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Title: Histoire du Consulat et de l'Empire, Vol. (8 / 20) - faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française
Author: Thiers, Adolphe, 1797-1877
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire du Consulat et de l'Empire, Vol. (8 / 20) - faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française" ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



               HISTOIRE DU CONSULAT

                      ET DE

                     L'EMPIRE



                   FAISANT SUITE

       À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE



                 PAR M. A. THIERS



                   TOME HUITIÈME



        [Illustration: Emblème de l'éditeur.]



                        PARIS
               PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
                  60, RUE RICHELIEU
                         1849



L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en
Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,
Espagnole et Italienne.

Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la
Librairie) le 20 février 1849.


PARIS. IMPRIMÉ PAR PLON FRÈRES, 36, RUE DE VAUGIRARD.



HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE.



LIVRE VINGT-HUITIÈME.

FONTAINEBLEAU.

    Joie causée en France et dans les pays alliés par la paix de
    Tilsit. -- Premiers actes de Napoléon après son retour à Paris. --
    Envoi du général Savary à Saint-Pétersbourg. -- Nouvelle
    distribution des troupes françaises dans le Nord. -- Le corps
    d'armée du maréchal Brune chargé d'occuper la Poméranie suédoise
    et d'exécuter le siége de Stralsund, dans le cas d'une reprise
    d'hostilités contre la Suède. -- Instances auprès du Danemark pour
    le décider à entrer dans la nouvelle coalition continentale. --
    Saisie des marchandises anglaises sur tout le continent. --
    Premières explications de Napoléon avec l'Espagne après le
    rétablissement de la paix. -- Sommation adressée au Portugal pour
    le contraindre à expulser les Anglais de Lisbonne et d'Oporto. --
    Réunion d'une armée française à Bayonne. -- Mesures semblables à
    l'égard de l'Italie. -- Occupation de Corfou. -- Dispositions
    relatives à la marine. -- Événements accomplis sur mer, du mois
    d'octobre 1805 au mois de juillet 1807. -- Système des croisières.
    -- Croisières du capitaine L'Hermitte sur la côte d'Afrique, du
    contre-amiral Willaumez sur les côtes des deux Amériques, du
    capitaine Leduc dans les mers Boréales. -- Envois de secours aux
    colonies françaises et situation de ces colonies. -- Nouvelle
    ardeur de Napoléon pour la marine. -- Système de guerre maritime
    auquel il s'arrête. -- Affaires intérieures de l'Empire. --
    Changements dans le personnel des grands emplois. -- M. de
    Talleyrand nommé vice-grand-électeur, le prince Berthier
    vice-connétable. -- M. de Champagny nommé ministre des affaires
    étrangères, M. Crétet ministre de l'intérieur, le général Clarke
    ministre de la guerre. -- Mort de M. de Portalis, et son
    remplacement par M. Bigot de Préameneu. -- Suppression définitive
    du Tribunat. -- Épuration de la magistrature. -- État des
    finances. -- Budgets de 1806 et 1807. -- Balance rétablie entre
    les recettes et les dépenses sans recourir à l'emprunt. --
    Création de la caisse de service. -- Institution de la Cour des
    comptes. -- Travaux publics. -- Emprunts faits pour ces travaux au
    trésor de l'armée. -- Dotations accordées aux maréchaux, généraux,
    officiers et soldats. -- Institution des titres de noblesse. --
    État des moeurs et de la société française. -- Caractère de la
    littérature, des sciences et des arts sous Napoléon. -- Session
    législative de 1807. -- Adoption du Code de commerce. -- Mariage
    du prince Jérôme. -- Clôture de la courte session de 1807, et
    translation de la cour impériale à Fontainebleau. -- Événements en
    Europe pendant les trois mois consacrés par Napoléon aux affaires
    intérieures de l'Empire. -- État de la cour de Saint-Pétersbourg
    depuis Tilsit. -- Efforts de l'empereur Alexandre pour réconcilier
    la Russie avec la France. -- Ce prince offre sa médiation au
    cabinet britannique. -- Situation des partis en Angleterre. --
    Remplacement du ministère Fox-Grenville par le ministère de MM.
    Canning et Castlereagh. -- Dissolution du Parlement. -- Formation
    d'une majorité favorable au nouveau ministère. -- Réponse évasive
    à l'offre de la médiation russe, et envoi d'une flotte à
    Copenhague pour s'emparer de la marine danoise. -- Débarquement
    des troupes anglaises sous les murs de Copenhague, et préparatifs
    de bombardement. -- Les Danois sont sommés de rendre leur flotte.
    -- Sur leur refus, les Anglais les bombardent trois jours et trois
    nuits. -- Affreux désastre de Copenhague. -- Indignation générale
    en Europe, et redoublement d'hostilités contre l'Angleterre. --
    Efforts de celle-ci pour faire approuver à Vienne et à
    Saint-Pétersbourg l'acte odieux commis contre le Danemark. --
    Dispositions inspirées à la cour de Russie par les derniers
    événements. -- Elle prend le parti de s'allier plus étroitement à
    Napoléon pour en obtenir, outre la Finlande, la Moldavie et la
    Valachie. -- Instances d'Alexandre auprès de Napoléon. --
    Résolutions de celui-ci après le désastre de Copenhague. -- Il
    encourage la Russie à s'emparer de la Finlande, entretient ses
    espérances à l'égard des provinces du Danube, conclut un
    arrangement avec l'Autriche, reporte ses troupes du nord de
    l'Italie vers le midi, afin de préparer l'expédition de Sicile,
    réorganise la flottille de Boulogne, et précipite l'invasion du
    Portugal. -- Formation d'un second corps d'armée pour appuyer la
    marche du général Junot vers Lisbonne, sous le titre de deuxième
    corps d'observation de la Gironde. -- La question du Portugal fait
    naître celle d'Espagne. -- Penchants et hésitations de Napoléon à
    l'égard de l'Espagne. -- L'idée systématique d'exclure les
    Bourbons de tous les trônes de l'Europe se forme peu à peu dans
    son esprit. -- Le défaut d'un prétexte suffisant pour détrôner
    Charles IV le fait hésiter. -- Rôle de M. de Talleyrand et du
    prince Cambacérès en cette circonstance. -- Napoléon s'arrête à
    l'idée d'un partage provisoire du Portugal avec la cour de Madrid,
    et signe le 27 octobre le traité de Fontainebleau. -- Tandis qu'il
    est disposé à un ajournement à l'égard de l'Espagne, de graves
    événements survenus à l'Escurial appellent toute son attention. --
    État de la cour de Madrid. -- Administration du prince de la Paix.
    -- La marine, l'armée, les finances, le commerce de l'Espagne en
    1807. -- Partis qui divisent la cour. -- Parti de la reine et du
    prince de la Paix. -- Parti de Ferdinand, prince des Asturies. --
    Une maladie de Charles IV, qui fait craindre pour sa vie, inspire
    à la reine et au prince de la Paix l'idée d'éloigner Ferdinand du
    trône. -- Moyens imaginés par celui-ci pour se défendre contre les
    projets de ses ennemis. -- Il s'adresse à Napoléon afin d'obtenir
    la main d'une princesse française. -- Quelques imprudences de sa
    part éveillent le soupçon sur sa manière de vivre, et provoquent
    une saisie de ses papiers. -- Arrestation de ce prince, et
    commencement d'un procès criminel contre lui et ses amis. --
    Charles IV révèle à Napoléon ce qui se passe dans sa famille. --
    Napoléon, provoqué à se mêler des affaires d'Espagne, forme un
    troisième corps d'armée du côté des Pyrénées, et ordonne le départ
    de ses troupes en poste. -- Tandis qu'il se prépare à intervenir,
    le prince de la Paix, effrayé de l'effet produit par l'arrestation
    du prince des Asturies, se décide à lui faire accorder son pardon,
    moyennant une soumission déshonorante. -- Pardon et humiliation de
    Ferdinand. -- Calme momentané dans les affaires d'Espagne. --
    Napoléon en profite pour se rendre en Italie. -- Il part de
    Fontainebleau pour Milan vers le milieu de novembre 1807.


[En marge: Juillet 1807.]

[En marge: État des esprits en France et en Europe après la paix de
Tilsit.]

La paix de Tilsit avait causé en France une joie profonde et
universelle. Sous le vainqueur d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland, on
ne pouvait craindre la guerre: cependant, après la journée d'Eylau, on
avait conçu un moment d'inquiétude en le voyant engagé si loin, dans
une lutte si acharnée; et d'ailleurs un instinct secret disait
clairement à quelques-uns, confusément à tous, qu'il fallait, dans
cette voie comme dans toute autre, savoir s'arrêter à temps; qu'après
les succès pouvaient venir les revers; que la fortune, facilement
inconstante, ne devait pas être poussée à bout, et que Napoléon
serait le seul des trois ou quatre héros de l'humanité auquel elle
n'aurait pas fait expier ses faveurs, s'il voulait en abuser. Il y a
dans les choses humaines un terme qu'il ne faut pas dépasser, et,
d'après un sentiment alors général, Napoléon touchait à ce terme, que
l'esprit discerne plus facilement que les passions ne l'acceptent.

Au reste on éprouvait le besoin de la paix et de ses douces
jouissances. Sans doute Napoléon avait procuré à la France la sécurité
intérieure, et la lui avait procurée à ce point, que pendant une
absence de près d'une année, et à une distance de quatre ou cinq cents
lieues, pas un trouble n'avait éclaté. Une courte anxiété produite par
le carnage d'Eylau, par le renchérissement des subsistances durant
l'hiver, de timides propos tenus dans les salons de quelques
mécontents, avaient été les seules agitations qui eussent signalé la
crise qu'on venait de traverser. Mais, bien qu'on ne craignît plus le
retour des horreurs de quatre-vingt-treize et qu'on se livrât à une
entière confiance, c'était toutefois à la condition que Napoléon
vivrait, et qu'il cesserait d'exposer aux boulets sa tête précieuse;
c'était avec le désir de goûter, sans mélange d'inquiétude, l'immense
prospérité dont il avait doté la France. Ceux qui lui devaient de
grandes situations aspiraient à en jouir; les classes qui vivent de
l'agriculture, de l'industrie et du commerce, c'est-à-dire la presque
totalité de la nation, désiraient enfin mettre à profit les
conséquences de la révolution et la vaste étendue de débouchés ouverts
à la France; car si les mers nous étaient fermées, le continent entier
s'offrait à notre activité, à l'exclusion de l'industrie britannique.
Les mers elles-mêmes, on espérait les voir s'ouvrir de nouveau par
suite des négociations de Tilsit. On avait vu en effet les deux plus
grandes puissances du continent, éclairées sur la conformité de leurs
intérêts actuels, sur l'inutilité de leur lutte, s'embrasser en
quelque sorte aux bords du Niémen, dans la personne de leurs
souverains, et s'unir pour fermer le littoral de l'Europe à
l'Angleterre, pour tourner contre elle les efforts de toutes les
nations, et on se flattait que cette puissance, effrayée de son
isolement, en 1807 comme en 1802, accepterait la paix à des conditions
modérées. Il ne semblait pas supposable que la médiation du cabinet
russe, qui allait lui être offerte, rendant facile à son orgueil une
pacification que réclamaient ses intérêts, pût être repoussée. On
jouissait de la paix du continent; celle des mers se laissait
entrevoir; et on était heureux tout à la fois de ce qu'on possédait,
et de ce qu'on espérait. L'armée, sur qui pesait plus particulièrement
le fardeau de la guerre, n'était cependant pas aussi avide de la paix
que le reste de la nation. Ses principaux chefs, il est vrai, qui
avaient déjà vu tant de régions lointaines et de batailles sanglantes,
qui étaient couverts de gloire, que Napoléon allait bientôt combler de
richesses, désiraient, comme la nation elle-même, jouir de ce qu'ils
avaient acquis. Bon nombre de vieux soldats, qui avaient leur part
assurée dans la munificence de Napoléon, n'étaient pas d'un autre
avis. Mais les jeunes généraux, les jeunes officiers, les jeunes
soldats, et c'était une grande partie de l'armée, ne demandaient pas
mieux que de voir naître de nouvelles occasions de gloire et de
fortune. Toutefois, après une rude campagne, un intervalle de repos ne
laissait pas de leur plaire, et on peut dire que la paix de Tilsit
était saluée par les unanimes acclamations de la nation et de l'armée,
de la France et de l'Europe, des vainqueurs et des vaincus. Excepté
l'Angleterre qui trouvait le continent encore une fois uni contre
elle, excepté l'Autriche qui avait espéré un moment la ruine de son
dominateur, il n'y avait personne qui n'applaudit à cette paix,
succédant tout à coup à la plus grande agitation guerrière des temps
modernes.

On attendait Napoléon avec impatience; car, outre les raisons qu'on
avait de ne pas voir avec plaisir ses absences, toujours motivées par
la guerre, on aimait à le savoir près de soi, veillant sur le repos de
tout le monde, et s'appliquant à tirer de son génie inépuisable de
nouveaux moyens de prospérité. Le canon des Invalides, qui annonçait
son entrée dans le palais de Saint-Cloud, retentit dans tous les
coeurs comme le signal du plus heureux événement, et le soir une
illumination générale, que ni la police de Paris ni les menaces de la
multitude n'avaient commandée, et qui brillait aux fenêtres des
citoyens autant que sur la façade des édifices publics, attesta un
sentiment de joie vrai, spontané, universel.

Ma raison, glacée par le temps, éclairée par l'expérience, sait bien
tous les périls cachés sous cette grandeur sans mesure, périls
d'ailleurs faciles à juger après l'événement. Cependant, quoique voué
au culte modeste du bon sens, qu'on me permette un instant
d'enthousiasme pour tant de merveilles, qui n'ont pas duré, mais qui
auraient pu durer, et de les raconter avec un complet oubli des
calamités qui les ont suivies! Pour retracer avec un sentiment plus
juste ces temps si différents du nôtre, je veux ne pas apercevoir
avant qu'ils soient venus les tristes jours qui se sont succédé
depuis.

[En marge: Situation du crédit public après Tilsit.]

C'est un signe vulgaire, mais vrai, de la disposition des esprits, que
le taux des fonds publics dans les grands États modernes, qui font
usage du crédit, et qui dans un vaste marché, appelé Bourse,
permettent qu'on vende et qu'on achète les titres des emprunts qu'ils
ont contractés envers les capitalistes de toutes les nations. La rente
5 pour 100 (signifiant, comme on sait, un intérêt de 5 alloué à un
capital nominal de 100), que Napoléon avait trouvée à 12 francs au 18
brumaire, et portée depuis à 60, s'était élevée après Austerlitz à 70,
puis avait dépassé ce terme pour atteindre celui de 90, taux inconnu
alors en France. La disposition à la confiance était même si
prononcée, que le prix de ce fonds allait au delà, et s'élevait, vers
la fin de juillet 1807, à 92 et 93. Au lendemain des assignats, quand
le goût des spéculations financières n'existait pas, quand les fonds
publics n'avaient pas fait encore la fortune de grands spéculateurs,
et avaient entraîné au contraire la ruine des créanciers légitimes de
l'État, quand le prix de l'argent était tel qu'on trouvait facilement
dans des placements solides un intérêt de 6 et 7 pour 100, il fallait
une immense confiance dans le gouvernement établi, pour que les titres
de la dette perpétuelle fussent acceptés à un intérêt qui n'était
guère au-dessus de 5 pour 100.

[En marge: Langage de Napoléon en arrivant à Saint-Cloud.]

Le 27 juillet au matin, Napoléon était arrivé au château de
Saint-Cloud, où il avait coutume de passer l'été. Aux princesses de sa
famille empressées de le revoir, s'étaient joints les grands
dignitaires, les ministres, et les principaux membres des corps de
l'État. La confiance et la joie rayonnaient sur son visage.--Voilà la
paix continentale assurée, leur dit-il, et quant à la paix maritime,
nous l'obtiendrons bientôt, par le concours volontaire ou imposé de
toutes les puissances continentales. J'ai lieu de croire solide
l'alliance que je viens de conclure avec la Russie. Il me suffirait
d'une alliance moins puissante pour contenir l'Europe, pour enlever
toute ressource à l'Angleterre. Avec celle de la Russie que la
victoire m'a donnée, que la politique me conservera, je viendrai à
bout de toutes les résistances. Jouissons de notre grandeur, et
faisons-nous maintenant commerçants et manufacturiers.--S'adressant
particulièrement à ses ministres, Napoléon leur dit: J'ai assez fait
le métier de général, je vais reprendre avec vous celui de _premier
ministre_, et recommencer mes _grandes revues d'affaires_, qu'il est
temps de faire succéder à mes _grandes revues d'armées_.--Il retint à
Saint-Cloud le prince Cambacérès, qu'il admit à partager son dîner de
famille, et avec lequel il s'entretint de ses projets, car sa tête
ardente, sans cesse en travail, ne terminait une oeuvre que pour en
commencer une autre.

[En marge: Mesures de Napoléon tendant à réaliser le système politique
convenu à Tilsit.]

[En marge: Envoi du général Savary comme ministre temporaire à
Saint-Pétersbourg.]

Le lendemain il s'occupa de donner des ordres qui embrassaient
l'Europe de Corfou à Koenigsberg. Sa première pensée fut de tirer
sur-le-champ les conséquences de l'alliance russe qu'il venait de
conclure à Tilsit. Cette alliance, achetée au prix de victoires
sanglantes, et d'espérances intimes inspirées à l'ambition russe, il
fallait la mettre à profit avant que le temps, ou d'inévitables
mécomptes, vinssent en refroidir les premières ardeurs. On s'était
promis de violenter la Suède, de persuader le Danemark, d'entraîner le
Portugal par le moyen de l'Espagne, et de déterminer de la sorte tous
les États riverains des mers européennes à se prononcer contre
l'Angleterre. On s'était même engagé à peser sur l'Autriche, pour
l'amener à des résolutions semblables. L'Angleterre allait ainsi se
voir enveloppée d'une ceinture d'hostilités, depuis Kronstadt jusqu'à
Cadix, depuis Cadix jusqu'à Trieste, si elle n'acceptait pas les
conditions de paix que la Russie était chargée de lui offrir. Pendant
son trajet de Dresde à Paris, Napoléon avait déjà donné des ordres, et
le lendemain même de son arrivée à Paris, il continua d'en donner de
nouveaux, pour l'exécution immédiate de ce vaste système. Son premier
soin devait être d'envoyer à Saint-Pétersbourg un agent qui continuât
auprès d'Alexandre l'oeuvre de séduction commencée à Tilsit. Il ne
pouvait pas assurément trouver un ambassadeur aussi séduisant qu'il
l'était lui-même. Il fallait néanmoins en trouver un qui pût plaire,
inspirer confiance, et aplanir les difficultés qui surgissent même
dans l'alliance la plus sincère. Ce choix exigeait quelque réflexion.
En attendant d'en avoir fait un qui réunît les conditions désirables,
Napoléon envoya un officier, ordinairement employé et propre à tout, à
la guerre, à la diplomatie, à la police, sachant être tour à tour
souple ou arrogant, et très-capable de s'insinuer dans l'esprit du
jeune monarque, auquel il avait déjà su plaire: c'était le général
Savary, dont nous avons fait connaître ailleurs l'esprit, le courage,
le dévouement sans scrupule et sans bornes. Le général Savary, envoyé
en 1805 au quartier-général russe, avait trouvé Alexandre rempli
d'orgueil la veille de la bataille d'Austerlitz, consterné le
lendemain, n'avait pas abusé du changement de la fortune, avait au
contraire habilement ménagé le prince vaincu, et, profitant de
l'ascendant que donnent sur autrui les faiblesses dont on a surpris le
secret, avait acquis une sorte d'influence, suffisante pour une
mission passagère. Dans ce premier moment, où il s'agissait de savoir
si Alexandre serait sincère, s'il saurait résister aux ressentiments
de sa nation, qui n'avait pas aussi vite que lui passé des douleurs de
Friedland aux illusions de Tilsit, le général Savary était propre par
sa finesse à pénétrer le jeune prince, à l'intimider par son audace,
et au besoin à répondre par une insolence toute militaire aux
insolences qu'il pouvait essuyer à Saint-Pétersbourg. Le général
Savary avait un autre avantage, que l'orgueil malicieux de Napoléon ne
dédaignait pas. La guerre avec la Russie avait commencé pour la mort
du duc d'Enghien: Napoléon n'était pas fâché d'envoyer à cette
puissance l'homme qui avait le plus figuré dans cette catastrophe. Il
narguait ainsi l'aristocratie russe ennemie de la France, sans blesser
le prince, qui, dans sa mobilité, avait oublié la cause de la guerre
aussi vite que la guerre elle-même.

Napoléon, sans aucun titre apparent, donna au général Savary des
pouvoirs étendus, et beaucoup d'argent pour qu'il pût vivre à
Saint-Pétersbourg sur un pied convenable. Le général Savary devait
protester auprès du jeune empereur de la sincérité de la France, le
presser de s'expliquer avec l'Angleterre, d'en venir avec elle à un
prompt résultat, soit la paix, soit la guerre, et, si c'était la
guerre, d'envahir sur-le-champ la Finlande, entreprise qui, en
flattant l'ambition moscovite, aurait pour résultat d'engager
définitivement la Russie dans la politique de la France. Le général
enfin devait consacrer toutes les ressources de son esprit à faire
prévaloir et fructifier l'alliance conclue à Tilsit.

[En marge: Mesures militaires à l'égard de la Suède.]

[En marge: Distribution de l'armée française dans le nord de
l'Europe.]

[En marge: Le corps d'armée du maréchal Brune chargé de faire le siége
de Stralsund en cas d'hostilités avec les Suédois.]

Ces soins donnés aux relations avec la Russie, Napoléon s'occupa des
autres cabinets appelés à concourir à son système. Il ne comptait
guère sur une conduite sensée de la part de la Suède, gouvernée alors
par un roi extravagant. Bien que cette puissance eût un double intérêt
à ne pas attendre qu'on la violentât, l'intérêt de contribuer au
triomphe des neutres, et celui de s'épargner une invasion russe,
Napoléon pensait néanmoins qu'on serait prochainement obligé
d'employer la force contre elle. C'était chose bien facile avec une
armée de 420 mille hommes, dominant le continent du Rhin au Niémen. Il
arrêta donc quelques dispositions pour envahir immédiatement la
Poméranie suédoise, seule possession que ses anciennes et ses récentes
folies eussent permis à la Suède de conserver sur le sol de
l'Allemagne. Dans cette vue, Napoléon apporta divers changements à la
distribution de ses forces en Pologne et en Prusse. Il ne voulait
évacuer la Pologne que lorsque la nouvelle royauté saxonne, qu'il
venait d'y rétablir, y serait bien assise, et la Prusse que lorsque
les contributions de guerre, tant ordinaires qu'extraordinaires,
seraient intégralement acquittées. En conséquence le maréchal Davout,
avec son corps, avec les troupes polonaises de nouvelle levée, avec la
plus grande partie des dragons, eut ordre d'occuper la partie de la
Pologne destinée, sous le titre de grand-duché de Varsovie, au roi de
Saxe. Une division devait stationner à Thorn, une autre à Varsovie,
une troisième à Posen. Les dragons devaient manger les fourrages des
bords de la Vistule. C'était ce qu'on appelait le premier
commandement. Le maréchal Soult, avec son corps d'armée, et presque
toute la réserve de cavalerie, eut la mission d'occuper la vieille
Prusse, depuis la Pregel jusqu'à la Vistule, depuis la Vistule jusqu'à
l'Oder, avec ordre de se retirer successivement, au fur et à mesure de
l'acquittement des contributions. La grosse cavalerie et la cavalerie
légère devaient vivre dans l'île de Nogath, au milieu de l'abondance
répandue dans ce Delta de la Vistule. Au sein de ce second
commandement, Napoléon en intercala un autre, en quelque sorte
exceptionnel, comme le lieu qui en réclamait la présence, c'était
celui de Dantzig. Il y plaça les grenadiers d'Oudinot, plus la
division Verdier, qui avaient formé le corps du maréchal Lannes, et
qui devaient occuper cette riche cité, ainsi que le territoire qu'elle
avait recouvré avec la qualité de ville libre. La division Verdier
n'était pas destinée à y rester, mais les grenadiers avaient ordre d'y
demeurer jusqu'au parfait éclaircissement des affaires européennes.
Le troisième commandement, embrassant la Silésie, fut confié au
maréchal Mortier, que Napoléon plaçait volontiers dans les provinces
où il se trouvait beaucoup de richesses à sauver des désordres de la
guerre, et qui avait quitté son corps d'armée, dissous récemment par
la réunion des Polonais et des Saxons dans le duché de Varsovie. Ce
maréchal avait sous ses ordres les cinquième et sixième corps, que
venaient de quitter les maréchaux Masséna et Ney. Ces deux derniers et
le maréchal Lannes avaient obtenu la permission de se rendre en France
pour s'y reposer des fatigues de la guerre. Le cinquième corps était
cantonné aux environs de Breslau dans la haute Silésie; le sixième,
autour de Glogau dans la basse Silésie. Le premier corps, confié au
général Victor, depuis la blessure du prince de Ponte-Corvo, eut ordre
d'occuper Berlin, faisant route dans son mouvement rétrograde, avec la
garde impériale qui revenait en France, pour y recevoir des fêtes
magnifiques. Enfin les troupes qui avaient formé l'armée d'observation
sur les derrières de Napoléon, furent rapidement portées vers le
littoral. Les Italiens, une partie des Bavarois, les Badois, les
Hessois, les deux belles divisions françaises Boudet et Molitor,
furent acheminés avec le parc d'artillerie, qui avait servi pour
assiéger Dantzig, vers la Poméranie suédoise. Napoléon accrut ce parc
de tout ce que la belle saison avait permis de réunir en bouches à feu
ou en munitions, et le fit placer au vis-à-vis Stralsund, pour enlever
ce pied-à-terre au roi de Suède, dans le cas où ce prince, fidèle à
son caractère, reprendrait, à lui seul, les hostilités lorsque tout
le monde aurait posé les armes. Le maréchal Brune, qui avait été mis à
la tête de l'armée d'observation, reçut le commandement direct de ces
troupes, s'élevant à un total de 38 mille hommes, et pourvues d'un
immense matériel. L'ingénieur Chasseloup, qui avait si habilement
dirigé le siége de Dantzig, fut chargé de diriger encore celui de
Stralsund, si on était amené à l'entreprendre.

[En marge: Les Espagnols à Hambourg.]

Le maréchal Bernadotte, prince de Ponte-Corvo, parti pour Hambourg où
il était allé se remettre de sa blessure, eut le commandement des
troupes destinées à garder les villes anséatiques et le Hanovre. Les
Hollandais furent rapprochés de la Hollande, et portés sur l'Ems; les
Espagnols occupèrent Hambourg. Ces derniers avaient franchi, les uns
l'Italie, les autres la France, pour se rendre à travers l'Allemagne,
sur les côtes de la mer du Nord. Ils formaient un corps de 14 mille
hommes, sous les ordres du marquis de La Romana. C'étaient de beaux
soldats, au teint brun, aux membres secs, frissonnant de froid sur les
plages tristes et glacées de l'Océan septentrional, présentant un
singulier contraste avec nos alliés du Nord, et rappelant, par
l'étrange diversité des peuples asservis au même joug, les temps de la
grandeur romaine. Suivis de beaucoup de femmes, d'enfants, de chevaux,
de mulets et d'ânes chargés de bagages, assez mal vêtus, mais d'une
manière originale, vifs, animés, bruyants, ne sachant que l'espagnol,
vivant exclusivement entre eux, manoeuvrant peu, et employant une
partie du jour à danser au son de la guitare avec les femmes qui les
accompagnaient, ils attiraient la curiosité stupéfaite des graves
habitants de Hambourg, dont les journaux racontaient ces détails à
l'Europe étonnée de tant de scènes extraordinaires. Le corps du
maréchal Mortier ayant été dissous, comme nous venons de le dire, la
division française Dupas, qui en avait fait partie, fut dirigée vers
les villes anséatiques, pour voler au secours de nos alliés,
Hollandais ou Espagnols, qui recevraient la visite de l'ennemi. Cet
ennemi ne pouvait être autre que les Anglais, qui, depuis un an,
avaient toujours promis en vain une expédition continentale, et qui
pouvaient bien, comme il arrive souvent quand on a beaucoup hésité,
agir lorsque le temps d'agir serait passé. Aux troupes du maréchal
Brune, ayant mission de faire face à Stralsund, à celles du maréchal
prince de Ponte-Corvo, ayant mission d'observer le Hanovre et la
Hollande, devaient se joindre au besoin la division Dupas d'abord,
puis le premier corps tout entier, concentré en ce moment autour de
Berlin. Toute tentative des Anglais devait échouer contre une pareille
réunion de forces.

[En marge: Instances de la diplomatie française auprès du Danemark,
pour le décider à compléter par son adhésion la coalition
continentale.]

Ainsi tout était prêt, si la médiation russe ne réussissait pas, pour
rejeter les Suédois de la Poméranie dans Stralsund, de Stralsund dans
l'île de Rugen, de l'île de Rugen dans la mer, pour y précipiter les
Anglais eux-mêmes, en cas d'une descente de leur part sur le
continent. Ces mesures devaient avoir aussi pour résultat d'obliger le
Danemark à compléter, par son adhésion, la coalition continentale
contre l'Angleterre. Tout était facile sous le rapport des procédés à
l'égard des Suédois. Ils s'étaient conduits d'une manière si hostile
et si arrogante, qu'il n'y avait qu'à les sommer, et à les pousser
ensuite sur Stralsund. Les Danois au contraire avaient si
scrupuleusement observé la neutralité, s'étaient conduits avec tant de
mesure, inclinant de coeur vers la cause de la France qui était la
leur, mais n'osant se prononcer, qu'on ne pouvait pas les brusquer
comme les Suédois. Napoléon chargea M. de Talleyrand d'écrire
sur-le-champ au cabinet de Copenhague, pour lui faire sentir qu'il
était temps de prendre un parti, que la cause de la France était la
sienne, car la France ne luttait contre l'Angleterre que pour la
question des neutres, et la question des neutres était une question
d'existence pour toutes les puissances navales, surtout pour les plus
petites, habituellement les moins ménagées par la suprématie
britannique. M. de Talleyrand avait ordre d'être amical, mais
pressant. Il avait ordre aussi d'offrir au Danemark les plus belles
troupes françaises, et le concours d'une artillerie formidable,
capable de tenir à distance les vaisseaux anglais les mieux armés.

[En marge: Saisie des marchandises anglaises sur tout le continent.]

C'était en effrayant l'Angleterre de cette réunion de forces, et en
sévissant contre son commerce avec la dernière rigueur, que Napoléon
croyait seconder utilement la médiation russe. Tandis qu'il prenait
les mesures militaires que nous venons de rapporter, il avait fait
saisir les marchandises anglaises à Leipzig, où il s'en était trouvé
une quantité considérable. Mécontent de la manière dont on avait
exécuté ses ordres dans les villes anséatiques, il fit enlever la
factorerie anglaise à Hambourg, confisquer beaucoup de valeurs et de
marchandises, et intercepter à toutes les postes les lettres du
commerce britannique, dont plus de cent mille furent brûlées. Le roi
Louis, qui, sur le trône de Hollande, le contrariait sans cesse, par
ses mesures irréfléchies, par sa vanité, par la réduction projetée de
l'armée et de la marine hollandaises (ce qui n'empêchait pas qu'il
voulût instituer une garde royale, nommer des maréchaux, faire la
dépense d'un couronnement), le roi Louis, à tous ses plans imaginés
pour plaire à ses nouveaux sujets, joignait une tolérance à l'égard du
commerce anglais, qui devenait une vraie trahison envers la politique
de la France. Napoléon, poussé à bout, lui écrivit qu'à moins d'un
changement de conduite, il allait se porter aux dernières extrémités,
et faire garder les ports de la Hollande par les troupes et les
douanes françaises. Cette menace obtint quelque succès, et les
défenses prononcées contre le commerce anglais en Hollande
s'exécutèrent avec un peu plus de rigueur.

[En marge: Soins de Napoléon pour faire rentrer les contributions de
guerre afin de grossir le trésor de l'armée.]

Napoléon voulut que toutes les marchandises saisies fussent vendues,
que le prix en fût versé dans la caisse des contributions de guerre,
pour accroître les richesses de cette caisse dont nous ferons bientôt
connaître l'emploi à la fois noble, ingénieux et fécond. Il donna des
ordres pour que le Hanovre, qu'il traitait sans ménagement parce que
c'était une province anglaise, que la Hesse, que les provinces
prussiennes de Franconie, que la Prusse elle-même enfin acquittassent
leurs contributions avant que l'armée se retirât. On peut dire avec
vérité que les vaincus n'avaient pas été traités fort rigoureusement,
quand on se rappelle surtout ce qui se passait au dix-septième siècle
pendant les guerres de Louis XIV, au dix-huitième pendant les guerres
du grand Frédéric, et de notre temps lorsque la France fut envahie en
1814 et 1815. Napoléon avait ajouté aux contributions ordinaires, dont
la moitié tout au plus avait été acquittée, une contribution
extraordinaire, qui était loin d'être écrasante, et qui était le juste
prix de la guerre qu'on lui avait suscitée. Moyennant cette
contribution, il faisait payer tout ce qu'on prenait chez l'habitant.
Il chargea M. Daru, son habile et intègre représentant pour les
affaires financières de l'armée, de traiter avec la Prusse,
relativement au mode d'acquittement des contributions qui restaient
dues, déclarant que, malgré son désir de rappeler les troupes
françaises afin de les porter sur le littoral européen, il
n'évacuerait ni une province, ni une place de la Prusse, avant le
payement intégral des sommes qui lui avaient été promises. Il espérait
ainsi, toutes les dépenses de la campagne acquittées, et en réunissant
aux contributions de l'Allemagne les restes de la contribution frappée
sur l'Autriche, conserver environ 300 millions, somme qui valait alors
le double de ce qu'elle vaudrait aujourd'hui, et qui, dans ses mains
habiles, allait devenir un moyen magique de bienfaisance et de
créations de tout genre.

[En marge: Conduite de Napoléon à l'égard de l'Espagne après la paix
de Tilsit.]

Tandis qu'il prenait ses mesures au Nord, Napoléon les prenait
également au Midi pour l'accomplissement de son système. L'Espagne lui
avait donné, pendant la campagne de Prusse, de justes sujets de
méfiance, et la proclamation du prince de la Paix, dans laquelle
celui-ci appelait toute la population espagnole aux armes, sous
prétexte de faire face à un ennemi inconnu, n'était explicable que par
une vraie trahison. C'en était une en effet, car à ce moment même,
veille de la bataille d'Iéna, le prince de la Paix entamait des
relations secrètes avec l'Angleterre. Quoiqu'il ignorât ces détails,
Napoléon ne s'abusait pas, mais voulait dissimuler, jusqu'à ce qu'il
eût recouvré toute la liberté de ses mouvements. L'ignoble favori qui
gouvernait la reine d'Espagne, et par la reine le roi et la monarchie,
avait cru, comme toute l'Europe, à l'invincibilité de l'armée
prussienne. Mais au lendemain de la victoire d'Iéna, il s'était
prosterné aux pieds du vainqueur. Depuis il n'était sorte de
flatteries qu'il n'employât pour fléchir le courroux dissimulé, mais
facile à deviner, de Napoléon. Il n'y avait qu'un genre d'obéissance
qu'il n'ajoutât point à ses bassesses, parce qu'il en était incapable,
c'était de bien gouverner l'Espagne, de relever sa marine, de défendre
ses colonies, de la rendre enfin une alliée utile, genre d'expiation
qui, aux yeux de Napoléon, eût été suffisant, qui eût même empêché son
courroux de naître.

Revenu à Paris, Napoléon commença à s'occuper de cette portion la plus
importante du littoral européen, et se dit qu'il faudrait finir par
prendre un parti à l'égard de cette décadence espagnole, toujours
prête à se convertir en trahison. Mais, bien que sa pensée ne se
reposât jamais, que d'un objet elle volât sans cesse à un autre, comme
son aigle volait de capitale en capitale, il ne crut pas devoir
s'arrêter encore à cette grave question, ne voulant pas compliquer la
situation présente, et apporter des obstacles à une pacification
générale, qu'il désirait ardemment, qu'il espérait un peu, et qui, si
elle s'accomplissait, lui rendait beaucoup moins nécessaire la
régénération de la monarchie espagnole. Si, au contraire,
l'Angleterre, conduite par les faibles et violents héritiers de M.
Pitt, s'obstinait à continuer la guerre malgré son isolement, alors il
se proposait de porter une attention sérieuse sur la situation de
l'Espagne[1], et de prendre à son égard un parti décisif. Pour le
moment il ne songeait qu'à une chose, c'était à obtenir d'elle de plus
grandes rigueurs contre le commerce britannique, et la soumission du
Portugal à ses vastes desseins.

[Note 1: Je vais bientôt aborder un sujet fort grave, celui de
l'invasion de l'Espagne, et le moment approche où j'aurai à raconter
la tragique catastrophe des Bourbons espagnols, origine d'une guerre
atroce et funeste pour les deux pays. J'annonce d'avance que, pourvu
des seuls documents authentiques qui existent, lesquels sont
très-nombreux, souvent contradictoires, et conciliables au moyen
seulement de grands efforts de critique, je crois pouvoir donner le
secret entier, encore inconnu, des malheureux événements de cette
époque, et que sur beaucoup de points je serai en désaccord avec les
ouvrages qui ont paru sur le même sujet. Je ne parle pas des mille
rapsodies publiées par des historiens, qui n'avaient ni mission, ni
informations, ni souci de la vérité. Je parle des historiens dignes
d'être pris en considération, de ceux qui ont été admis par exception
à puiser dans les dépôts des affaires étrangères et de la guerre, ou
de ceux qui, comme M. de Toreno, ayant occupé des postes élevés,
avaient outre l'intelligence des choses le moyen d'en être informés.
J'aurai à infirmer les assertions des uns et des autres, car sur
l'affaire d'Espagne on ne trouve rien au dépôt des affaires
étrangères, l'ambassadeur Beauharnais n'ayant jamais eu le secret de
son gouvernement, et il n'y a au dépôt de la guerre que le détail des
opérations militaires, souvent même incomplet. Enfin, quant aux
historiens espagnols, ils n'ont pu connaître le secret de résolutions
qui se prenaient toutes à Paris. Tout se trouve dans les papiers
particuliers de Napoléon déposés au Louvre, lesquels contiennent à la
fois les documents français et les documents espagnols enlevés à
Madrid. Dans ces documents, souvent contradictoires comme je viens de
le dire, on ne pénètre la vérité qu'à force de comparaisons, de
rapprochements, d'efforts de critique. On jugera par les diverses
notes que je serai, contre mon usage, obligé de placer au bas des
pages de ce livre, que d'efforts il m'a fallu faire, même avec les
documents authentiques, pour arriver à la vérité. Mais, dès ce moment
même, je déclare que tous les historiens qui ont fait remonter jusqu'à
Tilsit les projets de Napoléon sur l'Espagne, se sont trompés; que
ceux qui ont supposé que Napoléon s'assura à Tilsit le consentement
d'Alexandre pour ce qu'il projetait à Madrid, et qu'il se hâta de
signer la paix du Nord pour revenir plus tôt aux affaires du Midi, se
sont trompés également. Napoléon n'était convenu à Tilsit que d'une
alliance générale, qui lui garantissait l'adhésion de la Russie à tout
ce qu'il ferait de son côté, moyennant qu'on laissât la Russie faire
du sien tout ce qu'elle voudrait. À cette époque il ne regardait
nullement comme pressant de se mêler des affaires d'Espagne; il était
plein de ressentiment pour la proclamation du prince de la Paix, se
promettait de s'en expliquer un jour, de prendre ses sûretés, mais ne
songeait à son retour qu'à imposer la paix à l'Angleterre, en la
menaçant d'une exclusion complète du continent, et à se servir du
cabinet de Madrid pour amener le cabinet de Lisbonne à ses projets. On
verra bientôt comment et par qui lui vint la tentation de se mêler des
affaires d'Espagne. Je relève dès à présent cette erreur, je relèverai
les autres à mesure que l'ordre des faits et la marche de mon récit
le commanderont.]

L'Espagne avait à Paris, outre un ambassadeur ordinaire, M. de
Masserano, agent officiel tout à fait inutile, et chargé uniquement de
la partie honorifique de son rôle, M. Yzquierdo, agent secret du
prince de la Paix, qui était revêtu de toute la confiance de ce
prince, et avec lequel on avait négocié la convention financière,
stipulée en 1806, entre le Trésor espagnol et le Trésor français.
Celui-là seul était chargé de la réalité des affaires, et il y était
propre par sa finesse, par sa connaissance de tous les secrets de la
cour d'Espagne. Les infortunés souverains de l'Escurial, ne croyant
pas que ce fût assez de ces deux agents pour conjurer le courroux
supposé de Napoléon, imaginèrent de lui en envoyer un troisième, qui,
sous le titre d ambassadeur extraordinaire, viendrait le féliciter de
ses victoires, et lui témoigner de ses succès une joie qu'on était
loin de ressentir. On avait fait choix, pour ce rôle fastueux et
puéril, de l'un des plus grands seigneurs d'Espagne, M. le duc de
Frias, et on avait demandé la permission de l'envoyer à Paris. Il ne
fallait pas tant d'hommages pour désarmer Napoléon. Un peu plus
d'activité contre l'ennemi commun, l'aurait bien plus certainement
apaisé que les ambassades les plus magnifiques. Napoléon, ne voulant
pas inquiéter au delà du nécessaire cette cour qui avait le sentiment
de ses torts, reçut avec beaucoup d'égards M. le duc de Frias, se
laissa féliciter de ses triomphes, puis dit au nouvel ambassadeur,
répéta à l'ancien, et fit connaître au plus actif des trois, M.
Yzquierdo, qu'il agréait les félicitations qu'on lui adressait pour
ses triomphes et pour le rétablissement de la paix continentale, mais
qu'il fallait tirer de la paix continentale la paix maritime; qu'on ne
parviendrait à ce résultat, si désirable pour l'Espagne et pour ses
colonies, qu'en intimidant l'ennemi commun par un concours d'efforts
énergique, par une interdiction absolue de son commerce; qu'il fallait
donc seconder la France, et, dans cette vue, exiger du Portugal une
adhésion immédiate et entière au système continental; que pour lui il
était résolu à vouloir non pas une feinte exclusion des Anglais
d'Oporto et de Lisbonne, mais une exclusion complète, suivie d'une
déclaration de guerre immédiate et de la saisie de toutes les
marchandises britanniques; que, si le Portugal n'y consentait pas tout
de suite, il fallait que l'Espagne préparât ses troupes, car lui
préparait déjà les siennes, et qu'on envahît sur-le-champ le Portugal,
non pas pour huit jours ou quinze, comme il était arrivé en 1801, mais
pour tout le temps de la guerre, peut-être pour toujours, suivant les
circonstances. Les trois envoyés de l'Espagne s'inclinèrent devant
cette déclaration, qu'ils durent sans délai transmettre à leur
cabinet.

[En marge: Sommation adressée au Portugal.]

Napoléon fit en même temps appeler M. de Lima, ambassadeur du
Portugal, et lui signifia que si, dans le temps rigoureusement
nécessaire pour écrire à Lisbonne et en recevoir une réponse, on ne
lui promettait pas l'exclusion des Anglais, la saisie de leur
commerce, personnes et choses, et une déclaration de guerre, il
fallait que M. de Lima prît ses passe-ports, et s'attendît à voir une
armée française se diriger de Bayonne sur Salamanque, de Salamanque
sur Lisbonne; qu'ainsi le voulait une politique convenue entre les
grandes puissances, et indispensable au rétablissement de la paix en
Europe. Napoléon, dans sa lutte avec les Anglais, exigeait des
rigueurs contre leurs propriétés et leurs personnes tout à la fois,
parce qu'il savait qu'une exclusion simulée était déjà secrètement
arrangée entre les cours de Londres et de Lisbonne, et qu'il était
urgent que celle-ci se compromît tout à fait, si on voulait arriver à
un résultat sérieux. La suite des événements prouvera qu'il avait
deviné juste. D'ailleurs, ayant vu les Anglais, lors de la rupture de
la paix d'Amiens, nous enlever plus de cent millions de valeurs, et un
grand nombre de commerçants français qui naviguaient sur la foi des
traités, il cherchait partout des gages tant en hommes qu'en
marchandises.

[En marge: Formation à Bayonne d'une armée destinée contre le
Portugal.]

M. de Lima promit d'écrire sur-le-champ à sa cour, et n'y manqua pas
en effet. Mais Napoléon ne se contenta pas d'une simple déclaration de
ses volontés, et, prévoyant bien que cette déclaration ne serait
efficace qu'autant qu'elle serait suivie d'une démonstration armée, il
fit ses dispositions pour avoir sous peu de jours un corps de
vingt-cinq mille hommes à Bayonne, tout prêt à recommencer contre le
Portugal l'expédition de 1801. On se souvient sans doute que quelques
mois auparavant, lorsqu'il profitait de l'inaction de l'hiver pour
exécuter le siége de Dantzig, et pour préparer sur ses derrières une
armée d'observation qui le garantît contre toute tentative de
l'Autriche et de l'Angleterre, il avait songé à rendre disponibles les
camps formés sur les côtes, en les remplaçant par cinq légions de
réserve, de six bataillons chacune, dont l'organisation devait être
confiée à cinq anciens généraux devenus sénateurs. Quatre mois
s'étaient écoulés depuis, et il écrivit sur-le-champ aux sénateurs
chargés de cette organisation, pour savoir s'il pourrait déjà disposer
de deux bataillons sur six, dans chacune de ces légions. Se fiant,
jusqu'à leur arrivée, sur l'effroi que devait inspirer aux Anglais le
retour prochain de la grande armée, ne craignant pas que les
expéditions contre le continent, dont on les disait depuis long-temps
occupés, se dirigeassent sur les côtes de France, ayant toutes ses
précautions prises sur celles de Hollande, du Hanovre, de la
Poméranie, de la vieille Prusse, il n'hésita pas à dégarnir celles de
Normandie et de Bretagne, et il ordonna la réunion à Bayonne des
troupes réparties entre les camps de Saint-Lô, Pontivy et
Napoléon-Vendée. Chacun de ces camps, formé de troisièmes bataillons
et de quelques régiments complets, présentait une bonne division, et
devait, avec les dépôts de dragons réunis à Versailles et à
Saint-Germain, avec des détachements d'artillerie tirés de Rennes, de
Toulouse, de Bayonne, composer une excellente armée, d'environ 25
mille hommes. Cette armée eut ordre de se concentrer immédiatement à
Bayonne. Napoléon fit choix pour la commander du général Junot, qui
connaissait le Portugal, où il avait été ambassadeur, qui était un bon
officier, tout dévoué à son maître, et n'avait, comme gouverneur de
Paris, que le défaut de s'y trop livrer à ses plaisirs. On le disait
engagé avec l'une des princesses de la famille impériale dans une
liaison qui produisait quelque scandale, et Napoléon trouvait ainsi
dans ce choix la réunion de plusieurs convenances à la fois. Ces
mesures furent prises ostensiblement, et de manière que l'Espagne et
le Portugal ne pussent pas ignorer combien seraient sérieuses les
conséquences d'un refus. En même temps les ordres nécessaires furent
donnés pour que deux bataillons de chacune des légions de réserve se
trouvassent prêts à remplacer sur les côtes les troupes qu'on allait
en retirer.

[En marge: Mesures à l'égard de l'Italie pour la faire concourir au
système continental.]

[En marge: Expédition sur Livourne pour y saisir les marchandises
anglaises.]

C'est dans le même esprit que Napoléon s'occupa en ce moment des
affaires d'Italie. Là, comme ailleurs, le redoublement de rigueurs
contre le commerce anglais fut son premier soin, toujours dans
l'intention de rendre le cabinet de Londres plus sensible aux
ouvertures de la Russie. La reine d'Étrurie, fille, comme on sait, des
souverains d'Espagne, établie par Napoléon sur le trône de la Toscane,
et devenue, par la mort de son époux, régente pour son fils[2] de ce
joli royaume, le gouvernait avec la négligence d'une femme et d'une
Espagnole, et avec assez peu de fidélité à la cause commune. Les
Anglais exerçaient le commerce à Livourne aussi librement que dans un
port de leur nation. Napoléon avait réuni tous les dépôts de l'armée
de Naples dans les Légations. Avec sa vigilance accoutumée, il les
tenait constamment pourvus de conscrits et de matériel. Il ordonna au
prince Eugène d'en tirer une division de 4 mille hommes, de la diriger
à travers l'Apennin sur Pise, de tomber à l'improviste sur le commerce
anglais à Livourne, d'enlever à la fois hommes et choses, et de
déclarer ensuite à la reine d'Étrurie qu'on était venu pour garantir
ce port important de toute tentative ennemie, tentative possible et
probable, depuis que la garnison espagnole s'était rendue auprès du
corps de La Romana en Hanovre. Tandis qu'il prescrivait cette
expédition, il envoya l'ordre de faire filer sous le général
Lemarrois, dans les provinces d'Urbin, de Macerata, de Fermo, des
détachements de troupes, pour y occuper le littoral, en chasser les
Anglais, et préparer des relâches sûres au pavillon français, qui
devait bientôt se montrer dans ces mers. Napoléon venait en effet de
recouvrer les bouches du Cattaro, Corfou, les îles Ioniennes. Il se
proposait de profiter des circonstances pour conquérir la Sicile, et
il voulait couvrir de ses vaisseaux la surface de la Méditerranée. Il
recommanda en même temps au général Lemarrois d'observer l'esprit de
ces provinces, et si le goût qu'avaient en général les provinces du
Saint-Siége d'échapper à un gouvernement de prêtres, pour passer sous
le gouvernement laïque du prince Eugène, se manifestait chez
celles-ci, de n'opposer à ce goût ni contradiction ni obstacle.

[Note 2: Depuis prince de Lucques et de Parme.]

[En marge: Fâcheux progrès des divisions de la France avec le
Saint-Siége.]

En ce moment, la brouille avec le Saint-Siége, dont nous avons
ailleurs rapporté l'origine, mais négligé de retracer les vicissitudes
journalières, faisait à chaque instant de nouveaux progrès. Le Pape
qui, venu à Paris pour sacrer Napoléon, en avait rapporté, avec
beaucoup de satisfactions morales et religieuses, le déplaisir
temporel de n'avoir pas recouvré les Légations; qui avait vu depuis
son indépendance devenir nominale par l'extension successive de la
puissance française en Italie, avait conçu un ressentiment qu'il ne
savait plus dissimuler. Au lieu de s'entendre avec un souverain
tout-puissant, contre lequel alors on ne pouvait rien, même quand on
était puissance de premier ordre, qui d'ailleurs ne voulait que du
bien à la religion, et ne cessait de lui en faire, qui ne songeait pas
du tout à s'emparer de la souveraineté de Rome, et demandait
uniquement qu'on se comportât en bon voisin à l'égard des nouveaux
États français fondés en Italie, le Pape avait eu le tort de céder à
de fâcheuses suggestions, d'autant plus puissantes sur son esprit
qu'elles étaient d'accord avec ses secrets sentiments. Animé de
pareilles dispositions, il avait contrarié Napoléon dans tous les
arrangements relatifs au royaume d'Italie. Il avait prétendu s'y
réserver tous les droits de la papauté, beaucoup plus grands en Italie
qu'en France, et n'avait pas voulu admettre un concordat égal dans les
deux pays. À Parme, à Plaisance, mêmes exigences et mêmes
contrariétés. D'autres tracasseries d'un genre plus personnel encore
s'étaient jointes à celles-là. Le prince Jérôme Bonaparte, pendant ses
campagnes de mer en Amérique, avait contracté mariage avec une
personne fort belle et d'une naissance honnête, mais à un âge qui
rendait cette alliance nulle, et avec un défaut de concours de la part
de ses parents, qui la rendait plus nulle encore. Napoléon qui
voulait, en mariant ce prince avec une princesse allemande, fonder un
nouveau royaume en Westphalie, avait refusé de reconnaître un mariage
nul devant la loi civile comme devant la loi religieuse, et contraire
au plus haut point à ses desseins politiques. Il avait eu recours au
Saint-Siége pour en demander l'annulation, à quoi le Pape s'était
formellement opposé. La ville de Rome enfin, ce qui était une
hostilité plus ouverte, et qu'aucun scrupule religieux ne pouvait
justifier, la ville de Rome était devenue le refuge de tous les
ennemis du roi Joseph. Outre que le Pape avait protesté contre la
royauté française établie à Naples, en sa qualité d'ancien suzerain de
la couronne des Deux-Siciles, il avait reçu, presque attiré chez lui
les cardinaux qui avaient refusé leur serment au roi Joseph. Il avait
de plus donné asile à tous les brigands qui infestaient les routes du
royaume de Naples, et qui se réfugiaient sans aucun déguisement dans
les faubourgs de Rome, encore tout couverts du sang des Français.
Jamais on ne pouvait obtenir justice ou extradition d'aucun d'eux.

Napoléon, pendant son voyage de Tilsit à Paris, écrivit de Dresde même
au prince Eugène, qui se faisait volontiers l'avocat de la cour de
Rome, pour lui retracer ses griefs contre cette cour, pour lui donner
mission d'en avertir le Vatican, et de faire entendre au pontife que
sa patience, rarement bien grande, était cette fois à bout, et que,
sans toucher à l'autorité spirituelle du pontife, il n'hésiterait pas,
s'il le fallait, à le dépouiller de son autorité temporelle. Telles
étaient alors les relations avec la cour de Rome, et ces relations
expliquent la facilité avec laquelle Napoléon prit les mesures qu'on
vient de retracer, pour les portions du littoral de l'Adriatique
relevant du Saint-Siége.

[En marge: Restitution à la France des bouches du Cattaro et des îles
Ioniennes.]

Le traité de Tilsit stipulait la restitution des bouches du Cattaro,
ainsi que la cession de Corfou et de toutes les îles Ioniennes. Aucune
possession n'avait été plus désirée par Napoléon, aucune ne plaisait
autant à son imagination si prompte et si vaste. Il y voyait le
complément de ses provinces d'Illyrie, la domination de l'Adriatique,
un acheminement vers les provinces turques d'Europe, lesquelles lui
étaient destinées si on arrivait à un partage de l'empire ottoman,
enfin un moyen de plus de maîtriser la Méditerranée, où il voulait
régner d'une manière absolue, pour se dédommager de l'abandon de
l'Océan fait malgré lui à l'Angleterre. On se souvient que les
Russes, après la paix de Presbourg, avaient profité du moment où l'on
allait remplacer la garnison autrichienne par la garnison française,
pour s'emparer des forts du Cattaro. Ne voulant pas que les Anglais en
fissent autant cette fois, Napoléon avait donné de Tilsit même des
ordres au général Marmont, pour que les troupes françaises fussent
réunies sous les murs de Cattaro à l'instant où les Russes se
retireraient. Ce qu'il avait prescrit avait été exécuté de point en
point, et nos troupes, entrées dans Cattaro, occupaient solidement
cette importante position maritime.

[En marge: Dispositions de Napoléon pour l'occupation et la défense
des îles Ioniennes.]

Mais Corfou et les îles Ioniennes l'intéressaient encore plus que les
bouches du Cattaro. Il enjoignit à son frère Joseph d'acheminer
secrètement vers Tarente, et de manière à n'inspirer aucun soupçon aux
Anglais, le 5e de ligne italien, le 6e de ligne français, quelques
compagnies d'artillerie, des ouvriers, des munitions, des officiers
d'état-major, le général César Berthier chargé de commander la
garnison, et d'en former plusieurs convois qu'on transporterait sur
des felouques de Tarente à Corfou. Le trajet étant à peine de quelques
lieues, quarante-huit heures suffisaient pour faire passer en quelques
voyages les quatre mille hommes composant l'expédition. C'était
l'amiral Siniavin, chef des forces russes dans l'Archipel, qui avait
mission d'opérer la remise des îles Ioniennes. Il le fit avec un
déplaisir extrême, et nullement dissimulé, car la marine russe,
dirigée en général ou par des officiers anglais, ou par des officiers
russes élevés en Angleterre, était beaucoup plus hostile aux Français
que l'armée elle-même, qui venait de combattre à Eylau et à
Friedland. Cependant cet amiral obéit, et livra aux troupes françaises
les belles positions à la garde desquelles il avait été préposé. Mais
son chagrin avait un double motif, car, outre l'abandon de Cattaro, de
Corfou et des sept îles, qui lui coûtait, il allait se trouver au
milieu de la Méditerranée, ne pouvant regagner la mer Noire par les
Dardanelles, depuis la rupture avec les Turcs, et réduit à franchir le
détroit de Gibraltar, la Manche, le Sund, à travers les flottes
anglaises, qui, suivant l'état des négociations entamées, pouvaient le
laisser passer ou l'arrêter. Napoléon avait prévu toutes ces
complications, et il fit dire aux amiraux russes qu'ils trouveraient
dans les ports de la Méditerranée, tant ceux d'Italie et de France que
d'Espagne et de Portugal, des relâches sûres, des vivres, des
munitions, des moyens de radoub. Il écrivit à Venise, à Naples, à
Toulon, à Cadix, à Lisbonne même, à ses préfets maritimes, à ses
amiraux, à ses consuls, et leur recommanda, partout où se
présenteraient des vaisseaux russes, de les recevoir avec
empressement, et de leur fournir tout ce dont ils auraient besoin. À
Cadix surtout, où il était représenté par l'amiral Rosily, commandant
de la flotte française restée dans ce port depuis Trafalgar, et où il
y avait plus de probabilité de voir les Russes chercher un asile,
Napoléon enjoignit à l'amiral français de préparer des secours qu'il
ne fallait pas attendre de l'administration espagnole, habituée à
laisser mourir de faim ses propres matelots, et l'autorisa, si besoin
était, à engager sa signature pour obtenir des banquiers espagnols les
fonds nécessaires.

Les forces navales russes, averties par leur gouvernement et par le
nôtre, se retirèrent en deux divisions dans des directions
différentes. La division qui portait la garnison de Cattaro se dirigea
vers Venise, où elle déposa les troupes russes, qu'Eugène accueillit
avec les plus grands égards. La division qui portait les troupes de
Corfou les déposa à Manfredonia, dans le royaume de Naples, et se
dirigea ensuite, sous l'amiral Siniavin, vers le détroit. Cet amiral,
qui n'était pas entré encore dans les vues de son souverain, n'avait
aucune envie de s'arrêter dans un port français, ou dépendant de
l'influence française, et se flattait de regagner les mers du Nord
avant que les négociations entre sa cour et celle d'Angleterre eussent
abouti à une rupture.

L'intention de Napoléon n'était pas de s'en tenir aux précautions
qu'il avait déjà prises pour les provinces de l'Adriatique et de la
Méditerranée. Le corps de quatre mille hommes qu'il venait de diriger
vers Corfou lui paraissait insuffisant. Il savait bien que les Anglais
ne manqueraient pas de faire de grands efforts, dans le cas où la
guerre se prolongerait, pour lui arracher les îles Ioniennes, qui
étaient d'une importance à contre-balancer celle de Malte. Aussi
ordonna-t-il d'y envoyer encore le 14e léger français, et plusieurs
autres détachements, de manière à y élever les forces françaises et
italiennes jusqu'à sept ou huit mille hommes, sans compter quelques
Albanais et quelques Grecs enrôlés sous des officiers français pour
garder les petites îles. Cinq mille hommes devaient résider à Corfou
même, et quinze cents à Sainte-Maure. Cinq cents devaient garder le
poste de Parga sur le continent de l'Épire. Quant à Zante et à
Céphalonie, Napoléon n'y voulut que de simples détachements français
pour soutenir et contenir les Albanais. Il prescrivit au prince
Eugène, au roi Joseph, de faire partir d'Ancône et de Tarente, par le
moyen de petits bâtiments italiens, et par tous les vents favorables,
des blés, du biscuit, de la poudre, des projectiles, des fusils, des
canons, des affûts, et de continuer ces envois sans interruption,
jusqu'à ce que l'on eût réuni à Corfou un amas immense des choses
nécessaires à une longue défense, en sorte qu'on ne fût pas, comme on
l'avait été à Malte, exposé à perdre par la famine une position que
l'ennemi ne pouvait pas vous enlever par la force. Ne comptant pas sur
la solvabilité du trésor de Naples, il expédia de la caisse de Turin
des sommes en or, afin de tenir toujours au courant la solde des
troupes, et de pouvoir payer les ouvriers qu'on emploierait à
construire des fortifications. Des instructions admirables au général
César Berthier (frère du major-général), prévoyant tous les cas, et
indiquant la conduite à tenir dans toutes les éventualités
imaginables, accompagnaient les envois de ressources que nous venons
d'énumérer.

[En marge: Mesures relatives à l'Illyrie.]

Le général Marmont avait déjà construit de belles routes dans les
provinces d'Illyrie, qu'il administrait avec beaucoup d'intelligence
et de zèle. Il eut ordre de les continuer jusqu'à Raguse et à Cattaro,
de pousser des reconnaissances jusqu'à Butrinto, point du rivage
d'Épire qui fait face à Corfou, et de préparer les moyens d'y conduire
rapidement une division. Napoléon fit demander à la Porte de lui
abandonner Butrinto, pour pouvoir user plus librement de cette
position, de laquelle il était facile d'envoyer des secours à Corfou;
ce qui lui fut accordé sans difficulté. Enfin il réclama et obtint
aussi l'établissement de relais de Tartares, depuis Cattaro jusqu'à
Butrinto, afin que le général Marmont fût promptement averti de toute
apparition de l'ennemi, et pût accourir avec dix ou douze mille
hommes, force suffisante pour jeter les Anglais à la mer s'ils
essayaient une descente.

À ces moyens Napoléon ajouta ceux que le concours de la marine pouvait
offrir. Il envoya de Toulon le capitaine Chaunay-Duclos avec les
frégates la _Pomone_ et la _Pauline_, avec la corvette la
_Victorieuse_, pour former à Corfou un commencement de marine. Il
prescrivit en outre de mettre en construction dans le port de Corfou
deux gros bricks, de les équiper à l'aide des matelots du pays et de
quelques détachements de troupes françaises. Cette petite marine
naissante, composée de frégates et de bricks, devait croiser sans
cesse entre l'Italie et l'Épire, entre Corfou et les autres îles, de
manière que le passage fût toujours ouvert à nos bâtiments de
commerce, et fermé à ceux de l'ennemi.

En adressant au roi Joseph, au prince Eugène, au général Marmont, ces
instructions multipliées, non pas seulement avec l'accent impérieux
dont il accompagnait toujours ses ordres, mais avec l'accent passionné
qu'il y mettait, lorsque ses ordres se liaient à l'une de ses grandes
préoccupations, Napoléon leur écrivait: «Ces mesures tiennent à un
ensemble de projets que vous ne pouvez pas connaître. Sachez
seulement que, dans l'état du monde, la perte de Corfou serait le plus
grand malheur qui pût arriver à l'empire.»

[En marge: Vues de Napoléon sur la Méditerranée.]

Ces projets, en effet, peu de personnes les connaissaient en Europe.
M. de Talleyrand, négociateur de Napoléon à Tilsit, n'en avait
lui-même qu'une idée très-incomplète. Ils n'étaient connus que
d'Alexandre et de Napoléon, qui, dans leurs longs entretiens au bord
du Niémen, s'étaient promis de s'entendre sur le partage à faire de
l'empire turc, partage dans lequel l'un cherchait le dédommagement de
la grandeur française, l'autre la compensation de la ruine de l'empire
turc, que la mollesse asiatique ne pouvait plus défendre contre
l'énergie européenne. Napoléon était loin de vouloir hâter ce
résultat; Alexandre, au contraire, l'appelait de tous ses voeux, ce
qui constituait le péril de leur alliance. Mais, dans la prévision des
événements, Napoléon voulait être prêt à mettre la main sur les
provinces turques placées à sa portée; et de plus, quoi qu'il pût
arriver, que cette nécessité se présentât ou non, il entendait se
rendre maître de la Méditerranée. Il croyait que, maître de cette mer,
communication la plus courte entre l'Orient et l'Occident, on pouvait
se consoler de n'être que le second sur l'Océan. Aussi Napoléon
était-il résolu, le jour même de la signature de la paix de Tilsit, à
recouvrer la Sicile, qu'il regardait comme à lui, depuis qu'il avait
pris Naples pour un de ses frères; et il espérait la tenir, ou de
l'abandon que lui en feraient les Anglais, si les Russes parvenaient à
négocier la paix, ou de la force de ses armes, si la guerre
continuait. Aussi dès la fin de l'hiver avait-il commencé à envoyer
des ordres à son ministre de la marine, pour donner à ses escadres la
direction du port de Toulon, et préparer ainsi une grande expédition
contre la Sicile.

[En marge: Le rétablissement de la paix continentale ranime le zèle de
Napoléon pour le développement de la marine française.]

Ces ordres, contrariés par les circonstances et par l'insuffisance des
ressources, furent réitérés avec une nouvelle force après la signature
de la paix continentale. Le jour même où cette paix était signée à
Tilsit, Napoléon écrivit à quatre personnes à la fois, au prince
Eugène, au roi Joseph, au roi Louis de Hollande, au ministre de la
marine, que, la guerre du continent étant finie, il fallait se tourner
vers la mer, et songer enfin à tirer quelque parti de l'immensité des
rivages dont on disposait. Sans doute l'Angleterre avait l'avantage de
sa position insulaire, fondement jusqu'ici inébranlable de sa grandeur
maritime; mais la possession de tous les rivages européens, depuis
Kronstadt jusqu'à Cadix, depuis Cadix jusqu'à Naples, depuis Naples
jusqu'à Venise, était bien aussi un moyen de puissance maritime, et un
redoutable moyen, si on avait l'art et le temps de s'en servir.
Napoléon avait dit à Berlin, dans l'entraînement de ses victoires,
qu'_il fallait dominer la mer par la terre_. Il venait de réaliser de
cette pensée tout ce qui était réalisable, en obtenant à Tilsit
l'union volontaire ou forcée de toutes les puissances du continent
contre l'Angleterre; et il fallait se hâter de profiter de cette
union, avant que la domination continentale de la France fût devenue
encore plus insupportable au monde que la domination maritime de
l'Angleterre.

[En marge: Événements accomplis sur mer pendant les campagnes de
Napoléon sur terre.]

[En marge: Le système des croisières lointaines substitué au système
des grandes batailles navales.]

Vingt-deux mois s'étaient écoulés depuis cette fatale bataille de
Trafalgar, dans laquelle notre pavillon avait déployé un sublime
héroïsme au milieu d'un immense désastre. Ces vingt-deux mois avaient
été employés avec quelque activité, et çà et là avec quelque gloire,
avec celle au moins qui est due au courage que n'abattent point les
revers. L'amiral Decrès, continuant à mettre au service de la volonté
impétueuse de Napoléon une expérience profonde et un esprit supérieur,
ne réussissait pas toujours à lui persuader que dans la marine on ne
supplée pas avec la volonté, avec le courage, avec l'argent, avec le
génie même, au temps, et à une longue organisation. Il avait proposé à
Napoléon de substituer au système des grandes batailles navales,
celui, des croisières très-divisées et très-lointaines. Dans ce
système on a l'avantage de hasarder moins à la fois, d'acquérir en
naviguant l'expérience dont on est dépourvu, de causer de grands
dommages au commerce de l'ennemi, d'avoir chance enfin de rencontrer
son adversaire en force numérique moindre, car la mer par son
immensité même est le champ du hasard. Un pareil système valait
assurément la peine d'être essayé, et il aurait eu pour nous
d'incontestables avantages sur l'autre, si la disproportion numérique
de nos forces avec celles des Anglais n'eût pas été aussi grande, et
si nos établissements lointains n'avaient pas été aussi ruinés, aussi
dénués de toute ressource.

[En marge: Croisière de frégates dans les mers de l'Île-de-France.]

[En marge: Croisière du capitaine L'Hermitte sur la côte d'Afrique.]

Conformément au plan de M. Decrès, diverses croisières avaient été
préparées à Brest, Rochefort et Cadix, pour les faire sortir à la fin
de 1805, en profitant des coups de vent de l'automne. Une division de
quatre frégates était partie pour aller croiser sur la route de la mer
des Indes, y détruire le commerce anglais, et y faire vivre l'île
Bourbon et l'île de France des produits de la course, depuis qu'elles
ne vivaient plus des produits du négoce. Ces frégates, arrivées
heureusement, procuraient en effet à nos deux îles d'assez abondantes
ressources. Le capitaine L'Hermitte avec un vaisseau, le _Régulus_,
avec deux frégates, la _Cybèle_ et le _Président_, avec deux bricks,
le _Surveillant_ et le _Diligent_, était sorti du port de Lorient le
30 octobre 1805, et avait fait voile vers les Canaries. Longeant la
côte d'Afrique, il l'avait parcourue du nord au sud sur une étendue de
plusieurs centaines de lieues, pour y saisir les vaisseaux anglais qui
se livraient à la traite, et en avait enlevé ou détruit un grand
nombre, car l'amirauté anglaise, ne prévoyant pas la visite d'une
croisière française dans ces parages, n'avait pris aucune précaution.
Après avoir croisé pendant les mois de décembre, janvier, février et
mars, exercé de grands ravages, fait de riches captures, cette
division, privée du brick le _Surveillant_, qu'elle avait envoyé en
France pour y donner de ses nouvelles, avait voulu relâcher pour
radouber ses vaisseaux, réparer son gréement, reposer ses équipages,
et se procurer des vivres frais. N'osant pas rentrer en France dans la
belle saison, ne voulant pas aller à nos Antilles, toujours fort
observées, et n'ayant pas beaucoup de relâches ou françaises ou
alliées à choisir, elle s'était livrée aux vents alisés qui l'avaient
portée vers la côte d'Amérique, puis était descendue en avril sur
San-Salvador, port du Brésil, où elle avait chance de trouver des
vivres et de vendre avantageusement les nègres enlevés aux traitants
anglais. Au bout de vingt-deux jours de relâche, elle avait remis à la
voile pour croiser dans les parages de Rio-Janeiro, avait été souvent
poursuivie par les vaisseaux anglais allant dans l'Inde, était
remontée à la hauteur des Antilles, avait continué de faire des
prises, et enfin assaillie, le 19 août, par un ouragan effroyable,
l'un des plus horribles qu'on eût essuyés dans ces mers depuis un
quart de siècle, elle s'était dispersée. Le _Régulus_, après avoir
perdu de vue ses frégates et les avoir vainement cherchées, était
rentré à Brest le 3 octobre 1806, à la suite d'une navigation de près
d'une année. La frégate la _Cybèle_, démâtée, s'était enfuie aux
États-Unis. La frégate le _Président_, séparée de sa division, avait
été capturée.

Malgré les accidents survenus à la fin de cette croisière, accidents
inévitables après avoir bravé onze mois les chances de la mer et de la
guerre, on aurait pu accepter de la fortune de telles conditions pour
toutes nos croisières. Le capitaine L'Hermitte avait détruit 26
bâtiments ennemis, fait 570 prisonniers, détruit pour plus de cinq
millions de valeurs, et rapporté des sommes considérables,
très-supérieures aux dépenses de sa croisière. La traite avait été
ruinée cette année sur la côte d'Afrique, et les compagnies anglaises
d'assurance, poussaient contre l'amirauté des cris de fureur. Mais nos
grandes croisières ne devaient pas être aussi heureuses.

[En marge: Croisière de l'amiral Willaumez dans la mer des Antilles.]

Cadix n'offrait que des débris, qu'il fallait réunir et réorganiser,
avant de pouvoir en tirer une division. Rochefort contenait la
division du contre-amiral Allemand, qui se reposait dans ce port de la
difficile croisière qu'il avait faite, à la suite de la rencontre
manquée avec l'amiral Villeneuve. Brest seul présentait des ressources
pour organiser une forte division. Sur les 21 vaisseaux réunis dans ce
grand port, on en avait détaché six, les plus propres à une longue
navigation, et on les avait expédiés, sous les ordres du contre-amiral
Willaumez, le 13 décembre 1805, pour les mers d'Amérique. Cette
division était composée du _Foudroyant_, vaisseau de quatre-vingts, du
_Vétéran_, du _Cassard_, de l'_Impétueux_, du _Patriote_, de l'_Éole_,
vaisseaux de soixante-quatorze, et de deux frégates, la _Valeureuse_
et la _Comète_. Elle portait sept mois de vivres. À la nouvelle de sa
sortie plus de trente vaisseaux anglais s'étaient lancés à sa
poursuite, pour la chercher dans toutes les mers. Elle avait d'abord
croisé dans les parages de Sainte-Hélène pendant les mois de février
et de mars 1806, y avait fait quelques prises, puis, ayant à son bord
des malades, et manquant de vivres frais, elle était allée à
San-Salvador, par les mêmes motifs qui avaient conduit dans ce port le
capitaine L'Hermitte. Après un repos de dix-sept jours, elle en était
partie pour croiser de nouveau, et elle était venue en juin toucher à
la Martinique, avec le projet de se placer au vent des Antilles pour y
rencontrer les grands convois de la Jamaïque. À la Martinique elle
avait trouvé peu de vivres, car la colonie en avait à peine assez pour
sa propre consommation; peu de moyens de radoub, car l'état de
guerre, presque continuel depuis quinze années, n'avait guère permis
d'y envoyer des matières navales, et elle était allée s'embusquer aux
passes des Antilles, dans l'espoir d'y faire quelque riche capture,
qui valût les frais d'un aussi grand armement. Le 28 juillet on
courait en éventail, avec l'intention de saisir un convoi qu'on avait
aperçu, lorsque, le vent venant à fraîchir, la distance qui séparait
les bâtiments de l'escadre s'agrandit sensiblement. Le lendemain 29,
au jour, on perdit de vue le _Vétéran_, que montait alors le prince
Jérôme Bonaparte, et la frégate la _Valeureuse_. L'amiral, pour
rallier ces deux bâtiments, s'éleva au nord, le long des côtes
d'Amérique, et vint croiser à trente-huit lieues à l'est de New-York;
mais, ne trouvant ni le _Vétéran_ ni la _Valeureuse_, il se dirigea
vers le rendez-vous assigné d'avance à ses bâtiments séparés, entre le
29e degré de latitude nord et le 67e degré de longitude occidentale.
Il y rallia la _Valeureuse_, mais non le _Vétéran_, qui avait fait
voile en ce moment vers le banc de Terre-Neuve, et il tint dans ces
parages jusqu'au 18 août. Pendant ces vicissitudes, les divisions
anglaises l'avaient manqué, et il avait manqué lui-même le convoi de
la Jamaïque, passé à quarante lieues de son escadre. Tels sont les
hasards de la mer! Ayant attendu au delà du terme assigné à ses
vaisseaux pour le rendez-vous, l'amiral Willaumez, qui avait eu
l'intention de se porter à Terre-Neuve, assembla ses capitaines, tint
conseil de guerre avec eux, et, ayant constaté qu'ils avaient beaucoup
de malades, presque point d'eau, de bois ni de vivres, il se décida à
relâcher à Porto-Rico, à remonter ensuite au banc de Terre-Neuve, à y
détruire les pêcheries anglaises, et à revenir en Europe avec le
projet de rentrer dans les ports de France pendant les coups de vent
de l'équinoxe qui écartaient l'ennemi. Mais à peine cette résolution
était-elle arrêtée, que, dans la nuit du 18 au 19 août 1806, le même
ouragan qui avait dispersé la division L'Hermitte, surprit l'escadre
de l'amiral Willaumez, et pendant trois jours consécutifs la ballotta
sur les flots jusqu'à la faire périr. Le _Foudroyant_ et
l'_Impétueux_, seuls vaisseaux qui n'eussent pas été séparés par la
tourmente, perdirent tous leurs mâts, se réparèrent à la mer comme ils
purent, et se proposaient de naviguer de conserve, lorsque de nouveaux
coups de vent les séparèrent aussi. Apercevant au milieu de la tempête
les fanaux de plusieurs vaisseaux ennemis, ils cherchèrent leur salut
où ils purent. Le _Foudroyant_, vaisseau amiral, s'enfuit à la Havane;
l'_Impétueux_, privé de ses mâts, de l'une de ses batteries jetée à la
mer, et d'une partie de ses poudres, se laissa porter par l'ouragan
dans la baie de la Chesapeak, où il fit côte, poursuivi par deux
vaisseaux ennemis. L'équipage, voyant son bâtiment perdu, chercha
refuge à terre; il y fut couvert par la neutralité américaine, et se
réunit à bord de la _Cybèle_, frégate du capitaine L'Hermitte,
réfugiée également dans la Chesapeak. Tandis que le _Foudroyant_ et
l'_Impétueux_ luttaient ainsi contre la mauvaise fortune, l'_Éole_,
complétement démâté, en butte aux vents et à l'ennemi, avait fui aussi
dans la Chesapeak. Là, remorqué par des bâtiments américains, il
était remonté assez haut dans les terres pour se dérober aux Anglais.
Le _Patriote_, privé de ses mâts de hune et de son mât d'artimon, de
toute sa voilure, avait gagné de son côté la Chesapeak, et jeté
l'ancre à Annapolis. La frégate la _Valeureuse_ s'était enfuie dans le
Delaware. Le _Cassard_, après avoir été long-temps ballotté par les
flots, ayant perdu la barre de son gouvernail, ayant eu quatorze faux
sabords enfoncés, avait failli sombrer. Cependant ne faisant pas eau
par ses fonds, il s'était relevé, et réparé en mer. Profitant de ce
que sa voilure se trouvait en assez bon état, et de ce que seul de
l'escadre il avait conservé pour soixante-dix-huit jours de vivres, il
avait cru devoir ne pas se rendre à Porto-Rico, et avait fait voile
vers l'Europe. Il était rentré à Brest le 13 octobre. Le _Vétéran_,
capitaine Jérôme, séparé depuis long-temps de l'escadre, après avoir
erré quelque temps sur les côtes de l'Amérique du Nord, était revenu
en Europe; mais le blocus de Lorient l'avait obligé de se jeter dans
la baie de Concarneau, où il ne se trouvait guère en sûreté.

Ainsi des six vaisseaux partis de Brest, le _Foudroyant_ était réfugié
à la Havane; l'_Impétueux_ était détruit; le _Patriote_ et l'_Éole_
avaient remonté la Chesapeak dans un état déplorable, et sans beaucoup
de chances d'en sortir; le _Cassard_ était sauvé; le _Vétéran_ se
trouvait engagé à Concarneau dans un mouillage d'où il était difficile
de le tirer. Quant aux frégates de l'expédition, la _Valeureuse_ était
dans le Delaware; la _Comète_ s'était retirée dans un port d'Amérique.
Quelques prises faites sur l'ennemi offraient un faible dédommagement
pour de tels désastres.

[En marge: Croisière du capitaine Leduc dans les mers boréales.]

Pendant ce même temps on avait expédié de Lorient trois frégates, la
_Syrène_, la _Revanche_ et la _Guerrière_, pour les mers boréales,
sous le commandement d'un brave marin flamand, le capitaine Leduc. Les
trois frégates, dirigées par ce navigateur intrépide, n'avaient pas
éprouvé les mêmes désastres que la grande division Willaumez, mais
avaient rencontré des mers affreuses, et supporté la navigation la
plus dure. Le capitaine Leduc, parti en mars 1806 de Lorient,
transporté aux Açores, où il avait recueilli quelques prises, séparé
un moment de la _Guerrière_, puis revenu vers la côte ouest de
l'Irlande, était remonté jusqu'à la pointe de l'Islande, qu'il avait
aperçue le 21 mai, et à la pointe du Spitzberg, qu'il avait aperçue le
12 juin. Il avait essuyé dans ces parages des temps épouvantables, et
perdu de vue la _Guerrière_. Bientôt les maladies l'avaient envahi, et
il avait compté jusqu'à 40 morts, 160 malades, 180 convalescents, sur
7 ou 800 hommes qui composaient les équipages de ses deux frégates.
Continuant à croiser tantôt sur les côtes du Groenland, tantôt sur
celles de l'Islande, et de temps en temps faisant des prises, il était
revenu en septembre à Saint-Malo, et, ne pouvant y atterrer, il avait
mouillé dans la petite rade de Bréhat. Malgré ces traverses et ces
mauvais temps, supportés par le capitaine Leduc avec une rare
constance, il avait pris 14 bâtiments anglais et un russe, fait 270
prisonniers, et détruit pour près de trois millions de valeurs.
Malheureusement il avait perdu 95 hommes. On pouvait regarder cette
croisière comme avantageuse, quoique très-contrariée par le temps.
Elle faisait le plus grand honneur au capitaine Leduc, qui l'avait
dirigée.

[En marge: Sortie de la division de Toulon sous le contre-amiral
Cosmao.]

En septembre 1806, le contre-amiral Cosmao, le même qui s'était si
noblement conduit à Trafalgar, sortait de Toulon avec les vaisseaux le
_Borée_ et l'_Annibal_, la frégate l'_Uranie_, le cutter le _Succès_,
pour aller chercher à Gênes le vaisseau le _Génois_, construit dans ce
port. Après avoir traversé le golfe, il était revenu à Toulon, en
rendant cette mer libre au commerce français et italien. Il avait
renouvelé cette course plus d'une fois, et il était toujours parvenu à
écarter les croisières de l'ennemi.

[En marge: Désastre arrivé à la division de frégates du capitaine
Soleil.]

À la même époque, le capitaine Soleil, parti de Rochefort avec quatre
frégates et un brick détachés de la division Allemand, essuyait un
sanglant désastre. Les Anglais avaient adopté un nouveau système de
blocus, c'était de se tenir moins près des côtes, pour donner à nos
bâtiments bloqués la tentation de sortir, et pour se ménager ainsi le
moyen de les envelopper avant qu'ils eussent le temps de rétrograder.
Ce stratagème leur réussit complétement à l'égard du capitaine Soleil.
La coutume alors était de sortir de nuit, afin de pouvoir franchir les
croisières ennemies avant d'être aperçu. Les Anglais n'étant point en
vue à cause de l'éloignement dans lequel ils se tenaient, le capitaine
Soleil partit le soir du 24 septembre 1806, ne les rencontra point sur
son chemin, le lendemain 25 les aperçut au large, força de voile pour
les gagner de vitesse, parcourut un espace de cent milles sans être
atteint, mais le 26 fut enveloppé par toute l'escadre de sir Samuel
Hoode, composée de sept vaisseaux et de plusieurs frégates, et
soutint pendant plusieurs heures un combat héroïque contre cinq
vaisseaux ennemis. Excepté la _Thémis_, qui réussit à se sauver avec
deux bricks, toute la division fut prise ou détruite.

[En marge: Beau combat de la frégate la _Canonnière_ sous le capitaine
Bourayne.]

À côté de ces rencontres, que la trop grande supériorité numérique de
l'ennemi finissait tôt ou tard par rendre malheureuses, il y en avait
d autres où le courage de nos marins montrait que, de bâtiment à
bâtiment, quand les circonstances n'étaient pas trop défavorables,
nous étions capables de tenir tête aux Anglais, et même de les
vaincre. Le 24 avril de la même année, le capitaine Bourayne, allant
au Cap avec la frégate la _Canonnière_, avait rencontré un convoi
anglais, et s'était jeté au milieu pour faire des prises, lorsque
était apparu tout à coup un vaisseau de soixante-quatorze chargé
d'escorter ce convoi. Le capitaine Bourayne avait d'abord voulu éviter
avec cet adversaire un combat inégal. Mais, se voyant joint de trop
près, il avait franchement accepté la lutte, et, profitant de ce que
la grosseur de la mer ne permettait pas au vaisseau ennemi de se
servir de sa batterie basse, il avait pris une position avantageuse,
et l'avait en peu d'instants démâté de son grand mât, complétement
dégréé, et mis en fuite. Certains gros bâtiments de commerce ayant
cherché à se mêler au combat, il avait couru sur eux, les en avait
dégoûtés, et avait continué sa route pour le Cap, dont il ignorait
encore la conquête par les Anglais. Ceux-ci, pour attirer les
vaisseaux français ou hollandais, n'avaient pas retiré les couleurs
hollandaises. À peine le capitaine Bourayne venait-il de jeter
l'ancre, qu'à un signal tous les pavillons hollandais avaient été
abattus, remplacés par des pavillons anglais, et qu'une grêle de
bombes et de boulets était tombée sur la _Canonnière_. Sans se
déconcerter, le capitaine Bourayne avait coupé son câble, sacrifié ses
ancres, et à force de voiles échappé à tous les dangers. Il était
arrivé sain et sauf à l'île de France, où il devait se signaler par de
nouvelles aventures de mer non moins hardies, non moins glorieuses.

[En marge: Glorieuse aventure de la flûte la _Salamandre_.]

Un autre accident de ce genre, qui avait lieu sur nos côtes, prouvait
aussi tout ce qu'on pouvait attendre de l'ardeur et du courage
intrépide de nos marins. La flûte la _Salamandre_, partie de
Saint-Malo avec un chargement de bois de construction pour Brest,
avait été poursuivie par une grosse corvette de vingt-quatre, deux
bricks et un cutter. Elle n'était que faiblement armée, en sa qualité
de flûte. Elle se jeta donc à la côte près la bouche d'Erquy, et là
l'équipage se défendit tant qu'il put à coups de fusil. Réduit bientôt
à l'impossibilité de prolonger cette défense, il se sauva sur un canot
et sur un débris de mât, parvint à joindre la terre, se porta vers la
batterie dite Saint-Michel, en dirigea le feu sur la corvette
anglaise, engagée trop près de la côte, la mit hors d'état de
manoeuvrer, et la força ainsi à s'échouer. Il se précipita ensuite
dans l'eau, et, secondé de quelques soldats accourus sur le rivage,
s'empara de la corvette contre les restes de l'équipage anglais, dont
une partie était ou hors de combat, ou en fuite.

[En marge: Causes du mauvais succès du système des croisières
lointaines.]

Telles étaient les actions, peu considérables mais courageuses, par
lesquelles se signalaient nos marins contre une puissance
ordinairement supérieure à nous par le nombre et par l'organisation,
plus supérieure encore dans un moment où toutes nos forces étaient
exclusivement dirigées vers la guerre de terre. Aussi à la fin de 1806
l'habile et malheureux ministre Decrès, n'ayant que des infortunes à
mander à un maître qui ne recevait de toutes parts que des nouvelles
heureuses, était-il entièrement découragé, et non moins dégoûté du
système des croisières que du système des grandes batailles. Obligé
d'expliquer à Napoléon les revers qu'on avait essuyés dans ce nouveau
système de guerre aussi bien que dans l'ancien, il lui en donnait les
raisons véritables, qui devaient faire considérer tous les genres de
guerre maritime comme également dangereux dans l'état présent des
choses. D'abord la disproportion numérique était si grande, selon lui,
que les Anglais pouvaient bloquer nos ports avec plusieurs grosses
escadres, et garder encore de nombreuses divisions pour courir après
nos croisières dès qu'elles étaient signalées; ce qui prouvait que,
même sans la prétention de livrer des batailles générales, il fallait
néanmoins des forces encore très-considérables pour faire la guerre
avec de petites divisions. Ensuite notre matériel était trop
défectueux comparativement à celui de l'ennemi; et, bien que nos
matelots, jamais inférieurs en courage, le fussent beaucoup en
expérience, le matériel qu'ils maniaient était encore plus en défaut
que leur savoir-faire. Leurs bâtiments résistaient à la tempête
beaucoup moins qu'ils n'y résistaient eux-mêmes. Dans l'ouragan du 19
août, qui avait détruit la division Willaumez et gravement maltraité
la division L'Hermitte, les Anglais avaient mieux supporté que nous le
coup de vent, parce que leur gréement était non-seulement mieux manié,
mais de qualité fort supérieure. Plus nombreux, mieux équipés, ils
étaient certains que parmi eux il en échapperait toujours assez aux
dangers de la mer pour réduire nos vaisseaux, les uns à se rendre, les
autres à s'échouer, les autres à fuir en Europe. Mais l'infériorité du
nombre, celle du matériel n'étaient pas, suivant l'amiral Decrès, les
seules causes de nos malheurs. En sortant du port de Brest où ils
avaient été choisis avec soin dans une escadre considérable, les
vaisseaux de la division Willaumez n'étaient pas inférieurs en qualité
aux bons vaisseaux anglais. Mais dix mois de navigation continue sans
trouver de relâche sûre, bien approvisionnée en vivres et en moyens de
rechange, les avaient mis hors d'état, soit d'échapper par leur marche
à une escadre plus forte, soit de résister à une tempête, soit de
poursuivre leur croisière sans renouveler leurs provisions de bouche,
ce qui les exposait à être découverts par l'ennemi. Aussi l'amiral
Decrès écrivait-il le 23 octobre 1806 à Napoléon: «Après une
navigation de dix mois, les vergues et mâts de hune se cassent, les
gréements se relâchent et s'usent d'autant plus qu'on ne peut suivre
leurs réparations graduelles en pleine mer; les bas mâts consentent,
les vaisseaux se délient, et il est sans exemple que des bâtiments
aient tenu la mer aussi long-temps, sans s'être donné le loisir de se
réparer à neuf et tranquillement dans un port.» Malheureusement nous
n'avions plus de ports, ou ceux que nous avions étaient mal
approvisionnés. Nous en possédions à la vérité un excellent,
incomparable pour ses avantages, dans la mer des Indes: c'était celui
de l'île de France, qui, à l'époque de la guerre d'Amérique, avait
servi de base d'opérations au bailli de Suffren pendant sa belle
campagne de l'Inde. Mais au milieu des désordres de la révolution, et
des difficultés de la guerre continentale, on n'avait pu
l'approvisionner en munitions navales. Le cap de Bonne-Espérance, qui
appartenait à des alliés, ne pouvait être approvisionné comme un port
national, et venait d'ailleurs d'être pris. Sur la côte du Brésil,
nous n'avions rien qu'un port neutre, et presque ennemi puisqu'il
était portugais, celui de San-Salvador. Enfin aux Antilles, nous
étions maîtres de la magnifique rade du Fort-Royal, l'une des plus
vastes, des plus sûres du monde; mais la Martinique était complétement
dépourvue de munitions navales, et, sous le rapport des vivres, elle
avait plutôt besoin que nos flottes y versassent une partie de leur
biscuit pour les troupes de la garnison, qu'elle n'était en mesure de
leur restituer les vivres consommés en mer. Avec quatre relâches bien
pourvues, une aux Antilles, une à la côte du Brésil, une au cap de
Bonne-Espérance, une dans l'Inde, nous aurions pu tenir les mers
avantageusement. Mais privés de ces ressources, nous ne pouvions y
paraître qu'en fugitifs, toujours pressés, toujours craignant une
rencontre, et ayant contre nous, outre les chances du petit nombre,
toutes celles d'un équipement inférieur et insuffisant. C'étaient là
les suites de longs bouleversements intérieurs, et de guerres
extérieures inouïes par leur grandeur, leur durée et leur acharnement.

[En marge: État des colonies françaises pendant la guerre.]

Napoléon, qui n'était pas facile à décourager, et qui pensait que,
malgré beaucoup d'accidents fâcheux, ces dernières expéditions avaient
causé de grands dommages au commerce ennemi, voulait expédier de
nouvelles croisières en 1807; mais M. Decrès s'y était fortement
opposé, disant que la côte d'Afrique, ravagée en 1806 par le capitaine
L'Hermitte, était pourvue cette année de moyens de défense
considérables, par suite des vives réclamations du commerce anglais,
que l'on ne possédait aucune relâche ni à l'île de France, qui
manquait de munitions, ni au Cap, qui était pris, ni à San-Salvador,
qui était usé, ni à la Martinique, qui avait à peine le nécessaire.
Construire, en attendant la paix continentale, occuper par des flottes
armées dans nos ports les croisières anglaises, et profiter de
certains moments pour envoyer sur des frégates des secours aux
colonies, lui avait paru la seule activité permise, activité peu
dommageable pour le présent, et avantageuse pour l'avenir. Napoléon,
qui entre Eylau et Friedland avait eu à créer de nouvelles armées pour
contenir l'Europe sur ses derrières, avait admis le système négatif de
M. Decrès, et les travaux de notre marine en 1807 s'étaient bornés à
quelques secours expédiés aux Antilles et dans les Indes.

Quoique exposées à beaucoup de souffrances, nos colonies recevaient
cependant de fréquents soulagements. Ne produisant que du sucre, du
café, quelques épices, quelques teintures, et pas de vivres, pas de
vêtements, la prospérité consistait pour elles à bien vendre leurs
denrées naturelles, afin de se procurer en échange les moyens de se
vêtir et de se nourrir. À l'époque dont nous parlons, ces denrées
sortaient difficilement, et les vivres arrivaient plus difficilement
encore, à travers les croisières anglaises. Dans cet état de détresse
on s'était relâché en faveur de nos colonies des rigueurs du régime
exclusif. On leur permettait avec les neutres le commerce qu'on
réserve en temps de paix aux nationaux seuls. Les Américains du Nord
venaient prendre leurs sucres et leurs cafés, et leur donnaient en
retour des grains et du bétail. Mais, comme on est plus hardi pour
vendre sa marchandise que pour acheter celle d'autrui, les Américains
apportaient plus de vivres qu'ils n'exportaient de sucre ou de café, à
cause de la difficulté de revendre en Europe les denrées coloniales.
Souvent ils se faisaient payer en argent leurs grains et leur bétail,
ce qui commençait à rendre le numéraire fort rare. De plus,
n'acquittant pas de droits de douanes à la sortie, puisqu'ils s'en
allaient sur lest, ils occasionnaient une diminution sensible dans les
revenus locaux, qui consistaient presque uniquement en produits de
douanes, et par suite les budgets de nos établissements étaient
presque tous en déficit. Cet état, supportable encore à l'époque dont
il s'agit, devait s'aggraver bientôt, si, la paix n'étant pas
rétablie, et la lutte maritime prenant un nouveau caractère
d'acharnement, les moyens de gêner le commerce devenaient plus
rigoureux de la part de la France et de l'Angleterre. Cependant,
jusqu'ici la course de nos frégates dans l'Inde, celle des bricks
dans nos Antilles, procuraient en argent, en vivres, en marchandises
propres au vêtement, d'assez abondantes ressources. Les frégates la
_Sémillante_ et la _Piémontaise_ avaient fait des prodiges à l'île de
France en 1806, et capturé à elles deux pour près de huit millions de
valeurs. Elles avaient puissamment secondé le brave général Decaen,
qui, de cette position magnifique, dévorait des yeux la presqu'île de
l'Inde, et demandait dix mille hommes seulement pour la soulever tout
entière. La Guadeloupe et la Martinique avaient été pourvues de nègres
par les corsaires, et en avaient reçu plusieurs milliers, au point que
la population ouvrière s'y trouvait augmentée malgré la guerre. Mais
l'ennemi rendant ses blocus chaque jour plus étroits, les munitions
navales manquaient pour les armements en course, et nos colonies
demandaient des provisions de bouche au moins pour les troupes, du
numéraire pour payer les vivres américains, des bâtiments armés pour
continuer la course, des recrues enfin, pour remplir les vides qui se
produisaient dans nos garnisons. Ainsi à l'île de France, où il aurait
fallu 3 ou 4 mille hommes, on était réduit à 1,600. À la Martinique,
où il y en avait eu 4,700, et où il en aurait fallu 5 mille au moins,
il en restait 3 mille au plus. À la Guadeloupe il en restait à peine 2
mille. Il est vrai que ces garnisons, secondées par des habitants
pleins d'énergie et de patriotisme, suffisaient pour repousser les
forces que les flottes anglaises pouvaient transporter à ces distances
lointaines. À Saint-Domingue, après d'affreux bouleversements, après
la destruction d'une belle armée française, on avait vu se succéder
des scènes aussi ridicules qu'atroces. On avait vu le nègre
Dessalines, cherchant à imiter l'empereur Napoléon, comme Toussaint
Louverture avait cherché à imiter le Premier Consul Bonaparte, poser
sur sa tête noire une couronne impériale, succomber bientôt sous le
poignard du nègre Christophe et du mulâtre Péthion, puis ces deux
nouveaux compétiteurs se disputer, comme les généraux d'Alexandre, le
pouvoir de Toussaint Louverture, arroser de leur sang ce sol qu'ils
n'avaient plus voulu arroser de leurs sueurs, et le laisser stérile;
car le sang, quoi qu'on en puisse dire, ne féconde jamais la terre.
Après ces scènes sanglantes et burlesques, nous avions perdu la partie
française de l'île, nous avions été relégués dans la partie espagnole,
où nous occupions la ville de Santo-Domingo avec 1,800 hommes, restes
d'une armée aussi malheureuse qu'héroïque. Le général Ferrand s'y
conduisait avec habileté et vigueur, profitant pour se maintenir des
divisions des nègres et des mulâtres, et attirant, par la sécurité
dont on jouissait à l'abri de nos baïonnettes, beaucoup de colons,
français ou espagnols, blancs ou noirs, maîtres ou esclaves.

[En marge: Ardeur de Napoléon pour la guerre de mer au retour de
Tilsit.]

[En marge: Nouvelles ressources que la situation fournit contre
l'Angleterre.]

[En marge: Nouveau système imaginé par Napoléon pour réduire
l'Angleterre.]

Telle était en 1807, lorsque Napoléon revint de sa longue campagne au
Nord, la situation de notre marine et de nos établissements maritimes.
Encouragé par ses prodigieux triomphes à tout entreprendre, persuadé
qu'à la tête des puissances du continent il obtiendrait la paix, ou
bien qu'il vaincrait l'Angleterre par une réunion de forces
accablantes, il était plein d'ardeur. Habitué de plus à trouver dans
son génie des ressources inépuisables pour vaincre les hommes et les
éléments, il ne partageait nullement le découragement de l'amiral
Decrès. Il entrevoyait dans l'avenir des ressources nouvelles, et non
encore essayées contre les Anglais. D'abord toutes les issues
n'avaient pas été fermées jusqu'alors au commerce britannique. Par la
Russie, que la Prusse, le Danemark et les villes anséatiques, par le
Portugal qui était ennemi, par l'Espagne qui était mal surveillée, par
l'Autriche qu'il avait fallu ménager, il était resté bien des portes,
au moins entr'ouvertes; et les marchandises anglaises, en se donnant à
bon marché (ce qui leur était facile dès cette époque), avaient réussi
à pénétrer sur le continent. Maintenant, au contraire, tout accès
allait se trouver fermé, et c'était un grand dommage qui se préparait
pour les manufactures de l'Angleterre. De plus, Napoléon allait être
libre de multiplier les constructions navales, soit avec les
ressources du budget français, chaque jour plus riche, soit avec les
produits de la conquête, soit avec les bois et les bras de tout le
littoral européen. Ayant en outre ses nombreuses armées disponibles,
il avait conçu un vaste système dont on verra plus tard le
développement successif, et qui aurait tellement multiplié les chances
d'une grande expédition dirigée sur Londres, sur l'Irlande ou sur
l'Inde, que cette expédition, dérobée une fois à la surveillance de
l'amirauté, aurait peut-être fini par réussir, ou que l'obstination
britannique aurait fini par céder devant la menace d'un péril toujours
imminent. Napoléon en effet n'était guère d'avis des grandes
batailles navales, que du reste il n'avait acceptées dans certaines
occasions que pour ne pas reculer d'une manière trop manifeste devant
l'ennemi. Il n'était guère plus d'avis des croisières, que le défaut
de relâches sûres et bien approvisionnées rendait trop périlleuses.
Mais il voulait, unissant les marines russe, hollandaise, française,
espagnole, italienne, ayant des flottes armées au Texel, à Flessingue,
à Boulogne, à Brest, à Lorient, à Rochefort, à Cadix, à Toulon, à
Gênes, à Tarente, à Venise, tenant auprès de ces flottes des camps
nombreux remplis de troupes invincibles, il voulait obliger
l'Angleterre à entretenir devant ces ports des forces navales qui ne
pourraient suffire à les bloquer tous, et, partant à l'improviste de
celui qui aurait été mal surveillé, transporter une armée ou en
Égypte, ou dans l'Inde, ou à Londres même, et en attendant que cette
chance se réalisât, épuiser la nation anglaise d'hommes, de bois,
d'argent, de constance et de courage. On verra, en effet, que, s'il ne
se fût pas épuisé lui-même en mille entreprises étrangères à ce grand
but, s'il n'avait pas fatigué la bonne volonté ou la patience de ses
alliés, certainement les moyens étaient si vastes, si bien conçus,
qu'ils auraient fini par triompher de l'Angleterre.

[En marge: Développement donné aux constructions navales.]

Mais avant de parvenir à cet immense développement, que deux ou trois
ans auraient suffi pour atteindre, Napoléon commença par ordonner un
redoublement d'activité dans les constructions navales de tout
l'empire, et ensuite par essayer dans la Méditerranée de ce système
d'expéditions toujours prêtes et toujours menaçantes, en faisant une
tentative sur la Sicile, afin d'ajouter cette île au royaume de
Naples, déjà donné à son frère Joseph.

[En marge: Réorganisation de la flotte du Texel.]

[En marge: Création de la flotte d'Anvers, et sa réunion à
Flessingue.]

[En marge: Flotte de Brest.]

[En marge: Flotte de Lorient.]

[En marge: Flotte de Rochefort.]

[En marge: Flotte de Cadix.]

[En marge: Flotte de Toulon.]

[En marge: Établissement maritime projeté à la Spezzia.]

[En marge: Constructions ordonnées à Naples et à Ancône.]

Il prescrivit à son frère Louis, en lui annonçant que l'armée
hollandaise allait rentrer, et absorber dès lors une moindre partie de
ses ressources, de remettre en état la flotte du Texel, et d'y réunir
au moins 9 vaisseaux tout équipés. Il avait déjà obtenu à Anvers et à
Flessingue des résultats étonnants. On y voyait 5 vaisseaux, les uns
de quatre-vingts, les autres de soixante-quatorze, qui, construits à
Anvers, étaient descendus sans accident jusqu'à Flessingue, à travers
les bas-fonds de l'Escaut, et qu'on armait dans ce dernier port. Trois
autres, presque achevés sur les chantiers d'Anvers, allaient porter à
8 l'escadre de l'Escaut. Les marins hollandais, flamands, picards,
étaient réunis de tous côtés pour cet armement. Napoléon ordonna de
mettre à flot les trois vaisseaux achevés, de couvrir de nouvelles
quilles les chantiers devenus vacants, de multiplier le nombre de ces
chantiers indéfiniment; car il voulait qu'Anvers devînt le port de
construction, non-seulement de Flessingue, mais de Brest, à cause des
bois de l'Allemagne et du Nord affluant vers les Pays-Bas par les
fleuves. Il se proposait de réserver les bois de Brest pour le radoub
des escadres qui étaient toujours en armement dans ce grand port. Il
se promit, dès son retour à Paris, de revoir et d'organiser sur un
autre plan l'ancienne flottille de Boulogne. Il pressa la construction
de frégates à Dunkerque, au Havre, à Cherbourg, à Saint-Malo. À Brest,
où il restait, depuis la sortie de l'escadre de Willaumez, 12
vaisseaux armés, dont 5 mauvais et 7 bons, Napoléon ordonna de mettre
les 5 mauvais hors de service, et d'armer les 7 bons du mieux qu'on
pourrait, en réservant les matelots devenus disponibles pour les
nouveaux vaisseaux qu'on s'apprêtait à construire. Il voulut qu'à
Lorient on ajoutât un vaisseau, dont la construction venait d'être
achevée, à une division de deux vaisseaux qui s'y trouvait déjà. Il
consentit à ce que le _Vétéran_ réfugié à Concarneau, et bloqué avec
obstination par les Anglais, fût désarmé, et l'équipage conduit à
Lorient, pour y armer un vaisseau récemment construit. Nous avions à
Rochefort une belle division de 5 vaisseaux, aussi bien équipée que
bien commandée. Elle était sous les ordres de l'un de ces hommes que,
dans leur langage familier, les marins appellent _un loup de mer_, du
brave contre-amiral Allemand, privé de ses frégates par le désastre du
capitaine Soleil, mais impatient néanmoins de sortir, et toujours
arrêté par une flotte anglaise, qui, depuis huit ou dix mois, ne
perdait pas de vue la rade de l'île d'Aix. Napoléon ordonna de mettre
à l'eau un vaisseau achevé, d'en radouber un autre qui était en état
de servir, pour porter cette division au nombre de sept. Partout où
des bâtiments étaient lancés, il faisait poser immédiatement d'autres
quilles sur chantier. Ses ressources financières, anciennes et
nouvelles, lui permettaient, comme on le verra bientôt, ces immenses
efforts. À Cadix, il avait une excellente division de 5 vaisseaux,
restes de Trafalgar, bien organisés, bien montés, et commandés par
l'amiral Rosily. Napoléon aurait voulu leur adjoindre quelques
vaisseaux espagnols; mais, lorsqu'il portait ses yeux sur la
Péninsule, il ne pouvait se défendre d'un sentiment de pitié, de
colère, d indignation, en songeant qu'au Ferrol et à Cadix, l'Espagne
n'était pas même en mesure d'armer une division, qu'à Carthagène
seulement elle avait six vaisseaux dont l'armement datait de plusieurs
années, dont la carène était salie par le séjour dans le port, dont le
gréement était relâché, dont les provisions de bouche étaient
insuffisantes pour la plus courte campagne, car les équipages avaient
consommé les vivres du bord, n'en ayant pas à terre. Il se disait
qu'il faudrait bien finir par demander à l'Espagne, pour elle, pour
ses alliés, de s'administrer autrement; et en attendant il adressa au
cabinet de Madrid des instances, presque menaçantes, pour qu'on
joignît quelques vaisseaux à ceux de l'amiral Rosily, et il recommanda
à celui-ci de se tenir prêt à lever l'ancre au premier signal. À
Toulon, trois vaisseaux, deux appartenant à Toulon, un à Gènes,
étaient armés. Réunis à plusieurs frégates, ils exécutaient
d'heureuses sorties. Napoléon voulut qu'à Toulon on lançât le
_Commerce de la ville de Paris_ et le _Robuste_, qu'à Gênes on lançât
le _Breslau_, qu'on les armât en désarmant des bâtiments ou mauvais,
ou inférieurs, qu'on les remplaçât sur les chantiers par de nouvelles
constructions, et qu'il y eût 6 vaisseaux prêts dans ce port. Il
envoya des ingénieurs à la Spezzia pour examiner cette position, que
l'étude continuelle de la carte lui avait révélée. Il enjoignit à son
frère Joseph, après renseignements pris sur les ports de Naples et de
Castellamare, d'y commencer la construction de deux vaisseaux, pour
en arriver bientôt à la construction de quatre. Se souvenant qu'un
vaisseau français avait trouvé asile à Ancône, il pensa qu'on pouvait
se servir de ce port, et il ordonna d'y construire deux vaisseaux pour
employer les bois et les ouvriers de l'État romain, s'inquiétant peu
de la souveraineté temporelle du Pape, qu'il traitait déjà comme
n'existant plus. Enfin il y avait à Venise cinq vaisseaux en
construction. Il en fit mettre trois encore sur chantier, un au compte
du trésor d'Italie, deux au compte du trésor de France, et voulut
qu'on travaillât au creusement des passes qui devaient conduire la
marine ressuscitée des Vénitiens de leur arsenal dans la mer
Adriatique. Ces mêmes pays italiens, qui allaient fournir les bois et
les bras pour les constructions, devaient fournir les matelots
toujours en grande quantité sur leurs côtes. Avec ces nombreuses
constructions, avec les matelots que contenait le littoral européen,
avec une addition de jeunes soldats et d'officiers français, dont il
n'était jamais embarrassé d'augmenter le nombre, Napoléon pouvait
espérer de doubler ou de tripler les forces navales de l'empire avant
une année. Ces vaisseaux, insuffisants d'abord pour se mesurer avec
des vaisseaux anglais, seraient suffisants dans peu de temps pour
porter des troupes, et devaient l'être tout de suite pour nécessiter
de nouveaux blocus, et condamner l'Angleterre à des dépenses
ruineuses.

[En marge: Projet d'une grande réunion de flottes dans la
Méditerranée.]

En attendant que ces armements immenses fussent exécutés, Napoléon
entendait sur-le-champ porter des secours aux colonies, et réunir par
la même opération quarante voiles dans la Méditerranée. Il voulait
pour cela que les divisions de Brest, de Lorient, de Rochefort
embarquassent 3,100 nommes et beaucoup de munitions, allassent en
déposer 1,200 à la Martinique, 600 à la Guadeloupe, 500 à
Saint-Domingue, 300 à Cayenne, 100 au Sénégal, 400 à l'île de France,
et, faisant retour vers l'Europe, franchissent le détroit de Gibraltar
pour se rendre à Toulon. La réunion à Toulon des 7 vaisseaux de Brest,
des 3 de Lorient, des 7 de Rochefort, des 6 de Cadix, des 6 de Toulon,
devait y composer avec les frégates un total de 40 voiles, dont 29
vaisseaux de ligne, force supérieure à tout ce que les Anglais, même
avertis à temps, pourraient amener dans cette mer avant deux ou trois
mois, et capable de jeter quinze ou dix-huit mille hommes en Sicile,
et tout ce qu'on voudrait dans les îles Ioniennes.

L'amiral Decrès, qui s'appliquait avec un courage honorable à
s'opposer aux projets de Napoléon, quand la grandeur n'en était pas
proportionnée avec les moyens, ne manqua pas de combattre ce projet de
réunions, précédées d'une course aux Antilles. Il pensait que faire
dépendre le ravitaillement des colonies du succès de deux ou trois
grandes expéditions, était chose imprudente; car ces grandes
expéditions de plusieurs vaisseaux et frégates, pour porter quelques
centaines d'hommes aux colonies, couraient des dangers qui n'étaient
pas en rapport avec l'importance du but; qu'il valait mieux expédier
des frégates isolées, chargées chacune d'une certaine quantité de
matériel, de deux ou trois cents hommes; que, si on en perdait une, la
perte était peu considérable, que les autres arrivaient, et que les
colonies étaient ainsi toujours assurées de recevoir une portion des
secours qu'on leur destinait. Quant aux réunions dans la Méditerranée,
il soutenait que les divisions chargées de franchir le détroit, malgré
la croisière anglaise de Gibraltar, avaient à braver d'immenses
périls; que, pour y échapper, il fallait les laisser libres de
profiter du premier coup de vent favorable; qu'on ne devait donc leur
donner que la seule instruction de franchir le détroit, en leur
permettant de saisir la première circonstance heureuse, sans
compliquer leur mission d'une course aux Antilles, et d'un retour vers
l'Europe. Enfin il pensait que c'était assez d'envoyer dans la
Méditerranée la division de Cadix placée fort près du but, et
peut-être celle de Rochefort, mais qu'il ne fallait pas se priver de
toutes les forces qu'on avait dans l'Océan, en faisant partir aussi
pour Toulon les divisions de Lorient et de Brest.

[En marge: Ordres définitifs pour la réunion des flottes à Toulon.]

Napoléon, qui laissait modifier ses idées par les hommes d'expérience
quand ces hommes lui fournissaient de bonnes raisons, accueillit les
observations de M. Decrès. En conséquence il décida que des ports de
Dunkerque, du Havre, de Cherbourg, de Nantes, de Rochefort, de
Bordeaux, où il y avait beaucoup de frégates, partiraient des
expéditions isolées pour les colonies, que les divisions navales
chargées de se rendre dans la Méditerranée n'auraient que cette seule
mission, et, quant au nombre, il voulut en appeler deux au moins à
Toulon, celle de Rochefort et celle de Cadix, lesquelles devaient
former avec la division de Toulon une réunion de 17 ou 18 vaisseaux,
plus 7 ou 8 frégates, force suffisante pour dominer deux ou trois mois
la Méditerranée, et y exécuter tout ce qu'il méditait sur la
Sardaigne, sur la Sicile et sur les îles Ioniennes. En conséquence
l'amiral Allemand à Rochefort, l'amiral Rosily à Cadix, reçurent
l'ordre de saisir la première occasion propice pour lever l'ancre, et
de franchir le détroit, en faisant la manoeuvre que leur
conseilleraient leur expérience et les circonstances de la mer. Il fut
demandé à la cour d'Espagne d'armer quelques vaisseaux à Cadix, et de
donner immédiatement les ordres convenables pour que la division de
Carthagène, commandée par l'amiral Salcedo, fût pourvue des vivres
nécessaires à une courte expédition, et dirigée sur Toulon.

Telles furent les mesures ordonnées par Napoléon, en exécution du
traité de Tilsit, pour intimider l'Angleterre par un immense concours
de moyens, pour la disposer à la paix, et, si elle s'opiniâtrait à la
guerre, pour forcer la Suède, le Danemark, la Prusse, le Portugal,
l'Autriche à fermer leurs ports aux produits de Manchester et de
Birmingham, pour préparer avec la réunion de toutes les forces navales
du continent des expéditions dont la possibilité toujours menaçante
épuiserait tôt ou tard les finances ou la constance de la nation
anglaise, sans compter qu'il suffisait du succès d'une seule pour la
frapper au coeur. Mais les affaires extérieures n'attiraient pas
seules l'attention de Napoléon. Il lui tardait enfin de s'occuper
d'administration, de finances, de travaux publics, de législation, de
tout ce qui pouvait concourir à la prospérité intérieure de la France,
laquelle ne lui tenait pas moins à coeur que sa gloire.

[En marge: Août 1807.]

[En marge: Affaires intérieures de l'Empire en 1807.]

[En marge: Nomination de M. de Talleyrand à la dignité de
vice-grand-électeur.]

Avant de s'en occuper il lui avait fallu opérer quelques changements
indispensables dans les hauts emplois civils et militaires. M. de
Talleyrand fut la cause principale, sinon unique, de ces changements.
Cet habile représentant de Napoléon auprès de l'Europe, qui était
paresseux, sensuel, jamais pressé d'agir ou de se mouvoir, et dont les
infirmités physiques augmentaient la mollesse, avait été cruellement
éprouvé par les campagnes de Prusse et de Pologne. Vivre sous ces froids
et lointains climats, courir sur les neiges à la suite d'un infatigable
conquérant, à travers les bandes de cosaques, coucher le plus souvent
sous le chaume, et, quand on était favorisé par la fortune de la guerre,
habiter une maison de bois, décorée du titre de château de Finkenstein,
ne convenait pas plus à ses goûts qu'à son énergie. Il était donc
fatigué du ministère des relations extérieures, et il aurait voulu non
pas renoncer à diriger ces relations, qui étaient son occupation
favorite, mais les diriger à un autre titre que celui de ministre. Il
avait beaucoup souffert dans son orgueil de ne pas devenir grand
dignitaire, comme MM. de Cambacérès et Lebrun, et la principauté de
Bénévent, qui lui avait été accordée en dédommagement, n'avait
qu'ajourné ses désirs sans les satisfaire. Une occasion se présentait
d'accroître le nombre des grands dignitaires, c'était l'absence
indéfinie des princes de la famille impériale, qui étaient à la fois
grands dignitaires et souverains étrangers. Il y en avait trois dans ce
cas: Louis Bonaparte, qui était roi de Hollande et connétable; Eugène
de Beauharnais, qui était vice-roi d'Italie et archichancelier d'État,
enfin Joseph, qui était roi de Naples et grand-électeur. M. de
Talleyrand avait insinué à l'Empereur qu'il fallait leur donner des
suppléants, sous les titres de vice-connétable, de vice-grand-électeur,
de vice-chancelier d'État, et que si, à la vérité, ces fonctions fort
peu actives n'exigeaient guère un double titulaire, on ne pouvait trop
multiplier les grandes charges destinées à récompenser les services
éclatants. M. de Talleyrand aurait voulu devenir vice-grand-électeur,
et, laissant à un ministre des affaires étrangères le soin vulgaire
d'ouvrir et d'expédier des dépêches, continuer à diriger lui-même les
principales négociations. Il n'avait négligé, pendant son séjour à
l'armée, aucune occasion d'entretenir l'Empereur de ce sujet, ne cessant
de prôner les avantages de ces nouvelles créations, et alléguant, pour
ce qui le concernait en particulier, son âge, ses infirmités, ses
fatigues, son besoin de repos. Il avait, à force d'insistance, obtenu
une sorte de promesse, que Napoléon s'était laissé arracher à
contre-coeur; car il ne voulait pas que les grands dignitaires
exerçassent des fonctions actives, vu que, participant en quelque sorte
à l'inviolabilité du souverain, ils n'étaient guère faits pour être
responsables. Napoléon au contraire tenait essentiellement à pouvoir
destituer les personnages revêtus de fonctions actives, et il répugnait
surtout à placer dans une position de demi-inviolabilité un personnage
dont il se défiait, et qu'il croyait prudent de garder toujours sous sa
main toute-puissante.

[En marge: Nomination de Berthier à la dignité de vice-connétable.]

À peine de retour à Paris, au moment où chacun allait recevoir la
récompense de ses services pendant la dernière guerre, M. de Talleyrand
se présenta à Saint-Cloud, pour rappeler à Napoléon ses promesses.
L'archichancelier Cambacérès était présent. Napoléon laissa percer un
mécontentement très-vif.--Je ne comprends pas, dit-il brusquement à M.
de Talleyrand, votre impatience à devenir grand dignitaire, et à quitter
un poste où vous avez acquis votre importance, et où je n'ignore pas que
vous avez recueilli de grands avantages (allusion aux contributions
qu'on disait avoir été levées sur les princes allemands, à l'époque des
sécularisations). Vous devez savoir que je ne veux pas qu'on soit à la
fois grand dignitaire et ministre, que les relations extérieures ne
peuvent dès lors vous être conservées, et que vous perdrez ainsi un
poste éminent auquel vous êtes propre, pour acquérir un titre qui ne
sera qu'une satisfaction accordée à votre vanité.--Je suis fatigué,
répondit M. de Talleyrand, avec un flegme apparent, et avec
l'indifférence d'un homme qui n'aurait pas compris les allusions
blessantes de l'Empereur; j'ai besoin de repos.--Soit, répliqua
Napoléon, vous serez grand dignitaire, mais vous ne le serez pas
seul.--Puis s'adressant au prince Cambacérès: Berthier, lui dit-il, m'a
servi autant que qui que ce soit; il y aurait injustice à ne pas le
faire aussi grand dignitaire. Rédigez un décret par lequel M. de
Talleyrand sera élevé à la dignité de vice-grand-électeur, Berthier à
celle de vice-connétable, et vous me l'apporterez à signer.--M. de
Talleyrand se retira, et l'Empereur exprima plus longuement au prince
Cambacérès tout le mécontentement qu'il ressentait. C'est ainsi que M.
de Talleyrand quitta le ministère des relations extérieures, et
s'éloigna, avec beaucoup de dommage pour lui-même et pour les affaires,
de la personne de l'Empereur.

[En marge: M. de Champagny remplace M. de Talleyrand au ministère des
affaires étrangères.]

[En marge: M. Crétet remplace M. de Champagny au ministère de
l'intérieur.]

Le décret fut signé le 14 août 1807. Il fallait remplacer le prince de
Talleyrand et le prince Berthier dans leurs fonctions, l'un de
ministre des affaires étrangères, l'autre de ministre de la guerre.
Napoléon avait sous la main M. de Champagny, ministre de l'intérieur,
homme doux, honnête, appliqué, initié par son ambassade à Vienne aux
usages mais non aux secrets de la diplomatie, et malheureusement peu
capable de résister à Napoléon, que du reste personne alors n'eût été
capable de retenir, tant avait de force l'entraînement des succès et
des circonstances. M. de Champagny fut donc choisi comme ministre des
affaires étrangères. On le remplaça au ministère de l'intérieur par M.
Crétet, membre instruit et laborieux du Conseil d'État, et dans le
moment gouverneur de la Banque de France. Il fut préféré au comte
Regnault de Saint-Jean-d'Angély, dont le double talent d'écrire et de
parler parut indispensable au Conseil d'État et au Corps Législatif,
et dont le caractère ne semblait pas convenir au poste de ministre de
l'intérieur. M. Jaubert, autre membre du Conseil d'État, remplaça M.
Crétet dans le gouvernement de la Banque.

[En marge: Le général Clarke nommé ministre de la guerre, en
remplacement du prince Berthier.]

Napoléon, en élevant le prince Berthier à la dignité de
vice-connétable, ne voulut pourtant pas se priver de lui comme
major-général de la grande armée, fonction dans laquelle nul ne
pouvait l'égaler, et il lui conserva cet emploi. Mais il appela pour
le remplacer au ministère de la guerre le général Clarke, dont il
venait d'éprouver les talents administratifs dans le poste de
gouverneur de Berlin, talents plus spécieux que solides, mais qui, en
se produisant sous la forme d'une docilité empressée, et d'une grande
application au travail, avaient séduit Napoléon. Cependant ce choix
était assez motivé, car les militaires propres à la guerre active
étaient tous employés, et, parmi ceux qui étaient mieux placés dans le
cabinet que sur le champ de bataille, le général Clarke semblait celui
qui avait le plus cet esprit d'ordre, et cette intelligence des
détails, que réclame l'administration. M. Dejean resta ministre chargé
du matériel de la guerre. Le général Hullin, dont Napoléon avait pu
apprécier plus d'une fois le dévouement et le courage personnel,
remplaça dans le commandement de Paris le général Junot, qui allait
être mis à la tête de l'armée de Portugal.

[En marge: Mort de M. de Portalis, ministres des cultes, et son
remplacement par M. Bigot de Préameneu.]

La France venait de faire à cette époque une perte sensible dans la
personne du ministre des cultes, M. le comte de Portalis,
jurisconsulte savant, écrivain ingénieux et brillant, coopérateur
habile des deux plus belles oeuvres de Napoléon, le Code civil et le
Concordat, ayant su garder dans ses rapports avec le clergé une juste
mesure entre la faiblesse et la rigueur, estimé de l'Église française,
exerçant sur elle et sur Napoléon une influence utile; personnage
enfin fort regrettable dans un moment où l'on marchait à une rupture
ouverte avec la cour de Rome, aussi regrettable dans l'administration
des cultes que M. de Talleyrand dans la direction des affaires
étrangères. Cet homme laborieux, frappé d'une sorte de cécité, avait
eu l'art de suppléer au sens qui lui manquait par une mémoire
prodigieuse, et il lui était arrivé, étant appelé à écrire sous la
dictée de Napoléon, de reproduire par la mémoire ses pensées et leur
vive expression, qu'il avait feint de recueillir par l'écriture. M. de
Portalis était devenu cher à Napoléon, qui le regretta vivement. Il
eut pour successeur au ministère des cultes un autre jurisconsulte, un
autre auteur du Code civil, M. Bigot de Préameneu, esprit peu
brillant, mais sage, et religieux sans faiblesse.

Il fallait dédommager M. Regnault de Saint-Jean-d'Angély d'avoir
approché du ministère de l'intérieur sans y parvenir. M. Regnault
était l'un des membres du Conseil d'État les plus employés par
Napoléon, à cause de sa grande habitude des affaires, et de sa
facilité à les exposer dans des rapports clairs et éloquents. Comme il
n'y avait alors d'autre lutte de tribune que celle d'un conseiller
d'État discutant contre un membre du Tribunat, devant le Corps
Législatif muet, et apportant des raisons convenues contre des
objections également convenues, il suffisait pour ces luttes arrangées
à l'avance dans des conférences préparatoires, et ressemblant à celles
des assemblées libres, comme les manoeuvres d'apparat ressemblent à la
guerre, d'un talent disert, varié, brillant. Seulement il le fallait
facile et infatigable, sous un maître prompt à concevoir et à
exécuter, voulant, lorsqu'il portait son attention sur un sujet,
accomplir à l'instant même ce que lui avait inspiré ce sujet, afin de
passer immédiatement à un autre. M. Regnault était le premier des
orateurs pour un tel rôle, et il était à lui seul, on peut le dire,
toute l'éloquence du temps. Napoléon, appréciant ses services, voulut
le dédommager par le titre de ministre d'État, titre sans définition,
qui procurait le rang de ministre sans en conférer le pouvoir, et par
une charge de cour très-bien rétribuée, celle de secrétaire d'État de
la famille impériale. M. Defermon, pour ses services dans la section
des finances; M. Lacuée, pour ceux qu'il rendait dans la direction de
la conscription, obtinrent aussi la qualité de ministres d'État.

Ces nominations arrêtées avec l'archichancelier Cambacérès, seul
consulté en ces circonstances, Napoléon donna à la législation, à
l'administration intérieure, aux finances, aux travaux publics, une
attention qu'il ne leur avait pas refusée pendant la guerre, mais qui,
accordée de loin, rapidement, au bruit du canon, était suffisante pour
surveiller, non pour créer.

[En marge: Suppression du Tribunat.]

Napoléon s'occupa d'abord d'introduire dans la Constitution impériale
une modification qui lui semblait nécessaire, bien que très-peu
importante en elle-même, c'était la suppression du Tribunat. Ce corps
n'était plus qu'une ombre vaine, depuis que, ramené au nombre de
cinquante membres, privé de tribune, divisé en trois sections, _de
législation_, _d'administration intérieure_, _de finances_, il
discutait avec les sections correspondantes du Conseil d'État, dans
des conférences particulières, les projets de lois qui devaient être
proposés par le gouvernement. Nous avons fait connaître ailleurs
comment s'exécutait ce travail. Le temps écoulé n'y avait rien changé,
et tout au plus y avait apporté encore un peu plus de calme et de
silence. Après des conférences tenues chez l'archichancelier, un
membre du Tribunat, un membre du Conseil d'État, allaient prononcer
chacun un discours devant le Corps Législatif, ou en sens contraire,
ou dans le même sens, suivant qu'il y avait eu accord ou divergence.
Le Corps Législatif votait ensuite sans mot dire, et à une immense
majorité, les projets présentés, excepté dans quelques cas très-rares,
où il s'agissait d'intérêts matériels, les seuls sur lesquels on se
permît de différer d'avis avec le gouvernement; excepté aussi dans
quelques cas plus rares encore, où les propositions dont il s'agissait
blessaient les sentiments des hommes attachés à la révolution,
sentiments assoupis, non éteints dans les coeurs. Alors des minorités
de quarante ou cinquante voix prouvaient que la liberté était
ajournée, non détruite en France. Ainsi marchaient les affaires
intérieures, silencieusement et vite, avec l'approbation générale,
fondée sur la persuasion que ces affaires étaient parfaitement
conduites, l'Empereur ayant le plus souvent imaginé, le Conseil d'État
approfondi, le Tribunat contredit dans leur rédaction, les mesures
adoptées. Quant aux affaires extérieures, qu'il eût été temps alors de
discuter hardiment, pour arrêter celui que l'entraînement de son génie
allait bientôt précipiter dans les abîmes, elles étaient réservées
exclusivement à l'Empereur et au Sénat, dans des proportions fort
inégales, comme on le pense bien. Napoléon décidait à son gré la
paix, la guerre, d'une manière plus absolue que les empereurs de
l'ancienne Rome, les sultans de Constantinople, ou les czars de
Russie, car il n'avait ni prétoriens, ni janissaires, ni strelitz, ni
ulémas, ni aristocratie. Il n'avait que des soldats, aussi soumis
qu'héroïques, qu'un clergé appointé et exclu des affaires, qu'une
aristocratie qu'il créait avec des titres enfantés par son
imagination, et avec une fortune tirée de ses vastes conquêtes. De
temps à autre il faisait confidence au Sénat des négociations
diplomatiques, quand elles avaient abouti à la guerre. Le Sénat, qui
depuis 1805 avait reçu en l'absence du Corps Législatif l'attribution
de voter les levées d'hommes, payait ces confidences par deux ou trois
conscriptions, que l'Empereur payait à son tour par des bulletins
magnifiques, par des drapeaux noircis et déchirés, par des traités de
paix malheureusement trop peu durables, et le pays ébloui de tant de
gloire, charmé de son repos, trouvant les affaires intérieures
supérieurement conduites, les affaires extérieures élevées à une
hauteur inouïe, désirait que cet état de choses se maintînt long-temps
encore, et quelquefois seulement, en voyant une armée française
hiverner sur la Vistule, des batailles se livrer près du Niémen,
commençait à craindre que toute cette grandeur ne trouvât un terme
dans son excès même.

Un peu d'agitation ne se manifestait dans ce gouvernement que
lorsqu'un cinquième du Corps Législatif devait sortir. Alors quelques
intrigues se formaient autour du Sénat, qui était appelé à choisir
les membres des corps délibérants sur des listes présentées par des
colléges électoraux formés à vie. On essayait quelques démarches
auprès des principaux sénateurs, et on sollicitait un siége au Corps
Législatif, muet mais rétribué, comme on sollicite une place de
finances. L'archichancelier Cambacérès veillait sur ces élections,
afin de n'admettre que des adhérents, ce qui n'exigeait pas un grand
triage. C'est tout au plus si, à la fin de chaque liste, il se
glissait quelques créatures des opposants du Sénat, improbateurs
timides et peu nombreux, que Sieyès avait abandonnés et oubliés, qui
le lui rendaient en l'oubliant à leur tour, et qui n'en voulaient pas
à Napoléon des entreprises téméraires dans lesquelles la France allait
trouver sa perte, mais du Concordat, du Code civil, et de beaucoup
d'autres créations tout aussi excellentes.

Telles étaient les formes de ce despotisme héroïque issu de la
Révolution. Il importait peu de les changer, car le fond devait rester
le même. On pouvait sans doute rectifier certains détails dans
l'organisation de ces corps soumis et dépendants. Cela se pouvait, et
Napoléon l'avait ainsi projeté au sujet du Tribunat. Le Tribunat,
réduit à des critiques de mots dans des conférences privées, incommode
au Conseil d'État, dont il n'était plus que l'obscur rival, avait une
position fausse, et peu digne de son titre. Le Corps Législatif, bien
que ne désirant pas plus d'importance qu'il n'en avait, et nullement
disposé à user de la parole si on se décidait à la lui rendre, était
cependant quelque peu confus de son mutisme, qui l'exposait au
ridicule. Il y avait une chose toute simple à faire, et qui ne
pouvait guère nuire à la liberté du temps, c'était de réunir le
Tribunat au Corps Législatif, en confondant dans un même corps les
attributions et les personnes. C'est ce que Napoléon résolut, après en
avoir conféré avec l'archichancelier Cambacérès. En conséquence, il
décida que le Tribunat serait supprimé, que ses attributions seraient
transférées au Corps Législatif, remis ainsi en possession de la
parole; qu'à l'ouverture de chaque session il serait formé dans le
sein du Corps Législatif, et au scrutin, trois commissions de sept
membres chacune, destinées, comme les commissions supprimées du
Tribunat, à s'occuper, la première de législation, la seconde
d'administration intérieure, la troisième de finances; que ces
sections continueraient à discuter avec les sections correspondantes
du Conseil d'État, et dans des conférences particulières, les projets
de lois présentés par le gouvernement; que lorsqu'elles se
trouveraient d'accord avec le Conseil d'État, un membre de ce conseil
viendrait exposer à la tribune du Corps Législatif les motifs que le
gouvernement avait eus pour proposer le projet dont il s'agirait, et
que le président de la commission donnerait de son côté les motifs
qu'elle avait eus pour l'approuver; mais qu'en cas de désaccord, tous
les membres de la commission seraient admis à produire publiquement
les raisons sur lesquelles se fondait leur résistance, et qu'enfin le
Corps Législatif continuerait à voter sans autre débat les mesures
soumises à son approbation. Il fut arrêté en outre que, pour ne pas
changer l'état présent des choses dans la session qui allait s'ouvrir,
et dont tous les travaux étaient déjà préparés, le sénatus-consulte,
contenant les dispositions nouvelles, ne serait promulgué que le jour
de la clôture de cette session.

En fait, le Corps Législatif recouvrait la parole, puisque vingt et un
de ses membres, choisis tous les ans au scrutin, étaient appelés à la
discussion des affaires, et la suppression du Tribunat ne faisait
disparaître qu'un corps depuis long-temps privé de vie. Le Corps
Législatif fut sensible à cette restitution de la parole, non qu'il
fût prêt à s'en servir, mais parce qu'on le délivrait d'un ridicule
devenu embarrassant. Toutefois, il y avait un mot supprimé, mot qui
avait eu quelque importance, c'était celui de Tribunat. C'en était
assez pour déplaire à certains amis constants de la Révolution, et
pour plaire à Napoléon, qui ne craignit pas, afin d'effacer un mot que
les souvenirs de 1802 lui rendaient désagréable, de restituer au Corps
Législatif des prérogatives de quelque valeur. Il est vrai qu'une
précaution fut prise contre ces nouvelles prérogatives, ce fut de
fixer à quarante ans l'âge auquel on pouvait siéger dans le Corps
Législatif; triste précaution qui n'aurait pas empêché une assemblée
d'être entreprenante, si l'esprit de liberté avait pu se réveiller
alors, et qui faisait commencer trop tard l'éducation politique des
hommes publics.

[En marge: Emplois assurés aux membres du Tribunat après la
suppression de ce corps.]

Il restait, après s'être débarrassé de cette ombre importune du
Tribunat, à s'occuper du sort des personnes, que Napoléon, par
bienveillance naturelle autant que par politique, n'aimait jamais à
froisser. Il fut donc résolu que les membres du Tribunat s'en iraient
avec leurs prérogatives chercher un asile dans le sein du Corps
Législatif, où ils devaient trouver un titre et des appointements.
Cependant Napoléon ne voulait pas rendre trop nombreux le Corps
Législatif, fixé alors à trois cents membres, en y versant le Tribunat
tout entier. Aussi n'ouvrit-il cet asile qu'aux membres les plus
obscurs du corps. Quant à ceux qui avaient montré des lumières, de
l'application aux affaires, il leur destina de hauts emplois. Il plaça
d'abord au Sénat M. Fabre de l'Aude, qui avait présidé le Tribunat
avec distinction, et M. Curée, qui avait commencé sa carrière par la
manifestation d'un républicanisme ardent, mais qui l'avait terminée
par la motion de rétablir la monarchie, en instituant l'Empire. Quant
aux autres membres du Tribunat distingués par leur mérite, Napoléon
ordonna aux ministres de l'intérieur et de la justice de les lui
proposer pour les places vacantes de préfets, de premiers présidents,
de procureurs-généraux. Enfin, il en réservait quelques autres pour
les faire figurer dans une nouvelle magistrature qui devait être le
complément de nos institutions financières, la Cour des comptes, dont
nous raconterons bientôt la création.

[En marge: Épuration de la magistrature ordonnée en 1807.]

Il y avait une autre mesure que Napoléon n'était pas moins impatient
de prendre, et qu'il regardait comme beaucoup plus urgente que la
suppression du Tribunat, c'était l'épuration de la magistrature. Le
gouvernement du Consulat, au moment de son installation, avait apporté
dans ses choix un excellent esprit; mais, pressé de s'établir, il
avait choisi à la hâte les membres de toutes les administrations, et,
s'il s'était moins trompé que les gouvernements qui l'avaient précédé,
il s'était trompé beaucoup trop encore pour ne pas être bientôt obligé
de réformer quelques-unes de ses premières nominations. Dans tous les
ordres de fonctions il était revenu sur plusieurs d'entre elles, et
ces changements de personnes avaient été d'autant plus approuvables et
approuvés, que ce n'était jamais une influence politique qui les avait
dictés, mais la connaissance acquise du mérite de chacun. Dans la
magistrature, rien de pareil n'avait pu s'accomplir, à cause de
l'inamovibilité établie par la constitution de M. Sieyès, et certains
choix faits en l'an VIII, dans l'ignorance des hommes, dans la
précipitation d'une réorganisation générale, étaient devenus avec le
temps un scandale permanent. On avait bien attribué à la Cour de
cassation une juridiction disciplinaire sur la magistrature, mais
cette juridiction, suffisante dans les temps ordinaires, ne l'était
pas à l'égard d'un personnel de magistrats nommés en masse, au
lendemain d'un immense bouleversement, et parmi lesquels s'étaient
glissés des misérables, indignes du rang qu'ils occupaient. Tandis que
la décence et l'application régnaient chez presque tous les agents du
gouvernement placés sous une active surveillance, la magistrature
seule donnait quelquefois de fâcheux exemples. Il fallait y pourvoir,
et Napoléon, qui se croyait appelé en 1807 à mettre la dernière main à
la réorganisation de la France, s'était décidé à faire cesser un tel
désordre. Il avait demandé l'avis de l'archichancelier, juge suprême
en pareille matière. Cet esprit aussi fertile que sage avait trouvé,
dans cette occasion comme dans beaucoup d'autres, un expédient
ingénieux, fondé d'ailleurs sur des raisons solides. La constitution
de l'an VIII, en déclarant les membres de l'ordre judiciaire
inamovibles, les soumettait cependant à une condition commune à tous
les membres du gouvernement, c'était de figurer sur les listes
d'éligibles. Elle ne leur avait donc assuré la perpétuité de leur
charge que conditionnellement, et lorsqu'ils mériteraient toute leur
vie l'estime publique. Cette précaution ayant disparu avec les listes
d'éligibles, abolies depuis, il fallait, avait dit le prince
Cambacérès, y suppléer, et il avait proposé deux mesures, l'une
permanente, l'autre temporaire. La première consistait à ne considérer
les nominations dans la magistrature comme définitives, et conférant
l'inamovibilité, qu'après l'expiration de cinq années, et après
l'expérience faite de la moralité et de la capacité des magistrats
choisis. La seconde consistait à former une commission de dix membres,
à donner à cette commission le soin de passer en revue la magistrature
tout entière, et de désigner ceux de ses membres qui s'étaient montrés
indignes de rendre la justice. Cette combinaison ingénieuse et
rassurante fut adoptée par Napoléon, et convertie en un
sénatus-consulte qui devait être présenté au Sénat. En tout autre
temps, cette mesure aurait été considérée comme une violation de la
constitution. À cette époque, à la suite d'immenses bouleversements,
en présence d'une nécessité reconnue, et avec l'intervention d'un
corps dont l'élévation garantissait l'impartialité, elle ne parut que
ce qu'elle était en effet, un acte réparateur et nécessaire. Du
reste, cette épuration, opérée bientôt avec justice et discrétion, fut
autant approuvée dans son exécution que dans son principe.

[En marge: État des finances.]

[En marge: Budgets de 1806 et 1807.]

Tandis qu'il s'occupait de ces mesures constitutionnelles et
administratives, Napoléon donna également son attention aux finances.
Il n'était aucune partie de l'administration dont il eût lieu d'être
aussi satisfait que de celle-là, car l'abondance régnait au Trésor, et
l'ordre achevait de s'y rétablir. On a vu le budget, fixé d'abord à
500 millions en 1802, s'élever bientôt, par la liquidation définitive
de la dette publique, par le développement apporté aux travaux
d'utilité générale, par le rétablissement successif du culte dans les
plus petites communes de France, par la création d'un vaste système
d'enseignement, par l'extension des constructions navales, par
l'institution enfin de la monarchie et la création d'une liste civile,
s'élever à environ 600 millions, et, la guerre survenant, à 700
millions (820 avec les frais de perception). Napoléon, en 1806, au
retour de la guerre d'Autriche, et avant son départ pour la guerre de
Prusse, avait déclaré au Corps Législatif, afin que l'Europe en fût
bien avertie, que 600 millions lui suffisaient pour la paix, 700
millions pour la guerre, et que, sans recourir à l'emprunt, système
alors antipathique à la France, il obtiendrait cette somme par le
rétablissement des perceptions naturelles, que la Révolution française
avait abolies, au lieu de se borner à les réformer. En conséquence il
avait rétabli, sous le nom de _droits réunis_, les contributions sur
les boissons, et, en remplacement de l'impôt des barrières, l'impôt
sur le sel. Ces perceptions avaient bientôt justifié sa prévoyance et
sa fermeté, car les droits réunis, après avoir produit une vingtaine
de millions dans la première année, en produisaient déjà 48 dans
l'année 1806, et en promettaient 76 dans l'année 1807. L'impôt sur le
sel, qui avait produit 6 à 7 millions en 1806, rapportait 29 millions
en 1807, et en faisait espérer bien davantage pour les années
suivantes. Les anciennes contributions avaient présenté également des
améliorations notables. L'enregistrement était monté de 160 millions à
180; les douanes, de 40 millions à 50 en 1806, à 66 en 1807; car si le
commerce maritime était interdit, le commerce avec le continent
prenait un immense développement.

Aussi les revenus ordinaires, que Napoléon avait supposé en 1806
devoir s'élever à 700 millions, s'élevaient fort au delà en 1807, et
pouvaient être évalués approximativement à 740 millions, se
décomposant de la manière suivante: 315 millions provenant des
contributions directes (impôt sur la terre, les propriétés bâties, les
portes et fenêtres, les loyers, etc.); 180 provenant de
l'enregistrement (droit sur le timbre, les successions, les mutations
de propriété, avec addition du produit des forêts); 80 provenant des
droits réunis, 50 des douanes, 30 du sel, 5 des sels et tabacs au delà
des Alpes, 5 des salines de l'est, 12 de la loterie, 10 des postes, 1
des poudres et salpêtres, 10 des décomptes dus par les acquéreurs des
domaines nationaux, 6 de recettes diverses, 36 du subside italien,
représentant l'entretien de l'armée française chargée de garder
l'Italie. Cette somme totale de 740 millions, accrue de 30 millions
de produits spéciaux, c'est-à-dire de centimes additionnels ajoutés
aux contributions directes pour les dépenses départementales, et de
l'octroi établi sur certaines rivières pour l'entretien de la
navigation, devait monter à 770 millions. Tel de ces produits, comme
celui de l'enregistrement, des droits réunis ou des douanes, pouvait
s'élever ou s'abaisser; mais le total des produits devait atteindre et
dépasser successivement le revenu moyen de 740 millions, 770 avec les
produits spéciaux.

Il est vrai que la dépense n'avait pas moins dépassé que la recette
les limites posées dans la loi des finances. Napoléon, en 1806, avait
évalué à 700 millions le budget de l'état de guerre, état le plus
ordinaire à cette époque; ce qui devait, avec 30 millions de produits
spéciaux, porter la dépense totale à 730 millions. On savait déjà
qu'elle serait de 760 millions pour cette même année 1806. On sut même
plus tard qu'elle avait été de 770. Elle avait donc dépassé de 40
millions le chiffre prévu. En 1807, année dont nous faisons en ce
moment l'histoire, la dépense évaluée à 720 millions, à 750 avec les
produits spéciaux, menaçait d'être beaucoup plus considérable. Elle
fut réglée plus tard à 778 millions. La cause de ces augmentations se
devine aisément, car la dépense de la guerre (pour les deux
ministères, du personnel et du matériel), évaluée à 300 millions,
était montée à 340. Encore cette somme est-elle loin d'en révéler
toute l'étendue; car, indépendamment des dépenses mises à la charge de
l'État, les pays occupés par nos troupes avaient fourni une partie
des vivres, et le trésor de l'armée dans lequel étaient versées les
contributions de guerre, avait supporté une partie des dépenses du
matériel et de la solde. Les suppléments tirés de ce trésor ne
s'élevaient pas à moins de 40 ou 50 millions pour 1806, et à moins de
140 ou 150 pour 1807. Mais les recettes courantes de l'année donnant
déjà 740 millions (770 avec les produits spéciaux), et le trésor de
l'armée pouvant fournir quelques suppléments sans s'appauvrir, on est
fondé à dire que Napoléon avait atteint son but d'égaler les recettes
aux dépenses, même pendant l'état de guerre, sans recourir à
l'emprunt.

Du reste, le total de 770 millions de dépenses pour 1806, de 778 pour
1807, ne s'était pas encore révélé tout entier, car la comptabilité
française, quoique en progrès, n'était point alors parvenue à la
perfection qui permet aujourd'hui, quelques mois après une année
écoulée, d'en constater et d'en arrêter la dépense. Il ne fallait pas
moins de deux ou trois années pour arriver à une pareille liquidation.
Napoléon évaluait donc les dépenses de l'année à 720 millions, à 750
avec les services payés sur les produits spéciaux, et, sauf quelques
excédants pour l'entretien de l'armée, cette évaluation était exacte.
Dans ce total de 720 millions la dette publique devait entrer pour 104
millions (54 de rentes perpétuelles cinq pour cent, 17 de rentes
viagères, 24 de pensions ecclésiastiques, 5 de pensions civiles, 4 de la
dette du Piémont, de Gênes, Parme et Plaisance); la liste civile, pour
28 (les princes compris); le service des affaires étrangères, pour 8;
l'administration de la justice, pour 22; la dépense de l'intérieur et
des travaux publics, pour 54 (non compris les travaux des départements
payés sur les 30 millions de produits spéciaux); la dotation des cultes,
pour 12; la police générale, pour 1; les finances, pour 36 (compris 10
millions pour la caisse d'amortissement); l'administration du trésor,
pour 18 (compris 10 millions de frais d'escompte); la marine, pour 106;
la guerre, pour 321; enfin un fonds de réserve destiné aux dépenses
imprévues, pour 10: total 720 millions, 750 avec les dépenses des
départements.

Ce total des dépenses formant 750 millions, comparé avec le produit
des recettes formant 770 millions, laissait une somme libre de 20
millions. Napoléon voulut sur-le-champ en restituer la jouissance au
pays, par la suppression des 10 centimes de guerre établis en 1804, en
remplacement des dons volontaires votés par les départements pour la
construction de la flottille de Boulogne. C'était un soulagement
considérable sur les contributions directes, les plus pesantes de
toutes à cette époque, et le troisième de ce genre accordé depuis le
18 brumaire. Napoléon ordonna qu'en présentant la loi de finances au
Corps Législatif, qui allait être assemblé après une prorogation d'une
année, on lui proposât immédiatement cette amélioration importante
dans le sort des contribuables, et qu'on annonçât ainsi la fin d'une
partie des charges de la guerre, avant la fin de la guerre elle-même.

Sa pensée ardente, aimant à plonger dans l'avenir, avait déjà
recherché quel serait en quelques années l'état des finances du pays,
et il avait constaté qu'en quinze ans l'extinction rapide des rentes
viagères et des pensions ecclésiastiques, le rachat également rapide
des rentes perpétuelles dotées d'un fonds d'amortissement que la
vente, chaque jour plus avantageuse, des biens nationaux rendait
très-puissant, réduiraient la dette publique de 104 millions à 74.
Mais bien avant ce résultat, qu'il fallait attendre plusieurs années
encore, le rétablissement de la paix pouvait faire tomber les dépenses
publiques fort au-dessous de 720 millions, faire monter fort au-dessus
les revenus, et offrir d'abondants moyens ou de dégrèvements, ou de
créations utiles. Sans les fautes que nous aurons bientôt à raconter,
ces beaux résultats eussent été réalisés, et les finances de la France
auraient été sauvées avec sa grandeur.

[En marge: Facilité toute nouvelle obtenue dans le service du Trésor.]

Au bon état des finances se joignait depuis l'année précédente une
facilité toute nouvelle dans le service du Trésor. On se souvient que
diverses causes, dont l'une était permanente et les autres
accidentelles, avaient rendu ce service très-difficile, et avaient
donné au Trésor l'apparence du riche embarrassé, qui, soit par défaut
d'ordre, soit par difficulté de recouvrer ses revenus, ne peut pas
suffire à ses dépenses courantes. La cause permanente naissait du
régime des _obligations_ et des _bons à vue_ que les receveurs
généraux souscrivaient, et qui, acquittables à leur caisse, mois par
mois, étaient le moyen par lequel le produit des impôts arrivait au
Trésor. Les _obligations_, représentant la valeur des contributions
directes, n'étaient souscrites qu'à des échéances assez éloignées, et
un quart au moins n'était payable que quatre, cinq ou six mois après
l'année à laquelle elles appartenaient. Les _bons à vue_, représentant
les contributions indirectes, et souscrits à des époques
indéterminées, postérieurement au versement réalisé de l'impôt, ne
faisaient parvenir à l'État les produits de ces contributions que
cinquante ou soixante jours après leur entrée dans les caisses des
receveurs généraux. Ces derniers avaient ainsi des jouissances de
fonds qui constituaient une partie de leurs émoluments. Mais ce qui
entraînait des inconvénients beaucoup plus graves que des bénéfices
excessifs accordés à des comptables, c'était la nécessité où se
trouvait le Trésor, pour réaliser ses revenus en temps opportun, de
faire escompter ces _obligations_ et _bons à vue_, quelquefois par la
Banque, quelquefois par de gros capitalistes, qui lui avaient fait
payer l'escompte jusqu'à 12 et 15 pour cent, et avaient même, comme M.
Ouvrard, commis d'étranges détournements de valeurs. On évaluait à 124
millions les sommes dont l'échéance était ainsi reportée au delà des
douze mois de l'année. Cependant, comme la dépense n'est pas plus que
l'impôt acquittée dans ces douze mois, le service du Trésor aurait pu
s'opérer presque sans escompte, si d'autres causes, tout
accidentelles, n'étaient venues compliquer la situation ordinaire.
D'une part, les budgets antérieurs de 1805, 1804, 1803, avaient laissé
des arriérés, auxquels on essayait de pourvoir avec les ressources
courantes; et d'autre part, la singulière aventure financière des
négociants réunis, qui en confondant les affaires de France et
d'Espagne avaient privé l'État d'une somme de 141 millions, avait
constitué le Trésor dans un double embarras. On s'était vu obligé de
suppléer à un déficit antérieur de 60 à 70 millions, et à un débet de
141 millions créé par les négociants réunis. Ce débet avait pour gage,
à la vérité, des valeurs solides, mais d'une réalisation difficile. Il
avait donc fallu, outre l'escompte annuel des 124 millions
d'obligations n'échéant que dans l'année suivante, faire face à un
déficit d'environ 200 millions. C'est ce qui explique la détresse
financière de 1805 et de 1806, même au milieu des succès prodigieux de
la campagne qui s'était terminée par la victoire d'Austerlitz.

Mais l'arrivée de Napoléon en janvier 1806, revenant victorieux, et
les mains pleines des métaux enlevés à l'Autriche, avait fait renaître
la confiance, et apporté un premier secours dont on avait grand
besoin. Bientôt le crédit renaissant, l'intérêt de 12 et 15 pour cent
était retombé à 9, et même à 6 pour cent, dans l'escompte des valeurs
du Trésor.

D'autres moyens avaient été pris pour résoudre les difficultés du
moment, et en rendre le retour impossible. Premièrement on avait
retiré, comme nous l'avons dit, au Sénat, à la Légion-d'Honneur, à
l'Université, les biens nationaux qui constituaient leur dotation,
alloué des rentes en compensation, et transmis ces biens à la caisse
d'amortissement, pour qu'elle en opérât la vente peu à peu, ce qu'elle
faisait avec prudence et avantage. On estimait ces biens à 60
millions, et sur ce gage il avait été créé 60 millions de
rescriptions, portant 6 et 7 pour cent d'intérêt, suivant les
échéances, et successivement remboursables à ladite caisse, dans le
courant de cinq années. Ces rescriptions, à cause de l'intérêt
qu'elles rapportaient, de la certitude du gage, et de la confiance
qu'inspirait la caisse qui en était garante, avaient acquis le crédit
des meilleures valeurs, et n'avaient pas cessé de se négocier à un
taux très-rapproché du pair. Elles avaient ainsi fourni un moyen
d'acquitter l'arriéré des budgets de 1803, 1804, 1805. Les biens
donnés en gage acquérant avec le temps une valeur plus considérable,
on put porter à 70, et même à 80 millions, le chiffre de ces
rescriptions, afin de suffire aux charges successivement révélées par
la liquidation des exercices antérieurs.

[En marge: Recouvrement du débet des négociants réunis.]

Après avoir pourvu à cet arriéré, on avait apporté un grand soin à la
rentrée des 141 millions constituant le débet des négociants réunis.
M. Mollien, devenu ministre du Trésor au moment de la destitution de
M. de Marbois, et sans cesse stimulé par Napoléon, avait déployé, dans
la réalisation des valeurs composant ce débet, un zèle et une habileté
remarquables. D'abord on s'était emparé de dix à onze millions
d'immeubles appartenant aux sieurs Ouvrard et Vanlerbergh. Puis on
avait saisi les magasins de M. Vanlerbergh; et comme l'Empereur,
très-content de son activité, lui avait continué le service des vivres
de l'armée et de la marine, on s'était ménagé, en ne lui payant qu'une
partie de ses fournitures, le moyen de rentrer bientôt dans une somme
d'une quarantaine de millions. MM. Ouvrard, Desprez, Vanlerbergh
avaient encore versé, en différents payements, ou en effets sur la
Hollande, une somme de 30 millions. Enfin l'Espagne, reconnue
personnellement débitrice dans le débet total d'une somme de 60
millions, s'était acquittée en déléguant 36 millions de piastres sur
le Mexique, et en promettant de payer directement 24 millions, dans le
courant de 1806, à raison de trois millions par mois. L'Espagne était
le plus mauvais de tous ces débiteurs, car, sur les 24 millions
acquittables mensuellement en 1806, elle n'avait versé que 14 millions
en août 1807, après avoir montré avant Iéna une mauvaise volonté
évidente, et depuis Iéna une impuissance déplorable. C'est à force
d'emprunts sur la Hollande qu'elle avait remboursé, en août 1807, 14
des 24 millions dus en 1806. Quant aux 36 millions de piastres à
toucher dans les comptoirs de Mexico, de la Vera-Cruz, de Caracas, de
la Havane, de Buenos-Ayres, M. Mollien avait employé un moyen fort
ingénieux pour en recouvrer la valeur: c'était de les céder à la
maison hollandaise Hope, qui les cédait à la maison anglaise Baring,
laquelle obtenait, à cause du besoin que l'Angleterre avait de métaux,
la permission de les extraire des ports espagnols sur des frégates
anglaises. La France ne garantissait que le versement, en rade, à bord
des canots anglais, et les livrait au prix de 3 fr. 75 c., prix auquel
elle les avait reçues. Le bénéfice de 1 fr. 25 c., abandonné à ceux
qui bravaient les difficultés de l'opération, n'était donc pas fait
sur elle-même, mais sur l'Espagne, qui payait ainsi par un énorme
escompte l'éloignement des sources de sa richesse, et la faiblesse de
son pavillon, obligé d'abandonner au pavillon anglais l'extraction des
métaux de l'Amérique. Les maisons Baring et Hope, par des virements
de valeurs, transmettaient ensuite au Trésor français le montant des
piastres cédées. On en avait négocié à ces conditions pour plus de 25
millions, dont une partie venait de rentrer. Le surplus avait été
employé à payer aux États-Unis, ou dans les colonies espagnoles, les
dettes contractées par notre marine, et notamment les dépenses faites
pour les vaisseaux de l'amiral Willaumez, qui avaient cherché refuge,
les uns dans le port de la Havane, les autres dans le Delaware et dans
la Chesapeak.

C'est à l'aide de ces diverses combinaisons qu'en août 1807, le Trésor
français était parvenu à recouvrer 100 millions, sur les 141 composant
l'énorme débet des négociants réunis. La rentrée des 41 millions
restants était assurée, à 4 ou 5 millions près, et à des termes
très-rapprochés.

Le Trésor obéré dans l'hiver de 1806, bientôt soulagé par les secours
métalliques que Napoléon avait tirés de l'étranger, par le retour de
la confiance, par le payement intégral de l'arriéré des budgets, par
le recouvrement presque total du débet des négociants réunis, n'avait
eu à pourvoir, en 1807, qu'à une petite partie de ce débet, et aux 124
millions d'obligations ordinairement recouvrables dans l'exercice
suivant, ce qui était facile, comme nous l'avons déjà dit,
l'acquittement de la dépense étant presque autant retardé que celui de
l'impôt. Aussi l'Empereur avait-il pu exiger et obtenir que la solde
de la grande armée, qui représentait 3 à 4 millions par mois, et dont
il avait dispensé le Trésor de faire le versement immédiat,
s'accumulât peu à peu à Erfurt, à Mayence, à Paris, et y formât un
dépôt en numéraire de plus de 40 millions, précaution excessive qui
prouve combien était prudent à la guerre cet homme si imprudent dans
la politique[3].

[Note 3: Les détails que je rapporte ici peuvent paraître minutieux,
mais ils me semblent indispensables pour faire connaître la marche de
nos finances, l'habileté administrative de Napoléon et de ses agents,
le temps singulier dans lequel ils vivaient. Ces détails, et surtout
ceux qui vont suivre sur la création du nouveau système de trésorerie,
sont extraits, non des publications officielles, devenues fort rares à
cette époque, restées d'ailleurs très-incomplètes, et surtout
parfaitement muettes sur les moyens d'exécution, mais des Archives
même du Trésor. J'ai fait sur ces archives, avec l'autorisation de MM.
les ministres des finances Humann et Dumon, un travail considérable,
dont j'ai été dédommagé, quelque long qu'il ait pu être, par
l'instruction que j'ai recueillie, sur l'origine et la marche de notre
administration financière. Je me suis fort éclairé aussi pour ce qui
concerne cette époque, dans la lecture des mémoires inédits, et
très-importants, de M. le comte Mollien. Je garantis donc la parfaite
exactitude des détails qui ont précédé et qui vont suivre, quant aux
faits en eux-mêmes et quant aux chiffres. Seulement j'ai donné les
sommes rondes, et, pour les chiffres variables d'un jour à l'autre,
les sommes moyennes, qui exprimaient le mieux la vérité durable des
choses.]

[En marge: Création de la caisse de service.]

Mais une institution nouvelle, qui était le complément nécessaire de
notre organisation financière, facilita dès 1806 les opérations du
Trésor, et y fit régner dans le courant de 1807 une abondance
jusque-là inconnue. D'après le système proposé par M. Gaudin au
Premier Consul le lendemain du 18 brumaire, système suivi jusqu'en
1807, les receveurs généraux souscrivaient, comme nous avons dit, au
profit du Trésor des lettres de change, sous le titre d'_obligations_
ou de _bons à vue_, échéant mois par mois. Ce fut là le moyen employé
pour opérer la rentrée des revenus publics. On avait ainsi la
certitude d'une échéance fixe, et on abandonnait comme émoluments,
aux receveurs généraux, les bénéfices d'intérêts qui en résultaient,
car l'impôt rentrait toujours avant l'échéance de ces _obligations_ ou
_bons à vue_. C'était sans doute une grande amélioration, eu égard au
temps où ce système fut imaginé, car on s'était ainsi assuré des
termes fixes pour le versement des impôts. Il restait en 1807 un
dernier pas à faire, c'était d'obliger les comptables à livrer leurs
fonds au Trésor au moment même où ils les recevaient. Mais supprimer
tout à coup ce système de lettres de change, pour lui substituer le
système plus naturel d'un versement immédiat, sous la forme d'un
compte courant établi entre le Trésor et les receveurs généraux,
aurait constitué un changement trop brusque et peut-être dangereux.
L'expérience et l'esprit inventif de M. Mollien lui suggérèrent une
transition des plus heureuses.

[En marge: Moyen imaginé par M. Mollien pour substituer aux
obligations des receveurs généreux le système du versement immédiat.]

M. Mollien, comme on s'en souvient sans doute, était directeur de la
caisse d'amortissement, lorsque Napoléon, satisfait de la manière dont
il avait dirigé cette caisse, l'appela en 1806 au ministère du Trésor,
en remplacement de M. de Marbois, destitué par suite de l'affaire des
négociants réunis. M. Mollien était un discoureur subtil, ingénieux,
tout plein des doctrines des économistes, très-habile en affaires
quoiqu'il les exposât dans un langage prétentieux, timide,
susceptible, se troublant aisément devant Napoléon, qui n'aimait pas
les longues dissertations, mais retrouvant bientôt en lui-même
l'indépendance d'un honnête homme, et la fermeté d'un esprit
convaincu. Napoléon traitait quelquefois, avec la liberté de la
toute-puissance et du génie, les théories de M. Mollien, et puis
laissait agir cet habile ministre, sachant à quel point il était
consciencieux, appliqué, et propre surtout à réformer le mécanisme du
Trésor, où régnaient encore de vieilles routines protégées par des
intérêts opiniâtres.

[En marge: Moyens employés par M. Mollien pour amener les fonds à la
caisse de service.]

Lorsque la négociation des valeurs du Trésor fut enlevée à M. Desprez,
représentant de la compagnie des négociants réunis, un comité des
receveurs généraux avait été chargé de le remplacer. Ce comité exista
quelque temps, et son service consistait à escompter les _obligations_
et _bons à vue_, en agissant pour le compte des receveurs généraux.
Les fonds dont ce comité se servait lui venaient des receveurs
généraux eux-mêmes, qui touchaient toujours le montant des impôts
avant l'époque où l'échéance des _obligations_ et _bons à vue_ les
forçait à le verser. M. Mollien, frappé de cette remarque, que
l'argent avec lequel on escomptait les valeurs du Trésor était
l'argent du Trésor lui-même, imagina d'en exiger le versement
immédiat, au moyen d'une combinaison qui, sans priver les comptables
des jouissances de fonds dont ils profitaient, les amènerait à livrer
directement, et sans intermédiaire, le produit de l'impôt aux caisses
du Trésor. Pour y parvenir, il créa une caisse appelée _caisse de
service_, titre emprunté de son objet même, à laquelle les receveurs
généraux devaient envoyer à l'instant où ils les recevaient tous les
fonds obtenus des contribuables, moyennant un intérêt de 5 pour cent.
Cette caisse, afin de s'acquitter envers eux, devait ensuite, à
l'échéance, leur remettre leurs _obligations_ et _bons à vue_. Pour
amener les receveurs généraux à verser les sommes perçues à cette
caisse, il leur adressa une circulaire par laquelle il leur disait,
que si d'une part ils ne devaient les fonds de l'impôt qu'à l'échéance
de leurs _obligations_, de l'autre ils n'étaient que dépositaires de
ces fonds, et n'avaient pas le droit de les employer en spéculations
privées; que la caisse de service, instituée pour les recevoir, en
serait le dépositaire le plus naturel et le plus sûr, et leur en
payerait un intérêt raisonnable, celui de 5 pour cent. Il ajouta que
leur compte courant avec cette caisse serait mis tous les mois sous
les yeux de l'Empereur, que chacun savait attentif, plein de mémoire
et de justice. C'était assez pour stimuler le zèle de ceux qui avaient
de la bonne volonté. Quant aux autres, M. Mollien s'y prit
différemment. Dispensé, par l'abondance d'argent dont il commençait à
jouir, de recourir aussi fréquemment à l'escompte des _obligations_ et
_bons à vue_, il ne laissa plus paraître un seul de ces effets sur la
place; et si, dans certains besoins pressants, il était obligé de
s'adresser à la Banque de France, pour qu'elle lui escomptât quelques
millions de valeurs, c'était à condition qu'elle en garderait les
titres dans son portefeuille. Dès lors les receveurs généraux qui
faisaient valoir les fonds de l'impôt en agiotant sur les
_obligations_ et _bons à vue_, n'eurent plus d'autre ressource que la
caisse de service elle-même, et ils lui envoyèrent ces fonds. Les uns
par zèle, par émulation de se distinguer sous les yeux mêmes de
l'Empereur, les autres par impossibilité de trouver ailleurs un emploi
de leurs capitaux, depuis que les _obligations_ ne paraissaient plus
sur la place, versèrent le produit réalisé des impôts à la caisse de
service, moyennant l'intérêt de 5 pour cent, et la caisse s'acquitta
envers eux en leur restituant leurs _obligations_ à chaque échéance.
L'opération de l'escompte se trouva donc ainsi naturellement
supprimée, et remplacée par un versement immédiat au Trésor, moyennant
un intérêt de 5 pour cent, pour le temps à courir entre l'époque du
versement et l'époque de l'échéance des _obligations_ et _bons à vue_.

Instituée à la fin de 1806, au moment du départ de Napoléon pour la
Prusse, la caisse de service regorgeait de fonds en 1807, au moment de
son retour. M. Mollien, dont on ne saurait trop admirer en cette
occasion les combinaisons ingénieuses et habiles, ne se borna point à
diriger vers la caisse de service les fonds des receveurs généraux; il
fit mieux encore. Ce n'étaient pas seulement les comptables qui
avaient recours aux _obligations_ et aux _bons à vue_, pour l'emploi
des fonds dont ils avaient la disposition temporaire, c'étaient aussi
les particuliers qui cherchaient là des placements à court terme
(comme font aujourd'hui les capitalistes français qui recherchent les
bons du Trésor, ou les capitalistes anglais qui recherchent les bons
de l'Échiquier); c'étaient aussi les établissements publics qui
avaient des capitaux à placer, comme le Mont-de-Piété, la Banque, la
caisse d'amortissement, etc. Ces divers capitalistes s'adressaient aux
banquiers faisant ordinairement l'agio des _obligations_ et _bons à
vue_, afin de s'en procurer. M. Mollien autorisa la caisse de service,
par le décret d'institution, à émettre des billets sur elle-même,
portant un intérêt de 5 pour cent, et une échéance déterminée. Au
lieu de donner des _obligations_ ou des _bons à vue_ aux particuliers,
elle leur remit de ces billets sur elle-même, et elle en eut bientôt
placé pour 18 millions, ce qui la mit en possession d'une égale somme
en écus. Elle conclut encore un traité particulier avec le
Mont-de-Piété, qui avait ordinairement besoin de 15 à 18 millions
d'_obligations_, pour l'emploi de ses fonds. Au lieu de lui remettre
des _obligations_, on lui remit des billets de la caisse de service,
en lui donnant la garantie d'un dépôt de 18 millions d'_obligations_
conservées au Trésor dans un portefeuille spécial. De la sorte les
_obligations_ et _bons à vue_ ne circulèrent plus; les billets de la
caisse de service les remplacèrent dans le public. Il y avait en
juillet 1807 un an que cette caisse existait, et elle avait déjà reçu
45 millions des receveurs généraux (dont moitié pour leur compte,
moitié pour celui des capitalistes de province), 18 millions du
public, 18 millions du Mont-de-Piété, c'est-à-dire une somme totale de
80 millions.

On comprend quelle facilité la création de la nouvelle caisse avait dû
apporter dans le service du Trésor, qui, soulagé de l'arriéré des
budgets par la création des 70 millions de rescriptions, remboursé de
la plus grande partie du débet des négociants réunis, trouva en outre,
dans cet emprunt flottant de 80 millions, des ressources qui le
dispensèrent de recourir à l'escompte des _obligations_ et _bons à
vue_. En réalité cet emprunt avait toujours existé, puisque toujours
les capitaux avaient cherché un placement temporaire dans les bonnes
valeurs du Trésor. Mais le Trésor n'en avait pas été l'intermédiaire.
Des spéculateurs, placés entre lui et le public, attiraient les
capitaux à eux, et ensuite lui faisaient désirer, demander, souvent
attendre, et payer à un taux exorbitant l'escompte des _obligations_
et des _bons à vue_. Quelquefois même ces spéculateurs n'étaient
autres que ses propres comptables, qui lui prêtaient les fonds de
l'impôt, et non-seulement le rançonnaient sans pudeur, mais prenaient
aussi de funestes habitudes d'agiotage. La caisse de service étant
devenue l'intermédiaire, se trouvait maîtresse de cet emprunt
permanent, du taux auquel il se contractait; s'affranchissait des
comptables, qu'elle réduisait à n'être plus que les simples
dépositaires des deniers publics, et ne leur laissait du rôle de
banquiers que le soin de mouvoir les fonds du Trésor d'un point à un
autre. L'abaissement subit et extraordinaire des frais de négociation
de 1806 à 1807, devint la preuve matérielle de tous ces avantages.
Pour l'exercice 1806, qui, à cause du changement de calendrier,
comprenait, outre les douze mois de 1806, les trois derniers mois de
1805, la dépense des frais de négociation s'était élevée à la somme
exorbitante de 27 à 28 millions[4]. Pour les quatre premiers mois,
elle avait été de 14 millions (ce qui supposait 3 millions et demi par
mois, c'est-à-dire 40 millions par an). Pour les sept mois suivants
elle avait été de près de 9 millions (ce qui ne supposait plus que
1,200 mille francs par mois, et 14 ou 15 millions par an). Enfin pour
les quatre derniers mois elle avait été de 4 millions 300 mille francs
(ce qui supposait tout au plus 12 millions par an). Cette dépense
était réduite en 1807 à 9 ou 10 millions, économie considérable, qui
ne laissait aux capitalistes que des bénéfices légitimes, et nullement
regrettables, si on considère surtout le partage qui s'en faisait. Sur
ces 9 millions la Banque percevait 1,400 mille francs, la caisse
d'amortissement 1,500, le Mont-de-Piété 1,350, les receveurs généraux
et particuliers, pour leurs frais et rétributions, 5 millions. Quel
changement, si on se reporte aux années antérieures, où les comptables
se ménageaient des bénéfices exorbitants sur les sommes qu'ils
retenaient, si on remonte surtout aux temps de l'ancienne monarchie,
où les fermiers généraux payaient la cour, les ministres, les
employés, et réalisaient encore des fortunes immenses pendant un bail
de quelques années!

[Note 4:

  27,369,022 fr. pour 465 jours, se décomposant ainsi qu'il suit:
                 Pour 130 jours    14,385,680 fr.
                 Pour 197 jours     8,609,872
                 Pour 138 jours     4,373,470
                                   ------------
                                   27,369,022]

La caisse de service, outre ces divers avantages, d'émanciper le
Trésor, de lui procurer de grandes économies, de ramener ses
comptables à de meilleures habitudes, avait pour conséquence de faire
cesser dans la circulation générale des valeurs de faux mouvements,
qui se résolvaient pour l'État et pour le pays lui-même, ou en frais
de banque, ou en pertes d'intérêts, ou en déplacements inutiles de
numéraire. Lorsque, par exemple, le Trésor n'était pas encore, au
moyen du compte courant avec ses comptables, en communication directe
et journalière avec eux, et qu'il avait besoin d'argent quelque part,
ignorant ce qu'il en était, il faisait escompter à Paris des
_obligations_, et en expédiait la valeur sur les lieux, où souvent se
trouvaient déjà dans la caisse du receveur général des fonds en
abondance. De son côté le receveur général, intéressé à se débarrasser
de fonds inutiles, cherchait à les diriger sur Paris ou sur d'autres
points, et chargeait de métaux les voitures publiques, tandis que si
le compte courant eût existé, de simples écritures auraient suffi, et
eussent dispensé le Trésor d'envoyer du numéraire dans les
départements, et les départements d'en envoyer à Paris.

[En marge: Création de la caisse d'Alexandrie pour les départements
situés au delà des Alpes.]

M. Mollien ne s'était pas borné à la création d'une caisse de service
au centre de l'empire, il en avait institué une semblable dans les
départements situés au delà des Alpes. Là plus encore que dans
l'ancienne France, se rencontrait la fâcheuse contradiction de fonds
stagnants chez les comptables avec des besoins pressants auxquels il
fallait pourvoir par des envois de numéraire. Pour faire cesser ce
grave inconvénient, M. Mollien établit, non pas à Turin, mais à
Alexandrie, dans l'enceinte de la grande forteresse construite par
Napoléon, une caisse de virements, à laquelle tous les comptables de
la Ligurie, du Piémont et de l'Italie française, devaient verser leurs
fonds, et qui à son tour les dirigeait vers les lieux où existaient
des besoins, à Milan surtout, où il y avait à payer l'armée française.
Cette caisse, placée sous la direction d'un agent habile, M. Dauchy,
avait bientôt produit les mêmes avantages que celle qu'on avait
instituée à Paris, c'est-à-dire rendu le service facile, les
ressources abondantes, les envois de numéraire inutiles; et c'était la
peine, en vérité, d'apporter un tel ordre dans cette partie des
finances de l'Empire, car l'Italie française (nous entendons par ce
nom celle qui était convertie en départements, et non celle qui était
constituée, sous le prince Eugène, en État allié mais indépendant),
l'Italie française rapportait à cette époque jusqu'à 40 millions, dont
18 étaient consacrés à payer l'administration locale, la justice, la
police, les routes; et 22 millions restaient, soit pour la
construction des places fortes, soit pour contribuer à l'entretien des
120 mille hommes, qui fermaient aux Autrichiens les routes de la
Lombardie.

[En marge: Prêt permanent de 124 millions fait par le trésor de
l'armée à la caisse de service pour assurer définitivement ses
ressources.]

Napoléon avait suivi attentivement, tandis qu'il faisait la guerre au
Nord, la marche et les progrès de ces nouvelles créations financières;
et à son retour, le jour même où les ministres étaient venus saluer en
lui l'heureux vainqueur du continent, il avait félicité M. Mollien
avec une sorte d'effusion. Ne voulant jamais faire le bien à demi, il
se proposait de rendre plus complète encore ce qu'il appelait
l'émancipation du Trésor. La nouvelle caisse de service, moyennant
l'emprunt flottant de 80 millions dont il vient d'être parlé, était
presque dispensée, sauf dans certains besoins pressants, pour lesquels
elle s'adressait à la Banque, de recourir à l'escompte des
_obligations_ et _bons à vue_. Mais Napoléon résolut d'assurer ses
ressources d'une manière définitive, à l'aide d'une combinaison dont
il avait déjà eu l'idée lorsqu'il bivouaquait au milieu des neiges de
la Pologne. La somme des _obligations_ et _bons à vue_, dont
l'échéance n'arrivait que dans l'année suivante, et qu'il fallait dès
lors escompter, s'élevait à 124 millions environ. Il est vrai que la
dépense comme la recette ne s'acquittait pas dans l'année. Mais
Napoléon voulait autant que possible faire solder la dépense dans
l'année même, et pour cela réaliser dans le même intervalle de temps
les revenus de l'État. Conformément à ce qu'il avait imaginé en
Pologne, il voulut que les _obligations_ de 1807, qui ne devaient
échoir qu'en 1808, fussent abandonnées à l'exercice 1808; que celles
de 1808, qui ne devaient échoir qu'en 1809, fussent abandonnées
également à 1809, de façon que chaque exercice n'eut que des valeurs
échéant dans les douze mois de sa durée. Mais pour qu'il en fût ainsi,
il fallait fournir à 1807 l'équivalent des 124 millions de valeurs
reportées sur les exercices suivants. Napoléon résolut de faire à la
caisse de service un prêt de 124 millions, qui pouvait être définitif,
grâce aux ressources dont il disposait. Après diverses combinaisons,
il s'arrêta à l'idée de faire fournir 84 millions, sur les 124, par le
trésor de l'armée, et les 40 restants par les établissements qui
avaient l'habitude de placer leurs fonds dans les valeurs du Trésor.
La nouvelle caisse allait dès lors se trouver dans une abondance
extraordinaire, ayant 84 millions qui lui venaient tout à coup de
l'armée, et n'ayant plus que 40 millions à demander au public, au lieu
de 80 qu'elle lui avait empruntés en 1807. Elle devait être dispensée
à l'avenir d'escompter les _obligations_ et _bons à vue_, puisque
chaque exercice n'aurait désormais à sa disposition que des valeurs
échéant dans l'année même. Napoléon décida en outre que les 124
millions d'_obligations_ et de _bons à vue_, reportés d'une année sur
l'autre, seraient enfermés dans un portefeuille, pour n'en sortir que
l'année suivante, au moment de leur remplacement par une égale somme
de valeurs nouvelles. Il devenait facile alors de les supprimer comme
inutiles, car leur seule fonction consistait à rester en dépôt dans le
portefeuille, ou à procurer aux comptables par des échéances différées
des bénéfices d'intérêts qu'on avait jugé convenable de leur accorder.
On pouvait obtenir les mêmes résultats en réglant le compte d'intérêt
établi entre le Trésor et les receveurs généraux, de manière à
indemniser ces derniers. C'est en effet ce qui est arrivé depuis. La
caisse de service, instituée d'après les mêmes principes, s'appelle
caisse centrale du Trésor. Les receveurs généraux sont en compte
courant avec cette caisse. On les _débite_, c'est-à-dire on les
constitue débiteurs de tout ce qu'ils ont reçu dans la dizaine. On les
_crédite_, c'est-à-dire on les constitue créanciers de tout ce qu'ils
ont versé dans la même dizaine. L'intérêt qui court contre eux, quand
ils sont débiteurs, court pour eux quand ils sont créanciers. On règle
ensuite le compte d'intérêt tous les trois mois, et, de plus, à la fin
de l'année, on leur alloue pour la masse des contributions directes,
autrefois représentées par les _obligations_, une bonification
d'intérêt, qui les indemnise si les rentrées n'ont pas eu lieu dans
les douze mois, qui les récompense s'ils ont su les opérer dans cet
intervalle de temps, qui les intéresse enfin au prompt et facile
recouvrement des deniers publics.

Cette belle opération achevait la réorganisation des finances, par la
bonne constitution de la trésorerie. Il fut convenu qu'elle ne
s'exécuterait définitivement qu'en 1808, soit à cause du débet des
négociants réunis qui ne pouvait être entièrement acquitté qu'à cette
époque, soit à cause du recouvrement des contributions étrangères
qu'il était impossible d'opérer plus tôt. L'emprunt de 124 millions
dut être applicable à l'exercice 1808, lequel, moyennant cette somme
de 124 millions, allait faire abandon à l'exercice 1809 de toutes les
_obligations_ et _bons à vue_ échéant après le 31 décembre 1808; de
façon que l'exercice 1809 devait être le premier qui n'aurait à sa
disposition que des valeurs échéant dans les douze mois de sa
durée[5].

[Note 5: Le décret définitif, ordonnant le prêt de 84 millions, ne fut
signé que le 6 mars 1808.]

[En marge: Emploi des contributions de guerre au profit des finances
de l'État.]

Ce prêt accordé au Trésor de l'État par le trésor de l'armée ne devait
pas être temporaire, mais définitif, au moyen d'une combinaison
profonde, qui révélait plus clairement encore l'usage que Napoléon
entendait faire des produits de la victoire. Il entrevoyait qu'après
avoir payé les dépenses extraordinaires de guerre de 1805, de 1806 et
de 1807, il lui resterait environ 300 millions, lesquels étaient déjà
déposés en partie, et devaient être déposés en totalité à la caisse
d'amortissement. Il prétendait faire sortir de ce trésor comme d'une
source merveilleuse, non-seulement le bien-être de ses généraux, de
ses officiers, de ses soldats, mais la prospérité de l'Empire. Si à
cette somme on ajoute 12 à 15 millions qu'il avait l'art d'économiser
tous les ans sur les 25 millions de la liste civile, plus une
quantité de domaines fonciers, en Pologne, en Prusse, en Hanovre, en
Westphalie, on aura une idée des ressources immenses qu'il s'était
ménagées, pour assurer à la fois les fortunes particulières et la
fortune publique. Mais, dans le désir d'en retirer un double bienfait,
il se serait bien gardé de récompenser ses généraux, ses officiers,
ses soldats avec des sommes en argent, car ces sommes auraient été
bientôt dévorées par ceux qu'il voulait enrichir, et qui, se sentant
exposés continuellement à la mort, entendaient jouir de la vie pendant
qu'elle leur était laissée. Il lui suffisait donc que le trésor de la
grande armée fût riche en revenus, et il ne tenait pas à ce qu'il le
fût en argent comptant. En conséquence il décida que, pour les 84
millions qu'il allait verser à la caisse de service, l'État fournirait
au trésor de l'armée une somme équivalente d'inscriptions de rentes 5
pour cent. Bien résolu à ne pas recourir au public pour contracter des
emprunts, il avait ainsi dans le trésor de l'armée un capitaliste tout
trouvé, qui prêtait à l'État, moyennant un intérêt raisonnable, sans
qu'il y eût ni agiotage ni dépréciation de valeurs; et de plus il
pouvait compléter par des dotations en rentes les fortunes militaires,
qu'il avait déjà commencées avec des dotations en terres.

[En marge: Supplément tiré du trésor de l'armée pour l'entier
acquittement des budgets de 1806 et 1807.]

C'est d'après ce principe qu'il acheva de régulariser les budgets de
1806 et de 1807, qui n'étaient pas encore définitivement liquidés. Les
contributions de guerre frappées en pays conquis servaient des budgets
à acquitter les dépenses extraordinaires d'entretien, de matériel, de
remonte de l'armée, et Napoléon ne laissait au compte du Trésor que
la solde annuelle et ordinaire. Mais cette charge seule de la solde
devait faire monter à 770 millions le budget de 1806, à 778 celui de
1807, et, comme on l'a vu, les ressources ordinaires de l'impôt
n'avaient pas encore atteint ce chiffre. Napoléon pensa que les
produits de la victoire devaient servir non-seulement à enrichir ses
soldats, mais aussi à soulager les finances, et à les maintenir en
équilibre. Il voulut donc qu'il fût pourvu par la caisse de l'armée à
ces excédants de dépense que l'impôt ne pouvait pas couvrir, jusqu'à
concurrence de 33 millions pour 1806, et de 27 millions pour 1807.
Grâce à ce secours, les quatorze mois de solde dont le versement avait
été ajourné, et dont la valeur avait été accumulée peu à peu en
numéraire, dans des caisses de prévoyance établies à Paris, à Mayence,
à Erfurt, se trouvèrent liquidés. Si on joint ce supplément à ceux que
la caisse des contributions avait déjà fournis pour les dépenses
extraordinaires de guerre, on arrive à des sommes de 80 millions pour
1806, de 150 millions pour 1807; ce qui ferait monter les dépenses
totales de l'armée à 372 millions pour 1806, et à 486 millions pour
1807, sans parler de beaucoup d'autres consommations locales échappant
à toute évaluation. C'est là ce qui explique comment sur les 60
millions imposés à l'Autriche en 1803, sur les 570 imposés en 1806 et
1807 à l'Allemagne, soit en nature, soit en argent, il ne devait
rester au trésor de l'armée qu'environ 20 millions de la première
contribution, et 280 de la seconde. Mais ce genre de service n'était
pas le seul que le trésor de l'armée dût rendre aux budgets de 1806
et de 1807. Le Trésor avait compté comme recettes de ces deux
exercices des valeurs qui n'étaient pas immédiatement réalisables,
telles que 10 millions de biens rétrocédés par les négociants réunis,
6 millions du prix des salines de l'Est, 8 millions d'anciens
décomptes des acquéreurs de biens nationaux, le tout montant à 24
millions. Napoléon consentit à ce que le Trésor payât avec ces valeurs
ce qu'il devait à l'armée pour le règlement de la solde. Ces valeurs,
d'une réalisation plus ou moins éloignée, mais certaine, convenaient
au trésor de l'armée, qui n'avait pas besoin d'argent mais de revenus,
et ne convenaient pas au Trésor de l'État, auquel il fallait des
ressources immédiates.

[En marge: Établissement de la comptabilité en partie double.]

Napoléon compléta les belles mesures financières de cette année par
l'établissement de la nouvelle comptabilité en _partie double_,
laquelle acheva d'introduire dans nos finances la clarté admirable qui
n'a cessé d'y régner depuis.

[En marge: Obscurité des comptes résultant de l'ancienne
comptabilité.]

[En marge: Création d'un bureau spécial pour l'introduction de la
nouvelle comptabilité.]

La nouvelle caisse de service ayant créé aux comptables le devoir,
l'intérêt, la nécessité de verser leurs fonds au Trésor à l'instant
même où ils les percevaient, en n'y apportant que le délai inévitable
de la perception locale, de la centralisation au chef-lieu de
département, et de l'envoi soit à Paris, soit sur les lieux de
dépenses, avait fourni le moyen d'observer plus exactement les faits
dont se composent la recette et le versement des impôts. M. Mollien,
qui avait été employé autrefois dans la régie des fermes, où l'on ne
suivait pas dans la tenue des comptes les formes routinières et vagues
de l'ancienne trésorerie, mais les formes simples, pratiques et sûres
du commerce, les avait introduites à la caisse d'amortissement, lorsqu
il en était le directeur, et à la caisse de service depuis qu'il en
avait fait adopter l'institution. Il avait fait usage dans cette
caisse des écritures en _partie double_, qui consistent à tenir un
journal quotidien de toutes les opérations de recette ou de dépense au
moment même où elles s'exécutent, à extraire de ce journal les faits
particuliers à chacun des débiteurs ou créanciers auxquels on a
affaire dans une même journée, pour ouvrir à chacun d'eux un compte
particulier qui met en regard ce qu'ils doivent et ce qu'on leur doit;
à résumer enfin tous ces comptes particuliers dans un compte général,
qui n'est qu'une analyse quotidienne et bien faite des relations d'un
commerçant avec tous les autres, et lui donne pour contradicteurs
naturels tous ceux qui sont nommés dans ses livres, lesquels ont dû
tenir de leur côté des livres semblables, et les tenir exactement sous
peine de faux. M. Mollien, observant, à l'aide de pareilles écritures,
la marche de la caisse de service, et la situation des comptables
envers elle, pouvant à chaque instant s'assurer de leur exactitude à
verser, et à chaque instant aussi savoir ce qu'elle avait de
ressources ou d'engagements, se demanda naturellement pourquoi cette
comptabilité ne deviendrait pas celle du Trésor lui-même, sa
comptabilité obligatoire et unique. Les receveurs généraux
n'envoyaient alors à la comptabilité générale que des déclarations
résumées de leurs recettes et de leurs versements, à des intervalles
de temps éloignés, et sans y joindre un journal quotidien de leurs
opérations. Les comptables inférieurs qui leur versaient les fonds,
les payeurs qui les recevaient de leurs mains pour les appliquer aux
dépenses de l'État, et qui étaient les uns et les autres leurs
contradicteurs naturels, n'envoyaient pas non plus le journal de leurs
opérations. Ils n'adressaient tous que des résultats généraux, qui
étaient recueillis plus tard, et trop tard pour que la comptabilité
générale fût à même, en les comparant, d'apurer le compte de chacun.
Aussi les receveurs généraux pouvaient-ils se constituer en débet,
sans que le Trésor le sût, et, ce qui est pire, sans qu'ils le sussent
eux-mêmes. Lorsqu'il y avait, en effet, tel d'entre eux qui percevait
dans l'année trente à quarante millions, il lui était bien facile, sur
pareille somme, de retenir annuellement deux ou trois cent mille
francs, et, en gagnant ainsi quatre ou cinq années sans régler son
compte, d'accumuler trois ou quatre débets ensemble, et de s'arriérer
avec le Trésor d'un ou de plusieurs millions. Il y en avait qui
devaient 12, 15, 18 cent mille francs, et qui les employaient ou à
faire des spéculations aventureuses, ou à s'engager dans de folles
dépenses, ou même, se croyant riches avant de l'être, à acheter des
propriétés qui devenaient pour eux des causes de ruine, parce qu'elles
n'étaient pas en rapport avec leur fortune véritable. Une enquête
sévère prouva que beaucoup d'entre eux se trouvaient dans ces diverses
situations. Les receveurs généraux qui ne trompaient pas le Trésor, ou
qui, en le trompant, ne se trompaient pas eux-mêmes, étaient ceux qui,
sans le dire, faisaient usage pour leur propre compte de la
comptabilité quotidienne, rigoureuse, contradictoire, que le commerce
emploie sous le titre d'écritures _en partie double_, et que M.
Mollien venait d'introduire tant à la caisse d'amortissement qu'à la
caisse de service. Cette circonstance, bientôt constatée par les
inspecteurs du Trésor, suffisait pour servir de leçon décisive et au
ministre, et à Napoléon lui-même, toujours informé de ce qui se
passait dans l'administration. M. Mollien, n'osant pas changer
sur-le-champ la comptabilité de l'Empire, ni éteindre une lumière,
quelque obscure qu'elle fût, sans auparavant en avoir fait luire une
nouvelle, imagina de créer une seconde comptabilité à côté de
l'ancienne, et concurremment avec elle. Il institua auprès de lui un
bureau de comptabilité, dirigé par un comptable exercé[6], lui
adjoignit des teneurs de livres pris dans diverses maisons de
commerce, et une quantité de jeunes gens qui appartenaient à de
vieilles familles de finances, quelques-uns même qui étaient fils de
ces fermiers généraux dont la révolution avait fait tomber la tête. Il
fit tenir par ce bureau des écritures en _partie double_ avec
plusieurs receveurs généraux, qui, n'ayant pas l'intention de dérober
la vérité au Trésor, cherchaient, au contraire, les meilleurs moyens
de la connaître. Quelques autres qui, sans mauvaise intention,
n'avaient de raisons d'éloignement pour le nouveau mode d'écritures,
que sa nouveauté et leur ignorance, reçurent des jeunes gens tirés du
bureau créé à Paris, pour leur enseigner à s'en servir. Enfin on
l'imposa à ceux qu'on suspectait. Il fallut fort peu de temps pour
reconnaître que beaucoup de comptables étaient en débet, les uns par
aveuglement sur leur situation, les autres par l'entraînement des
fausses spéculations ou d'un luxe exagéré. Il y en avait qui avaient
fini par regarder leurs débets, reportés depuis longues années d'un
exercice sur l'autre, comme un capital à eux appartenant, et qui
avaient acquis des terres en proportion d'une fortune qu'ils croyaient
avoir, et qu'ils n'avaient pas. Plusieurs furent obligés de livrer le
secret de leurs relations avec les riches spéculateurs de Paris, et on
découvrit ainsi que leurs fonds, c'est-à-dire ceux de l'État, avaient
servi à l'agiotage sur les _obligations_ et _bons à vue_, agiotage qui
coûtait au Trésor 25 millions de frais de négociation au lieu de 10.
Le receveur général de la Meurthe fut, à lui seul, constitué débiteur
envers le Trésor d'une somme de 1,700,000 francs. Une fois ce mystère
éclairci, il n'y eut plus à hésiter, et il fallut changer le système
de comptabilité. La chose était facile, puisqu'on avait le moyen de
substituer partout le nouveau mode à l'ancien. Napoléon, qui donnait
toujours force aux bonnes innovations, en repoussant les mauvaises,
avait depuis son retour constamment suivi la marche de cette
expérience financière, et il autorisa M. Mollien à rédiger un décret
pour rendre la nouvelle comptabilité obligatoire dans tout l'Empire à
partir du 1er janvier 1808. Les relations de chaque comptable avec la
caisse de service, décrites exactement et rendues obligatoires,
fournirent le dispositif de ce décret. Chaque receveur général ou
particulier, chaque payeur, chaque dépositaire en un mot des deniers
publics, chargé de les recevoir ou de les verser, fut astreint
désormais à tenir un journal quotidien de ses opérations, à l'envoyer
tous les dix jours au Trésor, qui, en comparant ces divers journaux
les uns avec les autres, a été depuis mis en mesure de constater
exactement l'entrée, la sortie des valeurs, de ne payer, de n'exiger
que les intérêts qu'il doit, ou ceux qui lui sont dus. Les
dispositions de ce décret sont les mêmes qui se pratiquent encore
aujourd'hui, et elles ont fait de la comptabilité française la plus
sûre, la plus exacte, la plus claire de l'Europe. Elles ont permis de
clore chaque exercice dix mois après la fin de l'année à laquelle il
appartient, c'est-à-dire au 1er novembre suivant. Grâce à cette
réforme, les agents du Trésor, contrôlés les uns par les autres, à
l'aide du témoignage journalier et direct de leurs écritures, inondés
en quelque sorte de lumière, ne pouvaient plus avoir ni le moyen ni la
tentation de tromper, et étaient même soustraits au danger de
s'endetter envers l'État. Napoléon et M. Mollien, d'accord sur ce
point comme sur tous les autres, furent d'avis qu'il ne fallait, chez
les comptables surpris en faute, punir que la mauvaise foi évidente,
mais pardonner ou les inexactitudes involontaires, ou les lenteurs,
suite d'anciennes habitudes; car la mauvaise méthode avait été le
complice et le séducteur des mauvais comptables, et était plus
coupable qu'eux. En conséquence, excepté trois receveurs généraux
qu'on frappa de destitution, les autres furent ramenés à de meilleures
habitudes, mais non privés de leur charge.

[Note 6: M. de Saint-Didier.]

[En marge: Récompense accordée par Napoléon à M. Mollien pour ses
réformes financières.]

Napoléon, charmé de ce bel ordre, voulut récompenser le ministre qui
l'avait établi, et qu'il avait du reste puissamment secondé par son
approbation, par la force qu'il lui avait prêtée contre des
résistances intéressées. N'approuvant pas toujours ses idées en fait
d'économie publique, quoiqu'il approuvât toutes ses idées en fait de
comptabilité financière, il avait un jour au Conseil d'État lancé
quelques traits acérés contre les novateurs. M. Mollien avait cru que
ces traits étaient dirigés contre lui, et s'en était plaint dans une
lettre respectueuse, mais empreinte du chagrin qu'il avait ressenti.
Napoléon se hâta de lui répondre en termes pleins de noblesse et de
cordialité, et de lui exprimer sa haute estime, et son regret d'avoir
été mal compris. Puis il lui adressa l'une des grandes décorations
qu'il distribuait à ses serviteurs, et une somme considérable pour
acheter une terre, dans laquelle ce ministre passe aujourd'hui les
dernières années d'une vie utile et justement honorée.

[En marge: Création de la Cour des comptes.]

Une seule institution manquait encore pour que l'administration de la
France ne laissât plus rien à désirer. On avait réuni dans la
comptabilité centrale, comme dans un foyer où des rayons lumineux
viennent se concentrer pour répandre plus d'éclat, tous les moyens de
contrôle et de constatation mathématique. Mais cette comptabilité
n'avait qu'une autorité purement administrative. Ses décisions à
l'égard des comptables étaient insuffisantes dans certains cas, pour
les contraindre ou pour les libérer, et, à l'égard du pays, elles
n'avaient d'autre valeur morale que celle d'un témoignage rendu par
les administrateurs du Trésor sur eux-mêmes et sur leurs subordonnés.
Il restait à créer une juridiction plus élevée, c'est-à-dire une
magistrature apurant tous les comptes, déchargeant valablement les
comptables, dégageant leurs personnes et leurs biens hypothéqués à
l'État, affirmant, après un examen fait en dehors des bureaux des
finances, l'exactitude des comptes présentés, et donnant à leur
règlement annuel la forme et la solennité d'un arrêt de cour suprême.
Il fallait enfin créer une Cour des comptes. Napoléon y avait souvent
pensé, et il réalisa au retour de Tilsit cette grande pensée.

[En marge: La nouvelle Cour des comptes instituée sur le modèle fort
amélioré des anciennes Chambres des comptes.]

[En marge: Le jugement des ordonnateurs refusé à la nouvelle Cour des
comptes.]

Il avait existé autrefois en France, sous le titre de Chambres des
comptes, des tribunaux de comptabilité, exerçant sur les comptables
une surveillance active, remplaçant jusqu'à un certain degré celle
qu'une trésorerie mal organisée ne pouvait exercer alors, ayant sur
eux les pouvoirs d'une juridiction criminelle, chargée de poursuivre
les délits de concussion, mais exposée aussi à être dessaisie par un
gouvernement arbitraire, et l'ayant été plus d'une fois quand il
s'agissait de riches comptables, hautement protégés parce qu'ils
avaient été hautement corrupteurs. C'était là un premier modèle qu'il
fallait améliorer, et adapter aux institutions, aux moeurs, à la
régularité des temps nouveaux. Depuis l'abolition en 1789 des Chambres
des comptes, ensevelies avec les parlements dans une ruine commune, il
n'avait existé qu'une commission de comptabilité, indépendante à la
vérité du Trésor, mais privée de caractère, trop peu nombreuse, et
ayant laissé s'arriérer un nombre immense de comptes. Napoléon,
obéissant à son goût pour l'unité, et se conformant au caractère de la
nouvelle administration française, centralisée dans toutes ses
parties, ne voulut qu'une seule Cour des comptes, qui aurait rang égal
au Conseil d'État et à la Cour de cassation, et viendrait
immédiatement après ces deux grands corps. Elle dut juger,
directement, individuellement, et tous les ans, les receveurs généraux
et les payeurs, c'est-à-dire les agents de la recette et de la
dépense. On ne lui attribua aucune action criminelle sur eux, car
c'eût été déplacer les juridictions, mais on lui donna le pouvoir de
les déclarer tous les ans quittes envers l'État pour leur gestion
annuelle, et de libérer leurs biens, c'est-à-dire de décider les
questions d'hypothèque. On la chargea enfin de tenir des cahiers
d'observations sur la fidèle exécution des lois de finances, cahiers
remis chaque année au chef de l'État par le prince architrésorier de
l'Empire. On discuta vivement devant Napoléon, et dans le sein du
Conseil d'État, si la nouvelle Cour des comptes jugerait ou ne
jugerait pas les ordonnateurs, c'est-à-dire si elle se bornerait à
constater que les agents des recettes avaient perçu des deniers
légalement votés, et en avaient rendu un compte fidèle, que les agents
de la dépense avaient acquitté des dépenses légalement autorisées, ou
bien si elle irait jusqu'à décider que les ordonnateurs, c'est-à-dire
les ministres, avaient bien ou mal administré, avaient, par exemple,
bien ou mal acheté les blés destinés à nourrir l'armée, les chevaux
destinés à remonter la cavalerie, qu'ils avaient été, en un mot, ou
n'avaient pas été dispensateurs intelligents, économes et habiles de
la fortune publique. Aller jusque-là, c'était donner à des magistrats,
qui devaient être inamovibles pour être indépendants, le moyen, et
avec le moyen la tentation, d'arrêter la marche du gouvernement
lui-même, en leur permettant de s'élever du jugement des comptes au
jugement des agents suprêmes du pouvoir. Le gouvernement eût abdiqué
son autorité en faveur d'une juridiction inamovible, dès lors
invincible dans ses écarts. Il fut donc résolu que la nouvelle Cour
des comptes ne jugerait que les comptables, jamais les ordonnateurs;
et, pour plus de sûreté, il fut établi que ses décisions, loin d'être
sans appel, pourraient être déférées au Conseil d'État, juridiction
souveraine, à la fois impartiale et imbue de l'esprit de gouvernement,
d'ailleurs amovible, et toujours facile à ramener si elle avait pu
s'égarer.

[En marge: Organisation et composition de la nouvelle Cour.]

Restait à régler l'organisation de la nouvelle Cour. On voulut
proportionner le nombre de ses membres à l'étendue de sa tâche.
D'abord pour que l'examen auquel elle se livrerait fût réel, et ne
devînt pas une simple homologation du travail exécuté dans les bureaux
des finances, on institua, sous le nom de conseillers référendaires,
une première classe de magistrats, n'ayant pas voix délibérative,
aussi nombreux que la multiplicité des comptes l'exigerait, et chargés
de vérifier chacun de ces comptes, les pièces comptables sous les
yeux. Ils devaient soumettre le résultat de leur travail à la haute
magistrature des conseillers-maîtres, qui seuls auraient voix
délibérative, et seraient divisés en trois chambres de sept membres
chacune, six conseillers et un vice-président. Il fut établi que,
suivant la gravité des questions, les trois chambres se réuniraient en
une seule assemblée, sous la présidence d'un premier président, qui,
avec un procureur général, devait être à la tête de la compagnie, lui
donner l'impulsion et la direction. Ce corps respectable, qui a depuis
rendu de si grands services à l'État, devait prendre rang
immédiatement après la Cour de cassation, et recevoir les mêmes
traitements. On lui assigna, dès son début, une tâche difficile, et
qu'il pouvait seul accomplir, c'était d'apurer les comptabilités
arriérées, dont le nombre ne s'élevait pas à moins de 2,300, dont la
date remontait à la création des assignats, et dont la dernière
commission de comptabilité n'avait jamais pu achever l'examen. Cet
examen était difficile, car il fallait distinguer entre les comptables
de bonne foi, qui avaient souffert des variations continuelles du
papier-monnaie, et les comptables frauduleux qui en avaient profité.
Il était non-seulement difficile mais urgent, urgent pour l'État qui
avait à réclamer des valeurs considérables, et pour les familles des
comptables morts ou révoqués, qui avaient à se débarrasser de
l'hypothèque légale mise sur tous leurs biens. La nouvelle Cour reçut
le pouvoir d'arbitrer à l'égard de ces comptabilités arriérées, tandis
que pour les comptes nouveaux elle devait s'en tenir à l'application
rigoureuse des lois. Elle s'acquitta bientôt de cet arbitrage, avec
autant de justice qu'elle en montra depuis dans l'application pure et
simple des lois de finances, dont elle a la garde, comme la Cour de
cassation a la garde des lois civiles et criminelles de notre pays.

[En marge: M. de Marbois tiré de sa disgrâce pour présider la Cour des
comptes.]

Cette institution, qui devait avoir des résultats si utiles et si
durables pour l'administration tout entière, eut encore l'avantage
secondaire de fournir des emplois honorables et lucratifs aux membres
les plus distingués du Tribunat, que Napoléon tenait à placer d'une
manière convenable, car dans ses conceptions tout se liait et
s'enchaînait fortement. Il composa donc la nouvelle Cour des comptes
avec les membres de la commission de comptabilité qui venait d'être
supprimée, et avec les membres du Tribunat qui venait d'être supprimé
également. MM. Jard-Panvilliers, Delpierre, Brière de Surgy, les deux
premiers membres du Tribunat, le troisième membre de la commission de
comptabilité, furent nommés vice-présidents de la nouvelle Cour. M.
Garnier, membre de la commission de comptabilité, en fut nommé
procureur général. Restait à pourvoir à la charge importante de
premier président. C'était le cas de réparer envers un homme
respectable les rigueurs passagères dont il avait été l'objet. Cet
homme était M. de Marbois, destitué en 1806 des fonctions de ministre
du Trésor, pour avoir manqué de finesse et de fermeté dans ses
relations avec les négociants réunis. Napoléon avait eu tort
d'attendre de lui ces qualités, et de le punir parce qu'il ne les
avait pas. Il répara ce tort, en le mettant à sa véritable place,
celle de premier président de la Cour des comptes, car M. de Marbois
était bien plus fait pour être le premier magistrat de la finance que
pour en être l'administrateur actif et avisé.

[En marge: Travaux publics.]

[En marge: Grandes routes.]

[En marge: Ponts.]

À ces soins donnés à la comptabilité de l'Empire, Napoléon ajouta des
soins non moins actifs pour les grands travaux d'utilité générale.
S'occupant de ce sujet avec M. Crétet, ministre de l'intérieur, avec
MM. Regnault et de Montalivet, membres du Conseil d'État, avec les
ministres des finances et du Trésor public, il prit des résolutions
nombreuses, qui avaient pour but, ou d'imprimer une plus grande
activité aux travaux déjà commencés, ou d'en ordonner de nouveaux. Le
rétablissement de la paix, la diminution supposée prochaine des
dépenses publiques, la faculté de puiser dans le trésor de l'armée
soit pour égaler les recettes aux dépenses, soit pour contracter des
emprunts à un taux modique sans recourir au crédit, permettaient à
Napoléon de suivre les inspirations de son génie créateur. Treize
mille quatre cents lieues de grandes routes, formant le vaste réseau
des communications de l'Empire, avaient été ou réparées, ou
entretenues aux frais du Trésor public. Deux routes monumentales,
celles du Simplon et du Mont-Cenis, venaient d'être achevées. Napoléon
fit allouer des fonds pour entreprendre enfin celle du Mont-Genèvre.
Il ouvrit les crédits nécessaires pour tripler les ateliers de la
grande route de Lyon au pied du Mont-Cenis, pour doubler ceux de la
route de Savone à Alexandrie, destinée à relier la Ligurie au Piémont,
pour tripler ceux de la grande route de Mayence à Paris, l'une de
celles auxquelles il attachait le plus d'importance. Il décréta en
outre l'ouverture d'une route non moins utile à ses yeux, celle de
Paris à Wesel. Quatre ponts étaient terminés parmi ceux qui avaient
été antérieurement décrétés. Dix étaient en construction, notamment
ceux de Roanne et de Tours sur la Loire, de Strasbourg sur le Rhin,
d'Avignon sur le Rhône. Il ordonna celui de Sèvres sur la Seine,
l'achèvement sur la même rivière de celui de Saint-Cloud, dont une
partie était en bois, celui de la Scrivia entre Tortone et Alexandrie,
celui enfin de la Gironde devant Bordeaux, qui est devenu l'un des
plus grands monuments de l'Europe.

[En marge: Canaux.]

Les canaux, moyen alors le seul connu de procurer aux transports par
terre la facilité et le bas prix des transports par mer, n'avaient
cessé d'attirer l'attention de Napoléon. Dix grands canaux, destinés à
unir toutes les parties de l'Empire entre elles, l'Escaut avec la
Meuse, la Meuse avec le Rhin[7], le Rhin avec la Saône et le Rhône[8],
l'Escaut avec la Somme, la Somme avec l'Oise et la Seine[9], la Seine
avec la Saône et le Rhône[10], la Seine avec la Loire, la Loire avec
le Cher, la mer au nord de la Bretagne avec la mer au midi, les uns
tellement naturels, tellement anciens qu'ils avaient été projetés,
même entrepris dans les dix-septième et dix-huitième siècles, les
autres entièrement imaginés par Napoléon, tous ou continués ou
commencés par lui, étaient en pleine exécution. Le canal dit _du
Nord_, qui devait mettre en communication l'Escaut et la Meuse, la
Meuse et le Rhin, et affranchir les Pays-Bas de la Hollande, conçu par
Napoléon, possible pour lui seul, à cause de la réunion à la France
des pays traversés par ce canal, était définitivement résolu et tracé.
Les travaux récemment adjugés commençaient à s'exécuter. Le percement
de Saint-Quentin, difficulté principale du canal qui devait réunir
l'Escaut à la Somme, la Somme à la Seine, était terminé, et promettait
la prompte ouverture de la navigation de Paris à Anvers. Le canal de
l'Ourcq, achevé aux quatre cinquièmes, allait apporter à Paris les
eaux de la Marne. En attendant, les eaux de la Beuvronne pouvant
arriver jusqu'au bassin de la Villette, Napoléon voulut les introduire
tout de suite dans les quartiers Saint-Denis et Saint-Martin. Le canal
de Bourgogne, voeu et création du dix-huitième siècle, avait été
abandonné depuis long-temps. Napoléon avait fait continuer la partie
de Dijon à Saint-Jean-de-Losne. Sur vingt-deux écluses dont se
composait cette partie, onze, exécutées sous son règne, venaient
d'être terminées. La navigation allait donc devenir possible de Dijon
à la Saône. De l'Yonne à Tonnerre il fallait dix-huit écluses, et on y
travaillait. Mais le point important de l'oeuvre consistait à franchir
les faîtes qui séparent le bassin de la Seine de celui de la Saône.
Jusqu'ici les moyens proposés paraissaient insuffisants. Napoléon
ordonna de reprendre d'abord par des études, et le plus tôt possible
par des travaux sur le sol, cette grande ligne de navigation. Après
avoir fait un examen des difficultés que présentait le canal du Rhône
au Rhin, qu'il avait fort à coeur d'exécuter, et auquel il avait
permis qu'on donnât son nom, il lui assigna de nouveaux fonds. Le
canal de Beaucaire était achevé. Il fit examiner la situation de celui
du Midi, gloire éternelle de Riquet, se proposant de le continuer
jusqu'à Bordeaux. Il fit reprendre celui du Berry, tendant à prolonger
la navigation du Cher, depuis Montluçon jusqu'à la Loire. Il ordonna
de nouveaux travaux sur celui de La Rochelle, indispensable à ce grand
établissement maritime, et sur ceux d'Ille-et-Rance, du Blavet, de
Nantes à Brest, destinés à percer dans tous les sens, à rendre
navigable dans toutes les directions, la péninsule de Bretagne, et à
faciliter les approvisionnements de nos grands ports militaires.

[Note 7: Canal du Nord.]

[Note 8: Canal Napoléon, depuis canal du Rhône au Rhin.]

[Note 9: Canal de Saint-Quentin.]

[Note 10: Canal de Bourgogne.]

[En marge: Amélioration du cours des rivières.]

[En marge: Places fortes.]

À cette navigation artificielle des canaux il pensait avec raison que
devait s'ajouter la navigation naturelle des fleuves et rivières, et
que pour cela il en fallait améliorer le cours. Il ordonna d'étudier
dix-huit rivières, sur lesquelles du reste certains travaux étaient
déjà entrepris. Toujours conséquent dans ses conceptions, il passa des
canaux et des fleuves aux ports. Il consacra de nouveaux fonds à celui
de Savone, qui était l'un des aboutissants de la route d'Alexandrie.
On sait quelles merveilles s'accomplissaient à Anvers, où de vastes
bassins, creusés comme par enchantement, contenaient déjà des
vaisseaux à trois ponts, qu'ils avaient reçus des chantiers établis
dans l'enceinte de cette grande ville, et qu'ils transmettaient par
l'Escaut à Flessingue. En arrangement avec la Hollande pour se faire
céder Flessingue, Napoléon y ordonna des travaux, afin de rendre
l'entrée, la sortie, le mouillage de ce port plus faciles, et d'y
mettre les flottes à l'abri de l'ennemi. À Dunkerque, à Calais, il
alloua des fonds pour allonger les jetées. À Cherbourg, la grande
jetée destinée à former un port était sortie de l'eau, et avait été
couronnée par une batterie, dite _batterie Napoléon_. La continuation
de cette superbe entreprise, oeuvre de Louis XVI, reçut de nouvelles
allocations, quoiqu'elle rappelât l'une des gloires de l'ancienne
monarchie. Napoléon livra enfin à un nouvel examen le système entier
des places fortes de l'Empire. Il voulut leur consacrer une somme qui
n'était pas moins de 12 millions par an, et il la distribua entre
elles, en raison de leur importance, qu'il apprécia et fixa en les
classant de la manière suivante: Alexandrie, Mayence, Wesel,
Strasbourg, Kehl, etc.

[En marge: Travaux de Paris.]

Mais jamais il ne s'occupait de grands travaux sans songer à Paris,
Paris son séjour, le centre de son gouvernement, la ville de sa
prédilection, la capitale qui résumait en elle-même la grandeur, la
prédominance morale de la France sur toutes les nations. Il s'était
promis de ne pas finir son règne sans l'avoir couverte de monuments
d'art et d'utilité publique, sans l'avoir rendue aussi salubre que
magnifique. Déjà, grâce à lui, trente fontaines, au lieu de verser l'eau
pendant quelques heures, la versaient jour et nuit. L'avancement du
canal de l'Ourcq permettait encore d'ajouter à cette abondance, et de
faire couler l'eau sans interruption, dans les autres fontaines
anciennes ou nouvelles. En ce moment s'élevaient, par la main de
plusieurs milliers d'ouvriers, les deux arcs de triomphe du Carrousel et
de l'Étoile, la colonne de la place Vendôme, la façade du Corps
Législatif, le temple de la Madeleine, alors dit Temple de la Gloire,
le Panthéon. Le pont d'Austerlitz, jeté sur la Seine, à l'entrée de
cette rivière dans Paris, était achevé. Le pont d'Iéna, jeté sur la
Seine à sa sortie, se construisait, et la capitale de l'Empire allait
ainsi être enfermée entre deux souvenirs immortels. Napoléon avait
enjoint à l'administration de la Banque de bâtir un hôtel pour ce grand
établissement. Il avait décrété le palais de la nouvelle Bourse, et en
faisait chercher l'emplacement. La grande rue Impériale, résolue en
1806, devait être commencée prochainement. C'était assez, en fait de
monuments d'art, et il fallait s'occuper de monuments d'utilité
publique. Napoléon, dans l'un de ses conseils, décida que de longues
galeries couvertes seraient construites dans les principaux marchés,
pour y mettre à l'abri des intempéries des saisons les acheteurs et les
vendeurs; qu'à la place de quarante tueries, où l'on abattait les
bestiaux destinés à l'alimentation de Paris, et qui étaient aussi
insalubres que dangereuses, on élèverait quatre grands abattoirs aux
quatre principales extrémités de Paris; que la coupole de la Halle aux
blés serait reconstruite; enfin que de vastes magasins, capables de
contenir plusieurs millions de quintaux de grain, seraient bâtis du côté
de l'Arsenal, près de la gare du canal Saint-Martin, au point même où
venaient aboutir les voies navigables. Il avait donné des soins assidus
et consacré des sommes considérables à l'approvisionnement de Paris;
mais il pensait que ce n'était pas tout que d'acheter des blés pour
vingt millions de francs, comme il l'avait fait à une autre époque,
qu'il fallait en outre avoir un lieu dans lequel on pût les déposer, et
c'est à cette pensée que sont dus les greniers d'abondance existant
aujourd'hui près de la place de la Bastille.

[En marge: Moyens financiers imaginés pour suffire à la dépense des
nouvelles créations.]

[En marge: Loi qui ordonne le concours des départements à certains
travaux d'utilité générale et particulière.]

Pour tous ces travaux, répandus du centre à la circonférence de
l'Empire, le budget de l'intérieur monta instantanément de trente et
quelques millions à 56. Le fonds de réserve, placé dans le budget
comme ressource, et enfin des sommes complémentaires qu'on savait où
prendre, devaient suffire à ces excédants de dépense, ordonnés, non
dans des vues intéressées d'utilité locale, mais dans des vues
générales de bien public, et ne dépassant jamais une sage mesure,
malgré la fougue créatrice du chef de l'État. Cependant Napoléon
voulait soulager le Trésor, ou plutôt lui ménager le moyen de pourvoir
sans cesse à de nouvelles entreprises, et il imagina pour arriver à ce
but diverses combinaisons. D'abord l'abolition des dix centimes de
guerre, récemment accordée, lui parut une occasion dont on devait
profiter. Il suffisait de retenir une petite partie de ce bienfait
dans quelques départements, trois ou quatre centimes par exemple, pour
créer des ressources considérables. Napoléon pensa que certains
travaux, quoique ayant un haut caractère d'utilité générale, comme le
canal de Bourgogne, le canal du Berry, la route de Bordeaux à Lyon,
présentaient, en même temps, un caractère évident d'utilité
particulière et locale; que les départements feraient volontiers des
sacrifices pour en accélérer l'achèvement, et qu'on trouverait dans
leur concours, avec une plus grande justice distributive, des moyens
d'exécution plus considérables. Ce n'était pas là une vaine
espérance, car plusieurs départements s'étaient déjà volontairement
imposés, pour contribuer à ces vastes travaux d'utilité générale et
particulière. Mais ces votes avaient l'inconvénient d'être
temporaires, soumis aux vicissitudes des délibérations des conseils
généraux, et on ne pouvait guère fonder sur une pareille base des
entreprises durables. Napoléon résolut donc de présenter une loi, en
vertu de laquelle la participation des départements à certains travaux
serait équitablement réglée, et les centimes jugés nécessaires imposés
pour un nombre d'années déterminé. Trente-deux départements se
trouvèrent dans ce cas. La plus grande durée des centimes était de
vingt et un ans, la moindre de trois, la moyenne de douze; le maximum
des centimes imposés 6, la moyenne 2-2/3. Ainsi les départements de la
Côte-d'Or et de l'Yonne, avec l'arrondissement de Bar, durent
concourir au canal de Bourgogne; ceux de l'Allier et du Cher, au canal
du Berry; ceux du Rhône, de la Loire, du Puy-de-Dôme, de la Corrèze,
de la Dordogne et de la Gironde, à la grande route de Bordeaux à Lyon.
Il serait trop long de citer les autres. En général la proportion du
concours de l'État et du département était fixée à la moitié pour
chacun. Cette imposition n'était après tout qu'un moindre dégrèvement
de la contribution foncière, et la source d'immenses avantages pour
les localités imposées. Un subside annuel étant dès lors assuré par la
loi qui imposait les centimes, il était possible de contracter des
emprunts, puisqu'on avait le moyen d'en servir les intérêts. On
s'adressa au prêteur ordinaire, au trésor de l'armée, qui, suivant
les intentions de Napoléon, devait tendre à se procurer des revenus
solides, en plaçant bien ses capitaux. Ce trésor prêta immédiatement
au préfet de la Seine huit millions pour les travaux de Paris.
D'autres villes, ainsi que plusieurs départements, eurent recours à
cette bienfaisante dispensation des richesses acquises par la
victoire. Tirant toujours de chaque idée tout ce qu'elle renfermait
d'utile, Napoléon imagina de pousser plus loin encore l'emploi de ce
genre de ressources. Trois canaux parmi ceux que nous venons
d'énumérer, ceux de l'Escaut au Rhin, du Rhin au Rhône, du Rhône à la
Seine, lui paraissaient plus dignes de fixer son attention, et de
devenir l'objet de son activité toute-puissante. À côté de ces trois
canaux, et presque dans leur voisinage, s'en trouvaient trois autres,
achevés ou près de l'être, et pouvant donner des revenus prochains:
c'étaient les canaux de Saint-Quentin, d'Orléans, du Midi. Napoléon
résolut de les terminer sur-le-champ, de les vendre ensuite à des
capitalistes sous forme d'actions qui devaient rapporter 6 ou 7 pour
cent, se faisant fort de procurer un acheteur pour toutes celles que
le public ne prendrait pas. Cet acheteur, comme on le pense bien,
c'était toujours le trésor de l'armée.--Ces sommes, dit-il au ministre
de l'intérieur, vous les emploierez à pousser l'exécution des trois
canaux dont l'achèvement importe si fort à la prospérité de l'Empire,
et, ces trois derniers achevés, je les vendrai à un acheteur qui les
prendra encore, et en promenant ainsi d'un ouvrage sur un autre un
capital de trois ou quatre cents millions, accru des prestations
annuelles de l'État et des départements, nous changerons en peu
d'années la face du sol.--

Son projet était, après avoir mis toutes ces entreprises en mouvement,
après avoir fait voter dans une courte session, outre le budget, les
mesures législatives dont il avait besoin pour l'exécution de ses
plans, de donner avant l'hiver quelques jours à l'Italie, voulant
apporter, à elle aussi, le bienfait de ses regards créateurs. Il se
proposait de résoudre à son retour les questions restées sans
solution, pour qu'au printemps les travaux pussent commencer dans tout
l'Empire. Il ordonna donc au ministre de l'intérieur de soumettre
toutes ces idées à un examen approfondi, afin de les réaliser le plus
promptement possible. «Si nous ne nous hâtons, lui disait-il, nous
mourrons avant d'avoir vu la navigation ouverte sur ces trois grands
canaux. Des guerres, des gens ineptes arriveront, et ces canaux
resteront sans être achevés! Tout est possible en France, dans ce
moment où l'on a plutôt besoin de chercher des placements d'argent que
de l'argent... J'ai des fonds destinés à récompenser les généraux et
les officiers de la grande armée. Ces fonds peuvent leur être donnés
aussi bien en actions sur les canaux qu'en rentes sur l'État ou en
argent... Je serais obligé de leur donner de l'argent, si quelque
chose comme cela n'était promptement établi... J'ai fait consister la
gloire de mon règne à changer la face du territoire de mon Empire.
L'exécution de ces grands travaux publics est aussi nécessaire à
l'intérêt de mes peuples qu'à ma propre satisfaction.»--

De plus, Napoléon tenait beaucoup à l'extinction de la mendicité.
Pour arriver à l'abolir il voulait créer des maisons départementales,
dans lesquelles on fournirait aux mendiants du travail et du pain, et
dans lesquelles aussi on les enfermerait de force lorsqu'on les
trouverait demandant l'aumône sur les places publiques ou sur les
grandes routes. Il exigeait qu'on ouvrît avant peu des maisons de ce
genre, dans tous les départements.--«J'attache, écrivait-il dans la
même lettre au ministre de l'intérieur, une grande importance et une
grande idée de gloire à détruire la mendicité. Les fonds ne manquent
pas, mais il me semble que tout marche lentement; et cependant les
années s'écoulent! Il ne faut point passer sur cette terre sans y
laisser des traces qui recommandent notre mémoire à la postérité. Je
vais faire une absence d'un mois. Faites en sorte qu'à mon retour vous
soyez prêt sur toutes ces questions, que vous les ayez examinées en
détail, afin que je puisse, par un décret général, porter le dernier
coup à la mendicité. Il faut qu'avant le 15 décembre vous ayez trouvé,
sur les quarts de réserve et sur les fonds des communes, les
ressources nécessaires à l'entretien de soixante ou cent maisons pour
l'extirpation de la mendicité, que les lieux où elles seront placées
soient désignés, et le règlement général mûri. N'allez pas me demander
encore des trois ou quatre mois pour obtenir des renseignements. Vous
avez de jeunes auditeurs, des préfets intelligents, des ingénieurs des
ponts-et-chaussées instruits; faites courir tout cela, et ne vous
endormez point dans le travail ordinaire des bureaux.... Les soirées
d'hiver sont longues, remplissez vos portefeuilles, afin que nous
puissions, pendant les soirées de ces trois mois, discuter les moyens
d'arriver à ces grands résultats.»

[En marge: Émission des nouvelles actions de la Banque de France.]

Dans cette ardeur extrême qui le portait à accélérer, à précipiter
même l'accomplissement du bien, il s'occupa également de la Banque de
France, dont il voulait faire l'un des principaux instruments de la
prospérité publique. Il avait exigé en 1806 que ce grand établissement
changeât sa constitution, et prît la forme monarchique, au lieu de la
forme républicaine qu'il avait auparavant, résultat obtenu en lui
donnant un gouverneur, et trois régents nommés par le ministre des
finances. Il avait voulu de plus que le capital de la Banque fût
proportionné au rôle qu'il lui destinait, et qu'au lieu de 45 mille
actions elle en émît 90 mille, ce qui devait porter son capital de 45
à 90 millions. Ces actions n'avaient pas encore été émises, parce que
la Banque craignait de ne pas trouver l'emploi des fonds qui en
proviendraient, depuis surtout que Napoléon avait jugé plus expédient
de faire exécuter le service du Trésor par le Trésor lui-même, et
qu'il avait consacré à ce service une somme de 84 millions, dont plus
de moitié était déjà versée. Le résultat de cette excellente mesure
était cependant de laisser sans emploi les capitaux habitués à se
placer sur les _obligations_ et _bons à vue_. Napoléon était enchanté
de l'embarras qu'il causait ainsi à certains capitalistes; car
c'était, disait-il, mettre dans la nécessité de chercher dans le
commerce, dans l'industrie, dans les grands travaux publics, des
placements que ne leur offraient plus les valeurs du Trésor. La
Banque, qui ordinairement se livrait aussi à l'escompte de ces
valeurs, et qui ne pouvait plus s'en procurer, hésitait à émettre ses
45 mille actions nouvelles. Napoléon la força de les émettre,
promettant de lui fournir bientôt, à elle et à tous les capitalistes,
l'emploi de leur argent, par la multiplication des entreprises de tout
genre. Dans son langage figuré, il disait à la Banque de France: «Avec
le penchant qui existe dans notre pays à tout centraliser à Paris, à y
centraliser les payements comme le gouvernement lui-même, la Banque
doit y devenir le plus grand des agents commerciaux; elle doit être
vraiment digne de son nom de Banque de France, et devenir pour Paris
ce que la Tamise, qui apporte tout à Londres, est pour Londres.» Il
exigea donc l'émission des 45 mille nouvelles actions, qui, du reste,
se placèrent avec avantage, car émises à 1,200 francs (1,000 francs
représentaient le capital de l'action, 200 francs représentaient
d'anciens bénéfices accumulés), elles se négociaient à 1,400 francs.
Les trois effets publics du temps étaient la rente 5 pour cent, les
actions de la Banque, et les rescriptions sur domaines nationaux,
inventées pour liquider l'arriéré. Le 5 pour cent, à l'époque dont il
s'agit (août 1807), se vendait 93 francs, les actions de la Banque
1,425, les rescriptions 92. Le taux de ces dernières était devenu
presque invariable.

[En marge: Baisse de l'intérêt de 5 à 4 pour cent.]

Napoléon demanda que l'intérêt fût réduit à 4 pour cent à la Banque,
mesure qu'elle adopta avec empressement. Il ordonna que l'intérêt des
cautionnements fût réduit, pour les uns de 6 à 5, pour les autres de
5 à 4. Enfin il poussa l'impatience du bien jusqu'à vouloir fixer à 3
et 3-1/2, l'intérêt que la caisse de service allouait aux capitaux.
N'ayant pas besoin d'argent, en versant abondamment à cette caisse, il
soutenait qu'il ne fallait garder que les fonds qui pouvaient se
contenter de cette rémunération, renvoyer les autres au commerce, et
forcer ainsi la baisse de l'intérêt par tous les moyens dont pouvait
disposer le gouvernement. Mais M. Mollien l'arrêta en lui prouvant
qu'un tel résultat était prématuré, car l'argent promis à la caisse
n'était pas entièrement versé, et on avait encore besoin des
ressources qui l'alimentaient ordinairement. Le succès d'une telle
mesure eût été infaillible l'année suivante, si de nouvelles
entreprises au dehors n'étaient venues détourner les capitaux comme
les soldats de la France de leur emploi le meilleur, le plus utile, le
plus sûr.

[En marge: Essor de l'industrie et du commerce en août 1807.]

L'aspect sinon effrayant, du moins triste, que la guerre avait pris
durant l'hiver de 1807, joint aux rigueurs de la saison, à l'absence
de la cour impériale, avait ralenti un moment l'activité des affaires,
particulièrement à Paris. Mais le rétablissement de la paix
continentale, l'espérance de la paix maritime, avaient rendu le plus
vif essor aux imaginations, et de toutes parts on commençait à
fabriquer dans les manufactures, et à faire dans les maisons de
commerce des projets de spéculation qui embrassaient l'étendue entière
du continent. Bien que les produits de la Grande-Bretagne franchissent
encore le littoral européen, par quelques issues ignorées de
Napoléon, néanmoins ils avaient de la peine à pénétrer, et beaucoup
plus encore à circuler. Les fils et les étoffes de coton, qui, grâce
aux lois prohibitives rendues alors en France, avaient été fabriqués
avec bénéfice, en grande quantité, et avec un commencement de
perfection, remplaçaient les produits anglais du même genre, passaient
le Rhin à la suite de nos armées, et se répandaient en Espagne, en
Italie, en Allemagne. Nos soieries, sans rivales dans tous les temps,
remplissaient les marchés de l'Europe, ce qui causait à Lyon une
satisfaction générale. Nos draps, qui avaient l'avantage de la matière
première, depuis que les laines espagnoles manquaient aux Anglais et
surabondaient pour nous, chassaient les draps anglais de toutes les
foires du continent, car ils avaient la supériorité non-seulement de
la qualité, mais de la beauté.

Ce n'étaient pas, au surplus, nos produits seuls qui gagnaient à
l'exclusion des produits anglais. La Saxe, la plus industrieuse des
provinces allemandes, envoyait déjà des charbons par l'Elbe à
Hambourg, des draps fabriqués avec les belles laines saxonnes sur des
marchés où ils n'avaient jamais pénétré, et les métaux de l'Erzgebirge
partout où manquaient les métaux de l'Amérique. Nos fers et les fers
allemands profitaient aussi beaucoup de l'exclusion des fers anglais
et suédois, et se perfectionnaient à vue d'oeil.

Par la puissance de la mode, puissance légère et fantasque, qui
partage avec la sainte puissance de la conscience le privilége
d'échapper au pouvoir, mais qui cependant obéit volontiers à la
gloire, Napoléon s'efforçait de faire prévaloir l'usage des produits
fabriqués avec des matières d'origine continentale. Il voulait qu'on
préférât par exemple la toile et le linon, composés de chanvre et de
lin, à la mousseline fabriquée avec du coton. Il voulait aussi qu'on
préférât la soierie au simple drap, ce qui devait entraîner un retour
vers le luxe de l'ancien régime, vers ce temps où les hommes, au lieu
de se vêtir de la modeste étoffe qu'on appelle le drap noir,
s'habillaient en étoffes aussi riches que celles qui sont employées
aux robes des femmes. Et il encourageait ce retour au luxe, comme le
retour à la noblesse, aux titres, aux dotations, par des raisons à lui
propres, raisons sérieuses, qui le dirigeaient toujours dans les
choses en apparence les plus futiles.

[En marge: Premiers emplois de la vapeur dans l'industrie et la
navigation.]

Sauf nos industries maritimes qu'il cherchait à dédommager de leur
inaction par d'immenses créations navales, nos autres industries
trouvaient donc une cause puissante de développement dans cette
situation extraordinaire que Napoléon avait procurée à la France.
Mais, chose singulière, la plus grande des forces mécaniques, celle de
la vapeur, qui, par sa puissance expansive, anime aujourd'hui
l'industrie humaine tout entière, qui fait mouvoir tant de métiers,
qui pousse tant de bâtiments, qui est, avec la paix, la cause
principale du bien-être des classes inférieures et du luxe des classes
supérieures, la force de la vapeur, échappant seule aux regards de
Napoléon, se développait à côté de lui et sans lui. Ces machines,
dites alors machines à feu, de leur phénomène le plus apparent,
grossièrement construites, consommant une quantité excessive de
combustible, n'étaient employées que sur les houillères, à cause du
bon marché du charbon dans ces sortes d'établissements. La Société
d'encouragement pour l'industrie proposait un prix, afin de
récompenser ceux qui les rendraient d'un usage plus pratique et plus
économique; et, à deux mille lieues de nos rivages, Fulton, peu écouté
de Napoléon en 1803, parce que celui-ci avait besoin pour passer la
mer, non pas d'un moyen à l'essai, mais d'un moyen éprouvé, était allé
faire l'expérience d'un bateau mû par ce qu'on appelait alors la
machine à feu. Il avait exécuté le double trajet de New-York à Albany,
et d'Albany à New-York, en quatre jours, et avait à peine attiré les
regards du monde, dont trente ans plus tard il devait changer la face.
Ce n'est pas la première fois qu'une grande invention due à des génies
secondaires mais spéciaux, a passé à côté de génies supérieurs sans
attirer leur attention. La poudre à canon, qui, en détruisant à la
guerre l'empire de la force physique, contribua si puissamment à une
révolution dans les moeurs européennes, fut non-seulement odieuse à
l'héroïque Bayard, mais inspira le dédain de Machiavel, ce juge si
profond des choses humaines, cet auteur, si admiré par Napoléon, du
traité sur la guerre, et fut considérée par lui comme une invention
éphémère et de nulle conséquence.

[En marge: Préparation du nouveau Code de commerce.]

Pensant qu'une bonne législation est, avec les capitaux et les
débouchés, le plus grand bien qu'on puisse procurer au commerce,
Napoléon avait ordonné à l'archichancelier Cambacérès de faire
préparer un code commercial. Ce code venait effectivement d'être
rédigé. On en avait emprunté le fond aux nations maritimes les plus
célèbres, et la forme simple et analytique à l'esprit français, qui,
plus que jamais, brillait sous ce rapport dans la rédaction des lois,
parce que, conçues sur un plan uniforme et vaste, soigneusement
remaniées dans leur rédaction au Conseil d'État, elles n'étaient
jamais retouchées par le Corps législatif, qui les adoptait ou les
rejetait sans amendement. Ce code, tout préparé au moment du retour de
Napoléon, devait, avec les autres mesures dont nous venons de parler,
être présenté au Corps législatif dans la courte session qui se
préparait.

[En marge: Dotations accordées aux généraux et soldats, ainsi qu'aux
fonctionnaires de l'ordre civil.]

Il était temps que Napoléon accordât enfin à ses glorieux soldats les
récompenses qu'il leur avait promises, et qu'ils avaient si bien
méritées durant les deux dernières campagnes. Mais ce fut dans la
forme même de ces récompenses qu'il fit surtout éclater son génie
organisateur et puissant. Il se serait bien gardé, en effet, de leur
jeter les dépouilles des vaincus, pour qu'ils les dévorassent dans une
orgie. Il voulait avec ce qu'il leur donnerait fonder de grandes
familles, qui entourassent le trône, concourussent à le défendre,
contribuassent à l'éclat de la société française, sans nuire à la
liberté publique, sans entraîner surtout aucune violation des
principes d'égalité proclamés par la révolution française.
L'expérience a prouvé qu'une aristocratie ne nuit point à la liberté
d'un pays, car l'aristocratie anglaise n'a pas moins contribué que les
autres classes de la nation à la liberté de la Grande-Bretagne. La
raison dit encore qu'une aristocratie peut être compatible avec le
principe de l'égalité, à deux conditions: premièrement, que les
membres qui la composent ne jouissent d'aucuns droits particuliers, et
subissent en tout la loi commune; secondement, que les distinctions
purement honorifiques accordées à une classe soient accessibles à tous
les citoyens d'un même État qui les ont achetées par leurs services ou
leurs talents. C'est là ce qu'il y avait de raisonnable dans les voeux
de la révolution française, et c'est là ce que Napoléon entendait
maintenir invariablement. Cependant, à notre avis, dans les sociétés
modernes, où l'envie est soulevée contre les institutions
aristocratiques, ce qu'un gouvernement sensé a de mieux à faire, c'est
de laisser les lois de la nature humaine agir, sans s'en mêler
aucunement. Elles ramènent l'homme libre à Dieu, et, après Dieu, à un
autre culte, celui des ancêtres. Quoi qu'on fasse ou qu'on ne fasse
pas, le grand guerrier, le grand magistrat, le savant illustre,
légueront à leurs descendants une considération qui les fera
distinguer de la foule, et qui leur épargnera, quand ils auront du
mérite, la plus sérieuse des difficultés que rencontre le mérite en ce
monde, celle d'attirer le premier regard du public. Les lois n'ont pas
besoin d'intervenir pour qu'il en soit ainsi; car ce ne sont pas les
lois écrites, c'est la nature qui a produit l'aristocratie de tous les
pays, et surtout celle des républiques. La nature avait créé
l'aristocratie de Venise, bien avant que celle-ci songeât à
s'attribuer par les lois des droits particuliers. C'est une chose
dont il n'y a pas à se mêler, si on y a goût. Le temps fait partout
des aristocraties; il n'y a qu'à s'épargner le ridicule d'en faire
soi-même, et tout au plus à les empêcher de s'arroger des priviléges
exclusifs, ce dont elles ne seront plus tentées à l'avenir.

S'il y avait cependant un souverain dans le monde qui pût échapper au
ridicule ou à l'odieux qu'excite quelquefois l'établissement
d'institutions aristocratiques, c'était celui qui osait et pouvait
rétablir la monarchie le lendemain de la république, la différence des
rangs (non celle des droits), le lendemain d'une brutale égalité; qui
dans sa vaste imagination rêvait une société grande comme son génie et
son âme, et qui avait, pour créer de puissantes familles, des noms
immortels et des trésors; qui pouvait les appeler Rivoli, Castiglione,
Montebello, Elchingen, Awerstaedt, et leur donner jusqu'à un million
de revenu annuel. Il était donc excusable, car il ne voulait pas
violer les vrais principes de la révolution française, et il croyait
au contraire les consacrer d'une manière éclatante, en faisant, à
l'image de sa propre fortune, un duc, un prince, avec un enfant de la
charrue. Une dernière considération enfin se présentait ici pour
désarmer la raison la plus sévère, c'était de se ménager des moyens
innocents et inoffensifs d'exciter et de récompenser les grands
dévouements[11].

[Note 11: Ces lignes ont été écrites en 1846, sous la monarchie. Je
les ai écrites parce que je les ai crues vraies dans tous les temps.
Je ne les changerai donc pas, quoique les temps aient changé.]

[En marge: Statut relatif aux dignités héréditaires.]

Napoléon profita donc de la gloire de Tilsit, et du prestige dont il
était entouré en ce moment, pour accomplir enfin le projet qu'il
méditait depuis long-temps d'instituer une noblesse. Déjà, en 1806,
lorsqu'il avait donné des couronnes à ses frères, à ses soeurs, à son
fils adoptif, des principautés à plusieurs de ses serviteurs, celle de
Ponte-Corvo au maréchal Bernadotte, celle de Bénévent à M. de
Talleyrand, celle de Neufchâtel au major général Berthier, il avait
annoncé qu'un statut postérieur réglerait le système des successions
pour les familles en faveur desquelles seraient créés des
principautés, des duchés, et autres distinctions destinées à être
héréditaires. En conséquence, il établit par un sénatus-consulte que
les titres donnés par lui, ainsi que les revenus accompagnant ces
titres, seraient transmissibles héréditairement, en ligne directe, de
mâle en mâle, contrairement au système de succession admis par le Code
civil. Il établit en outre que les dignitaires de l'Empire, à tous les
degrés, pourraient transmettre à leur fils aîné un titre, qui serait
celui de duc, de comte ou de baron, suivant la dignité du père, à la
condition d'avoir fait preuve d'un certain revenu, dont le tiers au
moins devait demeurer attaché au titre conféré à la descendance. Ces
mêmes personnages avaient aussi le droit de constituer pour leurs fils
puînés des titres, inférieurs toutefois à ceux qui auraient été
accordés aux aînés, et toujours à la condition de prélever sur leur
fortune une part qui serait l'accompagnement héréditaire de ces
titres. Telle fut l'origine des majorats. Les grands dignitaires,
comme le grand électeur, le connétable, l'archichancelier,
l'architrésorier, durent porter le titre d'_altesse_. Leurs fils
aînés durent porter le titre de _ducs_, si leur père avait institué en
leur faveur un majorat de 200 mille livres de rente. Les ministres,
les sénateurs, les conseillers d'État, les présidents du Corps
législatif, les archevêques, furent autorisés à porter le titre de
_comtes_, et à transmettre ce titre à leurs fils ou neveux, sous la
condition d'un majorat de 30 mille livres de rente. Enfin les
présidents des colléges électoraux à vie, les premiers présidents,
procureurs généraux et évêques, les maires des trente-sept bonnes
villes de l'Empire, furent autorisés à porter le titre de _barons_, et
à le transmettre à leurs fils aînés, sous la condition d'un majorat de
15 mille livres de rente. Les simples membres de la Légion d'honneur
purent s'appeler chevaliers, et transmettre ce titre moyennant un
majorat de 3 mille livres de rente. Un autre statut dut déterminer les
conditions auxquelles seraient soumises ces portions de la fortune des
familles, qu'on plaçait ainsi sous un régime exceptionnel.

Ce fut encore le Sénat qui reçut la mission d'imprimer un caractère
légal à cette nouvelle création impériale, au moyen d'un
sénatus-consulte, qui stipulait très-expressément que ces titres ne
conféraient aucun droit particulier, n'emportaient aucune exception à
la loi commune, n'attribuaient aucune exemption des charges ou des
devoirs imposés aux autres citoyens. Il n'y avait d'exceptionnel que
le régime des substitutions imposé aux familles anoblies, lesquelles
acquéraient leur nouvelle grandeur en sacrifiant pour elles-mêmes
l'égalité des partages.

[En marge: Dotations en terres et en argent accordées aux militaires
de tout grade.]

Ces dispositions arrêtées, Napoléon distribua entre ses compagnons
d'armes une partie des trésors amassés par son génie. En attendant qu'il
eût décerné à Lannes, Masséna, Davout, Berthier, Ney et autres, les
titres qu'il se proposait d'emprunter aux grands événements du règne, il
voulut assurer tout de suite leur opulence. Il leur donna des terres
situées en Pologne, en Allemagne, en Italie, avec faculté de les
revendre, pour en placer la valeur en France, plus des sommes en argent
comptant pour acheter et meubler des hôtels. Ce n'était là qu'un premier
don, car ces dotations furent plus tard doublées, triplées, quadruplées
même pour quelques-uns. Le maréchal Lannes reçut 328 mille francs de
revenu, et un million en argent; le maréchal Davout, 410 mille francs de
revenu, et 300 mille francs en argent; le maréchal Masséna, 183 mille
francs de revenu, et 200 mille francs en argent (il fut plus tard l'un
des mieux dotés); le major général Berthier, 405 mille francs de revenu,
et 500 mille francs en argent; le maréchal Ney, 229 mille francs de
revenu, et 300 mille francs en argent; le maréchal Mortier, 198 mille
francs de revenu, et 200 mille francs en argent; le maréchal Augereau,
172 mille francs de revenu, et 200 mille francs en argent; le maréchal
Soult, 305 mille francs de revenu, et 300 mille francs en argent; le
maréchal Bernadotte, 291 mille francs de revenu, et 200 mille francs en
argent. Les généraux Sébastiani, Victor, Rapp, Junot, Bertrand,
Lemarois, Caulaincourt, Savary, Mouton, Moncey, Friant, Saint-Hilaire,
Oudinot, Lauriston, Gudin, Marchand, Marmont, Dupont, Legrand, Suchet,
Lariboisière, Loison, Reille, Nansouty, Songis, Chasseloup et autres,
reçurent les uns 150, les autres 100, 80, 50 mille francs de revenu, et
presque tous 100 mille francs en argent. Les hommes civils eurent aussi
leur part de ces largesses. L'archichancelier Cambacérès et
l'architrésorier Lebrun obtinrent chacun 200 mille francs de revenu. MM.
Mollien, Fouché, Decrès, Gaudin, Daru en obtinrent chacun 40 ou 50
mille. Tous, civils et militaires, n'étaient encore que provisoirement
dotés par ces dons magnifiques, et l'étaient en Pologne, en Westphalie,
en Hanovre, ce qui devait les intéresser au maintien de la grandeur de
l'Empire. Napoléon s'était réservé en Pologne 20 millions de domaines,
en Hanovre 30, en Westphalie un capital représenté par 5 à 6 millions de
revenu, indépendamment de 30 millions en capital, et de 1,250 mille
francs de rente en Italie, déjà réservés dans l'année 1805. Il avait
donc de quoi enrichir les braves qui le servaient, et de quoi réaliser
les belles paroles qu'il avait adressées à plusieurs d'entre eux: «Ne
pillez pas; je vous donnerai plus que vous ne prendriez, et ce que je
vous donnerai, amassé par ma prévoyance, ne coûtera rien ni à votre
honneur, ni aux peuples que nous avons vaincus.»--Et il avait raison,
car les domaines qu'il distribuait étaient des domaines impériaux en
Italie, royaux ou grand-ducaux en Prusse, en Hanovre, en Westphalie.
Mais ces domaines acquis par la victoire pouvaient être perdus par la
défaite, et, heureusement pour eux, ceux qu'il dotait si magnifiquement
devaient pour la plupart recevoir en France, sur des rentes ou des
canaux, d'autres dotations moins exposées au hasard des événements que
des terres situées à l'étranger.

Les généraux français ne furent pas les seuls à participer à ces
largesses, car les généraux polonais Zayonscheck et Dombrowski, vieux
serviteurs de la France, obtinrent chacun un million.

Après les généraux, les officiers et les soldats reçurent aussi des
marques de sa libéralité. Napoléon fit payer à tous, outre la solde
arriérée, des gratifications considérables, afin de leur procurer
sur-le-champ quelques plaisirs qu'ils avaient bien mérités. Dix-huit
millions furent distribués sous cette forme, dont six millions pour
les officiers, douze pour les soldats. Les blessés avaient triple
part. Ceux qui avaient été assez heureux pour assister aux quatre
grandes batailles de la dernière guerre, Austerlitz, Iéna, Eylau,
Friedland, obtenaient le double des autres. À ces gratifications du
moment il fut ajouté des dotations permanentes de 500 francs pour les
soldats amputés, et de mille, 2 mille, 4 mille, 5 mille, 10 mille en
faveur des militaires qui s'étaient distingués, depuis le grade de
sous-officier jusqu'à celui de colonel. Pour les officiers comme pour
les généraux, ce ne fut là qu'une première rémunération, suivie
postérieurement d'autres plus considérables, et indépendante des
traitements de la Légion d'honneur, ainsi que des pensions de retraite
légalement dues à la fin de la carrière militaire.

Ce glorieux vainqueur voulait donc que tout le monde participât à sa
prospérité comme à sa gloire. Quant à lui, simple, économe, magnifique
seulement pour les autres, réprimant le moindre détournement des
deniers publics, impitoyable pour toute dépense qui ne lui semblait
pas nécessaire dans son palais ou dans l'État, il n'était prodigue que
dans de nobles vues, et pour tout ce qui avait servi la grandeur de la
France ou la sienne. Les détracteurs de sa gloire et de la nôtre ont
prétendu qu'il avait, en spoliant les vaincus, en assouvissant
l'avidité des soldats, pris chez les uns le moyen d'exalter la
bravoure des autres. Il faut laisser de telles calomnies à l'étranger,
ou aux partis associés aux passions de l'étranger. Ces trésors étaient
pris non sur les peuples, mais sur les empereurs, rois, princes,
couvents, conjurés contre la France depuis 1792. Quant aux peuples
vaincus, ils étaient ménagés autant que la guerre permet de le faire,
beaucoup plus qu'ils ne l'avaient été dans aucun temps et dans aucun
pays, beaucoup plus que nous ne l'avons été nous-mêmes. Et quant à ces
héroïques soldats, dont on dit que Napoléon excitait la bravoure avec
de l'argent, ils ne se doutaient pas plus, en courant à Austerlitz, à
Iéna, à Eylau, à Friedland, qu'ils rencontreraient la fortune sur leur
chemin, qu'ils ne s'en doutaient en courant à Marengo, à Rivoli, et
plus anciennement à Valmy ou à Jemmapes. Après avoir en 1792 volé à la
défense de leur pays, ils s'élançaient maintenant à la gloire,
entraînés par la passion des grandes choses, passion que la révolution
française avait fait naître en eux, et que Napoléon avait exaltée au
plus haut degré. Si au lendemain d'un long dévouement à braver le
froid, la faim, la mort, ils trouvaient le bien-être, c'était une
surprise de la fortune, dont ils jouissaient ainsi qu'un soldat jouit
d'un peu d'or trouvé sur un champ de bataille; et ces satisfactions
qu'on leur avait ménagées, ils étaient prêts à les quitter de nouveau,
pour répandre encore cette vie qu'ils ne regardaient pas comme à eux,
et dont ils se hâtaient d'user comme d'un prêt que leur faisait
Napoléon, en attendant qu'il leur en demandât le sacrifice.

[En marge: Loi sur les pensions civiles.]

Napoléon prit d'autres mesures aussi sages qu'elles étaient humaines.
Selon son habitude à chaque intervalle de paix, il ordonna coup sur
coup plusieurs revues de l'armée, pour faire sortir des rangs les
soldats fatigués ou mutilés, et ne rendant plus d'autre service que
celui de stimuler les jeunes soldats par leurs récits militaires. Il
faisait régler leur pension, et occuper leur place dans les rangs par
des conscrits, répétant sans cesse que le trésor de l'armée était
assez riche pour payer tous les vieux services, mais que le budget de
l'État ne l'était pas assez pour payer des soldats qui ne pouvaient
plus servir activement. Songeant aux mérites civils non moins qu'aux
mérites militaires, il exigea et obtint une modification à la loi des
pensions civiles, loi qui depuis 1789 avait autant varié sous
l'influence du caprice populaire, que les récompenses variaient avant
cette époque sous l'influence du caprice royal. Du temps de
l'Assemblée constituante on avait adopté pour limite la plus élevée de
toute pension civile, 10 mille francs, du temps de la Convention 3
mille, du temps du Consulat 6 mille. Napoléon voulut que ce terme fût
fixé à 20 mille, se réservant de n'en approcher, et de ne l'atteindre,
qu'en faveur de services éclatants. C'est la mort de M. Portalis,
laissant une veuve sans fortune, qui lui inspira cette pensée, peu
dangereuse pour les finances d'un État, et utile pour le développement
des talents. Il accorda une pension de 6 mille francs, et une somme de
24 mille francs, à mademoiselle Dillon, soeur du premier officier
égorgé dans nos désordres populaires. La mère de l'Impératrice, madame
de La Pagerie, étant morte à la Martinique, il fit affranchir les
nègres et les négresses qui l'avaient servie, doter une jeune fille
qui l'avait soignée, placer en un mot dans l'aisance tous ceux qui
avaient eu l'honneur d'approcher d'elle.

[En marge: Augmentation du nombre des cures de campagne.]

L'Église, comme tous les serviteurs de l'État, eut part à cette
munificence du conquérant. Sur la proposition du prince Cambacérès,
qui avait administré temporairement les cultes, pendant l'intervalle
écoulé entre la mort de M. Portalis et la nomination de M. Bigot de
Préameneu, il établit que le nombre des succursales serait porté de 24
à 30 mille, afin d'étendre le bienfait du culte à toutes les communes
de l'Empire. S'apercevant en outre que la carrière du sacerdoce était
moins recherchée qu'autrefois, il accorda 2,400 bourses pour les
petits séminaires. Il voulait faire savoir à l'Église que s'il avait
avec son chef quelques différends de nature purement temporelle, il
était sous le rapport spirituel toujours aussi disposé à la servir et
à la protéger. Dans ce moment il s'occupait, en exécution de la loi de
1806, qui l'autorisait à créer une université, de la fondation de ce
grand établissement. Mais cette pensée n'était pas mûre encore, ni
chez lui ni autour de lui. Pour le présent il se contenta d'augmenter
le nombre des bourses dans les lycées.

[En marge: Le Code civil appelé Code Napoléon.]

[En marge: Propagation du Code Napoléon dans tous les pays dépendant
de l'Empire.]

Tandis qu'il songeait tant aux autres, il se prêta cependant à une
mesure qui semblait n'intéresser que sa gloire personnelle. Il
consentit, d'après un voeu que l'attachement sincère chez les uns,
l'adulation chez les autres, avaient provoqué, à changer le titre du
Code civil, et à l'appeler Code Napoléon. Assurément si jamais titre
fut mérité, c'était celui-là, car ce code était autant l'oeuvre de
Napoléon que les victoires d'Austerlitz et d'Iéna. À Austerlitz, à
Iéna, il avait eu des soldats qui lui prêtaient leurs bras, comme dans
la rédaction de ce code il avait eu des jurisconsultes qui lui
prêtaient leur savoir; mais c'est à la force de sa volonté, à la
sûreté de son jugement, qu'était dû l'achèvement de ce grand ouvrage.
Et si Justinien, qui, suivant une expression de l'exposé des motifs,
_combattait par ses généraux, pensait par ses ministres_, avait pu
donner son nom au code des lois romaines, Napoléon avait bien plus le
droit de donner le sien au code des lois françaises. D'ailleurs le nom
d'un grand homme protége de bonnes lois, autant que de bonnes lois
protégent la mémoire d'un grand homme. Rien donc n'était plus juste
que cette mesure, et elle fut imaginée, proposée, accueillie par tout
ce qui prenait part au gouvernement, presque sans laisser à Napoléon
la peine de la désirer et de la demander. En même temps Napoléon
écrivait à ses frères et aux princes placés sous son influence, pour
les engager à introduire dans leurs États ce code de la justice et de
l'égalité civile. Il en avait prescrit l'adoption dans toute
l'Italie. Il enjoignit à son frère Louis de l'adopter en Hollande, à
son frère Jérôme de l'adopter en Westphalie. Il invita le roi de Saxe,
grand-duc de Varsovie, à le mettre en vigueur dans la Pologne
restaurée. Déjà on l'étudiait en Allemagne, et, malgré la répugnance
que cette contrée devait alors éprouver pour tout ce qui venait de
France, tous les coeurs chez elle étaient attirés par l'équité d'un
code qui, outre sa précision, sa clarté, sa conséquence, avait
l'avantage de rétablir la justice dans la famille, et d'y faire cesser
la tyrannie féodale. À Hambourg le Code civil avait été réclamé par le
voeu de la population. Il venait d'être mis en pratique à Dantzig. On
annonçait qu'il en serait ainsi à Brème, et dans les villes
anséatiques. Le prince primat dans sa principauté de Francfort, le roi
de Bavière dans sa monarchie agrandie, l'avaient mis à l'étude, pour
l'introduire dans les esprits avant de l'introduire dans les usages.
Le grand-duc de Bade venait de l'admettre pour son duché. C'est ainsi
que la France dédommageait l'humanité du sang versé pendant la guerre,
et compensait un peu de mal fait à la génération présente, par un bien
immense assuré aux générations futures.

[En marge: État des lettres, des sciences et des arts pendant le règne
de Napoléon.]

Tous les genres de gloire seraient par la Providence dispensés à une
nation, que cette nation aurait de vifs regrets à concevoir si la
gloire des lettres, des sciences, des arts, lui était refusée; et, si
les Romains n'avaient eu que le mérite de vaincre le monde, de le
civiliser après l'avoir vaincu, de lui donner des lois immortelles,
qui, adaptées à nos moeurs, vivent encore dans nos codes; s'ils
n'avaient eu que cet éminent mérite, s'ils n'avaient compté parmi
leurs grands hommes Horace, Virgile, Cicéron, Tacite, n'ayant rien
fait pour charmer l'humanité, après avoir tant fait pour la dominer,
ils laisseraient aux Grecs l'honneur d'en être les délices, et ils
occuperaient dans l'histoire de l'esprit humain une place inférieure à
celle de ce petit peuple. Mais le génie du gouvernement et de la
guerre n'exista jamais sans le génie des lettres, des arts et des
sciences, parce qu'il est impossible d'agir sans penser, et de penser
sans parler, écrire et peindre.

La France, qui a répandu tant de sang généreux sur tous les champs de
bataille de l'Europe, la France a eu aussi cette double gloire; et
tandis qu'elle remportait les victoires des Dunes, de Rocroy, elle
créait _le Cid_ et _Athalie_; elle avait Condé, et Bossuet pour
célébrer Condé. Napoléon, dans son immense désir d'être grand, mais de
l'être avec la France et par la France, aurait voulu aussi qu'elle eût
sous son gouvernement toutes les couronnes, celles de l'intelligence
comme celles de la force, et ne renonçait pas à produire des
littérateurs, des savants, des peintres, comme il produisait des
héros. Mais la volonté peut tout chez les hommes, excepté de changer
les temps, et les temps peuvent plus sur le génie des nations que
toute la volonté des gouvernements. Charlemagne, si grand qu'il fût,
si épris qu'il se montrât des plus nobles études, ne parvint pas à
féconder un siècle barbare. Louis XIV, en aimant le génie, quelquefois
sans le comprendre, quelquefois même en le maltraitant, n'eut qu'à le
laisser faire pour avoir autour de lui le plus beau spectacle que
l'esprit humain ait jamais donné, car jamais il n'enfanta des oeuvres
si grandes et si parfaites. Napoléon aurait eu le temps, qui lui a
manqué par sa faute, qu'il n'aurait pas rendu à la nation française la
jeunesse d'esprit qui produit _le Cid_ et _Athalie_, et certainement
lui aurait refusé la liberté qui crée les Cicéron et les Salluste
quand elle existe, les Tacite quand elle a cessé d'exister.

[En marge: État des sciences.]

La France de 1789 à 1814, éminente dans les sciences, croyant l'être
dans les arts du dessin, ne se flattait pas même de l'être dans les
lettres. Dans les sciences trois savants illustres, par leurs vastes
et nobles travaux, assuraient à leur époque une gloire durable. M.
Lagrange, en poussant au delà de ses anciennes limites la science
algébrique, donnait au calcul abstrait une nouvelle puissance. M. de
Laplace, appliquant cette puissance à l'univers, exécutait la seule
chose qui, après Galilée, Descartes, Kepler, Copernic et Newton,
restât à accomplir: c'était de calculer avec une précision encore
inconnue les mouvements des corps célestes, et de présenter dans son
sublime ensemble le système du monde. Enfin M. Cuvier, appliquant
l'observation froide et patiente aux débris dont notre planète est
couverte, étudiant, comparant entre eux les cadavres des animaux et
des plantes enfouis sous le sol, retrouvait la succession des temps
dans celle des êtres, et, en créant l'ingénieuse science de
l'_anatomie comparée_, rendait positive cette belle histoire de la
terre, que Buffon avait conjecturée par un effort de génie, et laissée
conjecturale, faute de faits suffisamment observés à l'époque où il
vivait.

[En marge: État des arts.]

Dans les arts du dessin, une réaction estimable par l'intention
s'était opérée contre les goûts du dix-huitième siècle. Durant ce
siècle efféminé et philosophe, Boucher, le peintre adoré de la
Régence, avait d'une main légère tracé sur la toile de licencieuses
courtisanes, remarquables non par la beauté, mais par une certaine
grâce lascive. Greuze, plus honnêtement inspiré, leur avait opposé des
vierges charmantes, peintes avec un pinceau fin et suave. Mais l'art
abaissé par Boucher n'avait pas été relevé par Greuze à la dignité de
style que Poussin, à défaut de génie, avait su lui conserver. Il n'est
permis qu'une fois et qu'à une nation de montrer au monde le génie de
Michel-Ange et de Raphaël, mais toutes, quand elles pratiquent les
arts, doivent aspirer au moins à la correction, à la noblesse du
dessin, et peuvent y arriver par de sévères études. C'est ce que
venait d'accomplir le célèbre peintre David. Dégoûté du caractère de
l'art au temps de sa jeunesse, il était accouru à Rome, s'y était
épris de la beauté touchante, pittoresque et sublime des maîtres
italiens, et, sa passion pour le beau s'exaltant peu à peu, il était
remonté des Italiens du quinzième siècle aux anciens eux-mêmes, et, au
lieu des courtisanes de Boucher, ou des pudiques jeunes filles de
Greuze, il avait tracé sur la toile des statues antiques, élégantes
mais roides, privées de vie, même de couleur, et, en acquérant un
meilleur style de dessin, avait perdu la facilité et l'éclat de
pinceau, qui distinguaient encore Boucher et Greuze. C'était une école
d'imitation, grave, noble, et sans génie. Un peintre toutefois, M.
Gros, échappait à l'imitation des bas-reliefs antiques en peignant
des batailles. Dessinant mal, composant médiocrement, mais excité par
le spectacle du temps, et entraîné par une sorte de fougue naturelle,
il jetait sur la toile des images, qui vivront probablement par une
certaine force d'exécution et un certain éclat de couleur. C'est le
style qui assure la durée des oeuvres de l'esprit, c'est l'exécution
qui assure celle des oeuvres de l'art, parce qu'elle est, non pas le
seul, mais le plus élevé, mais le plus constant des signes de
l'inspiration. Un autre peintre, M. Prudhon, en imitant Corrège par un
goût naturel pour la grâce, se donnait quelques apparences
d'originalité dans un temps où, si l'on ne peignait des Brutus et des
Léonidas, il fallait peindre des grenadiers de la garde impériale.
Mais ni M. Gros, ni M. Prudhon, auxquels l'âge suivant a rendu plus de
justice, n'inspiraient autant d'enthousiasme que MM. David, Girodet,
Gérard. La France croyait presque avoir en eux les égaux des grands
maîtres d'Italie. Singulière et honorable illusion d'une nation éprise
de tous les genres de gloire, aspirant à les posséder tous, et
applaudissant même la médiocrité, dans l'espérance de faire naître le
génie!

[En marge: État des lettres.]

Dans les lettres la France était plus loin encore de la vraie
supériorité. Mais, juge exquis en cette matière, elle ne s'abusait
point. Une sorte d'inertie peu ordinaire s'était emparée alors du
génie national. On avait vu au dix-septième siècle la France, parée de
tout l'éclat de la jeunesse et de la gloire, exceller au plus haut
point dans la représentation tragique des passions de l'homme, et dans
la représentation comique de ses travers, illustrer la chaire, par
une éloquence grave, forte, sublime, inconnue au monde, qui ne l'avait
jamais entendue, qui ne l'entendra plus. On l'avait vue dans le
dix-huitième siècle, changeant soudainement de goût, d'esprit, de
croyance, abandonner l'art pour la polémique, attaquer l'autel, le
trône, toutes les institutions sociales, et produire une littérature
nouvelle, acrimonieuse, véhémente, immortelle aussi, quoique moins
belle que la littérature qui s'attache à la peinture du coeur humain.
On l'avait vue ainsi varier à l'infini les productions de son esprit,
et ne jamais tarir, comme cette fontaine où les anciens faisaient
abreuver le génie, et qui versait sur le monde un flot perpétuel.
Mais, tout à coup, après une révolution immense, la plus humaine par
le but, la plus terrible par les moyens, la plus vaste par ses
conséquences, l'esprit français, qui l'avait voulue, appelée et
produite, se montrait surpris, troublé, épouvanté de son oeuvre, et
pour ainsi dire épuisé. La littérature française, à la suite de la
révolution de 1789, malgré l'influence de Napoléon, demeurait nulle et
sans inspiration. La tragédie, déjà bien déchue, même lorsque Voltaire
peignait dans _Zaïre_ les combats de la religion et de l'amour, se
traînait, demandant tantôt à la Grèce, tantôt à l'Angleterre, tantôt à
Sophocle, tantôt à Shakspeare, des inspirations, qu'il vaut mieux
attendre de la nature, qui ne viennent pas quand on les cherche, car
le génie vraiment inspiré n'a pas besoin d'excitation étrangère. Sa
propre plénitude lui suffit. M. Chénier imitait, en un style noble et
pur, la tragédie grecque; M. Ducis, en un style incorrect et
touchant, la tragédie anglaise. La comédie, dont M. Picard était alors
en France le continuateur le plus renommé, peignait, sans profondeur,
mais avec quelque gaieté, des caractères indécis, les grands
caractères ayant été tracés pour jamais par Molière, et par un ou deux
de ses disciples. La chaire avait perdu son autorité; la tribune était
muette. Il n'y avait d'autre éloquence que celle de M. Regnault,
exposant en un style brillant et facile les menues affaires du temps,
et celle de M. de Fontanes, exprimant quelquefois à la tête des corps
de l'État, et en un style correct, élégant et noble, grand de la
grandeur des événements plus que de celle de l'écrivain, l'admiration
de la France pour les prodiges du règne impérial. L'histoire enfin
manquait de liberté, manquait d'expérience, et n'avait pas encore
contracté ce goût de recherches qui l'a distinguée depuis.

La littérature française ne retrouvait une originalité véritable, une
éloquence touchante, que lorsque M. de Chateaubriand, célébrant les
temps d'autrefois, s'adressait, comme nous l'avons dit ailleurs, à
cette mélancolie vraie du coeur humain, qui regrette toujours le passé
quel qu'il soit, même le moins regrettable, uniquement parce qu'il
n'est plus. Cependant le siècle avait un écrivain immortel, immortel
comme César: c'était le souverain lui-même, grand écrivain, parce
qu'il était grand esprit, orateur inspiré dans ses proclamations,
chantre de ses propres exploits dans ses bulletins, démonstrateur
puissant dans une multitude de notes émanées de lui, d'articles
insérés au _Moniteur_, de lettres écrites à ses agents, qui, sans
doute, paraîtront un jour, et qui surprendront le monde autant que
l'ont surpris ses actions. Coloré quand il peignait, clair, précis,
véhément, impérieux quand il démontrait, il était toujours simple
comme le comportait le rôle sérieux qu'il tenait de la Providence,
mais quelquefois un peu déclamateur, par un reste d'habitude,
particulière à tous les enfants de la révolution française. Singulière
destinée de cet homme prodigieux, d'être le plus grand écrivain de son
temps, tandis qu'il en était le plus grand capitaine, le plus grand
législateur, le plus grand administrateur! La nation lui ayant, dans
un jour de fatigue, abandonné le soin de vouloir, d'ordonner, de
penser pour tous, lui avait en quelque sorte, par le même privilége,
concédé le don de parler, d'écrire mieux que tous.

[En marge: Rapports demandés aux diverses classes de l'Institut sur
chaque branche des connaissances humaines.]

Déjà à cette époque, dans cette agitation inquiète d'une littérature
vieillie, qui cherche partout des inspirations, une double tendance
littéraire se faisait remarquer. Les uns voulaient remonter au
dix-septième siècle et à l'antiquité, comme à la source de toute
beauté; les autres voulaient demander à l'Angleterre, à l'Allemagne,
le secret d'émotions plus fortes: tristes efforts de l'esprit
d'imitation, qui change d'objet sans arriver à l'originalité qui lui
est refusée! Napoléon, par goût naturel pour le beau pur, et par un
instinct de nationalité, repoussait ces tentatives nouvelles,
préconisait Racine, Bossuet, Molière, les anciens avec eux, et
s'attachait à faire fleurir les études classiques dans l'Université.
Enfin, cherchant à agir fortement sur l'esprit public, il imagina un
moyen, à son avis le plus efficace de produire de bons ouvrages,
c'était de bien donner la réputation, de la donner justement,
grandement, avec autorité. Dans un pays libre, des milliers
d'écrivains voués à la critique, éclairés ou ignorants, justes ou
passionnés, honnêtes ou vils, discutent les oeuvres de l'esprit, et
puis, après un vain bruit, sont remplacés par le temps, qui prononce
de la manière à la fois la plus douce et la plus sûre, en ne parlant
plus de certaines oeuvres, en parlant encore de certaines autres. Mais
la liberté de discussion, Napoléon, en l'accordant pour les lettres,
n'était pas même résolu pour elles à la souffrir tout entière; et
quant au temps, il était trop impatient pour en attendre les
décisions. Il imagina donc de demander à chaque classe de l'Institut
des rapports approfondis sur la marche des lettres, des sciences et
des arts depuis 1789, en signalant les tendances bonnes ou mauvaises,
les oeuvres distinguées ou médiocres, en distribuant la louange et le
blâme avec une rigoureuse impartialité. Les rapports devaient être
délibérés par chacune des classes, pour qu'ils eussent l'autorité d'un
arrêt, présentés par l'un des hommes éminents de l'époque, et lus
devant l'Empereur au milieu du Conseil d'État, jugeant ainsi du haut
du trône, encourageant par cette attention solennelle les oeuvres de
l'esprit français.

En conséquence, M. Chénier vint faire devant Napoléon, et dans une
séance du Conseil d'État, un rapport simple, ferme, élevé, sur la
marche des lettres depuis 1789. Napoléon, après cette lecture,
répondit à M. Chénier par ces belles paroles:

«Messieurs les députés de la seconde classe de l'Institut,

»Si la langue française est devenue une langue universelle, c'est aux
hommes de génie qui ont siégé, ou qui siégent parmi vous, que nous en
sommes redevables.

»J'attache du prix au succès de vos travaux; ils tendent à éclairer
mes peuples, et sont nécessaires à la gloire de ma couronne.

»J'ai entendu avec satisfaction le compte que vous venez de me rendre.

»Vous pouvez compter sur ma protection.»

Quand les gouvernements veulent se mêler des oeuvres de l'esprit
humain, c'est avec cette grandeur qu'ils doivent le faire; et
d'ailleurs, à cette manière de distribuer la gloire par une décision
de l'autorité publique, Napoléon ajoutait une munificence dont nous
avons déjà cité de nombreux exemples, et le plus fécond de tous les
encouragements, l'approbation du génie. Dans d'autres séances il
entendit M. Cuvier faisant un rapport sur la marche des sciences, M.
Dacier sur celle des recherches historiques, et successivement les
représentants de toutes les classes sur les objets qui les
concernaient. Dans le désir de donner aux arts du dessin une marque
non moins éclatante d'attention, il se rendit lui-même avec
l'Impératrice et une partie de sa cour dans l'atelier du peintre
David, afin d'y voir le tableau du Couronnement, et lui adressa après
l'avoir vu les paroles les plus flatteuses.

[En marge: Fête du 15 août.]

Telles étaient les occupations de Napoléon après son retour de Tilsit;
tel est aussi le spectacle que la France présentait sous son règne,
soit par l'effet des circonstances, soit par l'influence personnelle
qu'il exerçait sur elle. La plupart des résolutions qu'il venait de
prendre ne pouvaient se passer du concours du pouvoir législatif. Il y
avait plus d'une année qu'il ne l'avait assemblé, et il était
impatient de le réunir, autant pour lui présenter les lois de
finances, le Code de commerce, les lois relatives aux travaux publics,
que pour faire devant les corps de l'État une manifestation
européenne. Il avait résolu d'ouvrir la session du Corps Législatif le
16 août, lendemain du 15, destiné à célébrer la Saint-Napoléon. Le 15
fut pour Paris, et pour toute la France, un véritable jour de fête. On
était tout plein encore de la joie que la paix avait causée; car,
signée à Tilsit le 8 juillet, connue à Paris le 15, il y avait un mois
à peine qu'on en jouissait. À cette joie de la paix continentale, se
joignait l'espérance de la paix maritime. La présence de Napoléon à
Paris avait déjà exercé son influence ordinaire. Un mouvement nouveau
se communiquait partout. L'argent abondait. Les riches que Napoléon
venait de faire construisaient des hôtels élégants, et commandaient
pour les orner des ameublements somptueux. Leurs femmes répandaient
l'or à pleines mains chez les marchands de luxe. On annonçait un long
séjour à Fontainebleau, où toute la haute société de Paris serait
conviée, et où l'on donnerait les fêtes dont l'hiver avait été privé.
Enfin la gloire nationale, qui touchait vivement les coeurs,
contribuait aussi à toutes ces joies, en les relevant. La soirée du 15
août fut éblouissante comme une belle journée. La population entière
de Paris était le soir sous les fenêtres du palais, ivre
d'enthousiasme, et demandant à voir le souverain glorieux qui avait
versé tant de biens, réels ou apparents, sur la France, et qui l'avait
surtout rendue si grande. Il faut reconnaître, pour l'honneur de la
nature humaine, que ce qui l'attire le plus c'est la gloire. Napoléon
n'eût pas été empereur et roi, qu'on aurait voulu voir dans sa
personne le plus grand homme des temps modernes. Il parut plusieurs
fois, tenant l'Impératrice par la main, à peine discerné au milieu
d'un groupe brillant, mais salué et applaudi comme s'il avait été
aperçu distinctement. Il voulut lui-même être témoin de plus près de
cet enthousiasme populaire, et sortit déguisé avec son fidèle Duroc
pour se promener dans le jardin des Tuileries. À la faveur de la nuit
et de son déguisement, il put jouir des sentiments qu'il inspirait,
sans être reconnu, et il entendit au milieu de tous les groupes son
nom prononcé avec reconnaissance et amour. Il s'arrêta dans le jardin
pour écouter un jeune enfant, qui criait _vive l'Empereur_ avec
transport. Il saisit ce jeune enfant dans ses bras, lui demanda
pourquoi il criait ainsi, et en obtint pour réponse que son père et sa
mère lui enseignaient à aimer et à bénir l'Empereur. C'étaient des
Bretons, qui, obligés de fuir les horreurs de la guerre civile,
avaient trouvé à Paris le repos et l'aisance dans un modeste emploi.
Napoléon s'entretint avec eux, et ils ne surent que le lendemain, par
une marque de faveur, devant quel témoin puissant s'était épanchée la
naïveté de leurs sentiments.

[En marge: Convocation du Corps Législatif.]

Le jour suivant, 16, Napoléon se rendit au Corps Législatif, entouré
de ses maréchaux, suivi par un peuple immense, et trouva le Conseil
d'État, le Tribunat réunis aux membres du Corps Législatif. M. de
Talleyrand, en qualité de vice-grand-électeur, présenta au serment les
membres récemment élus du Corps Législatif; et puis l'Empereur, d'une
voix claire et pénétrante, prononça le discours suivant:

«Messieurs les députés des départements au Corps Législatif, messieurs
les Tribuns et les membres de mon Conseil d'État,

»Depuis votre dernière session, de nouvelles guerres, de nouveaux
triomphes, de nouveaux traités de paix ont changé la face de l'Europe
politique.

»Si la maison de Brandebourg, qui, la première, se conjura contre
notre indépendance, règne encore, elle le doit à la sincère amitié que
m'a inspirée le puissant empereur du Nord.

»Un prince français régnera sur l'Elbe: il saura concilier les
intérêts de ses nouveaux sujets avec ses premiers et ses plus sacrés
devoirs.

»La maison de Saxe a recouvré, après cinquante ans, l'indépendance
qu'elle avait perdue.

»Les peuples du duché de Varsovie, de la ville de Dantzig, ont
recouvré leur patrie et leurs droits.

»Toutes les nations se réjouissent d'un commun accord de voir
l'influence malfaisante que l'Angleterre exerçait sur le continent,
détruite sans retour.

»La France est unie aux peuples de l'Allemagne par les lois de la
Confédération du Rhin; à ceux des Espagnes, de la Hollande, de la
Suisse et des Italies, par les lois de notre système fédératif. Nos
nouveaux rapports avec la Russie sont cimentés par l'estime
réciproque de ces deux grandes nations.

»Dans tout ce que j'ai fait, j'ai eu uniquement en vue le bonheur de
mes peuples, plus cher à mes yeux que ma propre gloire.

»Je désire la paix maritime. Aucun ressentiment n'influera jamais sur
mes déterminations. Je n'en saurais avoir contre une nation, jouet et
victime des partis qui la déchirent, et trompée sur la situation de
ses affaires, comme sur celle de ses voisins.

»Mais quelle que soit l'issue que les décrets de la Providence aient
assignée à la guerre maritime, mes peuples me trouveront toujours le
même, et je trouverai toujours mes peuples dignes de moi.

»Français, votre conduite dans ces derniers temps où votre Empereur
était éloigné de plus de cinq cents lieues, a augmenté mon estime et
l'opinion que j'avais conçue de votre caractère. Je me suis senti fier
d'être le premier parmi vous. Si, pendant ces dix mois d'absence et de
périls, j'ai été présent à votre pensée, les marques d'amour que vous
m'avez données ont excité constamment mes plus vives émotions. Toutes
mes sollicitudes, tout ce qui pouvait avoir rapport même à la
conservation de ma personne, ne me touchaient que par l'intérêt que
vous y portiez, et par l'importance dont elles pouvaient être pour vos
futures destinées. Vous êtes un bon et grand peuple.

»J'ai médité différentes dispositions pour simplifier et perfectionner
nos institutions.

»La nation a éprouvé les plus heureux effets de l'établissement de la
Légion-d'Honneur. J'ai créé différents titres impériaux pour donner un
nouvel éclat aux principaux de mes sujets, pour honorer d'éclatants
services par d'éclatantes récompenses, et aussi pour empêcher le
retour de tout titre féodal, incompatible avec nos constitutions.

»Les comptes de mes ministres des finances et du trésor public vous
feront connaître l'état prospère de nos finances. Mes peuples
éprouveront une considérable décharge sur la contribution foncière.

»Mon ministre de l'intérieur vous fera connaître les travaux qui ont
été commencés ou finis; mais ce qui reste à faire est bien plus
important encore; car je veux que dans toutes les parties de mon
Empire, même dans le plus petit hameau, l'aisance des citoyens et la
valeur des terres se trouvent augmentées par l'effet du système
général d'amélioration que j'ai conçu.

»Messieurs les députés des départements au Corps Législatif, votre
assistance me sera nécessaire pour arriver à ce grand résultat, et
j'ai le droit d'y compter constamment.»

Ce discours fut écouté avec une vive émotion et applaudi avec
transport. Napoléon rentra aux Tuileries accompagné de la même foule,
salué des mêmes cris.

Le lendemain et les jours suivants, furent apportées les différentes
lois qui fixaient le budget de 1807 à 720 millions en recettes et en
dépenses; qui demandaient pour 1808 de simples crédits provisoires,
conformément à l'usage du temps; qui pour cette même année 1808
restituaient au pays 20 millions sur la contribution foncière[12]; qui
réglaient le concours des départements aux grands travaux d'utilité
générale, instituaient une Cour des comptes, et devaient enfin
composer le Code de commerce. Au Sénat étaient réservées les mesures
concernant l'institution des nouveaux titres, l'épuration de la
magistrature, la réunion du Tribunat au Corps Législatif. Après la
présentation de toutes ces lois vint l'exposé de la situation de
l'Empire par le ministre de l'intérieur. Quand ce ministre dans un
tableau, dont Napoléon avait fourni le fond et presque la forme, eut
achevé de peindre l'état florissant de la France, les progrès de son
industrie et de son commerce, l'impulsion donnée à tous les travaux,
la construction simultanée de canaux, de routes, de ponts, de
monuments publics sur toute la surface du territoire, la régularité,
l'ordre, l'abondance régnant dans les finances, les efforts déployés
pour répandre l'instruction, pour étendre à toutes les communes le
bienfait du culte, enfin tant de créations utiles, dont une guerre de
géants n'avait pas interrompu le cours, dont elle avait même procuré
les moyens, grâce aux tributs levés sur les rois vaincus, M, de
Fontanes, président du Corps Législatif, répondit par le discours
suivant, qu'il avait pu écrire d'avance, car les sentiments qui s'y
trouvaient exprimés remplissaient toutes les âmes.

[Note 12: J'ai dit ailleurs 15 millions: c'était néanmoins 20
millions, mais les nouveaux centimes imposés pour le concours des
départements aux travaux publics réduisaient ces 20 millions à 15.]

«Monsieur le ministre de l'intérieur, messieurs les conseillers
d'État,

»Le tableau que vous avez mis sous nos yeux semble offrir l'image d'un
de ces rois pacifiques uniquement occupés de l'administration
intérieure au milieu de leurs États; et cependant tous ces travaux
utiles, tous ces sages projets qui doivent les perfectionner encore,
furent ordonnés et conçus au milieu du bruit des armes, aux derniers
confins de la Prusse conquise, et sur les frontières de la Russie
menacée. S'il est vrai qu'à cinq cents lieues de la capitale, parmi
les soins et les fatigues de la guerre, un héros prépara tant de
bienfaits, combien va-t-il les accroître en revenant au milieu de
nous! Le bonheur public l'occupera tout entier, et sa gloire en sera
plus touchante.

»Nous sommes loin de refuser à l'héroïsme les hommages qu'il obtint
dans tous les temps. La philosophie outragea plus d'une fois
l'enthousiasme militaire, osons ici le venger.

»La guerre, cette maladie ancienne, et malheureusement nécessaire, qui
travailla toutes les sociétés; ce fléau, dont il est si facile de
déplorer les effets et si difficile d'extirper la cause, la guerre
elle-même n'est pas sans utilité pour les nations. Elle rend une
nouvelle énergie aux vieilles sociétés, elle rapproche de grands
peuples long-temps ennemis, qui apprennent à s'estimer sur le champ de
bataille; elle remue et féconde les esprits par des spectacles
extraordinaires; elle instruit surtout le siècle et l'avenir, quand
elle produit un de ces génies rares faits pour tout changer.

»Mais pour que la guerre ait de tels avantages, il ne faut pas qu elle
soit trop prolongée, ou des maux irréparables en sont la suite. Les
champs et les ateliers se dépeuplent, les écoles où se forment
l'esprit et les moeurs sont abandonnées, la barbarie s'approche, et
les générations ravagées dans leur fleur voient périr avec elles les
espérances du genre humain.

»Le Corps Législatif et le peuple français bénissent le grand prince
qui finit la guerre avant qu'elle ait pu nous faire éprouver d'aussi
désastreuses influences, et lorsqu'elle nous porte au contraire tant
de nouveaux moyens de force, de richesses, et de population. La
guerre, qui épuise tout, a renouvelé nos finances et nos armées. Les
peuples vaincus nous donnent des subsides, et la France trouve des
soldats dignes d'elle chez les peuples alliés.

»Nos yeux ont vu les plus grandes choses. Quelques années ont suffi
pour renouveler la face du monde. Un homme a parcouru l'Europe en
ôtant et en donnant des diadèmes. Il déplace, il resserre, il étend à
son choix les frontières des empires: tout est entraîné par son
ascendant. Eh bien! cet homme couvert de tant de gloire nous promet
plus encore: paisible et désarmé, il prouvera que cette force
invincible qui renverse en courant les trônes et les empires, est
au-dessous de cette sagesse vraiment royale, qui les conserve par la
paix, les enrichit par l'agriculture et l'industrie, les décore par
les chefs-d'oeuvre des arts, et les fonde éternellement sur le double
appui de la morale et des lois.»

[En marge: Mariage du prince Jérôme Bonaparte avec la princesse
Catherine de Wurtemberg.]

Les travaux du Corps Législatif commencèrent immédiatement, et se
poursuivirent avec le calme et la célérité, naturels dans des
discussions qui n'étaient que de pure forme; car l'examen sérieux des
lois proposées avait eu lieu ailleurs, c'est-à-dire dans les
conférences entre le Tribunat et le Conseil d'État. Durant cette
courte session, qui le retenait à Paris et différait son départ pour
Fontainebleau, Napoléon célébra le mariage de la princesse Catherine
de Wurtemberg avec son frère Jérôme. Cette jeune princesse, douée des
plus nobles qualités, belle et imposante de sa personne, fière comme
son père, mais douce et dévouée à tous ses devoirs, et destinée à être
un jour le modèle des épouses dans le malheur, arriva au château du
Raincy près de Paris, le 20 août, un peu troublée de la situation qui
l'attendait, dans une cour dont personne en Europe ne niait l'éclat,
la puissance, mais qu'on peignait comme le séjour de la force brutale,
et dans laquelle ne devait l'accompagner aucun des serviteurs qui
l'avaient entourée dès son enfance. Napoléon la reçut le 24 sur la
première marche de l'escalier des Tuileries. Elle allait s'incliner
devant lui, mais il la recueillit dans ses bras, et la présenta
ensuite à l'Impératrice, à toute sa cour, et aux députés du nouveau
royaume de Westphalie, convoqués à Paris pour assister à cette union.
Le lendemain les deux jeunes époux furent civilement unis par
l'archichancelier Cambacérès, et le surlendemain ils reçurent dans la
chapelle des Tuileries la bénédiction nuptiale du prince primat, qui,
toujours aussi attaché à l'Empereur par goût et par reconnaissance,
était venu consacrer lui-même la nouvelle royauté allemande, fondée
au nord de la Confédération, dont il était le chancelier et le
président.

[En marge: Constitution du nouveau royaume de Westphalie.]

Les fêtes célébrées à l'occasion de ce mariage durèrent plusieurs
jours, et pendant ce temps Napoléon prépara le départ des nouveaux
époux pour la Westphalie. Leur royaume, composé principalement des
États du grand-duc de Hesse, détrôné à cause de ses perfidies, devait
avoir Cassel pour capitale. Il comprenait, outre la Hesse électorale,
la Westphalie, et les provinces détachées de la Prusse à la gauche de
l'Elbe. Magdebourg en était la principale forteresse. Il avait encore
l'espérance de s'enrichir d'une partie du Hanovre. Le titre de royaume
de Westphalie convenait à sa situation géographique, à son étendue, à
son rôle dans la Confédération du Rhin. Il avait de plus une sorte de
grandeur, et ne rappelait pas, comme aurait fait celui de royaume de
Hesse, la dépossession d'une grande famille allemande. Napoléon avait
chargé trois conseillers d'État, MM. Siméon, Beugnot et Jollivet,
d'aller, sous le titre de régence provisoire, commencer l'organisation
administrative de ce royaume, de manière que le prince Jérôme trouvât
en arrivant une sorte de gouvernement institué, et après son arrivée
de sages conseillers capables de guider son inexpérience. Napoléon le
fit partir ensuite avec les instructions qui suivent:

[En marge: Instructions données au prince Jérôme.]

«Mon frère, je pense que vous devez vous rendre à Stuttgard, comme
vous y avez été invité par le roi de Wurtemberg. De là vous vous
rendrez à Cassel, avec toute la pompe dont les espérances de vos
peuples les porteront à vous environner. Vous convoquerez les députés
des villes, les ministres de toutes les religions, les députés des
États actuellement existants, en faisant en sorte qu'il y ait moitié
non-nobles et moitié nobles; et devant cette assemblée ainsi composée
vous recevrez la constitution et prêterez serment de la maintenir, et
immédiatement après vous recevrez le serment de ces députés de vos
peuples. Les trois membres de la régence seront chargés de vous faire
la remise du pays. Ils formeront un conseil privé qui restera près de
vous tant que vous en aurez besoin. Ne nommez d'abord que la moitié de
vos conseillers d'État; ce nombre sera suffisant pour commencer le
travail. Ayez soin que la majorité soit composée de non-nobles,
toutefois sans que personne s'aperçoive de cette habituelle
surveillance à maintenir en majorité le tiers état dans tous les
emplois. J'en excepte quelques places de cour, auxquelles, par suite
des mêmes principes, il faut appeler les plus grands noms. Mais que
dans vos ministères, dans vos conseils, s'il est possible dans vos
cours d'appel, dans vos administrations, la plus grande partie des
personnes que vous emploierez ne soient pas nobles. Cette conduite ira
au coeur de la Germanie, et affligera peut-être l'autre classe; mais
n'y faites pas attention. Il suffit de ne porter aucune affectation
dans cette conduite. Ayez soin de ne jamais entamer de discussions, ni
de faire comprendre que vous attachez tant d'importance à relever le
tiers état. Le principe avoué est de choisir les talents partout où
il y en a. Je vous ai tracé là les principes généraux de votre
conduite. J'ai donné l'ordre au major-général de vous remettre le
commandement des troupes françaises qui sont dans votre royaume.
Souvenez-vous que vous êtes Français, protégez-les, et veillez à ce
qu'ils n'essuient aucun tort. Peu à peu, et à mesure qu'ils ne seront
plus nécessaires, vous renverrez les gouverneurs et les commandants
d'armes. Mon opinion est que vous ne vous pressiez pas, et que vous
écoutiez avec prudence et circonspection les plaintes des villes qui
ne songent qu'à se défaire des embarras qu'occasionne la guerre.
Souvenez-vous que l'armée est restée six mois en Bavière, et que ce
bon peuple a supporté cette charge avec patience. Avant le mois de
janvier vous devez avoir divisé votre royaume en départements, y avoir
établi des préfets, et commencé votre administration. Ce qui m'importe
surtout, c'est que vous ne différiez en rien l'établissement du Code
Napoléon. La constitution l'établit irrévocablement au 1er janvier. Si
vous en retardiez la mise en vigueur, cela deviendrait une question de
droit public; car, si des successions venaient à s'ouvrir, vous seriez
embarrassé par mille réclamations. On ne manquera pas de faire des
objections, opposez-y une ferme volonté. Les membres de la régence,
qui ne sont pas de l'avis de ce qui a été fait en France pendant la
révolution, feront des représentations; répondez-leur que cela ne les
regarde pas. Mais aidez-vous de leurs lumières et de leur expérience;
vous pourrez en tirer un grand parti. Écrivez-moi surtout
très-souvent... Vous trouverez ci-joint la constitution de votre
royaume. Cette constitution renferme les conditions auxquelles je
renonce à tous mes droits de conquête, et à mes droits acquis sur
votre pays. Vous devez la suivre fidèlement. Le bonheur de vos peuples
m'importe, non-seulement par l'influence qu'il peut avoir sur votre
gloire et la mienne, mais aussi sous le point de vue du système
général de l'Europe. N'écoutez point ceux qui vous disent que vos
peuples, accoutumés à la servitude, recevront avec ingratitude vos
bienfaits. On est plus éclairé dans le royaume de Westphalie qu'on ne
voudrait vous le persuader, et votre trône ne sera véritablement fondé
que sur la confiance et l'amour de la population. Ce que désirent avec
impatience les peuples d'Allemagne, c'est que les individus qui ne
sont point nobles, et qui ont des talents, aient un égal droit à votre
considération et aux emplois; c'est que toute espèce de servage et de
liens intermédiaires entre le souverain et la dernière classe du
peuple soit entièrement abolie. Les bienfaits du Code Napoléon, la
publicité des procédures, l'établissement des jurys, seront autant de
caractères distinctifs de votre monarchie; et, s'il faut vous dire ma
pensée tout entière, je compte plus sur leurs effets pour l'extension
et l'affermissement de cette monarchie, que sur le résultat des plus
grandes victoires. Il faut que vos peuples jouissent d'une liberté,
d'une égalité, d'un bien-être inconnus aux autres peuples de la
Germanie, et que ce gouvernement libéral produise d'une manière ou
d'autre les changements les plus salutaires au système de la
Confédération, et à la puissance de votre monarchie. Cette manière de
gouverner sera une barrière plus puissante pour vous séparer de la
Prusse que l'Elbe, que les places fortes, et que la protection de la
France. Quel peuple voudra retourner sous le gouvernement arbitraire
prussien, quand il aura goûté les bienfaits d'une administration sage
et libérale? Les peuples d'Allemagne, ceux de France, d'Italie,
d'Espagne, désirent l'égalité et veulent des idées libérales. Voilà
bien des années que je mène les affaires de l'Europe, et j'ai eu lieu
de me convaincre que le bourdonnement des privilégiés était contraire
à l'opinion générale. Soyez roi constitutionnel. Quand la raison et
les lumières de votre siècle ne suffiraient pas, dans votre position
la bonne politique vous l'ordonnerait...»

[En marge: Sept. 1807.]

La session du Corps Législatif, bien qu'il y eût beaucoup de projets à
convertir en lois, ne pouvait être longue, grâce, comme nous l'avons
déjà dit, aux conférences préalables qui rendaient la discussion
publique à peu près inutile et de pur apparat. La seconde moitié du
mois d'août et la première moitié de septembre y suffirent. Les
travaux de cette session terminés, le sénatus-consulte qui supprimait
le Tribunat, et en transférait les attributions et le personnel au
Corps Législatif, fut porté aux deux assemblées. Il était accompagné
d'un discours où l'on rendait hommage aux travaux et aux services du
corps supprimé. Le président de ce corps, en recevant cette
communication, prononça de son côté un discours pour remercier le
souverain qui reconnaissait les mérites des membres du Tribunat, et
leur ouvrait à tous une nouvelle carrière. Après ces vaines
formalités, la session fut close, et le caractère légal se trouva
imprimé aux dernières oeuvres du gouvernement impérial.

[En marge: Séjour de la cour impériale à Fontainebleau.]

Le 22 septembre, la cour partit enfin pour Fontainebleau, où elle
devait passer l'automne au milieu des fêtes et d'un faste magnifique.
Napoléon y voulut reproduire l'image complète des moeurs de l'ancienne
cour. Beaucoup de princes étrangers y avaient été appelés, tels que le
prince primat, accouru à Paris pour le mariage du roi et de la reine
de Westphalie; l'archiduc Ferdinand, ancien souverain de Toscane et de
Salzbourg, actuellement duc de Wurtzbourg, venu dans l'espérance de
rétablir la bonne harmonie entre la France et l'Autriche; le prince
Guillaume, frère du roi de Prusse, dépêché à Paris pour obtenir la
modération des charges imposées à son pays; enfin une multitude de
grands personnages français et étrangers. Dans la journée, on
chassait, et on forçait à la course les cerfs de la forêt. Napoléon
avait prescrit un costume de rigueur pour la chasse, et l'avait imposé
aux hommes comme aux femmes. Il ne dédaignait pas de le porter
lui-même, s'excusant à ses propres yeux de ces puérilités, par
l'opinion que l'étiquette dans les cours, et surtout dans les cours
nouvelles, contribue au respect. Le soir, les premiers acteurs de
Paris venaient représenter devant lui les chefs-d'oeuvre de Corneille,
de Racine, de Molière; car il n'admettait à l'honneur de sa présence
que les grandes productions, titres immortels de la nation; et comme
pour achever cette résurrection des anciennes moeurs, il accorda à
certaines dames de la cour, renommées pour leur beauté, des regards
qui affligèrent l'impératrice Joséphine, et qui firent tenir sur son
compte des discours moins sérieux que ceux dont il était ordinairement
l'objet.

[En marge: Conséquences du traité de Tilsit en Europe.]

[En marge: Le Portugal.]

[En marge: L'Espagne.]

[En marge: L'Autriche.]

Pendant que Napoléon, mêlant à beaucoup d'affaires quelques
distractions, attendait à Fontainebleau le résultat des négociations
entamées par la Russie avec l'Angleterre, les stipulations de Tilsit
occupaient les cabinets, et amenaient dans le monde leurs naturelles
conséquences. Le Portugal, obligé de se prononcer, demandait à la cour
de Londres la permission de se prêter aux volontés de Napoléon, de
manière cependant à froisser le moins possible le commerce
britannique, et à épargner aux Anglais comme aux Portugais la présence
d'une armée française à Lisbonne. La cour d'Espagne, soucieuse au plus
haut point des conséquences que pouvait avoir sa perfide conduite de
l'année dernière, alarmée des pensées que la toute-puissance et le
loisir allaient faire naître chez Napoléon, expédiait, comme on l'a
vu, auprès de lui, outre son ambassadeur ordinaire, M. de Massaredo,
un ambassadeur extraordinaire, M. de Frias, et de plus un envoyé
secret, M. Yzquierdo. Aucun d'eux n'avait réussi à pénétrer l'affreux
mystère de son avenir. L'Autriche, regrettant amèrement de n'avoir pas
agi dans l'intervalle des deux batailles d'Eylau et de Friedland,
profondément inquiétée par les signes d'intelligence que l'on
commençait à apercevoir entre les deux empereurs de France et de
Russie, se disait que leur alliance, si naturelle quand la France
était aux prises avec l'Angleterre sur mer, avec l'Allemagne sur
terre, et si redoutable en tout temps pour l'Europe, était peut-être
en ce moment tout à fait conclue, et que les provinces du Danube,
actuellement occupées par les Russes, seraient selon toute probabilité
le prix de la nouvelle union. S'il en était ainsi, les malheurs dont
elle avait été frappée en ce siècle allaient être au comble; car en
quinze ans, dépouillée des Pays-Bas, de l'Italie, du Tyrol, de la
Souabe, rejetée derrière l'Inn, derrière les Alpes Styriennes et
Juliennes, il ne pouvait après tant de malheurs lui en arriver qu'un
plus grand encore, c'était de voir la Russie établie sur le bas du
Danube, la couper de la mer Noire, et l'envelopper à l'orient, tandis
que la France l'enveloppait à l'occident. Aussi, dans toutes les cours
où les représentants de l'Autriche se rencontraient avec les nôtres,
en Espagne, en Italie, en Allemagne, on les voyait inquiets,
soupçonneux, fureteurs, chercher par tous les moyens possibles à
surprendre le secret de Tilsit, ici le marchander à prix d'argent, là
s'efforcer de l'obtenir d'un moment d'abandon, et enfin, quand on
refusait de le leur découvrir, le demander avec une ridicule
indiscrétion. Et tandis qu'ils cherchaient partout à pénétrer les
projets de la nouvelle alliance, sans y avoir réussi, à Constantinople
ils les donnaient pour complétement découverts, disaient aux Turcs que
la France les avait abandonnés, trahis, livrés à la Russie, qu'ils
devaient tourner leurs armes contre les Français, continuer les
hostilités contre les Russes, et se réconcilier avec les Anglais, qui,
ajoutaient-ils, ne seraient pas seuls à les soutenir.

[En marge: La Prusse.]

La Prusse, accablée par son malheur, s'inquiétant peu des conditions
secrètes stipulées à Tilsit, se souciant encore moins de ce que
deviendrait en Orient l'équilibre de l'Europe déjà détruit pour elle
en Occident, ne songeait qu'à obtenir l'évacuation de son territoire,
et à faire réduire les contributions de guerre qui lui avaient été
imposées; car, dans l'épuisement où elle se trouvait, toute somme
donnée à la France était une ressource de moins pour reconstituer son
armée, et réparer un jour ses revers.

[En marge: La Russie.]

[En marge: Efforts de l'empereur Alexandre pour amener la nation russe
à sa nouvelle politique.]

En Russie, le spectacle était tout autre, et on voyait le souverain,
qui avait cherché dans l'alliance française des perspectives de
grandeur propres à le dédommager de ses dernières mésaventures, tenter
de continuels efforts pour amener la cour, l'aristocratie, le peuple,
à ses vues. Mais ayant été seul exposé à Tilsit aux séductions de
Napoléon, il ne pouvait pas obtenir qu'on passât aussi vite que lui
des fureurs de la guerre aux enchantements d'une nouvelle alliance. Il
s'efforçait donc actuellement de persuader à tout le monde, qu'en se
terminant par un rapprochement avec la France, les choses avaient
tourné le mieux possible; que ses derniers ministres en le brouillant
avec cette puissance l'avaient engagé dans une voie funeste, dont il
était sorti avec autant de bonheur que d'habileté; qu'il n'avait dans
tout cela commis qu'une erreur, c'était d'avoir cru à la valeur de
l'armée prussienne et à la loyauté de l'Angleterre, mais qu'il était
bien revenu de cette double illusion; qu'il n'y avait que deux armées
en Europe qui méritassent d'être comptées, l'armée russe et l'armée
française; qu'il était inutile de les faire battre pour servir la
cause d'une puissance perfide et égoïste comme la Grande-Bretagne, et
qu'il valait mieux les unir dans un but commun de paix et de grandeur:
de paix, si le cabinet de Londres voulait enfin se désister de ses
prétentions maritimes; de grandeur, s'il obligeait l'Europe à
continuer encore la même vie de tourments et de sacrifices; que dans
ce cas il fallait que chacun songeât à soi, à ses propres intérêts, et
qu'il était temps que la Russie songeât aux siens. Arrivé à ce point
de ses explications, Alexandre, n'osant dévoiler toutes les espérances
que Napoléon lui avait permis de concevoir, ni surtout avouer
l'existence du traité occulte qu'on s'était promis de tenir
entièrement secret, prenait une attitude mystérieuse mais satisfaite,
laissait entrevoir tout ce qu'il n'osait pas dire, bien qu'il en fût
fort tenté, et, parlant par exemple de la Turquie, déclarait assez
ouvertement qu'on allait signer un armistice avec elle, mais qu'on se
garderait d'évacuer les provinces du Danube, qu'on y était pour
long-temps, et qu'on ne rencontrerait pas de difficulté à Paris au
sujet de cette occupation prolongée.

Ces demi-confidences avaient plutôt excité une curiosité indiscrète et
fâcheuse que gagné les esprits aux idées de l'empereur Alexandre. Il
était du reste fort secondé par M. de Romanzoff, qui savait tout, qui
avait servi Catherine, et hérité de son ambition orientale. Le
ministre comme le souverain répétait qu'il fallait prendre patience,
laisser les événements se dérouler, et qu'on aurait bientôt à donner
la plus satisfaisante explication du revirement de politique opéré à
Tilsit.

[En marge: Dispositions malveillantes de la nation russe à l'égard des
Français.]

[En marge: Accueil que reçoit à Saint-Pétersbourg le général Savary.]

[En marge: Attitude du général Savary à la cour de Russie.]

Mais l'empereur n'était pas toujours écouté et obéi. Le public,
étranger aux secrets de la diplomatie impériale, froissé des dernières
défaites, montrait une attitude triste, et surtout malveillante à
l'égard des Français. Les grands en particulier, se rappelant la
mobilité de la politique russe sous Paul, commençant à croire que
cette mobilité serait la même sous son fils Alexandre, craignaient que
l'intimité avec la France ne présageât bientôt la guerre avec
l'Angleterre, ce qui les alarmait pour leurs revenus, toujours menacés
quand le commerce britannique n'achetait plus leurs produits. Aussi le
général Savary, arrivé à Saint-Pétersbourg peu de temps après la
signature de la paix, y avait-il trouvé l'accueil le plus froid,
excepté auprès de l'empereur Alexandre et de deux ou trois familles
composant la société intime de ce prince. La catastrophe de Vincennes,
que rappelait le général Savary, n'était pas faite assurément pour lui
ramener des coeurs que la politique éloignait; mais la vraie cause de
l'éloignement général était dans le souvenir d'hostilités récentes, de
grandes défaites, sans aucun événement qui pût consoler l'amour-propre
national. L'empereur, parfaitement instruit de cette situation,
cherchait à rendre le séjour de Saint-Pétersbourg supportable,
agréable même au général Savary, le comblait de prévenances,
l'admettait presque tous les jours auprès de lui, l'invitait
fréquemment à sa table, et, dans la crainte des rapports qu'il
pourrait adresser à Napoléon, l'engageait à prendre patience, lui
disant que tout changerait quand les dernières impressions seraient
effacées, et que la France aurait fait quelque chose pour la juste
ambition de la Russie. Il ne savait pas jusqu'à quel point le général
Savary pouvait être initié au secret de Tilsit, et travaillait à le
deviner, pour avoir le plaisir, si le général connaissait ce secret,
de s'entretenir avec lui de ses plus chères préoccupations. L'envoyé
français n'était informé qu'en partie, et avait même l'ordre de
paraître encore moins informé qu'il ne l'était; car Napoléon n'avait
pas voulu que le jeune empereur, s'entretenant sans cesse des objets
qui l'avaient occupé à Tilsit, finît par se confirmer dans ses propres
désirs, et par prendre de simples éventualités pour des réalités
certaines et prochaines. Le général Savary répondait donc avec une
extrême réserve aux insinuations de l'empereur, avec une vive
gratitude à ses aimables prévenances, se montrait content, point
troublé du désagréable accueil de la société russe, et plein de
confiance dans un prompt changement de dispositions. Il avait
d'ailleurs, pour se défendre, suffisamment d'esprit, beaucoup
d'aplomb, et l'immensité de la gloire nationale, qui permettait aux
Français de marcher partout la tête haute.

[En marge: Influence de l'impératrice-mère à Saint-Pétersbourg.]

L'exemple de l'empereur Alexandre, sa volonté fortement exprimée,
avaient ouvert au général Savary quelques-unes des plus importantes
maisons de Saint-Pétersbourg, mais la plupart des grandes familles
continuaient à l'exclure; car Alexandre, maître du pouvoir, ne l'était
cependant pas de la haute société, placée sous une autre influence
que la sienne. Ayant dû à une catastrophe tragique la possession
anticipée du sceptre des czars, ce prince cherchait à dédommager sa
mère, descendue avant le temps au rôle de douairière, en lui laissant
tout l'extérieur du pouvoir suprême. Cette princesse, vertueuse mais
hautaine, se consolait d'avoir perdu avec Paul la moitié de l'empire,
par tout le faste de la représentation impériale, dont son fils
voulait qu'elle fût entourée. Quant à lui, il n'avait point de cour.
N'aimant point l'impératrice son épouse, beauté froide et grave, il se
hâtait après ses repas de sortir de son palais, pour se livrer ou aux
affaires avec les hommes d'État ses confidents, ou à ses plaisirs
auprès d'une dame russe dont il était épris. La cour se réunissait
chez sa mère. C'est là que se faisaient voir les courtisans aimant à
vivre dans la société du souverain, ayant des faveurs à obtenir, ou
des remercîments à adresser pour des faveurs obtenues. Tous venaient
ou solliciter, ou rendre grâce auprès de l'impératrice-mère, comme si
elle eût été l'auteur unique des actes du pouvoir impérial. Alexandre
lui-même s'y montrait avec l'assiduité d'un fils respectueux, soumis,
qui n'aurait pas encore hérité du sceptre paternel. L'impératrice-mère
chérissait tendrement son fils, ne tenait ni ne souffrait aucun propos
qui pût le contrarier, mais donnait cours à ses propres sentiments, en
manifestant à l'égard des Français un éloignement visible. Elle avait
donc accueilli le général Savary avec une froide politesse. Celui-ci
ne s'en était point ému, mais avait adroitement témoigné au fils
qu'aucune de ces circonstances ne lui échappait. Un moment Alexandre,
ne se contenant plus, et craignant que sous ce respect affecté pour sa
mère, un étranger, un aide-de-camp de Napoléon pût ne pas reconnaître
le véritable maître de l'empire, saisit la main du général et lui dit:
Il n'y a de souverain ici que moi. Je respecte ma mère, mais tout le
monde obéira, soyez-en sûr; et en tout cas je rappellerai à qui en
aurait besoin la nature et l'étendue de mon autorité.--Le général
Savary, satisfait d'avoir amené l'empereur à une pareille confidence
en piquant son orgueil impérial, s'arrêta, rassuré sur ses
dispositions, et sur son zèle à maintenir la nouvelle alliance. Du
reste, la cour de l'impératrice-mère se montra bientôt, non pas plus
polie, car elle n'avait jamais cessé de l'être, mais plus
affectueuse.--Attendons, disait sans cesse l'empereur Alexandre au
général Savary, ce que fera l'Angleterre. Sachons quel parti elle va
prendre, alors j'éclaterai, et quand je me serai prononcé, personne ne
résistera.--

On attendait effectivement avec une vive impatience la conduite
qu'allait tenir l'Angleterre. Le traité patent de Tilsit avait été
publié. Chacun voyait bien qu'il ne disait pas tout, et que la
nouvelle intimité avec la France supposait d'autres stipulations
secrètes. Mais enfin, d'après les dispositions patentes de ce traité,
et sans aller au delà, on savait que la Russie servirait de médiatrice
à la France auprès de l'Angleterre, et la France de médiatrice à la
Russie auprès de la Porte. On attendait donc le résultat de cette
double médiation.

[En marge: État de l'Angleterre et situation des partis chez elle.]

Fidèle à ses engagements, l'empereur Alexandre, à peine arrivé à
Saint-Pétersbourg, avait adressé une note au cabinet britannique, pour
lui exprimer le voeu du rétablissement de la paix générale, et lui
offrir sa médiation, dans le but d'amener un rapprochement entre la
France et l'Angleterre. Cette note avait été reçue par l'ambassadeur
britannique à Saint-Pétersbourg, et par le ministre des affaires
étrangères à Londres, avec une froideur qui ne laissait pas beaucoup
d'espérance d'accommodement. Les nouveaux ministres anglais, en effet,
médiocres disciples de M. Pitt, n'étaient guère enclins à la paix.
Leur origine, leurs relations de parti, leur avénement au ministère,
peuvent seuls expliquer la politique qu'ils adoptèrent en cette
circonstance décisive.

On se souvient sans doute que, lorsque M. Pitt rentra en 1806 dans les
conseils de Georges III, après avoir soutenu en commun avec M. Fox une
lutte fort vive contre le ministère Addington, il avait eu ou la
faiblesse, ou l'infidélité, d'y rentrer sans M. Fox d'une part, sans
ses amis les plus anciens de l'autre, tels que MM. Grenville et
Windham. Il était revenu aux affaires avec des hommes nouveaux, qui
avaient peu d'importance politique alors, MM. Canning et Castlereagh.
Cette conduite envers ses amis anciens ou récents, l'avait beaucoup
affaibli dans le parlement, et avait rendu son second ministère peu
brillant. La bataille d'Austerlitz l'avait rendu mortel. À peine M.
Pitt était-il mort, que ses faibles collègues, MM. Canning et
Castlereagh, s'étaient crus incapables de tenir tête à des hommes
tels que MM. Grenville et Windham, vieux collègues délaissés de M.
Pitt, et M. Fox, son illustre et constant rival. Ils s'étaient retirés
devant eux en toute hâte, et on avait vu MM. Grenville et Windham
rentrer au ministère avec M. Fox. Le sage M. Addington, sous le nom de
lord Sydmouth, le célèbre M. Grey, sous le nom de lord Howick,
faisaient partie de ce cabinet, qui était une double transaction entre
les personnes et entre les opinions. M. Sheridan lui-même s'y était
associé en devenant trésorier de la marine. La réapparition de M. Fox
au pouvoir, aussi courte que l'avait été celle de M. Pitt, et terminée
de même par sa mort, n'avait pas assez duré, comme nous l'avons dit
ailleurs, pour amener le rétablissement de la paix. Après les inutiles
négociations de lord Yarmouth et de lord Lauderdale à Paris, Napoléon
avait envahi la Prusse et la Pologne. Le ministère qu'on appelait
Fox-Grenville s'était maintenu après la mort de M. Fox, grâce aux
hommes puissants dont il était encore composé, et au système de
transaction qu'il avait continué de suivre. À l'intérieur on ménageait
les catholiques, à l'extérieur on soutenait la guerre, mais avec une
sorte de prudence, en donnant des subsides aux puissances
continentales, et en ne risquant les troupes anglaises que dans des
expéditions d'un avantage démontré pour la Grande-Bretagne. Les
anciens collègues de M. Pitt, fondus avec les anciens amis de M. Fox,
affectaient de ne plus faire à la France une guerre de principes, mais
d'intérêt. Ils négligeaient ce qui pouvait rappeler la croisade contre
la révolution française, et s'occupaient exclusivement d'étendre dans
toutes les mers les conquêtes de l'Angleterre. Pressés par la Prusse
et la Russie d'envoyer des troupes sur le continent, soit à Stralsund,
soit à Dantzig, pour opérer une diversion sur les derrières de
Napoléon, ils avaient toujours différé, tantôt sous le prétexte de
l'Irlande, qui exigeait des troupes pour la garder, tantôt sous le
prétexte de la flottille de Boulogne, qui n'avait pas cessé d'être
armée, et, pendant ce temps, ils avaient fait des expéditions
lointaines et conçues dans le seul intérêt de l'Angleterre. Ainsi, ils
avaient pris le cap de Bonne-Espérance sur les Hollandais. Du cap de
Bonne-Espérance, ils s'étaient reportés sur les bords de la Plata, et
avaient essayé un coup de main contre Montevideo et Buenos-Ayres.
L'inertie du gouvernement espagnol et la lâcheté de ses commandants
avaient permis aux Anglais de pénétrer dans Buenos-Ayres, et de
s'emparer de cette métropole de l'Amérique du Sud. Mais un Français,
M. de Liniers, passé depuis la guerre d'Amérique au service d'Espagne,
avait rallié les troupes et la population espagnoles, et avait chassé
les Anglais de Buenos-Ayres, après leur avoir imposé une capitulation
affligeante pour leur gloire. À Montevideo également, après être
entrés et sortis, les Anglais avaient été obligés de s'éloigner de la
ville, et ils occupaient quelques îles à l'embouchure de la Plata. La
Méditerranée était devenue aussi le théâtre de leurs expéditions
ambitieuses. Ils avaient, on s'en souvient, forcé les Dardanelles,
sans résultat pour eux, et fait en Égypte une descente, qui, après un
échec devant Rosette et Alexandrie, avait été suivie de leur retraite.
À toutes ces entreprises, les Anglais avaient gagné le Cap, l'île de
Curaçao, et l'animadversion de leurs alliés, qui se disaient
abandonnés.

[En marge: Dissentiment survenu entre Georges III et le ministère
Grenville.]

[En marge: Retraite du ministère Grenville.]

[En marge: Avénement du ministère Canning et Castlereagh.]

Telle était la situation du ministère Grenville lorsque, en mars 1807,
une question se présenta inopinément, qui mit les principes modérés de
ce ministère en opposition avec les principes religieux du vieux
Georges III. Une fois déjà ce prince dévot avait poussé l'entêtement
contre les catholiques d'Irlande jusqu'à se séparer de M. Pitt, plutôt
que d'accorder un commencement d'émancipation. La même cause devait le
séparer des collègues et successeurs de M. Pitt. Les Irlandais
servaient bien dans l'armée anglaise, et dans un moment où la lutte
avec la France prenait un nouveau caractère d'acharnement, il était
politique de satisfaire ces braves militaires, en leur permettant
d'arriver aux mêmes grades que les officiers anglais, et de rattacher
ainsi les catholiques à la couronne d'Angleterre par un premier acte
de justice. Une loi avait donc été projetée en ce sens par le
ministère, et, grâce à l'obscurité de cette loi, obscurité calculée de
la part des ministres qui l'avaient rédigée, Georges III, la
comprenant mal, avait consenti à ce qu'elle fût présentée. Mais à
peine l'avait-elle été que les ennemis du cabinet, qui n'étaient
autres que les personnages secondaires dont M. Pitt s'était entouré
lors de son dernier ministère, avaient par des intrigues secrètes
éveillé les scrupules du vieux roi, et fait parvenir jusqu'à lui des
explications qui donnaient à la loi une gravité dont il ne s'était pas
douté d'abord. Georges III avait alors voulu qu'elle fût retirée.
Lord Grenville, lord Howick (M. Grey), s'étaient résignés avec peine
à cette démarche humiliante, en déclarant au roi que les concessions
qu'on refusait actuellement aux Irlandais, il faudrait les leur
accorder un peu plus tard; à quoi Georges III avait répliqué en
exigeant qu'on lui promît de ne plus rien proposer de semblable à
l'avenir. Devant cette royale exigence, MM. Grenville, Grey, et leurs
collègues s'étaient retirés en mars 1807. Le faible personnel
ministériel qui avait entouré M. Pitt était alors rentré au ministère,
sous la présidence du vieux duc de Portland, ancien whig, qui n'avait
plus aucune signification politique à cause de son grand âge, et qui
n'était appelé que pour conserver au nouveau cabinet quelque apparence
de la politique de transaction. MM. Canning, Castlereagh, Perceval,
membres principaux de ce ministère, étaient poursuivis à juste titre
de la qualification de complaisants du roi, profitant des faiblesses
royales pour se substituer aux hommes les plus considérables et les
plus capables de l'Angleterre. De violentes discussions dans les deux
Chambres les ayant constitués presque en minorité, ils avaient osé
menacer le parlement de dissolution, et avaient fini par le dissoudre,
forts qu'ils étaient de l'appui de Georges III. Les élections avaient
eu lieu en juin 1807, au cri d'_À bas les papistes!_ cri qui trouve
toujours beaucoup d'échos en Angleterre. Secondés par le fanatisme
populaire, qui allait jusqu'à croire que le Pape venait de débarquer
en Irlande, des ministres sans considération, défenseurs d'une
détestable cause, avaient obtenu une majorité considérable. Tels
étaient les hommes qui gouvernaient en ce moment l'Angleterre.

[En marge: Nouvelle politique du ministère Canning-Castlereagh.]

Ces nouveaux venus, à qui la fortune destinait plus tard l'honneur,
qu'ils n'avaient pas mérité, de recueillir le fruit des efforts de M.
Pitt, voulaient naturellement se distinguer de leurs prédécesseurs,
et, ces prédécesseurs ayant cherché à tempérer la politique de M.
Pitt, ils devaient, eux, chercher à l'exagérer. Ils avaient d'abord
pris l'engagement, qu'on leur avait fort amèrement reproché, de ne
rien proposer au roi pour les catholiques; et, quant à la politique
extérieure, ils affectaient un grand zèle pour les alliés de
l'Angleterre, indignement abandonnés, disaient-ils, par MM. Grenville,
Windham, Grey.

Ils s'étaient hâtés de promettre des expéditions sur le continent, et,
bien qu'entrés au ministère en mars, ils eussent pu, en avril, mai et
juin, apporter aux puissances belligérantes d'utiles secours, puisque
Dantzig ne s'était rendu que le 26 mai, ils n'avaient rien fait, soit
incapacité, soit préoccupation des affaires intérieures; préoccupation
qui devait être grande, car ils avaient alors à dissoudre le parlement
et à le convoquer de nouveau. Quoi qu'il en soit, après avoir
rassemblé une flotte considérable aux Dunes, et réuni sur ce point de
nombreuses troupes d'embarquement, leur coopération à la guerre
continentale s'était bornée à l'envoi d'une division anglaise à
Stralsund. La nouvelle de la bataille de Friedland et de la paix de
Tilsit les avait glacés d'effroi, pour leur pays et surtout pour
eux-mêmes; car, après avoir critiqué avec une extrême vivacité
l'inaction de leurs prédécesseurs, ils étaient exposés à s'entendre
reprocher bien plus justement leur inertie pendant les trois mois
décisifs d'avril, mai et juin 1807. Il fallait donc à tout prix tenter
quelque entreprise qui frappât l'opinion publique, qui fît tomber le
reproche d'inaction, qui, utile ou inutile, humaine ou barbare, fût
assez spécieuse, assez éclatante, pour occuper les esprits mécontents
et alarmés.

[En marge: Motifs qui font naître le projet d'une expédition contre
Copenhague.]

Dans cette situation, ils résolurent une entreprise qui a long-temps
retenti dans le monde comme un attentat envers l'humanité, entreprise
non-seulement odieuse, mais très-mal calculée au point de vue de
l'intérêt britannique. Cette entreprise n'était autre que la fameuse
expédition contre le Danemark, imaginée pour le violenter, et pour
l'obliger à se prononcer en faveur de l'Angleterre. Tristes imitateurs
de M. Pitt, les ministres anglais voulaient renouveler contre
Copenhague le coup d'éclat au moyen duquel l'Angleterre avait en 1801
dissous la coalition des neutres. Mais lorsque le ministère Addington,
alors inspiré par M. Pitt, avait frappé Copenhague en 1801, c'était
pour rompre une coalition dont le Danemark faisait publiquement
partie; c'était un acte de guerre opposé à un acte de guerre; c'était
une opération téméraire mais habile dans sa témérité, cruelle dans ses
moyens mais nécessaire. En 1807 au contraire, il n'y avait ni
prétexte, ni justice, ni habileté à attaquer le Danemark. Cet État,
scrupuleusement neutre, avait apporté un soin extrême à maintenir sa
neutralité. Il avait, par une malheureuse habitude de prendre plus de
précautions contre la France que contre l'Angleterre, placé toute son
armée le long du Holstein, s'exposant, comme on l'avait vu à Lubeck, à
une collision avec les troupes françaises, plutôt que de laisser
franchir la ligne de ses frontières. Sa diplomatie avait agi comme son
armée, et il avait toujours manifesté à l'égard de la France une
susceptibilité ombrageuse. Dans le moment même il ne venait pas, ainsi
que le prétendirent mensongèrement les ministres anglais, de traiter
avec la Russie et la France, et de stipuler son adhésion à la nouvelle
coalition continentale. Loin de là, il venait de protester encore une
fois de son désir de conserver la neutralité, bien que Napoléon lui
fît déclarer avec ménagement, mais avec résolution, que lorsque
l'Angleterre se serait expliquée relativement à la médiation russe, il
faudrait enfin prendre un parti, et se prononcer pour ou contre les
oppresseurs des mers. Si les ministres anglais avaient en cette
circonstance agi habilement, ils auraient laissé à Napoléon le rôle
odieux de contraindre le Danemark à se prononcer, et envoyé une flotte
dans le Cattégat; puis, les Français approchant, ils auraient secouru
Copenhague, et seraient devenus, en secourant cette capitale, les
maîtres légitimes de la marine danoise, des deux Belts et du Sund. À
une époque où l'Europe, déjà lasse de souffrir pour la querelle de la
France et de l'Angleterre, était disposée à juger sévèrement celui des
deux adversaires qui aggraverait les maux de la guerre, cette conduite
amicale et secourable pour le Danemark était la seule à suivre. La
conduite contraire donnait le Danemark à Napoléon, épargnait à
celui-ci l'embarras d'exercer lui-même une contrainte tyrannique, et
l'enlèvement de quelques carcasses de vaisseaux sans un matelot
n'était pour les Anglais qu'un acte infructueux de pillage, acte
d'autant plus impolitique et odieux qu'on ne pouvait le consommer que
par un moyen abominable, celui de bombarder une population de femmes,
d'enfants et de vieillards.

Supposez que des ministres éclairés, placés dans une position simple,
eussent alors dirigé la politique de l'Angleterre, le choix n'eût pas
été douteux, et la conduite qui aurait consisté à aider le Danemark
dans sa résistance contre Napoléon, eût certainement prévalu. Mais MM.
Canning, Castlereagh, Perceval étaient, avec plus ou moins de talent
oratoire, des politiques médiocres, et des ministres plus préoccupés
de leur intérêt que de celui de leur pays. Ils crurent qu'une
répétition du coup d'éclat de 1801 leur était actuellement nécessaire,
et ils se montrèrent en ceci tristement imitateurs de la politique de
M. Pitt, et qui dit imitateur dit corrupteur, car tout imitateur
corrompt ce qu'il imite en l'exagérant.

[En marge: Préparatifs de l'expédition de Copenhague.]

À peine avait-on la nouvelle de la paix de Tilsit, que le cabinet
anglais, alléguant faussement la connaissance acquise par des
communications secrètes, d'une stipulation qui tendait, disait-il, à
soumettre le Danemark à la coalition continentale, résolut d'envoyer
une puissante expédition devant Copenhague, pour s'emparer de la
flotte danoise, sous prétexte qu'enlever à Napoléon les ressources
maritimes du Danemark, n'était de la part de l'Angleterre qu'un acte
de légitime défense. Cette résolution prise, le cabinet anglais donna
immédiatement les ordres nécessaires. Déjà les troupes et la flotte
étaient prêtes aux dunes, et il ne restait qu'à mettre à la voile.
Depuis l'échec essuyé devant Constantinople, il était établi dans les
conseils de l'amirauté que toute expédition maritime devait être
entreprise avec des troupes de débarquement. Conformément à cette
opinion, on avait réuni 20 mille hommes aux dunes, lesquels, joints
aux troupes anglaises envoyées à Stralsund, allaient former une armée
de 27 à 28 mille hommes, sous les murs de Copenhague. Les procédés
devaient être dignes du but. Profitant de ce que le Danemark avait
toutes ses troupes, non dans les îles de Seeland et de Fionie, mais
sur la frontière du Holstein, on voulait jeter une division navale
dans les deux Belts, intercepter ces passages, empêcher ainsi que
l'armée danoise ne revint au secours de Copenhague, puis débarquer
vingt mille hommes autour de cette capitale, l'investir, la sommer,
et, si elle refusait de se rendre, la bombarder jusqu'à la détruire.
Ce plan d'attaque fondé sur le défaut de préparatifs du côté de la
mer, et sur la réunion de toutes les forces danoises du côté de la
terre, était la complète démonstration de la bonne foi du Danemark, et
de l'indigne mauvaise foi du cabinet britannique. Sir Home Popham,
fort compromis dans l'insuccès de la tentative sur Buenos-Ayres, et
fort impatient de se réhabiliter, avait beaucoup contribué à la
conception du plan, et contribua beaucoup aussi à son exécution.

[En marge: Réponse évasive dans la forme, négative dans le fond, à
l'offre de la médiation russe.]

C'est dans ces circonstances que parvinrent à Londres l'offre de la
médiation russe et la proposition de traiter d'un rapprochement avec
la France. On était beaucoup trop engagé dans un système d'hostilités
acharnées, beaucoup trop alléché par l'espérance d'une expédition
éclatante, pour écouter aucune proposition pacifique. On résolut donc
de faire une réponse évasive, hypocritement calculée, qui, sans
interdire tout rapprochement ultérieur, laissât pour le moment la
liberté de continuer l'entreprise commencée. En conséquence, on
adressa à la Russie une note, dans laquelle, parodiant l'ancien
langage de M. Pitt, on disait comme lui qu'on était tout prêt à la
paix, mais qu'elle avait toujours manqué par la mauvaise foi de la
France, et que, ne voulant pas, après tant de négociations
infructueuses, donner dans un nouveau piége, on désirait savoir sur
quelles bases la Russie devenue médiatrice avait mission de traiter.
C'était une réponse dilatoire, mais dont les actes postérieurs
allaient fournir une interprétation cruellement négative.

[En marge: Départ de la flotte anglaise.]

[En marge: Division navale détachée dans les deux Belts pour empêcher
l'armée danoise de venir au secours de Copenhague.]

[En marge: Sommation adressée par M. Jackson au prince régent de
Danemark.]

[En marge: Noble réponse du prince de Danemark.]

[En marge: Moyens de défense réunis autour de Copenhague.]

L'amiral Gambier, commandant la flotte anglaise, et le
lieutenant-général Cathcart, commandant les troupes de débarquement,
mirent à la voile en plusieurs divisions, vers les derniers jours de
juillet. L'expédition partie des divers ports de la Manche se
composait de 25 vaisseaux de ligne, 40 frégates, 377 bâtiments de
transport. Elle portait environ 20 mille hommes, et devait en trouver
7 ou 8 mille revenant de Stralsund. La flotte de guerre précédait la
flotte de transport, afin d'envelopper l'île de Seeland, et d'empêcher
le retour des troupes danoises vers Copenhague. Cette flotte était le
1er août dans le Cattégat, le 3 à l'entrée du Sund. Avant de s'engager
dans le Sund, l'amiral Gambier avait détaché, sous le commodore Keats,
une division de frégates et de bricks, avec quelques vaisseaux de
soixante-quatorze tirant peu d'eau pour envahir les deux Belts, et y
établir une croisière qui ne permît pas le passage d'un seul homme de
la terre ferme dans l'île de Fionie, et de l'île de Fionie dans celle
de Seeland. Cette précaution prise, la flotte franchit le Sund sans
résistance, parce que le Danemark ne savait rien, et que la Suède
savait tout. Elle jeta l'ancre dans la rade d'Elseneur, près de la
forteresse de Kronenbourg restée silencieuse, et elle dépêcha un agent
anglais pour adresser une sommation au prince royal de Danemark, alors
régent du royaume. L'agent choisi était digne de la mission. C'était
M. Jackson, qui avait été autrefois chargé d'affaires en France, avant
l'arrivée de lord Whitworth à Paris, mais qu'on n'avait pas pu y
laisser, à cause du mauvais esprit qu'il manifestait en toute
occasion. Il ne rencontra pas le prince royal à Copenhague, et alla le
chercher à Kiel, dans le Holstein, résidence qu'occupait en ce moment
la famille royale. Introduit auprès du régent, il allégua de
prétendues stipulations secrètes, en vertu desquelles le Danemark
devait, disait-on, de gré ou de force, faire partie d'une coalition
continentale contre l'Angleterre; il donna comme raison d'agir la
nécessité où se trouvait le cabinet britannique de prendre ses
précautions pour que les forces navales du Danemark et le passage du
Sund ne tombassent pas au pouvoir des Français, et en conséquence il
demanda, au nom de son gouvernement, qu'on livrât à l'armée anglaise
la forteresse de Kronenbourg qui commande le Sund, le port de
Copenhague, et enfin la flotte elle-même, promettant de garder le
tout en dépôt, pour le compte du Danemark, qui serait remis en
possession de ce qu'on allait lui enlever, dès que le danger serait
passé. M. Jackson assura que le Danemark ne perdrait rien, que l'on se
conduirait chez lui en auxiliaires et en amis, que les troupes
britanniques payeraient tout ce qu'elles consommeraient.--Et avec
quoi, répondit le prince indigné, payeriez-vous notre honneur perdu,
si nous adhérions à cette infâme proposition?....--Le prince
continuant, et opposant à cette perfide agression la conduite loyale
du Danemark, qui n'avait pris aucune précaution contre les Anglais,
qui les avait toutes prises contre les Français, ce dont on abusait
pour le surprendre, M. Jackson répondit à cette juste indignation avec
une insolente familiarité, disant que la guerre était la guerre, qu'il
fallait se résigner à ses nécessités, et céder au plus fort quand on
était le plus faible. Le prince congédia l'agent anglais avec des
paroles fort dures, et lui déclara qu'il allait se transporter à
Copenhague, pour y remplir ses devoirs de prince et de citoyen danois.
Il s'y rendit en effet, annonça par une proclamation les dangers dont
le pays était menacé, adressa un appel patriotique à la population, et
prescrivit toutes les mesures que le temps et l'investissement inopiné
de l'île de Seeland permettaient de prendre, investissement qui était
déjà devenu si étroit que le prince avait eu lui-même la plus grande
difficulté à traverser les deux Belts. Malheureusement les moyens de
défense étaient loin de répondre aux besoins à Copenhague, car il y
avait à peine 5 mille hommes de troupes dans la ville, dont 3 mille
de troupes de ligne, 2 mille de milice assez bien organisée. On y
ajouta une garde civique de trois à quatre mille bourgeois et
étudiants. On embossa comme en 1801 tout ce qu'on avait de vieux
vaisseaux, en dehors des passes, de manière à couvrir la ville du côté
de la mer, avec des batteries flottantes. On abrita soigneusement dans
l'intérieur des bassins la flotte, objet de la prédilection et de
l'orgueil des Danois; et enfin, du côté de terre, on éleva des
ouvrages à la hâte, car on savait que les Anglais amenaient une armée
de débarquement, et de toutes parts on mit en batterie la grosse
artillerie dont les arsenaux danois étaient abondamment pourvus. Mais
si de tels moyens suffisaient à empêcher une prise d'assaut, ils
étaient loin de suffire contre le danger d'un bombardement. Il aurait
fallu, pour tenir l'ennemi à une distance qui rendit tout bombardement
impossible, ou des ouvrages extérieurs que le Danemark, comptant sur
la position insulaire de sa capitale, n'avait jamais songé à
construire, ou une armée de ligne que sa loyauté l'avait porté à
placer sur sa frontière de terre. Quoi qu'il en soit, le prince, après
avoir fait les dispositions que comportait l'urgence des
circonstances, laissa un brave militaire, le général Peymann, pour
commander la ville de Copenhague, avec ordre de se défendre jusqu'à la
dernière extrémité. Comme il existait dans l'étendue même de l'île de
Seeland, et par conséquent en dedans des Belts, une population assez
nombreuse qui pouvait fournir quelques mille hommes de milice, il
ordonna au général Castenskiod de réunir cette milice en toute hâte,
et de l'introduire s'il était possible dans Copenhague, avant
l'investissement de cette ville. Quant à lui, il sortit de la place,
et courut de sa personne dans le Holstein, pour rassembler l'armée
disséminée sur la frontière, et la conduire au secours de la capitale,
si on parvenait à franchir les Belts.

[En marge: Débarquement des Anglais au nord et au sud de Copenhague.]

[En marge: Dispositions des Anglais pour incendier Copenhague.]

Pendant ce temps l'envoyé anglais ayant rejoint la flotte, prescrivit
à la légation anglaise de sortir de Copenhague, et donna à l'amiral
Gambier ainsi qu'au général Cathcart le signal de l'exécution
épouvantable préparée contre une cité dont tout le crime consistait
dans la possession d'une flotte que les ministres anglais avaient
besoin de conquérir pour relever leur situation dans le parlement. Les
pourparlers avec le gouvernement danois, la nécessité de laisser
arriver la flotte de transport, partie plus tard que la flotte de
guerre, l'attente d'un vent favorable, avaient retardé jusqu'au 15
août les opérations de l'amiral Gambier. Le 16 il prit terre sur un
point de la côte appelé Webeck, à quelques lieues au nord de
Copenhague, et y débarqua environ 20 mille hommes, la plupart
Allemands au service de l'Angleterre. La division des troupes de
Stralsund devait débarquer au midi vers Kioge. Rassurés par la
présence dans les Belts de la division de bâtiments légers du
commodore Keats, ils commencèrent en sécurité leur criminelle
entreprise. Les Anglais savaient bien qu'ils ne parviendraient pas,
même avec 30 mille hommes, à emporter d'assaut une place où se
trouvaient de 8 à 9 mille défenseurs, dont 5 mille de troupes réglées,
et une population de marins fort braves. Mais ils comptaient sur les
moyens de destruction dont ils pouvaient disposer, grâce à l'immense
quantité de grosse artillerie transportée sur leurs vaisseaux. Ils
avaient même, pour être plus assurés du succès, amené avec eux le
colonel Congrève, qui devait faire pour la première fois l'essai de
ses formidables fusées. En conséquence leur opération ne consista
point en travaux réguliers d'approche, mais dans l'établissement
solide et bien protégé de quelques batteries incendiaires. Il régnait
autour de Copenhague une espèce de lac de forme allongée, qui
embrassait presque toute la portion de l'enceinte du côté de terre.
Ils prirent position derrière ce lac, et s'y retranchèrent. Couverts
ainsi du côté de la place contre les sorties des assiégés, ils
cherchèrent à se couvrir du côté de la campagne par une seconde ligne
de contrevallation, afin de tenir en respect soit les milices de la
Seeland, réunies sous le général Castenskiod, soit les troupes
régulières elles-mêmes, s'il en était quelques-unes qui pussent
repasser les Belts. Après s'être solidement établis ils commencèrent à
construire leurs batteries incendiaires, s'abstenant d'en faire usage
avant qu'elles fussent complétement armées, et en état d'ouvrir un feu
destructeur. Pendant qu'ils travaillaient ainsi, leur flotte s'était
approchée du côté de la mer, et des escarmouches fort vives avaient
lieu sur les deux éléments entre les assiégés et les assiégeants. Une
flottille danoise, armée à la hâte, disputait avec avantage à la
flottille anglaise les passes étroites par lesquelles on peut
approcher de Copenhague, tandis que les troupes de ligne, enfermées
dans la ville, exécutaient des sorties fréquentes contre les troupes
du général Cathcart. N'ayant malheureusement que deux points d'attaque
à choisir, aux deux extrémités du lac qui les séparait de l'ennemi,
les Danois trouvaient, quand ils essayaient des sorties, la totalité
des forces anglaises réunies sur ces deux points, et n'étaient pas
assez nombreux pour y forcer les lignes des assiégeants. Chaque fois
ils étaient obligés de reculer, après avoir tué quelques hommes, et en
avoir perdu beaucoup plus qu'ils n'en avaient tué, à cause du
désavantage de la position.

[En marge: Reddition de Stralsund, et translation de toutes les forces
anglaises devant Copenhague.]

Les Anglais attendaient, pour en finir, l'arrivée de la seconde
division qui était devant Stralsund. Les Suédois, excités par eux,
ayant repris les hostilités, le maréchal Brune venait d'entreprendre
le siége de cette place avec 38 mille hommes de troupes, et tout le
matériel de siége dont la prise de Dantzig, la cessation des
hostilités devant Colberg, Marienbourg et Graudenz, avaient rendu
l'usage à l'armée française. Le maréchal Brune était accompagné du
général du génie Chasseloup, le même qui avait tant contribué à la
prise de Dantzig. Cet habile officier, possédant cette fois tous les
moyens dont la réunion n'avait été que successive devant la place de
Dantzig, s'était promis de faire du siége de Stralsund un modèle de
précision, de vigueur et de promptitude. Il avait préparé trois
attaques, mais avec la résolution de ne rendre sérieuse que l'une des
trois, celle qui, dirigée vers la porte de Knieper au nord, pouvait
amener la destruction de la flotte suédoise. Ayant ouvert la tranchée
sur tous les points à la fois, malgré les feux de la place, il avait
en quelques jours établi et armé ses batteries, et commencé une
attaque si terrible, que le général ennemi, quoiqu'il eût 15 mille
Suédois et 7 à 8 mille Anglais, soit dans la place, soit dans l'île de
Rugen, s'était vu contraint d'envoyer un parlementaire, et de livrer
Stralsund le 21 août.

Pendant ce siége, conduit par les Français avec une bravoure et une
habileté dignes d'admiration, le général Cathcart avait attiré à lui
la division des troupes anglaises chargée de coopérer avec les
Suédois. Il venait de la débarquer à Kioge, et dès ce moment il avait
tellement enfermé la ville de Copenhague dans une double ligne de
contrevallation, qu'il était en mesure de détruire cette ville
infortunée sans avoir à craindre les effets de son désespoir. Rien
n'est plus légitime qu'un siége. Rien n'est plus barbare qu'un
bombardement, quand l'une de ces nécessités impérieuses de guerre qui
justifient tout, ne le rend pas excusable. Et quelle nécessité pour
justifier l'atroce exécution préparée par les Anglais, que celle de
piller une flotte et un arsenal réputé fort riche!

[En marge: Bombardement de Copenhague pendant trois jours et trois
nuits.]

[En marge: Capitulation de Copenhague, enlèvement de la flotte, et
pillage de l'arsenal.]

Néanmoins le 1er septembre le général Cathcart, ayant en batterie 68
bouches à feu, dont 48 mortiers et obusiers, somma Copenhague, dans un
langage dont la feinte humanité ne pouvait tromper personne. Il
demandait qu'on lui livrât le port, l'arsenal et la flotte, menaçant,
si on les refusait, d'incendier la ville, et ajoutant à sa sommation
de vives instances pour qu'on le dispensât d'employer des moyens qui
répugnaient, disait-il, à son coeur. Le général Peymann ayant répondu
négativement, le 2 septembre au soir, un feu épouvantable d'obus, de
bombes, de fusées à la Congrève, éclata sur la malheureuse capitale du
Danemark. Les barbares auteurs de cette entreprise n'avaient pas même
l'excuse de leur propre danger, car ils étaient couverts de manière à
ne pas perdre un seul homme. Après avoir continué cette cruauté
pendant toute la nuit du 2 septembre et une partie de la journée du 3,
le général anglais suspendit le feu pour voir si la place se rendrait.
L'incendie s'était déclaré dans divers quartiers; des centaines de
malheureux avaient péri; plusieurs grands édifices étaient en flammes;
la population valide, employée à verser les eaux de la Baltique sur
les quartiers incendiés, était exténuée de fatigue. Le général
Peymann, le coeur déchiré par ce spectacle, gardait un morne silence,
attendant pour se rendre que l'humanité fit taire l'honneur.
Insensibles à tant de maux, les Anglais recommencèrent à tirer le 3 au
soir, soutinrent leur feu toute la nuit, toute la journée du
lendemain, sauf une courte interruption, et persistèrent dans cette
barbarie jusqu'au 5 au matin. Il n'était pas possible de laisser plus
long-temps exposée à de tels ravages une population de cent mille
âmes. Près de deux mille individus, hommes, femmes, enfants,
vieillards, avaient succombé. Une moitié de la ville était en flammes;
les plus belles églises étaient en ruines; le feu avait atteint
l'arsenal. Le général Peymann blessé, ne résistant pas aux scènes
horribles qu'il avait sous les yeux, céda enfin aux menaces d'une
destruction totale, que renouvelait le général anglais, et livra
Copenhague à ses barbares conquérants. La capitulation fut signée le
7. Elle accordait aux Anglais la forteresse de Kronenbourg, la ville
de Copenhague et l'arsenal, avec faculté de les occuper pendant six
semaines, temps jugé nécessaire pour équiper la flotte danoise, et
l'emmener en Angleterre. Cette flotte était livrée à l'amiral Gambier,
sous condition de la restituer à la paix.

Cette capitulation signée, les Anglais entrèrent à Copenhague, et
leurs marins se précipitèrent dans l'arsenal. Aucun spectacle, depuis
leur entrée à Toulon, n'était comparable à celui qu'ils offrirent en
cette occasion. En présence d'une population au désespoir, qui voyait
ses habitations ravagées, qui comptait dans son sein des milliers de
victimes, mortes ou mourantes, qui, outre ses malheurs privés, sentait
vivement les malheurs publics, car la perte de la marine danoise
semblait à chacun la ruine de sa propre existence, en présence de
cette population désolée, les matelots anglais, descendus en grand
nombre à terre, se ruèrent sur l'arsenal avec une brutalité inouïe.
L'usage anglais d'accorder aux marins une grande part de la valeur des
prises, ajoutant à leur haine contre toutes les marines européennes le
stimulant de l'avidité personnelle, officiers et matelots déployèrent
une ardeur, une activité extraordinaires à mettre à flot tout ce que
Copenhague renfermait de bâtiments en état de naviguer. On y comptait
seize vaisseaux de ligne, une vingtaine de bricks et frégates capables
de servir, avec le gréement déposé dans des magasins fort bien tenus.
En quelques jours ces quarante et quelques bâtiments étaient gréés,
équipés, et sortis des bassins. Le zèle destructeur des marins
anglais ne se borna pas à cet enlèvement. Il y avait deux vaisseaux en
construction, ils les démolirent. Tout ce qui se trouvait dans
l'arsenal de bois, de munitions navales, fut transporté à bord de
l'escadre danoise ou de l'escadre anglaise. Ils prirent jusqu'aux
outils des ouvriers, et détruisirent tout ce qu'ils ne purent enlever.
Une moitié des équipages anglais fut ensuite placée à bord des
vaisseaux danois pour les manoeuvrer, et l'expédition entière, tant la
flotte conquérante que la flotte conquise, sortit des passes, ayant
soin de rembarquer à la hâte l'armée qu'elle avait mise à terre,
laquelle ne se croyait plus en sûreté dans une ville qu'elle avait
ensanglantée, et à l'approche des Français qui allaient arriver en
toute hâte pour venger un tel attentat. En passant devant Webeck,
Kronenbourg, et tous les points de la côte, cet immense armement naval
recueillit les troupes anglaises, puis il fit voile vers les côtes
d'Angleterre.

[En marge: Sensation produite en Europe par l'attentat commis sur
Copenhague.]

Il serait impossible d'exprimer la sensation que produisit en Europe
l'acte inouï que venait de se permettre, non pas la nation anglaise,
qui blâma sévèrement cet acte, mais le ministère de MM. Canning et
Castlereagh. L'indignation fut générale tant chez les amis de la
France, peu nombreux alors, car elle avait trop de succès pour avoir
beaucoup d'amis, que chez ses ennemis les plus décidés. Il n'existait
pas une nation plus estimée que la nation danoise. Sage, modeste,
laborieuse, appliquée à son commerce sans chercher à nuire à celui
d'autrui, s'attachant à maintenir scrupuleusement sa neutralité au
milieu d'une guerre acharnée, et, quoique inoffensive, sachant, comme
en 1801, se dévouer héroïquement au principe de cette neutralité qui
formait toute sa politique, elle était, comme les Suisses, comme les
Hollandais, l'une de ces nations qui rachètent la faiblesse numérique
par la force morale, et savent conquérir le respect universel. La
surprise dont elle venait d'être la victime faisait encore plus
éclater sa bonne foi, car elle périssait pour n'avoir pris aucune
précaution contre l'Angleterre, et pour en avoir trop pris contre la
France. Ce ne fut donc qu'un sentiment et qu'un cri dans toute
l'Europe. Auparavant on disait que personne ne pouvait reposer
tranquille à côté du conquérant redoutable enfanté par la révolution
française. Maintenant on disait que l'Angleterre était tout aussi
tyrannique sur mer que Napoléon sur terre, qu'elle était perfide
autant qu'il était violent, et qu'entre les deux il n'y avait ni
sécurité ni repos pour aucune nation. C'était là le langage de nos
ennemis, c'était le langage de Berlin et de Vienne. Mais chez nos
amis, et chez les hommes impartiaux, on reconnaissait que la France
avait bien raison de vouloir réunir toutes les nations contre un
despotisme maritime intolérable, despotisme qui une fois établi serait
invincible, n'admettrait de pavillon que le pavillon anglais, ne
souffrirait de trafic que celui des produits anglais, et finirait par
fixer à sa volonté le prix des marchandises ou exotiques ou
manufacturées. Il fallait donc s'entendre pour tenir tête à
l'Angleterre, pour lui arracher le sceptre des mers, et l'obliger à
rendre au monde le repos dont il était, à cause d'elle, privé depuis
quinze années.

[En marge: Avantage moral que procurait à Napoléon l'indigne conduite
de l'Angleterre.]

Il est certain que rien, excepté la paix, n'était plus souhaitable
pour Napoléon qu'un événement pareil. Il n'avait plus désormais à
violenter le Danemark, qui allait, au contraire, se jeter dans ses
bras, l'aider à fermer le Sund, et lui fournir, ce qui valait mieux
que quelques carcasses de vaisseaux, des matelots excellents, propres
à armer les innombrables bâtiments que la France avait sur ses
chantiers. Il pouvait pousser les armées russes sur la Suède, pousser
les armées de l'Espagne sur le Portugal; il pouvait même exiger à
Vienne l'exclusion des Anglais des côtes de l'Adriatique; il pouvait
enfin tout demander à Saint-Pétersbourg, car Alexandre, après ce qui
venait de se passer à Copenhague, ne devait plus rencontrer dans
l'opinion des Russes de résistance à sa politique. Si Napoléon, en ce
moment, profitait de la faute de l'Angleterre, sans en commettre une
égale, il était dans une position unique; il devenait moralement aussi
fort par les torts de son ennemi, qu'il l'était matériellement par ses
propres armées. En effet, l'inconvénient de son système, de vaincre la
mer par la terre, était sauvé, car la violence faite aux puissances
continentales pour les obliger à concourir à ses desseins, se trouvait
désormais expliquée et justifiée. S'il fermait les ports des villes
anséatiques, de la Hollande, de la France, du Portugal, de l'Espagne,
de l'Italie; s'il condamnait les peuples à se passer de sucre et de
café, à substituer à ces produits des tropiques des imitations
européennes, coûteuses et fort imparfaites; s'il violentait tous les
goûts après avoir violenté tous les intérêts, il avait dans le crime
de Copenhague une excuse complète et éclatante. Mais, nous le
répétons, il fallait laisser l'Angleterre faillir seule, et ne pas
faillir soi-même aussi gravement: chose difficile, car, dans une lutte
acharnée, les fautes s'enchaînent, et il est rare que les torts de
l'un ne soient promptement balancés ou surpassés par les torts de
l'autre.

Napoléon sentit bien l'avantage que lui donnait la conduite de
l'Angleterre, et, s'il perdit une espérance d'accommodement, espérance
qui n'était pas grande à ses yeux, il vit se préparer tout à coup un
concours de moyens, un ensemble d'efforts, qui lui promettaient une
paix dont les conditions compenseraient le retard. Aussi ne
manqua-t-il pas de déchaîner les journaux de France, et ceux dont il
disposait hors de France, contre l'acte abominable qui venait
d'indigner l'Europe. Ses armées, ses flottes, tout fut, de
Fontainebleau même, et du milieu des plaisirs de cette résidence,
préparé pour une lutte plus vaste, plus terrible encore que celle qui
épouvantait le monde depuis tant d'années.

[En marge: Jugement sévère porté même en Angleterre contre l'acte de
Copenhague.]

Du reste, Napoléon n'avait aucun effort à faire pour imprimer à
l'opinion de l'Europe l'impulsion qu'il lui convenait de lui donner.
En Angleterre même, l'attentat commis sur la ville de Copenhague fut
jugé avec la plus extrême sévérité. Dans ce pays grand et moral, il se
trouva, malgré un ministère indigne, malgré un parlement abaissé,
malgré la passion du peuple pour les succès de la marine nationale, il
se trouva des gens éclairés, honnêtes, impartiaux, qui flétrirent
l'acte inouï qu'on s'était permis envers une puissance inoffensive et
désarmée. MM. Grenville, Windham, Addington, Grey, Sheridan et
d'autres encore, se prononcèrent avec véhémence contre cet acte
odieux, qui n'était, suivant eux, que la parodie inique et funeste de
celui de 1801; car le Danemark, en 1801, faisait partie d'une
coalition hostile à l'Angleterre, et le moyen employé pour le réduire
était le plus légitime de tous, une bataille navale. En 1807 au
contraire, ce même Danemark était en paix, tout occupé de défendre sa
neutralité contre la France, désarmé du côté de l'Angleterre, et le
moyen de le réduire était un atroce bombardement contre une population
inoffensive. Le résultat était, au lieu de dissoudre une coalition de
neutres, d'enchaîner étroitement le Danemark à la France, d'épargner à
celle-ci l'odieux d'une contrainte générale exercée sur le continent,
de prendre cet odieux pour soi, de se fermer le Sund; car les Danois
allaient le fermer de leur côté, et les Suédois allaient être forcés
de le fermer du leur. Enfin, pour compenser d'aussi déplorables
conséquences, on avait à alléguer le pillage d'un arsenal,
l'enlèvement d'une flotte, fort vieille, et dont quatre vaisseaux
seulement méritaient les frais du radoub. Telles furent les attaques
dirigées contre M. Canning avec une véhémence méritée, et il y
répondit avec une intrépidité dans le mensonge, qui n'est pas de
nature à honorer sa mémoire, relevée d'ailleurs par sa conduite
postérieure. Pour toute excuse il ne cessa de répéter qu'on avait
obtenu le secret des négociations de Tilsit, et que ce secret
justifiait l'expédition de Copenhague. À quoi on répliquait avec
raison, en demandant à connaître non pas l'auteur de la divulgation,
que la feinte générosité du cabinet britannique refusait de nommer,
mais la substance même de ce qu'il avait révélé. Or, sur ce point, le
cabinet n'articulait que des réponses confuses et embarrassées, et ne
pouvait en fournir d'autres; car s'il était vrai qu'à Tilsit (ce que
le cabinet britannique ne savait que très-vaguement) la Russie et la
France se fussent promis d'unir leurs efforts pour contraindre le
continent à se coaliser contre l'Angleterre, ce n'était qu'après une
offre de paix à des conditions modérées; c'était de plus à l'insu du
cabinet de Copenhague, qui n'était pas complice de ce projet. Il y
avait donc dans la conduite tenue à l'égard du Danemark iniquité sous
le rapport de la morale, et ineptie sous le rapport de la politique;
car le vrai moyen d'avoir avec soi cette puissance neutre, d'avoir sa
flotte, ses matelots et le Sund, c'était de la secourir, en laissant à
Napoléon le soin de la violenter.

[En marge: Efforts du cabinet britannique pour faire approuver à
Vienne et à Saint-Pétersbourg la violence commise contre le Danemark.]

Cependant, malgré la réprobation dont les honnêtes gens d'Angleterre
frappèrent l'expédition de Copenhague, un parlement asservi aux
préjugés anti-catholiques de la couronne, et à la politique outrée
de M. Pitt, donna gain de cause aux ministres, mais non sans laisser
voir l'embarras qu'il éprouvait. Il prit en effet la forme d'un
ajournement, en déclarant qu'on jugerait l'acte plus tard, quand les
ministres pourraient dire ce qu'ils étaient obligés de taire dans le
moment. Mais toute idée de paix fut à jamais éloignée. Le cabinet
britannique, ne se dissimulant pas la fâcheuse impression produite
en Europe par ses dernières violences, s'occupa de rétablir son
crédit auprès des deux principales cours du continent, celles de
Vienne et de Saint-Pétersbourg. Il envoya à Vienne lord Pembroke, à
Saint-Pétersbourg le général Wilson, pour porter quelques-unes de
ces propositions qu'on aime mieux communiquer de vive voix que par
écrit. Voici quelles étaient ces propositions.

[En marge: L'Angleterre se montre disposée à flatter l'ambition de la
Russie pour la détacher de la France.]

À la satisfaction apparente que l'empereur Alexandre semblait avoir
rapportée d'une guerre signalée cependant par des revers, aux
demi-confidences qu'il avait faites, et qui toutes donnaient à
entendre qu'on verrait sortir de grands résultats de l'alliance avec
la France, à la persistance qu'il mettait à occuper la Moldavie et la
Valachie, il était évident pour les hommes doués de quelque sagacité,
que la France, afin d'amener la Russie à ses vues, lui avait fait la
promesse de grands avantages en Orient, et qu'elle avait
singulièrement flatté son ambition de ce côté. Le cabinet britannique
se décida donc sans hésiter aux sacrifices que la circonstance lui
paraissait commander; et, quoiqu'il affectât sans cesse de défendre
l'intégrité de l'empire ottoman, il pensa qu'il valait mieux donner
soi-même la Valachie et la Moldavie à la Russie, que de les lui
laisser donner par Napoléon. En conséquence, M. Wilson, militaire et
diplomate, personnage hardi et spirituel, trop peu important alors
pour qu'on craignît de le désavouer au besoin, fut chargé de porter à
Saint-Pétersbourg les paroles les plus séduisantes pour l'empereur
Alexandre. Il n'avait aucuns pouvoirs ostensibles; mais M. Canning
s'entretenant avec M. d'Alopeus, ministre de Russie, lui déclara qu'on
pouvait ajouter foi à ce que dirait M. Wilson. Lord Pembroke, envoyé
extraordinairement en Autriche malgré la présence de M. Adair, fut
chargé de démontrer à la cour de Vienne la nécessité de bien vivre
avec la Russie, et de se résigner dès lors à tous les sacrifices que
cette politique pourrait entraîner. Il ne s'agissait effectivement de
rien moins que de disposer l'Autriche à voir de sang-froid la Moldavie
et la Valachie devenir la propriété des Russes.

Lord Gower, ambassadeur en Russie, et M. Wilson, qu'on lui avait
envoyé pour le seconder, s'efforcèrent de persuader au cabinet russe
qu'il ne fallait pas trouver mauvais ce qu'on avait fait à Copenhague,
qu'on avait tout simplement tâché d'enlever des moyens de nuire à
l'ennemi commun de l'Europe; qu'il fallait s'en réjouir au lieu de
s'en irriter; que l'on comptait sur la Russie pour ramener le Danemark
à une plus juste appréciation des derniers événements, et que, quant à
sa flotte, on la lui rendrait plus tard, s'il voulait se rattacher à
la bonne cause; que du reste, sans prétendre s'instituer juge de la
nouvelle politique adoptée par la Russie, on était certain qu'elle
reviendrait bientôt à son ancienne politique, comme à la seule qui fût
bonne; qu'on ne chercherait pas à la mettre de nouveau en guerre avec
la France, dans un moment où elle avait tant besoin de repos pour se
refaire; qu'on verrait même avec plaisir tout agrandissement de son
territoire et de sa puissance; car il n'y avait qu'une sorte
d'agrandissement fâcheux, qu'il fallût empêcher par tous les moyens,
c'était l'agrandissement de la France; mais que si la Russie désirait
la Moldavie et la Valachie, on consentirait à ce qu'elle en fit
l'acquisition, pourvu que ce ne fût point par suite d'un partage des
provinces turques avec l'empereur Napoléon.

[En marge: Vives explications entre lord Gower et le cabinet russe.]

Les plus compromettantes de ces paroles, celles qu'on ne voulait
hasarder qu'avec faculté de les retirer au besoin, furent dites par M.
Wilson à M. de Romanzoff, qui les rapporta un instant après au général
Savary. Les autres furent dites par lord Gower lui-même avec une
arrogance qui n'était pas de nature à détruire ce qu'elles avaient
d'étrange. Cette manière si leste d'expliquer l'expédition de
Copenhague, cette commission donnée à la Russie de justifier
l'Angleterre auprès du Danemark, étaient à l'égard du cabinet russe
une familiarité des plus offensantes. L'empereur de Russie la
ressentit vivement, et voulut qu'on accueillît avec la plus grande
hauteur les ouvertures de l'Angleterre. À la proposition de justifier
à Copenhague l'enlèvement de la flotte danoise, il fit répondre par
une demande formelle d'explications sur ce même sujet, et il exigea de
lord Gower qu'il se prononçât sur-le-champ, et d'une manière
catégorique, sur la proposition de médiation que le cabinet russe
avait adressée au cabinet britannique. Lord Gower, si honorablement
connu depuis sous le nom de lord Granville, sembla sortir en cette
occasion de son indolence accoutumée, insista impérieusement pour
qu'on lui fît connaître le secret des négociations de Tilsit, et
prétendit que, tant qu'on ne dirait pas ce qu'on avait fait dans cette
célèbre entrevue, l'Angleterre se croirait dispensée de toute
explication sur ce qu'elle avait fait à Copenhague. Pour ce qui était
de la médiation russe, lord Gower, pressé définitivement de déclarer
s'il consentait ou non à l'accepter, répondit fièrement que non.

[En marge: Rupture des relations entre la Russie et l'Angleterre.]

Telle fut l'issue des explications avec lord Gower. Quant aux
ouvertures dont le soin était laissé à M. Wilson, M. de Romanzoff les
accueillit légèrement, comme paroles sans importance, et congédia M.
Wilson lui-même, sans paraître comprendre ce que celui-ci avait voulu
dire. Il l'avait cependant bien compris, ainsi qu'on va bientôt le
voir.

[En marge: Passion secrète d'Alexandre et de M. de Romanzoff pour
l'acquisition des provinces du Danube.]

[En marge: Cette passion les décide définitivement en faveur de la
politique française.]

M. de Romanzoff, ancien ministre de Catherine, conservant un reflet de
la gloire de cette princesse, héritier de sa vaste ambition, grand
personnage à tous les titres, était devenu dans ces circonstances le
confident intime d'Alexandre et de tous ses rêves. Ministre du
commerce, il allait être nommé ministre des affaires étrangères; et
Alexandre, cherchant un ambassadeur qui pût convenir à Paris, n'avait
pas voulu l'y envoyer, bien qu'aucune qualité ne lui manquât pour un
tel poste, uniquement pour le garder auprès de sa personne. Le jeune
souverain et son vieux ministre désiraient avec ardeur les provinces
du Danube. La Finlande, acquisition immédiatement plus souhaitable,
car c'était le nécessaire, tandis que les provinces du Danube
n'étaient que le superflu, ne les touchait pas à beaucoup près autant.
La Moldavie, la Valachie menaient à Constantinople, et c'était là ce
qui les séduisait. Aussi les auraient-ils acceptées n'importe de
quelle main, et, dans l'impatience de leurs désirs, ils ne
conservaient de leur jugement que ce qu'il en fallait pour apprécier
le donateur le plus capable de donner vite et solidement. Napoléon
avait à cet égard toute leur préférence. De qui, en effet, pouvait-on
à cette époque recevoir quelque chose, et quelque chose de
considérable, si ce n'était de Napoléon? Prendre du territoire dans
une partie quelconque du continent européen, sans son assentiment,
c'était la guerre avec lui, et la guerre avec lui, en quelque nombre
qu'on l'eût faite jusqu'ici, n'avait réussi à personne. En supposant
même qu'on pût former de nouveau une coalition générale, c'était une
perspective peu engageante que des batailles telles qu'Austerlitz,
Iéna, Friedland; et à cette époque, dans l'état de l'armée française,
toute rencontre avec elle devait avoir les mêmes conséquences.
D'ailleurs si l'Angleterre, répandant çà et là de légères amorces,
avait montré au sujet des provinces du Danube une humeur facile,
pouvait-on se flatter que l'Autriche témoignât les mêmes dispositions?
N'avait-on pas à Saint-Pétersbourg son ambassadeur, M. de Merfeld, qui
demandait tous les jours, et tout haut, à tout le monde, le secret des
négociations de Tilsit, et qui disait que si la Moldavie et la
Valachie étaient le prix de la nouvelle alliance, il fallait se
préparer à détruire jusqu'au dernier Autrichien, avant que d'obtenir
le consentement de la cour de Vienne? On ne devait donc pas espérer
qu'une coalition se formât pour assurer un tel don à la Russie. Ce
don, fait malgré l'Autriche, ne pouvait venir que de l'homme qui
l'avait toujours vaincue depuis quinze ans, c'est-à-dire de Napoléon;
et, l'empereur de Russie d'accord avec celui de France, personne en
Europe n'oserait s'élever contre ce qu'ils auraient résolu en commun.

Il fallait donc persister dans ce qu'on avait entrepris à Tilsit, et
obtenir de Napoléon, en sachant lui plaire, la réalisation des
espérances auxquelles il s'était prêté si complaisamment sur les bords
du Niémen. Le prix qu'il mettrait à tout ce qu'on attendait de lui
était facile à entrevoir. Si la guerre continuait, il essaierait en
Italie, en Portugal, peut-être même en Espagne, de nouvelles
entreprises. Il y avait là des Bourbons, qui devaient faire avec sa
dynastie un contraste choquant, insupportable pour lui. Il n'en avait
rien dit à Tilsit, ni ailleurs, à qui que ce fût; néanmoins, si la
paix était encore ajournée, il était aisé de prévoir qu'il ne
s'arrêterait pas dans son activité, qu'il poursuivrait à l'Occident
cette oeuvre de renouvellement, qui consistait à détrôner les royautés
composant les alliances ou la parenté de l'ancienne maison de Bourbon.
Mais la Russie n'était nullement intéressée à empêcher les entreprises
de ce genre. Peu importait en effet à la Russie qu'un Bourbon ou un
Bonaparte régnât à Naples, à Florence, à Milan, à Madrid. Les idées
qui s'introduisaient à la suite des dynasties nouvelles créées par
Napoléon, ne menaçaient pas encore l'autorité des czars. Quant à
l'influence de la France, la Russie n'avait pas à en regretter
l'agrandissement, si cette influence était employée à faciliter la
marche des armées moscovites vers Constantinople. L'empereur Alexandre
ne devait donc pas s'inquiéter de ce que Napoléon serait tenté
d'entreprendre au midi et à l'occident de l'Europe, et en s'y prêtant
il avait toute raison d'espérer que Napoléon lui laisserait
entreprendre en Orient ce qu'il voudrait. Napoléon pouvait
condescendre plus ou moins aux désirs d'Alexandre, permettre qu'il
s'avançât jusqu'au Danube, jusqu'au pied des Balkans, ou jusqu'au
Bosphore même; mais le moins qu'il pût accorder, c'était la Valachie
et la Moldavie. Tout ce que Napoléon avait dit à ce sujet, ou du moins
tout ce qu'Alexandre croyait avoir entendu, semblait n'offrir aucun
doute. Alexandre ruminant jour et nuit ses souvenirs de Tilsit, M. de
Romanzoff ruminant ce qu'Alexandre lui en avait raconté, s'étaient
habitués à considérer la Moldavie et la Valachie comme le moindre des
dons qu'ils pussent espérer. Ils en étaient même arrivés, à force de
compter sur ce don, à une sorte de satiété anticipée, et déjà ils
commençaient à concevoir de nouveaux désirs. Malheureusement ils ne
s'étaient pas bornés à cette jouissance intime et secrète de leurs
futures conquêtes, ils avaient voulu en faire part à beaucoup de
confidents, aux uns pour répandre leur satisfaction intérieure, aux
autres pour se justifier du brusque revirement de la politique russe.
Ils avaient ainsi communiqué autour d'eux la conviction que la
Moldavie et la Valachie étaient le prix assuré de la nouvelle
alliance, et ils avaient pour en souhaiter la possession, outre la
passion de les posséder, le besoin de ne pas passer pour dupes.

Les derniers événements ne firent donc que confirmer Alexandre et M.
de Romanzoff dans la politique adoptée à Tilsit. Puisque la médiation
tournait à la guerre, il fallait tirer de la guerre tout ce que
Napoléon avait promis d'en faire sortir; seulement, pour le lier
davantage, on devait se prêter à ce qu'il désirerait. Il allait
demander évidemment qu'on expulsât la légation anglaise et la légation
suédoise, qu'on marchât sur la Finlande pour obliger la Suède à fermer
le Sund. Il fallait le satisfaire sur tous ces points, pour qu'il
consentît à laisser les troupes russes en Valachie et en Moldavie.
Chose singulière, marcher en Finlande aurait dû être pour la Russie le
premier de ses voeux, car c'était le premier de ses intérêts[13].
Pourtant, l'imagination du jeune empereur et celle de son vieux
ministre avaient tellement pris les routes de l'Orient, que marcher
sur la Finlande était, de leur part, un vrai sacrifice, qu'ils
faisaient uniquement pour obtenir qu'on les souffrît à Bucharest et à
Yassy.

[Note 13: Les historiens font trop souvent penser et parler les
personnages historiques, sans avoir aucun moyen de connaître ni leurs
pensées ni leurs discours. Je ne me permets ici de rapporter les
pensées les plus secrètes et les conversations les plus intimes de
l'empereur Alexandre, que parce que je puis m'appuyer, pour le faire,
sur des documents d'une authenticité irréfragable. J'ai dit, dans une
note du tome VII, livre XXVII, qu'il existait au Louvre une suite
d'entretiens des généraux Savary et Caulaincourt avec l'empereur
Alexandre et avec M. de Romanzoff, entretiens de tous les jours, d'une
familiarité et d'une intimité telles, que je n'oserais les reproduire
en entier, car Alexandre racontait jusqu'à ses plaisirs aux deux
envoyés français; que ces entretiens, écrits au moment même où ils
venaient d'avoir lieu, rapportés avec une fidélité minutieuse, par
demandes et par réponses, peignaient avec une vérité frappante ce qui
se passait jour par jour dans l'esprit de l'empereur et de son
ministre. Aux instances, aux agitations mal dissimulées de l'un et de
l'autre, il est impossible de ne pas discerner clairement ce qu'ils
pensaient. D'autres documents authentiques et secrets, tels, par
exemple, que la correspondance personnelle de Napoléon et d'Alexandre,
complètent cet ensemble de preuves, et me permettent de donner comme
certains les détails que je fournis dans cette partie de mon récit.]

[En marge: Changements opérés dans la composition du cabinet russe.]

[En marge: Choix de M. de Tolstoy pour l'ambassade de Paris.]

L'empereur Alexandre avait alors au département des affaires
étrangères un ministre insignifiant, sans passions, sans idées,
confident désagréable pour parler d'objets qui le laissaient tout à
fait froid: c'était M. de Budberg. Alexandre le congédia, et réalisa
son projet de confier les affaires étrangères à M. de Romanzoff
lui-même. Il restait dans le cabinet l'un des membres de la petite
société occulte qui avait long-temps gouverné l'empire, le prince de
Kotschoubey. C'était le moins jeune et le plus réservé d'entre eux.
Mais c'était un témoin du passé, juge incommode du présent; et
d'ailleurs MM. de Czartoryski, de Nowosiltzoff, avec lesquels il
vivait, ne dissimulaient guère leur improbation touchant la nouvelle
marche des choses. On ne pouvait conserver près de soi des critiques
aussi fâcheux, et il fallait de plus leur donner un signe de
mécontentement. Le ministère de l'intérieur fut donc retiré à M. de
Kotschoubey. M. de Labanoff, l'un des personnages qui avaient figuré à
Tilsit, fut appelé au ministère de la guerre, l'amiral Tchitchakoff à
la marine. M. de Nowosiltzoff reçut l'invitation de voyager. Le prince
de Czartoryski, ami trop particulier du souverain pour qu'à son égard
l'amitié ne fit pas oublier la politique, vit redoubler le silence
affecté que l'empereur gardait avec lui relativement aux affaires de
l'empire. Enfin, on fit choix pour l'ambassade de Paris du personnage
qui semblait le plus propre à y réussir. Alexandre aurait voulu y
envoyer, comme nous venons de le dire, M. de Romanzoff lui-même, mais
il aimait mieux le retenir auprès de sa personne. Il avait, comme
grand maréchal du palais, un seigneur russe qui lui était dévoué,
c'était M. de Tolstoy, et ce seigneur avait pour frère le général de
Tolstoy, militaire distingué par l'esprit et par les services.
Alexandre pensa que ce dernier, par fidélité à son maître, ne
chercherait pas à se rendre désagréable en France, comme M. de Markoff
avait pris à tâche de le faire; que, par ambition, il serait charmé
d'attacher son nom à une politique d'agrandissement, et que, par état,
il saurait se plaire auprès d'une cour militaire, lui plaire à son
tour, et la suivre partout dans ses mouvements rapides. On se réserva
du reste de sonder Napoléon à ce sujet, et de lui soumettre le choix
du général comte de Tolstoy, avant de le nommer définitivement.

[En marge: Entretien d'Alexandre avec le général Savary.]

Le général Savary n'avait pas cessé d'être à Saint-Pétersbourg entouré
des soins d'Alexandre, et de la froide politesse de la haute société
russe. Bien qu'il ne sût pas d'abord tout ce qu'on s'était dit à
Tilsit, et qu'il ne l'eût appris que par une communication postérieure
de Napoléon, qui avait voulu l'informer pour prévenir de sa part des
fautes d'ignorance, il avait promptement deviné le secret des coeurs,
et aperçu que la Russie ferait tout ce qu'on voudrait, moyennant
l'abandon d'une ou deux provinces, non pas au Nord, mais à l'Orient.
Sans engager Napoléon plus qu'il ne fallait, sans sortir de son rôle,
il avait cherché à se rendre agréable à Saint-Pétersbourg, et il y
avait réussi en flattant avec prudence les passions du souverain.
Aussi, à peine les événements de Copenhague étaient-ils connus, à
peine les vives explications avec lord Gower avaient-elles eu lieu,
qu'Alexandre et M. de Romanzoff appelèrent le général Savary, et,
avec le langage qui convenait à chacun d'eux, lui firent part des
résolutions du cabinet russe.--Vous le savez, dit Alexandre au
général, dans plusieurs entretiens fort longs, nos efforts pour la
paix aboutissent à la guerre. Je m'y attendais; mais, je l'avoue, je
ne m'attendais ni à l'expédition de Copenhague, ni à l'arrogance du
cabinet britannique. Mon parti est pris, et je suis prêt à tenir mes
engagements. Dans mon entrevue avec l'empereur Napoléon, nous avions
calculé que, si la guerre devait continuer, je serais amené à me
prononcer en décembre; et je désirais que ce ne fût pas avant, pour
n'avoir la guerre avec les Anglais qu'après la clôture de la Baltique.
Peu importe, je me prononcerai tout de suite. Dites à votre maître
que, s'il le désire, je vais renvoyer lord Gower. Cronstadt est armé,
et si les Anglais veulent s'y essayer, ils verront qu'avoir affaire
aux Russes est autre chose que d'avoir affaire à des Turcs ou à des
Espagnols. Cependant je ne déciderai rien sans un courrier de Paris,
car il ne faut pas nous hasarder à contrarier les calculs de Napoléon.
D'ailleurs je voudrais, avant de rompre, que mes flottes fussent
rentrées dans les ports russes. Quoi qu'il en soit, je suis
entièrement disposé à tenir la conduite qui conviendra le mieux à
votre maître. Qu'il m'envoie même, si cela lui convient, une note
toute rédigée, et je la ferai remettre à lord Gower en même temps que
des passe-ports. Quant à la Suède, je ne suis pas en mesure, et je
demande le temps de réorganiser mes régiments fort maltraités par la
dernière guerre, et fort éloignés de la Finlande, attendu qu'il faut
les ramener du sud au nord de l'empire. En outre sur ce théâtre mon
armée ne me suffit pas. Dans les bas-fonds des golfes du Nord on se
sert beaucoup de flottilles à rames. Les Suédois en ont une
très-nombreuse; la mienne n'est pas encore équipée, et je ne veux pas
m'exposer à un échec de la part d'un si petit État. Dites donc à votre
maître qu'aussitôt mes moyens préparés, j'accablerai la Suède, qu'il
me faut attendre décembre ou janvier; mais qu'à l'égard des Anglais,
je suis prêt à me prononcer immédiatement. Je suis même d'avis que
nous ne nous bornions pas là, et que nous exigions de l'Autriche son
adhésion, volontaire ou forcée, à la coalition continentale. En ceci
encore je suis disposé à recevoir, pour l'envoyer à Vienne, une note
rédigée à Paris, car il n'y a pas de demi-alliance; il faut agir en
toutes choses dans un parfait accord. Je désire que mon intimité avec
Napoléon soit entière, et c'est dans cette vue que j'ai choisi M. de
Tolstoy. Je ne possède pas, comme votre maître, une abondance d'hommes
éminents en tous genres. M. de Markoff avait de l'esprit, et cependant
il a tout brouillé. J'ai préféré M. de Tolstoy à tout autre, parce
qu'il appartient à une famille qui m'est dévouée, parce qu'il est
militaire, parce qu'il pourra monter à cheval, et suivre votre
Empereur à la chasse, à la guerre, partout où il faudra. S'il ne
convient pas, qu'on m'avertisse, et j'en enverrai un autre, tant j'ai
à coeur de prévenir le moindre nuage. On n'essaiera certainement pas
de nous faire battre de sitôt; mais on dira à Napoléon que je suis
faible, changeant, entouré de ses ennemis, qu'il n'y a pas à compter
sur moi. On me dira que Napoléon est insatiable, qu'il veut tout pour
lui, rien pour les autres, qu'il est aussi rusé que violent, qu'il me
promet beaucoup, qu'il n'accordera rien; qu'il me ménage aujourd'hui,
mais que lorsqu'il aura tiré de moi ce qu'il en souhaite, il me
frappera à mon tour, et que, séparé de mes alliés que j'aurai laissé
détruire, il faudra me résigner au même sort. Je ne le crois point.
J'ai vu Napoléon, je me flatte de lui avoir inspiré une partie des
sentiments qu'il m'a inspirés à moi-même, et je suis certain qu'il est
sincère. Mais lorsqu'on est loin, et qu'on ne peut pas se voir, les
défiances sont promptes à naître. Qu'au premier doute, à la première
impression pénible, il m'écrive, ou me fasse dire un mot par vous, ou
par l'homme de confiance qu'il aura choisi, et tout s'expliquera. Pour
moi je lui promets une franchise entière, et j'en attends une
semblable de sa part. Oh! si je pouvais le voir comme à Tilsit, tous
les jours, à toute heure! quel entretien que le sien! quel esprit!
quel génie! combien je gagnerais à vivre souvent auprès de lui! que de
choses il m'a enseignées en quelques jours! Mais nous sommes si loin!
cependant j'espère le visiter bientôt. Au printemps j'irai à Paris, et
je pourrai l'admirer dans son Conseil d'État, au milieu de ses
troupes, partout enfin où il se montre si grand! Mais d'ici là il faut
essayer de nous entendre par intermédiaire, et rendre la confiance
aussi complète que possible. Pour moi, j'y fais ce que je puis; mais
je n'exerce pas ici l'ascendant que Napoléon exerce à Paris. Vous le
voyez, ce pays a été surpris par le changement un peu brusque qui
s'est opéré. Il craint les maux que l'Angleterre peut causer à son
commerce, il vous en veut de vos victoires. Ce sont des intérêts qu'il
faut satisfaire, des sentiments qu'il faut apaiser. Envoyez-nous ici
des négociants français, achetez nos munitions navales et nos denrées;
nous achèterons en retour vos produits parisiens: le commerce rétabli
fera cesser les inquiétudes que les hautes classes ont conçues pour
leurs revenus. Aidez-moi surtout à vous conquérir la nation tout
entière, en faisant quelque chose pour la juste ambition de la Russie.
Ces misérables Turcs, qui égorgent aujourd'hui vos partisans, qui font
voler les têtes de quiconque est réputé ami des Français (c'est ce qui
avait lieu dans le moment à Constantinople, grâce aux suggestions de
l'Autriche et de l'Angleterre), ces misérables Turcs ne me valent pas,
et il me semble que, mis dans la balance avec moi, vous ne devez pas
trouver qu'ils pèsent d'un poids égal. Votre maître, sans doute, vous
a parlé de ce qui s'est passé à Tilsit....--Ici l'empereur se montra
curieux et inquiet. Il était impatient de s'ouvrir avec le général
Savary sur le sujet qui l'intéressait le plus, et en même temps il
craignait de commettre une indiscrétion en s'épanchant avec quelqu'un
qui n'aurait pas connu le secret des choses. Il avait cependant un
nouveau motif de s'expliquer avec le représentant de Napoléon. Un
armistice venait d'être signé entre les Turcs et les Russes par suite
de la médiation française, armistice qui stipulait la restitution des
vaisseaux pris aux Turcs par l'amiral Siniavin, l'interdiction de
toute hostilité avant le printemps, et enfin l'évacuation des bords du
Danube. Au fond il n'y avait que cette dernière condition qui touchât
l'empereur Alexandre, mais il n'en voulait pas convenir, et il se
plaignait d'une manière générale de l'armistice qu'il imputait à
l'intervention peu amicale du ministre de France.--Je ne pensais pas,
dit-il au général Savary, aux provinces du Danube; c'est votre
Empereur qui, en recevant la nouvelle de la chute de Selim, s'est
écrié à Tilsit: _On ne peut rien faire avec ces barbares! la
Providence me dégage envers eux; arrangeons-nous à leurs dépens!...._
Je suis entré dans cette voie, poursuivit l'empereur Alexandre, et M.
de Romanzoff avec moi. La nation nous y a suivis, et ce n'est pas trop
d'un notable avantage de ce côté pour la rendre favorable à la France.
La Finlande, où vous me pressez de marcher, est un désert, dont la
possession ne sourit à personne, qu'il faut de plus enlever à un
ancien allié, à un parent, par une sorte de défection qui blesse la
délicatesse nationale, et qui fournit des prétextes aux ennemis de
l'alliance. Nous devons donc chercher ailleurs des raisons spécieuses
de notre brusque revirement. Dites tout cela à l'empereur Napoléon;
persuadez-lui bien que je suis beaucoup moins animé du désir de
posséder une province de plus, que du désir de rendre solide, agréable
à ma nation, une alliance de laquelle j'attends de grandes choses...
Ah! répéta l'empereur, si je pouvais aller à Paris en ce moment, tout
s'arrangerait en quelques instants d'entretien; mais je ne le puis pas
avant le mois de mars.--En proférant ces dernières paroles, l'empereur
Alexandre questionnait le général Savary avec une insistance inquiète,
pour savoir s'il n'avait rien reçu de Napoléon, s'il n'avait pas la
confidence de ses projets, de ses résolutions à l'égard de l'Orient et
de l'Occident.

Le général Savary mit un art infini à ne pas décourager l'empereur
Alexandre, lui dit avec raison qu'il ne pouvait pas savoir encore ce
que la continuation de la guerre allait provoquer de grandes pensées
chez l'empereur Napoléon, mais que certainement il ferait tout pour
contenter son puissant allié. M. de Romanzoff fut encore plus
explicite que son souverain, raconta au général Savary les ouvertures
du général Wilson, l'effet qu'elles avaient produit sur l'empereur
Alexandre, l'empressement de ce prince à saisir cette occasion de
prouver sa fidélité à la France, en ne voulant tenir que de sa main ce
qu'il pourrait tenir de la main de l'Angleterre. Il lui exprima plus
vivement que jamais la résolution de se déclarer contre l'Angleterre
et la Suède, contre l'Autriche même, s'il en était besoin, afin
d'amener cette dernière puissance à la politique de Tilsit. C'est
ainsi que, dans le langage du jour (car on s'en crée un pour chaque
circonstance), on qualifiait le système de tolérance qu'on s'était
réciproquement promis les uns aux autres, pour les entreprises qu'on
serait tenté de faire chacun de son côté. Mais M. de Romanzoff
ajoutait qu'il fallait que la Russie obtînt l'équivalent de tout ce
qu'elle était disposée à permettre, ne fût-ce que pour rendre la
nouvelle alliance populaire et durable. Recevant dans ce moment des
dépêches de Constantinople qui annonçaient de nouveaux désordres, M.
de Romanzoff dit en souriant au général Savary, qu'il voyait bien que
c'en était fait du vieil empire ottoman, et que, sans que l'empereur
Alexandre s'en mêlât, l'empereur Napoléon serait bientôt obligé
d'annoncer lui-même, dans le _Moniteur_, l'ouverture de la succession
des sultans, pour que _les héritiers naturels eussent à se présenter_.

Tandis que tout était prodigué au général Savary, les instances, les
caresses, les épanchements, les cadeaux même, l'empereur Alexandre,
sans en rien dire, fit donner à son armée l'ordre de ne point évacuer
les provinces du Danube, sous prétexte que l'armistice ne pouvait être
ratifié tel qu'il était. Lui et son ministre répétèrent qu'il fallait
les laisser tranquilles au sujet des Turcs, ne pas exiger que les
Russes s'abaissassent devant des barbares, s'occuper le plus tôt
possible d'un arrangement territorial en Orient, s'envoyer des
ambassadeurs de confiance, et surtout diriger sur Saint-Pétersbourg
des acheteurs français, pour remplacer les acheteurs anglais.
Alexandre demanda spécialement deux choses: d'abord, l'autorisation de
faire élever en France les cadets appelés à servir dans la marine
russe, lesquels étaient ordinairement élevés en Angleterre, où ils
contractaient un fâcheux esprit; ensuite la faculté d'acheter dans les
manufactures françaises des fusils pour remplacer ceux des soldats
russes, qui étaient de mauvaise qualité; ajoutant que, les deux armées
étant destinées maintenant à servir la même cause, elles pouvaient
échanger leurs armes. Il accompagna ces paroles gracieuses d'un
magnifique présent de fourrures pour l'empereur Napoléon, en disant
qu'il voulait _être son marchand de fourrures_, et répéta qu'il
attendait M. de Tolstoy pour le faire partir dès qu'on l'aurait
définitivement agréé à Paris.

[En marge: Sentiments qu'éprouve Napoléon en apprenant les
dispositions de la Russie, et le prix auquel on peut acheter son
dévouement.]

[En marge: Efforts du général Sébastiani pour dissuader Napoléon de
tout projet d'alliance avec la Russie, fondée sur le partage de
l'Empire turc.]

En apprenant ces détails, fidèlement rapportés par le général Savary,
Napoléon fut à la fois satisfait et embarrassé, car il vit bien qu'il
pouvait disposer à son gré de l'empereur Alexandre et de son ministre
principal; mais il avait réfléchi froidement depuis Tilsit, et il
commençait à penser que c'était chose grave que de laisser faire un
nouveau pas vers Constantinople au gigantesque empire de
Pierre-le-Grand, empire dont la croissance depuis un siècle était si
rapide qu'elle avait de quoi épouvanter le monde. Le général
Sébastiani de son côté lui écrivait de Constantinople que les Russes y
étaient abhorrés; que si les Turcs avaient la moindre espérance de
trouver un appui auprès de la France, ils se jetteraient eux-mêmes
dans ses bras, et qu'au lieu d'avoir à les combattre pour les forcer à
devenir sujets de la Russie, il suffirait peut-être d'un léger secours
pour les aider à devenir sujets de la France; que toutes les parties
de l'empire propres par leur situation à devenir françaises, se
donneraient spontanément à nous; que, dans ce cas, c'est avec
l'Autriche et non avec la Russie qu'il faudrait chercher à s'entendre;
que l'accord avec l'Autriche serait bien plus facile et plus
avantageux, soit qu'on voulût partager, soit qu'on voulût conserver
l'empire ottoman; car si on le partageait, elle demanderait moins,
toujours satisfaite que la Russie n'eût rien sur les bords du Danube;
et, si on se décidait à le conserver, elle se tiendrait pour si
heureuse d'une telle résolution qu'on aurait son concours avec de
très-faibles sacrifices. Ces diverses idées, qui avaient toutes leur
côté spécieux, s'étaient succédé et alternativement combattues dans
l'esprit de Napoléon, dont l'activité ne reposait jamais, et il ne
voulait pas être trop pressé de prendre un parti sur un sujet aussi
important. Dans un système d'ambition modérée, refuser des
satisfactions à l'ambition russe, eût été fort sage. Mais avec ce
qu'on avait entrepris, avec ce qu'on allait entreprendre encore,
c'était ajouter à la témérité de la politique française que de
s'engager dans de nouveaux événements, sans s'attacher complétement la
Russie, par un sacrifice en Orient.

[En marge: Napoléon cherche à ajourner les idées de partage à l'égard
de la Turquie, et s'efforce de pousser l'ambition de la Russie vers la
Finlande.]

Napoléon imagina de satisfaire l'ambition moscovite, non vers
l'Orient, où elle était vivement attirée, mais vers le Nord, où elle
l'était fort peu, et de lui livrer la Finlande, sous prétexte de la
pousser sur la Suède. C'est beaucoup, se disait-il, qu'une conquête
telle que celle de la Finlande, et l'empereur Alexandre doit y trouver
pour l'opinion russe une première satisfaction, qui lui donnera le
temps d'en attendre d'autres. C'était beaucoup en effet que la
Finlande, surtout en considérant les véritables intérêts européens;
car si la Russie, en prenant la Moldavie et la Valachie, faisait vers
les Dardanelles un progrès alarmant pour l'Europe, elle en faisait un
non moins inquiétant vers le Sund, en s'appropriant la Finlande.
Malheureusement, tandis qu'elle obtenait ainsi une extension
regrettable pour l'indépendance future de l'Europe, elle recevait un
présent presque sans prix à ses yeux. Napoléon donnait beaucoup en
réalité, fort peu en apparence; et c'est le contraire qu'il aurait
fallu qu'il fît, pour acheter au meilleur marché possible la nouvelle
alliance qui allait devenir le fondement de toutes ses entreprises
ultérieures. Il se flatta donc de contenter la Russie avec la
Finlande; et quant aux provinces du Danube, il résolut d'ajourner
toute décision à leur égard, sans détruire toutefois les espérances
qu'il avait besoin d'entretenir.

[En marge: Choix de M. de Caulaincourt pour ambassadeur en Russie.]

Il avait eu, lui aussi, beaucoup de peine à trouver un ambassadeur qui
pût convenir à Saint-Pétersbourg, et il avait fini par choisir M. de
Caulaincourt, actuellement grand écuyer, militaire de profession,
homme droit, sensé, digne, très-injustement compromis dans l'affaire
du duc d'Enghien (ce que Napoléon regardait presque comme une
convenance pour l'ambassade de Russie); mais très-propre à imposer au
jeune empereur, à le suivre partout, et à dissimuler par sa droiture
même ce qu'aurait d'un peu artificieux une mission dont le but était
de ne pas tenir tout ce qu'on laissait espérer. Napoléon instruisit M.
de Caulaincourt de ce qui s'était passé à Tilsit, lui avoua qu'en
s'efforçant de contenter l'empereur Alexandre il ne voulait cependant
pas lui faire des concessions trop dangereuses pour l'Europe, et lui
recommanda de ne rien négliger pour conserver une alliance sur
laquelle devait reposer désormais toute sa politique. Il plaça à sa
suite quelques-uns des jeunes gens les plus distingués de sa cour, et
lui alloua la somme de huit cent mille francs par an, afin qu'il pût
représenter dignement le grand Empire.

[En marge: Réponse de Napoléon à l'empereur Alexandre.]

Il écrivit en même temps à l'empereur Alexandre pour le remercier de
ses présents, et lui en offrir de magnifiques en retour (c'étaient des
porcelaines de Sèvres de la plus grande beauté); pour lui demander
instamment de l'aider à ramener la paix, en forçant l'Angleterre à la
subir; pour le prier de renvoyer à l'instant même de Saint-Pétersbourg
les ambassadeurs d'Angleterre et de Suède; pour le prévenir qu'une
armée française allait occuper le Danemark, en vertu d'un traité
d'alliance conclu avec la cour de Copenhague, et le presser de faire
marcher une armée russe en Suède, afin que le Sund fût ainsi fermé des
deux côtés; pour lui donner de nouveau son adhésion expresse à la
conquête de la Finlande; pour lui annoncer les démarches qu'il faisait
auprès de l'Autriche, afin de la décider à adhérer à la politique de
Tilsit, et lui annoncer aussi l'entrée d'armées nombreuses dans la
péninsule espagnole, dans le but de la fermer définitivement aux
Anglais; pour lui dire enfin qu'il était étranger à la rédaction de
l'armistice avec la Porte, qu'il le désapprouvait (ce qui emportait
l'approbation tacite de l'occupation prolongée des provinces du
Danube), et que, quant au maintien ou au partage de l'empire ottoman,
cette question était si grave, si intéressante dans le présent et
l'avenir, qu'il avait besoin d'y penser mûrement; qu'il ne pouvait en
traiter par écrit, et que c'était avec M. de Tolstoy qu'il se
proposait de l'approfondir; qu'il la réservait à cet ambassadeur, et
que c'était même afin de l'attendre qu'il avait retardé son départ
pour l'Italie, où il était cependant pressé de se rendre.
Unissons-nous, disait Napoléon à Alexandre, et _nous accomplirons les
plus grandes choses des temps modernes_.--Napoléon manda en outre à
l'empereur et à M. de Romanzoff, que le ministre Decrès allait acheter
vingt millions de munitions navales dans les ports de la Russie, que
la marine française recevrait tous les cadets russes qu'on lui
donnerait à instruire, et enfin que cinquante mille fusils du meilleur
modèle étaient à la disposition du gouvernement impérial, qui pouvait
les envoyer prendre au lieu qu'il lui plairait de désigner.

Tandis qu'il écrivait avec effusion à l'empereur Alexandre, Napoléon
recommanda à M. de Caulaincourt de ne pas trop parler d'une prochaine
entrevue; car, dans un nouveau tête-à-tête impérial, il faudrait
arriver à une conclusion relativement à la Turquie, ce qu'il redoutait
infiniment. Toutefois la Finlande immédiatement accordée, les
provinces du Danube laissées en perspective, le silence gardé sur leur
occupation prolongée, enfin beaucoup de témoignages d'intimité,
paraissaient à Napoléon et étaient effectivement des moyens suffisants
de vivre en bon accord, pendant un temps plus ou moins long, mais
restreint.

[En marge: Arrangement de Napoléon avec l'Autriche pour la rattacher à
la politique dite de Tilsit.]

Napoléon, malheureusement, ne s'était pas borné à voir dans l'attentat
de l'Angleterre contre le Danemark une occasion de ramener à lui
l'opinion de l'Europe, il y avait découvert au contraire un prétexte
pour se permettre de nouvelles entreprises, et il voulait profiter de
la prolongation de la guerre pour achever tous les arrangements qu'il
méditait. Il pensa que pour mieux arriver à son but il convenait de se
concilier la cour d'Autriche, et de faire cesser avec elle un état de
malaise extrême, qui provenait, indépendamment des chagrins ordinaires
de cette cour, des derniers événements de la guerre. L'Autriche s'en
voulait à elle-même d'avoir armé, sans profiter de l'occasion d'agir
qui s'offrait après Eylau et avant Friedland; de s'être livrée à des
dépenses inutiles, et d'avoir montré en pure perte des dispositions
dont Napoléon ne pouvait pas être dupe. Elle était inquiète de ce
qu'il allait exiger d'elle pour la punir, plus inquiète encore de ce
qu'il avait pu promettre à la Russie sur le Danube, et peu consolée
par le langage de l'Angleterre, qui lui répétait toujours qu'il
fallait d'une part se préparer sérieusement à la guerre, et de l'autre
ramener la Russie en lui accordant soi-même tout ce que Napoléon était
près de lui accorder; c'est-à-dire, après quinze ans d'affreux
malheurs, s'en infliger un nouveau, plus grand que tous les autres,
celui de voir les Russes sur le bas Danube.

[En marge: Explications amicales de Napoléon avec le duc de
Wurtzbourg.]

Napoléon, qui n'avait pas eu de peine à discerner le malaise de
l'Autriche, tenait à le faire cesser, pour être plus libre de ses
actions. Il avait reçu à Fontainebleau, avec une parfaite courtoisie,
le duc de Wurtzbourg, frère de l'empereur François, transféré, comme
nous l'avons dit bien des fois, de principautés en principautés, et
très-désireux de rapprocher l'Autriche de la France, pour n'avoir plus
à souffrir de leurs querelles. Napoléon s'expliqua longuement et en
toute franchise avec ce prince, le rassura complétement sur ses
intentions vis-à-vis de la cour de Vienne, à laquelle il ne voulait,
disait-il, rien enlever, à laquelle, au contraire, il était prêt à
rendre la place de Braunau, demeurée dans les mains des Français
depuis l'infidélité commise à l'égard des bouches du Cattaro.
Napoléon déclara que, les bouches du Cattaro lui avant été
restituées, il se considérait comme sans droit et sans intérêt à
garder Braunau, place importante qui commandait le cours de l'Inn;
que, du côté de l'Istrie, il ne demandait rien que la conservation de
la route militaire accordée antérieurement pour le passage des troupes
françaises qui se rendaient en Dalmatie; que tout au plus, si on y
consentait à Vienne, il proposerait une rectification de frontières
entre le royaume d'Italie et l'empire d'Autriche, rectification qui se
bornerait à échanger les petits territoires italiens situés sur la
rive gauche de l'Izonzo, contre les petits territoires autrichiens
situés sur la rive droite, de manière à prendre pour limite le thalweg
de ce fleuve; que cela fait il n'exigerait rien de plus, et était tout
disposé à respecter scrupuleusement la lettre des traités. Sous le
rapport de la politique générale, Napoléon ajouta qu'il s'unissait à
la Russie pour demander à l'Autriche de l'aider à rétablir la paix, en
fermant les côtes de l'Adriatique au commerce anglais; que l'atroce
événement de Copenhague en faisait un devoir pour toutes les
puissances; que, si l'Autriche prenait ce parti, elle aurait l'honneur
du rétablissement de la paix, car l'Angleterre ne tiendrait pas devant
l'unanimité bien prononcée du continent; qu'enfin, cet accord sur
toutes choses étant obtenu, la cour de Vienne renoncerait sans doute à
des armements inutiles, dispendieux, inquiétants; que, de son côté,
Napoléon n'aurait rien de plus pressé que d'éloigner ses armées, et de
les transporter vers les rivages de la basse Italie. Quant à la
Turquie, Napoléon en parla très-vaguement, et ne se montra disposé à
aucune résolution prochaine. De plus, il laissa toujours entendre que
rien en Orient ne devait se faire que d'accord avec l'Autriche,
c'est-à-dire en lui ménageant sa part, dans le cas où l'empire ottoman
cesserait d'exister.

[En marge: Octob. 1807.]

Ces explications, qui étaient données avec bonne foi, et qui furent
reçues avec joie par le duc de Wurtzbourg, ces explications transmises
à Vienne y causèrent un vrai soulagement. Quelque fût le regret qu'on
éprouvât de n'avoir pas saisi le moment où Napoléon marchait sur le
Niémen pour se placer entre lui et le Rhin, on ne demandait pas mieux,
maintenant que l'occasion était perdue, que de demeurer tranquille, et
de n'avoir pas un tel ennemi sur les bras, lorsqu'on était seul et
sans autre allié que l'Angleterre, alliée peu secourable, qui,
lorsqu'elle avait poussé les puissances continentales à la guerre et
les avait fait battre, se retirait tranquillement dans son île, se
plaignant de la mauvaise qualité des troupes auxiliaires. Apprendre
qu'on pouvait recouvrer Braunau sans rien perdre en Istrie, apprendre
en outre que rien de prochain ne se préparait en Orient, aurait
procuré au cabinet autrichien une véritable joie, si dans l'état des
choses il eût été capable d'en éprouver. Aussi parut-il enclin à faire
tout ce que voudrait Napoléon, soit quant au thalweg de l'Izonzo, soit
quant aux démarches à tenter auprès de l'Angleterre, dont la conduite
à Copenhague était si odieuse, que même à Vienne on n'hésitait pas à
la condamner hautement. En conséquence, des pouvoirs furent envoyés à
M. de Metternich, ambassadeur d'Autriche à Paris, pour signer une
convention qui embrasserait tous les objets sur lesquels un accord
était désirable, et paraissait facile depuis les explications
échangées à Fontainebleau.

[En marge: Convention de Fontainebleau entre l'Autriche et la France.]

[En marge: Concours de l'Autriche à la politique continentale, et
déclarations faites par elle à Londres.]

Il fut convenu que la place de Braunau serait remise à l'Autriche, que
le thalweg de l'Izonzo serait pris pour frontière des possessions
autrichiennes et italiennes, et qu'une route militaire continuerait
d'être ouverte à travers l'Istrie aux troupes françaises qui se
rendaient en Dalmatie. La convention contenant ces stipulations fut
signée à Fontainebleau le 10 octobre. Aux stipulations écrites on
joignit des promesses formelles relativement à l'Angleterre.
L'Autriche ne pouvait pas envers cette vieille alliée procéder par une
brusque et ferme déclaration de guerre, mais elle promit d'arriver au
résultat désiré en y apportant des formes qui n'ôteraient rien à la
fermeté de ses résolutions. En effet elle chargea M. de Stahremberg,
son ambassadeur à Londres, de se plaindre de l'acte commis sur
Copenhague, comme d'un attentat que devaient ressentir vivement tous
les États neutres, d'exiger une réponse aux offres de médiation qui
avaient été faites en avril par la cour d'Autriche, en juillet par la
cour de Russie, et de signifier que si l'Angleterre ne répondait pas
dans un délai prochain à des ouvertures de paix tant de fois
réitérées, sauf à débattre ensuite les conditions en présence des
puissances médiatrices, on serait forcé de rompre toute relation avec
elle, et de rappeler l'ambassadeur d'Autriche. À ces communications
officielles il fut ajouté la déclaration secrète, que l'Autriche,
complétement isolée sur le continent, était incapable de tenir tête à
la Russie et à la France réunies; qu'elle était donc obligée de leur
céder; que d'ailleurs en ce moment la France lui accordait des
conditions tolérables; que décidément elle ne pouvait ni ne voulait
plus songer à la guerre, et que l'Angleterre devait de son côté songer
à la paix; car, s'il en était autrement, elle contraindrait ses
meilleurs amis à se séparer d'elle. Il est vrai que, si le cabinet
parlait ainsi, les partisans passionnés de la guerre cherchaient à
faire croire que ce n'était là qu'une résolution passagère pour
obtenir la remise de Braunau, résolution qui changerait bientôt dès
qu'on aurait ramené la Russie à une autre politique. Malgré ces
assertions du parti de la guerre à Vienne, le cabinet autrichien en
réalité ne demandait pas mieux que de voir ses représentations
pacifiques écoutées à Londres, et avait pris le parti d'interrompre
les relations diplomatiques avec l'Angleterre, dans le cas où celle-ci
persisterait à fermer l'oreille à tout accommodement.

Quant à ses armements, l'Autriche donna des assurances beaucoup moins
sincères. Elle affirma qu'elle vidait ses cadres en renvoyant les
hommes qui les avaient remplis momentanément, qu'elle vendait ses
magasins, qu'en un mot elle se remettait sur le pied de paix le plus
étroit. En réalité elle ne renvoyait que les hommes près d'atteindre
l'âge de la libération, pour les remplacer par de jeunes recrues dont
elle faisait l'éducation militaire avec beaucoup de soin, sous la
direction de l'archiduc Charles, toujours occupé d'apporter de
nouveaux perfectionnements à l'organisation de l'armée autrichienne.
Elle ne vendait en fait de magasins que les matières peu propres à
être conservées, et elle remplissait ses arsenaux d'armes et de
munitions de tout genre. En résumé, l'Autriche, adhérant
temporairement aux vues de Napoléon pour s'épargner la guerre, voulait
néanmoins être prête à se venger de ses revers, si des circonstances
nouvelles l'amenaient à reprendre les armes. Pour le présent elle
désirait la paix, même générale.

[En marge: Le concours de la Prusse et du Danemark aux vues de
Napoléon complète la coalition continentale.]

Napoléon, dont le plan était sur tous les points de reporter les
hostilités vers le littoral du continent, et pour cela d'en pacifier
l'intérieur, avait déclaré à la Prusse qu'il reprendrait volontiers le
mouvement d'évacuation, un instant suspendu par suite du retard mis à
l'acquittement des contributions, mais qu'il fallait qu'on s'entendît
le plus tôt possible sur le montant de ces contributions et sur leur
mode d'acquittement. La Prusse ayant proposé d'envoyer le prince
Guillaume, Napoléon avait témoigné qu'il l'accueillerait avec
infiniment d'égards. Cette puissance infortunée était si abattue,
qu'elle avait déclaré non-seulement son adhésion au système
continental, mais sa disposition à conclure avec la France un traité
formel d'alliance offensive et défensive. Quant au Danemark, il avait
signé un traité de ce genre, et stipulé l'envoi de troupes françaises
dans les îles de Fionie et de Seeland, pour fermer le Sund, le passer
sur la glace, et envahir la Suède au moment où commenceraient les
opérations des Russes contre la Finlande.

[En marge: Le départ de l'expédition anglaise pour la Baltique fait
renaître l'idée de se servir de la flottille de Boulogne.]

[En marge: État de la flottille de Boulogne en 1807.]

Napoléon, obligé par les événements à continuer la guerre contre
l'Angleterre, et armé de tous les moyens du continent, songea à les
employer avec l'énergie et l'habileté dont il était capable. Même
avant de connaître le résultat de l'expédition de Copenhague, et dès
qu'il avait su que cette expédition se dirigeait vers la Baltique, il
avait fait partir M. l'amiral Decrès pour Boulogne, afin d'inspecter
la flottille, et de voir si elle pourrait embarquer l'armée qu'il
voulait ramener d'Allemagne, aussitôt que la Prusse aurait acquitté
ses contributions. Le départ de l'expédition anglaise envoyée vers le
Sund était une occasion unique pour surprendre l'Angleterre à moitié
désarmée. M. Decrès, transporté en toute hâte à Boulogne, Wimereux,
Ambleteuse, Calais, Dunkerque, Anvers, avait trouvé malheureusement la
flottille dans un état qui la rendait peu propre à se charger d'une
nombreuse armée. Le port circulaire creusé à Boulogne était ensablé de
deux pieds; les ports de Wimereux et d'Ambleteuse, de trois; et il
suffisait de quelques années encore pour faire disparaître ces
créations du génie de Napoléon, et de la constance de nos soldats. La
plupart des bâtiments construits précipitamment et avec du bois vert,
exigeaient de grands radoubs. On n'avait maintenu en état de servir à
la mer qu'environ 300 de ces bâtiments, sur 12 ou 1,300, et ces trois
cents étaient sans cesse occupés à manoeuvrer, ou à former comme en
1804 la ligne d'embossage, du fort de l'Heurt au fort de la Crèche.
Quant aux 900 bâtiments de transport, achetés en tout lieu et à tout
âge, ils étaient presque hors de service, par suite d'un séjour de
quatre années au mouillage. Les marins, organisés pour la plupart en
bataillons, avaient perdu quelques-unes de leurs qualités comme hommes
de mer, mais comme soldats de terre ils présentaient la plus belle
troupe qu'il y eût au monde. Le général Gouvion Saint-Cyr, qui
commandait le camp de Boulogne, déclarait qu'il n'y avait rien de plus
beau dans l'armée française, la garde impériale comprise. Reportés sur
des vaisseaux, et bientôt redevenus marins, ils pouvaient former
l'équipage de douze grands vaisseaux de ligne. Quant à la flottille
hollandaise, renvoyée en partie chez elle, restée en partie à
Boulogne, elle souffrait moins dans son matériel, qui avait été mieux
construit; mais elle s'ennuyait de son oisiveté, et les hommes
regrettaient un emploi plus utile de leur activité et de leur courage.

[Illustration: Gouvion-Saint-Cyr.]

[En marge: Organisation de la flottille de Boulogne d'après un nouveau
système.]

Il n'était donc pas possible de mettre immédiatement la flottille à la
voile, pour la charger de cent cinquante mille hommes, comme en 1804.
Mais avec cinq à six millions de dépenses, deux mois de temps, en
détruisant un cinquième des bâtiments, en radoubant les autres, on
pouvait embarquer sur les deux flottilles, hollandaise et française,
environ 90 mille hommes et 3 à 4 mille chevaux. Cette inspection
terminée et M. Decrès revenu à Paris, Napoléon fut d'avis, comme son
ministre lui-même, qu'on ne devait pas retenir plus long-temps les
marins de la Hollande pour un service aussi éventuel que celui de
cette flottille, toujours en partance et ne partant jamais; qu'il
était difficile de faire sortir un aussi grand nombre de bâtiments à
la fois de ces petits ports, qui bientôt même seraient dans
l'impossibilité de les contenir; qu'il valait mieux diviser cette
expédition, renvoyer les marins hollandais chez eux avec une partie de
leur matériel, garder les meilleurs bâtiments de guerre, détruire les
autres, radouber ceux qu'on aurait conservés, et les rendre propres à
l'embarquement de 60 mille hommes, placer ensuite les matelots
hollandais rentrés chez eux à bord de la flotte du Texel, les marins
français inutiles à la flottille à bord de l'escadre de Flessingue, et
se procurer ainsi, outre la flottille apte à jeter d'un seul coup 60
mille hommes sur les côtes d'Angleterre, les escadres du Texel et de
Flessingue aptes à en transporter 30 mille des bouches de la Meuse à
celles de la Tamise, sans compter les expéditions qui pourraient
partir de Brest et de tous les autres points du continent. Cette
opinion arrêtée, les ordres furent expédiés, et la flottille de
Boulogne, rendue plus maniable, combinée en même temps avec les
escadres qui s'organisaient au Texel, à Flessingue, à Brest, à
Lorient, à Rochefort, à Cadix, à Toulon, à Gênes, à Tarente, prit
place dans le vaste système conçu par Napoléon, système de camps
établis près des grandes flottes, menaçant sans cesse la
Grande-Bretagne d'une expédition formidable contre son sol ou contre
ses colonies.

[En marge: Préparatifs de l'expédition de Sicile.]

Napoléon donna en outre tous les ordres pour l'expédition de Sicile, et
pour le complet approvisionnement des îles Ioniennes, sur lesquelles
toute son attention était en ce moment appelée par le langage que
tenaient les agents anglais à Vienne et à Saint-Pétersbourg. On pouvait
en effet conclure de ce langage que tous les efforts imaginables
seraient tentés pour enlever ces îles aux Français. Napoléon prescrivit
à son frère Joseph, avec une vivacité d'expressions poussée jusqu'à la
passion, de recouvrer Scylla et Reggio, restés aux Anglais depuis
l'expédition de Sainte-Euphémie; de réunir une partie des régiments
composant l'armée de Naples autour de Baies et autour de Reggio, pour
les tenir prêts à s'embarquer. Il enjoignit au prince Eugène de reporter
ses troupes de la haute Italie vers l'Italie moyenne, afin de remplacer
celles qui seraient employées en expéditions maritimes. Il ordonna au
roi Joseph et au prince Eugène de multiplier les expéditions de vivres,
de munitions et de recrues pour Corfou, Céphalonie et Zante. Enfin il
renouvela plus expressément que jamais l'ordre aux deux divisions de
Rochefort et de Cadix d'opérer leur sortie afin de se rendre à Toulon.
Il expédia l'amiral Ganteaume à Toulon, pour y commander la flotte
destinée à dominer la Méditerranée, à terminer la conquête du royaume de
Naples par la prise de la Sicile, et à consolider la domination
française dans les îles Ioniennes par le transport de vastes ressources
dans ces îles. En attendant, il était recommandé aux ingénieurs de la
marine de hâter les constructions entreprises sur tout le littoral
européen.

[En marge: Départ de l'armée française destinée à envahir le
Portugal.]

[En marge: Organisation d'une seconde armée pour le Portugal.]

Tandis qu'il s'occupait ainsi des positions maritimes situées en
Italie, Napoléon avait de nouveau pressé l'expédition du Portugal. Les
trois camps de Saint-Lô, Pontivy, Napoléon, réunis sous le général
Junot à Bayonne, y présentaient un effectif nominal de 26 mille
hommes, un effectif réel de 23, dont 2 mille hommes de cavalerie, et
36 bouches à feu. Un renfort de 3 à 4 mille hommes était en route pour
rejoindre. Le 12 octobre, surlendemain de la convention signée avec
l'Autriche, Napoléon ordonna au général Junot de franchir la frontière
d'Espagne, se contentant d'un simple avis donné à Madrid du passage
des troupes françaises. Il assigna au général Junot la route de
Burgos, Valladolid, Salamanque, Ciudad-Rodrigo, Alcantara, et la rive
droite du Tage jusqu'à Lisbonne. Il lui recommanda la marche la plus
rapide. L'Espagne avait promis de joindre ses forces à celles de la
France pour concourir à l'expédition, et pour participer naturellement
à la distribution du butin. Napoléon avait non-seulement accepté, mais
exigé l'envoi réel d'une force espagnole, sauf à en fixer plus tard la
composition et le prix, quand on aurait réussi à conquérir le
Portugal. Mais, ne comptant ni sur l'Espagne, ni sur les troupes
qu'elle pouvait envoyer, il prépara une seconde armée pour le cas
possible où le Portugal opposerait quelque résistance, et pour le cas
beaucoup plus probable où l'Angleterre réunirait aux bouches du Tage
les forces qui revenaient de l'expédition de Copenhague. Dès son
arrivée à Paris, Napoléon avait voulu que les cinq légions de réserve,
dont il a été si souvent parlé, et qui avaient mission de remplacer
les camps chargés de la défense des côtes, fussent complétement
organisées, instruites et armées. Il avait prescrit aux cinq sénateurs
qui les commandaient, de tout disposer pour faire marcher deux ou
trois bataillons sur les six dont elles étaient composées. Ayant
appris que ces deux ou trois bataillons par chaque légion étaient
prêts, il ordonna de les réunir à Bayonne, de les former en trois
divisions sous les généraux Barbou, Vedel, Malher; de les compléter
avec deux bataillons de la garde de Paris, que le retour de cette
garde, aguerrie en Pologne, rendait disponibles, avec quatre
bataillons suisses qui stationnaient les uns à Rennes, les autres à
Boulogne et à Marseille, enfin avec le troisième bataillon du 5e
léger, en garnison à Cherbourg, et le premier du 47e de ligne, en
garnison à Grenoble. C'étaient vingt et un ou vingt-deux bataillons,
qui allaient partir du siége de chaque légion, c'est-à-dire de Rennes,
Versailles, Lille, Metz, Grenoble, et être rendus vers la fin de
novembre à Bayonne. Ils devaient former un corps de 23 à 24 mille
hommes, suivi de 40 bouches à feu, et de quelques centaines de
cavaliers, sous les ordres de l'un des généraux de division les plus
distingués du temps, du général Dupont, illustré à Albeck, Diernstein,
Hall, Friedland, et destiné par Napoléon à devenir bientôt maréchal.
C'était une seconde armée suffisante pour soutenir celle de Junot,
quelque importance que pussent acquérir les événements du Portugal.
Elle prit le nom de deuxième corps d'observation de la Gironde,
l'armée de Junot ayant déjà reçu le titre de premier corps. Il ne
manquait à l'une et à l'autre de ces armées que de la cavalerie.
Napoléon leur en prépara une nombreuse et bonne, à Compiègne,
Chartres, Orléans et Tours. Il avait, comme on doit s'en souvenir,
pendant la campagne de Pologne, mis autant de soin à entretenir les
dépôts de cavalerie que ceux d'infanterie. Il les avait sans cesse
pourvus d'hommes et de chevaux, et il pouvait en tirer, pour les
employer dans le midi, les renforts que la paix de Tilsit le
dispensait d'envoyer dans le nord. Il ordonna donc de réunir à
Compiègne une brigade de 1,000 hussards, à Chartres une brigade de
1,200 chasseurs, à Orléans une brigade de 1,500 dragons, et une
quatrième de 1,400 cuirassiers à Tours, ce qui formait un total de
5,000 chevaux tiré des dépôts, et bien assez nombreux pour les pays
montagneux où les deux armées de la Gironde étaient appelées à opérer.
Ce n'étaient là que de simples précautions, car il était douteux qu'il
fallût autant de forces en Portugal; mais Napoléon avait grand désir
d'attirer les Anglais de ce côté, et, bien que les soldats qu'il y
envoyait fussent jeunes, il les trouvait suffisants pour les opposer
aux troupes britanniques, et plus que suffisants pour battre les
armées méridionales, dont il ne faisait alors aucun cas.

[En marge: Réponse du Portugal à Napoléon secrètement concertée avec
l'Angleterre.]

Tout était donc préparé pour s'emparer du Portugal, indépendamment du
secours promis par les Espagnols. On avait reçu de la cour de Lisbonne
une réponse telle que Napoléon l'avait prévue, et telle qu'il la lui
fallait après l'événement de Copenhague, pour se dispenser de tout
ménagement. Le prince régent du Portugal, gendre, comme on sait, du
roi et de la reine d'Espagne, n'en était pas moins par tradition
héréditaire et par faiblesse personnelle le sujet dévoué de
l'Angleterre. Ses ministres différaient d'avis, il est vrai, et
quelques-uns d'entre eux pensaient que la dépendance de l'Angleterre
n'était ni le régime le plus souhaitable pour le Portugal, ni le
moyen le plus assuré de vendre ses vins et de se procurer des blés.
Mais les autres pensaient que vivre de l'Angleterre et par
l'Angleterre était chose bonne en tout temps, et bien meilleure depuis
que la France était entrée dans la carrière des révolutions, et qu'en
se rapprochant de celle-ci on courait la chance de changer
non-seulement de régime industriel, mais de régime social. Le prince
régent, averti par M. de Lima, son ambassadeur à Paris, et par M. de
Rayneval, chargé d'affaires de France à Lisbonne, des volontés
absolues de Napoléon, avait concerté avec le cabinet britannique la
conduite à tenir, dans le double but de s'épargner la présence d'une
armée française, et de faire essuyer aux intérêts anglais le moindre
dommage possible. En conséquence, on s'était entendu avec M. Canning,
par l'intermédiaire de lord Strangfort, et on avait pris le parti de
concéder à la France l'exclusion apparente du pavillon britannique, si
même il le fallait, une déclaration de guerre simulée contre
l'Angleterre; mais de se refuser, à l'égard des négociants de
celle-ci, à toute mesure contre les personnes et les propriétés, car
Lisbonne et Oporto étaient devenus de vrais comptoirs anglais, où
négociants, capitaux, bâtiments, tout était anglais. Accorder
l'arrestation des personnes et la saisie des propriétés, comme le
demandait Napoléon, c'eût été porter dans ces comptoirs le ravage et
la ruine. Cette réponse convenue, on espérait que, si la France s'en
contentait, le commerce du Portugal, si avantageux à l'activité
britannique, si commode à la paresse portugaise, en serait quitte pour
une gêne momentanée, et que la marine royale anglaise en serait
quitte aussi pour aller directement de Portsmouth à Gibraltar sans
toucher à Lisbonne. Encore ne manquerait-elle pas, au besoin, de
relâcher sur les points les moins fréquentés des côtes du Portugal, en
prétextant le mauvais temps; de quoi la cour de Portugal s'excuserait
en alléguant les lois de l'humanité. Si la France n'acceptait pas de
telles conditions, la cour de Lisbonne, plutôt que de rompre avec
l'Angleterre, était résolue aux dernières extrémités, non pas à une
lutte contre les troupes françaises (elle était incapable de ce noble
désespoir), mais à une fuite au delà des mers.

Cette race de Bragance, vieillie comme sa voisine la race des Bourbons
d'Espagne, plongée comme elle dans l'ignorance, la mollesse, la
lâcheté, avait pris en aversion et le siècle où se passaient de si
effrayantes révolutions, et le sol même de l'Europe qui leur servait
de théâtre. Elle allait dans sa honteuse misanthropie jusqu'à vouloir
se retirer dans l'Amérique du sud, dont elle partageait le territoire
avec l'Espagne. Les flatteurs de ses vulgaires penchants lui vantaient
sans cesse la richesse de ses possessions d'outre-mer, comme on vante
à un riche qu'on encourage à se ruiner son patrimoine qu'il ne connaît
pas. Ils lui disaient que ce n'était pas la peine de contester aux
oppresseurs de l'Europe le petit sol, tour à tour rocailleux ou
sablonneux, du Portugal, tandis qu'on avait au delà de l'Atlantique un
empire magnifique, presque aussi grand à lui seul que cette triste
Europe qu'un million d'avides soldats se disputaient; empire semé
d'or, d'argent, de diamants, où l'on trouverait le repos, sans un
seul ennemi à craindre. Fuir le Portugal, en abandonner les stériles
rivages aux Anglais et aux Français, qui les arroseraient de leur sang
tant qu'il leur plairait, et laisser au peuple portugais, vieux
compagnon d'armes des Bragance, le soin de défendre son indépendance
s'il y tenait encore, tels étaient les honteux projets qui de temps en
temps calmaient les terreurs du régent de Portugal et de sa famille.
Cependant cette indigne faiblesse n'était combattue chez ce prince que
par une autre faiblesse, c'est-à-dire par la peine de prendre un grand
parti, de se séparer des lieux où il avait passé sa molle vie, d'armer
une flotte, de s'y transporter avec ses domestiques, ses courtisans,
ses richesses, de s'en aller enfin à travers les mers braver une
nouveauté pour en fuir une autre. Entre ces deux faiblesses, la cour
de Portugal hésitait, mais prête à s'embarquer si le bruit des pas
d'une armée française venait frapper ses oreilles. Il fut donc
officiellement répondu à M. de Rayneval qu'on romprait avec la
Grande-Bretagne, bien que le Portugal pût difficilement se passer
d'elle, qu'on irait même jusqu'à lui déclarer la guerre, mais qu'il
répugnait à l'honnêteté du prince régent de faire arrêter les
négociants anglais et saisir leurs propriétés.

[En marge: La réponse du Portugal décide Napoléon à s'emparer de ce
royaume.]

Napoléon était trop perspicace pour se payer de semblables défaites.
Il voyait très-clairement que la réponse avait été concertée à
Londres[14], que l'exclusion des Anglais ne serait qu'illusoire, et
qu'ainsi son but principal ne serait pas atteint. Il savait d'ailleurs
que la famille de Bragance nourrissait le projet de se retirer au
Brésil; et il n'en était point fâché, car malheureusement depuis le
désastre de Copenhague ses idées avaient pris un autre cours. Il
voulait, non pas achever en occupant le Portugal la clôture des
rivages du continent, mais s'approprier le Portugal lui-même pour en
disposer à son gré. Au lieu de profiter de l'avantage moral que lui
donnait sur l'Angleterre la honteuse violence commise par celle-ci
contre le Danemark, il était décidé à ne plus s'imposer de ménagements
envers les amis et les complaisants de la politique anglaise, et à les
détruire tous au profit de la famille Bonaparte, se disant qu'à la fin
de la guerre il n'en serait ni plus ni moins; qu'un État de plus
supprimé en Europe n'ajouterait pas aux difficultés de la paix; que ce
qui serait fait serait fait; qu'on adopterait, suivant l'usage, le
_status præsens_ comme base des négociations, et que, si la face de la
Péninsule était changée, on serait bien obligé de l'admettre telle
qu'on la trouverait, et de la comprendre au traité général dans son
nouvel état. En conséquence, il résolut de s'approprier le Portugal,
sauf à s'entendre avec l'Espagne, et même à s'en servir pour
révolutionner l'Espagne elle-même; car elle lui déplaisait, elle le
gênait, elle le révoltait dans son état actuel, autant que les cours
de Naples et de Lisbonne, qu'il avait déjà chassées, ou qu'il allait
chasser de leur trône chancelant. Tel fut le commencement des plus
grandes fautes, des plus grands malheurs de son règne! Notre coeur se
serre en approchant de ce sinistre récit, car ce n'est pas seulement
l'origine des malheurs de l'un des hommes les plus extraordinaires,
les plus séduisants de l'humanité, mais c'est l'origine des malheurs
de notre patrie infortunée, entraînée avec son héros dans une chute
épouvantable.

[Note 14: Ce n'est point ici une assertion inventée pour justifier
Napoléon de sa conduite envers le Portugal, mais une vérité
authentique, officiellement prouvée. En effet, quelque temps après,
lorsque la cour de Lisbonne réfugiée au Brésil n'avait plus à craindre
les armées françaises, M. Canning avoua à la tribune du parlement que
toutes les réponses du Portugal à Napoléon avaient été concertées avec
le ministère britannique. Des dépêches publiées depuis fournirent
cette preuve avec encore plus de détail et d'évidence.]

[En marge: Ordre à M. de Rayneval de quitter Lisbonne, et à Junot de
marcher en toute hâte vers le Tage.]

Napoléon ordonna donc à M. de Rayneval de quitter Lisbonne, fit
remettre à M. de Lima ses passe-ports, recommanda au général Junot de
hâter la marche de ses troupes, et de n'écouter aucune proposition,
quelle qu'elle fût, sous le prétexte qu'il ne devait se mêler en rien
de négociations, et qu'il avait pour mission unique de fermer Lisbonne
aux Anglais. L'intention de Napoléon, en faisant marcher sans relâche
et sans rémission sur Lisbonne, était de saisir la flotte portugaise,
et de confisquer toutes les propriétés anglaises, tant à Lisbonne qu'à
Oporto. Si la cour de Lisbonne prenait la fuite, il tenait à lui
enlever le plus de matériel naval et de valeurs commerciales qu'il
pourrait. Si elle restait, au contraire, en se soumettant à ses
exigences, la capture de la flotte portugaise, le butin enlevé aux
Anglais, le dédommageraient de ne pouvoir détruire la maison de
Bragance, car il devenait impossible de sévir contre une cour soumise
et désarmée.

[En marge: Premières pensées de Napoléon à l'égard de la péninsule
espagnole.]

Mais restait à disposer du Portugal, au cas où la maison de Bragance
s'en irait en Amérique. S'en emparer pour la France n'était pas
admissible, même pour un conquérant qui avait déjà constitué des
départements français sur le Pô, qui devait en constituer bientôt sur
le Tibre et sur l'Elbe. Le donner à un des princes de la maison
Bonaparte, qui attendait encore une couronne, semblait plus
raisonnable; mais c'était adopter pour la Péninsule un arrangement qui
aurait un caractère définitif, et Napoléon de ce côté voulait tout
laisser dans un doute qui n'interdît aucune combinaison ultérieure.
Depuis quelque temps une pensée fatale commençait à dominer son
esprit. Ayant déjà chassé de leur trône les Bourbons de Naples, il se
disait souvent qu'il faudrait un jour agir de même avec les Bourbons
d'Espagne, qui n'étaient pas assez entreprenants pour l'assaillir
ouvertement, comme avaient fait ceux de Naples, mais qui au fond lui
étaient aussi hostiles; qui avaient essayé de le trahir la veille
d'Iéna; qui ne manqueraient pas d'en saisir encore la première
occasion; qui finiraient peut-être par en trouver une mortelle pour
lui, et qui, lorsqu'ils ne le trahissaient pas d'intention, le
trahissaient de fait, en laissant périr dans leurs mains la puissance
espagnole, puissance aussi nécessaire à la France qu'à l'Espagne
elle-même, et aussi complétement anéantie en 1807 que si elle n'avait
jamais existé. Quand Napoléon songeait au danger d'avoir des Bourbons
sur ses derrières, danger peu alarmant pour lui-même, mais
très-inquiétant pour ses successeurs qui n'auraient pas son génie, et
qui rencontreraient peut-être dans les successeurs de Charles IV des
qualités qu'ils n'auraient plus eux-mêmes; quand il songeait à toutes
les bassesses, à toutes les indignités, à toutes les perfidies de la
cour de Madrid, non pas au malheureux Charles IV, mais de sa
criminelle épouse et de son ignoble favori; quand il songeait à l'état
de cette puissance, si grande encore sous Charles III, ayant alors des
finances et une marine imposante, n'ayant plus aujourd'hui ni un écu,
ni une flotte, et laissant inertes des ressources qui dans d'autres
mains auraient déjà servi, par leur réunion avec celles de France, à
réduire l'Angleterre, il était saisi d'indignation pour le présent, de
crainte pour l'avenir; il se disait qu'il fallait en finir, et
profiter de la soumission du continent à ses vues, du concours dévoué
que la Russie offrait à sa politique, de la prolongation inévitable de
la guerre à laquelle l'Angleterre condamnait l'Europe, et de l'odieux
que venait d'exciter contre elle sa conduite envers le Danemark, pour
achever de renouveler la face de l'Occident; pour y substituer partout
les Bonaparte aux Bourbons; pour régénérer une noble et généreuse
nation, endormie dans l'oisiveté et l'ignorance; pour lui rendre sa
puissance, et procurer à la France une alliée fidèle, utile, au lieu
d'une alliée infidèle, inutile, désespérante. Napoléon se disait,
enfin, que la grandeur du résultat l'absoudrait de la violence ou de
la ruse qu'il faudrait peut-être employer pour renverser une cour
toujours prête à le trahir lorsque dans ses courses incessantes il
s'éloignait de l'Occident, prompte à se prosterner quand il y
revenait, donnant enfin cent raisons réelles, mais aucune raison
ostensible de la détruire.

Ces pensées auraient été vraies, justes, réalisables même, si déjà il
n'avait entrepris au nord plus d'oeuvres qu'il n'était possible d'en
accomplir en plusieurs règnes, si déjà il ne s'était chargé de
constituer l'Italie, l'Allemagne, la Pologne! De toutes ces oeuvres,
non pas la plus facile, mais la plus urgente, la plus utile après la
constitution de l'Italie, c'eût été la régénération de l'Espagne. Sur
les quatre cent mille vieux soldats, employés du Rhin à la Vistule,
cent mille y auraient suffi, et n'auraient pu recevoir un meilleur
emploi. Mais ajouter à tant d'entreprises au nord une entreprise
nouvelle au midi, la tenter avec des troupes à peine organisées, était
bien grave et bien hasardeux! Napoléon ne le croyait pas. Il ne savait
pas une difficulté qu'il n'eût vaincue du Rhin au Niémen, de l'Océan à
l'Adriatique, des Alpes juliennes au détroit de Messine, du détroit de
Messine aux bords du Jourdain. Il méprisait profondément les troupes
méridionales, leurs officiers, leurs chefs, ne faisait pas beaucoup
plus de cas des troupes anglaises, et ne considérait pas les Espagnes
comme plus difficiles à soumettre que les Calabres. Elles étaient plus
vastes, à la vérité; ce qui signifiait que si trente mille hommes
avaient suffi dans les Calabres, quatre-vingt ou cent suffiraient en
Espagne, surtout quand on apporterait à la brave nation espagnole, au
lieu de la dissolution honteuse où elle était plongée, une
régénération qu'elle appelait de tous ses voeux! Ce n'était donc pas
la difficulté matérielle qui faisait hésiter Napoléon, c'était la
difficulté morale, c'était l'impossibilité de trouver aux yeux du
monde un prétexte plausible pour traiter Charles IV et sa femme comme
il avait traité Caroline de Naples et son époux. Or, une dynastie qui
au retour de Tilsit lui envoyait trois ambassadeurs pour lui rendre
hommage; qui, tout en le trahissant secrètement quand elle pouvait,
lui donnait ses armées, ses flottes dès qu'il les demandait, une telle
dynastie ne fournissait pour la détrôner aucun motif que le sentiment
public de l'Europe pût accepter comme spécieux. Si puissant, si
glorieux que fût Napoléon; qu'aux victoires de Montenotte, de
Castiglione, de Rivoli, il eût ajouté celles des Pyramides, de
Marengo, d'Ulm, d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland; qu'au Concordat,
au Code civil, il eût ajouté cent mesures d'humanité et de
civilisation, il n'était pas possible, sans révolter le monde, de
venir dire un jour: Charles IV est un prince imbécile, trompé par sa
femme, dominé par un favori qui avilit et ruine l'Espagne; et moi,
Napoléon, en vertu de mon génie, de ma mission providentielle, je le
détrône pour régénérer l'Espagne.--De telles manières de procéder,
l'humanité ne les permet à aucun homme quel qu'il soit. Elle les
pardonne quelquefois après l'événement, après le succès, et alors elle
y adore la main de Dieu, si le bien des nations en est résulté. Mais
en attendant elle considère de telles entreprises comme un attentat à
la sainte indépendance des nations.

Napoléon ne pouvait donc pas détrôner Charles IV pour son imbécillité,
pour sa faiblesse, pour l'adultère de sa femme, pour l'abaissement de
l'Espagne. Il lui aurait fallu un grief qui lui conférât le droit
d'entrer chez son voisin, et d'y changer la dynastie régnante. Il lui
aurait fallu une trahison dans le genre de celle que se permit la
reine de Naples, lorsqu'après avoir signé un traité de neutralité,
elle assaillit l'armée française par derrière; ou bien un massacre tel
que celui de Vérone, lorsque la république de Venise égorgea nos
blessés et nos malades pendant que l'armée française marchait sur
Vienne. Mais Napoléon n'avait à alléguer qu'une proclamation
équivoque, publiée la veille d'Iéna pour appeler la nation espagnole
aux armes, proclamation qu'il avait affecté de considérer comme
insignifiante, qui était accompagnée, il est vrai, de communications
secrètes avec l'Angleterre, démontrées depuis, fortement soupçonnées
alors, mais niées par la cour d'Espagne; et de tels griefs ne
suffisaient pas pour justifier ces mots romains prononcés déjà contre
les Bourbons de Naples: _Les Bourbons d'Espagne ont cessé de régner_.

[En marge: Résolution de Napoléon de tout laisser en suspens en
Espagne.]

Napoléon toutefois attendait des divisions intestines qui troublaient
l'Escurial un prétexte pour intervenir, pour entrer en libérateur, en
pacificateur, en voisin offensé peut-être. Mais s'il avait une pensée
générale, systématique, quant au but à atteindre, il n'était fixé ni
sur le jour, ni sur la manière d'agir. Il se serait même accommodé
d'une simple alliance de famille entre les deux cours, qui eût promis
une régénération complète de l'Espagne, et par cette régénération une
alliance sincère et utile entre les deux nations. Aussi ne voulait-il,
à propos du Portugal, aucun parti définitif qui l'enchaînât à l'égard
de la cour de Madrid. Il aurait pu, par exemple, et c'eût été le parti
le plus sûr, donner le Portugal à l'Espagne, moyennant les Baléares,
les Philippines, ou telle autre possession éloignée. Il aurait ainsi
transporté de joie la nation espagnole, en satisfaisant la plus
ancienne, la plus constante de ses ambitions; il aurait enchanté la
cour elle-même en jetant un voile glorieux sur ses turpitudes; il
aurait fait aimer l'alliance de la France, qui jusqu'ici ne paraissait
qu'onéreuse aux Espagnols. Mais agir de la sorte c'eût été récompenser
la lâcheté, la trahison, l'incapacité, comme la fidélité la mieux
éprouvée et la plus utile. On ne pouvait guère l'exiger d'un allié
aussi mécontent que Napoléon avait sujet de l'être. Il y avait un
autre parti à prendre, c'était de s'approprier, en échange du
Portugal, quelques provinces espagnoles voisines de notre frontière,
et de se créer un pied-à-terre au delà des Pyrénées, comme on en avait
un au delà des Alpes, par la possession du Piémont; politique
détestable, bonne tout au plus pour l'Autriche, qui a toujours voulu
posséder le revers des Alpes, et dont le sol d'ailleurs, composé de
conquêtes mal liées ensemble, n'est pas dessiné par la nature de
manière à lui inspirer le goût des frontières bien tracées. S'emparer
des provinces basques et de celles qui bordent l'Èbre, telles que
l'Aragon et la Catalogne, eût donc été une faute contre la géographie,
un moyen assuré de blesser tous les Espagnols au coeur, et une bien
impuissante manière de placer leur gouvernement sous la dépendance de
Napoléon; car pour soumis, incapable de se défendre, ce gouvernement
l'était; mais habile, actif, dévoué, tel enfin qu'il fallait le
souhaiter, il ne le serait pas devenu par l'abandon de l'Aragon ou de
la Catalogne à la France. On l'aurait ainsi rendu plus méprisable,
mais non plus fort, plus courageux, plus appliqué.

[En marge: Opinion et conseils de M. de Talleyrand relativement aux
affaires d'Espagne.]

[En marge: L'archichancelier Cambacérès privé de toute confidence au
sujet de l'Espagne.]

Cette manière de disposer du Portugal était la plus mauvaise de
toutes, et la plus dangereuse. Napoléon n'y inclinait pas. Cependant
il l'avait examinée comme toutes les autres, et même à cette époque,
ce qui prouve qu'il y avait pensé, il faisait demander à la légation
française à Madrid une statistique des provinces basques et des
provinces que l'Èbre arrose dans son cours. Auprès de lui se trouvait
alors un conseiller dangereux, dangereux non parce qu'il manquait de
bon sens, mais parce qu'il manquait de l'amour du vrai: c'était M. de
Talleyrand, qui, ayant deviné les secrètes préoccupations de Napoléon,
exerçait sur lui la plus funeste des séductions, c'était de
l'entretenir sans relâche de l'objet de ses pensées. Il n'y a pas pour
la puissance de flatteur plus dangereux que le courtisan disgracié qui
veut recouvrer sa faveur. Le ministre Fouché, ayant perdu en 1802 le
portefeuille de la police, pour avoir improuvé l'excellente
institution du Consulat à vie, s'était efforcé de regagner son
portefeuille perdu en secondant par mille intrigues la funeste
institution de l'Empire. M. de Talleyrand jouait en ce moment un rôle
pareil. Il avait sensiblement déplu à Napoléon en voulant quitter le
portefeuille des affaires étrangères pour la position de grand
dignitaire, et il cherchait à lui plaire de nouveau, en le conseillant
comme il aimait à l'être. M. de Talleyrand était du voyage de
Fontainebleau. Il voyait depuis l'événement de Copenhague la série
des guerres reprise et continuée, la France lançant la Russie au nord
et à l'orient, pour pouvoir se lancer elle-même au midi et à
l'occident, la question du Portugal devenue pressante, et, s'il
n'avait pas assez de génie pour juger les arrangements qui convenaient
le mieux à l'Europe, il avait assez d'entente des passions humaines
pour juger que Napoléon était plein de pensées encore vagues, mais
absorbantes, relativement à la Péninsule. Cette découverte faite, il
avait essayé d'amener l'entretien sur ce sujet, et il avait vu tout à
coup la froideur de Napoléon à son égard s'évanouir, la conversation
renaître, et sinon la confiance, du moins l'abandon se rétablir. Il en
avait profité, et n'avait cessé d'ajouter, au tableau déjà si hideux
de la cour d'Espagne, des couleurs dont ce tableau n'avait pas besoin
pour offenser les yeux de Napoléon. À propos du Portugal, il avait
paru fort d'avis que descendre sur l'Èbre, s'y établir, en
compensation de la cession faite à l'Espagne des bords du Tage, était
une position d'attente, utile et bonne à prendre. Napoléon n'inclinait
pas vers ce projet, et en préférait un autre. Mais M. de Talleyrand
n'en était pas moins devenu son plus intime confident, après avoir été
accueilli pendant deux mois avec une froideur extrême. On voyait sans
cesse Napoléon, dès qu'il revenait de la chasse, ou qu'il quittait le
cercle des femmes, on le voyait en tête-à-tête avec M. de Talleyrand,
parler longuement, avec feu, quelquefois avec une sombre
préoccupation, d'un sujet évidemment grave, qu'on ignorait, qu'on ne
s'expliquait même pas, tant l'Empire semblait puissant, prospère et
pacifié depuis Tilsit! Napoléon, se promenant dans les vastes galeries
de Fontainebleau, tantôt avec lenteur, tantôt avec une vitesse
proportionnée à celle de ses pensées, mettait à la torture le
courtisan infirme, qui ne pouvait le suivre qu'en immolant son corps,
comme il immolait son âme à flatter les funestes et déplorables
entraînements du génie. Un seul homme, privé pour la première fois de
la confiance dont il avait joui, l'archichancelier Cambacérès,
pénétrait le sujet de ces entretiens, n'osait malheureusement ni les
interrompre, ni opposer ses assiduités à celles de M. de Talleyrand;
car avec le temps Napoléon, devenu pour lui plus impérieux sans être
moins amical, était moins accessible aux conseils de sa timide
sagesse. Quelques mots échappés à l'archichancelier Cambacérès avaient
suffi pour déceler l'opposition de cet homme d'État clairvoyant à
toute nouvelle entreprise, et particulièrement à toute immixtion dans
les affaires inextricables de la Péninsule, où des gouvernements
corrompus régnaient sur des peuples à demi sauvages, où l'on devait
trouver décuplées les difficultés que Joseph rencontrait dans les
Calabres. Napoléon avait donc parfaitement discerné l'opinion du
prince Cambacérès, et, craignant l'improbation d'un homme sage, lui
qui ne craignait pas le monde, il lui témoignait la même amitié, mais
plus la même confiance[15].

[Note 15: Je rapporte ici l'assertion du prince Cambacérès lui-même,
confirmée par le dire de témoins oculaires, les uns anciens ministres
de Napoléon, les autres membres de sa cour, et par de nombreuses
correspondances.]

[En marge: Intervention de M. Yzquierdo, envoyé secret du prince de la
Paix, dans les négociations relatives au Portugal.]

On venait de voir paraître à Fontainebleau un autre personnage,
celui-là obscur, rarement admis à l'honneur de figurer en présence de
Napoléon, mais aussi rusé, aussi habile qu'aucun agent secret puisse
l'être: c'était M. Yzquierdo, l'homme de confiance du prince de la
Paix, et envoyé à Paris, comme nous l'avons dit plus haut, pour
traiter sérieusement les affaires que MM. de Masserano et de Frias ne
traitaient que pour la forme. Il était non-seulement chargé des
intérêts de l'Espagne, mais aussi des intérêts personnels du prince de
la Paix, auquel il était fort attaché, en ayant été distingué et
apprécié jusqu'à recevoir de lui les plus importantes missions. Il
faisait le mieux qu'il pouvait les affaires de son pays, et celles
d'Emmanuel Godoy; car, bien que dévoué à ce dernier, il était bon
Espagnol. Doué d'une sagacité rare, il avait pressenti que le moment
critique approchait pour l'Espagne; car d'une part Napoléon se
dégoûtait chaque jour davantage d'une alliée incapable et perfide, et
d'autre part, ayant successivement touché à toutes les questions
européennes, il était naturellement conduit à celle de la Péninsule,
et amené aux affaires du midi, par la conclusion, du moins apparente,
de celles du nord. Aussi cet agent subtil et insinuant employait-il
tous ses efforts pour être informé de ce qui se passait dans les
conseils de l'Empereur. Il avait trouvé un moyen d'y pénétrer par le
grand maréchal du palais, Duroc, lequel avait épousé une dame
espagnole, fille de M. d'Hervas, autrefois chargé des affaires de
finances de la cour de Madrid, et depuis devenu marquis d'Almenara et
ambassadeur à Constantinople. M. Yzquierdo avait cultivé cette
précieuse relation, et cherchait à travers la droiture et la
discrétion du grand maréchal Duroc, soit à découvrir les desseins de
Napoléon, soit à lui faire parvenir des paroles utiles. Il n'avait pas
manqué, à l'occasion du Portugal, de paraître plus souvent à
Fontainebleau, pour tâcher d'obtenir le résultat le plus avantageux à
l'Espagne et à son protecteur.

[En marge: Voeux de la cour de Madrid à l'égard du Portugal.]

[En marge: Désir du prince de la Paix d'obtenir pour lui-même, et à
titre de principauté souveraine, une portion du Portugal.]

[En marge: Intérêts de la reine d'Étrurie dans le partage à faire du
Portugal.]

La cour de Madrid, bien qu'elle sentit tous ses désirs se réveiller à
l'idée d'une opération sur le Portugal, ne voyait pas néanmoins sans
quelque chagrin la maison de Bragance poussée vers le Brésil, car
elle-même éprouvait de grandes inquiétudes pour ses colonies
d'Amérique depuis que les États-Unis avaient secoué le joug de
l'Angleterre. L'établissement d'un État européen et indépendant au
Brésil lui faisait craindre une nouvelle commotion qui conduirait le
Mexique, le Pérou, les provinces de la Plata, à se constituer
également en États libres, et dans les moments où la prévoyance
l'emportait chez elle sur l'avidité, elle aurait mieux aimé voir les
Bragance rester à Lisbonne, que de voir naître par leur départ des
chances d'acquérir le Portugal. Cependant il n'était pas probable que
les Bragance, sauvés une première fois en 1802 par l'Espagne, ce qui
avait coûté à celle-ci l'île de la Trinité, pussent l'être encore une
fois en 1807. Il fallait donc se résigner à ce qu'ils fussent, de gré
ou de force, relégués au Brésil. Dans cette situation, la cour de
Madrid n'avait pas mieux à faire que de chercher à acquérir le
Portugal. Mais elle sentait bien qu'elle avait peu mérité de Napoléon
une si riche récompense; elle se doutait qu'il faudrait l'acheter par
des sacrifices, peut-être même consentir à ce qu'il fût divisé; et
pour ce cas M. Yzquierdo avait une mission secondaire, c'était
d'obtenir l'une des provinces du Portugal pour son protecteur, le
prince de la Paix. Celui-ci voyant de jour en jour se former contre
lui, tant à la cour qu'au sein de la nation, un orage redoutable,
voulait, s'il était précipité du faîte des grandeurs, ne pas tomber
dans le néant, mais dans une principauté indépendante et solidement
garantie. La reine souhaitait avec ardeur pour son favori ce beau
refuge. Le bon Charles IV le croyait dû aux grands services de l'homme
qui, disait-il, l'aidait depuis vingt ans à porter le poids de la
couronne. En conséquence M. Yzquierdo avait reçu de ses souverains,
autant que du prince de la Paix lui-même, la recommandation expresse
de poursuivre ce résultat, dans le cas toutefois où le Portugal ne
serait pas intégralement donné à l'Espagne. Il y avait une autre
ambition à satisfaire encore en cas de partage du Portugal, c'était
celle de la reine d'Étrurie, fille chérie du roi et de la reine
d'Espagne, veuve du prince de Parme, mère d'un roi de cinq ans, et
régente du royaume d'Étrurie, institué il y avait quelques années par
le Premier Consul. On se doutait bien que Napoléon ne laisserait pas
plus à l'Espagne qu'à l'Autriche des possessions en Italie, et, dans
cette prévision, l'on demandait pour la reine d'Étrurie une partie du
Portugal. Le Portugal, divisé alors en deux principautés vassales de
la couronne d'Espagne, serait, devenu en réalité une province
espagnole. De plus la cour de Madrid, dans sa fainéantise, dans son
abaissement, nourrissait un désir ambitieux, c'était d'acquérir un
titre qui couvrit ses misères présentes, et elle souhaitait que
Charles IV s'appelât ROI DES ESPAGNES ET EMPEREUR DES AMÉRIQUES.
Chacun ainsi dans cette cour avilie eût été satisfait. Le favori
aurait eu une principauté pour y abriter ses turpitudes; la reine
aurait eu le plaisir de pourvoir son favori et avec lui sa fille
préférée; le roi enfin aurait en passant recueilli un titre pour
l'amusement de son imbécile vanité.

[En marge: Opinion de Napoléon sur les divers projets proposés pour le
Portugal.]

[En marge: Traité de Fontainebleau résolu le 23 octobre et signé le
27.]

Telles étaient les idées que M. Yzquierdo avait mission de faire
agréer à Fontainebleau. De tous les projets possibles, le dernier
était celui qui s'éloignait le moins des vues de Napoléon. Il ne
voulait d'abord, comme nous l'avons dit, d'aucun arrangement qui pût
devenir définitif. Il n'entendait pas donner purement et simplement le
Portugal à la cour de Madrid, don qu'elle n'avait pas mérité, et qui
l'aurait relevée aux yeux des Espagnols. Il avait renoncé à l'idée,
préconisée par M. de Talleyrand, de prendre pied au delà des Pyrénées
par l'acquisition des provinces de l'Èbre. Dès lors il devait opinion
préférer, sauf à le modifier, le projet de morcellement qu'avait
apporté M. Yzquierdo, et qui avait pour le moment les seuls avantages
auxquels il aspirât. D'abord Napoléon était résolu à purger l'Italie
de tous princes étrangers, et après en avoir expulsé les Autrichiens
il tenait à en écarter aussi les Espagnols, non pas comme dangereux,
mais comme incommodes. On avait donc bien deviné sa véritable pensée,
en supposant qu'il chercherait à recouvrer l'Étrurie, au moyen d'un
échange contre une portion du Portugal. Ensuite, bien que rempli de
mépris pour le favori qui avilissait et perdait l'Espagne, il tenait à
se l'attacher quelque temps encore, afin de l'avoir à sa disposition
dans les différentes éventualités qu'il prévoyait, ou qu'il voulait
faire naître. Mais il trouvait que c'était trop que de donner à la
reine d'Étrurie une moitié du Portugal pour prix de la Toscane, et au
favori l'autre moitié pour prix de son dévouement. En conséquence,
prenant peu de peine pour persuader des gens auxquels il n'avait qu'à
signifier ses volontés, il dicta à M. de Champagny, le 23 octobre au
matin, une note contenant ses résolutions définitives[16]. Il
accordait à la reine d'Étrurie pour son fils un État de 800 mille âmes
de population, situé sur le Douro, ayant Oporto pour capitale, et
devant porter le titre de royaume de LA LUSITANIE SEPTENTRIONALE. À
l'autre extrémité du Portugal, dans la partie méridionale, il
accordait au prince de la Paix un État de 400 mille âmes de
population, composé des Algarves et de l'Alentejo, sous le titre de
PRINCIPAUTÉ DES ALGARVES. Ces deux petits États réunis représentaient
la population de la Toscane, alors évaluée à 1,200 mille âmes.
Napoléon n'était pas assez content de l'Espagne pour lui rendre plus
qu'il ne lui ôtait. Il se réservait le milieu du Portugal,
c'est-à-dire Lisbonne, le Tage, le haut Douro, portant les noms
d'_Estramadure portugaise_, de _Beyra_, de _Tras-os-Montes_, et
comprenant une population de 2 millions d'habitants, pour en disposer
à la paix. Cet arrangement tout provisoire lui convenait à merveille,
car il laissait toutes choses en suspens, et il offrait ou le moyen de
recouvrer plus tard les colonies espagnoles en rendant les deux tiers
du Portugal à la maison de Bragance, ou le moyen de faire avec la
maison d'Espagne tel partage de territoire qu'on voudrait, si on se
décidait à la laisser régner en se l'attachant par les liens d'un
mariage. Dans tous les cas, il était convenu que les nouvelles
principautés portugaises seraient constituées en souverainetés
vassales de la couronne d'Espagne, et que le pauvre roi Charles IV
s'appellerait, suivant ses désirs, ROI DES ESPAGNES ET EMPEREUR DES
AMÉRIQUES, et porterait comme Napoléon le double titre de MAJESTÉ
IMPÉRIALE ET ROYALE.

[Note 16: C'est d'après cette note elle-même, et les propres
instructions envoyées de Madrid à M. Yzquierdo, les unes et les autres
conservées au Louvre dans les papiers de Napoléon, que j'écris ce
récit.]

Outre ces conditions, Napoléon exigeait que l'Espagne joignît aux
troupes françaises une division de 10 mille Espagnols pour envahir la
province d'Oporto, une de 10 à 11 mille pour seconder le mouvement des
Français sur Lisbonne, et une de 6 mille pour occuper les Algarves. Il
était entendu que le général Junot commanderait les troupes françaises
et alliées, à moins que le prince de la Paix ou le roi Charles IV ne
se rendissent à l'armée; ce qu'ils avaient promis de ne pas faire, car
Napoléon n'aurait jamais voulu confier à de tels généraux le sort d'un
seul de ses soldats. En disposant ainsi du Portugal, Napoléon
recouvrait tout de suite l'Étrurie, ce dont il était pressé pour ses
arrangements d'Italie, jetait un grossier appât à l'ambition du prince
de la Paix, ajournait toute résolution à l'égard de la Péninsule, et
ne décidait même pas sans retour la question de l'établissement des
Bragance en Amérique.

Le traité qui contenait ce partage provisoire du Portugal fut rédigé
conformément à la note que Napoléon avait dictée à M. de Champagny, et
signé par M. Yzquierdo pour l'Espagne, par le grand maréchal Duroc
pour la France. Il fut signé à Fontainebleau même, le 27 octobre, et
il a acquis sous le titre de TRAITÉ DE FONTAINEBLEAU une malheureuse
célébrité, parce qu'il a été le premier acte de l'invasion de la
Péninsule.

[En marge: Ordre au général Junot de marcher sur Lisbonne.]

À peine les signatures étaient-elles données que l'ordre fut expédié
au général Junot, dont les troupes entrées le 17 en Espagne se
trouvaient déjà rendues à Salamanque, de se porter sur le Tage par
Alcantara, d'en suivre la rive droite, tandis que le général Solano,
marquis del Socorro, avec 10 mille Espagnols, en suivrait la rive
gauche. Il fut expressément recommandé au général Junot d'envoyer à
Paris tous les émissaires portugais qui viendraient à sa rencontre, en
disant qu'il n'avait aucun pouvoir pour traiter, que ses instructions
étaient de marcher à Lisbonne, en ami si on ne lui résistait pas, en
conquérant si on lui opposait une résistance quelconque.

[En marge: M. de Talleyrand chargé de suppléer dans ses fonctions
l'archichancelier d'État.]

M. de Talleyrand, pour avoir prêté l'oreille à tous les épanchements
de Napoléon sur l'Espagne, obtint ce qu'il désirait, c'est-à-dire une
sorte de suprématie sur le département des affaires étrangères.
Napoléon, irrité d'abord de le voir abandonner le portefeuille des
affaires étrangères pour la dignité purement honorifique de
vice-grand-électeur, lui avait signifié qu'il n'aurait plus aucune
part à la diplomatie de l'Empire. Mais, vaincu par l'adresse de M. de
Talleyrand, il décréta que le vice-grand-électeur remplacerait dans
leurs fonctions, non-seulement le grand-électeur lui-même, absent
parce qu'il régnait à Naples, mais l'archichancelier d'État, absent
aussi parce qu'il régnait à Milan. On se souvient sans doute que
l'archichancelier d'État avait pour attribution spéciale la
présentation des ambassadeurs, la garde des traités, en un mot la
partie honorifique de la diplomatie impériale. M. de Talleyrand,
joignant ainsi au rôle d'apparat qui lui était attribué par décret le
rôle sérieux qu'il tenait de la confiance de l'Empereur, se trouvait à
la fois dignitaire et ministre, ce qu'il avait toujours ambitionné, et
ce que Napoléon avait déclaré ne jamais vouloir. L'archichancelier
Cambacérès en fit la remarque à Napoléon, qui fut légèrement
embarrassé, et promit que le décret ne serait point signé. Mais
l'archichancelier Cambacérès partait alors pour revoir sa ville
natale, celle de Montpellier, qu'il n'avait pas visitée depuis
long-temps; et à peine était-il parti que le décret, si désiré par M.
de Talleyrand, fut signé et publié comme acte officiel[17]. Ainsi en
cet instant décisif et funeste, la sagesse s'éloignait, et la
complaisance restait, complaisance plus dangereuse chez M. de
Talleyrand que chez aucun autre, car elle prenait chez lui toutes les
formes du bon sens.

[Note 17: Ce qui paraîtra singulier, et ce qui est bien digne de
remarque, c'est que l'archichancelier Cambacérès, dans ses précieux
mémoires manuscrits, raconte que Napoléon adhéra à son conseil, et que
M. de Talleyrand n'obtint pas ce qu'il souhaitait. C'est une erreur de
ce grave personnage, car la correspondance de Napoléon et le
_Moniteur_ (nº 311 de 1807, date du 7 novembre) prouvent que le décret
fut signé. Mais Napoléon, pour échapper sans doute à l'embarras de
s'en expliquer, n'en parla probablement plus à l'archichancelier, qui
put croire que le décret n'existait pas.]

[En marge: Napoléon, prêt à partir pour l'Italie, est retenu par les
nouvelles venues de l'Escurial.]

[En marge: Charles IV annonce à Napoléon le prétendu complot tramé par
son fils, et le commencement d'un procès criminel contre ce prince.]

Le projet de Napoléon était de partir pour l'Italie, tout de suite
après avoir reçu M. de Tolstoy, car depuis 1805 il n'avait pas revu ce
pays de sa prédilection. Il voulait lui apporter le bienfait de sa
présence vivifiante, embrasser son fils adoptif Eugène de Beauharnais,
son frère aîné Joseph, et entretenir Lucien lui-même, qu'il espérait
faire rentrer dans le sein de la famille impériale, peut-être même
placer sur un trône. Mais tout à coup, au moment de partir, les
nouvelles venues de Madrid l'arrêtèrent, et l'obligèrent à suspendre
son départ[18]. Ces nouvelles, qui depuis quelque temps commençaient à
prendre un caractère grave, étaient de la nature la plus étrange et la
plus inattendue. Elles annonçaient que le 27 octobre, jour même où se
signait en France le traité de Fontainebleau, le prince des Asturies
avait été arrêté à l'Escurial, et constitué prisonnier dans ses
appartements; que ses papiers avaient été saisis, qu'on y avait trouvé
les preuves d'une conspiration contre le trône, et qu'un procès
criminel allait lui être intenté. Immédiatement après, une lettre du
29, signée de Charles IV lui-même, apprenait à Napoléon que son fils
aîné, séduit par des scélérats, avait formé le double projet
d'attenter à la vie de sa mère et à la couronne de son père.
L'infortuné roi ajoutait qu'un tel attentat devait être puni, qu'on
était occupé à en rechercher les instigateurs; mais que le prince,
auteur ou complice de projets si abominables, ne pouvait être admis à
régner; qu'un de ses frères, plus digne du rang suprême, le
remplacerait dans le coeur paternel et sur le trône.

[Note 18: La correspondance de Napoléon prouve ce fait de la manière
la plus authentique.]

[En marge: Tandis que Charles IV dénonce le prince des Asturies,
celui-ci s'adresse à Napoléon pour lui demander sa protection et la
main d'une princesse française.]

Poursuivre criminellement l'héritier de la couronne, changer l'ordre
de successibilité au trône, étaient des résolutions d'une immense
gravité, qui devaient émouvoir Napoléon, déjà fort occupé des affaires
d'Espagne, et qui ne lui permettaient plus de s'éloigner. L'appel
qu'on faisait à son amitié, presque à ses conseils, en lui annonçant
ce malheur de famille, malheur bien affreux s'il était vrai, bien
déshonorant s'il n'était qu'une calomnie d'une mère dénaturée,
accueillie par un père imbécile, l'obligeait à s'enquérir exactement
des faits, et presque à intervenir pour en dominer les conséquences.
De plus, à la même époque, arrivaient des lettres du prince des
Asturies, qui implorait la protection de Napoléon contre d'implacables
ennemis, et demandait à devenir non-seulement son protégé, mais son
parent, son fils adoptif, en obtenant la main d'une princesse
française[19]. Ainsi ces malheureux Bourbons, le père comme le fils,
appelaient eux-mêmes, forçaient presque à se mêler de leurs affaires,
le conquérant redoutable, déjà si dégoûté de leur incapacité, et trop
disposé à les chasser d'un trône où ils étaient non-seulement
inutiles, mais dangereux à la cause commune de la France et de
l'Espagne.

[Note 19: La lettre fort connue dans laquelle Ferdinand demandait à
Napoléon sa protection et la main d'une princesse de sa famille, est
du 11 octobre. Mais, par des raisons que nous dirons ailleurs, elle ne
fut expédiée par M. de Beauharnais que dans une dépêche du 20, partit
le 20 ou le 21 de Madrid, et ne put arriver que le 28 à Paris,
peut-être le 29 à Fontainebleau. Les courriers de Madrid mettaient
alors sept ou huit jours pour se rendre à Paris.]

[En marge: État de la cour d'Espagne en 1807.]

On ne s'expliquerait pas ces circonstances étranges, si on ne revenait
en arrière pour prendre connaissance de ce qui se passait depuis une
année à la cour d'Espagne. On a vu ailleurs (tome IV) le tableau de
cette cour dégénérée, dominée par un insolent favori, qui était
parvenu à usurper en quelque sorte l'autorité royale, grâce à la
passion qu'il avait inspirée vingt ans auparavant à une reine sans
pudeur. S'il était en Europe un lieu fait pour présenter, dans tout ce
qu'il a de plus hideux, le spectacle de la corruption des cours,
c'était assurément l'Espagne. Derrière les Pyrénées, entre trois mers,
presque sans communication avec l'Europe, à l'abri de ses armées et de
ses idées, au milieu d'une opulence héréditaire, qui avait sa source
dans les trésors du Nouveau-Monde, et qui entretenait la paresse de la
nation comme celle de ses princes; sous un climat ardent qui excite
les sens, plus que l'esprit, une vieille cour pouvait bien en effet
s'endormir, s'amollir et dégénérer, entre un clergé intolérant pour
l'hérésie mais tolérant pour le vice, et une nation habituée à
considérer la royauté, quoi qu'elle fît, comme aussi sacrée que la
divinité elle-même. Vers la fin du dernier siècle, un prince sage,
éclairé, laborieux, et un ministre digne de lui, Charles III et M. de
Florida-Blanca, avaient essayé d'arrêter la décadence générale, mais
n'avaient fait que suspendre un moment le triste cours des choses.
Sous le règne suivant l'Espagne était descendue au dernier degré de
l'abaissement, bien que les belles qualités de la nation ne fussent
qu'engourdies. Le roi Charles IV, toujours droit, bien intentionné,
mais incapable de tout autre travail que celui de la chasse, regardant
comme un bienfait du ciel que quelqu'un se chargeât de régner pour
lui; son épouse, toujours dissolue comme une princesse romaine du
Bas-Empire, toujours soumise à l'ancien garde du corps devenu prince
de la Paix, et lui gardant son coeur tandis qu'elle donnait sa
personne à de vulgaires amants que lui-même choisissait; le prince de
la Paix toujours vain, léger, paresseux, ignorant, fourbe et lâche,
manquant d'un seul vice, la cruauté, toujours dominant son maître en
prenant la peine de concevoir pour lui les molles et capricieuses
résolutions qui suffisaient à la marche d'un gouvernement avili; le
roi, la reine, le prince de la Paix, avaient conduit l'Espagne à un
état difficile à peindre. Plus de finances, plus de marine, plus
d'armée, plus de politique, plus d'autorité sur des colonies prêtes à
se révolter, plus de respect de la part d'une nation indignée, plus de
relations avec l'Europe qui dédaignait une cour lâche, perfide et sans
volonté; plus même d'appui en France, car Napoléon avait été amené par
le mépris à croire tout permis envers une puissance arrivée à cet état
d'abjection: telle était l'Espagne en octobre 1807.

[En marge: Décadence de la marine et des colonies espagnoles.]

Le premier intérêt de la monarchie espagnole, depuis qu'enfermée entre
les Pyrénées et les mers qui l'enveloppent, elle n'a plus à
s'inquiéter ni des Pays-Bas ni de l'Italie, le premier intérêt c'est
la marine, qui comprenait alors l'administration de ses colonies et
celle de ses arsenaux. Ses colonies ne contenaient ni soldats, ni
fusils pour armer les colons à défaut de soldats. Ses capitaines
généraux étaient pour la plupart des officiers si timides et si
incapables, que le gouverneur des provinces de la Plata avait livré
sans combat Buenos-Ayres aux Anglais, et qu'il avait fallu qu'un
Français, M. de Liniers, à la tête de cinq cents hommes, entreprît
lui-même de chasser les envahisseurs; ce qu'il avait fait avec un
succès complet. Les Espagnols, indignés, avaient déposé le capitaine
général, et voulaient nommer à sa place M. de Liniers, qui n'avait
accepté que le titre provisoire de commandant militaire. La chaîne des
Cordillières épuisait en vain de métaux ses riches flancs: l'or et
l'argent arrachés de ses entrailles gisaient inutiles dans les caves
des capitaineries générales. Il n'y avait pas un vaisseau espagnol qui
osât les aller chercher. Le gouverneur des Philippines, par exemple,
manquant de munitions, de vivres, d'argent pour en acheter, avait été
obligé de s'adresser au brave capitaine Bourayne, commandant la
frégate française _la Canonnière_, dont nous avons raconté
précédemment les beaux combats, pour lui procurer des piastres. Le
capitaine Bourayne en avait apporté pour 12 millions après avoir fait
le trajet des Philippines au Mexique, et traversé deux fois la moitié
du globe. Pour avoir à Madrid quelque peu de ce précieux numéraire
américain, il fallait que le gouvernement espagnol en vendît des
sommes considérables aux États-Unis, à la Hollande, quelquefois même à
l'Angleterre, qui, en ayant indispensablement besoin pour elle-même,
consentait à se charger du transport en Europe, et à donner une moitié
de la valeur à l'ennemi afin d'avoir l'autre moitié.

[En marge: Nombre et état des vaisseaux composant la marine espagnole
sous Charles III et Charles IV.]

Quant à la marine elle-même, voici quel était son état. Composée de 76
vaisseaux et 51 frégates sous Charles III, elle était sous Charles IV
de 33 vaisseaux et 20 frégates. Sur ces 33 vaisseaux, il y en avait 8
à détruire immédiatement, comme ne valant pas le radoub. Restaient 25,
dont 5 vaisseaux à trois ponts, bien construits et fort beaux; 11
vaisseaux de soixante-quatorze, médiocres ou mauvais; 9 vaisseaux de
cinquante-quatre et de soixante-quatre, la plupart anciens et d'un
échantillon trop faible depuis les nouvelles dimensions adoptées dans
la construction navale. Les 20 frégates se divisaient en 10 armées ou
propres à l'être, 10 mauvaises ou à radouber. Dans tout ce matériel
naval, il n'y avait que 6 vaisseaux prêts à faire voile, ayant des
vivres pour trois mois à peine, des équipages incomplets, et leur
carène sale au point de ne pouvoir naviguer. C'étaient les 6 vaisseaux
de Carthagène, armés et équipés depuis trois ans, et n'ayant jamais
levé l'ancre que pour paraître à l'embouchure du port, et rentrer
immédiatement. Il ne se trouvait pas un vaisseau capable de prendre la
mer ni à Cadix ni au Ferrol. À Cadix il y avait à la vérité six
vaisseaux armés, mais privés de vivres et d'équipages. Les matelots ne
manquaient pas; mais, n'ayant pas de quoi les payer, on n'osait pas
les lever, et on les laissait sans emploi dans les ports. Le petit
nombre de ceux qu'on avait levés, au lieu d'être à bord de l'escadre,
étaient employés sur des chaloupes canonnières entre Algésiras et
Cadix pour protéger le cabotage. Ainsi toute la marine espagnole, en
état d'activité, se réduisait à 6 vaisseaux armés et équipés à
Carthagène (ceux-ci sans une seule frégate), et à 6 armés à Cadix,
mais non équipés. Sur 20 frégates il n'y en avait que 4 armées, et 6
capables de l'être. L'avenir était aussi triste que le présent, car
dans toute l'Espagne il n'existait que deux vaisseaux en construction,
et placés depuis si long-temps sur chantier, qu'on ne les croyait pas
susceptibles d'achèvement.

[En marge: Situation des arsenaux du Ferrol, de Cadix, de Carthagène.]

Les bois, les fers, les cuivres, les chanvres manquaient au Ferrol, à
Cadix, à Carthagène. Ces magnifiques arsenaux, construits sous
plusieurs règnes, et dignes de la grandeur espagnole par leur étendue
autant que par leur appropriation à tous les besoins d'une puissante
marine, tombaient en ruines. Les ports s'envasaient. La superbe darse
de Carthagène se remplissait de sable et d'immondices. Les nombreux
canaux qui mettent le port de Cadix en communication avec les riches
plaines de l'Andalousie, se comblaient de vase et de débris de
bâtiments. Il y avait de submergé dans ces canaux un vaisseau, _le
Saint-Gabriel_, deux frégates, une corvette, trois grandes gabares,
deux transports, et quantité d'embarcations. L'un des deux magasins de
l'arsenal de Cadix, détruit depuis neuf ans par les flammes, n'avait
pas été reconstruit. Les bassins destinés à mettre les vaisseaux à sec
se perdaient par les infiltrations. Sur deux bassins à Carthagène,
construits depuis cinquante ans, et restés sans réparations, l'un des
deux, pour être tenu à sec, avait eu besoin qu'on brûlât le bois de
plusieurs vaisseaux pour le service de la machine à épuisement. Encore
_le Saint-Pierre d'Alcantara_, qu'on y réparait, avait-il failli être
submergé. Les corderies de Cadix et de Carthagène étaient les plus
belles de l'Europe; mais on n'avait pas même quelques quintaux de
chanvre pour les occuper. Cependant Séville, Grenade, Valence
demandaient avec instance qu'on leur achetât leurs chanvres demeurés
sans débit. Les hêtres et les chênes de la Vieille-Castille, de la
Biscaye, des Asturies, destinés au Ferrol; les chênes de la Sierra de
Ronda, destinés à Cadix; les beaux pins de l'Andalousie, de Murcie, de
la Catalogne, destinés à Carthagène et Cadix, abattus sur le sol, y
pourrissaient faute de transports pour les amener vers les chantiers
où ils devaient être employés. Les matières manquaient non-seulement
parce qu'on n'en achetait pas, mais parce qu'on les vendait. Sous
prétexte de se débarrasser des objets de rebut, l'administration du
port de Carthagène, pour se procurer de l'argent, et payer quelques
appointements, avait vendu les matières les plus précieuses, surtout
des métaux. La régie de Carthagène, chargée d'approvisionner
l'escadre, ne trouvait pas de vivres, parce qu'elle était arriérée de
13 millions de réaux avec les fournisseurs. Les ouvriers désertaient,
non par trahison, mais par besoin. Sur 5 mille ouvriers, il en restait
à peine 700 à Carthagène. Les uns étaient morts de l'épidémie qui
avait désolé les côtes d'Espagne quelques années auparavant, les
autres avaient fui à Gibraltar, et allaient manger le pain de
l'Angleterre en la servant. Ceux de Cadix se voyaient par les mêmes
causes considérablement diminués en nombre. On leur devait en 1807
neuf mois de paye, et ils étaient réduits à tendre la main. Les
matelots étaient de même dispersés à l'intérieur ou à l'étranger. Il y
en avait à qui il était dû vingt-sept mois de solde. Le peu de
ressources dont on pouvait disposer servait à appointer un état-major
qui eût suffi à plusieurs grandes marines. On comptait dans cet
état-major un grand amiral, 2 amiraux, 29 vice-amiraux, 63 officiers
répondant au grade de contre-amiral, 80 capitaines de vaisseau, 134
capitaines de frégate, plus 12 intendants, 6 trésoriers, 11
commissaires-ordonnateurs, 74 commissaires de marine, tout cela pour
une puissance maritime réduite à 33 vaisseaux et 20 frégates, sur
lesquels 6 vaisseaux et 4 frégates seulement armés et équipés! Voilà
où en était arrivée la marine de l'une des nations du globe les plus
naturellement destinées à la mer, d'une nation insulaire presque
autant que les Anglais, ayant de plus beaux ports que les leurs, tels
que le Ferrol, Cadix, Carthagène; des bois que les Anglais n'ont pas,
tels que les chênes de la Vieille-Castille, de Léon, de la Biscaye,
des Asturies, de la Ronda; les pins de l'Andalousie, de Murcie, de
Valence, de la Catalogne; des matières de tout genre, telles que les
fers des Pyrénées, les cuivres du Mexique et du Pérou; les chanvres de
Valence, Grenade, Séville; enfin des ouvriers habiles et nombreux, des
matelots braves, des officiers capables, comme Gravina, de mourir en
héros! Tous ces faits que nous venons de rapporter, on les connaissait
à peine à Madrid[20]. Quand on demandait à l'administration espagnole
combien il existait de vaisseaux, ou construits, ou armés, ou équipés,
elle ne pouvait le dire. Quand on lui demandait à quelle époque telle
division serait prête à lever l'ancre, elle était encore plus
embarrassée de répondre. Tout ce que le gouvernement savait, c'est que
la marine était négligée. Il le savait, et le voulait même. La marine
lui paraissait un intérêt secondaire, secondaire pour une nation qui
avait à défendre les Florides, le Mexique, le Pérou, la Colombie, la
Plata, les Philippines! L'entreprise de lutter contre l'Angleterre lui
paraissait une chimère, une chimère quand la France et l'Espagne
coalisées avaient des ports tels que Copenhague, le Texel, Anvers,
Flessingue, Cherbourg, Brest, Rochefort, le Ferrol, Lisbonne, Cadix,
Carthagène, Toulon, Gênes, Tarente, Venise, et en pouvaient faire
sortir 120 vaisseaux de ligne! Le gouvernement, c'est-à-dire le prince
de la Paix, avait quelquefois l'indignité de déverser lui-même la
raillerie sur la marine espagnole; il avait des moqueries au lieu de
larmes pour Trafalgar! C'est qu'au fond il détestait la France, cette
alliée importune, qui lui reprochait sans cesse sa criminelle inertie;
et il préférait l'Angleterre, qui lui faisait espérer, s'il trahissait
la cause des nations maritimes, le repos si commode à sa lâcheté.
Aussi, tandis qu'il affectait de mépriser la marine, moyen de lutter
contre l'Angleterre, il témoignait une grande estime pour l'armée de
terre, moyen de résister aux conseils de la France. Le prince de la
Paix parlait volontiers de ses grenadiers, de ses dragons, de ses
hussards! Voici pourtant où en était cette armée, objet de sa
prédilection:

[En marge: État de l'armée espagnole en 1807.]

L'armée espagnole se composait d'environ 58 mille hommes d'infanterie
et d'artillerie, de 15 à 16 mille hommes de cavalerie, de 6 mille
gardes royaux, de 11 mille Suisses, 2 mille Irlandais, et enfin de 28
mille soldats de milices provinciales, en tout 120 mille hommes à peu
près, pouvant fournir 50 à 60 mille combattants au plus. L'infanterie
était faible, chétive, et recrutée en partie dans le rebut de la
population. La cavalerie, formée avec des sujets mieux choisis,
n'était montée qu'en très-petite partie, la belle race des chevaux
espagnols, si ardents et si doux, tombant chaque jour en décadence.
Les gardes royaux, espagnols et wallons, présentaient la seule troupe
vraiment imposante. Les milices, composées de paysans qui n'étaient
pas exercés, qui ne pouvaient pas être déplacés, n'étaient presque
d'aucun usage. Les auxiliaires suisses étaient comme partout, une
troupe de métier, fidèle et solide. Aussi, après avoir défalqué les 14
mille hommes envoyés dans le nord de l'Allemagne, il ne restait pas
plus de 15 à 16 mille hommes à diriger vers le Portugal, sur les 26
mille promis par le traité de Fontainebleau. Les présides d'Afrique,
notamment Ceuta, ce redoutable vis-à-vis de Gibraltar, dont la prise
par les Anglais ou les Maures aurait fini par rendre impossible le
passage de la Méditerranée dans l'Océan, ne contenaient ni garnisons
ni vivres. À Ceuta, au lieu de 6 mille hommes de garnison, prescrits
par les règlements et l'usage, il y en avait 3 mille. Au fameux camp
de Saint-Roch, devant Gibraltar, on comptait tout au plus 8 à 9 mille
hommes. Le reste de l'armée espagnole, répandu dans les provinces, y
était employé à faire le service de la police, attendu qu'il
n'existait pas alors de gendarmerie en Espagne. La réunion d'une armée
quelconque eût été impossible, car les 14 mille hommes envoyés en
Allemagne, les 16 mille acheminés vers le Portugal, absorbaient
presque entièrement la portion disponible des troupes régulières. Du
reste tout ce personnel de guerre, mal vêtu, mal nourri, rarement
payé, dépourvu d'émulation, d'esprit militaire, d'instruction, était
un corps sans âme. Là comme dans la marine l'état-major dévorait
presque toutes les ressources. Il comptait un généralissime, 5
capitaines généraux répondant au grade de maréchal, 87 lieutenants
généraux, 127 maréchaux de camp, 252 brigadiers (grade intermédiaire
entre celui de maréchal de camp et celui de colonel) et un nombre
inconnu de colonels, car il y en avait dont le titre était réel,
d'autres provisoire, ou honorifique, et, compris les uns et les
autres, on ne parlait pas de moins de deux mille. Voilà ce qui restait
de ces redoutables bandes qui avaient fait trembler l'Europe aux
quinzième et seizième siècles! Voilà aussi à quoi servait la
prédilection marquée du prince de la Paix pour l'armée!

[Note 20: Le gouvernement espagnol ne savait rien, en effet, ou
presque rien des détails que nous rapportons sur l'état de la marine,
et de ceux que nous allons rapporter sur l'armée et sur les finances.
Napoléon en connaissait la plus grande partie par ses agents, qui
étaient fort nombreux, et fort stimulés par son incessante curiosité.
Mais leurs rapports n'étaient pas la seule source de ses informations.
Lorsque, quelques mois plus tard, il entra en Espagne, les faits
relatifs à la marine furent entièrement connus, grâce à une inspection
ordonnée dans les ports, et à un travail précieux de M. Muños, le plus
habile ingénieur de la marine espagnole. Un semblable travail sur
l'armée fut ordonné à M. O'Farrill, et sur les finances à M. d'Azanza.
Ce travail, exécuté avant l'insurrection générale de l'Espagne, eut
pour éléments, quant à l'armée, des inspections générales; quant aux
finances, les papiers de la caisse de consolidation. Le tout fut
envoyé avec les pièces probantes à Napoléon, qui pendant plusieurs
mois gouverna l'Espagne de son palais de Bayonne. Là, tout
s'éclaircit, et on sut exactement ce qu'on soupçonnait d'ailleurs,
l'état déplorable de l'administration espagnole. C'est dans le recueil
volumineux et très-curieux de ces papiers, réunis au Louvre avec les
papiers de Napoléon, que sont puisés les renseignements authentiques
que je donne ici sur les affaires administratives de l'Espagne. J'ai
fait de tous ces états une soigneuse confrontation, qui ne me permet
pas de concevoir un seul doute sur leur exactitude. MM. Muños,
O'Farrill, d'Azanza, n'écrivant ni pour le public, ni pour une
assemblée, ne soutenant de polémique avec personne, faisant connaître
purement et simplement les ressources dont on pouvait disposer,
étaient forcés de dire la vérité, qu'ils n'avaient aucun intérêt à
cacher, et l'appuyaient au surplus de documents irréfragables, tels
que des inspections de la veille, ou des registres et des états de
caisse. Du reste, à peu de chose près, leurs renseignements
concordèrent avec ce que les agents de Napoléon lui avaient
antérieurement appris. L'étude de tous ces documents m'a donc permis
de tracer un tableau complet de l'état de la monarchie espagnole, qui
ne pourrait pas être tracé aujourd'hui en Espagne; car les documents
ont passé en France au moment de l'invasion, et y sont restés depuis.
J'ai cru ce tableau utile, nécessaire même à l'intelligence des
événements; et c'est pour cela que je me suis donné la peine de le
composer, et que je donne à mes lecteurs celle de le lire.]

[En marge: Détresse des finances espagnoles.]

[En marge: État du commerce et de l'agriculture de l'Espagne.]

[En marge: Caractère de la nation espagnole.]

Quant aux finances, qui avec les forces de terre et de mer forment le
complément de la puissance d'un État, elles répondaient à la situation
de ces forces, et servaient à l'expliquer. On devait à la Hollande, à
la Banque, au public, aux grandes fermes, en emprunts à échéances
fixes et annuelles 114 millions, en arriérés de solde et
d'appointements 111 millions, en valès royaux (papier-monnaie, qui
perdait 50 pour cent) 1 milliard 33 millions, ce qui présentait une
dette exigible de 1,258 millions, partie échéant prochainement, partie
tout de suite, et pouvant être qualifiée de _criarde_; car pour un
gouvernement, 110 millions d'arriérés de solde et d'appointements, 32
millions dus aux grandes fermes, 8 millions promis mois par mois à la
France et non payés, 7 millions d'intérêts annuels dus à la Hollande,
7 millions d'intérêts de valès non servis, pouvaient bien s'appeler
des dettes _criardes_. Les dépenses et les revenus se composaient
comme il suit: 126 millions de revenus, et 159 millions de dépenses,
offrant par conséquent un déficit annuel de 33 millions, c'est-à-dire
du cinquième des besoins. Les impôts étaient fort mal assis. Les
douanes, les tabacs, les salines, les octrois supportaient les
principales charges. La terre, grâce à ses propriétaires, nobles ou
prêtres pour la plupart, ne payait que la dîme au profit du clergé.
Avec un tel système d'impôt on n'aurait obtenu que cent millions de
produits, si l'Amérique n'avait fourni un supplément de 25 ou 26
millions. L'Espagne contribuait pour des sommes beaucoup plus
considérables, mais qui restaient en grande partie dans les mains des
collecteurs du revenu public. L'industrie, depuis long-temps détruite,
ne produisait plus ni belles soieries, ni belles draperies, malgré les
mûriers de l'Andalousie et les magnifiques troupeaux de la race
espagnole. Quelques fabriques de toiles de coton, en Catalogne,
étaient plutôt un prétexte pour la contrebande qu'une industrie
réelle, car alors comme aujourd'hui, elles servaient à attribuer
mensongèrement une origine espagnole aux cotonnades anglaises. Le
commerce était ruiné, car il se trouvait réduit à quelques échanges
clandestins de piastres, dont la sortie était défendue, contre des
marchandises anglaises, dont l'entrée était défendue également, et à
l'importation (celle-ci permise) de certains produits du luxe
français. L'approvisionnement des colonies et de la marine, qui seul
depuis long-temps entretenait encore un reste d'activité dans les
ports de l'Espagne, était devenu nul par la guerre. La contrebande
anglaise dans l'Amérique du sud, rendue plus facile depuis la conquête
de la Trinité, y suffisait. L'agriculture, arriérée dans ses procédés,
difficilement modifiable par les nouvelles méthodes, à cause de la
chaleur du climat, et d'un manque d'eau presque absolu, ravagée en
outre par la _mesta_, c'est-à-dire par la migration annuelle de sept à
huit millions de moutons du nord au midi de la Péninsule, présentait
depuis des siècles un état stationnaire. Ainsi le peuple était pauvre,
la bourgeoisie ruinée, la noblesse obérée, et le clergé lui-même,
quoique richement doté, et plus nombreux à lui seul que l'armée et la
marine, souffrait aussi de la vente du septième de ses biens, demandée
et obtenue en cour de Rome, à cause de la détresse publique. Mais sous
cette misère générale, il y avait une nation forte, orgueilleuse,
aussi fière du souvenir de sa grandeur passée que si cette grandeur
existait encore; ayant perdu l'habitude des combats, mais capable du
plus courageux dévouement; ignorante, fanatique, haïssant les autres
nations; sachant néanmoins que de l'autre côté des Pyrénées il
s'était opéré d'utiles réformes, accompli de grandes choses; appelant
et craignant tout à la fois les lumières de l'étranger; pleine en un
mot de contradictions, de travers, de nobles et attachantes qualités,
et dans le moment ennuyée au plus haut point de son oisiveté
séculaire, désolée de ses humiliations, indignée des spectacles
auxquels elle assistait!

[En marge: Fortune et conduite privée du prince de la Paix.]

C'est en présence d'une nation si près de perdre patience que l'inepte
favori, dominateur de la paresse de son souverain, des vices de sa
souveraine, poursuivait le cours de ses turpitudes. Tandis qu'on
manquait de numéraire, dans un pays qui possédait le Mexique et le
Pérou, et qu'on y suppléait avec un papier-monnaie discrédité,
Emmanuel Godoy, par un vague pressentiment, accumulait chez lui des
sommes en or et en argent, que la libre disposition de toutes les
ressources du trésor lui permettait d'amasser, et que le bruit public
exagérait follement, car on parlait de plusieurs centaines de millions
entassés dans son palais. Ainsi, tandis qu'on se sentait misérable, on
croyait toute la richesse nationale réunie chez Emmanuel Godoy. Au
scandale public de ses relations adultères avec la reine, se
joignaient de bien autres scandales encore. Après avoir épousé dona
Maria-Luisa de Bourbon, infante d'Espagne, propre nièce de Charles
III, cousine-germaine de Charles IV, soeur du cardinal de Bourbon,
qu'il avait choisie pour se rapprocher du trône, et qu'il négligeait
par dégoût de ses modestes vertus, il était publiquement attaché, par
mariage suivant les uns, par une longue habitude suivant les autres,
à une demoiselle, nommée Josefa Tudo, dont il avait plusieurs
enfants. Il avait voulu donner à cette liaison une sorte de
consécration, en faisant nommer mademoiselle Josefa Tudo comtesse de
Castillo-Fiel (Château-Fidèle), et en ajoutant à ce titre une
grandesse pour l'aîné de ses enfants. Il la comblait de richesses,
l'entourait d'une sorte de puissance; car c'était auprès d'elle qu'on
allait le voir, quand on désirait l'entretenir en liberté; c'était
chez elle que les agents de la diplomatie européenne allaient chercher
leurs informations; c'était de ses propos que les ambassadeurs
remplissaient leurs dépêches; et, tout en épanchant auprès d'elle les
soucis, les chagrins, les anxiétés dont son aveugle légèreté ne le
sauvait pas, il trouvait encore dans la jeunesse et la beauté d'une
soeur de mademoiselle Tudo des plaisirs qui mettaient le comble aux
scandales de sa vie. Et toute l'Espagne connaissait ces honteux
désordres! la reine elle-même les connaissait et les supportait! Le
roi seul les ignorait, et remerciait le ciel de lui avoir envoyé un
homme qui travaillait et gouvernait pour lui!

[En marge: Caractère et situation du prince des Asturies, depuis
Ferdinand VII.]

La malheureuse nation espagnole ne sachant, entre un favori insolent,
une reine coupable, un roi imbécile, à qui donner son coeur, l'avait
donné à l'héritier de la couronne, le prince des Asturies, depuis
Ferdinand VII, qui n'était pas beaucoup plus digne que ses parents de
l'amour d'un grand peuple. Ce prince, alors âgé de 23 ans, était veuf
d'une princesse de Naples, morte, disait-on, d'un poison administré
par la haine de la reine et du favori; ce qui était faux, mais admis
comme vrai par toute l'Espagne. Repoussé par sa mère qui dans sa
tristesse habituelle croyait apercevoir un blâme, par le prince de la
Paix qui croyait y découvrir une jalousie d'autorité, opprimé par tous
les deux, obligé de chercher autour de lui un refuge, il l'avait
trouvé auprès de sa jeune épouse, et s'était vivement attaché à elle.
Comme les deux maisons de Naples et d'Espagne se haïssaient
mortellement, et que la jeune princesse arrivait à l'Escurial avec les
sentiments puisés dans sa famille, elle n'avait pas contribué à
ramener Ferdinand à ses parents, et avait, au contraire, fomenté
l'aversion qu'il nourrissait pour eux. Aussi, dans sa médiocrité
d'esprit et de coeur, accueillant tout bruit conforme à sa haine,
Ferdinand croyait avoir été privé par un crime de la femme qu'il
aimait, et il imputait ce crime à sa mère, ainsi qu'au favori adultère
qui la dominait. On comprend tout ce qu'il devait fermenter de
passions dans ces âmes vulgaires, ardentes et oisives. Le prince était
gauche, faible et faux, doué pour tout esprit d'une certaine finesse,
pour tout caractère d'un certain entêtement. Mais, aux yeux d'une
nation passionnée, ayant besoin d'aimer l'un de ses maîtres, et
d'espérer que l'avenir vaudrait mieux que le présent, sa gaucherie
passait pour modestie, sa sauvage tristesse pour le chagrin d'un fils
vertueux, son entêtement pour fermeté, et, sur le bruit de quelque
résistance opposée à divers actes du prince de la Paix, on s'était plu
à lui prêter les plus nobles et les plus fortes vertus.

[En marge: Maladie de Charles IV dans l'hiver de 1807, et conséquences
de cette maladie.]

Dans le courant de 1807, la nouvelle se répandit tout à coup que la
santé du roi déclinait rapidement, et que sa fin approchait. Les
apparences en effet étaient alarmantes. Ce roi, honnête et aveugle, ne
se doutait pas de toutes les bassesses qui à son insu déshonoraient
son règne. Doué néanmoins d'un certain bon sens, il voyait bien qu'il
y avait des malheurs autour de lui; car, quoi qu'on fît pour le
tromper, la perte de la Trinité, le désastre de Trafalgar, le
papier-monnaie substitué à l'argent, ne pouvaient pas prendre
l'apparence de la prospérité et de la grandeur. Il accusait les
circonstances, et demeurait convaincu que, sans le prince de la Paix,
tout serait allé plus mal. Au fond il était triste et malade. On crut
sa mort prochaine. La nation, sans lui vouloir du mal, vit dans cette
mort la fin de ses humiliations; le prince des Asturies, la fin de son
esclavage; la reine et Godoy, la fin de leur pouvoir. Pour ces
derniers, c'était plus que le terme d'un pouvoir usurpé, c'était une
catastrophe; car ils supposaient que le prince des Asturies se
vengerait, et ils mesuraient cette vengeance à leurs propres
sentiments. C'est pour ce motif que le prince de la Paix avait attaché
tant de prix à devenir souverain des Algarves.

[En marge: Efforts de la reine et du prince de la Paix pour dominer
Ferdinand par un mariage.]

[En marge: Nouveaux pouvoirs attribués au prince de la Paix, et
tentative pour changer l'ordre de successibilité au trône.]

[En marge: Emmanuel Godoy créé grand amiral d'Espagne.]

Divers moyens furent successivement imaginés par la reine et par le
favori pour se garantir contre les dangers qu'ils prévoyaient. D'abord
ils songèrent à s'emparer du prince des Asturies, et à lui faire
contracter un mariage qui le plaçât sous leur influence. Pour
l'accomplissement de ce dessein ils jetèrent les yeux sur dona
Maria-Theresa de Bourbon, soeur de dona Maria-Luisa, princesse de la
Paix. Ils pensèrent qu'en épousant cette infante, Ferdinand, devenu
beau-frère d'Emmanuel Godoy, serait ou ramené, ou contenu. Mais
Ferdinand opposa à ce projet des refus invincibles et même
outrageants.--Moi, dit-il, devenir beau-frère d'Emmanuel Godoy,
jamais! Ce serait un opprobre!--Ces refus, exprimés en un tel langage,
redoublèrent les anxiétés de la reine et du favori. Ils ne songèrent
plus qu'à se prémunir contre les conséquences de la mort du roi,
supposée alors beaucoup plus prochaine qu'elle ne devait l'être. Le
prince de la Paix était déjà généralissime de toutes les armées
espagnoles. Il résolut, et la reine accueillit cette résolution avec
empressement, de se donner de nouveaux pouvoirs, afin de réunir peu à
peu toutes les prérogatives de la royauté dans ses mains, et
d'exclure, quand il se croirait assez fort, Ferdinand du trône. Il
voulait le faire déclarer inhabile à régner, transporter la couronne
sur une tête plus jeune, amener ainsi la nécessité d'une régence, et
s'attribuer cette régence à lui-même, ce qui aurait assuré la
continuation du pouvoir qu'il exerçait depuis tant d'années. Ce plan
une fois arrêté, on commença par compléter l'autorité nominale du
prince, car son autorité réelle était depuis long-temps aussi entière
qu'elle pouvait l'être. On persuada au roi que, grâce à Emmanuel
Godoy, l'armée se trouvait dans un état florissant, mais qu'il n'en
était pas ainsi de la marine; que celle-ci avait besoin de recevoir
l'influence du génie qui soutenait la monarchie espagnole; que la
placer sous l'autorité directe du prince de la Paix, ce serait rendre
sa réorganisation certaine, et procurer une vive satisfaction au
puissant Empereur des Français, lequel se plaignait sans cesse de la
décadence de la marine espagnole. Charles IV adopta cette proposition
avec la joie qu'il mettait toujours à se dépouiller de son autorité en
faveur d'Emmanuel Godoy, et celui-ci, par un décret royal, fut
gratifié du titre de GRAND AMIRAL, titre qu'avaient porté l'illustre
vainqueur de Lépante, don Juan d'Autriche, et plus récemment encore
l'infant don Philippe, frère de Charles III. À ce titre, qui conférait
à Emmanuel Godoy le commandement de toutes les forces de mer, outre le
commandement de toutes les forces de terre qu'il avait déjà, on ajouta
celui d'ALTESSE SÉRÉNISSIME. Il fut formé autour du prince, à l'effet
de le seconder, un conseil d'amirauté composé de ses créatures, et
malgré la misère publique on décida qu'un palais, dit de l'Amirauté,
serait édifié pour lui, dans le plus beau quartier de Madrid. Ainsi
pour tout bienfait la marine vit créer de nouvelles charges, propres
uniquement à aggraver sa détresse.

[En marge: Au titre de grand amiral, le prince de la Paix joint celui
de colonel général de la maison militaire du roi.]

Ce n'était pas assez que de réunir dans les mains du prince de la Paix
le commandement de toutes les forces de la monarchie, on voulut le
rendre maître du palais, et en quelque sorte de la personne du roi. On
insinua à celui-ci que son fils dénaturé, détaché de ses parents par
les funestes influences de la maison de Naples, entouré de sujets
perfides, était chaque jour plus à craindre; que l'esprit de désordre,
particulier au siècle, seconderait peut-être ses mauvais projets, et
qu'il fallait que la puissante main d'Emmanuel (c'est ainsi que
Charles IV le nommait dans sa confiante amitié) s'étendît sur la
demeure royale, pour la préserver de tout péril. En conséquence le
prince fut encore nommé colonel général de la maison militaire du roi.
Dès cet instant il commandait dans le palais même, et il était le chef
de toutes les troupes composant la garde royale. À peine avait-il reçu
ce nouveau titre, qui complétait sa toute-puissance, qu'il se hâta de
faire subir des réformes aux divers corps de la garde. Il existait,
indépendamment de deux régiments à pied, l'un dit des gardes
espagnoles, l'autre des gardes wallones, lesquels présentaient un
effectif de six mille hommes, un régiment de cavalerie qu'on appelait
les carabiniers royaux, et ensuite une troupe d'élite qui était celle
des gardes du corps, distribuée en quatre compagnies, l'_espagnole_,
la _flamande_, l'_italienne_, l'_américaine_, rappelant par leurs
titres toutes les anciennes dominations espagnoles. Ce corps, le plus
éclairé de tous, grâce au choix des hommes dont il était composé, et
bon juge de ce qui se passait en Espagne, n'inspirait pas au prince de
la Paix une entière confiance. Le prince imagina de le dissoudre, sous
prétexte de faire cesser des dénominations qui ne répondaient plus à
la réalité des choses, et de le former en deux compagnies seulement,
désignées par les titres de _première_ et _seconde_. Il profita de
l'occasion pour en faire sortir tous les sujets dont il se défiait, et
particulièrement beaucoup d'émigrés français, qui avaient cherché
asile auprès des Bourbons d'Espagne, et qui, dévoués de corps et d'âme
au bon Charles IV, étaient cependant, à cause de leur meilleure
éducation, plus capables que les autres de juger l'indigne
administration qui déshonorait la monarchie. Emmanuel Godoy en les
excluant écartait d'honnêtes gens qu'il redoutait, et donnait cours à
sa haine à chaque instant croissante contre la France.

[En marge: Intrigues du prince de la Paix auprès des conseils de
Castille et des Indes pour s'assurer la régence.]

Emmanuel Godoy ne se borna pas à cette mesure. Il créa son frère grand
d'Espagne, et le nomma colonel du régiment des gardes espagnoles.
Enfin il choisit pour lui-même une garde dans les carabiniers royaux.
Toutes ces précautions prises, il fit sonder, l'un après l'autre les
membres du conseil de Castille dont il croyait pouvoir disposer, afin
de les préparer à un changement dans l'ordre de successibilité au
trône. Les conseils de Castille et des Indes étaient deux corps qui
tempéraient l'autorité absolue des rois d'Espagne, comme les
parlements tempéraient celle des rois de France. Cependant il y avait
une différence dans leurs attributions; car, outre une juridiction
d'appel qui leur appartenait sur tous les tribunaux du royaume, ils
avaient des attributions administratives, le conseil de Castille
relativement aux affaires intérieures du royaume, le conseil des Indes
relativement aux vastes affaires des possessions d'outre-mer. Par une
suite séculaire de la confiance royale, et du besoin qu'a toute
royauté de s'entourer d'un certain assentiment public, aucune grande
affaire de la monarchie n'était résolue sans prendre l'avis de ces
deux conseils. Le prince de la Paix, qui avait déjà introduit dans
leur sein bon nombre de ses créatures, voulait naturellement s'assurer
leur concours pour ses projets criminels. Mais tout asservis qu'ils
étaient, ils paraissaient peu enclins à se prêter à un changement dans
l'ordre de succession au trône. On continuait toutefois à les
travailler secrètement, et on pratiquait les mêmes menées auprès des
colonels des régiments. Le langage auprès des uns et des autres
consistait à dire que le prince des Asturies était à la fois incapable
et méchant, et qu'à la mort du roi la monarchie ne pouvait tomber sans
péril entre des mains aussi malfaisantes qu'inhabiles.

Le prince de la Paix étendait ses intrigues fort au delà de la cour
d'Espagne. Quoiqu'il détestât la France, pour les conseils importuns
et sévères qu'il en recevait, il savait que toute force était en elle,
et que les projets auxquels il attachait son salut seraient
chimériques s'ils n'avaient l'appui de Napoléon. Il cherchait donc à
se l'assurer par mille bassesses, surtout depuis la fameuse
proclamation dont le souvenir troublait son sommeil. Ayant appris que
Napoléon, qui aimait à monter des chevaux espagnols, venait de perdre
à la guerre l'un de ceux que le roi d'Espagne lui avait donnés, il lui
en avait offert quatre, choisis parmi les plus beaux du royaume. Se
faisant de la cour impériale une idée fausse, empruntée à la cour de
Madrid, il s'était imaginé que les influences secondaires valaient la
peine d'y être conquises, que Murat était le premier homme de l'armée,
qu'il jouissait de beaucoup d'ascendant sur Napoléon, et il avait
songé à l'acquérir. Il avait par ce motif entamé avec lui une
correspondance secrète[21], appuyée par des présents, et notamment
par l'envoi de chevaux superbes. L'imprudent Murat de son côté,
croyant utile de nouer des relations partout où des couronnes
pouvaient venir à vaquer, avait mis de l'empressement à se ménager
dans la Péninsule un aussi puissant ami que le prince de la Paix. La
couronne de Portugal, qui paraissait devoir être bientôt vacante,
n'était pas étrangère à ce calcul.

[Note 21: Il existe au Louvre des échantillons de cette
correspondance, dont Napoléon s'était procuré la communication, soit
par Murat lui-même, soit par son active surveillance. Ces échantillons
donnent une singulière idée de la bassesse du prince de la Paix. Nous
citons, pour faire mieux connaître ce personnage, son caractère et ses
vues, la lettre suivante, reproduite avec toutes les fautes de langage
qu'elle contient. On jugera mieux ainsi du genre d'éducation que
recevaient à cette époque les personnages composant la cour d'Espagne.

«_À Son Altesse Impériale et Royale le grand-duc de Berg._

»La lettre de V. A. I., datée le 7 décembre, à Venise, est pour moi la
preuve la plus haute du caractère éminent qui constitue le coeur d'un
grand prince comme V. A. I. Je n'ai jamais douté des vertus qui la
caractérisent, et jamais mon âme sentit la basse idée de la méfiance.
Oui, prince, j'ai juré à V. A. fidélité dans l'amitié dont elle
m'honore, et ma correspondance durera autant que mon existence.

»J'avais le plus grand regret à garder avec V. A. I. un secret auquel
je m'ai vu forcé par la parole de mon souverain, signée dans un traité
avec S. M. I. et R. Ma reconnaissance à V. A. I. me l'aurait fait
déceler si l'Empereur ne l'aurait pas exigé. Mais puisque je dois
croire que V. A. I. en est informée maintenant, je ne puis que lui
dévoiler mes sentiments. C'est à présent que je commence à jouir de la
tranquillité que me présente un traité qui me met sous la protection
de l'Empereur. Rien ne me saurait être nécessaire du vivant de mon
roi, puisque Sa Majesté m'honore de sa plus singulière estime; mais si
malheureusement elle venait à décéder, ce serait alors que mes ennemis
tâcheraient de flétrir mes services et de détruire ma réputation. Je
n'ai au monde d'autre ami que dans V. A. I., et quoique je sois
persuadé que son pouvoir m'aurait sauvé de l'affliction, je
considérais toutefois que ses efforts n'auraient été assez puissants
pour éviter le premier coup de l'infamie. Que V. A. I. voie donc si ce
qui a été convenu dans le traité me doit être d'un prix inestimable!
C'est pour ça que j'ose prendre la liberté d'exprimer à S. M. I. et R.
ma reconnaissance dans la lettre ci-jointe. Je me serais empressé de
m'acquitter auparavant de ce respectable devoir, si l'expression du
traité lui-même ne s'y aurait pas opposé.

»J'attends avec la plus grande impatience les explications que V. A.
I. veut bien m'offrir aussitôt après son arrivée à Paris, et puisque
S. M. I. et R. a démontré qu'il verrait avec plaisir que le roi, mon
maître, distingue avec la Toison-d'Or le maréchal Duroc, j'ai
l'honneur de l'accompagner à cette lettre, et en même temps V. A. I.
en trouvera une autre ci-jointe pour que l'Empereur veuille bien la
donner au roi de Westphalie, en démonstration de l'alliance qui existe
de fait entre S. M. C. et tous les souverains de la maison de S. M. I.
et R.

»Le procès contre les criminels séducteurs du prince des Asturies est
poursuivi d'après les dispositions de nos lois, parce que le roi a
bien voulu se démettre de son autorité souveraine par laquelle elle
pouvait les juger par soi-même, et laissant aux juges la liberté de
consulter à S. M. leur sentence. Ils ont tous encouru la peine d'être
dépouillés de leurs dignités, et les deux les plus inculpés ont mérité
la peine capitale; mais la reine a disposé la volonté du roi à la
clémence, et le dernier supplice sera commuté dans une prison
perpétuelle, et pour les autres ils seront déportés hors du royaume.
On a eu le soin de ne faire la moindre mention d'aucun des sujets de
S. M. I. et R. par égard à ce qu'elle a fait signifier.

»Il m'est fort sensible de ne pouvoir écrire à V. A. I. dans sa
langue, mais je ne veux pas me priver de la satisfaction de lui
adresser ma lettre originelle avec cette traduction littérale. Il
n'est pas possible de transcrire le langage du coeur, mais dans le
mien se trouvent empreintes la reconnaissance et l'admiration avec
lesquelles aura toujours pour V. A. I. la plus haute considération

  »Son invariable serviteur,
                                                              »MANUEL.

»À San Lorenzo, ce 26 décembre 1807.»]

[En marge: Projet conçu par les amis de Ferdinand, et consistant à
invoquer la protection de Napoléon.]

Les menées du prince de la Paix pour changer l'ordre de successibilité
au trône, si secrètes qu'elles fussent, n'avaient pas laissé que de
transpirer à Madrid, et, jointes à une accumulation de titres sans
exemple, elles avaient donné l'éveil aux esprits. Le prince des
Asturies, aussi exaspéré qu'alarmé, s'était ouvert de sa situation à
quelques amis, sur lesquels il croyait pouvoir compter. Les principaux
étaient son ancien gouverneur, le duc de San Carlos, grand-maître de
la maison du roi, fort honnête personnage, n'ayant d'autre mérite que
celui d'homme de cour; le duc de l'Infantado, l'un des plus grands
seigneurs de l'Espagne, militaire n'exerçant pas son état, ayant de
l'ambition, peu de talents, des intentions droites, et entouré d'une
considération universelle; enfin un ecclésiastique qui avait enseigné
au prince le peu que celui-ci savait, le chanoine Escoïquiz, relégué
alors à Tolède, où il était membre du chapitre archiépiscopal. Ce
dernier était un prêtre bel-esprit, fort instruit dans les lettres,
très-peu dans la politique, aimant tendrement son élève, en étant fort
aimé, désolé de la situation à laquelle il le voyait réduit, résolu à
l'en tirer par tous les moyens, et, quoique très-bien intentionné,
sensible cependant à la perspective qui s'ouvrait devant lui d'être un
jour l'ami, le directeur de conscience du roi d'Espagne. C'est dans la
société de ces personnages et de quelques femmes de cour attachées à
la défunte princesse des Asturies, que Ferdinand épanchait les amers
sentiments dont il était plein. Le chanoine Escoïquiz étant absent, on
le manda secrètement à Madrid, parce que, aux yeux de Ferdinand et de
sa petite cour, il passait pour le plus capable de donner un bon
conseil. De ce qu'il était plus lettré que les autres, de ce qu'il
entendait Virgile et Cicéron, et connaissait les auteurs français,
degré de science peu ordinaire à la cour d'Espagne, on croyait que,
dans ce labyrinthe d'intrigues affreuses, il dirigerait mieux le
prince opprimé. Le chanoine étant arrivé de Tolède, on convint que,
dans le grave péril qui le menaçait, le prince n'avait qu'une
ressource, c'était de se jeter aux pieds de Napoléon, d'invoquer sa
protection, et, pour se l'assurer d'une manière plus complète, de lui
demander à épouser une princesse de la famille Bonaparte. Le chanoine
Escoïquiz voyait dans une pareille alliance deux avantages: le
premier, de se ménager un protecteur tout-puissant; le second,
d'atteindre le but que Napoléon devait avoir en vue, celui de
rattacher l'Espagne à sa dynastie par des liens étroits et solides. Ce
conseil fut écouté, bien qu'il ne fût pas du goût de Ferdinand. Le
jeune prince, en effet, nourrissait au fond du coeur les moins bonnes
des passions espagnoles, et spécialement une haine farouche contre les
nations étrangères, surtout contre la révolution française et son
illustre chef. Ces passions qui lui étaient naturelles avaient été
encore fomentées par la princesse de Naples, son épouse. Cependant,
plein de confiance dans les lumières du chanoine Escoïquiz, il adopta
son avis et résolut de s'y conformer. Le chanoine avait voyagé, visité
la France, et il avait pour celle-ci, pour Napoléon, les sentiments
que devait éprouver un Espagnol éclairé. Il dirigeait donc tant qu'il
pouvait les regards de Ferdinand vers la France et vers Napoléon.

Mais si le prince de la Paix avait le moyen d'établir des relations de
tout genre avec la cour de France, le prince des Asturies, au
contraire, ordinairement relégué à l'Escurial, entouré d'une
surveillance continuelle, n'avait aucun moyen de faire parvenir
jusqu'à Napoléon ses pensées et ses désirs. Lui et les siens
imaginèrent de s'adresser à l'ambassadeur de France, M. de
Beauharnais.

[En marge: Rôle et caractère de M. de Beauharnais, ambassadeur de
France à Madrid.]

M. de Beauharnais, frère du premier mari de l'impératrice Joséphine,
avait remplacé en 1806 le général Beurnonville à Madrid. C'était un
esprit médiocre, un ambassadeur gauche et parcimonieux, peu propre
aux finesses de son état, et moins encore au genre de représentation
que cet état commande, doué cependant de quelque bon sens et d'une
parfaite droiture. À tout cela il ajoutait une morgue assez ridicule,
excitée par le sentiment de sa situation, puisqu'il avait, d'après ce
que nous venons de dire, l'honneur d'être beau-frère de sa souveraine.

[En marge: Secrètes relations entre le prince des Asturies et M. de
Beauharnais par l'entremise du chanoine Escoïquiz.]

Sa gravité, sa probité, sa maladresse concordaient peu avec la
fourberie et la légèreté du favori, et il aimait ce dernier aussi peu
qu'il l'estimait. Il adressait à Napoléon des rapports conformes à ce
qu'il sentait. Aussi le regardait-on à Madrid comme ennemi du
grand-amiral. C'étaient là des circonstances favorables pour les
confidents de Ferdinand. Le chanoine Escoïquiz se chargea d'entrer en
relations avec M. de Beauharnais, et se fit présenter à lui sous
prétexte de lui offrir un poème qu'il avait composé sur la conquête du
Mexique. Peu à peu le chanoine en arriva à des communications plus
intimes, s'ouvrit entièrement à l'ambassadeur de France, et lui fit
part de la situation du prince, de ses dangers, de ses désirs, et du
voeu qu'il formait d'obtenir une épouse de la main de Napoléon, ne
voulant à aucun prix de celle que lui destinait Emmanuel Godoy[22].

[Note 22: M. de Toreno et plusieurs historiens, tant français
qu'espagnols, ont prétendu que M. de Beauharnais avait reçu de Paris,
ou s'était donné à lui-même la mission d'entrer en rapport avec le
prince des Asturies, soit pour lui inspirer l'idée d'épouser une
princesse française, soit pour diviser la famille royale d'Espagne, et
se ménager ainsi le moyen d'y semer les troubles dont on profita
depuis. C'est une erreur complète, dont la preuve se trouve dans la
correspondance officielle et secrète de M. de Beauharnais. Celui-ci
raconte, dans cette double correspondance, comment les agents du
prince des Asturies vinrent à lui, et de son récit parfaitement
sincère, car il était incapable de mentir, il résulte évidemment que
l'initiative de ces relations fut prise par le prince des Asturies et
non par la légation française. Nous allons citer, du reste, deux
pièces qui éclaircissent parfaitement ce point. La première est une
dépêche de M. de Champagny, dans laquelle ce ministre, répondant à une
lettre pleine de réticences de M. de Beauharnais, lui enjoint en un
langage assez sévère de s'exprimer avec plus de clarté. Cette première
dépêche démontre positivement que ce n'est pas Napoléon qui avait eu
l'idée de s'immiscer dans l'intérieur de la famille royale d'Espagne,
et qu'au contraire on était venu à lui. La seconde est la lettre même
du prince Ferdinand à M. de Beauharnais, dans laquelle ce prince avait
renfermé la demande de mariage adressée à Napoléon. On a publié la
demande de mariage, on n'a jamais connu ni publié la lettre qui la
contenait. La lecture même de cette seconde pièce prouvera que M. de
Beauharnais, pas plus que son gouvernement, n'avaient commencé les
relations avec le prince des Asturies. Au ton de cette lettre il est
facile de reconnaître que le prince recherchait ceux auxquels il
s'adresse, et n'était pas recherché par eux.

Voici la dépêche de M. de Champagny à M. de Beauharnais:

                                          «Paris, le 9 septembre 1807.

»Monsieur l'ambassadeur, j'ai reçu votre lettre confidentielle et je
m'empresse d'y répondre en n'admettant entre vous et moi aucun
intermédiaire. Tous les moyens que vous jugerez convenable d'employer
pour me faire connaître, soit les hommes avec qui vous êtes dans le
cas de traiter, soit l'état des affaires que vous avez à conduire, me
paraîtront tous fort bons lorsqu'ils tendront à me donner plus de
lumières et d'une manière plus sûre. Vous n'avez rien à redouter de
l'emploi que je pourrai faire de vos lettres. La communication aux
bureaux, quand elle aura lieu, sera toujours sans danger: ils méritent
toute confiance, et depuis plusieurs années ils sont gardiens des plus
grands intérêts du gouvernement et dépositaires de ses secrets les
plus importants. C'est d'ailleurs un des premiers devoirs de tout
ministre à une cour étrangère de faire connaître à son gouvernement,
sans restriction, sans réserve, tout ce qu'il voit, tout ce qu'il
entend, tout ce qui parvient à sa connaissance. Placé pour voir et
pour entendre, pourvu de tous les moyens d'être instruit, ce qu'il
apprend n'est pas chose qui lui appartienne: elle est la propriété de
celui dont il est le mandataire. Vous connaissez ce devoir mieux que
personne, et c'est sans doute pour le remplir dans toute son étendue
que vous désirez multiplier ces moyens de communication avec moi: je
suis loin de m'y opposer.

»Votre lettre confidentielle renferme des choses très-importantes, et
tellement importantes qu'on peut regretter que vous ne les ayez pas
présentées avec plus de détail, et _surtout que vous n'ayez pas fait
connaître comment elles vous sont parvenues_. _Telle a été la
réflexion de l'Empereur lorsque j'ai eu l'honneur de l'en entretenir.
Quels ont été vos rapports avec le jeune prince dont vous parlez?_
Quelles sont les raisons positives que vous avez de le juger d'une
certaine manière? _Il sollicite à genoux, dites-vous, la protection de
l'Empereur; comment le savez-vous? Est-ce lui qui vous l'a dit? ou par
qui vous l'a-t-il fait dire?_ Ces questions vous sont faites par
l'Empereur, et c'est lui qui a fait la réflexion que j'ai énoncée plus
haut, qu'un ministre ne peut avoir de secrets pour son gouvernement.

                                                          »CHAMPAGNY.»

Voici la lettre du prince Ferdinand à M. de Beauharnais:

«Vous me permettrez, monsieur l'ambassadeur, de vous exprimer toute ma
reconnaissance pour les preuves d'estime et d'affection que vous
m'avez données dans la correspondance _secrète et indirecte que nous
avons eue jusqu'à présent par le moyen de la personne que vous savez,
qui a toute ma confiance_. _Je dois enfin à vos bontés ce que je
n'oublierai jamais, le bonheur de pouvoir exprimer, directement et
sans risque, au grand Empereur votre maître, les sentiments si
long-temps retenus dans mon coeur. Je profite donc de ce moment
heureux pour adresser par vos mains à S. M. I. et R. la lettre
adjointe_, et craignant l'importuner par une longueur déplacée, je
n'explique encore qu'à demi ce que je sens d'estime, de respect et
d'affection pour son auguste personne, et je vous prie, monsieur
l'ambassadeur, d'y suppléer dans celles que vous aurez l'honneur de
lui écrire.

»Vous me faites aussi le plaisir d'ajouter à S. M. I. et R. que je le
conjure d'excuser des fautes d'usage, de style, et qui se trouveront
dans madite lettre, tant par égard à ma qualité d'étranger qu'en
considération de l'inquiétude et de la gêne avec lesquelles j'ai été
obligé de l'écrire, étant, comme vous le savez, _entouré jusque dans
ma chambre d'espions qui m'observent, et obligé de profiter pour ce
travail du peu de moments que je puis dérober à leurs yeux
malins_.--_Comme je me flatte d'obtenir dans cette affaire la
protection de S. M. I. et R., et qu'en conséquence les communications
deviendront plus nécessaires et plus fréquentes, je charge ladite
personne qui a eu cette commission jusqu'ici, de prendre ses mesures
de concert avec vous pour la conduire sûrement; et comme jusqu'à
présent elle n'a eu pour garants de ladite commission que les signes
convenus, étant entièrement assuré de sa loyauté, de sa discrétion et
de sa prudence, je lui donne, par cette lettre, mes pleins et absolus
pouvoirs pour traiter cette affaire_ jusqu'à sa conclusion, et je
ratifie tout ce qu'elle dira ou fera sur ce point en mon nom comme si
je l'eusse dit ou fait moi-même, ce que vous aurez la bonté de faire
parvenir à S. M. I. avec les plus sincères expressions de ma
reconnaissance.

»Vous aurez aussi la bonté de lui dire que si par hasard il arrivait
que S. M. I. _jugeât, en quelque temps que ce fût, qu'il était utile
que j'envoyasse à sa cour avec le secret convenable quelque personne
de confiance pour lui donner sur ma situation des renseignements plus
amples que ceux qu'on peut donner par écrit, ou pour tout autre objet
que sa sagesse jugeât nécessaire, S. M. I. n'a qu'à vous le mander
pour être au moment obéie, comme elle le sera en tout ce qui dépendra
de moi_.

»Je vous renouvelle, monsieur, les assurances de mon estime et de ma
gratitude; je vous prie de conserver cette lettre comme un témoignage
de la perpétuité de ces sentiments, et je prie Dieu qu'il vous ait en
sa sainte garde.

»Écrit et signé de ma propre main et scellé de mon sceau.

                                                           »FERDINAND.

»À l'Escurial, le 11 octobre 1807.»]

M. de Beauharnais était beaucoup trop nouveau dans la profession qu'il
exerçait pour ne pas s'effrayer d'une position aussi délicate, car il
s'agissait d'accepter des rapports clandestins avec l'héritier de la
couronne. Il avait peur d'être trompé par des intrigants, et compromis
envers la cour d'Espagne. Il refusa d'abord d'en croire le chanoine
Escoïquiz, et accueillit ses ouvertures avec une froideur capable de
décourager des gens moins décidés à se faire écouter et comprendre.
Mais le chanoine imagina un moyen singulier d'obtenir crédit: ce fut
d'établir un échange de signes entre le prince et M. de Beauharnais,
dans les visites que celui-ci faisait à l'Escurial pour y présenter
ses hommages à la cour. Ces signes convenus d'avance ne devaient pas
laisser de doute sur la secrète mission que le chanoine Escoïquiz
disait avoir reçue de Ferdinand. En effet M. de Beauharnais à sa
première visite à l'Escurial observa le prince avec attention, aperçut
les signes convenus, fut en outre de sa part l'objet des prévenances
les plus marquées, et ne put dès lors conserver aucune incertitude sur
la mission du chanoine Escoïquiz. Quand il fut rassuré sur ce point,
il différa encore de l'écouter, jusqu'à ce qu'il eût été autorisé par
sa cour à s'engager dans de pareilles relations. Il écrivit alors à
Paris une dépêche mystérieuse, pour dire qu'un fils innocent,
cruellement traité par son père et sa mère, invoquait l'appui de
Napoléon, et demandait à devenir son protégé reconnaissant et dévoué.
Napoléon, impatienté de ce ridicule mystère, fit enjoindre à M. de
Beauharnais de se rendre plus intelligible et plus clair. Celui-ci
obéit en racontant tout ce qui s'était passé; il en fit le récit
détaillé dans une correspondance secrète, qui révélait également sa
maladresse et sa sincérité, et qui ne devait pas être, qui n'a pas été
déposée aux affaires étrangères. On lui répondit qu'il fallait tout
écouter, ne rien promettre qu'un intérêt bienveillant pour les
infortunes du prince, et, quant à la demande de mariage, déclarer que
l'ouverture était trop vague pour être prise en considération, et
suivie d'un consentement ou d'un refus.

Commencées en juillet 1807, ces relations continuèrent en août et
septembre, avec la même crainte de se compromettre de la part de M. de
Beauharnais, et le même désir d'être accueilli de la part de
Ferdinand. Ce prince se décida enfin à faire remettre par le chanoine
Escoïquiz deux lettres, l'une pour l'ambassadeur, l'autre pour
Napoléon lui-même, dans lesquelles, déplorant ses malheurs et les
dangers dont il était menacé, il demandait formellement la protection
de la France et la main d'une princesse de la famille Bonaparte. Ces
deux lettres, datées du 11 octobre, ne furent expédiées que le 20, par
le soin que M. de Beauharnais mit à se procurer un messager sûr, et
n'arrivèrent que le 27 ou le 28, au moment même où parvenaient à Paris
d'autres nouvelles non moins importantes, dont on va connaître le
sujet.

[En marge: Tentative du prince Ferdinand pour ouvrir les yeux à son
père sur l'état de la cour d'Espagne.]

Tandis qu'il s'adressait à Napoléon, Ferdinand, ne sachant si la
protection française serait assez prompte ou assez déclarée pour le
sauver, avait voulu en même temps prendre ses précautions à Madrid
même. D'accord avec ses amis, il conçut l'idée de tenter une démarche
auprès de son père, pour lui ouvrir les yeux, pour lui dénoncer les
crimes du prince de la Paix, la complicité de la reine, et, sinon ses
relations adultères avec le favori, du moins son abjecte soumission
aux volontés de ce dominateur de la maison royale; pour le supplier
enfin d'apporter un terme aux scandales, aux malheurs qui désolaient
l'Espagne, aux périls qui menaçaient un fils infortuné. Ferdinand
devait remettre au roi un écrit contenant ces révélations, avec prière
de le lui rendre après en avoir pris connaissance, car une
indiscrétion pouvait mettre sa vie en danger. La minute de cet écrit
était de la main même du chanoine Escoïquiz. Indépendamment de cette
démarche, les auteurs du plan avaient encore imaginé, pour le cas où
le roi viendrait à mourir subitement, de donner au duc de l'Infantado
des pouvoirs signés à l'avance par Ferdinand, pouvoirs en vertu
desquels le duc aurait le commandement militaire de Madrid et de la
Nouvelle-Castille, afin qu'on fût en mesure, s'il le fallait, de
résister par la force des armes aux tentatives du prince de la Paix.
Tels étaient les moyens préparés par ce conciliabule, pour se garder
contre un projet vrai ou supposé d'usurpation; et ces moyens ne
décelaient assurément ni beaucoup de profondeur d'esprit, ni beaucoup
d'audace de caractère. Mais pendant ces menées du prince et de ses
amis, des espions apostés autour d'eux avaient observé des allées et
venues inaccoutumées. Ils avaient vu Ferdinand lui-même écrire plus
souvent qu'il ne le faisait d'ordinaire, et ils l'avaient entendu,
dans son exaspération contre sa mère et le favori, tenir des propos
d'une singulière amertume. L'entrée des troupes françaises en Espagne,
sujet d'une infinité de conjectures, avait été aussi l'occasion de
discours fort irréfléchis de la part du prince et de ses amis. Ceux-ci
se regardant déjà comme certains de la protection de la France et s'en
vantant volontiers, bien qu'ils eussent long-temps fait un crime à
Emmanuel Godoy de la rechercher, et de la payer d'une aveugle
soumission, se plaisaient à insinuer, quelquefois même à dire tout
haut, que ce n'était pas en vain que les armées françaises passaient
les Pyrénées, et que le méprisable gouvernement qui opprimait
l'Espagne ne tarderait pas à s'en apercevoir; ce qui était
malheureusement plus vrai qu'ils ne le croyaient eux-mêmes, et qu'ils
n'eurent bientôt à le désirer.

[En marge: Dénonciation des menées du prince des Asturies à la reine
et au roi.]

[En marge: Enlèvement des papiers du prince des Asturies.]

Parmi les personnes chargées d'observer Ferdinand, l'une d'elles (on
prétend que c'était une dame de la cour), soit qu'elle eût obtenu la
confidence des secrets du prince, soit qu'elle eût porté sur ses
papiers un oeil indiscret, révéla tout à la reine. Celle-ci en
apprenant ces détails fut saisie d'un violent accès de colère. Le
prince de la Paix ne se trouvait point en ce moment à l'Escurial,
distant de Madrid d'une douzaine de lieues. Il avait l'habitude de
passer une semaine à l'Escurial, une semaine à Madrid. Il était
malade, disait-on, des suites de ses débauches. On le manda
secrètement, et il sortit de son palais par une porte dérobée, voulant
en cette circonstance laisser ignorer sa présence à l'Escurial, et
écarter l'idée qu'il pût être l'instigateur des scènes qui se
préparaient. La reine, encore plus irritée que lui, chercha à
persuader au roi qu'il n'y avait pas moins qu'une vaste conspiration
contre son trône et sa vie dans les indices dénoncés, soutint qu'il
fallait agir sur-le-champ, ne pas craindre un éclat devenu nécessaire,
envahir l'appartement du prince à l'improviste, et enlever ses papiers
avant qu'il eût le temps de les détruire. Le faible Charles IV,
incapable d'apercevoir dans quelle voie il s'engageait par une
pareille démarche, consentit à tout ce qu'on lui demandait, et le soir
même, 27 octobre, jour de la signature du traité de Fontainebleau,
permit qu'on violât la demeure de son fils, et qu'on saisit ses
papiers. Le jeune prince, qui, sauf un peu de finesse, n'avait ni
esprit ni courage, fut consterné, et livra sans résistance tout ce
qu'il avait. Les papiers dont nous venons de faire mention, mêlés à
d'autres plus insignifiants, furent portés chez la reine, qui voulut
les examiner elle-même. On devine les emportements de cette princesse,
en lisant l'écrit où étaient dénoncées toutes les turpitudes du
favori, et où les siennes étaient au moins indiquées. Si faible, si
asservi que fût l'infortuné Charles IV, cette pièce pourtant n'aurait
pas suffi pour lui persuader que son fils avait médité un crime, et
elle aurait peut-être, en dessillant ses yeux, atteint le but que le
chanoine Escoïquiz et Ferdinand s'étaient proposé. Mais il y avait
malheureusement d'autres papiers, tels qu'un chiffre destiné à une
correspondance mystérieuse, de plus l'ordre qui nommait le duc de
l'Infantado commandant de la Nouvelle-Castille, et sur lequel la date
avait été laissée en blanc afin de la mettre au moment de la mort du
roi. Ces dernières pièces suffisaient à la reine pour construire
toutes les suppositions imaginables, pour tromper l'infortuné Charles
IV, pour se tromper elle-même. Ne se contenant plus à la lecture de
ces papiers, elle dit, peut-être elle crut, que c'étaient là les
preuves d'une conspiration tendant à détrôner elle et son époux, à
menacer même leurs jours, car pourquoi ce chiffre, si ce n'était pour
correspondre avec des conspirateurs? pourquoi cette nomination d'un
commandant militaire, par Ferdinand qui n'était pas encore roi, si ce
n'était pour consommer une criminelle usurpation? Cette démonstration
présentée au pauvre Charles IV, avec beaucoup d'emportements et de
cris pour unique preuve, le remplit de trouble. Il versa des larmes de
douleur sur un fils qu'il aimait encore, et qu'il était affligé de
trouver si coupable; puis il remercia le ciel qui sauvait d'un si
grand péril sa vie, son trône, sa femme, son ami Emmanuel. La reine,
que l'exaltation naturelle à son sexe portait à prendre en tout ceci
une initiative commode pour le favori, la reine déclara qu'il fallait
une répression prompte, énergique, qui satisfît à la majesté du trône
outragée, et garantît l'État du retour de pareils complots. Il fut
donc résolu qu'on arrêterait à l'instant même le prince et ses
complices, qu'on appellerait ensuite les ministres, les principaux
personnages de l'État, qu'on leur dénoncerait la découverte qu'on
venait de faire, et la résolution royale d'intenter contre les
coupables un procès criminel. C'était là une résolution abominable et
insensée, car après un tel éclat il fallait poursuivre le prince à
outrance, le convaincre de crime, fût-il innocent, le priver de ses
droits au trône, et donner ainsi à ce trône suspendu au bord d'un
abîme un ébranlement qui pouvait l'y précipiter, qui l'y a précipité
en effet. Mais poursuivre le prince, le faire condamner par des juges
vendus, le priver de la couronne, était justement ce que voulait cette
reine furieuse, quelque péril qu'il y eût à braver!

[En marge: Arrestation du prince des Asturies.]

Tout ce qu'elle désirait s'accomplit. Godoy fut renvoyé à Madrid, pour
faire croire qu'il n'en était pas sorti, et qu'il était étranger aux
scènes tragiques de l'Escurial. Le roi se rendit auprès de Ferdinand,
lui demanda son épée, et le constitua prisonnier dans son propre
appartement. Des courriers furent ensuite envoyés dans toutes les
directions, pour ordonner l'arrestation des prétendus complices du
prince. Les ministres, les membres des conseils furent convoqués, et,
la consternation sur le front, reçurent communication de tout ce qui
avait été décidé. Ils donnèrent leur adhésion silencieuse, non par
zèle, mais par abattement.

Il n'était plus possible après un semblable scandale de cacher à la
nation espagnole les tristes événements dont l'Escurial venait d'être
le théâtre. Dans les pays asservis, où toute publicité est interdite,
les nouvelles importantes ne se répandent ni moins vite, ni moins
complétement. Elles volent de bouche en bouche, propagées par une
curiosité ardente, et exagérées par une crédulité non détrompée.
Madrid tout entier savait déjà, et toutes les villes d'Espagne
allaient savoir les scènes de l'Escurial. Cependant publier
officiellement la prétendue découverte du complot, c'était dénoncer le
prince à la nation, et rendre irréparables les malheurs du trône. Mais
la reine et le favori ne voulaient pas autre chose. En conséquence ils
exigèrent un acte de publicité, et dans un pays où il n'y en avait que
pour les plus grands événements, tels qu'une naissance ou une mort de
roi, une déclaration de guerre, une signature de paix, une grande
victoire, une grande défaite, le décret royal qui suit fut communiqué
à toutes les autorités du royaume:

«Dieu qui veille sur ses créatures ne permet pas la consommation des
faits atroces quand les victimes sont innocentes; aussi sa
toute-puissance m'a-t-elle préservé de la plus affreuse catastrophe.
Tous mes sujets connaissent parfaitement mes sentiments religieux et
la régularité de mes moeurs, tous me chérissent, et je reçois de tous
les preuves de vénération dues à un père qui aime ses enfants. Je
vivais persuadé de cette vérité, quand une main inconnue est venue
m'apprendre et me dévoiler le plan le plus monstrueux et le plus inouï
qui se tramait contre ma personne dans mon propre palais. Ma vie, tant
de fois menacée, était devenue à charge à mon successeur, qui,
préoccupé, aveuglé, et abjurant tous les principes de foi chrétienne
que lui enseignèrent mes soins et mon amour paternels, était entré
dans un complot pour me détrôner. J'ai voulu alors rechercher par
moi-même la vérité du fait, et, surprenant mon fils dans son propre
appartement, j'ai trouvé en sa possession le chiffre qui servait à ses
intelligences avec les scélérats et les instructions qu'il en
recevait. Je convoquai, pour examiner ces papiers, le gouverneur par
intérim du conseil, pour que, de concert avec d'autres ministres, ils
se livrassent activement à toutes les recherches nécessaires. Tout a
été fait, et il en est résulté la découverte de plusieurs coupables:
j'ai décrété leur arrestation ainsi que la mise aux arrêts de mon fils
dans sa demeure. Cette peine manquait à toutes celles qui m'affligent;
mais, comme elle est la plus douloureuse, c'est aussi celle qu'il
importe le plus de faire expier à son auteur, et, en attendant que
j'ordonne de publier le résultat des poursuites commencées, je ne
veux pas négliger de manifester à mes sujets mon affliction, que les
preuves de leur loyauté parviendront à diminuer. Vous tiendrez cela
pour entendu, afin que la connaissance s'en répande dans la forme
convenable.

                   »Saint-Laurent (de l'Escurial), le 30 octobre 1807.

»_Au gouverneur par intérim du conseil._»

Dans cette cour, où l'on n'osait rien faire sans en référer à Paris,
où le fils opprimé, le père involontairement oppresseur, le favori
persécuteur de tous les deux, cherchaient auprès de Napoléon un appui
pour leur malheur, leur ineptie ou leur crime, il n'était pas possible
qu'on se livrât à de si déplorables extravagances sans lui en écrire.
En conséquence, la veille même de l'acte officiel que nous venons de
rapporter, on dicta au malheureux Charles IV une lettre à Napoléon,
pleine d'une ridicule douleur, dépourvue de toute dignité, où il se
disait trahi par son fils, menacé dans sa personne et son pouvoir, et
n'annonçait pas moins que la volonté de changer l'ordre de succession
au trône[23].

[Note 23: Voici le texte même de cette lettre:

_Lettre du roi Charles IV à l'Empereur Napoléon._

«Monsieur mon frère, dans le moment où je ne m'occupais que des moyens
de coopérer à la destruction de notre ennemi commun, quand je croyais
que tous les complots de la ci-devant reine de Naples avaient été
ensevelis avec sa fille, je vois avec une horreur qui me fait frémir
que l'esprit d'intrigue a pénétré jusque dans le sein de mon palais.
Hélas! mon coeur saigne en faisant le récit d'un attentat si affreux!
Mon fils aîné, l'héritier présomptif de mon trône, avait formé le
complot horrible de me détrôner: il s'était porté jusqu'à l'excès
d'attenter à la vie de sa mère. Un attentat si affreux doit être puni
avec la rigueur la plus exemplaire des lois. La loi qui l'appelait à
la succession doit être révoquée: un de ses frères sera plus digne de
le remplacer et dans mon coeur et sur le trône. Je suis en ce moment à
la recherche de ses complices pour approfondir ce plan de la plus
noire scélératesse, et je ne veux pas perdre un seul moment pour en
instruire V. M. I. et R. en la priant de m'aider de ses lumières et de
ses conseils.

»Sur quoi, je prie Dieu, mon bon frère, qu'il veuille avoir V. M. I.
et R. en sa sainte et digne garde.

                                                             »CHARLES.

»À Saint-Laurent, le 29 octobre 1807.»]

[En marge: Nov. 1807.]

[En marge: Résolutions de Napoléon en recevant les nouvelles de
l'Escurial.]

Napoléon n'avait reçu, comme on l'a vu plus haut, la lettre du 11
octobre, dans laquelle Ferdinand lui demandait sa protection et une
épouse, que le 28 du même mois. Il reçut successivement dans les
journées des 5, 6 et 7 novembre, celles de son ambassadeur et de
Charles IV, qui lui apprenaient l'esclandre qu'on n'avait pas craint
de faire à l'Escurial. Il était donc en quelque sorte obligé de
s'immiscer dans les affaires d'Espagne, quand même il ne l'eût pas
voulu, et certainement beaucoup plus tôt qu'il ne s'y attendait et ne
le désirait. Depuis quelque temps, ainsi que nous venons de le
rapporter, il se disait qu'il y avait danger à laisser des Bourbons
sur un trône à la fois si haut et si voisin, et qu'il fallait de plus
renoncer à tirer de l'Espagne aucun service utile, tant qu'elle
resterait aux mains d'une race dégénérée. Il ne savait quel prétexte
employer pour frapper des esclaves prosternés à ses pieds, le
détestant, voulant le trahir, l'essayant quelquefois, puis désavouant
avec humilité leurs trahisons à peine commencées. Il ne se dissimulait
pas non plus le danger, en détrônant la dynastie espagnole, de heurter
une nation ardente et farouche, désirant des changements, incapable de
les opérer elle-même, et prête néanmoins à se révolter contre la main
étrangère qui tenterait de les opérer pour elle. Il ajournait donc,
n'étant ni pressé, ni fixé quant au parti à prendre, témoin le traité
de Fontainebleau, qui ne contenait que des ajournements. Mais un fils
qui s'adressait à lui pour demander une épouse et sa protection, un
père qui lui dénonçait ce fils comme criminel, lui offraient une
occasion, pour ainsi dire forcée, de se mêler immédiatement des
affaires d'Espagne; et tout plein encore de doutes, d'anxiétés,
désirant, redoutant ce qu'il allait entreprendre, l'entreprenant par
une sorte d'entraînement fatal, il donna des ordres précipités, signes
d'une volonté fortement excitée.

[En marge: Ordre immédiat de départ au deuxième corps d'armée de la
Gironde, et organisation d'un troisième corps sous le titre de corps
d'observation des côtes de l'Océan.]

Jusqu'ici les mouvements de troupes prescrits par lui, n'avaient eu
que le Portugal pour but[24]. Mais dès ce moment les préparatifs
reçurent une étendue et une accélération qui ne pouvaient laisser
aucune incertitude sur leur objet. Il avait composé l'armée du général
Junot, destinée à envahir le Portugal, avec les trois camps de
Saint-Lô, Pontivy, Napoléon; l'armée de réserve du général Dupont
(connue sous le titre de deuxième corps de la Gironde), avec les
premiers, deuxièmes et troisièmes bataillons des cinq légions de
réserve, et quelques bataillons suisses. Ces deux armées, l'une déjà
entrée en Espagne, l'autre en route pour Bayonne, présentaient un
effectif de 50 mille hommes environ. Ce n'était pas assez, si de
graves événements éclataient dans la Péninsule, car la seconde de ces
armées pouvait seule être employée en Espagne. Napoléon accéléra sa
marche vers Bayonne, ordonna au général Dupont d'aller sur-le-champ se
mettre à sa tête, et résolut d'en composer une troisième, qui
empruntât son titre au besoin spécieux de veiller sur les côtes de
l'Océan, privées des troupes consacrées à leur garde. Il appela cette
troisième armée _corps d'observation des côtes de l'Océan_, lui donna
pour la commander le maréchal Moncey, qui avait fait jadis la guerre
en Espagne, et voulut qu'elle fût forte d'environ 34 mille hommes. Il
puisa pour la composer dans les dépôts des régiments de la grande
armée, stationnés sur le Rhin, de Bâle à Wesel. Ces dépôts, qui
avaient reçu plusieurs conscriptions, et qui n'avaient plus d'envois à
faire à la grande armée, abondaient en jeunes soldats, dont
l'instruction était déjà commencée, et à l'égard de quelques-uns
presque achevée. Pour un corps d'observation, soit en France, soit en
Espagne, Napoléon croyait ces jeunes soldats très-suffisants. Il
ordonna donc de tirer des quarante-huit dépôts stationnés sur le Rhin
quarante-huit bataillons provisoires, composés de quatre compagnies à
150 hommes chacune, ce qui faisait 600 hommes par bataillon, et en
tout 28 mille hommes d'infanterie. Il ordonna de réunir quatre de ces
bataillons pour former un régiment, deux régiments pour former une
brigade, deux brigades pour former une division, et de distribuer le
corps entier en trois divisions sous les généraux Musnier, Gobert,
Morlot. Les points où elles allaient s'organiser étaient Metz, Sedan,
Nancy. Ces troupes devaient avoir l'organisation de corps provisoires,
chaque bataillon relevant toujours du régiment dont il était détaché.
Napoléon ordonna d'attacher à chaque division une batterie
d'artillerie à pied, de former à Besançon et La Fère trois autres
batteries d'artillerie à cheval, ce qui devait porter l'artillerie
totale du corps à 36 bouches à feu. Le général Mouton eut ordre de se
transporter à Metz, Nancy, Sedan, pour surveiller l'exécution de ces
mesures. Les quatre brigades de cavalerie, de formation provisoire
aussi, réunies à Compiègne, Chartres, Orléans et Tours, furent
distribuées entre les deux corps des généraux Moncey et Dupont. Les
cuirassiers et les chasseurs furent affectés à celui du général
Dupont, les dragons et les hussards à celui du maréchal Moncey.
L'armée du général Junot suffisant à l'occupation du Portugal, il
restait donc, pour parer aux événements d'Espagne, le corps du général
Dupont, intitulé _deuxième de la Gironde_, le corps du maréchal
Moncey, intitulé _corps d'observation des côtes de l'Océan_,
présentant à eux deux une soixantaine de mille hommes. Enfin, les
nouvelles de Madrid s'aggravant de jour en jour, Napoléon prescrivit,
comme il l'avait déjà fait, l'établissement de relais de charrettes de
Metz, Nancy et Sedan à Bordeaux, afin de transporter les troupes en
poste. Pour les encourager à supporter la fatigue, et aussi pour
cacher son but, il enjoignit de dire aux soldats qu'ils allaient au
secours de leurs frères du Portugal, menacés par la descente d'une
armée anglaise.

[Note 24: La lecture réitérée de sa correspondance la plus secrète m'a
prouvé que jusqu'aux événements de l'Escurial il songeait au Portugal
seul, et qu'à partir de ces événements il ne pensa plus qu'à
l'Espagne. Les dates de ses ordres, comparées avec les dates des
nouvelles de Madrid, ne peuvent laisser aucun doute sur leur
corrélation, et prouvent que les uns furent la suite certaine des
autres.]

[Illustration: Le Maréchal Victor.]

[En marge: Rappel en France de quelques troupes de la grande armée.]

Napoléon fit coïncider avec le mouvement de ses conscrits vers
l'Espagne un mouvement rétrograde de ses vieux soldats vers le Rhin.
Tous les pays au delà de la Vistule furent évacués. Le maréchal
Davout, qui avec les Polonais, les Saxons, son troisième corps, et une
partie des dragons, était resté en Pologne, au delà de la Vistule, et
formait le premier commandement, se replia entre la Vistule et l'Oder,
occupant Thorn, Varsovie et Posen, sa cavalerie sur l'Oder même. La
Pologne, fort recommandé à Napoléon par le roi de Saxe, obtint ainsi
un notable soulagement. Le maréchal Soult, qui formait le deuxième
commandement, reçut ordre d'évacuer la Vieille-Prusse, et de se
reporter vers la Poméranie prussienne et suédoise, sa cavalerie
continuant seule à vivre dans l'île de Nogat. Il ne resta sur la
droite de la Vistule que les grenadiers d'Oudinot à Dantzig. Le
premier corps, passé aux ordres du maréchal Victor, continua d'occuper
Berlin, avec la grosse cavalerie en arrière sur les bords de l'Elbe.
Le maréchal Mortier, avec les cinquième et sixième corps, et deux
divisions de dragons, fut laissé dans la haute et la basse Silésie. Le
prince de Ponte-Corvo, commandant seul les bords de la Baltique,
depuis la prise de Stralsund et la dissolution du corps du maréchal
Brune, dut occuper Lubeck avec la division Dupas, Lunebourg avec la
division Boudet, Hambourg avec les Espagnols, Brême avec les
Hollandais. Tout ce qui restait de cavalerie n'ayant pas pris place
dans ces divers commandements fut envoyé en Hanovre. Les Bavarois,
Wurtembergeois, Badois, Hessois, Italiens, obtinrent l'autorisation
de rentrer chez eux. La grosse artillerie de siége, les
approvisionnements en vêtements, souliers, armes, confectionnés à prix
d'argent dans la Pologne et l'Allemagne, furent dirigés sur
Magdebourg. La garde impériale, au nombre de douze mille hommes,
accéléra sa marche vers Paris.

Napoléon en prescrivant ces mouvements avait la double intention de
décharger le nord de l'Europe, et de ramener quelques régiments de
vieilles troupes en France. Indépendamment de la garde qui allait
arriver, il fit rentrer neuf ou dix régiments d'infanterie, une
certaine portion d'artillerie à pied, et beaucoup de cadres de
dragons. Il s'y prit avec sa dextérité ordinaire, pour qu'il résultât
de ce changement, au lieu d'une dislocation, une meilleure
organisation de ses corps d'armée.

Le corps de Lannes, composé des grenadiers Oudinot, avait été laissé
d'abord à Dantzig. C'était assez des grenadiers pour Dantzig, comme
défense et comme charge. Napoléon prononça la dissolution de la
division Verdier, composée de quatre beaux régiments d'infanterie.
Deux de ces régiments, les 2e et 12e légers, faisant partie de la
garnison de Paris, furent rappelés dans cette capitale. Les deux
autres, le 72e et le 3e de ligne, passèrent à la division
Saint-Hilaire, pour la dédommager de trois régiments, les 43e, 55e,
14e de ligne, qu'on lui retira, parce qu'ils avaient leur dépôt au
camp de Boulogne et à Sedan. Cette division restait à cinq régiments,
nombre que Napoléon ne voulait pas dépasser. La division Morand, ayant
six régiments, fut diminuée du 51e. La division Dupas, qui avec les
Saxons et les Polonais composait à Friedland le corps de Mortier,
aujourd'hui dissous, ne présentait qu'une agrégation passagère, et
pesait sur la ville de Lubeck. Napoléon lui prit le 4e léger, qui
faisait partie de la garnison de Paris, et le 15e de ligne, qui
appartenait à Brest. Enfin le 44e de ligne, laissé en garnison à
Dantzig, pour s'y reposer du désastre d'Eylau, n'étant plus nécessaire
dans cette ville, en fut rappelé. Le 7e de ligne, devenu disponible
par l'évacuation de Braunau, le fut également. L'artillerie de la
division Verdier, dissoute, se joignit aux corps qui revenaient en
France. L'arme des dragons était dans le Nord plus nombreuse qu'il ne
fallait. Les troisièmes escadrons des 1er, 3e, 5e, 9e, 10e, 15e, 4e
régiments, après avoir versé tous leurs hommes dans les deux premiers
escadrons, durent rentrer en France.

Ainsi, sans désorganiser ses corps, en les ramenant à des proportions
plus uniformes, en ne rompant que les agrégations passagères, Napoléon
sut se créer le moyen de rappeler dix beaux régiments d'infanterie,
appartenant presque tous ou à Paris ou aux camps des côtes; ce qui
était une convenance de plus, car ces régiments étant ceux qui avaient
le plus fourni aux corps du Portugal et de la Gironde, se trouvaient
ainsi rapprochés de leurs détachements. Cet art profond de disposer
des troupes est la partie la plus élevée peut-être de la science de la
guerre. Il est nécessaire à tout gouvernement, même pacifique, à titre
de bonne administration. La grande armée dans le Nord était encore
d'environ 300 mille Français, sans compter les Polonais et les Saxons
restés en Pologne, les Bavarois, les Wurtembergeois, les Badois, les
Hessois, les Italiens acheminés vers leur pays, mais non licenciés, et
prêts à revenir au premier appel. Napoléon avait alors, en ajoutant à
la grande armée les armées de la haute Italie, de la Dalmatie, de
Naples, des îles Ioniennes, de Portugal, d'Espagne, de l'intérieur,
huit cent mille hommes de troupes françaises, et au moins cent
cinquante mille de troupes alliées[25], puissance colossale,
effrayante, si l'on songe surtout que la plus grande partie se
composait de soldats éprouvés, que les conscrits eux-mêmes étaient
enfermés dans d'anciens cadres, que tous étaient commandés par les
officiers les plus expérimentés, les plus habiles que la guerre eût
jamais produits, et que ceux-ci enfin marchaient sous les ordres du
plus grand des capitaines!

[Note 25: Nous croyons devoir citer une lettre curieuse de Napoléon à
Joseph, dans laquelle il lui expose lui-même, et en grande confidence,
l'immense étendue de ses forces, lettre où éclate, avec l'orgueil de
les voir si grandes, l'embarras d'en avoir à payer de si nombreuses:

_Lettre de l'Empereur au roi de Naples._

                                      «Fontainebleau, 21 octobre 1807.

»Le grand besoin que j'ai d'établir le bon ordre dans l'état de mon
militaire, afin de ne pas porter le dérangement dans toutes mes
affaires, exige que j'établisse sur un pied définitif mon armée de
Naples, et que je sache qu'elle est bien entretenue.

»Vous jugerez du soin qu'il faut que je prenne des détails quand vous
saurez que j'ai plus de 800 mille hommes sur pied. J'ai une armée
encore sur la Passarge, près du Niémen, j'en ai une à Varsovie, j'en
ai une en Silésie, j'en ai une à Hambourg, j'en ai une à Berlin, j'en
ai une à Boulogne, j'en ai une qui marche sur le Portugal, j'en ai une
seconde que je réunis à Bayonne, j'en ai une en Italie, j'en ai une en
Dalmatie que je renforce en ce moment de 6 mille hommes, j'en ai une à
Naples. J'ai des garnisons sur toutes mes frontières de mer. Vous
pouvez donc juger, lorsque tout cela va refluer dans l'intérieur de
mes États et que je ne pourrai plus trouver d'allégeance étrangère,
combien il sera nécessaire que mes dépenses soient sévèrement
calculées.

»Vous devez avoir un inspecteur aux revues assez habile pour vous
faire l'état de ce que doit vous coûter un régiment selon nos
ordonnances.»]

Après avoir rapproché du Rhin ses vieilles troupes, et poussé les
jeunes vers les Pyrénées, Napoléon, plein d'une avide curiosité,
attendit impatiemment les nouvelles de Madrid, qu'il croyait devoir se
succéder coup sur coup à la suite d'un éclat tel que l'arrestation de
l'héritier présomptif de la couronne. N'ayant aucune résolution prise,
espérant des événements celle qui serait la plus conforme à ses
désirs, ne se fiant nullement à l'esprit de M. de Beauharnais,
quoiqu'il se fiât pleinement à sa droiture, il ne lui donna d'autre
instruction que celle de tout observer, et de tout mander à Paris avec
la plus grande célérité possible.

C'est par secousses successives que se développent les grandes
révolutions, et avec des intervalles entre elles toujours plus longs
que ne le voudrait l'impatience humaine. C'est ce qui arriva cette
fois en Espagne. Les événements ne s'y précipitèrent pas aussi vite
qu'on l'aurait cru d'abord.

[En marge: Ferdinand, effrayé, dénonce ses complices, et les livre aux
vengeances de la reine.]

[En marge: Arrestation de MM. de San-Carlos, de l'Infantado et
Escoïquiz.]

Le prince des Asturies, engagé dans une trame peu criminelle
assurément, dont le but, après tout, n'était que de détromper un père
abusé et de prévenir un acte d'usurpation; le prince des Asturies
engagé dans cette trame sans prudence, sans discrétion, sans courage,
devait bientôt prouver qu'il méritait l'esclavage auquel il avait
voulu se soustraire. Enfermé seul dans son appartement, effrayé quand
il songeait au sort que le fondateur de l'Escurial, Philippe II, avait
fait éprouver à l'infant don Carlos, tout plein d'idées exagérées sur
la cruauté du favori, assez crédule pour admettre que ce favori et sa
mère avaient fait empoisonner sa première femme, il s'imagina qu'il
était perdu, et voulut sauver sa vie par le plus lâche des moyens, la
délation de ses prétendus complices. Ce fils, de valeur égale, comme
on le voit, à ceux contre l'oppression desquels il luttait, forma le
projet de se jeter aux pieds de sa mère, de lui tout avouer; aveu qui
ne devait guère la satisfaire s'il ne lui disait que la vérité, mais
qui deviendrait une infâme trahison, si pour lui complaire il
chargeait ses complices de crimes supposés. Après la communication aux
membres des conseils rapportée plus haut, le roi était allé chercher à
la chasse l'oubli ordinaire des soucis du trône, qu'il ne pouvait
supporter au delà de quelques instants. La reine se trouvait seule à
l'Escurial, toujours transportée de colère. Emmanuel Godoy, resté
malade à Madrid, s'y faisait passer pour plus malade qu'il n'était.
Ferdinand fit supplier sa mère de venir le voir dans son appartement,
pour recevoir ses aveux, l'expression de son repentir, et l'assurance
de sa soumission. Cette princesse, qui avait plus d'esprit que son
fils, et qui ne voulait pas d'une réconciliation, suite probable de
l'entrevue demandée par le prince, lui envoya M. de Caballero,
ministre de grâce et de justice, personnage fort avisé, sachant
prendre tous les rôles, mais entre tous préférant celui qui le
rapprochait du parti victorieux. Ferdinand s'humilia profondément
devant ce ministre de son père, déclara ce qui s'était passé, en
réduisant toutefois son récit à la vérité, qui n'était pas bien
accablante; soutint qu'il n'avait voulu que se prémunir contre une
atteinte à ses droits, et ajouta, ce qu'on ignorait, qu'il avait écrit
à Napoléon pour lui demander la main d'une princesse française. Ce
qu'il y eut de plus grave dans ses aveux, ce fut de désigner les ducs
de San-Carlos et de l'Infantado, et surtout le chanoine Escoïquiz,
comme les instigateurs qui l'avaient égaré. Sa déclaration eut pour
résultat de faire arrêter sur-le-champ, avec une brutalité inouïe, et
incarcérer à l'Escurial les personnages qu'il venait de dénoncer. Les
prisonniers répondirent avec une dignité, une fermeté qui les
honorait, à toutes les questions qui leur furent adressées, et
ramenèrent l'accusation à ce qu'elle avait de vrai, en déclarant
qu'ils avaient uniquement cherché à détromper Charles IV abusé par un
indigne favori, à tirer le prince des Asturies d'une oppression
intolérable, et à prévenir, en cas de mort du roi, un acte
d'usurpation prévu et redouté par toute l'Espagne. La fermeté de ces
honnêtes gens, coupables sans doute de s'être prêtés à des démarches
irrégulières, mais ayant pour excuse une situation extraordinaire,
leur fermeté, disons-nous, déshonorait et la cour infâme qui voulait
les sacrifier à sa vengeance, et le prince pusillanime qui payait leur
dévouement du plus lâche abandon.

[En marge: Sensation produite en Espagne par le procès de l'Escurial.]

[En marge: Toute l'Espagne tourne les yeux vers Napoléon, et approuve
Ferdinand de s'être adressé à lui.]

Cependant l'effet de cette audacieuse et inepte procédure fut immense
dans toute la Péninsule. Ce n'était qu'un cri de fureur et
d'indignation contre le prince de la Paix, contre la reine, qui
cherchaient, disait-on, à immoler un fils vertueux, seul espoir de la
nation. On ne savait pas le fond des choses, mais on refusait de
croire à cette absurde imputation dirigée contre le prince des
Asturies d'avoir voulu détrôner un père, et le bon sens populaire
entrevoyait qu'il n'y avait eu dans les actes incriminés qu'un effort
pour détromper Charles IV, et quelques précautions pour empêcher le
favori d'usurper l'autorité suprême. Peu à peu la démarche tentée par
Ferdinand auprès de Napoléon finissant par être connue, on interpréta
par la colère que la cour avait dû en ressentir le scandaleux procès
de l'Escurial. Aussitôt l'esprit public, se conformant à ce qu'avait
fait l'héritier adoré de la couronne, l'approuva sans réserve.
C'était, disait-on, une bonne inspiration que de s'adresser à ce grand
homme, qui avait rétabli l'ordre et la religion en France, qui
pourrait, s'il le voulait, régénérer l'Espagne, sans lui faire
traverser une révolution; c'était surtout une sage pensée que de
songer à unir les deux maisons par les liens du sang, car cette union
pouvait seule faire cesser les défiances qui séparaient encore les
Bourbons des Bonaparte. On approuva Ferdinand d'avoir eu confiance
dans Napoléon; on sut gré à Napoléon de la lui avoir inspirée, et
sur-le-champ, avec la mobilité, l'ardeur d'une nation passionnée, la
population des Espagnes ne forma qu'un voeu, ne poussa qu'un cri: ce
fut de demander que les longues colonnes de troupes françaises
acheminées vers Lisbonne se détournassent un moment vers Madrid, afin
de délivrer un père abusé, un fils persécuté, du monstre qui les
opprimait tous les deux. Ce sentiment fut général, unanime chez
toutes les classes de la nation: singulier contraste avec ce qui
devait bientôt, dans cette même Espagne, éclater de sentiments
contraires à la France et à son chef!

[En marge: le prince de la Paix se décide à jouer à l'Escurial le rôle
de conciliateur entre Charles IV et Ferdinand.]

[En marge: Pardon humiliant accordé à Ferdinand.]

Après avoir long-temps méprisé l'Espagne, au point de se permettre
sous ses yeux tous les genres de scandales, le favori commença à
s'effrayer, en entendant le cri de réprobation qui de toutes parts
s'élevait contre lui. Il sortit de son lit, où il affectait d'être
retenu par une grave indisposition, et imagina de se montrer à
l'Escurial en pacificateur et en conciliateur. Les passions déchaînées
de la reine étaient moins faciles à contenir que les siennes, et il
eut quelque peine à lui faire entendre qu'il fallait s'arrêter dans la
voie où l'on était entré, si on ne voulait provoquer une sorte de
soulèvement populaire. La signature du traité de Fontainebleau venait
de lui être annoncée, et, quoique ce traité ne dût pas recevoir encore
la consécration de la publicité, Emmanuel Godoy était dans la joie
d'avoir obtenu la qualité de prince souverain, avec la garantie par la
France de cette qualité nouvelle. Il y voyait une raison de se
rassurer, d'éviter toute crise violente, de rechercher en un mot des
moyens plus doux pour arriver à son but. Déshonorer le prince des
Asturies lui semblait plus sûr que de lui infliger une condamnation,
qui révolterait toute l'Espagne, et après laquelle ce prince
deviendrait l'idole de la nation[26]. Il y avait déjà un premier pas
de fait dans cette voie par l'empressement du prince à offrir des
aveux qu'on ne lui demandait pas, et à dénoncer des complices auxquels
on ne songeait point. En conséquence, Emmanuel Godoy amena la reine,
et ce ne fut pas sans difficulté, à accorder un pardon, que le prince
solliciterait avec humilité, et en s'avouant coupable. Il se rendit
donc dans l'appartement de Ferdinand, qu'on avait converti en prison,
et y fut accueilli, non pas avec le mépris qu'il aurait dû essuyer de
la part d'un prince doué de quelque dignité, mais avec la satisfaction
qu'éprouve un accusé qui se sent sauvé. Emmanuel Godoy fit à
Ferdinand, ou reçut de lui, la proposition d'écrire à son père et à
sa mère des lettres dans lesquelles il solliciterait le pardon le plus
humiliant, après quoi tout serait oublié. Ces deux lettres étaient
conçues dans les termes suivants:

                                                     «5 novembre 1807.

»SIRE ET MON PÈRE,

»Je me suis rendu coupable. En manquant à V. M., j'ai manqué à mon
père et à mon roi. Mais je m'en repens, et je promets à V. M. la plus
humble obéissance. Je ne devais rien faire sans le consentement de V.
M.; mais j'ai été surpris. J'ai dénoncé les coupables, et je prie V.
M. de me pardonner, et de permettre de baiser vos pieds à votre fils
reconnaissant.»


«MADAME ET MA MÈRE,

»Je me repens bien de la grande faute que j'ai commise contre le roi,
et contre vous, mes père et mère. Aussi je vous en demande pardon avec
la plus grande soumission, ainsi que de mon opiniâtreté à vous nier la
vérité l'autre soir. C'est pourquoi je supplie V. M. du plus profond
de mon coeur de daigner interposer sa médiation auprès de mon père,
afin qu'il veuille bien permettre d'aller baiser les pieds de S. M. à
son fils reconnaissant.»

[Note 26: M. de Toreno a prétendu, et d'autres écrivains ont répété,
que le motif qui fit suspendre la procédure entamée contre le prince
des Asturies n'était autre que l'injonction adressée par Napoléon au
prince de la Paix de ne compromettre en rien les agents du
gouvernement français, ni ce gouvernement lui-même. C'est là une pure
supposition, démentie par les faits et par les dates. Il était
très-facile de continuer ce procès sans faire figurer l'ambassadeur de
France, puisque les communications avec lui n'étaient que le moindre
des griefs, et que les autres pièces, telles que l'écrit où l'on
révélait à Charles IV la conduite du favori, le chiffre, la nomination
éventuelle de M. le duc de l'Infantado, constituaient les prétendus
délits du prince et de ses complices. Ce qui le prouve mieux encore,
c'est que la procédure fut continuée contre les complices du prince,
et que les griefs restant exactement les mêmes, la difficulté, si elle
avait existé, eût été aussi grande avec eux qu'avec le prince. Mais
cette invention, je le répète, est contredite péremptoirement par les
dates. La demande de pardon, l'acte royal qui l'accorde, sont du 5
novembre. Or, à cette époque on savait à peine à Paris l'arrestation
du prince; car la saisie de ses papiers est du 27 octobre, son
arrestation du 28, la divulgation de tous ces faits à Madrid du 29.
Aucune nouvelle explicite ne put donc partir de Madrid avant le 29
octobre. Tous les courriers, à cette époque, mettaient à faire le
trajet de 7 à 8 jours. Ainsi la nouvelle ne pouvait pas être à Paris
avant le 5 novembre. Partie même le 27, elle n'y eût été que le 3, et
on n'aurait pas eu le temps assurément d'ordonner à Paris, le 3, un
acte qui se consommait à Madrid le 5, qui même y avait été résolu le 3
ou le 4. Les dates suffisent par conséquent pour démentir une pareille
supposition. Le prince de la Paix ne fut décidé à jouer le rôle de
conciliateur que parce que l'entreprise de faire condamner l'héritier
présomptif, pour le priver de ses droits au trône, était au-dessus de
son audace et de la patience de la nation espagnole.]

Après que ces lettres eurent été signées, un nouvel acte public de
Charles IV prononça le pardon du prince accusé, en réservant toutefois
la continuation des poursuites commencées contre ses complices, et en
défendant de laisser circuler le premier acte dans lequel il avait été
dénoncé à la nation espagnole. Mais il n'était plus temps de revenir
sur un si grand scandale. Les déplorables scènes de l'Escurial étaient
inséparables les unes des autres, et aucune ne pouvait demeurer
cachée. Les premières déshonoraient le roi, la reine, le favori; la
dernière déshonorait le prince des Asturies.

Cependant l'effet sur l'opinion publique ne fut pas tel qu'on l'aurait
supposé. Bien que tous les acteurs de ces scènes eussent mérité une
réprobation à peu près égale, le père pour sa faiblesse, la mère et le
favori pour leurs criminelles passions, le fils pour le lâche abandon
de ses amis, néanmoins le peuple espagnol, résolu à ne trouver de
torts qu'au favori et à la reine, ne voulut voir dans la conduite du
prince qu'une suite de l'oppression sous laquelle il gémissait; dans
ses déclarations, que des aveux ou supposés ou extorqués, et continua
de l'aimer avec idolâtrie, de lui prêter toutes les vertus
imaginables, de demander à Napoléon un mouvement de son bras puissant
vers l'Espagne. Sur-le-champ Napoléon devint le dieu tutélaire,
invoqué de tous les côtés, et par toutes les voix. C'est le seul
moment peut-être où le peuple espagnol ait admiré avec transport un
héros qui ne fut pas Espagnol, et fait appel à une influence
étrangère.

[En marge: Napoléon ajourne de nouveau ses projets en voyant la marche
des événements se ralentir en Espagne.]

[En marge: Contre-ordre aux troupes qui devaient se rendre en poste à
Bayonne.]

[En marge: Réponse de Napoléon aux diverses communications de la cour
d'Espagne, et son départ pour faire un court séjour en Italie.]

De même qu'on avait mandé à Napoléon la mise en accusation du prince
des Asturies, on lui manda aussi le pardon accordé à ce prince. Il fut
surpris de l'un autant que de l'autre, mais il vit clairement que ce
drame, qui eût été sanglant dans un autre siècle, qui n'était que
repoussant dans le nôtre, allait se ralentir, pour reprendre
ultérieurement son cours, et n'aboutir que plus tard à sa conclusion.
Quoique la démarche du prince des Asturies l'eût disposé
favorablement, il ne savait s'il fallait se fier à un tel caractère,
s'il n'y avait pas dans sa faiblesse et dans ses passions des raisons
de voir en lui ou un allié impuissant, ou un ennemi perfide. Lui
donner une princesse de la maison Bonaparte, solution en apparence la
plus facile, n'était donc pas un parti très-sûr. D'ailleurs l'histoire
présentait des exemples peu encourageants à l'égard des princesses
chargées de nous attacher l'Espagne par des mariages. Faire régner
encore Charles IV, le prince de la Paix, la reine, ne semblait pas non
plus une solution qui offrît beaucoup de durée, tant à cause de la
santé du roi, que de l'indignation de l'Espagne prête à éclater.
Changer la dynastie paraissait donc le parti le plus simple. Mais
restait toujours dans ce cas le danger de froisser le sentiment d'une
grande nation, et surtout le sentiment de l'Europe, tout prétexte
manquant pour détrôner des princes qui, divisés entre eux, n'étaient
unis que pour invoquer Napoléon comme ami et comme maître. Persévérant
dans ses doutes, comme l'Espagne dans ses agitations, Napoléon résolut
de profiter de cet instant de répit, pour consacrer quelques jours à
l'Italie, et pour mettre ordre à beaucoup de grandes affaires qui
réclamaient sa présence. D'ailleurs il devait rencontrer en Italie son
frère Lucien, se réconcilier avec lui, et recevoir de ses mains une
fille, qui pourrait être la princesse destinée à l'Espagne, si le
projet moins violent d'unir les deux maisons par un mariage
l'emportait définitivement. Ces résolutions prises, il donna des
contre-ordres à ses armées, non pas pour arrêter leur marche vers
l'Espagne, mais pour ralentir la célérité de cette marche. Il voulut
que les troupes du corps des côtes de l'Océan, qui devaient être
transportées en poste à Bordeaux, exécutassent le même trajet à pied,
et sans aucune précipitation. Il enjoignit au général Dupont de
disposer toutes choses pour que le deuxième corps de la Gironde pût
entrer à la fin de novembre en Espagne, et il lui prescrivit d'aller
jusqu'à Valladolid, sans s'avancer davantage vers le Portugal. Il fit
partir de Paris son chambellan M. de Tournon, dont il appréciait le
bon sens, avec ordre de se rendre en Espagne, d'observer ce qui s'y
passerait, de bien examiner si le prince des Asturies y avait des
partisans nombreux, si la vieille cour en conservait encore, avec
mission enfin de porter une réponse aux diverses communications de
Charles IV. Dans cette réponse pleine de convenance et de générosité,
Napoléon conseillait à Charles IV le calme, l'indulgence envers son
fils, niait d'avoir reçu de sa part aucune demande, et ne cherchait
pas à jeter de nouvelles semences de discorde, bien qu'il eût plus
d'intérêt à troubler qu'à pacifier l'Espagne.

Cela fait, Napoléon, se doutant qu'il aurait bientôt à reporter son
attention de ce côté, quitta Fontainebleau le 16 novembre, accompagné
de Murat, des ministres de la marine et de l'intérieur, de MM. Sganzin
et de Proni, des directeurs de plusieurs services importants, et se
dirigea vers Milan pour y embrasser son fils chéri, le prince Eugène
de Beauharnais. En partant il donna des ordres pour la réception
triomphale de la garde impériale, qui allait arriver à Paris.

[En marge: Fête triomphale décernée à la garde impériale par la ville
de Paris.]

Il désirait être absent de cette solennité, et, s'il était possible,
qu'on n'y pensât pas même à lui. Il voulait qu'on fêtât l'armée,
l'armée seule, en fêtant la garde qui en était l'élite. Aussi,
écrivant au ministre de l'intérieur pour lui prescrire les détails de
la cérémonie, lui disait-il: _Dans les emblèmes et inscriptions qui
seront faits dans cette occasion, il doit être question de ma garde et
non de moi, et on doit faire voir que dans la garde on honore toute la
grande armée._

En effet, le 25 novembre, le préfet de la Seine, les maires de Paris
se rendirent à la barrière de la Villette, suivis d'une immense
affluence de peuple, pour recevoir les héros d'Austerlitz, d'Iéna, de
Friedland. Le maréchal Bessières était à leur tête. Un arc de triomphe
avait été élevé en cet endroit. Les porte-drapeaux sortirent des
rangs, inclinèrent leurs étendards, sur lesquels les magistrats de la
capitale posèrent des couronnes d'or portant cette inscription: _La
Ville de Paris à la grande armée_. Puis la garde, forte de douze mille
vieux soldats, hâlés, mutilés, quelques-uns à la barbe déjà grise,
défila à travers Paris, suivie de la foule enthousiaste, qui
applaudissait à son triomphe. Un repas abondant, servi dans les
Champs-Élysées, fut offert à ces douze mille soldats par la ville de
Paris, qui, dans cette solennité fraternelle et nationale,
représentait la France aussi bien que la garde représentait l'armée.
Le ciel ne favorisa pas la fin de cette journée souvent attristée par
la pluie; car il semblait que cette armée, qui dans nos grandeurs et
nos fautes n'eut jamais d'autre part que son héroïsme, ne fût pas
heureuse. Du milliard décrété par la Convention il n'était resté
qu'une fête promise en 1806 à toute l'armée d'Austerlitz; de cette
fête il restait une fête à la garde, contrariée par le ciel, et privée
de la présence de Napoléon. Mais la gloire de l'armée française
pouvait se passer de ces pompes frivoles. L'histoire dira que tout le
monde en France, de 1789 à 1815, mêla des fautes à ses services, tout
le monde excepté l'armée; car tandis qu'on égorgeait des victimes
innocentes en 1793, elle défendait le sol; tandis que Napoléon violait
les règles de la prudence en 1807 et 1808, elle se bornait à
combattre, et toujours, sous tous les gouvernements, elle ne savait
que se dévouer et mourir pour l'existence ou la grandeur de la France.

FIN DU VINGT-HUITIÈME LIVRE.



LIVRE VINGT-NEUVIÈME.

ARANJUEZ.

     Expédition de Portugal. -- Composition de l'armée destinée à
     cette expédition. -- Première entrée des Français en Espagne. --
     Marche de Ciudad-Rodrigo à Alcantara. -- Horribles souffrances.
     -- Le général Junot, pressé d'arriver à Lisbonne, suit la droite
     du Tage, par le revers des montagnes du Beyra. -- Arrivée de
     l'armée française à Abrantès, dans l'état le plus affreux. -- Le
     général Junot se décide à marcher sur Lisbonne avec les
     compagnies d'élite. -- En apprenant l'arrivée des Français, le
     prince régent de Portugal prend le parti de s'enfuir au Brésil.
     -- Embarquement précipité de la cour et des principales familles
     portugaises. -- Occupation de Lisbonne par le général Junot. --
     Suite des événements de l'Escurial. -- Situation de la cour
     d'Espagne depuis l'arrestation du prince des Asturies, et le
     pardon humiliant qui lui a été accordé. -- Continuation des
     poursuites contre ses complices. -- Méfiances et terreurs qui
     commencent à s'emparer de la cour. -- L'idée de fuir en Amérique,
     à l'exemple de la maison de Bragance, se présente à l'esprit de
     la reine et du prince de la Paix. -- Résistance de Charles IV à
     ce projet. -- Avant de recourir à cette ressource extrême, on
     cherche à se concilier Napoléon, et on renouvelle au nom du roi
     la demande que Ferdinand avait faite d'une princesse française.
     -- On ajoute à cette demande de vives instances pour la
     publication du traité de Fontainebleau. -- Ces propositions ne
     peuvent rejoindre Napoléon qu'en Italie. -- Arrivée de celui-ci à
     Milan. -- Travaux d'utilité publique ordonnés partout où il
     passe. -- Voyage à Venise. -- Réunion de princes et de souverains
     dans cette ville. -- Projets de Napoléon pour rendre à Venise son
     antique prospérité commerciale. -- Course à Udine, à Palma-Nova,
     à Osoppo. -- Retour à Milan par Legnago et Mantoue. -- Entrevue à
     Mantoue avec Lucien Bonaparte. -- Séjour à Milan. -- Nouveaux
     ordres militaires relativement à l'Espagne, et ajournement des
     réponses à faire à Charles IV. -- Affaires politiques du royaume
     d'Italie. -- Adoption d'Eugène Beauharnais, et transmission
     assurée à sa descendance de la couronne d'Italie. -- Décrets de
     Milan opposés aux nouvelles ordonnances maritimes de
     l'Angleterre. -- Départ de Napoléon pour Turin. -- Travaux
     ordonnés pour lier Gênes au Piémont, le Piémont à la France. --
     Retour à Paris le 1er janvier 1808. -- Napoléon ne peut pas
     différer plus long-temps sa réponse à Charles IV, et l'adoption
     d'une résolution définitive à l'égard de l'Espagne. -- Trois
     partis se présentent: un mariage, un démembrement de territoire,
     un changement de dynastie. -- Entraînement irrésistible de
     Napoléon vers le changement de dynastie. -- Fixé sur le but,
     Napoléon ne l'est pas sur les moyens, et en attendant il ajoute
     au nombre des troupes qu'il a déjà dans la Péninsule, et répond
     d'une manière évasive à Charles IV. -- Levée de la conscription
     de 1809. -- Forces colossales de la France à cette époque. --
     Système d'organisation militaire suggéré à Napoléon par la
     dislocation de ses régiments, qui ont des bataillons en
     Allemagne, en Italie, en Espagne. -- Napoléon veut terminer cette
     fois toutes les affaires du midi de l'Europe. -- Aggravation de
     ses démêlés avec le Pape. -- Le général Miollis chargé d'occuper
     les États romains. -- Le mouvement des troupes anglaises vers la
     Péninsule dégarnit la Sicile, et fournit l'occasion, depuis
     long-temps attendue, d'une expédition contre cette île. --
     Réunion des flottes françaises dans la Méditerranée. -- Tentative
     pour porter seize mille hommes en Sicile, et un immense
     approvisionnement à Corfou. -- Suite des événements d'Espagne. --
     Conclusion du procès de l'Escurial. -- Charles IV, en recevant
     les réponses évasives de Napoléon, lui adresse une nouvelle
     lettre pleine de tristesse et de trouble, et lui demande une
     explication sur l'accumulation des troupes françaises vers les
     Pyrénées. -- Pressé de questions, Napoléon sent la nécessité d'en
     finir. -- Il arrête enfin ses moyens d'exécution, et se propose,
     en effrayant la cour d'Espagne, de l'amener à fuir comme la
     maison de Bragance. -- Cette grave entreprise lui rend l'alliance
     russe plus nécessaire que jamais. -- Attitude de M. de Tolstoy à
     Paris. -- Ses rapports inquiétants à la cour de Russie. --
     Explications d'Alexandre avec M. de Caulaincourt. -- Averti par
     celui-ci du danger qui menace l'alliance, Napoléon écrit à
     Alexandre, et consent à mettre en discussion le partage de
     l'empire d'Orient. -- Joie d'Alexandre et de M. de Romanzoff. --
     Divers plans de partage. -- Première pensée d'une entrevue à
     Erfurt. -- Invasion de la Finlande. -- Satisfaction à
     Saint-Pétersbourg. -- Napoléon, rassuré sur l'alliance russe,
     fait ses dispositions pour amener un dénoûment en Espagne dans le
     courant du mois de mars. -- Divers ordres donnés du 20 au 25
     février dans le but d'intimider la cour d'Espagne et de la
     disposer à la fuite. -- Choix de Murat pour commander l'armée
     française. -- Ignorance dans laquelle Napoléon le laisse
     relativement à ses projets politiques. -- Instruction sur la
     marche des troupes. -- Ordre de surprendre Saint-Sébastien,
     Pampelune et Barcelone. -- Le plan adopté mettant en danger les
     colonies espagnoles, Napoléon pare à ce danger par un ordre
     extraordinaire expédié à l'amiral Rosily. -- Entrée de Murat en
     Espagne. -- Accueil qu'il reçoit dans les provinces basques et la
     Castille. -- Caractère de ces provinces. -- Entrée à Vittoria et
     à Burgos. -- État des troupes françaises. -- Leur jeunesse, leur
     dénûment, leurs maladies. -- Embarras de Murat résultant de
     l'ignorance où il est touchant le but politique de Napoléon. --
     Surprise de Barcelone, de Pampelune et de Saint-Sébastien. --
     Fâcheux effet produit par l'enlèvement de ces places. -- Alarmes
     conçues à Madrid en recevant les dernières nouvelles de Paris. --
     Projet définitif de se retirer en Amérique. -- Opposition du
     ministre Caballero à ce plan. -- Malgré son opposition, le projet
     de départ est arrêté. -- Ébruitement des préparatifs de voyage.
     -- Émotion extraordinaire dans la population de Madrid et
     d'Aranjuez. -- Le prince des Asturies, son oncle don Antonio,
     contraires à toute idée de s'éloigner. -- Le départ de la cour
     fixé au 15 ou 16 mars. -- La population d'Aranjuez et des
     environs, attirée par la curiosité, la colère et de sourdes
     menées, s'accumule autour de la résidence royale, et devient
     effrayante par ses manifestations. -- La cour est obligée de
     publier le 16 une proclamation pour démentir les bruits de
     voyage. -- Elle n'en continue pas moins ses préparatifs. --
     Révolution d'Aranjuez dans la nuit du 17 au 18 mars. -- Le peuple
     envahit le palais du prince de la Paix, le ruine de fond en
     comble, et cherche le prince lui-même pour l'égorger. -- Le roi
     est obligé de dépouiller Emmanuel Godoy de toutes ses dignités.
     -- On continue à rechercher le prince lui-même. -- Après avoir
     été caché trente-six heures sous des nattes de jonc, il est
     découvert au moment où il sortait de cette retraite. -- Quelques
     gardes du corps parviennent à l'arracher à la fureur du peuple,
     et le conduisent à leur caserne, atteint de plusieurs blessures.
     -- Le prince des Asturies réussit à dissiper la multitude en
     promettant la mise en jugement du prince de la Paix. -- Le roi et
     la reine, effrayés de trois jours de soulèvement, et croyant
     sauver leur vie et celle du favori en abdiquant, signent leur
     abdication dans la journée du 19 mars. -- Caractère de la
     révolution d'Aranjuez.


[En marge: Expédition de Portugal.]

Tandis que Napoléon, résolu quant au but qu'il poursuivait en Espagne,
incertain quant aux moyens, se rendait en Italie, plein au reste de
confiance dans l'immensité de sa puissance, les armées françaises
s'avançaient dans la Péninsule, et allaient y faire une première
épreuve des difficultés qui les attendaient sur cette terre
inhospitalière.

[En marge: Composition de l'armée du général Junot.]

L'armée appelée à y entrer d'abord était celle du général Junot. Sa
mission, comme on l'a vu, consistait à s'emparer du Portugal. Elle
était composée d'environ 26 mille hommes, dont 23 mille présents sous
les armes, et suivie de 3 à 4 mille hommes de renfort tirés des
dépôts. Elle était distribuée en trois divisions sous les généraux
Laborde, Loison, Travot. Elle avait pour principal officier
d'état-major le général Thiébault, et pour commandant en chef le brave
Junot, aide-de-camp dévoué de Napoléon, un moment ambassadeur en
Portugal, officier intelligent, courageux jusqu'à la témérité, n'ayant
d'autre défaut qu'une ardeur naturelle de caractère, qui devait
aboutir un jour à une maladie mentale. L'armée était formée de jeunes
soldats de la conscription de 1807, levés en 1806, mais enfermés dans
de vieux cadres et suffisamment instruits. Ils étaient très-capables
de se bien comporter au feu, mais malheureusement peu rompus aux
fatigues, qui allaient devenir cependant leur principale épreuve.
Napoléon, qui voulait qu'on entrât promptement à Lisbonne, pour y
surprendre non pas la famille royale dont il se souciait peu, mais la
flotte portugaise et les immenses richesses appartenant aux négociants
anglais, avait donné ordre au général Junot de redoubler de célérité,
de n'épargner à ses soldats ni fatigues ni privations, afin d'arriver
à temps. Junot, dans son ardeur, n'était pas homme à corriger par un
sage discernement ce que cet ordre pouvait avoir de dangereux dans les
pays qu'on allait traverser.

[En marge: Entrée de Français dans la Péninsule.]

[En marge: Défaut de préparatifs pour les recevoir.]

[En marge: Accueil fait à nos soldats par les populations espagnoles.]

Le 17 octobre, l'armée entra en Espagne sur plusieurs colonnes, afin
de subsister plus aisément. Elle se dirigea sur Valladolid, par
Tolosa, Vittoria et Burgos. Malgré les promesses du prince de la Paix,
presque rien n'était préparé sur la route, et le soir on était obligé
de réunir quelques vivres à la hâte pour nourrir les troupes exténuées
des fatigues de la journée. Les gîtes étaient détestables, remplis de
vermine, et si repoussants que nos soldats préféraient coucher dans
les champs ou dans les rues, plutôt que d'accepter les tristes abris
qu'on leur offrait. La population les accueillait avec la curiosité
naturelle à un peuple vif, amoureux de spectacles, et à qui son inerte
gouvernement n'en procurait guère depuis un siècle. Les classes
élevées recevaient bien nos troupes, mais déjà le bas peuple montrait
à leur égard sa sombre haine de l'étranger. Sur la route de
Salamanque, quelques coups de couteau furent donnés à des soldats
isolés, bien qu'ils se conduisissent partout avec la plus sage
retenue.

[En marge: Arrivée à Salamanque.]

L'armée, en arrivant à Salamanque, où elle fit une courte halte, avait
déjà beaucoup souffert des fatigues, et laissé un certain nombre
d'hommes en arrière. Le général Junot, qui avait un chef d'état-major
prévoyant, établit à Valladolid, à Salamanque, et en avant à
Ciudad-Rodrigo, des dépôts composés d'un commandant de place, de
plusieurs employés d'administration, et d'un détachement, pour y
recueillir les hommes fatigués ou malades, et les acheminer plus tard
à la suite de l'armée en groupes assez nombreux pour se défendre.
L'ordre de marcher sans relâche ayant trouvé l'armée à Salamanque,
elle quitta cette ville le 12 novembre, formée en trois divisions.
Elle avait à traverser, pour se rendre de Ciudad-Rodrigo à Alcantara,
la chaîne de montagnes qui sépare la vallée du Douro de celle du Tage,
et qui est le prolongement du Guadarrama. De Salamanque à Alcantara,
il fallait faire cinquante lieues, par un pays pauvre, montagneux,
boisé, habité seulement par des pâtres, qui avaient l'habitude d'y
conduire leurs troupeaux deux fois l'an, en automne quand ils se
rendaient de la Vieille-Castille en Estramadure, et au printemps quand
ils revenaient de l'Estramadure dans la Vieille-Castille. Bien que les
autorités espagnoles eussent promis de préparer des vivres, on ne
trouva presque rien à San Mûnos, point intermédiaire qui partageait en
deux la distance de Salamanque à Ciudad-Rodrigo. Les troupes
parcoururent donc dix-neuf lieues en deux jours, sans manger autre
chose qu'un peu de viande de chèvre, qu'elles se procuraient en
saisissant les troupeaux rencontrés sur leur route. À Ciudad-Rodrigo,
ville assez considérable, et place forte de grande importance, on
trouva un gouverneur fort mal disposé, qui pour s'excuser allégua
l'ignorance où on l'avait laissé du passage de l'armée française, et
qui ne se donna aucune peine pour suppléer aux préparatifs qu'on avait
négligé de faire. On recueillit cependant quelques vivres, assez pour
fournir demi-ration aux soldats; on organisa un nouveau dépôt pour y
recueillir les traînards, dont le nombre s'accroissait à chaque pas,
et on s'achemina vers les montagnes, pour passer du bassin du Douro
dans celui du Tage. Le temps était tout à coup devenu affreux, ainsi
qu'il arrive dans ces contrées méridionales, où la nature, extrême
comme les habitants, passe avec une singulière violence de la
température la plus douce à la plus rigoureuse. La pluie, la neige se
succédaient sans relâche. Les sentiers que suivaient les diverses
colonnes étaient entièrement défoncés, et disparaissaient même sous
les pas des hommes et des chevaux. Trompées par des guides à demi
sauvages, qui se trompaient souvent eux-mêmes, faute d'avoir jamais
franchi les limites de leur village, plusieurs colonnes s'égarèrent,
et arrivèrent près des crêtes de la chaîne, au village de Peña Parda,
épuisées par la fatigue et la faim, laissant sur la route une partie
de leur monde. Il fallait, pour vivre, aller coucher à la Moraleja,
sur le revers des montagnes. Une tempête affreuse survint. En un
instant tous les torrents furent débordés, et, au milieu du
mugissement des vents, du bruit des eaux, nos soldats inexpérimentés,
n'ayant presque pas mangé depuis plusieurs jours, n'espérant pas de
gîtes meilleurs pour les jours suivants, furent saisis de l'une de ces
démoralisations subites, qui surprennent, abattent les âmes jeunes,
peu habituées aux traverses de la vie guerrière. La nuit étant venue,
et les tambours détendus par la pluie ne donnant plus de sons, une
sorte de confusion s'introduisit dans cette marche. Les soldats ne
distinguant plus les lieux, ayant de la peine à s'apercevoir les uns
les autres, et cherchant à communiquer entre eux par des cris, firent
retentir ces montagnes de hurlements sauvages. Les officiers n'étaient
plus ni reconnus ni écoutés; l'indiscipline s'était jointe au
désespoir, et la scène était devenue affreuse. Cependant, une première
colonne étant arrivée vers onze heures du soir à la Moraleja, et ayant
trouvé un détachement déjà rendu au gîte, fit connaître dans quel état
elle avait laissé le reste de l'armée. Alors on fit sortir les hommes
les moins fatigués pour aller au secours de leurs camarades. On alluma
de grands feux, on plaça un fanal au sommet du clocher, on sonna le
tocsin pour attirer sur ce point les hommes égarés. Par surcroît de
malheur, il n'avait pas été fait plus de préparatifs à la Moraleja
qu'ailleurs. Les vivres manquaient absolument. Les soldats, dans le
délire de la faim, ne respectant plus rien, se livrèrent au pillage,
et ravagèrent ce malheureux bourg, qui fut ainsi victime de
l'inexactitude du gouvernement espagnol à remplir ses promesses. Il
n'y avait pas au moment de l'arrivée un quart des hommes autour du
drapeau. Peu à peu, dans la nuit, tout ce qui n'avait pas succombé à
la fatigue, tout ce qui n'avait pas été noyé dans les torrents, ou
assassiné par les pâtres de l'Estramadure, atteignit le gîte dévasté
de la Moraleja. Quelques chèvres suffirent encore, non pas à
satisfaire la faim des soldats, mais à les empêcher de mourir
d'inanition. Il était impossible de s'arrêter en un tel lieu, et le
lendemain on s'achemina sur Alcantara, où l'on joignit enfin les bords
du Tage et la frontière du Portugal.

[En marge: Arrivée de l'armée française à Alcantara.]

Le général en chef Junot y avait précédé son armée afin d'y suppléer par
ses soins à l'incurie du gouvernement espagnol. La ville présentait un
peu plus de ressources que les montagnes sauvages de l'Estramadure.
Cependant ces ressources n'étaient pas très-considérables, et elles
avaient été absorbées en partie par les troupes espagnoles du général
Carafa, lequel devait, avec une division de neuf à dix mille hommes,
appuyer le mouvement des troupes françaises, et descendre la gauche du
Tage, tandis que le général Junot en descendrait la droite. On
recueillit quelques boeufs et quelques moutons, on les distribua entre
les régiments; on se procura du pain pour en fournir une demi-ration à
chaque homme, et on accorda un séjour à l'armée, tant pour la rallier
que pour lui rendre ses forces épuisées. Elle avait laissé en arrière ou
perdu dans les forêts et les torrents un cinquième de son effectif,
c'est-à-dire de quatre à cinq mille hommes. La moitié de la cavalerie
était démontée, beaucoup de chevaux étant morts de faim, ou n'ayant pu
suivre faute de ferrure. Quant à l'artillerie, on avait été réduit à la
traîner avec des boeufs, et, ce moyen ayant bientôt manqué, on n'avait
pas à Alcantara six bouches à feu. Quant aux munitions, il avait fallu
les abandonner en chemin avec le reste du matériel.

L'embarras du malheureux général Junot était extrême. D'une part, il
était stimulé par les ordres de Napoléon, par la certitude que, s'il
n'arrivait pas bientôt à Lisbonne, il trouverait ou la flotte
portugaise partie avec les richesses du Portugal, ou une résistance
organisée qu'il aurait de la peine à vaincre; d'autre part, il voyait
devant lui le revers des montagnes du Beyra, incliné vers le Tage,
consistant en une foule de contre-forts abrupts, séparés les uns des
autres par des ravins épouvantables, tailladés en quelque sorte, comme
l'indique le nom de _Talladas_ donné à quelques-uns, entièrement
dépeuplés, privés de toute ressource, et devenus plus affreux par les
pluies torrentielles de l'automne. Ajoutez que nos soldats, partis de
France à la hâte, n'ayant pu se faire suivre par leur matériel, se
trouvaient pour la plupart sans souliers, sans cartouches, et hors
d'état soit de soutenir une longue marche, soit de vaincre une
résistance sérieuse, s'ils venaient à en rencontrer une; ce qui
n'était pas impossible, car il restait aux Portugais vingt-cinq mille
hommes de troupes assez bonnes, et très-portées à se défendre, attendu
que la perspective d'appartenir à l'Espagne ne les disposait guère à
accueillir favorablement les envahisseurs de leur territoire. On ne
pouvait pas non plus compter sur le concours des Espagnols, car, au
lieu de vingt bataillons, ils ne nous en avaient fourni que huit, et
animés de si mauvais sentiments à l'égard des Français qu'il avait
fallu les renvoyer dans leurs cantonnements.

En présence de cette alternative, ou de laisser consommer à Lisbonne
des événements regrettables, ou de braver de nouvelles fatigues avec
des troupes exténuées, à travers un pays plus affreux que celui qu'on
venait de parcourir, le général Junot n'hésita pas, et préféra le
parti de l'obéissance à celui de la prudence. Il prit donc la
résolution de continuer cette marche précipitée, en traversant la
suite des contre-forts détachés du Beyra, qui bordent le Tage depuis
Alcantara jusqu'à Abrantès. Il ramassa quelques souliers et quelques
boeufs, profita d'un dépôt de poudres existant sur les lieux, et du
papier sur lequel étaient écrites les volumineuses archives des
chevaliers d'Alcantara, pour fabriquer des cartouches. Puis il fit
deux parts de son armée, l'une composée de l'infanterie des deux
premières divisions, l'autre de l'infanterie de la troisième division,
de la cavalerie, de l'artillerie et des traînards. Il porta la
première en avant, et laissa la seconde à Alcantara, avec ordre de
rejoindre, dès qu'elle serait un peu ralliée, refaite, et pourvue de
moyens de transport. Il n'emmena avec lui que quelques canons de
montagne, que leur calibre rendait plus faciles à traîner.

[En marge: Départ d'Alcantara et trajet jusqu'à Abrantès, en longeant
le pied des montagnes du Beyra.]

[En marge: Souffrances horribles dans la marche d'Alcantara à
Abrantès.]

Il résolut de partir le 20 novembre d'Alcantara, et de franchir la
frontière du Portugal par la droite du Tage, tandis que le général
Carafa la franchirait par la gauche. Sans doute il eût beaucoup mieux
valu passer le Tage, s'enfoncer plus avant dans l'Estramadure, gagner
Badajoz, et prendre la grande route de Badajoz à Elvas, que suivent
ordinairement les Espagnols, à travers l'Alentejo, province unie et
d'un parcours facile. Mais il fallait descendre la Péninsule jusqu'à
Badajoz, faire ensuite un long détour à droite pour gagner Lisbonne.
Napoléon ordonnant de Paris, d'après la seule inspection de la carte,
et préférant la route qui menait le plus vite à Lisbonne, avait
prescrit de suivre la droite du Tage, d'Alcantara à Abrantès, tandis
que les Espagnols en suivraient la gauche. On s'assurait ainsi, outre
l'avantage de la célérité, celui de n'avoir pas à opérer plus tard un
passage du Tage, lorsqu'on approcherait de Lisbonne. Toutefois, si
Napoléon avait pu savoir qu'on rencontrerait en Portugal des pluies
torrentielles, que par la négligence des alliés l'armée arriverait à
Alcantara exténuée de faim et de fatigue, il aurait mieux aimé perdre
quelques jours que de poursuivre une marche qui allait bientôt
ressembler à une déroute. Mais ici commençaient à se révéler les
inconvénients funestes d'une politique extrême, qui voulant agir
partout à la fois, sur la Vistule et sur le Tage, à Dantzig et à
Lisbonne, était obligée d'ordonner de très-loin, et de se servir de
faibles soldats ou de généraux inexpérimentés, quand les soldats
robustes et les généraux habiles se trouvaient employés ailleurs. Il y
a des lieutenants qui pèchent par mollesse, d'autres par excès de
zèle. Ceux-ci sont les plus rares, et en général les plus utiles,
quoique souvent dangereux. Le brave Junot était de ces derniers. Il
n'hésita donc pas à partir d'Alcantara le 20 novembre, en renvoyant,
comme nous l'avons dit, une partie des troupes espagnoles, qui
semblaient peu sûres, et en confiant aux autres le soin de border la
gauche du Tage, tandis qu'il en suivrait la droite. D'une armée qui
avait été à Bayonne de 23 mille hommes présents sous les armes sur 26,
il en amenait 15 mille au plus avec lui: non pas que les autres
fussent tous morts ou perdus, mais parce qu'ils étaient incapables de
continuer cette marche précipitée. Il s'avança le long du Tage par des
sentiers attachés au flanc des montagnes, réduit sans cesse à monter
ou à descendre, tantôt s'élevant sur la croupe des contre-forts qui se
détachent du Beyra, tantôt s'enfonçant dans les ravins profonds qui
les séparent, ayant la cime des monts à sa droite, le fleuve à sa
gauche. Il dirigea ses deux divisions d'infanterie sur Castel-Branco
par deux chemins différents. La première prit le chemin de
Idanha-Nova, la seconde celui de Rosmaniñal. Elles avaient l'une et
l'autre à leur suite quelques troupes légères espagnoles. Le temps
était toujours affreux, la pluie continuelle, la route presque
impraticable. La première division, que commandait le général Laborde,
ayant eu à franchir un torrent débordé, plus large, plus profond que
les autres, ce brave général mit pied à terre, entra dans l'eau
jusqu'à la poitrine, et resta dans cette position jusqu'à ce que tous
ses soldats eussent passé. On ne vécut à la couchée qu'avec de la
viande de chèvre, des glands, et une once de pain par homme. On arriva
le lendemain à Castel-Branco, où les deux divisions se trouvèrent
réunies, dans un état difficile à décrire. La première arrivée, qui
avait eu moins de difficultés à vaincre, alla bivouaquer au dehors,
pour laisser à celle qui la suivait, et qui était encore plus
fatiguée, l'avantage de se loger dans l'intérieur de Castel-Branco. On
avait mis des gardes à chaque four, afin d'empêcher le pillage. Grâce
à ce soin, on put distribuer deux onces de pain par homme. On manqua
de viande, mais on eut du riz, des légumes et du vin. Les soldats
étaient pâles, défigurés, et presque tous pieds nus. S'arrêter, c'eût
été s'exposer à mourir de faim, sans compter l'inconvénient de perdre
un temps précieux. On repartit donc dans l'espoir d'atteindre
Abrantès, ville riche et peuplée, située hors de la région des
montagnes, dans un pays ouvert et fertile. On y marcha sur deux
colonnes, l'une formée de la première division par Sobreira-Formosa,
l'autre formée de la deuxième division par Perdigao. La première avait
quatorze lieues à parcourir, quatre ou cinq torrents à traverser. La
pluie les avait tellement grossis qu'on ne pouvait les franchir sans
danger. Les soldats faisaient la chaîne avec leurs fusils pour se
défendre contre la violence des eaux. Quelques-uns débiles ou exténués
étaient parfois entraînés. Les officiers, pleins de dévouement,
voulant donner aux plus forts l'exemple de secouer les plus faibles,
prenaient eux-mêmes sur leurs épaules les soldats incapables de
passer, et les aidaient ainsi à franchir les torrents. Sur la route on
trouva un seul village, celui de Sarcedas, et les soldats mourant de
faim le pillèrent, malgré les efforts du général en chef pour les en
empêcher. Le soir on n'arriva à Sobreira-Formosa qu'à onze heures,
dans un véritable état de désespoir. Pendant la première heure, il n'y
eut qu'un sixième des hommes réunis. On trouva des châtaignes, quelque
bétail, et on en vécut. La deuxième division, pour se rendre à
Perdigao, avait essuyé de son côté de cruelles souffrances.

Le reste de la route jusqu'à Abrantès était moins affreux par les
aspérités du sol, mais tout autant par la stérilité et le dénûment.
Enfin, après des fatigues et des privations inouïes, on arriva le 24 à
Abrantès au nombre de quatre à cinq mille hommes, pâles, défaits, les
pieds en sang, les vêtements déchirés, et avec des fusils hors de
service, car les soldats en avaient fait des bâtons pour s'aider à
passer les torrents, ou à gravir les montagnes. Arriver dans cet état
au milieu d'une ville très-peuplée, c'eût été lui donner la tentation
de fermer ses portes à de tels assaillants, et de se défendre contre
eux rien qu'en les laissant mourir de faim. Mais heureusement les
immortelles victoires remportées, dans toutes les parties du monde,
par les vieux soldats de la France, protégeaient nos jeunes troupes
quelque part qu'elles se trouvassent. Le renom de l'armée française
était tel qu'à son approche il n'y avait dans les populations qu'un
sentiment, celui de la satisfaire en lui fournissant au plus tôt ce
dont elle avait besoin. Si on avait le temps de la connaître, on
cessait bientôt de la détester, sans cesser de la craindre, et on lui
offrait de bonne volonté ce que le premier jour on lui avait offert
sous une impression de terreur.

[En marge: Arrivée de l'armée française à Abrantès.]

Le général en chef avait précédé son armée à Abrantès pour préparer
d'avance les secours que réclamait son triste état. Les habitants se
prêtèrent à tout ce qu'il voulut. On réunit du bétail, du pain en
abondance, et, pour la première fois depuis leur départ de Salamanque,
c'est-à-dire depuis douze jours, les soldats reçurent la ration
complète. On leur procura des vins excellents, de la chaussure, des
vêtements, des moyens de transport. On put même envoyer en arrière des
voitures pour recueillir les hommes fatigués ou malades. Le temps
n'était pas encore redevenu serein et sec; mais on se trouvait dans un
beau pays, uni, chaud, couvert d'orangers, exhalant les doux parfums
du Midi, présentant le spectacle du bien-être et de la richesse.
L'effet sur ces jeunes soldats, accessibles à toutes les sensations,
fut prompt, et ils passèrent en deux jours du plus sombre désespoir à
une sorte de joie et de confiance. Beaucoup d'entre eux étaient encore
engagés au milieu des rochers du Beyra; mais ils venaient peu à peu,
par bandes détachées, recevoir à leur tour la douce impression d'une
belle contrée, abondante en ressources de tout genre.

Junot fit réparer les armes, et, réunissant les compagnies d'élite,
forma une colonne de quatre mille hommes, en état de continuer la
marche sur Lisbonne. Ayant prévenu par sa célérité une résistance qui,
dans les montagnes du Beyra, aurait pu devenir invincible, il avait
recueilli un premier prix de ses efforts. Mais il aurait voulu arriver
à Lisbonne, de manière à saisir au passage tout ce qui allait
s'échapper de cette capitale. Ce second succès était presque
impossible à obtenir.

[En marge: Événements qui se préparaient à Lisbonne pendant la marche
de l'armée française.]

En ce moment une incroyable confusion régnait à Lisbonne. Le prince
régent, qui gouvernait pour sa mère, atteinte de démence, avait flotté
entre mille résolutions contraires. Il avait essayé, d'accord avec le
cabinet de Londres, de faire accepter à Napoléon un moyen terme, qui
consistait à fermer ses ports aux Anglais, sans confisquer leurs
propriétés. Napoléon s'y étant refusé, le prince régent était retombé
dans d'affreuses perplexités. Ses ministres, partagés sur la conduite
à suivre, conseillaient, les uns de vivre comme on avait toujours
vécu, c'est-à-dire de rester attachés à l'Angleterre, et de résister
aux Français avec le secours de celle-ci; les autres de sortir des
errements du passé, d'entrer dans les vues de la France, de chasser
les Anglais, et de s'épargner ainsi une invasion étrangère. D'autres
encore proposaient un troisième parti, dont nous avons déjà parlé,
celui de fuir au Brésil, en livrant la malheureuse patrie des Bragance
aux Anglais et aux Français, qui allaient s'en disputer les lambeaux.
Au milieu de ces pénibles hésitations, le prince régent, dès qu'il
avait appris la marche de l'armée française sur Valladolid, avait
accédé à toutes les demandes de Napoléon, déclaré la guerre à la
Grande-Bretagne, décrété la saisie de toutes ses propriétés, en
donnant toutefois aux commerçants anglais le temps d'emporter ou de
vendre ce qu'ils possédaient de plus précieux. Il avait enfin dépêché
à la rencontre du général Junot, pour arrêter l'armée française, des
messagers, qui malheureusement la cherchaient sur les routes où elle
n'était pas. Lord Strangford, ambassadeur d'Angleterre, avait pris ses
passe-ports, et s'était retiré à bord de la flotte anglaise, qui avait
immédiatement commencé le blocus du Tage.

[En marge: La famille royale, n'ayant pu fléchir l'armée française par
ses offres de soumission, prend la résolution de fuir au Brésil.]

[En marge: Embarquement de la cour et des principales familles à bord
de l'escadre portugaise.]

L'apparition imprévue de l'armée française sur la route d'Alcantara à
Abrantès, sans qu'aucun des émissaires envoyés pût ralentir sa marche,
fit naître une indicible terreur dans l'âme du régent, terreur
partagée par tous ses parents et conseillers. L'idée de fuir prit
alors le dessus sur toutes les autres. Lord Strangford, sachant ce qui
se passait, s'empressa de reparaître à Lisbonne, en apportant des
nouvelles de Paris, qui avaient passé par Londres, et qui annonçaient
la résolution prise par Napoléon de détrôner la maison de
Bragance[27]. Ces nouvelles et sa présence décidèrent définitivement
le départ de la famille royale pour le Brésil. On avait, dans la
supposition qu'il faudrait peut-être fermer le Tage aux Anglais, armé,
tant bien que mal, ce qui restait de la flotte portugaise,
c'est-à-dire un vaisseau de quatre-vingts, sept de soixante-quatorze,
trois frégates et trois bricks. La nouvelle de l'entrée de Junot à
Abrantès, auquel il suffisait de trois marches pour arriver à
Lisbonne, ayant été connue dans cette capitale le 27 novembre, on mit
à bord la famille royale et une partie de l'aristocratie, avec ce
qu'elle pouvait emporter de ses effets précieux. Par un temps affreux,
une pluie battante, on vit les princes, les princesses, la reine-mère
les yeux égarés par la folie, presque toutes les personnes composant
la cour, beaucoup de grandes familles, hommes, femmes, enfants,
domestiques, au nombre de sept ou huit mille individus, s'embarquer
confusément sur l'escadre, et sur une vingtaine de grands bâtiments
consacrés au commerce du Brésil. Le mobilier des palais royaux et des
plus riches maisons de Lisbonne, les fonds des caisses publiques,
l'argent que le régent avait pris soin d'amasser depuis quelque temps,
celui que les familles fugitives avaient pu se procurer, tout gisait
sur les quais du Tage, à moitié enfoui dans la boue, aux yeux d'un
peuple consterné, tour à tour attendri de ce spectacle douloureux, ou
irrité de cette fuite si lâche, qui le laissait sans gouvernement et
sans moyens de défense. La précipitation était si grande, que, sur
quelques-uns de ces bâtiments qu'on chargeait de richesses, on avait
oublié de placer les vivres les plus indispensables. Dans la journée
du 27, tout fut embarqué, et trente-six bâtiments de guerre ou de
commerce, rangés autour du vaisseau amiral, au milieu du Tage, large
devant Lisbonne comme un bras de mer, attendirent le vent favorable,
tandis qu'une population de trois cent mille âmes les regardait
tristement, partagée entre la douleur, la colère, la curiosité, la
terreur. À l'embouchure du Tage, la flotte anglaise croisait pour
recevoir les émigrants et les protéger au besoin de son artillerie.

[Note 27: Plusieurs historiens, tant portugais qu'espagnols et
français, ont prétendu que lord Strangford décida le prince régent à
quitter le Portugal en produisant un _Moniteur_ du 11 novembre, arrivé
par la voie de Londres, contenant un décret impérial semblable à celui
qui avait prononcé la déchéance de la maison de Naples, et déclarant
que _la maison de Bragance avait cessé de régner_. Cette assertion, si
elle n'est pas tout à fait inexacte, est cependant erronée. Le
_Moniteur_ ne renferme, ni à la date du 11 novembre, ni à des dates
antérieures ou postérieures, un décret portant que la maison de
Bragance _avait cessé de régner_. Cette forme employée en 1806 contre
la maison de Naples, après une trahison impardonnable, ne pouvait pas
se renouveler contre des familles régnantes, qui n'avaient fourni à
Napoléon aucun prétexte de les traiter de la sorte. Le dépôt des
minutes à la secrétairerie d'État ne renferme pas plus que le
_Moniteur_ le décret dont on parle contre la maison de Bragance. Mais
le _Moniteur_ du 13 novembre contient sous la rubrique Paris, date du
12, un article sur les diverses expéditions des Anglais contre
Copenhague, Alexandrie, Constantinople et Buenos-Ayres. Dans cet
article, dicté évidemment par Napoléon, et tendant à montrer les
conséquences auxquelles s'exposaient tous les gouvernements qui se
sacrifiaient à la politique anglaise, on lit le passage suivant:

«Après ces quatre expéditions qui déterminent si bien la décadence
morale et militaire de l'Angleterre, nous parlerons de la situation où
ils laissent aujourd'hui le Portugal. Le prince régent du Portugal
perd son trône; il le perd, influencé par les intrigues des Anglais;
il le perd pour n'avoir pas voulu saisir les marchandises anglaises
qui sont à Lisbonne: que fait donc l'Angleterre, cette alliée si
puissante? Elle regarde avec indifférence ce qui se passe en Portugal.
Que fera-t-elle quand le Portugal sera pris? Ira-t-elle s'emparer du
Brésil? Non: si les Anglais font cette tentative, les catholiques les
chasseront. La chute de la maison de Bragance restera une nouvelle
preuve que la perte de quiconque s'attache aux Anglais est
inévitable.»

C'est là probablement ce qu'on a entendu par le décret déclarant que
la maison de Bragance avait cessé de régner; c'est là le _Moniteur_
qui, paraissant à Paris le 13, rendu à Londres le 15 ou le 16, put par
l'amirauté arriver le 23 ou le 24 à bord de la flotte anglaise, et
être communiqué au prince régent de Portugal.]

Toute la journée du 27 se passa ainsi, les vents ne permettant pas la
sortie du Tage, et l'anxiété régnant sur la flotte portugaise; car si
un détachement français parvenu à temps à Lisbonne eût couru à la tour
de Belem, le Tage se serait trouvé fermé.

[En marge: Arrivée du général Junot à Lisbonne au moment où la flotte
portugaise met à la voile.]

Pendant ce temps le général Junot, menant à la hâte ses malheureux
soldats, arrivait à perte d'haleine sous les murs de Lisbonne. Il
avait été retenu pendant les journées du 26 et du 27 devant le Zezère,
dont les eaux s'étaient élevées de douze à quinze pieds en quelques
heures, et qui se jette dans le Tage, près de Punhette. Il le passa
avec quelques mille hommes, dans des bateaux que lui amenèrent des
mariniers bien payés, et au milieu des plus grands périls, car ces
bateaux emportés avec une grande violence allaient tomber dans le
Tage, et étaient ensuite obligés d'en remonter le cours pour rejoindre
le point de débarquement. Le 28, Junot marcha sur Santarem, à travers
les inondations qui couvraient au loin les bords du Tage, et au milieu
desquelles les soldats faisaient quelquefois une lieue de suite, en
ayant de l'eau jusqu'au genou. Le 29, il atteignit Saccavem, et y
reçut des nouvelles de Lisbonne. Il apprit que la famille royale était
embarquée avec toute la cour, et qu'elle allait emmener la marine
portugaise chargée de richesses. Il n'était plus à espérer qu'on pût
arriver à temps; mais il fallait prévenir un soulèvement, qu'il aurait
été impossible de comprimer avec quelques mille hommes épuisés n'ayant
pas un canon. Le général Junot prit son parti résolument, et quitta
Saccavem le 30 au matin avec une colonne qui n'était pas de plus de
quinze cents grenadiers, et avec une escorte de quelques cavaliers
portugais rencontrés sur sa route qu'il avait obligés à le suivre. Il
entra dans Lisbonne à huit heures du matin, fut reçu par une
commission du gouvernement, à laquelle le prince régent avait livré le
royaume, et par un émigré français, M. de Novion, qui était chargé de
la police, et qui s'acquittait de ce soin avec autant d'intelligence
que d'énergie. Le général Junot trouva la capitale tranquille, désolée
de la présence de l'étranger, mais soumise, et d'ailleurs tellement
indignée de la fuite de la cour, qu'elle en voulait un peu moins à
ceux qui venaient prendre son trône. La flotte portugaise, après avoir
attendu sous voiles toute la journée du 27, et une partie de celle du
28, avait enfin franchi le soir la barre du Tage, grâce à un
changement de vents, et avait été accueillie par les salves de la
flotte anglaise, saluant la royauté fugitive. L'amiral Sidney Smith
détacha une forte division pour accompagner cette royauté en Amérique,
où elle allait commencer par le Brésil l'affranchissement de toutes
les colonies portugaises et espagnoles; car il était donné à la
révolution française de changer la face du nouveau monde comme de
l'ancien, et ces trônes de la Péninsule, qu'elle précipitait dans
l'Océan, devaient y produire en tombant un reflux qui se ferait sentir
jusqu'à l'autre bord de l'Atlantique.

Le général Junot avait donc vu lui échapper une partie des résultats
qu'il poursuivait avec tant d'ardeur. Mais quelques carcasses de
vaisseaux tellement usées que les fugitifs qui s'y étaient embarqués
craignaient de ne pas arriver au Brésil, quelques pierreries,
quelques métaux monnayés, et enfin une famille dont la prise eût été
un grand embarras, ne valaient pas l'avantage de devenir maître sans
coup férir des plus importantes positions du littoral européen, et
d'avoir prévenu une résistance qu'on n'aurait pas pu vaincre si elle
avait été tant soit peu énergique. Le général Junot et son armée
avaient donc recueilli le prix de leur constance. Mais il fallait
s'établir à Lisbonne, rallier l'armée, la faire reposer, la pourvoir
du nécessaire, et lui rendre l'aspect imposant qu'elle avait perdu
pendant cette marche mémorable.

[En marge: Ralliement de l'armée française et son paisible
établissement à Lisbonne.]

Vers la fin de la journée du 30, Junot vit arriver une partie de la
première division. Il s'empara des forts et des positions dominantes
de Lisbonne, qui est située sur quelques collines, au bord des eaux
épanchées du Tage. La commission du gouvernement, et surtout le
commandant de la légion de police, M. de Novion, l'aidèrent dans le
maintien de l'ordre; en quoi ils agirent en bons citoyens, car l'ordre
troublé n'eût amené qu'une effusion inutile de sang, et peut-être le
sac de Lisbonne. Junot répartit les troupes de la manière la plus
convenable pour leur bien-être et leur sûreté au milieu d'une
population ennemie de trois cent mille âmes. Après avoir solidement
établi les premiers détachements arrivés, il s'occupa de rallier les
autres. Beaucoup de soldats avaient été ou noyés ou assassinés;
quelques-uns étaient morts de fatigue. Cependant, quoique
très-regrettables, ces pertes n'étaient pas aussi grandes qu'on aurait
pu le craindre d'après le petit nombre d'hommes qui se trouvaient
dans les rangs le jour de l'entrée à Lisbonne. Les relevés faits plus
tard constatèrent que les morts ou égarés ne dépassaient pas 1,700. Il
restait donc environ 21 ou 22 mille soldats, déjà fort éprouvés par
cette campagne, et suivis de 3 à 4 mille, qui, conduits par une route
d'étapes bien frayée, devaient arriver sains et saufs au but où leurs
devanciers n'étaient parvenus qu'après tant de peines et de fatigues.
La plupart des soldats demeurés en arrière s'étaient réunis en bandes,
marchant plus lentement que les têtes de colonne, mais se défendant
contre les paysans, et vivant comme ils pouvaient de ce qu'ils
trouvaient dans les bois. Les troupeaux de chèvres ou de moutons
rencontrés sur la route faisaient les frais de leur subsistance. Une
fois à Abrantès, ils s'embarquaient sur des bateaux qui les
transportaient par le Tage à Lisbonne. L'artillerie, fort retardée,
fut aussi chargée sur des bateaux, et par ce moyen expéditif de
transport conduite au point commun de ralliement. La cavalerie arriva
sans chevaux. Mais le Portugal allait fournir à l'armée tout ce qui
lui manquait. Il y avait à Lisbonne un arsenal magnifique, servant
également aux armées de terre et de mer, peuplé de trois mille
ouvriers très-habiles, et ne demandant pas mieux que de continuer à
gagner leur vie, même en travaillant pour les Français. Junot les
employa à réparer ou à refaire tout le matériel de l'armée, et à
fabriquer des affûts pour la nombreuse artillerie qui existait à
Lisbonne, et qu'il fallait mettre en batterie contre les Anglais. Près
de la capitale se trouvait l'armée portugaise, forte de vingt-cinq
mille hommes, laquelle attendait qu'on prononçât sur son sort. Les
soldats portugais, en général, aimaient mieux vivre dans leurs
villages que sous les drapeaux. Junot leur donna des congés, de
manière qu'il n'en restât que six mille dans les cadres. Il prit tous
les chevaux de la cavalerie, et remonta ainsi la cavalerie française.
Il fit de même pour l'artillerie, et en quelques jours son armée,
ralliée, armée, vêtue à neuf, reposée de ses fatigues, présentait le
plus bel aspect. Pour suffire à ces dépenses, il n'y avait aucuns
fonds dans les caisses. Mais en attendant la rentrée des impôts, le
commerce, rassuré par le langage et les actes du général Junot, lui
fit une avance de cinq millions afin de pourvoir aux besoins les plus
pressants, et on put ainsi payer toutes les consommations de l'armée.
Le général Junot établit sa première division dans Lisbonne; la
seconde, moitié dans Lisbonne et moitié vis-à-vis d'Abrantès; la
troisième, sur le revers des montagnes au pied desquelles Lisbonne est
assise, de Peniche à Coimbre. Il envoya sa cavalerie sous le général
Kellermann dans la plaine de l'Alentejo, pour y faire reconnaître
partout l'autorité française. Il plaça à Setuval les Espagnols du
général Carafa, qui l'avaient accompagné. Il établit une route
d'étapes bien gardée et bien approvisionnée par Leiria, Coimbre,
Almeida, Salamanque et Bayonne. Dans ce premier moment, tout parut
tranquille et presque rassurant. Il n'y avait qu'une difficulté
très-embarrassante dès le début, c'était d'approvisionner, malgré les
Anglais, une capitale de trois cent mille habitants, habituée à
recevoir par la mer les blés et les bestiaux de la côte d'Afrique. Le
général Junot traita avec plusieurs commerçants, et donna des
commissions de tous les côtés pour amener des vivres de l'intérieur.
Il fut habilement secondé par son chef d'état-major Thiébault, et par
M. Hermann, que Napoléon lui avait envoyé pour administrer les
finances portugaises. Ce dernier était parfaitement probe et très au
fait du pays, ayant long-temps rempli des fonctions diplomatiques tant
à Lisbonne qu'à Madrid. Grâce aux soins combinés de ces divers agents,
rien ne manqua, dans les premiers temps du moins, et on commença même
à réarmer les restes de la flotte portugaise. Dans le même moment, le
général espagnol Taranco occupait avec sept ou huit mille hommes la
province d'Oporto, et le général Solano, avec trois ou quatre mille,
celle des Algarves.

[En marge: Entrée du corps du général Dupont sur le territoire
espagnol.]

Tandis qu'une armée française pénétrait en Portugal, Napoléon, qui en
avait disposé deux autres à l'entrée de la Péninsule, avait ordonné au
général Dupont, commandant le deuxième corps de la Gironde, de porter
l'une de ses divisions à Vittoria, sous prétexte de secourir le
général Junot contre les Anglais. Un peu avant la marche de cette
division, trois ou quatre mille hommes de renfort, destinés à se
fondre dans les trois divisions de l'armée de Portugal, avaient déjà
pris le chemin de Salamanque. On s'habituait donc à regarder la
frontière espagnole comme une démarcation abolie, et l'Espagne
elle-même comme une route ouverte dont on se servait, sans même
prévenir le souverain du territoire. La première division du général
Dupont, en effet, était rendue à Vittoria avant que M. de Beauharnais
eût donné avis de ce mouvement au cabinet de Madrid. C'était le prince
de la Paix qui le premier en avait parlé à M. de Beauharnais avec une
anxiété visible. À ce sujet il s'était fort excusé du défaut de
préparatifs dont on s'était plaint sur la route parcourue par le
général Junot, et avait attribué cette négligence aux graves
préoccupations résultant du procès de l'Escurial.

[En marge: Suite des événements de l'Escurial.]

[En marge: Penchant de la nation espagnole à recourir à Napoléon comme
au sauveur qui pouvait la délivrer de ses maux.]

Depuis ce procès, et malgré le pardon accordé au prince des Asturies,
l'agitation n'avait cessé de croître en Espagne, tant au sein de la
cour qu'au sein du pays lui-même. Le prince des Asturies, que son
abjecte soumission, sa lâche trahison envers ses amis, auraient dû
déshonorer, était au contraire adoré d'une nation qui, ne trouvant pas
un autre prince à aimer dans cette famille dégénérée, se plaisait à
tout excuser chez lui, et imputait à ses ennemis, à leurs menaces, à
leur tyrannie, ce qu'il y avait eu d'équivoque dans sa conduite. La
demande d'une princesse française adressée par Ferdinand à Napoléon,
demande désormais bien connue, avait tourné les yeux de la nation
comme ceux du prince vers le haut protecteur qui réglait en ce moment
les destinées du monde. Les troupes françaises déjà entrées sur le
territoire espagnol, celles qui s'accumulaient entre Bordeaux et
Bayonne, excédant de beaucoup la force nécessaire à l'occupation du
Portugal, accréditaient l'opinion que ce puissant protecteur songeait
à se mêler des affaires de l'Espagne, et la nation tout entière se
plaisait à croire que ce serait dans le sens de ses désirs,
c'est-à-dire pour renverser le favori, reléguer la reine dans un
couvent, Charles IV dans une maison de chasse, et donner la couronne à
Ferdinand VII uni à une princesse française. L'attitude de M. de
Beauharnais ne faisait que favoriser ces illusions. Cet ambassadeur,
plein d'aversion pour le favori, induit par ses rapports secrets avec
le prince des Asturies à lui porter de l'intérêt, se flattant que ce
prince épouserait bientôt une princesse française qui était sa parente
(mademoiselle de Tascher), abondait dans tous les sentiments des
Espagnols eux-mêmes, et ceux-ci, croyant que le représentant de la
France avait ordre d'être tel qu'il se montrait, se prenaient pour
Napoléon et les Français d'un enthousiasme croissant, au point que nos
troupes, au lieu d'être pour le peuple le plus défiant de la terre un
sujet d'alarme, étaient au contraire devenues pour lui un sujet
d'espérance.

Vainement quelques esprits plus avisés se disaient-ils que pour
renverser un favori abhorré de la nation espagnole il ne faudrait pas
tant de soldats, qu'il suffirait pour le précipiter dans le néant d'un
signe de tête du tout-puissant empereur des Français; que ces troupes
qui s'accumulaient étaient peut-être les instruments longuement
préparés d'une résolution plus grave, tendant à exclure les Bourbons
de tous les trônes de l'Europe; vainement quelques esprits plus
clairvoyants faisaient-ils ces remarques: elles ne se propageaient
pas, parce qu'elles étaient contraires à la passion qui possédait tous
les coeurs.

[En marge: Profondes inquiétudes de la cour.]

[En marge: Sinistres pressentiments de l'agent Yzquierdo, communiqués
à la cour d'Espagne.]

La crainte, inspirant mieux la reine et le favori, leur ouvrait les
yeux sur leur propre danger. Ils sentaient tous les deux, et la reine
avec plus de vivacité que son amant, quel mépris ils devaient inspirer
au grand homme qui dominait l'Europe. Ils sentaient à quel point leur
lâche incapacité était au-dessous de ses grands desseins, et le voile
dont il couvrait ses intentions ajoutait encore à leurs pressentiments
la terreur qui naît de l'obscurité. Bien que Napoléon eût signé le
traité de Fontainebleau, que par ce traité il eût reconnu Emmanuel
Godoy prince souverain des Algarves, ils n'étaient l'un et l'autre que
médiocrement rassurés. D'abord Junot venait de s'emparer de
l'administration entière du Portugal, sans en excepter les provinces
occupées par les troupes espagnoles. Ensuite Napoléon avait voulu que
le traité de Fontainebleau continuât à rester secret. Pourquoi ce
secret, lorsque le Portugal se trouvait au pouvoir des troupes
alliées, que la maison de Bragance était partie, et avait en quelque
sorte par son départ laissé le trône vacant? À ces questions
inquiétantes venaient s'ajouter les lettres de l'agent Yzquierdo, qui
ne pouvait dissimuler à son patron les appréhensions dont il
commençait à être saisi. Ces appréhensions ne reposaient, il est vrai,
sur aucun fait précis, car Napoléon n'avait dit à personne sa pensée
sur l'Espagne, et n'avait pu la dire, incertain encore de ce qu'il
ferait. Mais ce penchant fatal à remplacer partout la famille de
Bourbon par la sienne, penchant qui dominait son âme au point de lui
faire oublier toute prudence, quelques esprits doués de clairvoyance
le pressentaient, et Napoléon, sans avoir parlé, était deviné par plus
d'un observateur. Le silence qu'il gardait, tout en se livrant à des
préparatifs très-apparents, avait surtout frappé l'agent Yzquierdo,
l'homme le plus habile à découvrir ce qu'on voulait lui cacher, et ce
dernier ne cessait d'écrire au prince de la Paix que, bien que
Napoléon fût parti pour l'Italie, qu'autour de ses ministres et de ses
confidents il ne circulât aucun propos, pourtant il y avait dans tout
ce qu'il voyait un mystère qui le remplissait d'inquiétude.

[En marge: Agitations croissantes de la reine.]

[En marge: Efforts du prince de la Paix pour calmer l'exaspération de
la reine.]

[En marge: Scandaleux témoignages de faveur prodigués au prince de la
Paix par la reine et le roi.]

Aussi le prince de la Paix et la reine étaient-ils singulièrement
agités. La reine, souvent indisposée, cachant son trouble sous un
calme affecté, son âge sous les parures les plus recherchées, laissait
néanmoins échapper malgré elle de fréquents éclats de colère. Elle
remplissait le palais de ses emportements, demandait le sacrifice de
tous ceux qu'elle croyait ses ennemis, exprimait follement la volonté
de faire tomber la tête du chanoine Escoïquiz et du duc de
l'Infantado, et s'indignait contre l'obséquieux ministre de la justice
Caballero, qui, tout tremblant, se bornait à opposer à ses désirs les
difficultés naissant d'anciennes lois du royaume, inviolées et
inviolables. Elle allait jusqu'à déclarer ce ministre un traître,
vendu à Ferdinand. Celui-ci de son côté, mécontent de ce même
ministre, l'appelait un vil exécuteur des volontés de sa mère, et se
promettait d'en tirer plus tard une vengeance éclatante. Le prince de
la Paix croyant, dans son intérêt même, utile de calmer la reine, la
comblait de prévenances, et avait passé pour elle d'une indifférence
insultante à des attentions de tous les moments. Bien qu'il allât le
soir chez les demoiselles Tudo reposer son âme des fatigues de
l'intrigue et de la crainte, il prodiguait le matin à cette reine
exaspérée les soins d'un courtisan fidèle; et l'on voyait ces deux
amants, qu'à leurs infidélités nombreuses on avait dû croire dégoûtés
l'un de l'autre, ramenés par des terreurs et des haines communes à une
intimité qui présentait tous les semblants de l'amour. En public, la
reine témoignait au prince de la Paix un redoublement d'affection, et
se plaisait à braver par ses témoignages la pudeur des assistants et
l'aversion de ses ennemis. La cour était déserte. Tout ce qu'il y
avait d'honnête l'avait abandonnée. Quand la famille royale paraissait
hors des jardins de l'Escurial, le peuple restait silencieux, excepté
pour le prince des Asturies, qu'il poursuivait de ses acclamations, au
point que la reine avait fait rendre une ordonnance de police par
laquelle toute acclamation était interdite. Elle avait poussé
l'extravagance de ses volontés jusqu'à ordonner un _Te Deum_, pour
remercier le ciel de la protection miraculeuse qu'il avait accordée au
roi, en déjouant les complots du prince des Asturies. Entre les
membres de la grandesse, tous convoqués, quatre seulement avaient
paru, deux Espagnols, deux étrangers, consternés tous les quatre de
leur propre bassesse. Au sortir de l'église, la reine avait montré à
Emmanuel Godoy une tendresse, une familiarité outrageantes pour les
assistants; et l'infortuné Charles IV lui-même n'apercevant rien de
ces infamies, mais sentant confusément le péril de la situation, avait
mis sans le vouloir le comble au scandale, en s'appuyant sur le bras
du favori, comme sur un bras puissant duquel il espérait son salut.
Déplorable spectacle, honteux non-seulement pour le trône, mais pour
l'humanité elle-même, dont la dégradation, manifestée en si haut lieu,
devenait plus éclatante!

Chaque soir le prince de la Paix allait, comme nous l'avons dit, chez
les demoiselles Tudo épancher les douleurs de son âme, fort souffrante
quoique légère. Dans cette maison où les curieux venaient chercher des
nouvelles, on avait conçu et témoigné une grande joie du traité de
Fontainebleau, joie bientôt empoisonnée par l'ordre reçu de Paris de
tenir le traité secret, par l'entrée continuelle des troupes
françaises, par les lettres de l'agent Yzquierdo. Comme le public se
plaisait à recueillir tout ce qui était défavorable au prince de la
Paix, ses affidés tâchaient d'opposer au torrent des mauvaises
nouvelles un torrent contraire, citant avec exagération tous les
signes de faveur obtenus de la cour des Tuileries. Ainsi, malgré
l'ordre de tenir secret le traité de Fontainebleau, on en avait
raconté toutes les particularités chez les demoiselles Tudo, et on
l'avait fait avec le plus grand détail. On avait dit que le nord du
Portugal était donné à la reine d'Étrurie, le midi au prince de la
Paix, constitué prince souverain des Algarves, et le milieu réservé
pour en disposer plus tard. On motivait ainsi la présence des armées
françaises; et quant à leur nombre, fort supérieur à ce qu'une simple
occupation du Portugal aurait exigé, on l'expliquait par les grands
projets de Napoléon sur Gibraltar. Afin de prévenir le fâcheux effet
que devait produire l'entrée des autres corps prochainement attendus,
on disait que l'armée française serait au moins de quatre-vingt mille
hommes, que le prince de la Paix la commanderait en personne, que par
conséquent il n'y avait pas à s'en alarmer. Quant au procès contre les
complices du prince des Asturies, qui indignait tout le monde, et que
Napoléon, disait-on, ne laisserait pas achever, les amis du prince de
la Paix répondaient que la cour avait des nouvelles de Paris, que
Napoléon avait déclaré l'affaire de l'Escurial une affaire étrangère à
la France, et qu'il approuvait fort la punition d'intrigants qui
avaient voulu ébranler le trône.

[En marge: Soin du prince de la Paix de faire sortir de Madrid ses
objets les plus précieux.]

[En marge: Bruits généralement répandus d'un prochain départ de la
famille royale pour l'Amérique.]

Ni le prince de la Paix, ni les femmes de rang si différent qui
s'intéressaient à son sort, ne croyaient beaucoup à ces nouvelles. La
crainte les tourmentait, et leur inspirait des précautions de la
nature de celles qu'on prend en Orient contre la fortune ou contre la
tyrannie. Ainsi on accumulait chez le prince de la Paix l'or et les
pierreries. On démontait de superbes parures, pour en détacher les
diamants qu'on transportait chez lui, avec de fortes valeurs en
numéraire. Chacun avait pu voir la nuit des mulets chargés sortir de
sa demeure, les uns dirigés vers Cadix, les autres vers le Ferrol. Le
peuple, suivant sa coutume, exagérait ces faits, et les grossissait
démesurément. Il parlait de cinq cents millions en espèces, amassés
chez le prince de la Paix, et partis ensuite en plusieurs convois pour
des destinations inconnues. Ces récits fabuleux, concordant avec la
fuite de la maison de Bragance, avaient fait naître de toutes parts la
supposition que le prince de la paix voulait entraîner la famille
royale au Mexique, pour prolonger au delà des mers un pouvoir qui
expirait en Europe. Propagée avec une incroyable rapidité, cette
supposition avait indigné tous les Espagnols. L'idée de voir la
famille royale d'Espagne fuir lâchement comme la famille royale de
Portugal, emmener prisonnier un prince adoré, laisser à Napoléon un
royaume vacant, les révoltait, et cette crainte avait ajouté, s'il
était possible, à la fureur populaire qu'excitait le favori. Toutes
les semaines, le bruit que les richesses de la couronne avaient été
emballées pour être secrètement emportées à Cadix, et que le prince de
la Paix allait conduire la famille royale à Séville, se répandait
comme une sinistre rumeur, soulevait les esprits, déchaînait les
langues, s'évanouissait ensuite pour un moment, quand les faits ne
venaient pas le confirmer, et renaissait de nouveau comme les sourds
mugissements qui précèdent la tempête.

[En marge: Vérité des bruits de départ.]

[En marge: Raisons que fait valoir le prince de la Paix en faveur de
la retraite en Amérique.]

Et quelque faux que soient, en général, les bruits qui circulent chez
un peuple agité, ceux-ci n'étaient pas sans fondement. Bien avant la
fuite de la maison de Bragance, le projet de cette fuite avait été
communiqué à la cour de Madrid, soumis à son jugement, discuté avec
elle, à ce point qu'il en avait été parlé à l'ambassadeur de France.
Frappé de cet exemple, le prince de la Paix, quand il désespérait de
sa situation, aimait à rêver en Amérique un asile où il irait chercher
le repos, la sécurité, la continuation de son pouvoir. Il s'en était
ouvert à la reine, à qui ce projet convenait fort, et, pour y disposer
le roi, il avait commencé à l'effrayer des intentions de Napoléon.
Après lui avoir dit sur ce sujet plus qu'il ne savait, mais pas plus
qu'il n'y avait, il s'était longuement étendu sur un plan de fuite en
Amérique, comme sur le parti le plus sûr, le plus profitable même à
l'Espagne. Résister aux armées de Napoléon, suivant le prince de la
Paix, était impossible. On pouvait lutter, mais pour finir par
succomber devant celui que l'Europe entière avait vainement essayé de
combattre, et dans cette lutte on perdrait non-seulement l'Espagne,
mais le magnifique empire des Indes, cent fois plus beau que le
territoire européen de la maison de Bourbon. Les provinces
d'outre-mer, déjà fort remuées par le soulèvement des colonies
anglaises, ne demandant qu'à se déclarer indépendantes, fort
travaillées en ce sens par les agents britanniques, profiteraient de
la guerre qui absorberait les forces de la métropole pour secouer le
joug de celle-ci, et ainsi, outre les Espagnes, on se verrait enlever
le Mexique, le Pérou, la Colombie, la Plata, les Philippines. Au
contraire, en se réfugiant aux colonies, on les maintiendrait par la
présence de la famille régnante, qu'elles seraient heureuses d'avoir à
leur tête pour former un empire indépendant; et si Napoléon, toujours
plus odieux à l'Europe, à mesure qu'il devenait plus puissant,
finissait par succomber, on reviendrait sur l'ancien continent, plus
assuré de la fidélité des provinces d'Amérique avec lesquelles on
aurait resserré ses liens, et ayant dans l'intervalle échappé, par un
simple voyage, au bouleversement général de tous les États. Si, au
contraire, le tyran de l'ancien monde devait mourir sur son trône
usurpé et y laisser sa dynastie consolidée, on trouverait dans le
Nouveau-Monde un empire rajeuni, qui avait de quoi faire oublier tout
ce qu'on aurait abandonné en Europe.

[En marge: Répugnance de Charles IV à l'égard de tout parti décisif.]

[En marge: Charles IV veut qu'on fasse comme Ferdinand, et qu'on
cherche à s'attacher Napoléon par un mariage.]

[En marge: Charles IV exige que la demande clandestine de mariage
faite par Ferdinand soit officiellement renouvelée au nom de la
couronne d'Espagne.]

Ces idées, les seules fortes et sensées qu'eût jamais conçues le
favori, car, si on renonçait à disputer l'Espagne par une résistance
héroïque, ce qu'il y avait de mieux c'était de conserver à la nation
les deux Indes, et à la famille régnante un trône quelque éloigné
qu'il fût, ces idées étaient de nature à bouleverser Charles IV. Se
défendre par les armes, il n'y songeait certainement pas. S'en aller
de l'Escurial à Cadix, s'embarquer, traverser les mers, se priver pour
jamais des chasses du Pardo, l'épouvantait presque autant qu'une
bataille. Il aimait mieux repousser loin de lui ces sinistres
prévisions, et se jeter, disait-il, dans les bras de son _magnanime
ami Napoléon_. Il faut ajouter, à l'honneur de ce bon et malheureux
prince, que, malgré sa médiocrité, il sentait pourtant ce que Napoléon
avait de grand, qu'il admirait ses exploits, et que s'il eût été
capable de quelques efforts, il les eût faits pour l'aider à battre
l'Angleterre, dans l'intérêt des deux pays, qu'il comprenait quand il
lui arrivait d'y penser. Aussi répondait-il à ceux qui lui parlaient
de retraite lointaine, qu'il fallait chercher à deviner les intentions
de Napoléon, et s'y conformer, car, au fond, elles ne pouvaient pas
être mauvaises; que le prince des Asturies, après tout, n'avait pas
été si mal inspiré en demandant pour épouse une princesse de la
famille Bonaparte; que c'était un moyen de resserrer l'alliance des
deux pays, de faire cesser la haine des deux races; qu'il n'était pas
possible que Napoléon, quand il aurait donné à Ferdinand l'une de ses
filles adoptives, voulût la détrôner. Il était un héros trop grand,
trop magnanime, pour commettre un tel manque de parole. C'était
peut-être pour la première fois de sa vie que l'infortuné roi, dont
l'esprit s'éveillait sous l'aiguillon des circonstances, concevait une
idée à lui, et paraissait y tenir. Il avait déjà pensé à ce mariage du
prince héritier de la couronne avec une nièce de Napoléon, et il
n'avait pas de violence à se faire pour adopter un tel projet. Il
voulait donc que la demande faite par Ferdinand, d'une manière
irrégulière, fût renouvelée régulièrement au nom de la couronne
d'Espagne, avec la solennité convenable, et les pouvoirs nécessaires
pour traiter. Si Napoléon acceptait, il était lié envers la maison de
Bourbon; s'il refusait, on saurait ce qu'il fallait croire de ses
intentions, et il serait temps alors de songer à la retraite.

[En marge: Répugnance de la reine et du prince de la paix pour le
mariage proposé.]

Rien ne pouvait être plus désagréable à la reine et au favori que
l'idée d'un tel mariage; car Ferdinand, époux d'une princesse
française, protégé de Napoléon, protecteur à son tour de la maison
d'Espagne, serait devenu tout-puissant. La chute du favori et la
destruction de l'influence de la reine devaient s'ensuivre. Mais ne
pas renouveler pour le compte de la couronne la proposition de
Ferdinand, c'était déclarer qu'il avait eu tort, non-seulement dans la
forme, mais dans le fond; c'était laisser voir à Napoléon qu'on ne
voulait pas de son alliance; c'était se priver d'un moyen assuré de
sonder ses intentions, et surtout se priver d'arguments indispensables
auprès de Charles IV, pour lui faire approuver le projet de fuite en
Amérique. Ces raisons furent celles qui ramenèrent la reine et le
favori à l'idée de demander une princesse française, c'est-à-dire de
renouveler, au nom de la couronne, la proposition clandestine de
Ferdinand. C'était la seule fois peut-être qu'il eût fallu débattre
une résolution avec Charles IV, la seule fois assurément, pendant tout
son règne, qu'une de ses volontés fût devenue celle du gouvernement.

[En marge: Lettre de Charles IV à Napoléon pour demander la main d'une
princesse française.]

En conséquence, on fit écrire par Charles IV une lettre des plus
affectueuses, pour prier Napoléon d'unir l'héritier de la couronne
d'Espagne à une princesse de la maison Bonaparte. On ne se borna pas à
cette demande. On réclama de Napoléon, dans une seconde lettre jointe
à la première, l'exécution immédiate du traité de Fontainebleau, la
publication de ce traité, et l'entrée en possession pour les
copartageants des provinces portugaises du lot qui leur revenait à
chacun. Cette réclamation, inspirée par le prince de la Paix, lui
tenait fort à coeur, car il était impatient de se voir proclamer
prince souverain; elle était en outre dans les intérêts bien entendus
de la maison d'Espagne, puisque, par ce traité, Charles IV avait reçu
de Napoléon la garantie de ses États, et le titre de roi des Espagnes
et d'empereur des Amériques. La publication du traité de Fontainebleau
eut été, dans le moment, un préservatif puissant contre les projets
vrais ou supposés d'invasion.

En attendant cette publication, on ne s'était pas fait faute, comme
nous l'avons dit, de commettre des indiscrétions de tout genre, et de
divulguer le traité tout entier. On débitait publiquement dans les
rues de Madrid, en exagérant même les assertions de la maison Tudo,
que le prince de la Paix allait être déclaré roi de Portugal, Charles
IV empereur des Indes; qu'en un mot la faveur de Napoléon à l'égard
d'Emmanuel Godoy allait se manifester d'une manière éclatante. Dans
les instants fort courts où l'on ajoutait foi à ces bruits, on ouvrait
les yeux à moitié; on disait que, sans doute, Napoléon se préparait à
détrôner les derniers Bourbons comme il avait détrôné tous les autres,
qu'il était d'accord avec Godoy pour se les faire livrer, et qu'il lui
donnait le Portugal, pour que Godoy à son tour lui donnât l'Espagne.
On calomniait ainsi ce personnage si difficile à calomnier; car, s'il
était vrai qu'il eût asservi, avili et perdu ses maîtres, il n'était
pas vrai qu'il les eût trahis en faveur de Napoléon. Heureusement pour
la popularité de Napoléon en Espagne, ces bruits ne trouvaient pas
longue créance. M. de Beauharnais, à qui sa cour laissait tout
ignorer, affirmait qu'il n'avait aucune connaissance de ce traité, et
avec tant de bonne foi que personne ne doutait de sa parole. On
prenait donc les assertions des amis du favori pour une de leurs
vanteries accoutumées, et on recommençait à croire ce qui plaisait,
c'est-à-dire que Ferdinand allait devenir d'abord l'époux d'une fille
adoptive de Napoléon, puis roi, et qu'ainsi disparaîtrait l'odieuse
faction qui opprimait et déshonorait l'Escurial. Et, chose singulière,
dans cette triste et sombre histoire de la chute des Bourbons
d'Espagne, tandis que le prince de la Paix demandait à Paris
l'autorisation de publier le traité de Fontainebleau, M. de
Beauharnais y demandait de son côté l'autorisation de le démentir.

[En marge: Les courriers de Madrid ne peuvent joindre Napoléon qu'en
Italie.]

Les lettres de Charles IV, les dépêches de M. de Beauharnais, avaient
un long trajet à parcourir pour rejoindre Napoléon alors en Italie, et
voyageant de ville en ville avec sa rapidité accoutumée. Dans l'état
des communications à cette époque, il ne fallait pas moins de sept
jours pour aller de Madrid à Paris, pas moins de cinq pour aller de
Paris à Milan; et si Napoléon était en ce moment en course, soit à
Venise, soit à Palma-Nova, les dépêches d'Espagne lui arrivaient
quelquefois quatorze et quinze jours après leur départ. Il en fallait
autant pour l'envoi des réponses, et ces délais convenaient à
Napoléon, qui aurait voulu ralentir la marche du temps, tant il lui en
coûtait de prendre des résolutions relativement à l'Espagne, partagé
qu'il était entre le désir de détrôner partout les Bourbons, et
l'appréhension des moyens violents et odieux qu'il lui faudrait
employer pour y réussir.

[En marge: Voyage de Napoléon en Italie.]

[En marge: Création d'une commune au Mont-Cenis.]

[En marge: Séjour de Napoléon à Venise.]

[En marge: Travaux ordonnés à Venise pour lui rendre l'usage de son
port, et préparer le retour de son ancienne prospérité commerciale.]

[En marge: Entrevue de Napoléon avec Lucien Bonaparte à Mantoue.]

Parti le 16 novembre de Paris, Napoléon était arrivé le 21 à Milan,
après avoir déjà visité plusieurs points intéressants. Il avait même
surpris son fils Eugène Beauharnais, qui n'avait pas eu le temps
d'accourir à sa rencontre. Se montrant le matin de son arrivée à la
cathédrale de Milan pour y entendre un _Te Deum_, l'après-midi au
palais de Monza pour y visiter la vice-reine sa fille, le soir au
théâtre de la Scala pour s'y faire voir aux Italiens, il avait, dans
les intervalles, entretenu les fonctionnaires chargés des services les
plus importants. Il employa le 23, le 24, le 25, à expédier un grand
nombre d'affaires, et à donner une foule d'ordres. Frappé en
traversant la nouvelle route du Mont-Cenis, qui était son ouvrage, du
dénûment de secours auquel se trouvaient exposés les voyageurs, faute
de population sur ces hauteurs couvertes de neiges, il ordonna la
création d'une commune, divisée en trois hameaux, un au bas de la
montée, un au sommet, un sur le revers. Le hameau situé au sommet
devait être le chef-lieu de la commune. Il prescrivit la construction
d'une église, d'une maison commune, d'un hôpital, d'une caserne. Il
accorda une dispense d'impôts pour tous les paysans qui viendraient
s'établir dans la nouvelle commune, et en commença la population par
l'établissement d'un certain nombre de cantonniers, chargés
d'entretenir la route en temps ordinaire, et de se réunir en cas
d'accident sur les points où leur secours serait nécessaire. Après
avoir arrêté le budget du royaume d'Italie, donné une sérieuse
attention à l'armée italienne, convoqué les trois colléges des
Possidenti, des Dotti et des Commercianti pour le moment de son retour
à Milan, c'est-à-dire pour le 10 décembre, il partit afin de se rendre
à Venise, en suivant la route de Brescia, Vérone, Padoue, accueilli
sur son passage par les acclamations d'un peuple enthousiaste.
Toujours occupé utilement, même au milieu des fêtes, il avait rectifié
en passant le tracé des fortifications de Peschiera, se réservant
d'arrêter au retour celles de Mantoue. Chemin faisant, il avait
recueilli une partie de sa parenté, le roi et la reine de Bavière,
dont Eugène avait épousé la fille; sa soeur Élisa, princesse de
Lucques et bientôt gouvernante de Toscane; enfin son frère Joseph,
qu'il n'avait pas vu depuis qu'il l'avait nommé roi de Naples, et
qu'il chérissait tendrement, malgré de nombreux reproches sur sa molle
façon de gouverner. À Fusine, petit port sur les lagunes, où l'on
s'embarque pour se rendre à Venise, les autorités et la population
l'attendaient dans des gondoles richement pavoisées, afin de le
conduire au séjour de l'ancienne reine des mers. Ce peuple vénitien,
qui se consolait de ne plus former une république indépendante par la
satisfaction d'avoir échappé à des lois tyranniques, par l'espérance
d'appartenir bientôt à un vaste royaume qui comprendrait l'Italie tout
entière, par la promesse enfin de grands travaux destinés à rendre ses
eaux navigables, avait déployé pour recevoir Napoléon tout le luxe
qu'il étalait autrefois quand son doge épousait la mer. D'innombrables
gondoles brillant de mille couleurs, retentissant du son des
instruments, escortaient les canots qui portaient, avec le maître du
monde, le vice-roi et la vice-reine d'Italie, le roi et la reine de
Bavière, la princesse de Lucques, le roi de Naples, le grand-duc de
Berg, le prince de Neufchâtel, et la plupart des généraux de
l'ancienne armée d'Italie. Après avoir donné aux réceptions le temps
nécessaire, Napoléon employa les jours suivants à parcourir les
établissements publics, les chantiers, l'arsenal, les canaux,
accompagné partout de MM. Decrès, Proni, Sganzin. L'examen des lieux
terminé, il rendit un décret en douze titres qui embrassait tous les
besoins de Venise régénérée. Il commença, en vertu de ce décret, par
rétablir une quantité de perceptions abolies depuis la chute de la
république, mais justifiées par une longue expérience, peu onéreuses
en elles-mêmes, et indispensables pour suffire aux dépenses d'une
existence tout artificielle, car Venise comme la Hollande est une
oeuvre de l'art plus que de la nature. Les moyens assurés, il songea à
leur emploi. Il organisa d'abord une administration pour l'entretien
des canaux et le creusement des lagunes, décréta ensuite un grand
canal pour conduire les bâtiments de l'arsenal à la passe de
Malamocco, un bassin pour des vaisseaux de soixante-quatorze, des
travaux hydrauliques tant sur la Brenta qui amène les eaux dans les
lagunes, que sur les diverses issues par lesquelles elles se jettent
dans l'Adriatique. Il institua en outre un port franc, où le commerce
pouvait introduire les marchandises avant l'acquittement des droits de
douanes. Il pourvut à la santé publique en transportant les sépultures
des églises dans une île destinée à cet usage; il s'occupa des
plaisirs du peuple en réparant et faisant éclairer la place de
Saint-Marc, éternel objet de l'orgueil et des souvenirs des Vénitiens;
il assura enfin l'existence des marins par la réorganisation de tous
les anciens établissements de bienfaisance. Après avoir répandu ces
bienfaits, et reçu en retour mille acclamations, Napoléon partit pour
visiter le Frioul, pour voir les fortifications de Palma-Nova et
d'Osoppo, qu'il ne cessait de diriger de loin, et qu'il regardait avec
Mantoue et Alexandrie comme les gages de la possession de l'Italie.
Osoppo et Palma-Nova sur l'Izonzo, Peschiera et Mantoue sur le Mincio,
Alexandrie sur le Tanaro, étaient à ses yeux les échelons d'une
résistance presque invincible contre les Allemands, si les Italiens
mettaient quelque énergie à se défendre. Il était venu par
Porto-Legnago à Mantoue, où il devait revoir son frère Lucien, pour
essayer d'un rapprochement dont il avait le plus vif désir, mais qu'il
ne voulait accorder qu'à certaines conditions. M. de Meneval alla
pendant la nuit chercher Lucien dans une hôtellerie, et le conduisit
au palais qu'occupait Napoléon. Lucien, au lieu de se jeter dans les
bras de son frère, l'aborda avec une fierté fort excusable, puisqu'il
était des deux frères celui qui n'avait aucune puissance, mais poussée
peut-être au delà de ce qu'une dignité bien entendue aurait exigé.
L'entrevue fut donc pénible et orageuse, mais non sans résultat utile.
Napoléon, au nombre des combinaisons possibles en Espagne, rangeait
encore l'union d'une princesse française avec Ferdinand. Dans le
moment, en effet, il venait de recevoir la lettre du roi Charles IV,
renouvelant la demande d'un mariage; et bien qu'il inclinât vers une
résolution plus radicale, cependant il n'excluait pas de ses projets
cette espèce de moyen terme. Il voulait donc que Lucien Bonaparte lui
donnât une fille qui était issue d'un premier mariage, pour la faire
élever auprès de l'impératrice-mère, la pénétrer de ses vues, et
l'envoyer ensuite en Espagne régénérer la race des Bourbons. S'il ne
se décidait pas à lui confier ce rôle, il ne manquait pas d'autres
trônes, plus ou moins élevés, sur lesquels il pouvait la faire monter
par le moyen d'une alliance. Quant à Lucien lui-même, il était disposé
à lui conférer la qualité de prince français, à le faire même roi de
Portugal, ce qui l'aurait placé près de sa fille, à condition de
casser son second mariage, en dédommageant l'épouse ainsi répudiée par
un titre et une riche dotation. Ces arrangements étaient possibles,
mais furent demandés avec autorité, refusés avec irritation, et les
deux frères se séparèrent émus, irrités, point brouillés toutefois,
puisque une partie de ce que désirait Napoléon, l'envoi à Paris de la
fille de Lucien Bonaparte, se réalisa quelques jours après. Napoléon
repartit le lendemain même pour Milan, où il fut de retour le 15
décembre.

[En marge: Déc. 1807.]

[En marge: Séjour de Napoléon à Milan.]

[En marge: Ajournement de toute réponse significative aux lettres du
roi d'Espagne.]

Des dépêches venues d'Espagne et de toutes les parties de l'Empire l'y
attendaient, et il avait plus d'une résolution à prendre. Les lettres
de ses agents relatives à la Péninsule, les lettres de Charles IV
demandant une princesse française et la publication du traité de
Fontainebleau, lui avaient été remises en route. Résoudre de si graves
questions lui était impossible dans la situation d'esprit où il se
trouvait. Il ne voulait encore s'engager sur aucun point, car il
n'était définitivement fixé sur aucun, bien qu'il inclinât, comme nous
l'avons déjà dit, vers la résolution de détrôner les Bourbons. En
conséquence, il fit écrire par M. de Champagny à Madrid, qu'il avait
reçu les lettres du roi Charles IV, qu'il en appréciait l'importance,
mais qu'absorbé exclusivement par les affaires de l'Italie, où il
n'avait que quelques jours à passer, il ne pouvait s'occuper de celles
d'Espagne avec l'attention dont elles étaient dignes, et que, de
retour à Paris, il ferait aux lettres du roi les réponses que ces
lettres méritaient. Il insista de nouveau pour que le traité de
Fontainebleau restât secret quelque temps encore; et quant à M. de
Beauharnais, ne tenant aucun compte de ses avis et de ses jugements,
il lui adressa des réponses insignifiantes, mais formelles en un
point: c'était la défense d'afficher aucune préférence pour les partis
qui divisaient la cour d'Espagne, et de laisser entrevoir de quel côté
penchait le cabinet français.

[En marge: Nouveaux ordres militaires relativement à l'Espagne.]

[En marge: Formation de deux nouvelles divisions destinées, l'une à la
Catalogne, l'autre à l'Aragon.]

Il n'était pas vrai cependant que, tout entier aux affaires d'Italie,
Napoléon ne songeât pas à celles d'Espagne. Il avait, au contraire,
donné de nouveaux ordres militaires, tendant à augmenter peu à peu ses
forces, tant en deçà qu'au delà des Pyrénées, de manière qu'il pût,
quelque parti qu'il adoptât, n'avoir qu'une volonté à exprimer,
lorsqu'il en aurait une. Tout ce qu'il apprenait de l'état de l'Espagne
contribuait à lui persuader que le moment d'une crise était proche; car
il ne semblait plus possible de faire régner le favori, d'inspirer
patience à Ferdinand, et de contenir l'indignation de la nation
espagnole. Il voulait donc être prêt à profiter d'une occasion, et avoir
pour cela dans la Péninsule des forces considérables, sans diminuer ni
la grande armée ni l'armée d'Italie, qui lui servaient l'une et l'autre
à maintenir l'Europe dans son alliance ou dans la soumission.
Indépendamment de l'armée du général Junot, nécessaire au Portugal, il
avait préparé, comme on l'a vu, deux autres corps, celui du général
Dupont et celui du maréchal Moncey, et il ne jugeait pas que ce fût
assez. Il considérait que ces deux corps dirigés sur la route de Burgos
et de Valladolid, sous le prétexte du Portugal, pouvant par un mouvement
à gauche se porter sur Madrid, tiendraient en respect la capitale et les
deux Castilles. Mais la Navarre, l'Aragon, la Catalogne, provinces si
importantes en elles-mêmes, et par leur esprit, et par leur position, et
par les places qu'elles contenaient, lui semblaient devoir être
occupées, sinon par des forces qui s'y transporteraient immédiatement,
du moins par des forces qui seraient toutes prêtes à y entrer. Il
voulait donc avoir deux divisions préparées, l'une qui, placée près de
Saint-Jean-Pied-de-Port, pourrait, sous un prétexte quelconque, se jeter
sur Pampelune; l'autre qui, réunie à Perpignan, pourrait également
entrer à Barcelone, et s'emparer de cette ville ainsi que des forts qui
la dominent. Maître de Pampelune et des forts de Barcelone, Napoléon
avait deux bases solides pour les armées qui auraient à s'avancer sur
Madrid. Toutefois, bien que la crise lui semblât imminente à l'Escurial,
il ne voulait ni la précipiter, ni prendre trop ostensiblement le rôle
d'envahisseur, en portant des troupes ailleurs que sur la route de
Burgos, Valladolid, Salamanque, qui était celle du Portugal. La réunion
probable des troupes anglaises sur les côtes de la Péninsule ne pouvait
manquer de lui fournir plus tard des motifs spécieux d'introduire de
nouvelles forces dans l'intérieur de l'Espagne. En attendant il lui
suffisait de les tenir réunies sur la frontière. L'armée du général
Junot, composée des anciens camps de la Bretagne, avait laissé quelques
bataillons de dépôt, dont on pouvait former une division de trois à
quatre mille hommes, très-suffisante pour occuper Pampelune et contenir
la Navarre. Ces bataillons, au nombre de cinq, appartenaient aux 15e,
47e, 70e, 86e de ligne. Un bataillon suisse, cantonné dans le voisinage,
offrait le moyen de les porter à six. Napoléon ordonna de les réunir
immédiatement à Saint-Jean-Pied-de-Port, sous le commandement du général
Mouton, et d'y ajouter une compagnie d'artillerie à pied. Quant à la
division de Perpignan, il en chercha les éléments en Italie même. Il
avait là des régiments lombards et napolitains, bons à employer sous le
climat de l'Espagne, mais ayant besoin d'apprendre la guerre à l'école
des Français. La rentrée des troupes auxiliaires dans leur pays
permettait de disposer sur-le-champ d'une partie des régiments italiens
placés le plus près de France. Napoléon prescrivit donc à quatre
bataillons italiens, trois résidant à Turin, un à Gênes, de s'acheminer
sur Avignon. Un beau régiment napolitain, que son frère Joseph lui avait
déjà envoyé pour l'aguerrir, se trouvait près de Grenoble. Même ordre
lui fut adressé pour Avignon. Quatre escadrons lombards et napolitains,
formant 6 ou 700 chevaux, avec plusieurs compagnies d'artillerie, furent
dirigés sur le même point. Le régiment français qui sortait de la place
de Braunau, restituée aux Autrichiens, traversait les Alpes pour rentrer
en Italie. Sa route fut tracée de manière à l'envoyer dans le midi de la
France. Enfin les cinq régiments de chasseurs et les quatre régiments de
cuirassiers, transportés l'hiver dernier d'Italie en Pologne, avaient
leurs dépôts en Piémont, dépôts bien fournis d'hommes et de chevaux
comme tous ceux de l'armée. Napoléon en tira encore deux belles
brigades de cavalerie, qui formèrent sous le général Bessières une
division de 1,200 chevaux. En joignant à ces troupes quelques bataillons
français ou suisses résidant en Provence, il était possible de réunir à
Perpignan un corps de 10 à 12 mille hommes pour la Catalogne.

Ces dispositions prescrites pour les troupes qui ne devaient pas
encore passer les Pyrénées, Napoléon ordonna un nouveau mouvement à
celles qui les avaient déjà franchies. Il enjoignit au général Dupont,
dont une division s'était avancée jusqu'à Vittoria, de mettre en
mouvement les deux autres, de manière à les avoir toutes trois réunies
entre Burgos et Valladolid dans les premiers jours de janvier, avec
apparence de se diriger sur Salamanque et Ciudad-Rodrigo, c'est-à-dire
sur Lisbonne, mais avec la précaution d'observer le pont du Douro sur
la route de Madrid, afin d'être prêt à s'en emparer au premier besoin.
Il prescrivit au maréchal Moncey d'occuper avec le corps des côtes de
l'Océan les positions laissées vacantes par le général Dupont, et de
porter l'une de ses divisions vers Vittoria. Ces mouvements ne
pouvaient pas sensiblement augmenter les ombrages de la cour
d'Espagne, puisqu'ils avaient lieu sur la route de Lisbonne. Pour les
rendre plus naturels encore, Napoléon fit adresser par M. de
Beauharnais au ministère espagnol les avis les plus alarmants sur une
agglomération de forces anglaises à Gibraltar: agglomération
très-réelle d'ailleurs, et nullement supposée; car on venait
d'apprendre que le gouvernement britannique faisait évacuer la Sicile
presque entièrement, et se disposait à envoyer en Portugal les
troupes revenues de Copenhague. Il pressa vivement le cabinet espagnol
de pourvoir à la garde de Ceuta, de Cadix, du camp de Saint-Roch, des
Baléares, et, tout en lui donnant des avis utiles, il ajouta ainsi à
la vraisemblance des prétextes allégués pour l'introduction de
nouvelles troupes françaises en Espagne.

[En marge: Décrets de Milan.]

[En marge: Progrès des deux puissances maritimes dans la voie des
violences commerciales.]

Napoléon avait hâte d'expédier les affaires d'Italie pour revenir à
Paris, d'où il pourrait veiller de plus près à l'objet de ses
constantes préoccupations. Néanmoins il était une question qu'il
aurait été plus en mesure de résoudre à Paris qu'à Milan, parce qu'il
y aurait été entouré de plus de lumières, et sur laquelle cependant il
ne voulut pas remettre sa décision d'un seul jour. Cette question
était relative aux dernières ordonnances du conseil, rendues le 11
novembre par le gouvernement britannique, sur la navigation des
neutres. Par ces ordonnances, l'Angleterre venait de s'engager
davantage encore dans le système de la violence, et Napoléon, comme on
le pense bien, n'entendait pas rester en arrière. À un coup fort rude,
il avait à coeur de répondre immédiatement par un coup plus rude
encore. On connaît les pas déjà faits dans cette voie funeste. À la
prétention de saisir la propriété ennemie jusque sous le pavillon
neutre, et d'appliquer le droit de blocus à de vastes étendues de
côtes qu'il était matériellement impossible de bloquer, Napoléon avait
répondu d'abord par l'interdiction au commerce anglais de toutes les
côtes de l'Empire et des pays soumis à son influence; puis, son
irritation croissant en proportion des violences de l'amirauté, il
avait, par les fameux décrets de Berlin, déclaré les Îles Britanniques
en état de blocus, défendu le commerce des marchandises anglaises dans
tous les lieux où il dominait, ordonné partout leur saisie et leur
confiscation, et annoncé que tout vaisseau qui aurait touché soit à
l'un des trois royaumes, soit à l'une des colonies anglaises, serait
repoussé des ports appartenant à la France ou dépendant de sa volonté.
Divers décrets réglementaires avaient imposé aux bâtiments chargés de
denrées coloniales, l'obligation de porter avec eux des certificats
d'origine délivrés par les agents français. Toutes marchandises
privées de ces certificats étaient sujettes à confiscation. L'alliance
conclue avec la Russie et avec le Danemark, l'adhésion promise de
l'Autriche, l'obéissance assurée des deux gouvernements de la
Péninsule, allaient étendre au continent entier ces redoutables
dispositions.

[En marge: Ordonnances du conseil du 11 novembre rendues par la
couronne d'Angleterre.]

L'Angleterre avait fini par s'apercevoir que le système des
interdictions poussé à outrance lui était plus préjudiciable qu'à la
France, car elle avait encore plus besoin de vendre que le continent
d'acheter; que les denrées coloniales, dont elle avait opéré
l'accaparement presque général, car sa marine arrêtait sous divers
prétextes jusqu'aux bâtiments des États-Unis eux-mêmes, resteraient
invendues dans ses magasins; que ses produits manufacturés subiraient
le même sort; qu'elle souffrirait sous le rapport de l'importation
autant que sous celui de l'exportation, car elle ne pourrait recevoir
certaines matières premières qui lui étaient indispensables, telles
que les laines d'Espagne et les munitions navales du Nord; que dans
cet état du commerce la France aurait beaucoup moins à se plaindre,
car elle fournirait au continent les étoffes que ne fourniraient plus
les manufactures anglaises; que, relativement aux denrées coloniales,
il lui en arriverait ou par la course, ou par les navires échappés aux
croisières, une certaine quantité, qu'on lui ferait payer fort cher,
il est vrai, mais qui suffirait à ses besoins; et qu'après tout la
cherté du sucre et du café n'entraînerait jamais pour la France des
inconvénients aussi grands que ceux qu'entraînerait pour l'Angleterre
la suppression de tous les échanges. Le cabinet britannique avait donc
abandonné son système d'exclusion, et il avait imaginé de faciliter le
commerce général, mais en le forçant à passer tout entier par la
Grande-Bretagne, et en le constituant de plus son tributaire. En
conséquence il avait décidé, par trois ordonnances du conseil, datées
du 11 novembre 1807, que tout navire appartenant à une nation qui ne
serait pas en guerre déclarée avec la Grande-Bretagne, fût-elle plus
ou moins dépendante de la France, pourrait entrer librement dans les
ports du Royaume-Uni ou de ses colonies, se rendre ensuite où il
voudrait, moyennant qu'il eût touché en Angleterre, pour y porter des
marchandises ou en recevoir, et qu'il y eût acquitté des droits de
douane équivalant en moyenne à 25 pour cent. Tout bâtiment, au
contraire, qui n'aurait point touché aux ports de la Grande-Bretagne,
et aurait dans ses papiers des certificats d'origine délivrés par des
agents français, devait être saisi et déclaré de bonne prise. De la
sorte les navires de commerce (autant du moins que peuvent s'exécuter
des lois violentes sur l'immensité des mers) étaient contraints, de
quelque pays qu'ils vinssent, ou de s'arrêter en Angleterre pour y
payer des droits, ou d'aller s'y approvisionner de denrées et de
marchandises anglaises. Tout commerce devait donc passer par les ports
anglais, toute marchandise en venir ou y acquitter des droits. Grâce à
ces prescriptions, les Anglais avaient un moyen certain de nous
envoyer leurs denrées coloniales, qui ne portaient pas en elles-mêmes,
comme les toiles de coton, par exemple, la preuve de leur origine. Ils
appelaient en effet dans la Tamise les bâtiments neutres, les
chargeaient de sucre et de café, puis les convoyaient jusqu'à la vue
de nos côtes, afin de leur épargner la visite, et les introduisaient
ainsi dans nos ports ou ceux de Hollande, munis de faux papiers, qui
les faisaient passer pour neutres, venant directement d'Amérique.

[En marge: Décret rendu à Milan le 17 décembre, en représailles des
ordonnances du conseil du 11 novembre.]

En recevant à Milan, où il était alors, les ordonnances du 11
novembre, Napoléon écrivit d'abord à Paris pour demander au ministre
des finances et au directeur des douanes un rapport sur ces
ordonnances. Mais, ne pouvant se résigner à attendre leur réponse, il
rendit, le 17 décembre, un décret connu sous le titre de décret de
Milan, plus rigoureux encore que les précédents. Il s'était borné dans
le décret de Berlin à exclure des ports de l'Empire tout bâtiment qui
aurait touché en Angleterre; il alla plus loin cette fois, et il
déclara dénationalisé, partant de bonne prise, tout bâtiment qui
aurait abordé en Angleterre, ou dans ses colonies, et qui se serait
soumis à l'obligation d'y payer un droit. Par des mesures
réglementaires, il établit des peines sévères contre les capitaines et
les matelots coupables de fausses déclarations. Tandis que Napoléon
rendait ce décret, MM. Gaudin, Crétet, Defermon, Collin de Sussy,
répondant à ses questions, lui proposaient une mesure tendant à peu
près au même but, mais encore plus rigoureuse: c'était d'interdire
toute relation commerciale avec l'Empire français aux nations qui
n'auraient pas elles-mêmes cessé tout commerce avec l'Angleterre. Tel
quel, le décret de Milan suffisait pour fermer plus étroitement que
jamais les communications que l'Angleterre avait voulu rouvrir à son
profit. Mais on achetait cet avantage au prix d'un redoublement de
violence, qui devait bientôt fatiguer la France et ses alliés autant
que l'Angleterre elle-même.

[En marge: Divers actes relatifs au royaume d'Italie.]

[En marge: Adoption officielle d'Eugène de Beauharnais, et
transmission de la couronne d'Italie assurée à sa descendance.]

Sauf cette courte diversion, Napoléon donna tout le temps qui lui
restait à l'administration du royaume d'Italie. Conformément à la
convocation qu'ils avaient reçue, les trois colléges des Possidenti,
des Commercianti et des Dotti se réunirent à Milan vers la fin de
décembre, pour entendre la communication de plusieurs actes
essentiels. Par le premier de ces actes, Napoléon adoptait
officiellement comme son fils le prince Eugène de Beauharnais. Par le
second, il précisait les conséquences de cette adoption, en assurant
au prince Eugène la succession de la couronne d'Italie, et en
restreignant à cette couronne seule son droit d'hériter, ce qui
excluait la possibilité de succéder un jour à celle de France. Après
avoir établi ses frères et ses soeurs, il était naturel que Napoléon
satisfît à la plus vive peut-être de ses affections, à celle que lui
inspiraient les enfants de l'impératrice Joséphine, et surtout Eugène
de Beauharnais, qui le servait en Italie avec modestie, sagesse et
dévouement. Ce prince était fort estimé des Italiens, qui n'avaient
jamais vécu sous un gouvernement aussi doux et aussi éclairé, et qui,
depuis deux ans, se reposaient dans une tranquille paix des horreurs
de la guerre.

La couronne d'Italie restant pour le présent unie à celle de France,
et Eugène de Beauharnais n'en étant encore que l'héritier présomptif,
avec la qualité de vice-roi, Napoléon voulut qu'il s'appelât prince de
Venise, titre que devaient porter désormais les héritiers présomptifs
du royaume d'Italie. Il créa le titre de princesse de Bologne pour la
fille qu'Eugène venait d'avoir de son mariage avec la princesse
Auguste de Bavière. Enfin, désirant donner au duc de Melzi, l'ancien
vice-président de la république italienne, une nouvelle marque de
faveur, il le nomma duc de Lodi, titre emprunté à l'un des faits
d'armes éclatants de nos premières campagnes. Il s'occupa ensuite de
modifier sur quelques points la constitution du royaume, constitution
qui était peu importante en elle-même, la volonté de Napoléon faisant
tout en Italie; ce qu'il ne fallait pas regretter pour le moment, car,
sauf les exigences naissant de la guerre générale, cette volonté n'y
poursuivait, n'y réalisait que le bien. Le collége des Possidenti, le
plus riche des trois, vota l'érection à ses frais d'un monument qui
devait perpétuer la mémoire des bienfaits dont Napoléon avait comblé
l'Italie.

[En marge: Séjour à Turin.]

[En marge: Travaux ordonnés en traversant le Piémont, pour le lier
plus étroitement à la Ligurie.]

Ces opérations terminées, Napoléon partit pour le Piémont, visita la
grande place d'Alexandrie, complimenta sur les lieux mêmes le général
Chasseloup, chargé de la construction de cette place, puis se rendit à
Turin, où il accorda de nouveaux avantages à ces provinces devenues
françaises. Afin de rattacher la Ligurie au Piémont, il décréta un canal
qui, s'embouchant dans la mer à Savone, et traversant l'Apennin dans sa
partie la plus abaissée, pour gagner la Bormida à Carcare, devait
joindre le Pô et la Méditerranée. Il ordonna le perfectionnement de la
navigation d'Alexandrie au Pô, de manière que les bateaux pussent y
passer en tout temps. Il fit rectifier en quelques points la grande
route d'Alexandrie à Savone, et voulut qu'elle fût mise en communication
avec la route de Turin par un embranchement de Carcare à Ceva. Il décida
l'ouverture de la grande route du mont Genèvre, par Briançon,
Fenestrelle et Pignerol, laquelle jointe à celle du mont Cenis devait
compléter les communications de la France avec le Piémont par les Alpes
Cottiennes. Il décréta aussi la construction de divers ponts: un en
pierre sur le Pô, à Turin; un autre en pierre sur la Doire; un en bois
sur la Sesia, à Verceil; un en bois sur la Bormida, entre Alexandrie et
Tortone; trois enfin d'importance moindre, également en bois, sur trois
torrents qui coulent entre Turin et Verceil. Il eut soin en même temps
d'assurer des moyens financiers pour suffire à ces vastes travaux, car
il n'était pas de ceux qui ordonnent des créations nouvelles sans
s'inquiéter des charges qui en peuvent résulter. Un restant dû par les
acquéreurs de domaines nationaux, le produit des domaines engagés, un
prélèvement sur le monopole du sel, devaient pourvoir à ces utiles
dépenses.

[En marge: Janv. 1808.]

[En marge: Retour de Napoléon à Paris le 1er janvier 1808.]

[En marge: Nécessité de prendre un parti à l'égard de l'Espagne.]

Napoléon quitta Turin accompagné par les acclamations des peuples
reconnaissants, et arriva à Paris le 1er janvier 1808, fort avant dans
la journée, mais assez à temps pour y recevoir les hommages de la
cour, des autorités publiques et des Parisiens. Son retour dans la
capitale de l'Empire allait être le signal des plus graves
déterminations de son règne. Il fallait en effet prendre un parti à
l'égard de l'Espagne, car on ne pouvait différer davantage de répondre
à Charles IV. Il fallait en prendre un aussi à l'égard de la cour de
Rome, avec laquelle les relations devenaient chaque jour plus
difficiles. Napoléon allait ainsi se heurter aux deux plus vieux, aux
deux plus redoutables vestiges de l'ancien régime, les Bourbons
d'Espagne et la papauté.

[En marge: Les trois partis qu'on pouvait prendre à l'égard de
l'Espagne.]

Dominé sans cesse, depuis que le continent était pacifié, par l'idée
systématique de mettre sur tous les trônes les Bonaparte à la place
des Bourbons, entraîné vers ce but par un sentiment de famille, et
aussi par son génie réformateur, qui répugnait à laisser auprès de lui
des royautés dégénérées, inutiles ou nuisibles à la cause commune,
Napoléon, comme on l'a vu, était agité au sujet de l'Espagne des
pensées les plus diverses. Trois partis s'offraient à son esprit:
premièrement, s'attacher l'Espagne par le mariage d'une princesse
française avec le prince des Asturies, par le renversement du favori,
sans rien exiger des Espagnols qui pût blesser leur fierté ou leur
ambition; secondement, accorder tout ce que nous venons de dire,
mariage, renversement du favori, mais en le faisant payer par des
sacrifices de territoire, qui nous auraient assuré les bords de
l'Èbre, les côtes de la Catalogne, et la jouissance en commun des
colonies espagnoles; troisièmement, enfin, recourir aux moyens
extrêmes, c'est-à-dire détrôner les Bourbons, imposer aux Espagnols
une dynastie nouvelle, en ne leur demandant aucun sacrifice de
territoire, aucun avantage commercial, et en se contentant pour unique
résultat d'avoir étroitement lié les destinées de l'Espagne à celles
de la France.

De ces trois partis, aucun n'était bon (nous dirons tout à l'heure
pourquoi); mais ils étaient loin d'être également mauvais.

[En marge: Du parti qui consistait à unir la France et l'Espagne par
un mariage, sans exiger de celle-ci aucun sacrifice.]

Accorder à Ferdinand une princesse française, ajouter à cette faveur
le renversement du favori, en ne faisant payer cette double
satisfaction par aucun sacrifice, c'eût été transporter de joie la
nation espagnole, acquérir pour quelque temps un dévouement absolu de
sa part, et se la donner pour appui énergique contre tout ministre qui
n'aurait pas franchement marché dans le sens de la politique
française. Mais la reconnaissance dure peu chez les peuples comme chez
les individus: la jalousie espagnole aurait bientôt reparu quand se
serait effacée la mémoire des bienfaits de Napoléon, et Ferdinand, qui
avait tous les défauts du caractère espagnol, sans aucune de ses
qualités, serait devenu en peu de temps aussi ennemi de la France
qu'Emmanuel Godoy. Son incapacité, sa paresse, lui auraient rendu les
conseils de Napoléon aussi incommodes qu'ils l'étaient en ce moment
au favori. Après quelques jours de vive reconnaissance, les choses
eussent repris leur ancien cours: ignorance, incurie, haine de toute
amélioration, jalousie de la supériorité étrangère, auraient été,
comme par le passé, les caractères du gouvernement espagnol sous le
nouveau règne. Il est vrai qu'une princesse française eût été placée
auprès du trône pour y répéter les bons conseils partis de Paris; mais
il lui aurait fallu une supériorité bien rare pour résister à des
tendances si contraires, et cette supériorité même l'eût peut-être
rendue odieuse. Le passé n'était pas rassurant pour une princesse
française qui aurait apporté en Espagne de nobles et attrayantes
qualités. D'ailleurs, on ne crée pas à volonté des princesses
enrichies de tous les dons de la nature, et celles dont Napoléon
aurait pu alors se servir n'annonçaient pas les facultés éclatantes
que la situation aurait rendues aussi nécessaires à leur rôle que
dangereuses à elles-mêmes.

[En marge: Du second parti, consistant à exiger de l'Espagne des
sacrifices de territoire et des avantages commerciaux, pour prix d'un
mariage et de la cession du Portugal.]

Le second projet, consistant à exiger pour prix du mariage, du
renversement du favori, et de la cession du Portugal, des sacrifices
considérables, tels que l'abandon des provinces de l'Èbre et
l'ouverture des colonies espagnoles aux Français, n'était que le
premier projet fort aggravé. Les provinces de l'Èbre offraient un
avantage plus apparent que réel, car ces Provinces étaient, à cause du
voisinage, celles qui aimaient le moins les Français. Elles n'eussent
pas plus contracté, même avec le temps, l'amour de la France, que les
Milanais n'ont contracté l'amour de l'Autriche. Les Pyrénées leur
auraient toujours rappelé qu'elles étaient espagnoles et non point
françaises, et, loin de nous donner un soldat ou un écu, elles nous
auraient coûté beaucoup d'hommes et d'argent pour les garder. La
prétendue domination qu'elles nous auraient assurée sur l'Espagne,
était, sous Napoléon du moins, bien illusoire. Partir de Pampelune ou
de Saragosse, au lieu de Bayonne, pour marcher sur Madrid, ne
constituait pas une assez grande différence pour qu'on pût croire que
l'Espagne passait ainsi à notre égard d'un état d'indépendance à un
état de soumission; et, au contraire, on aurait indigné les Espagnols
par ce démembrement de leur territoire; on aurait tellement empoisonné
leur joie de voir Ferdinand marié à une princesse française, le favori
renversé, qu'on aurait fait naître l'ingratitude dès le premier jour.
Lisbonne même n'aurait eu aucun charme à leurs yeux s'il avait fallu
le payer de Saragosse et de Barcelone. Quant à l'ouverture des
colonies espagnoles aux Français, c'était là un avantage sérieux,
assez sérieux pour être désiré, mais facile à obtenir sans exciter de
ressentiment, s'il eût été le seul prix exigé pour le Portugal, le
mariage, et le renversement du favori. Ce second projet n'avait donc
pas même le mérite de nous attacher l'Espagne un seul jour; et il nous
exposait, pour quelques cessions territoriales impossibles à
conserver, à l'éternelle haine des Espagnols.

[En marge: Troisième parti, consistant à détrôner les Bourbons en
conservant à l'Espagne tous ses avantages, sans lui demander un seul
sacrifice.]

Le troisième projet, celui vers lequel Napoléon paraissait entraîné
d'une manière irrésistible, consistait à détrôner les Bourbons, à
rapprocher définitivement par l'établissement d'une même dynastie la
France et l'Espagne, à régénérer celle-ci pour la rendre utile, soit
à elle-même, soit à la cause commune, à ne lui rien ôter, à lui tout
donner au contraire, Portugal, renversement du favori, réformes
intérieures; à renouveler, en un mot, la politique de Louis XIV, qui
n'avait rien de trop grand pour un homme qui avait dépassé toute
grandeur connue. Cette politique de Louis XIV, outre qu'elle n'avait
rien de trop grand pour Napoléon, était, il faut le reconnaître, la
politique naturelle de la France. Réunir dans un même esprit, dans un
même intérêt, tout l'Occident, c'est-à-dire la France et les deux
péninsules italienne et espagnole; opposer leur puissance continentale
à la coalition des cours du Nord, leur puissance maritime aux
prétentions de l'Angleterre, était assurément la vraie, la légitime
ambition qu'il aurait fallu souhaiter à Napoléon, celle qui eût été
justifiée par les règles de la saine politique, n'eût-elle pas réussi.
Mais la punition du prodigue qui a fait de folles dépenses, c'est de
ne pouvoir plus faire les dépenses nécessaires. Napoléon, pour avoir
entrepris au Nord une tâche immense, exorbitante, hors des véritables
intérêts de la France, comme de constituer une Allemagne française au
grand déplaisir des peuples allemands, comme d'entreprendre la
restauration de la Pologne malgré l'Autriche et la Prusse, allait
manquer des forces qu'eût exigées l'exécution des desseins les plus
profondément politiques. Il était obligé, en effet, dans le moment
même, de garder trois cent mille hommes entre l'Oder et la Vistule,
pour s'assurer la soumission de l'Allemagne et l'alliance de la
Russie, cent vingt mille hommes en Italie pour ôter à l'Autriche
toute idée de repasser les Alpes. S'il lui fallait encore cent ou deux
cent mille hommes pour contenir l'Espagne, pour en rejeter les
Anglais, qui allaient trouver là un pied-à-terre commode et sûr, car
ils n'avaient pour y arriver que le golfe seul de Gascogne à franchir;
s'il lui fallait ces diverses armées en Allemagne, en Italie, en
Espagne, c'était une masse de huit ou neuf cent mille hommes qui
devenait nécessaire, et il devait en résulter une extension de soins,
d'efforts, de commandement, à laquelle la France et son génie même
finiraient par ne pouvoir suffire.

Ce qui se passait alors en était déjà une preuve frappante, puisque,
pour se procurer des troupes sans affaiblir la grande armée, sans
dégarnir l'Allemagne et l'Italie, Napoléon était réduit à s'ingénier
de mille façons, et ne réussissait à trouver jusqu'ici que des
conscrits commandés par des officiers qu'on prenait dans les dépôts ou
qu'on arrachait à la retraite. C'était un premier et fort indice de la
situation que Napoléon avait créée en multipliant démesurément ses
entreprises. Une autre circonstance devait fort aggraver cette
insuffisance de ressources. La soumission de la cour d'Espagne,
quoique entremêlée de beaucoup de trahisons secrètes, quoique rendue
stérile par l'incapacité de l'administration espagnole, avait tous les
dehors du dévouement le plus absolu. Napoléon n'avait donc aucun grief
spécieux à faire valoir contre la cour de l'Escurial, et l'acte
dictatorial de détrôner Charles IV, pour des raisons très-politiques,
il est vrai, mais contraires à la simple équité, difficiles à faire
comprendre aux masses, et avant besoin d'ailleurs du succès définitif
pour être admises, pouvait soulever une nation fière, jalouse, animée
d'une haine ardente contre l'étranger. On était donc exposé à révolter
son sentiment moral, et il aurait fallu pour la contenir de bien
autres forces que celles que Napoléon était en mesure de réunir. Ce
n'étaient pas de jeunes conscrits, braves sans doute, mais peu
imposants de leur personne, qu'il aurait fallu; c'étaient de vieux
soldats, capables d'inspirer la terreur par leur nombre et leur
aspect, et qui, saisissant à l'improviste, sur tous les points à la
fois, la Péninsule épouvantée, empêchassent le sentiment public
d'éclater, continssent la populace à demi sauvage des Espagnes,
donnassent enfin aux classes moyennes, désirant un nouvel ordre de
choses, portées à l'espérer de la France, le temps de se confirmer
dans leurs sentiments et de les répandre autour d'elles. À ces
conditions, l'acte extraordinaire auquel Napoléon était réduit avait
chance de réussir, et, le premier mouvement de révolte étant ainsi
prévenu, la nation espagnole aurait appris peu à peu à reconnaître les
bienfaits que la France lui apportait. Mais, tenté avec de moindres
ressources, le projet dont Napoléon nourrissait la pensée pouvait être
le commencement d'une série de désastres.

Il y avait encore une autre condition nécessaire au succès de cette
entreprise, c'était de conserver dans toute son intimité la nouvelle
alliance que Napoléon venait de conclure à Tilsit; car si on était
forcé de recommencer ou la campagne d'Austerlitz, ou celle de
Friedland, pendant qu'on serait occupé en Espagne, c'était, outre la
difficulté de vaincre à ces deux extrémités du monde européen,
s'imposer non-seulement une double tâche, mais rendre la seconde cent
fois plus difficile, les Espagnols devant recevoir un extrême
encouragement de toute guerre qui s'élèverait au Nord. Il fallait
donc, quelque fâcheuse que fût la condescendance qu'on montrerait pour
l'ambition d'Alexandre, en prendre son parti, et prévenir
l'inconvénient de la dispersion des forces françaises en achetant à
tout prix le concours du grand empire du Nord, payer, en un mot, de la
Moldavie et de la Valachie la possibilité de détrôner impunément les
Bourbons d'Espagne.

Enfin, eût-on réuni toutes ces conditions, il restait un danger grave,
grave pour l'Espagne et pour la France, la perte possible, probable
même, des riches colonies espagnoles. Ces colonies, en effet, étaient
déjà sourdement travaillées par l'esprit de révolte. L'exemple des
États-Unis avait fort développé chez elles le penchant de
l'indépendance, et la honteuse incurie de la métropole, qui les
laissait sans défense, les y disposait encore davantage. Il était donc
à craindre qu'une dynastie nouvelle et imposée à la nation ne leur
fournît le prétexte qu'elles cherchaient pour s'insurger, et que la
protection anglaise ne leur en fournît en outre le moyen. Dans ce cas,
trop facile à prévoir, l'Espagne, en attendant qu'elle se fût ouvert
d'autres sources de prospérité, allait être ruinée, et la France
n'aurait fait qu'enrichir le commerce anglais de tous les avantages
que devait lui procurer l'exploitation des vastes colonies
espagnoles.

Tels étaient les trois plans entre lesquels Napoléon avait à choisir.
Ils présentaient chacun leurs inconvénients; car le premier, qui
aurait comblé tous les voeux des Espagnols à la fois, en les
débarrassant du favori, en leur assurant la protection de Napoléon par
un mariage français, en leur donnant Lisbonne sans compensation
territoriale, n'eût été peut-être qu'une duperie. Le second, qui
aurait fait payer tous ces avantages d'un cruel sacrifice de
territoire, les eût révoltés. Le troisième enfin, qui résolvait la
question d'une manière décisive, qui rapprochait définitivement la
France et l'Espagne, qui régénérait celle-ci en ne lui demandant
d'autre sacrifice que celui d'une dynastie avilie, pouvait néanmoins
soulever la nation, exigeait dès lors une disponibilité de forces que
Napoléon ne s'était pas ménagée, et, pour dernier inconvénient,
mettait les colonies espagnoles en grand péril.

[En marge: Le premier plan considéré comme le moins mauvais des
trois.]

Tout considéré, ce que Napoléon aurait eu de mieux à faire, c'eût été
d'adopter le premier plan, c'est-à-dire de délivrer l'Espagne du
favori, de lui accorder la main d'une princesse française, de lui
céder le Portugal sans exiger en retour les provinces de l'Èbre, ce
qui aurait porté jusqu'à l'ivresse la joie de la nation, et de
demander tout au plus l'ouverture des colonies, peut-être l'abandon
des îles Baléares ou des Philippines, dont l'Espagne ne tirait aucun
parti; avantages sérieux, les seuls désirables, qu'elle nous aurait
abandonnés sans regret, sans que ses sentiments pour nous fussent
altérés en aucune manière. La reconnaissance aurait pu ne pas durer,
mais elle se serait conservée assez long-temps pour atteindre la fin
de la guerre maritime, pour obtenir pendant la dernière période de
cette guerre le concours sincère des Espagnols contre les Anglais,
pour acquérir au moins à leurs propres yeux le droit de l'exiger, et,
si on ne l'obtenait pas, le droit de punir des ingrats.

[En marge: Penchant de M. de Talleyrand pour le plan qui se bornait à
exiger de l'Espagne des cessions territoriales.]

[En marge: Napoléon toujours irrésistiblement attiré vers l'idée
d'expulser les Bourbons d'Espagne.]

Mais ce plan, le seul sage, parce qu'il était le seul qui n'ajoutât
pas de nouvelles entreprises à celles qui surchargeaient déjà
l'Empire, ne rencontrait aucune approbation, ni chez Napoléon dont il
contrariait les secrets désirs, ni chez M. de Talleyrand qui n'avait
pas le courage de l'appuyer, quoiqu'il commençât dès lors à s'effrayer
des conséquences que pouvait avoir la politique dont il s'était fait
le flatteur. On l'avait vu, pour recouvrer la faveur impériale, entrer
complaisamment dans toutes les idées de Napoléon, se faire son
confident secret, son interlocuteur patient; et maintenant, la
prudence contre-balançant chez lui le goût de plaire, il hésitait, et
cherchait dans le second projet un terme moyen qui mît d'accord le
courtisan et l'homme d'État. Il semblait croire qu'on ne devait pas
trop s'engager dans les affaires de la Péninsule, qu'il fallait tirer
de l'Espagne ce qu'on pourrait, la livrer ensuite à elle-même, et pour
cela, sans prétendre à l'honneur de la régénérer, lui donner une
princesse française, puisqu'elle en voulait une, la débarrasser du
favori, puisqu'elle n'en voulait plus, et lui abandonner enfin la
portion réservée du Portugal, trop éloignée de France pour qu'on y
tînt, mais se la faire payer par l'Aragon, la Catalogne, les Baléares,
par l'ouverture des colonies espagnoles, et, après s'être ainsi
ménagé la compensation de ce qu'on lui aurait donné, la laisser faire,
en l'observant du haut des murailles de Barcelone, de Saragosse et de
Pampelune[28]. C'est ainsi que M. de Talleyrand cherchait à ramener
Napoléon de la voie fatale où il l'avait poussé. Mais celui-ci, qui
jugeait sainement ce plan, parce qu'il n'y avait pas goût, y voyait
autant de danger à braver qu'en adoptant le dernier; car enlever aux
Espagnols Pampelune, Saragosse, Barcelone, était aussi difficile à ses
yeux que de leur enlever une dynastie avilie. Il en revenait donc
toujours et irrésistiblement à l'idée d'expulser les Bourbons du
dernier trône qui leur restât en Europe, et se disait qu'il fallait
profiter du moment où il était tout-puissant sur le continent, où
l'Angleterre venait de tout autoriser par sa conduite à Copenhague, où
il était jeune, victorieux, obéi, servi par la fortune, pour achever
son système par un grand coup frappé sur la dynastie espagnole; après
quoi, lui, l'armée, la France, l'Occident, se reposeraient, éblouis de
sa gloire, satisfaits de l'ordre qu'il aurait établi, des sages
réformes qu'il aurait opérées. Il se disait encore que la difficulté,
après tout, ne pouvait pas surpasser beaucoup celle qu'on avait
rencontrée dans le royaume de Naples; qu'en supposant les Espagnols
aussi énergiques que les brigands des Calabres, il suffirait de
tripler ou de quadrupler l'étendue des Calabres, et, au lieu de
vingt-cinq mille Français, d'en imaginer cent mille, pour se faire une
idée des obstacles à vaincre; que ses jeunes soldats, qui avaient
prouvé partout qu'ils valaient les meilleures troupes européennes,
réussiraient certainement à vaincre des Espagnols dégénérés, et qu'en
faisant passer une conscription de plus dans les dépôts, il aurait, et
au delà, les cent mille conscrits nécessaires à cette nouvelle
entreprise; que la grande armée resterait intacte entre l'Oder et la
Vistule pour contenir l'Europe; que d'ailleurs la Finlande abandonnée
à la Russie, la Moldavie et la Valachie promises, lui assureraient le
concours de l'empereur Alexandre à l'achèvement de ses desseins; qu'en
un mot, ce qu'il voulait faire en Espagne était la dernière
conséquence à tirer de ses victoires, l'établissement définitif de sa
famille, l'entier accomplissement de ses destinées.

[Note 28: C'est ce qui explique comment M. de Talleyrand, après avoir
plus qu'aucun autre flatté le penchant de Napoléon à s'engager dans
les affaires d'Espagne, a soutenu depuis qu'il n'avait pas été d'avis
de ce qui s'était fait à cette époque. Il avait seul encouragé
Napoléon à changer l'état des choses dans la Péninsule, ce qui rendait
presque inévitable le détrônement des Bourbons: ce fait est prouvé par
des documents authentiques; mais, à la vérité, les dépêches dans
lesquelles M. de Talleyrand rend compte de ses négociations avec M.
Yzquierdo, prouvent qu'il préférait un mariage avec Ferdinand, et
l'acquisition des provinces de l'Èbre, au parti plus décisif du
renversement des Bourbons. C'est en s'appuyant sur cette équivoque que
M. de Talleyrand disait qu'il n'avait pas approuvé l'entreprise contre
l'Espagne. Il n'en avait pas moins poussé Napoléon à cette entreprise,
quand les hommes les plus dignes de confiance, tels que
l'archichancelier Cambacérès, auraient voulu l'en éloigner, et, après
l'y avoir poussé, la préférence donnée à la plus mauvaise des trois
solutions possibles n'est pas une manière valable de dégager sa
responsabilité.]

[En marge: Incident de famille qui prive Napoléon de la princesse
française destinée d'abord à l'Espagne.]

Toutefois, en janvier 1808, au retour d'Italie, même après le procès de
l'Escurial, le parti de Napoléon n'était pas irrévocablement pris, et il
revenait quelquefois à l'idée de s'en tenir à un mariage qui
rapprocherait les deux maisons, lorsqu'un incident de famille fit
naître pour cette combinaison une sorte d'impossibilité matérielle.
Napoléon avait, comme nous venons de le dire, appelé à Paris la fille
issue du premier mariage de Lucien, qu'on lui avait envoyée pour ne pas
rendre cet enfant victime des querelles de ses parents. Mais par malheur
cette jeune fille élevée dans l'exil, entendant souvent des plaintes
amères contre la toute-puissante famille qui se partageait les trônes de
l'Europe, sans songer à un frère éloigné et méconnu, cette jeune fille
n'apportait point à Paris les sentiments qu'on aurait pu désirer d'elle.
Établie près de son aïeule l'Impératrice-mère, qui lui prodiguait ses
soins, elle trouvait cependant chez elle une sévérité, chez ses tantes
une négligence, qui ne devaient pas la ramener à ceux qu'on l'avait
enseignée à craindre plus qu'à aimer. Aussi épanchait-elle, dans sa
correspondance avec ses parents d'Italie, les sentiments chagrins
qu'elle éprouvait. Napoléon qui, dans la supposition où il l'enverrait
partager le trône d'Espagne, voulait savoir si elle y apporterait les
dispositions qui convenaient à sa politique, la faisait observer avec
soin, et avait ordonné qu'on lût sa correspondance à la poste. Elle
était à peine arrivée à Paris qu'on saisit des lettres dans lesquelles
elle rapportait sur sa grand'mère, ses tantes, son oncle Napoléon, des
bruits peu favorables à la famille impériale. Quand on remit ces lettres
à Napoléon, il en sourit malignement, et il convoqua sur-le-champ aux
Tuileries sa mère, ses frères et ses soeurs, et fit lire en assemblée de
famille les lettres qu'on avait interceptées. Il s'égaya fort de la
colère excitée chez les témoins de cette scène, tous assez maltraités
dans cette correspondance; puis, passant d'une gaieté ironique à une
froide sévérité, il exigea le renvoi sous vingt-quatre heures de sa
jeune nièce, qui fut dès le lendemain acheminée vers l'Italie. Il ne
restait donc plus de princesse de la maison Bonaparte à donner à
l'Espagne; car mademoiselle de Tascher, récemment admise dans la famille
impériale, n'en était pas[29]. Napoléon venait d'adopter cette jeune
personne, nièce de l'impératrice Joséphine, et de l'envoyer en
Allemagne, pour y épouser l'héritier de la maison princière d'Aremberg.
À mêler son sang avec celui des Bourbons, il aurait voulu que ce fût son
propre sang, et non celui de sa femme, quelque attachement qu'il
ressentît pour elle.

[Note 29: Madame la duchesse d'Abrantès, dans des Mémoires qui
révèlent une personne spirituelle, mais mal informée, a dit que la
fille du prince Lucien n'était point venue à Paris, et que le refus de
son père de l'y envoyer était ainsi devenu la cause de grands
événements; car Napoléon, obligé de renoncer à s'unir aux Bourbons
d'Espagne, avait dès lors songé à les détrôner. Cette assertion est
inexacte. La fille du prince Lucien vint à Paris, et n'y demeura point
à cause de l'incident que je viens de rapporter. Je tiens d'un membre
de la famille impériale, témoin oculaire de la scène que je raconte,
et d'un personnage, membre de nos assemblées, et désigné pour
reconduire la princesse en Italie (mission qu'il n'accepta pas), les
détails que j'ai retracés.]

[En marge: Napoléon commence à songer au moyen de faire fuir la
famille d'Espagne en l'épouvantant.]

[En marge: Napoléon accroît la terreur de la famille royale d'Espagne,
en se taisant sur ses projets et en augmentant ses forces.]

Même sans cet incident, Napoléon aurait probablement fini par préférer
le parti le plus décisif, c'est-à-dire le détrônement des Bourbons. En
tout cas, il n'avait plus le choix. Les renverser pour leur substituer
un membre de sa famille était la seule solution qui lui restât. Mais
le prétexte à faire valoir pour les détrôner, sans offenser
profondément le sentiment public de l'Espagne, de la France et de
l'Europe, était toujours ce qui l'embarrassait le plus. Ne pouvant le
trouver dans l'abjecte soumission du gouvernement espagnol à ses
volontés, il l'attendait des événements. Les divisions de la cour, les
fureurs scandaleuses de la reine et du favori, la haine qu'ils avaient
pour l'héritier de la couronne et celle qu'ils lui inspiraient,
l'impatience de la nation prête à éclater, toutes ces passions, qui
allaient croissant d'heure en heure, pouvaient amener une explosion
soudaine, et faire naître le prétexte désiré. Il était facile en outre
de s'apercevoir que l'introduction successive des troupes françaises
en Espagne contribuait beaucoup à augmenter l'exaltation des esprits,
par les espérances inspirées aux uns, les craintes inspirées aux
autres, l'attente excitée chez tous, et qu'elle finirait peut-être par
provoquer un dénoûment. D'ailleurs il pouvait sortir de cet ensemble
de causes un résultat qui aurait fort convenu à Napoléon: c'était la
fuite de la famille royale d'Espagne, imitant la famille royale de
Portugal, et allant comme elle chercher un asile en Amérique. Une
pareille fuite aurait mis Napoléon tout à fait à l'aise, en lui
livrant un trône vacant, que peut-être la nation espagnole, dans son
indignation contre les fugitifs, lui aurait décerné elle-même. Cette
nouvelle émigration en Amérique d'une dynastie européenne devint dès
cet instant la solution à laquelle il s'arrêta, comme à la moins
odieuse, la moins révoltante pour le public civilisé. Une manière
certaine d'amener ce résultat, c'était d'augmenter le nombre des
troupes françaises en Espagne, en enveloppant ses intentions d'un
mystère toujours plus profond. C'est ce qu'il ne manqua pas de faire.
Obligé de répondre aux deux lettres de Charles IV, qui lui demandait
la main d'une princesse française pour Ferdinand et la publication du
traité de Fontainebleau, il répondit à la première que, fort honoré
pour sa maison du désir exprimé par la royale famille d'Espagne, il
avait besoin cependant, avant de s'expliquer, de savoir si le prince
des Asturies, poursuivi récemment comme criminel d'État, était rentré
en grâce auprès de ses augustes parents; car il n'était personne qui
voulût, disait-il, _s'allier à un fils déshonoré_. Il répondit à la
seconde que les affaires ne se trouvaient pas encore assez avancées en
Portugal pour qu'on pût en morceler l'administration, et surtout y
diviser le commandement militaire en présence des Anglais prêts à
débarquer; qu'on devait aussi se garder d'agiter l'esprit des peuples
par la révélation prématurée du sort qui les attendait; que par tous
ces motifs il fallait éviter pour quelque temps encore la publication
du traité de Fontainebleau. Ce fut M. de Vandeul, employé de la
légation française, qui dut remettre ces deux lettres si ambiguës,
sans y ajouter aucune explication de nature à en diminuer l'obscurité.
À ce redoublement de mystère, Napoléon ajouta une nouvelle
augmentation de ses forces.

[En marge: Formation de nouveaux corps destinés à l'Espagne.]

On a vu quel soin il avait mis à organiser les corps destinés à
l'Espagne, sans affaiblir ses armées d'Allemagne et d'Italie. Il avait
en effet composé l'armée du Portugal avec les anciens camps des côtes
de Bretagne et de Normandie; l'armée du général Dupont, dite _corps de
la Gironde_, avec les trois premiers bataillons des cinq légions de
réserve, plus quelques bataillons suisses ou parisiens; l'armée du
maréchal Moncey, dite _corps d'observation des côtes de l'Océan_, avec
douze régiments provisoires tirés des dépôts de la grande armée; la
division des Pyrénées-Occidentales destinée à Pampelune avec quelques
bataillons restés dans les camps de Bretagne et de Normandie; enfin,
la division des Pyrénées-Orientales avec les régiments italiens ou
napolitains qui n'avaient pas servi en Allemagne, et que le retour de
l'armée d'Italie rendait disponibles. Il voulut renforcer ces deux
dernières divisions, et créer en outre une réserve générale pour tous
ces corps.

[Illustration: Le Général Lasalle.]

Il augmenta la division des Pyrénées-Occidentales en lui adjoignant
les quatrièmes bataillons des cinq légions de réserve, dont
l'organisation s'achevait dans le moment. C'étaient trois mille
hommes, qui, ajoutés aux trois ou quatre mille acheminés déjà par
Saint-Jean-Pied-de-Port sur Pampelune, devaient former une division de
six à sept mille, suffisante pour occuper cette place et surveiller
l'Aragon. Elle fut mise sous les ordres du général Merle, et le
général Mouton, qui en avait été d'abord nommé commandant, eut mission
d'aller inspecter les autres corps d'armée. Napoléon augmenta la
division des Pyrénées-Orientales, composée d'Italiens, en lui
adjoignant des bataillons provisoires tirés des dépôts français placés
entre Alexandrie et Turin, et regorgeant de conscrits déjà instruits.
Cette nouvelle division française devait être de cinq mille hommes,
et, jointe à la division italienne de six ou sept mille que
commandait le général Lechi, former, sous le général Duhesme, un corps
très-suffisant pour la Catalogne.

[En marge: Mouvement des troupes françaises sur Madrid plus clairement
indiqué.]

Quant à la réserve générale, Napoléon l'organisa à Orléans pour
l'infanterie, à Poitiers pour la cavalerie. Il eut recours au même
procédé qu'il avait employé pour composer le corps du maréchal Moncey,
et il réunit à Orléans de nouveaux bataillons provisoires tirés des
dépôts qui n'avaient pas encore fourni de détachements à l'Espagne. Le
général Verdier dut commander ces six nouveaux régiments provisoires
d'infanterie, désignés sous les numéros 13 à 18. Napoléon réunit à
Poitiers quatre nouveaux régiments provisoires de cavalerie, également
tirés des dépôts, présentant trois mille cavaliers de toutes armes,
cuirassiers, dragons, hussards et chasseurs, sous un général de
cavalerie d'un mérite rare, le général Lasalle. Il restitua au camp de
Boulogne, à la garnison de Paris et aux camps de Bretagne, les dix
vieux régiments ramenés de la grande armée; ce qui lui préparait, en
cas de besoin, de nouvelles ressources d'une qualité supérieure.
Enfin, il dirigea secrètement sur Bordeaux quelques détachements de la
garde impériale en infanterie, cavalerie, artillerie, se doutant bien
qu'il serait bientôt obligé de se rendre lui-même en Espagne, pour y
amener le dénoûment qu'il désirait. En évaluant à 25 mille hommes le
corps du général Dupont, à 32 mille celui du maréchal Moncey, à 6 ou 7
la division des Pyrénées-Occidentales, à 11 ou 12 le corps des
Pyrénées-Orientales, à 10 mille les deux réserves d'Orléans et
Poitiers, à 2 ou 3 mille les troupes de la garde, on pouvait
considérer comme représentant une force de 80 et quelques mille hommes
les troupes dirigées sur l'Espagne, sans compter l'armée de Portugal,
ce qui élevait à plus de cent mille les nouveaux soldats destinés à la
Péninsule. Mais ils étaient si jeunes, si peu rompus aux fatigues,
qu'il fallait s'attendre à une grande différence entre le nombre des
hommes portés sur les contrôles et le nombre des hommes présents sous
les armes. Du reste, un quart de cet effectif était encore en marche
dans le courant de janvier 1808. Napoléon, voulant avancer le
dénoûment, ordonna à ses troupes un mouvement décidé sur Madrid. La
grande route qui mène à cette capitale se bifurque à la hauteur de
Burgos. L'un des embranchements passe à travers le royaume de Léon par
Valladolid et Ségovie, franchit le Guadarrama vers Saint-Ildefonse, et
tombe sur Madrid par l'Escurial. L'autre traverse la Vieille-Castille
par Aranda, franchit le Guadarrama à Somosierra (nom fameux dans nos
annales militaires), et tombe sur Madrid par Buitrago et Chamartin.
Les deux corps de Dupont et Moncey étant, le premier à Valladolid
(route de Salamanque), le second entre Vittoria et Burgos, avant la
bifurcation, n'avaient pas encore fait un pas qui pût révéler
l'intention de marcher sur Madrid. Napoléon ordonna au général Dupont
de diriger l'une de ses divisions sur Ségovie, et au maréchal Moncey
l'une des siennes sur Aranda, sous prétexte de s'étendre pour vivre.
Dès lors, la direction sur Madrid était démasquée. Mais l'entrée des
troupes françaises en Catalogne et en Navarre, qu'il fallait enfin
prescrire pour occuper Barcelone et Pampelune, disait bien plus
clairement encore que le véritable but de ces mouvements était tout
autre que Lisbonne. Afin de fournir une explication qui ne serait
croyable qu'à demi, Napoléon, en ordonnant au général Duhesme de
pénétrer en Catalogne, au général Merle d'entrer en Navarre, fit
annoncer à la cour d'Espagne, par M. de Beauharnais, l'intention d'un
double mouvement de troupes sur Cadix, l'un à travers la Catalogne,
l'autre à travers l'Estramadure et l'Andalousie. La flotte française
qui était mouillée à Cadix, pouvait être le motif de cette expédition.
Si, du reste, on doutait à quelque degré, soit à la cour, soit dans le
pays, du but allégué, il devait en résulter tout au plus un
redoublement d'émotion, que Napoléon ne regrettait pas, puisqu'il
voulait amener, sinon tout de suite, du moins prochainement, la fuite
de la famille royale.

[En marge: Levée en 1808 de la conscription de 1809, demandée par une
communication au Sénat.]

Napoléon trouvait trop d'avantage à avoir ses dépôts toujours pleins,
au moyen de conscrits appelés à l'avance, et instruits douze ou quinze
mois avant d'être employés, pour ne pas persévérer dans le système de
conscription anticipée, surtout dans un moment où il voulait former
sur le littoral européen des camps nombreux à côté de ses flottes. En
conséquence, après avoir demandé au printemps de 1807 la conscription
de 1808, il voulut dès l'hiver de 1808 demander la conscription de
1809. Cette demande lui fournissait d'ailleurs l'occasion d'une
communication au Sénat, et d'une explication spécieuse pour l'immense
rassemblement de troupes qui s'opérait au pied des Pyrénées. Le Sénat
fut donc réuni le 21 janvier, pour entendre un rapport sur les
négociations avec le Portugal et sur la résolution arrêtée, déjà même
exécutée, d'envahir le patrimoine de la maison de Bragance. On en
prenait texte pour développer le système d'occupation de toutes les
côtes du continent, afin de répondre au blocus maritime par le blocus
continental. La conscription de 1808, disait M. Regnaud de
Saint-Jean-d'Angély, auteur du rapport présenté au Sénat, avait été le
signal et le moyen de la paix continentale, signée à Tilsit; la
conscription de 1809 serait le signal de la paix maritime. Celle-ci
malheureusement restait à signer dans un lieu que personne ne
connaissait et ne pouvait dire. La promesse de n'employer que dans les
dépôts les jeunes conscrits appelés un an d'avance était encore
renouvelée cette fois, pour atténuer l'effet moral de ces appels
anticipés. Un autre rapport annonçait la réunion à l'Empire, par suite
de traités antérieurs, de Kehl, Cassel, Wesel et Flessingue: Kehl et
Cassel, comme annexes indispensables aux places de Strasbourg et
Mayence; Wesel, comme un point de haute importance sur le cours
inférieur du Rhin; Flessingue enfin, comme le port d'un établissement
maritime dont Anvers était le chantier. Cette dernière communication
amenait à une profession de foi impériale sur le désintéressement de
la France, qui ayant tenu dans ses mains l'Autriche, l'Allemagne, la
Prusse, la Pologne, n'avait rien gardé pour elle-même, et se
contentait d'acquisitions aussi insignifiantes que Kehl, Cassel, Wesel
ou Flessingue. Napoléon voulait qu'on regardât le nouveau royaume de
Westphalie, par exemple, non pas comme une extension de territoire,
puisqu'il était donné à un prince indépendant, mais comme une simple
extension du système fédératif de l'Empire français.

Bonnes ou mauvaises, ces argumentations, présentées en un langage
brillant et grandiose, dont Napoléon avait fourni les idées et M.
Regnaud le style, furent selon la coutume reçues avec une respectueuse
inclination de tête de la part des sénateurs, et suivies du vote de la
conscription de 1809.

[En marge: La conscription de 1809 élève la force de la France à un
million d'hommes.]

Ce nouveau contingent de 80 mille hommes devait porter à près de 900
mille la masse des troupes françaises, répandues sur la Vistule,
l'Oder, les bords de la Baltique, les Alpes, le Pô, l'Adige, l'Isonzo,
les côtes de l'Illyrie et des Calabres, sur l'Èbre enfin et sur le
Tage. En y joignant cent mille alliés au moins, c était plus d'un
million d'hommes, dont les trois quarts de vieux soldats, égaux pour
le moins aux soldats de César, et conduits par un homme qui, sous le
rapport du génie militaire, était supérieur au capitaine romain. Qu'y
avait-il d'impossible avec ces forces colossales, les plus grandes
dont aucun mortel ait jamais disposé, si la prudence politique venait
contenir l'ivresse de la victoire? Napoléon ressentait, lorsqu'il en
faisait le dénombrement, une satisfaction dangereuse, n'éprouvait
d'embarras que pour les payer, mais comptait sur la continuation de la
guerre pour les faire vivre à l'étranger, ou sur la paix pour lui
permettre d'en réduire l'effectif sans en diminuer les cadres. C'est
sur cette puissance militaire prodigieuse qu'il s'appuyait pour tout
oser, pour tout vouloir, se considérant à cette hauteur comme
dispensé des règles de la morale ordinaire, pouvant donner ou retirer
les trônes à la façon de la Providence, toujours justifié comme elle
par la grandeur des vues et des résultats.

[En marge: Nouveau système d'organisation militaire, et formation de
tous les régiments à cinq bataillons.]

C'est à cette époque que remonte l'origine d'une idée, dont Napoléon
fut sans cesse préoccupé depuis, en fait d'organisation militaire, qui
n'était pas absolument bonne en soi, mais qui pour lui seul aurait pu
avoir des avantages: c'était de convertir les régiments français en
légions, à peu près semblables aux légions romaines. Le bataillon
composé de sept à huit cents soldats, ayant pour mesure la puissance
physique de l'homme qui ne peut pas commander directement à un plus
grand nombre; le régiment composé de trois ou quatre bataillons, et
ayant pour mesure la sollicitude du colonel, qui ne peut soigner
paternellement une plus grande réunion d'individus, ont été dans les
temps modernes la base de l'organisation militaire. Avec plusieurs
régiments on a formé la brigade, avec plusieurs brigades la division,
avec plusieurs divisions l'armée. Généralement on a laissé sur la
frontière un bataillon dit bataillon de dépôt, dans lequel on a pris
l'habitude de réunir les hommes faibles, convalescents, non encore
instruits, avec les officiers les moins capables d'un service actif,
pour offrir à la fois un lieu de repos et d'instruction, et fournir au
recrutement continuel des bataillons de guerre. C'est en maniant cette
organisation avec un art profond que Napoléon avait su créer ces
armées qui, parties du Rhin, quelquefois de l'Adige ou du Volturne,
allaient combattre et vaincre sur la Vistule ou le Niémen. Le soin
constant des dépôts avait été la secrète cause de ses succès, autant
que son génie des combats. Maintenant son art allait se compliquer, sa
sollicitude s'étendre, à mesure que ces dépôts, placés sur le Pô et
sur le Rhin, ayant déjà envoyé des détachements aux armées de Prusse
et de Pologne, devaient en envoyer encore aux armées d'Espagne, de
Portugal, d'Illyrie. Suivre de l'oeil cent seize régiments français
d'infanterie, quatre-vingts de cavalerie, desquels on avait tiré un
nombre considérable de corps provisoires, plus la garde impériale, les
Suisses, les Polonais, les Italiens, les Irlandais, les auxiliaires
allemands et espagnols; suivre de l'oeil le régiment et ses
détachements en tout pays, en diriger la formation, l'instruction, le
placement, de manière à assurer le meilleur emploi de chacun, et à
prévenir la désorganisation qui pouvait naître de la dislocation des
parties; car un régiment dont le dépôt était sur le Rhin avait
quelquefois des bataillons en Pologne, en Allemagne, en Espagne, en
Portugal, tout cela exigeait une attention difficile, et
singulièrement fatigante même pour le plus infatigable de tous les
génies. Napoléon imagina donc soixante légions, au lieu de cent vingt
régiments, composées chacune de huit bataillons de guerre, commandées
par un maréchal-de-camp, plusieurs colonels et lieutenants-colonels,
pouvant fournir des bataillons de guerre en Pologne, en Italie, en
Espagne, et ayant un seul dépôt auquel se rapporteraient tous les
détachements qu'on en aurait tirés. C'était dénaturer le régiment,
base plus juste, avons-nous dit, puisqu'elle a pour mesure la force
physique du chef de bataillon et la force morale du colonel, et lui
substituer une nouvelle composition entièrement arbitraire, pour la
commodité d'une position unique, unique comme le génie et la fortune
de Napoléon; car, excepté lui, qui pouvait jamais avoir des bataillons
d'un même régiment à envoyer en Pologne, en Italie, en Espagne? Cette
conception lui tenait tellement à coeur qu'il ne cessa depuis d'y
songer pendant son règne, et même dans l'exil. Toutefois, sur les
objections de MM. Lacuée et Clarke, il se réduisit à un projet moyen,
qui, sans dénaturer le régiment, en augmentait la composition, de
manière à diminuer le nombre total des corps. Il décida par un décret,
qui ne fut définitivement signé que le 18 février, que tous les
régiments d'infanterie seraient formés à cinq bataillons, dont quatre
de guerre, un de dépôt; chaque bataillon à six compagnies, une de
grenadiers, une de voltigeurs, quatre de fusiliers. Le bataillon de
dépôt était fixé à quatre compagnies seulement, les compagnies d'élite
ne devant se former qu'en guerre. D'après ce décret, chaque compagnie
était de 140 hommes, le régiment total de 3,970 hommes, dont 108
officiers et 3,862 sous-officiers et soldats. Le colonel et quatre
chefs de bataillon commandaient les bataillons de guerre, et le major
restait au dépôt. Dans cette formation, qui excédait déjà les
proportions naturelles du régiment, et qui était amenée par la
situation de Napoléon et de la France, un même régiment, ayant son
dépôt sur le Rhin, pouvait, par exemple, avoir deux bataillons de
guerre à la grande armée, un sur les côtes de Normandie, un en
Espagne. Un régiment, ayant son dépôt en Piémont, pouvait avoir deux
de ses bataillons de guerre en Dalmatie, un en Lombardie, un en
Catalogne. De la sorte chaque corps prenait part à tous les genres de
guerre à la fois; et quand les hostilités cessaient au Nord, on avait
soin de laisser reposer tout ce qui venait de servir en Pologne, et de
diriger vers l'Espagne tout ce qui n'avait pas fait les dernières
campagnes, ou tout ce qui avait la force et le désir d'en faire
plusieurs de suite. Mais cette composition des régiments, qui offrait
peut-être quelques avantages pour Napoléon et pour l'Empire tel qu'il
était devenu, est une preuve singulière de l'influence qu'une
politique extrême exerçait déjà sur l'organisation militaire. Tandis
que l'extension de ses entreprises allait affaiblir les armées de
Napoléon en les dispersant, elle allait affaiblir aussi le régiment
lui-même, en l'étendant outre mesure, en diminuant l'énergie de
l'esprit de famille chez des frères d'armes trop éloignés les uns des
autres. Un corps militaire est un tout qui a ses proportions
naturelles, son architecture, si on peut ainsi parler, qu'on s'expose
à dénaturer en voulant trop l'étendre.

Du reste, plusieurs dispositions de ce décret révélaient les nobles et
mâles sentiments du grand homme qui l'avait conçu. L'aigle du
régiment, objet du respect, de l'amour, du dévouement des soldats, car
c'est leur honneur, devait être là où se trouverait le plus grand
nombre de bataillons, et être confiée à un porte-aigle, qui aurait
grade, rang, paye de lieutenant, qui compterait dix années de service,
ou aurait figuré aux campagnes d'Ulm, d'Austerlitz, d'Iéna, de
Friedland. À côté de lui devaient être placés, à titre de second et
troisième porte-aigle, avec rang de sergent et paye de sergent-major,
deux vieux soldats, ayant assisté aux grandes batailles, et n'ayant pu
avoir d'avancement comme illettrés. C'était une digne façon d'employer
et de récompenser de braves gens, chez lesquels l'intelligence
n'égalait pas le coeur. Tout dans l'État recevait, comme on le voit,
l'influence du génie immodéré de Napoléon, et l'empreinte de sa grande
âme.

[En marge: Démêlés avec la cour de Rome.]

Exalté par le sentiment de sa puissance, se croyant tout permis depuis
que l'Angleterre se permettait tout à elle-même, considérant la guerre
continentale comme terminée, et la prolongation de la guerre maritime
comme un délai utile à l'achèvement de ses desseins, Napoléon était
résolu à briser tous les obstacles qui contrariaient sa volonté.
Tandis qu'il donnait les ordres que nous venons de rapporter pour
faire entrer la Péninsule espagnole dans le système de son Empire, il
en donnait d'à peu près semblables pour faire entrer dans le même
système la Péninsule italienne, et pour en finir, d'une part, avec la
souveraineté du Pape, qui le gênait au centre de l'Italie; de l'autre,
avec celle des Bourbons de Naples, qui le bravait du milieu de l'île
de Sicile.

On a vu comment le refus de rendre les Légations au Saint-Siége après
le sacre, puis la conquête du royaume de Naples, qui achevait de faire
des États romains une simple enclave de l'Empire français, avaient
successivement mécontenté Pie VII, et converti sa douceur ordinaire en
une irritation continue, quelquefois violente contre Napoléon, que
cependant il aimait. La privation des principautés de Bénévent et de
Ponte-Corvo, données à M. de Talleyrand et au maréchal Bernadotte,
l'occupation d'Ancône, les passages continuels de troupes françaises,
avaient mis le comble aux déplaisirs et à l'exaspération du
Saint-Père. Aussi ne voulait-il adhérer à aucune des demandes de la
France, et les rejetait-il toutes, les unes par des raisons
spécieuses, les autres par des raisons qui ne l'étaient pas, et qu'il
ne prenait pas la peine de rendre telles. Il avait refusé d'abord de
casser le premier mariage du prince Jérôme, consommé sans aucune
formalité, et avait consenti tout au plus, après l'annulation
prononcée par l'autorité ecclésiastique française, à fermer les yeux
sur cette annulation. Il avait refusé de reconnaître Joseph comme roi
de Naples, reçu à Rome les cardinaux napolitains récalcitrants, et
donné asile dans les faubourgs de cette capitale à tous les brigands
qui égorgeaient les Français. Il avait gardé auprès de lui le consul
du roi de Naples détrôné, prétendant que ce roi, retiré en Sicile,
était au moins souverain de Sicile, et pouvait par conséquent se faire
représenter à Rome. Il n'avait pas consenti à exclure les Anglais du
territoire des États romains, disant qu'il était souverain
indépendant, qu'à ce titre il pouvait être en paix ou en guerre avec
qui il voulait; et il ajoutait qu'en sa qualité de chef de la
chrétienté il ne devait se mettre en guerre avec aucune des puissances
chrétiennes, même non catholiques. Il faisait attendre l'institution
canonique des évêques, exigeait un voyage à Rome de la part des
évêques italiens, contestait l'extension du concordat français aux
provinces italiennes devenues françaises, telles que la Ligurie ou le
Piémont, et l'extension du concordat italien aux provinces
vénitiennes, annexées les dernières au royaume d'Italie. Enfin il ne
se prêtait à aucun des arrangements proposés pour la nouvelle église
allemande, et sur tout sujet, quel qu'il fût, opposait les difficultés
naturelles qui en naissaient, ou créait volontairement celles qui
n'existaient pas. Napoléon recueillait ainsi le prix de sa négligence
à contenter la cour de Rome, qu'il aurait pu maintenir dans les
meilleures dispositions, moyennant quelques sacrifices de territoire
qui lui eussent été faciles; car, sans toucher aux royaumes de
Lombardie et de Naples, il avait Parme, Plaisance, la Toscane, pour
arrondir le domaine du Saint-Siége. Il est vrai que son impérieuse
volonté de soumettre l'Italie entière à son régime de guerre contre
les Anglais eût été dans tous les cas une difficulté grave. Mais il
eût été certainement possible, sous la forme d'un traité d'alliance
offensive et défensive, d'obtenir du Pape satisfait son adhésion à
toutes les conditions de guerre qu'on voulait imposer à l'Italie.

Ne tenant aucun compte des motifs qui lui avaient aliéné le Saint-Père,
Napoléon lui faisait dire: Vous êtes souverain de Rome, il est vrai,
mais contenu dans l'Empire français; vous êtes pape, je suis empereur,
empereur comme l'étaient les empereurs germaniques, comme l'était plus
anciennement Charlemagne; et je suis pour vous Charlemagne à plus d'un
titre, à titre de puissance, à titre de bienfait. Vous obéirez donc aux
lois du système fédératif de l'Empire, et vous fermerez votre territoire
à mes ennemis.--La forme de cette prétention avait blessé Pie VII encore
plus que le fond. Ses yeux, ordinairement si doux, s'étaient allumés de
tous les feux de la colère, et il avait déclaré au cardinal Fesch qu'il
ne reconnaissait pas de souverain au-dessus de lui sur la terre; que si
on voulait renouveler la tyrannie des empereurs allemands du moyen âge,
il renouvellerait la résistance de Grégoire VII, et que, bien qu'on
prétendît que les armes spirituelles avaient perdu de leur force, il
ferait voir qu'elles pouvaient être puissantes encore contre un
souverain d'origine récente, qu'il avait consacré de ses mains, et qui
devait à cette consécration une partie de son autorité morale. À cela
Napoléon répliquait qu'il craignait peu les armes spirituelles dans le
dix-neuvième siècle; que du reste il ne donnerait aucun prétexte
légitime à leur emploi, en s'abstenant de toucher aux matières
religieuses; qu'il se bornerait à frapper le souverain temporel, qu'il
le laisserait au Vatican, évêque respecté de Rome, chef des évêques de
la chrétienté, et qu'au prince temporel, dont la souveraineté
spirituelle n'aurait reçu aucune atteinte, personne ne s'intéresserait,
ni en France, ni en Europe.

Le cardinal Fesch, dont le caractère hautain, l'esprit médiocre et
tracassier, pouvaient compromettre les négociations les plus faciles,
ayant été remplacé par M. Alquier, habitué successivement auprès des
cours de Madrid et de Naples à traiter avec les vieilles royautés, et
porté à les ménager, la situation n'en était pas moins restée la même,
et les rapports entre les deux gouvernements avaient conservé toute
leur aigreur. La cour pontificale imagina cependant d'envoyer à Paris
un cardinal, pour terminer par une transaction les différends qui
divisaient Rome et l'Empire, et elle fit choix du cardinal Litta.
Napoléon le refusa, comme l'un des cardinaux animés du plus mauvais
esprit. On choisit, alors le cardinal français de Bayanne, membre
éclairé et sage du sacré collége. Le Pape, en même temps, afin de
prouver que le cardinal Consalvi n'était pas l'auteur de sa
résistance, ainsi que le supposait Napoléon, retira la secrétairerie
d'État à cet ami, pour la donner à un vieux prélat sans esprit et sans
force, le cardinal Casoni.--On verra, s'écria-t-il avec un orgueil qui
malgré sa douceur éclatait tout à coup lorsqu'on l'irritait, on verra
que c'est à moi, à moi seul, qu'on a affaire; que c'est moi qu'il faut
opprimer, fouler sous les pieds des soldats français, si on veut
violenter mon autorité.

Ne gardant plus de ménagements, Napoléon, comme nous l'avons dit, fit
occuper militairement par le général Lemarois les provinces d'Urbin,
d'Ancône, de Macerata, qui forment le rivage de l'Adriatique; et alors
le Saint-Siége, Pape et cardinaux, craignant que ces provinces ne
finissent par subir le sort des Légations, songèrent un moment à
composer, et on en vint à un accommodement, dont les conditions
étaient les suivantes:

[En marge: Proposition d'un accommodement entre le Saint-Siége et
l'Empire.]

Le Pape, souverain indépendant de ses États, proclamé tel, garanti tel
par la France, contracterait cependant une alliance avec elle, et,
toutes les fois qu'elle serait en guerre, exclurait ses ennemis du
territoire des États romains;

Les troupes françaises occuperaient Ancône, Civita-Vecchia, Ostie,
mais seraient entretenues aux frais du gouvernement français;

Le Pape s'engagerait à creuser et à mettre en état le port envasé
d'Ancône;

Il reconnaîtrait le roi Joseph, renverrait le consul du roi Ferdinand,
les assassins des Français, les cardinaux napolitains ayant refusé le
serment, et renoncerait à son ancien droit d'investiture sur la
couronne de Naples;

Il consentirait à étendre le concordat d'Italie à toutes les provinces
composant le royaume d'Italie, et le concordat de France à toutes les
provinces d'Italie converties en provinces françaises;

Il nommerait sans délai les évêques français et italiens, et
n'exigerait pas de ces derniers le voyage à Rome;

Il désignerait des plénipotentiaires chargés de conclure un concordat
germanique;

Enfin, pour rassurer Napoléon sur l'esprit du sacré collége, et pour
proportionner l'influence de la France à l'extension de son
territoire, il porterait à un tiers du nombre total des cardinaux le
nombre des cardinaux français.

[En marge: Refus de Pape d'accéder à l'accommodement proposé.]

Cet arrangement était près de se terminer, lorsque le Pape, poussé par
des suggestions malheureuses, et surtout blessé par deux clauses,
celle qui obligeait le Saint-Siége à fermer son territoire aux ennemis
de la France, et celle qui augmentait le nombre des cardinaux
français, clauses dont la première était inévitable dans la situation
géographique des États romains, et la seconde propre à tout pacifier
dans l'avenir, le Pape refusa péremptoirement de donner son adhésion.

[En marge: Ordre d'envahir les États romains.]

[En marge: Le général Miollis chargé d'occuper Rome.]

Alors, sans plus entendre une seule observation, sans même écouter
l'offre de revenir sur un premier refus, Napoléon fit remettre ses
passe-ports à M. le cardinal de Bayanne, et envoya les ordres
nécessaires pour l'invasion des États romains. Au fond, il était
décidé, là comme en Espagne, à en venir à une solution définitive,
c'est-à-dire à laisser le Pape au Vatican, avec un riche revenu, avec
une autorité purement spirituelle, et à le priver de la souveraineté
temporelle de l'Italie centrale. Mais, s'attendant à avoir affaire aux
Espagnols sous deux ou trois mois, c'est-à-dire aux approches de
Pâques, il ne voulait pas que les causes religieuses vinssent se
joindre aux causes politiques pour émouvoir un peuple fanatique. Il
forma donc le projet d'occuper pour le moment Rome et les provinces
qui bordent la Méditerranée, comme il avait déjà fait occuper celles
qui bordent l'Adriatique. En conséquence, il ordonna au général
commandant en Toscane de réunir 2,500 hommes à Pérouse, au général
Lemarois d'en acheminer autant sur Foligno, au général Miollis de se
mettre à la tête de ces deux brigades, de s'avancer sur Rome, de
recueillir en passant une colonne de 3 mille hommes, que Joseph avait
ordre de faire partir de Terracine, et d'envahir avec ces huit mille
soldats la capitale du monde chrétien. Le général Miollis devait
entrer de gré ou de force dans le château Saint-Ange, prendre le
commandement des troupes papales, laisser le Pape au Vatican avec une
garde d'honneur, ne se mêler en rien du gouvernement, dire qu'il
venait occuper Rome, pour un temps plus ou moins long, dans un intérêt
tout militaire, et afin d'éloigner de l'État romain les ennemis de la
France. Il ne devait s'emparer que de la police, et en user pour
chasser tous les brigands qui faisaient de Rome un repaire, pour
renvoyer les cardinaux napolitains à Naples, et puiser dans les
caisses publiques ce qui était nécessaire à l'entretien des troupes
françaises.

L'illustre Miollis, vieux soldat de la république, joignant à un
caractère inflexible l'esprit le plus cultivé, la probité la plus
pure, et une grande habitude de traiter avec les princes italiens,
était plus propre qu'aucun autre à remplir cette mission rigoureuse en
conservant les égards dus au chef de la chrétienté. Napoléon lui
alloua un traitement considérable, avec ordre de tenir à Rome un grand
état, et d'habituer les Romains à voir dans le général français établi
au château Saint-Ange le véritable chef du gouvernement, bien plutôt
que dans le pontife laissé au Vatican.

[En marge: Expédition de Sicile.]

[En marge: Plan adopté par Napoléon pour la conquête de la Sicile et
le ravitaillement de Corfou.]

L'invasion du Portugal avait attiré vers Gibraltar les troupes que les
Anglais tenaient en Sicile, et de celles qu'ils avaient ramenées
battues d'Alexandrie. Il ne restait pas en Sicile, pour conserver ce
débris de sa couronne à leur infortunée victime, la reine Caroline,
plus de 7 à 8 mille hommes. C'était le cas de préparer une expédition
contre cette île, et de profiter de la réunion des flottes françaises
dans la Méditerranée pour transporter cette expédition. Napoléon avait
ordonné à l'amiral Rosily, commandant la flotte française de Cadix, à
l'amiral Allemand, commandant la belle division de Rochefort, de lever
l'ancre à la première occasion favorable, et de faire leur jonction
avec la division de Toulon. Il avait obtenu qu'on donnât le même ordre
à la division espagnole de Carthagène, commandée par l'amiral Valdès,
ordre exécuté avec assez de ponctualité depuis que le gouvernement
espagnol se montrait si soumis, et il s'attendait à avoir vingt et
quelques vaisseaux à Toulon sous l'amiral Ganteaume, si toutes ces
réunions s'opéraient heureusement. Avec une seule de ces réunions,
celle de l'escadre de Rochefort, l'une des plus probables à cause du
point de départ, et la plus désirable à cause de la qualité des
équipages et du commandant, il en avait assez pour transporter une
armée en Sicile, et pour ravitailler Corfou, second objet, et non pas
le moins important de l'expédition. Il ordonna donc à l'amiral
Ganteaume de réunir à Toulon, et d'embarquer sur la division déjà
réunie en ce port, une masse considérable de munitions de tout genre,
telles que blé, biscuit, poudre, projectiles, affûts, outils, afin de
déposer ce chargement à Corfou, quel que fût le succès de l'opération
contre la Sicile. Il enjoignit à Joseph de rassembler à Baies 8 ou 9
mille hommes avec leur armement complet, et à Scylla, vis-à-vis le
Phare, 7 ou 8 mille autres, avec beaucoup de felouques et
d'embarcations, propres à traverser le très-petit bras de mer qui
sépare la Sicile de la Calabre. Il voulait que tout fût prêt de
manière que l'amiral Ganteaume, parti de Toulon et arrivé devant
Baies, pût embarquer les 8 à 9 mille hommes concentrés sur ce point,
les transporter en vingt-quatre heures au nord du Phare, ou
viendraient aboutir de leur côté les 7 ou 8 mille autres assemblés à
Scylla, et embarqués sur les petits bâtiments qu'on se serait
procurés. On devait, avec ces 15 ou 16 mille hommes, enlever le Phare,
le charger d'artillerie, armer également le fort de Scylla, et, ces
deux points qui fermaient le détroit acquis aux Français, se rendre
maître à toujours du passage. Un tel résultat obtenu, il n'y avait
plus un soldat anglais qui osât rester en Sicile.

[En marge: Le plan de l'expédition de Sicile modifié, parce qu'on ne
possède pas le Phare.]

Mais cette hardie entreprise supposait que les ordres réitérés de
Napoléon, relativement aux deux points que les Anglais possédaient
encore sur la côte de Calabre, Scylla et Reggio, auraient reçu leur
exécution. Napoléon s'était plusieurs fois indigné contre Joseph de ce
qu'avec une armée de plus de quarante mille hommes il souffrait que
les Anglais eussent encore le pied sur la terre ferme d'Italie.--C'est
une honte, lui écrivait-il, que les Anglais puissent nous résister sur
terre. Je ne veux pas que vous m'écriviez avant que cette honte soit
réparée; et, si elle ne l'est bientôt, j'enverrai l'un de mes généraux
vous remplacer dans le commandement de mon armée de Naples.--Sensible
à ces reproches, Joseph avait chargé le général Reynier d'attaquer les
deux points fortifiés de Scylla et de Reggio, qui offusquaient si
vivement les yeux de Napoléon. On touchait au moment de les prendre,
mais ils n'étaient pas pris. Napoléon en ressentit une vive colère.
Cependant, son irritation contre la mollesse de son frère ne changeant
rien à l'état des choses, il fut convenu que le projet d'expédition
serait modifié, car on ne pouvait pas s'emparer du détroit quand la
côte des Calabres, qui aurait dû naturellement appartenir aux
Français, n'était pas encore en leur possession. En conséquence,
l'amiral Ganteaume dut se rendre d'abord à Corfou, pour y déposer le
vaste approvisionnement de guerre embarqué sur la flotte; puis revenir
dans le détroit, toucher à Reggio, qui probablement serait pris à
l'époque présumée de son apparition dans ces mers, y prendre une
douzaine de mille hommes, et les transporter par l'intérieur du
détroit au midi du Phare. La saison était pour l'amiral Ganteaume une
raison de plus d'agir ainsi; car, en opérant par l'intérieur du
détroit et au midi du Phare, on était à l'abri des vents violents qui,
dans l'hiver, soufflent du nord-ouest, et rendent dangereuse
l'approche de la côte nord de la Sicile.

[En marge: Impossibilité pour l'amiral Rosily de sortir de Cadix.]

Ces dispositions étant arrêtées, l'amiral Ganteaume se tint prêt à
s'embarquer à la première apparition de l'une des divisions navales
qu'on attendait à chaque instant de Carthagène, de Cadix ou de
Rochefort. On se souvient sans doute que, sur les observations fort
sages de l'amiral Decrès, il avait été convenu que les divisions de
Brest et de Lorient resteraient dans l'Océan, et que celles de
Rochefort et de Cadix recevraient seules l'ordre de pénétrer dans la
Méditerranée. L'amiral Rosily avait fort à coeur de sortir de Cadix,
où il était retenu depuis plus de deux ans. Mais il lui était plus
difficile de sortir qu'à aucun autre, à cause du détroit et de
Gibraltar. C'est à l'immensité des mers qu'on doit la facilité de
s'éviter; mais, dans le resserrement d'un détroit, et à portée d'un
poste comme Gibraltar, il était presque impossible de tromper
l'ennemi, et de lui échapper. La mer entre la côte d'Espagne et celle
d'Afrique était couverte de petits bâtiments montant la garde pour la
flotte anglaise, qui se tenait au large afin de donner à l'amiral
Rosily la tentation de sortir. Mais, aussitôt que celui-ci
appareillait, on voyait reparaître tout entière l'armée navale de
l'ennemi. La division Rosily était parfaitement armée, grâce aux
ressources du port de Cadix, abondantes pour le gouvernement français
qui payait bien, nulles pour le gouvernement espagnol qui ne payait
pas. Elle était de plus composée d'équipages excellents, qui avaient
navigué et soutenu la plus grande bataille navale du siècle, celle de
Trafalgar. L'amiral Rosily, vieux marin, expérimenté autant que brave,
n'aurait pas été embarrassé de combattre une division anglaise, même
supérieure en forces à la sienne; cependant, avec six vaisseaux et
deux ou trois frégates, il ne pouvait braver douze ou quinze vaisseaux
et une multitude de frégates, sans s'exposer à un nouveau désastre.
Aussi, quoiqu'il eût l'ordre de sortir depuis septembre 1807, il n'y
avait pas encore réussi en février 1808.

[En marge: Sortie de la division de Rochefort, et son heureuse arrivée
à Toulon.]

Le contre-amiral Allemand, l'officier de mer le plus hardi que la
France eût alors, surtout comme navigateur, se trouvait aussi fort
étroitement bloqué à Rochefort, et le revers essuyé par les frégates
du capitaine Soleil en offrait la preuve. Mais une fois hors des
pertuis par une sortie audacieuse, l'Océan s'ouvrait devant lui, et
avec des équipages excellents, de bons vaisseaux, et sa hardiesse en
mer, il avait bien des chances pour échapper aux Anglais. Plusieurs
fois il appareilla, et plusieurs fois il vit l'ennemi accourir en tel
nombre qu'échapper était impossible. Un jour cependant, le 17 janvier
1808, favorisé par un gros temps, il mit à la voile, sortit sans être
aperçu, plongea dans le golfe de Gascogne, doubla heureusement le cap
Ortegal, contourna toute l'Espagne, arriva en vue du resserrement des
côtes d'Europe et d'Afrique, et, par une nuit obscure et un vent
affreux de l'ouest, se jeta hardiment dans ce détroit, si bien gardé,
que l'amiral Rosily ne pouvait y paraître sans qu'il se couvrît de
voiles anglaises. Il y a long-temps qu'on a dit que la fortune seconde
les audacieux; cette fois du moins elle n'y manqua pas, et en peu
d'heures l'amiral Allemand se trouvait avec toute sa division en
pleine Méditerranée, ayant passé devant Gibraltar et Ceuta sans être
aperçu. Le 3 février il paraissait en vue de Toulon, et faisait signal
à l'amiral Ganteaume de partir, pour aller tous ensemble au but marqué
par l'Empereur. La joie de ce brave marin était au comble d'avoir
opéré si heureusement une traversée si périlleuse.

[En marge: Sortie de la flotte de Carthagène et sa retraite aux îles
Baléares.]

La division espagnole de Carthagène, beaucoup moins observée que celle
de l'amiral Rosily, parce qu'elle était à plus de cent lieues du
détroit, et qu'on ne faisait pas alors à la marine espagnole l'honneur
de la croire entreprenante, la division de Carthagène avait peu de
difficultés à vaincre pour sortir. Elle avait donc pu lever l'ancre et
faire voile vers Toulon, conformément aux ordres de Napoléon. Elle
était commandée par l'amiral Valdès, et se composait d'un vaisseau à
trois ponts fort beau, d'un quatre-vingts, de quatre soixante-quatorze.
Après trois ans d'immobilité dans le port, elle avait ses carènes sales,
était médiocrement pourvue en équipages, et ne portait pas pour trois
mois de vivres. Soit qu'on lui eût donné l'ordre secret de ne pas
remplir sa mission, soit que la timidité des marins espagnols fût
devenue extrême, elle avait navigué autour des Baléares, pour y trouver
au besoin un asile, et, à la première apparition d'une voile anglaise,
elle s'y était réfugiée, mandant à son gouvernement, qui s'était hâté de
le faire savoir à Paris, qu'elle était bloquée, et qu'elle ne savait pas
quand il lui serait possible de reprendre la mer. Trahison ou faiblesse,
le résultat était absolument le même pour les projets de Napoléon, et
révélait dans tout son jour la manière dont l'Espagne était habituée à
remplir son devoir d'alliée.

[En marge: Fév. 1808.]

[En marge: Flotte que commandait l'amiral Ganteaume après le
ralliement de la division de Rochefort.]

[En marge: Heureuse sortie de Ganteaume, parti de Toulon pour les îles
Ioniennes.]

Du reste, l'amiral Ganteaume avait ordre de sortir à la première
jonction qui viendrait augmenter ses forces. Ayant en effet rallié aux
cinq vaisseaux de Toulon les cinq de Rochefort, il n'avait rien à
craindre dans la Méditerranée. Les vaisseaux équipés à Toulon étaient
loin de valoir ceux qui arrivaient de Rochefort; et en particulier les
vaisseaux équipés dans le port de Gênes, l'avaient été avec des
enfants recueillis sur les quais de cette grande ville, les vrais
marins génois ayant fui dans les montagnes de l'Apennin. Néanmoins,
comme il régnait un excellent esprit dans la marine de Toulon, esprit
qui était traditionnel en ce port, et que le contre-amiral Cosmao
s'attachait à ranimer par son exemple, la bonne volonté suppléait à
l'inexpérience, et la division de Toulon pouvait se conduire
honorablement. L'amiral Ganteaume, avec deux lieutenants excellents,
les contre-amiraux Allemand et Cosmao, comptait deux vaisseaux à trois
ponts, un de quatre-vingts, sept de soixante-quatorze, deux frégates,
deux corvettes, deux grosses flûtes, en tout seize voiles. Après avoir
pris le temps de répartir sur la flotte entière l'immense
approvisionnement qu'il était chargé de déposer à Corfou, il leva
l'ancre le 10 février, se dirigeant sur les îles Ioniennes, d'où il
devait revenir ensuite dans le détroit de Sicile, pour porter une
armée française de Reggio à Catane, lorsqu'il aurait accompli la
première partie de sa mission. Il mit à la voile le 10 février, et
disparut sans qu'aucun bâtiment ennemi fût signalé. Avec la
composition de sa flotte, et dans l'état des forces ennemies au sein
de la Méditerranée, tout lui présageait un résultat heureux. En cas de
séparation, le rendez-vous était à la pointe de l'Italie, vis-à-vis
les côtes de l'Épire, ayant pour refuge le golfe de Tarente, les
bouches du Cattaro, et Corfou même, premier but de l'expédition.

[En marge: Continuation des événements d'Espagne.]

Tandis que cette navigation, qui fut longue et dura deux mois,
commençait, les événements d'Espagne suivaient leur triste cours. Les
lettres de Napoléon en réponse à la demande de mariage et à la
proposition de publier le traité de Fontainebleau, écrites le 10
janvier, expédiées le 20, n'arrivèrent que le 27 ou le 28, et ne
furent remises que le 1er février. Elles n'étaient pas de nature à
rassurer la cour d'Espagne. Par surcroît de malheur, le procès de
l'Escurial s'achevait alors avec un éclat extraordinaire, et à la
confusion de ceux qui l'avaient entrepris.

[En marge: Issue du procès de l'Escurial.]

[En marge: Noble fermeté des accusés.]

[En marge: Efforts de la cour pour séduire et intimider les juges.]

[En marge: Noble conduite des magistrats.]

Malgré tous les efforts qu'on avait déployés pour faire déclarer
complices d'un crime qui n'existait pas les amis du prince des
Asturies, leur innocence, appuyée sur l'opinion publique, les avait
sauvés. Le marquis d'Ayerbe, le comte d'Orgas, les ducs de San-Carlos
et de l'Infantado, le dernier surtout, s'étaient comportés avec une
dignité parfaite. Mais le chanoine Escoïquiz en particulier avait
montré une fermeté presque provocatrice, excité qu'il était par le
danger, par l'ambition de soutenir son rôle, par l'amour de son royal
élève, par l'indignation d'un honnête homme. Malgré les menaces
inconvenantes du directeur de ce procès, Simon de Viegas, l'un des
plus vils agents de la cour, Escoïquiz, sans désavouer les écrits sur
lesquels reposait l'accusation, avait persisté à soutenir et à
démontrer son innocence, disant qu'en effet il avait cherché dans ces
écrits à dévoiler les turpitudes et les crimes du favori, que c'était
là servir le roi et non pas le trahir; que l'ordre en blanc, signé
d'avance, pour conférer au duc de l'Infantado des pouvoirs militaires,
était une précaution légitime contre un projet d'usurpation connu de
tout le monde, et dont il prenait l'engagement de fournir la preuve,
si on voulait le placer en présence de Godoy, et permettre qu'il
appelât des témoins qui tous étaient prêts à révéler d'affreuses
vérités. Le courage de ce pauvre prêtre, désarmé, n'ayant contre une
cour toute-puissante d'autre appui que l'opinion, avait déconcerté
les accusateurs, et inspiré un intérêt général: car, bien que la
procédure fût secrète, les détails en étaient connus tous les jours,
et se transmettaient de bouche en bouche avec une rapidité que la
passion la plus vive peut seule expliquer, dans un pays sans journaux
et presque sans routes. Les juges commençant à chanceler, on leur
avait adjoint un renfort de magistrats qu'on supposait dévoués, pour
rendre la condamnation plus certaine. Le fiscal don Simon de Viegas
s'était conformé à l'ordre qu'il avait reçu de requérir la peine de
mort contre les accusés. La cour, circonvenant de toutes les manières
les juges sur lesquels elle avait cru pouvoir compter, leur demandait
de prononcer la condamnation requise par le fiscal, non pour la faire
exécuter, mais pour donner au roi l'occasion d'exercer sa clémence. On
ne poursuivait qu'un but, disait-on: c'était de rendre plus
respectable l'autorité royale, en punissant d'un arrêt de mort la
pensée seule de lui manquer, et de la rendre plus chère aux peuples,
en faisant émaner d'elle un grand acte de clémence envers les
condamnés. C'était, en effet, le projet de la cour d'obtenir une
condamnation à mort pour ne point la faire exécuter. Mais personne ne
comptait assez sur elle pour lui confier la tête des hommes les plus
honorés de la grandesse espagnole, et l'opinion publique d'ailleurs,
prête à se déchaîner contre les juges prévaricateurs qui livreraient
l'innocence, était plus imposante que la cour. L'un des juges, parent
du ministre de grâce et de justice, don Eugenio Caballero, atteint
d'une maladie mortelle, ne voulut pas rendre le dernier soupir sans
avoir émis un avis digne d'un grand magistrat. Il pria ses collègues
composant le tribunal extraordinaire de se transporter dans sa
demeure, pour délibérer près de son lit de mort. Quand ils furent
réunis, don Eugenio soutint qu'il était impossible de juger les
complices d'un délit vrai ou faux sans l'auteur principal,
c'est-à-dire sans le prince des Asturies, et que, d'après les lois du
royaume, ce prince ne pouvait être appelé et entendu que devant les
Cortez assemblées; qu'au surplus le crime était imaginaire; que les
preuves fournies étaient nulles ou dépourvues de caractère légal, car
c'étaient des copies et non des originaux qu'on avait sous les yeux;
que la personne inconnue qui avait dénoncé ces faits devait, d'après
la loi espagnole, se présenter elle-même et déposer sous la foi du
serment; que dans l'état de la procédure, sans accusé principal, sans
preuves, sans témoins, avec tout ce qu'on savait d'ailleurs du
prétendu attentat imputé à un prince objet de l'amour de la nation, et
à de grands personnages objet de son respect, des juges intègres
devaient se déclarer hors d'état de prononcer, et supplier la royauté
de mettre au néant un procès aussi scandaleux.

[En marge: Courageux arrêt du tribunal extraordinaire chargé de
prononcer sur le procès de l'Escurial.]

À peine ce courageux citoyen d'une monarchie absolue, dans laquelle,
tout absolue qu'elle était, il y avait des lois et des magistrats
imbus de leur esprit, à peine avait-il opiné, que ses collègues
adhérèrent à son avis, et opinèrent comme lui avec une sorte
d'enthousiasme patriotique. Ils s'embrassèrent tous après cet arrêt,
comme des hommes prêts à mourir. On croyait en effet, non pas Charles
IV, mais la cour, capable de tout contre les juges qui avaient trompé
ses calculs, et on exagérait sa cruauté, ne pouvant exagérer sa
bassesse.

[En marge: La cour substitue à l'arrêt prononcé des disgrâces
royales.]

[En marge: Exil loin de la capitale des principaux accusés, et
détention du chanoine Escoïquiz dans un couvent.]

Quand cet arrêt fut connu, il transporta le public de joie, et il
frappa la cour d'abattement. On persuada au pauvre Charles IV qu'il
fallait faire éclater sa propre justice, à défaut de celle des
magistrats, et on lui arracha un décret royal, en vertu duquel les
ducs de San-Carlos et de l'Infantado, le marquis d'Ayerbe, le comte
d'Orgas, furent exilés à 60 lieues de la capitale, et privés de leurs
dignités, grades et décorations. Le chanoine Escoïquiz, le plus haï de
tous, fut traité plus sévèrement. On lui retira ses bénéfices
ecclésiastiques, et on le condamna à finir ses jours dans le monastère
du Tardon. On voulait en outre que le cardinal de Bourbon, archevêque
de Tolède, frère de la princesse du sang qu'avait épousée Emmanuel
Godoy, fit prononcer par le chapitre de Tolède la dégradation du
chanoine Escoïquiz, membre de ce même chapitre. Le cardinal s'y refusa
obstinément. À ce sujet il osa révéler à Charles IV les scandales de
la monarchie, le triste sort de la princesse sa soeur, unie au favori,
lequel à tous ses crimes avait joint celui de la bigamie. Il alla,
dit-on, jusqu'à demander que sa soeur lui fût rendue, et pût
s'enfermer dans une retraite religieuse pour y pleurer l'union qui
faisait sa honte et son malheur. Pour toute réponse, le cardinal reçut
l'ordre de se retirer dans son diocèse.

Le courageux magistrat qui avait si noblement rempli son devoir, don
Eugenio Caballero, étant mort, ses funérailles devinrent une sorte de
triomphe. Toutes les congrégations religieuses se disputèrent
l'honneur de l'ensevelir gratuitement, et tout ce que Madrid
renfermait de plus respectable accompagna à sa dernière demeure le
magistrat qui avait si dignement terminé sa carrière. Quant aux
accusés, on se réjouissait de voir leur tête sauvée, surtout après les
craintes exagérées que leur procès avait inspirées. On ne craignait
pas les conséquences de ce procès pour leur considération, car
l'estime universelle les environnait, au delà même de leur mérite; et
on ne s'inquiétait pas de leur exil, car personne n'imaginait qu'il
dût être long. Tout le monde en effet s'attendait à une catastrophe
prochaine, soit qu'elle provînt de l'indignation publique excitée au
plus haut degré, soit qu'elle fût l'ouvrage des troupes françaises
s'avançant silencieusement sur la capitale, sans dire ce qu'elles
venaient y faire. On se plaisait toujours à croire qu'elles feraient
ce qu'on désirait, c'est-à-dire qu'elles précipiteraient le favori de
ce trône dont il avait usurpé la moitié, et uniraient le prince des
Asturies avec une princesse française au bruit de leurs canons.

[En marge: Humiliation de la cour, et sa translation clandestine à
Aranjuez sans passer par Madrid.]

Tandis que les sympathies d'une nation exaltée entouraient ceux qui se
prononçaient contre la cour, cette cour elle-même était remplie de
terreur et de rage. Il était d'usage immémorial qu'en janvier la
famille royale quittât la froide et sévère résidence de l'Escurial,
pour aller jouir du climat d'Aranjuez, magnifique demeure, que
traverse le Tage, et où le printemps, comme il arrive dans les
latitudes méridionales, se fait sentir dès le mois de mars,
quelquefois même dès la fin de février. Il était d'usage encore que,
Madrid se trouvant sur la route, la cour s'y arrêtât quelques jours
pour recevoir les hommages de la capitale. S'attendant cette année à
ne recueillir que des témoignages d'aversion, la cour passa aux portes
de Madrid sans s'y arrêter, et alla cacher dans Aranjuez sa honte, son
chagrin et son effroi.

[En marge: L'obscurité des intentions de Napoléon ajoute aux terreurs
de la cour d'Espagne, et la confirme dans l'idée de fuir en Amérique.]

Elle n'avait plus en effet un seul appui à espérer nulle part. Le
peuple espagnol laissait éclater pour elle une haine implacable, et à
peine faisait-il une différence en faveur du roi, en le méprisant au
lieu de le haïr. Quant au terrible Empereur des Français, que cette
cour avait alternativement flatté ou trahi, dont elle espérait, depuis
Iéna, avoir reconquis la faveur par une année de bassesses, il se
couvrait tout à coup de voiles impénétrables, et gardait sur ses
projets un silence effrayant. Les armées françaises, dirigées d'abord
sur le Portugal, exécutaient maintenant un mouvement sur Madrid, sous
prétexte de s'acheminer vers Cadix ou Gibraltar. Mais il était inouï
qu'on envahît de la sorte, et sans plus d'explications, le territoire
d'une grande puissance. La réponse que Napoléon avait faite à la
demande de mariage ne pouvait pas être prise pour sérieuse; car il
voulait savoir, disait-il, avant de donner une princesse française à
Ferdinand, si ce prince était rentré dans les bonnes grâces de ses
parents, et il le demandait à Charles IV, qui lui avait annoncé
formellement l'arrestation du prince des Asturies et la grâce qui s'en
était suivie. Le refus de publier le traité de Fontainebleau, qui
contenait la concession d'une souveraineté pour Emmanuel Godoy, et la
garantie formelle des États appartenant à la maison d'Espagne, ne
pouvait avoir qu'une signification sinistre. Par tous ces motifs, la
tristesse régnait à Aranjuez dans l'intérieur royal, et au
Buen-Retiro, chez la comtesse de Castelfiel, favorite du favori. Ici
et là on commençait à ouvrir les yeux, et à reconnaître qu'à force de
bassesses on avait inspiré à Napoléon l'audace de renverser une
dynastie avilie, méprisée de tous les Espagnols. Chaque jour l'idée
d'imiter la maison de Bragance et de fuir en Amérique revenait plus
souvent à l'esprit des meneurs de la cour, et devenait l'occasion de
bruits plus fréquents. Emmanuel Godoy et la reine s'étaient presque
définitivement arrêtés à cette résolution, et ils faisaient
secrètement leurs préparatifs, car les envois d'objets précieux vers
les ports étaient encore plus nombreux et plus signalés que de
coutume. Mais il fallait décider le roi d'abord, dont la faiblesse
craignait les fatigues d'un déplacement presque autant que les
horreurs d'une guerre; il fallait décider aussi les princes du sang,
don Antonio, frère de Charles IV; Ferdinand, son fils et son héritier,
ainsi que les plus jeunes infants: il suffisait qu'une indiscrétion
fût commise pour soulever la nation contre un tel projet. Le prince de
la Paix, afin de couvrir les préparatifs qui s'apercevaient du côté du
Ferrol et du côté de Cadix, répandait le bruit qu'il allait lui-même,
en sa qualité de grand amiral, faire l'inspection des ports, et qu'il
devait débuter par ceux du Midi.

[En marge: Avant de prendre le parti de la fuite, la cour d'Espagne
fait une dernière tentative auprès de Napoléon.]

[En marge: Nouvelle lettre de Charles IV à l'Empereur.]

Mais avant d'en arriver à cette fuite, qui, même pour Godoy et la
reine, n'était qu'un parti extrême, il convenait d'essayer de tous les
moyens pour arracher à Napoléon le secret de ses intentions, et
fléchir s'il se pouvait sa redoutable volonté. Il n'était rien en
effet qu'on ne dût tenter avant de se décider soi-même à quitter
l'Espagne, et avant d'y contraindre Charles IV. En conséquence, pour
répliquer à la dernière réponse de Napoléon, on lui fit écrire par
Charles IV une nouvelle lettre, à la date du 5 février, huit ou dix
jours après la conclusion du procès de l'Escurial, dans le but de le
forcer à s'expliquer, de toucher son coeur s'il était possible, d'en
appeler même à son honneur, fort intéressé à tenir les paroles qu'il
avait données. Dans cette lettre, Charles IV avouait les alarmes qu'il
commençait à concevoir à l'approche des troupes françaises, rappelait
à Napoléon tout ce qu'il avait fait pour lui complaire, toutes les
preuves de dévouement qu'il lui avait données, le sacrifice de ses
flottes, l'envoi de ses armées en pays lointain, et lui demandait en
retour d'une si fidèle alliance, la déclaration franche et loyale de
ses intentions, ne pouvant pas supposer qu'elles fussent autres que
celles que l'Espagne avait méritées. Le pauvre roi ne savait pas en
écrivant de la sorte que cette fidèle alliance avait été entremêlée de
mille trahisons secrètes, que ce sacrifice de ses flottes n'avait
servi qu'à faire détruire les deux marines à Trafalgar, que l'envoi
d'une division à Hambourg n'avait rendu d'autre service que celui
d'une démonstration, et que l'Espagne avait été une auxiliaire inutile
à elle-même et à ses alliés, quelquefois même l'occasion de beaucoup
d'inquiétudes pour eux. Ignorant ces choses comme toutes les autres,
il adressa avec une bonne foi parfaite ces questions à Napoléon, sous
la dictée de ceux qui savaient, pensaient et voulaient pour lui. Ce
malheureux prince ne pouvait pas croire qu'à la fin de ses jours,
après n'avoir jamais cherché à nuire, il pût être réduit ou à se
battre, ou à s'enfuir, convaincu qu'il était que pour régner
honnêtement et sûrement, il suffisait de n'avoir jamais voulu mal
faire; ce dont il était bien sûr, car il n'avait jamais rien fait que
chasser, soigner ses chevaux et ses fusils.

Cette lettre, destinée à Napoléon, fut suivie des lettres les plus
pressantes pour M. Yzquierdo. On le suppliait de se procurer à tout
prix, quoi qu'il en dût coûter, la connaissance précise des intentions
de la France; d'essayer de les changer à force de sacrifices si elles
étaient hostiles; ou bien, si on ne pouvait les changer, de les faire
connaître au moins, afin qu'on pût en combattre ou en éviter les
conséquences. On lui ouvrait tous les crédits nécessaires, si l'or
était un moyen de réussir dans une pareille mission.

[En marge: Les questions pressantes adressées à Napoléon l'obligent à
prendre un parti définitif à l'égard de l'Espagne.]

[En marge: Napoléon s'arrête à l'idée de faire fuir la maison royale
en Amérique.]

[En marge: Napoléon fixe au mois de mars l'exécution de ses projets.]

Les dépêches dont il s'agit arrivèrent à Paris au milieu de février.
Napoléon avait éludé la demande d'une princesse française pour
Ferdinand, en feignant d'ignorer si ce prince avait obtenu la grâce de
ses parents. Ne pouvant plus alléguer un doute à ce sujet, et
questionné directement sur ses intentions, il sentit que le jour du
dénoûment était venu, et qu'après s'être fixé sur la résolution de
détrôner les Bourbons, il fallait se fixer enfin sur les moyens d'y
parvenir, sans trop révolter le sentiment public de l'Espagne, de la
France et de l'Europe. C'était là le seul point sur lequel il eût
véritablement hésité; car s'il avait admis un moment comme praticable
le plan de rapprocher les deux dynasties par un mariage, et comme
discutable le plan de s'adjuger une forte partie du territoire
espagnol, au fond il avait toujours préféré, comme plus sûr, plus
décisif, plus honnête même, de n'enlever à l'Espagne que sa dynastie
et sa barbarie, en lui laissant son territoire, ses colonies et son
indépendance. Mais le moyen de rendre supportable cet acte de
conquérant, même dans un temps où l'on avait vu tomber non-seulement
la couronne des rois, mais leur tête, le moyen était difficile à
trouver. La famille de Bragance par sa fuite lui en avait elle-même
suggéré un, auquel il avait fini par s'arrêter, ainsi qu'on l'a vu:
c'était d'amener la cour d'Espagne à s'embarquer à Cadix pour le
Nouveau-Monde. Rien ne serait plus simple alors que de se présenter à
une nation délaissée, de lui annoncer qu'au lieu d'une dynastie
dégénérée, assez lâche pour abandonner son trône et son peuple, on lui
donnait une dynastie nouvelle, glorieuse, paisiblement réformatrice,
apportant à l'Espagne les bienfaits de la révolution française sans
ses malheurs, la participation aux grandeurs de la France sans les
horribles guerres que la France avait eu à soutenir. Cette solution
était naturelle, moins sujette à blâme qu'aucune autre, et fournie par
la lâcheté même des familles abâtardies qui régnaient sur le midi de
l'Europe. Elle devenait d'ailleurs de jour en jour plus probable,
puisqu'à chaque nouvel accès de terreur que ressentait la cour
d'Espagne, le bruit d'une retraite en Amérique, écho des agitations
intérieures du palais, circulait dans la capitale. Il suffisait, pour
pousser cette terreur au comble, de faire avancer définitivement les
troupes françaises vers Madrid, en continuant de garder sur leur
destination un silence menaçant. En conséquence Napoléon disposa
toutes choses pour amener la catastrophe en mars; car, s'il fallait
agir en Espagne, le printemps était la saison la plus favorable pour
introduire nos jeunes soldats dans cette contrée aride et brillante,
qui, au physique comme au moral, est le commencement de l'Afrique. On
était à la moitié de février; Napoléon avait un mois jusqu'à la moitié
de mars pour faire ses derniers préparatifs. Il les commença donc
immédiatement après avoir reçu la lettre interrogative du roi Charles
IV (datée du 5 février), dans laquelle ce malheureux prince le
suppliait d'expliquer ses intentions à l'égard de l'Espagne.

[En marge: Nécessité de s'entendre avec la Russie avant de rien
entreprendre en Espagne.]

Mais avant de provoquer à Madrid le dénoûment qu'il désirait, il lui
fallait prendre un parti sur une question non moins grave que celle
d'Espagne, sur la question d'Orient; car dans le moment l'une se
trouvait liée à l'autre. Si quelque chose en effet pouvait ajouter à
l'imprudence de se charger de nouvelles entreprises, quand on en avait
déjà de si considérables sur les bras, c'était de s'engager dans
l'affaire d'Espagne avec la Russie mécontente. Quelque habituée que
fût l'Europe aux spectacles nouveaux, quelque préparée qu'elle fût à
la fin prochaine des Bourbons d'Espagne, il y avait loin encore de la
prévoyance à la réalité, et le renversement de l'un des plus vieux
trônes de l'univers devait causer une émotion profonde, faire passer
de la tête de l'Angleterre sur celle de la France la réprobation
excitée par le crime de Copenhague. Bien que la Prusse fût écrasée,
l'Autriche alternativement irritée ou tremblante, il eût été
souverainement imprudent de ne pas s'assurer, à la veille du plus
grand acte d'audace, l'adhésion certaine de la Russie. C'était en
effet l'un des graves inconvénients de l'entreprise d'Espagne que
d'entraîner inévitablement des sacrifices en Orient, et ce fut, comme
on le verra plus tard, l'une des plus regrettables fautes de
l'Empereur dans cette circonstance, que de n'avoir pas su faire
franchement ces sacrifices. Il en eût été autrement, si ayant moins
entrepris au Nord, si ayant abandonné l'Allemagne à la Prusse
satisfaite, il n'avait pas eu à laisser sur la Vistule trois cent
mille vieux soldats, qui composaient la véritable force de l'armée
française. Se bornant alors à occuper l'Italie et l'Espagne, ayant ses
armées concentrées derrière le Rhin et personne à craindre ou à
soutenir au delà de cette frontière, il aurait pu se dispenser
d'acheter par des sacrifices le concours de la Russie. Et si elle
avait voulu profiter de l'occasion pour se jeter en Orient, l'Autriche
elle-même, quoique inconsolable de la perte de l'Italie, fût devenue
l'alliée de la France pour défendre le bas Danube. Mais Napoléon ayant
détruit la Prusse, créé en Allemagne des royautés éphémères, et semé
du Rhin à la Vistule la haine et l'ingratitude, il lui fallait au Nord
un allié, même chèrement acheté.

[En marge: Arrivée à Paris de M. de Tolstoy, et caractère de cet
ambassadeur.]

Le général Savary avait été remplacé à Saint-Pétersbourg par M. de
Caulaincourt, et presque en même temps M. de Tolstoy, ambassadeur de
Russie, était arrivé à Paris. Celui-ci était, comme nous l'avons dit,
militaire, frère du grand-maréchal du palais, imbu des opinions de
l'aristocratie russe à l'égard de la France, mais membre d'une famille
qui jouissait de la faveur impériale, qui mettait cette faveur
au-dessus de ses préjugés, et qui voyait dans la conquête de la
Finlande et des provinces du Danube une excuse suffisante pour les
défectionnaires qui passeraient de la politique anglaise à la
politique française.--Mon frère s'est dévoué, avait dit le
grand-maréchal Tolstoy à M. de Caulaincourt; il a accepté l'ambassade
de Paris; mais s'il n'obtient pas quelque chose de grand pour la
Russie, il est perdu, et nous le sommes tous avec lui[30].--Ces
paroles prouvent dans quel esprit venait en France le nouvel
ambassadeur. Alexandre lui avait raconté ce qui s'était passé à Tilsit
comme il aimait à se le rappeler et à le comprendre, et, après cette
communication fort altérée des entretiens de Napoléon, M. de Tolstoy
avait cru que tout était dit, que le sacrifice de l'empire d'Orient
était fait, qu'il n'arrivait à Paris que pour signer le partage de la
Turquie, et l'acquisition sinon de Constantinople et des Dardanelles,
au moins des plaines du Danube jusqu'aux Balkans. De plus, il s'était
arrêté en route auprès des malheureux souverains de la Prusse,
dépouillés d'une partie de leurs États, et privés de presque tous
leurs revenus, par l'occupation prolongée des provinces qui leur
restaient. M. de Tolstoy, pensant que si la conquête des provinces
d'Orient intéressait la gloire de la Russie, l'évacuation des
provinces prussiennes intéressait son honneur, venait à Paris avec la
double préoccupation d'obtenir une partie de l'empire turc, et de
faire évacuer la Prusse. Ajoutez à tout cela qu'il était susceptible,
irritable, soupçonneux, et fort enorgueilli de la gloire des armées
russes.

[Note 30: Ces paroles sont textuellement extraites de la
correspondance secrète, si souvent citée par nous.]

[En marge: Explication entre Napoléon et M. de Tolstoy.]

Napoléon s'était promis de le bien recevoir, et de lui faire aimer le
séjour de Paris, pour qu'il contribuât par ses rapports au maintien de
l'alliance. Mais il le trouva tellement vif, tellement intraitable sur
la double affaire de l'évacuation de la Prusse et de l'acquisition des
provinces du Danube, qu'il en fut importuné. Il se sentait si fort, et
il était lui-même si peu patient, qu'il ne pouvait pas supporter
long-temps l'insistance de M. de Tolstoy. Napoléon, ne dissimulant
qu'à moitié l'ennui qu'il ressentait, dit au nouvel ambassadeur que
si, après avoir évacué toute la vieille Prusse et une partie de la
Poméranie, il continuait à occuper le Brandebourg et la Silésie,
c'était parce qu'on avait refusé d'acquitter les contributions de
guerre; qu'il ne demandait pas mieux que de retirer ses troupes dès
qu'on l'aurait payé; que si du reste il demeurait en Prusse au delà du
terme prévu, les Russes de leur côté demeuraient sans motif avouable
dans les provinces du Danube, et que la Moldavie et la Valachie
valaient bien la Silésie. Sans le dire précisément, Napoléon parut,
aux yeux d'un esprit prévenu comme l'était M. de Tolstoy, faire
dépendre l'évacuation de la Silésie de celle de la Moldavie et de la
Valachie, et lier presque l'acquisition de celles-ci par les Russes à
l'acquisition de celle-là par les Français. L'humeur de M. de Tolstoy
dut céder à la hauteur de Napoléon, mais le ministre russe conçut un
vif dépit, et comme on cherche toujours la société qui sympathise le
mieux avec les sentiments qu'on éprouve, il fréquenta de préférence
les entêtés peu nombreux qui, dans l'ancienne noblesse française, se
vengeaient par leurs propos de n'être point encore admis à la cour
impériale. Il tint un langage peu amical, faillit avoir avec le
maréchal Ney, qui n'était pas endurant, une querelle sur le mérite des
armées russe et française, et se montra plutôt le représentant d'une
cour malveillante que celui d'une cour qui voulait être, et qui était
en effet, pour le moment du moins, une intime alliée. M. de Talleyrand
avec son sang-froid dédaigneux fut chargé de contenir, de calmer, de
réprimer au besoin l'humeur incommode de M. de Tolstoy.

[En marge: Conduite de M. de Caulaincourt à Saint-Pétersbourg.]

[En marge: Accueil fait par l'empereur Alexandre à M. de
Caulaincourt.]

[En marge: Opinions diverses à Saint-Pétersbourg.]

Les choses se passèrent mieux à Saint-Pétersbourg, entre M. de
Caulaincourt et l'empereur Alexandre; mais celui-ci ne dissimula pas
plus que son ambassadeur le chagrin qu'il éprouvait. M. de
Caulaincourt était un homme grave, portant sur son visage la droiture
qui était dans son âme, n'ayant qu'une faiblesse, c'était de ne
pouvoir se consoler du rôle qu'il avait joué dans l'affaire du duc
d'Enghien, ce qui le rendait sensible outre mesure à l'estime qu'on
lui témoignait, et ce qui fournit à l'empereur Alexandre un moyen de
le dominer. M. de Caulaincourt trouva l'empereur plein à son égard de
grâce et de courtoisie, mais blessé au coeur de ne pas voir se
réaliser immédiatement les promesses qu'on lui avait faites. À Tilsit
Napoléon avait dit à l'empereur Alexandre que si la guerre continuait,
et si la Russie y prenait part, elle pourrait trouver vers la Baltique
un accroissement de sûreté, vers la mer Noire un accroissement de
grandeur, et il avait éventuellement parlé de la distribution à faire
des provinces de l'empire turc, sans toutefois rien stipuler de
positif. Mais si, d'une part, dans l'entraînement de ces
communications, il avait peut-être plus dit qu'il ne voulait accorder,
l'empereur Alexandre avait entendu plus qu'on ne lui avait dit, et,
revenu à Pétersbourg au milieu d'une société mécontente, il avait
fait, pour la ramener, beaucoup de confidences indiscrètes et
exagérées. Peu à peu l'opinion s'était répandue dans les salons de
Saint-Pétersbourg que la Russie, quoique vaincue à Friedland, avait
rapporté de Tilsit le don de la Finlande, de la Moldavie et de la
Valachie. Ceux qui étaient bien disposés pour l'empereur Alexandre, ou
qui du moins n'avaient pas le parti pris de blâmer la nouvelle marche
du gouvernement, estimaient que c'était là un fort beau prix de
plusieurs campagnes malheureuses; que si la Russie devait de si vastes
conquêtes à l'amitié de la France, elle faisait bien de cultiver et de
conserver cette amitié. Ceux, au contraire, qui avaient encore dans le
coeur tous les sentiments excités par la dernière guerre, ou qui en
voulaient à l'empereur de son inconstance, tels que MM. de
Czartoryski, Nowosiltzoff, Strogonoff, Kotschoubey, représentants de
la politique abandonnée, ceux-là disaient que la conquête de la
Finlande, vers laquelle on poussait la Russie, n'avait aucune valeur,
que c'était un pays de lacs et de marécages, entièrement dépourvu
d'habitants; que de plus cette conquête était immorale, puisqu'elle
était obtenue sur un parent et un allié, le roi de Suède; que du reste
ce serait la seule que Napoléon laisserait faire à l'empereur
Alexandre, que jamais il ne lui livrerait la Moldavie et la Valachie,
ce dont on ne tarderait pas à se convaincre; que l'alliance française
était donc à la fois une défection, une inconséquence et une duperie.

[En marge: Langage de l'empereur Alexandre.]

Ces propos répétés à l'empereur Alexandre le piquaient au vif, et, en
voyant par les rapports de M. de Tolstoy qu'ils pourraient bien un
jour se vérifier, il en exprima un chagrin extrême à M. de
Caulaincourt. Il le reçut avec de grands égards, lui témoigna une
estime dont il voyait que cet ambassadeur était avide, et puis, venant
à ce qui concernait les intérêts russes, il se répandit en plaintes
amères. Il n'avait jamais entendu, disait-il, lier le sort de la
Silésie à celui de la Moldavie et de la Valachie. Il avait stipulé et
obtenu de l'amitié de l'empereur Napoléon la restitution d'une partie
des États prussiens, restitution nécessaire, indispensable à l'honneur
de la Russie. Il se serait contenté de cette restitution, et se serait
retiré au fond de son empire, satisfait d'avoir épargné à ses
malheureux alliés quelques-unes des conséquences de la guerre, si
l'empereur Napoléon, voulant l'engager dans son système, ne lui avait
fait entrevoir des agrandissements soit au nord, soit au midi de
l'empire, et n'avait été le premier à lui parler de la Moldavie et de
la Valachie. Poussé à entrer dans cette voie, il avait fait tout ce
que Napoléon avait désiré: il avait déclaré la guerre à l'Angleterre,
malgré les intérêts du commerce russe; il l'avait résolue avec la
Suède, malgré la parenté; et, quand lui et tout le monde dans l'empire
s'attendait à recevoir le prix de tant de dévouement à une politique
étrangère, il arrivait tout à coup de Paris la nouvelle qu'il fallait
renoncer aux plus légitimes espérances! Le czar ne pouvait revenir de
sa surprise et se consoler de son chagrin. Vouloir lier le sort de la
Silésie à celui de la Moldavie et de la Valachie, retenir l'une aux
Prussiens pour donner les deux autres aux Russes, c'était lui faire un
devoir d'honneur de tout refuser. Il ne pouvait pas payer, avec les
dépouilles d'un ami malheureux qu'on l'accusait d'avoir déjà trop
sacrifié, les acquisitions qu'on lui permettait de faire sur le
Danube.--_Ces malheureux Prussiens_, dit Alexandre à M. de
Caulaincourt, _n'ont pas de quoi manger_. Délivrez-moi de leurs
importunités, et je n'aurai plus rien qui me trouble dans mes
relations avec la France. D'ailleurs que ferait Napoléon de la
Silésie? La garderait-il pour lui? Mais ce serait devenir mon voisin,
et les voisins, il me l'a déclaré lui-même, ne sont jamais des amis. À
quoi lui servirait une province si éloignée de son empire? Qu'il
prenne autour de lui, près de lui, tout ce qu'il voudra, je le trouve
naturel et bien entendu. Il a pris l'Étrurie; il va, dit-on, prendre
les États romains; il médite on ne sait quoi sur l'Espagne! soit.
Qu'il fasse au Midi ce qui lui convient, mais qu'il nous laisse faire
au Nord ce qui nous convient également, et qu'il ne se rapproche pas
tant de nos frontières. S'il ne veut pas la Silésie pour lui, la
pourrait-il donner à quelqu'un qui me vaille? Assurément non, et en la
rendant aux Prussiens, ce qui est la plus simple des solutions, il ne
faut pas qu'en revanche il me refuse ce qu'il m'a promis. Il
tromperait ainsi non-seulement mon attente, mais celle de la nation
russe, qui estimerait que la Finlande ne vaut pas la guerre qu'elle va
lui coûter avec l'Angleterre et la Suède, qui dirait que j'ai été dupe
du grand homme avec lequel je me suis abouché à Tilsit; qu'on ne peut
le rencontrer sans danger, ni sur un champ de bataille, ni dans une
négociation; et qu'il eût mieux valu, sans continuer une guerre
impolitique et dangereuse, se séparer en paix, mais avec
l'indifférence et la froideur que justifient les distances.

Tel avait été, et tel était tous les jours le langage de l'empereur
Alexandre à M. de Caulaincourt. Il n'ajoutait pas que, si on lui avait
laissé espérer les provinces du Danube, c'était sans les lui
promettre, et que si d'une simple espérance la nation russe, trompée
par des bruits de cour, avait fait un engagement formel, le tort en
était à lui, à son indiscrétion, à sa faiblesse même, puisqu'il
n'avait su dominer son entourage qu'en promettant ce qu'il ne pouvait
pas tenir. Alexandre n'ajoutait pas cela, mais il était évident que,
si on ne venait pas à son secours, en accordant ce qu'il avait
imprudemment laissé espérer à la nation, il serait cruellement blessé,
son ministre Romanzoff aussi, et que, si le brusque changement de
politique opéré à Tilsit était trop récent pour qu'on osât s'en
permettre un autre tout aussi brusque, on n'en garderait pas moins au
fond du coeur une blessure profonde, toujours saignante, et que
bientôt de nouvelles guerres pourraient s'ensuivre.

[En marge: Efforts de M. de Caulaincourt pour rassurer l'empereur
Alexandre.]

M. de Caulaincourt, en affirmant avec son honnêteté imposante la bonne
foi de Napoléon, en assurant que tout s'éclaircirait, en rejetant sur
un malentendu, sur la susceptibilité ombrageuse de M. de Tolstoy, les
fâcheux rapports arrivés de Paris, parvint à remettre un peu de calme
dans l'âme de l'empereur Alexandre. Celui-ci finit par s'en prendre à
M. de Tolstoy lui-même, à sa maladresse, à ses mauvaises dispositions,
et déclara devant M. de Caulaincourt qu'il ne manquerait pas, s'il
trouvait encore M. de Tolstoy, comme jadis M. de Markoff, occupé à
brouiller les deux cours, de faire un exemple éclatant de ceux qui
prenaient à tâche de le contrarier, au lieu de s'appliquer à le
servir. L'empereur Alexandre avait paru fort sensible aux magnifiques
cadeaux de porcelaine de Sèvres envoyés à Saint-Pétersbourg, à la
cession de cinquante mille fusils, à la réception des cadets russes
dans la marine française. Mais rien ne touchait ce coeur, plein d'une
seule passion, que l'objet de sa passion même. Les provinces du Danube
ou rien, voilà ce qui était sur son visage comme dans son âme,
vivement éprise d'ambition et de renommée.

Du reste M. de Caulaincourt, pour savoir au juste si la nation
partageait les sentiments de son souverain, envoya à Moscou l'un des
employés de l'ambassade afin de recueillir ce qu'on y disait.
Cet employé, transporté au milieu des cercles de la vieille
aristocratie russe, où le langage était plus naïf et plus vrai qu'à
Saint-Pétersbourg, entendit répéter que le jeune czar avait bien
vite passé de la haine à l'amitié en épousant à Tilsit la politique
de la France, bien légèrement compromis les intérêts du commerce
russe en déclarant la guerre à la Grande-Bretagne; que la Finlande
était une bien faible compensation pour de tels sacrifices; qu'il
fallait pour les payer convenablement la Valachie et la Moldavie au
moins; mais que jamais on n'obtiendrait de Napoléon ces belles
provinces, et que leur jeune empereur en serait cette fois pour une
inconséquence et un désagrément de plus.

M. de Caulaincourt se hâta de transmettre ces divers renseignements à
Napoléon, et lui déclara que sans doute la cour de Russie, quoique
vivement dépitée, ne ferait pas la guerre, mais qu'on ne pourrait plus
compter sur elle, si on ne lui accordait pas ce qu'avec ou sans raison
elle s'était flattée d'obtenir.

[En marge: Napoléon se décide à des sacrifices en Orient, pour
s'assurer le concours de la Russie à ses projets sur l'Espagne.]

Le général Savary, revenu de Saint-Pétersbourg, corrobora de son
témoignage les rapports de M. de Caulaincourt, les appuya du récit
d'une foule de détails qu'il avait recueillis lui-même, et confirma
Napoléon dans l'idée qu'il dépendait de lui de s'attacher entièrement
l'empereur Alexandre, de l'enchaîner à tous ses projets, quels qu'ils
fussent, moyennant une concession en Orient. Décidé dès le milieu de
février à en finir avec les Bourbons d'Espagne, Napoléon n'hésita
plus, et prit son parti de payer sur les bords du Danube la nouvelle
puissance qu'il se croyait près d'acquérir sur les bords de l'Èbre et
du Tage.

C'était assurément le meilleur parti qu'il pût adopter; car quoiqu'il
fût bien fâcheux de conduire soi-même par la main les Russes à
Constantinople, ou du moins de les rapprocher de ce but de leur
éternelle ambition, cependant il fallait être conséquent, et subir la
condition de ce qu'on allait entreprendre. Il fallait accorder une ou
deux provinces sur le Danube, pour acquérir le droit de détrôner en
Espagne l'une des plus vieilles dynasties de l'Europe, et de
renouveler au delà des Pyrénées la politique de Louis XIV. Du reste,
si on s'était borné à donner aux Russes la Moldavie et la Valachie
sans la Bulgarie, c'est-à-dire à les mener jusqu'aux bords du Danube,
en prenant soin de les y arrêter; si en même temps on avait procuré
aux Autrichiens la Bosnie, la Servie, la Bulgarie, pour les opposer
aux Russes en les plaçant eux-mêmes sur le chemin de Constantinople,
le mal n'eût pas été à beaucoup près aussi grand. L'Albanie, la Morée
auraient été pour la France une belle compensation, et l'on n'aurait
pas acheté trop cher la concession qu'on était obligé de faire, pour
s'assurer l'alliance russe. Le langage quotidien de l'empereur
Alexandre et de M. de Romanzoff ne laissait aucun doute sur leur
acquiescement à ces conditions. Il fallait donc s'y tenir, payer
l'alliance russe, puisqu'on s'en était fait un besoin, mais ne pas
pousser plus loin le démembrement de la vieille Europe, ne pas
contribuer davantage à la croissance du jeune colosse sorti des glaces
du pôle, et grandissant depuis un siècle de manière à épouvanter le
monde.

[En marge: Le partage de l'empire turc mis en discussion sous la
condition essentielle d'une expédition dans l'Inde.]

[En marge: Joie d'Alexandre en recevant une lettre de Napoléon.]

Cependant Napoléon, soit qu'il voulût occuper l'imagination
d'Alexandre, soit que, réduit à la nécessité d'un sacrifice, il
cherchât à l'envelopper dans un immense remaniement, soit enfin qu'il
songeât à tirer des circonstances, outre le renversement de la
dynastie des Bourbons, l'acquisition entière des rivages de la
Méditerranée, Napoléon ne crut pas devoir s'en tenir au simple abandon
de la Moldavie et de la Valachie, qui aurait tout arrangé, et
consentit à laisser soulever la question immense du partage complet de
l'empire ottoman. Dans le moment les Turcs excités secrètement par
l'Autriche, publiquement par l'Angleterre, l'une et l'autre leur
disant que la France allait les sacrifier à l'ambition russe, les
Turcs se conduisaient de la manière la plus odieuse envers les
Français, faisaient tomber la tête de leurs partisans, n'osant faire
tomber celles de leurs nationaux, se comportaient en un mot en
barbares furieux, ivres de sang et de pillage. Napoléon, exaspéré
contre eux, se décida enfin à écrire à l'empereur Alexandre une lettre
dans laquelle il annonçait l'intention d'aborder la question de
l'empire d'Orient, de la traiter sous toutes ses faces, de la résoudre
définitivement; dans laquelle il exprimait aussi le désir d'admettre
l'Autriche au partage, et posait pour condition essentielle de ce
partage, quel qu'il fût, partiel ou total, plus avantageux pour
ceux-ci ou pour ceux-là, une expédition gigantesque dans l'Inde, à
travers le continent d'Asie, exécutée par une armée française,
autrichienne et russe. C'est M. de Caulaincourt qui remit à
l'empereur Alexandre la lettre de Napoléon. Le czar était averti déjà
par une dépêche de M. de Tolstoy du changement favorable survenu à
Paris, et il accueillit l'ambassadeur de France avec des transports de
joie. Il voulut lire sur-le-champ, et devant lui, la lettre de
Napoléon. Il la lut avec une émotion qu'il ne pouvait pas
contenir.--Ah, le grand homme! s'écriait-il à chaque instant, le grand
homme! Le voilà revenu aux idées de Tilsit! Dites-lui, répéta-t-il
souvent à M. de Caulaincourt, que je lui suis dévoué pour la vie, que
mon empire, mes armées, tout est à sa disposition. Quand je lui
demande d'accorder quelque chose qui satisfasse l'orgueil de la nation
russe, ce n'est pas par ambition que je parle, c'est pour lui donner
cette nation tout entière, et aussi dévouée à ses grands projets que
je le suis moi-même. Votre maître, ajoutait-il, veut intéresser
l'Autriche au démembrement de l'empire turc: il a raison. C'est une
sage pensée, je m'y associe volontiers. Il veut une expédition dans
l'Inde, j'y consens également. Je lui en ai déjà fait connaître les
difficultés dans nos longs entretiens à Tilsit. Il est habitué à ne
compter les obstacles pour rien; cependant le climat, les distances en
présentent ici qui dépassent tout ce qu'il peut imaginer. Mais qu'il
soit tranquille, les préparatifs de ma part seront proportionnés aux
difficultés. Maintenant il faut nous entendre sur la distribution des
territoires que nous allons arracher à la barbarie turque. Traitez ce
sujet à fond avec M. de Romanzoff. Néanmoins il ne faut pas nous le
dissimuler, tout cela ne pourra se traiter utilement, définitivement,
que dans un tête-à-tête entre moi et Napoléon. Il faut commencer par
examiner le sujet sous toutes ses faces. Dès que nos idées auront
acquis un commencement de maturité, je quitterai Saint-Pétersbourg, et
j'irai à la rencontre de votre Empereur aussi loin qu'il le voudra. Je
désirerais bien aller jusqu'à Paris, mais je ne le puis pas; et
d'ailleurs c'est un rendez-vous d'affaires qu'il nous faut, et non un
rendez-vous d'éclat et de plaisir. Nous pourrions choisir Weimar, où
nous serions au sein de ma propre famille. Cependant là encore nous
serions importunés de mille soins. À Erfurt nous serions plus isolés
et plus libres. Proposez ce lieu à votre souverain, et, sa réponse
arrivée, je partirai à l'instant même, je voyagerai comme un
courrier.--En disant ces choses et mille autres inutiles à rapporter,
l'empereur, plein d'une joie dont il n'était pas maître, reconnut que
M. de Caulaincourt avait raison quelque temps auparavant en cherchant
à le rassurer sur les intentions de Napoléon, et en imputant le
désaccord momentané dont il se plaignait à de purs malentendus. Il
répéta de nouveau qu'il voyait bien que c'était M. de Tolstoy qui
avait été cause de ces malentendus, que cet ambassadeur était gauche,
emporté, peut-être même indocile à la nouvelle politique du cabinet
russe; qu'il voulait le changer, en envoyer un autre qui serait tout à
fait du goût de Napoléon, mais qu'il ne savait où le prendre; que
partout il rencontrait des esprits récalcitrants; qu'il finirait bien
cependant par les soumettre, quelque sévérité qu'il fallût déployer
pour les _faire marcher dans le grand système de Tilsit_.

[En marge: Conférences de M. de Romanzoff et de M. de Caulaincourt sur
le partage de l'empire d'Orient.]

M. de Caulaincourt ne trouva pas le vieux M. de Romanzoff moins vif,
moins jeune dans l'expression de sa joie.--Nous voici enfin revenus
aux grandes idées de Tilsit, répéta-t-il à M. de Caulaincourt.
Celles-là, nous les comprenons, nous y entrons; elles sont dignes du
grand homme qui honore le siècle et l'humanité.--Après d'incroyables
témoignages de satisfaction et de dévouement à la France, M. de
Romanzoff voulut enfin aborder cette difficile question du partage.
Alors commencèrent les embarras, la confusion même, il faut le dire.
Mettre audacieusement la main sur les vastes contrées qui importent
tant à l'équilibre du monde, et qui appartiennent non pas seulement
aux stupides possesseurs qui les font vivre dans la barbarie et la
stérilité, mais bien plus encore à l'Europe elle-même, si puissamment
intéressée à leur indépendance; mettre la main sur ces contrées, même
en pensée, embarrassait l'avide ministre russe qui les dévorait de ses
désirs, et le ministre français qui les livrait par nécessité au
monstre de l'ambition moscovite. Bien que l'un et l'autre fussent
munis de leurs instructions, et sussent quoi penser, quoi dire sur le
sujet qui les réunissait, néanmoins aucun ne voulait proférer le
premier mot. Le plus affamé devait parler le premier, et il parla. Il
parla dans cette entrevue et dans plusieurs autres, en toute liberté,
avec une audace d'ambition inouïe.

[En marge: Deux plans de partage, l'un partiel, l'autre complet.]

Deux plans se présentaient: d'abord un partage partiel, qui laisserait
aux Turcs la portion de leur territoire européen s'étendant des
Balkans au Bosphore, par conséquent les deux détroits et la ville de
Constantinople, plus toutes leurs provinces d'Asie; ensuite un
partage complet, qui ne laisserait rien aux Turcs de leur territoire
d'Europe, et leur enlèverait toutes celles des provinces d'Asie que
baigne la Méditerranée.

[En marge: Avantages et inconvénients du premier plan de partage.]

Le premier plan était celui qui semblait avoir occupé les deux
empereurs à Tilsit. Il présentait peu de difficultés. La France devait
avoir toutes les provinces maritimes, l'Albanie qui fait suite à la
Dalmatie, la Morée, Candie. La Russie devait acquérir la Moldavie et
la Valachie qui forment la gauche du Danube, la Bulgarie qui en forme
la droite, et s'arrêter ainsi aux Balkans. L'Autriche, pour se
consoler de voir les Russes établis aux bouches du Danube, devait
obtenir la Bosnie en toute propriété, et la Servie en apanage sur la
tête d'un archiduc. Dans ce système les Turcs conservaient la partie
essentielle de leurs provinces d'Europe, celles que la géographie et
la nature des populations leur ont jusqu'ici assez bien assurées,
c'est-à-dire le sud des Balkans, les deux détroits, Constantinople, et
tout l'empire d'Asie. On ne leur enlevait que les provinces qu'ils ne
pouvaient plus gouverner, la Moldavie, la Valachie, auxquelles il
avait fallu déjà concéder une sorte d'indépendance; la Servie, qui
cherchait alors à s'affranchir par les armes; l'Épire, qui appartenait
à Ali, pacha de Janina, plus qu'à la Porte; la Grèce enfin, qui déjà
se montrait disposée à braver le sabre de ses anciens conquérants
plutôt que de supporter leur joug. La distribution de ces provinces
entre les copartageants était faite d'après la géographie. La France y
gagnait, il est vrai, de superbes positions maritimes. Cependant,
outre l'inconvénient de rapprocher elle-même les Russes de
Constantinople, il y en avait un autre non moins grave, c'était de
donner à la Russie et à l'Autriche des provinces qui devaient leur
rester par la contiguïté du territoire, et d'en prendre pour elle qui
ne pouvaient lui rester que dans l'hypothèse d'une grandeur impossible
à maintenir long-temps. Eussions-nous gardé la partie la plus
essentielle de cette grandeur, le Rhin et les Alpes, et même le revers
des Alpes, c'est-à-dire le Piémont, la Grèce était encore trop loin
pour nous être conservée. Tout cela n'était donc en réalité qu'une
triste concession du côté de l'Orient, pour le triomphe en Occident de
vues grandes, sans doute, mais inopportunes, excessives, devant
ajouter de nouvelles charges à celles qui accablaient déjà l'Empire.

[En marge: Immense bouleversement résultant du second plan.]

Le second plan était une sorte de bouleversement du monde civilisé. L
empire turc devait entièrement disparaître, soit de l'Europe, soit de
l'Asie. Les Russes, d'après ce nouveau plan, passaient les Balkans et
occupaient le versant méridional, c'est-à-dire l'ancienne Thrace
jusqu'aux détroits, obtenaient l'objet de leurs voeux, Constantinople,
et une portion du rivage de l'Asie pour assurer en leurs mains la
possession de ces détroits. L'Autriche, mieux dotée aussi, et employée
à séparer la Russie de la France, obtenait, outre la Bosnie et la
Servie, l'une et l'autre en toute propriété, la Macédoine elle-même
jusqu'à la mer, moins Salonique. La France, conservant son ancien lot,
l'Albanie, la Thessalie jusqu'à Salonique, la Morée, Candie, avait
encore toutes les îles de l'Archipel, Chypre, la Syrie, l'Égypte. Les
Turcs, rejetés au fond de l'Asie-Mineure et sur l'Euphrate, étaient
libres d'y continuer ce culte du Coran, qui leur faisait perdre leur
empire d'Europe et les trois quarts de celui d'Asie.

[En marge: Constantinople reste le point de désaccord entre MM. de
Romanzoff et de Caulaincourt.]

Dans cette chimérique distribution du monde, destinée peut-être à
devenir un jour une réalité, moins ce qui alors était réservé à la
France, il y avait un point cependant sur lequel on ne pouvait se
mettre d'accord, et sur lequel on disputait comme si tous ces projets
avaient dû recevoir une exécution prochaine. Constantinople
intéressait à la fois l'orgueil et l'ambition des Russes, et chez les
nations l'un n'est pas moins ardent que l'autre. Les Russes voulaient
la ville même de Constantinople comme symbole de l'empire d'Orient;
ils voulaient le Bosphore et les Dardanelles comme clefs des mers. M.
de Caulaincourt, partageant les sentiments de Napoléon qui bondissait
d'orgueil et d'effroi quand on lui demandait de céder Constantinople
aux dominateurs du Nord, refusait péremptoirement, et proposait de
faire de Constantinople et des deux détroits une sorte d'État neutre,
une espèce de ville anséatique, telle que Hambourg ou Brême. Puis
enfin, quand le ministre russe insistant demandait surtout la ville de
Constantinople comme s'il n'eût tenu qu'à Sainte-Sophie, M. de
Caulaincourt cédait, sauf la volonté de son maître, mais exigeait les
Dardanelles pour la France, à titre de route de terre pour aller en
Syrie et en Égypte, ce qui eût fait parcourir aux bataillons français
le chemin des anciens croisés. Les Russes, ayant Sainte-Sophie, ne
voulaient pas abandonner aux Français le détroit des Dardanelles,
qu'ils étaient importunés de voir en la possession des Turcs, si
faibles qu'ils fussent. Ils refusaient même Constantinople à ce prix,
et déclaraient, ce qui était vrai, qu'ils préféraient le premier
partage partiel, celui qui laissait aux Turcs le sud des Balkans et
Constantinople. Satisfaits, dans ce cas, d'avoir les vastes plaines du
Danube jusqu'aux Balkans, ils consentaient à ajourner le reste de leur
conquête, et aimaient mieux voir les clefs de la mer Noire dans les
mains des Turcs que de les mettre dans celles des Français.

On avait beau discuter sur ce grave sujet, on ne pouvait pas
s'entendre, et la querelle interminable qui s'élevait, audacieuse et
folle anticipation sur les siècles, révélait l'intérêt vrai de
l'Europe contre la Russie dans la question de Constantinople. L'Empire
français, devenu en ce moment grand comme l'Europe elle-même, en
ressentait tous les intérêts, et ne voulait pas livrer le détroit d'où
les Russes menaceront un jour l'indépendance du continent européen.
C'était bien assez, en leur livrant la Finlande, de leur avoir procuré
le moyen de faire un pas vers le Sund, autre détroit d'où ils ne
seront pas moins menaçants dans l'avenir. Lorsque, en effet, le
colosse russe aura un pied aux Dardanelles, un autre sur le Sund, le
vieux monde sera esclave, la liberté aura fui en Amérique: chimère
aujourd'hui pour les esprits bornés, ces tristes prévisions seront un
jour cruellement réalisées; car l'Europe, maladroitement divisée comme
les villes de la Grèce devant les rois de Macédoine, aura probablement
le même sort.

[En marge: Envoi d'une note contenant les opinions du cabinet russe
sur le partage de l'Empire turc.]

Après avoir long-temps discuté, le ministre russe et l'ambassadeur
français n'avaient fait que mûrir leurs idées, comme ils disaient. Il
n'y avait plus que le rapprochement des deux souverains qui pût
terminer ces gigantesques désaccords. Il fut donc convenu que l'exposé
des deux plans serait adressé à Napoléon, avec prière d'envoyer ses
opinions, et offre d'une entrevue pour les concilier avec celles de
l'empereur Alexandre. On devait adopter pour cette entrevue un lieu
fort voisin de France, tel qu'Erfurt, par exemple. Mais écrire de
pareilles choses coûtait même à ceux qui avaient osé les dire. M. de
Caulaincourt, averti quelquefois par son bon sens de ce qu'elles
avaient de chimérique ou d'effrayant, aima mieux laisser le soin de
les consigner par écrit à M. de Romanzoff. Celui-ci accepta cette
tâche, et présenta une note, minutée tout entière de sa main, que M.
de Caulaincourt devait adresser immédiatement à Napoléon. Cependant
s'il osa l'écrire, il n'osa point la signer. Il la remit lui-même
écrite de sa main, mais non signée, et, pour lui donner pleine
authenticité, l'empereur Alexandre déclara de vive voix à M. de
Caulaincourt que cette note avait sa pleine approbation, et devait
être reçue, quoique dépourvue de signature, comme l'expression
authentique de la pensée du cabinet russe[31].

[Note 31: Nous croyons devoir citer cette pièce elle-même, monument
peut-être le plus curieux de ce temps extraordinaire, copiée
textuellement sur la minute écrite de la main de M. de Romanzoff,
envoyée à Napoléon, et contenue aujourd'hui dans le dépôt du Louvre.
Nous avons tenu la pièce originale, et nous affirmons la rigoureuse
exactitude de la citation qui suit:

«Puisque S. M. l'Empereur des Français et Roi d'Italie, etc., vient de
juger que, pour arriver à la paix générale et affermir la tranquillité
de l'Europe, il y fallait affaiblir l'empire ottoman par le
démembrement de ses provinces, l'empereur Alexandre, fidèle à ses
engagements et à son amitié, est prêt à y concourir.

»La première pensée qui a dû se présenter à l'empereur de toutes les
Russies, qui aime à se retracer le souvenir de Tilsit, lorsque cette
ouverture lui a été faite, c'est que l'Empereur, son allié, voulait
porter tout de suite à exécution ce dont les deux monarques étaient
convenus dans le traité d'alliance relativement aux Turcs, et qu'il y
ajoutait la proposition d'une expédition dans l'Inde.

»L'on était convenu à Tilsit que la puissance ottomane devait être
rejetée en Asie, ne conservant en Europe que la ville de
Constantinople et la Romélie.

»L'on en avait alors tiré cette conséquence, que l'Empereur des
Français acquerrait l'Albanie, la Morée et l'île de Candie.

»L'on avait dès lors adjugé la Valachie, la Moldavie à la Russie,
donnant à cet empire le Danube pour limite, ce qui comprend la
Bessarabie, qui, en effet, est une lisière au bord de la mer, et que
communément l'on considère comme faisant partie de la Moldavie; si
l'on ajoute à cette part la Bulgarie, l'empereur est prêt à concourir
à l'expédition de l'Inde, dont il n'avait pas été question alors,
pourvu que cette expédition dans l'Inde se fasse comme l'empereur
Napoléon vient de la tracer lui-même, à travers l'Asie-Mineure.

»L'empereur Alexandre applaudit à l'idée de faire intervenir dans
l'expédition de l'Inde un corps de troupes autrichiennes, et, puisque
l'empereur, son allié, paraît le désirer peu nombreux, il juge que ce
concours trouverait une compensation suffisante si l'on adjugeait à
l'Autriche la Croatie turque et la Bosnie, à moins que l'Empereur des
Français ne trouvât sa convenance à en retenir une partie. L'on peut
outre cela offrir à l'Autriche un intérêt moins direct, mais
très-considérable, en réglant ainsi qu'il suit le sort de la Servie,
qui est sans contredit une des belles provinces de l'empire ottoman.

»Les Serviens sont un peuple belliqueux, et cette qualité, qui
commande toujours l'estime, doit inspirer le désir de bien arrêter
leur destinée.

»Les Serviens, pleins du sentiment d'une juste vengeance contre les
Turcs, ont secoué le joug de leurs oppresseurs avec hardiesse, et
sont, dit-on, résolus de ne le reprendre jamais. Il paraît donc
nécessaire, pour consolider la paix, de songer à les rendre
indépendants des Turcs.

»La paix de Tilsit ne prononce rien à leur égard: leur propre voeu,
exprimé vivement et plus d'une fois, les a portés à prier l'empereur
Alexandre de les admettre au nombre de ses sujets; ce dévouement pour
sa personne lui fait désirer qu'ils vivent heureux et satisfaits, sans
vouloir étendre sur eux sa domination: Sa Majesté ne cherche pas des
acquisitions qui pourraient entraver la paix; elle fait avec plaisir
ce sacrifice et tous ceux qui peuvent conduire à la rendre prompte et
solide. Elle propose par conséquent d'ériger la Servie en royaume
indépendant, de donner cette couronne à l'un des archiducs qui ne fût
pas chef de quelque branche souveraine et qui fût assez éloigné de la
succession au trône d'Autriche: dans ce cas-ci, l'on stipulerait même
que jamais ce royaume ne pourrait être réuni à la masse des États de
cette maison.

»Toute cette supposition de démembrement des provinces turques, telle
qu'elle est énumérée ci-dessus, étant calquée d'après les engagements
de Tilsit, n'a paru offrir aucune difficulté aux deux personnes que
les deux empereurs ont chargées de discuter entre elles quels étaient
les moyens d'arriver aux fins que se proposent Leurs Majestés
Impériales.

»L'empereur de Russie est prêt à prendre part à un traité entre les
trois empereurs, qui fixerait les conditions ci-dessus énoncées; mais,
d'un autre côté, ayant jugé que la lettre qu'il venait de recevoir de
la part de l'Empereur des Français semblait indiquer la résolution
d'un beaucoup plus vaste démembrement de l'empire ottoman que celui
qui avait été projeté entre eux à Tilsit, ce monarque, afin d'aller
au-devant de ce qui pourrait convenir aux intérêts des trois cours
impériales, et surtout afin de donner à l'Empereur, son allié, toutes
les preuves d'amitié et de déférence qui dépendent de lui, a annoncé
que, sans avoir besoin d'un plus grand affaiblissement de la Porte
ottomane, il y concourrait volontiers.

»Il a posé pour principe de son intérêt en ce plus grand partage, que
sa part d'augmentation d'acquisition serait modérée en étendue ou
extension, et qu'il consentait à ce que la part de son allié surtout
fût tracée sur une bien plus grande proportion. Sa Majesté a ajouté
qu'à côté de ce principe de modération elle en plaçait un de sagesse,
qui consistait à ce qu'elle ne se trouvât pas, par ce nouveau plan de
partage, moins bien placée qu'elle ne l'était aujourd'hui pour ses
relations de limites et commerciales.

»Partant de ces deux principes, l'empereur Alexandre verrait
non-seulement sans jalousie, mais même avec plaisir, que l'empereur
Napoléon acquière et réunisse à ses États, outre ce qui a été
mentionné ci-dessus, toutes les îles de l'Archipel, Chypre, Rhodes, et
même ce qui restera des Échelles du Levant, la Syrie et l'Égypte.

»Dans le cas de ce plus vaste partage, l'empereur Alexandre changerait
sa précédente opinion sur le sort de la Servie; il désirerait,
cherchant à faire une part honorable et très-avantageuse à la maison
d'Autriche, que la Servie fût incorporée à la masse des États
autrichiens, et que l'on y ajoutât la Macédoine, à l'exception de la
partie de la Macédoine que la France pourrait désirer pour fortifier
sa frontière d'Albanie, de manière à ce que la France puisse obtenir
Salonique; cette ligne de la frontière autrichienne pourrait se tirer
de Scopia sur Orphano, et ferait aboutir la puissance de la maison
d'Autriche jusqu'à la mer.

»La Croatie pourrait appartenir à la France ou à l'Autriche, au gré de
l'empereur Napoléon.

»L'empereur Alexandre ne dissimule pas à son allié que, trouvant une
satisfaction particulière à tout ce qui a été dit à Tilsit, il place,
d'après le conseil de l'Empereur son ami, ces possessions de la maison
d'Autriche entre les leurs, afin d'éviter le point de contact toujours
si propre à refroidir l'amitié.

»La part de la Russie en ce nouvel et vaste partage eût été d'ajouter,
à ce qui lui avait été adjugé dans le projet précédent, la possession
de la ville de Constantinople avec un rayon de quelques lieues en
Asie, et en Europe une partie de la Romélie, de manière que la
frontière de la Russie, du côté des nouvelles possessions de
l'Autriche, partît de la Bulgarie et suivît la frontière de la Servie
jusque un peu au delà de Solismick et de la chaîne de montagnes qui se
dirige depuis Solismick jusqu'à Trayonopol y compris, et puis la
rivière Moriza jusqu'à la mer.

»Dans la conversation qui a eu lieu sur ce second plan de partage, il
y a eu cette différence d'opinion, que l'une des deux personnes
supposait que si la Russie possédait Constantinople, la France devait
posséder les Dardanelles ou au moins s'approprier celle qui était sur
la côte d'Asie: cette assertion a été combattue de l'autre part, par
l'immense disproportion que l'on venait de proposer dans les parts de
ce nouvel et plus grand partage, et que l'occupation même du fort qui
se trouvait sur la rive d'Asie détruisait tout à fait le principe de
l'empereur de Russie de ne pas se retrouver plus mal placé qu'il ne
l'était maintenant relativement à ses relations géographiques et
commerciales.

»L'empereur Alexandre, mû par le sentiment de son extrême amitié pour
l'empereur Napoléon, a déclaré pour lever la difficulté: 1º qu'il
conviendrait d'une route militaire pour la France qui, traversant les
nouvelles possessions de l'Autriche et de la Russie, lui ouvrirait une
route continentale vers les Échelles et la Syrie; 2º que si l'empereur
Napoléon désirait posséder Smyrne ou tel autre point sur la côte de
Natolie, depuis le point de cette côte qui est vis-à-vis de Mytilène
jusqu'à celui qui se trouve placé vis-à-vis de Rhodes, et y envoyait
des troupes pour les conquérir, l'empereur Alexandre est prêt à
l'assister dans cette entreprise, en joignant à cet effet un corps de
ses troupes aux troupes françaises; 3º que si Smyrne ou telle autre
possession de la côte de Natolie, tels qu'ils viennent d'être
indiqués, ayant passé sous la domination française, venait ensuite à
être attaqué, non-seulement par les Turcs, mais même par les Anglais
en haine de ce traité, S. M. l'empereur de Russie se portera en ce cas
au secours de son allié toutes les fois qu'il en sera requis.

»4º Sa Majesté pense que la maison d'Autriche pourrait sur le même
pied assister la France en la prise de possession de Salonique, et se
porter au secours de cette échelle toutes les fois qu'elle en sera
requise.

»5º L'empereur de Russie déclare qu'il ne désire pas acquérir la rive
méridionale de la mer Noire qui est en Asie, quoique dans la
discussion il avait été pensé qu'elle pouvait être de sa convenance.

»6º L'empereur de Russie a déclaré que, quels que fussent les succès
de ses troupes dans l'Inde, il ne prétendait pas y rien posséder, et
consentait volontiers à ce que la France fit pour elle toutes les
acquisitions territoriales dans l'Inde qu'elle jugerait à propos;
qu'elle était également la maîtresse de céder une partie des conquêtes
qu'elle y ferait à ses alliés.

»Si les deux alliés conviennent entre eux d'une manière précise qu'ils
adoptent l'un ou l'autre de ces deux projets de partage, S. M.
l'empereur Alexandre trouvera un plaisir extrême à se rendre à
l'entrevue personnelle qui lui a été proposée et qui peut-être
pourrait avoir lieu à Erfurt. Il suppose qu'il serait avantageux que
les bases des engagements que l'on y doit prendre soient d'avance
fixées avec une sorte de précision, afin que les deux empereurs
n'aient à ajouter à l'extrême satisfaction de se voir que celle de
pouvoir signer sans retard le destin de cette partie du globe, et
nécessiter par là, comme ils se le proposent, l'Angleterre à désirer
la paix dont elle s'éloigne aujourd'hui à dessein et avec tant de
jactance.»]

[En marge: Napoléon presse les Russes d'envahir la Finlande.]

Cependant ce n'était pas tout que de discuter éventuellement des
projets de partage de l'empire turc. Napoléon pensait qu'il fallait
quelque chose de plus positif pour satisfaire les Russes, quelque
chose qui, en lui imposant un sacrifice moindre, les toucherait
profondément, lorsque des paroles on passerait aux faits, c'était la
conquête de la Finlande. Il avait ordonné à M. de Caulaincourt de
presser vivement l'expédition contre la Suède, par le motif que nous
venons de dire, et aussi parce qu'il désirait compromettre
irrévocablement la Russie dans son système. Une fois engagée contre
les Suédois, elle ne pouvait manquer de l'être contre les Anglais, et
d'en venir à leur égard d'une simple déclaration d'hostilités à des
hostilités réelles. Mais, chose singulière, il en coûtait aux Russes
d'entreprendre la conquête de la Finlande, la plus utile pourtant de
toutes celles qu'ils méditaient, et il leur semblait que c'était assez
d'en avoir obtenu l'autorisation, sans se hâter de l'exécuter. C'est
avec regret qu'ils détournaient une partie de leurs forces, soit de
l'Orient, soit des provinces polonaises, fort agitées en ce moment.
Néanmoins, poussés continuellement par M. de Caulaincourt, ils
finirent par envahir la Finlande dans le courant de février, à
l'époque même où se discutait le plan de partage que nous avons
rapporté.

[En marge: Expédition de Finlande.]

[En marge: Plan mal conçu des Russes.]

[En marge: Première occupation de la Finlande.]

Malgré tous ses efforts, l'empereur Alexandre n'avait pas pu réunir
plus de 25 mille hommes sur la frontière de Finlande. Il en avait
confié le commandement au général Buxhoewden, le même qui avait
signalé son impéritie à Austerlitz, et qui la signala mieux encore
dans la guerre contre la Suède. On lui avait donné d'excellentes
troupes, de bons lieutenants, notamment l'héroïque et infatigable
Bagration, qui, une guerre finie, en voulait commencer une autre.
Napoléon les avait fort pressés d'agir pendant les gelées, afin qu'ils
pussent traverser sans peine les eaux qui couvrent la Finlande, pays
semé de lacs, de forêts, de roches granitiques tombées sur cette terre
comme des aérolithes. Un brave officier suédois, le général
Klingsporr, avec 15 mille hommes de troupes régulières, solides comme
les troupes suédoises, et 4 ou 5 mille hommes de milice, défendait la
contrée. Si le gouvernement suédois, moins insensible à tous les avis
qu'il avait reçus, avait pris ses précautions, et dirigé toutes ses
forces sur ce point, au lieu de menacer les Danois de tentatives
ridicules, il aurait pu disputer avantageusement cette précieuse
province. Mais il y avait laissé trop peu de troupes, et des troupes
trop peu préparées pour opposer une résistance efficace. De leur côté
les Russes attaquèrent d'après un plan fort mal conçu, et qui
attestait la profonde incapacité de leur général en chef. La Finlande,
de Viborg à Abo, d'Abo à Uléaborg, forme un triangle, dont deux côtés
sont baignés par les golfes de Finlande et de Bothnie, tandis que le
troisième est bordé par la frontière russe. Le bon sens indiquait
qu'il fallait opérer par le côté du triangle qui longeait la frontière
russe, c'est-à-dire par le Savolax, parce que c'était la ligne la plus
courte et la moins défendue. Les Suédois en effet occupaient les deux
côtés qui forment le littoral des golfes de Finlande et de Bothnie;
ils étaient répandus dans les ports, peuplés en général par des
Suédois, anciens colons de la Finlande. Si, au lieu de parcourir pour
les leur disputer les deux côtés maritimes du triangle, les Russes
avaient suivi avec une colonne de quinze mille hommes le côté qui
borde leur frontière de Viborg à Uléaborg, n'envoyant le long du
littoral qu'une colonne de dix mille hommes, pour l'occuper à mesure
que les Suédois l'évacueraient, et pour bloquer aussi les places, ils
seraient arrivés avant les Suédois à Uléaborg, et auraient pris
non-seulement la Finlande, mais le général Klingsporr avec la petite
armée chargée de la défense du pays. Ils n'en firent rien,
s'avancèrent le long du littoral en trois colonnes, commandées par les
généraux Gortchakoff, Toutchkoff et Bagration, chassant devant eux les
Suédois, qui se défendaient aussi vigoureusement qu'ils étaient
attaqués, dans une suite de combats partiels. La colonne de gauche
parvenue à Svéaborg, tandis que les deux autres marchaient sur
Tavastéhus, entreprit le blocus de cette grande forteresse maritime,
qui consistait en plusieurs îles fortifiées, et qui était défendue
par le vieil amiral Cronstedt avec 7 mille hommes. Les colonnes du
centre et de droite s'avancèrent de Tavastéhus jusqu'à Abo, après
avoir parcouru le côté du triangle finlandais qui borde le golfe de
Finlande. Le général Bagration fut laissé à Abo, et le général
Toutchkoff fut ensuite acheminé sur le côté qui borde le golfe de
Bothnie, montant droit au nord jusqu'à Uléaborg. Une faible colonne
avait été dirigée sur la ligne essentielle, celle de Viborg à
Uléaborg. Aussi les Russes ne firent-ils que pousser devant eux
l'ennemi, lui enlevant à peine quelques prisonniers, et amenant
eux-mêmes la concentration des Suédois, qui auraient pu, en se jetant
en masse sur la véritable ligne d'opération, d'Uléaborg à Viborg, par
le Savolax, leur faire expier une aussi fausse manière d'opérer. Il y
eut néanmoins de brillants combats de détail, qui prouvaient la
bravoure des troupes des deux nations, l'expérience acquise par les
officiers russes dans leurs guerres contre nous, mais l'ignorance de
leur état-major dans tout ce qui concernait la conduite générale des
opérations. Ce n'est pas ainsi que les généraux français élevés à
l'école de Napoléon auraient agi sur un pareil théâtre de guerre. Les
Russes ayant envahi, mais non conquis le pays, entreprirent le siége
des places du littoral, entre autres celui de Svéaborg, que la gelée
devait singulièrement faciliter.

[En marge: La réunion de la Finlande à la Russie prononcée en vertu
d'une déclaration impériale.]

Un mois à peu près avait suffi à cette marche militaire, qui n'était
que le début de la guerre de Finlande, mois employé par le cabinet
russe à la discussion du partage de l'Orient. En apprenant l'invasion
de ses États, le roi de Suède, pour se venger apparemment de la
surprise que lui faisait son beau-frère, se permit un acte qui n'était
plus guère d'usage, même en Turquie: il fit arrêter l'ambassadeur de
Russie, M. d'Alopeus, au lieu de se borner à le renvoyer, ce qui
excita une indignation générale dans tout le corps diplomatique
résidant à Stockholm. Alexandre répondit avec la dignité convenable à
cette étrange conduite; il laissa partir avec des égards infinis M. de
Steding, ambassadeur de Suède à Saint-Pétersbourg, vieillard respecté
de tout le monde; mais il se vengea autrement, et plus habilement. Il
profita de l'occasion, et prononça la réunion de la Finlande à
l'empire russe. Cette conquête a été l'unique résultat des grands
projets de Tilsit, mais seule elle suffit pour justifier la politique
que suivait en ce moment l'empereur Alexandre, et elle est la preuve
que la Russie ne peut conquérir qu'avec la complicité de la France.

[En marge: Satisfaction produite à Saint-Pétersbourg par la réunion de
la Finlande à l'Empire.]

Malgré le dédain que les Russes avaient affecté pour la conquête de la
Finlande, le fait lui-même, qui semblait consommé quoiqu'il restât
encore bien du sang à verser, le fait toucha vivement les esprits à
Saint-Pétersbourg. On remarqua que, n'ayant essuyé que des défaites au
service de l'Angleterre, on venait, après quelques mois seulement
d'amitié avec la France, d'acquérir une importante province, peu
cultivée et mal peuplée, il est vrai, en quoi elle ressemblait assez
au reste de l'empire, mais admirablement située comme frontière de
terre et de mer, et on commença à espérer que la politique de
l'alliance française pourrait être aussi féconde qu'on se l'était
promis. L'empereur et son ministre étaient rayonnants. Leurs censeurs
ordinaires, MM. de Czartoryski, de Nowolsiltzoff, étaient moins
dédaigneux et moins amers dans leurs critiques. La société de
Saint-Pétersbourg elle-même marquait son contentement à M. de
Caulaincourt par des égards tout nouveaux, adressés non-seulement à sa
personne que l'estime publique environnait, mais aussi à son
gouvernement dont on commençait à être satisfait.

L'empereur et M. de Romanzoff, qui venaient d'apprendre l'invasion de
l'Étrurie et du Portugal, les mouvements de troupes vers Rome et vers
Madrid, et qui ne pouvaient pas douter que ces mouvements n'eussent un
motif fort sérieux, n'en parlèrent qu'avec une singulière légèreté,
sans apparence de préoccupation, et comme des gens qui livraient le
faible pour qu'on leur permît de l'opprimer à leur tour. Cependant,
bien qu'ils éprouvassent une véritable satisfaction, ils insistèrent
beaucoup auprès de M. de Caulaincourt pour avoir une prompte réponse
aux diverses propositions de partage, et l'indication d'un rendez-vous
très-prochain, pour se mettre définitivement d'accord. Le printemps
n'était pas loin, car on touchait à la fin de février, et il fallait,
disaient-ils, pour l'ouverture de la navigation, quelque chose
d'éclatant qui fît oublier toutes les disgrâces de cette année.
L'ouverture de la navigation dans les mers septentrionales est une
époque de contentement; car la lumière reparaît, la chaleur revient,
le commerce apporte ses trésors. Les denrées du Nord s'échangent
contre les produits de l'Europe civilisée ou contre de l'argent. Mais
cette année le pavillon anglais, instrument ordinaire de ces échanges,
n'allait point paraître, ou, s'il paraissait, devait flotter sur les
mâts de bâtiments de guerre. La marine anglaise au lieu d'apporter des
trésors ne devait montrer que la pointe de ses canons. Il fallait à ce
spectacle attristant opposer une grande joie nationale, inspirée par
des intérêts d'un autre genre, les intérêts de l'ambition russe.

M. de Caulaincourt, qui rendait exactement à son maître les pensées de
cette cour ambitieuse, avait tout mandé à Napoléon avec sa véracité
ordinaire. Mais en exposant les voeux de la Russie il donnait la
certitude que pour le présent elle était pleinement satisfaite, et que
pour le reste on pouvait la faire vivre quelque temps d'espérance.

[En marge: Intention de Napoléon en mettant en discussion le partage
de l'Empire turc.]

Napoléon, averti successivement de cette situation à la fin de
février et au commencement de mars, avait bien prévu tout ce que sa
lettre produirait à Saint-Pétersbourg d'émotions, de projets plus ou
moins chimériques, d'espérances plus ou moins exagérées; mais il
s'était dit qu'il y avait dans l'invasion immédiate de la Finlande, et
dans l'acceptation d'une discussion ouverte sur le partage de l'empire
turc, de quoi alimenter plusieurs mois l'imagination de la nation
russe et de son souverain, et qu'il pourrait dans cet intervalle
donner cours à ses projets sur l'Occident. Il n'est pas vrai, comme on
serait disposé à le croire d'après ce qui précède, qu'il trompât
entièrement la Russie, et qu'au fond il ne voulût à aucun prix lui
accorder une concession en Orient. Il savait qu'en abandonnant la
Moldavie et la Valachie, et même la Moldavie seulement, il satisferait
le czar, et acquitterait sa dette envers l'ambition russe, quoi que se
permît en Occident l'ambition française. Il avait donc cette ressource
dans tous les cas pour réaliser les espérances qu'il avait fait
concevoir à l'empereur Alexandre. Mais s'il allait plus loin, et s'il
n'était pas fâché d'occuper de la sorte l'imagination si vive de son
nouvel allié, c'est que de son côté sa propre imagination plongeait
dans cet avenir plus profondément que celle de ses contemporains. Les
Turcs, depuis la chute de Selim, paraissant arrivés au terme de leur
existence, Napoléon se demandait s'il ne fallait pas en finir de cette
ruine toujours menaçante, et poussé par sa lutte maritime avec les
Anglais, il se demandait encore si ce n'était pas le cas de s'emparer
de tous les rivages de la Méditerranée, et de se servir du dévouement
momentané qu'il inspirerait à la Russie pour diriger une armée sur
l'Inde, à travers le continent partagé de l'Asie. Bien que chimériques
aux yeux d'une génération ramenée, comme la nôtre, à de fort médiocres
proportions, il ne faut pas juger ces projets de notre point de vue
présent. Il faut songer que l'homme qui concevait ces rêves pouvait à
volonté faire et défaire des rois, prononcer d'un mot sur les grandes
monarchies de l'Europe; et, bien qu'à notre avis il s'abusât, il ne
faudrait pas croire qu'on mesure exactement l'étendue de son erreur,
en la mesurant d'après nos idées actuelles; car, en jugeant ainsi,
notre petitesse se tromperait autant que s'était trompée sa grandeur.
Parvenu au faîte de la toute-puissance, livré à une fermentation
d'idées continuelle, il estimait que toutes ces questions devaient
être examinées; et, bien qu'il en redoutât la solution autant que son
allié la désirait, il ne le trompait point en les mettant en
discussion, car dans l'immensité de ses vues il était quelquefois tout
disposé à les résoudre.

[En marge: Napoléon, croyant avoir assez fait pour occuper l'empereur
Alexandre, songe à résoudre définitivement la question d'Espagne.]

Quoi qu'il en soit, Napoléon ayant poussé l'empereur Alexandre sur la
Finlande, lui ayant donné à discuter le partage de l'empire turc, se
dit qu'il avait plusieurs mois devant lui, et il se décida à mettre
enfin à exécution le plan auquel il s'était arrêté relativement à
l'Espagne.

On a déjà vu quel était ce plan. Il consistait à augmenter
progressivement la terreur de la cour d'Espagne, jusqu'à la disposer à
fuir, comme avait fait la maison de Bragance. Pour cela il employa
les moyens les plus astucieux, et fit en cette circonstance un emploi
de son génie qu'on ne saurait trop regretter. Toutes les troupes
étaient prêtes. Le général Dupont avec vingt-cinq mille hommes était
sur la route de Valladolid, une division sur Ségovie prenant la
direction de Madrid. Le maréchal Moncey avec trente mille était entre
Burgos et Aranda, route directe de Madrid. Le général Duhesme avec
sept ou huit mille hommes, presque tous Italiens, marchait sur
Barcelone. Cinq mille Français venant du Piémont et de la Provence
étaient en route pour le joindre. Une division de trois mille hommes
s'acheminait par Saint-Jean-Pied-de-Port sur Pampelune. Une seconde,
composée des quatrièmes bataillons des cinq légions de réserve, allait
renforcer la première. Une réserve d'infanterie s'organisait à
Orléans, une de cavalerie à Poitiers. C'étaient quatre-vingt mille
hommes environ, tous jeunes soldats, n'ayant jamais vu le feu, mais
bien commandés, et pleins de l'esprit militaire qui à cette époque
animait nos armées.

[En marge: Murat chargé du commandement général des troupes françaises
en Espagne.]

[En marge: Instructions données à Murat pour le règlement de sa
conduite en Espagne.]

Il fallait donner un chef à ces forces. Napoléon en choisit un fort
indiscret pour une mission politique aussi importante, mais il le
plaça dans une situation à lui rendre toute indiscrétion impossible.
Ce chef était Murat, toujours mécontent de n'être que grand-duc,
impatient de devenir roi n'importe où, ayant pris part aux guerres
d'Italie, d'Autriche, de Prusse, de Pologne, et contribué à élever des
trônes à Naples, à Florence, à Milan, à La Haye, à Cassel, à Varsovie,
sans gagner l'un de ces trônes pour lui, inconsolable surtout de
n'avoir pas obtenu celui de Pologne, et avide de toute guerre qui lui
offrirait de nouvelles chances de régner. La Péninsule, où vaquait en
ce moment le trône de Portugal, où chancelait celui d'Espagne, était
pour lui le pays des rêves, comme autrefois le Mexique ou le Pérou
pour les aventuriers espagnols. Tout bon et généreux qu'était Murat,
s'il fallait hâter la chute du malheureux Charles IV par quelque moyen
détourné et peu avouable, il était, dans son ardeur de régner, homme à
s'y prêter. Il n'y avait même à craindre de sa part que trop de zèle.
Cependant, plus intelligent, plus spirituel qu'on ne l'a jugé en
général (les circonstances qui vont suivre en fourniront la preuve),
il était capable, dans un grand intérêt d'ambition, d'être même
discret et réservé. Il avait à toutes fins, comme on a vu plus haut,
noué des relations particulières avec Emmanuel Godoy, relations
recherchées par celui-ci avec un égal empressement, l'un croyant que
l'autre l'aiderait à atteindre l'objet de ses désirs, et s'abusant
tous deux, car Godoy n'était pas plus en état de donner un roi aux
Espagnols que Murat une pensée à Napoléon. C'était donc convier Murat
à une fête que de l'envoyer en Espagne. Mais Napoléon voulant effrayer
la maison régnante par l'envoi de troupes nombreuses, combiné avec un
silence absolu sur ses intentions, se servit de son beau-frère
conformément au plan qu'il avait adopté. Il l'avait eu à ses côtés
soit en Italie, soit à Paris, sans lui dire un seul mot de ses projets
sur l'Espagne, dans le moment même où il y pensait le plus. Le 20
février, l'ayant vu dans la journée, sans lui adresser une parole
relative à la mission qu'il lui destinait, il chargea le ministre de
la guerre de le faire partir dans la nuit pour Bayonne, afin d'y
prendre le commandement des troupes entrant en Espagne. Murat devait y
être le 26, et y trouver ses instructions. Ces instructions étaient
les suivantes: Prendre le commandement général des corps de la Gironde
et de l'Océan, de la division des Pyrénées-Orientales, de la division
des Pyrénées-Occidentales, et de toutes les troupes qui pénétreraient
plus tard en Espagne; être rendu dans les premiers jours de mars à
Burgos, où allaient se trouver les détachements de la garde impériale;
placer son quartier-général au milieu du corps du maréchal Moncey,
c'est-à-dire à Burgos même; s'avancer avec ce corps sur la route de
Madrid par Aranda et Somosierra, y diriger celui du général Dupont par
Ségovie et l'Escurial; être maître vers le 15 mars des deux passages
du Guadarrama; réunir six cent mille rations de biscuit déjà
fabriquées à Bayonne, de manière que les troupes eussent des vivres
pour quinze jours en cas de marche forcée; attendre pour tout
mouvement ultérieur les ordres de Paris; occuper sur-le-champ la
citadelle de Pampelune, les forts de Barcelone, la place de
Saint-Sébastien; donner aux commandants espagnols, pour raison de
cette occupation, la règle ordinaire à la guerre d'assurer ses
derrières quand on marche en avant, même en pays ami; tenir toutes les
troupes bien ensemble, comme on avait l'habitude de le faire en
approchant de l'ennemi; veiller à ce que la solde fût toujours au
courant, pour que les soldats ayant de l'argent ne fussent pas tentés
de consommer sans payer, (et comme il y avait lieu de se défier des
Napolitains entrant en Catalogne) faire fusiller le premier Italien
qui pillerait; ne pas rechercher, ne pas accepter de communication
avec la cour d'Espagne, sans en avoir l'ordre formel; ne répondre à
aucune lettre du prince de la Paix; dire, si on était interrogé de
manière à ne pouvoir se taire, que les troupes françaises entraient en
Espagne pour un but connu de Napoléon seul, but certainement
avantageux à la cause de l'Espagne et de la France; prononcer
vaguement les mots de Cadix, de Gibraltar, sans rien alléguer de
positif; annoncer particulièrement aux provinces basques que, quoi
qu'il pût arriver, leurs priviléges seraient respectés; publier, quand
on serait à Burgos, un ordre du jour, pour recommander aux troupes la
discipline la plus rigoureuse, les relations les plus fraternelles
avec le généreux peuple espagnol, ami et allié du peuple français; ne
jamais mêler à toutes ces protestations d'amitié d'autre nom que celui
du peuple espagnol, et ne jamais parler ni du roi Charles IV, ni de
son gouvernement, sous quelque forme que ce fût.

Tel est le résumé des instructions adressées à Murat le 20 février,
confirmées et développées les jours suivants, dans des ordres
postérieurs. Le général Belliard fut placé auprès de lui comme chef
d'état-major, le général Grouchy comme commandant de sa cavalerie. Le
général Lariboissière fut chargé de diriger l'artillerie de l'armée.
Celui-ci devait acheminer sur Bayonne, de tous les dépôts d'artillerie
situés dans l'Ouest et le Midi, des munitions considérables, et
notamment des outils, des artifices capables de faire sauter la porte
d'une ville ou d'un château-fort. Les transports se faisant à dos de
mulets en Espagne, ordre fut sur-le-champ expédié à Bayonne d'en
acheter cinq cents des meilleurs et des plus beaux. Le ministre du
trésor public, M. Mollien, fut invité à diriger plusieurs millions de
numéraire, dont deux en or, sur Bayonne, pour suffire à toutes les
dépenses de l'armée, et les acquitter argent comptant. Il devait
dresser en outre un tarif équitable présentant la valeur comparative
des monnaies françaises et espagnoles, qu'on publierait dans toutes
les villes d'Espagne où l'on passerait, afin d'éviter les collisions
entre les soldats et les habitants.

[En marge: Instructions au général Junot pour faire concourir l'armée
de Portugal aux événements qui se préparaient en Espagne.]

À ces instructions données pour les corps entrant en Espagne en furent
ajoutées d'autres pour l'armée de Portugal. Napoléon voulait ne rien
coûter à l'Espagne dans une entreprise qui allait lui coûter sa
dynastie. Mais il ne se faisait pas les mêmes scrupules à l'égard du
Portugal, qu'il était autorisé à traiter en pays conquis et allié de
l'Angleterre. Calculant la richesse de ce pays, plutôt d'après celle
des colonies que d'après celle de la métropole, il prescrivit à Junot
d'y frapper une contribution de cent millions. Il lui recommanda la
sévérité la plus extrême pour toute tentative d'insurrection, en lui
rappelant comme exemple à suivre la manière terrible dont il avait
réprimé le Caire en Égypte, Pavie et Vérone en Italie. Il lui ordonna
de dissoudre l'armée portugaise, et d'envoyer en France tout ce qui ne
pourrait être licencié. Il lui enjoignit expressément d'avoir l'oeil
sur les divisions espagnoles qui avaient concouru à l'invasion du
Portugal, de les attirer le plus loin qu'il pourrait des frontières
d'Espagne, de tenir le gros de ses forces à Lisbonne, et deux petites
divisions françaises, de quatre à cinq mille hommes chacune, l'une à
Almeida pour contenir les troupes espagnoles du général Taranco qui
occupait Oporto, l'autre à Badajoz pour marcher au besoin sur
l'Andalousie; de garder cet ordre absolument secret, et, si on
apprenait qu'une collision eût éclaté entre les Espagnols et les
Français, de répandre parmi les Portugais que le motif de la collision
n'était autre que le Portugal lui-même, dont les Espagnols voulaient
la possession qu'on leur avait refusée.

[En marge: Napoléon fait ses préparatifs pour se rendre lui-même en
Espagne.]

Enfin Napoléon donna des ordres à la garde, car il prévoyait qu'il
serait obligé de se rendre lui-même en Espagne, soit pour diriger la
guerre si elle venait à y éclater, soit pour diriger la politique si
elle réussissait à terminer les événements d'Espagne, comme ceux de
Portugal, par la fuite de la famille royale. Il avait successivement
expédié sur Bayonne les mamelucks, les Polonais, les marins de la
garde, plusieurs détachements de chasseurs et de grenadiers à cheval,
et un régiment de fusiliers, c'est-à-dire trois mille hommes environ.
Il envoya le brave Lepic pour les commander, avec ordre d'être dans
les premiers jours de mars à Burgos, l'infanterie à Burgos même, la
cavalerie sur la route de Bayonne à Burgos.

[En marge: Instructions à M. de Beauharnais calculées de manière à
augmenter l'effroi de la cour de Madrid.]

Ces dispositions militaires ne suffisaient pas pour atteindre
complétement le but que se proposait Napoléon. Tandis que ses troupes
devaient s'avancer mystérieusement sur Madrid, ne disant de paroles
rassurantes que pour le peuple espagnol, et pas une seule pour la
famille régnante, il fit agir sa diplomatie dans le même sens. M. de
Beauharnais demandait sans cesse à Paris des instructions pour une
catastrophe qui semblait imminente. Il sollicitait surtout la
permission d'accorder quelques témoignages d'intérêt à Ferdinand,
toujours convaincu qu'il fallait renverser le favori au profit de ce
prince, et opérer la fusion des deux dynasties par un mariage.
Napoléon, qui était maintenant bien éloigné d'un plan pareil, et qui
se riait souvent de la crédulité de M. de Beauharnais, de sa
gaucherie, de son avarice, de l'importance qu'il aimait à se donner,
et qui le laissait où il était, parce qu'un honnête homme sans esprit
lui convenait mieux qu'un autre pour jouer le personnage ridicule d'un
ambassadeur à qui on laissait tout ignorer, lui fit prescrire de
garder la neutralité la plus absolue entre les factions qui divisaient
l'Espagne, de ne témoigner d'intérêt à aucune d'elles, de répondre
seulement, quand on lui parlerait des dispositions de l'Empereur des
Français, qu'il était mécontent, très-mécontent, sans dire de quoi;
d'ajouter, quand on lui parlerait de la marche des armées françaises,
que Gibraltar, Cadix réclamaient probablement une concentration de
troupes, car les Anglais amenaient beaucoup de forces sur ce point,
mais que le cabinet espagnol était si indiscret qu'on ne pouvait lui
confier le secret d'une seule opération militaire.

[En marge: M. Yzquierdo envoyé à Madrid avec des paroles menaçantes.]

Ces instructions suffisaient pour le rôle qu'avait à jouer M. de
Beauharnais. Mais Napoléon employa un moyen plus sûr pour remplir de
terreur la malheureuse cour d'Espagne. M. Yzquierdo était à Paris,
toujours errant autour des Tuileries, tantôt auprès du grand-maréchal
Duroc, avec lequel il avait négocié le traité de Fontainebleau, tantôt
auprès de M. de Talleyrand, principal entremetteur de toute l'affaire
espagnole. Voyant qu'il lui était impossible d'obtenir la publication
du traité de Fontainebleau, il en avait conclu qu'on voulait à Paris
autre chose, que ce partage du Portugal n'avait été qu'un arrangement
provisoire pour obtenir la cession immédiate de la Toscane, et qu'on
méditait sans doute le renversement de la dynastie elle-même. Avec sa
perspicacité ordinaire, il avait complétement entrevu non pas les
moyens, mais le but auquel tendait Napoléon. Il avait essayé en
circonvenant M. de Talleyrand de découvrir si de larges concessions de
territoire, ou de commerce, ne pourraient pas, accompagnées d'un
mariage, apaiser la colère réelle ou feinte du conquérant. M. de
Talleyrand, qui inclinait vers un projet intermédiaire, avait écouté
M. Yzquierdo, et peut-être autant proposé qu'accueilli les idées dont
cet agent d'Emmanuel Godoy voulait faire l'essai. Ces idées revenaient
précisément au second plan que nous avons déjà fait connaître. Il
s'agissait en effet de marier Ferdinand avec une princesse française,
de prendre pour la France les provinces de l'Èbre, en échange de la
partie du Portugal restée disponible, d'ouvrir aux Français les
colonies espagnoles, de lier les deux couronnes non-seulement par un
mariage, mais par un traité d'alliance offensive et défensive, qui
leur rendrait toute guerre, toute paix communes, et de donner enfin à
Charles IV le titre d'empereur des Amériques. Telles étaient les idées
que M. Yzquierdo mettait en avant, autant pour sonder la cour des
Tuileries que pour arriver à une conclusion. Tout à coup Napoléon
ordonna de le traiter avec la plus extrême dureté, de le renvoyer
comme si on était fatigué de ses tergiversations, comme si on ne
voulait plus rien avoir de commun avec une cour aussi faible, aussi
incapable, aussi peu sincère; en un mot, de le pousser à partir pour
Madrid, afin qu'il y portât la terreur dont on l'aurait rempli. Le
grand-maréchal Duroc eut l'ordre d'écrire à M. Yzquierdo qu'il ferait
bien de retourner immédiatement à Madrid[32], afin de dissiper les
épais nuages qui s'étaient élevés entre les deux cours. On ne disait
pas quels nuages, mais M. Yzquierdo savait à quoi s'en tenir, et il
suffisait de le faire partir pour causer à la cour d'Espagne une
agitation après laquelle elle ne pourrait plus demeurer en place, et
serait amenée à une résolution définitive. M. Yzquierdo quitta Paris
le jour même.

[Note 32: La lettre est au Louvre et porte la date du 24 février.]

[En marge: Dernière lettre de Napoléon à Charles IV.]

Il fallait en même temps répondre à la lettre du 5 février, par
laquelle Charles IV éperdu avait demandé à Napoléon de le rassurer sur
ses intentions, et sur la marche des troupes françaises qui
s'avançaient en ce moment vers Madrid. Dans cette lettre Charles IV
n'avait plus parlé du mariage de son fils avec une nièce de Napoléon,
voyant que celui-ci affectait de ne plus songer à cette proposition.
Comme quelqu'un qui cherche une mauvaise querelle, Napoléon, au lieu
de s'appliquer dans sa réponse à dissiper les alarmes de Charles IV,
sembla se plaindre de ce qu'au sujet du mariage on gardait un silence
dont il avait lui-même donné l'exemple. Cette réponse, datée du 25
février, était fort courte et fort sèche. Il y rappelait que le 18
novembre le roi Charles lui avait demandé une princesse française,
qu'il avait répondu le 10 janvier par un consentement conditionnel;
que le 5 février le roi Charles, lui écrivant de nouveau, ne lui
parlait plus de ce mariage; et il ajoutait que cette dernière
réticence le laissait dans des doutes dont il avait besoin de sortir,
pour régler des objets d'une grande importance.

[En marge: Napoléon fixe à la première moitié de mars le dénoûment de
l'affaire d'Espagne.]

Cette nouvelle lettre, qui n'était qu'un refus de rassurer l'infortuné
Charles IV, et qui, rapprochée des autres circonstances du moment,
devait le remplir d'effroi, fut portée par M. de Tournon, chambellan
de l'Empereur, lequel avait déjà été envoyé à Madrid pour une pareille
mission, et joignait à beaucoup de dévouement beaucoup de sens et
d'amour de la vérité. Il avait pour instruction de bien observer la
marche et la conduite des troupes françaises, les dispositions du
peuple espagnol à leur égard, de bien observer aussi ce qui se passait
à l'Escurial, et de revenir ensuite à Burgos vers le 15 mars, pour y
attendre l'arrivée de Napoléon. Celui-ci en effet avait calculé que
ses ordres, donnés du 20 au 25 février, auraient leurs conséquences en
Espagne dans le milieu de mars, et qu'à cette époque il faudrait qu'il
fût lui-même de sa personne à Burgos, pour y tirer des événements,
toujours féconds en cas imprévus, le résultat qu'il désirait.

[En marge: Inconvénients pour les colonies espagnoles du projet adopté
par Napoléon.]

On avait donc tout lieu de croire que la cour d'Espagne, déjà fort
tentée de suivre l'exemple de la maison de Bragance quand elle verrait
l'armée française s'avancer sur Madrid, M. de Beauharnais ne disant
rien parce qu'il ne savait rien, et M. Yzquierdo disant beaucoup parce
qu'il craignait beaucoup, n'hésiterait plus à s'enfuir vers Cadix. Si
toutefois, malgré les recommandations faites aux troupes françaises de
ménager le peuple espagnol, une collision imprévue survenait, il y
avait là encore une solution. On pourrait se considérer comme trahi
par des alliés chez lesquels on était venu amicalement pour une grande
expédition intéressant l'alliance, et on se vengerait en déposant les
Bourbons d'Espagne, de même qu'on avait déposé ceux de Naples, pour
une trahison vraie ou supposée. Napoléon, agissant ainsi en conquérant
qui s'inquiète peu des moyens pourvu qu'il atteigne son but, comptant
sur de grands résultats, tels que la régénération de l'Espagne, le
rétablissement des alliances naturelles de la France, pour s'excuser
aux yeux de la postérité de la sombre machination qu'il se permettait
envers une cour amie, Napoléon croyait enfin avoir trouvé la véritable
manière de renverser les Bourbons sans y employer les atroces
violences que, dans des siècles moins humains que le nôtre, les
conquérants n'ont jamais hésité à commettre. Il pensait qu'en
imprimant une légère secousse au trône d'Espagne sans en précipiter
violemment Charles IV, on amènerait ce faible prince, sa criminelle
épouse, son lâche favori, à l'abandonner afin d'aller en chercher un
autre en Amérique. Mais ce plan, imaginé pour ne pas trop révolter
l'Europe et la France, donnait lieu à une objection qui avait
long-temps fait hésiter Napoléon à l'adopter. En poussant la maison
régnante à s'enfuir, comme celle de Portugal, dans le Nouveau-Monde,
on amenait inévitablement pour l'Espagne la perte de ses colonies,
ainsi que cela était arrivé pour le Portugal. Les Bragance au Brésil,
les Bourbons au Mexique, au Pérou, sur les bords de la Plata, allaient
fonder des empires, ennemis de leurs métropoles usurpées, amis des
Anglais, qui pour long-temps trouveraient dans l'approvisionnement de
ces colonies de quoi se dédommager de la clôture du continent. Sans
doute, en perçant dans un avenir éloigné, on pouvait voir dans ces
colonies affranchies des nations nouvelles, offrant à leurs anciennes
métropoles plus de moyens d'échange, plus d'occasions de gain, ainsi
que cela se passait déjà entre l'Angleterre et les États-Unis. Mais
l'Espagne, le Portugal n'étaient pas l'industrieuse Angleterre, les
Américains du Sud n'étaient pas les Américains du Nord; et tout ce
qu'on pouvait prévoir pour de longues années, c'était la perte des
colonies espagnoles, et leur exploitation au profit du commerce
britannique. Il y avait donc à la fuite de Charles IV en Amérique,
avec une grande commodité quant à l'usurpation du trône, de grands et
sérieux inconvénients quant au sort futur des colonies espagnoles. Ce
devait être pour les Espagnols eux-mêmes un grave sujet de douleur,
dès lors de mécontentement et de révolte, et, pour notre commerce, un
dommage proportionné au bénéfice qu'allait faire le commerce de
l'ennemi.

[En marge: Moyen imaginé par Napoléon pour corriger l'inconvénient de
son plan.]

[En marge: Ordre à l'amiral Rosily d'arrêter la famille d'Espagne à
Cadix, si elle voulait fuir en Amérique.]

Napoléon, fort instruit de ces intérêts compliqués, imagina une
nouvelle combinaison beaucoup plus astucieuse que toutes celles dont
nous venons de parler, et ayant pour but de corriger le seul
inconvénient du plan qu'il avait définitivement adopté. Il y avait à
Cadix, une belle division française, capable d'en dominer le port et
la rade. Il résolut de l'employer à retenir les Bourbons au moment où
ils chercheraient à s'embarquer, et après les avoir poussés par la
peur d'Aranjuez à Cadix, de les arrêter par la force à Cadix même,
avant qu'ils eussent pris sous l'escorte des Anglais la route de la
Vera-Cruz. En conséquence, à la date du 21 février, il expédia pour
l'amiral Rosily une dépêche chiffrée, portant l'ordre exprès de
prendre dans la rade de Cadix une position telle qu'on pût intercepter
le départ de tout bâtiment, et d arrêter la famille royale fugitive,
si elle voulait imiter la folie, disait la dépêche, de la cour de
Lisbonne[33].

[Note 33: On trouvera à la fin de ce volume une note qui expose
comment je suis parvenu à découvrir le secret de toutes les
machinations restées jusqu'ici entièrement inconnues.]

Assurément, si on jugeait ces actes d'après la morale ordinaire qui
rend sacrée la propriété d'autrui, il faudrait les flétrir à jamais,
comme on flétrit ceux du criminel qui a touché au bien qui ne lui
appartient point; et même en les jugeant d'après des principes
différents, on ne peut que leur infliger un blâme sévère. Mais les
trônes sont autre chose qu'une propriété privée. On les ôte ou on les
donne par la guerre ou la politique, et quelquefois au grand avantage
des nations dont on dispose ainsi arbitrairement. Seulement il faut
prendre garde, en voulant jouer le rôle de la Providence, d'y échouer,
d'être ou odieux ou malheureux en voulant être grand, et de ne pas
atteindre les résultats qui devaient vous servir d'excuse. Il faut
enfin se défier de toute entreprise si peu avouable qu'on est réduit à
y employer la fourberie et le mensonge. Napoléon raisonnait sur ce
qu'il allait faire comme raisonne toujours la politique ambitieuse.
Cette nation espagnole, si fière, si généreuse, méritait, se
disait-il, un plus noble sort que celui d'être asservie à une cour
incapable et avilie; elle méritait d'être régénérée; régénérée, elle
pourrait rendre de grands services à la France et à elle-même, aider
au renversement de la tyrannie maritime de l'Angleterre, contribuer à
l'affranchissement du commerce de l'Europe, être appelée enfin à de
belles et vastes destinées. S'interdire tout cela pour un roi
imbécile, pour une reine impudique, pour un favori abject, c'était
plus qu'on ne pouvait attendre d'une volonté impétueuse qui s'élançait
vers le but, comme l'aigle sur sa proie, dès qu'elle l'avait aperçu
des hauteurs où elle habitait. Le résultat devait prouver à quel
danger on s'expose lorsqu'on veut jouer un de ces rôles si au-dessus
de l'humanité, lorsqu'on veut se tenir pour dispensé de respecter la
vie, le bien des hommes, sous prétexte du but vers lequel on marche.

[En marge: Arrivée de Murat à Bayonne.]

Murat avait exécuté avec une parfaite soumission les ordres de
Napoléon transmis par le ministre de la guerre. Parti sur-le-champ
pour Bayonne, il était arrivé en cette ville le 26, comme le lui
prescrivaient ses instructions. Son départ avait été si brusque,
qu'il n'avait avec lui ni état-major, ni chevaux pour son service
personnel. Il n'était suivi que des aides-de-camp qui devaient
accompagner un officier de son grade, maréchal, grand-duc et prince
impérial tout à la fois. Il les avait envoyés en tous sens pour
connaître l'emplacement et la situation des corps, se mettre en
communication avec eux, et attirer à lui la direction des choses. Le
mystère que Napoléon avait observé dans ses instructions blessait sa
vanité; mais il entrevoyait si bien le but, et le but lui plaisait
tellement, qu'il n'en demanda pas davantage, et se mit à l'oeuvre afin
d'exécuter ponctuellement les volontés de son maître.

Bayonne présentait un spectacle de confusion, car il n'existait pas
sur ce point l'immense attirail militaire que quinze ans de guerres
avaient permis d'accumuler sur la frontière du Rhin ou des Alpes, et
il avait fallu tout y créer à la fois. De plus, les troupes qui
arrivaient, composées de conscrits, récemment organisées, manquaient
du nécessaire, et de l'expérience qui peut y suppléer. On faisait
cuire le biscuit, on fabriquait des souliers et des capotes, on créait
les moyens de transport dont on était entièrement dépourvu; car il
avait été impossible de se procurer les cinq cents mulets dont
Napoléon avait ordonné l'achat, ces précieux animaux ne se trouvant
que dans le Poitou. L'argent même était en arrière, faute de voitures.
L'artillerie des divers corps rejoignait à peine, et le matériel
retardé de l'armée de Junot, se croisant avec le matériel arrivant des
armées d'Espagne, y augmentait l'encombrement. Malgré la clarté, la
précision, la vigueur que Napoléon apportait, aujourd'hui comme
autrefois, dans l'expédition de ses ordres, leur exécution se
ressentait des distances, de la précipitation, de l'inexpérience des
administrateurs, les plus capables étant employés dans les autres
parties de l'Europe.

[En marge: Mars 1808.]

[En marge: Entrée de Murat dans les provinces basques.]

[En marge: Caractère des provinces basques; accueil qu'elles font à
Murat.]

Murat, qui avait de l'intelligence, que Napoléon par ses grandes
leçons et ses remontrances continuelles avait formé au commandement,
passa plusieurs jours à Bayonne pour y mettre quelque ordre,
s'informer de ce qui était exécuté ou demeuré en retard, et en avertir
Napoléon, afin que ce dernier y portât remède. Il partit ensuite pour
Vittoria. Il franchit la frontière le 10 mars, et se rendit le jour
même à Tolosa. S'il y avait un chef qui par sa bonne mine, son air
martial, ses manières ouvertes et toutes méridionales, convînt aux
Espagnols, c'était assurément Murat. Il était fait pour leur plaire,
en leur imposant, et, parmi les princes français destinés à régner, il
eût été incontestablement le mieux choisi pour monter sur le trône
d'Espagne. On verra plus tard combien ce fut une grave faute que de
lui en préférer un autre. La population des provinces basques le reçut
avec de grandes démonstrations de joie. Cet excellent peuple, le plus
beau, le plus vif, le plus brave et le plus laborieux de ceux qui
peuplent la Péninsule, n'avait pas les mêmes passions que le reste des
Espagnols. Il n'avait ni la même haine des étrangers, ni les mêmes
préjugés nationaux. Placé entre les plaines de la Gascogne et celles
de la Castille, dans une région montagneuse, parlant une langue à
part, vivant du commerce illicite qu'il faisait avec la France et
l'Espagne, jouissant de priviléges étendus dont il se servait pour
continuer ce commerce, priviléges qu'il devait à la difficulté de
vaincre ses montagnes et son courage, il était une espèce de pays
neutre, de Suisse, pour ainsi dire, située entre la France et
l'Espagne. Il ne tenait donc que médiocrement à la domination
espagnole, et n'eût pas été fâché d'appartenir à un vaste empire, qui
lui aurait permis d'étendre au loin son activité industrieuse. Il
accueillit Murat avec de bruyantes acclamations, et laissa percer en
mille manières le voeu d'appartenir à la France. Les troupes
françaises furent parfaitement reçues; elles observèrent une exacte
discipline, payèrent tout ce qu'elles prirent, et en consommant les
denrées du pays furent pour lui un avantage plutôt qu'une charge.

[En marge: Arrivée de Murat à Vittoria.]

Murat ne fut pas moins bien accueilli à Vittoria, capitale de l'Alava,
la troisième des provinces basques, dans laquelle l'esprit espagnol
commence à se prononcer davantage. Il y entra le 11 dans la voiture de
l'évêque, qui était accouru à sa rencontre avec toutes les autorités
du pays. La population se pressait aux portes des villes, et faisait
au général devenu prince, bientôt appelé à devenir roi, une réception
des plus brillantes. Les soldats français, bien que très-nombreux en
Espagne, plus nombreux que ne le comportait la guerre du Portugal,
n'avaient pas encore donné le moindre sujet de plainte. Si on
supposait à leur venue une intention politique, c'était contre la
cour, cour aussi exécrée que méprisée. On n'avait donc aucune raison
de résister ni à la curiosité qu'ils inspiraient, ni aux espérances
qu'ils faisaient naître. Les autorités auxquelles on avait envoyé de
Madrid l'ordre de préparer des vivres, afin de prévenir tout
mécontentement, les avaient réunis avec assez d'abondance. Murat ayant
annoncé que la consommation de l'armée serait payée par la France, les
autorités répondirent avec la fierté castillane qu'on recevait les
Français en alliés, en amis, et que l'hospitalité espagnole ne se
payait pas.

[En marge: Illusions de Murat en entrant en Espagne.]

Ainsi dans ce premier moment les choses allaient au mieux. Les
illusions étaient réciproques. Tandis que ces demi-Espagnols
accueillaient si bien nos soldats et leur illustre chef, celui-ci se
figurait que tout serait facile en Espagne, que les Français y étaient
désirés, qu'un roi de leur nation y serait accepté avec joie, et avec
plus de joie encore si ce roi c'était lui. Frappé de la haine
profonde, universelle, qu'inspirait le favori, il reconnut bientôt que
c'était un triste appui à se ménager en Espagne que celui d'Emmanuel
Godoy, et que, pour y obtenir la faveur populaire, il fallait au
contraire donner à croire qu'on venait le renverser.

[En marge: Entrée en Castille et aspect de cette province.]

De Vittoria, Murat se rendit à Burgos, qui devait être le siége de son
quartier-général. Lorsqu'on quitte Vittoria, qu'on passe l'Èbre à
Miranda, limite où se trouvait alors la douane espagnole, et où elle
était placée il n'y a pas long-temps encore, on sort du pays
montagneux, varié, riant, toujours frais, de la Suisse pyrénéenne, et
on entre dans la véritable Espagne. L'Èbre, qui à Miranda n'est qu'un
gros ruisseau coulant entre des cailloux, l'Èbre passé, on franchit
les défilés de Pancorbo, espèce de fissure dans une ligne de rochers,
qui forment le dernier banc des Pyrénées, et on débouche dans la
Castille. Alors commencent les plaines immenses, les horizons
lointains, les aspects tristes et sévères. Sur le vaste plateau des
Castilles le ciel est serein et brûlant en été, brumeux et glacial en
hiver, et toujours âpre. Les habitations sont rares, la culture est
uniforme, et n'offre aux yeux, sauf l'époque où la moisson grandit et
mûrit, que de vastes champs de chaume, sur lesquels vivent les
troupeaux, maîtres absolus du sol de l'Espagne qu'ils traversent deux
fois par an, du nord au midi, du midi au nord, comme des oiseaux
voyageurs. À ce nouvel aspect de la nature physique, se joint en
entrant dans les Castilles un autre aspect de la nature morale.
L'habitant beau, dans les campagnes surtout, beau mais moins vif et
moins alerte que le montagnard basque, grand, bien fait, grave,
toujours armé d'un fusil ou d'un poignard, prompt à s'en servir contre
un compatriote, plus volontiers contre un étranger, présente, avec
exagération, tous les traits, bons ou mauvais, du caractère espagnol.
Il est à la fois plus ignorant, plus sauvage, plus cruel, plus brave,
que la bourgeoisie. Celle-ci, dans son instruction imparfaite,
semblable à des Turcs à demi civilisés, a perdu avec sa férocité une
partie de son énergie. Le peuple en Espagne, qui par ses vices et ses
vertus a sauvé l'indépendance nationale, offre un trait particulier
qui le distingue des autres peuples de l'Europe. On trouve chez lui
avec des passions ardentes une sorte d'esprit public, qu'il doit à sa
manière de vivre, à son agglomération dans de gros villages, où il
demeure pendant tout le temps qu'il ne consacre pas à la terre, à
laquelle il en donne peu, se bornant à un simple labour, puis aux
semailles et à la moisson, pour ne rien faire après. Tandis que le
paysan français, belge, anglais, lombard, dispersé sur le sol, occupé
de cultures diverses et continuelles, n'est excité ni par le
rapprochement, ni par le loisir, à se mêler d'autre chose que de son
travail, on voit le paysan espagnol, revêtu d'un manteau, appuyé sur
un bâton, réuni à ses pareils sur la place publique du village, parler
du roi, de la reine, des affaires du temps, avec une étonnante
curiosité, ou se livrer à des jeux, à des danses, à des chants, courir
à des combats de taureaux, plaisir sanguinaire dont aucune classe de
la nation ne saurait se priver, regarder à peine l'étranger qui passe,
ou bien le regarder avec une fierté méprisante qui à la moindre
prévenance se change tout à coup en un aimable abandon. L'Espagnol, à
cette époque, était plus que jamais disposé à s'occuper de la chose
publique avec un redoublement d'ardeur. Relégué à l'extrémité du
continent, il y avait plus d'un siècle qu'il n'avait été sérieusement
mêlé aux affaires de l'Europe. Quelques batailles navales, quelques
opérations en Italie, une guerre d'un moment sur les Pyrénées en 1793,
n'avaient pu ni épuiser, ni même satisfaire ses énergiques passions.
Assistant avec l'impatience d'un spectateur qui voudrait y jouer un
rôle aux grands événements du siècle, il était on ne peut pas plus
préparé à prendre à toutes choses une part immodérée.

[En marge: Entrée de Murat à Burgos.]

[En marge: Fâcheux effet produit sur les Espagnols par la présence de
troupes trop jeunes.]

Tel était le pays, tel était le peuple au milieu duquel nous
arrivions en mars 1808, en passant l'Èbre. Murat fut encore bien reçu
à Burgos, capitale de la Vieille-Castille, c'est-à-dire avec curiosité
et espérance. Cependant la classe inférieure, moins occupée que la
bourgeoisie de ce que les Français venaient faire en Espagne, semblait
plus affectée du déplaisir de voir des étrangers envahir son sol, et
il y eut çà et là, entre la vivacité pétulante de nos jeunes soldats
et la gravité orgueilleuse du bas peuple espagnol, quelques
collisions, et quelques coups de couteau vengés à l'instant même par
des coups de sabre. Il y avait dans cette première rencontre des deux
peuples une circonstance fâcheuse. Il aurait fallu présenter à ces
fiers Espagnols, si enclins dans leur ignorance à mépriser tout ce qui
n'était pas eux, quelques-uns des soldats de la grande armée, qui leur
eussent imposé par leur vieille assurance, leurs blessures, leurs
moustaches grises. Mais nos légions, composées de conscrits de 1807 et
1808, n'ayant jamais vu le feu, encadrées, comme nous l'avons dit,
avec des officiers pris dans les dépôts, ou tirés de la retraite
(c'était surtout le cas des officiers des cinq légions de réserve),
n'avaient pour les faire respecter que l'immense renommée de nos
armées. Parties à la hâte des dépôts, sans qu'on eût complété ni leur
vêtement, ni leur chaussure, ni leur armement, elles n'avaient pas
même l'éclat de l'équipement pour compenser la jeunesse de leur
visage. Elles avaient donc le double inconvénient de n'être pas assez
imposantes, et d'offrir les apparences d'une misère avide, qui vient
dévorer le pays qu'elle envahit. Il y avait parmi nos soldats
beaucoup de malades, les uns ayant souffert de fatigues auxquelles ils
n'étaient pas assez préparés, les autres ayant reçu la gale des
mendiants espagnols. Un cinquième de l'armée était atteint de cette
hideuse maladie. Il avait fallu pour en garantir les troupes de la
garde impériale les faire bivouaquer en plein champ. Les Espagnols,
croyant que c'étaient là les soldats qui avaient vaincu l'Europe, se
disaient qu'il ne devait pas être difficile de remporter des
victoires, puisque de pareilles troupes y avaient suffi, ne sachant
pas encore, comme ils l'apprirent bientôt pour leur malheur et pour le
nôtre, que, tels quels, ces jeunes soldats étaient capables de vaincre
eux, et plus forts qu'eux, grâce à l'esprit qui les animait, et au
savoir militaire qui surabondait dans toutes les parties de l'armée
française. Il n'y avait que les cuirassiers, dont la grande stature,
l'armure imposante dissimulaient la jeunesse, et la garde, troupe
incomparable, qui inspirassent à la populace des villes espagnoles le
respect qu'il eut été nécessaire de lui inspirer dès le premier jour.
Au surplus dans ce moment on ne songeait pas encore à résister; on
n'attendait que du bien des Français, et, sauf quelques collisions
accidentelles entre les hommes du peuple et nos conscrits surpris par
le vin des Espagnes, ou excités par la beauté des femmes, la
cordialité régnait. Certains Espagnols plus avisés se disaient bien
que cette singulière accumulation de troupes devait présager autre
chose que le renversement du prince de la Paix, car dans l'état des
esprits il n'aurait fallu qu'un seul mot de Napoléon pour le
précipiter du pouvoir. Mais on ne voulait croire, espérer que la chute
du favori; on ne pensait qu'à cet unique objet. Un autre bruit
d'ailleurs, celui d'une expédition sur Gibraltar, adroitement répandu,
complétait l'illusion générale.

[En marge: Lettres du prince de la Paix à Murat, restées sans
réponse.]

[En marge: Efforts de Murat pour parvenir à connaître la pensée de
Napoléon.]

À peine Murat était-il entré en Espagne que deux lettres de son ami,
le prince de la Paix, étaient venues le trouver, coup sur coup, pour
le féliciter, et le questionner tout à la fois. Le désir d'y répondre,
qui en toute autre circonstance eût été vif chez l'impétueux Murat,
fut facilement surmonté par la crainte de resserrer ses liens avec un
personnage aussi impopulaire, et par la crainte plus grande encore de
déplaire à Napoléon. Les deux lettres demeurèrent sans réponse. Du
reste, les questions du prince de la Paix n'étaient pas les seules
auxquelles fût exposé Murat. Les autorités civiles, militaires,
ecclésiastiques, accourues autour de lui pour le voir et le fêter,
provoquaient de mille façons détournées son indiscrétion naturelle.
Mais il se contenait, d'abord parce qu'il ignorait les projets de
Napoléon, et secondement parce que le but général qu'il entrevoyait
était si grave, qu'il aurait suffi de moins d'esprit de conduite qu'il
n'en avait pour savoir se taire. Toutefois son dépit de se trouver au
milieu de ce tumulte, sans autres instructions que des instructions
militaires, était extrême. Aussi, à peine rendu en Espagne, ne
manqua-t-il pas d'écrire à Napoléon tout ce qui en était de la
situation des troupes, de leur dénûment, de leurs maladies, du bon
accueil des Espagnols, de l'impopularité du prince de la Paix, de
l'enthousiasme des Espagnols pour Napoléon, de la facilité de faire
en Espagne tout ce qu'on voudrait, mais de la nécessité de se fixer
sur ce qu'on voulait faire, et de l'embarras de rester sans
instructions en présence des événements qui se préparaient.--Je
croyais, Sire, écrivait-il à Napoléon, je croyais, après tant d'années
de services et de dévouement, avoir mérité votre confiance, et, revêtu
surtout du commandement de vos troupes, devoir connaître à quelles
fins elles allaient être employées. Je vous en supplie, ajoutait-il,
donnez-moi des instructions. Quelles qu'elles soient, elles seront
exécutées. Voulez-vous renverser Godoy, faire régner Ferdinand, rien
n'est plus facile. Un mot de votre bouche suffira. Voulez-vous changer
la dynastie des Bourbons, régénérer l'Espagne en lui donnant l'un des
princes de votre maison, rien n'est plus facile encore. Votre volonté
sera reçue comme celle de la Providence.--Le brave, mais faible
observateur Murat, n'osait pas ajouter une dernière assertion, plus
vraie que toutes celles dont il remplissait ses rapports: c'est qu'il
eût été le mieux accueilli des princes étrangers qu'on aurait pu
substituer à la dynastie régnante.

[En marge: Dure réponse de Napoléon aux questions indiscrètes de
Murat.]

Napoléon, dont l'intention était d'effrayer la cour par son silence,
tout en rassurant au contraire la population par une attitude amicale,
afin d'arriver à Madrid sans coup férir, et de s'emparer pacifiquement
d'un trône vide, Napoléon éprouva un mouvement d'impatience à la lecture
les lettres de Murat remplies d'interrogations pressantes.--Quand je
vous prescris, lui dit-il, de marcher militairement, de tenir vos
divisions bien rassemblées et à distance de combat, de les pourvoir
abondamment pour qu'elles ne commettent aucun désordre, d'éviter toute
collision, de ne prendre aucune part aux divisions de la cour d'Espagne,
et de me renvoyer les questions qu'elle pourra vous adresser, ne sont-ce
pas là des instructions? Le reste ne vous regarde pas, et, si je ne vous
dis rien, c'est que vous ne devez rien savoir.--

[En marge: Ordres de Napoléon pour procurer aux troupes ce qui leur
manquait.]

Il ajouta à cette réprimande les ordres que réclamait la circonstance.
Il prescrivit par un décret de fournir sur-le-champ aux bataillons
détachés de leurs régiments des fonds dont on tiendrait compte à
l'administration des corps; de prendre dans sa garde de jeunes
sous-officiers, suffisamment lettrés, ayant fait les campagnes de 1806
et 1807, pour les nommer officiers, et pourvoir ainsi les régiments
qui en manqueraient; de soumettre sur-le-champ tous les galeux à un
traitement; de camper les troupes dès que le froid serait passé, ce
qui ne pouvait tarder en Espagne; de faire partir la brigade composée
des quatrièmes bataillons des légions de réserve, pour la joindre à
celle du général Darmagnac, déjà chargée d'occuper Pampelune; de
s'emparer de la citadelle de Pampelune, de l'armer, d'y laisser un
millier d'hommes, puis de porter la division des Pyrénées-Orientales
tout entière entre Vittoria et Burgos, afin de couvrir les derrières
de l'armée; de réunir sur le même point tous les régiments de marche,
composés des renforts destinés aux régiments provisoires, d'y envoyer
en outre et sans délai la division Verdier (qualifiée plus haut
réserve d'Orléans), de former ainsi un rassemblement considérable,
sous les ordres du maréchal Bessières, qui, avec la garde, ne devait
pas être de moins de douze à quinze mille hommes, et qui, en cas de
collision, garderait la ligne de retraite de l'armée contre les
troupes espagnoles chargées d'occuper le nord du Portugal. Napoléon
régla ensuite la marche sur Madrid. Il ordonna à Murat de faire passer
le Guadarrama tant au corps du maréchal Moncey qu'à celui du général
Dupont, l'un par la route de Somosierra, l'autre par celle de Ségovie,
du 19 au 20 mars, d'être le 22 ou le 23 sous les murs de Madrid, de
demander à s'y reposer, avant de continuer sa marche sur Cadix,
d'enfoncer les portes de Madrid si elles se fermaient devant lui, mais
après avoir fait tout ce qui serait possible pour prévenir une
collision. À toutes ces prescriptions se joignaient toujours, et
itérativement, la recommandation de se taire sur les affaires
politiques, de pourvoir la troupe de tout pour qu'elle ne prît rien,
et de retarder même le mouvement d'un jour ou deux, si les moyens
d'alimentation et de transport n'étaient pas suffisants.

Murat dut donc se résigner à n'en pas savoir davantage, et s'appliqua
à obéir fidèlement aux ordres de l'Empereur, certain qu'après tout ce
mystère ne pouvait cacher que ce qu'il désirait, c'est-à-dire le
renversement des Bourbons d'Espagne, et la vacance de l'un des plus
beaux trônes de l'univers.

[En marge: L'ordre d'occuper les places espagnoles exécutés par les
généraux français.]

[En marge: Occupation par surprise des forts de Barcelone.]

L'occupation des places, ordonnée à plusieurs reprises par l'Empereur,
fut exécutée. Les généraux Duhesme et Darmagnac, l'un à Barcelone,
l'autre à Pampelune, n'avaient d'abord occupé que les villes mêmes, et
non les forteresses dominant ces villes. Un ordre secret émané de
Madrid prescrivait aux généraux espagnols de bien recevoir les
Français, de leur ouvrir les villes, mais autant que possible de leur
refuser l'entrée des citadelles. Le général Duhesme arrivé à Barcelone
à la tête d'environ sept mille hommes, la plupart Italiens, avait été
reçu avec une politesse affectée par les autorités, avec bienveillance
et curiosité par la bourgeoisie, avec défiance par le peuple.
L'incontinence des Italiens avait attiré à ceux-ci plus d'un coup de
couteau. La gravité des circonstances ayant occasionné la fermeture
des fabriques, il y avait un grand nombre d'ouvriers oisifs, prêts à
se livrer à toute espèce de désordres. Le général Duhesme, placé avec
sept mille hommes au milieu d'une ville de cent cinquante mille âmes,
bien que suivi à peu de distance par cinq mille Français, était dans
une position critique, surtout n'étant pas maître de la citadelle de
Barcelone, et du fort de Mont-Jouy qui domine entièrement la ville.
Aussi était-il convenu avec le général Lechi, commandant les Italiens,
d'un plan d'enlèvement des forteresses, lorsque l'ordre réitéré de
s'en saisir vint mettre fin à toutes ses hésitations. Un matin il fit
prendre les armes à ses troupes, en dirigea une partie sur la
citadelle, une autre sur le Mont-Jouy. À la principale porte de la
citadelle un poste français partageait la garde avec un poste
espagnol. On en profita pour pénétrer dans l'intérieur. La moitié de
la garnison, par suite de la négligence des officiers espagnols, était
répandue dans la ville. On se trouva donc en force très-supérieure
dans l'intérieur de la citadelle, et on s'en empara sans coup férir.
Au fort Mont-Jouy il en fut autrement. L'entrée fut refusée par
l'officier qui y commandait, et qui plus tard défendit énergiquement
Girone, le brigadier Alvarez. Bien qu'une partie de ses troupes fût
absente et dispersée, ainsi qu'il était arrivé à la citadelle, il fit
mine de se défendre. De son côté le général Duhesme, qui avait porté
là le gros de ses forces, déclara qu'il allait commencer l'attaque. Le
capitaine général de la Catalogne, comte d'Ezpeleta, craignant une
collision qu'on lui avait recommandé d'éviter, prit la détermination
de céder, et de livrer le Mont-Jouy aux Français. Ils s'y établirent
immédiatement. Maîtres des deux forteresses qui dominent Barcelone,
ils n'avaient plus rien à craindre. Mais ils n'y étaient entrés qu'en
faisant éprouver à la population de la Catalogne une émotion pénible,
et très-fâcheuse dans les circonstances.

[En marge: Surprise de la citadelle de Pampelune.]

À Pampelune le général Darmagnac, brave homme, plein d énergie et de
loyauté, qui aurait plus volontiers escaladé de vive force que dérobé
par surprise une place qu'on lui ordonnait d'occuper, employa un moyen
très-adroit pour pénétrer dans la citadelle. Il était logé dans une
maison peu distante de la porte principale. Il y fit cacher cent
grenadiers bien armés. Ses troupes avaient l'habitude d'aller le matin
chercher leurs vivres dans la citadelle même. Il envoya une
cinquantaine d'hommes choisis, qui se rendirent sans armes à la porte
de la citadelle un peu avant la distribution, et qui tout en feignant
d'attendre s'approchèrent du poste qui gardait la porte, se jetèrent
sur lui, le désarmèrent, tandis que les cent grenadiers embusqués dans
la maison du général Darmagnac, accourant en toute hâte, achevèrent
l'enlèvement. Les troupes françaises secrètement réunies survinrent
dans le même moment, et la citadelle fut conquise, mais au grand
déplaisir du général Darmagnac, qui écrivit au ministre de la guerre,
en lui rendant compte de ce qu'il avait fait: _Ce sont là de vilaines
missions_. À Pampelune comme à Barcelone l'émotion fut vive et
générale.

[En marge: Entrée sans résistance dans la place de Saint-Sébastien.]

On eut moins de peine à Saint-Sébastien. Un duc de Crillon, d'origine
française, y commandait. Murat le somma de rendre la place. Il refusa
nettement d'obéir. Murat lui répliqua qu'il avait ordre de l'occuper,
non dans des vues hostiles, mais dans des vues de prudence militaire
fort simples, pour assurer les derrières de l'armée, et que si on lui
résistait il allait immédiatement ouvrir le feu. Le duc de Crillon,
averti comme les autres commandants de place qu'une collision devait
être évitée, rendit Saint-Sébastien, à condition que Murat le lui
restituerait si sa condescendance n'était pas approuvée à Madrid.
Murat consentit à cette réserve puérile, et fit entrer dans
Saint-Sébastien un bataillon de troupes françaises.

[En marge: Fâcheux effet produit en Espagne par l'occupation des
places frontières.]

Cette subite occupation des places, opérée dans les derniers jours de
février et les premiers jours de mars, produisit en Espagne la plus
fâcheuse impression. Les esprits prévoyants, qui avaient remarqué que
pour s'emparer du Portugal, déjà conquis d'ailleurs, que pour
renverser un favori abhorré de la nation, il ne fallait pas tant de
troupes, commençaient à trouver leurs remarques justifiées, et à
rencontrer plus d'assentiment. Dans les pays surtout qui avaient été
témoins de ces surprises, accompagnées de plus ou moins de violence,
on faillit en venir aux mains avec nos troupes. La bourgeoisie, qui,
moins hostile aux étrangers que le peuple, plus portée à des
changements, moins travaillée par le clergé, s'était plu à espérer de
nous la chute du favori et la régénération de l'Espagne, fut désolée.
Le peuple montra un premier mouvement de fureur, que la ferme attitude
de nos soldats et de nos officiers réussit bientôt à réprimer. Deux
circonstances contribuèrent encore à aggraver ces sentiments, de
découragement chez la bourgeoisie, de colère jalouse chez le peuple:
la première et la plus grave fut la contribution de cent millions
frappée sur les Portugais; la seconde, celle-là moins connue du
public, fut le mariage de mademoiselle de Tascher avec le prince
d'Aremberg. De toutes parts on se mit à dire que les Français
traitaient bien mal ceux dont ils recevaient l'hospitalité, et on se
demanda quelle serait la charge de l'Espagne si on frappait sur elle
une contribution proportionnée à celle qui allait peser sur le
Portugal. Quant au mariage de mademoiselle de Tascher, il affecta
beaucoup la classe éclairée, de laquelle il fut plus particulièrement
connu. On s'était persuadé, en effet, que c'était, non pas une fille
de Lucien, personne ignorée en Espagne, mais une nièce de
l'Impératrice, récemment adoptée, et parente de l'ambassadeur
Beauharnais, que Napoléon destinait au prince des Asturies. Le mariage
de cette jeune personne avec le prince d'Aremberg désespéra tous ceux
qui comptaient sur la prochaine union d'une princesse française avec
Ferdinand. Le détrônement des Bourbons devenait dès lors la seule
intention qu on pût prêter à l'Empereur. La bourgeoisie, et surtout la
noblesse, se seraient peut-être accommodées d'un changement de
dynastie, qui leur eût assuré la régénération de l'Espagne sans les
faire passer par les cruelles épreuves de la révolution française;
mais le clergé, et principalement les moines, qui voyaient dans les
Français des ennemis dangereux pour leur existence, repoussaient une
telle idée avec colère, et n'avaient pas de peine à agir sur un peuple
encore fanatique, avide de mouvement et de désordres. Le clergé,
correspondant d'un bout de l'Espagne à l'autre par les diocèses et par
les couvents, avait un moyen puissant de communiquer partout avec une
incroyable promptitude les impressions qu'il avait intérêt à répandre.
Cependant ces premières impressions ne furent qu'un signe
avant-coureur de la haine qui allait éclater contre nous. Pour le
moment un autre objet préoccupait les Espagnols, c'était la cour, la
cour dans laquelle une mère dénaturée, un favori exécré, dominant un
roi faible, tenaient dans l'oppression un jeune prince adoré. C'était
vers Madrid, vers Aranjuez, que se tournaient tous les regards, et
qu'on appelait les Français, pour y accomplir une révolution
universellement désirée. Certains actes venaient, il est vrai,
d'inspirer quelques doutes sur leurs intentions; mais ces actes, les
uns expliqués comme de simples précautions militaires, les autres
comme dès mesures uniquement applicables au Portugal, passèrent bien
vite de la mémoire d'une nation exclusivement occupée d'un seul objet,
et on se remit à penser à la cour, à souhaiter sa chute, à la demander
aux Français.

Du reste le moment de la catastrophe approchait. Napoléon avait fait
partir de Paris, vers le 25 février, M. Yzquierdo pour porter
l'épouvante dans le coeur des souverains de l'Espagne, et M. de
Tournon pour remettre une nouvelle lettre, inquiétante à force d'être
insignifiante; car lorsqu'on lui avait demandé une princesse pour
Ferdinand, il avait éludé en s'informant si ce prince était rentré en
grâce; et maintenant qu'on ne lui parlait plus de mariage, il
demandait qu'on lui en parlât. Ces contradictions, sinistrement
expliquées par les rapports de M. Yzquierdo, par la marche des troupes
françaises, par le silence de Murat, devaient amener à Madrid la crise
long-temps attendue.

[En marge: Arrivé à Madrid de M. Yzquierdo, et ses rapports alarmants
à la cour d'Espagne.]

[En marge: La cour d'Espagne se décide à fuir en Andalousie.]

M. Yzquierdo, arrivé à Madrid du 3 au 4 mars, fut présenté le 5 à
Aranjuez à toute la famille royale. Ses rapports furent des plus
alarmants, et remplirent d'effroi tant la famille royale que la
société intime du prince de la Paix, sa mère, ses soeurs, sa
confidente mademoiselle Tudo. M. Yzquierdo, après avoir fait connaître
l'état de la négociation entamée avec M. de Talleyrand, laquelle
aurait dû aboutir à concéder aux Français les provinces de l'Èbre et
l'ouverture des colonies espagnoles, M. Yzquierdo déclara que cette
négociation, toute désolante qu'elle pouvait paraître, n'était
elle-même qu'un véritable leurre; que Napoléon évidemment voulait
autre chose, c'est-à-dire le trône d'Espagne pour un de ses frères.
M. Yzquierdo parvint aisément à convaincre la cour d'Aranjuez, déjà
saisie de terreur, et à lui persuader que si elle ne prenait pas un
parti décisif, elle était perdue. L'arrivée de M. de Tournon et la
remise de la lettre dont il était porteur n'étaient pas faites pour
dissiper les alarmes excitées par M. Yzquierdo. Charles IV, malade,
souffrant d'un rhumatisme au bras, reçut M. de Tournon avec une
politesse à travers laquelle perçait un profond chagrin; la reine et
le favori le reçurent avec un sourire contraint, et cachant mal leur
haine furieuse. Charles IV dit d'un ton pénétré de douleur qu'il
répondrait bientôt à son allié l'empereur Napoléon, et se hâta de
terminer une entrevue inutile et pénible. Dès ce moment, le parti de
fuir fut arrêté. C'était pour Charles IV un cruel sacrifice que de
quitter les trois ou quatre palais situés autour de Madrid, entre
lesquels il avait l'habitude de partager sa vie, allant de l'un à
l'autre à chaque changement de saison, comme ces animaux qui changent
de climats à la suite du soleil. C'était pour lui une amère privation
que de renoncer aux chasses du Pardo, au lieu d'attendre Napoléon, et
de s'en remettre à sa toute-puissance du sort de la maison d'Espagne.
Le bon roi Charles IV avait le coeur trop loyal et l'esprit trop borné
pour supposer une seule des combinaisons de Napoléon, et il inclinait
à penser qu'en l'attendant, et en se confiant à lui, tout
s'arrangerait pour le mieux. Il est certain que ce naïf abandon de la
faiblesse se livrant elle-même aurait étrangement embarrassé Napoléon,
et peut-être amené d'autres résultats. Mais le prince de la Paix et la
reine, sachant bien que pour eux il n'y avait aucune grâce à espérer;
que l'intervention de Napoléon, quelle qu'elle fût, s'exercerait au
moins contre eux, ne laissèrent pas le choix à Charles IV, et
l'entraînèrent à se retirer en Andalousie. Il est probable qu'ils ne
lui firent entrevoir que ce premier éloignement, comptant sur les
événements pour décider la retraite définitive en Amérique. Leur
résolution à cet égard était si ferme, que le prince de la Paix,
emporté par son intempérance ordinaire de langage, s'écria qu'il
enlèverait plutôt le roi que de consentir à ce qu'il attendît à
Aranjuez l'arrivée des Français.

[En marge: M. Yzquierdo renvoyé à Paris pour tenter de nouveaux
efforts auprès de Napoléon.]

Cependant, pour ne pas s'ôter toute ressource du côté de la France, M.
Yzquierdo dut retourner immédiatement à Paris, employer les
supplications auprès de Napoléon, l'or auprès de ses agents, pour
conjurer le coup qui menaçait la maison d Espagne, et signer tous les
traités qu'on exigerait, quelque déshonorants qu'ils pussent être. Il
repartit précipitamment le 11 mars au matin, afin d'arriver à Paris
avant qu'un ordre fatal fût donné. Son trouble était tel que ceux qui
le rencontrèrent, et il y avait beaucoup d'allants et de venants sur
la route, en furent vivement frappés.

[En marge: Résistance que rencontre dans la cour et le gouvernement le
projet de fuite en Andalousie.]

[En marge: Conduite des ministres Caballero et Cevallos en cette
circonstance.]

La résolution de se retirer en Andalousie prise, il fallait y amener
bien des volontés tant à Aranjuez qu'à Madrid. Le prince des Asturies,
jugeant des intentions de Napoléon par les témoignages d'intérêt qu'il
recevait de M. de Beauharnais, ne voyait dans les Français que des
libérateurs, et ne voulait pas se laisser entraîner loin d'eux,
prisonnier de la reine et du prince de la Paix. Il le disait hautement
depuis qu'on parlait du voyage d Andalousie, et on en parlait en
effet dans le moment comme d'une résolution arrêtée. Il avait rangé de
son avis son oncle don Antonio, qui partageait son aversion pour la
reine et le favori, ainsi que tous les membres de la famille royale,
excepté la reine d'Étrurie, récemment arrivée de Toscane pour prendre
possession du nord du Portugal. Cette princesse chère à la reine était
par ce motif odieuse à Ferdinand, mais on ne s'occupait guère de ce
qu'elle pensait. Tout ce qui comptait dans la famille royale était
prononcé contre le projet de fuite, et voulait qu'on attendît les
Français. La reine et le favori, sans s'inquiéter de ces résistances,
étaient résolus à les vaincre et à conduire de gré ou de force toute
la famille royale à Séville. Mais il y avait encore à surmonter
d'autres résistances plus redoutables. Le conseil de Castille,
secrètement consulté, avait repoussé l'idée d'une retraite honteuse,
et répondu qu'il n'aurait pas fallu admettre les Français en Espagne,
mais qu'après les avoir si facilement admis, il fallait ou prendre la
résolution subite de leur tenir tête, en soulevant contre eux la
nation tout entière, ou leur ouvrir les bras en faisant appel à la
loyauté de ces alliés, reçus en Espagne comme des amis et des frères.
Une autre opposition, celle-là plus imprévue qu'aucune autre, éclata
tout à coup. Le ministre de la justice, M. de Caballero, avait paru
plus attaché qu'il n'était à la fortune du prince de la Paix. Appelé
par ses fonctions de ministre de la justice à figurer fréquemment dans
le procès de l'Escurial, il en avait assumé tout l'odieux, sans le
mériter cependant, car il avait soutenu auprès du roi et de la reine
qu'il n'existait ni dans les pièces trouvées, ni dans les faits
recueillis, des indices suffisants pour intenter des poursuites
criminelles. Il lui était même arrivé d'encourir pour ce motif la
colère de la reine, qui l'avait qualifié de traître vendu au prince
des Asturies. Le public ne l'en croyait pas moins beaucoup plus
coupable qu'il ne l'était réellement. Quant au voyage en Andalousie,
il n'en voulait pas entendre parler, disant que c'était un lâche
abandon de la nation, qu'il n'aurait pas fallu introduire les Français
en Espagne, mais que maintenant il fallait savoir les attendre; que
c'était à ceux qui se défiaient d'eux à se retirer, mais que
probablement Charles IV, dont la conduite avait toujours été loyale à
leur égard, n'aurait pas à se plaindre de les avoir attendus. Un autre
ministre, M. de Cevallos, qui plus tard voulut se faire passer pour un
antagoniste du prince de la Paix, quoiqu'il lui fût servilement
soumis, et qui n'avait pour tout patriotisme qu'une haine stupide des
Français, M. de Cevallos, ministre des affaires étrangères, demeura
paisible spectateur de ce conflit, et laissa M. de Caballero résister
seul au projet de fuite. Le prince de la Paix n'en tint compte, et
donna tous les ordres pour un prochain voyage en Andalousie. Cherchant
à cacher l'objet de ce voyage, il parla vaguement d'un projet
personnel de visiter les ports, dont la surveillance, depuis qu'il
était grand amiral, lui appartenait spécialement.

[En marge: Indignation du peuple espagnol en apprenant le projet de
fuite.]

Les transports de valeurs et de mobiliers déjà remarqués, les
préparatifs de la cour et surtout de la famille Tudo, ne laissèrent
bientôt aucun doute. On se ferait difficilement une idée de
l'indignation des Espagnols en apprenant qu'ils allaient être
abandonnés par la maison de Bourbon, comme les Portugais l'avaient été
par la maison de Bragance. Se souciant peu des avantages qu'une telle
résolution pourrait avoir plus tard pour la conservation des colonies,
ils se disaient que si les Français avaient de si mauvaises
intentions, on était ou bien inepte de ne pas les avoir entrevues, ou
bien criminel de les avoir favorisées; qu'il fallait en tout cas leur
résister à outrance; que tous les Espagnols, ayant le roi et les
princes à leur tête, devaient couvrir la capitale de leurs corps, et
se faire tuer plutôt que d'en permettre l'entrée, mais que fuir
lâchement était une indignité, une trahison; que du reste il y avait
dans cette fuite autre chose qu'une précaution de prudence dans
l'intérêt de la famille royale, mais tout simplement un calcul pour
prolonger le pouvoir usurpé du favori; car si on voulait fuir les
Français, c'est qu'on les savait contraires à Emmanuel Godoy et
favorables au prince des Asturies. Cette dernière pensée devenue
générale avait rendu aux Français leur popularité, et on disait que,
loin de les fuir ou de les combattre, il fallait aller à eux au
contraire, et les accueillir, puisque le prince de la Paix se défiait
si fort de leurs intentions. L'exaspération de toutes les classes
contre la cour était au comble. La noblesse, la bourgeoisie, le peuple
et l'armée n'avaient à Madrid qu'un même langage, et ce langage était
aussi ouvert, aussi hardi, aussi immodéré, qu'il peut l'être à la
veille des grands événements, dans les pays les plus libres. Dans
l'armée surtout, une troupe fort maltraitée par le prince de la Paix,
qui avait bouleversé son organisation, les gardes du corps
manifestaient l'irritation la plus vive, et voulaient s'opposer même
par la force au départ du roi. Parmi les officiers de cette troupe il
y en avait plusieurs tout à fait dévoués au prince des Asturies, et en
communication fréquente avec lui, recevant même, assurait-on, ses
inspirations et ses ordres.

[En marge: Les troupes espagnoles qu'on avait d'abord dirigées vers le
Portugal, rappelées vers la Manche et l'Andalousie pour protéger la
retraite de la famille royale.]

Cette bruyante opposition n'avait ébranlé dans leurs projets ni le
prince de la Paix ni la reine, et leur inspirait seulement le désir de
se soustraire plus tôt à tant de haine et de périls, en se retirant
d'abord en Andalousie, puis, s'il le fallait, en Amérique. Le prince
de la Paix avait donné des ordres en conséquence. Il avait fait
rebrousser chemin aux troupes destinées à occuper le Portugal; car, à
la veille de perdre l'Espagne, il s'agissait d'autre chose que des
Algarves ou de la Lusitanie septentrionale. Le général Taranco avait
dû quitter Oporto, repasser en Galice, et de Galice dans le royaume de
Léon. Le général Carafa avait dû remonter le Tage, et s'avancer
jusqu'à Talavera. Le général Solano, marquis del Socorro, avait dû
revenir d'Elvas vers Badajoz, et se diriger sur Séville. Assurément le
prince de la Paix n'avait pas la pensée avec ces forces, qui ne
présentaient que des corps de six à sept mille hommes chacun, de
lutter contre l'armée française. Il les destinait bien plutôt à
couvrir la retraite de la famille royale, qu'à organiser une défense
désespérée dans le midi de l'Espagne. Plusieurs frégates étaient
éventuellement préparées dans le port de Cadix[34].

[Note 34: Les résolutions intérieures du gouvernement espagnol ne sont
en général connues que par ouï-dire, car il n'y a rien eu d'écrit sur
ce sujet par aucun homme bien informé. Cependant le marquis de
Caballero, questionné plus tard par Murat, lui remit, sur les
événements qui avaient précédé les journées d'Aranjuez, trois mémoires
fort instructifs, et dont le manuscrit existe à la secrétairerie
d'État. M. de Caballero, racontant les discussions qu'il eut avec le
prince de la Paix sur le projet de départ, rapporte tout ce qui se
passa en cette occasion, et fournit beaucoup de détails infiniment
curieux. Il entendit notamment le prince de la Paix affirmer qu'il
venait de faire préparer à Cadix cinq frégates pour le transport de
la famille royale au delà des mers.]

Le prince de la Paix, suivant son usage de passer une semaine auprès
de Leurs Majestés, après en avoir passé une à Madrid, était revenu le
dimanche 13 mars à Aranjuez. Aranjuez se compose d'une magnifique
résidence royale, située au bord du Tage, décorée suivant le style
italien, avec de superbes jardins qui rappellent un peu le goût arabe.
Cette résidence, quand on vient de Madrid, est à droite d'une grande
route, large comme l'avenue des Champs-Élysées. Vis-à-vis le palais
cette route s'arrondit en une vaste place. À gauche se trouvent
plusieurs belles habitations qui appartenaient aux ministres, à des
grands seigneurs de la cour, et dont l'une notamment était occupée par
le prince de la Paix. Une multitude de petites maisons servant aux
marchands et fournisseurs que la cour et sa nombreuse domesticité
attirent après elles, forment ce qu'on peut appeler le bourg
d'Aranjuez.

[En marge: Les préparatifs de départ faits pour le 15 ou le 16 mars.]

À peine arrivé, le prince de la Paix donna les ordres définitifs pour
le départ, qui fut fixé au mardi ou mercredi, 15 ou 16 mars. Le
majordome de la cour avait déjà fait préparer les voitures royales.
Des relais étaient échelonnés sur la route d'Ocagna, qui est celle de
Séville. On avait prescrit à Madrid, aux gardes wallonnes et
espagnoles, aux gardes du corps qui n'étaient pas de service, de se
tenir prêts à partir pour Aranjuez.

[En marge: Vive altercation entre le prince de la Paix et M. de
Caballero au sujet du départ, et divulgation des projets de la cour.]

Mais il fallait enfin, bien qu'on n'eût tenu aucun compte de la
résistance de certains ministres, leur annoncer la résolution
définitive de la cour, et leur demander la signature de divers ordres.
Le prince de la Paix, aussitôt son arrivée à Aranjuez, avait fait
appeler plusieurs d'entre eux à la résidence royale, principalement le
marquis de Caballero, qui s'était fait attendre. Le prince de la Paix
impatienté l'accueillit assez mal. Ce ministre, obstiné dans sa
résistance, refusa de concourir, soit de son consentement, soit de sa
signature, au départ qui n'était plus projeté, mais résolu.--Je vous
ordonne de signer, lui dit le prince dans un mouvement de colère.--Je
ne reçois des ordres que du roi, répondit M. de Caballero.--Une telle
opposition, de la part d'un homme qui ne se distinguait pas par
l'audace du caractère, aurait dû prouver à quel point l'autorité du
favori était déjà ébranlée. Les autres ministres étant survenus, une
vive altercation s'établit entre eux. M. de Caballero, poussé au
dernier degré d'irritation, reprocha à M. de Cevallos sa lâche
complaisance pour le prince de la Paix, et ne fut soutenu que par le
ministre de la marine. On se sépara sans conclure, et à leur sortie du
palais, ces conseillers de la couronne, conservant sur leur visage et
dans leur langage l'agitation dont ils étaient pleins, laissèrent
entendre des paroles qui apprirent au public de quoi il s'agissait, de
quoi on était menacé.

[En marge: Les habitants d'Aranjuez, les paysans de la Manche, mêlés à
des gardes du corps, font autour du château une garde continuelle.]

De son côté le prince des Asturies, son oncle don Antonio, avaient
communiqué à leurs affidés ce qui était à leur connaissance, et
avaient en quelque sorte demandé secours contre la violence qu'on leur
préparait. Les officiers dévoués que le prince comptait dans les
gardes du corps, avaient parlé à leur troupe, qui était disposée à
enfreindre toutes les règles de la subordination au premier mot qu'on
lui dirait. La domesticité, qui savait par les préparatifs mêmes
qu'elle avait faits à quel point le voyage était prochain, et qui se
détachait avec regret du vieux séjour où elle était habituée à vivre,
avait prévenu les habitants d'Aranjuez. Ceux-ci, désolés d'être privés
de la présence de la cour, étaient résolus à empêcher son départ, et
ils avaient, en ébruitant dans les campagnes environnantes le projet
de fuite, attiré les redoutables paysans de la Manche, très-fâchés
aussi de voir la cour les quitter et leur enlever l'avantage de la
nourrir. L'affluence à Aranjuez devenait extrême, et déjà les visages
les plus sinistres et les plus étranges commençaient à y paraître. Un
personnage singulier, le comte de Montijo, persécuté par la cour,
ayant, avec la naissance et la fortune d'un grand seigneur, l'art et
le goût de remuer les masses populaires, était au milieu de cette
foule, prêt à lui donner le signal de l'insurrection. On voyait donc
des bourgeois d'Aranjuez, des paysans de la Manche, mêlés à des gardes
du corps, réunis tous par l'anxiété, l'intérêt, la passion, faire
autour du château une garde continuelle.

Le lundi 14, lendemain de l'altercation entre M. Caballero et le
prince de la Paix, fut extrêmement agité. Le mardi 15, le spectacle
des derniers préparatifs de la cour, les propos des ministres
dissidents, certaines paroles attribuées au prince des Asturies, qui
demandait secours, disait-on, contre ceux qui voulaient l'emmener en
Andalousie, produisirent une telle émotion qu'on s'attendait à chaque
instant à voir éclater une insurrection populaire. C'en était déjà
l'aspect, c'en étaient les cris: il n'y manquait plus que les actes et
la violence.

[En marge: Proclamation royale publiée pour calmer l'émotion
populaire.]

Le lendemain matin 16, jour de mercredi, les auteurs du projet de
voyage, voyant que le départ allait devenir impossible si on ne
ramenait un moment de calme dans cette population agitée, imaginèrent
de publier une proclamation, par laquelle Charles IV promettrait de ne
pas quitter Aranjuez. Cette proclamation fut en effet immédiatement
rédigée, lue et placardée dans les principales rues d'Aranjuez, et
envoyée en toute hâte à Madrid.--Mes chers sujets, disait-elle en
substance, ne vous alarmez ni sur l'arrivée des troupes de mon
magnanime allié l'empereur des Français, entrées en Espagne pour
repousser un débarquement de l'ennemi sur nos côtes, ni sur mes
prétendus projets de départ. Non, il n'est pas vrai que je veuille
m'éloigner de mon bien-aimé peuple. Je veux rester, vivre parmi vous,
comptant sur votre dévouement, si j'en avais besoin contre un ennemi,
quel qu'il fût. Espagnols, calmez-vous donc, votre roi ne vous
quittera pas.--

[En marge: Calme momentané produit par la proclamation royale.]

Cette proclamation, inspirant aux esprits un peu de sécurité, les
calma pour un instant. La multitude se porta devant la résidence
royale, demanda ses souverains, qui parurent aux fenêtres du palais,
et les applaudit de toutes ses forces, en criant: Vive le roi! Meure
le prince de la Paix! meure le favori qui déshonore et trahit son
maître!--La journée du 16 s'acheva ainsi au milieu d'une sorte de
satisfaction, qui malheureusement devait être passagère.

[En marge: Départ pour Aranjuez des troupes de Madrid, avec une foule
de peuple.]

Le jour suivant, 17 mars, malgré les promesses royales, le voyage
semblait toujours résolu. Les voitures restaient chargées dans les
cours du palais. Les chevaux attendaient aux relais. Les troupes
formant la garnison de Madrid, et composées des gardes wallonnes et
espagnoles, de la compagnie des gardes du corps qui n'était pas de
service, s'étaient mises en route pour Aranjuez. Une partie du peuple
de la capitale, une foule de curieux les avaient suivies, et avaient
fait avec elles le trajet qui est de sept à huit lieues. Chemin
faisant, ce peuple poussait des cris contre la reine, contre le prince
de la Paix, et demandait aux officiers et soldats s'ils laisseraient
enlever leurs souverains par un indigne usurpateur, qui voulait les
emmener avec lui pour les tyranniser plus sûrement. Les troupes, ainsi
accompagnées, arrivèrent vers la fin du jour à Aranjuez, et furent
logées chez l'habitant, ce qui n'était pas un moyen de les ramener à
la subordination militaire. Une dernière circonstance avait achevé de
convaincre la foule que les promesses royales n'étaient qu'un leurre:
c'est que les demoiselles Tudo étaient arrivées elles-mêmes à
Aranjuez, et allaient, disait-on, partir le soir même pour
l'Andalousie. L'affluence autour du palais du roi et de celui du
prince de la Paix, situé de l'autre côté de la grande avenue, était
plus considérable que les jours précédents; car aux habitants effarés
d'Aranjuez, aux paysans de la Manche, s'étaient joints des soldats
sans armes qui une fois arrivés à leur logement étaient venus se mêler
à la foule, et des curieux sortis en grand nombre de Madrid. Les
gardes du corps, ceux du moins qui n'étaient pas de service,
visiblement excités par les amis du prince des Asturies, s'étaient
répandus par bandes, faisant des patrouilles volontaires, tantôt vers
les écuries du roi, tantôt vers la résidence du prince de la Paix.

[En marge: Collision survenue autour du palais du prince de la Paix.]

[En marge: Le peuple se précipite sur le palais du prince de la Paix,
et le ruine de fond en comble.]

Aux approches de minuit un incident singulier, survenu devant le
palais du prince de la Paix, devint l'étincelle qui détermina
l'explosion. Une dame sortie de ce palais sous le bras d'un officier,
escortée par quelques hussards dont le prince faisait sa garde
habituelle, fut aperçue par une bande de gardes du corps et de
curieux. Ils reconnurent ou crurent reconnaître mademoiselle Josépha
Tudo, qui, suivant eux, allait monter en voiture. On se pressa autour
d'elle. Les hussards du prince ayant voulu s'ouvrir un passage, un
coup de fusil fut tiré on ne sait par qui. Il s'éleva à l'instant même
un tumulte effroyable. Les gardes du corps coururent à leurs
quartiers, sellèrent leurs chevaux, et se ruèrent à coups de sabre sur
les hussards du prince qu'ils rencontrèrent. Les gardes wallonnes et
espagnoles prirent aussi les armes, plutôt pour se joindre à la
multitude que pour faire respecter l'autorité royale. Le peuple ne se
contenant plus s'assembla sous les fenêtres du palais, appela le roi à
grands cris, voulut le voir pour lui faire entendre l'expression de
ses voeux, en poussant avec fureur les cris de Vive le roi! meure le
prince de la Paix! Après l'avoir effrayé en le saluant de pareilles
acclamations, il se porta de l'autre côté d'Aranjuez, vers la demeure
du prince de la Paix, qu'il enveloppa de toutes parts. En forcer les
portes pour s'y précipiter parut d'abord à ce peuple qui débutait dans
la carrière des révolutions, un attentat au-dessus de son audace. Il
s'arrêta un instant, hésitant, mais plein d'impatience, et dévorant sa
proie des yeux avant de la saisir. Tout à coup un individu, messager,
dit-on, du château, se présente à la porte du prince pour se la faire
ouvrir. On la lui refuse. Il insiste. Les gardiens de la maison,
croyant qu'on les attaque, songent à se défendre. Un coup de fusil
part au milieu de cette agitation. Alors l'hésitation cesse. La foule
furieuse se rue sur les portes, les enfonce, pénètre dans la demeure
somptueuse du favori, la ravage, jette par les fenêtres tableaux,
tentures, meubles magnifiques, détruit et ne pille pas, plus furieuse
qu'avide, comme il arrive dans les mouvements de toute multitude,
passionnée mais non avilie. On court d'appartement en appartement, on
cherche l'objet de la haine publique, on ne trouve que l'épouse
infortunée du prince de la Paix. La populace, en Espagne, même la plus
infime, avait fini par connaître toute la vie d'Emmanuel Godoy. Elle
savait combien il avait de femmes, quelle il aimait, quelle il
n'aimait pas. Elle savait les malheurs de cette auguste princesse de
Bourbon, tristement unie à un soldat aux gardes, pour donner à ce
soldat le lustre royal qui lui manquait. La foule, en l'apercevant,
tombe à ses pieds, la conduit avec respect hors de cette maison
envahie, la place dans une voiture, et la traîne en triomphe jusqu'au
palais du souverain, en s'écriant: Voilà l'innocente.--Après l'avoir
ainsi replacée dans la demeure des rois, d'où elle n'aurait jamais dû
sortir, la foule, qui croyait n'en avoir pas fini avec le palais du
prince de la Paix, y revient, le cherche lui-même dans les moindres
recoins de sa demeure, et, ne le rencontrant pas, se venge par une
affreuse dévastation. Toute la nuit se passe en recherches, en
ravages, et, le jour venu, le favori n'étant pas découvert, on suppose
qu'il a trouvé ailleurs un asile.

[En marge: Effroi du roi et de la reine.]

On devine quels devaient être en ce moment l'effroi de Charles IV et
le désespoir de la reine. Le souvenir de la révolution française les
avait toujours remplis de terreur. Cette révolution qu'ils avaient
tant redoutée, ils la voyaient enfin chez eux poussant les mêmes cris,
commettant les mêmes actes, quoique excitée par d'autres sentiments.
Ils étaient désolés, éperdus, résignés à tout ce qu'on voudrait d'eux.
Cette reine, justement odieuse, éprouvait cependant un sentiment vrai,
qui sans la rendre intéressante pouvait du moins excuser jusqu'à un
certain point sa honteuse vie. Elle ne songeait, dans sa terreur, ni à
sa famille ni à elle-même, mais au dominateur de son âme, au
méprisable Godoy. Elle demandait à tout le monde ce qu'il était
devenu, et envoyait partout de fidèles domestiques pour qu'ils lui en
rapportassent des nouvelles.--Où est Emmanuel, s'écriait-elle, où
est-il?... et elle ne cachait pas les larmes que lui arrachait un
souci pareil. Le roi lui-même, quand il cessait d'avoir peur,
demandait aussi ce qu'on avait fait du pauvre Emmanuel, qui lui
était, disait-il, si attaché. Quant au prince des Asturies, voyant son
ennemi abattu, la couronne près de tomber de la tête de son père sur
la sienne, et ignorant qu'elle tomberait bientôt à terre, pour être
ramassée à la pointe du sabre, il montrait une lâche et perfide joie,
que sa mère apercevait, et qui lui attirait de sa part les plus
violents reproches.

[En marge: Le roi enlève à Emmanuel Godoy tous ses grades et
dignités.]

Les ministres et quelques seigneurs dévoués étant accourus, on
conseilla tumultueusement au roi de retirer tous ses grades et emplois
au prince de la Paix, comme unique moyen de rétablir le calme, et de
sauver la vie du prince lui-même. Le roi parce qu'il était prêt à
tout, la reine parce qu'elle tenait plus à sauver la vie que le
pouvoir de son amant, y consentirent à l'instant même, et un décret
parut dès le matin du 18 mars, annonçant que le roi retirait à Don
Emmanuel Godoy ses charges de grand-amiral et de généralissime, et
l'autorisait à se rendre dans le lieu qu'il lui plairait de choisir
pour sa retraite.

[En marge: Joie délirante à la nouvelle de la chute du favori.]

Ainsi finit ce déplorable favori, dont l'étrange destinée était, au
milieu de notre temps, un dernier vestige des vices des anciennes
cours, en contraste avec les moeurs du siècle; car, même dans les
cours absolues, on en était venu à respecter l'opinion publique:
déplorable favori à d'autres titres encore que celui du scandale; car,
excepté l'effusion du sang, il avait attiré sur l'Espagne tous les
maux à la fois, la honte, la désorganisation, la ruine, et en dernier
lieu les soulèvements populaires. En apprenant la dégradation
d'Emmanuel Godoy, le peuple qui encombrait Aranjuez, et qui se
composait de plusieurs peuples, venus non-seulement d'Aranjuez, mais
de Madrid, de Tolède, des campagnes de la Manche, se livra à une joie
furieuse, comme s'il avait dû être le lendemain le peuple le plus
heureux de la terre. Ce furent partout des chants, des danses, des
feux; on s'embrassait dans les rues en se félicitant de cette chute,
qui satisfaisait un sentiment plus vif encore que celui de l'intérêt,
celui de la haine pour une fortune insolente qui avait offensé toute
l'Espagne. La nouvelle, portée en deux ou trois heures à Madrid, y
produisit un véritable délire.

Dès que ce mouvement populaire fut connu, l'ambassadeur de France, qui
était dépourvu d'esprit, mais non de courage, accourut auprès du roi
pour le couvrir de son corps, s'il avait été en danger. Tout s'étant
terminé par la chute du favori, dont il était devenu l'ennemi à force
de s'intéresser au prince des Asturies, il parut presque triomphant
avec ce dernier. Il dit à Charles IV que les troupes françaises dont
l'arrivée était prochaine (elles passaient en ce moment le Guadarrama
pour descendre sur Madrid) seraient à ses ordres contre tous ses
ennemis du dedans et du dehors, et qu'il croyait, en donnant cette
assurance, obéir aux instructions de son auguste maître, qui ne
laisserait jamais invoquer son amitié en vain. Charles IV remercia M.
de Beauharnais, et lui témoigna qu'il serait heureux à l'avenir de
traiter les affaires avec l'ambassadeur de France, et sans aucun
intermédiaire. Infortuné roi! la destinée ne lui réservait pas un si
lourd fardeau!

La journée du 18 fut calme. Cependant la multitude agitée avait
besoin de nouvelles émotions. Il lui fallait autre chose qu'un palais
à détruire. Elle aurait voulu avoir pour le déchirer le corps d
Emmanuel Godoy. On le cherchait partout, et la reine tremblait à
chaque minute d'apprendre la découverte de son asile et sa mort. Tous
les ministres passèrent la nuit au château auprès des deux souverains,
dont le sommeil ne vint pas un instant fermer les yeux.

Le 19 au matin l'agitation populaire, calmée une première fois par la
proclamation du 16, une seconde fois par la déposition du favori qui
avait été prononcée le 18, était remontée comme un flot qui s'abaisse
et s'élève tour à tour. Au palais les officiers des gardes, sentant
toute autorité sur leurs troupes leur échapper, avaient déclaré qu'ils
étaient dans l'impuissance de faire respecter l'autorité royale si
elle était attaquée. Le roi, la reine éperdus avaient fait appeler
leur fils Ferdinand, pour le sommer de les protéger de sa popularité,
et il venait de promettre ses bons offices avec la secrète joie d'un
vainqueur, et l'aisance d'un conspirateur assuré des ressorts qu'il
doit faire jouer, lorsque tout à coup une rumeur nouvelle et violente
prouva qu'on avait raison de se défier de la journée qui commençait.

[En marge: le prince de la Paix est découvert par le peuple, et tiré
tout sanglant de ses mains par les gardes du corps.]

Le prince de la Paix, tant cherché, n'avait cependant pas quitté sa
demeure. Au moment où les portes de son palais avaient été forcées, il
avait pris une poignée d'or, une paire de pistolets, puis s'était
caché sous les toits, en se roulant lui-même dans une natte, espèce de
tapis de jonc dont on se sert en Espagne. Resté dans cette affreuse
position pendant toute la journée du 18, pendant la nuit du 18 au 19,
il n'y avait plus tenu le 19 au matin, et après trente-six heures de
ce supplice, vaincu par la soif, il était sorti de son asile, et
s'était trouvé en présence d'un soldat des gardes wallonnes qui était
en faction. Offrant de l'or à cette sentinelle, et n'osant pas ajouter
à son offre la menace de se servir de ses pistolets, il ne réussit
qu'à se faire dénoncer, et fut livré à l'instant même. Heureusement
pour lui le gros de la populace n'était pas alors autour de son
palais. Quelques gardes du corps survenus à propos le placèrent au
milieu de leurs chevaux, et s'acheminèrent le plus vite qu'ils purent
vers le quartier qui leur servait de caserne. Il fallait traverser
tout Aranjuez, et en un clin d'oeil la populace avertie accourut. Le
prince marchait à pied, entre deux gardes à cheval, appuyé sur le
pommeau de leur selle, et défendu par eux contre les attaques de la
foule. D'autres gardes en avant, en arrière, faisaient leurs efforts
pour le protéger, mais ne pouvaient empêcher un peuple furieux de lui
porter, avec des pieux, des fourches, et toutes les armes ramassées à
la hâte, des coups dangereux. Les pieds brisés par le fer des chevaux,
la cuisse percée d'une large blessure, un oeil presque hors de la
tête, il arriva enfin à la caserne des gardes, où il fut jeté tout
sanglant sur la paille des écuries. Triste exemple de la faveur des
rois, quand la fureur populaire vient venger en un jour vingt ans
d'une toute-puissance imméritée! Il n'y avait rien dans l'histoire de
plus lamentable que le spectacle que présentait en ce moment ce garde
du corps, revenu, après avoir traversé la couche royale et presque le
trône, dans la caserne, et sur la paille où il avait couché dans sa
jeunesse!

[En marge: Ferdinand accourt pour dissiper la foule qui voulait
égorger le prince de la Paix.]

Le roi et la reine, apprenant ce nouveau tumulte, appelèrent encore
une fois Ferdinand, et le supplièrent d'oublier ses injures pour aller
au secours de l'infortuné Godoy. Il promit de le sauver, et courut en
effet au quartier des gardes du corps, qu'une populace effrénée
menaçait d'envahir, la dissipa en annonçant que le coupable serait
jugé par le conseil de Castille, et que justice serait faite de tous
ses crimes. À la voix de l'héritier de la couronne la foule se
dispersa. Ferdinand se transporta auprès de Godoy, qu'il trouva tout
en sang, et auquel il dit avec une feinte générosité qu'il lui
pardonnait tous les maux qu'il en avait reçus, et lui faisait grâce.
La vue d'un ennemi abhorré rendit au prince de la Paix la présence
d'esprit, qu'il n'avait pas eue un seul instant depuis le commencement
de la catastrophe. Es-tu déjà roi, dit-il à Ferdinand, pour faire
grâce?--Non, répliqua le prince, je ne le suis pas, mais je le serai
bientôt.--

Le prince retourna au palais pour tranquilliser ses augustes parents,
restés dans un état de trouble difficile à décrire, et prêts pour se
sauver, eux et leur cher Emmanuel, à tous les sacrifices possibles,
même celui du trône. Que veut-on de nous, s'écriaient-ils, pour
épargner notre malheureux ami? Sa déposition? Nous l'avons prononcée.
Sa mise en jugement? Nous allons la prononcer. Veut-on la couronne?
Nous la déposerons aussi.--Une sorte d'égarement d'esprit s'était
emparé du roi, de la reine; ils ne savaient ce qu'ils disaient, et
s'adressaient à tout le monde, pour demander soit un appui, soit un
conseil. On imagina, pour les rassurer sur la vie du prince de la
Paix, d'envoyer celui-ci bien escorté à Grenade, en se servant des
relais dont la route était pourvue. Une voiture attelée de six mules
fut aussitôt amenée devant la caserne des gardes du corps, afin de l'y
placer, et de le faire sortir de ce dangereux séjour d'Aranjuez. Mais
à peine ces préparatifs furent-ils aperçus, que la populace, devinant
à quel usage ils étaient destinés, se précipita sur la voiture, la
brisa, et se montra décidée à empêcher tout départ.

[En marge: Le roi et la reine troublés donnent leur abdication.]

Ce nouvel incident acheva de troubler la tête de l'infortuné Charles
IV et de sa femme. Ils crurent l'un et l'autre que c'était la
révolution française qui recommençait en Espagne; qu'on en voulait,
non-seulement au prince de la Paix, mais à eux-mêmes; que déposer le
sceptre entre les mains de Ferdinand serait peut-être un moyen de
conjurer cet orage naissant, de sauver leur vie et celle de leur
malheureux ami. Ils le dirent à tous ceux qui les entouraient, à MM.
de Caballero, de Cevallos, au duc de Castel-Franco, chef des troupes
réunies dans la résidence royale, à diverses personnes de la cour
enfin; et quand ils faisaient cette proposition, tous les assistants
leur témoignaient, par un silence triste et approbateur, que ce serait
là certainement la solution la plus simple, la plus sûre, la plus
applaudie, la plus capable de terminer dès sa naissance une révolution
aussi effrayante à ses débuts que celle qui avait fait tomber la tête
de Louis XVI. Après quelques instants de ces vagues pourparlers, de
cette consultation de gens éperdus, Charles IV dit qu'il voulait
abdiquer; son ambitieuse femme lui répondit qu'il avait raison, et,
sans qu'il se présentât un seul contradicteur, leurs ministres
s'offrirent pour rédiger l'acte d'abdication.

[En marge: Acte d'abdication de Charles IV.]

Cet acte fut rédigé à l'instant même, et publié immédiatement au
milieu d'une joie sans égale. Charles IV y déclarait que, fatigué des
soucis du trône, courbé sous le poids de l'âge et des infirmités, il
résignait à son fils Ferdinand la couronne qu'il avait portée vingt
années.

[En marge: Redoublement de joie à Aranjuez et à Madrid.]

La nouvelle de cette abdication causa dans Aranjuez une sorte
d'ivresse. Le peuple vint en foule saluer le jeune roi que depuis si
long-temps appelaient tous ses voeux, et le combla de mille
bénédictions. La cour, devançant le peuple, avait abandonné les vieux
souverains, comme on abandonne leurs cadavres quand ils sont morts.
Ils furent laissés seuls, un peu rassurés, mais tout abattus de leur
chute, et on courut autour de Ferdinand pour bien exprimer à ce
nouveau maître que c'était lui, lui seul, qu'on avait dans le coeur
depuis des années en baissant la tête devant sa mère et le favori.
Ferdinand, que la nature avait fait pour la dissimulation, et que les
malheurs de sa jeunesse avaient encore perfectionné dans cet art
odieux, parut content de tout le monde, et l'était assez de la fortune
pour le paraître des hommes. Il conserva provisoirement les ministres
de son père, ne pouvant en changer à l'instant même, et, pour première
commission, leur donna l'ordre de faire venir le duc de l'Infantado,
exilé à soixante lieues de Madrid, et le chanoine Escoïquiz, enfermé
au couvent du Tardon. Il nomma tout de suite le duc de l'Infantado
capitaine de ses gardes et président du conseil de Castille. Ainsi une
faveur expulsée, une autre faveur naissait, mais celle-ci devant durer
quelques jours à peine, car le redoutable Napoléon approchait. Ses
troupes descendaient en ce moment des hauteurs de Somosierra sur
Buitrago, et n'étaient plus qu'à une forte marche de Madrid. Les
ministres temporaires de Ferdinand lui conseillèrent de commencer son
règne par une démarche auprès de l'empereur des Français. Le duc del
Parque fut envoyé à Murat, pour s'entendre avec ce prince sur l'entrée
des Français à Madrid. Les ducs de Medina-Celi et de Frias, le comte
de Fernand-Nuñez furent envoyés à Napoléon, qu'on supposait sur la
route d'Espagne, pour lui jurer amitié, et lui renouveler la demande
d'une princesse française. Cela fait à la fin même de cette première
journée, Ferdinand s'endormit en se croyant roi. Il devait l'être,
mais après une longue captivité et une guerre effroyable.

Ainsi tombèrent les derniers Bourbons, pour reparaître bien ou mal,
glorieusement ou tristement, quelques années plus tard; ils tombèrent
à Aranjuez, comme à Paris, comme à Naples, sous la révolution
française, qui les poussait devant elle, semblable aux furies
vengeresses poursuivant des coupables. À Paris cette révolution avait
abattu la tête d'un Bourbon. À Naples elle en avait jeté un à la mer,
et l'avait réduit à se réfugier en Sicile. À Aranjuez elle réduisait
le dernier à abdiquer, pour sauver la vie d'un ignoble favori, et se
servait non d'un peuple épris de la liberté, mais d'un peuple épris
encore de la royauté, diverse ainsi dans ses manières d'agir comme les
lieux où elle pénétrait, mais toujours terrible et régénératrice,
quoique heureusement moins cruelle, car déjà elle détrônait et ne
tuait plus les rois.

FIN DU LIVRE VINGT-NEUVIÈME.



LIVRE TRENTIÈME.

BAYONNE.

     Désordres à Madrid à la nouvelle des événements d'Aranjuez. --
     Murat hâte son arrivée. -- En approchant de Madrid, il reçoit un
     message de la reine d'Étrurie. -- Il lui envoie M. de Monthyon.
     -- Celui-ci trouve la famille royale désolée, et pleine du regret
     d'avoir abdiqué. -- Murat, au retour de M. de Monthyon, suggère à
     Charles IV l'idée de protester contre une abdication qui n'a pas
     été libre, et diffère de reconnaître Ferdinand VII. -- Entrée des
     Français dans Madrid le 23 mars. -- Protestation secrète de
     Charles IV. -- Ferdinand VII s'empresse d'entrer dans Madrid pour
     prendre possession de la couronne. -- Déplaisir de Murat de voir
     entrer Ferdinand VII. -- M. de Beauharnais conseille à Ferdinand
     VII d'aller à la rencontre de l'empereur des Français. -- Effet
     des nouvelles d'Espagne sur les résolutions de Napoléon. --
     Nouveau parti qu'il adopte en apprenant la révolution d'Aranjuez.
     -- Il conçoit à Paris le même plan que Murat à Madrid, celui de
     ne pas reconnaître Ferdinand VII, et de se faire céder la
     couronne par Charles IV. -- Mission du général Savary à Madrid.
     -- Retour de M. de Tournon à Paris. -- Doute momentané qui
     s'élève dans l'esprit de Napoléon. -- Singulière dépêche du 29,
     qui contredit tout ce qu'il avait pensé et voulu. -- Les
     nouvelles de Madrid, arrivées le 30, ramènent Napoléon à ses
     premiers projets. -- Il approuve la conduite de Murat, et l'envoi
     à Bayonne de toute la famille d'Espagne. -- Il se met en route
     pour Bordeaux. -- Murat, approuvé par Napoléon, travaille avec le
     général Savary à l'exécution du plan convenu. -- Ferdinand VII,
     après avoir réuni à Madrid ses confidents intimes, le duc de
     l'Infantado et le chanoine Escoïquiz, délibère sur la conduite à
     tenir envers les Français. -- Motifs qui l'engagent à partir pour
     aller à la rencontre de Napoléon. -- Une entrevue avec le général
     Savary achève de l'y décider. -- Il résout son départ, et laisse
     à Madrid une régence présidée par son oncle, don Antonio, pour le
     représenter. -- Sentiments des Espagnols en le voyant partir. --
     Les vieux souverains, en apprenant qu'il va au-devant de
     Napoléon, veulent s'y rendre aussi pour plaider en personne leur
     propre cause. -- Joie et folles espérances de Murat en voyant les
     princes espagnols se livrer eux-mêmes. -- Esprit du peuple
     espagnol. -- Ce qu'il éprouve pour nos troupes. -- Conduite et
     attitude de Murat à Madrid. -- Voyage de Ferdinand VII de Madrid
     à Burgos, de Burgos à Vittoria. -- Son séjour à Vittoria. -- Ses
     motifs pour s'arrêter dans cette ville. -- Savary le quitte pour
     aller demander de nouvelles instructions à Napoléon. --
     Établissement de Napoléon à Bayonne. -- Lettre qu'il écrit à
     Ferdinand VII et ordres qu'il donne à son sujet. -- Ferdinand VII
     se décide enfin à venir à Bayonne. -- Son arrivée en cette ville.
     -- Accueil que lui fait Napoléon. -- Première ouverture sur ce
     qu'on désire de lui. -- Napoléon lui déclare sans détour
     l'intention de s'emparer de la couronne d'Espagne, et lui offre
     en dédommagement la couronne d'Étrurie. -- Résistance et
     illusions de Ferdinand VII. -- Napoléon, pour tout terminer,
     attend l'arrivée de Charles IV, qui a demandé à venir à Bayonne.
     -- Départ des vieux souverains. -- Délivrance du prince de la
     Paix. -- Réunion à Bayonne de tous les princes de la maison
     d'Espagne. -- Accueil que Napoléon fait à Charles IV. -- Il le
     traite en roi. -- Ferdinand ramené à la situation de prince des
     Asturies. -- Accord de Napoléon avec Charles IV pour assurer à
     celui-ci une riche retraite en France, moyennant l'abandon de la
     couronne d'Espagne. -- Résistance de Ferdinand VII. -- Napoléon
     est prêt à en finir par un acte de toute-puissance, lorsque les
     événements de Madrid fournissent le dénoûment désiré. --
     Insurrection de Madrid dans la journée du 2 mai. -- Énergique
     répression ordonnée par Murat. -- Contre-coup à Bayonne. --
     Émotion de Charles IV en apprenant la journée du 2 mai. -- Scène
     violente entre le père, la mère et le fils. -- Terreur et
     résignation de Ferdinand VII. -- Traité pour la cession de la
     couronne d'Espagne à Napoléon. -- Départ de Charles IV pour
     Compiègne, et de Ferdinand VII pour Valençay. -- Napoléon destine
     la couronne d'Espagne à Joseph, et celle de Naples à Murat. --
     Douleur et dépit de Murat en apprenant les résolutions de
     Napoléon. -- Il n'en travaille pas moins à obtenir des autorités
     espagnoles l'expression d'un voeu en faveur de Joseph. --
     Déclaration équivoque de la junte et du conseil de Castille,
     exprimant un voeu conditionnel pour Joseph. -- Mécontentement de
     Napoléon contre Murat. -- En attendant d'avoir la réponse de
     Joseph, et de pouvoir proclamer la nouvelle dynastie, Napoléon
     essaie de racheter la violence qu'il vient de commettre à l'égard
     de l'Espagne par un merveilleux emploi de ses ressources. --
     Secours d'argent à l'Espagne. -- Distribution de l'armée de
     manière à défendre les côtes, et à prévenir tout acte de
     résistance. -- Vastes projets maritimes. -- Arrivée de Joseph à
     Bayonne. -- Il est proclamé roi d'Espagne. -- Junte convoquée à
     Bayonne. -- Délibération de cette junte. -- Constitution
     espagnole. -- Acceptation de cette constitution, et
     reconnaissance de Joseph par la junte. -- Conclusion des
     événements de Bayonne, et départ de Joseph pour Madrid, de
     Napoléon pour Paris.


[En marge: Désordres à Madrid à la suite de la révolution d'Aranjuez.]

[En marge: Confiance des Espagnols à l'égard des Français.]

La chute du prince de la Paix avait déjà produit chez le peuple de
Madrid une sorte de joie féroce. La nouvelle de l'abdication de
Charles IV, et de l'avénement de Ferdinand VII, y mit le comble. Il
n'y a pas pour la multitude de joie complète sans un ravage. On
savait le prince de la Paix arrêté à Aranjuez; on courut se précipiter
sur sa famille et sur les personnages qui jouissaient de sa confiance.
On dévasta leurs maisons, on poursuivit leurs personnes, dont aucune
heureusement ne tomba au pouvoir de la multitude, grâce au courage de
M. de Beauharnais. Celui-ci, après l'abdication de Charles IV, revenu
immédiatement à Madrid, eut le temps de donner asile à la famille
Godoy. La mère, le frère d'Emmanuel, ses soeurs, mariées aux plus
grands seigneurs d'Espagne, avaient passé une affreuse nuit, sous le
toit de leurs palais. M. de Beauharnais leur offrit un abri dans
l'hôtel de l'ambassade, où ils devaient être protégés par la terreur
des armes françaises, car Murat n'était plus en ce moment qu'à une
marche de Madrid. Le sac, l'incendie durèrent toute la journée du 20,
qui était un dimanche, et ne furent empêchés par aucune force
publique. Il y avait à Madrid deux régiments suisses (les régiments de
Preux et de Reding); mais ces soldats étrangers, plus mal placés que
d'autres au milieu des agitations populaires, n'osèrent pas se
montrer, et ne firent rien pour arrêter le désordre. Une espèce de
fatigue, le concours de quelques bourgeois armés spontanément, une
proclamation de Ferdinand, qui ne voulait pas déshonorer son nouveau
règne par d'odieux excès, mirent fin à ces abominables ravages.
D'ailleurs Madrid était tout entier à la joie de voir finir un règne
détesté, et commencer un règne ardemment désiré. C'est à peine si dans
les âmes satisfaites il restait quelque place à l'inquiétude en
apprenant que les Français s'approchaient de la capitale. Après avoir
espéré qu'ils renverseraient le favori, le peuple espagnol se flattait
maintenant de l'idée qu'ils allaient reconnaître Ferdinand VII; et en
tout cas, ce peuple, enorgueilli de ce qu'il venait de faire, tout
fier d'avoir à lui seul vaincu le redoutable favori, avait pris en
lui-même une immense confiance, et semblait ne plus craindre personne.
Au surplus, dans sa naïve joie, il ne croyait que ce qui lui plaisait,
et les Français n'étaient à ses yeux que des auxiliaires, venus pour
inaugurer le règne de Ferdinand VII. Avec une pareille disposition des
esprits, nos troupes étaient assurées d'être bien reçues.

[En marge: Arrivée des troupes françaises aux portes de Madrid.]

Elles avaient déjà en grande partie passé le Guadarrama. Les deux
premières divisions du corps du maréchal Moncey étaient le 20 entre
Cavanillas et Buitrago, la troisième à Somosierra. La première
division du général Dupont était le même jour à Guadarrama, prête à
descendre sur l'Escurial; la seconde du même corps à Ségovie, la
troisième à Valladolid. Murat pouvait donc entrer en vingt-quatre
heures dans Madrid, avec deux divisions du maréchal Moncey, une du
général Dupont, toute sa cavalerie et la garde, c'est-à-dire avec
trente mille hommes. Or, il ne restait dans cette capitale que deux
régiments suisses déconcertés, et un peuple sans armes. Murat n'avait
par conséquent aucune résistance à redouter.

[En marge: Douleur de Murat en apprenant les désordres de Madrid.]

Les désordres de la capitale l'avaient profondément affligé, et il
craignait qu'en Europe on n'accusât les Français d'avoir voulu
bouleverser l'Espagne, afin de s'en emparer plus facilement. Il ne
savait pas non plus si cette solution imprévue était bien celle que
Napoléon désirait, et celle surtout qui pourrait amener plus sûrement
la vacance du trône d'Espagne. L'humanité, l'obéissance, l'ambition
produisaient ainsi dans son âme un pénible conflit. Dans cet état, il
écrivit à Napoléon pour lui faire part de ce qu'il venait d'apprendre,
pour se plaindre de nouveau de n'avoir pas son secret, pour lui
exprimer la peine que lui causaient les événements de Madrid, et lui
annoncer qu'il allait entrer immédiatement dans cette capitale, afin
de réprimer à tout prix les excès d'une populace barbare. En même
temps il ébranla ses colonnes, et marcha en avant pour porter à
San-Agostino les troupes du maréchal Moncey, et à l'Escurial celles du
général Dupont.

[En marge: Message secret de la reine d'Étrurie à Murat.]

Le lendemain 21, étant en personne à El-Molar, il reçut un courrier
déguisé qui lui portait une lettre de la reine d'Étrurie. Cette
princesse, qu'il avait connue en Italie, et avec laquelle il était lié
d'amitié, faisait appel à son coeur, au nom d'une famille auguste et
profondément malheureuse. Elle lui disait que ses vieux parents
étaient menacés du plus grand danger, et que pour s'en garantir ils
avaient recours à sa généreuse protection. Elle le suppliait de venir
lui-même et secrètement à Aranjuez, pour être témoin de leur situation
déplorable, et convenir des moyens de les en tirer.

[En marge: Réponse de Murat à la reine d'Étrurie, et mission de M. de
Monthyon auprès des vieux souverains.]

Cette jeune femme éperdue, peu versée dans la connaissance des
affaires, bien qu'elle eût plus d'esprit que son mari défunt,
imaginait qu'un général en chef, représentant Napoléon, conduisant
une armée française à la porte de l'une des grandes capitales de
l'Europe, pourrait se dérober nuitamment pour un jour ou deux à son
quartier-général, comme il l'avait fait peut-être à Florence, en
pleine paix, plus occupé alors de plaisirs que de guerre ou de
négociations. Murat lui répondit avec beaucoup de courtoisie qu'il
était très-sensible aux malheurs de la famille royale d'Espagne, mais
qu'il lui était impossible de quitter son quartier-général, où le
retenaient des devoirs impérieux, et qu'il lui envoyait à sa place
l'un de ses officiers, M. de Monthyon, homme sûr, auquel elle pourrait
dire tout ce qu'elle lui aurait confié à lui-même[35].

[Note 35: Je ne suppose rien ici. J'écris d'après les pièces
originales déposées au Louvre, dont quelques-unes furent publiées dans
le _Moniteur_, mais en très-petite partie, et après de notables
altérations. La correspondance de Murat avec Napoléon, la plus
importante, la plus instructive de toutes celles qui sont relatives
aux affaires d'Espagne, n'a jamais été publiée. Quelques fragments de
celle de M. de Monthyon ont été insérés au _Moniteur_, mais fort
altérés. C'est d'après des originaux autographes et exacts que je fais
ce récit.]

[En marge: État de désolation dans lequel M. de Monthyon trouve les
vieux souverains.]

M. de Monthyon partit d'El-Molar le 21, arriva le 22 à Aranjuez, et
trouva la famille des vieux souverains désolée. Dans un accès
d'effroi, Charles IV et son épouse avaient été amenés à se dépouiller
de l'autorité suprême. La reine, principal auteur des déterminations
de cette cour, avait été conduite à cette abdication par le désir de
sauver la vie du prince de la Paix, et de se soustraire elle-même et
son époux à des périls qu'elle s'était exagérés. Mais le premier
moment passé, le silence et l'abandon succédant au tumulte populaire,
de nouveaux dangers menaçant le prince de la Paix, dont le procès
avait été ordonné par Ferdinand VII, elle était saisie de la double
douleur de se voir déchue, et de ne pas savoir en sûreté l'objet de
ses criminelles affections. Et comme les mouvements de son âme se
reproduisaient à l'instant dans l'âme de son faible époux, elle
l'avait rempli des mêmes regrets et du même chagrin. Par surcroît de
malheur, on venait de leur signifier au nom de Ferdinand VII qu'il
fallait se rendre à Badajoz, au fond de l'Estramadure, loin de la
protection des Français, pour y vivre dans l'isolement, la misère
peut-être, tandis qu'un fils détesté régnerait, se vengerait,
immolerait probablement le malheureux Godoy! En face d'une telle
perspective, la déchéance était devenue plus cruelle. La jeune reine
d'Étrurie, que cet exil désolait en proportion de son âge, ajoutait à
toutes les douleurs de cette royale famille son propre désespoir. Liée
avec Murat, apportant le secours de ses relations avec lui, elle avait
été chargée d'invoquer la protection de l'armée française.

[En marge: Instances et prières des vieux souverains pour qu'on vienne
à leur secours.]

Telle était la situation dans laquelle M. de Monthyon trouva cette
famille infortunée. Il fut entouré, assailli des prières et des
instances les plus vives, par le vieux roi, la vieille reine, la jeune
reine d'Étrurie. On lui raconta les angoisses des dernières journées,
les violences qu'on avait subies, celles qu'on allait peut-être subir
encore, les injonctions qu'on avait reçues de partir pour Badajoz, et
surtout les périls qui menaçaient Emmanuel Godoy. On parla de celui-ci
beaucoup plus que de la famille royale elle-même; on demanda pour lui,
à mains jointes, la protection de la France, en offrant de s'en
rapporter à la décision de Murat relativement à tout ce qui était
arrivé, de le faire l'arbitre des destinées de l'Espagne, de se
soumettre enfin à tout ce qu'il ordonnerait.

[En marge: Murat, en apprenant les regrets exprimés par Charles IV,
imagine de le faire protester contre son abdication, et de refuser de
reconnaître Ferdinand VII.]

M. de Monthyon repartit à l'instant afin de rejoindre Murat, qui s'était
rapproché de Madrid, dans la journée du 22, pour y entrer le 23, jour
presque indiqué d'avance dans les instructions de Napoléon. Il lui fit
part de ce qu'il avait vu et entendu dans son entretien avec les vieux
souverains, de leurs regrets amers, et de leur désir d'en appeler à
Napoléon des derniers événements d'Espagne. Murat en écoutant ce récit
fut saisi d'une sorte d'illumination subite. Il n'avait pas le secret de
la politique dont il était l'instrument, mais il avait quelquefois
supposé que Napoléon voulait en effrayant Charles IV le porter à
s'enfuir, et se procurer la couronne d'Espagne comme celle du Portugal,
par le délaissement des possesseurs. Ce plan se trouvant déjoué par la
révolution d'Aranjuez, Murat crut qu'il fallait en faire sortir un tout
nouveau des circonstances elles-mêmes. En conséquence il eut l'idée de
convertir en une protestation formelle contre l'abdication du 19 les
regrets que les vieux souverains manifestaient de leur déchéance, et,
après avoir obtenu la rédaction, la signature, la remise en ses mains de
cette protestation, de refuser la reconnaissance de Ferdinand VII; ce
qui se pouvait très-naturellement, car il était impossible que Ferdinand
VII, après une telle manière d'arriver au trône, fut reconnu avant qu'on
en eût référé à l'autorité de Napoléon. Le résultat de cette combinaison
allait être de laisser l'Espagne sans souverain; car le vieux roi,
déchu par le fait, ne reprendrait pas le trône en protestant, et la
royauté de Ferdinand VII, grâce à cette protestation, resterait en
suspens. Entre un roi qui n'était plus roi, qui ne pouvait plus l'être,
et un roi qui ne l'était pas encore, qui ne le serait jamais si on ne
voulait pas qu'il le fût, l'Espagne allait se trouver sans autre maître
que le général commandant l'armée française. La fortune rendait ainsi le
moyen qu'elle avait enlevé en empêchant le départ de Charles IV.

[En marge: M. de Monthyon retourne auprès des vieux souverains pour
les amener à consigner leurs regrets dans une protestation formelle.]

L'esprit de Murat, aiguisé par l'ambition, venait d'inventer tout ce
que le génie de Napoléon, dans son astuce la plus profonde, imagina
quelques jours plus tard, à la nouvelle des derniers événements. Sans
perdre un moment, et avec toute la vivacité de ses désirs, Murat fit
repartir M. de Monthyon pour Aranjuez, lui donnant l'ordre de revoir
sur-le-champ la famille royale, et de lui proposer, puisqu'elle
déclarait avoir été contrainte, de protester contre l'abdication du
19, de protester secrètement si elle n'osait le faire publiquement, de
renfermer cette protestation dans une lettre à l'Empereur, qui ne
pouvait manquer d'arriver sous peu de jours en Espagne, et qui serait
ainsi constitué l'arbitre de l'usurpation odieuse commise par le fils
au détriment du père. Murat promettait de gagner auprès de Napoléon la
cause des vieux souverains, et en attendant de protéger non-seulement
eux, mais le malheureux Godoy, devenu le prisonnier de Ferdinand VII.

[En marge: Résultat de la mission du duc del Parque, envoyé par
Ferdinand VII à Murat.]

M. de Monthyon repartit pour Aranjuez, et Murat se hâta d'écrire à
l'Empereur pour l'informer de ce qui s'était passé, et lui mander la
combinaison qu'il avait imaginée. Parvenu le 22 au soir à Chamartin,
sur les hauteurs mêmes qui dominent Madrid, il s'apprêta à y faire son
entrée le lendemain. Il venait de recevoir l'envoyé de Ferdinand VII,
le duc del Parque, chargé de le complimenter au nom du nouveau roi
d'Espagne, de lui offrir l'entrée dans Madrid, des vivres, des
logements pour l'armée, et l'assurance des intentions amicales de la
jeune cour envers la France. Murat fit au duc del Parque un accueil
gracieux, où perçait cependant un peu de cette présomption qui lui
était propre, et, en acceptant les assurances qu'il avait mission de
lui apporter, lui exprima assez clairement que l'Empereur seul pouvait
reconnaître Ferdinand VII, et légaliser au nom du droit des gens la
révolution d'Aranjuez. Il lui déclara qu'il ne pouvait, quant à lui,
en attendant la décision impériale, voir dans le nouveau gouvernement
qu'un gouvernement de fait, et donner à Ferdinand VII d'autre titre
que celui de prince des Asturies. Ce genre de relations fut accepté,
puisque le lieutenant de Napoléon n'en admettait pas d'autre, et tout
fut disposé pour l'entrée des Français dans Madrid le lendemain 23
mars 1808.

Les meneurs de la nouvelle cour, quoique très-peu sages, avaient senti
néanmoins la nécessité de prévenir une collision avec les Français;
car leur royauté, sortie d'une révolution de palais, aurait pu être
enlevée par un régiment de cavalerie. En conséquence ils avaient fort
recommandé à Madrid de bien accueillir les troupes françaises, et,
pour être assurés qu'il en serait ainsi, ils avaient fait afficher à
tous les coins de la capitale une proclamation, dans laquelle
Ferdinand VII en appelait aux sentiments de bienveillance qui devaient
animer l'une à l'égard de l'autre deux nations anciennement alliées.
Les Espagnols comprenant cette politique aussi bien que leur jeune
roi, et entraînés de plus par la curiosité, étaient donc parfaitement
disposés à courir au-devant de Murat, et à lui prodiguer leurs
acclamations.

[En marge: Entrée des Français à Madrid le 23 mars 1808.]

Le 23 au matin, Murat réunit sur les hauteurs situées en arrière de
Madrid, lesquelles ne sont que les dernières pentes du Guadarrama, une
partie de son armée, qui consistait en ce moment dans les deux
premières divisions du maréchal Moncey, dans la cavalerie de tous les
corps, et dans les détachements de la garde impériale envoyés de Paris
pour former l'escorte de Napoléon. Il fit son entrée au milieu du
jour, à la tête d'un brillant état-major, et charma tous les Espagnols
par sa bonne mine, et son sourire confiant et gracieux. La garde
impériale frappa singulièrement les Espagnols; les cuirassiers, par
leur grande taille, leur armure et leur discipline, ne les frappèrent
pas moins. Mais l'infanterie du maréchal Moncey, composée en majeure
partie d'enfants mal vêtus et harassés de fatigue, inspira plus de
commisération que de crainte; ce qui était fâcheux chez un peuple dont
il fallait toucher les sens plutôt que la raison. Toutefois l'ensemble
de ce spectacle militaire produisit un certain effet sur l'imagination
des Espagnols. Ils applaudirent beaucoup les Français et leurs chefs.

Par une négligence involontaire, bien plus que par un défaut d'égards
qui n'était dans l'intention de personne, on avait omis de préparer
le logement du général en chef de l'armée française. Murat descendit
aux portes de Madrid dans le palais abandonné du Buen-Retiro, et
s'arrêta dans l'appartement qu'avaient habité les demoiselles Tudo
avant leur départ. Il fut blessé de ce manque de soins. Mais on lui
offrit immédiatement l'ancienne demeure du prince de la Paix, située
près du magnifique palais que la royauté espagnole occupe à Madrid.
Les autorités civiles et militaires, le clergé, le corps diplomatique,
vinrent le visiter. Il les reçut avec grâce et hauteur, et presque en
souverain, quoiqu'il n'eût d'autre titre que celui de général en chef
de l'armée française.

[En marge: Murat empêche la translation à Madrid du prince de la Paix,
qu'on allait y conduire pour commencer son procès.]

Tandis qu'il entrait dans Madrid, on lui apprit qu'on allait y amener
prisonnier, chargé de chaînes, sous la conduite des gardes du corps,
le malheureux Godoy, dont on voulait avoir le plaisir de commencer le
procès tout de suite. Murat, par générosité et par calcul, pour
ménager l'ancienne cour, appelée à devenir l'instrument des nouvelles
combinaisons, était résolu à ne pas tolérer un acte de cruauté envers
le favori déchu. Craignant que la présence de ce personnage, objet de
toutes les haines de la multitude, ne provoquât un tumulte populaire,
surtout au moment de l'entrée des troupes françaises, il envoya un de
ses officiers, avec l'ordre pur et simple d'ajourner la translation du
prisonnier, et de le retenir dans un village voisin de Madrid. Cet
ordre trouva et fixa le prince de la Paix au village de Pinto, où il
fut détenu quelques jours. Murat dirigea sur-le-champ un détachement
de cavalerie sur Aranjuez, pour y protéger les vieux souverains,
s'opposer à ce qu'on les acheminât vers Badajoz, et leur rendre le
courage de suivre ses conseils, en leur rendant la sécurité. Il
annonça en même temps que ni lui ni son maître ne souffriraient les
rigueurs qu'on préparait contre Emmanuel Godoy.

[En marge: Les vieux souverains accueillent avec empressement l'idée
de protester contre leur abdication.]

M. de Monthyon avait trouvé la famille des vieux souverains encore
plus désolée qu'à son premier voyage, encore plus alarmée du sort du
prince de la Paix, encore plus navrée de l'abandon dans lequel on la
laissait, encore plus irritée du triomphe de Ferdinand VII, et bien
plus disposée par conséquent à se jeter dans les bras de la France.
L'idée d'une protestation propre à leur faire recouvrer le pouvoir ou
à les venger, conforme d'ailleurs à la vérité des faits, ne pouvait
qu'être accueillie avec transport. Elle le fut, et tout aussitôt
Charles IV se montra prêt à la signer. Mais la rédaction proposée par
Murat n'était pas exactement celle qui convenait aux vieux souverains,
bien qu'ils fussent peu difficiles et mauvais juges en fait de
convenances de langage. Ils craignaient qu'une telle démarche, si elle
venait à être connue, ne compromît leur vie et celle du favori, et ils
demandèrent quelques heures pour réfléchir à la forme qui semblerait
la meilleure, s'engageant du reste à se conduire en tout comme on le
voudrait, et à dater la protestation du jour qui ferait le mieux
ressortir la spontanéité de leur recours à la justice de Napoléon. M.
de Monthyon fut renvoyé à Murat avec toutes ces assurances, et un
nouvel appel à la protection de l'armée française.

[En marge: Murat songe à faire concourir Ferdinand VII à ses projets.]

Murat, certain de disposer des vieux souverains comme il l'entendrait
pour le succès de la combinaison dont il était l'auteur, résolut
d'agir également sur Ferdinand VII, pour l'engager à ne pas prendre
encore la couronne, à faire acte de roi le plus tard qu'il pourrait,
et surtout à différer son entrée solennelle dans Madrid. Murat pensait
que moins Ferdinand VII serait roi, Charles IV ne l'étant plus, mieux
iraient les choses dans le sens de ses espérances. Il désirait en
outre obtenir de Ferdinand VII une autre détermination qui lui
semblait urgente. Le prince de la Paix, lorsqu'il était question du
voyage en Andalousie, avait ordonné aux troupes espagnoles de repasser
la frontière du Portugal, pour rentrer, la division Taranco en
Castille-Vieille, la division Solano en Estramadure. Celle-ci, déjà
revenue aux environs de Talavera, s'approchait de Madrid, et pouvait
occasionner une collision contraire aux vues de Murat, qui comprenait
très-bien qu'il fallait mener par adresse et non par force les
affaires d'Espagne. Mais pour que l'ordre de rétrograder fût donné aux
troupes espagnoles, il fallait recourir à Ferdinand lui-même.

[En marge: M. de Beauharnais chargé de se rendre auprès de Ferdinand
VII pour l'amener aux vues de Murat.]

Murat manda auprès de lui M. de Beauharnais, dont il se défiait fort,
parce qu'il le savait attaché à Ferdinand VII, et auquel il supposait
plus de finesse que cet honnête et maladroit ambassadeur n'était
capable d'en mettre dans une trame politique. Il lui persuada de se
rendre sur-le-champ à Aranjuez, et d'user de son ascendant sur
Ferdinand VII pour lui arracher les résolutions que réclamait la
circonstance. Afin de décider M. de Beauharnais, Murat commença par
l'effrayer sur la fausse manière dont il avait entendu les intentions
de Napoléon, en contribuant à empêcher le voyage d'Andalousie (ce qu'à
tort ou à raison l'on imputait en effet à M. de Beauharnais). Murat,
pour l'inquiéter davantage, lui affirma, ce qu'il ne savait pas, que
Napoléon aurait voulu le renouvellement de la scène de Lisbonne; puis
il lui suggéra, comme un moyen certain de réparer sa faute, l'idée de
se transporter immédiatement à Aranjuez pour obtenir de Ferdinand VII
qu'il fît rétrograder les troupes espagnoles, qu'il ne vînt pas à
Madrid, et qu'il laissât sa nouvelle royauté en suspens, jusqu'à la
décision de Napoléon. M. de Beauharnais, cédant à ces conseils, partit
à l'instant même pour Aranjuez, afin de faire, sinon tout, au moins
une partie de ce que désirait Murat.

[En marge: M. de Beauharnais obtient le renvoi des troupes espagnoles,
et encourage Ferdinand VII à se porter à la rencontre de Napoléon.]

Arrivé auprès de Ferdinand, il lui demanda d'abord avec son
opiniâtreté ordinaire le renvoi des troupes espagnoles dans leurs
premières positions. Ferdinand n'avait pas encore à côté de lui ses
deux confidents principaux, le chanoine Escoïquiz et le duc de
l'Infantado, exilés trop loin de Madrid pour avoir eu le temps de
revenir. Il avait gardé quelques-uns des ministres de son père,
notamment MM. de Cevallos et de Caballero, et, après les avoir
consultés, il fit envoyer au général Taranco et au marquis de Solano
l'ordre de rentrer en Portugal, ou du moins de s'arrêter sur la
frontière de ce royaume, pour y attendre de nouvelles instructions.
Les troupes du marquis de Solano en particulier durent retourner, par
Tolède et Talavera, à Badajoz. Cette première partie de sa commission
remplie, M. de Beauharnais, soit qu'il n'eût pas compris l'intention
de Murat quant à la seconde, soit que l'ayant comprise il ne voulut
pas s'y conformer, s'attacha à persuader à Ferdinand qu'il fallait
acquérir à tout prix la bienveillance de Napoléon, et pour cela courir
à sa rencontre, se jeter dans ses bras, en lui demandant son amitié,
sa protection, et une épouse; que plus tôt il ferait une pareille
démarche, plus tôt il serait assuré de régner; que le mieux serait de
partir à l'instant même d'Aranjuez pour un tel voyage; qu'il n'aurait
pas à faire beaucoup de chemin, car il trouverait Napoléon en route;
qu'enfin il ne fallait venir à Madrid que pour le traverser, et se
transporter le plus promptement possible à Burgos ou à Vittoria.

C'était de très-bonne foi, et sans se douter qu'il contribuait de son
côté, comme Murat du sien, à l'invention de l'intrigue à laquelle
Ferdinand succomberait bientôt, que M. de Beauharnais donnait un
semblable conseil. Ferdinand VII ne le repoussa point, mais il remit
sa décision à l'arrivée des deux confidents, sans lesquels il ne
voulait rien entreprendre de grave. Il adopta du conseil de M. de
Beauharnais ce qui lui convenait actuellement, c'était de quitter
Aranjuez pour se rendre tout de suite à Madrid, et il annonça son
entrée solennelle dans la capitale pour le lendemain 24.

M. de Beauharnais, revenu à Madrid, raconta naïvement à Murat tout ce
qu'il avait dit et fait. Murat crut y voir un calcul perfide pour
amener Ferdinand à entrer immédiatement à Madrid, et à prendre un peu
plus tôt possession de la couronne. Il le dénonça sans perdre de
temps à l'Empereur, comme un secret complice de Ferdinand VII comme un
agent actif de la révolution qui avait précipité le vieux roi du
trône, comme un ambassadeur dangereux, qui favorisait la nouvelle
royauté, la seule qui fût à craindre. Ces reproches, dictés par
l'ombrageuse ambition de Murat, étaient cependant injustes, ou du
moins fort exagérés. M. de Beauharnais s'était dès l'origine
sincèrement attaché à Ferdinand VII, parce qu'il lui semblait le seul
personnage de la cour qui méritât quelque intérêt; peut-être cet
attachement était-il devenu plus vif depuis qu'il s'agissait de lui
faire épouser une demoiselle de Beauharnais; mais il croyait en
conscience que s'unir fortement à Ferdinand VII était pour la France
la meilleure des solutions; et, en poussant ce prince sur la route de
France, il voulait l'amener, non pas à Madrid, mais aux pieds de
Napoléon, afin d'assurer le résultat qu'il estimait le meilleur. Du
reste il n'était ni assez actif ni assez habile pour avoir pris une
part quelconque à la dernière révolution, où il n'avait figuré qu'en
apportant au vieux roi, à l'instant du danger, le secours de sa
maladresse et de son courage.

[En marge: Entrée de Ferdinand VII dans Madrid le 24 mars.]

Ceux qui dirigeaient les affaires de la nouvelle royauté avaient tout
disposé pour l'entrée de Ferdinand VII dans Madrid. Bien qu'ils
ignorassent les desseins de Napoléon, ils se disaient que la royauté
de Ferdinand, étant la plus jeune, la plus vigoureuse, devait être la
moins agréable aux Français, s'ils avaient quelque mauvaise intention
relativement à la couronne d'Espagne. Aussi regardaient-ils comme
urgent d'entrer dans Madrid, et de recevoir du peuple de cette
capitale des acclamations qui seraient une espèce de consécration
nationale. Murat étant entré le 23, c'était trop, à leur avis, que
d'être sur lui en retard d'un jour. En conséquence on fit annoncer la
translation de la jeune cour d'Aranjuez à Madrid pour le lendemain 24,
sans autre appareil que quelques gardes et l'enthousiasme populaire.

Le lendemain 24, en effet, parti d'Aranjuez de bonne heure, Ferdinand
descendit de voiture à l'une des portes de la ville, celle d'Atocha,
monta à cheval, entouré des officiers de sa cour, traversa la belle
promenade du Prado, et pénétra par la large rue d'Alcala dans
l'intérieur de Madrid, au milieu d'une foule immense, qui, après avoir
long-temps désiré la fin du dernier règne et le commencement du
nouveau, voyait enfin ses espérances réalisées, et cherchait en
quelque sorte à s'étourdir à force de cris sur les dangers qui
menaçaient l'Espagne. Toute la population, ivre de joie, était aux
fenêtres ou dans les rues. Les femmes jetaient des fleurs du haut des
maisons. Les hommes, se précipitant au-devant du jeune roi, étendaient
leurs manteaux sous les pieds de son cheval. D'autres brandissant
leurs poignards juraient de mourir pour lui, car le danger se faisait
confusément sentir à ces âmes ardentes. Ce prince, fourbe, haineux, si
peu digne d'être aimé, était en ce moment entouré d'autant d'amour que
Titus en obtint des Romains, et Henri IV des Français. Il faisait les
délices de l'Espagne, qui ne se doutait guère de son avenir, à lui et
à elle!

[En marge: Empressement du corps diplomatique pour Ferdinand VII, et
refus de Murat de le reconnaître.]

Ferdinand VII, parvenu au palais, y reçut les autorités publiques.
Dans la journée le corps diplomatique vint lui rendre hommage, comme
au roi incontesté, quoique non reconnu, de toutes les Espagnes. M. de
Beauharnais, retenu par Murat, n'y parut point; son absence alarma
beaucoup la nouvelle cour, et embarrassa les membres eux-mêmes du
corps diplomatique, qui avaient cédé à leurs secrets sentiments en
adhérant si vite à la royauté des Bourbons. Les ministres des cours
faibles et dépendantes s'excusèrent. Le ministre de Russie s'excusa
aussi, mais moins humblement; il allégua les usages diplomatiques qui
sont invariables, et en vertu desquels on salue tout nouveau roi, sans
préjuger la question de sa reconnaissance définitive.

[En marge: Rapports de Murat à Napoléon, et sa manière de présenter
les événements d'Espagne.]

Murat accueillit avec un mécontentement peu dissimulé ces explications
d'une conduite qui lui avait déplu, parce que déjà il regardait
Ferdinand comme un rival à la couronne d'Espagne; et quand on vint lui
proposer à lui-même d'aller le visiter, il s'y refusa nettement, en
déclarant que pour lui Charles IV était toujours roi d'Espagne, et
Ferdinand prince des Asturies, jusqu'à ce que Napoléon eût prononcé
sur ce grand et triste conflit. Le 24 au soir, comme nous l'avons dit,
il avait écrit d'El-Molar à Napoléon tout ce qui s'était passé; il lui
avait communiqué son plan, consistant à faire protester Charles IV et
à ne pas reconnaître Ferdinand VII, pour que l'Espagne se trouvât
entre un roi qui ne l'était plus et un prince qui ne l'était pas
encore. Le 22, le 23, occupé de sa marche et de son entrée à Madrid,
il ne put pas écrire. Le 24 il écrivit ce qui avait eu lieu pendant
ces deux jours, et, continuant à être inspiré par les événements, il
ajouta à son plan une nouvelle idée, celle que M. de Beauharnais lui
avait innocemment fournie, et dont on allait faire un usage perfide:
celle, disons-nous, d'envoyer Ferdinand au-devant de Napoléon, pour
que celui-ci s'emparât de sa personne, et en fît ensuite ce qu'il
voudrait. On n'aurait plus affaire alors qu'à Charles IV, auquel il
serait aisé d'arracher le sceptre, incapable qu'il était de le tenir
dans ses débiles mains, et l'Espagne elle-même n'étant pas disposée à
l'y laisser.

[En marge: Napoléon, en apprenant la révolution d'Aranjuez, conçoit à
Paris le même plan que Murat avait conçu à Madrid.]

Tandis que ces événements se passaient en Espagne, Napoléon les avait
successivement appris six ou sept jours après leur accomplissement,
car c'était le temps qu'il fallait alors pour les communications entre
Madrid et Paris. C'est du 23 au 27 qu'il avait connu le soulèvement
d'Aranjuez, puis le renversement du favori, et enfin l'abdication
forcée de Charles IV. Cette solution, la moins prévue de toutes,
quoiqu'elle ne fût pas la moins naturelle, le surprit sans le
déconcerter. Le départ désiré de la famille régnante, qui aurait rendu
vacant le trône d'Espagne, ne s'étant pas effectué, le premier plan
n'était plus qu'une combinaison avortée. Cependant Napoléon vit dans
ces événements mêmes un nouveau moyen d'arriver à son but, et ce moyen
se rencontra exactement avec celui que les circonstances avaient
suggéré à Murat. Bien avant que les lettres dans lesquelles celui-ci
proposait ses idées fussent arrivées à Paris, Napoléon imagina de ne
pas reconnaître Ferdinand VII, dont la royauté jeune, désirée des
Espagnols, serait difficile à détruire, et de considérer Charles IV
comme étant toujours roi, parce que sa royauté vieille, usée, odieuse
aux Espagnols, serait facile à renverser. On pouvait d'ailleurs, sous
la forme d'un arbitrage entre le père et le fils, donner gain de cause
au père, qui bientôt après ne manquerait pas de céder à Napoléon la
couronne d'Espagne, dirigé dans sa conduite par le prince de la Paix
et la reine, lesquels avant tout voudraient se venger de Ferdinand
VII. Si de plus, sous le prétexte de cet arbitrage, on réussissait à
amener Ferdinand VII à la rencontre de Napoléon, il deviendrait dès
lors aisé de s'emparer de sa personne, et la difficulté se trouverait
ainsi très-simplifiée, car on n'aurait plus devant soi que les vieux
souverains détrônés, instruments commodes dans la main qui pourrait
leur assurer le repos dont leurs vieux jours avaient besoin, et la
vengeance dont leur coeur ulcéré était avide. On pouvait leur laisser
quelque temps le sceptre, et se le faire céder ensuite au prix d'une
retraite opulente et douce, ou bien le leur enlever à l'instant même,
en profitant de la peur que leur causait une révolution naissante, et
de l'aversion que ressentait pour eux un peuple dégoûté de leurs
vices.

C'est ainsi qu'entraîné dans cette voie de conquête d'un trône
étranger, sans y employer la guerre, moyen légitime quand on ne l'a
pas provoquée, Napoléon d'astuce en astuce devenait à chaque instant
plus coupable. Les uns ont tout jeté sur ce qu'ils appellent sa
perfidie naturelle, les autres sur l'imprudence de Murat, qui l'avait
engagé malgré lui. La vérité est telle que nous la présentons ici.
L'un et l'autre inspirés par l'ambition, et conduits par les
circonstances, concoururent selon leur position à cette oeuvre
ténébreuse; et quant au projet de ne pas reconnaître le fils, et de se
servir du père irrité contre le fils rebelle, il naquit en même temps
à Madrid et à Paris, dans la tête de Murat et de Napoléon, de la vue
des événements eux-mêmes. Cela devait être; car la situation, une fois
qu'on s'y était placé, ne comportait pas une autre manière d'agir[36].

[Note 36: Ce que j'avance ici est prouvé par les lettres de Murat et
de Napoléon, par leur contenu et par leur date.]

[En marge: Mission donnée au général Savary pour l'exécution des
projets de Napoléon sur l'Espagne.]

Sur-le-champ Napoléon fit appeler auprès de lui le général Savary,
employé déjà dans les missions les plus redoutables, et qui dans le
moment revenait de Saint-Pétersbourg, où il avait, comme on l'a vu,
fait preuve de souplesse autant que d'aplomb. Napoléon lui révéla
toutes ses pensées à l'égard de l'Espagne, son désir de la régénérer
et de la rattacher à la France en changeant sa dynastie, les embarras
qui résultaient de cette entreprise, alternativement contrariée ou
secondée par les événements, la phase nouvelle qu'elle présentait
depuis la révolution d'Aranjuez, la possibilité enfin de la conduire à
la fin désirée, en se servant de Charles IV contre Ferdinand VII.
Napoléon exprima au général Savary l'intention de ne pas reconnaître
le fils, d'affecter pour l'autorité du père un respect religieux, de
maintenir cette autorité le temps nécessaire pour s'emparer de la
couronne, en se la faisant transmettre tout de suite ou plus tard,
selon les circonstances; de tirer Ferdinand VII de Madrid pour
l'amener à Burgos ou à Bayonne, afin de s'assurer de sa personne, et
d'en obtenir la cession de ses droits moyennant une indemnité en
Italie, telle que l'Étrurie par exemple. Napoléon ordonna au général
Savary de s'y prendre avec ménagement, d'attirer Ferdinand à Bayonne
par l'espérance de voir le litige vidé en sa faveur; mais, s'il
s'obstinait, de publier brusquement la protestation de Charles IV, de
déclarer que lui seul régnait en Espagne, et de traiter Ferdinand VII
en fils et en sujet rebelle. Les moyens les moins violents devaient
toujours être préférés[37]. Napoléon voulut que le général Savary se
rendit à l'instant même à Madrid, pour aller enfin y dire à Murat un
secret qu'on lui avait caché jusqu'ici, qu'il avait bien entrevu, mais
qu'il fallait lui faire connaître par un homme sûr, qui fût capable de
le diriger dans cette voie tortueuse, où les moindres faux pas
pouvaient devenir funestes. Le général Savary partit immédiatement
pour exécuter tout entière et sans réserve la volonté de Napoléon.

[Note 37: On a nié que le général Savary eût reçu cette mission, et
que Napoléon l'eût donnée. On a voulu que la déplorable scène de
Bayonne soit sortie du hasard des événements; que la famille royale
d'Espagne, père, mère, fils, frère, oncles, soient tous venus par une
sorte d'entraînement involontaire se jeter dans les mains de Napoléon,
qui, les tenant une fois réunis, n'aurait pas résisté à la tentation
de se saisir de leurs personnes. Je ne sais si Napoléon serait
beaucoup plus excusable dans cette hypothèse que dans l'autre. Quoi
qu'il en soit, les preuves existent, et ne laissent sur ce sujet aucun
doute, et moi, qui ne veux en rien ternir la gloire de Napoléon, je
dirai ici la vérité comme je l'ai dite dans l'affaire du duc
d'Enghien, par la loi toute simple et toute souveraine de rapporter,
quand on écrit l'histoire, les faits tels qu'ils se sont passés. J'ai
donné précédemment la succession des pensées de Napoléon à l'égard de
l'invasion de l'Espagne; ici je rapporte au juste, d'après des
documents irréfragables, c'est-à-dire d'après les correspondances
autographes contenues au Louvre, la succession de ses idées à l'égard
de la réunion de Bayonne. D'après ces correspondances, il ne saurait
être douteux que le général Savary reçut la mission que je lui
attribue. Dès qu'il arrive, en effet, il écrit à l'Empereur: _J'ai
rapporté vos intentions au prince Murat_. Le prince Murat répond à
l'Empereur: _Je connais enfin vos intentions, et maintenant tout
marchera suivant vos désirs_. Ensuite, jour par jour, Murat raconte
tout ce qu'il fait pour conduire à Bayonne le fils, puis le père, les
frères et tous les princes, s'en rapportant toujours aux intentions de
Napoléon, transmises par le général Savary et d'autres agents envoyés
depuis. Les lettres de Napoléon contiennent en outre une approbation
de tous ces actes, d'abord à mots couverts, puis à mots découverts,
découverts jusqu'à ordonner au maréchal Bessières l'arrestation de
Ferdinand VII si celui-ci refuse de se rendre à Bayonne. Ainsi la
résolution de faire venir les princes espagnols à Bayonne ne saurait
être niée pour Napoléon, pas plus que la mission de les y amener pour
le général Savary.]

[En marge: Révolution momentanée dans les volontés de Napoléon à
l'égard de l'Espagne.]

Cependant il se produisit tout à coup dans l'esprit de Napoléon l'un
de ces retours soudains qui étonnent quand on ne connaît pas la nature
humaine, et qu'on se hâte d'appeler des inconséquences, lorsqu'on les
rencontre chez des hommes d'une supériorité moins reconnue que celui
dont nous écrivons ici l'histoire. Bien qu'une sorte de penchant fatal
l'entraînât vers l'usurpation de la couronne d'Espagne, il ne se
dissimulait aucun des inconvénients attachés à cette déplorable
entreprise. Il pressentait le blâme de la conscience publique,
l'indignation des Espagnols, leur résistance opiniâtre, le parti
avantageux que l'Angleterre pourrait tirer de cette résistance; il
pressentait tous ces inconvénients avec une étonnante clairvoyance; et
néanmoins aveuglé, non sur les difficultés, mais sur son immense force
pour les vaincre, entraîné par la passion de fonder un ordre nouveau
en Europe, il marchait à son but, troublé toutefois de temps en temps
par l'apparition subite et passagère des plus sinistres images. Un
incident, mal compris jusqu'aujourd'hui, fit donc naître tout à coup
chez lui l'un de ces retours accidentels, et le porta un instant à
donner des ordres tout contraires à ceux qu'il avait expédiés
antérieurement, ordres que certains historiens mal informés ont
présentés comme la preuve que Napoléon dans l'affaire d'Espagne
n'avait pas voulu ce qui s'était fait, et qu'il avait été engagé plus
vite, plus loin qu'il n'aurait souhaité, par l'imprudente ambition de
Murat.

[En marge: Nature des rapports adressés par M. de Tournon à Napoléon
sur les affaires d'Espagne.]

Parmi les agents de Napoléon voyageant en Espagne s'en trouvait un
dans lequel il avait une juste confiance: c'était son chambellan de
Tournon, esprit froid, peu enclin aux illusions, et assez dévoué pour
dire la vérité. C'était l'un de ces hommes que Napoléon envoyait
volontiers remplir une mission indifférente en apparence, comme de
remettre une lettre de félicitations ou de condoléance, parce que
chemin faisant il observait beaucoup, observait bien, et rapportait
fidèlement ce qu'il avait observé. M. de Tournon depuis les six
derniers mois avait fait plusieurs voyages en Espagne, pour porter à
Charles IV des lettres de Napoléon. Il avait jugé la Péninsule et ce
qui allait s'y passer avec une sagacité que les événements n'ont que
trop justifiée. Ainsi, par exemple, il avait parfaitement discerné que
la vieille cour était au terme de sa domination; qu'une nouvelle cour
se préparait, adorée déjà des Espagnols; qu'il fallait chercher à se
l'attacher par le besoin qu'elle aurait de la protection française, se
bien garder de prendre la couronne d'Espagne, par force ou par ruse,
car on trouverait dans un peuple fanatique une résistance désespérée,
et que les avantages qu'on pourrait recueillir d'une telle conquête
ne vaudraient pas les efforts qu'il en coûterait pour l'accomplir. M.
de Tournon avait très-distinctement aperçu tout cela, et n'avait pas
craint de le dire dans ses nombreux voyages, tant en présence de Murat
que de ses officiers, tous épris d'entreprises aventureuses, méprisant
profondément la populace espagnole, et ne croyant pas qu'elle pût nous
résister quand les meilleurs soldats de l'Europe avaient fléchi devant
nous. M. de Tournon, après avoir vu pendant son dernier séjour à
Madrid les préludes de la révolution d'Aranjuez et l'enthousiasme du
peuple pour le jeune roi, était demeuré convaincu qu'il y aurait folie
à vouloir s'emparer de l'Espagne, soit par des moyens détournés, soit
par des moyens ouverts, et qu'il valait cent fois mieux faire de
Ferdinand VII un allié, qui serait plus soumis encore que Charles IV,
parce que le prince de la Paix et la vieille reine ne seraient plus à
ses côtés pour apporter à sa soumission l'intermittence de leurs
caprices ou de leurs rancunes. Napoléon avait ordonné à M. de Tournon
d'être le 15 mars à Burgos, se proposant d'y arriver lui-même à la
même époque, et voulant recueillir de la bouche d'un homme sûr le
détail de tout ce qui se serait passé. M. de Tournon traversa donc
pour aller à Burgos le quartier-général de Murat, ne dissimula ni à
lui ni à ses officiers l'effroi que lui inspirait l'entreprise dans
laquelle on s'engageait, s'exposa à toutes leurs railleries (Murat en
particulier ne s'en fit faute), et se rendit à Burgos le 15, comme il
en avait l'ordre. De Burgos il écrivit à Napoléon pour le supplier
humblement, mais avec l'insistance d'un honnête homme, de ne prendre
encore aucun parti définitif avant d'avoir vu l'Espagne de ses propres
yeux, surtout de ne point se décider d'après ce que lui manderaient
des militaires braves mais étourdis, ne rêvant que batailles et
couronnes; qu'on éprouverait en Espagne de cruels mécomptes, et
peut-être d'affreux malheurs. Il attendit à Burgos jusqu'au 24; et, ne
voyant point arriver Napoléon, il partit pour Paris, où il ne put être
rendu que le 29, en se hâtant le plus possible, vu l'état des routes
et des relais, ruinés alors par l'excessif usage qu'on venait d'en
faire.

[En marge: Influence momentanée des rapports de M. de Tournon sur les
volontés de Napoléon.]

[En marge: Lettre extraordinaire de Napoléon à Murat, en contradiction
avec tout ce qu'il lui avait écrit auparavant.]

Murat n'ayant point écrit le 22 et le 23, occupé qu'il avait été de
son entrée à Madrid, Napoléon se trouva le 28 et le 29 sans nouvelles.
Il fut fort inquiet de ce qui avait pu survenir en Espagne, et dans
cet état d'extrême inquiétude il fut porté un instant à voir les
choses par leur côté le moins favorable. L'arrivée imprévue d'un
témoin oculaire, sage, bien informé, contredisant avec conviction et
désintéressement les rapports intéressés des militaires, l'arrivée
d'un pareil témoin produisit chez Napoléon un changement de résolution
soudain, et malheureusement trop court, car il dura à peine
vingt-quatre heures. Napoléon partagea toutes les anxiétés de M. de
Tournon à l'idée des Français pénétrant dans Madrid au moment d'une
révolution politique, se mêlant avec leur pétulance naturelle aux
factions qui divisaient l'Espagne, entrant en collision avec les
Espagnols, et l'engageant dans d'immenses difficultés, peut-être dans
une guerre d'extermination avec un peuple féroce, passionné pour son
indépendance. Sur-le-champ il écrivit à Murat pour lui dire que M. de
Tournon allait repartir et lui porter de nouveaux ordres, qu'il
marchait trop vite et se hâtait trop de paraître sous les murs de
Madrid (Murat cependant était plutôt en retard qu'en avance sur
l'époque désignée par Napoléon pour l'entrée dans la capitale): que
non-seulement il marchait trop vite en portant son corps d'armée sur
Madrid, mais qu'il portait trop tôt le général Dupont au delà du
Guadarrama; qu'il n'aurait pas dû, en apprenant le retour des troupes
espagnoles du général Taranco vers la Vieille-Castille, dégarnir
Ségovie et Valladolid; qu'il fallait se garder de se mêler aux
Espagnols, de prendre part à leurs divisions, d'entrer surtout en
collision avec eux, car toute guerre de ce genre serait funeste; qu'on
se tromperait si on croyait que les Espagnols étaient peu à craindre
parce qu'ils étaient désarmés; qu'indépendamment de leur férocité
naturelle ils auraient toute l'énergie d'un _peuple neuf, que les
passions politiques n'avaient point usé_; que l'armée, quoiqu'elle fût
à peine de cent mille hommes et dans l'impuissance de résister à la
plus faible troupe française, se dissoudrait pour aller dans chaque
province _servir de noyau à une insurrection éternelle_; que les
prêtres, les moines, les nobles, comprenant bien que les Français ne
pouvaient venir que pour réformer le vieil état social de l'Espagne,
useraient de toute leur influence pour exciter contre eux un peuple
fanatique; que l'Angleterre ne manquerait pas de saisir cette occasion
pour nous susciter de nouveaux embarras et nous créer d'immenses
difficultés; qu'il fallait donc ne rien hâter, et garder entre le père
et le fils une extrême réserve; que, relativement au père, il était
impossible de le faire régner plus long-temps, car le gouvernement de
la reine et du favori était devenu insupportable aux Espagnols; que,
relativement au fils, c'était au fond un ennemi de la France, car il
partageait au plus haut point tous les préjugés espagnols, et que
l'aversion qu'on lui supposait pour la politique de son père
(politique de concessions envers la France) était pour quelque chose
dans la popularité dont il jouissait; que l'expérience avait prouvé
combien il fallait peu compter sur les mariages pour changer la
politique des princes; que Ferdinand serait donc avant peu l'ennemi
déclaré des Français; que cependant il ne fallait pas rompre avec lui,
car, tout médiocre qu'il était, pour nous l'opposer _on en ferait un
héros_; qu'entre l'impossibilité de faire régner le père et le danger
de se confier au fils, il ne fallait pas se hâter de choisir, ne pas
surtout laisser deviner le parti qu'on prendrait, ce qui était
d'autant plus facile que lui, Napoléon, _ne le savait pas encore_;
qu'il fallait donner à espérer la possibilité d'un arbitrage
bienveillant et désintéressé, et, quant à une entrevue avec Ferdinand
VII, ne s'y engager que dans le cas où la France serait décidément
obligée à le reconnaître; qu'en un mot la prudence conseillait de ne
rien brusquer, de ne rien précipiter; que le prince Murat devait en
particulier se garder des suggestions de son intérêt personnel; que
Napoléon songerait à lui, pourvu qu'il n'y songeât pas lui-même; que
la couronne de Portugal serait toujours à sa disposition pour
récompenser les services du plus fidèle de ses lieutenants, de celui
qui à tous ses mérites joignait l'avantage d'être l'époux de sa soeur.

[En marge: Avril 1808.]

[En marge: Napoléon, en apprenant la facile entrée des Français à
Madrid, revient à ses résolutions sur l'Espagne, et confirme les
premiers ordres donnés à Murat.]

[En marge: Départ de Napoléon pour Bordeaux le 2 avril.]

Tels étaient les sages conseils que Napoléon, sous l'influence et par
l'intermédiaire de M. de Tournon, allait adresser à son lieutenant,
lorsque, après avoir passé deux jours sans nouvelles, il reçut les
lettres de Murat datées du 24, dans lesquelles celui-ci racontait son
entrée paisible à Madrid, l'accueil excellent qu'on lui avait fait, le
penchant des vieux souverains à se jeter dans ses bras, leur
empressement à protester contre l'abdication du 19, la facilité enfin
de rendre le trône vacant en refusant de reconnaître Ferdinand VII, et
en plaçant ainsi l'Espagne entre un roi qui avait abdiqué et un roi
qui n'était pas reconnu. Napoléon, retrouvant sous sa main tous les
moyens auxquels il avait cessé de croire un moment, revint au plan que
la révolution d'Aranjuez avait suggéré à Murat et à lui-même, et
confirma les ordres dont le général Savary venait d'être, un peu avant
l'arrivée de M. de Tournon, constitué le dépositaire et l'exécuteur.
En conséquence, dans une nouvelle lettre datée du 30, Napoléon écrivit
à Murat qu'il approuvait toute sa conduite, qu'il avait bien fait
d'entrer dans Madrid; qu'il fallait cependant continuer d'éviter toute
collision, empêcher surtout qu'on ne fit aucun mal au prince de la
Paix, l'envoyer même à Bayonne, s'il se pouvait, protéger avec soin
les vieux souverains, les faire venir d'Aranjuez à l'Escurial, où ils
seraient au milieu de l'armée française, se garder de reconnaître
Ferdinand VII, et attendre enfin l'arrivée de la cour de France à
Bayonne, où elle allait se transporter immédiatement. Napoléon fit
partir sur-le-champ M. de Tournon sans lui remettre la lettre si
prévoyante dont nous venons de donner l'analyse[38], mais sans avoir
pu lui cacher non plus ni la désapprobation passagère dont il avait
frappé la conduite de Murat, ni les appréhensions que lui causaient
quelquefois les suites possibles de l'affaire d'Espagne. Il le renvoya
sans lettre, avec la mission de continuer à tout observer, et de
préparer ses logements à Madrid. Napoléon partit lui-même le 2 avril
pour Bordeaux, où il voulait demeurer quelques jours, pour recevoir de
nouvelles lettres de Murat, et donner à tous ceux qu'on devait
conduire à Bayonne, de gré ou de force, le temps d'y être attirés et
rendus. Il laissa à Paris M. de Talleyrand, pour y occuper et y
entretenir les représentants de la diplomatie européenne, qui auraient
besoin d'être rassurés ou contenus à chaque courrier qui leur
parviendrait de Madrid. M. de Tolstoy plus qu'un autre réclamait ce
genre de soins. Napoléon emmena le docile et fidèle M. de Champagny,
duquel il n'avait pas grande objection à craindre, et devança même sa
maison, tant il était pressé de se rapprocher du théâtre des
événements. S'attendant à demeurer long-temps sur la frontière
d'Espagne, et à y recevoir beaucoup de princes et de princesses, il
ordonna à l'impératrice de venir l'y joindre sous peu de jours. Il
arriva à Bordeaux le 4 avril, très-impatient d'apprendre des nouvelles
de Murat.

[Note 38: On trouvera la lettre dont je donne ici l'analyse rapportée
textuellement et discutée, quant à son authenticité, dans une note
spéciale que j'ai cru devoir rejeter à la fin de ce volume, pour ne
pas interrompre mon récit. Dans cette note j'ai voulu discuter les
points principaux de l'affaire d'Espagne et établir les fondements sur
lesquels reposent mes assertions historiques. La lettre dont il s'agit
méritait par son importance une attention toute particulière, et je
crois être parvenu à prouver et à expliquer son existence, que j'avais
été d'abord disposé à contester.]

[En marge: Suite des événements à Madrid.]

[En marge: Arrivée du général Savary à Madrid.]

[En marge: Murat et Savary se servent de M. de Beauharnais pour
décider Ferdinand VII à se rendre au-devant de Napoléon.]

Mais les événements à Madrid, ralentis un moment, parce que Murat
attendait des ordres de Paris, et que Ferdinand VII attendait ses deux
confidents principaux, le chanoine Escoïquiz et le duc de l'Infantado,
les événements avaient bientôt repris leur cours. Tout en s'engageant
avec sa hardiesse ordinaire, Murat ne laissait pas que d'avoir
quelquefois des inquiétudes sur sa conduite, et de se demander s'il
avait bien ou mal compris les intentions de l'Empereur. Il fut donc
enchanté en recevant la lettre du 30, et, malgré le blâme momentané
dont M. de Tournon avait divulgué le secret à Madrid, il n'en
persévéra qu'avec plus de zèle et d'astuce dans le plan, si peu digne
de sa loyauté, qu'il avait inventé aussi vite que son maître. Le
général Savary venait d'arriver porteur des volontés secrètes de
Napoléon, qui se trouvaient en si triste harmonie avec celles de
Murat, et il n'y avait plus à hésiter sur la marche à suivre. Ne pas
reconnaître Ferdinand VII, l'induire à se rendre au-devant de
l'Empereur, s'il résistait se servir de la protestation de Charles IV
pour déclarer celui-ci seul roi d'Espagne, et Ferdinand VII un fils
rebelle et usurpateur; arracher le prince de la Paix à ses bourreaux,
par humanité et par calcul, car il allait devenir dans les
circonstances un utile instrument, parut à Murat le plan indiqué par
les événements, et commandé d'ailleurs par Napoléon, qui était en
route alors vers Bayonne. Murat et le général Savary s'entendirent
pour mener à bien cette difficile trame. Ils avaient dans les mains un
commode auxiliaire, c'était M. de Beauharnais, d'autant plus commode
qu'il était convaincu, dans son aveugle confiance, que Ferdinand VII
n'avait rien de mieux à faire que de courir au-devant de Napoléon,
pour se jeter dans ses bras ou à ses pieds, et obtenir de lui la
reconnaissance de son nouveau titre, la confirmation de ce qui s'était
passé à Aranjuez, et la main d'une princesse française. Tous les jours
M. de Beauharnais conseillait cette conduite à Ferdinand, et celui-ci,
qui avait grande impatience de recevoir de Napoléon la permission de
régner, mais n'osait encore prendre aucun parti en l'absence de ses
favoris, promettait de faire tout ce que lui conseillait l'ambassadeur
de France dès qu'il aurait réuni à Madrid les hommes revêtus de sa
confiance. Il avait déjà écarté de son ministère les personnages qui
passaient pour être les plus dévoués au prince de la Paix, ou qui lui
inspiraient peu de goût. Il avait appelé à l'administration de la
guerre M. O'Farrill, militaire honorable, chargé autrefois de
commander les troupes espagnoles en Toscane; à l'administration des
finances, un ancien ministre fort respecté, M. d'Azanza; à
l'administration de la justice, don Sébastien Pinuela, employé
très-estimé de ce même département. Il avait écarté M. de Caballero,
qui seul avait tenu tête dans les derniers jours au prince de la
Paix, mais auquel on imputait dans la poursuite du procès de
l'Escurial un rôle peu favorable aux accusés, et il avait gardé aux
affaires étrangères M. de Cevallos, l'humble serviteur du prince de la
Paix en toute occasion, notamment dans la grande question du voyage
d'Andalousie, se donnant aujourd'hui pour le personnage le plus fidèle
à la nouvelle cour, et ayant aux yeux de celle-ci un précieux titre,
c'était de détester les Français, que du reste il était prêt à servir
si leurs armes venaient à triompher.

[En marge: Arrivée à Madrid du duc de l'Infantado et du chanoine
Escoïquiz.]

Enfin, le duc de l'Infantado étant arrivé, Ferdinand VII le créa,
comme nous l'avons dit, gouverneur du conseil de Castille, et
commandant de sa maison militaire. Il eut aussi la satisfaction de
revoir et d'embrasser son précepteur, qu'il avait indignement livré
dans le procès de l'Escurial, mais qu'il aimait d'habitude, et avec
lequel il avait la coutume d'ouvrir son coeur, qu'il ouvrait à bien
peu de gens. Il voulut le combler de dignités, et le faire
grand-inquisiteur; ce que le chanoine Escoïquiz repoussa avec un feint
désintéressement, jouant en cela le cardinal de Fleury, et ne désirant
être que précepteur de son royal élève, mais, sous ce titre, aspirant
à gouverner l'Espagne et les Indes. Il accepta seulement le titre de
conseiller d'État et le cordon de Charles III, comme pour accorder à
son roi le plaisir de lui donner quelque chose. C'est avec ces divers
personnages, et en formant cependant avec le duc de l'Infantado et le
chanoine Escoïquiz un conseil plus intime, où se prenaient les
décisions les plus importantes, qu'il devait résoudre les grandes
questions desquelles dépendaient son sort et celui de la monarchie.

[En marge: Importante question de savoir si Ferdinand VII doit aller à
la rencontre de Napoléon.]

Les questions que Ferdinand avait à décider se résumaient en une
seule: irait-il au-devant de Napoléon pour s'acquérir sa
bienveillance, obtenir la reconnaissance de son nouveau titre, et la
main d'une princesse française; ou bien attendrait-il fièrement à
Madrid, entouré de la fidélité et de l'enthousiasme de la nation, ce
que les Français oseraient entreprendre contre la dynastie? Même avant
de résoudre cette grave question, on avait multiplié les démarches
obséquieuses auprès de Napoléon. Après avoir envoyé au-devant de lui
trois grands seigneurs de la cour, le comte de Fernand Nuñez, le duc
de Medina-Celi et le duc de Frias, on lui avait encore dépêché
l'infant don Carlos, pour aller jusqu'à Burgos, Vittoria, Irun,
Bayonne même, s'il fallait pousser jusque-là pour le joindre. Cette
première marque de respect donnée à Napoléon, restait à savoir quelles
concessions on ferait pour s'assurer sa faveur dans le cas où il
prétendrait se constituer arbitre entre le père et le fils. On employa
plusieurs jours à délibérer sur ce sujet difficile.

[En marge: Ignorance dans laquelle étaient les conseillers de
Ferdinand de l'état des négociations avec la France.]

D'abord il aurait fallu savoir ce que voulait Napoléon à l'égard de
l'Espagne, lorsqu'il avait joint aux trente mille hommes envoyés à
Lisbonne une autre armée qu'on n'estimait pas à moins de quatre-vingt
mille, et dont la marche, par Bayonne et Perpignan, par la Castille et
la Catalogne, indiquait un tout autre but que le Portugal. Or les
conseillers de Ferdinand, tant ceux qu'il venait d'introduire
nouvellement dans le ministère que ceux qui en faisaient partie du
temps du prince de la Paix, ignoraient absolument le secret des
relations diplomatiques avec la France. M. de Cevallos, ministre des
affaires étrangères, n'avait été initié à aucune des négociations
conduites à Paris par M. Yzquierdo. Le prince de la Paix et la reine
en avaient seuls la connaissance, et le roi Charles IV n'en savait que
ce qu'on voulait bien lui en apprendre. D'ailleurs ces négociations
elles-mêmes, comme l'affirmait avec sagacité M. Yzquierdo, n'étaient
peut-être qu'un leurre, pour cacher sous une feinte contestation les
desseins secrets de Napoléon.

Ainsi les conseillers de Ferdinand, tant les nouveaux que les anciens,
ne savaient rien de ce que savait le prince de la Paix, et le prince
de la Paix lui-même ne savait que ce que M. Yzquierdo avait plutôt
deviné que connu d'une manière certaine. Tandis qu'on délibérait, il
arriva à Madrid une dépêche de M. Yzquierdo adressée au prince de la
Paix, et écrite de Paris le 24 mars, avant la connaissance de la
révolution d'Aranjuez. Dans, cette dépêche, M. Yzquierdo rapportait
les détails de la négociation simulée existant entre les cabinets de
Madrid et de Paris. Il semblait, d'après cette négociation, que
Napoléon exigeait un traité perpétuel d'alliance entre les deux États,
l'ouverture des colonies espagnoles aux Français, enfin, pour
s'épargner les difficultés du passage des troupes destinées à la garde
du Portugal, l'échange de ce royaume contre les provinces de l'Èbre
situées au pied des Pyrénées, telles que la Navarre, l'Aragon, la
Catalogne. À ces conditions, écrivait M. Yzquierdo, l'empereur
Napoléon donnerait au roi des Espagnes le titre d'empereur des
Amériques, accepterait Ferdinand VII comme héritier présomptif de la
couronne d'Espagne, et lui accorderait en mariage une princesse
française. Il avait, disait-il, fort combattu ces conditions, surtout
celle qui consistait dans l'abandon des provinces de l'Èbre, mais sans
succès. Il n'ajoutait pas, parce qu'il l'avait déjà dit de vive voix
dans son court passage à Madrid, que Napoléon voulait tout autre
chose, et aspirait à s'emparer de la couronne elle-même. Du reste, le
contenu de cette dépêche était rigoureusement exact, car M. de
Talleyrand, de son côté, avait fait un semblable rapport à l'Empereur,
lui offrant, s'il le désirait, d'en finir à ces conditions avec la
cour d'Espagne.

[En marge: Fausse idée que les conseillers de Ferdinand se faisaient
du différend existant entre la France et l'Espagne.]

Les conseillers de Ferdinand en recevant la dépêche de M. Yzquierdo,
qui ne leur était pas destinée, se crurent, dans leur ignorance des
hommes et des affaires, tout à fait initiés au secret de la politique
de Napoléon. Ils supposaient de bonne foi qu'entre les deux
gouvernements de France et d'Espagne, il ne s'agissait pas d'autre
chose que des questions mentionnées dans la dépêche de M. Yzquierdo,
et que Napoléon ne songeait nullement à se saisir de la couronne
d'Espagne. Voici comment ils raisonnaient. D'abord, que Napoléon osât
braver la puissance de l'Espagne jusqu'à vouloir s'emparer de la
couronne, en vrais Espagnols, ils ne pouvaient pas l'admettre. Qu'il
en eût le désir, ils l'admettaient moins encore. N'avait-il pas après
Austerlitz, après Iéna, laissé les souverains d'Autriche et de Prusse
sur leur trône? Il n'avait jusqu'ici détrôné que les Bourbons de
Naples, qui s'étaient attiré ce traitement sévère par une trahison
impardonnable. Or la cour d'Espagne n'avait en rien mérité un pareil
sort, puisqu'elle avait au contraire prodigué toutes ses ressources au
service de la France. Il ne s'agissait donc, suivant les conseillers
de Ferdinand, que de savoir si on échangerait quelques provinces
contre le Portugal, si on ouvrirait les colonies espagnoles aux
Français, si on consentirait à une alliance qui existait déjà de droit
et de fait, et qui après tout était dans les vrais intérêts des deux
pays. Le seul point délicat, c'était le sacrifice des provinces de
l'Èbre, sacrifice qu'on obtiendrait difficilement de la nation, et qui
pourrait nuire beaucoup à la popularité du jeune roi. Toutefois, sur
ce point même, le langage de M. Yzquierdo n'avait rien d'absolu.
C'était pour ainsi dire en échange de la route militaire vers le
Portugal que le cabinet français paraissait désirer les provinces de
l'Èbre. Mais si on préférait supporter la servitude de cette route
militaire, on serait dispensé d'abandonner les provinces demandées, on
en serait quitte pour un passage de troupes françaises, incommode mais
temporaire; car dès que Napoléon (ce qui ne pouvait manquer d'arriver)
aurait une nouvelle guerre au nord, il serait forcé d'évacuer le
Portugal, et l'Espagne se verrait ainsi délivrée de la présence de ses
troupes.

[En marge: Principales raisons qui décident Ferdinand VII et ses
conseillers à aller à la rencontre de Napoléon.]

Telle était la manière d'interpréter la dépêche de M. Yzquierdo. Les
conseillers de Ferdinand se disaient que le pis qui pût arriver d'une
négociation directe avec Napoléon, ce serait d'être obligé à quelques
sacrifices relativement aux colonies, à la nouvelle stipulation d'une
alliance qui n'avait pas cessé d'exister, à la concession d'une route
militaire vers le Portugal, et qu'en retour on obtiendrait
certainement la reconnaissance du titre du nouveau roi. Cette dernière
considération était celle qui exerçait le plus d'influence sur
l'esprit de ces ignorants conseillers, de leur ignorant maître, et qui
à elle seule faisait taire toutes les autres. Quoiqu'il ne leur vînt
pas à l'esprit qu'on pût refuser la reconnaissance de Ferdinand VII,
cependant certains symptômes leur avaient donné de l'inquiétude à ce
sujet. Les égards manifestés par Murat pour les vieux souverains,
l'empressement à les protéger par un détachement de cavalerie
française, la déclaration qu'on ne souffrirait aucun acte de rigueur
contre le prince de la Paix, quelques propos venus d'Aranjuez, où la
vieille cour se consolait en se vantant de la protection de son
puissant ami Napoléon, tous ces signes faisaient appréhender à
Ferdinand et à sa petite cour quelque brusque revirement politique en
faveur de Charles IV, revirement amené par l'intervention de la
France. Bien que M. de Beauharnais leur eût laissé espérer, sans la
leur promettre, la bienveillance de Napoléon, ils n'obtenaient plus
depuis plusieurs jours de cet ambassadeur que des paroles vagues, le
conseil réitéré d'aller se jeter dans les bras de Napoléon, pour se
concilier sa faveur, qui n'était donc point acquise, puisqu'il fallait
aller la conquérir si loin. Murat, tenant à l'Empereur des Français
d'une manière bien plus directe, était encore moins rassurant. Il ne
montrait, lui, de penchant que pour les vieux souverains, et
n'accordait au jeune roi que le seul titre de prince des Asturies.
D'après d'autres propos toujours venus d'Aranjuez, on craignait que
les vieux souverains n'eussent l'idée d'aller eux-mêmes au-devant de
Napoléon lui raconter à leur manière la révolution d'Aranjuez,
surprendre son suffrage, et obtenir le redressement de leurs griefs.
On craignait que le pouvoir ne revînt ainsi à Charles IV, et, sinon au
prince de la Paix, du moins à la reine, qui remettrait Ferdinand dans
sa triste situation de fils opprimé, le duc de l'Infantado, le
chanoine Escoïquiz dans des châteaux-forts, et se vengerait ainsi sur
les uns et les autres des quelques jours d'abaissement qu'elle venait
de subir, et surtout de la chute du favori, dont elle serait à jamais
inconsolable.

Cette raison fut celle qui, bien plus que toute autre, bien plus que
l'ignorance des affaires ou les suggestions étrangères, amena
Ferdinand VII et ses ineptes conseillers à l'idée de se porter tous
ensemble à la rencontre de Napoléon. Le danger de compromettre dans
une négociation imprudente des provinces, des priviléges coloniaux, ou
quelque autre grand intérêt de la monarchie espagnole, ne se présenta
pas même à leur esprit, tant les occupait exclusivement la crainte que
Charles IV n'allât lui-même plaider, et peut-être gagner sa cause
auprès de Napoléon. Ils auraient cent fois mieux aimé voir Napoléon
régner en Espagne que de voir la reine y ressaisir l'autorité royale;
sentiment que les vieux souverains éprouvaient à leur tour, et qui fit
tomber, pour le malheur de l'Espagne et de la France, le sceptre de
Philippe V dans les mains de la famille Bonaparte.

[En marge: Efforts de Murat et du général Savary pour résoudre les
doutes de Ferdinand VII au sujet du voyage à Bayonne.]

Dès que cette crainte eut pénétré dans l'esprit de la nouvelle cour,
la question du voyage pour aller à la rencontre de Napoléon se trouva
décidée, et les délibérations dont ce voyage put encore être l'objet
ne furent que les hésitations d'esprits faibles qui ne savent pas même
vouloir résolument ce qu'ils désirent. Du reste, pour terminer ces
hésitations, les efforts ne manquèrent ni de la part du prince Murat,
ni de la part du général Savary. Murat se servait tous les jours de M.
de Beauharnais pour faire parvenir à Ferdinand le conseil de partir,
en répétant à ce malheureux ambassadeur que c'était le seul moyen de
réparer la faute qu'il avait commise en empêchant le voyage en
Andalousie. Murat avait vu aussi le chanoine Escoïquiz. Celui-ci, se
croyant bien rusé, beaucoup plus surtout que ne pouvait l'être un
militaire qui avait passé sa vie sur le champ de bataille, s'était
flatté de pénétrer facilement le secret de la cour de France, en
s'abouchant quelques instants avec celui qui la représentait à la tête
de l'armée française. Murat le vit, se garda bien de promettre à
l'avance la reconnaissance de Ferdinand VII, mais déclara plusieurs
fois que Napoléon n'avait que des intentions parfaitement amicales,
qu'il ne voulait en rien se mêler des affaires intérieures de
l'Espagne, que si ses troupes se trouvaient aux portes de Madrid au
moment de la dernière révolution, c'était un pur hasard; mais que,
l'Europe pouvant le rendre responsable de cette révolution, il était
obligé de s'assurer, avant de reconnaître le nouveau roi, que tout
s'était passé à Aranjuez légitimement et naturellement; que personne
mieux que Ferdinand VII ne saurait l'édifier complétement à ce sujet,
et que la présence de ce prince, les explications qui sortiraient de
sa bouche ne pouvaient manquer de produire sur l'esprit de Napoléon un
effet décisif. Murat dupa ainsi le pauvre chanoine, qui s'était flatté
de le duper, et qui sortit convaincu que le voyage amènerait
infailliblement la reconnaissance du prince des Asturies comme roi
d'Espagne.

[En marge: Le voyage à Bayonne définitivement résolu.]

On savait le général Savary arrivé à Madrid, et on le regardait,
quoiqu'il fût dans une position bien inférieure à celle de Murat,
comme plus initié peut-être à la vraie pensée de Napoléon. On désirait
donc beaucoup une entrevue avec lui. Le chanoine Escoïquiz, le duc de
l'Infantado voulurent l'entretenir eux-mêmes, et le mettre ensuite en
présence de Ferdinand VII. Après avoir recueilli de sa bouche des
paroles plus explicites encore que celles qu'avait dites Murat, parce
que le général Savary était tenu à moins de réserve, ils le
présentèrent au prince des Asturies. Celui-ci interrogea le général
Savary sur l'utilité du voyage qu'on lui conseillait, et sur les
conséquences d'une entrevue avec Napoléon. Il n'était pas question
encore d'aller à Bayonne, mais seulement à Burgos ou à Vittoria; car
l'Empereur, assurait-on, était sur le point d'arriver, et il
s'agissait uniquement de lui rendre hommage, de devancer auprès de lui
les vieux souverains, d'être les premiers à parler, pour lui expliquer
de manière à le convaincre cette inexplicable révolution d'Aranjuez.
Le général Savary, sans engager la parole de l'Empereur, dont il
ignorait, disait-il, les intentions sur des événements qui étaient
inconnus lorsqu'il avait quitté Paris, n'eut pas de peine à abuser des
gens qui se seraient trompés à eux seuls, si on ne les avait trompés
soi-même. Affectant de ne parler que pour son propre compte, il
affirma cependant que, lorsque Napoléon aurait vu le prince espagnol,
entendu de sa bouche le récit des derniers événements, et surtout
acquis la conviction que la France aurait en lui un allié fidèle, il
le reconnaîtrait pour roi d'Espagne. Il arriva là ce qui arrive dans
les entretiens de ce genre: le général Savary crut n'avoir rien promis
en faisant beaucoup espérer, et Ferdinand VII crut que tout ce qu'on
lui avait donné à espérer, on le lui avait promis. Le général n'avait
pas plutôt quitté le prince, que la résolution, déjà prise à peu près,
de se rendre au-devant de Napoléon fut définitivement arrêtée.
Toutefois un incident faillit compromettre le résultat que Murat et
Savary venaient d'obtenir.

L'Empereur avait prescrit d'arracher le prince de la Paix à la fureur
des ennemis qui voulaient sa mort, pour ne pas laisser commettre un
crime sous les yeux et en quelque sorte sous la responsabilité de
l'armée française, et ensuite pour avoir dans ses mains un instrument
à l'aide duquel il comptait bien faire mouvoir à son gré les vieux
souverains. D'autre part la vieille reine, fort secondée par
l'imbécile bonté de Charles IV, demandait comme une grâce, qui pour
elle passait avant le trône, et presque avant la vie, de sauver celui
qu'elle appelait toujours Emmanuel, leur meilleur, leur seul ami,
victime, disait-elle, de sa trop grande amitié pour les Français.
Ainsi sauver le favori était non-seulement un acte d'humanité, mais
le moyen le plus sûr de remplir de gratitude et de joie la vieille
cour, et d'en faire tout ce qu'on voudrait. Murat demanda donc avec
toute l'arrogance de la force qu'on lui remît le prince de la Paix,
lequel, détenu d'abord au village de Pinto, avait été transporté
ensuite à Villa-Viciosa, espèce de château royal où il était plus en
sûreté. On l'avait mis là sous une escorte de gardes du corps, résolus
à l'égorger plutôt que de le rendre. Après l'avoir chargé de fers, on
lui faisait son procès avec un barbare acharnement, inspiré à la fois
par la haine, par le désir de déshonorer la vieille cour, et de se
mettre en garde, par la mort de cet ancien favori, contre un retour de
fortune. Ferdinand VII et ses conseillers se prêtaient à ces
indignités autant pour leur propre compte que pour celui de la vile
multitude qu'ils voulaient flatter.

[En marge: Efforts de Murat pour faire délivrer le prince de la Paix.]

Murat leur déclara que si on ne lui livrait pas le prince il ferait
sabrer par ses dragons les gardes du corps qui le détenaient, et
résoudrait ainsi la difficulté de vive force. Il faut dire, pour
l'honneur de ce vaillant homme, qu'en cette occasion une généreuse
indignation parlait chez lui autant que le calcul. Plus il insista, et
plus les confidents de Ferdinand, peu capables de comprendre un noble
sentiment, virent dans son insistance un projet de se servir du prince
de la Paix contre Ferdinand VII, et on assure que l'idée d'assassiner
le prisonnier traversa un instant certaines têtes exaltées, on ne sait
lesquelles, entre les plus influentes de la nouvelle cour.

[En marge: L'extradition du prince de la Paix ajournée dans l'intérêt
du voyage à Bayonne.]

Le général Savary, plus avisé que Murat, crut s'apercevoir que la
chaleur qu'on mettait à réclamer le prince de la Paix excitait une
défiance qui nuisait à l'objet principal, c'est-à-dire au départ de
Ferdinand VII, et il prit sur lui de renoncer momentanément à
l'extradition du prince, en disant que ce serait une affaire à régler
ultérieurement, comme toutes les autres, dans la conférence qui allait
avoir lieu entre le nouveau roi d'Espagne et l'empereur des Français.

Cette concession accordée, le départ de Ferdinand fut résolu. Ce
prince voulut d'abord aller à Aranjuez visiter son père, qu'il avait
laissé depuis le 19 mars (on était au 7 ou au 8 avril) dans l'abandon,
presque le dénûment, sans daigner le voir une seule fois. Il désirait
obtenir de lui une lettre pour Napoléon, afin de lier en quelque sorte
son vieux père par un témoignage de bienveillance donné en sa faveur.
Mais Charles IV reçut fort mal ce mauvais fils. La reine le reçut plus
mal encore, et on lui refusa tout témoignage dont il pût s'armer pour
établir sa bonne conduite dans les événements d'Aranjuez.

[En marge: Ferdinand, prêt à quitter Madrid, organise une régence
chargée de gouverner en son absence.]

Quoique un peu déconcerté par ce refus, il fit néanmoins ses
préparatifs pour partir le 10 avril. Il laissa une régence composée de
son oncle, l'infant don Antonio, du ministre de la guerre O'Farrill,
du ministre des finances d'Azanza, du ministre de la justice don
Sébastien de Pinuela, avec mission de donner en son absence les ordres
urgents, d'en référer à lui pour les affaires qui n'exigeraient pas
une décision immédiate, et de se concerter en toute chose avec le
conseil de Castille. Ferdinand emmenait avec lui ses deux confidents
les plus intimes, le duc de l'Infantado et le chanoine Escoïquiz, le
ministre d'État Cevallos, et deux négociateurs expérimentés, MM. de
Musquiz et de Labrador. Il était en outre accompagné du duc de
San-Carlos et des grands seigneurs formant sa nouvelle maison. M. de
Cevallos était chargé de correspondre avec la régence laissée à
Madrid.

[En marge: Défiances du peuple espagnol relativement au voyage de
Bayonne.]

Toutefois, ce ne fut pas chose facile que de faire agréer cette
résolution au peuple de Madrid. Les uns, par un orgueil tout espagnol,
pensaient que c'était assez que d'avoir envoyé au-devant de Napoléon
un frère du roi, l'infant don Carlos, et ils croyaient de bonne foi
que le souverain de l'Espagne dégénérée valait au moins l'empereur des
Français, vainqueur du continent et dominateur de l'Europe. Les
autres, et c'était le plus grand nombre, commençant à entrevoir le
motif qui avait amené tant de Français dans la Péninsule, à
interpréter d'une manière sinistre le refus de reconnaître Ferdinand
VII, regardaient comme une insigne duperie d'aller au-devant de
Napoléon, car c'était se remettre soi-même dans ses puissantes mains.
Ils étaient loin de supposer qu'on pût pousser l'ineptie jusqu'à se
rendre à Bayonne sur le territoire français, mais ils jugeaient que,
plus on se rapprochait des Pyrénées, plus on se mettait à portée de
Napoléon et de ses armées. Il y eut à la nouvelle de ce voyage une
émotion inexprimable dans Madrid, et il se serait élevé un tumulte si
une proclamation de Ferdinand VII n'était venue apaiser les esprits,
en disant que Napoléon se rendait de sa personne à Madrid pour y
nouer les liens d'une nouvelle alliance, pour y consolider le bonheur
des Espagnols, et qu'on ne pouvait se dispenser d'aller à la rencontre
d'un hôte aussi illustre, aussi grand que le vainqueur d'Austerlitz et
de Friedland.

[En marge: Départ de Ferdinand VII le 10 avril.]

Cette proclamation prévint le tumulte, sans dissiper entièrement les
soupçons que le bon sens de la nation lui avait fait concevoir.
Ferdinand partit le 10 avril, entouré d'une foule immense, qui le
saluait avec un intérêt douloureux, avec des protestations d'un
dévouement sans bornes. Chez une partie du peuple cependant on pouvait
apercevoir une sorte de compassion dédaigneuse pour la sotte crédulité
du jeune roi.

[En marge: Le général Savary accompagne Ferdinand VII.]

Il avait été convenu avec Murat que le général Savary, dans la crainte
de quelque retour de volonté de la part de Ferdinand et de ceux qui
l'accompagnaient, ferait le voyage avec eux, pour les entraîner de
Burgos à Vittoria, de Vittoria à Bayonne, où il était présumable que
l'Empereur se serait arrêté. Il fut convenu en outre qu'on différerait
la demande de délivrer le prince de la Paix jusqu'à ce que Ferdinand
VII eût franchi la frontière, et que jusque-là on s'abstiendrait tant
de cette démarche que de toute autre capable d'inspirer des ombrages.

Napoléon, par les généraux Savary et Reille envoyés successivement à
Madrid, avait annoncé à Murat la résolution de s'emparer de Ferdinand
VII en l'attirant à Bayonne, de faire régner Charles IV quelques jours
encore, et de se servir ensuite de ce malheureux prince pour se faire
céder la couronne. Il avait même enjoint à Murat, si on ne décidait
pas Ferdinand VII à partir, de publier la protestation de Charles IV,
de déclarer que lui seul régnait, et que Ferdinand VII n'était qu'un
fils rebelle. Mais la facilité de Ferdinand VII à se porter à la
rencontre de Napoléon dispensait de recourir à ce moyen violent, et de
replacer le sceptre des Espagnes dans les mains de Charles IV. Quelque
faibles que fussent ces mains, quelque facile qu'il pût paraître de
leur arracher le sceptre qu'on leur aurait rendu pour un moment, Murat
aima mieux ne pas repasser par ce chemin allongé, qui l'éloignait du
but auquel tendaient tous ses voeux. Il comprit donc qu'il fallait se
contenter de faire partir Ferdinand VII, sans rendre le sceptre à
Charles IV. Ferdinand VII, que les Espagnols désiraient avec passion,
une fois au pouvoir de Napoléon, il ne restait plus que Charles IV,
dont les Espagnols ne voulaient à aucun prix, et il se pouvait même
que celui-ci consentît également à se transporter à Bayonne. Alors
tous les Bourbons, jeunes ou vieux, populaires ou impopulaires,
seraient à la disposition de Napoléon, et le trône d'Espagne se
trouverait véritablement vacant.

[En marge: Les vieux souverains, en apprenant que Ferdinand VII se
rend à Bayonne, veulent y aller aussi pour plaider eux-mêmes leur
cause.]

Ce que Murat avait prévu ne manqua pas en effet d'arriver. À peine le
départ de Ferdinand VII fut-il connu, que les vieux souverains
voulurent aussi être du voyage. Il leur avait été impossible depuis le
17 mars de se rassurer un seul instant. L'Espagne leur était devenue
odieuse. Ils parlaient sans cesse de la quitter, et d'aller habiter ne
fût-ce qu'une simple ferme en France, pays que leur puissant ami
Napoléon avait rendu si calme, si paisible, et si sûr. Mais ce fut
bien autre chose quand ils apprirent que Ferdinand VII allait
s'aboucher avec Napoléon. Quoiqu'ils n'eussent ni une grande espérance
ni une grande ambition de ressaisir le sceptre, ils furent pleins de
dépit à l'idée que Ferdinand aurait gain de cause auprès de l'arbitre
de leurs destinées; que, roi reconnu et consolidé par la
reconnaissance de la France, il deviendrait leur maître, celui de
l'infortuné Godoy, et qu'il pourrait décider de leur sort et de celui
de toutes leurs créatures. Ne se contenant plus à cette idée, ils
conçurent le désir ardent d'aller eux-mêmes plaider leur cause contre
un fils dénaturé devant le souverain tout-puissant qui s'approchait
des Pyrénées. La reine d'Étrurie, qui haïssait son frère Ferdinand
dont elle était haïe, avait, elle aussi, à défendre les droits de son
jeune fils, devenu roi de la Lusitanie septentrionale. Elle craignait
que ces droits ne périssent au milieu du bouleversement général de la
Péninsule, et elle voulait aller avec son père et sa mère se jeter
dans les bras de Napoléon afin d'en obtenir justice et protection.
Elle contribua pour sa part à rendre plus vif le désir de ses vieux
parents, et à les précipiter sur la route de Bayonne. Ainsi ces
malheureux Bourbons étaient saisis d'une sorte d'émulation pour se
livrer eux-mêmes au conquérant redoutable, qui les attirait comme on
dit que le serpent attire les oiseaux dominés par une attraction
irrésistible et mystérieuse.

Sur-le-champ ce désir fut transmis à Murat, qui en accueillit
l'expression avec une indicible joie. S'il n'eût obéi qu'à son
premier mouvement, il aurait mis en voiture la vieille cour pour la
faire partir immédiatement à la suite de la jeune. Mais il craignait
de donner trop d'ombrages en faisant partir tous les membres de la
famille à la fois, de provoquer dans l'esprit de Ferdinand et de ses
conseillers des réflexions qui les détourneraient peut-être de leur
voyage, et surtout de prendre une pareille détermination sans avoir
l'agrément de l'Empereur. Il se borna donc à lui mander sur l'heure
cette nouvelle importante, ne doutant pas de la réponse, et voyant
avec bonheur tous les princes qui avaient droit à la couronne
d'Espagne courir d'eux-mêmes vers le gouffre ouvert à Bayonne. Il en
conçut des espérances folles, et se persuada que tout serait possible
en Espagne avec la force mêlée d'un peu d'adresse.

[En marge: Voyage de Ferdinand VII jusqu'à Vittoria.]

Pendant ce temps, Ferdinand VII et sa cour se dirigeaient vers Burgos
avec la lenteur ordinaire à ces Princes fainéants de l'Espagne
dégénérée. D'ailleurs les hommages empressés des populations ne
contribuaient pas peu à ralentir leur marche. Partout on brisait en ce
moment les bustes d'Emmanuel Godoy, et on promenait couronné de fleurs
celui de Ferdinand VII. Les villes que ce prince traversait lui
pardonnaient un voyage qui leur procurait la joie de le voir, mais,
pénétrées de crainte sur son sort, juraient de se dévouer pour lui
s'il en avait besoin. Elles rendaient ces témoignages plus expressifs
quand les Français pouvaient les remarquer, comme si elles avaient
voulu les avertir et de leur défiance et du dévouement qu'elles
étaient prêtes à déployer.

[En marge: Séjour à Burgos, et désir de s'y arrêter.]

[En marge: Le général Savary décide Ferdinand VII à poursuivre sa
route.]

Arrivés à Burgos, Ferdinand VII et ses compagnons de voyage
éprouvèrent une surprise qui fit naître chez eux un commencement de
regret. Le général Savary leur avait toujours dit qu'il s'agissait
uniquement d'aller à la rencontre de Napoléon, qu'on le trouverait sur
la route de la Vieille-Castille, peut-être même à Burgos. Le désir
ardent d'être les premiers à le voir, de prévenir auprès de lui les
vieux souverains, leur avait ôté toute clairvoyance, jusqu'à ne pas
apercevoir un piége aussi grossier. Mais, en approchant des Pyrénées,
en s'enfonçant au milieu des armées françaises, une sorte de
frémissement les avait saisis, et ils étaient presque tentés de
s'arrêter, d'autant plus qu'on n'entendait rien dire ni de Napoléon,
ni de sa prochaine arrivée. (Il était alors à Bordeaux.) Le général
Savary, qui ne les quittait pas, survint à l'instant, raffermit leur
confiance chancelante, leur affirma qu'ils allaient enfin rencontrer
Napoléon; que plus ils feraient de chemin vers lui, plus ils le
disposeraient en leur faveur, et que d'ailleurs ils seraient ainsi
rassurés deux jours plus tôt sur le sort qui les attendait. C'est un
moyen sûr d'entraîner les coeurs agités que de leur promettre un plus
prompt éclaircissement du doute qui les agite. On se décida donc à se
rendre à Vittoria. On y arriva le 13 avril au soir.

[En marge: Arrivée de Ferdinand VII à Vittoria.]

[En marge: Vive altercation du général Savary avec les conseillers de
Ferdinand VII.]

À Vittoria, les hésitations de Ferdinand VII se convertirent en une
résistance absolue, et il ne voulut pas pousser son voyage au delà.
D'une part, il avait appris que, loin d'avoir franchi la frontière
espagnole, Napoléon n'était encore qu'à Bordeaux, et la susceptibilité
espagnole se sentait blessée de faire autant de pas à la rencontre
d'un hôte qui en faisait si peu. De l'autre, en approchant de la
frontière de France, la vérité commençait à luire. À Madrid, au milieu
de factions ennemies cherchant à se devancer l'une l'autre auprès de
Napoléon, au milieu d'un peuple infatué de lui-même, qui n'imaginait
pas qu'une main étrangère osât toucher à la couronne de Charles-Quint,
on avait pu croire que Napoléon avait remué ses armées uniquement pour
l'intérêt de la famille royale d'Espagne. Mais, dans le voisinage de
la France, où tout le monde entrevoyait le but de Napoléon, où les
armées françaises, accumulées depuis long-temps, avaient dit
indiscrètement ce qu'elles supposaient de l'objet de leur mission, il
était plus difficile de se faire illusion. Chacun en effet disait à
Bayonne et dans les environs que Napoléon venait tout simplement
achever son système politique, et remplacer sur le trône d'Espagne la
famille de Bourbon par la famille Bonaparte. On trouvait cette
conduite naturelle de la part d'un conquérant, fondateur de dynastie,
si toutefois le succès couronnait l'entreprise, et surtout si les
colonies espagnoles n'allaient pas, dans ce bouleversement, grossir
l'empire britannique au delà des mers. Ces propos avaient passé des
provinces basques françaises dans les provinces basques espagnoles, et
ils produisirent sur l'esprit de Ferdinand VII et du chanoine
Escoïquiz une telle sensation que la résolution de s'arrêter à
Vittoria fut immédiatement prise. On donna pour motif la raison
d'étiquette, qui avait bien sa valeur; car aller à la rencontre de
Napoléon, au delà même de la frontière espagnole, n'était pas un acte
fort digne. Le général Savary, pour amener les Espagnols jusqu'à
Vittoria, avait toujours fait valoir auprès d'eux l'espérance et la
presque certitude de rencontrer Napoléon au relais suivant. Mais la
nouvelle certaine de la présence de Napoléon à Bordeaux ne permettait
plus d'employer un pareil moyen. Alors il dit que, puisqu'on était
venu pour voir Napoléon, pour solliciter de lui la reconnaissance de
la nouvelle royauté, il fallait mettre les petites considérations de
côté, et marcher au but qu'on s'était proposé d'atteindre; qu'après
tout, ceux qui venaient à la rencontre de Napoléon avaient besoin de
lui, tandis qu'il n'avait pas besoin d'eux, et il était naturel dès
lors qu'ils fissent le chemin que d'autres affaires, toutes fort
graves, l'avaient jusqu'ici empêché de faire; qu'il fallait donc
cesser de se mutiner comme des enfants contre les suites d'une
démarche qu'on avait entreprise pour des motifs d'un grand intérêt.
Puis le général, chez lequel une sorte de vivacité militaire déjouait
souvent la prudence, voyant qu'il n'était pas écouté, changea tout à
coup de manière d'être, de caressant et de cauteleux devint arrogant
et dur, et, montant à cheval, leur dit qu'il en serait comme ils
voudraient, mais que quant à lui il retournait à Bayonne pour y
joindre l'Empereur, et qu'ils auraient probablement à se repentir de
leur changement de détermination. Il les laissa effrayés, mais pour le
moment obstinés dans leur résistance.

[En marge: Le général Savary ne pouvant décider Ferdinand VII à
pousser au delà de Vittoria, part pour Bayonne afin de demander de
nouveaux ordres à Napoléon.]

[En marge: Arrivée de Napoléon à Bayonne le 14 avril.]

Le général Savary partit aussitôt pour Bayonne, où il arriva le 14
avril, peu d'heures avant l'Empereur, qui n'y fut rendu que le 14 au
soir. Celui-ci s'était arrêté quelques jours à Bordeaux, pour donner
aux princes espagnols le temps de s'approcher de la frontière, et être
dispensé de se porter à leur rencontre, ce qu'il aurait été contraint
de faire s'il avait été à Bayonne. À Bordeaux il avait occupé ses
loisirs, comme il avait coutume de le faire partout, à s'instruire de
ce qui intéressait le pays, à prendre des informations sur le commerce
de cette grande cité, et sur les moyens d'entretenir les relations de
la France avec ses colonies. Ayant reconnu de ses propres yeux combien
la ville de Bordeaux souffrait de l'état de guerre, il avait ordonné
qu'il lui fût accordé un prêt de plusieurs millions par le trésor
extraordinaire, et il avait prescrit un achat considérable de vins
pour le compte de la liste civile. Arrivé à Bayonne le 14, il apprit
avec grande satisfaction tout ce qui avait été fait à Madrid dans le
sens de ses desseins, et il prit les mesures convenables pour en
assurer l'exécution définitive.

[En marge: Napoléon renvoie le général Savary à Vittoria, porteur
d'une lettre pour Ferdinand VII.]

Après s'être concerté avec le général Savary, il convint de le
renvoyer à Vittoria, porteur d'une réponse à la lettre que Ferdinand
lui avait déjà adressée, et conçue dans des termes qui pussent attirer
ce prince à Bayonne sans prendre avec lui aucun engagement formel.
Dans cette réponse Napoléon lui disait que les papiers de Charles IV
avaient dû le convaincre de sa bienveillance impériale (allusion aux
conseils d'indulgence donnés à Charles IV lors du procès de
l'Escurial); que par conséquent ses dispositions personnelles ne
pouvaient pas être douteuses; qu'en dirigeant les armées françaises
vers les points du littoral européen les plus propres à seconder ses
desseins contre l'Angleterre, il avait eu le projet de se rendre à
Madrid pour décider en passant son auguste ami Charles IV à quelques
réformes indispensables, et notamment au renvoi du prince de la Paix;
qu'il avait souvent conseillé ce renvoi, mais que s'il n'avait pas
insisté davantage, c'était par ménagement pour d'augustes faiblesses,
faiblesses qu'il fallait pardonner, car les rois n'étaient, comme les
autres hommes, que _faiblesse et erreur_; qu'au milieu de ces projets
il avait été surpris par les événements d'Aranjuez; qu'il n'entendait
aucunement s'en constituer le juge, mais que, ses armées s'étant
trouvées sur les lieux, il ne voulait pas aux yeux de l'Europe
paraître le promoteur ou le complice d'une révolution qui avait
renversé du trône un allié et un ami; qu'il ne prétendait point
s'immiscer dans les affaires intérieures de l'Espagne, mais que s'il
lui était démontré que l'abdication de Charles IV avait été
volontaire, il ne ferait aucune difficulté de le reconnaître, lui
prince des Asturies, comme légitime souverain d'Espagne; que pour cela
un entretien de quelques heures paraissait désirable, et qu'enfin, à
la réserve observée depuis un mois de la part de la France, on ne
devait pas craindre de trouver dans l'empereur des Français un juge
défavorablement prévenu. Puis venaient quelques conseils exprimés dans
le langage le plus élevé sur le procès intenté au prince de la Paix,
sur l'inconvénient qu'il y aurait à déshonorer non-seulement le
prince, mais le roi et la reine, à initier au secret des affaires de
l'État une multitude jalouse et malveillante, à lui donner la funeste
habitude de porter la main sur ceux qui l'avaient long-temps
gouvernée; car, ajoutait Napoléon, les _peuples se vengent volontiers
des hommages qu'ils nous rendent_. Il se montrait en finissant disposé
encore à l'idée d'un mariage, si les explications qui allaient lui
être données à Bayonne étaient de nature à le satisfaire.

[En marge: Le général Savary chargé de porter à Vittoria la lettre de
Napoléon, et d'employer la force si Ferdinand VII résiste à
l'invitation de se rendre à Bayonne.]

Cette lettre, adroit mélange d'indulgence, de hauteur, de raison, eût
été une belle pièce d'éloquence si elle n'avait caché une perfidie. Le
général Savary devait la porter à Vittoria, y joindre les
développements nécessaires, et au besoin ajouter de ces paroles
captieuses dont il était prodigue, et qui dans sa bouche pouvaient
décider Ferdinand VII sans cependant engager Napoléon. Mais il fallait
prévoir le cas où Ferdinand VII et ses conseillers résisteraient à
toutes ces embûches. Ce cas survenant, Napoléon n'entendait pas
s'arrêter à mi-chemin. Il décida donc que la force serait employée. Il
avait fait passer en Espagne, outre la division d'observation des
Pyrénées occidentales, la réserve d'infanterie provisoire du général
Verdier, la division de cavalerie provisoire du général Lasalle, et de
nouveaux détachements de la garde impériale à cheval. Ces troupes,
réunies sous le maréchal Bessières, devaient, en occupant la
Vieille-Castille, assurer les derrières de l'armée. Il ordonna
sur-le-champ à Murat ainsi qu'au maréchal Bessières de ne pas hésiter,
et, sur un simple avis du général Savary, de faire arrêter le prince
des Asturies, en publiant du même coup la protestation de Charles IV,
en déclarant que celui-ci régnait seul, et que son fils n'était qu'un
usurpateur qui avait provoqué la révolution d'Aranjuez pour s'emparer
du trône. Néanmoins, si Ferdinand VII consentait à passer la frontière
et à venir à Bayonne, Napoléon agréait fort l'avis de Murat de ne pas
rendre à Charles IV le sceptre qu'on serait bientôt obligé de lui
reprendre, et d'acheminer tout simplement vers Bayonne les vieux
souverains, puisqu'ils en avaient eux-mêmes exprimé le désir. Il lui
recommandait toujours, aussitôt que Ferdinand VII aurait passé la
frontière, de se faire livrer le prince de la Paix de gré ou de force,
et de l'envoyer à Bayonne. Telles furent les dispositions, qui
devaient achever au besoin par la violence, si elle ne s'achevait par
la ruse, cette trame ténébreuse ourdie contre la couronne
d'Espagne[39].

[Note 39: C'est d'après la minute des ordres existant au Louvre que je
trace ce récit.]

[En marge: Établissement de Napoléon au château de Marac.]

Après avoir donné ces ordres et renvoyé le général Savary à Vittoria,
Napoléon s'occupa de faire à Bayonne un établissement qui lui permît
d'y séjourner quelques mois. Il s'attendait à y recevoir,
indépendamment de l'impératrice Joséphine, grand nombre de princes et
princesses, et par ce motif il tenait à laisser disponibles les
logements qu'il occupait dans l'intérieur de la ville. Dans ce pays,
l'un des plus attrayants de l'Europe, et auquel Napoléon a
malheureusement attaché un souvenir moins beau que ceux dont il a
rempli l'Égypte, l'Italie, l'Allemagne et la Pologne, dans ce pays
composé de jolis coteaux, que baigne l'Adour, que les Pyrénées
couronnent, que la mer termine à l'horizon, il y avait à une lieue de
Bayonne un petit château, d'architecture régulière, d'origine
incertaine, construit, dit-on, pour l'une de ces princesses que la
France et l'Espagne se donnaient autrefois en mariage, placé au milieu
d'un agréable jardin, dans la plus riante exposition du monde, sous un
soleil aussi brillant que celui d'Italie. Napoléon voulut le posséder
sur-le-champ. Il ne fallait heureusement pour satisfaire un tel désir
ni les ruses ni les violences que coûtait en ce moment la couronne
d'Espagne. On fut charmé de le lui vendre pour une centaine de mille
francs. On le décora fort à la hâte avec les ressources qu'offrait le
pays. Le jardin fut changé en un camp pour les troupes de la garde
impériale. Napoléon alla s'y établir le 17, et laissa libres les
appartements qu'il occupait à Bayonne, afin de loger la famille royale
d'Espagne, qu'on espérait bientôt y réunir tout entière.

[En marge: Retour du général Savary à Vittoria.]

[En marge: Grands personnages accourus auprès de Ferdinand.]

[En marge: Conseils prévoyants de M. d'Urquijo.]

Le général Savary, parti en toute hâte pour Vittoria, y trouva
Ferdinand entouré non-seulement des conseillers qui l'avaient suivi,
mais de beaucoup de personnages importants accourus pour lui offrir
leurs services et leurs hommages. Parmi ces derniers il y en avait un
fort considérable: c'était l'ancien premier ministre d'Urquijo,
disgracié si brutalement en 1802, lorsque l'influence du prince de la
Paix avait définitivement prévalu, et retiré depuis dans la Biscaye,
sa patrie. Esprit ferme, pénétrant, mais chagrin, M. d'Urquijo tint à
Ferdinand, devant ses autres conseillers, le langage d'un homme
d'État, sage et expérimenté. Il dit à lui et à eux que rien n'était
plus imprudent que le voyage du prince, si on le poussait au delà des
frontières; que, sous le rapport des égards, on avait fait tout ce que
pouvait désirer le plus grand, le plus illustre des souverains, en
venant le recevoir aux extrémités du royaume; qu'aller au delà c'était
manquer à la dignité de la couronne e