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Title: Histoire du Consulat et de l'Empire, Vol. (9 / 20) - faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française
Author: Thiers, Adolphe, 1797-1877
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire du Consulat et de l'Empire, Vol. (9 / 20) - faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française" ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



               HISTOIRE DU CONSULAT

                      ET DE

                     L'EMPIRE



                   FAISANT SUITE

       À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE



                 PAR M. A. THIERS



                    TOME NEUVIÈME



        [Illustration: Emblème de l'éditeur.]



                        PARIS
               PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
                  60, RUE RICHELIEU
                         1849



L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en
Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,
Espagnole et Italienne.

Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la
Librairie), le 3 décembre 1849.


PARIS. IMPRIMÉ PAR PLON FRÈRES, RUE DE VAUGIRARD, 36.



HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE.



LIVRE TRENTE ET UNIÈME.

BAYLEN.

     Situation de l'Espagne pendant les événements qui se passaient à
     Bayonne. -- Esprit des différentes classes de la nation. --
     Sourde indignation près d'éclater à chaque instant. --
     Publication officielle des abdications arrachées à Ferdinand VII
     et à Charles IV. -- Effet prodigieux de cette publication. --
     Insurrection simultanée dans les Asturies, la Galice, la
     Vieille-Castille, l'Estrémadure, l'Andalousie, les royaumes de
     Murcie et de Valence, la Catalogne et l'Aragon. -- Formation de
     juntes insurrectionnelles, déclaration de guerre à la France,
     levée en masse, et massacre des capitaines généraux. -- Premières
     mesures ordonnées par Napoléon pour la répression de
     l'insurrection. -- Vieux régiments tirés de Paris, des camps de
     Boulogne et de Bretagne. -- Envoi en Espagne des troupes
     polonaises. -- Le général Verdier comprime le mouvement de
     Logroño, le général Lasalle celui de Valladolid, le général Frère
     celui de Ségovie. -- Le général Lefebvre-Desnoette, à la tête
     d'une colonne composée principalement de cavalerie, disperse les
     Aragonais à Tudela, Mallen, Alagon, puis se trouve arrêté tout à
     coup devant Saragosse. -- Combats du général Duhesme autour de
     Barcelone. -- Marche du maréchal Moncey sur Valence, et son
     séjour à Cuenca. -- Mouvement du général Dupont sur l'Andalousie.
     -- Celui-ci rencontre les insurgés de Cordoue au pont d'Alcolea,
     les culbute, enfonce les portes de Cordoue, et y pénètre de vive
     force. -- Sac de Cordoue. -- Massacre des malades et des blessés
     français sur toutes les routes. -- Le général Dupont s'arrête à
     Cordoue. -- Dangereuse situation de la flotte de l'amiral Rosily
     à Cadix, attendant les Français qui n'arrivent pas. -- Attaquée
     dans la rade de Cadix par les Espagnols, elle est obligée de se
     rendre après la plus vive résistance. -- Le général Dupont,
     entouré d'insurgés, fait un mouvement rétrograde pour se
     rapprocher des renforts qu'il a demandés, et vient prendre
     position à Andujar. -- Inconvénients de cette position. --
     Ignorance absolue où l'on est à Madrid de ce qui se passe dans
     les divers corps de l'armée française, par suite du massacre de
     tous les courriers. -- Inquiétudes pour le maréchal Moncey et le
     général Dupont. -- La division Frère envoyée au secours du
     maréchal Moncey, la division Vedel au secours du général Dupont.
     -- Nouveaux renforts expédiés de Bayonne par Napoléon. --
     Colonnes de gendarmerie et de gardes nationales disposées sur les
     frontières. -- Formation de la division Reille pour débloquer le
     général Duhesme à Barcelone. -- Réunion d'une armée de siége
     devant Saragosse. -- Composition d'une division de vieilles
     troupes sous les ordres du général Mouton, pour contenir le nord
     de la Péninsule et escorter Joseph. -- Marche de Joseph en
     Espagne. -- Lenteur de cette marche. -- Tristesse qu'il éprouve
     en voyant tous ses sujets révoltés contre lui. -- Événements
     militaires dans les pays qu'il traverse. -- Inutile attaque sur
     Saragosse. -- Réunion des forces insurrectionnelles du nord de
     l'Espagne sous les généraux Blake et de la Cuesta. -- Mouvement
     du maréchal Bessières vers eux. -- Bataille de Rio-Seco, et
     brillante victoire du maréchal Bessières. -- Sous les auspices de
     cette victoire Joseph se hâte d'entrer dans Madrid. -- Accueil
     qu'il y reçoit. -- Événements militaires dans le midi de
     l'Espagne. -- Campagne du maréchal Moncey dans le royaume de
     Valence. -- Passage du défilé de Las Cabreras. -- Attaque sans
     succès contre Valence. -- Retraite par la route de Murcie. --
     Importance des événements dans l'Andalousie. -- La division
     Gobert envoyée à la suite de la division Vedel pour secourir le
     général Dupont. -- Situation de celui-ci à Andujar. -- Difficulté
     qu'il éprouve à vivre. -- Chaleur étouffante. -- Vedel vient
     prendre position à Baylen après avoir forcé les défilés de la
     Sierra-Morena. -- Gobert s'établit à la Caroline. -- Obstination
     du général Dupont à demeurer à Andujar. -- Les insurgés de
     Grenade et de l'Andalousie, après avoir opéré leur jonction, se
     présentent le 15 juillet devant Andujar, et canonnent cette
     position sans résultat sérieux. -- Vedel, intempestivement
     accouru de Baylen à Andujar, est renvoyé aussi mal à propos
     d'Andujar à Baylen. -- Pendant que Baylen est découvert, le
     général espagnol Reding force le Guadalquivir, et le général
     Gobert, voulant s'y opposer, est tué. -- Celui-ci remplacé par le
     général Dufour. -- Sur un faux bruit qui fait croire que les
     Espagnols se sont portés par un chemin de traverse aux défilés de
     la Sierra-Morena, les généraux Dufour et Vedel courent à la
     Caroline, et laissent une seconde fois Baylen découvert. --
     Conseil de guerre au camp des insurgés. -- Il est décidé dans ce
     conseil que les insurgés, ayant trouvé trop de difficulté à
     Andujar, attaqueront Baylen. -- Baylen, attaqué en conséquence de
     cette résolution, est occupé sans résistance. -- En apprenant
     cette nouvelle, le général Dupont y marche. -- Il y trouve les
     insurgés en masse. -- Malheureuse bataille de Baylen. -- Le
     général Dupont, ne pouvant forcer le passage pour rejoindre ses
     lieutenants, est obligé de demander une suspension d'armes. --
     Tardif et inutile retour des généraux Dufour et Vedel sur Baylen.
     -- Conférences qui amènent la désastreuse capitulation de Baylen.
     -- Violation de cette capitulation aussitôt après sa signature.
     -- Les Français qui devaient être reconduits en France, avec
     permission de servir, sont retenus prisonniers. -- Barbares
     traitements qu'ils essuient. -- Funeste effet de cette nouvelle
     dans toute l'Espagne. -- Enthousiasme des Espagnols et abattement
     des Français. -- Joseph, épouvanté, se décide à évacuer Madrid.
     -- Retraite de l'armée française sur l'Èbre. -- Le général
     Verdier, entré dans Saragosse de vive force, et maître d'une
     partie de la ville, est obligé de l'évacuer pour rejoindre
     l'armée française à Tudela. -- Le général Duhesme, après une
     inutile tentative sur Girone, est obligé de se renfermer dans
     Barcelone, sans avoir pu être secouru par le général Reille. --
     Contre-coup de ces événements en Portugal. -- Soulèvement général
     des Portugais. -- Efforts du général Junot pour comprimer
     l'insurrection. -- Empressement du gouvernement britannique à
     seconder l'insurrection du Portugal. -- Envoi de plusieurs corps
     d'armée dans la Péninsule. -- Débarquement de sir Arthur
     Wellesley à l'embouchure du Mondego. -- Sa marche sur Lisbonne.
     -- Brillant combat de trois mille Français contre quinze mille
     Anglais à Roliça. -- Junot court avec des forces insuffisantes à
     la rencontre des Anglais. -- Bataille malheureuse de Vimeiro. --
     Capitulation de Cintra, stipulant l'évacuation du Portugal. -- De
     toute la Péninsule il ne reste plus aux Français que le terrain
     compris entre l'Èbre et les Pyrénées. -- Désespoir de Joseph, et
     son vif désir de retourner à Naples. -- Chagrin de Napoléon,
     promptement et cruellement puni de ses fautes.


[En marge: Mai 1808.]

[En marge: Napoléon, en quittant Bayonne, est déjà revenu de ses
illusions sur l'Espagne.]

Lorsque Napoléon quitta Bayonne pour visiter à son retour la Gascogne
et la Vendée, il ne conservait plus aucune des illusions qu'il avait
conçues un moment sur l'esprit de l'Espagne, et sur la facilité qu'il
aurait à disposer d'elle. Une insurrection d'abord partielle, bientôt
universelle, venait d'éclater, et de faire arriver jusqu'à lui les
cris d'une haine implacable. Il comptait toutefois sur ses jeunes
soldats, et sur quelques vieux régiments récemment dirigés vers les
Pyrénées, pour réduire un mouvement qui pouvait n'être encore qu'une
insurrection pareille à celle des Calabres. Bien qu'il fût déjà
détrompé, peut-être même aux regrets de ce qu'il avait entrepris, il
lui restait sur ce sujet beaucoup à apprendre, et avant d'avoir
regagné Paris il devait connaître toutes les conséquences de la faute
commise à Bayonne.

[En marge: Dispositions de la nation espagnole à l'aspect des
événements de Bayonne.]

Les Espagnols, depuis le mois de mars, avaient passé en peu de temps
par les émotions les plus diverses. Pleins d'espérance en voyant
paraître les Français, de joie en voyant tomber la vieille cour,
d'anxiété en voyant Ferdinand VII obligé d'aller chercher en France la
reconnaissance de son titre royal, ils avaient été promptement
éclairés sur ce qui allait se faire à Bayonne, et une haine ardente
s'était tout à coup allumée dans leur coeur. Tous, il est vrai, ne
partageaient pas ce sentiment au même degré. Les classes élevées et
même les moyennes, appréciant les biens qui pouvaient provenir d'une
régénération de l'Espagne par les mains civilisatrices de Napoléon,
animées contre l'étranger de sentiments moins sauvages que le peuple,
moins portées que lui à l'agitation, souffraient uniquement dans leur
fierté, vivement blessée de la manière dont on entendait disposer de
leur sort. Pourtant avec des égards, avec un déploiement subit et
irrésistible de forces, on les aurait contenues, et peut-être même
eût-on fini par les ramener. Mais le peuple et surtout les moines,
cette portion cloîtrée du peuple, étaient exaspérés. Rien chez ceux-ci
ne pouvait adoucir le sentiment de l'orgueil froissé, ni l'espérance
d'une régénération qu'ils étaient incapables d'apprécier, ni la
tolérance à l'égard de l'étranger qu'ils détestaient, ni l'amour du
repos, ni la crainte du désordre. Ce peuple espagnol, celui des rues
et des champs comme celui du cloître, ardent, oisif, fatigué du repos
loin de l'aimer, s'inquiétant peu de l'incendie des villes et des
campagnes dans lesquelles il ne possédait rien, allait satisfaire à sa
manière ce penchant à l'agitation que le peuple français, en 1789,
avait satisfait en opérant une grande révolution démocratique. Il
allait déployer pour le soutien de l'ancien régime toutes les passions
démagogiques que le peuple français avait déployées pour la fondation
du nouveau. Il allait être violent, tumultueux, sanguinaire, pour le
trône et l'autel, autant que son voisin l'avait été contre tous les
deux. Il allait l'être en proportion de la chaleur de son sang et de
la férocité de son caractère. Cependant, un généreux sentiment se
mêlait chez le peuple espagnol à ceux que nous venons de décrire:
c'était l'amour de son sol, de ses rois, de sa religion, qu'il
confondait dans la même affection; et sous cette noble inspiration il
allait donner d'immortels exemples de constance et souvent d'héroïsme.

Je ne suis point, je ne serai jamais le flatteur de la multitude. Je
me suis promis au contraire de braver son pouvoir tyrannique, car il
m'a été infligé de vivre en des temps où elle domine et trouble le
monde. Toutefois je lui rends justice: si elle ne voit pas, elle sent;
et, dans les occasions fort rares où il faut fermer les yeux et obéir
à son coeur, elle est, non pas un conseiller à écouter, mais un
torrent à suivre. Le peuple espagnol, quoiqu'en repoussant la royauté
de Joseph il repoussât un bon prince et de bonnes institutions, fut
peut-être mieux inspiré que les hautes classes. Il agit noblement en
repoussant le bien qui lui venait d'une main étrangère, et sans yeux
il vit plus juste que les hommes éclairés, en croyant qu'on pouvait
tenir tête au conquérant auquel n'avaient pu résister les plus
puissantes armées et les plus grands généraux.

Le départ de Ferdinand VII, suivi du départ de Charles IV, puis de
celui des infants, avait clairement révélé l'intention de Napoléon, et
le peuple de Madrid, n'y tenant plus, se souleva le 2 mai, comme on
l'a vu au livre précédent. Il s'insurgea, se fit sabrer par Murat,
mais eut l'indicible satisfaction d'égorger quelques Français tombés
isolément sous ses coups. En un clin d'oeil la nouvelle répandue dans
l'Estrémadure, la Manche, l'Andalousie, allait y faire éclater
l'incendie qui couvait sourdement, quand la prompte et terrible
répression exercée par Murat glaça ces provinces de terreur, et les
contint pour quelque temps. Tous les visages redevinrent mornes et
silencieux, mais empreints d'une haine profonde. On s'arrêta sous une
main menaçante, mais le récit exagéré du sang versé à Madrid, le
détail des événements de Bayonne propagé par la correspondance des
couvents, accroissaient à chaque instant la secrète fureur qui régnait
dans les âmes, et préparaient une nouvelle explosion, tellement
soudaine, tellement universelle, qu'aucun coup, même frappé à propos,
ne pourrait la prévenir. Toutefois, si Napoléon, prenant plus au
sérieux cette grave entreprise, avait eu partout une force
suffisante, si au lieu de 80 mille conscrits, il avait eu 150 mille
vieux soldats contenant à la fois Saragosse, Valence, Carthagène,
Grenade, Séville, Badajoz, comme on contenait Madrid, Burgos,
Barcelone; si Murat présent, et en santé, se fût montré partout,
peut-être aurait-on pu empêcher l'incendie de se propager, en
admettant qu'il soit donné à la force matérielle de prévaloir contre
la force morale, surtout lorsque celle-ci est fortement excitée.
Malheureusement, tandis que le maréchal Moncey avec 20 mille jeunes
soldats occupait la gauche de la capitale, depuis Aranda jusqu'à
Chamartin; tandis que le général Dupont avec 18 mille en occupait la
droite, de Ségovie à l'Escurial; tandis que le maréchal Bessières avec
environ 15 mille occupait la Vieille-Castille, et le général Duhesme
la Catalogne avec 10 mille[1] (voir la carte nº 43), en arrière les
Asturies, à droite la Galice, à gauche l'Aragon, en avant
l'Estrémadure, la Manche, l'Andalousie, Valence, restaient libres, et
n'étaient contenus que par les autorités espagnoles, désirant sans
doute le maintien de l'ordre, mais navrées de douleur, et servies par
une armée qui partageait tous les sentiments du peuple. Il était bien
évident qu'elles ne déploieraient pas une grande énergie pour réprimer
une insurrection avec laquelle elles sympathisaient secrètement.
Cependant, sous l'impression du 2 mai, et dans l'attente de ce qui se
passerait définitivement à Bayonne, on se contenait encore, mais avec
tous les signes d'une anxiété extraordinaire, et d'une violente
passion près d éclater.

[Note 1: Le reste des 80,000 jeunes soldats envoyés en Espagne était
dans les hôpitaux.]

[En marge: Faux bruits répandus pour exciter les imaginations.]

Dans cette situation, l'imagination populaire, vivement éveillée,
accueillait les bruits les plus étranges. Les voyages forcés à Bayonne
en étaient surtout le texte. Les principaux personnages devaient,
disait-on, après la famille royale, être conduits dans cette ville,
devenue le gouffre où allait s'engloutir tout ce que l'Espagne avait
de plus illustre. Après la royauté, après les grands, viendrait le
tour de l'armée. Elle devait, régiment par régiment, être menée à
Bayonne, de Bayonne sur les rives de l'Océan, où se trouvaient déjà
les troupes du marquis de La Romana, et périr dans quelque guerre
lointaine pour la grandeur du tyran du monde. Ce n'était pas tout: la
population entière devait être enlevée au moyen d'une conscription
générale, qui frapperait la Péninsule comme elle frappait la France,
et on verrait la fleur de la nation espagnole sacrifiée aux atroces
projets du nouvel Attila. On débitait à ce propos les plus singuliers
détails. Des quantités considérables de menottes avaient été
fabriquées, disait-on, et transportées dans les caissons de l'armée
française, afin d'emmener pieds et poings liés les malheureux
conscrits espagnols. On affirmait les avoir vues et touchées. Il y en
avait notamment des milliers déposées dans les arsenaux du Ferrol, où
cependant n'avait paru ni un bataillon ni un caisson de l'armée
française, mais où l'on travaillait beaucoup, par ordre de Napoléon, à
la restauration de la marine espagnole, et où l'on préparait une
expédition pour mettre les riches colonies de la Plata à l'abri des
attaques de l'Angleterre. À ces bruits s'en joignaient une foule
d'autres de même valeur. On allait, disait-on encore, sous un roi
français obliger tout le monde à parler et à écrire le français. Une
nuée d'employés français accompagneraient ce roi, et s'approprieraient
tous les emplois.

[En marge: Désertion générale de l'armée espagnole.]

La première et la plus grave conséquence de ces bruits fut de faire
déserter l'armée espagnole presque tout entière, par la crainte d'être
violemment transportée en France. À Madrid, on vit chaque nuit jusqu'à
deux et trois cents hommes déserter à la fois. Les soldats s'en
allaient sans leurs officiers, quelquefois même avec eux, emportant
armes, bagages, matériel de guerre. Les gardes du corps qui étaient à
l'Escurial disparurent ainsi peu à peu, au point qu'après quelques
jours il n'en restait plus un seul. Cette désertion se manifesta,
non-seulement à Madrid, mais à Barcelone, à Burgos, à la Corogne.
Généralement les soldats déserteurs fuyaient soit vers le midi, soit
vers les provinces dont l'agitation et l'éloignement faisaient un
asile plus sûr pour les fugitifs. Ceux de Barcelone fuyaient vers
Tortose et Valence. Ceux de la Vieille-Castille gagnaient l'Aragon et
Saragosse, contrée réputée invincible chez les Espagnols. Ceux de la
Corogne allaient rejoindre le général Taranco, placé avec un corps de
troupes au nord du Portugal. Ceux de la Nouvelle-Castille se jetaient
partie à gauche vers Guadalaxara et Cuenca, où ils avaient Saragosse
et Valence pour retraite, partie à droite vers Talavera, où ils
avaient l'asile assuré et impénétrable de l'Estrémadure. Les généraux
espagnols, habitués à la subordination, rendaient compte de cette
désertion effrayante, qui les laissait sans aucun moyen de maintenir
l'ordre, quel que fût le souverain définitivement imposé à la
malheureuse Espagne.

[En marge: Dispositions des autorités espagnoles.]

[En marge: Fâcheuse conséquence de la maladie de Murat.]

Les troupes du midi, celles de l'Andalousie notamment, où l'on était
le plus loin possible des Français, et où l'on aurait voulu aller si
on n'y avait pas été, demeuraient seules compactes et unies; et
c'étaient par malheur pour nous les plus nombreuses, car il y avait,
outre le camp de Saint-Roque devant Gibraltar, fort de 9 mille hommes,
la garnison de Cadix, qu'on maintenait considérable en tout temps;
puis enfin la division du général Solano, marquis del Socorro, destiné
d'abord à occuper le Portugal, rapproché plus tard de Madrid, et
renvoyé dernièrement en Andalousie, dont il était capitaine général.
Ces troupes, avec celles du camp de Saint-Roque que commandait le
général Castaños, ne s'élevaient pas à moins de 25 mille hommes, et
c'étaient les seules qui ne fussent pas portées à la désertion. Il
fallait y ajouter les troupes suisses engagées depuis long-temps au
service d'Espagne. Les deux régiments suisses de Preux et de Reding
avaient été, par ordre même de Napoléon, réunis à Talavera, pour être
joints à la première division du général Dupont, qui devait occuper
Cadix, où se trouvait, comme on sait, une flotte française. Les trois
régiments suisses stationnés à Tarragone, Carthagène et Malaga,
avaient été, également par son ordre, dirigés sur Grenade, où le
général Dupont devait les recueillir en passant. Napoléon pensait
qu'en les plaçant, comme il disait, dans un _courant d'opinion
française_, ils serviraient la cause de la nouvelle royauté, et non
celle de l'ancienne. Malheureusement toutes ses vues devaient être
déjouées par le mouvement qui entraînait les coeurs. Les autorités
militaires espagnoles, quoiqu'elles regrettassent peu, ainsi que les
classes éclairées, le gouvernement incapable et corrompu qui venait de
finir, étaient indignées aussi des événements de Bayonne, et auraient
volontiers déserté avec leurs soldats vers les provinces inaccessibles
aux Français. Murat seul, qui avait sur elles un certain ascendant,
aurait pu les maintenir dans le devoir; mais, atteint d'une fièvre
violente, affaibli, épuisé, pouvant à peine supporter qu'on lui parlât
d'affaires, souffrant au seul bruit du pas de ses officiers, il avait
pris en aversion le pays où il n'était plus appelé à régner, lui
attribuait sa fin qu'il croyait prochaine, demandait sa femme et ses
enfants avec des cris douloureux, et voulait qu'on le laissât partir
immédiatement. Il fallait retenir cet homme héroïque, devenu tout à
coup faible comme un enfant, le retenir malgré lui, jusqu'à l'arrivée
de Joseph, de crainte que, lui parti, le fantôme d'autorité dont on se
servait pour tout ordonner en son nom ne disparût complétement. Les
Espagnols, avertis de l'état de Murat qu'on avait transporté à la
campagne, et qu'on ne montrait plus, voyaient dans sa maladie une
punition du ciel, que du reste ils auraient voulu voir tomber, non sur
Murat, qu'ils plaignaient plus qu'ils ne le détestaient, mais sur
Napoléon, devenu désormais l'objet de leur haine inexorable. Il y en
avait qui allaient jusqu'à dire que c'était Napoléon lui-même qui,
pour enfouir dans la tombe le secret de ses machinations abominables,
avait fait empoisonner Murat. Ainsi divague, invente, sans souci de la
vérité et même de la vraisemblance, l'imagination populaire une fois
qu'elle est émue et excitée!

L'anxiété à Madrid était si grande, que le moindre bruit dans une rue,
que le pas d'un piquet de cavalerie sur une place publique,
suffisaient pour attirer la population en masse. Dans chaque ville on
se pressait à l'arrivée du courrier pour recueillir les nouvelles, et
on restait assemblé des heures entières pour en disserter. Le peuple,
les bourgeois, les grands, les prêtres, les moines, mêlés ensemble
avec la familiarité ordinaire à la nation espagnole, s'occupaient sans
cesse des événements politiques dans les lieux publics. Partout la
curiosité, l'attente, la colère, la haine, agitaient les coeurs, et il
ne fallait plus qu'une légère étincelle pour allumer un vaste
incendie.

[En marge: Publication des abdications arrachées à Charles IV et à
Ferdinand VII.]

[En marge: Effet soudain de cette publication.]

Tel était donc l'état des esprits lorsque se répandit tout à coup la
nouvelle de la double abdication arrachée à Charles IV et à Ferdinand
VII. On venait de la publier dans la _Gazette de Madrid_ du 20 mai, à
la suite de la manifestation imposée au conseil de Castille en faveur
de Joseph. Cette nouvelle n'avait assurément rien d'imprévu, puisque
par une foule d'émissaires on avait su que Ferdinand VII était à
Bayonne, prisonnier, et exposé aux obsessions les plus menaçantes pour
qu'il cédât sa couronne à la famille Bonaparte. Mais la connaissance
officielle du sacrifice arraché à la faiblesse du père et à la
captivité du fils, agit sur le sentiment public avec une violence
inexprimable. On fut profondément indigné de l'acte en lui-même, et
cruellement offensé de sa forme dérisoire. L'effet fut instantané,
général, immense.

[En marge: Insurrection des Asturies.]

[En marge: Déclaration de guerre à la France.]

[En marge: Envoi de députés en Angleterre.]

À Oviedo, capitale des Asturies, on était déjà fort agité par deux
circonstances accidentelles: premièrement la convocation de la junte
provinciale, qui avait l'habitude de se réunir tous les trois ans, et
secondement un procès intenté à quelques Espagnols pour avoir insulté
le consul français de Gijon. Ce procès, ordonné par le gouvernement de
Madrid, avait provoqué une désapprobation générale, car tout le monde
se sentait prêt à faire ce qu'avaient fait les auteurs de l'outrage
qu'il s'agissait de punir. La nouvelle des abdications étant arrivée
par le courrier de Madrid, on ne se contint plus. Dans cette province,
qui était une Espagne dans l'Espagne, et qui éprouvait pour toutes les
innovations l'aversion que la Vendée avait manifestée autrefois, il
n'y avait qu'un esprit, et les plus grands seigneurs sympathisaient
complétement avec le peuple. Ils se mirent à la tête du mouvement, et
le 24 mai, jour de l'arrivée du courrier de Madrid, on se concerta par
l'intermédiaire des moines et des autorités municipales avec les gens
des campagnes, pour s'emparer d'Oviedo. À minuit, au bruit du tocsin,
le peuple de la montagne descendit en effet vers la ville, l'envahit,
se joignit au peuple de l'intérieur, courut chez les autorités, les
déposa, et conféra tous les pouvoirs à la junte. Celle-ci choisit pour
son président le marquis de Santa-Cruz de Marcenado, grand personnage
du pays, fort ennemi des Français, très-passionné pour la maison de
Bourbon, et plein de sentiments patriotiques que nous devons honorer,
quoique contraires à la cause de la France. Sous son impulsion, on
n'hésita pas à considérer les abdications comme nulles, les événements
de Bayonne comme atroces, l'alliance avec la France comme rompue, et
on déclara solennellement la guerre à Napoléon. Après avoir procédé de
la sorte, on s'empara de toutes les armes que contenaient les arsenaux
royaux, très-largement approvisionnés dans cette province par
l'industrie locale. On enleva cent mille fusils, qui furent partie
distribués au peuple, partie réservés pour les provinces voisines. On
fit des dons considérables pour remplir la caisse de l'insurrection,
dons auxquels le clergé et les grands propriétaires contribuèrent pour
une forte part. Enfin on proclama le rétablissement de la paix avec la
Grande-Bretagne, et on envoya sur un corsaire de Jersey deux députés à
Londres, afin d'invoquer l'alliance et les secours de l'Angleterre.
L'un de ces deux députés était le comte de Matarosa, depuis comte de
Toreno, si connu des hommes de notre âge, comme ministre, ambassadeur
et écrivain.

[En marge: Massacre empêché par un chanoine.]

Mais l'enthousiasme patriotique des Espagnols ne pouvait
malheureusement éclater sans accompagnement d'affreuses cruautés, et
le sang qui coula bientôt dans les autres provinces allait couler dans
les Asturies, lorsque, pour l'honneur de cette province, un prêtre en
arrêta l'effusion. Il y avait à Oviedo deux commissaires espagnols
envoyés à l'instigation de Murat pour accélérer le procès intenté aux
offenseurs du consul de Gijon. Il y avait aussi le commandant de la
province, appelé La Llave, lequel avait paru peu favorable à une
insurrection qui lui semblait singulièrement imprudente; enfin le
colonel du régiment des carabiniers royaux et celui du régiment
d'Hibernia, qui tous deux avaient opiné autrement que leurs officiers
lorsqu'il s'était agi de savoir si on empêcherait ou favoriserait le
mouvement populaire. Sur-le-champ on avait proclamé traîtres ces cinq
personnages, et la nouvelle autorité les avait mis en prison pour
apaiser la populace. Afin de les soustraire à sa fureur, la junte
voulut les faire sortir de la principauté. Le peuple profita de
l'occasion pour s'emparer de leurs personnes, et une multitude
composée surtout des nouveaux volontaires, les avait déjà attachés à
des arbres pour les fusiller, lorsqu'un chanoine (en Espagne le clergé
séculier se montra partout meilleur que les moines), lorsqu'un
chanoine eut l'idée de se rendre en procession au lieu où se préparait
le crime, et, couvrant les victimes avec le saint sacrement, parvint à
les sauver. Ce ne fut pas le seul effort du clergé honnête pour
empêcher l'effusion du sang, mais le seul effort heureux, car bientôt
l'Espagne devint un théâtre de crimes atroces, commis non-seulement
sur les Français, mais sur les Espagnols les plus illustres et les
plus dévoués à leur pays.

[En marge: Commencement d'agitation à la Corogne.]

[En marge: Vains efforts du capitaine général Filangieri pour contenir
cette agitation.]

[En marge: La fête de saint Ferdinand devient l'occasion dont on se
sert pour faire éclater l'insurrection.]

L'insurrection des Asturies ne devança que de deux ou trois jours
celle du nord de l'Espagne. À Burgos on ne pouvait remuer, car le
maréchal Bessières y avait son quartier général. Mais à Valladolid, où
ne se trouvait plus aucune des divisions du général Dupont, déjà
transportées au delà du Guadarrama, à Léon, à Salamanque, à Benavente,
à la Corogne enfin, la nouvelle des abdications avait soulevé tous les
coeurs. Toutefois, les plaines de la Castille et du royaume de Léon,
que la cavalerie française pouvait traverser au galop sans rencontrer
d'obstacle, étaient trop ouvertes pour qu'on n'hésitât pas un peu plus
long-temps à s'insurger. Ce fut la Galice, protégée comme les Asturies
par des montagnes presque inaccessibles, qui répondit la première au
signal d'Oviedo. La Corogne, capitale de cette province, renfermait
encore un assez grand nombre de troupes espagnoles, bien que la
plupart eussent suivi le général Taranco en Portugal. L'esprit de
subordination militaire et administrative dominait dans cette
province, l'un des centres de la puissance espagnole. Le capitaine
général Filangieri, frère du célèbre jurisconsulte napolitain, homme
sage, doux, éclairé, universellement aimé de la population, mais un
peu suspect aux Espagnols en sa qualité de Napolitain, cherchait à
maintenir l'ordre dans son commandement, et était du nombre des chefs
militaires et civils qui ne considéraient l'insurrection ni comme
prudente, ni comme profitable au pays. S'étant aperçu que le régiment
de Navarre, qui tenait garnison à la Corogne, était prêt à donner la
main aux insurgés, il l'avait envoyé au Ferrol. Il avait ainsi réussi
à gagner quelques jours, car jusqu'au 30 mai l'insurrection, qui avait
éclaté le 24 dans les Asturies, et qu'on disait accomplie ou près de
l'être à Léon, à Valladolid, à Salamanque, avait été empêchée dans la
Galice. Mais le 30 était le jour de la fête de saint Ferdinand. On
avait coutume ce jour-là d'arborer à l'hôtel du gouvernement et dans
les lieux publics des drapeaux à l'effigie du saint. On ne l'avait pas
osé cette fois, car en fêtant saint Ferdinand, on aurait semblé fêter
le souverain détenu à Bayonne, et qui venait d'abdiquer. À ce
spectacle, le peuple de la Corogne ne se contint plus. Une foule
d'hommes, de femmes, d'enfants, vinrent devant le front des troupes
qui protégeaient l'hôtel du gouvernement, en criant _Vive Ferdinand!_
et en portant des images du saint. Les enfants, plus hardis, se
jetèrent au milieu des soldats, qui laissèrent traverser leurs rangs.
Les femmes suivirent, et bientôt l'hôtel du capitaine général fut
envahi, ravagé, et surmonté des insignes du saint, que d'abord on
n'avait pas arborés. Le capitaine général Filangieri lui-même se vit
obligé de s'enfuir.

[En marge: Déclaration de guerre à la France, dans la Galice comme
dans les Asturies.]

Aussitôt une junte fut formée, l'insurrection proclamée, la guerre
déclarée à la France, une levée en masse ordonnée comme à Oviedo, et
la distribution des fusils de l'arsenal faite à la multitude. Quarante
ou cinquante mille fusils sortirent des arsenaux royaux pour armer
tous les bras qui s'offrirent. Le régiment de Navarre fut
immédiatement rappelé du Ferrol et reçu en triomphe. Les dons
abondèrent de la part des grands et du clergé. Le trésor de
Saint-Jacques de Compostelle envoya deux à trois millions de réaux.
Cependant on estimait le capitaine général Filangieri, on sentait le
besoin d'avoir à la tête de la junte un personnage aussi éminent, et
on lui en offrit la présidence, qu'il consentit à accepter. Cet homme
excellent, cédant, quoique à regret, à l'entraînement patriotique de
ses concitoyens, se mit loyalement à leur tête, pour racheter par la
sagesse des mesures la témérité des résolutions. Il rappela du
Portugal les troupes du général Taranco; il versa la population
insurgée dans les cadres des troupes de ligne pour les grossir; il
employa le matériel considérable dont il disposait pour armer les
nouvelles levées, et il se hâta ainsi d'organiser une force militaire
de quelque valeur.

[En marge: Assassinat du capitaine général Filangieri.]

En attendant, il avait porté au débouché des montagnes de la Galice,
afin d'arrêter les troupes ennemies qui viendraient des plaines de
Léon et de la Vieille-Castille, ses corps les mieux organisés, entre
Villafranca et Manzanal. Mais, tandis qu'il veillait lui-même au
placement de ses postes, quelques furieux qui ne lui pardonnaient ni
des hésitations, ni une prudence peu en harmonie avec leurs passions
désordonnées, l'égorgèrent atrocement dans les rues de Villafranca. Il
y avait là un détachement du régiment de Navarre, irrité encore de
quelques jours d'exil au Ferrol, et on attribua à ce régiment un crime
qui devint le signal du massacre de la plupart des capitaines
généraux.

[En marge: Soulèvement dans le royaume de Léon et dans la
Vieille-Castille.]

[En marge: Violence faite à don Gregorio de la Cuesta, gouverneur de
la Vieille-Castille, pour l'obliger à proclamer l'insurrection.]

La commotion de la Galice gagna sur-le-champ le royaume de Léon. À
l'arrivée de 800 hommes de troupes envoyés de la Corogne à Léon,
l'insurrection s'y produisit de la même manière et avec les mêmes
formes. On institua une junte, on déclara la guerre, on décréta une
levée en masse, on s'arma avec toutes les armes sorties des arsenaux
d'Oviedo, du Ferrol et de la Corogne. À Léon on était déjà en plaine,
et assez rapproché des escadrons du maréchal Bessières; mais à
Valladolid on en était encore plus près. Néanmoins il suffisait à
l'imprudent enthousiasme des Espagnols de ne pas voir ces escadrons,
quoiqu'ils fussent à quelques lieues, pour éclater en mouvements
insurrectionnels. Le capitaine général de Valladolid était don
Gregorio de la Cuesta, vieux militaire, inflexible observateur de la
discipline, esprit chagrin et morose, blessé au coeur comme tous les
Espagnols des événements de Bayonne, mais n'imaginant pas qu'on pût
résister à la puissance de la France, et porté à croire qu'il fallait
recevoir d'elle la régénération de l'Espagne, en se dédommageant de la
blessure faite à l'orgueil national par les biens qui résulteraient
d'une réforme générale des anciens abus. Un sentiment particulier
agissait de plus sur son coeur, c'était l'aversion de la multitude et
de son intervention dans les affaires de l'État. La populace de
Valladolid, que les événements d'Oviedo, de la Corogne, de Léon
avaient fort émue, et qui ne voulait pas se montrer plus insensible
que les autres populations du nord à la nouvelle des abdications,
s'assembla, courut sous les fenêtres du capitaine général Gregorio de
la Cuesta, et l'obligea à paraître. Ce vieil homme de guerre,
paraissant avec un visage mécontent, essaya d'opposer quelques raisons
fort sensées à une levée de boucliers faite si près des troupes
françaises; mais sa voix fut couverte de huées. Une potence apportée
par des gens du peuple fut dressée en face de son palais, et, à ce
spectacle, il se rendit, donnant son adhésion à ce qu'il regardait
comme une folie. Valladolid eut sa junte insurrectionnelle, sa levée
en masse et sa déclaration de guerre.

[En marge: Mouvement à Ségovie et à Ciudad-Rodrigo.]

[En marge: Madrid et Tolède contenus par la présence de l'armée
française.]

Ségovie, située à quelque distance sur la route de Madrid, quoique se
trouvant à quelques lieues de la troisième division du général Dupont,
la division Frère, qui était campée à l'Escurial, Ségovie s'insurgea
aussi. Il y avait en cette ville, dans le château qui la domine, un
collége militaire d'artillerie. Tout le collége se souleva, et, réuni
au peuple, barricada la ville. À droite Ciudad-Rodrigo suivit le même
exemple, et massacra son gouverneur, parce qu'il n'avait pas mis assez
de promptitude à se prononcer. La ville de Madrid tressaillit à ces
nouvelles; mais le corps du maréchal Moncey, la garde impériale, la
cavalerie entière de l'armée, et enfin la présence à l'Escurial, à
Aranjuez, à Tolède du corps du général Dupont, ne lui permettaient
guère de montrer ce qu'elle éprouvait. D'ailleurs cette capitale
croyait avoir payé sa dette patriotique au 2 mai, et attendait que les
provinces de la monarchie vinssent la débarrasser de ses fers. Tolède,
qui avait fait mine de s'insurger quelques semaines auparavant, avait
été promptement réprimée, et elle attendait aussi qu'on la délivrât,
assistant avec une satisfaction mal dissimulée à l'élan universel de
l'indignation nationale. La Manche partageait ce sentiment, et le
prouvait en donnant asile aux déserteurs de l'armée, qui trouvaient
partout logement, vivres, secours de tout genre pour gagner les
provinces reculées, où il existait des rassemblements de troupes
espagnoles.

[En marge: Insurrection de l'Andalousie.]

[En marge: Meurtre du comte del Aguila.]

[En marge: Levée en masse et déclaration de guerre à la France.]

[En marge: Promesse de convoquer les Cortès pour corriger les abus de
l'ancien régime.]

Mais la riche et puissante Andalousie, comptant sur sa force et sur la
distance qui la séparait des Pyrénées, aspirant à devenir le nouveau
centre de la monarchie depuis que Madrid était occupé, avait ressenti
des premières le coup porté à la dignité de la nation espagnole. Elle
n'avait pas attendu comme quelques autres provinces la fête de saint
Ferdinand. La nouvelle des abdications lui avait suffi, et le 26 mai
au soir elle avait éclaté. Déjà depuis quelque temps on conspirait à
Séville. Un noble espagnol, originaire de l'Estrémadure, le comte de
Tilly, frère d'un autre Tilly qui avait figuré dans la révolution
française, personnage inquiet, entreprenant, malfamé, porté aux
nouveautés quelles qu'elles fussent, se concertait secrètement avec
des hommes de toutes les classes, pour préparer un soulèvement contre
les Français. Un autre personnage plus singulier, également étranger à
Séville, mais s'y montrant beaucoup depuis les derniers événements, le
nommé Tap y Nuñez, espèce d'aventurier faisant la contrebande avec
Gibraltar, bon Espagnol du reste, doué au plus haut point du talent
d'agir sur la multitude, avait acquis sur le bas peuple de cette ville
un immense ascendant. Il s'entendit avec les conjurés du comte de
Tilly, et la nouvelle des abdications étant venue, tous d'un commun
accord choisirent le 26 mai, jour de l'Ascension, pour opérer le
soulèvement de la province. Le 26 au soir, en effet, une foule
assemblée par eux, et où figuraient des gens du peuple avec des
soldats du régiment d'Olivenza, se rendit au grand établissement de la
Maestranza d'artillerie, qui renfermait un riche dépôt d'armes,
l'envahit et s'empara de ce qu'il contenait. En un instant le peuple
de Séville fut armé, et parcourut dans une sorte d'ivresse les rues de
cette grande cité. La municipalité, pour délibérer avec plus de calme
et d'indépendance, avait abandonné l'Hôtel-de-Ville, et s'était
transportée à l'hôpital militaire. On s'empara de l'Hôtel-de-Ville
resté vacant, et on y institua une junte insurrectionnelle, comme cela
se pratiquait alors dans toute l'Espagne. Ce fut le chef de la
populace Tap y Nuñez, qui en désigna les membres, sous l'inspiration
de ceux qui conspiraient avec lui. On choisit de ces hommes qui
plaisent dans les temps d'agitation, c'est-à-dire des turbulents, et
puis quelques hommes graves pour couvrir l'inconsistance des autres.
Cette junte, toute pleine de l'orgueil andaloux, n'hésita pas à se
proclamer _Junte suprême d'Espagne et des Indes_. Elle ne dissimulait
pas, comme on le voit, l'ambition de gouverner l'Espagne pendant
l'occupation des Castilles par les Français. Tout cela fut fait au
milieu d'un enthousiasme impossible à décrire. Mais le lendemain cet
enthousiasme devint sanguinaire, comme il fallait s'y attendre.
L'autorité municipale, retirée à l'hôpital militaire, était suspecte
comme toute autorité ancienne; car c'était, nous le répétons, la
démagogie qui triomphait en ce moment sous le manteau du royalisme. On
accusait cette autorité municipale de tiédeur patriotique, et même de
secrète connivence avec le gouvernement de Madrid. Son chef, le comte
del Aguila, gentilhomme des plus distingués de la province, vint en
son nom se présenter à la junte pour lui offrir de se concerter avec
elle. À sa vue, la multitude furieuse demanda sa tête. La junte, qui
ne partageait pas les sentiments féroces de la populace, voulut le
sauver, et pour cela feignit de l'envoyer prisonnier à l'une des
tours de la ville. Pendant le trajet, le malheureux comte del Aguila
fut enlevé par les insurgés, conduit violemment dans la cour de la
prison, attaché à une balustrade et tué à coups de carabine; puis la
multitude alla promener dans les rues les débris de son cadavre. Au
milieu de l'ivresse populaire, et de la terreur qui commençait à
s'emparer des classes élevées, on prit une suite de mesures dictées
par les circonstances. On décréta la déclaration de guerre à la
France, la levée en masse de tous les hommes de 16 à 45 ans, l'envoi
de commissaires dans toutes les villes de l'Andalousie, pour les
soulever et les rattacher à la junte qui s'intitulait _Junte suprême
d'Espagne et des Indes_. Ces commissaires durent aller à Badajoz, à
Cordoue, à Jaen, à Grenade, à Cadix, au camp de Saint-Roque. En
déclarant la guerre à la France, on prit l'engagement de ne poser les
armes que lorsque Napoléon aurait rendu Ferdinand VII à l'Espagne, et
on promit de convoquer après la guerre les Cortès du royaume, afin
d'opérer les réformes dont on sentait, disait-on, l'utilité, et
appréciait le mérite, sans avoir besoin d'être initié par des
étrangers à la connaissance des droits des peuples, car les nouveaux
insurgés comprenaient la nécessité d'opposer au moins quelques
promesses d'améliorations à la constitution de Bayonne.

[En marge: Soulèvement de Cadix, et mort violente du marquis de
Solano, capitaine général de l'Andalousie.]

C'était surtout vers Cadix que se tournaient tous les regards, car
c'était là que résidait le capitaine général Solano, marquis del
Socorro, qui réunissait au commandement de la province celui des
nombreuses troupes répandues dans le midi de l'Espagne. On lui avait
dépêché un commissaire pour le décider à prendre part à
l'insurrection, et on en avait expédié un autre également au général
Castaños, commandant le camp de Saint-Roque. Le comte de Téba, envoyé
à Cadix, s'y présenta avec toute la morgue insurrectionnelle du
moment. Il s'adressait mal en s'adressant au marquis del Socorro,
caractère fougueux, altier, estimé de l'armée et aimé de la
population. Celui-ci était, comme tous les militaires instruits,
très-convaincu de la puissance de la France, et jugeait fort
imprudente l'insurrection dans laquelle on se jetait aveuglément. Il
l'avait dit en revenant du Portugal, soit à Badajoz, soit à Séville,
avec une hardiesse de langage qui avait grandement offusqué les
conspirateurs. On s'en souvenait, et on était à son égard rempli de
défiance. Le général Solano convoqua chez lui une assemblée de
généraux pour écouter les propositions de Séville. Cette assemblée fut
d'avis, comme lui, que toutes les raisons militaires et politiques se
réunissaient contre l'idée d'une lutte armée avec la France, et elle
fit une déclaration dans laquelle, argumentant contre l'insurrection
et concluant pour, elle ordonnait les enrôlements volontaires, se
rendant ainsi par pure déférence à un voeu populaire qu'elle déclarait
déraisonnable. La lecture de cette pièce, qui à côté d'un acte de
condescendance plaçait un blâme, faite publiquement dans les rues de
Cadix, y produisit l'émotion la plus vive. La foule se transporta chez
le capitaine général. Un jeune homme se fit son orateur, discuta avec
le général Solano, réussit à troubler ce brave militaire, habitué à
commander, non à raisonner avec de tels interlocuteurs, et lui
arracha la promesse que le lendemain la volonté populaire serait
pleinement satisfaite. La multitude, contente pour la journée, voulut
cependant se donner le plaisir de ravager, et courut à la maison du
consul de France Leroy, qu'elle saccagea. Cet infortuné représentant
de la France, naguère si redouté, n'eut d'autre ressource que de se
réfugier à bord de l'escadre de l'amiral Rosily, qui depuis trois
années attendait vainement dans les eaux de Cadix une occasion
favorable pour sortir.

Le lendemain, la populace avait conçu un nouveau désir: elle voulait
sans retard commencer la guerre contre la France, en accablant de tous
les feux de la rade l'escadre de l'amiral Rosily. La multitude se
repaissait avec transport de l'idée de ce triomphe, triomphe facile et
bien insensé contre une marine alliée, au profit de la marine
anglaise. Toutefois, il y avait quelque difficulté à détruire des
vaisseaux montés et commandés par de braves gens, héros malheureux de
Trafalgar, qui dans cette journée terrible bravaient la mort à leur
poste, tandis que les marins espagnols fuyaient pour la plupart le
champ de bataille. De plus, ils étaient tellement mêlés avec les
bâtiments espagnols, que ceux-ci pouvaient être brûlés les premiers.
C'est ce que disaient les hommes raisonnables de l'armée et de la
marine. Ils ajoutaient qu'on avait dans le Nord la division du marquis
de La Romana, laquelle pourrait bien expier les barbaries qu'on
commettrait à l'égard des marins français. Cependant, la raison,
l'humanité avaient en ce moment bien peu de chances de se faire
écouter.

La réunion des généraux, convoquée de nouveau le lendemain par le
marquis del Socorro, avait adhéré en tout au voeu du peuple, et
plusieurs de ses membres avaient dans leurs entretiens rejeté
lâchement sur le marquis la demi-résistance opposée la veille. Mais il
restait à décider la question fort grave de l'attaque immédiate contre
la flotte française. Cette question regardait les officiers de mer
plus que les officiers de terre, et ils déclaraient unanimement qu'on
s'exposerait, avant d'avoir satisfait la rage populaire, à faire
brûler les vaisseaux espagnols. La communication de cet avis des
hommes compétents, faite en place publique, avait amené encore une
fois la populace devant l'hôtel de l'infortuné Solano. On lui avait
aussitôt demandé compte de cette nouvelle résistance au voeu
populaire, et on lui avait dépêché trois députés pour s'en expliquer
avec lui. L'un des trois députés ayant paru à la fenêtre de l'hôtel
pour rendre compte de sa mission, et ne pouvant se faire entendre au
milieu du tumulte, la foule crut ou feignit de croire qu'on refusait
de lui donner satisfaction, et envahit l'hôtel. Le marquis de Solano,
voyant le péril, s'enfuit chez un Irlandais de ses amis établi à
Cadix, et qui résidait dans son voisinage. Malheureusement un moine
attaché à ses pas l'avait aperçu et dénoncé. Bientôt poursuivi par ces
furieux, atteint, blessé dans les bras de la courageuse épouse de cet
Irlandais, qui s'efforçait de l'arracher aux assassins, il fut conduit
le long des remparts, criblé de blessures, et enfin renversé d'un coup
mortel qu'il reçut avec le sang-froid et la dignité d'un brave
militaire. C'est ainsi que le peuple espagnol préparait sa résistance
aux Français, en commençant par égorger ses plus illustres et ses
meilleurs généraux.

[En marge: Menace d'attaquer la flotte française dans les eaux de
Cadix.]

[En marge: Thomas de Morla, nommé par les insurgés capitaine général
de l'Andalousie, entre en pourparlers avec les Anglais.]

Thomas de Morla, hypocrite flatteur de la multitude, cachant sous
beaucoup de morgue une lâche soumission à tous les pouvoirs, fut nommé
par acclamation capitaine général de l'Andalousie. Sur-le-champ il
entra en pourparlers avec l'amiral Rosily, et le somma de se rendre;
ce que le brave amiral français déclara ne vouloir faire qu'après
avoir défendu à outrance l'honneur de son pavillon. Thomas de Morla,
toutefois, chercha à gagner du temps, n'osant ni résister au peuple
espagnol, ni attaquer les Français, et, en attendant, s'appliqua à
faire prendre aux vaisseaux espagnols une position moins dangereuse
pour eux. Cadix eut aussi sa junte insurrectionnelle qui accepta la
suprématie de celle de Séville, et se mit en communication avec les
Anglais. Le gouverneur de Gibraltar, sir Hew Dalrymple, commandant les
forces britanniques dans ces parages, et observant avec une extrême
sollicitude ce qui se passait en Espagne, avait déjà envoyé des
émissaires à Cadix pour négocier une trêve, offrir l'amitié de la
Grande-Bretagne, ses secours de terre et mer, et une division de cinq
mille hommes qui arrivait de Sicile. Les Espagnols acceptèrent la
trêve, les offres d'alliance, mais s'arrêtèrent devant une mesure
aussi grave que l'introduction dans leur port d'une flotte anglaise.
Le souvenir de Toulon avait de quoi faire réfléchir les plus aveugles
des hommes.

[En marge: Le général Castaños, commandant le camp de Saint-Roque,
s'associe à l'insurrection.]

Tandis que ces choses se passaient à Cadix, le commissaire envoyé au
camp de Saint-Roque n'avait pas eu de peine à se faire accueillir par le
général Castaños, auquel la fortune destinait un rôle plus grand qu'il
ne l'espérait et ne le désirait peut-être. Le général Castaños, comme
tous les militaires espagnols de cette époque, ne savait de la guerre
que ce qu'on en savait dans l'ancien régime, et particulièrement dans le
pays le plus arriéré de l'Europe. Mais s'il ne surpassait pas beaucoup
ses compatriotes en expérience militaire, il était politique avisé,
plein de sens et de finesse, ne partageant aucune des sauvages passions
du peuple espagnol. Il avait commencé par juger l'insurrection tout
aussi sévèrement que le faisaient les autres commandants militaires ses
collègues, s'en était expliqué franchement avec le colonel Rogniat,
envoyé à Gibraltar pour faire une inspection de la côte, et avait paru
accepter assez volontiers la régénération de l'Espagne par la main d'un
prince de la maison Bonaparte, à ce point qu'à Madrid l'administration
française, qui gouvernait en attendant l'arrivée de Joseph, avait cru
pouvoir compter sur lui. Mais quand il vit l'insurrection aussi
générale, aussi violente, aussi impérieuse, et l'armée disposée à s'y
associer, il n'hésita plus, et se soumit aux ordres de la junte de
Séville, blâmant au fond du coeur, mais fort en secret, la conduite
qu'en public il paraissait suivre avec chaleur et conviction. Il y avait
au camp de Saint-Roque de 8 à 9 mille hommes de troupes régulières. Il
s'en trouvait autant à Cadix, sans compter les corps répandus dans le
reste de la province; ce qui présentait un total disponible de 15 à 18
mille hommes de troupes organisées, propres à servir d'appui au
soulèvement populaire, et de noyau à une nombreuse armée d'insurgés. En
décernant à Thomas de Morla le titre de capitaine général, on réserva au
général Castaños le commandement supérieur des troupes, qu'il accepta.
Il eut ordre de les concentrer entre Séville et Cadix.

[En marge: Jaen et Cordoue suivent l'exemple de Séville.]

L'exemple donné par Séville fut suivi par toutes les villes de
l'Andalousie. Jaen, Cordoue se déclarèrent en insurrection, et
consentirent à relever de la junte de Séville. Cordoue, placée sur le
haut Guadalquivir, confia le commandement de ses insurgés à un
officier chargé ordinairement de poursuivre les contrebandiers et les
bandits de la Sierra-Morena: c'était Augustin de Echavarri, habitué à
la guerre de partisans dans les fameuses montagnes dont il était le
gardien. Des brigands qu'il poursuivait d'habitude il fit ses soldats,
en leur adjoignant les paysans de la haute Andalousie, et il se porta
aux défilés de la Sierra-Morena pour en interdire l'accès aux
Français.

[En marge: Soulèvement de Badajoz et meurtre du capitaine général, le
comte de la Torre.]

L'Estrémadure avait ressenti l'émotion générale, car dans cette
province reculée, fréquentée par les pâtres et peu par les
commerçants, l'esprit nouveau avait moins pénétré que dans les autres,
et la haine de l'étranger avait conservé toute son énergie. Quoique
vivement agitée par la nouvelle des abdications et par le contre-coup
de l'insurrection de Séville, elle ne se prononça que le 30 mai, jour
de la Saint-Ferdinand. Comme à la Corogne, le peuple de Badajoz
s'irrita de ne point voir paraître sur les murs de cette place le
drapeau à l'effigie du saint, et de ne pas entendre le canon qui
retentissait tous les ans le jour de cette solennité. Le peuple se
porta aux batteries et trouva les artilleurs à leurs pièces, mais
n'osant tirer le canon des réjouissances. Une femme hardie, les
accablant de reproches, saisit la mèche des mains de l'un d'entre eux,
et tira le premier coup. À ce signal toute la ville s'émut, se réunit,
s'insurgea. On courut, selon l'usage, à l'hôtel du gouverneur, le
comte de la Torre del Fresno, pour l'enrôler dans l'insurrection ou le
tuer. C'était un militaire de cour, fort doux de caractère, suspect
comme ami du prince de la Paix, et réputé peu favorable à la pensée
téméraire d'un soulèvement général contre les Français. On commença à
parlementer avec lui, et on fut bientôt mécontent de ses ambiguïtés.
Un courrier porteur de dépêches étant survenu dans le moment, on en
prit de l'ombrage. On prétendit que c'étaient des communications
arrivées de Madrid, c'est-à-dire de l'autorité française, qui avait,
disait-on, plus d'empire sur le capitaine général que les inspirations
du patriotisme espagnol. Sous l'influence de ces propos, on envahit
son hôtel, et on l'obligea lui-même à s'enfuir. Puis enfin, le
poursuivant jusque dans un corps de garde où il avait cherché un
asile, on l'égorgea entre les bras même de ses soldats. Après la mort
de cet infortuné, on forma une junte qui accepta sans hésiter la
suprématie de celle de Séville. On invita le peuple à prendre les
armes, on lui distribua toutes celles que contenait l'arsenal de
Badajoz, et comme on touchait à la frontière du Portugal, près
d'Elvas, où se trouvait la division Kellermann, détachée du corps
d'armée du général Junot, on appela tous les hommes de bonne volonté à
la réparation des murs de Badajoz. On s'adressa aux troupes espagnoles
entrées en Portugal, et on les exhorta à déserter. Badajoz leur
offrait sur la frontière un asile assuré, et un utile emploi de leur
dévouement.

[En marge: Événements de Grenade.]

[En marge: Envoi d'un commissaire à Gibraltar.]

À l'autre extrémité des provinces méridionales, Grenade s'insurgea
également; mais, comme aux provinces moins promptes à s'émouvoir, il
lui fallut, après l'émotion des abdications, la fête de saint
Ferdinand pour se soulever. Elle était agitée à l'exemple de toute
l'Espagne, lorsque le 29 mai un officier de la junte de Séville, entré
avec fracas dans la ville au milieu d'un peuple disposé à la
turbulence, attira la foule à sa suite chez le capitaine général
Escalante. Celui-ci, homme prudent et timide, fut fort embarrassé de
la proposition que lui apportait l'officier venu de Séville, et qui
n'était pas moins que la proposition de s'insurger et de déclarer la
guerre à la France. Il remit sa réponse au lendemain. Le lendemain 30
était le jour de la Saint-Ferdinand. On s'assembla tumultueusement, on
demanda une procession en l'honneur du saint. Du saint on passa au roi
prisonnier, qu'on proclama sous son titre de Ferdinand VII; puis on
obligea le gouverneur général Escalante à former une junte
insurrectionnelle dont il devint président. La levée en masse fut
aussitôt ordonnée, et suivie de la déclaration de guerre. Un jeune
professeur de l'université, depuis ambassadeur et ministre, M.
Martinez de la Rosa, fut envoyé à Gibraltar pour obtenir des munitions
et des armes. Elles furent accordées avec empressement. Une nombreuse
population fut aussitôt enrégimentée, et réunie tous les jours à la
manoeuvre. Il y avait, avons-nous dit, trois beaux régiments suisses,
l'un à Malaga, l'autre à Carthagène, l'autre à Tarragone, que Napoléon
voulait concentrer à Grenade pour les placer sur la grande route
d'Andalousie, afin que le général Dupont, qui avait déjà rallié à lui
les deux de Madrid, pût les recueillir en passant. Napoléon pensait
qu'en plaçant ces cinq régiments auprès des Français, ils en
suivraient tout à fait l'impulsion. Cette combinaison se trouva
déjouée par l'insurrection de Grenade. Le régiment de Malaga fut amené
à Grenade, et Théodore Reding, gouverneur de Malaga, Suisse d'origine,
fut nommé commandant général des troupes de la province.

[En marge: Massacre à Grenade de l'ancien gouverneur de Malaga, et de
plusieurs autres Espagnols suspects.]

Le sang coula horriblement dans ces régions comme dans les autres. À
Malaga, le vice-consul français et un autre personnage espagnol furent
assassinés. À Grenade, don Pedro Truxillo, ancien gouverneur de
Malaga, suspect pour son amitié et sa parenté avec les demoiselles
Tudo, fut, d'après le voeu de la populace, arrêté et conduit à
l'Alhambra. La junte, voulant le sauver, décida sa translation dans
une prison plus sûre. Enlevé dans le trajet par la populace, il fut
lâchement assassiné, et son corps traîné dans les rues. Deux autres
personnages suspects, le corrégidor de Velez-Malaga et le nommé
Portillo, savant économiste employé par le prince de la Paix à
introduire la culture du coton en Andalousie, furent aussi arrêtés
pour satisfaire aux mêmes exigences, mais conduits hors de la ville et
déposés dans une chartreuse où l'on s'était figuré qu'ils seraient
plus en sûreté. Les moines, profitant d'un jour de fête, où le peuple
assemblé venait acheter et boire leur vin, excitèrent à l'assassinat
des deux malheureux déposés dans leur couvent, et furent aussitôt
obéis par des paysans ivres. L'infortuné corrégidor de Malaga et le
savant Portillo furent indignement égorgés. Partout le ravage, le
meurtre accompagnaient et souillaient le beau mouvement de la nation
espagnole. Non loin de Grenade, à Jaen, qui s'était déjà insurgé, un
crime odieux signalait la révolution nouvelle. Jaen, pour se
débarrasser de son corrégidor, l'avait envoyé au Val de Peñas, et il y
avait été fusillé par les paysans de la Manche.

[En marge: Soulèvement de Carthagène et de Murcie.]

[En marge: Contre-ordre expédié à la flotte espagnole, qui des
Baléares devait se rendre à Toulon.]

Avant tous les soulèvements dont on vient de lire le récit, Carthagène
avait arboré le drapeau de l'insurrection. Ce fut le 22 du mois de
mai, à la nouvelle des abdications et de l'arrivée de l'amiral
Salcedo, qui allait partir pour conduire des Baléares à Toulon la
flotte déjà sortie, que Carthagène se souleva, par le double motif de
proclamer le vrai roi, et de sauver la flotte espagnole. Une junte fut
formée immédiatement, la levée en masse ordonnée, et un contre-ordre
expédié à la flotte espagnole. Le soulèvement de Carthagène livrait
aux insurgés une masse immense d'armes et de munitions de guerre, qui
furent sur-le-champ distribuées à toute la région voisine. Murcie, à
l'appel de Carthagène, s'insurgea deux jours après, c'est-à-dire le 24
mai. Les volontaires des deux provinces se réunirent sous don Gonzalez
de Llamas, ancien colonel d'un régiment de milice, chargé de les
commander. Le rendez-vous assigné fut sur le Xucar, afin de donner la
main aux Valenciens. (Voir la carte nº 43.)

[En marge: Horribles événements de Valence.]

[En marge: Le père Rico, moine franciscain, mis à la tête du peuple de
Valence.]

[En marge: Formation d'une junte insurrectionnelle.]

Dans le même instant, en effet, Valence venait de s'insurger aussi, et
avec accompagnement de circonstances horribles. La riche et populeuse
Valence, au milieu de sa belle Huerta, n'avait pas moins de prétention
à dominer que Séville ou Grenade. Son peuple, vif, ardent, tumultueux,
n'était capable de se laisser devancer par aucun autre. Ce fut le jour
même de l'arrivée du courrier annonçant les abdications qu'il se
souleva. Sur l'une des principales places de Valence, un harangueur
populaire, lisant à la foule assemblée la _Gazette de Madrid_, qui
contenait les abdications, déchira cette feuille en criant: _À bas les
Français! vive Ferdinand VII!_ Une foule immense se forma autour de
lui, et courut chez les autorités pour les entraîner dans
l'insurrection. Mais, avant tout, ce peuple voulut se donner un chef.
Il choisit un moine franciscain, le père Rico, qui était éloquent et
audacieux, et le mit à sa tête pour aller parler aux autorités. Il se
rendit alors chez le capitaine général, le comte de la Conquista,
qu'il trouva, comme tous les capitaines généraux, peu enclin à lui
complaire, par prudence et par aversion pour la multitude. Il
l'entraîna néanmoins sans l'assassiner, se réservant de faire mieux
peu de temps après; se porta ensuite au tribunal de l'_Accord_,
principale magistrature de la province, et lui dicta ses résolutions,
le moine Rico toujours parlant, ordonnant, décidant pour tous. La
formation d'une junte fut immédiatement résolue et exécutée. Les plus
grands seigneurs du pays y siégèrent avec les plus vils agitateurs de
la rue. Le comte de la Conquista ne paraissant ni assez zélé ni assez
énergique, on choisit pour commander les troupes un grand d'Espagne,
riche propriétaire de la province, le comte de Cerbellon. La levée en
masse fut ordonnée, et des armes demandées à Carthagène, qui
s'empressa de les envoyer.

[En marge: Noble dévouement de la fille du comte de Cerbellon.]

Jusque-là tout était bien, au point de vue de l'insurrection et du
patriotisme espagnol. Mais les autorités, quoique subjuguées,
semblaient suspectes. Elles n'avaient en effet suivi qu'à contre-coeur
un mouvement qui leur paraissait funeste, car il plaçait l'Espagne
entre les armées françaises d'une part, et une populace furieuse de
l'autre. On voulut donc s'assurer de ce qu'elles mandaient à Madrid,
et on arrêta un courrier, dont on porta les dépêches chez le comte de
Cerbellon, pour qu'elles fussent lues devant la multitude assemblée.
Ces dépêches étaient effectivement de nature à faire égorger les
fonctionnaires les plus élevés, car elles demandaient des secours à
Madrid contre le peuple insurgé. La fille du comte de Cerbellon,
présente à cette scène, s'apercevant du danger, se jeta sur ces
dépêches, les déchira en mille pièces aux yeux étonnés de la foule,
qui s'arrêta devant le courage de cette noble femme. Singulière
nation, qui, comme toutes les nations encore simples, n'ayant que les
vices et les vertus de la nature, mêlait à l'exemple des plus atroces
barbaries celui des plus nobles dévouements!

[En marge: Meurtre de don Miguel de Saavedra.]

Mais le peuple valencien se dédommagea bientôt du sang dont on venait
de le priver. On avait remarqué qu'un seigneur de la province, don
Miguel de Saavedra, baron d'Albalat, était peu exact aux séances de la
junte, dont on l'avait nommé membre. Il s'y rendait rarement, parce
que, colonel de milices, il avait, quelques années auparavant, pour
rétablir l'ordre, fait feu sur la populace de Valence. Ce souvenir le
troublait, et il restait volontiers à la campagne. Sur-le-champ, le
bruit se répandit que le baron d'Albalat trahissait la cause de
l'insurrection. On alla le chercher chez lui, on le conduisit à
Valence, et il fut transporté chez le comte de Cerbellon, où ceux qui
s'intéressaient à lui espéraient qu'il serait plus en sûreté. Le père
Rico était accouru pour le sauver. Le comte de Cerbellon, moins
courageux que sa fille, parut peu disposé à se compromettre pour un
ancien ami qui venait lui demander la vie. Il imagina de l'envoyer à
la citadelle, dont le peuple, grâce à la complicité des troupes,
s'était rendu maître, et où l'on entassait tous ceux qu'on voulait
arracher aux fureurs de la multitude. Le père Rico, plein de zèle pour
la défense de ce malheureux, se mit à la tête de l'escorte, et parvint
à le conduire à travers les rues de Valence, malgré les efforts d'une
populace altérée de sang. Mais arrivé sur la principale place de la
ville, la foule, devenue plus grande et plus compacte, força le carré
de soldats au milieu duquel se trouvait l'infortuné baron d'Albalat,
l'arracha des mains de ceux qui le défendaient, le tua sans pitié, et
promena sa tête au bout d'une pique.

[En marge: L'influence du père Rico détruite par celle du chanoine
Calvo, scélérat venu de Madrid.]

[En marge: Calvo dirige les fureurs de la populace valencienne contre
les Français détenus à la citadelle.]

[En marge: Horrible massacre de 300 Français détenus à la citadelle de
Valence.]

La consternation fut générale à Valence, surtout parmi les hautes
classes, qui se voyaient traitées de suspectes, comme la noblesse
française en 1793. Pour conjurer le danger, elles multipliaient les
dons volontaires, s'enrôlaient dans les nouvelles levées, sans
parvenir à calmer la défiance et la colère du peuple, qui
s'accroissaient chaque jour. Il devenait évident, en effet, qu'une
victime ne suffirait pas à sa rage sanguinaire. Le moine franciscain
Rico sentait déjà son autorité minée par un rival. Ce rival était un
fanatique venu de Madrid, le chanoine Calvo, dont les passions
s'étaient exaltées dans une lutte de jésuites contre jansénistes,
lutte dans laquelle il avait soutenu les premiers contre les seconds.
Il s'était rendu à Valence, croyant apparemment y trouver un champ
plus vaste pour exercer ses fureurs. Il affectait une dévotion
extrême, mettait plus de temps qu'aucun autre à dire la messe, et
était devenu la principale idole de la populace. Calvo adopta le thème
ordinaire de ceux qui dans les révolutions veulent en surpasser
d'autres, et accusa le père Rico de tiédeur. Il y avait dans la
citadelle de Valence trois ou quatre cents Français, négociants
attirés dans cette ville par le commerce, et beaucoup d'entre eux
établis depuis long-temps. On les avait mis en ce lieu par humanité,
et pour les soustraire à la férocité de la multitude. L'atroce Calvo
avait persuadé à une bande fanatique que c'était là le seul holocauste
agréable à Dieu, le seul digne de la cause qu'on servait. Doutant de
pouvoir pénétrer dans la citadelle avec sa troupe d'assassins, pour y
consommer le crime abominable qu'il méditait, il aposta sa bande à une
poterne qui donnait sur le rivage de la mer; puis il s'introduisit
dans la citadelle, et, affectant l'humanité, il fit croire aux
Français qu'ils allaient être tous égorgés s'ils ne s'enfuyaient
précipitamment par la poterne qui conduisait au rivage. Ces
infortunés, cédant à son conseil, sortirent tous, femmes et enfants,
par la fatale issue qu'ils regardaient comme l'unique voie de salut. À
peine avaient-ils paru, qu'à coups de fusil, de sabre, de couteau, ils
furent, impitoyablement massacrés. Les assassins, gorgés de sang,
épuisés de fatigue, demandaient grâce pour une soixantaine qui leur
restaient à exterminer. Calvo, voyant que le zèle de ses sicaires
allait défaillir, parut céder à leur voeu, et se chargea d'emmener
avec lui les soixante victimes épargnées. Il les conduisit dans un
lieu détourné, où une troupe fraîche acheva l'exécrable sacrifice.
Ainsi nos malheureux compatriotes expiaient les fautes de leur
gouvernement, sans y avoir aucune part!

[En marge: Vains efforts du moine Rico pour arrêter les crimes de
Calvo.]

[En marge: Huit Français encore égorgés dans le sein même de la
junte.]

Tout ce qui n'appartenait pas dans Valence à la plus vile populace,
ressentit une douleur profonde. Le lendemain, le moine Rico, révolté
de ces actes qui déshonoraient la cause de l'insurrection, essaya de
dénoncer à l'honnêteté publique les crimes de Calvo. Mais il ne put
prévaloir; Calvo l'emporta, et le père Rico fut obligé de se cacher.
Calvo fut audacieusement proclamé membre de la junte, au grand
scandale et au grand effroi de tous les honnêtes gens. Il restait huit
malheureux Français échappés par miracle au massacre général. Ne
sachant où se réfugier, ils étaient venus se jeter aux pieds de
l'égorgeur, dans le sein même de la junte. Calvo les fit ou les
laissa mettre à mort, et leur sang rejaillit sur les vêtements des
membres de la junte, qui s'enfuirent saisis d'épouvante et d'horreur.

[En marge: Le père Rico réussit enfin à renverser le pouvoir de Calvo,
et à faire condamner celui-ci au dernier supplice.]

Toutefois, tant de crimes avaient enfin amené une réaction. Le père
Rico reprit courage, sortit de sa retraite, se rendit à la junte,
attaqua Calvo en face, le dénonça, le réduisit à se défendre, parvint
à le déconcerter, et obtint son arrestation. Conduit d'abord aux
Baléares, ramené à Valence, Calvo fut jugé, condamné, étranglé dans sa
prison. Les honnêtes gens regagnèrent un peu d'ascendant sur les
brigands qui avaient dominé Valence. Du reste, un grand zèle à
s'armer, car on sentait qu'il faudrait bientôt se défendre contre la
juste vengeance des Français, n'excusait point, mais rachetait quelque
peu les crimes atroces dont Valence venait d'être l'odieux théâtre.

[En marge: L'insurrection contenue à Barcelone éclate dans le reste de
la Catalogne.]

Toutes les villes de cette partie du littoral, telles que Castellon de
la Plana, Tortose, Tarragone, suivirent l'exemple général. La
puissante Barcelone, peuplée autant que la capitale des Espagnes,
habituée sinon à commander, du moins à ne jamais obéir, brûlait de
s'insurger. À la nouvelle des abdications, arrivée le 25 mai, toutes
les affiches furent déchirées; un peuple immense se montra dans les
lieux publics, la haine dans le coeur, la colère dans les yeux. Mais
le général Duhesme, à la tête de douze mille hommes, moitié Français,
moitié Italiens, contint le mouvement, et, du haut de la citadelle et
du fort de Mont-Jouy, menaça d'incendier la ville si elle remuait.
Sous cette main de fer, Barcelone trembla, mais ne se donna aucune
peine pour dissimuler sa rage. Murat, toujours, dans l'illusion à
l'égard de l'Espagne, avait rendu aux Catalans le droit de port
d'armes, qui leur avait été enlevé sous Philippe V, voulant ainsi les
récompenser de leur soumission apparente. Ils répondirent à ce
témoignage de confiance en achetant sur-le-champ tout ce qu'il y avait
de fusils, tout ce qu'il y avait de poudre et de plomb à vendre dans
les dépôts publics, et on vit les paysans des montagnes et le peuple
des villes aliéner ce qu'ils possédaient de plus précieux pour se
procurer les moyens d'acquérir des armes. Chaque jour le moindre
accident devenait à Barcelone un sujet d'émeute. Une pierre tombée du
fort de Mont-Jouy avait atteint un pêcheur. Ce malheureux, blessé,
disait-on, par les Français, fut promené sur un brancard dans toute la
ville, pour exciter l'indignation publique. La présence de nos troupes
comprima ce désordre naissant. Un autre jour, un fifre des régiments
italiens vit un petit Espagnol le contrefaire en se moquant de lui. Le
fifre ayant tiré son sabre pour se faire respecter, ce fut un nouveau
tumulte, qui, cette fois, menaçait d'être général. Mais l'armée
française réussit encore, par sa contenance, à arrêter l'insurrection.
L'indiscipline des troupes italiennes, moins réservées dans leur
conduite que les nôtres, contribuait aussi à l'irritation des
Espagnols. Toutefois, les plus turbulents, se voyant serrés de si
près, s'enfuirent à Valence, à Manresa, à Lerida, à Saragosse; et
Barcelone devint, non pas plus amie des Français, mais plus calme.

Les autres villes de la Catalogne, Girone, Manresa, Lerida,
s'insurgèrent. Tous les villages en firent autant. Cependant,
Barcelone étant comprimée, la Catalogne ne pouvait rien entreprendre
de bien sérieux, et c'était la preuve que si les précautions eussent
été mieux prises, et que si des forces suffisantes eussent été placées
à temps dans les principales villes d'Espagne, l'insurrection générale
aurait pu être, sinon empêchée, du moins contenue, et fort ralentie
dans ses progrès.

[En marge: Troubles à Saragosse, et insurrection de l'Aragon.]

[En marge: Joseph Palafox, ancien garde du corps, institué commandant
en chef de l'Aragon.]

[En marge: L'insurrection poussée jusqu'à Logroño, tout près de
l'armée française.]

Saragosse, enfin, l'immortelle Saragosse, n'avait pas été la dernière,
comme on le pense bien, à répondre au cri de l'indépendance espagnole.
C'était le 24 mai, deux jours après Carthagène, deux jours avant
Séville, et aussitôt que les Asturies, qu'elle s'était insurgée. À
l'arrivée du courrier de Madrid portant la nouvelle des abdications,
le peuple, à l'exemple des autres provinces, était accouru en foule à
l'hôtel du capitaine général, don Juan de Guillermi, et, le trouvant
timide comme les autres capitaines généraux, l'avait destitué, et
remplacé par son chef d'état-major, le général Mori. Celui-ci, le
lendemain 25, convoqua une junte pour satisfaire le peuple et
s'entourer d'un conseil qui partageât sa responsabilité. Le général
Mori et la junte, sentant le double danger d'être à la fois sous la
main de la populace, et sous la main des Français qui remplissaient la
Navarre, étaient fort hésitants. Le peuple, que le zèle le plus exalté
aurait à peine satisfait, voulut, sans toutefois les égorger comme on
fit ailleurs, se débarrasser de chefs qui ne partageaient pas son
ardeur, et donna le commandement à un personnage célèbre, Joseph
Palafox de Melzi, propre neveu du duc de Melzi, vice-chancelier du
royaume d'Italie. C'était un beau jeune homme, de vingt-huit ans,
ayant servi dans les gardes du corps, et connu pour avoir fièrement
résisté aux désirs d'une reine corrompue, dont il avait attiré les
regards. Attaché à Ferdinand VII, qu'il était allé visiter à Bayonne,
et qu'il avait trouvé captif et violenté, il était venu à Saragosse sa
patrie, attendant, caché dans les environs, le moment de servir le roi
qu'il regardait comme seul légitime. Le peuple, informé de ces
particularités, courut le chercher pour le nommer capitaine général.
Joseph Palafox accepta, s'entoura d'un moine fort habile et fort
brave, d'un vieil officier d'artillerie expérimenté, d'un ancien
professeur qui lui avait donné des leçons, et suppléant par leurs
lumières à ce qui lui manquait, car il ne savait ni la guerre ni la
politique, il se mit à la tête des affaires de l'Aragon. Son âme
héroïque devait bientôt lui tenir lieu de toutes les qualités du
commandement. Palafox convoqua les Cortès de la province, ordonna une
levée en masse, et appela aux armes la belle et vaillante population
aragonaise. Son appel fut non-seulement écouté, mais partout devancé.
Enfin, l'agitation, l'entraînement furent tels, que sur les confins de
l'Aragon et de la Navarre, à Logroño, à cinq ou six lieues des troupes
françaises, on s'insurgea. On en fit autant à Santander, sur notre
droite, et en arrière même de nos colonnes.

[En marge: Juin 1808.]

Ainsi, en huit jours, du 22 au 30 mai, sans qu'aucune province se fût
concertée avec une autre, toute l'Espagne s'était soulevée sous
l'empire d'un même sentiment, celui de l'indignation excitée par les
événements de Bayonne. Partout les traits caractéristiques de cette
insurrection nationale avaient été les mêmes: hésitation des hautes
classes, sentiment unanime et irrésistible des classes inférieures, et
bientôt dévouement égal de toutes; formation locale de gouvernements
insurrectionnels; levée en masse; désertion de l'armée régulière pour
se joindre à l'insurrection; dons volontaires du haut clergé, ardeur
fanatique du bas clergé; en un mot, partout patriotisme, aveuglement,
férocité, grandes actions, crimes atroces; une révolution monarchique
enfin procédant comme une révolution démocratique, parce que
l'instrument était le même, c'était le peuple, et parce que le
résultat promettait de l'être aussi, ce devait être la réforme des
anciennes institutions, que l'on faisait espérer à l'Espagne, pour
opposer à la France ses propres armes.

[En marge: Lenteur avec laquelle les nouvelles de l'insurrection
arrivent à Bayonne.]

Ces insurrections spontanées, qui éclatèrent du 22 au 30 mai, ne
furent que successivement et lentement connues à Bayonne, où résidait
Napoléon, et où il résida pendant tout le mois de juin et les premiers
jours de juillet. On ne sut d'abord que celles qui se produisirent à
droite et à gauche de l'armée française, c'est-à-dire dans les
Asturies, la Vieille-Castille, l'Aragon. La difficulté des
communications toujours grande en Espagne, devenue plus grande en ce
moment, car les courriers étaient non-seulement arrêtés, mais le plus
souvent assassinés, fut cause que même à Madrid l'état-major français
ne connaissait presque rien de ce qui se passait au delà de la
Nouvelle-Castille et de la Manche. On savait seulement que dans les
autres provinces il régnait un grand trouble, une extrême agitation;
mais on ignorait les détails, et ce ne fut que peu à peu, et dans le
courant de juin, qu'on apprit tout ce qui était arrivé à la fin de
mai; encore ne parvint-on à l'apprendre que par les confidences ou par
les bravades des Espagnols, qui racontaient à Madrid ce que des
lettres particulières, portées par des messagers, leur avaient révélé.

[En marge: Renforts préparés par Napoléon, afin de contenir
l'insurrection espagnole.]

Dès que Napoléon connut à Bayonne les événements d'Oviedo, de
Valladolid, de Logroño, de Saragosse, qui s'étaient passés tout près
de lui, et dont il ne fut informé que sept ou huit jours après leur
accomplissement, il donna des ordres prompts et énergiques pour
arrêter l'insurrection avant qu'elle se fût étendue et consolidée. Il
avait eu soin de placer entre Bayonne et Madrid, sur les derrières du
maréchal Moncey et du général Dupont, le corps du maréchal Bessières,
composé des divisions Merle, Verdier et Lasalle. La division Merle
avait été formée avec quelques troisièmes bataillons tirés des côtes,
et avec les quatrièmes bataillons des légions de réserve. La division
Verdier l'avait été avec les régiments provisoires, depuis le numéro
13 jusqu'au numéro 18[2], les douze premiers composant, comme on l'a
vu, le corps du maréchal Moncey. Dans le moment arrivaient les corps
polonais admis au service de France, et consistant en un superbe
régiment de cavalerie de 900 à 1,000 chevaux, célèbre depuis sous le
titre de lanciers polonais; en trois bons régiments d'infanterie, de
15 à 1,600 hommes chacun, et connus sous le nom de premier, second,
troisième de la Vistule. Napoléon avait enfin successivement amené,
soit de Paris, soit des camps établis sur les côtes, les 4e léger et
15e de ligne, les 2e et 12e léger, les 14e et 44e de ligne, les
faisant succéder les uns aux autres, de Paris au camp de Boulogne, du
camp de Boulogne aux camps de Bretagne, des camps de Bretagne à
Bayonne, de manière à leur ménager le temps de se reposer, et
l'occasion d'être utiles là où ils s'arrêtaient. Il ordonna de plus
d'expédier en poste deux bataillons aguerris de la garde de Paris.
S'il n'avait donc pas sous la main l'étendue de ressources qui aurait
pu suffire à comprimer immédiatement l'insurrection espagnole, il y
suppléait avec son génie d'organisation, et il était déjà parvenu à
réunir quelques forces, qui permettaient d'apporter au mal un premier
remède, puisqu'il lui arrivait six régiments français d'ancienne
formation et trois régiments polonais. Il arrivait aussi, sous le
titre de régiments de marche, des détachements nombreux destinés à
recruter les régiments provisoires[3], et qui, avant de se fondre dans
ces derniers, rendaient des services tout le long de la route qu'ils
avaient à parcourir.

[Note 2: Toutefois il n'y eut de formés que les 13e, 14e, 17e et 18e
régiments provisoires, les détachements ayant manqué pour les 15e et
16e.]

[Note 3: On peut, par ces divers titres, se faire une idée de la
complication que l'étendue des besoins et des ressources avait fait
naître dans l'organisation militaire, que Napoléon maniait avec tant
de génie. Il y avait les vieux régiments de ligne français portant les
numéros 1 à 112, plus les régiments légers portant les numéros 1 à 32,
qui étaient répandus en Pologne, en Allemagne, en Italie, en Illyrie,
et qui avaient leurs bataillons de dépôt sur le Rhin ou sur les Alpes.
Il y avait en outre les régiments dits provisoires, qu'on avait formés
avec des compagnies tirées des bataillons de dépôt, et qui étaient
détachés en Espagne pour y servir sous une forme temporaire. Il y
avait de plus les détachements tirés plus tard de ces mêmes dépôts
pour aller renforcer les régiments provisoires, et qui formaient
pendant le trajet des régiments de marche. Les cinq légions de
réserve, dont les trois premiers bataillons composaient le corps du
général Dupont, dont les quatrièmes bataillons composaient l'une des
divisions du maréchal Bessières, dont enfin les cinquièmes et sixièmes
bataillons restaient à organiser, présentaient une nouvelle catégorie.
Il y avait enfin les Italiens, les Polonais, les Suisses, qui
concouraient de leur côté à la composition des forces dont disposait
Napoléon. Il faut donc suivre avec une attention soutenue ces
catégories si diverses et si nombreuses, si on veut apprécier l'art
prodigieux avec lequel Napoléon maniait ses forces, et si on veut
surtout comprendre comment il se faisait que, malgré cet art
prodigieux, les ressources commençassent à être au-dessous de
l'immensité de la tâche qu'il avait malheureusement embrassée.]

[En marge: Mission donnée au général Verdier de réprimer Logroño, et
au général Lefebvre-Desnoette de réprimer Saragosse.]

[En marge: Savary envoyé à Madrid pour suppléer Murat malade.]

[En marge: Ordres relativement à Ségovie et à Valence.]

Napoléon ordonna sur-le-champ au général Verdier de courir à Logroño
avec 1,500 hommes d'infanterie, 300 chevaux et 4 bouches à feu, pour
faire de cette ville un exemple sévère. Il ordonna au général
Lefebvre-Desnoette, brillant officier commandant les chasseurs à
cheval de la garde impériale, de se transporter à Pampelune avec les
lanciers polonais, quelques bataillons d'infanterie provisoire, six
bouches à feu, de ramasser en outre dans cette place quelques
troisièmes bataillons qui en formaient la garnison, le tout présentant
un total d'environ 4 mille hommes, et de se rendre à tire-d'aile sur
Saragosse, pour faire rentrer dans l'ordre cette capitale de l'Aragon.
Une députation composée de plusieurs membres de la junte devait
précéder le général Lefebvre-Desnoette, et employer la persuasion
avant la force; mais si la persuasion ne réussissait pas, la force
devait être énergiquement appliquée au mal. Napoléon prescrivit au
maréchal Bessières, dès que le général Verdier en aurait fini avec
Logroño, de se reporter, avec la cavalerie du général Lasalle, sur
Valladolid, pour ramener le calme dans la Vieille-Castille. Il
expédia à Madrid le général Savary pour suppléer Murat malade, et
donner des ordres sous son nom, sans que le commandement parût changé.
Il lui enjoignit de faire refluer de l'Escurial sur Ségovie insurgée
la division Frère, la troisième du général Dupont, et d'expédier une
colonne de 3 ou 4 mille hommes sur Saragosse, par un mouvement à
gauche en arrière, sur Guadalaxara. Ayant recueilli quelques bruits
vagues de l'insurrection de Valence, il prescrivit de faire partir de
Madrid la première division du maréchal Moncey avec un corps
auxiliaire espagnol, de diriger cette colonne jusqu'à Cuenca, de l'y
retenir si les bruits de l'insurrection de Valence ne se confirmaient
pas, et de la pousser sur cette ville s'ils se confirmaient.
Cependant, comme c'était peu pour réduire une ville de 100 mille âmes
(60 dans la ville, 40 dans la Huerta), Napoléon ordonna au général
Duhesme d'envoyer de Barcelone sur Tarragone et Tortose la division
Chabran, laquelle chemin faisant comprimerait les mouvements de la
Catalogne, fixerait dans le parti de la France le régiment suisse de
Tarragone, et déboucherait sur Valence par le littoral, tandis que le
maréchal Moncey déboucherait sur cette ville par les montagnes.

[En marge: Ordres relativement à l'Andalousie.]

[En marge: Direction donnée au corps du général Dupont.]

Mais c'est surtout vers l'Andalousie et la flotte française de Cadix
que Napoléon porta toute sa sollicitude. Dès les premiers moments il
avait songé à diriger le général Dupont vers l'Andalousie, où il lui
semblait qu'on avait laissé s'accumuler trop de troupes espagnoles, et
où il craignait de plus quelque tentative de la part des Anglais. Il
avait placé ce général en avant, avec une première division à Tolède,
une seconde à Aranjuez, une troisième à l'Escurial, pour qu'il fût
ainsi échelonné sur la route de Madrid à Cadix, lui recommandant
expressément de se tenir prêt à partir au premier signal. À la
nouvelle de l'insurrection, l'ordre de départ avait été expédié, et le
général Dupont s'était mis en marche (fin de mai) vers la
Sierra-Morena. Napoléon comptait sur ce général, qui jusqu'ici avait
toujours été brave, brillant et heureux, et lui destinait le bâton de
maréchal à la première occasion éclatante. Napoléon ne doutait pas
qu'il ne la trouvât en Espagne. Cet infortuné général n'en doutait pas
lui-même! Horrible et cruel mystère de la destinée, toujours imprévue
dans ses faveurs et ses rigueurs!

Napoléon, qui ne voulait pas le lancer en flèche au fond de l'Espagne,
sans moyens suffisants pour s'y soutenir, lui adjoignit divers
renforts. Ne l'ayant expédié qu'avec sa première division, celle du
général Barbou, il ordonna de porter la seconde à Tolède, pour qu'elle
pût le rejoindre, s'il en avait besoin. Il voulut en outre qu'on lui
donnât sur-le-champ toute la cavalerie du corps d'armée, les marins de
la garde, qui devaient monter les deux nouveaux vaisseaux préparés à
Cadix, enfin les deux régiments suisses de l'ancienne garnison de
Madrid (de Preux et Reding), réunis en ce moment à Talavera. La
division Kellermann, du corps d'armée de Junot, placée à Elvas sur la
frontière du Portugal et de l'Andalousie, les trois autres régiments
suisses de Tarragone, Carthagène et Malaga, que Napoléon supposait
concentrés à Grenade, pouvaient porter le corps du général Dupont à
20 mille hommes au moins, même sans l'adjonction de ses seconde et
troisième divisions, force suffisante assurément pour contenir
l'Andalousie et sauver Cadix d'un coup de main des Anglais. Il fut
prescrit au général Dupont de marcher en toute hâte vers le but qui
préoccupait le plus Napoléon, c'est-à-dire vers Cadix et la flotte de
l'amiral Rosily.

Il devait rester à Madrid, en conséquence de ces ordres, deux
divisions du maréchal Moncey et deux divisions du général Dupont, car
ces dernières, placées entre l'Escurial, Aranjuez et Tolède, étaient
considérées comme à Madrid même. Il devait y rester en outre les
cuirassiers et la garde impériale, c'est-à-dire environ 25 à 30 mille
hommes, sans compter l'escorte de vieux régiments qui allaient
accompagner le roi Joseph. On était fondé à croire que ce serait assez
pour parer aux cas imprévus, ne sachant pas encore à quel point
l'insurrection était intense, audacieuse et surtout générale. Ordre
fut expédié de nouveau de construire dans Madrid, soit au palais
royal, soit au Buen-Retiro, de véritables places d'armes, dans
lesquelles on pût déposer les blessés, les malades, les munitions, les
caisses, tout le bagage enfin de l'armée.

[En marge: Prompte dispersion des insurgés de Logroño par le général
Verdier.]

Ces ordres, donnés directement pour les provinces du nord,
indirectement et par l'intermédiaire de l'état-major de Madrid pour
les provinces du midi, furent exécutés sur-le-champ. Le général
Verdier marcha le premier avec le 14e régiment provisoire, environ
deux cents chevaux, et quatre pièces de canon, de Vittoria sur
Logroño. Arrivé à la Guardia, loin de l'Èbre, il apprit que le pont
sur lequel on passe l'Èbre pour se rendre à Logroño était occupé par
les insurgés. Il passa l'Èbre à El-Ciego sur un bac, et le 6 juin au
matin il se porta sur Logroño. Les insurgés, qui se composaient de
gens du peuple et de paysans des environs, au nombre de 2 à 3 mille,
avaient obstrué l'entrée de la ville en y accumulant toute espèce de
matériaux. Ils avaient mis en batterie sept vieilles pièces de canon
montées par des charrons du lieu sur des affûts qu'ils avaient
façonnés eux-mêmes, et ils se tenaient derrière leurs grossiers
retranchements, animés de beaucoup d'enthousiasme, mais de peu de
bravoure. Après les premières décharges, ils s'enfuirent devant nos
jeunes soldats, qui enlevèrent en courant tous les obstacles qu'on
avait essayé de leur opposer. La défaite de ces premiers insurgés fut
si prompte, que le général Verdier n'eut pas le temps de tourner
Logroño pour les envelopper et faire des prisonniers. Nos fantassins
dans l'intérieur de la ville, nos cavaliers dans la campagne, en
tuèrent une centaine à coups de baïonnette ou de sabre. Nous n'eûmes
qu'un homme tué et cinq blessés, mais parmi eux deux officiers. On
prit aux insurgés leurs sept pièces de canon et 80 mille cartouches
d'infanterie. L'évêque de Calahorra, qu'ils avaient malgré lui mis à
leur tête, obtint la grâce de la ville de Logroño, qui fut à sa prière
exemptée de tout pillage, et frappée seulement d'une contribution de
30 mille francs au profit des soldats, auxquels cette somme fut
immédiatement distribuée.

[En marge: Prise et répression de Ségovie par la division Frère.]

Cette conduite des insurgés n'était pas faite pour donner une grande
idée de la résistance que pourraient nous opposer les Espagnols. Le
général Verdier rentra sur-le-champ à Vittoria, afin de remplacer au
corps du maréchal Bessières les troupes des généraux Merle et Lasalle,
qui venaient de partir pour Valladolid. Le général Lasalle, avec les
10e et 22e de chasseurs, et le 17e provisoire d'infanterie emprunté à
la division Verdier; le général Merle avec toute sa division, composée
d'un bataillon du 47e, d'un bataillon du 86e, d'un régiment de marche,
d'un régiment des légions de réserve, s'étaient dirigés sur Valladolid
par Torquemada et Palencia, en suivant les deux rives de la Pisuerga,
qui coule des montagnes de la Biscaye dans le Duero, après avoir
traversé Valladolid. Pendant qu'ils se portaient ainsi en avant, le
général Frère, au contraire, quittant l'Escurial, faisait un mouvement
en arrière sur Ségovie insurgée. La Vieille-Castille était donc
traversée par deux colonnes, l'une s'avançant sur la route de Burgos à
Madrid, l'autre rebroussant chemin sur cette même route. Le général
Frère, ayant une moindre distance à parcourir, arriva le premier sur
Ségovie, qu'il trouva occupée par les élèves du collége d'artillerie,
et par une nuée de paysans qui l'avaient envahie, en y commettant
toutes sortes d'excès. Ils avaient complétement barricadé la ville, et
mis en batterie l'artillerie que servaient les élèves du collége. Ces
obstacles tinrent peu devant nos troupes, qui avaient toute l'ardeur
de la jeunesse, et qui étaient depuis une année dans les rangs de
l'armée sans avoir tiré un coup de fusil. Elles escaladèrent avec une
incroyable vivacité les barricades de Ségovie, tuèrent à coups de
baïonnette un certain nombre de paysans, et expulsèrent les autres,
qui s'enfuirent après avoir pillé les maisons qu'ils étaient chargés
de défendre. Les malheureux habitants s'étaient dispersés, pour ne pas
se trouver exposés à tous les excès des défenseurs et des assaillants
de leur ville. Ils n'évitèrent pas les excès des premiers, et furent,
cette fois du moins, fort ménagés par les seconds. On dut comprendre
pourquoi les classes aisées en Espagne inclinaient à la soumission
envers la France, placées qu'elles étaient entre une populace
sanguinaire et pillarde, et les armées françaises exaspérées. Le
général Frère traita fort doucement la ville de Ségovie, mais s'empara
de l'immense matériel d'artillerie renfermé dans le collége militaire.

[En marge: Meurtre de don Miguel de Cevallos, gouverneur du collége de
Ségovie, par les défenseurs fugitifs de cette ville.]

Les prétendus défenseurs de Ségovie s'étaient repliés à la débandade
sur Valladolid, comme s'ils eussent été poursuivis par le général
Frère, qui n'avait cependant pas de cavalerie à lancer après eux. Ils
avaient amené avec eux à Valladolid le directeur du collége militaire
de Ségovie, don Miguel de Cevallos. Suivant l'usage des soldats qui
ont fui devant l'ennemi, les insurgés échappés de Ségovie prétendirent
que M. de Cevallos, par sa lâcheté ou sa trahison, était l'auteur de
leur défaite. Il n'en était rien pourtant, mais on le constitua
prisonnier, et on le conduisit ainsi à Valladolid. Au moment où il y
entrait, une grande rumeur éclata. Les nouvelles recrues de
l'insurrection faisaient l'exercice à feu sur une place qu'il
traversait. Elles se ruèrent sur lui, et malgré les cris de sa femme,
qui l'accompagnait, malgré les efforts d'un prêtre qui, sous prétexte
de recevoir sa confession, demandait qu'on lui accordât quelques
instants, il fut impitoyablement égorgé, puis traîné dans les rues.
Des femmes furieuses promenèrent dans Valladolid les lambeaux
sanglants de son cadavre.

[En marge: Défaite de don Gregorio de la Cuesta par les troupes du
général Lasalle au pont de Cabezon.]

Ce triste événement, qui faisait suite à tant d'autres du même genre,
causa au capitaine général, don Gregorio de la Cuesta, devenu malgré
lui chef de l'insurrection de la Vieille-Castille, une impression
douloureuse et profonde. Aussi n'osa-t-il pas résister aux cris d'une
populace extravagante, qui demandait qu'on courût en toute hâte
au-devant de la colonne française en marche de Burgos sur Valladolid.
C'était, comme nous l'avons dit, celle des généraux Lasalle et Merle,
partis de Burgos avec quelques mille hommes d'infanterie et un millier
de chevaux, c'est-à-dire deux ou trois fois plus de forces qu'il n'en
fallait pour mettre en fuite tous les insurgés de la Vieille-Castille.
Le vieux et chagrin capitaine général pensait avec raison que c'était
tout au plus si on pourrait, dans une ville bien barricadée, et avec
la résolution de se défendre jusqu'à la mort, tenir tête aux Français.
Mais il regardait comme insensé d'aller braver en rase campagne les
plus vigoureuses troupes de l'Europe. Menacé cependant d'un sort
semblable à celui de don Miguel de Cevallos s'il résistait, il sortit
avec cinq à six mille bourgeois et paysans encadrés dans quelques
déserteurs de troupes régulières, cent gardes du corps fugitifs de
l'Escurial, quelques centaines de cavaliers du régiment de la reine,
et plusieurs pièces de canon. Il se posta au pont de Cabezon, sur la
Pisuerga, à deux lieues en avant de Valladolid, point par lequel
passait la grande route de Burgos à Valladolid.

Le général Lasalle avait balayé les bandes d'insurgés postées sur son
chemin, notamment au bourg de Torquemada, qu'il avait assez maltraité.
À Palencia, l'évêque était sorti à sa rencontre, à la tête des
principaux habitants, demandant la grâce de la ville. Le général
Lasalle la leur avait accordée en exigeant seulement quelques vivres
pour ses soldats. Le 12 juin au matin, il arriva en vue du pont de
Cabezon, où don Gregorio de la Cuesta avait pris position. Les mesures
du général espagnol ne dénotaient ni beaucoup d'expérience ni beaucoup
de coup d'oeil. Il avait mis en avant du pont sa cavalerie, derrière
sa cavalerie une ligne de douze cents fantassins, ses canons sur le
pont même, quelques paysans en tirailleurs le long des gués de la
Pisuerga, et en arrière, au delà de la rivière, sur des hauteurs qui
en dominaient le cours, le reste de son petit corps d'armée. Le
général Lasalle, amenant deux régiments de cavalerie et les voltigeurs
du 17e provisoire, fit attaquer l'ennemi avec sa résolution
accoutumée. Sa cavalerie culbuta celle des Espagnols, qu'elle jeta sur
leur infanterie. Nos voltigeurs chargèrent ensuite cette infanterie,
et la poussèrent tant sur le pont que sur les gués de la rivière. Il y
eut là une confusion horrible, car fantassins, cavaliers, canons se
pressaient sur un pont étroit, sous le feu des troupes espagnoles de
la rive opposée, qui tiraient indistinctement sur amis et ennemis. Le
général Merle ayant appuyé le général Lasalle avec toute sa division,
le pont fut franchi, et la position au delà de la Pisuerga
promptement enlevée. La cavalerie sabra les fuyards, dont elle tua un
assez grand nombre. Quinze morts, vingt ou vingt-cinq blessés
composèrent notre perte; cinq ou six cents morts et blessés, celle des
Espagnols. Le général Lasalle entra sans coup férir dans Valladolid
consternée, mais presque heureuse d'être délivrée des bandits qui
l'avaient occupée sous prétexte de la défendre. Le plus grand chagrin
des Espagnols était d'avoir vu leur principal général battu si vite et
si complétement. Don Gregorio de la Cuesta se retira avec quelques
cavaliers sur la route de Léon, entouré d'insurgés qui fuyaient à
travers champs, et leur disant à tous qu'on n'avait que ce qu'on
méritait en allant avec des bandes indisciplinées braver des troupes
régulières et habituées à vaincre l'Europe.

[En marge: Affaire du général Lefebvre à Tudela, contre les insurgés
de Saragosse.]

Le général Lasalle ramassa dans Valladolid une grande quantité
d'armes, de munitions, de vivres, et ménagea la ville. Les affaires de
Logroño, de Ségovie, de Cabezon, n'indiquaient jusqu'ici que beaucoup
de présomption, d'ignorance, de fureur, mais encore aucune habitude de
la guerre, et surtout aucune preuve de cette ténacité qu'on rencontra
plus tard. Aussi, bien que dans l'armée on commençât à savoir que
l'insurrection était universelle, on ne s'en inquiétait guère, et on
croyait que ce serait une levée de boucliers générale à la vérité,
mais partout aussi facile à comprimer que prompte à se produire. Ce
qui se passait alors en Aragon était de nature à inspirer la même
confiance. Le général Lefebvre-Desnoette, arrivé à Pampelune, y avait
organisé sa petite colonne, forte, comme nous l'avons dit, de trois
mille fantassins et artilleurs, d'un millier de cavaliers, et de six
bouches à feu. Ses dispositions achevées, il partit le 6 juin de
Pampelune, laissant dans cette ville la députation qu'on avait chargée
d'aller porter à Saragosse des paroles de paix, car la violence que
les insurgés montraient partout indiquait assez que la lance des
Polonais était le seul moyen auquel on pût recourir dans le moment. En
marche sur Valtierra le 7, le général Lefebvre trouva partout les
villages vides et les paysans réunis aux rebelles. Arrivé à Valtierra
même, il apprit que le pont de Tudela sur l'Èbre était détruit, et que
toutes les barques existant sur ce fleuve avaient été enlevées et
conduites à Tudela. Il s'arrêta à Valtierra pour se procurer des
moyens de passer l'Èbre. Il fit descendre de la rivière d'Aragon dans
l'Èbre de grosses barques qui servaient de bacs, les disposa en face
de Valtierra, et franchit l'Èbre sur ce point. Le lendemain 8, il se
porta devant Tudela. Une nuée d'insurgés battaient la campagne, et
tiraillaient en se cachant derrière les buissons. Le gros du
rassemblement, fort de 8 à 10 mille hommes, était posté sur les
hauteurs en avant de cette ville. Le marquis de Lassan, frère de
Joseph Palafox, les commandait. Le général Lefebvre, se faisant
précéder par ses voltigeurs et de nombreux pelotons de cavalerie, les
ramena de position en position jusque sous les murs de Tudela. Parvenu
en cet endroit, il essaya de parlementer pour éviter les moyens
violents, et surtout la nécessité d'entrer dans Tudela de vive force.
Mais on répondit par des coups de fusil à ses parlementaires, et même
on fit feu sur lui. Alors il ordonna une charge à la baïonnette. Ses
jeunes soldats, toujours ardents, abordèrent au pas de course les
positions de l'ennemi, le culbutèrent et lui prirent ses canons. Les
lanciers se jetèrent au galop sur les fuyards, et en abattirent
quelques centaines à coups de lance. On entra dans Tudela au pas de
charge, et, dans les premiers instants, les soldats se mirent à piller
la ville. Mais l'ordre fut bientôt rétabli par le général Lefebvre, et
grâce faite aux habitants. Nous n'avions eu qu'une dizaine d'hommes
morts ou blessés, contre trois ou quatre cents hommes tués aux
insurgés, les uns derrière leurs retranchements, les autres dans leur
fuite à travers la campagne.

[En marge: Nouvelle affaire à Mallen.]

Maître de Tudela, et trouvant le pont de cette ville détruit, toute la
campagne insurgée au loin, le général Lefebvre-Desnoette, avant de se
porter en avant, crut devoir assurer sa marche, en désarmant les
villages environnants, et en rétablissant le pont de Tudela, qui est
la communication nécessaire avec Pampelune. Il employa donc les
journées des 9, 10 et 11 juin à rétablir le pont de l'Èbre, à battre
la campagne, à désarmer les villages, faisant passer au fil de l'épée
les obstinés qui ne voulaient pas se rendre. Le 12, après avoir assuré
ses communications, il se remit en marche, et le 13 au matin, arrivé
devant Mallen, il rencontra encore les insurgés ayant le marquis de
Lassan en tête, et forts de deux régiments espagnols et de 8 à 10
mille paysans. Après avoir replié les bandes qui étaient répandues en
avant de Mallen, il fit attaquer la position elle-même. Ce n'était
pas difficile, car ces insurgés indisciplinés, après avoir fait un
premier feu, se retiraient en fuyant derrière les troupes de ligne,
tirant par-dessus la tête de celles-ci, et tuant plus d'Espagnols que
de Français. Le général Lefebvre ayant attaqué l'ennemi par le flanc
le culbuta sans difficulté, et renversa tout ce qui était devant lui.
Les lanciers polonais, envoyés à la poursuite des fuyards, ne leur
firent aucun quartier. Animés à cette poursuite, ils franchirent pour
les atteindre l'Èbre à la nage, et en tuèrent ou blessèrent plus d'un
millier. Notre perte n'avait guère été plus considérable que dans
l'affaire de Tudela, et ne montait pas à plus d'une vingtaine
d'hommes. La vivacité des attaques, le peu de tenue des paysans
espagnols, l'embarras des troupes de ligne, placées le plus souvent
entre notre feu et celui des fuyards, la confusion enfin de toutes
choses parmi les insurgés, expliquaient la brièveté de ces petits
combats, l'insignifiance de nos pertes, l'importance de celles de
l'ennemi, qui périssait moins dans l'action que dans la fuite, et sous
la lance des Polonais.

Le 14, le général Lefebvre, continuant sa marche vers Saragosse,
rencontra encore les insurgés postés sur les hauteurs d'Alagon, les
traita comme à Tudela et à Malien, et les obligea à se retirer
précipitamment. Toutefois, à cause de la fatigue des troupes, il ne
les poursuivit pas aussi loin que les jours précédents, et remit au
lendemain son apparition devant Saragosse.

[En marge: Arrivée du général Lefebvre-Desnoette devant Saragosse.]

[En marge: Impossibilité de brusquer la prise de cette ville
importante, et nécessité de s'y arrêter.]

Il y arriva le lendemain 15 juin. Il aurait voulu y entrer de vive
force; mais pénétrer, avec 3 mille hommes d'infanterie, mille
cavaliers et six pièces de 4, dans une ville de 40 à 50 mille âmes,
remplie de soldats et surtout d'une nuée de paysans résolus à se
défendre en furieux, dans une ville dont la destruction les
intéressait peu, puisqu'ils étaient tous habitants des villages
voisins, n'était pas chose facile. Un vieux mur, flanqué d'un côté par
un fort château, et de distance en distance par plusieurs gros
couvents, et aboutissant par ses deux extrémités à l'Èbre, entourait
Saragosse (voir la carte nº 45). Bien qu'une grande confusion régnât
au dedans, que troupes régulières, insurgés, habitants, fussent assez
mécontents les uns des autres, les troupes se plaignant des bandits
qui pillaient, assassinaient, ne savaient que fuir, les bandits se
plaignant des troupes qui ne les empêchaient pas d'être battus, il n'y
avait sur la question de la défense qu'un sentiment, celui de résister
à outrance et de ne livrer la ville qu'en cendres. Ces paysans
pillards et fanatiques, animés du besoin de s'agiter après une longue
inaction, quoique inutiles et lâches en rase campagne, se montraient
de vaillants défenseurs derrière les murailles d'une ville dont ils
étaient les maîtres. Le brave Palafox d'ailleurs partageait leurs
sentiments, et le parti de sacrifier la ville étant pris par ceux
auxquels elle n'appartenait pas, la surprendre devenait impossible.
Aussi, dès que le général Lefebvre parut sous ses murs avec sa petite
troupe, il la vit remplie jusque sur les toits d'une immense
population de furieux, et entendit partir de toutes parts une
incroyable grêle de balles. Il lui fallut s'arrêter, car sa principale
force consistait en cavalerie, et il n'avait en fait d'artillerie que
six pièces de 4. Il campa sur les hauteurs à gauche, près de l'Èbre,
et manda sur-le-champ ses opérations au quartier général à Bayonne,
réclamant l'envoi de forces plus considérables en infanterie et en
artillerie, afin d'abattre les murailles qu'il avait devant lui, et
qui ne consistaient pas seulement dans le mur enveloppant Saragosse,
mais dans une multitude de vastes édifices qu'il faudrait, le mur
pris, conquérir l'un après l'autre.

[En marge: Opérations du général Duhesme en Catalogne.]

En Catalogne, la situation offrait des difficultés d'une autre nature,
mais plus graves peut-être. Au lieu de trouver tout facile dans la
campagne, tout difficile devant la capitale, c'était exactement le
contraire; car la capitale, Barcelone, était dans nos mains, et la
campagne présentait un pays montagneux, hérissé de forteresses et de
gros bourgs insurgés. Le général Duhesme, avec environ 6 mille
Français, 6 mille Italiens, se voyait comme bloqué dans Barcelone,
depuis l'insurrection générale des derniers jours de mai. Girone,
Lerida, Manresa, Tarragone et presque tous les bourgs principaux
étaient en pleine insurrection, et les paysans descendaient jusque
sous les murs de la ville, pour tirer sur nos sentinelles. Néanmoins,
ayant reçu le 3 juin l'ordre qui lui prescrivait de diriger la
division Chabran sur la route de Valence, afin qu'elle donnât la main
au maréchal Moncey, il la fit partir le 4, en lui assignant la route
de Lerida, de manière qu'elle pût observer chemin faisant ce qui se
passait en Aragon. Le général Chabran, à la tête d'une bonne division
française, n'éprouva pas beaucoup d'obstacles le long de la grande
route, sur laquelle il se tint constamment, traita bien les habitants,
en obtint des vivres qu'on ne pouvait pas refuser à la force de sa
division, et parvint presque sans coup férir à Tarragone. Il y arriva
fort à propos pour prévenir les suites de l'insurrection, car le
régiment suisse de Wimpfen, qui l'occupait, hésitait encore. Le
général Chabran pacifia Tarragone, exigea des officiers suisses leur
parole d'honneur de rester fidèles à la France, qui consentait à les
prendre à son service, et remit tout en ordre, du moins pour un
moment, dans cette place importante.

[En marge: Combats du général Schwartz aux environs du Llobregat.]

Mais c'était précisément sa sortie de Barcelone, et la division des
forces françaises, que les insurgés attendaient pour accabler nos
troupes. Le fameux couvent du Mont-Serrat, situé au milieu des
rochers, dans la ceinture montagneuse qui enveloppe Barcelone, passait
pour être le foyer de l'insurrection. La rivière du Llobregat, qui
coupe cette ceinture montagneuse avant de se jeter dans la mer, est
l'un des obstacles qu'il faut franchir pour se rendre au Mont-Serrat.
La prétention des insurgés était de s'emparer du cours de cette
rivière, de s'y établir fortement, d'enfermer ainsi le général Duhesme
dans la capitale, et de le couper de Tarragone; car le Llobregat coule
au midi de Barcelone, entre cette ville et Tarragone. Le général
Duhesme, voulant fouiller le Mont-Serrat, et empêcher les insurgés de
prendre position entre lui et le général Chabran, fit sortir le
général Schwartz à la tête d'une colonne d'infanterie et de cavalerie,
avec ordre de se porter sur le Llobregat, de le franchir et d'aller
ensuite par Bruch faire une apparition au Mont-Serrat. Cet officier,
parti le 5 juin, ne trouva d'abord que des insurgés, qui lui cédèrent
le terrain sans le disputer. Il franchit le Llobregat, traversa aussi
aisément Molins del Rey, Martorell, Esparraguera, et parvint ainsi
jusqu'à Bruch. Mais arrivé en cet endroit, dès qu'il voulut se diriger
sur le Mont-Serrat, il entendit sonner le tocsin dans tous les
villages, vit une nuée de tirailleurs l'assaillir, apprit que partout
autour de lui on barricadait les villages, détruisait les ponts,
rendait les routes impraticables, et, de peur d'être enveloppé, il
prit le parti de rebrousser chemin. Il eut alors des difficultés de
tout genre à vaincre, et particulièrement dans le bourg
d'Esparraguera, qui présentait une longue rue barricadée. Il lui
fallut à chaque pas livrer des combats acharnés. Les hommes tiraient
des fenêtres; les femmes, les enfants jetaient du haut des toits des
pierres et de l'huile bouillante sur la tête des soldats. Enfin, au
passage d'un pont qu'on avait détruit de manière qu'il s'écroulât au
premier ébranlement, l'une de nos pièces de canon s'abîma avec le pont
lui-même, au moment où elle y passait. Le général Schwartz, après
avoir eu beaucoup de morts et de blessés, rentra dans Barcelone le 7
juin, exténué de fatigue. Il était évident que ces paysans fanatiques,
sans force en rase campagne, deviendraient fort redoutables derrière
des maisons, des rues barricadées, des ponts obstrués, des rochers,
des buissons, derrière tout obstacle enfin dont ils pourraient se
couvrir pour combattre.

[En marge: Sortie brillante et heureuse contre les insurgés postés sur
le Llobregat.]

Le 8 et le 9 juin, les insurgés, enhardis par la retraite du général
Schwartz, eurent l'audace de venir s'établir sur le Llobregat,
occupant en force les villages de San-Boy, San-Felice, Molins del Rey.
Leur plan consistait toujours à envelopper le général Duhesme, et à
intercepter les communications entre lui et le général Chabran. Le
général Duhesme sentit qu'il était impossible de laisser s'accomplir
un pareil dessein, et il sortit le 10 juin de Barcelone en trois
colonnes, pour enlever la position des insurgés. Arrivés à la pointe
du jour le long du Llobregat, nos soldats le traversèrent, ayant de
l'eau jusqu'à la ceinture, coururent ensuite sur les villages occupés
par l'ennemi, les enlevèrent à la baïonnette, y prirent beaucoup
d'insurgés, dont ils tuèrent un nombre considérable, et punirent
San-Boy en le livrant aux flammes. Le soir ils rentrèrent triomphants
dans Barcelone, amenant l'artillerie ennemie, au grand étonnement du
peuple qui avait espéré ne pas les revoir. Ce fait d'armes imposa un
peu à la population tumultueuse de cette grande ville, et maintint
dans leur hésitation les classes aisées, qui, là comme partout,
étaient partagées entre leur orgueil national profondément blessé, et
la crainte d'une lutte contre la France, sous la domination d'une
multitude effrénée. Cependant le général Duhesme, inquiet pour le
général Chabran, qui était loin de lui à Tarragone, écrivit à Bayonne
que la course prescrite à ce général pour donner la main au maréchal
Moncey sous les murs de Valence, présentait les plus grands périls,
tant pour la division Chabran elle-même que pour les troupes restées à
Barcelone. Il demanda par ces motifs la permission de le rappeler.

[En marge: Mouvements des divers corps d'armée français dans le midi
de l'Espagne.]

Tels étaient les événements au nord de l'Espagne en conséquence des
ordres envoyés de Bayonne même aux troupes qui se trouvaient entre les
Pyrénées et Madrid. Les ordres transmis par l'intermédiaire de
l'état-major de Madrid aux troupes qui devaient agir dans le Midi,
s'exécutèrent avec la même ponctualité. Murat était toujours dans un
état à ne pouvoir rien ordonner; mais le général Belliard, en
attendant l'arrivée du général Savary, expédia lui-même au maréchal
Moncey et au général Dupont les instructions de l'Empereur. Le
maréchal Moncey, avec sa première division, que commandait le général
Musnier, partit de Madrid pour se diriger par Cuenca sur Valence. Le
général Dupont partit de Tolède avec sa première division, que
commandait le général Barbou, pour se diriger à travers la Manche sur
la Sierra-Morena. Il resta donc à Madrid même deux divisions du
maréchal Moncey, la garde impériale et les cuirassiers. La division
Vedel, seconde de Dupont, prit à Tolède la position laissée vacante
par la division Barbou. La division Frère, troisième de Dupont,
revenue de Ségovie à l'Escurial, prit à Aranjuez la position laissée
vacante par la division Vedel. Il restait par conséquent dans la
capitale et dans les environs à peu près 30 mille hommes d'infanterie
et de cavalerie, ce qui suffisait pour le moment. Il n'en fut détaché
qu'une colonne de près de 3 mille hommes, qu'on voulait par la
province de Guadalaxara diriger sur Saragosse, et qui ne dépassa point
Guadalaxara.

[En marge: Marche du maréchal Moncey sur Valence.]

Le maréchal Moncey se mit en marche le 4 juin avec un corps français
de 8,400 hommes, dont 800 hussards et 16 bouches à feu. Il devait être
suivi de 1,500 hommes de bonne infanterie espagnole et de 500
cavaliers de la même nation; ce qui aurait porté son corps à plus de
10 mille hommes, et à 15 ou 16 mille sous Valence, en supposant sa
réunion avec le général Chabran. Malheureusement cette dernière
réunion était fort douteuse, et de plus, dans la nuit qui précéda le
départ de la division française, les deux tiers des troupes espagnoles
désertèrent, défection qui affaiblit tellement le corps auxiliaire que
ce n'était plus la peine de le faire partir. Le maréchal Moncey
entreprit donc son expédition avec 8,400 hommes de troupes françaises,
jeunes, mais ardentes, et très-bien disciplinées. Il coucha le premier
jour à Pinto, le deuxième à Aranjuez, le troisième à Santa-Cruz, le
quatrième à Tarancon, parcourant chaque jour une distance très-courte,
pour ne pas fatiguer ses soldats, et les habituer à la chaleur ainsi
qu'à la marche. Arrivé le 7 à Tarancon, le maréchal Moncey leur
accorda un séjour et les y laissa la journée du 8. Le maréchal Moncey
ménageait à la fois ses soldats et les habitants; il obtint partout
des vivres et un bon accueil. Les Espagnols le connaissaient depuis la
guerre de 1793, et il avait conservé une réputation d'humanité qui le
servait auprès d'eux. Il faut ajouter que dans ces provinces du
centre, nulle ville importante n'ayant donné l'élan patriotique, le
calme était demeuré assez grand. Le maréchal Moncey n'eut donc aucune
difficulté à vaincre, soit pour marcher, soit pour vivre. Le 9, il
alla coucher à Carrascosa, le 10 à Villar-del-Horno, le 11 à Cuenca.

[En marge: Le maréchal Moncey s'arrête à Cuenca pour donner au général
Chabran le temps de s'approcher de Valence.]

Arrivé dans cette ville, il voulut s'y arrêter pour se procurer des
nouvelles tant de Valence que du général Chabran, sur lequel il
comptait pour accomplir sa mission. Mais les montagnes qui le
séparaient à gauche de la basse Catalogne, à droite de Valence, ne
laissaient parvenir jusqu'à lui aucune nouvelle. Quant à Valence, rien
ne passait le défilé de Requena. Tout ce qu'on savait, c'est que
l'insurrection y était violente et persévérante, que d'affreux
massacres y avaient été commis, et qu'on ne viendrait à bout de la
population soulevée que par la force. Le maréchal Moncey, qui était
informé de l'arrivée du général Chabran à Tarragone, et qui calculait
que pour se porter à Tortose et Castellon de la Plana, le long de la
mer, il faudrait à ce général jusqu'au 25 juin, lui expédia l'ordre de
s'y rendre sans retard, et fit ses dispositions de manière à ne pas
déboucher lui-même dans la plaine de Valence avant le 25 juin. Il prit
le parti de séjourner à Cuenca jusqu'au 18, d'en partir ensuite pour
Requena, et de ne forcer les défilés des montagnes de Valence qu'au
moment opportun pour agir de concert avec le général Chabran. Il se
proposait pendant ces six jours passés à Cuenca de faire reposer ses
troupes, de pourvoir à ses transports, de se procurer des détails sur
la route difficile et peu fréquentée qu'il allait parcourir. Cette
manière méthodique d'opérer pouvait assurément avoir des avantages,
mais de funestes conséquences aussi; car elle donnait à l'insurrection
le temps de s'organiser, et de s'établir solidement à Valence.

[En marge: Marche du général Dupont sur Cordoue.]

[En marge: État des choses dans la Manche et l'Andalousie lorsque le
général Dupont y arrive.]

Pendant ce temps, le général Dupont marchait d'un tout autre pas vers
l'Andalousie. Parti vers la fin de mai de Tolède, il avait été
rejoint en route par les dragons du général Pryvé, qui remplaçaient
les cuirassiers à son corps, par les marins de la garde impériale, et
par les deux régiments suisses de Preux et Reding. On pouvait évaluer
la division Barbou à 6 mille hommes présents sous les armes; les
marins de la garde, à environ 5 ou 600 hommes, excellents dans tous
les services de terre et de mer; la cavalerie, composée de chasseurs
et dragons, à 2,600; l'artillerie et le génie, à 7 ou 800; les
Suisses, à 2,400: total, 12 à 13 mille hommes présents au drapeau[4].
Le général Dupont traversa la Manche sans difficulté, trouvant cette
province, ordinairement déserte, encore plus déserte que de coutume,
apercevant partout dans les bourgs et villages les signes d'une haine
contenue mais violente, et obligé de marcher avec des précautions
infinies pour ne laisser aucun traînard en arrière. Il franchit, sans
éprouver de résistance, les redoutables défilés de la Sierra-Morena
(voir la carte nº 44), et arriva le 3 juin à Baylen, lieu de sinistre
mémoire, et qu'il ne prévoyait pas alors devoir être pour lui le
théâtre du plus affreux malheur. Là, il apprit l'insurrection de
Séville et du midi de l'Espagne, le soulèvement de toutes les
populations, et la réunion des troupes de ligne aux insurgés.
Toutefois on doutait encore de la conduite du général Castaños,
commandant le camp de Saint-Roque, et on se flattait de le conserver à
la cause de la royauté nouvelle, car plusieurs entretiens récents
qu'il avait eus avec des officiers français avaient décelé beaucoup
d'hésitation et même une désapprobation marquée de l'insurrection. Ce
qui était certain, c'est que les trois régiments suisses de Tarragone,
de Carthagène, de Malaga, qu'on croyait réunis à Grenade, et prêts à
rejoindre l'armée française sur la route de Séville, venaient d'être
enveloppés par l'insurrection et entraînés par elle. Ce pouvait être
un danger pour la fidélité des deux régiments suisses qu'on avait avec
soi, et il n'y avait que la victoire qui pût nous les attacher. Le
soulèvement de Badajoz et de l'Estrémadure laissait peu de chances de
réunir la division Kellermann, envoyée de Lisbonne à Elvas. Ces
considérations, quoique nullement rassurantes, n'étaient pas de nature
à faire reculer le général Dupont; car, après avoir rencontré tant de
fois les armées autrichiennes, prussiennes et russes, et les avoir
toujours vaincues, malgré la disproportion du nombre, il ne faisait
guère cas des ramassis de paysans qu'il avait devant lui. Mais, tout
en marchant hardiment à eux, il crut devoir avertir l'état-major
général à Madrid de l'étendue de l'insurrection, et demander la
réunion de tout son corps d'armée, afin qu'il pût dominer
l'Andalousie, dans laquelle, disait-il, il n'aurait à faire qu'une
_promenade conquérante_.

[Note 4: Ces chiffres sont pris sur les états les plus authentiques,
et n'ont été adoptés par moi qu'après de nombreuses vérifications. Ils
sont importants à constater avec précision, parce que le général
Dupont, dans son procès, s'attribua beaucoup moins de forces que n'en
supposent ces chiffres, et que l'accusation lui en supposa beaucoup
plus. La vérité rigoureuse est telle que je la donne ici, après avoir
vérifié les états fournis par le général Dupont, ceux qui provenaient
du ministère de la guerre, et ceux enfin qui formaient les états
particuliers de Napoléon.]

[En marge: Arrivée à Baylen.]

Ayant débouché par les défilés de la Sierra-Morena sur Baylen, et se
trouvant dans la vallée du Guadalquivir, il tourna à droite, et
résolut de suivre le cours du fleuve, pour se porter à Cordoue, et
frapper un rude coup sur l'avant-garde de l'insurrection. Arrivé le 4
juin à Andujar, il apprit là de nouveaux détails sur les événements de
l'Andalousie, persista plus fortement encore dans la résolution de
marcher vivement aux insurgés, mais persista davantage aussi à
réclamer la prompte réunion des trois divisions qui composaient son
corps d'armée.

[En marge: Réunion des insurgés de Cordoue au pont d'Alcolea.]

À Andujar, on sut avec plus de précision les difficultés qui devaient
se présenter sur le chemin de Cordoue. Augustin de Echavarri, employé
jadis, comme nous l'avons dit, à purger la Sierra-Morena des brigands
qui l'infestaient, s'était mis à la tête de ces brigands, des paysans
de la contrée, du peuple de Cordoue et des villes environnantes. Il
avait en outre deux ou trois bataillons de milices provinciales, et
quelque cavalerie, le tout formant une vingtaine de mille hommes, dont
15 mille au moins de bandes indisciplinées. C'était là ce qu'on
appelait l'armée de Cordoue, laquelle était en ce moment campée sur le
Guadalquivir, au pont d'Alcolea. Méprisant fort de tels adversaires,
le général Dupont se hâta d'aller droit à eux, et d'enlever ce pont,
qui ne pouvait pas valoir celui de Halle, emporté par lui avec huit
mille Français contre vingt mille Prussiens. Il continua donc à
descendre le Guadalquivir, pour se rapprocher d'Alcolea et de Cordoue.
Le 5 il était à Aldea-del-Rio, le 6 à El-Carpio, le 7, au lever de
l'aurore, en face même du pont d'Alcolea.

[En marge: Aspect que présentent la vallée du Guadalquivir et la
grande route d'Andalousie.]

[En marge: Moyens de défense réunis par les Espagnols au pont
d'Alcolea.]

La position qu'avaient prise les insurgés pour couvrir Cordoue n'était
pas mal choisie. La grande route d'Andalousie, qui jusqu'à Cordoue
suit presque toujours le fond de la vallée du Guadalquivir, est
tantôt à gauche, tantôt à droite du fleuve, parcourant avec lui le
pied des plus beaux, des plus riants coteaux de la terre, couverts
partout d'oliviers, d'orangers, de superbes pins et de quelques
palmiers. Par-dessus ces coteaux, on aperçoit à droite et fort près de
soi les cimes sombres de la Sierra-Morena, à gauche et fort loin les
cimes vaporeuses et bleuâtres des montagnes de Grenade. La route, qui
est d'abord à droite du Guadalquivir, passe à gauche à Andujar. Au
pont d'Alcolea, elle repasse à droite, pour aller joindre Cordoue,
située en effet de ce côté, sur le bord même du fleuve, qu'elle domine
de ses tours mauresques. Bien que dans cette partie le Guadalquivir
soit presque partout guéable, surtout en été, il est un obstacle de
quelque valeur à cause de ses bords escarpés, et la possession du pont
d'Alcolea, qui donnait un passage frayé à l'artillerie, avait une
sorte d'importance. Ce pont est long et étroit, et se termine au
village même d'Alcolea. Les Espagnols en avaient fermé l'entrée au
moyen d'un ouvrage de campagne, consistant dans un épaulement en terre
et dans un fossé profond. Ils l'avaient garni de troupes et
d'artillerie, et avaient eu soin de répandre en avant, tant à droite
qu'à gauche, une nuée de tirailleurs, embusqués dans des champs
d'oliviers. Ils avaient de plus obstrué le pont, rempli le village
d'Alcolea de paysans fort habiles tireurs, placé au delà douze bouches
à feu sur un monticule qui dominait les deux rives, et rangé plus loin
encore le reste de leur monde sur un vaste plateau. Pour inquiéter les
assaillants, ils leur avaient préparé une diversion, en faisant
passer le Guadalquivir au-dessous d'Alcolea à une colonne de trois ou
quatre mille hommes, laquelle, remontant la rive gauche qu'occupaient
les Français, devait faire mine de les prendre en flanc, pendant
qu'ils attaqueraient de front le pont d'Alcolea.

[En marge: Dispositions d'attaque du général Dupont.]

Il fallait donc balayer la nuée de tirailleurs postés dans les
oliviers, aborder l'ouvrage, l'enlever, franchir le pont, se rendre
maître d'Alcolea, rejeter en même temps dans le Guadalquivir le corps
qui l'avait passé, et fondre ensuite sur Cordoue, qui n'est qu'à deux
lieues. On avait le temps, car on était arrivé à cinq heures du matin
en face de l'ennemi, par une superbe journée du mois de juin. Le
général Dupont plaça en tête la brigade Pannetier, formée de deux
bataillons de la garde de Paris et de deux bataillons des légions de
réserve. Il distribua à droite et à gauche quelques tirailleurs,
rangea en seconde ligne la brigade Chabert, en troisième les Suisses,
et disposa sur sa gauche toute sa cavalerie sous le général Fresia,
pour contenir le corps qui remontait le Guadalquivir. Il avait eu la
précaution d'envoyer l'intrépide capitaine Baste, avec une centaine de
marins de la garde, pour se glisser sous le pont afin d'examiner s'il
n'était pas miné. Il ordonna que l'attaque fût vive et brusque pour ne
pas perdre du monde en tâtonnements.

[En marge: Attaque et prise du pont d'Alcolea.]

Au signal donné, l'artillerie française et les tirailleurs ayant
engagé le feu, les bataillons de la garde de Paris, commandés par le
général Pannetier et le colonel Estève, s'avancèrent sur la redoute.
Les grenadiers se jetèrent bravement dans le fossé, malgré une vive
fusillade, et, montant sur les épaules les uns des autres, pénétrèrent
dans l'ouvrage par les embrasures, pendant que le capitaine Baste, qui
avait achevé sa reconnaissance, s'y introduisait par le côté. La
redoute ainsi enlevée, les grenadiers coururent au pont, le
franchirent baïonnette baissée, perdirent quelques hommes, et leur
capitaine notamment, brave officier qui les avait vaillamment conduits
à l'assaut, et arrivèrent ensuite au village d'Alcolea. La troisième
légion les suivait; elle attaqua avec eux le village d'Alcolea,
défendu par une multitude d'insurgés. On perdit là plus de monde que
dans l'attaque du pont; mais si on en perdit davantage, on en tua
aussi beaucoup plus aux insurgés, dont un grand nombre furent pris et
passés au fil de l'épée dans les maisons du village. Alcolea fut
bientôt en notre possession. Pendant ce brusque engagement, le général
Fresia, sur l'autre rive du Guadalquivir, avait arrêté le corps
espagnol chargé de faire diversion. Sous les charges vigoureuses de
nos dragons, ce corps s'était promptement replié, et avait repassé le
Guadalquivir en désordre.

Cette brillante action ne nous avait pas coûté plus de 140 hommes tués
ou blessés. Nous en avions tué deux ou trois fois davantage dans
l'intérieur du village d'Alcolea.

Le pont d'Alcolea enlevé, il fallait quelques instants pour combler le
fossé de la redoute, et y faire passer l'artillerie et la cavalerie de
l'armée. On s'en occupa sur-le-champ, et on franchit le pont en
laissant pour le garder le bataillon des marins de la garde. Le gros
des Espagnols s'était rallié, sur la route de Cordoue, au sommet d'un
plateau qui d'un côté se terminait au Guadalquivir, de l'autre se
reliait à la Sierra-Morena. L'armée française était au pied du plateau
en colonne serrée par bataillon, la cavalerie et l'artillerie dans les
intervalles. Après lui avoir laissé prendre haleine, le général Dupont
la porta en avant. À la seule vue de ces troupes marchant à l'ennemi
comme à la parade, les Espagnols s'enfuirent en désordre, et nous
livrèrent la route de Cordoue. On leur fit encore quelques
prisonniers, et on s'empara d'une partie de leur artillerie.

[En marge: Arrivée de l'armée française devant Cordoue.]

[En marge: Sommation restée sans réponse.]

[En marge: Les portes de Cordoue forcées à coups de canon.]

[En marge: Combat de maison à maison, et désordres qui en résultent.]

[En marge: Sac de Cordoue.]

On marcha sans relâche, malgré la brûlante chaleur du milieu du jour,
et à deux heures de l'après-midi on aperçut Cordoue, ses tours, et la
belle mosquée, aujourd'hui cathédrale, qui la domine. Le général
Dupont ne voulait pas donner aux insurgés le temps de se reconnaître,
et d'occuper Cordoue de manière à en rendre la prise difficile à une
armée qui n'avait avec elle que de l'artillerie de campagne. En
conséquence, il résolut de l'enlever sur-le-champ. Il voulut cependant
la sommer pour lui épargner une prise d'assaut. Il manda le
corrégidor, qui s'était caché par peur des Espagnols autant que des
Français. Ce magistrat ne parut point. Les insurgés refusèrent
d'écouter un prêtre qu'on leur envoya, et tirèrent sur tous les
officiers français qui s'approchèrent pour parlementer. La force était
donc le seul moyen de s'introduire dans Cordoue. On fit approcher du
canon, on enfonça les portes, et on entra en colonne dans la ville. Il
fallut prendre plusieurs barricades, et puis attaquer une à une
beaucoup de maisons, où les brigands de la Sierra-Morena s'étaient
embusqués. Le combat devint acharné. Nos soldats, exaspérés par cette
résistance, pénétrèrent dans les maisons, tuèrent les bandits qui les
occupaient, et en précipitèrent un grand nombre par les fenêtres.
Tandis que les uns soutenaient cette lutte, les autres avaient
poursuivi en colonne le gros des insurgés qui s'était enfui par le
pont de Cordoue sur la route de Séville. Mais bientôt le combat
dégénéra en un véritable brigandage, et cette cité infortunée, l'une
des plus anciennes, des plus intéressantes de l'Espagne, fut saccagée.
Les soldats, après avoir conquis un certain nombre de maisons au prix
de leur sang, et tué les insurgés qui les défendaient, n'avaient pas
grand scrupule de s'y établir, et d'user de tous les droits de la
guerre. Trouvant les insurgés qu'ils tuaient chargés de pillage, ils
pillèrent à leur tour, mais pour manger et boire plus encore que pour
remplir leurs sacs. La chaleur était étouffante, et avant tout ils
voulaient boire. Ils descendirent dans les caves fournies des
meilleurs vins de l'Espagne, enfoncèrent les tonneaux à coups de
fusil, et plusieurs même se noyèrent dans le vin répandu. D'autres
entièrement ivres, ne respectant plus rien, souillèrent le caractère
de l'armée en se jetant sur les femmes, et en leur faisant essuyer
toutes sortes d'outrages. Nos officiers, toujours dignes d'eux-mêmes,
firent des efforts inouïs pour mettre fin à ces scènes horribles, et
il y en eut qui furent obligés de tirer l'épée contre leurs propres
soldats. Les troupes qui avaient poursuivi les fuyards au delà du pont
de Cordoue voulurent à leur tour entrer en ville pour manger et boire
aussi, car depuis la veille elles n'avaient reçu aucune distribution,
et elles augmentèrent ainsi la désolation. Les paysans s'étaient mis à
piller de leur côté, et la malheureuse ville de Cordoue était en ce
moment la proie des brigands espagnols en même temps que de nos
soldats exaspérés et affamés. Ce fut un douloureux spectacle, et qui
eut d'affreuses conséquences, par le retentissement qu'il produisit
plus tard en Espagne et en Europe. Le général Dupont fit battre la
générale pour ramener les soldats au drapeau; mais ou ils
n'entendaient pas, ou ils refusaient d'obéir, et de toute l'armée il
n'était resté en ordre que la cavalerie et l'artillerie, demeurées
hors de Cordoue, et attachées à leurs rangs, l'une par ses chevaux,
l'autre par ses canons. Un corps ennemi, revenant sur ses pas, aurait
pris toute l'infanterie dispersée, gorgée de vin, plongée dans le
sommeil et la débauche. Ce furent cette fatigue même, cette ivresse
hideuse, qui mirent un terme au désordre; car nos soldats n'en pouvant
plus s'étaient jetés à terre au milieu des morts, des blessés, côte à
côte avec les Espagnols qu'ils avaient pris ou tués.

[En marge: Rétablissement de l'ordre à Cordoue.]

Le lendemain matin, au premier coup de tambour, ces mêmes hommes,
redevenus dociles et humains, comme de coutume, reparurent tous au
drapeau. L'ordre fut immédiatement rétabli, et les infortunés
habitants de Cordoue tirés de la désolation où ils avaient été plongés
pendant quelques heures. Sauf l'archevêché qui avait été pris
d'assaut, et où se trouvait l'état-major des révoltés, les lieux
saints avaient en général échappé à la dévastation, bien que les
couvents fussent réputés les principaux foyers de l'insurrection. On
retira le soldat de chez l'habitant, on le caserna dans les lieux
publics, on lui fit des distributions régulières pour qu'il n'y eût
aucun prétexte à l'indiscipline, et on remit ainsi toutes choses à
leur place. Le sac des soldats fut visité; l'argent dont on les trouva
porteurs fut versé à la caisse de chaque régiment. On avait pris
plusieurs dépôts de numéraire, les uns appartenant aux révoltés et
provenant des dons volontaires faits par les particuliers et le clergé
à l'insurrection, les autres appartenant au trésor public. Le montant
des uns et des autres fut réuni à la caisse générale de l'armée pour
payer la solde arriérée[5]. Peu à peu les habitants rassurés
rentrèrent, et formèrent même le voeu de garder chez eux l'armée
française, pour n'être pas exposés à de nouveaux combats livrés dans
leurs rues et leurs maisons. Un fait singulier et qui pouvait donner
lieu d'apprécier les services qu'il y avait à espérer des Suisses,
c'est que deux ou trois cents d'entre eux, qui servaient avec Augustin
de Echavarri, passèrent de notre côté après la prise de Cordoue, et
qu'en même temps un nombre presque égal de soldats des deux régiments
que nous avions avec nous (Preux et Reding) nous quittèrent pour se
rendre à l'ennemi. Il était évident que ces soldats étrangers,
combattus entre le goût de servir la France et leur ancien attachement
pour l'Espagne, flotteraient entre les deux partis, pour se ranger en
définitive du côté de la victoire. Il ne fallait donc guère y compter
en cas de revers, malgré la fidélité connue et justement estimée des
soldats de leur nation.

[Note 5: Le seul détournement, si c'en fut un, consista à accorder aux
généraux et officiers supérieurs une gratification, mentionnée
d'ailleurs dans les comptes de l'armée, et dont ils avaient
indispensablement besoin. Elle varia entre trois et quatre mille
francs par tête. Ce fait résulte d'une procédure fort rigoureuse et
fort détaillée.]

[En marge: Effet produit dans toute l'Espagne par le sac de Cordoue,
et redoublement de haine contre les Français.]

Le coup de foudre qui avait frappé Cordoue avait à la fois terrifié et
exaspéré les Espagnols. Mais la haine dépassant de beaucoup la
terreur, ils avaient bientôt dans toute l'Andalousie formé le projet
de se réunir en masse pour accabler le général Dupont, et venger sur
lui le sac de Cordoue, qu'ils dépeignaient partout des plus sombres
couleurs. On racontait jusque dans les moindres villages le massacre
des femmes, des enfants, des vieillards, le viol des vierges, la
profanation des lieux saints; assertions horriblement mensongères,
car, si la confusion avait été un moment assez grande, le pillage
avait été peu considérable, et le massacre nul, excepté à l'égard de
quelques insurgés pris les armes à la main. Ce ne fut qu'un cri
néanmoins dans toute l'Andalousie contre les Français, déjà bien assez
détestés sans qu'il fût besoin, par de faux récits, d'augmenter la
haine qu'ils inspiraient. On jura de les massacrer jusqu'au dernier,
et, autant qu'on le put, on tint parole.

[En marge: Massacre des Français sur toutes les routes de l'armée.]

À peine nos troupes avaient-elles franchi la Sierra-Morena, sans
laisser presque aucun poste sur leurs derrières, à cause de leur petit
nombre, que des nuées d'insurgés, chassés de Cordoue, s'étaient
répandus sur leur ligne de communication, occupant les défilés,
envahissant les villages qui bordent la grande route, et massacrant
sans pitié tout ce qu'ils trouvaient de Français voyageurs, malades ou
blessés. Le général René fut ainsi assassiné avec des circonstances
atroces. À Andujar les révoltés de Jaen, profitant de notre départ,
envahirent la ville, et massacrèrent tout un hôpital de malades. La
femme du général Chabert, sans l'intervention d'un prêtre, eût été
assassinée. Au bourg de Montoro, situé entre Andujar et Cordoue, eut
lieu un événement digne des cannibales. On avait laissé un détachement
de deux cents hommes pour garder une boulangerie qui était destinée à
fabriquer le pain de l'armée, en attendant qu'elle fût entrée dans
Cordoue. La veille même du jour où elle allait y entrer, et par
conséquent avant les prétendus ravages qu'elle y avait commis, les
habitants des environs, les uns venus de la Sierra-Morena, les autres
sortis des bourgs voisins, se jetèrent à l'improviste, et en nombre
considérable, sur le poste français, et l'égorgèrent tout entier avec
un raffinement de férocité inouï. Ils crucifièrent à des arbres
quelques-uns de nos malheureux soldats. Ils pendirent les autres en
allumant des feux sous leurs pieds. Ils en enterrèrent plusieurs à
moitié vivants, ou les scièrent entre des planches. La plus brutale,
la plus infâme barbarie n'épargna aucune souffrance à ces infortunées
victimes de la guerre. Cinq ou six soldats, échappés par miracle au
massacre, vinrent apporter à l'armée cette nouvelle, qui la fit
frémir, et ne la disposa point à la clémence. La guerre prenait ainsi
un caractère atroce, sans changer toutefois le coeur de nos soldats,
qui, la chaleur du combat passée, redevenaient doux et humains comme
ils avaient coutume d'être, comme ils ont été dans toute l'Europe,
qu'ils ont parcourue en vainqueurs, jamais en barbares.

[En marge: Le général Dupont s'établit à Cordoue pour y attendre des
renforts.]

Le général Dupont, établi à Cordoue, profitant des ressources de cette
grande ville pour refaire son armée, pour réparer son matériel, mais
n'ayant qu'une douzaine de mille hommes, dont plus de deux mille
Suisses sur lesquels il ne pouvait pas compter, n'était guère en
mesure de s'avancer en Andalousie avant la jonction des divisions
Vedel et Frère, restées, l'une à Tolède, l'autre à l'Escurial. Il les
avait réclamées avec instance, et il comptait bien, avec ce renfort de
dix à onze mille hommes d'infanterie, ce qui eût porté son corps à
vingt-deux mille au moins, traverser l'Andalousie en vainqueur,
éteindre le foyer brûlant de Séville, ramener au roi Joseph le général
Castaños et les troupes régulières, pacifier le midi de l'Espagne,
sauver l'escadre française de l'amiral Rosily, et déjouer ainsi tous
les projets des Anglais sur Cadix. Il attendait donc avec impatience
les renforts demandés, ne doutant guère de leur arrivée prochaine,
après les dépêches qu'il avait écrites à Madrid. Restait à savoir
néanmoins si ces dépêches parviendraient, tous les anciens bandits de
la Sierra-Morena en étant devenus les gardiens, et égorgeant les
courriers sans en laisser passer un seul.

[En marge: L'insurrection profite du temps qui s'écoule pour
s'organiser.]

Mais tandis que le général Dupont, entré le 7 juin à Cordoue,
attendait des renforts, le soulèvement de l'Andalousie prenait plus de
consistance. Les troupes de ligne, au nombre de 12 à 15 mille hommes,
se concentraient autour de Séville. Les nouvelles levées, quoique
moins nombreuses qu'on ne l'avait espéré, s'organisaient cependant, et
commençaient à se discipliner. Les unes étaient introduites dans les
rangs de l'armée pour en grossir l'effectif, les autres étaient
formées en bataillons de volontaires. On les armait, on les
instruisait. Le temps était ainsi tout au profit de l'insurrection qui
préparait ses moyens, et au désavantage de l'armée française, dont la
situation empirait à chaque instant; car, indépendamment de la
non-arrivée des renforts, la chaleur, sans cesse croissante,
augmentait la quantité des malades, et affectait notablement le moral
des soldats. En même temps notre flotte courait de grands dangers à
Cadix.

[En marge: Événements à Cadix pendant que la général Dupont est retenu
à Cordoue.]

[En marge: La populace de Cadix demande la destruction de la flotte
française.]

L'agitation, depuis le massacre de l'infortuné Solano, n'avait cessé
de s'accroître dans cette ville, où dominait la plus infime populace.
Le nouveau capitaine général, Thomas de Morla, cherchait à se
maintenir en flattant la multitude, et en lui permettant chaque jour
la somme d'excès qui pouvait la satisfaire. Tout de suite après avoir
égorgé le capitaine général Solano, cette multitude s'était mise à
demander la destruction de notre flotte et le massacre des matelots
français. C'était chose naturelle à désirer, mais difficile à exécuter
contre cinq vaisseaux français et une frégate, montés par trois à
quatre mille marins échappés à Trafalgar, et disposant de quatre à
cinq cents bouches à feu. Ils auraient incendié les escadres
espagnoles et tout l'arsenal de Cadix avant de laisser monter un seul
homme à leur bord. Ajoutez que, placés à l'entrée de la rade de Cadix,
près de la ville, mêlés à la division espagnole qui était en état
d'armement, ils pouvaient la détruire, et accabler la ville de feux.
Il est vrai qu'on aurait appelé les Anglais, et que nos marins
auraient succombé sous les feux croisés des forts espagnols et des
vaisseaux anglais; mais ils seraient morts cruellement vengés d'alliés
aveuglés et d'ennemis barbares.

[En marge: Convention de l'amiral Rosily avec le capitaine général
Thomas de Morla, en vertu de laquelle la flotte française se cantonne
au fond de la rade.]

Thomas de Morla, qui appréciait mieux cette position que le peuple de
Cadix, n'avait pas voulu s'exposer à de telles extrémités, et il
avait, avec son astuce ordinaire, entrepris de négocier. Il avait
proposé à l'amiral Rosily de se mettre un peu à l'écart, en
s'enfonçant dans l'intérieur de la rade, de laisser la division
espagnole à l'entrée, de manière à séparer les deux escadres et à
prévenir les collisions entre elles, de confier ainsi aux Espagnols
seuls le soin de fermer Cadix aux Anglais; ce qu'on était résolu à
faire, disait-on; car, tout en stipulant une trêve avec ceux-ci, on
affectait de ne pas vouloir leur livrer les grands établissements
maritimes de l'Espagne. On persistait, en effet, à refuser le secours
des cinq mille hommes de débarquement qu'ils avaient offert. L'amiral
Rosily, qui attendait à chaque instant l'arrivée du général Dupont
qu'il savait en marche, avait accepté ces conditions, se croyant
certain, sous peu de jours, d'être maître du port et de
l'établissement de Cadix. En conséquence, il avait fait cesser le
mélange de ses vaisseaux avec les vaisseaux espagnols, et pris
position dans l'intérieur de la rade, dont la division espagnole avait
continué d'occuper l'entrée.

C'est ainsi que s'étaient écoulés les premiers jours de juin, temps
que le général Dupont avait employé à s'emparer de Cordoue. Mais
bientôt l'amiral Rosily s'était aperçu que les ménagements apparents
du capitaine général Thomas de Morla n'étaient qu'un leurre afin de
gagner du temps, et de préparer les moyens d'accabler la flotte
française dans l'intérieur de la rade, sans qu'il pût en résulter un
grand mal pour Cadix et son vaste arsenal.

[En marge: Description de la rade de Cadix.]

Pour se faire une idée de cette situation, il faut savoir que la rade
de Cadix, semblable en cela à celle de Venise et à toutes celles de la
Hollande, est composée de vastes lagunes qui ont été formées par les
alluvions du Guadalquivir. Au milieu de ces lagunes on a pratiqué des
bassins, des canaux, des chantiers, de superbes magasins, et on a
profité d'un groupe de rochers, placé à quelque distance en mer, et
lié à la terre par une jetée, pour former une immense rade, et pour la
fermer. C'est sur ce groupe de rochers que la ville de Cadix est
construite. C'est du haut de ce groupe qu'elle domine la rade qui
porte son nom, et que, croisant ses feux avec la basse terre de
Matagorda située vis-à-vis, elle en rend l'entrée impossible aux
flottes ennemies. La rade s'ouvre à l'ouest, et à l'est s'étend un
vaste enfoncement, qui communique par des passes et des canaux avec
les grands établissements connus sous le nom général d'arsenal de la
Caraque. Il y a de cette entrée, dont Cadix a la garde, à la Caraque,
une distance de trois lieues. Les feux sont très-nombreux près de
l'entrée, dans le but d'écarter l'ennemi. Mais en s'enfonçant dans
l'intérieur, et au milieu des lagunes dont on s'est servi pour creuser
les bassins, l'impossibilité d'y pénétrer a dispensé de prodiguer les
défenses et les batteries.

[En marge: L'amiral Rosily, voyant de toutes parts des préparatifs
d'attaque contre sa division, prend des précautions pour sa sûreté.]

En voyant les mortiers, les obusiers amenés à grand renfort de bras
dans toutes les batteries qui avaient action sur le milieu de la rade,
en voyant, équiper des chaloupes canonnières et des bombardes,
l'amiral Rosily ne douta plus de l'objet de ces préparatifs, et il
forma le projet, à la pleine lune, lorsque les marées seraient plus
hautes, de profiter du tirant d'eau pour se jeter avec ses vaisseaux
tout armés dans les canaux aboutissant à la Caraque. Il devait y être
à l'abri des feux les plus redoutables, en mesure de se défendre
long-temps, et de beaucoup détruire avant de succomber. Mais il aurait
fallu pour cela des vents d'ouest, et les vents d'est soufflèrent
seuls. Il fut donc obligé de suspendre l'exécution de son projet.
Bientôt d'ailleurs la prévoyance des officiers espagnols vint rendre
cette manoeuvre impossible. Ils coulèrent dans les passes conduisant à
la Caraque de vieux vaisseaux; ils placèrent à l'ancre une ligne de
chaloupes canonnières et de bombardes qui portaient de la très-grosse
artillerie. Ils en firent autant du côté de Cadix, où ils établirent
une autre ligne de canonnières et de bombardes, et coulèrent encore de
vieux vaisseaux. L'escadre se trouvait ainsi enfermée dans le centre
de la rade, fixée dans une position d'où elle ne pouvait sortir,
exposée tant aux feux de terre qu'à ceux des chaloupes canonnières, et
privée des moyens de se transporter là où elle aurait pu causer le
plus de mal.

[En marge: Les Espagnols, ayant achevé leurs préparatifs, commencent à
canonner la flotte française sans lui faire de sommation.]

[En marge: Horrible canonnade continuée pendant deux jours.]

[En marge: Pourparlers pour faire cesser le feu entre les Français et
les Espagnols.]

[En marge: Proposition d'arrangement déférée à la junte de Séville.]

Le 9 juin, tous ces préparatifs étant achevés, M. de Morla, ne se
donnant plus la peine de parlementer, fit commencer le feu contre
l'escadre de l'amiral Rosily. Vingt et une chaloupes canonnières et
deux bombardes du côté de la Caraque, vingt-cinq canonnières et douze
bombardes du coté de Cadix, se mirent à tirer sur nos vaisseaux. Le
_Prince-des-Asturies_, destiné à devenir français, avait été rapproché
de la ligne des canonnières du côté de Cadix, afin de leur servir
d'appui. Les batteries de terre, couvertes de forts épaulements qui
les mettaient à l'abri de nos projectiles, ajoutaient à tous ces feux
celui de 60 pièces de canon de gros calibre, et de 49 mortiers. Sous
une grêle de boulets et de bombes, nos cinq vaisseaux et la frégate
qui complétait la division se comportèrent avec un sang-froid et une
vigueur dignes des héros de Trafalgar. Malheureusement l'état de la
marée ne leur permettait pas de se rapprocher des batteries de terre,
qu'ils auraient bouleversées, et ils en recevaient les coups sans
presque pouvoir les rendre d'une manière efficace, à cause de
l'épaisseur des épaulements. Mais ils s'en vengeaient sur les
bombardes et les chaloupes canonnières, dont ils fracassèrent et
coulèrent un bon nombre. Le feu, commencé dans la journée du 9, à
trois heures de l'après-midi, dura jusqu'au soir à dix heures. Le
lendemain 10, il recommença à huit heures du matin, et dura sans
interruption jusqu'à trois heures de l'après-midi, avec les mêmes
circonstances que celles de la veille. À la fin de ce triste combat,
nous avions reçu 2,200 bombes, dont 8 seulement avaient porté à bord
sans causer aucun dommage considérable. Nous avions eu 13 hommes tués,
46 grièvement blessés. Mais 15 canonnières et 6 bombardes étaient
détruites, et 50 Espagnols hors de combat. C'eût été peu, s'il s'était
agi d'obtenir un grand résultat; c'était trop, mille fois trop, pour
un combat sans résultat possible, et ne pouvant aboutir qu'à une
boucherie inutile. Thomas de Morla, qui croyait en avoir assez fait
pour contenter la populace de Cadix, et qui craignait quelque acte de
désespoir de la flotte française, envoya un officier parlementaire
pour sommer l'amiral Rosily de se rendre, faisant valoir
l'impossibilité où les Français étaient de se défendre au milieu d'une
rade fermée, et dans laquelle ils étaient prisonniers. Puis il fit
insinuer qu'on était tout disposé, si l'amiral s'y prêtait, à offrir
quelque arrangement honorable. L'amiral Rosily fit répondre que se
rendre était inadmissible, car les équipages se révolteraient et
refuseraient d'obéir; mais qu'il offrait le choix entre deux
conditions, ou de sortir moyennant la promesse des Anglais qu'ils ne
le poursuivraient pas avant quatre jours, ou de rester immobile dans
la rade jusqu'à ce que les événements généraux de la guerre eussent
décidé de son sort et de celui de Cadix, prenant l'engagement de
déposer son matériel d'artillerie à terre, afin qu'on ne pût en
concevoir, aucune crainte. M. de Morla répondit qu'il ne pouvait
agréer lui-même ni l'une ni l'autre de ces conditions, et qu'il était
obligé d'en référer à la junte de Séville, devenue l'autorité absolue
à laquelle tout le monde obéissait dans le midi de l'Espagne. Que la
proposition de ce nouveau délai fût une feinte ou non de la part de M.
de Morla, qui peut-être cherchait encore à gagner du temps pour
préparer de nouveaux moyens de destruction, il convenait à M. l'amiral
Rosily de l'accepter, car on annonçait à chaque instant l'arrivée du
général Dupont, qu'on savait entré le 7 juin à Cordoue. Il y
consentit donc, attendant chaque jour, comme on attend l'annonce de la
vie ou de la mort, le bruit du canon à l'horizon, signal de la
présence de l'armée française.

[En marge: Projet désespéré de l'amiral Rosily en cas de reprise des
hostilités.]

Entré le 7 à Cordoue, le général Dupont pouvait bien, en effet, être
sur le rivage de Cadix le 13 ou le 14. Mais, pendant ce temps, les
terres environnantes se couvraient de redoutes, de canons, de moyens
formidables de destruction. L'amiral, sentant très-bien que, s'il
n'était pas délivré par le général Dupont, il succomberait sous cette
masse de feux, et perdrait inutilement trois ou quatre mille matelots,
les meilleurs de la France, forma un projet désespéré, qui n'était pas
propre à les sauver, mais qui leur offrait au moins une chance de
salut, et en tout cas la satisfaction de se venger, en détruisant
beaucoup plus d'hommes qu'ils n'en perdraient. Quoique les passes du
côté de Cadix pour sortir de la rade fussent obstruées, l'amiral avait
découvert un passage praticable, et il résolut, le jour où l'on
recommencerait le feu, de se porter en furieux sur la division
espagnole, qui était fort mal armée et pas plus nombreuse que la
sienne, de la brûler avant l'arrivée des Anglais, de se jeter ensuite
sur ces derniers s'ils paraissaient, de détruire et de se faire
détruire, en se fiant au sort du soin de sauver tout ou partie de la
division. Mais pour ce coup de désespoir il fallait un premier hasard
heureux, c'était un vent favorable. Il attendit donc, après avoir fait
tous ses préparatifs de départ, ou l'apparition du général Dupont, ou
une réponse acceptable de Séville, ou un vent favorable.

[En marge: Les vents n'ayant pas favorisé le projet de l'amiral
Rosily, et la junte de Séville n'ayant pas admis ses conditions, il
est obligé de se rendre.]

[En marge: Perte des derniers restes de la flotte de Trafalgar.]

Le 14 juin venu, aucune de ces circonstances n'était réalisée. Le
général Dupont n'avait point paru; la junte de Séville exigeait la
reddition pure et simple; quant au vent, il soufflait de l'est, et
poussait au fond de la rade, au lieu de pousser à la sortie. On avait
justement le vent qu'on aurait souhaité quelques jours plus tôt pour
se jeter sur la Caraque, avant que les canaux en fussent obstrués. Les
moyens de l'ennemi étaient triplés. Il ne restait qu'à essuyer une
lente et infaillible destruction, sous une canonnade à laquelle on ne
pourrait pas répondre de manière à se venger. Se rendre laissait au
moins la chance d'être tiré de prison quelques jours après par une
armée française victorieuse. Il fallut donc amener le pavillon sans
autre condition que la vie sauve. Les braves marins de Trafalgar,
toujours malheureux par les combinaisons d'une politique qui avait le
continent en vue plus que la mer, furent encore sacrifiés ici, et
constitués prisonniers d'une nation alliée, qui, après les avoir si
mal secondés à Trafalgar, se vengeait sur eux d'événements généraux
dont ils n'étaient pas les auteurs. Les vaisseaux furent désarmés, les
officiers conduits prisonniers dans les forts, aux applaudissements
frénétiques d'une populace féroce. Ainsi finit à Cadix même l'alliance
maritime des deux nations, à la grande joie des Anglais débarqués à
terre, et se comportant déjà dans le port de Cadix comme dans un port
qui leur aurait appartenu! Ainsi s'évanouissaient, l'une après
l'autre, les illusions qu'on s'était faites sur la Péninsule, et
chacune d'elles, en s'évanouissant, laissait apercevoir un immense
danger!

L'amiral Rosily venait de succomber, parce que le général Dupont
n'avait pu arriver à temps pour lui tendre la main: qu'allait-il
advenir du général Dupont lui-même, jeté avec dix mille jeunes soldats
au milieu de l'Andalousie insurgée? On avait compté que tout
s'aplanirait devant lui; que cinq à six mille Suisses le
renforceraient en route; qu'une division française, traversant
paisiblement le Portugal, le rejoindrait par Elvas, et qu'il pourrait
ainsi marcher sur Séville et Cadix avec vingt mille hommes. Mais
enveloppés par l'insurrection, la plus grande partie des Suisses
s'étaient donnés à elle. Le Portugal, commençant à partager l'émotion
de l'Espagne, n'était pas plus facile à traverser, et le général
Kellermann avait pu s'avancer à peine avec de la cavalerie jusqu'à
Elvas. Toutes les facilités qu'on avait rêvées, en se fondant sur
l'ancienne soumission de l'Espagne, se changeaient en difficultés.
Chaque village devenait un coupe-gorge pour nos soldats; les vivres
disparaissaient, et il ne restait partout qu'un climat dévorant.

[En marge: Le général Dupont, après avoir passé dix jours à Cordoue,
sans voir arriver ses renforts, rétrograde jusqu'à Andujar.]

Le général Dupont, en s'arrêtant en Andalousie, avait été bien loin de
soupçonner un pareil état de choses. Il n'avait jamais beaucoup compté
ni sur les Suisses qui devaient lui arriver par Grenade, ni sur la
division française qui devait le joindre à travers le Portugal. Il
avait compté sur ses propres troupes, sur la jonction de ses deux
divisions, et, fort de vingt mille Français, il n'avait pas douté un
moment de venir à bout de l'Andalousie. Mais il s'agissait de savoir
si ses courriers auraient pu parvenir jusqu'à Madrid, où l'on avait
retenu ses deux divisions, dans l'incertitude de ce qui pourrait se
passer au centre de l'Espagne. Il demeura ainsi une dizaine de jours à
Cordoue, attendant des instructions et des secours qui n'arrivaient
pas. Cependant la nouvelle du désastre de la flotte, celle de la
défection des Suisses et des troupes du camp de Saint-Roque, la
réponse faite par le général Castaños à un envoyé qu'on lui avait
dépêché, et qui prouvait qu'il était irrévocablement engagé dans
l'insurrection, finirent par révéler au général Dupont le danger de sa
position. D'une part il voyait venir sur lui, à droite et par Séville,
l'armée de l'Andalousie; de l'autre, à gauche et par Jaen, l'armée de
Grenade. Celle-ci était pour le moment la plus dangereuse, car de Jaen
elle n'avait qu'un pas à faire pour se rendre à Baylen, tête des
défilés de la Sierra-Morena, dont le général était à environ
vingt-quatre lieues de France en restant à Cordoue. Une telle
situation n'était pas tenable, et il ne pouvait pas laisser à l'ennemi
la possession des passages de la Sierra-Morena sans périr. C'était
bien assez d'y souffrir les bandes indisciplinées d'Augustin Echavarri
qui les infestaient et y arrêtaient les courriers et les convois. Il
prit donc, quoique à regret, le parti de quitter Cordoue, et de
rétrograder jusqu'à Andujar, où il allait être sur le Guadalquivir, à
sept lieues de Baylen, et beaucoup plus près des défilés de la
Sierra-Morena. Ainsi, au lieu de la _promenade conquérante_ de
l'Andalousie, il fut contraint à un mouvement rétrograde.

[En marge: Longue file de charrois à la suite de l'armée, parce
qu'aucun blessé ou malade ne veut être laissé en arrière.]

Comme rien ne le pressait, il opéra cette retraite avec ordre et
lenteur. Il partit le 17 juin au soir, afin de marcher la nuit, ainsi
qu'on a coutume de le faire en cette saison, et sous ce climat
brûlant. Depuis ce qu'on avait appris de la cruauté des Espagnols,
aucun malade ou blessé pouvant supporter les fatigues du déplacement
ne voulait être laissé en arrière. Il fallait donc traîner après soi
une immense suite de charrois, qui mirent plus de cinq heures à
défiler, et que les Espagnols, les Anglais, dans leurs gazettes,
qualifièrent plus tard de caissons chargés des dépouilles de Cordoue.
On avait trouvé six cent mille francs à Cordoue, et enlevé fort peu de
vases sacrés. La plupart de ces vases avaient été restitués, et trois
ou quatre caissons d'ailleurs auraient suffi à emporter, en fait
d'objets précieux, le plus grand butin imaginable. Mais des blessés,
des malades en nombre considérable, beaucoup de familles d'officiers
qui avaient suivi notre armée en Espagne, où elle semblait plutôt
destinée à une longue occupation qu'à une guerre active, étaient la
cause de cette interminable suite de bagages. On laissa toutefois
quelques malades et quelques blessés à Cordoue, sous la garde des
autorités espagnoles, qui du reste tinrent la parole donnée au général
Dupont d'en avoir le plus grand soin. Si, en effet, les odieux
massacres que nous avons rapportés étaient à craindre en Espagne dans
les bourgs et les villages, dont étaient maîtres des paysans féroces,
on avait moins à les redouter dans les grandes villes, où dominait
habituellement une bourgeoisie humaine et sage, étrangère aux
atrocités commises par la populace.

[En marge: Sentiment de nos soldats en voyant les cadavres de leurs
camarades horriblement mutilés dans le bourg de Montoro.]

On n'eut aucune hostilité à repousser durant la route; mais, parvenue
à Montoro, l'armée fut saisie d'horreur en voyant suspendus aux
arbres, à moitié ensevelis en terre ou déchirés en lambeaux, les
cadavres des Français surpris isolément par l'ennemi. Jamais nos
soldats n'avaient rien commis ni rien essuyé de pareil dans aucun
pays, bien qu'ils eussent fait la guerre partout, en Égypte, en
Calabre, en Illyrie, en Pologne, en Russie! L'impression qu'ils en
ressentirent fut profonde. Ils furent encore moins exaspérés,
quoiqu'ils le fussent beaucoup, qu'attristés du sort qui attendait
ceux d'entre eux qui seraient ou blessés, ou malades, ou attardés sur
une route par la fatigue, la soif, la faim. Une sorte de chagrin
s'empara de l'armée, et y laissa des traces fâcheuses.

[En marge: Établissement de l'armée française à Andujar.]

Le lendemain 18 juin, on arriva à Andujar sur le Guadalquivir. Tous
les habitants, qui craignaient qu'on ne vengeât sur eux les massacres
commis tant à Andujar que dans les bourgs environnants, s'étaient
enfuis, et on trouva cette petite ville absolument abandonnée. On la
fouilla pour y chercher des vivres, et on en découvrit suffisamment
pour les premiers jours. Le général Dupont plaça dans Andujar même les
marins de la garde, qui étaient les plus solides et les plus sages des
troupes qu'il avait avec lui. Il fit engager par des émissaires tous
les habitants à revenir, leur promettant qu'il ne leur serait fait
aucun mal, et il réussit effectivement à les ramener. La ville
d'Andujar présentait, pour les blessés et les malades, quelques
ressources, dont on usa avec ordre, de manière à ne pas les épuiser
inutilement. On s'occupa aussi d'y attirer, soit avec de l'argent,
dont on avait apporté une certaine somme, soit avec des maraudes bien
organisées, des moyens de subsister. Andujar avait un vieux pont sur
le Guadalquivir, avec des tours mauresques qui faisaient office de
tête de pont. On remplit ces tours de troupes d'élite. On éleva à
droite et à gauche quelques ouvrages. Puis on établit la première
brigade sur le fleuve et un peu en avant, la seconde à droite et à
gauche de la ville d'Andujar, les Suisses en arrière de cette ville,
la cavalerie au loin dans la plaine, observant le pays jusqu'au pied
des montagnes de la Sierra-Morena. En un mot, on fit un établissement
où, moyennant beaucoup d'activité à s'approvisionner, l'on pouvait se
soutenir assez long-temps, et attendre en sécurité les renforts
demandés à Madrid.

[En marge: Inconvénients de la position d'Andujar, et supériorité de
la position de Baylen.]

Tout eût été bien dans cette résolution de rétrograder pour se
rapprocher des défilés de la Sierra-Morena, si on avait pris, par
rapport à ces défilés, la position la meilleure. Malheureusement il
n'en était rien, et ce fut une première faute dont le général Dupont
eut plus tard à se repentir. Le vrai motif pour abandonner Cordoue et
les ressources de cette grande ville, c'était la crainte de voir sur
la gauche de l'armée les insurgés de Grenade avancés jusqu'à Jaen,
passer le Guadalquivir à Menjibar, se porter à Baylen, et fermer les
défilés de la Sierra-Morena. (Voir la carte nº 44.) Comme à Cordoue on
était à vingt-quatre lieues de Baylen, cette distance rendait le
danger immense. À Andujar, on n'était plus, il est vrai, qu'à sept
lieues de Baylen, mais à sept lieues enfin, et il restait une chance
de voir l'ennemi se porter à l'improviste vers les défilés. De plus,
il y avait au delà de Baylen d'autres issues, par lesquelles on
pouvait aussi pénétrer dans les défilés de la Sierra-Morena: c'était
la route de Baeza et d'Ubeda, donnant sur la Caroline, point où les
défilés commencent véritablement. Il fallait donc d'Andujar veiller
sur Baylen, et non-seulement sur Baylen, mais sur Baeza et Ubeda, ce
qui exigeait un redoublement de soins. Le parti le plus convenable à
prendre en quittant Cordoue, c'était d'abonder complétement dans la
sage pensée qui faisait abandonner cette ville, et de se porter à
Baylen même, où, par sa présence seule, on aurait gardé la tête des
défilés, et d'où on aurait, avec quelques patrouilles de cavalerie,
aisément observé la route secondaire de Baeza et d'Ubeda. Baylen avait
d'autres avantages encore, c'était d'offrir une belle position sur des
coteaux élevés, en bon air, d'où l'on apercevait tout le cours du
Guadalquivir, et d'où l'on pouvait tomber sur l'ennemi qui voudrait le
franchir. Sans doute, si ce fleuve n'eût pas été guéable en plus d'un
endroit, on aurait pu tenir à être sur ses bords mêmes, afin d'en
défendre le passage de plus près. Mais le Guadalquivir pouvant être
passé sur une infinité de points, le mieux était de s'établir un peu
en arrière, sur une position dominante, de laquelle on verrait tout,
et d'où l'on pourrait se jeter sur le corps qui aurait traversé le
fleuve, pour le culbuter dans le ravin qui lui servait de lit. Baylen
avait justement tous ces avantages. Le sacrifice d'Andujar, comme
centre de ressources, était trop peu de chose pour qu'on méconnût les
raisons que nous venons d'exposer. Ce fut donc, nous le répétons, une
véritable faute que de s'arrêter à Andujar, au lieu d'aller à Baylen
même, pour couper court à toute tentative de l'ennemi sur les défilés.
Du reste, avec une active surveillance, il n'était pas impossible de
réparer cette faute, et d'en prévenir les conséquences. Le général
Dupont s'établit donc à Andujar, attendant des nouvelles de Madrid qui
n'arrivaient guère, car il était rare qu'un courrier réussît à
franchir la Sierra-Morena.

[En marge: Résultat des premiers efforts tentés pour comprimer
l'insurrection espagnole.]

Tel était à la fin de juin le résultat des premiers efforts qu'on
avait faits pour comprimer l'insurrection espagnole. Le général
Verdier avait dissipé le rassemblement de Logroño; le général Lasalle,
celui de Valladolid et de la Vieille-Castille. Le général Lefebvre
avait rejeté les Aragonais dans Saragosse, mais se trouvait arrêté
devant cette ville. Le général Duhesme à Barcelone était obligé de
combattre tous les jours pour se tenir en communication avec le
général Chabran, expédié sur Tarragone. Le maréchal Moncey, acheminé
sur Valence, n'avait pas dépassé Cuenca, attendant là que la division
Chabran eût fait plus de chemin vers lui. Enfin le général Dupont,
arrivé victorieux à Cordoue, après avoir pris et saccagé cette ville,
avait rétrogradé vers les défilés de la Sierra-Morena, pour lesquels
il avait des craintes, et changé la position de Cordoue contre celle
d'Andujar. La flotte française de Cadix, faute de secours, venait de
succomber.

[En marge: Bruits répandus à Madrid et dans toute l'Espagne, sur les
dangers que courent les divers corps de l'armée française.]

Tous ces détails, on les connaissait à peine à Madrid et à Bayonne. On
ne savait que ce qui concernait Ségovie, Valladolid, Saragosse, et
tout au plus Barcelone. Quant à ce qui concernait le midi de
l'Espagne, on l'ignorait entièrement, ou à peu près. Si on en
apprenait quelque chose à Madrid, c'était par des émissaires secrets
appartenant aux couvents ou aux grandes maisons d'Espagne. On
répandait en effet avec joie, parmi les Espagnols dévoués à Ferdinand
VII, que la flotte française avait été détruite, que les troupes
régulières de l'Andalousie et du camp de Saint-Roque s'avançaient sur
le général Dupont, que celui-ci avait été obligé de décamper, qu'il
était bloqué dans les défilés de la Sierra-Morena; que le maréchal
Moncey ne sortirait pas d'autres défilés tout aussi difficiles, ceux
de Requena; que Saragosse resterait invincible; que l'échec essuyé à
Valladolid par don Gregorio de la Cuesta n'était rien, que celui-ci
revenait avec le général Blake à la tête des insurgés des Asturies, de
la Galice, de Léon, pour couper la route de Madrid aux Français; que
le nouveau roi Joseph, devant tous les jours partir de Bayonne, n'en
partirait pas, et que cette formidable armée française serait
probablement bientôt obligée d'évacuer la Péninsule. Ces nouvelles,
fausses ou vraies, une fois parvenues à Madrid, étaient ensuite
consignées dans des bulletins écrits à la main, ou insérées dans des
gazettes imprimées au fond des couvents, et répandues dans toute la
Péninsule. D'abondantes quêtes au profit des insurgés signalaient la
joie qu'on éprouvait à Madrid de leurs succès, et le désir qu'on avait
de leur fournir tous les secours possibles.

[En marge: Le général Savary, ayant remplacé Murat, envoie des secours
au maréchal Moncey et au général Dupont.]

[En marge: Envoi de la division Vedel aux défilés de la Sierra-Morena,
et instructions données au général Dupont.]

[En marge: Envoi de la division Frère à San-Clemente, pour qu'elle
puisse secourir au besoin, soit le maréchal Moncey, soit le général
Dupont.]

L'état-major français recueillait ces bruits, et, bien qu'il n'en crût
rien, il en était inquiet néanmoins, et les mandait à Bayonne.
L'infortuné Murat avait tant demandé à rentrer en France, que, malgré
le désir de conserver à Madrid ce fantôme d'autorité, on lui avait
permis de partir, et il en avait profité avec l'impatience d'un
enfant. Le général Savary était devenu dès lors le chef avoué de
l'administration française, et faisait trembler tout Madrid par sa
contenance menaçante, et sa réputation d'exécuteur impitoyable des
volontés de son maître. Plein de sagacité, il appréciait très-bien la
situation, et n'en dissimulait aucunement la gravité à Napoléon. Ayant
conçu des craintes pour les corps avancés du maréchal Moncey et du
général Dupont, il se décida à se démunir de troupes à Madrid, et à
faire partir deux divisions pour le midi de l'Espagne. Déjà un convoi
de biscuit et de munitions, expédié au général Dupont, avait été
arrêté au Val-de-Peñas, et il avait fallu un combat acharné pour
franchir ce bourg. Le général Savary dirigea la division Vedel,
seconde de Dupont, et forte de près de six mille hommes d'infanterie,
de Tolède sur la Sierra-Morena, avec ordre de dégager ces défilés, et
de rejoindre son général en chef. On estimait que celui-ci, parti avec
12 ou 13 mille hommes, et en comptant avec la division Vedel environ
17 ou 18 mille, serait en mesure de se soutenir en Andalousie. On lui
intimait, en tout cas, l'ordre de tenir bon dans les défilés de la
Sierra-Morena, afin d'empêcher les insurgés de pénétrer dans la
Manche. Cependant le général Savary, doué d'un tact assez sûr et
devinant que le général Dupont était le plus compromis, à cause des
troupes régulières du camp de Saint-Roque et de Cadix qui marchaient
contre lui, se disposait à lui envoyer à Madridejos, c'est-à-dire à
moitié chemin d'Andujar, sa troisième division, celle que commandait
le général Frère; ce qui aurait porté son corps à 22 ou 23 mille
hommes, et l'aurait mis au-dessus de tous les événements. Toutefois,
sur une observation de Napoléon, il envoya la division Frère non pas à
Madridejos, au centre de la Manche, mais à San-Clemente. À
San-Clemente elle ne se trouvait pas plus éloignée du général Dupont
qu'à Madridejos, et elle pouvait au besoin aller au secours du
maréchal Moncey, dont on ignorait le sort autant qu'on ignorait celui
du général Dupont, et qu'on n'espérait plus secourir par Tarragone,
car le général Chabran, obligé de rétrograder sur Barcelone, venait
d'y rentrer.

Ces précautions prises, on crut pouvoir se rassurer sur les deux corps
français envoyés au midi de l'Espagne, et attendre la suite des
événements. Il ne restait plus à Madrid que deux divisions
d'infanterie, la seconde et la troisième du corps du maréchal Moncey,
la garde impériale et les cuirassiers. C'était assez pour l'instant,
l'arrivée du roi Joseph avec de nouvelles troupes devant bientôt
remettre les forces du centre sur un pied respectable. Seulement le
général Savary renonça, avec l'approbation de l'Empereur, à envoyer
une colonne sur Saragosse, et laissa à l'état-major général de Bayonne
le soin d'amener devant cette ville insurgée des forces capables de la
réduire.

[En marge: Nouvelles forces successivement réunies par Napoléon, à
mesure que la gravité de l'insurrection espagnole se révèle à lui.]

[En marge: Colonnes chargées de veiller sur les frontières des
Pyrénées pour en écarter les guérillas.]

Dans ce moment, la constitution de Bayonne, comme on l'a vu au livre
précédent, venait de s'achever. Il importait de hâter le départ de
Joseph pour Madrid par deux raisons, d'abord la nécessité de remplacer
l'autorité du lieutenant général Murat, et secondement l'urgence de
faire parvenir à Madrid les renforts qu'on retenait pour servir
d'escorte au nouveau roi. Napoléon avait tout disposé en effet pour
lui procurer une réserve de vieilles troupes, dont une partie le
suivrait à Madrid, une autre renforcerait en route le maréchal
Bessières, afin de tenir tête aux insurgés des Asturies et de la
Galice qui ramenaient au combat les insurgés de la Vieille-Castille,
battus au pont de Cabezon sous Gregorio de la Cuesta; une troisième
enfin irait sous Saragosse contribuer à la prise de cette ville
importante. Napoléon, avons-nous dit, avait amené de Paris au camp de
Boulogne, du camp de Boulogne à Rennes, de Rennes à Bayonne, six
anciens régiments, les 4e léger et 15e de ligne, les 2e et 12e légers,
enfin les 14e et 44e de ligne, deux bataillons de la garde de Paris,
les troupes de la Vistule, et enfin plusieurs régiments de marche. Aux
six régiments d'ancienne formation dirigés sur l'Espagne, il en avait
joint deux pris sur le Rhin, le 51e et le 49e de ligne, et il avait
donné des ordres pour en tirer des bords de l'Elbe quatre autres de la
plus grande valeur, les 32e, 58e, 28e et 75e de ligne, qui faisaient
partie des troupes d'observation de l'Atlantique; c'était un total de
douze vieux régiments ajoutés aux corps provisoires envoyés
primitivement en Espagne. Il se préparait ainsi à Bayonne une réserve
considérable pour faire face aux difficultés de cette guerre, qui
grandissaient à vue d'oeil. Il ne borna point là ses précautions.
Craignant que les coureurs de la Navarre, de l'Aragon, de la haute
Catalogne, ne vinssent insulter la frontière française, ce qui eût été
un fâcheux désagrément pour un conquérant qui, deux mois auparavant,
croyait être maître de la Péninsule, depuis les Pyrénées jusqu'à
Gibraltar, il forma quatre colonnes le long des Pyrénées, fortes
chacune de 12 à 1,500 hommes, et composées de gendarmerie à cheval, de
gardes nationales d'élite, de montagnards des Pyrénées organisés en
compagnies de tirailleurs, enfin de quelques centaines de Portugais
provenant des débris de l'armée portugaise transportés en France. Ces
colonnes devaient veiller sur la frontière, repousser toute insulte
des guérillas, et au besoin descendre le revers des Pyrénées pour y
prêter main-forte aux troupes françaises quand celles-ci en auraient
besoin.

[En marge: Formation de la colonne du général Reille pour aller au
secours du général Duhesme, bloqué dans Barcelone.]

Toutefois, pour les Pyrénées orientales ce n'était pas assez, et il
fallait venir au secours du général Duhesme bloqué dans Barcelone. Les
choses dans cette province en étaient arrivées à ce point que le fort
de Figuières, où l'on avait introduit une petite garnison française
lors de la surprise des places fortes espagnoles en mars dernier,
était entièrement bloqué, et exposé à se rendre faute de vivres.

Napoléon résolut de former là un petit corps de 7 à 8 mille hommes,
sous l'un de ses aides-de-camp les plus habiles, le général Reille, de
l'envoyer avec un convoi de vivres à Figuières, et de le réunir
ensuite sous Girone au général Duhesme, afin de porter le corps de
Catalogne à environ 20 mille hommes. Mais il n'était pas facile de
rassembler une pareille force dans le Roussillon, aucune troupe ne
stationnant ordinairement en Provence ni en Languedoc. Napoléon sut
néanmoins en trouver le moyen. À la colonne de gendarmerie, de gardes
nationaux, de montagnards, de Portugais, qui, sous le général Ritay,
devait garder les Pyrénées orientales, il ajouta deux nouveaux
régiments italiens, l'un de cavalerie, l'autre d'infanterie, qui
faisaient partie des troupes toscanes, et qu'il avait eu de bonne
heure la précaution d'acheminer sur Avignon. Il y avait en Piémont les
corps dont avaient été tirées la division française Chabran et la
division italienne Lechi. Napoléon leur emprunta de nouveaux
détachements, faciles à trouver à cause de l'abondance des dépôts en
conscrits, et les dirigea vers le Languedoc sous le titre de
bataillons de marche de Catalogne. Il prit en outre à Marseille,
Toulon, Grenoble, plusieurs troisièmes bataillons qui étaient en dépôt
dans ces villes, un bataillon de la cinquième légion de réserve
stationnée à Grenoble, et, enfin, s'adressant à tous les régiments qui
avaient leurs dépôts sur les bords de la Saône et du Rhône, et qui
pouvaient par eau envoyer en quelques jours des détachements à
Avignon, il leur emprunta à chacun une compagnie, et en forma deux
bataillons excellents, qu'il qualifia du titre de premier et second
bataillon provisoire de Perpignan. C'est avec cette industrie qu'il
parvint à réunir un second corps de 7 à 8 mille hommes pour la
Catalogne, sans affaiblir d'une manière sensible ni l'Italie ni
l'Allemagne. Heureusement pour lui, le calme dont jouissait la France
lui permettait de se priver sans inconvénient même des troupes de
dépôt. Seulement, ces troupes de toute origine, de toute formation,
les unes italiennes, les autres suisses, portugaises et françaises, la
plupart jeunes et point aguerries, présentaient de bizarres
assemblages, et ne pouvaient valoir quelque chose que par l'habileté
des chefs qui seraient chargés de les commander.

[En marge: Envoi d'une armée assiégeante sous Saragosse, et formation
du corps du maréchal Bessières, destiné à combattre les insurgés du
nord et à escorter Joseph à Madrid.]

Ces soins pris pour amener sur la frontière d'Espagne les forces
nécessaires, Napoléon s'occupa d'en disposer conformément aux besoins
du moment. Il avait successivement acheminé sur Saragosse les trois
régiments d'infanterie de la Vistule, une partie de la division
Verdier, avec le général Verdier lui-même, beaucoup d'artillerie de
siége, et une colonne de gardes nationaux d'élite levés dans les
Pyrénées, le tout formant un corps de dix à onze mille hommes. Il
chargea le général Verdier de prendre la direction du siége, le
général Lefebvre-Desnoette n'étant qu'un général de cavalerie, et lui
donna l'un de ses aides-de-camp, le général Lacoste, pour diriger les
travaux du génie. Tout faisait espérer qu'avec une pareille force, et
beaucoup d'artillerie, on viendrait à bout de cette ville insurgée. En
tout cas, Napoléon lui destinait encore quelques-uns de ses vieux
régiments en marche vers les Pyrénées.

Il s'occupa ensuite d'organiser, avec les régiments arrivés à Bayonne,
le corps du maréchal Bessières, qui avait pour mission de couvrir la
marche de Joseph sur Madrid, et de tenir tête aux révoltés du nord,
lesquels chaque jour faisaient parler d'eux d'une manière plus
inquiétante. Des six vieux régiments mandés les premiers, quatre
étaient arrivés, les 4e léger et 15e de ligne, les 2e et 12e légers,
et les deux bataillons de Paris. Napoléon les plaça sous le
commandement du brave général de division Mouton, qui était en Espagne
depuis que les Français y étaient entrés, et en forma deux brigades.
La première, composée des 2e et 12e légers et des détachements de la
garde impériale, fut commandée par le général Rey. La seconde,
composée du 4e léger et du 15e de ligne, avec un bataillon de la garde
de Paris, fut commandée par le général Reynaud. L'ancienne division du
général Verdier, dont une partie l'avait suivi sous Saragosse, fut
réunie tout entière à la division Merle, et formée en quatre brigades
sous les généraux Darmagnac, Gaulois, Sabattier et Ducos. Le général
de cavalerie Lasalle, qui avait déjà les 10e et 22e de chasseurs, et
un détachement de grenadiers et de chasseurs à cheval de la garde
impériale, dut y joindre le 26e de chasseurs, et un régiment
provisoire de dragons. La division Mouton pouvait être évaluée à 7
mille hommes, celle de Merle à 8 mille et quelques cents, celle de
Lasalle à 2 mille, en tout 17 mille hommes. Divers petits corps
composés de dépôts, de convalescents, de bataillons et escadrons de
marche, formaient à Saint-Sébastien, à Vittoria, à Burgos, des
garnisons pour la sûreté de ces villes, et portaient à 21 mille hommes
le corps du maréchal Bessières, destiné à contenir le nord de
l'Espagne, à réprimer les révoltés de la Castille, des Asturies, de la
Galice, à couvrir la route de Madrid, et à escorter le roi Joseph.

[En marge: Juillet 1808.]

Ainsi Napoléon avait déjà envoyé successivement plus de 110 mille
hommes en Espagne, dont 50 mille, répandus au delà de Madrid, étaient
répartis entre Andujar, Valence et Madrid, sous le général Dupont, le
maréchal Moncey, le général Savary, dont 20 mille étaient en
Catalogne, sous les généraux Reille et Duhesme; 12 mille devant
Saragosse, sous le général Verdier; 21 à 22 mille autour de Burgos,
sous le maréchal Bessières, et quelques mille éparpillés entre les
divers dépôts de la frontière. Contre des troupes de ligne et pour une
guerre régulière avec l'Espagne, c'eût été beaucoup, peut-être même
plus qu'il ne fallait, bien que nos soldats fussent jeunes et peu
aguerris. Contre un peuple soulevé tout entier, ne tenant nulle part
en rase campagne, mais barricadant chaque ville et chaque village,
interceptant les convois, assassinant les blessés, obligeant chaque
corps à des détachements qui l'affaiblissaient au point de le réduire
à rien, on va voir que c'était bien peu de chose. Il eût fallu
sur-le-champ 60 ou 80 mille hommes de plus en vieilles troupes, pour
comprimer cette insurrection formidable, et probablement on y eût
réussi. Mais Napoléon ne voulait puiser que dans ses dépôts du Rhin,
des Alpes et des côtes, et n'entendait point diminuer les grandes
armées qui assuraient son empire sur l'Italie, l'Illyrie, l'Allemagne
et la Pologne: nouvelle preuve de cette vérité souvent reproduite dans
cette histoire, qu'il était impossible d'agir à la fois en Pologne, en
Allemagne, en Italie, en Espagne, sans s'exposer à être insuffisant
sur l'un ou l'autre de ces théâtres de guerre, et bientôt peut-être
sur tous.

[En marge: Entrée du roi Joseph en Espagne sous l'escorte de la
brigade du général Rey.]

[En marge: Marche et conduite de Joseph à travers son nouveau
royaume.]

Le moment étant venu de faire entrer Joseph en Espagne, Napoléon
décida que l'une des deux brigades de la division Mouton, la brigade
Rey, prenant le nouveau roi à Irun, l'escorterait dans toute l'étendue
du commandement du maréchal Bessières, qui comprenait de Bayonne à
Madrid. Ses nouveaux ministres, MM. O'Farrill, d'Azanza, Cevallos,
d'Urquijo, les uns pris dans le conseil même de Ferdinand VII, les
autres dans des cabinets antérieurs, tous réunis par l'intérêt
pressant d'épargner à l'Espagne une guerre effroyable en se ralliant à
la nouvelle dynastie, l'accompagnaient avec les membres de l'ancienne
junte. Plus de cent voitures allant au pas des troupes composaient le
cortége royal. Joseph était doux, affable, mais parlait fort mal
l'espagnol, connaissait plus mal encore l'Espagne elle-même, et par sa
figure, son langage, ses questions, rappelait trop qu'il était
étranger. Aussi, accueilli, jugé avec une malveillance toute
naturelle, fournissait-il matière aux interprétations les plus
défavorables. Chaque soir, couchant dans une petite ville ou dans un
gros bourg, s'efforçant d'entretenir les principaux habitants qu'il
avait de la peine à joindre, il leur prêtait à rire par ses manières
étrangères, par son accent peu espagnol. Bien qu'il les touchât
quelquefois par sa bonté visible, ils n'en allaient pas moins faire en
le quittant mille peintures plus ou moins ridicules du roi _intrus_,
comme ils l'appelaient. La plupart aimaient à dire que Joseph était un
malheureux, contraint à régner malgré lui sur l'Espagne, et victime du
tyran qui opprimait sa famille aussi bien que le monde.

[En marge: Pénibles impressions du roi Joseph à l'aspect de
l'Espagne.]

Les impressions que Joseph éprouva à Irun, à Tolosa, à Vittoria,
furent profondément tristes, et son âme faible, qui avait déjà
regretté plus d'une fois le royaume de Naples pendant les journées
passées à Bayonne, se remplit de regrets amers en voyant le peuple sur
lequel il était appelé à régner soulevé tout entier, massacrant les
soldats français, se faisant massacrer par eux. Dès Vittoria, les
lettres de Joseph étaient empreintes d'une vive douleur. _Je n'ai
personne pour moi_, furent les premiers mots qu'il adressa à
l'Empereur, et ceux qu'il lui répéta le plus souvent.--_Il nous faut
cinquante mille hommes de vieilles troupes et cinquante millions, et,
si vous tardez, il nous faudra cent mille hommes et cent millions_...
telle fut chaque soir la conclusion de toutes ses lettres. Laissant
aux généraux français la dure mission de comprimer la révolte, il
voulut naturellement se réserver le rôle de la clémence, et à toutes
ses demandes d'hommes et d'argent il se mit à joindre des plaintes
quotidiennes sur les excès auxquels se livraient les militaires
français, se constituant leur accusateur constant, et l'apologiste
tout aussi constant des insurgés; genre de contestation qui devait
bientôt créer entre lui et l'armée des divergences fâcheuses, et
irriter Napoléon lui-même. Il est trop vrai que nos soldats
commettaient beaucoup d'excès; mais ces excès étaient bien moindres
cependant que n'aurait pu le mériter l'atroce cruauté dont ils étaient
souvent les victimes.

[En marge: Réponses de Napoléon aux lettres de son frère Joseph.]

Il n'était pas besoin de cette correspondance pour révéler à Napoléon
toute l'étendue de la faute qu'il avait commise, quoiqu'il ne voulût
pas en convenir. Il savait tout maintenant, il connaissait
l'universalité et la violence de l'insurrection. Seulement, il avait
trouvé les insurgés si prompts à fuir en rase campagne, qu'il espérait
encore pouvoir les réduire sans une trop grande dépense de
forces.--Prenez patience, répondait-il à Joseph, et ayez bon courage.
Je ne vous laisserai manquer d aucune ressource; vous aurez des
troupes en suffisante quantité; l'argent ne vous fera jamais défaut en
Espagne avec une administration passable. Mais ne vous constituez pas
l'accusateur de mes soldats, au dévouement desquels vous et moi devons
ce que nous sommes. Ils ont affaire à des brigands qui les égorgent,
et qu'il faut contenir par la terreur. Tâchez de vous acquérir
l'affection des Espagnols; mais ne découragez pas l'armée, ce serait
une faute irréparable.--À ces discours Napoléon joignit les
instructions les plus sévères pour ses généraux, leur recommandant
expressément de ne rien prendre, mais d'être d'une impitoyable
sévérité pour les révoltés. Ne pas piller, et faire fusiller, afin
d'ôter le motif et le goût de la révolte, devint l'ordre le plus
souvent exprimé dans sa correspondance.

[En marge: Événements militaires en Aragon et en Vieille-Castille
pendant la marche du roi Joseph.]

[En marge: Inutile assaut livré à Saragosse par les troupes du général
Verdier.]

Pendant que le voyage de Joseph s'effectuait au pas de l'infanterie,
la lutte continuait avec des chances variées en Aragon et en
Vieille-Castille. Le général Verdier, arrivé devant Saragosse avec
deux mille hommes de sa division, et trouvant les divers renforts que
Napoléon y avait successivement envoyés, tels qu'infanterie polonaise,
régiments de marche, comptait environ 12 mille hommes de troupes, et
une nombreuse artillerie amenée de Pampelune. Déjà il avait fait
enlever par le général Lefebvre-Desnoette les positions extérieures,
resserré les assiégés dans la place, et élevé de nombreuses batteries
par les soins du général Lacoste. Les 1er et 2 juillet, il résolut,
sur les pressantes instances de Napoléon, de tenter une attaque
décisive, avec 20 bouches à feu de gros calibre, et 10 mille
fantassins lancés à l'assaut. La ville de Saragosse est située tout
entière sur la droite de l'Èbre, et n'a sur la gauche qu'un faubourg.
(Voir la carte nº 45.) Malheureusement, on n'avait pas encore réussi,
malgré les ordres réitérés de l'Empereur, à jeter un pont sur l'Èbre,
de manière à pouvoir porter partout la cavalerie et priver les
assiégés de leurs communications avec le dehors. Vivres, munitions,
renforts de déserteurs et d'insurgés leur arrivaient donc sans
difficulté par le faubourg de la rive gauche, et presque tous les
insurgés de l'Aragon avaient fini pour ainsi dire par se réunir dans
cette ville. Située tout entière, avons-nous dit, sur la rive droite,
Saragosse était entourée d'une muraille, flanquée à gauche d'un fort
château dit de l'Inquisition, au centre d'un gros couvent, celui de
Santa-Engracia, et à droite d'un autre gros couvent, celui de
Saint-Joseph. Le général Verdier avait fait diriger une puissante
batterie de brèche contre le château, et s'était réservé cette
attaque, la plus difficile et la plus décisive. Il avait dirigé deux
autres batteries de brèche contre le couvent de Santa-Engracia au
centre, contre le couvent de Saint-Joseph à droite, et il avait confié
ces deux attaques au général Lefebvre-Desnoette.

Le 1er juillet, au signal donné, les vingt mortiers et obusiers,
soutenus par toute l'artillerie de campagne, ouvrirent un feu violent
tant sur les gros bâtiments qui flanquaient la muraille d'enceinte,
que sur la ville elle-même. Plus de 200 bombes et de 1,200 obus furent
envoyés sur cette malheureuse ville, et y mirent le feu en plusieurs
endroits, sans que ses défenseurs, qui lui étaient la plupart
étrangers, et qui, postés dans les maisons voisines des points
d'attaque, n'avaient pas beaucoup à souffrir, fussent le moins du
monde ébranlés. Sous la direction de quelques officiers du génie
espagnols, ils avaient placé en batterie 40 bouches à feu qui
répondaient parfaitement aux nôtres. Ils avaient, sur les points où
nous pouvions nous présenter, des colonnes composées de soldats qui
avaient déserté les rangs de l'armée espagnole, et pas moins de dix
mille paysans embusqués dans les maisons. Le 2 juillet au matin, de
larges brèches ayant été pratiquées au château de l'Inquisition et aux
deux couvents qui flanquaient l'enceinte, nos troupes s'élancèrent à
l'assaut avec l'ardeur de soldats jeunes et inexpérimentés. Mais elles
essuyèrent sur la brèche du château de l'Inquisition un feu si
terrible, qu'elles en furent étonnées, et que, malgré tous les efforts
des officiers, elles n'osèrent pénétrer plus avant. Il en fut de même
au centre, au couvent de Santa-Engracia. À droite seulement le général
Habert réussit à s'emparer du couvent de Saint-Joseph, et à se
procurer une entrée dans la ville. Mais quand il voulut y pénétrer, il
trouva les rues barricadées, les murs des maisons percés de mille
ouvertures et vomissant une grêle de balles. Les soldats d'Austerlitz
et d'Eylau auraient sans doute bravé ce feu avec plus de sang-froid;
mais devant des obstacles matériels de cette espèce, ils n'auraient
peut-être pas fait plus de progrès. Il était évident qu'il fallait
contre une pareille résistance de nouveaux et plus puissants moyens
de destruction, et qu'au lieu de faire tuer des hommes en marchant à
découvert devant ces maisons, il fallait les renverser à coups de
canon sur la tête de ceux qui les défendaient.

Le général Verdier conservant le couvent de Saint-Joseph dont il
s'était emparé à droite, fit rentrer ses troupes dans leurs quartiers,
après une perte de 4 à 500 hommes tués ou blessés, perte bien grave
par rapport à un effectif de 10 mille hommes. Le grand nombre
d'officiers atteints par le feu prouvait quels efforts ils avaient eu
à faire pour soutenir ces jeunes soldats en présence de telles
difficultés.

Le général Verdier résolut d'attendre des renforts et surtout des
moyens plus considérables en artillerie, pour renouveler l'attaque sur
cette place, qu'on avait cru d'abord pouvoir réduire en quelques
jours, et qui tenait beaucoup mieux qu'une ville régulièrement
fortifiée. Napoléon, averti de cet état des choses, lui envoya
sur-le-champ les 14e et 44e de ligne, qui venaient d'arriver, et
plusieurs convois de grosse artillerie.

[En marge: Folle confiance inspirée aux Espagnols par la résistance de
Saragosse.]

La nouvelle de cette résistance causa dans tout le nord de l'Espagne
une émotion extrême, et augmenta singulièrement la jactance des
Espagnols. Joseph, arrivé à Briviesca, recueillit de tous côtés les
preuves de leur haine contre les Français, et de leur confiance dans
leur propre force. Il trouva partout ou la solitude, ou la froideur,
ou une exaltation d'orgueil inouïe, comme si les Espagnols avaient
remporté sur nous les mille victoires que nous avions remportées sur
l'Europe. C'était surtout l'armée de don Gregorio de la Cuesta et de
don Joaquin Blake, composée des insurgés de la Galice, de Léon, des
Asturies, de la Vieille-Castille, et arrivant sur Burgos par
Benavente, qui était le principal fondement de leurs espérances. Ils
ne doutaient pas qu'une victoire éclatante ne fût bientôt remportée
par cette armée sur les troupes du maréchal Bessières, et alors cette
victoire, jointe à la résistance de Saragosse, ne pouvait manquer,
suivant eux, de dégager tout le nord de l'Espagne. On n'avait pas de
nouvelles certaines du midi; mais les mauvais bruits sur le sort du
maréchal Moncey à Valence, du général Dupont en Andalousie,
redoublaient et s'aggravaient chaque jour, et, en tout cas, disaient
les Espagnols, ils seraient prochainement obligés de se retirer l'un
et l'autre pour réparer les échecs essuyés au nord. C'était, du reste,
l'avis de Napoléon, qu'au nord se trouvait maintenant le plus grand
péril, car le nord était la base d'opérations de nos armées, et il
avait ordonné au maréchal Bessières de prendre avec lui les divisions
Merle et Mouton (moins la brigade Rey laissée à Joseph), d'y joindre
la division de cavalerie Lasalle, de marcher vivement au-devant de
Blake et de Gregorio de la Cuesta, de fondre sur eux, et de les battre
à tout prix. Être les maîtres au nord, sur la route de Bayonne à
Madrid, était, suivant lui, le premier intérêt de l'armée, la première
condition pour se soutenir en Espagne. Tout en recommandant fort à
l'attention du général Savary ce midi si impénétrable, si peu connu,
il lui avait prescrit d'envoyer au maréchal Bessières, par Ségovie,
toutes les forces dont il n'aurait pas indispensablement besoin dans
la capitale; car, disait-il, un échec au midi serait un mal, mais un
échec sérieux au nord serait la perte de l'armée peut-être, et au
moins la perte de la campagne, car il faudrait évacuer les trois
quarts de la Péninsule pour reprendre au nord la position perdue.

[En marge: Mouvement du maréchal Bessières contre les généraux Blake
et Gregorio de la Cuesta.]

Le maréchal Bessières partit en effet le 12 juillet de Burgos avec la
division Merle, avec la moitié de la division Mouton (brigade Reynaud)
et avec la division Lasalle, ce qui formait en tout 11 mille hommes
d'infanterie et 1,500 chevaux, tant chasseurs et dragons que cavalerie
de la garde. Avec ces forces, il marcha résolûment sur le grand
rassemblement des insurgés du nord, commandé, avons-nous dit, par les
généraux Blake et de la Cuesta.

[En marge: Composition des armées de Blake et Gregorio de la Cuesta.]

Le capitaine général don Gregorio de la Cuesta s'était retiré dans le
royaume de Léon après sa mésaventure du pont de Cabezon, et, bien
qu'il fût fort mécontent de l'insurrection, dont l'imprudence l'avait
exposé à un échec fâcheux, il tenait cependant à se relever, et il
avait essayé de mettre quelque ordre dans les éléments confus dont se
composait l'armée insurgée. Il avait 2 à 3 mille hommes de troupes
régulières, et environ 7 ou 8 mille volontaires, bourgeois, étudiants,
gens du peuple, paysans. Il voulait ajouter à ce rassemblement les
levées des Asturies et surtout celles de la Galice, bien plus
puissantes que celles des Asturies, parce qu'elles comprenaient une
grande partie des troupes de la division Taranco, revenue du Portugal.
Les Asturiens songeant d'abord à eux-mêmes, et se tenant pour
invincibles dans leurs montagnes tant qu'ils y resteraient enfermés,
n'avaient pas voulu se rendre à l'invitation de la Cuesta, et
s'étaient bornés à lui envoyer deux ou trois bataillons de troupes
régulières. Mais la junte de la Corogne, moins prudente et plus
généreuse, avait décidé, malgré le général don Joaquin Blake, qui
avait remplacé le capitaine général Filangieri, que les forces de la
province seraient envoyées en entier dans les plaines de la
Vieille-Castille pour y tenter le sort des armes. Don Joaquin Blake,
issu de ces familles anglaises catholiques qui allaient chercher
fortune en Espagne, était un militaire de métier, assez instruit dans
sa profession. Il s'était appliqué, en se servant des troupes de ligne
dont il disposait, à composer une armée régulière, capable de tenir
devant un ennemi aussi rompu à la guerre que les Français. Il avait
grossi les cadres de ses troupes de ligne d'une partie des insurgés,
et formé avec le reste des bataillons de volontaires, qu'il exerçait
tous les jours pour leur donner quelque consistance. Soit qu'il ne fût
pas désireux de se mesurer trop tôt avec les Français, soit que
réellement il comprît bien à quel point la bonne organisation décide
de tout à la guerre, il demandait encore plusieurs mois avant de
descendre dans les plaines de la Castille, et il voulait, en
attendant, qu'on le laissât discipliner son armée derrière les
montagnes de la Galice. Vaincu par la volonté de la junte, il fut
obligé de se mettre en route, et de s'avancer jusqu'à Benavente. Il
aurait pu amener 27 ou 28 mille hommes de troupes, moitié anciens
bataillons, moitié nouveaux; mais il laissa deux divisions en arrière,
au débouché des montagnes, et avec trois qui présentaient un effectif
de 15 ou 18 mille hommes, il s'achemina sur la route de Valladolid. Il
fit sa jonction avec don Gregorio de la Cuesta aux environs de Medina
de Rio-Seco le 12 juillet. Ces deux généraux n'étaient guère faits
pour s'entendre. L'un était impérieux et chagrin, l'autre mécontent de
venir se risquer en rase campagne contre un ennemi jusqu'ici
invincible, et n'était pas disposé par conséquent à se montrer facile.
Gregorio de la Cuesta prit le commandement, à titre de plus ancien, et
il eut une entrevue avec son collègue à Medina de Rio-Seco pour
concerter leurs opérations. Ils pouvaient à eux deux mettre en ligne
de 26 à 28 mille hommes. Avec de meilleurs soldats ils auraient eu des
chances de succès contre les Français, qui n'allaient se présenter
qu'au nombre de 11 à 12 mille.

[En marge: Champ de bataille de Rio-Seco.]

[En marge: Position prise par les deux généraux espagnols.]

Medina de Rio-Seco est sur un plateau. À gauche (pour les Espagnols)
se trouve la route de Burgos et Palencia, par laquelle arrivaient les
Français sous le maréchal Bessières, à droite celle de Valladolid. Un
détachement français de cavalerie, battant le pays entre les deux
routes, induisit en erreur les généraux espagnols, peu exercés aux
reconnaissances, et ils crurent que l'ennemi venait par la route de
Valladolid, c'est-à-dire par leur droite. C'était le 13 juillet au
soir. Abusé par ces apparences, le général Blake profita de la nuit
pour porter son corps d'armée à droite de Medina, sur la route de
Valladolid. À la naissance du jour, qui dans cette saison a lieu de
très-bonne heure, les généraux espagnols reconnurent qu'ils s'étaient
trompés, et de la Cuesta, qui s'était mis en mouvement le dernier,
s'arrêta dans sa marche, en ayant soin d'appuyer à gauche vers la
route de Palencia, par où s'avançaient les Français. Se croyant plus
en péril, il demanda du secours à Blake, qui se hâta de lui envoyer
l'une de ses divisions. Les généraux espagnols se trouvèrent donc
rangés sur deux lignes, dont la première, placée en avant et plus à
droite, était commandée par Blake; la seconde, fort en arrière de la
première, et plus à gauche, était commandée par de la Cuesta. Ils
demeurèrent immobiles dans cette situation, attendant les Français sur
le sommet du plateau, et beaucoup trop peu habitués aux manoeuvres
pour rectifier si près de l'ennemi la position qu'ils avaient prise.

[Illustration: Le Maréchal Bessières.]

[En marge: Promptes dispositions du maréchal Bessières.]

Le maréchal Bessières, auquel il restait, après une marche rapide,
environ 9 ou 10 mille hommes d'infanterie et 1,200 chevaux, en
présence de 26 ou 28 mille hommes, n'en conçut pas le moindre trouble,
car il avait la plus haute opinion de ses soldats. Avec deux vieux
régiments, le 4e léger et le 15e de ligne, et quelques escadrons de la
garde, il se sentait capable d'enfoncer tout ce qu'il avait devant
lui. Le brave Bessières, officier de cavalerie formé à l'école de
Murat, né comme lui en Gascogne, avait beaucoup de sa jactance, de sa
promptitude et de sa bravoure. Il s'avançait avec ses troupes au bas
du plateau de Medina de Rio-Seco, lorsqu'il aperçut au loin les deux
lignes espagnoles, l'une derrière l'autre, la seconde par sa gauche
débordant beaucoup la première. Il résolut de profiter de la distance
laissée entre elles, en se portant d'abord sur le flanc de la
première, et, après l'avoir enfoncée, de fondre en masse sur la
seconde. Il s'avança sur-le-champ, le général Merle, à sa gauche,
devant attaquer la ligne de Blake; le général Mouton, à sa droite,
devant flanquer Merle, et puis se jeter sur la ligne de la Cuesta. La
cavalerie suivait sous le brave et brillant Lasalle.

[En marge: Bataille de Rio-Seco.]

[En marge: Affreuse déroute de l'armée espagnole.]

Nos jeunes troupes, partageant la confiance de leurs généraux,
gravirent le plateau avec une rare assurance. Elles abordèrent
résolûment la ligne de Blake par sa gauche, sous un violent feu
d'artillerie, car l'artillerie était ce qu'il y avait de meilleur dans
l'armée espagnole. Arrivées à portée de fusil, elles firent un feu
bien dirigé, ayant été fort exercées depuis leur entrée en Espagne.
Puis elles marchèrent à la ligne ennemie, qu'elles joignirent à la
baïonnette. Les Espagnols ne tinrent pas; une charge du général
Lasalle avec les chasseurs acheva de les culbuter, et la gauche de la
première ligne espagnole, renversée, laissa la seconde à découvert. À
ce spectacle, une partie de celle-ci se porta spontanément en avant,
et essaya bravement de faire tête à nos troupes, en profitant du
désordre même que le succès avait mis dans leurs rangs. Elle les
arrêta en effet un instant, et réussit à mettre la main sur l'une de
nos batteries qui avait suivi le mouvement de notre infanterie. Elle
fut appuyée dans cet effort par les gardes du corps et les carabiniers
royaux, qui chargèrent vaillamment. Les fantassins espagnols, se
croyant vainqueurs, jetaient déjà leurs chapeaux en l'air, en criant
_Viva el rey!_ Mais le maréchal Bessières avait en réserve 300
chevaux, tant grenadiers que chasseurs à cheval de la garde
impériale, qui s'élancèrent au galop en criant de leur côté: _Vive
l'Empereur! Plus de Bourbons en Europe!_ Ils culbutèrent en un instant
les gardes du corps et les carabiniers royaux, les traitant comme à
Austerlitz ils avaient traité les chevaliers-gardes de l'empereur
Alexandre. Alors, le général Merle ayant achevé de renverser la
première ligne, celle de Blake, se porta sur le centre de la seconde,
celle de la Cuesta, que le général Mouton abordait déjà de son côté.
Devant la double attaque des jeunes soldats du général Merle et des
vieux soldats du général Mouton, elle ne tint pas long-temps. La
seconde ligne espagnole, culbutée comme la première, lâcha pied tout
entière, fuyant en désordre sur le plateau de Medina de Rio-Seco, et
cherchant à se sauver vers cette ville. À l'instant, les douze cents
chevaux de Lasalle, lancés sur une masse de vingt-cinq mille fuyards,
saisie d'une indicible terreur, jetant ses armes, poussant les
hurlements du désespoir, en firent un horrible carnage. Bientôt cette
plaine immense ne présenta plus qu'un spectacle lamentable, car elle
était jonchée de quatre à cinq mille malheureux abattus par le sabre
de nos cavaliers. Les vastes champs de bataille du Nord, que nous
avions couverts de tant de cadavres, n'étaient pas plus affreux à
voir. Dix-huit bouches à feu, beaucoup de drapeaux, une multitude de
fusils abandonnés en fuyant, restèrent en notre pouvoir. Tandis que la
cavalerie, n'ayant d'autre moyen de faire des prisonniers que de
frapper les fuyards, s'acharnait à sabrer, l'infanterie avait couru
sur la ville de Medina. Ses habitants, sur le faux rapport de
quelques soldats qui avaient quitté le champ de bataille avant la fin
de l'action, croyaient l'armée espagnole victorieuse, et étaient tous
aux fenêtres. Mais bientôt ils furent cruellement détrompés en voyant
passer sous leurs yeux le torrent des fuyards. Une partie des soldats
espagnols, retrouvant leur courage derrière des murailles,
s'arrêtèrent pour résister. Le général Mouton, avec le 4e léger et le
15e de ligne, y entra à la baïonnette, et renversa tous les obstacles
qu'on lui opposa. Au milieu de ce tumulte, les soldats, se conduisant
comme dans une ville prise d'assaut, se mirent à piller Medina, livrée
pour quelques heures à leur discrétion. Les moines franciscains, qui
des fenêtres de leur couvent avaient fait feu sur les Français, furent
passés au fil de l'épée.

Cette sanglante victoire, qui nous soumettait tout le nord de
l'Espagne, et devait décourager pour quelque temps les insurgés de
cette région de descendre dans la plaine, ne nous avait coûté que 70
morts et 300 blessés. C'était l'heureux effet d'une attaque bien
conçue, et exécutée avec une grande vigueur.

Le maréchal Bessières remit le lendemain son armée en ordre, et marcha
vivement sur Léon pour achever de disperser les insurgés, qui fuyaient
de toute la vitesse de leurs jambes, excellentes comme des jambes
espagnoles.

[En marge: Heureuse influence de la victoire de Rio-Seco.]

La nouvelle de notre victoire de Rio-Seco apporta, pour le moment du
moins, un notable changement dans le langage et les dispositions des
Espagnols. Ils crurent un peu moins que le nord, c'est-à-dire la
route de Madrid, allait nous échapper, et tout notre établissement
dans la Péninsule périr par la base.

[En marge: Joseph accélère sa marche, et se décide à entrer dans
Madrid.]

[En marge: Accueil que Joseph reçoit du peuple de Madrid.]

Joseph, continuant à marcher avec la même lenteur, était arrivé à
Burgos. Il avait tâché de gagner des coeurs sur sa route, et s'était
appliqué à les conquérir à force de prévenances et d'affectation
d'humanité, donnant toujours tort aux soldats français et raison aux
insurgés. S'apercevant néanmoins que les conquêtes qu'il faisait
compensaient peu le temps qu'il perdait, recevant du général Savary
l'invitation réitérée de venir se montrer à sa nouvelle capitale,
rassuré surtout par la victoire de Rio-Seco, il mit fin à ces inutiles
caresses envers des populations qui n'y répondaient guère, et se
rendit d'un trait de Burgos à Madrid. Il y entra le 20 au soir, au
milieu d'une froide curiosité, n'entendant pas un cri, si ce n'est de
la part de l'armée française qui, bien que peu contente de lui,
saluait en sa personne le glorieux Empereur, pour lequel elle allait
en tous lieux combattre et mourir.

Joseph, quoique entré à Madrid après une victoire de l'armée
française, qui devait rétablir la balance de l'opinion en sa faveur, y
trouva comme ailleurs une répugnance vraiment désespérante à
s'approcher de sa personne. Les ministres qui avaient accepté de le
servir étaient consternés et lui déclaraient que, s'ils avaient prévu
à quel point le pays était contraire à la nouvelle royauté, ils
n'auraient pas embrassé son parti. Les membres de la junte de Bayonne
qui l'avaient accompagné s'étaient peu à peu dispersés. Les
magistrats composant le conseil de Castille, qu'on avait tant accusés
de s'être prêtés à tout ce que voulait Murat, refusaient le serment.
Les membres seuls du clergé, fidèles au principe de _rendre à César ce
qui est à César_, étaient venus saluer en lui la royauté de fait, et
surtout le frère de l'auteur du Concordat. Joseph s'exprima devant eux
de la manière la plus significative en faveur de la religion; ses
paroles et surtout son attitude les touchèrent, et leur langage, après
leur entrevue avec lui, avait produit un bon effet dans Madrid. Le
corps diplomatique, cédant non au nouveau roi d'Espagne, mais à
l'empereur des Français, avait mis de l'empressement à lui rendre
hommage. Quelques grands d'Espagne, commensaux ordinaires et
inévitables de la cour, n'avaient pu se dispenser de se présenter, et
de tout cela, généraux français, ministres étrangers, haut clergé,
courtisans venant par habitude, Joseph avait pu composer une cour
d'assez bonne apparence, que de promptes victoires auraient aisément
changée en une cour respectée et obéie, sinon aimée.

[En marge: Événements au midi de l'Espagne.]

Mais si l'on avait remporté une victoire signalée au nord, on était
fort en doute d'en obtenir une pareille au midi. On avait passé tout
un mois sans avoir des nouvelles du général Dupont, et pour savoir ce
qu'il était devenu, il avait fallu que sa seconde division, celle du
général Vedel, qu'on lui avait envoyée pour le débloquer, eût franchi
de vive force les défilés de la Sierra-Morena. On avait appris alors
la prise de Cordoue, l'évacuation postérieure de cette ville, et
l'établissement de l'armée à Andujar. Depuis, l'insurrection s'était
refermée sur lui et le général Vedel, comme la mer sur un vaisseau qui
la sillonne, et on était de nouveau privé de toute information à son
sujet. Quant au maréchal Moncey, on avait tout aussi long-temps ignoré
son sort, et on venait enfin de l'apprendre. Voici ce qui lui était
arrivé pendant les événements si divers de la Castille, de l'Aragon,
de la Catalogne et de l'Andalousie.

On l'a vu attendant à Cuenca que le général Chabran pût s'avancer
jusqu'à Castellon de la Plana, tandis qu'au contraire le général
Chabran avait été obligé de rebrousser chemin pour n'être pas coupé
définitivement de Barcelone. Il avait même fallu à celui-ci beaucoup
de vigueur pour traverser les bourgades de Vendrell, d'Arbos et de
Villefranche, insurgées, et rejoindre son général en chef, qui s'était
porté à sa rencontre jusqu'à Bruch. Tous deux étaient rentrés à
Barcelone, où ils se voyaient contraints chaque jour de livrer des
combats acharnés aux insurgés, qui venaient les attaquer aux portes
même de la ville.

[En marge: Marche du maréchal Moncey de Cuenca sur Requena.]

[En marge: Occupation de vive force du pont du Cabriel.]

Le maréchal Moncey, qui ignorait ces circonstances, avait attendu du
11 au 17 juin à Cuenca, et alors, imaginant que le temps écoulé avait
suffi au général Chabran pour s'approcher de Valence, il s'était mis
en mouvement par la route presque impraticable de Requena, ajoutant à
ses trop longs retards à Cuenca une lenteur de marche, bonne sans
doute pour sa troupe, qui ne laissait ainsi aucun homme en arrière,
mais très-fâcheuse pour l'ensemble général des opérations. Il avait
passé par Tortola, Buenache, Minglanilla, où il était arrivé le 20. Le
21, il s'était trouvé au bord du Cabriel, ayant devant lui plusieurs
bataillons ennemis, dont un de troupes suisses, embusqués au pont de
Pajazo, dans une position des plus difficiles à forcer. Le Cabriel en
cet endroit roule au milieu d'affreux rochers. On parvient par un
étroit défilé au pont qui le traverse, et après avoir passé ce pont,
il reste à franchir encore un autre défilé tout aussi difficile. Les
insurgés de Valence, auxquels on avait donné le temps de s'établir
dans cette position, avaient obstrué le pont, placé du canon en avant,
et répandu sur les rochers voisins des milliers de tirailleurs. Le
maréchal Moncey amena sur ce point, par un chemin des plus rudes,
quelques pièces de canon traînées à bras, fit enlever les obstacles
accumulés sur le pont, puis détacha à droite et à gauche des colonnes
qui, passant le Cabriel à gué, tournèrent les postes embusqués dans
les rochers, tuèrent beaucoup de monde à l'ennemi, et se rendirent
ainsi maîtresses de la position.

[En marge: Passage du défilé de las Cabreras.]

[En marge: Arrivée du maréchal Moncey au milieu de la plaine de
Valence.]

Le 22, le maréchal Moncey employa la journée à se reposer, et à rendre
la route plus praticable pour son artillerie et ses bagages. Le 23, il
parvint à Utiel, et le 24 il arriva en face d'un long et étroit défilé
qui conduit, à travers les montagnes de Valence, dans la fameuse
plaine si renommée par sa beauté, que l'on appelle la Huerta de
Valence. Ce défilé, connu sous le nom de défilé de _las Cabreras_, et
formé par le lit d'un ruisseau, qu'il fallait passer à gué jusqu'à six
fois, était réputé inexpugnable. Le maréchal Moncey, par sa lenteur,
avait permis aux insurgés de s'y poster et d'y multiplier leurs
moyens de résistance. Vaincre de front les obstacles qui nous étaient
opposés était presque impossible, et devait coûter des pertes énormes.
Le maréchal Moncey chargea le général Harispe, le héros des Basques,
de prendre avec lui les hommes les plus alertes, les meilleurs
tireurs, et, après leur avoir fait déposer leurs sacs, de les conduire
sur les hauteurs environnantes de droite et de gauche pour en
débusquer les Espagnols, et faire tomber les défenses du défilé en les
tournant. Le général Harispe, après des efforts inouïs et mille
combats de détail, conquit, un rocher après l'autre, les abords de la
position, et réussit enfin à descendre sur les derrières des Espagnols
qui défendaient le défilé. À sa vue, l'ennemi prit la fuite, livrant à
l'armée un passage qu'on n'aurait pu forcer s'il avait fallu
l'attaquer de front. Le maréchal Moncey, victorieux, s'arrêta de
nouveau à la Venta de Buñol pour permettre à ses bagages de le
rejoindre, et à son artillerie de se réparer. Les chemins qu'il avait
traversés l'avaient en effet mise en fort mauvais état. Les moyens de
réparation manquaient comme les moyens de subsistance dans le pays
sauvage qu'on venait de parcourir. Mais l'artillerie espagnole, tombée
tout entière au pouvoir des Français, fournit des pièces de rechange,
et le 26 la colonne se mit en mouvement sur Chiva. Le lendemain 27
elle déboucha dans la belle plaine de Valence, coupée de mille canaux
par lesquels se répand en tous sens l'eau du Guadalaviar, couverte de
chanvres d'une hauteur extraordinaire, parsemée d'orangers, de
palmiers et de toute la végétation des tropiques. Cette vue était
faite pour réjouir nos soldats, fatigués des tristes lieux qu'ils
avaient parcourus. Mais si, grâce à la lenteur de leur marche, ils
arrivaient en assez bon état, rallies tous au drapeau, suffisamment
nourris et très-capables de combattre, ils trouvaient aussi, par suite
de cette même lenteur, l'ennemi bien préparé, et en mesure de défendre
sa capitale. Il fallait traverser à deux lieues de Valence, au village
de Quarte, le grand canal qui détourne les eaux du Guadalaviar,
rétablir le pont de ce canal qui était coupé, enlever le village de
Quarte, plus une multitude de petits postes embusqués à droite et à
gauche dans les habitations de la plaine, ou cachés par la hauteur des
chanvres. Ces obstacles arrêtèrent peu nos troupes, qui franchirent le
canal, rétablirent le pont, enlevèrent le village, et, courant à
travers les champs et les petits canaux, tuèrent, en perdant
elles-mêmes quelques hommes, les nombreux tirailleurs qui, de tous
côtés, faisaient pleuvoir sur elles une grêle de balles.

[En marge: Apparition de l'armée sous les murs de Valence.]

Le soir, on bivouaqua sous les murs de Valence. Le maréchal Moncey
résolut de brusquer la ville en attaquant les deux portes de Quarte et
de Saint-Joseph, qui s'offraient les premières à lui en venant de
Requena. Un gros mur entourait Valence. Des eaux en baignaient le
pied. Des chevaux de frise, des obstacles de tout genre couvraient les
portes, et des milliers d'insurgés postés sur le toit des maisons
étaient prêts à faire un feu de mousqueterie des plus meurtriers.

[En marge: Vains efforts pour enfoncer les portes de la ville.]

Le 28, dès la pointe du jour, le maréchal Moncey, après avoir obligé
les tirailleurs ennemis à se replier, lança deux colonnes d'attaque
sur les portes de Quarte et de Saint-Joseph. Les premiers obstacles
furent promptement franchis; mais, en arrivant près des portes, il
fallut, avant d'y employer le canon, arracher les chevaux de frise qui
les couvraient. Nos braves jeunes gens s'élancèrent plusieurs fois
sous le feu pour aller avec des haches exécuter ces opérations
périlleuses. Mais, après plusieurs tentatives dirigées par le général
du génie Cazals, et suivies de pertes considérables, on reconnut
l'impossibilité absolue de forcer les portes, objet de nos attaques.
Quand même on y eût réussi, on aurait trouvé au delà les têtes de rues
barricadées comme à Saragosse, et c'eût été autant d'assauts à
renouveler. Après avoir acquis cette conviction, le maréchal Moncey
replia ses troupes, restant maître toutefois des faubourgs qu'il avait
enlevés.

[En marge: Retraite du maréchal Moncey par la route de Murcie.]

Cette sanglante tentative, qui lui avait coûté près de 300 hommes tués
ou blessés, lui donna fort à réfléchir. Il avait amené avec lui 8
mille et quelques cents hommes. Il en avait déjà laissé en route un
millier, malades ou hors de combat. Il venait d'apprendre par des
prisonniers que le général Chabran s'était replié sur Barcelone. Il
avait devant lui une ville de soixante mille âmes, portée à cent mille
au moins par l'agglomération dans ses murs de tous les cultivateurs de
la plaine, et résolue à se défendre jusqu'à la mort, par la crainte où
elle était que les Français ne vengeassent sur elle l'odieux
assassinat de leurs compatriotes. Pour vaincre une pareille
résistance, le maréchal n'avait pas de grosse artillerie. Il renonça
donc très-sagement à recommencer une attaque qui n'avait aucune chance
de succès, et qui n'aurait fait qu'augmenter les difficultés de sa
retraite, en augmentant le nombre des blessés à emporter avec lui. Il
eut le bon esprit, une fois cette résolution arrêtée, de l'exécuter
sans retard. On lui avait appris que le capitaine général Cerbellon,
lequel était, non pas dans Valence, mais en rase campagne à la tête
des insurgés de la province, se trouvait, avec 7 ou 8 mille hommes,
sur les bords du Xucar, petit fleuve qui, après avoir contourné les
montagnes de Valence, vient tomber dans la mer à quelques lieues de
cette ville, près d'Alcira. L'intention présumée du capitaine général
était de traverser la Huerta, et d'aller se placer dans les défilés de
_las Cabreras_, afin d'en fermer le passage aux Français, C'eût été là
une grave difficulté, car le maréchal Moncey ayant déjà perdu les
meilleurs soldats de son corps d'armée, et emmenant avec lui une
grande quantité de blessés, aurait bien pu échouer dans une opération
qui lui avait une première fois réussi. D'ailleurs la grande route,
qui, pour éviter les montagnes de Valence, passe le Xucar à Alcira, et
traverse la province de Murcie à Almansa, quoique un peu plus longue,
était beaucoup meilleure. Le maréchal Moncey résolut donc de marcher
droit au Xucar, d'y combattre M. de Cerbellon, de forcer le défilé
d'Almansa, et de revenir par Albacete.

Arrivé le 1er juillet sur les bords du Xucar, il y trouva les insurgés
de Valence et de Carthagène postés derrière le fleuve, dont ils
avaient coupé le pont. L'armée franchit le Xucar à gué sur trois
points, rétablit ensuite le pont, et fit passer ses immenses bagages.
Elle se reposa le 2. Le 3, averti que d'autres insurgés voulaient
défendre le passage des montagnes de Murcie appelé défilé d'Almansa,
le maréchal Moncey se hâta de le traverser, n'y rencontra aucune
difficulté sérieuse, repoussa partout les insurgés, et leur enleva
même leur artillerie. Reprenant sa marche lente et méthodique, il
arriva le 5 à Chinchilla, le 6 à Albacete. Là, il apprit avec une
véritable joie que la division Frère, qui d'abord avait dû être placée
à Madridejos en échelon sur la route d'Andalousie, et qui depuis avait
été, par ordre de l'Empereur, placée à San-Clemente, se trouvait tout
près de lui, et le 10 juillet il opéra sa jonction avec elle.

Il ramenait sa division en bon état, quoique fatiguée, et n'avait
laissé en route ni un blessé ni un canon. Mais il faut répéter que, si
sa lenteur lui avait permis de ramener sa division entière, elle lui
avait fait manquer la conquête de Valence, qu'il aurait certainement
prise, comme le général Dupont avait pris Cordoue, s'il eût marché
assez vivement pour surprendre les insurgés avant qu'ils eussent eu le
temps de faire leurs préparatifs de défense. Toutefois, sa manière
lente et ferme de marcher au milieu des provinces insurgées, en
battant partout l'ennemi, et sans semer les routes de bagages, de
blessés, de malades, avait un mérite que Napoléon mit une certaine
complaisance à reconnaître et à proclamer.

[En marge: Punition de la ville de Cuenca.]

Tandis que le maréchal Moncey exécutait cette marche difficile, la
province de Cuenca, d'abord si tranquille, s'était insurgée, et avait
enlevé l'hôpital que le maréchal Moncey y avait établi pour y déposer
ses malades. Le général Savary avait été obligé d'envoyer pour la
punir le général Caulaincourt avec une colonne de troupes. Celui-ci
avait infligé à la ville de Cuenca deux heures de pillage, dont les
soldats avaient malheureusement usé avec grand profit matériel pour
eux, et grand dommage moral pour l'armée.

[En marge: La situation militaire des Français exclusivement
dépendante des événements qui vont se passer au midi de l'Espagne.]

[En marge: Inquiétudes sur le général Dupont, et nouveaux renforts
envoyés en Andalousie.]

Les événements de Valence avaient précédé de quelques jours la
bataille de Rio-Seco, mais ils ne furent connus à Madrid qu'à peu près
en même temps que cette bataille. Bien que les Espagnols triomphassent
beaucoup de la résistance opiniâtre que nous avions rencontrée devant
Saragosse et Valence, et que cette résistance révélât la nécessité
d'attaques sérieuses pour venir à bout des grandes villes insurgées,
cependant nous tenions la campagne partout d'une manière victorieuse.
Les insurgés ne pouvaient se montrer nulle part sans être dispersés à
l'instant même. Le général Duhesme, rallié au général Chabran, était
sorti avec lui de Barcelone, avait emporté le fort de Mongat, pris et
saccagé la petite ville de Mataro, et, quoiqu'il eût échoué dans
l'escalade de Girone, était rentré dans Barcelone, répandant la
terreur sur son passage, et exerçant une énergique répression. Le
général Verdier, toujours arrêté devant Saragosse, était néanmoins
maître de l'Aragon, et avait envoyé sous le général Lefebvre une
colonne qui avait châtié la ville de Calatayud. Enfin, à Rio-Seco,
comme on vient de le voir, nous avions anéanti la seule armée
considérable qui se fût encore présentée à nous. Notre ascendant était
donc assuré dans le nord. La difficulté consistait dans le midi. Là,
le général Dupont, campé sur le Guadalquivir, et adossé à la
Sierra-Morena, avait affaire à une armée qui semblait nombreuse,
composée non-seulement d'insurgés, mais de troupes de ligne. Les
Espagnols ne se bornaient pas à tenir la campagne devant lui; ils
l'avaient réduit à la défensive dans la position d'Andujar, et, si un
malheur arrivait sur ce point, les insurgés de l'Andalousie et de
Grenade, ralliant ceux de Carthagène et de Valence d'une part, ceux de
l'Estrémadure de l'autre, pouvaient traverser la Manche, et se
présenter sous Madrid en force considérable, ce qui eût donné à la
guerre une face toute nouvelle. Toutefois on était loin de craindre un
tel malheur, malgré ce que débitaient les Espagnols à ce sujet. Le
général Dupont, en effet, avait reçu la division Vedel, ce qui portait
à 16 ou 17 mille hommes son corps d'armée. On comptait sur son
habileté éprouvée; on n'imaginait pas que le général qui devant Albeck
s'était trouvé avec six mille hommes en présence de soixante mille
Autrichiens, et qui s'était tiré de cette position en faisant quatre
mille prisonniers, pût succomber devant des insurgés indisciplinés,
dont le maréchal Bessières venait de faire une si affreuse boucherie
avec si peu de soldats. On prenait donc confiance sans être
entièrement rassuré. D'accord avec Napoléon, qui ne pouvait diriger
les événements militaires que de loin, et avec l'incertitude de
direction naissant du temps et des distances, le général Savary avait
envoyé le général Gobert à Madridejos, pour y remplacer la division
Frère, troisième du général Dupont, employée, comme on l'a vu, à
secourir le maréchal Moncey vers San-Clemente. Le général Gobert
avait ordre de se porter au milieu de la Manche, et, si les
circonstances le rendaient nécessaire, de s'avancer jusqu'à la
Sierra-Morena, pour y rejoindre le général Dupont. Il allait donc
faire auprès de ce général office de troisième division, en place de
la division Frère occupée ailleurs. L'un de ses quatre régiments ayant
déjà été expédié en convoi jusqu'à Andujar, il n'amenait avec lui que
trois régiments d'infanterie, mais fort beaux quoique jeunes, et un
superbe régiment provisoire de cuirassiers, commandé par un excellent
officier, le major Christophe. Cette jonction opérée, aucun doute ne
semblait possible sur les événements de l'Andalousie. Là ne s'étaient
pas bornées les précautions du général Savary. Il avait ramené sous
Madrid la division Musnier revenue de Valence, la division Frère
envoyée au secours de celle-ci, la colonne Caulaincourt chargée de
punir Cuenca. Il avait toujours eu la division Morlot du corps de
Moncey, la garde impériale, et il venait de recevoir la brigade Rey,
qui avait servi d'escorte au roi Joseph. C'était encore un total de 25
mille hommes qui, s'il n'y avait eu beaucoup de blessés et de malades,
aurait été de plus de 30 mille. Avec cela, on avait de quoi déjouer
toutes les espérances des Espagnols. Ceux-ci n'en persistaient pas
moins à dire que Saragosse ne se rendrait pas plus que Valence; que le
général Dupont serait contraint de repasser la Sierra-Morena; qu'on
verrait bientôt à sa suite les insurgés de l'Estrémadure, de
l'Andalousie, de Grenade, de Carthagène, de Valence; que ceux du nord
reparaîtraient sur la route de Burgos, et que devant cette masse de
forces la nouvelle royauté serait bien obligée de retourner de Madrid
à Bayonne. Les Français, au contraire, s'attendaient à voir bientôt
Saragosse emportée d'assaut, l'armée du général Verdier devenue libre
remarcher sur Valence avec le corps du maréchal Moncey, le général
Dupont victorieux s'avancer en Andalousie, et soumettre en entier le
midi de l'Espagne. L'une ou l'autre de ces alternatives devait se
réaliser, suivant ce qui allait se passer en Andalousie. Aussi tous
les regards des Espagnols et des Français étaient-ils en ce moment (15
au 20 juillet) exclusivement dirigés sur elle.

[Illustration: Attaque d'un Convoi dans les Défilés de la
Sierra-Morena.]

[En marge: Position du général Dupont à Andujar.]

[En marge: Expédition du capitaine Baste sur Jaen.]

Le général Dupont, comme nous avons déjà eu occasion de le dire, était
venu en quittant Cordoue s'établir à Andujar, sur le Guadalquivir;
position mal choisie, car on eût été bien mieux à Baylen même, à
l'entrée des défilés que l'on aurait fermés par sa seule présence, et
où l'on se serait trouvé dans une position saine, élevée, dominante,
de laquelle on pouvait précipiter dans le Guadalquivir tous ceux qui
auraient essayé de le franchir (voir la carte nº 44). Ce général,
comme nous l'avons encore dit, avait placé la brigade Pannetier un peu
à gauche et en avant du pont d'Andujar, la brigade Chabert un peu en
arrière et à droite, les marins de la garde dans Andujar même, les
deux régiments suisses en arrière de la ville, la cavalerie au loin
dans la plaine. On l'avait laissé là, sans songer à l'inquiéter,
pendant toute la fin de juin et toute la première moitié de juillet,
parce que les insurgés de l'Andalousie et de Grenade avaient besoin de
ce temps pour s'organiser, se concerter, et opérer leur jonction
entre Cordoue et Jaen. La seule hostilité qu'il eut essuyée c'était
l'occupation de la Sierra-Morena par une nuée de bandits, qui tuaient
les courriers et interceptaient les convois. Les gens d'Echavarri
étaient si bien aux aguets, qu'il ne pouvait passer un seul homme à
cheval, entre Puerto del Rey et la Caroline, sans être détroussé, les
femmes et les enfants eux-mêmes montant toujours la garde, et
signalant tout individu aussitôt qu'il paraissait. Pendant cette
fâcheuse inaction de près d'un mois, en partie motivée par le retard
des renforts demandés, le général Dupont avait fait autour de lui
plusieurs détachements pour châtier les insurgés et se procurer des
vivres. Il avait envoyé à Jaen le capitaine des marins de la garde
Baste, officier aussi intelligent qu'intrépide, avec mission de punir
cette ville, qui avait contribué aux massacres de nos blessés et de
nos malades, et d'en tirer les ressources dont elle abondait. Le
capitaine Baste, avec un bataillon, deux canons, et une centaine de
chevaux, était entré audacieusement dans Jaen, avait mis en fuite les
habitants, et ramené un immense convoi de vivres, de vins, de
médicaments de toute sorte.

[En marge: Difficulté de vivre à Andujar.]

Le général Dupont, ne se rendant malheureusement pas compte des
inconvénients attachés à la position d'Andujar, mais les sentant
confusément, était toujours en souci pour Baylen et le bac de
Menjibar, qui donne passage sur le Guadalquivir devant Baylen. Aussi
n'avait-il pas manqué d'y mettre un détachement et d'y faire sans
cesse des reconnaissances. Ses inquiétudes s'étendaient plus loin,
car il était obligé de pousser ses reconnaissances à gauche de Baylen,
jusqu'à Baeza et Ubeda, d'où partait une route de traverse qui par
Linarès allait tomber derrière Baylen, aux environs de la Caroline,
tout près de l'entrée des défilés. C'est le cas de répéter qu'il
n'aurait pas eu ce souci en se plaçant à Baylen même, qu'il eût gardé
par sa seule présence, et d'où quelques patrouilles de cavalerie
envoyées sur Baeza et Ubeda auraient suffi pour le garantir de toute
surprise. Toutefois son souci le plus ordinaire était celui de vivre,
quoiqu'il fût dans la riche Andalousie. Les moutons, qui abondent dans
les Castilles et l'Estrémadure, n'étaient pas fort répandus dans la
Sierra-Morena, où l'on ne trouvait guère que des chèvres, viande peu
saine et peu nourrissante. Le blé était rare, la récolte de l'année
précédente ayant été ou dévorée ou détruite par les insurgés. Celle de
l'année était sur pied. Les soldats étaient obligés de moissonner
eux-mêmes pour avoir du pain, et ils n'avaient en général que
demi-ration. On leur donnait, en place, de l'orge qu'ils faisaient
bouillir avec leur viande. Ils avaient un seul moulin pour moudre leur
blé au bord du Guadalquivir, et souvent il leur fallait défendre ce
moulin contre les attaques de l'ennemi. Ils étaient sur ce sol brûlant
privés de légumes frais. Le vin, quoique excellent à quelque distance,
au Val-de-Peñas, ne pouvait venir que par la Sierra-Morena, puisque le
Val-de-Peñas est dans la Manche. On le faisait arriver à force
d'argent, et il n'y en avait que pour les malades. Le vinaigre, si
utile dans les pays chauds, manquait. L'eau du Guadalquivir était
presque toujours tiède. Pour de jeunes soldats peu habitués aux
climats extrêmes, ce long séjour à Andujar devenait pénible et
dangereux. Indépendamment des blessés, on avait un grand nombre de
malades atteints de la dyssenterie. La privation de toutes nouvelles
ajoutait à la souffrance une profonde tristesse. Toutefois le soldat,
quoiqu'il fût peu aguerri, avait le sentiment de sa supériorité, une
grande confiance dans son général, et désirait trouver l'occasion de
se mesurer avec l'ennemi.

[En marge: Arrivée à la Caroline de la division Vedel.]

L'arrivée de la division Vedel vint bientôt accroître cette confiance.
Partie dans les derniers jours de juin, elle était parvenue le 26 à
Despeña-Perros, à l'entrée des défilés, les avait forcés en tuant
quelques hommes à Augustin d'Echavarri, et avait ensuite débouché sur
la Caroline, jolie colonie allemande fondée à la fin du dernier siècle
par Charles III. Le vallon étroit par lequel on traverse la
Sierra-Morena s'élargit un peu à la Caroline, un peu davantage à
Guarroman, et davantage encore à Baylen, où il s'ouvre tout à fait en
débouchant sur le Guadalquivir. C'est entre la Caroline et Baylen, à
Guarroman, qu'aboutit cette route de traverse dont nous avons parlé,
et qui de Baeza ou d'Ubeda conduit par Linarès à l'entrée des défilés.

[En marge: Arrivée de la division Gobert au corps du général Dupont.]

La division Vedel, après avoir séjourné à la Caroline et s'être mise
en communication avec le général Dupont, était venue prendre position
à Baylen même, ayant un bataillon en arrière pour garder l'entrée des
défilés, et deux en avant pour garder le bac de Menjibar sur le
Guadalquivir. À peine le général Vedel avait-il rejoint, que le
général Dupont, lui assignant sa position, lui avait recommandé une
surveillance extrême sur ses derrières et sur sa gauche, pour que
l'ennemi ne pût s'emparer des défilés et les fermer sur l'armée
française. Depuis l'arrivée du général Vedel, l'inconvénient de
laisser Baylen inoccupé était moindre, mais on avait encore le
désavantage de rester dans une position défensive, à six lieues les
uns des autres, derrière un fleuve partout guéable. Un ennemi
audacieux pouvait, en effet, le passer la nuit, et venir se placer
entre nos deux divisions. Or, malgré la jonction du général Vedel, le
nombre des troupes françaises, en présence des insurgés de
l'Andalousie, n'était pas assez considérable pour qu'on pût se diviser
sans danger. Le corps de Dupont s'était fort affaibli par les
maladies. La division Barbou ne pouvait guère présenter plus de 5,700
hommes à l'ennemi, 6,400 en comptant le génie et l'artillerie. Les
marins étaient tout au plus 400, les dragons et chasseurs 1,800; ce
qui formait un total de 8,600 Français. Les Suisses, tantôt envoyant
des déserteurs aux insurgés, tantôt en recevant qui venaient à eux,
étaient réduits à 1,800, et dans une sorte de flottement inquiétant,
qui ne permettait pas de compter sur eux dans tous les cas. La
division Vedel amenait 5,400 hommes de toutes armes, et 12 pièces
d'artillerie. Avec les 8,600 hommes du général Dupont et les 5,400 du
général Vedel on avait 14 mille combattants, 16,000 en ajoutant les
Suisses. Ce n'était pas trop, même en les tenant réunis, devant les
quarante ou cinquante mille insurgés qu'on annonçait. Bientôt la
division Gobert étant arrivée, et apportant un renfort d'environ 4,700
hommes, fantassins et cavaliers compris, le corps du général Dupont
s'élevait insensiblement à la force désirée (qui n'était pas,
toutefois, de plus de 18,000 Français et 2,000 Suisses) à l'instant
même où les insurgés se décidaient à prendre l'offensive. Avec la
division Gobert parvenaient au général Dupont les nouvelles de l'échec
essuyé devant Saragosse et Valence, de la retraite du maréchal Moncey
sur Madrid, de l'isolement dans lequel cette retraite plaçait l'armée
d'Andalousie, et en même temps la recommandation de tenir bien sur le
Guadalquivir, mais de ne pas pénétrer plus avant en Andalousie. Il eût
été imprudent, en effet, dans l'état des choses, de s'engager
davantage au midi de l'Espagne.

[En marge: Opération à tenter contre les insurgés par suite de la
position qu'ils avaient prise.]

Dans ce moment, il se présentait, sans sortir de la défensive, de
bonnes occasions de porter de redoutables coups à l'insurrection. Les
insurgés de Grenade, sous le général Reding, partie Suisses, partie
Espagnols, s'étaient rendus à Jaen, au nombre d'environ 12 ou 15
mille. Tandis que les insurgés de Grenade s'avançaient ainsi jusqu'à
Jaen, ceux de l'Andalousie sous le général Castaños, au nombre de 20
et quelques mille, ayant remonté le Guadalquivir, arrivaient devant
Bujalance (voir la carte nº 44), et à quelques bandes de tirailleurs,
à quelques patrouilles de cavalerie, on pouvait juger qu'ils n'étaient
pas loin. Bien que l'espionnage militaire fût impossible en Espagne,
pas un paysan ne voulant trahir la cause de son pays (noble sentiment
qui rachetait la férocité de ce peuple, et qui l'expliquait), il était
facile, aux signes qu'on recueillait à chaque instant de cette double
marche, de s'en faire une juste idée, et dès lors de s'y opposer. Le
général Dupont pouvait très-bien, en laissant la division Gobert à
Baylen et Menjibar, s'avancer avec les divisions Barbou et Vedel au
delà du Guadalquivir, se placer entre les deux armées ennemies avec 14
ou 15 mille hommes, les battre l'une après l'autre, ou toutes deux
ensemble, et revenir à sa position après les avoir fort maltraitées.
Quelle que fût leur force, il n'y avait aucune témérité à s'exposer à
les rencontrer dans la proportion d'un contre deux. Cette opération,
qui l'obligeait à un mouvement en avant de trois ou quatre lieues,
n'était certainement pas une infraction à l'ordre de ne pas s'enfoncer
dans le midi de l'Espagne. Si cependant cette résolution lui
paraissait trop hardie, il pouvait, en gardant une défensive
rigoureuse, et en attendant l'ennemi, se réunir à Vedel et à Gobert à
Baylen même, et il était bien sûr, avec 20 mille hommes dans cette
position, d'écraser tout ce qui se présenterait. Quitter Andujar pour
Baylen n'était pas plus une infraction à l'ordre de ne pas repasser la
Sierra-Morena, que se porter quatre lieues en avant, pour opposer une
défensive active à l'ennemi, n'était une infraction à l'ordre de ne
point s'enfoncer en Andalousie.

[En marge: Fâcheuse résolution du général Dupont, attendant l'ennemi
sans rien faire pour le prévenir.]

Immobile en présence des Espagnols, ne concevant rien, n'ordonnant
rien, le général Dupont, qui avait enfin trois divisions sous la main,
ne fit d'autre disposition que celle de rester de sa personne à
Andujar, de laisser Vedel à Baylen, Gobert à la Caroline, en leur
recommandant à chacun de se bien garder, d'exercer autour d'eux une
continuelle surveillance, pour que les défilés ne fussent pas tournés
par Baeza, Ubeda et Linarès.

[En marge: Les insurgés de l'Andalousie se présentent devant Andujar
le 14 juillet.]

Le 14 juillet au soir l'ennemi se montra sur les hauteurs qui bordent
le Guadalquivir, vis-à-vis Andujar. Les troupes de Grenade, sous le
général Reding, étaient restées à Jaen, s'apprêtant à faire leur
jonction avec celles d'Andalousie. Celles-ci, qu'on apercevait devant
Andujar, et que commandait le général Castaños, venaient de la basse
Andalousie, par Séville et Cordoue. Elles avaient, comme celles de
Grenade, la jonction pour but, mais elles voulaient auparavant tâter
la position d'Andujar, pour savoir s'il serait possible de l'emporter.
Elles étaient fortes d'une vingtaine de mille hommes, partie troupes
régulières accrues de nouveaux enrôlés, partie volontaires récemment
enrégimentés dans des cadres de nouvelle création. Elles avaient plus
de tenue et de solidité que toutes celles que nous avions rencontrées
jusqu'ici, car elles se composaient principalement des troupes du camp
de Saint-Roque, et de la division qui, sous le général Solano, avait
dû envahir le midi du Portugal.

[En marge: Canonnade dans la journée du 15 contre la position
d'Andujar.]

Dès le 15 juillet au matin, elles forcèrent, en se présentant en
masse, nos avant-postes à se retirer, et à leur abandonner les
hauteurs qui dominent les rives du Guadalquivir. Chacun prit alors sa
position de combat, la garde de Paris dans les ouvrages en avant du
pont, la troisième légion de réserve sur le bord du fleuve, les marins
de la garde dans Andujar, la brigade Chabert à droite de la ville, les
Suisses en arrière, la cavalerie avec le 6e provisoire au loin dans la
plaine, pour observer les guérillas indisciplinées marchant autour de
l'armée espagnole comme les Cosaques autour de l'armée russe.

La vue de l'ennemi réjouit les soldats français en les tirant de leur
ennui, et, quoique beaucoup d'entre eux fassent malades, ils avaient
un extrême désir d'en venir aux mains. Mais les Espagnols n'étaient
pas capables de passer le fleuve sous les yeux de l'armée française.
Ils se bornèrent à une insignifiante canonnade qui ne nous fit pas
grand mal, et à laquelle on ne répondit que froidement pour ne pas
user nos munitions; mais nos boulets, bien dirigés, tombant au milieu
de masses épaisses, y enlevaient beaucoup d'hommes à la fois. Sur la
droite du fleuve que nous occupions, les guérillas se montrèrent. Les
unes avaient franchi au loin le Guadalquivir; les autres descendaient
sur nos derrières des gorges de la Sierra-Morena. Le général Fresia
lança sur elles ses escadrons, tandis que le 6e tâchait de les joindre
à la baïonnette. On leur tua quelques hommes, et bientôt on obligea
ces nuées d'oiseaux de proie à s'envoler dans les montagnes.

[En marge: Mouvement précipité du général Vedel sur Andujar.]

La journée ne dénotait qu'un tâtonnement de l'ennemi essayant ses
forces contre notre position, et cherchant le point par lequel il
pourrait l'aborder avec moins de difficulté. Toutefois il y avait lieu
de prévoir un effort plus sérieux pour la journée du lendemain. Le
général Dupont dépêcha donc un de ses officiers au général Vedel pour
savoir ce qui se passait, soit à Baylen, soit au bac de Menjibar, et
lui demander, dans le cas où il n'aurait pas d'ennemi devant lui,
d'envoyer à son secours ou un bataillon, ou même une brigade; soin qui
eût été superflu, comme nous l'avons remarqué déjà bien des fois, si
on avait tous été réunis à Baylen! La fin de cette journée s'écoula à
Andujar dans le calme le plus profond.

Du côté de Baylen, les insurgés de Grenade, établis en avant de Jaen,
s'étaient montrés le long du Guadalquivir, tâtonnant partout, et
partout cherchant le côté faible de nos positions. Devant Baylen ils
avaient passé le bac de Menjibar et repoussé les avant-postes du
général Vedel. Mais celui-ci, accourant avec le gros de sa division,
et déployant d'une manière très-ostensible ses bataillons, avait
tellement intimidé les Espagnols, qu'ils avaient complétement disparu.
Plus à notre gauche, vers ces points toujours inquiétants de Baeza et
d'Ubeda, les insurgés avaient franchi le Guadalquivir, et détaché de
ces bandes de coureurs, qui étaient peu à craindre, mais qui de loin
pouvaient donner lieu à d'étranges erreurs. Le général Gobert, posté à
la Caroline, ayant eu avis de leur présence, avait envoyé
précipitamment des cuirassiers à Linarès pour les observer et les
contenir.

[En marge: Le général Vedel se rend intempestivement de Baylen à
Andujar.]

Dans cet état de choses, le général Vedel, ne voyant plus l'ennemi
devant lui, allait remonter de Menjibar à Baylen, lorsqu'arriva
l'aide-de-camp du général Dupont, dépêché auprès de lui pour demander
le renfort d'un bataillon ou d'une brigade, suivant ce qui aurait eu
lieu. Apprenant par cet aide de camp que le gros des ennemis avait
paru devant Andujar, supposant que le danger était uniquement là, et
cédant à un zèle irréfléchi, il se décida à se porter avec sa division
tout entière sur Andujar, en faisant dire au général Gobert de venir
occuper Baylen, qui allait demeurer vacant par le départ de la
deuxième division. Il se mit sur-le-champ en route à la fin de la
journée du 15, et marcha toute la nuit du 15 au 16. Bien qu'un
sentiment honorable inspirât le général Vedel, sa conduite n'en était
pas moins imprudente; car il ne savait pas ce qui pouvait arriver à
Baylen après son départ, et ce qu'allait devenir en son absence ce
point si important pour la sûreté de l'armée.

Il parut en vue d'Andujar avec toutes ses troupes, dans la matinée du
16. Le général Dupont, loin de le réprimander pour sa précipitation,
céda lui-même au plaisir de se sentir renforcé en présence d'un ennemi
qui se montrait plus nombreux que la veille, et plus disposé à une
attaque sérieuse; il approuva et remercia même le général Vedel. Les
soldats, qui n'avaient pas vu de Français depuis deux mois, poussèrent
des cris de joie en apercevant leurs camarades, et ils crurent qu'on
allait enfin punir les Espagnols de leur jactance. C'était le cas
effectivement de réparer les fautes déjà commises, en se jetant sur
l'ennemi, avec 14 mille Français, 2 mille Suisses, et en le repoussant
loin de soi pour long-temps. Rien n'eût été plus facile avec l'ardeur
qui animait nos jeunes soldats. Mais le général Dupont laissa les
Espagnols canonner Andujar toute la journée, se bornant à jouir de
leur hésitation, de leur inexpérience, sans faire contre eux autre
chose que de leur envoyer de temps en temps quelques volées de canon.
Les Espagnols, voulant forcer la position d'Andujar, mais ne l'osant
pas, descendirent, remontèrent plusieurs fois dans la journée, des
hauteurs qu'ils occupaient jusqu'au bord du fleuve, du bord du fleuve
jusque sur les hauteurs, et n'essayèrent jamais de le franchir en
présence de nos baïonnettes. Un moment ils tirent mine de traverser le
Guadalquivir, sur la gauche d'Andujar, vers le point de Villanueva;
mais de ce point on apercevait sur la rive opposée la division Vedel
en marche, et cette vue glaça leur courage. La journée s'acheva donc
aussi paisiblement que la veille, avec très-peu de morts et de blessés
de notre côté, mais un assez grand nombre du côté des Espagnols,
infiniment plus maltraités par notre canonnade, quoiqu'elle fût plus
rare et plus lente que la leur.

[En marge: Le général Reding profite de l'évacuation de Baylen pour
s'y présenter.]

[En marge: Le général Gobert, accouru pour arrêter la colonne de
Reding, est tué entre Menjibar et Baylen.]

Les choses ne s'étaient pas aussi bien passées du côté de Baylen et au
bac de Menjibar. Le 16 au matin, pendant que le général Vedel marchait
sans nécessité sur Andujar, le général Reding, qui, à la tête de
l'armée de Grenade, avait fait aussi, le 15, quelques essais devant
Baylen, les renouvelait avec un peu plus de hardiesse que la veille.
Il fut naturellement très-encouragé à se montrer plus hardi par la
disparition complète de la division Vedel. Après avoir traversé le bac
de Menjibar, il ne trouva au pied des hauteurs de Baylen que le
général Liger-Belair avec un bataillon et quelques compagnies d'élite.
Il déboucha alors en force, et parut avec plusieurs mille hommes
devant le général Liger-Belair, qui, en ayant à peine quelques
centaines, n'eut d'autre parti à prendre que de se retirer en bon
ordre. Dans ce moment arrivait le général Gobert, averti par le
général Vedel de l'évacuation de Baylen, et amenant pour y pourvoir
trois bataillons avec quelques cuirassiers. Déjà réduite par
plusieurs détachements laissés en arrière, car elle avait dû en
laisser à la Caroline, à Guarroman, à Baylen, la division Gobert
s'était amincie en s'allongeant dans les gorges de la Sierra-Morena,
et n'arrivait à l'ennemi qu'avec une tête de colonne. Néanmoins ce
général, plein d'intelligence et de feu, avec ses trois bataillons et
ses cuirassiers, arrêta tout court les Espagnols. Le major Christophe,
commandant les cuirassiers, fit une charge vigoureuse, et ramena
l'infanterie espagnole, peu accoutumée au rude choc de ces grands
cavaliers. Mais tandis qu'il dirigeait lui-même ces mouvements, le
général Gobert reçut au milieu du front une balle partie d'un buisson
où s'était caché l'un de ces tirailleurs espagnols qu'on trouvait
embusqués partout. Il tomba sans connaissance, n'ayant plus que
quelques heures à vivre, et amèrement regretté de toute l'armée.

Le général Dufour, désigné par son rang pour le remplacer, accourut
sur le terrain, vit les troupes françaises ébranlées par le coup qui
venait de frapper leur général, et crut ne pouvoir mieux faire que de
les replier sur Baylen. Les Espagnols qui cherchaient le point faible
de nos positions, sans avoir le projet arrêté d'attaquer à fond,
n'allèrent pas au delà, mais ils éprouvèrent le sentiment qu'en
appuyant de ce côté le fer entrerait.

[En marge: Le général Dufour, appelé à remplacer le général Gobert,
croit que les Espagnols veulent tourner Baylen par Linarès, et court à
la Caroline pour les en empêcher.]

Le général Dufour revint à Baylen, où il avait une forte partie de la
division Gobert. Ayant vu les Espagnols ne pas le suivre, et rester
fixés au bord du Guadalquivir, il fut porté à croire que leur attaque
sérieuse se dirigeait ailleurs. En effet, tandis que le danger avait
si peu d'apparence du côté de Menjibar, il venait de prendre des
proportions inquiétantes du côté de Baeza et d'Ubeda. Les
reconnaissances envoyées dans cette direction, soit qu'elles fussent
exécutées par des officiers peu intelligents, soit que les bandes
irrégulières qui avaient franchi le Guadalquivir au-dessus de Menjibar
fussent très-apparentes, dénonçaient toutes la présence d'une armée
véritable sur la route de traverse qui de Baeza et d'Ubeda aboutissait
par Linarès à la Caroline, en passant derrière Baylen. À ces
indications se joignaient les instructions réitérées du général
Dupont, qui, ayant commis la faute de ne pas se placer à Baylen,
l'aggravait, loin de la réparer, par les inquiétudes continuelles
qu'il ressentait, et qu'il communiquait à ses lieutenants. La veille
et le jour même il avait écrit au général Gobert qu'il fallait avoir
sans cesse l'oeil sur cette traverse qui de Baeza et d'Ubeda donnait
sur Linarès; qu'au premier signe d'un mouvement de l'ennemi de ce
côté, on devait rétrograder en masse de Baylen à la Caroline, car là
était le salut de l'armée, et il fallait garder ce point à tout prix:
étrange précaution, et qui perdit l'armée qu'elle avait pour but de
sauver!

Le général Dufour, à qui se transmettaient de droit les instructions
du général en chef après la mort du général Gobert, recevant les
renseignements les plus alarmants sur la traverse de Baeza à Linarès,
n'y tint pas, et le soir même partit de Baylen pour se porter à la
Caroline, croyant qu'il allait y préserver l'armée du malheur d'être
tournée. Ce fatal lieu de Baylen, où nous devions rencontrer le
premier écueil de notre grandeur, se trouva donc encore une fois
évacué, et exposé à l'invasion de l'ennemi!

[En marge: Départ du général Dufour le 16 au soir.]

Le général Dufour avait, il est vrai, pour excuse les instructions
qu'il avait reçues, les nouvelles qui lui étaient parvenues, la
confiance où il était du le soir même du 16, pour courir à la
Caroline, laissant à peine un détachement sur les hauteurs d'où l'on
domine Menjibar et le Guadalquivir.

[En marge: Le général Dupont, en apprenant la mort de Gobert, se hâte
de renvoyer la division Vedel à Baylen.]

Les nouvelles de la mort du général Gobert et du reploiement de sa
division parvinrent à Andujar dans la soirée même du 16, car il n'y
avait que six à sept lieues de France à franchir, et il ne fallait que
deux à trois heures à un officier à cheval pour les parcourir. Ces
nouvelles arrivèrent au moment même où la journée finissait, et avec
elle la stérile canonnade dont nous avons rapporté les effets
insignifiants. Le général Dupont, qui avait partagé la faute du
général Vedel en l'approuvant, commença à regretter que celui-ci eût
quitté Baylen pour venir à Andujar. Sur-le-champ, quoiqu'il ignorât
encore le départ du général Dufour pour la Caroline, frappé de ce
qu'avait de grave une attaque qui avait amené la mort du général
Gobert et la retraite de sa division, il enjoignit au général Vedel de
repartir immédiatement pour Baylen, d'occuper ce point en force, de
battre les insurgés à Baylen, à la Caroline, à Linarès, partout enfin
où leur présence se serait révélée, et puis, cela fait, de revenir en
toute hâte pour l'aider à détruire ceux qu'on voyait devant soi à
Andujar. Il ne lui vint pas un instant à l'esprit de suivre Vedel
lui-même, ou tout de suite, ou à une journée de distance, pour être
plus assuré encore d'empêcher tous les résultats qu'il redoutait.
Fatal et incroyable aveuglement qui n'est pas sans exemple à la
guerre, mais qui, par bonheur pour le salut des peuples et des armées,
n'amène pas souvent d'aussi affreux désastres! N'accusons point la
Providence: après Bayonne nous ne méritions pas d'être heureux!

La chaleur depuis quelques jours était étouffante. Les nuits n'étaient
guère plus fraîches que les journées, et de plus il y avait toujours
grande pénurie de vivres à Andujar. On put à peine, en s'imposant des
privations, donner aux soldats de Vedel de quoi se rassasier. Ils
repartirent le 16 à minuit d'Andujar, encore très-fatigués de la
marche qu'ils avaient faite dans la journée pour y venir, et laissant
leurs camarades de la division Barbou fort attristés de cette
séparation. La marche dura toute la nuit, et ils n'atteignirent Baylen
que le matin du 17 à huit heures, le soleil étant très-haut sur
l'horizon, et la chaleur redevenue brûlante.

[En marge: Le général Vedel trouvant le général Dufour parti pour la
Caroline, se décide à le suivre, et Baylen est ainsi évacué pour la
troisième fois.]

Arrivé à Baylen, le général Vedel fut extrêmement étonné d'apprendre
que le général Dufour était parti pour la Caroline, en ne laissant
qu'un faible détachement en avant de Baylen. Son étonnement cessa
bientôt quand il sut ce qui avait entraîné le général Dufour vers la
Caroline, c'est-à-dire le bruit partout répandu d'un corps d'armée
espagnol passé par Baeza et Linarès pour occuper les défilés. À cette
nouvelle, sans plus réfléchir que la veille, lorsqu'il avait couru de
Menjibar à Andujar, il ne douta pas un instant de ce qu'on lui
rapportait. Il crut pleinement que les Espagnols, qui avaient si peu
insisté contre Andujar, qui n'avaient pas donné suite au succès
obtenu à Menjibar sur le général Gobert, poursuivaient l'exécution
d'un projet habilement calculé, celui de tromper les Français par une
fausse attaque, et de les tourner par Baeza et Linarès. Toutefois,
quoique dominé par une pensée qu'il ne cherchait point à approfondir,
il fit faire une reconnaissance en avant de Baylen, pour savoir si de
ces positions d'où l'on apercevait toute la vallée du Guadalquivir, on
découvrirait quelque chose. Le détachement envoyé ne découvrit rien,
ni au pied des hauteurs, ni sur le Guadalquivir même. Alors plus le
moindre doute: l'ennemi, suivant le général Vedel, était tout entier
passé par Baeza et Linarès pour se porter à la Caroline, et fermer
derrière l'armée française les défilés de la Sierra-Morena. Il
n'hésita plus, et, sans la chaleur du milieu du jour qui n'était pas
de moins de 40 degrés Réaumur, et sous laquelle les hommes, les
chevaux tombaient frappés d'apoplexie, il serait parti sur l'heure.
Mais à la chute de ce même jour 17, il quitta Baylen, emmenant même le
poste qui gardait les hauteurs au-dessus du Guadalquivir, tant il
craignait de ne pas arriver assez en force à la Caroline! Les généraux
en chef, dans leurs jours heureux, trouvent des lieutenants qui
corrigent leurs fautes: le général Dupont en trouva cette fois qui
aggravèrent cruellement les siennes!

[En marge: Véritable projet des armées espagnoles pendant qu'on leur
supposait celui de tourner l'armée française par les défilés.]

[En marge: Conseil de guerre tenu auprès du général Castaños, et
résolution prise d'attaquer Baylen.]

De tous ces prétendus mouvements de l'armée espagnole vers la
Caroline, par Baeza et Linarès, aucun n'était vrai. Des bandes de
guérillas plus ou moins nombreuses avaient inondé les bords du
Guadalquivir, gagné la Sierra-Morena, et fait illusion à des
officiers peu intelligents ou peu attentifs. Mais les deux armées
principales s'étaient portées, celle de Grenade devant Baylen, celle
d'Andalousie devant Andujar. Leur intention véritable avait été de
sonder partout la position des Français, pour savoir de quel côté on
pourrait attaquer avec plus de probabilité de succès. L'impatience des
insurgés les portait à demander une attaque immédiate, n'importe sur
quel point, et la prudence du général en chef Castaños en était à
lutter avec des déclamateurs d'état-major pour s'épargner un échec
comme celui de la Cuesta et de Blake. Ses tâtonnements étaient une
manière d'occuper les impatients, et de chercher le point où
l'imprudence de l'offensive serait moins grande. L'attitude imposante
des Français devant Andujar dans les journées du 15 et du 16, leur
résistance moins invincible entre Menjibar et Baylen, puisque l'un de
leurs généraux y avait été tué et le terrain abandonné, indiquaient
que c'était sur Baylen qu'il fallait se porter, si on voulait risquer
un effort qui eût quelque chance de réussite. Ce raisonnement du
général Castaños faisait honneur à sa perspicacité militaire, et il
allait être aussi favorisé de la fortune pour un moment de
clairvoyance, que le général Dupont allait en être maltraité pour un
moment d'erreur. Un conseil de guerre fut convoqué auprès du général
en chef. Là les impatients voulaient que, sans plus tarder, on
attaquât de front la position d'Andujar. Le sage et avisé Castaños
pensait que c'était beaucoup trop tenter la fortune, et ne voulait pas
s'exposer à un revers assez facile à prévoir. Les événements de la
veille promettaient bien plus de succès, selon lui, à une attaque du
côté de Baylen, et ce projet lui convenait d'autant mieux qu'il
faisait peser sur le général Reding et les insurgés de Grenade la
responsabilité de l'entreprise. Pour seconder cette tentative, il fut
convenu qu'on adjoindrait au général Reding la division Coupigny,
l'une des mieux organisées de l'armée d'Andalousie, et que le général
Castaños demeurerait avec les deux divisions Jones et la Peña devant
Andujar, afin de tromper les Français sur le véritable point
d'attaque. Le général Reding, ayant déjà 12 mille hommes environ, et
se trouvant renforcé de 6 à 7 mille, devait en réunir 18 mille au
moins. Il en restait à peu près 15 mille au général en chef pour
occuper l'attention des Français à Andujar.

Ce projet arrêté, on procéda sur-le-champ à son exécution, et, tandis
que la division Coupigny se mettait en marche pour remonter le
Guadalquivir jusqu'à Menjibar, et se joindre au général Reding afin de
concourir à l'attaque de Baylen, le lendemain 18, les troupes du
général Castaños se déployaient avec ostentation sur les hauteurs qui
faisaient face à Andujar. (Voir la carte nº 44.)

[En marge: Sur un indice recueilli par la cavalerie, le général Dupont
prend la résolution de décamper, et malheureusement en ajourne
l'exécution de vingt-quatre heures.]

Cependant, durant cette même journée du 17, on pouvait, avec quelque
attention, discerner du camp français un mouvement des Espagnols sur
leur droite, conséquence du plan qu'ils venaient d'adopter. Le général
Fresia, commandant la cavalerie française, avait envoyé par le pont
d'Andujar un régiment de dragons courir au delà du Guadalquivir, fort
près des Espagnols; qui, à cette vue, se mirent en bataille et
accueillirent nos cavaliers à coups de fusil. Mais le colonel de ce
régiment de dragons discerna très-clairement le mouvement des
Espagnols de leur gauche à leur droite vers Menjibar, c'est-à-dire
vers Baylen, et il en fit tout de suite son rapport au général en chef
Dupont. Celui-ci, frappé d'abord de cette circonstance, prit un
instant la salutaire résolution, qui eût changé sa destinée et
peut-être celle de l'Empire, de décamper dans la journée, pour marcher
sur Baylen. Sans connaître le secret de l'ennemi, il était évident,
par la direction que suivaient les Espagnols, et même par les faux
bruits d'une tentative sur la Caroline, que le danger s'accumulait
vers la gauche des Français, vers Baylen, vers la Caroline, et que se
concentrer sur ces points était la plus sûre de toutes les manoeuvres.
De plus, la nouvelle que le général Dupont reçut le soir du départ du
général Vedel pour la Caroline à la suite du général Dufour, et de la
complète évacuation de Baylen, aurait dû le décider à se mettre en
route immédiatement. Il était temps encore dans la soirée du 17 de se
porter à Baylen, puisque les Espagnols n'y devaient entrer que le 18.

Mais le général Dupont, toujours offusqué de la masse d'ennemis qu'il
avait devant lui à Andujar, ayant de la peine à croire que le danger
se fût déplacé, ayant surtout une quantité immense de malades à
emporter, et n'en voulant laisser aucun, car tout homme laissé en
arrière était un malheureux livré à l'assassinat, remit au lendemain
l'exécution de sa première pensée, afin de donner à l'administration
de l'armée les vingt-quatre heures dont elle avait besoin pour
l'évacuation des hôpitaux et des bagages; retard funeste et a jamais
regrettable!

La résolution de décamper fut donc remise au lendemain 18. Ce jour-là,
en effet, le général Dupont reçut des nouvelles des généraux Dufour et
Vedel: il apprit qu'ils cherchaient toujours l'ennemi dans le fond des
gorges, qu'ils s'étaient avancés jusqu'à Guarroman sans le trouver,
qu'ils allaient marcher sur la Caroline et Sainte-Hélène, partout
enfin où l'on disait qu'il était; qu'ils voulaient l'attaquer avec
impétuosité, le détruire, et ensuite prendre leur position à Baylen,
soit pour y rester, soit pour rejoindre le général en chef à Andujar.
Mais, en attendant, Baylen était découvert, exposé à tomber devant le
plus faible détachement, et tout annonçait que les Espagnols y
marchaient en force. Une patrouille ayant poussé dans la journée
jusqu'au bord du Rumblar, torrent qu'il faut franchir pour se rendre
d'Andujar à Baylen, avait rencontré des troupes ennemies. On devait
donc se hâter, et quitter Andujar sans perdre un moment pour être à
Baylen avant les Espagnols.

[En marge: Retraite d'Andujar ordonnée pour la nuit du 18 au 19.]

[En marge: Marche de l'armée d'Andujar à Baylen.]

Le général Dupont, n'ayant encore aucune inquiétude sérieuse, et
croyant que les troupes aperçues au bord du Rumblar n'étaient qu'un
détachement envoyé en reconnaissance, donna ses ordres pour la journée
même du 18. Il ne voulut point ordonné se mettre en route avant la
nuit, afin de dérober son mouvement au général Castaños, et d'avoir
sur lui sept ou huit heures d'avance. Il aurait pu faire sauter le
pont d'Andujar, ce qui aurait retardé la poursuite des Espagnols;
mais, craignant d'avertir l'ennemi par une pareille explosion, il se
contenta d'obstruer ce pont de telle manière qu'il fallut un certain
temps pour le débarrasser, et à la nuit tombante, entre huit et neuf
heures du soir, il commença à décamper. Malheureusement il avait,
comme nous l'avons dit, une immense quantité de bagages, le nombre des
malades ayant singulièrement augmenté par suite de la chaleur et de la
mauvaise nourriture. La moitié du corps d'armée était atteinte de la
dyssenterie. On n'avait admis aux hôpitaux que les plus affaiblis, et
on avait retenu dans les rangs une quantité d'hommes qui pouvaient à
peine porter leurs armes. On plaça sur des voitures les plus malades
entre les malades, et cinq à six cents hommes qu'on n'avait pas le
moyen de transporter suivirent les bagages à pied, maigres, pâles,
faisant pitié à voir. La chaleur n'avait jamais été plus étouffante;
elle passait 40 degrés. Les plus vieux Espagnols ne se rappelaient pas
en avoir éprouvé de pareille. Le soir donc on partit accablé par la
chaleur de la journée, hommes et chevaux respirant à peine, et se
mouvant dans une atmosphère de feu, quoique le soleil eût disparu de
l'horizon. L'armée n'avait pas eu sa ration entière. Le soldat se
mettait en route ayant faim, ayant soif, et fort attristé par une
retraite qui ne dénotait pas que les affaires fussent en bonne
situation.

Il fallait bien veiller à ses derrières, car le général Castaños,
mieux servi que le général Dupont, pouvait recevoir d'Andujar même
l'avis de la retraite des Français, et se mettre à leur poursuite.
Aussi le général Dupont ne plaça-t-il en tête de ses bagages qu'une
brigade d'infanterie, la brigade Chabert, celle qui était en arrière
et à droite du pont; cette brigade se trouvait la moins rapprochée de
l'ennemi, et son départ devait être moins remarqué. Elle s'écoula
silencieusement, de droite à gauche, par derrière Andujar, et forma la
tête de la colonne. Elle se composait de trois bataillons de la
quatrième légion de réserve et d'un bataillon suisse-français
(régiment Freuler), régiment sûr, parce qu'il était depuis long-temps
au service de France. Une batterie de six pièces de 4 et un escadron
accompagnaient cette brigade, forte d'environ 2,800 hommes. Puis
venaient les bagages, couvrant deux à trois lieues de terrain. Les
Suisses-Espagnols (régiments de Preux et Reding) marchaient après les
bagages, réduits par la désertion à environ 1,600. Ils étaient suivis
de la brigade Pannetier, composée de deux bataillons de la troisième
légion de réserve, et de deux bataillons de la garde de Paris, formant
2,800 hommes environ. Enfin la cavalerie, consistant en deux régiments
de dragons, deux de chasseurs et un escadron de cuirassiers, réduite
de 2,400 cavaliers à 1,800, fermait la marche avec les marins de la
garde et le reste de l'artillerie. Ce corps d'armée, qui était de plus
de 10 mille Français et 2,400 Suisses en partant de Tolède, de 8,600
Français et 2 mille Suisses en quittant Cordoue, ne comptait guère, en
sortant d'Andujar, que 7,800 Français et 1,600 Suisses, en tout 9,400
hommes. Outre leur petit nombre, ils étaient coupés par les bagages en
deux masses, dont l'une, celle qui marchait en tête, était de
beaucoup la plus faible, et celle qui formait l'arrière-garde de
beaucoup la plus forte par le nombre et la qualité des troupes. Le
général, comme on vient de le voir, l'avait réglé ainsi, parce que,
craignant d'être poursuivi, il voyait le danger en arrière et non en
avant.

On chemina toute la nuit au milieu de cette chaleur qu'aucun souffle
d'air ne vint diminuer, et à travers un nuage de poussière soulevé par
les colonnes en marche. Les chevaux, épuisés, ruisselant de sueur,
n'avalaient que de la poussière au lieu d'air quand ils respiraient.
Jamais plus triste nuit ne précéda un jour plus affreux.

[En marge: Arrivée vers trois heures du matin, le 19, sur les bords du
Rumblar.]

[En marge: Au lieu des Français, ce sont les Espagnols que l'on
rencontre en avant de Baylen.]

Vers trois heures, on atteignit les bords du Rumblar. Ce torrent,
quand il contient des eaux, les roule entre des rochers escarpés, et
dans un ravin profond. Un petit pont jeté sur son lit conduit d'un
bord à l'autre. Les soldats en arrivant voulurent s'y désaltérer, mais
il était complétement desséché. Il fallut continuer. Le pont franchi,
la route s'élève à travers des hauteurs couvertes d'oliviers. C'est là
que se tenaient ordinairement les avant-postes de la division
française chargée de garder Baylen, qui n'est qu'à trois quarts de
lieue du Rumblar. (Voir la carte nº 44.) Au lieu des avant-postes du
général Vedel, on aperçut, à la clarté du jour qui commençait à luire,
des postes espagnols, et on reçut une décharge de mousqueterie.
Sur-le-champ l'avant-garde du général Chabert se mit en défense, et
riposta au feu de l'ennemi. La route, encaissée entre des hauteurs,
était barrée par plusieurs bataillons espagnols rangés en colonne
serrée. Si ces bataillons avaient défendu les bords du Rumblar, nous
n'aurions certainement pas pu le franchir. Ils formaient l'avant-garde
des généraux Reding et Coupigny, lesquels, conformément au plan adopté
par l'état-major espagnol, avaient passé le bac de Menjibar dans la
journée du 18, avaient marché immédiatement sur Baylen, l'avaient
trouvé abandonné, et s'y étaient établis. Ils avaient dans la soirée
placé plusieurs bataillons en colonne serrée sur la route d'Andujar,
et c'étaient ceux que nous rencontrions le 19 au matin sur nos pas,
nous barrant le chemin de Baylen.

[En marge: L'armée, après avoir débusqué les avant-postes espagnols,
débouche dans la plaine de Baylen.]

L'avant-garde française se mit aussitôt en défense sur la gauche de la
route et dans les oliviers. Elle se composait d'un bataillon de la
brigade Chabert, de quatre compagnies de voltigeurs et grenadiers,
d'un escadron de chasseurs et de deux pièces de 4. Elle commença un
feu de tirailleurs fort vif, tandis qu'un aide de camp allait au galop
chercher les trois autres bataillons du général Chabert, le reste de
son artillerie, et la brigade des chasseurs. En attendant ce renfort,
l'avant-garde fit de son mieux, tirailla pendant une heure ou deux,
tua beaucoup de monde aux Espagnols, en perdit beaucoup aussi, et
réussit à se soutenir. Enfin, vers cinq heures du matin, le soleil
étant déjà fort élevé sur l'horizon, le reste de la brigade Chabert
arriva. Les soldats de cette brigade, quoique essoufflés, n'ayant pu
ni reprendre haleine ni se désaltérer, chargèrent à fond les
bataillons espagnols, soit en tête, soit en flanc, et les obligèrent à
abandonner cette route encaissée pour se replier sur leur corps de
bataille. On parvint ainsi à l'entrée d'une petite plaine ondulée,
bordée à droite et à gauche par des hauteurs couvertes d'oliviers,
terminée au fond par le bourg de Baylen. L'armée espagnole de Reding
et Coupigny, forte de 18 mille hommes, ayant sur son front une
artillerie redoutable par le nombre et le calibre de ses bouches à
feu, se présentait en bataille sur trois lignes. Elle allait se mettre
en marche pour Andujar afin de nous prendre par derrière, tandis que
le général Castaños nous attaquerait de front, lorsque notre
avant-garde l'avait arrêtée dans ce mouvement.

[En marge: Premier engagement entre l'armée espagnole et la brigade
Chabert.]

[En marge: Arrivée tardive du reste de l'armée française.]

À peine avions-nous refoulé les bataillons espagnols qui obstruaient
la route, et débouché dans cette plaine, que l'artillerie des
Espagnols vomit sur nos troupes un horrible feu de boulets et de
mitraille. Sur-le-champ le général Chabert fit placer ses six pièces
de 4 en batterie. Mais elles n'avaient pas plutôt tiré quelques coups
qu'elles furent démontées et mises hors de service. Que pouvaient en
effet six pièces de 4 contre plus de vingt-quatre pièces de 12 bien
servies? Vers huit heures du matin, quand ce combat durait déjà depuis
quatre heures, survinrent le reste de l'artillerie, la cavalerie et la
brigade suisse composée des régiments de Preux et Reding. La brigade
Pannetier, qui fermait la marche avec les marins de la garde, eut
ordre, à son arrivée, de s'établir en arrière-garde au petit pont du
Rumblar, de manière à en interdire le passage aux troupes du général
Castaños si, par hasard, celui-ci était à la poursuite de l'armée.
C'était un nouveau malheur, après tant d'autres, de ne pas jeter en
masse tout ce qu'on avait de forces pour faire une trouée sur Baylen,
et rejoindre ainsi les divisions Vedel et Dufour.

Quoi qu'il en soit, le combat, à l'arrivée des renforts, devint plus
vif et plus général. On déboucha dans la petite plaine de Baylen avec
la brigade Chabert, la brigade suisse, et la cavalerie, en s'efforçant
de gagner du terrain. Notre artillerie avait cherché en vain avec du 4
et du 8 à faire taire la formidable batterie de 12 qui couvrait le
milieu de la ligne espagnole. À chaque instant elle voyait ses pièces
démontées sans causer grand mal à celles de l'ennemi. Seulement elle
lançait des boulets au milieu de la masse profonde des Espagnols, et y
emportait des files entières. La brigade suisse des régiments de Preux
et Reding, placée au centre, se comportait avec fermeté, bien qu'il
lui en coûtât de se battre contre les Espagnols, qu'elle avait
toujours servis, et contre ses propres compatriotes, dont il y avait
plusieurs bataillons dans l'armée ennemie.

[En marge: Efforts des Espagnols sur nos ailes, énergiquement
repoussés par la cavalerie.]

À ce moment, les Espagnols voulant profiter de leur grand nombre pour
nous envelopper, essaient de gravir une petite hauteur qui s'élève à
notre droite. Le général Dupont y envoie aussitôt les dragons du
général Pryvé, le bataillon suisse-français Freuler, et un bataillon
de la quatrième légion de réserve. Ces deux bataillons d'infanterie
s'avancent résolûment, tandis que, sur leur droite, le général Pryvé
conduit ses escadrons au trot. Le chemin, couvert de broussailles et
d'oliviers, ne permettant guère à la cavalerie de marcher en bon
ordre, le général Pryvé lui prescrit de se disperser en tirailleurs,
et d'arriver comme elle pourra, pendant que les deux bataillons
soutiennent déployés le feu des Espagnols. Nos cavaliers, parvenus
sur la hauteur, se forment, puis, se précipitant au galop sur les
bataillons espagnols, les rompent, et les obligent à se rejeter sur
leur ligne de bataille, après leur avoir pris trois drapeaux.

La tentative qui vient d'être repoussée à notre droite, se répète de
la part des Espagnols à notre gauche, sur quelques hauteurs qui la
dominent. Le général Dupont, qui s'est enfin décidé à amener en ligne
le reste de ses troupes, excepté un bataillon de la garde de Paris
laissé en observation au pont du Rumblar, oppose la brigade Pannetier
à ce nouveau mouvement des Espagnols, et ordonne aux dragons, portés
de la droite à la gauche, de renouveler la manoeuvre qui leur a déjà
réussi.

[En marge: État de la bataille vers le milieu du jour.]

[En marge: Découragement de nos jeunes soldats à l'aspect des masses
de l'ennemi qu'on n'a aucun espoir d'enfoncer.]

Tandis que les trois bataillons de la brigade Pannetier tiennent tête
aux Espagnols, qui menacent notre gauche en se fusillant avec eux, le
général Pryvé, recommençant ce qu'il a déjà fait, conduit ses
cavaliers en tirailleurs à travers les ronces et les oliviers, les
forme quand ils sont arrivés sur le plateau, puis les lance sur les
Espagnols, qui, rompus par le choc, se replient de nouveau sur leur
corps de bataille. Pendant ce temps, la brigade suisse continue à se
maintenir au milieu de la plaine avec la même fermeté, tandis que le
brave général Dupré, amené en ligne avec ses chasseurs à cheval,
exécute des charges brillantes sur le centre des Espagnols. Mais
chaque fois qu'on les charge à droite, à gauche, au centre, à coups de
baïonnette ou de sabre, ils se replient sur deux lignes immobiles,
qu'on aperçoit au fond du champ de bataille comme un impénétrable mur
d'airain. Ces deux lignes, outre leur nombre trois ou quatre fois
supérieur au nôtre, sont appuyées en arrière au bourg de Baylen,
protégées sur leurs ailes par des hauteurs boisées, couvertes enfin
sur leur front par une artillerie formidable. À ce spectacle, nos
soldats commencent à sentir leur courage défaillir. Il est dix heures
du matin, la chaleur est accablante; hommes et chevaux sont haletants,
et sur ce champ de bataille, dévoré par le soleil, il n'y a nulle part
ni une goutte d'eau ni un peu d'ombre pour se rafraîchir pendant les
courts intervalles d'une horrible lutte.

[En marge: Attaque générale et désespérée sur tout le front de la
ligne espagnole.]

[En marge: Insuccès de cette tentative générale.]

[En marge: Mort du général Dupré.]

Mais que fait en ce moment le général Vedel, hier et avant-hier si
prompt à se déplacer, qui est venu quand on n'avait aucun besoin de
lui, et qui ne vient pas alors que sa présence serait si nécessaire?
On l'attend toutefois, car il ne peut tarder d'accourir au bruit du
canon qui, dans ces gorges profondes, doit retentir jusqu'à la
Caroline. Le général Dupont le fait annoncer dans les rangs afin de
ranimer ses soldats, puis il se décide à tenter un mouvement général
pour enlever d'assaut la position. Il parcourt le front de ses
troupes, fait apporter devant elles les drapeaux pris par la
cavalerie, et à cet aspect leur jeune courage réveillé éclate en cris
de _Vive l'Empereur_! Quelques officiers, inspirés par le danger,
conseillent alors de se former en colonne serrée sur la gauche, et de
charger sur un seul point, celui même qui peut donner passage vers la
route de Baylen à la Caroline, c'est-à-dire vers la division Vedel, et
de se sauver en se résignant à un sacrifice douloureux, mais
nécessaire, celui des bagages remplis de nos malades. Le général
Dupont, toujours aveuglé dans ces fatales journées, ne sent pas le
mérite de ce conseil. Il persiste à charger de front toute la ligne
des Espagnols, comme s'il voulait enlever d'un coup leur armée
entière. Sur un signal donné, ses soldats se précipitent en masse sur
l'ennemi. Mais un horrible feu tant de mitraille que de mousqueterie
les accueille, et leur ligne flotte et chancelle. Les officiers la
redressent, la ramènent en avant, tandis que le brave général Dupré
s'élance avec ses chasseurs à cheval à travers les intervalles de
notre infanterie, et donne l'exemple en chargeant à fond la ligne
espagnole. Il y fait des brèches, il y entre, il prend même des
canons, qu'il ne peut ramener; mais, quand il veut aller au delà,
toujours il est arrêté devant un fond épais, impénétrable, que l'on
désespère d'enfoncer. L'infortuné général, après des efforts
héroïques, est renversé de cheval, frappé d'un biscaïen au bas-ventre.

[En marge: Désertion des deux régiments suisses de Preux et Reding.]

[En marge: Arrivée subite sur les derrières de l'armée des troupes du
général Castaños.]

[En marge: Le général Dupont, réduit au désespoir se décide à traiter
avec l'ennemi.]

Il est midi. Ce combat si disproportionné a déjà duré huit ou neuf
heures. Presque tous les officiers supérieurs sont tués ou blessés.
Des capitaines commandent les bataillons, des sergents-majors les
compagnies. Toute l'artillerie est démontée. Le général Dupont,
désespéré, atteint de deux coups de feu, rachète ses fautes par sa
bravoure. Il demande encore une dernière preuve de dévouement à ses
soldats. Il les reporte en ligne. Ils marchent, soutenus par l'exemple
des marins de la garde impériale, qui ne cessent pas d'être dignes
d'eux-mêmes. Mais, après un nouvel effort sur la première ligne, ils
aperçoivent la seconde toujours immobile, et ils reviennent de
nouveau à l'entrée de cette triste et fatale plaine qu'ils n'ont pu
franchir. Dans cet horrible moment, un événement inattendu, quoique
facile à prévoir, achève leur démoralisation. Les régiments suisses de
Preux et Reding, qui se sont d'abord conduits honorablement, éprouvent
cependant un vif chagrin de tirer sur des Suisses et sur des
Espagnols, les uns compatriotes, les autres anciens compagnons
d'armes. Bien qu'à côté d'eux les Suisses-Français de Freuler se
battent avec une rare fidélité, ils ne résistent ni au chagrin ni à la
mauvaise fortune, et, malgré les efforts de leurs officiers, ils
désertent presque tous. En quelques instants, 1,600 hommes quittent ce
champ de bataille, où nous sommes déjà si peu nombreux. Il ne reste
pas en effet 3 mille hommes debout sur ce terrain, de 9 mille qu'on y
voyait le matin. Dix-huit cents, abattus par le feu, sont morts ou
blessés; seize cents ont passé à l'ennemi. Deux ou trois mille autres,
exténués de fatigue, abattus par la chaleur et la dyssenterie, se sont
laissés tomber à terre en y jetant leurs armes. Le désespoir est dans
toutes les âmes. Le général Dupont parcourt les rangs déserts de son
armée, et ne trouve sur tous les visages que la douleur dont il est
lui-même dévoré. Il s'attache toutefois à une dernière espérance, et
il prête l'oreille pour entendre le canon du général Vedel. Mais il
écoute en vain! Sur cette plaine brûlante et ensanglantée, aucun bruit
ne retentit, que celui de quelques coups de fusil isolés; car, de l'un
comme de l'autre côté, on a cessé de combattre. Tout à coup cependant
des détonations d'artillerie interrompent le morne silence qui
commence à régner. Nouveau sujet de désespoir! on entend ces
détonations non pas à gauche, mais en arrière, c'est-à-dire au pont du
Rumblar! En effet, le général Castaños, averti à deux ou trois heures
du matin de l'évacuation d'Andujar par les Français, a sur-le-champ
envoyé à leur poursuite tout ce qu'il lui restait de troupes, sous les
ordres du général de la Peña, et celui-ci, d'après un signal convenu,
annonce son approche au général Reding par quelques décharges
d'artillerie. Dès lors tout est perdu: les trois mille hommes restés
dans les rangs, les trois ou quatre mille dispersés dans la campagne,
les blessés, les malades, tout va être massacré entre les deux armées
du général Reding et du général de la Peña, qui doivent s'élever à
trente mille hommes environ. À cette idée, la douleur du général
Dupont est au comble, et il n'aperçoit plus d'autre ressource que
celle de traiter avec l'ennemi.

[En marge: Envoi de M. de Villoutreys, écuyer de l'Empereur, auprès
des généraux Reding et de la Peña.]

Il avait parmi ses officiers un écuyer de l'Empereur, M. de
Villoutreys, qui, ayant voulu servir activement, avait été attaché à
son corps d'armée; il le charge d'aller auprès du général Reding,
proposer une suspension d'armes. M. de Villoutreys traverse cette
triste plaine, théâtre de nos premiers malheurs. Il joint le général
Reding, et lui demande au nom du général français une trêve de
quelques heures, en se fondant sur la fatigue des deux armées. Le
général Reding, fort heureux d'en avoir fini avec les Français, car il
craint toujours un changement de fortune avec de tels adversaires,
adhère à la trêve, à condition qu'elle sera ratifiée par le général en
chef Castaños. Pour le moment, il promet de suspendre le feu.

[En marge: Trêve de quelques heures accordée par les généraux
espagnols.]

M. de Villoutreys retourne auprès du général Dupont, qui lui donne la
nouvelle mission de se porter au-devant du général de la Peña pour
l'arrêter au pont du Rumblar. M. de Villoutreys court à ce pont du
Rumblar, et y trouve les troupes du général de la Peña tiraillant déjà
avec quelques soldats de la garde de Paris. Le général de la Peña,
moins accommodant que M. de Reding, et tout plein des passions
espagnoles, déclare qu'il veut bien accéder à la trêve, mais
provisoirement, et jusqu'à l'adhésion du général en chef. Il annonce,
en outre, que les Français n'obtiendront quartier qu'en se rendant à
discrétion. Le feu est interrompu de ce côté comme de l'autre. Les
Français se reposent, enfin, au milieu de cette fatale plaine, sur
laquelle gisent pêle-mêle tant de morts et de mourants, sur laquelle
règnent une chaleur dévorante, un affreux silence, et où il n'y a
d'eau nulle part, excepté dans quelques cavités fangeuses du Rumblar,
qu'on se dispute avec violence. Tout est immobile; mais la joie est
chez les uns, le désespoir chez les autres!

M. de Villoutreys, revenu auprès de son général en chef, est chargé
d'aller sur la route d'Andujar à la rencontre du général Castaños,
pour lui faire ratifier la trêve consentie par ses lieutenants.
L'infortuné général Dupont, jusque-là si brillant, si heureux, rentre
dans sa tente, accablé de peines morales qui le rendent presque
insensible aux peines physiques de deux blessures douloureuses. Ainsi
va la fortune, à la guerre, comme dans la politique, comme partout en
ce monde, monde agité, théâtre changeant, où le bonheur et le malheur
s'enchaînent, se succèdent, s'effacent, ne laissant, après une longue
suite de sensations contraires, que néant et misère! Trois ans
auparavant, sur les bords du Danube, ce même général Dupont, arrivant
à perte d'haleine au secours du maréchal Mortier, le sauvait à
Diernstein. Mais autres temps, autres lieux, autre esprit! C'était en
décembre et au nord; c'étaient de vieux soldats, pleins de santé et de
vigueur, excités par un climat rigoureux, au lieu d'être abattus par
un climat énervant, habitués à toutes les vicissitudes de la guerre,
exaltés par l'honneur, n'hésitant jamais entre mourir ou se rendre!
Ceux-là, si leur position devenait mauvaise un moment, on avait le
temps d'accourir à leur aide et de les sauver! Et puis la fortune
souriait encore, et réparait tout: personne n'arrivait tard, personne
ne se trompait! ou bien, si l'un se trompait, l'autre corrigeait sa
faute. Ici, dans cette Espagne où l'on était si mal entré, on était
jeune, faible, malade, accablé par le climat, nouveau à la souffrance!
On commençait à n'être plus heureux, et si l'un se trompait, l'autre
aggravait sa faute. Dupont était venu au secours de Mortier à
Diernstein: Vedel n'allait venir au secours de Dupont que lorsqu'il ne
serait plus temps!

[En marge: Marche et lenteurs du général Vedel pendant la bataille de
Baylen.]

Que faisait donc, dirons-nous encore, que faisait le général Vedel,
qui, se trouvant à quelques lieues avec deux divisions, dont une seule
aurait changé le sort de cette fatale journée, ne paraissait pas? Il
s'était trompé deux fois, et il se trompait une troisième. Parti le 17
au soir de Baylen, parvenu dans la nuit à Guarroman, reparti le 18
pour la Caroline, poursuivant le fantôme d'un ennemi qui était allé,
disait-on, s'emparer des défilés, il avait enfin acquis la conviction,
le 18, que lui et le général Dufour couraient après une chimère. Cette
prétendue armée espagnole qui s'était portée tout entière aux défilés
pour y enfermer l'armée française, se réduisait à quelques guérillas,
que des officiers, mauvais observateurs ou prompts à s'effrayer,
avaient prises pour des masses redoutables. Des reconnaissances
dirigées dans tous les sens, des prisonniers interrogés, des paysans
questionnés, avaient fini par ramener les généraux Dufour et Vedel à
la vérité. Ils formèrent aussitôt le projet de revenir à Baylen, car
ce n'était pas le zèle qui leur manquait. Le général Vedel, parti le
dernier et engagé moins avant dans les gorges, devait rétrograder le
premier sur Baylen. (Voir la carte nº 44.) Mais il avait, par ces
allées et venues multipliées, épuisé de fatigue ses malheureux
soldats. Presque sans manger, sans s'arrêter, ils avaient fait le
chemin de Baylen à Andujar, d'Andujar à Baylen, de Baylen à la
Caroline, et il fallait bien leur accorder le reste de la journée du
18 pour se reposer. La fraîcheur du lieu, les fruits, les légumes, les
vivres qu'ils avaient à la Caroline, étaient dans le moment une raison
bien puissante d'y faire une halte. De plus, les voitures
d'artillerie, brisées par suite des mauvaises routes et de la
sécheresse, exigeaient quelques réparations. On ignorait enfin le
triste secret des événements, et on croyait arriver à temps à Baylen
en y arrivant le lendemain. Il n'eût pas été trop tard, en effet, en
partant le lendemain 19, à trois heures du matin; car on serait
parvenu à Baylen à onze, on aurait pris M. de Reding entre deux feux,
et converti la funeste journée de Baylen en une autre journée de
Marengo.

Le lendemain 19, à 3 heures du matin, des officiers diligents, debout
avant les autres pour s'occuper de leurs troupes, entendent le canon
de Baylen, qui, d'échos en échos, vient résonner jusqu'au fond des
gorges de la Sierra-Morena. Ce canon, suivant eux, ne peut être que
celui du général en chef aux prises avec les Espagnols, car lui seul
est resté sur les bords du Guadalquivir. Cependant comment est-il
possible que lui, qu'on a laissé avec les Espagnols à Andujar, fasse
entendre son canon dans une position qui doit être celle de Baylen? On
l'ignore; mais il est certain qu'on entend les détonations répétées de
l'artillerie, et le précepte vulgaire de marcher au canon, toujours
invoqué, tant de fois méconnu, ne permet pas d'hésiter. En partant
sur-le-champ avec la fraîcheur du matin, on peut, en hâtant le pas,
arriver à temps pour porter à l'ennemi des coups décisifs. Le général
Vedel, si prompt à prendre son parti dans les journées du 16 et du 17,
se montre cette fois d'une indécision inexplicable. Il perd deux
heures à rallier sa colonne, et ne part qu'à cinq heures. La chaleur
est déjà grande; les troupes marchant en colonnes rapprochées, à cause
du voisinage de l'ennemi, soulèvent une poussière qui les étouffe. À
chaque cavité de rocher où coule un peu d'eau, elles se débandent pour
se rafraîchir. Elles ne parviennent ainsi que vers onze heures à
Guarroman, moitié chemin de la Caroline à Baylen. À ce moment, le
combat ralenti à Baylen faisait beaucoup moins retentir les échos.
Toutefois, on entendait encore les éclats du canon, tantôt plus
distincts, tantôt plus vagues, suivant la direction du vent.

[En marge: Arrivée de général Vedel à cinq heures de l'après-midi,
quand la bataille était depuis long-temps finie.]

[En marge: Le général Vedel, voulant dégager son général en chef,
attaque l'armée espagnole, mais il est obligé de s'arrêter devant les
ordres qui lui sont apportés.]

Le général Vedel, sans mauvaise intention, car il était, au contraire,
profondément dévoué à l'honneur des armes françaises, mais par un
aveuglement semblable à celui qui avait persuadé au général Dupont que
le danger n'était qu'à Andujar, s'obstine à douter, et à croire que ce
qu'on entend n'est qu'un combat d'avant-postes sur les bords du
Guadalquivir. Il veut surtout ne pas revenir à Baylen sans avoir
complétement exploré les gorges, et s'être assuré que l'ennemi n'est
point dans la traverse de Linarès, qui aboutit juste à Guarroman, et
il y envoie une reconnaissance de cavalerie. On gagne ainsi midi. Le
canon cesse de gronder, car la bataille est finie à Baylen. Ce silence
de la défaite et du désespoir ne laisse plus de doute au général
Vedel, et il croit définitivement qu'on s'est trompé. Ses troupes, en
cet instant, viennent de s'emparer d'un troupeau de chèvres; elles
sont affamées, il leur donne deux heures pour faire la soupe. On
repart à deux heures. On marche sans impatience, car le silence le
plus profond règne partout. On débouche vers cinq heures sur Baylen,
et on aperçoit les Espagnols. Sans se figurer exactement ce qui a pu
arriver, on en conclut que l'ennemi s'est placé entre le général
Dupont et les divisions Vedel et Dufour. Alors le général Vedel
n'hésite plus, et il veut passer sur le corps de l'armée espagnole
pour rejoindre son général en chef. Il se dispose donc à attaquer par
la droite, car c'est par là qu'en tournant Baylen il peut se faire
jour jusqu'à la route d'Andujar, et rencontrer le général Dupont,
n'importe sur quel point de cette route. À l'instant où il donne ses
ordres, un parlementaire espagnol vient lui annoncer qu'il y a une
trêve. Le général Vedel refuse d'y ajouter foi, et dépêche un de ses
officiers au camp du général Reding pour savoir ce qui en est,
déclarant qu'il accorde une demi-heure de délai; après quoi, si on ne
lui a pas répondu, il ouvrira le feu. Il attend, continuant à faire
ses dispositions, et, la demi-heure écoulée, ne voyant pas reparaître
l'officier qu'il a envoyé, il attaque vigoureusement. Ses troupes
marchent avec ardeur, enveloppent un bataillon d'infanterie et le font
prisonnier. Les cuirassiers chargent et culbutent ce qui est devant
eux. Mais tout à coup un groupe d'officiers espagnols, dans lequel se
trouve un aide de camp du général Dupont, vient lui prescrire de
cesser le feu, et de tout remettre dans le premier état. Devant cet
ordre du général en chef, le général Vedel, quoique très-animé au
combat, est obligé de s'arrêter. Mais telle est la puissance de ses
illusions, qu'il ne peut pas imaginer encore l'étendue des malheurs de
l'armée, et il se figure que la trêve invoquée pour l'arrêter n'est
qu'un commencement de négociations avec le général Castaños, dont le
zèle pour l'insurrection avait toujours été jugé douteux dans l'armée
française, et qu'on croyait disposé à traiter à la première occasion.

Telle est la manière dont le général Vedel avait employé son temps
pendant la journée du 19; telle est la manière dont s'acheva cette
fatale journée. En apprenant que la division Vedel était survenue,
les Espagnols furent saisis de crainte, et transportés de rage à la
nouvelle que déjà un de leurs bataillons était prisonnier. Ils
voulaient se jeter sur la division Barbou et l'égorger tout entière,
supposant que la trêve demandée n'avait été qu'une feinte pour laisser
arriver le général Vedel, et reprendre le combat dès qu'il paraîtrait.
Ils poussaient des cris furieux, que le général Dupont se hâta
d'apaiser en donnant l'ordre que nous venons de rapporter. C'était le
cas de prendre conseil de l'épouvante et de la rage même des Espagnols
pour renouveler l'attaque, en se portant en colonne serrée sur sa
gauche. Le général Pryvé, commandant les dragons, en fit la
proposition au général Dupont, et lui montra même les hauteurs par
lesquelles on pouvait rejoindre la division Vedel. Mais ce malheureux
général, affaibli lui-même par la maladie qui depuis quelque temps
avait envahi l'armée, souffrant cruellement de ses blessures, atteint
par l'abattement général, était absorbé dans son chagrin, et il écouta
ce que lui dit le général Pryvé sans y répondre. Il semblait dans son
désespoir ne plus comprendre les paroles qu'on lui adressait[6].

[Note 6: Tous ces détails sont extraits de la volumineuse procédure,
fort curieuse et fort secrète, instruite contre le général Dupont de
1808 à 1811.]

On resta la nuit sur le champ de bataille, attendant les négociations
du lendemain. Mais, tandis qu'on était dans l'abondance chez les
Espagnols, nos soldats manquaient de tout, et ils passèrent la nuit
comme ils avaient passé la journée, sans pain, sans eau, sans vin.
Ceux qui avaient encore quelques restes de ration dans leur sac, ou
quelques liquides dans leurs gourdes, eurent seuls de quoi se
sustenter.

[En marge: Commencement des négociations avec les généraux espagnols.]

[En marge: Choix du général Marescot pour traiter avec le général
Castaños.]

Le lendemain matin 20, M. de Villoutreys, qui avait été expédié au
quartier général espagnol pour faire ratifier la trêve, revint,
annonçant que le général Castaños était prêt à traiter sur des bases
équitables, et qu'il allait, pour ce motif, se transporter à Baylen.
Le général Dupont imagina d'employer en cette circonstance le célèbre
général du génie Marescot, qui était de passage dans sa division, avec
une mission pour Gibraltar, et qui avait connu beaucoup, en 1795, le
général Castaños. Il le fit appeler et le pressa d'user de son
influence sur le général espagnol, afin d'en obtenir de meilleures
conditions. Le général Marescot, peu soucieux de négocier et de signer
une capitulation qui ne pouvait guère être avantageuse, refusa d'abord
la mission qui lui était offerte, céda ensuite aux instances du
général en chef, et consentit à se rendre au quartier général
espagnol.

[En marge: Première entrevue du général Marescot avec le général de la
Peña.]

[En marge: Brutales exigences du général espagnol.]

Il fallait, pour joindre le général Castaños, prendre la route
d'Andujar, et traverser la division la Peña. Le général Marescot
trouva le général de la Peña au pont du Rumblar, courroucé, menaçant,
se plaignant de prétendus mouvements de l'armée française pour
s'échapper, disant qu'il avait des pouvoirs pour traiter, exigeant que
toutes les divisions françaises se rendissent immédiatement et à
discrétion, et déclarant que, si dans deux heures il n'avait une
réponse, il allait attaquer et écraser la division Barbou. Pour
l'arrêter, le général Marescot fut obligé de promettre qu'on
répondrait dans deux heures.

[En marge: Noble mouvement de désespoir du général Dupont.]

[En marge: Refus de se battre de la part des soldats exténués.]

Il revint en effet, sans perdre de temps, rapporter ces tristes
détails au général Dupont. À cette nouvelle, celui-ci se releva, en
s'écriant qu'il aimait mieux se faire tuer avec le dernier de ses
soldats que de se rendre à discrétion. Il convoqua auprès de lui tous
les généraux de division et de brigade pour savoir s'il pouvait
compter sur leur dévouement et sur celui de leurs soldats. Mais
presque tous lui répondirent que les soldats, exténués de fatigue, de
faim, entièrement découragés, ne voulaient plus se battre. Le général
Dupont, pour s'en assurer lui-même, sortit de sa baraque, parcourut
les bivouacs avec ses lieutenants, et chercha à ranimer le courage
abattu de ses jeunes gens. De vieux soldats d'Égypte ou de
Saint-Domingue, habitués à braver la faim, la soif, la chaleur,
n'auraient pas été sourds à sa voix. Mais qu'attendre d'enfants de
vingt ans, abattus par des chaleurs excessives, n'ayant ni mangé ni bu
depuis trente-six heures, se sachant placés entre deux feux, et
réduits à combattre dans la proportion d'un contre cinq ou six, avec
leur artillerie démontée! Ils se plaignirent à leurs généraux d'avoir
été sacrifiés, et quelques-uns même dans leur désespoir jetèrent à
terre leurs armes et leurs cartouches. Le général Dupont aurait eu
besoin qu'on remontât son âme, loin d'être capable de remonter celle
des autres! Il rentra consterné. Les officiers qui s'étaient le mieux
conduits la veille déclarèrent eux-mêmes le cas désespéré, et
soutinrent qu'on pouvait traiter honorablement après avoir si
vaillamment combattu. Ils oubliaient que le dernier acte efface
toujours les précédents, et que c'est sur le dernier qu'on est jugé.
Dans une autre situation, sans le général Vedel à leur gauche, ils
eussent été excusables de traiter, car il n'y avait aucune ressource
que celle de se faire égorger, bien que ce soit quelquefois une
ressource qui réussisse. Mais avec le général Vedel à leur gauche, et
ayant la chance de le rejoindre par un dernier effort, ils étaient
inexcusables de se rendre avant d'avoir tenté cet effort. L'épuisement
physique, l'abattement moral pouvaient seuls expliquer une telle
faiblesse. D'ailleurs ils se flattaient qu'on se contenterait de
l'évacuation de l'Andalousie, et qu'on les laisserait se retirer par
terre dans le nord de l'Espagne, sans exiger qu'ils livrassent leurs
armes. Ils opinèrent donc pour qu'on traitât avec l'ennemi, au lieu de
recommencer un combat à leurs yeux impossible.

[En marge: Les généraux Marescot et Chabert chargés définitivement de
traiter avec l'état-major espagnol.]

L'infortuné général Dupont, entraîné par la démoralisation générale,
céda, et donna ses pouvoirs au général Chabert, qu'on choisit parce
qu'il s'était conduit la veille, à la tête de sa brigade, avec une
extrême bravoure. Le général Marescot n'avait voulu accepter d'autre
mission que celle d'accompagner, de conseiller et d'appuyer le général
Chabert. M. de Villoutreys, qui avait déjà porté des propositions aux
chefs de l'armée espagnole, fut adjoint aux généraux Chabert et
Marescot.

[En marge: Premières conditions mises en avant de part et d'autre.]

Ils partirent immédiatement pour traiter, non pas avec le général de
la Peña, mais avec le général Castaños lui-même, qu'ils rencontrèrent
à moitié chemin de Baylen à Andujar, à la maison de poste. Il avait
auprès de lui le comte de Tilly, l'un des membres les plus influents
de la junte de Séville, et le capitaine général de Grenade Escalante.
Le général Castaños, homme doux, humain, sage, reçut les officiers
français avec des égards qu'ils ne trouvèrent pas auprès du capitaine
général Escalante, qui rachetait sa faiblesse par sa violence, et du
comte de Tilly, qui se conduisait en démagogue. D'après leurs
instructions, les officiers français demandèrent d'abord que les
divisions Vedel et Dufour, lesquelles n'avaient pas pris part au
combat, n'étaient pas enveloppées, et pouvaient dès lors échapper au
sort de la division Barbou (celle qui avait combattu sous le général
Dupont), ne fussent pas comprises dans la capitulation, et que, quant
à la division Barbou, elle pût se retirer sur Madrid, en déposant ou
ne déposant pas les armes, suivant le résultat de la négociation. Les
généraux espagnols se refusèrent obstinément à ces propositions, car
ils avaient dans leurs mains le sort de la division Barbou; et s'ils
consentaient à traiter, c'était pour avoir à leur disposition les
divisions Vedel et Dufour, qu'ils ne tenaient pas. Ils exigeaient donc
qu'elles fussent comprises dans la capitulation, accordant d'ailleurs
à chacune des divisions françaises un traitement conforme à sa
situation actuelle. Ainsi ils voulaient que la division Barbou restât
prisonnière, tandis que les divisions Vedel et Dufour seraient
ramenées en France par mer.

[En marge: Incident survenu pendant la négociation, qui empire la
situation de l'armée française.]

Les négociateurs français résistèrent fortement à ces diverses
prétentions, et enfin, après de longs débats, on tomba d'accord sur
les deux conditions suivantes: premièrement, que les trois divisions
pourraient se retirer sur Madrid; secondement, que les divisions Vedel
et Dufour feraient leur retraite sans remettre leurs armes, tandis
que la division Barbou, étant enveloppée, remettrait les siennes. Ces
conditions, quoique pénibles pour l'honneur des armes françaises,
sauvaient les trois divisions, et on y avait souscrit. On allait
procéder à leur rédaction, lorsque survint un nouvel incident qui mit
le comble aux malheurs de cette armée d'Andalousie, sur laquelle la
fortune semblait s'acharner sans pitié. Le général Castaños reçut un
pli enlevé sur un jeune officier français, qui avait été envoyé de
Madrid par le général Savary au général Dupont. Ce pli contenait des
instructions expédiées le 16 ou 17 juillet, alors que l'heureuse
nouvelle de la bataille de Rio-Seco n'était pas encore parvenue à
Madrid. Avant la connaissance de ce succès, on y était fort inquiet,
on avait beaucoup de doutes sur la prise de Saragosse, on avait
ordonné une concentration générale des troupes du midi sur Madrid, et,
en conséquence de cet ordre de concentration, on mandait au général
Dupont que, malgré des instructions antérieures, il était temps qu'il
rentrât dans la Manche. En lisant la précieuse dépêche qu'un hasard
faisait tomber dans ses mains, le général Castaños comprit fort bien
qu'accorder le retour sur Madrid, c'était, non pas obtenir
l'évacuation volontaire de l'Andalousie et de la Manche de la part des
Français, mais tout simplement se prêter à leur projet de
concentration; que, même sans les événements de Baylen, ils se
seraient retirés, que dès lors on ne gagnait rien à cette capitulation
que le stérile honneur de prendre à la division Barbou ses canons et
ses fusils, qui lui seraient bientôt rendus à Madrid; qu'il fallait
donc empêcher le retour de ces vingt mille hommes dans le nord de
l'Espagne, où, par leur présence, ils ne manqueraient pas de rétablir
les affaires du nouveau roi.

[En marge: Conditions définitivement imposées.]

[En marge: Article déshonorant relatif à la visite du sac des
soldats.]

Aussi, lorsqu'on s'occupa de rédiger les conditions de la
capitulation, et qu'on voulut spécifier le retour par terre des trois
divisions, l'une sans armes, les deux autres avec armes, le général
Castaños, toujours modéré dans la forme, mais péremptoire cette fois
dans le fond, déclara que cet article n'était pas consenti. Les
généraux français se récrièrent alors contre cette espèce de manque de
parole, rappelant que quelques instants auparavant la condition
actuellement contestée avait été admise. M. de Castaños en convint,
mais, pour prouver sa bonne foi, donna à lire au général Marescot la
lettre interceptée du général Savary, et demanda si, après ce qu'il
venait d'apprendre, on pouvait exiger de lui qu'il persistât dans les
premières conditions accordées. Le général Marescot lut la lettre, en
fit part à ses collègues consternés, et il fallut traiter sur de
nouvelles bases. En conséquence, il fut stipulé que la division Barbou
resterait prisonnière de guerre; que les divisions Vedel et Dufour
seraient seulement tenues d'évacuer l'Espagne par mer; qu'elles ne
déposeraient pas les armes, mais qu'afin d'éviter toutes rixes, on les
leur enlèverait pour les leur rendre à l'embarquement à San-Lucar et
Rota; que le transport par mer aurait lieu sous pavillon espagnol, et
qu'on se chargeait de faire respecter ce pavillon par les Anglais.
Puis on s'occupa de quelques détails matériels, et nos négociateurs
obtinrent, ce qui était d'usage, que les officiers conserveraient
leurs bagages, que les officiers supérieurs auraient un fourgon exempt
de toute visite, mais que le sac des soldats serait visité afin de
s'assurer qu'ils n'emportaient pas de vases sacrés. Il y eut un vif
débat sur cet article déshonorant pour les soldats, et auquel jamais
des généraux français n'auraient dû souscrire. M. de Castaños,
toujours fort adroit, allégua le fanatisme du peuple espagnol, à qui
il fallait une satisfaction; il dit que si on ne pouvait pas annoncer
que le sac des soldats avait été visité, le peuple croirait qu'ils
emportaient les vases sacrés de Cordoue, et ne manquerait pas de se
jeter sur eux; que du reste les officiers français feraient eux-mêmes
cette visite, et qu'elle n'aurait ainsi rien de blessant pour
l'honneur de l'armée. On était en voie de céder, on céda, et tout fut
consenti, sauf la rédaction définitive, remise au lendemain 21.

[En marge: Vains efforts pour sauver la division Vedel.]

Pendant que les tristes conditions de cette capitulation se
discutaient, et s'acceptaient l'une après l'autre, survinrent au lieu
des conférences un aide de camp du général Vedel, et le capitaine
Baste, des marins de la garde. Ces officiers venaient plaider les
intérêts de la division Vedel, voici à quelle occasion. Lorsque, le 20
au matin, le général Vedel, mieux informé, avait su le malheur arrivé
à la division Dupont, en partie par sa faute, il fut au désespoir, et
il offrit sur-le-champ de recommencer l'attaque dans la nuit du
lendemain (celle du 20 au 21), promettant de se faire jour à travers
le corps du général Reding, et de dégager son général en chef, si
celui-ci faisait seulement un effort de son côté. Il ajouta que si le
général en chef ne voulait rien tenter, il devait au moins ne pas
sacrifier la division Vedel, qui par sa situation, toute différente de
celle de la division Barbou, puisqu'elle n'était pas enveloppée, avait
droit à un tout autre traitement. Il chargea le capitaine Baste, et
l'un de ses aides de camp, de porter ces paroles au général Dupont. Le
capitaine Baste, intelligent, intrépide, aimant à se mêler des
affaires du commandement, insista auprès du général Dupont pour que
dans la nuit suivante on essayât une attaque désespérée, en
abandonnant tous les bagages, même l'artillerie s'il le fallait, en
mettant sur pied tout ce qui pouvait se tenir debout, et en
s'efforçant de faire une percée, le général Dupont par sa gauche, le
général Vedel par sa droite. Il est évident que le succès était
possible; mais le général Dupont, toujours accablé, entendant à peine
ce qu'on lui disait, allégua le découragement profond de son armée,
une négociation déjà commencée, un traité presque terminé, peut-être
même signé sur la route d'Andujar, et renvoya le capitaine Baste aux
négociateurs eux-mêmes pour plaider la cause de la division Vedel.

C'est par suite de ce renvoi que le capitaine Baste était arrivé au
lieu des conférences. Il s'adressa d'abord aux négociateurs français,
qu'il trouva fatigués d'une longue contestation, et peu en état de
reprendre une discussion dans laquelle ils avaient toujours été
battus. Le capitaine Baste, venu d'un lieu où l'on était plein
d'ardeur et d'indignation à la seule idée de se rendre, et transporté
en un lieu où tout était accablement, désespoir, ne put comprendre
des sentiments qu'il n'éprouvait pas, et s'en retourna indigné auprès
du général Dupont.

[En marge: Autorisation de s'échapper donnée à la division Vedel par
le général Dupont.]

Après cet incident, les trois négociateurs français suivirent les
trois négociateurs espagnols à Andujar, où on allait rédiger
définitivement la capitulation vouée à une si désolante immortalité,
et le capitaine Baste revint à Baylen, au camp du général Dupont, pour
rapporter ce qui s'était passé. Le général Dupont, à ce récit, rendu à
tous ses sentiments d'honneur, chargea le capitaine Baste de donner au
général Vedel le conseil de repartir sur-le-champ pour la Caroline et
la Sierra-Morena, afin de s'échapper en toute hâte vers Madrid. Les
deux généraux Vedel et Dufour pouvaient ramener 9 à 10 mille hommes
sur Madrid, et, en gagnant les Espagnols de vitesse, il est hors de
doute qu'ils avaient beaucoup de chances d'opérer heureusement leur
retraite. C'était plus de la moitié de l'armée française sauvée de
cette cruelle catastrophe, par une noble inspiration du général
Dupont, qui savait bien à quel point il aggravait ainsi le sort de
l'autre moitié.

[En marge: Commencement de retraite du général Vedel.]

Le capitaine Baste partit à l'instant même pour le camp du général
Vedel, placé entre Baylen et la Caroline, et lui apporta, avec le
triste résultat des conférences d'Andujar, l'autorisation de se
retirer sur Madrid. Sans perdre une minute, le général Vedel donna les
ordres de départ, et dans la nuit même toutes ses troupes se mirent en
mouvement avec celles du général Dufour. Par suite des continuelles
allées et venues des deux divisions, on avait eu cinq ou six cents
écloppés au moins. On avait eu quelques blessés au combat de
Menjibar, et il fallait laisser en arrière sept ou huit cents hommes
destinés au massacre. Ce fut une grande douleur que de se séparer
d'eux, mais telle est la guerre! Le salut de tous, constamment placé
au-dessus du salut de quelques-uns, endurcit les coeurs, ou les
dispose du moins à une continuelle résignation au malheur les uns des
autres. On abandonna ces infortunés camarades dans les villages qui
bordent la route, et on prit avec une incroyable précipitation le
chemin de Madrid. Le lendemain 21, à la pointe du jour, on était à la
Caroline, et malgré la chaleur du jour on poussa jusqu'à
Sainte-Hélène.

[En marge: Fureur des Espagnols en apprenant la retraite de la
division Vedel.]

[En marge: Sur les instances de ses officiers, le général Dupont
envoie un contre-ordre à la division Vedel.]

Quelques heures après le départ de la colonne, on en était informé à
Baylen, soit au camp du général Reding, soit au camp du général de la
Peña. Ce furent alors des cris de cannibales chez les Espagnols. On
prétendit que les Français étaient infidèles à la trêve; accusation
fort peu fondée, car rien n'empêchait la division Vedel, placée hors
d'atteinte, de se mouvoir, et les Espagnols d'ailleurs ne s'imposaient
pas à eux-mêmes cette immobilité, puisqu'ils avaient depuis trente-six
heures sans cesse manoeuvré autour de la division Barbou, pour
l'investir plus complétement; ce qui constituait véritablement une
infraction à la trêve, dont les Français ne s'étaient ni plaints ni
vengés, faute des moyens de se faire respecter dans leur malheur. Mais
aucune raison, aucun sentiment de justice ne restaient à ces furieux,
devenus vainqueurs par hasard. Ils criaient tous qu'il fallait
exterminer la division Barbou tout entière. Ils oubliaient que six
mille Français poussés à bout étaient capables de sortir d'un
abattement momentané par un noble désespoir, et de leur passer sur le
corps. Peut-être doit-on regretter qu'ils n'aient pas écouté alors
jusqu'au bout leur barbarie, et qu'ils n'aient pas fait naître ce
noble désespoir, qui, en relevant les courages, aurait tout sauvé.
Quoi qu'il en soit, de nombreux officiers coururent à Andujar porter
la nouvelle du départ des divisions Vedel et Dufour, et annoncer
l'exaspération de l'armée espagnole. Sur-le-champ les négociateurs
espagnols, se faisant les organes des fureurs d'une ignoble populace
militaire, déclarèrent qu'on infligerait à la division Barbou les plus
terribles traitements, si les divisions Vedel et Dufour ne rentraient
pas dans leur première position. La réponse était facile, car que
pouvait-on de plus contre la division Barbou que de la faire
prisonnière? Menacer de l'égorger était une infamie, et il fallait
répondre à ceux qui osaient proférer une pareille menace comme on
répond à des assassins. Mais il n'y avait pas là le héros de Gênes,
l'inébranlable Masséna. On courut auprès du malheureux Dupont, on
l'accabla de nouvelles instances, on lui dit qu'il allait faire
massacrer sa fidèle division Barbou, celle qui s'était bravement
battue à ses côtés, et cela pour sauver deux divisions, cause
véritable de la perte de l'armée; ce qui, du reste, était vrai quant à
ces dernières. Alors, cédant encore une fois, il envoya un
contre-ordre formel au général Vedel.

[En marge: Retour à Baylen de la division Vedel.]

Le contre-ordre arrivé, ce fut un soulèvement unanime dans la division
Vedel, qui voulut continuer la marche sur Madrid. Il fallut dépêcher
après elle un nouvel officier, chargé de rendre le général Vedel
responsable de toutes les conséquences, s'il persistait à se retirer.
Le général Vedel assembla alors ses officiers, leur fit part de cette
situation, allégua le danger dans lequel ils allaient placer leurs
frères d'armes, et les amena à se rendre. La troupe, moins docile, ne
voulait pas accéder à ces propositions, et, dans un pays où les hommes
isolés n'auraient pas été égorgés, elle aurait déserté presque tout
entière. En Espagne il fallait ne pas se séparer les uns des autres,
et agir tous en commun. On se soumit donc, et on retourna de
Sainte-Hélène à la Caroline, de la Caroline à Guarroman, résigné à
partager le sort de la division Barbou.

[En marge: Désespoir du général Dupont en signant la capitulation de
Baylen.]

Enfin, le 22, fut apportée d'Andujar à Baylen la funeste capitulation
au général Dupont. Plusieurs fois il hésita avant de la signer. Le
malheureux se frappait le front, rejetait la plume; puis, pressé par
ces hommes qui avaient été tous si braves au feu, et qui étaient si
faibles hors du feu, il inscrivit son nom naguère si glorieux au bas
de cet acte, qui devait être pour lui l'éternel supplice de sa vie.
Que n'était-il mort à Albeck, à Halle, à Friedland, même à Baylen!
Combien ne le regretta-t-il pas plus tard devant les juges qui le
frappèrent d'une condamnation flétrissante!

[En marge: Horribles souffrances de l'armée pendant les négociations.]

[En marge: On finit par lui accorder quelques vivres.]

La faim avait été le triste allié des Espagnols dans cette cruelle
négociation. Tandis qu'on tenait la division Barbou bloquée, on
n'avait pas voulu lui donner un morceau de pain, et depuis le 18 au
soir nos pauvres soldats n'avaient pas reçu de distribution. Ils ne
s'étaient soutenus qu'avec quelques restes de ration, et le 22 il s'en
trouvait beaucoup parmi eux qui n'avaient rien mangé depuis trois
jours. Ils étaient sous des oliviers, mourant de faim, haletants,
n'ayant pas même un peu d'eau pour étancher leur soif.

[En marge: Honorable conduite du général Castaños.]

La capitulation signée, le général Castaños consentit à leur accorder
des vivres. Il pouvait être humain, car la fortune venait de lui
préparer un assez beau triomphe pour qu'il fût généreux, comme on
l'est quand le coeur est satisfait. Du reste il se montra digne d'un
triomphe dû au hasard plus qu'à la valeur et au génie, par une
véritable humanité, une modestie parfaite, et une conduite qui
dénotait une remarquable sagesse. Il dit à nos officiers avec la
franchise la plus honorable: «De la Cuesta, Blake et moi n'étions pas
d'avis de l'insurrection. Nous avons cédé à un mouvement national.
Mais ce mouvement est si unanime qu'il acquiert des chances de succès.
Que Napoléon n'insiste pas sur une conquête impossible; qu'il ne nous
oblige pas à nous jeter dans les bras des Anglais qui nous sont
odieux, et dont jusqu'ici nous avons repoussé le secours. Qu'il nous
rende notre roi, en exigeant des conditions qui le satisfassent, et
les deux nations seront à jamais réconciliées.»--

[En marge: L'armée française défilant devant l'armée espagnole.]

Le lendemain nos soldats défilèrent devant l'armée espagnole. Leur
coeur était navré. Ils étaient trop jeunes pour pouvoir comparer leur
abaissement actuel à leurs triomphes passés. Mais il y avait dans le
nombre des officiers qui avaient vu défiler devant eux les Autrichiens
de Mélas et de Mack, les Prussiens de Hohenlohe et de Blücher, et ils
étaient dévorés de honte. Les divisions Vedel et Dufour ne remirent
pas leurs armes, qu'elles durent cependant déposer plus tard, mais la
division Barbou subit cette humiliation, et en ce moment elle regretta
de ne s'être pas fait tuer jusqu'au dernier homme.

[En marge: Atroce conduite du peuple espagnol à l'égard des Français.]

[En marge: Violation de la capitulation de Baylen.]

On achemina immédiatement les troupes françaises en deux colonnes vers
San-Lucar et Rota, où elles devaient être embarquées pour la France
sur des bâtiments espagnols. On leur fit éviter les deux grandes
villes de Cordoue et Séville, afin de les soustraire aux fureurs
populaires, et on les dirigea par les villes moins importantes de
Bujalance, Ecija, Carmona, Alcala, Utrera, Lebrija. Dans toutes ces
localités la conduite du peuple espagnol fut atroce. Ces malheureux
Français, qui s'étaient comportés en braves gens, qui avaient fait la
guerre sans cruauté, qui avaient souffert sans se venger le massacre
de leurs malades et de leurs blessés, étaient poursuivis à coups de
pierres, souvent à coups de couteau, par les hommes, les femmes et les
enfants. À Carmona, à Ecija, les femmes leur crachaient à la figure,
les enfants leur jetaient de la boue. Ils frémissaient, et quoique
désarmés, ils furent plus d'une fois tentés d'exercer de terribles
représailles, en se précipitant sur tout ce qu'ils rencontreraient
sous leurs mains pour se créer des armes; mais leurs officiers les
continrent, afin d'éviter un massacre général. On avait soin de les
faire coucher hors des bourgs et des villes, et de les amasser en
plein champ comme des troupeaux de bétail, pour leur épargner des
traitements plus cruels encore. À Lebrija et dans les villes
rapprochées du littoral, ils furent arrêtés et condamnés à séjourner,
sous prétexte que les vaisseaux espagnols n'étaient pas prêts. Mais
bientôt ils apprirent la cause de ce retard. La junte de Séville,
gouvernée par les passions les plus bassement démagogiques, avait
refusé de reconnaître la capitulation de Baylen, et déclaré que les
Français seraient retenus prisonniers de guerre, sous divers
prétextes, tous illusoires et mensongers jusqu'à l'impudence. L'une
des raisons que cette junte allégua, c'est qu'on n'était pas assuré
d'avoir le consentement des Anglais pour le passage par mer; raison
fausse, car les Anglais, malgré leur acharnement, témoignèrent pour
nos prisonniers une pitié généreuse, et bientôt laissèrent passer par
mer, comme on le verra, d'autres troupes qu'ils auraient eu grand
intérêt à retenir. Nos officiers s'adressèrent au capitaine général
Thomas de Morla pour réclamer contre cette indigne violation du droit
des gens, mais ne reçurent que les réponses les plus indécentes,
consistant à dire qu'une armée qui avait violé toutes les lois divines
et humaines avait perdu le droit d'invoquer la justice de la nation
espagnole.

[En marge: Massacre des prisonniers français à Lebrija.]

[En marge: Pillage du bagage des officiers français au port
Sainte-Marie.]

À Lebrija, le peuple furieux se porta la nuit dans une prison où était
l'un de nos régiments de dragons, et en égorgea soixante-quinze, dont
douze officiers. Sans le clergé il les aurait égorgés tous. Enfin les
généraux qui avaient eu le tort grave de se séparer de leurs troupes,
pour voyager à part avec leurs bagages, furent sévèrement punis de
s'être ainsi isolés. À peine étaient-ils arrivés au port Sainte-Marie
avec leurs fourgons dispensés de visite, que le peuple, ne pouvant se
contenir à la vue de ces fourgons où étaient entassées, disait-on,
toutes les richesses de Cordoue, se précipita dessus, les brisa et
les pilla. Des hommes appartenant aux autorités espagnoles ne furent
pas des derniers à mettre la main à ce pillage. Cependant, bien que
ces fourgons renfermassent tout le pécule de nos officiers et de nos
généraux, et même la caisse de l'armée, on ne trouva pas au delà de 11
ou 1,200 mille réaux, d'après les journaux espagnols eux-mêmes,
c'est-à-dire environ trois cent mille francs. C'était là tout le
résultat du sac de Cordoue. Les généraux français faillirent être
égorgés, et n'échappèrent à la fureur de la populace qu'en se jetant
dans des barques. Ils furent conduits à Cadix, et détenus prisonniers
jusqu'à leur embarquement pour la France, où les attendaient d'autres
rigueurs non moins impitoyables.

[En marge: Jugement sur la campagne d'Andalousie et la malheureuse
capitulation de Baylen.]

Telle fut cette fameuse capitulation de Baylen, dont le nom, dans
notre enfance, a aussi souvent retenti à nos oreilles que celui
d'Austerlitz ou d'Iéna. À cette époque les persécuteurs ordinaires du
malheur, jugeant sans connaissance et sans pitié ce déplorable
événement, imputèrent à la lâcheté et au désir de sauver les fourgons
chargés des dépouilles de Cordoue l'affreux désastre qui frappa
l'armée française. C'est ainsi que juge la bassesse des courtisans,
toujours déchaînée contre ceux que le pouvoir lui donne le signal
d'immoler. Il y eut beaucoup de fautes, mais pas une seule infraction
à l'honneur, dans cette triste campagne d'Andalousie. La première
faute fut celle de Napoléon lui-même, qui, après avoir fait naître par
les événements de Bayonne une fureur populaire inouïe, devant laquelle
toute opération de guerre devenait extrêmement périlleuse, se
contenta d'envoyer huit mille hommes à Valence, douze mille à Cordoue,
en paraissant croire que c était assez. Il s'aperçut bientôt de son
erreur, mais trop tard. Après la faute de Napoléon, vint la faute
militaire du général Dupont et de son lieutenant le général Vedel. Le
général Dupont, abandonnant Cordoue pour être plus près des défilés de
la Sierra-Morena, aurait dû par ce même motif s'en rapprocher de
manière à les fermer tout à fait, et pour cela se placer à Baylen, ce
qui eût rendu toute séparation de ses divisions impossible. Après
avoir commis la faute de s'établir à Andujar, et non à Baylen, ce fut
une faute non moins grave de ne pas suivre le général Vedel lorsqu'il
le renvoya à Baylen dans la soirée du 16, et, cette faute commise, de
n'avoir pas décampé le 17 au lieu de décamper le 18; d'avoir, le jour
de la bataille de Baylen, engagé partiellement, successivement, et en
ligne parallèle à l'ennemi, les forces dont il disposait, au lieu de
faire une attaque en masse et en colonne serrée sur sa gauche[7]; puis
enfin, après les efforts de bravoure les plus honorables, d'avoir trop
cédé à l'abattement général. La faute du général Vedel fut de venir le
16 avec sa division tout entière à Andujar, et de laisser Baylen
découvert (ce que l'approbation du général en chef n'excusait que
très-imparfaitement); sa faute fut surtout de suivre le général Dufour
à la Caroline, d'abandonner ainsi une seconde fois Baylen, sans aucune
précaution pour le défendre, et en dernier lieu, détrompé à la
Caroline, de n'être pas revenu sur-le-champ, mais d'avoir au contraire
perdu toute la journée du 19 en vaines temporisations. Enfin la faute
des généraux entourant le général Dupont fut de le pousser à la
capitulation, et, après avoir vaillamment combattu sur le champ de
bataille de Baylen, de montrer la plus coupable faiblesse dans la
négociation générale, cédant à toutes les menaces des généraux
espagnols comme s'ils avaient été les plus lâches des hommes, tandis
qu'ils étaient au nombre des plus braves: nouvelle preuve que le
courage moral et le courage physique sont deux qualités fort
différentes.

[Note 7: Je ne me permets d'exprimer ces jugements sur des questions
toutes spéciales, que parce qu'ils sont conformes au simple bon sens,
et appuyés de plus sur des autorités irréfragables, Napoléon et
Berthier. Ces jugements, en effet, quant à ce qui concerne les
opérations militaires du général Dupont, ne sont que la pensée de
Napoléon et de Berthier, dégagée, pour le premier des questions qu'il
fit adresser par le procureur général aux accusés, et pour le second
du discours qu'il prononça dans la procédure.]

Ainsi, grave erreur de Napoléon à l'égard de l'Espagne, position
militaire mal choisie par le général Dupont, lenteur trop grande à en
changer, bataille mal livrée, faux mouvements du général Vedel,
démoralisation des généraux et des soldats, telles furent les causes
du cruel revers de Baylen. Tout ce qu'on a dit de plus n'est que de la
calomnie. La longue file des bagages, a-t-on répété souvent, amena
tous nos malheurs. En supposant qu'un général fût capable du stupide
calcul de perdre son honneur, sa carrière militaire, le bâton de
maréchal qui lui était réservé, pour quelques centaines de mille
francs, somme bien inférieure à ce que Napoléon donnait aux moins bien
traités de ses lieutenants, huit ou dix fourgons auraient porté toutes
les prétendues richesses de Cordoue en matières d'or et d'argent, et
il s'agissait de plusieurs centaines de voitures, dont le nombre
excessif avait pour cause évidente la situation morale du pays, dans
lequel on ne pouvait laisser en arrière ni un blessé ni un malade.
Enfin, comme on vient de le voir, ces fameux fourgons furent pillés,
et, la caisse de l'armée comprise, on y trouva à peine trois ou quatre
cent mille francs. Tout ce qu'on peut dire, en somme, c'est que le
général Dupont, intelligent, capable, brillant au feu, n'eut pas
l'indomptable fermeté de Masséna à Gênes et à Essling. Mais il était
malade, blessé, épuisé par quarante degrés de chaleur; ses soldats
étaient des enfants, exténués de fatigue et de faim; les malheurs
s'étaient joints aux malheurs, les accidents aux accidents; et si l'on
sonde profondément tout ce tragique événement, on verra que l'Empereur
lui-même, qui mit tant d'hommes dans une si fausse position, ne fut
pas ici le moins reprochable. Toutefois il faut ajouter, dans
l'intérêt de la moralité militaire, que dans ces situations extrêmes
la résolution de mourir est la seule digne, la seule salutaire; car
certainement, à l'arrivée du général Vedel, la résolution de mourir
pour percer la division Reding eût permis aux deux parties de l'armée
française de se rejoindre, et de sortir triomphantes de ce mauvais
pas, au lieu d'en sortir humiliées et prisonnières. En sacrifiant sur
le champ de bataille le quart des hommes morts plus tard dans une
affreuse captivité, on eût changé en un triomphe le revers le plus
éclatant de cette époque extraordinaire[8].

[Note 8: J'exprime ici, par pur amour de la vérité, et surtout par le
dégoût profond que j'ai toujours eu pour l'injustice envers les
malheureux, un jugement sur l'affaire de Baylen, qui choquera tous les
préjugés de l'époque impériale. Mais tout homme d'un esprit droit,
après avoir lu les précieux documents que j'ai possédés, ne pourra pas
porter un autre jugement que celui que je porte moi-même. Ces
documents ont été de diverses sortes, et sont infiniment curieux et
concluants. Il existe d'abord plusieurs volumes de pièces relatives à
l'affaire de Baylen au dépôt de la guerre, avec les modèles
d'interrogatoires qui furent dictés par l'Empereur, et qui révèlent
l'opinion qu'il se faisait sur les fautes militaires commises en cette
campagne. Il y a sa correspondance avec le général Savary, qui n'est
pas le moins important de ces documents, la correspondance du général
Dupont avec ses lieutenants, et enfin la procédure elle-même instruite
contre les généraux Dupont, Marescot, Vedel, Chabert, etc. Napoléon
voulut d'abord, dans un premier élan de colère, faire fusiller tous
les auteurs de la capitulation. Bientôt, sur les remontrances du sage
et toujours sage Cambacérès, et sous l'inspiration de son coeur, qui
eût suffi pour l'arrêter, le premier moment passé, il déféra à un
Conseil d'enquête, composé des grands de l'Empire, le jugement de
l'affaire de Baylen. D'après l'avis de ce Conseil, un décret impérial
prononça la destitution du général Dupont, lui enleva son titre de
comte, le raya de la Légion d'honneur, lui retira ses dotations,
prescrivit sa translation dans une prison d'État, et ordonna que trois
exemplaires manuscrits de la procédure tout entière seraient déposés,
l'un au Sénat, l'autre aux archives du gouvernement (Secrétairerie
d'État), le troisième aux archives de l'Empire (Archives nationales).
Lorsque, après la restauration, le général Dupont fut revenu en faveur
(et à cette époque il devint, à mon avis, plus coupable qu'à Baylen),
il obtint une ordonnance du roi qui prescrivait le dépôt de ces trois
exemplaires à la Chancellerie, _pour être statué ultérieurement_ sur
la procédure même. Deux de ces exemplaires furent déposés à la
Chancellerie, et ils n'ont jamais été communiqués. Le troisième était
resté dans les mains de l'une des grandes familles créées par
l'Empire. C'est ce précieux manuscrit, où tout, à mon avis, se trouve
complètement éclairci, qui contient la justification du général
Dupont, celle, du moins, qu'on peut fournir avec raison et justice. Si
on lit dans cette procédure l'opinion du prince Berthier, car chacun
des grands de l'Empire exprima la sienne, on y verra, outre une rare
supériorité de raison et une honorable humanité, dont les autres
personnages, et surtout les personnages de l'ordre civil, ne donnèrent
pas l'exemple, à peu près le jugement que je porte ici. J'ajouterai
que Napoléon lui-même, revenu par la suite à plus de justice, répétait
souvent: Dupont fut plus malheureux que coupable!--Il sentait dès lors
les atteintes du malheur, et, avec son grand esprit et son grand
coeur, il appréciait mieux à quel point il faut tenir compte des
circonstances pour juger équitablement les hommes. Au surplus, je n'ai
rencontré dans ma carrière aucun des acteurs qui figurent dans ce
récit, ni eux ni leur famille, et je parle par un pur sentiment
d'impartialité.]

[En marge: Effet produit à Madrid par la capitulation de Baylen.]

[En marge: Danger pour Madrid qui se trouve découvert par la
destruction de l'armée d'Andalousie.]

[En marge: Ressources qui restaient à Madrid après la perte de l'armée
d'Andalousie.]

La nouvelle de cet étrange désastre, qu'on croyait impossible à Madrid
depuis que l'armée du général Dupont avait été portée à 20 mille
hommes par l'envoi successif des divisions Vedel et Gobert, s'y
répandit rapidement, d'abord par les communications secrètes des
Espagnols, puis par quelques officiers échappés et venus de poste en
poste dans la Manche, et enfin par l'arrivée de M. de Villoutreys
lui-même, qu'on chargea d'apporter à l'Empereur la convention de
Baylen. Le détail d'un tel revers consterna tout ce qui était
Français, ou attaché à la fortune de la France. Les Espagnols étaient
ivres d'orgueil, et ils avaient droit d'être fiers, non de l'habileté
ou de la bravoure déployées en cette circonstance, bien qu'ils se
fussent vaillamment conduits, mais des obstacles de tout genre que
nous avait créés leur patriotique insurrection, obstacles qui avaient
été la principale cause des malheurs du général Dupont. Les vingt
mille hommes qui étaient destinés à conquérir l'Andalousie, et en cas
d'insuccès à se replier sur la Manche pour couvrir Madrid, manquant
tout à coup, la situation devenait des plus difficiles. Il était
évident que les insurgés de Valence, de Carthagène, de Murcie, donnant
la main à ceux de Grenade et de Séville enorgueillis de leur triomphe
imprévu, entraînant à leur suite ceux de l'Estrémadure et de la Manche
qui n'avaient pas encore osé se montrer, marcheraient bientôt sur
Madrid. Quoique le nombre de ceux qui étaient enrégimentés dans les
troupes de ligne fût très-exagéré, et qu'il n'y eût de nombreux que
les bandes de coureurs, qui, sous le titre de guérillas, couvraient
les campagnes, arrêtant les convois, égorgeant les blessés et les
malades, et ravageant l'Espagne bien plus que les armées françaises
elles-mêmes, toutefois le général Castaños pouvait arriver avec les
troupes de Valence, de Murcie, de Carthagène, de Grenade, de Séville,
de Badajoz, c'est-à-dire à la tête de 60 à 70 mille hommes fort
encouragés par les événements de Baylen, et on n'avait à leur opposer
que les divisions Musnier, Morlot, Frère, la brigade Rey, et la garde
impériale. Tous ces corps, sans les blessés, les malades, auraient dû
donner environ 30 mille hommes en ligne, et dans l'état de santé des
troupes en donnaient tout au plus 20 ou 25 mille. Néanmoins, avec un
général vigoureux, Murat par exemple, au lieu de Joseph, on aurait pu
battre 60 mille Espagnols avec 20 mille Français, et rejeter les
vainqueurs de Baylen sur la Manche et l'Andalousie, s'ils venaient à
se présenter devant Madrid. Il est vrai qu'on avait derrière soi une
grande capitale, qu'il fallait garder et contenir; mais il était
possible (comme l'écrivit Napoléon depuis) de ramener sur cette
capitale un renfort considérable, et suffisant pour imposer à l'ennemi
du dehors et du dedans. Le maréchal Bessières, après sa victoire de
Rio-Seco, avait marché sur la Galice, et s'apprêtait à y pénétrer. Il
fallait le rappeler à Burgos, en réduisant son rôle à couvrir la route
de Madrid à Bayonne. On pouvait lui reprendre alors la brigade
Lefebvre, détachée momentanément de la division Morlot avant la
connaissance de la victoire de Rio-Seco, la division Mouton composée
de vieux régiments, le 26e de chasseurs récemment arrivé, les 51e et
43e de ligne près d'arriver à Bayonne (et faisant partie des douze
vieux régiments appelés en Espagne), ce qui aurait présenté un renfort
de 10 mille hommes environ de troupes excellentes, et capables de se
battre contre toutes les armées de l'Espagne. Le maréchal Bessières
aurait eu encore, avec les troupes de marche, et les colonnes mobiles
placées à Vittoria, Burgos, Aranda, environ 14 ou 15 mille hommes.
Enfin les 14e et 44e de ligne, faisant partie aussi des anciens
régiments appelés en Espagne, avaient accru le corps du général
Verdier devant Saragosse, et l'avaient porté à 17 mille hommes. On
pouvait, à la rigueur, soit que l'attaque nouvelle préparée contre
Saragosse, et dont on annonçait tous les jours le succès comme
probable et prochain, s'effectuât ou fût différée, détacher ces deux
régiments et les amener à Madrid. Dans le cas de la prise de
Saragosse, ils arrivaient avec leur force matérielle et un grand effet
moral à l'appui. Dans le cas contraire, la prise de Saragosse n'en
était que retardée; mais Madrid était mis à l'abri de toute tentative,
et l'ennemi, quel qu'il fût, qui s'en approcherait, devait être rejeté
au loin. L'Espagne, après tout, avec les 30 mille hommes qu'on pouvait
réunir à Madrid, les 14 mille qui seraient restés au maréchal
Bessières, les 17 mille du général Verdier, les 11 mille du général
Duhesme en Catalogne, les 7 mille du général Reille, contenait encore
80 mille Français environ, et certainement il était possible avec une
pareille force de tenir tête aux Espagnols, sans compter qu'à chaque
instant on voyait apparaître à Bayonne de nouveaux renforts préparés
par Napoléon. Mais il aurait fallu un prince militaire, nous le
répétons, et non un prince doux, sage, instruit, et point homme de
guerre, bien que, dans les moments de péril, il se souvînt qu'il était
frère de Napoléon[9].

[Note 9: Je ne tire point ces observations uniquement de mon esprit.
J'avais toujours pensé, en réfléchissant sur ces événements, qu'il
restait, même après le désastre de Baylen, des forces suffisantes pour
continuer à occuper Madrid; mais j'ai trouvé récemment une note de
l'Empereur, datée de Bordeaux, du 2 août, qui m'a confirmé dans cette
opinion, et c'est de cette note même que j'extrais les calculs que je
viens de présenter, ainsi que l'indication des concentrations qu'on
aurait pu opérer. Je n'ai fait que réduire quelques chiffres exagérés
dans cette note sur la force des corps qui restaient en Espagne.
Napoléon, voulant engager son frère à tenir bon, flattait
naturellement un peu la situation, et entre les chiffres douteux
préférait toujours les plus élevés. Quoiqu'il comptât plus de 80 mille
hommes en Espagne après la perte des 20 mille de Dupont, il en restait
à peine ce nombre, tant les maladies et le feu avaient déjà exercé de
ravages.]

[En marge: Épouvante du roi Joseph, et sa résolution de quitter
Madrid.]

Il n'y avait donc pas lieu de désespérer, puisqu'en ramenant le
maréchal Bessières de la Galice dans la Vieille-Castille, en réduisant
son rôle à garder la route de Madrid, en attirant à soi une partie des
forces dont il disposait, plus une portion des troupes qui
assiégeaient Saragosse, et enfin celles qui venaient de traverser
Bayonne, on était en mesure de tenir Madrid, et de battre les insurgés
qui oseraient se montrer sous ses murs. Mais l'infortuné roi d'Espagne
n'avait pas le caractère trempé comme celui de son frère. La joie des
Espagnols qui lui étaient hostiles, et c'était le très-grand nombre,
la désolation de ceux qui s'étaient attachés à sa cause,
l'ébranlement d'esprit de ses ministres, le peu de fermeté des
généraux français qui l'entouraient, l'embarras de se trouver au
milieu d'une ville qui lui était inconnue, tout contribua à troubler
profondément son âme, et à lui faire prendre la désastreuse résolution
de quitter sa nouvelle capitale, dix jours après y être entré. Il
aurait dû tout braver plutôt que de se résoudre à évacuer Madrid, car
le seul effet moral devait en être immense. Tant qu'il y demeurait,
les événements de la guerre pouvaient être considérés comme des
alternatives de revers et de succès; Rio-Seco pouvait être opposé à
Baylen, bien qu'il ne le valût pas; la prise justement espérée de
Saragosse pouvait être opposée bientôt à la résistance de Valence; et
Madrid, toujours occupé, restait comme la preuve de la supériorité des
Français dans la Péninsule. L'insurrection pouvait douter encore
d'elle-même, et les Anglais, présumant moins de sa puissance,
n'auraient pas fait d'aussi grands efforts pour la seconder. Mais
Madrid évacué semblait de la part de la nouvelle royauté l'aveu formel
qu'elle était incapable de conserver par la force le royaume qu'elle
avait prétendu recevoir de la Providence. Ce que la Providence veut,
elle sait le soutenir, et elle ne le laisse pas tomber. Dès ce moment,
l'Espagne entière allait être debout, et, à la honte particulière de
Baylen, qui frappait quelques généraux, devait succéder une confusion
cruelle pour Napoléon, la confusion de sa politique, conséquence de
l'évacuation totale ou presque totale de l'Espagne.

[En marge: Conduite du général Savary à Madrid, et ses conseils au roi
Joseph.]

Le général Savary se trouvait encore à Madrid, bien que Joseph,
n'aimant ni sa personne ni sa manière de penser et d'agir, eût fait de
son mieux pour se débarrasser de lui. Le général Savary représentait
le système des exécutions militaires, de l'application à bien
entretenir l'armée française quoi qu'il en coûtât à l'Espagne, de la
soumission absolue aux volontés de Napoléon, et de l'indifférence aux
volontés de Joseph quand elles n'étaient pas exactement conformes aux
ordres émanés de l'état-major impérial. Joseph, voulant se populariser
en Espagne, et par suite fort enclin à sacrifier l'intérêt de l'armée
à celui des Espagnols, éprouvait pour le général Savary et l'ensemble
de choses qu'il représentait auprès de lui, une aversion profonde.
Aussi, avait-il demandé à Napoléon de lui accorder le maréchal
Jourdan, dont il avait pris l'habitude de se servir à Naples, qui
était droit, sage, tranquille, pas plus actif qu'il ne fallait à la
mollesse de son maître, et peu disposé à se prosterner devant
Napoléon, qu'il ne comprenait guère et qu'il aimait encore moins.
Joseph, pressé d'avoir le maréchal Jourdan, et de n'avoir plus le
général Savary, avait donné à entendre à celui-ci qu'il ferait bien de
partir, et le général Savary, toujours assez indocile, excepté pour
Napoléon, lui avait répondu qu'il serait charmé de le quitter dès
qu'il en aurait la permission de l'Empereur, son unique maître. En
attendant cette permission, il était resté à Madrid, faisant tous les
jours, dans sa correspondance avec l'Empereur, un tableau peu flatté
des hommes et des choses. Après le désastre de Baylen, Joseph fut trop
heureux d'avoir auprès de lui le général Savary, pour partager la
responsabilité des graves résolutions qu'il y avait à prendre, et il
le consulta avec beaucoup plus de déférence que de coutume. Le général
Savary, qui n'était pas faible, mais qui voyait combien ce malheureux
monarque était incapable de se soutenir à Madrid avec vingt mille
hommes, crut plus prudent de l'en laisser sortir, et il lui donna même
le conseil de se retirer au plus tôt.--Et que dira l'Empereur? demanda
cependant Joseph avec inquiétude.--L'Empereur grondera, repartit le
général Savary; mais ses colères, vous le savez, sont bruyantes, et ne
tuent pas. Lui, sans doute, tiendrait ici; mais ce qui est possible à
lui ne l'est pas à d'autres. C'est assez d'un désastre comme celui de
Baylen, n'en ayons pas un second. Quand on sera sur l'Èbre, bien
concentré, bien établi, et en mesure de reprendre l'offensive,
l'Empereur en prendra son parti, et vous enverra les secours
nécessaires.--

[En marge: Joseph prend le parti de quitter Madrid.]

[En marge: Conduite des Espagnols au moment de la retraite des
Français.]

Le roi Joseph ne se fit pas répéter une seconde fois ce conseil par le
général Savary, et il donna des ordres pour la retraite de Madrid.
Mais il y avait à Madrid plus de trois mille malades et blessés, un
immense matériel de guerre accumulé dans le Buen-Retiro, dont on avait
commencé à faire une forteresse. Il fallait donc du temps et de grands
efforts pour évacuer tant d'hommes et de matériel. On l'entreprit sans
délai. Malheureusement la mauvaise volonté des habitants ajoutait
encore à la difficulté de l'opération. Le bruit de la retraite des
Français s'était bientôt répandu à l'aspect de leurs préparatifs, et
les Espagnols, transportés de joie, résolus de plus à rendre cette
retraite désastreuse autant qu'il serait en eux, réunissaient leurs
charrettes et leurs voitures de tout genre, les formaient en tas, et y
mettaient le feu. Ils aimaient mieux voir ce matériel détruit qu'utile
aux Français. Le transport des blessés, des malades, des
administrations, présenta ainsi beaucoup plus de difficulté, et exigea
plusieurs jours avant qu'on pût faire partir les troupes.

[En marge: Août 1808.]

Au seul bruit d'une pareille résolution, tout ce qui avait pris parti
un moment pour les Français disparut. Deux des ministres de Joseph,
MM. Pinuela et Cevallos, s'en allèrent sans une seule explication. Le
dernier surtout, devenu depuis un pamphlétaire attaché à diffamer la
France, tint une conduite digne du reste de sa vie. Long-temps le bas
adulateur du prince de la Paix, ensuite son ennemi acharné, serviteur
obséquieux de Ferdinand VII pendant ses deux mois de règne, ministre
de Joseph, qu'il n'aurait jamais dû songer à servir, il s'échappait
honteusement à la nouvelle de Baylen, ne disant rien aux Français
qu'il quittait, mais disant aux Espagnols, auxquels il revenait, que
s'il avait consenti à être ministre de Joseph, c'était pour avoir la
permission de rentrer en Espagne, et l'occasion de se rattacher à une
cause dont il avait toujours prévu et désiré le triomphe. Le vieux
d'Azanza, MM. O'Farrill, d'Urquijo, agissant en hommes graves, qui
avaient su ce qu'ils voulaient en acceptant la royauté française,
c'est-à-dire la régénération de l'Espagne, n'abandonnèrent point
Joseph, mais le suivirent l'âme remplie de douleur. M. de Caballero,
traité par ses compatriotes avec un mépris insultant, qu'il méritait
beaucoup moins que M. de Cevallos, resta à la cour de Joseph comme
dans un asile. Parmi les grands, le prince de Castel-Franco, qui avait
tenu tête à l'orage, sentit son courage défaillir au dernier moment,
et, après avoir promis de partir, ne partit point. Pas un de ceux qui
suivaient Joseph ne put emmener un domestique espagnol. Les hommes de
cette condition restèrent tous à Madrid. Il y avait près de deux mille
individus employés dans les palais et les écuries de la couronne, à
cause du grand nombre de magnifiques chevaux qu'entretenait
ordinairement la royauté espagnole. De peur d'être emmenés, ils
disparurent presque tous dans une nuit. Joseph eut à peine le moyen de
se faire servir dans sa retraite.

[En marge: Sortie de Madrid le 2 août.]

Il sortit le 2 août pour se rendre à Chamartin, sans essuyer aucun
témoignage insultant, car sa personne avait obtenu une sorte de
respect. On vit partir les troupes françaises avec une joie toute
naturelle, mais on n'osa les offenser, car on tremblait encore à leur
aspect, et, malgré une présomption bien motivée cette fois, on se
disait confusément qu'on pourrait les revoir. À dater de cette
retraite, Joseph n'avait plus personne pour lui en Espagne, ni le
peuple qu'il n'avait jamais eu, ni les classes moyennes et élevées
qui, après avoir hésité un instant par crainte de la France et par
l'espoir des améliorations qu'on pouvait attendre d'elle, n'hésitaient
plus maintenant que la France elle-même semblait s'avouer vaincue en
se retirant de Madrid.

[En marge: L'armée se retire par Buytrago, Somo-Sierra et Aranda.]

[En marge: Sentiments qui éclatent pendant cette retraite.]

L'armée rétrograda lentement par la route de Buytrago, Somo-Sierra,
Aranda et Burgos. Ayant trouvé de nombreuses traces de cruauté sur sa
route, elle ne put contenir son exaspération, et elle se vengea en
plus d'un endroit. La faim se joignant à la colère, elle détruisit
beaucoup sur son passage, et laissa partout des marques de sa présence
qui portèrent au comble la haine des Espagnols. Joseph, effrayé des
sentiments qu'on allait ainsi provoquer, s'employait vainement à
empêcher les excès commis le long de la route. Mais il ne réussit qu'à
blesser l'armée elle-même, dont les soldats disaient qu'il devrait
s'intéresser un peu plus à eux, qui le soutenaient, qu'aux Espagnols,
qui le repoussaient. Quand les choses vont mal, au malheur se joint la
désunion. Les ministres de Joseph étaient peu d'accord avec les
généraux français, et la nouvelle cour d'Espagne fort peu avec
l'armée, qui était son unique appui. La tristesse régnait parmi les
chefs, l'irritation parmi les soldats, la fureur de la vengeance chez
toutes les populations traversées.

[En marge: Le mouvement rétrograde poussé jusqu'à Miranda.]

Le roi Joseph et ceux qui l'entouraient, se démoralisant à chaque pas,
ne se crurent pas même en sûreté à Burgos. Ils furent effrayés d'avoir
encore sur leurs derrières tout le pays compris entre Burgos et les
provinces basques, et ils jugèrent convenable de se porter à la ligne
de l'Èbre, en prenant Miranda pour quartier général. Ils avaient
ramené le maréchal Bessières sur leur droite, et ils voulurent ramener
le général Verdier sur leur gauche, s'inquiétant peu de rendre
inutiles tous les efforts qui avaient été faits pour prendre
Saragosse, et qui dans le moment allaient être couronnés de succès.
Ils ne retrouvèrent quelque assurance que derrière l'Èbre, ayant,
outre les vingt mille hommes de Madrid, les vingt et quelques mille du
maréchal Bessières, les dix-sept du général Verdier, et toutes les
réserves de Bayonne.

[En marge: Opérations devant Saragosse.]

[En marge: Assaut donné le 4 août à Saragosse, et entrée dans cette
ville.]

Au milieu de toutes ces fautes, c'en était une de plus que
d'abandonner tant de terrain, tant de travaux surtout accumulés devant
Saragosse. Depuis les dernières attaques, les moyens de tout genre
avaient été considérablement augmentés pour réduire cette ville
opiniâtre, qui prouvait que les défenses de l'art les plus habilement
combinées sont moins puissantes que le courage d'habitants résolus à
se faire tuer dans leurs maisons. Deux vieux régiments, le 14e si
malheureux et si héroïque à Eylau, le 44e signalé dans la même
bataille et à Dantzig, venaient d'arriver, et de porter à 16 ou 17
mille hommes le corps de siége. La grosse artillerie, nécessaire pour
abattre les couvents qui flanquaient le mur d'enceinte, avait été
transportée de Pampelune par l'Èbre et le canal d'Aragon. L'aide de
camp de l'Empereur, le colonel du génie Lacoste, avait pris habilement
ses dispositions pour pratiquer en peu de temps de larges ouvertures
dans le mur d'enceinte, et renverser les gros bâtiments qui lui
servaient d'appui. Tout étant prêt le 4 août au matin, soixante
bouches à feu, mortiers, obusiers, pièces de 16, vomirent leur feu sur
la ville et sur le couvent de Santa-Engracia, qui est au centre de la
muraille d'enceinte, à un angle saillant qu'elle forme vers le milieu
de son étendue. (Voir la carte nº 45.) À gauche et à droite de ce
couvent se trouvaient deux portes par lesquelles on voulait pénétrer
pour se porter rapidement par une rue assez large vers le _Cosso_,
espèce de boulevard intérieur, qui traverse dans toute sa longueur la
ville de Saragosse, et duquel une fois maître on pouvait se croire en
possession de la ville tout entière. L'artillerie française ayant
réussi vers midi à faire taire celle de l'ennemi, et de larges brèches
ayant été pratiquées dans le mur d'enceinte, les colonnes d'assaut
furent formées, et deux de ces colonnes, une à droite sous le général
Habert, une à gauche sous le général Grandjean, s'élancèrent sur la
muraille abattue aux cris de _Vive l'Empereur_! Les Espagnols, qui
n'avaient pas fait consister leur résistance dans la défense d'une
enceinte qui n'était ni bastionnée ni terrassée, mais dans leurs rues
barricadées et leurs maisons crénelées, attendaient nos soldats au
delà des deux brèches, et les accueillirent par une grêle de balles
dès qu'ils les eurent franchies. La colonne de droite, plus heureuse,
pénétra la première, et, détruisant les obstacles qui arrêtaient celle
de gauche vers la porte des Carmes, l'aida à pénétrer à son tour. Elle
se jeta ensuite malgré le feu des maisons dans une rue, celle de
Santa-Engracia, qui descendait perpendiculairement vers le _Cosso_,
but principal de nos attaques. Trois grandes barricades armées de
canons coupaient cette rue. Nos soldats, entraînés par leur ardeur,
enlevèrent d'assaut ces barricades, prirent treize pièces de canon,
tuèrent les Espagnols qui les servaient, et débouchèrent sur le
_Cosso_, se croyant déjà maîtres de la ville. Mais restaient sur
leurs derrières les insurgés, les uns paysans et moines, les autres
soldats de ligne, retranchés dans les maisons, et résolus à les faire
brûler plutôt que de les abandonner. Il fallait donc revenir pour les
débusquer avant de s'établir sur le _Cosso_. C'est ce qu'on fit, se
battant de maison à maison, perdant du monde pour les prendre, et se
vengeant, quand on les avait prises, par la mort de ceux dont on avait
essuyé le feu.

La colonne de gauche avait trouvé sur son chemin un grave obstacle,
c'était un vaste édifice, le couvent des Carmes, qui avait été entouré
d'un fossé, et dans lequel beaucoup de troupes espagnoles s'étaient
logées sous des officiers expérimentés, comme dans un camp retranché.
Il avait fallu enlever ce couvent, ce qu'on avait fait avec vigueur,
mais non sans de grandes pertes. Cette oeuvre terminée, on s'était
mis, de même que la colonne de droite, à fusiller de maison à maison,
pendant que l'artillerie continuait d'envoyer des obus et des bombes
qui, passant par-dessus la tête de nos soldats, allaient punir et
ravager la ville. Cet horrible combat durait depuis le matin avec un
acharnement incroyable, lorsque nos soldats fatigués commencèrent à se
répandre dans les maisons qu'ils venaient de conquérir, et à y
chercher les vivres dont ils avaient besoin, et surtout les vins, dont
ils savaient toutes les villes d'Espagne abondamment pourvues.
Malheureusement ils trouvèrent dans cette maraude intérieure l'écueil
de leur bravoure, et bientôt une moitié de nos troupes fut ensevelie
dans l'inaction et l'ivresse. Malgré tout ce que firent nos généraux,
la plupart blessés, ils ne purent ramener les soldats soit au combat,
soit du moins au soin de leur propre sûreté. Si les Espagnols avaient
soupçonné l'état dans lequel étaient leurs assaillants, ils auraient
pu les faire repentir du sanglant succès de la journée. Il fallut
attendre au lendemain pour recommencer et poursuivre la difficile
conquête de Saragosse, maison à maison, rue à rue. Outre beaucoup
d'officiers blessés, et notamment les deux généraux en chef, Verdier
et Lefebvre-Desnoette, le premier atteint d'une balle à la cuisse, le
second souffrant d'une forte contusion dans les côtes, nous avions
environ onze ou douze cents hommes hors de combat, dont trois cents
morts et huit ou neuf cents blessés. Les deux vieux régiments, le 14e
et le 44e, avaient cru retrouver dans les rues de Saragosse la
fusillade d'Eylau.

Le lendemain, le général Verdier n'ayant pu, à cause de sa blessure,
reprendre le commandement des attaques, le général Lefebvre-Desnoette,
qui l'avait remplacé, rallia les troupes dispersées dans les maisons,
barricada lui-même, pour le compte des Français, les rues conquises et
aboutissant au Cosso, et résolut, pour épargner le sang, d'employer la
sape et la mine, ne croyant pas devoir plus ménager une ville
espagnole que ne le faisaient les Espagnols eux-mêmes.

[En marge: La conquête de Saragosse abandonnée par suite de la
retraite des Français sur le haut Èbre.]

[En marge: Retraite du corps d'armée de l'Aragon sur Tudela.]

C'est dans cet état que survint la nouvelle du désastre de Baylen, de
l'évacuation de Madrid, et de la retraite générale sur l'Èbre. Nos
généraux et nos soldats éprouvèrent un amer déplaisir de voir tant de
sang inutilement répandu, et une proie sur laquelle ils s'étaient
acharnés près de leur échapper. Le corps de Saragosse devant former, à
Tudela, sur l'Èbre, la gauche de la nouvelle position que l'armée
française allait occuper en Espagne, on achemina d'abord les blessés,
puis la portion de l'artillerie qu'on pouvait transporter, on encloua
le reste, et on se mit en marche, le chagrin dans le coeur, la
tristesse sur le visage, humilié au dernier point de reculer devant
des soldats qu'on n'était pas parvenu à considérer beaucoup, malgré
l'obstination déployée dans les rues de Saragosse par des paysans et
des moines. On revint environ 16 mille hommes sur Tudela, les uns
anciennement, les autres récemment aguerris, mais tous en rase
campagne capables de battre trois ou quatre fois plus d'Espagnols
qu'ils ne comptaient d'hommes dans leurs rangs.

[En marge: Opérations en Catalogne.]

En Catalogne, on avait été obligé de s'enfermer dans les murs de
Barcelone. Le général Duhesme, ayant d'abord essayé de comprimer
l'insurrection au midi de cette province pour pouvoir communiquer avec
Valence, mais n'ayant plus à s'inquiéter de ce qui se passait de ce
côté depuis la retraite du maréchal Moncey, avait alors tenté d'agir
au nord, afin de maintenir ses communications avec la France, et de
donner la main à la colonne du général Reille. Il était sorti à la
tête de la principale partie de ses forces par Mataro et Hostalrich
sur Girone, avec le projet de s'emparer de cette dernière place, l'une
des plus importantes de la Catalogne, que les Français avaient eu le
tort de ne pas occuper. Arrivé à Mataro, il s'était vu dans la
nécessité de prendre cette petite ville d'assaut, et de la livrer à
la fureur du soldat, chaque jour plus exaspéré de la guerre barbare
qu'on lui faisait. De Mataro il avait marché sur Girone, qu'il avait
espéré surprendre et enlever par l'escalade. Ses grenadiers armés
d'échelles avaient déjà gravi l'enceinte de la ville et allaient y
pénétrer, lorsqu'ils avaient été repoussés par le peuple mêlé aux
soldats et aux moines. Privé de grosse artillerie, et désespérant
d'emporter cette place de vive force, le général Duhesme était rentré
dans Barcelone, forcé de combattre sans cesse sur la route, et réduit
à saccager des villages pour venger l'assassinat de ses soldats. Il ne
lui avait pas été possible pendant cette incursion de communiquer avec
le général Reille, qui s'était porté de son côté jusqu'à Figuières,
sans réussir à s'avancer au delà. Tout ce qu'avait pu ce dernier,
ç'avait été de ravitailler le fort de Figuières, occupé par une petite
garnison française, et d'y déposer des vivres et des munitions en
suffisante quantité. Mais chaque fois qu'il avait voulu pousser plus
loin, il avait été assailli de toutes parts par de hardis miquelets,
déjouant par leur vitesse et leur adresse à tirer le courage de nos
jeunes soldats, qui ne savaient guère courir après des montagnards
habitués à chasser le chamois[10]. Le général Reille avait ainsi
éprouvé beaucoup de pertes sans utilité, et, informé de la rentrée du
général Duhesme à Barcelone, il s'était borné à garder la frontière,
attendant, avant de rien tenter, de nouveaux moyens et de nouveaux
ordres.

[Note 10: J'emploie le nom le plus général; mais dans les Pyrénées, le
chamois s'appelle izard.]

[En marge: Situation générale des Français en Espagne au mois d'août
1808.]

Telle était notre situation au mois d'août 1808, dans cette Espagne
que nous avions si rapidement envahie, et que nous avions crue si
facile à conquérir. Nous en avions perdu tout le midi, après y avoir
laissé l'une de nos armées prisonnière. Sous l'impression de cet
échec, nous avions abandonné Madrid, interrompu le siége presque
achevé de Saragosse, et rétrogradé jusqu'à l'Èbre; et le seul de nos
corps qui n'eût pas évacué la province qu'il était chargé d'occuper,
celui de Catalogne, était enfermé dans Barcelone, bloqué sur terre par
d'innombrables miquelets, sur mer par la marine britannique, arrivant
en toute hâte de Gibraltar au bruit de l'insurrection espagnole.

[En marge: Événements de Portugal.]

Restait au fond de la Péninsule une armée française, sur le sort de
laquelle il était permis de concevoir de bien graves inquiétudes:
c'était celle du général Junot, paisiblement établie en Portugal avant
la commotion terrible qui venait d'ébranler si profondément toute
l'Espagne. On n'en recevait aucune nouvelle, et on ne pouvait lui en
faire parvenir aucune, l'Andalousie et l'Estrémadure insurgées au
midi, la Galice et le royaume de Léon insurgés au nord, interceptant
toutes les communications.

[En marge: La commotion de l'Espagne communiquée au Portugal.]

[En marge: Désarmement par les Français des troupes espagnoles du
Portugal.]

Dès que l'insurrection du mois de mai avait éclaté, les Espagnols,
suivant leur coutume, annonçant la victoire avant de l'avoir
remportée, n'avaient pas manqué, par la Galice et par l'Estrémadure,
de remplir le Portugal de nouvelles sinistres pour l'armée française.
Les juntes avaient écrit à tous les corps espagnols pour les engager à
déserter en masse, et à venir se joindre à l'insurrection. Le général
Junot, bientôt informé confusément de ce qui se passait en Espagne,
sans en savoir tous les détails, avait senti la nécessité de prendre
de sévères précautions contre les troupes espagnoles qu'on lui avait
envoyées pour le seconder, et qui, loin de lui apporter aucun secours,
devenaient, dans l'état présent des choses, la principale de ses
difficultés. Il avait, près de Lisbonne, la division Caraffa, de trois
ou quatre mille hommes, chargée de l'aider à soumettre l'Alentejo. Il
l'entoura à l'improviste par une division française, et, se fondant
sur les circonstances, il la somma de déposer les armes, ce qu'elle
fit en frémissant. Cependant, quelques centaines de fantassins et de
cavaliers parvinrent à s'enfuir, à travers l'Alentejo, vers
l'Estrémadure espagnole. Un régiment français de dragons lancé à leur
poursuite en reprit quelques-uns. Les autres réussirent à gagner
Badajoz.

[En marge: Le général Junot place sur des bâtiments, au milieu du
Tage, les soldats espagnols désarmés.]

Le général Junot avait réuni sur le Tage un certain nombre de
bâtiments hors de service. Il les fit mettre à l'ancre au milieu du
canal, sous le canon des forts, et il y plaça les soldats espagnols
privés de leurs armes, mais suffisamment pourvus de tout ce qui leur
était nécessaire.

[En marge: Disposition à s'insurger combattue chez les Portugais par
la crainte.]

Tandis qu'on en agissait ainsi à Lisbonne avec la division Caraffa, la
division Taranco, forte de 16 bataillons, et qu'aucune troupe
française ne contenait à Oporto, s'était soulevée, avait fait
prisonnier le général français Quesnel avec tout son état-major, et
avait pris le chemin de la Galice pour rejoindre le général Blake, en
appelant les Portugais aux armes. Ce n'était pas l'envie de
s'insurger qui manquait à ceux-ci, car les Portugais, quoique ennemis
des Espagnols, ne sont au fond que des Espagnols qui en détestent
d'autres. À la vue des Français, ils avaient bien senti qu'ils étaient
de cette race de Maures chrétiens, qui habitent la Péninsule, et
haïssent tout ce qui est au delà. Ils n'auraient pas demandé mieux que
de s'insurger; mais devant l'armée française ils ne l'avaient point
osé, et le bon ordre maintenu par Junot parmi ses troupes avait
contribué à leur rendre cette soumission moins pénible. Mais en
apprenant le soulèvement de l'Espagne, en entendant dire aux Espagnols
qu'ils avaient vaincu les Français, ils avaient conçu naturellement le
désir de suivre un pareil exemple; et il ne leur fallait plus que la
vue de leurs vieux alliés les Anglais, alliés et tyrans à la fois,
pour déterminer parmi eux une insurrection générale.

L'amiral sir Charles Cotton croisait, en effet, du cap Finistère au
cap Saint-Vincent; mais on n'apercevait que des vaisseaux se tenant à
distance, n'abordant pas encore, et on attendait avec impatience qu'un
convoi apportât enfin une armée anglaise. Lisbonne, que contenait le
général Junot avec le gros de ses troupes, ne pouvait guère se
permettre un soulèvement, tandis qu'Oporto, qui avait tous les
sentiments portugais dans le coeur, et, en outre, le chagrin de ne
plus voir les Anglais dans son port, Oporto était prêt à éclater au
premier signal de l'Angleterre.

[En marge: Situation de l'armée française.]

Le brave général Junot sentait tout ce que cette situation avait de
grave. Au moment où le général Dupont succombait, il y avait un mois
qu'il était sans nouvelles de France, car la mer soumise aux Anglais
ne laissait pas passer un navire, et l'insurrection espagnole, qui
enveloppait le Portugal du nord au midi, ne laissait pas passer un
courrier. Le bruit de l'événement de Baylen, transmis par
l'enthousiasme espagnol à la haine portugaise, se répandit en Portugal
avec une promptitude incroyable, et y causa une émotion
extraordinaire. Au contraire, la victoire de Rio-Seco, quoique
antérieure de beaucoup au désastre de Baylen, n'était pas encore
connue; car l'esprit humain propage les faits qui le flattent, et
reste sans écho pour les autres. Il n'y avait pas de mal, au surplus,
et ce fait heureux, qu'on devait bientôt apprendre, allait devenir,
comme on va le voir, une ressource pour le moral de nos soldats.
Quoique jeunes, ils s'étaient déjà aguerris par une difficile marche
en Portugal. Ils s'étaient reposés, réorganisés, instruits,
acclimatés, et présentaient le plus bel aspect. Entrés au nombre de 23
mille, rejoints par 3 mille autres, ils se trouvaient encore, après
leur désastreuse marche de l'automne dernier, au nombre de 24 mille,
très en état de soutenir l'honneur des armes françaises avant de se
rendre, s'il fallait qu'eux aussi succombassent pour expier dans toute
la Péninsule l'attentat de Bayonne.

[En marge: Conseil de guerre tenu par les généraux français dans
lequel on arrête la conduite à suivre.]

Le général Junot, se voyant si loin de France, enfermé entre
l'insurrection espagnole qui s'annonçait victorieuse, et la mer qui se
montrait couverte de voiles anglaises, ne se faisait pas illusion sur
ses dangers; mais il était intelligent et brave, et il était résolu à
se conduire de manière à obtenir l'approbation de Napoléon. Il tint un
conseil de guerre, et dans ce conseil, composé de généraux élevés à
l'école de Napoléon, les résolutions furent conformes aux vrais
principes de la guerre. Malheureusement, si on reconnut en théorie les
vrais principes, dans l'application on ne les suivit pas avec la
vigueur et la précision que le maître seul savait y apporter.
Abandonner tous les points accessoires qu'on occupait, se réunir en
masse à Lisbonne, pour contenir la capitale, et se mettre en mesure de
jeter à la mer le premier débarquement de troupes anglaises, était
naturellement le plan que tout le monde dut concevoir et adopter. Il
fut donc résolu qu'on évacuerait les Algarves, l'Alentejo, le Beyra,
toutes les parties enfin où l'on avait des troupes, sauf les deux
places d'Almeida au nord, d'Elvas au midi, sauf aussi la position de
Setubal et de Peniche sur le littoral, et qu'on se concentrerait entre
Lisbonne et Abrantès. La résolution était bonne, mais pas assez
complète, car il y avait encore dans ces points de quoi absorber 4 à 5
mille hommes sur 20 ou 22 mille de valides, et, en tenant compte de ce
qu'il faudrait à Lisbonne même, on pourrait bien n'avoir pas plus de
10 ou 12 mille soldats à opposer à un débarquement, tandis qu'on
aurait dû s'en réserver 15 ou 18 mille pour une action décisive.

[En marge: Mauvais sentiments de l'amiral russe Siniavin, refusant au
général Junot toute espèce de concours.]

On avait auprès de soi un allié qui aurait pu rendre de grands
services, c'était l'amiral russe Siniavin avec sa flotte montée par
des matelots, marins médiocres, mais soldats excellents. S'il avait
embrassé franchement la cause commune, il lui aurait été facile de
garder Lisbonne à lui seul, et de rendre disponibles trois ou quatre
mille Français de plus. Mais il persistait, comme il l'avait déjà
fait, à se conduire en Russe passionné pour l'Angleterre, plein de
haine pour la France, et tout disposé à ouvrir les bras à l'ennemi. Il
répondait froidement ou négativement à toutes les demandes de concours
qu'on lui adressait, quoiqu'il fût, par sa position au milieu du Tage,
encore plus obligé d'en défendre l'entrée que Junot lui-même. C'était
pour celui-ci une grave difficulté, surtout ayant à contenir une
population hostile de trois cent mille âmes, dans laquelle vingt mille
montagnards de la Galice, exerçant comme les Savoyards ou les
Auvergnats à Paris le métier d'hommes de peine, montraient des
dispositions fort peu amicales. Toutefois, comme à Lisbonne se
trouvait le principal établissement de l'armée française, Junot
espérait, avec les dépôts, les malades, les gardiens du matériel,
imposer à la mauvaise volonté de la capitale. Il ordonna au général
Loison de quitter Almeida avec sa division, au général Kellermann de
quitter Elvas avec la sienne, sauf à laisser une garnison dans ces
deux places. Son projet était, une fois ces deux divisions rentrées,
de tenir une masse toujours prête à agir sur le littoral contre
l'armée anglaise, dont on annonçait le prochain débarquement.

[En marge: Évacuation d'Almeida par le général Loison, d'Elvas par le
général Kellermann.]

Déjà l'insurrection, quoique n'ayant pas encore éclaté, couvait
sourdement en Portugal, et il était presque impossible de faire
arriver un courrier. On envoya cependant tant de messagers au général
Kellermann, et surtout au général Loison, plus difficile à rejoindre
que le général Kellermann, à cause de l'éloignement de la province
qu'il occupait, que l'un et l'autre furent avertis à temps. Le général
Loison, au moment de partir, était déjà entouré d'insurgés qu'avait
gagnés la contagion de l'insurrection espagnole. Les prêtres, non
moins ardents en Portugal qu'en Espagne, s'étaient mis à la tête des
paysans, et gardaient tous les passages, faisant le genre de guerre
qui se pratiquait alors dans toute la Péninsule, c'est-à-dire
barricadant l'entrée des villages, dérobant les vivres, et massacrant
les malades, les blessés ou les traînards. Mais le général Loison
était aussi vigoureux qu'aucun officier de son temps. Il laissa dans
les forts d'Almeida quatorze ou quinze cents hommes les moins capables
de soutenir les fatigues d'une longue route, les pourvut de vivres et
de munitions, et s'achemina avec trois mille, pour traverser tout le
nord du Portugal par Almeida, la Guarda, Abrantès et Lisbonne. Il eut
plusieurs fois à passer sur le corps des révoltés et à les punir
sévèrement; mais il sut partout se faire respecter, s'ouvrir les
chemins, se procurer des subsistances, et il arriva enfin à Abrantès,
n'ayant perdu que deux cents hommes pendant le trajet le plus pénible
et le plus périlleux.

Le général Kellermann se tira d'Elvas tout aussi heureusement. Déjà,
au bruit de l'insurrection de l'Andalousie et de l'Estrémadure, les
Algarves et l'Alentejo avaient commencé à s'agiter. Le général
Kellermann envoya des détachements dans divers sens, à Béja notamment,
où il fit une exécution sévère, parvint à contenir les révoltés, puis
laissa à Elvas, comme le général Loison à Almeida, tout ce qui était
le moins capable de marcher par les chaleurs étouffantes de juillet,
et il rentra sans obstacle à Lisbonne par la gauche du Tage. Il n'y
avait plus dès lors de troupes françaises qu'à Almeida, Elvas,
Setubal, Peniche, Lisbonne et les environs.

[En marge: Annonce de la prochaine arrivée d'une armée anglaise.]

De toutes parts en effet on annonçait comme certaine l'arrivée d'une
armée britannique, venant suivant les uns de Gibraltar et de Sicile,
venant suivant les autres de l'Irlande et de la Baltique. L'amiral sir
Charles Cotton avait plusieurs fois touché au rivage, parlementé
tantôt à l'embouchure du Tage, tantôt à celle du Douro, et partout
promis un débarquement prochain. La connaissance survenue en même
temps du désastre du général Dupont fut pour les esprits un dernier
stimulant, et en un clin d'oeil le Portugal, qui ne s'était encore
révolté que partiellement, se souleva tout entier, depuis le Minho
jusqu'aux Algarves.

[En marge: Insurrection d'Oporto et de plusieurs provinces.]

C'est à Oporto que l'incendie éclata d'abord. On y chargeait du pain
pour un détachement de troupes françaises. Le peuple à cette vue
s'insurgea, s'empara des voitures, les pilla, et en un instant toute
la ville fut debout. L'évêque se mit à la tête de l'insurrection, et
le drapeau portugais fut relevé partout aux cris de _Vive le prince
régent_! L'incendie se propagea dans les provinces, faillit se
communiquer à Lisbonne même, traversa le Tage, se répandit dans
l'Alentejo, et vint se réunir au feu qui s'était une seconde fois
allumé vers Elvas, par le contact avec l'Estrémadure. À Oporto, on
était entré en communication ouverte avec les Anglais; à Elvas, on
entra en communication tout aussi ouverte avec les Espagnols. Un corps
de ceux-ci, composé de troupes régulières, s'avança même de Badajoz
jusqu'à Evora, pour servir d'appui à l'insurrection portugaise.

Junot, qui était vif et entreprenant, céda malheureusement au désir de
réprimer l'insurrection partout où elle se montrait. Il fit partir le
général Loison avec sa division pour disperser les insurgés de
l'Alentejo, qui se trouvaient aux environs d'Evora. Il dirigea le
général Margaron avec de la cavalerie sur un rassemblement qui venait
de Coimbre vers Lisbonne. Il eût bien mieux valu dans cette saison
brûlante tenir ses troupes fraîches et reposées autour de Lisbonne,
que d'en diminuer le nombre par le feu et la fatigue, pour réprimer
des séditions aussi promptes à renaître quand on avait disparu, qu'à
se soumettre quand on marchait sur elles.

[En marge: Répression du mouvement insurrectionnel de Coimbre et
d'Evora.]

Le général Margaron n'eut qu'à paraître avec sa cavalerie pour
disperser et sabrer les quelques centaines d'insurgés rassemblés du
côté de Coimbre. Quant au général Loison, il lui fallut traverser tout
l'Alentejo pour joindre l'insurrection de cette province réunie auprès
d'Evora, et appuyée par un corps de troupes espagnoles. Après une
marche difficile et fatigante, il arriva devant Evora, et y trouva en
bataille les Espagnols et les Portugais. Il les aborda par le flanc,
les culbuta, leur prit leur artillerie, et en tua un bon nombre. Les
portes d'Evora ayant été fermées, il escalada les murailles, entra
dans la ville, et la saccagea. En quelques jours les Espagnols furent
renvoyés chez eux, et les Portugais ramenés à une obéissance
momentanée. Les soldats étaient chargés de butin, mais épuisés de
fatigue, et avaient à rebrousser chemin vers Lisbonne par une chaleur
accablante.

[En marge: Expédition anglaise dirigée vers le Portugal.]

[En marge: Concentration de toutes les forces britanniques vers la
Péninsule dès le commencement de l'insurrection espagnole.]

[En marge: Avantages que la péninsule présentait aux Anglais pour la
guerre de terre.]

Cependant les Anglais, tant de fois annoncés, paraissaient enfin. Dès
l'insurrection des Asturies, et l'envoi de deux émissaires à Londres
pour y faire connaître le soulèvement des Espagnes, le gouvernement
anglais avait été averti de l'occasion imprévue qui s'offrait à lui de
multiplier nos embarras, et de soulever contre nous les résistances
les plus opiniâtres. Le ministère Canning-Castlereagh avait
naturellement résolu de porter tous ses efforts vers la Péninsule, et
d'y susciter dans de plus vastes proportions, et d'une manière bien
autrement durable, les obstacles qu'il nous avait un moment suscités
dans les Calabres. L'ordre fut envoyé à toutes les forces britanniques
de terre et de mer, répandues dans la Méditerranée, le golfe de
Gascogne, la Manche, la Baltique, de concourir vers cet unique but.
Des chargements d'armes, des envois d'argent, furent dirigés vers les
côtes d'Espagne et de Portugal. Toutes les troupes dont l'expédition
de Boulogne avait motivé l'organisation, et dont une partie venait de
se signaler à Copenhague, furent destinées à opérer sur ce nouveau
champ de bataille. Il était impossible en effet d'en offrir à
l'Angleterre un mieux choisi, et plus commode pour elle. Avec un bon
vent, on pouvait en quatre jours se transporter des côtes d'Angleterre
au cap Finistère, aux baies de la Corogne et de Vigo, aux bouches du
Douro ou du Tage. L'immense marine anglaise, croisant sans cesse
autour de cette ceinture de côtes, pouvait toujours y approvisionner
une armée de vivres et de munitions, tandis que les adversaires de
cette armée sur un sol à demi sauvage, dépourvu de routes, devaient
avoir la plus grande peine à se nourrir. Les lourds et solides
bataillons britanniques, débarqués dans les golfes nombreux de la
Péninsule, mettant pied à terre dans des postes bien retranchés,
s'avançant hardiment si l'on remportait un succès, rétrogradant
promptement si l'on essuyait un revers, pour gagner cette mer qui
était leur appui, leur refuge, leur dépôt de vivres et de munitions,
tour à tour soutenant en cas d'offensive les agiles Espagnols contre
le choc impétueux de l'armée française, ou bien les laissant en cas de
retraite s'en tirer comme ils pourraient, par la dispersion ou une
soumission momentanée, recommençant enfin cette manoeuvre sans se
lasser, jusqu'à ce que la puissance française succombât d'épuisement,
les bataillons britanniques allaient faire, disons-nous, la seule
guerre qui leur convînt, et qui pût leur réussir sur le continent.

[En marge: Forces britanniques réunies sur les côtes de Portugal.]

[En marge: Première apparition sur le théâtre des guerres européennes
de sir Arthur Wellesley.]

Tous les ordres pour une grande expédition furent donnés avec une
extrême promptitude. Cinq mille hommes sous le général Spencer, venus
d'Égypte en Sicile, avaient été transportés à Gibraltar, de Gibraltar
à Cadix, où les Espagnols, se faisant un scrupule de les recevoir,
avaient ajourné l'acceptation de leurs services. Ces cinq mille
Anglais, refusés à Cadix, avaient été débarqués aux bouches de la
Guadiana, sur le territoire du Portugal, attendant le moment favorable
pour agir. Dix mille hommes se trouvaient à Cork en Irlande. Ils
furent immédiatement embarqués sur une flottille escortée de plusieurs
vaisseaux de ligne; on leur donna pour chef un officier qui s'était
déjà fait connaître dans l'Inde, et qui venait de rendre de grands
services au général Cathcart devant Copenhague: c'était sir Arthur
Wellesley, célèbre depuis par sa bonne fortune autant que par ses
grandes qualités militaires, sous le titre de duc de Wellington. Il
avait pour instructions de faire voile vers la Corogne, d'offrir aux
Espagnols des Asturies et de la Galice le concours des forces
anglaises, et partout enfin de s'employer contre les Français autant
qu'il le pourrait. Le général Spencer avait ordre de venir se placer
sous son commandement dès qu'il en serait requis. Sir Arthur Wellesley
allait donc se voir à la tête de 15 mille hommes. Mais ces troupes
n'étaient qu'une partie de celles qu'on destinait à la Péninsule. Cinq
mille hommes sous les généraux Anstruther et Ackland se trouvaient à
Ramsgate et Harwich. Des bâtiments de transport étaient déjà dirigés
sur ces points d'embarquement pour les conduire auprès de sir Arthur
Wellesley. Grâce à la proximité des lieux et aux vastes moyens de la
marine anglaise, c'était une opération de dix à douze jours que de
rassembler toutes ces forces en un même endroit. Enfin sir John Moore,
revenant de la Baltique avec 11 mille hommes de troupes, devait être
acheminé prochainement vers le point que les généraux anglais auraient
désigné sur les côtes de la Péninsule pour y opérer une concentration
générale.

[En marge: Commandement provisoire attribué à sir Arthur Wellesley.]

Cette force de 30 mille hommes environ une fois réunie, on n'avait pas
cru pouvoir la mettre tout entière sous les ordres de sir Arthur
Wellesley, trop jeune encore d âge et de renommée pour commander à une
armée qui, aux yeux des Anglais, pouvait passer pour très-considérable;
et on en avait attribué le commandement supérieur à sir Hew Dalrymple,
gouverneur actuel de Gibraltar, lequel devait avoir au-dessous de lui
sir Henri Burrard pour chef d'état-major. En attendant la réunion de
toutes ces troupes, et l'arrivée de sir Hew Dalrymple, sir Arthur
Wellesley devait diriger les premières opérations à la tête des 10 mille
hommes partis de Cork, et des 5 mille débarqués sur le rivage des
Algarves. L'amiral sir Charles Cotton, commandant les forces navales de
l'Angleterre dans ces mers, avait ordre de seconder tous les mouvements
des armées.

Embarquées le 12 juillet, les troupes anglaises de Cork étaient le 20
devant la Corogne, et montraient aux Espagnols, enchantés de se voir
si bien soutenus, une immense flottille. La vue de cette force
considérable, qui en présageait beaucoup d'autres, les avait consolés
un peu de la défaite des généraux Blake et de la Cuesta à Rio-Seco, et
leur avait fait concevoir de nouvelles et grandes espérances de la
lutte engagée contre Napoléon. Toutefois ils n'avaient pas plus voulu
que les Andalous recevoir les troupes anglaises sur leur sol, si près
surtout de l'arsenal du Ferrol. Ils avaient donc accepté des armes en
quantité, de l'argent pour une somme de 500 mille livres sterling (12
millions et demi de francs), mais ils avaient engagé les Anglais à
tourner leurs efforts vers le Portugal, qu'il n'importait pas moins
d'enlever aux Français que l'Espagne elle-même.

[En marge: D'après le désir des Espagnols les forces anglaises sont
dirigées sur Oporto plutôt que sur la Corogne.]

Sir Arthur Wellesley s'était aussitôt transporté à Oporto, où il avait
été reçu avec une joie extrême, car les commerçants portugais, ne
vivant que de leurs relations commerciales avec les Anglais, sentaient
à leur aspect leurs intérêts aussi satisfaits que leurs passions. Dès
cet instant, l'action de l'armée britannique avait été décidément
dirigée vers le Portugal. Cette résolution, qui convenait aux
Espagnols, toujours ombrageux vis-à-vis de l'étranger, convenait aussi
aux Anglais, lesquels devaient désirer avant tout la délivrance du
Portugal; et elle servait à un même degré la cause commune, le but de
la nouvelle coalition étant de chasser les Français de la Péninsule
tout entière. Restait à savoir quelle partie du Portugal on choisirait
pour y aborder en présence de l'armée française, sans courir la chance
d'être brusquement jeté à la mer.

[En marge: Raisons qui font adopter l'embouchure du Mondego comme
point de débarquement.]

Sir Arthur Wellesley laissa son convoi croiser des bouches du Douro à
celles du Tage, et se rendit de sa personne auprès de sir Charles
Cotton, devant le Tage même, pour concerter avec lui son plan de
débarquement. Mettre pied à terre à l'entrée du Tage avait l'avantage
de débarquer bien près du but, puisque Lisbonne est à deux lieues, et
on pouvait de plus donner à la nombreuse population de cette capitale
une impulsion telle, que les Français ne tiendraient pas devant la
commotion qui en résulterait, car ils étaient 15 mille au plus, en
comptant les malades, au milieu de 300 mille habitants tous ennemis.
Si cette population, en effet, se soulevait dans un moment où une
armée anglaise s'avancerait pour la soutenir, peut-être en finirait-on
dans une seule journée. Mais les Français occupaient tous les forts;
ils avaient pris l'habitude de dominer le peuple de Lisbonne; la côte,
à droite et à gauche de l'embouchure du Tage, est abrupte, exposée au
ressac de la mer, et un changement de temps pouvait livrer aux
Français une partie de l'armée anglaise, avant que l'autre partie eût
achevé son débarquement. C'était d'ailleurs mettre pied à terre bien
près d'un redoutable et puissant adversaire, qu'on n'était pas encore
habitué à braver et à combattre.

[En marge: Plan de campagne de sir Arthur Wellesley.]

Par toutes ces considérations, sir Arthur Wellesley, d'accord avec sir
Charles Cotton, résolut de débarquer entre Oporto et Lisbonne, à
l'embouchure du Mondego, près d'une baie assez commode que domine le
fort de Figuera, lequel n'était pas occupé par les Français. Le choix
de ce point, placé à une certaine distance de Lisbonne, donnait à sir
Arthur Wellesley le temps de prendre terre avant que les Français
pussent venir à sa rencontre, d'attendre le corps du général Spencer
qu'il avait mandé auprès de lui, et, une fois descendu sur le sol du
Portugal avec 15 mille hommes, de s'avancer vers Lisbonne en suivant
la côte, pour profiter des occasions que lui offrirait la fortune. Les
Français, qu'il savait forts tout au plus de 20 à 22 mille hommes,
ayant plusieurs places à garder, surtout la capitale, ne pourraient
jamais marcher contre lui avec plus de 10 à 12 mille; et en longeant
toujours la mer, soit pour se nourrir, soit pour se rembarquer au
besoin, il avait chance de s'approcher de Lisbonne, et d'y tenter
quelque coup heureux, sans courir trop de danger. Sachant sir Hew
Dalrymple appelé prochainement à le remplacer, il était impatient
d'avoir exécuté quelque chose de brillant, avant de passer sous un
commandement supérieur. Ces résolutions étaient parfaitement sages, et
dénotaient chez le général anglais les qualités que sa carrière révéla
bientôt, le bon sens et la fermeté, les premières de toutes après le
génie.

[En marge: Débarquement des troupes anglaises, le 1er août, aux
bouches du Mondego.]

[En marge: Jonction des troupes du général Spencer avec celles de sir
Arthur Wellesley.]

[En marge: Caractère de l'armée anglaise.]

Il commença à débarquer le 1er août à l'embouchure du Mondego. Cette
mer, si souvent agitée par les vents d'ouest, interrompit plusieurs
fois le débarquement des hommes et du matériel. Néanmoins, en cinq ou
six jours, les troupes anglaises parties de Cork furent déposées à
terre au nombre de 9 à 10 mille hommes, avec l'immense attirail qui
suit toujours les armées anglaises. Dans ce moment, le corps du
général Spencer arrivait au même mouillage. Avant d'avoir reçu les
ordres de sir Arthur Wellesley, le général Spencer, sur la nouvelle du
désastre du général Dupont, s'était embarqué pour porter ailleurs ses
efforts, sentant bien qu'il n'y avait plus aucun service à rendre dans
l'Andalousie, délivrée pour l'instant de la présence des troupes
françaises. Averti de l'arrivée du convoi de Cork, il était venu le
rallier devant l'embouchure du Mondego, et le 8 août il eut achevé son
débarquement, et opéré sa jonction avec le corps de sir Arthur
Wellesley. Celui-ci se trouvait ainsi à la tête d'une armée d'environ
14 ou 15 mille hommes, presque entièrement composée d'infanterie et
d'artillerie. On y comptait tout au plus 400 cavaliers, ce qui est la
condition ordinaire de toute expédition par mer, la cavalerie étant
d'un transport difficile, même impossible à certaine distance. Mais
c'était de la très-belle infanterie, ayant toutes les qualités de
l'armée anglaise. Cette armée, comme on le sait, est formée d'hommes
de toute sorte, engagés volontairement dans ses rangs, servant toute
leur vie ou à peu près, assujettis à une discipline redoutable qui les
bâtonne jusqu'à la mort pour les moindres fautes, qui du bon ou du
mauvais sujet fait un sujet uniforme et obéissant, marchant au danger
avec une soumission invariable à la suite d'officiers pleins d'honneur
et de courage. Le soldat anglais, bien nourri, bien dressé, tirant
avec une remarquable justesse, cheminant lentement, parce qu'il est
peu formé à la marche et qu'il manque d'ardeur propre, est solide,
presque invincible dans certaines positions, où la nature des lieux
seconde son caractère résistant, mais devient faible si on le force à
marcher, à attaquer, à vaincre de ces difficultés qu'on ne surmonte
qu'avec de la vivacité, de l'audace et de l'enthousiasme. En un mot,
il est ferme, il n'est pas entreprenant. De même que le soldat
français, par son ardeur, son énergie, sa promptitude, sa disposition
à tout braver, était l'instrument prédestiné du génie de Napoléon, le
soldat solide et lent de l'Angleterre était fait pour l'esprit peu
étendu, mais sage et résolu de sir Arthur Wellesley. Un tel soldat, il
fallait, si on le pouvait, l'éloigner de la mer, le réduire à marcher,
à entreprendre, à montrer ses défauts enfin, au lieu d'aller se
heurter contre ses qualités en courant l'attaquer dans de fortes
positions. Mais le brave et bouillant Junot n'était pas homme à se
conduire avec tant de prudence et de calcul, et l'on devait craindre
qu'il ne vînt briser son impétuosité contre la froide opiniâtreté des
soldats de l'Angleterre.

[En marge: Mouvement des Anglais vers Lisbonne, commencé le 8 août, en
suivant le littoral.]

[En marge: Difficultés entre les Anglais et les Portugais.]

Sir Arthur Wellesley se mit en route le 8 août en longeant la mer, de
manière à avoir toujours à portée ses approvisionnements et ses moyens
de retraite. Il eut dès son début d'assez grands démêlés avec l'armée
portugaise. Les insurgés du Portugal avaient formé, en réunissant
toutes leurs forces dans le nord de leur territoire, une armée de cinq
ou six mille hommes, sous le général Freyre. Sir Arthur Wellesley
aurait désiré les avoir avec lui, pour couvrir ses flancs. Mais
ceux-ci, soit qu'ils eussent peur, comme les en accusa le général
anglais auprès de son gouvernement[11], de rencontrer les Français de
trop près, soit qu'ils n'eussent pas grande confiance dans des
auxiliaires toujours prompts à se retirer sur leurs vaisseaux au
premier revers, et à laisser leurs alliés exposés seuls aux coups de
l'ennemi, montrèrent des exigences auxquelles le général anglais ne
voulut point satisfaire: c'était d'être nourris par l'armée
britannique, avec les ressources tirées de ses vaisseaux. Cette
prétention ayant été repoussée, les Portugais prirent le parti d'agir
pour leur propre compte, et suivirent les routes de l'intérieur, en
abandonnant à leurs alliés la route du littoral. Seulement ils leur
donnèrent 1,400 hommes d'infanterie légère, et environ 300 chevaux
pour leur servir d'éclaireurs.

[Note 11: C'est l'assertion du duc de Wellington dans sa
correspondance avec le cabinet britannique, récemment imprimée en
Angleterre, comme on sait, et présentant un ensemble de documents
aussi précieux qu'intéressants.]

[En marge: En apprenant le débarquement des Anglais, Junot prend la
résolution de marcher droit à eux.]

À peine Junot avait-il appris à Lisbonne, d'abord par la joie mal
dissimulée des habitants, bientôt par des renseignements positifs, le
débarquement d'une armée britannique, qu'il forma la résolution de
courir à elle, afin de la jeter à la mer. Se concentrer sur-le-champ,
retirer jusqu'au dernier soldat de tous les postes d'importance
secondaire, se réduire à la garde de Lisbonne seule, n'y laisser même
que ce qui ne pouvait pas marcher, pour se porter au-devant des
Anglais avec 15 ou 18 mille hommes, en choisissant pour les combattre
un moment où ils n'auraient pas leurs avantages naturels, ceux de la
défensive, était la seule résolution sage qui pût être prise.
Malheureusement Junot se concentra incomplétement, et il fut saisi
d'une extrême impatience d'aborder les Anglais, n'importe où,
n'importe comment, pour les jeter à la mer le plus tôt possible.

Entre Almeida, Elvas, Setubal, Peniche et divers postes, Junot avait
déjà sacrifié quatre ou cinq mille hommes. Les courses qu'il venait de
faire exécuter par les généraux Loison, Margaron et autres, avaient
mis hors de combat ou fatigué beaucoup de soldats précieux à
conserver, et c'est tout au plus s'il avait une dizaine de mille
hommes à opposer à un ennemi qui en comptait déjà quatorze ou quinze
mille, et qui pouvait bientôt être fort de vingt ou trente. Junot
rappela le général Loison de l'Alentejo, et il fit sortir le général
Laborde avec sa division, pour aller à la rencontre des Anglais, les
observer, les harceler, jusqu'à ce que toutes les troupes disponibles
pussent être réunies contre eux. Il se prépara à sortir lui-même avec
la réserve lorsqu'ils seraient plus près de Lisbonne, et qu'alors les
rencontrer, les combattre, les vaincre, ne l'exposerait pas à passer
hors de Lisbonne plus de trois ou quatre jours. Il pensait avec raison
que sa présence et celle de la réserve ne pouvaient pas manquer
long-temps à Lisbonne sans de graves inconvénients.

[En marge: Mouvement du général Laborde vers Leiria pour observer et
harceler les Anglais en attendant l'arrivée de l'armée elle-même.]

En conséquence le général Laborde, avec les troupes du général
Margaron, dut par Leiria se porter le premier à la rencontre des
Anglais, tandis que le général Loison, revenant de l'Alentejo à
marches forcées, le rejoindrait par Abrantès, et que Junot lui-même
irait compléter cette concentration de forces, en amenant avec lui
tout ce qu'il pourrait distraire de la garde de Lisbonne.

Le général Laborde, en marche sur la route de Leiria, fut dès le 14 ou
le 15 en vue des Anglais. Il attendait, avant de les aborder de près,
la jonction du général Loison, qui faisait de son mieux pour arriver,
mais dont les troupes étaient exténuées de fatigue et accablées par la
chaleur. Le 16 août il rencontra les avant-postes ennemis, et le 17 il
eut à les combattre d'une manière qui prouva quels avantages on aurait
pu se ménager en laissant aux Anglais l'initiative des attaques.

[En marge: Beau combat de Roliça.]

Le général Laborde, vieil officier plein d'énergie et d'expérience,
côtoyait les Anglais sur cette route du littoral, qui venait aboutir
vers Torres-Vedras aux montagnes dont Lisbonne est entourée, et le 16
au soir il les avait joints aux environs d'Obidos. Il se retirait
tranquillement devant eux, attendant qu'il s'offrît une position
favorable pour leur faire sentir la valeur de ses soldats, sans
toutefois engager un combat décisif, qu'il ne devait pas et ne voulait
pas risquer avant la concentration générale des troupes françaises.
Cette position qu'il cherchait, il la trouva aux environs de Roliça,
au milieu d'une plaine sablonneuse, traversée par plusieurs ruisseaux,
fermée par des hauteurs sur lesquelles la grande route s'élevait en
serpentant, pour redescendre ensuite au village de Zambugeiro. Le 17
au matin, l'armée anglaise suivait la division du général Laborde,
forte de moins de trois mille hommes, à travers cette plaine de
Roliça. Les Anglais marchaient lentement et avec ensemble, à la suite
des Français alertes, résolus, nullement intimidés par leur
infériorité numérique, quoiqu'ils ne fussent qu'un contre cinq, trois
mille environ contre quatorze ou quinze mille. Le général Laborde ne
crut pas devoir s'attacher à défendre Roliça au milieu de la plaine,
car même en défendant ce point avec succès, il ne pouvait manquer d'y
être bientôt enveloppé, et réduit pour n'être pas pris à en sortir
avec précipitation et désordre. Il aima mieux se retirer spontanément
au fond de la plaine, sur les hauteurs que la route gravissait pour
descendre à Zambugeiro. Il se plaça en effet au sommet des collines le
long desquelles la route s'élevait, et y attendit les Anglais avec
résolution. Ceux-ci continuèrent à s'avancer. La brigade du général
Nightingale marchait la première sur une seule ligne, appuyée par les
brigades Hill et Fane en colonnes serrées, tandis qu'à sa gauche la
brigade Crawfurd faisait un détour pour déborder les Français, et qu'à
sa droite le détachement portugais en faisait un aussi pour les
prévenir à Zambugeiro.

Le général Laborde, laissant les Anglais s'engager péniblement dans
des ravins remplis de myrtes, de cistes, et de ces forts arbrisseaux
qui naissent dans les contrées méridionales, choisit pour les attaquer
le moment où ils étaient le plus empêchés par les obstacles du
terrain. Il les fit fusiller d'abord par des tirailleurs adroits, puis
charger vivement à la baïonnette par ses bataillons, et culbuter au
pied des hauteurs. Plusieurs fois il renouvela cette manoeuvre, et il
blessa ainsi ou tua douze ou quinze cents hommes à l'ennemi. Il
soutint ce combat quatre heures de suite, toujours manoeuvrant avec un
art, une précision rares, et détruisant deux ou trois fois plus de
monde qu'il n'en perdait. Il ne se retira que lorsqu'il se sentit
exposé à être débordé par les colonnes qui de droite et de gauche
marchaient sur Zambugeiro. Plusieurs détachements essayèrent en vain
de l'arrêter: il leur passa sur le corps, et arriva à Zambugeiro,
ayant lui-même cinq ou six cents hommes hors de combat, mais
n'abandonnant que ses morts, emmenant tous ses blessés, et laissant
dans le coeur de l'ennemi une redoutable impression de ce que
pouvaient les troupes françaises bien conduites, car que ne fallait-il
pas craindre de leur réunion générale, lorsque moins de trois mille
hommes avaient opposé une si vigoureuse résistance!

Le général Laborde se porta à Torres-Vedras, où il devait se joindre
au général Loison venant d'Abrantès, au général Junot venant de
Lisbonne.

[En marge: Débarquement à Vimeiro des deux nouvelles brigades
Anstruther et Ackland.]

Sir Arthur Wellesley avait appris par sa propre expérience, dans ce
combat, ce qu'il savait d'ailleurs, qu'il avait affaire à un ennemi
fort difficile à vaincre, et il était décidé à ne s'avancer qu'avec
une extrême circonspection. On venait d'apercevoir en mer un nombreux
convoi chargé de nouvelles troupes. C'étaient les brigades Anstruther
et Ackland, embarquées récemment, et suivies d'assez près par le corps
d'armée de John Moore. Ces deux brigades lui apportaient un renfort de
cinq mille hommes au moins, et n'amenaient point le général en chef
sir Hew Dalrymple, ce qui avait le double avantage de le rendre plus
fort sans le rendre dépendant. Il résolut donc de s'approcher de la
mer par Lourinha, afin de recueillir les deux brigades Anstruther et
Ackland, et pour cela il vint prendre position sur les hauteurs de
Vimeiro, qui couvrent un mouillage favorable au débarquement. Le 19 au
soir il fut rejoint par la brigade Anstruther, et le 20 par la brigade
Ackland. En défalquant les morts et les blessés de Roliça, ce renfort
portait son armée à 18 mille hommes présents sous les armes.

[En marge: Junot, réuni aux généraux Loison et Laborde, marche aux
Anglais.]

Le général Junot, à la nouvelle de l'approche des Anglais, s'était
hâté de quitter Lisbonne avec tout ce qu'il avait de disponible, et
s'était dirigé sur Torres-Vedras, où venait d'arriver le général
Loison. Pour avoir voulu conserver trop de postes, bien qu'il en eût
évacué beaucoup; pour avoir voulu courir sur les insurrections
principales, bien qu'il eût négligé les insurrections secondaires, le
général Junot ne pouvait réunir plus de 9 mille et quelques cents
hommes présents sous les armes. Il fallait donc combattre, dans la
proportion d'un contre deux, cette redoutable infanterie anglaise
qu'amenait sir Arthur Wellesley. On avait sur elle une grande
supériorité de cavalerie, arme peu utile dans les positions qui
allaient servir de champ de bataille. Néanmoins neuf mille Français,
conduits comme l'avaient été les trois mille du général Laborde,
pouvaient, en défendant bien les positions qui sont en avant de
Lisbonne, tenir tête à 18 mille Anglais, et les réduire à
l'impossibilité de conquérir la capitale du Portugal, pourvu toutefois
qu'on choisît son terrain aussi habilement qu'on l'avait fait à
Roliça.

Les Anglais avaient à franchir le promontoire qui forme la droite du
Tage, et sur le revers duquel Lisbonne est assise. Ce promontoire
présente des défilés étroits, qu'il fallait traverser pour arriver à
Lisbonne, et dans lesquels on aurait pu accabler les Anglais une fois
qu'ils s'y seraient engagés, en leur laissant tous les inconvénients
de l'offensive. Junot, emporté par son ardeur excessive, ne voulut pas
les attendre dans ces passages où il aurait été possible de les
battre, et résolut d'aller les chercher dans leur position pour les y
forcer, et les jeter à la mer. Il arriva le 20 au soir devant les
hauteurs de Vimeiro.

[En marge: Position de l'armée anglaise à Vimeiro.]

Sir Arthur Wellesley eût été dans une situation critique à Vimeiro,
s'il avait été bien attaqué et avec des forces suffisantes, car il
occupait des hauteurs dont le revers était taillé à pic sur la mer.
Forcé dans ces positions, il pouvait être précipité dans les flots
avant d'avoir eu le temps de s'embarquer. Il était donc entre une
victoire et un désastre. Mais il avait dix-huit mille hommes, une
nombreuse artillerie, des positions d'un accès très-difficile; il
savait par divers rapports qu'il aurait à combattre contre un ennemi
inférieur de moitié; il était doué enfin d'une fermeté de caractère
qui égalait celle de ses soldats. Il ne fut donc nullement troublé. La
chaîne de positions qu'il occupait était coupée en deux par un ravin
qui servait de lit à la petite rivière de Maceira. Le village de
Vimeiro se trouvait au fond de ce ravin. Mais il possédait des moyens
de communication suffisants pour aller de l'un de ces groupes de
hauteurs à l'autre. Il comptait quatre brigades sur le groupe situé à
sa droite, deux sur le groupe situé à sa gauche. Son infanterie
établie sur trois lignes, avec une formidable artillerie dans les
intervalles, présentait trois étages de soldats, se dominant et se
renforçant les uns les autres.

[En marge: Bataille de Vimeiro.]

Si cette position, forte comme elle était, eût été reconnue d'avance,
les Français auraient dû ou renoncer à l'enlever, ou en attaquer un
seul côté avec toutes leurs forces réunies. Les Anglais, une fois
débusqués en partie, auraient pu être entraînés complètement, et
précipités dans l'abîme auquel ils étaient adossés. Mais on arriva le
21 au matin à la pointe du jour, sans avoir pris les précautions
convenables, et sans cacher ses mouvements à l'ennemi. Le général
Junot, s'apercevant que la gauche des Anglais était leur aile la moins
défendue, ordonna un mouvement de sa gauche à sa droite, pour être
plus en nombre de ce côté. Sir Arthur Wellesley découvrant ce
mouvement des hauteurs qu'il occupait, se hâta de l'imiter, afin de
rétablir l'équilibre des forces, mais bien plus rapidement que son
adversaire, car il n'avait que la corde de l'arc à décrire, et il lui
fallait moitié moins de temps pour porter ses troupes d'une aile à
l'autre.

Les Français, tandis que leur droite manoeuvrait, s'engagèrent par
leur gauche contre Vimeiro. Vimeiro formait la droite des Anglais et
leur côté le plus fort. La brigade Thomière, de la division Laborde,
marcha résolument à l'ennemi. Le brave général Laborde conduisit cette
attaque avec une extrême vigueur; mais le terrain, qu'il n'avait pas
choisi comme à Roliça, présentait des obstacles presque
insurmontables. Il fallait, outre la difficulté de gravir une position
escarpée, braver deux lignes d'infanterie, une artillerie puissante
par le nombre et le calibre, et puis voir sans en être découragé une
troisième ligne, formée par la brigade Hill, qui couronnait les
hauteurs en arrière. Les Français s'élancèrent avec bravoure, exposés
à tomber sous la mitraille d'abord, puis sous la mousqueterie continue
et bien dirigée des Anglais; mais ils ne purent même arriver jusqu'à
leurs lignes. Les voyant ainsi arrêtés, le général Kellermann, qui
commandait la réserve composée de deux régiments de grenadiers qu'on
avait tirés de tous les corps, se porta avec l'un de ces régiments à
l'attaque du plateau de Vimeiro. Il était précédé par une batterie
d'artillerie, qui essaya de se mettre en position. Le feu terrible des
Anglais l'eut bientôt démontée. Le colonel Foy fut gravement blessé.
Le général Kellermann ne s'élança pas moins avec ses grenadiers. Il
gravit le terrain, déboucha sur le plateau; mais il y fut accueilli
par un tel feu de front, de flanc et de toutes les directions, que ses
braves soldats, renversés les uns sur les autres sans pouvoir avancer,
furent ramenés au pied du plateau. À cet aspect, quatre cents dragons,
qui composaient toute la cavalerie anglaise, voulurent profiter de la
situation dangereuse de nos grenadiers, pour les charger. Mais le
général Margaron, qui se trouvait sur ce point avec sa brave
cavalerie, fondit au galop sur les dragons anglais, et, en les
sabrant, vengea sur eux le revers de notre infanterie. Le second
régiment de grenadiers marcha à son tour pour aborder l'ennemi, bien
que sans espérance d'emporter la position. Tandis que ces choses se
passaient à gauche, la brigade Solignac, de la division Loison,
rencontrait à droite les mêmes obstacles. Partout trois lignes
d'infanterie, une artillerie formidable, un terrain escarpé et
impossible à gravir sous des feux plongeants, arrêtaient nos braves
soldats, follement lancés contre une position où l'ennemi combattait
avec tous ses avantages, et où nous n'avions aucun des nôtres.

[En marge: Le général Junot, après la bataille de Vimeiro, se retire
sur Torres-Vedras.]

Il était midi. Ce combat si malheureusement engagé, sans aucune chance
de vaincre les difficultés qui nous étaient opposées, nous avait déjà
coûté 1,800 hommes, c'est-à-dire le cinquième de notre effectif. S'y
obstiner davantage c'était s'exposer à perdre inutilement toute
l'armée. Le général Junot se résigna donc, sur l'avis de ses plus
braves officiers, à se retirer; ce qu'il fit en bon ordre vers
Torres-Vedras, sa cavalerie sabrant les tirailleurs ou les cavaliers
anglais qui avaient la hardiesse de nous suivre.

[En marge: Obligation où se trouve le général Junot de traiter avec
les Anglais.]

Après cette infructueuse tentative pour jeter les Anglais à la mer, il
n y avait plus d'espérance de se maintenir en Portugal. On n'avait
pas, en réunissant à Lisbonne toutes les forces disponibles, plus de
dix mille hommes en état de combattre, et il fallait, avec ces dix
mille hommes, contenir une population hostile de trois cent mille
âmes, et arrêter une armée anglaise qui allait, en quelques jours,
être portée à vingt-huit ou vingt-neuf mille combattants. Il restait,
il est vrai, une ressource: c'était de faire, à travers le nord du
Portugal et de l'Espagne, une retraite, semblable à celle des dix
mille, au milieu de populations insurgées, en laissant plusieurs
milliers de malades dans les mains des Portugais, et en jonchant les
routes de morts et de mourants. On eût perdu ainsi plus de la moitié
de l'armée. Ces deux résolutions étaient donc d'une exécution
impossible. Entrer en négociation avec les Anglais, nation civilisée,
qui tenait les engagements qu'elle prenait, était assurément un parti
que l'honneur ne condamnait pas, surtout après le combat de Roliça et
la bataille de Vimeiro.

[En marge: Le général Kellermann envoyé au quartier général de sir
Arthur Wellesley.]

[En marge: Circonstances qui disposent les généraux anglais à
traiter.]

En conséquence on choisit le général Kellermann, qui joignait à de
grands talents militaires une extrême finesse d'esprit, et on l'envoya
au quartier général anglais avec mission de traiter du sort des
prisonniers et des blessés. En ce moment, un changement venait de
s'opérer dans l'armée britannique. Sir Hew Dalrymple était arrivé avec
son chef d'état-major Henri Burrard, pour prendre le commandement. Sir
Arthur Wellesley, toujours heureux dans sa brillante carrière,
n'était remplacé qu'après une victoire, due surtout aux fautes de
l'ennemi. Il n'était pas fâché que la campagne s'arrêtât à cette
victoire, et que la conquête du Portugal lui fût exclusivement
attribuée. Sir Hew Dalrymple et Henri Burrard de leur côté, ne
connaissant pas l'état des choses, ignorant les difficultés qui
pouvaient leur rester à vaincre, étaient charmés à leur début de
trouver les Français prêts à leur livrer le Portugal, et de n'avoir
pas de nouvelles chances à courir. Cependant, s'ils avaient apprécié
la situation, et ce qu'elle allait devenir pour eux à l'arrivée du
corps d'armée de John Moore, ils ne se seraient pas montrés si
faciles. Engagés dans un long entretien avec le général Kellermann,
qu'ils traitèrent avec toute la distinction qu'il méritait, ils
laissèrent entrevoir leur disposition à négocier. Celui-ci saisit
l'occasion avec beaucoup de tact, et convint d'abord avec eux d'une
suspension d'armes, sauf à traiter plus tard d'un arrangement
définitif relativement à l'évacuation du pays.

[En marge: Conférences ouvertes à Cintra.]

Le général Kellermann, revenu au quartier général français, fit part
au commandant en chef et à ses compagnons d'armes de la disposition
des Anglais, et il fut convenu qu'on traiterait de l'évacuation du
Portugal, pourvu que les conditions fussent tout à fait honorables. Il
retourna au quartier général de l'ennemi, et la réunion pour les
conférences fut fixée à Cintra. Elles durèrent plusieurs jours, et ne
présentèrent pas moins de courtoisie dans les formes que de vivacité
dans la discussion des choses. Les Anglais ne voulaient pas accorder
autant d'avantages, sous le rapport de l'honneur militaire, que les
Français en exigeaient. Ils refusaient surtout de traiter l'amiral
russe Siniavin aussi bien que le demandait Junot, par un scrupule
d'honneur bien plus que par devoir; car cet amiral, qui aurait pu
sauver la cause commune en secondant les Français, qui, en ne le
faisant pas, l'avait perdue, ne méritait guère que pour lui on rendît
les négociations plus difficiles. Néanmoins, Junot exigeait que
l'amiral russe fût libre de se retirer dans les mers du Nord avec sa
flotte, et il menaçait de mettre tout à feu et à sang, de ne livrer
Lisbonne qu'à moitié ravagée, si on ne lui accordait ce qu'il
réclamait. Heureusement l'amiral Siniavin, allié aussi disgracieux que
peu secourable, afficha le désir de négocier pour son propre compte,
ne voulant apparemment rien devoir à l'armée française, de laquelle il
sentait bien n'avoir rien mérité. Junot se hâta d'y consentir, et
alors, la principale difficulté se trouvant écartée, on tomba
promptement d'accord.

[En marge: Convention de Cintra pour l'évacuation du Portugal.]

La convention datée de Cintra fut signée le 30 août. Elle stipulait
que l'armée française se retirerait du Portugal avec tous les honneurs
de la guerre, et en emportant ce qui lui appartenait; qu'elle serait
ramenée sur des vaisseaux anglais dans les ports de France les plus
voisins, ceux de La Rochelle, Lorient ou autres; qu'elle pourrait
servir immédiatement; que les blessés et les malades seraient traités
avec soin, et transférés à leur tour dès que leur état leur
permettrait de supporter le trajet; qu'il en serait de même pour les
garnisons d'Almeida et d'Elvas restées dans l'intérieur du pays. Il
fut convenu de plus que les Français n'emporteraient rien de ce qui
appartenait au Portugal, dont ils avaient administré les finances
avec autant d'ordre que de loyauté, et auquel ils laissaient 9
millions dans les caisses, qu'ils avaient trouvées absolument vides à
leur arrivée. Il fut stipulé, enfin, qu'aucune recherche n'aurait lieu
pour le passé, et que les Portugais qui avaient embrassé le parti des
Français seraient respectés dans leurs personnes et leurs propriétés.

[En marge: Embarquement de l'armée française et son retour en France.]

Cet arrangement était aussi honorable qu'on pouvait le désirer pour
l'armée française, car elle était sauvée tout entière, et remise en
état de reprendre dans un mois les armes contre l'Espagne. Les Anglais
étaient incapables d'imiter les Espagnols et de violer la convention
de Cintra, comme ceux-ci avaient violé la capitulation de Baylen. En
effet, ils réunirent à l'embouchure du Tage les nombreuses flottilles
qui venaient de débarquer trente mille de leurs soldats sur les côtes
du Portugal, et les préparèrent à porter les 22 mille Français restant
des 26 mille qui avaient suivi le général Junot. Ils les prirent à
leur bord dans les premiers jours de septembre, pour les déposer
fidèlement sur les côtes de la Saintonge et de la Bretagne.

[En marge: Triste conclusion de l'entreprise d'Espagne.]

Ainsi, dès la fin d'août, toute la Péninsule, envahie si facilement en
février et mars, était évacuée jusqu'à l'Èbre. Deux armées françaises
avaient capitulé, l'une honorablement, l'autre d'une façon humiliante,
et les autres n'occupaient plus sur l'Èbre que le débouché des
Pyrénées. Des 130 mille hommes qui avaient franchi les Pyrénées, il
n'y en avait pas 60 mille sous les armes, quoiqu'il en restât
quatre-vingt, sans compter, il est vrai, les 22 mille qui naviguaient
sous pavillon britannique pour rentrer en France. Telle était la
récompense d'une entreprise tentée avec des troupes inaguerries et
trop peu nombreuses, préparée de plus par une politique fourbe et
inique. Nous avions perdu en un instant notre renom de loyauté, le
prestige de notre invincibilité, et l'Europe pouvait être autorisée à
croire pour le moment que l'armée française était déchue de sa
supériorité. Il n'en était rien pourtant, et cette héroïque armée
allait prouver encore en cent combats qu'elle était toujours la même.

[En marge: Insurrection des colonies espagnoles.]

Pour comble de confusion, ces riches colonies espagnoles, qui
occupaient tant de place dans les immenses projets de Napoléon, nous
échappaient de toutes parts. Le Mexique, le vaste continent du Sud,
depuis le Pérou jusqu'aux bouches de la Plata, s'insurgeaient au bruit
des événements de Bayonne, ouvraient leurs ports aux Anglais, et
embrassaient la cause de la dynastie prisonnière.

[En marge: Désespoir de Joseph et son désir de retourner à Naples.]

Ainsi, toutes les combinaisons de Napoléon échouaient à la fois devant
l'indignation d'une nation trompée et exaspérée. Il ne manquait donc
rien au châtiment dû à sa faute, rien assurément, car son frère
lui-même, effrayé de la tâche qu'il s'était imposée, regrettant
profondément le doux et paisible royaume de Naples, lui écrivit le 9
août, des bords de l'Èbre, une lettre désespérée, qui fut sans doute
pour lui le plus cruel des reproches.--J'ai tout le monde contre moi,
lui disait-il, tout le monde sans exception. Les hautes classes
elles-mêmes, d'abord incertaines, ont fini par suivre le mouvement des
classes inférieures. Il ne me reste pas un seul Espagnol qui soit
attaché à ma cause. Philippe V n'avait qu'un compétiteur à vaincre;
moi, j'ai une nation tout entière. Comme général, mon rôle serait
supportable et même facile, car, avec un détachement de vos vieilles
troupes, je vaincrais les Espagnols; mais comme roi, mon rôle est
insoutenable, puisque, pour soumettre mes sujets, il me faut en
égorger une partie. Je renonce donc à régner sur un peuple qui ne veut
pas de moi. Cependant, je désire ne pas me retirer en vaincu.
Envoyez-moi une de vos vieilles armées; je rentrerai à sa tête dans
Madrid, et là je traiterai avec les Espagnols. Si vous le voulez, je
leur rendrai Ferdinand VII en votre nom, mais en leur retenant une
partie de leur territoire jusqu'à l'Èbre, car la France victorieuse
aura le droit de faire payer sa victoire. Elle obtiendra ainsi le prix
de ses efforts, de son sang versé, et moi je vous redemanderai le
trône de Naples. Le prince auquel vous le destinez n'en a pas encore
pris possession. Je suis, d'ailleurs, votre frère, votre propre sang;
la justice et la parenté veulent que j'aie la préférence, et j'irai
alors continuer, au milieu du calme qui convient à mes goûts, le
bonheur d'un peuple qui consent à être heureux par mes soins.--Telle
est la substance de ce que Joseph écrivait des bords de l'Èbre à
Napoléon. Aucun jugement ne pouvait être plus sévère et plus juste,
que celui qui résultait de ce langage d'un roi désespéré, réduit à
régner malgré lui sur un peuple en révolte. Napoléon le comprit, et
prouva, par la réponse qu'on lira plus tard, à quel point il avait
senti la dureté involontaire de ce jugement porté par son propre
frère.

FIN DU LIVRE TRENTE ET UNIÈME.



LIVRE TRENTE-DEUXIÈME.

ERFURT.

     La capitulation de Baylen parvient à la connaissance de Napoléon
     pendant qu'il voyage dans les provinces méridionales de l'Empire.
     -- Explosion de ses sentiments à la nouvelle de ce malheureux
     événement. -- Ordre de faire arrêter le général Dupont à son
     retour en France. -- Napoléon tient la parole qu'il avait donnée
     de visiter la Vendée, et y est accueilli avec enthousiasme. --
     Son arrivée à Paris le 14 août. -- Irritation et audace de
     l'Autriche provoquées par les événements de Bayonne. --
     Explication avec M. de Metternich. -- Napoléon veut forcer la
     cour de Vienne à manifester ses véritables intentions avant de
     prendre un parti définitif sur la répartition de ses forces. --
     Obligé de retirer d'Allemagne une partie de ses vieilles troupes,
     Napoléon consent à évacuer le territoire de la Prusse. --
     Conditions de cette évacuation. -- Nécessité pour Napoléon de
     s'attacher plus que jamais la cour de Russie. -- Voeu souvent
     exprimé par l'empereur Alexandre d'avoir une nouvelle entrevue
     avec Napoléon, afin de s'entendre directement sur les affaires
     d'Orient. -- Cette entrevue fixée à Erfurt et à la fin de
     septembre. -- Tout est disposé pour lui donner le plus grand
     éclat possible. -- En attendant, Napoléon fait ses préparatifs
     militaires dans toutes les suppositions. -- État des choses en
     Espagne pendant que Napoléon est à Paris. -- Opérations du roi
     Joseph. -- Distribution que Napoléon fait de ses forces. --
     Troupes françaises et italiennes dirigées du Piémont sur la
     Catalogne. -- Départ du 1er et du 6e corps de la Prusse pour
     l'Espagne. -- Marche de toutes les divisions de dragons dans la
     même direction. -- Efforts pour remplacer à la grande armée les
     troupes dont elle va se trouver diminuée. -- Nouvelle
     conscription. -- Dépense de ces armements. -- Moyens employés
     pour arrêter la dépréciation des fonds publics. -- Effet sur les
     différentes cours des manifestations diplomatiques de Napoléon.
     -- L'Autriche intimidée se modère. -- La Prusse accepte avec joie
     l'évacuation de son territoire, en invoquant toutefois un dernier
     allégement de ses charges pécuniaires. -- Empressement de
     l'empereur Alexandre pour se rendre à Erfurt. -- Opposition de sa
     mère à ce voyage. -- Arrivée des deux empereurs à Erfurt le 27
     septembre 1808. -- Extrême courtoisie de leurs relations. --
     Affluence de souverains et de grands personnages civils et
     militaires venus de toutes les capitales. -- Spectacle magnifique
     donné à l'Europe. -- Idées politiques que Napoléon se propose de
     faire prévaloir à Erfurt. -- À la chimère du partage de l'empire
     turc, il veut substituer le don immédiat à la Russie de la
     Valachie et de la Moldavie. -- Effet de ce nouvel appât sur
     l'imagination d'Alexandre. -- Celui-ci entre dans les vues de
     Napoléon, mais en obtenant moins, il veut obtenir plus vite. --
     Son ardeur à posséder les provinces du Danube surpassée encore
     par l'impatience de son vieux ministre, M. de Romanzoff. --
     Accord des deux empereurs. -- Satisfaction réciproque et fêtes
     brillantes. -- Arrivée à Erfurt de M. de Vincent, représentant de
     l'Autriche. -- Fausse situation qu'Alexandre et Napoléon
     s'appliquent à lui faire. -- Après s'être entendus, les deux
     empereurs cherchent à mettre par écrit les résolutions arrêtées
     verbalement. -- Napoléon désirant que la paix puisse sortir de
     l'entrevue d'Erfurt, veut que l'on commence par des ouvertures
     pacifiques à l'Angleterre. -- Alexandre y consent, moyennant que
     la prise de possession des provinces du Danube n'en soit point
     retardée. -- Difficulté de trouver une rédaction qui satisfasse à
     ce double voeu. -- Convention d'Erfurt signée le 12 octobre. --
     Napoléon, pour être agréable à Alexandre, accorde à la Prusse une
     nouvelle réduction de ses contributions. -- Première idée d'un
     mariage entre Napoléon et une soeur d'Alexandre. -- Dispositions
     que manifeste à ce sujet le jeune czar. -- Contentement des deux
     empereurs, et leur séparation le 14 octobre, après des
     témoignages éclatants d'affection. -- Départ d'Alexandre pour
     Saint-Pétersbourg et de Napoléon pour Paris. -- Arrivée de
     celui-ci à Saint-Cloud le 18 octobre. -- Ses dernières
     dispositions avant de se rendre à l'armée d'Espagne. -- Rassuré
     pour quelque temps sur l'Autriche, Napoléon tire d'Allemagne un
     nouveau corps, qui est le 5e. -- La grande armée convertie en
     armée du Rhin. -- Composition et organisation de l'armée
     d'Espagne. -- Départ de Berthier et de Napoléon pour Bayonne. --
     M. de Romanzoff laissé à Paris pour suivre la négociation ouverte
     avec l'Angleterre au nom de la France et de la Russie. -- Manière
     dont on reçoit à Londres le message des deux empereurs. --
     Efforts de MM. de Champagny et de Romanzoff pour éluder les
     difficultés soulevées par le cabinet britannique. --
     L'Angleterre, craignant de décourager les Espagnols et les
     Autrichiens, rompt brusquement les négociations. -- Réponse amère
     de l'Autriche aux communications parties d'Erfurt. -- D'après les
     manifestations des diverses cours, on peut prévoir que Napoléon
     n'aura que le temps de faire en Espagne une courte campagne. --
     Ses combinaisons pour la rendre décisive.


[En marge: Voyage de Napoléon dans les provinces du Midi.]

Napoléon avait passé à Bayonne et dans les départements qui sont
situés au pied des Pyrénées les mois de juin et de juillet, pendant
lesquels s'étaient les accomplis les événements que nous venons de
rapporter. Il avait successivement visité Pau, Auch, Toulouse,
Montauban, Bordeaux, partout fêté, partout reçu avec transport par les
populations toujours éprises du prince qui passe et qui occupe un
moment leur oisiveté, mais cette fois plus avides que de coutume de
voir le prince extraordinaire qui excitait à si juste titre leur
curiosité et leur admiration. Les Basques avaient exécuté devant lui
leurs danses gracieuses et pittoresques; Toulouse avait fait éclater
l'impétuosité ordinaire de ses sentiments. On ne savait rien ou
presque rien, même dans ces provinces, des événements d'Espagne, car
Napoléon ne permettait aucune publication contraire à ses vues. On
avait bien appris, par les inévitables communications d'un versant à
l'autre des Pyrénées, que l'Aragon était en insurrection, et que
l'établissement du roi Joseph rencontrait d'assez graves difficultés.
Mais on ne considérait pas comme sérieuses les résistances que la
malheureuse Espagne, affaiblie et désorganisée par vingt ans d'un
mauvais gouvernement, pouvait opposer au vainqueur du continent. On se
trompait donc avec lui, de même que lui, sur ce qui devait se passer
au delà des Pyrénées. On ne cessait pas de le regarder comme l'emblème
du succès, de la puissance, du génie. C'est tout au plus si quelques
vieux royalistes entêtés, éclairés par la haine, prédisaient sans le
savoir des malheurs dont l'origine serait en Espagne. Mais les masses
accouraient bruyantes et enthousiastes sur les pas du restaurateur de
l'ordre, de la religion et de la grandeur de la France. Elles le
croyaient encore heureux, lorsque déjà il commençait à ne plus l'être,
et qu'un rayon de tristesse avait pénétré dans son téméraire et
intrépide coeur.

[En marge: Les illusions de Napoléon presque toutes dissipées quand il
quitte Bayonne.]

Napoléon, en quittant Bayonne, n'avait presque plus d'illusions sur
les affaires d'Espagne. Il connaissait l'étendue et la violence de
l'insurrection; il était informé de la retraite du maréchal Moncey, de
l'opiniâtre résistance de Saragosse, des difficultés que le général
Dupont avait rencontrées en Andalousie. Mais il connaissait aussi la
brillante victoire du maréchal Bessières à Rio-Seco, l'entrée de
Joseph dans Madrid, les secours nombreux envoyés à Dupont, et les
grands préparatifs d'attaque faits devant Saragosse. Il se flattait
donc que le maréchal Bessières, poursuivant ses avantages, rejetterait
jusqu'en Galice les insurgés du nord, que le général Dupont secouru
rejetterait jusqu'à Séville, peut-être jusqu'à Cadix, les insurgés du
midi; que Saragosse, un jour ou l'autre, serait prise, et qu'avec les
vieux régiments qui arrivaient, on pourrait renforcer suffisamment nos
divers corps d'armée, et terminer peu à peu la soumission de
l'Espagne. Un succès sur le Guadalquivir, comme celui de Rio-Seco,
suffisait pour substituer ces brillants résultats à ceux dont nous
venons de tracer le triste tableau. Malheureusement c'était Baylen, au
lieu d'un autre Rio-Seco, qu'il fallait inscrire dans la sanglante et
héroïque histoire du temps! Quant au Portugal, il y avait plus d'un
mois qu'on n'en savait rien, absolument rien.

[En marge: Napoléon ne connaît qu'à Bordeaux les événements de
l'Andalousie.]

[En marge: Impression qu'il en éprouve.]

C'est à Bordeaux, où il passa les trois premiers jours d'août, que
Napoléon apprit cette catastrophe éternellement déplorable de Baylen.
La douleur qu'il en ressentit, l'humiliation qu'il en éprouva pour les
armes françaises, les éclats de colère auxquels il se livra ne
sauraient se décrire. Le souvenir en est resté profondément gravé dans
la mémoire de tous ceux qui l'approchaient, et je l'ai cent fois
recueilli de leur bouche. Son chagrin surpassait celui dont il avait
été saisi à Boulogne en apprenant que l'amiral Villeneuve renonçait à
venir dans la Manche; car à l'insuccès se joignait un déshonneur qui
était le premier, qui fut le seul infligé à ses glorieux drapeaux.
Charles IV, Ferdinand VII étaient vengés! Les esprits pieux, dans tous
les siècles, ont cru qu'au delà de cette vie il y avait une
rémunération du bien et du mal, et les sages ont regardé cette
croyance comme conforme au dessein général des choses. Mais il y a une
remarque que les observateurs profonds ont tous faite aussi: c'est
que, pendant cette vie même, il y avait déjà dans les événements une
certaine rémunération du bien et du mal. Manquer au bon sens, à la
raison, à la justice, rencontre bientôt ici-bas un juste et premier
châtiment. Dieu, sans doute, se réserve de compléter ailleurs le
compte ouvert aux maîtres des empires, comme au plus humble gardeur de
troupeaux.

Napoléon aperçut d'un coup d'oeil toute la portée de l'événement de
Baylen; il vit ce qui allait en résulter de démoralisation dans
l'armée française, d'exaltation chez les insurgés, et considéra comme
certaine, avant d'en être informé, l'évacuation de presque toute la
Péninsule. Les dépêches qui se succédèrent d'heure en heure lui
apprirent bientôt à quel point les suites de ce désastre, sous un
prince bon, mais faible et vain, devaient s'aggraver. Murat, roi
d'Espagne, eût rallié tout ce qui lui restait de troupes, et fondu sur
Castaños, avant que celui-ci entrât dans Madrid. Joseph, le faible
Joseph, plus encore par ignorance que par timidité, se retirait en
toute hâte sur l'Èbre, levait le siége de Saragosse à moitié conquise,
arrêtait Bessières dans sa marche victorieuse, et se croyait à peine
rassuré derrière l'Èbre, ayant déjà un pied sur les Pyrénées.

[En marge: Conséquences européennes des événements d'Espagne.]

Les conséquences tout espagnoles de ce revers étaient les moindres.
Les conséquences européennes devaient être bien plus graves. Les
ennemis abattus de la France allaient reprendre courage. L'Autriche,
toujours en préparatifs de guerre depuis la campagne de Pologne,
fictivement résignée depuis la convention qui lui avait rendu Braunau,
excitée de nouveau par les événements de Bayonne, surexcitée par ceux
de Baylen, allait redevenir menaçante. Sa rupture apparente avec
l'Angleterre, obtenue à force de menaces, allait se changer en une
secrète et intime alliance avec elle. Et c'était en présence d'un tel
état de choses qu'il fallait rappeler une partie de la grande armée
des bords de la Vistule et de l'Elbe, pour la porter sur l'Èbre et le
Tage! D'une situation triomphante, Napoléon, par sa faute, allait donc
passer à une situation difficile au moins, et qui exigeait tout le
déploiement de son génie. Il y pouvait suffire assurément, car la
grande armée était entière encore, et capable d'accabler l'Autriche
tout en envoyant un fort détachement en Espagne. Mais d'arbitre absolu
des événements qu'il était en 1807, Napoléon se voyait réduit à lutter
pour les dominer. À ces peines si graves s'en joignait une autre,
toute d'amour-propre. Il s'était trompé, visiblement trompé, au point
que personne n'en pouvait douter en Europe. Ses invincibles soldats
avaient été battus, par qui? Par des insurgés sans consistance, et
l'opinion publique, cette courtisane inconstante, qui se plaît à
délaisser ceux qu'elle a le plus adulés, n'allait-elle pas grossir
l'événement, en taisant ce qui l'expliquait, comme la jeunesse des
soldats, l'influence du climat, un concours inouï de circonstances
malheureuses, enfin un moment d'erreur chez un général d'un
incontestable mérite? Cette volage opinion n'allait-elle pas rabaisser
tout d'un coup et la prévoyance politique de Napoléon, et l'héroïque
valeur de ses armées? L'amour-propre et la prudence souffraient donc
également chez le grand homme, que la sinistre nouvelle venait
d'assaillir, et il était puni, puni de toutes les manières, puni comme
on l'est par l'infaillible Providence. Toutefois ce pouvait n'être
qu'un salutaire avertissement, et il devait triompher de ce revers
momentané, triompher assez complètement pour demeurer tout-puissant en
Europe, s'il savait profiter de cette première et cruelle leçon.

[En marge: Injuste irritation de Napoléon contre le général Dupont.]

[En marge: Motifs de Napoléon pour se montrer encore plus irrité qu'il
ne l'est véritablement.]

[En marge: Retour de générosité chez Napoléon à l'égard du général
Dupont.]

Il arriva ici ce qui arrive souvent: un malheureux, qui avait sa part
dans une série de fautes, mais rien que sa part, paya pour tout le
monde. Napoléon, profondément irrité contre le général Dupont,
apercevant avec son coup d'oeil supérieur les fautes militaires que
celui-ci avait commises et qui suffisaient pour tout expliquer[12],
mais se laissant aller à croire tout ce que la malveillance y ajoutait
de suppositions déshonorantes, s'écria que Dupont était un traître, un
lâche, un misérable, qui pour sauver quelques fourgons avait perdu son
armée, et qu'il le ferait fusiller.--Ils ont sali notre uniforme,
dit-il en parlant de lui et des autres généraux; il sera lavé dans
leur sang.--Il ordonna donc que dès leur retour en France, le général
Dupont et ses lieutenants fussent arrêtés, et livrés à la haute cour
impériale. Du reste sa colère, sincère en grande partie, était feinte
aussi à un certain degré. Il voulait expliquer autour de lui les
mécomptes éprouvés en Espagne, en attribuant à un général, à ses
fautes, à ses prétendues lâchetés et forfaitures, la tournure imprévue
des événements. Et bientôt la bassesse des courtisans, se ployant à sa
volonté, se déchaîna en jugements implacables à l'égard du général
Dupont. Ce malheureux général avait été, comme on l'a vu, mal inspiré,
atterré par un concours de circonstances accablantes; et tout à coup
on faisait de lui un lâche, un pillard digne du dernier supplice. Au
surplus, ces indignités se renfermaient encore dans l'intérieur de
l'état-major impérial; car Napoléon, retenant autant qu'il pouvait
l'essor de la renommée, avait défendu de rien publier à l'égard de
l'Espagne, et, afin qu'on ne soupçonnât pas toute l'étendue des
difficultés qu'il venait de se mettre sur les bras, il avait appliqué
cette défense aussi bien à la victoire de Rio-Seco qu'à la
capitulation de Baylen. Le maréchal Bessières, enveloppé dans cette
catastrophe, vit le plus beau fait de sa vie militaire couvert du même
voile qui couvrait le désastre du général Dupont. Mais la presse
anglaise était là pour faire promptement arriver, non pas jusqu'aux
masses, mais jusqu'aux classes éclairées, la connaissance des revers
de nos armées en Espagne. Bientôt, au surplus, le déchaînement contre
le général Dupont, parce qu'il avait succombé, devint tel autour de
Napoléon, que, la générosité se réveillant chez lui après le calcul,
il s'écria plusieurs fois: L'infortuné! quelle chute après Albeck,
Halle, Friedland! Voilà la guerre! Un jour, un seul jour suffit pour
ternir toute une carrière!--Et se contredisant ainsi lui-même, il se
prenait à dire que Dupont n'avait été que malheureux, et son génie,
découvrant les dures conditions de la vie humaine, semblait voir sa
destinée écrite dans celle de l'un de ses lieutenants.

[Note 12: Il existe aux Archives de la Secrétairerie d'État, ai-je
dit, la minute des questions adressées au général Dupont par ordre de
Napoléon, et on peut, avec ce document, se faire une idée exacte de
l'opinion que Napoléon avait conçue de la catastrophe de Baylen et de
la conduite du général Dupont. Il vit bien les fautes militaires qui
suffisaient pour expliquer la catastrophe, mais il se laissa
influencer un moment par les bruits calomnieux, répandus sur le
général Dupont, et il le fit interroger sur ces bruits, sans y croire
beaucoup lui-même. Il n'y croyait même plus du tout quelque temps
après.]

[En marge: Accueil que Napoléon reçoit à Bordeaux.]

La sage et spirituelle population de Bordeaux lui donna des fêtes
magnifiques, auxquelles il assista d'un front serein, et sans laisser
apercevoir aucun des sentiments qui remplissaient son âme. À ceux qui,
sans oser l'interroger, approchaient néanmoins dans leurs entretiens
du grand objet qui l'avait attiré dans le Midi, il disait que quelques
paysans, fanatisés par des prêtres, soudoyés par l'Angleterre,
essayaient de susciter des obstacles à son frère, mais que _jamais il
n'avait vu plus lâche canaille depuis qu'il servait_; que le maréchal
Bessières en avait sabré plusieurs milliers; qu'il suffisait de
quelques escadrons français pour mettre en fuite une armée entière de
ces insurgés espagnols; que la Péninsule ne tarderait pas à être
soumise au sceptre du roi Joseph, et que les provinces du midi de la
France, tant intéressées aux bonnes relations avec l'Espagne,
recueilleraient le principal fruit de cette nouvelle entreprise. On
croyait tout ce qu'il voulait quand on le voyait, et on était
satisfait, sauf à penser tout autre chose le lendemain, en apprenant
par les correspondances commerciales les faits si graves qui se
passaient au delà des Pyrénées.

[En marge: Quoique pressé de retourner à Paris, Napoléon tient la
parole donnée à la Vendée de la visiter.]

[En marge: Napoléon visite successivement Rochefort, La Rochelle,
Niort, Napoléon-Vendée, Nantes et Saumur.]

Napoléon aurait voulu se rendre d'un trait de Bordeaux à Paris, pour
s'y livrer à ses trois occupations urgentes du moment, l'explication
avec l'Autriche, le resserrement de l'union avec la Russie, la
translation d'une partie de la grande armée de la Vistule sur l'Èbre.
Mais il avait promis de traverser la Vendée, et il aurait paru, ou se
défier de cette province, ou avoir des affaires tellement sérieuses
sur les bras, qu'il était obligé de manquer à tous les rendez-vous
donnés. Or, il en avait accepté un avec les Vendéens, auquel il ne
pouvait, ni ne voulait manquer sans une absolue nécessité. Il se
décida donc à passer par Rochefort, La Rochelle, Niort,
Napoléon-Vendée, Nantes, Saumur, Tours, Orléans, dictant ses ordres en
route, recevant à chaque station des centaines de dépêches, et en
expédiant autant qu'il en recevait.

Arrivé à Rochefort le 5 août, il fut accueilli avec enthousiasme par
une population toute maritime, qui avait vu ses arsenaux et ses
chantiers redoubler d'activité sous son règne. Il alla visiter l'île
d'Aix et les travaux du fort Boyard, tenant à examiner par lui-même
ces lieux, au sujet desquels il donnait sans cesse des ordres de la
plus grande importance. La curiosité, l'admiration, la reconnaissance,
attiraient sur ses pas les populations des villes et des campagnes. De
Rochefort allant à La Rochelle, à Niort, à Napoléon-Vendée, il trouva
partout la foule plus nombreuse et plus démonstrative. L'homme
prodigieux qui avait arraché ces provinces à la guerre civile, qui
leur avait rendu le calme, la sécurité, la prospérité, l'exercice de
leur culte, était pour elles plus qu'un homme: il était une sorte de
demi-dieu. Napoléon, tout à l'heure puni en Espagne du mal qu'il avait
fait, était récompensé maintenant du bien qu'il avait accompli en
France! S'il avait souffert de ses oeuvres mauvaises, il jouissait des
bonnes, et son chagrin fut presque dissipé à l'aspect de la Vendée
reconnaissante et enthousiaste. Elle n'eût pas mieux reçu Louis XVI
s'il avait pu sortir de la tombe où l'avait fait descendre le crime de
quatre-vingt-treize. À Nantes, à Saumur, l'accueil fut le même, et
Napoléon, ne contenant plus le plaisir qu'il éprouvait, en remplit sa
correspondance, qui, à Bordeaux, avait été pleine de chagrin, de
colère, d'ordres précipités.

[En marge: Arrivée de Napoléon à Paris le 14 août.]

Il fut rendu à Paris le 14 août au soir, veille de la grande fête du
15, jour où il se préparait à paraître dans tout l'éclat de la
puissance, et avec une sérénité de visage qui pût déconcerter les
conjectures de la malveillance. C'était surtout au corps diplomatique,
pressé de le revoir et de l'observer, qu'il voulait montrer une
attitude imposante, et tenir un langage qui retentît dans l'Europe
entière.

[En marge: Nouvelles de l'état de l'Europe que Napoléon trouve à
Paris.]

[En marge: Colère et crainte de la cour de Vienne.]

Il venait de recevoir de Russie des nouvelles qui le rassuraient
parfaitement, et qui lui dépeignaient cette puissance comme toujours
soumise à ses desseins, moyennant les satisfactions qu'elle attendait en
Orient. Mais les nouvelles d'Autriche étaient d'une nature bien
différente. De ce côté, tout devenait menaçant. On se souvient que,
toujours ennemie au fond, malgré les promesses de l'empereur François au
bivouac d'Urschitz, l'Autriche, désolée de n'avoir pas profité de la
bataille d'Eylau, pour se jeter sur l'Oder pendant que Napoléon était
embarrassé sur la Vistule, un moment remise par la convention qui lui
rendait Braunau, avait affecté de partager après Copenhague
l'indignation des puissances continentales contre l'Angleterre. Elle
avait, en effet, renvoyé M. Adair, ministre britannique, mais
probablement en lui donnant à entendre que cette rupture de relations ne
signifiait rien, et qu'il n'y fallait attacher aucune importance. Il est
certain que les escadres anglaises, dans l'Adriatique, avaient continué
à laisser circuler le pavillon autrichien, et que le commerce des
denrées coloniales n'avait pas été interrompu un instant à Trieste. Mais
lorsqu'elle fut instruite du piége tendu à Bayonne à la famille royale
d'Espagne, instruite surtout des revers qui s'en étaient suivis,
l'Autriche n'avait pu se contenir plus long-temps, et elle avait presque
jeté le masque. Une terreur en partie feinte, en partie sincère, s'était
saisie de cette cour et de son entourage.--Voilà donc ce qui attend
toutes les vieilles royautés du continent! s'était-on écrié dans les
salons de Vienne. C'est un horrible guet-apens; c'est un danger
évident, qui doit parler à quiconque a un peu de prévoyance, car tout
souverain qui aura négligé de se défendre sera traité comme Charles IV
et Ferdinand VII!--L'archiduc Charles lui-même, ordinairement plus
réservé que les autres, et moins malveillant pour la France, s'était
écrié à son tour: Eh bien! nous mourrons s'il le faut les armes à la
main; mais on ne disposera pas de la couronne d'Autriche aussi
facilement qu'on a disposé de la couronne d'Espagne.--

[En marge: Influence des événements de Rome sur la cour d'Autriche.]

Les nouvelles arrivées de Rome avaient également contribué à exalter
les esprits à Vienne, et à y déchaîner les langues. Le général
Miollis ayant, ainsi que nous l'avons dit ailleurs, reçu et exécuté
l'ordre d'occuper Rome militairement, et n'ayant laissé au pape que
l'autorité spirituelle, celui-ci s'était retiré dans le palais de
Saint-Jean-de-Latran, en avait fait barricader les portes et les
fenêtres, comme s'il avait dû supporter un siége, s'y était enfermé avec
ses domestiques, ne voulait communiquer qu'avec les ministres étrangers,
se disait opprimé, esclave dans ses États, victime d'une usurpation
abominable, et protestait chaque jour contre la violence sous laquelle
il succombait. À ces événements était venue se joindre la réunion au
royaume d'Italie des provinces d'Ancône, de Macerata, de Fermo, sous les
titres de départements _du Métaure_, _du Musone_, _du Tronto_.

Ces faits avaient exaspéré le public de Vienne presque autant que les
événements d'Espagne, et, soit à la cour, soit à la ville, on s'y
livrait aux propos les plus amers, en présence même de l'ambassadeur
de France, le général Andréossy. Parmi ceux qui tenaient ces propos,
les uns croyaient en effet ce qu'ils disaient, et se figuraient
sérieusement que Napoléon voulait renouveler sur le continent toutes
les familles régnantes. Les autres n'en croyant rien, et comprenant
que son système, calqué sur celui de Louis XIV, pourrait bien
s'étendre à l'Italie et à l'Espagne, mais non jusqu'à l'Autriche,
répétaient cependant le langage général pour entraîner la masse
toujours crédule. Tous néanmoins étaient d'accord pour dire qu'il
fallait, sans attaquer, se préparer à se défendre; et même, depuis les
revers très-exagérés de nos armées, ils se laissaient emporter fort au
delà de l'idée d'une simple défensive. Les préparatifs militaires
étaient conformes à ces dispositions morales.

[En marge: Préparatifs militaires de l'Autriche.]

[En marge: Espèce de levée en masse sous forme de réserve.]

[En marge: Énormité des forces autrichiennes à cette époque.]

L'armée autrichienne n'avait pas cessé d'être tenue au grand complet,
exercée, perfectionnée dans son organisation, par les soins assidus de
l'archiduc Charles. Ne se contentant pas de cet effort, ruineux pour
les finances autrichiennes, on venait tout à coup d'augmenter
extraordinairement les forces de la monarchie par des mesures
nouvelles, dont quelques-unes étaient imitées de la France elle-même.
Indépendamment de l'armée active, on avait imaginé un système de
réserve, consistant à réunir, à exercer un certain nombre de recrues
dans chaque localité, et à les tenir prêtes à rejoindre les drapeaux.
Le nombre avoué était de 60 mille, et le nombre réel de près de 100
mille. Ce renfort devait porter à plus de 400 mille hommes l'armée
active. Puis, sous le nom de milices, ressemblant fort à nos gardes
nationales, on avait mis sur pied presque toute la population. On
l'avait enrégimentée, habillée, armée, et on l'exerçait tous les
jours. Cette population autrichienne, ordinairement étrangère à son
gouvernement, avait été en quelque sorte flattée qu'on eût recours à
elle, et, soit le plaisir d'être comptée pour quelque chose, soit la
crainte d'un danger extérieur, elle s'était enrôlée avec un
empressement singulier. Les nobles, les bourgeois, le peuple,
s'étaient offerts. Les dons volontaires des États et des individus
avaient fourni des moyens suffisants pour équiper cette masse
d'hommes; et on n'estimait pas à moins de 300 mille individus le
nombre de ceux qui étaient disposés à faire un service sédentaire et
même actif pour le soutien de la monarchie. Quatre cent mille hommes
de troupes actives, trois cent mille de troupes sédentaires,
composaient, pour une population de 15 ou 16 millions de sujets que
comptait alors la maison d'Autriche, une force énorme, telle que
jamais cette maison n'en avait déployé. Il était probable en effet
que, grâce à cet armement, elle pourrait mettre en ligne trois cent
mille combattants véritablement présents au feu, ce qui ne lui était
jamais arrivé, ce qui était immense, ce que n'avait fait encore aucune
des puissances ennemies de la France. On venait d'acheter 14 mille
chevaux d'artillerie, de commander un million de fusils d'infanterie.
Tandis que sur l'Inn on démantelait Braunau, vingt mille ouvriers en
Hongrie étaient occupés aux fortifications de Comorn, travaux qui
prouvaient qu'on voulait faire une guerre longue et opiniâtre, et,
battu à la frontière, se retirer dans l'intérieur de la monarchie,
pour s'y défendre avec acharnement. Déjà même on formait des
rassemblements de troupes, qui avaient quelque apparence de corps
d'armée, vers la Bohême et la Gallicie, sans doute pour y tenir tête
aux forces françaises sur la Vistule et l'Oder.

L'émotion de la cour s'était peu à peu communiquée à toutes les
classes de la population, et tandis qu'aux eaux de Toeplitz, de
Carlsbad, et de toute l'Allemagne, on affectait vis-à-vis des Français
une attitude arrogante qu'on n'avait pas l'habitude de prendre avec
eux, dans les rues de Vienne le peuple menaçait les gens du général
Andréossy, à Trieste le peuple avait insulté le consul de France, et
en Istrie, sur les routes militaires qui nous avaient été concédées,
on assassinait nos courriers. L'Allemagne, humiliée par nos triomphes,
foulée par nos armées, commençait à frémir de colère et d'espérance.
Les événements d'Espagne, en l'indignant et en l'encourageant tout à
la fois, avaient été pour elle l'occasion de faire éclater ses secrets
sentiments.

Quoique Napoléon, appuyé sur la Russie, n'eût rien à craindre du
continent, cependant c'était une détermination si grave que de
transporter une partie de la grande armée de la Vistule sur l'Èbre; ce
déplacement de ses forces, du Nord au Midi, pouvait tellement enhardir
ses ennemis, qu'il voulait auparavant forcer l'Autriche à s'expliquer,
et savoir au juste ce qu'il en devait penser. Si elle voulait la
guerre, il aimait mieux la lui faire immédiatement, sauf à ajourner la
répression de l'insurrection espagnole, la lui faire avec toutes ses
forces, de manière; à se passer même du concours des Russes, en finir
pour jamais avec elle, et se, rabattre ensuite du Danube sur les
Pyrénées pour soumettre les Espagnols et jeter les Anglais à la mer.
Mais ce n'était là qu'une extrémité. Il préférait n'avoir pas cette
nouvelle guerre à soutenir, car la guerre n'était plus son goût
dominant. La gloire militaire après Rivoli, les Pyramides, Marengo,
Austerlitz, Iéna, Friedland, ne pouvait plus être pour lui la source
de bien vives jouissances. Désormais la guerre ne devait être pour lui
qu'un moyen de soutenir sa politique, politique exorbitante
malheureusement, et qui exigerait encore de nombreux et sanglants
triomphes. Ainsi, sans vouloir provoquer l'Autriche, il tenait à la
faire expliquer de la façon la plus claire.

[En marge: Longue explication de Napoléon avec l'ambassadeur
d'Autriche.]

Recevant les représentants des puissances ainsi que les grands corps
de l'État dans la journée du 15 août, il saisit cette occasion pour
avoir avec M. de Metternich, non point une explication passionnée,
provocatrice, comme celle qu'il avait eue jadis avec lord Whitworth,
et qui avait amené la guerre contre l'Angleterre, mais une explication
douce, calme, et pourtant péremptoire. Il se montra gracieux, serein
avec les ministres de toutes les cours, prévenant avec M. de Tolstoy,
quoiqu'il eût à se plaindre de ses incartades militaires, amical,
ouvert, mais pressant avec M. de Metternich. Sans attirer l'oreille
des assistants par les éclats de sa voix, il parla, cependant, de
manière à être entendu de certains d'entre eux, notamment de M. de
Tolstoy.--Vous voulez ou nous faire la guerre, ou nous faire peur,
dit-il à M. de Metternich[13].--M. de Metternich ayant affirme que son
cabinet ne voulait faire ni l'un ni l'autre, Napoléon repartit
sur-le-champ, d'un ton doux, mais positif: Alors pourquoi vos
armements, qui vous agitent, qui agitent l'Europe, qui compromettent
la paix, et ruinent vos finances?--Sur l'assurance que ces armements
n'étaient que défensifs, Napoléon s'attacha, en connaisseur profond, à
prouver à M. de Metternich qu'ils étaient d'une tout autre nature.--Si
vos armements, lui dit-il, étaient, comme vous le prétendez, purement
défensifs, ils seraient moins précipités. Quand on veut créer une
organisation nouvelle, on prend son temps, on ne brusque rien, parce
qu'on fait mieux ce qu'on fait lentement. Mais on ne forme pas des
magasins, on n'ordonne pas des rassemblements de troupes, on n'achète
pas des chevaux, surtout des chevaux d'artillerie. Votre armée est de
près de 400 mille hommes. Vos milices seront d'un nombre presque égal.
Si je vous imitais, je devrais ajouter 400 mille hommes à mon
effectif, et ce serait un armement insensé. Je n'ai pas besoin d'en
appeler autant. Moins de deux cent mille conscrits suffiront pour
maintenir ma grande armée sur un pied formidable, et pour envoyer cent
mille hommes de vieilles troupes en Espagne. Je ne suivrai donc pas
votre exemple, car bientôt il faudrait armer les femmes et les
enfants, et nous reviendrions à un état de barbarie. Mais en
attendant vos finances souffrent, votre change, déjà si bas, va
baisser encore, et votre commerce s'interrompre. Et pourquoi tout
cela? Vous ai-je demandé quelque chose? Ai-je élevé des prétentions
sur une seule de vos provinces? Le traité de Presbourg a tout réglé
entre les deux empires; la parole de votre maître, dans l'entrevue que
nous avons eue ensemble, doit avoir tout terminé entre les deux
souverains. Il restait quelques arrangements à prendre au sujet de
Braunau, qui était demeuré dans nos mains, au sujet de l'Isonzo dont
le thalweg n'était pas suffisamment déterminé, la convention de
Fontainebleau y a pourvu (convention du 10 octobre 1807). Je ne vous
demande rien, je ne veux rien de vous, que des rapports sûrs et
tranquilles. Y a-t-il une difficulté, une seule entre nous? faites-la
connaître pour que nous la vidions sur-le-champ.--M. de Metternich
ayant de nouveau affirmé que son gouvernement ne songeait à aucune
attaque contre la France, et alléguant comme preuve qu'il n'avait
ordonné aucun mouvement de troupes, Napoléon lui répliqua aussitôt,
avec la même douceur mais avec la même fermeté, qu'il était dans
l'erreur, que des rassemblements de troupes avaient eu lieu en
Gallicie et en Bohême, vis-à-vis de la Silésie, en face des quartiers
de l'armée française; que ces rassemblements étaient incontestables;
que la conséquence immédiate serait de leur opposer d'autres
rassemblements non moins considérables; qu'au lieu d'achever la
démolition des places de la Silésie, il allait au contraire en réparer
quelques-unes, les armer et les approvisionner, convoquer les
contingents de la Confédération du Rhin, et tout remettre sur le pied
de guerre.--On ne me surprendra pas, vous le savez bien, dit-il à M.
de Metternich; je serai toujours en mesure. Vous comptez peut-être sur
l'empereur de Russie, et vous vous trompez. Je suis certain de son
adhésion, de la désapprobation formelle qu'il a manifestée au sujet de
vos armements, et des résolutions qu'il prendra en cette circonstance.
Si j'en doutais, je ferais la guerre tout de suite à vous comme à lui,
car je ne voudrais pas laisser les affaires du continent dans le
doute. Si je me borne à de simples précautions, c'est que je suis tout
à fait confiant à l'égard du continent, parce que je le suis
complètement à l'égard de l'empereur de Russie. Ne croyez donc pas
l'occasion bonne pour attaquer la France; ce serait de votre part une
erreur grave. Vous ne voulez pas la guerre, je le crois de vous,
monsieur de Metternich, de votre empereur, des hommes éclairés de
votre pays. Mais la noblesse allemande, mécontente des changements
survenus, remplit l'Allemagne de ses haines. Vous vous laissez
émouvoir; vous communiquez votre émotion aux masses, en les poussant à
s'armer; vous arrivez, d'armements en armements, à une situation
extraordinaire, qu'on ne peut soutenir long-temps, et peu à peu vous
serez conduits peut-être à ce point où l'on souhaite une crise, afin
de sortir d'une situation insupportable, et cette crise ce sera la
guerre. La nature morale comme la nature physique, quand elles en sont
venues à cet état orageux qui précède la tempête, ont besoin
d'éclater, pour épurer l'air et ramener la sérénité. Voilà ce que je
crains votre conduite présente. Je vous le répète, ajouta Napoléon, je
ne veux rien de vous, je ne vous demande rien que la paix, des
relations paisibles et sûres; mais si vous faites des préparatifs,
j'en ferai de tels que la supériorité de mes armes ne soit pas plus
douteuse que dans les campagnes précédentes, et, pour conserver la
paix, nous aurons amené la guerre.--

[Note 13: Cet entretien, transcrit à l'instant même par M. de
Champagny, fut envoyé à Vienne à M. Andréossy, et se trouve conservé
aux archives des affaires étrangères. Je ne fais ici qu'en résumer le
contenu.]

En terminant cet entretien, Napoléon combla M. de Metternich de
témoignages flatteurs, et se comporta en tout comme un homme qui
voulait la paix, sans craindre la guerre, mais qui était résolu à ne
pas demeurer dans l'obscurité. M. de Metternich et les assistants qui
l'entendirent ne purent conserver aucune incertitude sur ses
véritables intentions, et il se montra aussi ferme que calme et
habile.

[En marge: Pour sonder plus sûrement les dispositions de l'Autriche,
Napoléon lui fait demander la reconnaissance de Joseph.]

Le lendemain, 16, fut un jour d'ordres multipliés. M. de Champagny dut
transmettre à Vienne l'entretien que Napoléon venait d'avoir avec M.
de Metternich, et tirer de tous ces pourparlers des conclusions
précises. On dit à Paris à M. de Metternich, on chargea M. le général
Andréossy de répéter à Vienne, qu'il fallait absolument interrompre
les armements commencés, les interrompre d'une manière tout à fait
rassurante, sinon se battre à l'instant même. Puis, pour sonder plus
sûrement l'Autriche, Napoléon lui fit demander la reconnaissance
immédiate du roi Joseph. C'était sans aucun doute le moyen le plus
infaillible de savoir ce qu'elle pensait, ou du moins ce qu'elle
voulait dans le moment; car si on parvenait à lui arracher,
contrairement à tous ses sentiments, à son langage le plus hautement,
le plus récemment tenu, la reconnaissance de la royauté de Joseph,
c'est qu'elle n'était capable de rien tenter, de rien oser, et, pour
quelque temps au moins, on devait être tranquille à son égard.

M. de Metternich, qui, à Paris, déployait beaucoup de zèle pour
maintenir la paix, qui, dans tous ses entretiens, soit avec les
ministres de l'Empereur, soit avec l'Empereur lui-même, prodiguait les
assurances pacifiques, se hâta de répondre qu'on aurait pleine
satisfaction relativement aux armements de l'Autriche. Mais quant à la
reconnaissance du roi Joseph, prenant un ton moins affirmatif, une
attitude moins aisée, il déclara que, pour lui, il ne prévoyait pas de
résistance de la part de son cabinet, qu'il ne pouvait toutefois se
prononcer sans en avoir référé à Vienne. Il était évident qu'en ce
point on touchait à la plus grande des difficultés actuelles, et que,
pour obtenir de l'Autriche un tel désaveu de ses sentiments, de ses
discours les plus récents, pour lui infliger une telle humiliation, il
ne faudrait pas un moindre effort que s'il s'agissait de lui arracher
de nouvelles provinces. Ce n'en était pas moins un moyen de
l'embarrasser, et de la ramener à plus de circonspection, si elle
n'était pas prête à combattre.

[En marge: Certain d'avoir tôt ou tard une nouvelle guerre avec
l'Autriche, Napoléon veut savoir seulement s'il aura le temps de faire
en Espagne une campagne courte mais décisive.]

Au fond, Napoléon commençait à croire qu'il lui faudrait avec elle une
nouvelle et dernière lutte pour la réduire définitivement; mais il
voulait savoir si, auparavant, il aurait au moins six mois pour faire
une rapide campagne en Espagne, et y porter cent mille hommes de ses
vieilles troupes, sans danger pour sa prépondérance au delà du Rhin.
Toutes ses démonstrations, toutes ses demandes d'explication n'avaient
pas un autre but.

[En marge: Napoléon fait demander un premier contingent de troupes aux
princes de la Confédération du Rhin.]

Afin de leur donner un caractère encore plus sérieux, il réclama de
tous les princes de la Confédération du Rhin un premier contingent,
faible à la vérité, mais suffisant pour provoquer beaucoup de propos
inquiétants en Allemagne, et faire réfléchir l'Autriche. Si la guerre
avec elle finissait par éclater, ces faibles contingents seraient
portés à leur effectif légal, sinon ils iraient tels quels en Espagne
concourir à la nouvelle guerre que Napoléon s'était attirée, car il
voulait que les princes du Rhin fussent engagés avec lui dans toutes
ses querelles, et partageassent tout entier le fardeau qui pesait sur
la France; politique bonne en un sens, mauvaise en un autre, car, s'il
les compromettait ainsi à sa suite, en revanche il les exposait à
éprouver la haine générale que devaient susciter tôt ou tard ces
conscriptions répétées, tant à la droite qu'à la gauche du Rhin, tant
au nord qu'au midi des Alpes et des Pyrénées.

[En marge: Résolution d'évacuer la Prusse dictée par les
circonstances.]

Le soin que Napoléon avait mis à faire expliquer l'Autriche n'était
pas le seul qui lui fût imposé par les circonstances. Quelle que fût
la quantité de troupes qui serait détachée de la grande armée pour la
guerre d'Espagne, il fallait opérer un nouveau mouvement rétrograde en
Pologne et en Allemagne, afin de se rapprocher du Rhin. Déjà,
lorsqu'il avait pris définitivement le parti de s'engager en Espagne,
Napoléon avait changé une première fois l'emplacement de ses troupes,
et il les avait transportées de l'espace compris entre la Pregel et la
Vistule dans l'espace compris entre la Vistule et l'Oder. Le maréchal
Soult, laissant les grenadiers Oudinot à Dantzig, la grosse cavalerie
dans le delta de la Vistule, s'était replié avec le 4e corps dans la
Poméranie, le Brandebourg et le Hanovre. Le maréchal Bernadotte avait
continué à occuper les villes anséatiques avec les divisions Boudet et
Molitor, les Espagnols et les Hollandais. Le maréchal Davout, avec le
3e corps, les Saxons, les Polonais, le reste de la cavalerie, s'était
replié dans le duché de Posen, ayant sa base sur l'Oder. Le général
Victor, élevé au grade de maréchal, avait établi ses quartiers à
Berlin avec le 1er corps. Le maréchal Mortier, avec les 5e et 6e
corps, était cantonné en Silésie.

L'intention de Napoléon, en prolongeant cette occupation de la Prusse,
était de la forcer à régler définitivement la question des
contributions de guerre, puis de voir dans une position forte se
dérouler les conséquences de son alliance avec la Russie, de sa lutte
sourde avec l'Autriche, et, enfin, de tenir son armée toujours en
haleine, vivant sur le pays ennemi, du moins en partie, car il
acquittait une portion de ses dépenses sur le trésor extraordinaire.

[En marge: Raisons d'évacuer la Prusse et de se retirer sur l'Elbe.]

Il était indispensable pourtant de mettre un terme à cette occupation
prolongée. En effet, depuis la guerre d'Espagne, il devenait
impossible de garder une si vaste étendue de pays, et il fallait
abandonner un certain nombre de provinces. Il le fallait, non pas pour
plaire à la Russie, avec laquelle tout dépendait d'une concession en
Orient; non pas pour plaire à la Prusse, qui, accablée du fardeau
pesant sur elle, demandait à traiter à toutes conditions, sauf à ne
pas exécuter ces conditions plus tard si elle ne le pouvait point, ou
si la fortune l'en dispensait; non pas davantage pour plaire à
l'Autriche, avec laquelle on n'en était plus aux ménagements; mais il
le fallait pour resserrer ses forces, et en reporter une partie vers
les Pyrénées. C'était le cas néanmoins de tirer de ce mouvement
rétrograde, qui était devenu nécessaire, une solution avantageuse avec
la Prusse. C'était le cas aussi d'en tirer quelque chose d'agréable
pour la Russie; car, après l'arrangement des affaires d'Orient, ce que
l'empereur Alexandre désirait le plus, pour être délivré, disait-il,
_des importunités de gens malheureux qui lui reprochaient leur
malheur_, c'était l'évacuation de la Prusse, et le règlement définitif
des contributions de guerre qu'on exigeait encore de cette puissance.

[En marge: Napoléon prête enfin l'oreille aux sollicitations du prince
Guillaume, venu à Paris pour demander l'évacuation de la Prusse.]

[En marge: Conditions de l'évacuation.]

[En marge: Stipulations secrètes du traité d'évacuation.]

Depuis plusieurs mois résidait à Paris le prince Guillaume, frère du
roi de Prusse, envoyé auprès de Napoléon pour tâcher d'obtenir la
réduction des charges qu'on faisait peser sur son pays. Ce prince, par
son attitude digne et calme, par sa prudence, avait su se concilier
l'estime de tout le monde, et en particulier celle de Napoléon.
Toutefois, il avait inutilement allégué jusqu'ici l'impuissance où se
trouvait la Prusse d'acquitter les sommes auxquelles on voulait
l'imposer, et tout aussi vainement offert la soumission la plus
complète, la plus absolue de la maison de Brandebourg, soumission
garantie par un traité d'alliance offensive et défensive. Napoléon ne
s'était laissé toucher ni par ces allégations, ni par ces offres,
parce qu'il croyait que tout ce qu'il rendrait de ressources à la
Prusse, elle l'emploierait à refaire ses forces pour les tourner
contre lui. Avant Iéna, il aurait pu compter sur elle; depuis, il
sentait bien qu'elle devait être implacable, et que l'épuiser, si on
ne parvenait à la détruire, était la seule politique prévoyante.
Obligé cependant de ramener ses troupes en arrière, il consentit à
entendre, enfin, les propositions du prince Guillaume, et après des
pourparlers assez longs, il convint d'évacuer la Prusse en entier,
sauf trois places fortes sur l'Oder, Glogau, Stettin et Custrin, qu'il
garderait jusqu'à l'acquittement des contributions stipulées, et il
accorda cette évacuation à la condition du payement d'une somme de 140
millions, tant pour les contributions ordinaires que pour les
contributions extraordinaires non acquittées. Cette somme devait être
payée moitié en argent ou lettres de change acceptables, moitié en
titres sur les domaines territoriaux de la Prusse, de manière que le
tout fût soldé dans un délai prochain, les lettres de change dans onze
ou douze mois, à raison de six millions par mois, les titres fonciers
dans un an et demi au plus. L'évacuation devait commencer
immédiatement, et les troupes françaises se retirer dans la Poméranie
suédoise, les villes anséatiques, le Hanovre, la Westphalie, les
provinces saxonnes et franconiennes enlevées à la Prusse, et restées à
la disposition de la France. Mais avec Stettin, Custrin et Glogau sur
l'Oder, Magdebourg sur l'Elbe et ses troupes en Hanovre, en Saxe, en
Franconie, Napoléon était toujours présent en Allemagne, et en mesure
de la dominer. Pour plus de sûreté, il fit insérer un article secret
dans la convention d'évacuation, article jusqu'ici demeuré inconnu,
par lequel la Prusse s'obligeait, pendant dix ans, à renfermer son
effectif militaire dans les limites suivantes: dix régiments
d'infanterie contenant 22 mille hommes, huit régiments de cavalerie
forts de 8 mille, un corps d'artillerie et de génie s'élevant à 6
mille, enfin, la garde royale montant à 6 mille, total 42 mille
hommes. Le roi de Prusse s'interdisait, en outre, la formation de
toute milice locale qui aurait pu servir à déguiser un armement
quelconque. Enfin, il s'engageait à faire cause commune avec l'empire
français contre l'Autriche, et à lui fournir contre elle, en cas de
guerre, une division de 16 mille hommes de toutes armes. Pour l'année
1809 seulement, si la guerre éclatait, la Prusse, n'ayant pas encore
reconstitué son armée, devait borner son contingent à 12 mille.
Napoléon, qui voulait contenir la Prusse, non l'humilier, consentit à
laisser inconnue cette partie si fâcheuse du traité. Le digne et sage
prince, qui défendait à Paris les intérêts de sa patrie, ne put
obtenir mieux; car Napoléon, bien qu'il se fût porté à lui-même le
coup qui devait un jour détruire sa puissance, était assez redoutable
encore pour faire trembler l'Europe, et dicter la loi à tous ses
ennemis.

Cette convention signée, il écrivit au roi et à la reine de Prusse
pour se féliciter de la fin apportée à tous les différends qui avaient
divisé les deux cours, promettant désormais les plus amicales
relations si des passions hostiles ne venaient pas de nouveau égarer
la cour de Berlin. Quelque dur que fût ce traité pour la Prusse, il
valait mieux que l'état présent, car elle était enfin délivrée des
troupes françaises; et si elle se trouvait limitée dans ses armements,
il est douteux qu'elle eût pu en payer plus que le traité ne lui en
accordait.

Cet arrangement, outre l'avantage pour Napoléon de régler ses comptes
avec la Prusse, et de lui permettre de retirer ses troupes, avait
celui d'être agréable à la Russie, que les plaintes des Prussiens
importunaient singulièrement, et qui tenait fort à en être
débarrassée. Or, être agréable à la Russie était devenu dans le moment
l'une des convenances de la politique de Napoléon, et il lui tardait
autant de s'entendre avec elle que de s'expliquer avec l'Autriche, et
de terminer ses contestations avec la Prusse.

[En marge: Relations avec Alexandre depuis les affaires d'Espagne, et
situation de la cour de Saint-Pétersbourg.]

[En marge: Redoublement d'ardeur chez l'empereur Alexandre pour la
possession de Constantinople.]

[En marge: Voeu souvent exprimé par l'empereur Alexandre pour une
nouvelle entrevue avec Napoléon.]

L'état des choses n'avait pas changé à Saint-Pétersbourg: Alexandre,
toujours dominé par la passion du moment, ne se contenait plus depuis
que Napoléon avait consenti à mettre en discussion le partage de
l'empire turc. Constantinople surtout lui tenait plus à coeur que les
plus belles provinces de cet empire, parce que Constantinople c'était
la gloire, l'éclat, non moins que l'utilité. Mais donner cette clef
des détroits était justement ce qui répugnait à Napoléon, plus
qu'aucune concession au monde. Jamais, comme on l'a vu antérieurement,
il n'y avait formellement adhéré, et quand il avait permis à son
ambassadeur, M. de Caulaincourt, de laisser exprimer devant lui de
tels désirs, c'était en énonçant la volonté d'avoir les Dardanelles,
si on cédait le Bosphore aux Russes, ce qui ne pouvait convenir à la
cour de Saint-Pétersbourg. Toutefois, Alexandre ne désespérait pas de
vaincre Napoléon. Il répétait sans cesse qu'il ne désirait aucun
territoire au sud des Balkans, aucune partie de la Roumélie, rien que
la banlieue de Constantinople, laissant Andrinople à qui on voudrait;
et cette langue de terre, en quelque sorte destinée à loger le portier
des détroits, il l'avait appelée, dans le jargon familier qu'il
s'était fait avec l'ambassadeur de France, _la langue de chat_.--Eh
bien, disait-il souvent à M. de Caulaincourt, avez-vous des nouvelles
de votre maître? Vous a-t-il parlé de _la langue de chat_? Est-il
disposé à comprendre, à admettre les besoins de mon empire, comme je
comprends et admets les besoins du sien?--M. de Caulaincourt ne
répondait à ces questions que d'une manière évasive, alléguant
toujours les préoccupations de Napoléon, son éloignement, son prochain
retour, retour après lequel il pourrait reporter son esprit des
affaires d'Occident à celles d'Orient. Alexandre répliquait aussitôt,
en disant que, pour terminer ces différends il fallait encore une
entrevue, qu'elle était indispensable si on voulait faire refleurir la
politique de Tilsit, et qu'on ne pouvait pas l'avoir trop tôt.
Lui-même cependant n'était pas plus libre que Napoléon, car les
affaires de Finlande avaient presque aussi mal tourné que les affaires
d'Espagne. Ses troupes, après avoir refoulé les armées suédoises
jusqu'à Uléaborg, et les avoir réunies en les refoulant, s'étaient
divisées devant elles, et avaient été refoulées à leur tour, battues
même, grâce à l'incapacité du général Buxhoevden, favori de la cour,
et garanti par cette faveur seule contre les cris de l'armée. En même
temps une flotte anglaise, bloquant la flotte russe dans le golfe de
Finlande, répandait la terreur sur le littoral. Ce n'était donc pas
immédiatement que l'empereur Alexandre aurait pu s'éloigner. Mais en
septembre la navigation étant fermée, la présence des Anglais écartée
pour plusieurs mois, Alexandre redevenait libre, et il demandait que
l'entrevue où il espérait tout arranger avec Napoléon fût fixée au
plus tard à cette époque. M. de Caulaincourt à toutes ces instances
répondait de la manière la plus propre à lui faire prendre patience,
et promettait que l'entrevue aurait certainement lieu au moment qu'il
désignait.

[En marge: Adhésion complète de la Russie à tout ce qui s'était fait
en Espagne.]

Du reste, pour disposer Napoléon à entrer dans ses vues, Alexandre
n'avait rien négligé. Introduction des armées françaises en Espagne,
occupation de Madrid, translation forcée des princes espagnols à
Bayonne, spoliation de leurs droits, proclamation de la royauté de
Joseph, il avait trouvé tout cela naturel, légitime, complétant
nécessairement la politique de Napoléon.--Votre Empereur, avait-il dit
à M. de Caulaincourt, ne peut pas souffrir des Bourbons si près de
lui. C'est de sa part une politique conséquente, que j'admets
entièrement. Je ne suis point jaloux, répétait-il sans cesse, de ses
agrandissements, surtout quand ils sont aussi motivés que les
derniers. Qu'il ne soit point jaloux de ceux qui sont également
nécessaires à mon empire, et tout aussi faciles à justifier.--

[En marge: Convenance du langage de l'empereur Alexandre à l'égard des
revers de l'armée française en Espagne.]

La société de Saint-Pétersbourg, enhardie par les échecs, plus
désagréables que dangereux, essuyés en Finlande, indignée plus ou
moins sincèrement des événements de Bayonne, trouvant un prétexte
plausible à ses plaintes dans l'interdiction de la navigation, tenait
de nouveau un langage inconvenant sur la politique d'alliance avec la
France; et il est vrai que cette politique ne se distinguait alors ni
par la moralité ni par le succès; car enlever la Finlande à un parent
dont on avait long-temps excité l'extravagance naturelle, et de la
faiblesse duquel on avait de la peine à triompher, ne valait guère
mieux que ce qui se passait en Espagne, et y ressemblait même
beaucoup.--Il faut faire, avait dit en propres termes l'empereur
Alexandre à M. de Caulaincourt, _bonne mine à mauvais jeu_, et
traverser sans fléchir ce moment difficile.--Ce prince, plein de tact,
avait autant que possible évité d'entretenir M. de Caulaincourt de nos
échecs en Espagne, n'avait touché à ce sujet que quand il n'avait pu
se taire sans une affectation gênante pour celui même qu'il voulait
ménager; et puis, lorsque les cris de joie du parti anglais à
Saint-Pétersbourg avaient proclamé le désastre du général Dupont, et
exagéré notre insuccès jusqu'à dire détruite l'armée qui était entière
sur l'Èbre, et prisonnier le roi Joseph qui tenait sa cour à Vittoria,
il en avait parlé à M. de Caulaincourt, comme n'étant ni publiquement
ni secrètement satisfait des revers d'une armée long-temps ennemie de
la sienne, comme étant fâché au contraire d'un pareil accident, et ne
voyant dans ce qui avait eu lieu rien que de simple, d'indifférent, de
facile à expliquer.--Votre maître a envoyé là de jeunes soldats, en a
envoyé trop peu; il n'y était pas d'ailleurs: on a commis des fautes;
il aura bientôt réparé cela. Avec quelques milliers de ses vieux
soldats, un de ses bons généraux, ou quelques jours de sa présence, il
aura promptement ramené le roi Joseph à Madrid, et fait triompher la
politique de Tilsit. Quant à moi, je serai invariable, et je vais
parler à l'Autriche un langage qui la portera à faire des réflexions
sérieuses sur son imprudente conduite. Je prouverai à votre maître que
je suis fidèle, dans la mauvaise comme dans la bonne fortune. C'est un
bien petit malheur que celui-ci, mais, tel qu'il est, il lui fournira
l'occasion de me mettre à l'épreuve. Répétez-lui cependant qu'il faut
nous voir, nous voir le plus tôt possible pour nous entendre, et
maîtriser l'Europe.--Alexandre avait du reste tenu parole, imposé
silence aux frondeurs, aux indignés, aux alarmistes, fait taire
surtout la légation autrichienne, et commandé à la société de sa mère
une telle réserve, qu'on y parlait de nos échecs en Espagne avec
autant de discrétion que des échecs des armées russes en Finlande.

Tel était l'aspect de la cour de Saint-Pétersbourg, à la suite et sous
l'influence des événements d'Espagne. Informé de la façon la plus
exacte de ce qui s'y passait par les dépêches de M. de Caulaincourt,
lequel lui transmettait scrupuleusement par demande et par réponse ses
dialogues de tous les jours avec l'empereur Alexandre, Napoléon avait
enfin pris son parti d'accepter une entrevue. C'était la principale
des déterminations que lui avait inspirées sa nouvelle situation. Il
avait pensé que le temps était venu de réaliser non pas tous les voeux
d'Alexandre, ce qui était impossible sans compromettre la sûreté de
l'Europe, mais une partie au moins de ces voeux, qu'il fallait donc le
voir, le séduire de nouveau, lui concéder quelque chose de
considérable, comme les provinces du Danube par exemple, et quant au
reste, ou le désabuser, ou le faire attendre, le contenter en un mot;
ce qui était possible, car la Valachie et la Moldavie, immédiatement
et réellement données, avaient de quoi satisfaire la plus vaste
ambition. Une entrevue, outre l'avantage de s'entendre directement
avec le jeune empereur dans une circonstance grave, de s'assurer de ce
qu'il avait au fond du coeur, de se l'attacher par quelque concession
importante, une entrevue publique à la face de l'Europe, serait un
grand spectacle, qui frapperait les imaginations, et deviendrait le
témoignage sensible d'une alliance qu'il était nécessaire de rendre
non-seulement réelle et solide, mais apparente, afin d'imposer à tous
les ennemis de l'Empire.

[En marge: Napoléon se décide à une entrevue avec l'empereur
Alexandre.]

[En marge: Fixation du mois de septembre et de la ville d'Erfurt pour
l'époque et le lieu de cette entrevue.]

Napoléon, tandis qu'il pressait l'Autriche de ses questions, et qu'il
accordait à la Prusse l'évacuation de son territoire, expédiait à M.
de Caulaincourt un courrier pour l'autoriser à consentir à une
entrevue solennelle avec l'empereur Alexandre. Celui-ci avait parlé de
la fin de septembre, à cause de la clôture de la navigation qui avait
lieu à cette époque: Napoléon, à qui le moment convenait, l'accepta.
Alexandre avait paru désirer pour lieu du rendez-vous ou Weimar, à
cause de sa soeur, ou Erfurt, à cause de la plus grande liberté dont
on y jouirait: Napoléon acceptait Erfurt, l'un des territoires qui lui
restaient après le dépècement de l'Allemagne, et dont il n'avait
encore disposé en faveur d'aucun des souverains de la Confédération.
Ayant ainsi déterminé d'une manière générale l'époque et le lieu de
l'entrevue, et laissant à l'empereur Alexandre le soin de fixer
définitivement les jours et les heures, il donna des ordres pour que
cette entrevue eût tout l'éclat désirable.

[En marge: Préparatifs pour rendre éclatante la rencontre des deux
empereurs.]

Il se trouvait encore sur le Rhin des détachements de la garde
impériale. Napoléon dirigea un superbe bataillon de grenadiers de
cette garde sur Erfurt. Il ordonna de choisir un beau régiment
d'infanterie légère, un régiment de hussards, un de cuirassiers, parmi
ceux qui revenaient d'Allemagne, et de les diriger également sur
Erfurt, pour y faire un service d'honneur auprès des souverains qui
devaient assister à l'entrevue. Il dépêcha des officiers de sa maison
avec les plus riches parties du mobilier de la couronne, afin qu'on y
disposât élégamment et somptueusement les plus grandes maisons de la
ville, et qu'on les adaptât aux besoins des personnages qui allaient
se réunir, empereurs, rois, princes, ministres, généraux. Il voulut
que les lettres françaises contribuassent à la splendeur de cette
réunion, et prescrivit à l'administration des théâtres d'envoyer à
Erfurt les premiers acteurs français, et le premier de tous, Talma,
pour y représenter _Cinna_, _Andromaque_, _Mahomet_, _Oedipe_. Il
donna l'exclusion à la comédie, bien qu'il fît des oeuvres immortelles
de Molière le cas qu'elles méritent; mais, disait-il, on ne les
comprend pas en Allemagne. Il faut montrer aux Allemands la beauté, la
grandeur de notre scène tragique; ils sont plus capables de les saisir
que de pénétrer la profondeur de Molière.--Il recommanda enfin de
déployer un luxe prodigieux, voulant que la France imposât par sa
civilisation autant que par ses armes.

[En marge: Situation des affaires d'Espagne, pendant que Napoléon
s'occupe à Paris de mettre ordre aux affaires générales de l'Empire.]

[En marge: Conseils de Napoléon à son frère.]

[En marge: Cour militaire et politique du roi Joseph.]

Ces ordres expédiés, il employa le temps qui lui restait à faire ses
préparatifs militaires dans une double supposition, celle où il
n'aurait sur les bras que l'Espagne aidée par les Anglais, et celle
où, indépendamment de l'Espagne et de l'Angleterre, il lui faudrait
battre encore une fois et immédiatement l'Autriche. La situation ne
s'était pas améliorée en Espagne depuis la retraite de l'armée
française sur l'Èbre. Joseph avait entre la Catalogne, l'Aragon, la
Castille, les provinces basques, y compris quelques renforts récemment
arrivés, plus de cent mille hommes, en partie de jeunes soldats déjà
aguerris, en partie de vieux soldats venus successivement, régiment
par régiment, de l'Elbe sur le Rhin, du Rhin sur les Pyrénées. C'était
plus qu'il n'aurait fallu dans la main d'un général vigoureux, pour
accabler les insurgés, s'avançant isolément de tous les points de
l'Espagne, de la Galice, de Madrid, de Saragosse. Mais on ne faisait
que s'agiter, se plaindre, demander de nouvelles ressources, sans
savoir se servir de celles qu'on avait. Napoléon avait essayé de
raffermir, par l'énergie de son langage, le coeur ébranlé de
Joseph.--Soyez donc digne de votre frère, lui avait-il dit; sachez
avoir l'attitude convenable à votre position. Que me font quelques
insurgés, dont je viendrai à bout avec mes dragons, et qui apparemment
ne vaincront pas des armées dont ni l'Autriche, ni la Russie, ni la
Prusse n'ont pu venir à bout? _Je trouverai en Espagne les colonnes
d'Hercule_; _je n'y trouverai pas les bornes de ma puissance_.--Il lui
avait ensuite annoncé d'immenses secours, en y ajoutant des conseils
pleins de sagesse, de prévoyance, que Joseph et ses généraux n'étaient
pas capables de comprendre, et encore moins de suivre. Joseph avait
voulu avoir autour de lui toute sa petite cour de Naples, d'abord le
maréchal Jourdan, fort honnête homme, comme nous avons dit, sage,
lent, médiocre, tel en un mot qu'il le fallait à la médiocrité de
Joseph, surtout à son goût de dominer, car les frères de l'Empereur se
vengeaient de la domination qu'il exerçait sur eux par celle qu'ils
cherchaient à exercer sur les autres. Après le maréchal Jourdan,
Joseph avait demandé M. Roederer pour l'aider dans l'administration
politique et financière de l'Espagne; ce que Napoléon n'avait pas
encore accordé, se défiant non du coeur, non de l'esprit de M.
Roederer, mais de son sens pratique en affaires. Sauf ce dernier,
Joseph avait déjà réuni tous ses familiers de Naples, et dans sa cour,
moitié militaire, moitié politique, on aimait à médire de Napoléon, à
relever ses travers, ses exigences, son défaut de justice et de
raison; et sans oser nier son génie, on se plaisait à dire qu'il
jugeait de loin, dès lors mal et superficiellement, qu'en un mot il se
trompait, et qu'on ne se trompait point. On n'était même pas éloigné
de croire que, moyennant qu'on fût son frère, on devait avoir une
partie plus ou moins grande de son génie, et qu'avec un peu de son
expérience de la guerre, on ne serait pas moins que lui en état de
commander.

[En marge: Fixation du quartier général à Vittoria.]

[En marge: Position de l'armée sur l'Èbre.]

Ranimé par l'énergique langage de Napoléon, rassuré par les secours
qui arrivaient de toutes parts, Joseph avait repris quelque courage,
montait souvent à cheval, suivi de son fidèle Jourdan, et avait
quelque goût à jouer le roi guerrier, à donner des ordres, à prescrire
des mouvements, à se montrer aux troupes, à passer des revues. Tout
rassuré qu'il était, il n'avait pas osé cependant rester à Burgos, ni
même à Miranda, et il avait définitivement établi son quartier général
à Vittoria. Il avait là deux mille hommes d'une garde royale, moitié
espagnole, moitié napolitaine, deux mille hommes de garde impériale,
trois mille de la brigade Rey qui ne le quittait pas, en tout sept
mille. Il avait à sa droite le maréchal Bessières avec 20 mille hommes
répandus entre Cubo, Briviesca et Burgos, tenant cette dernière ville
par de la cavalerie; à sa gauche, de Miranda à Logroño, le maréchal
Moncey avec 18 mille; et de Logroño à Tudela, le corps du général
Verdier, fort encore de 15 à 16 mille hommes après les pertes essuyées
à Saragosse. En arrière, Joseph avait encore les dépôts et les
régiments de marche, mélange peu consistant de soldats détachés de
tous les corps, mais bons à couvrir les derrières, et ne comprenant
pas moins de 15 à 16 mille hommes. Des vieux régiments, que Napoléon
avait successivement tirés de la grande armée, les derniers arrivés,
les 51e et 43e de ligne, avec le 26e de chasseurs, avaient servi à
former la brigade Godinot, troupe excellente qui, lancée à
l'improviste sur Bilbao, en avait chassé les insurgés, et leur avait
tué 1,200 hommes. Enfin les colonnes mobiles de gendarmerie et de
montagnards gardant les cols des Pyrénées au nombre de 3 a 4 mille
hommes, la division du général Reille forte de 6 à 7 mille, celle du
général Duhesme en Catalogne de 10 à 11 mille, portaient à un total de
100 mille hommes les forces qui restaient encore en Espagne.

[En marge: Instructions de Napoléon fort mal comprises par Joseph et
par les généraux qui servaient sous lui.]

Napoléon s'épuisait à envoyer à l'état-major de Joseph des
instructions mal comprises, nous l'avons dit, et encore plus mal
exécutées. Il avait d'abord converti en régiments définitifs les
régiments provisoires, sous les numéros 113 à 120. Il avait donné
ordre de réunir à ces régiments devenus définitifs tous les
détachements en marche, pour remettre de l'ensemble dans les corps; de
concentrer la garde impériale, dont une partie était auprès du
maréchal Bessières, l'autre auprès de Joseph, et d'en composer, avec
les vieux régiments de la brigade Godinot, une bonne réserve
nécessaire pour les cas imprévus. Quant à la distribution générale des
forces, il avait prescrit les dispositions suivantes. (Voir la carte
nº 43.) Considérant l'Aragon et la Navarre comme un théâtre
d'opération séparé, qui avait sa ligne de retraite assurée sur
Pampelune, il avait ordonné d'y former une masse distincte de 15 à 18
mille hommes, chargée de couvrir la gauche de l'armée, de garder
Tudela, qui était la tête du canal d'Aragon, et d'y rassembler un
immense matériel d'artillerie pour la reprise ultérieure du siége de
Saragosse. Plaçant ensuite en Vieille-Castille, c'est-à-dire à Burgos,
grande route de Madrid, le centre des opérations principales, il avait
ordonné de former là une autre masse de quarante à cinquante mille
hommes, prêts à se jeter sur tout corps insurgé qui voudrait se
présenter, soit à gauche, soit à droite, et à l'accabler; car il n'y
avait aucune armée espagnole quelconque qui pût tenir devant trente ou
quarante mille Français réunis. Il avait, enfin, recommandé d'attendre
dans cette attitude imposante l'arrivée des renforts, et sa présence
qu'il espérait rendre prochaine.

[En marge: Disposition, depuis le désastre de Baylen, à voir partout
des masses immenses d'insurgés.]

Tout cela, aussi profondément conçu que clairement indiqué dans les
instructions de Napoléon, n'était compris de personne à Vittoria, et
autour de Joseph on passait son temps à s'effrayer des moindres
mouvements de l'ennemi, et à voir partout des insurgés par centaines
de mille. Ainsi, depuis la retraite du maréchal Bessières, le général
Blake avait reparu avec une vingtaine de mille hommes dans la
Vieille-Castille, et on lui en donnait 40 à 50 mille. Depuis la
capitulation de Baylen, le général Castaños s'avançait lentement sur
Madrid avec environ 15 mille hommes, et on le supposait en marche sur
l'Èbre avec 50. Enfin, les Valenciens et les Aragonais pouvaient
compter sur 18 à 20 mille hommes, et on leur en prêtait 40. On se
croyait donc en présence de 130 à 140 mille ennemis assez habiles et
assez redoutables pour faire capituler des armées françaises, comme à
Baylen; et quand ces exagérations étaient réduites à leur juste valeur
par des renseignements plus précis, on s'excusait sur la difficulté
d'être exactement informé en Espagne.--La vérité à la guerre, leur
répondait Napoléon, est toujours difficile à connaître en tout temps,
en tous lieux, mais toujours possible à recueillir quand on veut s'en
donner la peine. Vous avez une nombreuse cavalerie, et le brave
Lasalle; lancez vos dragons à dix ou quinze lieues à la ronde; enlevez
les alcades, les curés, les habitants notables, les directeurs des
postes; retenez-les jusqu'à ce qu'ils parlent, sachez les interroger,
et vous apprendrez la vérité. Mais vous ne la connaîtrez jamais en
vous endormant dans vos lignes.--

[En marge: Singulière aventure du général Lefebvre-Desnoette, qui
apprend à moins craindre les insurgés espagnols.]

Ces grandes leçons étaient perdues, et les complaisants de Joseph
continuaient à peupler l'espace d'ennemis imaginaires. Dans les
derniers jours d'août notamment, les Aragonais, les Valenciens, les
Catalans, sous le comte de Montijo, s'étant présentés aux environs de
Tudela, le maréchal Moncey, qui était fort intimidé depuis sa campagne
de Valence, avait cru voir fondre sur lui tous les insurgés de
l'Espagne, et il s'était pressé de prendre une position défensive, en
demandant à grands cris des secours. Le général Lefebvre-Desnoette,
remplaçant le général Verdier, blessé à l'attaque de Saragosse,
s'était aussitôt porté en avant. Il avait traversé l'Èbre à Alfaro
avec ses lanciers polonais, et avait mis en fuite tout ce qui s'était
offert à lui, montrant ainsi ce que c'était que cette redoutable armée
d'Aragon et de Valence.

[En marge: Sept. 1808.]

[En marge: Prétention de Joseph d'imiter les grandes manoeuvres de
Napoléon.]

Cette singulière aventure, en couvrant de confusion les gens effrayés,
avait contribué à ramener les esprits à une plus juste appréciation de
l'ennemi qu'on avait à combattre. Joseph, enhardi par ce qu'il venait
de voir, par les lettres sévères de Paris, s'était imaginé alors
d'imiter les grandes manoeuvres de son frère, et, établi à Miranda
comme dans un centre, il méditait de courir d'un corps ennemi à
l'autre, pour les battre successivement, ainsi que l'avait souvent
pratiqué Napoléon. Les Espagnols prêtaient un peu, il est vrai, à une
telle combinaison, car le général Blake, avec les insurgés de Léon,
des Asturies, de la Galice, prétendait à s'introduire en Biscaye, sur
notre droite; un détachement du général Castaños avait le dessein
d'arriver à l'Èbre sur notre front, et les Aragonais, Valenciens et
autres projetaient de pénétrer en Navarre pour tourner notre gauche.
Leur espérance était de déborder nos ailes, de nous envelopper, de
nous couper la route de France, et d'avoir ainsi une nouvelle journée
de Baylen: chimère insensée, car on n'aurait pu renouveler contre
soixante mille Français, fort résolus malgré la timidité de
quelques-uns de leurs chefs, ce qu'on avait pu faire, une fois, contre
huit mille Français démoralisés. À ce plan ridicule, imité du hasard
de Baylen, Joseph voulait opposer l'imitation, tout aussi ridicule,
des grandes manières d'opérer de son frère, en se jetant en masse, et
alternativement, sur chacun des corps insurgés, afin de les écraser
les uns après les autres. L'intention pouvait être bonne, mais la
précision, l'à-propos dans l'exécution, sont tout à la guerre, et
l'imitation n'y réussit pas plus qu'ailleurs. Aussi, tandis que les
insurgés de Blake faisaient des démonstrations sur Bilbao, et ceux de
l'Aragon sur Tudela, Joseph y envoyait ses corps en toute hâte, y
courait quelquefois lui-même à perte d'haleine, arrivait quand il
n'était plus temps, ou bien s'arrêtait sans pousser à bout ses
tentatives, ramenait ensuite à Vittoria ses soldats exténués, écrivait
alors à l'Empereur qu'il avait suivi ses conseils, et qu'il espérait
bientôt, avec un peu d'expérience, devenir digne de lui: triste
spectacle souvent donné au monde par des frères médiocres voulant
copier des frères supérieurs, et ne réussissant à les égaler que dans
leurs défauts ou leurs vices!

[En marge: Napoléon prescrit à ses lieutenants en Espagne de ne point
fatiguer les troupes en vains mouvements, et de l'attendre en
s'appliquant à réorganiser l'armée.]

Napoléon ne pouvait s'empêcher de sourire de ces misères de la vanité
fraternelle, mais bientôt l'irritation l'emportait sur la disposition
à rire, quand il réfléchissait au temps, aux forces que l'on consumait
ainsi en pure perte. Il songea donc à envoyer à ceux qui l'imitaient
si mal l'un de ses lieutenants les plus vigoureux, le maréchal Ney,
pour les remonter en énergie; puis il leur ordonna de se borner à
réorganiser l'armée, à refaire leur matériel et leur artillerie, à
bien garder l'Èbre, et à se tenir tranquilles, en attendant son
arrivée.

[En marge: Forces que Napoléon emprunte à l'Allemagne et à l'Italie
pour les envoyer en Espagne.]

Il prit ensuite son parti sur les détachements qu'il devait emprunter
tant à l'Italie qu'à l'Allemagne, pour soumettre complétement
l'Espagne. Il pensa qu'il ne fallait pas moins de 100 à 120 mille
hommes si on voulait terminer promptement l'insurrection espagnole, et
jeter les Anglais à la mer. Il avait eu connaissance de la convention
de Cintra, et la trouvant honorable pour l'armée qui avait bien
combattu, et qui était restée libre, il avait écrit à Junot: Comme
général vous auriez pu mieux faire; comme soldat vous n'avez rien fait
de contraire à l'honneur.--Il donna en même temps des ordres à
Rochefort pour recevoir et rééquiper les troupes de Portugal, qui,
acclimatées, aguerries et réarmées, pouvaient rendre encore de grands
services, et accroître d'une vingtaine de mille hommes les secours
destinés à la Péninsule.

[En marge: Deux divisions tirées de l'Italie pour la Catalogne.]

[En marge: Le général Saint-Cyr chargé de commander en Catalogne.]

L'Italie avait recouvré depuis quelques mois les Italiens devenus de
bons soldats en servant dans le Nord. Napoléon ordonna au prince
Eugène de les acheminer au nombre de dix mille, sous le général Pino,
vers le Dauphiné et le Roussillon. Il forma avec deux beaux régiments
français, le 1er léger, le 42e de ligne, tirés du Piémont, où les
remplaçaient deux régiments de l'armée de Naples, le fond d'une
division, qui fut confiée au général Souham, et complétée par
plusieurs bataillons appartenant à des corps déjà mis à contribution
pour la Catalogne. Cette division, l'artillerie et la cavalerie
comprises, s'élevait à près de 7 mille hommes. Ce furent donc 16 ou 17
mille hommes qui se dirigèrent des Alpes vers les Pyrénées, et qui,
avec le corps du général Duhesme, la colonne Reille, et une brigade de
Napolitains déjà partie pour Perpignan sous la conduite du général
Chabot, devaient porter à 36 mille combattants environ les troupes
destinées à la Catalogne. Cette province, séparée du reste de
l'Espagne, offrant un théâtre de guerre à part, Napoléon y donna le
commandement en chef des troupes à un général incomparable pour la
guerre méthodique, et opérant toujours bien quand il était seul, le
général Saint-Cyr. On ne pouvait faire un meilleur choix.

[En marge: Le 1er et le 6e corps envoyés d'Allemagne en Espagne.]

[En marge: Le 5e corps placé dans une position intermédiaire pour en
disposer plus tard.]

[En marge: Napoléon envoie en Espagne toutes ses divisions de
dragons.]

C'étaient l'Allemagne et la Pologne qui devaient fournir les
détachements les plus considérables. Napoléon résolut d'en tirer le
1er corps déjà transporté à Berlin, sous le commandement du maréchal
Victor, et le 6e ayant appartenu au maréchal Ney, et actuellement
campé en Silésie, sous le maréchal Mortier. Il se réserva d'en tirer
plus tard le 5e qui avait successivement appartenu aux maréchaux
Lannes et Masséna, et qui était, comme le 6e, campé en Silésie, sous
le maréchal Mortier. Napoléon, pour le moment, le dirigea sur
Bayreuth, l'une des provinces franconiennes qui lui restaient, et
voulut le laisser là en disponibilité, sauf à le diriger sur
l'Autriche, si celle-ci se décidait pour la guerre immédiate, ou à
l'acheminer sur l'Espagne, si la cour de Vienne renonçait à ses
armements. Les 1er et 6e corps, renforcés par les recrues fournies par
les dépôts, ne présentaient pas moins d'une cinquantaine de mille
hommes, en y comprenant l'artillerie et la cavalerie légère attachées
à chaque division. Ils étaient tous, sauf un petit contingent de
conscrits, de vieux soldats éprouvés, renfermés dans des cadres sans
pareils. Napoléon songea à emprunter aussi à l'Allemagne une portion
de la réserve générale de cavalerie, et fit choix de l'arme des
dragons, qui lui semblait excellente à employer en Espagne, parce
qu'elle pouvait faire plus d'un service, et que assez solide pour être
opposée à l'infanterie espagnole, elle était moins lourde cependant
que la grosse cavalerie. Il résolut au contraire de laisser dans les
plaines du Nord ses nombreux et vaillants cuirassiers, inutiles contre
les troupes sans tenue du Midi, nécessaires contre les bandes
aguerries des contrées septentrionales. Il prescrivit le départ pour
l'Espagne de trois divisions de dragons, sauf à expédier encore les
deux qui restaient, quand il aurait éclairci le mystère de la
politique autrichienne.

Il voulait faire concourir les rois, ses alliés ou ses frères, à cette
guerre qui tenait à son système de royautés confédérées, et il demanda
3 mille Hollandais au roi de Hollande, 7 mille Allemands aux princes
de la Confédération du Rhin, et au roi de Saxe 7 mille Polonais qu'il
s'était engagé depuis long-temps à prendre à son service. Enfin il
achemina en troupes du génie et d'artillerie environ 3,500 hommes,
avec un immense matériel.

[En marge: Formation de la division Sébastiani avec plusieurs
régiments tirés des bords de l'Elbe.]

[En marge: Nouveaux détachements de la garde impériale envoyés en
Espagne.]

Ce n'était pas là tout ce qui marchait vers les Pyrénées. Déjà, comme
nous l'avons dit, Napoléon avait dirigé sur l'Espagne huit vieux
régiments compris dans les cent mille hommes agissant actuellement sur
l'Èbre. Quatre autres tirés des bords de l'Elbe et de Paris, les 28e,
32e, 58e, 75e de ligne, étaient sur les routes de France, et devaient,
avec le 5e de dragons, composer une belle division de sept ou huit
mille hommes, que Napoléon donna au général Sébastiani, revenu de
Constantinople. À ces douze vieux régiments tirés successivement de
l'Allemagne et de la France, il en avait ajouté deux autres à la
nouvelle des désastres de ses armées en Espagne: c'étaient les 36e et
55e de ligne, approchant en ce moment de Bayonne, et destinés à
renforcer la réserve de Joseph. La garde enfin devait fournir encore
quatre mille hommes, outre trois mille qui étaient au quartier général
de Joseph. Ces troupes réunies, sans le 5e corps dont la disposition
demeurait incertaine, sans les troupes de Junot arrivant à peine et
qu'il fallait réorganiser, formaient un total de 110 à 115 mille
hommes, dignes de la grande armée dont ils sortaient. Napoléon allait
prendre des moyens pour les accroître encore à l'aide d'un habile
recrutement tiré des dépôts, et remplacé aux dépôts par la
conscription.

[En marge: Moyens employés par Napoléon pour remplacer aux armées
d'Italie et d'Allemagne les troupes qu'il en a retirées.]

Il s'agissait de savoir comment on remplacerait à l'armée d'Italie, et
surtout à la grande armée, les troupes qu'on leur empruntait, sans
trop affaiblir ni l'une ni l'autre. Après les régiments successivement
appelés de Pologne et d'Allemagne, après le départ des 1er et 6e corps
et des divisions de dragons, après le licenciement des auxiliaires, la
grande armée se trouvait singulièrement réduite. Il restait dans la
Poméranie suédoise et la Prusse le 4e corps du maréchal Soult,
présentant 34 mille hommes d'infanterie, 3 mille de cavalerie légère,
8 à 9 mille de grosse cavalerie, 4 mille de troupes d'artillerie et du
génie, total 50 mille environ. Le maréchal Bernadotte, prince de
Ponte-Corvo, tenait garnison dans les villes anséatiques et le
littoral de la mer du Nord, avec deux divisions françaises de 12 mille
hommes (les divisions Boudet et Gency, la division Molitor ayant passé
au corps du maréchal Soult), 14 mille Espagnols et 7 mille Hollandais,
total 33 mille hommes. Le maréchal Davout, avec le 3e corps, le plus
beau, le plus fortement organisé de toute l'armée française, occupait
le duché de Posen, de la Vistule à l'Oder. Il comptait 38 mille hommes
d'infanterie, 9 mille de cavalerie, chasseurs, dragons et cuirassiers.
Il occupait en outre Dantzig avec la division Oudinot, forte de 10
mille grenadiers et chasseurs d'élite. Il avait 3 mille hommes
d'artillerie et du génie, ce qui faisait un total de 60 mille
Français. Il comptait 30 mille Saxons et Polonais. Le parc général
pour toute la grande armée, réuni à Magdebourg et dans les principales
places de la Prusse, comptait 7 à 8 mille serviteurs de toute espèce.
C'était un total de 180 mille hommes, dont 130 mille Français, 50
mille Polonais, Saxons, Espagnols, Hollandais. Si on ajoutait à cette
masse le 3e corps, établi en Silésie, et qui s'élevait à 24 mille
hommes environ, la grande armée pouvait être évaluée à 200 mille
soldats de première qualité, bien suffisants avec l'armée d'Italie
pour accabler l'Autriche, l'empereur Alexandre ne nous apportât-il
qu'un concours nul ou insuffisant. Toutefois, ce n'était plus assez
pour contenir le mauvais vouloir universel du continent, car si
l'Autriche seule manifestait sa haine et son désir de secouer le joug
de notre domination, l'Allemagne entière commençait à éprouver contre
nous une aversion profonde, et mal dissimulée, aussi bien dans les
pays soumis à la Confédération du Rhin que dans tous les autres.

[En marge: Napoléon, par un envoi de conscrits, remonte la grande
armée sous le rapport du nombre.]

Napoléon voulut sur-le-champ reporter les armées d'Allemagne et
d'Italie à un effectif presque égal à celui qu'elles avaient, avant
les détachements qu'il venait d'en tirer. Malheureusement il pouvait
les rendre égales en quantité à ce qu'elles avaient été, mais non pas
en qualité, car il ne leur envoyait que des recrues en place de
vieilles troupes. Cependant le fond de ces corps était si excellent,
et le nombre d'hommes aguerris tel encore, qu'une addition de
conscrits ne pouvait pas les affaiblir sensiblement. Il commença, en
exécution de la convention passée avec la Prusse, par rapprocher du
Rhin les troupes qu'il avait en Allemagne. Le 1er et le 6e corps,
destinés à l'Espagne, étaient par ses ordres en marche sur Mayence, à
six étapes l'un de l'autre, de manière à ne pas se faire obstacle sur
la route qu'ils avaient à parcourir. Le corps du maréchal Soult fut
amené sur Berlin, pour prendre la place du 1er corps, qui venait de
quitter cette capitale. Le corps du maréchal Davout dut venir prendre
sur l'Oder et dans la Silésie la place laissée vacante par les 6e et
5e corps, l'un dirigé, comme on l'a vu, sur Mayence, l'autre sur
Bayreuth. Le général Oudinot dut avec ses bataillons d'élite quitter
Dantzig, et s'acheminer vers l'Allemagne centrale. Les Polonais et les
Saxons furent chargés de le remplacer à Dantzig. Ce mouvement, qui
était un commencement d'exécution de la convention avec la Prusse,
rendait le recrutement plus facile en abrégeant de moitié la distance.

[En marge: Mise à exécution définitive du décret qui fixe tous les
régiments à cinq bataillons.]

Napoléon songea d'abord à mettre définitivement en vigueur le décret
rendu l'année précédente, lequel portait chaque régiment d'infanterie
à cinq bataillons. En conséquence, il résolut d'avoir quatre
bataillons complets à tous les régiments de la grande armée, en
laissant le cinquième, celui du dépôt, sur le Rhin. Quant à l'Espagne,
il voulut que chaque régiment eût trois bataillons de guerre au corps,
un quatrième à Bayonne, comme premier dépôt, un cinquième dans
l'intérieur de la France, comme second dépôt. Les armées d'Italie et
de Naples devaient avoir de même cinq bataillons par régiment, quatre
en Italie, le cinquième en Piémont ou dans les départements du midi de
la France.

[En marge: Nouveau recours à la conscription.]

Pour cela il fallut de nouveau recourir à la conscription. Il restait
à prendre sur les conscriptions antérieures de 1807, 1808 et 1809,
cette dernière déjà décrétée en janvier de l'année courante, environ
60 mille nommes. Napoléon voulut demander en outre celle de 1810,
commençant ainsi à anticiper de plus d'une année sur les conscriptions
dont il faisait l'appel. Toutefois il eut la précaution de ne disposer
immédiatement que d'une partie de cette population. Ces deux levées,
de 60 mille hommes pour les années 1807 à 1809, et de 80 mille pour
1810, devaient former un total de 140 mille hommes, dont 40 mille
affectés à l'infanterie de la grande armée, 30 mille à celle de
l'armée d'Espagne, 26 à celle d'Italie, 10 aux cinq légions de
réserve, 10 enfin à celle de la garde impériale, ce qui faisait 116
mille hommes pour l'infanterie. Il en restait 14 mille pour la
cavalerie, 10 mille pour l'artillerie, le génie et les équipages.

On remarquera sans doute que Napoléon levait 10 mille hommes pour la
garde impériale. Cette troupe d'élite, rentrée en France, se reposait
à Paris, et était généralement moins employée que les autres. Napoléon
résolut d'en faire une école de guerre, en lui envoyant des jeunes
gens choisis, pour qu'elle les dressât en bataillons de fusiliers.
Après avoir passé un an ou deux soit à Paris, soit à Versailles dans
la garde impériale, ces conscrits devaient avoir pris son esprit, sa
discipline, sa belle tenue. Il n'en ordonna pas moins le recrutement
ordinaire de cette garde, à vingt hommes par régiment, pris au choix
sur toute l'armée, afin de maintenir son excellente composition, et
de laisser ouverte cette carrière d'avancement pour les vieux soldats
qui n'avaient pas une autre manière de s'élever.

Pour le moment, Napoléon n'appela que 80 mille hommes, dont 60 mille
sur les conscriptions déjà décrétées, et 20 mille seulement sur celle
de 1810. Il voulut même que l'on commençât par les conscrits des
classes arriérées, et qu'on en acheminât sur Bayonne 20 mille, levés
la plupart dans les départements du midi. Il ordonna l'envoi dans
cette ville des cadres des quatrièmes bataillons, pour y entreprendre
sur-le-champ l'instruction de ces conscrits, déjà robustes à cause de
leur âge plus avancé, et pour y préparer ainsi le recrutement futur
des corps entrant en Espagne. Grâce à cette prévoyance, la grande
armée devait bientôt contenir près de 200 mille Français, sans y
comprendre le cinquième corps, l'armée d'Italie 100 mille, l'armée
d'Espagne 250 mille, dont 100 mille déjà établis sur l'Èbre, 110 mille
en marche, et 40 mille faisant leur apprentissage militaire dans les
quatrièmes bataillons.

En attendant l'exécution de ces mesures, Napoléon fit partir
sur-le-champ des dépôts tout ce qui était disponible, afin de ménager
de la place dans les cadres, et d'envoyer un premier contingent de
recrues à tous les corps. Trois régiments de marche, un dirigé sur
Berlin pour le maréchal Soult (4e corps), un sur Magdebourg pour le
maréchal Davout (3e corps), un sur Dresde pour le maréchal Mortier (5e
corps), furent formés et expédiés. Deux autres, l'un acheminé sur
Mayence, l'autre sur Orléans, furent destinés à recruter le 1er et le
6e corps. C'était un renfort immédiat d'une douzaine de mille hommes,
parfaitement instruits, pour les divers corps qui devaient ou rester
en Allemagne, ou se rendre en Espagne.

Napoléon prescrivit en même temps, pour faciliter la formation à
quatre bataillons de guerre des régiments restés en Allemagne, que
ceux qui avaient des compagnies de grenadiers et de chasseurs à la
division Oudinot, les rappelassent sur-le-champ; et pour dédommager
cette division de ce qu'elle perdait, il lui fit donner les compagnies
de grenadiers et de chasseurs des régiments qui étaient stationnés en
France, et qui ne lui avaient encore fourni aucune de ces compagnies.
C'était un mouvement extraordinaire de troupes allant et venant dans
tous les sens, de jeunes et vieux soldats, les uns se dirigeant vers
le Nord, les autres vers le Midi, depuis la Vistule jusqu'à l'Èbre,
tous se succédant avec aussi peu de confusion que le comportaient
d'aussi vastes distances et des masses d'hommes aussi considérables.

[En marge: Fêtes ordonnées pour l'armée.]

S'occupant toujours des plaisirs du soldat, et sachant que s'il ne
tient pas à sa vie quand on a eu l'art de l'aguerrir, tient à en jouir
pendant qu'on la lui laisse, Napoléon ordonna des fêtes brillantes
pour les troupes qui traversaient la France du Rhin aux Pyrénées. Il
voulut qu'à Mayence, Metz, Nancy, Reims, Orléans, Bordeaux, Périgueux,
les municipalités offrissent des réjouissances toutes militaires, dont
il promit secrètement de faire les frais. Il consacra à cet objet plus
d'un million, pris sur le trésor de l'armée, en ayant soin de laisser
aux municipalités tout le mérite de cette généreuse hospitalité. Des
chansons guerrières composées par son ordre étaient chantées dans des
banquets, où il n'était question que des exploits héroïques de nos
armées et de la grandeur de la France, seule part qu'on laissât à la
politique dans ces solennités. Là de vieux soldats partis du Niémen
pour se rendre sur le Tage se rencontraient avec des enfants de
dix-huit ou dix-neuf ans, quittant les bords de la Seine ou de la
Loire pour ceux de l'Elbe ou de l'Oder, ayant oublié déjà le chagrin
d'abandonner leur chaumière, et, au milieu de leurs adieux, se
souhaitant bonne fortune dans cette aventureuse carrière de combats et
de gloire. En général, ceux qui allaient au Midi étaient les plus
joyeux, par la seule raison qu'ils devaient y trouver de bons vins,
tant était grand l'oubli de soi-même chez ces hommes voués à une
destruction presque certaine, et pour eux fort prévue.

[En marge: Grands envois de matériel de guerre vers l'Espagne.]

À tous ces envois d'hommes, Napoléon ajouta d'immenses envois de
matériel vers les Pyrénées. Il n'y avait rien à expédier sur le Rhin,
car depuis qu'on faisait la guerre sur cette frontière, on y avait
accumulé un matériel considérable, que la place de Magdebourg, devenue
presque française en devenant westphalienne, avait peine à contenir,
et qu'on était obligé de faire refluer vers Erfurt, vers Mayence et
vers Strasbourg. Mais à Perpignan, à Toulouse, à Bayonne, presque tout
était à créer, la guerre étant nouvelle au Midi, et prenant surtout
des proportions aussi étendues. En conséquence, Napoléon ordonna la
réunion à Bayonne d'immenses quantités de draps, toiles, cuirs,
fusils, canons, tentes, marmites, grains, fourrages, bétail. Il
voulut que chaque soldat, portant dans son sac trois paires de
souliers, pût en trouver deux autres aux Pyrénées, accordées le plus
souvent en gratification. Il commanda une fabrication extraordinaire
de souliers, capotes et biscuit, persistant dans sa maxime que le
soldat, avec de la chaussure, des habits et du biscuit, a
l'indispensable, et qu'avec cela on peut tout faire de lui. Il
prescrivit l'achat d'un grand nombre de boeufs et de mulets pour
l'alimentation et les transports. Enfin il eut soin d'affecter de
fortes subventions à l'entretien des routes, car elles succombaient
sous les énormes charrois qui les parcouraient. Ces ordres devaient
être exécutés dans la seconde moitié d'octobre, l'entrevue d'Erfurt
devant en prendre la première moitié. Napoléon comptait passer l'Èbre
à cette époque, marcher sur Madrid à la tête d'armées formidables, et
rétablir son frère sur le trône de Philippe V.

[En marge: Dépenses des armements prescrits par Napoléon.]

[En marge: L'équilibre rompu de nouveau dans le budget de l'État.]

Il fallait, pour suffire à ces vastes dépenses, des ressources tout
aussi vastes. La victoire et la bonne administration y avaient pourvu
d'avance; mais il n'en est pas moins vrai qu'une notable partie des
trésors amassés avec tant de prévoyance, pour la fécondation du sol,
pour la dotation de grandes familles, allait être détournée et
dissipée. Napoléon recueillait ainsi de ses fautes en Espagne deux
conséquences également fâcheuses, la dispersion de ses vieux soldats
du Nord au Midi, et la dissipation des richesses créées par son habile
économie. Ce budget, qu'il avait mis tant de soin à renfermer dans un
chiffre de 720 millions (sauf les frais de perception qui étaient de
120, et les dépenses départementales de 30), dépassait cette
proportion, pour s'élever à 800, même au delà, sans compter tout ce
que continuerait à fournir l'étranger, car la grande armée était
entretenue en partie sur les contributions de la Prusse. Les recettes
qui, sous ce règne si paisible au dedans, allaient sans cesse
croissant, venaient de fléchir dans un de leurs produits essentiels,
les douanes. On avait espéré 80 millions de ce dernier produit, et il
était douteux qu'on en perçût 50. C'était un premier effet des
redoutables décrets de Milan, qui avaient interdit, par des moyens
nouveaux et plus rigoureux, l'entrée des denrées coloniales de
provenance anglaise. Les recettes diminuaient donc, tandis que les
dépenses augmentaient. Il est vrai que le trésor de l'armée y devait
pourvoir.

[En marge: Complément de ressources trouvé dans le trésor de l'armée.]

Le dernier règlement avec la Prusse promettait des ressources
considérables. On avait consommé en fournitures sur les lieux environ
90 millions. On en avait dépensé 206 en argent provenant des
contributions, ce qui faisait près de 300 millions tirés de
l'Allemagne pour l'entretien des armées françaises. Il restait à la
caisse des contributions, c'est-à-dire au trésor de l'armée, environ
160 millions, en valeurs reçues ou à recevoir prochainement, plus 140
dus par la Prusse, en tout 300 millions. Mais ces 300 millions
n'étaient pas intégralement disponibles; car, indépendamment des 140
millions acquittables en lettres de change ou lettres foncières, il y
avait, dans les 160 millions tenus pour comptant, 24 millions déjà
versés au trésor pour solde arriérée, et 74 versés à la caisse de
service sur les 84 qu'on lui devait pour l'emprunt destiné à faire
cesser l'escompte des obligations des receveurs généraux. Restaient
donc 62 millions immédiatement disponibles, plus une vingtaine de
millions provenant de la contribution de l'Autriche, mais absorbés par
quelques prêts accordés, soit à des villes, soit à l'Espagne
elle-même. Ainsi les ressources présentes étaient fort limitées,
puisque les 140 millions stipulés par la Prusse en lettres de change
et titres fonciers ne devaient être versés que successivement, et dans
un espace de dix-huit mois. Il est vrai que les recettes du trésor
rentraient avec une extrême facilité, que la caisse de service
regorgeait d'argent, grâce au crédit dont elle jouissait; que, d'après
le règlement conclu avec la Prusse, la grande armée était soldée en
entier pour toute l'année 1808, et que, si le terme des ressources
pouvait se faire apercevoir, rien encore ne sentait la gêne. Napoléon
n'en avait pas moins porté, par la guerre d'Espagne, un coup aussi
sensible à ses finances qu'à ses armées, car les unes comme les autres
allaient s'affaiblir en se divisant.

[En marge: Achats de rentes ordonnés par Napoléon pour soutenir le
cours des effets publics.]

Il résultait de cette fatale guerre une charge nouvelle, que Napoléon
avait voulu assumer sur lui par des raisons politiques fort
controversables, et fort controversées avec son ministre du trésor, M.
Mollien. Bien qu'il mît un grand soin à dérober au public la
connaissance des événements d'Espagne, jusqu'à cacher même les
victoires, afin de mieux laisser ignorer les défaites, on arrivait,
toutefois, à les connaître, soit par les journaux anglais, dont il
pénétrait toujours quelques-uns malgré la police la plus vigilante,
soit par les lettres des officiers à leurs familles, écrites comme de
coutume d'après les impressions exagérées du moment. On finissait
ainsi par apprendre les faits principaux, et on savait qu'une armée
française avait été malheureuse en Andalousie, qu'une flotte avait
capitulé à Cadix, que Joseph, après être entré à Madrid, se trouvait
aujourd'hui à Vittoria. Or, ce sont les résultats généraux qui
importent bien plus que les détails, et, en définitive, il était
généralement connu que l'entreprise essayée sur la couronne d'Espagne,
au lieu d'être, comme on l'avait cru d'abord, une simple prise de
possession, devenait une lutte acharnée contre une nation entière,
secondée par toute la puissance des Anglais. La division des forces de
la France étant une conséquence inévitable de cette nouvelle guerre,
on sentait confusément que l'Empire n'était plus si fort, que ses
ennemis naguère abattus pourraient relever la tête, et que tout ce qui
semblait résolu pourrait être remis en question. Les intérêts, quoique
souvent aveugles, ont cependant une perspicacité instinctive, qui à la
longue les rend clairvoyants. Aussi, le mouvement mercantile des fonds
publics, s'il ne révèle en général que les folles terreurs ou les
folles espérances du jour, indique avec le temps l'opinion sage et
fondée que les intérêts éclairés par la réflexion se font de l'état
des choses. Or, malgré les efforts de Napoléon pour dissimuler la
véritable situation des affaires d'Espagne, la sagacité éveillée de la
finance démentait le langage officiel du gouvernement, et les fonds
publics baissaient sensiblement. On les avait vus après Tilsit
s'élever à un taux alors inconnu, celui de 94 pour la rente cinq pour
cent, et s'y maintenir avec quelques légères variations, jusqu'au
moment où, la barbare expédition de Copenhague amenant la coupable
invasion de la Péninsule, l'espérance de la paix s'était évanouie. À
cette époque les fonds étaient tombés de 94 à 80, et même à 70 après
l'insurrection espagnole. C'était le jugement que les intérêts
effrayés portaient eux-mêmes sur la politique de l'Empereur, et
c'étaient des vérités fort dures, que sa puissance, si redoutée et si
respectée, ne pouvait lui épargner. Comme il arrive toujours, au
mouvement naturel des valeurs s'était joint le mouvement factice
produit par la spéculation, et le taux des fonds publics tendait à
tomber même au-dessous de ce qu'autorisaient des prévisions
raisonnables; car, si Napoléon avait commis une grande faute, il lui
était possible de la réparer encore, et de se sauver, pourvu qu'à
celle-là il n'en ajoutât pas d'autres d'une nature plus grave.

[En marge: Lutte victorieuse de Napoléon contre les spéculateurs à la
baisse.]

Mais il n'était pas homme à reculer devant cette nouvelle espèce
d'ennemis, et il résolut de lutter contre eux.--Je veux, dit-il à M.
Mollien, faire une campagne contre les _baissiers_;--car ce triste
jargon de l'agiotage était aussi connu alors qu'aujourd'hui. Il
suffit, en effet, d'avoir traversé une révolution pour qu'il devienne
vulgaire, l'agiotage n'ayant pas de plus vaste champ que les
révolutions pour s'exercer, Napoléon voulut donc, malgré M. Mollien,
dont l'esprit habitué aux procédés réguliers répugnait aux expédients,
ordonner des achats extraordinaires de rentes, afin de relever les
fonds publics. Il eut recours pour cela au trésor de l'armée, qu'il
croyait inépuisable, comme il croyait invariable dans ses faveurs la
victoire qui avait rempli ce trésor. En conséquence, il prescrivit des
achats considérables pour le compte du trésor de l'armée,
indépendamment des achats de la caisse d'amortissement, alors rares et
peu réguliers, et pensa faire en cela une chose aussi avantageuse à
l'armée qu'aux créanciers de l'État eux-mêmes. Pour l'armée, il se
procurait des placements donnant un intérêt de 6 ou 7 pour cent, et
pour les créanciers de l'État, il maintenait la valeur de leur gage à
un taux suffisant. Il n'y avait, du reste, en se reportant aux
habitudes de l'époque, pas beaucoup à reprendre à cette manière
d'opérer, car alors on n'avait pas encore appris à penser que les
achats de l'État doivent être constants et quotidiens comme une
fonction régulière, et non accidentels comme une spéculation.

[En marge: Napoléon fait exécuter aussi des achats de rentes par la
Banque de France.]

[En marge: Résultat de la lutte financière de Napoléon contre les
spéculateurs à la baisse.]

Napoléon, n'ayant pas sous la main les fonds de l'armée, ordonna à la
caisse de service de faire les avances, et cette caisse avança jusqu'à
30 millions pour des achats de rentes. Il ne s'en tint pas là. Il y
avait à la Banque, depuis l'émission de ses nouvelles actions, des
capitaux oisifs, dont elle ne trouvait point l'emploi, l'escompte ne
se développant pas en proportion du capital que Napoléon avait voulu
lui constituer. Au taux de la rente, c'était un placement d'environ 7
pour 100, présentant par conséquent plus d'avantages que l'escompte
lui-même. Napoléon exigea que la Banque achetât des rentes pour une
forte somme; ce qu'elle fit avec docilité, et ce qui du reste était
conforme à ses intérêts bien entendus comme à ceux de l'État, aucun
placement ne pouvant être en ce moment aussi avantageux que celui
qu'on lui prescrivait. Par ces achats combinés, exécutés résolûment,
opiniâtrement, pendant un mois ou deux, les spéculateurs à la baisse
furent vaincus, plusieurs même ruinés, et les fonds publics
remontèrent à 80, taux auquel Napoléon attachait l'honneur de son
gouvernement. Au-dessus était à ses yeux la prospérité exubérante, que
ses victoires devaient bientôt rendre à l'empire; au-dessous était un
signe de déclin qu'il ne voulait pas souffrir. Il décida qu'à chaque
mouvement des fonds au-dessous de 80, le trésor recommencerait ses
achats. Aussi, malgré toutes les tentatives des joueurs à la baisse,
espèce de joueurs la pire de toutes, car elle spécule sur
l'appauvrissement de la fortune publique, les cours se maintinrent par
la puissance de ce singulier spéculateur, qui avait à sa disposition
les ressources réunies du trésor et de la victoire. Il fut joyeux de
ce succès comme d'une bataille gagnée sur les Russes ou sur les
Autrichiens.--Voilà les _baissiers_ vaincus, dit-il à M. Mollien. Ils
ne s'y essayeront plus, et en attendant nous aurons conservé aux
créanciers de l'État le capital auquel ils ont le droit de prétendre,
car 80 est celui sur lequel je veux qu'ils puissent compter; et de
plus nous aurons opéré de bons placements pour la caisse de
l'armée.--Puis il fit donner quelques recettes particulières à
plusieurs des vaincus de cette guerre financière. C'était toutefois un
singulier symptôme, et digne d'observation, que cette lutte ouverte
que les spéculateurs livraient à la politique de Napoléon, quand
l'opinion inquiète se bornait encore à de sourdes rumeurs. Que
n'écoutait-il cette leçon, si peu élevée qu'en fût l'origine; car la
vérité est bonne et salutaire d'où qu'elle vienne!

[En marge: Effet des déclarations de Napoléon sur la diplomatie
européenne.]

[En marge: Réponses de l'Autriche.]

Ces soins de tout genre avaient absorbé la fin d'août et presque tout
le mois de septembre. L'entrevue d'Erfurt approchait. Dans cet
intervalle, les manifestations de la diplomatie impériale avaient
atteint leur but. L'Autriche, intimidée depuis le retour de Napoléon à
Paris, avait notablement fléchi. Les déclarations qu'il avait faites,
confirmées par l'appel des contingents allemands, la mettant en face
de la guerre, lui avaient inspiré des réflexions sérieuses. Il
convenait d'ailleurs à cette puissance d'ajourner ses résolutions, car
à se décider pour une nouvelle prise d'armes, il valait mieux qu'elle
attendît que cent mille Français eussent passé de l'Allemagne dans la
Péninsule, et qu'elle eût en outre apporté un nouveau degré de
perfection à ses préparatifs. Elle n'hésita donc pas à donner des
explications qui pussent calmer l'irritation de Napoléon, et éloigner
le moment de la rupture. Elle imputa ses armements à une prétendue
réorganisation de l'armée autrichienne, commencée, disait-elle, par
l'archiduc Charles, et continuée par lui avec persévérance depuis plus
de deux années, ce que personne n'avait le droit de trouver ni
étonnant ni mauvais. Quant à l'indulgence dont l'Angleterre avait usé
dans l'Adriatique à l'égard du pavillon autrichien, elle l'expliqua
non par une connivence secrète, mais par un reste de ménagement de
l'Angleterre envers une ancienne alliée. Enfin, relativement à la
reconnaissance du roi Joseph, elle éluda les ouvertures de la
diplomatie française, en remettant de jour en jour, sous prétexte de
n'avoir pu encore fixer l'attention de l'empereur François sur ce
grave sujet.

[En marge: Réponse de la Prusse.]

Napoléon ne se méprit point sur le sens et la sincérité des réponses
de l'Autriche. Mais il vit clairement à son langage qu'elle n'agirait
pas cette année, et qu'il aurait le temps de faire une campagne
prompte et vigoureuse au delà des Pyrénées. C'était d'ailleurs à
Erfurt qu'il allait s'en assurer définitivement. La Prusse avait
ratifié avec empressement la convention d'évacuation, même les
articles secrets qui limitaient d'une manière si étroite son état
militaire, mais elle demandait comme faveur insigne des délais plus
longs pour l'acquittement des 140 millions restant encore à solder.
Elle espérait les obtenir de l'intervention personnelle et directe de
l'empereur Alexandre à Erfurt; car tout le monde espérait ou craignait
quelque chose de cette fameuse entrevue, annoncée dans l'Europe
entière, et devenue l'objet de tous les entretiens. Les uns la
niaient, les autres l'affirmaient, chacun suivant ses désirs. D'autres
y ajoutaient des souverains tels que le roi de Prusse, ou l'empereur
d'Autriche, qui n'y avaient pas été invités; car, en dehors des
souverains de France et de Russie, on n'avait appelé ou accueilli dans
leur désir d'y être admis, que les princes dont on attendait des
hommages et un accroissement d'éclat.

[En marge: Préparatifs de l'empereur Alexandre pour se rendre à
Erfurt.]

[En marge: Personnages que l'empereur Alexandre amène à Erfurt.]

[En marge: Alexandre veut être autorisé, en passant à Koenigsberg, à
donner quelques consolations au roi et à la reine de Prusse.]

Au milieu de ces discours contradictoires des curieux et des oisifs,
ce qu'il y avait de vrai, c'est qu'en effet l'entrevue allait avoir
lieu le 27 septembre à Erfurt, à quelques lieues de Weimar.
L'empereur Alexandre, après l'avoir tant souhaitée, ne pouvait la
refuser quand on la lui offrait. Ses affaires la lui permettaient
d'ailleurs, et la lui commandaient même, car les choses commençaient à
se passer mieux en Finlande, les Anglais avaient quitté la Baltique,
et les événements se précipitaient en Orient. Il avait donc accepté
avec joie l'occasion offerte de revoir Napoléon, et d'obtenir enfin de
lui la réalisation de tout ou partie de ses voeux les plus chers. M.
de Romanzoff, plus ardent que lui, s'il était possible, à poursuivre
l'accomplissement des mêmes désirs, avait approuvé tout autant que son
maître cette importante entrevue, et devait l'y accompagner. Outre M.
de Romanzoff, Alexandre avait résolu d'amener avec lui son frère, le
grand-duc Constantin, à titre de militaire, puis le premier officier
de son palais, M. de Tolstoy, frère de l'ambassadeur de Russie à
Paris, et avec ces deux personnages quelques aides de camp. Il avait
voulu, pour se faciliter les relations avec la cour impériale de
France, que M. de Caulaincourt, qu'il avait contracté l'habitude de
voir tous les jours et d'entretenir sans aucune gêne, vînt à Erfurt.
Il n'avait demandé avant de se mettre en route qu'une chose, c'était
qu'on lui fournît le moyen, en passant à Koenigsberg, de dire encore
quelques paroles consolantes aux souverains ruinés et profondément
malheureux de la Prusse. La convention d'évacuation, tout en les
satisfaisant fort, sous le rapport de la délivrance de leur
territoire, les désolait quant aux exigences pécuniaires. Or,
Alexandre avait cette faiblesse, tenant du reste à un bon sentiment,
de vouloir toujours dire à ceux qu'il voyait ce qui leur était
agréable à entendre. Il en éprouvait particulièrement le besoin
vis-à-vis du roi et de la reine de Prusse, dont l'infortune était pour
lui un reproche continuel. Il insista donc pour être autorisé à faire
en passant à Koenigsberg quelques nouvelles promesses d'allégement,
auxquelles M. de Caulaincourt, dépourvu d'instructions sur ce sujet,
n'accéda qu'avec beaucoup de timidité et de ménagement; et, cela
obtenu, il disposa tout pour être rendu le 27 septembre à Erfurt, en
restant un jour seulement auprès de la malheureuse cour de Prusse.

[En marge: Opposition à Saint-Pétersbourg à l'entrevue d'Erfurt.]

À Saint-Pétersbourg, le parti hostile à la politique de l'alliance,
fort joyeux des difficultés que la France rencontrait en Espagne,
faisant argument de celles que la Russie rencontrait en Finlande, et
déplorant avec affectation les souffrances du commerce russe, blâmait
amèrement l'entrevue d'Erfurt. Après les indignités de Bayonne, disait
ce parti, aller si loin en visiter l'auteur, s'aboucher avec lui, sans
doute pour ratifier tout ce qu'il avait fait, tout ce qu'il ferait
encore, était une conduite peu honorable. Le représentant de
l'Autriche surtout s'était permis à cet égard des libertés de langage
qu'il avait fallu réprimer. La cour de l'impératrice mère ne s'était
contenue qu'à moitié, mais s'était contenue, devant l'expression
formelle de la volonté d'Alexandre. Cependant au dernier moment
l'impératrice mère, éclatant à la vue des dangers de son fils,
auxquels elle semblait croire, avait adressé des reproches violents à
M. de Romanzoff, lui disant qu'il conduisait Alexandre à sa perte, et
qu'il arriverait peut-être à Erfurt de l'empereur de Russie ce qui
était arrivé à Bayonne des malheureux souverains de l'Espagne. Enfin
elle n'avait pu s'empêcher d'exprimer ses appréhensions à l'empereur
lui-même, qui l'avait rassurée plutôt comme un fils reconnaissant que
comme un maître absolu, blessé de ce qu'on jugeât si mal ses démarches
et les conséquences qu'elles pouvaient avoir. Des suppositions aussi
étranges prouvaient deux choses: l'aveuglement des vieilles cours, et
la force que Napoléon avait rendue à leurs préjugés par sa conduite à
Bayonne.

[En marge: Départ de l'empereur Alexandre, et son rapide voyage à
travers la Pologne et l'Allemagne.]

Alexandre ne tint aucun compte de ces craintes, partit de
Saint-Pétersbourg avec son frère et quelques aides de camp (il s'était
fait précéder par MM. de Romanzoff et de Caulaincourt), et courut la
poste en voyageant avec autant de simplicité que de célérité. Il avait
été convenu que Napoléon, étant chez lui à Erfurt, se chargerait des
soins matériels de cette grande représentation, et qu'Alexandre
n'aurait à y transporter que sa personne et celle de ses officiers. Il
voyageait avec une simple calèche, plus vite que les courriers les
plus pressés. Il s'arrêta le 18 septembre à Koenigsberg, parut
s'apitoyer beaucoup sur les malheurs de ses anciens alliés, presque
réduits à vivre dans l'indigence à l'une des extrémités de leur
royaume, et repartit immédiatement pour Weimar.

Partout où il y avait des troupes françaises, un accueil des plus
brillants était préparé au jeune czar. Les corps d'armée étaient sous
les armes dans leur plus belle tenue, criant: _Vive Alexandre! Vive
Napoléon!_ Alexandre les passait en revue, les félicitait de leur
aspect militaire qui répondait à leur valeur, et les charmait par sa
grâce infinie. Napoléon lui avait envoyé le maréchal Lannes, devenu
duc de Montebello, pour le recevoir aux limites de la Confédération du
Rhin, lesquelles s'étendaient jusqu'à Bromberg. Alexandre avait comblé
de caresses et entièrement séduit ce vieux militaire, qui, quoique
fort entêté dans ses sentiments révolutionnaires, n'en était pas moins
très-sensible aux témoignages éclatants et mérités qui descendaient
sur lui du haut des trônes.

[En marge: Arrivée de l'empereur Alexandre à Weimar.]

Alexandre arriva le 25 septembre à Weimar, voulant résider dans cette
cour de famille jusqu'au 27, jour assigné pour la réunion à Erfurt.

[En marge: Personnages dont Napoléon s'entoure pour aller à Erfurt.]

[En marge: Affluence de princes à Erfurt.]

[En marge: Spectacle que présente un moment cette petite ville
ecclésiastique.]

[En marge: Arrivée de Napoléon à Erfurt le 27 septembre.]

[En marge: Première rencontre des deux empereurs sur la route de
Weimar à Erfurt.]

Napoléon de son côté avait quitté Paris, précédé, entouré et suivi de
tout ce qu'il y avait de plus grand dans son armée et dans sa cour. M.
de Talleyrand était l'un des personnages qu'il avait dépêchés en
avant, pour donner au langage, à l'attitude de tout le monde, la
direction qu'il lui convenait d'imprimer. Quoique déjà mécontent de
quelques propos de M. de Talleyrand sur les affaires d'Espagne, dont
celui-ci cherchait à se séparer depuis qu'elles tournaient mal,
Napoléon avait voulu l'avoir pour se servir de lui au besoin dans
diverses communications délicates, auxquelles M. de Champagny n'était
pas propre. Une grande quantité de généraux, de diplomates étaient du
voyage. L'Allemagne s'était fait représenter par une foule de princes
couronnés. Dès le 26, le roi de Saxe s'était empressé de paraître à
Erfurt. Cette petite ville d'Erfurt, ancienne possession d'un prince
ecclésiastique, habituée, comme Weimar, et plusieurs autres capitales
studieuses de l'Allemagne, à un calme inaltérable, était devenue le
lieu le plus animé, le plus brillant, le plus peuplé de soldats,
d'officiers, d'équipages, de serviteurs à livrée. On y rencontrait
comme de simples promeneurs des rois, des princes, de très-grands
seigneurs de l'ancien et du nouveau régime. Napoléon y avait expédié
d'avance tout ce qu'il fallait pour cacher sous des plaisirs élégants
et magnifiques le sérieux des affaires. Il y arriva le 27 septembre, à
10 heures du matin. Après avoir reçu les autorités civiles et
militaires accourues de tous les environs, puis les diplomates de
l'Europe, les potentats de la Confédération du Rhin, le roi de Saxe,
il sortit d'Erfurt à cheval, vers le milieu du jour, entouré d'un
immense état-major, pour aller à la rencontre de l'empereur Alexandre,
qui venait de Weimar en voiture découverte. Weimar est à quatre ou
cinq lieues d'Erfurt. Napoléon rencontra son allié à deux lieues. En
apercevant la voiture qui le transportait, il fit prendre le galop à
son cheval comme pour mieux témoigner son empressement. Arrivés l'un
près de l'autre, les deux empereurs mirent pied à terre,
s'embrassèrent cordialement, et avec tous les signes d'un extrême
plaisir à se revoir: plaisir sincère du reste; car, outre qu'ils
avaient grand besoin de conférer de leurs affaires, ils se plaisaient
réciproquement. Des chevaux avaient été préparés pour Alexandre et sa
suite; les deux empereurs rentrèrent donc à cheval, marchant l'un à
côté de l'autre, s'entretenant avec une véritable effusion, se
demandant des nouvelles de leurs familles, comme si ces familles de
même origine s'étaient jadis connues et aimées, charmant enfin par
leur aspect les populations accourues des pays environnants, avides de
les voir, et heureuses de les trouver si bien d'accord, car c'était
pour elles un gage qu'elles ne reverraient plus ces formidables armées
qui deux ans auparavant, à la même époque et dans les mêmes lieux,
ravageaient leurs belles campagnes.

[En marge: Emploi de la première journée à Erfurt.]

Arrivé à Erfurt, Napoléon présenta à l'empereur Alexandre tous les
personnages admis à cette entrevue, en commençant par les rois et
princes, et le reconduisit ensuite au palais qu'il lui avait destiné.
C'était chez Napoléon qu'on devait dîner tous les jours, puisque
c'était lui qui offrait l'hospitalité au souverain du Nord. Le soir,
s'assirent autour d'un festin splendide Napoléon, Alexandre, le
grand-duc Constantin, le roi de Saxe, le duc de Weimar, le prince
Guillaume de Prusse, la foule enfin des princes régnants, des
personnages titrés, civils et militaires. La ville fut illuminée, et
on assista à une représentation de _Cinna_, donnée par les acteurs
tragiques les plus parfaits que la France ait jamais possédés. La
clémence habile du fondateur d'empire désarmant les partis, les
rattachant à son pouvoir, était le spectacle par lequel Napoléon
voulait que commençassent les représentations de la tragédie
française.

[En marge: Résolutions de Napoléon en venant à Erfurt sur les objets
dont il allait entretenir l'empereur Alexandre.]

[En marge: Renonciation à toute idée de partage relativement à
l'empire turc, et don immédiat à la Russie des provinces du Danube.]

Il était convenu qu'au milieu de ces fêtes on prendrait le matin, le
soir, dans le cabinet ou à la promenade, le temps de s'entretenir en
liberté des graves intérêts qu'il s'agissait de régler. Le parti de
Napoléon, en venant à Erfurt, était pris sur les objets essentiels
qui allaient être traités dans l'entrevue, et il avait son plan arrêté
d'avance. Sur l'Orient d'abord, il était revenu de toute idée de
partage, ayant senti, après quelques discussions auxquelles il s'était
prêté par complaisance, qu'il lui était impossible de s'entendre avec
la Russie à ce sujet. S'il ne donnait Constantinople, il ne donnait
rien, accordât-il l'empire turc tout entier; car pour Alexandre et M.
de Romanzoff, la question consistait uniquement dans la possession des
deux détroits. Et s'il donnait Constantinople, il donnait cent fois
trop; il donnait l'avenir de l'Europe, il donnait enfin une conquête
dont l'éclat effacerait toutes les siennes. Mais il avait aperçu qu'en
payant comptant, si l'on peut s'exprimer ainsi, en sacrifiant
sur-le-champ une partie du territoire turc que la Russie ambitionnait
avec passion, il lui causerait un plaisir assez grand pour la
satisfaire et se l'attacher complétement dans l'occurrence actuelle.
Or, cela suffisait aux desseins de Napoléon.

Ainsi, à un rêve magnifique, mais dangereux pour l'Europe, substituer
une réalité restreinte, mais immédiate, était pour cette fois son plan
de séduction à l'égard de la Russie. Tout ce que l'empereur Alexandre
et M. de Romanzoff avaient dit depuis plusieurs mois prouvait que,
malgré l'exaltation de leurs espérances, ils se départiraient sans
trop de peine de la prétention de partager l'empire turc, vu la
difficulté de se mettre d'accord, moyennant qu'on leur abandonnât tout
de suite et définitivement une portion de territoire à leur
convenance, cette portion de territoire étant située sur le Danube.
C'était, sans doute, une concession grave à l'ambition russe, mais la
moins dangereuse de toutes celles qu'on pouvait faire, fâcheuse
surtout pour l'Autriche, des déplaisirs de laquelle on n'avait guère à
s'inquiéter, et devenue inévitable quand on s'était créé de si grands
embarras en Espagne. Dans la position où nous avaient mis les derniers
événements, ce sacrifice était indispensable, et, réduit à certaines
proportions, il ne dépassait pas assurément, il n'égalait même pas les
avantages que la France obtenait de son côté.

En retour, Napoléon voulait exiger de la Russie une alliance intime,
pour la paix comme pour la guerre, un concours absolu d'efforts contre
l'Autriche et l'Angleterre. Ce concours était immanquable, du reste;
car Napoléon, en concédant la Valachie et la Moldavie à la Russie, se
décidait à un don qui brouillait inévitablement Alexandre avec
l'Autriche et l'Angleterre. Dès lors, puisqu'on allait se brouiller
avec elles pour cette cause essentielle, il fallait s'entendre à
l'avance pour leur tenir tête, et l'alliance offensive et défensive
s'ensuivait immédiatement.

Napoléon avait donc, en se résignant à la cession des provinces
danubiennes, le moyen presque infaillible de faire aboutir la
conférence d'Erfurt à la fin qu'il désirait. Son plan bien arrêté, il
ne lui était pas difficile, avec son art profond d'entraîner et de
dominer les hommes quand il voulait s'y appliquer, d'amener Alexandre
à ses vues.

[En marge: Premières conversations sérieuses de Napoléon avec
Alexandre.]

[En marge: Dire d'Alexandre.]

Les premiers moments ayant été consacrés aux protestations d'usage,
les deux souverains s'abordèrent vivement sur les grands sujets qui
les occupaient. Alexandre recommença ses discours habituels touchant
la convenance et la nécessité d'unir les deux empires. Il affirma de
nouveau que toute jalousie était éteinte dans son coeur, mais que la
France venait de recevoir d'immenses agrandissements, et que, s'il
désirait quelques compensations au profit de la Russie, c'était moins
pour lui que pour sa nation, à laquelle il fallait faire tolérer les
grands changements opérés en Occident. Des événements si étranges de
Bayonne, de l'occupation si brusque de Rome, il proféra à peine un
mot, se bornant à dire que les princes d'Espagne, que le pontife
romain n'étaient que de tristes personnages, qui méritaient leur sort
par leur incapacité, et s'étaient, par leur aveuglement, rendus
incompatibles avec l'état actuel des choses en Europe. Toutefois,
ajoutait Alexandre, il fallait avoir compris aussi bien que lui le
système de Napoléon pour admettre avec autant de facilité les
catastrophes dont on venait de rendre le monde témoin; et il fallait
qu'à l'Orient aussi de notables changements attirassent l'attention
des Russes, afin de la détourner de ceux qui s'accomplissaient en
Occident. Quant aux ennemis de la France, Alexandre déclara qu'il les
prenait tous pour siens; car, suivant le voeu de Napoléon, il s'était
mis en guerre avec l'Angleterre; et relativement à l'Autriche, il ne
lui restait presque rien à faire pour devenir son adversaire déclaré,
puisqu'il était prêt, pour la contenir, à employer les manifestations
les plus imposantes et les plus décisives, et, si ces manifestations
ne suffisaient pas, à passer des paroles aux actes, c'est-à-dire à la
guerre, sous une condition cependant, c'est qu'on laisserait à la cour
de Vienne le tort de l'agression sans le prendre pour soi.

[En marge: Dire de Napoléon.]

Napoléon répondit à ces protestations de dévouement avec toute
l'effusion possible, et par l'exposition de vues exactement pareilles.
Il exprima de son côté la résolution de se prêter à tous les
accroissements raisonnables de la Russie, mais il se retrancha sur
l'impossibilité de s'entendre à l'égard de certains projets, et sur
les embarras dans lesquels étaient actuellement engagés les deux
empires, embarras qui leur conseillaient de ne pas tenter en ce moment
de trop grands remaniements territoriaux, car il y en avait, certes,
d'assez grands d'opérés dans le monde, sans y en ajouter de
prodigieux, comme de partager l'empire turc, par exemple, et surtout
de le partager tout entier. Examinant dans leur détail les projets qui
avaient tant agité l'esprit d'Alexandre et de M. de Romanzoff,
Napoléon discuta successivement les divers plans de partage proposés,
et, pour amener plus facilement l'empereur Alexandre à ses vues, se
montra, ce qu'il avait toujours été, péremptoire sur l'article de
Constantinople, c'est-à-dire sur la possession des détroits, et ne
laissa pas la moindre espérance d'une concession à ce sujet. Ensuite,
il exposa la difficulté pour la Russie elle-même de se livrer
sur-le-champ à l'exécution d'une telle entreprise. L'Autriche n'y
accéderait certainement pas, quelques offres qu'on lui fît, et elle
aimerait mieux une lutte désespérée qu'un partage de l'empire turc.
L'Angleterre, l'Autriche, la Turquie soulevée jusque dans ses
fondements, l'Espagne, une partie de l'Allemagne, s'uniraient pour
combattre une dernière fois contre ce remaniement du monde entier.
Était-ce bien l'heure que devaient choisir les deux empires pour une
oeuvre aussi gigantesque? La Russie rencontrait des obstacles dans la
Finlande, qui, comme l'Espagne, avait paru au premier abord si facile
à soumettre. Elle avait une armée sur le Danube, suffisante sans doute
pour tenir tête aux Turcs, mais non dans le cas d'un soulèvement
national de leur part; il lui restait enfin très-peu de forces
vis-à-vis de l'Autriche. Il faudrait donc que Napoléon à lui seul fît
face à l'Autriche, à l'Angleterre, à l'Espagne, aux portions de
l'Allemagne qui essayeraient de s'agiter. Il le pouvait sans nul
doute, car il se trouvait en mesure d'accabler tous ses ennemis; mais
était-il sage d'entreprendre autant à la fois, et pourquoi d'ailleurs?
Pour un but chimérique à force d'être vaste, et sur lequel les deux
empires ne pouvaient pas parvenir à s'entendre eux-mêmes. N'y avait-il
pas quelque chose de plus simple, de plus pratique, de plus
certainement satisfaisant? Ne pouvait-on, par exemple, convenir de
quelques acquisitions, très-indiquées d'avance, qu'il ne serait pas
difficile de faire admettre par la diplomatie européenne, même sans
sortir des moyens pacifiques, et qui constitueraient déjà le plus
brillant, le plus inespéré des résultats pour la Russie? Si elle
obtenait, par exemple, à la suite des événements du temps, la
Finlande, la Moldavie, la Valachie, n'aurait-elle pas égalé sous le
règne d'Alexandre les plus beaux règnes, les plus féconds en
agrandissements territoriaux? Quant à la France, elle ne voulait plus
rien désormais. L'Espagne à Joseph, le pouvoir temporel aux Français
dans Rome, comblaient tous ses désirs. Elle ne voulait pas un seul
changement territorial de plus. Pour le prouver elle allait distribuer
aux princes de la Confédération du Rhin les territoires allemands qui
lui restaient du démembrement de la Prusse. Ses frontières naturelles
lui suffisaient, et l'Espagne même, dont elle venait de s'emparer,
n'était pas une acquisition territoriale, mais un complément de son
système fédératif, puisque, après tout, l'Espagne demeurait
indépendante et séparée sous un prince de la maison Bonaparte, au lieu
de l'être sous un prince de la maison de Bourbon. Or, tous ces
avantages, pour la Russie comme pour la France, il n'était pas
impossible de les obtenir par la diplomatie, et, par un dernier effort
militaire, des Russes en Finlande, des Français en Espagne. N'était-il
pas probable, en effet, que l'Europe, fatiguée de tant d'agitations,
aimerait mieux, en présence des deux empires fortement unis, finir par
la paix que par la guerre? Et la paix, après avoir assuré à la Russie
la Finlande, la Valachie, la Moldavie, après avoir assuré à la France
le complément de son système fédératif par la soumission de l'Espagne
au roi Joseph, la paix était certainement un dénoûment bien beau et
bien acceptable, et qui remplirait de joie l'univers épuisé. Mais si
la paix, à ces conditions, était impossible, les deux empires
pourraient, après en avoir fini, l'un avec la Finlande, l'autre avec
l'Espagne, s'engager dans l'avenir inconnu, immense, qui s'ouvrait
pour eux en Orient, et ils s'y engageraient plus libres de leurs
mouvements, plus maîtres de leurs moyens. D'ailleurs, Alexandre,
Napoléon étaient jeunes, ils avaient le temps d'attendre, et de
remettre à plus tard leurs vastes projets sur l'Orient!

La situation étrange, qui plaçait ainsi en présence les deux
souverains d'Orient et d'Occident pour y traiter de tels sujets, une
fois admise, rien n'était plus sage qu'un pareil système. Achever ce
qu'on avait commencé avant de se livrer à de nouvelles entreprises,
était une prudence qu'un premier revers inspirait à Napoléon, et qu'un
peu de fatigue de la guerre contribuait aussi à lui rendre agréable.
Plût au ciel qu'il eût été plus sensible à ces premières leçons de la
fortune!

[En marge: Les réalités substituées aux chimères pour gagner
l'empereur Alexandre.]

Ce n'est pas en un seul entretien, mais dans plusieurs, que Napoléon
et Alexandre purent se dire toutes ces choses. Quant à Alexandre, dès
qu'on lui refusait Constantinople, il n'y avait plus rien qui fût de
nature à lui plaire dans le partage de l'empire turc. Ajourner cette
immense question, qui contenait le sort du vieil univers, l'ajourner à
des temps où la Russie aurait moins à compter avec l'Occident, était
tout ce qui restait à faire. Mais à la place de ces projets
gigantesques, et beaucoup trop chimériques, substituer une réalité,
telle que le don des provinces du Danube, pourvu que ce ne fût plus
une vaine promesse, mais un don certain, immédiat, avait aussi de quoi
satisfaire le czar; et à tout prendre, dans ses moments de bon sens,
il sentait lui-même que c'était ce qui lui convenait le mieux, car,
dans ce cas, il n'y avait rien à donner à la France sur les rivages
d'Orient, ni l'Albanie, ni la Morée, ni la Thessalie, ni la
Macédoine, ni la Syrie, ni l'Égypte. Le vieux et débile empire des
sultans demeurait comme une proie toujours préparée pour le moment où
l'on pourrait la dévorer, et quant à présent on recevait un don réel,
qu'en tout autre temps qu'un temps de prodiges on aurait jugé
magnifique, qui ne devait entraîner aucun regret, qui n'était payé
d'aucune compensation fâcheuse, puisque, après tout, que l'Espagne
appartînt à la maison de Bourbon ou à la maison Bonaparte, cela
importait sans doute à l'Angleterre, mais nullement à la Russie.

Alexandre pouvait donc accéder aux nouvelles vues de Napoléon, et y
trouver encore d'amples satisfactions. Le merveilleux n'y était plus,
il est vrai, et, avec une imagination comme celle de ce jeune
souverain, le merveilleux était fort à regretter. Le résultat le plus
positif, sans un peu de merveilleux, allait manquer de charme pour
lui, et l'alliance française courait risque de devenir l'une de ces
vives amitiés sur lesquelles il était si prompt à se refroidir.
Toutefois il y avait quelque chose qui auprès du jeune empereur était
capable de suppléer au prestige de tous les plans de partage: c'était
la réalisation instantanée de ses désirs. Ces désirs avaient la
vivacité des appétits de la jeunesse, qui veulent être satisfaits
sur-le-champ. Son vieux ministre, M. de Romanzoff, arrivé à l'autre
extrémité de la vie, avait toute l'ardeur juvénile des désirs de son
maître. Il désirait aussi, il désirait tout de suite, sans un jour de
délai dans l'accomplissement de ses voeux, comme s'il avait craint à
son âge de ne pas avoir le temps de jouir de sa gloire, gloire en
effet bien belle pour un ancien disciple de Catherine, que de procurer
à l'empire russe les bouches du Danube. Le charme donc que Napoléon
devait substituer à celui du merveilleux, c'était le charme de la
promptitude. Il fallait donner, donner sur-le-champ, pour que le don
eût son véritable prix.

[En marge: À la passion chimérique de partager l'empire turc, se
trouve substituée chez Alexandre et M. de Romanzoff la passion de
posséder sur-le-champ la Moldavie et la Valachie.]

Ce nouveau système d'arrangement admis, Alexandre et M. de Romanzoff
se jetèrent avec une passion inouïe sur l'idée d'acquérir la Moldavie
et la Valachie, et voulurent emporter d'Erfurt, non pas une promesse
vaine, mais une réalité, qu'on pût annoncer publiquement en rentrant à
Saint-Pétersbourg[14].

[Note 14: Il existe aux archives de la secrétairerie d'État des
lettres de M. de Champagny fort curieuses, lesquelles, racontant à
Napoléon les entretiens de M. de Champagny lui-même avec M. de
Romanzoff, donnent la plus singulière idée de l'impatience du ministre
russe. On en lira plus bas divers passages qui peignent cette
impatience dans toute sa vérité.]

[En marge: Octob. 1808.]

Jusqu'ici Napoléon avait toléré l'occupation momentanée des provinces
de Moldavie et de Valachie par les Russes, mais non sans quelques
plaintes à ce sujet, non sans faire entendre que l'occupation
prolongée de la Silésie par les Français en serait la conséquence
forcée. Il ne devait plus être question aujourd'hui de rien de pareil.
Il fallait que la France consentît par un traité formel à ce que la
Russie prît définitivement les provinces du Danube, et s'engageât
non-seulement à ratifier cette acquisition, mais à la faire ratifier
par la Turquie, par l'Autriche, et par l'Angleterre elle-même, quand
on traiterait avec celle-ci. En conséquence, la Russie allait rompre
l'armistice avec les Turcs, pousser ses armées jusqu'au pied des
Balkans, au delà même, jusqu'à Andrinople et Constantinople s'il était
nécessaire, pour arracher à la Porte ce sacrifice. Au cas où
l'Autriche voudrait intervenir, on l'accablerait en commun. Quant à
l'Angleterre, on était en guerre avec elle, on n'avait vis-à-vis de
cette puissance aucun parti nouveau à prendre. C'était à Napoléon, en
lui infligeant quelque sanglant échec sur le sol de la Péninsule, à
lui faire trouver bon tout ce qu'on entreprendrait sur le reste du
continent.

Napoléon n'avait à ces idées aucune objection. Donner tout de suite
était sa pensée, car il avait compris la nécessité d'exciter une
nouvelle passion dans le coeur d'Alexandre. Il désirait seulement
observer quelque prudence dans l'énoncé des résolutions qu'on
arrêterait à Erfurt, pour ne pas nuire à la tentative de paix générale
qu'il voulait faire sortir de cette entrevue. Il accepta donc le
principe que la Russie entrerait immédiatement en possession de la
Moldavie et de la Valachie. La manière de publier la chose ne pouvait
plus être qu'une affaire de rédaction, dont le soin était laissé aux
ministres des deux souverains.

[En marge: Satisfaction qui se manifeste dans les relations des deux
souverains, après leur accord sur le fond des choses.]

Leurs désirs étant ainsi satisfaits, Alexandre et M. de Romanzoff
éprouvèrent une joie qui égalait presque le plaisir qu'ils avaient à
rêver trois mois auparavant la conquête de Constantinople. Napoléon
avait donc atteint son but de contenter Alexandre par un don restreint
mais immédiat, presque autant que par des perspectives magnifiques
mais douteuses. C'est à convenir de ces points qu'avaient été employés
les huit ou dix premiers jours de l'entrevue. Aussi, quoiqu'une
extrême courtoisie eût sans cesse régné dans leurs rapports, les deux
souverains cependant se manifestèrent à partir de ce moment une
satisfaction toute nouvelle. Alexandre surtout semblait mettre de
l'affection dans la politique; il se montrait à la promenade, à table,
au spectacle, familier, amical, déférent, enthousiaste pour son
illustre allié. Quand il parlait de lui, c'était avec un sentiment
d'admiration dont tout le monde était frappé.

[En marge: Nouvelle affluence de princes et de grands personnages à
Erfurt.]

Erfurt était devenu le rendez-vous de souverains le plus
extraordinaire dont l'histoire fasse mention. Aux empereurs de France
et de Russie, au grand-duc Constantin, au prince Guillaume de Prusse,
au roi de Saxe, s'étaient joints les rois de Bavière et de Wurtemberg,
le roi et la reine de Westphalie, le prince Primat, chancelier de la
Confédération, le grand-duc et la grande-duchesse de Bade, les ducs de
Hesse-Darmstadt, de Weimar, de Saxe-Gotha, d'Oldembourg, de
Mecklembourg-Strélitz et Mecklembourg-Schwerin, et une foule d'autres
qu'il serait trop long d'énumérer, avec leurs chambellans et leurs
ministres. Ils dînaient chaque jour chez l'Empereur, assis chacun à
son rang. Le soir on allait au spectacle, dans une salle de théâtre
que Napoléon avait fait réparer et décorer pour cette solennité. La
soirée s'achevait chez l'empereur de Russie. Napoléon s'étant aperçu
qu'Alexandre éprouvait quelque difficulté à entendre, à cause de la
faiblesse de son ouïe, avait fait disposer une estrade à la place que
l'orchestre occupe dans les théâtres modernes, et là les deux
empereurs étaient assis sur deux fauteuils qui les mettaient fort en
évidence. À droite, à gauche, étaient rangés des siéges pour les
rois. Derrière, c'est-à-dire au parterre, se trouvaient les princes,
les ministres, les généraux, ce qui a donné lieu de dire si souvent
qu'à Erfurt il y avait un parterre de rois. On avait représenté
_Cinna_, on représenta _Andromaque_, _Britannicus_, _Mithridate_,
_Oedipe_. À cette dernière représentation, un fait singulier frappa
l'auditoire d'étonnement et de satisfaction. Alexandre, tout plein du
nouveau contentement que Napoléon avait eu l'art de lui inspirer,
donna à celui-ci une marque de la plus douce, de la plus aimable
flatterie. À ce vers d'Oedipe: _L'amitié d'un grand homme est un
bienfait des dieux_, Alexandre, de manière à être aperçu de tous les
spectateurs, saisit la main de Napoléon, et la serra fortement. Cet
à-propos causa dans l'assistance un mouvement de surprise et
d'adhésion unanime.

[En marge: Arrivée de M. de Vincent, ministre d'Autriche, et son
attitude à Erfurt.]

Il était arrivé à Erfurt un personnage que tous ces témoignages, que
tout cet éclat agitaient, tourmentaient, remplissaient d'une anxiété
profonde: c'était M. de Vincent, représentant de la cour d'Autriche.
Son maître l'avait envoyé, en apparence pour complimenter les deux
grands souverains venus si près de son empire, en réalité pour
observer ce qui se passait, pénétrer s'il était possible le secret de
l'entrevue, et se plaindre, avec convenance du reste, de ce que
l'Autriche eût été négligée, donnant assez clairement à entendre que
si on eût invité l'empereur François, il se serait empressé de venir,
que sa présence n'aurait pas diminué l'éclat de l'entrevue, et que son
adhésion n'aurait pas nui à l'accomplissement des résolutions qui
pouvaient y être prises.

[Illustration: Conférences d'Erfurt.--Napoléon recevant Mr de Vincent,
Ministre d'Autriche.]

[En marge: Profond secret gardé à l'égard M. de Vincent.]

Napoléon avait tracé d'avance la conduite à tenir à l'égard de
l'envoyé autrichien. D'abord, pour que les secrets de l'entrevue
fussent bien gardés, ils avaient été renfermés entre quatre
personnages, les deux empereurs et leurs deux ministres, MM. de
Romanzoff et de Champagny. Alexandre et M. de Romanzoff par l'intérêt
de leur ambition, Napoléon par l'intérêt de sa politique tout entière,
M. de Champagny par une discrétion à l'épreuve, étaient incapables de
laisser échapper aucune partie du secret des négociations. On en avait
fait mystère même à M. de Talleyrand, dont Napoléon se méfiait chaque
jour davantage, surtout lorsqu'il s'agissait de relations avec
l'Autriche. On lui avait bien confié que le but de l'entrevue était de
rapprocher les deux empires de France et de Russie, de fixer même dans
une convention les principes qui les uniraient; mais l'objet positif
des résolutions lui avait été soigneusement caché. On ne disait donc
absolument rien à M. de Vincent; et quand il se plaignait de ce que
son maître avait été laissé en dehors de cette réunion impériale, on
lui répondait, sans beaucoup de ménagements, que c'était la
conséquence de ses armements inexplicables; que pour être associé à
une politique, il fallait s'y montrer favorable, et non pas avoir
l'air de préparer contre elle toutes les forces de ses États; que tout
ce que l'Autriche gagnerait à une telle conduite, ce serait d'être
chaque jour tenue plus éloignée des affaires sérieuses de l'Europe, et
qu'il ne lui resterait, si elle voulait de grandes intimités, qu'à les
aller chercher en Angleterre.

[En marge: Fausse position de M. de Vincent, rendue tous les jours
plus embarrassante par un calcul de Napoléon et d'Alexandre.]

La position de M. de Vincent devenait à chaque instant plus fausse,
et Napoléon mettait à la rendre embarrassante, souvent même
humiliante, quoique la politesse extérieure fût extrême, une malice
qu'Alexandre secondait de son mieux. M. de Vincent n'avait de
ressource qu'auprès de M. de Talleyrand, qui était toujours plus
dévoué à la politique autrichienne, et qui s'efforçait de rassurer M.
de Vincent en lui affirmant que rien ne se faisait, et qu'on affectait
l'intimité, uniquement pour maintenir la paix dont tout le monde avait
besoin. On se réunissait beaucoup chez une personne distinguée, soeur
de la reine de Prusse, la princesse de La Tour et Taxis, qui recevait
chez elle la compagnie la plus brillante, et souvent l'empereur
Alexandre lui-même. On insinuait là tout ce qu'on ne voulait pas dire
ouvertement dans les conférences diplomatiques, genre de
communications auquel M. de Talleyrand était fort employé, comme on le
verra tout à l'heure. On déployait de l'esprit, de la finesse, de la
grâce; on voyait les hommes de génie de l'Allemagne, Goethe, Wieland,
venus avec leurs augustes protecteurs, les princes de Weimar, se mêler
aux rois, ministres et généraux. C'est là qu'on allait chercher à
deviner ce qu'on ne pouvait pas savoir, à surprendre dans un mot
échappé quelque grande pensée politique ou militaire. L'infortuné M.
de Vincent s'y épuisait en recherches, en observations, en conjectures
de tout genre, et ses tortures assez visibles plaisaient fort aux deux
empereurs, qui voulaient punir l'Autriche de sa conduite aussi hostile
qu'imprudente.

[En marge: Pleinement rassuré à l'égard de la Russie, Napoléon
emprunte à la grande armée de nouveaux détachements pour l'Espagne.]

L'accord paraissant assuré avec la Russie, moyennant la cession
formelle et non différée des provinces danubiennes, et le concours de
cette puissance contre l'Autriche en étant la suite nécessaire,
Napoléon décida à Erfurt même plusieurs questions restées douteuses,
relativement à la distribution de ses forces. Il ordonna de faire
partir immédiatement de Paris et des points où elle était rassemblée,
la belle division Sébastiani, qui devait être composée de quelques-uns
des vieux régiments destinés à l'Espagne, et qui n'avait pas encore
été mise en mouvement sur Bayonne. Il donna le même ordre à l'égard de
la division Leval, entièrement formée des Allemands auxiliaires, de
manière que ces deux divisions fussent rendues à Bayonne à la fin
d'octobre. Il prit enfin son parti au sujet du 5e corps, et voulût que
sa marche, d'abord dirigée sur Bayreuth, le fût définitivement sur le
Rhin et les Pyrénées. Enfin, aux trois divisions de dragons déjà
acheminées vers l'Espagne, il en ajouta deux autres, et ne laissa en
Allemagne que les cuirassiers, avec une notable portion de la
cavalerie légère. Ces dispositions étaient le résultat naturel de la
sécurité que lui inspirait l'entente avec la Russie, et du désir
d'accabler tout de suite les Espagnols et les Anglais par une masse
irrésistible de forces.

[En marge: La rédaction de la nouvelle convention confiée à MM. de
Champagny et de Romanzoff.]

Il y avait déjà dix jours que les deux monarques se trouvaient réunis:
il restait à rédiger les conditions de leur accord, et ce n'était pas
chose facile avec la nouvelle passion de jouir sur-le-champ qui
s'était emparée d'Alexandre et de M. de Romanzoff. Les deux
souverains, pour ne pas troubler leur union chaque jour plus cordiale
par des discussions de détail, convinrent de laisser à leurs
ministres, MM. de Romanzoff et de Champagny, le soin de rédiger la
convention qui devait contenir leurs nouvelles résolutions, et ils
partirent le 6 octobre, pour passer deux jours à la cour de Weimar, où
des fêtes magnifiques leur étaient depuis long-temps préparées. MM. de
Romanzoff et de Champagny demeurèrent en tête-à-tête pour procéder à
l'oeuvre importante qui leur était confiée[15].

[Note 15: J'ai déjà dit qu'il y avait des lettres de M. de Champagny à
l'Empereur, où les détails de la négociation étaient racontés jour par
jour, même quand M. de Champagny et Napoléon se trouvaient réunis à
Erfurt. Ces lettres continuèrent naturellement pendant que Napoléon
était à Weimar. Je ne suis donc pas réduit aux conjectures, et c'est
d'après les documents les plus authentiques que je retrace les détails
de cette entrevue, où les résolutions prises n'eurent pas moins
d'intérêt que le spectacle donné à l'Europe.]

[En marge: Projet de convention combiné de manière à faire sortir la
paix et non la guerre de l'accord avec la Russie.]

Napoléon, comme nous l'avons dit, voulait qu'il résultât de l'entrevue
d'Erfurt un accord avec la Russie qui fût solide et surtout évident,
qui imposât à ses ennemis, et, en leur ôtant tout espoir de succès,
les contraignît à la paix. Il concédait à la Russie, pour prix de ce
qu'elle lui laissait faire en Espagne et en Italie, que la Finlande,
la Valachie, la Moldavie lui appartiendraient dans tous les cas, paix
ou guerre; mais il entendait que, s'il était possible de procurer ces
avantages à la Russie par la paix, on l'essayerait, avant de se jeter
dans une nouvelle guerre générale, dans laquelle le monde entier
serait compris, la Turquie et l'Autriche notamment. Napoléon était
convaincu que si l'union des deux puissances, la Russie et la France,
était bien complète, bien sincère et bien manifeste, l'Autriche
devrait se rendre en présence de cette union, car elle serait écrasée
entre les deux empires si elle essayait de remuer; que l'Autriche se
rendant, l'Angleterre devrait céder à son tour, et être obligée de
signer la paix maritime. Il se chargeait de plus d'y décider celle-ci
par divers autres moyens. Il voulait d'abord qu'on fît à l'Angleterre
des ouvertures de paix, qu'on les lui fît solennellement, au nom des
deux empereurs, de manière qu'elles fussent bien connues du public
anglais, et, pendant ces ouvertures, il se proposait, rassuré par
l'alliance russe, de ne laisser en Allemagne qu'une très-petite partie
de la grande armée, de porter le reste vers le camp de Boulogne, de
marcher lui-même à la tête d'un renfort de 150 mille hommes de
vieilles troupes vers la Péninsule, ce qui élèverait à 250 mille le
total des forces françaises employées au delà des Pyrénées, d'accabler
les insurgés, et d'infliger aux Anglais débarqués quelque grand
désastre. Avec ces moyens réunis il croyait pouvoir contraindre
l'Angleterre à traiter. Il est vrai qu'il fallait l'amener à accepter
deux faits considérables, l'établissement de la maison Bonaparte en
Espagne, et la possession des provinces du Danube par la Russie. Mais
c'étaient deux faits consommés, ou près de l'être, car l'Espagne, à
son avis, devait être soumise en deux mois, et les provinces du Danube
étaient occupées par la Russie, de manière à interdire presque tout
espoir aux Turcs et à leurs amis de les faire évacuer. D'ailleurs
l'Angleterre avait déjà témoigné à la Russie une sorte de disposition
à lui concéder la Moldavie et la Valachie. Napoléon ne voyait donc pas
dans ce qu'on voulait des obstacles invincibles à la paix, surtout
s'il réussissait dans les grands coups qu'il espérait porter aux
Espagnols et aux Anglais.

Il avait en conséquence imaginé une proposition à l'Angleterre, faite
au nom des deux empereurs, unis, devait dire le manifeste, _pour la
guerre et pour la paix_, et offrant de négocier un rapprochement
général basé sur l'_uti possidetis_. Cette base de négociation était
commode, puisqu'en laissant à l'Angleterre ses conquêtes maritimes,
Malte comprise, elle assurait à la France l'Espagne et Naples, à la
Russie la Finlande et les provinces danubiennes. Afin d'assurer ces
dernières à la Russie, on s'adresserait à la Porte pour lui déclarer
que la Russie entendait garder ces provinces, déclaration qu'on
appuierait de la présence des armées russes et des conseils de la
France. Si on ne parvenait pas à se faire écouter, la France livrerait
la Porte à la Russie, ce qui ne permettait aucun doute relativement au
résultat.

Sur tous ces points on était tombé d'accord, et la rédaction ne
pouvait présenter de difficulté, car il n'y a jamais de difficulté
dans l'expression quand il n'y en a pas dans la pensée. Mais il était
un point important sur lequel l'accord semblait difficile. Napoléon,
en concédant positivement et immédiatement à la Russie la Moldavie et
la Valachie, voulait que la Russie ajournât de quelques semaines ses
communications à la Porte, car si cette puissance apprenait ce qu'on
lui préparait, elle en serait exaspérée, elle avertirait
l'Angleterre, se jetterait dans ses bras[16], et l'Angleterre, voyant
surgir un nouvel allié, trouverait dans l'union de l'Espagne, de
l'Autriche, de la Turquie, des chances pour une nouvelle lutte, qui la
disposeraient à refuser la paix. Au contraire, en attendant quelques
semaines seulement, on pourrait entraîner l'Angleterre à négocier. Une
fois engagée dans la négociation, il ne lui serait plus aussi facile
d'en sortir, le public anglais devant souhaiter la fin de la guerre;
et quand enfin on lui révélerait la dernière condition, celle de
laisser à la Russie les deux provinces que cette puissance possédait
de fait, il était douteux qu'amenée aux idées de paix, elle revînt aux
idées de guerre pour une question à laquelle elle ne prenait pas
personnellement un grand intérêt. C'est dans cette clause
additionnelle que consistait la difficulté, c'est-à-dire dans ce délai
de quelques semaines auquel on voulait condamner l'impatience russe.

[Note 16: Voici ce qu'écrivait Napoléon à M. de Champagny sur ce
sujet:

«Toute la discussion ne peut donc tomber que sur la seule phrase
ajoutée à l'article VII. Elle est cependant une conséquence immédiate
de la démarche qui est faite; car, si l'Angleterre est portée à entrer
en négociation, il est évident que la nouvelle lui survenant qu'une
puissance d'une masse aussi considérable que la Turquie entre dans ses
intérêts, cela la rendra plus exigeante dans la négociation. À quoi
bon lui rouvrir sans raison les ports de la Syrie, de l'Égypte, de
l'Afrique, de la Morée? Les comptoirs français seraient pillés,
plusieurs milliers d'hommes emprisonnés et égorgés, le commerce
interrompu; et tout cela en pure perte pour la Russie. Et si la paix
était faite entre la Russie et la Porte pendant que les négociations
auront lieu avec l'Angleterre, ce serait un incident qui aurait plus
d'inconvénients que d'avantages, puisque l'Angleterre verrait plus
clair dans les affaires qui se sont traitées à Erfurt, et le traité
fait avec la Porte lui ferait comprendre que les idées de partage sont
éloignées et l'effraierait moins. Tout porte donc à exécuter
scrupuleusement l'article proposé.»]

[En marge: Difficulté de rédaction qui arrête les deux ministres.]

L'empereur Alexandre s'en était reposé à cet égard sur son vieux
ministre, dont l'ardeur égalait au moins la sienne. M. de Champagny
s'étant abouché avec M. de Romanzoff, le trouva disposé à consentir à
tout sans aucune hésitation; mais quand on en fut à la précaution
demandée, celle de différer les communications à la Porte, il devint
intraitable. Un nouveau délai, après quinze mois d'attente depuis
Tilsit, ne se pouvait supporter, suivant M. de Romanzoff. Il y avait
quinze mois que la France faisait des promesses à la Russie sans lui
rien accorder, et l'obligeait ainsi à rester envers les Turcs à l'état
d'armistice. Sans les instances de la France, disait M. de Romanzoff,
on aurait déjà marché sur les Balkans, et réduit la Turquie à céder
les provinces qu'elle n'était plus capable ni de retenir, ni de
gouverner. Tout ce qu'on avait retiré de l'union de Tilsit, c'était
cette gêne imposée à l'action russe, et on en avait trop souffert pour
vouloir s'y soumettre encore. On n'était même venu de si loin, de
Saint-Pétersbourg à Erfurt, malgré beaucoup d'oppositions, de
sinistres pronostics et de grands sacrifices de dignité, que pour
faire cesser un _statu quo_ désolant.

M. de Champagny avait beau répondre qu'il s'agissait d'un délai de
quelques semaines seulement, qu'on allait envoyer des courriers à
Londres, que la réponse ne saurait se faire attendre, que dans le cas
où l'Angleterre accéderait à l'ouverture d'une négociation, on verrait
bientôt si la base de l'_uti possidetis_ était acceptée ou ne l'était
pas; que si elle l'était, il vaudrait la peine de patienter un peu
pour obtenir de la sorte sans recourir à la guerre les belles
acquisitions projetées; que si, au contraire, elle n'était pas
acceptée, on pourrait sur-le-champ commencer à Constantinople les
pourparlers qui devaient être suivis, pacifiquement ou militairement,
de l'acquisition des bords si désirés du Danube. De toutes ces
raisons, le ministre russe n'en voulait admettre aucune.--Toujours des
délais! répétait-il avec une sorte d'accent douloureux. On n'aura donc
que des délais à nous imposer, quand on ne s'en impose aucun ni à
Madrid, ni à Rome! Encore si c'était un délai fixe, déterminé, à la
suite duquel toute incertitude dût cesser, soit. Mais on nous force de
patienter jusqu'au moment où la négociation ne présentera plus
d'espérance fondée de s'entendre. Or, il y a des négociations qui ont
duré des années. Il nous faudra continuer pendant des années à rester
dans l'état d'armistice avec les Turcs!--

[En marge: Les deux ministres ne pouvant s'entendre sur la rédaction
de la convention proposée, attendent le retour des deux monarques.]

M. de Champagny fut frappé de l'ardeur, de l'impatience de ce vieux
ministre, dominé par une de ces passions violentes qui s'emparent
quelquefois des vieillards, et leur ôtent toute la gravité de leur
âge, sans leur donner l'attrayante vivacité de la jeunesse[17]. Il
était évident aussi qu'une certaine défiance se joignait à l'ardeur du
désir, et que M. de Romanzoff craignait qu'on ne voulût leurrer lui et
son maître par une nouvelle remise. M. de Champagny, voyant qu'il
attachait à cette acquisition la gloire de ses derniers jours, qu'il
serait plus exigeant qu'Alexandre lui-même, crut devoir attendre le
retour des deux monarques, et laisser l'empereur des Français exercer
son ascendant personnel sur l'empereur de Russie, pour obtenir de lui
l'admission dans le traité d'une précaution qui était jugée
indispensable.

[Note 17: Voici comment M. de Champagny s'en explique avec l'Empereur:

                                           «Erfurt, le 6 octobre 1808.

»Sire,

»Traitant cette question avec toute la bonne foi possible, bien
persuadé que le délai demandé, celui qui subordonne toute démarche
pour l'obtention des deux provinces à l'issue de la négociation avec
l'Angleterre, est autant dans les intérêts de la Russie que dans ceux
de la France, j'espérais éteindre le sentiment de défiance
qu'annonçait la réponse de M. de Romanzoff; mais je n'ai pu
l'ébranler. Celui qui est prêt à saisir une proie qu'il a long-temps
convoitée, est sourd à toutes les raisons qui peuvent retarder sa
jouissance. Il y a trente ans que M. de Romanzoff a rêvé cette
acquisition; c'est le triomphe de son système; là est sa réputation et
son honneur. Tout autre intérêt lui paraîtra faible auprès de
celui-là. L'empereur Alexandre, qu'aucun motif personnel ne pousse, et
à qui tous les intérêts de son empire sont également chers, doit être
beaucoup plus accessible à la force des raisons qui, pour son intérêt,
lui prescrivent de retarder, non pas une jouissance, mais une simple
prise de possession d'une province qui ne peut lui échapper. Je ne
suis donc convenu de rien avec M. de Romanzoff; quand même j'y aurais
été autorisé, je n'étais pas plus disposé que lui à céder, et je
regarde comme inutile de lui en parler encore avant l'arrivée de Votre
Majesté. Sur le reste nous sommes à peu près d'accord.

                                                  «_Signé_ CHAMPAGNY.»


                                           «Erfurt, le 8 octobre 1808.

»SIRE,

»Deux heures de conférence avec M. le comte de Romanzoff n'ont amené
aucun résultat. Son système paraît irrévocablement arrêté; il veut les
provinces turques; il les veut à tout prix; il les veut aujourd'hui
plutôt que demain. Ses objections sont moins contre l'article VI, dont
Votre Majesté veut maintenir la rédaction, que contre l'addition
qu'elle propose à l'article VII du contre-projet, et qui consiste en
ces mots:

«Il ne sera donné aucun éveil à la Porte sur les intentions de la
Russie qu'on n'ait connu l'effet des propositions faites par les deux
puissances à l'Angleterre.»

»Ces mots effarouchent beaucoup M. de Romanzoff. Aucun délai ne lui
paraît admissible, et surtout un délai indéterminé.--Quand, comment
connaîtra-t-on, dit-il, l'effet de ces propositions? Un premier
résultat ne mettra-t-il pas dans le cas d'en attendre un second,
celui-ci un troisième, et notre arrangement avec la Turquie ne
sera-t-il pas continuellement ajourné? Il appliquait ce raisonnement à
tout. Si je lui parlais des ménagements dus aux Français établis dans
le Levant, il me demandait: Mais voulez-vous attendre qu'ils soient
revenus en France? Quand pourront-ils y revenir? La paix avec
l'Angleterre lui paraît difficile, et c'est pour cela qu'il ne veut
pas y subordonner la paix avec la Turquie. Il m'a parlé aussi de la
nécessité de frapper l'opinion des Russes par la certitude de cette
importante acquisition, et m'a paru avoir quelques craintes si tel
n'était pas le résultat du voyage de l'empereur Alexandre. On m'a
plutôt laissé deviner ces craintes qu'on ne me les a montrées; mais le
sentiment qui perçait à chaque mot était celui de la défiance,
défiance des événements, défiance aussi de nos intentions. C'est
d'après cela qu'il mettait moins d'importance à l'article VI. Peu lui
importe, en effet, de quelle manière cet article prononce le
consentement de la France aux acquisitions de la Russie, si l'article
suivant permet à celle-ci d'agir et de marcher à son but. C'est encore
pour cela qu'un délai indéterminé l'effraie davantage: il craint
d'exposer à des chances un avantage qui lui paraît presque acquis dans
ce moment. Il consentirait plutôt à un délai dont le terme serait
fixé. Il veut que tout soit précis. «Le vague des articles de Tilsit,
dit-il, nous a fait trop de mal; une année a été perdue, et tel est
encore l'unique résultat de notre alliance avec vous.»

»Cette obstination de M. de Romanzoff n'est pas le produit du moment.
Elle tient à de longues réflexions qui n'ont eu qu'un but, à une
attente impatiemment supportée, enfin à l'opinion que dans le moment
actuel rien ne peut s'opposer à l'exécution des vues de la Russie. Je
désespère de la vaincre.

»Je suis avec respect, etc.

                                                 »_Signé_ CHAMPAGNY.»]

[En marge: Voyage de Napoléon et d'Alexandre à Weimar.]

[En marge: Fête qu'on leur donne.]

Les deux empereurs, avec toute leur suite de rois et de princes,
s'étaient rendus à Weimar pour y rester pendant les journées du 6 et
du 7 octobre, et revenir le 8 à leurs importantes affaires. Entre
Erfurt et Weimar se trouve la forêt d'Ettersburg. Le grand-duc de
Weimar y avait fait préparer une ligne de pavillons élégants pour tous
ses visiteurs couronnés. Celui des empereurs et des rois, placé au
centre, était magnifique. Devant ces pavillons devait passer une masse
immense de gibier, cerfs, daims, lièvres, retenus dans des filets, et
obligés pour s'enfuir d'essuyer le feu des hôtes conviés à cette fête.
Alexandre n'avait jamais tiré un coup de fusil, tant était douce la
nature de ses goûts. Il abattit cependant un cerf, et il en tomba une
multitude d'autres sous les coups de cette illustre compagnie de
chasseurs. Une réception somptueuse attendait à Weimar les deux
empereurs. Après un repas splendide, un bal réunit la plus brillante
société allemande. Goethe et Wieland s'y trouvaient. Napoléon laissa
cette société pour aller dans le coin d'un salon converser longuement
avec les deux célèbres écrivains de l'Allemagne. Il leur parla du
christianisme, de Tacite, de cet historien, l'effroi des tyrans, dont
il prononçait le nom sans peur, disait-il en souriant; soutint que
Tacite avait chargé un peu le sombre tableau de son temps, et qu'il
n'était pas un peintre assez simple pour être tout à fait vrai. Puis
il passa à la littérature moderne, la compara à l'ancienne, se montra
toujours le même, en fait d'art comme en fait de politique, partisan
de la règle, de la beauté ordonnée, et, à propos du drame imité de
Shakespeare, qui mêle la tragédie à la comédie, le terrible au
burlesque, il dit à Goethe: Je suis étonné qu'un grand esprit comme
vous _n'aime pas les genres tranchés_!--Mot profond, que bien peu de
critiques de nos jours sont capables de comprendre.

Après ce long entretien, où il déploya une grâce infinie, et où il
laissa voir à ces deux hommes de lettres éminents qu'il leur avait
sacrifié la plus noble compagnie, Napoléon les quitta flattés comme
ils devaient l'être d'une si haute marque d'attention. C'est à
l'entrevue d'Erfurt qu'ils durent d'être décorés de l'ordre de la
Légion d'honneur, distinction qu'ils méritaient à tous les titres, et
qui, accordée à de tels personnages, ne perdait rien de son éclat.

[En marge: Fête sur le champ de bataille d'Iéna.]

Le lendemain, une nouvelle fête lui fut offerte même de la bataille
d'Iéna, entre Erfurt et Iéna. Il y avait un tel désir de plaire à
Napoléon, que peut-être oubliait-on sa propre dignité en s'appliquant
à rappeler soi-même une des plus terribles batailles gagnées par la
France sur l'Allemagne. Un pavillon était dressé sur ce mont du
Landgrafenberg, où Napoléon avait bivouaqué dans la nuit du 13 au 14
octobre, deux ans auparavant, car on touchait presque à l'anniversaire
de la mémorable bataille d'Iéna. Un plan de cette bataille était placé
dans le pavillon qui devait recevoir Napoléon. Un repas du matin y
était servi, et, après mille souvenirs consacrés à cette journée par
la foule des assistants qui y avaient pris part, et des propos pleins
de convenance de Napoléon envers ses hôtes allemands, on se rendit à
droite, dans cette plaine d'Apoldau, située entre le champ de bataille
d'Iéna et celui d'Awerstaedt, plaine fameuse par l'inaction du
maréchal Bernadotte. Une seconde chasse y était préparée, et occupa
quelques heures de la matinée. On repartit ensuite pour Erfurt. Avant
de quitter ces hauteurs d'où l'on domine la ville d'Iéna, Napoléon
voulut laisser un souvenir de bienfaisance, qui pût venir s'inscrire à
côté des souvenirs terribles qu'il avait déjà laissés en ces lieux. Le
feu avait été mis à cette malheureuse cité par les obus. Napoléon
donna une somme de trois cent mille francs pour indemniser ceux qui à
cette époque avaient souffert de sa présence.

[En marge: Efforts de Napoléon pour obtenir une rédaction qui ne rende
pas toute paix impossible à Londres.]

Revenu à Erfurt, il fallait le lendemain qu'il s'occupât de nouveau
des graves affaires qui l'avaient amené en Allemagne, et qui avaient
attiré si loin le souverain de la Russie. Il en parla à l'empereur
Alexandre, mais il confia surtout à M. de Champagny le soin d'insister
opiniâtrement pour qu'il fût apporté quelque prudence dans les
communications à faire à Constantinople, et que dès le début des
négociations on ne fournît pas à l'Angleterre des alliances qui la
disposassent à persévérer dans la guerre. En ce qui concernait
l'acquisition des provinces danubiennes, il autorisa M. de Champagny à
chercher la rédaction la plus positive, la plus rassurante, quant à la
certitude même de cette acquisition, moyennant toutefois un délai dans
son accomplissement, qui rendît possible le commencement des
négociations à Londres.

[En marge: Pour contenter Alexandre, Napoléon accorde à la Prusse un
nouvel allégement sur ses contributions.]

Après de fréquents pourparlers, Napoléon gagna quelque chose sur
l'impatience d'Alexandre, et s'en rapporta à M. de Champagny pour
gagner quelque chose également sur celle de M. de Romanzoff. Cependant
il voulait que son jeune allié fût content, car il comptait faire
reposer toute sa politique actuelle, non-seulement sur la réalité,
mais encore sur l'évidence de l'alliance russe, pour la paix comme
pour la guerre. Aussi, malgré le besoin qu'il avait d'argent, ne
refusa-t-il pas d'accorder une nouvelle réduction des charges imposées
à la Prusse. On avait stipulé par la convention du 8 septembre
l'évacuation définitive du territoire prussien, sauf trois places de
sûreté, Stettin, Custrin, Glogau, et moyennant 140 millions payables
en deux ans. Le roi de Prusse, en signant avec empressement cette
convention, qui lui valait la délivrance de son territoire, avait dit
qu'il ne renonçait pas néanmoins à implorer de la générosité de son
vainqueur l'allégement d'une charge que son pays était dans
l'impossibilité de supporter. Lui et la reine avaient supplié
Alexandre de profiter de son entrevue avec Napoléon, pour leur faire
obtenir encore un soulagement. Alexandre, dont le coeur était
oublieux, mais bon, avait promis ce qu'on souhaitait, et il lui en eût
coûté de ne pas réussir. Le don des bouches du Danube aurait perdu à
ses yeux quelque chose de son prix, si en retournant vers le Nord il
avait dû retrouver des reproches écrits au front de ses malheureux
alliés. Il avait demandé à Napoléon une réduction de 40 millions sur
140, et la substitution d'un délai de plusieurs années à celui de deux
ans pour l'acquittement de la somme totale. Il avait même rédigé de sa
main la lettre par laquelle Napoléon devait lui annoncer cette
concession, en l'attribuant à son intervention personnelle et
pressante. Napoléon savait que c'était l'une des manières les plus
sensibles d'obliger l'empereur Alexandre, et, après avoir opposé
autant de résistance qu'il le fallait pour faire apprécier le
sacrifice qu'il accordait, sacrifice réel dans l'état de ses
ressources financières, il consentit à une réduction de 20 millions
sur la somme, et à une prolongation d'une année pour le terme du
payement. Ainsi, au lieu de 140 millions en deux ans, la Prusse ne
dut payer que 120 millions en trois ans, moitié en argent, moitié en
lettres foncières. La lettre rédigée par Alexandre, remaniée par
Napoléon, fut écrite à peu près comme elle avait été proposée.

[En marge: Ouvertures relativement à un projet de mariage de Napoléon
avec une soeur d'Alexandre.]

[En marge: Intimité des deux empereurs qui s'arrête toujours à une
certaine limite.]

[En marge: Pourquoi Alexandre n'ose pas la franchir.]

Les deux souverains, cherchant ainsi à se plaire l'un à l'autre, et
chaque jour plus satisfaits de l'accord de leurs vues, sauf quelques
difficultés de détail, avaient cependant une dernière ouverture à se
faire, dont Napoléon ne voulait pas prendre l'initiative. Il
s'agissait d'une alliance de famille qui aurait rendu leur alliance
politique, sinon plus solide, au moins plus éclatante, d'un mariage
enfin qui aurait uni à Napoléon une soeur de l'empereur Alexandre.
Napoléon avait songé plus d'une fois à répudier Joséphine, pour
épouser une princesse qui pût lui donner un héritier, et il avait
toujours été arrêté dans ce dessein par l'affection qui l'attachait à
la compagne de sa jeunesse, et par l'embarras de se fixer sur un
choix. Toutefois il revenait sans cesse à ce projet, et c'était le cas
plus que jamais de s'en occuper, puisqu'il avait auprès de lui le
souverain sur l'alliance duquel il voulait fonder sa politique,
souverain qui était presque de son âge, et qui avait des soeurs à
marier dont on vantait les qualités. Si Napoléon en arrivait à une
pareille union, se disait-il à lui-même, on le croirait définitivement
maître de la cour de Russie, on tremblerait, et on ferait la paix.
Cependant, quoiqu'il vécût soir et matin à côté d'Alexandre, et qu'ils
en fussent venus aux confidences les plus intimes, jamais Alexandre
n'avait abordé un sujet qui l'intéressait si vivement. Napoléon, dans
sa grandeur, croyant honorer tous ceux auxquels il s'allierait, était
trop fier pour faire la première ouverture sans être assuré de
réussir. Chaque jour lui et Alexandre s'entretenaient de leur union,
que rien, disaient-ils, ne saurait troubler, car leurs intérêts
étaient les mêmes, car leur puissance ne devait donner d'ombrage qu'à
l'Angleterre qu'ils pressaient l'un et l'autre sur mer, ou à
l'Autriche qu'ils pressaient, l'un sur l'Isonzo, l'autre sur le
Danube, et ils ne pouvaient trouver d'ennemi que dans l'une des deux,
ou toutes deux. Ils avaient donc toutes les raisons politiques d'être
intimement unis. Ils avaient des raisons personnelles aussi,
puisqu'ils s'étaient vus, appréciés, qu'ils étaient devenus chers l'un
à l'autre, qu'ils se convenaient de tous points, par les vues et par
les goûts, qu'ils étaient jeunes, qu'ils avaient encore un immense
avenir devant eux, et que les projets même qu'ils ajournaient sur
l'Orient, ils auraient le temps d'y mettre la main un jour!--Romanzoff
est vieux, disait Napoléon à Alexandre, il est impatient de jouir.
Mais vous êtes jeune, vous pouvez attendre!--Romanzoff est un Russe du
temps passé, répondait Alexandre; il a des passions que je n'ai point.
Je veux civiliser mon empire bien plus que l'agrandir. Je désire les
provinces du Danube pour ma nation beaucoup plus que pour moi. Je
saurai attendre les autres arrangements territoriaux nécessaires à mon
empire. Mais vous, ajoutait-il à Napoléon, il faut aussi que vous
jouissiez des grandes choses que vous avez accomplies; que vous
cessiez enfin d'exposer votre tête précieuse aux boulets. N'avez-vous
pas assez de gloire, assez de puissance? Alexandre, César en
eurent-ils davantage? Jouissez, soyez heureux, et remettons à l'avenir
le reste de nos projets.--À ces professions de désintéressement,
Napoléon répondait par des protestations d'amour pour la paix et le
repos. Alexandre semblait ne plus aimer Constantinople, et Napoléon
semblait avoir pris en dégoût la guerre, les batailles, les conquêtes.
Les deux princes, se promenant seuls autour d'Erfurt, à quelque
distance de leurs officiers, se livraient ainsi à d'intimes
confidences, dans lesquelles Alexandre allait jusqu'à parler de ses
affections les plus secrètes. Plus d'une fois on s'était dit qu'il
était bien fâcheux que Napoléon n'eût pas de fils, et, en approchant
si près du but où Napoléon aurait voulu conduire Alexandre, on n'y
avait cependant point touché. Le jeune czar s'était arrêté, bien qu'il
ne pût ignorer les propos tenus après Tilsit, tant à Paris qu'à
Saint-Pétersbourg, sur un projet de mariage entre Napoléon et la
grande-duchesse Catherine, soeur aînée d'Alexandre. Si Alexandre avait
observé cette réserve, ce n'était pas que, dans son engouement actuel
pour l'alliance de la France, il n'eût consenti à donner sa soeur à
Napoléon, et qu'unie au vainqueur de l'Europe il la crût mésalliée.
Mais il entrevoyait et redoutait une lutte avec sa mère, et il n'osait
offrir ce qu'il craignait de ne pouvoir donner.

[En marge: Choix de M. de Talleyrand pour faire indirectement les
ouvertures que Napoléon ne veut pas faire directement.]

Napoléon, ne connaissant pas le secret de cette discrétion obstinée,
était près de concevoir du dépit, et même de le manifester, malgré
l'intérêt immense qu'il avait à paraître tout à fait d'accord avec
l'empereur Alexandre. C'était pour une telle occurrence, et pour
celle-là seulement, que M. de Talleyrand devenait utile à Erfurt; car,
s'il était capable de livrer à M. de Vincent les secrets du cabinet,
et si par ce motif Napoléon ne lui en laissait savoir qu'une
partie[18], il était le seul capable aussi d'insinuer avec art ce
qu'on ne voulait pas dire; et pour parler mariage avec la dignité
convenable entre les deux plus grands potentats de l'univers, on ne
pouvait assurément trouver un entremetteur plus habile.

[Note 18: M. de Talleyrand, en effet, comme nous l'avons dit, savait
d'une manière générale qu'il s'agissait d'une convention qui fixerait
les principes sur lesquels reposerait l'alliance; mais il ignorait que
le point principal, c'était le don de la Moldavie et de la Valachie,
et surtout que le point contesté était le délai de quelques semaines
qu'on voulait imposer à la Russie avant de faire des démarches
ouvertes relativement aux provinces cédées.]

[En marge: M. de Talleyrand adresse à l'empereur Alexandre quelques
insinuations relativement à une alliance de famille entre les deux
empires.]

[En marge: Réponse d'Alexandre aux insinuations de M. de Talleyrand.]

L'Empereur eut donc recours à lui pour décider Alexandre à une
ouverture qu'il ne voulait pas faire lui-même. M. de Talleyrand, qui
appréhendait de jouer un rôle dans les démêlés de la famille
impériale, par crainte d'être brouillé avec les uns ou avec les
autres, n'avait aucun goût à se mêler d'un divorce plus ou moins prévu
par tout le monde, et devenu un texte fréquent de conversation chez
les discoureurs politiques. Napoléon, pour l'amener malgré lui à ce
sujet, s'y prit d'une manière singulière.--Vous savez, lui dit-il, que
Joséphine vous accuse de vous occuper de divorce, et vous a pour cette
raison voué une haine implacable?--M. de Talleyrand se récria fort
contre une pareille calomnie. Napoléon lui répliqua qu'il n'y avait
pas à s'en défendre, qu'il faudrait bien y penser un jour; que, malgré
son affection pour l'impératrice, il serait cependant obligé de faire
un nouveau mariage qui pût lui donner un héritier, et le lier à l'une
des grandes familles régnantes de l'Europe; que rien ne serait stable
en France tant qu'on ne verrait pas l'avenir assuré; qu'il ne l'était
pas en ce moment, car tout reposait sur sa tête, et que le temps était
venu, avant qu'il vieillît, de prendre une épouse et d'en avoir un
fils. Une telle conversation ne pouvait manquer d'aboutir
immédiatement à la famille régnante de Russie, et à une alliance
conjugale avec elle. M. de Talleyrand complimenta beaucoup Napoléon de
son succès personnel auprès d'Alexandre, succès qui égalait au moins
celui qu'il avait obtenu à Tilsit. Le jeune empereur en effet ne se
lassait pas, chez la princesse de La Tour et Taxis, dont il
fréquentait beaucoup la maison, d'exprimer son admiration pour
Napoléon, et non-seulement pour son génie, mais pour sa grâce, son
esprit et sa bonté.--Ce n'est pas seulement le plus grand homme,
disait-il sans cesse, c'est aussi le meilleur et le plus aimable. On
le croit ambitieux, aimant la guerre. Il n'en est rien. Il ne fait la
guerre que par une nécessité politique, que par un entraînement de
situation.--Tels sont les discours qu'il tenait et que M. de
Talleyrand eut soin de rapporter à Napoléon.--S'il m'aime, répliqua
celui-ci après avoir écouté M. de Talleyrand, qu'il m'en fournisse la
preuve en s'unissant plus étroitement à moi, et en me donnant une de
ses soeurs. Pourquoi, au milieu de nos épanchements intimes de tous
les jours, ne m'en a-t-il jamais dit un mot? Pourquoi affecte-t-il
ainsi d'éviter ce sujet?--Il était facile de voir que Napoléon voulait
que M. de Talleyrand se chargeât de la commission, et y déployât
l'art dont la nature l'avait doué pour dire les choses, ou les faire
dire aux autres. M. de Talleyrand s'en chargea en effet, et ne perdit
pas de temps pour amener l'empereur Alexandre sur ce sujet, dans les
fréquentes occasions qu'il avait de le rencontrer. Ce prince, qui
avait la coquetterie de vouloir plaire à tout le monde, surtout aux
gens d'esprit, et à M. de Talleyrand plus qu'à tout autre,
s'entretenait souvent et volontiers avec lui. M. de Talleyrand
n'attendit pas l'à-propos, mais le fit naître; car les jours étaient
comptés, et il eut avec Alexandre la conversation désirée. Après
s'être fort étendu sur l'alliance, qui formait à Erfurt le fond de
tous les entretiens, M. de Talleyrand en vint à parler des moyens de
la rendre plus solide et plus évidente, car il fallait qu'elle fût
l'un et l'autre pour devenir véritablement efficace. Le moyen semblait
tout indiqué: c'était d'ajouter aux liens politiques les liens de
famille; chose facile, puisque Napoléon était obligé, pour l'intérêt
de son empire, de contracter un nouveau mariage, afin d'avoir un
héritier direct. Or, pour contracter un nouveau mariage, à quelle
grande famille pouvait-il plus convenablement s'unir qu'à celle qui
régnait sur la Russie, et dont le chef était devenu son intime
allié?--Alexandre accueillit cette ouverture avec toutes les marques
les plus flatteuses de bonne volonté pour Napoléon. Il protesta du
désir personnel qu'il aurait de s'allier plus étroitement encore à
lui; car, lorsqu'il en faisait son ami personnel, il ne pouvait pas
lui en coûter d'en faire un beau-frère. Mais il touchait aux limites
de sa puissance. Quoi qu'on racontât à Saint-Pétersbourg de
l'influence de sa mère, il était, dit-il à M. de Talleyrand, maître et
seul maître, mais il l'était des affaires de l'empire, et non de
celles de sa famille. L'impératrice mère, qui était une princesse
sévère et digne de respect, exerçait sur ses filles une domination
absolue, et n'en cédait rien à personne. Or, si elle se taisait par
déférence pour son fils sur la politique actuelle, elle n'allait pas
jusqu'à l'approbation. Donner à cette politique un gage tel qu'une de
ses filles, envoyer cette fille sur le trône qu'avait occupé
Marie-Antoinette, sur ce trône relevé, il est vrai, jusqu'à surpasser
la hauteur de celui de Louis XIV, supposait de la part de sa mère une
condescendance qu'il n'osait pas espérer. Alexandre ajouta que sans
doute il parviendrait à bien disposer sa soeur, la grande-duchesse
Catherine, mais qu'il ne saurait se flatter d'entraîner sa mère, et
que la violenter par le déploiement de son autorité impériale serait
toujours au-dessus de ses forces; que tel était l'unique motif pour
lequel il avait gardé autant de réserve sur ce sujet; que si, du
reste, il pouvait entrer dans les intentions de Napoléon qu'il fît une
pareille tentative, il la ferait, mais sans répondre du succès.--M. de
Talleyrand, fort satisfait d'avoir amené les choses à ce point, pensa
que c'était aux deux souverains à finir l'oeuvre commencée, et insinua
à l'empereur Alexandre qu'en matière pareille il convenait qu'il
parlât le premier. Alexandre, ayant fait connaître la véritable
difficulté, ne pouvait plus avoir de répugnance à parler, puisqu'il
n'était plus exposé à prendre un engagement qu'il serait dans
l'impossibilité de tenir. En conséquence, il promit de s'en ouvrir
avec Napoléon au premier entretien.

[En marge: Explication entre les deux souverains sur le sujet que M.
de Talleyrand avait abordé par ordre de Napoléon.]

À Erfurt on se voyait tous les jours, plusieurs fois par jour, et on
était pressé de tout dire, car la fin de l'entrevue approchait.
Alexandre, dans l'un de ses épanchements, s'expliqua avec Napoléon sur
le sujet délicat dont M. de Talleyrand l'avait entretenu, lui exprima
combien il désirerait ajouter un nouveau lien à ceux qui unissaient
déjà les deux empires, combien il serait heureux d'avoir à Paris une
personne de sa famille, et d'y venir embrasser une soeur, en venant y
traiter les affaires des deux États. Mais il répéta à Napoléon ce
qu'il avait dit à M. de Talleyrand sur la nature des obstacles qu'il
aurait à vaincre, sur son respect, sur ses ménagements pour sa mère,
qu'il n'irait jamais jusqu'à contraindre. Il promit néanmoins de
s'appliquer à surmonter les répugnances maternelles, et fit entendre
qu'il pourrait tout obtenir de la cour de Russie satisfaite, et
qu'elle serait satisfaite si la nation l'était. Ces paroles furent
écoutées avec joie, et Napoléon y répondit par les témoignages les
plus affectueux. Les deux empereurs se promirent d'être un jour plus
que des amis, mais des frères. Une expression toute nouvelle de
contentement éclata sur leur visage, et plus que jamais ils parurent
enchantés l'un de l'autre[19].

[Note 19: J'ai bien des fois, dans ma jeunesse, recueilli ce récit de
la bouche même de M. de Talleyrand, et, en le confrontant avec les
pièces officielles, j'ai pu constater à quel point il était vrai.]

[En marge: Convention secrète d'Erfurt signée le 12 octobre.]

On était au 12 octobre; il fallait résoudre enfin les dernières
difficultés de rédaction. Les deux empereurs avaient donné à leurs
ministres, MM. de Romanzoff et de Champagny, l'autorisation de
conclure, et le 12 ils se mirent d'accord sur la convention suivante,
qui dut rester profondément secrète.

Les empereurs de France et de Russie renouvelaient leur alliance d'une
manière solennelle, et s'engageaient à faire en commun, soit la paix,
soit la guerre.

Toute ouverture parvenue à l'un des deux devait être communiquée
sur-le-champ à l'autre, et ne recevoir qu'une réponse commune et
concertée.

Les deux empereurs convenaient d'adresser à l'Angleterre une
proposition solennelle de paix, proposition immédiate, publique, et
aussi éclatante que possible, afin de rendre le refus plus difficile
au cabinet britannique;

La base des négociations devait être l'_uti possidetis_;

La France ne devait consentir qu'à une paix qui assurerait à la Russie
la Finlande, la Valachie et la Moldavie;

La Russie ne devait consentir qu'à une paix qui assurerait à la
France, indépendamment de tout ce qu'elle possédait, la couronne
d'Espagne sur la tête du roi Joseph;

Immédiatement après la signature de la convention, la Russie pourrait
commencer auprès de la Porte les démarches nécessaires pour obtenir,
par la paix ou par la guerre, les deux provinces du Danube; _mais les
plénipotentiaires_ (et c'était la transaction convenue sur le point
principal), _les plénipotentiaires et agents des deux puissances
s'entendraient sur le langage à tenir, afin de ne pas compromettre
l'amitié existant entre la France et la Porte_;

De plus, si, pour l'acquisition des provinces du Danube, la Russie
rencontrait l'Autriche comme ennemie armée, ou bien si, pour ce
qu'elle faisait de son côté en Italie ou en Espagne, la France était
exposée à une rupture avec l'Autriche, la France et la Russie
fourniraient leurs contingents de forces contre cette puissance, et
feraient une guerre commune;

Enfin si la guerre et non la paix venait à sortir de la conférence
d'Erfurt, les deux empereurs promettaient de se revoir dans l'espace
d'une année.

Telle fut la rédaction à laquelle s'arrêtèrent MM. de Champagny et de
Romanzoff, le 12 octobre au matin. La phrase ambiguë sur les
précautions à observer pour ne pas troubler l'union existant entre la
France et la Porte, était une manière d'affranchir la Russie de tout
délai, et de faire pourtant qu'on n'agît pas trop brusquement à
Constantinople, au point de rendre impossibles dès leur début les
négociations qu'on allait entreprendre à Londres.

[En marge: Empressement de M. de Romanzoff à faire apposer les
signatures sur la convention d'Erfurt.]

À peine M. de Romanzoff avait-il arraché des mains du ministre
français cette proie si désirée, qu'il voulut s'en assurer la
possession définitive en obtenant les signatures à l'instant même.
Cependant il fallait transcrire deux copies de ce nouveau traité
secret: il n'eut pas la patience d'attendre qu'on les eût transcrites
à la chancellerie de M. de Champagny, et, pour plus de célérité, on en
exécuta une chez lui. Aussitôt ces copies achevées, il vint en toute
hâte dans l'après-midi les faire signer à M. de Champagny, et courut
ivre de joie les porter à son maître.

[En marge: Fin de l'entrevue et témoignages qui la terminent.]

[En marge: M. de Romanzoff destiné à se rendre à Paris pour y suivre
avec moins de perte de temps les négociations avec l'Angleterre.]

L'entrevue d'Erfurt avait atteint son but; les deux empereurs étaient
d'accord, et surtout paraissaient l'être. Alexandre croyait tenir
enfin la Valachie et la Moldavie; Napoléon croyait tenir le jeune
empereur, assez du moins pour qu'aucune coalition ne fût possible,
assez pour n'avoir rien à craindre de l'Autriche jusqu'au printemps
prochain. Il espérait même que la paix pourrait naître de cette
étroite alliance publiquement proclamée entre les deux plus grandes
puissances de l'univers. Aux fâcheux récits de Baylen, il avait
substitué, dans les entretiens de l'Europe, le récit merveilleux de
l'assemblée de rois tenue à Erfurt. Les deux monarques étaient
parfaitement contents l'un de l'autre; une plus douce union semblait
devoir s'ajouter un jour à l'union toute politique qui les liait
désormais. Il fut décidé qu'on donnerait encore le 13 à l'intimité, le
14 à la séparation, et qu'on emploierait ces dernières journées à
multiplier les témoignages, et à combler de présents les serviteurs de
l'une et l'autre cour. Voyant bien que M. de Tolstoy avait trop à
Paris l'attitude d'un soldat, Alexandre était convenu de le remplacer
par le vieux prince Kourakin, courtisan obséquieux, incapable de
brouiller son maître avec Napoléon, et actuellement ambassadeur à
Vienne. Mais il fut convenu aussi que, pour suivre de plus près les
négociations avec l'Angleterre, et ne retarder que le moins possible
les démarches auprès de la Porte, M. de Romanzoff se rendrait lui-même
à Paris afin de recevoir les réponses, faire les répliques, sans autre
délai que le temps nécessaire pour aller de Londres à Paris. Napoléon
rédigea même à Erfurt, de sa propre main, la lettre commune au roi
d'Angleterre qui devait être signée des deux empereurs, et les notes à
l'appui, de façon à prévenir toute longueur.

M. de Tolstoy était à Erfurt. Napoléon voulut y recevoir ses lettres
de recréance, et lui donner des marques de faveur qui ôtassent à sa
révocation toute apparence de disgrâce. Il lui fit cadeau des
porcelaines de Sèvres et des tapisseries des Gobelins qui avaient orné
son habitation à Erfurt. Il combla de présents et de décorations tout
l'entourage d'Alexandre. Alexandre ne se montra pas moins magnifique,
conféra le cordon de Saint-André aux principaux personnages de la cour
de Napoléon, et prodigua les portraits, les tabatières et les
diamants.

[En marge: Audience de congé de M. de Vincent et lettre de Napoléon à
l'empereur d'Autriche.]

Le seul personnage étranger à toutes ces distinctions était le
représentant de l'Autriche, M. de Vincent. Malgré des efforts inouïs
pour découvrir le secret de ce qu'on avait fait à Erfurt, il n'avait
pu le pénétrer. Il savait qu'on avait échangé des témoignages de tout
genre, qu'on avait posé dans une convention formelle les principes de
l'alliance; mais le secret véritable des acquisitions qu'on s'était
concédées les uns aux autres, des négociations qu'on allait
entreprendre, il l'ignorait, et il supposait même beaucoup plus qu'il
n'y avait. Napoléon lui accorda son audience de congé, en lui
renouvelant ses remontrances, et lui répéta que l'Autriche serait pour
toujours laissée en dehors des affaires européennes, tant qu'elle
paraîtrait vouloir recourir aux armes. Il le chargea pour l'empereur
de la lettre suivante, qui contenait toute sa pensée:

                                          «Erfurt, le 14 octobre 1808.

»Monsieur mon frère, je remercie Votre Majesté Impériale de la lettre
qu'elle a bien voulu m'écrire, et que M. le baron de Vincent m'a
remise. Je n'ai jamais douté des intentions droites de Votre Majesté;
mais je n'en ai pas moins craint un moment de voir les hostilités se
renouveler entre nous. Il est à Vienne une faction qui affecte la peur
pour précipiter votre cabinet dans des mesures violentes, qui seraient
l'origine de malheurs plus grands que ceux qui ont précédé. J'ai été
le maître de démembrer la monarchie de Votre Majesté, ou du moins de
la laisser moins puissante; je ne l'ai pas voulu. Ce qu'elle est, elle
l'est de mon aveu. C'est la plus évidente preuve que nos comptes sont
soldés, et que je ne veux rien d'elle. Je suis toujours prêt à
garantir l'intégrité de sa monarchie. Je ne ferai jamais rien contre
les principaux intérêts de ses États, mais Votre Majesté ne doit pas
remettre en discussion ce que quinze ans de guerre ont terminé. Elle
doit défendre toute proclamation ou démarche provoquant la guerre. La
dernière levée en masse aurait produit la guerre, si j'avais pu
craindre que cette levée et ces préparatifs fussent combinés avec la
Russie. Je viens de licencier les camps de la Confédération. Cent
mille hommes de mes troupes vont à Boulogne pour renouveler mes
projets contre l'Angleterre. Que Votre Majesté s'abstienne de tout
armement qui puisse me donner de l'inquiétude et faire une diversion
en faveur de l'Angleterre. J'ai dû croire, lorsque j'ai eu le bonheur
de voir Votre Majesté et que j'ai conclu le traité de Presbourg, que
nos affaires étaient terminées pour toujours, et que je pouvais me
livrer à la guerre maritime sans être inquiété ni distrait. Que Votre
Majesté se méfie de ceux qui lui parlent des dangers de sa monarchie,
troublent ainsi son bonheur, celui de sa famille et de ses peuples.
Ceux-là seuls sont dangereux; ceux-là seuls appellent les dangers
qu'ils feignent de craindre. Avec une conduite droite, franche et
simple, Votre Majesté rendra ses peuples heureux, jouira elle-même du
bonheur dont elle doit sentir le besoin après tant de troubles, et
sera sûre d'avoir en moi un homme décidé à ne jamais rien faire contre
ses principaux intérêts. Que ses démarches montrent de la confiance,
elles en inspireront. La meilleure politique aujourd'hui, c'est la
simplicité et la vérité. Qu'elle me confie ses inquiétudes lorsqu'on
parviendra à lui en donner, je les dissiperai sur-le-champ. Que Votre
Majesté me permette un dernier mot: qu'elle écoute son opinion, son
sentiment, il est bien supérieur à celui de ses conseils.

»Je prie Votre Majesté de lire ma lettre dans un bon sens, et de n'y
voir rien qui ne soit pour le bien et la tranquillité de l'Europe et
de Votre Majesté.»

À cette lettre si polie et si fière, Napoléon ajouta de nouveau la
demande formelle de la reconnaissance du roi Joseph, comme le moyen le
plus sûr de faire éclater les vraies dispositions de l'Autriche, et
de l'engager dans son système, ou de la placer dans un embarras,
duquel il l'obligerait à se tirer, soit par la paix, soit par la
guerre, quand il lui plairait de pousser les choses à bout.

[En marge: Séparation d'Alexandre et de Napoléon, le 14 octobre.]

Les souverains accourus à Erfurt, ayant pris congé des deux empereurs,
étaient successivement repartis. Le 14 au matin, Alexandre et Napoléon
montèrent à cheval, au milieu de la population affluant de toutes
parts, en présence des troupes sous les armes, et sortirent d'Erfurt à
côté l'un de l'autre, comme ils y étaient entrés. Ils parcoururent
ensemble une certaine étendue de chemin; puis ils mirent pied à terre
abandonnant leurs chevaux à des piqueurs, se promenèrent quelques
instants ensemble, se redirent de nouveau et brièvement ce qu'ils
s'étaient dit tant de fois sur l'utilité, la fécondité, la grandeur de
leur alliance, sur leur goût l'un pour l'autre, sur leur désir et leur
espérance de resserrer leurs liens, puis s'embrassèrent avec une sorte
d'émotion. Bien qu'il y eût de la politique, de l'ambition, de
l'intérêt dans leur amitié, tout n'était pas calcul dans ce sentiment.
Les hommes, même les plus obligés à la dissimulation, ne sont jamais
aussi faux, aussi dépourvus de sensibilité que l'imagine la finesse du
vulgaire, qui croit être profonde en ne supposant partout que du mal.
Alexandre et Napoléon se quittèrent émus, et se serrèrent de bonne foi
la main, l'un du haut de sa voiture, l'autre du haut de son cheval.
Alexandre partit pour Weimar et Saint-Pétersbourg, Napoléon pour
Erfurt et Paris. Ils ne devaient plus se revoir, et aucun de leurs
projets du moment, aucun ne devait se réaliser!

Napoléon, rentré à Erfurt, donna congé aux personnages, princes et
autres, qui restaient encore, puis monta lui-même en voiture quelques
heures après, laissant dans le silence et la solitude cette petite
ville, qu'il en avait tirée un instant, pour la remplir de tumulte,
d'éclat, de mouvement, et la replonger ensuite dans sa paisible
obscurité. Elle restera célèbre cependant, comme ayant été le théâtre
où fut donnée cette prodigieuse représentation des grandeurs humaines.

[En marge: Retour de Napoléon à Paris, le 18 octobre.]

Parti d'Erfurt le 14 octobre, Napoléon fut rendu le 18 au matin à
Saint-Cloud. Par l'entrevue qu'il venait d'avoir avec l'empereur
Alexandre il avait atteint son but, car l'Autriche était contenue,
pour le moment du moins; il avait le temps de faire dans la Péninsule
une campagne courte et décisive; aux impressions produites par les
affaires d'Espagne étaient substituées d'autres impressions moins
pénibles; l'événement de Baylen, très-connu de l'Europe, très-peu de
la France, se trouvait effacé par l'événement d'Erfurt connu de tous;
et enfin, devant les forces unies de la France et de la Russie, il
était possible que l'Angleterre intimidée consentît à écouter des
paroles de paix.

[En marge: Départ des courriers russes et français pour Londres.]

À peine arrivé à Saint-Cloud, Napoléon fit donner suite au projet de
négociation avec la Grande-Bretagne. Il prescrivit au chef des forces
navales à Boulogne d'embarquer de la manière la plus ostensible les
deux messagers envoyés d'Erfurt, et désignés comme courriers, l'un de
l'empereur de Russie, l'autre de l'empereur des Français. Le message
dont ils étaient chargés pour M. Canning, et qui contenait une lettre
des deux empereurs au roi d'Angleterre, pour lui offrir la paix, en
termes dignes mais formels, portait sur son enveloppe extérieure qu'il
était adressé par Leurs Majestés l'empereur des Français et l'empereur
de Russie à Sa Majesté le roi de la Grande-Bretagne. Ces courriers
avaient ordre de dire partout, principalement en Angleterre, qu'ils
venaient d'Erfurt, où ils avaient laissé les deux empereurs ensemble,
et qu'ils avaient rencontré sur leur route des troupes nombreuses se
dirigeant vers le camp de Boulogne. Napoléon voulait ainsi faire peser
sur le cabinet de Londres la responsabilité du refus de la paix, et
frapper aussi l'imagination des Anglais par la possibilité d'une
nouvelle expédition de Boulogne.

Il se proposait de rester à Paris le nombre de jours nécessaire à
l'exécution de ses derniers ordres, et de partir ensuite pour
l'Espagne, afin de diriger lui-même les opérations militaires avec
l'activité et la vigueur qu'il savait y mettre, et qu'il lui importait
plus que jamais d'y apporter, pour enlever à l'Angleterre la ressource
de l'insurrection espagnole, et rendre plus tôt disponibles ses armées
dans le cas d'une reprise d'hostilités avec l'Autriche, ce qu'il
regardait toujours comme possible au printemps suivant. Éloigner
néanmoins cette nouvelle crise était tout son désir. Alarmer
l'Angleterre, rassurer l'Autriche, pour inspirer à l'une la pensée de
la paix, pour ôter à l'autre la pensée de la guerre, fut le double
motif qui dicta ses dernières dispositions.

[En marge: Conversion de la grande armée en armée du Rhin.]

En conséquence, il distribua d'une manière toute nouvelle les forces
qu'il avait laissées en Allemagne. Il leur retira d'abord le titre de
_Grande Armée_, pour les qualifier du titre plus modeste d'_Armée du
Rhin_, et il en destina le commandement au maréchal Davout, le plus
capable de ses maréchaux pour tenir et discipliner une armée. Le corps
du maréchal Soult fut dissous, et ce maréchal lui-même eut ordre de se
rendre en Espagne. Des trois divisions qui composaient son corps,
l'une, la division Saint-Hilaire, fut ajoutée au corps du maréchal
Davout, qui devenait armée du Rhin; les deux autres, qui étaient les
divisions Carra Saint-Cyr et Legrand, furent acheminées sur la France,
avec apparence de se diriger vers le camp de Boulogne, mais
très-lentement, de manière à pouvoir toujours au besoin se reporter
sur le haut Danube. Les divisions Boudet et Molitor eurent ordre de
marcher vers Strasbourg et Lyon, comme si elles avaient dû se rendre
en Italie, mais sans perdre la possibilité de revenir en Souabe et en
Bavière. Le maréchal Davout, avec ses trois anciennes divisions,
Morand, Friant, Gudin, avec la nouvelle division Saint-Hilaire
détachée du maréchal Soult, avec la belle division d'élite Oudinot,
avec tous les cuirassiers, avec une forte portion de cavalerie légère,
et une magnifique artillerie, dut occuper la gauche de l'Elbe, sa
cavalerie cantonnée en Hanovre et en Westphalie, son infanterie dans
les anciennes provinces franconiennes et saxonnes de la Prusse. Il
allait avoir environ 60 mille hommes d'infanterie, 12 mille
cuirassiers, 8 mille hussards et chasseurs, 10 mille soldats
d'artillerie et du génie, c'est-à-dire 90 mille combattants, les
meilleurs de toutes les armées françaises. Il restait sur les bords de
la mer du Nord 6 mille Français, 6 mille Hollandais, commandés par le
prince de Ponte-Corvo. Les quatre divisions rentrant en France
pouvaient par un mouvement à gauche venir renforcer de 40 mille hommes
environ les troupes consacrées à l'Allemagne. Moyennant l'organisation
qui ajoutait un cinquième bataillon à tous les régiments, et portait
le quatrième au corps, en employant la nouvelle conscription, ces
forces devaient s'élever encore à près de 180 mille hommes.

Grâce à cette même organisation, tous les régiments d'Italie, ayant
quatre bataillons au corps, devaient former un total de 100 mille
hommes, dont 80 mille d'infanterie, 12 mille de cavalerie, le reste
d'artillerie et du génie. Napoléon ordonna de profiter de la fin
d'octobre pour faire partir les conscrits avant l'hiver. Il voulait
qu'en Italie tout fût prêt au mois de mars. L'armée de Dalmatie,
qualifiée toujours du titre de deuxième corps de la Grande Armée,
depuis qu'après Austerlitz elle s'était détachée sous le général
Marmont pour occuper cette province, s'appela premier corps de l'armée
d'Italie, portée de cette manière à 120 mille hommes.

Ainsi, tout en rassurant l'Autriche par la distribution et la
direction de ses forces, Napoléon se tint en mesure à son égard.
D'autre part, et pour alarmer l'Angleterre, il fit grand étalage du
mouvement des deux divisions Carra Saint-Cyr et Legrand vers le camp
de Boulogne.

[En marge: Distribution de l'armée d'Espagne en huit corps.]

Napoléon donna en même temps les derniers ordres pour la composition
de l'armée d'Espagne. Il la forma en huit corps, dont il se proposait
de prendre le commandement en chef, le prince Berthier étant comme
d'habitude son major général. Le 1er corps de la Grande Armée, porté
de Berlin à Bayonne vers la fin d'octobre, conserva sous le maréchal
Victor le titre de 1er corps de l'armée d'Espagne. Le corps de
Bessières devint le 2e et fut destiné au maréchal Soult. Le corps du
maréchal Moncey fut qualifié de 3e de l'armée d'Espagne. La division
Sébastiani, réunie avec les Polonais et les Allemands sous le maréchal
Lefebvre, prit le titre de 4e corps. Le 5e corps de la Grande Armée,
sous le maréchal Mortier, acheminé, par un ordre parti d'Erfurt, du
Rhin sur les Pyrénées, dut garder son rang, en s'appelant 5e corps de
l'armée d'Espagne. L'ancien 6e corps de la Grande Armée, récemment
arrivé d'Allemagne, toujours composé des divisions Marchand et Bisson,
et commandé par le maréchal Ney, dut s'appeler 6e corps de l'armée
d'Espagne. On lui créa, sous le général Dessoles, avec quelques-uns
des vieux régiments transportés dans la Péninsule, une troisième et
belle division, qui devait rendre ce corps plus nombreux qu'il n'avait
jamais été. Le général Gouvion Saint-Cyr, avec les troupes du général
Duhesme enfermées dans Barcelone, la colonne Reille restée devant
Figuières, les divisions Pino et Souham venues de Piémont en
Roussillon, dut former le 7e corps de l'armée d'Espagne. Junot, avec
les troupes revenues par mer du Portugal, réarmées, recrutées,
pourvues de chevaux d'artillerie et de cavalerie, forma le 8e. Le
maréchal Bessières fut mis à la tête de la réserve de cavalerie,
composée de 14 mille dragons et 2 mille chasseurs. Le général Walther
prit le commandement de la garde impériale forte de 10 mille hommes.
C'était une masse de 150 mille hommes de vieilles troupes, qui, jointe
aux 100 mille qui se trouvaient déjà au delà des Pyrénées, présentait
le total énorme de 250 mille combattants. Voilà à quels efforts était
obligé Napoléon, pour avoir au début entrepris d'envahir l'Espagne
avec une armée trop peu nombreuse et trop peu aguerrie.

De ce renfort de 150 mille hommes, 100 mille au moins, partis
d'Allemagne ou d'Italie à la fin d'août, étaient rendus sur les
Pyrénées à la fin d'octobre: c'étaient les 1er, 4e, 6e et 7e corps, la
garde et les dragons. Le 5e, sous le maréchal Mortier, parti plus tard
que les autres, le 8e, sous le général Junot, récemment débarqué par
les Anglais à La Rochelle, étaient encore en marche.

[En marge: Départ de Napoléon pour l'Espagne, le 29 octobre.]

Joseph, comme on l'a vu, n'avait cessé d'imaginer et d'exécuter de
faux mouvements, tantôt sur sa droite, tantôt sur sa gauche,
n'obtenant d'autre résultat de cette imitation des manoeuvres de
l'Empereur, que de fatiguer inutilement ses troupes, et de leur ôter
toute confiance dans l'autorité qui les commandait. Pour couronner
cette triste campagne d'automne sur l'Èbre, il avait projeté, ou l'on
avait projeté pour lui, un mouvement offensif sur Madrid, en
abandonnant au hasard les communications de l'armée avec la France, et
en laissant à Napoléon le soin de les rétablir à l'aide des 150 mille
hommes qu'il amenait d'Allemagne et d'Italie. Napoléon prit pitié
d'une si folle conception, lui écrivit à ce sujet, sur l'art dont il
était le grand maître, les lettres les plus belles, les plus
instructives, et lui enjoignit de se tenir tranquille à Vittoria, de
ne tenter aucune opération, de laisser les insurgés de droite sous le
général Blake s'avancer jusqu'à Bilbao, les insurgés de gauche sous
les généraux Palafox et Castaños s'avancer jusqu'à Sanguesa, plus loin
même, s'ils le voulaient, parce qu'arrivé bientôt au centre, vers
Vittoria, avec une masse écrasante de forces, il pourrait se rabattre
sur eux, les prendre à revers, les accabler, et finir, comme il
disait, la guerre d'un seul coup. Le major général Berthier partit le
premier pour Bayonne, afin d'aller y organiser l'état-major, y mettre
chaque corps en place, et pour que Napoléon en arrivant n'eût plus
qu'à donner les ordres du mouvement. Napoléon, après avoir ouvert le
corps législatif avec peu d'appareil, confié à M. de Talleyrand la
mission de recevoir les membres des deux assemblées, de les voir, de
les fréquenter sans cesse, et de les diriger dans la voie tranquille
et laborieuse qu'ils suivaient alors, après avoir remis à MM. de
Romanzoff et de Champagny le soin de conduire la grande négociation
entamée avec l'Angleterre, quitta Paris le 29 octobre pour se rendre à
Bayonne. Ses proches, et tous ceux qui tenaient à sa précieuse
existence, le virent avec une sorte d'appréhension s'exposer au milieu
de ce pays de fanatiques, où le général Gobert était mort d'une balle
tirée d'un buisson. Quant à lui, calme et serein, ne songeant pas plus
à la balle tirée d'un buisson qu'aux centaines de boulets qui
traversaient le champ de bataille d'Eylau, il partit plein de
confiance, et caressant l'espoir d'infliger aux Anglais quelque
désastre humiliant.

[En marge: Ordres à la marine pour l'expédition de plusieurs
croisières.]

Avant son départ, il avait donné des ordres à la marine. Obligé de
renoncer à ses vastes projets maritimes, conçus lorsqu'il croyait
pouvoir dominer l'Espagne sans difficulté et la faire concourir à ses
gigantesques expéditions, il s'était de nouveau réduit à de simples
croisières. Il avait expédié beaucoup de frégates, chargées de déposer
des soldats et des vivres dans les colonies, d'en rapporter du sucre
et du café pour le compte du commerce, et de pratiquer la course
chemin faisant. Il avait en outre ordonné deux fortes croisières,
l'une sous le contre-amiral Lhermite, partant avec trois vaisseaux et
plusieurs frégates de Rochefort, l'autre sous le capitaine Troude,
partant aussi avec trois vaisseaux et plusieurs frégates de Lorient,
toutes deux devant toucher à la Guadeloupe et à la Martinique, y
débarquer des troupes, des vivres, rapporter des denrées coloniales,
et opérer leur retour vers Toulon. Enfin, il prescrivit à sa flotte de
Flessingue de sortir à la première occasion favorable, et de se
diriger ou par la Manche, ou par un mouvement autour des îles
Britanniques vers la Méditerranée. Il avait toujours l'intention de
tenter avant la conclusion de la paix une grande entreprise sur la
Sicile, afin de la réunir au royaume de Naples. Murat venait de
s'emparer de l'île de Caprée, et Napoléon ne désespérait pas de voir,
sous ce prince belliqueux aidé de la marine française, le royaume des
Deux-Siciles entièrement reconstitué.

[En marge: Négociation entamée avec l'Angleterre.]

[En marge: Manière de recevoir les deux courriers impériaux à
Londres.]

Tandis qu'il était en route vers l'Espagne, les négociations, comme
nous l'avons dit, devaient continuer en son absence, conduites par MM.
de Champagny et de Romanzoff, d'après les conseils de M. de
Talleyrand. Les courriers partis de Boulogne eurent quelque peine à
pénétrer en Angleterre, car l'ordre le plus précis était donné à tous
les croiseurs de la marine britannique de ne laisser passer aucun
bâtiment parlementaire. Cependant un officier de marine fort adroit,
qui commandait le brick sur lequel ils étaient embarqués, traversa,
sans être joint, la ligne des croiseurs anglais, et vint débarquer aux
Dunes. On fit d'abord difficulté d'admettre ces deux courriers; puis
on expédia le russe à Londres, en retenant le français aux Dunes. Un
ordre de M. Canning permit bientôt à celui-ci de se rendre à Londres.
On eut beaucoup d'égards pour les deux courriers, en les plaçant
néanmoins sous la garde d'un courrier anglais, qui ne les quitta pas
un instant, et on les réexpédia après quarante-huit heures avec un
simple accusé de réception pour MM. de Champagny et de Romanzoff,
annonçant qu'on enverrait plus tard la réponse au message des deux
empereurs.

[En marge: La nation anglaise, contre son usage, peu disposée à la
paix.]

[En marge: Grand déchaînement en Angleterre contre la convention de
Cintra, et peu de disposition à ménager la France.]

Cet accueil si défiant, accompagné de tant de précautions à l'égard
des deux courriers, n'indiquait guère le désir d'établir des
communications avec le continent. Les esprits, en effet, n'étaient
point à la paix de l'autre côté du détroit. Bien que la nation
anglaise, en général, se montrât toujours portée à accepter les
propositions de paix dès qu'on en faisait quelqu'une à son
gouvernement, et qu'elle blâmât volontiers l'obstination du cabinet à
continuer la guerre, cette fois elle manifestait un tout autre
penchant. Cette différence dans ses dispositions tenait à diverses
causes. D'abord, si après Tilsit la guerre avec tout le continent,
avec la Russie notamment, l'avait effrayée comme en 1801, elle s'était
bientôt rassurée, en voyant que les conséquences de cette guerre
générale n'étaient pas en réalité fort graves. Elle n'en avait pas un
ennemi effectif de plus sur les bras, et, dominant toujours l'Océan,
elle pouvait se rire des efforts de tous ses adversaires. Elle était
fière de leur impuissance, tout à fait libre de ses mouvements, car
elle n'avait personne à ménager, et elle se croyait en mesure de
tenter plus d'entreprises, en les dirigeant uniquement à son profit.
Si le continent à la vérité semblait lui être fermé depuis une
extrémité jusqu'à l'autre, il ne l'était pas tellement qu'elle
n'introduisît encore, tant par le Nord que par le Midi, et surtout par
Trieste, beaucoup de marchandises. Puis les derniers événements de
l'Espagne lui promettaient d'immenses avantages commerciaux, en lui
ouvrant les ports de la Péninsule, et en lui assurant l'exploitation
exclusive des colonies espagnoles, qui toutes s'étaient mises en
insurrection contre la royauté de Joseph. L'Angleterre trouvait là
subitement un vaste débouché, et l'occasion ou de prendre, ou de
pousser à l'indépendance les magnifiques colonies espagnoles,
brillante revanche de l'insurrection des États-Unis; de manière qu'en
résultat Napoléon, depuis la guerre d'Espagne, en forçant la Russie à
se déclarer contre l'Angleterre, n'avait pas créé un nouvel ennemi à
celle-ci, et, en lui fermant mal les ports du Nord, lui avait ouvert
ceux du Midi, ainsi que tous ceux de l'Amérique du sud. De plus,
l'insurrection espagnole venait de faire surgir sur le continent un
allié pour l'Angleterre, le seul depuis 1802 qui eût remporté des
avantages sur les troupes françaises. Il n'y a pas de peuple qui
s'engoue plus facilement que le grave peuple de la Grande-Bretagne, et
il était alors épris des insurgés espagnols, comme nous l'avons vu de
nos jours s'éprendre des insurgés de tous les pays. Il admirait leur
généreux dévouement, leur incomparable courage, et, ne considérant
dans la victoire de Baylen que le résultat matériel sans en rechercher
la cause, il était tout près de les déclarer les égaux des Français au
moins. L'Autriche, bien qu'ayant rompu en apparence ses relations avec
le gouvernement britannique, lui donnait sourdement des signes
d'intelligence, armait sans relâche, et probablement allait
recommencer la guerre contre la France. Les espérances d'une nouvelle
lutte, peut-être heureuse, renaissaient donc de toutes parts, au
jugement des Anglais, et ce n'était pas le moment de songer à une
paix, dont la première condition eût été pour eux de laisser
définitivement soumise à Napoléon la seconde des puissances maritimes
du continent, c'est-à-dire l'Espagne. Enfin un accident, un pur
accident, échauffait toutes les têtes à cette époque. La convention de
Cintra avait semblé de la part des généraux britanniques une indigne
faiblesse. Comparant cette convention à celle de Baylen, jaloux de
n'avoir pas obtenu sur les Français un avantage aussi complet que
celui qu'avaient obtenu les Espagnols, soutenant que le général Junot,
après la journée de Vimeiro, était aussi mal placé que le général
Dupont après celle de Baylen, ce qui était faux, les Anglais étaient
indignés de ce qu'on eût accordé à l'armée du général Junot des
conditions cent fois plus avantageuses qu'à celle du général Dupont,
et ils regrettaient vivement le plaisir dont on les avait privés,
plaisir pour eux sans égal, celui de voir défiler sur les bords de la
Tamise une armée française prisonnière.

L'irritation contre le ministère était sur ce sujet poussée jusqu'à la
démence, et on avait exigé la formation d'une haute cour pour juger
les généraux anglais victorieux. Sir Arthur Wellesley lui-même était
compromis avec sir Hew Dalrymple dans cette affaire, bien qu'on louât
ses opérations militaires. Certes, lorsque, au lieu de blâmer comme
autrefois l'acharnement contre les Français, l'opinion publique
blâmait une complaisance extrême à leur égard, le moment était mal
choisi pour une ouverture de paix. Le ministère Canning-Castlereagh,
imitateur outré de la politique de M. Pitt, eût craint d'être accusé
bien plus violemment encore s'il avait dans ces circonstances donné
suite à des propositions pacifiques. Ainsi, tantôt par une cause,
tantôt par une autre, toutes les occasions de rapprochement avec la
Grande-Bretagne étaient successivement manquées: celle de lord
Lauderdale en 1806, parce que la France voulait poursuivre et achever
la conquête du continent; celle de 1807 après Tilsit, celle de 1808
après Erfurt, parce que l'Angleterre voulait poursuivre et achever la
conquête des mers. Toutefois, bien que l'Angleterre fût actuellement
peu disposée à traiter, le cabinet britannique n'eût pas osé refuser
péremptoirement à la face de l'Europe et de sa nation d'écouter des
paroles de paix. En conséquence, quelques jours après, le 28 octobre,
il répondit à MM. de Champagny et de Romanzoff par un message que
porta à Paris un courrier anglais.

[En marge: Réponse du ministère britannique au message des deux
empereurs.]

[En marge: L'Angleterre exige comme condition essentielle que les
insurgés espagnols soient compris dans la négociation.]

Ce message disait que l'Angleterre, quoiqu'elle eût souvent reçu des
propositions pacifiques qu'elle avait de fortes raisons de ne pas
croire sérieuses, ne refuserait jamais de prêter l'oreille à des
propositions de ce genre, mais qu'il fallait qu'elles fussent
honorables pour elle. Et cette fois, renonçant à argumenter sur la
base des négociations, celle de l'_uti possidetis_, qui laissait peu
de prise à la critique, puisque c'était celle que le gouvernement
britannique avait posée à toutes les époques antérieures, le message
faisait consister l'honneur et le devoir pour l'Angleterre à exiger
que tous ses alliés fussent compris dans la négociation, les insurgés
espagnols comme les autres, bien qu'aucun acte formel ne liât
l'Angleterre à eux. Mais à défaut d'un semblable lien, un intérêt
commun, un sentiment de générosité, de nombreuses relations déjà
établies, ne permettaient pas de les abandonner. À cette condition M.
Canning se disait prêt à nommer des plénipotentiaires, et à les
envoyer où l'on voudrait.

Le cabinet britannique se doutait bien qu'en demandant l'admission des
insurgés espagnols aux conférences qui seraient ouvertes pour traiter
de la paix, toute négociation deviendrait impossible; car, entre les
rois Joseph et Ferdinand VII, il n'y avait pas de transaction
imaginable. C'était tout ou rien, Madrid ou Valençay, pour l'un comme
pour l'autre.

[En marge: Embarras de MM. de Romanzoff et de Champagny relativement à
la condition proposée.]

[En marge: Recours à Napoléon pour la réponse à faire.]

Lorsque M. de Romanzoff et M. de Champagny reçurent cette réponse,
qui était accompagnée d'excuses à M. de Romanzoff de ce qu'on ne
répondait pas directement aux souverains eux-mêmes, mais à leurs
ministres, vu que l'un des deux empereurs n'était pas reconnu par
l'Angleterre, ils furent assez embarrassés. Prendre sur eux de
s'expliquer affirmativement ou négativement sur la condition
essentielle, celle de l'admission des insurgés, leur semblait bien
hardi, même en s'autorisant du conseil de M. de Talleyrand. Il fut
décidé qu'on en référerait à Napoléon. En attendant on procéda envers
M. Canning comme il avait procédé lui-même, et on lui adressa un
simple accusé de réception, en remettant à plus tard la réponse à son
message.

[En marge: L'impatience de M. de Romanzoff, relativement à la
possession des provinces danubiennes, calmée par le désir de réussir
dans les négociations entreprises avec l'Angleterre.]

[En marge: Son désir est de faire durer les négociations, et il
s'exprime dans ce sens en écrivant à Napoléon.]

M. de Romanzoff, d'abord si pressé de conduire à leur terme les
négociations avec Londres, afin de pouvoir s'approprier plus tôt les
provinces du Danube; M. de Romanzoff, maintenant qu'il était à Paris,
publiquement engagé dans une tentative de paix avec l'Angleterre,
mettait un véritable amour-propre à la faire réussir, la convention
d'Erfurt ayant bien stipulé d'ailleurs que, dans tous les cas, la
Finlande, la Moldavie et la Valachie seraient assurées à la Russie. Il
fut donc d'avis avec MM. de Talleyrand et de Champagny que le message
anglais, en demandant la présence de tous les alliés de l'Angleterre à
la négociation, y compris les insurgés espagnols, n'offrait cependant
dans sa forme rien de tellement absolu qu'il fût impossible de
s'entendre. Par ce motif, tous les trois écrivirent à l'Empereur, pour
le supplier de faire une réponse qui permît de continuer les
pourparlers, et d'arriver à une réunion de plénipotentiaires.

[En marge: Nov. 1808.]

[En marge: Napoléon, tout entier aux soins de la guerre, laisse à MM.
de Romanzoff, de Champagny et de Talleyrand le soin de conduire la
négociation.]

Napoléon était en ce moment sur l'Èbre, tout entier à la guerre, à
l'espérance d'accabler les Espagnols et les Anglais, et sous les
nouvelles impressions qui le dominaient, n'attachant plus aux
pourparlers avec l'Angleterre autant d'importance que d'abord. Le
message de M. Canning ne lui laissait guère d'illusion, et il ne
comptait que sur un grand désastre infligé à l'armée britannique, pour
fléchir l'obstination du cabinet de Londres. Dès lors il était plus
disposé à abandonner à d'autres la conduite de cette affaire, et il
permit aux trois diplomates qui étaient à Paris de répondre comme ils
l'entendraient, moyennant que les insurgés fussent formellement exclus
de la négociation. Il envoya un modèle de réponse que de MM. de
Champagny, de Romanzoff et de Talleyrand furent autorisés à remanier à
leur gré, et qu'ils eurent soin en effet de modérer notablement.

Ce nouveau message, porté à Londres par les mêmes courriers, relevait
quelques allusions blessantes du message anglais, puis admettait sans
difficulté tous les alliés de l'Angleterre à la négociation, sauf les
insurgés espagnols, qui n'étaient que des révoltés, ne pouvant pas
représenter Ferdinand VII, puisque celui-ci était à Valençay, d'où il
les désavouait et confirmait l'abdication de la couronne d'Espagne.

[En marge: Brusque résolution du cabinet britannique et réponse
négative qui met un terme à toute négociation.]

À la réception de cette seconde note, le cabinet britannique,
craignant de décourager ses nouveaux alliés, soit en Espagne, soit en
Autriche, par des bruits de paix, de refroidir le fanatisme des uns,
de ralentir les préparatifs militaires des autres, résolut de rompre
brusquement une négociation qui ne lui semblait ni utile ni sérieuse.
Ayant dans les mains des documents qui prouvaient que la France ne
voulait point faire de concessions aux insurgés espagnols, lesquels
jouissaient en Angleterre d'une immense popularité, il ne redoutait
rien du parlement, la question étant ainsi posée. En conséquence, il
fit une déclaration péremptoire, offensante pour la Russie et la
France, consistant à dire qu'aucune paix n'était possible avec deux
cours, dont l'une détrônait et tenait prisonniers les rois les plus
légitimes, dont l'autre les laissait traiter indignement pour des
motifs intéressés; que, du reste, les propositions pacifiques
adressées à l'Angleterre étaient illusoires, imaginées pour décourager
les peuples généreux qui avaient déjà secoué le joug oppresseur de la
France, et ceux qui se préparaient à le secouer encore; que les
communications devaient donc être considérées comme définitivement
rompues, et la guerre continuée avec toute l'énergie commandée par les
circonstances.

Évidemment, l'Angleterre, comptant cette fois sur un prochain
renouvellement de la lutte, avait craint, en poursuivant cette
négociation, de refroidir les Espagnols et les Autrichiens. M. de
Talleyrand éprouva les regrets ordinaires et honorables qu'il
ressentait toutes les fois qu'une tentative de paix venait à échouer.
M. de Romanzoff fut piqué des allusions blessantes pour sa cour, fâché
d'avoir manqué un succès, mais consolé par la liberté désormais
acquise d'agir immédiatement en Orient. M. de Champagny, dévoué à
l'Empereur, à ses idées, à sa fortune, ne vit dans ce refus que
l'occasion de nouvelles guerres triomphales pour un maître qu'il
croyait invincible. Le public, à peine averti, n'y prit presque pas
garde; il n'attendait de résultat décisif que de la présence de
Napoléon en Espagne.

[En marge: Réponse amère de l'Autriche, et raisons de croire que
Napoléon n'aura que le temps de faire une courte campagne en Espagne.]

[En marge: Espoir que cette campagne sera décisive.]

Tandis que l'Angleterre répondait de la sorte, l'Autriche ne répondait
guère mieux aux déclarations de la Russie et de la France. Elle
protestait de son intention de conserver la paix, et, en effet, elle
donnait moins d'éclat à ses préparatifs, sans toutefois les
interrompre; mais elle accueillait avec amertume la proposition
commune de reconnaître le roi Joseph, et elle déclarait que lorsqu'on
lui aurait fait savoir ce qui s'était passé à Erfurt, elle
s'expliquerait à l'égard de la nouvelle royauté constituée en Espagne,
ajoutant que la connaissance de ce qui avait été arrêté entre les deux
empereurs lui était indispensable pour éclairer et fixer ses
résolutions. La forme autant que le fond même de cette déclaration
décelait l'irritation profonde dont l'Autriche était remplie. Il était
évident que Napoléon aurait le temps de faire une campagne dans la
Péninsule, mais de n'en faire qu'une. On attendait de son génie et de
ses troupes qu'elle serait décisive. Le public, habitué à la guerre,
habitué surtout sous ce maître tout-puissant à dormir au bruit du
canon, dont les échos lointains ne faisaient présager que des
victoires, demeurait tranquille et confiant, malgré tout ce qu'avait
de triste, de sinistre même, cette guerre entreprise au delà des
Pyrénées contre le fanatisme d'une nation entière. L'éclatant
spectacle donné à Erfurt éblouissait encore tous les yeux, et leur
dérobait les périls trop réels de la situation.

FIN DU LIVRE TRENTE-DEUXIÈME.



LIVRE TRENTE-TROISIÈME.

SOMO-SIERRA.

     Arrivée de Napoléon à Bayonne. -- Inexécution d'une partie de ses
     ordres. -- Comment il y supplée. -- Son départ pour Vittoria. --
     Ardeur des Espagnols à soutenir une guerre qui a commencé par des
     succès. -- Projet d'armer cinq cent mille hommes. -- Rivalité des
     juntes provinciales, et création d'une junte centrale à Aranjuez.
     -- Direction des opérations militaires. -- Plan de campagne. --
     Distribution des forces de l'insurrection en armées de gauche, du
     centre et de droite. -- Rencontre prématurée du corps du maréchal
     Lefebvre avec l'armée du général Blake en avant de Durango. --
     Combat de Zornoza. -- Les Espagnols culbutés. -- Napoléon, arrivé
     à Vittoria, rectifie la position de ses corps d'armée, forme le
     projet de se laisser déborder sur ses deux ailes, de déboucher
     ensuite vivement sur Burgos, pour se rabattre sur Blake et
     Castaños, et les prendre à revers. -- Exécution de ce projet. --
     Marche du 2e corps, commandé par le maréchal Soult, sur Burgos.
     -- Combat de Burgos et prise de cette ville -- Les maréchaux
     Victor et Lefebvre, opposés au général Blake, le poursuivent à
     outrance. -- Victor le rencontre à Espinosa et disperse son
     armée. -- Mouvement du 3e corps, commandé par le maréchal Lannes,
     sur l'armée de Castaños. -- Manoeuvre sur les derrières de ce
     corps par l'envoi du maréchal Ney à travers les montagnes de
     Soria. -- Bataille de Tudela, et déroute des armées du centre et
     de droite. -- Napoléon, débarrassé des masses de l'insurrection
     espagnole, s'avance sur Madrid, sans s'occuper des Anglais, qu'il
     désire attirer dans l'intérieur de la Péninsule. -- Marche vers
     le Guadarrama. -- Brillant combat de Somo-Sierra. -- Apparition
     de l'armée française sous les murs de Madrid. -- Efforts pour
     épargner à la capitale de l'Espagne les horreurs d'une prise
     d'assaut. -- Attaque et reddition de Madrid. -- Napoléon n'y veut
     pas laisser rentrer son frère, et n'y entre pas lui-même. -- Ses
     mesures politiques et militaires. -- Abolition de l'inquisition,
     des droits féodaux et d'une partie des couvents. -- Les maréchaux
     Lefebvre et Ney amenés sur Madrid, le maréchal Soult dirigé sur
     la Vieille-Castille, pour agir ultérieurement contre les Anglais.
     -- Opérations en Aragon et en Catalogne. -- Lenteur forcée du
     siége de Saragosse. -- Campagne du général Saint-Cyr en
     Catalogne. -- Passage de la frontière. -- Siége de Roses. --
     Marche habile pour éviter les places de Girone et d'Hostalrich.
     -- Rencontre avec l'armée espagnole et bataille de Cardedeu. --
     Entrée triomphante à Barcelone. -- Sortie immédiate pour enlever
     le camp du Llobregat, et victoire de Molins del Rey. -- Suite des
     événements au centre de l'Espagne. -- Arrivée du maréchal
     Lefebvre à Tolède, du maréchal Ney à Madrid. -- Nouvelles de
     l'armée anglaise apportées par des déserteurs. -- Le général
     Moore, réuni, près de Benavente, à la division de Samuel Baird,
     se porte à la rencontre du maréchal Soult. -- Manoeuvre de
     Napoléon pour se jeter dans le flanc des Anglais, et les
     envelopper. -- Départ du maréchal Ney avec les divisions Marchand
     et Maurice-Mathieu, de Napoléon avec les divisions Lapisse et
     Dessoles, et avec la garde impériale. -- Passage du Guadarrama.
     -- Tempête, boues profondes, retards inévitables. -- Le général
     Moore, averti du mouvement des Français, bat en retraite. --
     Napoléon s'avance jusqu'à Astorga. -- Des courriers de Paris le
     décident à s'établir à Valladolid. -- Il confie au maréchal Soult
     le soin de poursuivre l'armée anglaise. -- Retraite du général
     Moore, poursuivi par le maréchal Soult. -- Désordres et
     dévastations de cette retraite. -- Rencontre à Lugo. --
     Hésitation du maréchal Soult. -- Arrivée des Anglais à la
     Corogne. -- Bataille de la Corogne. -- Mort du général Moore et
     embarquement des Anglais. -- Leurs pertes dans cette campagne. --
     Dernières instructions de Napoléon avant de quitter l'Espagne, et
     son départ pour Paris. -- Plan pour conquérir le midi de
     l'Espagne, après un mois de repos accordé à l'armée. -- Mouvement
     du maréchal Victor sur Cuenca, afin de délivrer définitivement le
     centre de l'Espagne de la présence des insurgés. -- Bataille
     d'Uclès, et prise de la plus grande partie de l'armée du duc de
     l'Infantado, autrefois armée de Castaños. -- Sous l'influence de
     ces événements heureux, Joseph entre enfin à Madrid, avec le
     consentement de Napoléon, et y est bien reçu. -- L'Espagne semble
     disposée à se soumettre. -- Saragosse présente seule un point de
     résistance dans le nord et le centre de l'Espagne. -- Nature des
     difficultés qu'on rencontre devant cette ville importante. -- Le
     maréchal Lannes envoyé pour accélérer les opérations du siége. --
     Vicissitudes et horreurs de ce siége mémorable. -- Héroïsme des
     Espagnols et des Français. -- Reddition de Saragosse. --
     Caractère et fin de cette seconde campagne des Français en
     Espagne. -- Chances d'établissement pour la nouvelle royauté.


[En marge: Arrivée de Napoléon à Bayonne.]

[En marge: État dans lequel il trouve toutes choses.]

Napoléon, parti en toute hâte pour Bayonne, trouva les routes
entièrement dégradées par la saison et la grande quantité des charrois
militaires, les chevaux de poste épuisés par les nombreux passages,
s'irrita fort contre les administrations chargées de ces différents
services, et, parvenu à Mont-de-Marsan, monta à cheval pour traverser
les Landes à franc étrier. Il arriva le 3 novembre à Bayonne à deux
heures du matin. Il manda sur-le-champ le prince Berthier pour savoir
où en étaient toutes choses, et se faire rendre compte de l'exécution
de ses ordres. Rien ne s'était exécuté comme il l'avait voulu, ni
surtout aussi vite, quoiqu'il fût le plus prévoyant, le plus absolu,
le plus obéi des administrateurs.

[En marge: Inexécution d'une partie des ordres de Napoléon, et cause
de cette inexécution.]

Il avait demandé que vingt mille conscrits des classes arriérées,
choisis dans le Midi, et destinés à former le fond des quatrièmes
bataillons dans les régiments servant en Espagne[20], fussent réunis à
Bayonne. Il y en avait cinq mille au plus d'arrivés. Il comptait sur
50 milles capotes, sur 129 mille paires de souliers, sur une masse
proportionnée de vêtements, le reste devant venir au fur et à mesure
des besoins. Il trouva 7 mille capotes, et 15 mille paires de
souliers. Or, ce qu'il appréciait le plus, comme nous l'avons dit
ailleurs, surtout dans les campagnes d'hiver, c'était la chaussure et
la capote: il fut donc singulièrement mécontent. Tandis que
l'approvisionnement en vêtements était aussi peu avancé,
l'approvisionnement en vivres était considérable, ce qui était un vrai
contre-sens, car les Castilles regorgent de vivres; les céréales et le
bétail y abondent. Il est inutile de parler du vin, qui forme le plus
riche produit des coteaux de la Péninsule. Les mulets, dont Napoléon
avait ordonné de nombreux achats, choisis, faute d'autres, à quatre
ans et demi, étaient trop jeunes pour fournir un bon service; ce qui
n'était pas moins regrettable que tout le reste, car les charrois
étaient justement ce dont on manquait le plus en Espagne, à cause de
l'état des routes et du mode des transports, qui se font presque tous
à dos de mulet. En outre Napoléon avait prescrit que les troupes
venant d'Allemagne fussent concentrées entre Bayonne et Vittoria,
qu'aucune opération ne fût commencée, qu'on permît même aux insurgés
de nous déborder à droite et à gauche, car il entrait dans son plan de
laisser les généraux espagnols, dans leur ridicule prétention de
l'envelopper, s'engager fort avant sur ses ailes. Or les belles
troupes tirées de la Grande Armée avaient été dispersées
précipitamment sur tous les points où la timidité de l'état-major de
Joseph avait cru apercevoir un péril. Enfin le maréchal Lefebvre,
commandant le 4e corps, séduit par l'occasion de combattre les
Espagnols à Durango, les avait défaits; avantage de nulle valeur pour
Napoléon, qui avait le goût, et, dans sa position actuelle, le besoin
de résultats extraordinaires.

[Note 20: On a vu dans le livre précédent que Napoléon avait porté
tous les régiments à cinq bataillons; que, pour ceux qui étaient en
Allemagne, il en voulait quatre à l'armée, le cinquième au dépôt sur
le Rhin; que, pour ceux qui servaient en Espagne, il en voulait trois
au delà des Pyrénées, le quatrième à Bayonne comme premier dépôt, et
le cinquième dans l'intérieur de la France comme second dépôt.]

Quelque grandes que fussent les contrariétés qu'il éprouvait, Napoléon
ne pouvait s'en prendre ni à son imprévoyance, ni à l'indocilité de
ses agents, mais à la nature des choses, qui commençait à être
violentée dans ce qu'il entreprenait depuis quelque temps. Il avait,
en effet, donné deux mois tout au plus pour faire sur les Pyrénées les
préparatifs d'une immense guerre. Or, si deux mois eussent suffi
peut-être sur le Rhin et sur les Alpes, où n'avaient cessé d'affluer
pendant plusieurs années toutes les ressources de l'Empire, ces deux
mois étaient loin de suffire sur les Pyrénées, où depuis 1795,
c'est-à-dire depuis treize années, aucune partie de nos ressources
militaires n'avait été dirigée, la France à dater de cette époque
ayant toujours été en paix avec l'Espagne. Les agents de
l'administration d'ailleurs, ne connaissant pas encore la nature et
les besoins de ce nouveau théâtre de guerre, envoyaient des vivres,
par exemple, où il aurait fallu des vêtements. De plus, les quantités
de toutes choses venaient de changer si subitement, depuis que de 60
ou 80 mille conscrits on s'était élevé à 250 mille hommes, que toutes
les prévisions étaient dépassées. D'autre part, si les troupes, au
lieu d'être concentrées à Vittoria, étaient dispersées dans diverses
directions, c'est qu'un état-major, où ne figuraient pas encore les
lieutenants vigoureux que Napoléon avait formés à son école, se
troublait à la première apparence de danger, et envoyait les corps au
moment même de leur arrivée, partout où l'ennemi se montrait. Enfin le
maréchal Lefebvre lui-même n'avait cédé au désir intempestif de
combattre, que parce que là où Napoléon n'était pas, le commandement
se relâchait, et devenait faible et incertain[21].

[Note 21: Je cite à cet égard une lettre curieuse du maréchal Jourdan,
chef d'état-major de Joseph, et chargé de commander quand Berthier et
Napoléon n'y étaient pas.

«_Le maréchal Jourdan au général Belliard._

                                        »Vittoria, le 30 octobre 1808.

»Mon cher général, malgré le peu de bonne volonté d'un chacun, le
général Morlot est à Lodosa, le maréchal Ney à Logroño. L'ennemi nous
a laissé le temps de faire nos allées et nos venues, et nous a laissés
prendre nos positions.

»Le général Sébastiani avait reçu ordre de laisser à Murguia le 5e
régiment de dragons; mais, comme chacun fait ce qui lui convient, il a
mené avec lui, à ce qu'on m'a dit, le moitié du régiment avec le
colonel: de manière qu'il va fourrer la moitié d'un régiment de
dragons dans un pays où il est presque impossible d'aller à cheval.
Ah! mon cher général, si vous pouviez coopérer à me sortir de la
maudite galère où je suis, vous me rendriez un grand service! Combien
je me trouverais heureux d'aller planter mes choux, si toutefois les
choses doivent rester dans l'état où elles sont!

»Le roi a reçu la nuit dernière une lettre du maréchal Victor, datée
de Mondragon. Monsieur le maréchal se plaint d'une manière un peu vive
de ce qu'on a retenu une de ses divisions à Durango. Il aurait
peut-être préféré trouver l'ennemi à Mondragon et à Salinas. Chacun a
son goût et sa manière de voir.

»Le roi aurait grande envie de faire attaquer l'ennemi à Durango, mais
je crois qu'il craint que cette attaque ne soit désapprouvée par
l'Empereur. J'ignore encore à quoi Sa Majesté se décidera, mais
très-certainement le succès est assuré. Il est vrai que si on attend
encore quelques jours, et que monsieur Blake ait la bonté de rester où
il est, il aura de la peine à en sortir. L'obstination de ce général
me paraît une chose fort extraordinaire. Attendrait-il des renforts
par mer? Si cela était, on ferait bien de le culbuter tout de suite.
Mais comment prendre un parti lorsqu'on n'est pas le maître?

»Je vous écris, mon cher général, tout ce que je pense, tout ce que je
sais et tout ce qui se passe. Je n'ai d'autre désir ni d'autre intérêt
que de voir triompher les armes de l'Empereur, et de voir le roi assis
sur le trône d'Espagne. Si ce que je vous écris peut être de quelque
utilité, faites-en usage comme vous l'entendrez.»]

[En marge: Napoléon, après avoir employé une journée à remédier à
l'inexécution de ses ordres, repart pour Vittoria.]

[En marge: Motifs de Napoléon pour se montrer le moins possible auprès
de Joseph.]

Napoléon employa la journée du 3 à témoigner de vive voix, ou par
écrit, son extrême mécontentement aux agents qui avaient mal compris
et mal exécuté ses ordres, et, ce qui valait mieux, à réparer les
inexactitudes ou les lenteurs, plus ou moins inévitables, dont il
avait à se plaindre[22]. Il ordonna l'abandon de tous les marchés que
les entrepreneurs n'avaient pas exécutés, la création immédiate à
Bordeaux d'ateliers de confectionnement, dans lesquels on emploierait
les draps du Midi à faire des habits; contremanda tous les envois de
grains et de bétail pour ne porter ses ressources que sur
l'habillement, fit construire à Bayonne des baraques pour y loger les
quatrièmes bataillons, accéléra la marche des conscrits pour en
remplir les cadres, passa en revue les troupes qui arrivaient, envoya
aux administrations des postes et des ponts et chaussées une foule
d'avis lumineux et impératifs, puis, le 4 au soir, franchit la
frontière, alla coucher à Tolosa, et le lendemain 5 se rendit à
Vittoria, où se trouvait le quartier général de son frère Joseph. Il
voyagea à cheval, escorté par la cavalerie de la garde impériale, et
entra de nuit à Vittoria, désirant ne recevoir aucun hommage, et se
loger hors de la ville, afin de satisfaire son goût, qui était de
vivre en plein air, et d'être le moins possible auprès de son frère.
Ce n'était ni froideur ni éloignement à l'égard de ce dernier, mais
calcul. Il sentait qu'à ses côtés la position de Joseph serait
secondaire, comme il l'avait déjà remarqué pendant leur commun séjour
à Bayonne, et il désirait au contraire lui laisser aux yeux des
Espagnols la première place. Il voulait aussi n'être en Espagne que
général d'armée, revêtu de tous les droits de la guerre, et les
exerçant impitoyablement, jusqu'à ce que l'Espagne se soumît. Il
consentait ainsi à se réserver le rôle de la sévérité, même de la
cruauté, pour ménager à Joseph celui de la majesté et de la douceur.
Dans ce but, ne pas se loger avec Joseph était le parti le plus sage.

[Note 22: Je cite deux lettres de Napoléon au ministre Dejean,
remarquables par ses vues sur la régie et les marchés.

_Au ministre Dejean, directeur de l'administration de la guerre._

                                            «Bayonne, 4 novembre 1808.

»Vous trouverez ci-joint un rapport de l'ordonnateur. Vous y verrez
comme je suis indignement servi. Je n'ai encore eu que 1,400 habits,
que 7,000 capotes au lieu de 50,000; 15,000 paires de souliers au lieu
de 129,000. Je manque de tout; l'habillement va au plus mal; mon armée
qui va entrer en campagne est nue, elle n'a rien. Les conscrits ne
sont pas habillés; vos rapports ne sont que du papier. Ce sont des
convois qui m'étaient nécessaires; il fallait les faire partir en
règle, et y mettre à la tête un officier ou un commis, et alors on eût
été sûr de leur arrivée.

»Vous trouverez ci-joint des lettres du préfet de la Gironde et un
rapport de l'inspecteur aux revues Dufresne; vous y verrez que tout
est vol et dilapidation. Mon armée est nue, et cependant elle entre en
campagne. Je n'en ai pas moins dépensé beaucoup d'argent, mais c'est
autant de jeté dans l'eau.»


_Au ministre Dejean, directeur de l'administration de la guerre._

                                          «Tolosa, le 5 novembre 1808.

»Les vivres qui sont à Bayonne ne seront pas consommés. Il ne manque
pas de vivres en Espagne, surtout des bestiaux et du vin. Je viens
d'ordonner que la réserve de boeufs soit contremandée; elle est
inutile, ce sera une économie de 2 millions.

»Ce qu'il me faut ce sont des capotes et des souliers. Je ne
manquerais de rien si mes ordres avaient été exécutés. Aucun de mes
ordres n'a été exécuté parce que l'ordonnateur n'est pas sûr, et qu'on
ne traite qu'avec des fripons. Il faut envoyer à Bayonne un
ordonnateur au-dessus du soupçon. Je ne veux point de marchés. Vous
savez que les marchés ne produisent que des friponneries.

»J'ai cassé le marché de l'habillement de Bordeaux. Envoyez-y un
directeur qui fasse confectionner pour mon compte, qui sera aidé du
préfet, qui requerra le local et les ouvriers. Partez bien du principe
qu'on ne fait des marchés que pour voler; que quand on paye, il n'y a
pas besoin de marchés, et que le système de la régie est toujours
meilleur.

»Comment faut-il donc faire pour cet atelier de confection? Comme on
fait dans les régiments: mettre un commissaire des guerres probe à la
tête de cet établissement, y joindre trois ou quatre maîtres tailleurs
sous ses ordres, comme employés de l'atelier, et charger trois
officiers supérieurs, de ceux qui se trouvent à Bordeaux, de
surveiller la réception, de ne recevoir que de bons habits. Il n'y a
pas besoin de marché pour tout cela, en mettant de l'argent à la
disposition dudit commissaire.

»Par le décret, vous verrez qu'il n'est question que d'avoir un bon
adjoint au commissaire des guerres, qui veuille mettre sa réputation à
bien faire aller cet atelier, et d'avoir deux bons garde-magasins et
deux maîtres tailleurs sortant des corps, honnêtes et experts.
Moyennant ces cinq individus, cet atelier marchera parfaitement, et je
veux avoir des habits aussi bien confectionnés que ceux de la garde.

»Quant à l'activité, si on veut confectionner 10,000 habits par jour,
on les confectionnera, parce qu'il ne sera question que de requérir
des ouvriers dans toute la France. Si vous aviez agi d'après ces
principes, tout marcherait parfaitement. Mieux vaut tard que jamais.
Pour votre règle, je ne veux plus de marché; et quand je ne ferai pas
confectionner par les corps, il faudra suivre cette méthode.»]

[En marge: Arrivée de Napoléon à Vittoria.]

À peine rendu à Vittoria, et arraché aux embrassements de son frère,
qui lui était fort attaché, il fit appeler auprès de lui son
état-major, et particulièrement les officiers français ou espagnols
qui connaissaient le mieux les routes de la contrée, afin de commencer
sur-le-champ les opérations décisives qu'il avait projetées.

Pour comprendre les remarquables opérations qu'il ordonna en cette
circonstance, et qui ne furent pas au nombre des moins belles de sa
vie militaire, il faut savoir ce qui s'était passé en Espagne pendant
les mois de septembre et d'octobre, mois employés tant à Paris qu'à
Erfurt en négociations, en préparatifs de guerre, en mouvements de
troupes.

[En marge: Ce qui s'était passé en Espagne pendant les mois de
septembre et d'octobre.]

[En marge: Exaltation produite chez les Espagnols par le triomphe de
Baylen.]

Les Espagnols, doublement enthousiasmés du triomphe inespéré de Baylen
et de la retraite du roi Joseph sur l'Èbre, étaient dans le délire de
la joie et de l'orgueil. Ce n'étaient pas quelques conscrits, accablés
par la chaleur, mal conduits par un général malheureux, qu'ils
croyaient avoir vaincus, mais la grande armée, et Napoléon lui-même.
Ils se supposaient invincibles, et ne songeaient à rien moins qu'à
réunir une masse de cinq cent mille hommes, à porter ces cinq cent
mille hommes au delà des Pyrénées, c'est-à-dire à envahir la France.
Dans les négociations avec les Anglais, qu'ils savaient vainqueurs
aussi en Portugal, mais dont ils dédaignaient fort la convention de
Cintra, en la comparant à celle de Baylen, ils ne parlaient que
d'entreprises dirigées contre le midi de la France. Ils acceptaient et
désiraient même le secours d'une armée anglaise, mais ils le
demandaient sans y attacher le salut de l'Espagne, qu'ils se
chargeraient bien d'opérer indépendamment de toute assistance
étrangère. Qu'on se figure la jactance espagnole, si grande en tout
temps, exaltée par un triomphe inouï, et on se fera à peine une idée
juste des folles exagérations que débitaient les insurgés.

[En marge: Difficulté de constituer un gouvernement.]

[En marge: Efforts du conseil de Castille pour ressaisir le pouvoir.]

[En marge: Le conseil de Castille appelle à Madrid les généraux
victorieux.]

Ce qui pressait le plus, et ce qu'il y avait de plus difficile,
c'était de constituer un gouvernement; car depuis le départ de la
famille royale pour Compiégne et Valençay, depuis la retraite de
Joseph sur l'Èbre, il n'y avait d'autre autorité que celle des juntes
insurrectionnelles formées dans chaque province, autorité
extravagante, qui se divisait en douze ou quinze centres ennemis les
uns des autres. À Madrid, autrefois centre unique de l'administration
royale, il n'était resté que le conseil de Castille, aussi méprisé que
haï pour n'avoir opposé à l'usurpation étrangère d'autre résistance
qu'un peu de mauvaise grâce, et beaucoup de tergiversations. Ce corps
était alors en Espagne dans la situation où avaient été en France, à
l'ouverture de la révolution, les anciens parlements, dont on s'était
servi avant 1789, et dont après 1789 on ne voulait plus tenir aucun
compte, parce qu'ils étaient demeurés fort en deçà des désirs du
moment. Doué cependant, comme tous les vieux corps, d'une ambition
patiente et tenace, il ne désespérait pas de s'emparer du pouvoir, et
crut en trouver l'occasion dans le massacre d'un vieillard, don Luis
Viguri, autrefois intendant de la Havane et favori du prince de la
Paix, oublié depuis long-temps, mais rappelé malheureusement à
l'attention du peuple par une querelle avec un ancien serviteur
traître à son maître. L'infortuné don Luis ayant été égorgé et traîné
dans les rues, le besoin d'une autorité publique se fit
universellement sentir, et le conseil appela à Madrid les généraux
espagnols victorieux des Français, pour prêter main-forte à la loi. Il
proposa en même temps aux juntes insurrectionnelles de députer chacune
un représentant, afin de composer à Madrid avec le conseil lui-même un
gouvernement central.

[En marge: Entrée à Madrid de don Gonzalez de Llamas avec les
Valenciens, de Castaños avec les Andalous.]

[En marge: Les juntes insurrectionnelles refusent de répondre à
l'appel du conseil de Castille et de constituer un gouvernement
central sous ses auspices.]

[En marge: Rivalités entre les juntes.]

[En marge: Prétentions des juntes du nord de l'Espagne.]

[En marge: Les juntes d'Estrémadure, de Valence, de Grenade, de
Saragosse, veulent un gouvernement unique, placé au centre, et font
prévaloir ce voeu.]

Les généraux espagnols s'empressèrent en effet de venir triompher à
Madrid, et on vit successivement arriver don Gonzalez de Llamas avec
les Valenciens et les Murciens, prétendus vainqueurs du maréchal
Moncey, et Castaños avec les Andalous, vainqueurs trop réels du
général Dupont. L'enthousiasme pour ces derniers fut extrême, et il
était mérité, si le bonheur peut être estimé à l'égal du génie. Mais
les juntes n'étaient pas d'humeur à subir la prépondérance du conseil
de Castille, et à se contenter d'une simple participation au pouvoir,
sous la direction suprême de ce corps. Pour unique réponse, toutes
(une seule exceptée, celle de Valence) lui adressèrent les plus
violents reproches, et elles déclarèrent ne pas vouloir reconnaître
une autorité qui n'avait été jadis qu'une autorité purement
administrative et judiciaire, et qui récemment ne s'était pas conduite
de manière à obtenir de la confiance de la nation un pouvoir qu'elle
ne tenait pas des institutions espagnoles. Elles discutèrent entre
elles par des envoyés la forme du gouvernement central qu'elles
constitueraient. Elles étaient, quant à cet objet, aussi divisées de
vues que de prétentions. D'abord toutes jalousaient leurs voisines.
Celle de Séville était en brouille avec celle de Grenade, chacune
s'attribuant l'honneur du triomphe de Baylen, et poussant la violence
jusqu'à vouloir se faire la guerre, qu'elles auraient commencée sans
le sage Castaños. De plus, cette même junte de Séville entendait
devenir le centre du gouvernement, tant à cause de ses services que de
sa situation géographique, qui la plaçait loin des Français, et elle
voulait par voie d'adhésions successives attirer toutes les autres à
elle. Les juntes du nord, formant deux groupes peu amis, d'une part
celui de Galice, de Léon, de Castille, de l'autre celui des Asturies,
tendaient cependant à se rapprocher, et, une fois unies, à fixer au
nord le gouvernement de l'Espagne. Moins ambitieuses, plus sages, et
non moins méritantes, les juntes d'Estrémadure, de Valence, de
Grenade, de Saragosse, n'avaient aucune de ces ambitions exclusives,
et se prononçaient pour la formation d un gouvernement unique, placé
au centre de l'Espagne, mais non à Madrid, afin d'éviter la domination
du conseil de Castille.

[En marge: Établissement de la junte centrale à Aranjuez.]

Toutes ces juntes finirent par s'entendre au moyen d'envoyés, et elles
convinrent de députer à un lieu indiqué, Ciudad-Real, Aranjuez ou
Madrid, deux représentants par junte, afin de composer une junte
centrale de gouvernement. Cet accord fut accepté, et les deux
représentants nommés, après beaucoup d'agitations, se rendirent, les
uns à Madrid, les autres à Aranjuez. Ceux de Séville, toujours plus
jaloux, parce qu'ils étaient les plus ambitieux, ne voulurent pas
dépasser Aranjuez, et finirent par attirer tous les autres à eux. Il
plaisait d'ailleurs à l'orgueil de ces suppléants de la royauté
absente de s'établir dans son ancienne résidence, et d'en usurper
jusqu'aux dehors.

[En marge: Le conseil de Castille élève quelques objections mal
accueillies contre la formation d'une junte centrale.]

[En marge: La junte centrale acceptée par les généraux et la nation.]

Constituée à Aranjuez sous la présidence de M. de Florida-Blanca,
l'ancien ministre de Charles III, homme illustre, éclairé, habile,
mais malheureusement vieux et étranger au temps présent, la junte
centrale se déclara investie de toute l'autorité royale, s'attribua le
titre de majesté, décerna celui d'altesse à son président,
d'excellence à ses membres, avec 120 mille réaux de traitement pour
chacun d'eux. S'élevant dans le commencement à vingt-quatre membres,
elle fut portée bientôt à trente-cinq, et pour premier acte elle
enjoignit au conseil de Castille ainsi qu'à toutes les autorités
espagnoles de reconnaître son pouvoir suprême. Le conseil de Castille,
qui ne trouvait pas de son goût la création d'une pareille autorité,
songea d'abord à résister. Il objecta par une déclaration formelle
que, d'après les lois du royaume, la junte, à titre de conseil de
régence, était trop nombreuse, et à titre d'assemblée nationale ne
pouvait en rien remplacer les cortès. En conséquence, il demanda la
convocation des cortès elles-mêmes. Nous avons déjà eu l'occasion de
faire remarquer que dans ce soulèvement de l'Espagne pour la royauté,
il y avait explosion de tous les sentiments démocratiques, et qu'au
nom de Ferdinand VII on ne faisait en réalité que se livrer aux
passions de 1793. Aussi rien ne sonnait-il mieux aux oreilles
espagnoles que le mot de cortès. Mais du conseil de Castille tout
était mal pris. On vit uniquement dans ce qu'il proposait un piége
pour annuler la junte et se substituer à elle, et, sans renoncer aux
cortès, on ne répondit à sa déclaration que par une rumeur universelle
de haine et de mépris. L'appui des généraux était alors la seule force
efficace. Or, tous appartenaient à cette junte centrale, composée des
juntes provinciales, auprès desquelles ils s'étaient élevés, avec
lesquelles ils s'étaient entendus, et ils adhérèrent à la junte, sauf
un seul, le vieux Gregorio de la Cuesta, toujours chagrin, toujours
insociable, détestant les autorités insurrectionnelles et tumultueuses
qui venaient de se former, et préférant de beaucoup le conseil de
Castille, qu'il avait jadis présidé. Il songea même un moment à
s'entendre avec Castaños, et à s'attribuer à eux deux le gouvernement
militaire, en abandonnant le gouvernement civil au conseil de
Castille. Les événements prouvèrent bientôt qu'une pareille
combinaison aurait mieux valu; mais Castaños n'était pas assez
entreprenant pour accepter les offres de son collègue, et d'ailleurs,
élevé par la junte de Séville, il était du parti des juntes. Don
Gregorio de la Cuesta fut donc obligé de se soumettre, et le conseil
de Castille, dénué de tout appui, se trouva réduit à suivre cet
exemple.

La junte centrale d'Aranjuez, en plein exercice du pouvoir dès les
premiers jours de septembre, se mit à gouverner, à sa manière, la
malheureuse Espagne.

[En marge: Composition des armées de l'insurrection.]

[En marge: Quels furent ceux qui s'enrôlèrent sous l'influence de
l'enthousiasme du moment.]

[En marge: Armées de l'Andalousie, de Grenade et de Valence.]

[En marge: Division de l'Estrémadure.]

[En marge: Armées de la Galice, des Asturies, de Léon, de la
Vieille-Castille.]

Son premier, son unique soin aurait dû être de s'occuper de la levée
des troupes, de leur organisation, de leur direction. Mais, dans un
pays où il n'y avait jamais eu que fort peu d'administration, où une
révolution subite venait de détruire le peu qu'il y en avait, le
gouvernement central ne pouvait rien ou presque rien sur la partie
essentielle, c'est-à-dire sur l'organisation des forces, et pouvait
tout au plus quelque chose sur leur direction générale. L'enthousiasme
était assurément très-bruyant en Espagne, aussi bruyant qu'on le
puisse imaginer, et on va voir combien l'enthousiasme est une faible
ressource effective, combien il est inférieur en résultats à une loi
régulière, qui prend tous les citoyens, et les appelle bon gré mal gré
à servir le pays. L'Espagne, qui aurait pu et dû donner en de telles
circonstances quatre ou cinq cent mille hommes, très-courageux par
nature, en donna à peine cent mille, mal équipés, encore plus mal
disciplinés, incapables de tenir tête, même dans la proportion de
quatre contre un, à nos troupes les plus médiocres. Après beaucoup de
bruit, d'agitation, tout ce qui s'enrôla fut la jeunesse des
universités, quelques paysans poussés par les moines, et un très-petit
nombre seulement des exaltés des villes. Dans certaines provinces, ces
enrôlés allèrent grossir les rangs de la troupe de ligne; dans
d'autres, ils formèrent sous le nom de _Tercios_, vieux nom emprunté
aux anciennes armées espagnoles, des bataillons spéciaux servant à
côté de la troupe de ligne. L'Andalousie, si fière de ses succès, eut
son armée forte de quatre divisions, sous les ordres des généraux
Castaños, la Peña, Coupigny, etc. Grenade eut la sienne sous le major
de Reding. Valence et Murcie expédièrent sous Llamas une partie des
volontaires qui avaient résisté au maréchal Moncey. L'Estrémadure, qui
n'avait pas encore figuré dans les rangs de l'insurrection armée,
forma sous le général Galuzzo et le jeune marquis de Belveder une
division dans laquelle entrèrent, avec des volontaires, beaucoup de
déserteurs des troupes espagnoles de Portugal. À cette division se
joignirent les enrôlés de la Manche et de la Nouvelle-Castille. La
Catalogne continua à lever des bandes de miquelets qui serraient de
près le général Duhesme dans Barcelone. L'Aragon, répondant à la voix
de Palafox, et encouragé par la résistance de Saragosse, organisa une
armée assez régulière, composée de troupes de ligne et de paysans
aragonais, les plus beaux hommes, les plus hardis de l'Espagne. Les
provinces du nord, la Galice, Léon, la Vieille-Castille, les Asturies,
profitant d'un noyau considérable de troupes de ligne, les unes
revenues du Portugal, les autres de garnison au Ferrol, se rallièrent
sous les généraux Blake et Gregorio de la Cuesta, dédommagées de leur
défaite de Rio-Seco par les succès de l'insurrection dans le reste de
la Péninsule. Elles reçurent aussi un renfort inattendu, c'était celui
des troupes du marquis de La Romana, échappé avec son corps des rives
de la Baltique, par une sorte de miracle qui mérite d'être rapporté.

[En marge: Évasion miraculeuse des troupes de La Romana revenues du
Danemark dans les Asturies.]

On se souvient que les troupes espagnoles envoyées à Napoléon pour
concourir à la garde des rivages de la Baltique, avaient été répandues
dans les provinces danoises, où elles devaient tenir tête aux Anglais
et aux Suédois. Ces troupes, sommées de prêter serment à Joseph,
commencèrent à murmurer. Celles qui étaient dans l'île de Seeland,
autour de Copenhague, s'insurgèrent, cherchèrent à tuer le général
Fririon qui les commandait, ne purent atteindre que son aide de camp
qu'elles égorgèrent, et déclarèrent ne point vouloir d'une royauté
usurpatrice. Le roi de Danemark les fit désarmer. Mais la plus grande
partie du corps espagnol était dans l'île de Fionie et dans le
Jutland. Les troupes qui se trouvaient dans ces deux localités,
travaillées depuis long-temps par des agents espagnols venus sur des
bâtiments anglais, avaient résolu d'échapper au dominateur du
continent, et pour cela de se porter à l'improviste sur un point du
rivage, où les flottes anglaises s'empresseraient de les recueillir.
Le marquis de La Romana, esprit ardent et singulier, tout plein de la
lecture des auteurs anciens, instruit mais peu sensé, plus bouillant
qu'énergique, était à la tête de ce noble complot. À un signal donné,
tous les détachements espagnols coururent au port de Nyborg, où l'on
s'embarque pour passer le grand Belt, y trouvèrent une centaine de
petits bâtiments dont ils s'emparèrent, et se rendirent dans l'île de
Langeland. Là, sous la protection des flottes anglaises, ils n'avaient
rien à craindre. Les autres détachements épars dans le Jutland
coururent, de leur côté, à Frédéricia, passèrent le petit Belt dans
des barques enlevées par eux, traversèrent l'île de Fionie pour se
rendre à Nyborg, et de Nyborg gagnèrent l'île de Langeland,
rendez-vous commun de ces fugitifs. La cavalerie, abandonnant ses
chevaux dans les campagnes, suivit l'infanterie à pied, et arriva avec
elle au rendez-vous général. Les Anglais avertis, ayant rassemblé le
nombre de bâtiments nécessaires pour une courte traversée, eurent
bientôt transporté les fugitifs sur la côte de Suède pour les mettre
hors d'atteinte, et, tous les moyens ayant enfin été réunis, les
ramenèrent de Suède en Espagne dans les premiers jours d'octobre,
après trois mois d'aventures merveilleuses. Sur les 14 mille Espagnols
placés au bord de la Baltique, 9 à 10 mille étaient revenus en
Espagne, 4 à 5 mille étaient restés en Danemark, désarmés et
prisonniers.

[En marge: Conseil de généraux placé auprès de la junte centrale
d'Aranjuez.]

[En marge: Plan de campagne adopté par ce conseil.]

Dans un moment où les Espagnols prenaient le moindre succès pour un
triomphe, le moindre signe de courage ou d'intelligence pour des
preuves certaines d'héroïsme et de génie, le marquis de La Romana
devait leur apparaître comme un héros accompli, un grand homme digne
de Plutarque. Mais s'ils étaient si prompts en fait d'admiration, ils
ne l'étaient pas moins en fait de jalousie, et Castaños, par exemple,
qui, bien que souvent irrésolu, était cependant le plus intelligent et
le plus sage d'entre leurs généraux, et aurait dû par ce motif être
chargé de la direction générale de la guerre, n'obtint point ce
commandement. Chaque junte avait son héros, qu'elle ne voulait pas
soumettre au héros de la junte voisine; on se borna donc à former un
conseil de guerre, placé à côté de la junte d'Aranjuez, et composé des
principaux généraux, ou de leurs représentants. Tout ce qui fut
proposé de plans ridicules dans ce conseil ne saurait se dire. Mais le
plan qu'on préféra, comme une imitation de Baylen, fut celui qui
consistait à envelopper l'armée française retirée sur l'Èbre, et
concentrée autour de Vittoria, en débordant ses deux ailes par Bilbao
d'un côté, par Pampelune de l'autre. (Voir la carte nº 43.) Il est
vrai que, par suite de cette configuration ordinairement bizarre des
vallées, qui dans les grandes montagnes s'entrelacent les unes dans
les autres, l'armée française tenant la route de Bayonne à Vittoria,
laquelle passe par Tolosa et Mondragon, avait sur sa droite la vallée
dont Bilbao occupe le centre, et qu'on appelle la Biscaye; sur sa
gauche, la vallée dont la place forte de Pampelune occupe l'entrée, et
qu'on appelle la Navarre. De Bilbao par Durango on peut tomber à
Mondragon, sur les derrières de Vittoria, et couper la grande route
qui formait la principale communication de l'armée française. De
Pampelune on peut aussi tomber sur Tolosa, et couper la route de
France, ou même déboucher sur Bayonne par Saint-Jean-Pied-de-Port.
Moyennant qu'on rencontrât des troupes françaises assez lâches pour
reculer devant des bandes indisciplinées, conduites par des généraux
incapables, il est certain qu'on avait l'espérance fondée d'envelopper
l'armée française, de prendre Joseph, sa cour, les cinquante à
soixante mille hommes qui lui restaient sur l'Èbre, et de conduire
prisonnier à Madrid le frère de Napoléon! La vengeance eût été
éclatante assurément, et fort légitime, puisque Ferdinand VII était à
Valençay. Mais le hasard ne se répète pas, et Baylen était un hasard
qui ne devait pas se reproduire, car les armées espagnoles toutes
réunies ne seraient pas venues à bout des soldats et des généraux
retirés sur l'Èbre, encore moins des soldats que Napoléon amenait avec
lui. Pour forcer les passages de Bilbao à Mondragon, de Pampelune à
Tolosa, il fallait passer, d'un côté sur le corps des maréchaux Victor
et Lefebvre, de l'autre, sur celui des maréchaux Ney et Lannes, des
généraux Mouton, Lasalle et Lefebvre-Desnoette, marchant à la tête des
vieux soldats de la grande armée, et il n'y avait pas une troupe en
Europe qui en eût trouvé le secret. Ainsi, sans aucune chance de
tourner les Français, on leur laissait la faculté de déboucher de
Vittoria comme d'un centre, pour se jeter en masse, soit à droite,
soit à gauche, sur l'une ou l'autre des armées espagnoles, qui étaient
séparées par de grandes distances, qui ne pouvaient se secourir, et de
leur infliger de la sorte à elles-mêmes le désastre qu'elles voulaient
faire subir à l'armée française. Mais il n'était pas donné aux
généraux inexpérimentés de l'Espagne de saisir ces aperçus si simples.
Envelopper une armée française, la prendre, était depuis Baylen un
procédé militaire entouré d'un prestige irrésistible. Le plan en
question prévalut donc dans ce conseil, où c'était un prodige que
quelque chose prévalût, tant les contradictions y étaient nombreuses
et véhémentes. En conséquence il fut convenu qu'on s'avancerait à la
fois par les montagnes de la Biscaye et de la Navarre, sur Bilbao d'un
côté, sur Pampelune de l'autre, pour couper Joseph de Vittoria, et le
traiter de la même manière qu'on avait traité le général Dupont. Puis
on fit la distribution des forces dont on disposait, et qui dans les
espérances des Espagnols avaient dû être au moins de 400 mille hommes.

[En marge: Distribution des forces de l'insurrection espagnole,
conformément au plan de campagne adopté.]

[En marge: Armée de gauche sous Blake et La Romana.]

[En marge: Armée du centre sous Castaños.]

[En marge: Armée de droite sous Palafox.]

Il fut formé quatre corps d'armée, un de gauche d'abord sous le
général Blake, comprenant une masse considérable de troupes de ligne,
celles de la division Taranco, de l'arrondissement maritime du Ferrol,
du marquis de La Romana, et avec ces troupes de ligne les volontaires
de la Galice, de Léon, de Castille, des Asturies, parmi lesquels on
voyait surtout des étudiants de Salamanque et des montagnards des
Asturies. On pouvait évaluer cette armée de gauche à 36 mille hommes,
indépendamment de la division de La Romana, à quarante-cinq avec cette
division, dont la cavalerie revenue du Nord sans chevaux était à pied,
et incapable de servir. L'armée du général Blake dut s'avancer le long
du revers méridional des montagnes des Asturies, de Léon à Villarcayo,
essayer ensuite de passer ces montagnes à Espinosa pour pénétrer dans
la vallée de la Biscaye, et descendre sur Bilbao. (Voir la carte nº
43.) En communication avec cette armée de gauche, dut se former une
armée du centre sous le général Castaños, qui comprendrait les troupes
de Castille organisées par la Cuesta, et conduites par Pignatelli, les
troupes d'Estrémadure commandées par Galuzzo et le jeune marquis de
Belveder, les deux divisions d'Andalousie placées sous les ordres de
la Peña, et enfin les troupes de Valence et de Murcie que Llamas avait
amenées à Madrid. Ces troupes, en défalquant celles d'Estrémadure
encore en arrière, pouvaient s'élever à environ 30 mille hommes.
Elles durent border l'Èbre de Logroño à Calahorra. Celles
d'Estrémadure durent venir occuper Burgos, avec les restes des gardes
wallones et espagnoles, troupes les meilleures d'Espagne, au nombre de
12 mille hommes. L'armée de droite formée en Aragon sous Palafox,
composée de Valenciens, de quelques troupes de Grenade, des Aragonais,
forte à peu près de 18 mille hommes, dut passer l'Èbre à Tudela, et,
longeant la rivière d'Aragon, se porter par Sanguesa sur Pampelune.
L'armée du centre sous Castaños devait se joindre à l'armée de droite,
afin d'agir en masse sur Sanguesa quand s'exécuterait définitivement
le projet d'envelopper l'armée française. Derrière ces trois armées on
résolut d'en former une quatrième, destinée à jouer le rôle de
réserve, et composée d'Aragonais, de Valenciens, d'Andalous, qui ne
parurent jamais en ligne, et d'un effectif tout à fait inconnu. Enfin,
à l'extrême droite, c'est-à-dire en Catalogne, se trouvaient en dehors
du plan général, sans évaluation possible de nombre, et isolées comme
cette province elle-même, des troupes de miquelets qui, avec des
régiments venus des Baléares, des soldats espagnols ramenés de
Lisbonne, se chargeaient de disputer cette partie de l'Espagne au
général Duhesme, en le bloquant dans Barcelone. Mais, si l'on se borne
à l'énumération des forces agissant sur le véritable théâtre de la
guerre, celles de gauche sous Blake, celles du centre sous Castaños (y
compris la division d'Estrémadure), celles enfin d'Aragon sous
Palafox, on ne trouve guère que le nombre total de cent mille hommes,
renfermant presque tout ce que l'Espagne comptait de soldats
disciplinés et de volontaires ardents, présentant un mélange confus de
troupes de ligne, assez instruites pour sentir la défectuosité de leur
organisation et en être découragées, de paysans, d'étudiants dépourvus
d'instruction, sans aucune idée de la guerre, prêts à s'enfuir à la
première rencontre sérieuse, le tout mal équipé, mal armé, mal nourri,
conduit par des généraux ou incapables, ou suspects parce qu'ils
étaient sages, jaloux les uns des autres, et profondément divisés. Le
grand courage de la nation espagnole ne pouvait suppléer à tant
d'insuffisances, et si le climat, une armée étrangère, les
circonstances générales de l'Europe, les fautes politiques de
Napoléon, ne venaient pas en aide à l'ancienne dynastie, ce n'était
pas des défenseurs armés pour elle qu'elle devait attendre son
rétablissement.

[En marge: Concours des forces anglaises avec les forces espagnoles.]

[En marge: Raisons qui décident l'Angleterre à envoyer une armée en
Espagne.]

[En marge: La Vieille-Castille choisie pour théâtre des opérations de
l'armée anglaise.]

Toutefois, le principal des moyens de salut se préparait pour
l'Espagne: c'était l'assistance de l'Angleterre. Celle-ci, après avoir
délivré le Portugal de la présence des Français, ne voulait pas s'en
tenir à ce premier effort. Assaillie d'agents espagnols envoyés par
les juntes, apercevant dans le soulèvement de la Péninsule une
diversion puissante qui absorberait une partie des forces françaises,
ne désespérant pas de faire renaître une coalition sur le continent,
et de la jeter sur les bras de Napoléon affaibli, elle était résolue à
fournir aux Espagnols tous les secours possibles. Elle avait expédié à
Santander, à la Corogne, et dans les autres ports de la Péninsule, des
armes, des munitions, des vivres de guerre, et elle préparait même un
envoi d'argent. Ne négligeant pas plus ses intérêts commerciaux que
ses intérêts politiques, elle avait en outre inondé la Péninsule de
ses marchandises. Une dernière raison, si toutes celles que nous
venons d'énumérer n'avaient pas été assez décisives, aurait suffi pour
la déterminer à agir énergiquement: c'était l'éclat produit par la
convention de Cintra, objet en ce moment de toutes les colères du
public britannique. Aussi, bien que l'expédition du Portugal, telle
quelle, fût l'une des expéditions les mieux conduites et les plus
heureuses que l'Angleterre eût encore exécutées sur la terre ferme, il
fallait néanmoins en réparer l'effet, comme il aurait fallu réparer
celui d'un désastre. Soit cette nécessité, soit l'enthousiasme des
Anglais pour la cause espagnole, le cabinet britannique était donc
obligé de déployer les plus grands efforts. En conséquence il résolut
d'envoyer une armée considérable en Espagne. Le midi de la Péninsule,
comme plus sûr, plus éloigné des Français, plus voisin du Portugal,
lui aurait fort convenu pour théâtre de ses entreprises militaires.
Mais lorsque le rendez-vous général était sur l'Èbre, lorsqu'on se
flattait d'accabler définitivement aux portes même de France les
armées découragées, détruites, disait-on, du roi Joseph, c'eût été une
nouvelle honte, pire que celle de Cintra, que de descendre timidement
à Cadix, ou de s'avancer de Lisbonne par Elvas sur Séville. La réunion
d'une armée anglaise dans la Vieille-Castille fut, par ces motifs,
décidée en principe. On s'y prit pour la former de la manière
suivante.

[En marge: Forces composant l'armée anglaise, et leur point de
départ.]

[En marge: Le commandement déféré à sir John Moore.]

Il était resté autour de Lisbonne à peu près 18 mille hommes de
l'expédition de Portugal terminée à Vimeiro. Sir John Moore, venu du
Nord avec 10 mille hommes, après une inutile tentative pour les
employer en Suède, avait débarqué à Lisbonne quelques jours après la
convention de Cintra, et porté à environ 28 mille les forces
britanniques en Portugal. C'était un officier sage, clairvoyant,
irrésolu dans le conseil, quoique très-brave sur le champ de bataille,
plein de loyauté et d'honneur, fort digne de commander à une armée
anglaise. Étranger à la gloire de la dernière expédition, mais aussi
aux préventions qu'elle avait soulevées, puisqu'il était venu après
que tout était fini, il fut chargé du commandement en chef,
qu'assurément il méritait plus qu'aucun autre, si les Anglais
n'avaient eu sir Arthur Wellesley à leur disposition. Mais celui-ci
avait en quelque sorte des comptes à vider avec l'opinion publique, et
son rôle en Espagne fut différé. John Moore eut donc le commandement.
Vingt mille hommes, sur les vingt-huit déjà rassemblés en Portugal,
durent concourir à la nouvelle expédition vers le nord de l'Espagne.
Douze ou quinze mille, dont une partie en cavalerie, durent être
déposés à la Corogne, sous David Baird, vieil officier de l'armée des
Indes. Cette réunion allait former un total de 35 à 36 mille hommes de
troupes excellentes, valant à elles seules toutes les forces que
l'Espagne avait sur pied. On mit aux ordres de John Moore une immense
flotte de transport, pour suivre le mouvement de ses troupes, les
porter au lieu du rendez-vous s'il préférait la voie de mer, et leur
fournir, quelque route qu'il adoptât, des vivres, des munitions, des
chevaux d'artillerie et de cavalerie. On laissa à sa sagesse le soin
de se conduire comme il voudrait, pourvu qu'il agit dans le nord de la
Péninsule, et se concertât avec les généraux espagnols pour le plus
grand succès de la campagne.

Sir Stuart et lord William Bentinck avaient été envoyés à Madrid pour
faire entendre quelques bons conseils à la junte d'Aranjuez, et amener
un peu d'ensemble dans les opérations militaires des deux nations.

[En marge: Route qu'adopte sir John Moore pour se rendre dans la
Vieille-Castille.]

Sir John Moore, demeuré libre dans son action, pouvait transporter par
mer, de Lisbonne à la Corogne, les 20 mille hommes qu'il devait tirer
de l'armée de Portugal, et les joindre dans ce port aux 15 mille
hommes de sir David Baird; il pouvait aussi traverser le Portugal tout
entier par les chemins que les Français avaient suivis pour s'y
rendre. Après de sages réflexions, il se décida à prendre ce dernier
parti. D'une part, presque tous les bâtiments de la flotte étaient
consacrés en ce moment à ramener en France l'armée de Junot; de
l'autre, un nouvel embarquement ne pouvait manquer de nuire beaucoup à
l'organisation de l'armée anglaise. La route de la Corogne à Léon
était d'ailleurs épuisée par l'armée de Blake, et devait tout au plus
suffire à la division de sir David Baird. En partant avant la saison
des pluies, en s'avançant lentement, par petits détachements, sir John
Moore espérait arriver en bon état dans la Vieille-Castille, et donner
à ses troupes, par ce trajet, ce qui manque aux troupes anglaises, la
patience et la force de marcher. En conséquence, il résolut
d'acheminer son infanterie par les deux routes montagneuses qui
débouchent sur Salamanque, celle de Coimbre à Almeida, celle
d'Abrantès à Alcantara, et son artillerie avec sa cavalerie par le
plat pays de Lisbonne à Elvas, d'Elvas à Badajoz, de Badajoz à
Talavera, de Talavera à Valladolid. (Voir la carte nº 43.) Il se
flattait ainsi d'avoir réuni, dans le courant d'octobre, son
infanterie et sa cavalerie au centre de la Vieille-Castille. Le corps
de sir David Baird, qui était plus considérable en cavalerie, devait
débarquer à la Corogne, de la Corogne se porter par Lugo à Astorga, et
venir se joindre par le Duero à l'armée principale. Ce plan arrêté,
sir John Moore se mit en marche à la fin de septembre, et sir David
Baird, partant des côtes d'Angleterre, fit voile vers la Corogne.

Il faut rendre cette justice aux Espagnols que, soit présomption, soit
patriotisme, et probablement l'un et l'autre de ces sentiments à la
fois, ils traitaient fièrement avec les Anglais, n'acceptant leurs
secours que sous certaines réserves, et à la condition de ne pas leur
livrer leurs grands établissements maritimes. Jamais ils n'avaient
voulu admettre à Cadix les cinq mille hommes que leur offrait sir Hew
Dalrymple; et quand le corps de sir David Baird parut devant la
Corogne, ils lui refusèrent l'entrée de ce grand port. Il fallut
écrire à Madrid pour avoir l'autorisation de le laisser débarquer,
autorisation qui fut enfin accordée sur les instances de sir Stuart et
de lord William Bentinck.

[En marge: Enlèvement d'une dépêche qui révèle aux Espagnols les
dangers qui les menacent par l'arrivée de nombreuses troupes
françaises.]

[En marge: Cette découverte donne une impulsion à la junte, et on
accélère le commencement des opérations.]

Mais tandis que les Anglais avaient peine à faire recevoir à terre les
troupes qu'on leur avait demandées, tandis que les généraux
espagnols, en intrigue avec la junte ou contre elle, en rivalité les
uns avec les autres, opposaient encore des difficultés d'exécution à
un plan qui avait été adopté d'entraînement, et consumaient le temps
dans une incroyable confusion, une lettre de l'état-major français,
interceptée par les nombreux coureurs qui infestaient les routes, leur
apprit que d'octobre à novembre il entrerait en Espagne cent mille
hommes de renfort, sans compter ce qui était arrivé déjà, et qu'en
s'agitant ainsi sans agir, ils laissaient échapper l'occasion de
surprendre l'armée française, telle qu'ils se la figuraient, épuisée,
décimée, abattue par Baylen. Dans ce gouvernement, qui ne marchait que
par secousses, comme marchent tous les gouvernements tumultueux et
faibles, une révélation pareille devait donner une impulsion d'un
moment. On cessa de disputer, on fit partir les généraux, accordés
entre eux ou non; on envoya Castaños sur l'Èbre; on pressa l'arrivée
sur Madrid, et de Madrid sur Burgos, des gens de l'Estrémadure; enfin
on mit en mouvement tout ce qu'on put, et comme on put.

C'était le cas de ne plus perdre de temps; cependant on en perdit
encore beaucoup, et on ne fut en état d'agir sérieusement qu'à la fin
d'octobre. Le général Blake, bien qu'il n'eût pas réuni toutes ses
forces, avait été le premier en ligne; ayant longé le pied des
montagnes des Asturies sans y pénétrer, il les avait franchies à
Espinosa, et avait fait sur Bilbao plusieurs démonstrations. (Voir la
carte nº 43.) Les Castillans, sous Pignatelli, tenaient les bords de
l'Èbre aux environs de Logroño. Les Murciens, les Valenciens sous
Llamas, les deux divisions d'Andalousie sous la Peña, s'étendaient le
long du fleuve, de Tolosa à Calahorra et Alfaro. Les Aragonais, les
Valenciens de Palafox, portés au delà de l'Èbre, et bordant la petite
rivière d'Aragon, avaient leur quartier général à Caparroso.

D'après le plan convenu, il fallait que Castaños et Palafox se
concertassent pour se réunir sur l'extrême gauche des Français, vers
Pampelune; et il y avait urgence, car le général Blake, déjà fort
engagé sur leur droite, pouvait être compromis si on ne se hâtait
d'occuper une partie des forces ennemies. Mais entre Castaños et
Palafox l'accord n'était pas facile, chacun des deux voulant attirer
l'autre à lui. Castaños craignait de trop dégarnir l'Èbre; Palafox
voulait qu'on le mît en mesure d'envahir la Navarre avec des forces
supérieures. Enfin, faisant un mouvement en avant, ils avaient passé
l'Èbre et la rivière d'Aragon, et s'étaient établis à Logroño d'un
côté, à Lerin de l'autre.

[En marge: Engagements imprévus, et contraires aux ordres de Napoléon,
entre les corps déjà arrivés et les insurgés espagnols.]

Mais il était trop tard: les Français, avant d'être renforcés,
n'auraient pas souffert plus long-temps l'audace fort irréfléchie de
leurs adversaires, bien moins encore depuis que les plus belles
troupes du monde venaient les rejoindre chaque jour. On se souvient
que, même avant la mise en mouvement de quatre corps de la Grande
Armée, Napoléon avait successivement détaché de France et d'Allemagne
une suite de vieux régiments, et qu'avec les derniers arrivés on avait
composé d'abord la division Godinot, puis la division Dessoles, qui
devait être la troisième du corps du maréchal Ney. C'est avec
celle-ci que se trouvait l'intrépide maréchal sur l'Èbre, en
attendant l'arrivée de son corps d'armée.

[En marge: Combats de Logroño et de Lerin.]

Quoique Napoléon eût interdit toute opération avant qu'il fût présent,
dans le désir qu'il avait de laisser les Espagnols gagner du terrain
sur ses ailes, et s'engager au point de ne pouvoir revenir en arrière,
l'état-major de Joseph, ne tenant pas au spectacle de leurs
mouvements, avait voulu les repousser. Il avait donc ordonné aux
maréchaux Ney et Moncey de reprendre la ligne de l'Èbre et de
l'Aragon. En conséquence, le 25 octobre, Ney avait marché sur Logroño,
et, y entrant à la baïonnette, avait chassé devant lui les Castillans
de Pignatelli. Il avait même passé l'Èbre, et forcé les insurgés à se
replier jusqu'à Nalda, au pied des montagnes qui séparent le pays de
Logroño de celui de Soria. (Voir la carte nº 43.) Le maréchal Moncey,
de son côté, avait envoyé sur Lerin les généraux Wathier et
Maurice-Mathieu avec un régiment de la Vistule et le 44e de ligne. Ces
généraux avaient refoulé les Espagnols, d'abord dans la ville et le
château de Lerin; puis, en les isolant de tout secours, les avaient
faits prisonniers au nombre d'un millier d'hommes. Partout les
Espagnols avaient été culbutés avec une vigueur, une promptitude, qui
prouvaient que devant l'armée française, conduite comme elle avait
l'habitude de l'être, les levées insurrectionnelles de l'Espagne ne
pouvaient opposer de résistance sérieuse.

Dans ce même moment arrivaient le 1er corps, sous le maréchal Victor,
le 4e, sous le maréchal Lefebvre, et le 6e, destiné au maréchal Ney,
comprenant ses deux divisions Bisson et Marchand, avec lesquelles il
s'était tant signalé en tout pays.

Joseph venait à peine de passer en revue la belle division Sébastiani,
du corps de Lefebvre, dans les plaines de Vittoria, qu'oubliant les
instructions de son frère, il l'avait acheminée sur sa droite, par la
route de Durango, dans la vallée de la Biscaye, afin de contenir le
général Blake, qui lui donnait des inquiétudes du côté de Bilbao. Il
ne s'en tint pas là. Croyant sur parole les paysans espagnols, qui,
lorsqu'il y avait vingt mille hommes, en annonçaient quatre-vingt
mille par forfanterie ou par crédulité, il n'avait pas jugé que ce fût
assez du corps de Lefebvre, et, pour mieux garder ses derrières, il
avait envoyé par Mondragon sur Durango l'une des divisions du maréchal
Victor, celle du général Villatte. Enfin, la tête du 6e corps ayant
paru à Bayonne, il s'était hâté de diriger la division Bisson par
Saint-Jean-Pied-de-Port sur Pampelune, afin d'assurer sa gauche comme
il venait d'assurer sa droite par la position qu'il faisait prendre au
maréchal Lefebvre. Au même instant la garde, arrivée au nombre de dix
mille hommes, s'échelonnait entre Bayonne et Vittoria.

[En marge: Rencontre prématurée du général Blake avec le maréchal
Lefebvre.]

Ces dispositions intempestives amenèrent un nouvel engagement imprévu
sur la droite, entre le général Blake et le maréchal Lefebvre, comme
il y en avait eu un sur la gauche, entre Pignatelli et les maréchaux
Ney et Moncey. Le général Blake, ainsi que nous l'avons dit, après
avoir passé les montagnes des Asturies à Espinosa, et occupé Bilbao,
s'était porté en avant de Zornoza sur des hauteurs qui font face à
Durango. N'ayant pas encore été rejoint par la division de La Romana,
il était là avec environ 20 ou 22,000 hommes, moitié troupes de ligne,
moitié paysans et étudiants. Il avait laissé en arrière, sur sa
droite, environ 15,000 hommes dans les vallées adjacentes, entre
Villaro, Orozco, Amurrio, Balmaseda (voir la carte nº 43), pour garder
les débouchés qui communiquaient avec les plaines de Vittoria, et par
où auraient pu paraître d'autres colonnes françaises.

Parvenu en présence du corps du maréchal Lefebvre, non loin de
Durango, sur la route de Mondragon, et se trouvant ainsi près du but
qu'il était chargé d'atteindre pour tourner l'armée française, il
hésitait comme on hésite au moment décisif, quand on a entrepris une
tâche au-dessus de ses forces.

Plus audacieux que lui parce qu'ils étaient plus ignorants, ses
soldats montraient une assurance que lui-même n'avait pas, et du haut
de leur position poussaient des cris, insultaient nos troupes, les
menaçaient du geste. L'impatience de nos soldats, peu habitués à
souffrir l'insulte de l'ennemi, portée au comble, avait excité celle
du vieux Lefebvre, qui n'était pas fâché, dans sa grossière finesse,
de faire quelque bon coup de main sur l'armée espagnole avant
l'arrivée de l'Empereur. Le maréchal avait avec lui la division
Sébastiani, composée de quatre vieux régiments d'infanterie (les 32e,
58e, 28e, 75e de ligne) et d'un régiment de dragons, formant un
effectif d'environ 6,000 hommes; la division Leval, composée de 7,000
Hessois, Badois, Hollandais, et enfin, seulement comme auxiliaire, la
division Villatte, forte de quatre vieux régiments d'un effectif d'à
peu près 8,000 hommes, des meilleurs de l'armée française. C'était
plus qu'il n'en fallait pour battre l'armée espagnole, quoiqu'une
partie des hommes, à la suite d'une longue marche, n'eût pas encore
rejoint.

[En marge: Combat de Zornoza.]

Les Espagnols étaient en avant de Durango sur une ligne de hauteurs,
dont la droite moins fortement appuyée pouvait être tournée. Le
maréchal Lefebvre plaça au centre de sa ligne la division Sébastiani,
et à ses deux ailes les Allemands mêlés avec la division Villatte,
pour leur donner l'exemple. Il fit commencer l'attaque par sa gauche,
afin de tourner la droite des Espagnols, qui était, comme nous venons
de le dire, moins solidement établie. Le 31 octobre au matin, par un
brouillard épais, le général Villatte avec deux de ses régiments, les
94e et 95e de ligne, et une portion des Allemands, se porta si
vigoureusement sur la position, que les Espagnols surpris tinrent à
peine. Bien qu'ils eussent beaucoup d'obstacles de terrain à opposer
aux Français, ils se laissèrent culbuter de poste en poste, dans le
fond de la vallée. Un feu allumé par le général Villatte devait servir
de signal au centre et à la droite, qui ne marchèrent pas avec moins
de vigueur que la gauche. Une grêle d'obus lancés à travers le
brouillard avait déjà fort ébranlé les Espagnols. On les aborda
ensuite vivement, et on les refoula si promptement sur le revers des
hauteurs qu'ils occupaient, qu'on eut à peine le temps de les joindre.
Leur manière de combattre consistait à faire feu sur nos colonnes en
marche, puis à se jeter à la débandade dans le fond des vallées. En
plaine, la cavalerie les aurait sabrés par milliers. Tout ce que
pouvait notre infanterie dans ces montagnes escarpées, c'était de les
fusiller dans leur fuite, en ajustant ses coups beaucoup mieux qu'ils
ne savaient ajuster les leurs. On leur blessa ou tua ainsi 15 ou 1,800
hommes, pour 200 qu'ils mirent hors de combat de notre côté. Mais
plusieurs milliers d'entre eux saisis de terreur se dispersèrent à
cette première rencontre, commençant à comprendre, et à moins aimer la
guerre avec les Français. Ce n'était pas le courage naturel qui leur
manquait assurément; mais, privés de la discipline, les hommes ne
conservent jamais dans le danger la tenue qui convient, et sans
laquelle toute opération de guerre est impossible.

Le maréchal Lefebvre poursuivant sa victoire entra le lendemain dans
Bilbao, où les Espagnols n'essayèrent pas de tenir, et où l'on prit
quelques soldats ennemis, quelques blessés, beaucoup de matériel
apporté par les Anglais. Les habitants tremblants s'étaient enfuis,
les uns dans les montagnes, les autres sur des bâtiments de toute
sorte qui stationnaient dans les eaux de Bilbao. Le maréchal Lefebvre,
poussant ensuite jusqu'à Balmaseda, n'osa pas aller plus loin, car au
delà se trouvait le col qui conduit par Espinosa dans les plaines de
Castille; et ayant déjà combattu sans ordre, c'eût été trop que
d'étendre encore davantage ses opérations. Il établit à Balmaseda la
division Villatte, qui n'était pas à lui, mais au maréchal Victor, et
se replia avec son corps sur Bilbao pour y chercher des vivres, qui
n'abondaient pas dans ces montagnes, où l'on vit de maïs et de
laitage.

[En marge: Déplaisir de Napoléon en voyant les opérations commencées
avant son arrivée.]

Telle était la situation des choses au moment de l'arrivée de
Napoléon. Ses intentions avaient été entièrement méconnues, puisqu'il
aurait voulu qu'on se laissât presque tourner par la droite et par la
gauche, afin d'être plus sûr, en débouchant de Vittoria, de prendre à
revers les deux principales armées espagnoles. (Voir la carte nº 43.)
Le mouvement exécuté par les maréchaux Ney et Moncey sur l'Èbre avait
eu en effet pour résultat d'éloigner un peu Castaños et Palafox, et de
rendre à ceux-ci le service de les dégager. Le mouvement que s'était
permis le maréchal Lefebvre, en repliant Blake de Bilbao sur
Balmaseda, tirait le général espagnol d'une situation d'où il ne
serait jamais sorti si on lui avait donné le temps de s'y engager
complètement. De plus, les troupes françaises étaient disséminées dans
différentes directions, qui n'étaient pas les mieux choisies. Les 1er
et 6e corps, que Napoléon aurait voulu avoir sous sa main dans les
plaines de Vittoria, étaient dispersés dans plusieurs endroits fort
distants les uns des autres. Le 1er corps avait une de ses trois
divisions, celle du général Villatte, en Biscaye. Le 6e avait la
division Bisson à Pampelune, et une autre, la division Marchand, sur
la route de Vittoria avec toute son artillerie.

[En marge: Ordres de Napoléon pour ramener les opérations à son plan
primitif.]

[En marge: Ordres aux maréchaux Victor et Lefebvre.]

Napoléon, arrivé à Vittoria le 5 novembre, après avoir exprimé, là
comme à Bayonne, son déplaisir d'être si mal obéi, donna le 6 tous les
ordres nécessaires pour réparer les fautes commises en son absence.
S'il n'avait pas été contrarié dans l'exécution de ses plans par des
opérations intempestives, il aurait opposé au général Blake, seulement
pour le contenir, le corps du maréchal Lefebvre (4e corps); il aurait
opposé à Palafox et Castaños, toujours et uniquement pour les
contenir, le corps du maréchal Moncey (3e corps); puis, réunissant
sous sa main le corps du maréchal Soult, autrefois Bessières (2e
corps), celui du maréchal Victor (1er corps), celui du maréchal Ney
(6e corps), la garde impériale, les quatorze mille dragons, et
débouchant avec quatre-vingt mille hommes sur Burgos, il eût coupé par
le centre les armées espagnoles, se serait ensuite rabattu sur elles,
et les eût alternativement prises à revers, enveloppées et détruites.
Malheureusement, ce plan, sans être compromis, ne pouvait plus
s'exécuter d'une manière aussi certaine et aussi complète, d'abord,
parce que l'action commencée trop tôt avait un peu arrêté les généraux
espagnols, et les avait empêchés de s'engager à fond, les uns en
Biscaye, les autres en Navarre; secondement, parce que les divers
corps de l'armée française, employés au moment même de leur arrivée,
se trouvaient fort disséminés. Cependant, ni Blake retiré en arrière
de Balmaseda, ni Castaños et Palafox ramenés sur l'Èbre ne
comprenaient jusqu'ici le danger de leur position, et ils ne faisaient
rien pour en sortir. Le plan de Napoléon était encore exécutable. Il
fit donc ses dispositions d'après le même principe, de couper par le
centre la ligne espagnole en deux portions, afin de se rabattre
ensuite sur l'une et sur l'autre. Il ordonna au maréchal Victor (1er
corps), dont une division, celle du général Villatte, avait déjà été
détournée de sa route pour renforcer le maréchal Lefebvre, d'appuyer
celui-ci, s'il en avait besoin, par la route de Vittoria à Orduña, et
de revenir ensuite par Orduña à Vittoria rallier le centre de l'armée
française. On débitait dans le pays de telles choses sur la force des
Espagnols, que Napoléon ne croyait pas trop faire en opposant deux
corps (le 1er et le 4e) à l'armée de Blake, portée par les moindres
évaluations à cinquante mille hommes, et par les plus fortes à
soixante-dix. Ces deux maréchaux toutefois, d'après le plan de
Napoléon, devaient plutôt contenir Blake que le repousser, jusqu'au
moment où partirait du centre de l'armée le signal de se jeter sur
lui.

[En marge: Ordres au maréchal Moncey.]

Après avoir réglé ainsi les opérations de sa droite, Napoléon,
s'occupant de sa gauche, prescrivit au maréchal Moncey de se tenir
prêt à agir quand il en recevrait l'ordre, mais jusque-là de se borner
à couvrir l'Èbre, de Logroño à Calahorra. Il lui rendit la division
Morlot, un instant détachée de son corps; il y ajouta un renfort de
dragons; et enfin l'une des deux divisions du 6e corps (maréchal Ney),
la division Bisson, ayant par un faux mouvement pris la route de
Pampelune, il ordonna de la laisser reposer dans cette place, puis de
la diriger sur Logroño, pour y appuyer la droite du maréchal Moncey,
et y rester provisoirement. Cette division changea de commandant, et
s'appela division Lagrange, du nom de son nouveau chef. Elle devait
rejoindre plus tard le maréchal Ney, et contribuer en attendant à
tenir en échec les Espagnols sur l'Èbre.

[En marge: Ordres pour le mouvement du centre.]

Sa droite et sa gauche étant ainsi assurées, mais sans être portées en
avant, Napoléon résolut de déboucher par le centre, avec les corps des
maréchaux Soult et Ney (2e et 6e), avec la garde impériale et la plus
grande partie des dragons. Le corps du maréchal Soult, ancien corps de
Bessières, s'il comptait beaucoup de jeunes soldats, renfermait aussi
la division Mouton, composée de quatre vieux régiments, auxquels rien
ne pouvait résister en Espagne: ils l'avaient prouvé à Rio-Seco. Le
corps de Ney, quoique privé de la division Bisson, dirigée mal à
propos sur Pampelune, et placée passagèrement sur l'Èbre, contenait
cependant la division Marchand, qui lui avait toujours appartenu, et
la division Dessoles, qui venait d'être formée d'anciens régiments
appelés successivement en Espagne. Ces troupes n'avaient pas leurs
pareilles au monde. Avec ces deux corps, avec la garde et la réserve
de cavalerie, Napoléon avait environ cinquante mille hommes à pousser
sur Burgos. C'était plus qu'il n'en fallait pour écraser le centre de
l'armée espagnole.

[En marge: Nouvel incident qui suspend encore l'exécution des plans de
Napoléon.]

Ses dispositions, arrêtées dans les journées du 6 et du 7 novembre,
furent encore suspendues par un nouvel incident. Les généraux
espagnols, quoique fort déconcertés par la vigueur des attaques qu'ils
avaient essuyées, les uns à Zornoza, les autres à Logroño et à Lerin,
ne renonçaient pas à leur plan; mais ils disputaient plus que jamais
sur l'exécution de ce plan, et se demandaient du renfort les uns aux
autres. Blake surtout, le plus rudement abordé, voyant sur ses flancs
les corps de Lefebvre et de Victor, avait invoqué l'appui du centre et
de la droite. Mais il y avait un détour de cinquante à soixante lieues
à faire pour communiquer d'un bout à l'autre de la ligne espagnole,
et, après avoir tenu conseil de guerre à Tudela, Castaños et Palafox
avaient répondu qu'il leur était impossible d'aller au secours de
l'armée des Asturies, et s'étaient bornés à prescrire au corps de
l'Estrémadure de hâter son arrivée en ligne, pour qu'il vînt couvrir
la droite de Blake en prenant position à Frias. Ils avaient promis
aussi d'entrer en action le plus tôt qu'ils pourraient, afin d'attirer
à eux une partie des forces des Français.

[En marge: Blake renforcé se reporte en avant.]

Blake, en attendant, repoussé de Bilbao et de Balmaseda vers les
gorges qui forment l'entrée de la Biscaye, s'y était arrêté, et avait
été rejoint par les douze ou quinze mille hommes placés à Villaro et
Orozco, pendant qu'il combattait à Zornoza, et par le corps de La
Romana. Avec ce qu'il avait perdu en morts et blessés, surtout en
hommes dispersés, perte qui montait à six ou sept mille hommes, il lui
restait environ trente-six mille hommes à mettre en ligne. Il se
reporta donc en avant, dans la journée du 5 novembre, sur Balmaseda,
où le maréchal Lefebvre avait laissé la division Villatte, pour se
replier lui-même sur Bilbao, afin d'y vivre plus à son aise.

[En marge: Faute des maréchaux Lefebvre et Victor, et danger de la
division Villatte.]

Après la faute de s'être porté trop tôt en avant, le maréchal Lefebvre
n'en pouvait pas commettre une plus grave que de rétrograder tout à
coup sur Bilbao, laissant la division Villatte seule à Balmaseda. Il
fallait des soldats aussi fermes que les nôtres, et un ennemi aussi
peu redoutable que les insurgés espagnols, pour qu'il ne résultât pas
quelque malheur de si fausses dispositions.

De son côté, le maréchal Victor n'avait pas fait mieux. Envoyé par
Orduña à Amurrio, afin de flanquer le maréchal Lefebvre, il avait
expédié vers Oquendo le général Labruyère avec une brigade, et
l'avait retenu dans cette position, sans que l'idée lui vînt de s'y
rendre lui-même pour le diriger. Le général Labruyère, au milieu de
ces montagnes escarpées, où l'on avait peine à se reconnaître, où les
brouillards de l'hiver ajoutaient à l'obscurité des lieux, privé de
toute direction, ne sachant ce qu'il pouvait avoir d'ennemis en sa
présence, n'avait pas voulu s'engager, et avait laissé passer devant
lui les corps qui flanquaient Blake pendant le combat de Zornoza,
n'osant rien faire pour arrêter leur retraite. Les jours suivants il
était resté en position, voyant Balmaseda de loin, apercevant la
division Villatte sans songer à la rejoindre, apercevant aussi la
division Sébastiani qui de Bilbao exécutait des reconnaissances sur la
route d'Orduña; de manière que nos troupes, au lieu de se réunir pour
accabler Blake, seule opération qui fût raisonnable dès qu'on avait eu
le tort de combattre avant les ordres du quartier général, étaient
dispersées entre Bilbao, Balmaseda et Oquendo, exposées dans leur
isolement à de graves échecs.

Le maréchal Victor n'avait pas borné là ses fautes. Pressé de
rejoindre le quartier général afin de servir sous les yeux même de
l'Empereur, et trouvant dans ses instructions qu'il pourrait reprendre
la route de Vittoria dès que sa présence ne serait plus nécessaire en
Biscaye, il avait rappelé le général Labruyère à lui, pour repasser
les montagnes et redescendre dans la plaine de Vittoria, abandonnant
la division Villatte, qui restait toute seule à Balmaseda. Ainsi
commençait cette suite de fautes dues à l'égoïsme, à la rivalité de
nos généraux, et qui, en perdant la cause de la France en Espagne,
l'ont perdue dans l'Europe entière.

[En marge: Attaque du général Blake sur Balmaseda et belle défense de
la division Villatte.]

Tandis que le maréchal Victor exécutait ce mouvement rétrograde, le
général Blake, renforcé, comme nous l'avons dit, par les troupes de sa
gauche et par celles de La Romana, avait résolu de se porter en avant,
et de disputer Balmaseda à la division Villatte, qu'il savait y être
toute seule. Le séjour du maréchal Lefebvre à Bilbao, la retraite du
maréchal Victor sur Vittoria, lui offraient toute facilité pour une
tentative de cette nature. Le 5 novembre, en effet, il s'avança à la
tête de trente et quelques mille hommes, couronna les hauteurs autour
de Balmaseda, pour envelopper la ville avant de l'attaquer, et y faire
prisonniers les Français qui la gardaient. Mais le général Villatte, à
la tête d'une superbe division de quatre vieux régiments, avait vu
d'autres ennemis et d'autres dangers que ceux qui le menaçaient en
Biscaye. Il avait autant de sang-froid que d'intelligence. Voulant
s'assurer des hauteurs de Gueñes, qui sont en arrière de Balmaseda, et
qui commandent la communication avec Bilbao, il y échelonna trois de
ses régiments, puis il laissa le 27e léger dans Balmaseda même, pour
disputer la ville le plus long-temps possible. Ces dispositions
prises, il laissa approcher les Espagnols, et les reçut avec un feu
auquel ils n'étaient guère habitués. Ceux qui tentèrent d'aborder
Balmaseda furent horriblement maltraités par le 27e, et couvrirent les
environs de la ville de morts et de blessés. Cependant les hauteurs
environnantes se couronnant d'ennemis, et le maréchal Lefebvre
n'arrivant pas de Bilbao, le général Villatte crut devoir se retirer.
Il ramena le 27e de Balmaseda sur les hauteurs de Gueñes, et se replia
en masse avec ses quatre régiments bien entiers sur la route de
Bilbao. Les Espagnols qui voulurent approcher de lui furent
vigoureusement accueillis, et payèrent chèrement leur imprudente
hardiesse. La division Villatte eut cependant deux cents hommes hors
de combat, après en avoir abattu sept ou huit cents à l'ennemi. Si le
maréchal Lefebvre avait été à sa portée, et si le maréchal Victor, au
lieu de retirer la brigade Labruyère de la position qu'elle occupait,
et d'où elle aurait pu fondre sur Balmaseda, avait agi avec tout son
corps sur ce point, l'armée de Blake pouvait être enveloppée et prise
dans cette même journée.

[En marge: Ordres de Napoléon pour réparer le nouvel incident survenu
en Biscaye.]

L'affaire de Balmaseda, qui n'avait d'autre importance que celle d'un
danger inutilement couru, transmise de proche en proche au quartier
général, avec l'ordinaire exagération des rapports ainsi communiqués,
causa à Napoléon un redoublement d'humeur contre des généraux qui
comprenaient et exécutaient si mal ses conceptions[23]. Il leur fit
adresser par le major général Berthier une réprimande sévère, ordonna
au maréchal Lefebvre de revenir sur Balmaseda, au maréchal Victor de
rebrousser chemin vers la Biscaye, et de pousser Blake avec la plus
grande vigueur, de l'accabler même si on en trouvait l'occasion.
Malgré son projet de percer le centre de la ligne ennemie avant d'agir
contre ses extrémités, il ne voulait pas se mettre en mouvement sans
être assuré qu'une faute sur ses ailes ne viendrait pas compromettre
la base de ses opérations.

[Note 23: Je cite des dépêches qui expliquent clairement la situation,
et prouvent ce que pensa de la conduite de ces deux maréchaux un juge
infaillible, Napoléon lui-même, qui ordinairement avait plutôt de la
faiblesse que de la sévérité pour les deux lieutenants dont il s'agit
ici.

_Le major général au maréchal Lefebvre._

                                   «Vittoria, 6 novembre 1808, à midi.

»L'Empereur est très-fâché du faux mouvement de retraite de Bilbao. Sa
Majesté ne s'attendait pas à cette faute capitale de la part d'un
maréchal aussi zélé pour son service. Sa Majesté ne doute pas que si
vous eussiez placé votre quartier général à Balmaseda et campé avec
vos trois divisions pour agir suivant les circonstances, vous
n'eussiez déjà fait plus de huit à dix mille prisonniers à l'ennemi,
mais que la conduite tenue dernièrement est d'autant plus
extraordinaire qu'en parlant des grands inconvénients des mouvements
rétrogrades, vous en avez commencé un de cinq lieues.

»L'Empereur ordonne que vous vous réunissiez à la division Villatte
afin de pousser vivement l'ennemi. Si, le 31, monsieur le maréchal,
vous n'aviez pas attaqué, et aviez laissé le temps de faire les
dispositions nécessaires, la campagne d'Espagne aujourd'hui serait
bien avancée. L'Empereur trouve dans votre conduite que trop de zèle
vous a fait manquer aux règlements militaires en attaquant sans
ordres, mais Sa Majesté ne conçoit pas que l'ennemi puisse rester
entier quand on a obtenu sur lui un succès. L'Empereur peut avoir
besoin de ses troupes, et quand elles sont engagées on ne peut laisser
une division isolée devant l'ennemi, quand d'un autre côté on fait un
mouvement rétrograde. Sa Majesté trouve que c'est avec de pareilles
dispositions que l'on perd l'avantage de ses succès. L'Empereur pense
que, pendant le temps où les troupes des généraux Villatte, Labruyère
et Ruffin sont devant l'ennemi, et manoeuvrent pour le couper, ce
n'était pas celui de vous retirer, et dans une pareille circonstance
Sa Majesté trouve déplacé que les troupes du 4e corps restent
inactives à Bilbao.

»Le maréchal Soult marche demain sur Burgos, d'où il se portera sur
Reinosa et Santander. Marchez donc vivement, monsieur le maréchal. Le
but de l'Empereur est qu'il n'y ait pas un moment de repos jusqu'à ce
qu'on ait détruit le corps de Blake et qu'il soit repoussé dans les
Asturies.

»L'ennemi s'étant retiré par Balmaseda, Villarcayo et Santander, vous
devez le talonner sur les corps qui vont le barrer à Reinosa.

                                                          »ALEXANDRE.»


_Le major général au maréchal Victor._

                                 «Vittoria, 6 novembre 1808, à minuit.

«J'ai mis sous les yeux de l'Empereur votre lettre du 6, que votre
aide de camp a dit avoir été écrite à midi. Sa Majesté a été
très-mécontente de ce qu'au lieu d'avoir soutenu le général Villatte,
vous l'ayez laissé aux prises avec l'ennemi; faute d'autant plus
grave, que vous savez que le maréchal Lefebvre a commis celle de
laisser exposée une division de votre corps d'armée en reployant ses
deux autres divisions sur Bilbao. Vous saviez que cette division était
exposée à Balmaseda, puisque le général Labruyère avait communiqué
avec elle le 5 au matin. Comment, au lieu de vous porter en personne à
la tête de vos troupes, pour secourir une de vos divisions, avez-vous
laissé cette opération importante à un général de brigade, qui n'avait
pas votre confiance, et qui n'avait avec lui que le tiers de vos
forces? Comment, après que vous avez eu la nouvelle que, pendant la
journée du 5, la division Villatte se fusillait avec les Espagnols,
avez-vous pu, au lieu de marcher à son secours, supposer gratuitement
que ce général était victorieux? Sa Majesté demande depuis quand la
fusillade et l'attaque est une preuve de la retraite de l'ennemi?
Cependant les instructions du maréchal Jourdan étaient précises de ne
vous porter sur Miranda que quand vous seriez assuré que l'ennemi
était en retraite; et au lieu de cela, monsieur le maréchal, vous êtes
parti lorsque vous aviez la preuve certaine que l'ennemi se battait.
Vous savez que le premier principe de la guerre veut que dans le doute
du succès on se porte au secours d'un de ses corps attaqué, puisque de
là peut dépendre son salut. Dans l'autre supposition, votre mouvement
ne pouvait avoir d'inconvénient, puisque votre instruction de vous
porter sur Miranda n'était qu'hypothétique, et qu'ainsi sa
non-exécution ne pouvait influer sur aucuns projets du général en
chef.

»Voici ce qui est arrivé, monsieur le maréchal: la colonne devant
laquelle le général Labruyère s'est ployé a trouvé le général
Villatte, qui, attaqué de front et en queue, n'a dû son salut qu'à son
intrépidité, et après avoir fait un grand carnage de l'ennemi; de son
côté il a peu perdu, et s'est retiré sur Bilbao deux lieues en avant
de cette ville le 5 au soir.

»La volonté de l'Empereur est que vous partiez sans délai pour vous
porter sur Orduña, que vous marchiez à la tête de vos troupes, que
vous teniez votre corps réuni, et que vous manoeuvriez pour vous
mettre en communication avec le maréchal Lefebvre, qui doit être à
Bilbao.

                                                         »ALEXANDRE.»]

[En marge: Retour du maréchal Lefebvre sur Balmaseda.]

En recevant ces remontrances de l'Empereur, et en apprenant le danger
du général Villatte, le maréchal Lefebvre se hâta de marcher sur
Balmaseda. Il employa la journée du 6 à rallier les détachements
envoyés aux environs de Bilbao pour chasser les Anglais du littoral,
et le 7 au matin il se dirigea sur Balmaseda par Sodupe et Gueñes,
avec les divisions Villatte, Sébastiani et Leval, les deux premières
françaises, la troisième allemande, présentant à elles trois une masse
d'environ 18 mille hommes, presque sans artillerie ni cavalerie, car
on ne pouvait en conduire dans ces vallées étroites, où l'on trouvait
à peine des transports pour les munitions de l'infanterie.

[En marge: Combat de Gueñes.]

La route suivait le fond de la vallée. Le maréchal Lefebvre s'avança
ayant la division Villatte à gauche de cette route, la division Leval
sur la route elle-même, la division Sébastiani à droite, celle-ci un
peu en avant des deux autres. La division Sébastiani força d'abord le
village de Sodupe, puis, se portant au delà, rencontra sur les
hauteurs de Gueñes Blake avec vingt et quelques mille hommes et trois
pièces de canon. Les troupes de la division Sébastiani gravirent
sur-le-champ ces hauteurs, malgré le feu très-peu inquiétant des
Espagnols, qui tiraient de loin pour s'enfuir plus vite. Arrivées au
sommet, elles ne purent faire de prisonniers; car les Espagnols, bien
autrement agiles que nos soldats, quoique ceux-ci le fussent
extrêmement, couraient à toutes jambes sur le revers de leurs
montagnes. Pendant qu'on enlevait ainsi ces positions de droite, on
renversait tous les obstacles sur la route elle-même, et dix mille
Espagnols, débordés par ce mouvement rapide, restaient en arrière sur
les hauteurs de gauche, séparés de leur corps de bataille. Le maréchal
fit passer la rivière qui forme le fond de la vallée à l'un des
régiments de la division Sébastiani, au 28e de ligne, lequel se
trouvait ainsi sur les derrières de ce corps espagnol, en même temps
que le général Villatte allait l'aborder de front. Mais nos troupes,
trouvant les insurgés toujours prompts à tirer hors de portée, ne
purent les joindre nulle part, et reçurent aussi peu de mal qu'elles
en firent. Toutefois on tua ou blessa quelques centaines d'hommes à
l'ennemi. On en dispersa et dégoûta du métier des armes un bien plus
grand nombre.

Revenu avec 36 mille hommes environ sur Balmaseda, Blake n'en amenait
pas autant en se retirant de nouveau vers les gorges. Mais s'il eût
rencontré le corps du maréchal Victor sur ses derrières, toute
l'agilité de ses soldats ne les aurait pas empêchés d'être enveloppés
et pris en majeure partie. Le lendemain 8, le maréchal Victor, de son
côté, s'était remis en route vers le but qu'il n'aurait pas du perdre
de vue, tandis que le maréchal Lefebvre entrait dans Balmaseda. Ils
étaient réunis désormais, et en mesure de tout entreprendre contre
l'armée espagnole. La seule difficulté était celle de vivre. Au milieu
de ces montagnes escarpées, où la culture est rare, nos soldats
manquaient de tout. Les Espagnols n'étaient pas moins dénués. Dans
cette disette réciproque, on pillait et ravageait le pays. Balmaseda
et tous les villages avaient été dévastés, et quelquefois brûlés, pour
fournir au chauffage des deux armées.

[En marge: Napoléon exécute enfin son projet de couper par le milieu
la ligne espagnole.]

[En marge: Mouvement sur Burgos.]

Napoléon sut, le 9 au matin, que ses troupes, ayant repris
l'offensive, n'avaient qu'à se montrer pour que l'ennemi disparût
devant elles. Quoiqu'il ne crût guère à la valeur des insurgés,
cependant, avant d'avoir acquis l'expérience complète de ce qu'ils
étaient, il avait mis dans ses mouvements plus de précaution qu'il
n'aurait fallu. Mais il n'hésita plus, dès le 9 au matin, à ordonner
au maréchal Soult de percer sur Burgos, avec le 2e corps et une forte
portion de cavalerie. Le brillant Lasalle commandait la cavalerie
légère de ce corps, composée de chasseurs et de Polonais de la garde.
On lui adjoignit la division Milhaud, consistant en quatre beaux
régiments de dragons. C'était un total d'environ 17 ou 18 mille
fantassins et de 4 mille chevaux. Napoléon venait d'apprendre que les
troupes d'Estrémadure avaient paru à Burgos. Il prescrivit au maréchal
Soult, sans attendre le maréchal Ney ni la garde, de pousser en avant,
de passer sur le corps de ces troupes espagnoles, qui avaient la
hardiesse de se placer si près de lui, et de leur enlever Burgos.

[En marge: Combat de Burgos.]

Le maréchal Soult, rendu depuis la veille à Briviesca, avait
sur-le-champ donné aux trois divisions Mouton, Merle et Bonnet,
l'ordre de se réunir sur la route de Briviesca à Burgos, aux environs
de Monasterio. (Voir la carte nº 43.) Il avait en avant la cavalerie
de Lasalle, et celle de Milhaud avec son corps de bataille. C'est au
delà de Burgos que commencent les plaines de Castille, et c'était pour
les parcourir au galop et y poursuivre les fuyards espagnols, que
Napoléon avait amené avec lui une si grande masse de dragons.

Le 10, dès quatre heures du matin, le maréchal Soult ébranla son corps
d'armée, sur la route de Monasterio à Burgos, la cavalerie légère de
Lasalle et la vaillante division Mouton en tête, la division Bonnet et
les dragons de Milhaud en seconde ligne, la division Merle, la plus
éloignée des trois, en arrière-garde. Environ douze mille hommes du
corps d'Estrémadure étaient sortis de Burgos pour se rendre sur le
haut Èbre, et aller à Frias couvrir la droite du général Blake,
conformément aux décisions du conseil de guerre tenu à Tudela. Six
mille hommes de ce corps restaient massés à Aranda, route de Madrid.
Les douze mille, portés en avant de Burgos, se composaient, comme
toutes les troupes espagnoles, d'un mélange d'anciennes troupes de
ligne et de volontaires, paysans, étudiants et autres. Ce corps
comptait à la vérité dans ses rangs quelques bataillons des gardes
wallones et espagnoles, qui étaient les meilleurs soldats de
l'Espagne. Il possédait une nombreuse artillerie, bien attelée et bien
servie; mais il avait pour chef, en l'absence du capitaine général
Galuzzo, le marquis de Belveder, jeune homme sans expérience, qui
s'était avancé contre les Français avec la plus folle présomption.

[En marge: Position de Gamonal en avant de Burgos.]

[En marge: Effroyable déroute des Espagnols.]

[En marge: Occupation de Burgos.]

Dès la pointe du jour, la cavalerie de Lasalle, marchant en tête du
corps d'armée, rencontra les avant-postes espagnols, échangea quelques
coups de carabine avec eux, et se replia sur la division Mouton, car
on était en présence d'obstacles que l'infanterie seule pouvait
emporter. En suivant la grande route, et en s'approchant de Burgos
même, on avait à gauche un petit cours d'eau qu'on appelle l'Arlanzon,
lequel longe le pied des hauteurs boisées de la Chartreuse; au centre,
le bois de Gamonal, que traverse la grande route, et à droite les
hauteurs du parc de Villimar, dont le sommet est occupé par le château
fortifié de Burgos, et le pied par la ville de Burgos elle-même. Les
Espagnols avaient des tirailleurs sur les hauteurs, à droite et à
gauche de cette position, leur principale infanterie dans le bois de
Gamonal, barrant la grande route, leur cavalerie à la lisière de ce
bois, leur artillerie en avant. À peine le maréchal Soult fut-il
arrivé sur le terrain, qu'il mit en mouvement la division Mouton pour
aborder l'obstacle le plus sérieux, celui du bois de Gamonal. Il
rangea en arrière sa cavalerie, pour courir sur les Espagnols lorsque
l'obstacle du bois serait vaincu, et un peu plus en arrière encore la
division Bonnet, pour enlever les sommets couronnés par l'ennemi s'ils
offraient quelque résistance. L'illustre général Mouton s'avança sans
hésiter avec ses quatre vieux régiments, les 2e et 4e légers, les 15e
et 36e de ligne, sur le bois de Gamonal. L'artillerie espagnole,
tirant vivement, nous emporta d'abord quelques files; mais nos
soldats, marchant baïonnette baissée sur le bois de Gamonal, y
pénétrèrent malgré les gardes wallones et espagnoles, et le
franchirent en un clin d'oeil. À cet aspect, l'armée ennemie tout
entière se débanda avec une promptitude inouïe. Drapeaux, canons, tout
fut abandonné. Les troupes qui suivaient ramassèrent dans le bois plus
de vingt bouches à feu. Toutes les hauteurs environnantes furent
également désertées par les Espagnols, et la masse de leurs fuyards se
jeta, soit dans Burgos, soit au delà de l'Arlanzon, pour se sauver
plus vite. Lasalle et Milhaud passèrent alors l'Arlanzon, partie à
gué, partie sur les ponts qui traversent ce cours d'eau, et
s'élancèrent au galop sur les soldats dispersés de l'Estrémadure, dont
ils sabrèrent un nombre considérable. L'infanterie du général Mouton
entra dans Burgos à la suite des Espagnols, reçut quelques coups de
fusil de plusieurs couvents qu'elle saccagea, et se rendit maîtresse
tant de la ville que du château lui-même, que l'ennemi n'avait pas eu
la précaution de mettre en état de défense. Cette journée, terminée
par un seul choc de la division Mouton, nous valut, avec Burgos et son
château, 12 drapeaux, 30 bouches à feu, environ 900 prisonniers,
indépendamment de tous les fuyards qu'on tua ou prit encore dans la
plaine. On évalua à plus de deux mille les tués ou les blessés
atteints au delà de Burgos par le sabre de nos cavaliers. Il n'y
avait, avec des soldats si agiles dans la fuite, d'autre moyen de
diminuer la force de l'ennemi que de sabrer les fuyards, car il était
impossible de s'y prendre différemment pour faire des prisonniers. Le
maréchal Soult s'attacha à rétablir l'ordre dans Burgos, où il régna
au premier moment une assez grande confusion, par le concours des
vaincus et des vainqueurs, et la disparition de presque tous les
habitants. En quelques jours, cependant, cette ville importante eut
repris son aspect accoutumé.

[En marge: Établissement de Napoléon à Burgos.]

Napoléon, impatient de faire du point central de Burgos le pivot de
ses opérations, s'était hâté, dans la journée du 10, de porter son
quartier général en avant. Il avait couché le 10 à Cubo, et dès le 11
il était entré à Burgos. Pendant son séjour à Vittoria il avait eu
soin d'ordonner à Miranda, à Pancorbo, à Briviesca, la construction de
postes qui étaient des demi-forteresses, capables d'abriter un
hôpital, un magasin, un dépôt de munitions, et dans lesquels les
colonnes en marche pouvaient se reposer, se ravitailler, déposer les
hommes fatigués ou malades hors de l'atteinte des guérillas. Il avait
déjà reconnu, en effet, avec sa promptitude habituelle, que, dans un
pays où la force régulière était si peu redoutable, et où la force
irrégulière causait tant de dommages, on aurait beaucoup à craindre
pour ses communications. Il ne faisait donc pas un seul pas en avant
sans travailler à les assurer.

[En marge: Manière de traiter les autorités et les habitants de
Burgos.]

Napoléon entra la nuit et incognito dans Burgos, persistant à laisser
à Joseph les honneurs royaux, et à se réserver à lui seul l'odieux des
rigueurs de la guerre[24]. Il donna l'ordre de brûler l'étendard qui
avait servi à la proclamation de la royauté de Ferdinand, reçut le
clergé et les autorités avec une extrême sévérité, prit l'attitude
d'un conquérant irrité, ayant acquis tous les droits de la guerre,
voulant les exercer tous, et n'étant disposé à s'en départir qu'autant
que la clémence du roi Joseph pourrait l'obtenir de lui.

[Note 24: Voici à ce sujet une nouvelle lettre de Napoléon qui nous
semble digne d'être rapportée:

_L'Empereur au roi d'Espagne._

                                           «Cubo, le 10 novembre 1808.

»Je pars à une heure du matin pour être rendu incognito demain ayant
le jour à Burgos, où je ferai mes dispositions pour la journée; car
vaincre n'est rien si l'on ne profite pas du succès.

»Je pense que vous devez vous rendre à Briviesca demain.

»Autant je pense devoir faire peu de cérémonie pour moi, autant je
crois qu'il faut en faire pour vous. Pour moi, cela ne marche pas avec
le métier de la guerre; d'ailleurs, je n'en veux pas.

»Il me semble que des députations doivent venir au-devant de vous et
vous recevoir au mieux. À mon arrivée, j'ordonnerai tout pour le
désarmement et pour brûler l'étendard qui a servi à la publication de
Ferdinand. Donnez l'impulsion pour faire sentir que cela n'est pas
pour rire.

»On me mande que l'armée d'Estrémadure est détruite. C'est d'ailleurs
une infâme canaille fanfaronne, qui n'a pas soutenu la charge d'une
brigade du général Mouton.

»Si vous savez quelque chose du côté d'Orduña ou des maréchaux
Lefebvre ou Victor, mandez-le-moi. L'espérance d'avoir quelque
nouvelle de ce côté m'a fait rester ici.

»Le général Dejean, qui commande mille chevaux à Miranda, a eu ordre
de protéger le passage des Espagnols qui sont avec vous, des parcs qui
se dirigent sur Burgos, du trésor, etc.

                                                          »NAPOLÉON.»]

[En marge: Enlèvement de toutes les laines appartenant aux grands
propriétaires espagnols.]

[En marge: Don fait au Corps Législatif des drapeaux pris sur les
gardes espagnoles et wallones.]

Il existait, soit dans les magasins de Burgos, soit dans les environs,
des quantités considérables de laines, appartenant aux plus grands
propriétaires d'Espagne, tels que les ducs de Medina-Celi, d'Ossuna,
de l'Infantado, de Castel-Franco, et autres que Napoléon se proposait
de frapper durement, en faisant grâce à tout ce qui était au-dessous
d'eux. Il ordonna la confiscation de ces laines, qui montaient à une
valeur de 12 à 15 millions de francs. Son projet était de les vendre
au commerce de Bayonne à très-bas prix, afin de favoriser la draperie
française, et d'en consacrer ensuite le produit soit à indemniser les
Français qui avaient souffert à Valence, à Cadix et dans les diverses
villes d'Espagne, soit à augmenter le trésor de l'armée. Jusqu'ici il
avait donné au Sénat tous les drapeaux conquis sur les armées
ennemies. Il voulut que le Corps Législatif eût aussi sa part de ces
trophées, et il lui fit don des douze drapeaux pris sur les gardes
espagnoles et wallones, désirant le plus possible atténuer en France
la défaveur qui s'attachait à la guerre d'Espagne.

[En marge: Dispositions militaires de Napoléon après son arrivée à
Burgos.]

[En marge: Mouvement ordonné au maréchal Soult sur Reinosa afin de
prendre Blake à revers.]

[En marge: Vues de Napoléon sur le corps du maréchal Soult.]

Mais ce n'étaient là que des soins tout à fait accessoires pour lui.
La conduite des opérations militaires était, dans ce moment, le
principal et le plus urgent. Arrivé le 11 à Burgos, il lança dans la
journée même le général Lasalle avec sa cavalerie légère sur Lerma et
Aranda, pour pousser les Espagnols jusqu'au pied du Guadarrama,
nettoyer le pays, et préparer les voies aux colonnes qui devaient
prendre à revers les armées espagnoles. Tandis qu'il lançait Lasalle
directement devant lui, il portait à droite les deux mille dragons de
Milhaud sur Valladolid, avec mission de sabrer les fuyards, de faire
des prisonniers, de déposer partout les autorités instituées au nom de
Ferdinand VII, et d'en créer de nouvelles au nom de Joseph. Mais ce
qui pressait le plus pour lui, et ce qu'il exécuta immédiatement, en
donnant un seul jour de repos aux troupes, ce fut d'acheminer de
Burgos vers Reinosa le maréchal Soult, avec le 2e corps, afin de le
jeter sur les derrières de Blake. Une fois, en effet, arrivé à Burgos,
le moment était venu de se rabattre à droite et à gauche sur les
derrières des armées espagnoles, et de commencer par celle que
commandait le général Blake, puisque c'était celle qui se trouvait
actuellement aux prises avec les généraux français, et contre laquelle
il importait de marcher, si on voulait arriver à temps pour la prendre
à revers. Napoléon ordonna au maréchal Soult de partir à marches
forcées de Burgos dès le 12 au matin, et, par un mouvement en arrière
à droite, de se porter par Huermèce et Canduela sur Reinosa. Il était
probable, si l'armée espagnole de Blake avait été battue, que le
maréchal Soult la rencontrerait dans sa retraite, et que, si au lieu
de se retirer en ordre, comme font les armées régulières, elle se
dispersait en nuées de fuyards, il en recueillerait au moins quelques
débris. De Reinosa, le maréchal Soult devait marcher sur Santander
pour soumettre les Asturies. Napoléon trouvait à cette marche du
maréchal Soult un double avantage: c'était d'abord de tourner Blake;
secondement, de rendre le 2e corps, qui était l'ancien corps de
Bessières, à sa destination première, celle d'occuper la
Vieille-Castille et le royaume de Léon, pays qu'il connaissait, et où
il avait l'habitude d'agir. Son projet était, en même temps, dès que
les maréchaux Lefebvre et Victor auraient achevé leur opération en
Biscaye, de les rappeler à lui par Vittoria, où les attendait leur
artillerie, qu'ils n'avaient pu emmener avec eux dans les montagnes,
et de les attirer, par Miranda et Burgos, sur le chemin de Madrid. Le
maréchal Soult partant avec toute son artillerie, qu'il n'avait pas
été obligé de laisser en arrière, parce qu'il avait suivi la grande
route, avait tout ce qu'il lui fallait pour les opérations dont il
était chargé.

[En marge: Ordres pour accélérer l'entrée en Espagne du corps du
général Junot, afin de l'adjoindre au corps du maréchal Soult contre
les Anglais.]

Napoléon avisa le jour même aux moyens de lui préparer un renfort
considérable. On parlait vaguement des Anglais à Burgos, et plusieurs
prisonniers, questionnés avec soin, avaient annoncé leur présence sur
les routes qui aboutissent du Portugal en Espagne. D'autres avaient
parlé d'Anglais débarqués à la Corogne, et s'acheminant par Astorga
sur Léon. Les lettres interceptées à la poste contenaient les mêmes
indications. Il était évident que, sans savoir l'époque à laquelle on
les rencontrerait, on devait avoir affaire à eux dans les plaines de
la Vieille-Castille, soit qu'établis en Portugal ils vinssent de
Lisbonne sur Salamanque, soit que débarqués en Galice ils vinssent de
la Corogne à Astorga. Napoléon ne les croyait pas aussi rapprochés de
lui qu'ils l'étaient en effet, car le plan britannique s'exécutait
ponctuellement. Les détachements de John Moore avaient déjà dépassé
Badajoz et Almeida; et celui de sir David Baird, reçu enfin à la
Corogne, s'avançait sur Lugo et Astorga. Mais, que les Anglais fussent
plus ou moins rapprochés, la question importait peu à Napoléon, qui au
contraire souhaitait de les voir s'engager dans l'intérieur de la
Péninsule de telle façon qu'ils n'en pussent pas revenir; et dans
cette prévision il disposait tout pour les accabler. Il avait résolu
de joindre au maréchal Soult le corps du général Junot, ramené de
Portugal par mer, conformément à la convention de Cintra, que les
Anglais, tout en la blâmant, avaient loyalement exécutée. Déjà il
avait donné des ordres pour que ce corps fût réarmé, réorganisé, et
bientôt mis en état de reparaître en ligne. Il expédia de Burgos de
nouveaux ordres pour que la première division, celle du général
Laborde, passât la Bidassoa le 1er décembre; que la seconde, celle du
général Loison, marchât immédiatement après, et que la troisième,
qu'il venait de confier au général Heudelet, mais qui était moins
préparée que les deux autres, suivît celles-ci dans le plus court
délai possible. Napoléon ne doutait pas que ce corps déjà bien aguerri
ne se montrât jaloux de venger la journée de Vimeiro, et n'en fût
très-capable. Les corps du maréchal Soult et du général Junot
résistant de front aux Anglais, il pourrait de Madrid, où il se
proposait d'être prochainement, opérer sur leurs flancs et leurs
derrières quelque manoeuvre, d'autant plus décisive qu'on les
laisserait avancer plus loin. Il ne s'occupa donc en ce moment des
Anglais, dont l'apparition était facile à prévoir, que pour préparer
les moyens de les arrêter plus tard dans leur marche.

Après le départ du maréchal Soult, Napoléon, resté seul à Burgos avec
la garde impériale et une partie des dragons, hâta le mouvement des
deux divisions du maréchal Ney sur cette ville, les destinant à opérer
plus tard sur les derrières de Castaños, quand il en aurait fini avec
le général Blake, et qu'il pourrait dégarnir son centre au profit de
sa gauche. Il avait tracé l'itinéraire du maréchal Ney sur Burgos par
Haro, Pancorbo et Briviesca.

[En marge: Marche des maréchaux Lefebvre et Victor contre le général
Blake.]

[En marge: Réunion momentanée de ces deux maréchaux à Balmaseda et
poursuite séparée du général Blake.]

[En marge: Arrivée du maréchal Victor à Espinosa à la suite du général
Blake.]

[En marge: Situation d'Espinosa au centre de toutes les routes.]

Tandis qu'il envoyait le maréchal Soult dans les Asturies, sur les
derrières du général Blake, les maréchaux Lefebvre et Victor
continuaient de poursuivre le général espagnol à travers la Biscaye.
Le maréchal Lefebvre, n'ayant trouvé aucune résistance sérieuse à
Gueñes le 7, était entré le 8 à Balmaseda, et avait porté en avant,
jusqu'aux environs de Barcena, la division Villatte, qu'on lui avait
prêtée pour quelques jours. De son côté le maréchal Victor, réprimandé
pour avoir songé à s'éloigner de la Biscaye, était revenu par Orduña,
Amurrio, Oquendo, sur Balmaseda, et, le 9, avait fait sa jonction
auprès de cette ville avec le corps du maréchal Lefebvre, dédommagé de
la nouvelle direction qui lui était donnée par l'avantage de recouvrer
la division Villatte, et de pouvoir rencontrer et battre un ennemi
déjà démoralisé. Il vit le maréchal Lefebvre dans la journée du 9, et
promit de concerter sa marche avec la sienne. Mais, le lendemain 10,
craignant un voisinage qui pourrait le priver encore de la division
Villatte, il se hâta de pousser à outrance l'armée de Blake jusqu'à
l'entrée des gorges de la Biscaye, les franchit à sa suite sans perdre
un instant, et vers la seconde moitié du même jour arriva de l'autre
côté des monts, près d'Espinosa, petite ville qui était importante par
sa position, car elle se trouvait placée au point d'intersection de
toutes les routes de la plaine et de la montagne. (Voir la carte nº
43.) D'Espinosa, en effet, on peut se rendre par une grande route soit
à Bilbao, soit à Santander, si on veut aller de la plaine à la
montagne; et si au contraire on veut descendre de la montagne dans la
plaine, on peut encore se rendre par une grande route soit à
Villarcayo, soit à Reinosa, et gagner ainsi ou Burgos ou Léon. C'était
donc la peine pour le général Blake de s'arrêter à ce point et de le
disputer opiniâtrement. C'était aussi la peine pour le maréchal Victor
d'y combattre afin de s'en emparer; il comptait d'ailleurs être
rejoint, s'il en avait besoin, par le maréchal Lefebvre, quoiqu'il
l'eût quitté sans le voir et sans le prévenir. Le maréchal Lefebvre
l'avait suivi dans la même vallée, tenant une route parallèle, mais un
peu à gauche et en arrière, et fort blessé de ce que son collègue,
parti à l'improviste, ne lui avait rien dit ni fait dire au sujet des
opérations à exécuter en commun. Heureusement, un seul des deux corps
français, lancés à la suite de Blake, suffisait pour l'accabler, tant
étaient mal organisées les troupes espagnoles, et irrésistibles celles
que Napoléon venait de faire entrer en Espagne.

[En marge: Bataille d'Espinosa.]

[En marge: Première journée.]

Le maréchal Victor, arrivé devant Espinosa de los Monteros vers le
milieu de la journée du 10, y trouva le général Blake en position sur
des hauteurs d'un accès difficile, et que celui-ci avait occupées avec
assez d'intelligence. Il lui restait environ 30 ou 32 mille hommes sur
les 36 qu'il possédait en remarchant vers Balmaseda, et 6 pièces de
canon qu'il avait, non pas amenées avec lui, mais reçues de Reinosa,
car il était impossible d'en traîner dans ces montagnes. Aucune des
deux armées n'en avait avec elle, et on se battait sans artillerie et
sans cavalerie, avec le fusil et la baïonnette. À peine pouvait-on se
faire suivre par quelques mulets afin de porter du biscuit et des
cartouches.

Le général Blake avait à sa gauche des hauteurs escarpées et boisées,
vers son centre un terrain accessible, mais couvert de clôtures, à sa
droite un plateau assez élevé, moins toutefois que les hauteurs de
gauche, boisé aussi, et adossé de plus à une petite rivière, celle de
la Trueba, qui, sortant des montagnes, longeait tout le derrière de
cette position. La ville d'Espinosa, traversée par la Trueba, était
justement placée derrière le centre de l'armée espagnole. Le but à
atteindre était donc d'enlever l'une ou l'autre des ailes de l'armée
espagnole, de la pousser sur son centre, et de jeter le tout dans
Espinosa, où un seul pont ne suffirait pas au passage d'une armée en
fuite. L'heure avancée, et les courtes journées de novembre, ne
donnaient guère l'espérance d'exécuter tout cela en un jour.

Le général Villatte, qui tenait la tête du corps du maréchal Victor,
débouchant par la route d'Edesa, aperçut l'armée espagnole dans cette
redoutable position avec ses six bouches à feu au centre de sa ligne.
Cette armée ne paraissait pas dépourvue d'assurance, quoique toujours
vaincue depuis le commencement des opérations. Le général porta en
avant la brigade Pacthod, composée du 27e léger et du 63e de ligne,
ordonna au 27e léger de replier les Espagnols sur les hauteurs
auxquelles s'appuyait leur gauche, et prescrivit au 63e de ligne de se
présenter en bataille devant leur centre pour le contenir. Avec la
seconde brigade, composée du 94e et du 95e de ligne, et commandée par
le général Puthod, il aborda le plateau boisé auquel s'appuyait la
droite des Espagnols. Il fallait s'avancer sans artillerie contre une
armée qui en avait, quoiqu'elle en eût peu, et enlever toutes les
positions à coups de fusil ou de baïonnette. Heureusement le terrain
boisé qu'on avait devant soi ne se prêtait guère à l'emploi d'autres
armes que celles dont disposaient en ce moment les Français. Les
soldats de La Romana, placés sur ce plateau, se défendirent assez
vaillamment, et à la faveur des bois firent un feu meurtrier sur nos
troupes. Mais le général Puthod avec le 94e et le 95e franchit tous
les obstacles, envahit le plateau, pénétra dans les bois, et en
délogea les Espagnols, dont il culbuta quelques-uns dans la Trueba.
Les autres se replièrent sans trop de désordre sur leur centre, adossé
à la ville d'Espinosa. Tandis que notre brigade de gauche soutenait ce
combat très-vif contre la droite de l'ennemi, le 27e léger de la
brigade de droite avait tiraillé toute la journée avec les Espagnols
au pied des hauteurs de leur gauche, et le 63e avait eu besoin de
charger plusieurs fois à la baïonnette pour contenir leur centre. Ce
combat ne laissait pas d'être difficile, et aurait pu être chanceux
avec d'autres troupes, car six à sept mille hommes en combattaient
plus de trente. Mais le maréchal Victor, arrivé avec les divisions
Ruffin et Lapisse, s'était hâté d'appuyer à droite et à gauche la
division Villatte, et allait même engager la bataille à fond, lorsque
le brouillard s'élevant vers cinq heures empêcha les deux armées de se
voir, et les obligea de remettre au lendemain la fin de cette lutte.
Les Espagnols, selon leur coutume, croyant être victorieux, parce
qu'ils n'avaient pas été entièrement vaincus, allumèrent des feux en
poussant des cris de joie, et en proclamant leur victoire. Leur
satisfaction devait être de courte durée.

[En marge: Seconde journée.]

Le maréchal Victor, le lendemain 11, dès la pointe du jour, recommença
la bataille pour la rendre cette fois décisive. Il comptait dans ses
trois divisions dix-sept ou dix-huit mille hommes d'infanterie
présents sous les armes, et c'était plus qu'il ne lui en fallait
contre les trente et quelques mille Espagnols qui lui étaient opposés.
Dès la veille il avait fait remplacer les 94e et 95e de ligne, qui
s'étaient battus toute la journée, par le 9e léger et le 24e de ligne
de la division Ruffin, appuyés en arrière par le 96e de ligne. Ces
trois régiments du général Ruffin, remplaçant la brigade Puthod,
devaient achever la victoire à notre gauche sur le plateau adossé à la
Trueba. Le général en chef avait chargé la première brigade de la
division Lapisse, commandée par le général Maison, l'un des officiers
les plus intrépides et les plus intelligents de l'armée française,
d'appuyer à notre droite le 27e, de déloger les Espagnols des hauteurs
escarpées et boisées sur lesquelles était établie leur gauche, et de
les en précipiter sur Espinosa, où il ne leur resterait pour fuir que
le pont de cette ville. Au centre il avait fait soutenir le 63e du
général Villatte par le 8e de ligne, de la division Lapisse. Il avait
gardé en réserve le 54e dernier régiment de la division Lapisse, pour
le porter où besoin serait.

[En marge: Affreuse déroute des Espagnols, et entière dispersion de
l'armée du général Blake.]

Dès la pointe du jour, le général Maison se mettant en marche à la
tête du 16e léger, qui rivalisait d'ardeur avec le 27e léger du
général Villatte, gravit sous un feu plongeant les hauteurs qui
étaient à notre droite, les emporta à la baïonnette, tua aux Espagnols
plusieurs généraux, un grand nombre d'officiers et de soldats, et,
secondé par le 45e les eut bientôt culbutés sur leur centre,
c'est-à-dire sur Espinosa. Au même instant le 63e que commandait le
brave Mouton-Duvernet, et le 8e poussaient les Espagnols de clôture en
clôture, sur le terrain abaissé et étendu qui formait le centre de la
position. Nos soldats, enlevant un mur de jardin après l'autre,
acculèrent enfin les Espagnols sur Espinosa, au moment où le général
Maison les avait déjà refoulés sur le même point, et leur prirent
leurs six pièces de canon. La brigade de gauche, conduite par le
général Labruyère, avait également achevé sa tâche, et resserré dans
un enfoncement de la Trueba la droite des Espagnols, où celle-ci
s'était accumulée en une masse profonde, qui présentait la forme d'un
carré plein, apparemment pour mieux résister au choc de nos troupes.
L'ennemi, repoussé de tous les points à la fois sur Espinosa, finit
par tomber dans une affreuse confusion, fuyant en désordre dans tous
les sens, ici s'accumulant au pont d'Espinosa pour le passer, là se
précipitant dans le lit de la Trueba pour la franchir à gué. Alors, au
lieu d'une retraite, on vit une déroute inouïe de trente mille hommes
épouvantés, se pressant les uns sur les autres, et se sauvant dans le
délire de la terreur. En plaine et avec de la cavalerie, on les aurait
presque tous pris ou sabrés. Nos soldats tirant de haut en bas sur ces
masses épaisses, ou les poussant à coups de baïonnette, tuèrent ou
blessèrent près de trois mille hommes, mais ne firent que quelques
centaines de prisonniers, car ils ne pouvaient joindre à la course des
montagnards aussi agiles. Nous avions perdu en morts ou blessés
environ 1,100 hommes, proportion de perte plus qu'ordinaire en
combattant contre les Espagnols, et qui était due à la nature du
terrain qu'il avait fallu enlever. Mais nous avions fait mieux que de
recueillir des prisonniers, nous avions désorganisé complétement
l'armée de Blake. Celui-ci, désespéré, privé de presque tous ses
généraux qui étaient blessés ou tués, n'avait plus d'armée autour de
lui. Les Asturiens s'étaient répandus confusément sur la route de
Santander. Les débris des troupes de ligne de La Romana et de Galice
s'échappaient par Reinosa sur la route de Léon. Un autre détachement
s'enfuyait par la route de Villarcayo, dans l'espoir de n'y pas
trouver les Français. Le plus grand nombre ayant jeté ses fusils
courait à travers les campagnes, avec la résolution de ne plus
reprendre les armes. Il est vrai que le courage pouvait leur revenir
aussi vite qu'il les abandonnait; mais on en avait fini, sinon pour
toujours, au moins pour long-temps, avec cette armée de Léon et de
Galice, qui avait dû par Mondragon couper la ligne d'opération de
l'armée française.

Pendant ce temps le maréchal Lefebvre, ayant débouché de son côté des
montagnes dans la plaine, par une autre route que celle qu'avait
suivie le maréchal Victor, s'était rapproché au bruit de la fusillade
pour aider son collègue, dont il ne recevait aucune communication. Il
était survenu assez tôt pour couvrir sa gauche; mais, ne voyant pas
que son appui fût nécessaire, il avait pris la route de Villarcayo,
qui lui était indiquée comme la plus facile pour arriver à Reinosa. En
chemin il joignit le détachement de Blake qui se retirait dans cette
direction, le fit charger par la division Sébastiani, le dispersa, lui
prit beaucoup d'armes et de blessés, outre un certain nombre de
prisonniers valides, et parvint le 11 au soir à Villarcayo.

[En marge: Le corps du maréchal Victor, exténué de fatigue, s'arrête à
Espinosa.]

Le maréchal Victor passa à Espinosa la fin de la journée du 11 et la
journée du 12, ne pouvant mener plus loin des soldats qui étaient
épuisés par les marches qu'ils avaient faites dans ces montagnes, qui
avaient leur chaussure usée, presque toutes leurs cartouches brûlées,
et le biscuit porté sur leur dos entièrement consommé. D'ailleurs il y
avait peu d'espoir d'atteindre les cinq ou six mille hommes qui
restaient au général Blake, à cause de leur célérité à marcher, de
leur facilité à se disperser et à se dissoudre. C'était à la cavalerie
française déjà lancée dans les plaines de Castille, ou au maréchal
Soult s'il n'arrivait pas trop tard, à les arrêter et à les prendre.
Le général Blake, parvenu le 12 à Reinosa, où étaient établis tous les
dépôts de l'armée espagnole, n'y séjourna point, et par un chemin de
montagnes s'efforça de gagner la route de Léon.

[En marge: Marche du maréchal Soult de Burgos sur Reinosa, et son
entrée dans les Asturies.]

Le maréchal Soult, parti le 13 au matin de Burgos, et ayant marché par
Huerméce sur Canduela, donna sur une bande fugitive de 2,000 hommes,
qui escortait 42 voitures de fusils avec beaucoup de bagages et de
blessés, laissa le soin de la détruire aux dragons, lesquels firent un
assez grand carnage de cette bande, et alla coucher à mi-chemin de
Reinosa. Il y entra le lendemain 14, y trouva tout le matériel de
l'armée de Blake, 35 bouches à feu, 15 mille fusils, et une grande
quantité de vivres de guerre provenant des Anglais. Il y fut rejoint
par le maréchal Lefebvre, et, après s'être concerté avec lui, il prit
la route de Santander, pour aller, conformément à ses ordres, opérer
la soumission des Asturies.

[En marge: Usage que Napoléon fait de sa cavalerie pour courir à
travers la Vieille-Castille.]

Napoléon, tant les communications étaient difficiles, n'apprit que
dans la nuit du 13 au 14 la bataille décisive livrée le 11, à
Espinosa, contre l'armée de Blake. Il n'avait pas douté un instant du
succès, mais il commençait à s'apercevoir, en le regrettant fort, que
la victoire, toujours certaine avec les Espagnols, n'amenait point,
par la difficulté de les joindre, les résultats qu'on obtenait avec
d'autres. Il était persuadé que le maréchal Soult, arrivât-il à temps
à Reinosa, ne ferait qu'achever une dispersion presque déjà complète,
et recueillerait peu de prisonniers. Il n'y avait rien à attendre que
du sabre des cavaliers. Napoléon envoya donc au général Milhaud
l'ordre de se porter avec ses dragons sur toutes les routes de la
Vieille-Castille, et il prescrivit aux autres divisions de la même
arme de se joindre au général Milhaud, afin de poursuivre en tout sens
et de sabrer impitoyablement tout ce qu'on pourrait atteindre des
fugitifs de l'armée du général Blake.

[En marge: Après avoir détruit la gauche des Espagnols, Napoléon se
retourne contre leur droite.]

La gauche des Espagnols étant ainsi détruite, il fallait songer à se
rabattre sur leur droite, et à traiter celle-ci comme on avait traité
celle-là. Napoléon ordonna au maréchal Victor, après avoir laissé
reposer le 1er corps à Espinosa, et s'être assuré que le maréchal
Soult n'aurait désormais affaire qu'à des fuyards, de prendre la route
de Burgos, pour venir, suivant sa destination première, se réunir au
quartier général. Il enjoignit au maréchal Lefebvre, qui se plaignait
sans cesse de n'être pas assez en nombre, vu qu'il avait laissé deux
mille Allemands à Bilbao, qu'il n'avait plus la division Villatte, et
qu'il n'avait pas encore les Polonais, de s'établir à Carrion avec les
neuf ou dix mille hommes d'infanterie qui lui restaient, de s'y
reposer, d'y rassembler son artillerie, ses traînards, et d'y former
ainsi une liaison, entre le maréchal Soult qui allait parcourir les
Asturies, la cavalerie de Milhaud qui devait battre la plaine de
Castille, et le quartier général qui se disposait à opérer de Burgos
sur Aranda. À Carrion en effet le maréchal Lefebvre était à distance à
peu près égale de Reinosa, de Léon, de Valladolid, de Burgos. Quand le
corps de Junot viendrait le remplacer sur les flancs du maréchal
Soult, Napoléon se proposait de le rapprocher de la route de Madrid,
ou par Aranda, ou par Ségovie.

[En marge: Mouvement prescrit au maréchal Ney afin de le porter sur
les derrières de Castaños.]

Devant être bientôt rejoint par le maréchal Victor, et conservant le
maréchal Lefebvre pour le lier avec le corps du maréchal Soult,
Napoléon n'hésita plus à se priver du maréchal Ney, pour manoeuvrer
sur les derrières de Castaños. Restant à Burgos avec la garde seule et
une partie de la cavalerie, il achemina dès le 14 au matin le vaillant
maréchal, à la tête des divisions Marchand et Dessoles, sur Lerma et
Aranda. Son projet était, une fois le maréchal Ney rendu à Aranda, de
le porter à gauche sur Osma, Soria et Agreda, ce qui le placerait sur
les derrières de Castaños, dont le quartier général était à
Cintrunigo, entre Calahorra et Tudela. Le maréchal Ney devait marcher
sur Aranda sans perte de temps, mais sans précipitation, de manière à
arriver en bon état derrière un immense rideau de cavalerie qui allait
s'étendre dans la plaine jusqu'au pied du Guadarrama, grande chaîne de
montagnes en avant de Madrid, et séparant la Vieille-Castille de la
Nouvelle.

[En marge: Ordres au maréchal Moncey sur la conduite à tenir en
présence de Castaños et Palafox.]

[En marge: Le maréchal Lannes mis à la tête des forces qui doivent
agir contre Castaños et Palafox.]

Napoléon recommanda au maréchal Moncey de n'exécuter aucun mouvement
sur l'Èbre, afin de ne pas donner d'ombrage à Castaños, mais de se
tenir prêt à agir au premier signal. Il avait réuni à Logroño, comme
on l'a vu, celle des divisions de Ney qui était demeurée en arrière,
l'ancienne division Bisson, devenue division Lagrange. Après lui avoir
restitué son artillerie, il lui avait laissé la cavalerie légère de
Colbert, anciennement attachée au 6e corps, et adjoint la brigade de
dragons du général Dijeon. Cette division, complètement rassemblée à
Logroño, où elle s'était reposée, n'avait qu'un pas à faire pour se
rallier au maréchal Moncey, et, jointe à lui, devait présenter une
masse de 30 mille combattants, dont une partie de vieilles troupes,
masse bien suffisante pour pousser Castaños et Palafox sur Ney qui
venait de Soria, les placer entre deux feux, et les accabler. Si cette
belle manoeuvre réussissait, le corps de Castaños devait être pris
tout entier, autant du moins qu'on pouvait prendre un corps en
Espagne, où les soldats parvenaient toujours à se sauver en
abandonnant leurs cadres. Mais pour qu'elle réussît, il fallait que le
maréchal Moncey, se tenant prêt à agir, n'agît pas, et que le maréchal
Ney accélérât sa marche de manière à se trouver sur les derrières de
Castaños avant que celui-ci s'en fût aperçu. Napoléon, tout en
estimant le maréchal Moncey, ne comptait cependant pas assez sur la
résolution de son caractère pour lui confier un grand commandement. Il
avait auprès de lui l'illustre Lannes, commençant à se remettre d'une
chute de cheval fort dangereuse, et il lui destinait le commandement
de toutes les troupes réunies sur l'Èbre. C'était donc entre Lannes et
Ney, entre ces deux mains de fer, que l'armée espagnole de droite
allait se trouver prise, et probablement écrasée. Pour donner ses
derniers ordres, Napoléon attendit que le maréchal Ney, reparti de
Burgos, eût gagné Lerma et Aranda, d'où il lui était prescrit de se
détourner ensuite à droite, par la route de Soria.

[En marge: Conduite de la junte d'Aranjuez envers les généraux
vaincus, et destitution de Blake et Castaños au profit du marquis de
La Romana.]

Pendant que Napoléon déployait tant d'activité, car, à peine arrivé à
Vittoria et rassuré sur l'incident de la division Villatte à
Balmaseda, il avait porté le maréchal Soult à Burgos; à peine maître
de Burgos, il avait reporté ce même maréchal sur Blake, et à peine
Blake détruit, il jetait le maréchal Ney sur Castaños; pendant que
Napoléon déployait, disons-nous, tant d'activité, tant de science
manoeuvrière contre des armées qu'il suffisait d'aborder de front pour
les vaincre, la junte centrale d'Aranjuez et la cour de généraux, de
royalistes démagogues qui l'entouraient, apprenaient la ruine de
l'armée de Blake et du marquis de Belveder avec une surprise, une
émotion extraordinaires, comme si aucun de ces événements n'eût été à
prévoir. La junte n'imitait pas tout à fait ces lâches soldats, qui en
fuyant assassinent leurs officiers, qu'ils accusent de trahison (ce
dont on verra bientôt de nouveaux et atroces exemples), mais elle
obéissait à un sentiment à peu près semblable, en destituant sans
pitié les généraux vaincus. Au milieu de la confusion habituelle de
ses conseils, elle déclarait Blake, le meilleur cependant des
officiers de l'armée de Galice, indigne de commander, et elle le
payait de son dévouement par une destitution. Elle faisait de même
envers l'heureux vainqueur de Baylen, envers Castaños, le plus sensé,
le plus intelligent des généraux espagnols, sous prétexte
d'irrésolution, parce qu'il résistait à toutes les folles propositions
des frères Palafox. Castaños n'était certainement pas le plus hardi
des généraux espagnols, mais il avait le sentiment éclairé de la
situation, et pensait qu'à s'avancer sur l'Èbre comme on s'y était
décidé, on ne pouvait recueillir que des désastres. Ayant aperçu
combien les Français, faibles sur le Guadalquivir, étaient puissants
sur l'Èbre, il aurait voulu qu'on cherchât à leur opposer, soit dans
les provinces méridionales, soit dans les provinces maritimes,
l'obstacle du climat, des distances, des secours britanniques, et il
blâmait fort la guerre qu'on l'obligeait à faire avec deux divisions
d'Andalousie, du reste assez bonnes, et un ramassis de paysans et
d'étudiants indisciplinés, contre les premières armées de l'Europe. À
tous les plans de la junte centrale, fondés sur la plus aveugle
présomption, il avait des objections parfaitement raisonnables, et cet
incommode contradicteur, pour vouloir être plus sage que ses
concitoyens, avait déjà perdu sa gloire et sa faveur. On disait dans
l'armée, on répétait à Aranjuez, que les rangs espagnols contenaient
une foule de traîtres, et que Castaños était de tous celui qui
méritait le plus d'être surveillé. Les lettres interceptées par nos
corps avancés étaient remplies de ces absurdes jugements. Aussi le
commandement fut-il retiré aux généraux Castaños et Blake à la fois,
et donné enfin à un seul, à l'heureux favori de la démagogie
espagnole, au marquis de La Romana, le fugitif du Danemark. Un
commandement unique aurait été une excellente institution, s'il y
avait eu un militaire espagnol capable de ce rôle, et, en tout cas,
dans l'état actuel des armées insurgées, Castaños aurait été le seul à
essayer. Mais on le jalousait pour Baylen, on le détestait pour son
bon sens, et le bizarre marquis de La Romana, formant tous les jours
des plans extravagants, plaisant par une sorte d'exaltation
romanesque, recommandé par une évasion qui avait quelque chose de
merveilleux, agréable à tous les jaloux parce qu'il n'avait pas encore
remporté de victoire, étranger à toutes les haines parce qu'il avait
vécu éloigné, le marquis de La Romana était élu commandant de l'armée
de Blake et de celle de Castaños. Il était pourtant dans
l'impossibilité absolue de prendre ces deux commandements, puisqu'il
avait été obligé, par la plus longue, la plus pénible des marches à
travers des montagnes couvertes de neiges, de se retirer à Léon, avec
sept ou huit mille fuyards, qu'il espérait du reste rallier, et
reporter au nombre de quinze ou vingt mille. Étant à Léon, à plus de
cent lieues de Tudela, il se trouvait hors d'état de commander le
centre et la droite. Castaños dut, en attendant, conserver le
commandement. Thomas de Morla, le perfide et arrogant capitaine
général de Cadix, dont les Français avaient eu tant à se plaindre
après Baylen, avait été nommé directeur des affaires militaires auprès
de la junte. Il était appelé à mettre l'accord entre les généraux
espagnols, et surtout entre les généraux espagnols et les Anglais qui
allaient entrer en ligne.

[En marge: Derniers ordres de Napoléon aux maréchaux Ney et Lannes
pour la destruction des armées espagnoles du centre et de droite.]

Napoléon, ayant employé les 15, 16, 17 novembre à recueillir les
nouvelles de ses divers corps, et certain d'après ces nouvelles que le
maréchal Soult était entré à Santander sans aucune difficulté, que le
maréchal Lefebvre était établi à Carrion, que le maréchal Victor était
en marche sur Burgos, et que le maréchal Ney enfin venait d'arriver à
Aranda derrière le rideau de la cavalerie française, Napoléon donna
ordre à ce dernier de partir le 18 d'Aranda, de se porter à
San-Estevan, et de San-Estevan à Almazan. Il lui prescrivit, une fois
rendu là, d'avoir l'oeil et l'oreille sur Soria et Calatayud, pour
savoir si Castaños rétrogradait, et si c'était sur la route de
Pampelune à Madrid qui passe par Soria, ou celle de Saragosse à Madrid
qui passe par Calatayud, qu'il fallait se placer pour être le 22 ou le
23 sur les derrières de l'armée espagnole; car, le 22 ou le 23, Lannes
avec trente mille hommes devait la pousser violemment, comme il avait
coutume de pousser l'ennemi, dans l'une ou l'autre de ces directions.
(Voir la carte nº 43.) Vu les lieux et les circonstances, les
instructions étaient aussi précises que possible. Le même jour,
Napoléon fit partir Lannes, qui pouvait à peine se tenir à cheval,
avec ordre de se rendre à Logroño, d'y réunir l'infanterie de la
division Lagrange, la cavalerie des généraux Colbert et Dijeon aux
troupes du maréchal Moncey, de se jeter avec 24 mille fantassins, 2
mille artilleurs, 4 mille cavaliers, sur Castaños et Palafox, et de
les refouler sur les baïonnettes du maréchal Ney.

[En marge: Marche du maréchal Ney sur Soria.]

Les deux maréchaux commencèrent immédiatement l'exécution du mouvement
qui leur était prescrit. Le maréchal Ney, parti d'Aranda le 19, arriva
le 19 au soir à San-Estevan, le 20 à Berlanga. S'il était toujours
difficile d'éclairer sa marche en Espagne, la difficulté augmentait
encore en quittant la grande route de Madrid, et en s'enfonçant dans
le pays montagneux de Soria, à travers cette chaîne qui s'élève
intermédiairement entre les Pyrénées et le Guadarrama. (Voir la carte
nº 43.) Il fallait prendre ces montagnes à revers pour venir tomber
sur l'Èbre, et saisir Castaños par derrière. En avançant dans ce pays
moins fréquenté, et où naturellement dominaient avec plus de force
les vieilles moeurs de l'Espagne, le maréchal Ney devait rencontrer un
peuple plus hostile, moins communicatif, et être exposé plus
qu'ailleurs aux faux renseignements. Les habitants fuyaient à son
approche, et laissaient l'armée française vivre de ce qu'elle
enlevait, sans songer à demeurer sur les lieux, pour diminuer le
dommage en lui fournissant ce dont elle aurait besoin. Ceux qui
restaient, fort peu nombreux, parlaient avec emphase des armées de
Castaños et de Palafox, que les uns portaient à 60, les autres à 80
mille hommes. Chacun dans ses récits leur assignait un quartier
général différent. On ne disait pas si Castaños se retirait sur
Madrid, et si, au cas où il se retirerait sur cette capitale, il
passerait par Soria, ou par Calatayud. Napoléon, dans ses
instructions, avait admis comme possible l'une ou l'autre hypothèse,
et le maréchal Ney était en proie à une extrême incertitude. Avec les
divisions Marchand et Dessoles, il ne comptait guère que 13 à 14 mille
hommes, et, tout intrépide qu'il était, ayant à Guttstadt tenu tête à
60 mille Russes avec 15 mille Français, il se demandait d'abord s'il
se trouvait sur la véritable route de retraite de Castaños, et
secondement s'il n'était pas à craindre que Castaños et Palafox, se
repliant ensemble avant d'avoir été battus, ne s'offrissent à lui avec
60 ou 80 mille hommes, ce qui aurait rendu sa position grave. Il
marchait donc à pas comptés, écoutant, regardant autour de lui,
réclamant du quartier général les renseignements qu'il ne pouvait
obtenir sur les lieux. Il était le 21 à Soria avec une de ses
divisions, attendant le lendemain la seconde, à laquelle il avait
prescrit un détour à droite, afin d'avoir des nouvelles de Calatayud.
Cet intrépide maréchal hésitait pour la première fois de sa vie,
surpris, embarrassé des bruits divers qu'il recueillait dans ce pays
d'ignorance, d'exagération et d'aventures. Cependant le temps
pressait, car c'était le 22 ou le 23 que les troupes françaises de
l'Èbre devaient être aux prises avec Castaños et Palafox.

[En marge: Mouvement du maréchal Lannes sur Tudela.]

De son côté, le maréchal Lannes, montant à cheval avant d'être
complétement remis, était parti le 19 de Burgos, et se trouvait le 19
au soir à Logroño. Il avait donné ordre à la division Lagrange, à la
cavalerie du général Colbert, à la brigade de dragons du général
Dijeon, d'employer la journée du 20 à se concentrer autour de Logroño,
de franchir l'Èbre le 21 au matin, et de descendre, en suivant la rive
droite de ce fleuve, jusqu'en face de Lodosa, par où devait déboucher
le maréchal Moncey. (Voir la carte nº 43.) Reparti le 20 pour Lodosa,
il avait vu le maréchal Moncey, qui était momentanément placé sous ses
ordres, et lui avait enjoint de se tenir prêt le 21 au soir à passer
le pont de Lodosa, pour opérer sa jonction avec les troupes du général
Lagrange.

Les instructions du maréchal Lannes s'étaient ponctuellement
exécutées, et, le 21 au soir, le général Lagrange, ayant descendu la
rive droite de l'Èbre, arrivait devant Lodosa, d'où débouchait le
corps du maréchal Moncey. C'était une masse totale de 28 à 29,000
hommes en infanterie et cavalerie. Le maréchal Lannes avait mis sous
le commandement du brave Lefebvre-Desnoette toute sa cavalerie, qui
était composée des lanciers polonais, des cuirassiers et dragons
provisoires, des chevaux-légers qu'avait amenés le général Colbert, et
des vieux dragons qu'amenait du fond de l'Allemagne le général Dijeon.
L'infanterie se composait de la division Lagrange, ancienne division
Bisson, des jeunes troupes du corps du maréchal Moncey, auxquelles on
avait joint plus tard les 14e et 44e de ligne, ainsi que les légions
de la Vistule. Les jeunes soldats étaient devenus presque dignes des
vieux, sauf qu'ils manquaient de bons officiers, comme tous les corps
de récente création, dont on a formé les cadres avec des officiers
pris à la retraite. Lannes les fit tous bivouaquer, pour se mettre en
route dès le lendemain matin. Chaque soldat avait dans son sac du pain
pour quatre jours.

Effectivement, le lendemain 22 novembre, on se mit en route en
descendant la rive droite de l'Èbre vers Calahorra. Lannes marchait en
tête avec Lefebvre-Desnoette suivi des lanciers polonais, qui
s'étaient rendus la terreur des Espagnols. Arrivé en vue de Calahorra,
on aperçut les Espagnols qui se retiraient sur Alfaro et Tudela, où il
fallait s'attendre à les trouver en position le lendemain. Lannes fit
hâter le pas, et le soir même alla coucher à Alfaro. Il n'était pas
possible d'exécuter un plus long trajet dans la même journée. On
pouvait du reste, en partant le lendemain d'Alfaro à la pointe du
jour, être d'assez bonne heure à Tudela pour y livrer bataille. Les
divisions Maurice-Mathieu, Musnier, Grandjean tenaient la gauche le
long de l'Èbre. Les divisions Morlot et Lagrange tenaient la droite,
et couchèrent à Corella. La cavalerie précédait l'infanterie pendant
cette marche.

[En marge: Bataille de Tudela.]

Le lendemain 23, Lannes donna l'ordre de s'acheminer dès trois heures
du matin vers Tudela. Afin de ne pas perdre de temps, il partit au
galop avec Lefebvre et les lanciers polonais, désirant devancer ses
troupes, et reconnaître la position dans le cas où l'ennemi
s'arrêterait pour combattre.

Les généraux espagnols avaient long-temps disputé sur le meilleur plan
à suivre, Palafox voulant agir offensivement en Navarre, Castaños au
contraire ne voulant pas franchir l'Èbre, et allant jusqu'à dire qu'il
vaudrait mieux rétrograder et s'enfoncer en Espagne, pour éviter les
affaires générales avec les Français. Ils avaient été surpris dans cet
état de controverse par le mouvement de Lannes, et forcés d'accepter
la bataille par le cri de la populace espagnole, qui les appelait des
traîtres. Les choses en étaient même à ce point que les Aragonais,
sous O'Neil, n'avaient pas encore repassé l'Èbre à Tudela le 23 au
matin, et qu'entre l'aile droite, formée par ceux-ci, et l'extrémité
de l'aile gauche, formée par les Andalous, il y avait près de trois
lieues de distance. Castaños se hâta de ranger les uns et les autres
en bataille sur les hauteurs qui s'élèvent en avant de Tudela, et qui
vont en s'abaissant jusqu'aux environs de Cascante, au milieu de
vastes plaines d'oliviers.

[En marge: Terrain en avant de Tudela, sur lequel les Espagnols
avaient pris position.]

Lannes, parvenu en face de cette position, aperçut à sa gauche, sur
les hauteurs qui précèdent Tudela et près de l'Èbre, une forte masse
d'Espagnols. C'étaient justement les Aragonais achevant leur passage,
et couverts par une nombreuse artillerie. Au centre, il découvrit sur
des hauteurs un peu moindres, et protégée par un bois d'oliviers, une
autre masse: c'était celle des Valenciens, des Murciens et des
Castillans. Plus loin, à droite, mais à une très-grande distance, vers
Cascante, on distinguait dans la plaine un troisième rassemblement:
c'étaient les divisions d'Andalousie sous la Peña et Grimarest, qui
n'étaient pas encore arrivées en ligne. Le total pouvait s'élever à
40,000 hommes.

[En marge: Dispositions d'attaque ordonnées par Lannes.]

Sur-le-champ, Lannes résolut d'enlever les hauteurs à gauche, puis,
quand il serait près d'y réussir, d'enfoncer le centre de l'ennemi, de
se rabattre ensuite à droite sur la portion de l'armée espagnole qu'on
apercevait vers Cascante, et contre laquelle il se proposait de
diriger son arrière-garde, formée par la division Lagrange, qui était
restée assez loin en arrière.

Il porta aussitôt la division Maurice-Mathieu, l'une des mieux
composées et des mieux commandées, sur les hauteurs de gauche qui
s'appuyaient à l'Èbre, et garda en réserve les divisions Musnier,
Grandjean et Morlot, pour agir contre le centre lorsqu'il en serait
temps. La cavalerie était déployée dans la plaine, une partie faisant
face à droite pour contenir la gauche de l'ennemi vers Cascante, et
donner à la division Lagrange le temps de rejoindre.

[En marge: Attaque des hauteurs de gauche par la division
Maurice-Mathieu.]

[En marge: Lannes fait enfoncer le centre des Espagnols.]

Les généraux Maurice-Mathieu et Habert, précédés d'un bataillon de
tirailleurs, s'avancèrent à la tête d'un régiment de la Vistule et du
14e de ligne, vieux régiment d'Eylau, pour lequel des batailles avec
les Espagnols n'étaient pas chose effrayante. Lannes avait donné ordre
de ne pas trop faire le coup de fusil contre un ennemi supérieur en
nombre, et avantageusement placé. Aussi, dès que les tirailleurs
eurent replié les Espagnols sur les hauteurs de gauche, les généraux
Maurice-Mathieu et Habert se formèrent en colonnes d'attaque, et
commencèrent à gravir le terrain. Les Aragonais, plus braves, plus
enthousiastes que le reste de la nation, plus engagés par leurs
démonstrations antérieures, étaient obligés de tenir, et tinrent en
effet avec un certain acharnement. Après s'être bien servis de leur
artillerie contre les Français, ils leur disputèrent chaque mamelon
l'un après l'autre, et leur tuèrent un assez grand nombre d'hommes.
Mais la division Maurice-Mathieu, vigoureusement soutenue, les
contraignit après un combat de deux heures à rétrograder vers Tudela.
Lorsque Lannes aperçut que de ce côté le combat ne présentait aucun
doute, il ébranla la division Morlot qui venait d'arriver, et, la
faisant appuyer par la division Grandjean, il les poussa toutes deux
sur le centre des Espagnols, composé, avons-nous dit, des Valenciens,
des Murciens et des Castillans. Les obstacles du terrain, qui étaient
nombreux, présentèrent à la division Morlot plus d'une difficulté à
vaincre. Remplie de troupes jeunes et ardentes, elle les surmonta, en
perdant toutefois trois ou quatre cents hommes, et rejeta les
Espagnols sur Tudela, où le général Maurice-Mathieu avait ordre de
pénétrer de son côté.

[En marge: Déroute de la gauche et du centre des Espagnols.]

Ce fut dès lors une déroute générale, car les Espagnols, culbutés par
les divisions Maurice-Mathieu et Morlot des hauteurs qui entourent
Tudela sur la ville même, et au milieu d'une vaste plaine d'oliviers
qui s'étend au delà, s'enfuirent dans un affreux désordre, laissant
beaucoup de morts et de blessés, un nombre de prisonniers plus
considérable que de coutume, toute leur artillerie, ainsi qu'un
immense parc de munitions et de voitures de bagages.

[En marge: Poursuite des fuyards par la cavalerie.]

[En marge: Lannes avec la division Musnier et les dragons fait tête à
la gauche des Espagnols, qui n'est pas encore entrée en action.]

Il était trois heures de l'après-midi. Lannes ordonna au maréchal Moncey
de les poursuivre sur la route de Saragosse avec les divisions
Maurice-Mathieu, Morlot et Grandjean, la cavalerie légère de Colbert, et
les lanciers polonais sous les ordres du général Lefebvre-Desnoette.
Cette cavalerie passant par la trouée du centre, entre Tudela et
Cascante, s'élança au galop sur les fuyards par toutes les routes
pratiquées à travers les champs d'oliviers qui environnent Saragosse.
Lannes resta avec la division Musnier et les dragons pour tenir tête à
la gauche des Espagnols, composée des troupes de la Peña qu'on voyait au
loin du coté de Cascante.

[En marge: Attaque vigoureuse de la division Lagrange, et déroute du
seul corps espagnol gui fût resté entier.]

Castaños, emporté par la déroute, n'avait pu rejoindre sa gauche. La
Peña s'y trouvait seul avec une masse imposante d'infanterie, celle
qui avait pris Dupont par derrière à Baylen, et qui avait tout
l'orgueil de cette journée sans en avoir le mérite. La Peña l'amena en
ligne de Cascante vers Tudela, dans une plaine où la cavalerie pouvait
se déployer. Lannes lança sur elle les dragons de la brigade Dijeon,
qui, par plusieurs charges répétées, la continrent en attendant la
division Lagrange, laquelle n'était pas encore entrée en action.
Celle-ci arriva enfin à une heure fort avancée. Le général Lagrange,
la disposant en échelons très-rapprochés les uns des autres, se porta
sur-le-champ à l'attaque de Cascante. Il conduisait lui-même le 25e
léger, formant le premier échelon. Ces vieux régiments de Friedland ne
regardaient pas comme une difficulté d'avoir affaire aux prétendus
vainqueurs de Baylen. Le 25e marcha baïonnettes baissées sur Cascante,
culbuta la division de la Peña et la rejeta sur Borja, à droite de la
route de Saragosse. Le général Lagrange, chargeant à la tête de sa
division, reçut une balle au bras.

[En marge: Retraite désordonnée des Espagnols, les uns sur Saragosse,
les autres sur Calatayud.]

La nuit mit fin à la bataille, qui à la droite comme à la gauche ne
présentait plus qu'une immense déroute. Les Aragonais étaient rejetés
sur Saragosse, les Andalous sur Borja, et par Borja sur la route de
Calatayud. La retraite devait être divergente, quand même les
sentiments des généraux ne les auraient pas disposés à se séparer les
uns des autres après un échec commun. Cette journée nous valut environ
quarante bouches à feu, trois mille prisonniers, presque tous blessés,
parce que la cavalerie ne parvenait à les arrêter qu'en les sabrant,
indépendamment de deux mille morts ou mourants restés sur le champ de
bataille. La dispersion, ici comme à Espinosa, était toujours le
résultat principal. Les jours suivants devaient nous procurer encore
beaucoup de prisonniers faits comme les autres par le sabre de nos
cavaliers.

[En marge: Lannes, retombé malade, laisse au maréchal Moncey et au
général Maurice-Mathieu le soin de poursuivre l'ennemi.]

Le lendemain matin Lannes ne pouvait plus supporter la fatigue du
cheval, pour avoir voulu s'y exposer trop tôt. Il chargea le maréchal
Moncey de continuer la poursuite des Aragonais sur Saragosse avec les
divisions Maurice-Mathieu, Morlot, Grandjean et une partie de la
cavalerie. Il confia la division Lagrange, dont le chef venait d'être
blessé, au brave Maurice-Mathieu, lui adjoignit la division Musnier,
les dragons, les lanciers polonais, et ordonna à ces troupes, placées
sous le commandement supérieur du général Maurice-Mathieu, de
poursuivre Castaños l'épée dans les reins sur Calatayud et Siguenza,
route de Saragosse à Madrid. Il espérait, quoiqu'il n'eût rien appris
de la marche du maréchal Ney, que les Andalous le trouveraient sur
leur chemin, et expieraient sous ses coups la journée de Baylen.

[En marge: Motifs qui avaient retardé le maréchal Ney dans sa marche à
travers la province de Soria.]

Malheureusement, au milieu de l'incertitude où il était, le maréchal
Ney, ne sachant par quelle route s'avancer, celle de Soria à Tudela,
ou celle de Soria à Calatayud, attendant du quartier général des
ordres ultérieurs qui n'arrivaient pas, avait non-seulement passé à
Soria la journée du 22 pour rallier ses deux divisions, mais celles du
23 et du 24 pour avoir des nouvelles, et ne s'était décidé que le 25 à
marcher sur Agreda, point où il était à une journée de Cascante. S'il
fût parti seulement le 23 au matin, il pouvait être le soir même ou le
lendemain sur les derrières de Castaños. Mais les instructions du
quartier général, quoique très-claires, avaient laissé trop de
latitude au maréchal. Les derniers renseignements recueillis à Soria
sur la force de Castaños l'avaient jeté dans une véritable confusion
d'esprit. On lui avait dit[25] que Castaños avait 80 mille hommes, que
Lannes même avait été battu, et, abusé par de semblables bruits,
l'audacieux maréchal avait craint cette fois d'être trop téméraire. Le
25 novembre, après avoir passé à Soria le 23 et le 24, il s'était mis
en marche sur les instances réitérées du quartier général, était
parvenu le 25 au soir à Agreda, le 26 à Tarazona, où il avait appris
enfin avec grand regret l'erreur dans laquelle il était tombé, et
l'occasion manquée d'immenses résultats. Ce qui lui arrivait là était
arrivé à tous nos généraux, qui se laissaient imposer par
l'exagération des Espagnols, exagération contre laquelle Napoléon
s'efforçait en vain de les mettre en garde, en leur répétant que les
troupes de l'insurrection étaient de la _canaille_ sur le ventre de
laquelle il fallait passer. Il en donna lui-même peu de jours après un
exemple mémorable.

[Note 25: Nous citerons ici, sur ce fait important de la carrière de
l'illustre maréchal, diverses lettres du quartier général, qui
prouvent le cas que Napoléon faisait de ce grand homme de guerre, et
la manière dont il jugea les motifs de son hésitation. On y verra
d'abord que les instructions furent très-claires, très-positives, que
les dates furent indiquées avec une grande précision; que s'il y eut
de l'incertitude d'abord sur les deux routes de Soria et de Calatayud,
le 21 toute incertitude avait cessé au quartier général, et qu'Agreda,
route de Soria, fut indiqué. Évidemment les faux bruits recueillis à
Soria firent seuls hésiter le maréchal Ney. Au surplus, on jugera
mieux ce fait important par les documents originaux. Nous ajouterons
que, quant au reproche adressé au maréchal Ney, d'avoir perdu son
temps par jalousie pour le maréchal Lannes, il n'y a pas le moindre
fondement à un tel reproche, quoiqu'il ait été souvent mérité en
Espagne par nos généraux. La meilleure part du triomphe fût revenue au
maréchal Ney s'il eût réussi, car c'est lui qui aurait pris Castaños.
La cause véritable est celle que Napoléon assigna lui-même à la
conduite du maréchal, et que j'ai indiquée dans mon récit. On peut
s'en rapporter à un juge tel que Napoléon, surtout quand il ne jugeait
pas sous l'impression d'un mouvement d'humeur; car, outre son
infaillibilité en cette matière, il avait l'avantage d'être près des
événements, il savait tous les faits, et ne se laissait influencer par
aucune considération. Du reste, voici les documents jusqu'ici inédits;
le lecteur prononcera lui-même en les lisant:

_Le major général au maréchal Ney, à Aranda._

                                 «Burgos, le 18 novembre 1808, à midi.

»L'Empereur ordonne que vous partiez demain avant le jour, avec vos
deux divisions, toute votre artillerie, le 26e régiment de chasseurs à
cheval et la brigade de cavalerie du général Beaumont, que le maréchal
Bessières mettra à vos ordres, et que vous vous rendiez sur San
Estevan de Gormaz, pour de là vous diriger sur Almazan ou sur Soria, à
votre choix, selon les renseignements que vous recevrez. Vous
intercepterez à Almazan la route de Madrid à Pampelune, et vous vous
trouverez dès lors sur les derrières du général Castaños. En route, et
surtout à Almazan, vous aurez les renseignements les plus précis. Si
vous apprenez, ou que le général Castaños se soit retiré sur Madrid,
ou qu'il se soit retiré de Calahorra ou d'Alfaro, et que sa ligne de
communication avec Madrid fût celle de Saragosse par Calatayud ou
Daroca, votre expédition aurait pour premier but alors de soumettre la
ville de Soria, qu'il est important de réduire avant de marcher outre.
À cet effet, vous vous dirigerez sur cette ville, vous la désarmerez
et ferez sauter les vieilles murailles; vous y ferez arrêter les
comités d'insurrection; vous formerez un gouvernement composé des plus
honnêtes gens, et vous direz à la ville d'envoyer une députation au
roi. Vous vous mettrez en communication avec le maréchal Lannes, qui
marche avec la division Lagrange, la brigade Colbert, et tout le corps
du maréchal Moncey, sur Calahorra, Alfaro et Tudela. Le maréchal
Lannes se portera sur Lodosa le 21, il y sera le 22, où il se réunira
au corps du maréchal Moncey, marchera sur Calahorra, et le 23 sur
Tudela. Vous, monsieur le duc, vous serez le 21 au soir à Almazan, et
le 22 à Soria. L'Empereur sera le 21 à Aranda. Ainsi, le 22 la gauche
sera à Calahorra, le centre, que vous formez, sera à Almazan ou Soria,
la droite sur Aranda.»


_Le major général au maréchal Ney, à Almazan._

                «Burgos, le 21 novembre 1808, à quatre heures du soir.

»Les maréchaux Lannes et Moncey attaquent, le 22, l'ennemi à
Calahorra; vous devez donc continuer votre mouvement sur Agreda pour
vous trouver sur les flancs de l'ennemi, et faire votre jonction avec
le maréchal Lannes, si cela est nécessaire.»


_Le major général au maréchal Ney, par Agreda._

                  «Aranda, le 27 novembre 1808, à dix heures du matin.

»Il paraît qu'après la bataille de Tudela, l'armée d'Aragon s'est
retirée dans Saragosse, et que l'armée de Castaños s'est retirée sur
Tarazona, et si vous vous fussiez trouvé le 23 à Agreda, elle aurait
été prise.

»Sa Majesté me charge de vous réitérer l'ordre de poursuivre Castaños;
ne le quittez pas, et poursuivez-le la baïonnette dans les reins.
Point de repos que votre armée n'ait aussi un morceau de l'armée de
Castaños.

»N'écoutez pas les bruits du pays. On disait qu'à Tudela il y avait au
delà de 80 mille hommes, et il n'y en avait pas 40 mille, y compris
les paysans, et ils ont fui aussitôt qu'on a marché sur eux,
abandonnant drapeaux et canons. Cette canaille n'est pas faite pour
tenir devant vous, et rien en Espagne ne peut résister à vos deux
divisions quand vous êtes à leur tête. Ne quittez donc pas Castaños,
et ayez-en votre part. Voilà votre but.»


_Le major général au maréchal Ney, par Agreda._

                  «Aranda, le 28 novembre 1808, à sept heures du soir.

»L'Empereur me charge de vous donner l'ordre de poursuivre Castaños
l'épée dans les reins. S'il va sur Madrid, vous le suivrez. Soyez
toujours sur sa piste. L'Empereur passe demain la Somo-Sierra, et son
projet est de faire couper, s'il est possible, Castaños sur
Guadalaxara. Mais il est essentiel que vous, monsieur le maréchal,
vous le poursuiviez et que vous ne le laissiez point se jeter sur le
corps français qui marche à Madrid, et qui pourrait avoir en même
temps à lutter contre les efforts des Anglais, qui, suivant les
nouvelles, se mettent en mouvement. Le quartier général de l'Empereur
sera demain à Bocequillas, et après-demain à Buytrago. Ainsi, monsieur
le duc, le but que vous avez à remplir n'est ni la défense, ni la
conquête, ni l'occupation d'un territoire, mais bien de suivre,
d'attaquer et de combattre l'armée de Castaños, surtout si elle se
portait sur Madrid.»


_Le major général au maréchal Ney, à Guadalaxara._

                                       «Chamartin, le 8 décembre 1808.

»Les Anglais se sauvent à toutes jambes; mais nous avons été ici un
moment dans une situation sérieuse. C'est une faute d'être arrivé ici
trop tard, c'en est une de n'avoir pas suivi l'esprit de vos premières
instructions: elles vous faisaient connaître que le maréchal Lannes
attaquait l'ennemi le 23, que vous étiez destiné à couper et
poursuivie Castaños, et par conséquent à vous porter rapidement sur
Agreda, sans vous arrêter deux jours comme vous avez fait en pure
perte à Soria.

»Sa Majesté n'approuve pas que vous ayez mêlé votre corps avec celui
du maréchal Moncey; il fallait suivre Castaños et laisser le duc de
Conegliano faire le siége de Saragosse. L'Empereur ne peut comprendre
comment, quand vous avez quitté le 2 Saragosse, vous n'avez pas laissé
la division Dessoles au maréchal Moncey, l'exposant par là à faire un
mouvement rétrograde. Enfin, ce qui est passé est passé; Sa Majesté
connaît trop bien votre zèle pour vous en vouloir, elle vous mettra à
même de réparer tout cela. L'Empereur a hésité de donner l'ordre à la
division Dessoles et aux Polonais de retourner sur Saragosse, afin de
ménager la fatigue de ses troupes. Sa Majesté a préféré faire des
changements à ses projets ultérieurs. Elle vient d'ordonner au
maréchal Mortier de se diriger sur Saragosse.»


_L'Empereur au maréchal Lannes._

                                         «Aranda, le 27 novembre 1808.

»Votre aide de camp est arrivé le 26, à huit heures du matin, et m'a
annoncé la brillante affaire de Tudela. Je vous en fais mon
compliment. Le maréchal Ney n'a pas, dans cette circonstance, rempli
mon but. Arrivé le 22, à midi, à Soria, il devait, selon les ordres
qu'il avait reçus, être le 23, de bonne heure, à Agreda. Mais, s'étant
laissé imposer par les habitants, et ajoutant foi à un tas de bêtises
qu'ils lui débitaient, croyant sur leur parole qu'il y avait 80 mille
hommes de troupes de ligne, etc., il a eu peur de se compromettre, et
il est resté le 23 et le 24 à Soria. Je lui ai donné l'ordre de partir
sur-le-champ et de ne rien craindre. Il a dû être le 25 à Agreda. Il
avait entendu votre canonnade le 23 et le 24, et il avait cru que vous
aviez été battu, sans raison et sans aucun indice raisonnable. Je lui
ai donné l'ordre depuis de pousser Castaños l'épée dans les reins. Je
m'occupe de rappeler le corps du maréchal Victor, que j'avais envoyé
du côté de l'Aragon, afin de pouvoir enfin marcher sur Madrid.»]

[En marge: Jonction du maréchal Ney avec le maréchal Moncey devant
Saragosse.]

Le maréchal Ney opéra sa jonction avec le maréchal Moncey, qui était
fort affaibli par le départ des divisions Lagrange et Musnier,
envoyées à la poursuite de Castaños. Le maréchal Ney, voulant au
moins rendre utile sa présence sur les lieux, convint avec le maréchal
Moncey de l'aider à l'investissement de Saragosse, où s'étaient
enfermés les frères Palafox et les fuyards aragonais. Pendant ce temps
le général Maurice-Mathieu poussait avec autant de rapidité que de
vigueur les débris de Castaños, qui se retiraient en désordre sur
Calatayud. Lannes resta malade à Tudela, offrant cependant à Napoléon
de remonter encore à cheval, même avant d'être rétabli, s'il fallait
quelque part tenir tête aux Anglais, et les jeter à la mer. Plût au
ciel, en effet, que Napoléon eût confié à un tel chef le soin de
poursuivre ces redoutables ennemis de l'Empire!

[En marge: Napoléon, débarrassé des armées espagnoles de droite et de
gauche, se décide à marcher immédiatement sur Madrid.]

C'est le 26 seulement, toujours par suite de la difficulté des
communications, que Napoléon reçut la nouvelle de la vigoureuse
conduite de Lannes à Tudela, de la dispersion des armées espagnoles du
centre et de droite, et de l'inexécution du mouvement prescrit au
maréchal Ney. Tenant ce maréchal pour l'un des premiers hommes de
guerre de son temps, il n'attribua son erreur qu'aux fausses idées
que les généraux français se faisaient de l'Espagne et des Espagnols,
et, bien que la belle manoeuvre qu'il avait ordonnée par Soria n'eût
point réussi, il n'en considéra pas moins les armées régulières de
l'Espagne comme anéanties, et la route de Madrid comme désormais
ouverte pour lui. Effectivement, les Aragonais sous Palafox étaient
tout au plus capables de défendre Saragosse. Les Andalous conduits par
Castaños se retiraient au nombre de 8 ou 9 mille sur Calatayud, et ne
pouvaient faire autre chose que d'augmenter la garnison de Madrid, en
se repliant sur cette capitale par Siguenza et Guadalaxara, si on leur
en laissait le temps. Le marquis de La Romana, avec 6 ou 7 mille
fuyards dénués de tout, gagnait péniblement le royaume de Léon à
travers des montagnes neigeuses. Enfin, sur la route même de Madrid,
il ne restait que les débris de l'armée d'Estrémadure, déjà si
rudement traitée en avant de Burgos.

Un seul obstacle aurait pu arrêter Napoléon, c'était l'armée anglaise,
dont il n'avait que les nouvelles les plus vagues et les plus
incertaines. Mais cette armée elle-même n'était encore en état de rien
entreprendre. Sir John Moore, conduisant ses deux principales colonnes
d'infanterie à travers le nord du Portugal, était arrivé à Salamanque
avec 13 ou 14 mille hommes d'infanterie, exténués de la longue marche
qu'ils avaient faite, et fort éprouvés par des privations auxquelles
les soldats anglais n'étaient guère habitués. Le général Moore n'avait
avec lui ni un cheval ni un canon, sa cavalerie et son artillerie
ayant suivi la route de Badajoz à Talavera, sous l'escorte d'une
division d'infanterie. Enfin sir David Baird, débarqué à la Corogne
avec 11 ou 12 mille hommes, s'avançait timidement vers Astorga, se
trouvant encore à soixante ou soixante-dix lieues de son général en
chef. Ces trois colonnes ne savaient comment elles s'y prendraient
pour se rejoindre, et, dans leur isolement, n'étaient ni capables ni
désireuses d'entrer en action. Elles se sentaient même fort peu
encouragées par ce qu'elles voyaient autour d'elles, car, au lieu de
les recevoir avec enthousiasme, les Espagnols de la Vieille-Castille,
épouvantés de la défaite de Blake, et se soumettant à un simple
escadron de cavalerie française, les accueillaient froidement, ne
voulaient rien leur donner qu'en échange de souverains d'or ou de
piastres d'argent, livrés en même temps que les fournitures
elles-mêmes. Aussi le sage Moore avait-il écrit à son gouvernement
pour le détromper sur l'insurrection espagnole, et lui montrer qu'on
avait engagé l'armée anglaise dans une fort périlleuse aventure.

Napoléon ignorait ces circonstances, et savait seulement qu'il
arrivait des Anglais par le Portugal et la Galice; mais il persistait
dans son plan de les attirer dans l'intérieur de la Péninsule, afin de
les envelopper au moyen de quelque grande manoeuvre, tandis que le
maréchal Soult et le général Junot, laissés sur ses derrières, les
contiendraient de front. Pour en agir ainsi, Madrid, d'où l'on
pourrait opérer par la droite sur le Portugal ou la Galice, devenait
le meilleur centre d'opérations, et c'était un nouveau motif d'y
marcher sans retard. Napoléon donna ses ordres en conséquence, dès que
l'affaire de Tudela lui fut connue.

[En marge: Ordres aux maréchaux Ney, Moncey, Soult, Lefebvre et
Mortier en conséquence de la marche sur Madrid.]

D'abord il prescrivit au maréchal Ney, qu'il voulait avoir sous sa
main pour l'employer dans les occasions difficiles, notamment contre
les Anglais, d'abandonner l'investissement de Saragosse, de marcher
sur Madrid par la même route que Castaños, et de poursuivre celui-ci à
outrance jusqu'à ce qu'il ne lui restât plus un seul homme. Il
enjoignit au général Maurice-Mathieu, qui était à la poursuite de
Castaños avec une partie des troupes du maréchal Moncey, de s'arrêter,
de rendre au maréchal Moncey les troupes qui lui appartenaient, pour
que ce dernier pût reprendre avec toutes ses divisions les travaux du
siége de Saragosse. Il pressa de nouveau le général Saint-Cyr, chargé
de la guerre de Catalogne, d'accélérer les opérations qui devaient le
conduire à Barcelone, et amener le déblocus de cette grande cité. Ces
dispositions prises à sa gauche, Napoléon envoya sur sa droite les
instructions suivantes.

Le maréchal Lefebvre, posté à Carrion pour lier le centre de l'armée
française avec le maréchal Soult, auquel avait été confié le soin de
soumettre les Asturies, dut suivre le mouvement général sur Madrid, et
se porter avec les dragons de Milhaud sur Valladolid et Ségovie, afin
de couvrir la droite du quartier général. Le général Junot, dont la
première division approchait, dut hâter sa marche pour venir remplacer
le maréchal Lefebvre sur le revers méridional des montagnes des
Asturies, où le maréchal Soult allait reparaître bientôt, après avoir
soumis les Asturies elles-mêmes. Ces deux corps, dont l'un sous le
maréchal Bessières avait autrefois conquis la Vieille-Castille, dont
l'autre sous Junot avait autrefois conquis le Portugal, devaient,
réunis sous le maréchal Soult, avoir affaire aux Anglais d'abord en
Vieille-Castille, puis en Portugal, selon les opérations qu'on serait
amené à diriger contre ceux-ci. Enfin, la tête du 5e corps, parti
d'Allemagne le dernier, commençant à se montrer à Bayonne, Napoléon
ordonna à son chef, le maréchal Mortier, de venir prendre à Burgos la
place qui allait se trouver vacante par la translation du quartier
général à Madrid.

Tout étant ainsi réglé sur ses ailes et ses derrières, Napoléon marcha
droit sur Madrid. Il n'avait avec lui que le corps du maréchal Victor,
la garde impériale, et une partie de la réserve de cavalerie,
c'est-à-dire beaucoup moins de quarante mille hommes. C'était plus
qu'il ne lui en fallait, devant l'ennemi qu'il avait à vaincre, pour
s'ouvrir la capitale des Espagnes.

Ayant d'abord porté le maréchal Victor à gauche de la route de Madrid
afin d'appuyer les derrières du maréchal Ney, il le ramena par Ayllon
et Riaza sur cette route, au point même où elle commence à s'élever,
pour franchir le Guadarrama. Déjà il avait envoyé Lasalle, avec la
cavalerie légère, jusqu'au pied du Guadarrama. Il y envoya de plus les
dragons de Lahoussaye et de Latour-Maubourg. Enfin, il y achemina la
garde, dont les fusiliers sous le général Savary, qui avait pris
l'habitude de les commander en Pologne, s'avancèrent jusqu'à
Bocequillas, pour observer les restes du corps du marquis de Belveder
réfugiés entre Sepulveda et Ségovie. Dès le 23, il était parti
lui-même de Burgos pour Aranda.

[En marge: Mesures prises par la junte d'Aranjuez pour couvrir la
capitale.]

[En marge: Précautions prises par les Espagnols pour rendre
inexpugnable le col de Somo-Sierra.]

Après la déroute de Burgos, la capitale se trouvait découverte; mais
la junte d'Aranjuez ne se figurant pas encore, dans sa présomptueuse
ignorance, que Napoléon pût y marcher prochainement, s'était contentée
d'expédier aux gorges du Guadarrama ce qui restait de forces
disponibles à Madrid. On avait donc réuni au sommet du Guadarrama,
vers le col resserré qui donne passage de l'un à l'autre versant, les
débris de l'armée de l'Estrémadure, et ce qui était demeuré à Madrid
des divisions d'Andalousie. C'était une force d'environ 12 à 13 mille
hommes, placée sous les ordres d'un habile et vaillant officier,
appelé don Benito San-Juan. Celui-ci avait établi au delà du
Guadarrama, au pied même du versant qu'il nous fallait aborder, et un
peu à notre droite, dans la petite ville de Sepulveda, une
avant-garde de trois mille hommes. Il avait ensuite distribué les neuf
mille autres au col de Somo-Sierra, dans le fond de la gorge que nous
avions à franchir. Une partie de son monde, postée à droite et à
gauche de la route qui s'élevait en formant de nombreuses sinuosités,
devait arrêter nos soldats par un double feu de mousqueterie. Les
autres barraient la chaussée elle-même vers le passage le plus
difficile du col, avec 16 pièces de canon en batterie. L'obstacle
pouvait être considéré comme l'un des plus sérieux qu'on fût exposé à
rencontrer à la guerre. Les Espagnols s'imaginaient être invincibles
dans la position de Somo-Sierra, et la junte elle-même comptait assez
sur la résistance qu'on y avait préparée pour ne pas quitter Aranjuez.
Elle espérait d'ailleurs que Castaños, qu'elle s'obstinait à ne pas
croire détruit, aurait le temps de venir par la route de Guadalaxara
se placer derrière le Guadarrama, entre Somo-Sierra et Madrid, et que
les Anglais, opérant un mouvement correspondant à celui de Castaños,
s'empresseraient, les uns par Avila, les autres par Talavera, de
couvrir la capitale des Espagnes. On vient de voir ce qu'il y avait de
fondé dans de pareilles espérances.

Les ordres donnés le 26 pour la marche sur Madrid étant complétement
exécutés le 29, Napoléon se rendit lui-même le 29 au pied du
Guadarrama, et établit son quartier général à Bocequillas. Le général
Savary avait poussé une reconnaissance sur Sepulveda, non pour
disperser le corps qui s'y trouvait, mais pour connaître sa force et
son intention. Après avoir fait quelques prisonniers, il s'était
retiré, n'ayant pas ordre de s'avancer plus loin. Les Espagnols,
surpris de conserver le terrain, avaient envoyé à Madrid la nouvelle
d'un avantage considérable remporté sur la garde impériale.

[En marge: Napoléon, arrivé au pied du Guadarrama, fait lui-même une
reconnaissance de la position de Somo-Sierra.]

Napoléon, arrivé le 29 à midi à Bocequillas, monta à cheval, s'engagea
dans la gorge de Somo-Sierra, la reconnut de ses propres yeux, et
arrêta toutes ses dispositions pour le lendemain matin. Il prescrivit
à la division Lapisse de se porter à la droite de la chaussée, pour
enlever à la pointe du jour le poste de Sepulveda, et à la division
Ruffin de partir au même instant pour gravir les rampes du Guadarrama,
jusqu'au col même de Somo-Sierra. Le 9e léger devait suivre de hauteur
en hauteur la berge droite, le 24e de ligne la berge gauche, de
manière à faire tomber les défenses établies sur les deux flancs de la
route. Le 96e devait marcher en colonne sur la route même. Puis devait
venir la cavalerie de la garde, et Napoléon avec son état-major. Les
fusiliers de la garde étaient chargés d'appuyer ce mouvement.

[Illustration: Les Lanciers Polonais au Combat de Somo-Sierra.]

À cette époque de la saison, le temps devenu superbe ne donnait
cependant du soleil que vers le milieu de la journée. De six heures à
neuf heures du matin un épais brouillard couvrait le pays, surtout
dans sa partie montagneuse; puis après cette heure un soleil
étincelant procurait à l'armée de vraies journées de printemps.
Napoléon, faisant attaquer Sepulveda à six heures du matin, comptait
s'être rendu maître de cette position accessoire à neuf heures, moment
où la colonne qui marchait vers Somo-Sierra serait parvenue au sommet
du col. On devait donc, grâce au brouillard, y arriver sans être
vu, et commencer le feu sur la montagne quand il aurait fini au pied.

Le lendemain 30, la colonne envoyée contre Sepulveda eut à peine le
temps de s'y montrer. Les trois mille hommes préposés à sa défense
s'enfuirent en désordre, et coururent vers Ségovie se joindre aux
autres fuyards du marquis de Belveder.

[En marge: Combat de Somo-Sierra.]

La colonne qui gravissait les pentes de Somo-Sierra arriva, sans être
aperçue, très-près du point que l'ennemi occupait en force. Le
brouillard se dissipant tout à coup, les Espagnols ne furent pas peu
surpris de se voir attaquer sur les hauteurs de droite et de gauche,
par le 9e léger et le 24e de ligne. Délogés de poste en poste, ils
défendirent assez mal l'une et l'autre berge. Mais le gros du
rassemblement se trouvait sur la route même, derrière seize pièces
d'artillerie, et faisait un feu meurtrier sur la colonne qui suivait
la chaussée. Napoléon, voulant apprendre à ses soldats qu'il fallait
avec les Espagnols ne pas regarder au danger, et leur passer sur le
corps quand on les rencontrait, ordonna à la cavalerie de la garde
d'enlever au galop tout ce qu'il y avait devant elle. Un brillant
officier de cavalerie, le général Montbrun, s'avança à la tête des
chevaux-légers polonais, jeune troupe d'élite, que Napoléon avait
formée à Varsovie, pour qu'il y eût de toutes les nations et de tous
les costumes dans sa garde. Le général Montbrun, avec ces valeureux
jeunes gens, se précipita au galop sur les seize pièces de canon des
Espagnols, bravant un horrible feu de mousqueterie et de mitraille.
Les chevaux-légers essuyèrent une décharge qui les mit en désordre en
abattant trente ou quarante cavaliers dans le rang. Mais bientôt
ralliés, et passant par-dessus leurs blessés, ils retournèrent à la
charge, arrivèrent jusqu'aux pièces, sabrèrent les canonniers, et
prirent les seize bouches à feu. Le reste de la cavalerie s'élança à
la poursuite des Espagnols au delà du col, et descendit avec eux sur
le revers du Guadarrama. Le brave San-Juan, atteint de plusieurs
blessures, et tout couvert de sang, voulut en vain retenir ses
soldats. Ce fut, comme à Espinosa, comme à Tudela, une affreuse
déroute. Les drapeaux, l'artillerie, deux cents caissons de munitions,
presque tous les officiers restèrent dans nos mains. Les soldats se
dispersèrent à droite et à gauche dans les montagnes, et gagnèrent
surtout à droite pour se réfugier à Ségovie.

[En marge: Résultat du combat de Somo-Sierra.]

Le soir, toute la cavalerie était à Buytrago, avec le quartier
général. Ce furent les Français qui apprirent aux Espagnols le
désastre de ce qu'on appelait l'armée de Somo-Sierra. Napoléon fut
enchanté d'avoir prouvé à ses généraux ce qu'étaient les insurgés
espagnols, ce qu'étaient ses soldats, le cas qu'il fallait faire des
uns et des autres, et d'avoir franchi un obstacle qu'on avait paru
croire très-redoutable. Les Polonais avaient eu une cinquantaine
d'hommes tués ou blessés sur les pièces. Napoléon les combla de
récompenses, et comprit dans la distribution de ses faveurs M.
Philippe de Ségur, qui avait reçu plusieurs coups de feu dans cette
charge. Il le destina à porter au Corps législatif les drapeaux pris à
Burgos et à Somo-Sierra.

Napoléon se hâta de répandre sa cavalerie de Buytrago jusqu'aux
portes de Madrid, et de s'y porter de sa personne, pour essayer
d'enlever cette grande capitale par un mélange de persuasion et de
force, désirant lui épargner les horreurs d'une prise d'assaut.
Heureusement elle n'était pas en mesure de se défendre; et d'ailleurs
le tumulte qui y régnait aurait rendu la défense impossible, quand
même elle aurait eu des murailles capables de résister au formidable
ennemi qui la menaçait.

[En marge: Déc. 1808.]

[En marge: À la nouvelle du combat de Somo-Sierra, la junte centrale
quitte Aranjuez pour Badajoz.]

[En marge: Moyens employés pour disputer Madrid aux Français.]

[En marge: Madrid, tombé au pouvoir de la populace, est livré aux plus
affreux désordres.]

[En marge: Massacre du marquis de Péralès.]

[En marge: Quelques travaux de défense aux portes de Madrid.]

À la nouvelle de la prise de Somo-Sierra, la folle présomption des
Espagnols s'était subitement évanouie, et la junte s'était hâtée de
quitter Aranjuez pour Badajoz. En s'éloignant elle avait annoncé la
résolution d'aller préparer dans le midi de la Péninsule des moyens de
résistance, dont Baylen, disait-elle, révélait assez la puissance.
Mais il n'en avait pas moins été résolu de disputer Madrid au
conquérant de l'Occident. La partie violente et anarchique de la
population le voulait ainsi, et parlait d'égorger quiconque
proposerait de capituler. Thomas de Morla et le marquis de Castellar
avaient été chargés de la défense, de concert avec une junte réunie à
l'hôtel des postes, dans laquelle siégeaient des gens de toute sorte.
Il restait à Madrid trois à quatre mille hommes de troupes de ligne,
de fort médiocre qualité; mais il s'était joint à cette garnison un
peuple frénétique, tant de la ville que de la campagne, lequel avait
exigé et obtenu des armes, inutiles dans ses mains pour le salut de la
capitale, et redoutables seulement aux honnêtes gens. Quelques
furieux, ayant cru remarquer dans les cartouches qu'on leur avait
distribuées une poussière noirâtre qu'ils disaient être du sable et
non de la poudre, s'en étaient pris au marquis de Péralès, corrégidor
de Madrid, personnage long-temps favori de la multitude, parce que,
dans ses goûts licencieux, il s'était publiquement attaché à
rechercher les plus belles femmes du peuple. L'une d'elles, délaissée
par lui, l'ayant accusé d'avoir préparé ces munitions frauduleuses, et
d'être complice d'une trahison ourdie contre la sûreté de Madrid, la
troupe des égorgeurs s'empara de ce malheureux, et le massacra comme
elle en avait déjà massacré tant d'autres depuis la fatale révolution
d'Aranjuez, et puis elle traîna son corps dans les rues. Après s'être
donné cette satisfaction à eux-mêmes, les barbares dominateurs de
Madrid exécutèrent à la hâte quelques préparatifs de défense, sous la
direction des gens du métier. Madrid n'est point fortifié; il est
comme Paris l'était il y a quelques années, avant les immenses travaux
qui l'ont rendu invincible, entouré d'un simple mur qui n'est ni
bastionné ni terrassé. On crénela ce mur, on en barricada les portes,
et on y plaça du canon. On prit ce soin particulièrement pour les
portes d'Alcala et d'Atocha, qui aboutissent vers la grande route par
laquelle devaient se présenter les Français. En arrière des portes, on
pratiqua des coupures, on éleva des barricades dans les rues
correspondantes, pour que, la première résistance vaincue, il en
restât une autre en arrière.

Vis-à-vis des portes d'Alcala et d'Atocha, s'élèvent sur un terrain
dominant, en face de Madrid, le château et le parc du Buen-Retiro,
séparés de Madrid par la fameuse promenade du Prado. On crénela le
mur d'enceinte du Retiro, on y fit quelques levées de terre, on y
traîna du canon, on y logea en guise de garnison une multitude
fanatique, capable de le ravager, mais bien peu de le défendre. Les
femmes, joignant leurs efforts à ceux des hommes, se mirent à dépaver
les rues, et à monter les pavés sur le toit des maisons, pour en
accabler les assaillants. On sonna les cloches jour et nuit, afin de
tenir la population en haleine. Le duc de l'Infantado avait été
secrètement envoyé hors de Madrid, pour aller chercher l'armée de
Castaños, et l'amener sous Madrid.

[En marge: L'armée française paraît le 2 décembre aux portes de
Madrid.]

[En marge: Napoléon fait sommer la ville.]

Toute cette agitation n'était pas un moyen de résistance bien sérieux
à opposer à Napoléon. Il arriva le 2 décembre au matin sous les murs
de Madrid, à la tête de la cavalerie de la garde, des dragons de
Lahoussaye et de Latour-Maubourg. Ce jour était l'anniversaire du
couronnement, celui aussi de la bataille d'Austerlitz, et, pour
Napoléon comme pour ses soldats, une sorte de superstition s'attachait
à cette date mémorable. Le temps était d'une sérénité parfaite. Cette
belle cavalerie, en apercevant son glorieux chef, poussa des
acclamations unanimes, qui allèrent se mêler aux cris de rage que
proféraient les Espagnols en nous voyant. Le maréchal Bessières, duc
d'Istrie, commandait la cavalerie impériale. L'empereur, après avoir
considéré un instant la capitale des Espagnes, ordonna à Bessières de
dépêcher un officier de son état-major pour la sommer d'ouvrir ses
portes. Ce jeune officier eut la plus grande peine à pénétrer. Un
boucher de l'Estrémadure, préposé à la garde de l'une des portes,
prétendait qu'il ne fallait pas moins que le duc d'Istrie lui-même
pour remplir une telle mission. Le général Montbrun qui était présent,
ayant voulu repousser cette ridicule prétention, fut obligé de tirer
son sabre pour se défendre. L'officier parlementaire, admis dans
l'intérieur de la ville, se vit assailli par le peuple, et allait être
massacré, lorsque la troupe de ligne, sentant son honneur intéressé à
faire respecter les lois de la guerre, lui sauva la vie en l'arrachant
aux mains des assassins. La junte chargea un général espagnol de
porter sa réponse négative. Mais les chefs de la populace exigèrent
que trente hommes du peuple escortassent ce général pour le
surveiller, encore plus que pour le protéger, car cette multitude
furieuse apercevait des trahisons partout. L'envoyé espagnol, ainsi
entouré, parut devant l'état-major impérial, et il fut aisé de
deviner, par son attitude embarrassée, sous quelle tyrannie lui et les
honnêtes gens de Madrid étaient placés en ce moment. Sur l'observation
réitérée que la ville de Madrid ne pourrait pas tenir contre l'armée
française, qu'on ne ferait en résistant qu'exposer à être égorgée, à
la suite d'un assaut, une population de femmes, d'enfants, de
vieillards, le malheureux se taisait en baissant les yeux, car il
n'osait, devant les témoins qui l'observaient, laisser percer les
sentiments dont il était plein. On le renvoya avec sa triste escorte,
en lui déclarant que le feu allait commencer.

[En marge: Sur le refus de la junte de rendre Madrid, Napoléon fait
préparer une première attaque.]

Napoléon n'avait encore avec lui que sa cavalerie, et il attendait son
infanterie vers la fin du jour. Il fit lui-même à cheval une
reconnaissance autour de Madrid, et prépara un plan d'attaque qui pût
se diviser en plusieurs actes successifs, de manière à sommer la
place entre chacun d'eux, et à la réduire par l'intimidation plutôt
que par l'emploi des redoutables moyens de la guerre.

Vers la fin du jour, les divisions Villatte et Lapisse, du corps du
maréchal Victor, étant arrivées, il fit ses dispositions pour enlever
le Buen-Retiro, qui domine Madrid à l'est, et les portes de los Pozos,
de Fuencarral, del Duque, qui le dominent au nord. Le clair de lune
était superbe. Dans la soirée, on prit position. Le général Senarmont
prépara l'artillerie afin de battre les murs du Buen-Retiro, et tout
fut disposé pour un premier acte de vigueur. Préalablement, le général
Maison, chargé des portes de los Pozos, de Fuencarral et del Duque,
enleva toutes les constructions extérieures sous un feu violent et des
mieux ajustés. Mais, parvenu près des portes, il s'y arrêta, attendant
le signal des attaques.

[En marge: Attaque sur le Buen-Retiro et les portes d'Alcala et
D'Atocha.]

Napoléon, avant de commencer, dépêcha encore un officier, celui-ci
espagnol et pris à Somo-Sierra. Cet officier était porteur d'une
lettre de Berthier, à la fois menaçante et douce, pour le marquis de
Castellar, commandant de Madrid. La réponse ne tarda pas à venir: elle
était négative, et consistait à dire qu'il fallait, avant de se
résoudre, avoir le temps de consulter les autorités et le peuple.
Napoléon alors, à la pointe du jour, se plaça de sa personne sur les
hauteurs, ayant le Buen-Retiro à gauche, les portes de los Pozos, de
Fuencarral, del Duque à droite, et ordonna lui-même l'attaque. Une
batterie espagnole bien dirigée ayant couvert de boulets le point où
il se trouvait, il fut obligé de s'éloigner un peu. Ce n'était pas en
effet sous de tels boulets qu'un tel homme devait tomber. Dès que le
brouillard matinal eut fait place au soleil étincelant qui, depuis
quelque temps, ne cessait de briller, le général Villatte, chargé
d'agir à la gauche, s'avança avec sa division sur le Buen-Retiro. Le
général Senarmont ayant renversé à coups de canon les murs de ce beau
parc, l'infanterie y entra à la baïonnette, et en eut bientôt délogé
quatre mille hommes, bourgeois et gens du peuple, qui avaient eu la
prétention de le défendre. La résistance fut presque nulle, et nos
colonnes, traversant le Buen-Retiro sans difficulté, débouchèrent
immédiatement sur le Prado. Cette superbe promenade s'étend de la
porte d'Atocha à celle d'Alcala, et les prend en quelque sorte à
revers. Nos troupes s'emparèrent de ces portes et de l'artillerie dont
on les avait armées. Puis des compagnies d'élite s'élancèrent sur les
premières barricades des rues d'Atocha, de San-Jeronimo, d'Alcala, et
les enlevèrent malgré une fusillade des plus vives. Il fallut emporter
d'assaut plusieurs palais situés dans ces rues, et passer par les
armes les défenseurs qui les occupaient.

[En marge: Attaque par le général Maison des portes de Fuencarral, del
Duque et de San-Bernardino.]

[En marge: Nouvelle sommation adressée à la junte de défense.]

À droite, le général Maison, qui avait dû rester toute la nuit sous un
feu meurtrier pour conserver des maisons des faubourgs, attaqua les
portes de Fuencarral, del Duque, et de San-Bernardino, afin de
pénétrer jusqu'à un vaste bâtiment qui servait de quartier aux gardes
du corps, et dont les murs, solides comme ceux d'une forteresse,
étaient capables de résister au canon. Il réussit à s'introduire dans
l'intérieur de la ville, et à entourer de toutes parts le bâtiment
des gardes du corps, en essuyant un feu épouvantable. L'artillerie de
campagne n'ayant pu faire brèche dans les murs, le général Maison
s'avança à la tête d'un détachement de sapeurs pour enfoncer les
portes à coups de hache. Mais les matériaux amassés derrière ces
portes rendaient impossible de les forcer. Alors le général fit
diriger de toutes les maisons voisines une violente fusillade sur ce
bâtiment. Il était depuis vingt et une heures au feu, lorsqu'il fut
atteint d'une balle qui lui fracassa le pied. Déjà deux cents hommes,
morts ou blessés, avaient été abattus devant ce redoutable bâtiment,
quand l'empereur ordonna de s'arrêter avant de livrer un assaut
général. Il était maître des portes de Fuencarral, del Duque, de
San-Jeronimo, attaquées par le général Maison, de celles d'Alcala,
d'Atocha, attaquées par le général Villatte, et son artillerie, des
hauteurs du Buen-Retiro, suffisait pour réduire bientôt cette
malheureuse cité. Cependant, à 11 heures du matin, il suspendit
l'action, et envoya une nouvelle sommation à la junte de défense,
annonçant que tout était prêt pour foudroyer la ville si elle
résistait plus long-temps, mais que, prêt à donner un exemple terrible
aux villes d'Espagne qui voudraient lui fermer leurs portes, il aimait
mieux cependant devoir la reddition de Madrid à la raison et à
l'humanité de ceux qui s'en étaient faits les dominateurs.

[En marge: Réponse plus favorable de la junte à cette dernière
sommation.]

La prise du Buen-Retiro et des portes de l'est et du nord avait déjà
produit une vive sensation sur les défenseurs de Madrid. Pas un homme
raisonnable ne doutait des conséquences d'une prise d'assaut. La
populace elle-même avait éprouvé aux portes d'Atocha et d'Alcala ce
qu'on gagnait à tirer du haut des maisons sur les Français, et la
violence des esprits commençait à s'apaiser un peu. La junte de
défense en profita pour envoyer Thomas de Morla et don Bernardo
Iriarte au quartier général.

[En marge: Accueil que fait Napoléon à Thomas de Morla, envoyé auprès
de lui par la junte de défense.]

Napoléon les reçut à la tête de son état-major, et leur montra un
visage froid et sévère. Il savait que don Thomas de Morla était ce
gouverneur d'Andalousie sous le commandement duquel avait été violée
la capitulation de Baylen. Il se promettait de lui adresser un langage
qui retentît dans l'Europe entière. Thomas de Morla, intimidé par la
présence de l'homme extraordinaire devant lequel il paraissait, et par
le courroux visible, quoique contenu, qui se révélait sur ses traits,
lui dit que tous les hommes sages dans Madrid étaient convaincus de la
nécessité de se rendre, mais qu'il fallait faire retirer les troupes
françaises, et laisser à la junte le temps de calmer le peuple et de
l'amener à déposer les armes.--«Vous employez en vain le nom du
peuple, lui répondit Napoléon d'une voix courroucée. Si vous ne pouvez
parvenir à le calmer, c'est parce que vous-même vous l'avez excité et
égaré par des mensonges. Rassemblez les curés, les chefs des couvents,
les alcades, les principaux propriétaires, et que d'ici à six heures
du matin la ville se rende, ou elle aura cessé d'exister. Je ne veux
ni ne dois retirer mes troupes. Vous avez massacré les malheureux
prisonniers français qui étaient tombés entre vos mains. Vous avez, il
y a peu de jours encore, laissé traîner et mettre à mort dans les rues
deux domestiques de l'ambassadeur de Russie, parce qu'ils étaient nés
Français. L'inhabileté et la lâcheté d'un général avaient mis en vos
mains des troupes qui avaient capitulé sur le champ de bataille de
Baylen, et la capitulation a été violée. Vous, monsieur de Morla,
quelle lettre avez-vous écrite à ce général? Il vous convenait bien de
parler de pillage, vous qui, entré en 1795 en Roussillon, avez enlevé
toutes les femmes, et les avez partagées comme un butin entre vos
soldats! Quel droit aviez-vous d'ailleurs de tenir un pareil langage?
La capitulation de Baylen vous l'interdisait. Voyez quelle a été la
conduite des Anglais, qui sont bien loin de se piquer d'être rigides
observateurs du droit des nations! Ils se sont plaints de la
convention de Cintra, mais ils l'ont exécutée. Violer les traités
militaires, c'est renoncer à toute civilisation, c'est se mettre sur
la même ligne que les Bédouins du désert. Comment donc osez-vous
demander une capitulation, vous qui avez violé celle de Baylen? Voilà
comme l'injustice et la mauvaise foi tournent toujours au préjudice de
ceux qui s'en sont rendus coupables. J'avais une flotte à Cadix, elle
était l'alliée de l'Espagne, et vous avez dirigé contre elle les
mortiers de la ville où vous commandiez. J'avais une armée espagnole
dans mes rangs, j'ai mieux aimé la voir passer sur les vaisseaux
anglais, et être obligé de la précipiter du haut des rochers
d'Espinosa, que de la désarmer. J'ai préféré avoir neuf mille ennemis
de plus à combattre, que de manquer à la bonne foi et à l'honneur.
Retournez à Madrid. Je vous donne jusqu'à demain, 6 heures du matin.
Revenez alors, si vous n'avez à me parler du peuple que pour
m'apprendre qu'il s'est soumis. Sinon, vous et vos troupes, vous serez
tous passés par les armes[26].»

[Note 26: Ces paroles sont textuellement celles de Napoléon,
consignées tout au long dans le _Moniteur_ de cette époque.]

[En marge: Reddition de Madrid.]

[En marge: Entrée des Français dans Madrid, le 4 décembre.]

[En marge: Désarmement général des habitants.]

[En marge: Napoléon n'entre point de sa personne à Madrid, et n'y
laisse point entrer son frère Joseph.]

Ces paroles redoutables et méritées firent frémir d'épouvante Thomas
de Morla. Revenu auprès de la junte, il ne put dissimuler son trouble,
et ce fut don Iriarte qui fut obligé de rendre compte pour lui de la
mission qu'ils avaient remplie en commun au quartier général français.
L'impossibilité de la résistance était si évidente que la junte
elle-même, quoique divisée, reconnut à la majorité qu'il fallait se
soumettre. Elle envoya de nouveau Thomas de Morla à Napoléon, pour lui
annoncer la reddition de Madrid sous quelques conditions
insignifiantes. Pendant cette nuit du 3 au 4, le marquis de Castellar
voulut avec ses troupes échapper à la clémence comme à la sévérité du
vainqueur. Suivi de ses soldats et de tout ce qu'il y avait de plus
compromis, il sortit par les portes de l'ouest et du sud, que les
Français n'occupaient point. Le lendemain, bien que le peuple furieux
poussât encore des cris de rage, les gens armés ayant reçu et accepté
l'invitation de ne plus résister, les portes de la ville furent
livrées au général Belliard. L'armée française s'empara des principaux
quartiers, et vint s'établir dans les grands bâtiments de Madrid,
particulièrement dans les couvents, aux frais desquels Napoléon exigea
qu'elle fût nourrie. Il ordonna qu'on procédât à un désarmement
général et immédiat. Ensuite, sans daigner entrer lui-même dans
Madrid, il alla se loger au milieu de sa garde à Chamartin, dans une
petite maison de campagne appartenant à la famille du duc de
l'Infantado. Il prescrivit à Joseph de passer le Guadarrama, et de
venir résider, non à Madrid, mais en dehors, à la maison royale du
Pardo, située à deux ou trois lieues. Son intention était de faire
trembler Madrid sous une occupation militaire prolongée, avant de lui
rendre le régime civil avec la nouvelle royauté. Sa conduite en cette
circonstance fut aussi habile qu'énergique.

[En marge: Moyens d'intimidation employés à l'égard des Espagnols.]

Il voulait, sans employer la cruauté, mais seulement l'intimidation,
placer la nation entre les bienfaits qu'il lui apportait et la crainte
de châtiments terribles contre ceux qui s'obstineraient dans la
rébellion. Il avait déjà ordonné la confiscation des biens des ducs de
l'Infantado, d'Ossuna, d'Altamira, de Medina-Celi, de Santa-Cruz, de
Hijar, du prince de Castel-Franco, de M. de Cevallos. Ces deux
derniers étaient punis pour avoir accepté du service sous Joseph, et
l'avoir ensuite abandonné. Napoléon était résolu à user d'une sévérité
toute particulière envers ceux qui passeraient d'un camp dans un
autre, et qui, à la résistance, en soi fort légitime, ajouteraient la
trahison, qui ne l'était pas. Le prince de Castel-Franco, le duc de
l'Infantado n'avaient été que faibles, M. de Cevallos avait agi comme
un traître. Aussi l'ordre était-il donné de l'arrêter partout où on le
trouverait. Mais celui-ci s'étant enfui, Napoléon fit saisir MM. de
Castel-Franco et de Santa-Cruz, qui n'avaient pas eu le temps de se
dérober. Il fit saisir également et déférer à une commission militaire
le duc de Saint-Simon, qui, étant Français d'origine, avait encouru la
peine de ceux qui servent contre leur patrie. Son projet n'était pas
de sévir, mais d'intimider, en envoyant temporairement dans une prison
d'État les hommes qu'il faisait arrêter et condamner. Il fit arrêter
aussi et conduire en France les présidents et procureurs royaux du
conseil de Castille. Il traita de même quelques-uns des meneurs
populaires qui avaient trempé dans l'assassinat des soldats français
et des personnages espagnols victimes des fureurs de la populace. En
même temps il ordonna de nouveau le désarmement le plus complet et le
plus général. Il exigea, comme nous l'avons dit, que les couvents
reçussent une partie de l'armée, et la nourrissent à leurs frais.

[En marge: Aux sévérités envers quelques individus, Napoléon ajoute
des mesures qui doivent être des bienfaits pour la nation entière.]

Tandis qu'il déployait ces rigueurs apparentes, il voulut frapper la
masse de la nation espagnole par l'idée des bienfaits qui devaient
découler de la domination française. En conséquence il décida par une
suite de décrets la suppression des lignes de douanes de province à
province, la destitution de tous les membres du conseil de Castille,
et le remplacement immédiat de ce conseil au moyen de l'organisation
de la cour de cassation, l'abolition du tribunal de l'inquisition, la
défense à tout individu de posséder plus d'une commanderie,
l'abrogation des droits féodaux, et la réduction au tiers des couvents
existant en Espagne.

Le désir de ménager le clergé et la noblesse l'avait d'abord porté à
hésiter sur l'opportunité de ces grandes mesures, quand il était
encore à Bayonne, occupé de préparer la Constitution espagnole. Mais
depuis l'insurrection générale, la difficulté étant devenue aussi
grave qu'on pouvait l'imaginer, il n'avait plus de ménagements à
garder avec telle ou telle classe, et il ne devait plus songer qu'à
conquérir par de sages institutions la partie saine et intelligente de
la nation, laissant au temps et à la force le soin de lui en ramener
le reste.

[En marge: Moyens employés par Napoléon pour faire désirer Joseph
avant de le rendre aux Espagnols.]

Ces décrets promulgués, il déclara aux diverses députations qui lui
furent présentées, qu'il n'avait pas, quant à lui, à entrer dans
Madrid, n'étant en Espagne qu'un général étranger, commandant une
armée auxiliaire de la nouvelle dynastie; que, quant au roi Joseph, il
ne le rendrait aux Espagnols que lorsqu'il les croirait dignes de le
posséder par un retour sincère vers lui; qu'il ne le replacerait pas
dans le palais des rois d'Espagne pour l'en voir expulsé une seconde
fois; que si les habitants de Madrid étaient résolus à s'attacher à ce
prince par l'appréciation plus éclairée de tout le bien que leur
promettait une royauté nouvelle, il le leur rendrait, mais après que
tous les chefs de famille, rassemblés dans les paroisses de Madrid,
lui auraient prêté sur les saints Évangiles serment de fidélité; que
sinon, il renoncerait à imposer aux Espagnols une royauté dont ils ne
voulaient pas; mais que, les ayant conquis, il userait à leur égard
des droits de la conquête, qu'il disposerait de leur pays comme il lui
conviendrait, et probablement le démembrerait, en prenant pour
lui-même ce qu'il croirait bon d'ajouter au territoire de la France.

[En marge: Napoléon commence à organiser une armée espagnole pour le
compte de Joseph.]

Il s'occupa en outre de former un commencement d'armée à son frère
Joseph. Il lui ordonna de réunir en un régiment de plusieurs
bataillons tous les Allemands, Napolitains et autres étrangers qui
servaient depuis long-temps en Espagne, et qui ne demandaient pas
mieux que de retrouver une solde. Ce régiment devait s'appeler
Royal-Étranger, et s'élever à environ 3,200 hommes. Il ordonna de
réunir les Suisses espagnols qui étaient restés fidèles, ou qui
étaient portés à revenir à Joseph, en un régiment qui s'appellerait
_Reding_, parce qu'il y avait un officier de ce nom qui s'était bien
conduit. On pouvait espérer que ce régiment serait de 4,800 hommes. Il
prescrivit de réunir sous le nom de Royal-Napoléon tous les soldats
espagnols qui avaient embrassé la cause de Joseph, au nombre présumé
de 4,800, et enfin, sous le nom de garde royale, les Français qui
après Baylen avaient pris du service sous Castaños pour échapper à la
captivité. On supposait que, joints à des conscrits tirés de Bayonne,
ils présenteraient un effectif de 3,200 hommes. C'était un premier
noyau de 16 mille soldats qui pourraient avoir de la valeur, si on les
payait bien, et si on s'occupait de leur organisation.

Après avoir pris ces mesures, Napoléon en attendit l'effet, persistant
à demeurer de sa personne à Chamartin, et à laisser Joseph dans la
maison de plaisance du Pardo, où celui-ci vivait séparé, et entouré de
toute l'étiquette royale, sans avoir à s'incliner devant la
souveraineté supérieure de l'empereur des Français. En attendant que
les Espagnols le comprissent, Napoléon continua à faire ses
dispositions militaires pour l'entière conquête de la Péninsule.

[En marge: Opérations militaires de Napoléon à la suite de
l'occupation de Madrid.]

[En marge: Le corps de Castaños, passé sous le commandement du duc de
l'Infantado, est définitivement rejeté sur Cuenca.]

Il avait amené à Madrid le corps du maréchal Victor, composé des
divisions Lapisse, Villatte et Ruffin, la garde impériale, et la plus
grande masse des dragons. Sur le bruit que le corps de Castaños se
retirait par Calatayud, Siguenza et Guadalaxara vers Madrid, il avait
envoyé au pont d'Alcala la division Ruffin avec une brigade de
dragons. Ce corps de Castaños, en effet, poursuivi à outrance par le
général Maurice-Mathieu à la tête des divisions Musnier et Lagrange et
des lanciers polonais, abordé vivement à Bubierca, où il avait essuyé
des pertes considérables, se repliait en désordre sur Guadalaxara, ne
comptant pas plus de 9 à 10 mille hommes, au lieu de 24 qu'il comptait
à Tudela. Il avait passé du commandement de Castaños, destitué par la
junte, au commandement du général de la Peña. Ballotté ainsi de chefs
en chefs, aigri par la défaite et la souffrance, il s'était révolté,
et avait pris définitivement pour général le duc de l'Infantado, sorti
secrètement, comme on l'a vu, de Madrid, afin d'amener des renforts
aux défenseurs de la capitale. L'entrée des Français à Madrid, et la
présence de la division Ruffin avec les dragons au pont d'Alcala, ne
laissaient pas d'autre ressource à cette ancienne armée du centre que
la retraite sur Cuenca. Elle ne courait risque d'y être inquiétée que
lorsque les Français prendraient la résolution de marcher sur Valence,
ce qui ne pouvait être immédiat.

[En marge: Les restes de l'armée d'Estrémadure sont rejetés au delà de
Talavera.]

[En marge: Massacre par ses soldats du brave don Benito San Juan.]

Napoléon voyant s'éloigner l'armée du centre aux trois quarts
dispersée, avait abandonné aux dragons le soin de ramasser les
traînards, et avait ramené à lui la division Ruffin, du corps de
Victor, destinant ce corps à marcher sur Aranjuez et Tolède, à la
poursuite de l'armée de l'Estrémadure. Il voulait, après avoir assuré
sa gauche en rejetant sur Cuenca l'ancienne armée de Castaños,
assurer sa droite en poussant au delà de Talavera les débris de
l'armée d'Estrémadure, qui avaient combattu à Burgos et à Somo-Sierra.
Il fit partir les divisions Ruffin et Villatte, précédées par la
cavalerie légère de Lasalle et les dragons de Lahoussaye, et conserva
dans Madrid la division Lapisse et la garde impériale. Lasalle courut
sur Aranjuez et Tolède, les dragons coururent sur l'Escurial pour
refouler les restes désordonnés de l'armée d'Estrémadure. Cette armée
était déjà en déroute en commençant sa retraite. Ce fut bien pis
encore lorsqu'elle sentit la pointe des sabres de nos cavaliers. Elle
ne présentait plus que des bandes confuses qui, à l'exemple de toutes
les troupes incapables de se battre, se vengèrent sur leurs chefs de
leur propre lâcheté. L'infortuné don Benito San Juan, qui n'avait
quitté que le dernier, et tout sanglant, le champ de bataille de
Somo-Sierra, fut leur première victime. Il avait, avec les fugitifs de
Somo-Sierra, rejoint à Ségovie ce qui subsistait encore du détachement
de Sepulveda et des troupes battues à Burgos par le maréchal Soult.
Ces divers rassemblements, après s'être un moment rapprochés de Madrid
par la route de Ségovie à l'Escurial, s'enfuirent sur Tolède en
apprenant la reddition de la capitale. La garnison de Madrid, sortie
avec le marquis de Castellar, se réunit à eux. Leur indiscipline
passait toute croyance. Ils pillaient, ravageaient, beaucoup plus que
les vainqueurs, ce pays qui était le leur, et qu'ils avaient mission
de défendre. Les chefs, saisis de honte et de douleur à un tel
spectacle, voulurent mettre quelque ordre dans cette retraite, et
épargner aux habitants les horribles traitements auxquels ils étaient
exposés. Mais les misérables qu'on cherchait à contenir se mirent à
accuser leurs officiers de les avoir trahis. Le brave don Benito San
Juan, le plus sévère, parce qu'il était le plus brave, devint l'objet
de leur fureur. Ayant voulu à Talavera les réprimer, il fut assailli
dans une modeste cellule qui lui servait de logement, traîné sur la
voie publique, pendu à un arbre, où, durant plusieurs heures, ces
monstres, qui ne l'avaient pas suivi au combat, le criblèrent de leurs
balles. Tels étaient les hommes auxquels l'Espagne, dans son
aveuglement patriotique, confiait sa défense contre une royauté qui
avait à ses yeux le tort d'être étrangère.

Le général Lasalle, toujours au galop à la tête de ses escadrons,
arrivé bientôt à Talavera, rejeta jusqu'au pont d'Almaraz sur le Tage
ces bandes indisciplinées. Ce pont, autour duquel les Espagnols
avaient élevé quelques ouvrages, ne pouvait être emporté que par de
l'infanterie. Le général Lasalle s'y arrêta, en attendant que les
ordres de l'Empereur prescrivissent de nouvelles opérations dans le
midi de la Péninsule.

[En marge: Embarras de l'armée anglaise depuis l'entrée de Napoléon
dans Madrid.]

Tandis que les armées espagnoles étaient refoulées de la sorte, celle
de Palafox sur Saragosse, celle de Castaños sur Cuenca, celle
d'Estrémadure sur Almaraz, celle de Blake sur Léon et les Asturies, et
que nous étions ainsi en quelques jours redevenus maîtres d'une moitié
de l'Espagne, les Anglais, auxquels on avait promis qu'ils ne
viendraient que pour recueillir des trophées, et compléter tout au
plus une victoire assurée, se trouvaient dans le plus cruel embarras,
car ils n'avaient pu réussir jusqu'ici à rassembler leurs divers
détachements en un seul corps d'armée. L'unique progrès qu'ils eussent
fait sous ce rapport, c'était de réunir à l'infanterie, amenée par
Ciudad-Rodrigo et Salamanque, l'artillerie et la cavalerie venues par
Badajoz et Talavera, sous la conduite du général Hope. Celui-ci avait
même un moment failli tomber au milieu des escadrons de Lasalle,
s'était dérobé par une marche habile dans les montagnes, et avait
enfin, par Avila, rejoint son général en chef vers Salamanque. Après
cette jonction le général Moore comptait environ 19 mille hommes. Mais
il lui restait une dernière jonction à opérer: c'était celle de David
Baird, arrivé par la Corogne à Astorga, avec environ 11,000 hommes.
Plus que jamais le général anglais songeait à se retirer, car ce
n'était pas avec 30,000 hommes qu'il pouvait tenir tête aux Français,
les armées espagnoles étant partout anéanties. Le désir de se
soustraire au danger, et de rallier sir David Baird, lui avait inspiré
la salutaire pensée d'abandonner la ligne de retraite du Portugal pour
adopter celle de la Galice, ce qui lui procurait le double avantage
d'augmenter sa force d'un tiers, et de se rapprocher d'un bon port
d'embarquement. Il inclinait donc à marcher par Toro sur Benavente, en
ordonnant à David Baird d'y marcher par Astorga. (Voir la carte nº
43.) Il se donnait de plus, en agissant ainsi, l'apparence de menacer
les communications des Français, puisqu'il n'avait qu'un pas à faire
pour être à Valladolid, même à Burgos, tandis qu'en réalité il était
sur la route de la Corogne, c'est-à-dire de la mer, son refuge le
plus sûr. Grâce à ce mouvement, il assurait sa retraite, il semblait
en même temps faire quelque chose pour la cause espagnole, et se
ménageait une réponse aux instances de M. Frère, qui, devenu le séide
du gouvernement insurrectionnel, reprochait sans cesse à l'armée
anglaise de ne point agir. Le malheureux John Moore, qui était sage et
brave, qui avait l'habitude de la guerre méthodique, auquel on avait
promis un accueil enthousiaste, des ressources de tout genre, des
victoires faciles, et qui trouvait les Espagnols abattus, fuyant en
tous sens, pouvant à peine se nourrir eux-mêmes, était dans un état de
surprise, de mécontentement, de dégoût, impossible à décrire, et ne
voyait de sûreté qu'à battre en retraite par la route la plus courte.
Du reste, il ne dissimulait à son gouvernement aucune de ces fâcheuses
vérités.

[En marge: Napoléon s'occupe enfin des Anglais, et amène à Madrid les
forces nécessaires pour opérer contre eux.]

Napoléon dans le commencement ne s'était pas occupé des Anglais,
quoiqu'il sût bien qu'il en venait un certain nombre de Lisbonne et de
la Corogne, parce qu'il voulait d'abord anéantir les armées
espagnoles, parce qu'il voulait ensuite laisser l'armée britannique
s'enfoncer dans l'intérieur de la Péninsule, pour être plus assuré de
l'envelopper et de la prendre. Cependant, quelque bien conçue que fût
cette pensée, s'il avait pu connaître à quel point l'armée anglaise
était dispersée et décontenancée, il aurait mieux fait encore de
fondre sur elle, et de détruire Moore à Salamanque, Hope dans les
montagnes d'Avila. Mais on ne sait pas tout à la guerre, on ne sait
que ce qu'on devine d'après certains indices, et Napoléon en avait
trop peu ici pour conjecturer avec exactitude la situation des
Anglais; ce qui n'avait rien d'étonnant, puisque Moore, au milieu d'un
peuple ami, ignorait complétement lui-même les mouvements de l'armée
française. Napoléon toutefois, ayant appris, par les courses de sa
cavalerie sur Talavera, que les Anglais étaient entre Talavera, Avila,
Salamanque, et que du Tage ils s'élevaient à la hauteur du Duero,
sentit que le moment était venu d'agir contre eux, et il disposa tout
pour réunir les forces nécessaires à leur complète destruction.

[En marge: Le maréchal Lefebvre porté de Valladolid à Talavera.]

Il ordonna au maréchal Lefebvre de se porter de Valladolid sur
Ségovie, et de descendre de Ségovie sur l'Escurial, ce qui le plaçait
presque à Madrid. Son intention était de lui faire prendre la position
de l'Escurial, Tolède et Talavera, afin de ramener à Madrid le corps
du maréchal Victor. Le maréchal Lefebvre venait enfin de recevoir la
division polonaise, restée jusque-là en arrière, et les Hollandais
laissés quelque temps sur le rivage de la Biscaye. Avec les dragons
Milhaud et la cavalerie de Lasalle, il allait former la droite de
l'armée sur Talavera. Il comptait alors environ 15 mille hommes.

[En marge: Le maréchal Ney amené à Madrid.]

Napoléon, en se préparant à aborder l'armée anglaise, dont il
connaissait la solidité, voulait avoir sous la main l'un de ses
meilleurs corps, conduit par l'un de ses lieutenants les plus
énergiques. Ce corps, c'était le 6e; ce chef, c'était le maréchal Ney.
Il avait reproché au maréchal Ney la lenteur de sa marche sur Soria,
et tenait à le dédommager de ce reproche en lui donnant les Anglais à
battre. Il l'avait déjà rappelé de Saragosse sur Madrid, et lui avait
confié la mission de pousser, chemin faisant, Castaños l'épée dans
les reins. Il lui prescrivit de hâter sa marche, afin qu'il pût se
reposer un instant à Madrid, avant de se reporter à droite sur le Tage
ou le Duero.

[En marge: Le 5e corps envoyé devant Saragosse.]

Napoléon allait donc réunir à Madrid même les corps de Victor,
Lefebvre, Ney, la garde impériale, une masse de cavalerie
considérable; ce qui le mettrait bientôt en mesure de frapper un coup
décisif. L'appel du maréchal Ney avec le 6e corps tout entier, y
compris la division Lagrange, qui avait été jointe passagèrement au
maréchal Moncey pour la journée de Tudela, réduisait ce dernier à
l'impossibilité de continuer le siége de Saragosse, car il n'avait
plus assez de forces pour tenir la campagne en attaquant la ville.
Napoléon donna l'ordre au maréchal Mortier de se détourner avec le 5e
corps, et d'aller prendre position sur l'Èbre, afin de couvrir le
siège de Saragosse, en laissant toutefois au maréchal Moncey le soin
exclusif des attaques.

[En marge: Les troupes du général Junot dirigées sur Burgos.]

[En marge: Le maréchal Soult définitivement ramené vers la
Vieille-Castille.]

La belle division Laborde, première du général Junot, venait d'arriver
à Vittoria. Napoléon lui assigna Burgos. Il ordonna à la division
Heudelet, qui était la seconde de Junot, et qui suivait immédiatement
la première, de s'avancer en toute hâte dans la même direction. Les
dragons de Lorge, qui avaient accompagné le 5e corps, reçurent
également cette destination. Les dragons Millet, un peu en arrière de
ceux-ci, furent attirés sur Madrid. Napoléon prescrivit au maréchal
Soult une marche conforme à ces divers mouvements. Ce maréchal avait
pénétré dans les Asturies, chassé devant lui les débris des Asturiens
revenus d'Espinosa, et poussé jusqu'au camp de Colombres. Il avait
recueilli, à la suite de combats vifs et répétés, un certain nombre
de prisonniers, et beaucoup de munitions et de marchandises accumulées
par les Anglais dans les ports de la Cantabrie. Napoléon lui enjoignit
de repasser les montagnes pour descendre dans le royaume de Léon, où,
réuni au corps de Junot, aux dragons de Lorge et Millet, il devait
tenir tête aux Anglais s'ils s'avançaient sur notre droite, ou les
pousser vivement s'ils se repliaient devant les troupes parties de
Madrid, ou même enfin envahir le Portugal à leur suite. Ainsi, avec
trois corps d'armée, plus la garde impériale et une immense cavalerie
à Madrid, avec deux corps d'armée et beaucoup de cavalerie aussi sur
sa droite en arrière, il était préparé à agir contre les Anglais dans
toutes les directions, et pouvait les poursuivre partout où ils se
retireraient. Il n'attendait que l'arrivée des maréchaux Lefebvre et
Ney pour courir de Madrid à de nouvelles opérations. Du reste le temps
n'avait pas cessé d'être parfaitement beau. Le mois de décembre
ressemblait à un vrai printemps, soit à Madrid, soit dans les
Castilles. Nos corps exécutaient de longues marches sans éprouver
aucun des inconvénients ordinaires de la saison. Napoléon, montant
tous les jours à cheval autour de Madrid, où il n'entrait jamais,
passait ses corps en revue, s'appliquait à les pourvoir de tout ce
qu'ils avaient perdu dans les marches et les combats, s'occupait
surtout d'un grand établissement militaire au Buen-Retiro, d'où il pût
contenir Madrid, et où il fût certain de laisser en sûreté ses
malades, ses dépôts, son matériel. Toujours soigneux d'assurer sa
ligne d'opération, ce qu'il avait ordonné à Miranda, Pancorbo,
Burgos, il venait de l'ordonner à Somo-Sierra, sur le plateau même où
l'on avait combattu, et à Madrid, sur la hauteur du Buen-Retiro, qui
fait face à cette capitale. Il avait voulu qu'on élevât des ouvrages
de campagne autour de ce beau parc, qu'on y joignît un réduit fortifié
vers la fabrique de porcelaine (fabrique où les rois d'Espagne
faisaient imiter la porcelaine de Chine), et que dans ce réduit on
ménageât une place suffisante pour renfermer les blessés de l'armée,
son matériel d'artillerie et ses vivres. Il voulait de plus que cet
établissement fût hérissé de canons, et que, les premiers ouvrages
enlevés, il fallût une attaque régulière pour forcer le réduit.

[En marge: Événements en Aragon et en Catalogne.]

Tandis que les choses se passaient autour de Madrid comme on vient de
le voir, d'autres événements s'accomplissaient en Aragon et en
Catalogne. En Aragon, depuis la bataille de Tudela, les allées et
venues de nos divers corps d'armée avaient privé momentanément le
maréchal Moncey des moyens d'agir efficacement contre la ville de
Saragosse. Le lendemain de la bataille on avait dû envoyer des troupes
à la poursuite du corps de Castaños, et, à défaut de celles du
maréchal Ney, qui n'étaient pas encore arrivées, on y avait envoyé les
divisions Musnier et Lagrange sous le général Maurice-Mathieu. Dès
lors, le maréchal Moncey n'était resté qu'avec les divisions Grandjean
et Morlot, qui ne comptaient pas plus de neuf ou dix mille hommes. Le
maréchal Ney était survenu, il est vrai, débouchant de Soria, et
offrant de concourir au siège de Saragosse avec les deux divisions
Dessoles et Marchand. Mais, le jour même où il allait de concert avec
le maréchal Moncey attaquer cette fameuse capitale de l'Aragon, et
s'emparer du Monte-Torrero, l'ordre lui arriva du quartier général de
poursuivre Castaños à outrance, et de revenir en le poursuivant sur
Madrid. Si Napoléon, à la distance où il était de l'Aragon, avait pu
savoir ce qui s'y passait, il aurait laissé au maréchal Ney le soin
d'assiéger Saragosse, et au général Maurice-Mathieu celui de
poursuivre Castaños. Ce dernier, avec les divisions Musnier et
Lagrange, aurait amené à Madrid à peu près autant de monde que le
maréchal Ney avec les divisions Dessoles et Marchand. On eût ainsi
évité un mouvement croisé et inutile du général Maurice-Mathieu
rebroussant chemin pour se reporter sur Saragosse, et du maréchal Ney
s'en éloignant pour marcher sur Madrid par Calatayud. Mais les
accidents, les faux mouvements se multiplient à la guerre avec les
nombres et les distances, et Napoléon ajoutait tous les jours aux
chances d'erreurs par l'étendue prodigieuse de ses opérations. Le
maréchal Ney, comme tous ses lieutenants, trop heureux de servir près
de lui, se hâta d'exécuter ses ordres, quitta le maréchal Moncey, qui
resta ainsi tout à fait isolé, et profondément chagrin de ne pouvoir
rien entreprendre contre Saragosse dans l'état de faiblesse auquel on
le réduisait, d'autant plus que le maréchal Ney reprit en passant
auprès du général Maurice-Mathieu la division Lagrange, et renvoya
seulement la division Musnier. Il emmena même avec lui les fameux
lanciers polonais, si habitués à l'Aragon, et ne laissa au maréchal
Moncey que les régiments de cavalerie provisoire autrefois attachés à
son corps. Le maréchal Moncey ne recouvrant que la division Musnier,
fut obligé de différer l'attaque de Saragosse. Il est vrai que pendant
ce temps la grosse artillerie, par les soins du général Lacoste, était
amenée de Pampelune à Tudela, et de Tudela était transportée à
Saragosse sur le canal d'Aragon. De leur côté aussi les Aragonais se
remettaient de leur défaite, et se fortifiaient dans leur capitale.
Tous ces délais de part et d'autre servaient ainsi à préparer un siége
mémorable.

[En marge: Événements en Catalogne.]

En Catalogne s'étaient passés des événements graves, et non moins
dignes d'être rapportés que ceux dont on a déjà lu le récit. Depuis la
retraite de Joseph sur l'Èbre, le général Duhesme, qui dans le
commencement de son établissement à Barcelone ne cessait de faire des
sorties, tantôt en avant vers le Llobregat, tantôt en arrière vers
Girone, le général Duhesme se trouvait bloqué dans Barcelone sans
pouvoir en dépasser les portes. Les deux divisions Lechi et Chabran,
singulièrement réduites par la guerre et les fatigues, comptaient à
peine 8 mille fantassins, lesquels avec l'artillerie et la cavalerie
montaient tout au plus à 9,500 hommes. Tous les efforts qu'on avait
tentés pour approvisionner Barcelone par mer avaient été infructueux,
les Anglais occupant le golfe de Roses, dont la citadelle était
défendue par trois mille Espagnols de troupes régulières. Le général
Duhesme se voyait donc exposé à manquer bientôt de vivres, tant pour
lui que pour la nombreuse population de cette capitale. C'est par ce
motif que Napoléon avait si souvent pressé le général Saint-Cyr de
hâter ses opérations, et de marcher vivement au secours de Barcelone.

[En marge: Forces confiées au général Saint-Cyr pour la soumission de
la Catalogne.]

Le général Saint-Cyr, pour traverser la Catalogne insurgée tout
entière, et gardée par de nombreux corps de troupes, avait, outre la
division Reille forte d'environ 7 mille hommes, la division française
Souham qui en comptait 6 mille, la division italienne Pino 5 mille, la
division napolitaine Chabot 3 mille, plus un millier d'artilleurs et 2
mille cavaliers, ce qui faisait en tout 23 à 24 mille combattants. Une
fois réuni à Duhesme, s'il parvenait à le débloquer, il devait avoir
de 34 à 36 mille hommes pour soumettre cette importante province, la
plus difficile à conquérir de toutes celles de la Péninsule, soit à
cause de son sol hérissé d'obstacles, soit à cause de ses habitants
très-hardis, très-remuants, et craignant pour leur industrie un
rapprochement trop étroit avec l'empire français.

[En marge: Forces espagnoles employées à la défense de la Catalogne.]

L'armée espagnole qui défendait cette province, et qu'il n'était
possible d'évaluer que très-approximativement, s'élevait à environ 40
mille hommes. Elle se composait des troupes de ligne tirées des îles
Baléares et transportées en Catalogne par la marine anglaise; de
troupes de ligne tirées du Portugal et transportées également par la
marine anglaise en Catalogne; d'une division de Grenade, sous le
général Reding; d'une division d'Aragonais, sous le marquis de Lassan,
frère de Palafox; enfin des troupes régulières de la province. Elle
avait pour général en chef don Juan de Vivès, qui avait servi
autrefois contre la France, pendant la guerre de la Révolution, et se
vantait beaucoup d'y avoir obtenu des succès. Elle était secondée par
des volontaires, appelés miquelets, formés en bataillons nommés
_tercios_, et remplissant l'office de troupes légères. Agiles, braves,
bons tireurs, ces volontaires, courant sur les flancs de l'armée
espagnole, lui rendaient de nombreux services. À ces forces il fallait
joindre les somathènes, espèce de milice composée de tous les
habitants, qui, d'après d'anciennes coutumes, se levaient en masse au
premier son de leurs cloches, devaient défendre les villages et les
villes, occuper et disputer les principaux passages. Ces troupes de
ligne, ces miquelets, ces somathènes, aidés dans leur résistance par
un sol hérissé d'aspérités et dépourvu de denrées alimentaires,
présentaient des difficultés plus graves qu'aucune de celles qu'on
pouvait rencontrer dans les autres provinces. Il faut ajouter que la
Catalogne était couverte de places fortes qui commandaient toutes les
communications de terre et de mer, telles que Figuières que nous
possédions, Roses, Girone, Hostalrich, Tarragone que nous ne
possédions pas.

[En marge: Motifs qui avaient fait choisir le général Saint-Cyr pour
la guerre de Catalogne.]

Son éloignement et sa configuration séparaient cette province du reste
de l'Espagne, et en faisaient un théâtre de guerre distinct. C'est
pourquoi Napoléon avait chargé de la conquérir un général, excellent
quand il était seul, dangereux quand il avait des voisins qu'il
secondait toujours mal, mesquinement jaloux jusqu'à croire que
Napoléon, envieux de sa gloire, l'envoyait en Catalogne afin de le
perdre; mais, ce travers à part, capitaine habile, profond dans ses
combinaisons, et le premier des militaires de son temps pour la guerre
méthodique, Napoléon, bien entendu, demeurant hors de comparaison avec
tous les généraux du siècle.

Les moyens réunis en Catalogne se ressentaient, comme ailleurs, de la
précipitation qu'on avait mise dans les préparatifs de cette guerre.
Le matériel d'artillerie était insuffisant; la chaussure, le vêtement
manquaient tout à fait. La division Reille était un ramassis de tous
les corps et de toutes les nations, inconvénient compensé, il est
vrai, par la valeur de son chef. La division Souham, quoique formée de
vieux cadres, fourmillait de conscrits. La division italienne Pino se
composait d'Italiens aguerris et élevés à l'école de la Grande Armée.
Les moyens de transport, indispensables dans un pays où l'on ne
trouvait aucune ressource sur le sol, étaient entièrement nuls. Il n'y
avait là rien qui ne se vît dans les Castilles, où Napoléon commandait
lui-même. Le général Saint-Cyr croyait cependant que tout cela était
malicieusement fait pour lui, et que Napoléon, du faîte de sa gloire,
songeait à lui mesurer les succès, et surtout à les rendre moins
rapides que les siens[27].

[Note 27: On est honteux, en lisant les Mémoires si remarquables
d'ailleurs du maréchal Saint-Cyr sur sa campagne de Catalogne, des
petitesses qui s'y rencontrent, à côté de vues saines et profondes.
J'ai lu toute sa correspondance avec l'état-major impérial, et
j'affirme qu'elle dément complétement ses assertions, sous un seul
rapport, bien entendu, celui du soin qu'aurait mis l'Empereur à lui
marchander les moyens, afin que les succès en Catalogne n'effaçassent
point les succès en Castille. On est affligé, en vérité, de voir un
esprit aussi distingué s'abaisser jusqu'à de si misérables
suppositions. L'Empereur n'aimait pas le caractère insociable du
maréchal Saint-Cyr, mais il rendait justice à ses qualités éminentes,
et n'en était pas jaloux. On voit dans son Histoire de César qu'il
était jaloux peut-être de César ou d'Alexandre, mais en fait de
jalousie il ne descendait pas au-dessous.]

[En marge: Raisons de faire le siége de Roses avant de s'avancer en
Catalogne.]

Les instructions du général Saint-Cyr lui laissaient carte blanche
quant aux opérations à exécuter en Catalogne, et n'étaient
impérieuses que sous un rapport, la nécessité de débloquer Barcelone
le plus tôt possible. Comme on avait Figuières, il restait trois
places à prendre dans la direction de Barcelone, Roses à gauche sur la
route de mer, Girone et Hostalrich à droite sur la route de terre. Ces
places, dans ce pays montueux, étaient situées de manière à être
difficilement évitées, si on voulait suivre les voies praticables à
l'artillerie. Cependant, s'arrêter à faire trois siéges réguliers
avant de débloquer Barcelone, était chose impraticable. Le général
Saint-Cyr se décida à en entreprendre un seul, celui de Roses, par
deux motifs suffisamment fondés pour excuser le retard qui allait en
résulter: le premier, c'est que Figuières sans Roses ne formait pas un
point d'appui suffisant au delà des Pyrénées, car la garnison de Roses
eût sans cesse inquiété Figuières, et rien n'aurait pu entrer dans
cette dernière place ni en sortir, si on n'avait pris la place
voisine; le second, c'est que le golfe de Roses était l'abri ordinaire
des escadres anglaises qui bloquaient Barcelone, et que leur présence
ne permettait pas de ravitailler cette ville. Le général Saint-Cyr,
étant destiné à s'y établir, ne voulait pas y être un jour affamé,
comme le général Duhesme craignait de l'être à cette époque.

[En marge: Passage de la frontière les Pyrénées orientales.]

[En marge: Pluies torrentielles qui retardent les opérations en
Catalogne.]

Malgré les instances de l'état-major général, lui recommandant sans
cesse la célérité dans ses opérations, le général Saint-Cyr résolut
d'exécuter le siége de Roses avant de pénétrer en Catalogne. Il passa
la frontière dans les premiers jours de novembre, au moment même où
les principales masses de l'armée française commençaient, comme on l'a
vu, à agir en Castille, au moment où les maréchaux Lefebvre, Victor,
Soult, étaient aux prises avec Blake et le marquis de Belveder. La
division Reille, placée dès l'origine à La Jonquère, se porta le 6
devant Roses. La division Pino la suivit immédiatement, escortant les
convois de grosse artillerie. La division Souham, venant la troisième,
alla s'établir en arrière de la Fluvia, petit cours d'eau qui arrose
la plaine du Lampourdan. (Voir la carte nº 43.) Cette dernière
division avait pour mission de couvrir le siége de Roses contre les
troupes espagnoles qui pourraient être tentées de le troubler. Tandis
que nos armées de Castille et d'Aragon jouissaient d'un temps superbe,
celle de Catalogne eut à essuyer des pluies diluviennes, qui pendant
plusieurs jours inondèrent le pays, et rendirent tout mouvement
impossible. Nos soldats supportèrent patiemment ces souffrances. Ils
avaient pour chef un général qui dans les rangs de l'armée du Rhin
avait appris à tout endurer, et à exiger qu'autour de lui on endurât
tout sans murmure.

[En marge: Configuration de la citadelle de Roses.]

Jusqu'au 12 novembre on fut dans l'impossibilité de se mouvoir. La
pluie ayant cessé, on s'approcha de Roses, et on resserra la garnison
dans ses murs. Elle était forte de près de 3 mille hommes, commandée
par un bon officier, et pourvue d'ingénieurs savants, dont au reste
l'Espagne n'a jamais manqué. La place de Roses est un pentagone, situé
entre la mer et un terrain sablonneux, au centre d'un golfe spacieux,
profond, et garanti des mauvais vents. À l'entrée de ce golfe se
trouve un fort, dit le fort du Bouton, construit sur une hauteur, et
protégeant de son canon la meilleure partie du mouillage. La brigade
Mazuchelli envoya deux bataillons pour commencer l'attaque de ce fort.
Là, comme devant la place principale, il fallut refouler dans
l'intérieur des murs la garnison soutenue par le feu de l'escadre
anglaise, qui était composée de six vaisseaux de ligne et de plusieurs
petits bâtiments.

[En marge: Ouverture de la tranchée devant Roses, dans la nuit du 18
au 19 novembre.]

Après diverses sorties vigoureusement repoussées, la tranchée fut
ouverte devant Roses dans la nuit du 18 au 19 novembre, sur deux
fronts opposés, à l'est et à l'ouest, de manière à interdire par les
feux des tranchées la communication avec la mer. En peu de jours, une
batterie établie près du rivage rendit le mouillage tellement
dangereux pour les Anglais, qu'ils furent contraints de s'éloigner, et
d'abandonner la garnison à elle-même.

La petite ville de Roses, formée de quelques maisons de pêcheurs et de
commerçants, était située à l'est, en dehors même de l'enceinte
fortifiée. On l'attaqua dans la nuit du 26 au 27. Les Espagnols, qui,
de tant de faiblesse en rase campagne, passaient subitement à une
extrême énergie derrière leurs murailles, se défendirent
vigoureusement, et ne se retirèrent qu'après avoir perdu 300 hommes,
et nous avoir laissé 200 prisonniers. Cette action nous coûta 45
hommes tués ou blessés. Dès cet instant, la garnison n'avait plus
aucun appui extérieur.

[En marge: Prise du fort du Bouton.]

[En marge: Reddition de Roses, après seize jours de tranchée ouverte.]

Pendant ce temps, on poussait les opérations contre le fort du Bouton.
On avait hissé à force de bras quelques pièces de gros calibre sur les
hauteurs, et, après avoir démantelé le fort, on avait obligé la
garnison à l'évacuer. Le 3 décembre, on ouvrit la troisième parallèle
devant Roses. Le 4, on disposa la batterie de brèche, et il ne
restait plus que l'assaut à livrer, lorsque la garnison, après seize
jours de tranchée ouverte, consentit à se rendre prisonnière de
guerre. La résistance avait été honorable et conforme à toutes les
règles. Nous y prîmes 2,800 hommes, beaucoup de blessés, et un
matériel considérable apporté par les Anglais. Grâce à cette
importante conquête, les communications par mer avec Barcelone
devenaient, sinon certaines, au moins très-praticables, et notre ligne
d'opération, appuyée sur Figuières et Roses, était assurée à la fois
par terre et par mer.

[En marge: Roses pris, le général Saint-Cyr se décide à marcher sur
Barcelone.]

Pendant ce siége, le général Saint-Cyr avait reçu, soit du général
Duhesme, soit du quartier général impérial, de vives instances pour
qu'il se dirigeât enfin sur Barcelone. Il s'y était refusé avec son
obstination ordinaire, jusqu'à ce que Roses fût en son pouvoir; mais
maintenant que cette place venait de capituler, il n'avait plus aucun
motif de différer. En effet, quand le général Duhesme bloqué avait à
peine de quoi vivre, quand Napoléon s'était avancé jusqu'à Madrid (il
y entrait le jour où le général Saint-Cyr entrait dans Roses), il
devenait urgent de porter la gauche des armées françaises à la même
hauteur que leur droite, et de déborder ainsi Saragosse des deux
côtés. Roses pris, le général Saint-Cyr n'hésita plus à marcher sur
Barcelone.

[En marge: Le général Saint-Cyr prend la résolution audacieuse de
marcher sans son artillerie.]

Il avait envoyé dans le Roussillon sa cavalerie, qu'il ne pouvait
nourrir dans le Lampourdan. Il la fit revenir pour la conduire avec
lui à Barcelone. Son artillerie, quoique fort désirable dans les
rencontres qu'il allait avoir avec l'armée espagnole, était un
fardeau bien embarrassant à traîner à travers la Catalogne, surtout
lorsqu'il fallait éviter la grande route, qui était fermée par les
places de Girone et d'Hostalrich, dont on n'était pas maître. Le
général Saint-Cyr prit un parti d'une extrême hardiesse, ce fut de
laisser son artillerie à Figuières, en conduisant à la main les
chevaux de trait destinés à la traîner. Le général Duhesme lui avait
écrit de Barcelone qu'il avait un matériel immense dans l'arsenal de
cette place, et que, moyennant qu'on amenât des chevaux, on trouverait
de quoi former un train complet d'artillerie. En conséquence, il se
décida à ne conduire avec lui que des chevaux, des mulets, des
fantassins, et pas une voiture. Il donna à chaque soldat quatre jours
de vivres et cinquante cartouches, plaça en outre sur des mulets
quelque biscuit et quelques cartouches, et se disposa à partir équipé
ainsi à la légère. Si dans la marche audacieuse qu'il allait
entreprendre il rencontrait l'armée espagnole, il était résolu à se
faire jour à la baïonnette; car pour lui la vraie victoire, c'était
d'arriver à Barcelone, où l'attendait une armée française qui était
largement pourvue du matériel nécessaire, et qui, jointe à la sienne,
le mettrait au-dessus de tous les événements.

[En marge: Passage de la Fluvia le 9 décembre.]

[En marge: Le général Saint-Cyr dérobe sa route à l'ennemi, et réussit
à le tromper complétement.]

Tout étant réglé de la sorte, il s'avança sur la Fluvia le 9 décembre,
laissant sur ses derrières la division Reille, qui était indispensable
à Roses et Figuières pour garder notre base d'opération, et se porta
en avant avec 15,000 fantassins, 1,500 cavaliers, 1,000 artilleurs,
c'est-à-dire avec 17 ou 18,000 hommes. Déjà une forte avant-garde,
composée d'un corps aragonais sous le marquis de Lassan, et d'un
détachement de l'armée de Vivès, sous le général Alvarez, avait fait
contre la division Souham diverses tentatives victorieusement
repoussées. Le général Saint-Cyr rejeta cette avant-garde des bords de
la Fluvia sur ceux du Ter, et l'obligea à se retirer précipitamment.
Deux routes se présentaient à lui, et toutes deux fort difficiles à
parcourir. La route de terre, qui se présentait à droite, lui offrait
Girone et Hostalrich, sous le canon desquelles il était, sinon
impossible, du moins très-périlleux de passer. La route de mer, qui se
présentait à gauche, lui offrait le danger des flottilles anglaises
canonnant tous les passages vus de la mer, et celui des miquelets
joignant leur mousqueterie à l'artillerie des Anglais. Il résolut de
suivre alternativement chacune de ces routes, au moyen de chemins de
traverse qui communiquaient de l'une à l'autre. Pour le moment, il
chercha à persuader aux Espagnols qu'il se dirigeait sur Girone, avec
l'intention d'en exécuter le siége après celui de Roses. Le 11, en
effet, il s'avança dans la direction de cette place; et quand il vit
l'avant-garde espagnole y courir en toute hâte, il se déroba en
prenant à gauche, et se dirigea vers la Bisbal, chemin qui devait le
mener à Palamos, le long de la mer. Il arriva le 11 au soir à la
Bisbal, en repartit le 12 pour Palamos, après avoir rencontré au col
de Calonja des miquelets et des somathènes, qui tiraillèrent beaucoup
sur ses ailes. Le soldat, bien conduit, encouragé par les succès qu'il
avait déjà obtenus, n'ayant aucun embarras à traîner, était alerte
quoique très-chargé, fort dispos, et préparé à tout entreprendre.

Toutefois, si les Espagnols avaient eu quelque habitude de la guerre,
ils auraient dû choisir l'instant où le général Saint-Cyr était séparé
de la division Reille sans avoir encore rejoint le corps de Duhesme,
et où il se hasardait sans artillerie contre un ennemi qui en avait
beaucoup, pour l'arrêter avec l'ensemble de leurs forces. Il est vrai
qu'aucun plan n'est bon quand on n'a pas de troupes capables de tenir
en ligne; il est vrai aussi que les officiers espagnols ignoraient les
particularités de la marche du général Saint-Cyr, et qu'aucun d'eux
n'avait assez de génie pour les deviner. Toutefois il est
incontestable que le moment où ce général devait être le plus faible
était celui où il s'éloignait des Pyrénées sans avoir encore touché à
Barcelone, et qu'à le rencontrer dans une occasion, c'était cette
occasion qu'il fallait choisir, en se réunissant en masse pour
l'attendre à tous les passages qui mènent à Barcelone. Mais les
insurgés avaient détaché environ une dizaine de mille hommes sur la
Fluvia, et le reste était employé à bloquer Duhesme dans Barcelone. Le
général Claros, qui commandait à Girone, s'était contenté, en voyant
déboucher le général Saint-Cyr sur cette place, de dépêcher un
courrier à don Juan de Vivès.

Le général Saint-Cyr, ferme dans l'accomplissement de son dessein,
repartit le 12 au matin de Palamos, essuya le long de la mer le feu
peu meurtrier de quelques canonnières anglaises, et se dirigea sur
Vidreras, regagnant cette fois la grande route de terre, parce qu'il
supposait que les Espagnols, trompés par la direction qu'il avait
prise de la Bisbal sur Palamos, se jetteraient en masse vers la mer.
Ce qu'il avait prévu arriva effectivement. Un corps envoyé de
Barcelone, sous Milans, se porta par Mataro le long de la mer;
quelques détachements sortis d'Hostalrich, des miquelets, des
somathènes accoururent vers le littoral pour en défendre, avec les
Anglais, les principaux passages où ils croyaient rencontrer les
Français.

Le général Saint-Cyr, prenant des chemins de traverse, se dirigea de
Palamos sur Vidreras, vit les troupes de Lassan et d'Alvarez, qu'il
avait trompées en les induisant à se jeter sur Girone, réduites à le
suivre de loin, au lieu de pouvoir lui barrer le chemin, et camper sur
ses derrières à une distance qui rendait toute attaque impossible.
Elles n'étaient pas de force à se mesurer avec 17 ou 18 mille Français
habilement et énergiquement conduits.

[En marge: Le général Saint-Cyr par ses marches et contre-marches,
réussit à éviter les places de Girone et d'Hostalrich.]

[En marge: Passage du défilé de Trenta-Passos.]

Le général Saint-Cyr ayant en queue les dix mille hommes d'Alvarez et
de Lassan, qu'il avait d'abord en tête, ayant de plus sur sa gauche
les divers détachements qui gardaient la mer, s'avançait comme un
sanglier entouré de chasseurs. Le chemin qu'il avait pris le menait
droit à Hostalrich, et sous le canon de cette place. Grâce à la
légèreté de son équipement, il put parcourir les hauteurs qui
entourent Hostalrich sans passer par la route frayée, en fut quitte
pour quelques boulets qui ne lui firent pas plus de mal que ceux des
canonnières anglaises, fit une halte le 14 dans les environs, se remit
le lendemain 15 en marche pour Barcelone, ayant évité les deux places
fortes qui fermaient la route de terre, et sur cette route n'ayant
maintenant à craindre que la grande armée de don Juan de Vivès
elle-même. Dans l'après-midi du 15, en effet, il rencontra un premier
détachement de cette armée, celui qui était venu de Barcelone sous les
ordres de Milans, et le rencontra à l'entrée du défilé de
Trenta-Passos. Il se hâta de forcer ce défilé, ne voulant pas avoir à
le franchir devant l'armée espagnole qu'il s'attendait à chaque
instant à trouver sur son chemin, car il n'était plus qu'à deux
journées de Barcelone.

[En marge: Don Juan de Vivès quitte enfin le blocus de Barcelone pour
venir avec toutes ses forces à la rencontre du général Saint-Cyr.]

Don Juan de Vivès, averti par le courrier qu'on lui avait envoyé,
avait enfin quitté le blocus de Barcelone pour s'opposer à la marche
du général Saint-Cyr. Il avait dépêché devant lui Milans, avec 4 à 5
mille hommes; il en amenait lui-même 15 mille, desquels faisait partie
la division de Grenade, sous le général Reding. Le reste de la grande
armée de Catalogne était aux environs de Barcelone, sur le Llobregat.

[En marge: Bataille de Cardedeu livrée et gagnée par les Français sans
artillerie.]

Le général don Juan de Vivès vint prendre position à Cardedeu, sur des
hauteurs boisées, que traverse la grande route de Barcelone. Il y
était avec les 15 mille hommes tirés de son camp, et attendait sur sa
droite Milans qui allait le rejoindre avec 5 mille. Une nuée de
miquelets couvraient les environs. C'est cette force régulière, placée
dans une excellente position, suivie d'une nombreuse artillerie, et
secondée par de hardis tirailleurs, que le général français avait à
culbuter pour s'ouvrir le chemin de Barcelone.

Son parti fut bientôt pris. À tâtonner il aurait gagné d'encourager
les Espagnols, de décourager les Français, en éclairant les uns et les
autres sur leur situation, car les uns avaient du canon, et les autres
n'avaient que des fusils; il aurait gagné de laisser à Claros, à
Alvarez, à Lassan, le temps de le joindre, et de l'attaquer par
derrière, tandis que Vivès l'attaquerait de front. Il donna donc à la
division Pino, qui marchait la première, l'ordre de ne pas se
déployer, de ne pas tirer, car c'était perdre du temps et des
munitions, tout ce dont on avait peu à perdre, de gravir tête baissée
la route escarpée de Cardedeu, et de s'ouvrir un chemin à la
baïonnette. Malheureusement, avant que les ordres du général en chef
fussent transmis et compris, la brigade Mazuchelli, de la division
Pino, s'était déployée à gauche de la route de Barcelone, sous le feu
de la division Reding, la meilleure de l'armée espagnole, et elle en
souffrait beaucoup. Le général Saint-Cyr porta sur-le-champ à
l'extrême gauche de cette brigade la division française Souham en
colonne serrée, lui ordonnant de fondre sur l'ennemi à la baïonnette
sans se déployer. Droit devant lui, et sur la grande route elle-même,
il prescrivit un mouvement semblable à la brigade Fontana, la seconde
de Pino, et la dirigea en colonne serrée sur le centre des Espagnols.
À la droite de cette même route il envoya deux bataillons menacer
l'extrémité de la ligne espagnole. Sa cavalerie, prête à charger là où
le terrain le permettrait, s'avançait dans les intervalles d'une
colonne à l'autre.

[En marge: Brillants résultats de la bataille de Cardedeu.]

Ces ordres, exécutés avec précision et une rare vigueur, furent suivis
du résultat le plus prompt et le plus complet. La colonne Souham à
l'extrême gauche de notre ligne, la brigade Fontana au centre,
abordèrent avec tant de résolution la ligne espagnole, qu'elles la
rompirent et la culbutèrent en un clin d'oeil, dégageant ainsi sur
ses deux ailes la brigade Mazuchelli, mal à propos déployée. Les
dragons italiens et le 24e de dragons français, s'élançant au galop,
chargèrent les Espagnols déjà repoussés, et les jetèrent dans un
affreux désordre. L'ennemi s'enfuit dans tous les sens, laissant sur
le champ de bataille 600 morts, 800 blessés, 1,200 prisonniers, toute
son artillerie, sans en excepter un canon, et un parc de munitions,
dont nous avions grand besoin. Les généraux Vivès et Reding, entraînés
dans la déroute générale, se sauvèrent par miracle, l'un vers la mer,
où il s'embarqua pour rejoindre son camp du Llobregat, l'autre vers la
route de Barcelone, qu'il parvint à franchir grâce à la vitesse de son
cheval. Cette bataille gagnée en moins d'une heure nous valut, avec
l'acquisition de tout ce qui nous manquait, la route de Barcelone et
un ascendant irrésistible sur l'ennemi. Lassan, Alvarez, Claros
survinrent à la fin du jour sur nos derrières, mais trop tard pour
prendre part à l'action. Le combat terminé, ils n'avaient plus rien à
faire qu'à regagner Girone, ou à se porter par des détours au camp du
Llobregat.

[En marge: Entrée du général Saint-Cyr à Barcelone, et joie des deux
armées françaises qui se rejoignent.]

Il ne restait qu'une étape à parcourir pour se rendre à Barcelone. Il
importait d'y arriver pour se procurer les moyens de vivre, car le
biscuit de nos soldats était épuisé. Le général Saint-Cyr, plaçant sur
les chevaux de l'artillerie et de la cavalerie les blessés qui
pouvaient être transportés, et réduit à abandonner à la discrétion des
somathènes ceux qui n'étaient pas capables de supporter le trajet, se
mit en route pour Barcelone, où il arriva le 17, au milieu de
l'étonnement des Espagnols, et de la joie des soldats de Duhesme, que
la vue d'une armée française venant les débloquer remplissait d'une
vive satisfaction. De toutes parts on s'embrassait avec transport, et
on se promettait les plus heureux résultats de cette réunion.

Le général Saint-Cyr, outre l'artillerie prise à Cardedeu, en trouvait
une à Barcelone fort nombreuse, fort belle, et très-facile à atteler
avec les chevaux qu'il amenait. Il avait perdu fort peu de monde, et
comptait au moins 17 mille hommes en état de servir. De son côté, le
général Duhesme en avait encore, indépendamment des malades et des
blessés, 9 mille propres à un service actif. C'était donc un effectif
réel de 26 mille hommes, égaux en nombre et supérieurs de beaucoup en
qualité à tout ce que les Espagnols pouvaient leur opposer. Leur
concentration était le glorieux résultat d'une marche aussi hardie que
savamment conduite.

[En marge: Arrivé à Barcelone, le général Saint-Cyr ne veut pas s'y
renfermer, et se décide à poursuivre l'armée catalane.]

Bien que Barcelone ne fût pas dépourvue de ressources alimentaires
autant que l'avait prétendu le général Duhesme, lequel avait exagéré
sa détresse, pour exciter le zèle de ceux qui étaient chargés de le
débloquer, néanmoins il ne fallait pas s'y enfermer long-temps si on
voulait vivre. Le général Saint-Cyr était en effet résolu à poursuivre
ses avantages, à chercher partout l'armée espagnole, et à l'anéantir
entièrement, pour assiéger ensuite, l'une après l'autre, les places
fortes de la province. Il laissa reposer ses soldats pendant les
journées des 18 et 19 décembre; le 20 il sortit de Barcelone, et se
porta sur le Llobregat.

[En marge: Sortie de Barcelone pour détruire le camp du Llobregat.]

Il n'était pas fâché, en accordant à ses troupes le temps de se
reposer et de se rallier, de laisser aussi aux Espagnols le temps de
se concentrer dans le camp qu'ils avaient longuement préparé sur le
Llobregat, à quelques lieues de Barcelone. Si on a raison de chercher
à diviser un ennemi redoutable, on a raison au contraire de vouloir
rencontrer en masse, pour le détruire d'un seul coup, un ennemi plus
habile à se dérober qu'à combattre. Le général Saint-Cyr sortit avec
son corps d'armée, et l'une des deux divisions de Duhesme, la division
Chabran. Il préposa l'autre, la division Lechi, à la garde de
Barcelone. Il avait assez d'une vingtaine de mille hommes pour
culbuter tout ce qui se présenterait sur son chemin.

[En marge: Bataille et victoire de Molins-del-Rey.]

Le 20 au soir il arriva devant le Llobregat, dont il borda le cours
depuis Molins-del-Rey jusqu'à San-Feliu. Les Espagnols étaient là, au
nombre de trente et quelques mille hommes, avec une forte artillerie,
établis sur des hauteurs boisées, et couverts par le Llobregat, qui
n'était guéable qu'en quelques points. Le pont de Molins-del-Rey, sur
lequel passe la grande route de Barcelone à Valence, avait été
fortement défendu au moyen d'ouvrages d'un accès très-difficile. Avec
de bonnes troupes, l'ennemi aurait dû compter sur une pareille
position, et s'y croire en sûreté.

Le général Saint-Cyr s'y prit pour l'emporter avec cet art qui faisait
de lui l'un des premiers tacticiens de son siècle. Le 21 décembre au
matin, il posta la division Chabran devant Molins-del-Rey, lui
enjoignant d'y dresser une batterie, comme si on devait agir
sérieusement par cet endroit, et de ne rien négliger pour persuader
aux Espagnols que c'était là le vrai point d'attaque. Il lui
prescrivit ensuite, lorsqu'elle verrait que les autres colonnes
avaient traversé le Llobregat au-dessous, de fondre impétueusement sur
le pont, de l'enlever, et de se placer sur la route de Valence, qui
donnait juste sur les derrières de l'ennemi. Tandis qu'il disposait
ainsi la division Chabran, il porta au-dessous à gauche la division
Pino, avec ordre de passer le Llobregat au gué de Llors, et plus
au-dessous encore la division Souham, avec ordre de le passer au gué
de Saint-Jean Despi. Le Llobregat franchi, ces deux divisions devaient
déborder la position des Espagnols, l'attaquer vigoureusement, et
l'emporter. Ce mouvement devait jeter les Espagnols sur la division
Chabran, si elle avait suivi ses instructions. Il ne pouvait dès lors
s'en sauver qu'un petit nombre.

[En marge: Résultats de la victoire de Molins-del-Rey.]

Les dispositions du général Saint-Cyr s'exécutèrent fidèlement, en
partie du moins. Le général Chabran feignit bien l'attaque prescrite
sur Molins-del-Rey. Les divisions Pino et Souham franchirent bien
aussi le Llobregat aux deux points indiqués, ce qui les conduisit au
pied des positions de l'ennemi, de manière à les déborder. Arrivées
devant ces positions, elles les gravirent avec aplomb, sous un feu
assez sûrement dirigé, et qui prouvait que les Espagnols avaient
acquis déjà quelque instruction. Au moment où nous allions les
joindre, leur seconde ligne passant en colonne à travers les
intervalles de la première, et opérant cette manoeuvre avec une
certaine précision, fit mine de vouloir nous arrêter. Mais elle se
rompit à la vue de nos baïonnettes, et les réserves espagnoles,
n'attendant pas pour tirer qu'elle eût évacué le terrain, lui
causèrent autant de dommage qu'à nous-mêmes. Alors toute la masse
s'enfuit en désordre, abandonnant son artillerie, son parc de
munitions, jetant ses fusils et ses sacs. Si dans cet instant le
général Chabran, faisant succéder à une attaque feinte une attaque
sérieuse, comme il en avait reçu l'ordre, eût enlevé Molins-del-Rey à
temps, et débouché sur les derrières des Espagnols, pas un n'aurait
réussi à se sauver. Le général Chabran enleva à la vérité cette
position, mais trop tard pour que sa présence sur la route de Valence
eût toute l'utilité désirée. Néanmoins cette bataille fut encore pour
les Espagnols une affreuse déroute, qui nous valut la prise de
cinquante bouches à feu, d'une immense quantité de fusils jetés en
fuyant, et de douze ou quinze cents prisonniers ramassés par la
cavalerie. Dans le nombre se trouvait le général espagnol Caldagnès.
La dispersion de l'ennemi fut complète, comme après Tudela et
Espinosa.

De toute l'armée du général Vivès, il ne se rallia pas plus de quinze
mille hommes à Tarragone, privés d'armes et fort affaiblis dans leur
moral. Dès ce moment, le général Saint-Cyr était maître de la campagne
en Catalogne, et nul obstacle ne l'empêchait de la parcourir en tous
sens pour y entreprendre les siéges qu'il lui plairait d'exécuter.
Barcelone soumise ne pouvait plus rien tenter.

Une place forte réduite au moyen d'un siége régulier, une marche des
plus hardies et des plus difficiles à travers un pays couvert
d'ennemis, deux batailles gagnées, un ascendant décisif acquis à nos
armes, tels étaient les résultats qu'avait obtenus l'armée du général
Saint-Cyr, du 6 novembre au 21 décembre, et qui compensaient bien
quelques retards reprochés à cet habile général. On aurait pu agir
plus vite, mais non pas mieux.

[En marge: Situation générale des Français en Espagne de décembre
1808.]

Les Français étaient donc, dans la seconde moitié de décembre, libres
de leurs mouvements en Catalogne, occupés en Aragon à préparer le
siége de Saragosse, maîtres des Asturies et de la Vieille-Castille par
le maréchal Soult, en possession de Madrid et de la Nouvelle-Castille
par le gros de l'armée française, et envoyaient des patrouilles de
cavalerie à travers la Manche, jusqu'à la Sierra-Morena. Ils n'avaient
plus qu'un pas à faire pour envahir le midi de la Péninsule; mais
auparavant, Napoléon voulait avoir sous sa main les corps qu'il
attendait, soit pour prendre les Anglais à revers, s'ils s'engageaient
vers le nord de l'Espagne, soit pour percer dans le midi s'ils se
retiraient en Portugal: alternative possible, et à laquelle on pouvait
croire d'après les renseignements contradictoires fournis par les
déserteurs et les prisonniers.

[En marge: Forces dont dispose Napoléon par l'arrivée de tous les
corps appelés à Madrid.]

Mais au moment même où s'accomplissaient en Catalogne les heureux
événements que nous venons de retracer, les corps en marche étaient
arrivés, et des rapports plus circonstanciés éclaircissaient la
situation. Le maréchal Ney était entré à Madrid avec les divisions
Marchand et Lagrange (celle-ci devenue Maurice-Mathieu par suite de la
blessure du général Lagrange). La division Dessoles, restée pendant
quelques jours en arrière pour pacifier la province de Guadalaxara, y
avait laissé le 55e de ligne avec de l'artillerie et un détachement de
dragons, et entrait elle-même à Madrid à la suite du 6e corps. Le
maréchal Lefebvre, rejoint, comme nous l'avons dit, par la division
polonaise Valence, était descendu par le Guadarrama sur l'Escurial, et
avait été envoyé à Talavera, précédé par la cavalerie légère de
Lasalle, et par les dragons de Milhaud. Napoléon avait donc à Madrid
les corps de Victor, de Ney, de Lefebvre, la garde impériale et les
divisions de dragons Latour-Maubourg, Lahoussaye, Milhaud,
représentant environ 75 mille hommes, capables de marcher
immédiatement. Il avait par conséquent de quoi frapper où il voudrait
un coup décisif. En arrière venaient la division Laborde, déjà rendue
à Burgos, la division Loison qui la suivait, les dragons de Lorge
placés au delà de Burgos, les dragons de Millet en deçà, et enfin le
maréchal Soult, repassant des Asturies dans le royaume de Léon avec
les divisions Merle et Mermet, et un détachement de cavalerie.
Napoléon attendait à chaque instant d'être exactement renseigné sur
les Anglais pour prendre définitivement un parti à leur égard.

[En marge: Les Anglais, après de longues hésitations, prennent enfin
leur parti et marchent sur Valladolid.]

[En marge: Une dépêche interceptée par les Anglais, les décide à
marcher contre le maréchal Soult.]

Le général Moore, tout aussi embarrassé que lui pour savoir la vérité
dans un pays où l'on ne disait rien aux Français, par haine, et guère
plus aux Anglais, par répugnance pour les étrangers, même quand ces
étrangers étaient des auxiliaires, le général Moore avait fini, après
de longues hésitations, par adopter un plan de campagne. Alarmé de sa
situation au milieu des armées françaises, dégoûté de ses alliés,
qu'il avait crus ardents, dévoués, empressés à le seconder, et qu'il
trouvait abattus, consternés, ne livrant rien qu'à prix d'argent, il
aurait voulu se retirer, et se serait retiré en effet, si les
supplications de la junte centrale, réfugiée à Séville, ne l'en
avaient empêché, et surtout si le ministre anglais, M. Frère, n'avait
appuyé les supplications de la junte par des sommations
impérieuses[28]. Le sage général Moore, qui déjà, comme on l'a vu,
avait abandonné sa ligne de communication avec le Portugal pour s'en
créer une sur la Galice, et s'était acheminé vers le Duero, pour y
rallier sir David Baird, venait d'ajouter quelque chose à cette
résolution: c'était de se porter à Valladolid, ce qui lui donnait
encore mieux l'apparence de menacer les communications des Français,
et de servir de quelque manière la cause des Espagnols, sans
compromettre ni sa jonction avec David Baird, ni sa retraite sur la
Corogne. Le général anglais, une fois cette résolution prise, avait
marché de Salamanque sur Valladolid, prescrivant à sir David Baird de
le rejoindre par Benavente. Mais à peine commençait-il ce mouvement,
que les Espagnols ayant assassiné un officier français qui portait au
maréchal Soult des ordres de l'Empereur, et ayant vendu pour quelques
louis ses dépêches à la cavalerie anglaise, il apprit que le maréchal
Soult passait des Asturies dans le royaume de Léon, qu'il allait y
être en force inférieure à l'armée britannique; car il était dit dans
les dépêches interceptées que le maréchal n'avait en ce moment que
deux divisions d'infanterie, ce qui ne pouvait faire avec la
cavalerie plus de 15 mille hommes, tandis que les Anglais en devaient
avoir 29 ou 30, après la réunion du corps principal avec David Baird.
Le général Moore dans cette situation, ayant plutôt à désirer une
rencontre qu'à l'éviter, n'en résolut pas moins, en accélérant sa
jonction avec sir David Baird, de l'opérer plus en arrière qu'il
n'avait projeté d'abord, et, au lieu de l'effectuer vers Valladolid,
de l'effectuer par Toro sur Benavente, où il avait appelé sir David
Baird. Ce mouvement exécuté comme il l'avait conçu, il arriva le 18 à
Castronuevo, et sir David Baird à Benavente. Le 20 décembre ils
étaient réunis l'un et l'autre à Mayorga, ayant environ 29 mille
hommes, dont 24 mille fantassins, 3 mille cavaliers, 2 mille
artilleurs, et 50 bouches à feu, armée du reste excellente, et ayant
déjà pris en Portugal l'habitude de se mesurer avec les Français. Le
général Moore se hâta d'écrire au marquis de La Romana, qui venait de
quitter Léon avec les restes de l'armée de Blake pour chercher un abri
en Galice, de ne point le laisser seul en présence des Français,
devant lesquels il allait se trouver. Le marquis de La Romana, devenu
à cette époque généralissime espagnol, et commandant spécial des
armées de Vieille-Castille, Léon, Asturies et Galice, avait rallié une
vingtaine de mille hommes, dans un état de dénûment absolu, incapables
d'être présentés à l'ennemi, et le pensant eux-mêmes, car ils
n'avaient plus aucun désir de rencontrer les Français. C'est pourquoi
le marquis de La Romana les conduisait par Léon et Astorga en Galice,
où il espérait les réorganiser sous la protection des montagnes,
protection que l'hiver rendait plus rassurante. Le général Moore,
regrettant moins son appui qu'alarmé de voir encombrer les routes de
la Galice, seule ligne de retraite désormais de l'armée anglaise,
obtint à force d'instances qu'il retournerait à Léon. Le marquis de La
Romana y ramena en effet près de 10 mille hommes, les moins dépourvus,
les moins désorganisés de cette armée de Blake, dont on s'était promis
tant de merveilles. Le général espagnol envoya même une avant-garde de
5 à 6 mille hommes à Mansilla, sur la rivière de l'Esla.

[Note 28: Les dépêches de John Moore, publiées par sa famille, ne
peuvent laisser aucun doute sur tous ces points.]

[En marge: Le général Moore s'avance sur Sahagun à la rencontre du
maréchal Soult.]

Le général Moore réuni à son lieutenant sir David Baird, et comptant
29 mille hommes de bonnes troupes, avec environ 10 mille Espagnols,
utiles au moins comme troupes légères, commença à s'avancer à pas de
loup vers le maréchal Soult, désirant, craignant tout à la fois de le
rencontrer, le désirant quand il songeait au petit nombre des soldats
du maréchal, le craignant quand il songeait à la masse des Français
répandus en Espagne, et à la rapidité avec laquelle Napoléon savait
les mouvoir. Le 21, il se porta à Sahagun, où le général Paget enleva
quelques hommes à un détachement des dragons de Lorge. (Voir la carte
nº 43.)

[En marge: Napoléon est averti le 19 décembre, par des déserteurs, de
la marche des Anglais.]

[En marge: Promptitude et sûreté de ses déterminations.]

C'est le 19 décembre que Napoléon apprit d'une manière certaine, par
des déserteurs du général Dupont, que l'armée anglaise, forte,
disaient ces déserteurs, de 15 à 20 mille hommes, avait quitté
Salamanque pour se rendre à Valladolid. Des rapports de cavalerie
l'informèrent en même temps de la prise de quelques Anglais en avant
de Ségovie, lesquels appartenaient probablement au corps qui, sous le
général Hope, avait eu tant de détours à faire pour rejoindre le
général Moore à Salamanque. Napoléon savait de plus avec certitude
qu'un autre corps était venu par la Corogne à Astorga. Il supposait
donc que l'armée anglaise pourrait s'élever à trente mille hommes, et
il eut d'abord un peu de peine à s'expliquer ses mouvements, car
jusque-là il l'avait crue plutôt disposée à s'enfuir en Portugal, qu'à
courir sur les derrières des Français. Mais bientôt il devina la
vérité en concluant de sa marche au nord qu'elle voulait changer sa
ligne de retraite, et la placer sur la route de la Corogne. Son parti
fut pris à l'instant avec cette promptitude de détermination et cette
sûreté de coup d'oeil qui ne l'abandonnaient jamais.

[En marge: Manoeuvre de Napoléon pour envelopper les Anglais.]

Loin d'être inquiet de trouver les Anglais sur sa ligne d'opération,
il souhaita de les y voir engagés plus encore qu'ils ne l'étaient,
pour se porter lui-même sur leurs derrières. Il prescrivit au maréchal
Soult et à tous les corps qui étaient en marche sur Burgos, ou au
delà, tels que la division Laborde du corps de Junot, et les dragons
de Lorge, de se concentrer entre Carrion et Palencia, et d'employer le
temps, non pas à marcher en avant, mais à se rallier, car il aimait
mieux attirer les Anglais que les repousser. Quant à lui, par un
mouvement en arrière vivement exécuté, il songea à passer le
Guadarrama entre l'Escurial et Ségovie, c'est-à-dire à la droite de
Madrid, et à se jeter dans le flanc des Anglais, si par bonheur ils
s'engageaient assez avant dans la Vieille-Castille pour rencontrer le
maréchal Soult. S'ils avaient, comme on le disait, paru à Valladolid,
il était possible en s'avançant rapidement par l'Escurial sur
Villa-Castin, Arevalo, et Tordesillas, de les envelopper, et de les
prendre jusqu'au dernier. Mais il fallait se porter en toute hâte dans
cette direction, et profiter du temps, qui était superbe encore autour
de Madrid, pour exécuter cette marche décisive.

[En marge: Départ du maréchal Ney pour passer le Guadarrama avec les
divisions Marchand et Maurice-Mathieu.]

[En marge: Départ de Napoléon avec la division Dessoles, la division
Lapisse et la garde impériale.]

Napoléon, informé le 19 décembre, ordonna au maréchal Ney de se mettre
en route le 20 avec deux divisions, qui, outre l'avantage d'avoir ce
maréchal à leur tête, étaient au nombre des meilleures de la Grande
Armée. Le maréchal Ney devait être rejoint en route par les dragons de
Lahoussaye, qui allaient se diriger vers lui par Avila. La division
Dessoles et la division Lapisse, celle-ci empruntée au corps du
maréchal Victor, devaient suivre aussi vite que le permettrait leur
emplacement actuel autour de Madrid. Au cas où les renseignements
encore incertains, d'après lesquels on avait résolu ce mouvement
considérable, se confirmeraient, l'Empereur avait le projet de partir
avec toute la garde impériale à pied et à cheval, et une immense
réserve d'artillerie, pour joindre le maréchal Ney, et accabler les
Anglais si on parvenait à les atteindre. Il emmenait ainsi une
quarantaine de mille hommes; le maréchal Soult en pouvait rallier une
vingtaine; c'était plus qu'il n'en fallait pour écraser les Anglais et
les faire tous prisonniers en manoeuvrant bien.

[En marge: Forces laissées à Madrid pour la garde de cette capitale.]

[En marge: Mouvement du maréchal Lefebvre pour se porter sur les
derrières des Anglais.]

Napoléon confia au maréchal Victor le soin de garder Madrid et
Aranjuez avec les divisions Ruffin et Villatte, plus la division
allemande Leval, que le maréchal Lefebvre n'avait pas conduite avec
lui à Talavera. Il lui adjoignit en outre la division des dragons
Latour-Maubourg, la plus nombreuse de l'armée. Quant au maréchal
Lefebvre, qui avait à Talavera la belle division française Sébastiani,
une bonne division polonaise, la cavalerie de Lasalle, et les dragons
de Milhaud, c'est-à-dire 10 mille fantassins et 4 mille cavaliers
excellents, il lui ordonna de partir de Talavera, où il avait eu le
loisir de se reposer, de courir promptement au pont d'Almaraz sur le
Tage, d'enlever ce pont à l'armée d'Estrémadure, de la repousser au
delà de Truxillo, de s'en débarrasser ainsi pour long-temps, et puis
de se dérober par sa droite pour se porter par Plasencia sur la route
de Ciudad-Rodrigo. Il était possible en effet que si les Anglais,
battus, mais non enveloppés, prenaient pour se retirer le chemin du
Portugal, on réussît à leur couper la retraite par Ciudad-Rodrigo. Il
y avait donc beaucoup de chances de leur fermer le retour vers la mer.
Quant à l'ancienne armée de Castaños, retirée à Cuenca, le maréchal
Victor avec les divisions françaises Ruffin et Villatte, avec la
division allemande Leval, avec les dragons Lahoussaye, était bien
assez fort pour lui interdire toute tentative, si par hasard elle
songeait à en faire une. En tout cas, des instructions étaient
laissées pour qu'au premier signal le maréchal Lefebvre fît un
mouvement rétrograde vers Aranjuez et Madrid.

Napoléon ayant ainsi paré à tout, et se confirmant de plus en plus
dans l'opinion qu'il s'était faite de la marche adoptée par les
Anglais, se mit lui-même en route le 22 après avoir acheminé la garde
à la suite des divisions Dessoles et Lapisse. Il réitéra à son frère
l'ordre de rester toujours à la maison royale du Pardo, ne jugeant pas
encore opportun de le rendre aux habitants de Madrid, et de substituer
le gouvernement civil au gouvernement militaire.

[En marge: Passage du Guadarrama.]

Parti le 22 au matin de Chamartin, il traversa rapidement l'Escurial,
et arriva au pied du Guadarrama lorsque l'infanterie de sa garde
commençait à le gravir. Le temps, qui jusque-là avait été superbe,
était tout à coup devenu affreux, au moment même où l'on avait des
marches forcées à exécuter. Ainsi déjà la fortune changeait pour
Napoléon; car, après lui avoir envoyé le soleil d'Austerlitz, elle lui
envoyait aujourd'hui l'ouragan du Guadarrama, dans une circonstance où
il lui aurait fallu ne pas perdre un instant pour atteindre les
Anglais. Était-il donc décidé que, toujours heureux contre l'Europe
coalisée, nous ne le serions pas une fois contre l'implacable
Angleterre? Napoléon, voyant l'infanterie de sa garde s'accumuler à
l'entrée de la gorge, où venaient s'encombrer aussi les charrois
d'artillerie, lança son cheval au galop, et gagna la tête de la
colonne, qu'il trouva retenue par l'ouragan. Les paysans disaient
qu'on ne pouvait passer sans s'exposer aux plus grands périls. Il n'y
avait pas là de quoi arrêter le vainqueur des Alpes. Il fit mettre
pied à terre aux chasseurs de la garde, et leur ordonna de s'avancer
les premiers, en colonne serrée, conduits par des guides. Ces hardis
cavaliers marchant en tête de l'armée, et foulant la neige avec leurs
pieds et ceux de leurs chevaux, frayaient la route pour ceux qui les
suivaient. Napoléon gravit lui-même la montagne à pied au milieu des
chasseurs de sa garde, et s'appuyant, quand il se sentait fatigué, sur
le bras du général Savary. Le froid, qui était aussi rigoureux qu'à
Eylau, ne l'empêcha pas de franchir le Guadarrama avec sa garde. Son
projet avait été d'aller coucher à Villa-Castin; mais force fut de
passer la nuit dans le petit village d'Espinar, où il logea dans une
misérable maison de poste, comme il en existe beaucoup en Espagne. On
prit, sur les mulets chargés de son bagage, de quoi lui servir un
repas, qu'il partagea avec ses officiers, s'entretenant gaiement avec
eux de cette suite d'aventures extraordinaires, qui avaient commencé à
l'école de Brienne, pour finir il ne savait où, et se plaignant
quelquefois de ses généraux de cavalerie, qui avaient battu le pays
entre Valladolid, Ségovie et Salamanque pendant plusieurs semaines,
sans l'informer à temps du voisinage de l'armée anglaise. Il fallait
que des déserteurs du corps de Dupont, conduits par le hasard, fussent
venus lui apprendre un fait si important pour ses opérations
ultérieures.

[En marge: Arrivée à Villa-Castin.]

Le lendemain 23, l'Empereur se rendit avec sa garde à Villa-Castin.
Mais, la montagne franchie, à la neige avait succédé la pluie, et au
lieu de gelée on trouva des boues affreuses. On enfonçait dans les
terres inondées de la Vieille-Castille, comme deux ans auparavant dans
les terres de la Pologne. L'infanterie avançait avec peine;
l'artillerie n'avançait pas du tout. Le lendemain 24, on ne put
pousser au delà d'Arevalo. Le maréchal Ney, qui, avec deux divisions
d'infanterie, et les dragons Lahoussaye, formait la tête de la
colonne, bien qu'il eût deux jours d'avance, n'avait pu dépasser
Tordesillas.

[En marge: Arrivée à Tordesillas le 26.]

[En marge: Marche du maréchal Soult à la rencontre des Anglais.]

L'Empereur, fatigué d'attendre, voulut se porter lui-même à
l'avant-garde, afin de diriger les mouvements de ses divers corps, et
laissa la garde impériale, les divisions Dessoles et Lapisse, qu'il
conduisait avec lui, pour se rendre aux avant-postes. Arrivé le 26 à
Tordesillas à la tête de ses chasseurs, il reçut une dépêche du
maréchal Soult, qui lui était parvenue de Carrion en douze heures. Le
maréchal Soult, après avoir quitté les Asturies et s'être porté de
Potes à Saldaña, était ce jour même à Carrion, ayant à sa gauche la
division Laborde à Paredes, et les dragons de Lorge à Frechilla. On
lui avait signalé la présence des Anglais entre Sahagun et Villalon, à
une marche des troupes françaises. (Voir la carte nº 43.) Il avait 20
mille hommes d'infanterie, 3,000 de cavalerie, depuis sa jonction avec
les généraux Laborde et Lorge. Il se trouvait donc en mesure de se
défendre, sans avoir toutefois les moyens d'accabler les Anglais, qui
étaient devant lui au nombre de 29 à 30 mille.

[En marge: Situation critique des Anglais près d'être pris entre le
maréchal Soult et le maréchal Ney.]

Cette dépêche remplit Napoléon d'espérance et d'anxiété.--Si les
Anglais, répondit-il au maréchal Soult, sont restés un jour de plus
dans cette position, ils sont perdus, car je vais être sur leur
flanc.--Le maréchal Ney entrait effectivement ce même jour à Medina de
Rio-Seco, et marchait sur Valderas et Benavente. Napoléon ordonna au
maréchal Soult de poursuivre les Anglais l'épée dans les reins, s'ils
se retiraient, mais s'ils l'attaquaient de battre en retraite d'une
marche; _car plus ils s'engageraient_, disait-il, _et mieux cela
vaudrait_.

[En marge: Avis parvenu au général Moore qui le décide à décamper.]

Malheureusement la fortune, qui avait tant servi Napoléon, ne voulait
pas lui donner la satisfaction de prendre une armée anglaise tout
entière, bien qu'il eût mérité ce succès par l'habileté et la hardiesse
de ses opérations. Le général Moore, parvenu le 23 à Sahagun, et se
disposant à faire encore une marche pour rencontrer le maréchal Soult,
qu'il espérait surprendre dans un état de grande infériorité numérique,
avait recueilli un double renseignement. D'une part, il avait appris que
des fourrages en quantité considérable étaient préparés pour la
cavalerie française à Palencia; de l'autre, le marquis de La Romana
avait reçu des environs de l'Escurial, et lui avait communiqué l'avis
que de fortes colonnes se dirigeaient vers le Guadarrama, évidemment
pour repasser du midi au nord, de la Nouvelle dans la Vieille-Castille.
À ce double renseignement, obtenu le 23 au soir, le général Moore avait
contremandé le mouvement ordonné sur Carrion, résolu à attendre avant de
s'engager davantage. Le lendemain 24, le bruit de l'approche de
nombreuses troupes françaises n'ayant fait que s'accroître, il avait
redouté quelque grande manoeuvre de la part de Napoléon, et s'était
décidé aussitôt à opérer sa retraite. Il l'avait, en effet, commencée le
24 au soir pour l'infanterie, et l'avait continuée le lendemain 25 pour
la cavalerie et l'arrière-garde. Sir David Baird s'était retiré sur
l'Esla par le bac de Valencia; le gros de l'armée, sur l'Esla également,
par le pont de Castro-Gonzalo. L'un et l'autre de ces points de passage
aboutissaient à Benavente. Le général Moore avait en même temps supplié
le marquis de La Romana de bien garder le pont de Mansilla, sur la même
rivière, pour que les Français ne pussent pas le tourner; ce qui
revenait à lui demander de se faire écharper pour le salut de l'armée
anglaise. En décampant, le général Moore prit soin d'écrire au
gouvernement espagnol à Séville, au gouvernement anglais à Londres, que,
s'il se retirait, c'était après avoir exécuté une importante manoeuvre,
et rendu un grand service à la cause espagnole; car, en attirant
Napoléon au nord, il avait dégagé le midi, et donné le temps aux forces
des provinces méridionales de s'organiser, et d'arriver en ligne.

[En marge: Retraite du général Moore sur Benavente.]

Cette manière présomptueuse de présenter les événements, peu ordinaire
au général Moore, lui était inspirée par le désir de colorer la triste
campagne qu'on l'avait condamné à faire. Au fond, il n'avait jamais
songé, une fois parvenu sur le théâtre des opérations, et éclairé sur
la valeur des armées espagnoles, qu'à se replier d'abord vers le
Portugal, puis vers la Galice. Son mouvement au nord, donné comme une
manoeuvre importante entreprise dans l'intérêt des Espagnols, n'avait
donc eu d'autre but que de changer sa ligne de retraite, et de la
porter d'Oporto sur la Corogne. Le 26, du reste, il était à Benavente,
échappé du filet dans lequel Napoléon allait le prendre, puisque, d'un
côté, le maréchal Soult n'était ce même jour qu'à Carrion, et que de
l'autre le maréchal Ney n'était qu'à Medina de Rio-Seco. (Voir la
carte nº 43.) Les traînards, les bagages, les derniers corps de
cavalerie ayant passé dans la soirée et dans la matinée du 27, on fit
sauter le pont, qui était une création de l'ancien régime, du temps où
la royauté, conseillée par de sages ministres, exécutait en Espagne de
beaux ouvrages. C'était un dommage et une cause de grand déplaisir
pour les Espagnols.

[En marge: Les Français ne peuvent arriver que le 29 à Benavente, où
les Anglais étaient le 27.]

[En marge: Combat d'arrière-garde dans lequel le général
Lefebvre-Desnoette est fait prisonnier.]

Impatient d'atteindre les Anglais, Napoléon, accouru à l'avant-garde
avec ses chasseurs, ne put cependant être que le 28 à Valderas, et que
le 29 aux approches de Benavente. Le général Moore conduisant une armée
solide mais lente, qui ne savait se battre qu'après avoir bien mangé, et
ne pouvait manger qu'à la condition de porter beaucoup de bagage avec
elle, avait perdu la journée du 28 à Benavente, à faire défiler sous ses
yeux tout le matériel qui embarrassait sa marche. Le 29 il en partait
avec une arrière-garde de troupes légères et de cavalerie, lorsque de
Valderas accouraient les chasseurs de la garde impériale, ayant à leur
tête l'impétueux Lefebvre-Desnoette, lequel était habitué à fondre sur
les Espagnols sans les compter, et à leur passer sur le corps quel que
fût leur nombre. Il emmenait quatre escadrons des chasseurs de la garde.
L'Esla, qui coule à quelque distance de Benavente, et dont on avait
détruit le pont, celui de Castro-Gonzalo, était grossie par les pluies
torrentielles de l'hiver. Après avoir cherché un gué et l'avoir trouvé,
Lefebvre-Desnoette franchit la rivière avec ses escadrons, et galopant
sur les derrières des Anglais, se mit à en sabrer quelques-uns. Mais il
n'avait pas vu la cavalerie anglaise réunie en masse à l'arrière-garde,
et en ce moment sortant de Benavente pour couvrir la retraite. Cette
cavalerie, qui était forte de près de trois mille chevaux, se rabattit
presque tout entière, et enveloppa les chasseurs de Lefebvre-Desnoette.
Celui-ci ne perdit pas contenance, chargea tous ceux qui voulaient lui
barrer le chemin pour repasser l'Esla, puis se jeta avec ses hommes à la
nage, afin de regagner l'autre rive, car il lui était impossible,
n'ayant que trois cents chevaux, d'en combattre trois mille. La plupart
de ses cavaliers parvinrent à s'échapper, mais une trentaine furent tués
ou pris, et lui-même, s'étant élancé dans la rivière le dernier, allait
se noyer, vu que son cheval, frappé d'une balle, ne pouvait plus le
soutenir, lorsque deux Anglais le sauvèrent en le faisant prisonnier. Il
fut amené comme un précieux trophée au général Moore. Le général anglais
avait toute la courtoisie naturelle aux grandes nations; il accueillit
avec des égards infinis le brillant général qui commandait la cavalerie
légère de Napoléon, le fit asseoir à sa table, et lui donna un
magnifique sabre indien. Le corps de bataille de l'armée anglaise
continua sa marche sur Astorga, où sir David Baird avait déjà reçu
l'ordre de se diriger.

[En marge: Janv. 1809.]

[En marge: Destruction par le maréchal Soult de l'arrière-garde
laissée au pont de Mansilla par le marquis de La Romana.]

Tandis que l'armée anglaise s'en tirait en faisant sauter les ponts,
l'armée espagnole de La Romana, qui se conduisait comme on se conduit
chez soi, n'avait pas détruit le pont de Mansilla, jeté sur l'Esla en
avant de Léon, ainsi que celui de Castro-Gonzalo l'est sur la même
rivière en avant de Benavente. La Romana, non moins pressé de s'enfuir
que les Anglais, avait cependant laissé une arrière-garde de trois
mille hommes au pont de Mansilla. Ce pont était sur la route du
maréchal Soult venant de Sahagun. Le 29, jour même de la mésaventure
du général Lefebvre-Desnoette, le général Franceschi, commandant la
cavalerie légère du maréchal Soult, aborda au galop le pont de
Mansilla, qu'on n'avait pas eu soin d'obstruer, culbuta une ligne
d'infanterie qui gardait ce pont, le traversa à la suite des fuyards,
attaqua et culbuta une seconde ligne d'infanterie qui était sur
l'autre rive, lui enleva son artillerie, tua ou blessa quelques
centaines d'hommes, en prit 1,500 avec beaucoup de canons, puis se
porta sur la ville de Léon, qu'il fit évacuer. La rivière de l'Esla
était donc franchie sur tous les points, et, quoique les montagnes de
la Galice, dans lesquelles on pénètre après Astorga, présentassent de
graves et nombreux obstacles, toutefois la vitesse de nos soldats
permettait d'atteindre l'armée anglaise, si le sol ne cédait pas sous
leurs pieds. Mais la pluie continuait, et les routes détruites par le
passage de deux armées, celles de La Romana et de Moore, pouvaient
bien devenir impraticables.

Napoléon, arrivé à Benavente, n'y était malheureusement pas avec le
gros de ses forces, car le maréchal Ney, les généraux Lapisse,
Dessoles, la garde impériale, bien qu'ils se hâtassent tous de le
joindre, ne suivaient ni sa personne ni ses chasseurs à cheval. Le 31
décembre 1808, il se trouvait à Benavente. Le maréchal Soult, qui
avait pris la route de Léon, était bien plus près de l'ennemi.
Napoléon lui avait ordonné de le poursuivre sans relâche. Mais la boue
était profonde, et les soldats enfonçaient jusqu'à mi-jambe.

[En marge: Arrivée à Astorga le 1{er} janvier 1809.]

[En marge: Affreux spectacle offert sur les routes que parcourent les
Anglais.]

[En marge: Mécontentement des Espagnols à l'égard des Anglais.]

Le 1er janvier 1809, année qui ne devait pas être moins féconde en
scènes sanglantes que les années les plus meurtrières du siècle, le
maréchal Bessières, précédant Napoléon, courait avec sept à huit mille
chevaux sur Astorga, tandis que le général Franceschi, précédant le
maréchal Soult, y courait par la route de Léon. On y était le 1er au
soir. Rien ne pourrait donner une idée du désordre que présentait la
route, et surtout la ville d'Astorga elle-même. Malgré les vives
instances que le général Moore avait adressées au marquis de La Romana
pour qu'il lui laissât intact le chemin d'Astorga à la Corogne, et
qu'il allât s'enfermer dans les Asturies afin d'inquiéter le flanc
droit des Français, le général espagnol n'en avait tenu compte, et
avait préféré gagner lui aussi la route de la Corogne, trouvant la
Galice plus sûre que les Asturies, parce qu'elle était plus éloignée,
et mieux protégée par les montagnes. Les deux armées anglaise et
espagnole, si différentes de moeurs, d'esprit, d'aspect, s'étaient
donc rencontrées sur la route d'Astorga, et, s'y faisant obstacle, y
avaient accumulé leurs débris. Partout on voyait des Espagnols en
haillons s'arrêtant, non qu'ils fussent fatigués, mais parce que nos
cavaliers les avaient atteints de coups de sabre, des Anglais ne
pouvant plus marcher, et la plupart ivres, une immensité de charrois
traînés par des boeufs, et chargés ou de guenilles espagnoles, ou du
riche matériel des Anglais. Il y avait là de nombreuses captures à
faire; mais un spectacle pénible frappait plus que tout le reste nos
soldats, c'était celui d'une quantité considérable de beaux chevaux,
morts de coups de feu sur la route. Les Anglais, dès que leurs
chevaux étaient fatigués, s'arrêtaient, leur tiraient un coup de
pistolet dans la tête, et puis s'en allaient à pied. Ils aimaient
mieux tuer leur compagnon de guerre que d'en laisser l'usage à
l'ennemi. On n'eût jamais obtenu de nos cavaliers ce genre de courage.
Toutes les habitations étaient dévastées sur la route. Les Anglais ne
trouvant pas les habitants disposés à leur donner ce qu'ils avaient,
et les appelant des ingrats, pillaient, brûlaient ensuite leurs
maisons, et souvent expiraient eux-mêmes, ivres de vin d'Espagne, au
milieu des incendies qu'ils avaient allumés.--Nous, des ingrats!
répondaient les malheureux Espagnols; ils sont venus pour eux, et ils
partent sans même nous défendre!--Les Espagnols en étaient arrivés à
ce point, qu'ils regardaient presque nos soldats comme des
libérateurs.

[En marge: Indiscipline et désorganisation de l'armée britannique dans
sa retraite.]

À Astorga ce spectacle paraissait encore plus attristant qu'ailleurs.
Le matériel abandonné par les Anglais était immense. Le nombre de
leurs malades, de leurs traînards, s'était accru en proportion des
distances parcourues. Une proclamation ferme et honnête du général
Moore, pour leur interdire la maraude, le pillage, l'ivrognerie,
n'avait produit aucun résultat; car cette armée, qui ne se soutient
que par la discipline, en la perdant par la fatigue et la
précipitation, perdait tout ce qui la rend respectable. Après la
satisfaction qu'on aurait eue à la faire prisonnière, on ne pouvait
pas en goûter une plus vive que de la voir passée de tant de
régularité et d'aplomb, à tant de désordre, d'abattement, de misère et
de mauvaise conduite.

[En marge: Napoléon reçoit sur la route d'Astorga des dépêches de
France qui l'obligent à s'arrêter.]

Napoléon, suivant de près son avant-garde, entra lui-même à Astorga
le lendemain 2 janvier. En route il avait été joint par un courrier
venant de France, et avait voulu sur le chemin même prendre
connaissance des dépêches qu'il lui apportait. On avait allumé un
grand feu de bivouac, et il s était mis à lire le contenu de ces
dépêches. Elles lui annonçaient ce dont il n'avait jamais douté, la
probabilité d'une grande guerre avec l'Autriche pour le commencement
du printemps. L'accord de cette puissance avec l'Angleterre, dissimulé
d'abord quand elle avait craint de dévoiler ce qu'elle projetait, ses
armements niés et même ralentis quand elle avait craint un brusque
retour sur le Danube des troupes de la grande armée, n'étaient plus
cachés, maintenant qu'elle croyait retenue dans le fond de la
péninsule espagnole la plus considérable et la meilleure partie des
forces de Napoléon. Elle se trompait en supposant que ce qui restait
entre l'Elbe et le Rhin ne suffisait pas pour l'accabler, et elle en
devait faire une nouvelle et terrible expérience. Mais après avoir
laissé passer l'occasion où les Français étaient engagés sur la
Vistule, elle ne voulait pas encore laisser passer celle où ils
étaient engagés sur le Tage, et elle armait avec une évidence qui ne
permettait plus de doute sur ses desseins. En même temps l'Orient
s'obscurcissait. Ce n'était point au moyen de négociations pacifiques
qu'on pouvait se flatter d'obtenir des Turcs ce qu'on avait promis aux
Russes. De plus, la Russie, toujours fidèle à l'alliance au prix
convenu des provinces du Danube, toujours insistant auprès de
l'Autriche pour que celle-ci n'exposât pas l'Europe à une nouvelle
secousse, ne montrait plus cependant le même enthousiasme pour
l'alliance française, depuis que le merveilleux avait disparu, et
qu'au lieu de Constantinople il s'agissait de Bucharest et de Jassy.
Cette dernière acquisition était déjà fort belle assurément, car,
après quarante ans écoulés, la Russie n'est pas encore dans ces deux
capitales; mais c'était de la simple réalité (du moins à ce qu'elle
croyait alors), et ce n'était pas du prodige. Elle répétait toujours
que si l'Autriche devenait agressive, elle se joindrait aux Français
pour l'en faire repentir; mais la chaleur de ses démonstrations avait
perdu de sa vivacité; en tout cas elle serait trop occupée elle-même
sur le bas Danube pour ne pas laisser exclusivement aux Français le
Danube supérieur, et Napoléon devait s'attendre à ce que la tâche
d'accabler l'Autriche, l'Allemagne, l'Angleterre, pèserait sur lui
seul comme par le passé. Il fallait donc qu'il employât janvier,
février, mars à préparer ses armées d'Allemagne et d'Italie. C'était
assez pour sa merveilleuse puissance d'organisation, quoique ce ne fût
pas trop. Il reprit tout pensif le chemin d'Astorga. Sa préoccupation
avait été visible au point de frapper ceux qui l'entouraient.

[En marge: Napoléon renonce à poursuivre les Anglais lui-même, et
laisse ce soin au maréchal Soult, appuyé par le maréchal Ney.]

Arrivé à Astorga, il changea tous ses projets. Il ne renonçait pas,
bien entendu, à faire poursuivre les Anglais l'épée dans les reins,
mais il renonçait à les poursuivre lui-même. Il confia ce soin au
maréchal Soult, qui, marchant par la route de Léon, était plus
rapproché d'Astorga que le maréchal Ney, marchant par Benavente. Il
plaça sous ses ordres les divisions Merle, Mermet, qui s'y trouvaient
déjà, les divisions Laborde et Heudelet qui composaient le corps de
Junot, et qui venaient de le rejoindre. La division Bonnet, formée de
régiments provisoires, était restée dans les Asturies. Mais la
division Merle (ancienne division Mouton), et la division Mermet
étaient excellentes. Tout le corps de Junot avait été versé dans les
deux divisions Laborde et Heudelet, et il était fort aguerri par sa
dernière campagne de Portugal. La division Heudelet demeurait encore
en arrière, mais la division Laborde avait rallié le maréchal Soult,
et celui-ci avait ainsi sous la main trois belles divisions
d'infanterie présentant environ 20 mille hommes. Napoléon lui
adjoignit les dragons Lorge et Lahoussaye, qui avec la cavalerie
Franceschi comptaient quatre mille chevaux. Renforcé de la division
Heudelet, le maréchal Soult devait avoir 30 mille soldats, mais
jusque-là il n'en possédait que 24 mille. Le maréchal Ney, à la tête
des divisions Marchand et Maurice-Mathieu, dut l'appuyer au besoin.
Napoléon ordonna au maréchal Soult de poursuivre les Anglais à
outrance, et de ne rien négliger pour les empêcher de s'embarquer.

[En marge: Napoléon laisse la division Lapisse en Vieille-Castille,
envoie la division Dessoles à Madrid, et s'établit de sa personne à
Valladolid.]

Napoléon renvoya ensuite la division Dessoles sur Madrid, pour
demeurer dans cette capitale, et y faire face à toutes les
éventualités. Il garda la division Lapisse dans la Vieille-Castille,
voulant qu'il restât quelques troupes dans cette province. Enfin il
dirigea la garde impériale et se dirigea lui-même sur Benavente, et de
Benavente sur Valladolid, afin de s'y établir de sa personne, et de
gouverner de cette résidence les affaires de l'Espagne et de l'Europe.

Il n'y avait plus en effet grande manoeuvre à exécuter à la suite des
Anglais. Il fallait marcher vite, les pousser rudement, et l'un des
lieutenants de Napoléon était tout aussi propre que lui à cette
opération, surtout si c'eût été le maréchal Ney. Celui-ci, par
malheur, se trouvait trop en arrière pour être principalement chargé
de la poursuite. Quoi qu'il en soit, Napoléon, ne se regardant pas
comme nécessaire à la queue des Anglais, se crut mieux placé à
Valladolid, parce que de ce point il pouvait conduire la guerre
d'Espagne et être sur la route des courriers de France, tandis que
s'il se fût posté à Astorga ou à Lugo, les courriers auraient eu un
détour de plus de cent lieues à faire pour le joindre, et il n'aurait
pas pu, tout en dirigeant les armées d'Espagne, s'occuper de
l'organisation de celles d'Italie et d'Allemagne. Il se rendit donc à
Valladolid avec sa garde, qu'il voulait rapprocher des événements
d'Allemagne autant que lui-même.

Ayant dissous le corps de Junot pour renforcer celui du maréchal
Soult, il résolut de dédommager le général Junot en lui confiant le
commandement des troupes qui assiégeaient Saragosse, et que le
maréchal Moncey à son gré commandait trop mollement. Il destinait plus
tard le maréchal Moncey à opérer sur le royaume de Valence, que ce
maréchal connaissait déjà. Le maréchal Lefebvre, auquel il était
prescrit de repousser les Espagnols du pont d'Almaraz jusqu'à
Truxillo, avait bien, il est vrai, enlevé ce pont, mais il avait eu
l'idée singulière de se porter sur Ciudad-Rodrigo avant d'en avoir
reçu l'ordre, prenant pour une instruction définitive une première
indication de Napoléon. Dans ce mouvement il s'était laissé couper en
deux par la Tietar débordée, et il avait envoyé une partie de son
corps sur Tolède, tandis qu'il emmenait l'autre à Avila. Napoléon,
très-mécontent, plaça sous l'autorité de l'état-major de Joseph le
corps du maréchal Lefebvre, qu'il ne pouvait plus confier à un chef
aussi peu capable, quoique fort brave un jour de bataille. Ce corps
fut réparti entre Madrid, Tolède et Talavera, en attendant que, les
affaires terminées au nord de l'Espagne, on pût songer au midi. Après
avoir pris ces dispositions, Napoléon se transporta, comme nous venons
de le dire, à Valladolid, pour s'y occuper de l'organisation de ses
armées d'Allemagne et d'Italie, autant que de la direction de celles
d'Espagne.

[En marge: Poursuite des Anglais par le maréchal Soult.]

Le maréchal Soult s'était mis, avec les divisions Merle, Mermet,
Laborde, la cavalerie de Franceschi, les dragons Lorge et Lahoussaye,
à la poursuite du général Moore. Malheureusement la route était
devenue presque impraticable par les pluies continuelles et le passage
de deux armées, l'une anglaise, l'autre espagnole. À chaque instant on
rencontrait des convois de munitions, d'armes, de vivres, d'effets de
campement appartenant aux Anglais et conduits par des muletiers
espagnols, qui s'enfuyaient en apercevant le casque de nos dragons. On
ramassait par centaines les soldats anglais exténués de fatigue ou
gorgés de vin, qui se laissaient surprendre dans un état à ne pouvoir
opposer aucune résistance.

Le 31 décembre, le général Moore avait quitté la plaine pour entrer
dans la montagne, à Manzanal, à quelques lieues d'Astorga. (Voir la
carte nº 43.) Il se trouvait le 1er janvier à Bembibre, où il avait
vainement usé de toute son autorité pour arracher ses soldats des
caves et des maisons avant la venue des dragons français. Il était
parti lui-même de Bembibre, formant toujours l'arrière-garde avec la
cavalerie et la réserve, mais sans réussir à se faire suivre de tous
les siens, dont un bon nombre resta dans nos mains. Nos dragons
accourant au galop fondirent sur une longue file de soldats anglais,
ivres pour la plupart, de femmes, d'enfants, de vieillards espagnols,
abandonnant leurs demeures sans savoir où chercher un asile, craignant
leurs alliés qui s'enfuyaient en les pillant, et leurs ennemis qui
arrivaient affamés, le sabre au poing, et dispensés de tout ménagement
envers des populations insurgées. Ceux qui avaient le courage de
demeurer s'en applaudissaient dès qu'ils avaient pu comparer
l'humanité de nos soldats avec la brutalité des soldats anglais,
qu'aucun frein n'arrêtait plus, malgré les honorables efforts de leur
général et de leurs officiers pour maintenir la discipline.

[En marge: Le général Moore, placé entre les routes de Vigo et de la
Corogne, se décide pour celle de la Corogne.]

À Ponferrada, le général Moore avait à choisir entre la route de Vigo
et celle de la Corogne, qui aboutissaient toutes les deux à de fort
belles rades, très-propres à l'embarquement d'une armée nombreuse. Il
préféra celle de la Corogne, parce qu'en la suivant il fallait trois
journées de moins pour atteindre au point d'embarquement. Il avait
obtenu que le marquis de La Romana se dirigerait par la route de Vigo,
qui passe par Orense, et débarrasserait ainsi celle de la Corogne. Il
lui adjoignit trois mille hommes de troupes légères, sous le général
Crawfurd, lesquels devaient occuper la position de Vigo, en supposant
qu'il fallût plus tard s'y replier afin de s'embarquer. Il envoya
courriers sur courriers pour faire arriver à sir Samuel Hood,
commandant la flotte britannique, l'ordre d'expédier tous les
transports de Vigo sur la Corogne.

[En marge: Combat d'arrière-garde à Pietros.]

Le 3 janvier il se porta sur Villafranca. Désirant s'y arrêter, et
donner à tout ce qui marchait avec lui un peu de repos, il résolut de
livrer un combat d'arrière-garde à Pietros, en avant de Villafranca,
dans une position militaire assez belle, et où l'on pouvait se
défendre avantageusement.

La route, après avoir franchi un défilé fort étroit, descendait dans
une plaine ouverte, passait à travers le village de Pietros, puis
remontait sur une hauteur plantée de vignes, dont le général Moore
avait fait choix pour y établir solidement 3 mille fantassins, 600
chevaux, et une nombreuse artillerie.

[En marge: Mort du général Colbert.]

Le général Merle avec sa belle division, le général Colbert avec sa
cavalerie légère, abordèrent le premier défilé, l'infanterie en avant,
pour vaincre les résistances qu'on pourrait leur opposer. Mais les
Anglais étaient au delà, à la seconde position, au bout de la plaine.
Nous passâmes sans obstacle, et la cavalerie, prenant la tête de la
colonne, s'élança au galop dans la plaine. Elle y trouva une multitude
de tirailleurs anglais, et fut obligée d'attendre l'infanterie qui,
arrivant bientôt, se dispersa de son côté en troupes de tirailleurs
pour repousser l'ennemi. Le général Colbert, impatient d'amener les
troupes en ligne, était occupé à placer lui-même quelques compagnies
de voltigeurs, lorsqu'il reçut une balle au front, et expira, en
exprimant de touchants regrets d'être enlevé sitôt, non à la vie, mais
à la belle carrière qui s'ouvrait devant lui.

Le général Merle, ayant débouché dans la plaine avec son infanterie,
traversa le village de Pietros, puis assaillit la position des
Anglais, au moyen d'une forte colonne qui les aborda de front, tandis
qu'une nuée de tirailleurs, se glissant dans les vignes, s'efforçaient
de déborder leur droite. Après une fusillade assez vive les Anglais se
retirèrent, nous abandonnant quelques morts, quelques blessés,
quelques prisonniers. Ce combat d'arrière-garde nous coûta une
cinquantaine de blessés ou de morts, et surtout le général Colbert,
officier du plus haut mérite. L'obscurité ne nous permit pas de
pousser plus avant. L'ennemi évacua Villafranca dans la nuit pour se
porter à Lugo, qui offrait, disait-on, une forte position militaire.
En entrant dans Villafranca nous le trouvâmes dévasté par les Anglais,
qui avaient enfoncé les caves, ravagé les maisons, bu tout le vin
qu'ils avaient pu, et qui étaient engouffrés dans tous les recoins de
la ville, malgré les efforts réitérés de leurs chefs pour les rallier.
Nous en prîmes encore plusieurs centaines, avec une grande quantité de
munitions et de bagages.

Le lendemain on continua cette poursuite, ne pouvant guère avancer
plus vite que les Anglais, malgré l'avantage que nos fantassins
avaient sur eux sous le rapport de la marche, à cause de l'état des
routes et de la difficulté des transports d'artillerie. Nos soldats
vivaient de tout ce que laissaient les Anglais après avoir pillé et
réduit au désespoir leurs malheureux alliés.

[En marge: Arrivée des deux armées devant Lugo.]

Toujours marchant ainsi sur les pas de l'ennemi, nous arrivâmes le 5
janvier au soir en vue de Lugo. Nous avions recueilli en chemin
beaucoup d'artillerie et un trésor considérable que les Anglais
avaient jeté dans les précipices. Nos soldats se remplirent les poches
en ne craignant pas de descendre dans les ravins les plus profonds. On
put sauver une somme de piastres valant environ 1,800,000 francs.

[En marge: Le général Moore prend la résolution de s'arrêter à Lugo,
pour y offrir la bataille aux Français.]

[En marge: Avantages de la position de Lugo.]

Le 5 au soir l'armée anglaise se montra en bataille en avant de Lugo.
Le général Moore se sentant vivement pressé par les Français, et
s'attendant chaque jour à les avoir sur les bras, voyant son armée se
dissoudre par une rapidité de marche excessive, prit la résolution
qu'il faut souvent prendre quand on bat en retraite, celle de
s'arrêter dans une bonne position, pour y offrir la bataille à
l'ennemi. Avec des soldats solides comme les soldats anglais, dans une
excellente position défensive, il avait de grandes chances de vaincre.
Vainqueur, il repoussait les Français pour long-temps, illustrait sa
retraite par un fait d'armes éclatant, remontait le moral de ses
soldats, et pouvait achever paisiblement sa marche sur la Corogne.
Vaincu, il essuyait en une seule fois tout le mal qu'il était exposé à
essuyer en détail par cette retraite précipitée. D'ailleurs à la
guerre, quand la sagesse le conseille, le général doit braver la
défaite, comme le soldat doit braver la mort. Il était impossible, au
surplus, de choisir un meilleur site que celui de Lugo pour
l'exécution d'un tel dessein. La ville, entourée de murailles,
s'élevait au-dessus d'une éminence, laquelle se terminant à pic sur
le lit du Minho d'un côté, était bordée de l'autre par une petite
rivière vers laquelle elle allait en s'abaissant. De nombreuses
clôtures garnissaient cette pente, et en facilitaient la défense. Le
général Moore rangea sur ce champ de bataille, et en deux lignes, les
seize ou dix-sept mille hommes d'infanterie qu'il avait encore. Il
disposa son artillerie sur son front, et remplit de tirailleurs les
nombreuses clôtures qui couvraient le côté abordable de sa position.
Il rappela à lui sa cavalerie qui marchait en tête depuis qu'on était
entré dans la région montagneuse, et nous montra ainsi environ vingt
mille hommes établis de pied ferme en avant de Lugo. C'était tout ce
qui lui restait des vingt-huit ou vingt-neuf mille hommes qu'il avait
à Sahagun. Il en avait envoyé cinq à six mille, les uns sur Vigo, les
autres en avant, et perdu environ trois mille.

[En marge: Le maréchal Soult passe trois jours devant la position de
Lugo sans attaquer.]

Les Français, parvenus le 5 au soir devant Lugo, discernaient à peine
l'ennemi. Ils s'arrêtèrent vis-à-vis, à San-Juan de Corbo, dans une
position également forte, où ils pouvaient, sans perdre de vue les
Anglais, attendre en sûreté le ralliement de tout ce qui était demeuré
en arrière.

Le lendemain 6, les deux divisions Mermet et Laborde, qui suivaient la
division Merle, arrivèrent en ligne, mais elles avaient laissé la
moitié de leur effectif en arrière, et, outre cette masse de
traînards, leur artillerie et leurs convois de munitions. Ce n'était
pas dans cet état qu'on devait songer à attaquer les Anglais, car on
avait à leur égard la triple infériorité du nombre, des ressources
matérielles, et du terrain sur lequel il s'agissait de combattre.

À chaque instant, toutefois, les traînards et les convois d'artillerie
rejoignaient, et le lendemain 7, on était déjà beaucoup plus en mesure
de livrer bataille. Mais devant la forte position des Anglais,
inabordable d'un côté, puisque c'était le bord taillé à pic du Minho,
et très-difficile à emporter de l'autre, à cause des nombreuses
clôtures qui la couvraient, le maréchal Soult hésita, et voulut
remettre au lendemain 8. Ce jour-là, la plupart de nos moyens étaient
réunis, moins toutefois une partie de l'artillerie. Mais, toujours
préoccupé des difficultés que présentait cette position, le maréchal
Soult remit encore au lendemain 9, pour exécuter par sa droite sur le
flanc gauche des Anglais un mouvement de cavalerie qui pût les
ébranler.

[En marge: Le général Moore, après avoir attendu trois jours les
Français dans la position de Lugo, se décide à décamper.]

C'était trop présumer de la patience du général Moore, que d'imaginer
qu'arrivé le 5 à Lugo, y ayant passé les journées du 6, du 7, du 8, il
y resterait encore le 9. Le général Moore, en effet, ayant pris trois
jours entiers pour faire filer ses bagages et ses troupes les plus
fatiguées, pour remonter le moral de son armée, pour recouvrer enfin
l'honneur des armes par l'offre trois fois répétée de la bataille, se
crut dispensé de tenter plus long-temps la fortune. Ayant réalisé une
partie des résultats qu'il se proposait d'obtenir en s'arrêtant, il
décampa secrètement dans la nuit du 8 au 9 janvier. Il eut soin de
laisser après lui beaucoup de feux et une forte arrière-garde, afin de
tromper les Français.

[En marge: Entrée des Français à Lugo.]

[En marge: Arrivée du général Moore à la Corogne.]

[En marge: Chagrin du général Moore en voyant que la flotte anglaise
n'a pu encore arriver à la Corogne.]

[En marge: Précautions des Anglais pour se défendre dans la Corogne.]

Le lendemain 9, les Français trouvèrent la position de Lugo évacuée,
et ils y firent encore de nombreuses captures en vivres et matériel.
On recueillit aux environs et dans Lugo même sept à huit cents
prisonniers, qui, malgré les ordres réitérés de leurs chefs, n'avaient
pas su se retirer à temps. Le retour à la discipline obtenu par le
général Moore fut de courte durée; car de Lugo à Betanzos, dans les
journées du 9, du 10, du 11, des corps entiers se débandèrent, et nos
dragons purent enlever près de deux mille Anglais et une quantité
considérable de bagages. Le 11, le général Moore atteignit Betanzos,
et, franchissant enfin la ceinture des hauteurs qui enveloppent la
Corogne, descendit sur les bords du beau et vaste golfe dont cette
ville occupe un enfoncement. Par malheur, au lieu d'apercevoir la
multitude de voiles qu'on espérait y trouver, on vit à peine quelques
vaisseaux de guerre, bons tout au plus pour escorter une armée, mais
non pour la transporter. Les vents contraires avaient jusqu'ici
empêché la grande masse des transports de remonter de Vigo à la
Corogne. À cette vue, le général Moore fut rempli d'anxiété, l'armée
anglaise de tristesse. Toutefois, on prit des précaution pour se
défendre dans la Corogne, en attendant l'apparition de la flotte. Une
rivière large et marécageuse à son embouchure coulait entre la Corogne
et les hauteurs par lesquelles on y arrivait: c'était la rivière de
Mero. Un pont, celui de Burgo, servait à la traverser. On le fit
sauter. On fit sauter également, avec un fracas effroyable qui agita
le golfe comme un coup de vent, une masse immense de poudre que les
Anglais avaient réunie dans une poudrière située à quelque distance
des murs. On prit enfin position avec les meilleures troupes sur le
cercle des hauteurs qui environnent la Corogne. La première ligne de
ces hauteurs, fort élevée et fort avantageuse à défendre, mais trop
éloignée de la ville, pouvait, par ce motif, être tournée. On la
laissa aux Français qui accouraient. On se posta sur des hauteurs plus
rapprochées et moins dominantes, qui s'appuyaient à la Corogne même.
On réunit sur le rivage tous les malades, les blessés, les écloppés,
le matériel, pour les embarquer immédiatement sur quelques vaisseaux
de guerre et de transport mouillés antérieurement dans le golfe. Le
général Moore attendit de la sorte, et dans de cruelles perplexités,
le changement des vents, sans lequel il allait être réduit à
capituler.

[En marge: Arrivée du maréchal Soult devant la Corogne.]

Ce n'était qu'une avant-garde qui, le 11 au soir, avait suivi les
Anglais au pont de Burgo sur le Mero, et qui en avait vu sauter les
débris dans les airs. Le lendemain 12 seulement, parurent d'abord la
division Merle, puis successivement les divisions Mermet et Laborde.
Le maréchal Soult, arrêté devant le Mero, expédia au loin sur sa
gauche la cavalerie de Franceschi, pour chercher des passages qu'elle
parvint à découvrir, mais dont aucun n'était propre à l'artillerie. Il
fit vers sa droite border la mer par des détachements, tâchant de
disposer des batteries qui pussent envoyer des boulets au fond du
golfe, jusqu'aux quais de la Corogne; ce qui était très-difficile à la
distance où l'on était placé.

Obligé de réparer le pont de Burgo, le maréchal Soult y employa les
journées du 12 et du 13, opération qui devait donner aux traînards et
au matériel le temps de rejoindre. Le 14, avant réussi à rendre
praticable le pont de Burgo, il fit passer une partie de ses troupes
au delà du Mero, franchit la ligne des hauteurs dominantes qu'on lui
avait abandonnées, et vint s'établir sur leur versant, vis-à-vis des
hauteurs moins élevées et plus rapprochées de la Corogne,
qu'occupaient les Anglais. La division Mermet formait l'extrême
gauche, la division Merle le centre, la division Laborde la droite,
contre le golfe même de la Corogne. Il fut possible à cette distance
de dresser quelques batteries qui avaient un commencement d'action sur
le golfe.

[En marge: Nouveau retard du maréchal Soult avant de livrer bataille
aux Anglais.]

Cependant, ne se sentant pas assez fort, car il comptait au plus
dix-huit mille hommes, tandis que les Anglais, même après tout ce
qu'ils avaient perdu, détaché ou déjà embarqué, étaient encore 17 ou
18 mille en bataille, le maréchal Soult voulut attendre que ses rangs
se remplissent des hommes restés en arrière, et surtout que toute son
artillerie fût amenée en ligne. Les Anglais attendaient de leur côté
l'apparition du convoi qui tardait toujours à se montrer, et ils
étaient plongés dans les plus cruelles angoisses. Les principaux
officiers de leur armée proposèrent même à sir John Moore d'ouvrir une
négociation qui leur permît, comme celle de Cintra l'avait permis aux
Français, de se retirer honorablement. N'ayant toutefois aucune chance
de se sauver si les transports ne paraissaient pas très-promptement,
il était douteux qu'ils obtinssent des conditions satisfaisantes pour
eux. Aussi le général Moore repoussa-t-il toute idée de traiter, et
résolut-il de se fier à la fortune, qui, en effet, lui accorda, comme
on va le voir, le salut de son armée, mais non de sa personne, et lui
donna la gloire au prix de la vie.

Les 14, 15, 16 janvier, les vents ayant varié, plusieurs centaines de
voiles parurent successivement dans le golfe, et vinrent s'accumuler
sur les quais de la Corogne, hors de la portée des boulets français.
On pouvait les apercevoir des hauteurs que nous occupions, et à cet
aspect l'ardeur de nos soldats devint extrême. Ils demandèrent à
grands cris qu'on profitât pour combattre du temps qui restait, car
l'armée anglaise allait leur échapper. Le maréchal Soult, arrivé en
présence de l'ennemi dès le 12, avait employé les journées du 13, du
14 et du 15 à rectifier sa position, à attendre ses derniers
retardataires, et surtout à placer vers son extrême gauche, sur un
point des plus avantageux, une batterie de douze pièces, qui, prenant
par le travers la ligne anglaise, l'enfilait tout entière.

[En marge: Le maréchal Soult se décide enfin à attaquer les Anglais.]

[En marge: Bataille de la Corogne.]

Le 16 au matin, ayant définitivement reconnu la position des Anglais,
il résolut de faire une tentative, de manière à déborder leur ligne,
et à la tourner. Un petit village, celui d'Elvina, situé à notre
extrême gauche, et à l'extrême droite des Anglais, dans le terrain
creux qui séparait les deux armées, était gardé par beaucoup de
tirailleurs de la division de sir David Baird. Vers le milieu de la
journée du 16, la division française Mermet, s'ébranlant sur l'ordre
du maréchal Soult, marcha vers le village d'Elvina, pendant que notre
batterie de gauche, tirant par derrière nos soldats, causait le plus
grand ravage sur toute l'étendue de la ligne ennemie. La division
Mermet, vigoureusement conduite, enleva aux Anglais le village
d'Elvina, et les obligea à rétrograder. Dans ce moment, le général
Moore, accouru sur le champ de bataille avec la résolution de
combattre énergiquement avant de se rembarquer, porta le centre de sa
ligne, composé de la division Hope, sur le village d'Elvina, afin de
secourir sir David Baird, et détacha vers son extrême droite une
partie de la division Fraser, pour empêcher la cavalerie française de
tourner sa position.

[En marge: Le maréchal Soult laisse la bataille indécise.]

La division Mermet, ayant affaire ainsi à des forces supérieures, fut
ramenée. Alors le général Merle, qui formait notre centre, entra en
action avec ses vieux régiments. La lutte devint acharnée. On prit et
on reprit plusieurs fois le village d'Elvina. Le 2e léger se couvrit
de gloire dans ces attaques répétées, mais la journée s'acheva sans
avantage prononcé de part ni d'autre. Le maréchal Soult, qui avait à
sa droite la division Laborde, laquelle, rabattue sur le centre des
Anglais, les aurait sans doute accablés, fit néanmoins cesser le
combat, ne voulant point apparemment engager ce qui lui restait de
troupes, et hésitant à demander à la fortune de trop grandes faveurs
contre un ennemi qui était prêt à se retirer.

[En marge: Mort du général Moore.]

Le combat finit donc à la chute du jour après une action sanglante, où
nous perdîmes trois à quatre cents hommes en morts ou blessés, et les
Anglais environ douze cents, grâce aux effets meurtriers de notre
artillerie. Le général Moore, tandis qu'il menait lui-même ses
régiments au feu, fut atteint d'un boulet qui lui fracassa le bras et
la clavicule. Transporté sur un brancard à la Corogne, il expira en y
entrant, à la suite d'une campagne qui, moins bien dirigée, aurait pu
devenir un désastre pour l'Angleterre. Il mourut glorieusement, fort
regretté de son armée, qui, tout en le critiquant quelquefois, rendait
justice néanmoins à sa prudente fermeté. Le général David Baird avait
aussi reçu une blessure mortelle. Le général Hope prit le commandement
en chef, et le soir même, rentrant dans la place, fit commencer
l'embarquement. Les murs de la Corogne étaient assez forts pour nous
arrêter, et pour donner aux Anglais le temps de mettre à la voile.

[En marge: Résultats de cette campagne pour les Anglais.]

Dans les journées des 17 et 18 ils s'embarquèrent, abandonnant, outre
les blessés recueillis par nous sur le champ de bataille de la
Corogne, quelques malades et prisonniers, et une assez grande quantité
de matériel. Ils avaient perdu dans cette campagne environ 6 mille
hommes, en prisonniers, malades, blessés ou morts, plus de 3 mille
chevaux tués par leurs cavaliers, un immense matériel, rien assurément
de leur honneur militaire, mais beaucoup de leur considération
politique auprès des Espagnols, et ils se retiraient avec la
réputation, pour le moment du moins, d'être impuissants à sauver
l'Espagne.

[En marge: Vraie cause qui empêche la destruction entière de l'armée
britannique.]

Poursuivis plus vivement, ou moins favorisés par la saison, ils ne
seraient jamais sortis de la Péninsule. Depuis, comme il arrive
toujours, quelques historiens imaginant après coup des combinaisons
auxquelles personne n'avait songé lors des événements, ont reporté du
maréchal Soult sur le maréchal Ney le reproche d'avoir laissé
embarquer les Anglais, qui auraient dû être, dit-on, atteints et pris
jusqu'au dernier. D'abord, il est douteux que, vu l'inclémence de la
saison et l'état affreux des chemins, il fût possible de marcher assez
vite pour les atteindre, et que le maréchal Soult lui-même, qui était
continuellement aux prises avec leur arrière-garde, eût pu les joindre
de manière à les envelopper. Quoique la fortune lui eût accordé trois
jours à Lugo, quatre jours à la Corogne, il faudrait, pour assurer que
son hésitation fut une faute, savoir si son infanterie, dont les
cadres arrivaient chaque soir à moitié vides, était assez ralliée, si
son artillerie était assez pourvue, pour combattre avec avantage une
armée anglaise, égale en nombre, et postée, chaque fois qu'on l'avait
rencontrée, dans des positions de l'accès le plus difficile. Mais, si
une telle question peut être élevée relativement au maréchal Soult, on
ne saurait en élever une pareille à l'égard du maréchal Ney, placé à
quelques journées de l'armée britannique. La supposition qu'il aurait
pu prendre la route d'Orense, et tourner la Corogne par Vigo, n'a pas
le moindre fondement. Ni l'Empereur, qui était sur les lieux, ni le
maréchal Soult, auquel on avait laissé la faculté de requérir le
maréchal Ney, s'il en avait besoin, n'imaginèrent alors qu'on pût
faire un tel détour. Il aurait fallu que le maréchal Ney exécutât le
double de chemin par des routes impraticables, et tout à fait
inaccessibles à l'artillerie. Et, en effet, le maréchal Soult ayant
exprimé, vers la fin de la retraite, c'est-à-dire le 9 janvier, le
désir que la division Marchand se dirigeât sur Orense, pour observer
le marquis de La Romana et les trois mille Anglais de Crawfurd, le
maréchal Ney ordonna ce mouvement au général Marchand, qui ne put
l'effectuer qu'avec une partie de son infanterie, et sans un seul
canon. Le maréchal Ney serait certainement resté embourbé sur cette
route s'il avait voulu la prendre avec son corps tout entier.

Ce qui se pouvait, ce qui n'eut pas lieu, c'était de faire marcher les
troupes du maréchal Ney immédiatement à la suite du maréchal Soult, de
manière qu'un jour suffît pour réunir les deux corps. Or, à Lugo où
l'on eut trois jours, à la Corogne où l'on en eut quatre, il aurait
été possible de combattre les Anglais avec cinq divisions. Le maréchal
Ney, mis par les ordres du quartier général à la disposition du
maréchal Soult, offrit à celui-ci de le joindre, et ne reçut de sa
part que l'invitation tardive de lui prêter l'une de ses divisions,
lorsqu'il n'était plus temps de faire arriver cette division
utilement[29]; nouvel exemple de la divergence des volontés, du
décousu des efforts, lorsque Napoléon cessait d'être présent. Le vrai
malheur ici, la vraie faute, c'est qu'il ne fût pas de sa personne à
la suite des Anglais, obligeant ses lieutenants à s'unir pour les
détruire. Mais il était retenu ailleurs par la faute, l'irréparable
faute de sa vie, celle d'avoir tenté trop d'entreprises à la fois;
car, tandis qu'il aurait fallu qu'il fût à Lugo pour écraser les
Anglais, il était appelé à Valladolid pour se préparer à faire face
aux Autrichiens[30].

[Note 29: Cette circonstance est prouvée par la correspondance des
maréchaux.]

[Note 30: Voici, en effet, ce qu'il écrivait à ce sujet au ministre de
la guerre et au roi d'Espagne:

_Au ministre de la guerre._

                                      «Valladolid, le 13 janvier 1809.

«Vous verrez par le bulletin que le duc de Dalmatie est entré à Lugo
le 9. Le 10, il a dû être à Betanzos. Les Anglais paraissent vouloir
s'embarquer à la Corogne. Ils ont déjà perdu 3 mille hommes faits
prisonniers, une vingtaine de pièces de canon, 5 à 600 voitures de
bagages et de munitions, une partie de leur trésor et 3 mille chevaux,
qu'ils ont eux-mêmes abattus, selon leur bizarre coutume. Tout me
porte à espérer qu'ils seront atteints avant leur embarquement et
qu'on les battra. _J'ai quelquefois regret de n'y avoir pas été
moi-même, mais il y a d'ici plus de cent lieues; ce qui, avec les
retards que font éprouver aux courriers les brigands qui infestent
toujours les derrières d'une armée, m'aurait mis à vingt jours de
Paris; cela m'a effrayé surtout à l'approche de la belle saison, qui
fait craindre de nouveaux mouvements sur le continent._ Le duc
d'Elchingen est en seconde ligne derrière le duc de Dalmatie; la force
des Anglais est de 18 mille hommes. On peut compter qu'en hommes
fatigués, malades, prisonniers et pendus par les Espagnols, l'armée
anglaise est diminuée d'un tiers; et si à ce tiers on ajoute les
chevaux tués qui rendent inutiles les hommes de cavalerie, je ne pense
pas que les Anglais puissent présenter 15 mille hommes bien portants,
et plus de 1,500 chevaux. Cela est bien loin des 30 mille hommes
qu'avait cette armée.»


_Au roi d'Espagne._

                                         «Valladolid, 11 janvier 1809.

«.....Je suis obligé de me tenir à Valladolid pour recevoir mes
estafettes de Paris en cinq jours. Les événements de Constantinople,
la situation actuelle de l'Europe, la nouvelle formation de nos armées
d'Italie, de Turquie et du Rhin, exigent que je ne m'éloigne pas
davantage. _Ce n'est qu'avec regret que j'ai été forcé de quitter
Astorga._

«Il y a à Madrid un millier d'hommes de ma garde, envoyez-les-moi.»]


[En marge: Projet de Napoléon de retourner à Paris.]

[En marge: Ses vues pour la suite de la guerre d'Espagne.]

Toujours plus sollicité par l'urgence des événements d'Autriche et de
Turquie, qui lui révélaient une nouvelle guerre générale, il se décida
même à partir de Valladolid, pour se rendre à Paris, laissant les
affaires d'Espagne dans un état qui lui permettait d'espérer bientôt
l'entière soumission de la Péninsule. Les Anglais, en effet, étaient
rejetés dans l'Océan; les Français occupaient tout le nord de
l'Espagne jusqu'à Madrid; le siége de Saragosse se poursuivait
activement, le général Saint-Cyr était victorieux en Catalogne.
Napoléon avait le projet d'envoyer le maréchal Soult en Portugal avec
le 2e corps, dans lequel venait d'être fondu le corps du général
Junot, en laissant le maréchal Ney dans les montagnes de la Galice et
des Asturies, pour réduire définitivement à l'obéissance ces contrées
si difficiles et si obstinées; d'établir le maréchal Bessières avec
beaucoup de cavalerie dans les plaines des deux Castilles, et, tandis
que le maréchal Soult marcherait sur Lisbonne, d'acheminer le maréchal
Victor avec trois divisions et douze régiments de cavalerie sur
Séville par l'Estrémadure. Le maréchal Soult, une fois maître de
Lisbonne, pouvait par Elvas expédier l'une de ses divisions au
maréchal Victor, pour l'aider à soumettre l'Andalousie. Saragosse
conquise, les troupes de l'ancien corps de Moncey, qui exécutaient ce
siége, pourraient prendre la route de Valence, et terminer de leur
côté la conquête du midi de l'Espagne. Pendant ces mouvements
savamment combinés, Joseph, placé à Madrid avec la division de
Dessoles (troisième de Ney, rentrée à Madrid), avec le corps du
maréchal Lefebvre, comprenant une division allemande, une division
polonaise, et la division française Sébastiani, aurait une réserve
considérable, pour se faire respecter de la capitale, et pour se
porter partout où besoin serait. D'après ces vues, et en deux mois
d'opérations, si l'intervention de l'Europe ne modifiait pas cette
situation, la Péninsule tout entière, Espagne et Portugal compris,
devait être soumise sans y employer un soldat de plus.

[En marge: Repos d'un mois accordé à l'armée avant d'envahir le midi
de la Péninsule.]

Mais pour le moment Napoléon voulait que son armée se reposât tout un
mois, du milieu de janvier au milieu de février. C'était la durée
qu'il supposait encore au siége de Saragosse. Pendant ce mois le
maréchal Soult rallierait ses troupes, y réunirait les portions du
corps de Junot qui ne l'avaient pas encore rejoint, et préparerait son
artillerie; les divisions Dessoles et Lapisse ramenées vers Madrid
auraient le temps d'y arriver et de s'y reposer; la cavalerie refaite
se trouverait en état de marcher, et on serait ainsi complétement en
mesure d'agir vers le midi de la Péninsule. La seule opération que
Napoléon eût prescrite immédiatement consistait à pousser le maréchal
Victor avec les divisions Ruffin et Villatte sur Cuenca, pour y
culbuter les débris de l'armée de Castaños, qui semblaient méditer
quelque tentative. Les ordres de Napoléon furent donnés conformément à
ces vues. Il achemina vers le maréchal Soult les restes du corps de
Junot; il fit préparer un petit parc d'artillerie de siége pour le
maréchal Victor, afin de pouvoir forcer les portes de Séville, si
cette capitale résistait; il ordonna des dépôts de chevaux pour
remonter l'artillerie, et fit partir de Bayonne, en bataillons de
marche, les conscrits destinés à recruter les corps, pendant le mois
de repos qui leur était accordé. Trouvant que le général Junot, qui
avait remplacé le maréchal Moncey dans le commandement du 3e corps, et
le maréchal Mortier à la tête du 5e, ne concouraient pas assez
activement au siége de Saragosse, il envoya le maréchal Lannes, remis
de sa chute, prendre la direction supérieure de ces deux corps, afin
qu'il y eût à la fois plus de vigueur et plus d'ensemble dans la
conduite de ce siége, qui devenait une opération de guerre aussi
singulière que terrible.

[En marge: Dispositions pour l'entrée de Joseph dans Madrid.]

[En marge: Mesures sévères de Napoléon pour contenir la populace des
villes espagnoles.]

Enfin Napoléon s'occupa de préparer l'entrée de Joseph dans Madrid. Ce
prince était resté jusqu'ici au Pardo, très-impatient de rentrer dans
sa capitale, ne l'osant pas toutefois sans l'autorisation de son
frère, quoique instamment appelé à y venir par la population tout
entière, qui trouvait dans son retour le gage assuré d'un régime plus
doux, et la certitude que le pouvoir civil remplacerait bientôt le
pouvoir militaire. Napoléon, en effet, dans ses profonds calculs,
avait voulu faire désirer son frère, et avait exigé qu'on lui
produisît, sur le registre des paroisses de Madrid, la preuve du
serment de fidélité prêté par tous les chefs de famille, disant, pour
motiver cette exigence, qu'il ne prétendait pas imposer son frère à
l'Espagne, que les Espagnols étaient bien libres de ne pas l'accepter
pour roi, mais qu'alors, n'ayant aucune raison de les ménager, il leur
appliquerait les lois de la guerre, et les traiterait en pays conquis.
Mus par cette crainte, et délivrés des influences hostiles qui les
excitaient contre la nouvelle royauté, les habitants de Madrid avaient
afflué dans leurs paroisses pour prêter sur les Évangiles serment de
fidélité à Joseph. Cette formalité, remplie en décembre, ne leur avait
pas encore procuré en janvier le roi qu'ils désiraient sans l'aimer.
Napoléon consentit enfin à ce que Joseph fit son entrée dans la
capitale de l'Espagne, et voulut auparavant recevoir à Valladolid même
une députation qui lui apportait le registre des serments prêtés dans
les paroisses. Il accueillit cette députation avec moins de sévérité
qu'il n'avait accueilli celle que Madrid lui avait envoyée à ses
portes en décembre, mais il lui déclara encore d'une manière fort
nette que, si Joseph était une seconde fois obligé de quitter sa
capitale, celle-ci subirait la plus cruelle et la plus terrible
exécution militaire. Napoléon avait très-distinctement aperçu, dans le
prétendu dévouement du peuple espagnol à la maison de Bourbon, les
passions démagogiques qui l'agitaient, et qui pour se produire
adoptaient cette forme étrange, car c'était de la démagogie la plus
violente sous les apparences du plus pur royalisme. Ce peuple extrême
avait en effet recommencé à égorger, pour se venger des revers des
armées espagnoles. Depuis l'assassinat du malheureux marquis de
Peralès à Madrid, de don Juan San Benito à Talavera, il avait massacré
à Ciudad-Real don Juan Duro, chanoine de Tolède et ami du prince de la
Paix, à Malagon l'ancien ministre des finances don Soler. Partout où
ne se trouvaient pas les armées françaises, les honnêtes gens
tremblaient pour leurs biens et pour leurs personnes. Napoléon,
voulant faire un exemple sévère des assassins, avait ordonné à
Valladolid l'arrestation d'une douzaine de scélérats, connus pour
avoir contribué à tous les massacres, notamment à celui du malheureux
gouverneur de Ségovie, don Miguel Cevallos, et les avait fait
exécuter, malgré les instances apparentes des principaux habitants de
Valladolid[31].--Il faut, avait-il écrit plusieurs fois à son frère,
vous faire craindre d'abord, et aimer ensuite. Ici on m'a demandé la
grâce des quelques bandits qui ont égorgé et pillé, mais on a été
charmé de ne pas l'obtenir, et depuis tout est rentré dans l'ordre.
Soyez à la fois juste et fort, et autant l'un que l'autre, si vous
voulez gouverner.--Napoléon avait exigé de plus que l'on arrêtât à
Madrid une centaine d'égorgeurs, qui assassinaient les Français sous
prétexte qu'ils étaient des étrangers, les Espagnols sous prétexte
qu'ils étaient des traîtres; et il avait prescrit qu'on en fusillât
quelques-uns, voulant, de plus, que ces actes lui fussent imputés à
lui seul, pour qu'au-dessus de la douceur connue du nouveau roi,
planât sur les scélérats la terreur inspirée par le vainqueur de
l'Europe.

[Note 31: _Au roi d'Espagne._

                              «Valladolid, le 12 janvier 1809, à midi.

«L'opération qu'a faite Belliard est excellente. Il faut faire pendre
une vingtaine de mauvais sujets. Demain j'en fais pendre ici sept,
connus pour avoir commis tous les excès, et dont la présence
affligeait les honnêtes gens qui les ont secrètement dénoncés, et qui
reprennent courage depuis qu'ils s'en voient débarrassés. Il faut
faire de même à Madrid. Si on ne s'y débarrasse pas d'une centaine de
boute-feux et de brigands, on n'a rien fait. Sur ces cent, faites-en
fusiller ou pendre douze ou quinze, et envoyez les autres en France
aux galères. Je n'ai eu de tranquillité en France qu'en faisant
arrêter 200 boute-feux, assassins de septembre et brigands que j'ai
envoyés aux colonies. Depuis ce temps l'esprit de la capitale a changé
comme par un coup de sifflet.»


_Au roi d'Espagne._

                                         «Valladolid, 16 janvier 1809.

«La cour des alcades de Madrid a acquitté ou seulement condamné à la
prison les trente coquins que le général Belliard avait fait arrêter.
Il faut les faire juger de nouveau par une commission militaire, et
faire fusiller les coupables. Donnez ordre sur-le-champ que les
membres de l'inquisition et ceux du conseil de Castille, qui sont
détenus au Retiro, soient transférés à Burgos, ainsi que les cent
coquins que Belliard a fait arrêter.

«Les cinq sixièmes de Madrid sont bons; mais les honnêtes gens ont
besoin d'être encouragés, et ils ne peuvent l'être qu'en maintenant la
canaille. Ici ils ont fait l'impossible pour obtenir la grâce des
bandits qu'on a condamnés; j'ai refusé; j'ai fait pendre, et j'ai su
depuis que, dans le fond du coeur, on a été bien aise de n'avoir pas
été écouté. Je crois nécessaire que, surtout dans les premiers
moments, votre gouvernement montre un peu de vigueur contre la
canaille. La canaille n'aime et n'estime que ceux qu'elle craint, et
la crainte de la canaille peut seule vous faire aimer et estimer de
toute la nation.»]

[En marge: Napoléon quitte Valladolid le 17 janvier.]

[En marge: Ses paroles à Joseph sur l'année 1809.]

Ces ordres expédiés, Napoléon quitta Valladolid, résolu de franchir la
route de Valladolid à Bayonne à franc étrier, afin de gagner du temps,
tant il était pressé d'arriver à Paris. Son frère l'ayant félicité à
l'occasion des fêtes du premier de l'an, dans les termes suivants: «Je
prie Votre Majesté d'agréer mes voeux pour que dans le cours de cette
année l'Europe pacifiée par vos soins rende justice à vos
intentions[32]...,» il lui répondit: «Je vous remercie de ce que vous
me dites relativement à la bonne année. Je n'espère pas que l'Europe
puisse être encore pacifiée cette année. Je l'espère si peu que je
viens de rendre un décret pour lever cent mille hommes. La haine de
l'Angleterre, les événements de Constantinople, tout fait présager que
l'heure du repos et de la tranquillité n'est pas encore sonnée!» Les
terribles journées d'Essling et de Wagram étaient comme annoncées dans
ces rudes et mélancoliques paroles. Napoléon partit de Valladolid le
17 janvier au matin avec quelques aides de camp, escorté par des
piquets de la garde impériale, qui avaient été échelonnés de
Valladolid à Bayonne. Il fit à cheval ce trajet tout entier. Il
répandit partout qu'il reviendrait dans une vingtaine de jours, et il
le dit même à Joseph, lui promettant d'être de retour avant un mois
s'il n'avait pas la guerre avec l'Autriche.

[Note 32: Lettres de Joseph et de Napoléon déposées aux Archives de
l'ancienne Secrétairerie d'État.]

[En marge: Joseph, autorisé par Napoléon à rentrer dans Madrid, attend
le résultat des opérations du maréchal Victor contre le corps de
Castaños retiré à Cuenca.]

Joseph, ayant la permission de s'établir à Madrid, fit les apprêts de
son entrée solennelle dans cette capitale. Il aimait l'appareil, comme
tous les frères de l'Empereur, réduits qu'ils étaient à chercher dans
la pompe extérieure ce qu'il trouvait, lui, dans sa gloire. Joseph
manquait d'argent, et il avait obtenu de Napoléon deux millions en
numéraire à imputer sur le prix des laines confisquées, dont le trésor
espagnol devait avoir sa part. Napoléon s'était procuré ces deux
millions en faisant frapper au coin du nouveau roi beaucoup
d'argenterie saisie chez les principaux grands seigneurs, dont il
avait séquestré les biens pour cause de trahison. Joseph, toutefois,
désirait reparaître dans sa capitale sous les auspices de quelque
succès brillant. L'expulsion des Anglais du sol espagnol à la suite de
la bataille de la Corogne, qu'on représentait comme ayant été
désastreuse pour eux, était déjà un fait d'armes qui avait beaucoup
d'éclat, et qui tendait à ôter toute confiance dans l'appui de la
Grande-Bretagne. Mais d'un jour à l'autre on attendait un exploit du
maréchal Victor contre les restes de l'armée de Castaños retirés à
Cuenca, et Joseph disposa tout pour entrer à Madrid après la
connaissance acquise de ce qui aurait eu lieu de ce côté. La prise de
Saragosse eût été le plus heureux des événements de cette nature, mais
l'étrange obstination de cette ville ne permettait pas de l'espérer
encore.

[En marge: Marche du maréchal Victor sur Cuenca.]

Effectivement, le maréchal Victor avait marché avec les divisions
Villatte et Ruffin sur le Tage, dès que l'arrivée de la division
Dessoles à Madrid avait permis de distraire de cette capitale
quelques-uns des corps qui s'y trouvaient. Il s'était dirigé par sa
gauche sur Tarancon, afin de marcher à la rencontre des troupes
sorties de Cuenca. Voici quel était le motif de cette espèce de
mouvement offensif de l'ancienne armée de Castaños, passée après sa
disgrâce aux ordres du général la Peña, et récemment à ceux du duc de
l'Infantado.

[En marge: Motifs du mouvement offensif des troupes espagnoles
réfugiées à Cuenca.]

Lorsque le général Moore, tout effrayé de ce qu'il allait tenter,
s'était avancé sur la route de Burgos pour menacer, disait-il, les
communications de l'ennemi, mais en réalité pour se rapprocher de la
route de la Corogne, il avait craint de voir bientôt toutes les forces
de Napoléon se tourner contre lui, et il avait demandé que les armées
du midi fissent une démonstration sur Madrid, dans le but d'y attirer
l'attention des Français. La junte centrale, incapable de commander,
et ne sachant que transmettre les demandes de secours que les corps
insurgés s'adressaient les uns aux autres, avait vivement pressé
l'armée de Cuenca d'opérer quelque mouvement dans le sens indiqué par
le général Moore. Le duc de l'Infantado, toujours malheureux en guerre
comme en politique, s'était empressé de porter en avant de Cuenca, sur
la route d'Aranjuez, une partie de ses troupes. Réduit primitivement à
huit ou neuf mille soldats, fort indociles et fort démoralisés, qu'il
avait reçus de la main de la Peña, il était parvenu à rétablir un peu
d'ordre parmi eux, et il les avait successivement augmentés, d'abord
des traînards qui avaient rejoint, puis de quelques détachements
venus de Grenade, de Murcie et de Valence, ce qui avait enfin élevé
ses forces à une vingtaine de mille hommes. Excité par les dépêches de
la junte centrale, il avait dirigé quatorze à quinze mille hommes
environ sur Uclès, route de Tarancon. (Voir la carte nº 43.) Il avait
confié ce détachement, formant le gros de son armée, au général
Vénégas, qui, dans la retraite de Calatayud, avait montré une certaine
énergie. Il s'était proposé de le suivre avec une arrière-garde de 5 à
6 mille hommes.

Le maréchal Victor, pouvant disposer de la division Ruffin depuis le
retour à Madrid de la division Dessoles, l'avait immédiatement
acheminée sur Aranjuez, pour la joindre à la division Villatte, qui
était déjà sur les bords du Tage, avec les dragons de Latour-Maubourg.
Le 12 janvier, il porta ses deux divisions d'infanterie et ses dragons
sur Tarancon, le tout présentant une force d'une douzaine de mille
hommes des meilleures troupes de l'Europe, capables de culbuter trois
ou quatre fois plus d'Espagnols qu'il n'allait en rencontrer.

[En marge: Manoeuvre du maréchal Victor pour tourner la position des
Espagnols à Uclès.]

Sachant que les Espagnols l'attendaient à Uclès, dans une position
assez forte, il eut l'idée de ne leur opposer que les dragons de
Latour-Maubourg et la division Villatte, gui suffisaient bien pour les
débusquer, et, en faisant par sa gauche avec la division Ruffin un
détour à travers les montagnes d'Alcazar, d'aller leur couper la
retraite, de manière qu'ils ne pussent pas s'échapper.

[En marge: Bataille d'Uclès.]

[En marge: Brillants résultats de la bataille d'Uclès.]

Le 13 au matin, la division Villatte s'avança hardiment sur Uclès. La
position consistait en deux pics assez élevés, entre lesquels était
située la petite ville d'Uclès. Les Espagnols avaient leurs ailes
appuyées à ces pics, et leur centre à la ville. Le général Villatte
les aborda brusquement avec ses vieux régiments, et les chassa de
toutes leurs positions. Tandis qu'à gauche le 27e léger culbutait la
droite des Espagnols, au centre le 63e de ligne prenait d'assaut la
ville d'Uclès, et y passait par les armes près de deux mille ennemis,
avec les moines du couvent d'Uclès, qui avaient fait feu sur nos
troupes. À droite, les 94e et 95e de ligne, manoeuvrant pour tourner
les Espagnols, les obligeaient à se retirer sur Carrascosa, où les
attendait la division Ruffin dans les gorges d'Alcazar. Ces
malheureux, en effet, fuyant en toute hâte vers Alcazar, y trouvèrent
la division Ruffin qui arrivait sur eux par une gorge étroite. Ils
prirent sur-le-champ position pour se défendre en gens déterminés.
Mais attaqués de front par le 9e léger et le 96e de ligne, tournés par
le 24e, ils furent contraints de mettre bas les armes. Une partie
d'entre eux, voulant gagner la gorge même d'Alcazar, d'où avait
débouché la division Ruffin, allaient se sauver par cette issue,
qu'occupait seule actuellement l'artillerie du général Senarmont,
restée en arrière à cause des mauvais chemins. Celui-ci pouvait être
enlevé par les fuyards; mais, toujours aussi résolu et intelligent
qu'à Friedland, il imagina de former son artillerie en carré, et
tirant dans tous les sens, il arrêta la colonne fugitive, qui fut
ainsi rejetée sur les baïonnettes de la division Ruffin. Treize mille
hommes environ déposèrent les armes à la suite de cette opération
brillante, et livrèrent trente drapeaux avec une nombreuse
artillerie.

Sans perdre un instant, le maréchal Victor courut sur Cuenca pour
atteindre le peu qui restait du corps du duc de l'Infantado. Mais
celui-ci s'était enfui précipitamment sur la route de Valence,
laissant encore dans nos mains des blessés, des malades, du matériel.
Nos dragons recueillirent les débris de son corps, et sabrèrent
plusieurs centaines d'hommes.

[En marge: Après les batailles de la Corogne et d'Uclès, Joseph se
décide enfin à entrer dans Madrid.]

[En marge: Entrée de Joseph dans Madrid le 22 janvier.]

Après ce fait d'armes, on devait pour long-temps être en repos à
Madrid, et la victoire d'Uclès prouvait qu'on n'aurait pas beaucoup de
peine à envahir le midi de la Péninsule. Toutefois on ne pouvait pas
encore y songer. Il fallait auparavant que Joseph s'établît à Madrid,
que l'armée française se reposât, et que Saragosse fût pris. Les
événements de la Corogne étaient maintenant tout à fait connus. On
savait que les Anglais s'étaient retirés en désordre, abandonnant tout
leur matériel, et ayant perdu sur les routes ou sur le champ de
bataille un quart de leur effectif, leurs principaux officiers et leur
général en chef. La prise à Uclès d'une armée espagnole tout entière,
vrai pendant de Baylen, si la prise d'une armée espagnole avait pu
produire le même effet que celle d'une armée française, était un
nouveau trophée très-propre à orner l'entrée du roi Joseph à Madrid.
Napoléon avait voulu que cette entrée eût quelque chose de triomphal.
Il avait placé auprès de son frère la division Dessoles, la division
Sébastiani, pour qu'il eût avec lui les plus belles troupes de l'armée
française, et qu'il ne parût au milieu des Espagnols qu'entouré des
vieilles légions qui avaient vaincu l'Europe.--_Je leur avais envoyé
des agneaux_, avait-il dit en parlant des jeunes soldats de Dupont,
_et ils les ont dévorés; je leur enverrai des loups qui les dévoreront
à leur tour_.--C'est à la tête de ces redoutables soldats que Joseph
entra, le 22 janvier, dans Madrid, au bruit des cloches, aux éclats du
canon, et en présence des habitants de la capitale soumis par la
victoire, résignés presque à la nouvelle royauté, et, quoique toujours
blessés au coeur, préférant pour ainsi dire la domination des Français
à celle de la populace sanguinaire, qui peu de temps auparavant
assassinait l'infortuné marquis de Peralès. Celle-ci seule était
irritée et encore à craindre. Mais on venait d'arrêter une centaine de
ses chefs les plus connus par leurs crimes, et au Retiro, vis-à-vis de
Madrid, s'élevait un ouvrage formidable, hérissé de canons, et capable
en quelques heures de réduire en cendres la capitale des Espagnes.
Joseph fut donc accueilli avec beaucoup d'égards, et même avec une
certaine satisfaction par la masse des habitants paisibles, mais avec
une rage concentrée par la populace, qui se sentait détrônée à
l'avénement d'un gouvernement régulier, car c'était son règne plus que
celui de Ferdinand VII dont elle déplorait la chute. Joseph se rendit
au palais, où vinrent le visiter les autorités civiles et militaires,
le clergé, et ceux des grands seigneurs de la cour d'Espagne qui
n'avaient pas pu ou n'avaient pas voulu quitter Madrid. Joseph passait
tellement pour protecteur des Espagnols auprès du conquérant qui avait
étendu sur eux son bras terrible, qu'on ne regardait pas comme un
crime de l'aller voir. Mais au fond, tant la gloire soumet les hommes,
on était plus près d'aimer, si on avait aimé quelque chose dans la
cour de France, l'effrayante grandeur de Napoléon que l'indulgente
faiblesse de Joseph; et si celle-ci était le prétexte, celle-là était
le motif vrai qui amenait encore beaucoup d'hommages aux pieds du
nouveau monarque.

Joseph fut donc suffisamment entouré dans son palais pour s'y croire
établi. Le célèbre Thomas de Morla accepta de lui des fonctions. On
vint le solliciter d'alléger le poids de certaines condamnations. Il
lui arriva plus d'un avis de Séville, portant qu'il n'était pas
impossible de traiter avec l'Andalousie; car, indépendamment de ce que
la junte centrale était tombée au dernier degré du mépris par sa
manière de gouverner, elle avait perdu le président qui seul répandait
quelque éclat sur elle, l'illustre Florida Blanca. Pour qui n'avait
pas le secret de la destinée, il était permis de se tromper sur le
sort de la nouvelle dynastie imposée à l'Espagne, et on pouvait croire
qu'elle commençait à s'établir comme celles de Naples, de Hollande et
de Cassel.

Au milieu de ces apparences de soumission, un seul événement, toujours
annoncé, mais trop lent à s'accomplir, celui de la prise de Saragosse,
tenait les esprits en suspens, et laissait encore quelque espoir aux
Espagnols entêtés dans leur résistance. Nous avons vu en plaine les
Espagnols fuir, sans aucun souci de leur honneur militaire et de leur
ancienne gloire: ils effaçaient à Saragosse toutes les humiliations
infligées à leurs armes, en opposant à nos soldats la plus glorieuse
défense qu'une ville assiégée ait jamais opposée à l'invasion
étrangère.

[En marge: Siége de Saragosse.]

[En marge: Première cause des lenteurs de ce siége.]

[En marge: Opérations tendant à resserrer l'ennemi dans la ville.]

[En marge: Inaction du 5e corps pendant les commencements du siége.]

Nous avons déjà fait connaître les retards inévitables qu'avait
entraînés dans le siége de Saragosse le mouvement croisé de nos
troupes autour de cette place. Quoique la victoire de Tudela, qui
avait ouvert l'Aragon à nos soldats et supprimé tout obstacle entre
Pampelune et Saragosse, eût été remportée le 23 novembre, le maréchal
Moncey, privé d'abord de la meilleure partie de ses forces par l'envoi
de deux divisions à la poursuite de Castaños, rejoint ensuite par le
maréchal Ney, et abandonné par celui-ci au moment où il allait
attaquer les positions extérieures de Saragosse, n'avait pas pu
s'approcher de cette ville avant le 10 décembre. Renforcé enfin le 19
décembre par le maréchal Mortier, qui avait ordre de couvrir le siége,
de seconder même les troupes assiégeantes dans les occasions graves,
sans fatiguer ses soldats aux travaux et aux attaques, il avait
profité de ce concours fort limité pour resserrer la place, et enlever
les positions extérieures. Le 21 décembre, la division Grandjean
avait, par une manoeuvre hardie et habile, occupé le Monte-Torrero,
qui domine la ville de Saragosse, et sur lequel les Aragonais avaient
élevé un ouvrage, tandis que la division Suchet, du corps de Mortier,
se rendait maîtresse des hauteurs de Saint-Lambert sur la rive droite
de l'Èbre, et que sur la rive gauche la division Gazan, appartenant au
même corps, emportait la position de San Gregorio, rejetait l'ennemi
dans le faubourg, et prenait ou passait par les armes 500 Suisses
restés fidèles à l'Espagne. Cette journée avait décidément renfermé
les Aragonais dans la ville elle-même, et dès lors les travaux
d'approche avaient pu commencer. Ce secours une fois prêté au 3e
corps, le maréchal Mortier était rentré dans son rôle d'auxiliaire,
qui se bornait à couvrir le siége. Laissant la division Gazan sur la
gauche de l'Èbre, pour bloquer le faubourg qui occupe cette rive, il
avait passé sur la rive droite avec la division Suchet, et avait pris
position loin du théâtre des attaques, à Calatayud, afin d'empêcher
toute tentative des Espagnols, qui auraient pu venir soit de Valence,
soit du centre de l'Espagne. C'était assez pour lier les opérations de
Saragosse avec l'ensemble de nos opérations en Espagne; c'était trop
peu pour la marche du siége, car le 3e corps, formé, depuis le départ
de la division Lagrange, des trois divisions Morlot, Musnier et
Grandjean, ne comptait guère plus de 14,000 hommes d'infanterie, 2,000
de cavalerie, 1,000 d'artillerie, 1,000 du génie. Avec les difficultés
qu'on allait avoir à vaincre, il aurait fallu pouvoir se servir des
8,000 hommes de la division Gazan, qui bloquaient sans l'attaquer le
faubourg de la rive gauche, des 9,000 hommes de la division Suchet,
qui étaient postés vers Calatayud, à une vingtaine de lieues. Cette
disposition ordonnée d'en haut et de loin par Napoléon, qui avait
voulu tenir le corps de Mortier toujours frais et disponible pour
l'utiliser ailleurs, avait l'inconvénient des plans conçus à une trop
grande distance des lieux, celui de ne pas cadrer avec l'état vrai des
choses. Ce n'eût pas été trop, nous le répétons, des 36 ou 38,000
hommes qui composaient les deux corps réunis, pour venir à bout de
Saragosse.

[En marge: Préparatifs des assiégés et des assiégeants pour rendre la
lutte terrible.]

Les deux partis avaient mis à profit tous ces retards en préparant de
plus terribles moyens d'attaque et de défense, tant au dedans qu'au
dehors de Saragosse. Les Aragonais, fiers de la résistance qu'ils
avaient opposée l'année précédente, et s'étant aperçus de la valeur de
leurs murailles, étaient résolus à se venger, par la défense de leur
capitale, de tous les échecs essuyés en rase campagne. Après Tudela,
ils s'étaient retirés au nombre de 25 mille dans la place, et avaient
amené avec eux 15 ou 20 mille paysans, à la fois fanatiques et
contrebandiers achevés, tirant bien, capables, du haut d'un toit ou
d'une fenêtre, de tuer un à un ces mêmes soldats devant lesquels ils
fuyaient en plaine. À eux s'étaient joints beaucoup d'habitants de la
campagne, que la terreur forçait à s'éloigner, de façon que la
population de Saragosse, ordinairement de quarante à cinquante mille
âmes, se trouvait être de plus de cent mille en ce moment.

[En marge: Caractère de Joseph Palafox, commandant de Saragosse.]

[En marge: Moyens de résistance accumulés dans Saragosse.]

C'était toujours Palafox qui commandait. Brave, présomptueux, peu
intelligent, mais mené par deux moines habiles, secondé par deux
frères dévoués, le marquis de Lassan et François Palafox, il exerçait
sur la populace aragonaise un empire sans bornes, surtout depuis qu'on
avait su qu'à la prudence de Castaños, qu'on qualifiait de trahison,
il avait toujours opposé son ardeur téméraire, qu'on appelait
héroïsme. La paisible bourgeoisie de Saragosse allait être cruellement
sacrifiée, dans ce siége horrible, à la fureur de la multitude, qui
par deux moines gouvernait Palafox, la ville et l'armée. Des
approvisionnements immenses en blé, vins, bétail avaient été amassés
par la peur même des habitants des environs, lesquels en fuyant
transportaient à Saragosse tout ce qu'ils possédaient. Les Anglais
avaient de plus envoyé d'abondantes munitions de guerre, et on avait
ainsi tous les moyens de prolonger indéfiniment la résistance. Pour la
faire durer davantage, des potences avaient été élevées sur les places
publiques, avec menace d'exécuter immédiatement quiconque parlerait de
se rendre. Rien, en un mot, n'avait été négligé pour ajouter à la
constance naturelle des Espagnols, à leur patriotisme vrai, l'appui
d'un patriotisme barbare et fanatique.

Dans l'armée d'Aragon retirée à Saragosse, se trouvaient de nombreux
détachements de troupes de ligne, et beaucoup d'officiers du génie
fort capables, et fort dévoués. Chez les vieilles nations militaires
qui ont dégénéré de leur ancienne valeur, les armes savantes sont
toujours celles qui se maintiennent le plus long-temps. Les ingénieurs
espagnols, qui, aux seizième et dix-septième siècles, étaient si
habiles, avaient conservé une partie de leur ancien mérite, et ils
avaient élevé autour de Saragosse des ouvrages nombreux et
redoutables.

[En marge: Configuration de Saragosse.]

Cette place, comme il a été dit précédemment (livre XXXI), n'était pas
régulièrement fortifiée, mais son site, la nature de ses
constructions, pouvaient la rendre très-forte dans les mains d'un
peuple résolu à se défendre jusqu'à la mort. (Voir la carte nº 45.)
Elle était entourée, d'une enceinte qui n'était ni bastionnée ni
terrassée; mais elle avait pour défense, d'un côté l'Èbre, au bord
duquel elle est assise, et dont elle occupe la rive droite, n'ayant
sur la rive gauche qu'un faubourg, de l'autre côté une suite de gros
bâtiments, tels que le château de l'Inquisition, les couvents des
Capucins, de Santa-Engracia, de Saint-Joseph, des Augustins, de
Sainte-Monique, véritables forteresses qu'il fallait battre en brèche
pour y pénétrer, et que couvrait une petite rivière profondément
encaissée, celle de la Huerba, qui longe une moitié de l'enceinte de
Saragosse avant de se jeter dans l'Èbre. À l'intérieur se
rencontraient de vastes couvents, tout aussi solides que ceux du
dehors, et de grandes maisons massives, carrées, prenant leurs jours
en dedans, comme il est d'usage dans les pays méridionaux, peu percées
au dehors, vouées d'avance à la destruction, car il était bien décidé
que, les défenses extérieures forcées, on ferait de toute maison une
citadelle qu'on défendrait jusqu'à la dernière extrémité. Chaque
maison était crénelée, et percée intérieurement pour communiquer de
l'une à l'autre; chaque rue était coupée de barricades avec force
canons. Mais, avant d'en être réduit à cette défense intérieure, on
comptait bien tenir long-temps dans les travaux exécutés au dehors, et
qui avaient une valeur réelle.

En partant de l'Èbre et du château de l'Inquisition, placé au bord de
ce fleuve, en face de la position occupée par notre gauche, on avait
élevé, pour suppléer à l'enceinte fortifiée qui n'existait pas, un mur
en pierre sèche avec terrassement, allant du château de l'Inquisition
au couvent des Capucins, et à celui de Santa-Engracia. En cet endroit,
la ville présentait un angle saillant, et la petite rivière de la
Huerba, venant la joindre, la longeait jusqu'à l'Èbre inférieur,
devant notre extrême droite. Au point où la Huerba joignait la ville,
une tête de pont avait été construite, de forme quadrangulaire et
fortement retranchée. De cet endroit, en suivant la Huerba, on
rencontrait sur la Huerba même, et en avant de son lit, le couvent de
Saint-Joseph, espèce de forteresse à quatre faces qu'on avait entourée
d'un fossé et d'un terrassement. Derrière cette ligne régnait une
partie de mur, terrassé en quelques endroits, et partout hérissé
d'artillerie. Cent cinquante bouches à feu couvraient ces divers
ouvrages. Il fallait par conséquent emporter la ligne des couvents et
de la Huerba, puis le mur terrassé, puis après ce mur les maisons, les
prendre successivement, sous le feu de quarante mille défenseurs, les
uns, il est vrai, soldats médiocres, les autres fanatiques d'une
vaillance rare derrière des murailles, tous pourvus de vivres et de
munitions, et résolus à faire détruire une ville qui n'était pas à
eux, mais à des habitants tremblants et soumis. Enfin la superstition
à une vieille cathédrale très-ancienne, _Notre-Dame del Pilar_, leur
persuadait à tous que les Français échoueraient contre sa protection
miraculeuse.

[En marge: Force des Français devant Saragosse.]

Si on met à part les 8 mille hommes de la division Gazan, se bornant à
observer le faubourg de la rive gauche, et les 9 mille de la division
Suchet placés à Calatayud, le général Junot, qui venait de prendre le
commandement en chef, avait pour assiéger cette place, gardée par
quarante mille défenseurs, 14 mille fantassins, 2 mille artilleurs ou
soldats du génie, 2 mille cavaliers, tous, jeunes et vieux, Français
et Polonais, tous soldats admirables, conduits par des officiers sans
pareils, comme on va bientôt en juger.

[En marge: Officiers du génie chargés de diriger les travaux du
siége.]

Le commandant du génie était le général Lacoste, aide de camp de
l'Empereur, officier d'un grand mérite, actif, infatigable, plein de
ressources, secondé par le colonel du génie Rogniat, et le chef de
bataillon Haxo, devenu depuis l'illustre général Haxo. Une quarantaine
d'officiers de la même arme, remarquables par la bravoure et
l'instruction, complétaient ce personnel. Le général Lacoste n'avait
pas perdu pour les travaux de son arme le mois écoulé en allées et
venues de troupes, et il avait fait transporter de Pampelune à Tudela
par terre, de Tudela à Saragosse, par le canal d'Aragon, 20 mille
outils, 100 mille sacs à terre, 60 bouches à feu de gros calibre. Il
avait en même temps employé les soldats du génie à construire
plusieurs milliers de gabions et de fascines. Le général d'artillerie
Dedon l'avait parfaitement assisté dans ces diverses opérations.

[En marge: Ouverture de la tranchée dans la nuit du 29 au 30
décembre.]

[En marge: Trois attaques, dont une simulée et deux sérieuses.]

Du 29 au 30 décembre, tandis que Napoléon poursuivait les Anglais au
delà du Guadarrama, tandis que les maréchaux Victor et Lefebvre
rejetaient les Espagnols dans la Manche et l'Estrémadure, et que le
général Saint-Cyr venait de se rendre maître de la campagne en
Catalogne, le général Lacoste, d'accord avec le général Junot, ouvrit
la tranchée à 160 toises de la première ligne de défense, qui
consistait, comme on vient de le voir, en couvents fortifiés, en
portions de muraille terrassée, en une partie du lit de la Huerba.
(Voir la carte nº 45.) Il avait fait adopter le projet de trois
attaques: la première à gauche, devant le château de l'Inquisition,
confiée à la division Morlot, mais celle-là plutôt comme diversion que
comme attaque réelle: la seconde au centre, devant Santa-Engracia et
la tête de pont de la Huerba, confiée à la division Musnier, celle-ci
destinée à être très-sérieuse; la troisième enfin à droite, devant le
formidable couvent de Saint-Joseph, confiée à la division Grandjean,
et la plus sérieuse des trois, parce que, Saint-Joseph pris, elle
devait conduire au delà de la Huerba, sur la partie la moins forte de
la muraille d'enceinte, et sur un quartier par lequel on espérait
atteindre le _Cosso_, vaste voie intérieure qui traverse la ville tout
entière, et qui ressemble fort au boulevard de Paris. La tranchée
hardiment ouverte, on procéda au plus tôt à perfectionner la première
parallèle, et on chemina vers la seconde, dans le but de s'approcher
du couvent de Saint-Joseph à droite, de la tête de pont de la Huerba
au centre.

[En marge: Ouverture de la seconde parallèle, le 2 janvier 1809.]

Le 31 décembre, une sortie tentée par les troupes régulières de la
garnison fut vivement repoussée. Ce n'était pas en rase campagne que
les Espagnols pouvaient retrouver leur vaillance naturelle. Le 2
janvier, on ouvrit la seconde parallèle. Les jours suivants furent
employés à disposer en plusieurs batteries trente bouches à feu déjà
arrivées, afin de ruiner la tête de pont de la Huerba ainsi que le
château de Saint-Joseph, et de contre-battre aussi l'artillerie
ennemie placée en arrière de cette première ligne de défense. Pendant
ces travaux, auxquels concouraient plus de deux mille travailleurs
par jour, sous la direction des soldats du génie, les assiégés
envoyaient dans nos tranchées une grêle de pierres et de grenades,
lancées avec des mortiers. Nous y répondions par le feu de nos
tirailleurs postés derrière des sacs à terre, et tirant avec une
grande justesse sur toutes les embrasures de l'ennemi.

[En marge: Assaut donné le 11 janvier au couvent de Saint-Joseph.]

Le 10, nos batteries étant achevées commencèrent à tirer, les unes
directement, les autres de ricochet, contre la tête de pont de la
Huerba, et le couvent de Saint-Joseph. Quoique l'artillerie espagnole
fût bien servie, la supériorité de la nôtre réussit bientôt à éteindre
son feu, et à ouvrir vers l'attaque de droite une large brèche au
couvent de Saint-Joseph, vers l'attaque du centre un commencement de
brèche à la tête de pont de la Huerba. Celle-ci n'étant pas
praticable, on différa de lui donner l'assaut; mais on ne voulut pas
différer au couvent de Saint-Joseph, parce que c'était possible, et
qu'il devait résulter de la prise de ce couvent une grande
accélération dans les approches. Le feu ayant continué jusqu'au 11
janvier à quatre heures du soir, et à cette heure la brèche étant tout
à fait praticable, on s'avança hardiment pour tenter l'assaut du
couvent. Dans ce moment même, l'ennemi exécutait une sortie qui fut
repoussée au pas de course, et de la défense on passa immédiatement à
l'attaque. Ce furent les voltigeurs et grenadiers de deux vieux
régiments, les 14e et 44e de ligne, qu'on chargea de cette entreprise
difficile, avec deux bataillons des régiments de la Vistule. Un
officier, chef de bataillon dans le 14e, nommé Stahl, et juste objet
de l'admiration de l'armée, les commandait. Le couvent, ouvrage de
forme carrée, s'appuyait à la Huerba. L'ennemi y avait placé trois
mille hommes.

À l'heure dite, pendant que le chef de bataillon Haxo, avec quatre
compagnies d'infanterie et deux pièces de 4, marche à découvert hors
des tranchées, et vient prendre à revers le couvent de Saint-Joseph,
en enfilant de son feu la face qui est adossée au lit de la Huerba, ce
qui épouvante les défenseurs et en décide un bon nombre à repasser la
rivière, le chef de bataillon Stahl s'avance de front jusqu'au bord du
fossé, pour s'élancer ensuite sur la brèche. Mais les décombres de la
muraille n'avaient pas rempli le fossé, qui était profond de 18 pieds,
et taillé à pic, car les terres sèches et solides en Espagne se
soutiennent sans talus ni maçonnerie. L'intrépide Junot, qui assistait
lui-même à l'opération, avait pourvu ses grenadiers de quelques
échelles. Les uns s'en servent pour descendre dans ce fossé, les
autres y sautent sans aucune précaution, puis, guidés par le brave
Stahl, courent à la brèche, sous une pluie de feu. Mais ils ont
beaucoup de peine à la gravir. Tandis qu'ils tentent ce périlleux
effort, un officier du génie, Daguenet, à la tête de quarante
voltigeurs, parcourt le fond du fossé, tourne à gauche le long de la
face latérale, et aperçoit un pont jeté sur le fossé conduisant dans
l'intérieur de l'ouvrage. Il y monte avec ses quarante hommes, et, se
ruant sur la garnison du couvent, facilite au chef de bataillon Stahl
l'entrée par la brèche. On passe par les armes ou l'on noie 300
Espagnols restés les derniers, on en prend 40.

Cette opération, qui avait exigé tout au plus une demi-heure, nous
avait coûté 30 morts et 150 blessés, presque tous grièvement, ce qui
prouvait assez, vu le peu de développement de l'ouvrage attaqué,
l'énergie de l'action.

À peine en possession du couvent, on travailla à s'y loger solidement,
à l'abri des retours offensifs de l'ennemi et des feux nombreux de la
place, qui, à mesure que nous approchions, vomissait avec plus
d'abondance les grenades, les bombes et la mitraille. Chaque journée
nous coûtait de 40 à 50 hommes hors de combat, et atteints en général
de blessures très-graves.

[En marge: Assaut donné le 16 janvier à la tête de pont de la Huerba.]

Le 16, la brèche étant reconnue praticable à la tête de pont de la
Huerba, on résolut l'assaut, et quarante voltigeurs polonais, conduits
par des officiers et des soldats du génie, s'élancèrent sur l'ouvrage.
Ils le gravirent rapidement, les uns avec leurs mains, les autres avec
des échelles. Pendant qu'ils y montaient, une mine préparée par
l'ennemi fit tout à coup explosion, mais sans blesser aucun de nos
soldats, qui restèrent en dehors des atteintes de ce volcan. Parvenus
à s'introduire dans la tête de pont, ils en expulsèrent les
défenseurs, lesquels repassèrent la Huerba en faisant sauter le pont.

[En marge: Travaux pour franchir la Huerba aux deux attaques
principales.]

Le couvent de Saint-Joseph, adossé à la Huerba, étant pris à droite,
la tête de pont de la Huerba étant emportée au centre, nous nous
trouvions maîtres de la ligne des ouvrages extérieurs sur une moitié
de leur développement. C'était le plus important, car les opérations
de la gauche n'avaient que la valeur d'une démonstration. Il
s'agissait dès lors de franchir la Huerba sur les deux points par
lesquels on y touchait, de jeter des ponts couverts d'épaulements sur
cette rivière étroite mais profondément encaissée, de battre en brèche
les portions d'enceinte qui s'étendaient au delà, et qui s'appuyaient
au couvent de Santa-Engracia d'un côté, à celui des Augustins de
l'autre. Il fallait enfin élever de nouvelles batteries pour les
opposer à celles de la ville, qui devenaient en approchant plus
nombreuses et plus meurtrières. C'est à quoi on employa l'intervalle
du 16 au 21 janvier.

[En marge: Souffrances chez les assiégés et les assiégeants.]

Pendant ce temps les souffrances s'aggravaient au dedans parmi les
assiégés, au dehors parmi les assiégeants. La masse d'habitants
réfugiés dans la ville, les blessés, les malades accumulés, y avaient
fait naître une épidémie. Tous les jours une grêle de projectiles
augmentait le nombre des victimes du siége, même parmi ceux qui ne
prenaient point part à la défense. Mais une populace furieuse,
fanatisée par les moines, comprimait les habitants paisibles, aux yeux
desquels cette résistance sans espoir n'était qu'une barbarie inutile.
Les potences dressées dans les principales rues prévenaient tout
murmure. On inventait d'ailleurs toutes sortes de nouvelles pour
soutenir le courage des assiégés. On disait Napoléon battu par les
Anglais, le maréchal Soult par le marquis de La Romana, le général
Saint-Cyr par le général Vivès. On promettait de plus l'arrivée d'une
puissante armée de secours, et à ces nouvelles, annoncées au son du
tambour par des crieurs publics, éclataient des vociférations
sauvages, qui venaient retentir jusque dans notre camp.

[En marge: Efforts des frères Palafox pour obliger le pays environnant
à se lever en masse.]

Ce que nous avons raconté des événements généraux de cette guerre
suffit pour qu'on puisse apprécier la véracité de ces bruits,
répandus à dessein par Palafox et les moines dont il suivait les
inspirations. Ces récits, du reste, n'étaient pas complètement faux,
car les deux frères de Joseph Palafox, le marquis de Lassan et
François Palafox, étaient sortis avec des ordres terribles pour faire
lever le pays dans tous les sens, jusqu'à Tudela d'un côté, jusqu'à
Calatayud, Daroca, Teruel et Alcañiz de l'autre. Tous les hommes en
état de porter les armes étaient sommés de les prendre, et, dans la
proportion d'un sur dix, devaient s'avancer sous la conduite
d'officiers choisis, pour former une armée de déblocus. Chaque village
était obligé de payer et de nourrir les hommes qui marcheraient. Ceux
qui ne marcheraient pas devaient détruire nos convois, tuer nos
malades, et affamer notre camp. Ces ordres étaient donnés sous menace
des peines les plus sévères en cas d'inexécution.

[En marge: Cruelles privations des soldats français.]

[En marge: Arrivée du maréchal Lannes au camp des assiégeants.]

Il faut reconnaître que les Aragonais avaient mis un zèle tout
patriotique à les exécuter. Déjà vingt ou trente mille hommes se
remuaient du côté d'Alcañiz sur la rive droite de l'Èbre, et du côté
de Zuera, la Perdiguera, Liciñena, sur la rive gauche. Malgré les
efforts de notre cavalerie, la viande n'arrivait pas, vu que les
moutons acheminés sur notre camp étaient arrêtés en route. Nos
soldats, manquant de viande pour faire la soupe, n'ayant souvent
qu'une ration incomplète de pain, supportaient de cruelles privations
sans murmurer, et entrevoyaient sans fléchir un ou deux mois encore
d'un siége atroce. Ils étaient tristes toutefois, en songeant à leur
petit nombre, en considérant que toutes les difficultés du siége
pesaient sur 14 mille d'entre eux, tandis que les 8 mille fantassins
de Gazan se bornaient à bloquer le faubourg de la rive gauche, et que
les 9 mille de Suchet vivaient en repos à Calatayud. Déjà plus de
douze cents avaient succombé aux fatigues ou au feu. On les
transportait, dès qu'ils étaient atteints de blessures ou de maladies,
à l'hôpital d'Alagon, hôpital infect, où il n'y avait que du linge
pourri, sans vivres ni médicaments. Le général Harispe, envoyé pour en
faire l'inspection, et s'y montrant humain comme un héros, punit
sévèrement les administrateurs coupables de tant de négligence,
réorganisa cet établissement avec soin, et procura au moins à nos
soldats la consolation de n'être pas plus mal à l'hôpital qu'à la
tranchée. Le 21, arriva enfin l'illustre maréchal Lannes, qui
approchait alors du terme de sa carrière héroïque, car on était en
janvier 1809, à quelques mois de la terrible journée d'Essling, et sa
présence était propre à soutenir le moral du soldat, et à lui rendre
la confiance s'il l'avait perdue. Le général Junot le charmait par sa
bravoure, mais il fallait un chef qui, prenant sur lui de modifier les
ordres de l'Empereur, fît concourir toutes les forces françaises au
succès du siège. C'est à cela que le maréchal Lannes fut d'abord
utile.

[En marge: Le maréchal Lannes, modifiant les ordres de l'Empereur,
fait concourir le 5e corps à l'attaque de Saragosse, et à la
dispersion des insurgés e