laissé aller à dire: «L'Égypte! les Anglais la
veulent. Ils en ont besoin pour la nouvelle communication qu'ils
cherchent à ouvrir avec les Indes; ils s'établissent dans le golfe
Persique et la mer Rouge. Vous vous brouillerez avec eux pour
l'Égypte[21].» Notre vigilant ambassadeur avait eu soin de transmettre
aussitôt à son gouvernement une conversation qui trahissait si
clairement l'espoir de notre mortel ennemi. Quelques semaines plus tard,
complétant cet avertissement, M. de Barante faisait connaître le piége
qu'allait nous tendre la politique russe. «Le gouvernement de
Saint-Pétersbourg, écrivait-il, entrera avec complaisance dans tous les
projets d'arrangement destinés à assurer l'état de paix... mais son
influence s'exercera à diminuer et à anéantir la nôtre. Il cherchera à
faire que tout se règle presque indépendamment de nous... Il a
l'espérance de nous tenir dans un état d'isolement pacifique, de nous
placer plus ou moins hors du cercle où pourraient se traiter les communs
intérêts de l'Europe[22].» C'était écrire, plus de quinze mois à
l'avance, l'histoire du traité du 15 juillet.

[Note 16: Toutes les fois que les autres puissances lui parlaient
d'établir un concert sur ce sujet, le gouvernement russe faisait la
sourde oreille. (Dépêche inédite de M. de Barante à M. Molé, en date
du 17 décembre 1838.) En 1838, Méhémet-Ali ayant menacé de recourir
aux armes, lord Palmerston invita aussitôt les représentants de la
France, de l'Autriche et de la Russie à s'entendre avec lui, pour
arrêter les moyens de coercition à employer contre le pacha. En
réponse à cette communication, le gouvernement de Saint-Pétersbourg
fit notifier à Paris et à Londres, «qu'il verrait sans méfiance les
mesures prises par les puissances maritimes dans la Méditerranée, mais
que si, ce nonobstant, la Porte se trouvait menacée à Constantinople,
il pourvoirait à la sûreté de son alliée, comme il y était tenu par le
traité d'Unkiar-Skélessi». Loin donc de s'associer à une action
commune, le czar disait en quelque sorte à la France et à
l'Angleterre: «Je ne me mêlerai pas de ce que vous ferez dans la
Méditerranée; ne vous mêlez pas davantage de ce que je ferai dans la
mer de Marmara.» (_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)]

[Note 17: Lettre à M. Bresson.--M. de Barante ajoutait, peu après, le
6 mai 1839, dans une dépêche à M. de Montebello: «On aime mieux
attendre une époque où l'Europe, livrée à d'autres circonstances, ne
tiendrait plus, comme aujourd'hui, la puissance russe en observation,
en surveillance assidue.» (_Documents inédits._)]

[Note 18: Dépêche de M. de Barante à M. Molé, 13 février et 31 mars
1839; lettre du même à M. Bresson, 15 avril 1839. (_Documents
inédits._)]

[Note 19: M. de Barante écrivait un peu plus tard: «M. de Nesselrode
est un de ceux qui disent le moins la vérité à l'Empereur. Son
caractère est timide; il aime son repos avant tout. Il est convaincu
de l'inutilité d'une contradiction directe; il attend que les
premières impressions se calment, se bornant à faire en sorte que la
politique de l'Empereur soit suivie avec prudence, sans détermination
trop soudaine et trop risquée.» (Lettre à M. Guizot, du 28 mai 1841.
_Documents inédits._)]

[Note 20: Lettre de M. de Barante à M. Bresson, 20 novembre 1838.
(_Documents inédits._)]

[Note 21: Dépêche de M. de Barante à M. Molé, 13 février 1839.
(_Documents inédits._)]

[Note 22: Cette lettre, en date du 31 mars 1839, était adressée à M.
Thiers, que M. de Barante, trompé par un faux bruit, croyait alors
être devenu ministre des affaires étrangères. M. de Barante ajoutait,
le 8 juin 1839, dans une lettre au maréchal Soult: «Déjà, plus d'une
fois, j'ai eu l'occasion de dire que le danger n'était point de voir
se former contre nous une coalition guerroyante, mais une coalition
pacifique, unie pour diminuer notre influence.» (_Documents
inédits._)]

Le gouvernement de Vienne était au moins aussi intéressé que celui de
Londres à empêcher les Russes de dominer à Constantinople. M. de
Metternich répétait volontiers «qu'il valait mieux, pour son pays,
courir les chances d'une guerre d'extermination que de laisser la
Russie acquérir un seul village sur la rive droite du Danube[23]». En
1828 et 1829, lors de la guerre entre le czar et le sultan, le cabinet
autrichien avait proposé, sans succès il est vrai, à l'Angleterre et à
la France, de former une coalition contre la Russie, et il avait été
sur le point de se jeter seul dans la lutte pour défendre le passage
du Danube. Les échecs subis, au début de ces campagnes, par les armes
russes, n'avaient excité nulle part plus d'allégresse qu'à Vienne.
Après les événements de Juillet, M. de Metternich ne changea pas
d'avis sur Constantinople; mais une crainte plus pressante, celle de
la révolution française, effaça ou du moins domina dans son esprit
toute autre préoccupation. La Russie devant former l'arrière-garde de
la nouvelle Sainte-Alliance, il se crut obligé de la ménager. De là
ses efforts pour se persuader et pour persuader aux autres que la
politique russe était absolument changée, et que le czar avait, sur
l'Orient, les vues les plus modérées et les plus désintéressées[24].
Quand on fut un peu éloigné de 1830, quand la monarchie de Juillet eut
donné, au dedans, des gages de sa résistance conservatrice, et se fut,
au dehors, rapprochée des puissances continentales, le chancelier
sentit renaître sa préoccupation de l'ambition moscovite. Il écouta
avec moins de méfiance notre ambassadeur, M. de Sainte-Aulaire, qui ne
manquait pas une occasion de lui démontrer l'intérêt de l'Autriche à
s'allier avec la France et l'Angleterre pour défendre l'empire ottoman
contre la Russie, et il laissa entrevoir qu'à un moment donné, il ne
refuserait peut-être pas son concours[25]. Toutefois, ce n'était
jamais dans la politique de M. de Metternich de précipiter les
événements. Bien que voyant de loin les difficultés, il aimait mieux
les attendre qu'aller au-devant, et se fiait volontiers au temps pour
les écarter ou les atténuer; sa maxime favorite était «que l'art de
guérir consistait à faire durer le malade plus que la maladie». Nul ne
pouvait donc être surpris de le voir s'unir à ceux qui cherchaient à
prolonger le plus possible le _statu quo_ en Orient. Ce n'est pas que
ce _statu quo_ lui plût complétement. Sans avoir, contre Méhémet-Ali,
la même animosité que l'Angleterre, il goûtait peu ce parvenu, dont
l'origine et les prétentions lui paraissaient avoir quelque chose de
révolutionnaire. Et surtout, il regrettait qu'en 1833, la France eût
poussé à un arrangement direct entre le sultan et le pacha, au lieu de
faire régler la question par l'entremise et sous la garantie de toutes
les puissances. «Si l'on eût suivi ce dernier système, disait-il, le
czar n'aurait pu faire de son côté le traité d'Unkiar-Skélessi.» Aussi
le désir le plus vif du chancelier autrichien, celui qu'il ne manquait
pas une occasion de témoigner dans ses conversations avec les
ambassadeurs, était d'amener les puissances à une délibération commune
sur tout ce qui regardait l'empire ottoman, et il laissait voir que,
dans sa pensée, Vienne serait le siége indiqué d'une telle conférence.

[Note 23: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]

[Note 24: Cf. plus haut, t. II, p. 359 et 364.--Faut-il croire qu'en
septembre 1833, lors de l'entrevue de Münchengraetz, la cour de Vienne
alla jusqu'à conclure secrètement avec la Russie un traité de partage
éventuel? Le fait est rapporté par MARTENS, dans un ouvrage intitulé:
_Die Russische Politik in der orientalischen Frage_, et cité par
HILLEBRAND, t. II, p. 360.]

[Note 25: Par moments même, on eût pu croire que le cabinet de Vienne
allait tout de suite lier partie avec les puissances occidentales
contre le gouvernement de Saint-Pétersbourg; seulement, il s'arrêtait
bientôt, comme effrayé de sa hardiesse et tremblant de n'être pas
assez soutenu. C'est ainsi qu'en 1837, des difficultés s'étant élevées
entre l'Angleterre et la Russie, au sujet de la saisie, dans la mer
Noire, d'un navire anglais, le _Vixen_, M. de Metternich fit des
avances à la première de ces puissances, puis les retira, croyant
avoir lieu de douter de sa résolution. Comme on lui demandait compte
de cette volte-face: «L'Autriche, répondit-il, ne pouvait pas se
brouiller avec la Russie, pour une affaire sans valeur que
l'Angleterre elle-même ne voulait pas pousser jusqu'au bout. Soyez
certain que vous nous trouveriez au besoin, si vous aviez raison et
volonté de soutenir votre droit.» Et il disait à M. de Sainte-Aulaire:
«Les whigs sont de misérables fanfarons; jamais ils n'auront le
courage de tirer un coup de canon. Malheur à qui s'engagerait avec eux
dans une partie difficile; ils l'abandonneraient au jour du danger.»
(_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)]

C'est ainsi que, par des raisons et avec des vues différentes, toutes
les puissances s'étaient rencontrées, depuis 1833, dans un même effort
pour contenir le sultan et le pacha. Elles y avaient réussi, tant bien
que mal, pendant six années. Paix fragile, cependant, à la merci des
coups de tête d'un furieux ou d'un ambitieux. Ce fut Mahmoud qui se
lassa le premier d'obéir à la consigne européenne. Atteint du
_delirium tremens_, ne semblant presque plus qu'un cadavre, il se
sentait mourir, mais n'en était que plus impatient d'assouvir sa
haine. Au printemps de 1839, tout indiquait qu'il allait rompre la
paix. Par son ordre, on avait levé, de gré ou de force, tout ce que
l'on avait pu trouver de soldats, et une armée considérable se massait
en Asie Mineure, dans le voisinage des territoires occupés par les
Égyptiens. À ces démarches menaçantes, Méhémet-Ali répondit en
renforçant ses troupes de Syrie, que commandait son fils Ibrahim. Il
était, au fond, ravi de voir approcher l'heure des combats; mais,
plus habile que le sultan, il ordonna aux siens de se tenir sur la
défensive. Ému de ce bruit et de ce mouvement, l'ambassadeur de France
tenta un dernier effort pour maintenir la paix: ce fut sans succès,
d'autant que lord Ponsonby, loin d'agir dans le même sens, comme l'y
obligeaient les instructions de son gouvernement, encourageait sous
main Mahmoud[26]. Celui-ci n'hésita donc pas à donner à ses généraux
l'ordre d'ouvrir les hostilités. Le 21 avril 1839, l'armée ottomane
franchissait l'Euphrate.

[Note 26: Peu après, comme le chargé d'affaires de France à Londres se
plaignait à lord Palmerston de la conduite de lord Ponsonby en cette
circonstance, le ministre anglais se défendit en lisant les dépêches
envoyées du _Foreign Office_, qui toutes concluaient à empêcher la
guerre d'éclater. «Maintenant, ajouta-t-il, je ne saurais vous nier
que l'opinion personnelle de lord Ponsonby, opinion que je ne partage
pas, a toujours été opposée au maintien du _statu quo_ de Kutaièh; il
préférait même les partis extrêmes, comme susceptibles au moins d'un
dénouement favorable.» Lord Palmerston exprimait l'espoir, mais sans
oser rien affirmer, «que l'ambassadeur avait fait passer ses opinions
personnelles après ses instructions». (Dépêche de M. de Bourqueney au
maréchal Soult, 9 juillet 1839, citée dans les _Mémoires de M.
Guizot_.)]


II

La nouvelle de l'entrée en campagne des Turcs arriva à Paris quelques
jours après la constitution du ministère du 12 mai[27]. Jamais on
n'eût eu plus besoin d'un ministre habile diplomate, politique
clairvoyant, et ayant assez d'autorité sur la Chambre pour que
celle-ci lui laissât une complète liberté d'action. Or, dans le
nouveau cabinet, le portefeuille des affaires étrangères était
attribué au maréchal Soult. On cherchait bien à présenter ce choix
comme une satisfaction aux susceptibilités patriotiques, tant
échauffées par les débats de la coalition. Dans une déclaration lue le
13 mai, lorsque le cabinet se présenta pour la première fois devant
les Chambres, on faisait dire au maréchal: «Messieurs, en consacrant
mon dévouement au service du Roi, dans un nouveau département où les
questions d'honneur national ont tant de prépondérance, je n'ai pas
besoin de vous assurer que la France retrouvera toujours, dans les
discussions de si chers intérêts, les sentiments du vieux soldat de
l'Empire, qui sait que le pays veut la paix, mais la paix noble et
glorieuse.» Ce n'étaient guère là que des phrases de rhétorique, plus
compromettantes au dehors, qu'elles n'avaient de portée sérieuse au
dedans. La vérité est que le maréchal, de grande autorité dans les
choses militaires, connaissait mal les affaires diplomatiques, avait
peu d'aptitude pour les traiter, encore moins pour les exposer et les
discuter à la tribune. Nul de ses collègues ne se trouvait, par son
passé, en position de le suppléer. Restait, il est vrai, le Roi, et le
sentiment général était que la composition du cabinet lui avait livré
toute la politique extérieure[28]. S'il en eût été franchement ainsi,
les choses, à ne considérer que le point de vue diplomatique, n'en
eussent pas plus mal marché. Seulement, comme nous aurons occasion de
l'observer, Louis-Philippe avait trop à compter avec les
susceptibilités alors si éveillées de la Chambre à l'endroit du
pouvoir personnel, pour exercer à son aise la direction que le
ministre lui eût volontiers abandonnée. Cette Chambre, bientôt, ne
prétendra pas moins que la couronne suppléer à l'incompétence du
maréchal. Le rôle que le ministre n'était pas en état de jouer se
trouvera donc partagé et comme tiraillé entre deux ingérences
contraires. Là sera, non pas la cause unique, mais l'une des causes
des erreurs commises dans la question d'Orient. Au début, toutefois,
et alors que l'attention du public n'était pas encore éveillée,
l'influence du Roi put s'exercer assez librement, et les premières
démarches de notre diplomatie furent arrêtées sous son inspiration
manifeste[29].

[Note 27: Rappelons la composition de ce cabinet: le maréchal Soult,
ministre des affaires étrangères et président du conseil; M. Duchâtel,
ministre de l'intérieur; M. Teste, de la justice; M. Passy, des
finances; M. Villemain, de l'instruction publique; M. Dufaure, des
travaux publics; M. Cunin Gridaine, du commerce; le général Schneider,
de la guerre; l'amiral Duperré, de la marine.]

[Note 28: M. Molé écrivait à M. de Barante, le 18 septembre 1839: «La
politique extérieure est aujourd'hui purement et simplement celle du
Roi». (_Documents inédits._)--Un diplomate prussien disait de son
côté: «On ne doit attacher aucune importance à ce que dit le maréchal,
jusqu'à ce qu'il ait pris les ordres du Roi.» (HILLEBRAND, _Geschichte
Frankreichs_, t. II, p. 371.)]

[Note 29: Ajoutons que, dans les bureaux mêmes de son ministère, le
maréchal Soult possédait un employé supérieur qui devait, sans bruit,
sans faste, faire une bonne partie de la besogne du ministre: c'était
le directeur des affaires politiques, M. Desages, homme de grande
expérience et ayant précisément accompli une partie de sa carrière
dans les postes du Levant.]

Tout d'abord, afin de prévenir, s'il en était temps encore, le choc
des troupes en marche ou au moins d'en limiter les conséquences, le
maréchal Soult fit partir deux de ses aides de camp, l'un pour
Constantinople, l'autre pour Alexandrie, avec mission de réclamer la
suspension des hostilités et d'en porter l'ordre aux deux armées. En
même temps, afin de marquer que la France entendait tenir sa place
dans le drame qui commençait, on déposa à la Chambre, le 25 mai, une
demande de crédit de 10 millions à affecter au développement des
armements maritimes. Ce n'étaient là que des mesures préliminaires. Il
fallait, en outre, arrêter la direction qui serait donnée à notre
politique dans cette crise si complexe. Le gouvernement estima que
l'intérêt premier, celui auquel tous les autres devaient être
subordonnés, était d'empêcher que la Russie n'intervînt seule à
Constantinople, en vertu du traité d'Unkiar-Skélessi. Il estima
également que la meilleure manière de sauvegarder cet intérêt était de
faire de la question d'Orient une question européenne, en invitant
toutes les grandes puissances à se concerter pour garantir ensemble
l'indépendance de l'empire ottoman et résoudre les difficultés avec
lesquelles cet empire se trouvait aux prises. Si la Russie entrait
dans ce concert, elle renoncerait d'elle-même à son protectorat
exclusif; si elle n'y entrait pas, elle se trouverait isolée en face
de l'Europe. Les résultats à attendre de cette politique dépassaient
même de beaucoup la question particulière de Constantinople, si
importante qu'elle fût en elle-même. Il ne s'agissait, en effet, de
rien moins que de substituer un nouveau classement des puissances à
l'espèce de Sainte-Alliance qui s'était essayée tant de fois à
renaître depuis 1830; d'effacer les dernières traces de l'état de
suspicion où la révolution de Juillet avait placé la France; de faire
rentrer celle-ci dans le concert européen, non par grâce et à la
dernière place, mais avec un rôle ouvertement initiateur; de rouvrir
enfin une ère de libres combinaisons internationales où nous aurions
le choix de nos amis et, par cela même, la possibilité de faire payer
notre amitié. Et, pour ajouter à ces avantages de haute politique la
saveur d'une sorte de vengeance, le gouvernement qui allait se trouver
acculé entre l'isolement et la capitulation, était précisément ce
gouvernement russe qui, depuis dix ans, se montrait le plus implacable
ennemi de la monarchie de Juillet; nous nous disposions à retourner
contre lui la coalition qu'il avait cherché à former contre nous.

Nul doute que le Roi, avec son habituelle perspicacité, n'ait eu la
vue nette de tous ces avantages, et que ceux-ci n'aient été la raison
déterminante de la direction donnée à la politique de la France.
S'était-il aussi bien rendu compte d'une autre conséquence de cette
politique? Du moment où nous demandions à l'Europe de s'emparer de la
question orientale, nous ne pouvions lui soustraire le règlement des
rapports entre le sultan et son vassal. Or il ne fallait pas
s'attendre que ce dernier rencontrât, chez toutes les puissances, la
faveur que nous lui portions; on ne devait pas ignorer quelles
étaient, à son égard, la froideur de l'Autriche et l'animosité de
l'Angleterre. Sans doute, ces dispositions ne mettaient pas en péril
l'existence politique du pacha. Nous étions assurés d'obtenir pour lui
l'hérédité en Égypte,--ce qui était l'essentiel,--et même une part
plus ou moins considérable de la Syrie. Mais quelle serait l'étendue
de cette dernière concession? C'était sur ce point que nous pouvions
avoir à compter avec les résistances des autres puissances. Le
gouvernement français y avait-il songé? Entendait-il s'engager à fond
pour triompher de ces résistances, ou bien, tout en se disposant à
plaider la cause du pacha, avait-il pris d'avance son parti de ne pas
tout obtenir? Autant d'interrogations qu'il fallait se poser à
soi-même et auxquelles il importait de répondre nettement, car de
cette réponse dépendait la politique à suivre.

De deux choses l'une.--Estimait-on que l'honneur et l'intérêt de la
France lui imposaient de soutenir quand même toutes les prétentions de
Méhémet-Ali? Alors il fallait se garder d'instituer nous-mêmes le
tribunal qui devait nous donner tort; au lieu de provoquer la
délibération commune des puissances, notre jeu était plutôt de les
désunir; au lieu de nous acharner contre la Russie, nous devions lui
proposer de faire part à deux, autant, du moins, que le permettaient
les préventions du czar. C'était la politique que prônait le parti
légitimiste[30], et il semblait parfois que lord Palmerston craignît
de nous la voir suivre[31].--Estimait-on, au contraire, qu'agrandir un
peu plus le domaine asiatique de Méhémet-Ali n'était point, pour la
France, un avantage comparable à celui qu'elle trouverait à écarter la
Russie de Constantinople, à détruire ce qui restait de la
Sainte-Alliance et à rentrer avec éclat dans la politique européenne?
Alors il fallait prendre envers soi-même la résolution de laisser
toujours à son rang secondaire la question de Syrie, et de ne pas
mettre, pour elle, en péril le concert des puissances contre la
Russie. À l'appui d'une telle conduite, on pouvait invoquer un
précédent: lors de la constitution du royaume de Grèce, le
gouvernement de la Restauration eût désiré faire attribuer au nouveau
royaume la Thessalie et Candie; il y avait renoncé devant la
résistance des autres puissances, et s'était tenu pour satisfait
d'avoir obtenu le principal. Il y avait là deux politiques distinctes,
opposées, l'une que l'on eût pu appeler égyptienne, l'autre
européenne. On était libre de prendre l'une ou l'autre. La seconde
était, à notre avis, la plus honnête, la plus profitable, la plus
facile, la moins dangereuse; elle était même la seule praticable,
étant données les dispositions personnelles du czar. Mais, en tout
cas, il fallait choisir entre les deux. Viser à cumuler les avantages
de l'une et de l'autre, c'était risquer de n'en obtenir aucun.
Prétendre faire échec, en même temps, à la Russie en Turquie et à
l'Angleterre en Égypte, c'était s'exposer à ce que ces deux puissances
s'unissent contre nous.

[Note 30: Voir, entre autres, le discours du duc de Noailles à la
Chambre des pairs, le 6 janvier 1840.]

[Note 31: Lord Palmerston écrivait, le 8 juin 1838, à lord Granville,
ambassadeur d'Angleterre à Paris: «Il ne faut pas oublier que le grand
danger pour l'Europe est la possibilité d'une combinaison entre la
France et la Russie; elle rencontre à présent un obstacle dans les
sentiments personnels de l'empereur; mais il peut ne pas en être
toujours ainsi.» (BULWER, t. II, p. 235.)]

En mai 1839, au moment où il fut surpris par l'entrée en campagne des
Turcs, le gouvernement français ne pouvait pas se rendre compte, avec
autant de précision que nous le faisons après coup, de l'alternative
en face de laquelle il se trouvait placé et du choix qu'il avait à
faire. La vérité est qu'à cette heure, il était à peu près
exclusivement préoccupé du péril, qui lui paraissait imminent, de
l'intervention de la Russie à Constantinople. Il ne songeait qu'à y
parer et à saisir cette occasion de faire acte de politique
européenne, sans se demander bien nettement ce que deviendrait la
question égyptienne, quelles contradictions il y rencontrerait, et
jusqu'à quel point il devrait y tenir tête ou y céder. Dans son
application à former le concert européen, il n'avait pas renoncé au
reste, mais il l'avait momentanément perdu de vue. D'ailleurs, il
s'était fait, comme presque tout le monde alors, une telle idée de la
puissance du pacha, de l'impossibilité où l'on serait de le réduire
par la force, qu'il croyait pouvoir compter sur cette impossibilité
pour obliger les puissances à en passer, bon gré mal gré, par toutes
les exigences de son client.

Le concert européen parut d'abord s'établir avec une facilité bien
faite pour encourager le gouvernement du roi Louis-Philippe dans la
voie qu'il avait choisie. À la nouvelle que les hostilités
recommençaient en Orient, lord Palmerston s'était mis aussitôt en
rapport avec notre chargé d'affaires[32], et avait témoigné un vif
désir de s'entendre avec la France. Lui aussi se montrait, avant tout,
soucieux de prévenir l'application du traité d'Unkiar-Skélessi, de
réduire la Russie à un «rôle auxiliaire», et de «l'enfermer dans les
limites d'une action commune[33]». On se mit d'accord sur la force
respective des flottes française et anglaise à envoyer dans le Levant
et sur les instructions à donner aux amiraux pour arrêter les
hostilités. Une question plus délicate était de savoir ce qu'il y
aurait à faire si les Russes, appelés par la Porte, arrivaient tout à
coup à Constantinople pour protéger le sultan contre le pacha. Après
quelques pourparlers, on convint que, dans ce cas, les escadres
alliées devaient paraître aussi dans le Bosphore, en amies, si le
sultan, mis en demeure, acceptait ce secours, de force, s'il le
refusait. Dans son ardeur, le gouvernement français ne manifestait
qu'une crainte, c'était que le cabinet anglais ne fût pas assez décidé
contre la Russie[34]. Lord Palmerston était ravi de de nous trouver en
ces dispositions. «_Soult is a jewell_[35]», écrivait-il à son
ambassadeur à Paris. Du reste, les négociations se poursuivaient dans
des conditions de cordialité et d'intimité auxquelles le chef du
_Foreign Office_ ne nous avait pas, depuis quelque temps, accoutumés.
«Nous nous entendons sur tout, disait-il au chargé d'affaires de
France... Ce n'est pas la communication d'un gouvernement à un autre
gouvernement; on dirait plutôt qu'elle a lieu entre collègues, entre
les membres d'un même cabinet[36].» De son côté, le maréchal se
déclarait aussi «très-satisfait des rapports qu'il avait avec le
gouvernement britannique,» et se félicitait de voir «tout se faire
d'accord, à Londres et à Paris[37]». Seulement, lord Palmerston se
montrait moins empressé, quand notre gouvernement lui parlait de faire
appel aux autres puissances; sans oser s'y refuser, il laissait voir
qu'il se fût volontiers borné à l'action commune de l'Angleterre et de
la France[38]. Or c'est ce même ministre qui devait bientôt se servir
contre nous du concert dont, au début, nous provoquions, presque
malgré lui, la formation[39].

[Note 32: C'était M. de Bourqueney qui remplaçait l'ambassadeur, le
général Sébastiani, en congé pour cause de santé.]

[Note 33: Dépêche de M. de Bourqueney, 25 mai 1839. (_Mémoires de M.
Guizot_, _Pièces historiques_.)]

[Note 34: Dépêche de M. de Bourqueney, 17 juin 1839. (_Mémoires de M.
Guizot_, _Pièces historiques_.)]

[Note 35: «Soult est un bijou.» Lettre du 19 juin 1839. (BULWER, t.
II, p. 258.)]

[Note 36: Dépêche de M. de Bourqueney, du 20 juin 1839. (_Mémoires de
M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]

[Note 37: Lettre du maréchal Soult à M. de Barante, 28 juin 1839.
(_Documents inédits._)]

[Note 38: Dépêche de M. de Bourqueney, 17 juin 1839. (_Mémoires de M.
Guizot_, _Pièces historiques_.)]

[Note 39: Un peu plus tard, le 3 octobre 1840, M. Thiers disait dans
sa réponse à un _Memorandum_ du cabinet anglais: «Lord Palmerston se
rappellera sans doute qu'il était moins disposé que la France à
provoquer le concours général des cinq puissances; et le cabinet
français ne peut que se souvenir, avec un vif regret, en comparant le
temps d'alors au temps d'aujourd'hui, que c'était sur la France
surtout que le cabinet anglais croyait pouvoir compter pour assurer le
salut de l'empire turc.»]

À Vienne, au contraire, l'idée du concert européen plaisait fort.
C'est de là même, à vrai dire, qu'elle était partie. Aussitôt informé
des événements d'Orient, le 18 mai 1839, M. de Metternich s'était mis
en rapport avec les ambassadeurs de France et d'Angleterre. Il
proposait de «terminer le différend du sultan et du pacha au moyen
d'un arrangement dicté par les cinq puissances, garanti par elles et
qui leur assurerait, à l'avenir, un droit égal d'intervention dans les
affaires de l'empire ottoman». Comme base de cet arrangement, il
indiquait le maintien des avantages viagers déjà concédés, en 1833, à
Méhémet-Ali, et en outre l'hérédité de l'Égypte assurée à son fils
Ibrahim. Il déclarait d'ailleurs «n'attacher qu'une importance
secondaire à cette partie de la question, qu'il appelait
_turco-égyptienne_, et acceptait d'avance ce que la France et
l'Angleterre proposeraient d'un commun accord sur ce chef»; il
ajoutait que «son intérêt principal s'attachait à la question
_européenne_ proprement dite, c'est-à-dire au mode de l'intervention
collective des grandes puissances et au moyen d'assurer cinq tuteurs,
au lieu d'un, à l'empire ottoman». En attendant, et pour donner tout
de suite une marque publique de son accord avec les deux puissances
maritimes, il se montrait disposé à joindre à leurs flottes une
frégate autrichienne. Sans doute il ne se dissimulait pas que des
objections étaient à prévoir de la part de la Russie; mais il se
flattait d'en triompher, et affectait de se porter fort des
dispositions conciliantes du czar. Enfin, et ce n'était pas le point
auquel il tenait le moins, il témoignait son désir que la conférence
se réunît à Vienne[40]. Le gouvernement français ne pouvait que faire
bon accueil à ces ouvertures. Il s'employa à faire accepter Vienne par
l'Angleterre, qui y avait quelque répugnance[41]. Par contre, il
demanda à l'Autriche de s'associer aux mesures projetées par les deux
puissances occidentales pour le cas où les Russes seraient appelés à
Constantinople[42]. Une telle démarche effarouchait bien un peu la
timidité de M. de Metternich et ses habitudes de ménagement, presque
de «courtisanerie» envers le czar[43]; il redoutait de manifester aux
autres et de s'avouer à lui-même aussi nettement et d'aussi bonne
heure son opposition à la Russie: c'est pourquoi, sans refuser ce
qu'on lui demandait, il cherchait à gagner un peu de temps. À
l'ambassadeur de France, qui le pressait: «Ce serait, répondait-il, un
procédé malhabile et offensant pour le czar, que de ne pas attendre sa
réponse; avant de marcher à trois, nous ne devons rien négliger pour
nous mettre tous les cinq ensemble[44].» Si l'on tient compte de la
politique suivie par l'Autriche depuis dix ans, n'était-ce pas déjà
beaucoup de lui voir accepter, fût-ce comme une éventualité, ce projet
de «marcher à trois»? En somme, on pouvait dès lors regarder comme
très-probable que le cabinet de Vienne suivrait la France et
l'Angleterre, pourvu que celles-ci demeurassent unies et lui
donnassent une impulsion vigoureuse[45].

[Note 40: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._--Cf. aussi
_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 368 à 370, 472 et 476, et
dépêche du maréchal Soult à M. de Bourqueney, 13 juin 1839. (_Mémoires
de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]

[Note 41: Dépêche de M. de Bourqueney au maréchal Soult, 20 juin 1839.
(_Ibid._)]

[Note 42: Dépêche du maréchal Soult à M. de Sainte-Aulaire, 28 juin
1839. (_Documents inédits._)]

[Note 43: «M. de Metternich a eu constamment, depuis dix ans, un luxe
de ménagements et presque de courtisanerie envers l'empereur Nicolas.»
(Dépêche de M. de Barante à M. Guizot, 28 mai 1841. _Documents
inédits._)]

[Note 44: _Mémoires de M. de Sainte-Aulaire._]

[Note 45: Dépêche du maréchal Soult à M. de Barante, 17 juillet 1839.
(_Documents inédits._)]

À Berlin, où l'on était habitué à prendre pour guides l'Autriche et la
Russie, on désirait se compromettre le moins possible dans une
question qui menaçait de diviser ces deux puissances et qui
n'intéressait pas directement la Prusse. Aussi M. de Werther, qui
avait succédé à M. Ancillon comme ministre des affaires étrangères,
répétait-il volontiers que son gouvernement «n'avait aucun moyen
d'influence sur la solution de cette question», et qu'en cette matière
«il n'y avait que quatre grandes puissances». Toutefois, en réponse à
nos ouvertures, il se montra favorable à l'idée de provoquer une
entente générale pour le règlement des affaires d'Orient[46].

[Note 46: Dépêche de M. Bresson au maréchal Soult, 11 juin 1839, et du
maréchal Soult à M. de Barante, 20 août 1839. (_Documents inédits._)]

À la vue du concert qui s'établissait en dehors de lui et
éventuellement contre lui, le gouvernement russe paraissait fort
embarrassé. Comme l'écrivaient notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg
et nos autres agents diplomatiques, ce gouvernement ne semblait pas
plus que dans les années précédentes «prêt pour les partis extrêmes»;
loin d'être disposé à braver «une rupture avec l'Europe occidentale»,
il redoutait l'occasion de «reprendre une attitude militaire sur le
Bosphore». Seulement, il lui était singulièrement mortifiant de
consentir à délibérer avec les autres puissances sur les affaires de
l'empire ottoman, «d'arriver le dernier dans une transaction commune»,
et de renoncer ainsi à la prédominance, à la suzeraineté exclusive
qu'il croyait s'être assurées à Constantinople. Aussi cherchait-il à
reculer le plus possible le moment d'un sacrifice pénible, et il
regardait tout autour de lui s'il ne découvrirait pas quelque moyen
d'y échapper. Au cas où ce moyen ne se présenterait pas, où l'Europe,
demeurant unie, continuerait à le placer dans l'alternative de
l'isolement ou de la capitulation, il était dès à présent décidé à ne
pas risquer l'isolement. Il ne s'en cachait pas, et tous les cabinets
se croyaient fondés à attendre, d'un jour à l'autre, son adhésion à la
conférence projetée à Vienne[47].

[Note 47: Correspondance inédite de M. de Barante, confirmée par les
correspondances également inédites de M. de Sainte-Aulaire,
ambassadeur à Vienne, de M. Bresson, ministre à Berlin, et par les
dépêches de M. de Bourqueney, chargé d'affaires à Londres.--Voy. aussi
les documents émanés des agents anglais. (_Correspondence relative to
the affairs of the Levant._)]

Telle était la situation en juillet 1839. Le gouvernement français se
félicitait du prompt résultat de ses opérations diplomatiques. Heureux
d'avoir «bridé» et «intimidé» la Russie,--c'étaient les expressions
mêmes du maréchal Soult,--d'avoir retourné contre elle la coalition,
et d'avoir repris, dans le concert européen, un rôle directeur auquel
il n'était pas habitué, il croyait tenir le succès[48]. Et cependant,
à y regarder d'un peu près, on eût pu déjà entrevoir le point faible
de sa politique: c'était la question égyptienne. Dès leurs premières
communications, les deux cabinets de Londres et de Paris avaient
exprimé sur ce sujet des vues divergentes: celui-là indiquant
très-nettement son intention de réduire Méhémet-Ali à l'Égypte
héréditaire, celui-ci désirant qu'on lui accordât en outre presque
toute la Syrie; le premier fort empressé à proposer des mesures
coercitives contre le pacha, le second ne voulant procéder que par
conseils bienveillants[49]. Sans doute les deux gouvernements, alors
principalement préoccupés de faire échec à la Russie, évitaient l'un
et l'autre d'insister sur ce dissentiment, affectaient de le
considérer comme secondaire, et témoignaient pleine confiance dans
l'entente finale. Mais nul indice que l'un dût se résigner à céder à
l'autre, et en réalité le conflit n'était qu'ajourné. Vainement, au
milieu de juillet, la France et l'Angleterre semblaient-elles affirmer
de nouveau leur entier accord par une déclaration identique en faveur
de «l'intégrité et de l'indépendance de l'empire ottoman[50]»; on
pouvait facilement se rendre compte que ces mots n'avaient pas pour
chacune le même sens: l'une voyait dans la garantie d'intégrité un
obstacle au démembrement réclamé par Méhémet-Ali; pour l'autre, cette
intégrité n'était stipulée qu'à l'encontre des puissances étrangères,
de la Russie notamment, et ne se trouvait nullement atteinte par des
arrangements intérieurs entre le suzerain et le vassal. Ces
contradictions, plus ou moins latentes, n'échappaient pas aux autres
puissances. M. de Metternich en sentait sa confiance du premier moment
toute troublée. Aussi interrogeait-il souvent, avec une curiosité
inquiète, notre ambassadeur sur les rapports des cabinets de Paris et
de Londres. «Êtes-vous bien sûr, lui disait-il, qu'ils s'entendent
parfaitement?» Et, comme M. de Sainte-Aulaire le lui affirmait: «Je
crains, répondait-il, que vous ne soyez mal informé, et ce serait un
grand malheur; jamais leur union n'a été plus nécessaire[51].» Fait
grave, la Russie s'apercevait du dissentiment près d'éclater entre ses
adversaires; elle en était d'ailleurs informée par l'Angleterre
elle-même. Au commencement de juillet, lord Palmerston, dont
l'ancienne animosité contre le pacha se réveillait à mesure qu'il
avait moins peur de la Russie, s'était mis en campagne pour faire
agréer aux divers cabinets ses vues sur la nécessité de faire
restituer la Syrie au sultan. Il s'était adressé non-seulement à
Vienne et à Berlin, mais à Saint-Pétersbourg[52], au risque, comme le
lui reprochait un peu plus tard le maréchal Soult, de donner à
entendre qu'il cherchait là un point d'appui contre la France[53]. Le
czar n'avait ni parti pris, ni intérêt direct dans la question
égyptienne. «Un peu plus, un peu moins de Syrie donné ou ôté au pacha,
nous touche peu», disait M. de Nesselrode. Mais ce qui touchait, au
contraire, beaucoup le gouvernement russe, c'était de dissoudre la
coalition qui se formait contre lui. Il comprit tout de suite qu'en
appuyant les vues de l'Angleterre, il aurait chance de la séparer de
la France, et résolut dès lors de diriger ses efforts de ce côté. Tout
à l'heure, il était découragé, résigné à céder, de plus ou moins
mauvaise grâce, devant l'union des puissances. Après la communication
de l'Angleterre, il se sent tout ranimé, ne songe plus à capituler,
reprend le verbe haut, ajourne son adhésion aux communications des
autres cabinets, et s'apprête à enfoncer le coin dans la fissure qui
vient de lui être signalée. Au gouvernement français de ne pas fournir
à cette tactique ennemie l'occasion cherchée, de ne pas tomber dans le
piége qu'on va lui tendre. Il en est temps encore: rien n'est
sérieusement compromis. À Paris, d'ailleurs, on doit être sur ses
gardes; les avertissements n'ont pas manqué. Dès le 8 juin, M. de
Barante écrivait de Saint-Pétersbourg au maréchal Soult: «Il ne faut
pas douter que le gouvernement du czar ne promette à l'Angleterre
quelques avantages pour la décider à mettre tous ses intérêts à part
des nôtres.» Et peu de jours après, le 29 juin, M. de Sainte-Aulaire
signalait de Vienne «la manoeuvre de la Russie, qui s'efforçait, par
tous les moyens, de séparer de nous notre plus utile allié[54].»

[Note 48: Lettre du maréchal Soult au roi Louis-Philippe, 21 juillet
1839. (_Documents inédits._)]

[Note 49: Dépêches de M. de Bourqueney au maréchal Soult, 24 mai, 17
et 20 juin, 27 juillet 1839, et dépêches du maréchal Soult à M. de
Bourqueney, 30 mai, 17 et 28 juin de la même année. (_Mémoires de M.
Guizot_, _Pièces historiques_.)]

[Note 50: Dépêche du maréchal Soult, 17 juillet 1839, et réponse de
lord Palmerston, en date du 22 juillet. (_Mémoires de M. Guizot_,
_Pièces historiques_.)]

[Note 51: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._--Cf. aussi les
_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 370, et une dépêche du
maréchal Soult à M. de Bourqueney, en date du 1er août 1839.
(_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]

[Note 52: Dépêche inédite de M. de Barante au maréchal Soult, en date
du 20 juillet 1839, et _Correspondence relative to the affairs of the
Levant_.]

[Note 53: Dépêche du maréchal Soult, 1er août 1839, et de M. de
Bourqueney, 3 août. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]

[Note 54: _Documents inédits._]


III

Le ministère qui dirigeait les affaires de la France était-il en état
de tenir compte de ces avertissements? Le moment est venu de se
demander quelle était sa situation en présence des partis. Aussi bien,
concurremment avec le prologue de la crise extérieure, se développait
alors ce qu'on pourrait appeler l'épilogue de la crise intérieure. La
France n'était pas entièrement débarrassée du mal parlementaire dont
elle avait souffert depuis trois ans, et qui venait d'avoir son accès
le plus violent dans la coalition de 1839. Ce mal était sans doute
moins aigu; il s'atténuait par l'effet même de la lassitude; mais il
n'avait pas disparu, et il allait avoir son contre-coup sur les
difficultés du dehors.

À en juger par l'accueil que lui fit tout d'abord la presse, le
ministère formé par le maréchal Soult dans la hâte et l'inquiétude
d'un jour d'émeute, semblait avoir beaucoup d'ennemis et point ou peu
d'amis. Tous les journaux de centre gauche et de gauche, mortifiés de
l'avortement de la coalition, reprochaient violemment à
l'administration nouvelle de n'être pas plus parlementaire que celle
du 15 avril et de n'avoir aucune indépendance à l'égard de la
couronne. Quant aux feuilles conservatrices, telles que le _Journal
des Débats_ et la _Presse_, elles ne pardonnaient pas au cabinet
d'être composé presque entièrement d'anciens adversaires de M. Molé;
pour ne pas paraître chercher une nouvelle crise, elles évitaient de
faire une opposition ouverte, mais ne cachaient ni leur ressentiment,
ni leur méfiance. «Nous surveillerons le ministère, disait le _Journal
des Débats_, c'est notre devoir; nous examinerons ses actes avec une
attention sévère.» Peut-être cette sévérité était-elle augmentée par
la résolution que le cabinet avait prise, un peu naïvement, de
supprimer toutes les subventions aux journaux.

Si les partis trahissaient ainsi, dans la presse, leur hostilité ou
leur humeur, ce n'est pas qu'ils eussent la volonté et le pouvoir de
conformer leur conduite à leur langage, et que le ministère courût le
danger de sombrer en sortant du port. La nécessité de salut public,
sous l'empire de laquelle il s'était formé, le protégeait contre un
accident trop prochain; elle lui donnait, sinon une autorité, au moins
une sécurité temporaire que ses propres forces n'eussent pas suffi à
lui assurer; elle imposait à ses adversaires une trêve que leur
passion n'eût peut-être pas volontairement consentie. Au lendemain de
cette longue crise dont le pays avait désespéré de voir le terme, qui
eût osé prendre sur soi d'en rouvrir une nouvelle? La coalition avait,
pour un moment, discrédité toute opposition. Les partis, d'ailleurs,
étaient eux-mêmes trop honteux du spectacle qu'ils venaient de donner,
trop las de leurs efforts sans résultat, ils se sentaient trop
impuissants par leurs divisions, pour être bien impatients d'entrer de
nouveau en campagne. Ajoutez, enfin, que la modestie du cabinet
n'offusquait aucun amour-propre, que son apparence provisoire ne
décourageait aucune ambition, et l'on comprendra comment, sans avoir
guère d'amis, il ne courait cependant aucun danger immédiat.

M. Guizot appuyait ouvertement le cabinet et mettait même une sorte
d'affectation à se proclamer satisfait. Non, sans doute, qu'il trouvât
les doctrinaires suffisamment partagés avec l'unique portefeuille de
M. Duchâtel, ou que l'administration nouvelle lui parût vraiment
«parlementaire» au sens de la coalition. Mais, comprenant que, depuis
un an, il avait fait fausse route, il subordonnait tout au besoin de
regagner les bonnes grâces du Roi et la confiance des conservateurs.
Louis-Philippe, chez lequel une expérience quelque peu sceptique et
dédaigneuse ne laissait guère de place aux longs ressentiments,
semblait devoir se prêter sans difficulté à ce rapprochement: déjà il
témoignait à M. Guizot qu'il lui savait gré d'avoir aidé à la
formation du cabinet. Les conservateurs paraissaient moins prompts à
pardonner ce qu'ils appelaient la trahison du chef des doctrinaires;
celui-ci sentait que le temps seul atténuerait cette rigueur, et qu'en
attendant il devait se tenir à l'écart, ne manifester aucune humeur
d'être hors du pouvoir, aucune impatience d'y revenir, aucune
hésitation à servir gratuitement la cause conservatrice[55]. Il
accepta virilement les conditions de cette sorte de pénitence:
peut-être n'y voyait-il pas seulement une habileté nécessaire, mais
aussi une légitime expiation. Plus d'un symptôme révèle alors, dans ce
noble esprit, une tristesse intime, un regret poignant de la faute
commise. Il avait l'âme trop hautaine pour en faire confidence au
public, mais assez délicate pour en souffrir. Ses amis n'étaient pas
sans entrevoir parfois quelque chose de cette souffrance[56]. Il
trouva, du reste, un moyen d'occuper et d'intéresser la retraite
momentanée à laquelle il était condamné. Sur la demande des éditeurs
américains de la correspondance de Washington, il entreprit une étude
sur le fondateur de la république des États-Unis. Les jouissances de
l'historien le distrayaient et le consolaient des déboires du
politique. Heureux ceux qui, en se livrant aux hasards, trop souvent
trompeurs, de la vie publique, ont gardé le culte des lettres!
Celles-ci, du moins, ne les trompent pas.

[Note 55: M. Guizot a écrit dans ses _Mémoires_: «Il me fallut
beaucoup de temps et d'épreuves pour reprendre la confiance du parti
de gouvernement et toute ma place dans ses rangs». (T. IV, p. 312.)]

[Note 56: Lettre de M. de Barante à M. Bresson, en date du 14 avril
1840. (_Documents inédits._)]

Tout autre se trouvait être l'état d'esprit de M. Thiers. Après la
victoire électorale des coalisés, il s'était cru maître de la
situation; il n'avait alors ménagé personne, ni le Roi, ni les
doctrinaires, ni l'ancienne majorité, se passant tous ses caprices,
rompant, sans se gêner, les combinaisons qu'il avait acceptées la
veille, persuadé qu'il finirait toujours par imposer sa dictature
morale à la couronne et à la Chambre. À ce jeu, il avait manqué le
pouvoir, brisé la coalition, démembré son propre parti et abouti à un
ministère fait, pour une bonne part, avec ses propres amis, sans lui,
malgré lui, presque contre lui. À cette déception cruelle, s'ajouta
une mortification qui ne lui fut pas moins sensible. La Chambre devait
nommer un président en remplacement de M. Passy, devenu ministre. Les
gauches portèrent M. Thiers. Les doctrinaires, le centre et les
dissidents du centre gauche lui opposèrent l'un de ces derniers, M.
Sauzet, que le ministère parut appuyer. C'était à peu près la
répétition de ce qui s'était passé naguère, lors de la nomination de
M. Passy. Après un premier scrutin sans résultat, M. Sauzet l'emporta
par 213 voix contre 206[57]. Les doctrinaires, heureux de voir ainsi
rétablir la vieille majorité conservatrice et d'y avoir repris leur
place, s'appliquèrent à grossir l'événement, et, pour compromettre le
ministère, lui attribuèrent dans le succès plus de part peut-être
qu'il n'en avait eu[58]; ils le louèrent d'avoir débuté, non par une
concession à la gauche, comme M. Molé au 15 avril, mais en luttant
contre elle et en ralliant l'ancien parti de la résistance; ce qui
faisait dire à M. Duvergier de Hauranne, moins satisfait, pour son
compte, de cette rupture avec M. Thiers: «Le ministère du 15 avril
était un cabinet de centre droit fait contre M. Guizot; le ministère
du 12 mai est un cabinet de centre gauche fait contre M. Thiers[59].»

[Note 57: 14 mai 1839.]

[Note 58: On n'était même pas assuré que tous les ministres députés
eussent voté pour M. Sauzet.]

[Note 59: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]

M. Sauzet devait occuper jusqu'à la chute de la monarchie le fauteuil
présidentiel sur lequel il prenait place le 14 mai 1839. Il avait
trente-neuf ans. Sa fortune politique avait été assez rapide. En 1830,
son nom n'était guère connu hors de Lyon, quand un éloquent et
pathétique plaidoyer en faveur de M. de Chantelauze, dans le procès
des ministres de Charles X, le rendit tout à coup célèbre. On lui
supposait alors des attaches ou au moins des sympathies légitimistes,
et quand, nommé député en 1834, il se présenta aux Tuileries, les amis
de la monarchie de Juillet se réjouirent de cette démarche comme d'une
conversion. On le vit aussitôt prendre rang parmi les orateurs
distingués de la Chambre, sans retrouver cependant l'étonnant succès
de son discours devant la Cour des pairs. Il avait l'élocution facile
et riche, l'argumentation ample et habile, beaucoup de mémoire et de
présence d'esprit, l'organe sonore, le geste noble, l'oeil clair et
doux, le front développé. C'était ce qu'on appelle une belle parole,
trop pompeuse dans les morceaux à effet, mais élégante et claire dans
les questions d'affaires. Il rappelait parfois M. de Martignac, avec
moins de grâce séductrice, mais avec plus d'abondance et de couleur.
Son renom était surtout celui d'un rapporteur émérite, apte à exposer
disertement les questions les plus ardues, à soutenir sans fatigue et
à résumer avec limpidité les débats les plus compliqués. Esprit
ouvert, sans beaucoup de fixité, quoique honnête et droit, plus souple
qu'énergique, n'ayant pas toujours une grande originalité, mais
sachant comprendre et s'approprier les idées des autres, naturellement
modéré, bienveillant et désirant être payé de retour, on lui eût
presque reproché de manquer d'angles, et il laissait ainsi parfois
l'impression d'une certaine mollesse dans la forme comme dans le fond.
Son attitude parlementaire avait été d'abord assez flottante: orateur
et candidat ministériel du tiers parti, et cependant rapporteur de la
loi de septembre sur la presse; collègue de M. Thiers dans le
ministère du 22 février, son lieutenant dans l'opposition, et, peu
après, son concurrent heureux à la présidence de la Chambre. Une fois
arrivé au fauteuil, il se fixa du côté de la majorité conservatrice
qui l'y avait porté. La dignité morale de sa vie, l'affabilité de son
caractère, ce je ne sais quoi qui était le contraire d'un esprit
entier et absolu, sa facilité de parole, ses dons de mémoire, de
clarté et d'assimilation, convenaient à ses nouvelles fonctions dans
les temps tranquilles. Mais ces qualités suffiraient-elles à l'heure
des grandes crises?

Être battu par M. Sauzet parut fort dur à M. Thiers, et son animosité
contre le cabinet s'en trouva encore accrue. «Si l'on a pu croire un
moment, écrivait un témoin, que M. Thiers garderait d'abord une
attitude expectante, cette illusion s'est bientôt évanouie. Rien
n'égale, à ce qu'on assure, la violence de ses propos et de ceux de
son déplorable entourage[60].» Il agissait surtout au moyen de la
presse, dont l'importance s'était accrue par la désorganisation même
des partis parlementaires. Nul n'était aussi habile que M. Thiers à
manier cette arme redoutable. Il savait attirer et retenir dans sa
clientèle les journalistes les plus divers, les dirigeait, les
excitait, et, en laissant à chacun son caractère propre, savait les
faire servir tous à l'exécution d'un même dessein, sorte de symphonie
exécutée avec des instruments de tonalités fort différentes.
Nombreuses étaient les feuilles qui recevaient l'inspiration, parfois
même la collaboration de M. Thiers. Avec quel emportement elles
assaillaient le ministère! Avec quel mépris elles dénonçaient son
insuffisance! C'était surtout aux ministres venus du centre gauche,
particulièrement à M. Dufaure, qu'elles en voulaient. Parfois aussi
leurs attaques visaient plus haut: peu de semaines après la formation
du cabinet, le _Constitutionnel_ publiait un article où chacun devina
aussitôt la plume de l'ancien rédacteur du _National_, et qui rejetait
sur le Roi lui-même tout le mal de la situation[61]. Du reste, la
presse opposante semblait tenir à bien établir que M. Thiers était mal
vu de Louis-Philippe et exclu du pouvoir parce qu'il représentait le
principe de l'indépendance ministérielle: on eût dit que ses partisans
pensaient le grandir par cette sorte d'antagonisme direct avec la
couronne[62].

[Note 60: 19 mai 1839, _Journal inédit du baron de Viel-Castel_.]

[Note 61: L'auteur de l'article, se demandant «quelle était la
politique imposée au chef d'un gouvernement révolutionnaire et
représentatif», répondait ainsi à cette question: «S'il est un grand
politique, s'il domine ce qui l'entoure par la supériorité de sa
raison, il trouvera des hommes pour se faire l'instrument de sa
pensée, même parmi les plus capables. Faites Machiavel, Napoléon,
chefs d'un pays libre, ils n'auront pas besoin d'aller recruter des
ministres dans les rangs secondaires. Les politiques de cette forte
trempe se gardent bien d'exclure les plus habiles, ils se gardent bien
de diviser les hommes dont ils peuvent se servir, d'abaisser les
caractères, de mettre en relief les côtés faibles des hommes qu'ils
font concourir à leurs desseins. Ils grandissent tout ce qui les
approche, au lieu de chercher à le diminuer. Voilà, selon nous, la
politique élevée et grande sous un régime constitutionnel. Il y en a
une autre: celle qui se met en désaccord avec les assemblées en
choisissant des ministres en dehors des sommités parlementaires. Une
Chambre repousse un ministère faible et impuissant; cette répulsion se
manifeste par un ou plusieurs votes; on passe outre. Elle persiste
dans sa résistance; on la dissout. Les élections lui donnent gain de
cause; on temporise; on perd ou on gagne du temps, en épuisant des
combinaisons ministérielles auxquelles viennent s'opposer des
impossibilités de toute espèce; on spécule sur l'imprévu. Parmi tous
les candidats aux ministères, les plus éminents comme les plus petits
ont leurs rivalités, leurs passions, leurs préférences, leurs
antipathies; on exploite tous les côtés infirmes de notre nature. Au
lieu de prendre les hommes importants par ce qui les distingue du
vulgaire, on s'empare d'eux par les points qui les en rapprochent; on
les laisse se diviser, si on ne les y aide pas. On observe quelques
ambitions impatientes, quelques cupidités empressées à se nantir d'un
portefeuille, quelques étonnements naïfs de parvenus en face d'une
élévation qui leur tourne la tête; on les pousse vers la défection;
s'ils cèdent, on les enrôle dans un ministère de toute couleur, et on
se flatte d'avoir gagné une grande partie. Pauvre politique que
celle-là!.... D'ailleurs, comment peut-on appeler habile une politique
qui ne fonde son succès que sur ces trois choses: petites majorités,
petites capacités, petits caractères?... Malheureusement, comme
l'écrivait M. Rémusat, la petite sagesse est à la mode, et l'on se
soucie peu des choses élevées. Le bruit se répand que le génie
politique n'est que de la dextérité.» (_Constitutionnel_ du 23 mai
1839.)]

[Note 62: Le _Journal des Débats_ disait à ce propos, le 25 mai 1839:
«Les amis de M. Thiers ont pour lui une fatuité qu'il désapprouve sans
doute, une fatuité bien folle et bien dangereuse, quand ils font de
lui l'adversaire et l'antagoniste du Roi.»]

Mais si M. Thiers entretenait et avivait la bataille dans la presse,
il ne réussissait pas à la transporter dans la Chambre. Les partis
parlementaires, disloqués, fatigués, dégoûtés, étaient hors d'état de
répondre à l'appel de sa passion. Pendant qu'à la suite de M. Passy,
de M. Dufaure et de M. Sauzet, une partie du centre gauche
l'abandonnait, M. Odilon Barrot refusait de recevoir plus longtemps
son mot d'ordre. «Tout se gâte chez nous, écrivait M. Léon Faucher,
alors rédacteur d'une feuille de gauche. Tous les partis sont détruits
et confondus à la Chambre. Il n'y a que la presse qui ait conservé de
la force et de la tenue. Nous sommes entre Barrot, qui faiblit, et M.
Thiers, qui s'emporte, calmant celui-ci, secouant celui-là. Le
ministère durera jusqu'à la session prochaine.» Devant cette
impossibilité de rien entreprendre de sérieux, M. Thiers en vint
aussi, quoique avec moins de sérénité que M. Guizot, à chercher la
distraction des travaux littéraires; il commençait alors son _Histoire
du Consulat_; bientôt on put croire que ce mobile esprit n'avait plus
d'autre préoccupation que d'achever son premier volume. Ne
racontait-on même pas, à la fin de juin, qu'il était allé voir le Roi
avant de se rendre à Cauterets, et qu'un rapprochement s'en était
suivi?

La réserve volontaire ou forcée des chefs de parti facilitait l'oeuvre
oratoire du cabinet. Ce n'était pas, du reste, sous ce rapport qu'il
devait le plus craindre de se montrer inégal à sa tâche. À défaut d'un
président du conseil en état de soutenir un débat, les autres
ministres étaient, presque tous, capables de faire très-honorablement
leur partie. Deux surtout se distinguèrent et devinrent, par leur
talent de parole, non les chefs les plus influents, mais les
défenseurs les plus en vue du cabinet: c'étaient le ministre des
travaux publics et celui de l'instruction publique, M. Dufaure et M.
Villemain. Les personnages valent la peine qu'on s'arrête un moment à
les considérer, à se demander qui ils étaient et d'où ils venaient.

Quand M. Dufaure était arrivé à la Chambre, en 1834, âgé de trente-six
ans, et précédé de la réputation qu'il avait acquise au barreau de
Bordeaux, il avait été tout d'abord accueilli avec quelque surprise.
Rien en lui ne rappelait ce type séduisant de l'avocat girondin, tel
qu'on l'avait connu, quelques années auparavant, sous la figure de
Ravez ou de Martignac. Dans son allure, ses traits, sa tenue, quelque
chose de solide, mais de rustique; chevelure en désordre, visage
carré, fruste et haut en couleur; épais sourcils cachant presque les
yeux, profondément enfoncés; bouche vaste aux gros plis, aux
mouvements puissants, et semblant plus faite pour mordre dur et tenir
ferme, que pour laisser passer les chants de l'éloquence; accoutrement
simple, large, en tout le contraire de la recherche et de l'élégance;
démarche pesante et traînante, avec balancement de la tête et des
hanches, et de longs bras qui pendaient; dans tout l'aspect, je ne
sais quoi d'un peu revêche et grondeur qui semblait vouloir tenir les
autres à distance; et, pour comble, une voix nasillarde d'un timbre
unique au monde. Mais ces dehors peu gracieux cachaient un fond de
qualités singulièrement fortes. D'abord, une volonté et une
régularité de travail comme on en rencontre rarement chez les hommes
politiques: levé tous les jours à quatre heures du matin, M. Dufaure
n'avait goût à aucune des distractions mondaines, et quand, par
impossible, il consentait à paraître dans un bal, il le faisait non en
se couchant plus tard qu'à l'ordinaire, mais en se levant plus tôt. Il
ne s'était permis d'aspirer à la vie publique qu'après avoir gagné,
dans l'exercice de sa profession d'avocat, assez d'argent pour assurer
l'indépendance de sa vie; une fois député, il renonça au barreau pour
se consacrer exclusivement aux travaux parlementaires. Il
n'intervenait pas dans toutes les discussions, mais se faisait un
devoir de se préparer à toutes; quelques mois après son entrée à la
Chambre, il écrivait à son père: «Depuis le commencement de la
session, j'ai été prêt à parler sur tout.» Et pour mettre en oeuvre
les résultats de ce labeur, quel instrument! Une parole sobre, sévère,
sans recherche d'ornements, mais pleine, ample, forte, d'une chaleur
concentrée, d'un souffle égal et puissant; une argumentation
admirablement ordonnée, sans digressions, sans à-coups, sans artifices
de tactique, mais qui, d'un mouvement régulier, soutenu, irrésistible,
marche droit à l'adversaire, l'enveloppe, l'étreint, le brise,
l'écrase. «C'est une citadelle qui marche», disait Berryer. Nulle
impression de monotonie, bien que les effets semblent être presque
toujours les mêmes. Par moments, la voix s'élève frémissante, d'une
émotion que l'orateur semble plutôt contenir que chercher, et qui n'en
est que plus pénétrante. Ou bien encore,--et c'est peut-être son arme
la plus cruelle,--sans avoir l'air d'y mettre l'ombre d'une malice, du
même ton dont il vient de développer son argumentation, il y introduit
une ironie à froid, sans sourire, d'un effet terrible; ce n'est pas,
comme chez certains railleurs, un trait léger qui pique et transperce;
c'est une massue qui assomme. Il n'est pas jusqu'au timbre étrange de
la voix, si déplaisant à la première minute, qui ne semble bientôt
faire partie de ce talent, être approprié à ce mode de discussion,
comme le bruit d'une machine qui enfoncerait l'argument à coups égaux
et répétés, ou qui broyerait lentement et fortement l'adversaire.

Depuis les discussions de droit ou d'affaires dans lesquelles M.
Dufaure avait prudemment débuté, son talent s'était progressivement
affermi, sans tâtonnements ni défaillances. En 1839, s'il n'avait pas
encore atteint son apogée, il avait du moins donné sa mesure et pris
son rang, rang fort honorable, sans être le premier. Malgré des
qualités si rares, malgré ce qu'y ajoutait encore l'intégrité
incontestée de sa vie privée, on sentait qu'il manquait quelque chose
à M. Dufaure pour aller de pair non-seulement avec M. Guizot ou M.
Thiers, mais même avec des hommes qui ne l'égalaient pas en puissance
oratoire, comme le duc de Broglie ou le comte Molé. Il était resté
trop avocat; il étudiait si complétement son dossier, qu'il s'y
renfermait; il approfondissait les questions plus qu'il ne les
dominait, et l'on ne trouvait pas dans ses discours ces échappées sur
le dehors, ces vues de haut et de loin, ces larges généralisations qui
révèlent l'homme d'État. Aussi se sentait-il plus attiré par les
débats pratiques, les problèmes de législation, que par la politique
pure. Ajoutons que, chez lui, la parole était plus ferme que la
volonté, l'orateur plus résolu que l'homme d'action; l'habitude du
barreau lui faisait voir les objections possibles beaucoup mieux que
les raisons de se décider. Son attitude, depuis qu'il était au
parlement, ne laissait pas une impression très-nette: on ne savait
trop dans quel groupe le classer. Porté vers l'opposition libérale,
l'un de ses premiers actes avait été de combattre les lois de
septembre, et quand, après la dissolution du ministère du 11 octobre,
le centre gauche s'était constitué, il avait paru d'abord y adhérer;
mais peu après, il s'était brouillé avec M. Thiers: ce qui ne surprend
guère, étant donnée l'opposition absolue des deux natures. Il ne
cachait pas, d'ailleurs, sa répugnance à s'enrôler dans un groupe: ce
n'était pas seulement de sa part une indépendance d'esprit et de
conviction, indépendance parfois maussade et rébarbative; il y avait
là aussi, dans une certaine mesure, quelque chose de ce souci de ne
pas se compromettre, de cette prudence un peu terre-à-terre que nous
avons déjà eu occasion de noter chez M. Dupin: soit dit sans vouloir
rapprocher autrement deux personnages aussi dissemblables. Cette
prudence singulière apparut dans ses rapports avec la couronne. Bien
que n'ayant alors aucune arrière-pensée républicaine, il s'était
attaché, dès le début, à n'aller aux Tuileries que dans les occasions
officielles. Une fois ministre, il se relâcha forcément de cette
rigueur, mais non sans se tenir toujours en garde contre on ne sait
quelle compromission. Louis-Philippe, l'ayant invité un jour à Eu,
avec d'autres membres du cabinet, lui avait envoyé gracieusement une
de ses berlines pour faire le voyage. À la surprise des gens du Roi,
M. Dufaure refusa d'y monter, et tint à faire le trajet dans sa propre
voiture et à ses frais. On a cité ce trait, qui rappelle un peu M.
Dupont de l'Eure, comme un signe de l'indépendance du ministre à
l'égard de la cour; nous y verrions plutôt le signe de sa dépendance à
l'égard d'une opinion qui n'était pas la meilleure. S'il n'aimait pas
à se laisser enrégimenter dans le parti des autres, M. Dufaure n'avait
rien de ce qu'il eût fallu pour en former un à soi. Très-bon,
assure-t-on, dans son intimité, homme de famille et d'intérieur, il
était, pour les étrangers, d'un abord peu familier. Non-seulement il
n'avait pas le goût des manoeuvres de couloir, où excellaient M.
Thiers et M. Molé, mais il n'était apte à aucun des maniements
d'hommes qui sont la condition première de toute action politique.
Dans la vie parlementaire, il ne voyait rien autre que les
délibérations des commissions et les discussions des séances. Son
discours prononcé, la majorité conquise par la force de sa parole, il
retournait dans son coin, replié sur lui-même et presque hérissé, sans
rien faire pour organiser sa conquête. Ainsi, depuis cinq ans, il
avait suivi son chemin particulier, à peu près solitaire, s'ouvrant à
peine à quelques rares amis, n'ayant ni chef ni clientèle, préférant
n'avoir à répondre que de soi; se fiant à sa supériorité d'orateur
pour obliger les autres à compter avec lui, sans les autoriser à
compter absolument sur lui; évoluant dans un espace assez étroit pour
ne jamais paraître infidèle à ses opinions, mais y évoluant avec une
mobilité très-personnelle et presque toujours imprévue; en somme,
malgré son immense talent, ayant acquis plus de considération que
d'influence.

M. Villemain, qui touchait à sa cinquantième année en 1839, était un
des nombreux lettrés que 1830 avait détournés vers la politique. Non
que celle-ci n'eût déjà, sous la Restauration, occupé une certaine
place dans sa vie[63]; mais, alors, il était demeuré principalement un
professeur. Après la révolution de Juillet, au contraire, il ne
remonta plus dans sa chaire. Député, bientôt pair, il se mêla à tous
les débats parlementaires de l'époque, se montrant l'un des orateurs
les plus féconds et les plus animés de la Chambre haute. Bien qu'un
peu capricieux d'allure, il était généralement dans la note du centre
droit, et se fit remarquer par la passion avec laquelle il entra dans
la coalition contre M. Molé. Son ambition était évidemment de
retrouver dans la politique le rang qu'il avait occupé dans la
littérature. Y parvenait-il?

[Note 63: Nommé maître des requêtes par M. Decazes, M. Villemain avait
été un moment chef de la division des lettres au ministère de
l'intérieur. M. de Villèle lui avait enlevé sa place de maître des
requêtes pour le punir d'avoir protesté, au nom de l'Académie
française, contre la loi sur la presse. M. de Martignac le nomma
conseiller d'État. Enfin, sous M. de Polignac, il se fit élire
député.]

Rien n'avait été plus heureux et plus brillant que les débuts de ce
tout jeune professeur de rhétorique, déjà célèbre à vingt ans,
cueillant facilement les plus belles couronnes académiques, et
obtenant, dans les salons, par la grâce incisive ou éloquente de sa
conversation, une faveur plus flatteuse encore à son amour-propre.
Tout lui souriait: il était bien vu des puissants, applaudi de la
jeunesse, et se sentait en passe de conquérir par son esprit les plus
hautes positions, jouissant vivement et des lettres elles-mêmes et des
avantages qu'elles lui procuraient. Titulaire à vingt-cinq ans de la
chaire de littérature française à la Sorbonne, membre de l'Académie à
trente ans, il professait à côté de M. Cousin et de M. Guizot; et de
ces trois illustres maîtres, alors si goûtés, si admirés, c'était lui
peut-être, à en juger par les témoignages contemporains, qui avait le
plus brillant succès. D'une laideur grimaçante, presque bossu, mal
mis, courbé et comme avachi dans sa chaire[64], il avait une
physionomie si pétillante d'esprit, une mimique si expressive, une
voix si musicale, un tel art de dire et de lire, qu'on oubliait tout
ce qui eût pu choquer pour ne voir que ce qui charmait. Quelle grâce
alerte et ingénieuse, quelle politesse élégante, quelle curiosité
prompte à varier sans cesse le sujet de ses études, quelle fraîcheur
jamais altérée, quelle admiration communicative, se mariant, avec une
souplesse pleine d'imprévu, aux saillies de la moquerie la plus fine!
Et puis, n'oublions pas l'auditoire qui se pressait, nombreux,
vibrant, enthousiaste, dans le grand amphithéâtre, auditoire
incomparable, comme aucun orateur n'en a retrouvé depuis, et qui avait
ce mérite d'être deux fois jeune, car à la jeunesse des individus
s'ajoutait, pour ainsi dire, la jeunesse du siècle. M. Villemain
connaissait donc le succès dans ce qu'il avait de plus vif et de plus
doux: succès sans mélange même d'aucune amertume. Ce qui put, à
certain jour, lui arriver de disgrâce de la part du pouvoir n'eut pour
résultat que d'ajouter à sa gloire quelque chose de moins durable, de
moins noble, mais peut-être de plus enivrant encore,--la popularité.

[Note 64: La duchesse de Broglie écrivait de M. de Villemain, en 1820:
«Il a dans le corps un _dépenaillage_ inconcevable, comme si ses
membres ne tenaient pas bien sérieusement ensemble et qu'à la première
mésintelligence, ils fussent prêts à s'en aller chacun de son côté.»
(_Souvenirs du feu duc de Broglie._)]

Après 1830, M. Villemain garda sans doute, à la tribune du
Palais-Bourbon ou du Luxembourg, la plupart des qualités oratoires
qu'on avait tant admirées dans la chaire de la Sorbonne: même habileté
de diction, même langue dorée, même éblouissement d'esprit, même
souplesse ingénieuse; moins d'enthousiasme, ce qui s'explique par la
différence d'âge, de sujet et d'auditoire; mais, en revanche, un grand
développement des côtés mordants et épigrammatiques de son talent: ce
n'était pas l'ironie écrasante de M. Dufaure, c'était comme une nuée
de flèches fines et légères qui enveloppait ses adversaires. Il
abordait facilement les sujets les plus variés, avait la note
généreuse dans les débats de politique extérieure, savait même exposer
avec lucidité les questions d'affaires. Et cependant, même en ses
meilleurs jours, pendant le ministère du 12 mai, par exemple, il était
loin de retrouver ses succès d'autrefois. Tandis que M. Guizot, qu'il
avait peut-être dépassé à la Sorbonne, trouvait sa vraie voie dans la
politique, y grandissait rapidement et s'emparait bientôt du premier
rang, M. Villemain se sentait retomber au second. C'est qu'il lui
manquait quelques-unes des qualités de l'orateur parlementaire comme
de l'homme d'État, et non les moins hautes. Ne s'agissait-il que de se
tirer des petites difficultés, de celles que l'on peut surmonter ou
esquiver avec de l'esprit, de la grâce et de la malice, il était
parfait; mais, devant les grands sujets, il faiblissait; il n'avait ni
assez de souffle, ni assez de puissance. N'ayant vraiment d'idées
propres, de passions profondes, qu'en littérature, il apportait dans
la politique des goûts et même des caprices, des amitiés ou des
ressentiments, plutôt que ces principes raisonnés ou ces partis pris
passionnés sans lesquels on n'exerce pas d'action efficace sur les
autres. Encore moins discernait-on en lui une volonté énergique,
sachant regarder l'obstacle en face, aimant la lutte, méprisant le
danger. Il était peu d'intelligences moins braves[65]. En somme, sans
prétendre, comme le vieux M. Michaud, l'ancien rédacteur de la
_Quotidienne_, que M. Villemain, devenu pair et ministre, était resté
«un bel esprit de collége», on peut dire qu'il ne se montrait guère,
dans ce nouveau rôle, qu'un «éloquent rhéteur», sauf à prendre le mot
dans le sens antique et favorable. D'ailleurs, à y regarder de près,
même dans la littérature, qui était son vrai domaine, avait-il été
créateur? Assez heureux pour avoir été le contemporain d'un des plus
brillants mouvements de l'esprit humain, assez intelligent pour
l'avoir tout de suite deviné et compris, d'une souplesse si alerte à
le suivre qu'il semblait le devancer, il avait été novateur plus en
apparence qu'en réalité, et M. Sainte-Beuve a pu l'appeler un
«courtisan du goût public». De telles qualités avaient suffi pour
faire le grand succès du professeur; elles ne suffisaient pas à un
homme d'État. Non-seulement la politique ne mettait pas en valeur le
talent et le caractère de M. Villemain, mais elle lui était
douloureuse. De l'homme de lettres, il avait gardé un amour-propre
singulièrement susceptible, inquiet, irritable. Tout lui était
occasion de blessure. La contradiction un peu rude le déconcertait au
lieu de l'exciter; ce grand moqueur ne pouvait supporter la moquerie
des autres; la disgrâce l'exaspérait ou l'accablait. Ses premiers
triomphes avaient été si faciles, qu'il n'avait pas appris à
combattre. Comment, d'ailleurs, n'eût-il pas fait la comparaison du
passé et du présent? À chaque pas, en place de ces caresses de
l'opinion, de ces ovations délicates et chaudes de la jeunesse, de
cette sorte de fête de l'esprit au milieu de laquelle il avait vécu
pendant près de vingt ans, la vie parlementaire lui apportait ses
responsabilités, ses chocs, ses amertumes, ses déboires. Il en
souffrait, et si cruellement, que, sous la charge devenue trop lourde
pour elle, cette raison si fine et si brillante devait un jour fléchir
et succomber.

[Note 65: Dans ses _Notes et Pensées_, M. Sainte-Beuve a écrit: «Nous
causions hier de Villemain avec Cousin. Celui-ci me disait: «C'est chez
lui un conflit perpétuel entre l'_Intérêt_ et la _Vanité_.»--«Oui,
repartis-je, et c'est d'ordinaire la _Peur_ qui tranche le différend.»
Le mot est injuste, et cette excessive sévérité trahit quelque jalousie
chez les deux interlocuteurs; toutefois, il avait sa part de vérité. M.
Sainte-Beuve a écrit encore: «Villemain a presque toujours le premier
aperçu juste; mais, si on lui laisse le temps de la réflexion, son
jugement, qui n'est pas solide, prend peur, et il conclut à faux ou du
moins à côté.»]

Avec leur genre de talent, le ministre des travaux publics et celui de
l'instruction publique apportaient au cabinet plus de puissance ou
d'éclat oratoires que d'autorité politique. Il est vrai que, dans les
discussions qui remplirent la fin de la session de 1839,--à en
excepter cependant une discussion sur les affaires d'Orient, dont nous
aurons à reparler,--les porte-parole du ministère purent, sans trop
d'inconvénient, se passer des qualités d'homme d'État qui faisaient le
plus défaut chez M. Dufaure et M. Villemain. Grâce à la fatigue des
partis, il n'y eut alors aucun grand débat sur la politique générale,
mettant sérieusement en jeu la possession du pouvoir. Les fonds
secrets eux-mêmes, occasion ordinaire de ces sortes de batailles, ne
furent guère discutés que pour la forme; les orateurs considérables
se tinrent à l'écart, laissant la tribune aux seconds rôles. C'était
rendre la partie facile aux ministres, qui, sans le prendre de haut,
parlèrent avec convenance et talent, surtout M. Dufaure. Le vote
montra, sinon la force du cabinet, du moins l'impuissance momentanée
de l'opposition: les crédits furent votés par 262 voix contre 71.

La même tranquillité un peu fatiguée qu'on observait dans le parlement
régnait aussi dans la rue. Les sociétés secrètes, privées de leurs
chefs et de leurs plus énergiques soldats, ne pouvaient songer à rien
tenter. Avant la fin de la session, la Chambre des pairs, transformée
en cour de justice, eut à juger une première fournée des insurgés du
12 mai. Le procès commença le 27 juin. Barbès fut fort arrogant avec
les juges[66]: se faisant gloire de l'attentat, il niait seulement
toute participation au meurtre du lieutenant Drouineau. L'arrêt, rendu
le 12 juillet, le déclara néanmoins «convaincu d'avoir été l'un des
auteurs» de ce meurtre, et le condamna à mort. Les autres accusés
furent frappés de peines variant depuis la déportation et les travaux
forcés à perpétuité jusqu'à deux ans de prison. Pendant le procès, la
presse de gauche, toujours secourable aux révolutionnaires, s'était
efforcée de prêter à Barbès une sorte de grandeur chevaleresque. Bien
que la vulgaire, sotte et cruelle émeute du 12 mai concordât mal avec
un tel idéal, on était parvenu à éveiller d'assez ardentes sympathies
pour ce personnage, même chez les bourgeois qui avaient été si
épouvantés et si furieux à la première nouvelle de l'attentat. Aussi
la rigueur de l'arrêt provoqua-t-elle, dans certaines régions, une
sorte de cri d'horreur. On s'attendrissait sur le condamné plus qu'on
ne l'avait fait sur les pauvres soldats odieusement massacrés. Des
processions d'étudiants et d'ouvriers circulèrent dans Paris,
demandant l'abolition de la peine de mort en matière politique, et
l'une d'elles dut être dispersée par la force armée. Des lettres
anonymes menaçaient la Reine dans la vie de ses enfants, s'il était
procédé à l'exécution. Une démarche plus efficace en faveur de Barbès
fut celle de sa soeur, madame Karl, qui vint, tout en larmes, se jeter
aux pieds du Roi. Celui-ci, dont la sensibilité était facile à
éveiller en pareil cas, promit la grâce du coupable; il eut quelque
peine à l'obtenir des ministres; sa clémence finit cependant par
l'emporter, et la peine de mort fut commuée en celle des travaux
forcés à perpétuité. La presse de gauche, au lieu de témoigner sa
reconnaissance, s'indigna d'une commutation où elle ne voyait qu'un
«ignoble et lâche raffinement de cruauté». Le bagne, disait-elle,
n'était-il pas pire que l'échafaud pour un homme comme Barbès? Et le
_National_ s'écriait «qu'à Toulon ou à Brest, Barbès n'en serait pas
moins Barbès, comme le Christ sur le Calvaire n'en était pas moins le
Christ». En fait, la peine se trouva réduite à une détention dans la
prison du Mont-Saint-Michel[67].

[Note 66: Barbès dit au président: «Je ne suis pas disposé à répondre
à aucune de vos questions. Vous n'êtes pas ici des juges venant juger
des accusés, mais des hommes politiques venant disposer du sort
d'ennemis politiques.» Et encore: «Quand l'Indien est vaincu, quand le
sort de la guerre l'a fait tomber au pouvoir de son ennemi, il ne
songe point à se défendre, il n'a pas recours à des paroles vaines: il
se résigne et donne sa tête à scalper.» Il assumait, d'ailleurs,
hardiment la responsabilité de l'attentat: «Je déclare que j'étais un
des chefs de l'association; je déclare que c'est moi qui ai préparé
tous les moyens d'exécution; je déclare que j'y ai pris part, que je
me suis battu contre vos troupes.»]

[Note 67: Dans le débat de l'Adresse, en janvier 1840, M. Dupin
critiqua la légalité de ce nouveau changement, apporté par simple
volonté ministérielle, dans l'exécution de la peine. Ce fut aussi en
janvier 1840 que les autres accusés pour les faits du 12 mai
comparurent devant la Cour des pairs. Vingt-neuf furent déclarés
coupables: une seule condamnation à mort, aussitôt commuée en
déportation, fut prononcée contre Blanqui.]

Ce calme de la rue et du parlement, succédant à l'alerte du 12 mai et
à la longue crise de la coalition, amena une reprise très-marquée de
la prospérité matérielle, du développement de la richesse publique et
privée. La nation en jouissait plus que le gouvernement n'en
profitait. Le ministère y gagnait sans doute d'avoir moins d'embarras
sur les bras, mais sans acquérir plus d'autorité et de prestige. Ses
chances d'accident s'en trouvaient diminuées, non ses causes de
faiblesse. Bien qu'il n'eût pas été mis en péril ni même sérieusement
attaqué, bien qu'il eût fait, dans les débats du parlement, meilleure
figure qu'on ne s'y attendait et que même quelques-uns de ses membres
s'y fussent acquis une véritable réputation d'orateur, il n'en gardait
pas moins, aux yeux du public, je ne sais quel air fragile et
provisoire. Le Roi le sentait; dès le début, et avec une précision
remarquable, il avait évalué à une année la durée possible de cette
administration[68]. Ce n'est pas qu'il désirât sa chute. Il se disait
«satisfait de l'esprit qui l'animait[69]». Sa faiblesse même n'était
pas pour lui déplaire; elle laissait plus de place à cette action
royale que la coalition avait prétendu annuler[70]. Louis-Philippe
aimait à sentir son intervention indispensable à ses ministres, soit
pour suppléer à leur inexpérience soit pour les mettre d'accord. Il ne
se retenait même pas toujours assez de constater tout haut, et non
sans quelque raillerie, le besoin qu'avaient ainsi de lui les hommes
qui se flattaient naguère de le mettre hors du gouvernement[71]. Les
ministres eux-mêmes ne se faisaient pas illusion sur leur solidité, et
ils cherchaient s'ils ne pourraient pas se fortifier par quelque
adjonction considérable. Ainsi M. Duchâtel et M. Villemain songèrent à
mettre le duc de Broglie à la place du maréchal Soult; ils firent, non
sans peine, agréer cette idée à M. Dufaure et à M. Passy, mais
échouèrent devant le refus absolu du duc, qui s'enfuit de Paris pour
échapper à leurs instances. Il fut question d'autres modifications;
aucune n'aboutit, et il n'en résulta qu'une sorte d'aveu fait par le
cabinet lui-même de sa propre insuffisance. Sa démarche devenait de
plus en plus incertaine, comme il fallait s'y attendre avec une
composition si peu homogène et en l'absence d'un chef véritable.
Chacun de ses membres se montrait, dans son département, actif,
capable; mais l'unité manquait. On s'en apercevait aux nominations de
fonctionnaires, qui, suivant les cas, et surtout suivant les
ministres, semblaient tantôt une avance à la gauche, tantôt un gage
aux conservateurs. Tout cela n'était pas de nature à changer le tour
pessimiste qu'avaient pris, depuis la coalition, les réflexions des
moralistes politiques. Le régime représentatif ne leur paraissait pas
avoir encore repris son jeu normal: le malade avait échappé à la crise
aiguë, mais demeurait débile et déprimé. «Nous luttons contre des
faiblesses invincibles, écrivait M. Guizot à M. de Barante:
gouvernement, opposition, Chambres, pays, tout est faible et veut
l'être. Il faudra bien du temps pour relever toutes ces tiges
affaissées[72].» M. de Barante disait de son côté: «Je n'entrevois
personne qui soit doué de ce don beau et rare du gouvernement: nous
avons essayé tous nos hommes distingués; ils ont fait preuve de
talent, d'esprit, de courage; mais aucun n'a su donner le respect de
sa volonté; aussi continuons-nous à patauger[73].» Enfin, le duc de
Broglie écrivait à M. Guizot: «Le gouvernement représentatif est en
mauvaise veine. Après les grandes commotions politiques, il y a des
moments d'abaissement pour les esprits et de grande prostration
sociale auxquels personne ne peut rien. Il faut savoir souffrir et
attendre[74].»

[Note 68: C'est ce que le Roi disait au comte Apponyi, peu de jours
après la formation du cabinet. (_Mémoires de Metternich_, t. VI, p.
364.)]

[Note 69: _Ibid._, p. 428.]

[Note 70: M. de Metternich savait caresser l'une des cordes sensibles
de Louis-Philippe, quand il écrivait au comte Apponyi, dans une lettre
destinée à être mise sous les yeux de ce prince: «Je partage le
sentiment du Roi à l'égard de son ministère. Il est faible, et je ne
concevrais pas (pour le moment du moins) un ministère qui pourrait
être fort, sans être à la fois dangereux pour le pays. Il faut, dans
tous les temps et dans toutes les positions sociales, _un homme_ qui
conçoive les affaires. Cet homme doit à la fois surveiller et régler
leur exécution. L'homme le plus naturellement appelé à une aussi
importante fonction doit être, dans une monarchie, le Roi, et, dans
une république, le président. Le _ministérialisme_ est une maladie de
l'époque, une sottise qui croulera comme toutes les niaiseries... Or
n'oubliez pas que c'est un ministre qui proclame cette vérité; mais ce
ministre n'est pas un ambitieux: c'est un homme simplement pratique et
qui veut le bien.» (_Mémoires de Metternich_, t. VI, p. 369.)]

[Note 71: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._--Cf. aussi
HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 344.]

[Note 72: Lettre du 26 juillet 1839. (_Documents inédits._)]

[Note 73: Lettres du 28 juillet 1839. (_Documents inédits._)]

[Note 74: Lettre du 4 août 1839. (_Documents inédits._)]


IV

Fâcheux à l'intérieur, ce défaut d'autorité du ministère l'était
peut-être plus encore au dehors. Les prétentions d'omnipotence
parlementaire nées de la coalition, la situation diminuée, dépendante
et suspecte où l'on avait voulu alors réduire le pouvoir exécutif,
n'étaient nulle part aussi dangereuses que dans les questions
étrangères. Seul, en effet, par ses informations diplomatiques, le
gouvernement peut connaître les faces diverses de ces questions, les
piéges cachés, les périls proches ou lointains; seul, il peut agir
dans le silence ou tout au moins avec la discrétion nécessaire. Si
l'opinion, la presse, le parlement sortent, en ces matières, de leur
rôle de contrôle, s'ils prétendent eux-mêmes diriger, agir, traiter,
si les négociations passent des chancelleries à la tribune, s'égarent
dans les journaux ou même descendent dans la rue, alors les intérêts
du pays courent grand risque d'être gravement compromis. Ce qui est
vrai en général de tous les problèmes de politique extérieure, l'était
plus encore de celui en face duquel les événements d'Orient venaient,
en 1839, de placer la diplomatie française. Par son étendue, sa
complexité, son éloignement même, ce problème était moins que tout
autre à la portée du public. En outre, n'était-il pas apparu, dès les
premières négociations, que le principal danger, en cette affaire,
était de fournir à la Russie, en liant trop étroitement notre
politique aux prétentions de Méhémet-Ali, l'occasion qu'elle cherchait
de nous séparer de l'Angleterre et de nous isoler en Europe? Or
l'opinion, en France, se trouvait alors sous l'empire de sentiments
qui la poussaient à commettre cette faute: c'était, d'une part,
l'engouement pour l'Égypte et son maître, dont nous avons tant de fois
noté la vivacité et l'universalité; c'était, d'autre part, une sorte
d'orgueil national, qui semblait ne vouloir pas supporter le moindre
obstacle opposé à une volonté française, la moindre concession faite
aux exigences des autres puissances; cet orgueil, né des souvenirs de
l'Empire, ravivé par les débats de la coalition, était alors d'autant
plus excité, qu'il croyait avoir à se relever d'une attitude abaissée,
à prendre sa revanche des prétendues défaillances de la monarchie de
Juillet en Espagne, en Belgique et en Italie; les plus modérés en
étaient venus à juger nécessaire de prouver, par quelque hardiesse
éclatante, que la politique de paix n'était pas une politique timide,
et il y avait eu, par suite, un accord instinctif, presque unanime,
pour accueillir les événements d'Orient comme une heureuse occasion de
jouer un grand rôle; les imaginations s'étaient même donné large
carrière, trouvant là un terrain particulièrement favorable aux
aspirations vaguement ambitieuses, aux téméraires conjectures, aux
fantaisies chimériques. Au gouvernement, il appartenait de réagir
contre cette usurpation parlementaire, de faire entendre raison à cet
engouement, de parler sagesse et prudence à cet orgueil. Mais, pour
accomplir une telle tâche, suffisait-il du cabinet du 12 mai, avec son
manque de crédit sur les Chambres et de confiance en soi? Derrière
lui, sans doute, au-dessus de lui, il y avait le Roi. Mais n'était-ce
pas précisément contre l'ingérence du Roi dans la politique extérieure
qu'avait été dirigé le principal effort de la coalition? N'avait-on
pas répété à satiété, et fini par persuader à beaucoup de
monarchistes, qu'il fallait se mettre en garde contre Louis-Philippe,
contre son amour de la paix à tout prix, sa crainte de toute action,
sa facilité à abandonner le monde entier à l'ambition des autres
puissances? Si bien que les ministres, loin de pouvoir emprunter à la
couronne l'autorité qui leur manquait, étaient conduits, par souci de
leur popularité, à se défendre de lui paraître dociles, et retombaient
ainsi plus encore sous la dépendance du parlement, des journaux et de
l'opinion.

Ce mal de la situation apparut dès la première discussion qui
s'engagea, à la Chambre des députés, sur les affaires d'Orient. On se
rappelle que, le 25 mai, à la nouvelle de l'entrée en campagne des
Turcs, le ministère avait déposé une demande de crédit de 10 millions
à l'effet de développer les armements maritimes. L'exposé des motifs,
très sommaire, se bornait à dire que «la France devait être mise en
mesure d'exercer une influence réelle et de se concerter avec ses
alliés». Le rapport de la commission, rédigé par M. Jouffroy, fut
déposé le 24 juin. Aussi étendu et explicite que l'exposé des motifs
avait été bref et réservé, il n'examinait pas une politique proposée
par le gouvernement, mais développait _à priori_ la politique que
l'on prétendait imposer à ce dernier. À chaque ligne perçaient la
méfiance des faiblesses du ministère et aussi de la couronne, le
sentiment qu'il était besoin de les stimuler, de leur faire sentir les
rênes et l'éperon. «Il importe, y lisait-on, que le pays se préoccupe
plus qu'il ne l'a fait jusqu'ici de ses affaires extérieures... Quel
que soit le zèle d'un ministre, il ne peut se passionner pour des
intérêts auxquels le pays se montre peu sensible. Il n'y a de vie,
dans le gouvernement représentatif, que là où le parlement la porte.
J'ajoute qu'il n'y a de bonne politique que celle à laquelle il
participe. Non qu'il doive la dicter, la nature des choses s'y oppose;
mais par la connaissance qu'il en prend, il lui appartient de la
contrôler et, par ce contrôle, de lui imprimer cette direction
nationale qui peut échapper à un homme, mais qui n'échappe pas à un
grand pays réfléchi dans l'intelligence d'une grande assemblée...
Quand on saura la Chambre attentive et instruite des affaires
extérieures, non-seulement on redoutera son droit constitutionnel,
mais elle en acquerra un autre qu'aucune constitution ne peut empêcher
de prendre, celui d'influer tacitement et par la conscience qu'elle
donnera de sa continuelle surveillance, sur la politique active et
actuelle de l'État.» Le rapporteur exposait ensuite longuement la
question d'Orient et détaillait la politique à suivre, avec talent
sans doute et élévation, mais en oubliant de se demander s'il était
sage et habile d'abattre ainsi le jeu de la France au début d'une
négociation si complexe et si pleine d'imprévu, de mettre en garde
tous les intérêts différents du sien, d'éveiller tous les
amours-propres que son initiative trop apparente pouvait offusquer.
Cette politique consistait à protéger les Turcs contre la Russie, qui
n'était pas ménagée, et aussi, quoiqu'on l'indiquât moins nettement, à
soutenir l'Égypte contre l'Angleterre. Pour y parvenir, la France
devait provoquer non-seulement une entente des puissances, mais une
sorte de congrès. Et le rapporteur, supprimant les difficultés avec
cette aisance que l'on possède seulement hors de l'action effective,
paraissait assuré que la France ferait prévaloir son avis sur les deux
questions; elle aurait, dans la première, le concours de toutes les
puissances, sauf la Russie; dans la seconde, celui au moins de
l'Autriche et de la Prusse. Et surtout, ce que la commission attendait
du ministère, ce qu'elle lui enjoignait, non sans accompagnement de
menaces, c'était d'exercer en Europe une action considérable. «Il est
un point sur lequel tout le monde sera d'accord et qui ne saurait
varier, disait en terminant le rapport, c'est qu'il faut que la France
joue un rôle digne d'elle dans les affaires d'Orient. Il ne faut à
aucun prix que le règlement de ces grands intérêts la fasse tomber du
rang qu'elle occupe en Europe. Elle ne supporterait pas cette
humiliation, et le contre-coup intérieur pourrait en être périlleux.»
Comme le remarquait plaisamment un contemporain, il semblait que l'on
dît sévèrement au ministère: «Tu vas faire quelque chose de
très-glorieux, ou tu auras le cou coupé.» Les commentaires des
journaux n'étaient pas pour affaiblir cette impression, et le sage
_Journal des Débats_ disait lui-même: «Nous devons être arbitres en
Orient[75].»

[Note 75: 25 juin 1839.]

Le ministère allait-il profiter de la discussion publique pour
reprendre la direction que la commission lui avait enlevée? Les
quelques mots, par lesquels le maréchal Soult ouvrit le débat, le 1er
juillet, n'étaient pas de nature à produire ce résultat. Ils
laissaient, au contraire, le champ libre aux orateurs, qui s'y
précipitèrent aussitôt, chacun apportant sa politique propre: le duc
de Valmy proposait d'écraser le pacha au profit de la légitimité
turque; M. de Carné voulait régénérer l'Orient en le livrant à
Méhémet-Ali et à l'élément arabe; M. de Lamartine préconisait, en
termes magnifiques, le dépècement du cadavre turc entre les puissances
chrétiennes. Le second jour, le défilé des médecins consultants
continua: on entendit, entre autres, M. de Tocqueville, qui faisait
ses débuts, M. Guizot, M. Berryer, M. Dupin, M. Odilon Barrot. Pour
être moins excentriques, moins romanesques que ceux qui avaient été
développés le premier jour, les systèmes proposés par ces divers
orateurs étaient loin d'être concordants. Toutefois, la double idée
qui paraissait obtenir le plus de faveur auprès de la Chambre, était
celle qui avait été déjà exposée dans le rapport: agir avec le
concours de l'Europe, à la fois pour protéger l'indépendance de la
Porte contre la Russie et assurer l'établissement de Méhémet-Ali. À en
juger même par le discours de M. Guizot, nous devions chercher à
faire, des possessions du pacha, un État indépendant et souverain,
comme la Grèce[76]. Quant aux résistances que pourraient opposer sur
ce point les puissances auxquelles nous faisions appel, notamment
l'Angleterre, quelques-uns des orateurs ne semblaient même pas s'en
douter; d'autres, comme M. Guizot, y faisaient allusion, mais sans
apporter aucun moyen de les surmonter; certains y voyaient, comme M.
de Tocqueville, une cause à peu près inévitable de guerre. En tout
cas, ce que personne ne paraissait admettre, c'est que le gouvernement
abandonnât quoi que ce soit de cette double prétention. Tous les
orateurs lui recommandaient d'être énergique et hardi: M. de
Tocqueville menaçait la monarchie des plus grands malheurs si elle
laissait perdre à la France «cette nation si forte, si grande, qui
s'est mêlée de toutes choses dans ce monde», la situation
prépondérante dont elle jouissait autrefois; M. Guizot se préoccupait
que la politique de paix ne parût pas «pusillanime et égoïste»; il
n'était pas jusqu'à M. Dupin, l'homme du «chacun chez soi», qui ne
terminât sa harangue en «souhaitant au gouvernement de la résolution».

[Note 76: M. Guizot revint à plusieurs reprises sur cette assimilation
avec la Grèce, et il définit ainsi notre politique orientale:
«Maintenir l'empire ottoman pour le maintien de l'équilibre européen;
et quand, par la force des choses, par la marche naturelle des faits,
quelque démembrement s'opère, quelque province se détache de ce vieil
empire, favoriser la conversion de cette province en État indépendant,
en souveraineté nouvelle, qui prenne place dans la coalition des États
et qui serve un jour, dans sa nouvelle situation, à la fondation d'un
nouvel équilibre européen, voilà la politique qui convient à la
France, à laquelle elle a été naturellement conduite.»]

Pendant ce temps, quelle figure faisait le cabinet? Le premier jour,
M. Villemain était intervenu pour repousser, avec une vivacité
éloquente, le partage de l'empire ottoman, préconisé par M. de
Lamartine; mais il s'était borné à cette oeuvre toute négative, et
n'avait indiqué lui-même aucune politique précise. Depuis lors, les
ministres s'étaient tus, écoutant humblement les leçons qui leur
étaient faites, les instructions qui leur étaient données, sans un
effort pour reprendre leur rôle de direction, sans une réserve sur la
difficulté et le péril de poursuivre à la fois les deux desseins
indiqués par la Chambre. Ne comprenaient-ils pas eux-mêmes la
nécessité de cette réserve, ou craignaient-ils, en la faisant, de
confirmer le soupçon de pusillanimité qui pesait sur eux? Le troisième
jour, quand il s'agit de conclure, ce ne fut pas un ministre qui monta
à la tribune: ce fut le rapporteur, M. Jouffroy. Après avoir
interprété l'attitude du gouvernement comme une adhésion au système de
la commission, il maintint que le double objet de notre politique
devait être de défendre Constantinople et de protéger l'Égypte.
Seulement, disait-il, de ces deux positions également importantes, «il
n'y en a qu'une qui soit aujourd'hui directement menacée, celle de
Constantinople; c'est là qu'est pour le moment le péril; c'est donc là
aussi qu'il faut porter le remède. Or le remède consiste à créer un
concert, européen s'il est possible, occidental tout au moins, ayant
pour base ce principe que personne ne doit s'agrandir en Orient, et
pour but de mettre l'Orient sous la garantie du droit public de
l'Europe et d'en régler d'une manière définitive la situation, en
tenant compte et des droits et des faits tels que les événements les
donneront». En terminant, le rapporteur eut bien soin de rappeler, une
dernière fois, au ministère qu'on attendait de lui quelque chose
d'extraordinaire. «Cette grande question et ce grand débat, disait-il,
imposent au cabinet une immense responsabilité. En recevant de la
Chambre les dix millions qu'il est venu lui demander, il contracte un
solennel engagement. Cet engagement, c'est de faire remplir à la
France, dans les événements d'Orient, un rôle digne d'elle, un rôle
qui ne la laisse pas tomber du rang élevé qu'elle occupe en Europe.
C'est là, messieurs, une tâche grande et difficile. Le cabinet doit en
sentir toute l'étendue et tout le poids. Il est récemment formé, il
n'a pas encore fait de ces actes qui consacrent une administration;
mais la fortune lui jette entre les mains une affaire si considérable,
que, s'il la gouverne comme il convient à la France, il sera, nous
osons le dire, le plus glorieux cabinet qui ait géré les affaires de
la nation depuis 1830.» À la suite de cette déclaration, les crédits
furent votés à une immense majorité, par 287 voix contre 26.

Il avait été fait, pendant ces trois jours, grande dépense
d'éloquence. C'était ce qu'on appelle une belle discussion. Était-ce
une discussion utile? En passant ainsi des ministres aux députés, du
conseil secret à la tribune ouverte, la direction de notre diplomatie
n'avait gagné ni en prudence, ni en mesure, ni en clairvoyance, ni en
liberté d'allures. Le ministère, trop docile, s'était laissé engager
dans une impasse, en acceptant tacitement d'avoir raison à la fois de
la Russie en Turquie et de l'Angleterre en Égypte; l'éclat même avec
lequel on venait de lui commander un grand succès, lui rendait un
retour plus difficile et le condamnait à une périlleuse obstination.
La Chambre avait, par les exagérations de son patriotisme oratoire,
augmenté les exigences du public et, par suite, les embarras que le
pouvoir devait rencontrer un jour; elle avait en même temps éveillé
des ombrages chez nos alliés possibles et fourni des armes à tous ceux
qui, au dehors, trouvaient intérêt à dénoncer, sincèrement ou non,
notre ambition et notre arrogance; enfin elle avait livré à nos
adversaires, avec le secret de notre politique, celui des points
faibles où ils pourraient diriger leurs efforts. Ainsi, elle ajoutait
aux difficultés et aux périls d'une crise déjà grave par elle-même,
sans autre profit que de flatter les préventions et les prétentions
nées de la coalition.


V

Pendant qu'en Europe les diplomates s'agitaient et que les parlements
délibéraient, les événements se précipitaient en Orient. Vainement,
avec une modération calculée dont il se faisait honneur auprès des
consuls, Méhémet-Ali avait-il d'abord contenu Ibrahim et s'était-il
prêté à retarder le choc des deux armées: l'impatience de Mahmoud
semblait croître à mesure que déclinait sa vie. Après avoir, le 7 juin
1839, dans un manifeste qui n'était qu'un cri de colère, proclamé le
pacha et son fils rebelles et traîtres, il ordonna à ses généraux de
leur courir sus. À cette nouvelle, Méhémet se crut dispensé de
prolonger une inaction qui lui coûtait. «Gloire à Dieu, s'écria-t-il,
qui permet à son vieux serviteur de terminer ses travaux par le sort
des armes!» Et il écrivit aussitôt à Ibrahim: «Au reçu de la présente
dépêche, vous attaquerez les troupes ennemies qui sont entrées sur
notre territoire, et, après les en avoir chassées, vous marcherez sur
leur grande armée, à laquelle vous livrerez bataille. Si, par l'aide
de Dieu, la victoire se déclare pour nous, vous passerez le défilé de
Kulek-Boghaz, et vous vous porterez sur Malathia, Kharpout, Orfa et
Diarbékir.» Les Égyptiens, concentrés à Alep, se mirent en mouvement
le 21 juin. Le 24, ils rencontrèrent l'ennemi dans la plaine de Nézib.
Les deux armées comptaient chacune environ cinquante mille hommes.
L'impétuosité d'Ibrahim et la supériorité de discipline que ses
troupes devaient à leurs instructeurs français décidèrent la victoire.
Les Ottomans, d'ailleurs, en dépit des quelques officiers prussiens
chargés de les exercer[77], étaient alors en pleine désorganisation
militaire; les innovations violentes de Mahmoud leur avaient désappris
de combattre à la turque, sans leur apprendre à combattre à
l'européenne. Une mêlée de deux heures suffit à les mettre en pleine
déroute; ils laissèrent sur le champ de bataille plus de quatre mille
tués ou blessés, et aux mains des vainqueurs douze mille prisonniers,
cent soixante-douze bouches à feu, vingt mille fusils, leurs tentes et
jusqu'aux insignes du commandement en chef.

[Note 77: Le futur maréchal de Moltke était l'un de ces officiers.]

Trois jours après, arrivait au camp d'Ibrahim le capitaine Callier,
l'un des deux aides de camp que le maréchal Soult avait envoyés pour
prévenir ou arrêter les hostilités. Il avait passé par Alexandrie, et
apportait une lettre obtenue, non sans peine, du pacha; cette lettre
enjoignait au commandant de l'armée égyptienne de ne pas engager
l'action si les Turcs consentaient à rentrer sur leur territoire, et
même de ne pas passer la frontière dans le cas où, forcé de combattre,
il demeurerait vainqueur. «Il est trop tard! s'écria Ibrahim; mon père
n'aurait pas écrit cette lettre, s'il avait connu l'agression des
Turcs et leur défaite.» Cependant, tout en frémissant, il finit par
céder aux fermes remontrances du capitaine Callier, et consentit à ne
pas passer le Taurus.

Mahmoud ne sut point la destruction de son armée. Six jours avant que
la nouvelle n'en parvînt à Constantinople, le 30 juin, le vieux sultan
expirait, épuisé de débauches et de fureurs, laissant son empire
mutilé et croulant à son fils Abdul-Medjid, à peine âgé de seize ans.

Le nouveau sultan n'avait déjà plus d'armée; il allait perdre aussi sa
flotte. Les circonstances dans lesquelles se produisit ce dernier
événement en font une vraie scène de comédie orientale. Le 4 juillet,
alors qu'on ne savait pas encore au Divan la défaite de Nézib, toute
la flotte ottomane, forte de plus de trente grands navires et de
nombreux petits bâtiments, commandée par Akmet-Pacha, mettait à la
voile pour sortir de la mer de Marmara et se diriger vers l'Archipel.
En tête, et comme lui servant d'éclaireur, s'avançait un vaisseau
anglais, la _Vanguard_. Le capitaine en second de ce vaisseau était à
bord du capitan-pacha, avec plusieurs de ses compatriotes; d'autres
officiers de même nationalité, plus ou moins costumés en Turcs, se
trouvaient répartis sur les autres navires. À la nouvelle de ce
mouvement, l'émotion fut grande dans la petite escadre française qui
montait la garde à l'entrée des Dardanelles. Son commandant, l'amiral
Lalande, avait pour instruction de surveiller les marines turque et
égyptienne et de les empêcher d'en venir à une collision. Or
n'était-ce pas évidemment cette collision qu'allait chercher la flotte
débouchant des Dardanelles? La présence des Anglais semblait confirmer
cette hypothèse; on savait leur animosité contre le pacha, et aussi le
plaisir qu'ils trouvaient toujours à voir s'entre-détruire des
vaisseaux qui n'étaient pas les leurs. L'amiral Lalande eût été homme
à arrêter les Turcs, même par la force; âme énergique dans un corps
délabré, il poussait l'audace jusqu'à la témérité; mais il n'avait
sous la main que deux vaisseaux et quatre bâtiments inférieurs.
Toutefois, il voulut essayer d'obtenir par l'ascendant moral ce qu'il
ne pouvait imposer par le canon. À peine la _Vanguard_ eut-elle passé,
superbe, devant notre escadre, que l'amiral français, à bord du
_Iéna_, se lança hardiment au beau milieu de la flotte ottomane, sans
s'inquiéter de la confusion qu'il y jetait, et se dirigea vers le
vaisseau du capitan-pacha. Celui-ci mit en panne, et un bateau à
vapeur, monté par Osman, _reale-bey_ de la flotte turque, vint prendre
l'amiral et les officiers de sa suite. Osman les pria aussitôt de
descendre dans la chambre de son navire; puis, après en avoir fermé
soigneusement les portes, il leur déclara que le capitan-pacha sortait
des Dardanelles contre les ordres du Divan, et qu'il allait livrer
tous ses vaisseaux à Méhémet-Ali; sans s'occuper de la stupéfaction de
l'amiral Lalande, il ajouta que le dessein d'Akmet était de s'entendre
avec le pacha d'Égypte pour renverser Khosrew, le nouveau grand vizir
qui, disait-il, était vendu au czar; il ne doutait pas que la France
n'approuvât une conduite dont le but était de rétablir la paix
intérieure de l'empire et de le soustraire à l'oppression russe. Si
extraordinaire que fût cette communication, elle n'était pas un
mensonge, sauf toutefois, qu'Osman embellissait les mobiles du
capitan-pacha; celui-ci n'était qu'un traître vulgaire, ancien favori
de Mahmoud, qui avait craint d'être disgracié par les ministres du
nouveau sultan. La réponse de l'amiral Lalande fut vague et
embarrassée; toutefois, cédant à sa sympathie pour les Égyptiens et
aussi peut-être au plaisir de faire pièce aux Anglais, il ne chercha
pas à arrêter la défection dont on lui faisait confidence, se borna à
exprimer le voeu qu'Akmet s'employât à obtenir le maintien de la paix,
et, tout en refusant de faire monter un officier français sur le
vaisseau amiral turc, il consentit à le faire accompagner par un des
navires de son escadre. Osman-bey termina cette étrange conversation
en demandant que, à bord du capitan-pacha, et en présence des
officiers de la marine britannique, il ne fût fait aucune allusion à
ce qui venait d'être dit. Conformément à cette recommandation,
l'entrevue officielle qui suivit se passa en politesses banales. Les
Français croyaient voir sur les physionomies anglaises je ne sais quoi
de moqueur qui semblait dire: «La voilà enfin dehors, cette flotte que
vous vouliez retenir dans le Bosphore; encore quelques jours, elle
aura rencontré la flotte égyptienne, et Méhémet-Ali n'aura plus de
vaisseaux!» Mais nos officiers demeuraient impassibles, se disant tout
bas que cette joie maligne serait de courte durée[78]. L'entrevue
terminée, l'amiral Lalande revint à son bord, et la flotte turque
reprit sa marche, toujours précédée par la _Vanguard_, qui croyait la
conduire au combat et qui ne faisait qu'escorter la trahison. Aussi
quelles ne furent pas la stupéfaction et la colère des Anglais, quand,
arrivés quelques jours plus tard devant Alexandrie, ils virent la
flotte turque entrer en amie dans le port et se mêler avec les
vaisseaux égyptiens, tandis que Méhémet-Ali, triomphant, embrassait le
capitan-pacha, courbé jusqu'à terre! Combien cette colère eût été plus
vive encore, si nos alliés se fussent alors doutés que l'amiral
français avait été le confident de cette défection!

[Note 78: Nous avons suivi, sur ce curieux incident, le témoignage du
prince de Joinville, qui servait à bord de l'escadre du Levant et qui
assista aux entrevues de l'amiral Lalande avec les officiers turcs. Il
a raconté vivement les diverses scènes de cette comédie, au cours
d'une étude sur l'_Escadre de la Méditerranée_ qui fut insérée, sous
une signature d'emprunt, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er août
1852, et qui fut ensuite publiée à part. Dans ce court écrit, tout
vibrant de patriotisme et tout rempli de zèle pour la grandeur de la
marine française, le prince de Joinville ne se révèle pas moins
brillant narrateur militaire que ses frères le duc d'Orléans et le duc
d'Aumale.]

En quelques jours, l'empire ottoman avait perdu son souverain, son
armée et sa flotte. À Constantinople, dans la population comme dans
les conseils du jeune sultan, l'épouvante était à son comble, et l'on
s'attendait à voir, d'une heure à l'autre, les Égyptiens arriver par
terre et par mer. Il n'en fallait pas tant pour que le fatalisme
musulman s'inclinât devant le fait accompli. Le Divan envoya donc
porter des paroles de paix à Méhémet-Ali, offrant d'abord de lui
accorder l'Égypte héréditaire, y ajoutant bientôt la Syrie viagère. Le
pacha encouragea ces pourparlers, mais réclama l'hérédité de toutes
les provinces dont l'arrangement de Kutaièh l'avait mis en possession.
Il était visible que la Porte n'avait pas dit le dernier mot de ses
concessions, et que, laissés en tête-à-tête, le suzerain vaincu et le
vassal victorieux devaient avant peu s'entendre[79]. Aussi bien, parmi
les Turcs, beaucoup trouvaient-ils encore moins humiliant de subir les
exigences du pacha que de recourir à l'intervention des chrétiens[80].

[Note 79: «À Constantinople, au lieu d'agir énergiquement contre
Méhémet-Ali, on est prêt à lui abandonner autant de provinces qu'il
voudra en prendre.» (_Journal de la princesse de Metternich_,
_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 326.)]

[Note 80: Dépêche de Pareto, l'envoyé sarde à Constantinople, citée
par HILLEBRAND, (_Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 404.)]


VI

Ce fut entre le 15 et le 20 juillet que parvint, dans les capitales de
l'Europe, la nouvelle des événements étonnants qui venaient, coup sur
coup, d'anéantir toutes les forces du gouvernement turc. L'impression
fut généralement très-profonde; mais les divers cabinets
n'apprécièrent pas de même la disposition de la Porte à traiter à tout
prix avec son vainqueur. À Saint-Pétersbourg, l'idée d'un arrangement
direct entre le sultan et le pacha fut immédiatement bien accueillie;
on se félicitait de voir ôter ainsi tout prétexte à la délibération
commune par laquelle les puissances prétendaient enlever à la Russie
le protectorat de Constantinople. Cette perspective décida même le
czar à signifier définitivement aux autres cours son refus de prendre
part à la conférence de Vienne. «Avant les événements de Syrie, disait
M. de Nesselrode, quand il n'y avait aux différends de la Porte et de
l'Égypte, point d'autre issue possible que la guerre, le cabinet russe
avait pu partager l'opinion des autres puissances de l'Europe sur
l'ouverture d'une négociation conduite en dehors des parties
intéressées; mais aujourd'hui que la Porte va elle-même au-devant
d'un rapprochement et adresse à l'Égypte des propositions
d'accommodement acceptables, il faut laisser marcher la négociation à
Constantinople et la seconder uniquement de ses bons offices.
Autrement, il n'y a plus de puissance ottomane indépendante[81].»

[Note 81: Voy. Correspondance inédite de M. de Barante; _Mémoires
inédits de M. de Sainte-Aulaire_; dépêches de M. de Bourqueney, citées
par M. Guizot; dépêches des agents anglais publiées dans la
_Correspondence relative to the affairs of the Levant_.]

Par d'autres raisons, le gouvernement français eût pu aussi
s'accommoder d'un arrangement direct qui servait les intérêts
égyptiens, et il eût par là prévenu toutes les complications où devait
bientôt s'embarrasser sa politique. Mais, à ce moment, sa
préoccupation principale était d'établir le concert européen, redouté
par la Russie. Aussitôt informé des ouvertures de la Porte à
Méhémet-Ali, le maréchal Soult écrivit, le 26 juillet, à M. de
Bourqueney, chargé d'affaires à Londres: «La rapidité avec laquelle
marchent les événements peut faire craindre que la crise ne se dénoue
par quelque arrangement dans lequel les puissances n'auront pas le
temps d'intervenir... Pour l'Angleterre comme pour la France, pour
l'Autriche aussi, bien qu'elle ne le proclame pas ouvertement, le
principal, le véritable objet du concert, c'est de contenir la Russie
et de l'habituer à traiter en commun les affaires orientales. Je crois
donc que les puissances, tout en donnant une pleine approbation aux
sentiments conciliants manifestés par la Porte, doivent l'engager à ne
rien précipiter et à ne traiter avec le vice-roi que moyennant
l'intermédiaire de ses alliés.» À la même date, dans une conversation
avec lord Granville, ambassadeur d'Angleterre, le maréchal déclarait
plus formellement encore que «tout arrangement fait entre le sultan et
Méhémet-Ali, au moment où les conseillers de l'empire étaient ou
paralysés par la crainte ou traîtreusement occupés à satisfaire leur
ambition au mépris des droits de leur souverain, devait être considéré
comme nul, et qu'une déclaration dans ce sens devait être faite à
Méhémet-Ali[82].»

[Note 82: _Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_, et
_Correspondence relative to the affairs of the Levant_.]

À Londres et à Vienne, on était également très-opposé à l'arrangement
direct, ici par souci d'établir le concert des puissances, là par
hostilité contre le pacha. Lord Palmerston, agréablement surpris de
nous trouver dans des dispositions qui répondaient si bien à ses
desseins, se hâta d'affirmer que «le cabinet anglais adhérait à chaque
syllabe de la déclaration du maréchal Soult»; «sans s'être concertés,
ajoutait-il, les deux cabinets sont arrivés d'eux-mêmes à une
conclusion parfaitement identique, et rien ne prouve mieux la
communauté du but qu'ils se proposent et la solidarité du sentiment
qui les anime[83]». Quant à M. de Metternich, il était si décidé sur
ce point, qu'il n'hésita pas à prendre une initiative qui tranchait
avec sa timidité et sa temporisation accoutumées. Ayant été, à raison
de son moindre éloignement, le premier informé des dispositions de la
Porte, il ne prit pas le temps de se concerter avec les autres
cabinets, et donna aussitôt l'ordre à l'internonce d'Autriche à
Constantinople de combiner son action avec celle des représentants des
grandes puissances, pour détourner le gouvernement ottoman de rien
conclure avec Méhémet-Ali. Il obtint de M. de Sainte-Aulaire et de
lord Beauvale, ambassadeurs de France et d'Angleterre à Vienne, qu'ils
écrivissent, par le même courrier, l'un à l'amiral Roussin, l'autre à
lord Ponsonby, pour les presser de seconder l'internonce[84].

[Note 83: Dépêche de M. de Bourqueney au maréchal Soult, 31 juillet
1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]

[Note 84: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]

Les instructions de M. de Metternich arrivèrent à Constantinople le 27
juillet au matin. La Porte venait de se résoudre à faire de nouvelles
concessions au pacha[85]; le firman d'investiture, disait-on, était
signé et allait partir pour Alexandrie. Sans perdre un instant,
l'internonce d'Autriche invita ses collègues des quatre grandes
puissances à peser avec lui sur le Divan. Le temps leur manquait pour
en référer à leurs cabinets respectifs. À cette époque, les
ambassadeurs n'avaient pas à leur disposition des fils télégraphiques
leur permettant de demander, d'heure en heure, des instructions;
force leur était souvent de prendre sur eux la responsabilité de
décisions qui engageaient gravement la politique de leurs
gouvernements. Lord Ponsonby donna tout de suite son consentement; il
était radieux, et ses voeux les plus chers étaient comblés. L'amiral
Roussin eût pu hésiter davantage; mais la lettre de M. de
Sainte-Aulaire l'aida à se convaincre qu'en adhérant à la mesure, il
se conformerait aux vues de son ministre; personnellement, d'ailleurs,
il ne partageait pas l'engouement si général en France pour le pacha.
L'ambassadeur de Russie fut fort perplexe; toutefois, il n'osa refuser
son concours. Était-il mal informé des dernières dispositions de sa
cour? Eut-il peur de l'isolement? Crut-il à la parole de M. de
Metternich, qui, dit-on, lui fit garantir l'approbation du czar?
Toujours est-il qu'il se prêta à pratiquer sur le Bosphore ce concert
européen dont, à ce même moment, son gouvernement prétendait se
séparer à Vienne. Dès que tout le monde était d'accord, l'adhésion du
ministre de Prusse ne faisait pas question. Une telle unanimité permit
d'aller vite. Avant la fin de cette journée du 27 juillet, une note
était rédigée, signée des cinq ambassadeurs et remise au Divan. Cette
note, qui devait avoir d'importantes conséquences et être souvent
invoquée dans la suite des négociations, était ainsi libellée: «Les
soussignés, conformément aux instructions reçues de leurs
gouvernements respectifs, ont l'honneur d'informer la Sublime-Porte
que l'accord entre les cinq grandes puissances sur la question
d'Orient est assuré, et qu'ils sont chargés d'engager la Sublime-Porte
à s'abstenir de toute détermination définitive sans leur concours et à
attendre l'effet de l'intérêt qu'elles lui portent.» Le premier
résultat de cette démarche fut, comme l'écrivait, le surlendemain,
lord Ponsonby, de «donner au grand vizir la force et le courage de
résister au pacha»: il ne fut plus question d'arrangement direct.

[Note 85: Dépêche de lord Ponsonby, 29 juillet 1839. (_Correspondence
relative to the affairs of the Levant._)]

À la nouvelle de la note du 27 juillet, grande fut la joie de M. de
Metternich. «Il en est tout transporté», écrivait M. de
Sainte-Aulaire. C'était de quoi le remettre un peu du trouble où
l'avait jeté, quelques jours auparavant, le refus très-rudement
signifié par le czar de prendre part à la conférence de Vienne. Il
lui semblait que ce refus était effacé par la signature de
l'ambassadeur de Russie au bas de la note, et que le cabinet de
Saint-Pétersbourg était irrévocablement engagé dans le concert
européen[86]. Même contentement en Angleterre, où l'on se félicitait
surtout d'avoir empêché le pacha de profiter de ses succès; notre
chargé d'affaires à Londres écrivait que, «depuis le commencement de
la crise d'Orient, il n'avait point vu lord Palmerston aussi satisfait
de la face des affaires[87]». Quant au gouvernement russe, il fut
évidemment surpris de la conduite de son représentant et disposé à la
regretter; toutefois, il ne le désavoua pas et affecta de faire bonne
figure à un jeu qu'il n'avait pas choisi[88]. À Paris, on ne pouvait
blâmer un acte en harmonie avec les déclarations faites, au même
moment, par le président du conseil; le maréchal Soult écrivit donc
qu'il «regardait comme une chose heureuse l'adhésion de la Porte à la
demande par laquelle les envoyés des cinq puissances l'avaient engagée
à ne rien conclure, sans leur concours, avec le pacha d'Égypte»;
toutefois il exprima, un peu naïvement, sa surprise «de la joie si
vive que cet événement paraissait avoir causée à Vienne et surtout à
Londres[89]». Faut-il croire que cette joie éveillait quelques doutes
dans l'esprit du maréchal sur l'habileté de la conduite qui venait
d'être suivie? Il ne pouvait se dissimuler que la note du 27 juillet
ne nous avait pas seulement engagés plus avant et plus formellement
dans la politique du concert européen, mais qu'elle avait du même coup
affaibli la situation particulière de Méhémet-Ali, en lui enlevant la
chance de l'arrangement direct et en le livrant absolument à
l'arbitrage de puissances notoirement mal disposées.

[Note 86: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]

[Note 87: Dépêche du 17 août 1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces
historiques_.)]

[Note 88: Dépêches de M. de Barante, 10 et 17 août 1839. (_Documents
inédits._)]

[Note 89: Dépêche du maréchal Soult à M. de Bourqueney, 22 août 1839.
(_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]


VII

Rien n'indiquait cependant que le gouvernement français fût disposé à
réduire ses prétentions dans la question égyptienne: au contraire.
Avant Nézib, il avait paru admettre la rétrocession au sultan d'une
partie de la Syrie; après, il estimait qu'on ne pouvait plus exiger ce
sacrifice, que le pacha s'était créé des titres par sa victoire, et
que la France s'était obligée à faire valoir ces titres, le jour où,
en son nom, le capitaine Callier avait empêché Ibrahim triomphant de
poursuivre des succès alors faciles[90]. Quant à la défection de la
flotte ottomane, tout en déclarant la regretter et en blâmant même à
part soi la conduite de l'amiral Lalande[91], le cabinet français en
concluait que Méhémet-Ali était plus que jamais capable de résister à
toutes les tentatives de coercition, et qu'il lui suffirait d'un
geste, d'un mot, pour mettre l'empire ottoman et, par suite l'Europe
entière, sens dessus dessous[92]. Le pacha, avec sa finesse orientale,
comprenait le parti à tirer de l'opinion qu'on se faisait à Paris de
sa puissance et de son caractère; de là les sorties véhémentes par
lesquelles il cherchait à nous effrayer, feignant d'être toujours sur
le point de mettre le feu aux poudres, si on ne lui faisait obtenir
immédiate et complète satisfaction. «On veut me faire mourir
d'inanition, disait-il, un jour d'août, à notre consul; j'aime mieux
mourir d'un seul coup. Ah! vous craignez que je n'amène les Russes à
Constantinople! Que m'importe, à moi? Ils n'y resteront pas.
J'entraînerai la guerre générale? dites-vous. Je ne la désire pas;
mais deux maisons brûlent, la mienne et celle de mon ami; il faut
d'abord que je sauve la mienne. Je vois clairement, aujourd'hui, que
les puissances étrangères ne sont pas en état de s'entendre...
Pourquoi vous êtes-vous mêlés de nos affaires, vous qui n'êtes pas de
notre religion? Sans vous, nous les aurions déjà réglées[93].» Ému par
ces menaces, le gouvernement français se sentait en outre poussé par
le mouvement d'opinion qu'avait soulevé le débat sur le crédit de dix
millions et qu'entretenait, depuis lors, la polémique des journaux. Le
public continuait à s'intéresser vivement au pacha et surtout mettait
en demeure le cabinet de faire grand. Certains ministres, de ceux qui
venaient, quelques mois auparavant, de déblatérer, comme orateurs de
la coalition, contre les défaillances diplomatiques du cabinet du 15
avril, se sentaient particulièrement piqués au jeu; plus occupés de
l'effet parlementaire que des conséquences internationales, ils
cherchaient l'occasion de faire, n'importe comment et à tout risque,
quelque acte d'énergie. Se rappelant avec quelle insistance ils
avaient naguère opposé le souvenir de l'expédition d'Ancône aux
timidités de M. Molé, ils rêvaient d'entreprendre en Orient, à Candie
par exemple, quelque nouvelle «anconade«. Il fallut la résistance du
maréchal Soult, inspirée par le Roi, pour empêcher cette témérité[94].

[Note 90: On a prétendu même que le capitaine Callier avait promis
formellement la possession de la Syrie au pacha, et M. Thiers a répété
plus tard cette assertion dans une conversation avec M. Senior.
(SENIOR, _Conversations with M. Thiers, M. Guizot and other
distinguished persons_, t. I, p. 4.) Mais les ministres du 12 mai ont
affirmé à la tribune qu'il n'avait été pris aucun engagement qui
diminuât la liberté de la France.]

[Note 91: Lettre du maréchal Soult au Roi, 1er août 1839. (_Documents
inédits._)]

[Note 92: Dépêche du maréchal Soult à M. de Sainte-Aulaire, 16 août
1839. (_Documents inédits._)]

[Note 93: Cette conversation se tint en présence du capitaine Jurien
de la Gravière qui l'a rapportée dans ses _Souvenirs_. (_Revue des
Deux Mondes_ du 15 septembre 1864, p. 358.)]

[Note 94: Lettre du maréchal Soult au Roi, 3 août 1839. (_Documents
inédits._)]

Étant aussi peu résignée à abandonner quelque chose des prétentions du
pacha, comment la France avait-elle pu affirmer solennellement, dans
la note du 27 juillet, que «l'accord entre les cinq grandes puissances
était assuré»? Avait-elle donc des raisons de croire qu'elle
ramènerait les autres gouvernements à son sentiment? Outre Manche,
l'animosité contre Méhémet-Ali avait encore augmenté depuis la
défection du capitan-pacha, et la mystification dont, en cette
circonstance, avait été victime la marine britannique ajoutait au
grief politique une blessure d'amour-propre. Non-seulement le cabinet
de Londres continuait à soutenir qu'il fallait restreindre le pacha à
l'Égypte héréditaire[95], mais il demandait qu'avant toute solution,
les escadres alliées imposassent, au besoin par le canon, la
restitution de la flotte ottomane[96]. Le ton même avec lequel il
formulait ses exigences avait pris quelque chose de plus absolu; nulle
trace des précautions de langage qu'il employait naguère pour ménager
l'avis contraire du gouvernement français. C'est que l'adhésion de
l'ambassadeur russe à la note du 27 juillet avait déterminé, dans
l'attitude de lord Palmerston, un changement qui devait avoir les plus
graves conséquences. Jusqu'alors, principalement préoccupé du czar, il
avait senti le besoin de s'appuyer sur la France. Devant la facilité,
absolument inattendue pour lui, avec laquelle on venait d'obtenir, à
Constantinople, la signature de la Russie, il estima que le danger
n'était pas, ou tout au moins n'était plus du côté de cette puissance,
qu'elle «était entrée dans le concert européen par un acte officiel et
n'en pourrait sortir sans provoquer des complications pour lesquelles
elle n'était pas prête»; il en conclut qu'il était libre d'employer
tous ses efforts à satisfaire son ressentiment contre Méhémet-Ali et
sa jalousie de l'influence française dans la Méditerranée. Cette
évolution de la politique anglaise n'échappa point à notre diplomatie;
M. de Bourqueney en informait, dès le 18 août, le maréchal Soult[97],
et celui-ci écrivait, quelques jours après, à ses ambassadeurs près
les cours continentales: «Le gouvernement britannique a voulu voir,
dans la note du 27 juillet, l'expression du consentement absolu du
gouvernement russe à faire, de la question d'Orient, l'objet d'un
concert européen; se persuadant que tout est fini de ce côté, il a cru
pouvoir diriger désormais toute son action du côté de l'Égypte[98].»

[Note 95: Dépêches de M. de Bourqueney, 31 juillet et 9 août 1839.
(_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]

[Note 96: Dépêche de lord Palmerston, 1er août 1839. (_Correspondence
relative to the affairs of the Levant._)]

[Note 97: «Un grand changement, écrivait M. de Bourqueney, s'est
opéré, depuis trente-huit heures, dans l'esprit des membres du cabinet
anglais: on n'admettait pas la possibilité du concours de la Russie,
aujourd'hui on l'espère; on espérait le concours de l'Autriche
jusqu'au bout, on n'en doute plus. On en conclut que le moment est
venu de laisser un peu reposer l'attitude ombrageuse et comminatoire
envers le cabinet russe.» (Dépêche du 18 août 1839, publiée par M.
Guizot.)]

[Note 98: Dépêche du maréchal Soult à M. de Barante, 29 août 1839.
(_Documents inédits._)--À la même époque, le 30 août, M. Desages,
directeur politique au ministère des affaires étrangères, écrivait à
M. Bresson: «Nos voisins d'outre-Manche sont plus obstinés que jamais
à l'encontre de Méhémet-Ali. On s'est mis, à Londres, au diapason de
lord Ponsonby et de Roussin, qui se figurent qu'en crachant sur le
pacha, cela suffit pour en venir à bout.» (_Documents inédits._)
L'allusion faite à l'amiral Roussin s'explique par ce fait qu'on
reprochait à notre ambassadeur à Constantinople de n'être pas assez
favorable au pacha. L'amiral devait même, pour cette cause, être
rappelé le 13 septembre 1839, et remplacé par M. de Pontois.]

Lord Palmerston ne se contentait pas de manifester, sans réserve, dans
les communications qu'il avait avec le cabinet de Paris, un avis
contraire au sien. S'engageant plus avant dans une tactique que nous
avons déjà eu occasion de noter, il cherchait un appui contre la
France, auprès des autres puissances, sans en excepter la Russie. Le
maréchal Soult, ému d'un procédé aussi peu ami, écrivait à M. de
Bourqueney, le 22 août: «Si l'expression du dissentiment qui existe au
sujet de Méhémet-Ali, entre la France et l'Angleterre, ne sortait pas
du cercle des communications échangées entre les deux gouvernements,
il n'y aurait pas un grand inconvénient; malheureusement, j'acquiers
tous les jours la certitude qu'il n'en est pas ainsi. Le cabinet de
Londres, dominé par ses préoccupations, ne sait pas assez les
dissimuler aux autres cabinets; il semble quelquefois voir en eux des
auxiliaires dont la coopération peut l'aider à nous ramener à sa
manière de voir, et les cours auxquelles s'adressent ses confidences,
se méprenant sur l'intention qui les lui dicte, y voient le principe
d'un relâchement sérieux dans l'alliance anglo-française. Déjà plus
d'un indice me donne lieu de penser que telle de ces cours travaille,
par des avances adroitement calculées, par d'apparentes concessions, à
entraîner le gouvernement britannique dans une voie nouvelle.» Et
notre ministre ajoutait: «Il n'en faudrait pas davantage pour jeter
une perturbation déplorable dans la marche de la politique
générale[99].» Ces plaintes furent sans effet sur lord Palmerston.
Par des dépêches adressées, les 25 et 27 août, à tous ses ambassadeurs
près les grandes puissances, il saisit plus ouvertement encore et plus
solennellement l'Europe de son dissentiment avec la France; il y
exposait les raisons d'enlever immédiatement au pacha toutes les
provinces autres que l'Égypte, et réfutait les objections du
gouvernement français, qu'il ne nommait pas, mais qui était
suffisamment désigné; du reste, pas un mot des précautions à prendre
contre la Russie; pour le ministre anglais, la question d'Orient
semblait être désormais réduite à la question égyptienne[100].

[Note 99: _Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.]

[Note 100: _Correspondence relative to the affairs of the Levant._]

Les diverses puissances se montrèrent disposées à accorder l'appui qui
leur était demandé par le cabinet britannique. Peu de jours après, le
général Sébastiani, qui venait de reprendre la direction de
l'ambassade de Londres, se trouvait à la campagne chez le chef du
_Foreign Office_, au moment où celui-ci recevait les dépêches de ses
ambassadeurs. «Lord Palmerston me les a toutes lues, écrivait le
général à son ministre. De Constantinople, lord Ponsonby fait savoir
que le Divan a été réuni et a décidé qu'il ne serait rien accordé à
Méhémet-Ali au delà de l'investiture héréditaire de l'Égypte. De
Vienne, lord Beauvale annonce que le cabinet autrichien adopte de plus
en plus le point de vue anglais sur la nécessité de réduire à l'Égypte
les possessions territoriales du vice-roi. À Berlin, même faveur pour
le projet anglais. Enfin, lord Clanricarde écrit de Saint-Pétersbourg
que le cabinet russe s'unit sincèrement aux intentions du cabinet
britannique, qu'il partage son opinion sur les bases de l'arrangement
à intervenir, et qu'il offre sa coopération.--Voyez, a repris lord
Palmerston, voyez s'il est possible de renoncer à un système que nous
avons adopté, au moment même où il réunit les efforts de presque
toutes les puissances avec lesquelles nous avons entrepris de résoudre
pacifiquement la question d'Orient[101].»

[Note 101: Dépêches du général Sébastiani au maréchal Soult, 14 et 17
septembre 1839. (_Mémoires de M. Guizot._)]

Comme on a pu s'en rendre compte par la dépêche que nous venons de
citer, l'adhésion du gouvernement russe n'était pas la moins
chaleureuse. Nul n'en peut être surpris. Depuis longtemps ce
gouvernement désirait ardemment brouiller l'Angleterre et la France.
Nous l'avons vu, en juillet, accueillir avec empressement les premiers
signes d'un dissentiment possible entre les deux puissances et chercher
là, sinon la revanche, du moins la consolation des mécomptes de sa
politique orientale. Depuis lors, comme pour cultiver ce germe de
discorde, il s'était attaché à caresser l'Angleterre; rien ne le fâchait
de ce qui venait d'elle[102]. Dans les conversations fréquentes que le
czar avait avec l'ambassadeur de la Reine, il ne manquait pas une
occasion d'exciter contre nous les jalousies du cabinet de Londres[103].
Il est vrai qu'à Paris on ne ménageait guère la Russie. Au commencement
de juillet, lors de la discussion des crédits, tous les orateurs avaient
proclamé que la politique de la France devait être de faire échec au
gouvernement de Saint-Pétersbourg. Peu après, quand il s'était agi de
signifier à ce dernier des menaces d'action maritime, pour le cas où il
interviendrait à Constantinople, nous nous en étions chargés aussitôt;
tandis que l'Autriche restait obséquieuse, et que l'Angleterre, qui
avait dès lors son arrière-pensée, se tenait prudemment au second plan,
notre fierté nationale paraissait trouver satisfaction à se mettre bien
franchement en avant et à prononcer très-haut ce nom des Dardanelles,
qui éveillait tant d'ombrages sur les bords de la Néva. Le czar en avait
gardé un vif ressentiment[104]. Loin de chercher à le voiler, il
l'affichait et saisissait, le 7 septembre, l'occasion de l'anniversaire
de la bataille de la Moskowa pour adresser à son armée un ordre du jour
plein d'une injurieuse violence contre la France[105]. M. de Barante
observait soigneusement cet état d'esprit et en informait son
gouvernement: «Nous pouvons nous attendre, disait-il, à de fort mauvais
procédés[106].»

[Note 102: Correspondance inédite de M. de Barante, pendant la fin de
juillet et le mois d'août 1839. (_Documents inédits._)]

[Note 103: «La France, disait le czar à l'ambassadeur anglais, cherche
à se faire valoir et se donne un mouvement inutile; elle veut se
mettre à la tête de tout. Depuis quelque temps, elle a l'air de
vouloir dominer l'Europe.» (Dépêche de M. de Barante au maréchal
Soult, 10 août 1839. _Documents inédits._)]

[Note 104: M. de Barante avait noté, dès le premier jour, l'irritation
que nous avions ainsi causée, et il y revint souvent, dans la suite de
la crise, quand il voulut expliquer l'origine de l'hostilité de la
Russie. (Voy., entre autres, les lettres de M. de Barante au maréchal
Soult, en date des 3 et 17 août, 23 octobre 1839 et 4 février 1840, et
la lettre du même à M. Guizot, en date du 28 mai 1841. _Documents
inédits._)]

[Note 105: Dépêche de M. de Barante au maréchal Soult, 16 septembre
1839. (_Documents inédits._)]

[Note 106: Correspondance de M. de Barante, notamment dépêches au
maréchal Soult, en date du 24 août et du 7 septembre 1839. (_Documents
inédits._)]

S'il y avait là, pour nous, un très-sérieux avertissement, n'y
avait-il pas aussi matière à réflexion pour le cabinet anglais?
Celui-ci ne devait-il pas se demander jusqu'à quel point il était de
son intérêt de faire courir à l'alliance occidentale le risque d'une
rupture si passionnément désirée à Saint-Pétersbourg? Lord Palmerston
se rendait parfaitement compte du mobile du czar. «Je ne doute pas,
disait-il à notre ambassadeur, que le cabinet russe, dans son aveugle
et folle partialité contre la France, n'ait été surtout préoccupé du
désir de bien mettre notre dissentiment en évidence; il n'y a sorte de
gracieusetés que la Russie n'ait essayées avec nous, depuis un an,
pour diviser nos deux gouvernements[107].» Mais le ministre anglais
n'en persistait pas moins dans sa politique; la passion de Nicolas se
trouvait, pour le moment, seconder sa propre passion; cela lui
suffisait: il ne voyait pas plus loin. Ainsi, en même temps qu'à
Saint-Pétersbourg on était prêt à faire toutes les avances à
l'Angleterre pour la séparer de nous, à Londres on ne semblait avoir
aucun scrupule à les accepter.

[Note 107: Dépêche du général Sébastiani au maréchal Soult, 17
septembre 1839, citée par M. Guizot.]

Lord Palmerston ne rencontrait pas en Autriche la même animosité contre
la France. Si peu favorable que M. de Metternich fût à Méhémet-Ali, il
eût accepté tout ce que les cabinets de Londres et de Paris lui eussent
proposé d'accord; il ne se lassait pas de le déclarer aux ambassadeurs
des deux puissances[108]. Mais du moment où celles-ci se divisaient, il
devait naturellement se ranger du côté où l'on faisait au pacha la part
la plus petite[109]. Il n'y avait pas, d'ailleurs, à se dissimuler qu'à
Vienne, les sentiments n'étaient plus les mêmes pour nous qu'au début
des négociations. Là aussi, on avait été offusqué du ton de la
discussion des crédits; les phrases où s'était alors complu notre
orgueil national avaient paru au dehors l'indice d'une politique à la
fois aventureuse et arrogante qui inquiétait la prudence et blessait
l'amour-propre des autres puissances. L'attitude de notre diplomatie
n'était pas toujours faite pour corriger cette impression. Le ministère,
préoccupé de répondre à l'attente du parlement, qui l'avait sommé de
faire jouer à la France un rôle prépondérant, agissait parfois avec une
sorte d'ostentation qui froissait des alliés ombrageux[110]. «À Paris,
écrivait le 7 août M. de Metternich, on ne voit _que soi_, et l'on
oublie que par là on excite à en user de même, à l'égard de la France,
ceux avec qui l'on entend entrer en affaires. _Tout pour et par la
France_ est un mot qui sonne bien à des oreilles françaises, mais qui
déchire toutes les autres oreilles[111].» Quelques mois plus tard, à
l'avénement du ministère du 1er mars, M. de Barante, revenant sur cette
conduite du cabinet du 12 mai, écrivit: «Ce cabinet ne s'est pas assez
séparé des jactances propres à la tribune et à la presse, mais si peu
convenables à des ministres. Nous avons inquiété l'Europe, hors de
propos, sans but et sans profit. L'Allemagne s'est émue de tant de
paroles dites au sujet de la rive gauche du Rhin. On s'est figuré que le
maréchal voulait guerroyer et tout pourfendre.» Il ajoutait dans une
autre lettre: «Je ne sais comment a fait le dernier ministère, mais il a
répandu l'idée que nous avions envie de guerroyer, de conquérir, de
chercher les traces de Napoléon[112].» En s'éloignant de nous, le
gouvernement autrichien se rapprochait de la Russie. Au commencement de
la crise, il ne s'était vu qu'en tremblant engagé contre cette
puissance, et il avait eu besoin, pour se rassurer, de sentir derrière
lui ses deux nouveaux alliés[113]. Du moment, au contraire, où il devint
manifeste que ceux-ci n'étaient pas d'accord, le cabinet de Vienne n'eut
plus qu'une pensée: se faire pardonner à Saint-Pétersbourg sa velléité
de politique occidentale. Le retour se fit assez promptement pour que,
le 13 septembre, M. de Metternich pût écrire au comte Apponyi: «La
difficulté réelle dans l'affaire orientale se trouve placée entre Paris
et Londres, car la Russie est à nous[114].» Ainsi nous échappait ce qui
devait être le profit principal de notre politique, cette dissolution de
l'ancienne Sainte-Alliance, cette séparation de l'Autriche et de la
Russie, que naguère l'on se félicitait d'avoir si vite obtenues.

[Note 108: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]

[Note 109: M. de Metternich écrivait, le 25 septembre 1839: «Les
quatre cabinets de Vienne, de Berlin, de Saint-Pétersbourg et de
Londres sont _turcs_; celui des Tuileries est égyptien.» (_Mémoires_,
t. VI, p. 376.)]

[Note 110: Dès le 19 juillet 1839, le maréchal Soult recommandait à M.
de Sainte-Aulaire de calculer son langage de façon que «la part qui
reviendrait au Roi et à la France», dans le concert européen, «fût
bien constatée» et put «être plus tard hautement proclamée».
(_Documents inédits._)]

[Note 111: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 373.--Un peu
après, le 25 septembre, M. de Metternich se plaignait que «la
politique française fût voulante, agissante, tripoteuse, ambitieuse.»
(_Ibid._, p. 376.)]

[Note 112: Lettres de M. de Barante à M. Thiers et à M. Guizot, en
date du 18 mars 1840. (_Documents inédits._)]

[Note 113: Même lorsque le gouvernement autrichien croyait pouvoir
s'appuyer sur la France et l'Angleterre, le moindre froncement de
sourcils de l'autocrate russe le mettait mal à l'aise. Au mois d'août,
M. de Metternich tomba gravement malade et dut, pendant plusieurs
semaines, abandonner la direction des affaires. On attribua
généralement sa maladie à l'émotion que lui avait causée le refus
irrité du czar de prendre part à la conférence de Vienne. M. de
Fiquelmont, ambassadeur d'Autriche en Russie et remplaçant intérimaire
de M. de Metternich, disait que ce dernier «avait pensé mourir de
regret et d'effroi de s'être trompé sur les sentiments de l'empereur
Nicolas». (_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)]

[Note 114: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 374.]

Notre ambassadeur à Vienne, M. de Sainte-Aulaire, suivait ces
péripéties de la politique autrichienne, avec la même sagacité dont
faisait preuve M. de Barante à Saint-Pétersbourg. Il ne se lassait pas
de répéter à son gouvernement que, «pour être quatre, ou même trois»,
c'est-à-dire pour avoir, contre la Russie, le concert de l'Autriche,
de la Prusse, de l'Angleterre et de la France, «il fallait commencer
par être deux», c'est-à-dire établir l'accord entre Londres et Paris,
et il ajoutait: «Si l'on n'a pas su ou pu s'entendre avec
l'Angleterre, il faut tout abandonner; l'Autriche n'interviendra pas
pour nous mettre d'accord; elle se serrera contre la Russie et
s'efforcera de se faire pardonner un mauvais mouvement[115].» M. de
Sainte-Aulaire, ne craignant pas de rompre ouvertement avec
l'engouement pour le pacha d'Égypte, ajoutait: «Faut-il nous brouiller
avec tous nos alliés dans l'intérêt de Méhémet-Ali? Cet homme est le
mauvais génie de la France; son ambition est insatiable, ses projets
révolutionnaires. En paraissant le favoriser, nous nous aliénons
l'Autriche comme l'Angleterre. La Russie, bâtissant sur nos ruines,
prendra notre place dans leur alliance, et restera l'arbitre des
affaires d'Orient[116].» Ces représentations furent mal reçues par le
gouvernement français. Le Roi fit appeler M. de Langsdorff, que M. de
Sainte-Aulaire avait envoyé à Paris pour y défendre sa politique, et,
après avoir pris la peine de l'endoctriner longuement, lui ordonna de
repartir aussitôt pour Vienne. «La France, disait Louis-Philippe,
n'est pas directement intéressée à l'établissement plus ou moins
étendu du pacha en Syrie; la chose en elle-même ne lui importe guère;
mais ce qui importe beaucoup, c'est de préserver l'empire ottoman de
sa ruine et l'Europe d'une guerre générale. Cette guerre est
inévitable si l'on fait au vice-roi des conditions trop dures. Il ne
manquera pas, alors, d'ordonner à son fils de passer le Taurus et de
marcher sur Constantinople. Or, la Russie ne consentant pas à accepter
le concours des autres puissances dans la mer de Marmara, la guerre va
éclater, et le plus infaillible de ses résultats est la ruine de
l'empire ottoman[117].» Comme on le voit, le raisonnement de
Louis-Philippe reposait entièrement sur l'idée que tout le monde, en
France, se faisait alors de la force du pacha. Au ministère des
affaires étrangères, M. Desages n'était pas moins décidé que le Roi,
et de toutes parts M. de Sainte-Aulaire s'entendait signifier qu'il
faisait fausse route. La politique française s'engageait donc
décidément dans l'impasse égyptienne. Elle ne devait pas tarder à y
rencontrer le péril signalé à l'avance par notre prévoyant
ambassadeur.

[Note 115: Lettre à M. Bresson, 22 août 1839. (_Documents inédits._)]

[Note 116: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]

[Note 117: _Ibid._]


VIII

Jusqu'alors la Russie, tout en observant les événements, en écoutant
attentivement ce qu'on lui disait et même ce qu'on ne lui disait pas,
était restée sur la réserve, et n'avait pris l'initiative d'aucune
démarche. Vers le milieu de septembre 1839, en présence du désaccord
croissant de l'Angleterre et de la France, elle jugea le moment venu
de sortir de cette attitude passive. On apprit soudainement, en
Europe, que le ministre russe à Darmstadt, qui passait pour posséder
la confiance du czar et de M. de Nesselrode, M. de Brünnow, était
envoyé à Londres afin de proposer à lord Palmerston une entente sur la
question orientale. La nouvelle fit grande rumeur dans les
chancelleries, et tous les yeux se portèrent sur le théâtre de cette
négociation. De Vienne, où il ne pouvait plus être question de réunir
la conférence, le centre diplomatique se trouvait, par là, transporté
à Londres; la direction échappait définitivement à M. de Metternich,
pour passer à lord Palmerston: la France ne gagnait pas au change.

M. de Brünnow arriva en Angleterre le 15 septembre. L'objet principal,
unique, de sa mission, était d'appuyer le cabinet de Londres pour le
brouiller avec celui de Paris. Il déclara tout d'abord à lord
Palmerston «que le czar adhérait entièrement à ses vues sur les
affaires d'Égypte; qu'il s'associerait à toutes les mesures qui
seraient jugées nécessaires pour leur donner effet; qu'il s'unirait
pour cela à l'Angleterre, à l'Autriche et à la Prusse, soit que la
France entrât dans ce concert, soit qu'elle restât à l'écart,» et,
comprenant qu'il pouvait s'exprimer à coeur ouvert avec le ministre
anglais, il ajouta que, «tout en reconnaissant, au point de vue
politique, l'avantage d'avoir la France avec soi, le czar,
personnellement, préférerait qu'elle fût laissée en dehors[118]».
Quant à la protection à exercer sur l'empire ottoman, le czar
acceptait qu'elle appartînt à l'Europe entière et renonçait a
renouveler le traité d'Unkiar-Skélessi, dont le terme expirait
prochainement. Seulement, pour reprendre en fait une partie de ce
qu'il abandonnait en droit, il demandait qu'au cas où il serait
nécessaire de défendre Constantinople contre Méhémet-Ali, les
vaisseaux et les soldats russes fussent seuls admis à entrer dans la
mer de Marmara, tandis que les escadres des autres puissances
opéreraient dans la Méditerranée, sur les côtes de Syrie et d'Égypte.
La Russie protestait, du reste, que, dans ce cas, elle n'agirait pas
en son nom propre, mais comme mandataire de l'Europe[119].

[Note 118: Lettre de lord Palmerston à M. Bulwer, 24 septembre 1839.
(BULWER, t. II, p. 263)]

[Note 119: BULWER, t. II, p. 263, et dépêche du général Sébastiani au
maréchal Soult, 23 septembre 1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces
historiques_.)]

Avant même d'avoir pu prendre l'avis de ses collègues, alors
dispersés, lord Palmerston communiqua cette ouverture au général
Sébastiani. «Je lui ai tout dit, écrivait-il à M. Bulwer, excepté la
préférence de Nicolas pour une solution qui laisse la France
dehors[120].» Il ne cacha pas qu'il était personnellement
très-favorable à la proposition russe et qu'il comptait la voir
accepter par le cabinet anglais; il se disait sûr également de
l'adhésion «cordiale» de l'Autriche et de la Prusse[121]. Dans cette
situation difficile, le gouvernement français manoeuvra fort
habilement; au lieu de se plaindre de la part faite au pacha, il ne
fit porter ses réclamations que sur la prétention, manifestée par la
Russie, d'entrer seule dans la mer de Marmara: c'était substituer un
grief européen à ce qui n'eût été qu'un grief français. Cette
attitude, prise dès la première heure par le général Sébastiani[122],
fut confirmée par une dépêche du maréchal Soult; après avoir soutenu
que l'acceptation de la prétention russe impliquerait la
reconnaissance du traité d'Unkiar-Skélessi et créerait un précédent
dont le czar pourrait ensuite se prévaloir comme d'un droit, le
maréchal, se sentant sur un bon terrain, ajoutait avec une singulière
fermeté de ton: «Jamais, de notre aveu, une escadre de guerre ne
paraîtra devant Constantinople sans que la nôtre ne s'y montre
aussi... Le cabinet de Londres n'ayant pas encore pris de résolution
définitive, nous aimons à croire que de plus mûres réflexions lui
feront repousser les propositions captieuses de la Russie. En tout
cas, la détermination du gouvernement du Roi est irrévocable. Quelles
que soient les conséquences d'un déplorable dissentiment, dût-il avoir
pour effet l'accomplissement du projet favori de la Russie, celui de
nous séparer de nos alliés, ce n'est pas nous qui en aurons encouru la
responsabilité. Nous resterons sur notre terrain; ce ne sera pas notre
faute, si nous n'y retrouvons plus ceux qui s'y étaient d'abord placés
à côté de nous[123].»

[Note 120: BULWER, t. II, p. 264.]

[Note 121: _Ibid._, p. 264 à 266, et dépêche du général Sébastiani au
maréchal Soult, 23 septembre 1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces
historiques_.)]

[Note 122: Même dépêche.]

[Note 123: Dépêche du 26 septembre 1839.]

Ce langage fit impression sur le gouvernement anglais. Vainement lord
Palmerston persistait-il à soutenir que l'on avait satisfaction du
moment où les troupes russes entraient dans le Bosphore en vertu d'un
mandat de l'Europe; vainement s'étonnait-il qu'on n'eût pas plus
confiance dans le czar[124]: parmi les autres ministres anglais, tous
ne mettaient pas autant d'entrain à se jeter dans les bras de la
Russie et à rompre avec la France. Deux d'entre eux, lord Holland et
lord Clarendon, se proclamaient hautement partisans de l'alliance
française. Sans être aussi décidés, le marquis de Lansdowne, grand
seigneur accompli, très-considéré dans son parti, et lord John
Russell, l'un des principaux orateurs du ministère, s'inquiétaient
visiblement de la politique du _Foreign Office_. Quant au chef du
cabinet, lord Melbourne, il était sans doute trop insouciant et
indolent pour beaucoup résister à la passion impérieuse de lord
Palmerston; toutefois, autant que le lui permettaient son égoïsme
épicurien et cet _I don't care_[125] dont il semblait avoir fait sa
devise, il préférait l'alliance française à l'alliance russe.
Soigneux de ne pas se faire d'affaires qui troublassent son repos, il
se préoccupait des risques auxquels l'exposerait, au dehors, la
hardiesse aventureuse de son ministre des affaires étrangères, et
aussi des mécontentements que soulèverait, dans l'intérieur de son
propre parti, une politique si contraire à la tradition des whigs. Ne
voyait-il pas que l'homme salué naguère par ces derniers comme leur
grand chef, le champion victorieux de la réforme parlementaire, le
vieux lord Grey, toujours respecté et influent, bien que vivant dans
une retraite mélancolique et ennuyée, exprimait hautement l'avis qu'on
ne devait pas se séparer de la France? De là les résistances et les
hésitations que lord Palmerston, à sa grande surprise, rencontra dans
le sein du conseil des ministres. Malgré ses efforts, il fut décidé
que les propositions de M. de Brünnow n'étaient pas acceptables, et
même qu'il fallait faire un pas vers la France, pour lui faciliter
l'accord.

[Note 124: «Je dis, racontait lord Palmerston lui-même, qu'il ne
semblait pas y avoir de moyen terme entre la confiance et la défiance;
que si nous liions la Russie par un traité, nous devions nous fier à
elle; et que, nous fiant à elle, il valait mieux ne mêler aucune
apparence de suspicion à notre confiance.» (BULWER, t. II, p.
264.)--Voy. aussi la dépêche précitée du général Sébastiani, en date
du 23 septembre.]

[Note 125: «Cela m'est égal.»]

Le chef du _Foreign Office_ dut donc, bien à contre-coeur, signifier,
le 3 octobre, à l'envoyé russe, que «le cabinet anglais n'adhérait
point à ses propositions», et donner comme raison de ce refus le désir
de ne pas se séparer de ses alliés d'outre-Manche. «La France, dit-il,
ne peut consentir, pour sa part, à l'exclusion des flottes alliées de
la mer de Marmara, dans l'éventualité de l'entrée des forces russes
dans le Bosphore, et l'Angleterre ne veut pas se détacher de la
France, avec laquelle elle a marché dans une parfaite union depuis
l'origine de la négociation[126].» Il communiqua en même temps cette
résolution au général Sébastiani, et ajouta, ce qui lui coûta plus
encore, que, par déférence pour la France, l'Angleterre consentait à
joindre à l'investiture héréditaire de l'Égypte en faveur de
Méhémet-Ali, la possession, également héréditaire, du pachalik d'Acre,
sans la ville de ce nom: le tout sous la condition que, en cas de
refus du pacha, le gouvernement français s'associerait aux mesures de
contrainte à prendre contre lui. Notre ambassadeur, en faisant
connaître à son ministre cette concession, disait: «Sans doute, le
retour n'est pas aussi complet que nous pourrions le désirer; mais il
y a un immense pas de fait. Je crains, je l'avoue, que ce ne soit le
dernier[127].»

[Note 126: Dépêche du général Sébastiani au maréchal Soult, 3 octobre
1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]

[Note 127: Dépêche de M. de Brünnow, 8 octobre 1839.]

Lorsque l'historien considère après coup les événements qui ont mal
tourné, il lui semble parfois regarder de haut et de loin des
voyageurs qui se seraient trompés de route; d'où il est, il discerne
clairement la fondrière ou l'impasse auxquels ils vont aboutir; mais
souvent aussi, il voit, avant ce terme fatal, s'embrancher, sur cette
même route, d'autres chemins qu'il suffirait de prendre pour retrouver
la bonne direction. S'il s'aperçoit qu'on néglige ces moyens de salut
et qu'on passe outre, il éprouve un serrement de coeur et ne retient
pas un mouvement d'impatience, ne se souvenant pas toujours assez que
ceux qui marchent dans la plaine ne peuvent, comme lui, embrasser
l'horizon. À l'époque où nous a conduits notre récit, dans les
premiers jours d'octobre 1839, le gouvernement français, jusqu'alors
égaré sur une fausse piste, ne nous apparaît-il pas comme étant arrivé
à l'un de ces embranchements? Qu'il entre dans la voie ouverte par la
proposition de l'Angleterre, et il est assuré, non-seulement
d'échapper au péril qui le menace, mais de terminer honorablement,
brillamment même, sa campagne diplomatique. Peu importe que la part de
Syrie soit plus ou moins considérable; elle est accordée contre le
voeu de toutes les autres puissances, et à notre seule considération;
l'effet moral est donc complet, et le pacha devient tout à fait notre
protégé. De plus, au vu de l'Europe, nous déjouons la manoeuvre par
laquelle la Russie s'est flattée de nous isoler et de nous humilier;
nous battons lord Palmerston dans son propre cabinet; nous obtenons de
l'Angleterre une concession qui est une marque d'amitié et de
déférence. L'intérêt, l'honneur et même l'amour-propre ont
satisfaction. Dès lors, nous pouvons, sans crainte de nous diminuer,
faire un pas à notre tour et accepter la transaction offerte.

Notre gouvernement n'en jugea pas ainsi. Enhardi, plutôt que
satisfait, par la concession qui lui était faite, il n'y vit qu'une
raison de persister dans ses exigences; il se persuada qu'un accord
n'était plus à craindre entre l'Angleterre et la Russie, que la
première y avait une répugnance invincible, et que la seconde serait
trop attachée à ses rêves de prépondérance en Orient, pour faire les
concessions nécessaires: c'était ne tenir compte ni de la passion de
lord Palmerston ni de celle de Nicolas. Toujours dupe de la comédie
que le pacha jouait à dessein devant les consuls, on se figurait, à
Paris, qu'il n'accepterait jamais de telles conditions. «Plutôt que de
les subir, disait-on, il se jetterait dans les chances d'une
résistance moins dangereuse pour lui qu'embarrassante et
compromettante pour l'Europe[128].» D'ailleurs les journaux français,
de plus en plus échauffés au sujet de l'Égypte, de plus en plus
susceptibles sur tout ce qui touchait à l'orgueil national,
soutenaient contre la presse anglaise une polémique qui ne facilitait
pas la conciliation diplomatique, exerçaient une surveillance
ombrageuse sur toutes les démarches du gouvernement, épiaient tous les
bruits, et, prompts à s'imaginer, au moindre indice, que quelque
accord se concluait, aux dépens du pacha, avec le cabinet de Londres,
dénonçaient cet accord comme une lâcheté et une trahison. C'est ainsi
que, trompé par ses propres illusions, intimidé et entraîné par la
presse, le ministère n'hésita pas à repousser absolument l'ouverture
de lord Palmerston. Par une dépêche en date du 14 octobre, le maréchal
Soult déclara persister dans ses vues antérieures, alors même que
cette persistance «serait le signal d'un accord intime entre
l'Angleterre et la Russie». «Nous déplorerions vivement, disait-il, la
rupture d'une alliance à laquelle nous attachons tant de prix; mais
nous en craindrions peu les effets directs, parce qu'une coalition
contraire à la nature des choses et condamnée d'avance, même en
Angleterre, par l'opinion publique, serait nécessairement frappée
d'impuissance[129].»

[Note 128: Dépêche du maréchal Soult, 14 octobre 1839.]

[Note 129: _Mémoires de M. Guizot._]

Quelques jours après, le 18 octobre, le général Sébastiani écrivait au
maréchal: «J'ai fait à lord Palmerston la communication que me
prescrivait Votre Excellence. J'ai reproduit toutes les considérations
sur lesquelles le gouvernement du Roi se fonde pour persister dans ses
premières déterminations relativement aux bases de la transaction à
intervenir entre le sultan et Méhémet-Ali. Lord Palmerston m'a écouté
avec l'attention la plus soutenue. Lorsque j'ai eu complété mes
communications, il m'a dit ces simples paroles: «Je puis vous
déclarer, au nom du conseil, que la concession faite d'une portion du
pachalik d'Acre est retirée.» J'ai vainement essayé de ramener la
question générale en discussion; lord Palmerston a constamment opposé
un silence poli, mais glacial. Je viens de reproduire textuellement,
monsieur le maréchal, les seuls mots que j'aie pu lui arracher. Mes
efforts se sont, naturellement, arrêtés au point que ma propre dignité
ne me permettait pas de dépasser[130].» Ne voit-on pas percer l'âpre
satisfaction avec laquelle le ministre anglais retire la concession
qu'il nous avait offerte malgré lui, et la résolution où il est de
reprendre contre nous une campagne sans ménagement? Cette fois, il
espère bien que nos amis, découragés par notre obstination, ne
s'interposeront plus entre lui et nous. Aussi, dans les semaines qui
suivent, ses communications au gouvernement français deviennent d'un
tel ton que lord Granville est obligé de lui demander des corrections;
lord Palmerston ne les fait qu'en rechignant. «Bien que quelques-uns
des faits et des arguments dont je me suis servi, écrit-il à son
ambassadeur, doivent, comme vous le dites, toucher au vif
Louis-Philippe, cependant il me semble nécessaire d'en agir ainsi, et
nous ne pouvons nous sacrifier nous-mêmes par délicatesse pour
lui[131].» Tel est même son parti pris, qu'il affecte de prendre au
sérieux je ne sais quelle historiette d'après laquelle Louis-Philippe
aurait annoncé à un diplomate étranger une prochaine guerre avec
l'Angleterre, et expliqué ainsi le besoin d'assurer à la France le
concours d'une puissante flotte égyptienne[132].

[Note 130: _Mémoires de M. Guizot._]

[Note 131: Lettre du 5 novembre 1839. (BULWER, t. II, p. 267.)]

[Note 132: Lettre du 22 novembre 1839. (_Ibid._, p. 268.)]

L'attitude de lord Palmerston n'arracha pas le gouvernement français à
sa trompeuse sécurité. Ayant su que M. de Brünnow avait quitté Londres
vers le milieu d'octobre et qu'il était retourné à Darmstadt sans
aller même prendre langue à Saint-Pétersbourg, le maréchal Soult en
conclut que tout était fini de ce côté. «Calmez vos inquiétudes sur la
possibilité d'un accord entre l'Angleterre et la Russie, écrivait-il à
M. de Sainte-Aulaire. Les renseignements que je reçois me portent à
croire que l'échec éprouvé à Londres par M. de Brünnow a été complet,
et qu'il n'existe plus entre les deux cours de négociations
sérieuses[133].» Par une illusion plus inexplicable encore, notre
ministre croyait, au cas où il serait abandonné par l'Angleterre,
pouvoir espérer l'appui de l'Autriche et de la Prusse[134]. Ce n'était
pourtant pas la correspondance de ses ambassadeurs qui l'entretenait
dans ces idées. De Saint-Pétersbourg, M. de Barante l'avertissait que
le czar céderait tout à l'Angleterre pour la brouiller avec nous[135].
De Berlin, M. Bresson écrivait que la Prusse ne sortirait pas de sa
«neutralité irrésolue», et que «tout lui paraîtrait bien, pourvu que
M. de Metternich y eût donné son attache[136].» À Vienne, M. de
Sainte-Aulaire n'avait pas meilleure impression. «Dans une situation
donnée, écrivait-il, le gouvernement autrichien se prononcerait contre
la Russie; dans telle autre, contre l'Angleterre; contre les deux à la
fois, jamais[137].» Notre ambassadeur ayant demandé à M. de Metternich
s'il croyait un arrangement possible entre l'Angleterre et la Russie:
«Je ne sais trop que vous en dire, répondit le chancelier, parce que
j'ignore ce qui conviendra à lord Palmerston, mais j'ose vous répondre
que la difficulté ne viendra pas du côté de l'empereur Nicolas. Il est
puéril d'imaginer qu'il ait commencé cette négociation sans vouloir la
mener à bien. D'ailleurs, sur cette question des détroits où vous le
croyez inflexible, il a pris son parti depuis longtemps. La plus
grosse de vos fautes est assurément votre division avec l'Angleterre.
Si vous êtes encore à temps pour la réparer, ne perdez pas un moment.
Vous courez chaque jour le risque d'apprendre qu'on vous a mis en
dehors de l'affaire d'Orient, et qu'on va faire sans vous ou contre
vous ce qu'on n'aura pu faire avec vous. Comprenez que l'Autriche et
la Prusse, fort indifférentes au sort du pacha d'Égypte, ne se
compromettront pas pour le défendre; nous donnerons les mains à ce qui
aura été convenu à Londres, et vous n'aurez plus que l'alternative
d'assister à l'exécution rigoureuse du client que vous voulez
protéger, ou de le défendre en ayant toute l'Europe contre vous[138].»
M. de Metternich ne prenait même pas la peine de cacher à M. de
Sainte-Aulaire que nous ne devions plus compter sur sa bienveillance.
Il s'en prenait ouvertement à nous de tous les désappointements de sa
politique, de l'avortement de la conférence de Vienne, de la disgrâce
qu'il avait encourue à Saint-Pétersbourg, et il laissait voir qu'il se
croyait désormais obligé de marcher derrière l'Angleterre et la
Russie, sans rien leur refuser. Et comme notre ambassadeur lui
demandait ce qu'il ferait si le gouvernement français le chargeait de
décider, en qualité d'arbitre, entre lord Palmerston et lui:
«Gardez-vous bien de me le proposer, répondit-il précipitamment, car
je n'hésiterais pas à donner, sur tous les points, gain de cause à vos
adversaires[139].»

[Note 133: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]

[Note 134: Lettre du maréchal Soult au duc d'Orléans, 15 octobre 1839.
(_Documents inédits._)]

[Note 135: Dépêches de novembre 1839. (_Documents inédits._)]

[Note 136: Lettre du maréchal Soult au Roi, 9 octobre 1839.
(_Documents inédits._)]

[Note 137: Lettre de M. de Sainte-Aulaire à M. de Barante, 5 octobre
1839. (_Documents inédits._)]

[Note 138: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]

[Note 139: _Ibid._]

Toutefois, de si méchante humeur qu'il fût contre la France, M. de
Metternich ne voyait pas sans méfiance s'établir, entre l'Angleterre
et la Russie, une intimité qui obligerait l'Autriche à se traîner à
leur remorque et qui l'annulerait en Orient. Croyant d'ailleurs, lui
aussi, à la puissance du pacha, il doutait de la possibilité et de
l'efficacité des moyens coercitifs préconisés par lord Palmerston. Ces
considérations le déterminèrent, vers la fin de novembre, à essayer de
s'entremettre et à nous proposer, comme expédient transactionnel, la
prolongation du _statu quo_ établi par l'arrangement de Kutaièh. M. de
Sainte-Aulaire se hâta de transmettre cette ouverture au maréchal
Soult, se figurant qu'elle serait acceptée. Mais le président du
conseil, tout entier à ses illusions, répondit, le 3 décembre, «qu'il
était impossible de prendre au sérieux la communication du cabinet de
Vienne[140]».

[Note 140: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]

Quelques jours après ce refus, qui témoignait d'une si superbe
confiance, tombait brusquement, à Paris, la nouvelle que M. de Brünnow
allait revenir à Londres «avec pleins pouvoirs pour conclure une
convention relative aux affaires d'Orient», et que le czar «acceptait
le principe de l'admission simultanée des pavillons alliés dans les
eaux de Constantinople[141]». Le gouvernement français fut quelque peu
déconcerté par un événement qu'il avait refusé si obstinément de
prévoir. Attendre un secours de l'Autriche, il n'y pouvait plus
penser: à peine M. de Metternich était-il avisé du nouveau voyage de
M. de Brünnow, que l'un de ses plus intimes confidents, le baron de
Neumann, partait pour l'Angleterre avec ordre de rattraper l'envoyé
russe; il le rejoignit à Calais, fit la traversée dans sa compagnie,
et, au débarqué, était pleinement d'accord avec lui[142]. Notre
diplomatie était d'autant plus embarrassée que l'adhésion du czar à la
présence simultanée des pavillons alliés dans la mer de Marmara, ôtait
tout fondement à la seule objection faite naguère par elle aux
premières propositions de M. de Brünnow. Elle ne pouvait contredire
les propositions nouvelles qu'en portant ouvertement le débat sur la
question du pacha, où elle était assurée de n'être pas soutenue. Dans
cette situation, le maréchal Soult se crut obligé d'exprimer, le 9
décembre, au cabinet anglais, la satisfaction que lui causait la
concession inespérée faite par la cour de Russie; «le gouvernement du
Roi, ajoutait-il, reconnaissant, avec sa loyauté ordinaire, qu'une
convention conclue sur de telles bases changerait notablement l'état
des choses, y trouverait un motif suffisant pour se livrer à un nouvel
examen de la question d'Orient, même dans les parties sur lesquelles
chacune des puissances semblait avoir trop absolument arrêté son
opinion pour qu'il fût possible de prolonger la discussion.» Ce
langage un peu embarrassé n'indiquait-il pas, aux derniers jours de
1839, qu'à Paris, l'on commençait enfin à comprendre la nécessité de
rabattre quelque chose des exigences égyptiennes? Plus d'un indice
donne, en effet, à penser que tel était le sentiment personnel de
Louis-Philippe. Si ce sentiment eût prévalu, il aurait été encore
temps de conjurer tout péril. Mais le ministère n'avait pas à compter
seulement avec ses propres inquiétudes et avec les impressions du Roi.
Il allait avoir à compter avec les Chambres; car les vacances
législatives touchaient à leur terme.

[Note 141: Dépêche du chargé d'affaires de France à Londres, 6
décembre 1839. (_Mémoires de M. Guizot._)]

[Note 142: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]


IX

Cette perspective de la rentrée du parlement ramène naturellement
l'attention sur la politique intérieure. Pendant qu'au dehors, la
crise diplomatique s'aggravait, qu'était devenue, au dedans, ce que
nous avons appelé l'épilogue de la crise parlementaire? Y avait-il
quelque amélioration? La machine du gouvernement représentatif
tendait-elle à reprendre son fonctionnement normal et régulier? Depuis
la coalition et la décomposition qui en avait été la conséquence et le
châtiment, le mal principal était l'absence d'une majorité véritable.
Pouvait-on augurer, à la veille de la session de 1840, qu'il allait
enfin s'en constituer une, soit pour le ministère, soit même contre
lui? Non; à passer en revue, l'un après l'autre, les divers groupes
de la Chambre, on y constatait toujours mêmes incertitudes, mêmes
divisions, même morcellement.

La fraction la plus nombreuse était composée des anciens partisans de
M. Molé; faute d'une autre désignation on continuait à les appeler les
221, bien qu'ils n'atteignissent plus ce nombre. Leur ressentiment et
leur méfiance à l'égard du ministère n'étaient pas diminués. La
plupart en contenaient l'expression, par répugnance invétérée pour
toute opposition plus que par déférence pour les hommes au pouvoir.
Quelques-uns, plus passionnés, semblaient prêts à se jeter dans une
hostilité ouverte: à leur tête étaient MM. Desmousseaux de Givré et de
Chasseloup-Laubat; le journal _la Presse_ leur servait d'organe. Quant
à M. Molé, tout en se disant fort dégoûté de la politique et occupé de
la rédaction de ses mémoires, il était au fond très-ulcéré, impatient
de revanche, jaloux surtout de l'autorité que M. Guizot tendait à
reprendre dans le parti conservateur. Seulement, toujours prudent, et
sachant, du reste, les défections qui se produiraient parmi les 221,
s'il leur demandait d'agir, il prêchait la circonspection aux plus
ardents de ses amis, et les détournait de toute démarche trop
prononcée[143].

[Note 143: _Correspondance inédite de M. Molé_, _Journal inédit de M.
le baron de Viel-Castel_, et _Notes inédites de M. Duvergier de
Hauranne_.]

C'étaient les doctrinaires, peu nombreux d'ailleurs, qui continuaient
à donner au cabinet l'appui le plus décidé. Il était alors question
d'une mesure qui, sans faire entrer M. Guizot dans le ministère, l'en
rapprocherait davantage. M. Duchâtel et M. Villemain avaient proposé
de le nommer à l'ambassade de Londres, à la place du général
Sébastiani. L'idée était bien accueillie des autres ministres, qui
trouvaient le général sans action suffisante sur le gouvernement
anglais, lui reprochaient de se montrer un peu froid pour le pacha, et
le soupçonnaient d'être plus l'homme du Roi que du cabinet. En outre,
le grand orateur doctrinaire leur semblait, alors même qu'il les
appuyait ou les ménageait, d'un voisinage sinon inquiétant, au moins
embarrassant. Ils seraient plus tranquilles, le sachant à Londres et
associé à leur politique. Les convenances de M. Guizot s'accordaient
sur ce point avec les ombrages des ministres; toujours résigné à
attendre dans la retraite que la coalition fût oubliée, mais un peu
mal à l'aise de jouer au parlement l'un de ces rôles muets auxquels il
n'était pas accoutumé, très-décidé à soutenir le cabinet, mais alarmé
de sa faiblesse, il saisissait avec plaisir cette occasion de
s'éloigner, de «se placer en dehors des menées comme des luttes
parlementaires, dans une position isolée, à la fois amicale et
indépendante[144]». Les difficultés venaient du Roi: il était fort
attaché au général Sébastiani, et, bien que satisfait en ce moment de
la conduite de M. Guizot, il ne lui avait pas, cependant, complétement
pardonné la coalition. Cette opposition de Louis-Philippe tint,
pendant quelque temps, les choses en suspens: elle ne devait céder
qu'un peu plus tard, devant l'insistance des ministres et la menace de
leur démission.

[Note 144: _Mémoires de M. Guizot_, t. IV, p. 372.]

M. Thiers, au contraire, était revenu de vacances plus que jamais
impatient de jeter bas le ministère et de prendre sa place. Seulement,
il ne savait où trouver des soldats à mener au feu. Il était toujours
nominalement le chef du centre gauche; mais une fraction de ce groupe
s'était détachée avec MM. Passy et Dufaure; le reste était désorienté,
fatigué, réfractaire à toute impulsion énergique. La gauche déclarait
qu'elle en avait assez de s'associer sans profit, non sans
compromission, à des tactiques toutes personnelles, et elle annonçait
l'intention de revenir à la «politique de principes». M. Thiers se
tourna vers les doctrinaires, auxquels il montra le Roi se moquant de
la coalition: ce fut sans succès. Alors, par une évolution qui eût
surpris de la part de tout autre, il proposa une alliance à M. Molé,
lui donnant à entendre qu'il était prêt à faire avec lui le «ministère
de la réconciliation». Le plus étrange est que l'ouverture ne fut pas
mal reçue. Quelques-uns des 221, de ceux qui naguère s'indignaient le
plus de la coalition, se montrèrent disposés à en former une nouvelle
qui n'eût, certes, pas été plus morale. M. Molé lui-même, bien qu'il
ne pût se flatter d'entraîner dans une semblable campagne toute son
ancienne armée, se laissa prendre à cette tentation de vengeance. On
remarquait, dans les salons, les politesses échangées entre lui et M.
Thiers: on les voyait s'asseoir l'un à côté de l'autre et causer, non
sans quelque affectation, à voix basse. Dans son entourage, M. Molé,
en même temps qu'il s'exprimait avec une extrême amertume sur M.
Guizot, disait volontiers de M. Thiers que, «bien entouré, il pourrait
rendre de grands services à la France»; M. Thiers, de son côté, se
défendait «d'avoir jamais partagé les préventions des doctrinaires
contre M. Molé», et il racontait que, «plus d'une fois, sous le 11
octobre, il avait voulu le faire entrer au ministère». L'une des
difficultés de l'accord était que les deux personnages visaient le
même portefeuille, celui des affaires étrangères; mais divers indices
faisaient croire que M. Thiers finirait par se contenter de celui de
l'intérieur. Si secret qu'on voulût garder l'objet de ces pourparlers,
il en transpirait assez pour provoquer l'indignation des doctrinaires
et des ministériels. La gauche aussi s'en émut et fit demander des
explications au chef du centre gauche. Celui-ci répondit qu'il ne
songeait pas sérieusement à gouverner avec l'ancien ministre du 15
avril, et qu'il visait seulement à mettre en mouvement toutes les
oppositions contre le cabinet actuel. Cette réponse fut rapportée à M.
Molé; mais il était trop animé pour en tenir compte. Il eût pu savoir
pourtant qu'à cette époque, M. Thiers, prêt à recevoir de toutes mains
la satisfaction de sa passion, faisait connaître au Roi et au maréchal
Soult, qu'il était disposé à entrer dans n'importe quelle combinaison
raisonnable dont seraient exclus M. Passy et M. Dufaure[145].

[Note 145: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]

En même temps qu'elle se dégageait des manoeuvres de M. Thiers, la
gauche cherchait à guerroyer pour son compte et sous son drapeau
particulier. Aussitôt après la clôture de la session précédente, les
journaux de ce parti avaient lancé le cri de la réforme électorale.
Les misères de la situation parlementaire leur servaient d'argument.
Cette campagne avait été commencée à peu près malgré M. Odilon
Barrot[146]; celui-ci avait suivi, avec la docilité solennelle qu'il
montrait toujours en pareil cas. Seulement, quand il fallut préciser
les conditions de la réforme, il apparut que la gauche n'avait pas
plus de cohésion que les autres groupes. Les radicaux, sans aller
jusqu'au suffrage universel préconisé par les légitimistes de la
_Gazette de France_, réclamèrent le droit de vote pour tous les
citoyens qui pouvaient faire partie de la garde nationale, tandis que
la gauche dynastique ne voulait étendre le suffrage qu'aux
«capacités[147]», aux officiers de la garde nationale et aux
conseillers municipaux des villes au-dessus de deux mille âmes. Des
comités rivaux furent institués, l'un présidé par M. Laffitte, l'autre
par M. Odilon Barrot, et une polémique assez aigre éclata entre le
_National_ d'une part, le _Siècle_ et le _Courrier français_ d'autre
part.

[Note 146: M. Léon Faucher, alors principal rédacteur du _Courrier
français_, écrivait, le 30 juillet 1839, à M. Reeve: «Je vous ai
envoyé aujourd'hui un numéro du _Courrier_ qui renferme une espèce de
manifeste en vue de la réforme électorale. J'ai jugé utile de mettre
en train la réforme..... L'opposition n'avait plus de symbole ni de
drapeau. Elle tournait à l'individualisme et tombait en poussière.
Barrot, que j'avais tourmenté, me donnait raison, mais n'agissait
pas.» (LÉON FAUCHER, _Bibliographie et Correspondance_, t. Ier, p.
83.)]

[Note 147: Par «capacités» on entendait les personnes portées sur «la
seconde liste du jury», c'est-à-dire les fonctionnaires nommés par le
Roi et exerçant des fonctions gratuites; les officiers de terre et de
mer en retraite; les docteurs et licenciés des facultés de droit, des
sciences et des lettres; les docteurs en médecine; les membres et les
correspondants de l'Institut; les membres des autres sociétés savantes
reconnues par le Roi; les notaires.]

Ainsi, à la veille de l'ouverture de la session, ce n'était presque
partout que divisions et impuissance. D'une Chambre ainsi composée, de
partis en cet état, que pouvait-on attendre? Si l'on ne voyait pas
comment se formerait une majorité pour renverser le cabinet, on ne
voyait pas davantage où était celle qui le ferait vivre. Impossible
d'établir aucune prévision. Une telle situation fournissait matière à
de nouvelles lamentations sur le discrédit du régime parlementaire.
«Pour la première fois, disait alors le _Journal des Débats_, un
ministère se présente, à proprement parler, sans majorité et cependant
avec quelque chance de passer et de se soutenir au milieu de tous les
partis. Si quelque événement imprévu ne le renverse pas, il est
possible que nous le voyions arriver au bout de la session. Il
continuera à être, parce qu'il est. Ne fût-ce que par fatigue des
luttes de l'année dernière, la Chambre est disposée à n'être pas
difficile. Mais on conviendra, au moins, que le régime parlementaire
n'a pas profité beaucoup du résultat de la coalition si parlementaire
de l'an passé[148].» Quelques observateurs espéraient que la royauté
gagnait ce que perdait le parlement; ils se fondaient sur le vif
succès qu'à cette époque même, le prince royal venait d'obtenir dans
un voyage assez long en France et en Algérie. «Le duc d'Orléans,
écrivait à ce propos M. de Barante, me paraît avoir fait merveille
d'abord dans sa tournée en France, puis en Afrique. La partie royale
de notre gouvernement est plus en voie de perfectionnement que la
partie représentative[149].»

[Note 148: 18 décembre 1839.--Sur cette faillite de la coalition, le
_Journal des Débats_ ne tarissait pas; il disait un autre jour:
«Connaissez-vous un homme, un parti, qui ne soit pas sorti de la
coalition, plus faible, plus petit qu'il n'y était entré? Les chefs
surtout..... Ne les voyez-vous pas errer en quelque sorte dans le
chaos qu'ils ont fait, cherchant un parti et ne le trouvant pas?
Écoutez les journaux qui se flattaient le plus d'avoir trouvé dans la
coalition la base d'une majorité nouvelle: ce ne sont que plaintes
lamentables sur la confusion des opinions, sur le déchirement des
partis, sur l'abaissement général.»]

[Note 149: Lettre du 26 novembre 1839. (_Documents inédits._)]


X

La session fut ouverte, le 23 décembre 1839, par un discours du trône
assez effacé. La discussion de l'Adresse, à la Chambre des députés,
fut longue et confuse[150]. Sur la politique intérieure, beaucoup de
critiques furent dirigées contre le ministère, soit par la gauche,
soit par la fraction hostile des 221, mais sans qu'il se dessinât un
sérieux mouvement d'attaque. Alors même qu'ils disaient les choses les
plus dures, les orateurs ne semblaient pas y mettre grand entrain, et
la Chambre, fatiguée ou sceptique, entendait tout sans s'émouvoir. Si,
par moments, réapparaissait quelqu'une des idées redoutables, si
puissamment agitées par la coalition lors de l'Adresse de 1839,
personne n'avait la volonté ou la force d'y insister; on eût dit le
dernier bouillonnement d'une chaudière dont le foyer s'éteint. Ce qui
domina, ce fut une sorte de gémissement découragé sur la dislocation
des partis, sur l'absence de majorité, et sur l'impuissance dont
semblait frappée l'institution parlementaire. Le ministère ne nia pas
le mal, et y chercha, au contraire, un argument pour s'excuser de ne
pas avoir plus d'autorité. Au cours de la discussion, M. O. Barrot se
crut obligé, envers le parti qui le suivait ou plutôt le poussait, de
poser la question de la réforme électorale. Ce n'était pas qu'il fût
en état de préciser en quoi elle devait consister. «Est-ce que vous
croyez, disait-il, que j'ai fait, des détails d'une réforme
électorale, un programme politique? Mon programme politique, c'est que
la réforme électorale doit être considérée comme une nécessité.» À
quoi M. Villemain répondait vivement, avec une clairvoyance à laquelle
l'événement ne devait que trop donner raison: «Vous avez parlé
_d'héroïque confiance_: l'héroïque confiance, c'est de remuer
l'immense question de la réforme électorale, en croyant qu'on pourra
l'arrêter. C'est surtout de la remuer, pour la montrer au public comme
une curiosité, et pour dire ensuite qu'il faut attendre. Ces
questions-là sont brûlantes, dangereuses; les remuer, sans avoir
l'intention de les résoudre promptement, c'est une imprudence
politique.» Cette réforme, du reste, ne paraissait point passionner le
pays: en même temps que M. Odilon Barrot la réclamait à la tribune, le
parti radical, qui l'entendait autrement que la gauche dynastique,
essaya une manifestation de gardes nationaux; à peine put-il en réunir
trois cents qui allèrent se faire haranguer par M. Laffitte[151] et
qui furent ensuite réprimandés par le maréchal Gérard pour infraction
à la loi interdisant «toute délibération prise par la garde nationale
sur les affaires de l'État».

[Note 150: 9 au 15 janvier 1840.]

[Note 151: 12 janvier 1840.]

Les affaires d'Orient préoccupaient trop l'opinion pour ne pas occuper
une place importante dans les débats de l'Adresse. Il apparut aussitôt
qu'aux yeux d'une partie des députés, le gouvernement avait toujours
besoin d'être surveillé et stimulé, et que la couronne était
particulièrement suspecte de n'avoir pas un sentiment assez vif et
assez énergique de l'honneur national. «Il est bon, disait M.
Duvergier de Hauranne, que cette tribune avertisse souvent l'Europe et
ceux qui nous représentent auprès d'elle, qu'à côté des ministres, il
y a, en France, des Chambres jalouses de la dignité du pays et
décidées à surveiller partout les déterminations et les actes du
gouvernement. Il est bon que les ministres eux-mêmes sachent qu'ils ne
sont point isolés, et qu'ils trouveront un appui prompt et énergique
toutes les fois que, dans leur indépendance et leur liberté, ils se
refuseront à de fâcheuses concessions.» C'était la même défiance,
triste reste de la coalition, qui s'était déjà manifestée, six mois
auparavant, lors du vote du crédit de dix millions. Non que l'état des
esprits fût en janvier 1840 identiquement ce qu'il avait été en
juillet 1839. Dans la première de ces discussions, la Chambre avait
cru avoir le champ libre devant elle; chacun avait disposé à son gré
des événements futurs. Dans la seconde, on se trouvait, au contraire,
en présence d'événements déjà partiellement accomplis et qui, sur
divers points, menaçaient de tromper gravement les prévisions
optimistes. Les députés avaient le sentiment plus ou moins net de ces
difficultés, de ces périls, et, à la confiance superbe du début, avait
succédé une sorte d'anxiété. En concluaient-ils qu'il fallait user de
prudence et de modération, remettre chaque chose à son rang, négliger
l'accessoire pour assurer le principal, et, par exemple, ne pas
risquer de compromettre la situation de la France en Europe, pour
tenter d'agrandir un peu plus Méhémet-Ali en Asie? Nullement! La
plupart des orateurs, sans rien rabattre de leurs exigences, ne
paraissaient voir dans les difficultés soulevées qu'une occasion
d'âpres récriminations contre l'Angleterre. M. de Lamartine fut à peu
près seul à dénoncer la chimère et le péril de notre politique
égyptienne[152], et c'était pour y substituer une chimère plus
périlleuse encore, celle d'une politique de partage, où la France
chercherait son lot sur le Rhin.

[Note 152: M. de Lamartine disait: «Si aujourd'hui, sans plan arrêté,
sans volonté claire et dite tout haut, la France inquiète, complique,
menace tantôt la Russie sur ses intérêts vitaux dans la mer Noire,
tantôt l'Autriche sur ses intérêts commerciaux de l'Adriatique, tantôt
l'Angleterre sur son immense intérêt de commerce avec ses soixante
millions de sujets dans l'Inde; si ces puissances vous voient tour à
tour demander avec elles l'intégrité de l'empire et pousser au
démembrement, menacées chacune dans un de ses intérêts spéciaux et
toutes dans leur orgueil, ne finiront-elles pas par voir en vous des
agitateurs et des ennemis partout, et par concevoir contre la France
les défiances qu'elles ne doivent qu'aux tergiversations de son
cabinet?»]

Quelle figure faisait le ministère? Un sentiment de prudence
diplomatique, peut-être même une arrière-pensée de transaction lui
avait fait passer sous silence, dans le discours du trône, la question
particulière du pacha. Mais le projet d'Adresse n'ayant pas gardé la
même réserve, le maréchal Soult se crut obligé, dans la déclaration,
du reste très-brève et assez vague, par laquelle il ouvrit la
discussion, de réparer cette omission; il indiqua que les arrangements
à prendre en faveur de la famille de Méhémet-Ali n'étaient pas
incompatibles avec l'intégrité de l'empire ottoman; puis, comme s'il
mettait la main sur la garde de son épée: «Quoi qu'il arrive, dit-il,
certains de répondre à la pensée nationale, nous maintiendrons nos
principes, et nous ne ferons à personne le sacrifice de nos droits, de
nos intérêts, de notre honneur.» Un autre ministre, M. Villemain,
ayant pris la parole au cours de la discussion, pour réfuter M. de
Lamartine, proclama qu'en prenant en main la cause du pacha, le
gouvernement exécutait une pensée nationale et se conformait à la
volonté déjà exprimée par la Chambre. Il termina, en insinuant que
l'Angleterre et la Russie se heurtaient sur trop de points, pour qu'on
pût craindre entre elles un rapprochement.

La dernière partie du débat prit plus d'importance par l'intervention
de M. Thiers. Son discours, très-médité, très-mesuré de ton, fut alors
qualifié de «discours-ministre», et non sans raison, puisque l'orateur
devait, peu après, remplacer au pouvoir le maréchal Soult. Aussi
n'est-il pas sans intérêt de savoir comment M. Thiers, député, jugeait
la politique dont il allait bientôt, comme ministre, diriger la
suite. Particulièrement frappé du péril que courait l'alliance
anglaise, il se proclama, avec un éclat voulu, le partisan de cette
alliance. À son avis, elle eût dû nous suffire pour faire face aux
difficultés orientales, et c'était un tort d'y avoir substitué
précipitamment le concert européen; ce tort avait été encore aggravé
par la note du 27 juillet, que l'orateur considérait comme l'acte le
plus regrettable de toute cette négociation. Était-ce qu'il blâmait la
France d'avoir émis, en faveur du pacha, les prétentions qui lui
aliénaient l'Angleterre? Telle paraissait être, en effet, la
conséquence logique de sa thèse, et peut-être était-ce sa pensée
secrète[153]. Mais il avait trop le souci de se montrer toujours en
harmonie avec la passion nationale, pour oser contredire un sentiment
aussi général et aussi vif que l'engouement égyptien. Tout au plus
reprocha-t-il au ministère de s'être donné, dans la forme, des
apparences de duplicité, ou tout au moins de versatilité, en ne
faisant pas connaître assez tôt ni assez franchement à l'Angleterre où
il voulait en venir. Sur le fond de la question, il déclara que la
Turquie devait faire son sacrifice de l'Égypte et de la Syrie, comme
elle l'avait fait de la Grèce. S'il blâmait si fort la note du 27
juillet, c'est qu'elle avait empêché l'arrangement direct qui allait
se conclure entre la Porte et le pacha, au grand profit de ce dernier;
et il laissait voir qu'un arrangement de ce genre lui paraissait être
la solution la plus désirable pour la France. Comment une telle
politique se conciliait-elle avec l'alliance anglaise, dont l'orateur
proclamait si haut l'avantage et la nécessité? Pour avoir écarté les
autres puissances de la délibération, nous serions-nous plus
facilement accordés avec l'Angleterre sur le sort à faire au pacha?
N'apparaissait-il pas chaque jour que l'Autriche et la Prusse étaient
moins animées contre nous que lord Palmerston, et que, sans se mettre
en travers des desseins de ce dernier, elles le contenaient plutôt
qu'elles ne l'excitaient? Pour répondre à cette objection qu'il
prévoyait, M. Thiers donna à entendre que le désaccord avec le cabinet
de Londres venait surtout des maladresses de nos gouvernants, et que,
dans l'intimité d'un tête-à-tête, en nous expliquant loyalement et
amicalement, nous eussions facilement ramené lord Palmerston à notre
sentiment. Cela n'était pas sérieux. L'orateur devait, tout le
premier, s'en rendre compte. Aussi était-il obligé, à la fin, de
supposer le cas où nos raisons ne convaincraient pas l'Angleterre:
«Alors, disait-il, je conseillerais à mon pays, non pas de rompre,
mais de se retirer dans sa force et d'attendre; même isolée, la France
pourrait attendre patiemment les événements du monde. Rendez-moi,
disait M. Barrot, l'enthousiasme de 1830. Je promets à mon pays de lui
rendre cet enthousiasme de 1830; je promets de le lui rendre aussi
grand, aussi beau, aussi unanime; mais à une condition: ayez un grand
intérêt patriotique, un grand motif d'honneur national, et vous
verrez, quelles que soient les fautes du gouvernement, reparaître le
bel enthousiasme des premiers jours de notre révolution.» On aurait
quelque peine à concilier les contradictions de ce discours. C'est
qu'en réalité il y avait, ce jour-là, deux hommes dans l'orateur: un
politique clairvoyant qui comprenait le danger d'une rupture avec
l'Angleterre, et un manoeuvrier parlementaire qui craignait de
compromettre sa popularité en ne s'associant pas à un entraînement
patriotique; or la conclusion à laquelle aboutissait fatalement le
second se trouvait être, de son propre aveu, l'isolement que le
premier paraissait signaler comme le danger à éviter.

[Note 153: C'est du moins ce qu'il a dit plus tard, en causant avec M.
Senior. (SENIOR, _Conversations with M. Thiers, M. Guizot and other
distinguished persons_, t. I, p. 4.)]

Ce fut le ministre de l'intérieur, M. Duchâtel, qui répondit à M.
Thiers. Il soutint l'avantage de l'action commune des puissances,
justifia ou excusa la note du 27 juillet, nia enfin qu'il ne se fût
pas franchement expliqué dès le début avec l'Angleterre, renvoyant, du
reste, la preuve détaillée de ces diverses assertions au jour où il
serait possible de produire les pièces de la négociation. La politique
du concert européen, critiquée par M. Thiers, était celle qu'avait
exposée, non sans éclat, en juillet 1839, la commission des crédits;
on ne put donc être surpris de voir l'ancien rapporteur de cette
commission, M. Jouffroy, venir à la rescousse du cabinet. Il rappela
que cette politique avait été alors approuvée par la Chambre; si elle
n'avait pas réussi, la faute en était à l'injuste opposition faite par
l'Angleterre aux prétentions de Méhémet-Ali. Il n'admettait pas, du
reste, qu'au cas où cette puissance persisterait dans son opposition,
la France dût, comme l'indiquait M. Thiers, se borner à s'abstenir.

Après tous ces débats sur la politique intérieure et extérieure,
l'ensemble de l'Adresse fut voté par deux cent douze voix contre
quarante-huit. Le chiffre infime de la minorité suffit à montrer que,
sur la question de cabinet, il n'y avait pas eu de vraie bataille. Le
ministère ne sortait de là ni plus menacé, ni plus fort, pouvant vivre
encore quelque temps dans ces conditions, mais aussi incapable que
dans le passé de résister au premier accident qui se produirait. En ce
qui concernait les affaires d'Orient, quel était le résultat de la
discussion? La Chambre avait laissé voir, sans doute, qu'elle était
préoccupée du tour pris par les négociations et du dissentiment avec
le cabinet anglais; mais elle semblait plus irritée contre ce dernier
que disposée à le ramener par quelque concession; rien n'indiquait que
la vue du péril l'eût déterminée à replacer la question des
agrandissements du pacha au rang secondaire et subordonné d'où elle
n'eût jamais dû sortir. Quant au ministère, il n'avait pas osé dire un
mot qui impliquât une limitation des prétentions de Méhémet-Ali et
avertît les députés du danger de leurs exigences; une fois de plus, il
avait paru assumer une tâche impossible, par crainte d'être accusé,
comme naguère le cabinet du 15 avril, d'abaisser la politique de la
France. Tout cela n'était pas fait pour dissiper les illusions et
modérer les entraînements de l'opinion. Aussi pouvait-on noter, dans
le pays, la persistance de l'engouement égyptien et, en plus, un
réveil de la vieille animosité nationale contre les Anglais. À leur
sujet, toutes les méfiances trouvaient crédit; on les accusait de
vouloir s'emparer de Candie, de prétendre dominer seuls en Égypte et
en Syrie. Lord Palmerston surtout était dénoncé, non sans quelque
raison, comme l'ennemi acharné de la France. On s'imaginait découvrir
sa main perfide partout, jusque dans les menées d'Abd-el-Kader, qui
venait de rentrer en campagne[154]. Telle était sur ce point la
susceptibilité irritée des esprits, que les journaux de M. Thiers
durent le défendre contre le reproche de s'être montré «trop Anglais»
dans son discours; encore n'y purent-ils complétement réussir.

[Note 154: M. Berryer disait un peu plus tard, le 25 mars 1840, à la
tribune de la Chambre des députés: «L'invasion d'Abd-el-Kader, cette
invasion subite, meurtrière, est-ce bien lui seul qui l'a conçue? Et
de quelle fabrique étaient les fusils que nos soldats ramassaient, en
détruisant cette infanterie d'Abd-el-Kader, formée, disciplinée par
des traîtres ou par des déserteurs?» (_Sensation prolongée._)]

Dans de telles conditions, on comprend que les communications
diplomatiques du gouvernement français ne continssent plus trace des
velléités de transaction qui s'étaient laissées voir dans la dépêche
du 9 décembre 1839. Au contraire, le maréchal Soult fit signifier
formellement au gouvernement anglais, le 26 janvier 1840, «qu'il
considérait comme dangereuse et impraticable la proposition d'imposer
à Méhémet-Ali les conditions énoncées par lord Palmerston[155]». Et
quelques jours après, quand le cabinet eut enfin arraché de
Louis-Philippe la nomination de M. Guizot à l'ambassade de
Londres[156] et qu'il fallut rédiger ses instructions, on y inséra
cette déclaration: «Le gouvernement du Roi a cru et croit encore que
dans la position où se trouve Méhémet-Ali, lui offrir moins que
l'hérédité de l'Égypte et de la Syrie jusqu'au mont Taurus, c'est
s'exposer de sa part à un refus certain, qu'il appuierait au besoin
par une résistance désespérée dont le contre-coup ébranlerait et
peut-être renverserait l'empire ottoman[157].» D'ailleurs divers
incidents contribuèrent alors à dissiper, chez nos ministres, l'alarme
que leur avait tout d'abord causée la rentrée en scène de M. de
Brünnow. Loin de se précipiter vers une conclusion, la négociation
avec l'envoyé russe paraissait un peu languir. Le cabinet anglais,
dont tous les membres n'étaient pas aussi pressés que lord Palmerston,
discutait, sans conclure, les divers projets de convention; il
finissait même par déclarer nécessaire de faire venir de
Constantinople un plénipotentiaire turc, ce qui suspendait en fait les
pourparlers pendant plusieurs semaines[158]. Cet arrêt donnait à notre
gouvernement le temps de réfléchir et de se retourner. Il y vit
seulement une raison de s'abandonner plus encore à ses illusions, et
il se persuada que la seconde démarche de M. de Brünnow échouerait
comme la première. M. de Metternich, dans ses conversations avec notre
ambassadeur, raillait ce qu'il appelait notre «crédulité». «La
conclusion de l'accord est certaine, lui disait-il; quelques semaines
de délai n'y apporteront aucun changement. Permis à vous de vous faire
illusion. Quant à moi, je sais à quoi m'en tenir[159].» Ces
avertissements lointains n'ébranlaient pas la confiance qui avait
gagné jusqu'aux esprits les plus judicieux, les plus froids du
cabinet, et M. Duchâtel disait à M. Duvergier de Hauranne: «Ce que
nous voulons et ce que nous obtiendrons, c'est, pour Méhémet-Ali,
l'hérédité en Égypte aussi bien qu'en Syrie. Quant au traité préparé
par M. de Brünnow, nous ne nous en inquiétons pas; nous saurons
probablement en empêcher la signature, et, s'il était signé, ce serait
une lettre morte. Nous avons d'ailleurs des renseignements
authentiques qui nous prouvent que, dans les États qu'il occupe
aujourd'hui, le pacha est inattaquable, ou du moins invincible[160].»

[Note 155: Dépêche du maréchal Soult au général Sébastiani, du 26
janvier 1840. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]

[Note 156: Cette nomination fut publiée le 5 février 1840. Le Roi eut,
à cette occasion, plusieurs entretiens avec M. Guizot, qu'il reçut
avec un mélange de bienveillance et d'humeur. «On est bien exigeant
avec moi, lui dit-il un jour; mais je le comprends; on est toujours
bien aise de faire avoir à un ami 300,000 livres de rente.--Sire,
répondit le futur ambassadeur, mes amis et moi, nous sommes de ceux
qui aiment mieux donner 300,000 livres de rente que les recevoir.» On
était alors près de discuter la dotation du duc de Nemours, dont nous
allons bientôt parler. Le Roi sourit et reprit sa bonne humeur.
(_Mémoires de M. Guizot_, t. IV, p. 374.)]

[Note 157: Instructions en date du 19 février 1840. (_Mémoires de M.
Guizot_, _Pièces historiques_.)]

[Note 158: Dépêches du général Sébastiani au maréchal Soult, 20 et 28
janvier 1840 (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]

[Note 159: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]

[Note 160: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]

Fallait-il donc désespérer de voir le gouvernement français sortir de
la voie où il s'égarait, et aurons-nous à continuer longtemps encore
l'histoire un peu monotone et décourageante de cette erreur obstinée?
Mais voici qu'à ce moment même, des acteurs nouveaux sont sur le point
d'entrer en scène: un accident de politique intérieure, accident
singulièrement brusque et imprévu, va amener la chute du ministère du
12 mai et faire passer en des mains toutes différentes la direction de
notre diplomatie.


XI

Le 25 janvier 1840, le président du conseil annonçait à la Chambre le
mariage du duc de Nemours, second fils du Roi, avec une princesse de
Saxe-Cobourg-Gotha, et déposait en même temps un projet de loi
attribuant au jeune prince une dotation de 500,000 francs et à la
princesse, en cas de survivance, un douaire de 300,000 francs. C'était
l'application très-justifiée de la loi de 1832 sur la liste civile,
qui avait stipulé qu'en cas d'insuffisance du domaine privé, il serait
pourvu, par des lois spéciales, à la dotation des princes et
princesses de la famille royale. On sait quelles préventions à la fois
mesquines et redoutables soulevaient alors ces questions de dotation,
et l'on n'a pas oublié dans quelle tempête avait sombré, trois ans
auparavant, l'apanage proposé pour ce même duc de Nemours[161]. Mais,
le Roi tenant beaucoup à la présentation d'un nouveau projet, le
maréchal Soult et ses collègues n'avaient pas cru pouvoir s'y refuser.
Ils se flattaient, d'ailleurs, que la loi soulèverait, cette fois,
moins de difficultés: d'abord, le mariage du jeune prince rendait plus
manifeste la nécessité de lui assurer un établissement convenable;
ensuite, il ne s'agissait, dans la proposition, que d'une dotation
mobilière; or ce qui avait le plus effarouché, en 1837, c'était le
caractère territorial, l'apparence féodale de l'apanage, et les
opposants avaient alors donné à entendre qu'ils eussent concédé
volontiers une rente équivalente.

[Note 161: Cf. plus haut, t. III, p. 159 et 158, 163 à 165.]

Au premier moment, l'événement sembla donner raison à la confiance du
gouvernement: la commission, nommée par les bureaux de la Chambre, se
trouva en grande majorité favorable. Mais quelques jours ne s'étaient
pas écoulés que la presse avait réveillé toutes les anciennes
préventions. M. de Cormenin se jeta dans la lutte, avec un nouveau
libelle, plus enfiellé et plus insultant que jamais[162]. Bientôt, ce
fut de toutes parts une attaque à outrance contre l'avidité de la
cour. On l'accusait ouvertement de présenter, pour établir
l'insuffisance du domaine privé, des états incomplets ou mensongers;
on établissait des comparaisons perfides entre la richesse du
souverain et la misère du prolétaire, entre ce qui était demandé pour
entretenir un fils de roi, et ce qui suffirait à faire vivre des
milliers de paysans ou d'ouvriers. «Le peuple, écrasé d'impôts,
concluait-on, trouve que les princes coûtent trop cher.» Polémique
vraiment mortelle au sentiment monarchique, et où cependant des
journaux qui se piquaient d'être dynastiques ne se montraient pas
moins acharnés, moins outrageants que les feuilles radicales! La
presse provinciale faisait écho à celle de Paris. Sur plusieurs
points, on faisait signer des adresses, des pétitions. Cette agitation
finit par gagner les députés, ou tout au moins par les étourdir et les
intimider. Le ministère, surpris, gémissait très-haut, mais se
défendait mollement. Il se voyait, du reste, abandonné par ceux-là
mêmes sur le concours desquels il devait le plus compter en semblable
occasion. Vainement M. Dupin fut-il pressé, par le Roi et par madame
Adélaïde, de prendre en main la défense de la dotation; il se refusa,
avec sa bravoure habituelle, à affronter l'opinion échauffée[163].
Pendant ce temps, la commission, au lieu d'en finir au plus vite,
tâchait, en prolongeant le débat et l'étude des comptes, de convertir
la minorité, et le plus clair résultat de ce retard était de donner à
l'opposition le temps de se grossir.

[Note 162: _Questions scandaleuses d'un jacobin au sujet d'une
dotation_, février 1840.]

[Note 163: _Mémoires de M. Dupin_, t. IV, p. 75-77.]

Alors, aux passionnés et aux poltrons vinrent se joindre les
ambitieux et les intrigants. N'était-ce pas pour eux l'occasion,
vainement cherchée jusqu'alors, de renverser le cabinet? Ce ne fut
cependant pas sans hésitation que M. Thiers s'associa à cette
campagne. Il méprisait, pour son compte, le préjugé vulgaire qui
disputait à la couronne cette somme d'argent, et il craignait le
ressentiment du Roi. Mais la tentation était trop grande pour qu'il y
résistât. Il prit le parti de servir cette opposition et surtout de
s'en servir, sans trop se découvrir personnellement. Ce qui est
peut-être plus inexplicable, c'est qu'une partie des amis de M. Molé,
se fiant aux espérances dont M. Thiers les avait amusés, se jetèrent
vivement dans cette intrigue. Un des anciens ministres du 15 avril, M.
Martin du Nord, était à leur tête, et M. Molé fut vivement soupçonné
de les avoir poussés sous main. «Nous sommes quarante, au centre, bien
décidés à rejeter la loi», disait tout haut M. Desmousseaux de Givré.
Le ministère, cependant, se croyait toujours sûr de la victoire. «Ils
ne sont pas plus de dix», disait M. Duchâtel, en parlant des
défectionnaires du centre. M. Thiers, mieux informé, disposait déjà
des portefeuilles dans le prochain cabinet, et, détail piquant,
témoignait de sa volonté de n'en pas donner à M. Molé et à ses amis.

Pendant ce temps, la commission, à laquelle le gouvernement avait
fourni tous les comptes et documents propres à établir «l'insuffisance
du domaine privé», s'était convaincue de la légitimité de la demande
de dotation et avait déposé son rapport[164]. La discussion fut fixée
au 20 février 1840. Tout faisait prévoir un débat passionné. Dès la
veille, dix-sept orateurs s'étaient inscrits pour combattre le projet;
quatre seulement pour le défendre. Mais, au dernier moment, par une
tactique aussi peu fière que peu loyale, l'opposition se décida à
étouffer la loi sous un vote muet. La séance ouverte, chaque orateur
inscrit déclara, à l'appel de son nom, qu'il renonçait à la parole.
Seul, le quatorzième, M. Couturier, voulut parler. Aussitôt, M. Martin
de Strasbourg se précipita pour lui rappeler le mot d'ordre, sans
s'inquiéter de l'indignation des ministériels. Il eût été de l'intérêt
des membres du cabinet de forcer l'opposition à combattre ou tout au
moins de démasquer et de dénoncer sa manoeuvre; c'était leur intention
en venant à la séance; mais craignirent-ils de paraître agressifs, ou
bien furent-ils confirmés dans leur trompeuse sécurité par le
pitoyable effet que parut faire un incident soulevé par M.
Laffitte[165]? Toujours est-il qu'ils se turent et que la discussion
générale fut close sans qu'il y eût eu débat. Alors, sur la question
de savoir si l'on passerait à la discussion des articles, surgit une
demande de scrutin secret signée par vingt membres de la gauche. Dans
le vote, grâce à une quarantaine d'amis de M. Molé qui se joignirent à
la gauche et aux partisans de M. Thiers, 226 voix contre 220
refusèrent de continuer la discussion[166]. La Chambre ne faisait même
pas à la royauté l'honneur de délibérer sur la dotation qu'elle avait
demandée; de toutes les formes de refus, on avait choisi la plus
outrageante.

[Note 164: M. Odilon Barrot, qui faisait partie de la commission, a
fait de cet incident, dans ses _Mémoires_ (t. 1er, 346 et 347), un
récit d'une étonnante inexactitude. D'après lui, la commission, sur le
refus du Roi de fournir aucune justification, même apparente, de
l'insuffisance de son domaine privé, aurait conclu au refus de la
dotation. C'est du pur roman. Ce n'est pas, du reste, la seule erreur
de ce genre qu'on pourrait relever dans ces _Mémoires_. On en vient à
se demander si leur auteur avait la pleine possession de ses souvenirs
au moment où il les a écrits.]

[Note 165: Parmi les biens du domaine privé se trouvait la forêt de
Breteuil, que Louis-Philippe avait, en octobre 1830, achetée dix
millions à M. Laffitte, pour lui venir en aide dans sa déconfiture. Le
revenu en étant évaluée 188,870 francs dans les pièces remises à
l'appui de la demande de dotation, M. Laffitte réclama. «La France
entière, dit-il, apprendra avec étonnement que j'aie pu vendre pour
dix millions une forêt qui ne rapporte que 188,870 francs.» Il
prétendait qu'entre ses mains, cette forêt rapportait 360,000 francs.
Il fallait un triste courage à M. Laffitte pour soulever une semblable
contestation. La forêt que le Roi lui avait payée 10 millions en
octobre 1830, à une époque d'universelle dépréciation, M. Laffitte
l'avait achetée, quatre ans auparavant, en pleine prospérité, un peu
plus de cinq millions de francs. L'achat apparent avait donc été de la
part du Roi une pure libéralité, au même titre, d'ailleurs, qu'une
somme de quinze cent mille francs qu'il avait alors payée aux lieu et
place du banquier libéral, et qui ne lui avait jamais été rendue.
Devenu l'adversaire du Roi, M. Laffitte eût dû éviter de faire porter
son opposition sur un pareil sujet.]

[Note 166: Ceux qui se réunissaient dans cette étrange majorité
étaient conduits par des mobiles assez divers. «Les causes du vote
peuvent se résumer ainsi, disait deux jours après le _Journal des
Débats_: la haine, l'ambition, la peur. La haine de la royauté a fait
le tiers des voix, l'ambition du pouvoir et la peur de la presse ont
fait les deux autres.»]

Les ministres furent stupéfaits et accablés. «C'est comme à
Constantinople, dit M. Villemain; nous venons d'être étranglés par des
muets.--C'est souvent le sort des eunuques», murmura l'un des
adversaires du cabinet. Parmi les vainqueurs, tous ne triomphaient pas
également; pendant que les uns souriaient et se frottaient les mains,
d'autres, au contraire, quelque peu effarés à la vue de leur oeuvre,
se frappaient la poitrine et offraient aux ministres telle revanche
qu'ils voudraient. Ceux-ci ne daignèrent pas écouter les témoignages
de ce repentir tardif, et portèrent aussitôt au Roi leur démission.
Bien que Louis-Philippe leur en voulût un peu de n'avoir pas plus
énergiquement défendu la dotation, il essaya cependant de les retenir.
Ce fut en vain. «Quand je devrais me retirer seul, je me retirerais»,
dit M. Duchâtel, et ses collègues ne se montrèrent pas moins décidés.

Les conjurés avaient atteint leur but et ouvert, au profit de leur
ambition ou de leur rancune, une nouvelle crise ministérielle; mais le
coup ne frappait pas que le cabinet: il portait plus haut que beaucoup
n'avaient visé. L'amiral Duperré disait, après le vote, dans son
langage de marin: «Le ministère a reçu dans le ventre un boulet qui
est allé se loger dans le bois de la couronne». Telle fut, en effet,
l'impression générale, aussi bien chez les adversaires qui se
réjouissaient, que chez les amis qui se désolaient. «Chacun se dit,
écrivait, le 20 février 1840, un contemporain sur son journal intime,
que le vote d'aujourd'hui est l'affront le plus sanglant et le plus
direct que la royauté ait reçu depuis 1830[167].» La Reine ne pensait
pas autrement[168]. C'était pis encore que la coalition, car le Roi
souffrait plus d'un outrage fait à son honneur que d'une attaque
dirigée contre ses prérogatives. L'organe du «Château», le _Journal
des Débats_, loin de cacher cette conséquence, était le premier à la
mettre en lumière: repoussant ce qu'il appelait une «dissimulation
imbécile», il s'écriait de sa voix la plus haute: «C'est sur la
couronne même que porte le coup... Un second coup comme celui-ci
abaisserait trop la monarchie pour ne pas risquer de l'anéantir.» Le
_National_ s'empressait de répondre: «Le _Journal des Débats_ a
raison.» Et, dans la joie de sa reconnaissance, il ouvrait une
souscription pour offrir une médaille à M. Je Cormenin, au futur
conseiller d'État de Napoléon III. M. Louis Blanc disait dans la
_Revue du progrès_: «Fort bien! On avait voulu ôter à la couronne
toute autorité; voici qu'on la dépouille de tout prestige. On l'avait
désarmée; on l'humilie. Que faut-il de plus?» Les journaux de
l'opposition dynastique ne parlaient guère autrement que la feuille
républicaine. «Le vote de la Chambre, disait le _Courrier français_,
n'est qu'une phase de la grande lutte que nous soutenons depuis
longtemps, et avec des chances diverses, contre le pouvoir personnel.»
Et le _Temps_ ajoutait: «Les instincts démocratiques du pays ont
triomphé des manoeuvres de la cour. Ce rejet est le démenti le plus
éclatant donné à cette politique astucieuse qui, depuis près de dix
ans, gouverne nos affaires au profit d'un intérêt qui n'est pas le
nôtre... La leçon s'adresse ailleurs qu'au ministère déchu; elle
s'adresse, il faut le dire, au pouvoir qui choisit les ministères.»

[Note 167: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._]

[Note 168: «Je ne saurais trouver de termes pour dire à quel point la
Reine se sentit blessée au coeur; c'était à ses yeux une des plus
mortelles atteintes que pût recevoir la royauté.» (TROGNON, _Vie de
Marie-Amélie_, p. 283.)]

Nous voyons bien, en cette circonstance, le jeu et l'intérêt des
républicains, des révolutionnaires; mais ils ne formaient qu'une
petite fraction des vainqueurs. Les autres, que voulaient-ils? M.
Louis Blanc affectait de conclure de ce vote que la bourgeoisie était
républicaine. Non, on ne peut même pas lui faire l'honneur de cette
explication, qui eût au moins donné quelque apparence de logique à sa
conduite. Loin de vouloir la république, elle en avait au fond
grand'peur. «Quelle inconséquence! écrivait alors Henri Heine à la
_Gazette d'Augsbourg_. Vous reculez d'effroi devant la république, et
vous insultez publiquement votre roi! Et, certes, ils ne veulent pas
de la république, ces nobles chevaliers de l'argent, ces barons de
l'industrie, ces élus de la propriété, ces enthousiastes de la
possession paisible qui forment la majorité du parlement français! Ils
ont encore plus horreur de la république que le Roi lui-même; ils
tremblent devant elle encore plus que Louis-Philippe, qui s'y est déjà
habitué dans sa jeunesse[169].» La vérité était que ces bourgeois,
bien que non encore républicains, avaient perdu absolument le sens
monarchique. De là l'aveuglement avec lequel ils se plaisaient à
humilier, à ébranler, à entraver une royauté qu'au fond, cependant,
ils eussent été épouvantés de voir disparaître: aveuglement dont ils
ne devaient se rendre compte et se repentir que le soir du 24 février
1848.

[Note 169: _Lutèce_, p. 25.--Proudhon, lui aussi, relevait
l'inconséquence de cette bourgeoisie: «Qu'est-ce qu'une royauté à qui
on compte ses revenus, franc par franc, centime par centime?
écrivait-il, le 27 février 1840, à un de ses amis... Qui veut le roi
veut une famille royale, veut une cour, veut des princes du sang, veut
tout ce qui s'ensuit. Le _Journal des Débats_ dit vrai: les bourgeois
conservateurs et dynastiques démembrent et démolissent la royauté,
dont ils sont envieux comme des crapauds.» (_Correspondance de
Proudhon_, t. Ier, p. 194.)]



CHAPITRE II

QUATRE MOIS DE BASCULE PARLEMENTAIRE.

Mars-juillet 1840.

     I. Le Roi appelle M. Thiers. Celui-ci fait sans succès des offres
     au duc de Broglie et au maréchal Soult. Il se décide à former un
     cabinet sous sa présidence. Il obtient le concours de deux
     doctrinaires. Composition du ministère du 1er mars.--II. Le plan
     de M. Thiers. M. Billault est nommé sous-secrétaire d'État et M.
     Guizot reste ambassadeur. La gauche satisfaite et triomphante.
     Attitude défiante et hostile des conservateurs. Le Roi et le
     ministère. M. Thiers et ses «conquêtes individuelles».--III. La
     loi des fonds secrets. Les conservateurs se disposent à livrer
     bataille. La discussion à la Chambre des députés: M. Thiers, M.
     de Lamartine, M. Barrot, M. Duchâtel. Victoire du ministère.--IV.
     Les fonds secrets à la Chambre des pairs. Rapport du duc de
     Broglie. La discussion.--V. La question d'Orient dans la
     discussion des fonds secrets. Discours de M. Berryer. Déclaration
     de M. Thiers à la Chambre des pairs.--VI. Amnistie
     complémentaire. Godefroy Cavaignac et Armand Marrast. Place
     offerte à M. Dupont de l'Eure. Accusations de corruption. La
     proposition Remilly sur la réforme parlementaire. M. Thiers a
     besoin d'une diversion.--VII. Le gouvernement annonce qu'il va
     ramener en France les restes de Napoléon. Effet produit. Comment
     M. Thiers a été amené à cette idée et a obtenu le consentement du
     Roi. Négociations avec l'Angleterre. Les bonapartistes et les
     journaux de gauche. Rapport du maréchal Clauzel. Discours de M.
     de Lamartine. La Chambre réduit le crédit proposé par la
     commission et accepté par M. Thiers. Colères de la presse de
     gauche et tentative de souscription. Le ministère est débordé.
     Échec de la souscription. Mauvais résultat de la diversion tentée
     par M. Thiers.--VIII. Lois d'affaires. Talent déployé par le
     président du conseil. Son discours sur l'Algérie.--IX. Les
     pétitions pour la réforme électorale. M. Arago et sa déclaration
     sur «l'organisation du travail». Les banquets réformistes. Le
     _National_ et les communistes.--X. La proposition Remilly est
     définitivement ajournée. Divisions dans l'ancienne opposition. Le
     mouvement préfectoral. Mécontentement de la gauche. Les
     conservateurs sont toujours méfiants et inquiets. Ils craignent
     la dissolution et l'entrée de M. Barrot dans le cabinet.
     Situation de M. Thiers à la fin de la session.


I

Le vote muet et mystérieux sous lequel avait succombé le ministère du
12 mai, n'était pas de nature à éclairer la couronne sur l'usage
qu'elle devait faire de sa prérogative. Où était la majorité qui avait
frappé en se cachant? Ces députés, rassemblés un jour, des points les
plus opposés, pour faire un mauvais coup, seraient-ils capables de
rester unis pour gouverner? Quelques jours après, un observateur
clairvoyant, M. Rossi, écrivait: «Il n'y a pas de majorité dans la
Chambre, et les ministres sont culbutés par des majorités faites à la
main, par des majorités _ad hoc_. Elles se forment aujourd'hui,
renversent un cabinet; elles ne sont plus demain. On dirait une mine
qui fait explosion; on voit le terrain bouleversé; mais où est la
poudre qui a produit tout ce ravage? Comme une armée d'amateurs, elle
enfonce les portes d'un fort et se débande; elle reviendra à la charge
lorsqu'une nouvelle garnison aura remplacé la garnison égorgée. C'est
la guerre pour la guerre, sans espoir ni souci de conquêtes. Je le
crois bien. Pour faire des conquêtes, des conquêtes sérieuses,
durables, il faut une armée organisée, des intentions communes, des
vues générales, des chefs reconnus de tous, un drapeau, un plan, un
système; il faut tout ce que la Chambre n'a pas[170].»

[Note 170: Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_ du 15
mars 1840.]

À défaut d'une majorité s'imposant, un homme se trouvait sinon
indiqué, du moins particulièrement en vue: c'était M. Thiers. Déjà,
lors de la crise précédente, il avait paru à beaucoup le ministre
nécessaire. Cette fois, l'effacement volontaire de M. Guizot, qui
venait de s'embarquer pour prendre possession de l'ambassade de
Londres, contribuait à attirer plus encore les regards sur l'ancien
chef du centre gauche. Celui-ci ne personnifiait-il pas cette
prééminence parlementaire qui faisait depuis quelque temps échec au
pouvoir royal? Ce fut donc vers lui que le Roi se tourna tout d'abord.
Il ne le faisait qu'à regret: récemment, il avait déclaré l'entrée de
M. Thiers au ministère, «incompatible avec la situation du
trône[171]». Il lui en voulait de s'être posé ou laissé poser en
antagoniste de la couronne, et soupçonnait sa participation au rejet
de la dotation. À l'extérieur, les événements avaient supprimé sans
doute cette question de l'intervention en Espagne[172], sur laquelle
il n'avait jamais pu s'entendre avec l'ancien ministre du 22 février;
mais, à la place, s'était élevé le conflit oriental, où l'esprit
d'aventure et les velléités belliqueuses de M. Thiers devaient
paraître plus dangereux encore à la sagesse royale. Malgré tout,
Louis-Philippe n'hésita pas; avec son habituelle soumission à ce qu'il
croyait être la nécessité constitutionnelle, il appela le chef du
centre gauche et lui donna pouvoir de former un cabinet. La seule
satisfaction qu'il se réserva, et dont il eût, du reste, mieux fait de
se priver, fut de laisser voir son déplaisir, de parler beaucoup de sa
«résignation», voire même de son «humiliation[173]».

[Note 171: _Mémoires de Metternich_, t. VI, p. 393.]

[Note 172: En septembre 1839, les divisions intérieures de l'armée
carliste et la trahison de Maroto, général en chef de cette armée,
avaient obligé Don Carlos à quitter l'Espagne et à se réfugier en
France.]

[Note 173: Quelques jours plus tard, le 28 février, le Roi disait à M.
Duchâtel: «Je signerai demain mon _humiliation_.» Et comme, le
lendemain, M. Thiers avait peine à trouver un ministre des finances:
«Cela ne fera pas difficulté, dit Louis-Philippe; que M. Thiers me
présente, s'il veut, un huissier du ministère; je suis _résigné_.»
(_Mémoires de M. Guizot_, t. V, p. 13.)]

M. Thiers eut le bon goût de se montrer mesuré et modeste. La crise de
1839 lui avait été une leçon. Sur le programme, il ne manifesta tout
d'abord, ni au dehors, ni au dedans, aucune exigence inquiétante. En
même temps, loin de paraître pressé de prendre pour lui seul le
pouvoir que lui offrait la couronne, il manifesta le désir de le
partager. Aussi bien, ne possédant pas de majorité, n'ayant pas même
avec lui tout le centre gauche, il comprenait la nécessité de
s'assurer des alliés. Un homme s'attendait aux offres de M. Thiers:
c'était M. Molé. N'y avait-il pas entre eux, depuis quelque temps,
comme une ébauche de coalition, et n'était-ce pas la défection d'une
fraction des anciens 221 qui avait fait rejeter la loi de dotation?
Mais, si M. Thiers s'était arrangé pour faire beaucoup espérer à M.
Molé, il ne lui avait rien promis formellement. Au fond, tout en ayant
trouvé commode d'exploiter, dans l'opposition, le ressentiment et
l'impatience des vaincus de la coalition, il était fort peu disposé à
leur donner part au pouvoir. C'est ailleurs qu'il songeait à chercher
des collègues. La veille de la discussion de la loi de dotation,
rencontrant deux doctrinaires, M. Duvergier de Hauranne et M. Jaubert,
dans le salon de madame de Massa, il leur avait tenu ce langage: «Vous
avez refusé de m'aider à renverser ce pitoyable cabinet, et vous vous
êtes posés comme les seuls ministériels de la Chambre; je ne vous dois
donc rien, et si, lorsqu'il s'agira de la succession, je ne vous fais
aucune proposition, vous n'aurez pas le droit de vous plaindre. D'un
autre côté, je ne reconnais pas qu'il fût si immoral, si scandaleux
que vous le dites, de me réconcilier avec M. Molé. Je n'ai jamais
partagé vos préventions contre sa personne, et vous savez que, plus
d'une fois, sous le 11 octobre, j'ai voulu le faire entrer au
ministère. Cependant, je reconnais que la coalition a élevé, entre lui
et moi, une barrière difficile à franchir, et que notre réunion serait
mal interprétée. Il y a, d'ailleurs, entre nous, une difficulté
presque insoluble, celle de la distribution des portefeuilles. Je
pourrais à la rigueur céder les affaires étrangères à M. de Broglie,
parce que ce serait céder mon amour-propre, non ma politique. En les
cédant à M. Molé, je sacrifierais à la fois mon amour-propre et ma
politique, ce qui est trop de moitié. Je vous le dis donc en toute
sincérité, c'est avec vous que je désire m'arranger, et si le
ministère est renversé, je vous le prouverai. Je ne sais s'il me
serait possible de m'entendre avec Guizot; mais je crois que je
m'entendrais avec M. de Broglie, et, pour y parvenir, je ferais de
grands sacrifices[174].» Les doctrinaires avaient peine à croire M.
Thiers sincère. L'événement prouva qu'il l'était. En effet, à peine
chargé de former le cabinet, il alla frapper à la porte, non de M.
Molé, mais du duc de Broglie, dont, du reste, il avait toujours
cherché à se rapprocher. La déception fut cruelle pour l'ancien
ministre du 15 avril; il sentait qu'il était joué et qu'il avait
compromis, sans profit, son renom monarchique et conservateur. Ce fut
surtout aux doctrinaires qu'il garda rancune; quelques semaines plus
tard, il écrivait à M. de Barante: «Le ministère du 1er mars n'a été
imaginé par M. de Broglie que pour empêcher M. Thiers de se rapprocher
des 221 et de leur chef. Quoi qu'on vous dise, voilà la vérité[175].»

[Note 174: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]

[Note 175: Lettre du 25 avril 1840. (_Documents inédits._)]

M. Thiers offrit au duc de Broglie la présidence du conseil et le
ministère des affaires étrangères, proposant ainsi de refaire en
partie le cabinet du 11 octobre. Désirait-il sincèrement réussir, et
ne gardait-il pas au fond quelque préférence pour une combinaison où
il eût eu le premier rôle? Il aurait peut-être été lui-même embarrassé
de répondre à cette question. Toujours est-il qu'il insista vivement
auprès du duc. Le Roi donnait son assentiment à cette solution; elle
était désirée par le centre gauche et même par la gauche; les 221 s'y
résignaient. La résistance obstinée, insurmontable, vint du principal
intéressé, du duc de Broglie. Celui-ci croyait que rien de bon n'était
possible; il se défiait de l'opinion de la Chambre, de M. Thiers, et
même du Roi. Avec plus d'ambition il eût eu plus de hardiesse et moins
de désespérance; mais l'ambition lui avait toujours fait défaut, et la
mort récente de la duchesse de Broglie l'en avait dégoûté encore
davantage. Il manifestait ses sentiments, non sans une amertume et un
pessimisme parfois excessifs, dans une lettre écrite à M. Guizot:
«Sans doute, disait-il, si la France et les Chambres étaient lasses de
l'empire des médiocrités, s'il était réellement question de relever le
pouvoir de l'état où il est tombé, de rallier dans un ministère
puissant et véritable tous les éléments dispersés de l'ancien parti
gouvernemental, et que je parusse un des ingrédients nécessaires de
cette réconciliation, j'y réfléchirais. Mais nous sommes plus loin que
jamais d'une semblable tentative; la coalition de l'année dernière lui
a porté le dernier coup; et l'on n'entrevoit pas même dans l'avenir la
possibilité d'un tel événement. Cela posé, que peut-il résulter, dans
le morcellement de tous les partis, dans la profusion des inimitiés
personnelles, dans l'état de guerre civile entre tous les hommes du
gouvernement, que peut-il résulter, dis-je, de nouvelles
modifications ministérielles? Rien autre chose que ce que nous voyons
depuis trois ou quatre ans. Des ministères purement négatifs, dont le
but et le mérite sont d'exclure, les uns par les autres, les
personnages politiques les plus éminents, dont la liste est en quelque
sorte une table de proscription; des ministères pâles, indécis, sans
principes avoués, sans autre prétention que de vivre au jour la
journée, sans autre point d'appui que la lassitude et le découragement
universels, réduits à s'effacer dans toutes les occasions importantes,
à s'acquitter en complaisances continuelles, tantôt vis-à-vis du Roi,
tantôt vis-à-vis des Chambres et de chaque fraction des Chambres
grande ou petite, et à se fabriquer, tous les matins, une majorité
artificielle par des concessions ou des compliments, par des promesses
et des caresses, en pesant, dans des balances de toile d'araignée, la
quantité de bureaux de poste qu'on a donnés d'un côté, et la quantité
de bureaux de tabac qu'on a donnés de l'autre.» Le duc ne voulait pas
blâmer ceux qui recouraient à ces procédés; il les croyait même
nécessaires à l'heure présente; mais il se déclarait impropre à les
employer. «Quant aux conséquences de cette conduite relativement à mon
avenir politique, disait-il en finissant, il en sera ce qu'il plaira à
Dieu. S'il lui plaît que je ne rentre jamais dans les affaires, je
l'en remercierai de bon coeur. C'est un grand avantage, pour un homme
public, de se retirer des affaires en laissant derrière soi une
réputation intacte et quelques regrets; c'est un avantage auquel il ne
faut sans doute sacrifier aucun devoir, mais qu'on est trop heureux
de pouvoir concilier avec ses devoirs[176].» Ce ne furent pas ces
motifs qu'invoqua M. de Broglie pour répondre aux instances de M.
Thiers; mais il allégua les soins qu'exigeait la santé de son dernier
enfant, et rien ne put ébranler sa résolution. Toutefois, il n'en fut
pas moins touché de l'offre et de la façon dont elle avait été faite.
«M. Thiers, écrivait M. Doudan, l'un des familiers du duc, a été, en
tout ceci, la lumière et la raison mêmes; il a agi sans détours, avec
cette simplicité charmante et savante qui est sa séduction, et son
danger aussi, parce qu'il est mobile.» M. de Broglie, d'ailleurs,
regardait alors l'entrée aux affaires du chef du centre gauche comme
inévitable et même comme assez inoffensive. Aussi, tout en ne voulant
pas être son collègue, se montrait-il disposé à l'aider dans la
formation de son ministère, et presque à le couvrir d'une sorte de
patronage.

[Note 176: _Documents inédits._--À la même époque, M. Doudan écrivait
à M. d'Haussonville: «Est-ce que vous vous êtes figuré que vous alliez
devenir le gendre d'un ministre? Non, j'imagine. Quand M. de Broglie
eût pu disposer de son temps et qu'il eût eu l'esprit aux affaires, je
n'aurais jamais pu désirer qu'il se jetât au milieu de ces petites
factions turbulentes, exigeantes..... Je suis convaincu qu'un mois
après l'inauguration de ce cabinet, dont beaucoup disent qu'il eût été
le salut du peuple, les inquiétudes maladives que les partis ont dans
les jambes auraient recommencé de plus belle. On a tellement travaillé
à disperser les groupes dans la Chambre des députés que, sauf la
haine, qui est changeante, il n'y a pas de cohésion entre quatre
chats. Chacun se promène en liberté dans sa gouttière, l'air capable
et impertinent, et vous voulez qu'on se mette à rallier cette grande
dispersion! Il faut laisser faire cela au temps et aux événements.»
(Lettre du 12 mars 1840, _Mélanges et Lettres_, t. Ier, p. 291, 292.)]

Ayant échoué auprès du duc de Broglie, M. Thiers fit proposer au
maréchal Soult la présidence du conseil et le portefeuille de la
guerre; le maréchal refusa. Le Roi essaya alors d'obtenir qu'une
démarche analogue fût faite auprès de M. Molé, qui eût pris la
présidence et les affaires étrangères; M. Thiers déclara, non sans
quelque vivacité, que ce serait, pour lui, recevoir du ministre du 15
avril «un supplément d'amnistie», et qu'il «ne le pouvait pas».

Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis la démission du cabinet, et
l'on ne se trouvait pas plus avancé qu'à la première heure. Le
souvenir des déplorables longueurs de la crise précédente rendait
l'opinion plus impatiente, plus nerveuse, plus facilement inquiète.
Les journaux de gauche le prenaient déjà sur un ton de menace avec la
royauté, à laquelle ils imputaient tous les retards. «Il faut se
hâter, disait de son côté le _Journal des Débats_. Nous partageons, à
cet égard, l'avis unanime de la presse. La plaie saignera longtemps;
au moins ne faut-il pas qu'elle s'envenime.» Enfin, la gravité des
négociations pendantes sur les affaires d'Orient ne permettait pas un
long interrègne. «Finissons-en!» c'était le cri général. Il ne
déplaisait pas à M. Thiers d'être ainsi pressé. Ce lui fut un argument
pour s'attribuer à lui seul le premier rôle qu'il avait offert de
céder, ou tout au moins de partager, et il entreprit de refaire, avec
des personnages de second rang, un nouveau ministère du 22 février,
dans lequel il se réservait le portefeuille des affaires étrangères et
la présidence du conseil. Bien que, dans une telle combinaison, la
plupart des ministres dussent être de nuance centre gauche, M. Thiers,
fidèle à sa pensée première, désirait leur adjoindre quelques
doctrinaires. Il voyait là un moyen de rassurer les conservateurs, et
aussi peut-être de jeter un germe de division dans un groupe rival.
Mais, parmi les amis de M. Guizot, s'en trouverait-il qui
consentissent à entrer sans lui dans un cabinet présidé par M. Thiers?
Les premières ouvertures faites à M. Duchâtel et à M. Dumon furent
repoussées. À leur défaut, le futur président du conseil s'adressa à
M. de Rémusat et à M. Duvergier de Hauranne, demeurés plus fidèles aux
idées et aux alliances de la coalition. M. Duvergier de Hauranne,
très-désintéressé dans sa passion, refusa pour son compte, mais
proposa, comme convenant mieux à ce poste, son beau-frère, le comte
Jaubert, orateur alerte, caustique, pétulant, aimant à emporter le
morceau, plus tirailleur que capitaine, redoutable à ses adversaires
et parfois gênant pour ses amis, fort galant homme, du reste,
courageux, probe, le plus agressif des orateurs à la tribune, le plus
poli des collègues dans les relations de chaque jour. Il s'était fait
remarquer, quelques années auparavant, par la véhémence avec laquelle
il repoussait toute compromission avec la gauche; sous le ministère du
22 février, M. Guizot n'était pas parvenu à contenir les éclats de son
opposition, et l'on n'a pas oublié le rapport si blessant pour M.
Thiers qu'il avait fait alors sur les grands travaux de Paris[177].
Mais, dans l'état de désorganisation des partis, s'il fallait
s'attendre à toutes les divisions, aucun rapprochement ne semblait
impossible. M. Jaubert ne fut pas plus embarrassé d'accepter le
portefeuille des travaux publics que M. Thiers de le lui proposer. On
pouvait croire que le concours de M. de Rémusat serait aussi facile à
obtenir. Il était lié de vieille date avec M. Thiers, et avait un fond
plus révolutionnaire que les autres doctrinaires. En outre, il cachait
sous les dehors un peu froids d'un philosophe mondain, une certaine
curiosité aventureuse, téméraire, et tout _dilettante_ qu'il fût, tout
«amateur blasé» que l'appelât M. Guizot[178], il ne laissait pas que
d'être secrètement séduit à la pensée de jouer un rôle plus actif et
plus considérable; sa participation aux affaires s'était jusqu'ici
bornée à un sous-secrétariat d'État dans le très-court cabinet du 6
septembre; cette fois, on lui offrait l'un des principaux
portefeuilles, celui de l'intérieur[179]. Cependant, il commença par
se montrer fort hésitant. Il répugnait à se séparer ainsi de ses
anciens amis politiques, de ses anciens chefs, notamment de M. Guizot
et de M. Duchâtel. Trop clairvoyant et connaissant trop bien ses
propres idées pour ne pas se rendre compte que la voie dans laquelle
on lui demandait de s'engager le conduirait à changer de camp
politique, il ne se sentait retenu par aucun scrupule de doctrine,
mais s'inquiétait d'un tel changement pour ses amitiés et pour la
convenance supérieure de sa vie publique. Il ne céda que sur les
conseils pressants du duc de Broglie[180].

[Note 177: Cf. t. III, p. 22 et 23.]

[Note 178: Cf. t. III, p. 119.]

[Note 179: M. de Rémusat écrivait alors à M. Guizot: «Je ne me
dissimule aucune objection, aucun danger, aucune chance de revers et,
ce qui est plus dur, de chagrin; j'en aurai de cruels; mais je me sens
un fonds inexploité d'ambition, d'activité, de ressources, que cette
occasion périlleuse m'excite à mettre enfin en valeur, et il y a en
moi un je ne sais quoi d'aventureux, bien profondément caché, que ceci
tente irrésistiblement.» (_Mémoires de M. Guizot_, t. V, p. 16.)]

[Note 180: «J'ai été témoin, dans le cabinet du duc de Broglie,
raconte M. Duvergier de Hauranne, des hésitations de M. de Rémusat et
des efforts qu'il eut à faire pour les surmonter, non certes qu'il
n'eût en M. Thiers une entière confiance, mais parce qu'il craignait
que le parti du dernier ministère n'attribuât à l'ambition ce qui
était chez lui un acte de dévouement.» (_Notice sur M. de Rémusat._)]

Les autres portefeuilles étaient, naturellement, réservés aux amis
politiques du président du conseil. Parmi les députés du centre
gauche, le choix était limité, car M. Thiers se trouvait alors
brouillé avec les hommes les plus considérables du groupe, MM.
Dufaure, Passy, Sauzet. À leur défaut, il dut se contenter de
personnages moins en vue, MM. Pelet de la Lozère, Vivien et Gouin,
entre lesquels il partagea les ministères des finances, de là justice
et du commerce. Il leur adjoignit, pour le ministère de l'instruction
publique, un pair d'un nom plus éclatant, M. Cousin. Celui-ci,
absorbé, depuis 1830, par l'organisation et le gouvernement de
l'enseignement philosophique, ne s'était pas mêlé jusqu'ici fort
activement aux luttes des partis. Toutefois, dans les discussions des
récentes Adresses, au Luxembourg, il avait paru se classer dans le
centre gauche, en défendant à plusieurs reprises la politique de
l'intervention en Espagne. Le cabinet fut complété par l'appel, au
département de la guerre, du général Cubières, qui n'avait aucun
antécédent parlementaire, et, à celui de la marine, de l'amiral
Roussin, homme de mer renommé, mais qui venait de faire, comme
ambassadeur à Constantinople, une campagne diplomatique au moins
très-critiquée.

Parmi les personnages de valeur inégale que M. Thiers proposait ainsi
à l'approbation royale, aucun n'était considérable par son passé
politique. Deux seulement avaient été déjà ministres, M. Pelet de la
Lozère, au 22 février 1836, et le général Cubières dans
l'administration intérimaire d'avril 1839: ce qui faisait dire
gaiement à M. Thiers, lui-même âgé de quarante-deux ans, qu'il avait
formé un cabinet de «jeunes gens». Le président du conseil n'en était
que plus en vue. Comme au 22 février 1836, il dominait, résumait,
personnifiait le ministère. Le Roi accepta tout, sans faire
d'objection à aucun nom, et signa, le 1er mars, les ordonnances
portant nomination des nouveaux ministres. La crise avait duré neuf
jours.


II

Cette fois encore, M. Thiers arrive au pouvoir sans avoir derrière lui
un parti constitué, en état de le soutenir. Non-seulement la majorité
ne lui appartient pas, mais elle n'existe pas; avant même de la
conquérir, il doit la former. Il ne rêve pas de restaurer quelqu'un
des anciens groupes plus ou moins ébranlés et morcelés par les
récentes crises; il tâche, au contraire, de précipiter le travail de
décomposition[181]. Plus il aura devant lui de morceaux brisés et
épars, plus il se flatte de pouvoir les combiner à sa guise. C'est, en
effet, avec des fragments ramassés de tous côtés, dans la gauche, dans
le centre gauche, dans le centre droit et le centre, qu'il veut se
faire une majorité dont il sera l'origine et la fin, le lien et le
programme. Les éléments qu'il prétend ainsi rassembler, sont
singulièrement hétérogènes, contradictoires même, tout au moins
incapables de s'accorder seuls et directement. S'ils se rapprochent,
ce ne sera qu'en M. Thiers et par M. Thiers, chacun attendant de lui
une politique différente. Le président du conseil ne redoute pas les
difficultés de cet équilibre et de ce jeu de bascule; il croit être le
seul capable d'y réussir, et se réjouit de devenir ainsi le ministre
nécessaire. Ces éléments ne sont pas seulement hétérogènes, ils sont
par nature inconsistants, rebelles à toute cohésion durable. Peu
importe: si mobiles qu'ils soient, le ministre compte être plus alerte
encore; et puis il lui plaît de n'être pas enfermé dans une majorité
fixe qui gênerait ses évolutions. Au lieu d'une seule majorité, il en
aura plusieurs; c'est à ses yeux tout bénéfice. À mesure que nous
esquissons cette tactique, ne semble-t-il pas qu'elle nous soit déjà
connue? En effet, c'est à peu près la même que M. Thiers avait essayée
lors de son premier ministère. Il y a toutefois un changement: en
1836, M. Thiers sortait du gouvernement, où il avait été le collègue
de M. Guizot; en 1840, il sort de l'opposition, où il vient d'être
l'allié de M. Barrot. Cette différence dans le point de départ a son
importance; il en résulte que, cette fois, l'axe de la majorité à
former se trouve, du premier coup, porté beaucoup plus à gauche.

[Note 181: «Travail de décomposition», c'est l'expression même, dont
se servait un journal officieux, le _Messager_ du 7 mars, pour
indiquer l'oeuvre que poursuivait M. Thiers dans la Chambre.]

Le nouveau ministère a tellement conscience de n'avoir pas de majorité
toute faite, qu'il use d'abord d'un expédient pour retarder le jour où
il mettra à l'épreuve la confiance du parlement. Obligé, par l'usage,
d'apporter une déclaration en se présentant pour la première fois
devant les Chambres, il la fait à dessein si sommaire et si banale
qu'elle ne peut ni éclairer personne, ni provoquer aucune
contradiction[182]. Il annonce, du reste, l'intention de déposer
prochainement une demande de fonds secrets et de donner, à cette
occasion, des explications plus étendues. Les quelques semaines ainsi
gagnées, il compte les employer à prendre position, à tâter les partis
et les hommes, à préparer les déplacements et les rapprochements d'où
doit sortir sa majorité.

[Note 182: Séance du 4 mars.]

Les premiers actes de M. Thiers révèlent tout de suite sa politique de
bascule. En même temps qu'il fait des démarches auprès de M. Guizot
pour le garder à l'ambassade de Londres, il nomme un membre de la
gauche, M. Billault, à l'un des postes de sous-secrétaire d'État.
Député seulement depuis trois ans, M. Billault siégeait alors à côté
de M. Odilon Barrot, c'est-à-dire dans un parti plus avancé que celui
d'où sortaient les ministres. De petite taille, les yeux expressifs,
il était remuant, laborieux, ne se ménageant pas, rompu aux affaires,
plus polémiste à la tribune qu'orateur, mais d'une rare dextérité de
parole, souple et tenace dans la discussion, ardent à l'attaque. Il
sortait du barreau de Nantes et était demeuré avocat à la Chambre,
sans beaucoup d'idées à lui, prêt à traiter les sujets les plus
divers, on eût presque dit à professer les opinions les plus opposées.
Il recevait, de toutes mains, des notes et même des phrases toutes
faites qu'il s'assimilait fort adroitement; chaque fois qu'il
rencontrait dans un journal un argument dont on pouvait tirer parti,
il découpait le passage et le collait proprement sur une feuille de
papier; puis, au jour du débat, on le voyait monter à la tribune, muni
d'un énorme dossier, d'où il tirait, morceau par morceau, un discours
souvent incisif. Toute sa vie, du reste, il ne devait guère avoir
qu'une personnalité de reflet et d'emprunt; sous le second empire, le
secret de sa faveur et de son importance sera la souplesse avec
laquelle il recevra la pensée et se fera la parole de Napoléon III.
En mars 1840, il semblait l'homme de la gauche, et sa nomination,
significative surtout comme indice, semblait abaisser la barrière qui,
depuis 1831, fermait à ce parti l'accès du pouvoir.

M. Guizot, nommé le 5 février à l'ambassade de Londres, venait
d'arriver à son poste, lorsque fut formée l'administration du 1er
mars. Qu'allait-il faire? Consentirait-il, en demeurant ambassadeur, à
s'associer, dans une certaine mesure, à la politique du nouveau
cabinet? M. Thiers le désirait vivement; aussi, dès le 2 mars,
adressa-t-il à M. Guizot une lettre très-amicale, où, faisant appel
aux souvenirs du 11 octobre et de la coalition, il lui demandait
«d'ajouter une page à l'histoire de leurs anciennes relations». M. de
Rémusat joignit ses instances à celles de son chef: «Le ministère,
écrivait-il, est formé sur cette idée: point de réforme électorale,
point de dissolution. Il est évident qu'il aura, quant aux noms
propres, surtout dans le premier mois, un air d'aller à gauche. Les
apparences seront dans ce sens, et j'avoue que cela est grave. Mais je
réponds de la réalité sur les points essentiels.» M. de Broglie, lui
aussi, pressait M. Guizot de rester à son poste, déclarant que M.
Thiers n'avait eu aucun tort dans la formation du cabinet, qu'il ne
pouvait pas faire grand mal, et qu'on serait toujours à temps de se
séparer de lui s'il dérivait à gauche. Des avis contraires venaient de
M. Duchâtel, de M. Dumon et de quelques autres doctrinaires; ceux-ci
laissaient voir qu'ils désiraient une démission immédiate et un retour
à Paris pour prendre le commandement des conservateurs mécontents ou
inquiets. M. Guizot n'hésita pas longtemps; il voyait sans doute avec
alarme ce qu'il appelait «la pente vers la gauche»; mais il ne jugeait
pas possible de rompre _à priori_ avec un cabinet dont faisaient
partie deux de ses amis et que patronnait le duc de Broglie. Il
croyait, d'ailleurs, qu'il était de son intérêt de prolonger encore la
retraite à laquelle il s'était condamné après la coalition. «À ne
parler que de moi, écrivait-il à M. Duchâtel, je ne suis pas fâché, je
vous l'assure, de me trouver un peu en dehors des luttes de personnes
et des décompositions de partis. Nul ne s'y est engagé plus que
moi...; il me convient de m'en reposer.» Toutefois, en répondant à M.
Thiers et à M. de Rémusat, il marqua bien que son adhésion n'était que
conditionnelle. Après avoir «pris acte» de cette assurance que le
ministère ne voulait ni dissolution, ni réforme électorale, il
ajoutait: «Je ne puis marcher que sous ce drapeau et dans cette voie.
Si le cabinet s'en écartait, je serais contraint de me séparer de
lui.» En même temps, profitant de l'amitié ancienne qui l'unissait à
M. de Rémusat, pour s'exprimer avec lui plus librement qu'il ne le
faisait avec M. Thiers, il le mettait en garde contre les dangers de
l'alliance avec la gauche. «Croyez-moi, lui écrivait-il, il y a, par
moments, de la force à prendre dans la gauche, jamais un point d'appui
permanent. Elle ne possède ni le bon sens pratique, ni les vrais
principes, les principes moraux du gouvernement, et moins du
gouvernement libre que de tout autre... Elle ébranle et énerve, au
lieu de les affermir, les deux bases de l'ordre social, les intérêts
réguliers et les croyances morales. Elle peut donner quelquefois des
secousses utiles et glorieuses; son influence prolongée, sa domination
abaissent et dissolvent tôt ou tard le pouvoir et la société[183].»
Heureux de l'adhésion de M. Guizot, M. Thiers se garda de faire la
moindre objection aux conditions et aux réserves qui l'accompagnaient.
Il fit valoir auprès des conservateurs son accord avec le plus
illustre de leurs chefs: «Le ministère actuel, leur disait-il, c'est
le ministère du 11 octobre à cheval sur la Manche.» Il est vrai que,
l'instant d'après, le même ministre se vantait aux députés de la
gauche d'avoir trouvé ce moyen habile d'éloigner du parlement leur
plus redoutable contradicteur.

[Note 183: _Documents inédits_ et _Mémoires de M. Guizot_, t. I, p. 15
à 25.]

Les gages ainsi offerts aux deux partis furent tout d'abord accueillis
fort différemment. La gauche se montra aussi reconnaissante et
confiante que le centre était triste et inquiet. Aux premières
réceptions des nouveaux ministres, on remarqua et l'absence des
députés conservateurs et l'affluence des membres de l'ancienne
opposition. M. Duvergier de Hauranne, qui se trouva alors à dîner avec
plusieurs de ces derniers, chez le président du conseil, notait «la
joie d'enfant qu'ils semblaient éprouver en se trouvant réunis pour la
première fois autour d'une table ministérielle». «C'était pour eux,
ajoutait-il, quelque chose de nouveau, de piquant, de ravissant; aussi
fut-on, pendant tout le dîner, d'une gaieté folle.» Même contraste
dans le langage des journaux. Tandis que la _Presse_ partait
immédiatement en guerre, et que le _Journal des Débats_ prenait une
attitude d'observation malveillante, les organes de la gauche, à
l'exception des feuilles radicales, avaient des airs joyeux et
vainqueurs. L'un d'eux, le _Courrier français_, marquait ainsi les
raisons de sa satisfaction: «C'est l'opposition entrant aux affaires,
et y entrant pour la première fois, nous l'espérons du moins, sans
changer de drapeau... Il ne dépend de personne de faire que
l'avénement de M. Thiers et de ses amis ne soit un changement profond
dans l'État. Par la création de ce ministère, le pouvoir se déplace
décidément et fait un pas vers nous. Le parti du gouvernement
personnel est en déroute; le système de résistance est à bout de
combinaisons; la vieille majorité, celle qui avait survécu, bien qu'en
s'épuisant, à plusieurs dissolutions, est ensevelie dans sa défaite.»

La presse de gauche triompha même si bruyamment que M. Thiers craignit
de se trouver ainsi porté trop avant et de paraître le protégé ou même
le prisonnier de l'ancienne opposition, au lieu d'être l'arbitre et le
médiateur des deux partis. Aussi jugea-t-il tout de suite nécessaire
de bien marquer la position intermédiaire où il voulait se tenir, et
fit-il dire dans le _Messager_, l'un de ses journaux officieux: «M.
Thiers a sa position distincte. Il est le chef du centre gauche.
Conséquemment, il n'est ni la gauche, ni les 221. Il exprime l'opinion
intermédiaire. Il doit rester sur son terrain, et sa mission est de
rallier les modérés de chacun de ces deux partis. Il est un ministère
de transaction, ou de transition, si l'on veut... Il est clair que
chacun des deux partis doit s'efforcer d'abord de le faire pencher de
son côté... Il doit résister à cette double attraction... Pencher à
droite, ce serait donner le pouvoir aux 221; incliner trop à gauche,
ce serait le donner à l'opposition.»

La gauche ne se blessait pas de ce langage. Elle paraissait avoir des
raisons de croire qu'entre les conservateurs et elle, le partage
n'était pas aussi égal que le ministère feignait de le dire, et qu'il
y avait un sous-entendu dont seule elle possédait le secret et
recueillerait prochainement le bénéfice[184]. M. Thiers lui avait-il
donc assuré, dans quelque contre-lettre mystérieuse, des avantages en
contradiction avec son langage public? Non; mais le seul avénement
d'un ministre, travaillant à décomposer l'ancienne majorité et
consentant à vivre de l'appui de la gauche, était, pour celle-ci, un
réel avantage. Et puis le cabinet se présentait comme un cabinet
non-seulement de «transaction», mais de «transition». Ce dernier mot,
plein de promesses, ne se trouvait-il pas dans l'article du
_Messager_, cité plus haut? Les journaux officieux ne répétaient-ils
pas tous les jours que M. Thiers, en forçant les avenues du pouvoir,
en s'imposant aux répugnances du Roi, avait ouvert une brèche par
laquelle tout le monde pouvait espérer passer à son tour[185]? Cette
considération n'était pas celle qui touchait le moins la gauche.
Fatiguée, sinon assagie, aspirant à sortir de son long rôle
d'opposition sans espoir et à passer au rang des partis admis à
prétendre au gouvernement, elle savait gré à M. Thiers de lui servir
d'introducteur dans ce monde nouveau pour elle. De là un zèle
ministériel que les sarcasmes mêmes du _National_ ne parvenaient pas à
refroidir[186]. «Je ne puis les tenir, disait M. Barrot; ces pauvres
hères ont faim depuis dix ans[187].»

[Note 184: Le _Courrier français_ disait, à propos de M. Thiers, le 5
mars 1840: «Les hommes placés dans une position difficile ne livrent
pas leur secret, quand ils ne peuvent encore le faire connaître qu'à
demi.»]

[Note 185: Le _Constitutionnel_, organe de M. Thiers, disait, le 14
mars: «Ce que la gauche voit dans l'origine du ministère actuel, c'est
que tout parti en mesure d'avoir la majorité dans la Chambre n'a pas
d'obstacle à vaincre hors de la Chambre. Ceci n'est pas, si l'on veut,
une conquête faite par le 1er mars; mais le 1er mars a constaté que la
conquête était faite.»]

[Note 186: Le _National_ disait, par exemple, le 6 mars: «Il faut que
notre opposition constitutionnelle de dix ans soit tombée bien bas
dans sa propre estime et désespère bien de sa fortune, pour placer
ainsi, à fonds perdu, son honneur et son avenir sur la tête d'un
aventurier politique.»]

[Note 187: _Documents inédits._]

Le président du conseil avait su, d'ailleurs, mettre la main sur le
chef de la gauche. M. Odilon Barrot, amené, dans le cours des années
précédentes, à faire plusieurs fois campagne avec M. Thiers, s'était
laissé peu à peu séduire et dominer par lui. La finesse insinuante et
entreprenante de l'un avait eu facilement raison de la solennité naïve
et un peu inerte de l'autre. M. Barrot continuait sans doute à jouer
son rôle de chef de groupe avec la même conviction de sa propre
importance; mais, sans s'en douter, il n'était plus guère qu'un
comparse. M. Thiers tirait peut-être plus de profits encore de
l'influence qu'il avait acquise sur la presse de gauche. Ni les
occupations, ni la dignité de ses nouvelles fonctions ne l'empêchaient
de recevoir, chaque matin, les écrivains qui venaient, suivant
l'expression de l'un d'eux, «assister à sa pensée», et qui
transformaient ensuite ses conversations en articles. Parmi eux, à
côté de M. Boilay, du _Constitutionnel_, et de M. Walewski, du
_Messager_, on remarquait les rédacteurs de feuilles plus avancées, M.
Léon Faucher, du _Courrier français_, M. Chambolle, du _Siècle_, et
d'autres encore. Il n'était pas jusqu'aux journaux en apparence
opposés à sa politique, où le président du conseil ne trouvât parfois
moyen de se créer des intelligences et d'avoir quelque compère.
Personne n'a su plus habilement jouer de la presse. «Que voulez-vous
que j'y fasse? disait-il, non sans quelque coquetterie; les écrivains
politiques me font des journaux pour moi, sans que je le leur demande;
s'ils tiennent tous à se mettre dans mon jeu, c'est qu'ils trouvent
mes cartes bonnes.»

M. Thiers avait donc obtenu tout de suite le concours de la gauche;
mais ce n'était que la moitié de son plan: il lui fallait aussi le
concours d'une partie des conservateurs. Les jours s'écoulaient sans
qu'il fît, de ce côté, aucun progrès. Les froideurs qu'il avait
rencontrées dès la première séance menaçaient de tourner en opposition
ouverte. Plus la gauche se montrait satisfaite, plus, dans l'autre
parti, les défiances se sentaient justifiées, plus les inquiétudes
croissaient. Vainement le duc de Broglie, sans se confondre avec le
cabinet, le couvrait-il d'une sorte de patronage bienveillant[188];
vainement, de Londres, M. Guizot se prononçait-il contre une
«hostilité soudaine, déclarée», et donnait-il ce mot d'ordre: «Restons
fermes dans notre camp, mais n'en sortons pas pour attaquer», la
plupart des doctrinaires étaient en disposition fort peu favorable.
«La situation, répondaient-ils à M. Guizot, est plus grave que vous ne
pouvez le penser, n'étant pas sur le théâtre même des événements. Un
ministère soutenu publiquement et ardemment par la gauche, appuyé par
les journaux de cette couleur, au nom des idées que nous avons
combattues, ce n'est pas là un fait léger et sans importance pour
l'avenir. Il ne s'agit de rien moins que d'un complet déplacement du
pouvoir, et le mouvement ira vite, si on ne l'arrête.» Chez les
anciens 221, qui constituaient la fraction la plus considérable des
conservateurs, l'irritation et l'alarme n'étaient pas moindres. La
presse officieuse leur répétait, tous les jours, que le ministère du
1er mars était le triomphe de la coalition; or ils n'avaient pas
oublié que cette coalition avait été faite contre eux. Aussi se
groupaient-ils et s'organisaient-ils avec toutes les allures d'une
armée qui se prépare à la bataille, tandis que leurs journaux tenaient
un langage de plus en plus agressif. Il était une autre partie de la
Chambre où les intentions se montraient, sinon ouvertement ennemies,
du moins singulièrement maussades: c'était ce qu'on appelait le groupe
du 12 mai; il se composait des amis de MM. Dufaure et Passy; de ce
côté, on n'avait pas pardonné l'intrigue muette sous laquelle avait
succombé la dernière administration, et ce ressentiment paraissait
devoir rallier à l'opposition conservatrice vingt à vingt-cinq membres
de l'ancien centre gauche. On pouvait donc croire que toutes ces
inquiétudes, ces défiances, ces rancunes allaient se réunir pour
former un nouveau parti de résistance. Le _Journal des Débats_, prêt à
lui servir d'organe, l'avait déjà baptisé: il l'appelait le «parti
constitutionnel». M. Doudan, qui voyait les choses du salon de M. de
Broglie, faisait, à la date du 12 mars, ce tableau des divers groupes
conservateurs: «Il me paraît que le ministère tombé se tient en
embuscade, probablement avec M. Molé, pour donner un mauvais coup à M.
Thiers et lui succéder. Le camp doctrinaire est divisé contre
lui-même. Les 221, à peu d'exceptions près, sont d'une grande colère
contre le cabinet de M. Thiers, jurant de tout jeter par les fenêtres,
afin de maintenir l'ordre dans le pays. Il y a, dans la tête de tout
le monde, comme un charivari[189].»

[Note 188: Dès le 1er mars, il avait écrit à M. Guizot: «Je garderai
ma position amicale sans être invariable, prêt à m'éloigner ou même à
combattre si le ministère dérive à gauche d'une manière alarmante,
mais content s'il se maintient dans la modération, et ne négligeant
rien pour le fortifier dans le dessein de faire le mieux possible.»
(_Documents inédits._)]

[Note 189: _Mélanges et Lettres_, t. I, p. 290.]

Les journaux de gauche, qui devenaient d'autant plus ministériels que
les conservateurs l'étaient moins, accueillaient ces symptômes
d'opposition avec une colère dont M. Thiers devait trouver parfois les
manifestations quelque peu compromettantes. Ils traitaient les
conservateurs de «ramas de factieux» et les dénonçaient aux ouvriers
sans travail comme des artisans de crise, responsables du chômage.
Leurs attaques visaient même plus haut: derrière les articles du
_Journal des Débats_ et les démarches des 221, ils prétendaient
découvrir une intrigue de la cour, c'est-à-dire, dans le langage de
l'époque, du Roi[190]. Supposition toute gratuite. Louis-Philippe,
sans doute, partageait personnellement beaucoup des répugnances et des
inquiétudes des conservateurs. De plus, il ne voyait pas sans
mortification, à la tête du ministère, un homme qui affectait de
traiter avec lui de puissance à puissance[191]. Aussi, au rapport
d'un témoin, était-il «fort triste» et «ne s'en cachait-il pas[192]»;
il ne lui déplaisait pas d'être présenté, par des journaux amis, comme
n'ayant subi M. Thiers que sous le coup d'une nécessité pénible[193],
et on peut même supposer qu'une mésaventure du cabinet ne l'eût pas
désolé. Mais il n'en remplissait pas moins correctement son rôle
constitutionnel, ne contrariant pas ses ministres, ne leur suscitant
aucun embarras. Il faisait même plus, au témoignage de l'un d'entre
eux; M. de Rémusat écrivait, en effet, le 15 mars, à M. Guizot: «Le
Roi nous traite parfaitement bien et nous prête un réel appui.» Nul
fondement, donc, dans les accusations dirigées contre Louis-Philippe.
Injustes d'où qu'elles vinssent, elles étaient particulièrement
scandaleuses de la part de la presse ministérielle. On conçoit que le
_Journal des Débats_ les relevât avec une sévérité émue et demandât
«quel était ce ministère que ses journaux ne pouvaient soutenir qu'en
calomniant ou menaçant la couronne». Ce désordre éveillait, chez ceux
qui se souvenaient du passé, l'idée de tristes similitudes: «Le
_Courrier français_, écrivait-on, défend M. Thiers du ton dont le
_Patriote français_ défendait Roland et ses collègues[194].» Les
feuilles officieuses proclamaient que le ministère du 1er mars était
la dernière expérience tentée pour réconcilier la monarchie et le
pays, et le _Constitutionnel_ l'appelait «le ministère Martignac du
gouvernement de Juillet». On eût dit que chacun de ces articles se
terminait par un: «Prenez garde!» adressé d'un ton irrité,
non-seulement à la Chambre, mais au Roi.

[Note 190: _Constitutionnel_ du 9 mars 1840.]

[Note 191: Dans la déclaration sommaire que M. Thiers avait lue aux
Chambres, le 4 mars, cette prétention était très-visible, et le
ministre avait presque insinué qu'il venait de faire capituler la
couronne. Le _Journal des Débats_ avait alors critiqué «cette
affectation à dire et à répéter: «Le Roi et moi». Par contre, le
_Courrier français_ avait félicité le président du conseil d'avoir
«fait valoir son droit de chef de parti, en regard du droit que la
couronne a de choisir entre les hommes et les opinions»; et il avait
ajouté: «M. Thiers ne dit pas que la couronne a cédé, car un ministre
doit couvrir le Roi; mais il résulte de son discours, qu'il n'a pas
fait, en entrant aux affaires, le sacrifice de ses opinions, et c'est
là tout ce que le public demande à savoir.» Le _National_, trop
heureux de voir la monarchie diminuée par ceux qui eussent dû être ses
défenseurs, demandait en raillant: «Comment les journaux de la cour
prendront-ils ce nouveau spécimen de familiarité respectueuse qui
place sur la même ligne la couronne et un simple sujet? M. Thiers et
le Roi, le Roi et M. Thiers sont heureusement d'accord pour faire le
bonheur, la prospérité et la gloire de la France. Voilà ce que le
président du cabinet du 1er mars a bien voulu annoncer au monde.»]

[Note 192: Lettre de Mgr Garibaldi, internonce du Saint-Siége. (_Vie
du cardinal Mathieu_, par Mgr BESSON, t. I, p. 247.)]

[Note 193: «Le _Journal des Débats_ disait, le 3 mars, dans un article
qui fut remarqué: «La couronne n'aurait pas voulu choisir ces
ministres, qu'elle aurait été forcée de les accepter, forcée par sa
prudence, et pour ne pas empirer une situation dangereuse. M. Thiers a
voulu être le maître, et il l'est, sauf, bien entendu, sa
responsabilité devant le Roi et devant les Chambres.»]

[Note 194: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._]

À en juger par le langage des journaux, le rapprochement désiré par
le cabinet entre la gauche et une partie du centre n'était pas en voie
de s'accomplir. M. Thiers ne paraissait donc pas avoir tiré le profit
attendu des quelques jours qu'il s'était réservés pour préparer
l'opinion, avant de s'expliquer à la tribune. Il est vrai qu'à côté de
ces polémiques de presse, dont le fracas remplissait toute la scène,
le président du conseil usait, dans la coulisse, d'un autre moyen
d'action moins bruyant, moins extérieur, sur lequel il comptait
peut-être davantage: c'étaient les conversations particulières avec
les députés. Dans ces tête-à-tête qu'il multipliait à dessein, soit
chez lui, soit dans les dépendances de la Chambre, il lui était plus
facile que dans les explications publiques de se montrer à chacun sous
la face qui pouvait lui plaire. Tandis qu'aux uns il faisait valoir
que son seul avénement était un échec au «pouvoir personnel», la fin
de la «résistance» et une «transition» qui permettait à l'opposition
d'attendre et de préparer des succès plus complets encore, il se
faisait honneur, auprès des autres, de repousser le programme de la
gauche, et de ne payer celle-ci qu'avec des apparences, toutes les
réalités demeurant aux conservateurs. Il n'était pas jusqu'aux
contradictions de son passé qui ne lui servissent à se présenter comme
ayant des titres aux confiances les plus opposées[195]. Le tout dit
avec l'abondance brillante, souple, familière, câline de ce
merveilleux causeur, et surtout avec un certain air de confidence et
d'abandon; l'interlocuteur flatté sortait de l'entretien, persuadé que
lui seul avait le secret du ministre et que les autres étaient dupés.
C'est ce qu'on appelait alors le système des «conquêtes
individuelles». M. Thiers, rival en cela de M. Molé, y excellait et y
avait goût. Il faut reconnaître, du reste, que la désorganisation
générale des cadres parlementaires facilitait singulièrement cette
opération. Faut-il croire qu'aux séductions de la causerie, M. Thiers
ne se faisait pas scrupule d'en ajouter, au besoin, d'autres plus
positives? On le disait beaucoup alors, et la presse opposante
dénonçait vivement ce qu'elle «appelait la traite des députés[196]».

[Note 195: Le _Constitutionnel_ disait, à la date du 12 mai: «M.
Thiers donne d'égales garanties aux deux partis qu'il s'agit de
rallier. Mais c'est précisément ce dont on l'accuse. M. Thiers,
dit-on, a deux passés. Nous disons que c'est son mérite, c'est la
gloire de son bon sens.»]

[Note 196: Le vicomte de Launay (madame Émile de Girardin) faisait, le
7 mars 1840, dans ses _Lettres parisiennes_ du journal _la Presse_, ce
tableau, chargé comme toute satire, de ce qu'il appelait la «traite
des députés faite hautement par les pourvoyeurs de M. Thiers»: «Chaque
soir, on fait le relevé des acquisitions de la journée. Aurons-nous un
tel?--J'en réponds, si vous lui promettez ça pour son gendre.--Et un
tel, si on lui offrait ceci?--Ce n'est pas la peine; nous l'aurons
pour rien; j'ai vu sa belle-mère.--...Ah! si nous pouvions avoir
***!--Ce n'est pas si difficile qu'on le croit; il vient de perdre
cinquante mille francs dans une affaire, il est bien gêné.--...Mais
notre plus belle conquête, c'est le bon ***.--Quoi, il s'est
engagé?--Sur l'honneur!--Mon cher, vous êtes un sorcier. Qu'avez-vous
fait pour le séduire?--Je l'ai pris par les sentiments.--Je ne vous
comprends pas.--Ah! tu n'as pas d'enfants! Le gros bonhomme a deux
filles à marier... Je possède un peu bien ma statistique
parlementaire. Je sais ceux qui ont des filles à établir, ceux qui ont
des fils à placer, ceux qui ont des frères incapables sur les bras,
ceux qui ont des intérêts de coeur dans les théâtres royaux, ceux qui
ont des secrets à cacher, ceux qui ont des manufactures à soutenir,
ceux qui ont des forges, ceux qui ont des sucres, ceux qui ont des
rentes, et ceux, enfin, qui ont des dettes. Eh! je dis avec le
proverbe: Qui paye _leurs_ dettes s'enrichit.»]


III

C'est le 14 mars que fut nommée, dans les bureaux de la Chambre des
députés, la commission chargée d'examiner la demande de fonds secrets
sur laquelle devait être débattue la question de confiance. Sur neuf
commissaires, cinq seulement étaient ministériels. On prétendait même
qu'en additionnant les voix obtenues de part et d'autre dans chaque
bureau, les opposants se trouvaient avoir eu la majorité. Les
adversaires de M. Thiers, voyant dans ce premier résultat l'indice
d'une victoire possible, se décidèrent à livrer bataille.

Tout d'abord ils comprirent que, pour entraîner la masse des
conservateurs, il fallait leur présenter un ministère tout prêt à
succéder à celui qu'il s'agissait de jeter bas. Le grand argument des
journaux de gauche et de centre gauche n'avait-il pas été de répéter
tous les jours que si le cabinet actuel était renversé, le pays
serait précipité dans une crise sans issue? M. Thiers lui-même avait
dit, d'un ton de défi, dans son bureau: «L'on verra qui pourra
gouverner après moi!» Ce fut dans le rapprochement du «15 avril» et du
«12 mai» que les opposants cherchèrent les éléments du cabinet futur.
M. Molé entra vivement dans cette idée; impatient de se venger de M.
Thiers, qui venait de le jouer et de profiter de l'éloignement de M.
Guizot[197], il fit tout pour faciliter l'entente et se déclara prêt à
accepter la présidence du maréchal Soult. Parmi les anciens ministres
du 12 mai, M. Villemain témoigna d'une ardeur au moins égale à celle
de M. Molé; M. Duchâtel, et surtout MM. Dufaure et Passy, se
montrèrent plus hésitants, pas assez, cependant, pour que les meneurs
ne se crussent pas fondés à espérer leur adhésion finale. On se hâta
donc de faire savoir sur les bancs conservateurs, et même de publier
dans les journaux, qu'il y avait un ministère de rechange, et que, dès
lors, il n'était pas téméraire d'aller de l'avant.

[Note 197: M. Duvergier de Hauranne rapporte qu'un des amis de M. Molé
disait alors de lui: «Il prétend que si le ministère tombe
aujourd'hui, ce sera à son profit, et dans un an, au profit de M.
Guizot. C'est pour cela qu'il se presse.» (_Notes inédites._)]

La situation devenait critique pour M. Thiers. Ses journaux
trahissaient leurs alarmes par l'agitation nerveuse de leur polémique.
Du côté des conservateurs, tantôt on le prenait sur un ton railleur et
triomphant, comme si l'on tenait déjà la victoire, tantôt on laissait
voir des doutes sur la solidité des troupes qu'il fallait mener au
feu. La vérité est qu'avec ces partis disloqués et désorientés, et
aussi avec le travail souterrain des «conquêtes individuelles», que M.
Thiers poussait activement, personne ne prévoyait ce qui arriverait;
chacun attendait, anxieux, le résultat inconnu de la bataille qui
allait se livrer, et le _Journal des Débats_ était réduit à comparer
la situation parlementaire «à une nuit épaisse», où tous les partis
«erraient en chancelant[198]».

[Note 198: 20 mars 1840.]

La discussion s'ouvrit le 24 mars. M. Thiers monta le premier à la
tribune, afin de marquer lui-même le terrain du combat. L'oeuvre était
difficile, mais pas au-dessus des ressources de l'orateur. Il
commença par un récit, fait avec adresse et convenance, des incidents
de la dernière crise ministérielle. Puis, examinant l'état de la
Chambre, il y distingua trois fractions principales: celle qui avait
soutenu le ministère du 15 avril; la nuance intermédiaire, connue sous
le nom de centre gauche; enfin, l'ancienne opposition. Aucune de ces
fractions ne possédait à elle seule la majorité; il fallait donc
qu'elles transigeassent, sous peine de rendre tout gouvernement
impossible. C'était cette transaction que M. Thiers venait apporter.
Et, pour la faire accepter, il s'appliquait à rassurer les
conservateurs, tout en flattant la gauche. Dans ce double jeu était
l'habileté du discours. L'orateur commença par faire d'abord la part
des conservateurs. Le programme de la gauche contenait, depuis
plusieurs années, deux articles qui offusquaient et inquiétaient plus
que tous les autres les hommes d'ordre: c'étaient l'abrogation des
lois de septembre et la réforme électorale. M. Thiers déclara qu'il
maintiendrait les lois de septembre; tout au plus faisait-il espérer
la définition de l'attentat, concession déjà promise par le ministère
précédent. Quant à la réforme électorale, il l'ajournait. «La
difficulté sera grande dans l'avenir, dit-il, je ne le méconnais
point; elle ne l'est pas aujourd'hui. Y a-t-il, parmi les adversaires
de la réforme électorale, quelqu'un qui, devant le corps électoral,
devant la Chambre, et j'ajouterai devant la Charte, ait dit: jamais?
Personne... À côté de cela, même parmi les partisans de la réforme, y
a-t-il des orateurs qui aient dit: aujourd'hui? Aucun. Tous, j'entends
dans les nuances moyennes de la Chambre, ont reconnu que la question
appartenait à l'avenir, qu'elle n'appartenait pas au présent.» M.
Thiers se tourna ensuite vers la gauche, et débita, à son intention,
quelques phrases sur la révolution; après avoir exposé la situation du
gouvernement de 1830 en face de l'Europe: «Il y a deux manières de
sentir, ajouta-t-il; il y a deux manières de se conduire. Suivant la
manière, on peut être embarrassé, honteux peut-être, de représenter
une révolution; on peut manquer de confiance en elle, avoir de la
timidité: on pourrait alors la représenter loyalement; on ne la
représenterait pas comme elle a le droit, comme elle a besoin de
l'être. Il faut l'aimer, la respecter, croire à la légitimité de son
but, à sa noble persévérance, à sa force invincible, pour la
représenter avec dignité, avec confiance. Pour moi, messieurs, je suis
un enfant de cette révolution, je suis le plus humble des enfants de
cette révolution; je l'honore, je la respecte... je crois à sa
persévérance, à sa force; car si on a gagné des batailles d'un jour
sur elle, on ne l'a jamais vaincue.» Ce n'était pas tout: le ministre
réservait à la gauche une satisfaction encore plus désirée par elle.
Il avoua le concours qu'il en recevait, l'en remercia, et, la prenant
par la main, il l'éleva solennellement au rang des partis de
gouvernement. «J'ai les sympathies de l'ancienne opposition, dit-il;
je la remercie; si elle me les accorde, je vais vous dire à quelles
conditions.» L'orateur rappelait alors comment, en 1836, il avait
quitté le pouvoir pour ne pas céder à la volonté du Roi, et comment,
trois fois, il avait refusé d'y rentrer, parce que la couronne
n'adhérait pas à ses opinions. «Voilà, continua-t-il, la raison des
sympathies que j'avais avec l'opposition. De plus, j'ai encore un
motif de bienveillance envers elle. Voulez-vous que je vous le dise?
Je n'ai de préjugés contre aucun parti. Je vais vous avouer des choses
qui peut-être vous blesseront. Savez-vous ce que je crois? Je ne crois
pas qu'il y ait ici un parti exclusivement voué à l'ordre et un autre
parti voué au désordre. Je crois qu'il n'y a que des hommes qui
veulent l'ordre, mais qui le comprennent différemment. Je crois qu'il
n'y a rien d'absolu entre eux. Et si vous vouliez mettre quelque chose
d'absolu entre eux, savez-vous ce que vous feriez? Vous commettriez la
faute qui a perdu la Restauration... Il ne faut point d'exclusions,
messieurs. Pour moi, permettez-moi de le dire, en 1830, je me suis
jeté au milieu des amis de l'ordre, au milieu de ce qu'on appelle le
parti conservateur, parce que je croyais l'ordre menacé. Mes
convictions m'ont séparé de lui et m'ont jeté plus tard dans
l'opposition. J'ai vu, messieurs, tous les esprits tendre au même but;
j'ai vu qu'il n'y avait personne de prédestiné pour l'ordre ou pour le
désordre; qu'il n'y avait que des amis du pays; et si vous voulez
placer entre eux ce triste mot d'exclusion, il portera malheur à qui
voudra le prononcer.» La gauche applaudit avec reconnaissance; un tel
témoignage rendu du haut du pouvoir, un tel désaveu de tout ce qui
avait fait, sous Casimir Périer et sous le ministère du 11 octobre, le
fond de la politique de résistance, valait mieux pour elle que
beaucoup de réformes législatives. C'était la porte du pouvoir, porte
jusqu'alors fermée, qu'on ouvrait toute grande devant l'ancienne
opposition.

Il apparut aussitôt que les 221, ou au moins les plus ardents d'entre
eux, refusaient leur adhésion à la «transaction» proposée par le
ministre. «Quand on veut, dit M. Desmousseaux de Givré, obtenir
l'appui d'un parti, il faut lui faire des conditions acceptables; à
mon avis, celles qu'on nous fait ne le sont pas.» La même thèse fut
soutenue, avec plus d'éclat, par M. de Lamartine. On se rappelle qu'il
s'était fait déjà, lors de la coalition, le champion des 221; chose
étonnante avec une nature si mobile, un an après, on le retrouvait à
la même place et dans le même rôle. Relevant les paroles de M. Thiers,
l'orateur, qui n'avait pas encore bu à la coupe de la fausse poésie
révolutionnaire, s'écria: «J'aime et je défends l'idée libérale...;
vous, vous aimez, vous caressez, vous surexcitez le sentiment, le
souvenir, la passion révolutionnaire; vous vous en vantez; vous dites:
je suis un fils de la révolution; je suis né de ses entrailles; c'est
là qu'est ma force; je retrouve de la puissance en y touchant, comme
le géant en touchant la terre. Vous aimez à secouer devant le peuple
ces mots sonores, ces vieux drapeaux, pour l'animer et l'appeler à
vous; le mot de révolution dans votre bouche, c'est, permettez-moi de
le dire, le morceau de drap rouge qu'on secoue devant le taureau pour
l'exciter. Vous dites: ce n'est rien, ce n'est qu'un lambeau d'étoffe,
ce n'est qu'un drapeau! Nous le savons bien; mais cela irrite, mais
cela inquiète, mais cela fait peur. Cela vous convient? Eh bien! nous,
nous croyons que ce qui irrite et ce qui inquiète le pays, sur les
grands intérêts de réforme politique à jamais acquis, ne vaut rien.»
Plus loin, il reprochait à M. Thiers d'avoir, en cherchant son appui
dans la gauche, empêché l'union des centres, qui se faisait tout
naturellement; puis il ajoutait, aux applaudissements enthousiastes
des conservateurs: «Vous me demandez si j'ai confiance dans la
direction parlementaire, dans la force, dans la stabilité, dans la
puissance d'agir librement du chef d'un cabinet qui, debout sur une
minorité prête à se dérober sous lui, tend une main à la gauche, qu'il
appelle à le soutenir contre la droite, une autre main à la droite,
qu'il appelle à le défendre contre les prétentions de la gauche; du
chef d'un cabinet suspendu un moment dans un faux équilibre dont la
base est une minorité et dont le balancier est une impossible
déception; si j'ai confiance, si j'ai foi, si j'ai espérance, pour la
couronne, pour nous, pour le pays, pour l'ordre, pour la liberté, pour
quoi que ce soit de vrai, de sincère, de profitable, de patriotique;
moi le dire? Non jamais!... Je vous trouve à la tête de ceux qui ont
mis le trouble et l'inquiétude dans le parlement, soufflé l'agitation
entre le parlement et la couronne... Ces bruits accusateurs, ces
dénonciations aussi ridicules que mensongères, ces désignations
d'hommes de cour, de gouvernement personnel... je suis loin de vous
les attribuer... Mais de quels noms se sert-on pour les accréditer?
Qui les désavoue? Ces fausses monnaies de l'opinion, distribuées
chaque jour au peuple pour le séduire ou l'irriter, de qui
portent-elles l'empreinte? Et vous voudriez que je déclarasse
confiance à tout cela! Non, le pays ne nous a pas envoyés pour jeter
le mensonge dans cette urne de la vérité!»

À M. de Lamartine succéda M. Odilon Barrot: c'était la gauche qui
venait dire son avis sur la transaction repoussée au nom des
conservateurs. «Je dois, dit-il, rendre hommage à la franchise des
explications de M. le président du conseil. C'est dans la mesure des
déclarations qu'il a faites que je vois un progrès qui mérite notre
appui honorable, notre appui dont nous sommes prêts à rendre compte à
notre pays. Il est sorti de l'opposition; il n'a pas désavoué son
origine... Il s'est trouvé sympathique avec nous, dans le juste
orgueil avec lequel il a invoqué notre révolution, avec lequel il l'a
honorée.» Sur la réforme électorale, le chef de la gauche, sans rien
abandonner de sa thèse, reconnaissait que la question n'était pas
mûre et acceptait l'ajournement indiqué par le ministère. «Dans mon
parti, dit-il encore, les passions politiques me condamnent, mais j'en
appelle au bon sens de mon pays. L'appui que je prête à ce ministère,
quoiqu'il ne réalise pas toutes mes opinions, est un appui commandé
par un sentiment profond d'amour pour mon pays et par cette loi du bon
sens qui doit toujours présider aux affaires publiques.» À la fin de
ce premier jour de débat, M. Thiers apparaissait donc la main dans la
main de M. O. Barrot, et en lutte ouverte avec les conservateurs.
Ceux-ci semblaient avoir pris leur parti de la rupture et croyaient
tenir le succès.

L'hostilité des 221, manifestée par le langage de M. Desmousseaux de
Givré et de M. de Lamartine, ne pouvait mettre en péril le cabinet que
si elle était appuyée par les doctrinaires et par la fraction du
centre gauche attachée aux ministres du 12 mai. On put croire un
moment que cette dernière allait en effet se déclarer pour
l'opposition: M. Dufaure, disait-on, devait répondre à M. Barrot, et
l'on fondait beaucoup d'espérances sur cette intervention. Cette
attente fut trompée: la seconde journée s'écoula sans que M. Dufaure
se levât de son banc. L'opposition eut-elle du moins le concours des
doctrinaires? M. Duchâtel vint sans doute critiquer l'idée d'une
majorité ouverte aux amis de M. Barrot; mais un autre orateur du même
groupe, M. Piscatory, se prononça, au contraire, pour le cabinet,
donnant ainsi une nouvelle preuve de la décomposition de tous les
partis parlementaires.

En dépit du silence de M. Dufaure et des divisions des doctrinaires,
les meneurs de l'opposition conservatrice étaient encore pleins
d'entrain et de confiance. M. Thiers, qui voyait le danger, décida de
concentrer tous ses efforts, pendant la troisième et dernière séance,
à gagner, au centre et au centre droit, l'appoint sans lequel il
devait fatalement succomber. Aussi bien, pouvait-il ne plus
s'inquiéter de la gauche; elle lui était tellement acquise que les
sarcasmes dont l'accabla M. Garnier-Pagès[199] ne l'ébranlèrent pas
un moment. Pour agir sur les conservateurs, le président du conseil
employa fort habilement celui des ministres qui, par son caractère et
ses doctrines, devait leur inspirer la plus grande confiance: il
envoya à la tribune M. Jaubert. Celui-ci parla, avec un grand accent
de franchise, de son attachement à la politique conservatrice; il
raconta qu'avant d'entrer au pouvoir, il avait sondé, avec la plus
scrupuleuse sollicitude, les intentions de M. Thiers, et qu'il n'y
avait rien vu d'inquiétant; aussi n'hésitait-il pas à cautionner le
président du conseil auprès des conservateurs, comme M. Barrot l'avait
cautionné auprès de la gauche. M. Thiers compléta l'effet de ce
langage, en accentuant lui-même ses déclarations pour le maintien des
lois de septembre et en promettant non-seulement de ne pas appuyer,
mais de combattre la réforme électorale si elle était présentée. Ce
fut sur ces dernières paroles que l'on prononça la clôture.

[Note 199: «Je le dis à la gauche, s'écriait l'orateur radical, deux
choses sont essentielles aux partis: la moralité et assurément aucune
fraction de la Chambre n'a plus de moralité que celle à laquelle je
m'adresse, et l'habileté... L'habileté, il ne faut pas seulement en
avoir, il faut qu'on y croie. Au 22 février, vous avez compté sur des
progrès, et vous avez été bienveillants; ces progrès ne sont pas
venus; votre réputation d'habileté en a, ce me semble, subi quelque
atteinte. Faites en sorte que l'avenir ne soit pas encore plus grave
que le passé. Vous vous livrez sans condition; vous n'amenez pas les
choses avec vous, vous les réservez pour l'avenir. Prenez-y garde, le
pays se dira peut-être un jour: Ceux-là qui ne sont pas assez habiles
pour se conduire, ne sont pas assez habiles pour nous conduire
nous-mêmes.»]

Le vote fut un plein succès pour le ministère; 261 voix contre 158
rejetèrent l'amendement proposé par un député du centre et tendant à
une réduction de 100,000 francs. L'ensemble de la loi fut adopté par
246 voix contre 160. Personne ne s'attendait à une majorité si forte.
«Cent voix de majorité, dit le Roi à M. Thiers quand celui-ci vint lui
annoncer ce résultat, c'est inconcevable. Où donc les avez-vous
prises?--Là où l'on n'était pas encore allé les chercher», répondit le
président du conseil. Il faisait ainsi allusion à la gauche. Celle-ci,
en effet, venait de voter les fonds secrets, sans s'embarrasser de
tout ce qu'elle avait dit jusqu'alors, au nom de l'austérité
démocratique, contre le principe même de ces sortes de crédits[200].
Toutefois, si empressée qu'eût été la gauche, son vote ne suffisait
pas à expliquer une telle majorité. Le ministère avait eu aussi pour
lui une partie des conservateurs: d'abord M. Dufaure et les membres du
centre gauche qui le suivaient; ensuite une soixantaine des anciens
221, esprits prudents ou timides, répugnant à l'opposition ou
redoutant la crise dont on les avait tant menacés. L'hésitation,
trahie par le discours de M. Duchâtel et le silence de M. Dufaure,
avait éveillé des doutes sur la force et la résolution des
assaillants. Ajoutez l'effet des «conquêtes individuelles» entreprises
par M. Thiers, depuis vingt jours. Quant aux 160 voix de la minorité,
elles se composaient d'environ 140 conservateurs résolus, anciens 221
ou doctrinaires, et d'une vingtaine de légitimistes ou de radicaux. À
compter les suffrages, M. Thiers était donc bien vainqueur; il avait
donné, dans cette lutte difficile, une nouvelle preuve de son
habileté, de son éloquence et de son bonheur. Toutefois, la duchesse
de Dino exprimait le sentiment de plus d'un spectateur, quand elle
écrivait à M. de Barante, à propos de cette discussion: «Chacun des
restants ou des sortants y a laissé pied ou aile, et, malgré toute la
dépense d'esprit et de talent que chacun a faite pendant trois jours,
personne ne s'est grandi, ennobli, ni surtout dégagé de sa
personnalité[201].»

[Note 200: Aussi la _Revue des Deux Mondes_ félicitait-elle
ironiquement M. Thiers d'avoir obtenu un tel vote de la gauche. «La
gauche, disait-elle, a voté publiquement les fonds secrets, les fonds
de la police, les fonds dont on ne rend pas compte et qui sont
particulièrement destinés au maintien de l'ordre. La gauche, en les
votant, a abdiqué; elle a abdiqué ses préventions, ses préjugés, ses
utopies; on ne revient pas d'un tel vote, car on en reviendrait brisé,
déconsidéré, presque annihilé. Les fonds secrets! Mais c'est le mot
sacré de la franc-maçonnerie gouvernementale; une fois prononcé, on
est initié.»]

[Note 201: Lettre du 28 mars 1840. (_Documents inédits._)]


IV

Pendant que la gauche triomphait d'une victoire à laquelle elle avait
en effet une grande part, les adversaires du cabinet se
reconnaissaient battus et définitivement en minorité. Ils
n'entrevoyaient, jusqu'à la fin de la session, aucun moyen de prendre
leur revanche. Aussi ne songeaient-ils pas à rentrer en campagne. Leur
seule ambition était de rester compacts, l'arme au bras, sans
attaquer, mais sans se débander, se tenant prêts à profiter des
chances que pourraient leur offrir, quelque jour, soit un repentir,
soit une imprudence de M. Thiers[202]. L'occasion se présenta bientôt
à eux de passer, pour ainsi dire, en revue leur petite armée. Une
place de secrétaire dans le bureau de la Chambre s'étant trouvée
vacante, ils portèrent l'un des leurs, M. Quesnault, contre le
candidat ministériel, qui était M. Berger; ce dernier l'emporta, mais
seulement au second tour et par 191 voix contre 164 (8 avril). Le
chiffre de la minorité fut remarqué. Fort irrités, les journaux de
gauche saisirent ce prétexte de déclarer que le gouvernement devait
«traiter les ennemis en ennemis et ne rien concéder à qui ne concédait
rien[203]». À ce même moment, cependant, les réflexions de M. Thiers
paraissaient le conduire à une conclusion différente. Son plan n'était
pas d'avoir à droite une opposition si considérable. Il se sentait
ainsi, plus qu'il ne le voulait, sous la protection et à la merci de
la gauche; celle-ci, sachant son concours nécessaire, commençait à se
montrer grondeuse et exigeante[204]. M. Thiers en vint à se demander
s'il ne serait pas utile de donner un léger coup de gouvernail à
droite, pour se rapprocher d'une partie des conservateurs.

[Note 202: Cette politique, exposée dans une lettre de M. Dumon à M.
Guizot (_Mémoires de M. Guizot_, t. V, p. 349-50), se trouvait aussi
formulée chaque matin dans le _Journal des Débats_. (Cf. notamment le
numéro du 6 avril.)]

[Note 203: _Constitutionnel_ du 10 avril. Cf. aussi le _Siècle_ de la
même date.]

[Note 204: Le _Courrier français_ du 10 avril se plaignait des
«ménagements de M. Thiers pour les 221», et il ajoutait: «En appuyant
le ministère du 1er mars, la gauche a entendu que le pouvoir se
déplacerait, hommes et choses.»]

La loi des fonds secrets, votée par la Chambre des députés, était
alors soumise à une commission de la Chambre des pairs. Le rapporteur
de cette commission se trouvait être le duc de Broglie. L'illustre
parrain du cabinet, quoique demeurant bienveillant à son égard,
n'avait plus toute la confiance du premier jour[205]. Plus encore que
le président du conseil, il déplorait de voir le gouvernement porté
trop à gauche; c'était, à son avis, moins la faute de M. Thiers que le
résultat fâcheux des «querelles de journaux»; mais enfin, le mal était
là, et M. de Broglie désirait d'autant plus y remédier qu'il avait
pris plus de responsabilité dans la formation du ministère. Aussi
était-il prêt à seconder, bien mieux, à provoquer l'inflexion à droite
que méditait alors le chef du cabinet. De cette conformité de
dispositions, sortit le rapport lu à la Chambre des pairs, dans la
séance du 9 avril. L'importance de ce document tenait à ce que le
noble pair ne parlait pas seulement en son nom, mais reproduisait les
communications faites par le gouvernement à la commission; c'était
comme un nouveau programme ministériel, transmis au public par
l'intermédiaire et avec la caution du duc de Broglie. Le cabinet s'y
réclamait toujours de la coalition et se faisait honneur d'être sorti
de l'opposition; mais, parmi ses déclarations, celles-là étaient mises
plus en relief qui devaient rassurer les conservateurs. Il n'était pas
jusqu'à la précision et presque la roideur de la forme, qui ne révélât
la préoccupation de dissiper certaines équivoques exploitées par la
gauche. «La transaction, disait le rapporteur au nom du ministère,
doit avoir ses principes, ses règles, ses limites. Point de changement
dans nos institutions fondamentales: ajournement indéfini, par
exemple, de toute réforme électorale... Maintien des lois tutélaires
auxquelles le gouvernement a dû son salut, dans les jours de péril, de
toutes sans exception. Maintien des dispositions essentielles de ces
lois, de toutes, sauf une exception, sauf un engagement pris par
l'administration précédente[206] et que le ministère actuel ne
rétracte point, par respect pour des scrupules constitutionnels dont
lui-même il n'est pas atteint. Dans la distribution des emplois, point
de réaction, point de destitution pour cause politique; point
d'exclusion non plus pour cause politique.» Sans doute, sauf la
déclaration contre les révocations de fonctionnaires qui était
nouvelle, il n'y avait rien là que n'eût dit déjà le président du
conseil à la Chambre des députés. Mais le ton était tout autre; on y
reconnaissait comme une volonté de «résistance» qui devenait la note
dominante du programme ministériel. M. Thiers s'en rendit compte et ne
laissa pas, au fond, que d'en éprouver quelque déplaisir. «Quant au
ministère, écrivait le duc de Broglie à M. Guizot, il n'a été content
qu'à demi; les conditions du pacte sont si nettement posées, les
paroles ont été recueillies et enregistrées avec tant de solennité,
qu'il craint que cela ne le compromette avec la gauche... Je crois la
position prise assez bonne. Reste à savoir si le ministère en tirera
parti; quant à nous, je pense que l'honneur de notre drapeau est en
sûreté[207].»

[Note 205: Cf. la lettre que le duc de Broglie écrivait alors à M.
Guizot: il en était arrivé à douter que M. Thiers pût durer jusqu'à la
session suivante, et il invitait M. Guizot à se tenir prêt à le
remplacer. (GUIZOT, _Mémoires_, t. V, p. 348, 349.)]

[Note 206: Le rapporteur faisait ici allusion à l'engagement pris de
définir l'attentat.]

[Note 207: Lettre du 12 avril 1839. (_Documents inédits._)]

L'effet du rapport fut considérable. Les journaux conservateurs
applaudirent, en gens plus empressés à embarrasser le cabinet qu'à le
seconder. «Nous adoptons tout à fait le programme du ministère, tel
que M. le duc de Broglie l'a présenté à la Chambre des pairs,» disait
le _Journal des Débats_ du 13 avril. Puis, après avoir montré en quoi
ce programme différait de celui qui avait été exposé à la Chambre des
députés: «Que voulez-vous? Il y a loin du Palais-Bourbon au
Luxembourg, et la route porte conseil... Que ne disait-on cela à la
tribune de la Chambre des députés? Il n'y aurait pas eu, dans le
centre, 158 voix contre le ministère.» Venaient ensuite des
félicitations à l'adresse du duc de Broglie pour le service qu'il
avait ainsi rendu. «Peut-être le devait-il, ajoutait-on. Il avait
contribué à créer un ministère qui semblait douteux; il lui
appartenait de dissiper ces doutes. Il appartenait au parrain de
répondre pour l'enfant.» Les feuilles de gauche, fort désagréablement
surprises, essayèrent d'abord de dissimuler leur mécompte, affectant
de ne voir dans ce qui avait été dit que le sentiment personnel du
rapporteur, ou tout au plus «des concessions sans importance, faites à
la caducité de la haute Assemblée»; il avait fallu, disaient-elles, «y
parler tout bas, comme dans une chambre de malade». Mais il leur fut
difficile de feindre longtemps la satisfaction, en face des
conservateurs et des radicaux qui les raillaient et leur reprochaient
d'être dupes à dessein ou par niaiserie. Elles se décidèrent donc,
sans rompre encore avec le président du conseil, à laisser voir
quelque mécontentement, et le mirent en demeure d'effacer, dans la
discussion, l'impression produite par le rapport. «Nous sommes
convaincus, disait le _Siècle_, que le ministère n'adoptera pas, comme
l'expression de sa pensée, l'exposé et le commentaire de M. le duc de
Broglie; nous sommes convaincus qu'il parlera de la gauche dans des
termes qui répondront mieux à la confiance dont elle l'a honoré.»

Irrité des commentaires des uns, intimidé par les sommations des
autres, M. Thiers prit le parti de remettre la barre à gauche. Ce fut
l'objet du discours très-étudié par lequel il ouvrit, devant la
Chambre haute, le débat sur les fonds secrets. S'il ne démentait pas
formellement les déclarations recueillies par le rapporteur, il les
ratifiait encore moins; l'habile et souple orateur glissait à côté,
mettant tout son art à obscurcir ce qui était clair, à atténuer ce qui
était fort. Et comme, après ces explications, M. Bourdeau lui
demandait formellement si le rapport avait ou non exprimé sa pensée:
«Je ne puis admettre ma pensée comme fidèlement exprimée, répondit-il,
que lorsqu'elle l'a été par moi-même. Les explications que l'on
provoque, je viens de les donner. Si je n'ai pas conquis la confiance
de l'honorable membre dans un discours de près d'une heure, je ne dois
pas espérer d'y parvenir.» Une telle attitude n'était pas faite pour
désarmer l'opposition, assez nombreuse dans la Chambre haute. Aussi la
discussion, qui ne dura pas moins de trois jours (14, 15 et 16 avril),
eut-elle une vivacité inaccoutumée dans cette enceinte. L'adversaire
le plus éloquent et le plus passionné du cabinet fut un ancien
ministre du 12 mai, M. Villemain, qui prit la parole à plusieurs
reprises. On attendait, avec quelque curiosité, le résumé par lequel
le rapporteur devait, suivant l'usage, terminer la discussion. Le duc
de Broglie, à la fois attristé et embarrassé, ne voulant ni rompre
avec le cabinet qu'il croyait toujours le seul possible en ce moment,
ni paraître trop sa dupe ou son répondant, se borna à quelques mots
sommaires et froids, déclarant qu'entre son rapport et les discours
des ministres, il n'avait pu saisir que des différences de mots et pas
la moindre différence de choses. Au vote, les crédits furent adoptés,
mais il y eut dans l'urne cinquante-trois boules noires: c'était
beaucoup pour la Chambre des pairs; celle-ci témoignait ainsi de ses
inquiétudes et de son défaut de sympathie.

Les journaux de gauche se hâtèrent naturellement de souligner, avec
une satisfaction triomphante, le langage de M. Thiers. «Nous savions
bien, disait le _Courrier français_, que M. le président du conseil ne
pouvait pas confirmer les opinions exprimées dans le rapport de M. le
duc de Broglie. Il s'est expliqué, en effet, avec la même franchise et
avec encore plus d'énergie qu'il ne l'avait fait devant la Chambre des
députés.» Quant aux journaux conservateurs, ils prenaient note, sans
surprise et avec un ton de raillerie dédaigneuse, de cette nouvelle
évolution. «Qui est trompé?» demandait le _Journal des Débats_, et il
était tenté de répondre: Tout le monde. «Lorsque le ministère,
ajoutait-il, craindra d'avoir penché trop à gauche, il se rejettera à
droite; il se rejettera à gauche, dès que la droite croira le tenir.»


V

La discussion de la loi des fonds secrets avait principalement porté sur
la politique intérieure. Dans quelle mesure convenait-il que le
gouvernement se rapprochât ou s'éloignât de la gauche, telle avait été
la question de cabinet débattue entre M. Thiers et l'opposition. Les
affaires d'Orient, cependant, occupaient trop l'opinion pour être
passées tout à fait sous silence. Si les partis n'en faisaient pas leur
terrain de combat, le public n'en attendait pas moins que le nouveau
ministère fît connaître quelle conduite il entendait y suivre. Le
président du conseil fut très-bref sur ce sujet, dans la déclaration par
laquelle il ouvrit, le 24 mars, la discussion de la Chambre des
députés; il se borna à constater en quelques mots l'accord qui s'était
fait sur cette «immense question d'Orient, devenue si grave», et il
ajouta: «La presque unanimité de la Chambre s'est prononcée sur ces deux
points: maintien de l'empire turc et intérêt efficace pour le pacha
d'Égypte.» Si sommaire qu'elle fût, cette déclaration indiquait, chez M.
Thiers, l'intention de persévérer dans la politique égyptienne de ses
prédécesseurs. Au fond, pourtant, comme l'avait laissé voir son récent
discours dans la discussion de l'Adresse[208], il n'était pas sans se
rendre compte que la France était engagée dans une voie dangereuse.
Pourquoi donc n'entreprenait-il pas de l'en retirer? Absolument maître
de son cabinet, il n'était obligé de compter avec aucun de ses
collègues, affectait une grande indépendance à l'égard de la couronne,
et revendiquait le plein gouvernement au dehors comme au dedans. Si,
avec les Chambres, il ne pouvait le prendre d'aussi haut, n'ayant pas de
majorité à soi, il était cependant mieux placé que le précédent
ministère pour leur parler raison et prudence; il avait plus d'ascendant
oratoire, de prestige personnel; et surtout, il était moins exposé au
soupçon de timidité diplomatique et de complaisance envers le Roi. Pour
faire justice des illusions égyptiennes, ne semble-t-il pas qu'il lui
aurait suffi de retrouver un peu de ce bon sens courageux avec lequel il
avait combattu, au lendemain de 1830, des illusions non moins
passionnées, les illusions polonaises ou italiennes? Mais n'ayant pas
osé, quand il était simple député, se mettre en contradiction avec
l'engouement général pour le pacha, il l'osait encore moins comme
ministre. Il faut bien reconnaître, d'ailleurs, que cet engouement était
plus fort que jamais. M. de Sainte-Aulaire, qui ne le partageait pas et
qui venait d'arriver à Paris en congé, constatait que «l'opinion
égyptienne y avait acquis une force très-supérieure à tout ce qu'il
aurait pu imaginer», et que «la sagesse même du Roi ne le préservait pas
de l'illusion générale». Il ajoutait: «Un ministère, qui se montrerait
hostile ou seulement indifférent aux intérêts de Méhémet-Ali, serait
accusé de forfaiture[209].» M. Thiers se sentait d'autant moins disposé
à braver cette accusation que déjà il s'était entendu reprocher d'être
«trop anglais». Et puis, arrivant au ministère comme l'incarnation de la
coalition victorieuse, comme le vengeur de l'honneur national, que cette
coalition prétendait avoir été abaissé par une politique trop craintive
et trop humble, pouvait-il débuter en prenant une résolution où l'on
aurait vu un recul devant l'Europe? pouvait-il décliner la tâche
brillante et grandiose dont le parlement avait tracé le programme, et
qui n'avait pas effrayé un ministère tant de fois qualifié
d'insuffisant? Il ne le crut pas; il estima que le rôle «national», dont
il était si jaloux, ne lui permettait pas de se dérober à un
entraînement patriotique, cet entraînement fût-il, par certains côtés,
téméraire et périlleux. Quant aux risques, il y avait chez cet homme
d'État un fond de présomption et de légèreté aventureuse qui les lui
faisait facilement affronter.

[Note 208: Cf. plus haut p. 89.]

[Note 209: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]

De tous les orateurs qui prirent la parole après M. Thiers, dans la
discussion des fonds secrets, M. Berryer fut à peu près le seul à
faire une part importante aux affaires du dehors. Loin de se poser en
ennemi personnel du président du conseil, il rendit hommage à son
patriotisme. «Français que je suis, lui disait-il, j'ai bien vu que
vous étiez Français; j'ai reconnu, à la palpitation de mes veines,
qu'il y avait aussi du sang français qui coulait dans les vôtres.»
Mais se référant au discours dans lequel M. Thiers avait, trois mois
auparavant, exalté l'alliance anglaise, il entreprit de faire le
procès de cette alliance. Soutenu, échauffé par l'émotion croissante
de tous ses auditeurs et par l'approbation visible d'un grand nombre
d'entre eux, il montra partout,--en Belgique, en Algérie, au Maroc, en
Espagne,--l'Angleterre nuisible, hostile à la France. Il aborda
ensuite la question d'Orient, et dénonça cette même Angleterre
s'emparant sans droit d'Aden, projetant de dominer en Égypte, lançant
le sultan contre le pacha pour punir ce dernier de son indépendance;
puis, après avoir vu son calcul déjoué par la victoire de Nézib,
empêchant l'arrangement entre la Porte et son vassal; enfin, écoutant
les propositions de la Russie, et toute prête à lui permettre
d'envoyer vingt-cinq mille hommes en Asie Mineure, pourvu qu'on lui
livrât en compensation la mer Rouge. Et alors l'orateur s'écriait: «Si
cela arrive au profit de la puissance qui a Gibraltar, qui a Malte,
qui a Corfou, que devient pour nous la Méditerranée? Sommes-nous
dépossédés, oui ou non? N'en doutez pas, messieurs, la question
d'Égypte est une question de vie ou de mort, comme une question
d'honneur et de dignité pour la France. Là, vous n'avez pas d'alliés.»
Ce que M. Berryer se refusait par-dessus tout à admettre, c'est que la
Fronce se résignât à sacrifier aux jalousies anglaises quoi que ce
soit de son ancienne grandeur. Dans son discours de janvier, M.
Thiers, voulant indiquer comment les intérêts des deux nations
n'étaient plus contraires, avait déclaré que nous ne rêvions plus,
comme autrefois, d'être une grande puissance coloniale[210]. «Y a-t-on
bien pensé? demandait M. Berryer. Quoi, messieurs, la France ne sera
qu'une puissance continentale, en dépit de ces vastes mers qui
viennent rouler leurs flots sur ses rivages et solliciter en quelque
sorte les entreprises de son génie!» Puis il rappelait ce qu'on avait
fait pour pousser le pays dans la voie du progrès industriel: «Que
deviendront toutes les productions que vous excitez dans la France?
Cette immense machine à vapeur, ainsi mise en mouvement, ainsi
chauffée par le génie, par l'activité, par l'intérêt de tous, ne
fera-t-elle pas une effroyable explosion, si les débouchés ne sont pas
conquis?» Et alors, comme par une sorte de refrain, il dénonçait, là
encore, l'antagonisme inévitable de l'Angleterre. Enfin, se tournant
vers le ministère, dont le chef, la veille, s'était fait honneur
d'être le fils de la Révolution: «Ministres sortis des bancs de
l'opposition, dit-il avec un geste et une voix superbes, vous pouvez
vous vanter, vous pouvez vous proclamer les enfants de cette
Révolution, vous pouvez en avoir orgueil, vous pouvez ne pas douter de
sa force; mais il faut payer sa dette. (_Mouvement prolongé._) La
Révolution a promis au pays, dans le développement de ses principes,
dans la force de ses principes, une puissance nouvelle pour accroître
son influence, sa dignité, son ascendant, son industrie, ses
relations, sa domination au moins intellectuelle dans le monde. La
Révolution doit payer sa dette, et c'est vous qui en êtes chargés!
(_Agitation._) Les principes qui ont triomphé, après quinze années
d'une opposition soutenue, ces principes sont des engagements envers
le pays. Pour tenir ces engagements, armez-vous hardiment,
courageusement, des forces qui sont propres à la Révolution que vous
avez faite. Vous nous devez toute la force promise, au lieu de la
force qui a été ôtée.» (_Longs applaudissements._)

[Note 210: Voici comment M. Thiers avait été amené à faire cette
déclaration. Il examinait les raisons diverses qui avaient, au
commencement du siècle, amené une lutte acharnée entre la France et
l'Angleterre. «La France, alors, disait-il, n'avait pas renoncé à être
une puissance maritime et coloniale de premier ordre; elle n'avait pas
renoncé au rêve brillant des possessions lointaines; elle avait voulu
prendre la Louisiane, Saint-Domingue et même essayer sur l'Égypte une
tentative merveilleuse, moins solide qu'éclatante, mais dont le but
avoué était de menacer les Anglais dans l'Inde. Notre puissance,
alors, à quoi la faisions-nous servir? À coaliser toutes les marines
de l'Europe sous notre drapeau. Eh bien, il y avait là des raisons
d'une lutte acharnée. Mais, heureusement, plus rien de cela
n'existe... La France s'est éclairée sur la véritable voie de sa
grandeur. Qui songe aujourd'hui parmi nous à des possessions
lointaines?... C'est que l'esprit de la France a changé, c'est que
tout le monde sent que notre grandeur véritable est sur le
continent.»]

L'effet fut immense: les témoignages contemporains le constatent.
L'Assemblée, comme soulevée hors d'elle-même, avait oublié, dans son
émotion, tout ce qui la séparait d'ordinaire de l'orateur. Ce n'était
pas seulement une surprise produite par la puissance de l'éloquence;
mais cette philippique enflammée contre l'Angleterre, ce grossissement
de la question du pacha présentée comme une «question de vie ou de
mort» pour la France, cette mise en demeure adressée au gouvernement
de chercher dans quelque grande entreprise orientale, fût-ce contre
l'Europe entière, la revanche d'on ne sait quels abaissements, avaient
touché au vif, remué à fond tous les ressentiments, toutes les
sympathies, toutes les ambitions qui fermentaient alors dans les
esprits. C'était l'art singulier de M. Berryer et ce qui le
distinguait de tous les autres orateurs légitimistes, de savoir
produire de tels effets, sans sortir de son rôle spécial, d'établir
entre sa parole et l'âme de la Chambre une vibration communicative,
tout en restant, comme homme de parti, séparé de cette Chambre par un
abîme. M. Thiers ne jugea pas le moment favorable pour refaire son
apologie de l'alliance anglaise; après avoir rendu hommage à «la
parole magnifique» que la Chambre venait d'entendre, il se borna à
protester que l'alliance anglaise n'était pas une alliance forcée pour
la monarchie de Juillet. «S'il était nécessaire, dit-il, de se séparer
de cette alliance, nous nous en séparerions, sans être affaiblis, sans
être en péril, croyez-le bien.» Puis, pour se mettre au diapason de
ses auditeurs, il termina par ce morceau de bravoure: «Vous vous
imaginez qu'une force est ôtée; je ne sais pas quelle force; je ne
veux pas le rechercher. Mais le jour où le gouvernement, en 1830, a pu
se fonder sur le voeu du pays, sur l'élection, permettez-moi de vous
le dire, il s'est fondé sur cette grande force qui a remporté les
victoires de Jemmapes, de Zurich et d'Austerlitz.»

Bien que le vote qui suivit cette discussion lui eût donné une grande
majorité, M. Thiers se sentait toujours un peu suspect de n'être pas
assez égyptien. Voulant en finir avec ces préventions, il profita, le
14 avril, de la discussion des fonds secrets à la Chambre des pairs,
pour s'y expliquer sur les affaires d'Orient plus nettement qu'il ne
l'avait fait à la Chambre des députés. Il se défendit d'apporter une
politique nouvelle; «sauf la conduite et les moyens heureux ou
malheureux qu'on avait pu employer», il entendait «suivre la même
direction» que ses prédécesseurs. Quant à l'Angleterre, il rappelait
que nous étions d'accord avec elle sur la question de Constantinople;
en Égypte, il reconnaissait que nous l'étions moins; mais, loin de se
montrer disposé à faire sur ce point quelques concessions à nos
voisins, il rappelait toutes les raisons qui devaient, à son avis,
nous faire prendre parti pour le pacha: intérêt de la paix et de la
sécurité de l'Orient, impossibilité et péril des mesures coercitives.
«Les négociations se font dans ce sens maintenant, ajoutait-il; si
elles ne réussissent pas, je l'ai dit, la France se croit assez forte
pour ne pas craindre de s'isoler.» C'était seulement après avoir ainsi
prouvé sa résolution de ne rien abandonner à l'Angleterre, qu'il se
croyait permis de reprendre l'éloge de l'alliance anglaise,
l'énumération des avantages qui en résultaient. «Il faut, disait-il en
terminant, mettre de côté ces récriminations qui excitent les deux
nations l'une contre l'autre et persévérer dans une politique qui n'a
rien de compromettant pour nous; car lorsqu'on dit à une nation:
Rapprochons-nous, continuons à faire cause commune dans le grand
conseil diplomatique pour juger les affaires du monde, réunissons-nous
à telle condition, et, si cette condition n'est pas adoptée, chacune
des deux nations se retirera de son côté; quand on parle ainsi, je dis
qu'il n'y a là rien de compromettant; il y a de la force, il y a de
l'intelligence, un grand désir de maintenir la paix, mais la paix avec
dignité. Je n'en ai jamais voulu d'autre, et, le jour où il faudrait
la paix sans dignité, je me retirerais ou je ferais appel à mon pays
pour réveiller en lui le sentiment de sa grandeur, qui n'a jamais
cessé d'exister. La guerre peut éclater un jour. Mais la paix sans
dignité, jamais.» Cette fois les amis de Méhémet-Ali pouvaient déposer
leurs défiances; ils se réjouissaient d'avoir arraché à M. Thiers ce
qu'ils appelaient un «acte de contrition». «Enfin, s'écriaient-ils, il
a renoncé à la politique anglaise, pour la française!»

La session devait se terminer sans autre débat sur la question
d'Orient. Pendant les trois mois qui suivirent, pour les Chambres
comme pour les journaux, ce fut presque comme si cette question
n'existait plus. On savait M. Thiers bien engagé à soutenir le pacha:
cela suffisait. Et puis on était distrait par les incidents
parlementaires. Cependant, pour être un peu perdu de vue, le péril
extérieur n'avait pas disparu, et les négociations se poursuivaient,
plus difficiles, plus graves que jamais: nous en reprendrons plus tard
le récit, afin de l'embrasser d'ensemble; pour le moment, suivons la
foule et assistons, avec elle, au jeu de la bascule ministérielle.


VI

Au sortir de la discussion des fonds secrets dans la Chambre des
pairs, c'était avec la gauche que M. Thiers était en coquetterie. Par
quels moyens lui plaire, sans trop ébranler l'édifice social? L'idée
lui vint d'avoir, lui aussi, son amnistie. Il lui parut d'une part que
c'était une recette éprouvée pour se faire applaudir de l'ancienne
opposition, et d'autre part que les 221 ne pouvaient s'offusquer de
voir imiter M. Molé. Celui-ci, sans doute, n'avait pas laissé, en ce
genre, grand'chose à faire. Toutefois, à y regarder de près, il y
avait encore quelques révolutionnaires impénitents auxquels on pouvait
rendre les moyens d'attaquer la monarchie et la société. L'amnistie de
1837 ne s'était appliquée qu'aux condamnés politiques «alors détenus
dans les prisons de l'État»; elle excluait ainsi les coutumaces en
fuite, parmi lesquels étaient certains personnages importants du parti
républicain, évadés pendant le «procès d'avril»[211]. M. Thiers
proposa de décider que «l'amnistie, accordée par l'ordonnance du 8 mai
1837, serait étendue à tous les individus condamnés avant ladite
ordonnance, pour crimes ou délits politiques, qu'ils fussent ou non
détenus dans les prisons de l'État.» Le Roi, toujours prompt aux
mesures de clémence, s'y prêta volontiers, et, de même que la première
amnistie avait accompagné le mariage du duc d'Orléans, la nouvelle fut
publiée, le 27 avril, à l'occasion du mariage du duc de Nemours.

[Note 211: Cf. t. II, p. 305.]

Parmi les coutumaces admis ainsi à rentrer en France, les deux plus
connus étaient Godefroy Cavaignac et Armand Marrast. On les a déjà vus
à l'oeuvre dans les conspirations des premières années du règne: de
natures fort dissemblables, le premier, sévère et hautain, esprit
tout ensemble cultivé et faussé, implacable mais sincère; non sans
générosité tout en servant des opinions cruelles; le second, élégant
et léger, bel esprit sceptique, homme de plaisir égaré dans les
violences révolutionnaires par soif de parvenir et par une sorte de
gaminerie destructive. À leur rentrée en France, ils eurent des
destinées fort différentes. Cavaignac, devenu rédacteur de diverses
feuilles démagogiques, d'abord du _Journal du peuple_, bientôt de la
_Réforme_, n'y retrouva pas l'importance dont il avait joui aux beaux
jours de la Société des droits de l'homme. Jalousé par ses compagnons,
qui ne le valaient pas, leur faisant un peu l'effet du revenant d'une
époque finie, il se sentait lui-même dépaysé dans ce monde politique
où il reparaissait après cinq ans d'absence. Bien qu'obstiné toujours
dans les mêmes sophismes et les mêmes passions, il était, pour le
moment, convaincu de l'impuissance de son parti, désabusé des moyens
violents auxquels il avait cru autrefois, et sans espoir dans le
succès prochain de la république[212]. Malade, n'ayant que quelques
années à vivre[213], il était de plus en plus envahi par cette
mélancolie fatiguée, ce dégoût amer qu'avait connus Carrel et dont
sont atteintes, tôt ou tard, toutes les âmes un peu hautes, fourvoyées
dans le parti révolutionnaire. Marrast avait peut-être encore moins
d'illusions sur les vices ou les sottises de son parti; mais il
n'était pas homme à en mourir; tout au plus souffrait-il, dans sa
délicatesse épicurienne, de certains voisinages grossiers. À la
différence de Cavaignac, il rencontra, en revenant de l'exil,
l'occasion d'un rôle beaucoup plus important et plus brillant que
celui qu'il avait joué avant 1833. Il prit la direction du _National_,
qui languissait un peu depuis la mort de Carrel, et lui donna une vie
nouvelle. Il avait peu de fond, mais sa plume, très-française
d'allure, était audacieuse avec grâce, perfide dans sa légèreté et
meurtrière en se moquant. Le _National_ devint, entre ses mains, une
des principales machines de guerre dirigées contre la monarchie, si
bien qu'au lendemain du 24 février, la rédaction de ce journal se
trouvera, comme par droit de victoire, presque maîtresse de la France,
et que Marrast sera hissé à la présidence de l'Assemblée constituante,
le premier poste de l'État à ce moment. Fortune bien passagère, il est
vrai, car, non réélu à l'Assemblée législative, répudié par tous,
bientôt même oublié de tous, il mourra, en 1852, sans que presque
personne s'en aperçoive, et dans un tel dénûment qu'il ne laissera pas
de quoi payer ses obsèques.

[Note 212: DE LA HODDE, _Histoire des sociétés secrètes et du parti
républicain_, p. 334.]

[Note 213: Godefroy Cavaignac devait mourir en 1845.]

L'amnistie complémentaire de 1840 fut loin d'avoir le retentissement
et la popularité de celle de 1837. La nouveauté et l'à-propos lui
faisaient défaut. La gauche voulut bien en savoir gré au ministère,
mais en n'y voyant qu'un à-compte. Elle attendait des satisfactions
plus positives. Ce qu'elle voulait, c'étaient des places. Le président
du conseil, pour donner, en cette matière, un gage éclatant de sa
bonne volonté, fit offrir à M. Dupont de l'Eure un siége à la Cour de
cassation. On sait ce qu'était le personnage: sa médiocrité notoire ne
permettait pas d'attribuer sa nomination à autre chose qu'à ses
opinions politiques; engagé depuis vingt-cinq ans dans l'opposition la
plus étroite et la plus avancée, se posant en républicain, il
dépassait M. Odilon Barrot et appartenait au groupe radical. L'idée de
cette nomination plut fort aux députés de la gauche. Elle n'avait pas
seulement à leurs yeux l'avantage d'ouvrir violemment une brèche dans
la citadelle des fonctions publiques; elle mettait en outre à l'aise
beaucoup d'entre eux, à la fois impatients d'accepter les faveurs du
cabinet et embarrassés par leurs anciennes poses d'austérité
démocratique; l'exemple d'un homme auquel, dans l'impossibilité de lui
prêter aucune autre valeur, on avait fait un renom de rigidité et même
de brutalité puritaines, les eût couverts, et là où cet austère aurait
passé, tout le monde pouvait passer à sa suite. Par malheur, les
radicaux, ayant deviné ce calcul, agirent fortement sur M. Dupont de
l'Eure, et obtinrent de lui qu'il repoussât l'offre qui lui était
faite. Au lieu donc de l'encouragement espéré, la gauche recevait une
leçon, que la presse républicaine ne négligea pas de souligner avec
force railleries. Quant à M. Thiers, il sortait de cette tentative,
avec la figure un peu penaude d'un séducteur éconduit. Pour comble,
vers cette même époque, c'est-à-dire à la fin d'avril et au
commencement de mai, éclatèrent à la fois plusieurs révélations
compromettantes sur les moyens employés par le président du conseil
pour payer le zèle de ses amis de la presse et pour désarmer ses
adversaires. On racontait, en citant des chiffres et des noms, l'achat
de tel journal, la subvention accordée à telle revue, les missions
lucratives données à tels écrivains dont l'opposition était
gênante[214]. Et l'on trouvait piquant de rapprocher de ces faits les
accusations de «corruption», dirigées naguère par M. Thiers et ses
amis contre le ministère du 15 avril. Ces petits scandales
alimentèrent quelque temps la polémique des journaux: plus tard même,
M. Garnier-Pagès les porta à la tribune, et, malgré tout son esprit,
le président du conseil ne put y faire qu'une réponse peu
concluante[215].

[Note 214: M. Capo de Feuillide, qui faisait une opposition très-vive
dans le _Journal de Paris_, avait reçu une mission aux Antilles, et ce
journal était devenu du coup ministériel. La _Presse_ disait de son
côté: «On m'a pris le meilleur de mes rédacteurs; je le cherche
partout; si M. le président du conseil voulait me le rendre, il me
ferait un vrai présent, car ce rédacteur a beaucoup de talent.» Il
s'agissait de M. Granier de Cassagnac, qui avait reçu une mission
analogue à celle de M. Capo de Feuillide.]

[Note 215: Séance du 16 mai.]

Ce n'étaient pas les seules contrariétés de M. Thiers. Dans sa
situation, tout lui devenait embarras. On le vit bien au cours des
incidents amenés par ce qu'on appela alors «la proposition Remilly».
Quelques explications sont nécessaires pour en faire comprendre
l'origine et la portée. Depuis longues années, la réforme
parlementaire figurait à côté de la réforme électorale, sur le
programme de la gauche; si la seconde avait pour but l'extension du
nombre des électeurs, la première tendait à diminuer dans la Chambre
le nombre des fonctionnaires, ou même à les éliminer complétement. Le
régime représentatif, en pénétrant tardivement sur le sol français, y
avait trouvé une ancienne et puissante organisation administrative.
Par leur notoriété, par leur crédit, par leur habitude des affaires
publiques, les fonctionnaires se trouvèrent tout naturellement
désignés aux suffrages des électeurs, et, une fois élus, ils ne
furent pas les moins capables des députés. Toutefois, si cette
présence des fonctionnaires au parlement offrait des avantages, elle
avait aussi des inconvénients. D'une part, l'indépendance du député à
l'égard du pouvoir n'était-elle pas en péril, quand il pouvait être
tenté d'acheter, par quelque complaisance, une place ou un avancement?
D'autre part, le fonctionnaire, membre de la Chambre, n'était-il pas
trop distrait de sa fonction, et n'avait-il pas, sur ses collègues non
députés, une supériorité d'influence et de faveur qui se traduisait
par des passe-droits? Dès la Restauration, le parti libéral avait fait
grand bruit de ces abus. Ce fut même pour lui donner satisfaction que
la Charte de 1830 et la loi du 14 septembre suivant soumirent à la
réélection les députés promus à des fonctions publiques salariées, et
que la loi du 15 avril 1831 édicta des incompatibilités entre
certaines fonctions et le mandat législatif. Malgré ces restrictions,
le nombre des fonctionnaires députés allait sans cesse croissant: on
en comptait 130 en 1828, 140 en 1832, 150 en 1839. Aussi l'opposition
poussait-elle plus fort que jamais le cri de la «réforme
parlementaire». Un député de la gauche, M. Gauguier, s'en était même
fait une spécialité; chaque année, il reproduisait sa proposition. Le
remède qu'il voulait appliquer était incorrect et un peu grossier:
c'était la suppression du traitement attaché aux fonctions pendant la
durée des sessions; on sait qu'alors les députés ne recevaient aucune
indemnité. Présentée onze fois de 1830 à 1839, cette proposition fut
onze fois écartée.

Autant l'opposition s'obstinait à demander la réforme, autant le parti
conservateur persistait à la repousser. Il se décidait par des raisons
d'ordre inégal. Tout d'abord, la plupart des députés fonctionnaires
votaient avec lui, et il répugnait à se mutiler lui-même. Par une
considération semblable, le gouvernement hésitait à se priver d'un
moyen d'influence sur les membres de la Chambre. C'étaient là les
motifs inférieurs; il y en avait de plus élevés. La Chambre,
disait-on, devait représenter la société telle qu'elle se comportait;
or, surtout en France et avec le régime du suffrage restreint, cette
représentation n'était plus exacte et complète, si l'on en écartait
les fonctionnaires. Même en Angleterre, où pourtant le personnel
administratif était beaucoup moins nombreux, soixante-dix de ses
membres siégeaient aux Communes. Chez nous, qui n'avions pas, comme
nos voisins d'outre-Manche, une classe élevée pour la vie publique,
les fonctionnaires ne formaient-ils pas la partie de la nation la plus
habituée à s'occuper des affaires générales et le faisant avec le plus
de détachement des intérêts privés? Leur présence à la Chambre
n'était-elle pas, dans un pays sans aristocratie, où tout se trouvait
déraciné et comme mobilisé par la révolution, le seul moyen de garder
quelques traditions et un peu d'esprit de suite? Leur compétence ne
pouvait être contestée; il semblait peu conforme au bon sens de
n'admettre que les avocats à la confection des lois et d'en écarter
les magistrats, ou bien de faire décider les questions militaires par
des commerçants, à l'exclusion de tout officier. On croyait découvrir,
et l'on dénonçait volontiers, au fond de la thèse de l'opposition, un
retour vers les idées de 1791, vers cette séparation absolue du
législatif et de l'exécutif, que l'expérience avait condamnée et dont
le dernier mot serait de prendre les ministres hors du parlement. Les
fonctionnaires éloignés, par qui seraient-ils remplacés? Serait-ce par
ces _politicians_ qui commençaient déjà à être la plaie de la
démocratie américaine, classe nouvelle faisant son métier des
élections et y cherchant sa fortune? Estimait-on que ce fût le moyen
de relever la moralité de la Chambre? Enfin, la réforme parlementaire
apparaissait à tous comme un acheminement vers cette réforme
électorale dont le nom seul suffisait alors à effrayer l'opinion
conservatrice. On le voit, la question était tout au moins plus
complexe et plus embarrassante que ne le prétendait l'opposition. La
vérité était que la France se trouvait en face d'un problème
absolument nouveau: la conciliation d'un régime de liberté politique
avec la centralisation administrative. L'heure n'était pas sonnée des
transactions où se trouve d'ordinaire la solution de semblables
problèmes. Chaque parti restait sur son terrain, l'un réclamant avec
passion, l'autre repoussant avec terreur la réforme parlementaire.

On conçoit dès lors quel fut l'étonnement lorsque, le 28 mars 1840,
deux jours après le vote des fonds secrets, un député de l'opposition
conservatrice, esprit «flottant et curieux de popularité[216]», M.
Remilly, vint déposer un projet de réforme parlementaire. Son système
était autre que celui de M. Gauguier: il proposait de décider que les
députés «ne pourraient être promus à des fonctions salariées ni
obtenir d'avancement pendant le cours de la législature et de l'année
qui suivrait.» Était-ce donc que le parti conservateur se
convertissait à la réforme qu'il avait si longtemps combattue? Non;
c'était, sous l'empire du dépit causé par le vote des fonds secrets,
une malice à l'adresse des députés de la gauche et de M. Thiers.
Quelques esprits sages cependant se demandèrent tout de suite si l'on
ne risquait pas de payer bien cher le plaisir de vexer ses
adversaires. De ce nombre était le _Journal des Débats_. «Ce serait le
parti conservateur, disait-il, qui, pour début d'opposition, irait
ressusciter, après l'avoir tant de fois rejetée sans vouloir même en
écouter les développements, la proposition de M. Gauguier! Rien ne
serait plus contraire à ses principes et au rôle sérieux et digne qui
lui convient. On craint, il est vrai, que la gauche n'envahisse les
places; on penserait lui jouer un bon tour en coupant les vivres à son
ambition, et il est facile de voir, nous en convenons, que la
proposition de M. Remilly a mis dans un risible embarras ces héros de
désintéressement qui croient toucher au moment de recevoir en ce monde
la récompense de leur longue vertu... Comme épigramme, la proposition
de M. Remilly peut être bonne et spirituelle. Mais les épigrammes ne
sont à leur place que dans la salle des conférences; on ne propose pas
quelque chose d'aussi sérieux qu'une loi, pour le plaisir de rire de
la position embarrassée de ses adversaires... Vous embarrassez la
gauche aujourd'hui, soit! Mais vous, hommes conservateurs, vous serez
bien plus embarrassés, quand la Chambre, privée des lumières que lui
apportent les fonctionnaires publics, se jettera à corps perdu dans
les voies hasardeuses de la théorie. La proposition de M. Remilly
ouvre la voie... nous voilà en pleine réforme électorale.»

[Note 216: Expressions de M. Guizot.]

Le premier mouvement de M. Thiers fut de chercher à étouffer dans son
germe cette malencontreuse proposition. Il tâcha de décider les
bureaux de la Chambre à en refuser «la lecture». Mais il ne fut suivi
ni par les conservateurs, heureux de lui faire pièce, ni par la
gauche, qui ne voulait pas avoir l'air de désavouer son passé[217].
Aussi cette lecture fut-elle votée à une grande majorité (7 avril).
Dans le bureau dont faisait partie le président du conseil, et bien
que celui-ci eût pris plusieurs fois la parole, il n'y eut que trois
voix dans son sens. Instruit par cet échec, M. Thiers se retourna
lestement, et, quand vint en séance publique le débat sur la prise en
considération, il l'appuya hautement, obtenant ainsi les félicitations
de M. Odilon Barrot, qui, au fond, ne désirait pas plus que le
ministre de voir aboutir la proposition. Malgré les protestations
très-vives de M. Dupin et de quelques autres fonctionnaires députés,
cette prise en considération fut votée, comme l'avait été la lecture,
à une grande majorité (24 avril). Cependant certains conservateurs
s'effrayaient de plus en plus des conséquences de l'espièglerie de M.
Remilly. Le _Journal des Débats_ multipliait ses avertissements, et,
de Londres, M. Guizot écrivait au duc de Broglie: «Quand le cabinet
s'est formé, il m'a écrit en propres termes qu'il se formait sur cette
idée: _point de réforme électorale, point de dissolution_, et il
glisse de jour en jour dans la réforme et la dissolution.» M. Guizot
expliquait comment, en effet, le vote de la proposition Remilly
entraînerait une dissolution, et il ajoutait: «Il faut que cette
proposition meure dans la commission... Pensez bien à ceci, je vous
prie. Voyez ce que vous pouvez faire, jusqu'à quel point vous pouvez
agir sur le cabinet. Épuisez votre pouvoir; forcez-les d'épuiser le
leur, pour n'en pas venir à cette extrémité. J'en suis très-préoccupé
moi-même, préoccupé avec un déplaisir infini[218].» Sur ce point du
moins, et malgré son adhésion apparente à la proposition, M. Thiers se
trouvait avoir le même intérêt et le même désir que M. Guizot. Il
s'appliqua et réussit à faire entrer dans la commission nommée, le 2
mai, pour examiner la proposition, des compères qui, tout en feignant,
comme lui, d'être pour la réforme, étaient résolus à faire traîner les
choses en longueur. Cette intervention du gouvernement reçut même une
publicité dont le président du conseil se serait volontiers passé.
L'un de ses collègues, M. Jaubert, que sa franchise indisciplinée
rendait peu propre aux manoeuvres souterraines, avait envoyé à
plusieurs députés, une lettre les invitant à se rendre exactement à
leurs bureaux pour aider le ministère à «enterrer» la proposition
Remilly. Quelques-uns des destinataires s'offusquèrent d'une
invitation si peu voilée et la dénoncèrent dans les bureaux de la
Chambre; la lettre fut même reproduite par les journaux, qui en firent
grand tapage. Cette divulgation mettait en assez fâcheuse lumière le
double jeu des ministres. La gauche devait à ses principes de paraître
indignée; du reste, elle était réellement mécontente, sinon de la
manoeuvre, au moins de la maladresse avec laquelle on l'avait laissé
surprendre. Quant aux conservateurs, ils prirent plaisir à montrer le
gouvernement réduit à «user de tous les petits expédients de la
politique de coulisses.» Le _Journal des Débats_ résumait ainsi la
situation: «Le ministère va de gauche à droite et de droite à gauche,
le même jour et à la même heure. Il n'a ni plan, ni système, ni
volonté, ni majorité assurée nulle part. C'est un perpétuel
solliciteur de votes contradictoires. Il n'achète un succès qu'en
faisant des concessions de principes au côté droit et en votant avec
le côté gauche... Certes, si nous avions dans l'âme ce scepticisme
politique inauguré le 1er mars, nous pourrions nous donner le plaisir
de contempler ce ministère vagabond, ce gouvernement gouverné par tout
le monde. Mais c'est là un spectacle dont le parti radical a seul le
droit de se réjouir et qui nous inspire encore plus d'affliction que
de pitié.»

[Note 217: M. Barrot s'exprima en ces termes, dans son bureau: «Je
n'aurais pas pris l'initiative de la proposition... Toutefois, s'il y
a, dans les centres, des députés plus hardis que nous ou plus
impatients, nous ne leur fermerons pas la carrière. Ils nous y
retrouveront avec les principes que nous avons constamment professés
et que nous ne déserterons pas. C'est pourquoi je ne m'oppose pas à sa
lecture.»]

[Note 218: _Mémoires de Guizot_, t. V, p. 351-3.]

Si nous avons exposé avec quelques détails les vicissitudes de la
proposition Remilly, ce n'est pas seulement parce qu'elles occupèrent
alors beaucoup l'opinion, c'est aussi, et surtout parce qu'elles
montrent bien la situation de M. Thiers, contraint d'ajourner ou
d'esquiver toutes les questions, exposé, s'il se prononçait dans un
sens ou dans l'autre, à compromettre des sympathies dont il croyait ne
pouvoir se passer ou des principes qu'il savait nécessaires,
impuissant à faire un pas sans risquer de voir son armée se débander
par un bout ou par l'autre. Cette sorte d'immobilité, imposée par le
souci d'un équilibre si difficile, eût été fâcheuse pour tout
ministre; elle l'était plus encore pour M. Thiers. Il avait, par
nature, besoin de remuer, et la curiosité du public, éveillée par son
seul avénement, attendait de lui plus de mouvement que de tout autre.
On s'étonnait, qu'au pouvoir depuis deux mois, il n'eût encore rien
fait, sauf quelques exercices de bascule qui commençaient à paraître
monotones. De là une impression de déception à laquelle le prestige du
ministre ne pouvait longtemps résister. Les opposants se sentaient
encouragés; le ton des journaux conservateurs ou radicaux était chaque
jour plus dédaigneux. «Ce ministère d'escamoteurs, s'écriait le
_National_ du 6 mai, ne s'est guère signalé jusqu'à présent que par la
pauvreté de ses actes, unie à la prodigalité de ses promesses.» Il
n'était pas jusqu'aux journaux de la gauche ministérielle qui, pour ne
pas paraître complices de ces «escamotages», ne se fissent exigeants
et grondeurs. «Il y aurait duperie, disait le _Siècle_, à soutenir un
cabinet qui ne changerait rien à la situation.»

Comment sortir de cette impasse? Une dissolution eût-elle remédié au
mal? M. Thiers aurait-il eu chance de trouver une majorité dans des
élections nouvelles? C'était douteux. En tout cas, il ne pouvait même
pas l'essayer. Le Roi, en effet, tout en continuant à laisser liberté
entière à son cabinet, et même en traitant M. Thiers sur un pied de
confiance familière, était décidé à ne pas lui accorder la dissolution
s'il la lui demandait, et à accepter sa démission plutôt que de lui
laisser faire des élections avec le concours et sous l'influence de la
gauche. C'était son droit de roi constitutionnel. Il était si résolu
sur ce point que, vers la fin d'avril, il en entretint le maréchal
Soult, et lui demanda si, dans ce cas, il pouvait compter sur lui pour
former un cabinet. Le maréchal ne refusa pas, mais indiqua que M.
Guizot devrait alors être chargé du ministère des affaires étrangères.
Louis-Philippe, loin de faire aucune objection, prit la main du
maréchal et le remercia. «Ceci, dit-il, sera ma ressource en cas de
mésaventure.» L'incident fut aussitôt communiqué par M. Duchâtel à M.
Guizot.

M. Thiers pouvait ignorer le détail de ces démarches, mais il
connaissait la résolution du Roi. Si donc il laissait parfois ses
journaux menacer les conservateurs de la dissolution, il savait, à
part lui, que cette menace était vaine. Et cependant, plus que tout
autre, il comprenait l'humiliation et le péril du _statu quo_. Plein
de ressources, si ses idées n'étaient pas toutes également bonnes, il
était du moins rarement à court. À défaut d'une solution des
difficultés inextricables qui l'enserraient de toutes parts, il lui
vint à l'esprit de chercher, sur un tout autre terrain, hors des
questions alors débattues, une diversion qui s'emparât vivement,
violemment, des imaginations et les jetât dans une direction nouvelle.
Cette diversion, sans doute, ne supprimerait pas les impuissances et
les misères de la situation; mais elle les ferait oublier pendant
quelque temps. Après, on verrait.


VII

Le 12 mai, au milieu d'une discussion sur les sucres qui, depuis
plusieurs jours, occupait la Chambre des députés, M. de Rémusat,
ministre de l'intérieur, demanda la parole, et, sans que rien eût fait
prévoir une telle communication, déposa une demande de crédit d'un
million dont il exposa ainsi les motifs: «Le Roi a ordonné à S. A. R.
Mgr le prince de Joinville de se rendre, avec sa frégate, à l'île de
Sainte-Hélène pour y recueillir les restes mortels de l'empereur
Napoléon. Nous venons vous demander les moyens de les recevoir
dignement sur la terre de France.» Après avoir rapporté comment on
avait obtenu le consentement de l'Angleterre, le ministre indiquait
que le corps de Napoléon serait déposé aux Invalides. «Il faut,
dit-il, que cette sépulture auguste soit placée dans un lieu
silencieux et sacré, où puissent le visiter avec recueillement ceux
qui respectent la gloire et le génie, la grandeur et l'infortune. Il
fut empereur et roi, il fut le souverain légitime de notre pays; à ce
titre, il pouvait être inhumé à Saint-Denis; mais il ne faut pas à
Napoléon la sépulture ordinaire des rois. Il faut qu'il règne et qu'il
commande encore dans l'enceinte où vont se reposer les soldats de la
patrie et où iront toujours s'inspirer ceux qui seront appelés à la
défendre. Son épée sera déposée sur sa tombe. L'art élèvera sous le
dôme, au milieu du temple consacré par la religion au Dieu des armées,
un tombeau digne, s'il se peut, du nom qui doit y être gravé. Ce
monument doit avoir une beauté simple, des formes grandes, et cet
aspect de solidité inébranlable qui semble braver l'action du temps.
Il faudrait à Napoléon un monument durable comme sa mémoire.» M. de
Rémusat terminait ainsi: «La monarchie de 1830 est l'unique et
légitime héritière de tous les souvenirs dont la France
s'enorgueillit. Il lui appartenait sans doute, à cette monarchie, qui
la première a rallié toutes les forces et concilié tous les voeux de
la révolution française, d'élever et d'honorer sans crainte la statue
et la tombe d'un héros populaire. Car il y a une chose, une seule, qui
ne redoute pas la comparaison avec la gloire: c'est la liberté[219]!»

[Note 219: M. de Rémusat n'est pas resté jusqu'à la fin de sa vie
très-fier de ce morceau d'éloquence. «J'ai souvent interrogé M. de
Rémusat sur les actes de son ministère, a écrit plus tard M. Duvergier
de Hauranne. Il n'en regrettait aucun, à l'exception peut-être du
discours qu'il prononça le 12 mai, pour annoncer à la Chambre le
retour en France des cendres de Napoléon.»]

La soudaineté de la nouvelle, la façon dont elle était annoncée et
jusqu'à cette vibration inaccoutumée dans la parole de M. de Rémusat;
la sonorité que ce nom de Napoléon conservait encore après un quart de
siècle, au grand étonnement de ceux-là mêmes qui ne s'attendaient pas
à faire un si grand bruit en le prononçant; tant de souvenirs
magiques ou tragiques, depuis les Pyramides jusqu'à Sainte-Hélène,
aussitôt évoqués dans toutes les imaginations; le contraste entre
l'éclat de ces souvenirs et les misères parlementaires au milieu
desquelles ils faisaient irruption; une sorte d'illusion patriotique
qui faisait voir dans la restitution de la dépouille mortelle du
vaincu de Waterloo, une revanche de la défaite qui, depuis vingt-cinq
ans, pesait si lourdement sur l'âme de la France,--tout cela produisit
une émotion extraordinaire dont il est aujourd'hui difficile de se
faire une idée. Dans la Chambre, les affaires comme la politique
parurent tout à coup oubliées, les coeurs battirent à l'unisson et une
acclamation générale salua M. de Rémusat lorsqu'il descendit de la
tribune. Les députés d'ordinaire les moins portés à la sensibilité
étaient entraînés comme les autres. M. Thiers s'attendrissait et
s'enorgueillissait d'un tel résultat. «N'est-ce pas une belle chose?»
s'écriait-il en s'adressant à son voisin[220].

[Note 220: Il se trouva que ce voisin était M. Duvergier de Hauranne,
l'un des très-rares députés qui avaient résisté à l'entraînement
général. «Oui, répondit-il, c'est une bonne blague.» «M. Thiers,
ajoute M. Duvergier de Hauranne, en racontant cet incident, parut
blessé de la réponse; mais l'événement prouva bientôt que je le
flattais.» (_Notes inédites._)]

L'effet fut peut-être plus grand encore hors de la Chambre. Pendant
que les feuilles de gauche faisaient ressortir l'importance de cet
hommage rendu à la «légitimité» de Napoléon[221], et affectaient de
voir dans cette mesure la promesse d'une sorte de revanche de
Waterloo, presque le préliminaire d'une marche sur le Rhin[222], le
_Journal des Débats_, malgré son peu de goût à louer le cabinet,
qualifiait le projet de «vraiment national» et déclarait «s'associer
complétement à cette noble pensée[223].» Les radicaux eux-mêmes
s'unissaient à l'émotion générale, sauf à tâcher de la détourner
contre la monarchie[224]. Partout on ne parlait que de Napoléon. Par
l'effet d'une sorte de communication électrique, l'émotion gagna des
régions où d'ordinaire l'on ne s'occupait pas de ce qui se passait à
la Chambre et où même on lisait peu les journaux. Pas une chaumière où
la nouvelle ne pénétrât, devenant aussitôt le sujet de tous les
entretiens, fournissant prétexte aux récits du passé, aux évocations
des légendes guerrières. Dans les imaginations populaires, le «retour
des cendres» prenait des proportions étranges, et semblait avoir
quelque chose du retour de l'île d'Elbe. L'intention du président du
conseil avait été de distraire la France de ses pensées du moment: il
y avait, certes, réussi mieux qu'il ne s'y attendait, peut-être même
plus qu'il ne le désirait[225].

[Note 221: Le _Courrier français_ du 13 mai disait: «Le ministère peut
s'applaudir de ce grand acte de réparation... Il restitue à Napoléon
cette légitimité populaire qui fit sa force et son droit. C'est
consacrer en même temps la légitimité de notre révolution et de la
monarchie que le peuple a choisie. C'est retremper ce gouvernement à
sa véritable source et lui donner ce baptême de la popularité qui
semblait peu à peu s'effacer.»]

[Note 222: «Dès aujourd'hui, disait encore le _Courrier français_, les
traités de Vienne sont moralement déchirés. Il faut reconnaître dans
cette démarche du cabinet un engagement pour l'avenir.»]

[Note 223: _Journal des Débats_ du 13 mai.]

[Note 224: Le _National_ du 13 mai disait: «Ces souvenirs ne vont-ils
pas se réveiller demain, dans toute la France, comme une sanglante
accusation contre toutes les lâchetés qui souillent depuis dix ans nos
plus brillantes traditions?»]

[Note 225: Henri Heine écrivait de Paris, le 30 mai: «Toujours lui!
Napoléon et encore Napoléon! Il est le sujet incessant des
conversations de chaque jour, depuis qu'on a annoncé son retour
posthume.» (_Lutèce_, p. 79.)]

M. Thiers s'était toujours fort occupé de la gloire de Napoléon.
Ministre, il avait mis un zèle particulier à rétablir la statue de
l'Empereur sur la colonne Vendôme et à terminer l'Arc de triomphe de
l'Étoile[226]. Écrivain, il avait entrepris l'histoire du Consulat et
de l'Empire. Dans ses discours comme dans ses écrits, il évoquait avec
complaisance le souvenir des grandeurs impériales. Ayant rencontré à
Florence, en 1837, le roi Jérôme, il se prit d'une affection très-vive
pour le prince qui avait, à ses yeux, le prestige d'être le dernier
frère de l'Empereur. «Je suis, lui écrivait-il le 21 juillet 1837,
l'un des Français de ce temps les plus attachés à la glorieuse mémoire
de Napoléon.» Et il ajoutait, dans une autre lettre au même prince, en
1839: «Le temps viendra, je l'espère, où notre gouvernement sentira ce
qu'il doit de soins à la famille de Napoléon. Pour moi, c'est une
dette sacrée que je serais heureux de voir acquitter par la
France[227].» Dans ces sentiments, il y avait, à côté d'impressions
et d'entraînements très-sincères, une part de tactique. Nous avons
déjà noté plusieurs fois, chez M. Thiers, la prétention d'être le plus
«national» des hommes d'État de la monarchie nouvelle. La dévotion
napoléonienne lui semblait faire partie de ce rôle, comme, sous la
Restauration, il lui avait paru convenir à ses débuts d'opposant
libéral, de réhabiliter la Révolution. On comprend dès lors que M.
Thiers, à la recherche d'un coup de théâtre, ait pensé à ramener en
France les cendres de Napoléon. Cette idée d'ailleurs était dans l'air
depuis une dizaine d'années. En 1830, aussitôt après la révolution,
une première pétition avait été adressée à la Chambre pour demander
que le corps de l'Empereur fût réclamé à l'Angleterre et déposé sous
la colonne Vendôme. Appuyée par le général Lamarque, mais combattue
par M. Charles de Lameth[228], la pétition avait été écartée[229]. Ce
fut même pour Victor Hugo, alors l'un des pontifes de la religion
napoléonienne, l'occasion d'imprécations poétiques contre ces «trois
cents avocats» qui osaient «chicaner un tombeau» au grand Empereur.
Et, s'adressant à ce dernier, il lui disait:

  Dors, nous t'irons chercher! Le jour viendra peut-être;
  Car nous t'avons pour dieu, sans t'avoir eu pour maître[230].

L'année suivante, nouvelle pétition: cette fois, malgré l'opposition
de La Fayette, la Chambre avait voté le renvoi aux ministres[231]. Le
même fait s'était reproduit en 1834. Depuis lors, la question avait
paru sommeiller.

[Note 226: La statue fut inaugurée en 1833, et l'Arc de triomphe en
1836.]

[Note 227: _Mémoires et Correspondance du roi Jérôme et de la reine
Catherine._]

[Note 228: «N'oublions pas, disait M. de Lameth, que Napoléon a
détruit la liberté de son pays et qu'il a été cause, par son ambition,
de l'invasion de la France.» Puis, faisant allusion à certaines
agitations bonapartistes: «Il existe déjà parmi nous trop de ferments
de discorde, n'en augmentons pas le nombre.»]

[Note 229: 7 octobre 1830.]

[Note 230: Cette pièce, intitulée _À la Colonne_ et datée du 9 octobre
1830, a été insérée dans les _Chants du crépuscule_.]

[Note 231: 13 septembre 1831.--«Napoléon, dit La Fayette, a comprimé
l'anarchie; il ne faut pas que ses cendres viennent l'accroître
aujourd'hui.»]

Quand, en 1840, M. Thiers s'avisa subitement de la réveiller, ce fut
au duc d'Orléans qu'il s'en ouvrit d'abord. L'idée ne pouvait manquer
de sourire au patriotisme du prince, qui en parla au Roi. Celui-ci,
d'âge et de caractère plus rassis, manifesta d'abord quelque
répugnance et quelque hésitation. N'était-il pas permis, au lendemain
de la tentative de Strasbourg, de ne pas regarder comme absolument
inoffensive une si retentissante glorification de l'Empereur? Lorsque
l'opposition reprochait amèrement à la politique royale sa modestie
pacifique, cette évocation d'un passé de guerre et de gloire ne
risquait-elle pas de fournir prétexte à un parallèle désobligeant, ou
tout au moins d'exciter des prétentions que notre diplomatie ne
pouvait alors satisfaire? Enfin, au dehors, en présence des
complications chaque jour plus inquiétantes de la question d'Orient,
le nom de Napoléon ne paraîtrait-il pas une sorte de menace qui
augmenterait encore les défiances des autres puissances et les
encouragerait à reformer contre nous la vieille coalition? On conçoit
que toutes ces objections se soient présentées à l'esprit de
Louis-Philippe. Mais ce politique qui avait des côtés railleurs et
sceptiques, en avait aussi de «sensibles»: c'était comme les
différentes marques du dix-huitième siècle auquel il se rattachait par
son éducation. Il mettait une sorte de coquetterie à s'associer
vivement à tout sentiment généreux. Étranger à cette jalousie
rétrospective qu'éprouvent d'ordinaire les gouvernements nouveaux à
l'endroit de leurs prédécesseurs, il se faisait honneur d'exalter
indistinctement «toutes les gloires de la France»: ce sont les mots
mêmes qu'il inscrivait au fronton de Versailles, et, loyalement fidèle
à cette devise, il rendait hommage, dans son musée, à toutes les
grandeurs anciennes ou récentes, sans se demander s'il n'éveillait pas
ainsi, pour la vieille royauté des Bourbons ou pour l'empire moderne
des Bonaparte, des sympathies que pouvaient exploiter les ennemis de
la monarchie de Juillet[232]. On eût dit même que, dans cette
glorification si désintéressée du passé, il avait une complaisance
particulière pour Napoléon. Qui compterait tous les hommages rendus,
depuis 1840, à cette redoutable mémoire? Peut-être était-ce
imprudent; mais il y avait bien quelque grandeur dans la sécurité avec
laquelle le roi constitutionnel et pacifique s'exposait à toutes les
comparaisons, confiant dans le bienfait fécond de la paix, dans la
supériorité et le prestige du gouvernement libre. Louis-Philippe ne
fit donc pas une longue résistance à l'idée de M. Thiers. D'ailleurs,
cette idée était de celles qu'on pouvait ne pas soulever; mais, une
fois soulevée, il était malaisé de l'écarter: d'autant que le
ministre, soucieux de se faire honneur de son initiative, n'était pas
homme à taire l'obstacle devant lequel il aurait été obligé de
s'arrêter. Le Roi pouvait-il se faire accuser par l'opposition de
laisser volontairement un tel trophée aux mains de l'Angleterre?
Aussi, après quelques hésitations, avait-il pris promptement son
parti, et, le 1er mai, en recevant, à l'occasion de la Saint-Philippe,
les compliments de ses ministres: «Je veux, dit-il à M. Thiers, vous
faire mon cadeau de fête. Vous désiriez faire rapporter en France les
restes mortels de Napoléon; j'y consens. Entendez-vous à ce sujet avec
le cabinet britannique. Nous enverrons Joinville à Sainte-Hélène.»

[Note 232: En octobre 1847, recevant Jérôme Bonaparte et son fils,
Louis-Philippe les engageait à visiter Versailles, «où, disait-il, il
avait mis en présence les deux grandes figures de la France, Louis XIV
et l'Empereur».]

Louis-Philippe gagné, M. Thiers avait dû, avant de rien dire aux
Chambres françaises, obtenir le consentement de l'Angleterre. Ce fut
l'affaire de M. Guizot, qui ne s'attendait pas à pareille mission. «Si
vous réussissez, lui écrivait le président du conseil, cela vous fera
autant d'honneur qu'à nous, et je vous aurai une grande reconnaissance
personnelle du succès... Le Roi y tient autant que moi, et ce n'est
pas peu dire.» À la première ouverture, lord Palmerston, fort surpris,
ne put cacher un sourire railleur qui trahissait ce qu'il pensait de
cette politique sentimentale. Toutefois, il n'hésita pas, et, deux
jours après, le consentement était donné. Le ministre anglais se
montrait d'autant plus empressé à ne pas nous refuser cette
satisfaction un peu vaine, qu'il nous faisait alors échec sur le
terrain des réalités, et s'apprêtait à nous jouer un méchant tour. Il
croyait d'ailleurs que la monarchie de Juillet trouverait là plus
d'embarras que de force. «Le gouvernement français, écrivait-il à son
frère, le 13 mai 1840, nous a demandé de rapporter de Sainte-Hélène
les cendres de Napoléon. Nous avons accordé cette permission. Voilà
une requête bien française! (_This is a thoroughly french request._)
Mais il aurait été absurde de notre part de ne pas l'accorder. Aussi
nous sommes-nous fait un mérite de l'accorder promptement et de bonne
grâce[233].» En même temps, il adressait à son ambassadeur à Paris une
dépêche ostensible, où il le chargeait d'assurer M. Thiers du
«plaisir» avec lequel il avait accédé à sa demande. «Le gouvernement
de Sa Majesté, ajoutait-il, espère que la promptitude de cette réponse
sera considérée en France comme une preuve de son désir d'effacer
toute trace de ces animosités nationales qui, pendant la vie de
l'Empereur, armèrent l'une contre l'autre la nation française et la
nation anglaise. Le gouvernement de Sa Majesté a la confiance que, si
de pareils sentiments existent encore quelque part, ils seront
ensevelis dans le tombeau où vont être déposés les restes de
Napoléon.» Nobles paroles que, quelques jours après, M. de Rémusat
citait dans son exposé des motifs, et qui soulevaient les
applaudissements de la Chambre française[234].

[Note 233: BULWER, _Life of Palmerston_, t. III, p. 40.]

[Note 234: M. Élias REGNAULT (_Histoire de Huit ans_, t. I, p. 142)
attribue à la négociation poursuivie avec le cabinet anglais, une
origine très-singulière. Ce serait O'Connell qui, circonvenu par un
des parents de l'Empereur, aurait le premier averti lord Palmerston de
son intention de proposer à la Chambre des communes la restitution des
restes de Napoléon. Lord Palmerston aurait alors informé M. Thiers
qu'il serait obligé de répondre à O'Connell que jamais le gouvernement
français n'avait demandé cette restitution. M. Thiers n'aurait fait sa
démarche que sur cette provocation. Dans les documents français et
anglais, notamment dans la correspondance de lord Palmerston, rien ne
confirme et tout contredit cette version, évidemment inventée par les
républicains pour diminuer aux yeux des patriotes l'initiative du
gouvernement de Juillet.]

Lord Palmerston ne se trompait pas, en prévoyant les embarras que
cette affaire causerait au gouvernement français. L'émotion et
l'excitation produites par la communication de M. de Rémusat à la
Chambre des députés, loin de se calmer les jours suivants, ne firent
qu'augmenter. Seulement l'unanimité dans l'approbation, cette sorte de
baiser Lamourette dont le spectacle avait attendri M. Thiers, ne dura
pas. Les bonapartistes, qui voulaient tourner à leur profit
l'agitation des esprits, se plaignirent qu'on n'en faisait pas encore
assez. Envoyer une frégate, quelle mesquinerie! il fallait toute une
escadre. On avait annoncé l'intention de faire voyager le corps par
eau du Havre à Paris: c'est qu'on avait peur de le mettre en contact
avec les populations et de provoquer ainsi des ovations trop
redoutables. L'église des Invalides ne paraissait pas un mausolée
assez extraordinaire et assez unique: le corps devait être placé sous
la colonne Vendôme. Enfin le gouvernement prétendait déposer sur le
tombeau l'épée d'Austerlitz: on lui déniait le droit de disposer d'une
relique qu'il n'était pas digne de toucher et qui d'ailleurs était la
propriété des héritiers de Napoléon. Ces exagérations bonapartistes
trouvaient un écho passionné dans la presse de gauche. Sous l'action
de ces polémiques, l'opinion, surtout dans les classes populaires,
s'échauffait chaque jour davantage. Par un contre-coup naturel, dans
des régions plus hautes et plus froides, on se prenait à raisonner
l'entraînement de la première heure et à se demander avec inquiétude
où l'on allait. N'avait-on travaillé qu'à préparer une explosion à la
fois césarienne et révolutionnaire? Le danger du moment n'était pas le
seul dont on fût troublé: que pourrait être, après plusieurs mois
d'une pareille excitation, la cérémonie même du retour des cendres,
avec l'immense concours de population qui en serait l'accompagnement?
On sentait donc la nécessité de jeter un peu d'eau sur ce feu. Le
_Journal des Débats_ s'y essaya et, sans retirer son approbation à la
mesure, il s'éleva contre les excès d'un enthousiasme fanatique. Il ne
faut pas, disait-il, dénaturer le projet, confondre, dans l'hommage
rendu, le régime impérial qui n'est pas à regretter, avec l'Empereur
qu'il convient d'honorer[235]. Mais ces distinctions soulevèrent des
protestations indignées de la part des journaux de gauche et de centre
gauche. «Dans le culte de reconnaissance que nous rendons à la mémoire
de l'Empereur, s'écria le _Courrier français_, nous ne séparons pas ce
que le ciel a uni...; le conquérant, le législateur, l'administrateur,
le missionnaire de la révolution française, voilà ce que nous voulons
honorer;» et il ne s'agit pas seulement d'un hommage, mais d'une
«expiation à laquelle la France tout entière est intéressée». Le
_Siècle_ s'exprimait de même. Le _Constitutionnel_ blâmait aussi les
«réserves hypocrites du _Journal des Débats_». Tel était, du reste, le
diapason auquel les journaux se trouvaient montés, que le _Siècle_
parlait de la «sublime agonie de Sainte-Hélène, aussi résignée que
celle du Christ, et qui avait duré plus longtemps»[236].

[Note 235: _Journal des Débats_ du 22 mai.]

[Note 236: Articles du 23, du 24 et du 29 mai 1840.]

On put croire un moment que la Chambre se laisserait entraîner dans la
même voie. La commission chargée d'examiner le crédit d'un million
demandé par le gouvernement, le porta d'enthousiasme à deux millions,
ajouta aux honneurs projetés l'érection d'une statue équestre, et se
fit donner par le ministre l'assurance que d'autres navires
accompagneraient la frégate montée par le prince de Joinville. Le
rapport, rédigé par le maréchal Clauzel, semblait découpé dans
quelqu'un des journaux que nous venons de citer. «Napoléon, y
lisait-on, n'est pas seulement pour nous le grand capitaine; nous
voyons en lui le souverain et le législateur.» Et, après avoir bien
indiqué qu'il poursuivait l'apothéose sans réserve de celui qu'il
appelait «le héros national», le rapporteur daignait féliciter le Roi
de son «empressement» à «consacrer cette illustre mémoire».

En séance (26 mai), la discussion fut courte. Après une escarmouche
entre deux députés de la gauche, M. Glais-Bizoin et M. Gauguier, le
premier protestant contre le rétablissement du «culte napoléonien», le
second déclarant que «Dieu avait paru étonné du génie surhumain de
Napoléon» et vouant à «l'ignominie» ceux qui osaient critiquer un tel
homme, M. de Lamartine demanda la parole. Presque seul des poëtes de
son temps, il avait su résister à la fascination qui égarait alors
tant d'imaginations; dès 1821, dans sa belle «méditation» sur
Bonaparte, il n'avait tu ni ses fautes, ni même ses crimes. Aussi se
trouva-t-il l'esprit plus libre que d'autres, en 1840, pour voir à
quels dangers on s'exposait. «Les cendres de Napoléon ne sont pas
éteintes, écrivait-il à un de ses amis, et l'on en souffle les
étincelles.» M. Thiers, informé de ces dispositions, avait tâché de
détourner un si brillant contradicteur d'intervenir dans la
discussion. «Non, répondit ce dernier, il faut décourager les
imitateurs de Napoléon.--Oh! dit le ministre, quelqu'un peut-il songer
à l'imiter?--Vous avez raison, reprit M. de Lamartine, je voulais dire
les parodistes de Napoléon[237].» Le mot avait eu grand succès dans
les salons où l'on n'aimait pas M. Thiers. Ces préliminaires étaient
plus ou moins connus du monde parlementaire; aussi la curiosité
fut-elle vivement excitée quand le poëte orateur parut à la tribune.
Bien que désapprouvant au fond la mesure, il n'alla pas jusqu'à la
combattre. «Ce n'est pas sans un certain regret, dit-il, que je vois
les restes de ce grand homme descendre trop tôt peut-être de ce rocher
au milieu de l'Océan, où l'admiration et la pitié de l'univers
allaient le chercher à travers le prestige de la distance et à travers
l'abîme de ses malheurs... Mais le jour où l'on offrait à la France de
lui rendre cette tombe, elle ne pouvait que se lever tout entière pour
la recevoir....Recevons-la donc avec recueillement, mais sans
fanatisme..... Je vais faire un aveu pénible; qu'il retombe tout
entier sur moi, j'en accepte l'impopularité d'un jour. Quoique
admirateur de ce grand homme, je n'ai pas un enthousiasme sans
souvenir et sans prévoyance. Je ne me prosterne pas devant cette
mémoire. Je ne suis pas de cette religion napoléonienne, de ce culte
de la force, que l'on voit, depuis quelque temps, se substituer, dans
l'esprit de la nation, à la religion sérieuse de la liberté. Je ne
crois pas qu'il soit bon de déifier ainsi sans cesse la guerre, de
surexciter les bouillonnements déjà trop impétueux du sang français
qu'on nous représente comme impatient de couler après une trêve de
vingt-cinq ans, comme si la paix, qui est le bonheur et la gloire du
monde, pouvait être la honte des nations... Nous, qui prenons la
liberté au sérieux, mettons de la mesure dans nos démonstrations. Ne
séduisons pas tant l'opinion d'un peuple qui comprend bien mieux ce
qui l'éblouit que ce qui le sert. N'effaçons pas tant, n'amoindrissons
pas tant notre monarchie de raison, notre monarchie nouvelle,
représentative, pacifique. Elle finirait par disparaître aux yeux du
peuple.» L'orateur avait entendu sans doute «les ministres assurer que
ce trône ne se rapetisserait pas devant un pareil tombeau, que ces
ovations, que ces cortéges, que ces couronnements posthumes de ce
qu'ils appelaient une légitimité, que ce grand mouvement donné, par
l'impulsion même du gouvernement, au sentiment des masses, que cet
ébranlement de toutes les imaginations du peuple, que ces spectacles
prolongés et attendrissants, ces récits, ces publications populaires,
ces bills d'indemnité donnés au despotisme heureux, ces adorations du
succès, tout cela n'avait aucun danger pour l'avenir de la monarchie
représentative.» Mais, malgré ces assurances il demeurait inquiet et
il invitait la France, en honorant cette grande mémoire, à bien faire
voir «qu'elle ne voulait susciter de cette cendre, ni la guerre, ni la
tyrannie, ni des légitimités, ni des prétendants, ni même des
imitateurs».

[Note 237: Lettre du capitaine Callier au maréchal Soult, du 27 mai
1840. (_Documents inédits._)]

L'effet fut grand. Personne ne se trouva en état de répondre à cette
parole, magnifique comme toujours, et cette fois admirablement sensée.
M. Odilon Barrot se borna à donner, en quelques phrases assez ternes,
son adhésion à la mesure proposée. Quant à M. Thiers, trop embarrassé
de ce que devenait le mouvement dont il avait donné le signal, pour en
prendre la défense contre M. de Lamartine, mais n'osant pas davantage
le désavouer, il resta muet sur son banc. Ce fut à peine si, après la
clôture, il intervint d'un mot pour déclarer qu'il adhérait à
l'augmentation de crédits proposée par la commission; il tâchait, à la
vérité, d'en diminuer la portée politique en l'expliquant par
l'insuffisance des devis primitifs. En dépit du ministre et à
l'étonnement général, il se trouva, dans la Chambre, une majorité pour
repousser les conclusions de la commission et revenir au chiffre
primitivement proposé, majorité assez hétérogène, composée de
conservateurs inquiets pour la monarchie et de libéraux de gauche
inquiets pour la liberté. Aucun de ceux qui composaient cette majorité
n'ignorait qu'en fait le crédit d'un million serait sûrement dépassé;
mais leur vote était une façon d'adhérer aux paroles de M. de
Lamartine; c'était aussi une leçon à l'adresse de M. Thiers.

La décision de la Chambre souleva un immense cri de colère dans toute
la presse de gauche et de centre gauche. Pendant que le _Journal des
Débats_, presque seul à se féliciter, disait d'un accent triomphant:
«La Chambre nous a vengés», le _Constitutionnel_ déclarait «cette
séance déplorable»; le _Temps_ ajoutait: «La discussion a commencé par
le ridicule et fini par la honte»; le _Courrier français_ flétrissait
la majorité qui «avait donné raison aux détracteurs de Napoléon» et
«détruit l'effet de la réparation que le ministère avait proposée»; il
reprochait à M. Barrot et à M. Thiers de s'être laissé «paralyser,» et
déplorait surtout qu'un «grand nombre» des députés de la gauche
figurassent dans la majorité; «on ne doit pas quitter le drapeau des
bleus, disait-il à ces dissidents; quand on est de souche
révolutionnaire, répudier les lois, l'ordre, les batailles et
l'administration de l'Empire, c'est presque renier sa croyance[238]».
L'occasion parut bonne aux Bonaparte pour se mettre en avant, et
l'ex-roi Joseph, frère aîné de Napoléon, qui vivait à Londres sous le
nom de comte de Survilliers, écrivit au maréchal Clauzel une lettre,
aussitôt publiée, où il offrait deux millions, l'un pour les débris de
la garde, l'autre pour remplacer le crédit refusé par la Chambre; il
est vrai que ces deux millions étaient en papier, en rescriptions ou
délégations provenant de la liste civile de l'Empereur, c'est-à-dire
en créances non reconnues par l'État français: libéralité peu coûteuse
à celui qui la proposait, et peu profitable à ceux auxquels on
l'offrait. En même temps, une souscription fut ouverte par le
_Constitutionnel_, le _Messager_, le _Courrier français_, le _Siècle_,
le _Temps_, le _Commerce_, pour réunir les deux millions refusés par
la Chambre. Vainement dénonçait-on au ministère ce qu'il y avait de
peu constitutionnel à provoquer une protestation contre une décision
législative, vainement l'avertissait-on que «cette souscription
tuerait la Chambre si elle réussissait», vainement lui montrait-on,
dans le comité de souscription, «un noyau de pensées et de sentiments
bonapartistes», dangereux dès maintenant, plus dangereux encore au
jour des funérailles[239], M. Thiers ne voulait même pas ou ne pouvait
empêcher les journaux qui semblaient entièrement à sa dévotion, de
prendre part à cette campagne. Plus que jamais il était débordé; aussi
le _Journal des Débats_ répondait-il à un sentiment devenu assez
général, quand il adressait au président du conseil cette sévère
remontrance: «Ce n'est pas tout de concevoir une grande pensée, mais
dont l'exécution a incontestablement ses embarras et ses dangers. On
ne jette pas, dans un pays, une idée comme celle de ramener les
cendres de Napoléon, pour l'abandonner à tous les caprices des
partis... Le gouvernement devait avoir tout calculé, prévu... Mais, au
lieu de faire la loi aux partis et de leur imposer l'exécution de son
plan, il va à la dérive, laissant modifier son projet par une
commission, puis modifier le projet de la commission par la Chambre,
et finissant par livrer la question à qui? aux partis eux-mêmes qu'on
érige en tribunal d'appel contre un vote législatif[240].»

[Note 238: Articles du 27 et du 28 mai 1840.]

[Note 239: _Journal des Débats_, 29 mai 1840.]

[Note 240: Article du 31 mai 1840.]

Cependant il fut bientôt visible que cette souscription, commencée à
si grand fracas et jugée un moment si menaçante, n'aurait qu'un
résultat misérable. Au bout de quelques jours, on n'en était qu'à
vingt-cinq mille francs, et rien n'indiquait qu'en persévérant, on
réussirait mieux. En outre, parmi les députés de la gauche, les
divergences qui s'étaient déjà produites lors du vote, devenaient
chaque jour plus profondes et plus aigres. Certains d'entre eux, de
moins en moins disposés à se laisser compromettre dans ce réveil
bonapartiste, menaçaient d'une protestation publique. Fort embarrassé
et inquiet, mais ne voulant pas prendre sur lui l'impopularité
d'arrêter cette souscription, M. Thiers obtint de M. Odilon Barrot,
toujours dévoué, qu'il écrivît une lettre pour la déconseiller. Les
journaux saisirent l'occasion offerte de sortir de l'impasse où ils
s'étaient fourvoyés, et annoncèrent, le 1er juin, l'abandon de la
souscription. Leur ressentiment contre ceux qui ne les avaient pas
suivis fut d'autant plus vif que leur insuccès avait été plus
mortifiant[241]. Toutefois, après quelques jours d'amères
récriminations, le silence finit par se faire, et, au moins dans la
presse et à la tribune, on ne parla plus de Napoléon.

[Note 241: Le _Courrier français_ disait, par exemple, le 4 juin 1840:
«Il se passera bien du temps et il faudra bien des actes, avant que
nous puissions reprendre confiance dans la fermeté du ministère, dans
notre propre parti.»]

Le résultat le plus clair de la campagne, si brillamment mise en train
par M. Thiers, était donc, au bout de quelques semaines, d'avoir agité
les esprits, réveillé des idées dangereuses pour la monarchie et la
liberté, alarmé les conservateurs, jeté la division et le désarroi
dans la gauche, et exposé le cabinet à son premier échec
parlementaire. C'était tout le contraire de ce que le président du
conseil avait espéré de sa diversion. Loin d'avoir supprimé ou rejeté
au second plan ses embarras, il se trouvait les avoir aggravés. Son
renom d'habileté en était ébranlé, et, parmi ceux-là mêmes qui
attendaient le plus de lui, quelques-uns en venaient à se demander
s'il n'était pas un étourdi téméraire. Avait-il produit meilleur effet
hors frontières? Moins exclusivement préoccupé de la popularité qu'il
cherchait à obtenir ainsi en France, plus attentif à suivre, en
Europe, l'effort de ceux qui travaillaient à éveiller contre nous les
susceptibilités et les défiances des puissances, il se fût aperçu que
les démarches et les paroles par lesquelles il croyait seulement
donner une satisfaction platonique à l'amour-propre national,
retentissaient comme une menace aux oreilles d'étrangers déjà
prévenus, et compliquaient singulièrement les difficultés de la crise
où les événements d'Orient avaient jeté notre diplomatie. Ces
chancelleries du continent, qui s'étaient déjà figuré, l'année
précédente, que le maréchal Soult voulait «guerroyer» et «chercher les
traces de Napoléon», trouvaient naturellement à s'effaroucher plus
encore de l'attitude prise par son successeur[242]. Le vieux roi de
Prusse, malgré sa modération et sa sympathie pour la royauté de
Juillet, disait au général de Ségur: «Ah! la France! Dieu veuille
qu'elle soit sage! Et cette translation des cendres de Napoléon,
est-ce que vous n'êtes pas inquiet de l'effet qu'elle va produire?
Pour moi, je vous avoue que j'en suis effrayé.» Ces alarmes et ces
méfiances des puissances se manifestaient parfois trop ouvertement
pour que M. Thiers pût les ignorer; mais il affectait d'en être plus
fier qu'embarrassé. Ses journaux y montraient un hommage rendu à «son
ardent amour de la dignité nationale», à sa volonté de donner «à la
révolution de Juillet une noble et forte attitude au dehors».

[Note 242: M. Thiers d'ailleurs était, depuis la coalition, suspect à
l'Europe. Dès le 14 mai 1839, M. de Barante écrivait à M. Bresson: «M.
Thiers est devenu un véritable épouvantail; on se trouble au nom de
celui que la renommée présente comme livré à une imagination
turbulente.» (_Documents inédits._)]

Cependant, les négociations continuaient avec l'Angleterre, pour
régler les mesures d'exécution. Quand tout fut convenu, et que, le 7
juillet, la frégate la _Belle Poule_ mit à la voile pour
Sainte-Hélène, sous les ordres du prince de Joinville, l'attention
publique était ailleurs. Seuls quelques esprits prévoyants pensaient
encore avec inquiétude à la grande émotion du retour. «De loin,
écrivait alors Henri Heine, s'avance vers nous, à pas mesurés et de
plus en plus menaçants, le corps du géant de Sainte-Hélène.» Mais bien
des événements se passeront avant que ce revenant ne débarque, et,
quand il arrivera, le ministère du 1er mars ne sera plus là pour le
recevoir.


VIII

Toujours en quête de diversions aux difficultés de sa situation
parlementaire, M. Thiers en trouvait parfois de moins bruyantes et de
plus utiles que l'évocation des souvenirs napoléoniens: telles
étaient les nombreuses lois d'affaires vers lesquelles il tâchait
d'attirer l'activité du parlement et l'attention du public. C'est le
mérite, parfois un peu oublié, des Chambres de la monarchie de
Juillet, qu'au moment où on les croit absorbées, entravées,
stérilisées par les dissensions et les intrigues politiques, l'oeuvre
législative se poursuive, souvent un peu dans l'ombre et sans grand
bruit, mais généralement intelligente et féconde. Rarement les lois
ont été plus sagement faites et plus soigneusement rédigées; la
meilleure preuve n'en est-elle pas dans ce fait que beaucoup des
dispositions organiques qui nous régissent encore, datent de cette
époque? Sans doute il ne saurait entrer dans le plan d'une histoire
politique d'analyser ces lois, de raconter en détail les débats d'où
elles sont sorties: ces renseignements se trouvent dans les traités
spéciaux de jurisprudence ou d'administration; mais ce qui nous
appartient, c'est de mentionner l'importance des résultats obtenus, et
de rappeler qu'on ne saurait, en les négligeant, juger équitablement
le régime et les hommes.

Pour ne parler que de la session qui nous occupe en ce moment, celle
de 1840, le ministère du 1er mars, réussit en quelques mois à mener à
bonne fin et à faire voter par les deux Chambres plusieurs lois, dont
quelques-unes importaient grandement à la prospérité matérielle du
pays: prorogation jusqu'en 1867 du privilége de la Banque de France
qui était près d'expirer; abolition du monopole pour la fabrication du
sel; impulsion donnée à la construction, déjà trop retardée, des
chemins de fer, et subventions accordées, sous différentes formes, aux
compagnies concessionnaires hors d'état de remplir leurs obligations;
création ou achèvement de divers canaux et amélioration de la
navigation de plusieurs rivières; établissement d'un service de
bateaux à vapeur entre nos grands ports et l'Amérique. Les deux
Chambres eurent aussi une discussion importante sur cette question de
la conversion des rentes qui, depuis le jour où elle s'était trouvée
si malheureusement mêlée à la chute du ministère du 11 octobre, avait
été plusieurs fois soulevée, sans pouvoir jamais aboutir. En 1840,
comme en 1836 et 1838, la conversion trouva bon accueil au
Palais-Bourbon, et échoua au Luxembourg; les pairs, en la repoussant,
se conformaient à la pensée connue du Roi et peut-être subissaient son
influence. Louis-Philippe était fort animé sur ce sujet; il redoutait
beaucoup pour son gouvernement le mécontentement possible des
rentiers, et ne se rendait pas suffisamment compte de l'avantage
qu'une telle mesure pouvait avoir pour les finances de l'État. Que ce
fût par ménagement pour la couronne ou par l'effet de ses propres
hésitations, le cabinet soutint mollement la mesure, surtout devant la
Chambre des pairs. Indiquons encore, parmi les problèmes toujours
débattus et jamais résolus d'une façon définitive, l'inextricable
question des sucres qui occupa, sans résultat satisfaisant, plusieurs
séances des deux assemblées. Enfin signalons, dans la Chambre des
pairs, la discussion, très-approfondie et très-honorable pour les
législateurs de ce temps, de deux lois qui ne devaient être soumises à
l'autre Chambre que dans la session suivante: c'était la loi sur
l'expropriation pour cause d'utilité publique et celle sur le travail
des enfants dans les manufactures, destinées l'une et l'autre à
résoudre des problèmes nés récemment de la transformation économique,
et à opérer, en des matières particulièrement graves, la conciliation
toujours fort délicate des droits et des devoirs de l'État avec ceux
de la propriété et de la famille.

L'initiative de plusieurs de ces lois avait été prise par le ministère
du 12 mai; mais c'était le cabinet du 1er mars qui en avait pressé
l'examen, soutenu et dirigé la discussion. Chacun de ses membres
prenait sa part de cette oeuvre. Entre tous, le ministre des travaux
publics, le comte Jaubert, profitait de l'excellent état des finances
pour beaucoup entreprendre; on eût presque dit que l'ancien
doctrinaire cherchait, par cette activité un peu fiévreuse, à étourdir
les scrupules que devait parfois éveiller chez lui la politique du
président du conseil.[243] Ce n'est pas cependant que M. Thiers fût
disposé à laisser toute la charge et tout l'honneur aux ministres
spéciaux. Il mettait, au contraire, comme il avait déjà fait en 1836,
son amour-propre à se substituer à eux, à intervenir de sa personne
sur les sujets les plus divers et souvent les plus techniques. Ouvrez
la collection des discours qu'il a prononcés à cette époque: vous en
trouverez, à quelques jours de distance, sur la conversion de la
rente, sur la question des sucres, sur le privilége de la Banque, sur
la colonisation, sur la garantie d'intérêts à accorder au chemin de
fer d'Orléans, sur la navigation intérieure, sur les paquebots
transatlantiques. Cette prodigieuse facilité à parler de tout si
hardiment et si agréablement, cette universelle compétence ne
contribuaient pas peu au prestige du premier ministre[244]; si elle
n'en imposait pas toujours également au petit nombre des gens qui
connaissaient à fond la question particulière, elle éblouissait les
ignorants et les superficiels qui forment la masse des assemblées.
Souvent, du reste, dans ces débats, M. Thiers servait utilement la
cause du bon sens et de la tradition contre les utopies envieuses et
ruineuses de la gauche: témoin le très-remarquable discours par lequel
il justifia la prorogation du privilége de la Banque contre les
détracteurs jaloux de la prétendue «aristocratie financière»; en cette
circonstance, son succès fut si complet qu'au moment du vote, il n'y
eut pas plus de 58 boules noires dans l'urne. M. Thiers attirait ainsi
tous les regards. Des membres du cabinet, on ne voyait guère que lui,
on n'entendait que lui. Les autres ministres en étaient mortifiés et
se plaignaient parfois tout bas de leur chef, mais sans rien faire
pour reprendre leur rang. M. de Rémusat lui-même, que sa brillante
intelligence eût pu faire prétendre à un rôle considérable et sur
lequel les conservateurs avaient compté pour faire contre-poids aux
tendances du président du conseil vers la gauche, s'était laissé, dès
le premier jour, absorber, dominer, annuler. Il s'en apercevait, en
plaisantait le premier et croyait ainsi sauver sa dignité. M. Thiers
avait pris, du reste, l'habitude de ne pas se gêner avec ses
collègues, rudoyant ceux qui témoignaient quelque velléité
d'indépendance et ne s'inquiétant pas de ménager leur amour-propre.
C'est ainsi qu'un jour, à dîner chez M. de Rémusat et en présence de
M. Cousin, il fit, contre les politiques philosophes, une sortie assez
semblable au morceau de Napoléon contre les idéologues, et chanta,
avec un égoïsme naïf, une sorte d'hymne sur le plaisir de présider un
ministère dont il était le maître et avec lequel il n'avait pas à
compter[245].

[Note 243: Cf, sur la situation budgétaire, ce que j'ai dit au tome
III, p. 247 à 250.]

[Note 244: Henri Heine écrivait le 20 mai 1840: «M. Thiers a gagné de
nouveaux lauriers par la clarté convaincante avec laquelle il a
traité, dans la Chambre, les sujets les plus arides et les plus
embrouillés... Cet homme connaît tout; nous devons regretter qu'il
n'ait pas étudié la philosophie allemande: il saurait l'expliquer
également.» (_Lutèce_, p. 60.)]

[Note 245: _Documents inédits._]

En même temps qu'il cherchait à se poser en homme d'affaires, ayant la
sollicitude et l'intelligence des intérêts matériels, M. Thiers se
plaisait à faire vibrer, de temps à autre, des cordes plus hautes et
plus généreuses. À ce titre, on ne peut passer sous silence le
discours qu'il prononça sur les crédits demandés pour l'Algérie.
Lorsque le moment sera venu de reprendre le récit des guerres
africaines, nous aurons occasion de dire l'origine et les conséquences
de ce débat; quant à présent, il importe seulement de mettre en
lumière la netteté et la fierté patriotique avec lesquelles le
ministre proclama la nécessité, pour le gouvernement français, de «se
maintenir» et de «se maintenir grandement en Afrique», rejeta, comme
un «système absurde», «l'occupation restreinte» et déclara bien haut
qu'il fallait «faire une guerre heureuse à Abd-el-Kader». Aucun
ministre n'avait encore parlé sur ce ton de l'oeuvre de la France au
delà de la Méditerranée. Le président du conseil termina ces
déclarations par quelques phrases d'une portée plus générale, bien
faites pour caresser la fibre nationale, mais aussi pour donner, au
dehors, à notre politique une sorte de physionomie belliqueuse.
«N'est-ce pas, disait-il, une chose utile pour une nation que de se
battre quelque part?... Voyez l'Angleterre et la Russie, ces deux
grandes puissances; elles vont à Khiva, elles vont en Chine, elles se
font des armées, elles donnent des preuves de force et d'existence!
Et la France, cette puissance qui a tant besoin de son épée, cette
puissance si remuante et si belliqueuse, la France ne ferait rien!...
Messieurs, voilà vingt-cinq ans que l'Europe est en paix. C'est la
trêve la plus longue que l'on ait vue. Après vingt-cinq ans de paix,
le sang bouillonne dans les veines. Eh bien! les grandes nations ne se
ruent plus les unes sur les autres; mais elles se portent chez les
peuples barbares. Les Russes vont à Khiva, les Anglais en Chine, nous
allons en Algérie. Je suis charmé que la France aussi fasse parler
d'elle, se fasse une bonne renommée, se fasse des soldats!» Ces idées,
d'ailleurs, n'étaient pas nouvelles chez M. Thiers; il les avait déjà
exprimées, quelques semaines auparavant, dans le salon du duc de
Broglie, où il s'était rencontré avec certains adversaires de
l'Algérie, entre autres M. Duvergier de Hauranne et M. d'Haubersaert.
Ceux-ci avaient objecté la quantité de millions et d'hommes absorbés
dans cette entreprise: «Eh bien! s'était écrié M. Thiers, vous êtes
bien heureux, dans notre pauvre temps où chacun ne pense qu'à son
pot-au-feu, où l'on jette les hauts cris quand il s'agit d'emporter
une mauvaise bicoque comme Anvers, où on lésine sur le budget, où on
fait des économies de bouts de chandelles, vous êtes bien heureux
d'avoir encore quelque chose qui maintienne le moral de votre armée et
qui vous arrache quelques écus! Vous êtes bien heureux d'avoir quelque
chose qui touche, qui remue, qui ébranle! Est-ce nos mauvaises
discussions, est-ce notre gouvernement représentatif, dans le pauvre
état où il est, qui relèvera les âmes des petites passions qui les
possèdent, de ce scepticisme qui les ronge? Non, ce que nous faisons à
Paris, ce que nous crions dans nos Chambres, ne fait rien au pays;
mais, quand le pays apprend qu'on s'est battu à Mazagran et qu'on a
vaincu à Meserghin, les enfants s'émeuvent et les femmes pleurent.
Est-ce trop de soixante millions pour maintenir ce qui reste de
sentiments moraux et de passions désintéressées, pour empêcher la
France de s'accroupir sur sa chaufferette? Est-ce que vous craignez de
manquer jamais de banquiers? Est-ce que vous avez peur de voir F...
prodigue, L... désintéressé? Sans Alger, savez-vous quelle pensée
impertinente l'Europe pourrait concevoir sur de pauvres petits soldats
comme les nôtres? car nous ne sommes pas beaux hommes en France,
dit-il en se regardant. Mais quand ces pauvres petits soldats arrivent
en Afrique, on leur dit: Vous êtes les successeurs de l'armée de
Napoléon, et ils vont se battre tant qu'ils peuvent.--Est-ce assez de
coups de fusil comme cela?--Non, il en faut davantage pour être les
soldats de Napoléon.--Eh bien! en voilà encore et toujours. Ils
meurent, ils se consument de maladie. Eh bien! tant mieux, ceux qui
reviennent en sont plus forts et plus aguerris. Savez-vous ce qu'il y
a d'horreurs, de souffrances, de maladies, sous ces beaux noms de
Napoléon et de César? Savez-vous ce qu'il y a d'enfants massacrés, de
femmes violées, sous les souvenirs poétiques de Rivoli et de
Castiglione? Et puis, quand tout cela s'éloigne, ça fait de la
grandeur et de la gloire[246].» La voix de M. Thiers s'était
graduellement animée: il marchait de long en large devant la cheminée
et semblait presque hors de lui-même. «C'est singulier, dit en sortant
un des auditeurs, je ne suis pas de son avis, mais ce petit homme me
rappelle pourtant la manière, et le geste, et la vivacité de paroles
de l'Empereur, les jours où il n'était pas très-raisonnable[247].»

[Note 246: _Documents inédits._]

[Note 247: _Lettres de M. Doudan_, t. I, p. 308.]


IX

Si désireux qu'il fût d'éluder les questions politiques, M. Thiers n'y
pouvait parvenir toujours. Le 16 mai, la Chambre avait à statuer sur
diverses pétitions relatives à la réforme électorale. La commission
concluait à l'ordre du jour pour celles qui demandaient le suffrage
universel ou l'extension du droit de vote à tous les gardes nationaux;
elle proposait de renvoyer au ministre celles qui réclamaient des
modifications moins radicales, telles qu'une légère augmentation du
nombre des électeurs, le suffrage à deux degrés ou le vote au
chef-lieu du département. M. Arago, au nom du parti radical, soutint
les pétitions dans un discours qui fit alors un certain bruit.
François Arago a été l'une des plus fameuses victimes de la maladie
étrange qui a sévi sur plusieurs savants de notre siècle; nous voulons
parler de cette sorte de perversion du goût qui leur fait trouver plus
d'attraits à jouer un second rôle dans la politique qu'à occuper le
premier rang dans la science, et qui les conduit à préférer la plus
vulgaire des popularités ou le plus banal des honneurs, à la vraie
gloire, la seule enviable et durable[248]. Ses débuts comme astronome
avaient été singulièrement heureux et brillants. Déjà célèbre et
membre de l'Institut à vingt-trois ans, il avait encore accru, depuis
lors, par d'importantes découvertes, son renom dans le monde de la
science. Mais les suffrages de cette élite, suffrages lents, froids,
presque silencieux, ne contentaient pas une nature méridionale, avide
de mouvement, de bruit, de mise en scène, impatiente de se sentir en
communication directe avec le public, d'agir sur lui et de s'enivrer
de ses louanges. Ne nous a-t-il pas lui-même laissé entrevoir ce côté
de son âme, quand, dans sa notice sur Thomas Young, il a plaint le pur
savant d'être privé des applaudissements populaires et de ne trouver,
dans toute l'Europe, que huit ou dix personnes en état de l'apprécier?
Aussi, pour son compte, ne resta-t-il pas isolé sur les cimes désertes
et lointaines où se font les grandes découvertes. On le vit bientôt
descendre en des régions plus voisines de la foule, et chercher, dans
l'exposition et la vulgarisation éloquente de la science, une renommée
moins haute, mais plus étendue. Cela même ne lui suffit pas longtemps,
et 1830 lui ayant offert l'occasion de se jeter dans la politique, il
se fit élire député par ses compatriotes des Pyrénées-Orientales: il
avait alors quarante-quatre ans. La direction de ses idées et surtout
la fougue de son tempérament le portaient aux opinions avancées. Au
début cependant, loin de prendre, à l'égard de la monarchie nouvelle,
l'attitude d'un ennemi irréconciliable, il eut des rapports assez
intimes avec la famille royale, et donna même quelques leçons
d'astronomie et de mathématiques au duc d'Orléans. Mais, au bout de
peu de temps, ayant cru avoir à se plaindre du «Château», il rompit
ces relations, ne garda plus aucun ménagement dans son opposition et
se posa ouvertement en républicain[249]. Avec sa haute stature, sa
chevelure encore noire et flottante, son large front, ses yeux
ardents, ombragés de puissants sourcils, M. Arago faisait figure à la
tribune. Sa parole ne manquait ni de force, ni de chaleur, ni
d'originalité; c'étaient la mesure et le jugement qui faisaient
défaut. On l'écoutait avec déférence dans les questions techniques où
il apportait son autorité de savant; quand le tribun était seul en
scène, il provoquait parfois des murmures d'impatience: de là, pour
cet amour-propre hautain, des froissements qui augmentaient encore son
animosité contre les hommes et les institutions. Les radicaux, trop
heureux de se parer d'une si grande renommée, s'empressaient à le
consoler par leurs applaudissements, et, chaque jour, s'emparaient
plus complétement de sa vie et de son nom. Ainsi devait-il être
conduit à figurer, vieux, malade, quelque peu dégoûté et effrayé de
son entourage, dans le gouvernement provisoire de 1848, et, après sa
mort, survenue en 1853, il s'est trouvé, par une sorte de châtiment
posthume, que la notoriété très-discutée de l'homme de parti avait
rejeté presque dans l'ombre le légitime renom du savant.

[Note 248: Naguère, en pleine Académie française, M. Pasteur se
plaignait éloquemment du tort que faisait ainsi la politique à la
science. «Pourquoi, s'écriait l'illustre savant, faut-il que cette
accapareuse prenne trop souvent les meilleurs, les plus forts d'entre
nous?» Et il ajoutait: «Ce que la politique a coûté aux lettres, la
littérature le calcule souvent avec effroi. Mais la science elle-même
peut faire le triste dénombrement de ses pertes. De part et d'autre,
combien de forces, déviées de leurs cours, vont s'abîmer inutilement
dans des questions trop souvent aussi mouvantes et aussi stériles
qu'un monceau de sable!»]

[Note 249: Ce trait de la vie d'Arago, passé sous silence par ses
biographes démocrates, est rapporté par M. Odilon Barrot, dans ses
_Mémoires_, t. II, p. 32.]

Le discours du 16 mai 1840 fut un des gages les plus éclatants donnés
par M. Arago aux opinions avancées. Non content de s'y poser en
précurseur du suffrage universel, il tendit la main aux socialistes,
et présenta la réforme électorale comme le préliminaire d'une réforme
sociale dont il affirmait l'urgence. Puis, faisant une sombre peinture
des souffrances de «la population manufacturière», il proclama
solennellement la nécessité d'y remédier par une «nouvelle
organisation du travail». C'était la formule même dont se servaient
alors les écoles socialistes; non que l'orateur adhérât au système de
l'une de ces écoles, ou fût en état d'en proposer un à soi: il se
bornait à déclarer que le régime actuel était caduc et devait être
radicalement transformé. «À l'époque de Turgot, disait-il, le principe
du laisser-faire et du laisser-passer était un progrès. Ce principe a
fait son temps; il est vicieux, en présence des machines puissantes
que l'intelligence de l'homme a créées. Si vous ne modifiez pas ce
principe, il arrivera, dans notre pays, de grands malheurs, de grandes
misères.» Cette déclaration marque une date non-seulement dans la vie
politique de M. Arago, mais aussi dans l'histoire du parti radical.
Réduit à une infime minorité dans le parlement, abandonné par la
gauche dynastique, qui était devenue momentanément ministérielle, ce
parti sentait plus que jamais le besoin de chercher sa force hors du
pays légal. D'émeute, de conspiration politique, il ne pouvait plus
être question; on avait perdu les illusions de 1832 ou de 1834, et le
misérable avortement de l'attentat du 12 mai 1839 était fait pour
décourager les plus téméraires. Mais, à défaut d'un coup de force, les
meneurs du radicalisme crurent avoir moyen d'arriver au même but par
une agitation à longue échéance. De là l'importance qu'ils
commencèrent à donner à la réforme électorale, leur propagande en
faveur de l'universalité ou tout au moins de la large extension du
suffrage, et leur appel fait aux masses privées du droit de vote.
Seulement, ils s'aperçurent tout de suite que le peuple,--même celui
des villes,--ne s'intéresserait guère à une revendication purement
politique, et que le moindre grain de mil, autrement dit le moindre
espoir d'une amélioration dans son sort matériel, ferait bien mieux
son affaire. Si l'on voulait avoir chance de le remuer, on devait donc
lui offrir, non plus un simple changement de gouvernement, mais aussi
une transformation de l'organisation sociale: ce n'était pas assez
pour les radicaux d'être devenus démocrates, il leur fallait paraître
plus ou moins socialistes. Le discours de M. Arago montra qu'ils ne
reculaient pas devant cette évolution.

M. Thiers, alors dans tout l'orgueil du succès qu'avait obtenu, au
premier moment, l'annonce du «retour des cendres[250]», crut pouvoir
le prendre de haut avec les pétitionnaires et leur avocat. «On vous a
parlé, dit-il, de souveraineté nationale, entendue comme souveraineté
du nombre. C'est le principe le plus dangereux et le plus funeste
qu'on puisse alléguer en présence d'une société. En langage
constitutionnel, quand vous dites souveraineté nationale, vous dites
la souveraineté du Roi, des deux Chambres, exprimant la souveraineté
de la nation par des votes réguliers, par l'exercice de leurs droits
constitutionnels. De souveraineté nationale, je n'en connais pas
d'autre. Quiconque, à la porte de cette assemblée, dit: J'ai un droit,
ment; il n'y a de droits que ceux que la loi a reconnus.» Le président
du conseil ne repoussait pas seulement les pétitions radicales tendant
au suffrage universel; il repoussait aussi les pétitions plus modérées
que la commission avait proposé de renvoyer au ministère. Jugeant
superflu de les discuter en détail, il déclara qu'il «n'était pas
partisan de la réforme électorale» et rappela qu'il l'avait exclue du
programme ministériel. Sur «l'organisation du travail», M. Thiers se
contenta aussi de quelques mots de réponse. «Je tiens pour dangereux,
pour très-dangereux, dit-il, les hommes qui persuaderaient à ce peuple
que ce n'est pas en travaillant, mais que c'est en se donnant
certaines institutions qu'ils seront meilleurs, qu'ils seront plus
heureux. Il n'y a rien de plus dangereux. Dites au peuple qu'en
changeant les institutions politiques, il aura le bien-être, vous le
rendrez anarchiste et pas autre chose.» M. Garnier-Pagès, qui répondit
longuement et âprement au ministre, était de l'extrême gauche comme M.
Arago; il n'apportait donc rien de nouveau dans le débat. Mais quelle
serait l'attitude de la gauche dynastique? Elle aussi avait fait,
depuis une année, grand bruit de la réforme électorale[251].
N'était-il pas à prévoir qu'elle appuierait les conclusions de la
commission, ou qu'au moins elle ne laisserait pas passer, sans une
réserve, sans une explication, la fin de non-recevoir opposée par M.
Thiers? Elle se tut cependant. Les provocations ironiques du général
Bugeaud, déclarant «qu'il ne voyait plus que des ombres à l'ancienne
gauche», ne parvinrent même pas à la faire sortir de ce silence à la
fois docile et embarrassé. L'ordre du jour, demandé par le ministre,
fut voté sans difficulté sur toutes les pétitions. Le lendemain, le
_Journal des Débats_ félicitait M. Thiers de «n'avoir pas craint de
mécontenter ses amis de la gauche»; il constatait, du reste, que
celle-ci s'était montrée «fort tiède pour les pétitions». «M. Odilon
Barrot, ajoutait-il, s'est à peine soulevé de son banc en leur faveur;
il n'a pas parlé.»

[Note 250: Cette discussion sur la réforme électorale avait lieu le 16
mai, et c'était le 12 que M. de Rémusat avait annoncé à la Chambre le
«retour des cendres».]

[Note 251: Cf. plus haut, p. 84 et p. 87.]

La brève déclaration du président du conseil pouvait suffire pour
décider le vote de la Chambre, non pour arrêter l'agitation du dehors,
que les radicaux avaient surtout en vue. Leurs journaux s'appliquèrent
à louer bruyamment M. Arago «de s'être fait le mandataire des classes
torturées par la misère et par la faim, d'avoir appelé de tous ses
voeux l'organisation du travail et de l'industrie, et de ne voir, dans
la réforme politique, qu'un moyen d'obtenir les réformes sociales
réclamées par l'esprit du siècle[252]». Il se trouvait précisément
que, depuis quelque temps, certaines régions populaires étaient dans
un singulier état de fermentation. Quiconque se fût alors distrait un
moment du bruit un peu factice des luttes parlementaires, pour porter
son attention au delà et au-dessous, eût entendu sortir du monde
ouvrier certaines rumeurs confuses et menaçantes. Au mois d'avril,
Henri Heine avait eu l'idée de parcourir les ateliers du faubourg
Saint-Marceau; bien que son esprit, à la fois sceptique et audacieux,
ne s'effarouchât ni ne s'inquiétât aisément, il était revenu épouvanté
de ce qu'il avait vu. «J'y trouvai, écrivit-il, plusieurs nouvelles
éditions des discours de Robespierre et des pamphlets de Marat, dans
les livraisons à deux sous, l'_Histoire de la Révolution_, par Cabet,
_la Doctrine et la conjuration de Babeuf_, par Buonarotti, etc...,
écrits qui avaient comme une odeur de sang; et j'entendis chanter des
chansons qui semblaient avoir été composées dans l'enfer et dont les
refrains témoignaient d'une fureur, d'une exaspération qui faisaient
frémir. Non, dans notre sphère délicate, on ne peut se faire aucune
idée du ton démoniaque qui domine dans ces couplets horribles; il faut
les avoir entendus de ses propres oreilles, surtout dans ces immenses
usines où l'on travaille les métaux, et où, pendant leurs chants, ces
figures d'hommes demi-nus et sombres battent la mesure, avec leurs
grands marteaux de fer, sur l'enclume cyclopéenne. Un tel
accompagnement est du plus grand effet, de même que l'illumination de
ces étranges salles de concert, quand les étincelles en furie
jaillissent de la fournaise. Rien que passion et flamme, flamme et
passion[253].» On comprend l'effet que devait produire sur des esprits
ainsi excités la parole d'un député considérable, d'un bourgeois
illustre tel que M. Arago, condamnant, en pleine Chambre,
l'organisation actuelle du travail. Le 24 mai, un millier d'ouvriers
se rendirent à l'Observatoire pour remercier l'astronome démocrate
d'avoir «parlé, avec noblesse, courage et vérité, des souffrances du
peuple et de ses vertus».--«Nos voeux, dirent-ils, sont grands, mais
ils sont justes, car ils se fondent sur le droit qu'a tout membre de
la société de vivre en travaillant et d'obtenir, dans la répartition
des fruits du travail, une part proportionnée à ses besoins.....
Qu'ils le sachent bien, nos prétendus hommes d'État,--eux à qui il
n'appartient pas, suivant leur aveu, de donner du travail aux
ouvriers[254],--qu'ils le sachent bien, le peuple a vu, dans un tel
déni de justice, la preuve de leur impuissance radicale en face d'un
mal trop grand, d'une situation trop effrayante. Ceux qui, s'élevant
au-dessus des querelles frivoles qui absorbent aujourd'hui toute
l'attention des hommes politiques, auront, comme vous, le courage
d'aborder les questions sociales qui nous touchent, ceux-là peuvent
compter sur notre reconnaissance et notre appui.» M. Arago remercia
les ouvriers avec effusion, leur recommanda la modération et promit de
«ne jamais déserter la sainte mission qu'il s'était donnée, celle de
défendre, avec ardeur et persévérance, les intérêts des classes
ouvrières».

[Note 252: _Journal du Peuple_ du 31 mai 1840.]

[Note 253: Lettre du 30 avril 1840 (_Lutèce_, p. 29).]

[Note 254: Les ouvriers faisaient ici allusion à une expression
malheureuse échappée, quelques jours auparavant, à M. Sauzet,
président de la Chambre. Celui-ci, voulant rappeler à la question un
orateur qui, à propos d'une loi sur les sucres, déclamait sur les
ouvriers sans ouvrage, avait dit: «Nous sommes chargés de faire des
lois, et non pas de donner de l'ouvrage aux ouvriers.» Cette phrase
avait été aussitôt relevée et amèrement commentée par tous les
journaux d'extrême gauche.]

En même temps, pour prolonger dans le pays le bruit ainsi commencé
autour de la réforme électorale et de la réforme sociale, les radicaux
décidèrent d'entreprendre une campagne de banquets démocratiques. Le
premier eut lieu à Paris, le 2 juin; plusieurs suivirent, soit dans la
même ville, soit dans les départements, avec accompagnement de
discours révolutionnaires. L'un de ces banquets, celui du huitième
arrondissement, avait été fixé au 14 juillet, fête de l'anniversaire
de la prise de la Bastille, et plus de trois mille convives s'y
étaient inscrits, la plupart gardes nationaux du quartier. Préoccupée
de ce nombre et de cette date, l'autorité fit défense au propriétaire
du local choisi de recevoir plus de mille personnes. Aux réclamations
qui lui furent adressées, le ministre de l'intérieur, M. de Rémusat,
répondit qu'il avait le pouvoir d'accorder ou de refuser
l'autorisation, suivant les circonstances. Le cabinet de M. Thiers
invoquait donc alors et exerçait sans scrupule le droit dont
l'opposition devait, en février 1848, tant reprocher à M. Guizot de
faire usage. Le banquet fut ajourné. Il eut lieu, le 31 août suivant,
dans la plaine de Châtillon, et plusieurs milliers de démocrates y
prirent part.

Ces manifestations étaient principalement politiques: dans les toasts
portés, on retrouvait tous les cris de guerre du parti radical, et
d'abord ceux par lesquels il réclamait une large extension du
suffrage. Cependant une place y était toujours faite au socialisme. La
thèse habituelle des orateurs, dont les paroles étaient soumises
préalablement à l'approbation des comités, consistait à présenter la
réforme sociale comme étroitement liée à la réforme électorale,
celle-ci étant le moyen, celle-là le but. Au banquet du douzième
arrondissement, en présence de M. Arago et de M. Laffitte, et en
quelque sorte sous leur patronage, M. Goudchaux, banquier et futur
ministre des finances en 1848, proclama, dans une langue qui ne valait
guère mieux que les idées exprimées, «la nécessité de régénérer le
travail, soumis aujourd'hui à l'exploitation de l'homme par l'homme,
exploitation qui crée des positions dissemblables à des hommes ayant
les mêmes droits et qui, par cette exploitation, sont réellement
classés en deux catégories, seigneurs et serfs»; comme moyen pratique,
il paraissait ne proposer, pour le moment, qu'un développement des
sociétés coopératives, mais les mots dont il se servait, les colères
et les espérances que ces mots devaient éveiller, portaient beaucoup
plus loin. Après M. Goudchaux, M. Arago vint réclamer l'honneur
d'avoir le premier, à la tribune, «distinctement articulé ces paroles
pleines d'avenir: _Il faut organiser le travail_». Dans le banquet du
onzième arrondissement, un orateur déclara que «celui qui ne
travaillait pas, dérobait au travailleur son existence et devait être,
tôt ou tard, dépouillé de ses honteux priviléges par celui dont il
dévorait la substance»; et il terminait en buvant «à la réalisation
des grandes idées égalitaires».

Ce fut bien pis encore dans le banquet qui eut lieu à Belleville, le
1er juillet; il était organisé par les communistes qui, mécontents de
n'avoir pas vu leur toast agréé dans le banquet du douzième
arrondissement, voulaient avoir leur réunion à eux. Devant douze cents
convives, les doctrines les plus détestables et les plus menaçantes
pour la société, la famille, la propriété, furent audacieusement
proclamées. Qu'elles osassent ainsi s'étaler, c'était déjà un signe
des temps; l'accueil fait à cette manifestation par l'organe le plus
considérable du parti républicain eût dû paraître un symptôme plus
instructif et plus inquiétant encore. Au fond, les écrivains du
_National_ désapprouvaient les communistes, les redoutaient et se
sentaient d'ailleurs détestés et jalousés par eux, au moins autant que
les bourgeois conservateurs. Ils n'osèrent pas cependant répudier
nettement le banquet de Belleville. Répondant à la presse
ministérielle qui concluait de cet événement que les radicaux étaient
divisés, le _National_, loin d'accepter cette division et de s'en
faire honneur, se crut obligé de la nier. «Le parti démocratique,
dit-il, est uni pour poursuivre l'émancipation complète du pays...
Nous savons bien que, dans le champ des réformes sociales, tous les
esprits, toutes les imaginations se donnent carrière. Mille systèmes
naissent et meurent chaque jour; chacun bâtit son petit édifice...
Ici, la bonne foi et le désintéressement; là, le charlatanisme et
l'exploitation. Et qu'est-ce donc que cela prouve? C'est que la
société entière est en travail, c'est que, sous vos couches
officielles, où vous donnez l'exemple des intrigues et du désordre,
règne une fermentation universelle qui atteste le besoin qu'a la
société actuelle de sa transformation et de son progrès...
Non-seulement cette agitation n'a rien d'effrayant, mais, sous un
rapport, toutes les tentatives des sectaires ont un côté utile.
Laissons passage à l'extravagance; peut-être porte-t-elle en croupe
quelque idée que la nation voudra recueillir... Si de nobles
sentiments se font jour à travers les utopies, pourquoi tout condamner
et flétrir sans discernement? Si, parmi les esprits qui rêvent, il y a
des coeurs qui palpitent à toutes les émotions de la patrie, si elle
peut trouver là de l'abnégation pour la servir, du courage pour la
défendre, pourquoi les envelopper dans un ostracisme injuste? Le parti
démocratique ne rompt pas son unité pour si peu.» Nul, dès lors, ne
pourra être surpris de voir, au 24 février 1848, le jour où les hommes
du _National_ deviendront par surprise les maîtres de la France, les
socialistes partager avec eux le pouvoir. Pour en revenir à 1840, la
faiblesse des radicaux ne leur valait même pas d'être bien traités par
ceux qu'ils se refusaient à répudier. Peu de temps après le banquet de
Belleville, le 24 juillet, on célébrait, à Saint-Mandé, l'anniversaire
de la mort de Carrel. À la suite d'un discours de M. Bastide, gérant
du _National_, un étudiant prit la parole, au nom des communistes, et
reprocha violemment au journal républicain d'avoir dévié des doctrines
de l'homme qui avait fait sa gloire. Il en résulta une violente
altercation et même une sorte de rixe. Le _National_ donna
naturellement à entendre, le lendemain matin, que cet incident était
l'oeuvre de la police.


X

Il avait dû être déplaisant à la gauche ministérielle de paraître
abandonner, ou tout au moins ajourner, la réforme électorale. Ce ne
fut pas le seul sacrifice de ce genre que lui demanda M. Thiers:
celui-ci, en effet, était tout aussi désireux de se débarrasser de la
réforme parlementaire, autre article du programme de l'ancienne
opposition. On a déjà vu comment il était parvenu à faire élire, pour
examiner la proposition Remilly, une commission en apparence favorable
à la mesure, en réalité chargée de l'ajourner[255]. Cette commission,
nommée le 2 mai, conclut à l'adoption d'un projet de réforme, mais
elle ne déposa son rapport que le 15 juin, alors que la préoccupation
unique des députés était de prendre au plus tôt leurs vacances. À
peine une voix, dans la Chambre, demanda-t-elle, sans insister, que la
discussion du projet fût fixée entre le budget des recettes et celui
des dépenses. La majorité, entrant dans le jeu du ministère, la
renvoya après les deux budgets: c'était, au su de tous, un ajournement
indéfini. Pour le coup, le souhait du comte Jaubert était accompli, et
la proposition était dûment «enterrée».

[Note 255: Cf. plus haut, p. 146 à 152.]

Toutefois, pouvait-on compter que la gauche montrerait longtemps
encore une pareille complaisance? Il était visible qu'elle devenait
chaque jour plus gênée et plus maussade. Les radicaux ne se faisaient
pas faute de railler sa duperie et de flétrir sa «trahison». En outre,
les divers incidents, provoqués par la proposition du retour des
cendres de l'Empereur, avaient amené une scission dans son sein.
Plusieurs députés de ce groupe, en révolte contre M. Odilon Barrot,
avaient pris attitude d'opposition ouverte à l'égard du ministère.
C'étaient d'abord ceux qu'on appelait les «saints», en tête desquels
marchaient MM. de Tocqueville, de Beaumont, de Corcelle, et qui se
plaignaient un peu naïvement que la gauche ne se préoccupât pas
davantage d'appliquer ses doctrines. C'étaient ensuite des politiques
moins austères et plus agités, faciles sur les principes et
très-ombrageux dans leurs préventions. L'un de ces derniers, M.
Lherbette, personnage de mince autorité, mais de parole âpre et
d'allure remuante, ne manquait pas une occasion de soulever les débats
les plus désagréables à M. Thiers: un jour, il l'interpellait sur la
fameuse lettre par laquelle M. Jaubert avait invité les amis du
cabinet à «enterrer» la proposition Remilly; un autre jour, il
dénonçait les moyens plus ou moins avouables par lesquels le président
du conseil s'était rendu maître des journaux. «Je le dis hautement,
s'écria-t-il, grâce à l'accaparement de la presse par le ministère,
notre côté, celui de la gauche constitutionnelle, n'a plus d'organes;
il faut que le pays le sache.» Ces attaques embarrassaient les
ministériels de gauche, qui n'osaient riposter à la tribune et qui se
défendaient mollement dans la presse. Le _Siècle_ en était réduit à se
plaindre un peu piteusement du «déchaînement auquel M. Odilon Barrot
était en butte», de «la fureur qui s'était tournée contre lui», et il
ajoutait, quelques jours après, sous forme d'excuse: «Nous n'avons pas
demandé au ministère tout ce qui était dans nos voeux, et il est loin
d'avoir fait tout ce que nous lui avons demandé; mais qui est en
mesure de gouverner à sa place et de donner à l'opinion publique une
satisfaction plus complète[256]?»

[Note 256: 10 et 19 juin 1840.]

La gauche trouvait-elle au moins une compensation dans la
distribution des places? C'était, on le sait, ce qui lui tenait le
plus au coeur. M. Thiers en faisait sans doute assez sur ce point pour
fournir occasion aux plaintes des conservateurs. Certaines de ses
nominations témoignaient surtout d'un sans gêne dans le favoritisme,
d'un parti pris de se faire une clientèle personnelle, d'un dédain
pour les usages et la hiérarchie qu'on n'avait peut-être vus encore à
ce degré chez aucun ministre. Mais il était loin de donner ainsi à la
gauche tout ce qu'il lui avait, sinon promis, du moins laissé espérer.
Après tout, il se sentait homme de gouvernement et n'entendait pas
désorganiser l'administration. C'était surtout dans les préfectures
que la gauche attendait un renouvellement presque complet: il y avait
là d'anciennes ou de récentes rancunes électorales, impatientes de
recevoir satisfaction. Le ministre de l'intérieur, M. de Rémusat,
n'était pas encore assez loin du moment où il marchait avec M. Guizot,
pour être bien pressé d'obéir à ces exigences; il s'appliqua, au
contraire, à les éluder. Tout d'abord, sous prétexte d'étudier le
personnel, il retarda pendant plus de trois mois sa décision, et quand
enfin, le 5 juin, le mouvement préfectoral, depuis si longtemps
annoncé, parut au _Moniteur_, la gauche s'aperçut avec désappointement
qu'un seul préfet était destitué, un autre nommé conseiller d'État, et
treize changés de résidence; parmi les sous-préfets on ne comptait que
sept destitutions et vingt mutations. Pour le coup, les journaux ne
purent cacher leur mécontentement. Le _Siècle_, tout en consentant à
«tenir compte des intentions et des difficultés,» déclarait «ne pas
accepter, comme une satisfaction politique, un mouvement dont la
signification était aussi effacée.» Le _Courrier français_ disait:
«Cette mesure assure l'impunité à la plupart des magistrats qui
avaient audacieusement trempé dans les tripotages électoraux du 15
avril... À force de vouloir contenter tout le monde, on a fini par ne
pouvoir plus satisfaire personne... Les intérêts conservateurs ont
prévalu presque partout... On voit maintenant où en est la réaction
parlementaire du 1er mars. Il y a des choses que le cabinet ne peut
pas faire, et ce sont les choses que nous avions le plus souhaitées.»
Quelques jours après, rappelant toute la liberté d'action que la
gauche avait laissée au ministère, il ajoutait: «Nous avons le droit
de déplorer sa faiblesse... On n'est un grand ministre qu'à la
condition de déclarer, comme Richelieu, en entrant au pouvoir par la
brèche, que la politique du pays est changée[257].»

[Note 257: _Siècle_ du 6 juin, _Courrier français_ du 6 et du 10
juin.--La gauche sentit très-vivement ce désappointement. Deux ans
après, M. Léon Faucher, rédacteur du _Courrier français_, s'en
souvenait encore et écrivait, le 8 novembre 1842, à M. Duvergier de
Hauranne: «Nous ne pouvons à aucun prix recommencer l'épreuve du 1er
mars. Rémusat en particulier, par son obstination à conserver les
préfets, nous avait tout à fait sacrifiés. Pour ma part, j'ai failli y
perdre ma position, ma santé... S'immoler à des personnes, c'est être
dupe et faire des ingrats. Encore aujourd'hui, quatre ou cinq journaux
me font l'honneur de m'attaquer personnellement comme si j'étais
ministre, et pourtant je suis peut-être le seul homme de la presse,
avec Chambolle, qui n'ai rien demandé ni rien accepté du 1er mars.»
(Léon FAUCHER, _Biographie et Correspondance_, t. I, p. 396.)]

Si M. Thiers trompait ainsi les espérances des partisans de M. Odilon
Barrot, réussissait-il par là même à rassurer les amis de M. Guizot et
de M. Molé? Non; ceux-ci étaient toujours en méfiance. Si peu que le
ministère eût fait de mutations administratives, elles étaient
commentées avec humeur et inquiétude par les députés conservateurs, et
d'ailleurs ceux-ci se rendaient compte que, dans chaque département,
toute la faveur et tout le crédit étaient passés à leurs adversaires.
Bien que la législation fût demeurée fermée à tous les articles du
programme de la gauche, on n'en avait pas moins le sentiment que
l'action parlementaire du cabinet tendait à désorganiser l'ancienne
majorité au profit de l'ancienne opposition. La facilité même avec
laquelle cette dernière laissait contredire ses idées, ajourner ses
réformes, paraissait suspecte aux conservateurs. «Elle s'entend avec
le ministère, disaient-ils, pour arriver à la fin de la session sans
nous effaroucher, en gagnant même quelques-uns des nôtres. Puis, les
Chambres dispersées, nous verrons se faire contre nous, d'abord
l'épuration des fonctionnaires, et ensuite la dissolution de la
Chambre. C'est parce qu'on lui a promis ce dénoûment, que la gauche
est si patiente.» La dissolution était ce que l'on redoutait le plus
au centre droit. «Soyez sûr, écrivait M. Duchâtel à M. Guizot, que la
dissolution est au fond de la situation actuelle. On prend des
renseignements de tous les côtés; on s'y prépare le plus
mystérieusement que l'on peut. On envoie aux journaux des départements
des articles que j'ai lus et qui vantent les heureux effets probables
d'une dissolution. Le Roi est décidé à la refuser; mais le
pourra-t-il?» Plus approchait la clôture de la session, plus, en dépit
des dénégations des ministres, ces inquiétudes devenaient vives. Le
bruit courait même qu'on n'attendait que la séparation du parlement
pour faire entrer M. Odilon Barrot dans le cabinet. Ce bruit parvint,
à Londres, aux oreilles de M. Guizot, et celui-ci, malgré son parti
pris de réserve, fit avertir M. de Rémusat par le duc de Broglie que,
dans ce cas, il ne resterait pas ambassadeur. «La dissolution de la
Chambre ou l'admission de la gauche dans le gouvernement, dit-il, ce
sont pour moi les cas de retraite que j'ai prévus et indiqués dès le
premier moment». M. de Rémusat répondit: «Guizot devrait bien
contrôler un peu mieux sa correspondance et croire ce que nous lui
écrivons. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il n'y a pas un mot de
fondé dans ses suppositions. Ce n'est pas, même en ce moment, la
tendance du cabinet de porter Barrot à la présidence l'année
prochaine[258].» M. Thiers avait sans doute eu connaissance de cette
plainte de M. Guizot, quand il terminait l'une des nombreuses lettres
qu'il écrivait alors à son ambassadeur, par ces mots un peu ironiques:
«Je vous souhaite mille bonjours et vous engage à vous rassurer sur
les affaires intérieures de la France; nous ne voulons pas la
dissolution, et nous ne vous perdons pas le pays en votre absence.»

[Note 258: _Documents inédits._]

Bien qu'imparfaitement rassuré, M. Guizot n'en continua pas moins à
prêcher à ses amis la patience et la modération. Il avait sur ce point
des idées très-réfléchies qu'il exposa, un jour, en ces termes, à M.
Duchâtel: «Je crois qu'il importe infiniment de ne pas se tromper sur
le moment de la réaction et sur la position à prendre pour la diriger.
Il ne faut rentrer au pouvoir qu'appelés par une nécessité évidente,
palpable. Je ne connais rien de pis que les remèdes qui viennent trop
tôt: ils ne guérissent pas le malade et ils perdent le médecin. Il
faut, quand nous nous rengagerons, que le péril soit assez pressant,
assez clair, pour que nos amis s'engagent bien eux-mêmes avec nous, et
à des conditions honorables et fortes pour nous. Les partis ne se
laissent sauver que lorsqu'ils se croient perdus.» Ces conseils
n'étaient qu'à demi entendus. Sans doute les conservateurs n'avaient
ni l'occasion, ni le moyen, ni la volonté d'entreprendre dans la
Chambre une campagne décisive; mais leurs journaux étaient toujours
fort agressifs. Les avances que M. Thiers cherchait parfois à faire
aux divers groupes de l'ancienne majorité étaient d'ordinaire assez
rudement rebutées: c'est ainsi que, vers la fin de la session, ayant
offert des places à M. Villemain, ancien membre du cabinet du 12 mai,
et à M. Martin du Nord, ancien collègue de M. Molé, il essuya des
refus que les commentaires des journaux rendirent plus significatif
encore. Aussi le _Constitutionnel_ du 17 juillet constatait-il, non
sans amertume, que «toutes les tentatives, plus ou moins heureuses,
faites pour ramener le parti conservateur» avaient échoué, et que ce
parti continuait son opposition plus ardemment que jamais: il en
concluait à la nécessité de se montrer plus ferme. «Que le ministère,
disait-il, sache avoir des amis et des ennemis.»

Telle était la situation, en juillet, à la fin de la session. Sans
doute, à force d'adresse, d'activité, de talent, M. Thiers était resté
debout pendant quatre mois. Il avait, sur un terrain difficile, évité
toutes les chutes, mais à la condition de se réduire à une sorte
d'inaction politique, bien contraire à sa nature; il n'avait pu tenter
aucune des grandes entreprises par lesquelles il semblait devoir
justifier son avénement et répondre à l'attente du public. Pour le
moment, et à ne pas regarder au delà des quelques mois de vacances
parlementaires, le ministère ne paraissait pas en péril; mais personne
ne le croyait solide et n'avait foi dans son avenir. On ne voyait pas
quels ennemis seraient, à l'heure actuelle, en état de le renverser et
de le remplacer; mais on ne voyait pas davantage où se trouvaient ses
amis, ceux qui le reconnaissaient et étaient résolus à le soutenir
comme le représentant véritable et permanent de leurs idées et de
leurs intérêts. En réalité, après tant d'ingénieuses manoeuvres, il ne
possédait pas plus une majorité à lui qu'au jour où il avait pris le
pouvoir, et, comme l'écrivait un observateur, «la position politique
du ministère était encore à trouver». Chacun surtout se rendait compte
que les expédients au moyen desquels M. Thiers avait vécu jusqu'alors
étaient usés au regard de la gauche aussi bien que du centre; c'est le
propre, en effet, de ces jeux de bascule de n'avoir que des succès de
courte durée, et, par là, ils ne sauraient jamais égaler et remplacer
la grande politique. Aussi l'impression générale était-elle alors que
M. Thiers ne pourrait aborder, dans ces conditions, la rentrée des
Chambres. «La session s'est close médiocrement pour le cabinet,
écrivait M. Villemain à M. Guizot; il y avait, à la Chambre des
députés, diminution de confiance, quoique la confiance n'eût jamais
été grande. Le parti nécessaire, le centre, n'était pas hostile, mais
froid et assez sévère dans ses jugements. La gauche était humble, mais
une partie avait de l'humeur et, sans les journaux, en aurait eu
davantage. La session prochaine retrouvera les choses dans le même
état, et plutôt aggravées. Les conquêtes individuelles seront assez
rares et péniblement compensées. Il y aura de l'impossible à
satisfaire la gauche, ou à la conserver aussi bénigne sans la
satisfaire.» Ceux qui étaient le plus dévoués au ministère ne
cachaient pas leurs inquiétudes, tel M. Duvergier de Hauranne, qui,
tout en affirmant à M. Guizot que l'existence du cabinet était assurée
pour la durée des vacances, reconnaissait que les difficultés
renaîtraient au début de la session prochaine; il ajoutait même:
«J'avoue qu'à cette époque ces difficultés pourront être grandes.»
Quant au duc de Broglie, tout en constatant que la session finissait
paisiblement, «que toutes les grandes lois avaient passé», il notait
que ceux des députés des centres qui étaient revenus individuellement
au ministère, «ne lui voulaient pas de bien, ne lui souhaitaient pas
d'avenir et étaient prêts à se réjouir de sa chute[259]».

[Note 259: _Documents inédits._]

M. Thiers était trop perspicace pour ne pas voir un danger qui
frappait ainsi tout le monde, amis et adversaires. Il n'était pas
homme non plus à s'y laisser acculer sans rien entreprendre pour y
échapper. Tous ceux qui le connaissaient s'attendaient donc à le voir
profiter de l'intervalle des sessions pour chercher l'occasion de
quelque coup d'éclat qui le sortit des embarras actuels et donnât une
autre direction aux esprits. Ne lui savait-on pas le goût des
diversions? Chacun pressentait du nouveau et de l'imprévu, tout en
ignorant quel il serait. «Personne, écrivait alors un observateur, ne
devine ce que pourra inventer le président du conseil; mais on ne sera
surpris par quoi que ce soit, tant on est habitué à tout attendre de
M. Thiers[260].» Le passé permettait cependant de faire quelques
pronostics. Ceux qui se rappelaient comment, en 1836, au milieu
d'embarras analogues, M. Thiers avait voulu jeter la France dans une
intervention militaire en Espagne, ne devaient-ils pas supposer que,
cette fois encore, l'aventureux ministre chercherait au dehors la
diversion dont il avait besoin? Les complications, chaque jour plus
graves, des affaires d'Orient allaient le dispenser de faire naître
une occasion. Le 15 juillet, le jour même où les Chambres françaises
se séparaient pour leurs vacances annuelles, l'Angleterre, la Russie,
l'Autriche et la Prusse signaient, à l'insu et à l'exclusion de la
France, un traité pour régler la question orientale.

[Note 260: Lettre du capitaine Callier au maréchal Soult. (_Documents
inédits._) Le capitaine Callier, aide de camp du maréchal, était resté
à Paris pour tenir ce dernier, alors à la campagne, au courant des
événements politiques.]



CHAPITRE III

LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840.

Mars-Juillet 1840.

     I. Le plan diplomatique de M. Thiers. Il veut gagner du temps,
     ramener l'Angleterre, se dégager du concert européen et pousser
     sous main à un arrangement direct entre le sultan et le
     pacha.--II. M. Guizot ambassadeur. Ses avertissements au
     gouvernement français. Son argumentation avec lord Palmerston.
     Peu d'effet produit sur ce dernier.--III. Obstacles que lord
     Palmerston rencontre parmi ses collègues et ses alliés.
     Transactions proposées par les ministres d'Autriche et de Prusse.
     Refus de la France. Négociations diverses. Nouvelles offres de
     transaction.--IV. Tentative d'arrangement direct entre la Porte
     et le pacha. Espoir de M. Thiers. Irritation des puissances. Lord
     Palmerston pousse à faire une convention sans la France. La
     Russie, l'Autriche et la Prusse y sont disposées. Résistances
     dans l'intérieur du cabinet anglais. On se cache de M. Guizot. Ce
     qu'il écrit à M. Thiers. Signature du traité sans avertissement
     préalable à l'ambassadeur de France. Stipulations du traité.
     _Memorandum_ de lord Palmerston. Conclusion.


I

En suivant M. Thiers dans sa politique parlementaire, nous avons perdu
de vue les négociations sur la question d'Orient. C'est, du reste, ce
qui était arrivé alors au public français. Cependant, pour n'avoir pas
occupé le parlement et la presse, ces négociations n'en avaient pas
moins continué, dans l'ombre et le mystère des chancelleries, et
s'étaient, de jour en jour, approchées du dénoûment qui devait si
désagréablement rappeler l'attention publique sur ce sujet. Il convient
d'en reprendre le récit au point où nous l'avions laissé. On se rappelle
quel était le dernier état des choses à la chute du ministère du 12
mai: la Russie venait de renvoyer M. de Brünnow en Angleterre, avec
instructions de tout céder pour séparer les puissances de la France;
celle-ci s'obstinait, au contraire, à soutenir les prétentions de
Méhémet-Ali; tout concourait donc à consommer notre isolement;
seulement, la prudence ou l'hésitation de quelques-uns des alliés,
ralentissait un peu les événements que lord Palmerston et M. de Brünnow
eussent volontiers précipités, et pour le moment les négociations de
Londres étaient suspendues, sous prétexte d'attendre l'arrivée d'un
plénipotentiaire turc. Si le nouveau ministère français eût voulu
dégager notre politique des complications périlleuses où elle s'était
fourvoyée, ce retard lui aurait donné le temps d'accomplir son
évolution. Mais nous avons déjà vu que, dans ses premières déclarations
devant les Chambres, M. Thiers, loin d'oser annoncer quelque mouvement
de retraite, avait cru nécessaire de promettre qu'il ne serait pas moins
égyptien que ses prédécesseurs[261]. Il avait seulement émis la
prétention d'être plus habile et plus heureux dans la poursuite du même
but. Par quels moyens? Il ne l'avait pas dit à la tribune. Rien de plus
légitime qu'une telle discrétion. Mais le ministre était évidemment plus
explicite avec ses agents diplomatiques. Cherchons à découvrir, par les
instructions données à ces derniers, le plan qu'il entendait suivre dans
cette difficile négociation.

[Note 261: Cf. plus haut, p. 136 et suiv.]

L'idée qui tout d'abord se dégage avec le plus de netteté est le désir
de gagner du temps. Reculer autant que possible la reprise des
pourparlers de Londres, les faire ensuite traîner en longueur,
affecter de se dire sans parti pris, s'abstenir de faire aucune
proposition, critiquer celles d'autrui «avec mesure et patience», sans
se prononcer et de façon à retarder toute solution définitive, laisser
entrevoir que «si l'on voulait violenter la politique de la France, la
France résisterait», telle est la tactique recommandée par le ministre
à ses ambassadeurs près les diverses cours[262]. Pour n'être pas
déraisonnable et paraître indiquée par les circonstances, cette
tactique n'était pas sans risque. Pendant que nous refuserions ainsi
systématiquement de rien conclure, n'était-il pas à craindre que les
autres puissances, impatientées, n'en finissent sans nous? En tout
cas, ce n'était qu'un expédient temporaire. Qu'y avait-il au bout de
cette politique d'attente et de difficultés sans cesse renouvelées? Ce
temps que l'on cherchait à gagner, qu'en prétendait-on faire? S'il
fallait en croire la conversation que M. Thiers a eue plus
tard,--après 1848,--avec un Anglais, son secret dessein était de
guetter le moment où l'opinion française, distraite ou fatiguée de son
engouement égyptien, eût permis de consentir une transaction, pour le
moment impossible[263]. Mais, dans les documents de l'époque, on ne
trouve rien qui confirme cette explication donnée après coup. Le
ministre, sans doute, y paraissait désirer un accord avec
l'Angleterre, mais l'attendait des concessions de cette dernière; il
ne désespérait pas de vaincre par son habileté un antagonisme qu'il
prétendait avoir été surtout provoqué par la maladresse de ses
prédécesseurs; et puis il se flattait que lord Palmerston accorderait
à un partisan déclaré de l'alliance anglaise ce qu'il avait refusé au
ministère du 12 mai, plus ou moins compromis dans les alliances
continentales. C'était pour mener à fin cette conversion de
l'Angleterre que M. Thiers jugeait utile de retarder toute solution.
Pendant ce temps, d'ailleurs, les amours-propres engagés auraient le
temps de se calmer. Aussi écrivait-il, le 12 mars, à M. de Barante:
«Il ne faut point afficher d'espérances ni de projets personnels à
notre cabinet; nous dirons notre mot quand il le faudra, mais il n'est
pas nécessaire de nous presser; jusque-là, de la douceur et des
raisonnements, les meilleurs possibles.»

[Note 262: Correspondance de M. Thiers avec M. Guizot, publiée par
extraits dans les _Mémoires_ de ce dernier, et dépêches inédites de M.
Thiers à ses autres ambassadeurs.]

[Note 263: SENIOR, _Conversations with M. Thiers, M. Guizot, and other
distinguished persons_, t. I, p. 4.--Dans cet entretien, auquel nous
avons déjà fait allusion, M. Thiers se donnait comme ayant été
personnellement peu favorable au pacha; seulement, quand il prit le
pouvoir, il trouva le Roi et l'opinion trop échauffés sur la question
égyptienne pour pouvoir aller à l'encontre. «Je consultai Granville,
ajouta-t-il, qui me donna le conseil de temporiser jusqu'à ce que les
Français, avec leur habituelle versatilité, eussent porté leur
attention sur un autre sujet... Je suivis ce conseil.»]

C'est surtout avec l'Angleterre que M. Thiers prétendait ainsi
employer la «douceur» et les «raisonnements». Plus que jamais, il
était convaincu que le ministère précédent avait commis «une grande
faute» en se liant au concert européen. La note du 27 juillet lui
paraissait surtout regrettable. «C'est, disait-il, l'ornière dans
laquelle le char a échoué.» Seulement, il ne pouvait faire que ce
concert n'eût été accepté, bien plus, provoqué par la France, et que
cette note ne portât même la signature de l'amiral Roussin, devenu son
collègue dans le cabinet du 1er mars. Il reconnaissait donc
l'impossibilité de répudier ouvertement un engagement si formel et si
récent[264], mais ne renonçait pas à s'en dégager peu à peu et sans
bruit, par quelqu'une de ces voies détournées, obliques, qu'on ne
saurait sans doute interdire à la diplomatie, mais dans lesquelles il
est d'ordinaire fâcheux de se laisser surprendre. Telle était la
répugnance de M. Thiers pour ce concert européen, qu'il recommandait à
M. Guizot «de se refuser à toute délibération commune avec les quatre
puissances, et de n'avoir en quelque sorte de rapports officiels
qu'avec les ministres de la Reine». On cherche vainement quel avantage
il comptait trouver à demeurer en tête-à-tête avec lord Palmerston,
qui était de tous le plus animé contre la France, et à ne pas admettre
en tiers, dans la conversation, les représentants de l'Autriche et de
la Prusse, dont les sentiments étaient plus conciliants. Heureusement,
notre ambassadeur sut ne pas prendre à la lettre cette partie de ses
instructions.

[Note 264: M. Thiers écrivait le 8 juin à M. Guizot: «Il ne faut pas
avoir l'air d'abjurer la note du 27 juillet, car un revirement de
politique, l'abandon patent d'un engagement antérieur doit s'éviter
avec soin.» (_Mémoires de M. Guizot._)]

La politique de M. Thiers n'était pas uniquement fondée sur l'espoir
d'un accord avec l'Angleterre; il poursuivait simultanément, mais avec
plus de mystère, un autre dessein: c'était de revenir à cet
arrangement direct entre le sultan et le pacha, qu'il regrettait tant
d'avoir vu empêché par la note du 27 juillet[265]. N'était-ce pas
s'exposer au reproche de manquer à l'engagement pris par cette note?
N'était-ce pas surtout paraître jouer un double jeu, temporiser à
Londres tout en agissant sous main en Orient? Notre ministre croyait
échapper à ce reproche en ayant soin de ne pas prendre ouvertement
l'initiative d'une négociation entre le sultan et Méhémet-Ali; il se
bornait à leur adresser à tous deux le «conseil très-pressant» de
«s'accorder directement», et à les décourager de rien attendre du
concert européen[266]. «Je tire le câble des deux côtés pour
rapprocher les deux parties, écrivait-il; mais je n'entame aucune
négociation, pour nous éviter tout reproche fondé de duplicité.» Sans
doute, si le coup eût réussi, il eût fait faire aux puissances dont
nous estimions avoir à nous plaindre, à l'Angleterre surtout, une
figure fort penaude: comme revanche d'amour-propre, c'eût été complet,
si complet même qu'on aurait pu se demander s'il était d'une prudente
politique d'infliger à l'Europe entière une telle mortification et de
s'exposer aux représailles qui suivraient tôt ou tard. Mais y avait-il
des chances sérieuses de succès? Une telle entreprise, avec tout ce
qu'elle comportait de démarches complexes et lointaines à
Constantinople et à Alexandrie, pouvait-elle s'accomplir assez
secrètement pour n'être pas devinée par les autres cabinets, assez
rapidement pour que ceux-ci n'eussent pas le temps de se mettre en
garde?

[Note 265: Le ministère du 12 mai lui-même, très-peu de temps après la
note du 27 juillet, en était à regretter l'arrangement direct. Le
maréchal Soult écrivait, le 15 octobre 1839, au duc d'Orléans: «Quant
à la Russie, elle pousse le Divan, par M. de Boutenieff, à s'arranger
directement avec le vice-roi, qui paraît avoir à ce sujet des
espérances. Si cela arrive, au lieu de l'empêcher, nous y donnerons
notre consentement, et, pour en finir, ce serait l'issue la plus
favorable.» (_Documents inédits._)]

[Note 266: Voy. les lettres écrites sur ce sujet par M. Thiers à M.
Guizot, notamment celles du 21 mars et du 28 avril 1840. (_Mémoires de
M. Guizot._)]


II

Londres était le siége principal des négociations[267]. C'était donc à
M. Guizot, qui venait d'y être nommé ambassadeur de France, qu'il
appartenait d'exécuter, pour la plus grande part, le plan de M.
Thiers. Il était nouveau dans ce rôle, n'ayant pas encore fait de
diplomatie et n'étant même jamais venu en Angleterre[268]. L'éclat de
son renom, sa haute expérience des choses politiques, son importance
parlementaire, l'éloquence de sa parole, faisaient de lui un
ambassadeur hors pair. Nul ne pouvait davantage honorer la France, ni
avoir plus d'autorité auprès du gouvernement et du public anglais.
Possédait-il au même degré les autres qualités du diplomate, la
souplesse de l'allure, la finesse et la sûreté de l'observation? Plus
tard, les amis de M. Thiers ont tâché de rejeter la responsabilité de
l'échec final sur le défaut de clairvoyance de M. Guizot. Celui-ci
s'est défendu dans ses _Mémoires_, en citant les nombreux passages de
ses lettres et de ses dépêches où il avertissait des dangers de la
situation. Sa justification paraît généralement concluante; s'il a eu
aussi ses illusions, elles ont été plutôt moindres que celles de son
gouvernement. Pourrait-on affirmer cependant qu'un ambassadeur moins
imposant et moins éloquent n'eût pas quelquefois mieux pénétré ce
qu'on voulait nous cacher? Ce côté investigateur,--nous dirions
presque: policier,--de la diplomatie est celui qui s'improvise le plus
difficilement. Les grands orateurs y sont moins propres que d'autres;
ils s'écoutent trop eux-mêmes pour bien écouter leurs interlocuteurs
et surtout pour prêter l'oreille à tous les petits bruits qui
pourraient leur servir d'indices; ils sont disposés à croire la partie
gagnée, quand ils ont conscience d'avoir victorieusement réfuté les
contradictions. Ajoutons qu'il y avait, chez M. Guizot, une
disposition naturelle à l'optimisme et à la confiance, qui n'était
pas la meilleure condition pour traiter avec lord Palmerston. Cette
disposition avait dû être encore augmentée par les succès personnels
de l'ambassadeur auprès de la société anglaise. Grâce à sa renommée, à
ses opinions, à sa religion même, il recevait des diverses classes
l'accueil le plus flatteur; partout, objet d'une curiosité
sympathique, il n'était pas jusqu'à ses dîners, apprêtés par le
célèbre Louis, l'ancien cuisinier de M. de Talleyrand, qui ne fussent
aussi goûtés par les ladies de l'aristocratie que ses _speechs_ de
_Mansion House_ par les bourgeois de la Cité. Ce nuage d'admiration au
milieu duquel il vivait à Londres ne risquait-il pas parfois de lui
voiler un peu les manoeuvres que poursuivait, pendant ce temps, la
malice résolue et obstinée du chef du _Foreign-Office_[269]?

[Note 267: À Vienne, M. de Sainte-Aulaire ayant voulu entretenir M. de
Metternich de la question d'Orient, celui-ci le pria de ne plus lui
parler de cette affaire. «Je n'aurais rien de nouveau à vous
apprendre, lui dit-il, et ma maxime est de ne jamais parler dans un
lieu de ce qui se traite dans un autre.» Aussi M. de Sainte-Aulaire,
découragé, avait-il demandé et obtenu un congé. (_Mémoires inédits de
M. de Sainte-Aulaire._)]

[Note 268: M. Guizot dit lui-même modestement, en commençant, dans ses
_Mémoires_, le beau récit de son ambassade: «J'avais beaucoup étudié
l'histoire d'Angleterre et la société anglaise. J'avais souvent
discuté dans nos Chambres les questions de politique extérieure. Mais
je n'étais jamais allé en Angleterre et je n'avais jamais fait de
diplomatie. On ne sait pas combien on ignore et tout ce qu'on a à
apprendre, tant qu'on n'a pas vu de ses propres yeux le pays et fait
soi-même le métier dont on parle.»]

[Note 269: Pour le récit des négociations qui vont suivre, jusqu'à la
signature du traité du 15 juillet, je m'attache principalement aux
documents diplomatiques publiés dans les _Mémoires de M. Guizot_, en
les complétant par les _Papiers inédits_ dont j'ai eu communication,
et par les publications anglaises, notamment: _Life of Palmerston_,
par BULWER; _Greville Memoirs_ et _Correspondence relative to the
affairs of the Levant_. Les documents qui seront cités au cours de ce
récit, sans indication de source particulière, sont tirés des
_Mémoires de M. Guizot_.]

M. Guizot n'avait, pour son compte, aucune objection de fond au plan
qu'on le chargeait d'exécuter à Londres. Il partageait alors
l'engouement général pour le pacha. Cependant, dès le début, avec une
remarquable sagacité, il mit en garde M. Thiers contre certains
risques de sa tactique. Tout en comprenant, par exemple, l'intérêt de
«gagner du temps», il rappelait que le «ministère anglais croyait les
circonstances favorables pour régler les affaires d'Orient, et voulait
sérieusement en profiter»; puis il ajoutait: «Si, de notre côté, nous
ne paraissions vouloir qu'ajourner toujours et convertir toutes les
difficultés en impossibilités, un moment viendrait, je pense, où, par
quelque résolution soudaine, le cabinet britannique agirait sans nous
et avec d'autres plutôt que de ne rien faire.» Il revenait souvent sur
cet avertissement, sans, il est vrai, faire partager au gouvernement
français son prévoyant souci. Le Roi lui-même, ordinairement plus
perspicace, disait au général Baudrand, qui avait mission de le
répéter à l'ambassadeur: «M. Guizot paraît trop préoccupé des
dispositions de l'Angleterre, qui lui semblent douteuses envers nous.
Il est enclin à croire que les ministres anglais traiteront sur les
affaires de la Turquie, avec les puissances étrangères, sans nous.
Soyez bien convaincu, mon cher général, que les Anglais ne feront
jamais, sur un tel sujet, aucune convention avec les autres
puissances, sans que la France soit une des parties contractantes. Je
voudrais que notre ambassadeur en fût aussi convaincu que je le suis.»
M. Guizot ne se rendit pas. «La politique anglaise, répondit-il au
général Baudrand, s'engage quelquefois légèrement et bien
témérairement dans les questions extérieures. Dans cette affaire-ci,
d'ailleurs, toutes les puissances, excepté nous, flattent les
penchants de l'Angleterre et se montrent prêtes à faire ce qu'elle
voudra. Nous seuls, ses alliés particuliers, nous disons _non_... Ce
n'est pas une situation bien commode, ni parfaitement sûre... Il faut
toujours craindre quelque coup fourré et soudain.»

En même temps qu'il avertissait son gouvernement, M. Guizot
s'efforçait de ramener le cabinet anglais à nos vues. Dans ses
conversations avec lord Palmerston, son thème était celui-ci: «Nous
n'avons en Orient qu'un seul intérêt, un seul désir, le même que celui
de l'Angleterre, de l'Autriche et de la Prusse; nous voulons
l'intégrité et l'indépendance de l'empire ottoman. Entre le sultan et
le pacha, la répartition des territoires nous touche peu. Si le sultan
possédait la Syrie, nous dirions: Qu'il la garde. Si le pacha consent
à la rendre, nous dirons: Soit. C'est là, selon nous, une petite
question. Mais si l'on tente de résoudre cette petite question par la
force, c'est-à-dire de chasser le pacha de la Syrie, aussitôt
s'élèveront les grandes questions dont l'Orient peut devenir le
théâtre. Le pacha est très-fort et très-résolu. Il résistera; il
résistera à tout risque. Sa résistance amènera l'intervention en
Orient des puissances et surtout de la Russie, qui sera seule en état
d'y envoyer des soldats. Moyen assuré de mettre l'empire ottoman en
pièces et l'Europe en feu. Le czar peut y trouver son compte: tout
emploi de la force dans le Levant tourne à son avantage, et toute
grande secousse, en ces parages ouvre des chances dont il est, plus
qu'un autre, en état de tirer profit. Mais ce n'est pas l'intérêt de
la France, et il ne semble pas que ce soit davantage l'intérêt de
l'Angleterre. Les deux nations n'ont-elles pas la même préoccupation
en ce qui regarde la Turquie: empêcher que la Russie ne s'en empare
matériellement ou moralement? Un dissentiment sur un point secondaire
leur fera-t-il perdre de vue leur commune étoile?»

Dans la situation prise par le gouvernement français, ce langage était
le meilleur qu'on pût tenir en son nom, et M. Guizot y apportait toute
sa puissance d'argumentation, tout son art de parole. Il faisait
cependant peu d'effet sur lord Palmerston. «La paix n'est pas possible
en Orient, répondait ce dernier, tant que le pacha possédera la Syrie;
il est ainsi trop fort et le sultan trop faible: pour l'empire
ottoman, la Syrie est une question vitale.» Quant à la Russie, le
ministre anglais, loin de se laisser inquiéter sur ses desseins,
affectait de croire à sa loyauté; il se félicitait de la modération
avec laquelle elle ajournait son ancienne politique et renonçait à son
protectorat exclusif sur la Porte. Pourquoi même s'émouvoir de son
intervention possible en cas de résistance du pacha? Elle
n'interviendrait alors qu'au nom de l'Europe. De méfiance et de
jalousie, lord Palmerston n'en ressentait que contre la France. Il
prétendait avoir été toujours trompé par elle, spécialement par
Louis-Philippe, dont sa haine faisait une sorte de fourbe[270]. Le
vrai danger en Orient lui paraissait venir, non de l'ambition du czar,
mais de celle du gouvernement français. «Nous ne nous cachons rien,
n'est-ce pas? se laissait-il aller à dire dès l'un de ses premiers
entretiens avec M. Guizot. Est-ce que la France ne serait pas bien
aise de voir se fonder, en Égypte et en Syrie, une puissance nouvelle
et indépendante qui fût presque sa création et devînt nécessairement
son alliée? Vous avez la régence d'Alger. Entre vous et votre alliée
d'Égypte, que resterait-il? Presque rien, ces pauvres États de Tunis
et de Tripoli. Toute la côte d'Afrique et une partie de la côte d'Asie
sur la Méditerranée, depuis le Maroc jusqu'au golfe d'Alexandrette,
seraient ainsi en votre pouvoir et sous votre influence. Cela ne peut
nous convenir[271].» Ce qui empêchait d'ailleurs notre argumentation
de faire effet sur lord Palmerston, c'est qu'il contestait absolument
la donnée de fait sur laquelle elle reposait. Loin de croire à la
résistance du pacha et aux dangers qui en résulteraient, il
garantissait sa prompte et facile soumission; il jugeait que ce
pouvoir, si rapidement grandi en Égypte, était précaire, personnel,
plus ambitieux que solide, et il voyait dans Méhémet-Ali un de ces
aventuriers orientaux aussi prompts à se résigner à un grand revers
qu'à tenter une audacieuse entreprise. Sur ce sujet, en dépit des
affirmations contraires qui avaient cours non-seulement en France,
mais en Autriche et jusqu'en Angleterre, il ne laissait pas voir un
seul instant de doute. La véhémence agitée du pacha, loin de lui en
imposer, lui paraissait trahir plus de faiblesse que d'audace[272].

[Note 270: Lord Palmerston écrivait, le 16 avril, dans une lettre
intime au comte Granville: «Il est manifeste que le gouvernement
français nous a trompés dans les affaires de Buenos-Ayres, comme il
l'a fait presque toutes les fois que nous avons été en rapport avec
lui, par exemple en Espagne, en Portugal, en Grèce, à Tunis, en
Turquie, en Égypte, en Perse, où sa conduite et son langage ont
toujours été divergents. La vérité,--quelque répugnance qu'on ait à
l'avouer,--est que Louis-Philippe est un homme dans lequel on ne peut
avoir une solide confiance. Cependant, il est là, et nous l'appelons
notre allié; seulement, nous devons être éclairés par l'expérience, et
ne pas attacher à ses assertions ou professions, une valeur plus
considérable que celle qui leur appartient réellement; plus
particulièrement quand ses paroles sont, comme dans l'affaire
d'Égypte, non-seulement différentes de ses actes, mais inconciliables
même avec ceux-ci» (BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 272,
273.)]

[Note 271: C'est le même sentiment qui fera dire, plus tard, en 1841,
à la _Revue d'Édimbourg_, pour justifier rétrospectivement la
politique de lord Palmerston: «La France humiliait l'Angleterre dans
la Méditerranée.»]

[Note 272: Lord Palmerston écrivait à lord Granville: «Le rapport qui
m'a été envoyé par Hodges (consul anglais à Alexandrie), de son
entrevue avec Méhémet-Ali, me fait penser que celui-ci finira par se
rendre. Il était très-mécontent, extrêmement agité, très-violent et
fort véhément dans ses affirmations qu'il ne céderait pas, les
appuyant de serments solennels; tout ceci indique qu'il a conscience
de sa faiblesse, et qu'au fond il a peur.» (BULWER, t. II, p. 270.)
Cette lettre est datée du 11 mars 1840: il y a là une erreur évidente;
certains passages de la lettre, relatifs au général Sébastiani et à M.
Guizot, lui assignent une date antérieure, probablement le 11
février.]

Quant à l'inconvénient de mécontenter la France, le ministre anglais
n'y voyait même pas un motif d'hésiter; s'il pensait à notre
irritation, c'était pour peser, d'un esprit très-libre et d'un coeur
très-froid, les raisons qui devaient la rendre impuissante. «Que les
Français disent ce qu'ils voudront, écrivait-il au comte Granville,
ils ne peuvent pas faire la guerre aux quatre puissances pour soutenir
Méhémet-Ali. Voudraient-ils risquer une guerre maritime? Où
trouveraient-ils des navires pour tenir tête à la flotte anglaise
seule, sans parler de la flotte russe, qui, en pareil cas, se
joindrait à nous? Que deviendrait Alger, si la France était en lutte
avec une puissance qui lui fût supérieure sur mer? Risqueront-ils une
guerre continentale? Et pourquoi? Pourraient-ils aider Méhémet-Ali en
marchant sur le Rhin, et ne seraient-ils pas ramenés en arrière aussi
vite qu'ils seraient venus? L'intérieur est-il si tranquille et si uni
que Louis-Philippe aimât à voir les trois puissances du continent
armées contre lui, et les deux prétendants à son trône, le Bourbon et
le Bonaparte, trouvant, pour leurs prétentions, appuis au dedans et au
dehors? C'est impossible. La France peut parler haut, mais ne peut pas
faire la guerre pour une telle cause. Il serait peu sage de
méconnaître les forces de cette nation et les fâcheux résultats d'une
guerre avec elle, dans le cas où elle aurait un intérêt national et
une cause juste à soutenir; mais il serait également fâcheux de se
laisser intimider par des paroles ou des rodomontades, dans le cas où
une calme vue des choses doit nous convaincre que la France serait
seule la victime d'une guerre entreprise par elle, précipitamment, par
caprice et sans juste motif[273].»

[Note 273: Lettre précitée.]


III

Si décidé, si passionné que fût lord Palmerston, il ne lui était pas
aisé de faire marcher à son pas tous ses collègues. Plusieurs années
après, repassant en esprit les événements de cette époque, il
écrivait: «Les plus grandes difficultés que j'ai eu à surmonter dans
toute la négociation provenaient des intrigues sans principes qui se
produisaient dans notre propre camp[274].» Déjà on a eu occasion de
noter les répugnances de plusieurs des ministres anglais à rompre avec
la France pour se rapprocher de la Russie. M. Guizot s'était tout de
suite aperçu de ces sentiments, et il s'attachait à les entretenir,
tout en ménageant les susceptibilités de lord Palmerston. Habitué de
_Holland House_, il n'avait pas à échauffer les sympathies françaises
du maître de la maison; peut-être même celui-ci les exprimait-il trop
ouvertement pour un ministre de la Reine, et était-ce la raison pour
laquelle ces sympathies se trouvaient n'être pas aussi efficaces que
sincères. Lord Clarendon s'affichait aussi comme notre ami[275]. Aussi
Palmerston écrira-t-il un peu plus tard: «Guizot a été trompé par le
sot langage (_the foolish language_) de Holland et de Clarendon, qui,
dans leurs conversations, parlaient en faveur de Méhémet-Ali[276].»
Lord Lansdowne et lord John Russell, bien que moins décidés et moins
expansifs, assuraient amicalement notre ambassadeur de leur désir de
«finir l'affaire d'Orient de concert avec la France». Dès son arrivée
à Londres, M. Guizot avait eu soin de se mettre en rapport avec le
chef du cabinet, lord Melbourne: celui-ci l'avait écouté, étendu
mollement dans son fauteuil, avec un sourire qui pouvait aussi bien
témoigner de sa bienveillance que de son insouciance, donnant souvent
des marques d'approbation, questionnant en homme qui serait heureux
d'obtenir une bonne réponse, et montrant personnellement le désir
sincère d'un accord, sans indiquer qu'il eût trouvé le moyen de le
faire, et surtout qu'il fût résolu à l'imposer autour de lui; en
somme, le premier ministre avait paru sortir de cette conversation,
suivant l'expression même de son interlocuteur, «plutôt rejeté dans
une indécision favorable que ramené à notre sentiment». En dehors du
cabinet, la France comptait aussi des amis utiles. De ce nombre était
M. Charles Greville, clerc du conseil privé, personnage fort répandu
dans la haute société politique anglaise; il voyait fréquemment M.
Guizot et était pour lui un précieux informateur[277]. Lord Grey
recherchait notre ambassadeur pour lui dire: «Nous ne devons pas nous
séparer de vous; sans vous, nous ne pouvons rien faire de bon.» Le
beau-frère de lord Grey, M. Ellice, membre très-actif des Communes,
s'employait ouvertement dans notre sens. L'illustre chef des tories,
le duc de Wellington, demeuré, quoique tout cassé par l'âge, l'homme
le plus considérable de l'Angleterre, déclarait «que, dans
l'arrangement à intervenir, les limites des territoires importaient
assez peu, qu'il fallait avant tout un arrangement agréé des cinq
puissances, et que toute séparation de l'une d'elles serait un mal
plus grave que telle ou telle concession territoriale». Enfin, les
radicaux de la Chambre basse et les whigs qui les avoisinaient se
montraient de plus en plus choqués et effrayés à l'idée de substituer
l'alliance russe à l'alliance française et de risquer une guerre en
Orient pour enlever la Syrie à Méhémet-Ali.

[Note 274: Lettre à M. Bulwer, du 14 mars 1846. (BULWER, t. II, p.
284.)]

[Note 275: On lit dans le _Journal_ de M. Charles Greville, à la date
du 5 septembre 1840: «Clarendon m'a montré, l'autre jour, une longue
lettre qu'il écrivit à Palmerston en mars dernier, et où il discutait
toute la question orientale, en indiquant les objections qu'elle
paraissait soulever et en suggérant ce qu'il aurait voulu faire à sa
place. C'était un document assez bien écrit et assez bien raisonné.»
(_The Greville Memoirs, second part_, t. I, p. 301.)]

[Note 276: Lettre à William Temple, du 27 juillet 1840 (BULWER, t.
III, p. 43.)]

[Note 277: Cf. _The Greville Memoirs, second part_.]

Tous ces symptômes pouvaient faire croire que lord Palmerston serait
empêché de pousser ses desseins jusqu'au bout. M. Guizot mettait
cependant en garde M. Thiers contre de trop prompts espoirs. Il
montrait le chef du _Foreign-Office_ s'obstinant d'autant plus dans
ses idées qu'il les voyait plus combattues. «Il sent, écrivait notre
ambassadeur, que l'atmosphère change un peu autour de lui, que des
idées différentes, des raisons auxquelles il n'avait pas pensé,
s'élèvent, se répandent et modifient ou du moins ébranlent les
convictions et les desseins. Cela l'embarrasse et l'impatiente... Il
agit et fait agir auprès de ses collègues ébranlés.» M. Guizot
ajoutait, avec une sagacité très-fine et très-sûre: «Sachez bien que
lord Palmerston est influent dans le cabinet, comme tous les hommes
actifs, laborieux et résolus. On entrevoit souvent qu'il n'a pas
raison; mais il a fait, il fait. Et pour se refuser à ce qu'il fait,
il faudrait faire autre chose; il faudrait agir aussi, prendre de la
peine. Bien peu d'hommes s'y décident.»

Ce n'était pas seulement par ses collègues que lord Palmerston avait
peine à se faire suivre, c'était aussi par ses alliés du continent,
par ceux-là que M. Thiers aurait voulu tenir à l'écart. Sans doute, à
Vienne et à Berlin, on n'était pas devenu plus favorable à
Méhémet-Ali; mais on trouvait le ministre anglais passionné et
casse-cou; on était disposé à nous croire, quand nous dénoncions les
moyens coercitifs proposés par lui comme étant inefficaces contre le
pacha et menaçants pour la paix européenne; on se demandait avec
trouble si l'on ne s'était pas laissé engager dans une fort périlleuse
aventure. M. de Metternich s'épanchait tristement avec le comte
Apponyi sur la témérité de lord Palmerston: «Il va de l'avant,
écrivait-il, sans même s'être assuré de l'appui, qui avant tout lui
serait nécessaire, de ses propres collègues... Ses idées sur les
moyens comminatoires n'ont pas le sens commun. Je crois le lui avoir
démontré par ma dernière expédition[278].» Le chancelier avait, en
effet, envoyé à Londres un long mémoire où il discutait et critiquait
les procédés de coercition préconisés par le _Foreign-Office_[279].

[Note 278: Lettres du 1er et du 6 mai 1840. (_Mémoires de M. de
Metternich_, t. VI, p. 430, 432.)]

[Note 279: Mémoire du 25 avril 1840. (_Ibid._, p. 454 à 464.)]

Vers la même époque, dans le courant d'avril, les représentants de
l'Autriche et de la Prusse à Londres, le baron de Neumann et le baron
de Bülow, vinrent d'eux-mêmes entretenir M. Guizot et lui laissèrent
voir leur inquiétude, leur désir de trouver une transaction que chacun
pût accepter sans s'infliger un démenti. «Pourquoi, disait le baron de
Bülow, n'accorderait-on pas, par exemple, à Méhémet-Ali l'hérédité de
l'Égypte et le gouvernement viager de la Syrie? Voilà une transaction
possible. Peut-être y en a-t-il d'autres. Il faut les chercher.» Le
ministre de Prusse donnait même à entendre qu'on irait peut-être
jusqu'à la Syrie héréditaire, si la France consentait, en cas de
résistance du pacha, à se joindre aux autres puissances pour le mettre
à la raison. Le baron de Neumann fit des ouvertures analogues. «Mon
gouvernement, disait-il à notre ambassadeur, désire autant que le
vôtre le maintien de la paix en Orient; il est fort peu enclin à
l'emploi des moyens de contrainte; il en connaît, comme vous, les
difficultés et les périls; ce qui importe, c'est qu'il y ait
arrangement, arrangement efficace, et l'arrangement efficace ne peut
avoir lieu que si nous en tombons tous d'accord. L'Empereur mon maître
et le roi de Prusse le désirent également. Qu'une transaction, agréée
par vous, soit donc proposée; elle peut l'être de plusieurs manières;
nous serons fort disposés à l'appuyer, et lord Palmerston lui-même y
sera amené.» Sans doute, on ne devait pas faire un très-grand fond sur
l'énergie avec laquelle ces deux diplomates auraient agi sur lord
Palmerston; la même disposition un peu craintive qui les poussait à se
montrer conciliants avec M. Guizot, les eût fait, en un autre moment,
se soumettre à l'impérieuse résolution du ministre anglais[280]. Leurs
avances n'en avaient pas moins une réelle importance et pouvaient
servir de point de départ à des négociations qui eussent
très-heureusement modifié notre situation. Lié par ses instructions,
M. Guizot se borna à répondre que le gouvernement français n'aurait,
pour son compte, aucune objection à cette distribution des
territoires, seulement qu'il ne savait si le pacha s'en contenterait;
or il fallait avant tout, disait-il, que la transaction fût agréée à
Alexandrie comme à Constantinople, et que l'exécution en fût toute
pacifique. C'était subordonner la politique de la France aux
fantaisies ambitieuses de Méhémet-Ali: À Paris, M. Thiers, toujours
fort monté contre la Prusse et surtout contre l'Autriche, se montra
moins favorable encore aux ouvertures de leurs représentants; à son
avis, les perpétuelles tergiversations de ces puissances, depuis un
an, ne permettaient pas d'attacher beaucoup de valeur à un retour si
incomplet. Il ne chargea donc notre ambassadeur de leur donner aucun
encouragement.

[Note 280: Un peu plus tard, M. Greville nous montre, dans son
_Journal_, M. de Neumann parlant à chacun dans le sens qu'il sait lui
plaire, énergique avec Palmerston, conciliant avec lord Holland, et il
ajoute: «Neumann est un chien servile (_a time serving dog_).» (_The
Greville Memoirs, second part_, vol. I, p. 329.)]

Les ministres d'Autriche et de Prusse ne se rebutèrent pas. Le 5 mai,
le baron de Neumann revint trouver M. Guizot avec des propositions
plus précises, qu'il disait avoir espoir de faire accepter à lord
Palmerston. Il s'agissait de laisser à Méhémet-Ali la presque totalité
du pachalik d'Acre, y compris cette place même, que, dans les
propositions un moment faites et si vite retirées au mois d'octobre
précédent, le gouvernement anglais avait tenu à réserver au sultan.
Cette concession serait-elle faite à titre héréditaire? Sur ce point,
M. de Neumann ne pouvait répondre nettement; toutefois, bien qu'il
prévît de grosses difficultés de la part du ministre anglais, il
croyait qu'on irait jusqu'à l'hérédité. Le surlendemain, lord
Palmerston, fort à contre-coeur, et agissant sous la pression de ses
collègues, fit la même ouverture à notre ambassadeur, sans parler, il
est vrai, de l'hérédité. Cette fois, nous n'étions plus en présence
d'une velléité plus ou moins efficace de la diplomatie autrichienne,
mais d'une proposition faite au nom des trois puissances. M. Guizot
répondit qu'il allait la transmettre à son gouvernement, mais que
celui-ci aurait besoin de temps pour savoir si cet arrangement serait
accepté par Méhémet. M. Thiers ne jugea même pas nécessaire de poser
la question à Alexandrie: «Nous trouvons le partage de la Syrie
inacceptable pour le pacha, écrivit-il, le 11 mai, à M. Guizot.
Imaginez que maintenant il revient sur Adana, ne paraît plus disposé à
le céder, menace de passer le Taurus et de mettre le feu aux poudres.
Jugez comme il écoutera le projet de couper en deux la Syrie!»

Si les tentatives de transaction n'aboutissaient pas, elles
produisaient du moins un temps d'arrêt dans les négociations de M. de
Brünnow et de lord Palmerston. Ces négociations ne paraissaient point
avoir fait un pas depuis le mois de janvier. À Saint-Pétersbourg,
selon les rapports de M. de Barante, on s'inquiétait de ces retards;
après avoir cru un moment tenir le succès de sa manoeuvre, le
gouvernement russe commençait à en désespérer et prenait presque son
parti d'un accord avec la France[281]. D'ailleurs, à cette même
époque, il voyait d'autres affaires se traiter entre Londres et Paris
dans des conditions de bonne entente, d'amitié cordiale, qui
semblaient écarter tout présage de rupture.

[Note 281: Correspondance de M. de Barante, notamment dépêches du 14
avril et du 31 mai 1840. (_Documents inédits._)]

Ce fut alors, en effet, au commencement du mois de mai, que se
négocia, entre les deux gouvernements, la restitution à la France de
la dépouille mortelle de Napoléon. On sait avec quelle bonne grâce, un
peu railleuse, lord Palmerston accueillit ce qu'il appelait une
«requête bien française», heureux de nous donner cette satisfaction
d'apparat, et de masquer ainsi les mauvais desseins dont il
poursuivait ailleurs l'accomplissement[282]. Dans une autre affaire,
ce fut l'Angleterre qui reçut un bon office du gouvernement français.
Elle devait à l'humeur batailleuse de lord Palmerston d'avoir
plusieurs querelles à la fois sur les bras: guerres avec la Chine et
l'Afghanistan, rupture diplomatique avec le Portugal, contestation
avec les États-Unis, et enfin conflit avec Naples à propos des soufres
de Sicile. Par la dureté hautaine de la diplomatie britannique et par
la fierté obstinée du roi de Naples[283], ce dernier conflit s'était à
ce point envenimé, qu'il semblait n'y avoir plus place qu'aux moyens
violents. Déjà la flotte de l'amiral Stopford donnait une chasse peu
glorieuse aux barques napolitaines, et des rassemblements de troupes
se faisaient sur toutes les côtes de l'Italie méridionale. Certes, la
partie n'était pas égale; elle l'était même si peu, que le
gouvernement anglais avait, aux yeux de toute l'Europe, la figure
fâcheuse d'un puissant qui abuse de sa force contre un faible. Bien
qu'étranger, pour sa part, aux scrupules chevaleresques, lord
Palmerston se rendait compte de cette impression générale et en était
fort ennuyé: il désirait vivement mettre fin à une affaire si mal
engagée, d'autant que les vaisseaux employés à bloquer les ports des
Deux-Siciles, étaient destinés, dans sa pensée, à des opérations
autrement importantes en Orient. Il accepta donc avec empressement la
médiation que lui offrit, au courant d'avril, le gouvernement
français. Celui-ci s'était décidé à intervenir par un double motif:
d'une part, il lui convenait, particulièrement en ce moment, de
montrer que l'Angleterre lui était unie et recourait à lui dans ses
embarras; d'autre part, cette ingérence dans les affaires d'un État
italien lui paraissait de nature à augmenter, dans la Péninsule,
l'influence de la France, au détriment de celle de l'Autriche, et
l'humeur visible de M. de Metternich prouvait que le calcul n'était
pas mauvais[284]. Les négociations rencontrèrent plus d'un obstacle; à
chaque retard, le ministre anglais témoignait de son anxieuse
impatience. M. Thiers surmonta les difficultés, les unes après les
autres, avec une adroite et patiente fermeté, et tout fut heureusement
terminé dans les premiers jours de juillet. Les titres que notre
gouvernement crut avoir ainsi acquis à la gratitude de ses voisins,
contribuèrent à augmenter sa trompeuse sécurité. Quant à lord
Palmerston, il ne tira de là qu'une conclusion, c'est que ses
vaisseaux étaient libres et que, dès lors, il était mieux armé pour
nous faire échec en Orient; en effet, cette même flotte de l'amiral
Stopford, que notre médiation venait de relever de sa faction dans les
eaux napolitaines, allait, dans quelques semaines, être employée à
bombarder Beyrouth et à chasser de Syrie les troupes du pacha, notre
protégé[285].

[Note 282: Cf. plus haut, p. 159 et 160.]

[Note 283: «Je ne suis que le roi de Naples, disait ce prince,
c'est-à-dire d'un pays qui a six millions d'âmes; mais je tiendrai
tête à l'Angleterre; il en arrivera ce qui pourra.»]

[Note 284: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 432, 434.]

[Note 285: Le 13 juillet 1840, lord Palmerston écrivait à son frère,
ministre d'Angleterre à Naples: «Je suis très-content, sous tous les
rapports, que la question des soufres soit réglée; c'est un grand
embarras de moins, et nous avons besoin de tous nos vaisseaux dans le
Levant, où nous avons de la besogne à leur faire faire.» Il ajoutait,
le 27 juillet, dans une lettre au même: «Il est heureux que nous ayons
fini notre querelle napolitaine, et une des raisons qui me rendaient
si impatient de la terminer était que je prévoyais que nous aurions
besoin de toutes nos forces disponibles pour conduire nos opérations
dans le Levant. Thiers, sans doute, pense que nous l'avons joué dans
cette affaire, en obtenant que sa médiation fût terminée avant qu'il
ne voulût y mettre fin, et cela le fâche fort. Mais sa mauvaise humeur
se dissipera.» (BULWER, t. III, p. 41 à 44.)]

Toutefois, avant de pouvoir réaliser son dessein, le chef du
_Foreign-Office_ se vit obligé, vers le milieu de juin, de nous
offrir encore une transaction. C'est que sa politique antifrançaise
inquiétait et mécontentait de plus en plus une bonne partie de ses
collègues. On parlait de discussions très-animées au sein du conseil
des ministres, et il n'était pas jusqu'à lord Melbourne qui,
paraissant sortir de son indolence irrésolue, ne vînt dire à M.
Guizot: «Tout ce que nous ferons ensemble sera bon; tout ce que nous
ferions en nous divisant serait mauvais et dangereux.» Si habitué que
fût lord Palmerston à en prendre à son aise avec les autres ministres,
il crut nécessaire de ne pas paraître rebelle à toute conciliation; il
renouvela donc à notre ambassadeur la proposition, déjà faite quelques
semaines auparavant, de partager la Syrie entre le sultan et le pacha,
et demanda à connaître la réponse «positive» du gouvernement français.
Il s'attendait probablement à un refus et comptait en tirer parti pour
vaincre les résistances qu'il rencontrait autour de lui. Son espérance
ne fut pas trompée. M. Thiers persista à déclarer cette proposition
«inadmissible». «Le pacha, dit-il, n'accordera jamais ce qu'on lui
demande là... Nous ne nous ferons donc pas les coopérateurs d'un
projet sans raison, sans chance de succès, et qui ne peut être exécuté
que par la force. Or, la force, nous ne la voulons pas et nous n'y
croyons pas.»

À la même époque, M. de Neumann s'abouchait de nouveau avec M. Guizot
et lui faisait des offres plus avantageuses encore. Impatient d'en
finir, ne cachant ni son inquiétude ni son irritation contre lord
Palmerston, il se déclara résolu à agir fortement sur ce dernier pour
lui faire accepter une combinaison donnant au pacha l'Égypte
héréditaire et toute la Syrie viagère; il croyait, du reste, pouvoir
compter sur l'appui d'une partie des ministres anglais. Plusieurs
symptômes indiquaient que c'était là l'effort suprême de ceux qui
désiraient l'accord. Notre ambassadeur comprit la gravité de la
situation et écrivit aussitôt, le 24 juin, à M. Thiers: «Nous touchons
peut-être à la crise de l'affaire. Ce pas de plus dont je vous
parlais, et qui consiste, de la part de l'Autriche et de la Prusse, à
déclarer à lord Palmerston qu'il faut se résigner à laisser
viagèrement la Syrie au pacha et faire à la France cette grande
concession, ce pas, dis-je, se fait, si je ne me trompe, en ce moment.
Les collègues de lord Palmerston, d'une part, les ministres d'Autriche
et de Prusse, de l'autre, pèsent sur lui pour l'y décider. S'ils l'y
décident, en effet, ils croiront, les uns et les autres, avoir
remporté une grande victoire et être arrivés à des propositions
d'arrangement raisonnables. Il importe donc extrêmement que je
connaisse bien vos intentions à ce sujet; car de mon langage peut
dépendre ou la prompte adoption d'un arrangement sur ces bases, ou un
revirement par lequel lord Palmerston, profitant de l'espérance déçue
et de l'humeur de ses collègues et des autres plénipotentiaires, les
rengagerait brusquement dans son système et leur ferait adopter, à
quatre, son projet de retirer au pacha la Syrie.» Sans affirmer que,
dans ce cas, «l'arrangement à quatre» fût certain, M. Guizot le
donnait pour «possible». L'ambassadeur inclinait manifestement à se
contenter de ce qu'il appelait cette «grande concession». Tel ne fut
pas le sentiment de M. Thiers: dans tout ce qui lui était transmis, il
ne vit que l'embarras, la division, le désarroi de ceux qu'il
prétendait amener à ses idées; et il se flatta, en tenant ferme, de
les contraindre à une capitulation complète. Il hésitait néanmoins à
répondre par un refus trop net, et préférait prolonger son attitude
critique et expectante. «Quand je vous parlais, écrivit-il à M.
Guizot, le 30 juin, d'une grande conquête qui changerait notre
attitude, je voulais parler de l'Égypte héréditaire et de la Syrie
héréditaire. Toutefois, j'ai consulté le cabinet; on délibère, on
penche peu vers une concession. Cependant nous verrons. Différez de
vous expliquer. Il faut un peu voir venir. Rien n'est décidé.»


IV

Quel était le secret de l'obstination avec laquelle M. Thiers se
refusait à toutes les transactions? Sans doute, c'était, pour une
bonne part, l'illusion, déjà tant de fois signalée, sur la puissance
du pacha et sur l'impossibilité d'un accord entre l'Angleterre et la
Russie. Mais, seul, ce motif n'eût peut-être pas suffi. On sait que,
dès son arrivée au pouvoir, l'une des arrière-pensées du ministre du
1er mars, l'une de ses visées secrètes, avait été de revenir à cet
arrangement direct, entre le sultan et le pacha, que les puissances
avaient une première fois empêché par la note du 27 juillet. On n'a
pas oublié non plus que nos agents avaient reçu recommandation d'y
pousser par les moyens détournés à leur disposition, tout en se
gardant d'en prendre ouvertement et officiellement l'initiative. Plus
la prolongation du _statu quo_ devenait intolérable et dangereuse pour
l'empire ottoman, plus on se flattait, à Paris, que le sultan se
déciderait, pour en finir, à s'entendre avec son vassal. Cependant les
semaines, les mois s'écoulaient, et rien n'était encore venu justifier
cette espérance, quand, vers la fin de mai, le bruit se répandit à
Constantinople que le grand vizir, Khosrew-Pacha, de tout temps ennemi
mortel de Méhémet-Ali, allait être destitué.

Les représentants de la France en Turquie et en Égypte, convaincus que
cette disgrâce ferait disparaître le principal obstacle à un
accommodement direct, redoublèrent d'activité. Ce fut notre consul
général à Alexandrie, M. Cochelet, qui porta à Méhémet la première
nouvelle de la chute imminente de Khosrew. Le vieux pacha fit un bond
sur son divan; sa figure prit une expression de joie extraordinaire,
et des larmes vinrent dans ses yeux. Devançant les conseils que notre
consul allait lui donner, il vint à lui, le frappa sur la poitrine de
la paume de la main, lui serra les deux poignets et lui dit:
«Aussitôt que j'aurai la nouvelle officielle de la destitution du
grand vizir, j'enverrai à Constantinople Sami-Bey, mon premier
secrétaire; je le chargerai d'aller offrir au sultan l'hommage de mon
respect et de mon dévouement; je demanderai à Sa Hautesse de me
permettre de lui renvoyer la flotte ottomane sous le commandement de
Moustoueh-Pacha (l'amiral égyptien). Je la prierai de consentir à ce
que mon fils, Saïd-Bey, vienne à bord de la flotte pour se jeter à ses
pieds. J'écrirai à Ahmed-Féthi-Pacha (le nouveau grand vizir), et une
fois que les relations de bonne intelligence et d'harmonie seront
rétablies, je m'arrangerai avec la Porte.» Et comme le consul lui
recommandait d'être modéré dans ses prétentions: «Laissez-moi faire,
reprit le pacha; lorsque je serai en rapport avec la Porte, nous nous
arrangerons ensemble très-certainement.[286]» Le 16 juin, aussitôt
qu'on eut reçu à Alexandrie la confirmation de la destitution de
Khosrew, Sami-Bey s'embarqua pour Constantinople. Dans cette ville,
les esprits paraissaient disposés à répondre par de très-larges
concessions au renvoi de la flotte.

[Note 286: Dépêche de M. Cochelet, 26 mai 1840.]

À cette nouvelle, grande fut l'émotion de M. Thiers. Ne touchait-il
pas au but? Il expédia sur-le-champ M. Eugène Périer à Alexandrie,
pour dire au pacha «de se hâter», pour l'avertir «qu'à Londres on
était irrité contre lui, que l'on pouvait passer à des résolutions
extrêmes», et pour l'inviter à se contenter de la Syrie viagère. En
même temps, il donnait instruction à notre ambassadeur près le sultan
de seconder la mission de Sami-Bey et de prêcher la modération au
Divan, en évitant toutefois de «prendre la négociation à son compte et
comme une entreprise française». Enfin, il informait M. Guizot de ces
événements, de ce qu'il en attendait, et lui recommandait de les tenir
aussi longtemps que possible cachés aux autres puissances, à lord
Palmerston notamment. «Il importe, lui écrivait-il, de ne pas faire
connaître la proposition du pacha à Londres, pour que les Anglais
n'aillent pas empêcher un arrangement direct. La nouvelle sera
bientôt connue, mais pas avant huit jours. Dans l'intervalle, les
Anglais ne pourront rien faire, et nous sommes sûrs qu'ils arriveront
trop tard s'ils veulent écrire à Constantinople[287].

[Note 287: Lettre citée par M. Guizot dans son discours du 26 novembre
1840.]

Vaine recommandation! notre secret avait été tout de suite éventé.
L'avis de ce qui se préparait en Orient était arrivé à Londres de deux
côtés: de Constantinople, par lord Ponsonby, dont l'animosité
clairvoyante avait deviné notre plan; de Paris, par le comte Apponyi,
qui avait eu connaissance des dépêches de notre consul. L'impression
fut vive parmi les représentants des divers cabinets; ils virent là un
coup monté par la France pour se soustraire à l'engagement formel pris
par la note du 27 juillet, pour régler à elle seule les affaires
d'Orient et pour «mystifier» les autres puissances. Lord Palmerston
fut le plus irrité de tous. Cette campagne, qui était son oeuvre
personnelle, où il avait dépensé toute sa passion et engagé hardiment
toute sa responsabilité, dont il attendait tant de satisfaction pour
les préventions et les jalousies anglaises, tant d'importance pour
lui-même, allait-il donc en sortir non-seulement battu, mais joué au
point d'être quelque peu ridicule? «On se serait bien moqué de nous si
l'arrangement direct avait réussi», disait-il plus tard à M. Guizot.
Il n'était pas homme à prendre son parti d'un tel fiasco, ni à
pardonner à qui lui en faisait courir le risque. Aussi résolut-il
non-seulement de faire échouer l'arrangement direct, mais aussi de
profiter de l'émotion de ses collègues et de ses alliés pour leur
arracher ce qu'il n'avait pu jusqu'ici obtenir d'eux, c'est-à-dire une
convention conclue entre l'Angleterre, la Russie, l'Autriche et la
Prusse, et fondée sur cette triple base: exclusion de la France; la
Syrie entière ou presque entière au sultan; coercition contre le pacha
s'il ne se soumettait pas tout de suite. Ainsi s'engageait entre lord
Palmerston et M. Thiers une partie dont l'enjeu était, des deux côtés,
singulièrement redoutable. On eût dit une lutte de vitesse. Lequel
arriverait le premier? Serait-ce le ministre français poursuivant, à
Constantinople, l'accommodement du sultan et du pacha, ou le ministre
anglais poursuivant, à Londres, la convention à quatre?

Il fut tout de suite visible que M. Thiers n'avait pas l'avance. En
Turquie, les efforts de nos agents étaient contrariés par les menées
de lord Ponsonby; loin d'aboutir promptement, comme il eût été
nécessaire, l'arrangement direct perdait chaque jour de ses chances;
Sami-Bey, d'abord bien reçu au Divan, voyait les empressements du
premier jour se changer en froideurs; on ne répondait plus à ses
offres que par des ajournements. À cette époque, d'ailleurs, et avec
un à-propos assez bien calculé, l'ambassade anglaise parvenait à faire
éclater, dans les montagnes du Liban, une insurrection contre la
domination égyptienne. Il y avait plusieurs mois qu'elle y travaillait
par ses agents secrets ou patents[288]. Cette tentative devait être
facilement réprimée; mais, pour le moment, grossie par les rapports
anglais, elle servit d'argument très-efficace pour dissuader le sultan
de traiter avec le pacha et de lui abandonner la Syrie.

[Note 288: Des dépêches officielles publiées, un peu plus tard, par le
gouvernement anglais lui-même (_Correspondence relative to the affairs
of the Levant_), il ressort, en effet, que lord Ponsonby, au su de
lord Palmerston, avait fomenté cette insurrection. «Je puis répondre
des habitants du Liban, écrivait-il à son ministre, le 23 avril 1840,
pourvu que l'Angleterre veuille agir et les aider.» À la fin de juin,
les émissaires secrets ne lui suffisaient plus: il envoyait à Beyrouth
son propre drogman, M. Wood, qui, du navire anglais où il résidait,
appelait à lui les chefs de la montagne et les poussait à la révolte
en leur promettant des armes. Ce drogman informait l'ambassadeur du
bon résultat de ses démarches. «Il n'y a jamais eu, peut-être,
disait-il, un moment plus favorable pour séparer la Syrie de l'Égypte
et pour accomplir les vues politiques de lord Palmerston. J'explique
aux Syriens les désirs de la politique de la Grande-Bretagne et le
succès qui doit nécessairement suivre, s'ils nous assistent. Ils
comprennent tout cela parfaitement; mais ils demandent toujours un
appui indirect de notre part; autrement ils seraient écrasés. Je
n'épargne aucun effort pour remplir les vues de Votre Seigneurie,
malgré les difficultés dont je suis environné et qui dérivent de ma
situation même.» Le gouvernement anglais fut si satisfait du zèle
déployé en cette circonstance par M. Wood, qu'il le nomma peu après
vice-consul à Beyrouth.]

Pendant ce temps, à Londres, lord Palmerston gagnait du terrain auprès
de ceux qu'il voulait convertir à ses idées. «L'Europe, leur
disait-il, s'est engagée d'honneur, par la note du 27 juillet, à
régler les affaires d'Orient; elle ne peut les laisser en souffrance.
Pourquoi se croire tenu à des égards envers la France? Celle-ci a
voulu avoir une politique séparée et personnelle: les autres
puissances peuvent bien en faire autant.» Ardent, pressant, impérieux,
il tâchait d'échauffer les esprits, de piquer les amours-propres,
d'irriter les jalousies, en dénonçant ce qu'il appelait nos intrigues,
notre duplicité et notre ambition. Et surtout, sachant qu'il avait
affaire à des timides, il se portait fort d'un succès facile, et en
donnait pour garant cette insurrection du Liban dont on venait
d'apprendre l'explosion. Il se gardait, il est vrai, d'avouer qu'elle
était une machination anglaise. À ceux qui le prétendaient, il
opposait même un démenti indigné qu'il renouvelait peu après, en ces
termes, devant la Chambre des communes: «Quelles que soient les causes
de la révolte, les Syriens n'ont été soulevés ni à l'instigation des
autorités anglaises, ni par des officiers anglais.» C'était
certainement un des plus hardis mensonges dont pût user un ministre.
Celui qui osait le commettre n'était-il pas bien venu à se plaindre de
la mauvaise foi du gouvernement français?

Lord Palmerston ne paraît pas avoir eu beaucoup de peine à entraîner
les puissances continentales. La Russie était toute convertie
d'avance. Quant à l'Autriche et à la Prusse, depuis longtemps
inquiétées par les allures de M. Thiers, vivement blessées de sa
tentative d'enlever au concert européen le règlement des affaires
d'Orient, elles étaient disposées à prêter l'oreille aux insinuations
du chef du _Foreign-Office_, et il lui fut aisé de réveiller en elles,
contre la prépotence révolutionnaire de la France, cette méfiance dont
ne s'étaient jamais complétement débarrassés les anciens tenants de la
Sainte-Alliance. «Si nous cédions au gouvernement français, en cette
occasion, leur disait-il, nous ferions de lui le dictateur de
l'Europe, et son insolence ne connaîtrait plus de bornes[289].» Ce
n'était pas que les cabinets de Vienne et de Berlin s'engageassent
avec grand entrain dans la politique du ministre anglais, ni qu'ils
fussent pleinement rassurés par ses promesses de succès facile; mais
ils le suivaient en vertu de cette loi qui veut que toute volonté
énergique et passionnée impose son ascendant aux caractères indécis,
craintifs et faibles.

[Note 289: BULWER, t. III, p. 44.]

Lord Palmerston rencontra un peu plus de difficultés dans le sein même
du cabinet anglais. Néanmoins, elles ne l'arrêtèrent pas longtemps. Si
habitué qu'il fût à diriger à peu près sans contrôle les affaires de
son département, il ne pouvait conclure un traité sans en aviser ses
collègues. Aussi, le 4 juillet, à la fin du conseil de cabinet,
annonça-t-il, d'un ton nonchalant et comme la chose la plus naturelle
du monde, qu'il avait, depuis un certain temps déjà, engagé une
négociation sur les bases antérieurement fixées, et qu'il venait de
rédiger un traité dont il estimait convenable de donner connaissance
au ministère. À cette nouvelle soudaine, les physionomies se
rembrunirent, et personne n'ouvrit la bouche, sauf lord Holland, qui
déclara ne pouvoir participer à aucune mesure risquant d'amener une
rupture entre l'Angleterre et la France. Là-dessus, on se sépara, en
renvoyant la discussion au conseil suivant. Cette première scène avait
fait voir à lord Palmerston combien sa politique répugnait à ses
collègues. Les uns, comme Clarendon et Holland, étaient ouvertement
hostiles au traité. Plusieurs autres, indécis, troublés, désiraient
qu'on ne précipitât rien et qu'on attendît les nouvelles de la
démarche faite à Constantinople par Sami-Bey: cet ajournement
contrariait autant lord Palmerston qu'un refus absolu; car il
s'agissait précisément pour lui de gagner de vitesse ceux qui
négociaient l'arrangement direct. Pour triompher de ces hésitations,
il résolut de recourir aux grands moyens[290]. Le 5 juillet 1840,
c'est-à-dire le lendemain du conseil dont il vient d'être parlé, il
écrivit à lord Melbourne: «La divergence qui paraît exister entre
quelques membres du cabinet et moi sur la question turque, et
l'extrême importance que j'attache à cette question, m'ont conduit,
après réflexion, à la conviction qu'il est de mon devoir, envers
moi-même comme envers mes collègues, de vous délivrer, vous et
d'autres, de la nécessité de décider entre mes vues et celles de
certains membres du cabinet, en plaçant, comme je le fais en ce
moment, ma démission entre vos mains.» Il rappelait sa conduite depuis
la note du 27 juillet, puis il posait ainsi la question: «Il s'agit
maintenant de décider si les quatre puissances, n'ayant pas réussi à
persuader à la France de se joindre à elles, veulent ou ne veulent pas
poursuivre, sans la France, l'accomplissement de leurs desseins... Mon
opinion sur cette question est nette et absolue. Je crois que le but
proposé est de la plus haute importance pour les intérêts de
l'Angleterre, pour la conservation de l'équilibre général et pour le
maintien de la paix en Europe. Je trouve les trois puissances
entièrement prêtes à se rallier à mes vues sur cette matière, si ces
vues doivent être celles du gouvernement britannique... J'estime que
si nous nous retirons et si nous nous refusons à cette coopération
avec l'Autriche, la Russie et la Prusse, dans cette affaire, parce que
la France se tient à l'écart, nous donnerons à notre pays l'humiliante
position d'être tenus en lisières par la France. Ce serait reconnaître
que, même soutenus par les trois puissances du continent, nous n'osons
nous engager dans aucun système politique en opposition avec la
volonté de la France... Or il me semble que ceci est un principe qui
ne sied pas à notre puissance et à notre position.» Le ministre
montrait que si l'Angleterre se retirait, la Russie en profiterait
pour «renouveler le traité d'Unkiar-Skélessi sous quelque forme encore
plus répréhensible», et il concluait ainsi: «Le résultat final sera la
division effective de l'empire ottoman en deux États séparés, dont
l'un sera dans la dépendance de la France, l'autre un satellite de la
Russie, dans chacun desquels notre influence politique sera annulée,
nos intérêts commerciaux seront sacrifiés. Je ne sache pas que j'aie
jamais eu une conviction plus arrêtée sur aucun sujet d'une importance
égale, et je suis très-sûr que si mon jugement sur cette question est
erroné, il ne peut être que de peu de valeur sur les autres[291].» Le
lendemain, dans une nouvelle lettre qui confirmait la première, lord
Palmerston ajoutait: «Les nouvelles reçues d'Égypte et de Syrie,
depuis deux jours, montrent que loin que Méhémet-Ali ait les moyens de
soulever la Turquie contre le sultan, la Syrie s'est soulevée contre
lui, et l'Égypte est vraisemblablement sur le point de suivre son
exemple. Il semble bien clair que si, à cette époque, ses
communications par mer avaient été coupées entre l'Égypte et la Syrie,
ses difficultés intérieures auraient été telles qu'elles l'eussent
probablement rendu beaucoup plus raisonnable[292].» L'effet fut ce
qu'attendait l'auteur de cet habile plaidoyer. Lord Melbourne lui
répondit en le priant d'écarter ses idées de retraite, et envoya toute
cette correspondance à l'un des dissidents, lord Clarendon. Celui-ci
protesta du chagrin qu'il éprouvait à faire de l'opposition à son
collègue et offrit de se retirer lui-même. «Pour Dieu, qu'il n'y ait
pas de démission du tout!» s'écria le premier ministre, convaincu que
son cabinet ébranlé ne résisterait pas à une telle secousse. Il fut
alors suggéré que Clarendon et Holland pourraient dégager leur
responsabilité, en mentionnant leur opposition dans une note annexée
aux registres du conseil: ils firent ainsi, et remirent copie de cette
note à la Reine. Quant aux autres ministres, ils suivirent docilement
lord Palmerston, qui put dès lors agir à sa guise.

[Note 290: Quelques jours plus tard, le 27 juillet, rendant compte à
son frère de ce qui s'était passé, Palmerston reconnaissait la gravité
de l'opposition à laquelle il avait eu affaire. «Thiers et Guizot,
disait-il, s'étaient persuadés que le cabinet anglais ne se laisserait
jamais conduire à se séparer de la France sur cette question... Il y
avait quelque fondement à cette méprise, car, quand on vint à
délibérer sur cette question, je trouvai une telle résistance de la
part de Holland et de Clarendon, et une telle tiédeur chez les autres
membres du cabinet, que j'envoyai ma démission...» (BULWER, t. III, p.
43.)]

[Note 291: BULWER, t. II, p. 315 et suiv.]

[Note 292: _Ibid._, p. 321.]

En même temps qu'il déployait beaucoup d'activité et d'énergie pour
faire prévaloir ses vues, le chef du _Foreign-Office_ s'attachait à
envelopper ses négociations d'un mystère que nous ne pussions pas
pénétrer. Non-seulement il gardait le secret, mais il l'obtenait de
tous ceux avec qui il traitait. Suivant le mot de M. Guizot, «on se
cachait de la France». Notre ambassadeur, cependant, s'apercevait bien
qu'il se tramait quelque chose et tâchait d'y mettre obstacle. Se
rendant compte qu'on nous en voulait surtout à cause de la tentative
d'arrangement direct, il protestait qu'elle n'était pas l'oeuvre de la
France: cette dénégation, qui reposait, à la vérité, sur une
distinction un peu subtile entre l'initiative officielle et les
incitations indirectes, rencontrait quelque incrédulité. «Il serait
bien étrange, ajoutait M. Guizot, de voir les puissances s'opposer au
rétablissement de la paix, ne pas vouloir qu'elle revienne si elles ne
la ramènent de leurs propres mains, et se jeter une seconde fois entre
le suzerain et le vassal pour les séparer au moment où ils se
rapprochent. Il y a un an, cette intervention se concevait; on pouvait
craindre que la Porte, épuisée, abattue par sa défaite de la veille,
ne se livrât, pieds et poings liés, au pacha et n'acceptât des
conditions périlleuses pour l'avenir. Mais aujourd'hui, après ce qui
s'est passé depuis un an, quand la Porte a retrouvé de l'appui, quand
le pacha prend lui-même, avec une modération empressée, l'initiative
du rapprochement, quel motif, quel prétexte pourrait-on alléguer pour
s'y opposer? Ce serait un inconcevable spectacle. Il est impossible
que l'Europe, qui, depuis un an, parle de la paix de l'Orient comme de
son seul voeu, entrave la paix qui commence à se rétablir d'elle-même
entre les Orientaux.» Ces arguments étaient-ils de nature à agir sur
les puissances? En tous cas, leur auteur n'avait que peu d'occasions
de les développer; par une sorte de mot d'ordre, lord Palmerston et
ses complices évitaient toute explication sérieuse avec l'ambassadeur
de France.

M. Guizot avait soin d'avertir son gouvernement du danger qui le
menaçait, et lui envoyait, presque jour par jour, les renseignements
qu'il pouvait recueillir. En dépit des manoeuvres auxquelles on
recourait pour tout lui cacher, il était parvenu à découvrir assez
exactement le dessein de lord Palmerston et l'impulsion subite donnée
au projet d'une convention à quatre[293]. Seulement il s'exagérait
l'obstacle résultant des divisions du cabinet anglais, et surtout,
comptant sur les égards dus à un allié, il était persuadé que le
traité, ainsi préparé en dehors de la France, lui serait communiqué
avant la conclusion définitive, avec mise en demeure de dire si elle
voulait ou non y adhérer; il en concluait que nous pouvions attendre,
sans trop de péril, jusqu'à la dernière heure, les nouvelles à venir
de Constantinople. D'ailleurs il avait été mis, intentionnellement
peut-être, sur une fausse piste; il s'imaginait que les puissances
commenceraient par répondre à la communication du plénipotentiaire
ottoman, en renouvelant les promesses de la note du 27 juillet 1839,
et que c'était sur la rédaction de cette réponse qu'on délibérait en
ce moment. Il se trouvait encore sous l'empire de cette erreur, quand
il écrivait, le 14 juillet, à M. Thiers: «Je crois, sans en être
parfaitement sûr, que le projet de note collective à quatre, en
réponse à la note de Chéhib-Effendi, a été adopté dans le conseil de
samedi. La réserve est extrême depuis quelques jours... On prépare,
soit sur le fond de l'affaire, soit sur le mode d'action, des
propositions qu'on nous communiquera quand on aura tout arrangé,--si
on arrange tout,--pour avoir notre adhésion ou notre refus.» Une
circonstance particulière avait contribué à accroître cette trompeuse
sécurité. On sait que la mission des ambassadeurs cesse par le seul
fait de la mort du prince qu'ils représentent; or, Frédéric-Guillaume
III étant mort le 7 juin, M. Guizot s'était assuré que M. de Bülow
n'avait pas reçu les lettres de créance du nouveau roi de Prusse, et
qu'il était, par suite, sans pouvoirs réguliers pour signer aucun acte
au nom de son gouvernement.

[Note 293: Dépêche de M. Guizot à M. Thiers, du 11 juillet 1840, et
ses lettres au duc de Broglie et au général Baudrand, du 12 juillet.]

À Paris, tout en croyant avoir du temps devant soi, M. Thiers sentait
qu'un grand péril était proche; il ne voyait pas là, cependant, une
raison de rien changer à sa conduite. «Je trouve fort graves les
nouvelles que vous m'envoyez, écrivait-il, le 16 juillet, à M. Guizot;
mais il ne faut pas s'en émouvoir, et tenir bon... Il faut attendre
avec tout le sang-froid que vous savez garder sur votre visage comme
dans le fond de votre âme. Nous n'aurons pas, vous et moi, traversé un
plus dangereux défilé; mais nous ne pouvons pas faire autrement. À
l'origine, on eût pu tenir une autre conduite; depuis la note du 27
juillet 1839, il n'est plus temps.»

M. Thiers ne savait pas parler si juste en disant qu'il «n'était plus
temps». Au moment où il écrivait cette lettre, tout se trouvait déjà
conclu et signé à Londres depuis vingt-quatre heures. Telle avait été
la précipitation, qu'on n'avait pas attendu les pouvoirs réguliers du
plénipotentiaire prussien et qu'on s'était contenté de l'assurance par
lui donnée que son gouvernement ne le désavouerait pas. Loin d'avoir
averti la France et de lui avoir demandé son dernier mot, comme M.
Guizot s'y attendait et comme semblait l'exiger une alliance non
encore rompue, on avait redoublé de soin pour la tromper sur ce qui se
faisait. Que gagnait-on à ce mauvais procédé? Dans l'état d'esprit où
il était, le gouvernement français, mis en demeure d'adhérer à la
convention préparée, s'y fût très-probablement refusé[294]: le
résultat dernier eût donc été toujours de signer à quatre comme on
venait de le faire; seulement la France aurait été isolée en
connaissance de cause, par sa propre volonté, sans avoir les mêmes
motifs et le même droit de se plaindre. Il fallait davantage à lord
Palmerston, qui semblait, en cette circonstance, poursuivre, outre
l'exécution d'un plan diplomatique, la satisfaction d'une vengeance
personnelle: plus il blessait au vif celui qu'il accusait d'avoir
voulu le mystifier, plus cette vengeance lui paraissait complète et
agréable. Et voilà comment il n'avait pas hésité à compliquer une
opération déjà fort déplaisante à la France, par un procédé plus
offensant encore que la mesure en elle-même.

[Note 294: M. Thiers disait, quelques jours après, le 6 août, dans une
dépêche à M. Guizot: «Ce que les procédés obligés avec une cour alliée
exigeaient, c'est que l'Angleterre, avant de conclure, fît une
dernière démarche auprès de l'ambassadeur de France, et lui soumît la
convention proposée, en lui laissant le choix d'y adhérer ou non. Il
est bien vrai que l'adhésion de la France à toute résolution
entraînant l'emploi de la force contre le vice-roi n'était nullement
supposable, car elle s'était souvent expliquée à cet égard; mais
toutes les formes eussent été observées.»]

Le traité ainsi conclu le 15 juillet se composait de quatre pièces
séparées[295]. L'instrument principal était une convention par
laquelle les quatre puissances s'engageaient envers la Porte à lui
donner l'appui dont elle aurait besoin pour réduire le pacha et à
protéger au besoin Constantinople contre les entreprises de ce
dernier. La seconde pièce était un acte séparé par lequel le sultan
indiquait quelles conditions il avait l'intention d'accorder au pacha:
il devait lui proposer d'abord l'Égypte à titre héréditaire et la plus
grande partie du pachalik de Saint-Jean d'Acre en viager; si, dans les
dix jours de la notification, le pacha n'avait pas accepté, l'offre du
pachalik d'Acre serait retirée et la concession réduite à l'Égypte
seule; si, après un nouveau délai de dix jours, le pacha ne s'était
pas encore soumis, l'offre entière serait non avenue. Suivaient
ensuite deux protocoles, l'un sur une question de détail sans intérêt
historique, l'autre, intitulé _Protocole réservé_, qui décidait
l'exécution immédiate de la convention, sans attendre les
ratifications. Pour justifier cette hâte insolite, le protocole
invoquait «l'état actuel des choses en Syrie», c'est-à-dire
l'insurrection fomentée par les agents de lord Ponsonby. Parmi les
stipulations dont l'exécution immédiate était ainsi prescrite, se
trouvait celle par laquelle la reine d'Angleterre et l'empereur
d'Autriche s'engageaient à faire intercepter par leurs flottes, les
communications entre l'Égypte et la Syrie, et à «donner toute
l'assistance en leur pouvoir à ceux des sujets du sultan qui
manifesteraient leur fidélité à leur souverain». En effet, lord
Palmerston qui, dès le 13 juillet, avait fait avertir, à Naples,
l'amiral Stopford de se préparer à soutenir les Syriens[296], lui
expédiait, le 15 juillet, un courrier avec ordre d'agir immédiatement.
En apprenant le passage de ce courrier par Paris, M. Thiers, bien que
non encore avisé de la signature du traité, eut le pressentiment qu'il
y avait là quelque danger pour le pacha, et il mit aussitôt en
mouvement le télégraphe aérien, afin de faire parvenir le plus
rapidement possible à Alexandrie l'avis de mettre en sûreté la flotte
égyptienne qui croisait sur les côtes de Syrie. Bien lui en prit, car,
s'il fallait en croire certains bruits, le courrier portait à lord
Stopford l'instruction de s'emparer de cette flotte[297]. N'oublions
pas que les vaisseaux anglais au moyen desquels on cherchait à
frapper, à notre insu, ce coup contre le protégé de la France, étaient
ceux-là mêmes qui, quelques jours auparavant, se trouvaient encore
immobilisés dans les eaux des Deux-Siciles, et qui devaient leur
liberté au succès de notre amicale médiation.

[Note 295: Le texte même de ce document est publié dans les _Pièces
historiques_ des _Mémoires de M. Guizot_.]

[Note 296: BULWER, t. III, p. 42.]

[Note 297: M. Thiers a affirmé ce fait plus tard à la tribune.
(Discours du 25 novembre 1840.)]

Ce ne fut que le 17 juillet, deux jours après la signature du traité,
et quand il croyait avoir pris de l'avance pour les mesures
d'exécution, que lord Palmerston pria M. Guizot de passer au
_Foreign-Office_, et lui donna lecture d'un _memorandum_ l'informant
de ce qui venait d'être fait. Ce document, où l'on tâchait
d'envelopper sous des formes presque caressantes la notification d'un
acte aussi malveillant, rappelait d'abord comment les quatre
puissances, n'ayant pu s'entendre avec la France, s'étaient trouvées
placées en face de ces deux partis, ou d'abandonner aux chances de
l'avenir les grandes affaires qu'elles avaient pris l'engagement
d'arranger», ou bien «de marcher en avant sans la coopération de la
France»; comment elles avaient «cru de leur devoir d'opter pour la
dernière de ces alternatives», et avaient «conclu avec le sultan une
convention destinée à résoudre d'une manière satisfaisante les
complications actuellement existantes dans le Levant». Le _memorandum_
témoignait du «vif regret» que les puissances éprouvaient «à se
trouver momentanément séparées de la France» et de leur espoir que
cette séparation serait de courte durée; il terminait en lui demandant
son «appui moral» pour obtenir la soumission du pacha. M. Guizot,
surpris, sentit la situation trop grave pour s'engager avant d'avoir
reçu les instructions de son gouvernement. Il écouta en silence, se
borna ensuite à relever froidement certains passages qui présentaient
d'une façon inexacte le rôle et le langage de son gouvernement, mais
ne discuta pas le fond. D'ailleurs, communication ne lui était pas
faite du traité[298]; ce fut à peine si, après la lecture du
_memorandum_, quelques indications sommaires lui furent données sur
les conditions faites par le sultan au pacha. «Nous ne pouvons montrer
la convention tant qu'elle n'a pas été ratifiée», écrivait, peu après,
lord Palmerston à son frère[299]. Singulier scrupule, en vérité, de la
part de celui qui croyait pouvoir exécuter cette convention avant
toute ratification! La vraie raison n'était-elle pas précisément qu'on
voulait nous dissimuler cette exécution immédiate et se ménager ainsi
plus de chances de faire un coup de surprise? En tout cas, c'était un
mauvais procédé de plus envers nous; on eût dit que lord Palmerston
s'appliquait à ne nous en épargner aucun.

[Note 298: Ce ne sera que le 16 septembre, après les ratifications
échangées, que communication sera faite du traité au gouvernement
français. La presse anglaise, il est vrai, en avait auparavant révélé
les principales dispositions.]

[Note 299: Lettre du 27 juillet 1840. (BULWER, t. III, p. 43.)]

Dans cette histoire de la question d'Orient, la signature du traité du
15 juillet marque une date importante et comme la séparation entre
deux périodes distinctes. Avant d'aborder la seconde de ces périodes
et de raconter la crise redoutable née de ce traité, ne convient-il
pas de se recueillir un moment, d'essayer de juger le passé, et, dans
ce dessein, de faire, pour ainsi dire, l'examen de conscience des
principaux acteurs de ce drame diplomatique? Commençons par le
gouvernement français. Combien, en juillet 1840, il est loin de ses
espérances de juillet 1839, alors qu'il se félicitait d'avoir
substitué, aux vieux restes de la Sainte-Alliance formée contre lui,
un nouveau concert européen où il comptait jouer l'un des premiers
rôles, alors qu'il croyait avoir placé la Russie, son ennemie la plus
acharnée depuis 1830, dans l'alternative de capituler ou de s'isoler!
Maintenant, c'est lui, au contraire qui est isolé; il s'est brouillé
avec son alliée de dix ans, l'Angleterre; il a rejeté vers la Russie
les cabinets de Vienne et de Berlin, qui s'en éloignaient pour venir à
lui, et il a vu quatre grandes puissances nouer, en dehors de lui,
sinon contre lui, une alliance qui semble la résurrection de la
coalition de 1813. La cause d'un mécompte si complet et si prompt
saute aujourd'hui à tous les yeux. C'est que, placée en face de
questions multiples et complexes, la France n'a pas su mettre chacune
à son rang; elle s'est exagéré l'importance de la question des
agrandissements du pacha, qui n'était que secondaire, au point de
perdre de vue la question qui, à l'origine, lui avait apparu avec
raison comme la principale, celle de sa rentrée dans le concert des
puissances; et elle est arrivée à confondre son intérêt, non pas même
avec l'intérêt vrai de Méhémet-Ali, ce qui eût été déjà peu
admissible, mais avec les prétentions de ce faux Alexandre[300]. Cette
grave erreur de direction a été compliquée d'erreurs particulières,
d'illusions sur la force du pacha, sur les hésitations ou les
répugnances du cabinet anglais, sur les dispositions des autres
puissances. Toutes ces fautes ne sont pas celles d'un ministère plutôt
que d'un autre; commencées par le ministère du 12 mai, elles ont été
continuées par le ministère du 1er mars, chacun d'eux repoussant
obstinément les chances, plusieurs fois offertes, de sortir
honorablement et même brillamment de la mauvaise voie où la France
était fourvoyée. Le Roi lui-même a eu sa part des illusions générales.
Quant au parlement et à l'opinion, loin d'être innocents, ils sont les
principaux coupables; par la surexcitation de l'orgueil national, ils
ont aggravé au dehors les difficultés du gouvernement, en même temps
qu'ils lui interdisaient tout retour de sagesse.

[Note 300: Il était alors de langage courant, en France; de qualifier
Méhémet-Ali de «nouvel Alexandre».]

Si, pour être un grand politique, il suffisait de bien savoir ce que
l'on veut, de marcher vers son but avec adresse et résolution, et d'y
arriver non-seulement malgré ses adversaires, mais malgré ses alliés
et même malgré ses collègues, en bernant et mortifiant les uns, en
dominant et entraînant les autres,--lord Palmerston se fût montré tel
dans cette campagne diplomatique. Mais ce titre de grand politique
exige plus encore; il faut que le but ait été placé aussi haut qu'il
devait l'être, qu'au lieu de s'abaisser à poursuivre la satisfaction
d'une passion secondaire et passagère, on ait eu en vue l'avantage
supérieur et permanent du pays. Or est-ce là ce qu'a fait le promoteur
du traité du 15 juillet? Que l'Angleterre eût intérêt à ne pas
laisser la prépondérance française s'établir en Égypte, on le
comprend. Mais son intérêt était aussi de ne pas rompre l'alliance
occidentale et libérale; il était surtout de ne pas compliquer
gratuitement une telle rupture par des offenses qui risquaient de
provoquer une guerre, et qui, en tout cas, devaient laisser de longs
et dangereux ressentiments. En somme, lord Palmerston avait fait
preuve d'une vue très-nette, mais très-courte, de plus d'adresse
inférieure que de grande habileté. S'il ne s'était pas trompé sur le
détail et le procédé, il s'était trompé sur la direction générale,
aveuglé par sa jalousie contre la France, comme nous l'étions par
notre engouement pour le pacha.

La Russie venait de se donner le plaisir, très-goûté par l'empereur
Nicolas, d'isoler et de mortifier la France de Juillet; mais c'était
en renonçant à la prépondérance orientale, qui avait été de tout temps
l'objet premier, presque exclusif, de sa politique, et pour laquelle,
notamment, elle avait combattu en 1828, négocié en 1833. Y avait-elle
au moins gagné de rompre à tout jamais cette alliance occidentale où
elle n'avait pas tort, en effet, de voir le principal obstacle à ses
desseins sur Constantinople? La guerre de Crimée devait répondre à
cette question.

Quant à l'Autriche, après avoir rêvé, au début de cette crise, une
grande politique, celle d'un concert européen dont le siége eût été à
Vienne, et avec lequel elle eût fait échec à la Russie en Orient, elle
avait, devant la division de la France et de l'Angleterre, renoncé à
ses projets, et, abdiquant humblement toute prétention à une
initiative quelconque, elle s'était mise à la remorque de lord
Palmerston et du czar; depuis lors, docile et inquiète, elle servait
des passions qui n'étaient pas les siennes, s'associait à des
aventures qui l'effrayaient, et, avec l'amour de l'immobilité,
participait à des actes qui risquaient de mettre en branle toute
l'Europe. Ce que nous disons de l'Autriche s'applique aussi à la
Prusse, avec cette réserve que le gouvernement de Berlin avait dans la
question orientale moins d'intérêt, d'action, et, par suite, aussi
moins de responsabilité.

Nulle puissance donc qui puisse être satisfaite et fière de sa
conduite. Toutes ont commis des fautes. Aucune n'a fait de grande et
haute politique. Le résultat, nous allions dire le châtiment, est une
situation singulièrement tendue, obscure, périlleuse pour tous.
Personne ne peut savoir ce qui en va sortir, et si ce ne sera pas la
ruine de cette longue paix dont l'Europe jouissait depuis 1815 et à
laquelle elle n'avait jamais été plus attachée.



CHAPITRE IV

LA GUERRE EN VUE.

(Juillet-Octobre 1840.)

     I. M. Thiers à la nouvelle du traité du 15 juillet. L'effet sur
     le public. Les journaux. Le ministère ne cherche pas à contenir
     l'opinion.--II. Le plan de M. Thiers: l'expectative armée.--III.
     Irritation du Roi. Son langage aux ambassadeurs. Son attitude
     dans le conseil. Au fond, il ne veut pas faire la guerre. Accord
     extérieur du Roi et de son ministre.--IV. Les armements. Attitude
     diplomatique de M. Thiers. Langage de M. Guizot à Londres. Lord
     Palmerston persiste dans sa politique, malgré les hésitations de
     ses collègues. Débats à la Chambre des communes.--V. Inquiétudes
     de l'Autriche et de la Prusse. Intervention conciliatrice du roi
     des Belges. Elle échoue devant l'obstination de lord Palmerston.
     Le _memorandum_ anglais du 31 août.--VI. Louis-Napoléon réfugié à
     Londres. Ses menées pour s'allier à la gauche et débaucher
     l'armée. Expédition de Boulogne. Impression du public. Le
     procès.--VII. Continuation des armements. Fortifications de
     Paris. M. Thiers s'exalte. Il rêve d'attaquer l'Autriche en
     Italie. Nouvelles scènes faites par le Roi aux ambassadeurs. La
     presse. Les journaux ministériels et radicaux. Excitation ou
     inquiétude du public. Les grèves. L'Europe est à la merci des
     incidents.--VIII. Les premières mesures d'exécution contre le
     pacha. Celui-ci, sur le conseil de M. Walewski, offre de
     transiger. Cette transaction est appuyée par M. Thiers. Divisions
     dans le sein du cabinet anglais.--IX. Déchéance du pacha et
     bombardement de Beyrouth. Lord Palmerston triomphe. Mécompte de
     M. Thiers. Explosion belliqueuse en France. Premiers symptômes de
     réaction pacifique. Les journaux poussent à la guerre.--X. Que
     serait la guerre? La guerre maritime. On ne peut espérer
     concentrer la lutte entre la France et l'Autriche. Dispositions
     de l'Angleterre, de la Russie, de la Prusse, de la Confédération
     germanique. Puissant mouvement d'opinion contre la France, en
     Allemagne. Son origine. Ses manifestations en 1840. Réveil de
     l'idée allemande qui sommeillait depuis 1815. La France, en cas
     de guerre, se fût retrouvée en face de la coalition. La
     propagande révolutionnaire n'eût pas été une force contre
     l'Europe, et elle eût été un danger pour la France.--XI. M.
     Thiers penche vers une attitude belliqueuse. Divisions du
     cabinet. Résistance du Roi. Les ministres offrent leur démission.
     Transaction entre le prince et ses conseillers. La note du 8
     octobre.--XII. Effet de cette note en Angleterre. En France,
     l'agitation révolutionnaire s'aggrave, et la réaction pacifique
     se fortifie. Situation mauvaise de M. Thiers. L'attentat de
     Darmès. Désaccord entre le Roi et le cabinet sur le discours du
     trône. Démission du ministère. Les résultats de la seconde
     administration de M. Thiers. Service rendu par Louis-Philippe.


I

«Je suis curieux de savoir comment Thiers a pris notre convention,
écrivait, le 21 juillet 1840, lord Palmerston à M. Bulwer, son chargé
d'affaires. Sans aucun doute, cela a dû le mettre très en colère;
c'est un coup pour la France; mais elle se l'est attiré par son
obstination.» Et plus loin: «Thiers commencera probablement par faire
le bravache; mais nous ne sommes pas gens à nous laisser épouvanter
par des menaces[301].» Grandes furent, en effet, à la nouvelle du
traité du 15 juillet, la surprise et l'émotion du ministre français;
il n'était pas seulement blessé de l'offense faite à son pays: il se
sentait personnellement atteint, se rendant compte du tort fait à son
renom d'habileté. Toutefois, il se montra d'abord plus calme que ne
s'y attendait lord Palmerston. Ainsi, du moins, il apparut à M. Bulwer
dans l'entretien où, pour la première fois, il fut question entre eux
du traité. «M. Thiers était naturellement très-déconcerté, rapporte le
diplomate anglais; il me parla de l'effet qui serait produit sur
l'opinion publique en France, me pria de ne rien dire jusqu'à ce qu'il
eût pris ses mesures pour prévenir quelque violente explosion, et
m'entretint sur ce sujet, je dois lui rendre cette justice, avec plus
de regret que d'irritation[302].» M. de Sainte-Aulaire, qui avait reçu
l'ordre de retourner immédiatement à Vienne, eut aussi, dans ces
premiers jours, une longue conversation avec le président du conseil.
M. Thiers lui parut se rendre compte «qu'engager la France dans une
lutte où elle se trouverait seule contre toute l'Europe, ce serait
encourir une terrible responsabilité, et qu'un sentiment de vanité
blessée, une infatuation systématique en faveur de Méhémet-Ali ne
justifierait pas le ministre coupable d'une telle audace». Aussi
déclarait-il «s'abstenir de prendre une résolution extrême». «Je ne
ferai au début, disait-il, que le strict nécessaire, et resterai bien
en deçà de ce que réclamera le sentiment national quand le traité de
Londres sera connu en France». Il annonçait même ne pas vouloir
convoquer les Chambres, de «peur d'être entraîné par elles[303]». Il
tenait un langage semblable à ses autres ambassadeurs. Tout en leur
recommandant de se montrer tristes, sévères, inquiétants, de laisser
voir que nous avions ressenti l'offense, il les détournait de tout ce
qui eût pu provoquer une rupture violente. «Se plaindre, écrivait-il
le 21 juillet à M. Guizot, est peu digne de la part d'un gouvernement
aussi haut placé que celui de la France; mais il faut prendre acte
d'une telle conduite... Désormais la France est libre de choisir ses
amis et ses ennemis, suivant l'intérêt du moment et le conseil des
circonstances. Il faut sans bruit, sans éclat, afficher cette
indépendance de relations que la France sans doute n'avait jamais
abdiquée, mais qu'elle devait subordonner à l'intérêt de son alliance
avec l'Angleterre. Aujourd'hui, elle n'a plus à consulter d'autres
convenances que les siennes. L'Europe ni l'Angleterre, en particulier,
n'auront rien gagné à son isolement. Toutefois, je vous le répète, ne
faites aucun éclat; bornez-vous à cette froideur que vous avez
montrée, me dites-vous, et que j'approuve complétement. Il faut que
cette froideur soit soutenue.» Le président du conseil ajoutait,
toujours à la même date: «Ayez soin, en faisant sentir notre juste
mécontentement, de ne rien amener de péremptoire aujourd'hui. Je ne
sais pas ce que produira la question d'Orient. Bien sots, bien fous
ceux qui voudraient avoir la prétention de le deviner. Mais, en tout
cas, il faudra choisir le moment d'agir pour se jeter dans une fissure
et séparer la coalition. Éclater aujourd'hui serait insensé et point
motivé; d'autant que nous sommes peut-être en présence d'une grande
étourderie anglaise. En attendant, il faut prendre position et voir
venir avec sang-froid[304].»

[Note 301: BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 277, 278.]

[Note 302: _Ibid._, p. 274, 275.]

[Note 303: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]

[Note 304: _Mémoires de M. Guizot._]

Si désireux que fût M. Thiers de retarder le moment où le public
français serait mis au courant de ce qui venait d'être fait à Londres,
une telle nouvelle ne pouvait demeurer longtemps cachée: elle commença à
s'ébruiter dans Paris, le 25 juillet; le 26, les journaux l'annoncèrent
explicitement. L'effet en fut d'autant plus considérable que les esprits
n'y étaient nullement préparés. Absorbés par les incidents de la
politique intérieure, ils avaient, depuis plusieurs mois, à peu près
perdu de vue les affaires d'Orient, dont il n'était plus question ni à
la tribune ni dans la presse. Voici qu'ils y étaient brusquement
ramenés, non point pour voir la France jouer le rôle prépondérant,
solennellement promis, un an auparavant, par le rapport de M. Jouffroy,
mais pour apprendre que toutes les puissances s'étaient coalisées en se
cachant de nous et dans le dessein d'écraser notre protégé, le pacha
d'Égypte. Pour des imaginations que l'on venait précisément d'échauffer
en soufflant sur les cendres napoléoniennes, la déception était
douloureuse, irritante. «C'est le traité de Chaumont», disait-on en
répétant un mot attribué au maréchal Soult. L'alarme générale se
manifesta par une baisse extraordinaire à la Bourse[305]. Toutefois, si
inquiet que l'on fût, la colère dominait. Les autres questions s'étaient
subitement évanouies devant celle qui apparaissait comme la «question
nationale». Tous les partis, réunis dans un même sentiment, ne
rivalisaient que de susceptibilité patriotique. Les témoignages
contemporains sont unanimes. «Je n'avais pas vu, depuis longtemps, une
semblable explosion de sentiment national», lisons-nous, à la date du 27
juillet, sur le journal intime d'un observateur exact et clairvoyant; et
il ajoutait, le lendemain: «Les têtes se montent de plus en plus[306].»
Henri Heine écrivait de Paris, le 27 juillet: «Les mauvaises nouvelles
arrivent coup sur coup. Mais la dernière et la pire de toutes, la
coalition entre l'Angleterre, la Russie, l'Autriche et la Prusse, contre
le pacha d'Égypte, a plutôt produit ici un joyeux enthousiasme guerrier
que de la consternation... Les sentiments et les intérêts nationaux
blessés opèrent maintenant une suspension d'armes entre les partis
belligérants. À l'exception des légitimistes, tous les Français se
rassemblent autour du drapeau tricolore, et leur mot d'ordre commun est:
«Guerre à la perfide Albion!» Et, le 28 juillet: «Peut-être cent
cinquante députés qui se trouvent encore à Paris se sont prononcés pour
la guerre de la façon la plus déterminée, en cas que l'honneur national
offensé exigeât ce sacrifice[307].» «Le public est incroyablement
belliqueux, rapportait, le 30 juillet, l'un des correspondants de M.
Guizot; les têtes les plus froides, les caractères les plus timides sont
emportés par le mouvement général; tous les députés que je vois se
prononcent sans exception pour un grand développement de forces; les
plus pacifiques sont las de cette question de guerre qu'on éloigne
toujours et qui toujours se remontre. Il faut en finir, dit-on, et cette
disposition a réagi sur nos anniversaires de ce mois; il y avait, le 28,
soixante à quatre-vingt mille hommes sous les armes, et tout le monde
était heureux de voir tant de baïonnettes à la fois. Hier, quand le Roi
a paru au balcon des Tuileries, il a été salué par des acclamations
réellement très-vives, et quand l'orchestre a exécuté la _Marseillaise_,
il y a eu un véritable entraînement[308].» Le 2 août, le duc de Broglie
résumait ainsi l'état des esprits: «Il y a chez tous, sans exception, un
grand sentiment d'indignation, une indignation sérieuse, réelle, et une
conviction non moins sérieuse qu'il ne faut plus compter que sur
soi-même et qu'il y a lieu de se mettre en défense; c'est un sentiment
aussi vrai que celui qui a suivi les premiers jours de 1830 et favorisé
l'expédition d'Anvers; il a le même caractère d'unanimité[309].»
Toujours à cette date, M. Léon Faucher écrivait à un Anglais, ami de la
France, M. Reeve: «Je n'avais jamais vu, depuis 1830, un enthousiasme
aussi prononcé ni aussi soutenu. C'est l'esprit national se montrant
sans bravade... Tenez pour certain que si le gouvernement ne répondait
pas par une attitude énergique au traité de Londres, il serait renversé
par une révolution[310].»

[Note 305: Le 3 pour 100, qui était, le 18 juillet, à 86 fr. 50, se
cotait 78 fr. 75, le 6 août. Les actions de la Banque de France
baissèrent de 3,770 à 3,000 francs.]

[Note 306: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]

[Note 307: _Lutèce_, p. 99, 100, 108.]

[Note 308: Lettre de M. de Lavergne, alors chef du cabinet du ministre
de l'intérieur. (_Mémoires de M. Guizot._)]

[Note 309: Lettre à M. Guizot. (_Documents inédits._)]

[Note 310: Léon FAUCHER, _Biographie et Correspondance_, t. Ier, p.
93.]

Le langage des journaux répondait à ces sentiments: on eût dit autant
de clairons sonnant la charge. «La France, disait le _Siècle_ du 28
juillet, entend que l'on compte avec elle, fût-on Russe ou Anglais,
pour régler les affaires de l'Europe, et elle se lèverait tout entière
pour se répandre au delà de ses frontières, comme il est déjà arrivé
une fois, plutôt que de se résigner à ce rôle passif auquel ses alliés
d'hier, comme ses anciens ennemis, veulent insolemment la réduire.» On
lisait dans le _Temps_ du même jour: «L'Europe est bien faible contre
nous. Elle peut essayer de jouer avec nous le terrible jeu de la
guerre; nous jouerons avec elle le formidable jeu des révolutions. Que
si l'on nous pousse à promener de nouveau le drapeau tricolore de
capitale en capitale, nous ne le ferons plus, cette fois, pour
accumuler contre nous les représailles des peuples, mais bien plutôt
pour favoriser leur affranchissement.» Il n'était pas jusqu'au sage
_Journal des Débats_ qui ne déclarât, le 29 juillet: «Le traité est
une insolence que la France ne supportera pas; son honneur le lui
défend.» Et il ajoutait, en rappelant la situation de l'Irlande: «À ce
terrible jeu des batailles, ce n'est pas nous qui avons le plus de
risques à courir.» Il disait encore, deux jours après: «La France ne
reculera pas... La France ne peut pas reculer, parce que ce serait se
laisser mettre au rang des puissances de second ordre... Il est
nécessaire qu'elle se prépare à la guerre.» Les radicaux du
_National_, contemplaient, avec une sorte de satisfaction railleuse,
cette effervescence guerrière. «On a pu voir, au milieu de cette
agitation, disaient-ils, combien les traités de 1815 pèsent à notre
pays, combien il serait heureux d'en effacer les souillures... Si
nous avions un autre gouvernement, la guerre serait acceptée déjà, car
on nous l'a déclarée.» Seulement le _National_ ajoutait qu'il fallait,
pour la faire, porter la révolution en Italie, dans les États du Rhin,
dans l'Allemagne entière, en Pologne, et il mettait au défi la
monarchie d'avoir cette hardiesse: «Les conditions de la guerre,
concluait-il, nous les connaissons tous, et vous aussi peut-être...
C'est pour cela qu'il vous est défendu de la tenter.» Une seule
feuille essayait de se soustraire à cet entraînement général, c'était
la _Presse_, inspirée par M. Molé et M. de Lamartine. «Et pourquoi,
s'il vous plaît, la guerre? demandait-elle, le 31 juillet. Parce que
M. Thiers est un aimable étourdi. Il sait bien faire les coalitions;
il ne sait pas les prévoir... Jadis, toutes les puissances de l'Europe
se coalisèrent pour se venger de Napoléon. Aujourd'hui, les mêmes
puissances se coalisent pour se moquer de M. Thiers.» Mais le public
ne se sentait pas disposé à sourire de ces malices; tout entier à son
indignation patriotique, il eût plutôt traité de lâches et de traîtres
ceux qui ne s'y associaient pas.

M. Thiers trouvait donc, dans l'opinion, des impressions plus vives
que n'avaient été tout d'abord les siennes propres; ni le public, ni
la presse ne semblaient disposés à garder la réserve expectante, le
tranquille sang-froid qu'il avait jugé convenir à la situation. Dans
quelle mesure en fut-il contrarié? On aurait peine à le dire. En tout
cas, il ne paraît pas avoir eu, un moment, l'idée de se poser en
modérateur. Dès le premier jour, au contraire, les journaux officieux
s'appliquèrent à ne se laisser dépasser en véhémence par aucun autre.
Peut-être, après tout, M. Thiers regardait-il cette explosion
d'indignation nationale comme une diversion utile, et aimait-il mieux
voir les esprits s'échauffer contre les mauvais procédés de
l'Angleterre que de s'entendre demander compte de sa mésaventure
diplomatique. À un point de vue moins personnel, il ne lui déplaisait
pas que ceux qui s'étaient mal conduits envers nous ressentissent
quelque inquiétude. La leçon lui paraissait nécessaire. Selon lui, la
faiblesse des ministères précédents avait répandu, en Europe, l'idée
que «la France n'avait de résistance sur rien[311]»; il se félicitait
de ce qui pouvait troubler cette impertinente sécurité. Ajoutons enfin
qu'il craignait de faire la figure un peu piteuse des gens trompés:
devenir menaçant a souvent paru, en pareil cas, la seule chance de ne
pas être ridicule; c'est ce qui faisait dire à M. de Rémusat, peu
après la signature du traité: «Le moyen de ne pas être humilié est de
se montrer offensé.» Était-ce là un sentiment juste de la dignité
nationale ou un faux calcul d'amour-propre? M. de Tocqueville
exprimait une idée qui avait quelque rapport avec celle de M. de
Rémusat, quand il écrivait à M. Stuart Mill: «Pour maintenir un
peuple, et surtout un peuple aussi mobile que le nôtre, dans l'état
d'âme qui fait faire les grandes choses, il ne faut pas lui laisser
croire qu'il doit aisément prendre son parti qu'on tienne peu compte
de lui. Après la manière dont le gouvernement anglais a agi à notre
égard, ne pas montrer le sentiment de la blessure reçue eût été, de la
part des hommes politiques, comprimer, au risque de l'éteindre, une
passion nationale dont nous aurons besoin quelque jour. L'orgueil
national est le plus grand sentiment qui nous reste[312].» Sans doute,
ce peut être un devoir pour le gouvernement d'entretenir cette
susceptibilité patriotique; mais c'est son devoir non moins étroit de
la diriger quand elle s'égare, de la contenir quand elle est
excessive. Si, comme le prétendait M. de Rémusat, le moyen de ne pas
être humilié d'un mauvais procédé est de s'en montrer offensé, on peut
dire aussi qu'en faisant trop d'éclat de son irritation, on grossit
l'offense. Il semble parfois, dans ces questions diplomatiques, qu'un
pays soit offensé dans la mesure où il proclame lui-même qu'il l'est.
En tout cas, se fâcher très-haut, sans être assuré d'obtenir et résolu
à exiger, coûte que coûte, une satisfaction proportionnée à
l'irritation qu'on témoigne, c'est s'exposer à une humiliation plus
grande que celle de l'injure et amoindrir cet «orgueil national» que
M. de Tocqueville avait souci de garder intact. Estimait-on que les
questions posées en juillet 1840 ne valaient pas, pour la France, le
risque d'une guerre contre toute l'Europe? Il importait alors,
non-seulement à notre sécurité, mais surtout à notre dignité, de ne
pas parler de l'offense ressentie, comme on parle de celles qu'il faut
laver dans le sang. Il y avait là une mesure à garder soigneusement,
et, si l'opinion échauffée la dépassait, c'était au gouvernement
d'user de son influence pour l'y ramener.

[Note 311: C'est l'expression employée par M. de Rémusat, dans une
lettre écrite à M. Guizot, aussitôt après avoir connu le traité.
(_Mémoires de M. Guizot._)]

[Note 312: Lettre du 18 décembre 1840.]

Ce devoir, M. Thiers ne paraît pas en avoir compris alors
l'importance, ou du moins il crut impossible de le remplir. Ce n'était
pas qu'il eût pris le parti de régler sa conduite sur les emportements
de l'opinion et de monter sa diplomatie au ton des journaux. Non,
toujours résolu à ne pas faire un _casus belli_ de la seule signature
du traité, il s'était fait un plan de politique expectante par lequel
il comptait obtenir une revanche, sinon très-prompte, du moins
assurée, de l'offense du 15 juillet. C'est ce plan dont il importe
d'abord de se faire une idée exacte.


II

Tous les calculs de M. Thiers reposaient entièrement sur la confiance
dans la force et dans la résolution du pacha, confiance alors si
répandue en France et si absolue, qu'elle ne se discutait même
pas[313]. Plus tard, quand les événements eurent apporté au
gouvernement français un complet démenti, M. de Rémusat, interrogé sur
la cause d'une si grosse erreur, répondait: «Comment voulez-vous que
nous ayons deviné la vérité? Sans parler de l'opinion politique qui,
vous le savez, s'était attachée, depuis plusieurs années, à grandir
Méhémet-Ali et Ibrahim, nous trouvions, dans les cartons des
ministères, une foule de renseignements recueillis par nos
prédécesseurs et plus concluants les uns que les autres. De plus, le
Roi, qui avait suivi cette affaire depuis le début et qui
naturellement devait connaître les faits mieux que nous, nous
affirmait qu'il n'y avait rien à craindre et que le pacha était en
état de résister à l'Europe[314].» Louis-Philippe, en effet, avait ou
affectait d'avoir la plus haute opinion de la puissance de
Méhémet-Ali. «C'est un second Alexandre, disait-il souvent au chargé
d'affaires d'Angleterre; je n'ai pas une armée capable de lutter avec
celle qu'il pourrait amener sur le champ de bataille[315].»

[Note 313: Cette confiance paraissait appuyée sur les témoignages les
plus autorisés. Le maréchal Marmont, qui vivait alors à Vienne,
répétait souvent à M. de Sainte-Aulaire qu'il avait vu manoeuvrer
l'armée du pacha, et qu'à nombre égal elle n'aurait pas à craindre une
armée russe. (_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)]

[Note 314: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]

[Note 315: BULWER, t. II, p. 309.]

De cette foi dans le pacha, M. Thiers déduisait toute une série de
prévisions qu'il exposait à peu près en ces termes, dans les
communications verbales ou écrites avec ses collègues et ses agents
diplomatiques[316]: «Le pacha résistera. Que feront les quatre alliés
pour vaincre cette résistance? Ils ont jugé eux-mêmes la question si
embarrassante qu'ils n'ont pas osé se la poser: entre eux, rien n'a été
prévu, rien n'a été réglé à ce sujet. Les mesures maritimes,--blocus des
côtes, bombardement de quelques villes,--seront de nul effet: il suffira
à l'armée égyptienne de se concentrer dans l'intérieur des terres.
Tentera-t-on de débarquer des troupes pour aller l'y chercher? Où
trouver ce corps de débarquement? L'Angleterre ne l'a pas. L'Autriche et
la Prusse semblent résolues à ne pas le fournir. La Turquie n'a plus
d'armée, et l'on sait d'ailleurs ce que valent ses soldats en face de
ceux d'Ibrahim. Et puis, s'il ne s'agit que d'un corps peu considérable,
comme une escadre peut en transporter à pareille distance, les
quatre-vingt mille hommes d'Ibrahim auront bientôt fait de le jeter à la
mer. L'Angleterre se résoudra-t-elle donc à prier la Russie d'envoyer
par terre, à travers l'Arménie, une armée en Syrie? Mais cette armée,
prise à revers par les populations du Caucase, arriverait, déjà épuisée,
devant les Égyptiens, dix fois plus nombreux. Rien de tout cela n'est
sérieux. Ajoutez que la mauvaise saison est proche: avec l'hiver, nul
moyen de tenir la mer devant une côte sans abri; nul moyen de faire
traverser, à une armée nombreuse, les montagnes d'Arménie. Il est donc,
en tout cas, certain que rien ne pourra être accompli avant le
printemps. Eh bien, pendant ces longs mois d'attente, en présence de ces
difficultés, de ces impossibilités d'exécution, n'est-il pas
très-probable que la division éclatera entre les puissances, ou que tout
au moins quelques-unes hésiteront et se retireront? Ne verra-t-on pas
reparaître forcément, entre l'Angleterre et la Russie, l'opposition
d'intérêts qui est au fond des choses, et chacune de ces deux puissances
ne sera-t-elle pas plus disposée à jalouser qu'à seconder l'action de
l'autre? L'Autriche et la Prusse, qui ne se sont engagées que sur la
promesse d'une exécution facile et prompte, ne chercheront-elles pas à
se dérober? Dans la Chambre des communes, et jusque dans le sein du
cabinet britannique, ne sera-t-il pas demandé à lord Palmerston un
compte sévère de l'imbroglio inextricable, stérile et périlleux, où il
aura engagé son pays et l'Europe? Au jour où se manifesteront ces
incertitudes, ces regrets, ces discordes, quand les coalisés du 15
juillet auront abouti à cette mortification de se trouver impuissants en
face d'un pacha d'Égypte, et que lord Palmerston aura été convaincu
d'une immense étourderie, alors ce sera l'occasion pour la France, qui
aura vu ses prévisions justifiées, de faire dans les conseils européens
une rentrée triomphante qui la vengera de tous les déplaisirs passés.»
Cette argumentation n'était pas mal construite, à une condition,
cependant, c'est que la base en fût solide; or cette base, on vient de
le voir, était la foi dans la résistance du pacha.

[Note 316: Cf. les _Mémoires de M. Guizot_, les _Mémoires inédits de
M. de Sainte-Aulaire_, la correspondance également inédite de M.
Thiers avec M. de Barante.]

Cette sorte de dissolution sans violence de la coalition, cette
faillite par impuissance était, aux yeux de M. Thiers, l'éventualité
la plus probable et la plus désirable. Toutefois, ce n'était pas la
seule qu'il eût en vue. Il prévoyait aussi le cas où le pacha, poussé
à bout, ne se contenterait pas de garder la défensive, et où, passant
le Taurus, il marcherait sur Constantinople. Du coup, disait le
ministre, l'empire ottoman tomberait en morceaux, son partage serait
inévitable et l'Europe ébranlée jusqu'en ses fondements; la France ne
pourrait demeurer immobile. «C'est alors, continuait M. Thiers, que
commencerait le grand jeu. En approchant du Bosphore, l'armée
égyptienne aurait chance de rencontrer des armées européennes qui
rendraient la partie plus égale, mais, en ce cas aussi, les armées
françaises paraîtraient sur le Rhin et au delà des Alpes. C'est là
qu'est marquée leur place de combat, c'est là qu'elles défendraient
l'Égypte et la Syrie, et ce secours ne serait pas moins efficace pour
Méhémet-Ali que des flottes et des armées envoyées à son aide sur les
côtes de la Méditerranée. L'Autriche et la Prusse, placées alors en
première ligne, dans une lutte où elles s'engageraient sans intérêt et
sans passion, payeraient cher leur complaisance pour l'Angleterre et
la Russie, et elles apprendraient qu'il y a bien aussi quelque danger
à braver le ressentiment de la France[317].» Le président du conseil
répétait avec insistance que, «quoi qu'il arrivât en Orient, la France
n'y tirerait pas un coup de canon», et que, si elle était obligée
d'agir par les armes, elle porterait tout son effort en Allemagne et
surtout en Italie. On voit que M. Thiers, tout en repoussant la guerre
immédiate, la croyait possible dans certaines éventualités; sans la
désirer, il l'acceptait, et il prévoyait qu'elle serait alors générale
et européenne.

[Note 317: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]

En attendant l'heure, dans tous les cas lointaine, de cette rentrée
diplomatique ou militaire, le président du conseil était décidé à
garder son attitude expectante, laissant aller les événements, dont il
espérait la justification de ses pronostics, observant, chez les
autres puissances, les embarras et les divisions d'où devait sortir
l'occasion prévue. Toutefois, ce n'était pas, dans sa pensée, une
attente inerte: il voulait l'employer à armer la France.
«L'expectative armée et fortement armée, disait-il, voilà notre
politique[318].» Au lendemain de 1830, sous le coup du péril
extérieur et intérieur, l'armée, qui ne comptait, sous la
Restauration, que deux cent trente et un mille hommes et quarante-six
mille chevaux, avait été tout à coup portée à quatre cent
trente-quatre mille hommes et quatre-vingt-dix mille chevaux, et le
budget de la guerre élevé de 187 millions à 373. Mais, une fois
rassuré sur la paix du dehors et du dedans, le gouvernement avait mis
fin aux armements extraordinaires, et les dépenses, bien que demeurées
supérieures à celles de 1829, s'étaient notablement réduites. L'armée
continentale avait d'autant plus souffert de ces réductions que
l'Algérie exigeait chaque jour plus d'hommes et de matériel, et
tendait, par suite, à absorber presque toutes les ressources
très-péniblement obtenues des Chambres; l'esprit d'économie, qui
était, en ce temps, l'une des vertus, mais qui devenait parfois l'une
des manies du régime parlementaire[319], n'était pas, en ce qui
concernait notre état militaire, toujours d'accord avec l'intérêt
national. Les forteresses étaient désarmées, les casernes
insuffisantes, les arsenaux mal garnis; on n'avait même pas le nombre
de fusils nécessaire. Au moment donc où la France fut surprise par le
traité du 15 juillet, son armée n'était pas en mesure de soutenir une
grande lutte européenne. M. Thiers résolut de la mettre, non encore
sur le pied de guerre, mais sur ce qu'il appelait le pied de paix
armée. Cette mesure, qu'il jugeait indispensable pour se préparer aux
éventualités du printemps, il la jugeait aussi immédiatement utile
comme avertissement comminatoire aux puissances. De plus, quelle que
dût être l'issue de la crise, il trouvait bon d'en profiter pour
donner à la France un armement complet. «Nos préparatifs, écrivait M.
de Rémusat, ne fussent-ils, comme je le pense, qu'une précaution sans
emploi, c'est une excellente chose que de saisir cette occasion de
rendre à la France la force militaire dont elle a besoin pour soutenir
son rang[320].»

[Note 318: Lettre de M. Thiers à M. de Barante, 22 août 1840.
(_Documents inédits._)]

[Note 319: C'est ce qui faisait écrire déjà, sous la Restauration, à
la duchesse de Broglie: «La marotte de nos libéraux, c'est l'économie;
ils ne voient dans la liberté qu'une soupe économique.» (_Souvenirs du
feu duc de Broglie_, t. II, p. 95.)]

[Note 320: Lettre à M. Guizot, 29 août 1840. (_Mémoires de M.
Guizot._)]


III

M. Thiers avait pu arrêter son plan sans avoir à s'en expliquer devant
les Chambres, alors en vacances. Mais, à défaut du parlement, la
couronne était là, et quelle que fût la prétention du ministre du 1er
mars à gouverner seul, il ne pouvait décider, sans le Roi, des
destinées du pays, dans une crise si redoutable. Nulle part l'offense
du traité du 15 juillet n'avait été ressentie plus vivement que dans
la famille royale, non-seulement par les jeunes princes et princesses,
le duc d'Orléans en tête, dont l'ardeur guerrière fut tout de suite
enflammée[321], mais même par le vieux Roi. À la première nouvelle de
ce qui s'était passé à Londres, il éclata avec une telle véhémence,
que la Reine dut faire fermer la porte de son cabinet pour qu'on
n'entendît pas sa voix dans la galerie. «Depuis dix ans, s'écriait-il,
je forme la digue contre la révolution, aux dépens de ma popularité,
de mon repos, même au danger de ma vie. Ils me doivent la paix de
l'Europe, la sécurité de leurs trônes, et voilà leur reconnaissance!
Veulent-ils donc absolument que je mette le bonnet rouge[322]?» Tandis
que M. Thiers en voulait surtout à l'Angleterre, dans laquelle il
avait espéré, le ressentiment de Louis-Philippe se portait
principalement contre l'Autriche et la Prusse, auxquelles il avait
fait tant d'avances depuis plusieurs années, et sur lesquelles il
s'était habitué à compter. Aussi ne put-il se retenir d'apostropher
rudement les ambassadeurs de ces puissances, la première fois qu'il
les vit après la signature du traité. «Vous êtes des ingrats», leur
dit-il avec une extrême véhémence; et, après leur avoir rappelé tout
ce qu'il avait fait et risqué pour maintenir la paix: «Mais, cette
fois, ne croyez pas que je me sépare de mon ministère et de mon pays;
vous voulez la guerre, vous l'aurez, et, s'il le faut, je démusellerai
le tigre. Il me connaît, et je sais jouer avec lui. Nous verrons s'il
vous respectera comme moi[323].»

[Note 321: Dès le 26 juillet, le duc d'Orléans n'a qu'une
préoccupation, c'est que le gouvernement ne soit pas assez belliqueux.
«Je crains,--écrit-il à son frère le prince de Joinville, alors en mer
pour aller chercher la dépouille de l'Empereur,--je crains que nos
adversaires n'aient l'immense supériorité que donne la volonté bien
arrêtée de faire la guerre dans certains cas, sur l'hésitation, la
mollesse et la pensée secrète de ne jamais faire la guerre dans aucun
cas.» (_Revue rétrospective._)]

[Note 322: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 516.]

[Note 323: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]

Ce prince, si facilement accusé d'être trop peu susceptible pour ce
qui touchait à la dignité de la France, se montrait donc, au premier
abord, plus animé, plus menaçant que M. Thiers. C'est qu'en dépit des
calomnies de l'opposition, sa sensibilité patriotique était des plus
vives. C'est aussi que, très-circonspect dans l'action, il avait
parfois la parole un peu intempérante. Faut-il ajouter que tout, dans
ces scènes, n'était peut-être pas entraînement irréfléchi, et qu'en se
laissant aller à une irritation très-sincère, ce fin politique visait
à produire, au dehors et au dedans, un effet calculé? Au dehors,
convaincu que la résistance du pacha serait invincible, il espérait,
en parlant fort, intimider des puissances qu'il croyait assez
irrésolues et condamnées à de prochains déboires, à d'inextricables
embarras, à d'inévitables divisions. Au dedans, persuadé que M.
Thiers, mis en face des faits, n'oserait se jeter dans une guerre
folle, mais craignant de sa part une manoeuvre que les souvenirs de la
coalition ne rendaient pas improbable, il voulait lui enlever tout
prétexte de rejeter sur la couronne seule la responsabilité d'une
politique pacifique, déplaisante à l'amour-propre national[324].

[Note 324: Un peu plus tard, le Roi expliquait ainsi à M. Pasquier son
attitude presque belliqueuse: «Si, le lendemain du traité, je m'étais
prononcé pour la paix, M. Thiers eût quitté le ministère, et je serais
aujourd'hui le plus impopulaire des hommes. Au lieu de cela, j'ai crié
plus haut que lui, et je l'ai mis aux prises avec les difficultés. Dès
le lendemain du premier conseil, après s'être fait rendre compte de
l'état de l'armée, M. Thiers est venu me trouver, fort découragé, et a
été le premier à me demander de ne rien précipiter. Il fera la paix et
j'aurai, aux yeux du pays, l'honneur d'avoir maintenu nos droits avec
résolution.» (_Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._)]

Pendant qu'il prenait cette attitude devant les diplomates étrangers
et le public français, le Roi se montrait, dans les délibérations
intimes du gouvernement, ému sans doute, anxieux, mais résolu.
Très-peu de jours après la divulgation du traité, M. Thiers, qui
habitait alors à Auteuil, reçut, à six heures du matin, un message du
duc d'Orléans, qui le mandait d'urgence à Saint-Cloud. En arrivant, il
trouva le Roi entouré de sa famille, le visage serein, bien qu'un peu
fatigué; le duc d'Orléans était radieux. «Vous ne serez pas surpris,
dit Louis-Philippe à son ministre, d'apprendre que nous avons passé la
nuit entière à causer de la situation. Nous sommes demeurés tous
d'accord que la France ne doit rien céder du terrain où elle s'est
placée, et que l'Europe doit être avertie que nous ne reculerons pas.
Persévérons donc; je me confie à vous. Agissez avec fermeté, mais avec
prudence, et surtout, autant que l'honneur le permettra, épargnons à
notre pays l'horrible fléau de la guerre.» M. Thiers répondit, sans
être d'ailleurs contredit, que le moyen le plus sûr d'éviter cette
guerre était de montrer à tous que nous ne la craignions pas.
L'entretien se prolongea fort cordial. Au moment où le ministre allait
se retirer, la Reine, lui montrant ses fils, ne put retenir ce cri de
mère: «Au moins soyez prudent, car la guerre me les prendrait tous, et
combien m'en rendriez-vous[325]?» M. Thiers sortit profondément remué
de cette entrevue. À la même époque, le duc de Broglie écrivait, après
une conversation avec Louis-Philippe: «J'ai trouvé le Roi très-résolu,
très-clairvoyant... Nous avons causé à fond, épuisé toutes les
chances, été à toutes les extrémités, je ne l'ai pas vu faiblir un
seul instant[326].»

[Note 325: NOUVION, _Histoire du règne de Louis-Philippe_, t. IV, p.
532, 533.]

[Note 326: _Documents inédits._]

Toutefois, à y regarder d'un peu près, on eût pu, dès cette première
heure, discerner un principe de dissidence entre la politique du
monarque et celle de son ministre. Tant qu'il ne s'agissait que de se
plaindre haut et de menacer, Louis-Philippe ne s'y refusait pas; il
approuvait aussi les armements, et sa prévoyance royale saisissait
très-volontiers cette occasion de renforcer l'état militaire de la
France. Mais il entendait bien ne pas dépasser certaines bornes. Il
était dores et déjà résolu à ne pas laisser la guerre sortir de la
crise actuelle, tandis que M. Thiers, sans être décidé à faire cette
guerre, en acceptait l'éventualité. De là des réserves prudentes,
inquiètes, qui se faisaient jour soudainement dans la conversation du
Roi, au moment même où sa sensibilité patriotique venait de s'épancher
avec le plus d'impétuosité. Bien qu'elles semblassent parfois détonner
avec le reste, il n'y avait là ni duplicité ni même contradiction.
Cette variété d'accent tenait au laisser-aller, aux habitudes
prime-sautières de la parole royale, et aussi à cette vivacité, à
cette mobilité d'imagination qui s'alliaient, chez ce prince, à un
esprit politique très-réfléchi, très-froid et très-calculateur. Dans
les derniers jours de juillet, M. de Sainte-Aulaire, qui venait de
recevoir les instructions du président du conseil et de l'entendre
développer son plan, eut une audience du Roi; celui-ci lui fit les
mêmes recommandations que le ministre, et M. de Sainte-Aulaire fût
sorti convaincu de leur parfait accord si, au moment de lui donner
congé, le prince n'eût ajouté: «Vous voilà bien endoctriné, mon cher
ambassadeur; votre thème officiel est excellent. Pour votre gouverne
particulière, il faut cependant que vous sachiez que je ne me
laisserai pas entraîner trop loin par mon petit ministre. Au fond, il
veut la guerre, et moi je ne la veux pas; et quand il ne me laissera
plus d'autres ressources, je le briserai plutôt que de rompre avec
toute l'Europe[327].»

[Note 327: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]

M. Thiers se rendait-il compte de cette arrière-pensée de
Louis-Philippe? En tout cas, il ne s'en tourmentait pas beaucoup,
persuadé qu'il lui suffirait, à l'heure venue, d'ouvrir les fenêtres
et d'appeler le pays à l'aide, pour avoir raison de toutes les
résistances. La veille même du jour où M. de Sainte-Aulaire s'était
rendu aux Tuileries, il avait vu le président du conseil et lui avait
demandé s'il était assuré que le Roi le suivrait jusqu'au bout. «Pour
le moment, il se montre très-animé, répondit M. Thiers; et s'il est
pris de quelque défaillance pendant l'action, il sera soutenu,
entraîné même par le flot de l'opinion, qu'aucune digue ne pourra
contenir[328].» D'ailleurs, le désaccord n'était qu'éventuel; il
portait sur une hypothèse lointaine que les deux parties espéraient ne
pas voir se présenter: elles comptaient bien que la résistance du
pacha et les embarras des puissances fourniraient à la France
l'occasion de prendre sa revanche, sans qu'il fût question de guerre.
En attendant, elles étaient d'accord sur la conduite immédiate et
avaient intérêt à faire montre de cet accord, le prince pour sa
popularité, le ministre pour son autorité, tous deux pour rendre leur
politique plus efficace au regard de l'étranger. Louis-Philippe disait
bien haut: «Je suis content de M. Thiers; il ne m'a proposé que des
choses fort raisonnables. Il est aussi prudent que moi, et je suis
aussi national que lui. Nous nous entendons très-bien[329].» Et
pendant ce temps, le président du conseil affectait de répéter à tous,
particulièrement aux ambassadeurs étrangers, que le Roi était plus
belliqueux que lui, et qu'il avait peine à le contenir. Ces propos se
répandaient dans le public, et, dès le 29 juillet, Henri Heine, après
avoir raconté l'explosion belliqueuse dont il était le témoin à Paris,
disait: «Ce qui est surtout important, c'est que Louis-Philippe semble
s'être dépouillé de cette vilaine patience qui endure chaque affront,
et qu'il a même pris éventuellement la résolution la plus décisive...
M. Thiers assure qu'il a parfois de la peine à apaiser la bouillante
indignation du Roi.» Il est vrai que Heine ajoutait: «Ou bien, cette
ardeur guerrière, n'est-ce qu'une ruse de l'Ulysse moderne[330]?»

[Note 328: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]

[Note 329: Lettre du capitaine Callier au maréchal Soult, 4 septembre
1840, et lettre du duc Decazes à M. de Barante, 29 août 1840.
(_Documents inédits._)]

[Note 330: _Lutèce_, p. 108.]


IV

Le président du conseil ne perdit pas un jour pour exécuter le plan
qu'il avait conçu. Dès le 29 juillet, le _Moniteur_ annonça les
premières mesures d'armement. Les jeunes soldats disponibles des
classes de 1836 à 1839 furent aussitôt appelés sous les drapeaux, et
l'on ouvrit par voie extraordinaire des crédits considérables pour
l'accroissement de l'effectif et du matériel des armées de terre et de
mer. Aux diplomates étrangers qui venaient demander des explications
sur ces mesures, M. Thiers, réservé, froid, se bornait à répondre que,
dans l'isolement où on l'avait mise, la France n'avait plus qu'à se
régler sur ce qu'elle se devait à elle-même; il ajoutait qu'elle se
préparait aux dangers de la situation qu'on lui avait faite, et que sa
conduite à venir dépendrait de celle qu'on tiendrait envers elle.
Toutes ses démarches, toutes ses paroles, visaient à être ainsi
tranquillement inquiétantes, menaçantes sans provocation. Avec son
habituelle activité, il trouva le loisir d'écrire, sur la question
d'Orient, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er août, un article non
signé, mais dont l'auteur fut tout de suite deviné; cet article se
terminait ainsi: «Il y a un mot, un mot décisif qu'il faut dire à
l'Europe, avec calme, mais avec une invincible résolution: Si
certaines limites sont franchies, c'est la guerre, la guerre à
outrance, la guerre, quel que soit le ministère.» En même temps, il
veillait à ce que ses ambassadeurs près les diverses cours
conformassent leur attitude à la sienne. «J'ai reçu toutes vos
excellentes lettres, écrivait-il le 31 juillet à M. Guizot; je ne vous
dis qu'un mot en réponse: _Tenez ferme_. Soyez froid et sévère,
excepté avec ceux qui sont nos amis. Je n'ai rien à changer à votre
conduite, sinon à la rendre plus ferme encore, s'il est
possible[331].» C'étaient les mêmes recommandations qu'il adressait
verbalement à M. de Sainte-Aulaire sur le point de partir pour
Vienne[332]. À Saint-Pétersbourg, il faisait parvenir un langage plus
menaçant encore. «Qu'on y prenne garde, écrivait-il à M. de Barante
dès le 23 juillet, la France, si elle entre en lice, ne pourra y
entrer que d'une manière terrible, avec des moyens extraordinaires et
funestes à tous; la face du monde pourra en être changée.» Et il
donnait à entendre que, dans ce cas, la Pologne serait soulevée[333].

[Note 331: _Mémoires de M. Guizot._]

[Note 332: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]

[Note 333: Dépêche de M. Thiers à M. de Barante, 23 juillet 1840.
(_Documents inédits._)]

Londres demeurait toujours le principal centre des négociations. M.
Guizot y faisait la figure et y tenait le langage prescrits par son
ministre. Dans un premier entretien avec lord Palmerston, il se
plaignit gravement et sévèrement du passé. «Non-seulement on ne nous a
pas dit ce qu'on faisait, déclara-t-il, non-seulement on s'est caché
de nous, mais je sais que quelques personnes se sont vantées de la
façon dont le secret avait été gardé. Est-ce ainsi, milord, que les
choses se passent entre d'anciens et intimes alliés? L'alliance de la
France et de l'Angleterre a donné dix ans de paix à l'Europe; le
ministère whig, permettez-moi de le dire, est né sous son drapeau et y
a puisé, depuis dix ans, quelque chose de sa force. Je crains bien que
cette alliance ne reçoive en ce moment une grave atteinte, et que ce
qui vient de se passer ne donne pas à votre cabinet autant de force,
ni à l'Europe autant de paix... M. Canning, dans un discours très-beau
et très-célèbre, a montré un jour l'Angleterre tenant entre ses mains
l'outre des tempêtes et en possédant la clef; la France aussi a cette
clef, et la sienne est peut-être la plus grosse. Elle n'a jamais voulu
s'en servir. Ne nous rendez pas cette politique plus difficile et
moins assurée. Ne donnez pas, en France, aux passions nationales, de
sérieux motifs et une redoutable impulsion.» Puis, après avoir indiqué
tous ses pronostics sur les embarras, les impossibilités et les périls
auxquels il fallait s'attendre dans l'exécution du traité du 15
juillet: «Nous nous lavons les mains de cet avenir. La France s'y
conduira en toute liberté, ayant toujours en vue la paix, le maintien
de l'équilibre actuel en Europe, le soin de sa dignité et de ses
propres intérêts.» En même temps qu'il tenait ce langage à lord
Palmerston, M. Guizot avait soin de ne pas rassurer ceux qui, autour
de lui, demandaient, inquiets: Que fera la France? «L'affaire sera
longue et difficile, disait-il. La France ne sait pas ce qu'elle fera,
mais elle fera quelque chose. L'Angleterre et l'Europe ne savent pas
ce qui arrivera, mais il arrivera quelque chose. Nous entrons tous
dans les ténèbres.» Notre ambassadeur, du reste, ne demandait rien, ne
faisait aucune proposition nouvelle, et quelque diplomate, effrayé de
l'avenir, venait-il lui faire des ouvertures conciliantes, il
l'écoutait froidement, sans le rebuter, mais plus occupé d'augmenter
son inquiétude que d'aller au-devant de sa bonne volonté. Il était
visible que le gouvernement français n'éprouvait aucune hâte d'entrer
en pourparlers et qu'il préférait attendre les événements, comptant y
trouver la confirmation de ses pronostics et la revanche de ses
mortifications[334].

[Note 334: _Mémoires de M. Guizot._]

Si cette attitude d'expectative menaçante ne laissait pas que
d'émouvoir certains esprits, soit en Angleterre, soit sur le
continent, un homme du moins ne s'en montrait aucunement troublé,
c'était lord Palmerston. Comme on demandait un jour à M. Guizot, au
sortir d'un entretien avec le chef du _Foreign-Office_, s'il avait
fait quelque impression sur son interlocuteur: «Pas la plus légère»,
répondit-il[335]. La raison en est bien simple: c'est que lord
Palmerston persistait à ne pas croire à cette résistance du pacha sur
laquelle était fondée toute notre argumentation; quand nous
paraissions vouloir attendre les événements, loin de s'en inquiéter,
il s'en félicitait, car, lui aussi, il espérait y rencontrer le
triomphe de sa politique. Dans ses conversations avec notre
ambassadeur, s'il se défendait d'avoir eu l'intention d'offenser la
France, il ne témoignait ni regret, ni velléité de concession, et se
montrait, au contraire, froidement résolu à aller jusqu'au bout. Sa
correspondance avec M. Bulwer, chargé d'affaires à Paris, respirait
une confiance imperturbable dans le succès de son plan, un mépris
hautain de nos menaces. «Vous dites, lui écrivait-il, que Thiers est
un ami chaud, mais un dangereux ennemi; cela peut être, mais nous
sommes trop forts pour être influencés par de telles considérations.
Je doute, d'ailleurs, qu'on puisse se fier à Thiers comme ami, et, me
sachant dans mon droit, je ne le crains pas comme ennemi. La manière
de prendre tout ce qu'il peut dire est de considérer le traité comme
un _fait accompli_, comme une décision irrévocable, comme un pas fait
sur lequel on ne peut revenir.» Presque à chaque ligne de sa
correspondance, on retrouve cette affirmation, «que la France
demeurera tranquille et ne fera pas la guerre[336]». Ses compatriotes
eux-mêmes ne pouvaient comprendre une telle assurance. «Je n'ai jamais
été plus étonné, écrivait alors un membre de la haute société
politique d'Angleterre, qu'en lisant les lettres de Palmerston, dont
le ton est si audacieux, si hardi et si confiant. Quand on considère
l'immensité de l'enjeu dans la partie qu'il joue, quand on voit qu'il
peut allumer la guerre dans toute l'Europe et que la guerre, si elle a
lieu, sera entièrement son oeuvre, on est stupéfait qu'il ne paraisse
pas affecté plus sérieusement par la gravité des circonstances, et
qu'il ne regarde pas avec plus d'anxiété (sinon d'appréhension) les
résultats possibles; mais il cause, sur le ton le plus dégagé, de la
clameur qui s'est élevée à Paris, de son entière conviction que le
cabinet français ne pense nullement à faire la guerre, et que, s'il la
faisait, ses flottes seraient instantanément balayées et ses armées
partout battues. Il ajoute que si ce cabinet essayait de faire une
guerre d'opinion et de surexciter les éléments de la révolution dans
les autres contrées, de plus fatales représailles seraient exercées
contre la France, où les carlistes et les bonapartistes, aidés par
l'intervention étrangère, renverseraient le trône de Louis-Philippe...
Il peut arriver que les choses tournent suivant l'attente de
Palmerston. C'est un homme favorisé d'une bonne fortune
extraordinaire, et sa devise semble être celle de Danton: De
l'audace, encore de l'audace et toujours de l'audace. Mais il y a,
dans son ton, une faconde, une imperturbable suffisance, et une
légèreté dans la discussion d'intérêts d'une si effrayante grandeur,
qui me convainquent qu'il est très-dangereux de confier à un tel homme
la direction sans contrôle de nos relations extérieures[337].»

[Note 335: _The Greville Memoirs, second part_, t. I, p. 302.]

[Note 336: Lettres diverses du 21 juillet au 23 août 1848. (BULWER, t.
II, p. 277 à 282.)]

[Note 337: _The Greville Memoirs, second part_, t. I, p. 298, 299.]

Lord Palmerston rencontrait cependant, dans son pays même, des
difficultés qui eussent embarrassé un esprit moins résolu. La
divulgation du traité du 15 juillet avait causé en Angleterre une
surprise où dominaient le déplaisir et l'inquiétude. La passion du
ministre contre la France ne paraissait pas trouver d'écho chez ses
compatriotes. Beaucoup de ceux-ci, au contraire, s'alarmaient de voir,
pour une question qui ne les intéressait pas, rompre l'alliance des
deux grandes puissances libérales et mettre en péril la paix
européenne. Si les journaux directement inspirés par le chef du
_Foreign-Office_ nous faisaient une guerre haineuse et violente,
plusieurs autres, le _Times_ en tête, blâmaient le traité: on sentait
même que leur opposition eût été plus vive encore, si leur sentiment
national n'avait été souvent blessé par les attaques de la presse
parisienne[338]. En même temps, les radicaux provoquaient, dans toutes
les grandes villes, d'immenses meetings où l'on déclarait «désavouer
hautement toute participation à l'insulte faite à la nation
française», et où des orateurs proclamaient, aux applaudissements de
leur auditoire, que «s'il y avait à choisir entre M. Thiers et une
armée française, d'une part, et lord Palmerston et une armée russe, de
l'autre, il fallait se joindre à la France et à M. Thiers». Sans doute
ces meetings n'avaient pas, sur la direction des affaires, l'influence
qu'eussent voulu leur attribuer certains de nos journaux; mais il n'en
était pas moins vrai que l'opinion anglaise était troublée et
nullement satisfaite.

[Note 338: M. Guizot écrivait à M. Thiers, le 29 juillet: «Je suis
informé ce matin que le _Times_ hésite à continuer son attaque contre
lord Palmerston, tant l'attaque française lui paraît vive et dirigée
contre l'Angleterre elle-même autant que contre lord Palmerston.»
(_Mémoires de M. Guizot._)]

Cet état d'esprit eût dû d'autant plus préoccuper lord Palmerston que
le parlement n'était pas encore en vacances et que tout y faisait
prévoir une interpellation. Quelle n'en pouvait pas être l'issue,
étant données les dispositions des partis? Les radicaux étaient
ouvertement mécontents. Les whigs, s'ils hésitaient à ébranler un
ministère tenant en main leur drapeau, s'inquiétaient de l'atteinte
portée à cette alliance française qui avait été jusqu'ici le premier
article de leur programme. Les tories modérés, sympathiques aussi à
cette alliance, se réservaient, attendant les événements, prêts à
profiter de tout ce qui leur fournirait une arme contre le cabinet.
Seuls, les tories extrêmes se félicitaient hautement du coup frappé
contre l'ennemi héréditaire. En face d'un parlement dont les
dispositions apparaissaient ainsi au moins froides et incertaines,
lord Palmerston n'avait même pas l'avantage de se sentir fermement
appuyé par ses collègues. Il voyait, en effet, renaître dans le sein
du cabinet les oppositions et les hésitations qu'il avait dominées au
moment de la signature du traité. Dans un long entretien qu'ils
eurent, le 28 juillet, avec M. Guizot, lord Melbourne et lord Russell
ne dissimulèrent pas leurs alarmes; lord Melbourne, notamment, sans
abandonner son ministre des affaires étrangères, ne semblait guère
compter sur le succès facile promis par ce dernier. «Si cet espoir est
trompé, disait-il à notre ambassadeur, on ne poussera pas l'entreprise
à bout.» Aussi nous demandait-il de reprendre la proposition tendant à
attribuer la Syrie héréditaire au pacha, «lorsque ce dernier aurait
fait preuve de résistance et que la confiance de lord Palmerston
commencerait à être déjouée». Puis il ajoutait: «La France, qui n'aura
pas voulu aider les quatre puissances à marcher, les aidera à
s'arrêter[339].»

[Note 339: _Mémoires de M. Guizot._]

Lord Palmerston, cependant, prétendait ne rien changer à sa conduite.
Il s'était habitué à exercer une sorte de despotisme au
_Foreign-Office_, allant droit son chemin, sans s'occuper de ses
collègues, plus disposé à malmener qu'à écouter les dissidents[340],
en imposant par sa laborieuse activité[341], par son intrépidité
tenace, par son audace heureuse et par une belle humeur confiante qui
se mêlait étrangement chez lui à un caractère agressif, impertinent et
querelleur; du reste, fort adroit à franchir les défilés
parlementaires où il paraissait s'engager à l'étourdie, sachant alors
unir la ruse à la hardiesse, et se faire retors et dissimulé, sans
cesser au fond d'être impérieux. On le vit bien à la façon dont il se
tira des interpellations sur le traité du 15 juillet. À entendre les
explications qu'il donna, les 6 et 7 août, personne ne tenait plus que
lui à l'alliance française; il affirmait que cette alliance subsistait
et n'était pas atteinte par une dissidence partielle, momentanée, «peu
importante», et qui n'aurait aucune conséquence fâcheuse; d'ailleurs,
ajoutait-il, ce n'étaient pas les puissances qui se séparaient de la
France, mais la France qui avait repoussé toutes les propositions
qu'on lui avait faites. Le ministre se gardait d'avouer que le traité
avait été conclu à l'insu et en cachette de notre représentant. Il se
refusa à en produire le texte: «Ce traité n'aura, dit-il, toute sa
force que lorsqu'il aura été ratifié, et jusque-là il est impossible
de le communiquer.» Ce qui ne l'empêchait pas, en ce moment même, de
le faire exécuter sans attendre la ratification. On se fera, du reste,
une idée de la bonne foi qui présidait à ces explications, en se
rappelant que ce sont ces mêmes discours où lord Palmerston affirmait
n'être pour rien dans l'insurrection de Syrie. Mais peu lui importait
de s'exposer à être convaincu plus tard d'avoir parlé sans sincérité;
il ne voyait que le but actuel; or, ce but, il l'atteignit: il échappa
à tout vote de blâme, et la prorogation du parlement, qui eut lieu
quelques jours après, le 10 août, le délivra, pour un temps, de toute
préoccupation de ce côté.

[Note 340: M. Greville écrivait alors sur son journal: «Rien ne peut
dépasser le mépris avec lequel les palmerstoniens traitent le petit
groupe des dissidents, notamment lord Holland et lord Granville, qui,
disent-ils, sont devenus tout à fait imbéciles.» (_The Greville
Memoirs, second part_, p. 298.)]

[Note 341: Bien qu'homme de salon et de sport, Palmerston travaillait
énormément et faisait presque tout lui-même. «Ce que je fais me
fatigue rarement, disait-il; ce qui me fatigue, c'est ce que je n'ai
pas encore pu faire.» Au terme de sa carrière, il disait à ses amis:
«Je crois être aujourd'hui l'homme politique de l'Europe qui a le
plus travaillé.»]


V

Même débarrassé des Chambres, lord Palmerston n'était pas au terme de
ses difficultés. Ses alliés du continent laissaient voir plus d'un
signe d'hésitation et d'inquiétude. À Vienne, à Berlin, même à
Saint-Pétersbourg, on s'attendait, de la part du pacha, à la
résistance annoncée par la France, et l'on ne croyait pas au succès
facile promis par le ministre anglais[342]. Si le czar prenait
volontiers son parti des complications qui pouvaient ainsi se
produire, il n'en était pas de même des cours d'Autriche et de Prusse.
M. de Metternich, tout en tâchant de faire bonne figure et de prendre
de haut les menaces de M. Thiers, était au fond assez troublé de
l'impression produite en France, de nos armements et de la possibilité
d'une explosion révolutionnaire[343]. L'audace passionnée de lord
Palmerston ne l'alarmait pas moins. Effrayé tout à la fois de son
adversaire et de son allié, il ne demandait qu'à sortir décemment
d'une aventure qui devenait si périlleuse. Il avait réuni chez lui, au
château de Koenigswart, les ambassadeurs des quatre grandes
puissances, et tous les entretiens qu'il avait avec eux tendaient à
trouver une base d'accommodement. Non qu'il crût possible de rien
proposer tout de suite; mais il se préparait pour le moment où la
résistance du pacha aurait donné un premier démenti aux prédictions de
lord Palmerston. «Les engagements pris par les quatre puissances avec
la Porte, disait-il à M. de Sainte-Aulaire, ne peuvent être changés
sans occasion ni prétexte. Aujourd'hui la balle est lancée, il faut la
laisser rebondir. Attendons... Ni vous ni moi ne pouvons prévoir, dans
une telle affaire, quelles conséquences aura la résistance du pacha.
Il est raisonnable d'attendre le jugement de la fortune et de laisser
à chacun la part qu'elle lui fera.» Puis, après avoir indiqué sur
quelles bases il pourrait proposer alors une entente: «En attendant,
ne me faites pas parler. Je ne puis m'engager à adopter telle ou telle
conduite; mais vous pouvez répondre de mes intentions. Je vous donne
ma parole d'honneur qu'elles ne sont pas autres que les vôtres. J'ai
toujours pensé que la France ne pouvait pas être mise en dehors d'une
grande affaire européenne... Il ne s'agit que de trouver un joint, une
transition pour remettre les cinq puissances ensemble. J'y
travaillerai de mon mieux.» En transmettant cette conversation à son
gouvernement, notre ambassadeur avait soin de le mettre en garde
contre certaines illusions. «Ne comptez pas, lui disait-il, que jamais
l'Autriche se sépare de l'Angleterre et de la Russie pour venir se
joindre à nous. Les armées françaises seraient à Vienne que vous ne
l'obtiendriez pas. Mais, dans le conseil des quatre, quand il y aura à
choisir entre une mesure extrême et une mesure modérée, la voix de
l'Autriche appartiendra à la modération, et elle profitera de toutes
les circonstances pour amener une conciliation.» En tout cas, comme le
faisait observer M. de Sainte-Aulaire, la conduite du cabinet de
Vienne dépendait avant tout de ce que serait la résistance de
Méhémet-Ali[344]. M. de Metternich ne cachait pas son état d'esprit au
gouvernement anglais. Il déclarait à l'ambassadeur de la Reine qu'il
ne donnerait ni argent ni soldats pour l'exécution du traité, et que
«si ce traité pouvait tomber tranquillement à terre, ce serait une
très-bonne chose». Aussi écrivait-on de Vienne à lord Palmerston que
le chancelier «était à bout», qu'il «cherchait, jour et nuit, comment
il pourrait _se tirer d'affaire_», et qu'il était résolu à «empêcher
la guerre par tous les moyens, sans s'inquiéter de savoir s'il lui en
reviendrait quelque part d'humiliation ou si l'objet même du traité se
trouverait ainsi complétement manqué[345]».

[Note 342: _Mémoires de M. de Sainte-Aulaire_; correspondance de M. de
Barante et de M. Bresson. (_Documents inédits._)]

[Note 343: La princesse de Metternich, fort hostile à la France,
notait sur son journal, à la date du 2 août: «Les explosions de fureur
du petit Thiers inquiètent un peu les cours.» Le chancelier écrivait
lui-même, le 4 août, au comte Apponyi, son ambassadeur à Paris: «Il
manque au _Napoléon civil_ une chose pour faire le conquérant
militaire, et cette chose, ce sont des ennemis prêts à se présenter
sur les champs de bataille. La guerre politique n'est pas dans l'air,
et il ne dépend pas de M. Thiers de changer à son gré l'état
atmosphérique. Il est en son pouvoir, sans doute, de faire éclater la
tempête de la révolution; mais qui menacerait-elle en premier lieu, si
ce n'est l'édifice de Juillet?... Déployez le plus grand calme
vis-à-vis de M. Thiers. Ne vous laissez pas dérouter par des paroles,
et s'il vous parle de guerre, faites-lui la remarque que, pour la
faire, il faut tout au moins être à deux de jeu. _Pas un soldat ne
bougera à l'étranger._» Dans une circulaire adressée, le 27 août, à
ses agents en Italie et en Allemagne, M. de Metternich constatait
«l'inquiétude du public européen à la lecture des journaux français,
et surtout lorsqu'il avait vu le gouvernement français prendre des
mesures qui décelaient de l'humeur, de la méfiance et la prévision
d'une guerre générale.» Cette circulaire concluait ainsi: «Ce qu'il
faut craindre, c'est que les esprits infernaux ayant été imprudemment
évoqués, ils ne soient difficiles à conjurer, et ne fassent dégénérer
une question toute politique en une affaire de propagande
révolutionnaire.» (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 404, 435,
436, 478 et 480.)]

[Note 344: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]

[Note 345: _The Greville Memoirs, second part_, p. 306.]

À la cour de Prusse, mêmes sentiments. «Ici, écrivait de Berlin le
ministre de France, nous redoutons que l'Angleterre ne pousse
l'exécution trop vivement. Nous sommes embarrassés de ce que nous
avons fait. Nous en acceptons à regret la solidarité; nous savons
très-peu de gré à M. de Bülow[346] de son oeuvre, et nous voudrions
pouvoir nous replacer au point de départ; nous agirions d'autre sorte.
Notre espoir est que rien ne sera précipité et qu'à l'aide des délais
d'une exécution molle et inefficace et de la simple défensive de
Méhémet-Ali, M. de Metternich parviendra à découvrir quelque expédient
qui nous tire de peine[347].»

[Note 346: M. de Bülow était le représentant de la Prusse à Londres,
au moment de la signature du traité du 15 juillet.]

[Note 347: Lettre de M. Bresson à M. de Sainte-Aulaire, 18 septembre
1840. (_Documents inédits._)]

À Londres, les ambassadeurs d'Autriche et de Prusse, toutes les fois
qu'ils rencontraient M. Guizot ou, en son absence, M. de Bourqueney,
ne manquaient pas d'exprimer leur désir de faire rentrer le
gouvernement français dans la négociation, s'excusant, non sans
quelque embarras, du mauvais procédé auquel ils s'étaient associés
pour ne pas se séparer de l'Angleterre. Le ministre de Prusse ajoutait
même, évidemment non sans avoir pris l'avis de son collègue
autrichien: «La difficulté sera extrême pour en finir à Londres
directement avec lord Palmerston, et en restant dans l'ornière où
nous sommes engagés. Il faut non-seulement vous faire rentrer dans
l'affaire, mais la déplacer... C'est à Vienne qu'il faut la porter. Le
prince de Metternich n'est pas engagé comme lord Palmerston... Les
vues pacifiques, la politique de transaction, prévaudront plus
aisément à Vienne qu'à Londres. Le prince de Metternich s'est tenu,
depuis quelque temps, fort à l'écart; mais, n'en doutez pas, si la
solution de l'affaire d'Orient pouvait être son testament politique,
il en serait charmé et il ferait tout pour y réussir[348].»

[Note 348: _Mémoires de M. Guizot._]

Quels que fussent au fond les regrets de l'Autriche et de la Prusse,
on ne pouvait attendre d'elles une initiative un peu résolue; et puis
tous leurs projets de transaction étaient subordonnés à la résistance
du pacha. Mais la politique de conciliation avait alors à Londres un
champion plus décidé et plus pressé: c'était le roi des Belges.
Comprenant quels risques une guerre ferait courir à son jeune État et
à son jeune trône, bien placé par ses liens intimes avec les familles
royales de France et d'Angleterre, comme par son renom personnel, pour
se faire écouter à Paris et à Londres, il chercha et crut avoir trouvé
un moyen de couper court aux embarras du présent et aux périls de
l'avenir. Ce moyen consistait à remplacer la convention du 15 juillet
par un traité entre les _cinq_ puissances, traité garantissant
l'indépendance et l'intégrité de l'empire ottoman. Il écrivit sur ce
thème au roi des Français et à M. Thiers. Si désireux que ce dernier
fût de laisser les événements suivre leur cours, il ne pouvait
éconduire sans façon un tel négociateur. Louis-Philippe, d'ailleurs,
ne l'eût pas permis. Il fut donc répondu, au nom du gouvernement
français, qu'une telle proposition serait acceptable, à une condition:
c'est qu'en garantissant, dans son état actuel, l'intégrité de
l'empire ottoman, le nouveau traité s'appliquerait au pacha comme au
sultan, assurerait au premier les territoires dont il était en
possession par l'arrangement de Kutaièh, en ne les lui conservant, du
reste, qu'à titre viager, et supprimerait entièrement le traité du 15
juillet. Il était indiqué, en outre, très-nettement que la France ne
prenait aucune initiative, qu'elle n'avait rien à demander ni à
offrir, sa dignité ne lui permettant pas de reparaître dans une
affaire qu'on avait essayé de régler sans elle, avant que les autres
puissances n'eussent senti elles-mêmes la nécessité de sa
présence[349].

[Note 349: _Mémoires de M. Guizot._--Cf. aussi lettres de M. Thiers à
M. de Barante, 22 août et 5 septembre 1840. (_Documents inédits._)]

Le roi des Belges accepta pleinement cette façon de poser la question
et se mit aussitôt en campagne à Londres, ou plutôt à Windsor, où il
se trouvait l'hôte de la jeune reine Victoria. Tout parut d'abord lui
réussir. La Reine était de coeur avec lui, bien qu'elle ne pût
désavouer ouvertement son cabinet[350]. Léopold gagna aussi l'appui de
lord Wellington et le décida à parler à lord Melbourne; celui-ci en
fut troublé au point qu'il prit, contre son habitude, une physionomie
toute soucieuse; il écrivait, peu après, à lord John Russell «qu'il ne
pouvait ni manger, ni boire, ni dormir[351]», signe, chez cet aimable
indifférent, d'une préoccupation tout à fait extraordinaire. Plusieurs
autres membres du cabinet n'étaient pas moins émus, d'autant qu'à
cette action secrète des conversations de cour se joignaient l'alarme
et la méfiance croissante d'une partie de l'opinion anglaise; celle-ci
paraissait avoir de plus en plus peur que la paix ne fût mise en
péril, et, sous cette impression, la Bourse baissait rapidement. Lord
Wellington ne se contentait pas d'endoctriner lord Melbourne; il
allait partout répétant son blâme de la politique de lord Palmerston
et disait à M. Guizot, dans le salon de la Reine, assez haut pour être
entendu de tous: «Moi, j'ai une ancienne idée de politique bien
simple, mais bien arrêtée, c'est qu'on ne peut rien faire dans le
monde pacifiquement qu'avec la France. Tout ce qui est fait sans elle
compromet la paix. Or on veut la paix; il faudra donc s'entendre avec
la France[352].» M. de Neumann et M. de Bülow appuyaient les démarches
de Léopold. Enfin, parmi les ambassadeurs anglais près les diverses
cours, plusieurs se montraient inquiets de la politique de leur
ministre: non-seulement lord Granville, ambassadeur à Paris, mais son
chargé d'affaires, M. Bulwer, qui, malgré son intimité avec lord
Palmerston, le trouvait trop dur pour la France[353], et aussi lord
Beauvale, ambassadeur à Vienne, qui déclarait «la convention du 15
juillet inexécutable[354].»

[Note 350: _The Greville Memoirs, second part_, p. 304, 305.]

[Note 351: _Ibid._, p. 303.]

[Note 352: _Mémoires de M. Guizot._--Cf. aussi, sur le même sujet, la
correspondance inédite de M. Bresson et les dépêches citées par
Hillebrand, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 435.]

[Note 353: BULWER, t. II, p. 280 et 283.]

[Note 354: _The Greville Memoirs, second part_, p. 306.]

Le roi des Belges semblait donc avoir conquis ou ébranlé tous ceux sur
lesquels il voulait agir; tous, en effet, sauf lord Palmerston.
Celui-ci demeurait entier dans sa passion et sa confiance, ne se
laissant pas un seul moment troubler par l'agitation qui
l'enveloppait, tenant tête à tous les alarmés et à tous les mécontents
du dehors comme du dedans. Vainement Léopold eut-il avec lui, le 19
août, une conversation de plus de deux heures, il n'obtint à peu près
rien. «L'obstination est grande, racontait-il aussitôt après à M.
Guizot; il y a de l'amour-propre blessé, de la personnalité inquiète;
les noms propres se mêlent aux arguments, les récriminations aux
raisons. Lord Palmerston persiste, d'ailleurs, à dire que Méhémet-Ali
cédera.» Toutefois, le royal négociateur ne se décourageait pas. «Je
continuerai, dit-il; il faut de la patience et marcher pas à pas.» De
nouveaux efforts n'eurent pas plus de succès. Quelques jours après, en
effet, lord Palmerston abordant lui-même ce sujet avec M. Guizot, lui
déclarait qu'il ne pourrait être question du traité général proposé
par le roi des Belges, avant que le traité partiel, conclu entre les
puissances, eût «suivi son cours et atteint son but»; pour le moment,
il fallait «attendre les événements». Et, comme l'ambassadeur de
France lui répondait que cette exécution du traité partiel pouvait
soulever de grandes difficultés, de redoutables périls, compromettre
la paix de l'Europe: «Je sais que vous pensez ainsi, répliqua le
ministre anglais. On verra; si les événements vous donnent raison,
alors comme alors.»

Cependant tant d'obstination faisait mauvais effet. Précisément à
cette époque, on apprit que la fameuse insurrection de Syrie, celle
dont lord Palmerston avait fait tant de bruit, venait d'être
facilement réprimée par Ibrahim. Le crédit du ministre s'en trouvait
quelque peu diminué. Il en eut le sentiment et jugea prudent, sans
fléchir au fond, de modifier son mode de résistance; au lieu de faire
front, il rusa. On put croire, dans les derniers jours d'août, que,
cédant aux instances du roi Léopold, de lord Melbourne et de plusieurs
autres ministres, il se résignait à entrer dans la voie de la
conciliation. «Eh bien, oui, disait-il, je ferai le premier pas (_I'll
move the first_)[355].» Il convint avec ses collègues qu'il enverrait
à lord Granville une dépêche qui donnerait sur le passé des
explications atténuantes, de nature à calmer les susceptibilités de la
France, et qui indiquerait la nécessité d'un traité à cinq pour régler
la situation générale de l'empire ottoman. Mais, quand cette longue
dépêche, datée du 31 août, fut communiquée, le 3 septembre, à M.
Thiers, il apparut qu'elle était seulement une discussion fort aigre
du passé[356]. «Ces vingt pages, écrivait le surlendemain
Louis-Philippe au roi des Belges, ne contiennent que l'énumération des
griefs des _four powers_ contre la France, des contradictions entre
nos actes et nos promesses, etc., et après avoir subi cette rude
épreuve de patience, on ne trouve au bout ni une ouverture ni une
proposition, rien, absolument rien que l'annonce que le traité sera
exécuté[357].» Était-ce simplement, chez lord Palmerston,
l'entraînement naturel et irréfléchi d'un esprit essentiellement
argumentateur, querelleur, possédé de la manie de prouver qu'il avait
toujours eu raison? N'était-ce pas aussi une manoeuvre calculée pour
jouer ceux qui s'imaginaient l'avoir forcé à faire une avance? En tout
cas, le résultat fut complet, et lord Palmerston, put se vanter
d'avoir mis à néant la tentative de transaction poursuivie par le roi
Léopold.

[Note 355: _Mémoires de M. Guizot._]

[Note 356: _Correspondence relative to the affairs of the Levant._]

[Note 357: _Revue rétrospective._]

Pour découvrir, en effet, dans cette dépêche, une ouverture
acceptable, il eût fallu être plus disposé à un rapprochement immédiat
que ne l'était alors M. Thiers. Le ministre français croyait toujours
que les événements d'Orient allaient donner raison à ses pronostics et
que Méhémet-Ali réservait une déconvenue terrible à l'Angleterre et à
ses alliés. Quelques jours avant de recevoir la dépêche de lord
Palmerston, il écrivait à M. Guizot: «Le pacha est capable, sur une
menace, sur un blocus, sur un acte quelconque, de mettre le feu aux
poudres. En preuve, il vous envoie une dépêche de Cochelet. Vous
verrez comme il est facile de venir à bout d'un tel homme! Vous verrez
si, quand je vous parlais, il y a deux mois, de la difficulté de _la
Syrie viagère et de l'Égypte héréditaire_, j'avais raison, et si je
connaissais bien ce personnage singulier!... Tenez pour certain que
s'il y a quelque chose de sérieux sur Alexandrie, ou sur tel point du
pays insurgé ou insurgeable, Méhémet-Ali passe le Taurus et fait
sauter l'Europe avec lui. Les gens qui sont sensibles au danger de la
guerre doivent être abordés avec cette confidence.» Et il ajoutait
d'un ton qui n'était pas celui d'un homme en recherche d'un
accommodement: «Nous attendons le nouveau _memorandum_. La réponse ne
m'embarrasse guère; elle sera adaptée à la demande.» Aussi, dès le 4
septembre, la dépêche connue, M. Thiers écrivait à son ambassadeur à
Londres: «La fameuse note n'arrange rien, elle empirerait la situation
plutôt qu'elle ne l'améliorerait, si nous voulions être susceptibles.
C'est exactement le _memorandum_ du 17 juillet, augmenté de
récriminations sur le passé... Cela interprété au vrai signifie
qu'après avoir accepté l'alliance russe contre Méhémet-Ali,
l'Angleterre nous ferait l'honneur d'accepter l'alliance française
contre les Russes. On n'est pas plus accommodant, en vérité, et nous
aurions bien tort de nous plaindre. Toutefois, il ne faut pas prendre
ceci en aigreur. Il faut être froid et indifférent, dire que cette
note ajouterait au mauvais procédé si nous voulions prendre les choses
en mauvaise part; car, lorsque le traité du 15 juillet nous a si
vivement blessés, nous dire qu'on l'exécutera et qu'après l'exécution
on se mettra avec nous, c'est redoubler le mal[358].»

[Note 358: _Mémoires de M. Guizot._]

Les deux adversaires se retrouvaient donc l'un en face de l'autre,
chacun sur son terrain primitif, attendant tout, celui-ci, de la
résistance de Méhémet-Ali, celui-là, de sa soumission immédiate. Le
résultat dépendait de ce qui allait se passer en Orient. Si les
retards et les complications annoncés par M. Thiers se produisaient,
la situation de lord Palmerston deviendrait très-mauvaise. Si, au
contraire, les mesures coercitives employées contre le pacha
obtenaient le prompt succès prédit par le ministre anglais, ce serait
à la France de se trouver en passe dangereuse. On eût dit deux joueurs
dont chacun a mis audacieusement tout son enjeu sur une seule carte.
Laquelle allait être retournée? Ils ne pouvaient se dissimuler à
eux-mêmes la gravité redoutable d'une telle partie; mais l'un et
l'autre se croyaient assurés de gagner. Entre les deux, cependant, il
y a une différence. La force dans laquelle lord Palmerston mettait sa
confiance était, après tout, une force dont il disposait: c'était
celle des vaisseaux anglais. La force sur laquelle M. Thiers jouait
toute la politique de la France était celle d'un pouvoir étranger,
d'un pacha turc. Il est vrai qu'en croyant à cette force, il se
sentait en communion avec l'opinion régnante dans son pays, tandis que
c'était à l'encontre de ses alliés, de sa souveraine, de plusieurs de
ses collègues et d'une bonne partie de ses compatriotes, que le
ministre anglais proclamait sa foi dans la prompte soumission de
Méhémet-Ali.


VI

Au beau milieu de cette crise, tandis que tous les regards et toutes
les pensées étaient tournés vers l'Orient, on apprit subitement que le
prince Louis-Napoléon, auquel presque personne ne songeait, avait
débarqué, le 6 août, à Boulogne, pour recommencer la pitoyable
échauffourée de Strasbourg.

Contraint, en 1838, à la suite des réclamations de M. Molé, de quitter
la Suisse[359], le fils de la reine Hortense s'était réfugié en
Angleterre. Il y avait poussé plus activement que jamais ses menées
contre la monarchie de Juillet. L'une de ses principales
préoccupations était toujours de lier partie avec la gauche. Dans ce
dessein, il publia sous ce titre: _Idées napoléoniennes_, une brochure
où l'Empereur était présenté comme n'ayant eu d'autre souci que de
fonder la liberté et d'améliorer le sort des classes laborieuses. Le
journal _le Capitole_, fondé à Paris, en juin 1838, avec le concours
d'un aventurier, le marquis de Crouy-Chanel, et d'un sieur Durand,
mêlé aux intrigues de la diplomatie russe, eut pour mission de faire
campagne avec les radicaux, tout en étant l'organe officiel de la
propagande napoléonienne. La faction trouva en outre moyen de gagner
l'appui, plus ou moins ouvert, d'une feuille de gauche, le _Commerce_,
alors dirigée par M. Mauguin; celui-ci, aigri, peu considéré, ruiné,
ne s'était pas montré insensible à certaines séductions. Des
pourparlers furent même engagés avec les hommes du _National_, qui
chargèrent un de leurs amis, M. Degeorge, d'aller conférer avec le
prince; mais on ne put s'entendre, chaque partie prétendant se servir
de l'autre pour faire prévaloir sa cause particulière. Il n'y avait
pas jusqu'aux sociétés secrètes, notamment celle des _Saisons_, où les
agents bonapartistes n'eussent cherché, vainement il est vrai, des
alliés.

[Note 359: Cf. plus haut, t. III, p. 283 à 287.]

En même temps, par des distributions de brochures dans les casernes,
par des promesses de grades ou même d'argent prodiguées aux officiers,
le prétendant tâchait de créer, dans l'armée, des foyers de révolte et
de trahison. C'était principalement sur les garnisons de Paris et du
Nord que portait cet effort de corruption. On se flattait d'avoir
conquis ou tout au moins ébranlé des personnages considérables;
seulement, il faut toujours rabattre des illusions d'émigrés. Quant
aux procédés employés, on en peut juger par un fait révélé plus tard
devant la Cour des pairs. L'un des agents d'embauchage était un ancien
chef d'escadron, M. Le Duff de Mésonan, fort irrité d'avoir été mis à
la retraite en 1838, et devenu conspirateur par dépit. Parcourant
fréquemment la région du Nord, il avait paru plusieurs fois à Lille,
et s'était mis en rapport avec le maréchal de camp Magnan, qui y
commandait. Il se crut bien accueilli par lui et osa lui communiquer
une lettre signée: «Napoléon-Louis», qui était ainsi conçue: «Mon cher
commandant, il est important que vous voyiez tout de suite le général
en question. Vous savez que c'est un homme d'exécution que j'ai noté
comme devant être un jour maréchal de France. Vous lui offrirez
100,000 francs de ma part, et 300,000 francs que je déposerai chez un
banquier, à son choix, à Paris, pour le cas où il viendrait à perdre
son commandement.» Le général Magnan a, depuis, solennellement affirmé
qu'il avait repoussé cette ouverture avec indignation. M. de Mésonan
ne le comprit pas ainsi, ou feignit de ne pas le comprendre; il eut
même, plus tard, une nouvelle entrevue avec le général, et celui-ci
était regardé, autour du prétendant, comme un de ceux sur lesquels on
pouvait compter, au moins après un premier succès.

Le retentissement considérable qu'eut en France la proposition de
ramener les restes de Napoléon Ier ne contribua pas peu à exciter les
ambitions et à encourager les illusions de son neveu. Se remuant
beaucoup pour attirer les regards et faire parler de lui, il tâchait
de répandre l'idée qu'il était _persona grata_ auprès des
gouvernements européens, se targuait des relations qu'il avait en
effet avec M. de Brünnow et la cour de Russie, laissait ou même
faisait répandre la nouvelle qu'il voyait lord Melbourne et lord
Palmerston. «Le parti se pavane, fait grand bruit de lui-même,
écrivait de Londres, le 30 juin 1840, M. Guizot à M. de Rémusat. Le
prince Louis est sans cesse au parc, à l'Opéra. Quand il entre dans sa
loge, ses aides de camp se tiennent debout derrière lui. Ils parlent
haut et beaucoup; ils racontent leurs projets, leurs correspondances.
L'étalage des espérances est fastueux.» L'attention du gouvernement
français était donc en éveil. Il lui était revenu, d'autre part,
quelques indices des tentatives d'embauchage; il savait, par exemple,
que «Lille était fort travaillé». Toutefois il n'avait découvert rien
de précis sur les desseins du prince: il avait seulement le sentiment
un peu vague qu'un coup se préparait, soit pour la rentrée des
cendres, soit même pour une époque plus proche. «Je crois à une
tentative», écrivait M. de Rémusat, le 12 juillet 1840.

L'émotion et l'agitation produites en France par la divulgation du
traité du 15 juillet parurent à l'aventureux prétendant une occasion
qu'il fallait aussitôt saisir. Imperturbablement confiant dans son nom
et dans son étoile, toujours hanté des souvenirs de 1815, il résolut
de se jeter, avec une poignée de partisans, sur un point de la côte
française, pour y recommencer le retour de l'île d'Elbe. Boulogne fut
choisi à cause de sa proximité et aussi parce que l'un des officiers
du 42e de ligne, dont un détachement y tenait garnison, le lieutenant
Aladenise, était du complot. Débarquer avant le jour, enlever les
soldats du 42e, s'emparer de la ville et des cinq mille fusils
enfermés dans le château, de là se porter sur les places du Nord où
l'on se croyait assuré du concours du général Magnan, et enfin gagner
Paris, en entraînant toutes les troupes sur le passage, tel était le
plan ou plutôt le rêve du prince. Les préparatifs se firent en grand
secret. Un paquebot à vapeur fut loué par un tiers, sous prétexte de
partie de plaisir. Avec une presse à main, on imprima, à l'avance, des
proclamations à l'armée, au peuple français, aux habitants du
Pas-de-Calais, ainsi qu'un décret prononçant la «déchéance de la
dynastie des Bourbons d'Orléans», nommant M. Thiers président du
gouvernement provisoire et le maréchal Clausel commandant en chef de
l'armée de Paris. Le 3 août, tout le matériel fut transporté à bord,
argent, armes, munitions, uniformes, chevaux, voitures et jusqu'à un
aigle vivant auquel un rôle était sans doute réservé dans le drame qui
allait se jouer. À minuit, le prince s'embarqua et alla prendre, sur
divers points de la Tamise, ses compagnons, au nombre d'une
soixantaine. Parmi eux, étaient quelques anciens officiers, le colonel
Vaudrey et le commandant Parquin, qui tous deux avaient pris part à
l'attentat de Strasbourg; les colonels Voisin et Bouffet-Montauban, le
commandant de Mésonan, enfin le plus élevé en grade, le général
Montholon, compagnon de l'Empereur à Sainte-Hélène. Le gros de cette
armée d'invasion se composait d'une trentaine de soldats libérés que
l'on avait engagés en France, à titre de domestiques. Ajoutez enfin
quelques amis personnels du prince, comme M. Fialin de Persigny et le
docteur Conneau. Divers incidents prolongèrent la traversée, et ce ne
fut que le 6 août, de grand matin, que le paquebot mouilla en face de
Vimereux, à quatre kilomètres de Boulogne.

Débarqués sur la plage, les conjurés y trouvent seulement trois de
leurs partisans, dont le lieutenant Aladenise. Peu d'instants après,
surviennent quelques douaniers qui, malgré toutes les instances et
toutes les promesses d'argent, refusent de se joindre à l'expédition.
On se hâte vers Boulogne, où l'on arrive à cinq heures du matin.
Premier échec devant le petit poste de la rue d'Alton; le sergent qui
le commande résiste aux caresses et aux menaces. Les conjurés sont
contraints de passer outre et arrivent à la caserne du 42e. Ici se
reproduisent les scènes dont le quartier Finckmatt, à Strasbourg,
avait été le théâtre en 1836. Le lieutenant Aladenise fait descendre
dans la cour les soldats à peine réveillés, leur annonce que
Louis-Philippe a cessé de régner, et leur présente le neveu de
Napoléon entouré d'officiers aux brillants uniformes. Ces soldats ne
savent trop que penser ni que faire; quelques cris de: _Vive
l'Empereur!_ accueillent les paroles du prince. Mais bientôt les
officiers, prévenus en ville, accourent à la caserne, parviennent,
malgré les violences des conjurés, à joindre leurs hommes; ceux-ci se
retrouvent à la voix de leurs chefs et se rangent derrière eux. Dès
lors, la partie est perdue pour le prince. À ce moment, au milieu du
tumulte, il lève un pistolet; le coup part. Est-ce par mégarde? La
balle va se loger dans le cou d'un grenadier, après lui avoir coupé
la lèvre et brisé trois dents. Ce coup de feu, loin d'être le signal
d'une lutte désespérée, précipite la retraite des conjurés. Déçus du
côté de l'armée, ils tâchent de soulever le peuple, sans plus de
succès. Bientôt, devant les gardes nationaux qui se rassemblent de
toutes parts, ils se dispersent. Les uns se cachent dans la ville ou
s'enfuient dans la campagne, où ils sont bientôt arrêtés. Le prince et
quelques autres se jettent dans une barque, espérant gagner leur
paquebot. Accourent les gardes nationaux, qui leur crient de
s'arrêter; n'obtenant pas de réponse, ils font feu sur la barque, qui
chavire; l'un des fuyards est tué d'une balle, un second est blessé,
un troisième se noie; le prince et tous les survivants sont faits
prisonniers.

À la nouvelle de cet attentat et de son pitoyable avortement,
«l'impression du public, comme l'écrivait alors un témoin, fut celle
d'une indignation méprisante[360]». Sauf les feuilles radicales, qui
affectèrent de couvrir le vaincu de leur protection hautaine[361],
tous les autres journaux raillèrent et flétrirent sa conduite dans les
termes les plus durs. Le _Constitutionnel_, d'ordinaire sympathique au
bonapartisme, disait: «Dans cette misérable affaire, l'odieux le
dispute au ridicule, la parodie se mêle au meurtre, et, tout couvert
qu'il est de sang, Louis Bonaparte aura la honte de n'être qu'un
criminel grotesque... Si un brave soldat n'était tombé victime de son
dévouement, on n'aurait guère que des rires de pitié pour cet
extravagant jeune homme qui croit nous rendre Napoléon, parce qu'il
fait des proclamations hyperboliques et qu'il traîne un aigle vivant.»
Et ce même journal exprimait la conviction générale, quand il
ajoutait: «Un prétendant au moins est à jamais tombé sous les sifflets
du pays[362].» M. de Chateaubriand proclamait, dans une lettre datée
du 18 août, que «l'entreprise du prince Louis avait ôté à l'arrivée
des cendres une partie de son danger». L'aide de camp du maréchal
Soult, resté à Paris pour le tenir au courant des événements, lui
écrivait, le 22 août: «L'indifférence complète avec laquelle la
tentative de Louis Bonaparte a été accueillie à Paris est le seul
motif qui m'ait engagé à ne pas vous écrire tout exprès pour vous
entretenir de cet événement, dont on ne s'est pas occupé un seul
instant avec intérêt et auquel on n'attache aucune importance[363].»
Quant aux délicats, ils n'avaient pas assez de dédain pour celui que
M. Doudan appelait «ce petit nigaud impérial[364]». À l'étranger,
l'impression fut la même. M. de Metternich traitait fort
dédaigneusement cette tentative: «Je ne vous parle pas de
l'échauffourée de Louis Bonaparte, écrivait-il à son ambassadeur à
Paris. Je n'ai pas le temps de m'occuper de toutes les folies de ce
bas monde. Veuillez toutefois féliciter le Roi en mon nom[365].» Le
chancelier ne se privait pas du plaisir d'ajouter: «Mais que dire du
titre d'_empereur légitime_ que M. de Rémusat avait si généreusement
départi à Napoléon Ier? Si M. de Rémusat a eu raison, il est clair que
Louis Bonaparte n'a pas eu tort[366].» Lord Palmerston éprouvait le
besoin de se défendre vivement d'avoir eu aucun rapport avec «cet
insensé[367]». Enfin, le père du prétendant, l'ex-roi de Hollande
«déclarait», dans une lettre publique, «que son fils était tombé, pour
la troisième fois, dans un piége épouvantable, dans un effroyable
guet-apens, puisqu'il est impossible qu'un homme qui n'est pas
dépourvu de moyens et de bon sens se soit jeté de gaieté de coeur dans
un tel précipice[368].»

[Note 360: _Journal inédit de M. de Viel-Castel_, à la date du 7 août
1840.]

[Note 361: Entre autres le _National_ et la _Revue du progrès_ de
Louis Blanc.]

[Note 362: _Constitutionnel_ des 8 et 9 août 1840.]

[Note 363: _Documents inédits._]

[Note 364: _Lettres de M. Doudan_, t. I, p. 355.]

[Note 365: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 441, 442.]

[Note 366: C'est la même idée qu'exprimait alors le _National_. «On a
ramené, disait-il, tous les souvenirs qui se rattachent au nom qu'il
porte, et l'on ne veut pas qu'il ait songé à revendiquer l'héritage,
lorsqu'un ministre avait proclamé sa légitimité.»]

[Note 367: _Mémoires de M. Guizot_, t. V, p. 263.]

[Note 368: Dans cette même lettre, l'ex-roi de Hollande se plaignait
que son fils eût été mis, à la Conciergerie, dans la chambre qu'avait
occupée Fieschi. Le gouvernement répondit que cette chambre, depuis
qu'elle avait servi à Fieschi, avait subi une transformation complète,
ayant été affectée au logement particulier de l'inspectrice du
quartier des femmes.]

Las de montrer une longanimité qui avait été si mal récompensée, et
craignant de voir se renouveler le scandale de l'acquittement de
Strasbourg en 1838, le gouvernement se décida à comprendre le prince
dans l'instruction judiciaire ouverte au sujet du nouvel attentat, et le
traduisit avec ses complices devant la Cour des pairs. Les débats du
procès commencèrent le 28 septembre. Prenant une pose devenue familière,
depuis dix ans, à tous les conspirateurs poursuivis en justice, le
prince prétendit être un vaincu, non un accusé, et termina ainsi sa
déclaration: «Je représente devant vous un principe, une cause, une
défaite. Le principe, c'est la souveraineté du peuple; la cause, celle
de l'Empire; la défaite, Waterloo. Le principe, vous l'avez reconnu; la
cause, vous l'avez servie; la défaite, vous voulez la venger. Non, il
n'y a pas de désaccord entre vous et moi, et je ne veux pas croire que
je puisse être dévoué à porter la peine des défections d'autrui.
Représentant d'une cause politique, je ne puis accepter, comme juge de
mes volontés et de mes actes, une juridiction politique. Vos formes
n'abusent personne. Dans la lutte qui s'ouvre, il n'y a qu'un vainqueur
et un vaincu. Si vous êtes les hommes du vainqueur, je n'ai pas de
justice à attendre de vous, et je ne veux pas de votre générosité.» M.
Berryer, qui assistait le prince comme avocat, fut, suivant son
habitude, particulièrement habile à concilier sa situation personnelle
avec les exigences de la cause dont il s'était chargé. Dans
l'impossibilité de trouver une justification ou seulement une excuse
sérieuse, il s'écria: «N'est-ce pas là une de ces situations uniques
dans le monde, où il ne peut y avoir un jugement, mais un acte
politique?... Quand tant de choses saintes et précieuses ont péri,
laissez au moins au peuple la justice, afin qu'il ne confonde pas un
arrêt avec un acte de gouvernement... On veut vous faire juges, on veut
vous faire prononcer une peine contre le neveu de l'Empereur; mais qui
êtes-vous donc? Comtes, barons, vous qui fûtes ministres, généraux,
sénateurs, maréchaux, à qui devez-vous vos titres, vos honneurs?» En fin
de compte, l'arrêt, prononcé le 6 octobre, condamna le prince
Louis-Napoléon Bonaparte à l'emprisonnement perpétuel dans une
forteresse du territoire, et ses complices, au nombre de quatorze, à des
peines variant de la déportation à deux ans de prison. Aussitôt après
le jugement, le prince Louis Bonaparte fut conduit au château de Ham, où
avaient été enfermés les ministres de Charles X; il obtint d'avoir pour
compagnons de captivité le général Montholon et le docteur Conneau.

L'opinion s'était montrée fort indifférente aux débats et à leur
issue. L'attention des hommes politiques se trouvait absorbée par les
incidents chaque jour plus graves du conflit oriental. Quant au
public, il s'occupait alors d'un tout autre procès criminel, de celui
qui se déroulait avec mille vicissitudes devant la cour d'assises de
la Corrèze: il s'agissait d'une femme, madame Lafarge, poursuivie pour
avoir empoisonné son mari. Partout, on ne parlait que de cette
affaire, chacun prenant parti, avec passion, pour ou contre l'accusée,
recueillant les dépositions, étudiant les expertises, les
contre-expertises, prêtant l'oreille aux plaidoiries, et attendant le
verdict avec une fiévreuse curiosité. Dans cette émotion générale, le
prétendant de Boulogne, le condamné de la Cour des pairs était
oublié[369]. D'ailleurs, à quoi bon s'inquiéter de lui? N'était-il
pas, aux yeux de tous, un homme absolument fini? Vanité des prévisions
humaines! Quelques années plus tard, l'aventureux conspirateur de
Strasbourg et de Boulogne sera à la tête du gouvernement de la France.
Ramené alors sous les murs du château de Ham, il y prononcera ces
paroles remarquables: «Aujourd'hui qu'élu par la France entière, je
suis devenu le chef légitime de cette grande nation, je ne saurais me
glorifier d'une captivité qui avait pour cause l'attaque contre un
gouvernement régulier. Quand on a vu combien les révolutions les plus
justes entraînent de maux après elles, on comprend à peine l'audace
d'avoir voulu assumer sur soi la terrible responsabilité d'un
changement. Je ne me plains donc pas d'avoir expié ici, par un
emprisonnement de six années, ma témérité contre les lois de ma
patrie[370].»

[Note 369: Madame Swetchine écrivait, le 22 septembre 1840: «Louis
Bonaparte est éteint, annulé, non pas seulement par l'Orient, mais par
le procès Lafarge.» Et M. d'Houdetot, pair de France, écrivait, le 30
septembre, à son beau-frère, M. de Barante: «Notre procès de Boulogne
est bien terne au milieu de tout cela, et madame Lafarge a tout fait
pâlir.» (_Documents inédits._)]

[Note 370: Discours du 22 juillet 1849.]


VII

Cependant M. Thiers demeurait fidèle au plan qu'il avait arrêté dès le
début de la crise. «Il faut se conduire habilement, c'est-à-dire
prudemment, écrivait-il, le 22 août, à M. de Barante. Le premier acte
de prudence c'est d'armer, beaucoup armer, plus qu'à aucune autre
époque, mais sans bruit, sans jactance. Le second acte, c'est
d'observer, d'attendre et de saisir l'occasion. Cette occasion sera
une division entre les puissances, quelque hésitation de la part d'une
ou deux d'entre elles, l'imprévu, enfin, toujours si fécond dans les
situations extraordinaires[371].» Les mesures d'armement se
succédaient, rapides[372]. Aucune considération d'économie, aucun
scrupule de responsabilité n'arrêtaient l'impétueux ministre. Il
n'hésitait pas à pousser jusqu'à ses plus extrêmes limites l'usage des
crédits extraordinaires, ouverts sans intervention des Chambres. Tel
fut le cas des ordonnances qui créèrent douze nouveaux régiments
d'infanterie, six de cavalerie, et dix bataillons de chasseurs;
c'était modifier la composition de l'armée et engager des dépenses
permanentes par simple décision du pouvoir exécutif. M. Thiers fut
plus hardi encore, en ordonnant de même l'érection des fortifications
de Paris.

[Note 371: _Documents inédits._]

[Note 372: Ceux mêmes qui étaient le plus d'avis d'armer se
demandaient parfois s'il n'y avait pas excès. «Je suis de votre avis
sur nos armements, écrivait M. Doudan à M. d'Haussonville; je les
trouve un peu gigantesques. Nous faisons assez de poudre et de bombes
pour faire sauter le monde entier... Si nous avons la paix malgré nos
préparatifs, nous ne saurons que faire de nos provisions. Nous serons
dans la situation de M. de Rambuteau, avec ses cent mille bouquets, un
soir que le bal de l'Hôtel de ville avait été renvoyé.» (_Lettres de
M. Doudan_, t. I, p. 348.)]

On n'a pas oublié tout le bruit qui s'était fait, en 1833, au sujet
des «forts détachés», devenus, dans l'imagination populaire, autant de
nouvelles bastilles destinées à bombarder la capitale, et comment,
devant cette émotion, qui venait s'ajouter aux objections des
prêcheurs d'économie, le gouvernement s'était cru obligé d'interrompre
les travaux alors commencés[373]. Depuis cette époque, il n'avait pas
osé reprendre la question devant les Chambres; toutefois, il l'avait
fait étudier. Une grande commission avait été nommée, en 1836, par le
maréchal Maison, à l'effet de prononcer entre les deux systèmes
rivaux, celui de l'enceinte continue et celui des forts détachés:
après trois ans d'examen, la commission avait conclu à la réunion des
deux systèmes. Tel était l'état de la question en 1840. À la première
nouvelle du traité du 15 juillet, le duc d'Orléans manda l'un de ses
aides de camp, qui appartenait à l'arme du génie, M. de
Chabaud-Latour, et, après lui avoir fait dessiner sur place un croquis
approximatif de l'enceinte et des forts, l'emmena chez M. Thiers. Le
président du conseil, entrant vivement dans les idées du prince et de
son aide de camp, donna six jours à ce dernier pour tracer un plan et
un devis plus précis, puis, muni de ces documents, saisit le conseil
des ministres du projet. Le Roi, qui, de tout temps, avait voulu
assurer la défense de Paris, mais dont le désir avait été entravé par
les sottes préventions du public, fut enchanté de voir une telle
oeuvre prise en main par un ministère «qui le couvrait», comme il
disait malicieusement à un diplomate étranger[374]. Bien qu'inclinant
personnellement à croire que les forts suffisaient, il ne s'obstina
pas dans cette manière de voir; un jour, à l'issue d'une des
nombreuses conférences qu'il avait avec le duc d'Orléans, M. Thiers,
le ministre de la guerre et le commandant de Chabaud, il dit gaiement
à son fils: «Allons, Chartres, nous adoptons ton projet. Je le sais
bien, pour que nous venions à bout de faire les fortifications de
Paris, il faut qu'on crie dans les rues: _À bas Louis-Philippe! Vive
l'enceinte continue!_» Le _Moniteur_ annonça, le 13 septembre, la
décision prise, et les travaux furent aussitôt commencés, sous la
direction du général Dode de la Brunerie. «Nous avons réuni les deux
systèmes, écrivait M. Thiers à M. Guizot. Tous deux sont bons; réunis,
ils sont meilleurs et n'ont qu'un inconvénient, à mon avis, fort
accessoire, c'est de coûter cher. En France, cela est pris, non pas
avec plaisir, mais avec assentiment. On comprend que notre sûreté est
là, et que c'est le moyen de rendre une catastrophe impossible.»

[Note 373: Cf. plus haut, t. II, p. 209 à 214.]

[Note 374: Dépêche du comte Crotti, en date du 10 septembre 1840,
citée par HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 443.]

M. Thiers prenait goût à ce rôle d'organisateur d'armées, à ce
remuement d'hommes et de millions[375]. Ne se rapprochait-il pas ainsi
du grand capitaine qu'il avait accompagné en esprit sur tant de champs
de bataille, et qui régnait en maître sur son imagination? Raconter
les campagnes du premier consul, c'était déjà bien; les continuer, ne
serait-ce pas mieux encore? Les contemporains raillaient souvent cette
tendance à prendre Napoléon pour modèle[376]. Le président du conseil
passait, chaque jour, trois ou quatre heures dans les bureaux des
ministères de la guerre et de la marine, prétendant tout décider par
lui-même, enseignant aux officiers leur métier, et réduisant les deux
ministres spéciaux au rôle de commis. Ou bien il couvrait son parquet
de cartes géographiques et là, étendu sur le ventre, s'occupait à
ficher des épingles noires et vertes dans le papier, tout comme avait
fait Napoléon. À ce régime, son imagination se montait; excitation
dont il savait d'autant moins se défendre qu'il s'y mêlait un
sentiment patriotique très-vif et très-sincère. Comment laisser sans
emploi une année créée avec tant d'activité? Un jour que, dans le
conseil, on avait récapitulé nos forces militaires, le Roi se leva et,
posant la main sur le bras de son président du conseil: «Ah! mes chers
ministres, s'écria-t-il, qu'il est beau d'avoir tant de forces à sa
disposition et de ne pas s'en servir!» M. Thiers n'eût pas tenu ce
langage; il était plutôt disposé à s'en moquer. Non qu'il fût dores et
déjà résolu à la guerre. À la fois tenté et effrayé, l'anxiété
dominait dans son esprit. «Le ciel m'est témoin, écrivait-il à M. de
Barante, que je désire ardemment la paix; cependant je crois que nous
ferions beaucoup de mal à tout le monde. Du reste, cette confiance ne
m'aveugle pas. Je trouve le jeu trop hasardeux pour y mettre, si je
puis faire autrement.» Et à M. de Sainte-Aulaire: «Je sais bien que si
la guerre éclate, mes ennemis diront que c'est moi qui l'ai donnée à
la France. Une guerre où nous serions seuls contre tout le monde, cela
est effroyable. Mais je sais aussi que, si la France se laisse
offenser, mettre de côté, traiter comme le fut autrefois Louis XV,
elle descend dans l'échelle des nations... Mieux vaut la guerre avec
ses horreurs[377].» Il était toutefois visible que, dans cette sorte
de conflit entre des impressions contraires, c'étaient les
belliqueuses qui, avec le temps, gagnaient du terrain. À force de
préparer la guerre, le ministre finissait par s'y habituer, par y
croire, presque par la désirer. «M. Thiers, écrivait alors un des
fonctionnaires du ministère des affaires étrangères, parle avec
enthousiasme de l'immensité de nos préparatifs et dit, à qui veut
l'entendre, qu'avant le printemps nous serons en état de faire avec
avantage la guerre à l'Europe.» Aussi le même témoin ajoutait-il: «On
s'effraye de sa légèreté extrême, de ses emportements, de la jactance
de ses propos, et de cet enivrement qui dépasse ce qu'on pourrait
imaginer[378].» Tous les instincts aventureux du président du conseil
(et Dieu sait qu'il n'en manquait pas chez ce brillant enfant de la
Provence!) se donnaient carrière. À la date du 5 septembre, l'un de
ses confidents, M. Léon Faucher, écrivait à un Anglais de ses amis:
«Thiers croit à la guerre, et s'y prépare[379].»

[Note 375: M. de Sainte-Aulaire rappelle à ce propos que M. Thiers lui
avait dit un jour: «Il faut donner à la France le goût de la guerre et
de la dépense.» (_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)]

[Note 376: Dès le 27 juillet, Henri Heine écrivait: «M. Thiers croit
fermement que sa vocation naturelle, ce ne sont pas les escarmouches
parlementaires, mais la guerre véritable, le sanglant jeu des armes...
Cette croyance à ses capacités de grand capitaine aura tout au moins
la conséquence que le général Thiers ne s'effrayera pas beaucoup des
canons de la nouvelle coalition...; au contraire, il se réjouira en
secret d'être contraint, par une extrême nécessité, à déployer, devant
le monde surpris, ses talents militaires.» (_Lutèce_, p. 100,
101.)--On appelait M. Thiers «le petit Bonaparte», et, sous la plume
de certains plaisants, le ministère du 1er mars devenait le ministère
de Mars Ier.]

[Note 377: Lettres du 20 et du 22 août 1840. (_Documents inédits._)]

[Note 378: _Journal inédit du baron de Viel-Castel_, 21 et 23
septembre 1840.]

[Note 379: Léon FAUCHER, _Biographie et correspondance_, t. I, p. 96.]

Notre ministre paraissait avoir choisi par avance le théâtre de cette
guerre éventuelle. Il ne parlait plus de la porter en Allemagne, comme
il avait fait au lendemain du traité. Aux représentants des petits
États de la Confédération germanique qui s'inquiétaient: «Mais soyez
donc tranquilles, disait-il, nous n'enverrons aucun corps sur le Rhin,
nous n'attaquerons pas l'Allemagne.» Seulement, il ajoutait aussitôt:
«Il en est autrement de l'Autriche. Nous connaissons son côté faible:
là, nous l'attaquerons.» Ce «côté faible» était l'Italie. Dès le mois
d'août, M. Thiers fit des ouvertures au Piémont, pour l'attirer dans
notre jeu, tâchant de réveiller ses ambitions séculaires. «Je pense,
disait-il au représentant de Charles-Albert, que vous n'avez aucune
idée de vous étendre de ce côté-ci des Alpes, tandis que vous pourriez
très-bien cueillir l'artichaut de l'autre côté.» À Berlin, M. Bresson
disait à l'envoyé sarde: «Liez-vous donc à nous, qui pouvons tout
aussi bien vous donner et vous prendre quelque chose, tandis que les
autres ne peuvent que prendre. Vous aimeriez avoir la Lombardie; nous
seuls pourrons vous la donner.» Des menaces se mêlaient à ces caresses
et à ces promesses: «Si l'on ne se joint pas à nous, déclarait M.
Thiers, on sera les premiers à payer les pots cassés. Ce serait une
niaiserie de vouloir respecter les pays qui sont des grandes routes.»
Charles-Albert, fort embarrassé, chercha à éluder toute réponse
positive: il était dans les traditions de sa maison de ne jamais
abattre son jeu d'avance. Toutefois, il laissa voir dès lors que, s'il
lui fallait sortir de sa neutralité, ses préférences politiques le
porteraient plutôt vers l'Autriche absolutiste que vers la France de
1830. Il demanda même au cabinet de Vienne, comme prix de son alliance
éventuelle, de lui garantir la possession de la Savoie; mais sa
demande ne fut pas accueillie. «Nous sommes innocents de ce qui peut
se passer au delà des Alpes», répondit le prince Schwarzenberg[380].
Le gouvernement sarde n'était pas, en Italie, le seul dont le ministre
français cherchât à gagner le concours: le roi de Naples reçut aussi
des ouvertures et parut mieux les accueillir[381].

[Note 380: Cf. les dépêches des envoyés sardes ou autres diplomates
étrangers, citées par HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p.
440 à 442.]

[Note 381: _Ibid._, p. 442.]

Ces démarches de notre diplomatie ne pouvaient demeurer ignorées de
l'Autriche. À Paris, du reste, on ne désirait pas qu'elles le fussent,
car on comptait sur elles pour intimider le cabinet de Vienne. Le Roi
se prêtait volontiers, pour sa part, à cette tactique comminatoire.
«Tenons bon, disait-il souvent, et nous les ferons _bouquer_.» Il
calculait, en conséquence, son langage aux ambassadeurs. «Comte
Crotti, disait-il un jour, avec une extrême animation, à l'envoyé
sarde, voulez-vous savoir où l'on en viendrait sans ma vigilance, sans
ma fermeté? À la dictature de Thiers ou du maréchal Clausel et à la
révolution partout... Les puissances y perdront leurs dents, car
Méhémet-Ali est inattaquable... Je ferai, certes, tout ce qui dépend
de moi pour que la guerre n'arrive pas; mais je le crois à peine
possible. Alors l'empereur de Russie aura atteint son but. Reste à
savoir s'il tirera de la guerre le parti qu'il en attend. Même s'il
m'expulse du trône, ce qu'il désirerait, et d'un seul coup de pied
(ici le Roi fit du pied le mouvement), il n'aura fait que favoriser
tous les révolutionnaires, ébranler tous les trônes.» Et un autre
jour: «Je n'ai rien contre la Prusse; mais, quant aux poltrons qui se
cachent derrière les autres (ceci s'adressait à la cour de Vienne),
nous saurons bien les atteindre[382].» Vers la fin d'août, il
renouvela la scène qu'il avait déjà faite à l'ambassadeur d'Autriche
dans les derniers jours de juillet. «Les puissances, lui dit-il, se
trompent lourdement, si elles comptent sur ma patience illimitée;
cette patience trouvera son terme en même temps que celle de la
nation, qui n'est pas bien grande. Au surplus, ce n'est pas la
première impertinence qu'on m'ait faite; si je n'ai pas paru me
ressentir des autres, ce n'est pas faute de les apercevoir, mais parce
que je les ai méprisées. On eût dû comprendre, cependant, que moi
seul, bien plus que cet empereur de Russie dont on a tant de peur,
j'ai la puissance de préserver l'Europe d'un débordement
révolutionnaire; seul, entre tous les souverains actuels, je me sens
en mesure de tenir tête à la gravité des conjonctures.» Le tout
accompagné de menaces dédaigneuses, de traits acérés contre M. de
Metternich, d'éclats de voix qui retentissaient jusque dans la pièce
voisine, où était la Reine avec la cour. M. de Rothschild, qui s'y
trouvait également, laissait voir son trouble. Comme, en sortant du
cabinet royal, le comte Apponyi priait la Reine de calmer le Roi, elle
répondit «qu'elle ne se mêlait nullement d'affaires, mais qu'en ce qui
touchait l'honneur français, elle était aussi susceptible que le Roi
et plus animée.» L'ambassadeur autrichien alla se plaindre à M.
Thiers: «À qui le dites-vous? répondit celui-ci, non sans malice; je
fais ce que je peux pour le calmer[383].» Cette scène eut un tel
retentissement, que les journaux en donnèrent le récit plus ou moins
exact, mettant en scène Louis-Philippe et lui faisant honneur de son
patriotisme. Les Tuileries, d'ailleurs, entendaient parfois un langage
plus menaçant encore: c'était celui du duc d'Orléans, qui disait tout
haut, vers la fin d'août, «que, dans l'état actuel des esprits, la
guerre était nécessaire pour la France, et qu'il la désirait
ardemment[384].» Quelques semaines plus tard, faisant allusion aux
émeutes que faisait craindre, à Paris, l'excitation populaire: «J'aime
mieux, s'écriait-il, succomber sur les rives du Rhin ou du Danube que
dans un ruisseau de la rue Saint-Denis!»

[Note 382: Dépêches du comte Crotti du 27 août et du 5 septembre 1840.
(HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, p. 444.)]

[Note 383: _Journal de M. de Viel-Castel_, correspondance du feu duc
de Broglie, et lettre du duc Decazes à M. de Barante. (_Documents
inédits._)]

[Note 384: Dépêche du comte Crotti, du 24 août 1840, citée par
HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 443.]

Si, à la cour, on était à ce point animé, que ne devait pas être
l'emportement de la presse! Une bonne partie des journaux de Paris et
de la province ne semblaient occupés qu'à menacer l'Europe d'une
guerre et de plusieurs révolutions, avec des allusions souvent peu
voilées aux frontières du Rhin. C'était surtout avec les feuilles
anglaises que s'échangeaient, à travers la Manche, de véhémentes
invectives, d'amères récriminations. «La discussion, disait le
_Constitutionnel_, n'est presque plus engagée de parti à parti; elle
l'est de peuple à peuple[385].» La presse semblait comme une seconde
puissance qui négociait, déclamait, menaçait à côté de la puissance
exécutive, parlant plus haut et frappant plus fort. Le conflit
diplomatique n'en était ni simplifié ni moins dangereux. Dès le 2
août, le duc de Broglie, quoique favorable alors à la politique de M.
Thiers, exprimait le voeu que «l'action de la presse se régularisât un
peu». «Il faut éviter, ajoutait-il, de rallier contre nous toute
l'Angleterre autour de Palmerston et d'inquiéter l'Europe à ce point
qu'on fasse d'une alliance bancroche sur un point spécial une alliance
solide sur la généralité même des choses[386].» Le 8 août, M. Duchâtel
écrivait: «Les bavardages des journalistes ne conviennent pas aux
hommes d'État, et, par susceptibilité pour soi-même, il ne faut pas
provoquer justement l'amour-propre des autres... Tout en nous montrant
dignes et résolus, ne forçons pas nos voisins à se fâcher contre nous
par point d'honneur. Maintenons notre honneur, ne blessons pas celui
des autres[387].» Le 15 août, c'est M. de Barante qui, de
Saint-Pétersbourg, jugeait ainsi la situation: «Il y a un désir si
universel de la paix, que je ne craindrais point, si l'orgueil
français et l'orgueil anglais ne se trouvaient en présence. Tous deux
sont âpres et peu accoutumés à reculer.» Le même diplomate écrivait
encore le 1er septembre: «Je suis confondu et affligé des
fanfaronnades des journaux... Je ne puis supposer que le ministère ait
lâché cette meute qui accroît les difficultés d'une situation déjà
périlleuse... Notre dignité en souffre. C'est irriter sans
intimider[388].»

[Note 385: 19 août 1840.]

[Note 386: Lettre à M. Guizot. (_Documents inédits._)]

[Note 387: _Mémoires de M. Guizot._]

[Note 388: _Documents inédits._]

M. Thiers se défendait d'être pour quelque chose dans ces violences.
«J'ai fait de grands efforts pour calmer la presse», écrivait-il à M.
de Barante, le 23 août[389]. Mais il avait plus de peine qu'un autre à
se dégager pleinement de cette compromettante solidarité; il
souffrait, en cette circonstance, de la part qu'il avait donnée aux
journaux dans son action politique et des liens qu'il avait laissés
s'établir entre eux et le gouvernement. Ajoutez que les feuilles
officieuses, celles où les cabinets étrangers pouvaient se croire
autorisés à chercher la pensée du ministère français, celles dont les
rédacteurs recevaient, de notoriété générale, les confidences et les
inspirations du président du conseil, étaient, pour la plupart, des
feuilles de gauche, et avaient pris, dans l'opposition, l'habitude de
traiter les affaires étrangères sur un ton peu fait pour rassurer
l'Europe. «Il faut convenir, disait le _Journal des Débats_, que le
langage de nos journaux ministériels n'est que trop propre à nous
représenter, au dehors, sous ce faux jour de tapageurs et de
brouillons. Ne sachant pas être dignes et fermes, ils prennent des
airs fanfarons. C'est le malheur, c'est la fatalité, c'est la punition
des ministres du Ier mars de traîner à leur suite les organes d'un
parti qui ne peut pas se défaire de ses habitudes d'agitation. La
gauche a fait beaucoup de sacrifices au ministère actuel; mais la
dernière chose qu'un parti sacrifie, c'est son langage. Quand on a
parlé si longtemps propagande, guerre de principes, révolution
universelle, il est difficile de revenir à des formes de discussion
plus modérées[390].» Aussi M. de Tocqueville, qui pourtant appartenait
alors à la gauche et qui penchait personnellement vers une politique
belliqueuse[391], écrivait-il, le 9 août, à son ami M. de Beaumont:
«Je n'approuve point le langage de la presse officielle; ces airs de
matamores ne signifient rien. Ne saurait-on être fermes, forts et
préparés à tout, sans jactance et sans menace? Il faut faire,
assurément, la guerre dans telle conjoncture, aisée à prévoir; mais
une pareille guerre ne doit pas être désirée ni provoquée, car nous ne
saurions en commencer une avec plus de chances contre nous[392].»

[Note 389: _Ibid._]

[Note 390: 30 septembre 1840.]

[Note 391: M. de Tocqueville écrivait alors que les plus sages
réflexions «ne l'empêchaient pas, au fond de lui-même, de voir avec
une certaine satisfaction toute cette crise.» Et il ajoutait: «Vous
savez quel goût j'ai pour les grands événements et combien je suis las
de notre petit pot-au-feu démocratique bourgeois.» (_Nouvelle
correspondance de M. de Tocqueville_, p. 180.)]

[Note 392: _Ibid._]

Naturellement, le langage de la presse radicale était pire encore que
celui de la presse ministérielle. Le _National_ évoquait 1792, et
levait ouvertement le drapeau de la guerre de propagande et de
l'insurrection universelle; il demandait qu'on devançât la coalition
sur le Rhin comme en Italie, et prétendait avoir reçu d'Allemagne, de
Belgique, de Hollande, de Suisse, des rapports qui garantissaient à la
France le concours des peuples contre les rois de l'Europe. En même
temps, il travaillait à tourner contre la monarchie de Juillet, autant
que contre l'étranger, l'irritation du sentiment national: «Vous avez
pris, disait-il au gouvernement, la couardise pour de l'habileté. Vous
vous félicitiez de la paix acquise au prix de vos bassesses.
Aujourd'hui, vous recueillez le prix de vos ignominies. Vous êtes
traînés comme des poltrons à la queue de l'Europe. Elle vous rejette,
vous méprise et vous insulte... La guerre n'est pas possible pour
Louis-Philippe, car la guerre, pour lui, c'est le suicide... Si M.
Thiers ne veut pas se joindre à la trahison, s'il est autre chose
qu'un brouillon qui se sert des événements pour agir sur les fonds
publics[393], il pressera toutes les mesures d'armements, au lieu de
les arrêter... Si quelque influence fatale domine le ministère, qu'il
la désigne en s'éloignant.» Du reste, tout en excitant ainsi M. Thiers
contre la couronne, le _National_ n'était pas disposé à le ménager; il
l'accusait sans cesse de «reculade», le traitait de «fanfaron de
dictature», dont «la fatuité impertinente était pire peut-être qu'une
audacieuse et manifeste trahison». Et il lui criait: «Pourquoi donc
êtes-vous là plutôt que M. Molé? Avec lui, nous aurions la honte et la
paix; avec vous, nous n'avons pas moins la honte, et la paix est de
plus en plus compromise.»

[Note 393: Ces mots faisaient illusion à une polémique d'une extrême
violence qui occupa alors les journaux. Certains scandales de Bourse
avaient fourni à des feuilles ennemies du cabinet, à la _Presse_ entre
autres, un prétexte d'accuser M. Thiers, et surtout son beau-père, M.
Dosne, d'avoir, en jouant à la baisse grâce à la connaissance
anticipée des nouvelles extérieures, gagné des sommes considérables.
L'affaire fit tant de bruit que les journaux officieux durent publier
un démenti formel, et que M. Dosne écrivit une lettre pour déclarer
que, depuis sa nomination comme receveur général, il ne s'était livré
à aucune opération de Bourse. Comme il arrive en pareil cas, les
démentis ne désarmèrent pas les accusateurs. Cette polémique devait,
plusieurs mois après, trouver un écho à la Chambre des députés (séance
du 4 décembre 1840) et provoquer une réponse indignée de M.
Thiers.--Henri Heine écrivait à propos de ces accusations, le 7
octobre 1840: «Que M. Thiers ait spéculé à la Bourse, c'est une
calomnie aussi infâme que ridicule; un homme ne peut obéir qu'à une
seule passion, et un ambitieux songe rarement à l'argent. Par sa
familiarité avec des chevaliers d'industrie sans convictions, M.
Thiers s'est lui-même attiré tous les bruits malicieux qui rongent sa
bonne réputation. Ces gens, quand il leur tourne maintenant le dos, le
dénigrent encore plus que ses ennemis politiques. Mais pourquoi
entretenait-il un commerce avec une semblable canaille? Qui se couche
avec des chiens, se lève avec des puces.» (_Lutèce_, p. 130.)]

Aux articles de journaux se joignaient des écrits de moins courte
haleine. Un homme de talent, encore peu connu, M. Edgard Quinet,
publiait sous ce titre: «1815 et 1840», une brochure toute brûlante de
passion patriotique et guerrière, où il demandait la destruction des
traités de Vienne et la conquête des frontières du Rhin, rêvant, du
reste, non sans quelque naïveté, de persuader à l'Allemagne que ce
serait son plus grand bien. «La bataille de la Révolution française,
disait-il, a duré trente ans. Victorieux au commencement et pendant
presque toute la durée de l'action, nous avons perdu la journée, vers
le dernier moment. Cette bataille séculaire ressemble à celle de
Waterloo, heureuse, glorieuse, jusqu'à la dernière minute qui décide
de tout. La Révolution a rendu son épée en 1815; on a cru qu'elle
allait la reprendre en 1830. Il n'en a point été ainsi. Ce grand corps
blessé ne s'est relevé que d'un genou. Depuis vingt-cinq ans, nous
voilà courbés sous des fourches caudines, nous efforçant de faire
bonne contenance... Si la Révolution a été vaincue en 1815, le droit
public, fondé sur les traités de Vienne, est la marque légale,
palpable, permanente, de cette défaite. Soumis aux traités écrits avec
le sang de Waterloo, nous sommes encore légalement, pour le monde, les
vaincus de Waterloo.» C'est la revanche de cette grande défaite que M.
Quinet veut poursuivre par la guerre, guerre immense, terrible, où il
ne nous faudra compter que sur nous-mêmes» et où «nous ne pourrons
reculer sans périr». Puis l'auteur s'écriait: «Mettez donc la main sur
le coeur. Êtes-vous d'humeur à faire de chacune de nos cités, s'il le
faut, une Saragosse française? Sentez-vous la terre frémir sous vos
pas et, dans vos poitrines, la force nécessaire pour décupler celle du
pays?... Dans ce cas, après avoir invoqué votre droit, acceptez la
guerre. Sauvez la France!»

Le bruit de ces déclamations, venant s'ajouter à celui des armements,
jetait le trouble dans les esprits. Il semblait à tous que la France fût
à la veille d'événements redoutables. Par moments même, dans tel
département, la nouvelle se répandait que la guerre venait d'être
déclarée, et il fallait que le préfet la démentît officiellement. Ce
n'était partout que clameurs contre l'Anglais, chants de la
_Marseillaise_. On intercalait dans les pièces de théâtre des phrases
belliqueuses, aussitôt saisies et applaudies[394]. Cette effervescence
pouvait n'avoir pas de trop graves inconvénients, si la résistance
victorieuse du pacha devait prochainement donner raison à notre
politique et mettre fin à la crise d'une façon flatteuse pour notre
amour-propre. Mais si cette prévision était trompée, que ferait-on de
cette opinion surchauffée? Comment la contenir ou la satisfaire?
D'ailleurs, tout semblait alors concourir à exciter les esprits. Le
parti radical continuait plus bruyamment que jamais, par toute la
France, sa campagne de banquets réformistes et socialistes[395]. Les
deux agitations révolutionnaire et belliqueuse se mariaient pour ainsi
dire. Au retour tumultueux du banquet de Châtillon, dans la soirée du 31
août, on cria: _Mort aux Anglais!_ et la police craignit un moment une
attaque contre l'ambassade d'Angleterre[396]. Vainement les journaux
ministériels, le _Siècle_ et le _Courrier_, représentaient-ils que cette
agitation des partis extrêmes était peu opportune à l'heure où il
convenait de réunir toutes les opinions contre l'étranger: le _National_
répondait «que si le ministère était de bonne foi dans ses
manifestations patriotiques, il ne pouvait qu'applaudir à un tel élan de
l'esprit révolutionnaire, parce qu'il y trouverait un point d'appui; que
si, au contraire, il jouait la comédie, ou si seulement il était faible
et incertain, les amis du pays devaient voir avec satisfaction tout ce
qui tendait à le surveiller et à le stimuler.»

[Note 394: C'est à ce propos que Louis-Philippe disait un jour: «Les
Français aiment à claquer comme les postillons; ils n'en savent pas
les conséquences.»]

[Note 395: Cf. plus haut, p. 181 et suiv.]

[Note 396: Léon FAUCHER, _Biographie et Correspondance_, t. I, p. 97,
98.]

À cette même époque, comme pour montrer que tout était ébranlé et
troublé à la fois, éclatait, à Paris, un mouvement de grèves comme on
n'en avait pas encore connu de pareil. Les tailleurs donnèrent le
signal; d'autres suivirent. Les ouvriers réclamaient une augmentation
des salaires ou tout au moins une diminution des heures de travail.
Bien que, dans la législation d'alors, le seul fait de la coalition
constituât un délit, le gouvernement montra d'abord quelque tolérance,
fermant les yeux sur les réunions illégales des grévistes, en
autorisant même formellement quelques-unes. Loin d'être calmée par ces
ménagements, l'agitation ne fit que croître: les grèves s'étendirent;
on établit, pour les soutenir, des caisses de secours; une véritable
pression, des violences même furent exercées sur les ouvriers qui
répugnaient à quitter leurs ateliers. La police, ne pouvant plus
longtemps fermer les yeux, usa de la force pour dissoudre les réunions
et fit d'assez nombreuses arrestations. Par contre, la presse radicale
prit en main la cause des grévistes, attribuant tous les conflits qui
se produisaient «à la mauvaise organisation du travail, aux
préférences de la loi pour les puissants, à sa sévérité pour les
faibles». «Notre parti, disait le _National_ du 30 août, sympathise
avec les ouvriers, parce que leur cause est juste... Il faut que les
conditions du travail soient changées; il faut que le crédit se
réorganise; il faut enfin une autre base à l'ordre social tout
entier.» Le _National_ eût été sans doute fort gêné d'indiquer quelle
serait cette nouvelle société; il se tirait d'embarras en concluant à
une vaste enquête. À la fin d'août, la grève avait gagné les tailleurs
de pierre, les maçons, les charpentiers, les mécaniciens, les
charrons, les vidangeurs, les cotonniers, les bonnetiers, les
cordonniers, les ouvriers en papiers peints. Des désordres qui se
produisirent, le 31 août au soir, au retour du banquet de Châtillon,
furent une excitation nouvelle pour les ouvriers, dont l'attitude
devint de plus en plus menaçante. On les vit, le lendemain et les
jours suivants, se réunir en grand nombre, dès le matin, aux diverses
barrières de Paris, à Vaugirard, à Pantin, à Ménilmontant, à
Saint-Mandé. Après avoir entendu les discours enflammés des meneurs
auxquels tâchaient de se mêler les chefs des sociétés secrètes, des
bandes se formaient, qui parcouraient la ville, forçant les ouvriers
qui travaillaient encore à faire grève. Le 3 septembre, plusieurs
sergents de ville qui cherchaient à empêcher une violence de ce genre
dans la fabrique d'armes de M. Pihet, furent frappés mortellement à
coups de poignard. Des rassemblements obstruaient la circulation sur
certains points des boulevards ou des quais. Les choses tournaient de
plus en plus à l'émeute; Paris prenait une physionomie inquiétante;
les travaux se trouvaient presque partout interrompus, et la Bourse
baissait d'un franc en un seul jour. Le gouvernement comprit qu'il
n'était que temps de faire preuve d'énergie. Le préfet de police fit
afficher la loi sur les attroupements et y joignit un «avis aux
ouvriers», promettant protection à ceux qui voulaient travailler et
adressant des avertissements sévères aux perturbateurs et aux
embaucheurs. Les troupes furent mises sur pied pour agir de concert
avec la garde municipale; des charges de cavalerie, sabre au poing,
dispersèrent les rassemblements, tandis que la police opérait de
nombreuses arrestations. La presse radicale cria, naturellement, à la
cruauté, et accusa le ministère de vouloir provoquer une sédition pour
distraire le public des embarras et des humiliations de sa politique
extérieure.

Cependant le désordre continuait toujours; il fut même bientôt visible
que les meneurs, croyant la population suffisamment échauffée,
allaient tenter un coup de force. En effet, le 7 septembre au matin,
les ébénistes du faubourg Saint-Antoine quittent en masse leurs
ateliers; d'autres corps d'état se joignent à eux. Ils résistent aux
sergents de ville et aux gardes municipaux qui veulent les disperser.
Bientôt toutes les rues qui vont de la Bastille aux extrémités du
faubourg sont encombrées. Un omnibus qui passe est renversé, et, sur
trois ou quatre points, on commence des barricades. Des rassemblements
se forment sur la place Maubert et dans le faubourg Saint-Marceau.
Mais le gouvernement est sur ses gardes; il a réuni dans Paris des
forces considérables. En très-peu de temps, suivant un plan tracé par
le maréchal Gérard, les troupes occupent en nombre les points menacés;
le rappel est battu dans tous les quartiers, pour faire prendre les
armes aux gardes nationaux. Ce grand déploiement de force décourage
les perturbateurs, qui, d'ailleurs, n'ont pas de chefs capables de les
mener à la bataille. L'émeute est étouffée en son germe. Les jours
suivants, les ouvriers, convaincus que la lutte serait impossible, se
tiennent cois. C'est ensuite affaire aux tribunaux de juger les
nombreux individus arrêtés. Ils en condamnent plusieurs à des peines
légères, ce qui fournit occasion à la presse radicale d'attaquer les
juges, comme naguère elle a attaqué la police. En même temps, cette
presse, tirant argument de ce que les grévistes se sont heurtés à la
résistance du gouvernement, répète, avec plus de force, que la
révolution politique est le préliminaire indispensable de la
révolution sociale[397]. Toutefois, si l'ordre matériel se trouvait
rétabli, la paix n'était pas faite dans les esprits: beaucoup
d'ouvriers sortaient de là, aigris, pleins de ressentiments, plus que
jamais préparés à être la proie des sophistes du socialisme. M. Louis
Blanc saisit cette occasion pour lancer une brochure sur
l'_Organisation du travail_, qu'il adressa tout spécialement aux
grévistes. Cet écrit, devenu bientôt tristement fameux, devait faire
de grands ravages dans le monde populaire: il y aura lieu d'en
reparler plus tard.

[Note 397: Article du _National_ du 11 septembre 1840.]

La menace de la guerre sociale, venant s'ajouter à celle de la guerre
étrangère, ne contribuait pas peu à donner je ne sais quoi de sinistre
à la situation. Aussi l'alarme était-elle grande. «Une inquiétude
générale suspend toute entreprise, disait le _National_; les travaux
de la paix ne peuvent plus s'exécuter.» Nous lisons, vers la même
époque, dans le journal qu'écrivait l'une des princesses royales pour
le prince de Joinville, alors en route vers Sainte-Hélène:
«L'inquiétude des esprits est extrême relativement à la guerre; les
fonds descendent avec une effrayante rapidité[398].» Le _Journal des
Débats_ en venait à dire: «Mieux vaudrait avoir la guerre tout de
suite que d'en avoir la menace suspendue sur la tête... Ce qu'il y
aurait de pis au monde, ce serait la prolongation indéfinie de
l'incertitude actuelle. S'il faut faire la guerre, faisons-la. Mais ne
nous abandonnons pas à la merci des événements. Les esprits
s'échaufferont; le gouvernement ne sera plus le maître.» Ce dernier
péril, le plus grave de tous, était signalé par M. Thiers lui-même,
dans une conversation avec un diplomate étranger. «En France,
disait-il, la guerre et la paix ne dépendent pas du gouvernement;
elles dépendent de la nation, et il n'est que trop vrai que celle-ci
pourrait un jour entraîner le gouvernement plus loin qu'il ne se l'est
proposé[399].»

[Note 398: _Revue rétrospective._]

[Note 399: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 419.]

Ce n'était pas le seul côté par lequel la France courût risque d'être
conduite à la guerre sans l'avoir voulue. Elle avait alors, dans les
eaux du Levant, une flotte très-belle et très-nombreuse, aux mains de
chefs hardis, confiante dans sa force et se sentant même supérieure à
la flotte anglaise qui manoeuvrait à coté d'elle[400]. Déjà, à
l'époque de la bonne harmonie diplomatique, on eût pu facilement
discerner, entre ces deux flottes, plus d'un symptôme de rivalité
jalouse[401]. Les relations s'étaient tendues encore, depuis que les
politiques se trouvaient en conflit, et, pour leur compte, nos marins,
loin de redouter une rupture, la désiraient et l'espéraient[402]. Dans
de telles conditions, le seul voisinage de ces deux formidables
escadres n'était-il pas un péril quotidien? Une contestation entre
deux navires, une simple querelle de matelots pouvait être l'étincelle
qui mettrait le feu aux poudres. M. Thiers avouait n'être pas, sous ce
rapport, sans inquiétude, et se faisait honneur d'avoir «donné des
ordres pour rendre nos marins circonspects». Bien plus, il avait
rappelé l'amiral Lalande et l'avait remplacé par l'amiral Hugon, fort
énergique également, mais moins téméraire. Toutefois, chacun avait le
sentiment que, contre un danger de ce genre, les plus soigneuses
précautions étaient d'une bien incertaine efficacité, et, comme le
disait M. Guizot, dans une phrase qui fut alors très-répétée:
«L'Europe était à la merci des incidents et des subalternes.»

[Note 400: Le prince de Joinville, qui avait servi sur cette escadre
avant d'être envoyé à Sainte-Hélène, a écrit plus tard: «Notre
escadre, égale en nombre à l'escadre britannique, valait mieux
qu'elle. Ce que je dis ici, l'amiral Napier l'a proclamé en plein
parlement. Nous tirions le canon aussi bien qu'eux, et nous leur
étions très-supérieurs dans la manoeuvre. Deux ou trois fois par
semaine, nous appareillions, et la présence des Anglais donnait à nos
équipages une promptitude et un élan incroyables. La flotte anglaise
restait immobile sur ses ancres; elle sentait qu'elle ne pouvait
rivaliser avec nous, et se souciait peu d'accepter la lutte. C'était
un spectacle bien nouveau et assez déplaisant pour des officiers
anglais que celui d'une escadre française nombreuse, pleine d'ardeur,
bien ameutée et hardiment menée, dont les vaisseaux jouaient aux
barres au milieu des rochers et des courants, sans aucun accident,
dont les canons, bien pointés, ne manquaient guère leur but. Pour
nous, au contraire, ce spectacle était celui du réveil naval de la
France; nous y trouvions une jouissance d'amour-propre et une
satisfaction patriotique que je ne saurais exprimer.» (_L'Escadre de
la Méditerranée._)]

[Note 401: Quoique en apparence unies pour tendre au même but, les
deux escadres restèrent plusieurs mois presque étrangères l'une à
l'autre et sans aucun échange de procédés amicaux.» (_Ibid._)]

[Note 402: «Il nous importait peu de voir, après vingt-cinq ans, la
paix du monde remise au hasard du jeu des batailles; nous avions de
longs revers à effacer, et nous appelions, de tous nos voeux,
l'occasion de donner au monde la mesure de nos forces... Il y eut un
moment où notre flotte crut toucher à l'accomplissement de tous ses
voeux; elle crut que la guerre allait éclater avec l'Angleterre. Sa
confiance était extrême; elle attendait avec impatience le jour d'une
réhabilitation glorieuse pour la marine française. Ce jour ne vint
point... On pleura amèrement, sur les vaisseaux, cette belle occasion
perdue.» (_L'Escadre de la Méditerranée._)]

Aussi comprend-on que les esprits clairvoyants témoignassent, à cette
époque, d'une réelle inquiétude. M. Duchâtel écrivait, le 8 août, à M.
Guizot: «La situation me paraît inquiétante... Nous sommes, comme en
1831, sur la lame d'un couteau, et le défilé n'est pas facile à
passer[403].» Peu après, à la date du 15 août, nous lisons, dans une
lettre intime de M. de Barante: «Depuis dix ans, le repos de l'Europe
n'a jamais été dans un tel péril[404].» M. Thiers lui-même déclarait, le
22 août, que «la situation était fort grave», et que «bien des accidents
pouvaient se produire qui amèneraient une catastrophe[405]».
«Aurons-nous la guerre?» se demandait Henri Heine quelques jours plus
tard. Et il répondait: «Pas à présent; mais le mauvais démon est de
nouveau déchaîné, et il possède les âmes. Le ministère français a agi
très-légèrement et très-imprudemment, en soufflant de suite, de toute la
force de ses poumons, dans la trompette guerrière, et en mettant
l'Europe entière sur pied par ses roulements de tambour. Comme le
pêcheur dans le conte arabe, M. Thiers a ouvert la bouteille d'où sortit
le terrible démon. Il ne s'effraya pas peu de sa forme colossale, et il
voudrait maintenant le faire rentrer dans sa prison par des paroles de
ruse[406].» En tout cas, on avait, chaque jour davantage, le sentiment
que le noeud de la question n'était plus en Occident, mais en Orient, et
l'on prêtait anxieusement l'oreille à tous les bruits venant de ces
régions lointaines. «Les événements ne sont plus à Londres, écrivait M.
Guizot; ils sont en Égypte et en Syrie. Je ne les fais plus; je les
attends[407].»

[Note 403: _Mémoires de M. Guizot._]

[Note 404: _Documents inédits._]

[Note 405: Lettre à M. de Barante. (_Ibid._)]

[Note 406: _Lutèce_, p. 120.]

[Note 407: _Lettres de M. Guizot à sa famille et à ses amis_, p. 211.]


VIII

Pendant qu'en Europe notre diplomatie tournait dans le même cercle et
attendait que le temps fit naître les difficultés sur lesquelles elle
fondait l'espoir de sa revanche, lord Palmerston, imperturbablement
confiant dans la prompte soumission du pacha, pressait, en Orient,
l'exécution du traité du 15 juillet. Sous l'impulsion de lord
Ponsonby, la politique turque prenait une allure rapide et impétueuse
qui ne lui était pas habituelle. Bien que le traité ne fût toujours
pas ratifié, la Porte faisait faire à Méhémet-Ali les premières
sommations, et avant même que celles-ci fussent arrivées à leur
adresse, sir Charles Napier se présentait, le 14 août, devant
Beyrouth, avec une partie de l'escadre anglaise, enjoignait aux
Égyptiens d'évacuer cette ville, saisissait les petits navires qui se
trouvaient sous sa main et n'avait pas scrupule d'appeler ouvertement
les Syriens à la révolte, les soldats du pacha à la désertion[408].

[Note 408: Sir Charles Napier était au fond peu fier de la besogne que
lui faisaient faire, en cette circonstance, lord Palmerston et lord
Ponsonby; il dira plus tard, le 17 août 1860, à la Chambre des
communes: «J'étais honteux, pour mon pays et pour moi, du rôle que je
jouais en Syrie. Le gouvernement m'y avait envoyé pour remplir une
mission; je m'en suis acquitté, mais à contre-coeur. Si lord Ponsonby
n'avait envoyé des agents soulever les populations, il nous eût été
impossible, avec les faibles troupes dont nous disposions, de chasser
une armée de trente à quarante mille hommes.»]

La nouvelle de la démarche de sir Charles Napier arriva à Paris le 5
septembre. Connue du public le 6, elle augmenta encore la
surexcitation des esprits. Une telle précipitation dans la violence
surprenait et irritait d'autant plus qu'on nous avait tenu secrète
jusqu'alors la clause qui permettait d'exécuter le traité sans
attendre les ratifications. «Ces faits sont d'une immense gravité»,
déclarait, le 7 septembre, le _Journal des Débats_, et il demandait la
convocation des Chambres. M. Guizot fut chargé de porter au
gouvernement anglais de très-vives réclamations; lord Palmerston lui
répondit par la clause de l'exécution immédiate, sans expliquer, il
est vrai, comment on avait usé de la force contre Méhémet-Ali, avant
même qu'il eût été mis en demeure de dire s'il acceptait ou refusait
les conditions du traité.

En même temps qu'arrivaient à Alexandrie les premières sommations de
la Porte, débarquait dans cette ville un envoyé spécial de M. Thiers,
le comte Walewski; il avait mission de conseiller Méhémet-Ali, dans
cette crise redoutable pour lui comme pour nous, d'empêcher ses coups
de tête et de lui recommander un grand esprit de conciliation. Frappé
de la promptitude et de la vigueur avec lesquelles agissaient la Porte
et ses alliés, M. Walewski invita le pacha à transiger, et lui suggéra
d'offrir la restitution d'Adana, de Candie et des villes saintes, si
l'on voulait lui laisser l'Égypte héréditaire et la Syrie en viager.
C'était précisément la combinaison que M. Thiers avait refusée, ou au
moins éludée, peu avant le 15 juillet. Méhémet, qui, malgré ses
bravades, avait déjà conscience de sa faiblesse, suivit le conseil de
notre envoyé, non sans se faire habilement un mérite de sa déférence.
Dès le 25 août, il fit connaître aux consuls sur quel nouveau terrain
il était disposé à se placer. Le 30, M. Walewski s'embarquait pour
Constantinople; il s'était aperçu que les choses pressaient, et avait
pris sur lui d'aller négocier, auprès du Divan, la prompte acceptation
de la transaction proposée par le pacha.

Instruit, vers le 17 septembre, de la démarche de son envoyé, M.
Thiers, loin de la désapprouver, y entra vivement. Il informa aussitôt
ses ambassadeurs de la «grande concession» faite par le pacha, et
demanda à la Porte, ainsi qu'aux cabinets de Londres, de Vienne et de
Berlin, de donner sans retard leur assentiment à «des propositions si
conciliantes». «Dans ces circonstances, ajoutait-il, le gouvernement
du Roi, immolant à l'intérêt de la paix des susceptibilités trop bien
justifiées cependant, n'hésite pas à faire un appel à la sagesse des
cours alliées.» C'était sortir de la réserve expectante où M. Thiers
avait jusqu'ici jugé que l'intérêt et la dignité de la France
l'obligeaient à se renfermer. Commençait-il à éprouver quelque doute
sur la force et la volonté de résistance du pacha? Divers indices
tendraient à le faire croire[409].

[Note 409: C'est ce qui paraît résulter notamment des lettres écrites
à sa famille par le duc de Broglie, alors à Paris pour le procès du
prince Louis-Napoléon. (_Documents inédits._)]

Le ministre français n'hésita pas à appuyer cet appel à la «sagesse»
des puissances par des menaces plus ou moins voilées. «Repousser ces
conditions, écrivait-il à M. Guizot dans une dépêche destinée à être
montrée, ce serait évidemment réduire le pacha à la nécessité de
défendre par les armes son existence politique... Les puissances se
verraient obligées de recourir à des moyens extrêmes, et, parmi ces
moyens, il en est qui peut-être rencontreraient quelques obstacles de
notre part; il en est d'autres auxquels nous nous opposerions
très-certainement; on ne doit se faire, à cet égard, aucune
illusion[410].» C'était, sans le préciser, il est vrai, poser un
_casus belli_. M. Thiers crut pouvoir être plus menaçant encore dans
une conversation qu'il eut, à Auteuil, le 18 septembre, avec M.
Bulwer. Après lui avoir fait connaître les termes de la transaction
négociée par M. Walewski: «La France, dit-il, trouve ces conditions
raisonnables et justes. Si votre gouvernement veut agir avec nous,
pour persuader au sultan et aux autres puissances d'accepter ces
conditions, il y aura de nouveau entre nous une _entente cordiale_. Si
non, après les concessions obtenues de Méhémet-Ali par notre
influence, nous sommes tenus de le soutenir.» Puis, regardant M.
Bulwer entre les yeux: «Vous comprenez, mon cher, la gravité de ce que
je viens de dire.»--«Parfaitement», répondit le diplomate anglais en
demeurant à dessein imperturbable. Toutefois, à la fin de l'entretien,
notre ministre ajouta: «Ce que je vous ai dit, c'est M. Thiers, non le
président du conseil, qui l'a dit. Je n'ai consulté ni mes collègues
ni le Roi. Mais je désirais que vous connussiez la tendance de mes
opinions personnelles.» M. Bulwer ne voulut pas envoyer à Londres le
récit d'un entretien si grave, sans l'avoir soumis à M. Thiers; il lui
apporta donc, quelques heures après, l'ébauche de sa dépêche.
Celle-ci, non sans malice, commençait par avertir le gouvernement
anglais que la conversation dont il allait lui être rendu compte
n'exprimait que le sentiment personnel de M. Thiers; puis elle
ajoutait: «Vous ne devez pas avoir la moindre appréhension que le Roi
adhère jamais à un tel programme; et si M. Thiers offre sa démission
sur cette question, elle sera acceptée sans aucune hésitation.»
Suivait le récit de l'entretien. Le président du conseil lut la
dépêche, non probablement sans se mordre un peu les lèvres. «Mon cher
Bulwer, dit-il, comment pouvez-vous vous tromper ainsi? Vous gâtez une
belle carrière. Le Roi est bien plus belliqueux que moi. Mais ne
compromettons pas l'avenir plus qu'il n'est nécessaire; n'envoyez pas
votre dépêche; faites seulement connaître d'une façon générale à lord
Palmerston ce que vous pensez de notre conversation.» Il comprenait
sans doute qu'il s'était avancé un peu à la légère[411].

[Note 410: _Mémoires de M. Guizot._]

[Note 411: BULWER, t. II, p. 285 à 288.]

La transaction rencontra tout de suite un adversaire résolu dans lord
Palmerston. Loin d'être adouci par les dispositions conciliantes du
pacha, il y voyait un indice de faiblesse, et cette faiblesse
l'encourageait. Quant aux menaces, elles ne l'intimidaient pas. «Si
Thiers, écrivait-il à M. Bulwer, reprend jamais avec vous le ton
comminatoire, si vague qu'il soit, ripostez et allez jusqu'aux
dernières limites de ce que je vais vous dire: avertissez-le, de la
façon la plus amicale et la plus inoffensive possible, que si la
France jette le gant, nous ne refuserons pas de le ramasser; que si
elle commence la guerre, elle perdra certainement ses vaisseaux, ses
colonies, son commerce, avant d'en voir la fin; que son armée
d'Algérie cessera de lui donner du tracas, et que Méhémet-Ali sera
jeté dans le Nil. J'ai toujours fait ainsi quand Guizot ou Bourqueney
commençaient à faire les bravaches, et j'ai observé que cela agissait
chaque fois comme un sédatif.» Le ministre anglais faisait ensuite un
fastueux étalage de ses armements maritimes. Du reste, il comptait
qu'on n'en viendrait pas à ces extrémités. «Vous pensez, écrivait-il à
son chargé d'affaires, que Thiers pourrait passer le Rubicon. Je
persiste à croire qu'il ne le voudra pas ou ne le pourra pas[412].»

[Note 412: BULWER, t. II, p. 288 à 292.]

À Londres, tout le monde n'était pas aussi âprement réfractaire à la
conciliation. L'ouverture de M. Thiers eut même pour effet de ranimer,
dans le cabinet anglais, l'opposition intestine contre laquelle lord
Palmerston avait eu déjà à lutter[413]. Cette fois, ce fut lord John
Russell, l'un des membres les plus influents du ministère, qui se mit
en avant; il avait approuvé le traité du 15 juillet; mais il
s'effrayait de la façon dont on l'exécutait, et était blessé de
l'attitude prise au _Foreign-Office_ de tout décider sans consulter ni
même avertir les autres ministres. Au su des propositions nouvelles
faites par la France, il requit lord Melbourne de convoquer un conseil
de cabinet qui fut fixé au 27 septembre[414]; il ne cachait pas son
intention de critiquer à fond la politique suivie, résolu à se
démettre, si le conseil lui donnait tort, et prêt à prendre le
portefeuille des affaires étrangères si lord Palmerston se retirait.
Celui-ci n'avait pas encore eu à soutenir un aussi redoutable assaut,
et l'anxiété était grande parmi les rares personnes au courant de ce
qui se préparait. Cependant le ministre menacé ne paraissait disposé à
rien céder; dans ses conversations, il traitait la transaction offerte
de proposition «absurde» qui ne «méritait pas d'arrêter un moment
l'attention», affirmait à tout venant que Méhémet était à bout de
ressources, et persistait à garantir un succès prompt et facile. De
plus, pour effacer le bon effet de notre attitude conciliante, il
prétendait que, livré à lui-même, le pacha eût été disposé à céder
beaucoup plus et que notre intervention à Alexandrie n'avait tendu
qu'à empêcher ces concessions[415]. À la vérité, il fut bientôt
contraint, non-seulement devant nos démentis formels[416], mais devant
les rapports de ses propres agents, de reconnaître un peu piteusement
que cette imputation reposait sur de faux bruits[417]. Loin de pousser
au conflit, M. Thiers donnait en ce moment des preuves nouvelles de sa
modération: à la demande de ceux qui formaient à Londres «le parti de
la paix», il consentait à déclarer qu'au cas où la transaction
proposée serait acceptée, la France en garantirait l'exécution par le
pacha et s'associerait, s'il était besoin, aux mesures coercitives
prises par les autres puissances.

[Note 413: Lord Palmerston faisait allusion, non sans amertume, à
cette opposition, quand il écrivait, le 22 septembre, au cours de la
lettre dont nous avons cité ci-dessus des passages: «Je n'ai jamais
été, dans ma vie, plus dégoûté de quelque chose, que je ne l'ai été de
la conduite de certaines personnes,--inutile de les nommer
maintenant,--dans toute cette affaire.»]

[Note 414: La récente publication de la seconde partie du journal de
M. Charles Greville, clerc du conseil privé, a apporté, sur cette
crise intérieure du cabinet anglais, des renseignements nouveaux et
piquants. C'est ce témoignage que je suivrai principalement dans le
récit des faits qui vont suivre. (Cf. _The Greville Memoirs, second
part_, t. Ier, p. 307 à 334.)]

[Note 415: M. Guizot écrivait, le 22 septembre 1840, à M. Thiers, au
sujet de l'effet produit par cette imputation: «Deux de nos amis, des
plus chauds et des plus utiles, sont venus, ce matin, me dire les
_ravages_, je me sers à dessein de l'expression, que les adversaires
de la transaction pourraient faire, dans le cabinet et dans le public,
avec de telles allégations.» (_Mémoires de M. Guizot._)]

[Note 416: _Moniteur_ du 25 septembre 1840.]

[Note 417: M. Guizot, rendant compte à M. Thiers, le 26 septembre,
d'un entretien où lord Palmerston avait été contraint de reconnaître
la fausseté des allégations dont il s'était servi, disait qu'il
l'avait trouvé «assez embarrassé». Notre ambassadeur ajoutait: «Il n'a
point cherché de mauvaise excuse, et vous pouvez être sûr qu'à cet
égard, en ce moment, il a le sentiment d'un tort et presque envie de
le réparer. Ce qui importe encore plus, c'est qu'il a perdu par là un
grand moyen d'action sur ses collègues.» (_Mémoires de M. Guizot._)]

Enfin vint le jour indiqué pour le conseil de cabinet. Ce fut une
vraie scène de comédie. «On eût payé sa place pour y assister»,
écrivait alors M. Greville. La séance ouverte, il y eut d'abord,
pendant quelque temps, un silence de mort; chacun attendait ce que
dirait «le premier». Son avis, dans l'état de division du ministère,
devait être décisif. Mais, avec sa bravoure accoutumée, lord
Melbourne, n'avait qu'une pensée, se dérober. Voyant cependant qu'il
lui fallait dire quelque chose, il commença: «Nous avons à examiner à
quelle époque le parlement pourrait être prorogé.» Là-dessus, lord
Russell rappela brusquement qu'il y avait une autre question, qui
était de savoir si avant peu on ne serait pas en guerre; et, se
tournant vers lord Melbourne: «J'aimerais, dit-il, à connaître votre
opinion sur ce sujet.» Pas de réponse. Après une autre longue pause,
quelqu'un demanda à lord Palmerston quelles étaient ses dernières
nouvelles. Celui-ci tira de sa poche un paquet de lettres et de
rapports qu'il se mit à lire; ce qui fournit au «premier» l'occasion
de s'endormir profondément dans sen fauteuil, moyen sûr d'échapper à
la nécessité de se prononcer. La lecture finie, nouveau silence. Lord
John, voyant l'impossibilité de rien tirer de son chef, prit le parti
d'aborder lui-même la question, et la traita à fond. Lord Palmerston
répondit par une véhémente philippique contre la France, disant
qu'elle était faible et mal préparée, que toutes les puissances de
l'Europe étaient unies contre elle, que la Prusse avait deux cent
mille hommes sur le Rhin, enfin, suivant le mot de lord Holland,
«montrant toute la violence de 93». Lord Russell, mis en demeure de
préciser ses conclusions, demanda d'abord qu'on remerciât tout de
suite la France des efforts qu'elle avait faits pour amener le pacha à
des concessions; ensuite qu'on réunît les ambassadeurs des autres
puissances et qu'on leur fît connaître qu'en face de la situation
nouvelle créée par la médiation de la France, l'avis de l'Angleterre
était de rouvrir les négociations. Une discussion s'ensuivit. Holland
et Clarendon appuyèrent lord Russell; Minto et Macaulay défendirent
lord Palmerston. Lord Melbourne, cependant, se taisait toujours. Dans
l'impossibilité de s'entendre, on profita de l'absence de l'un des
ministres, lord Morpeth, pour renvoyer la suite de la délibération au
1er octobre.

Dans l'intervalle des deux conseils, le mouvement contre lord
Palmerston parut grandir encore. Cinq ou six de ses collègues
déclaraient être résolus à se démettre si sa politique triomphait.
L'opinion anglaise s'alarmait des menaces de guerre. Le _Times_ se
prononçait fortement pour l'entente avec le cabinet de Paris et pour
l'approbation des propositions du pacha. On rapportait ce propos de M.
de Neumann, le chargé d'affaires d'Autriche: «Plût à Dieu que le
sultan acceptât les dernières propositions de Méhémet-Ali, car cela
nous tirerait d'un grand embarras!» Enfin la reine elle-même,
endoctrinée par son oncle, le roi des Belges, écrivait que son désir
était de voir tenter un rapprochement avec la France. Quant à
l'infortuné lord Melbourne, il s'était enfui à la campagne pour
échapper aux deux partis: une fois de plus, il avait perdu l'appétit
et le sommeil. «Jamais, écrivait un témoin, on n'a vu une image aussi
mélancolique de l'indécision, de la faiblesse et de la pusillanimité.»
M. Guizot, qui avait fort habilement noué des relations avec les
partisans de la conciliation, était tenu au courant de leurs projets
et de leurs démarches.

Le 1er octobre, le cabinet se trouva de nouveau réuni. À l'attitude de
ses collègues et même de lord Melbourne, lord Palmerston comprit qu'en
persistant à tout repousser de front, il briserait le cabinet. Il
modifia donc sa tactique, et, sans cesser d'affirmer sa confiance dans
le succès des opérations entreprises en Orient, il s'offrit à faire
quelque communication à la France, si tel était le désir du cabinet.
Ses collègues furent surpris et charmés d'un changement de ton si
complet, et l'accord se fit tout de suite sur la proposition de lord
Palmerston. Était-ce que ce dernier fût converti à la conciliation?
Pour se convaincre du contraire, il suffisait de lire, dès le
lendemain, l'article d'une violence sans mesure contre la France que
ce ministre avait inspiré et même, disait-on, rédigé, dans le _Morning
Chronicle_. Quel était donc le secret de la concession apparente faite
par lui dans le conseil de cabinet? Tout en se disant prêt à faire une
communication à la France, il avait indiqué, comme allant de soi, que
cette démarche devrait être préalablement approuvée par les
représentants des trois puissances alliées. Or il savait pertinemment
pouvoir compter sur le refus de l'ambassadeur de Russie. En effet, à
la première ouverture qui lui fut faite, M. de Brünnow déclara n'être
pas en mesure de se prononcer avant d'avoir pris l'avis de sa cour; il
ajouta que l'Angleterre pouvait agir à son gré, mais que le czar
serait extrêmement blessé, si quelque démarche de ce genre était faite
sans qu'il l'eût connue et approuvée. Il fallait plusieurs semaines
pour avoir la réponse de Saint-Pétersbourg; la «communication» à la
France était retardée d'autant. Lord Palmerston, qui savait quelles
instructions il avait données à lord Ponsonby et aux commandants de la
flotte anglaise, pensait bien n'avoir pas besoin d'un si long délai
pour recevoir d'Orient quelque nouvelle qui plaçât le cabinet en face
d'un fait accompli. Il ne se trompait pas. Les choses allèrent même
plus vite encore qu'il ne l'espérait. Dès le 3 octobre, c'est-à-dire
le lendemain du jour où il avait fait connaître à ses collègues les
objections de M. de Brünnow, arrivait à Londres la nouvelle que
Beyrouth n'avait pu résister à la flotte anglaise et que le sultan
venait de prononcer la déchéance de Méhémet-Ali.


IX

Lord Ponsonby, en effet, justifiant la confiance de son chef, n'avait
rien négligé pour précipiter les événements à Constantinople et en
Syrie. Il avait fait repousser par le Divan la transaction apportée
par M. Walewski, et avait même arraché, le 14 septembre, à la Porte,
un firman de déchéance contre le pacha. Vainement quelques-uns des
ambassadeurs hésitaient-ils à aller si loin: il les avait entraînés en
prenant sur lui de déclarer que l'Angleterre se chargeait à elle seule
d'exécuter la sentence de déposition[418]. En même temps, une escadre
anglaise, renforcée de quelques bâtiments autrichiens, jetait, le 11
septembre, sur la côte de Syrie, tout près de Beyrouth, un corps de
débarquement qui s'y établissait solidement: ce petit corps se
composait de quinze cents Anglais, trois mille Turcs et quatre à cinq
mille Albanais. Le même jour, la flotte bombardait et détruisait à
demi la ville de Beyrouth, mais sans l'occuper. L'armée d'Ibrahim,
campée sur les hauteurs voisines, assista immobile au débarquement et
au bombardement, ne pouvant ou n'osant rien faire pour s'y opposer.
Une telle inertie surprend de la part des vainqueurs de Nézib; elle
serait même absolument inexplicable, si l'on ne savait que cette
armée, comme toutes les créations du pacha, avait plus de façade que
de fond. Contrairement, d'ailleurs, à ce qu'on s'imaginait en France,
Ibrahim était dans une position difficile; sans communications
assurées avec l'Égypte, au milieu de populations hostiles et excitées
de toutes parts à la révolte, à la tête de troupes dont une partie, la
partie syrienne, n'était que trop disposée à écouter les appels à la
désertion, il se sentait quelque peu intimidé à l'idée de se mettre en
guerre ouverte avec les puissances européennes, et se demandait s'il
ne contrarierait pas ainsi les manoeuvres diplomatiques de son père.
Toujours est-il qu'il n'essaya aucune résistance. À ne considérer que
les résultats matériels, on eût pu soutenir que ce premier succès des
alliés n'était pas décisif: l'armée d'Ibrahim, non encore entamée,
demeurait bien supérieure en nombre au petit corps débarqué, et les
Anglais n'avaient pas même pris possession de Beyrouth. Mais les
Égyptiens venaient de donner la mesure de leur faiblesse, et le
fatalisme oriental, toujours prompt à se soumettre aux arrêts de la
fortune, en concluait que la cause de Méhémet-Ali était perdue.

[Note 418: _The Greville Memoirs, second part_, t. 1er, p. 334, 335.]

Ainsi, au moment même où le gouvernement anglais témoignait de son
désir d'atténuer l'exécution du traité du 15 juillet, il se trouvait
que cette exécution était déjà, par le fait de lord Palmerston et de
ses agents, poussée à ses conséquences extrêmes, si extrêmes que le
gouvernement britannique dut tout de suite ramener les choses un peu
en arrière. En effet, à peine connue, la déchéance prononcée contre le
pacha parut généralement une mesure violente, passionnée, excessive.
M. de Metternich, entre autres, s'en montait fort mécontent. «Ce n'est
conforme ni à la lettre ni à l'esprit des protocoles du 15 juillet»,
disait-il à M. de Sainte-Aulaire, et il en avait tout de suite écrit à
Londres, sur un ton tellement vif que l'ambassadeur anglais à Vienne
s'était demandé avec inquiétude si l'Autriche n'allait pas se séparer
de l'Angleterre dans la question orientale[419]. Là n'était pas,
d'ailleurs, le seul grief du chancelier, qui se montrait de plus en
plus effarouché des procédés de lord Palmerston. «Il a reconnu une
fois le bon droit dans sa carrière de whig, disait-il; mais il prétend
le faire triompher à la manière des joueurs qui veulent faire sauter
la banque[420].» Devant cette désapprobation, le chef du
_Foreign-Office_ jugea prudent d'atténuer, en ce qui concernait la
déchéance, les brutalités de lord Ponsonby, et il chargea le comte
Granville de déclarer au gouvernement français que cette déchéance
n'était pas «un acte définitif et qui devait nécessairement être
exécuté, mais une mesure de coercition destinée à retirer au pacha
tout pouvoir légal, à agir sur son esprit pour l'amener à céder, et
qui, n'excluait pas, entre la Porte et lui, s'il revenait sur ses
premiers refus, un accommodement le maintenant en possession de
l'Égypte». Le comte Apponyi fit également savoir à M. Thiers que, dans
l'esprit de son gouvernement, cette déchéance «n'était qu'une mesure
comminatoire sans conséquence effective et nécessaire[421].»

[Note 419: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire_; lettre inédite
du même à M. Bresson, en date du 5 octobre 1840; _Mémoires de M. de
Metternich_, t. VI, p. 417; _The Greville Memoirs, second part_, t.
1er, p. 329.]

[Note 420: Lettre du 9 octobre 1840. (_Mémoires de M. de Metternich_,
t. VI, p. 490.)]

[Note 421: _Mémoires de M. Guizot._]

_Napier for ever!_ s'était écrié lord Palmerston à la nouvelle du
bombardement de Beyrouth[422]. Avait-il été un homme d'État perspicace
ou n'était-il qu'un téméraire heureux? Toujours est-il que, grâce à
sir Charles Napier, l'événement lui donnait raison, justifiant ses
plus hardis pronostics et trompant les prévisions générales[423]. Il
triomphait donc, et n'était pas homme à le faire discrètement: dans
les salons politiques, sa joie et celle de ses amis insultaient à la
déconvenue de lord Russell et des autres opposants. Ceux-ci, sans être
rassurés sur la politique suivie, ne jugeaient plus possible de la
combattre et se sentaient réduits au silence. La partie du public
anglais qui jusqu'alors s'était montrée inquiète des procédés de son
ministre, se prenait à les admirer depuis qu'ils réussissaient, et lui
savait gré de la satisfaction donnée à l'amour-propre national:
changement complet et subit qui se trahit aussitôt dans le langage des
journaux. «_Palmerston has completely gained his point_», disait
mélancoliquement l'un des hommes qui, à Londres, avaient le plus
désiré un rapprochement avec la France[424].

[Note 422: BULWER, t. II, p. 294.]

[Note 423: Les autres signataires du traité du 15 juillet n'étaient
pas les moins surpris. «Les Anglais, je dois en convenir, disait M. de
Metternich à M. de Sainte-Aulaire, ont mieux évalué que moi les forces
de Méhémet-Ali... Tout ce qui se passe aujourd'hui en Syrie était bien
réellement en dehors de mes prévisions.»]

[Note 424: _The Greville Memoirs, second part_, t. Ier, p. 330.]

Ce qui faisait le triomphe de lord Palmerston était un cruel mécompte
pour M. Thiers. Il avait joué toute sa partie sur la prévision que
Méhémet-Ali se défendrait efficacement. Or l'action ne faisait que
commencer, et déjà elle lui apportait un démenti. Sans doute son
erreur avait été l'erreur de tous en France, Chambres, royauté,
opinion. Mais il devait s'attendre qu'on s'en prît principalement à
lui. Le public n'est jamais plus pressé de chercher un bouc émissaire
que quand il se sent une part de responsabilité. Et puis
n'appartenait-il pas au ministre d'être mieux informé que les autres,
et un gouvernement n'a-t-il pas toujours tort de se tromper, fût-ce en
nombreuse compagnie? On trouvait, du reste, que ce genre d'accident
arrivait trop souvent à M. Thiers, dans la politique étrangère. Déjà,
quelques mois auparavant, il avait dirigé toute sa diplomatie dans la
confiance que les puissances ne se concerteraient jamais sans nous, et
le traité du 15 juillet avait été signé à notre insu. On se rappelait
qu'il n'avait pas été plus heureux lors de son premier ministère: il
s'était imaginé qu'il pourrait enlever de vive force la main d'une
archiduchesse pour le duc d'Orléans, et avait exposé le jeune et
brillant héritier du trône à un refus pénible; ensuite, il avait
soutenu que sans une nouvelle expédition d'Espagne, on ne pourrait
avoir raison du carlisme, et, en septembre 1839, bien qu'il n'y eût eu
aucune intervention armée de la France, don Carlos avait été expulsé
de la Péninsule.

Si mortifiant que fût pour lui-même le nouveau mécompte de sa
diplomatie, M. Thiers devait être plus préoccupé encore de l'effet
produit sur l'opinion qu'il avait laissée si imprudemment s'échauffer.
Jamais seau d'eau glacée, jeté sur une barre de fer rougie à blanc,
n'avait produit une telle éruption de vapeurs brûlantes. On sut, le 2
octobre, à Paris, le bombardement de Beyrouth et la déchéance du
pacha; dès le lendemain, Henri Heine écrivait: «Depuis hier soir, il
règne ici une agitation qui surpasse toute idée. Le tonnerre du canon
de Beyrouth trouve son écho dans tous les coeurs français. Moi-même,
je suis comme étourdi; des appréhensions terribles pénètrent dans mon
âme... Devant les bureaux de recrutement, on fait queue aujourd'hui,
comme devant les théâtres, quand on y donne une pièce marquante: une
foule innombrable de jeunes gens se font enrôler comme volontaires. Le
jardin et les arcades du Palais-Royal fourmillent d'ouvriers qui se
lisent les journaux d'une mine très-grave.» Heine ajoutait, le 7
octobre: «L'agitation des coeurs s'accroît de moment en moment...
Avant-hier soir, le parterre, au Grand Opéra, demanda que l'orchestre
entonnât la _Marseillaise_. Comme un commissaire de police s'opposa à
cette demande[425], on se mit à chanter sans accompagnement, mais
avec une colère si haletante, que les paroles restèrent à demi
accrochées dans le gosier; c'étaient des accents inintelligibles...
Pour aujourd'hui, le préfet de police a donné à tous les théâtres la
permission de jouer l'hymne de Marseille, et je ne regarde pas cette
concession comme une chose insignifiante... L'orage approche de plus
en plus. Dans les airs, on entend déjà retentir les coups d'aile et
les boucliers d'airain des Walkyries, les déesses sorcières qui
décident du sort des batailles[426].» Tous les observateurs
contemporains étaient frappés, comme Henri Heine, de ce que l'un d'eux
appelait «l'effet prodigieux produit à Paris et en France par le
bombardement de Beyrouth[427]». Ils constataient que «l'on parlait de
la guerre comme d'une chose inévitable» et que «la perspective d'une
lutte contre l'Europe entière n'effrayait pas beaucoup les masses».
Certains esprits, d'ailleurs, semblaient chercher, dans ce rêve
belliqueux, un moyen d'échapper, coûte que coûte, au malaise irrité de
l'heure présente, une diversion violente à la mortification qu'ils
ressentaient de s'être si complétement trompés. Il était visible que
partout cette agitation prenait une physionomie révolutionnaire. On
n'entendait que la _Marseillaise_, et les scènes de l'Opéra se
reproduisaient dans plusieurs villes de province. Les radicaux
cherchèrent à provoquer une manifestation dans la garde nationale de
Paris: le prétexte était de se plaindre que le gouvernement ne fît pas
exercer cette garde nationale à la petite guerre; de demander la
réorganisation et la prompte mobilisation de toutes les milices
citoyennes de France; enfin de réclamer le rétablissement de
l'ancienne artillerie parisienne, licenciée, peu après 1830, parce
qu'elle était un foyer de conspiration républicaine. Les mesures
prises par le gouvernement empêchèrent la manifestation projetée; mais
les meneurs publièrent dans les journaux, au nom d'un certain nombre
d'officiers et de soldats de la garde nationale, une déclaration où
l'on revendiquait pour elle le droit de «protester publiquement
contre la conduite du gouvernement», et où l'on flétrissait «la
politique déshonorante suivie envers la coalition».

[Note 425: Le commissaire de police, qui monta sur la scène pour faire
ses observations au public, bégaya, avec force révérences, ces mots:
«Messieurs, l'orchestre ne peut jouer la _Marseillaise_, parce que ce
morceau de musique n'est pas marqué sur l'affiche.» Une voix dans le
parterre répondit: «Monsieur, ce n'est pas une raison; car vous n'êtes
pas non plus marqué sur l'affiche.»]

[Note 426: _Lutèce_, p. 126 à 131.]

[Note 427: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._]

À entendre tous ces manifestants, la France avait reçu une offense
après laquelle il n'était même plus permis d'hésiter. On eût dit qu'un
_casus belli_, préalablement posé par notre diplomatie, venait de se
trouver réalisé. Sans doute, à raisonner les choses de sang-froid, il
eût été facile d'établir qu'il n'en était rien. Le gouvernement
français, en effet, n'avait jamais dit aux autres puissances: «Ne
touchez pas aux possessions du pacha, ou vous aurez affaire à moi.» Il
leur avait, au contraire, répété à satiété que la répartition des
territoires entre le sultan et le pacha le touchait peu; seulement,
qu'il était impossible de réduire par la force Méhémet-Ali, que les
mesures coercitives seraient inefficaces, dangereuses, qu'elles
aboutiraient à une intervention de la Russie et que nous ne pourrions
supporter cette intervention. L'Europe ne s'était pas arrêtée à nos
observations, et l'événement donnait tort à notre prophétie. C'était
pour nous un désagrément, un mécompte: ce n'était pas une offense
nouvelle, nous obligeant à tirer l'épée. Notre situation n'avait-elle
pas, d'ailleurs, une frappante analogie avec celle où s'était trouvée
l'Angleterre elle-même, lors de la guerre d'Espagne, sous la
Restauration? Cette puissance avait tout fait, dans le congrès de
Vérone, pour détourner les autres cabinets d'approuver et la France
d'entreprendre une expédition au delà des Pyrénées; elle avait
notamment cherché à nous décourager par les prophéties les plus
sombres sur l'issue d'une telle tentative. Malgré ses efforts, elle
avait eu la mortification de voir ses anciens alliés, à la tête
desquels elle venait de combattre et de vaincre, quelques années
auparavant, à Waterloo, ne pas tenir compte de ses avis, de ses
protestations, et, au contraire, faire cause commune avec le
gouvernement français; l'expédition avait été décidée malgré elle, et,
au sortir du congrès, elle s'était trouvée seule de son côté, en face
de toutes les puissances. La question d'Espagne, par les souvenirs qui
s'y rattachaient, comme par la proximité du théâtre où elle se
débattait, était, pour nos voisins, beaucoup plus intéressante, plus
irritante que ne pouvait être pour nous la question de la Syrie. Aussi
la colère avait-elle été grande outre-Manche. Elle s'était accrue
encore, quand le succès militaire des Français au delà des Pyrénées
était venu démentir les pronostics du cabinet britannique, aussi
complétement que le succès de la flotte anglaise dans le Levant devait
plus tard démentir les nôtres. Sous l'empire de ce désappointement,
beaucoup de voix s'étaient élevées, à Londres et dans les comtés, pour
demander qu'on recourût aux armes. M. Canning occupait alors le
pouvoir: il n'était, certes, pas de la race des timides et n'avait pas
appris, à l'école de Pitt, une crainte exagérée de la guerre. Il
refusa cependant de sortir de la neutralité où il s'était renfermé dès
le premier jour: la réussite d'une entreprise qu'il avait blâmée, dont
il avait mal auguré, lui était, certes, désagréable; néanmoins, il ne
se jugeait pas pour cela tenu de jeter l'Angleterre dans une lutte où
elle eût été seule contre toute l'Europe. Sauf les mauvais procédés
tout gratuits par lesquels lord Palmerston aggrava, en 1840, le
déplaisir de notre isolement, ne semblait-il pas que l'Angleterre
avait eu à subir, en 1823, tout ce que nous subissions dix-sept ans
plus tard? Pourquoi nous montrer plus susceptibles?--Mais que
pouvaient ces raisonnements diplomatiques ou ces souvenirs historiques
sur des esprits surexcités? Impossible de les faire sortir de cette
idée que la France avait pris fait et cause pour le pacha et qu'elle
se déshonorerait en le laissant dépouiller. Ce n'était pas la moindre
des fautes commises par le gouvernement, d'avoir agi et parlé de telle
sorte que cette impression se fût naturellement produite.

Il ne faudrait pas croire, cependant, que les agités et les
effervescents exprimassent le sentiment unanime du pays. Dans le parti
conservateur, beaucoup de ceux qui, au lendemain du traité du 15
juillet, s'étaient d'abord laissé entraîner dans le mouvement,
témoignaient maintenant, dans leurs conversations, dans leurs lettres,
d'une grande inquiétude. De Londres, M. Guizot leur donnait l'exemple;
il en venait à se demander s'il ne serait pas bientôt obligé de
répudier publiquement une politique dont l'inspiration lui paraissait
suspecte et l'issue effrayante. «La France ne doit pas faire la guerre
pour conserver la Syrie au pacha», écrivait-il à ses amis, et il
ajoutait, le 2 octobre, dans une lettre adressée au duc de Broglie:
«Le vent m'apporte chaque jour ces paroles: Si la Syrie viagère est
refusée, c'est la guerre. Cela peut n'être rien, ou n'être qu'un
langage prémédité pour produire un certain effet; mais ce peut aussi
être quelque chose, quelque chose de fort grave et tout autre chose
que ce qui me paraît la bonne politique. J'y regarde donc de
très-près, et je vous demande de me dire le plus tôt possible ce que
vous voyez[428].» Le monde politique n'était pas le seul où se
manifestât une répulsion inquiète contre toute aventure belliqueuse.
Les intérêts souffraient, s'alarmaient et s'irritaient. La Bourse
baissait de 4 francs sur le seul effet produit par les nouvelles de
Beyrouth. Les affaires étaient arrêtées. Suivant l'expression même du
_Journal des Débats_, c'était «une sorte de panique universelle». Tout
n'était pas également noble et louable dans les éléments dont se
formait la réaction pacifique. À la sollicitude patriotique, aux
réflexions d'une sagesse virile, aux inspirations du bon sens, se
mêlaient, pour une part, la préoccupation du bien-être matériel,
l'égoïsme terre à terre, l'énervement, la fatigue, la lâcheté publique
et privée. C'est par là que cette réaction éveillait quelquefois le
sévère dégoût d'un Tocqueville[429] ou le sarcasme sceptique d'un
Doudan[430]. Mais, quelles qu'en fussent la cause et la moralité, elle
croissait avec l'agitation belliqueuse, réalisant ainsi le pronostic
très-fin que M. de Lavergne avait indiqué, dès le 17 août, dans une
lettre à M. Guizot: «Les choses iront à la guerre tant que tout le
monde croira la paix inébranlable, et elles reviendront à la paix dès
que tout le monde verra la guerre imminente.»

[Note 428: _Mémoires de M. Guizot._]

[Note 429: M. de Tocqueville, revenant, peu de mois après, sur ces
événements, montrait, en face du parti «rêvant de conquêtes et aimant
la guerre soit pour elle-même, soit pour les révolutions qu'elle peut
faire naître», un autre parti «ayant pour la paix un amour» que cet
homme politique «ne craignait pas d'appeler déshonnête; car cet amour
a pour unique principe, non l'intérêt public, mais le goût du
bien-être et la mollesse du coeur.» (_Nouvelle Correspondance_, p.
187.)]

[Note 430: M. Doudan écrivait, le 11 octobre 1840: «J'ai quelque idée
que les Chambres ne seront pas très-guerrières. Il est assez agréable
de se faire chanter des airs belliqueux, après dîner, dans un salon
bien éclairé, quand on est sûr de n'être pas réveillé par le bruit du
canon. Mais le vrai canon exalte peu l'imagination. Les propriétaires
sensés se trouvent surpris d'une profonde mélancolie, en pensant à ce
que coûte la gloire. Ce n'est pas timidité devant le danger matériel,
c'est l'horreur des chances, la crainte que le pot-au-feu, qui bout
doucement, ne soit renversé, qu'il ne faille se désheurer. Quand on a
ces dispositions, il faut tâcher de n'avoir pas, en même temps, la
fureur de la déclamation et ne jamais menacer de loin les murailles de
Troie. C'est cela qui est ridicule. Le reste est très-pardonnable.»
(_Lettres_, t. Ier, p. 358.)]

Toutefois s'il y avait déjà un parti de la paix, ce n'était pas lui
qui tenait alors le milieu du pavé et qui avait le verbe le plus haut.
Il était encore timide, sans conscience de sa force. Les belliqueux,
au contraire, semblaient avoir l'opinion entière, parce qu'ils en
avaient la partie remuante et bruyante. Presque toute la presse
faisait campagne avec eux, à l'exception du _Journal des Débats_,
désabusé de ses velléités guerrières et devenu le champion de la paix
menacée. Ce n'était pas seulement le _National_ qui disait: «Marchez
sur le Rhin, déchirez les traités de 1815, proclamez hardiment les
principes qui doivent changer la face du monde, criez à l'Allemagne, à
l'Italie, à l'Espagne, à la Pologne, que votre oriflamme est le
symbole de l'égalité et de la fraternité humaines.» Les journaux
ministériels, loin de chercher à éteindre le feu, semblaient plutôt
vouloir souffler dessus pour l'aviver. «Le gouvernement, lisait-on
dans le _Siècle_ du 3 octobre, a nos flottes, nos armées à sa
disposition, et ce n'est point désormais pour les laisser inactives.
Qu'il choisisse le lieu et le moment... Mais qu'on sache bien que la
nation française se regarde comme offensée..., qu'elle a entendu le
canon de Beyrouth et qu'elle y répondra sur le continent, s'il le
faut, comme dans la Méditerranée.» Même note dans le _Courrier
français_, qui voyait approcher le moment «où il faudrait déchaîner la
force révolutionnaire». Le _Constitutionnel_, malgré une velléité
passagère de prudence, embouchait aussi la trompette. «Le sentiment de
l'honneur blessé est unanime dans Paris, déclarait-il le 4 octobre...
Il y a une limite, nous a-t-on dit, à laquelle le gouvernement aura
le devoir d'arrêter les puissances. Eh bien, le sentiment général nous
paraît être que cette limite est atteinte.» Il avertissait M. Thiers
que s'il faiblissait, il serait abandonné de ses amis. «Le péril de la
honte, concluait-il, est plus menaçant pour les gouvernements que le
péril de la guerre.» Même du côté conservateur, la _Presse_, naguère
si pacifique, se croyait obligée de suivre le mouvement général.
«Puisque les fautes du gouvernement, disait-elle, nous ont placés
entre une guerre insensée et une paix ignominieuse, le choix ne
saurait être douteux; il faut déclarer la guerre et convoquer
immédiatement les Chambres.» Les feuilles légitimistes tenaient un
langage analogue. Cette quasi-unanimité produisait d'autant plus
d'effet qu'en l'absence des Chambres, la presse semblait avoir qualité
pour exprimer la volonté nationale.

En somme, l'émotion produite par les nouvelles de Beyrouth avait fait
faire un grand pas dans le chemin qui conduisait à la guerre. «La
situation n'a jamais été, à beaucoup près, aussi grave», écrivait M.
Thiers à M. Guizot, et celui-ci répétait de son côté à lord
Palmerston: «Personne ne peut plus répondre de l'avenir[431].» De
Paris, lord Granville envoyait à son gouvernement cet avertissement:
«Je crois que la guerre n'est pas improbable[432]», et il recevait en
réponse des instructions pour l'enlèvement des archives de
l'ambassade, au cas de rupture diplomatique[433]. Vu de Vienne, l'état
général ne paraissait pas plus rassurant, et, le 5 octobre, M. de
Sainte-Aulaire écrivait à ses amis: «La situation est diablement
critique; nous allons peut-être voir craquer entre nos mains toute la
machine européenne... Ma conviction personnelle est que, si avant un
mois un arrangement, n'est pas fait ou en bon chemin, la guerre est
inévitable[434].» Enfin, toujours à la même date, nous lisons sur le
journal qu'une des princesses royales écrivait pour le prince de
Joinville: «En deux jours, nous avons fait un grand et triste
chemin... Nous voilà dans un moment de crise, le plus grave que nous
ayons eu à traverser depuis dix ans. Au dedans, l'opinion est en émoi,
chez les uns excitation révolutionnaire, alarme chez les autres, et à
nos portes la guerre étrangère, la guerre contre toute l'Europe. Dieu
seul peut nous sauver[435]!»

[Note 431: _Mémoires de M. Guizot._]

[Note 432: Dépêche du 5 octobre 1840. (_Correspondence relative to the
affairs of the Levant._)]

[Note 433: BULWER, t. II, p. 298.]

[Note 434: Lettres à M. Bresson et à M. de Barante. (_Documents
inédits._)]

[Note 435: _Revue rétrospective._]


X

La France allait-elle se jeter dans la guerre ou du moins s'y laisser
glisser? Jusqu'alors le gouvernement avait pu, avec une sécurité
relative, s'associer à l'agitation belliqueuse. Les démarches dans ce
sens ne lui paraissaient pas avoir d'effet immédiat; les menaces
n'étaient qu'à terme, et à terme lointain. Il croyait avoir du temps
devant lui, et comptait bien qu'avant l'heure des grandes résolutions,
se produirait, en Orient ou ailleurs, quelque événement qui
dispenserait de les prendre. Désormais, plus d'espoir de ce genre,
plus de délai; les menaces devaient être aussitôt réalisées. Si l'on
penchait vers la guerre, c'est tout de suite qu'on y tombait; si l'on
voulait y échapper, c'est tout de suite qu'il fallait s'en détourner.
Le moment était donc venu de se demander ce que serait cette guerre et
quelles en étaient les chances.

Tout d'abord la France pouvait-elle espérer quelque chose d'une guerre
maritime, localisée en Orient? Sans doute sa flotte du Levant était
égale, supérieure peut-être à celle qui portait en ces parages le
pavillon de l'Angleterre. En cas de lutte, un premier succès était
possible[436]. Mais après? On ne refusera pas de s'en rapporter au
jugement d'un jeune marin, qui n'était certes suspect ni de timidité
ni de tiédeur. «Admettons, écrivait quelques années plus tard le
prince de Joinville, que le Dieu des batailles eût été favorable à la
France. On eût poussé des cris de joie par tout le royaume; on n'eût
pas songé que le triomphe devait être de courte durée... Je veux
supposer ce qui est sans exemple: j'accorde que vingt vaisseaux et
quinze mille matelots anglais prisonniers puissent être ramenés dans
Toulon par notre escadre triomphante. La victoire en sera-t-elle plus
décisive?... Au bout d'un mois, une, deux, trois escadres, aussi
puissamment organisées que celle que nous leur aurons enlevée, seront
devant nos ports. Qu'aurons-nous à leur opposer? Rien que des
débris... Disons-le tout haut, une victoire, comme celle qui nous
semblait promise en 1840, eût été, pour la marine française, le
commencement d'une nouvelle ruine. Nous étions à bout de ressources;
notre matériel n'était pas assez riche pour réparer, du jour au
lendemain, le mal que nos vingt vaisseaux auraient souffert, et notre
personnel eût offert le spectacle d'une impuissance plus désolante
encore[437].»

[Note 436: L'amiral Jurien de la Gravière, qui servait, jeune
officier, sur cette flotte, a écrit depuis dans ses _Souvenirs_:
«Combien de temps nos succès auraient-ils duré? C'est ce qu'il est
difficile de savoir; mais il est hors de doute qu'un premier succès
était presque infaillible.» Sir Charles Napier, qui avait un
commandement sur la flotte anglaise du Levant, a reconnu depuis, en
plein parlement, qu'elle eût difficilement résisté à une attaque de la
flotte française. (Séance du 4 mars 1842.)]

[Note 437: _Note sur l'état des forces navales de la France._ (Mai
1844.)]

Restait la guerre continentale. C'est en effet la seule à laquelle eût
jamais pensé M. Thiers. On n'a pas oublié qu'il avait même choisi
éventuellement son adversaire, l'Autriche, et son champ de bataille,
l'Italie. Croyait-il donc sérieusement pouvoir limiter ainsi la lutte
et la réduire à une sorte de duel en champ clos avec une seule
puissance? Si tel avait été un moment son espoir, lord Palmerston
s'était chargé de le ramener à une appréciation plus vraie de la
situation. «Une idée de Thiers, écrivait-il le 22 septembre à M.
Bulwer, semble être qu'il pourrait attaquer l'Autriche, et laisser de
côté les autres puissances. Je vous prie de le détromper sur ce point
et de lui faire comprendre que l'Angleterre n'a pas l'habitude de
lâcher ses alliés. Si la France attaque l'Autriche à raison du traité,
elle aura affaire à l'Angleterre aussi bien qu'à l'Autriche, et je
n'ai pas le plus léger doute qu'elle n'ait aussi sur les bras la
Prusse et la Russie[438].» Lord Palmerston pouvait parler au nom de
son pays: depuis le succès de Beyrouth, il était assuré d'être suivi.
D'ailleurs, la véhémence même des attaques de notre presse contre la
politique britannique irritait l'opinion au delà du détroit, et
celle-ci, par amour-propre national, se trouvait conduite à prendre
pour elle la querelle de son gouvernement.

[Note 438: BULWER, t. II, p. 291, 292.]

Le ministre anglais s'avançait-il trop en se portant garant de la
Russie et de la Prusse? En Russie, sans doute, à ne considérer que la
haute société, on eût trouvé des sentiments amis pour la France[439];
M. de Nesselrode lui-même, quoique assez étranger pour sa part à ces
sentiments[440], était, par modération d'esprit, très-désireux
d'écarter les chances de guerre. Mais la Russie, c'était le Czar, dont
on n'ignorait pas l'animosité contre le gouvernement de 1830.
L'immobilité que l'autocrate avait gardée depuis le traité du 15
juillet ne devait pas nous donner le change sur ses vrais
sentiments[441]. Il ne désirait point entreprendre seul, sans l'Europe
et peut-être contre elle, une guerre d'Orient; il ne s'y sentait pas
prêt. Mais une guerre d'Occident contre la France révolutionnaire,
sorte de croisade où il reprendrait, à la tête de l'Europe
monarchique, le rôle d'Alexandre en 1814 et 1815, une telle guerre
avait toujours été son rêve depuis dix ans, et il s'y fut jeté avec
joie. Si jusqu'alors il était demeuré calme, s'il n'avait fait que peu
de préparatifs, c'est que les dispositions de l'Autriche et de la
Prusse ne lui laissaient pas espérer la réalisation de cette heureuse
chance et qu'il ne voulait pas se faire inutilement, auprès de ces
puissances, le renom d'un brouillon et d'un turbulent. Faute de mieux,
il se contentait alors de nous avoir mis «en mauvaise posture». Mais,
au cas où nous-mêmes provoquerions cette guerre, il ne serait pas le
dernier à l'accepter. Ne le vit-on pas, en effet, aussitôt que la
situation parut s'aggraver, à la fin de septembre et surtout au
commencement d'octobre, sortir de son immobilité, morigéner les cours
de Berlin et de Vienne sur ce qu'elles n'armaient pas, et trahir,
devant les diplomates étrangers, l'impatience avec laquelle il
attendait la «conflagration générale» qui lui fournirait l'occasion
«d'étouffer la révolution dans son berceau[442]»?

[Note 439: Quelques mois plus tard, l'ambassadeur anglais à
Saint-Pétersbourg disait à M. de Barante: «Croyez-vous que je ne voie
pas comment, parmi tous ceux qui environnent l'Empereur, l'opinion est
favorable à la France? Paris est pour eux le centre de la
civilisation; ils ne se soucient pas, ils ne savent rien de ce qui se
fait ou se dit ailleurs; ils parlent votre langue; les souvenirs de
leurs généraux se portent avec plaisir vers l'époque de l'alliance
avec Napoléon. La conduite du cabinet russe ne s'explique que par la
passion de l'Empereur.» (Dépêche de M. de Barante à M. Guizot, du 13
janvier 1841. _Documents inédits._)]

[Note 440: «Le comte de Nesselrode, écrivait M. de Barante, n'est pas
aussi français que la plupart de ses compatriotes. Son opinion
politique a pris son pli et ses habitudes à l'époque du congrès de
Reims, d'Aix-la-Chapelle et de Vérone: être bien avec tous, intime
avec Vienne et Berlin, tel est son programme, programme que son
caractère rend complétement pacifique et conciliant.» (Lettre à M.
Guizot du 13 janvier 1841. _Documents inédits._)]

[Note 441: Cf. la correspondance de M. de Barante, en août, septembre
et octobre 1840. (_Documents inédits._)]

[Note 442: Dépêche citée par HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t.
II, p. 438.]

À la différence de la Russie, la Prusse n'avait ni intérêt ni passion
dans la question; en outre, par ses traditions et sa situation, elle
semblait la rivale naturelle et l'antagoniste de l'empire d'Autriche.
C'était pour elle que notre diplomatie avait le plus de ménagements:
ménagements, il est vrai, singulièrement contrariés par les sorties de
nos journaux sur les frontières du Rhin ou sur l'émancipation du
peuple allemand. Avions-nous donc quelque chance d'obtenir la
neutralité de cette puissance? Aucune. Dans les premiers jours
d'octobre, sous le coup des menaces de la France, des pourparlers
s'engagèrent aussitôt entre Vienne et Berlin; ils aboutirent, après
quelques semaines, à une déclaration du roi de Prusse, «portant qu'il
considérerait toute attaque de la France contre les possessions
autrichiennes en Italie, comme dirigée contre lui-même[443].» M. de
Metternich avait raison de signaler à ses agents diplomatiques
l'extrême importance d'une telle déclaration[444]. Notre gouvernement
ignorait sans doute cette négociation, demeurée secrète entre les deux
chancelleries; mais les communications de M. Bresson, son ministre
près la cour de Berlin devaient l'avoir éclairé sur les habitudes de
dépendance contractées, depuis trente ans, par cette cour envers
l'Autriche et la Russie. La Prusse eût difficilement résisté à l'une
de ces deux puissances; à toutes les deux réunies, jamais[445].
Ajoutons qu'il venait de se produire, dans ce pays, un changement qui
y diminuait encore le crédit de la France. Le 8 juin, était mort le
vieux roi Frédéric-Guillaume III, qui avait donné plus d'une fois à
notre jeune monarchie des gages de sa modération et même de sa
sympathie. Son fils et successeur, Frédéric-Guillaume IV, était dans
des sentiments tout différents. Imagination ardente, facilement
enthousiaste, mais inquiète, capricieuse et qui devait finir par la
folie, il avait puisé, dans la culture allemande dont il était tout
imprégné[446], aussi bien que dans les souvenirs du mouvement de 1813
auquel il avait pris part, la haine de la France: il voyait en elle
l'ennemie héréditaire (_Erbfeind_) et la détentrice illégitime d'une
partie de la terre germanique[447]. Par-dessus tout adversaire de la
révolution et même du libéralisme[448], piétiste scrupuleux et
mystique, dévot du moyen âge, rêvant je ne sais quelle restauration
archéologique, mi-féodale et mi-théocratique, il avait la terreur et
l'horreur de la France de Juillet et de Voltaire. 1830 l'avait indigné
et effrayé. Six ans plus tard, quand il n'était encore que prince
royal, la seule nouvelle que les fils de Louis-Philippe étaient
invités à Berlin et qu'à Vienne on les «attendait à bras ouverts»,
l'avait jeté dans une humeur noire. «Tout cela m'est si dur,
écrivait-il, que j'en pleurerais[449].» Une fois roi, ses sentiments
ne changèrent pas. Peu après son avénement, causant à Londres avec le
baron Stockmar, il laissait voir son désir de faire partout échec à
notre influence. «En France, ajoutait-il, il n'y a plus ni religion ni
morale: c'est un état social entièrement pourri, comme celui des
Romains avant la chute de l'Empire; je crois que la France s'écroulera
de la même manière[450].» Il célébrait l'anniversaire de la bataille
de Leipzig avec des discours appropriés, et, fort occupé de
l'achèvement de la cathédrale de Cologne, enfouissait sous le porche
cette inscription: _Post Franco-Gallorum invasionem_. Aussi, M.
Bresson pouvait-il bientôt écrire, au sujet des dispositions du
nouveau roi à notre égard: «Le fond, chez lui, est malveillant. C'est
toujours l'esprit de 1813, la première empreinte reçue... En toute
question qui nous touchera, comptons, avec une certitude presque
infaillible, qu'il se rangera contre nous. Son très-regrettable père
constituait un tout autre élément dans la politique européenne[451].»

[Note 443: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 490 à 507.]

[Note 444: _Ibid._, p. 506.]

[Note 445: Frédéric-Guillaume III, qui gouverna la Prusse de 1797 à
1840, recommanda, par son testament, à son successeur, de ne jamais
rompre avec le czar et l'empereur d'Autriche.]

[Note 446: Après une conversation qu'il eut à Londres, en 1842, avec
ce prince, le baron Stockmar écrivait: «Dans sa culture générale, le
Roi est essentiellement germanique.» (_Les Souvenirs du conseiller de
la reine Victoria_, par M. SAINT-RENÉ TAILLANDIER.)]

[Note 447: Telle était son aversion pour les Welches que, malgré son
goût très-vif pour la peinture, il ne voulut jamais acquérir un
tableau de l'école française.]

[Note 448: À quel point l'horreur de la révolution dominait, chez ce
prince, jusqu'au sentiment de l'unité allemande et de l'ambition
personnelle, on put s'en rendre compte, en 1848, quand il repoussa la
couronne impériale que lui offrait le parlement de Francfort. Il
expliquait ainsi son refus à son confident, M. de Bunsen: «D'abord,
cette couronne n'est pas une couronne. La couronne que pourrait
prendre un Hohenzollern, ce n'est pas, même avec l'assentiment des
princes, la couronne fabriquée par une assemblée issue d'un germe
révolutionnaire, une couronne _dans le genre de la couronne des pavés
de Louis-Philippe_ (ces mots étaient en français dans le texte). C'est
la couronne qui porte l'empreinte de Dieu, la couronne qui fait
souverain, par la grâce de Dieu, celui qui la reçoit avec le
saint-chrême... La couronne dont vous vous occupez, elle est
déshonorée surabondamment par l'odeur de charogne que lui donne la
révolution de 1848... Quoi! cet oripeau, ce bric-à-brac de couronne
pétri de terre glaise et de fange, on voudrait la faire accepter à un
roi légitime, bien plus, à un roi de Prusse qui a eu cette bénédiction
de porter, non pas la plus ancienne, mais la plus noble des couronnes
royales, celle qui n'a été volée à personne!» La dernière phrase fera
peut-être sourire; mais le reste de la lettre montre au vif et au vrai
les sentiments du Roi. (_Frédéric-Guillaume IV et le baron de Bunsen_,
par M. SAINT-RENÉ TAILLANDIER.)]

[Note 449: _Frédéric-Guillaume IV et le baron de Bunsen_, par M.
SAINT-RENÉ TAILLANDIER.]

[Note 450: _Souvenirs du conseiller de la reine Victoria._]

[Note 451: Lettre à M. Guizot, du 24 septembre 1843. (_Documents
inédits._)]

Enfin, il n'était pas jusqu'aux petits États de l'Allemagne qui, bien
qu'étrangers au traité du 15 juillet et sans intérêt en Orient,
n'eussent fini par s'émouvoir de nos armements et de nos menaces de
guerre continentale. Vainement notre diplomatie cherchait-elle à les
attirer dans l'orbite de la France, ils se tournaient, effrayés, vers
les deux grandes puissances allemandes et gourmandaient même leur
quiétude et leur immobilité[452]. Ces plaintes décidèrent l'Autriche
et la Prusse à se concerter sur les moyens de mettre en branle la
machine lourde et compliquée qu'on appelait la Confédération
germanique[453]. «Tant qu'il sera question du conflit qui existe entre
la Porte et Méhémet-Ali, écrivait, le 9 octobre, M. de Metternich au
roi de Prusse, la Confédération n'aura rien à voir dans l'affaire.
Mais si la question devient _européenne_, au lieu de rester spéciale,
il faudra que la Confédération agisse en puissance appelée à jouer un
rôle important dans le grand conseil.» Et il prévoyait l'éventualité
prochaine où elle aurait «le devoir de demander à la France à qui
s'adressaient ses menaces». De ces pourparlers, sortit assez
promptement une convention secrète entre l'Autriche et la Prusse,
déterminant «la manière dont l'armée de la Confédération devrait être,
le cas échéant, employée contre la France»; il était entendu en outre
que le gouvernement de Berlin proposerait, en temps et lieu, à la
Confédération de se déclarer atteinte par toute attaque contre les
possessions italiennes de l'Autriche[454]. En attendant, les divers
États de l'Allemagne, suivant l'exemple de la Prusse, interdisaient
l'exportation des chevaux en France: mesure fort gênante pour nos
armements et que la presse officieuse de Paris avait vainement tâché
de prévenir, en déclarant bruyamment à l'avance qu'elle y verrait
l'équivalent d'une déclaration de guerre. L'un de nos agents
diplomatiques près l'une des petites cours germaniques écrivait,
quelques semaines plus tard, le 3 novembre, alors que M. Thiers
n'était plus au pouvoir: «Je crois être sûr qu'on était au moment
d'ordonner quelques armements en Allemagne; ils n'ont été différés que
par la crise ministérielle qui s'est déclarée chez nous[455].» Les
cours allemandes se sentaient d'ailleurs poussées par leurs peuples:
mouvement d'opinion singulièrement puissant et passionné alors mal vu
et mal compris de la France, mais qui devait avoir de trop redoutables
suites pour qu'il n'y ait pas intérêt à s'y arrêter quelque temps, à
en rechercher l'origine, le caractère et le développement. Aussi bien,
les événements actuels projettent-ils sur ce passé une lumière qui
manquait aux contemporains.

[Note 452: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire_, et HILLEBRAND,
_Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 437.]

[Note 453: Lettre de M. de Metternich à Frédéric-Guillaume IV, en date
du 9 octobre 1840. (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 490 à
495.)]

[Note 454: _Ibid._, p. 505 à 507.]

[Note 455: Lettre du marquis d'Eyragues, ministre de France à
Stuttgard, au maréchal Soult, 3 novembre 1840. (_Documents inédits._)]

La lutte dont l'Allemagne avait été le sanglant théâtre, au
commencement du siècle, avait laissé, des deux côtés du Rhin, des
impressions bien différentes. «La conscience française, a-t-on écrit,
est courte et vive; la conscience allemande est longue, tenace,
profonde. Le Français est bon, étourdi; il oublie vite le mal qu'il a
fait et celui qu'on lui a fait; l'Allemand est rancunier, peu
généreux; il comprend médiocrement la gloire, le point d'honneur; il
ne connaît pas le pardon[456].» C'est ainsi que l'Allemand gardait,
des conquêtes de la Révolution et de l'Empire, un ressentiment que la
revanche de la dernière heure n'avait aucunement désarmé et que les
années, en s'écoulant, n'effaçaient pas. Il avait, du reste, contre
nous, des griefs plus anciens encore: il nous en voulait de l'avoir
raillé au dix-huitième siècle, d'avoir conquis l'Alsace et ravagé le
Palatinat au dix-septième. Jusqu'où ne remontait pas cette rancune
archéologique? Henri Heine racontait, en 1835, qu'à Goettingue, dans
une brasserie, «un jeune Vieille-Allemagne avait déclaré qu'il fallait
venger dans le sang des Français celui de Konradin de Hohenstaufen,
qu'ils avaient décapité à Naples». Et, peu après, un savant des bords
du Rhin, interrogé par M. Quinet sur le but poursuivi par ses
compatriotes, lui répondait gravement: «Nous voulons revenir au traité
de Verdun entre les fils de Louis le Débonnaire.»

[Note 456: RENAN, _Réforme intellectuelle et morale de la France_.]

Le Français n'avait pas conscience de la haine dont il était l'objet.
Comme on l'a dit avec raison, l'Allemagne, malgré sa proximité, n'a
été longtemps pour nous qu'une grande inconnue[457]. Cela tenait au
caractère profond, complexe et sourd des mouvements de l'esprit
allemand, à notre ignorance de la langue, au défaut de sympathie de
notre génie prompt, clair et parfois un peu superficiel, pour un génie
abstrait, confus et obscur. Ajoutez qu'à l'époque dont nous parlons,
il n'y avait, outre-Rhin, ni journaux exprimant librement la pensée
nationale, ni capitale unique où l'on pût observer cette pensée pour
ainsi dire concentrée et résumée. Comment d'ailleurs eussions-nous
soupçonné, chez nos voisins, des ressentiments que nous n'éprouvions
pas? Si nous nous souvenions encore de Waterloo et parlions parfois de
le venger, c'était aux Anglais seuls que nous nous en prenions: on eût
dit que nous avions oublié la part de Blücher dans la fatale journée.
Bien plus, par un sentiment nouveau dans notre histoire, nous nous
étions pris, depuis 1815, d'un engouement attendri pour cette
Allemagne, autrefois dédaignée. Sur la foi de madame de Staël[458],
nous nous la figurions comme une nation patriarcale, sentimentale,
rêveuse, foyer de la pensée pure et du chaste amour, inapte aux
réalités vulgaires, amoureuse de justice, incapable de ruse et de
violence, dépaysée au milieu des passions et des convoitises du monde,
et y ressentant comme la nostalgie de l'idéal. L'imagination de nos
poètes et de nos artistes se plaisait dans la compagnie des
Marguerite, des Mignon, des Charlotte, des Dorothée, pendant que nos
philosophes s'obscurcissaient au contact de Kant et de Hegel, ou que
nos savants exaltaient et suivaient la science allemande. L'un des
ministres du 1er mars, M. Cousin, avait beaucoup contribué à répandre
en France cet engouement germanique. Vainement Henri Heine était-il
venu, avec un éclat de rire sardonique, déchirer l'image brillante et
généreuse tracée par madame de Staël[459], et avait-il fait apparaître
à la place une réalité beaucoup moins poétique, une race forte, rude,
aux appétits violents, aux âpres convoitises, «soupirant après des
mets plus solides que le sang et la chair mystiques», impatiente de
jouir, de posséder et de dominer; vainement nous criait-il: «Prenez
garde, on ne vous aime pas en Allemagne, vous autres Français», et
nous faisait-il l'énumération de l'armée terrible, implacable, qui se
lèverait un jour contre nous, rien ne pouvait nous ébranler; nous
restions, malgré tout, «teutomanes[460]».

[Note 457: Voy. une étude intéressante de M. Joseph REINACH, _De
l'influence de l'Allemagne sur la France_, insérée dans la _Revue
politique et littéraire_.]

[Note 458: Voy. son livre _De l'Allemagne_ (1814).]

[Note 459: _L'Allemagne_, par Henri HEINE (1835).]

[Note 460: Sur cette singulière influence du livre de madame de Staël,
voyez un brillant article de M. CARO, _les Deux Allemagnes_, publié
par la _Revue des Deux Mondes_ du 1er novembre 1872.]

Tels étaient les sentiments respectifs des deux peuples, quand, à la
suite du traité du 15 juillet 1840, l'écho de nos bruits de guerre
parvint en Allemagne, y apportant quelques phrases sur les frontières
du Rhin, bravades jetées à la légère et sans passion[461]. Il n'en
fallut pas davantage pour y provoquer comme une éruption de cette
gallophobie, demeurée jusqu'alors à peu près souterraine. «Toutes les
fureurs de 1813 firent explosion, a raconté depuis un Français qui se
trouvait alors à l'Université de Heidelberg. Je n'avais aucune idée
d'une telle violence... Je devais croire que la France nouvelle, par
sa générosité, sa cordialité, ses expiations douloureuses, avait
effacé ces souvenirs des jours de haine. Il n'en était rien. Chaque
jour, dans la salle du muséum, des gazettes, venues de toutes les
villes d'Allemagne, nous apportaient des invectives sans nom... Défis,
insultes, calomnies se succédaient comme des feux de peloton. L'odieux
_crescendo_ allait s'exaltant d'heure en heure[462].» De lourdes et
savantes brochures remontaient jusqu'à Arminius pour faire le procès
des Gaulois. La conclusion générale était qu'il fallait reprendre
l'Alsace et la Lorraine. Si l'on retrouvait là toute la passion, toute
la violence de 1813, rien ne rappelait l'éclat épique des productions
littéraires de cette époque, des polémiques de Goerres, des poésies de
Koerner, des chansons de Arndt, des sonnets de Rückert. En 1840, tout
est plus grossier. Dans ce fatras, un seul morceau se détache, le
chant de Becker: «Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand[463]!»
La poésie est médiocre; l'auteur était un inconnu, petit employé dans
je ne sais quelle administration publique à Cologne; mais la passion
nationale vint donner à ses vers un accent et une portée qu'ils
n'auraient pas eus par eux-mêmes. Du coup, la célébrité de Nicolas
Becker fit pâlir les grands noms de 1813; le roi de Bavière lui envoya
une coupe avec des vers de sa façon, et le roi de Prusse 1,000 thalers
avec une promesse d'avancement. Plus de soixante compositeurs mirent
en musique cette sorte de _Marseillaise_ germanique, et de la Baltique
aux Alpes, du Rhin à la Vistule, des voix innombrables chantèrent d'un
ton farouche: «Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand!»

[Note 461: M. Quinet, dont la brochure «1815-1840» fut l'une des
causes principales du soulèvement des esprits, au delà du Rhin, avait
été un «teutomane» passionné.]

[Note 462: SAINT-RENÉ TAILLANDIER, _Dix ans de l'histoire
d'Allemagne_, Préface.]

[Note 463: Voici la pièce entière: «Ils ne l'auront pas, le libre Rhin
allemand, quoiqu'ils le demandent dans leurs cris comme des corbeaux
avides;--Aussi longtemps qu'il roulera paisible, portant sa robe
verte, aussi longtemps qu'une rame frappera ses flots.--Ils ne
l'auront pas, le libre Rhin allemand, aussi longtemps que les coeurs
s'abreuveront de son vin de feu;--Aussi longtemps que les rocs
s'élèveront au milieu de son courant, aussi longtemps que les hautes
cathédrales se reflèteront dans son miroir.--Ils ne l'auront pas, le
libre Rhin allemand, aussi longtemps que de hardis jeunes gens feront
la cour aux jeunes filles élancées.--Ils ne l'auront pas, le libre
Rhin allemand, jusqu'à ce que les ossements du dernier homme soient
ensevelis dans ses vagues.»]

Surpris par cette explosion, les Français n'y comprenaient rien. Henri
Heine rapporte qu'il rencontra alors, sur le boulevard des Italiens,
M. Cousin, arrêté devant une boutique d'estampes, à contempler des
compositions d'Overbeck. «Le monde était sorti de ses gonds, dit
Heine, le tonnerre du canon de Beyrouth soulevait, comme un tocsin,
tout l'enthousiasme guerrier de l'Orient et de l'Occident; les
pyramides d'Égypte tremblaient; en deçà et au delà du Rhin, on
aiguisait les sabres,--et Victor Cousin, alors ministre de France,
admirant les paisibles et pieuses têtes des saints d'Overbeck, parlait
avec ravissement de l'art allemand et de la science allemande, de
notre profondeur d'âme et d'esprit, de notre amour de la justice et de
notre humanité. «Mais, au nom du ciel! dit-il soudain, en
s'interrompant lui-même, et comme s'il s'éveillait d'un rêve, que
signifie la rage avec laquelle vous vous êtes pris tout à coup, en
Allemagne, à vociférer et à tempêter contre nous, Français?» Et le
ministre philosophe se perdait en conjectures, ne parvenant pas à
s'expliquer cette colère[464]. Quant au public, il ne s'en apercevait
même pas. Les journaux de Paris, tout absorbés par leurs polémiques
contre la presse anglaise, répondaient à peine aux attaques bien
autrement violentes qui leur venaient de l'Est; on eût presque dit
qu'ils les ignoraient. Personne ne lisait, en France, les brochures de
combat qui pullulaient en Allemagne. Les vers de Becker eux-mêmes ne
parurent pas, pendant quelque temps, avoir franchi la frontière. Ce
fut seulement plus tard, en juin 1841, que Musset, agacé par ce grand
bruit de voix tudesques chantant à pleine bouche et sur un ton de
menace, riposta par ses strophes du _Rhin allemand_, cinglantes comme
une volée de coups de cravache, mais témoignant de plus d'impertinence
railleuse que d'animosité profonde. À la même date, Lamartine
répondit, lui aussi, au chant de guerre du Tyrtée prussien, mais par
une _Marseillaise de la paix_, hymne d'amour et de fraternité
internationale, où notre poëte répudiait toute visée «sur le libre
Rhin» et s'écriait:

  Vivent les nobles fils de la grave Allemagne!

Appel un peu naïf qui devait provoquer de la part de ces «nobles fils»
un redoublement d'injures contre la France[465].

[Note 464: _Lutèce_, p. 204.]

[Note 465: M. Quinet écrivait en septembre 1841: «Les journaux
allemands ont indignement, abominablement traité la _Marseillaise de
la paix_.» (_Correspondance de Quinet._)]

Et cependant, à y regarder d'un peu près, les Français de 1840 eussent
pu discerner, dans l'agitation d'outre-Rhin, quelque chose de plus
menaçant encore pour leur pays qu'une explosion de haine. En 1813,
l'Allemagne, soulevée par notre invasion, n'avait pas seulement poussé
un cri de nationalité et d'unité[466]. Alors était apparue, pour la
première fois, l'idée d'une grande patrie allemande, réunissant et
absorbant toutes les petites patries particulières, et même
revendiquant, contre les États voisins, les territoires où elle
prétendait reconnaître l'empreinte germanique. Mais, en 1815, au lieu
de l'unité attendue, le congrès de Vienne avait consacré, dans
l'organisation de la Confédération germanique, ce que M. Saint-Marc
Girardin a spirituellement appelé «le mal de la petitesse et de la
dislocation»; au lieu de la liberté promise, les gouvernements
allemands, soutenus par la Sainte-Alliance, s'étaient appliqués à
rétablir leur pouvoir absolu et avaient traité en ennemis, ou du moins
en suspects, les patriotes de 1813. Sous le coup de cette déception,
l'idée de l'unité parut s'effacer ou être reléguée au second plan. Les
plus ardents, tournant toute leur colère contre leurs princes,
s'absorbèrent dans la lutte pour la liberté locale, lutte morcelée sur
cent théâtres différents et prenant ainsi un caractère plus
autonomique qu'unitaire; ils s'y trouvaient même amenés à se servir
des idées françaises, heureux et presque reconnaissants, quand leur
venait d'Occident un souffle de liberté plus vif ou, comme en 1830, un
vent de tempête révolutionnaire[467]: du reste, malgré ce secours, ils
ne faisaient pas grand progrès. Pendant ce temps, la masse de la
nation, découragée, dégoûtée de la politique, revenait à l'étude, et,
comme a dit M. Klaczko, se «replongeait dans les immensités de la
pensée, pour y chercher l'oubli». Les uns, devenus dévots du
romantisme, «se mettaient à genoux devant l'idéal». Les autres,
occupés à refaire toutes les connaissances humaines d'après le verbe
de Hegel, s'enfouissaient pour ainsi dire dans cette colossale
besogne, étrangers aux bruits du dehors, broyant tous les sentiments,
sous la formidable meule de la nouvelle dialectique, et apprenant de
cette philosophie l'indifférence suprême, produite par la prétention
de tout comprendre. Henri Heine a fait, avec son _humour_ habituelle,
le portrait de cette Allemagne «immobile et livrée à un profond
sommeil». «Je la parcourus, jeune encore, dit-il, et observai ces
hommes endormis. Je vis la douleur sur leurs visages; j'étudiai leur
physionomie; je leur mis la main sur le coeur, et ils commencèrent à
parler dans leur sommeil somnambulique: discours entrecoupés dans
lesquels ils me révélaient leurs plus secrètes pensées. Les gardiens
du peuple, bien enveloppés dans leurs robes de chambre d'hermine,
leurs bonnets d'or bien enfoncés sur les oreilles, étendus dans de
grands fauteuils de velours rouge, dormaient aussi et même ronflaient
de grand coeur. Cheminant ainsi avec le havre-sac et le bâton, je dis
et je chantai à haute voix ce que j'avais découvert sur la figure de
ces hommes endormis, ce que j'avais surpris des soupirs de leurs
coeurs. Tout demeura tranquille autour de moi, et je n'entendis que
l'écho de mes propres paroles.» Sans doute, comme le donne à entendre
Heine, la grande idée allemande, la passion unitaire n'était pas
morte, mais enfin elle sommeillait.

[Note 466: Sur les phases diverses de l'agitation unitaire en
Allemagne, voyez les articles intéressants publiés par M. Julian
KLACZKO, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er décembre 1862 et du 15
janvier 1863.]

[Note 467: «Nous vivions et pensions dans les journaux étrangers, a
dit l'un de ces libéraux allemands; nous étions là chez nous, bien
plus que dans notre patrie.»]

Prolonger ce sommeil, tel était notre intérêt manifeste, telle devait
être notre politique. Nos gouvernements s'y étaient appliqués depuis
vingt-cinq ans, quand, tout à coup, dans l'émotion causée par le
traité du 15 juillet, il se fit un tel bruit en France, que, sans y
penser, on se trouva avoir réveillé le dormeur. Celui-ci se redressa,
avec un grognement menaçant. Alors reparurent, au delà du Rhin, ces
grands mots d'unité allemande, de patrie allemande, de gloire
allemande, que les princes proscrivaient naguère comme suspects de
sédition et que les peuples semblaient avoir oubliés. On s'exalta à
les prononcer, à les répéter, à les crier, à les chanter. Il fut
bientôt visible qu'un changement immense s'accomplissait, que
l'Allemagne contemplative et immobile s'effaçait pour laisser
apparaître une Allemagne active, ambitieuse, farouche, impatiente de
jouir, de dominer, de tenir le premier rôle parmi les maîtres du monde
réel. Au bout de quelques mois, la crise orientale était finie; les
derniers bruits de guerre s'éteignaient en France; personne n'y
parlait plus du Rhin ni même ne se souvenait de la colère germanique;
mais, chez nos voisins, l'agitation unitaire survivait à la cause
accidentelle qui l'avait produite. Journaux et livres, science et art,
manifestations des peuples et des princes, tout contribuait à grossir
le courant vers une patrie une, sous l'hégémonie de la Prusse, à
aviver la haine et le mépris de la France. L'anniversaire de la
bataille de Leipzig devenait la grande fête nationale[468]. Ce
mouvement ne devait plus s'arrêter, et notre génération ne sait que
trop jusqu'où il a conduit l'Allemagne, la France et le monde.

[Note 468: En 1842, par exemple, à l'occasion de cet anniversaire, le
roi de Prusse prononçait, devant les princes allemands réunis pour
assister aux manoeuvres de son armée, un discours tout rempli
d'invocations à l'unité germanique et tout enflammé des passions de
1813; à la même date, le roi de Bavière inaugurait le Walhalla, sorte
de temple élevé à la patrie allemande, et où, pour bien montrer le
genre de gloire qu'on rêvait pour elle, on faisait figurer Alaric,
Genséric, Odoacre et Totila; enfin, sur un autre point, ce jour était
également choisi pour poser la première pierre de la forteresse d'Ulm,
qui devait compléter le système de fortifications élevées, en
exécution des traités de 1815, contre la France et à ses dépens.]

Histoire étrange que celle de cette unité allemande, si funeste à
notre grandeur, et qui semble cependant n'avoir toujours progressé que
par notre fait, aussi bien à l'origine, en 1813, que plus tard, en
1848, en 1866, en 1870. Entre ces dates néfastes de l'imprévoyance
française, il convient d'inscrire 1840. Le ministère du 1er mars, qui
ne nous rappelle, en France, qu'un accident passager de notre
politique, marque une époque dans l'histoire de nos voisins. Ceux-ci
ne s'y trompent pas. «Ce fut là le jour de la conception de
l'Allemagne», écrivait récemment un Prussien[469]. Dès novembre 1840,
au milieu même des événements, M. de Metternich, après avoir noté que,
dans tous les pays germaniques, «le sentiment national était monté
comme en 1813 et 1814», ajoutait: «M. Thiers aime à être comparé à
Napoléon; eh bien, en ce qui concerne l'Allemagne, la ressemblance est
parfaite et la palme appartient même à M. Thiers. Il lui a suffi d'un
court espace de temps pour conduire ce pays là où dix années
d'oppression l'avaient conduit sous l'Empereur[470].» Un peu plus
tard, en 1854, rappelant ses souvenirs de 1840, Henri Heine écrivait:
«M. Thiers, par son bruyant tambourinage, réveilla de son sommeil
léthargique notre bonne Allemagne et la fit entrer dans le grand
mouvement de la vie politique de l'Europe; il battait si fort la diane
que nous ne pouvions plus nous rendormir, et, depuis, nous sommes
restés sur pied. Si jamais nous devenons un peuple, M. Thiers peut
bien dire qu'il n'y a pas nui, et l'histoire allemande lui tiendra
compte de ce mérite[471].»

[Note 469: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_.--Cet historien
ajoute: «C'en était fini, pour l'élite de la nation, des idées
françaises. Le courant, jusqu'alors souvent arrêté, de l'amour de la
liberté nationale et historique prit à jamais le dessus, dans ces
heures d'agitation, sur le courant rationnel français de l'esprit de
révolution.»]

[Note 470: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 447 et 503.]

[Note 471: _Lutèce_, Épître dédicatoire, p. 6.]

En 1840, notre gouvernement était trop mal informé des choses
d'outre-Rhin pour discerner toute la portée de ce mouvement unitaire.
Du moins, en devait-il voir et entendre assez pour ne pas douter que
la Confédération germanique ne fît au besoin cause commune avec les
quatre puissances. Comme l'écrivait alors M. de Metternich,
«l'Allemagne tout entière était prête à accepter la guerre, et cela
_de peuple à peuple_[472].» Au cas donc où la France en appellerait
aux armes, elle rencontrerait devant elle, au grand complet, cette
vieille coalition qui avait tenté de se reformer après 1830, mais que
notre alliance avec l'Angleterre et notre prudente sagesse avaient
fait alors avorter; non pas la coalition incertaine, mal armée, de
1792, mais celle de la fin de l'Empire, passionnée, résolue, sûre
d'elle-même et de ses forces. Nos ambassadeurs ne manquaient pas d'en
avertir M. Thiers. Dès le 8 août, M. de Barante lui écrivait de
Saint-Pétersbourg: «Si nous faisions grand bruit en parlant de
bouleversement général, de conquête, de guerre d'invasion, nous nous
trouverions aussitôt en face de l'Europe de 1813. Le même esprit y
règne et se réveille à la moindre idée de nos prétentions ambitieuses.
Les souvenirs sont encore tout vifs[473].» Lord Palmerston, dans les
dépêches qu'il faisait communiquer au gouvernement français, lui
donnait, sous forme de menaces, des avertissements non moins utiles à
méditer. «Si la voie ouverte par M. Thiers continuait à être suivie,
disait-il, l'Europe devrait penser que les desseins actuels de la
France sont semblables à ceux qui, pendant la République et l'Empire,
forcèrent l'Europe à s'unir pour résister à ses agressions; dans ce
cas, l'Europe pourrait se convaincre de la nécessité de prévenir ces
desseins par une combinaison de moyens défensifs pareils à ceux
qu'elle employa alors pour protéger ses libertés[474].»

[Note 472: Lettre du 8 novembre 1840. (_Mémoires de M. de Metternich_,
t. VI, p. 447).]

[Note 473: C'était presque à chaque page de sa correspondance, que M.
de Barante jetait, comme un menaçant avertissement, cette date de
1813. Avant même le traité du 15 juillet, il écrivait, le 18 mars
1840, à M. Guizot: «La guerre viendra, non pas la guerre de 1792, mais
celle de 1813: une coalition bien unie, de grandes armées animées des
traditions encore vives de leurs derniers succès, composées d'une
façon presque aussi nationale que la nôtre, et d'un tout autre esprit
que les troupes mercenaires du siècle dernier.» Le 14 avril, il
répétait à M. Bresson: «L'Europe veut la paix...; mais si la guerre
éclatait, elle se combinerait comme en 1813.» Enfin il écrivait à un
de ses fils, le 22 décembre: «Le napoléonisme de journaux et de
tribune nous a reportés en 1813. C'est payer cher des paroles.»
(_Documents inédits._)]

[Note 474: Dépêche de lord Palmerston à lord Granville, 20 octobre
1840. (_Correspondence relative to the affairs of the Levant._)]

Il est vrai qu'à entendre ceux qui, en France, poussaient à la guerre,
à lire leurs journaux, nous avions en main une arme puissante,
terrible, nous permettant de braver la coalition: c'était la
propagande révolutionnaire. L'Europe prétendait revenir à 1813; nous
lui répondrions en revenant à 1792. Libre à elle de refaire une
Sainte-Alliance; il nous suffirait de jeter un appel, pour que partout
les peuples opprimés secouassent leur joug, brisassent leurs fers. Ces
déclamations nous sont connues; elles avaient cours parmi les
«patriotes» de 1830 et de 1831; ce programme est celui que
développaient alors, avec accompagnement d'émeutes dans la rue, les
Lamarque et les Mauguin, celui contre lequel Casimir Périer livrait le
tragique combat qui lui coûta la vie et lui donna la gloire. C'est en
triomphant, non sans peine ni péril, de cette politique de propagande,
que la monarchie de Juillet avait fondé son pouvoir en France, acquis
son crédit en Europe. On prétendait donc lui arracher le reniement de
cette ancienne victoire. On voulait qu'après dix ans de règne
pacifique, bien assise chez elle, considérée de ses voisins, à une
époque de tranquillité générale, elle arborât subitement ce drapeau de
révolution qu'elle avait eu le courage d'écarter, dans l'incertitude
de ses premiers jours, quand tout, chez elle et autour d'elle, était
trouble et exaltation. Ne voyait-on pas qu'elle y perdrait tout
d'abord son honneur?

Et pour quel profit? Cette arme de la guerre révolutionnaire
était-elle aussi efficace, aussi puissante qu'on le prétendait? Quelle
réalité y avait-il derrière ces menaces déclamatoires? Depuis
l'époque légendaire de 1792 que l'on évoquait, bien des changements
s'étaient accomplis chez nous et autour de nous. «En France,
aujourd'hui, écrivait M. Guizot, le 13 octobre 1840, je crois à la
violence révolutionnaire, je ne crois pas à l'élan révolutionnaire de
la nation[475].» Le mot était profond et vrai. Les haines, les
convoitises, l'esprit de discorde, de révolte et d'anarchie,
fermentaient toujours dans certains bas-fonds et menaçaient la
société. Mais un mouvement puissant, général, soulevant le peuple
entier, le poussant à accomplir par la force, au dedans ou au dehors,
une grande transformation, on l'eût vainement cherché. Par contre, il
s'était répandu, dans ce peuple, des préoccupations et des habitudes
de bien-être qui le rendaient plus que jamais soucieux de sa
tranquillité, réfractaire aux aventures. La gauche elle-même, cette
gauche qui criait si fort, était, au fond, fatiguée comme la nation
entière; il y avait chez elle moins de passion que de routine
révolutionnaire; elle n'était pas plus en mesure de réaliser ses
menaces que de tenir ses promesses. Et puis, en Europe, où
pouvions-nous nous flatter que notre appel à la révolte trouvât écho?
Au delà du Rhin, on l'a vu, la nation était notre ennemie plus encore
que les gouvernements. Si les Italiens et les Polonais n'avaient pas
contre nous les mêmes préventions, les uns étaient «énervés», les
autres «écrasés[476]», et il n'y avait pas à attendre de ce côté un
concours considérable. D'ailleurs, à l'étranger, autant qu'en France,
le sentiment dominant était la lassitude des secousses passées, le
besoin de repos. M. de Barante ne cessait d'en avertir M. Thiers.
«Peut-être en 1830, disait-il, la propagande pouvait-elle faire des
révolutions; aujourd'hui, elle ne ferait que des émeutes et aurait
contre elle tout ce qui a intérêt à l'ordre public... En somme, il n'y
a nulle analogie entre le temps présent et les souvenirs de 1792. À
cet égard, toute illusion serait dangereuse[477].»

[Note 475: Lettre au duc de Broglie. (_Mémoires de M. Guizot._)]

[Note 476: Ces expressions sont tirées d'une autre lettre de M.
Guizot, en date du 17 octobre 1840.]

[Note 477: _Documents inédits._]

Pour être impuissante contre nos ennemis, l'arme de la guerre
révolutionnaire n'eût pas été inoffensive pour nous-mêmes. Elle
n'était pas de celles qu'une monarchie, surtout une monarchie
d'origine récente et encore contestée, pût manier sans risque de se
blesser, peut-être mortellement. Les passions soulevées eussent, avant
même de passer la frontière, exigé satisfaction à l'intérieur. La
France avait grande chance d'être la seule ou tout au moins la
première victime de la révolution qu'elle aurait tenté de déchaîner
sur le monde. C'était d'ailleurs la conséquence de nos bouleversements
successifs et de l'état troublé, instable, où ils avaient réduit notre
pays, que les grandes émotions, bonnes ou mauvaises, y prenaient
facilement une forme révolutionnaire. Tout se tournait en
_Marseillaise_. Les agitateurs politiques le savaient bien; aussi
étaient-ils à l'affût des diverses émotions, prêts à s'en emparer, à
les pervertir, pour les faire servir à leurs desseins de renversement.
Ainsi avaient-ils fait maintes fois des aspirations libérales; ainsi
cherchaient-ils à faire des susceptibilités patriotiques: perfide
manoeuvre qui condamnait les hommes d'ordre à paraître combattre les
sentiments les plus nobles, ici la liberté, là le patriotisme. En
octobre 1840, à lire les journaux, à considérer la physionomie de la
population, à entendre ses chants, à assister à ses démonstrations
diverses, il était de plus en plus manifeste que l'agitation
républicaine, radicale, démagogique, croissait avec l'agitation
belliqueuse, qu'elle s'en servait, que toutes deux se mêlaient, et que
la première tendait à dominer la seconde. Aussi pouvait-on augurer des
désordres qu'amènerait la guerre elle-même, par ceux que produisait
déjà la seule menace de cette guerre. Les contemporains avaient bien
le sentiment du danger[478]. «La guerre est encore le moindre des maux
que je redoute, disait Henri Heine, le 3 octobre. À Paris, il peut se
passer des scènes près desquelles tous les actes de l'ancienne
révolution ne ressembleraient qu'à des rêves sereins d'une nuit
d'été. Les Français seront dans une mauvaise position, si la majorité
des baïonnettes l'emporte ici[479].» De Londres, M. Guizot ne pouvait
s'empêcher d'écrire à M. de Broglie: «Je suis inquiet du dedans plus
encore que du dehors. Nous retournons vers 1831, vers l'esprit
révolutionnaire exploitant l'entraînement national[480].» Le _Journal
des Débats_ disait: «Le travail des factions pour s'emparer de la
question extérieure et la changer en une question de révolution
intérieure, est patent... Il faut que le pays le sache: il court en ce
moment deux dangers, un danger extérieur et un danger intérieur...
L'agitation des esprits ouvre aux factions une chance inattendue; la
guerre est un noble prétexte; une révolution est leur but[481].»

[Note 478: Béranger écrivait, le 12 octobre 1840: «Quelques-uns
veulent la guerre par patriotisme plus ou moins éclairé; beaucoup
d'autres, parce qu'on suppose qu'elle tournerait au détriment du
pouvoir actuel.»]

[Note 479: _Lutèce_, p. 126.]

[Note 480: Lettre du 13 octobre 1840.--Quelques semaines plus tard,
commentant cette idée à la tribune de la Chambre, M. Guizot disait:
«Je respecte, j'honore l'entraînement national, même quand il
s'égare... Mais au sortir des grandes secousses politiques, il reste,
dans la société, quelque chose qui n'est pas du tout l'entraînement
national, qui n'a rien de commun avec lui, quelque chose que je
n'honore pas, que je n'aime pas, que je crains profondément, l'esprit
révolutionnaire. Ce qui a fait, non-seulement aujourd'hui, mais à tant
d'époques diverses, ce qui a fait la difficulté de notre situation,
c'est ce contact perpétuel de l'esprit révolutionnaire et de
l'entraînement national; c'est l'esprit révolutionnaire essayant de
s'emparer, de dominer, de tourner à son profit l'entraînement
national, sincère et généreux.» (Discours du 25 novembre 1840.)]

[Note 481: 6 octobre 1840.]

Après ce long examen, nous pouvons conclure. Nulle chance de s'en
tenir à une guerre limitée et politique; elle serait forcément
générale contre toute l'Europe coalisée, gouvernements et peuples;
elle serait révolutionnaire avec tous les risques et sans les forces
de la révolution. La France se trouvait donc placée en face de cette
perspective: l'écrasement au dehors et l'anarchie au dedans. C'eût été
1870 et 1871 trente ans plus tôt.


XI

Entre la politique belliqueuse, si violemment réclamée par la partie
bruyante de l'opinion, et la politique pacifique que la situation de
la France et de l'Europe semblait imposer, le ministère devait
choisir. Impossible d'éviter ou d'ajourner ce choix. Les événements
qui se précipitaient en Orient, l'émotion extrême qu'ils soulevaient
en France, exigeaient qu'un parti fût pris, sans perdre une heure,
sans laisser la moindre équivoque. M. Thiers le comprenait, et il en
éprouvait une singulière angoisse. Sa belle humeur, d'ordinaire un peu
légère et présomptueuse, s'était évanouie. «Si vous saviez, disait-il
plus tard, de quels sentiments on est animé, quand d'une erreur de
votre esprit peut résulter le malheur du pays!... J'étais plein d'une
anxiété cruelle.» Il avait trop d'intelligence pour n'être pas frappé
du péril manifeste d'une telle guerre. Mais, en même temps, il était
troublé du tapage des journaux et de l'effervescence de l'opinion.
Après s'être avancé comme il l'avait fait, reculer ou seulement
s'arrêter lui semblait difficile. Des motifs d'ordre très-inégal
agissaient sur lui: d'abord, la susceptibilité patriotique, le
sentiment que la France ne pourrait laisser le champ libre aux autres
puissances, sans déchoir; ensuite, l'amour-propre, l'irritation de son
insuccès, l'excitation d'esprit, suite naturelle de la campagne qu'il
menait depuis deux mois, le souci de sa popularité et de son renom de
ministre «national», sa dépendance envers la gauche, un certain goût
des aventures et la séduction d'un grand rôle militaire. Il cherchait
d'ailleurs à se persuader qu'il lui suffirait d'armer; que l'Europe
redoutait trop la guerre pour l'affronter, lorsqu'elle nous y croirait
décidés, et qu'elle deviendrait aussitôt très-coulante, si une fois
nous étions sérieusement menaçants. Quant à l'agitation
révolutionnaire, il ne la pouvait nier; mais, disait-il, elle était
inévitable aux approches de toute guerre, et si cette perspective
suffisait pour nous arrêter, la France serait à la merci de
l'étranger.

Ces raisons ne rassuraient pas cependant tous les autres ministres. Si
habitués qu'ils fussent à s'effacer derrière le président du conseil,
plusieurs d'entre eux se troublaient à la pensée d'une responsabilité
qui menaçait de devenir si lourde. Fait significatif, les plus
pacifiques étaient les ministres de la guerre et de la marine, le
général Cubières et l'amiral Roussin; le premier disait tout haut,
trop haut même parfois, que nous ne serions pas prêts avant un an; le
second, s'autorisant de l'expérience acquise pendant son ambassade à
Constantinople, affirmait qu'il ne fallait faire aucun fond sur
l'armée et la flotte du pacha. M. Cousin était aussi fort animé contre
la guerre et exposait ses craintes avec une chaleur éloquente[482].
D'autres se montraient hésitants et mal à l'aise. Dans ces conditions,
un accord était difficile. «La confusion règne aux alentours du
cabinet, écrivait-on des Tuileries, le 4 octobre; les ministres se
réunissent par groupes et tiennent conseils sur conseils; ils ne
savent plus ce qu'ils ont à faire et ne peuvent se décider sur
rien[483].» Ajoutez, pour augmenter le désarroi, que les journaux de
gauche, informés des divisions du ministère, intervenaient bruyamment
dans ses délibérations, et lançaient les menaces les plus terribles
contre «ceux qui faibliraient». Ces menaces n'étaient pas sans effet
sur le président du conseil; elles le faisaient pencher de plus en
plus vers une politique ou tout au moins vers une attitude guerrière.
Seulement, quand il s'agissait de préciser en quoi elle consisterait,
son embarras devenait grand. Augmenter les armements en leur donnant
une publicité comminatoire, envoyer la flotte devant Alexandrie avec
annonce qu'elle s'opposerait par la force à toute attaque des alliés
contre l'Égypte, recommencer en Orient une sorte d'expédition d'Ancône
et se saisir de quelque point de l'empire ottoman, toutes ces idées
étaient mises en avant, mais sans conclusion nette et surtout sans
indication de ce que l'on ferait après et du but auquel on tendait. En
somme, M. Thiers désirait faire quelque chose, mais ne savait pas
bien quoi[484]. Il n'osait pas avouer aux autres, ni même s'avouer à
lui-même qu'il marchait à la guerre; mais, sans la vouloir, il
inclinait à faire ce qui l'y eût conduit fatalement. De tous les
partis, c'était certainement le plus mauvais.

[Note 482: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]

[Note 483: Journal écrit par l'une des princesses royales pour le
prince de Joinville. (_Revue rétrospective._)]

[Note 484: «Pour savoir ce que le cabinet voulait faire, a écrit M.
Duvergier de Hauranne, j'ai interrogé tout le monde, M. Thiers, M. de
Rémusat, M. de Broglie, et j'avoue que je ne le sais pas exactement...
Il reste prouvé pour moi, d'une part, qu'il y avait, au sein du
cabinet et parmi ceux qui le conseillaient, des avis fort différents,
et que l'on s'en fiait un peu aux événements pour choisir entre ces
avis; de l'autre, que, pour ne point déranger une harmonie nécessaire,
on évitait de s'expliquer à fond.» (_Notes inédites._)]

Ce fut en cet état d'esprit que les ministres se réunirent aux
Tuileries, pour arrêter définitivement avec le Roi la conduite à suivre.
Louis-Philippe, à la différence de beaucoup d'autres en cette heure de
trouble, savait très-nettement ce qu'il voulait et surtout ce qu'il ne
voulait pas. Nul n'avait été plus animé et plus impétueux, au lendemain
du 15 juillet. Convaincu que Méhémet-Ali résisterait efficacement et que
l'union des quatre puissances ne durerait pas, il avait cru sans danger
et au contraire profitable à la paix, de s'abandonner à sa très-sincère
irritation et de le prendre de haut avec l'Europe. L'événement lui
donnant tort, il ne mettait pas son amour-propre à s'obstiner dans son
erreur; pour s'être trompé une fois, il ne se croyait pas condamné à se
tromper encore; pour avoir contribué à exciter les esprits, il ne se
jugeait pas tenu de les suivre jusqu'à l'abîme, mais se faisait au
contraire un devoir de les en détourner. Dès le début, d'ailleurs, nous
l'avons vu très-décidé à ne pas se laisser entraîner à la guerre, et
disposé à surveiller son ministère tout en s'associant à sa politique.
M. de Rémusat, avec sa finesse accoutumée, avait pénétré le fond de la
pensée royale; le 21 septembre, il écrivait à un de ses amis: «Notre
situation avec le Roi est actuellement bonne. Il a du goût pour son
ministère, quoiqu'il ne lui porte pas une confiance absolue... Il jouit
de sa quasi-popularité... Cependant, quand il croira la paix
immédiatement menacée, il nous plantera là; il ne nous le cache guère...
Il ne prendra pas aisément l'alarme, mais cela viendra un jour, et alors
les liens seront brisés en un moment[485].» Ces sentiments de
Louis-Philippe étaient connus à l'étranger. De Vienne, M. de Metternich
y faisait directement appel, en passant par-dessus la tête des
ministres français[486]. À Londres, les amis de la paix y trouvaient une
raison de se rassurer[487]. Il n'était pas jusqu'à lord Palmerston qui,
malgré ses préventions, ne fît entrer dans les éléments de sa décision
la confiance en la sagesse royale, sauf à satisfaire sa haine en donnant
à cette confiance une forme méprisante qui pût fournir, en France, une
arme aux ennemis de la monarchie de Juillet[488].

[Note 485: _Documents inédits._]

[Note 486: Cf. entre autres deux lettres du 20 août 1840, adressées au
comte Apponyi. (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 440 et
441.)]

[Note 487: M. Charles Greville écrivait sur son journal, à la date du
24 août: «Mon frère m'écrit de Paris que le Roi est très-soucieux de
conserver la paix et qu'en ce moment il tâte le pouls de la nation, en
vue de régler sa propre conduite dans la crise prochaine. Bien
qu'agissant maintenant en union apparente avec Thiers, il n'aurait
aucun scrupule à résister à sa politique, s'il savait pouvoir compter,
pour ses desseins pacifiques, sur quelque appui de la nation.» (_The
Greville Memoirs, second part_, t. Ier, p. 300.)]

[Note 488: On racontait à Paris que notre chargé d'affaires à Londres,
ayant voulu prendre une attitude comminatoire, s'était vu aussitôt
répondre par lord Palmerston: «Je connais le Roi mieux que vous; il ne
fera jamais la guerre.» (_Documents inédits._)--Voy. aussi plus haut,
p. 291, l'incident analogue qui s'était produit entre M. Thiers et M.
Bulwer.]

Aussi quand, dans les premiers jours d'octobre, le ministère proposa
de prendre des mesures conduisant plus ou moins directement à une
rupture avec les autres puissances, Louis-Philippe n'hésita pas; il
s'y refusa formellement, déclarant qu'il «ne voulait pas d'une guerre
qui serait, en Europe, la lutte d'un contre quatre, et qui
déchaînerait, en France, la révolution[489]». «Puisque l'Angleterre et
ses alliés, ajoutait-il, nous déclarent qu'ils limiteront les
hostilités au développement nécessaire pour faire évacuer la Syrie et
qu'ils n'attaqueront point Méhémet-Ali en Égypte, je ne vois pas qu'il
y ait là pour nous de _casus belli_. La France n'a point garanti la
possession de la Syrie à Ibrahim-Pacha; et bien qu'elle soit loin
d'approuver l'agression des puissances, et encore plus loin de vouloir
leur prêter aucun appui, ni moral, ni matériel, je ne crois pas que
son honneur soit engagé à se jeter dans une guerre où elle serait
seule contre le monde entier, uniquement pour maintenir Ibrahim en
Syrie. On objecte que les alliés vont attaquer l'Égypte. Nous verrons
alors ce que nous aurons à faire... Dans l'état actuel des choses,
nous n'avons qu'à attendre, en regardant bien.» Les ministres
répondirent par l'offre de leur démission. On eût même dit qu'ils
saisissaient avec une sorte d'empressement cette occasion de se
retirer. Il ne leur déplaisait pas sans doute d'échapper à la
responsabilité de mettre en pratique leur politique belliqueuse, tout
en gardant aux yeux du pays, le bénéfice de leur attitude patriotique.
Par contre, autour du Roi, on s'émut de voir ainsi une crise
ministérielle s'ajouter aux complications du dehors et aux agitations
du dedans. Louis-Philippe personnellement s'inquiétait fort d'être en
quelque sorte dénoncé au pays, par cette démission des ministres,
comme n'ayant pas le souci de l'honneur français. «M. Thiers,
disait-il, va être le ministre national, tandis que je serai le Roi de
l'étranger!» On paraissait même craindre qu'avec l'excitation des
esprits et le réveil des passions révolutionnaires, cet événement ne
fût le signal d'une insurrection ou de quelque tentative de régicide.
Aussi de graves représentations, des instances émues furent-elles
aussitôt adressées de toutes parts à M. Thiers. On le conjura
d'attendre au moins, pour s'en aller, que l'effervescence fût un peu
calmée. La Reine, dit-on, daigna faire elle-même appel aux sentiments
d'attachement et de reconnaissance que le ministre devait avoir gardés
pour la monarchie de Juillet. L'intervention la plus efficace, en
cette circonstance, fut celle du duc de Broglie, dont nous avons eu
plusieurs fois occasion de noter les relations avec le cabinet du 1er
mars. Un sens très-vif de la fierté nationale et une certaine méfiance
à l'égard de Louis-Philippe l'avaient tout d'abord incliné vers une
politique analogue à celle du ministère; mais sa prudence commençait à
s'alarmer[490]. Aussi, quand M. Thiers menaça de découvrir la royauté
en donnant sa démission, il l'en détourna vivement. «Voulez-vous donc
jouer les Espartero et vous faire ramener au pouvoir par une émeute?»
lui demanda-t-il, et il le pressa de chercher un terrain de
transaction sur lequel il pût s'entendre avec la couronne. Soit qu'ils
fussent réellement touchés dans leur sentiment monarchique, soit
qu'ils n'osassent résister à de telles instances, les ministres
retirèrent leur démission[491].

[Note 489: _Documents inédits._]

[Note 490: «L'émoi est grand, écrivait le duc de Broglie à M. Guizot,
le 3 octobre 1840, et Dieu veuille qu'on ne se lance pas dans des
résolutions précipitées: j'y ferai de mon mieux.»]

[Note 491: _Documents inédits._]

Restait à trouver la transaction: ce n'était pas chose facile. Les
conseils se succédaient sans aboutir, parfois singulièrement
dramatiques; le souverain et le chef du cabinet y faisaient assaut
d'éloquence, se brouillant et se raccommodant plusieurs fois par jour.
Tout en s'étant rendu aux avis du duc de Broglie, M. Thiers ne se
faisait pas faute de parler fort mal du Roi devant sa petite cour de
journalistes[492]. Ses propos, parfois outrageants, circulaient de
bouche en bouche[493], et l'écho s'en trouvait, le lendemain, dans les
feuilles de centre gauche ou de gauche[494]. Dès le 4 octobre, le
_Constitutionnel_ donnait à entendre que le premier ministre voulait
sauver l'honneur de la France, mais qu'il rencontrait un obstacle dans
la royauté. Les jours suivants, cette polémique continua, en
s'aggravant[495]. Il en résultait pour le prince une situation assez
dangereuse. «J'admire son courage, écrivait alors Henri Heine; avec
chaque heure qu'il tarde de donner satisfaction au sentiment national
froissé s'accroît le danger qui menace le trône bien plus terriblement
que tous les canons des alliés[496].» Mais si Louis-Philippe se voyait
dénoncé par les journaux aux colères des patriotes, il ne lui
échappait pas que, d'un autre côté, la réaction pacifique était de
jour en jour plus étendue, quoique encore un peu timide et
silencieuse. Il sentait que cette réaction se tournait vers lui et
attendait tout de sa sagesse et de sa fermeté. M. Villemain exprimait
la pensée de beaucoup, quand il écrivait à M. Guizot: «La paix depuis
dix ans est une force acquise au Roi et par le Roi. Le nom du Roi et
son action personnelle doivent servir encore à la maintenir.» Des
hommes politiques, des financiers, des industriels, des généraux même
accouraient aux Tuileries pour conjurer le chef de l'État de préserver
la France du péril auquel l'exposait la témérité du cabinet. «La
guerre n'est pas populaire», venait lui dire un député, et celui-ci y
mettait même une insistance si peu vaillante, que Louis-Philippe
répondait sévèrement: «S'il faut la faire, la guerre sera
populaire[497].» C'est que ce prince, tout ami de la paix qu'il fût,
ne goûtait pas certains des sentiments qui faisaient repousser la
guerre. «Vous me trouvez trop pacifique, disait-il à ses ministres. Eh
bien! je le suis encore moins que le pays. Vous ne savez pas jusqu'où
la pacificomanie conduira ce pays-ci[498].»

[Note 492: _Ibid._]

[Note 493: Nous lisons dans une lettre de M. Quinet, en date du 24
octobre 1840: «M. Thiers prétend avec ses amis que Louis-Philippe
fait, en se levant, sa prière comme il suit: «Mon Dieu, accordez-moi
la platitude quotidienne.» (_Correspondance de Quinet._)]

[Note 494: On lisait, à cette époque, sur le journal que l'une des
princesses royales écrivait pour le prince de Joinville: «M. Thiers
n'a pas insisté sur sa démission, mais ses journaux, pendant ce temps,
jouent un singulier jeu: ils insinuent qu'il est en dissentiment avec
la couronne, qu'il défend inutilement les intérêts nationaux contre le
système de la paix à tout prix, et mettent désormais leur assistance à
la condition d'une déclaration de guerre. Tout ceci ne présage rien de
bon. J'y vois, Dieu veuille que je me trompe! la contre-partie de
l'affaire d'Espagne en 1836. Thiers, qui sait l'immense responsabilité
dont la guerre le chargerait, n'ose ouvertement la poser comme
question de cabinet, et cependant il ne serait pas fâché de sauver sa
popularité en rejetant sur le Roi les sages résolutions que l'opinion
violente de la presse exaltée traite de lâcheté.» (_Revue
rétrospective._)]

[Note 495: Nous lisons, par exemple, dans le _Courrier français_ du 8
octobre: «L'Angleterre a, dans la pratique du gouvernement, un grand
avantage sur nous. Ce qu'un ministre veut, il le peut. Ici, il n'y a
pas un acte de résolution, si mince qu'il soit, qu'il ne faille
arracher de vive force. La note la plus pacifique coûte huit jours de
délibérations. Le gouvernement, tiraillé par deux influences
contraires, épuise, dans cette lutte intestine, tout ce qu'il a de
séve et de vigueur. Les conseils se multiplient durant cinq à six
heures par jour, et sont presque toujours une bataille sans victoire.
Il semble qu'un mauvais génie s'étudie à ne permettre que des
enfantements qui sont des avortements.»]

[Note 496: _Lutèce_, p. 130.]

[Note 497: Journal écrit par une des princesses royales pour le prince
de Joinville. (_Revue rétrospective._)]

[Note 498: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]

Cette lutte entre le Roi et le ministre ne pouvait se prolonger
indéfiniment. L'incertitude était trop pénible à tous. «Une décision,
une décision à tout prix, tel est le cri du peuple entier», écrivait
alors un spectateur[499]. Sous la pression de l'impatience générale et
du péril public, on finit par trouver, le 7 octobre, une solution,
acceptée à la fois des deux parties. Elle consistait à abandonner la
Syrie à la fortune de la guerre, mais en déclarant à l'Europe que la
France n'admettrait pas qu'il fût touché à l'Égypte. Le duc de
Broglie, qui avait suggéré cette solution, semblait s'être inspiré de
la conduite suivie par l'Angleterre en 1823: alors, tout en nous
laissant le champ libre en Espagne, le cabinet britannique avait posé
un _casus belli_ pour le cas où notre intervention s'étendrait en
Portugal. Cette sorte d'_ultimatum_ de la politique française fut
formulé dans une note expédiée, le 8 octobre, à nos ambassadeurs près
les quatre puissances: les termes en sont intéressants à connaître,
car notre diplomatie ne devait jamais s'en départir. «La France,
lisait-on dans cette note, se croit obligée de déclarer que la
déchéance du vice-roi, mise à exécution, serait à ses yeux une
atteinte à l'équilibre général. On a pu livrer aux chances de la
guerre actuellement engagée, la question des limites qui doivent
séparer, en Syrie, les possessions du sultan et du vice-roi d'Égypte;
mais la France ne saurait abandonner à de telles chances l'existence
de Méhémet-Ali, comme prince vassal de l'empire... Disposée à prendre
part à tout arrangement acceptable qui aurait pour base la double
garantie de l'existence du sultan et du vice-roi d'Égypte, elle se
borne, dans ce moment, à déclarer que, pour sa part, elle ne pourrait
consentir à la mise à exécution de l'acte de déchéance prononcé à
Constantinople. Du reste, les manifestations spontanées de plusieurs
des puissances signataires du traité du 15 juillet nous prouvent qu'en
ce point nous ne les trouverions pas en désaccord avec nous. Nous
regretterions ce désaccord que nous ne prévoyons pas, mais nous ne
saurions nous départir de cette manière d'entendre et d'assurer le
maintien de l'équilibre européen. La France espère qu'on approuvera en
Europe le motif qui la fait sortir du silence. On peut compter sur son
désintéressement, car on ne saurait même la soupçonner d'aspirer, en
Orient, à des acquisitions de territoire. Mais elle aspire à maintenir
l'équilibre européen. Ce soin est remis à toutes les grandes
puissances. Son maintien doit être leur gloire et leur principale
ambition[500].» Le fond était net: mais la forme était modérée.
Plusieurs des ministres avaient demandé d'abord que le _casus belli_
fût formulé d'une façon plus agressive. Mais, au moment même où le
conseil délibérait, lord Granville, informé de ce qui s'y passait et
désireux de seconder les amis de la paix, était venu trouver M. Thiers
pour lui faire des déclarations rassurantes sur les conséquences de la
déchéance. «Les puissances, lui avait-il dit formellement, ne veulent
pas pousser les choses jusqu'au bout.» Rendant compte, le 8 octobre, à
lord Palmerston de sa démarche, l'ambassadeur d'Angleterre ajoutait:
«La conséquence de cette communication a été plus de modération dans
les termes de la note[501].»

[Note 499: Lettre de Henri Heine, en date du 7 octobre 1840.
(_Lutèce_, p. 128.)]

[Note 500: Le texte entier de cette note est inséré dans les _Pièces
historiques_ des _Mémoires de M. Guizot_.]

[Note 501: _Correspondence relative to the affairs of the Levant._]

On conçoit les raisons qui avaient permis au Roi et à M. Thiers,
malgré leurs vues si opposées, de se réunir sur ce terrain nouveau.
Aux yeux du ministre, la note du 8 octobre avait le mérite de ne pas
laisser toute liberté aux autres puissances: pour n'être pas formulé
expressément et offensivement, le _casus belli_ était posé sans
équivoque; sans doute il ne portait que sur l'Égypte, mais ce n'était,
de notre part, l'abandon d'aucune position antérieurement prise; comme
l'écrivait, à ce propos, M. Thiers lui-même, «le gouvernement français
avait toujours déclaré que l'importance de la question d'Orient ne
résidait pas, à ses yeux, dans l'extension un peu plus ou un peu moins
considérable des territoires que conserveraient le sultan et le
pacha[502]. Quant à Louis-Philippe, il voyait, dans cette note,
l'avantage, sinon de supprimer toutes les chances de guerre, du moins
de les diminuer notablement; le champ des aventures se trouvait
circonscrit. Et puis n'était-il pas garanti contre le risque de voir
se réaliser le _casus belli_ posé, puisque les puissances déclaraient
n'avoir aucune intention d'exécuter la déchéance contre Méhémet-Ali?
Or le Roi n'était pas homme à refuser à la France le plaisir de mettre
la main sur le pommeau de son épée, s'il avait assurance qu'elle ne
serait pas ainsi sérieusement exposée à la tirer du fourreau.

[Note 502: Lettre de M. Thiers à M. de Barante, en date du 10 octobre
1840. (_Documents inédits._)]

En même temps que cette attitude était arrêtée, le Roi et son
ministère s'accordèrent aussi pour prendre quelques mesures
importantes. La première fut la convocation des Chambres pour le 28
octobre: c'était faire entrevoir la possibilité de déterminations
graves, notamment en ce qui concernait le développement de nos
armements; mais c'était aussi donner satisfaction aux conservateurs,
qui accusaient, depuis quelque temps, M. Thiers, de jouer au
dictateur, de substituer les journaux au parlement et de s'imposer par
ce moyen à la couronne[503]. L'autre mesure fut le rappel, dans les
eaux de Toulon, de l'escadre du Levant, alors dans le golfe de
Salamine: d'une part, si les événements devaient tourner à la guerre,
il paraissait plus avantageux d'avoir nos forces maritimes, au bout du
télégraphe, pour les lancer partout où leur action serait jugée utile;
d'autre part, en éloignant nos vaisseaux du théâtre où opéraient ceux
de l'Angleterre, on évitait que la politique de la France et la paix
du monde fussent à la merci d'une querelle de matelots, querelle que
l'excitation des deux marines pouvait justement faire craindre. La
décision était donc sage: toutefois, au moment où elle fut prise, elle
avait une apparence de reculade: il n'en fallait pas tant pour fournir
prétexte aux attaques de la presse et produire dans le public «une de
ces impressions incertaines et tristes qui affaiblissent le pouvoir,
même quand il a raison[504]».

[Note 503: Dans la seconde moitié de septembre, le _Journal des
Débats_ et la _Presse_ avaient souvent réclamé la réunion du
parlement, et c'étaient alors les journaux ministériels qui la
repoussaient. On racontait que M. Thiers avait répondu au Roi, la
première fois que celui-ci avait parlé de convoquer les Chambres:
«Mais les Chambres, c'est la paix!»]

[Note 504: Expressions de M. Guizot.]


XII

Les ministres anglais étaient réunis en conseil, quand leur parvint la
note du 8 octobre. Ils furent agréablement surpris de la trouver si
modérée: le fracas de nos manifestations belliqueuses leur avait fait
attendre tout autre chose. Cet étonnement ne laissait même pas que de
se traduire par un sourire légèrement railleur. Nous leur faisions un
peu l'effet d'une montagne qui accouche d'une souris[505]. Toutefois,
ils n'écoutèrent pas lord Palmerston, qui arguait de notre modération
pour pousser plus loin ses avantages, et qui parlait déjà de réduire
Méhémet-Ali à l'Égypte viagère: ils repoussèrent «ce marchandage»,
plus digne «d'un colporteur que d'un homme d'État[506]», et
arrêtèrent, au contraire, qu'il serait répondu au gouvernement
français sur «un ton conciliant». Cette décision fut prise le 10
octobre. Lord Palmerston, habitué à n'agir qu'à sa tête, chercha à en
éluder ou tout au moins à en ajourner l'exécution. À ceux qui le
pressaient, il répondait qu'on allait prochainement recevoir la
nouvelle de l'évacuation totale de la Syrie et qu'on serait alors en
meilleure situation pour négocier. Il fallut l'intervention de la
Reine elle-même, toujours conseillée par le roi des Belges[507], pour
décider enfin l'obstiné et impérieux ministre à faire quelque
chose[508]. Le 15 octobre, il expédia, de plus ou moins bonne grâce,
à lord Ponsonby des instructions l'invitant à «recommander fortement
au sultan», au cas où Méhémet-Ali se soumettrait, «non-seulement de le
rétablir comme pacha d'Égypte, mais de lui donner aussi l'investiture
héréditaire de ce pachalik[509]». Communication de ces instructions
fut aussitôt donnée au gouvernement français; le cabinet anglais lui
montrait par là le compte qu'il tenait des désirs et aussi des menaces
contenus dans la note du 8 octobre.

[Note 505: M. Charles Greville, dans son journal, à la date du 10
octobre, constate cette surprise des ministres anglais à la réception
d'une note si «modérée» et si «terne». «J'allai trouver immédiatement
Guizot, ajoute-t-il, et je lui dis que la réception de la note avait
changé très-heureusement les choses, qu'elle avait causé une
très-grande satisfaction, mais que les ministres n'étaient
certainement pas préparés à une communication si modérée. Il rit,
haussa les épaules et dit qu'il ne pensait pas qu'ils fussent plus
étonnés que lui, qu'on avait été plus loin qu'il n'était besoin, que
lui-même, si désireux qu'il fût de la paix, n'aurait jamais pu se
décider à aller jusque-là. Il ne me cacha pas et même me dit en
propres termes qu'il trouvait cela peu honorable, en désaccord criant
avec le langage tenu antérieurement et avec tant de fastueux
préparatifs. Je lui répondis que je ne comprenais pas, en effet,
comment une telle note pouvait émaner des mêmes gens que toutes les
menaces que nous avons naguère entendues, et j'ajoutai que M. Thiers,
malgré tout son savoir-faire, aurait quelque difficulté à défendre à
la fois, devant les Chambres, sa note et ses armements. Guizot ne
paraissait pas du tout chagrin à l'idée que Thiers s'était mis dans
une mauvaise passe, mais il était très-mécontent de la figure faite
par la France.» (_The Greville Memoirs, second part_, t. Ier, p. 336,
337.)--Le 17 octobre, la princesse de Metternich notait sur son
journal que l'on venait de recevoir de M. Thiers une dépêche «si
conciliante que M. de Sainte-Aulaire lui-même en avait paru surpris».
(_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 419.)]

[Note 506: Expressions de M. Charles Greville.]

[Note 507: M. Greville disait alors du roi Léopold qu'il était «fou de
frayeur».]

[Note 508: _The Greville Memoirs_, t. II, p. 336 à 340.]

[Note 509: _Mémoires de M. Guizot._]

Si l'on pouvait ainsi apercevoir quelques symptômes de détente dans la
politique des cabinets étrangers, par contre, aucun apaisement ne se
produisait, en France, dans la partie remuante et parlante de
l'opinion. L'agitation belliqueuse y prenait un caractère de plus en
plus ouvertement révolutionnaire. Les violences factieuses de la
presse dépassaient toute mesure. Le _Journal des Débats_ n'exagérait
pas, quand il s'écriait, le 13 octobre: «Qu'on lise les journaux
radicaux, ceux de Paris et des départements! Y a-t-il encore des lois,
une charte, une monarchie, une France? Y a-t-il un gouvernement? Ou
bien sommes-nous déjà en pleine anarchie? De tous côtés, ce sont des
exaltations furieuses, un incroyable débordement de passions qui ne
connaissent plus de frein. Quiconque est soupçonné d'être favorable à
la paix, on le dénonce comme un traître, un lâche, un ennemi de la
France, et ce sont les journaux ministériels eux-mêmes qui donnent ce
scandale. Les lois, on les brave ouvertement. La Charte, on déclare
tout haut qu'on ne s'en inquiète pas. La royauté, on l'insulte sans
mesure, sans pudeur. Les Chambres, on les menace; on leur montre en
perspective la colère du peuple... Le parti révolutionnaire parle en
maître... Voilà comment se préparent par les violences de la parole
les violences de l'action!» À cette même date, dans un pamphlet
intitulé: _Le pays et le gouvernement_, M. de Lamennais employait
toutes les ressources de sa rhétorique, si étrangement mélangée de
colère et de pitié, à exaspérer le pauvre contre le riche, le
prolétaire contre la société, comme si la perspective d'une guerre
étrangère l'eût encouragé à provoquer en même temps une guerre
sociale[510]. Ces excitations produisaient leur effet. À Paris et dans
beaucoup de villes de province, la rue prenait un aspect sinistre;
chants, cris, promenades, manifestations diverses, tout présageait
l'émeute. Le 12 octobre, il fallut disperser par la force un
rassemblement formé devant le ministère de la guerre. D'autres
tentatives de désordre se produisaient dans les départements. Aussi,
pendant que le _National_ se félicitait que la «Révolution eût repris
son énergie», le _Journal des Débats_ s'écriait, épouvanté: «Je ne
sais quel air de révolution s'est répandu sur tout le pays[511].»

[Note 510: Cette publication excita la plus vive indignation chez les
gens d'ordre. M. de Viel-Castel écrivait sur son journal, à la date du
13 octobre: «C'est une des productions les plus atroces qui aient paru
depuis Babeuf.» (_Documents inédits._)--Nous lisons dans le journal
écrit par l'une des princesses royales: «M. de Lamennais a lâché une
brochure, véritable hurlement d'une bête enragée impatiente de se
jeter sur tout l'ordre social.» (_Revue rétrospective._)]

[Note 511: Articles du 12 et du 15 octobre 1840.]

Mais plus l'anarchie se montrait à nu, plus elle faisait peur et
horreur. À mesure que les belliqueux de 1840 trahissaient leur
ressemblance avec ceux de 1831, le parti de la résistance se
retrouvait, lui aussi, animé des sentiments qui l'avaient autrefois
jeté dans les bras de Casimir Périer, et cherchait sous quel chef il
pourrait recommencer le même combat contre le même ennemi. Pour ne pas
faire encore autant de bruit que les prétendus patriotes, ces
pacifiques étaient néanmoins bien revenus de leur première timidité.
On en pouvait juger par l'énergie vraiment désespérée avec laquelle le
_Journal des Débats_ sonnait le tocsin de la royauté, de la patrie, de
la société en péril. À ce bruit, les bourgeois se réveillaient; la
crainte leur donnait du courage: ils ne se sentaient plus seuls, et,
osant parler à leur tour «des volontés de la nation», ils signifiaient
très-haut qu'elle repoussait la guerre.

Entre ces deux courants, qui se heurtaient si violemment, la situation
de M. Thiers devenait de plus en plus fausse. Il ne pouvait inspirer
confiance à la réaction pacifique; celle-ci se faisait contre lui, le
craignait, le maudissait, avec excès même, car elle s'en prenait à lui
non-seulement de ses fautes, qui étaient grandes, mais de tous les
malheurs d'une situation dont il n'était pas seul responsable. D'autre
part, si aventureux que fût le ministre, il ne pouvait être davantage
l'homme du mouvement belliqueux: il n'était pas assez décidé à faire
bon marché de la sécurité du pays et de l'avenir de la monarchie.
Vainement déployait-il tout son art à caresser les journalistes, les
gardant longtemps dans son cabinet, leur prodiguant ses confidences,
les recevant à sa table, il était visible que ce jeu était à bout. Des
grondements menaçants se faisaient entendre dans la presse de gauche,
naguère ministérielle. Quant aux feuilles radicales qui tendaient de
plus en plus à prendre la tête du parti de la guerre, il y avait
longtemps qu'elles maltraitaient le ministre du 1er mars comme un
simple conservateur. La révolution, à les entendre, aimait mieux un
adversaire déclaré qu'un enfant bâtard qui n'appelait sa mère qu'aux
jours des dangers personnels et la reniait quand son ambition était
satisfaite[512].

[Note 512: M. Edgar Quinet écrivait, dans une de ses lettres, le 14
octobre 1840: «Le ministère ruse, faiblit, atermoie... Quelle affreuse
et infâme comédie!»]

Cette double attaque du dedans, s'ajoutant aux embarras et aux périls
du dehors, faisait plus que jamais désirer à M. Thiers et à ses
collègues de s'en aller[513]. Le duc de Broglie, bien placé pour
connaître le fond des coeurs, écrivait à M. Guizot: «Le cabinet ne
demande pas mieux que de se retirer. Le gros des ministres trouve la
charge trop lourde, et leur chef sera charmé de passer le fardeau à
d'autres, en gardant la popularité pour lui[514].» Telle avait déjà
été la tactique de M. Thiers en 1836. On eût dit qu'au pouvoir, sa
préoccupation principale fût de soigner sa sortie, et que le ministre
s'inquiétât avant tout de la figure que pourrait faire, le lendemain,
le député de l'opposition. En 1840, il tenait à ce que sa retraite
parût celle, non d'un présomptueux maladroit qui recule, impuissant et
effrayé, devant les difficultés qu'il a soulevées, mais d'un patriote
auquel la lâcheté d'autrui ne permet pas de défendre jusqu'au bout
l'honneur national. Être l'homme qui jette son pays dans une guerre
désastreuse, c'est une effroyable responsabilité; mais avoir voulu une
guerre qui ne se fait pas peut fournir l'occasion d'une pose
flatteuse.

[Note 513: Dès le 9 octobre, M. Thiers avait écrit à M. de
Sainte-Aulaire: «Je ne serai point un obstacle à la paix et je me
retirerai de grand coeur pour la rendre moins difficile.» (_Documents
inédits._)]

[Note 514: Lettre du 19 octobre 1840. (_Documents inédits._)]

D'ailleurs l'accord momentané qui s'était conclu sur la note du 8
octobre n'avait pas supprimé toutes les causes de dissidence entre le
Roi et son ministre. À peine quelques jours s'étaient-ils écoulés, que
cette dissidence réapparaissait. M. Thiers voulait pousser plus avant
encore les préparatifs militaires; dès le 9 octobre, il écrivait à M.
Guizot: «La position s'aggravant d'heure en heure, les armements doivent
être accélérés en proportion. Nous demanderons aux Chambres cent
cinquante mille hommes sur la classe de 1841; nous les demanderons par
anticipation: notre chiffre sera alors de six cent trente-neuf mille
hommes. Les bataillons mobiles de garde nationale seront organisés sur
le papier. Et si un moment vient où le coeur de la nation n'y tienne
plus, devant un acte intolérable, devant une des cent éventualités de la
question, nous nous adresserons aux Chambres et au Roi, et ils
décideront[515].» Précisant davantage son arrière-pensée, M. Thiers
ajoutait: «La France, une fois son armement complété, fera certainement
la guerre, si la conférence n'accorde pas à Méhémet plus que le
traité[516].» Il ne faisait pas mystère de son dessein aux gouvernements
étrangers, et donnait à entendre à lord Granville que «la guerre était
inévitable, si les quatre puissances, au moment de l'arrangement
définitif entre Méhémet et le sultan, refusaient d'accorder quelque
chose à la France[517].» Louis-Philippe, au contraire, arguant des
dispositions conciliantes manifestées par les alliés, de l'égard qu'ils
avaient au _casus belli_ implicitement posé dans la note du 8 octobre,
et notamment des instructions envoyées, le 15 octobre, à lord Ponsonby,
répugnait à de nouveaux armements qui avaient, à ses yeux, le double
inconvénient d'exciter encore en France l'effervescence des esprits et
de paraître provoquer l'étranger. Tout ce qui lui revenait d'ailleurs
d'Angleterre, d'Allemagne, les renseignements que lui transmettait le
roi des Belges, lui montraient que ces armements seraient pris par les
puissances comme une menace à laquelle elles répondraient par une menace
contraire. Mieux valait, à son avis, attendre dans une attitude froide
et digne. Mais c'était précisément cette expectative immobile que ne
permettait pas aux ministres l'opinion dont ils dépendaient[518]. Il
était donc visible que le Roi et son cabinet obéissaient à des
inspirations absolument opposées et qu'entre eux le désaccord éclaterait
au premier incident.

[Note 515: _Mémoires de M. Guizot._]

[Note 516: Cité par M. Duvergier de Hauranne dans un écrit publié, en
1841, sur la _Politique extérieure de la France_.]

[Note 517: Dépêche de lord Granville du 15 octobre. (_Correspondence
relative to the affairs of the Levant._)]

[Note 518: Tel était même le désir des ministres de «faire quelque
chose», que les idées les plus étranges traversèrent alors le cerveau
de certains d'entre eux. Ainsi fut-il question d'une entreprise
éventuelle de la flotte sur les îles Baléares, dont la France se
serait brusquement saisie pour assurer ses communications avec
l'Algérie et faire échec à l'influence anglaise, alors dominante en
Espagne. Contre un État avec lequel nous ne nous trouvions pas en
guerre et qui était même absolument étranger au conflit oriental, un
tel coup de main eût été d'un forban plutôt que d'un gouvernement
civilisé. Mais le souvenir de l'expédition d'Ancône avait quelque peu
altéré la notion du droit des gens, et depuis que les orateurs de la
coalition s'étaient complu à opposer cet exemple de l'énergie de
Périer aux défaillances des ministres du 15 avril, le désir de refaire
n'importe où une «anconade» était devenu pour certains esprits une
véritable obsession. Si peu que le projet ou le rêve de mettre la main
sur les Baléares ait occupé le cabinet français, il transpira
cependant au dehors; le gouvernement anglais en fut informé et
s'empressa d'avertir le gouvernement espagnol. (BULWER, t. II, p. 301
à 308.) On aurait quelque peine à attribuer une idée si bizarre aux
membres ou même seulement à l'un des membres du ministère du 1er mars,
si l'on n'avait sur ce point un aveu formel. Quelques semaines plus
tard, le 3 décembre, en pleine Chambre des députés, le comte Jaubert
s'exprimait ainsi: «La flotte de Toulon! Qui vous a dit que nous n'en
voulions rien faire? Nous voulions en faire quelque chose. (_On rit._)
Nous n'avons pas eu le temps, vous le savez bien. La flotte, à Toulon,
était plus menaçante pour l'Angleterre que partout ailleurs; car à
Toulon elle dominait les îles Baléares: ce gage... (_Exclamations aux
centres. Agitation prolongée_), ce gage du retour de notre armée
d'Afrique, s'il devenait nécessaire. Vous avez tort de vous récrier.
J'ai commencé par dire que d'autres n'étaient pas responsables et de
mes paroles et de mes pensées personnelles.» Devant l'effet fâcheux
produit par cette révélation, un autre ministre du 1er mars, M.
Vivien, chercha, dans la même séance, à en réduire la portée. «Oui,
messieurs, dit-il, on prévoyait que, dans le cas d'une collision, une
autre puissance voudrait s'emparer des Baléares, et la flotte était
destinée à les protéger.» Les journaux de Londres firent naturellement
grand tapage de l'indiscrétion du comte Jaubert. Le _Constitutionnel_
leur répondit qu'il avait été question «non d'occuper les Baléares,
mais de les protéger contre quelqu'une de ces entreprises de corsaire
dont la marine anglaise était coutumière».]

Telle était la situation quand, le 15 octobre, à six heures du soir,
au moment où la voiture royale passait sur le quai des Tuileries, une
forte explosion se fit entendre: la voiture fut enveloppée d'un nuage
de fumée. Un homme, accroupi au pied d'un réverbère, venait de tirer
un coup de carabine sur le Roi. L'arme, trop chargée, ayant éclaté,
personne n'avait été atteint dans la voiture: seuls deux valets de
pied et l'un des gardes nationaux de l'escorte se trouvaient
légèrement blessés. L'assassin, dont la main était mutilée, ne chercha
pas à s'enfuir. «Votre nom? lui demanda-t-on.--Conspirateur.--Votre
profession?--Exterminateur des tyrans.--Ne vous repentez-vous pas?--Je
ne me repens que de n'avoir pas réussi. Maudite carabine! Je le tenais
pourtant bien, mais je l'avais trop chargée.» Et le misérable
s'impatientait qu'on ne s'occupât pas assez vite de ses blessures: «On
aurait, dit-il, le temps de mourir avant d'être pansé.» Ce nouveau
régicide s'appelait Darmès; frotteur de son état, fanatique dépravé et
grossier, il avait dissipé son petit avoir dans la débauche et était
affilié aux sociétés communistes[519].

[Note 519: Traduit devant la Cour des pairs, Darmès fut condamné à
mort, le 29 mai 1841, et exécuté le 31.]

Si habituée que fût, hélas! la France à de semblables crimes, l'effet
produit par l'attentat de Darmès fut immense. «À la lettre, cette
nouvelle a consterné Paris, écrivait un témoin. Le parti de l'anarchie
a eu lui-même un instant de stupeur qui lui a fermé la bouche.... Où
allons-nous? Chacun se le demande, et la seule réponse que chacun
puisse faire, c'est que jamais nous n'avons été si malades depuis dix
ans[520].» On eût dit que bien des gens, naguère distraits ou
aveuglés, entrevoyaient à la lueur sinistre de ce coup de feu, comme
dans une nuit sombre subitement déchirée par un éclair, la révolution
qui s'avançait, hideuse, menaçante. C'est que le danger avait pris,
pour ainsi dire, une forme matérielle, tangible, la seule qui touchât
les esprits vulgaires. L'inquiétude, qui, chez beaucoup, avait été
jusque-là incertaine et latente, se précisa et fit explosion. Avec
l'énergie irritée que l'effroi donne par moments à ces masses
conservatrices, d'ordinaire inertes et molles, un cri de réprobation
s'éleva contre la politique qui avait conduit le pays à une telle
extrémité. Du coup, la paix eut cause gagnée, et le ministère fut
condamné[521]. Vainement celui-ci chercha-t-il à désarmer les colères,
en ordonnant tardivement, le 19 et le 20 octobre, des perquisitions,
des visites domiciliaires, des saisies et des poursuites contre les
auteurs de plusieurs publications démagogiques, entre autres contre M.
de Lamennais; il y gagna seulement de faire crier les radicaux, sans
retrouver la confiance définitivement perdue des conservateurs.

[Note 520: Journal écrit par l'une des princesses royales pour le
prince de Joinville. (_Revue rétrospective._)]

[Note 521: M. Duchâtel, arrivé à Paris le 17 octobre, constatait
aussitôt ce double résultat dans une lettre à M. Guizot, en date du 19
octobre. (_Mémoires de M. Guizot._)--Voy. aussi une lettre écrite au
même M. Guizot, le 18 octobre, par M. de Lavergne, alors attaché à M.
de Rémusat; M. de Lavergne déclarait que «l'attentat de Darmès avait
hâté la maturité d'une situation déjà fort avancée.» (_Revue
rétrospective._)--M. de Rémusat, de son côté, écrivait, non sans
amertume, à un de ses amis, le 17 octobre: «Beaucoup de gens, fort
susceptibles naguère sur la question d'honneur national, sont charmés
de trouver dans la crainte de l'anarchie un prétexte pour se
refroidir.» (_Documents inédits._)]

Aux Tuileries, la première impression produite par ce nouvel attentat,
avait été, naturellement, très-douloureuse. «Le Roi est d'une profonde
tristesse, écrivait une des princesses. Voir se rouvrir une carrière
de crimes qu'on croyait fermée! Être ainsi frappé d'impuissance et
d'ignominie devant l'étranger, quand ce ne serait pas trop de tout
l'ascendant que pourrait avoir la France unie et calme! Je vous le
répète, pour ce motif et d'autres que vous savez mieux que moi, le Roi
est navré au fond du coeur. La pauvre Reine fait pitié; elle a trouvé
des accents de reconnaissance pour remercier Dieu de cette nouvelle
marque de protection dont il couvre les jours du Roi. Mais cette
pieuse effusion ne peut être aujourd'hui le sentiment dominant de son
âme. Le serrement douloureux qui l'oppresse et amène sans cesse des
larmes au bord de ses paupières, est visible à tous les regards. Elle
n'a plus de sommeil[522]...» Louis-Philippe, cependant, avait trop
conscience de ses devoirs de souverain pour s'abandonner à de stériles
gémissements. Avec son habituel coup d'oeil, il aperçut tout de suite
l'effet produit sur l'opinion, l'impulsion décisive donnée à la
réaction pacifique et conservatrice, et il en conclut que désormais il
ne serait plus livré sans appui aux clameurs de l'opposition, s'il
rompait avec M. Thiers sur la question de guerre. Sans doute, quelques
amis le détournaient encore de se découvrir, de prendre sur lui
l'impopularité d'une semblable rupture; ils l'engageaient à laisser
son ministre aux prises avec des difficultés dont il ne pourrait
sortir, et à s'en rapporter aux Chambres, qui n'y manqueraient pas, du
soin de le jeter bas[523]. Mais cette attente, si elle épargnait des
ennuis au Roi, aggravait les périls du pays; pendant ce délai,
risquaient de se produire au dehors telles complications, au dedans
tels désordres, dont les conséquences pouvaient être graves,
irréparables. N'était-ce pas, dès lors, pour la couronne, le cas
d'intervenir, sans préoccupation mesquine et craintive de sa propre
responsabilité? Louis-Philippe en jugea ainsi. Il crut que
non-seulement la France conservatrice, mais que l'Europe pacifique
comptait sur lui, et son parti fut tout de suite arrêté, sans
hésitation, sans équivoque. D'ailleurs, à ce moment même, il recevait
des encouragements du côté où sans doute il en attendait le moins: ce
fut en effet l'un des membres du cabinet qui vint le trouver pour lui
dire: «Renvoyez-nous, Sire, il est temps; nous ne pouvons plus rien,
et nous empêchons tout[524].» Louis-Philippe ne cacha pas sa
résolution aux chefs du parti conservateur. L'un d'eux, M. Duchâtel,
étant allé le 18 octobre à Saint-Cloud, rendit ainsi compte de sa
visite, le lendemain, à M. Guizot: «J'ai causé longtemps avec le Roi;
l'attentat ne l'a pas troublé; il est ferme, décidé. Il a la tenue que
vous lui avez vue dans ses bons jours... Il m'a dit que ses ministres
paraissaient peu s'entendre, qu'il voyait bien que tout cela se
détraquait, et que, la première fois qu'on lui mettrait le marché à la
main, il l'accepterait. Il m'a parlé de vous, que vous étiez son
espérance, qu'il n'y avait qu'un cabinet possible, le maréchal Soult,
vous, moi, Villemain, etc. En résumé, le Roi sent que le cabinet ne
peut plus aller; il est décidé à s'en séparer à la première
occasion[525].»

[Note 522: Journal écrit pour le prince de Joinville. (_Revue
rétrospective._)]

[Note 523: M. de Metternich, bien que fort animé contre M. Thiers et
déclarant que «l'Europe jetait contre lui un cri d'indignation»,
croyait cependant «nécessaire de le conserver dans son poste actuel»,
et il ajoutait: «C'est devant les Chambres que M. Thiers doit tomber;
toute autre chute serait un danger évident, et pour la France, et pour
l'Europe.» (Dépêche au comte Apponyi, du 23 octobre 1840. _Mémoires de
M. de Metternich_, t. VI, p. 487, 488)]

[Note 524: _Mémoires de M. Dupin_, t. IV, p. 100, et _Notice sur M.
Duchâtel_, par M. VITET.--Ce ministre était probablement M. Cousin.
Depuis quelque temps, il laissait clairement voir son désir de s'en
aller; un jour où l'on discutait sur les périlleuses complications de
la crise extérieure, il s'était penché vers M. de Rémusat et lui avait
dit à mi-voix: «Ne trouvez-vous pas que j'aurais mieux fait d'achever
mon mémoire sur Olympiodore?»]

[Note 525: _Mémoires de M. Guizot._]

Cette occasion ne tarda pas. On se rappelle que les Chambres avaient
été convoquées pour le 28 octobre. Force était de préparer un discours
du trône. Chez les pacifiques comme chez les belliqueux, on attendait
ce document avec une curiosité anxieuse. Les journaux de gauche, fort
mécontents de la note du 8 octobre, dont le texte venait de leur être
révélé par un journal anglais[526], signifiaient à M. Thiers qu'il lui
fallait réparer cette faiblesse en faisant tenir à la couronne un
langage énergique[527]. Mais Louis-Philippe n'était pas d'humeur à
laisser proclamer, sous son nom et par sa bouche, une politique qui ne
serait pas la sienne. Le 20 octobre, M. de Rémusat apporta au conseil
et lut devant le Roi le projet de discours qu'il avait rédigé d'accord
avec ses collègues. Après avoir rappelé le traité du 15 juillet et les
armements de la France, il ajoutait: «Les événements qui se pressent
pourraient amener des complications plus graves. Les mesures prises
jusqu'ici par mon gouvernement pourraient alors ne plus suffire. Il
importe donc de les compléter par des mesures nouvelles pour
lesquelles le concours des deux Chambres est nécessaire. Elles
penseront, comme moi, que la France, qui n'a pas été la première à
livrer le repos du monde à la fortune des armes, doit se tenir prête à
agir, le jour où elle croirait l'équilibre européen sérieusement
menacé.» Le projet se terminait ainsi: «Vous voulez, comme moi, que la
France soit grande et forte. Aucun sacrifice ne vous coûterait pour
lui conserver, dans le monde, le rang qui lui appartient. Elle n'en
veut pas déchoir. La France est fortement attachée à la paix, mais
elle ne l'achèterait pas à un prix indigne d'elle, et votre Roi, qui a
mis sa gloire à la conserver au monde, veut laisser intact à son fils
ce dépôt sacré d'indépendance et d'honneur national que la révolution
française a mis dans ses mains.» Sauf cette dernière invocation à la
révolution, mise là pour satisfaire la gauche, ce langage était mesuré
et digne. Il n'en donnait pas moins à l'opinion comme à notre
diplomatie une orientation belliqueuse: c'était l'attitude et l'accent
d'un gouvernement qui jugeait le moment venu d'armer sur le pied de
guerre. Le Roi fit aussitôt des objections qui indiquaient une opinion
contraire fort arrêtée, et, tirant de sa poche un papier couvert de sa
grosse écriture, il se mit à lire un discours d'une note absolument
différente. La discussion fut courte. M. Thiers parla avec modération,
en homme qui s'attendait à être congédié et qui au fond le désirait.
Le désaccord constaté, les ministres offrirent leur démission: le
prince l'accepta, non sans beaucoup de paroles aimables et
affectueuses. Le lendemain, le duc de Broglie, mandé chez le Roi, lui
proposa son intervention pour le raccommoder avec son cabinet et
rajuster le projet de discours; Louis-Philippe déclina cette
offre[528]. Son parti était pris. Le même jour, il appelait le
maréchal Soult et pressait M. Guizot de venir à Paris.

[Note 526: _Morning Herald_ du 17 octobre 1840.]

[Note 527: _Siècle_ du 21 octobre 1840.]

[Note 528: _Documents inédits._]

Décidément, il est écrit que M. Thiers ne pourra jamais rester
longtemps à la tête du gouvernement. Comme en 1836, il lui a suffi de
quelques mois pour se rendre impossible. Pendant cette si courte
administration, a-t-il du moins employé sa merveilleuse intelligence,
son ambition patriotique, à accomplir quelque oeuvre qui honore sa
mémoire? Le bilan est facile adresser; dans la politique intérieure,
rien ou à peu près rien, sauf quelques exercices stériles de bascule
parlementaire et le dangereux coup de théâtre du «retour des cendres»;
dans la politique extérieure, la paix mise en péril. Non, sans doute,
qu'on puisse justement lui imputer tous les mécomptes de la crise
orientale. Il convient de ne jamais oublier que les fautes avaient été
commencées avant lui, et que, dans celles qu'il a commises lui-même,
il a eu beaucoup de complices. Seulement, force est bien de
reconnaître qu'il n'a pas su saisir les occasions de réparer le mal
fait avant lui, qu'au contraire il l'a singulièrement aggravé par ses
erreurs diplomatiques et sa téméraire étourderie, par sa recherche de
la popularité et ses complaisances révolutionnaires. Et maintenant, à
l'heure où il quitte le pouvoir, que laisse-t-il derrière lui? En
France, la grande victoire remportée par Casimir Périer sur l'anarchie
et la guerre remise en question; l'opinion fiévreuse et inquiète; les
passions en fermentation et les intérêts en souffrance; les finances à
ce point engagées que l'équilibre budgétaire en est pour longtemps
détruit; une situation diplomatique telle, que ses successeurs
semblent placés entre une folie désastreuse pour les intérêts vitaux
du pays et une apparence de retraite mortifiante pour la fierté
nationale; le patriotisme compromis, la prudence devenue suspecte,
pénible, et, par suite, un malaise qui doit longtemps peser sur notre
politique extérieure; en Europe, les gouvernements et les peuples,
alarmés par nous, excités, irrités contre nous, sans que nous les
ayons intimidés, et, pour couronner cette belle oeuvre, le réveil de
l'unité allemande, qui désormais ne se rendormira plus.

Si M. Thiers n'a pas fait pis encore, s'il ne nous a pas conduits
jusqu'à la guerre, il le doit au Roi, qui l'arrêta. Avec quelle
justesse de coup d'oeil, quelle adresse et quelle sûreté de main le
prince a dénoué cette crise si compliquée et si périlleuse, les
contemporains en ont été frappés. «Il est notre maître à tous»,
disait alors l'un des ministres démissionnaires, M. Cousin; et, de
l'étranger, M. Charles Greville, en écrivant son journal intime, ne
pouvait contenir son admiration pour «cette merveilleuse sagacité qui
faisait de Louis-Philippe l'homme le plus habile de France, et grâce à
laquelle, tôt ou tard, il arrivait toujours à ses fins[529]». Le Roi
avait pris sa part, d'abord des erreurs diplomatiques, ensuite des
entraînements patriotiques; mais ces fautes, si fâcheuses qu'aient été
leurs conséquences au dedans et au dehors, ne sont-elles pas rachetées
par l'intervention décisive de la dernière heure? Intervention
d'autant plus méritoire que, sur le moment, elle était déplaisante et
même dangereuse pour celui qui l'entreprenait. Louis-Philippe voyait
ce danger personnel: seulement, il voyait aussi le péril du pays, et
il n'hésita pas. Le 22 octobre, après avoir informé M. Dupin de la
crise qui venait d'éclater dans le conseil des ministres, il ajoutait
avec une rare noblesse d'accent et d'idées: «Cela n'est pas encore
publié, mais les journaux vont travestir ces débats et travailler la
crédulité publique sur mon compte de la manière la plus cruelle.
N'importe! j'ai la conscience que je tiens mon serment royal, en me
dévouant pour préserver la France d'une guerre qui, selon moi, serait
_sans cause et sans but_, par conséquent sans justification aux yeux
de Dieu et des hommes. Je ne fléchirai pas plus devant les clameurs
factices dont on s'efforce de nous assaillir que devant les balles des
assassins[530].» Le Roi courait un risque plus grand encore que celui
d'être mal jugé par l'opinion de son temps, c'était que l'histoire
n'aperçût pas tout le bienfait de son intervention. Après cette
oeuvre, purement négative, qui consistait à empêcher une faute, à
prévenir un péril, rien ne restait debout qui fût comme le monument du
service rendu; les ingrats ou seulement les distraits avaient beau jeu
à dire qu'ils ne voyaient rien. Toutefois, de la part de notre
génération, une telle injustice n'est pas à craindre. Elle a de
douloureux points de comparaison qui lui permettent, hélas! de
mesurer l'étendue et la profondeur du péril dont ses pères ont été
préservés, il y a près d'un demi-siècle. Nous avons pu dire que la
guerre en 1840, dans les conditions où elle se présentait, eût été
1870 et 1871 trente ans plus tôt. Eh bien, refaisons par la pensée les
événements de cette dernière époque: supposons à la place de Napoléon
III un souverain qui ait, par son intervention personnelle, empêché la
guerre, et faisons le compte du mal qui eût été ainsi épargné à la
patrie. Ce souverain que la France n'a pas eu en 1870, elle l'avait en
1840.

[Note 529: _The Greville Memoirs, second part_, t. Ier, p. 339.]

[Note 530: _Mémoires de M. Dupin_, t. IV, p. 99.]



CHAPITRE V

LA PAIX RAFFERMIE.

(Octobre 1840-juillet 1841.)

     I. Le Roi appelle le maréchal Soult et M. Guizot. Ce dernier
     s'était, dans les derniers temps, séparé de la politique de M.
     Thiers. Composition du ministère du 29 octobre. Hostilités qu'il
     rencontre. Dans quelle mesure peut-il compter sur l'appui de tous
     les conservateurs? On ne croit pas généralement à sa durée.
     Confiance de M. Guizot.--II. Discours du trône. Rétablissement de
     l'ordre matériel. M. Guizot tâche de se faire offrir par les
     puissances des concessions qui permettent à la France de rentrer
     dans le concert européen. Dispositions des diverses puissances.
     Tout dépend de lord Palmerston. Ce dernier ne veut rien céder. Le
     _memorandum_ anglais du 2 novembre. Efforts des partisans de la
     conciliation à Londres. Les revers des Égyptiens en Syrie mettent
     fin à ces efforts. Désappointement du gouvernement français.
     L'Égypte est menacée. Prise de Saint-Jean d'Acre. Lord
     Palmerston, triomphant, est plus roide que jamais envers la
     France. M. Guizot est réduit à la politique d'isolement et
     d'expectative.--III. L'Adresse à la Chambre des pairs. Discours
     de M. Guizot.--IV. Premiers votes de la Chambre des députés.
     Dispositions de M. Thiers. Lecture du projet d'Adresse.--V.
     Ouverture du débat au Palais-Bourbon. M. Guizot et M. Thiers sont
     à l'apogée de leur talent. Animosité des deux armées. L'attaque
     de M. Thiers. La défense de M. Guizot. Les autres orateurs.
     L'amendement de M. Odilon Barrot. Le vote. M. Thiers est battu.
     Dans quelle mesure M. Guizot est-il victorieux?--VI.
     Préoccupations éveillées par la prochaine rentrée des cendres de
     l'Empereur à Paris. La cérémonie. Conclusion qu'en tire M.
     Guizot.--VII. Le ministère maintient les armements. Réponse aux
     observations des cabinets étrangers. La loi de crédits pour les
     fortifications de Paris. M. Thiers la soutient. Dispositions
     hostiles ou incertaines dans une partie de la gauche, dans la
     majorité et même dans le cabinet. La discussion. Discours
     équivoque du maréchal Soult. Trouble qui en résulte. Discours de
     M. Guizot. Résumé de M. Thiers. Débat sur l'amendement du général
     Schneider. Nouvelles équivoques du maréchal. Intervention
     décisive de M. Guizot. Le vote. Les adversaires de la loi tentent
     un dernier effort à la Chambre des pairs. Ils sont battus.--VIII.
     Situation parlementaire du cabinet. Convient-il ou non de
     provoquer une grande discussion pour raffermir la majorité?
     Rapport de M. Jouffroy sur la loi des fonds secrets. Effet
     produit. La discussion. Le ministère se dérobe. Discours de M.
     Thiers. Réponse de M. Guizot. Le vote.--IX. Attaques de la presse
     contre le Roi. Les prétendues lettres de Louis-Philippe publiées
     par la _France_. La Contemporaine. Acquittement de la _France_.
     Scandale qui en résulte et redoublement d'attaques contre le Roi.
     Le faux est cependant manifeste. Déclaration de M. Guizot à la
     Chambre. Silence de l'opposition. Le bruit s'éteint.--X.
     Convention du 25 novembre 1840 entre le commodore Napier et
     Méhémet-Ali. Les puissances désirent qu'elle soit approuvée par
     le sultan. La Porte, poussée par lord Ponsonby, déclare la
     convention nulle et non avenue. Note du 31 janvier 1841 par
     laquelle la conférence engage le sultan à accorder l'hérédité au
     pacha.--XI. La France doit-elle entrer dans le concert européen
     et à quelles conditions? Négociations. Le gouvernement français
     obtient satisfaction sur les points essentiels. Difficultés sur
     les clauses de la convention. Rédaction des actes. Hatti-shériff
     n'accordant au pacha qu'une hérédité illusoire. Parafe des actes
     préparés à Londres.--XII. La discussion des crédits
     supplémentaires de 1840 et de 1841. Attaque de M. Thiers. M.
     Guizot refuse de discuter les négociations en cours. Le bilan
     financier du ministère du 1er mars.--XIII. Nouveaux efforts de
     lord Ponsonby pour empêcher la Porte de faire des concessions à
     Méhémet-Ali. Action contraire de M. de Metternich. M. Guizot
     persiste dans son attitude. Modification du hatti-shériff. Le
     gouvernement français est disposé à signer. Difficultés soulevées
     par lord Palmerston. Irritation et faiblesse des puissances
     allemandes. Méhémet-Ali accepte le hatti-shériff modifié.
     Signature du protocole de clôture et de la convention des
     détroits.--XIV. Conclusion.


I

L'interrègne ministériel ouvert par la démission du ministère du 1er
mars ne pouvait se prolonger sans péril. Le Roi se trouvait absolument
à découvert, en butte aux polémiques les plus dangereuses; déjà les
journaux de gauche annonçaient ouvertement son abdication. En même
temps, divers symptômes semblaient indiquer que les fauteurs de
trouble jugeaient l'occasion favorable pour tenter quelque mauvais
coup. Les promenades nocturnes, avec chants de _Marseillaise_,
prenaient un caractère de plus en plus tumultueux, et, dans la soirée
du 21 octobre, les manifestants blessaient mortellement, à coups de
poignard, un sous-officier de la garde municipale. Les rapports de
police étaient inquiétants. Dans le public, circulaient des bruits de
sédition prochaine, des menaces de régicide[531]. L'une des princesses
royales écrivait le 24 octobre: «L'état de l'opinion donne tout à
craindre, et l'on s'attend à la plus redoutable émeute que nous ayons
vue encore, si par malheur la crise se prolonge[532].»

[Note 531: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._]

[Note 532: _Revue rétrospective._]

Le Roi n'eut aucune incertitude sur la direction à donner à ses
démarches. Depuis longtemps il avait décidé à part lui et même laissé
voir à quelques personnes de quel côté, en cas de rupture avec M.
Thiers, il chercherait de nouveaux ministres[533]. Aussi à peine les
démissions lui eurent-elles été remises, qu'il manda le maréchal Soult
aux Tuileries et écrivit à Londres pour presser M. Guizot de revenir à
Paris.

[Note 533: Cf. plus haut, p. 152 et p. 346.]

La presse de gauche affecta d'être surprise et scandalisée de voir un
ambassadeur appelé à prendre la place de son ministre: elle prétendit
montrer là une inconvenance et même une sorte de trahison domestique.
Tel ne fut pas le sentiment de M. Thiers, du moins au premier moment;
car, en transmettant à M. Guizot l'appel du souverain, il lui écrivait:
«Vous êtes, _naturellement_, l'un des hommes auquel le Roi a le plus
pensé dans cette occasion.» Loin de s'être lié indissolublement au
cabinet en consentant à rester à Londres après le 1er mars 1840, M.
Guizot avait tout de suite posé ses conditions, et il était demeuré,
depuis, à l'égard de M. Thiers, dans l'état d'un surveillant un peu
inquiet, prompt à le faire avertir qu'il ne pourrait pas le suivre dans
telle direction, accepter telle mesure. Au début, ses alarmes avaient
porté exclusivement sur la politique intérieure. Dans les questions
étrangères, et spécialement dans l'affaire égyptienne, il avait commencé
par donner son concours sans faire d'objection, prenant sa part des
erreurs et des illusions du gouvernement. Mais vers la seconde moitié de
septembre, devant le bruit croissant de guerre et surtout de révolution
qui lui arrivait de France, il se rendit compte que M. Thiers était
débordé, entraîné. Voulant que son sentiment fût connu de ses amis et du
gouvernement, il s'en ouvrit au duc de Broglie et lui adressa
successivement, le 23 septembre, le 2 octobre, le 13, des lettres où il
témoignait chaque fois une inquiétude plus vive, une opposition plus
résolue à la politique qui lui paraissait prévaloir[534]. De Paris, ses
amis le tenaient au courant du désaccord entre les ministres et le Roi,
et aussi de la résolution témoignée par ce dernier de lui proposer la
succession de M. Thiers. M. Duchâtel le pressait de saisir l'occasion
qui ne tarderait pas à lui être offerte, ajoutant qu'il «n'était pas
donné tous les jours de sauver son pays». De tels appels ne risquaient
pas de trouver M. Guizot insensible. Sentant venir cette heure qu'il
attendait patiemment depuis les douloureux déboires de la coalition, il
voulait sans doute éviter tout ce qui pourrait le faire accuser de
précipiter la crise, de provoquer la chute du ministère dont il se
trouvait l'agent; mais il était bien décidé à ne pas laisser échapper le
grand rôle qui se présentait, à ne pas refuser à la monarchie et au pays
en péril le secours dont ils avaient besoin[535].

[Note 534: «Je vois de loin le mouvement, l'entraînement, écrivait M.
Guizot à M. de Broglie, le 13 octobre; je ne puis rien pour y
résister. Je suis décidé à ne pas m'y associer.» Et, en même temps, il
disait à d'autres amis: «Tout, absolument tout, est engagé pour moi
dans cette question, mes plus chers intérêts personnels, les plus
grands intérêts politiques de mon pays, et de moi dans mon pays. Et
tout cela se décide sans moi, loin de moi... Mon âme est pleine de
trouble; je n'ai jamais été aussi agité.» Il voyait venir, d'ailleurs,
le moment où il se regarderait comme obligé de répéter tout haut ce
qu'il disait tout bas avec tant d'insistance. Dès qu'il avait appris
la convocation des Chambres, il avait demandé un congé pour prendre
part à leurs travaux. À ceux qui lui conseillaient de ne revenir
qu'après les premiers débats, il répondait, le 17 octobre, qu'il «ne
voulait pas attendre, pour paraître dans la Chambre, qu'il fût
insignifiant d'y être», et il ajoutait: «Je ne suis ici, je ne serai
là dans aucune intrigue; mais je suis député avant d'être
ambassadeur.» (_Mémoires de M. Guizot._)]

[Note 535: _Mémoires de M. Guizot._]

Aussi, quand il reçut l'invitation du Roi, M. Guizot n'eut pas un
moment d'hésitation; il quitta Londres le 25 octobre, et arriva le 26
à Paris. Il se savait d'accord avec la couronne sur la nécessité de
ramener vers la paix la politique qu'on avait laissée dériver vers la
guerre; mais il prit ses précautions pour que la réaction n'allât pas
trop loin. Dès le lendemain de son arrivée, il était heureux
d'annoncer au duc de Broglie qu'il avait fait accepter au Roi les
conditions suivantes: «1º maintien de la note du 8 octobre; 2º liberté
pour les ministres de rédiger le discours du trône; 3º permission de
parler éventuellement des armements à continuer; 4º promesse d'occuper
Candie si les Russes entraient à Constantinople[536].» Sur les
questions de personnes, tout fut décidé en deux jours: chacun sentait
le péril du moindre retard. M. Guizot prit le ministère des affaires
étrangères; mais il se contenta d'être l'homme considérable, la
personnification politique du cabinet, sans aspirer à en être le chef
nominal. Il laissa ce titre au ministre de la guerre. Qu'un tel
président du conseil pût être parfois incommode, il le savait par
expérience; mais, dans la crise présente, ce grand nom guerrier lui
paraissait utile à la tête d'un ministère pacifique. D'ailleurs, pour
le moment, le maréchal se montrait facile, et témoignait qu'il
comprenait l'importance de M. Guizot; il le laissait à peu près tout
décider à sa guise, lui réclamant seulement le portefeuille des
travaux publics pour M. Teste, qui devait lui servir de porte-parole;
on le lui concéda. M. Guizot eut soin de faire attribuer à ses amis
personnels, M. Duchâtel, M. Humann et M. Villemain, les portefeuilles
de l'intérieur, des finances et de l'instruction publique. M. Martin
du Nord, M. Cunin-Gridaine et l'amiral Duperré, appelés aux ministères
de la justice, du commerce et de la marine, représentaient le centre
proprement dit, celui qui avait soutenu M. Molé contre la coalition.
Cette fraction, la plus nombreuse du parti conservateur, avait donc sa
part dans ce ministère d'union, part, il est vrai, moins considérable
que celle du centre droit. Ces divers personnages étaient des hommes
d'expérience, ayant fait leurs preuves; tous avaient déjà été
ministres, quelques-uns plusieurs fois[537]. En dépit des rôles divers
joués par eux à l'heure troublée de la coalition, l'ensemble ne
laissait pas que d'être suffisamment homogène: leur accord était
complet sur l'oeuvre du moment; ils voulaient tous sortir la France de
la passe mauvaise où le ministère précédent l'avait engagée, écarter
le péril de guerre et réprimer l'agitation révolutionnaire, raffermir
la paix au dehors et l'ordre au dedans, et le faire sans que l'honneur
national ni la liberté politique eussent à en souffrir. Comme aimaient
alors à le dire les membres et les amis du cabinet, la France se
retrouvait dans la même situation qu'au commencement de 1831, à la
chute du ministère Laffitte; il fallait recommencer Casimir
Périer[538]. On trouvait avantage à abriter, sous ce grand nom, une
politique raisonnable sans doute, utile, nécessaire, mais peu
flatteuse pour l'imagination et l'amour-propre. Le Roi, qui acceptait
pleinement ce programme, ne fit objection à aucun des noms proposés,
et les ordonnances furent signées le 29 octobre.

[Note 536: _Documents inédits._]

[Note 537: Le maréchal Soult et M. Guizot avaient fait partie de
plusieurs ministères depuis 1830. M. Duchâtel avait siégé dans le
cabinet du 6 septembre 1836 et dans celui du 12 mai 1839; l'amiral
Duperré, dans ceux du 22 février 1836 et du 12 mai 1839; M. Martin du
Nord, dans celui du 15 avril 1837; MM. Villemain, Cunin-Gridaine et
Teste, dans celui du 12 mai 1839. Sur les neuf ministres, six avaient
fait partie de ce dernier cabinet.]

[Note 538: M. Guizot et M. Duchâtel n'étaient pas seuls alors à
rappeler sans cesse le souvenir de 1831. M. de Lamartine écrivait,
dans une de ses lettres: «C'est 1831 après le cabinet Laffitte.»]

Le nouveau cabinet devait s'attendre à un choc redoutable avec toutes
les passions qu'il venait refréner. Aussi ne fut-il pas surpris d'être
salué par un cri de colère et de haine, parti de tous les journaux de
gauche. «Le ministère de l'étranger», tel fut le nom sous lequel on
tâcha de l'écraser. «Depuis que les traités de 1815 ont été conclus,
disait le _National_, jamais conspiration de nos gouvernants avec
l'étranger n'avait été aussi flagrante.» Et pour mieux imprimer au
cabinet cette marque de 1815 qui ne pouvait manquer d'éveiller des
préventions encore très-vivaces, la presse opposante évoquait le
souvenir du voyage que M. Guizot avait fait à Gand pendant les
Cent-Jours, et celui des compliments académiques qu'au lendemain de la
première invasion, M. Villemain avait adressés à l'empereur de Russie
et au roi de Prusse[539].

[Note 539: En mai 1815, M. Guizot s'était rendu à Gand, auprès de
Louis XVIII, pour lui porter les voeux et les conseils des royalistes
constitutionnels, entre autres de M. Royer-Collard, et pour demander
l'éloignement de M. de Blacas. Cf. sur cet épisode ce qu'en dit M.
Guizot au tome Ier de ses _Mémoires_, p. 77 et suiv.--Quant à M.
Villemain, il avait été admis, le 21 avril 1814, peu après la première
entrée des «alliés» dans Paris, à lire, en séance solennelle de
l'Académie française, un discours couronné. L'empereur de Russie et le
roi de Prusse étaient présents et avaient été reçus aux cris de:
Vivent les alliés! Le président de l'Académie, M. Lacretelle jeune,
leur avait adressé un compliment. M. Villemain crut devoir faire de
même avant de lire son discours; il salua donc le «vaillant héritier
de Frédéric» et «le magnanime Alexandre, ce héros à l'âme antique et
passionnée pour la gloire».]

Pour lutter contre une opposition qui se révélait, dès le début, si
implacable et si exaspérée, le ministère comptait tout d'abord sur la
couronne. Louis-Philippe avait le sentiment trop vif des dangers de
l'heure présente, et aussi de la responsabilité assumée par lui en
rompant avec M. Thiers et ses collègues, pour ne pas être résolu à
donner un appui sans réserve, sans arrière-pensée, à ceux qui les
remplaçaient. Il mit même tout de suite une sorte d'affectation dans
les témoignages publics de confiance et de bienveillance qu'il
accordait à M. Guizot, de façon à bien faire voir à tous et
spécialement aux hommes de la cour, qu'il ne fallait plus garder
rancune à l'illustre doctrinaire de son rôle dans la coalition. Le
ministère était-il assuré de rencontrer un appui aussi décidé, aussi
absolu dans toutes les fractions du parti conservateur? Plus d'un
symptôme laissait voir qu'un certain nombre des anciens 221, tout en
étant fort animés contre M. Thiers, n'avaient pas pardonné à M. Guizot
son opposition à M. Molé. C'était avec chagrin et méfiance qu'ils
sentaient, entre ses mains, la cause pacifique et conservatrice qui
était la leur, et la présence de MM. Martin du Nord et Cunin-Gridaine
dans le cabinet ne suffisait pas à les désarmer. On devinait leurs
sentiments au langage de la _Presse_, qui ne soutenait le ministère
qu'avec une répugnance visible, et le fougueux M. Henri Fonfrède, dans
le _Courrier de Bordeaux_, prédisait aux conservateurs «qu'en
chargeant de réparer les maux de la France celui qui en était le
principal auteur, ils préparaient de nouvelles calamités.» D'ailleurs,
l'ancien chef des 221, M. Molé, ne cachait pas qu'il était
personnellement fort blessé d'avoir été laissé de côté lors des
pourparlers ministériels[540].

[Note 540: M. Molé écrivait à M. de Barante, le 7 novembre 1840: «Ce
qui vient de se passer a achevé de fixer mes idées sur l'emploi des
années qu'il plaira au ciel de me réserver encore. Je n'ai été ni
consulté ni prévenu, soit par le Roi, soit par les meneurs, de ce
qu'on préparait. Le Roi, dit-on, m'a trouvé trop _compromis_ et
s'était entendu avec les amis de M. Guizot. M. de Montalivet a rendu à
ce ministère les bons offices que M. de Broglie avait rendus à celui
de M. Thiers. C'est lui qui a rapproché de son mieux mes anciens
collègues ou amis politiques de M. Guizot. Quant à ce dernier, il
triomphe et s'écrie: C'est de la réconciliation! Ce qu'il y a de vrai,
c'est qu'il remplace M. Thiers et la gauche, en un mot: l'abîme. Voilà
pourquoi moi et tous ceux qui comprennent le mieux toute l'immoralité
de la situation de M. Guizot, nous voterons pour lui, ne fût-ce que
pour ne pas lui ressembler. Dieu veuille qu'il répare en quelque chose
le mal qu'il a fait! Le réparer complétement est impossible. Le pays
expiera longtemps les torts des ambitieux.» (_Documents inédits._)]

D'autres conservateurs, et ce n'étaient pas ceux qui avaient le coeur
le plus bas, reconnaissaient bien qu'on s'était trompé complétement
sur le pacha, que pousser plus avant dans la même voie conduirait à la
guerre et que cette guerre serait une folie; mais cet aveu leur était
pénible, cette déception leur était douloureuse; encore tout agités
des excitations de la veille, ils s'irritaient des échecs des
Égyptiens, comme si la France en avait sa part; ils se sentaient
humiliés de paraître reculer devant l'Europe, et la promptitude
effarée, l'emportement peureux avec lesquels une partie de ceux qui
avaient crié le plus fort au début lâchaient pied depuis que l'affaire
devenait sérieuse, augmentait encore cette humiliation, en y mêlant un
certain sentiment de dégoût indigné. «Aujourd'hui, disaient-ils avec
amertume, l'Europe sait que nos fusils ne sont pas chargés; c'est cent
fois pis que si l'on eût cédé dès le début.» Ils n'en concluaient pas
sans doute à suivre une autre politique que celle du cabinet; mais,
s'ils ne pouvaient contester que cette politique ne fût raisonnable,
ils la trouvaient déplaisante; comme l'a dit à ce propos M. Guizot,
«la prudence qui vient après le péril est une vertu triste». De ces
sentiments divers, qui souvent ne s'analysaient pas bien eux-mêmes,
résultaient un malaise, un mécontentement, de soi et des autres qui
pesaient lourdement sur la situation et qui n'étaient pas faits pour
faciliter la tâche du gouvernement.

Le public avait la perception plus ou moins nette de ces difficultés.
On croyait généralement que le ministère était sacrifié d'avance et
qu'il n'en avait que pour quelques mois. Qu'il pût avoir la majorité
au début sur la question de paix, on l'admettait; seulement, le danger
une fois passé, la Chambre ne l'abandonnerait-elle pas sur quelque
autre question, et ne fallait-il pas s'attendre que l'opinion lui
gardât moins de reconnaissance que de rancune d'avoir fait une besogne
à la fois si nécessaire et si pénible? Comme le disait alors l'un des
doctrinaires dissidents, «aussitôt qu'on aura bu le vin qui est dans
cette bouteille, on la cassera». C'était également le sentiment des
cabinets étrangers. «Aux yeux de l'Europe entière, écrivait M. de
Barante, M. Guizot n'a pas l'assurance d'un avenir de trois mois. Cela
n'est pas commode pour diriger des négociations[541].» L'impression
générale de malaise et d'insécurité était telle que la monarchie
elle-même paraissait menacée. Ce n'était pas seulement M. Edgar Quinet
qui disait, dans une de ses lettres, le 29 octobre: «On croit la
dynastie perdue[542].» M. de Tocqueville écrivait à M. Reeve, le 7
novembre: «La nation est irritée contre le prince qui la gouverne;
elle se croit, à tort ou à raison, profondément humiliée et déchue du
rang qu'elle doit tenir en Europe, et est tout près de ces résolutions
désespérées que de pareilles impressions font naître chez un peuple
orgueilleux, inquiet, irritable comme le nôtre. Là est le péril, le
péril unique. Ce n'est pas la guerre qui est à craindre pour le
gouvernement; c'est d'abord le renversement du gouvernement et, après,
la guerre... Jamais, depuis 1830, le danger n'a été aussi grand. Le
radicalisme s'appuie momentanément sur l'orgueil national blessé: cela
lui donne une force qu'il n'avait point encore eue[543].»

[Note 541: _Journal inédit de M. le baron de Viel-Castel_, _Papiers
inédits de M. le duc de Broglie_, _Correspondance inédite de M. de
Barante_, _Notice_ de M. VITET sur M. Duchâtel.]

[Note 542: _Correspondance de Quinet._]

[Note 543: _Nouvelle Correspondance de Tocqueville._]

En dépit de ces pronostics, M. Guizot abordait sa tâche avec une
confiance sereine et vaillante. Il voyait toutes les difficultés, mais
elles ne lui paraissaient au-dessus ni de son courage ni de ses
forces. Loin de redouter la lutte, il l'aimait. «Les pays libres,
disait-il quelques mois auparavant, sont des vaisseaux à trois ponts;
ils vivent au milieu des tempêtes; ils montent, ils descendent, et les
vagues qui les agitent sont aussi celles qui les portent et les font
avancer. J'aime cette vie et ce spectacle... Cela vaut la peine de
vivre; si peu de choses méritent qu'on en dise autant!» Et plus tard,
rappelant précisément son entrée au pouvoir en octobre 1840, il
écrivait: «J'ai goût aux entreprises à la fois sensées et difficiles,
et je ne connais point de plus profond plaisir que celui de lutter
pour une grande vérité, nouvelle encore et mal comprise.» Du reste,
tout en sachant qu'il s'exposait, il n'avait pas le sentiment qu'il se
sacrifiât. Comme il l'a dit souvent, il portait dans la vie publique
une disposition optimiste, toujours prompte et obstinée à croire au
succès. En cela, sa nature tranchait fort avec celle de l'homme d'État
dont il prétendait recommencer l'oeuvre. Casimir Périer, suivant
l'expression même de M. Guizot, était «hardi avec doute, presque
tristesse»; il «espérait peu en entreprenant beaucoup», et semblait,
au milieu même de ses héroïques victoires, obsédé d'idées sinistres et
funèbres. M. Guizot avait reçu du ciel, au contraire, une facilité
d'espoir et de contentement qu'il devait conserver même au milieu des
plus profondes défaites. En octobre 1840, il ne se sentait pas
seulement le courage de combattre, mais la confiance de vaincre; il se
croyait de force à dompter les révolutionnaires et, ce qui était
peut-être plus difficile, à s'imposer aux conservateurs. Vainement,
autour de lui, lui prédisait-on une chute prochaine, il comptait bien
garder longtemps le pouvoir. Toutefois, si optimiste qu'il fût, eût-il
pu croire à la possibilité de le conserver jusqu'en 1848?


II

L'ouverture de la session, primitivement fixée au 28 octobre, avait
été, à cause de la crise ministérielle, reportée au 5 novembre. Le
discours du trône, sans désavouer le passé ni désarmer pour l'avenir,
donna à la politique extérieure une orientation nettement
pacifique[544]; à l'intérieur, tout en se prononçant pour «le ferme
maintien des libertés publiques», il annonça la répression des
«passions anarchiques».

[Note 544: «J'ai la dignité de notre patrie à coeur, autant que sa
sûreté et son repos, disait le Roi. En persévérant dans cette
politique modérée et conciliatrice, dont nous recueillons depuis dix
ans les fruits, j'ai mis la France en état de faire face aux chances
que le cours des événements en Orient pourrait amener. Les crédits
extraordinaires, qui ont été ouverts dans ce dessein, vous seront
incessamment soumis; vous en apprécierez les motifs. Je continue
d'espérer que la paix générale ne sera point troublée. Elle est
nécessaire à l'intérêt commun de l'Europe, au bonheur de tous les
peuples et au progrès de la civilisation. Je compte sur vous pour
m'aider à la maintenir, comme j'y compterais si l'honneur de la France
et le rang qu'elle occupe parmi les nations nous commandaient de
nouveaux sacrifices.»]

Sur ce dernier point, l'action du ministère s'exerça tout de suite et
avec succès. Dès le 6 novembre, une circulaire du garde des sceaux,
presque aussitôt publiée, signalait à la vigilance des procureurs
généraux les excès de la presse et aussi «ces manifestations bruyantes
qui se couvraient mensongèrement du nom d'élans patriotiques et qui
recélaient trop souvent des pensées de révolte et de sédition».
Conformément à ces prescriptions, des poursuites furent dirigées
contre plusieurs journaux; la continuation des banquets fut interdite.
Ce langage, ces actes répandirent partout l'impression que le
gouvernement était résolu à ne pas tolérer le désordre, et il n'en
fallut pas davantage pour faire perdre promptement à la rue sa
physionomie inquiétante. Au bout de quelques jours, les chants et les
promenades tumultueuses avaient cessé. À la date du 1er novembre,
avant que la fermeté du nouveau cabinet eût encore produit son effet,
un observateur écrivait sur son journal intime: «Il règne dans les
esprits une sombre inquiétude. On s'attend à une émeute, et la police
croit en remarquer déjà les signes précurseurs. Paris est sillonné de
patrouilles.» Et le lendemain: «Les promenades de jeunes gens et
d'ouvriers chantant la _Marseillaise_ continuent tous les soirs.»
Quelques jours se passent, et le même témoin constate que cette
agitation a presque entièrement disparu. «Ce serait injuste, dit-il à
ce propos, de prétendre que le ministère du 1er mars l'entretenait à
dessein; mais l'incertitude de sa marche, le ton de ses journaux
paralysaient l'action des autorités, qui, craignant de n'être pas
soutenues, n'osaient et ne pouvaient se mettre en opposition avec les
agitateurs. Pour raffermir l'ordre, il a suffi de le vouloir
fortement[545].»

[Note 545: _Journal inédit de M. le baron de Viel-Castel._]

Le problème extérieur n'était pas aussi facile à résoudre[546]. Dans
sa circulaire de prise de possession, envoyée les 2 et 4 novembre à
tous nos représentants au dehors, M. Guizot, tout en proclamant que
«la politique du gouvernement avait pour but le maintien de la paix»,
n'indiquait aucune solution précise aux difficultés pendantes; il se
bornait à marquer, dans les termes les moins provocants possible,
l'attitude d'isolement et d'expectative armée qui était imposée à la
France par les derniers événements[547]. C'est qu'en effet, après les
procédés dont nous avions eu à nous plaindre, il ne paraissait pas
convenir à notre dignité de prendre l'initiative d'un rapprochement et
de solliciter ouvertement des concessions qui pouvaient nous être
refusées. Mais ce que M. Guizot ne voulait pas faire officiellement,
il ne renonçait pas à le tenter par des moyens indirects. Son désir,
sinon son espoir, était que les puissances, par égard pour un
ministère qui se mettait en travers du mouvement belliqueux et
révolutionnaire, lui offrissent, en Syrie par exemple, quelques
concessions satisfaisantes pour l'amour-propre national; il les
accepterait aussitôt, et la France reprendrait sa place dans le
concert européen. Le ministère rêvait même d'arriver à ce résultat
avant la discussion de l'Adresse dans la Chambre des députés. Quel
succès pour la politique pacifique, si elle pouvait débuter au
parlement en se faisant honneur d'avoir obtenu, du premier coup, des
avantages refusés aux menaces de la politique belliqueuse! Sans doute,
on avait très-peu de temps devant soi: à peine deux ou trois semaines.
Mais cette brièveté du délai pouvait servir à forcer la main aux
cabinets étrangers. Après tout, ceux-ci n'étaient-ils pas les premiers
intéressés à fournir au ministère du 29 octobre les moyens de trouver
une majorité et d'apaiser l'opinion?

[Note 546: Outre les sources inédites ou non que j'ai eu souvent
occasion d'indiquer, je me suis beaucoup servi, pour raconter l'action
diplomatique du ministère du 29 octobre en 1840 et 1841, d'un
important document dont je dois la communication à M. le duc de
Broglie. Celui-ci, étant prince Albert de Broglie et jeune attaché au
ministère des affaires étrangères, avait été chargé par M. Guizot, en
1842, de lui faire un exposé des négociations poursuivies depuis le 29
octobre 1840 jusqu'à la convention des détroits en juillet 1841. Cet
exposé, très-complet, fait sur le vu des dépêches du ministre ou de
ses agents, révélait déjà, par l'art de la composition, le futur
historien.]

[Note 547: _Note du prince Albert de Broglie_ et _Papiers inédits de
M. de Barante_.]

Cette idée s'était présentée à l'esprit de M. Guizot aussitôt qu'il
avait été question pour lui de prendre le pouvoir. Sur le point de
quitter Londres, dans ses dernières conversations avec les ministres
anglais, il leur avait laissé voir ce qu'il attendait d'eux[548].
«Donnez-moi quelque chose à dire, répétait-il avec insistance à lord
Clarendon, si peu que ce soit, pourvu que ce soit satisfaisant. Si je
n'ai pas quelque chose de ce genre, je ne serai pas capable de calmer
les esprits et de prendre en mains le gouvernement[549].» Aussitôt
ministre, tout en évitant les ouvertures officielles, il refit les
mêmes insinuations aux ambassadeurs étrangers, notamment à lord
Granville. En même temps il écrivait, vers le 4 novembre, à M. de
Bourqueney, notre chargé d'affaires à Londres: «Vous recevrez une
circulaire que j'adresse à tous mes agents. J'y ai essayé de marquer
avec précision l'attitude que le cabinet veut prendre et qu'il
gardera. Mais ce ne sont là que des paroles: il faut des résultats. On
les attend du cabinet. Il s'est formé pour maintenir la paix et pour
trouver aux embarras de la question d'Orient quelque issue; pour
vivre, il faut qu'il satisfasse aux causes qui l'ont fait naître. La
difficulté est extrême: l'exaltation du pays n'a pas diminué... Pour
que le succès vienne à la raison, il faut qu'on m'aide... Je l'ai
souvent dit à Londres, je le répète de Paris. Le sentiment de la
France,--je dis de la France et non pas des brouillons et des
factions,--est qu'elle a été traitée légèrement, qu'on a sacrifié
légèrement, sans motif suffisant, pour un intérêt secondaire, son
alliance, son amitié, son concours. Là est le grand mal qu'a fait la
convention du 15 juillet, là est le grand obstacle à la politique de
la paix. Pour guérir ce mal, pour lever cet obstacle, il faut prouver
à la France qu'elle se trompe; il faut lui prouver qu'on attache à son
alliance, à son amitié, à son concours, beaucoup de prix, assez de
prix pour lui faire quelque sacrifice. Ce n'est pas l'étendue, c'est
le fait même du sacrifice qui importe. Qu'indépendamment de la
convention du 15 juillet, quelque chose soit donné, évidemment donné,
au désir de rentrer en bonne intelligence avec la France et de la voir
rentrer dans l'affaire: la paix pourra être maintenue et l'harmonie
générale rétablie en Europe. Si on vous dit que cela se peut, je suis
prêt à faire les démarches nécessaires pour atteindre ce but; mais je
ne veux pas me mettre en mouvement sans savoir si le but est possible
à atteindre. Si on vous dit que cela ne se peut pas, qu'on entend s'en
tenir rigoureusement aux premières stipulations du traité..., la
situation restera violente et précaire; le cabinet se tiendra
immobile, dans l'isolement et l'attente. Je ne réponds pas de
l'avenir... La politique de transaction est préférable à la politique
d'isolement, s'il y a réellement transaction; mais, si la transaction
n'est de notre part qu'abandon, l'isolement vaut mieux[550].»

[Note 548: Dépêche de lord Palmerston à lord Granville, 27 octobre
1840. (_Correspondence relative to the affairs of the Levant._)]

[Note 549: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 342.]

[Note 550: Cette lettre importante, qui expose si clairement le
dessein du nouveau ministère, n'est publiée qu'en partie dans les
_Mémoires de M. Guizot_. M. Charles Greville, qui la tenait de M. de
Bourqueney, l'a donnée plus au complet dans son journal. (_The
Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 348.)]

Le Roi appuyait chaudement M. Guizot dans cette campagne. Peut-être
même y apportait-il plus d'ardeur et d'espoir de réussir. Il faisait
connaître ses désirs à M. de Metternich par des voies indirectes[551].
En même temps, il agissait sur le gouvernement anglais au moyen du roi
des Belges. Ainsi écrivait-il à ce dernier, le 6 novembre: «Qu'on
sache donc bien à Londres quelle est la nature de la lutte dans
laquelle nous sommes engagés _neck or nothing_! Cette lutte n'est ni
plus ni moins que la paix ou la guerre; et, si c'est la guerre, que
lord Palmerston et ceux qui n'y voient peut-être des dangers que pour
la France, sachent bien que, quels que puissent être les premiers
succès d'un côté ou de l'autre, les vainqueurs seront aussi
immaniables que les vaincus; que jamais on ne refera ni un congrès de
Vienne, ni une nouvelle délimitation de l'Europe; l'état actuel de
toutes les têtes humaines ne s'accommodera de rien et bouleversera
tout. _The world shall be unkinged_; l'Angleterre ruinée prendra pour
son type le gouvernement modèle des États-Unis, et le continent
prendra pour le sien l'Amérique espagnole... Ne nous y trompons pas:
le point de départ, c'est le renversement ou la consolidation du
ministère actuel. S'il est renversé, point d'illusion sur ce qui le
remplace, c'est la guerre à tout prix, suivie d'un 93 perfectionné;
s'il est consolidé, c'est la paix qui triomphe, et ce n'est que par la
paix qu'il peut l'être; mais il faut se dépêcher, car vous savez que
ces têtes gauloises sont mobiles. On va soutenir ce ministère, parce
qu'on croit qu'il apportera la paix; mais, s'il ne l'apporte pas tout
de suite, on ne tardera pas à croire qu'il ne l'apportera pas du tout,
et alors on croira aussi que la guerre est inévitable, et qu'il faut
l'entamer bien vite pour prendre les devants sur ceux qu'on appellera
tout de suite les ennemis. Dépêchons-nous donc de conclure un
arrangement que les cinq puissances puissent signer, car alors,
croyez-moi, c'en est fait de la guerre pour longtemps.» Le Roi ne
faisait pas mystère des «conditions que son cabinet accepterait
immédiatement». C'était la concession à Méhémet-Ali de l'Égypte
héréditaire, du pachalik d'Acre et de Candie en viager. «Si on veut
signer ce que dessus, concluait-il, faisons-le vite. Dites-moi un mot
approbatif de Londres, et c'est fait[552].»

[Note 551: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 458.]

[Note 552: _Revue rétrospective._]

Ces appels indirects, mais si pressants, avaient-ils chance d'être
entendus? Pour répondre, il convient de se rendre un compte exact des
dispositions des diverses puissances. À Vienne, ces dispositions étaient
favorables. De plus en plus troublé de l'aventure où il s'était laissé
engager en signant le traité du 15 juillet, M. de Metternich avait hâte
d'en sortir. Il témoignait la satisfaction que lui causait la
constitution du nouveau ministère, reconnaissait la nécessité de le
seconder dans ses difficultés intérieures[553], mettait grand soin à se
montrer aimable avec M. de Sainte-Aulaire[554], et renvoyait à Londres
son ambassadeur, le prince Esterhazy, avec mission formelle d'amortir
les conséquences du traité du 15 juillet et de chercher un moyen de
faire rentrer la France dans le concert européen[555]. Mêmes
dispositions à Berlin et mêmes instructions à M. de Bülow, qui avait
aussitôt, avec M. de Bourqueney, les conversations les plus expansives
sur les moyens de faire cesser l'isolement de la France[556]. Toutefois,
le passé permettait-il de compter absolument sur l'efficacité de ces
bonnes dispositions, si sincères qu'elles fussent? Que de fois, depuis
un an, on avait vu les deux puissances allemandes s'associer à des actes
qu'elles déploraient! M. Guizot n'avait-il pas pu s'apercevoir, pendant
son ambassade, du changement qui s'opérait dans l'attitude de M. de
Neumann et de M. de Bülow, lorsqu'ils passaient des entretiens
confidentiels à la solennité des conférences, et comment la présence de
lord Palmerston rendait aussitôt leur langage contraint et timide?

[Note 553: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 445 et 446.]

[Note 554: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]

[Note 555: _Mémoires de M. Guizot._]

[Note 556: _Note inédite du prince Albert de Broglie._]

Tout autres étaient les sentiments du gouvernement russe. Le czar
avait abandonné sa prépotence en Orient, accepté le protectorat
européen à Constantinople, pour le plaisir de rompre l'alliance des
puissances occidentales et de mortifier la France de Juillet; on ne
pouvait s'attendre qu'il renonçât volontiers à ce qui était la seule
compensation de son sacrifice. Il laissait voir aux Anglais qui
l'approchaient le chagrin que lui ferait éprouver une réconciliation
avec la France[557]. Toutefois, suivant une remarque que nous avons
déjà eu occasion de faire, si passionné qu'il fût, il ne se sentait
pas prêt pour l'emploi des moyens extrêmes et redoutait de se faire en
Europe, particulièrement en Allemagne, le renom d'un artisan de
discorde. Aussi pouvait-on être assuré qu'il n'oserait pas opposer de
_veto_ à toute pacification décidée par les trois autres puissances,
et que, notamment, il ne repousserait rien de ce qu'aurait accepté
l'Angleterre. C'est ce qui faisait écrire à M. de Barante: «En ce
moment, comme dans tout le cours de la négociation, lord Palmerston
conserve le blanc seing de l'empereur de Russie... Celui-ci ne se
refusera point à ce qui sera voulu sérieusement par l'Angleterre,
l'Autriche et la Prusse.» Et encore: «Si lord Palmerston vous
alléguait comme difficulté l'opinion de la Russie, ce ne serait pas de
bonne foi. Il sait très-bien qu'elle voudra tout ce qu'il
décidera[558].»

[Note 557: M. Charles Greville écrivait sur son journal, à la date du
27 octobre 1840: «L'empereur de Russie est pleinement satisfait de
l'état actuel des choses, et il ne consentirait pas, sans un extrême
déplaisir, à un nouvel arrangement auquel participerait la France.»
(_The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 347.)--Un peu plus
tard, lord Clanricarde disait à M. de Barante: «J'ai eu souvent à
répéter à l'Empereur que l'Angleterre tenait à vivre en bonne
intelligence avec la France, que la paix de l'Europe dépendait de
cette bonne harmonie; jamais il n'a entendu ces paroles sans que son
visage éprouvât une contraction. (_Documents inédits._)]

[Note 558: Dépêche du 30 décembre 1840, et lettre particulière de la
même date. (_Documents inédits._)]

En somme, ni les bonnes dispositions de l'Autriche et de la Prusse, ni
les mauvaises de la Russie n'étaient de force à résister à une
résolution contraire de l'Angleterre. Tout dépendait de cette
dernière, c'est-à-dire de lord Palmerston. Car telle était alors la
situation étrange de ce pays, où l'on était habitué à croire l'opinion
maîtresse, que tout ce qui regardait la politique étrangère s'y
décidait par la volonté d'un seul ministre. C'est donc le sentiment
particulier de ce ministre qu'il faut avant tout connaître. Si lord
Palmerston eût été un véritable homme d'État, il n'eût pas hésité à
accueillir les ouvertures de notre gouvernement. Il avait atteint
pleinement son but en Orient; le prestige du pacha y était détruit; la
politique britannique y avait notoirement prévalu. Seulement, le
ministre anglais, se brouillant du même coup avec la France, avait
privé son pays d'une alliance populaire, naturelle et profitable,
l'avait exposé à des ressentiments incommodes, périlleux même, et
avait jeté le trouble et l'inquiétude dans l'Europe, qui lui en savait
très-mauvais gré. Eh bien, par une fortune inouïe, une occasion se
présentait immédiatement de renouer cette alliance, d'amortir ces
ressentiments, de rassurer l'Europe, et cela sans grand sacrifice, car
la France demandait moins encore une concession effective qu'une
satisfaction morale, nous allions dire une politesse. Lord Palmerston
ne devait-il pas saisir cette occasion avec franchise, résolution,
bonne grâce, et se charger, au nom de l'Angleterre, de mener à fin
cette sorte de transaction et de réconciliation? N'était-ce pas le
meilleur moyen de confirmer la prépondérance passagère que sa nation
venait d'acquérir en Europe, et lui-même n'ajoutait-il pas ainsi à son
renom de lutteur hardi, tenace et heureux, l'honneur qui était alors
le plus apprécié des gouvernements et des peuples, celui d'être un
pacificateur généreux? Il y avait là de quoi séduire une ambition un
peu grande. Mais, quoique fort intelligent et fort habile, lord
Palmerston n'était pas capable de voir les choses d'aussi haut.
Âprement et mesquinement querelleur, sa diplomatie consistait à
argumenter à outrance pour convaincre les autres qu'ils avaient tort;
sa politique n'avait guère d'autre objet que d'user sans mesure de ses
avantages et de faire le plus de mal possible à ceux qu'il croyait
avoir à sa merci; enfin, son patriotisme se confondait avec
l'assouvissement de passions, de haines, de rancunes qui étaient plus
personnelles encore que nationales[559].

[Note 559: Comme l'écrivait récemment un Anglais qui avait vu de près
tous ces événements, «il est hors de doute que Palmerston a été
poussé, dans toute cette affaire, non pas tant par l'idée de soutenir
le sultan et de ruiner le pacha que par le désir passionné d'humilier
la France et de se venger sur Louis-Philippe et ses ministres de leur
conduite antérieure en Espagne». (Note de M. Henri Reeve, éditeur du
journal de M. Greville.--_The Greville Memoirs, second part_, vol.
Ier, p. 347, 348.)]

Dès les premières insinuations que lui avait faites M. Guizot en
quittant Londres, lord Palmerston avait laissé voir ses dispositions
revêches[560], et, le 29 octobre, jour de la constitution du nouveau
cabinet français, il écrivait à lord Granville: «Louis-Philippe semble
vous avoir tenu le même langage que Flahault et Guizot tenaient ici,
particulièrement qu'il est nécessaire, afin d'aider le Roi à maintenir
la paix et à dompter le parti de la guerre, que nous fassions à sa
prière des concessions que nous avons refusées aux menaces de Thiers.
Mais c'est tout à fait impossible, et vous ne sauriez trop tôt ou trop
fortement l'expliquer à toutes les parties intéressées... Nous ne
pouvons pas compromettre les intérêts de l'Europe par complaisance
pour Louis-Philippe ou pour Guizot plus que par crainte de Thiers. Si
nous cédions, la nation française croirait que nous cédons à ses
menaces et non aux prières de Louis-Philippe. Ce serait d'ailleurs
déplorable que les puissances fissent le sacrifice de leurs intérêts
les plus importants pour apaiser les organisateurs d'émeutes à Paris
ou faire taire les journaux républicains. J'ajoute que nous sommes en
train de réussir pleinement en Syrie, que nous aurons bientôt placé
toute cette contrée entre les mains du sultan, et ce serait, en
vérité, être bien enfant de cesser d'agir quand il ne faut qu'un peu
de persévérance pour l'emporter sur tous les points. Je puis vous
assurer que vous servirez plus utilement les intérêts de la paix en
tenant un langage ferme et hardi au gouvernement français et aux
Français eux-mêmes... La seule manière possible de tenir de telles
gens en respect est de leur faire clairement comprendre qu'on ne
cédera pas d'un pouce et qu'on est en état de repousser la force par
la force. Quelques-uns de nos amis whigs ont fait beaucoup de mal en
s'abandonnant à des alarmes sans fondement et en tenant ce qu'on
appelle un langage conciliant... Mon opinion est que nous n'aurons pas
la guerre avec la France en ce moment, mais nous devons préparer nos
esprits à l'avoir un jour ou l'autre. Tous les Français ont le désir
d'étendre leurs possessions territoriales aux dépens des autres
nations, et ils sentent tous ce que le _National_ a dit une fois, que
l'Angleterre est un obstacle à de tels projets... C'est un malheur que
le caractère d'un grand et puissant peuple, placé au centre de
l'Europe, soit ainsi fait; mais c'est l'affaire des autres nations de
ne pas fermer les yeux à la vérité et de prendre prudemment leurs
précautions[561].» Cette lettre, dans sa roideur sèche et presque
brutale, est bien significative; elle trahit toute la passion de lord
Palmerston contre la France; elle montre aussi que l'avantage
politique de renouer l'alliance brisée ne se présentait même pus à son
esprit.

[Note 560: Dépêche de lord Palmerston à lord Granville, du 27 octobre
1840. (_Correspondence relative to the affairs of the Levant._)]

[Note 561: BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 306 à 308.]

Ce n'était pas seulement dans des lettres intimes que lord Palmerston
témoignait de ses sentiments réfractaires à toute conciliation. On se
rappelle que, le 31 août, il avait fait remettre à M. Thiers un long
_memorandum_ contenant la critique amère de la politique
française[562]. Ce document ayant été publié dans les journaux et
ayant exercé une certaine action sur l'opinion anglaise, M. Thiers
s'était décidé, un peu tardivement, le 3 octobre, à y faire une
réponse étendue, habile, qui fut envoyée en même temps que la fameuse
note du 8 octobre, et que le ministre français eut soin de faire
paraître aussitôt dans le _Times_[563]. Lord Palmerston, dans une
controverse, ne se résignait jamais à ne pas avoir le dernier mot. Il
se mit donc à l'oeuvre pour réfuter la réponse de M. Thiers, et le fit
avec son aigreur habituelle. Son travail terminé seulement le 2
novembre, il l'adressa à M. Guizot, marquant ainsi que le changement
de ministère ne devait modifier ni le fond des choses, ni même le ton
de la polémique. Bien plus, dans ce _memorandum_, il semblait revenir
sur des concessions déjà faites à la France, et retirer la déclaration
par laquelle les puissances avaient en quelque sorte désavoué la
déchéance prononcée contre le pacha. En effet, au cours de son
argumentation contre les thèses de M. Thiers, il contestait au
gouvernement français le droit d'intervenir par les armes pour
maintenir le pacha en Égypte, si la Porte jugeait à propos de le
destituer. «Le sultan, disait-il, comme souverain de l'empire turc, a
seul le droit de décider auquel de ses sujets il confiera le
gouvernement de telle ou telle partie de ses États; les puissances
étrangères, quelles que soient à cet égard leurs idées, ne peuvent
donner au sultan que des avis, et aucune d'elles n'est en droit de
l'entraver dans l'exercice discrétionnaire de l'un des attributs
inhérents et essentiels de la souveraineté indépendante.» N'était-ce
pas détruire en fait le conseil donné à la Porte de révoquer la
déchéance du pacha? Lord Palmerston mit le comble à son mauvais
procédé en faisant publier, dès le 10 novembre, le nouveau
_memorandum_ dans le _Morning Chronicle_. L'effet fut déplorable en
France. Tous les journaux de gauche et de centre gauche ne manquèrent
pas de jeter ce document à la tête du cabinet. «Vous parlez
timidement, lui disaient-ils, voilà pourquoi l'on vous répond avec
insolence. On sait que vous ne voulez pas résister, et l'on en profite
pour pousser plus loin ses avantages contre vous.» M. Guizot, surpris
et attristé, écrivait, le 14 novembre, à M. de Bourqueney: «Nos
adversaires exploitent l'effet produit par cette pièce; nos propres
amis en sont troublés. C'est la première communication que lord
Palmerston ait adressée au nouveau cabinet. En quoi diffère-t-elle de
ce qu'il aurait écrit à l'ancien? Comment cette dépêche a-t-elle été
publiée dans le _Morning Chronicle_, et avec tant d'empressement?
Témoignez, mon cher baron, et au cabinet anglais et à nos amis à
Londres, le sentiment que je vous exprime et le mal qu'on nous
fait[564].»

[Note 562: Sur les conditions dans lesquelles avait été fait ce
_memorandum_, cf. plus haut, p. 260.]

[Note 563: Le texte de cette «réponse» se trouve dans les _Pièces
historiques_ des _Mémoires de M. Guizot_.]

[Note 564: _Note inédite du prince Albert de Broglie_ et _Mémoires de
M. Guizot_.--Il fallait que Louis-Philippe eût un bien grand désir de
conciliation pour avoir, au premier moment, trouvé satisfaisant le
_memorandum_ de lord Palmerston. (Cf. sa lettre au roi des Belges du 6
novembre 1840. _Revue rétrospective._)]

On vient de voir l'allusion de M. Guizot à «nos amis de Londres». Dans
une autre lettre, tout en recommandant à M. de Bourqueney «de traiter
bien réellement avec lord Palmerston, et non pas contre lui», il
l'invitait à «ne rien négliger pour que l'atmosphère où vivait le
ministre anglais pesât sur lui dans notre sens». C'est qu'en effet,
malgré tant de déconvenues et de défaillances, le «parti de la paix»,
existait toujours outre-Manche, et il avait même trouvé, dans le
changement de ministère en France, une occasion de se ranimer et de
tenter de nouveaux efforts[565]. Lord Clarendon proclamait bien haut
que «le cabinet qui venait de se former à Paris, pour le maintien de
la paix, ne pouvait vivre qu'avec un sacrifice des puissances
signataires du traité du 15 juillet». Lord Lansdowne insistait
vivement pour l'adoption d'une «mesure immédiate ayant une tendance
pacifique». Lord Russell menaçait de sa démission si lord Ponsonby
n'était pas rappelé. Lord Melbourne louait fort la conduite et le
langage de M. Guizot. En somme, le plus grand nombre des ministres
étaient d'avis de faire quelque chose pour la France. Tel était aussi
le sentiment de la Reine. Les journaux anglais exaltaient la sagesse
de Louis-Philippe et demandaient qu'on lui proposât une solution
acceptable. Enfin, les ambassadeurs d'Autriche et de Prusse
s'agitaient avec le sincère désir de trouver cette solution.

[Note 565: Pour le récit de ce qui va suivre, je me suis
principalement servi des _Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p.
342 à 354.]

Si puissant, si général que parût cet effort vers la conciliation,
nous savons par expérience que la volonté de lord Palmerston était
plus forte encore. M. Charles Greville, qui assistait de près à toutes
ces démarches, écrivait sur son journal, à la date du 7 novembre:
«Bien que telle soit la disposition de l'Autriche et aussi de la
Prusse, quoique la Reine soit ardemment désireuse de voir la paix et
la tranquillité rétablies, que presque tout, sinon tout le cabinet
incline à un arrangement avec la France, et que la France elle-même
soit prête à répondre aux moindres avances faites dans un esprit
conciliant, la résolution personnelle de Palmerston l'emportera
probablement sur toutes les autres opinions et inclinations. Il
repoussera ou ajournera chacune des propositions qui seront faites,
et, si l'une d'elles est adoptée malgré lui, il s'arrangera pour la
faire avorter dans l'exécution, pour n'écarter aucune difficulté et
pour en créer même où il n'y en aura pas. Ce qu'il y a de plus
extraordinaire dans toute cette affaire, c'est de voir un groupe
d'hommes consentir à faire route avec un autre homme qui non-seulement
ne leur inspire aucune confiance, mais qu'ils croient être
politiquement malhonnête et traître (_dishonest and treacherous_), et
de les voir discuter sérieusement avec lui l'adoption de certaines
mesures, avec la certitude qu'il ne les exécutera pas loyalement. On
dirait Jonathan Wild[566] et son compagnon jouant ensemble à Newgate.»
Tout se passa en effet comme le prévoyait M. Greville. Lord Palmerston
le prit d'abord de haut avec les conciliateurs. Puis, quand ceux-ci
lui parurent gagner du terrain, il changea de tactique, se prêta à
discuter, feignit de céder à demi, consentit même à demander au
gouvernement français de «faire connaître ses désirs et ses idées»,
s'excusa presque, auprès de M. de Bourqueney, du ton du _memorandum_
du 2 novembre, et lui déclara n'avoir voulu rétracter aucune de ses
déclarations antérieures sur la déchéance du pacha; seulement, il
s'arrangeait pour que les choses traînassent en longueur, persuadé
que, pendant ce temps, les événements se précipiteraient en Syrie et
viendraient, une fois de plus, placer ses contradicteurs en présence
de faits accomplis.

[Note 566: Jonathan Wild est un brigand, héros de l'un des romans de
Fielding.]

Cet espoir ne fut pas trompé. Pendant que les diplomates discutaient
sur la portion de la Syrie que l'on pourrait, par égard pour la
France, laisser au pacha, chaque courrier d'Orient annonçait un revers
des Égyptiens. Ainsi savait-on, dès le 2 novembre, que l'insurrection
avait éclaté de nouveau, au commencement d'octobre, dans toutes les
montagnes du Liban,--insurrection fomentée par les agents anglais,
armée avec des fusils anglais, payée avec l'or anglais,--et qu'elle
prenait même cette fois une gravité particulière par la défection de
l'émir Beschir, qui gouvernait toute cette contrée au nom de
Méhémet-Ali. Bientôt après, on apprenait que la flotte britannique
avait bombardé et réduit Saïda et Sour, occupé Beyrouth; que l'armée
d'Ibrahim, affaiblie par les désertions, harcelée par les populations,
démoralisée, n'opposait nulle part de résistance sérieuse, et que,
partout où elle entrait en contact avec le petit corps turco-anglais,
elle était battue. Enfin, d'après les nouvelles arrivées le 14
novembre, les Égyptiens ne possédaient plus, sur la côte, dans la
dernière moitié d'octobre, que Tripoli et Saint-Jean d'Acre, et leur
armée, en retraite sur Damas et Balbeck, se trouvait aux prises avec
les insurgés. Encore tout indiquait-il qu'on n'était pas au terme de
cet effondrement.

Ces succès, dont la rapidité surprenait tout le monde, sauf lord
Palmerston, démontèrent complétement ceux qui tâchaient d'imposer à ce
dernier quelque concession en dehors du traité du 15 juillet. Leurs
plans de transaction avaient toujours reposé sur la conviction que le
pacha pourrait défendre la Syrie au moins pendant tout l'hiver. Les
cabinets allemands furent les premiers à lâcher pied. Dès le 8
novembre, arrivait à Londres une dépêche de M. de Metternich,
déclarant qu'il ne pouvait pas être question maintenant d'une
concession en Syrie[567]. «Ne laissons plus d'illusion à la France sur
cette région, écrivait le chancelier; elle est irrévocablement perdue,
perdue tout entière. C'est à l'Égypte qu'il faut songer; le mal gagne
de ce côté. Que Méhémet-Ali se soumette sans retard, ou la question
d'Égypte est soulevée.» Même effet sur la Prusse. «M. de Bülow est
hors de selle, rapportait, le 8 novembre, M. de Bourqueney; il m'a dit
ce matin qu'il attendait de Berlin, sous peu de jours, une dépêche
analogue à celle de M. de Metternich; voilà, comme il le reconnaît
lui-même, sa mission à néant.» Le même M. de Bülow disait à notre
chargé d'affaires, quelques jours plus tard, le 13 novembre: «Les
événements ont été trop vite; ma mission a échoué en Syrie avant de
commencer à Londres[568].» Le parti de la paix en Angleterre n'était
pas moins découragé; questionné, le 11 novembre, par M. de Bourqueney
sur ce qu'il y avait à faire, M. Charles Greville lui disait: «Bien
qu'il y ait toujours, chez mes amis, le même désir d'une
réconciliation avec la France, la même préoccupation d'aider M.
Guizot, quand ils en viennent à se demander ce qui est possible et ce
qui serait justifiable, ils ne peuvent trouver aucun expédient pour
faire face aux immenses difficultés pratiques de la situation. Les
événements ont marché avec une telle rapidité, et changé si
complétement la position de la question, que les concessions,
considérées antérieurement comme raisonnables, ne sont plus possibles.
Tous comprennent qu'ils ne peuvent rien offrir en Syrie. Il se
pourrait, en effet, qu'au moment où ils offriraient quelque ville ou
quelque territoire, le gouvernement ottoman en fût déjà redevenu
maître. La justice envers la nation, l'honneur et la fidélité envers
nos alliés, particulièrement envers le sultan, ne nous permettent de
faire aucune concession dans cette région.» Sur la demande de M. de
Bourqueney, M. Greville écrivit dans le même sens à M. Guizot, sans
lui rien déguiser. Tel était, du reste, le sentiment général en
Angleterre, et le duc de Wellington exprimait tout haut les mêmes
idées[569]. Par contre, lord Palmerston, sentant n'avoir plus à se
gêner, se montrait plus absolu, plus roide que jamais dans ses refus.
«J'ai dit à M. de Bourqueney, écrivait-il à lord Granville le 13
novembre, que je tromperais M. Guizot, si je lui laissais supposer que
le gouvernement de Sa Majesté pourrait consentir à ce qui n'est pas le
traité. Le traité étant conclu, il faut qu'il s'exécute.» Il donnait à
entendre, non sans une intention sarcastique et dédaigneuse, que notre
mauvaise humeur importait peu à l'Europe. «On ne voit pas bien,
disait-il dans la même dépêche, les dangereuses conséquences qui,
selon M. Guizot, résulteraient pour le monde de la non-coopération de
la France à cette pacification.» Bien plus, dans une dépêche du 13
novembre, il déniait formellement à notre gouvernement le droit de
«délibérer sur l'exécution d'un traité auquel il était étranger[570]».

[Note 567: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 351.]

[Note 568: _Note inédite du prince Albert de Broglie_ et _Mémoires de
M. Guizot_.]

[Note 569: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 351 à
353.]

[Note 570: _Correspondence relative to the affairs of the Levant._]

Le désappointement fut grand en France. Tandis que Louis-Philippe se
plaignait amèrement au roi des Belges d'avoir vu si mal accueillir ses
ouvertures[571], M. Guizot déclarait froidement et tristement à lord
Granville qu'il ne croyait plus pouvoir faire aucune communication sur
ce sujet au cabinet anglais, et que le gouvernement français
attendrait les événements, prêt à tenir la conduite qu'ils lui
imposeraient[572]. Toutefois, s'il était forcé de battre en retraite
sur la question de Syrie, la résignation de notre ministre n'allait
pas jusqu'à accepter que le pacha fût dépouillé de l'Égypte. Plus d'un
indice lui avait fait connaître que lord Palmerston, sans être décidé
au renversement complet de Méhémet-Ali, n'en repoussait pas cependant
l'idée, quand les circonstances semblaient la rendre réalisable; déjà
cette arrière-pensée avait percé dans le _memorandum_ du 2 novembre,
et, depuis, elle s'était manifestée plus vivement, à mesure
qu'arrivaient les nouvelles des succès remportés en Syrie[573].
Toutes les fois qu'il voyait poindre cette idée, M. de Bourqueney
faisait aussitôt sentir l'opposition de la France. «Je dis très-haut
et très-ferme, écrivait-il à M. Guizot, que le traité de juillet n'a
pas mis l'Égypte en question, qu'il en faudrait un nouveau pour cela
et que c'est sans doute assez d'un seul traité conclu sans la
France[574].» Un autre jour, lord Palmerston ayant cherché à établir
que si le pacha refusait de se soumettre, les opérations pourraient
être continuées contre l'Égypte rebelle, M. de Bourqueney l'arrêta
net. «Le traité du 15 juillet, lui dit-il, n'a rien stipulé pour le
cas dont vous me parlez; je ne puis consentir à le discuter.» Et comme
le ministre insistait: «Non, milord, reprit notre chargé d'affaires,
il faudrait pour cela un nouveau et plus grave traité[575].»

[Note 571: Lettre du 16 novembre 1840. (_Revue rétrospective._)]

[Note 572: Dépêche de lord Granville, en date du 16 novembre 1840.
(_Correspondence relative to the affairs of the Levant._)]

[Note 573: M. de Rumigny, notre ministre à Bruxelles, informé par le
roi Léopold de ce qui se passait à Londres, écrivait, le 7 novembre,
au maréchal Soult: «Lord Palmerston est emporté par la joie que lui
causent les nouvelles de Syrie... Il rêve déjà la chute complète de
Méhémet-Ali. (_Documents inédits._)]

[Note 574: _Note inédite du prince Albert de Broglie._]

[Note 575: Dépêche de M. de Bourqueney du 18 novembre 1840. (_Ibid._)]

Le gouvernement français défendait donc l'Égypte, et, tout en évitant de
poser prématurément un _casus belli_ qui eût pu paraître une provocation
peu en harmonie avec son attitude générale, il montrait à tous qu'il
n'abandonnait rien de la note du 8 octobre. Peut-être même n'avait-il
pas encore perdu absolument tout espoir du côté de la Syrie; sans doute
il n'y avait rien à faire pour le moment: mais ne restait-il pas, dans
l'avenir, une dernière chance? Cette chance était que les alliés ne
pussent s'emparer de Saint-Jean d'Acre avant l'hiver et que l'autorité
du pacha se maintînt ainsi dans le sud de la Syrie. Quand M. Greville
avait déclaré impossible tout arrangement immédiat, M. de Bourqueney
s'était rejeté sur cette hypothèse et y avait indiqué, sans être
contredit, une base éventuelle de transaction[576]. Or, si faibles
qu'eussent été jusqu'ici les Égyptiens, ne pouvait-on pas espérer qu'ils
résisteraient dans une place dont Bonaparte lui-même n'avait pu
s'emparer en 1799? D'ailleurs la saison mauvaise s'avançait et rendait
de plus en plus difficiles les opérations de la flotte. On en était fort
préoccupé à Londres. Le 15 novembre, lord John Russell annonçait à un de
ses amis avoir reçu des nouvelles de l'amiral Stopford, et il concluait
de ces nouvelles que l'entreprise allait être forcément interrompue et
renvoyée au printemps prochain; très-inquiet des conséquences que cet
ajournement pouvait avoir en Orient et en Europe, il paraissait disposé,
dans ce cas, à transiger moyennant l'attribution au pacha de tout ou
partie du pachalik d'Acre, et il ajoutait que tel était le sentiment de
lord Melbourne[577]. Mais ce n'était pas celui de lord Palmerston, qui
déclarait au contraire bien haut que le traité serait exécuté
immédiatement et jusqu'au bout, dussent les vaisseaux tenir la mer tout
l'hiver. Et il ne se contentait pas de le dire à Londres; il avait
envoyé aux amiraux des ordres dans ce sens.

[Note 576: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p.
352.--Cette question de la possession de Saint-Jean d'Acre avait paru
toujours fort importante, et, dès le 6 novembre, Louis-Philippe avait
proposé d'en faire dépendre l'exécution de la convention à conclure.
«Que l'arrangement, si on veut, écrivait-il au roi des Belges, soit
subordonné à une seule condition, c'est-à-dire à savoir dans quelles
mains se trouvera Saint-Jean d'Acre au moment où l'ordre de suspendre
les hostilités arrivera en Syrie. S'il tient pour Méhémet-Ali,
l'arrangement deviendra définitif; mais s'il est au pouvoir du sultan
et de ses alliés, l'arrangement sera nul.» (_Revue rétrospective._)]

[Note 577: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 354.]

L'événement justifia encore une fois son audacieuse obstination. Le 23
novembre, arriva la nouvelle que Saint-Jean d'Acre était pris. Stimulé
par les impérieuses injonctions de lord Palmerston, l'amiral Stopford
s'était résolu à jouer le tout pour le tout et à tenter de terminer
brusquement l'entreprise par un hardi et puissant coup de main. Le 2
novembre, une flotte formidable, comptant vingt bâtiments de guerre,
dont sept vaisseaux de ligne, était réunie devant Saint-Jean d'Acre.
Le bombardement commença aussitôt. Les assaillants avaient quatre cent
soixante-dix-huit gros canons, tandis que les assiégés ne leur en
opposaient que soixante-douze de médiocre calibre. Soixante-mille
boulets furent lancés en quelques heures. Tout fut brisé, bouleversé
par cet ouragan de fer et de feu. L'explosion du principal magasin à
poudre compléta l'oeuvre de destruction. Avant la fin de la journée,
les survivants de la garnison évacuaient la ville ruinée, et les
Anglais y débarquaient en maîtres. Le pacha comprit que la Syrie était
définitivement perdue, et peu après il envoya aux restes de l'armée
d'Ibrahim l'ordre de rentrer en Égypte.

Le triomphe de lord Palmerston était complet. «Force est de
reconnaître, écrivait alors l'un de ceux qui, en Angleterre, avaient
le plus critiqué ce ministre, qu'il a vraiment droit d'être fier de
son succès. Ses collègues n'ont plus qu'à s'incliner... Quoi qu'on
puisse dire ou penser de sa politique, il est impossible de ne pas
rendre justice à la vigueur de l'exécution. M. Pitt (Chatham) n'aurait
pu montrer plus de décision et de ressources. Il n'a voulu entendre
parler ni de délais ni de difficultés, a envoyé des ordres
péremptoires d'attaquer Acre et a pourvu, avec grand soin, dans ses
instructions, à toutes les éventualités. Nul doute que c'était la
prise d'Acre qui devait décider de la campagne, et certainement elle
est due encore plus à Palmerston qu'aux chefs de notre flotte et de
notre armée. Elle est probablement due à lui seul[578].»

[Note 578: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 354 à
356.]

Un tel succès ne rendait pas le ministre anglais plus disposé à la
conciliation envers le gouvernement français. Celui-ci, contraint de
renoncer à apporter aux Chambres, comme don de joyeux avénement,
quelque arrangement assurant au pacha une partie de la Syrie, désirait
au moins leur annoncer que l'Égypte était sauve, et,--ce qui lui
paraissait fort important,--qu'elle l'était grâce à la France. Sur ce
dernier point, M. de Metternich était venu, dès le début, au-devant de
nos désirs. «Je reconnais la nécessité, écrivait-il au comte Apponyi
le 8 novembre, que le gouvernement français puisse dire au pays: C'est
moi qui ai sauvé le pacha d'Égypte. Tout le monde se joindra à cette
prétention, et nous les premiers[579].» Et quelques jours après, il
disait à M. de Sainte-Aulaire: «Pour le compte de l'Autriche, je vous
déclare qu'elle s'abstiendra de toute attaque contre l'Égypte et
qu'elle s'en abstiendra par égard pour la France. Si M. Guizot trouve
quelque avantage à faire connaître cette vérité dans les Chambres, il
peut la proclamer avec la certitude de n'être pas démenti par moi.»
Mais tel était l'acharnement mesquin de lord Palmerston, que, même au
milieu de son plein triomphe, il prétendait nous disputer cette petite
consolation d'amour-propre. En écrivant à M. Bulwer, il exposa, dans
les termes les plus roides, ses raisons pour ne pas autoriser M.
Guizot à déclarer que l'intervention de la France avait décidé les
alliés à accorder l'Égypte à Méhémet-Ali. «Le désir des Français,
répétait-il quelques jours plus tard, est que le règlement final de la
question d'Orient ne paraisse pas avoir été arrêté sans leur concours;
mais j'ai justement le désir qu'il paraisse en être ainsi[580].»

[Note 579: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 445 et 446.]

[Note 580: BULWER, t. II, p. 322 à 324.]

Il y avait, dans ces lettres, quelque chose de plus grave que le refus
lui-même,--refus qui ne devait pas empêcher M. Guizot de faire, en
pleine Chambre, la déclaration dont ne voulait pas lord
Palmerston,--c'étaient les motifs invoqués par le ministre anglais. Il
y laissait voir de nouveau son arrière-pensée d'enlever l'Égypte au
pacha. «Nous avons informé la France, disait-il, que nous avions
conseillé au sultan de laisser Méhémet-Ali en Égypte s'il se
soumettait dans un certain délai; mais nous avons aussi expliqué que,
si Méhémet ne se soumettait pas, il devrait supporter les conséquences
et courir les chances qui l'attendaient.» Cette façon de voir devait
d'autant plus nous préoccuper qu'il ne s'agissait plus d'éventualités
lointaines; les opérations étant terminées en Syrie, c'était tout de
suite que le pacha pouvait se voir attaquer en Égypte. M. Guizot,
moins disposé que jamais à abandonner le terrain de la note du 8
octobre, et sachant toute la mauvaise volonté de lord Palmerston,
chercha des garanties auprès des puissances allemandes. Par nos
conseils et sur notre demande, le prince Esterhazy, ambassadeur
d'Autriche à Londres, obtint de lord Palmerston la promesse formelle
qu'aucun ordre d'agir contre l'Égypte ne serait envoyé à la flotte
anglaise sans que la conférence de Londres eût été convoquée et
consultée[581]. Le prince de Metternich disait en même temps à notre
ambassadeur: «Assurez M. Guizot que nous agirons pour que tout
s'arrête à la Syrie[582].» Toutefois, nous connaissions trop et la
faiblesse des cabinets allemands, et la mauvaise foi de lord
Palmerston, et les coups de tête de lord Ponsonby, pour nous fier
entièrement à de telles garanties. Il était d'ailleurs difficile de
répondre aux ministres anglais, quand ils nous disaient, comme M.
Macaulay: «En continuant les hostilités, Méhémet-Ali aurait, de son
côté, la chance de reconquérir la Syrie; si nous n'avions pas, du
nôtre, celle de lui enlever l'Égypte, il n'y aurait ni égalité, ni
justice, ni politique.» Aussi, sans vouloir admettre diplomatiquement
que la résistance de Méhémet donnât aux puissances le droit
d'intervenir en Égypte, nous rendions-nous compte que sa soumission
pouvait seule nous donner pleine sécurité. D'ailleurs, après son
désastre en Syrie et dans le mauvais état de ses affaires, le pacha ne
pouvait raisonnablement espérer de meilleures conditions que celles
qui lui étaient offertes et qui lui assuraient l'hérédité de l'Égypte.
Le gouvernement français n'hésita donc pas à lui recommander de les
accepter sans retard[583].

[Note 581: _Note inédite du prince Albert de Broglie._]

[Note 582: _Mémoires de M. Guizot._]

[Note 583: _Note inédite du prince Albert de Broglie._]

Telle était, vers la fin de novembre, l'issue peu heureuse des
premières tentatives de M. Guizot. Tout en évitant de compromettre la
dignité de la France par des ouvertures officielles, il avait essayé
de se servir de la satisfaction causée par l'avénement d'un ministère
pacifique, pour enlever une concession qui lui permît de reprendre
immédiatement une place honorable dans le concert des puissances. Son
effort avait échoué par la mauvaise volonté de lord Palmerston et
surtout par la déroute des Égyptiens. Non-seulement il n'avait rien
obtenu en Syrie, mais il se voyait réduit à lutter pour l'Égypte et
n'était pas assuré de la conserver au pacha. Sans se laisser démonter
par cette première déception, il continua à vouloir et à espérer la
paix; seulement, au lieu d'une guérison subite qui eût fait
disparaître tout d'un coup le malaise dont souffraient la France et
l'Europe, il lui fallait se contenter d'une convalescence lente,
pénible et, par cela même sujette à bien des accidents. Il régla en
conséquence son attitude diplomatique. Refusant d'approuver ce qui se
faisait et ne voulant pas cependant soulever de querelle à ce sujet,
également soucieux de sauvegarder la dignité de la France et la paix
du monde, il prit le parti de se renfermer, pour un temps, dans cette
politique d'isolement et de paix armée qu'il avait déjà indiquée dans
sa première circulaire, et il en marqua ainsi les caractères dans des
lettres écrites à ses principaux ambassadeurs: «Il n'y a en ce moment
rien de plus à faire qu'une attitude à prendre et un langage à tenir.
L'isolement n'est pas une situation qu'on choisisse de propos
délibéré, ni dans laquelle on s'établisse pour toujours; mais quand on
y est, il faut y vivre avec tranquillité, jusqu'à ce qu'on en puisse
sortir avec profit... Nous verrons venir. Nous n'avons nul dessein de
rester étrangers aux affaires générales de l'Europe. Nous croyons
qu'il nous est bon d'en être, et qu'il est bon pour tous que nous en
soyons. Nous sommes très-sûrs que nous y rentrerons. La France est
trop grande pour qu'on ne sente pas bientôt le vide de son absence.
Nous attendrons qu'on le sente en effet et qu'on nous le dise. J'ai un
dégoût immense de la fanfaronnade; mais la tranquillité de l'attente
et la liberté du choix nous conviennent bien.» Il disait encore: «J'ai
toujours en perspective le rétablissement du concert européen; mais
nous l'attendrons; et c'est pour l'attendre avec sécurité comme avec
convenance que nous avons fait nos armements[584].» M. Guizot devait,
pendant près de huit mois, au milieu des difficultés qui naîtront au
dehors ou au dedans, maintenir, avec sang-froid, mesure et fermeté,
l'attitude qu'il définissait ainsi au début.

[Note 584: Lettres à M. de Barante du 13 décembre, et à M. de
Sainte-Aulaire du 10 décembre 1840. (_Notice_ sur M. de Barante, par
M. GUIZOT, et _Mémoires_ du même.)]


III

Pendant que s'évanouissaient, l'une après l'autre, toutes les chances
d'obtenir immédiatement une solution satisfaisante des difficultés
extérieures, l'heure était venue pour le ministère de soutenir, dans
les Chambres, la grande bataille de l'Adresse[585]. Force lui était de
l'aborder, en n'apportant au pays, en compensation de ses déboires
actuels, que des assurances un peu vagues, des espérances lointaines
et incertaines. Encore devait-il se féliciter que le secret de ses
premiers pourparlers et du mécompte qui les avait suivis, n'eût pas
été du tout ébruité. Une seule chose était connue du public, la
succession accablante des revers subis par les Égyptiens en Syrie, et
ces revers n'étaient pas faits pour augmenter rétrospectivement le
crédit de la politique de M. Thiers, tout entière fondée sur la foi
dans la résistance du pacha; d'autant que, survenus pendant le
ministère du 1er mars, ou du moins avant que sa chute ne fût connue en
Orient, ils ne pouvaient aucunement être imputés à ses successeurs.

[Note 585: C'était le 16 novembre que M. Guizot, prenant acte des
refus de lord Palmerston, renonçait à faire de nouvelles ouvertures,
et, le lendemain 17, commençait la discussion de l'Adresse à la
Chambre des pairs. La nouvelle de la prise de Saint-Jean d'Acre, qui
détruisait nos dernières chances d'arrangement, arrivait à Paris le 23
novembre, et le 25 était le jour fixé pour l'ouverture du débat à la
Chambre des députés.]

M. Guizot se sentait prêt à aborder, le coeur haut et confiant, cette
grande lutte de tribune. Loin de redouter les débats parlementaires,
il les désirait, comme étant le vrai moyen de redresser l'esprit
public, de guérir son malaise et «de relever la bonne politique à son
juste rang, malgré le fardeau qu'elle avait à soulever». Avant même
d'avoir pris possession du pouvoir, au moment où il allait quitter
Londres, il avait écrit au duc de Broglie: «J'ai confiance dans les
Chambres. J'ai toujours vu, dans les moments très-critiques, le
sentiment du péril, du devoir et de la responsabilité s'emparer des
Chambres et leur donner un courage, des forces qui, en temps
tranquille, leur auraient manqué, comme à tout le monde. C'est ce qui
est arrivé en 1831... Sommes-nous à la veille d'une seconde
épreuve?... Ma confiance est à la même adresse; c'est par les
Chambres, par leur appui, par la discussion complète et sincère dans
leur sein, qu'on peut éclairer le pays et conjurer le péril, si on le
peut[586].»

[Note 586: _Mémoires de M. Guizot_, t. V, p. 394, et t. VIII, p. 14.]

À la Chambre des pairs, la cause de la paix était trop sûrement gagnée
d'avance pour que la discussion de l'Adresse eût beaucoup d'importance
et d'intérêt. Commencée le 17 novembre, cette discussion était
terminée le 18. Toutefois M. Guizot profita de ce qu'il se trouvait
dans un milieu sympathique et calme, pour y faire un exposé de la
grave question sur laquelle il prévoyait avoir à soutenir bientôt,
dans une autre enceinte, des débats plus troublés; non qu'il voulût
abattre son jeu diplomatique à la tribune; au contraire, dès les
premiers mots, il prévenait qu'il serait obligé de garder «la plus
grande réserve»; mais il croyait l'occasion favorable pour donner à
l'esprit public, sur les événements d'Orient, la direction qui lui
paraissait conforme à la vérité des choses et aux intérêts du pays.

M. Guizot le proclame tout de suite: sa politique tend à la paix.
«L'intérêt supérieur de l'Europe et de toutes les puissances en
Europe, dit-il, c'est le maintien de la paix partout et toujours.» On
verra bientôt le parti que l'opposition devait chercher à tirer de ces
derniers mots. Seulement, cette paix, le ministre s'attache, par la
noblesse de son langage, par la hauteur de ses considérations, à la
dégager de ce je ne sais quoi d'égoïste, de terre à terre, de
grossier, que lui prêtaient ses adversaires, et qu'en effet certains
de ses partisans semblaient parfois lui donner. Nul talent n'est plus
propre que celui de M. Guizot à grandir et à élever ainsi les idées
qu'il voulait défendre. L'orateur discute ensuite, l'une après
l'autre, les raisons invoquées par ceux qui voulaient que la France
prît une attitude belliqueuse. D'abord, nos intérêts en Orient: il n'a
pas de peine à établir que la question de la Syrie n'est pas, pour la
France, «un intérêt dont la guerre doive sortir». Autre motif:
l'injure reçue. C'est la partie la plus délicate et la plus pénible du
sujet. Comment paraître justifier ou excuser des procédés dont
l'amour-propre national a tant souffert? Et M. Guizot ne doit-il pas
trouver particulièrement dur de s'exposer lui-même, pour détourner de
lord Palmerston les ressentiments français, au moment où ce ministre
vient de lui donner, dans le secret des derniers pourparlers, des
preuves nouvelles de sa malveillance? Mais il ne s'agit pas de faire
payer à un homme d'État étranger ses mauvais procédés; il s'agit
d'empêcher, en France, l'opinion de s'égarer dans une voie dangereuse.
La thèse de l'orateur est qu'il y a eu «manque d'égards», mais non
«insulte politique». «On n'a jamais voulu, dit-il, dans tout le cours
de l'affaire,--je prie la Chambre de faire quelque attention à ces
paroles que je prononce après y avoir bien pensé,--on n'a jamais voulu
ni tromper, ni défier, ni isoler la France; on n'a eu contre elle
aucune mauvaise intention, aucun sentiment hostile; on a cru qu'il n'y
avait pas moyen de s'entendre avec elle sur les bases de la
transaction; on a dit que, dans ce cas, on conclurait un engagement à
quatre. On l'a fait, et la France devait s'y attendre. On ne l'a pas
fait avec tous les égards auxquels elle avait droit; c'est un tort,
sans doute, un tort dont nous sommes fondés à nous plaindre; mais, je
le demande aux hommes les plus délicats, les plus susceptibles en fait
d'honneur national, et qui cependant conservent et doivent conserver
leur jugement dans l'appréciation des faits, est-ce là un cas de
guerre[587]?» M. Guizot discute enfin un troisième et dernier motif
invoqué par les partisans d'une politique belliqueuse: l'intérêt de
notre influence dans le monde. «Messieurs, s'écrie-t-il, il ne faut
pas que la France se trompe sur ses moyens d'influence en Europe; je
crains qu'il n'y ait à cet égard, dans nos esprits, beaucoup de
préjugés et de routine; nous avons eu, pendant longtemps, deux grands
moyens d'influence en Europe: la révolution et la guerre. Je ne les
accuse pas; ils ont été pendant longtemps nécessaires... Mais enfin,
la révolution et la guerre, comme moyens d'influence en Europe, sont
usés pour la France. Elle se ferait un tort immense, si elle
persistait à les employer. Ses moyens d'influence, aujourd'hui, c'est
la paix, c'est le spectacle d'un bon gouvernement au sein d'une grande
liberté... Croyez-moi, Messieurs, ne parlons pas à notre patrie de
territoires à conquérir; ne lui parlons pas de grandes guerres, de
grandes vengeances à exercer. Non; que la France prospère, qu'elle
vive libre, intelligente, animée sans trouble, et nous n'aurons pas à
nous plaindre qu'elle manque d'influence dans le monde.»

[Note 587: Pour expliquer, d'ailleurs, cette signature du traité à
l'insu de la France, l'ancien ambassadeur la présentait comme une
réponse à la tentative d'arrangement direct entre le sultan et le
pacha. «On a cru, fort à tort, dit-il, et contre mes protestations les
plus formelles et les plus persévérantes, on a cru que cette tentative
était l'oeuvre de la France, on a cru que la France, abandonnant la
politique du 27 juillet, avait tenté de se faire là une politique
isolée, un succès isolé. J'ai dit, j'ai répété officiellement,
particulièrement, que cela était faux; on ne m'a pas cru.» L'orateur
prononça ces derniers mots d'un tel ton qu'ils semblaient signifier:
«On ne pouvait pas me croire.» M. Thiers, fort irrité de cette
insinuation, répondit, quelques jours plus tard, à la tribune de la
Chambre des députés: «Je suis convaincu que, lorsque M. Guizot disait
au cabinet anglais que nous n'étions en rien les auteurs de la
proposition faite à Constantinople, il le disait de manière à être
cru. S'il ne l'avait pas dit de ce ton-là, il aurait trahi son
cabinet; il en était incapable. Je crois aussi que lorsqu'il exprimait
sa profonde conviction, il aurait tenu à insulte de n'être pas cru.»]

L'inspiration de ce discours était haute, l'intention patriotique, et
l'orateur avait au fond mille fois raison. Peut-être, en la forme,
n'avait-il pas toujours tenu un compte suffisant des susceptibilités
alors éveillées, même dans les parties sages de l'opinion. Peut-être
sa courageuse volonté de réagir contre les entraînements belliqueux
l'avait-elle porté à être un peu trop lyrique dans son chant de paix,
à se montrer un peu trop impartial dans l'indication des torts
respectifs de l'Angleterre et de la France. La presse opposante en
profita pour tâcher de présenter ce manifeste comme un acte de
platitude honteuse. Oubliant volontairement que le ministre, en
parlant, au début de sa harangue, «du maintien de la paix partout,
toujours», avait montré là «l'intérêt supérieur de l'Europe, de toutes
les puissances en Europe», elle feignait de croire qu'il avait voulu
ainsi faire de la paix à tout prix la règle particulière de la
politique française[588]. Ce fut un prétexte à indignations
tapageuses, plus faciles qu'une sérieuse discussion. «On dit,
lisait-on dans le _Constitutionnel_, que M. Guizot ne s'est jamais
élevé si haut. Nous disons, nous, qu'on n'a jamais mis le gouvernement
français si bas.» Le _Commerce_ ajoutait: «Nous cherchons en vain dans
notre mémoire les actes des ministres les plus pusillanimes ou les
plus perfides qui aient jamais perdu ou trahi une nation; et nous ne
trouvons rien de semblable à l'excès d'avilissement, à l'audace de
bassesse déployée aujourd'hui par M. Guizot.» Enfin, le _National_
s'écriait ironiquement: «L'étranger peut faire à sa fantaisie... Nous
abandonnons à la Russie et à l'Angleterre cette guenille qu'on nomme
la victoire, et nous répéterons dans la boue ce nouveau cantique de
gloire: La paix partout! la paix toujours!»

[Note 588: M. Guizot, du reste, avait été amené, sur l'interpellation
d'un pair, à expliquer lui-même ainsi ses paroles: «J'ai dit que, s'il
y avait une offense réelle, il faudrait tout sacrifier; j'ai parlé de
la guerre que ferait la France pour une cause juste et légitime, après
s'être emparée de l'esprit et des sympathies des peuples. Certes, ces
deux paroles excluaient l'idée de la paix à tout prix. J'ai parlé de
la paix partout et toujours, mais comme d'un intérêt égal pour tous
les gouvernements, pour tous les peuples, mais aux conditions de la
justice et de l'honneur national.»]


IV

La discussion à la Chambre des pairs n'avait été qu'une sorte de
préliminaire. C'est à la Chambre des députés que devait se livrer la
vraie bataille. Rarement débat avait été attendu avec autant de
curiosité, d'émotion anxieuse. Non-seulement la France entière, mais
toute l'Europe politique était attentive à ce qui allait se passer au
Palais-Bourbon[589]. Le drame d'ailleurs ne se présentait pas sans
quelque grandeur. Il ne s'agissait plus, comme on l'avait vu trop
souvent depuis quelques années, d'un de ces débats pour ainsi dire
artificiels, funestes au crédit du régime parlementaire, et au fond
desquels on ne pouvait découvrir que la rivalité de certains partis ou
même l'ambition de certains hommes. Il semblait qu'on fût reporté à
ces temps tragiques de Casimir Périer où l'enjeu de la partie engagée
à la tribune était la paix du monde.

[Note 589: Un peu plus tard, le 30 décembre, M. de Barante écrivait de
Saint-Pétersbourg à M. Guizot: «La discussion de l'Adresse a excité
ici un vif intérêt. On lisait tous les discours; on ne parlait pas
d'autre chose. C'était l'affaire de l'Europe entière.» (_Documents
inédits._)]

Dans quelles dispositions la Chambre était-elle revenue de vacances,
et quelle réponse se préparait-elle à faire au discours de la
couronne? Sans doute c'était bien cette même Chambre qui avait naguère
applaudi l'ambitieux rapport de M. Jouffroy et qui, depuis lors,
n'avait jamais paru admettre qu'on pût rien rabattre des prétentions
du pacha. Mais, dans ces derniers temps, les événements de Syrie, la
peur de la guerre et de la révolution avaient changé bien des points
de vue. Ajoutons que, dans cette assemblée issue de la coalition, les
partis étaient singulièrement morcelés, inconsistants, mobiles, et
qu'on les avait vus, depuis dix-huit mois, se combiner successivement
de façon à former des majorités passagères au service des politiques
et des ministères les plus différents. Les statisticiens
parlementaires la décomposaient ainsi: d'une part, environ 175 députés
du centre, 25 doctrinaires et 10 royalistes ralliés, soit 210
partisans avérés d'une politique pacifique; d'autre part, 30 radicaux,
100 membres de la gauche dynastique et 10 royalistes de la nuance de
M. Berryer, soit 140 opposants décidés. Entre les deux, une centaine
de députés du centre gauche. On savait que ceux-ci se partageraient:
mais comment? où se ferait la coupure? De là dépendait la majorité.

Les premiers indices furent favorables aux conservateurs et aux
pacifiques. Dès le 6 novembre, lors de la nomination du président et
des vice-présidents, tous les candidats ministériels avaient été élus
d'emblée à une forte majorité, ce qui ne s'était pas encore vu depuis
1830. Trois jours après, on nommait dans les bureaux la commission
chargée de préparer l'Adresse; sur les neuf membres, sept étaient
favorables à la politique du discours royal. Ces votes s'expliquaient
par ce double fait: d'abord que tous les anciens 221 s'étaient décidés
ou résignés à soutenir le cabinet, au moins pour le moment; ensuite
que la fraction du centre gauche qui suivait M. Dufaure et les
flottants de la nuance de M. Dupin s'étaient unis aux conservateurs
pour faire tête à M. Thiers et à la gauche. Ces succès paraissaient de
bon augure, et le Roi s'en réjouissait fort. «Ici, écrivait-il au roi
des Belges, il y a un revirement admirable dans l'opinion. Les bureaux
d'hier ont été excellents; les discours belliqueux ont été très-mal
accueillis dans tous, et la volonté de la paix y était, au contraire,
très-nettement et très-rondement avouée. Le soir, mon salon ne
désemplit pas de toutes les bénédictions qu'on m'apporte d'avoir
résisté[590].» Toutefois, on ne pouvait encore considérer la bataille
comme gagnée. Avec une telle Chambre, les surprises, les retours
étaient possibles. Et puis, le vote n'était pas tout. Comment se
comporterait la discussion? Quelle figure y ferait chaque parti? Dans
quel état en sortirait la politique de la France? La victoire du
ministère serait-elle seulement une victoire numérique et précaire, ou
une victoire morale et définitive?

[Note 590: _Revue rétrospective._]

Tout indiquait que l'attaque serait d'une violence extrême, de la part
non-seulement de la gauche, mais de l'ancien ministère. M. Thiers
avait eu, un moment, l'inspiration d'un rôle plus sage et plus digne.
Le 22 octobre, en transmettant à M. Guizot l'appel du Roi, il avait
ajouté en son nom personnel: «Ne croyez pas que je serai pour vous un
obstacle; le pays est dans un état qui nous commande à tous la plus
grande abnégation. Quelle que soit ma façon de penser sur tout ceci,
je suis bien résolu à ne créer de difficultés à personne[591].» Mais,
après quelques jours, rien ne restait de ces bonnes dispositions; tout
entier à la lutte, le ministre déchu s'exprimait avec une colère et
un mépris sans mesure sur ses successeurs et sur le Roi. Ce n'était
pas faute, cependant, de s'entendre recommander une conduite
absolument différente, par un homme au jugement duquel il paraissait
alors attacher une grande importance: nous voulons parler du duc de
Broglie. Ce dernier avait ressenti du changement de cabinet une
impression assez mélangée: d'une part, il s'attristait de voir la
politique française battre, pour ainsi dire, en retraite devant
l'Europe; d'autre part, il se sentait un grand poids de moins de
n'avoir plus à répondre des fautes du ministère du 1er mars. Ne
voulant pour son compte ni maudire le passé ni entraver le présent, il
se montrait dans les salons des nouveaux ministres, tout en continuant
à recevoir les anciens chez lui, employant tous ses efforts à
prévenir, entre les uns et les autres, une rupture trop violente et
trop profonde. Il tâcha surtout de contenir M. Thiers. «Vous avez eu
bonne intention et beaucoup d'habileté, lui dit-il, et cependant il
vous a été impossible de conserver le pouvoir, parce que vous n'aviez
avec vous que cinq ou six journaux, et pas une des personnes qui font
le lest des gouvernements et pèsent sur le pays. Vous aviez dompté la
gauche, et, toute domptée qu'elle était, elle vous entraînait.
Apprenez, par cet exemple, à ne plus revenir au pouvoir avec de
pareils soutiens et sans l'appoint nécessaire. Vous avez deux
conduites à tenir. Une opposition vive vous concilie la gauche, mais
vous éloigne du pouvoir; faites-vous l'homme de la gauche, et vous ne
rentrez plus qu'avec une révolution. Au contraire, attendez,
tenez-vous tranquille, soyez modéré, et, dans six mois, les cartes
vous reviennent[592].» Pendant que le duc lui parlait ainsi, M. Thiers
paraissait touché au point d'avoir les larmes aux yeux. Mais, à peine
était-il revenu au milieu de son entourage habituel, que la passion
reprenait le dessus. Il fut bientôt manifeste que son attitude serait
celle d'un chef d'opposition résolu à une lutte à outrance.

[Note 591: _Mémoires de M. Guizot_, t. V, p. 405.]

[Note 592: _Documents inédits._]

Dès la lecture du projet d'Adresse, le 23 novembre, on eut comme un
avant-goût des dispositions violentes de la gauche. Ce projet,
nettement pacifique, était l'écho du discours du trône. Peut-être
eût-il convenu de dire les mêmes choses avec un accent plus généreux,
plus vibrant. Mais M. Dupin avait tenu la plume, et il n'était pas
dans sa nature d'élever ce à quoi il touchait. Le fond des idées
était, du reste, irréprochable. «La paix donc, s'il se peut,
faisait-on dire en terminant à la Chambre, une paix honorable et sûre,
qui préserve de toute atteinte l'équilibre européen, c'est là notre
premier voeu. Mais si, par événement, elle devenait impossible à ces
conditions, si l'honneur de la France le demande, si ses droits
méconnus, son territoire menacé ou ses intérêts sérieusement compromis
l'exigent, parlez alors, Sire, et, à votre voix, les Français se
lèveront comme un seul homme. Le pays n'hésitera devant aucun
sacrifice, et le concours national vous est assuré.» Après ces mots:
_son territoire menacé_, la gauche éclata en cris d'indignation,
feignant de comprendre que la commission n'admettait la guerre que
dans ce cas, et on put croire, pendant un certain temps, que ces
clameurs ne permettraient même pas de finir la lecture. Ce malentendu,
nullement involontaire, ressemblait fort à celui qui s'était déjà
produit, quelques jours auparavant, à propos de la phrase de M. Guizot
sur la paix partout et toujours. On se flattait, par ces tapages
calculés, de troubler et d'intimider à l'avance la majorité.


V

Le débat s'ouvrit le 25 novembre. À peine fut-il engagé que son
caractère apparut manifeste: c'était un duel entre M. Guizot et M.
Thiers. Pendant les quatre premiers jours, les deux champions
occupèrent, à tour de rôle, presque constamment la tribune. Combat de
géants! s'écrient les spectateurs, partagés entre l'admiration
qu'éveillent en eux de si beaux coups d'éloquence et la tristesse de
voir ces deux grands esprits, dont l'union avait été, de 1831 à 1836,
si féconde pour le pays, employer toute leur force à s'entre-détruire.
L'un et l'autre sont arrivés à l'apogée de leur talent. M. Guizot,
sans avoir rien perdu de son élévation grave et imposante, s'est
pleinement dégagé de la roideur et de la sécheresse professorales.
Rien de plus parfait, de plus puissant que son débit, son geste et
toute son action oratoire. Sa parole est devenue plus souple, plus
chaude, plus vibrante. Il sait remuer profondément ceux qu'autrefois
il se bornait à éclairer. Il a acquis la promptitude dans
l'improvisation et le sang-froid dans la riposte. Il s'est fait à
l'agitation violente du nouveau forum, et y a trouvé même un milieu
merveilleusement propre au développement de son éloquence: dans cette
mêlée, le philosophe austère et serein s'est révélé homme de lutte;
ses éclats de passion sont superbes et terribles. Personne, a-t-on pu
dire justement[593], n'exprime comme lui la colère et le dédain. Il
n'est jamais plus beau que quand, adossé à la tribune, la tête
renversée, le front pâle, l'oeil en feu, les bras croisés, il reçoit,
comme un roc immobile, l'écume impuissante des passions que
l'opiniâtreté hautaine de sa parole a rendues furieuses, ou bien
quand, reprenant l'offensive, le geste menaçant, il anéantit ces
outrages à ses pieds, avec un mépris irrité et une fierté vengeresse.
M. Thiers n'est pas arrivé à une moindre perfection. Il est devenu
complétement maître du genre si nouveau qu'il a créé, de cette sorte
de causerie alerte, abondante, universellement intelligente, charmante
de verve, de fraîcheur et de naturel. Il y apporte plus d'aisance
encore que dans le passé, plus d'ampleur et d'autorité. Il a même ses
mouvements d'émotion éloquente, soit que la colère de la lutte
l'enflamme, soit qu'il veuille sonner quelque fanfare patriotique. Ces
morceaux, dont le relief est augmenté par la simplicité familière de
l'ensemble, ne détonnent pas cependant avec ce qui les entoure: c'est
toujours le même accent naturel, bien que momentanément élevé ou
échauffé. Le contraste absolu des deux champions ajoute encore à
l'intérêt dramatique de leur combat singulier. M. Guizot, sévère,
dominateur, impérieux, parle de haut aux gens, daignant les élever
jusqu'à lui, mais sans les mettre tout à fait à leur aise. M. Thiers,
insinuant, séduisant, câlin, en communication constante et facile avec
ses auditeurs, on allait presque dire ses interlocuteurs, paraît se
mettre de plain-pied avec eux. M. Guizot, dédaigneux des épisodes, ne
se permettant et ne permettant aux autres aucune distraction, ordonne
ses discours comme une thèse philosophique, compose par masses,
procède par généralisation, a pour dialectique habituelle d'élever
toutes les questions qu'il traite, et, quand il a des points faibles
dans sa cause, il s'attache à les faire disparaître derrière quelque
grande idée. M. Thiers, abondant, même parfois diffus, se plaît aux
diversions, aux longueurs et aux redites, sans cesser néanmoins de
paraître toujours vif et rapide; il entre dans les détails les plus
minutieux, ouvre des vues sur les quatre coins de l'horizon, mêle
tout, anecdotes, exposés techniques, considérations morales, saillies
de bon sens, mouvements de passion, plein d'aisance et d'agrément dans
ces mille détours, ne semblant que suivre ses caprices, n'ayant rien
de l'ordonnance classique du discours, et cependant finissant
toujours, avec une habileté consommée, par amener son auditoire au but
qu'il veut atteindre. M. Guizot semble réunir tous les dons extérieurs
de l'orateur idéal: un profil d'une beauté sculpturale, le front haut
et sillonné, le teint pâle, les tempes amaigries, des yeux où brille
un feu contenu mais ardent, la bouche fine, ferme et fière, une voix
sonore, profonde, au besoin tragique[594], une puissance de geste et
de regard capable d'en imposer aux plus violents tumultes, tant de
dignité et de hauteur dans le maintien qu'on ne s'aperçoit même pas
qu'il est de petite et frêle stature. M. Thiers, au contraire, avec sa
figure de petit bourgeois, ses lunettes, sa moue mélangée de bonhomie
et de malice, n'a rien du masque héroïque de l'orateur: pas de geste,
seulement quelques tics du bras ou du buste; une voix grêle et
clairette, une taille courte et ramassée, avec un dandinement qui
n'est pas fait pour donner plus de majesté à la démarche: et malgré
tout, à la tribune, il produit un tel effet qu'on en vient à douter
lequel est le plus éloquent de lui ou de M. Guizot.

[Note 593: M. Jules SIMON, _Notice_ lue à l'Académie des sciences
morales et politiques.]

[Note 594: On a souvent cité le mot de mademoiselle Rachel, au sortir
d'une séance de la Chambre où M. Guizot avait parlé: «J'aimerais à
jouer la tragédie avec cet homme-là.» Jeune homme, quand il avait fait
visite pour la première fois à madame de Staël, celle-ci, frappée de
son accent, lui avait dit brusquement: »Je suis sûre que vous joueriez
très-bien la tragédie; restez avec nous et prenez un rôle dans
_Andromaque_.»]

Si le débat se résumait, pour ainsi dire, dans le duel de M. Guizot et
de M. Thiers, ce n'était pas que la Chambre en fût seulement
spectatrice; elle y était partie. Sa passion venait s'ajouter à celle
des deux champions. On eût dit un choeur farouche, tumultueux, qui
accompagnait et, par moments, couvrait presque la voix des acteurs
principaux. Dès la première séance, à peine M. Guizot eut-il commencé
à parler que les vociférations de la gauche éclatèrent: c'était le
même parti pris de violence que naguère pendant la lecture du projet
d'Adresse. L'un lui rappelle que, lors de la coalition, il a soutenu,
sur la politique extérieure, les thèses qu'il combat aujourd'hui[595].
L'autre lui jette cette phrase: «Nous n'avons pas été à Gand!» La
plupart crient pour ne rien dire. Le tapage est effroyable. Le
ministre, dont chaque phrase est hachée par des hurlements injurieux,
fait extérieurement fière figure, mais au fond ne laisse pas que
d'être un peu désorienté; il s'engage dans des justifications assez
embarrassées de sa conduite en 1815 et en 1839. Bientôt, cependant, la
violence même de ses adversaires lui fouette le sang; il se retrouve,
sort de la défensive et pousse l'attaque avec vigueur. Le tumulte est,
sinon apaisé, du moins dominé, et l'orateur a conquis de vive force la
liberté de sa parole. Sans doute, dans le reste du débat, il aura
encore à lutter contre les interrupteurs; mais ceux-ci n'oseront plus
essayer d'étouffer sa voix.

[Note 595: L'opposition avait en effet assez beau jeu à rappeler le
temps où M. Guizot accusait le ministère du 15 avril «d'abaisser» la
France, où il proclamait que «la paix pouvait être compromise par une
politique faible, peu digne, qui blesserait l'honneur national», et où
il s'écriait: «La France est très-fière, très-susceptible pour sa
dignité nationale, pour son attitude dans le monde. Le gouvernement
est coupable et insensé, quand il ne donne pas à cette fierté, à cette
susceptibilité, sécurité et satisfaction.»]

Bien que les conservateurs écoutassent plus décemment les discours de
M. Thiers, ils témoignaient, eux aussi, une animosité singulièrement
passionnée; ceux d'entre eux qui avaient donné un moment dans le
mouvement belliqueux ne se montraient pas les moins implacables à
faire de l'ancien ministre la victime expiatoire d'une faute dont ils
sentaient avoir leur part. On semblait impatient de lui infliger une
sorte d'éclatant supplice politique. Quelques-uns demandaient qu'on le
mît en jugement. Le mot courant était qu'il fallait profiter de la
discussion pour le tuer «moralement», de telle sorte qu'il ne pût
jamais se relever. On a souvent remarqué que, quand elles ont eu peur,
les parties d'ordinaire les plus calmes et les plus inoffensives de la
nation deviennent presque féroces. Il y avait un peu de cela dans
l'exaspération dont le ministre du 1er mars était alors l'objet.

Toute une partie de la discussion, non la moins longue ni la moins
âpre, se passa en récriminations rétrospectives sur les négociations
qui avaient précédé le traité du 15 juillet, principalement sur la
façon dont M. Guizot avait rempli son rôle d'ambassadeur. Ce fut une
succession, bientôt assez déplaisante, d'attaques et d'apologies
toutes personnelles. On vit les deux adversaires ne pas hésiter, pour
les besoins de leur cause particulière, à vider les cartons du
ministère, venant lire à la tribune les dépêches officielles et même
les lettres privées, livrant les secrets d'État, sans paraître même
s'apercevoir, dans leur étrange acharnement, de la surprise pénible
qu'ils provoquaient ainsi en France[596] et hors de France[597]: le
tout pour arriver à bien établir devant l'étranger, qui écoutait et
auquel une telle démonstration ne pouvait déplaire, que si la France
se trouvait dans une situation fâcheuse, elle le devait à
l'incapacité, si ce n'était même à la déloyauté de tous ceux qui, à
des titres différents, avaient mis la main à ses affaires.

[Note 596: M. Rossi écrivait à ce propos: «Tout ce que notre
diplomatie a fait, a dit, a pensé, a connu, a conjecturé, depuis deux
ans, sur la question d'Orient, a été lu, étalé, commenté à la tribune.
On a mis en scène les diplomates présents, les absents, les français,
les étrangers, comme si l'affaire d'Orient était finie et reléguée
dans le domaine de l'histoire. Nous ne croyons pas nous tromper en
affirmant que le comité diplomatique de la Convention mettait plus de
réserve dans ses communications au public sur les affaires pendantes.
Nous autres, nous sommes las, pour employer le mot de M. Villemain, de
toute cette politique rétrospective.» (Chronique politique de la
_Revue des Deux Mondes_ du 1er décembre 1840.)]

[Note 597: M. Charles Greville écrivait sur son journal, à la date du
4 décembre 1840: «Les révélations de secrets officiels et de
confidences ont été monstrueuses.» (T. 1er, p. 355.)]

Laissons ces misères et arrivons vite à une partie plus intéressante
du débat, celle qui porta sur la question de paix ou de guerre. M.
Thiers, principalement préoccupé de sa popularité actuelle dans la
gauche[598], se donna après coup une attitude beaucoup plus résolument
belliqueuse qu'il ne l'avait eue au pouvoir. En réponse à la
distinction que M. Guizot avait faite, à la Chambre des pairs, entre
l'injure et le manque d'égards, il proclama qu'il y avait eu, au 15
juillet, injure pour la France. «On a prononcé, dit-il, le mot de
tromperie, eh bien, je l'accepte. Oui, après dix ans d'alliance, cette
conduite à notre égard est une indigne tromperie... La France a senti
cet affront. Quoi! l'on voudrait que seul je l'aie senti? M. Thiers a
seul pu entraîner son pays! Non, cela n'est ni vrai ni possible. Je ne
vous rappelle pas, je ne puis pas rappeler combien parmi vous il y a
eu d'hommes, que leur sympathie d'opinion n'amenait pas à moi, qui
sont venus me dire: Soutenez la dignité de la France; soutenez-la
jusqu'au bout. (_Mouvement._) Et aujourd'hui, on voudrait n'avoir pas
senti tout cela; on est presque honteux des bons sentiments que l'on a
éprouvés! (_Bruit._) Eh bien, Messieurs, ces sentiments, moi, je les
ai éprouvés profondément, je ne les désavoue pas, et, après les avoir
éprouvés très-sincèrement et comme un Français, comme un bon Français
le devait, j'ai voulu suivre jusqu'au bout, entendez-moi bien, la
conduite que de tels sentiments, quand on les a ressentis, doivent
inspirer... (_Mouvement._) Je ne puis pas songer à ces jours terribles
sans être profondément ému... Je savais bien que j'allais peut-être
faire couler le sang de dix générations; mais je me disais: Si la
France recule, l'Europe le sait; les Chambres, le gouvernement, tout
le monde s'est engagé: si elle recule, elle descend de son rang.» La
conséquence d'un tel langage, c'était la guerre. Seulement, la guerre
immédiate étant impossible, M. Thiers disait l'avoir ajournée au
printemps. En attendant, il voulait armer la France, et cet armement
prenait, dans son discours, des proportions étonnantes: il ne
s'agissait plus de cinq cent mille ni même de six cent mille soldats,
mais d'un total de neuf cent trente-neuf mille hommes. Ainsi armé, il
comptait venir dire aux puissances: ou la modification du traité ou la
guerre. Dans cette guerre, la France eût été sans doute seule contre
toute l'Europe; M. Thiers ne le niait pas; mais elle en eût été
quitte, selon lui, pour recommencer «un de ces grands actes d'énergie
qu'elle avait faits si magnifiquement au commencement du siècle». En
tout cas, ajoutait-il, «je me suis dit que, s'il y avait une faiblesse
à faire, la ferait qui voudrait, mais que ce ne serait ni moi ni mes
collègues». Tout en se posant ainsi comme ayant seul osé regarder
l'Europe en face, M. Thiers indiquait que son courage patriotique
avait été constamment entravé, annulé, par la faiblesse de
Louis-Philippe. Il ne nommait pas ce dernier, mais le désignait avec
une perfide clarté. Quand il faisait l'éloge du roi de Naples, «ce
petit roi» qui avait eu le coeur assez grand pour vouloir résister à
lord Palmerston, chacun comprenait que c'était pour le mettre en
opposition avec Louis-Philippe, et la gauche, afin de souligner
l'intention de l'orateur, applaudissait bruyamment, en criant-: «Bravo
pour le roi de Naples!» «Savez-vous, demandait M. Thiers, où était ma
faiblesse? On doutait, en Europe, que la résolution de la France fût
soutenue jusqu'au bout... On croyait que, lorsque les armements
seraient poussés au dernier terme, le cabinet n'existerait plus.» Et,
revenant avec insistance sur cette insinuation, il ne se lassait pas
de dénoncer à la tête du gouvernement un parti pris de faiblesse. De
là, à l'entendre, cette affirmation méprisante de lord Palmerston,
«que la France, après avoir montré de la mauvaise humeur, se tairait
et céderait». Il avait voulu lutter contre ce parti pris, donner un
démenti à cette affirmation: la puissance malfaisante et défaillante,
qu'il ne nommait toujours pas, l'avait une fois de plus emporté sur
lui, pour la honte de la France. Et alors il s'écriait, aux
acclamations de la gauche: «Qu'on me condamne, qu'on m'exclue à jamais
du pouvoir, j'y consens volontiers; mais quand je vois mon pays ainsi
humilié, je ne puis contenir le sentiment qui m'oppresse, et je
m'écrie: Quoi qu'il arrive, sachons être toujours ce qu'ont été nos
pères, et faisons que la France ne descende pas du rang qu'elle a
toujours occupé en Europe!»

[Note 598: «Je m'honore de l'appui de la gauche, disait M. Thiers; cet
appui tenait à ce qu'il y avait de commun entre elle et moi: l'amour
pour notre pays et sa révolution. Je ne crains pas de m'appeler
révolutionnaire; il n'y a que les parvenus de mauvaise éducation qui
ont peur de leur origine; moi je n'ai pas peur de la mienne.»]

Après s'être donné ce rôle dans le passé, M. Thiers s'efforçait de
discréditer par avance la politique de sagesse et de modération à
laquelle ses successeurs étaient condamnés pour réparer ses fautes.
Cette paix qu'il ne pouvait pas, qu'au fond même il ne voulait pas
empêcher, il tâchait du moins de la rendre douloureuse au patriotisme,
et, dans ce dessein, fouillait en quelque sorte de sa parole aiguë,
les blessures encore à vif de l'orgueil national. «Le discours de la
couronne, déclarait-il, a dit que l'on espère la paix; il n'a pas dit
assez. On est certain de la paix... Je ne calomnie personne. Qu'on me
permette de dire les choses telles qu'elles sont: le cabinet du 29
octobre a été formé pour la paix et la paix certaine... Ce calme,
calme triste dont vous vous vantez, savez-vous à quoi il tient? Il
tient à ce que le pays sait bien que la question est résolue. Il sait
que la question est résolue pour la paix...» Et alors il avertissait
la France «qu'elle avait ainsi perdu toute l'influence qu'elle pouvait
avoir dans la Méditerranée». Après avoir longuement insisté sur cette
déchéance, répété à satiété cette même phrase, il ajoutait: «Il y a
pis que cela; les pertes matérielles, on en revient. Si vous l'aviez
voulu, nous serions revenus des traités de 1815... (_Bravo! à gauche.
Agitation au centre._) Mais aujourd'hui qu'on sait qu'on a pu vous
intimider, aujourd'hui qu'après avoir dit que vous résisteriez vous ne
résistez pas, le secret est connu, et la coalition, vous la
retrouverez souvent... Je ne voudrais pas affliger mon pays; il m'en
coûte de remplir le triste rôle que je remplis ici. Savez-vous ce
qu'il faut lui dire: que s'il veut rester étranger aux grandes
questions, il fait bien de se conduire comme il fait aujourd'hui; s'il
ne veut que sauver _son territoire menacé_, pour parler le langage de
l'Adresse (_Vive adhésion à gauche. Réclamations au centre_), il n'y a
pas de danger peut-être dans la conduite qu'il tient; mais, s'il a la
prétention de se mêler aux grandes questions de l'Europe, il faut, en
se conduisant comme on l'a fait pour lui, qu'il y renonce pour
longtemps. Qu'il proportionne son énergie à ses prétentions ou qu'il
réduise ses prétentions, non pas à l'énergie qu'il a, mais à l'énergie
qu'on lui suppose. (_Vive approbation à gauche._)»

L'attaque avait été perfide et redoutable: la défense fut habile et
résolue. Le ministre, cependant, dans un tel débat, était plus gêné
que le député: il devait calculer l'effet de chacune de ses phrases,
non-seulement sur le parlement dont il cherchait à conquérir les
votes, mais sur les chancelleries avec lesquelles il continuait à
négocier. De plus, en face d'une opinion réellement mortifiée, la
thèse de la prudence était beaucoup plus ingrate que celle du
patriotisme belliqueux, surtout quand celui qui défendait cette
dernière thèse ne courait pas le risque d'être mis en demeure de
traduire ses paroles en actes. Quelques semaines plus tard, dans une
autre discussion, M. Guizot a noté lui-même, avec une mélancolie
fière, le désavantage de son rôle. «J'envie quelquefois, disait-il,
les orateurs de l'opposition. Quand ils sont tristes, quand ils
sympathisent vivement avec des sentiments nationaux, ils peuvent venir
ici épancher librement toutes ces tristesses, exprimer librement
toutes leurs sympathies. Messieurs, des devoirs plus sévères sont
imposés aux hommes qui ont l'honneur de gouverner leur pays. Quand le
pays a besoin d'être calmé, il n'est pas permis aux hommes qui
gouvernent de venir exciter en lui les bons sentiments qui
l'irriteraient et le compromettraient. Quand le pays a besoin d'être
rassuré, il faut parler, à cette tribune, avec fermeté et confiance.
Il ne faut pas se laisser aller à des récriminations, à des regrets.
Il y a des tristesses qu'il faut contenir pendant que d'autres ont le
plaisir de les répandre.»

M. Guizot marqua tout de suite comment il entendait riposter aux
attaques de son adversaire. «Messieurs, commença-t-il, l'honorable M.
Thiers disait tout à l'heure: sous le ministère du 29 octobre, la
question est résolue, la paix est certaine. L'honorable M. Thiers n'a
dit que la moitié de la vérité: sous le ministère du 1er mars, la
question était résolue, la guerre était certaine.» Et pour appuyer
cette affirmation, il s'emparait non-seulement des actes de son
prédécesseur, mais des paroles qu'il venait de prononcer.
«Croyez-vous, demandait-il, que les neuf cent cinquante mille hommes
dont parlait tout à l'heure M. Thiers soient un moyen de garder la
paix? C'est un moyen de faire la guerre, de la rendre à peu près
infaillible... Voilà le vrai de la situation: vous êtes tombé parce
que vous poussiez à la guerre. Nous sommes arrivés au pouvoir, parce
que nous espérions maintenir la paix.» Le ministre reprit avec succès
la même idée, les jours suivants. Entre temps, il proclama, aux
applaudissements du centre, «le service immense rendu par la couronne
au pays, service analogue à ceux qu'elle lui avait rendus plusieurs
fois dans de semblables occasions». Mais ce fut surtout le quatrième
jour que, se dégageant et des récriminations personnelles et des
controverses sur le passé, il porta à son adversaire les coups
décisifs. Il commença par rappeler,--ce que l'on semblait trop
oublier,--qu'il y avait eu «des faits accomplis» depuis le traité du
15 juillet; c'était, en Orient, l'effondrement complet des Égyptiens,
survenu pendant que M. Thiers occupait le pouvoir, et sans qu'il eût
rien fait pour l'empêcher; c'étaient, en Occident, les réserves
diplomatiques et les armements de précaution du dernier cabinet. «Nous
avons maintenu les armements, dit le ministre, les armements de paix;
nous n'avons fait auprès de l'Europe aucune proposition, aucune
concession; nous n'avons dit aucune parole qui altérât la position
isolée, digne, expectante que l'on avait prise, avec raison.»
Naturellement M. Guizot n'avait pas à faire confidence à la Chambre
des efforts indirects qu'il venait de tenter, sans succès, pour se
faire offrir une concession en Syrie, ni des inquiétudes qu'il
pouvait avoir sur l'Égypte. Ne révélant qu'un point des récentes
négociations, il annonça qu'en ce moment même les puissances offraient
au pacha, s'il se soumettait, de lui assurer l'Égypte héréditaire; et
il ajouta, sans s'inquiéter du déplaisir qu'en ressentirait lord
Palmerston[599]: «... Offre qui lui est faite, je n'hésite pas à le
dire, surtout en considération de la France.» Il concluait ensuite:
«Par les chances de la guerre, avant le 3 novembre, pendant la durée
et sous l'action du cabinet du 1er mars, le pacha a perdu la Syrie
tout entière. Par la note du 8 octobre, on avait fait la réserve du
pachalik héréditaire de l'Égypte. Ce pachalik héréditaire est offert à
Méhémet-Ali au nom des puissances. Dans cet état des faits, des faits
accomplis et diplomatiques, que voulez-vous qu'on fasse? Lui
donneriez-vous le conseil de refuser l'Égypte héréditaire, dans
l'espoir qu'au printemps, par la guerre, avec neuf cent cinquante
mille hommes, vous lui ferez rendre la Syrie? (_Rires approbatifs au
centre._) Voilà la question réelle, voilà la question pratique. Il
faut choisir entre deux politiques, entre celle qui, acceptant la
position que vous avez prise, acceptant les faits accomplis sous votre
administration, acceptant la réserve que vous avez faite, se contente
de cette réserve et donne au pacha, sincèrement, sans détour, le
conseil de s'en contenter, et une politique qui, remettant en question
les faits accomplis, remettant en question la position que vous avez
prise, remettant en question les limites dans lesquelles vous vous
êtes vous-même renfermé, donnerait au pacha le conseil de continuer je
ne sais quelle guerre, non en Syrie, où il ne sera bientôt plus, mais
en Égypte même, dans l'espoir que, par une guerre générale, dans six
mois, vous serez en état de lui faire recouvrer la Syrie. Il n'y a pas
d'autre question politique que celle-là. Tout le reste est du passé,
un passé qui nous est étranger... Je ne rentre pas dans le passé. Je
crois que ce qui importe au pays, c'est de mettre un terme à une
situation difficile et périlleuse; et on ne peut le faire qu'en
acceptant et les faits accomplis et les réserves qui ont été faites
au profit du pacha. Voilà la politique du cabinet...» Ce discours fut
comme un jet franc et vif de lumière sur le problème que venaient
d'obscurcir, pendant plusieurs jours, d'interminables discussions
rétrospectives. La Chambre fut heureuse de se sentir ramenée d'une
main si ferme à la question «pratique et actuelle», et d'y voir si
clair.

[Note 599: Cf. plus haut, p. 378 et 379.]

L'incomparable éclat de la lutte engagée entre les deux grands
orateurs rejeta nécessairement dans l'ombre tout le reste du débat. M.
Odilon Barrot, qui se croyait appelé, comme il l'a écrit depuis avec
une présomption naïve, à «couvrir» et à «relever» M. Thiers[600],
essaya de répondre au dernier discours de M. Guizot; il montra une
telle inintelligence de la question qu'il excita l'impatience de la
gauche elle-même, et que, pour se tirer d'affaire, il n'eut d'autre
ressource que de se jeter dans les personnalités et de reprendre
l'éternelle histoire du voyage à Gand: il eut ainsi la satisfaction de
soulever un nouveau tumulte, mais se fit rappeler qu'il avait été
volontaire royaliste en 1815. M. Thiers ne fut pas mieux servi par ses
anciens collègues, notamment par M. le comte Jaubert, qui se livra aux
sorties les plus furieuses et les plus compromettantes contre
l'Angleterre ou, pour parler son langage, contre «l'Anglais[601]». M.
Guizot trouva, au contraire, quelque secours dans une harangue du
général Bugeaud, assez décousue, mais pleine de verdeur et de bon
sens[602]. Notons enfin un très-éloquent discours de M. Berryer.
L'occasion était belle, en effet, pour l'orateur légitimiste, de
reprendre toutes les accusations de M. Thiers et d'en accabler la
monarchie de Juillet: il s'attacha à bien donner à la France le
sentiment douloureux et irrité qu'elle était humiliée, diminuée, et
qu'elle l'était par le fait du Roi. Il finit même par faire au
gouvernement ce reproche, étrange dans la bouche d'un royaliste, de se
méfier trop de la passion révolutionnaire et de ne pas comprendre ce
qui s'y trouvait de force patriotique. Cette thèse et cette tactique
sont déjà connues: M. Berryer y avait eu plus d'une fois recours; mais
jamais la flamme de sa parole n'avait été plus éclatante et plus
brûlante. La gauche l'acclama, et, le lendemain, toute la presse
opposante, depuis le _Constitutionnel_ jusqu'au _National_, porta aux
nues son discours.

[Note 600: _Mémoires de M. Odilon Barrot_, t. Ier, p. 359.]

[Note 601: «Je suis de l'école de l'Empire, s'écriait M. Jaubert; mon
père a été tué par un boulet anglais à la bataille d'Aboukir; en 1815,
j'ai vu les habits rouges des Anglais dans les Champs-Élysées; je ne
l'oublierai jamais.» Puis, parlant des incidents récents, il ajoutait:
«Il y a eu outrage; j'attends le jour de la vengeance.»]

[Note 602: Le général Bugeaud fit justice des déclamations sur la
guerre révolutionnaire et de la légende des volontaires de 1792. «Il y
a beaucoup de gens en France, dit-il, qui sont persuadés qu'il suffit
de chanter la _Marseillaise_ pour renverser les armées de l'Europe.
J'apprécie beaucoup le chant de la _Marseillaise_. (_On rit._) Mais je
crois qu'à lui seul il ne donne pas la victoire. Je trouve très-bien
que les combattants chantent la _Marseillaise_, quelques instants
avant le combat, non pendant l'action: ce qu'il faut alors, c'est le
silence, c'est l'aplomb. Il faut se méfier des troupes silencieuses et
non pas de celles qui crient et qui chantent.»]

De cette discussion, qui s'était prolongée pendant huit séances, la
majorité sortait éclairée sur la folie périlleuse de la politique
préconisée par M. Thiers. Mais tout ce qui lui avait été dit et répété
si éloquemment sur l'humiliation de la France lui laissait un certain
sentiment de malaise. Ce fut par égard pour ce sentiment qu'à la
dernière heure, la commission de l'Adresse apporta, avec l'adhésion
complète du ministère, une rédaction nouvelle d'une note un peu plus
fière que le premier projet de M. Dupin. On y disait que «la France
s'était vivement émue des événements qui venaient de s'accomplir en
Orient». La phrase si attaquée sur le _territoire menacé_ était
remplacée par cette déclaration générale: «La France, à l'état de paix
armée et pleine du sentiment de sa force, veillera au maintien de
l'équilibre européen, et ne souffrira pas qu'il y soit porté
atteinte[603].» L'opposition songea un moment à voir, dans cette
modification de forme, son triomphe et la condamnation du ministère.
Mais elle ne persista pas dans cette manoeuvre, un peu puérile, et M.
Odilon Barrot présenta un amendement exprimant plus ou moins
nettement la pensée de la gauche. Ce fut pour M. Thiers l'occasion
d'un suprême effort. Laissant de côté tous ses grands plans de
campagne et son armée de neuf cent mille hommes, il donna à
l'amendement une portée restreinte et modeste: à l'entendre, c'était
seulement la répétition parlementaire de l'_ultimatum_ contenu dans la
note du 8 octobre, l'affirmation que la Chambre voulait assurer quand
même l'Égypte au pacha; puis, avec une éloquence nerveuse, pressante,
il plaça le ministère en face de ce dilemme, ou d'avouer qu'il était
résigné à sacrifier aussi l'Égypte, ou de laisser la Chambre poser ce
_casus belli_. La situation devenait embarrassante pour M. Guizot.
Céder à M. Thiers, c'était lui permettre de se dire vainqueur; et
puis, si décidé que fût le ministre à défendre l'Égypte, il ne lui
plaisait guère de voir la France s'engager à fond sur un terrain où
elle avait eu déjà et où elle pouvait encore rencontrer tant de
fâcheuses surprises. D'autre part, il ne voulait pas non plus, devant
le pays et devant l'étranger, avoir l'air d'abandonner la note du 8
octobre. Il s'en tira fort habilement. «En fait, déclara-t-il dans une
dernière réplique, il n'y a pas de question. Ce que la note du 8
octobre a dit est fait. Ce que la note du 8 octobre a demandé est
accompli... À l'heure qu'il est, l'offre de l'Égypte héréditaire est
portée au pacha par les puissances, et, je n'hésite pas à le redire,
surtout en considération de la France. Que venez-vous donc demander
aujourd'hui? Vous venez demander que la France exige par la menace ce
qui est obtenu par l'influence... Il s'agit de se donner à soi-même la
satisfaction puérile d'avoir écrit un cas de guerre. Messieurs, un
gouvernement prudent, une Chambre prudente n'écrivent pas des cas de
guerre; il les pratiquent, quand le moment arrive... J'estime
très-médiocrement ces cas de guerre qui apparaissent longtemps
d'avance, ainsi que les courages qui viennent longtemps après.
(_Bravo! au centre._)» Cette réplique eut un grand succès et enleva le
vote. L'amendement fut repoussé à une forte majorité, et l'ensemble de
l'Adresse adopté par 247 voix contre 161.

[Note 603: En apportant cette nouvelle rédaction, M. Dupin s'exprima
ainsi: «Le rédacteur de l'Adresse et la majorité de la commission
n'ont pas changé d'opinion; mais, avec les sentiments français qui
étaient dans nos coeurs, nous avons été amenés à recueillir les
impressions, non pas de nos adversaires, mais de nos amis, et à donner
satisfaction à la Chambre, non en changeant les sentiments, mais en
leur donnant plus de relief et de saillie.»]

M. Thiers était bien complétement battu. Il le devait en grande
partie à lui-même, à son langage dans le débat. Il avait trouvé moyen
d'inquiéter par ses allures belliqueuses et révolutionnaires, sans
cependant en imposer par ce plan de guerre au printemps que la Chambre
n'avait pu entendre exposer sans sourire et dont les journaux
s'étaient gaussés[604]. On l'avait jugé un homme d'État à la fois peu
sérieux et dangereux. M. de Lamartine écrivait alors à un ami: «Rien
ne peut vous donner une idée de la démonétisation de M. Thiers.» La
plupart des conservateurs ressentaient, à l'égard du ministre tombé,
un sentiment mêlé d'effroi, d'indignation et de dédain, et leurs
journaux l'exprimaient sans ménagement aucun. Il paraissait très-dur à
M. Thiers d'être frappé par cette presse dont il s'était tant servi
contre les autres. Il en souffrait parfois jusqu'à verser des larmes
de tristesse et de colère[605]. Au cours de la discussion, il s'en
était plaint, à la tribune, avec un accent de douloureuse
amertume[606].

[Note 604: Le _Journal des Débats_ criblait de ses sarcasmes ce fameux
plan. «M. Thiers, disait-il, se donne un singulier mérite, et voici ce
mérite: sa politique officielle était pacifique, mais sa politique
secrète était belliqueuse! Au mois d'octobre, il ne considérait pas le
traité de Londres comme une insulte; il l'eût considéré comme une
insulte, au mois de mai prochain! Il n'entendait pas s'opposer à
l'exécution du traité, il l'a dit et l'a prouvé; mais il voulait le
faire modifier, quand il serait pleinement exécuté! Il a abandonné la
Syrie aux chances de la guerre; mais, au mois de mai, il eût essayé de
la reprendre.» Puis, cessant de railler, il apostrophait ainsi
l'ancien ministre du 1er mars: «Non, M. Thiers, vous n'avez pas voulu
la guerre. Vous ne l'avez pas plus voulu au mois d'octobre qu'au mois
d'août, avec cette résolution sérieuse et calme d'un homme d'État qui
a calculé les chances et qui se sent la main assez forte pour diriger
les événements... Puis, quand les événements vous ont déçu, vous
n'avez plus songé qu'à vous préparer sur les bancs de l'opposition une
retraite avantageuse.»]

[Note 605: _Journal inédit du baron de Viel-Castel_ du 10 décembre
1840.]

[Note 606: M. Thiers avait dit, dans son discours du 27 novembre:
«Cette presse m'injurie de la manière la plus affreuse. On me fait un
homme de presse qui attaque tout le monde avec cet instrument, comme
si je n'étais pas la plus grande victime de la presse! (_Exclamations
et rires au centre._) Messieurs, n'y a-t-il pas des journaux qui me
diffament tous les jours de la manière la plus odieuse? Eh bien, je
leur accorde une chose: on peut toujours faire souffrir un honnête
homme quand on le calomnie; je leur accorde cette triste puissance sur
moi... Mais cet honnête homme méprise, il méprise beaucoup, et c'est
sa seule vengeance.»]

À l'étranger, l'attitude de M. Thiers avait eu des effets plus
déplorables encore. Il ne s'était pas seulement nui à lui-même, il
avait nui gravement à la France. Toute cette mise en scène
belliqueuse semblait, en effet, donner raison à ceux qui, depuis
quelques mois, dénonçaient notre gouvernement comme menaçant la paix
de l'Europe. Lord Palmerston sentit aussitôt l'avantage qu'il pouvait
en tirer, et se fit honneur de son opposition à une politique qui se
vantait d'avoir eu de si mauvais desseins[607]. Les adversaires
anglais du chef du _Foreign Office_ déclaraient que sa politique et
ses actes étaient justifiés par les révélations de M. Thiers[608].» M.
Desages, que sa haute situation au ministère des affaires étrangères
mettait bien au courant de toutes les choses d'Europe, disait, peu
après, à ce propos, au duc de Broglie: «Depuis ses discours, M. Thiers
est tenu plus que jamais, au dehors, pour le représentant de la guerre
révolutionnaire et de tous les souvenirs impériaux; à ce point que sa
rentrée aux affaires amènerait une guerre immédiate. En Allemagne, son
langage a contribué à monter plus encore les esprits contre la France,
à aviver la passion de 1813. En Angleterre, depuis cette affreuse
discussion, tout le monde commence à trouver que lord Palmerston a eu
raison de rompre avec de pareils brouillons[609].» Enfin, de
Saint-Pétersbourg, M. de Barante écrivait: «La manière dont on a
cherché à justifier, à glorifier une politique d'illusion, a achevé le
mal de cette politique, en resserrant les noeuds de toutes les
alliances hostilement défensives[610].»

[Note 607: BULWER, t. II, p. 324.]

[Note 608: _The Greville Memoirs, second part_, t. Ier, p. 354 et
355.]

[Note 609: _Documents inédits._]

[Note 610: _Ibid._]

M. Guizot avait-il gagné tout ce qu'avait perdu M. Thiers? Sans doute,
la victoire de l'Adresse apparaissait être bien sa victoire. En France
comme à l'étranger, l'effet en était considérable. Toutefois, s'il
avait vaincu l'opposition, il n'était pas encore assuré de dominer la
majorité. Au milieu même de son triomphe, il avait le sentiment de
cette incertitude; mais il ne s'en décourageait pas, et, envisageant
d'un regard viril les difficultés qui lui restaient à vaincre de ce
côté, il écrivait à M. de Barante: «Je sors d'une grande lutte. La
bataille est, je crois, bien gagnée. Mais je ne me fais aucune
illusion; cette bataille-là n'est que le commencement d'une longue et
rude campagne. Depuis 1836, depuis la chute du cabinet du 11 octobre,
le parti gouvernemental est dissous, et le gouvernement flottant,
abaissé, énervé. Le grand péril où nous sommes arrivés par cette voie
nous en fera-t-il sortir? Ressaisirons-nous le bien d'une majorité
vraie et durable, par l'évidence du mal que nous a fait son absence?
Je l'espère et j'y travaillerai sans relâche. C'est commencé. La
Chambre est coupée en deux. Le pouvoir est sorti de cette situation
oscillatoire entre le centre et la gauche, qui a tout gâté depuis
quatre ans, même le bien. Mais tout cela n'est qu'un commencement. Du
reste, je ne veux pas vous envoyer mes doutes, mes inquiétudes. Le
monde en est plein, les esprits en sont pleins. Je crois le bien
possible, probable même, à travers des obstacles, des embarras, des
ennuis, des échecs innombrables. Cela me suffit et cela doit suffire à
tous les hommes de sens. La condition humaine n'est pas plus douce que
cela[611].»

[Note 611: Lettre du 13 décembre 1840. (_Documents inédits._)]


VI

La discussion de l'Adresse avait prouvé que la politique belliqueuse
était condamnée par la représentation nationale. Une occasion allait
se présenter de voir si elle avait plus de crédit sur le peuple
lui-même. Après l'épreuve du parlement, celle de la rue.

Le 30 novembre 1840, la frégate _la Belle Poule_, sous les ordres du
prince de Joinville, avait mouillé en vue de Cherbourg, rapportant de
Sainte-Hélène le corps de Napoléon. Restait maintenant à le
transporter à la sépulture qui l'attendait sous le dôme des Invalides.
Au mois de mai précédent, quand cette question «du retour des cendres»
avait été si inopinément soulevée par M. Thiers, les esprits
prévoyants s'étaient aussitôt préoccupés de ce que serait le jour de
la rentrée dans Paris, de ce que produirait la rencontre de ce
cercueil redoutable avec le peuple debout pour le recevoir. Les
événements survenus depuis lors, l'irritation patriotique et
l'agitation révolutionnaire provoquées par le traité du 15 juillet,
n'étaient point faits pour diminuer le danger. Que ne pourrait pas
inspirer à des esprits excités et souffrants le contraste entre les
souvenirs de victoire évoqués par la vue de ce mort et les
humiliations qu'au dire de M. Thiers et de ses amis, Louis-Philippe
avait attirées à la France par sa faiblesse! Le langage des journaux
de gauche témoignait qu'ils trouvaient l'occasion favorable et
voulaient en profiter. Plus approchait la cérémonie, plus ils
s'attachaient à échauffer, à irriter les esprits, poussant la garde
nationale à crier: «À bas les traîtres!» et préparant visiblement ce
qu'on appelle, en langage révolutionnaire, une «journée[612]». Le
gouvernement n'était nullement rassuré, et le _Journal des Débats_
avouait ses alarmes[613]. Il n'était pas jusqu'aux cabinets étrangers
qui ne s'attendissent à voir éclater, en cette circonstance, quelque
émeute ou même une révolution[614].

[Note 612: M. Berryer avait dit à la tribune, dans la discussion de
l'Adresse: «Je l'entends, je l'entends, le canon de Saint-Jean d'Acre,
j'entends le canon anglais qui brise Saint-Jean d'Acre, devant lequel
Napoléon s'était arrêté. Et vous allez entendre, aux rives d'une autre
mer, un autre canon qui va vous annoncer les restes du prisonnier de
l'Anglais. À ses funérailles et dans sa tombe même, est-ce que vous
ensevelirez, sans gémir, sans protester, l'influence, l'ascendant
qu'il vous avait conquis et que vous gardiez encore?»]

[Note 613: 13, 14 et 15 décembre 1840.]

[Note 614: M. de Barante écrivait plus tard, le 30 décembre 1840, à M.
Guizot: «On attendait ici (à Saint-Pétersbourg) impatiemment des
nouvelles de la cérémonie funèbre de Napoléon. Beaucoup de personnes,
et probablement l'Empereur tout le premier, s'imaginaient qu'elle
serait l'occasion de quelque grand trouble.» (_Documents inédits._)]

En dépit de ses inquiétudes, le ministère ne voulut se montrer ni
craintif ni mesquin; il n'épargna rien pour donner à la cérémonie le
plus d'importance et d'éclat possible. Il fut décidé que le corps
serait amené par eau jusqu'à Courbevoie, et que l'entrée dans Paris se
ferait par l'arc de triomphe de l'Étoile et par les Champs-Élysées:
c'était accorder largement à la foule la place pour se développer. Un
temple grec fut élevé à Courbevoie, à l'endroit où devait avoir lieu
le débarquement; on dressa le long du parcours d'immenses statues de
plâtre doré et des colonnes avec des aigles; sur le sommet de l'arc de
triomphe, était figurée l'apothéose de l'Empereur. Pour porter le
cercueil, on construisit un char gigantesque de cinquante pieds de
haut, tout orné de velours, d'or et de sculptures; seize chevaux
devaient y être attelés. Cette mise en scène était, à la vérité, plus
brillante que vraiment grandiose et émouvante; elle sentait trop le
décor d'opéra, trahissant ainsi ce qu'il y avait d'un peu faux ou tout
au moins de factice dans cette cérémonie; pour presque tous ceux qui y
prenaient part, il ne s'agissait guère que d'une grande représentation
politique; nous aurions dit: une comédie, si la mort n'y eût
figuré[615]. Le prince de Joinville avait été mieux inspiré pour tout
ce qu'il avait eu à régler comme chef de l'expédition maritime. Le
voyage à Sainte-Hélène, le tête-à-tête avec le mort pendant une longue
traversée, dans la solitude de l'Océan, les réflexions qu'il avait dû
faire alors sur cette destinée si extraordinaire et si tragique, la
sincérité d'émotion qui est le privilége d'une jeunesse généreuse, lui
avaient donné le sens juste du genre de grandeur qui convenait à de
telles funérailles. Il le prouva dans un incident qui précéda de peu
de jours l'entrée dans Paris. Pour remonter la Seine, on avait préparé
un bateau pompeusement orné; aussitôt qu'il en fut informé, le prince
fit supprimer tous les ornements; son ordre portait: «Le bateau sera
peint en noir; à la tête de mât, flottera le pavillon impérial; sur le
pont, à l'avant, reposera le cercueil, couvert du poêle funèbre
rapporté de Sainte-Hélène; l'encens fumera; à la tête, s'élèvera la
croix; le prêtre se tiendra devant l'autel; mon état-major et moi
derrière; les matelots seront en armes; le canon, tiré à l'arrière,
annoncera le bateau portant les dépouilles mortelles de l'Empereur.
Point d'autre décoration.» Comme on l'écrivait alors, le prince «avait
compris que le pont d'un vaisseau était assez dignement paré, quand il
avait à son bord le cercueil d'un empereur et la croix d'un Dieu».
Eût-on pu agir de même pour l'entrée à Paris? Qui sait si la frivolité
déçue du badaud n'eût pas alors accusé le gouvernement d'avoir
marchandé jalousement les honneurs à la dépouille impériale?

[Note 615: M. Doudan, qui, il est vrai, n'était pas prompt à l'émotion
et voyait facilement le côté ridicule des choses, écrivait à ce
propos: «Pour faire quelque chose de grand en ce genre, il faut une
grande impression, unanime, profonde; mais, avec l'infinie variété de
nos petits esprits, toutes nos petites inventions sont risibles. Le
directeur de l'Opéra, se mettant à la tête d'un sentiment public, lui
ôtera toujours de sa gravité. Si une voiture de poste s'arrêtait à la
porte des Invalides pour y déposer le cercueil de l'Empereur, repris
après une bataille à Sainte-Hélène, cela serait grand; mais les
statues de l'Éloquence, de la Justice et de l'Idéologie, exécutées en
plâtre et en osier sur des dimensions gigantesques, seront l'image
parfaite de nos impressions et de nos idées. Toutes ces émotions,
tirées des vieux garde-meubles de l'Empire, ne pourront pas supporter
le grand air. Vous pouvez bien vous vanter de faire partie d'une
nation de baladins et de baladins de la plus mauvaise école, mêlant
tous les genres et exagérant tout, faute d'éprouver quelque chose.»
(_Mélanges et lettres_, t. 1er, p. 354.)]

Les divers préparatifs avaient demandé du temps. Parti de Cherbourg le
8 décembre, le funèbre convoi ne fit son entrée dans Paris que le 15.
Il gelait à 14 degrés; la Seine charriait des glaçons, un vent de
nord-est coupait les visages. Malgré tout, une multitude immense,
telle qu'on n'en avait peut-être jamais vu de pareille, encombrait les
abords du parcours. Qu'allait-il sortir d'un tel rassemblement? Le
gouvernement attendait, anxieux. Il n'en sortit rien. Cette population
n'était venue que pour voir un spectacle extraordinaire. Elle acclama
les marins de la _Belle Poule_ qui entouraient le char, la hache
d'abordage sur l'épaule, et dont l'air hardi, la simplicité militaire
tranchaient avec le reste. Les vieux soldats de l'Empire, dans leurs
costumes légendaires, eurent aussi un succès d'émotion. Mais
l'ensemble était froid et banal, froid comme la température, banal
comme le décor. N'était-il pas bien significatif que, des innombrables
pièces de vers composés pour la circonstance, pas une n'eût été animée
d'un souffle vrai et ne fût allée à l'âme de la nation. En tout cas,
dans cette grande excitation de la curiosité populaire, ce qui était
le plus oublié, c'était la politique du moment. À peine, dans chaque
légion de la garde nationale, se trouva-t-il, de loin en loin, une
cinquantaine d'individus pour crier nonchalamment: «À bas Guizot! À
bas l'homme de Gand! À bas les traîtres! À bas les Anglais!» Ces cris
ne se propagèrent pas et se perdirent dans l'indifférence générale. Ce
fut juste assez pour montrer que l'on avait tenté une manifestation et
que la population s'y était refusée. Vers deux heures, le convoi
arriva devant l'hôtel des Invalides. Aux sons d'une marche à la fois
funèbre et triomphale, au bruit du canon qui tonnait au dehors, le
cercueil, porté sur les épaules des marins et des soldats, fit son
entrée dans l'église, où l'attendaient le Roi, la famille royale, les
ministres, les Chambres, les hauts fonctionnaires. «Sire, dit le
prince de Joinville au Roi en baissant son épée, je vous présente le
corps de l'empereur Napoléon.--Je le reçois au nom de la France»,
répondit Louis-Philippe; et, remettant au général Bertrand l'épée de
Napoléon, il lui dit: «Général Bertrand, je vous charge de placer
l'épée de l'Empereur sur son cercueil.» Puis au général Gourgaud:
«Général Gourgaud, placez sur le cercueil le chapeau de l'Empereur.»
Le service religieux fut ensuite célébré. À cinq heures, tout était
terminé, et la foule se dispersait paisiblement.

Les ministres rentrèrent chez eux, singulièrement soulagés et presque
surpris d'avoir vu se passer sans encombre cette inquiétante journée.
Le _Journal des Débats_, d'autant plus triomphant qu'il avait été plus
alarmé, railla la déconvenue de «ces journaux parlementaires qui
avaient espéré regagner dans les rues ce qu'ils avaient perdu dans les
Chambres». Et il ajoutait: «Le 15 décembre a montré que le
gouvernement était fort de la confiance du peuple, car ses ennemis
avaient mis tout en oeuvre pour l'égarer et le corrompre, et ils ont
échoué. Ils avaient remué ciel et terre pour tirer une démonstration
politique d'un grand acte de reconnaissance nationale, et ils ont
échoué[616].» M. Guizot eut soin de se faire honneur de ce succès
auprès des gouvernements étrangers qui en avaient douté. Dès le
lendemain de la cérémonie, il donnait les instructions suivantes à ses
ambassadeurs: «Je dois vous faire remarquer et vous inviter à faire
remarquer à votre tour le caractère politique de cette journée, qui a
prouvé, par le témoignage d'un million d'hommes réunis entre le palais
des Tuileries et le pont de Neuilly, combien la population de Paris et
de la France est éloignée de tout dessein turbulent, de toute
tentative anarchique, et les repousse, par sa seule attitude, au
milieu même des circonstances les plus propres à exalter les
sentiments nationaux[617].» Et, deux jours après, il écrivait au baron
Mounier, alors en mission officieuse à Londres: «Nous voilà, mon cher
ami, hors du second défilé. Napoléon et un million de Français se sont
trouvés en contact, sous le feu d'une presse conjurée, et il n'en est
pas sorti une étincelle. Nous avons plus raison que nous ne croyons.
Malgré tant de mauvaises apparences et de faiblesses réelles, ce
pays-ci veut l'ordre, la paix, le bon gouvernement. Les bouffées
révolutionnaires y sont factices et courtes. Elles emporteraient
toutes choses, si on ne leur résistait pas; mais, quand on leur
résiste, elles s'arrêtent, comme ces grands feux de paille que les
enfants attisent dans les rues et où personne n'apporte de solides
aliments. Le spectacle de mardi était beau: c'était un pur spectacle.
Nos adversaires s'en étaient promis deux choses, une émeute contre moi
et une démonstration d'humeur guerrière. L'un et l'autre dessein ont
échoué... Le désappointement est grand, car le travail avait été
très-actif. Mardi soir, personne n'aurait pu se douter de ce qui
s'était passé le matin. On n'en parle déjà plus. Les difficultés
générales du gouvernement subsistent, toujours les mêmes et immenses.
Les incidents menaçants se sont dissipés. Méhémet-Ali reste en Égypte
et Napoléon aux Invalides[618].» M. Guizot pouvait en effet se
féliciter, et cependant, quand on le voit ainsi persuadé que ce nom de
Napoléon, si légèrement évoqué par M. Thiers, n'était plus désormais
qu'un souvenir scellé dans le tombeau de l'église des Invalides, on ne
peut s'empêcher de songer au démenti que l'événement devait bientôt
lui donner. Sans doute, il serait puéril d'expliquer par le «retour
des cendres» la fortune étonnante du prince qui, oublié de tous,
subissait alors sa peine dans le château de Ham; toutefois, on ne
saurait aujourd'hui le contester: par de telles cérémonies, la
monarchie de Juillet servait, avec une générosité un peu naïve et que
l'Empire n'aurait pas eue à sa place, une cause qui n'était pas la
sienne[619].

[Note 616: 16 et 17 décembre 1840.]

[Note 617: Lettre à M. de Barante, du 16 décembre 1840. (_Documents
inédits._)]

[Note 618: _Mémoires de M. Guizot._]

[Note 619: Dans sa lettre parisienne du 20 décembre 1840, madame Émile
de Girardin raconte ou plutôt suppose des conversations échangées
entre diverses personnes sur la cérémonie du 15 décembre. «Le prince
de Joinville, dit un vieux général, est un brave jeune homme;
l'Empereur l'aurait beaucoup aimé.--C'est possible, répond son
interlocuteur; mais l'Empereur, à sa place, ne _se_ serait pas
ramené.»]


VII

M. Guizot avait, par son attitude dans la discussion de l'Adresse,
donné un gage à la paix européenne; il en donnait un autre au
sentiment national, en maintenant la France à l'état de paix armée.
«J'ai toujours eu en perspective le rétablissement du concert
européen, écrivait-il le 10 décembre à M. de Sainte-Aulaire. Mais nous
l'attendrons, et c'est pour l'attendre avec sécurité comme avec
convenance que nous avons fait nos armements. Ils étaient nécessaires.
Notre matériel, notre cavalerie, notre artillerie, nos arsenaux, nos
places fortes n'étaient pas dans un état satisfaisant. Ils le sont
désormais, et ils resteront tels qu'il nous convient. La position
permanente de notre établissement militaire, celle qui ne s'improvise
pas, sortira de cette crise grandement améliorée. Quant à notre force
en hommes, nous la garderons sur le pied actuel aussi longtemps que la
situation actuelle se prolongera[620].» M. Guizot disait encore, le 18
décembre, dans une lettre à M. de Bourqueney: «Notre isolement nous
oblige, et pour notre sûreté et pour la satisfaction des esprits en
France, à maintenir nos armements actuels. Nous les avons arrêtés à la
limite qu'ils avaient atteinte quand le cabinet s'est formé. Le
cabinet précédent voulait les pousser plus loin; nous avons déclaré
que nous ne le ferions point; mais, pour que nous puissions réduire
nos armements actuels, il faut que notre situation soit changée, de
manière que la disposition des esprits change aussi et se calme[621].»

[Note 620: L'armée, à la chute de M. Thiers, et par suite de l'appel
des classes de 1834 à 1838, comprenait environ quatre cent quarante
mille hommes. C'est à peu de chose près ce chiffre que maintenait le
ministère du 29 octobre.]

[Note 621: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 39 et p. 55.]

Bien que l'accroissement de nos forces militaires fût présenté comme
étant «purement de précaution et pacifique», il ne laissait pas que
d'émouvoir l'Europe. On s'en préoccupait surtout outre-Rhin, où les
esprits continuaient à être fort excités contre la France; les
journaux allemands en parlaient avec un mélange d'inquiétude affectée
et de colère superbe. Stimulés par ce mouvement d'opinion, les
gouvernements de Vienne et de Berlin se décidèrent à faire une
démarche auprès du cabinet français. M. d'Arnim et le comte Apponyi
vinrent successivement trouver M. Guizot; ils se plaignirent d'abord
«des efforts de la presse radicale pour faire de la propagande
révolutionnaire en Allemagne»; puis, passant aux armements, ils
représentèrent «que la France n'était menacée par personne, que ses
armements avaient excité des inquiétudes en Allemagne, et que, s'ils
étaient maintenus, les puissances se verraient peut-être obligées
d'armer à leur tour.» M. Guizot refusa d'examiner la question des
journaux. «Quant aux armements, dit-il, ils n'ont rien d'hostile pour
l'Allemagne, rien de menaçant pour la paix. Ils nous sont commandés
par notre situation isolée et par l'état des esprits en France. C'est
un devoir pour le gouvernement du Roi de mettre sa prévoyance en
rapport avec cette situation et de donner à la sollicitude, à la
susceptibilité nationale, satisfaction et sécurité... Que les causes
qui ont rendu ces mesures indispensables cessent absolument, sans
doute nous ne prolongerons pas gratuitement un état de choses si
onéreux. Mais tant que nous serons obligés de rester dans l'isolement
qui nous a paru nécessaire pour protéger notre dignité et nos
intérêts, nous maintiendrons les armements de précaution qui y
correspondent.» Les représentants de la Prusse et de l'Autriche
n'insistèrent pas, et laissèrent voir, plus ou moins explicitement,
qu'ils s'attendaient à cette réponse[622]. Ils avaient agi pour donner
satisfaction aux populations allemandes, mais sans avoir aucune envie
d'en faire sortir un conflit[623]. Lord Palmerston et le Czar se
plaignirent même, à cette occasion, de la mollesse des cabinets de
Vienne et de Berlin dans leurs rapports avec la France[624].

[Note 622: Cette démarche est rapportée dans une lettre de M. Guizot à
M. de Barante, décembre 1840. (_Document inédits._)]

[Note 623: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire_; _Mémoires de M.
de Metternich_, t. VI, p. 507, 508.--HILLEBRAND, _Geschichte
Frankreichs_, t. II, p. 459.]

[Note 624: HILLEBRAND, _Ibid._]

Plusieurs des mesures d'armement prises par le ministère du 1er mars
et maintenues par le ministère du 29 octobre, nécessitaient
l'intervention des Chambres. Tel était le cas notamment de ce grand
travail des fortifications de Paris, que M. Thiers avait si hardiment
décidé et engagé par simple ordonnance. Ses successeurs pouvaient être
tentés de ne pas prendre à leur charge une entreprise très-coûteuse,
peu populaire, et dont ils risquaient de n'avoir guère que l'embarras,
tandis que l'honneur en resterait au cabinet précédent. Mais le souci
supérieur de la défense nationale et aussi la volonté très-décidée du
Roi leur interdirent toute hésitation; dès le 12 décembre, ils
déposaient un projet de loi tendant à ouvrir pour ce travail un crédit
de cent quarante millions. Il apparut tout de suite qu'on allait avoir
un spectacle assez piquant au lendemain de la terrible bataille de
l'Adresse, celui de M. Thiers soutenant la même cause que M. Guizot.
M. Thiers, en effet, laissant de côté pour un moment toutes les
manoeuvres d'opposition, témoignait n'avoir qu'une préoccupation, le
succès de la loi. L'intérêt engagé lui paraissait au-dessus de tous
les calculs de parti; et puis il se rendait compte que le ministre qui
avait commencé les travaux sans approbation législative, encourrait
les plus lourdes responsabilités si le parlement refusait de ratifier
son initiative. Dans son zèle, il se fit même nommer rapporteur, et
déposa, le 13 janvier 1841, sous forme de rapport, tout un traité
historique, stratégique, topographique et financier sur les
fortifications de Paris.

Du moment que le ministre de la veille et celui du jour étaient
d'accord, ne semblait-il pas que le vote de la loi fût chose faite? Il
s'en fallait de beaucoup. Un regard jeté sur les journaux suffisait
pour faire voir que, dans tous les partis, les fortifications
rencontraient des adversaires[625]. Ces journaux reflétaient
exactement les dispositions du parlement. Parmi les députés de la
gauche, si le plus grand nombre suivait M. Thiers, d'autres, fidèles à
leurs anciennes préventions, voyaient toujours, dans les
fortifications, une menace contre la liberté des émeutes parisiennes.
Du côté des conservateurs, la mauvaise volonté était peut-être plus
générale encore; cette entreprise leur semblait une partie intégrante
de la politique belliqueuse qu'ils entendaient répudier entièrement;
ils craignaient que la guerre, devenue ainsi moins dangereuse, ne
tentât davantage l'opinion[626]. Toute réaction tend naturellement à
s'exagérer; c'est ce qui arrivait alors à la réaction pacifique de
1841; on eût dit que, chez plusieurs, la terreur de la guerre ne
laissait pas complétement intact le sens du patriotisme. L'appui donné
à la loi par M. Thiers contribuait à la rendre plus suspecte, et telle
était l'animosité de certains députés du centre contre l'ancien
ministre du 1er mars, qu'ils eussent repoussé la loi des
fortifications rien que pour le plaisir de lui infliger un échec
personnel. Il fallait aussi compter avec l'épouvante causée aux
financiers par la perspective d'une si énorme dépense. Faut-il enfin
parler de l'objection quelque peu puérile de ceux qui prétendaient que
Paris fortifié serait Paris _bêtifié_[627]?

[Note 625: À gauche, la presse se divisait ainsi: pour les
fortifications, les journaux thiéristes et le _National_; contre, le
_Commerce_ et les autres feuilles d'extrême gauche. À droite, le
_Journal des Débats_ soutenait la loi, mais tristement et sans grand
entrain; la _Presse_ la combattait.]

[Note 626: À entendre la réflexion, un peu chagrine, il est vrai, d'un
contemporain, certains conservateurs étaient «bien aises de n'avoir
pas d'armes pour se défendre, comme les petits enfants de n'avoir pas
de plume pour faire leur devoir».]

[Note 627: «Soyez franc, écrivait madame de Girardin le 24 janvier
1841, connaissez-vous au monde une ville de guerre où l'esprit
travaille? il n'en est point..... Ne mettez pas à Paris une armure, sa
lourde cuirasse le gênerait pour se promener en rêvant sur les
destinées du monde. Ne lui mettez pas un casque, l'idée a peur du fer;
elle n'ose point naître sous une pesante coiffure.» Elle invoquait à
l'appui l'opposition de tous les grands lettrés contre les
fortifications, de Chateaubriand, de Victor Hugo, de Lamartine, de
Balzac, de Théophile Gautier, etc. «Le projet, concluait madame de
Girardin, est un coup d'État contre l'esprit; il fait naturellement
frémir tous ceux qui ont quelque chose à perdre.» (Le vicomte DE
LAUNAY, _Lettres parisiennes_, t. III, p. 119 à 121.)]

Pour dominer ces hésitations, pour surmonter ces résistances, il eût
fallu une action très-énergique du cabinet. Or quelques-uns des
ministres partageaient plus ou moins les répugnances des
conservateurs. M. Humann paraissait fort contrarié de voir grossir le
déficit de son budget, et sans combattre ouvertement l'idée de
fortifier Paris, il avait toujours un mot à lancer à l'encontre. Fait
plus grave encore, le maréchal Soult, qui, par son glorieux passé
comme par sa situation éminente, semblait avoir le plus d'autorité en
cette affaire, ne cachait pas son peu de goût pour une partie
essentielle du projet, celle qui ajoutait l'enceinte continue aux
forts détachés; ces derniers lui paraissaient suffire. Il avait même
expressément réservé cette opinion personnelle dans l'exposé des
motifs[628], et, depuis lors, il faisait volontiers, dans son salon,
des conférences stratégiques pour prouver que l'on pouvait défendre
Paris par de grandes manoeuvres sans l'entourer de remparts. Presque
seul dans le cabinet, le ministre des affaires étrangères était résolu
à soutenir tout le projet. Or, s'il avait de l'influence sur une
partie des conservateurs, d'autres, au contraire, lui eussent fait
échec sans trop de regret. À en croire certains bruits, M. Molé avait
jugé l'occasion favorable pour tenter de renverser M. Guizot et de
prendre sa place; on prétendait qu'il avait, dans ce dessein, partie
liée avec M. Dufaure et M. Passy. Ce qui est certain, c'est que
l'ancien ministre du 15 avril ne ménageait pas le projet dans ses
conversations: il affectait de prendre en main cette politique
pacifique qu'il reprochait à M. Guizot de ne pas oser défendre
complétement[629]. Si attaqué ou si insuffisamment soutenu qu'il fût
du côté conservateur, le projet y rencontrait cependant un puissant
appui: c'était celui du Roi. Louis-Philippe proclamait très-haut
l'importance qu'il attachait aux fortifications, et, se livrant
personnellement à un travail actif de propagande, il invitait à dîner
les députés récalcitrants ou hésitants, pour les «chambrer». Mais
l'action royale suffisait-elle à contre-balancer tant d'influences
contraires? En somme, la situation était très-confuse, très-obscure:
partisans et adversaires de la loi siégeaient pêle-mêle dans toutes
les parties de l'Assemblée. Personne ne pouvait prévoir ce qui
sortirait de là. M. Guizot, néanmoins, avec son optimisme habituel,
assurait que tout irait bien.

[Note 628: «Je n'ai point abandonné, disait le maréchal, l'opinion que
j'ai été appelé à émettre, sur la même question de fortifier Paris, en
1831, 1832 et 1833; mais j'ai pensé que ce n'était pas le moment de la
reproduire. Aussi je l'ai écartée avec soin, afin que la question se
présentât tout entière devant la Chambre. Mais je lui dois et je me
dois à moi-même de déclarer que je fais expressément la réserve de
cette opinion antérieure que ni le temps ni les circonstances n'ont
affaiblie.»]

[Note 629: Les journaux thiéristes dénonçaient ouvertement cette
intrigue. Cf. entre autres le _Siècle_ du 8 janvier 1841. Le bruit en
arrivait jusqu'à Londres, et M. Charles Greville écrivait à ce propos,
le 13 janvier 1841: «Guizot est évidemment inquiet de certaines
intrigues maintenant en oeuvre pour le renverser. De ces intrigues,
Molé est l'objet ou l'agent, peut-être les deux à la fois. Guizot a
envoyé l'autre jour à Reeve un article habilement fait, où l'on
discutait la position de M. Molé et la moralité aussi bien que la
possibilité de son arrivée au pouvoir avec l'aide d'une coalition.»
(_The Greville Memoirs, second part_, t. II, p. 365.)]

La discussion s'ouvrit à la Chambre des députés, le 21 janvier 1841;
elle devait se prolonger jusqu'au 1er février. L'opinion, fort
attentive, en suivait anxieusement les péripéties; peu de questions
avaient autant occupé et partagé les esprits. De nombreux orateurs
combattirent l'idée même de fortifier Paris: le discours le plus
retentissant dans ce sens fut celui de M. de Lamartine. Mais le danger
ne venait pas de ces adversaires patents; il venait de ceux qui, en la
forme, demandaient seulement la modification du système proposé:
danger d'autant plus grand que les auteurs de cette manoeuvre
semblaient appuyés par le président du conseil lui-même. Dès la
seconde journée, le maréchal Soult prononça un long discours où, tout
en disant se rallier au projet comme ministre, il s'efforçait de
démontrer, comme militaire, que les forts avancés étaient seuls utiles
et que l'enceinte fortifiée ne servait à rien. L'émotion fut grande.
Si l'enceinte était abandonnée, la gauche ne voudrait plus d'un
projet restreint à ces «forts détachés» si longtemps maudits par
elle, et il n'y aurait plus chance de faire rien adopter. D'autre
part, comment espérer que les conservateurs, déjà si hésitants, se
rallieraient à l'enceinte continue, si elle était combattue par le
premier ministre? La commission demanda le renvoi au lendemain pour
s'entendre avec le gouvernement. Les adversaires du projet se
flattaient déjà d'avoir bataille gagnée. Mais, le soir même, le Roi
écrivait au maréchal sur un ton si ferme, que celui-ci, qui avait
appris à obéir sous Napoléon, se rendit auprès de la commission et lui
fit d'un air grognon les déclarations qu'elle désirait. Le rapporteur
put dès lors affirmer à la Chambre que le président du conseil
adhérait au projet tout entier et ne voyait dans l'addition de
l'enceinte aux ouvrages détachés qu'une force de plus.

Cet incident laissait un grand trouble dans les esprits. Les
hésitations ou les répugnances du centre s'en trouvaient accrues; ceux
qui rêvaient de substituer M. Molé à M. Guizot entrevoyaient le
concours possible du maréchal Soult. À gauche, les partisans du projet
accusaient le ministère de trahir; M. Guizot lui-même était soupçonné
de ne pas jouer franc jeu; on s'étonnait qu'il n'eût pas encore pris
la parole pour proclamer la volonté du gouvernement. Le _Journal des
Débats_, malgré son désir de servir le cabinet, ne pouvait s'empêcher
d'exprimer sa surprise. «Il a paru à tout le monde, dit-il, que M. le
maréchal avait parlé contre le projet de loi en discussion, ou du
moins contre une partie désormais nécessaire de ce projet, nous
voulons dire contre l'enceinte continue.» Et le journal ajoutait: «La
loi a été ébranlée peut-être: c'est au ministère à la raffermir par la
fermeté et la netteté de son langage... Qu'il y prenne garde: si l'on
pouvait douter de sa sincérité, le rejet et l'adoption de la loi
seraient également pour lui un échec.» M. Guizot en était plus
convaincu que personne; mais il sentait les difficultés que lui
créaient les dispositions fort douteuses d'une grande partie des
conservateurs et même de plusieurs de ses collègues. Bien que
sincèrement résolu à servir de son mieux la cause des fortifications,
il craignait de provoquer un éclat, et retardait le moment d'une
intervention périlleuse. Cette inaction encourageait les manoeuvres
hostiles: on sut bientôt que, dans les coulisses, se préparait un
amendement proposant la suppression de l'enceinte continue, et que
l'auteur de cet amendement était le général Schneider, connu pour être
le familier du maréchal et pour avoir été son ministre de la guerre
dans le cabinet du 12 mai.

Si gêné qu'il fût, M. Guizot comprit qu'il ne pouvait pas laisser
clore la discussion générale sans s'expliquer, sinon sur les
amendements qui n'étaient pas encore en discussion, du moins sur les
questions politiques que soulevait le projet. Il prit donc la parole
dans la séance du 25 janvier. Sentant que le point capital était de
rassurer les conservateurs inquiets, il établit que les fortifications
de Paris, loin d'être «l'instrument d'une politique turbulente et
belliqueuse», étaient une «garantie de paix». «Un moment, dit-il, la
politique du 1er mars a pu faire croire à la France, je n'examine pas
si c'est à tort ou à raison, que la mesure avait un autre but, qu'elle
aurait d'autres effets; mais, au fond et aujourd'hui, il n'en est
rien...» Et alors, rappelant le souvenir laissé, en France et à
l'étranger, par les invasions de 1814 et de 1815, il ajouta: «La
mesure que vous discutez a pour effet de rassurer les imaginations en
France, de les refroidir en Allemagne. Elle a pour effet de donner à
la France la sécurité qui lui manque dans sa mémoire et d'ajouter pour
l'Europe, à la guerre contre la France, des difficultés auxquelles
l'Europe ne croit pas assez... Elle nous tranquillisera, nous; elle
fera tomber les souvenirs présomptueux des étrangers.» Toutefois, si
M. Guizot tenait à rassurer les pacifiques, il ne voulait pas ôter aux
fortifications ce qu'elles avaient, au regard des autres puissances,
de fier et de fort. «En même temps qu'elles sont une garantie de paix,
disait-il, elles sont une preuve de force. Elles prouvent que la
France a la ferme résolution de maintenir son indépendance et sa
dignité; c'est un acte d'énergie morale... Dans les circonstances
actuelles, après ce qui s'est passé depuis un an en Europe..., c'est
une bonne fortune qu'une telle mesure à adopter.» Jusque-là, tout
allait bien et l'on ne pouvait défendre plus utilement le projet,
quand, tout d'un coup, vers la fin, touchant seulement d'un mot ce
qu'il appelait les questions de système, M. Guizot s'écria: «Les
questions de système! je déclare que je n'en suis pas juge, et que je
me trouverais presque ridicule d'en parler: je n'y entends rien. Ce
que je demande, c'est une manière efficace, la plus efficace, de
fortifier Paris. Tout ce qui me présentera une fortification de Paris
vraiment efficace, je le trouverai bon.» (_Sensation prolongée._) Ces
paroles furent aussitôt interprétées, contrairement, sans aucun doute,
aux intentions de l'orateur, comme un blanc seing donné aux auteurs
d'amendements. Les intrigues en reçurent un encouragement singulier.
«Vous le voyez, disait-on, le ministère ne tient pas plus à l'enceinte
continue qu'aux forts. Il n'est pas en cause dans tout ceci.»

Le lendemain, 28 janvier, ce fut au tour de M. Thiers de venir faire,
comme rapporteur, le résumé de la discussion générale. Il aurait eu
beau jeu à embarrasser le ministère, en signalant les contradictions,
les incertitudes et les équivoques de son attitude; mais il n'eût pu
le faire sans compromettre le sort de la loi qu'il voulait avant tout
faire voter. Il résista donc à la tentation. Sa première parole fut
pour déclarer qu'il «écarterait toute politique». Puis, après avoir
rappelé l'initiative qu'il avait prise: «C'eût été un scandale,
dit-il, pour mes collègues et pour moi, non-seulement de laisser
passer le projet sous nos yeux, mais même de le défendre faiblement,
lorsque le ministère du 29 octobre le présentait. Je le remercie de
l'avoir présenté; je ne demande pas qu'il nous remercie parce que nous
venons le soutenir. Si j'ai désiré être membre de la commission, si
j'ai ensuite cherché à être rapporteur, c'est que je croyais que le
succès de la mesure dépendait de la conciliation des opinions et des
systèmes.» Cela dit, M. Thiers discuta avec son abondance infatigable
et son universelle compétence toutes les raisons invoquées, tour à
tour historien, géomètre, géologue, ingénieur, tacticien, général en
chef, administrateur des vivres, faisant même la leçon, en passant, au
maréchal Soult sur les combats qu'il avait livrés, et prétendant lui
prouver qu'il n'entendait rien à la façon dont il les avait gagnés;
mais, malgré tout, merveilleusement intelligent, intéressant et
persuasif. Il ne termina pas sans déclarer d'une façon formelle que
l'adoption de l'amendement dont il était question serait «la ruine du
projet». «Je sais bien ce qui se passe dans les esprits, ajouta-t-il;
si un système exclusif prévalait, c'est-à-dire si l'enceinte était
mise de côté au profit des forts, ou si les forts étaient mis de côté
au profit de l'enceinte, il y a une portion nécessaire de la majorité
pour faire passer le projet qui se retirerait à l'instant même.»

La discussion générale fut close après ce discours, et, le 27 janvier,
commença le débat sur l'amendement du général Schneider. Pendant trois
jours, il se prolongea sans qu'on pût en prévoir l'issue. Parmi les
orateurs qui parlèrent pour l'amendement, signalons M. de Lamartine,
M. Mauguin, M. Dufaure, qui eut un grand succès, et M. Passy. Se
distinguèrent en sens contraire, M. de Rémusat, M. Odilon Barrot et M.
Thiers, ce dernier toujours soigneux de s'en tenir à la cause
elle-même et de ne laisser rien paraître de l'homme de parti. Pendant
ce temps, les ministres restaient silencieux à leurs bancs. On eût dit
que la bataille se livrait par-dessus leurs têtes et qu'ils avaient
cédé la direction de la Chambre aux anciens ministres du 1er mars.
Vainement pressait-on M. Guizot de parler. «On ne peut pas faire tout
en un jour», répondait-il. Plus que jamais, cette attitude du cabinet
paraissait suspecte aux partisans des fortifications; on racontait que
M. Teste pérorait dans les couloirs contre la loi, que M. Duchâtel
avait serré la main à M. Dufaure après son discours, et que certains
députés, connus pour être des ministériels dévoués, recrutaient
ouvertement des adhérents pour la proposition du général Schneider. Le
duc d'Orléans, déjà assez mal disposé contre le cabinet, ne cachait
pas son indignation. Une telle situation ne pouvait se prolonger
indéfiniment; elle risquait de compromettre non-seulement le sort du
projet, mais la considération du gouvernement.

Ce fut une nouvelle intervention du maréchal Soult qui amena le
dénoûment. Le 31 janvier, interpellé par M. Thiers, le maréchal se
décida à s'expliquer: singulières explications qui embrouillèrent la
question plus encore. Chacune de ses phrases trahissait une animosité
passionnée contre M. Thiers et le désir secret de voir voter
l'amendement. Des murmures éclatèrent; la confusion était au comble.
M. Billault fit une réponse d'avocat, habile, vive, pressante, mettant
à nu la situation équivoque du cabinet, raillant le maréchal, sommant
les ministres politiques de monter à la tribune. M. Guizot avait
retardé le plus possible une intervention qu'il sentait embarrassante
et périlleuse; mais, le moment étant venu où elle s'imposait, il s'en
tira avec hardiesse et habileté. Tout d'abord, revenant sur les
paroles de son premier discours, il fit cette déclaration: «Je ne suis
pas juge, je persiste à le dire, je ne suis pas juge compétent,
éclairé, de la question de système; mais il m'est évident que le
système proposé par le projet de loi est le plus efficace de tous. Je
le maintiens donc, tel que le gouvernement l'a proposé.» Puis,
abordant le cas du maréchal: «Je tiens, dit-il, à la clarté des
situations encore plus qu'à celle des idées, et à la conséquence dans
la conduite encore plus que dans le raisonnement. Que la Chambre me
permette, sans que personne s'en offense, de dire, au sujet de ce qui
se passe en ce moment, tout ce que je pense. La situation est trop
grave pour que je n'essaye pas de la mettre, dans sa nudité, sous les
yeux de la Chambre; c'est le seul moyen d'en sortir. M. le président
du conseil avait, il y a quelques années, exprimé, sur les moyens de
fortifier Paris, une opinion qui a droit au respect de la Chambre et
de la France, car personne ne peut, sur une pareille question,
présenter ses idées avec autant d'autorité que lui. Qu'a-t-il fait
naguère? Il s'est rendu, dans le cabinet, à l'opinion de ses
collègues; il a présenté, au nom du gouvernement du Roi, le projet de
loi que, dans l'état actuel des affaires, ses collègues ont jugé le
meilleur, et en même temps il a réservé l'expression libre de son
ancienne opinion, le respect de ses antécédents personnels. Un débat
s'élève ici à ce sujet. M. le président du conseil me permettra, j'en
suis sûr, de le dire sans détours: il n'est pas étonnant qu'il
n'apporte pas à cette tribune la même dextérité de tactique qu'il a
si souvent déployée ailleurs; il n'est pas étonnant qu'il ne soit pas
aussi exercé ici qu'ailleurs à livrer et à gagner des batailles...
Mais le projet de loi qu'il a présenté au nom du gouvernement reste
entier; c'est toujours le projet du gouvernement; le cabinet le
maintient; M. le président du conseil le maintient lui-même, comme la
pensée, l'acte, l'intention permanente du cabinet. Il vient de le
redire tout à l'heure. Je le maintiens à mon tour; je persiste à dire
que, dans la conviction du gouvernement du Roi, le projet de loi tout
entier est techniquement la manière la plus efficace, et politiquement
la seule manière efficace de résoudre la grande question sur laquelle
nous délibérons.» Après avoir replacé, avec cette vigueur polie, le
maréchal sur le terrain d'où il avait paru s'éloigner, M. Guizot
s'occupa de la majorité; il sentait bien les difficultés que lui
créaient, de ce côté, les répugnances des pacifiques contre les
fortifications, et les dispositions ombrageuses des anciens 221 à son
égard; procédant avec une adresse pleine de ménagements, évitant toute
apparence de vouloir violenter «la liberté» de cette majorité, il sut
dire tout ce qui pouvait attirer le plus de suffrages au projet, sans
donner aux votes contraires, qu'il prévoyait malgré tout assez
nombreux, le caractère d'une scission politique. C'est dans ces
occasions qu'on pouvait bien mesurer tout ce que la parole de
l'éloquent doctrinaire avait acquis d'habileté et de souplesse.

Ce discours décida du vote: l'amendement fut rejeté par 236 voix
contre 175, et l'ensemble de la loi fut adopté le lendemain par 237
voix contre 162. La minorité ne comptait guère qu'une quarantaine de
membres de la gauche: le reste, 130 à 140 voix, venait du centre; ce
chiffre élevé montre que M. Guizot ne s'était pas exagéré les
difficultés qu'il rencontrait dans sa propre majorité. C'était M.
Thiers qui avait amené le plus de suffrages au projet; les journaux
opposants ne se firent pas faute de le remarquer. Mais c'était M.
Guizot qui, à la dernière heure, avait apporté l'appoint sans lequel
la loi eût succombé. Le Roi le comprit, et remercia aussitôt son
ministre du «grand service» qu'il avait ainsi rendu à la France et à
la couronne. En revenant à son banc, aussitôt après son discours, M.
Guizot avait dit à M. Duchâtel: «Je crois la loi sauvée.--Oui,
répondit le ministre de l'intérieur, mais vous pourriez bien avoir tué
le cabinet.» Il n'en fut rien: le maréchal tenait plus à la durée du
ministère qu'au rejet de l'enceinte continue. Il affecta donc, avec
une bonne humeur un peu narquoise, de féliciter M. Guizot de l'adresse
avec laquelle il avait tiré le gouvernement d'embarras. Dans le
centre, les irritations cherchèrent moins à se dissimuler.

Les adversaires des fortifications résolurent de tenter un suprême
effort à la Chambre des pairs. Ils remportèrent un premier succès,
lors de la nomination de la commission, qui, se trouvant en majorité
hostile au projet, choisit comme président M. Molé, le meneur de cette
campagne, et conclut à un amendement analogue à celui du général
Schneider. La discussion en séance publique fut d'une longueur et d'un
acharnement inaccoutumés au Luxembourg[630]. M. Molé y prononça un
grand discours: sa thèse était que le gouvernement français créerait
le danger de guerre en paraissant y croire et en prenant une
«résolution aussi désespérée» que celle de fortifier Paris. Mais il
rencontra des adversaires considérables: le duc de Broglie, qui rompit
à cette occasion le silence qu'il gardait depuis longtemps; le
maréchal Soult, qui fut plus net qu'au Palais-Bourbon; M. Duchâtel,
qui traita surtout la question financière, et M. Guizot, qui développa
de nouveau, avec une grande force, les considérations de haute
politique qu'il avait déjà fait valoir devant la Chambre des députés.
«La France veut sincèrement la paix, dit-il; mais si la sécurité et la
dignité de la France étaient compromises par la paix ou au sein de la
paix, l'amour sincère de la France pour la paix en pourrait être
altéré.» Il termina en pesant plus fortement sur la Chambre haute
qu'il n'avait osé le faire sur la Chambre basse. Il déclara nettement
qu'amender le projet, c'était le ruiner. «Bien plus, ajouta-t-il en
terminant, le gouvernement lui-même serait affaibli, profondément
affaibli en France et en Europe. (_Mouvement en sens divers._) Oui,
Messieurs, en France et en Europe. Voilà quel serait le résultat de
votre délibération. La France aurait perdu tous les avantages de la
loi; elle aurait substitué à ces avantages des risques politiques
immenses. Pourquoi Messieurs? Pour supprimer quelques fossés et
quelques bastions! Permettez-moi de le dire, cela est impossible.» Le
tempérament de la Chambre des pairs ne lui permettait pas de résister
à un langage si pressant et si ferme. L'amendement de la commission
fut repoussé par 148 voix contre 91.

[Note 630: Cette discussion dura du 23 mars au 1er avril 1841.]

En même temps qu'il écartait dans les Chambres les obstacles élevés
contre le projet de fortifier Paris, M. Guizot, non moins attentif à
son rôle diplomatique qu'à son rôle parlementaire, veillait à ce que
la mesure produisît au dehors l'effet qui convenait à notre politique
et particulièrement aux négociations alors en cours sur les affaires
d'Orient. Aussitôt la loi votée dans la Chambre des députés, il avait
écrit à ses ambassadeurs: «J'ai mis une extrême importance à restituer
au projet son vrai et fondamental caractère. Gage de paix et preuve de
force... Appliquez-vous constamment, dans votre langage, à lui
maintenir ce caractère: point de menace et point de crainte; ni
inquiétants ni inquiets; très-pacifiques et très-vigilants. Que pas un
acte, pas un mot de votre part ne déroge à ce double caractère de
notre politique. C'est pour nous la seule manière de retrouver à la
fois de la sécurité et de l'influence[631].» Revenant sur ces mêmes
idées après le vote de la Chambre des pairs, il ajoutait: «Je vous
engage à ne négliger aucune occasion de faire ressortir dans vos
entretiens le caractère de la mesure. Il nous importe que ce qu'elle a
en même temps de grand et de pacifique soit partout compris[632].»

[Note 631: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 30.]

[Note 632: Lettre à M. de Barante (_Documents inédits_).]


VIII

Les péripéties de la discussion de la loi des fortifications au
Palais-Bourbon n'avaient pas affermi la situation parlementaire du
cabinet. Celui-ci, dans une question grave et d'une portée politique,
n'avait pu se faire suivre par une grande partie de ceux qui avaient
voté l'Adresse. Les journaux de gauche ne se faisaient pas faute d'en
conclure que le ministère était sans majorité. Pour le moment, il est
vrai, l'opposition se bornait à cette constatation, sans songer
sérieusement à pousser les choses plus avant dans la Chambre; M.
Thiers se rendait compte que toute offensive ouverte de sa part
l'exposerait à une éclatante défaite: il n'avait donc, pour la session
présente, d'autre ambition que de maintenir l'équivoque et
l'incertitude résultant du dernier débat. Certains conservateurs
devinaient cette tactique: leur avis était que le ministère devait à
tout risque sortir de cette situation, et, dans ce dessein, provoquer,
sur la politique générale, un grand débat qui fût comme une répétition
de l'Adresse. «Ce qu'il faut craindre aujourd'hui, disaient-ils, ce
n'est pas la discussion, c'est l'intrigue; ce n'est pas une mort
violente, c'est une lente dissolution. Les grandes discussions, comme
les grands intérêts, rapprochent les opinions et les concentrent;
elles élèvent les esprits et les arrachent à ces préoccupations
personnelles qui sont le fléau de toutes les assemblées. Dans un
gouvernement qui a pour base une majorité, si l'on veut que cette
majorité subsiste, il faut souvent lui remettre devant les yeux les
grands principes, les grands motifs sous l'influence desquels elle
s'est formée. Il faut l'émouvoir, la passionner pour le bien. Casimir
Périer n'a pas formé sa majorité, en dissimulant les côtés de sa
politique qui pouvaient déplaire aux esprits timides; il avait du
courage pour ceux qui n'en avaient pas; il forçait les indécis à se
décider. S'il perdait de cette façon quelques voix, celles qu'il avait
étaient sûres[633].»

[Note 633: Ces idées étaient soutenues entre autres par le _Journal
des Débats_.]

D'autres conservateurs, plus timides ou plus prudents, considérant le
peu d'homogénéité de la majorité qui s'était réunie, sous la pression
d'un grand péril, pour voter l'Adresse, se rendant compte du
tempérament moral et des idées politiques qu'elle devait à la
coalition, des préventions et des ressentiments qu'y rencontrait le
ministère, jugeaient impossible de procéder avec elle par coup
d'éclat, de vaincre ses répugnances, de dominer ses divisions par un
effort soudain et de haute lutte. «Loin de là, disaient-ils, ce qu'il
faut pour réussir, ce sont des soins, de l'habileté, de la patience.
Laissez aux habitudes gouvernementales le temps de se reformer, aux
exigences parlementaires le temps de s'affaiblir. Peu à peu les votes,
arrachés d'abord par les nécessités du moment, seront accordés par
entraînement et par conviction. Le talent est un grand séducteur, et
le succès prépare le succès. Les conscrits, qui se sont mis en route à
contre-coeur, prennent goût à la guerre et se passionnent pour leurs
chefs, lorsqu'ils ont, sous leur direction, fait une campagne heureuse
et obtenu des succès qu'ils n'espéraient pas. Quant à l'exemple de
Casimir Périer, ce n'est pas le cas de l'invoquer: nulle analogie
entre la situation actuelle et celle de 1831. Alors, l'armée
parlementaire était sur le champ de bataille. Aujourd'hui, elle est,
pour ainsi dire, en garnison: elle s'ennuie, elle disserte au lieu
d'agir, elle ergote au lieu d'obéir. On a beau lui dire que l'ennemi
est toujours là, qu'il est toujours le même, elle n'en croit rien,
surtout depuis qu'elle pense en avoir bien fini avec les menaces de
guerre. Et puis, elle a traversé tant de ministères, elle a vu arborer
tant de drapeaux, qu'elle est tombée dans une sorte d'incrédulité
politique. Vouloir brusquer une Chambre en un tel état d'esprit serait
s'exposer à de graves accidents. Enfoncez l'éperon dans les flancs
d'un coursier abîmé de fatigue ou rétif, il succombe ou vous renverse;
ménagez ses forces et son humeur, il achèvera tant bien que mal la
carrière[634].»

[Note 634: Telle était la thèse développée par M. Rossi, qui écrivait
alors, sans les signer, les chroniques politiques de la _Revue des
Deux Mondes_.]

Le gouvernement eut bientôt à faire son choix entre ces deux conduites
si différentes. Il avait déposé, le 2 février, une demande de fonds
secrets. L'occasion parut favorable à ceux qui désiraient provoquer
une grande discussion et mettre la Chambre en demeure de voter
l'Adresse. Se trouvant précisément en majorité dans la commission, ils
donnèrent mandat au rapporteur, M. Jouffroy, d'agrandir le débat et de
formuler à ce propos tout le programme de la politique conservatrice.
L'ancien philosophe, qui avait décidément le goût des rapports
retentissants, accepta volontiers cette tâche. Tout d'abord, il marqua
le mal dont on souffrait et en dénonça la cause. «La stabilité et le
repos manquent au gouvernement, dit-il; il n'y a, en France, de
lendemain bien déterminé pour personne; le présent chancelle toujours,
l'avenir y demeure une éternelle énigme. De là, un découragement
permanent pour tous les bons principes, une espérance sans cesse
renaissante pour les mauvais. On se plaint de voir la lie de la
société en battre avec acharnement les fondements. Cette audace est
l'ouvrage de la Chambre; elle est la conséquence directe de
l'instabilité des majorités. Et d'où vient cette instabilité? De ce
qu'un jour, croyant les grandes questions décidées, chacun s'est mis à
regarder dans ses principes, en a découvert les nuances et s'est
passionné pour ces nuances, comme il s'était auparavant passionné pour
les principes mêmes. Ce jour-là, les deux grands drapeaux de la
majorité et de l'opposition ont été déchirés en lambeaux: il y a eu
autant de fractions dans la Chambre que de nuances dans les opinions,
et le moment est venu où chacun de nous a pu craindre de devenir à soi
seul un parti tout entier. La manière dont le mal s'est produit
indique le remède. C'est en descendant aux nuances dans les principes
que la majorité s'est décomposée; c'est en remontant à ce qu'ils ont
d'essentiel, c'est en le dégageant et en le formulant nettement, c'est
en s'y ralliant et en forçant le cabinet à s'y tenir qu'elle se
reformera.» Le rapporteur estimait que le cabinet actuel offrait
toutes les garanties pour cette oeuvre de reconstitution. Quelle doit
être sa politique et celle de la majorité? À l'extérieur, une
politique de paix, une «politique européenne», soucieuse «du bon
droit, de la justice, de l'intérêt commun des peuples». «Sans doute,
disait M. Jouffroy, la France, dans le passé, a dû sa grandeur à la
politique contraire, à la politique égoïste et étroitement nationale;
mais c'était au temps où il n'y avait pas place dans le monde pour une
autre; c'était au temps de l'antagonisme des nations.» À l'intérieur,
le rapport demandait l'exécution des lois protectrices du bon ordre.
Sur la réforme électorale et sur les lois de septembre, il se
prononçait pour le strict maintien du _statu quo_, non pas qu'il
prétendît consacrer l'immutabilité de cette partie de notre
législation; «mais, disait-il, nos moeurs sont fort en arrière de nos
lois, et nous sommes à peine au niveau des institutions que nous
avons». C'était autour de ces principes, et pour l'application de
cette politique, que le rapport provoquait la formation d'une majorité
réelle et durable.

Déposé le 18 février, ce rapport fit aussitôt grand bruit. Les
journaux de gauche poussèrent un cri de colère: invectives et
sarcasmes tombèrent dru sur M. Jouffroy. En même temps qu'elle
cherchait ainsi à troubler et à effrayer les timides, l'opposition
tâchait de se rendre favorables tous les fatigués, tous les amis du
repos quand même, en se donnant la figure d'une personne fort
tranquille qui n'eût demandé qu'à demeurer en paix et que l'on venait,
au nom du gouvernement, provoquer gratuitement et forcer à la
bataille. En outre, pour inquiéter la fraction du centre gauche qui
s'était ralliée au ministère, elle affectait de voir dans le programme
de politique intérieure exposé par M. Jouffroy un manifeste de
réaction à outrance. Si violentes que fussent ces colères, si habiles
que fussent ces manoeuvres, le _Journal des Débats_ avait beau jeu à
les railler. «Voyez, en effet, quel crime, s'écriait-il, sous un
gouvernement de délibération et de majorité, de provoquer une
discussion complète, de ne pas laisser à l'intrigue le temps de
décomposer l'opinion! Depuis quelque temps, les journaux de M. Thiers
travaillaient par ordre à mettre en doute l'existence de la majorité.
Qui l'a vue? Eh bien, vous allez savoir s'il y en a une! L'occasion
est belle... Vous auriez mieux aimé, je le conçois, en rester sur la
question des fortifications. Là, par un rapprochement nécessaire, mais
fâcheux, les opinions s'étaient mêlées et confondues. Aujourd'hui, le
rapport de M. Jouffroy et la discussion que ce rapport rend inévitable
vont apporter la lumière dans ce chaos. Les opinions vont se
débrouiller. C'est ce qui vous fâche, n'est-ce pas?» Mais il était un
symptôme plus inquiétant que l'irritation de la gauche: c'était
l'effet produit par le rapport sur certaines parties de la majorité
ministérielle. Le petit groupe de MM. Dufaure et Passy était
visiblement de mauvaise humeur et plus porté à combattre qu'à accepter
un pareil programme. Parmi les anciens 221, soit fatigue, soit
méfiance à l'égard d'une initiative qui portait la marque doctrinaire,
on paraissait désagréablement surpris de cette sorte d'appel aux armes
et peu disposé à y répondre. «Qu'est-ce qu'on veut donc? demandaient
dans les couloirs de la Chambre certains députés du centre. Faut-il
chaque jour remettre tout en question, recommencer de déplorables
débats? Qu'attend-on de cette répétition tardive de l'Adresse, de
cette colère à froid? Si le ministère veut nous faire croire à sa vie,
qu'il vive; à sa durée, qu'il trouve le moyen de durer. Lorsqu'une
nouvelle session aura commencé sous sa direction, alors nous pourrons
croire qu'il n'est pas tout à fait impossible, dans notre pays,
d'avoir une administration durable. Jusque-là, que les ministres se
contentent de mener une vie modeste, prudente, et, sans fuir les
débats, qu'ils ne les provoquent pas. L'oubli convient à tout le
monde, à commencer par les membres du cabinet; il convient au pays
aussi.»

Il est difficile d'admettre que le rapport de M. Jouffroy ait été fait
à l'insu des ministres. Ceux-ci l'avaient-ils approuvé et encouragé?
En tout cas, l'accueil qui lui fut fait leur donna cette conviction,
qu'en s'engageant dans cette voie, ils risquaient fort de n'être pas
suivis par toute leur armée, et que, loin de confirmer le résultat de
l'Adresse, ils l'affaibliraient, peut-être même le détruiraient.
Aussi, quand le débat public s'ouvrit, le 25 février, y arrivèrent-ils
décidés à ne pas lui donner le caractère et les proportions indiquées
par M. Jouffroy. On put même croire un moment que les fonds secrets
seraient votés sans discussion. Ce fut un membre de la gauche, M.
Portalis, qui réclama. «Je ne croyais pas assister à une comédie en
venant à cette séance», dit-il, et il demanda si le ministère
entendait renier ou approuver le rapport de la commission. M. Guizot,
évidemment embarrassé, déclara en quelques mots qu'il ne répondrait
pas, s'en référant à la discussion de l'Adresse, ne désavouant pas M.
Jouffroy, mais évitant de le suivre. C'était une attitude fort
différente de celle qu'avait espérée et annoncée le _Journal des
Débats_. «Nous n'accusons personne, disait-il mélancoliquement après
cette première séance. Hélas! le ministère, la Chambre, tous les
partis portent encore les tristes cicatrices de ces longues divisions
qui ont jeté le trouble dans les meilleurs esprits. Le souvenir du
passé pèse sur le présent; tout le monde semble mal à l'aise[635].»

[Note 635: 20 février 1841.]

M. Thiers n'avait pas plus envie que M. Guizot d'engager le débat à
fond; mais, sans attendre peut-être un résultat immédiat et positif,
il ne voulut pas laisser passer l'occasion qui s'offrait à lui
d'embarrasser le cabinet, de se rapprocher un peu de la partie de la
majorité qu'effarouchait le programme de M. Jouffroy, et d'y jeter
ainsi un germe de division et de décomposition. Tout son discours fut
calculé dans ce dessein. Le champion menaçant de la politique
belliqueuse, l'organisateur de l'armée de 950,000 hommes, le
«révolutionnaire» se faisant honneur de l'appui de la gauche n'eût pas
eu chance d'attirer les amis de M. Dufaure. Aussi est-ce, cette fois,
un tout autre personnage qui se met en scène. Sur la politique
extérieure, il reconnaît presque qu'il a pu se tromper; il regrette
qu'on ait «magnifié» la question d'Égypte; il affirme ne s'y être jeté
qu'à contre-coeur et pour tenir les engagements contractés avant lui.
«Du reste, ajoute-t-il, tout cela est maintenant bien fini. Que l'on
ne revienne plus nous présenter cet épouvantail de la guerre.»
L'orateur affirme et répète à satiété que la question n'est pas, et
même n'a jamais été entre la guerre et la paix; qu'elle est uniquement
entre ceux qui, répudiant, comme le rapporteur, «la politique
exclusivement française», veulent se hâter de rentrer dans le concert
européen, et ceux qui préfèrent attendre dans l'attitude d'isolement
et de paix armée. M. Thiers est de ces derniers; sa politique, devenue
subitement modeste, ne demande pas davantage. «J'ai reproché, dit-il,
au ministère, dans le débat de l'Adresse, de s'être prêté à un
revirement de politique qui a, je crois, beaucoup affaibli la
considération du pays; mais, cela fait, ce revirement produit, cette
situation acceptée, si le cabinet ne se hâte pas de rentrer dans le
concert européen et d'ajouter à notre politique le dernier échec
qu'elle puisse recevoir, oh! ce n'est pas moi qui le tourmenterai...
Si en effet vous faites la seule chose qu'il y ait à faire
aujourd'hui, en restant immobiles, prêts à tout événement; si vous
réparez vos négligences à l'égard de notre organisation militaire, oh!
mon Dieu! loin de vous combattre, je vous aiderai souvent, je ferai
comme j'ai fait il y a un mois.» De même, à l'intérieur, M. Thiers
bornait son programme à deux réformes d'une portée restreinte: 1º la
définition de l'attentat, qu'une des lois de septembre permettait de
soustraire au jury et de déférer à la Cour des pairs; 2º
l'élargissement des incompatibilités. Mais, en même temps, il
insistait sur cette idée, bien faite pour inquiéter certaines parties
moyennes et flottantes du monde parlementaire, que «le pouvoir était
placé à l'une des extrémités de la Chambre». «J'ai vu deux fois,
ajoutait-il, tenter cette expérience de recomposer une majorité en se
mettant à l'une des extrémités, à l'extrémité de droite, comme le
propose M. le rapporteur, et jamais on n'a réussi. Dans le cabinet du
6 septembre, ce n'était, certes, ni les hommes de talent ni les hommes
éclairés qui manquaient; il y avait M. le comte Molé et M. Guizot. Eh
bien! on a échoué. Pourquoi? Parce qu'on a voulu faire avec une loi,
la loi de disjonction, ce que M. le rapporteur a essayé de faire
aujourd'hui avec un rapport. On a voulu amener une grande partie de
la Chambre à ce qu'on appelle un évangile, et il s'est trouvé que cet
évangile ne convenait pas à tout le monde. Quant à moi, je suis
convaincu que, pour avoir une majorité, il faut se placer non pas à
l'une des extrémités de la Chambre, mais au véritable milieu, celui où
j'avais essayé de placer le pouvoir. Vous avez tenté de faire la
majorité en arrière; je crois qu'il faut la faire en avant.»

La manoeuvre de M. Thiers était habile. La réponse qu'y fit M. Guizot,
deux jours après, ne le fut pas moins. Après avoir tout d'abord
déclaré qu'il ne pouvait, dans l'état des affaires, rien dire sur la
question extérieure, et avoir annoncé qu'il ne s'expliquerait pas plus
complétement sur le rapport de M. Jouffroy, il prit aussitôt
l'offensive, et dénonça la campagne faite, depuis trois jours, «pour
porter dans la majorité le trouble et la désunion.» Il railla M.
Thiers, «se faisant tout petit», tout pacifique, pour «abuser cette
majorité». Vous aurez beau faire, lui dit-il, vous n'y parviendrez
pas! Et, rappelant le langage de l'ancien ministre du 1er mars dans la
discussion de l'Adresse et la lutte alors ouvertement engagée entre la
guerre et la paix: «Laissez-moi croire, s'écria-t-il, que tout ce que
nous avons dit et fait, vous et nous, n'a pas été une insignifiante
comédie!» La tactique des adversaires ainsi dévoilée, le ministre
indiquait pourquoi il devait se refuser à toutes les paroles, à toutes
les explications qui serviraient cette tactique et aideraient à
diviser la majorité nouvelle. «Cette majorité, continua-t-il, a été
formée par la nécessité, en présence d'un grand danger, pour rétablir,
au dehors, la pratique d'une politique prudente et modérée, au dedans,
la pratique d'une politique ferme, conséquente, favorable à
l'affermissement et à l'exercice du pouvoir. Elle s'est constituée
dans des intentions sincères qui ne redoutent aucune clarté... J'ai
bien le droit de le dire: si le repos du pays s'est rétabli à
l'apparition de cette majorité, si les espérances du pays se
rattachent à son affermissement, il est bien naturel que ceux qui lui
sont attachés, simples députés ou ministres, prennent leur majorité au
sérieux, et que, pour la conserver, ils acceptent un inconvénient
momentané, une contrariété vive; pour moi, par exemple, la
contrariété de ne pas parler, autant que je l'aurais voulu, du rapport
de l'honorable M. Jouffroy... Tout homme attaché à la majorité et
voulant son succès, a dû faire ce sacrifice. Voilà ce qui a gouverné
notre conduite; et comme toute majorité a des éléments divers qui ont
leurs droits, leur honneur, qui se respectent mutuellement, nous avons
eu, les uns pour les autres, ce juste respect de ne pas élever des
questions qui ne nous étaient pas impérieusement commandées, de ne pas
entrer dans des débats que l'état actuel des faits, les nécessités de
la politique ne nous imposaient pas. Votre commission, Messieurs, qui
n'était pas un cabinet, votre honorable rapporteur, qui n'était pas
chargé du poids du gouvernement, a pu très-légitimement, et je dirai
plus, a pu utilement venir exposer ici sa politique extérieure et sa
politique intérieure, l'ensemble de ses idées, de ses intentions. Nous
n'aurions pas dû faire cela; puisque nous ne devions pas le faire,
nous ne devions pas le discuter.» Puis il terminait ainsi: «La
majorité tout entière veut rester unie; elle sait qu'elle le peut, car
elle sait que sur toutes les questions qui sont à l'ordre du jour, sur
les questions de conduite, sur les questions qu'il faut vraiment
résoudre pour agir aujourd'hui, pour agir demain, elle sait qu'elle
est du même avis, qu'elle se conduira unanimement. Et si jamais il lui
arrivait des dissentiments intérieurs, elle serait sincère alors comme
elle l'est aujourd'hui; nous parlerions, au besoin, comme nous savons
au besoin nous taire. (_Vif mouvement d'adhésion. Applaudissements au
centre._)»

On ne pouvait se dérober avec une allure plus fière, ni dire plus
éloquemment qu'on ne dirait rien. L'effet fut considérable sur la
majorité, où l'on comprenait mieux que partout ailleurs la nécessité
d'une semblable attitude, et où l'on savait gré au ministre d'y
apporter à la fois tant d'adresse et de dignité. On put d'ailleurs
comprendre les motifs qui avaient dicté cette conduite, quand M.
Dufaure vint ensuite déclarer que, tout en n'approuvant pas le rapport
de la commission, il voterait pour le cabinet. Il estimait que la
révision des lois de septembre et la réforme électorale
s'imposeraient tôt ou tard, mais qu'un homme politique devait savoir,
sinon abandonner ses opinions, du moins en ajourner la réalisation. À
son avis, le cabinet fournissait des garanties suffisantes sur les
quatre questions dominantes du moment, la direction à donner à notre
diplomatie, l'organisation militaire, le développement des forces
navales et la reconstitution des finances. La déclaration de M.
Dufaure assurait le succès du ministère, et les fonds secrets furent
en effet votés par 235 voix contre 145. L'Adresse avait réuni 247 voix
contre 161.

Ce n'était pas sans doute la victoire à la Périer qu'avait rêvée le
_Journal des Débats_ et qu'avait cru préparer M. Jouffroy: peut-être
le tempérament d'une Chambre née de la coalition ne permettait-il pas
d'obtenir davantage. Après tout, la manoeuvre de l'opposition avait
été déjouée, la majorité était restée unie. Le temps seul pouvait
donner à cette majorité plus de cohésion, d'homogénéité, au ministère
plus d'autorité et de hardiesse. M. Guizot comptait sur cette action
du temps et était résolu à la seconder. Tout en ménageant, pour le
moment, les faiblesses de la Chambre, il se donnait pour tâche d'y
remédier, et l'on pouvait être assuré qu'il ne se prêterait pas
longtemps à éluder les débats de doctrine.


IX

Le ministère ne se laissait pas absorber entièrement par l'action
parlementaire. Il s'était donné aussi pour tâche de mettre fin, dans
le pays, à l'agitation mauvaise que la politique du dernier cabinet y
avait provoquée et laissée grandir. Dès le début de son
administration, il était parvenu assez vite à rétablir l'ordre
extérieur dans la rue. Mais l'esprit de sédition s'était réfugié dans
la presse, y entretenant une sorte d'émeute morale plus difficile à
atteindre et à réprimer que l'émeute matérielle. Le cabinet n'hésitait
pas à entreprendre de nombreuses poursuites de presse; ce n'était pas
toujours avec grand profit. Si nous l'avons vu tout à l'heure
embarrassé dans sa lutte contre l'opposition de la Chambre, par
l'incertitude de la majorité, il l'était plus encore dans sa lutte
contre la presse factieuse, par les défaillances du jury. Un incident
qui fit alors grand scandale montra une fois de plus à quel point
cette juridiction pouvait être non-seulement inefficace contre les
ennemis du gouvernement, mais dangereuse pour le gouvernement
lui-même.

L'une des conséquences de la dernière crise avait été de découvrir le
Roi et de le rendre personnellement le point de mire des attaques de
la presse[636]. Et quelles attaques! C'était bien pis que de l'accuser
de tyrannie: on contestait son patriotisme. Comment s'en étonner?
L'opposition parlementaire n'avait-elle pas montré la première que
c'était là, à ce point particulièrement sensible, qu'il fallait viser
la royauté? Après tout, les journaux ne faisaient que répéter plus
brutalement ce que M. Thiers avait donné à entendre à la tribune.
Quand un ministre d'hier insinuait que Louis-Philippe n'avait ni le
souci ni le sens de l'honneur national, que ne devait-on pas attendre
d'écrivains sans responsabilité? Et quand des hommes, se disant amis
de la monarchie nouvelle, donnaient contre elle le signal d'une
campagne si meurtrière, n'était-il pas certain qu'ils seraient suivis,
dépassés, par ceux qui s'avouaient les ennemis mortels de cette
monarchie, par les radicaux d'une part et les légitimistes de l'autre?

[Note 636: Comme s'en est vanté plus tard un écrivain radical, «le Roi
était devenu personnellement, en dépit des jalouses précautions de la
loi, le but de toutes les attaques». (ÉLIAS REGNAULT, _Histoire de
huit ans_, t. II, p. 77).]

Ces derniers ne furent pas les moins audacieux, et ils eurent même un
moment le triste honneur de mener l'attaque. Le 11 janvier 1841, la
_Gazette de France_ publiait trois lettres qu'elle disait avoir été
écrites en 1807 et 1808 par Louis-Philippe, alors réfugié en Sicile et
en Sardaigne. Ces lettres, dont l'authenticité n'a jamais été ni
formellement prouvée ni officiellement contestée[637], exprimaient
contre Napoléon et en faveur des armées qui le combattaient des
sentiments qui étaient, à cette époque, ceux de tous les princes
français émigrés. On eût pu concevoir que des républicains s'en
fissent un grief; mais n'était-il pas étrange qu'un journal