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Title: Histoire de France 814-1189 (Volume 2/19)
Author: Michelet, Jules, 1798-1874
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire de France 814-1189 (Volume 2/19)" ***

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                             HISTOIRE

                                DE

                              FRANCE



                                PAR

                            J. MICHELET



                 NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE



                            TOME DEUXIÈME



                                PARIS

                      LIBRAIRIE INTERNATIONALE
                     A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS
                 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13

                                1876

         Tous droits de traduction et de reproduction réservés.



HISTOIRE DE FRANCE



CHAPITRE III

Suite du chapitre II

DISSOLUTION DE L'EMPIRE CARLOVINGIEN


C'est sous Louis le Débonnaire, ou, pour traduire plus fidèlement son
nom, sous saint Louis, que devait s'opérer le déchirement et le
divorce des parties hétérogènes dont se composait l'Empire. Toutes
souffraient d'être ensemble. Le mal, c'était la solidarité d'une
guerre immense, qui faisait ressentir sur la Loire les revers de
l'Ostrasie; c'était le tyrannique effort d'une centralisation
prématurée. Plus Charlemagne s'en était approché, plus il avait pesé.
Sans doute Pepin, et son père _au marteau de forge_, avaient durement
battu les nations. Ils n'avaient pas du moins entrepris de les
ramener, diverses et hostiles qu'elles étaient encore, à cette
intolérable unité; unité administrative d'abord; mais Charlemagne
méditait celle de la législation. Son fils consomma l'unité religieuse
en nommant Benoît d'Aniane réformateur des monastères de l'Empire, et
les ramenant tous à la règle de saint Benoît.

C'est une loi de l'histoire: un monde qui finit, se ferme et s'expie
par un saint. Le plus pur de la race en porte les fautes, l'innocent
est puni. Son crime, à l'innocent, c'est de continuer un ordre
condamné à périr, c'est de couvrir de sa vertu une vieille injustice
qui pèse au monde. À travers la vertu d'un homme, l'injustice sociale
est frappée. Les moyens sont odieux; contre Louis le Débonnaire, ce
fut le parricide. Ses enfants couvrirent de leurs noms les nations
diverses qui voulaient s'arracher de l'Empire.

L'infortuné qui vient prêter sa vie à cette immolation d'un monde
social, qu'il s'appelle Louis le Débonnaire, Charles Ier, ou Louis
XVI, n'est pas pourtant toujours exempt de tout reproche. Sa
catastrophe toucherait moins s'il était au-dessus de l'homme. Non,
c'est un homme de chair et de sang comme nous, une âme douce, un
esprit faible, voulant le bien, faisant parfois le mal, livré à ce qui
l'entoure, et vendu par les siens.

       *       *       *       *       *

Le saint Louis du neuvième siècle[1], comme celui du treizième, fut
nourri dans les pensées de la croisade. Jeune encore, il conduisit
plusieurs expéditions contre les Sarrasins d'Espagne, et leur reprit
la grande ville de Barcelone après un siége de deux ans. Élevé par le
Toulousain saint Guillaume, comme saint Louis par Blanche de Castille,
il eut de même dans la religion la ferveur du Midi et la candeur du
Nord. Les prêtres qui l'avaient formé firent plus qu'ils ne voulaient;
leur élève se trouva plus prêtre qu'eux et, dans son intraitable
vertu, il commença par réformer ses maîtres. Réforme des évêques: il
leur fallut quitter leurs armes, leurs chevaux, leurs éperons[2].
Réforme des monastères: Louis les soumit à l'inquisition du plus
sévère des moines, saint Benoît d'Aniane, qui trouvait que la règle
bénédictine elle-même avait été donnée pour les faibles et pour les
enfants[3]. Ce nouveau roi renvoya dans leur couvent Adalhard et
Wala[4], deux moines intrigants et habiles, petits-fils de Charles
Martel, qui dans les dernières années avaient gouverné Charlemagne. Et
le palais impérial eut aussi sa réforme: Louis chassa les concubines
de son père, et les amants de ses soeurs, et ses soeurs
elles-mêmes[5].

[Note 1: Il y a une singulière ressemblance entre les portraits que
l'histoire nous a laissés de Louis le Débonnaire et de saint Louis.
«Imperator erat... manibus longis, digitis rectis, tibiis longis et ad
mensuram gracilibus, pedibus longis.» Theganus, de Gest. Ludov. Pii,
C. XIX, ap. Scr. Fr. VI, 78.--«Ludovicus (saint Louis) erat subtilis
et gracilis, macilentus, convenienter et longus, habens vultum
anglicum (angelicum?), et faciem gratiosam.» Salimbeni, 302; ap.
Raumer, Geschichte der Hohenstaufen, IV, 271.--L'un et l'autre se
gardaient soigneusement de rire aux éclats. «Nunquam in risu imperator
exaltavit vocem suam, nec quando in festivitatibus ad lætitiam populi
procedebant themelici, scurræ et mimi cum choraulis et citharistis ad
memsam coram eo: tunc ad mensuram coram eo ridebat populus; ille
nunquam vel dentes candidos suos in risu ostendit.» Thegan. ibid.--Sur
la gravité de saint Louis et son horreur pour les baladins et les
musiciens, _V._ le IIe vol.--Enfin les deux saints ont montré le même
désir de réparer par des restitutions les injustices de leurs pères.]

[Note 2: L'Astronome.]

[Note 3: Acta SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 195. «Regulam B.
Benedicti tironibus seu infirmis positam fore contestans, ad beati
Basilii dicta necnon Pachomii regulam scandere nitens.» Astronom., c.
XXVIII, ap. Scr. Fr. VI, 100: «Ludovicus... fecit componi ordinarique
librum, canonicæ vitæ normam gestantem; misit... qui transcribi
facerent... itidemque constituit Benedictum abbatem, et cum eo
monachos strenuæ vitæ per omnia monachorum euntes redeuntesque
monasteria, uniformem cunctis traderent monasteriis, tam viris quam
feminis, vivendi secundum regulam S. Benedicti incommutabilem morem.»]

[Note 4: S. Adhalardi Vita, ibid., 277. «Invidia... pulsus præsentibus
bonis, dignitate exutus, vulgi existimatione foedatus... exilium
tulit.»--Acta SS. ord. S. Bened. sec. IV, p. 464: «Wala... cujus
Augustus, efficaciam auspicatus ingenii, licet consobrinus ipsius
esset, patrui ejus filius, decrevit humiliari, cujuslibet instinctu,
et redigi inter infimos.»--P. 492. Un jour il dit à Louis le
Débonnaire: «Velim, reverendissime imperator Auguste, dicas nobis tuis
quid est quod tantum propriis interdum relictis officiis, ad divina te
transmittis.» Astronom., c. XXI: «Timebatur quam maxime Wala, summi
apud Carolum imperatorem habitus loci, ne forte aliquid sinistri
contra imperatorem moliretur.»]

[Note 5: Astronom., c. XXI: «Moverat ejus animum jamdudum, quamquam
natura mitissimum, illud quod a sororibus illius in contubernio
exercebatur paterno; quo solo domus paterna inurebatur nævo...
Misit... qui... aliquos stupri immanitate et superbiæ fastu, reos
majestatis caute ad adventum usque suum adservarent,» C. XXIII: «Omnem
coetum femineum, qui permaximus erat, palatio excludi judicavit præter
paucissimas. Sororum autem quæque in sua, quæ a patre acceperat,
concessit.]

Les peuples, opprimés par Charlemagne, trouvèrent en son fils un juge
intègre, prêt à décider contre lui-même. Roi d'Aquitaine, il avait
accueilli les réclamations des Aquitains, et s'était réduit à une
telle pauvreté, dit l'historien, qu'il ne pouvait plus rien donner, à
peine sa bénédiction[6]. Empereur, il écouta les plaintes des Saxons,
et leur rendit le droit de succéder[7], ôtant ainsi aux évêques, aux
gouverneurs des pays, la puissance tyrannique de faire passer les
héritages à qui ils voulaient. Les chrétiens d'Espagne, réfugiés dans
les Marches, étaient dépouillés par les grands et les lieutenants
impériaux des terres que Charlemagne leur avait attribuées; Louis
rendit un édit qui confirmait leurs droits[8]. Il respecta le
principe des élections épiscopales, constamment violé par son père; il
laissa les Romains élire, sans son autorisation, les papes Étienne IV
et Pascal Ier.

[Note 6: Astronom., c. VII. «Le roi Louis donna bientôt une preuve de
sa sagesse, et fit voir la tendresse de miséricorde qui lui était
naturelle. Il régla qu'il passerait les hivers dans quatre lieux
différents; après trois ans écoulés, un nouveau séjour devait le
recevoir pour le quatrième hiver; ces habitations étaient: Doué,
Chasseneuil, Audiac et Ébreuil. Ainsi chacune, quand son tour
revenait, pouvait suffire à la dépense du service royal. Après cette
sage disposition, il défendit qu'à l'avenir on exigeât du peuple les
approvisionnements militaires, qu'on appelle vulgairement _foderum_.
Les gens de guerre furent mécontents; mais cet homme de miséricorde,
considérant et la misère de ceux qui payaient cette taxe, et la
cruauté de ceux qui la percevaient, et la perdition des uns et des
autres, aima mieux entretenir ses hommes sur son bien que de laisser
subsister un impôt si dur pour ses sujets. À la même époque, sa
libéralité déchargea les Albigeois d'une contribution de vin et de
blé... Tout cela plut tellement, dit-on, au roi son père, qu'à son
exemple il supprima en France l'impôt des approvisionnements
militaires, et ordonna encore beaucoup d'autres réformes, félicitant
son fils de ses heureux progrès.»--_Voy._ aussi Thegan., de gestis,
etc.]

[Note 7: Astronom., c. XXIV. «Saxonibus atque Frisonibus jus paternæ
hæreditatis, quod sub patre ob perfidiam legaliter perdiderant,
imperatoria restituit clementia... Post hæc easdem gentes semper sibi
devotissimas habuit.»]

[Note 8: Diplomata Ludov. Imperat., ann. 816, ap. Scr. Fr. VI, 486,
487: «jubemus ut hi, qui vel nostrum vel domini et genitoris nostri
præceptum accipere meruerunt, hoc quod ipsi cum suis hominibus de
deserto excoluerunt, per nostram concessionem habeant. Hi vero qui
postea venerunt, et se aut comitibus aut vassis nostris aut paribus
suis se commendaverunt, et ab eis terras ad habitandum acceperunt, sub
quali convenientia atque conditione acceperunt, tali eas in futurum et
ipsi possideant, et suæ posteritati derelinquant, etc.»]

Ainsi, cet héritage de conquêtes et de violences était tombé aux mains
d'un homme simple et juste qui voulait à tout prix réparer. Les
barbares, qui reconnaissaient sa sainteté, se soumettaient à son
arbitrage[9]. Il siégeait au milieu des peuples, comme un père facile
et confiant. Il allait réparant, soulageant, restituant; il semblait
qu'il eût volontiers restitué l'Empire.

[Note 9: Il fut pris pour arbitre entre plusieurs chefs danois qui se
disputaient l'héritage de Godfried, et décida en faveur d'Harold.]

Dans ce jour de restitution, l'Italie réclama aussi. Elle ne voulait
rien moins que la liberté[10]. Les villes, les évêques, les peuples se
liguèrent; sous un prince franc, n'importe. Charlemagne avait fait roi
d'Italie Bernard, le fils de son aîné Pepin. Bernard, élève d'Adalhard
et Wala, longtemps gouverné par eux dans sa royauté d'Italie, croyait
avoir droit à l'empire comme fils de l'aîné.

[Note 10: La tentative de Bernard contre son oncle est le premier
essai de l'Italie pour se délivrer des _barbares_.

«Omnes civitates regni et principes Italiæ verba conjuraverunt, sed et
omnes aditus, quibus in Italiam intratur; positis obicibus et
custodiis obserarunt.»--Astronom., c. XXIX.--_V._ aussi Eginh. Annal.,
ap. Scr. F. VI, 177.]

Cependant, le droit du frère puîné prévaut chez les barbares sur
celui du neveu[11]. Charlemagne d'ailleurs avait désigné Louis; il
avait consulté les grands un à un, et obtenu leurs voix[12]. Enfin,
Bernard lui-même avait reconnu son oncle. Celui-ci avait pour lui
l'usage, la volonté de son père, enfin l'élection.

[Note 11: Ils veulent pour roi un homme plutôt qu'un enfant, et
ordinairement l'oncle est homme, est _utile_, comme on disait alors,
longtemps avant le neveu.]

[Note 12: Thegan., c. VI. «Cum intellexisset appropinquare sibi diem
obitus sui, vocavit filium suum Ludovicum ad se cum omni exercitu,
episcopis, abbatibus, ducibus, comitibus, loco positis... interrogans
omnes a maximo usque ad minimum, si eis placuisset ut nomen suum, id
est imperatoris, filio suo Ludovico tradidisset. Illi omnes
responderunt Dei esse admonitionem illius rei.»--Il avait aussi
consulté Alcuin au tombeau de saint Martin de Tours: «Quod in loco
tenens manum Albini, ait secrete: Domine magister, quem de his filiis
meis videtur tibi in isto honore quem indigno quanquam dedit mihi
Deus, habere me successorem? At ille vultum in Ludovicum dirigens,
novissimum illorum, sed humilitate clarissimum, ob quam a multis
despicabilis notabatur, ait: Habebis Ludovicum humilem successorem
eximium.» Acta SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 156.]

Aussi, Bernard, abandonné d'une grande partie des siens, fut obligé de
s'en remettre aux promesses de l'impératrice Hermengarde, qui lui
offrait sa médiation. Il se livra lui-même à Châlon-sur-Saône, et
dénonça tous ses complices; un d'eux avait jadis conspiré la mort de
Charlemagne. Bernard et tous les autres furent condamnés à mort.
L'empereur ne pouvait consentir à l'exécution[13]. Hermengarde obtint
du moins qu'on privât Bernard de la vue; mais elle s'y prit de façon
qu'il en mourut au bout de trois jours.

[Note 13: Astron., c. XXX. «Cum lege judicioque Francorum deberent
capitali invectione feriri, suppressa tristiori sententia, luminibus
orbari consensit, licet multis obnitentibus, et animadverti in eos
tota severitate legali cupientibus.» Thegan., ibid., 79. «Judicium
mortale imperator exercere noluit; sed consiliarii Bernhardum
luminibus privarunt... Bernhardus obiit. Quod audiens imperator,
magno cum dolore flevit multo tempore.»]

L'Italie ne remua pas seule; toutes les nations tributaires avaient
pris les armes. Les Slaves du Nord avaient pour appui les Danois; ceux
de la Pannonie comptaient sur les Bulgares; les Basques de la Navarre
tendaient la main aux Sarrasins; les Bretons comptaient sur eux-mêmes.
Tous furent réprimés. Les Bretons virent leur pays complétement
envahi, peut-être pour la première fois; les Basques furent défaits,
et les Sarrasins repoussés; les Slaves vaincus aidèrent contre les
Danois: un roi de ces derniers embrassa même le christianisme.
L'archevêché de Hambourg fut fondé; la Suède eut un évêque, dépendant
de l'archevêque de Reims[14]. Il est vrai que ces premières conquêtes
du christianisme ne tinrent pas: le roi chrétien des Danois fut chassé
par les siens.

[Note 14: S. Anscharrii vita, ibid., 305. «In civitate Hammaburg sedem
constituit archiepiscopalem.»--Ibid., 306. «Ebo (archiep. Remensis)
quemdam... pontificali insignitum honore, ad partes direxit Sueonum,
etc.»]

Jusqu'ici le règne de Louis était, il faut le dire, éclatant de force
et de justice. Il avait maintenu l'intégrité de l'Empire, étendu son
influence. Les barbares craignaient ses armes et vénéraient sa
sainteté. Au milieu de ses prospérités, l'âme du saint mollit, et se
souvint de l'humanité. Sa femme étant morte, il fit, dit-on, paraître
devant lui les filles des grands de ses États et choisit la plus
belle[15]. Judith, fille du comte Welf, unissait en elle le sang des
nations les plus odieuses aux Francs; sa mère était de Saxe, son père,
Welf, de Bavière, de ce peuple allié des Lombards, et par qui les
Slaves et les Avares furent appelés dans l'Empire[16]. Savante[17],
dit l'histoire, et plus qu'il n'eût fallu, elle livra son mari à
l'influence des hommes élégants et polis du Midi. Louis était déjà
favorable aux Aquitains, chez qui il avait été élevé. Bernard, fils de
son ancien tuteur, saint Guillaume de Toulouse, devint son favori, et
encore plus celui de l'impératrice. Belle et dangereuse Ève, elle
dégrada, elle perdit son époux.

[Note 15: Astron., c. LXXX. «Undecumque adductas procerum filias
inspiciens, Judith.»--Thegan., c. XXVI. «Accepit filiam Welfi ducis,
qui erat de nobilissima stirpe Bavarorum, et nomen virginis Judith,
quæ erat ex parte matris nobilissimi generis Saxonici, eamque reginam
constituit. Erat enim pulchra valde.»--L'évêque Friculfe lui écrit:
«Si agitur de venustate corporis, pulchritudine superas omnes, quas
visus vel auditus nostræ parvitatis comperit, reginas.» Scr. Fr. VI,
355.]

[Note 16: En outre, ils avaient été alliés de l'Aquitain Hunald.]

[Note 17: _V._ les épîtres dédicatoires du célèbre Raban de Fulde et
de l'évêque Friculfe. Celui-ci écrit: «In divinis et liberalibus
studiis, ut tuæ eruditiones cognovi facundiam, obstupui.» Script. Fr.
VI, 355, 356.--Walafridi versus, ibid., 268:

  Organa dulcisomo percurrit pectine Judith.
  O si Sappho loquax, vel nos inviseret Holda,
  Ludere jam pedibus...
  Quidquid enim tibimet sexus subtraxit egestas.
  Reddidit ingeniis culta atque exercita vita.

--Annal. Met., ibid., 212. «Pulchra nimis et sapientiæ floribus optime
instructa.»]

Depuis cette chute, Louis, plus faible, parce qu'il avait cessé d'être
pur, plus homme et plus sensible, parce qu'il n'était plus saint,
ouvrit son coeur aux craintes, aux scrupules. Il se sentait diminué,
_une vertu était sortie de lui_. Il commença à se repentir de sa
sévérité à l'égard de son neveu Bernard, à l'égard des moines Wala et
Adalhard, qu'il s'était pourtant contenté de renvoyer aux devoirs de
leur ordre. Il lui fallut soulager son coeur. Il demanda, il obtint
d'être soumis à une pénitence publique. C'était la première fois
depuis Théodose qu'on voyait ce grand spectacle de l'humiliation
volontaire d'un homme tout-puissant. Les rois Mérovingiens, après les
plus grands crimes, se contentent de fonder des couvents. La pénitence
de Louis est comme l'ère nouvelle de la moralité, l'avénement de la
conscience.

Toutefois l'orgueil brutal des hommes de ce temps rougit, pour la
royauté, de l'humble aveu qu'elle faisait de sa faiblesse et de son
humanité. Il leur sembla que celui qui avait baissé le front devant le
prêtre ne pouvait plus commander aux guerriers. L'Empire en parut, lui
aussi, dégradé, désarmé. Les premiers malheurs qui commencèrent une
dissolution inévitable furent imputés à la faiblesse d'un roi
pénitent. En 820, treize vaisseaux normands coururent trois cents
lieues de côtes, et se remplirent de tant de butin qu'ils furent
obligés de relâcher les captifs qu'ils avaient faits. En 824, l'armée
des Francs ayant envahi la Navarre fut battue comme à Roncevaux. En
829, on craignit que ces Normands, dont les moindres barques étaient
si redoutables, n'envahissent par terre, et les peuples reçurent ordre
de se tenir prêts à marcher en masse. Ainsi s'accumula le
mécontentement public. Les grands, les évêques le fomentaient; ils
accusaient l'empereur, ils accusaient l'Aquitain Bernard; le pouvoir
central les gênait; ils étaient impatients de l'unité de l'Empire; ils
voulaient régner chacun chez soi.

Mais il fallait des chefs contre l'empereur; ce furent ses propres
fils. Dès le commencement de son règne, il leur avait donné, avec le
titre de roi, deux provinces frontières à gouverner et à défendre: à
Louis la Bavière, à Pepin l'Aquitaine, les deux barrières de l'Empire.
L'aîné, Lothaire, devait être empereur, avec la royauté d'Italie.
Quand Louis eut un fils de Judith, il donna à cet enfant, nommé
Charles, le titre de roi d'Alamanie (Souabe et Suisse). Cette
concession ne changeait rien aux possessions des princes, mais
beaucoup à leurs espérances. Ils prêtèrent leur nom à la conjuration
des grands. Ceux-ci refusèrent de faire marcher leurs hommes contre
les Bretons, dont Louis voulait réprimer les ravages. L'empereur se
trouva seul, Franc de naissance, mais gouverné par un Aquitain, il ne
fut soutenu ni du Midi ni du Nord; nous avons déjà vu Brunehaut
succomber dans cette position équivoque. Le fils aîné, Lothaire, se
crut déjà empereur; il chassa Bernard, enferma Judith, jeta son père
dans un monastère; pauvre vieux Lear, qui, parmi ses enfants, ne
trouva point de Cordelia.

Cependant ni les grands, ni les frères de Lothaire n'étaient disposés
à se soumettre à lui. Empereur pour empereur, ils aimaient mieux
Louis. Les moines, qui le tenaient captif, travaillèrent à son
rétablissement. Les Francs s'aperçurent que Louis leur ôtait l'Empire;
les Saxons, les Frisons, qui lui devaient leur liberté,
s'intéressèrent pour lui. Une diète fut assemblée à Nimègue au milieu
des peuples qui le soutenaient. «Toute la Germanie y accourut pour
porter secours à l'empereur[18].» Lothaire se trouva seul à son tour,
et à la discrétion de son père; Wala, tous les chefs de la faction,
furent condamnés à mort. Le bon empereur voulut qu'on les épargnât.

[Note 18: Astron., c. XLV. «Hi qui imperatori contraria sentiebant,
alicubi in Francia conventum fieri generalem volebant. Imperator autem
clanculo obnitebatur, diffidens quidem Francis, magisque se credens
Germanis. Obtinuit tamen sententia imperatoris, ut in Neomago populi
convenirent... Omnisque Germania eo confluxit, imperatori auxilio
futura.» Louis se réconcilie avec son fils; le peuple, furieux, menace
de massacrer et l'empereur et Lothaire. On saisit les mutins.--«Quos
postea ad judicium adductos, cum omnes juris censores filiique
imperatoris judicio legali, tamquam reos majestatis, decernerent
capitali sententia feriri, nullum ex eis permisit occidi.»--_Voy._
aussi Annal. Bertinian., ibid. 193.]

Cependant l'Aquitain Bernard, supplanté dans la faveur de Louis par le
moine Gondebaud, l'un de ses libérateurs, rallume la guerre dans le
Midi; il anime Pepin. Les trois frères s'entendent de nouveau.
Lothaire amène avec lui l'Italien Grégoire IV, qui excommunie tous
ceux qui n'obéiront pas au roi d'Italie. Les armées du père et des
fils se rencontrent en Alsace. Ceux-ci font parler le pape; ils font
agir la nuit je ne sais quels moyens. Le matin, l'empereur, se voyant
abandonné d'une partie des siens, dit aux autres: «Je ne veux point
que personne meure pour moi[19].» Le théâtre de cette honteuse scène
fut appelé le champ du Mensonge.

[Note 19: Thegan., c. XLII. «Dicens: Ite ad filios meos. Nolo ut ullus
propter me vitam aut membra dimittat. Illi infusi lacrymis recedebant
ab eo.»]

Lothaire, redevenu maître de la personne de Louis, voulut en finir une
fois, et achever son père. Ce Lothaire était un homme à qui le sang ne
répugnait pas: il fit égorger un frère de Bernard et jeter sa soeur
dans la Saône; mais il craignait l'exécration publique s'il portait
sur Louis des mains parricides. Il imagina de le dégrader en lui
imposant une pénitence publique et si humiliante, qu'il ne s'en pût
jamais relever. Les évêques de Lothaire présentèrent au prisonnier une
liste de crimes dont il devait s'avouer coupable. D'abord, la mort de
Bernard (il en était innocent); puis les parjures auxquels il avait
exposé le peuple par de nouvelles divisions de l'Empire; puis d'avoir
fait la guerre en carême; puis d'avoir été trop sévère pour les
partisans de ses fils (il les avait soustraits à la mort); puis
d'avoir permis à Judith et autres de se justifier par serment;
sixièmement, d'avoir exposé l'État aux meurtres, pillages et
sacriléges, en excitant la guerre civile; septièmement, d'avoir excité
ces guerres civiles par des divisions arbitraires de l'Empire; enfin
d'avoir ruiné l'État qu'il devait défendre[20].

[Note 20: De tous ces griefs, le septième est grave. Il révèle la
pensée du temps. C'est la réclamation de l'esprit local, qui veut
désormais suivre le mouvement matériel et fatal des races, des
contrées, des langues, et qui dans toute division politique ne voit
que violence et tyrannie.]

Quand on eut lu cette confession absurde dans l'église de Saint-Médard
de Soissons, le pauvre Louis ne contesta rien, il signa tout,
s'humilia autant qu'on voulut, se confessa trois fois coupable,
pleura et demanda la pénitence publique pour réparer les scandales
qu'il avait causés. Il déposa son baudrier militaire, prit le cilice,
et son fils l'emmena ainsi, misérable, dégradé, humilié, dans la
capitale de l'empire, à Aix-la-Chapelle, dans la même ville où
Charlemagne lui avait jadis fait prendre lui-même la couronne sur
l'autel.

Le parricide croyait avoir tué Louis. Mais une immense pitié s'éleva
dans l'Empire. Ce peuple, si malheureux lui-même, trouva des larmes
pour son vieil empereur. On raconta avec horreur comment le fils
l'avait tenu à l'autel pleurant et balayant la poussière de ses
cheveux blancs; comment il s'était enquis des péchés de son père,
nouveau Cham qui livrait à la risée la nudité paternelle; comment il
avait dressé sa confession; quelle confession! toute pleine de
calomnies et de mensonges. C'était l'archevêque Ebbon, condisciple de
Louis et son frère de lait, l'un de ces fils de serfs qu'il aimait
tant[21], qui lui avait arraché le baudrier et mis le cilice. Mais en
lui enlevant la ceinture et l'épée, en lui ôtant le costume des tyrans
et des nobles, ils l'avaient fait apparaître au peuple comme peuple,
comme saint et comme homme. Et son histoire n'était autre que celle de
l'homme biblique: son Ève l'avait perdu; ou si l'on veut, l'une de ces
filles des géants qui, dans la _Genèse_, séduisent les enfants de
Dieu. D'autre part, dans ce merveilleux exemple de souffrance et de
patience, dans cet homme injurié, conspué, et bénissant tous les
outrages, on croyait reconnaître la patience de Job, ou plutôt une
image du Sauveur; rien n'y avait manqué, ni le vinaigre ni l'absinthe.

[Note 21: Plusieurs faits témoignent de la prédilection de Louis pour
les serfs, pour les pauvres, pour les vaincus. Il donna un jour tous
les habits qu'il portait à un serf, vitrier du couvent de Saint-Gall.
(Moine de Saint-Gall.)--On a vu son affection pour les Saxons et les
Aquitains; il avait dans sa jeunesse porté le costume de ces derniers.
«Le jeune Louis, obéissant aux ordres de son père, de tout son coeur
et de tout son pouvoir, vint le trouver à Paderborn, suivi d'une
troupe de jeunes gens de son âge, et revêtu de l'habit gascon,
c'est-à-dire portant le petit surtout rond, la chemise à manches
longues et pendantes jusqu'au genou, les éperons lacés sur les
bottines, et le javelot à la main. Tel avait été le plaisir et la
volonté du roi. (L'Astronome.)--«De plus, et se trouvant absent, le
roi Louis voulut que les procès des pauvres fussent réglés de manière
que l'un d'eux qui, quoique totalement infirme, paraissait doué de
plus d'énergie et d'intelligence que les autres, connût de leurs
délits, prescrivît les restitutions de vols, la peine du talion pour
les injures et les voies de fait, et prononçât même, dans les cas plus
graves, l'amputation des membres, la perte de la tête, et jusqu'au
supplice de la potence. Cet homme établit des ducs, des tribuns et des
centurions, leur donna des vicaires, et remplit avec fermeté la tâche
qui lui était confiée.» (Moine de Saint-Gall.)

Thegan., c. XLIV. «Hebo Remensis episcopus, qui erat ex originalium
servorum stirpe... O qualem remunerationem reddidisti ei. Vestivit te
purpura et pallio, et tu eum induicti cilicio... Patres tui fuerunt
pastores caprarum, non consiliarii principum!... Sed tentatio piissimi
principis..... sicut et patientia beati Job. Qui beato Job
insultabant, reges fuisse leguntur; qui istum vero affligebant,
legales servi ejus erant ac patrum suorum.--Omnes enim episcopi
molesti fuerunt ei, et maxime hi quos ex servili conditione honoratos
habebat, cum his qui ex barbaris notionibus ad hoc fastigium perducti
sunt.--«Id., c. XX: Jamdudum illa pessima consuetudo erat, ut ex
vilissimis servis summi pontifices fierent, et hoc non prohibuit...»
Puis vient une longue invective contre les parvenus.]

Ainsi le vieil empereur se trouva relevé par son abaissement même:
tout le monde s'éloigna du parricide. Abandonné des grands (834-5), et
ne pouvant cette fois séduire les partisans de son père[22], Lothaire
s'enfuit en Italie. Malade lui-même, il vit, dans le cours d'un été
(836), mourir tous les chefs de son parti, les évêques d'Amiens et de
Troyes, son beau-père Hugues, les comtes Matfried et Lambert, Agimbert
de Perche, Godfried et son fils, Borgarit, préfet de ses chasses, une
foule d'autres. Ebbon, déposé du siége de Reims, passa le reste de sa
vie dans l'obscurité et dans l'exil. Wala se retira au monastère de
Bobbio, près du tombeau de saint Colomban; un frère de saint Arnulf de
Metz, l'aïeul des Carlovingiens, avait été abbé de ce monastère. Il y
mourut l'année même où périrent tant d'hommes de son parti, s'écriant
à chaque instant: «Pourquoi suis-je né un homme de querelle, un homme
de discorde[23]?» Ce petit-fils de Charles Martel, ce moine politique,
ce saint factieux, cet homme dur, ardent, passionné, enfermé par
Charlemagne dans un monastère, puis son conseiller, et presque roi
d'Italie sous Pepin et Bernard, eut le malheur d'associer un nom,
jusque-là sans tache, aux révoltes parricides des fils de Louis.

[Note 22: Tous se trouvaient d'accord, sans doute par mécontentement
contre Lothaire, c'est-à-dire contre l'unité de l'Empire. Bernard
semble pour l'empereur contre ses fils, mais pour Pepin, c'est-à-dire
pour l'Aquitaine, même contre l'empereur.

Nithardi historiæ, l. I, c. IV, ap Scr. Fr. VII, 12. «Occurrebat
universæ plebi verecundia et poenitudo, quod bis imperatorem
dimiserant.»--C. V: «Franci, eo quod imperatorem bis reliquerant,
poenitudine correpti; ad defectionem impelli dedignati sunt.»--Tous
les peuples revenaient à Louis: «Gregatim populi tam Franciæ quam
Burgundiæ, necnon Aquitaniæ sed et Germaniæ coeuntes, calamitatis
querelis de imperatoris infortunio querebantur, etc.» Astronom., c.
XLIX.]

[Note 23: Acta SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 453: «Virum rixæ
virumque discordiæ se progenitum frequenter ingemuerit.»--Pascase
Radbert, auteur de la vie de Wala, qui écrivait sous Louis le
Débonnaire et sous son fils Charles le Chauve, crut prudent de
déguiser ses personnages sous des noms supposés. Wala s'appelle
_Arsenius_; Adhalard, _Antonius_; Louis le Débonnaire, _Justinianus_;
Judith, _Justina_; Lothaire, _Honorius_; Louis le Germanique,
_Gratianus_; Pepin, _Melanius_; Bernard de Septimanie, _Naso_ et
_Amisarius_.]

Cependant le Débonnaire, dominé par les mêmes conseils, faisait ce
qu'il fallait pour renouveler la révolte et tomber de nouveau. D'une
part, il sommait les grands de rendre aux églises les biens qu'ils
avaient usurpés; de l'autre, il diminuait la part de ses fils aînés,
qui, il est vrai, l'avaient bien mérité, et dotait à leurs dépens le
fils de son choix, le fils de Judith, Charles le Chauve. Les enfants
de Pepin, qui venait de mourir, étaient dépouillés. Louis le
Germanique était réduit à la Bavière. Tout était partagé entre
Lothaire et Charles. Le vieil empereur aurait dit au premier: «Voilà,
mon fils, tout le royaume devant tes yeux, partage, et Charles
choisira; ou, si tu veux choisir, nous partagerons[24].» Lothaire prit
l'Orient, et Charles devait avoir l'Occident. Louis de Bavière armait
pour empêcher l'exécution de ce traité, et par une mutation étrange,
le père cette fois avait pour lui la France, et le fils l'Allemagne.
Mais le vieux Louis succomba au chagrin et aux fatigues de cette
guerre nouvelle. «Je pardonne à Louis, dit-il, mais qu'il songe à
lui-même, lui qui, méprisant la loi de Dieu, a conduit au tombeau les
cheveux blancs de son père.» L'empereur mourut à Ingelheim dans une
île du Rhin près Mayence, au centre de l'Empire, et l'unité de
l'Empire mourut avec lui.

[Note 24: Nithard., l. I., c. VII: «Ecce, fili, ut promiseram, regnum
omne coram te est; divide illud prout libuerit. Quod si tu diviseris,
partium electio Caroli erit. Si autem nos illud diviserimus similiter
partium electio tua erit. «Quod idem cum per triduum dividere vellet,
sed minime posset, Josippum atque Richardum ad patrem direxit,
deprecans ut ille et sui regnum dividerent, partiumque electio sibi
concederetur.... Testati quod pro nulla re alia, nisi sola ignorantia
regionum, id peragere differret. Quamobrem pater, ut ægrius valuit,
regnum omne absque Bajoria cum suis divisit: et a Mosa partem
Australem Lodharius cum suis elegit. Occiduam vero, ut Carolo
conferretur, consensit.»]

C'était une vaine entreprise que d'en tenter la résurrection, comme le
fit Lothaire. Et avec quelles forces? Avec l'Italie, avec les Lombards
qui avaient si mal défendu Didier contre Charlemagne, Bernard contre
Louis le Débonnaire. Le jeune Pepin qui se joignit à lui par
opposition à Charles le Chauve, amenait pour contingent l'armée
d'Aquitaine, si souvent défaite par Pepin le Bref et Charlemagne.
Chose bizarre! c'étaient les hommes du Midi, les vaincus, les hommes
de langue latine qui voulaient soutenir l'unité de l'Empire contre la
Germanie et la Neustrie. Les Germains ne demandaient que
l'indépendance.

Toutefois ce nom de fils aîné des fils de Charlemagne, ce titre
d'empereur, de roi d'Italie, et aussi d'avoir Rome et le pape pour
soi, tout cela imposait encore. Ce fut donc humblement, au nom de la
paix, de l'Église, des pauvres et des orphelins, que les rois de
Germanie et de Neustrie s'adressèrent à Lothaire quand les armées
furent en présence à Fontenai ou Fontenaille près d'Auxerre: «Ils lui
offrirent en don tout ce qu'ils avaient dans leur armée, à l'exception
des chevaux et des armes; s'il ne voulait pas, ils consentaient à lui
céder chacun une portion du royaume, l'un jusqu'aux Ardennes, l'autre
jusqu'au Rhin; s'il refusait encore, ils diviseraient toute la France
en portions égales, et lui laisseraient le choix. Lothaire répondit,
selon sa coutume, qu'il leur ferait savoir par ses messagers ce qu'il
lui plairait; et envoyant alors Drogon, Hugues et Héribert, il leur
manda qu'auparavant ils ne lui avaient rien proposé de tel, et qu'il
voulait avoir du temps pour réfléchir. Mais au fait Pepin n'était pas
arrivé, et Lothaire voulait l'attendre[25].»

[Note 25: Nithard.]

Le lendemain, au jour et à l'heure qu'ils avaient eux-mêmes indiqués à
Lothaire, les deux frères l'attaquèrent et le défirent. Si l'on en
croyait les historiens, la bataille aurait été acharnée et sanglante;
si sanglante qu'elle eût épuisé la population militaire de l'Empire,
et l'eût laissé sans défense aux ravages des barbares[26]. Un pareil
massacre, difficile à croire en tout temps, l'est surtout à cette
époque d'amollissement[27] et d'influence ecclésiastique. Nous avons
déjà vu, et nous verrons mieux encore, que le règne de Charlemagne et
de ses premiers successeurs devint pour les hommes des temps
déplorables qui suivirent, une époque héroïque, dont ils aimaient à
rehausser la gloire par des fables aussi patriotiques qu'insipides. Il
était d'ailleurs impossible aux hommes de cet âge d'expliquer par des
causes politiques la dépopulation de l'Occident et l'affaiblissement
de l'esprit militaire. Il était plus facile et plus poétique à la fois
de supposer qu'en une seule bataille tous les vaillants avaient péri;
il n'était resté que les lâches.

[Note 26: Annal. Met., ap. Scr. Fr. VII, 184. «In qua pugna ita
Francorum vires attenuatæ sunt..., ut nec ad tuendos proprios fines in
posteram sufficerent.»--«Dans cette bataille, dit une autre chronique
écrite au temps de Philippe-Auguste, presque tous les guerriers de la
France, de l'Aquitaine, de l'Italie, de l'Allemagne, de la Bourgogne,
se tuèrent mutuellement.» Hist. reg. Fr., 259.]

[Note 27: On en peut juger par la modération extraordinaire des jeux
militaires donnés à Worms par Charles et Louis. «La multitude se
tenait tout autour; et d'abord, en nombre égal, les Saxons, les
Gascons, les Ostrasiens et les Bretons de l'un et de l'autre parti,
comme s'ils voulaient se faire mutuellement la guerre, se
précipitaient les uns sur les autres d'une course rapide. Les hommes
de l'un des deux partis prenaient la fuite en se couvrant de leurs
boucliers, et feignant de vouloir échapper à la poursuite de l'ennemi;
mais, faisant volte-face, ils se mettaient à poursuivre ceux qu'ils
venaient de fuir, jusqu'à ce qu'enfin les deux rois, avec toute la
jeunesse, jetant un grand cri, lançant leurs chevaux, et brandissant
leurs lances, vinssent charger et poursuivre dans leur fuite, tantôt
les uns, tantôt les autres. C'était un beau spectacle à cause de toute
cette grande noblesse, et à cause de la modération qui y régnait. Dans
une telle multitude, et parmi tant de gens de diverse origine, on ne
vit pas même ce qui se voit souvent entre gens peu nombreux et qui se
connaissent, nul n'osait en blesser ou en injurier un autre.»
(Nithard.)]

La bataille fut si peu décisive, que les vainqueurs ne purent
poursuivre Lothaire; ce fut lui au contraire qui, à la campagne
suivante, serra de près Charles le Chauve. Charles et Louis, toujours
en péril, formèrent une nouvelle alliance à Strasbourg, et essayèrent
d'y intéresser les peuples en leur parlant, non la langue de l'Église,
seule en usage jusque-là dans les traités et les conciles, mais le
langage populaire, usité en Gaule et en Germanie. Le roi des Allemands
fit serment en langue romane, ou française; celui des Français (nous
pouvons dès lors employer ce nom) jura en langue germanique. Ces
paroles solennelles prononcées au bord du Rhin, sur la limite des deux
peuples, sont le premier monument de leur nationalité.

Louis, comme l'aîné, jura le premier. «Pro Don amur, et pro christian
poblo, et nostro commun salvamento, dist di in avant, in quant Deus
savir et podir me dunat, si salvareio cist meon fradre Karlo et in
adjudha, et in cadhuna cosa, si cùm om per dreit son fradre salvar
dist, in o quid il mi altre si fazet. Et ab Ludher nul plaid numquam
prindrai, qui meon vol cist meo fradre Karle, in damno sit.» Lorsque
Louis eut fait ce serment, Charles jura la même chose en langue
allemande: «In Godes minna ind um tes christianes folches, ind unser
bedhero gehaltnissi, fon thesemo dage frammordes, so fram so mir Got
gewizei indi madh furgibit so hald ih tesan minan bruodher soso man
mit rehtu sinan brader seal, inthiu thaz er mig soso ma duo; indi mit
Lutheren inno kleinnin thing ne geganga zhe minan vvillon imo ce
scadhen vverhen[28].» Le serment que les deux peuples prononcèrent,
chacun dans sa propre langue, est ainsi conçu en langue romane: «Si
Lodhuvigs sagrament que son fradre Karlo jurat, conservat, et Karlus
meos sendra de suo part non los tanit, si io returnar non lint pois,
ne io ne nuels cui eo returnar int pois, in nulla adjudha contrà
Lodhuwig nun lin iver[29].»

[Note 28: «Pour l'amour de Dieu et pour le peuple chrétien, et notre
commun salut, de ce jour en avant, et tant que Dieu me donnera de
savoir et de pouvoir, je soutiendrai mon frère Karle ici présent, par
aide et en toute chose, comme il est juste qu'on soutienne son frère,
tant qu'il fera de même pour moi. Et jamais, avec Lother, je ne ferai
aucun accord qui de ma volonté soit au détriment de mon frère.

Nithard., l. III. c. V, ap. Scr. Fr. VII, 27, 35.--J'emprunte la
traduction de M. Aug. Thierry (Lettres sur l'Histoire de France). Mais
je n'ai pas cru devoir adopter ses restitutions. Il est trop hasardeux
de changer les mots latins qui se rencontrent dans les monuments d'une
époque semblable. Le latin devait se trouver mêlé selon des
proportions différentes dans les langues naissantes de l'Europe.]

[Note 29: «Si Lodewig garde le serment qu'il a prêté à son frère
Karle, et si Karle, mon seigneur, de son côté ne le tient pas, si je
ne puis l'y ramener, ni moi ni aucun autre, je ne lui donnerai nul
aide contre Lodewig.»--Les Allemands répétèrent la même chose dans
leur langue, en changeant seulement l'ordre des noms.]

En langue allemande: «Oba Karl then eid then er sineno brodhuer
Ludhuwighe gessuor geleistit, ind Luduwig min herro then er imo gesuor
forbrihchit, ob ina ih nes irrwenden ne mag, nah ih, nah thero, noh
hein then ih es irrwenden mag, vvindhar Karle imo ce follusti ne
wirdhit.»

«Les évêques prononcèrent, ajoute Nithard, que le juste jugement de
Dieu avait rejeté Lothaire, et transmis le royaume aux plus dignes.
Mais ils n'autorisèrent Louis et Charles à prendre possession qu'après
leur avoir demandé s'ils voulaient régner d'après les exemples de
leur frère détrôné ou selon la volonté de Dieu. Les rois ayant
répondu, qu'autant que Dieu le mettrait en leur pouvoir et à leur
connaissance, ils se gouverneraient, eux et leurs sujets, selon sa
volonté, les évêques dirent: Au nom de l'autorité divine, prenez le
royaume et le gouvernez selon la volonté de Dieu; nous vous le
conseillons, nous vous y exhortons et vous le commandons. Les deux
frères choisirent chacun douze des leurs (j'étais du nombre), et s'en
référèrent, pour partager entre eux le royaume, à leur décision.»

Ce qui assura la supériorité à Charles et Louis, c'est que Lothaire et
Pepin ayant essayé de s'appuyer sur les Saxons et les Sarrasins,
l'Église se déclara contre eux. Il fallut bien que Lothaire se
contentât du titre d'empereur sans en exercer l'autorité. «Les évêques
ayant tous été d'avis que la paix régnât entre les trois frères, les
rois firent venir les députés de Lothaire, et lui accordèrent ce qu'il
demandait. Ils passèrent quatre jours et plus à partager le royaume.
On arrêta enfin que tout le pays situé entre le Rhin et la Meuse[30],
jusqu'à la source de la Meuse, de là jusqu'à la source de la Saône, le
long de la Saône jusqu'à son confluent avec le Rhône, et le long du
Rhône jusqu'à la mer, serait offert à Lothaire comme le tiers du
royaume, et qu'il posséderait tous les évêchés, toutes les abbayes,
tous les comtés, et tous les domaines royaux de ces régions en deçà
des Alpes, à l'exception de[31]...» (Traité de Verdun, 843.)

[Note 30: «Tous les peuples qui habitaient entre la Meuse et la Seine
envoyèrent des messagers à Charles (840), lui demandant de venir vers
eux avant que Lothaire occupât leur pays, et lui promettant d'attendre
son arrivée. Charles, accompagné d'un petit nombre de gens, se hâta de
se mettre en route, et arriva d'Aquitaine à Quiersy; il y reçut avec
bienveillance les gens qui vinrent à lui de la forêt des Ardennes et
des pays situés au-dessous. Quant à ceux qui habitaient au delà de
cette forêt, Herenfried, Gislebert, Bovon et d'autres, séduits par
Odulf, manquèrent à la fidélité qu'ils avaient jurée.» Nithard.]

[Note 31: Nithard.]

«Les commissaires de Louis et de Charles ayant fait diverses plaintes
sur le partage projeté, on leur demanda si quelqu'un d'eux avait une
connaissance claire de tout le royaume. Comme on n'en trouva aucun qui
pût répondre, on demanda pourquoi, dans le temps qui s'était déjà
écoulé, ils n'avaient pas envoyé des messagers pour parcourir toutes
les provinces et en dresser le tableau. On découvrit que c'était
Lothaire qui ne l'avait pas voulu; et on leur dit qu'il était
impossible de partager également une chose qu'on ne connaissait pas.
On examina alors s'ils avaient pu prêter loyalement le serment de
partager le royaume également et de leur mieux, quand ils savaient que
nul d'entre eux ne le connaissait. On remit cette question à la
décision des évêques[32].»

[Note 32: Nithard.]

L'odieux secours que Lothaire avait demandé aux païens[33], et dont
plus tard son allié Pepin fit aussi usage dans l'Aquitaine, sembla
porter malheur à sa famille. Charles le Chauve et Louis le Germanique,
appuyés des évêques de leurs royaumes, perpétuèrent le nom de
Charlemagne, et fondèrent au moins l'institution royale, qui,
longtemps éclipsée sous la féodalité, devait un jour devenir si
puissant. Lothaire et Pepin ne purent rien fonder. Ce Charles le
Chauve, qu'on croyait le fils du Languedocien Bernard, le favori de
Louis le Débonnaire et de Judith, et qui ressemblait à Bernard[34],
paraît avoir eu en effet l'adresse toute méridionale de ce dernier.
D'abord c'est l'homme des évêques, l'homme d'Hincmar, le grand
archevêque de Reims: c'est en quelque sorte au nom de l'Église qu'il
fait la guerre à Lothaire, à Pepin, alliés des païens. Celui-ci,
dirigé par les conseils d'un fils de Bernard, n'avait pas hésité à
appeler les Sarrasins, les Normands[35] dans l'Aquitaine. Nous avons
vu par le mariage de la fille d'Eudes avec un émir, que le
christianisme des gens du Midi ne s'effrayait pas de ces alliances
avec les mécréants. Les Sarrasins envahirent au nom de Pepin la
Septimanie, les Normands prirent Toulouse. On dit qu'il en vint
jusqu'à renier le Christ, et jura sur un cheval au nom de Woden. Mais
de tels secours devaient lui être plus funestes qu'utiles; les peuples
détestèrent l'ami des barbares, et lui imputèrent leurs ravages. Livré
à Charles le Chauve par le chef des Gascons, souvent prisonnier,
souvent fugitif, il n'établit que l'anarchie.

[Note 33: Nithard. «Il envoya des messagers en Saxe, promettant aux
hommes libres et aux serfs (_frilingi_ et _lazzi_), dont le nombre est
immense, que, s'ils se rangeaient de son parti, il leur rendrait les
lois dont leurs ancêtres avaient joui au temps où ils adoraient les
idoles. Les Saxons, avides de ce retour, se donnèrent le nouveau nom
de Stellinga, se liguèrent, chassèrent presque du pays leurs
seigneurs, et chacun, selon l'ancienne coutume, commença à vivre sous
la loi qui lui plaisait. Lothaire avait de plus appelé les Northmans à
son secours, leur avait soumis quelques tribus de chrétiens, et leur
avait même permis de piller le reste du peuple de Christ. Louis
craignit que les Northmans ainsi que les Esclavons ne se réunissent, à
cause de la parenté, aux Saxons qui avaient pris le nom de Stellinga,
qu'ils n'envahissent ses États, et n'y abolissent la religion
chrétienne.»

_Voy._ aussi les Annales de Saint-Bertin, an 841, les Annales de
Fulde, an 842, la Chronique d'Hermann Contract, ap. Scr. Fr. VII, 232,
etc.]

[Note 34: Thegan., c. XXXVI. «Impii... dixerunt Judith reginam
violatam esse a duce Bernhardo.»--Vita venerab. Walæ, ap. Scr. Fr. VI,
289.--Agobardi, Apolog., ibid., 248.--Ariberti Narratio, ap. Scr. Fr.
VII, 286: «Et os ejus mire ferebat, natura adulterium maternum
prodente.»]

[Note 35: Annal. Bertin, ap, Scr. Fr. VII, 66.--Chronic. S. Benigini
Divion., ibid. 229.--Translat. S. Vincent, 353. «Nortmanni... a
Pippino conducti mercimoniis, pariter cum eo ad obsidendam Tolosam
adventaverant.»]

La famille de Lothaire ne fut guère plus heureuse. À sa mort (855),
son aîné, Louis II, fut empereur; les deux autres, Lothaire II et
Charles, roi de Lorraine (provinces entre Meuse et Rhin) et roi de
Provence. Charles mourut bientôt. Louis, harcelé par les Sarrasins,
prisonnier des Lombards[36], fut toujours malheureux, malgré son
courage. Pour Lothaire II, son règne semble l'avénement de la
suprématie des papes sur les rois. Il avait chassé sa femme Teutberge
pour vivre avec la soeur de l'archevêque de Cologne, nièce de celui
de Trèves, et il accusait Teutberge d'adultère et d'inceste. Elle nia
longtemps, puis avoua, sans doute intimidée. Le pape Nicolas Ier, à
qui elle s'était adressée d'abord, refusa de croire à cet aveu. Il
força Lothaire de la reprendre. Lothaire vint se justifier à Rome, et
y reçut la communion des mains d'Adrien II. Mais celui-ci l'avait en
même temps menacé, s'il ne changeait, de la punition du ciel. Lothaire
mourut dans la semaine, la plupart des siens dans l'année. Charles le
Chauve et Louis le Germanique profitèrent de ce jugement de Dieu; ils
se partagèrent les États de Lothaire.

[Note 36:

SUR LA CAPTIVITÉ DE LOUIS II.

  Audite omnes fines terre orrore cum tristitia,
      Quale scelus fuit factum Benevento civitas.
      Lhuduicum comprenderunt, sancto pio Augusto.
  Beneventani se adunarunt ad unum consilium,
      Adalferio loquebatur et dicebant principi:
      Si nos eum vivum dimittemus, certe nos peribimus.
  Celus magnum preparavit in istam provinciam,
      Regnum nostrum nobis tollit, nos habet pro nihilum,
      Plures mara nobis fecit, rectum est moriar.
  Deposuerunt sancto pio de suo palatio:
      Adalferio illum ducebat isque ad pretorium,
      Ille vero gaude visum tanquam ad martyrium.
  Exierunt Sado et Saducto, invocabant imperio;
      Et ipse sancte pius incepiebat dicere:
      Tanquam ad latronem venistis cum gladiis et fustibus,
  Fuit jam namque tempus vos allevavit in omnibus,
      Modo vero surrexistis adversus me consilium,
      Nescio pro quid causam vultis me occidere.
  Generatio crudelis veni interficere,
      Ecclesieque sanctis Dei venio diligere,
      Sanguine veni vindicare quod super terram fusus est.
  Kalidus ille temtador, ratum atque nomine
      Coronam imperii sibi in caput pronet et dicebat populo:
      Ecce sumus imperator, possum vobis regero.
  Leto animo habebat de illo quo fecerat;
      A demonio vexatur, ad terram ceciderat,
      Exierunt multæ turmæ videre mirabilia.
  Magnus Dominus Jesus Christus judicavit judicium:
      Multa gens paganorum exit in Calabria,
      Super Salerno pervenerunt, possidere civitas.
  Juratum est ad Surete Dei reliquie
      Ipse regum defendendum, et alium requirere.

«Écoutez, limites de la terre, écoutez avec horreur, avec tristesse,
quel crime a été commis dans la ville de Bénévent. Ils ont arrêté
Louis, le saint, le pieux Auguste. Les Bénéventins se sont assemblés
en conseil; Adalfieri parlait, et ils ont dit au prince: Si nous le
renvoyons en vie, sans doute nous périrons tous. Il a préparé de
cruelles vengeances contre cette province: il nous enlève notre
royaume, il nous estime comme rien; il nous a accablés de maux: il est
bien juste qu'il périsse. Et ce saint, ce pieux monarque, ils l'ont
fait sortir de son palais; Adalfieri l'a conduit au prétoire, et lui,
il paraissait se réjouir de sa persécution comme un saint dans le
martyre. Sado et Saducto sont sortis en invoquant les droits de
l'empire; lui-même il disait au peuple: Vous venez à moi comme
au-devant d'un voleur avec des épées et des bâtons; un temps était où
je vous ai soulagés, mais à présent vous avez comploté contre moi, et
je ne sais pourquoi vous voulez me tuer: je suis venu pour détruire la
race des infidèles; je suis venu pour rendre un culte à l'Église et
aux saints de Dieu; je suis venu pour venger le sang qui avait été
répandu sur la terre. Le tentateur a osé mettre sur sa tête la
couronne de l'Empire; il a dit au peuple: Nous sommes empereur, nous
pouvons vous gouverner, et il s'est réjoui de son ouvrage; mais le
démon le tourmente et l'a renversé par terre, et la foule est sortie
pour être témoin du miracle. Le grand maître Jésus-Christ a prononcé
son jugement: la foule des païens a envahi la Calabre; elle est
parvenue à Salerne pour posséder cette cité: mais nous jurons sur les
saintes reliques de Dieu, de défendre ce royaume et d'en reconquérir
un autre.»]

Le roi de France au contraire fut, au moins dans les premiers temps,
l'homme de l'Église. Depuis que cette contrée avait échappé à
l'influence germanique, l'Église seule y était puissante; les
séculiers n'y balançaient plus son pouvoir. Les Germains, les
Aquitains, des Irlandais même et des Lombards, semblent avoir tenu
plus de place que les Neustriens à la cour carlovingienne. Gouvernée,
défendue par les étrangers, la Neustrie n'avait depuis longtemps de
force et de vie que dans son clergé. Du reste, il semble qu'elle ne
présentait guère que des esclaves épars sur les terres immenses et à
moitié incultes des grands du pays; les premiers des grands, les plus
riches, c'étaient les évêques et les abbés. Les villes n'étaient rien,
excepté les cités épiscopales; mais autour de chaque abbaye s'étendait
une ville, ou au moins une bourgade[37]. Les plus riches étaient
Saint-Médard de Soissons, Saint-Denis, fondation de Dagobert, berceau
de la monarchie, tombe de nos rois. Et par-dessus toute la contrée,
dominait, par la dignité du siége, par la doctrine et par les
miracles, la grande métropole de Reims, aussi grande dans le Nord que
Lyon l'était dans le midi. Saint-Martin de Tours, Saint-Hilaire de
Poitiers étaient bien déchues, au milieu des guerres et des ravages.
Reims succéda à leur influence sous la seconde race, étendant ses
possessions dans les provinces les plus lointaines, jusque dans les
Vosges, jusqu'en Aquitaine[38]; elle fut la ville épiscopale par
excellence. Laon, sur son inaccessible sommet, fut la ville royale, et
eut le triste honneur de défendre les derniers Carlovingiens. Il
fallut que les ravages des Normands fussent passés, pour que nos rois
de la troisième race se hasardassent à descendre en plaine, et
vinssent s'établir à Paris dans l'île de la Cité, à côté de
Saint-Denis, comme les Carlovingiens avaient, pour dernier asile,
choisi Laon à côté de Reims.

[Note 37: Une abbaye, dit fort bien M. de Chateaubriand, n'était autre
chose que la demeure d'un riche patricien romain, avec les diverses
classes d'esclaves et d'ouvriers attachés au service de la propriété
et du propriétaire, avec les villes et les villages de leur
dépendance. Le Père abbé était le Maître; les moines, comme les
affranchis de ce Maître, cultivaient les sciences, les lettres et les
arts.--L'abbaye de Saint-Riquier possédait la ville de ce nom, treize
autres villes, trente villages, un nombre infini de métairies. Les
offrandes en argent faites au tombeau de saint Riquier s'élevaient
seules par an à près de deux millions de notre monnaie.--Le monastère
de Saint-Martin d'Autun, moins riche, possédait cependant, sous les
Mérovingiens, cent mille menses.]

[Note 38: Frodoard.]

Charles le Chauve ne fut d'abord que l'humble client des évêques.
Avant, après la bataille de Fontenai, dans ses négociations avec
Lothaire, il se plaint surtout de ce que celui-ci ne respecte pas
l'Église[39]. Aussi Dieu le protége. Lorsque Lothaire arrive sur la
Seine avec son armée barbare et païenne, dont les Saxons faisaient
partie, le fleuve enfle miraculeusement et couvre Charles le
Chauve[40]. Les moines, avant de délivrer Louis le Débonnaire, lui
avaient demandé s'il voulait rétablir et soutenir le culte divin; les
évêques interrogent de même Charles le Chauve et Louis le Germanique,
puis leur confèrent le royaume. Plus tard les évêques _sont d'avis que
la paix règne entre les trois frères_[41]. Après la bataille de
Fontenai, les évêques s'assemblent, déclarent que Charles et Louis ont
combattu pour l'équité et la justice, et ordonnent un jeûne de trois
jours.--«Les Francs comme les Aquitains, dit son partisan Nithard,
méprisèrent le petit nombre de ceux qui suivaient Charles. Mais les
moines de Saint-Médard de Soissons vinrent à sa rencontre, et le
prièrent de porter sur ses épaules les reliques de saint Médard et de
quinze autres saints que l'on transportait dans leur nouvelle
basilique. Il les porta en effet sur ses épaules en toute vénération,
puis il se rendit à Reims[42]...»

[Note 39: Nithard.]

[Note 40: Nithard: «Sequana, mirabile dictu!... repentè aere sereno
tumescere coepit.»]

[Note 41: Nithard., l. I, c. III. «Percontari... si respublica ei
restitueretur, an eam erigere ac fovere vellet, maximeque cultum
divinum.» Nithard, l. IV, c. I. «Pallam illos percontati sunt... an
secundum Dei voluntatem regere voluissent. Respondentibus... se
velle... aiunt: Et auctoritate divina ut illud suscipiatis, et
secundum Dei voluntatem illud regatis monemus, hortamur atque
præcipimus.» Nithard, ibid., c. III. «Solito more, ad episcopos
sacerdotesque rem referunt. Quibus cum undique ut pax inter illos
fieret melius videretur, consentiunt, legatos convocant, postulata
concedunt.»]

[Note 42: Nithard.--Avant de quitter Angers (873), Charles le Chauve
voulut assister aux cérémonies que firent les Angevins à leur rentrée
dans la ville, pour remettre dans les châsses d'argent qu'ils avaient
emportées les corps de saint Aubin et de saint Lézin.]

Créature des évêques et des moines, il dut leur transférer la plus
grande partie du pouvoir. Ainsi le capitulaire d'Épernay (846)
confirme le partage des attributions des commissaires royaux[43]
entre les évêques et les laïques, celui de Kiersy (857) confère aux
curés un droit d'inquisition contre tous les malfaiteurs[44]. Cette
législation tout ecclésiastique prescrit, pour remède aux troubles et
aux brigandages qui désolaient le royaume, des serments sur les
reliques que prêteront les hommes libres et les centeniers. Elle
recommande les brigands aux instructions épiscopales, et les menace,
s'ils persistent, de les frapper du glaive spirituel de
l'excommunication.

[Note 43: C'est par erreur qu'un historien récent a dit que ce pouvoir
avait été transféré aux évêques exclusivement. Baluz., t. II, p. 31,
Capitul. Sparnac. ann. 846, art. 20. «Missos ex utroque ordine...
mittatis...» Capitul. Car. Calvi; ap. Scr. Fr. VII, 630. «Ut
unusquisque presbyter imbreviet in sua parrochia omnes malefactores,
etc., et eos extra ecclesiam faciat... Si se emendare noluerint ad
espiscopi præsentiam perducantur.»]

[Note 44: En 851. «Traité d'alliance et de secours mutuels entre les
trois fils de Louis le Débonnaire, et pour faire poursuivre ceux qui
fuiraient l'excommunication des évêques d'un royaume à l'autre, ou
emmèneraient une parente incestueuse, une religieuse, une femme
mariée.»]

Les maîtres du pays étaient donc les évêques. Le vrai roi, le vrai
pape de la France, était le fameux Hincmar, archevêque de Reims. Il
était né dans le nord de la Gaule, mais Aquitain d'origine, parent de
saint Guillaume de Toulouse et de ce Bernard, favori de Judith, dont
on croyait que Charles était le fils. Personne ne contribua davantage
à l'élévation de Charles et n'exerça plus d'autorité en son nom dans
les premières années. C'est Hincmar qui, à la tête du clergé de
France, semble avoir empêché Louis le Germanique de s'établir dans la
Neustrie et dans l'Aquitaine, où les grands l'appelaient. Louis ayant
envahi le royaume de Charles en 859, le concile de Metz lui envoya
trois députés pour lui offrir l'indulgence de l'Église, pourvu qu'il
rachetât, par une pénitence proportionnée, le péché qu'il avait commis
en envahissant le royaume de son frère, et en l'exposant aux ravages
de son armée. Hincmar était à la tête de cette députation. «Le roi
Louis, dirent les évêques à leur retour au concile, nous donna
audience à Worms, le 4 juin, et il nous dit: Je veux vous prier, si je
vous ai offensés en aucune chose, de vouloir bien me le pardonner,
pour que je puisse ensuite parler en sûreté avec vous. À cela Hincmar,
qui était placé le premier à sa gauche, répondit: Notre affaire sera
donc bientôt terminée, car nous venons justement vous offrir le pardon
que vous nous demandez. Grimold, chapelain du roi, et l'évêque
Théodoric, ayant fait à Hincmar quelque observation, il reprit: Vous
n'avez rien fait contre moi qui ait laissé dans mon coeur une rancune
condamnable; s'il en était autrement, je n'oserais m'approcher de
l'autel pour offrir le sacrifice au Seigneur.--Grimold et les évêques
Théodoric et Salomon adressèrent encore quelques mots à Hincmar, et
Théodoric lui dit:--Faites ce dont le seigneur roi vous prie:
pardonnez-lui.--À quoi Hincmar répondit: Pour ce qui ne regarde que
moi et ma propre personne, je vous ai pardonné et je vous pardonne.
Mais quant aux offenses contre l'Église qui m'est commise, et contre
mon peuple, je puis seulement vous donner officieusement mes conseils,
et vous offrir le secours de Dieu, pour que vous en obteniez
l'absolution, si vous le voulez. Alors les évêques s'écrièrent:
Certainement il dit bien.--Tous nos frères s'étant trouvés unanimes à
cet égard, et ne s'en étant jamais départis, ce fut toute l'indulgence
qui lui fut accordée, et rien de plus... car nous attendions qu'il
nous demandât conseil sur le salut qui lui était offert, et alors nous
l'aurions conseillé selon l'écrit dont nous étions porteurs; mais il
nous répondit, de son trône, qu'il ne s'occuperait point de cet écrit
avant de s'être consulté avec ses évêques.»

Peu de temps après, un autre concile plus nombreux fut assemblé à
Savonnières, près de Toul, pour rétablir la paix entre les rois des
Francs. Charles le Chauve s'adressa aux pères de ce concile (en 859),
pour leur demander justice contre Wénilon, clerc de sa chapelle, qu'il
avait fait archevêque de Sens, et qui cependant l'avait quitté pour
embrasser le parti de Louis le Germanique. La plainte du roi des
Français est remarquable par son ton d'humilité. Après avoir
récapitulé tous les bienfaits qu'il avait accordés à Wénilon, tous les
engagements personnels de celui-ci, et toutes les preuves de son
ingratitude et de son manque de foi, il ajoute: «D'après sa propre
élection et celle des autres évêques et des fidèles de notre royaume,
qui exprimaient leur volonté, leur consentement par leurs
acclamations, Wénilon, dans son propre diocèse, à l'église de
Sainte-Croix d'Orléans, m'a consacré roi selon la tradition
ecclésiastique, en présence des autres archevêques et des évêques; il
m'a oint du saint-chrême, il m'a donné le diadème et le sceptre royal,
et il m'a fait monter sur le trône. Après cette consécration, je ne
devais être repoussé du trône ou supplanté par personne, du moins sans
avoir été entendu et jugé par les évêques, par le ministère desquels
j'ai été consacré comme roi. Ce sont eux qui sont nommés les trônes de
la Divinité; Dieu repose sur eux, et par eux il rend ses jugements.
Dans tous les temps j'ai été prompt à me soumettre à leurs corrections
paternelles, à leurs jugements castigatoires, et je le suis encore à
présent[45].»

[Note 45: Baluz., Capitul., ann. 859, p. 127.--Hincmar dit plus tard
expressément qu'il a _élu_ Louis III. Hincmari ad Ludov. III. epist.
(ap. Hincm. op. II, 198): «Ego cum collegis meis et cæteris Dei ac
progenitorum vestrorum fidelibus, vos elegi ad regimen regni, sub
conditione debitas leges servandi.»]

Le royaume de Neustrie était réellement une république théocratique.
Les évêques nourrissaient, soutenaient ce roi qu'ils avaient fait; ils
lui permettaient de lever des soldats parmi leurs hommes; ils
gouvernaient les choses de la guerre comme celles de la paix.
«Charles, dit l'annaliste de Saint-Bertin, avait annoncé qu'il irait
au secours de Louis avec une armée telle qu'il avait pu la rassembler,
levée en grande partie par les évêques». «Le roi, dit l'historien de
l'Église de Reims, chargeait l'archevêque Hincmar de toutes les
affaires ecclésiastiques, et de plus, quand il fallait lever le peuple
contre l'ennemi, c'était toujours à lui qu'il donnait cette mission,
et aussitôt celui-ci, sur l'ordre du roi, convoquait les évêques et
les comtes[46].»

[Note 46: Frodoard.]

Le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel se trouvaient donc réunis
dans les mêmes mains. Des évêques, magistrats et grands propriétaires,
commandaient à ce triple titre. C'est dire assez que l'épiscopat
allait devenir mondain et politique, et que l'État ne serait ni
gouverné ni défendu. Deux événements brisèrent ce faible et
léthargique gouvernement, sous lequel le monde fatigué eût pu
s'endormir. D'une part, l'esprit humain réclama en sens divers contre
le despotisme spirituel de l'Église; de l'autre, les incursions des
Northmans obligèrent les évêques à résigner, au moins en partie, le
pouvoir temporel à des mains plus capables de défendre le pays. La
féodalité se fonda; la philosophie scolastique fut au moins préparée.

La première querelle fut celle de l'Eucharistie; la seconde, celle de
la Grâce et de la Liberté: d'abord la question divine, puis la
question humaine; c'est l'ordre nécessaire. Ainsi, Arius précède
Pélage, et Bérenger Abailard. Ce fut au IXe siècle le panégyriste de
Wala, l'abbé de Corbie, Pascase Ratbert qui, le premier, enseigna
d'une manière explicite cette prodigieuse poésie d'un Dieu enfermé
dans un pain, l'esprit dans la matière, l'infini dans l'atome. Les
anciens Pères avaient entrevu cette doctrine, mais le temps n'était
pas venu. Ce ne fut qu'au IXe siècle, à la veille des dernières
épreuves de l'invasion barbare, que Dieu sembla descendre pour
consoler le genre humain dans ses extrêmes misères, et se laissa voir,
toucher et goûter. L'Église irlandaise eut beau réclamer au nom de la
logique, le dogme triomphant n'en poursuivit pas moins sa route à
travers le moyen âge.

La question de la liberté fut l'occasion d'une plus vive controverse.
Un moine allemand, un Saxon[47], Gotteschalk (gloire de Dieu), avait
professé la doctrine de la prédestination, ce fanatisme religieux qui
immole la liberté humaine à la prescience divine. Ainsi l'Allemagne
acceptait l'héritage de saint Augustin; elle entrait dans la carrière
du mysticisme, d'où elle n'est guère sortie depuis. Le Saxon
Gotteschalk présageait le Saxon Luther. Comme Luther, Gotteschalk alla
à Rome, et n'en revint pas plus docile; comme lui, il fit annuler ses
voeux monastiques.

[Note 47: Dans sa profession de foi, Gotteschalk demande à prouver sa
doctrine en passant par quatre tonneaux d'eau bouillante, d'huile, de
poix, et en traversant un grand feu. (_Voy._ sur cette affaire les
textes qu'a réunis Gieseler, Kirchengeschichte, II, 101. sqq.)]

Réfugié dans la France du Nord, il y fut mal reçu. Les doctrines
allemandes ne pouvaient être bien accueillies dans un pays qui se
séparait de l'Allemagne. Contre le nouveau prédestinianisme s'éleva un
nouveau Pélage.

D'abord l'Aquitain Hincmar, archevêque de Reims, réclama en faveur du
libre arbitre et de la morale en péril. Violent et tyrannique
défenseur de la liberté, il fit saisir Gotteschalk, qui s'était
réfugié dans son diocèse, le fit juger par un concile, condamner,
fustiger, enfermer. Mais Lyon, toujours mystique, et d'ailleurs rivale
de Reims, sur laquelle elle eût voulu faire valoir son titre de
métropole des Gaules, Lyon prit parti pour Gotteschalk. Des hommes
éminents dans l'Église gauloise, Prudence, évêque de Troyes, Loup,
abbé de Ferrières, Ratramne, moine de Corbie, que Gotteschalk appelait
son maître, essayèrent de le justifier, en interprétant ses paroles
d'une manière favorable. Il y eut des saints contre des saints, des
conciles contre des conciles. Hincmar, qui n'avait pas prévu cet
orage, demanda d'abord le secours du savant Raban, abbé de Fulde,
chez lequel Gotteschalk avait été moine, et qui, le premier, avait
dénoncé ses erreurs[48]. Raban hésitant, Hincmar s'adressa à un
Irlandais qui avait combattu Pascase Ratbert sur la question de
l'Eucharistie, et qui était alors en grand crédit près de Charles le
Chauve. L'Irlande était toujours l'école de l'Occident, la mère des
moines, et comme on disait l'_île des Saints_. Son influence sur le
continent avait diminué, il est vrai, depuis que les Carlovingiens
avaient partout fait prévaloir la règle de saint Benoît sur celle de
saint Colomban. Cependant, sous Charlemagne même, l'École du Palais
avait été confiée à l'Irlandais Clément; avec lui étaient venus Dungal
et saint Virgile. Sous Charles le Chauve, les Irlandais furent mieux
accueillis encore. Ce prince, ami des lettres, comme sa mère Judith,
confia l'école du Palais à Jean l'Irlandais (autrement dit le _Scot_
ou l'_Érigène_). Il assistait à ses leçons, et lui accordait le
privilége d'une extrême familiarité. On ne disait plus l'_École du
Palais_, mais le _Palais de l'École_.

[Note 48: Selon quelques-uns, Raban et son maître Alcuin auraient été
Scots (Low.)

Guillaume de Malmesbury l'apporte l'anecdote suivante: «Jean était
assis à table en face du roi, et de l'autre côté de la table. Les mets
ayant disparu, et comme les coupes circulaient, Charles, le front gai,
et après quelques autres plaisanteries, voyant Jean faire quelque
chose qui choquait la politesse gauloise, le tança doucement en lui
disant: Quelle distance y a-t-il entre un _sot_ et un _scot_? (_Quid
distat inter sottum et scotum?_)--Rien que la table, répondit Jean,
renvoyant l'injure à son auteur.»]

Ce Jean, qui savait le grec et peut-être l'hébreu, était célèbre alors
pour avoir traduit, à la prière de Charles le Chauve, les écrits de
Denys l'Aréopagite, dont l'empereur de Constantinople venait d'envoyer
le manuscrit en présent au roi de France. On s'imaginait que ces
écrits, dont l'objet est la conciliation du néoplatonisme alexandrin
avec le christianisme, étaient l'ouvrage du Denys l'Aréopagite dont
parle saint Paul, et l'on se plaisait à confondre ce Denys avec
l'apôtre de la Gaule.

L'Irlandais fit ce que demandait Hincmar. Il écrivit contre
Gotteschalk en faveur de la liberté; mais il ne resta pas dans les
limites où l'archevêque de Reims eût voulu sans doute le retenir.
Comme Pélage, dont il relève, comme Origène, leur maître commun, il
attesta moins l'autorité que la raison elle-même; il admit la foi,
mais comme commencement de la science. Pour lui, l'Écriture est
simplement un texte livré à l'interprétation; la religion et la
philosophie sont le même mot[49]. Il est vrai qu'il ne défendait la
liberté contre le prédestinianisme de Gotteschalk que pour l'absorber
et la perdre dans le panthéisme alexandrin. Toutefois, la violence
avec laquelle Rome attaqua Jean le Scot prouve assez combien sa
doctrine effraya l'autorité. Disciple du breton Pélage, prédécesseur
du breton Abailard, cet Irlandais marque à la fois la renaissance de
la philosophie et la rénovation du libre génie celtique contre le
mysticisme de l'Allemagne.

[Note 49: Jean Érigène: «La vraie philosophie est la vraie religion,
et réciproquement la vraie religion est la vraie philosophie.»

J. Erig De nat. divis., l. I, c. LXVI... «Il ne faut pas croire que,
pour faire pénétrer en nous la nature divine, la sainte Écriture se
serve toujours des mots et des signes propres et précis; elle use de
similitudes, de termes détournés et figurés, condescend à notre
faiblesse, et élève, par un enseignement simple, nos esprits encore
grossiers et enfantins.» Dans le Traité [Grec: Peri phuseôs merismou],
l'autorité est dérivée de la raison, nullement la raison de
l'autorité. Toute autorité qui n'est pas avouée par la raison paraît
sans valeur, etc.]

Au même moment où la philosophie essayait ainsi de s'affranchir du
despotisme théologique, le gouvernement temporel des évêques était
convaincu d'impuissance. La France leur échappait; elle avait besoin
de mains plus fortes et plus guerrières pour la défendre des nouvelles
invasions barbares. À peine débarrassée des Allemands qui l'avaient si
longtemps gouvernée, elle se trouvait faible, inhabile, administrée,
défendue par des prêtres; et cependant arrivaient par tous ses
fleuves, par tous ses rivages, d'autres Germains, bien autrement
sauvages que ceux dont elle était délivrée.

Les incursions de ces brigands du Nord (Northmen) étaient fort
différentes des grandes migrations germaniques qui avaient eu lieu du
IVe au VIe siècle. Les barbares de cette première époque, qui
occupèrent la rive gauche du Rhin, ou qui s'établirent en Angleterre,
y ont laissé leur langue. La petite colonie des Saxons de Bayeux a
gardé la sienne au moins cinq cents ans. Au contraire, les Northmen du
IXe et du Xe siècle, ont adopté la langue des peuples chez lesquels
ils s'établissent. Leurs rois, Rou, de Russie et de France (Ru-Rik,
Rollon), n'ont point introduit dans leur patrie nouvelle l'idiome
germanique. Cette différence essentielle entre les deux époques des
invasions me porterait à croire que les premières, qui eurent lieu par
terre, furent faites par des familles, par des guerriers suivis de
leurs femmes et de leurs enfants; moins mêlés aux vaincus par des
mariages, ils purent mieux conserver la pureté de leur race et de leur
langue. Les pirates de l'époque où nous sommes parvenus semblent avoir
été le plus souvent des exilés, des bannis, qui se firent _rois de la
mer_, parce que la terre leur manquait. Loups[50] furieux, que la
famine avait chassés du gîte paternel[51], ils abordèrent seuls et
sans famille[52]; et lorsqu'ils furent soûls de pillage, lorsqu'à
force de revenir annuellement, ils se furent fait une patrie de la
terre qu'ils ravageaient, il fallut des Sabines à ces nouveaux
Romulus; ils prirent femme, et les enfants, comme il arrive
nécessairement, parlèrent la langue de leurs mères. Quelques-uns
conjecturent que ces bandes purent être fortifiées par les Saxons
fugitifs, au temps de Charlemagne. Pour moi, je croirais sans peine
que non-seulement les Saxons, mais que tout fugitif, tout bandit, tout
serf courageux, fut reçu par ces pirates, ordinairement peu nombreux,
et qui devaient fortifier volontiers leurs bandes d'un compagnon
robuste et hardi. La tradition veut que le plus terrible des rois de
la mer, Hastings, fût originairement un paysan de Troyes[53]. Ces
fugitifs devaient leur être précieux comme interprètes et comme
guides. Souvent peut-être la fureur des Northmans et l'atrocité de
leurs ravages, furent moins inspirées par le fanatisme odinique, que
par la vengeance du serf et la rage de l'apostat.

[Note 50: _Wargr._, loup; _wargus_, banni, V. Grimm.]

[Note 51: La faim fut le génie de ces rois de la mer. Une famine qui
désola le Jutland fit établir une loi qui condamnait tous les cinq ans
à l'exil les fils puînés. Odo Cluniac., ap. Scr. Fr. VI, 318. Dodo, de
Mor. Duc de Normann., l. I. Guill. Gemetic., l. I, c. IV, 5.--Un Saga
irlandais dit que les parents faisaient brûler avec eux leur or, leur
argent, etc., pour forcer leurs enfants d'aller chercher fortune sur
mer. Vatzdæla, ap. Barth. 438.

«Olivier Barnakall, intrépide pirate, défendit le premier à ses
compagnons de se jeter les enfants les uns aux autres sur la pointe
des lances: c'était leur habitude. Il en reçu le nom de Barnakall,
sauveur des enfants.» Bartholin., p. 457.--Lorsque l'enthousiasme
guerrier des compagnons du chef s'excitait jusqu'à la frénésie, ils
prenaient le nom de _Bersekir_ (insensés, fous furieux). La place du
Bersekir était la proue. Les anciens Sagas font de ce titre un honneur
pour leur héros (V. l'Edda Sæmundar, l'Hervarar-Saga et plusieurs
Sagas de Snorro). Mais dans le Vatzdæla-Saga, le nom de Bersekir
devient un reproche. Barthol. 345.--«Furore bersekico si quis
grassetur, relegatione puniatur.» Ann. Kristni-Saga. Turner, Hist. of
the Anglo-Saxons, I, 463, sqq.]

[Note 52: La forme poétique de la tradition qui leur donne pour
compagnes les _Vierges au bouclier_ indique assez que ce fut une
exception, et qu'ils avaient rarement des femmes avec eux.]

[Note 53: Raoul Glaber: «Dans la suite des temps naquit, près de
Troyes, un homme, de la plus basse classe des paysans, nommé Hastings.
Il était d'un village nommé Tranquille, à trois milles de la ville; il
était robuste de corps et d'un esprit pervers. L'orgueil lui inspira,
dans sa jeunesse, du mépris pour la pauvreté de ses parents; et cédant
à son ambition, il s'exila volontairement de son pays. Il parvint à
s'enfuir chez les Normands. Là, il commença par se mettre au service
de ceux qui se vouaient à un brigandage continuel pour procurer des
vivres au reste de la nation, et qu'on appelait la _flotte_ (flotta).]

Loin de continuer l'armement des barques que Charlemagne avait voulu
leur opposer à l'embouchure des fleuves, ses successeurs appelèrent
les barbares et les prirent pour auxiliaires» Le jeune Pepin s'en
servit contre Charles le Chauve, et crut, dit-on, s'assurer de leur
secours en adorant leurs dieux. Ils prirent les faubourgs de
Toulouse, pillèrent trois fois Bordeaux, saccagèrent Bayonne et
d'autres villes au pied des Pyrénées. Toutefois les montagnes, les
torrents du midi les découragèrent de bonne heure (depuis 864). Les
fleuves d'Aquitaine ne leur permettaient pas de remonter aisément
comme ils le faisaient dans la Loire, dans la Seine, dans l'Escaut et
dans l'Elbe.

Ils réussirent mieux dans le Nord. Depuis que leur roi Harold eut
obtenu du pieux Louis une province pour un baptême (826)[54], ils
vinrent tous à cette pâture. D'abord ils se faisaient baptiser pour
avoir des habits. On n'en pouvait trouver assez pour tous les
néophytes qui se présentaient. À mesure qu'on leur refusa le sacrement
dont ils se faisaient un jeu lucratif, ils se montrèrent d'autant plus
furieux. Dès que leurs _dragons_, leurs _serpents_[55] sillonnaient
les fleuves; dès que le cor d'ivoire[56] retentissait sur les rives,
personne ne regardait derrière soi. Tous fuyaient à la ville, à
l'abbaye voisine, chassant vite les troupeaux; à peine en prenait-on
le temps. Vils troupeaux eux-mêmes, sans force, sans unité, sans
direction, ils se blottissaient aux autels sous les reliques des
saints. Mais les reliques n'arrêtaient pas les barbares. Ils
semblaient au contraire acharnés à violer les sanctuaires les plus
révérés. Ils forcèrent Saint-Martin de Tours, Saint-Germain-des-Prés à
Paris, une foule d'autres monastères. L'effroi était si grand qu'on
n'osait plus récolter. On vit des hommes mêler la terre à la farine.
Les forêts s'épaissirent entre la Seine et la Loire. Une bande de
trois cents loups courut l'Aquitaine, sans que personne pût l'arrêter.
Les bêtes fauves semblaient prendre possession de la France.

[Note 54: Tregan., XXXIII, ap. Scr. Fr. VI, 80 «...Quem imperator
elevavit de fonte baptismatis... Tunc magnam partem Frisonum dedit
ei.» Astronom, c. XL, ibid., 107.--Eginh. Annal., ibid., 187.--Annal.
Bertin., ann. 870. «Cependant furent baptisés quelques Normands,
amenés pour cela à l'empereur, par Hugues, abbé et marquis: ayant reçu
des présents, ils s'en retournèrent vers les leurs; et après le
baptême, ils se conduisirent de même qu'auparavant, en normands et
comme des païens.»]

[Note 55: Ils appelaient ainsi leurs barques, _drakars_, _snekkars_.]

[Note 56: Le cor d'ivoire joue un grand rôle dans les légendes
relatives aux Normands, par exemple, dans la légende bretonne de
Saint-Florent: «Le moine Guallon fut envoyé à Saint-Florent...
Lorsqu'il fut entré dans le couvent, il chassa des cryptes les laies
sauvages qui s'y étaient établies avec leurs petits... Ensuite il alla
trouver Hastings, le chef normand, qui résidait encore à Nantes...
Lorsque le chef le vit venir à lui avec des présents, il se leva
aussitôt et quitta son siége, et appliqua ses lèvres sur ses lèvres;
car il professait, dit-on, tellement quellement le christianisme... Il
donna au moine un cor d'ivoire, appelé le Cor des tonnerres, ajoutant
que, lorsque les siens débarqueraient pour le pillage, il sonnât de ce
cor, et qu'il ne craignit rien pour son avoir aussi loin que le son
pourrait être entendu des pirates.»]

Que faisaient cependant les souverains de la contrée, les abbés, les
évêques? Ils fuyaient, emportant les ossements des saints; impuissants
comme leurs reliques, ils abandonnaient les peuples sans direction,
sans asile. Tout au plus, ils envoyaient quelques serfs armés à
Charles le Chauve, pour surveiller timidement la marche des barbares,
négocier, mais de loin, avec eux, leur demander pour combien de livres
d'argent ils voudraient quitter telle province, ou rendre tel abbé
captif. On paya un million et demi de notre monnaie pour la rançon de
l'abbé de Saint-Denis[57].

[Note 57: Le couvent se racheta lui-même plusieurs fois et finit par
être réduit en cendres.]

Ces barbares désolèrent le Nord, tandis que des Sarrasins infestaient le
Midi; je ne donnerai pas ici la monotone histoire de leurs excursions.
Il me suffit d'en distinguer les trois périodes principales: celle des
incursions proprement dites, celle des stations, celle des
établissements fixes. Les stations des Northmen étaient généralement
dans des îles à l'embouchure de l'Escaut, de la Seine et de la Loire;
celles des Sarrasins à Fraxinet (la Garde Fraisnet) en Provence, et à
Saint-Maurice-en-Valais; telle était l'audace de ces pirates qu'ils
avaient osé s'écarter de la mer et s'établir au sein même des Alpes, aux
défilés où se croisent les principales routes de l'Europe. Les Sarrasins
n'eurent d'établissements importants qu'en Sicile. Les Northmen, plus
disciplinables, finirent par adopter le christianisme, et s'établirent
sur plusieurs points de la France, particulièrement dans le pays appelé
de leur nom, Normandie.

Quelques textes des annales de Saint-Bertin suffiront pour faire
connaître l'audace des Northmen, l'impuissance et l'humiliation du roi
et des évêques, leurs vaines tentatives pour combattre ces barbares ou
pour les opposer les uns aux autres.

«En 866, il fut convenu que tous les serfs pris par les Normands, qui
viendraient à s'enfuir de leurs mains, leur seraient rendus, ou
rachetés au prix qu'il leur plairait, et que si quelqu'un des Normands
était tué, on payerait une somme pour le prix de sa vie.»

«En 861, les Danois qui avaient dernièrement incendié la cité de
Térouanne, revenant, sous leur chef Wéland, du pays des Angles,
remontent la Seine avec plus de deux cents navires, et assiégent les
Normands dans le château qu'ils avaient construit en l'île dite
d'Oissel. Charles ordonna de lever, pour donner aux assiégeants, à
titre de loyer, cinq mille livres d'argent avec une quantité
considérable de bestiaux et de grains, à prendre sur son royaume, afin
qu'il ne fût pas dévasté; puis, passant la Seine, il se rendit à
Méhun-sur-Loire, et y reçut le comte Robert avec les honneurs
convenus. Guntfrid et Gozfrid, par le conseil desquels Charles avait
reçu Robert, l'abandonnèrent cependant eux avec leurs compagnons,
selon l'inconstance ordinaire de leur race et leurs habitudes natives,
et se joignirent à Salomons, duc des Bretons. Un autre parti de Danois
entra par la Seine avec soixante navires dans la rivière d'Hières,
arriva de là vers ceux qui assiégeaient le château, et se joignit à
eux. Les assiégés, vaincus par la faim et la plus affreuse misère,
donnent aux assiégeants six mille livres, tant or qu'argent; et se
joignent à eux.»

«En 869, Louis, fils de Louis, roi de Germanie, se prenant à faire la
guerre avec les Saxons contre les Wenèdes, qui sont dans le pays des
Saxons, remporta une sorte de victoire, avec un grand carnage des deux
partis. En revenant de là, Roland, archevêque d'Arles, qui (non pas
les mains vides) avait obtenu de l'empereur Louis et d'Ingelberge
l'abbaye de Saint-Césaire, éleva dans l'île de la Camargue, de tous
côtés extrêmement riche, où sont la plupart des biens de cette abbaye,
et dans laquelle les Sarrasins avaient coutume d'avoir un port, une
forteresse seulement de terre, et construite à la hâte; apprenant
l'arrivée des Sarrasins, il y entra assez imprudemment. Les Sarrasins,
débarqués à ce château, y tuèrent plus de trois cents des siens, et
lui-même fut pris, conduit dans leur navire et enchaîné. Auxdits
Sarrasins furent donnés pour les racheter cent cinquante livres
d'argent, cent cinquante manteaux, cent cinquante grandes épées et
cent cinquante esclaves, sans compter ce qui se donna de gré à gré.
Sur ces entrefaites, ce même évêque mourut sur les vaisseaux. Les
Sarrasins avaient habilement accéléré son rachat, disant qu'il ne
pouvait demeurer plus longtemps, et que si on voulait le ravoir, il
fallait que ceux qui le rachetaient donnassent promptement sa rançon,
ce qui fut fait: et les Sarrasins, ayant tout reçu, assirent l'évêque
dans une chaise, vêtu de ses habits sacerdotaux dans lesquels ils
l'avaient pris, et, comme par honneur, le portèrent du navire à terre;
mais quand ceux qui l'avaient racheté voulurent lui parler et le
féliciter, ils trouvèrent qu'il était mort. Ils l'emportèrent avec un
grand deuil, et l'ensevelirent le 22 septembre dans le sépulcre qu'il
s'était fait préparer lui-même.»

       *       *       *       *       *

Ainsi fut démontrée l'impuissance du pouvoir épiscopal pour défendre
et gouverner la France. En 870, le chef de l'Église gallicane,
l'archevêque de Reims, Hincmar, écrivait au pape ce pénible aveu:
«Voici les plaintes que le peuple élève contre nous: Cessez de vous
charger de notre défense, contentez-vous d'y aider de vos prières, si
vous voulez notre secours pour la défense commune... Priez le seigneur
apostolique de ne pas nous imposer un roi qui ne peut, de si loin,
nous aider contre les fréquentes et soudaines incursions des
païens...»

Le pouvoir local des évêques, le pouvoir central du roi, se trouvent
également condamnés par ces graves paroles. Ce roi, qui n'est rien
dans l'Église, ne sera que plus faible en s'en séparant. Il peut
disposer de quelques évêques[58], opposer le pape de Rome au pape de
Reims. Il peut accumuler de vains titres, se faire couronner roi de
Lorraine et partager avec les Allemands le royaume de son neveu
Lothaire II; il n'en est pas plus fort. Sa faiblesse est au comble
quand il devient empereur. En 875, la mort de son autre neveu, Louis
II, laissait l'Italie vacante, ainsi que la dignité impériale. Il
prévient à Rome les fils de Louis le Germanique, les gagne de vitesse,
et dérobe pour ainsi dire le titre d'empereur. Mais le jour même de
Noël où il triomphe dans Rome sous la dalmatique grecque[59], son
frère, maître un instant de la Neustrie, triomphe lui aussi dans le
propre palais de Charles; le pauvre empereur s'enfuit d'Italie à
l'approche d'un de ses neveux et meurt de maladie dans un village des
Alpes (877)[60].

[Note 58: Annal. Bertin., année 859. «Charles distribua aux laïques
certains monastères, qui n'étaient jamais accordés qu'à des
clercs.»--Ann. 862: «L'abbaye de Saint-Martin, qu'il avait donnée
déraisonnablement à son fils Hludowic, il la donna sans plus de raison
à Hubert, clerc marié.» Pendant longtemps il avait laissé vacante la
place d'abbé, et l'avait gardée à son profit. En 861, il en avait fait
autant des abbayes de Saint-Quentin et de Saint-Waast.--Ann. 876. Il
récompensait, en leur donnant des abbayes, les transfuges qui
passaient dans son parti.--Ann. 865. «Il nomma de sa pleine autorité,
avant que la cause eût été jugée, Vulfade à l'archevêché de Bourges,
etc., etc.»--Frodoard, l. II, c. XVII. Le synode de Troyes, qui avait
désapprouvé la nomination de Vulfade, envoyait au pape le compte rendu
de ses délibérations. Charles exigea que la lettre lui fût remise, et
brisa pour la lire, les sceaux des archevêques, etc.--_Voy._ aussi
dans les Annales de Saint-Bertin, en 876, sa conduite dure et hautaine
envers les évêques assemblés au concile de Ponthion.--En 867, il avait
exigé des évêques et des abbés un état de leurs possessions, afin de
savoir combien il pouvait en exiger de serfs pour les employer à des
constructions. Dix ans après, il fit contribuer tout le clergé pour le
payement d'un tribut aux Normands. Ann. Bertin.--Dans ses expéditions
militaires, il se fit peu de scrupule de piller les églises. _Ibid._,
ann. 851.--On alla jusqu'à douter de la pureté de sa foi (Lotharius
adversus Karolum occasione suspectæ fidei queritur... Multa catholicæ
fidei contrario in regno Karli, ipso quoque non nescio, concitantur.
_Ibid._, ann, 855).--Nous le voyons même humilier l'archevêque de
Reims, auquel il devait tout, en donnant la primatie à celui de
Sens.--Hincmar avait plusieurs côtés faibles et vulnérables. D'une
part, il avait succédé à l'archevêque Ebbon, dont plusieurs
désapprouvaient la déposition. De l'autre, il s'était compromis dans
l'affaire de Gotteschalk, et par des procédés illégaux envers
l'hérétique, et par son alliance avec Jean Scot. On lui reprochait
aussi ses violences à l'égard de son neveu Hincmar, évêque de Laon,
jeune et savant prélat, qu'il ne trouvait pas assez soumis à la
primatie de Reims.]

[Note 59: Annal. Fuld., ap. Scr. Fr. VII. «De Italia in Galliam
rediens, novos et insolentes habitus assumpsisse perhibetur: nam
talari dalmatica indutus, et balteo desuper accinctus pendente usque
ad pedes, necnon capite involuto serico velamine, ac diademate desuper
imposito, dominis et festis diebus ad ecclesiam procedere solebat...
Græcas glorias optimas arbitrabatur...»]

[Note 60: Suivant l'annaliste de Saint-Bertin, il fut empoisonné par
un médecin juif.]

Son fils Louis le Bègue, ne peut même conserver l'ombre de puissance
qu'avait eue Charles le Chauve. L'Italie, la Lorraine, la Bretagne, la
Gascogne, ne veulent point entendre parler de lui. Dans le nord même
de la France, il est obligé d'avouer aux prélats et aux grands, qu'il
ne tient la couronne que de l'élection[61]. Il vit peu, ses fils
encore moins. Sous l'un d'eux, le jeune Louis, l'annaliste, jette en
passant cette parole terrible, qui nous fait mesurer jusqu'où la
France était descendue: «Il bâtit un château de bois; mais il servit
plutôt à fortifier les païens qu'à défendre les chrétiens, car ledit
roi ne put trouver personne à qui en remettre la garde[62].»

[Note 61: Annal. Bertin., ap, Scr. Fr. VIII, 27. Ego Ludovicus
misericordia Domini Dei nostri et electione populi rex constitutus...
polliceor servaturum leges et statuta populo, etc.»]

[Note 62: Annales de Saint-Bertin.]

Louis eut pourtant, en 881, un succès sur les Northmans de l'Escaut.
Les historiens n'ont su comment célébrer ce rare événement. Il existe
encore en langue germanique un chant qui fut composé à cette
occasion[63]. Mais ce revers ne les rendit que plus terribles. Leur
chef Gotfried épousa Gizla, fille de Lothaire II, se fit céder la
Frise; et quand Charles le Gros, le nouveau roi de Germanie, y eut
consenti, il voulut encore un établissement sur le Rhin, au coeur même
de l'Empire. La Frise, disait-il, ne donnait pas de vin; il lui
fallait Coblentz et Andernach. Il eut une entrevue avec l'empereur
dans une île du Rhin. Là il élevait de nouvelles prétentions au nom
de son beau-frère Hugues. Les impériaux perdirent patience et
l'assassinèrent. Soit pour venger ce meurtre, soit de concert avec
Charles le Gros, le nouveau chef Siegfried alla s'unir aux Northmans
de la Seine, et envahit la France du Nord, qui reconnaissait mal le
joug du roi de Germanie, Charles le Gros, devenu roi de France par
l'extinction de la branche française des Carlovingiens.

[Note 63:

  Einen Kuning weiz ich,
    Heisset er Ludwig
  Der gerne Gott dienet, etc.

Un chroniqueur, postérieur de deux siècles, ne craint pas d'affirmer
qu'Eudes, qui faisait la guerre pour Louis, tua aux Normands cent
mille hommes. (Marianus Scotus.)]

Mais l'humiliation n'est pas complète jusqu'à l'avénement du prince
allemand (884). Celui-ci réunit tout l'empire de Charlemagne. Il est
empereur, roi de Germanie, d'Italie, de France. Magnifique dérision!
Sous lui les Northmans ne se contentent plus de ravager l'Empire. Ils
commencent à vouloir s'emparer des places fortes. Ils assiégent Paris
avec un prodigieux acharnement. Cette ville, plusieurs fois attaquée,
n'avait jamais été prise. Elle l'eût été alors, si le comte Eudes, fils
de Robert le Fort, l'évêque Gozlin et l'abbé de Saint-Germain-des-Prés,
ne se fussent jetés dedans et ne l'eussent défendue avec un grand
courage. Eudes osa même en sortir pour implorer le secours de Charles le
Gros. L'empereur vint en effet, mais il se contenta d'observer les
barbares, et les détermina à laisser Paris, pour ravager la Bourgogne,
qui méconnaissait encore son autorité (885-886). Cette lâche et perfide
connivence déshonorait Charles le Gros.

C'est une chose à la fois triste et comique, de voir les efforts du
moine de Saint-Gall pour ranimer le courage de l'empereur. Les
exagérations ne coûtent rien au bon moine. Il lui conte que son aïeul
Pepin coupa la tête à un lion d'un seul coup; que Charlemagne (comme
auparavant Clotaire II) tua en Saxe tout ce qui se trouvait plus haut
que son épée; que le débonnaire fils de Charlemagne étonnait de sa
force les envoyés des Northmans, et se jouait à briser leurs épées
dans ses mains[64]. Il fait dire à un soldat de Charlemagne qu'il
portait sept, huit, neuf barbares embrochés à sa lance comme de petits
oiseaux[65]. Il l'engage à imiter ses pères, à se conduire en homme, à
ne pas ménager les grands et les évêques. «Charlemagne ayant envoyé
consulter un de ses fils, qui s'était fait moine, sur la manière dont
il fallait traiter les grands, on le trouva arrachant des orties et de
mauvaises herbes: Rapportez à mon père, dit-il, ce que vous m'avez vu
faire... Son monastère fut détruit. Pour quelle cause, cela n'est pas
douteux. Mais je ne le dirai pas que je n'aie vu votre petit Bernard
ceint d'une épée.»

[Note 64: C'est ainsi qu'Haroun-al-Raschid met en pièces les armes que
lui apportent les ambassadeurs de Constantinople. On sait l'histoire
de l'arc d'Ulysse dans l'_Odyssée_, de l'arc du roi d'Éthiopie dans
Hérodote.]

[Note 65: Mon. Sangall., l. II, c. XX. «Is cum Behemanos, Wilzoz et
Avaros in modum prati secaret, et in avicularum modum de hastili
suspenderet... aiebat: «Quid mihi ranunculi isti? Septem vel octo, vel
certe novem de illis hasta mea perforatos et nescio quid murmurantes,
huc illucque portare solebam.»]

Ce petit Bernard passait pour fils naturel de l'empereur. Charles
lui-même rendait pourtant la chose douteuse, lorsqu'accusant sa femme
devant la diète de 887, il semblait se proclamer impuissant; il
assurait «qu'il n'avait point connu l'impératrice, quoiqu'elle lui fût
unie depuis dix ans en légitime mariage.» Il n'y avait que trop
d'apparence: l'empereur était impuissant comme l'Empire.
L'infécondité de huit reines, la mort prématurée de six rois, prouvent
assez la dégénération de cette race: elle finit d'épuisement comme
celle des Mérovingiens. La branche française est éteinte; la France
dédaigne d'obéir plus longtemps à la branche allemande. Charles le
Gros est déposé à la diète de Tribur, en 887. Les divers royaumes qui
composaient l'empire de Charlemagne sont de nouveau séparés; et
non-seulement les royaumes, mais bientôt les duchés, les comtés, les
simples seigneuries.

L'année même de sa mort (877), Charles le Chauve avait signé
l'hérédité des comtés; celle des fiefs existait déjà. Les comtes,
jusque-là magistrats amovibles, devinrent des souverains héréditaires,
chacun dans le pays qu'ils administraient. Cette concession fut amenée
par la force des choses. Charles le Chauve avait au contraire défendu
d'abord aux seigneurs de bâtir des châteaux, défense vaine et coupable
au milieu des ravages des Northmans. Il finit par céder à la
nécessité: il reconnut l'hérédité des comtés (877)[66]; c'était
résigner la souveraineté. Les comtes, les seigneurs, voilà les
véritables héritiers de Charles le Chauve. Déjà il a marié ses filles
aux plus vaillants d'entre eux, à ceux de Bretagne et de Flandre.

[Note 66: Il assure l'héritage au fils, lors même qu'il est encore
enfant à la mort du père. S'il n'y a point de fils, le prince
disposera du comté.]

Ces libérateurs du pays occuperont les défilés des montagnes, les
passes des fleuves, ils y dresseront leurs forts, ils s'y
maintiendront à la fois, et contre les barbares, et contre le prince,
qui de temps en temps aura la tentation de ressaisir le pouvoir qu'il
abandonne à regret. Mais les peuples n'ont plus que haine et mépris
pour un roi qui ne sait point les défendre. Ils se serrent autour de
leurs défenseurs, autour des seigneurs et des comtes. Rien de plus
populaire que la féodalité à sa naissance. Le souvenir confus de cette
popularité est resté dans les romans où Gérard de Roussillon, où
Renaud et les autres fils d'Aymon soutiennent une lutte héroïque
contre Charlemagne. Le nom de Charlemagne est ici la désignation
commune des Carlovingiens.

Le premier et le plus puissant de ces fondateurs de la féodalité, est
le beau-frère même de Charles le Chauve, Boson, qui prend le titre de
roi de Provence, ou Bourgogne Cisjurane[67] (879). Presqu'en même
temps (888), Rodolf Welf occupe la Bourgogne Transjurane, dont il fait
aussi un royaume. Voilà la barrière de la France au sud-est. Les
Sarrasins y auront des combats à rendre contre Boson, contre Gérard de
Roussillon, le célèbre héros de roman, contre l'évêque de Grenoble et
le vicomte de Marseille.

[Note 67: Il fut élu au concile de Mantaille par vingt-trois évêques
du midi et de l'Orient de la Gaule.]

Au pied des Pyrénées, le duché de Gascogne est rétabli par cette
famille d'Hunald et de Guaifer[68], si maltraitée par les
Carlovingiens, qui lui durent le désastre de Roncevaux. Dans
l'Aquitaine, s'élèvent les puissantes familles de Gothie (Narbonne,
Roussillon, Barcelone), de Poitiers et de Toulouse. Les deux premières
veulent descendre de saint Guillaume, le grand saint du Midi, le
vainqueur des Sarrasins. C'est ainsi que tous les rois d'Allemagne et
d'Italie descendent de Charlemagne, et que les familles héroïques de
la Grèce, rois de Macédoine et de Sparte, Aleuades de Thessalie,
Bacchides de Corinthe, descendaient d'Hercule.

[Note 68: _V._ la chartre de 845, par laquelle Charles le Chauve
refuse de _confisquer_ les dons prodigieux que le comte des Gascons
Vandregisile et sa famille (comtes de Bigorre, etc.) avait faits à
l'église d'Alahon (diocèse d'Urgel). Histoire du Lang., I, note, p.
688 et p. 85 des preuves.--Il ne donnait pas moins que tout l'ancien
patrimoine de ses aïeux en France, tout ce qu'ils avaient eu de
propriétés et _de droits_ dans le _Toulousan_, l'_Agénois_, le
_Quiercy_, le _pays d'Arles_, le _Périgueux_, la _Saintonge_ et le
_Poitou_. Les bénédictins ne trouvent dans l'état matériel et la forme
de cette pièce aucun motif d'en suspecter l'authenticité. Ce serait le
testament de l'ancienne dynastie aquitanique, réfugiée chez les
Basques, léguant à l'Église espagnole tout ce qu'elle a jamais possédé
en France. Du tiers de la France, le don est réduit par Charles le
Chauve à quelques terres en Espagne, sur lesquelles il n'avait pas
grand'chose à prétendre. (1833.) M. Rabanis a constaté l'authenticité
de la charte d'Alahon (1841).]

À l'est le comte de Hainaut, Reinier, disputera la Lorraine aux
Allemands, au féroce Swintibald, fils du roi de Germanie.
Reinier-_Renard_ restera le type et le nom populaire de la ruse
luttant avec avantage contre la brutalité de la force.

Au nord, la France prend pour double défense contre les Belges et les
Allemands les _forestiers_ de Flandre[69] et les comtes de Vermandois,
parents et alliés, plus ou moins fidèles des Carlovingiens.

[Note 69: Les comtes de Flandre portèrent d'abord ce nom, ainsi que
les comtes d'Anjou.]

Mais la grande lutte est à l'ouest, vers la Normandie et la Bretagne.
Là, débarquent annuellement les hommes du Nord. Le breton Noménoé se
met à la tête du peuple, bat Charles le Chauve, bat les Northmans,
défend contre Tours l'indépendance de l'Église bretonne, et veut faire
de la Bretagne un royaume[70]. Après lui, les Northmans reviennent en
plus grand nombre, le pays n'est plus qu'un désert, et quand l'un de
ses successeurs (937), l'héroïque Allan Barbetorte, parvint à leur
reprendre Nantes, il faut, pour arriver à la cathédrale, où il va
remercier Dieu, qu'il perce son chemin l'épée à la main à travers les
ronces. Mais, cette fois, le pays est délivré; les Northmans, les
Allemands, appelés par le roi contre la Bretagne, sont repoussés
également. Allan assemble pour la première fois les états du comté, et
le roi finit par reconnaître que tout serf réfugié en Bretagne devient
par cela seul homme libre.

[Note 70: Histor. Britann., ap. Scr. Fr. VII, 49. «... In corde suo
cogitavit ut se regem faceret... Reperit ut episcopos totius suæ
regionis manu Francorum regia factos, aliqua seductione à sedibus suis
expelleret, et alios concessione sua constitutos in locis illorum
subrogaret, et si sic fieri posset, faciliter per hoc ad regiam
dignitatem ascenderet.»]

En 859, les seigneurs avaient empêché le peuple de s'armer contre les
Northmans[71]. En 864, Charles le Chauve avait défendu aux seigneurs
d'élever des châteaux. Peu d'années s'écoulent, et une foule de
châteaux se sont élevés; partout les seigneurs arment leurs hommes.
Les barbares commencent à rencontrer des obstacles. Robert le Fort a
péri en combattant les Northmans à Brisserte (866). Son fils Eudes,
plus heureux, défend Paris contre eux en 885. Il sort de la ville, il
y rentre à travers le camp des Northmans[72]. Ils lèvent le siége et
vont encore échouer sous les murs de Sens. En 891, le roi de Germanie
Arnulf force leur camp près de Louvain, et les précipite dans la Dyle.
En 933 et 955, les empereurs saxons, Henri l'Oiseleur et Othon le
Grand, remportent sur les Hongrois leurs fameuses victoires de
Mersebourg et d'Augsbourg. Vers la même époque, l'évêque Izarn chasse
les Sarrasins du Dauphiné, et le vicomte de Marseille, Guillaume, en
délivre la Provence (965, 972).

[Note 71: Annal. Bertin., ap. Scr. Fr. VII, 74: «Vulgus promiscuum
inter Sequanam et Ligerim, inter se conjurans adversus Danos in
Sequana consistentes, fortiter resistit. Sed quia incaute suscepta est
eorum conjuratio, à potentioribus nostris facile interficiuntur.»]

[Note 72: Annal. Vedast., ap. Scr. Fr. VIII, 85: «Nortmanni, ejus
reditum præscientes, accurerunt ei ante portam Turris; sed ille,
emisso equo, a dextris et sinitris adversarios cædens, civitatem
ingressus.»]

Peu à peu les barbares se découragent; ils se résignent au repos. Ils
renoncent au brigandage, et demandent des terres. Les Northmans de la
Loire, si terribles sous le vieil Hastings, qui les mena jusqu'en
Toscane, sont repoussés d'Angleterre par le roi Alfred. Ils ne se
soucient point d'y mourir, comme leur héros Regnard Lodbrog, dans un
tonneau de vipères. Ils aiment mieux s'établir en France, sur la belle
Loire. Ils possèdent Chartres, Tours et Blois. Leur chef Théobald,
tige de la maison de Blois et Champagne, ferme la Loire aux invasions
nouvelles, comme tout à l'heure, Radholf ou Rollon va fermer la
Seine, sur laquelle il s'établit (911), du consentement du roi de
France, Charles le Simple ou le Sot. Il n'était pas si sot pourtant de
s'attacher ces Northmans, et de leur donner l'onéreuse suzeraineté de
la Bretagne, qui devait user Bretons et Northmans les uns par les
autres. Rollon reçut le baptême et fit hommage, non en personne, mais
par un des siens; celui-ci s'y prit de manière qu'en baisant le pied
du roi, il le jeta à la renverse. Telle était l'insolence de ces
barbares.

Les Northmans se fixent donc et s'établissent. Les indigènes se
fortifient. La France prend consistance, et se ferme peu à peu. Sur
toutes ses frontières s'élèvent, comme autant de tours, de grandes
seigneuries féodales. Elle retrouve quelque sécurité dans la formation
des puissances locales, dans le morcellement de l'Empire, dans la
destruction de l'unité. Mais quoi! cette grande et noble unité de la
patrie, dont le gouvernement romain et francique nous ont du moins
donné l'image, n'y a-t-il pas espoir qu'elle revienne un jour?
Avons-nous décidément péri comme nation? N'y a-t-il point au milieu de
la France quelque force centralisante qui permette de croire que tous
les membres se rapprocheront, et formeront de nouveau un corps?

Si l'idée de l'unité subsiste, c'est dans les grands siéges
ecclésiastiques qui conservent la prétention de la primatie. Tours est
un centre sur la Loire, Reims en est un dans le Nord. Mais partout le
pouvoir féodal limite celui des évêques. À Troyes, à Soissons, le
comte l'emporte sur le prélat. À Cambrai et à Lyon il y a partage. Ce
n'est guère que dans le domaine du roi que les évêques obtiennent ou
conservent la seigneurie de leur cité. Ceux de Laon, Beauvais, Noyon,
Châlons-sur-Marne, Langres, deviennent pairs du royaume, il en est de
même des métropolitains de Sens et de Reims. Le premier chasse le
comte; le second lui résiste. L'archevêque de Reims, chef de l'Église
gallicane, est longtemps l'appui fidèle des Carlovingiens[73]. Lui
seul semble s'intéresser encore à la monarchie, à la dynastie.

[Note 73: Lorsque Charles le Simple appela ses vassaux contre les
Hongrois, en 919, aucun ne vint à son ordre, hors l'archevêque de
Reims, Hérivée, qui lui amena quinze cents hommes d'armes
(Frodoard).--Louis d'Outre-mer confirma, en 953, tous les anciens
priviléges de l'église de Reims; ils furent confirmés de nouveau par
Lothaire, en 955, et plus tard par les Othons.]

Cette vieille dynastie, sous la tutelle des évêques, ne peut plus
rallier la France. Au milieu des guerres et des ravages des barbares,
le titre de roi doit passer à quelqu'un des chefs qui ont commencé à
armer le peuple. Il faut que ce chef sorte des provinces centrales.
L'idée de l'unité ne peut être reprise et défendue par les hommes de
la frontière. Cette unité leur est odieuse; ils aiment mieux
l'indépendance.

Le centre du monde mérovingien avait été l'Église de Tours. Celui des
guerres carlovingiennes contre les Northmans et les Bretons est aussi
sur la Loire, mais plus à l'occident, c'est-à-dire dans l'Anjou, sur
la marche de Bretagne. Là, deux familles s'élèvent, tiges des Capets
et des Plantagenets, des rois de France et d'Angleterre. Toutes deux
sortent de chefs obscurs qui s'illustrèrent en défendant le pays.

La seconde veut remonter à un Torthulf ou Tertulle, breton de Rennes,
«simple paysan, dit la chronique, vivant de sa chasse et de ce qu'il
trouvait dans les forêts.» Charles le Chauve le nomma forestier de la
forêt de Nid-de-Merle[74]. Son fils du même nom reçut le titre de
sénéchal d'Anjou. Son petit fils Ingelger, et les Foulques, ses
descendants, furent des ennemis terribles pour la Normandie et la
Bretagne.

[Note 74: Gesta consulum Andegav., c. I, 2, ap. Scr. Fr. VII, 256.
«Torquatus... seu Tortulfus... habitator rusticanus fuit, ex copia
silvestri et venatico exercitio victitans, etc.» _V._ aussi (_ibid._)
Pactius Lochiensis, de Orig. comitum Andegavensium.]

Les Capets sont aussi d'abord établis dans l'Anjou. Il semble que ce
soient des chefs saxons au service de Charles le Chauve[75]. Il
confie à leur premier ancêtre connu, Robert le Fort, la défense du
pays entre la Seine et la Loire. Robert se fait tuer en combattant, à
Brisserte, le chef des Northmans, Hastings. Son fils Eudes, plus
heureux, les repousse au siége de Paris (885), et remporte sur eux une
grande victoire, à Montfaucon. À l'époque de la déposition de Charles
le Gros, il est élu roi de France (888).

[Note 75: Aimoin de Saint-Fleury, qui écrivit en 1005, dit
formellement Rotbert... homme de race saxonne... Il eut pour fils
Eudes et Rotbert. Acta SS. ord. S. Bened., P. II. sec. IV. p. 357.
Albéric des Trois-Fontaines, qui écrivit deux siècles plus tard, n'a
donc pas été, comme l'a cru M. Sismondi, le premier à donner cette
généalogie. «Les rois Robert et Eudes furent fils de Robert le Fort,
marquis de la race des Saxons... Mais les historiens ne nous
apprennent rien de plus sur cette race.» Ibid., 285.--Guillaume de
Jumièges: «Robert, comte d'Anjou, homme de race saxonne, avait deux
fils, le prince Eudes et Robert, frère d'Eudes.» Item. Chron. de
Strozzi, ap. Scr. Fr. X, 278.--Un anonyme, auteur d'une vie de Louis
VIII: «Le royaume passa de la race de Charles à celle des comtes de
Paris, qui provenaient d'origine saxonne.»--Helgald, vie de Robert, c.
I. «L'auguste famille de Robert, comme lui-même l'assurait en saintes
et humbles paroles, avait sa souche en Ausonie.» (Ausonia, il faut
peut-être lire Saxonia?)--Quelques historiens font naître Robert en
Neustrie; les uns à Séez (Saxia, civitas Saxorum), les autres à
Saisseau (Saxiacum). V. la préface du tome X des Historiens de France.
Toutes ces opinions se concilient et se confirment par leur divergence
même, en admettant que Robert le Fort descendait des Saxons établis en
Neustrie, et particulièrement à Bayeux. Tout le rivage s'appelait
_littus Saxonicum_. Les noms de _Séez_, de _Saisseau_, de la rivière
de _Sée_, etc., ont évidemment la même origine.]

M. Augustin Thierry, dans ses _Lettres sur l'histoire de France_, a
suivi avec beaucoup de sagacité les alternatives de cette longue lutte
qui, dans l'espace d'un siècle, fit prévaloir la nouvelle dynastie. Il
m'est impossible de ne pas emprunter quelques pages de ce beau récit.
La question n'y est traitée que sous un point de vue, mais avec une
netteté singulière.

«À la révolution de 888, correspond de la manière la plus précise un
mouvement d'un autre genre, qui élève sur le trône un homme
entièrement étranger à la famille des Carlovingiens. Ce roi, le
premier auquel notre histoire devrait donner le titre de roi de
France, par opposition au roi des Francs, est Ode, ou, selon la
prononciation romaine, qui commençait à prévaloir, Eudes, fils du
comte d'Anjou Robert le Fort. Élu au détriment d'un héritier qui se
qualifiait de légitime, Eudes fut le candidat national de la
population mixte qui avait combattu cinquante ans pour former un État
par elle-même, et son règne marque l'ouverture d'une seconde série de
guerres civiles, terminées, après un siècle, par l'exclusion
définitive de la race de Charles le Grand. En effet, cette race toute
germanique, se rattachant, par le lien des souvenirs et les affections
de parenté, aux pays de la langue tudesque, ne pouvait être regardée
par les Français que comme un obstacle à la séparation sur laquelle
venait de se fonder leur existence indépendante.

«Ce ne fut point par caprice, mais par politique, que les seigneurs du
nord de la Gaule, Francs d'origine, mais attachés à l'intérêt du pays,
violèrent le serment prêté par leurs aïeux à la famille de Pepin, et
firent sacrer roi à Compiègne, un homme de descendance saxonne.
L'héritier dépossédé par cette élection, Charles, surnommé le Simple
ou le Sot[76], ne tarda pas à justifier son exclusion du trône, en se
mettant sous le patronage d'Arnulf, roi de Germanie. «Ne pouvant
tenir, dit un ancien historien, contre la puissance d'Eudes, il alla
réclamer, en suppliant, la protection du roi Arnulf. Une assemblée
publique fut convoquée dans la ville de Worms; Charles s'y rendit, et,
après avoir offert de grands présents à Arnulf, il fut investi par lui
de la royauté dont il avait pris le titre. L'ordre fut donné aux
comtes et aux évêques qui résidaient aux environs de la Moselle de lui
prêter secours, et de le faire rentrer dans son royaume, pour qu'il y
fût couronné; mais rien de tout cela ne lui profita.»

[Note 76: Chronic. Ditmari, ap. Scr. Fr. X, 119: «Fuit in occiduis
partibus quidam rex ab incolis Karl _Sot_, id est _Stolidus_, ironice
dictus» Rad Glaber, l. I, c. I, ibid IV: «Carolum _Hebetem_
cognominatum.» Chronic. Strozzian., ibid., 273:...Carolum
_Simplicem_.»--Chron. S. Maxent., ap. Scr. Fr. IX, 8: «Karolus
_Follus_.» Richard. Pictav., ibid., 22: «Karolus Simplex, sive
_Stultus_.»]

«Le parti des Carlovingiens, soutenu par l'intervention germanique,
ne réussit point à l'emporter sur le parti qu'on peut nommer français.
Il fut plusieurs fois battu avec son chef, qui, après chaque défaite,
se mettait en sûreté derrière la Meuse, hors des limites du royaume.
Charles le Simple parvint cependant, grâce au voisinage de
l'Allemagne, à obtenir quelque puissance entre la Meuse et la Seine.
Un reste de la vieille opinion germanique, qui regardait les Welskes
ou Wallons comme les sujets naturels des fils des Francs, contribuait
à rendre cette guerre de dynastie populaire dans tous les pays voisins
du Rhin. Sous prétexte de soutenir les droits de la royauté légitime,
Swintibald, fils naturel d'Arnulf, et roi de Lorraine, envahit le
territoire français en l'année 895. Il parvint jusqu'à Laon avec une
armée composée de Lorrains, d'Alsaciens et de Flamands, mais fut
bientôt forcé de battre en retraite devant l'armée du roi Eudes. Cette
grande tentative ayant ainsi échoué, il se fit à la cour de Germanie
une sorte de réaction politique en faveur de celui qu'on avait
jusque-là qualifié d'usurpateur. Eudes fut reconnu roi[77], et l'on
promit de ne plus donner à l'avenir aucun secours au prétendant. En
effet, Charles n'obtint rien tant que son adversaire vécut, mais à la
mort du roi Eudes, lorsque le changement de dynastie fut remis en
question, le _Keisar_, ou empereur, prit de nouveau parti pour le
descendant des rois francs.

[Note 77: Il ne faut pas se représenter cet Eudes comme assis dans de
paisibles possessions, ainsi que le furent après lui Hugues le Grand
et Hugues Capet. Il n'avait qu'un royaume flottant, ou plutôt qu'une
armée. C'est un chef de partisans qu'on voit combattre tour à tour le
Nord et le Midi, la Flandre et l'Aquitaine.]

«Charles le Simple, reconnu en 898, par une grande partie de ceux qui
avaient travaillé à l'exclure, régna d'abord vingt-deux ans sans
aucune opposition. C'est dans cet espace de temps qu'il abandonna au
chef normand Rolf tous ses droits sur le territoire voisin de
l'embouchure de la Seine, et lui conféra le titre de duc (912). Le
duché de Normandie servit plus tard à flanquer le royaume de France
contre les attaques de l'empire germanique et de ses vassaux lorrains
ou flamands. Le premier duc fut fidèle au traité d'alliance qu'il
avait fait avec Charles le Simple, et le soutint, quoique assez
faiblement, contre Rotbert ou Robert, frère du roi Eudes, élu roi en
922. Son fils, Guillaume Ier, suivit d'abord la même politique, et
lorsque le roi héréditaire eut été déposé et emprisonné à Laon, il se
déclara pour lui contre Radulf ou Raoul, beau-frère de Robert, élu et
couronné roi, en haine de la dynastie franque. Mais peu d'années
après, changeant de parti, il abandonna la cause de Charles le Simple
et fit alliance avec le roi Raoul. En 936, espérant qu'un retour à ses
premiers errements lui procurerait plus d'avantages, il appuya d'une
manière énergique la restauration du fils de Charles, Louis, surnommé
d'Outre-mer.

«Le nouveau roi, auquel le parti français soit par fatigue, soit par
prudence, n'opposa aucun compétiteur, poussé par un penchant
héréditaire à chercher des amis au delà du Rhin, contracta une
alliance étroite avec Othon, premier du nom, roi de Germanie, le
prince le plus puissant et le plus ambitieux de l'époque. Cette
alliance mécontenta vivement les seigneurs, qui avaient une grande
aversion pour l'influence teutonique. Le représentant de cette opinion
nationale, et l'homme le plus puissant entre la Seine et la Loire,
était Hugues, comte de Paris, auquel on donnait le surnom de Grand, à
cause de ses immenses domaines. Dès que les défiances mutuelles se
furent accrues au point d'amener, en 940, une nouvelle guerre entre
les deux partis, qui depuis cinquante ans étaient en présence, Hugues
le Grand, quoiqu'il ne prît point le titre de roi, joua contre Louis
d'Outre-mer le même rôle qu'Eudes, Robert et Raoul avaient joué contre
Charles le Simple. Son premier soin fut d'enlever à la faction opposée
l'appui du duc de Normandie; il y réussit, et, grâce à l'intervention
normande, parvint à neutraliser les effets de l'influence germanique.
Toutes les forces du roi Louis et du parti franc se brisèrent, en 945,
contre le petit duché de Normandie. Le roi, vaincu en bataille rangée,
fut pris avec seize de ses comtes, et enfermé dans la tour de Rouen,
d'où il ne sortit que pour être livré aux chefs du parti national, qui
l'emprisonnèrent à Laon.

«Pour rendre plus durable la nouvelle alliance de ce parti avec les
Normands, Hugues le Grand promit de donner sa fille en mariage à leur
duc. Mais cette confédération des deux puissances gauloises les plus
voisines de la Germanie attira contre elles une coalition des
puissances teutoniques dont les principales étaient alors Othon et le
comte de Flandre. Le prétexte de la guerre devait être de tirer le roi
Louis de sa prison; mais les coalisés se promettaient des résultats
d'un autre genre. Leur but était d'anéantir la puissance normande, en
réunissant ce duché à la couronne de France, après la restauration du
roi leur allié: en retour, ils devaient recevoir une cession de
territoire, qui agrandirait leurs États aux dépens du royaume de
France. L'invasion, conduite par le roi de Germanie, eut lieu en 946.
À la tête de trente-deux légions, disent les historiens du temps,
Othon s'avança jusqu'à Reims. Le parti national, qui tenait un roi en
prison et n'avait pas de roi à sa tête, ne put rallier autour de lui
des forces suffisantes pour repousser les étrangers. Le roi Louis fut
remis en liberté, et les coalisés s'avancèrent jusque sous les murs de
Rouen: mais cette campagne brillante n'eut aucun résultat décisif. La
Normandie resta indépendante, et le roi délivré n'eut pas plus d'amis
qu'auparavant. Au contraire, on lui imputa les malheurs de l'invasion,
et, menacé bientôt d'être pour la seconde fois déposé, il retourna au
delà du Rhin pour implorer de nouveaux secours.

«En l'année 948, les évêques de la Germanie s'assemblèrent, par ordre
du roi Othon, en concile, à Inghelheim, pour traiter, entre autres
affaires, des griefs de Louis d'Outre-mer contre le parti de Hugues le
Grand. Le roi des Français vint jouer le rôle de solliciteur devant
cette assemblée étrangère. Assis à côté du roi de Germanie, après que
le légat du pape eut annoncé l'objet du synode, il se leva et parla en
ces termes: «Personne de vous n'ignore que des messagers du comte
Hugues et des autres seigneurs de France sont venus me trouver au pays
d'outre-mer, m'invitant à rentrer dans le royaume qui était mon
héritage paternel. J'ai été sacré et couronné par le voeu et aux
acclamations de tous les chefs et de l'armée de France. Mais, peu de
temps après, le comte Hugues s'est emparé de moi par trahison, m'a
déposé et emprisonné durant une année entière; enfin, je n'ai obtenu
ma délivrance qu'en remettant en son pouvoir la ville de Laon, la
seule ville de la couronne que mes fidèles occupassent encore. Tous
ces malheurs qui ont fondu sur moi depuis mon avénement, s'il y a
quelqu'un qui soutienne qu'ils me sont arrivés par ma faute, je suis
prêt à me défendre de cette accusation, soit par le jugement du synode
et du roi ici présent, soit par un combat singulier.» Il ne se
présenta, comme on pouvait le croire, ni avocat, ni champion de la
partie adverse, pour soumettre un différend national au jugement de
l'empereur d'outre-Rhin, et le concile, transféré à Trèves, sur les
instances de Leudulf, chapelain et délégué du César, prononça la
sentence suivante: «En vertu de l'autorité apostolique, nous
excommunions le comte Hugues, ennemi du roi Louis, à cause des maux de
tout genre qu'il lui a faits, jusqu'à ce que ledit comte vienne à
résipiscence, et donne pleine satisfaction devant le légat du
souverain pontife. Que s'il refuse de se soumettre, il devra faire le
voyage de Rome pour recevoir son absolution.»

«À la mort de Louis d'Outre-mer, en l'année 954, son fils Lothaire lui
succéda sans opposition apparente. Deux ans après, le comte Hugues
mourut, laissant trois fils, dont l'aîné, qui portait le même nom que
lui, hérita du comté de Paris, qu'on appelait aussi le duché de
France. Son père avant de mourir, l'avait recommandé à Rikard ou
Richard, duc de Normandie, comme au défenseur naturel de sa famille et
de son parti. Ce parti sembla sommeiller jusqu'en l'année 980.»

Ce sommeil, que M. Thierry néglige d'expliquer, ne fut autre chose que
la minorité du roi Lothaire et du duc de France, Hugues Capet, sous la
tutelle de leurs mères Hedwige et Gerberge, toutes deux soeurs du
Saxon Othon, roi de Germanie[78]. Ce puissant monarque semble avoir
gouverné la France par l'intermédiaire de son frère, Bruno, archevêque
de Cologne, et duc de Lorraine et des Pays-Bas[79]. Ces relations
expliquent suffisamment le caractère germanique que M. Thierry
remarque dans les derniers Carlovingiens. Il était naturel que Louis
d'Outre-mer élevé chez les Anglo-Saxons, que Lothaire, fils d'une
princesse saxonne, parlassent la langue allemande. La prépondérance de
l'Allemagne à cette époque, la gloire d'Othon, vainqueur des Hongrois
et maître de l'Italie, justifieraient d'ailleurs la prédilection de
ces princes pour la langue du roi. Pour être parents des Othons, les
derniers Carlovingiens, les premiers Capétiens, n'en furent pas plus
belliqueux. Hugues Capet, et son fils Robert, princes voués à
l'Église, ne rappellent guère le caractère aventureux de Robert le
Fort et d'Eudes, leurs aïeux, qui s'étaient fait si peu de scrupule de
guerroyer contre les évêques, nommément contre l'archevêque de Reims.
Mais reprenons le récit de M. Thierry.

[Note 78: «Louis d'Outre-mer épousa Gerberge, soeur de l'empereur
Othon; le duc Hugues le Grand voyant cela, afin de lui rendre coup
pour coup, et de contre-balancer le crédit que Louis avait obtenu
auprès d'Othon, prit pour femme l'autre soeur, Hedwige. De ces deux
soeurs sortirent la race impériale de Germanie et les races royales de
France et d'Angleterre.» (Albéric des Trois-Fontaines.)]

[Note 79: Hedwige et Gerberge se mirent ensemble sous la protection de
Bruno, et il rétablit la paix entre ses neveux (Frodoard). Les deux
soeurs vinrent rendre visite à Othon, lorsqu'il vint à Aix, en 965, et
jamais, dit la chronique, ils ne ressentirent pareille joie. (Vie de
saint Bruno.)]

Après la mort d'Othon le Grand, «le roi Lothaire, s'abandonnant à
l'impulsion de l'esprit français, rompit avec les puissances
germaniques, et tenta de reculer jusqu'au Rhin la frontière de son
royaume. Il entra à l'improviste sur les terres de l'Empire, et
séjourna en vainqueur dans le palais d'Aix-la-Chapelle. Mais cette
expédition aventureuse, qui flattait la vanité française, ne servit
qu'à amener les Germains, au nombre de soixante mille, Allemands,
Lorrains, Flamands et Saxons, jusque sur les hauteurs de Montmartre,
où cette grande armée chanta en choeur un des versets du _Te Deum_.
L'empereur Othon II, qui la conduisait, fut plus heureux, comme il
arrive souvent, dans l'invasion que dans la retraite. Battu par les
Français au passage de l'Aisne, ce ne fut qu'au moyen d'une trêve
conclue avec le roi Lothaire qu'il put regagner sa frontière. Ce
traité, conclu, à ce que disent les chroniques, contre le gré de
l'armée française, ranima la querelle des deux partis, ou plutôt
fournit un nouveau prétexte à des ressentiments qui n'avaient point
cessé d'exister.

«Menacé, comme son père et son aïeul, par les adversaires implacables
de la race des Carlovingiens, Lothaire tourna les yeux du côté du Rhin
pour obtenir un appui en cas de détresse. Il fit remise à la cour
impériale de ses conquêtes en Lorraine, et de toutes les prétentions
de la France sur une partie de ce royaume. «Cette chose contrista
grandement, dit un auteur contemporain, le coeur des seigneurs de
France.» Néanmoins, ils ne firent point éclater leur mécontentement
d'une manière hostile. Instruits par le mauvais succès des tentatives
faites depuis près de cent ans, ils ne voulaient plus rien
entreprendre contre la dynastie régnante, à moins d'être sûrs de
réussir. Le roi Lothaire, plus habile et plus actif que ses
prédécesseurs[80], si l'on en juge par sa conduite, se rendait un
compte exact des difficultés de sa position, et ne négligeait aucun
moyen de les vaincre. En 983, profitant de la mort d'Othon II et de la
minorité de son fils, il rompit subitement la paix qu'il avait
conclue avec l'Empire, et envahit de rechef la Lorraine; agression qui
devait lui rendre un peu de popularité. Aussi, jusqu'à la fin du règne
de Lothaire, aucune rébellion déclarée ne s'éleva contre lui. Mais
chaque jour son pouvoir allait en décroissant; l'autorité, qui se
retirait de lui, pour ainsi dire, passa tout entière aux mains du fils
de Hugues le Grand, Hugues, comte de l'Île-de-France et d'Anjou, qu'on
surnommait _Capet_ ou _Chapet_, dans la langue française du temps.
«Lothaire n'est roi que de nom, écrivait dans une de ses lettres l'un
des personnages les plus distingués du Xe siècle[81]; Hugues n'en
porte pas le titre, mais il l'est en fait et en oeuvres.»

[Note 80: Nous remarquerons, à l'occasion de cette observation de M.
Thierry, que les Carlovingiens, dans leur dégénération, ne tombèrent
pas si bas que les Mérovingiens. Si Louis le Bègue fut surnommé
_Nihil-fecit_, il faut se souvenir qu'il ne régna que dix-huit mois;
et les Annales de Metz vantent sa douceur et son équité.--Louis III et
Carloman remportèrent une victoire sur les Northmans (879).--Charles
_le Sot_ fit avec eux un traité fort utile (911). Il battit son rival
le roi Robert, et le tua, dit-on, de sa main.--Louis d'Outre-mer
montra un courage et une activité qui n'auraient pas dû lui attirer
cette satire: «Dominus in convivio, rex in cubiculo.»--Enfin, suivant
l'observation de D. Vaissette, la jeunesse de Louis _le Fainéant_
lui-même, la brièveté de son règne, et la valeur dont il fit preuve au
siége de Reims, ne méritaient pas ce surnom des derniers
Mérovingiens.]

[Note 81: Gerbert.]

Les difficultés de tout genre que présentait, en 987, une quatrième
restauration des Carlovingiens effrayèrent les princes d'Allemagne;
ils ne firent marcher aucune armée au secours du prétendant Charles,
frère de l'avant-dernier roi, et duc de Lorraine sous la suzeraineté
de l'Empire. Réduit à la faible assistance de ses partisans de
l'intérieur, Charles ne réussit qu'à s'emparer de la ville de Laon, où
il se maintint en état de blocus, à cause de la force de la place,
jusqu'au moment où il fut trahi et livré par l'un des siens. Hugues
Capet le fit emprisonner dans la tour d'Orléans, où il mourut. Ses
deux fils, Louis et Charles, nés en prison et bannis de France après
la mort de leur père, trouvèrent un asile en Allemagne, où se
conservait à leur égard l'ancienne sympathie d'origine et de parenté.

«Quoique le nouveau roi fût issu d'une famille germanique, l'absence
de toute parenté avec la dynastie impériale, l'obscurité même de son
origine dont on ne trouvait plus de trace certaine après la troisième
génération, le désignaient comme candidat à la race indigène, dont la
restauration s'opérait en quelque sorte depuis le démembrement de
l'Empire.

«L'avénement de la troisième race est, dans notre histoire nationale,
d'une bien autre importance que celui de la seconde; c'est, à
proprement parler, la fin du règne des Franks et la substitution d'une
royauté nationale au gouvernement fondé par la conquête. Dès lors,
notre histoire devient simple; c'est toujours le même peuple, qu'on
suit et qu'on reconnaît malgré les changements qui surviennent dans
les moeurs et la civilisation. L'identité nationale est le fondement
sur lequel repose, depuis tant de siècles, l'unité de dynastie. Un
singulier pressentiment de cette longue succession de rois paraît
avoir saisi l'esprit du peuple à l'avénement de la troisième race. Le
bruit courut qu'en 981 saint Valeri, dont Hugues Capet, alors comte de
Paris, venait de faire transférer les reliques, lui était apparu en
songe et lui avait dit: À cause de ce que tu as fait, toi et tes
descendants vous serez rois jusqu'à la septième génération,
c'est-à-dire à perpétuité[82].»

[Note 82: Chronique de Sithiu.]

Cette légende populaire est répétée par tous les chroniqueurs sans
exception, même par le petit nombre de ceux qui, n'approuvant point le
changement de dynastie, disent que la cause de Hugues est une
mauvaise cause, et l'accusent de trahison contre son seigneur et de
révolte contre les décrets de l'Église[83]. C'était une opinion
répandue parmi les gens de condition inférieure, que la nouvelle
famille régnante sortait de la classe plébéienne; et cette opinion,
qui se conserva plusieurs siècles, ne fut point nuisible à sa
cause[84].

[Note 83: Acta SS. ord. S. Bened., sec. V.]

[Note 84: Raoul Glaber, moine de Cluny, mort en 1048, se contente de
dire: «Hugues Capet était fils d'Hugues le Grand, et petit-fils de
Robert le Fort; mais j'ai différé de rappeler son origine, parce qu'en
remontant plus haut elle est fort obscure.»--Dante a reproduit
l'opinion populaire qui faisait descendre les Capet d'un boucher de
Paris.

  Di me son nati i Filippi i Luigi,
  Per cui novellamente è Francia retta.
  Figluol fui d'un beccaio di Parigi,
  Quando li regi antichi vener meno,
  Tutti fuor ih' un renduto in panni bigi.]

       *       *       *       *       *

L'avénement d'une dynastie nouvelle fut à peine remarquée dans les
provinces éloignées[85]. Qu'importait aux seigneurs de Gascogne, de
Languedoc, de Provence, de savoir si celui qui portait vers la Seine
le titre de roi s'appelait Charles ou Hugues Capet?

[Note 85: Un moine de Maillezais (Poitou) dit dans sa Chronique: .....
Regnare Francis rex Robertus ferebatur.--Le duc d'Aquitaine, c'était
alors (1016) Guillaume de Poitiers, reconnaissait le roi d'Arles pour
suzerain.]

Pendant longtemps le roi n'aura guère plus d'importance qu'un duc ou
un comte ordinaire. C'est quelque chose cependant qu'il soit au moins
l'égal des grands vassaux, que la royauté soit descendue de la
montagne de Laon, et sortie de la tutelle de l'archevêque de
Reims[86]. Les derniers Carlovingiens avaient souvent lutté avec peine
contre les moindres barons. Les Capets sont de puissants seigneurs,
capables de faire tête par leurs propres forces au comte d'Anjou, au
comte de Poitiers. Ils ont réuni plusieurs comtés dans leurs mains. À
chaque avénement ils ont acquis un titre nouveau, pour rançon de la
royauté, pour dédommagement de la couronne qu'ils voulaient bien ne
pas prendre encore. Hugues le Grand obtient de Louis IV le duché de
Bourgogne, et de Lothaire le titre de duc d'Aquitaine.

[Note 86: Déjà Charles le Chauve, dans la première époque de son
règne, ne voyait que par les yeux d'Hincmar. Ce fut encore Hincmar qui
dirigea Louis le Bègue et qui fit roi Louis III, comme il s'en vantait
lui-même.--Son successeur Foulques fut le protecteur de Charles le
Simple en bas-âge. Il le couronna en 893, à l'âge de quatorze ans,
traita pour lui avec le roi Arnulf et avec Eudes, et le fit enfin roi
en 898.--Après lui, Herivée ramena à Charles le Simple, en 920, ses
vassaux révoltés, et raffermit sa royauté chancelante. Seul il vint le
défendre avec ses hommes contre l'invasion des Hongrois.--Louis
d'Outre-mer fit la guerre à Héribert avec l'archevêque Arnoul, et lui
accorda le droit de battre monnaie.]

Dans l'abaissement où l'avaient réduite les derniers Carlovingiens, la
royauté n'était plus qu'un nom, un souvenir bien près d'être éteint;
transférée aux Capets, c'est une espérance, un droit vivant, qui
sommeille, il est vrai, mais qui, en temps utile, va peu à peu se
réveiller. La royauté recommence avec la troisième race, comme avec la
seconde, par une famille de grands propriétaires, amis de l'Église. La
propriété et l'Église, la terre et Dieu, voilà les bases profondes
sur lesquelles la monarchie doit se replacer pour revivre et
refleurir.

       *       *       *       *       *

Parvenus au terme de la domination des Allemands, à l'avénement de la
nationalité française, nous devons nous arrêter un moment. L'an 1000
approche, la grande et solennelle époque où le moyen âge attendait la
fin du monde. En effet, un monde y finit. Portons nos regards en
arrière. La France a déjà parcouru deux âges dans sa vie de nation.

Dans le premier, les races sont venues se déposer l'une sur l'autre,
et féconder le sol gaulois de leurs alluvions. Par-dessus les Celtes
se sont placés les Romains, enfin les Germains, les derniers venus du
monde. Voilà les éléments, les matériaux vivants de la société.

Au second âge, la fusion des races commence et la société cherche à
s'asseoir. La France voudrait devenir un monde social, mais
l'organisation d'un tel monde suppose la fixité et l'ordre. La fixité,
l'attachement au sol, à la _propriété_, cette condition impossible à
remplir, tant que durent les immigrations de races nouvelles, elle
l'est à peine sous les Carlovingiens; elle ne le sera complétement que
par la féodalité.

L'ordre, l'unité, ont été, ce semble, obtenus par les Romains, par
Charlemagne. Mais pourquoi cet ordre a-t-il été si peu durable? c'est
qu'il était tout matériel, tout extérieur, c'est qu'il cachait le
désordre profond, la discorde obstinée d'éléments hétérogènes qui se
trouvaient unis par force.

Diversité de races, de langues et d'esprits, défaut de communication,
ignorance mutuelle, antipathies instinctives; voilà ce que cachait
cette magnifique et trompeuse unité de l'administration romaine, plus
ou moins reproduite par Charlemagne. «_Mortua quin etiam jungebat
corpora vivis, tormenti genus._» C'était une torture que cet
accouplement tyrannique de natures hostiles. Qu'on en juge par la
promptitude et la violence avec laquelle tous ces peuples
s'efforcèrent de s'arracher de l'Empire.

La matière veut la dispersion, l'esprit veut l'unité. La matière,
essentiellement divisible, aspire à la désunion, à la discorde. Unité
matérielle est un non-sens. En politique, c'est une tyrannie. L'esprit
seul a droit d'unir; seul, il _comprend_, il embrasse, et, pour tout
dire, il aime.

L'Église elle-même doit devenir une. L'aristocratie épiscopale a
échoué dans l'organisation du monde carlovingien. Il faut qu'elle
s'humilie, cette aristocratie impuissante, qu'elle apprenne à
connaître la subordination, qu'elle accepte la hiérarchie, qu'elle
devienne, pour être efficace, la monarchie pontificale. Alors dans la
dispersion matérielle apparaîtra l'invisible unité des intelligences,
l'unité réelle, celle des esprits et des volontés. Alors le monde
féodal contiendra, sous l'apparence du chaos, une harmonie réelle et
forte, tandis que le pompeux mensonge de l'unité impériale ne
contenait que l'anarchie.

En attendant que l'esprit vienne, et que Dieu ait soufflé d'en haut,
la matière s'en va et se dissipe vers les quatre vents du monde. La
division se subdivise, le grain de sable aspire à l'atome. Ils
s'abjurent et se maudissent, ils ne veulent plus se connaître. Chacun
dit: Qui sont mes frères? Ils se fixent en s'isolant. Celui-ci perche
avec l'aigle, l'autre se retranche derrière le torrent. L'homme ne
sait bientôt plus s'il existe un monde au delà de son canton, de sa
vallée. Il prend racine, il s'incorpore à la terre. «_Pes, modo tam
velox, pigris radicibus hæret._» Naguère il se classait, il se jugeait
par la loi propre à sa race, salique ou bavaroise, bourguignonne,
lombarde ou gothique. L'homme était une personne, la loi était
personnelle. Aujourd'hui l'homme s'est fait terre, la loi est
territoriale. La jurisprudence devient une affaire de géographie.

À cette époque, la nature se charge de régler les affaires des hommes.
Ils combattent, mais elle fait les partages. D'abord elle s'essaye, et
sur l'empire dessine les royaumes à grands traits. Les bassins de
Seine et Loire, ceux de la Meuse, de la Saône, du Rhône, voilà quatre
royaumes. Il n'y manque plus que les noms; vous les appellerez, si
vous le voulez, royaumes de France, de Lorraine, de Bourgogne, de
Provence. On croit les réunir, et, loin de là, ils se divisent encore.
Les rivières, les montagnes réclament contre l'unité. La division
triomphe, chaque point de l'espace redevient indépendant. La vallée
devient un royaume, la montagne un royaume.

L'histoire devrait obéir à ce mouvement, se disperser aussi, et suivre
sur tous les points où elles s'élèvent toutes les dynasties féodales.
Essayons de préparer le débrouillement de ce vaste sujet, en marquant
d'une manière précise le caractère original des provinces où ces
dynasties ont surgi. Chacune d'elles obéit visiblement dans son
développement historique à l'influence diverse de sol et de climat. La
liberté est forte aux âges civilisés, la nature dans les temps
barbares; alors les fatalités locales sont toutes-puissantes, la
simple géographie est une histoire.



LIVRE III

TABLEAU DE LA FRANCE


L'histoire de France commence avec la langue française. La langue est
le signe principal d'une nationalité. Le premier monument de la nôtre
est le serment dicté par Charles le Chauve à son frère, au traité de
843. C'est dans le demi-siècle suivant que les diverses parties de la
France, jusque-là confondues dans une obscure et vague unité, se
caractérisent chacune par une dynastie féodale. Les populations, si
longtemps flottantes, se sont enfin fixées et assises. Nous savons
maintenant où les prendre, et, en même temps qu'elles existent et
agissent à part, elles prennent peu à peu une voix; chacune a son
histoire, chacune se raconte elle-même.

La variété infinie du monde féodal, la multiplicité d'objets par
laquelle il fatigue d'abord la vue et l'attention, n'en est pas moins
la révélation de la France. Pour la première fois elle se produit
dans sa forme géographique. Lorsque le vent emporte ce vain et
uniforme brouillard, dont l'empire allemand avait tout couvert et tout
obscurci, le pays apparaît, dans ses diversités locales, dessiné par
ses montagnes, par ses rivières. Les divisions politiques répondent
ici aux divisions physiques. Bien loin qu'il y ait, comme on l'a dit,
confusion et chaos, c'est un ordre, une régularité inévitable et
fatale. Chose bizarre! nos quatre-vingt-six départements répondent, à
peu de chose près, aux quatre-vingt-six districts des capitulaires,
d'où sont sorties la plupart des souverainetés féodales, et la
Révolution, qui venait donner le dernier coup à la féodalité, l'a
imitée malgré elle.

Le vrai point de départ de notre histoire doit être une division
politique de la France, formée d'après sa division physique et
naturelle. L'histoire est d'abord toute géographie. Nous ne pouvons
raconter l'époque féodale ou _provinciale_ (ce dernier nom la désigne
aussi bien), sans avoir caractérisé chacune des provinces. Mais il ne
suffit pas de tracer la forme géographique de ces diverses contrées,
c'est surtout par leurs fruits qu'elles s'expliquent, je veux dire par
les hommes et les événements que doit offrir leur histoire. Du point
où nous nous plaçons, nous prédirons ce que chacune d'elles doit faire
et produire, nous leur marquerons leur destinée, nous les doterons à
leur berceau.

Et d'abord contemplons l'ensemble de la France, pour la voir se
diviser d'elle-même.

Montons sur un des points élevés des Vosges, ou, si vous voulez, au
Jura. Tournons le dos aux Alpes. Nous distinguerons (pourvu que notre
regard puisse percer un horizon de trois cents lieues) une ligne
onduleuse, qui s'étend des collines boisées du Luxembourg et des
Ardennes aux ballons des Vosges; de là, par les coteaux vineux de la
Bourgogne, aux déchirements volcaniques des Cévennes, et jusqu'au mur
prodigieux des Pyrénées. Cette ligne est la séparation des eaux: du
côté occidental, la Seine, la Loire et la Garonne descendent à
l'Océan; derrière s'écoulent la Meuse au nord, la Saône et le Rhône au
midi. Au loin, deux espèces d'îles continentales: la Bretagne, âpre et
basse, simple quartz et granit, grand écueil placé au coin de la
France pour porter le coup des courants de la Manche; d'autre part, la
verte et rude Auvergne, vaste incendie éteint avec ses quarante
volcans.

Les bassins du Rhône et de la Garonne, malgré leur importance, ne sont
que secondaires. La vie forte est au nord. Là s'est opéré le grand
mouvement des nations. L'écoulement des races a eu lieu de l'Allemagne
à la France dans les temps anciens. La grande lutte politique des
temps modernes est entre la France et l'Angleterre. Ces deux peuples
sont placés front à front comme pour se heurter; les deux contrées,
dans leurs parties principales, offrent deux pentes en face l'une de
l'autre; ou si l'on veut, c'est une seule vallée dont la Manche est le
fond. Ici la Seine et Paris; là Londres et la Tamise. Mais
l'Angleterre présente à la France sa partie germanique; elle retient
derrière elle les Celtes de Galles, d'Écosse et d'Irlande. La France,
au contraire, adossée à ses provinces de langue germanique (Lorraine
et Alsace), oppose un front celtique à l'Angleterre. Chaque pays se
montre à l'autre par ce qu'il a de plus hostile.

L'Allemagne n'est point opposée à la France, elle lui est plutôt
parallèle. Le Rhin, l'Elbe, l'Oder vont aux mers du Nord, comme la
Meuse et l'Escaut. La France allemande sympathise d'ailleurs avec
l'Allemagne, sa mère. Pour la France romaine et ibérienne, quelle que
soit la splendeur de Marseille et de Bordeaux, elle ne regarde que le
vieux monde de l'Afrique et de l'Italie, et d'autre part le vague
Océan. Le mur des Pyrénées nous sépare de l'Espagne, plus que la mer
ne la sépare elle-même de l'Afrique. Lorsqu'on s'élève au-dessus des
pluies et des basses nuées jusqu'au _por_ de Vénasque, et que la vue
plonge sur l'Espagne, on voit bien que l'Europe est finie; un nouveau
monde s'ouvre; devant, l'ardente lumière d'Afrique; derrière, un
brouillard ondoyant sous un vent éternel.

En latitude, les zones de la France se marquent aisément par leurs
produits. Au nord, les grasses et basses plaines de Belgique et de
Flandre avec leurs champs de lin et de colza, et le houblon, leur
vigne amère du Nord. De Reims à la Moselle commence la vraie vigne et
le vin; tout esprit en Champagne, bon et chaud en Bourgogne, il se
charge, s'alourdit en Languedoc pour se réveiller à Bordeaux. Le
mûrier, l'olivier, paraissent à Montauban; mais ces enfants délicats
du Midi risquent toujours sous le ciel inégal de la France[87]. En
longitude, les zones ne sont pas moins marquées. Nous verrons les
rapports intimes qui unissent, comme en une longue bande, les
provinces frontières des Ardennes, de Lorraine, de Franche-Comté et de
Dauphiné. La ceinture océanique, composée d'une part de Flandre,
Picardie et Normandie, d'autre part de Poitou et Guienne, flotterait
dans son immense développement, si elle n'était serrée au milieu par
ce dur noeud de la Bretagne.

[Note 87: Arthur Young, Voyage agronomique, t. II de la traduction, p.
189: «La France peut se diviser en trois parties principales, dont la
première comprend les vignobles; la seconde, le maïs; la troisième,
les oliviers. Ces plants forment les trois districts: 1º du nord, où
il n'y a pas de vignobles; 2º du centre, où il n'y a pas de maïs; 3º
du midi, où l'on trouve les vignes, les oliviers et le maïs. La ligne
de démarcation entre les pays vignobles et ceux où l'on ne cultive pas
la vigne, est, comme je l'ai moi-même observé à Coucy, à trois lieues
du nord de Soissons; à Clermont dans le Beauvoisis, à Beaumont dans le
Maine, et à Herbignai près Guérande, en Bretagne.»--Cette limitation,
peut-être trop rigoureuse, est pourtant généralement exacte.

Le tableau suivant des importations dont le règne végétal s'est
enrichi en France, donne une haute idée de la variété infinie de sol
et de climat qui caractérise notre patrie:

«Le verger de Charlemagne, à Paris, passait pour unique, parce qu'on y
voyait des pommiers, des poiriers, des noisetiers, des sorbiers et des
châtaigniers. La pomme de terre, qui nourrit aujourd'hui une si grande
partie de la population, ne nous est venue du Pérou qu'à la fin du
XVIe siècle. Saint Louis nous a apporté la renoncule inodore des
plaines de la Syrie. Des ambassadeurs employèrent leur autorité à
procurer à la France la renoncule des jardins. C'est à la croisade du
trouvère Thibaut, comte de Champagne et de Brie, que Provins doit ses
jardins de roses. Constantinople nous a fourni le marronnier d'Inde au
commencement du XVIIe siècle. Nous avons longtemps envié à la Turquie,
la tulipe, dont nous possédons maintenant neuf cents espèces plus
belles que celles des autres pays. L'orme était à peine connu en
France avant François Ier, et l'artichaut avant le XVIe siècle. Le
mûrier n'a été planté dans nos climats qu'au milieu du XIVe siècle.
Fontainebleau est redevable de ses chasselas délicieux à l'île de
Chypre. Nous sommes allés chercher le saule pleureur aux environs de
Babylone; l'acacia, dans la Virginie le frêne noir et le thuya, au
Canada; la belle-de-nuit, au Mexique; l'héliotrope, aux Cordillères;
le réséda, en Égypte; le millet altier, en Guinée; le ricin et le
micocoulier, en Afrique; la grenadille et le topinambour, au Brésil;
la gourde et l'agave, en Amérique; le tabac, au Mexique; l'amomon, à
Madère; l'angélique, aux montagnes de la Laponie; l'hémérocalle jaune,
en Sibérie; la balsamine dans l'Inde; la tubéreuse, dans l'île de
Ceylan; l'épine-vinette et le chou-fleur, dans l'Orient; le raifort, à
la Chine; la rhubarbe, en Tartarie; le blé sarrasin, en Grèce; le lin
de la Nouvelle-Zélande, dans les terres australes.» Depping,
Description de la France, t. I, p. 51.--Voy. aussi de Candolle, sur la
Statistique végétale de la France, et A. de Humboldt, Géographie
botanique.]

       *       *       *       *       *

On l'a dit, _Paris, Rouen, le Havre, sont une même ville dont la Seine
est la grand'rue_. Éloignez-vous au midi de cette rue magnifique, où
les châteaux touchent aux châteaux, les villages aux villages; passez
de la Seine-Inférieure au Calvados, et du Calvados à la Manche,
quelles que soient la richesse et la fertilité de la contrée, les
villes diminuent de nombre, les cultures aussi; les pâturages
augmentent. Le pays est sérieux; il va devenir triste et sauvage. Aux
châteaux altiers de la Normandie vont succéder les bas manoirs
bretons. Le costume semble suivre le changement de l'architecture. Le
bonnet triomphal des femmes de Caux, qui annonce si dignement les
filles des conquérants de l'Angleterre, s'évase vers Caen, s'aplatit
dès Villedieu; à Saint-Malo, il se divise, et figure au vent, tantôt
les ailes d'un moulin, tantôt les voiles d'un vaisseau. D'autre part,
les habits de peau commencent à Laval. Les forêts qui vont
s'épaississant, la solitude de la Trappe, où les moines mènent en
commun la vie sauvage, les noms expressifs des villes, Fougères et
Rennes (Rennes veut dire aussi fougère), les eaux grises de la Mayenne
et de la Vilaine, tout annonce la rude contrée.

C'est par là, toutefois, que nous voulons commencer l'étude de la
France. L'aînée de la monarchie, la province celtique, mérite le
premier regard. De là nous descendrons aux vieux rivaux des Celtes,
aux Basques ou Ibères, non moins obstinés dans leurs montagnes que le
Celte dans ses landes et ses marais. Nous pourrons passer ensuite aux
pays mêlés par la conquête romaine et germanique. Nous aurons étudié
la géographie dans l'ordre chronologique, et voyagé à la fois dans
l'espace et dans le temps.

La pauvre et dure Bretagne, l'élément résistant de la France, étend
ses champs de quartz et de schiste, depuis les ardoisières de
Châteaulin près de Brest, jusqu'aux ardoisières d'Angers. C'est là son
étendue géologique. Toutefois, d'Angers à Rennes, c'est un pays
disputé et flottant, un _border_ comme celui d'Angleterre et d'Écosse,
qui a échappé de bonne heure à la Bretagne. La langue bretonne ne
commence pas même à Rennes, mais vers Elven, Pontivy, Loudéac et
Châtelaudren. De là, jusqu'à la pointe du Finistère, c'est la vraie
Bretagne, la Bretagne _bretonnante_, pays devenu tout étranger au
nôtre, justement parce qu'il est resté trop fidèle à notre état
primitif; peu français, tant il est gaulois; et qui nous aurait
échappé plus d'une fois, si nous ne le tenions serré, comme dans des
pinces et des tenailles, entre quatre villes françaises d'un génie
rude et fort: Nantes et Saint-Malo, Rennes et Brest.

Et pourtant cette pauvre vieille province nous a sauvés plus d'une
fois; souvent, lorsque la patrie était aux abois et qu'elle
désespérait presque, il s'est trouvé des poitrines et des têtes
bretonnes plus dures que le fer de l'étranger. Quand les hommes du
Nord couraient impunément nos côtes et nos fleuves, la résistance
commença par le breton Noménoé; les Anglais furent repoussés au XIVe
siècle par Duguesclin, au XVIIe, par Richelieu; au XVIIIe, poursuivis
sur toutes les mers par Duguay-Trouin. Les guerres de la liberté
religieuse, et celles de la liberté politique, n'ont pas de gloires
plus innocentes et plus pures que Lanoue et Latour d'Auvergne, le
premier grenadier de la République. C'est un Nantais, si l'on en croit
la tradition, qui aurait poussé le dernier cri de Waterloo: _La garde
meurt et ne se rend pas_.

Le génie de la Bretagne, c'est un génie d'indomptable résistance et
d'opposition intrépide, opiniâtre, aveugle; témoin Moreau,
l'adversaire de Bonaparte. La chose est plus sensible encore dans
l'histoire de la philosophie et de la littérature. Le breton Pélage,
qui mit l'esprit stoïcien dans le christianisme, et réclama le premier
dans l'Église en faveur de la liberté humaine, eut pour successeurs le
breton Abailard et le breton Descartes. Tous trois ont donné l'élan à
la philosophie de leur siècle. Toutefois, dans Descartes même, le
dédain des faits, le mépris de l'histoire et des langues, indique
assez que ce génie indépendant, qui fonda la psychologie et doubla les
mathématiques, avait plus de vigueur que d'étendue[88].

[Note 88: Il a percé bien loin sur une ligne droite, sans regarder à
droite ni à gauche; et la première conséquence de cet idéalisme qui
semblait donner tout à l'homme, fut, comme on le sait, l'anéantissement
de l'homme dans la vision de Malebranche et le panthéisme de Spinosa.]

Cet esprit d'opposition, naturel à la Bretagne, est marqué au dernier
siècle et au nôtre par deux faits contradictoires en apparence. La
même partie de la Bretagne (Saint-Malo, Dinan et Saint-Brieuc) qui a
produit, sous Louis XV, Duclos, Maupertuis, et Lamettrie, a donné, de
nos jours, Chateaubriand et Lamennais.

Jetons maintenant un rapide coup-d'oeil sur la contrée.

À ses deux portes, la Bretagne a deux forêts, le Bocage normand et le
Bocage vendéen; deux villes, Saint-Malo et Nantes, la ville des
corsaires et celle des négriers[89]. L'aspect de Saint-Malo est
singulièrement laid et sinistre; de plus, quelque chose de bizarre que
nous retrouverons par toute la presqu'île, dans les costumes, dans
les tableaux, dans les monuments[90]. Petite ville, riche, sombre et
triste, nid de vautours ou d'orfraies, tour à tour île et presqu'île
selon le flux ou le reflux; tout bordé d'écueils sales et fétides, où
le varech pourrit à plaisir. Au loin, une côte de rochers blancs,
anguleux, découpés comme au rasoir. La guerre est le bon temps pour
Saint-Malo; ils ne connaissent pas de plus charmante fête. Quand ils
ont eu récemment l'espoir de courir sus aux vaisseaux hollandais, il
fallait les voir sur leurs noires murailles avec leurs longues-vues,
qui couvaient déjà l'Océan[91].

[Note 89: Ce sont deux faits que je constate. Mais que ne faudrait-il
pas ajouter, si l'on voulait rendre justice à ces deux villes, et leur
payer tout ce que leur doit la France?

Nantes a encore une originalité qu'il faut signaler: la perpétuité des
familles commerçantes, les fortunes lentes et honorables, l'économie
et l'esprit de famille; quelque âpreté dans les affaires, parce qu'on
veut faire honneur à ses engagements. Les jeunes gens s'y observent,
et les moeurs y valent mieux que dans aucune ville maritime.]

[Note 90: Par exemple, dans les clochers penchés, ou découpés en jeux
de cartes, ou lourdement étagés de balustrades, qu'on voit à Tréguier
et à Landernau; dans la cathédrale tortueuse de Quimper, où le choeur
est de travers par rapport à la nef; dans la triple église de Vannes,
etc. Saint-Malo n'a pas de cathédrale, malgré ses belles légendes.]

[Note 91: L'auteur était à Saint-Malo au mois de septembre 1831.]

À l'autre bout, c'est Brest, le grand port militaire, la pensée de
Richelieu, la main de Louis XIV; fort, arsenal et bagne, canons et
vaisseaux, armées et millions, la force de la France entassée au bout
de la France: tout cela dans un port serré, ou l'on étouffe entre deux
montagnes chargées d'immenses constructions. Quand vous parcourez ce
port, c'est comme si vous passiez dans une petite barque entre deux
vaisseaux de haut bord; il semble que ses lourdes masses vont venir à
vous et que vous allez être pris entre elles. L'impression générale
est grande, mais pénible. C'est un prodigieux tour de force, un défi
porté à l'Angleterre et à la nature. J'y sens partout l'effort, et
l'air du bagne et la chaîne du forçat. C'est justement à cette pointe
où la mer, échappée du détroit de la Manche, vient briser avec tant de
fureur que nous avons placé le grand dépôt de notre marine. Certes, il
est bien gardé. J'y ai vu mille canons[92]. L'on n'y entrera pas; mais
l'on n'en sort pas comme on veut. Plus d'un vaisseau a péri à la passe
de Brest[93]. Toute cette côte est un cimetière. Il s'y perd soixante
embarcations chaque hiver. La mer est anglaise d'inclination; elle
n'aime pas la France; elle brise nos vaisseaux; elle ensable nos
ports[94].

[Note 92: À l'arsenal, sans compter les batteries (1833).]

[Note 93: Par exemple, le _Républicain_, vaisseau de cent vingt canons
en 1793.]

[Note 94: Dieppe, le Havre, la Rochelle, Cette, etc.]

Rien de sinistre et formidable comme cette côte de Brest; c'est la
limite extrême, la pointe, la proue de l'ancien monde. Là, les deux
ennemis sont en face: la terre et la mer, l'homme et la nature. Il
faut voir quand elle s'émeut, la furieuse, quelles monstrueuses vagues
elle entasse à la pointe de Saint-Mathieu, à cinquante, à soixante, à
quatre-vingts pieds; l'écume vole jusqu'à l'église où les mères et les
soeurs sont en prières[95]. Et même dans les moments de trêve, quand
l'Océan se tait, qui a parcouru cette côte funèbre sans dire ou sentir
en soi: _Tristis usque ad mortem!_

[Note 95:

          _Goélans, goélans,
  Ramenez-nous nos maris, nos amans!_]

C'est qu'en effet il y a là pis que les écueils, pis que la tempête.
La nature est atroce, l'homme est atroce, et ils semblent s'entendre.
Dès que la mer leur jette un pauvre vaisseau, ils courent à la côte,
hommes, femmes et enfants; ils tombent sur cette curée. N'espérez pas
arrêter ces loups, ils pilleraient tranquillement sous le feu de la
gendarmerie[96]. Encore s'ils attendaient toujours le naufrage, mais
on assure qu'ils l'ont souvent préparé. Souvent, dit-on, une vache,
promenant à ses cornes un fanal mouvant, a mené les vaisseaux sur les
écueils. Dieu sait alors quelles scènes de nuit! On en a vu qui, pour
arracher une bague au doigt d'une femme qui se noyait, lui coupaient
le doigt avec les dents[97].

[Note 96: Attesté par les gendarmes mêmes. Du reste, ils semblent
envisager le _bris_ comme une sorte de droit d'alluvion. Ce terrible
droit de _bris_ était, comme on sait, l'un des priviléges féodaux les
plus lucratifs. Le vicomte de Léon disait, en parlant d'un écueil:
«J'ai là une pierre plus précieuse que celles qui ornent la couronne
des rois.»]

[Note 97: Je rapporte cette tradition du pays sans la garantir. Il est
superflu d'ajouter que la trace de ces moeurs barbares disparaît
chaque jour.]

L'homme est dur sur cette côte. Fils maudit de la création, vrai Caïn,
pourquoi pardonnerait-il à Abel? La nature ne lui pardonne pas. La
vague l'épargne-t-elle quand, dans les terribles nuits de l'hiver, il
va par les écueils attirer le varech flottant qui doit engraisser son
champ stérile, et que si souvent le flot apporte l'herbe et emporte
l'homme? L'épargne-t-elle quand il glisse en tremblant sous la pointe
du Raz, aux rochers rouges où s'abîme l'_enfer de Plogoff_, à côté de
la _baie des Trépassés_, où les courants portent les cadavres depuis
tant de siècles? C'est un proverbe breton: «Nul n'a passé le Raz sans
mal ou sans frayeur.» Et encore: «Secourez-moi, grand Dieu, à la
pointe du Raz, mon vaisseau est si petit, et la mer est si
grande[98]!»

[Note 98: Voyage de Cambry.]

Là, la nature expire, l'humanité devient morne et froide. Nulle
poésie, peu de religion; le christianisme y est d'hier. Michel Noblet
fut l'apôtre de Batz en 1648. Dans les îles de Sein, de Batz,
d'Ouessant, les mariages sont tristes et sévères. Les sens y semblent
éteints; plus d'amour, de pudeur, ni de jalousie. Les filles font,
sans rougir, les démarches pour leur mariage[99]. La femme y travaille
plus que l'homme, et dans les îles d'Ouessant, elle y est plus grande
et plus forte. C'est qu'elle cultive la terre; lui, il reste assis au
bateau, bercé et battu par la mer, sa rude nourrice. Les animaux aussi
s'altèrent et semblent changer de nature. Les chevaux, les lapins sont
d'une étrange petitesse dans ces îles.

[Note 99: Voyage de Cambry.--Dans les Hébrides et autres îles, l'homme
prenait la femme à l'essai pour un an; si elle ne lui convenait pas,
il la cédait à un autre. V. Tolland's Letters, p. 2-3 et Martin's
Hebrides, etc. Naguère encore, le paysan qui voulait se marier,
demandait femme au lord de Barra, qui régnait dans ces îles depuis
trente-cinq générations. Solin, c. XXII, assure déjà que le roi des
Hébrides n'a point de femmes à lui, mais qu'il use de toutes.]

Asseyons-nous à cette formidable pointe du Raz, sur ce rocher miné, à
cette hauteur de trois cents pieds, d'où nous voyons sept lieues de
côtes. C'est ici, en quelque sorte, le sanctuaire du monde celtique.
Ce que vous apercevez par delà la baie des Trépassés, est l'île de
Sein, triste banc de sable sans arbres et presque sans abri; quelques
familles y vivent, pauvres et compatissantes, qui, tous les ans,
sauvent des naufragés. Cette île était la demeure des vierges sacrées
qui donnaient aux Celtes beau temps ou naufrage. Là, elles célébraient
leur triste et meurtrière orgie; et les navigateurs entendaient avec
effroi de la pleine mer le bruit des cymbales barbares. Cette île,
dans la tradition, est le berceau de Myrddyn, le Merlin du moyen âge.
Son tombeau est de l'autre côté de la Bretagne, dans la forêt de
Broceliande, sous la fatale pierre où sa Vyvyan l'a enchanté. Tous ces
rochers que vous voyez, ce sont des villes englouties; c'est
Douarnenez, c'est Is, la Sodome bretonne; ces deux corbeaux, qui vont
toujours volant lourdement au rivage, ne sont rien autre que les âmes
du roi Grallon et de sa fille; et ces sifflements, qu'on croirait ceux
de la tempête, sont les _crierien_, ombres des naufragés qui demandent
la sépulture.

À Lanvau, près Brest, s'élève comme la borne du continent, une grande
pierre brute. De là, jusqu'à Lorient, et de Lorient à Quiberon et
Carnac, sur toute la côte méridionale de la Bretagne, vous ne pouvez
marcher un quart d'heure sans rencontrer quelques-uns de ces monuments
informes qu'on appelle druidiques. Vous les voyez souvent de la route
dans des landes couvertes de houx et de chardons. Ce sont de grosses
pierres basses, dressées et souvent un peu arrondies par le haut; ou
bien, une table de pierre portant sur trois ou quatre pierres droites.
Qu'on veuille y voir des autels, des tombeaux, ou de simples souvenirs
de quelque événement, ces monuments ne sont rien moins qu'imposants,
quoi qu'on ait dit. Mais l'impression en est triste, ils ont quelque
chose de singulièrement rude et rebutant. On croit sentir dans ce
premier essai de l'art une main déjà intelligente, mais aussi dure,
aussi peu humaine que le roc qu'elle a façonné. Nulle inscription, nul
signe, si ce n'est peut-être sous les pierres renversées de Loc Maria
Ker, encore si peu distincts, qu'on est tenté de les prendre pour des
accidents naturels. Si vous interrogez les gens du pays, ils
répondront brièvement que ce sont les maisons des Korrigans, des
Courils, petits hommes lascifs qui, le soir, barrent le chemin, et
vous forcent de danser avec eux jusqu'à ce que vous en mouriez de
fatigue. Ailleurs, ce sont les fées qui, descendant des montagnes en
filant, ont apporté ces rocs dans leur tablier[100]. Ces pierres
éparses sont toute une noce pétrifiée. Une pierre isolée, vers
Morlaix, témoigne du malheur d'un paysan qui, pour avoir blasphémé, a
été avalé par la lune[101].

[Note 100: C'est la forme que la tradition prend dans l'Anjou.
Transplantée dans les belles provinces de la Loire, elle revêt ainsi
un caractère gracieux, et toutefois grandiose dans sa naïveté.]

[Note 101: Cet astre est toujours redoutable aux populations
celtiques. Ils lui disent pour en détourner la malfaisante influence:
«Tu nous trouves bien, laisse-nous bien.» Quand elle se lève, ils se
mettent à genoux, et disent un _Pater_ et un _Ave_. Dans plusieurs
lieux, ils l'appellent Notre-Dame. D'autres se découvrent quand
l'étoile de Vénus se lève (Cambry, I, 193).--Le respect des lacs et
des fontaines s'est aussi conservé: ils y apportent à certain jour du
beurre et du pain. (Cambry, III, 35. _V._ aussi Depping, I,
76.)--Jusqu'en 1788, à Lesneven, on chantait solennellement, le
premier jour de l'an: GUY-NA-NÉ. (Cambry, II, 26.)--Dans l'Anjou, les
enfants demandaient leurs étrennes, en criant: MA GUILLANNEU. (Bodin,
Recherches sur Saumur.)--Dans le département de la Haute-Vienne, en
criant: GUI-GNE-LEU.--Il y a peu d'années que dans les Orcades, la
fiancée allait au temple de la Lune, et y invoquait Woden. (? Logan,
II, 360.)--La fête du Soleil se célébrerait encore dans un village du
Dauphiné, selon M. Champollion-Figeac (sur les dialectes du Dauphiné,
p. 11).--Aux environs de Saumur, on allait, à la Trinité, voir
paraître _trois soleils_.--À la Saint-Jean, on allait voir danser le
soleil levant, (Bodin, _loco citato_.)--Les Angevins appelaient le
soleil _Seigneur_, et la lune _Dame_. (Idem, Recherches sur l'Anjou,
I, 86.)]

Je n'oublierai jamais le jour où je partis de grand matin d'Auray, la
ville sainte des chouans, pour visiter, à quelques lieues, les grands
monuments druidiques de Loc Maria Ker et de Carnac. Le premier de ces
villages, à l'embouchure de la sale et fétide rivière d'Auray, _avec
ses îles du Morbihan, plus nombreuses qu'il n'y a de jours dans l'an_,
regarde par-dessus une petite baie la plage de Quiberon, de sinistre
mémoire. Il tombait du brouillard, comme il y en a sur ces côtes la
moitié de l'année. De mauvais ponts sur des marais, puis le bas et
sombre manoir avec la longue avenue de chênes qui s'est religieusement
conservée en Bretagne; des bois fourrés et bas, où les vieux arbres
même ne s'élèvent jamais bien haut; de temps en temps un paysan qui
passe sans regarder; mais il vous a bien vu avec son oeil oblique
d'oiseau de nuit. Cette figure explique leur fameux cri de guerre, et
le nom de _chouans_, que leur donnaient les _bleus_. Point de maisons
sur les chemins; ils reviennent chaque soir au village. Partout de
grandes landes, tristement parées de bruyères roses et de diverses
plantes jaunes; ailleurs, ce sont des campagnes blanches de sarrasin.
Cette neige d'été, ces couleurs sans éclat et comme flétries d'avance,
affligent l'oeil plus qu'elles ne le récréent, comme cette couronne de
paille et de fleurs dont se pare la folle d'_Hamlet_. En avançant vers
Carnac, c'est encore pis. Véritables plaines de roc où quelques
moutons noirs paissent le caillou. Au milieu de tant de pierres, dont
plusieurs sont dressées d'elles-mêmes, les alignements de Carnac
n'inspirent aucun étonnement. Il en reste quelques centaines debout;
la plus haute a quatorze pieds.

Le Morbihan est sombre d'aspect et de souvenirs; pays de vieilles
haines, de pèlerinages et de guerre civile, terre de caillou et race
de granit. Là, tout dure; le temps y passe plus lentement. Les prêtres
y sont très-forts. C'est pourtant une grave erreur de croire que ces
populations de l'Ouest, bretonnes et vendéennes, soient profondément
religieuses: dans plusieurs cantons de l'Ouest, le saint qui n'exauce
pas les prières risque d'être vigoureusement fouetté[102]. En
Bretagne, comme en Irlande, le catholicisme est cher aux hommes comme
symbole de la nationalité. La religion y a surtout une influence
politique. Un prêtre irlandais qui se fait ami des Anglais est bientôt
chassé du pays. Nulle église, au moyen âge, ne resta plus longtemps
indépendante de Rome que celle d'Irlande et de Bretagne. La dernière
essaya longtemps de se soustraire à la primatie de Tours, et lui
opposa celle de Dôle.

[Note 102: Dans la Cornouaille.--Il leur est arrivé de même dans les
guerres des chouans de battre leurs chefs, et de leur obéir un moment
après.]

La noblesse innombrable et pauvre de la Bretagne était plus rapprochée
du laboureur. Il y avait là aussi quelque chose des habitudes de clan.
Une foule de familles de paysans se regardaient comme nobles;
quelques-uns se croyaient descendus d'Arthur ou de la fée Morgane, et
plantaient, dit-on, des épées pour limites à leurs champs. Ils
s'asseyaient et se couvraient devant leur seigneur en signe
d'indépendance. Dans plusieurs parties de la province, le servage
était inconnu: les domaniers et quevaisiers, quelque dure que fût leur
condition, étaient libres de leur corps, si leur terre était serve.
Devant le plus fier des Rohan[103], ils se seraient redressés en
disant, comme ils font, d'un ton si grave: _Me zo deuzar armoriq_; et
moi aussi je suis Breton. Un mot profond a été dit sur la Vendée, et
s'applique aussi à la Bretagne: _Ces populations sont au fond
républicaines_[104]; républicanisme social, non politique.

[Note 103: On connaît les prétentions de cette famille descendue des
Mac Tiern de Léon. Au XVIe siècle, ils avaient pris cette devise qui
résume leur histoire: «_Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan suis._»]

[Note 104: Témoignage de M. le capitaine Galleran, à la cour d'assises
de Nantes, octobre 1832.]

Ne nous étonnons pas que cette race celtique, la plus obstinée de
l'ancien monde, ait fait quelques efforts dans ces derniers temps pour
prolonger encore sa nationalité; elle l'a défendue de même au moyen
âge. Pour que l'Anjou prévalût au XIIe siècle sur la Bretagne, il a
fallu que les Plantagenets devinssent, par deux mariages, rois
d'Angleterre et ducs de Normandie et d'Aquitaine. La Bretagne, pour
leur échapper, s'est donnée à la France, mais il leur a fallu encore
un siècle de guerre entre les partis français et anglais, entre les
Blois et les Montfort. Quand le mariage d'Anne avec Louis XII eut
réuni la province au royaume, quand Anne eut écrit sur le château de
Nantes la vieille devise du château des Bourbons (_Qui qu'en grogne,
tel est mon plaisir_), alors commença la lutte légale des états, du
Parlement de Rennes, sa défense du droit coutumier contre le droit
romain, la guerre des priviléges provinciaux contre la centralisation
monarchique. Comprimée durement par Louis XIV[105], la résistance
recommença sous Louis XV, et La Chalotais, dans un cachot de Brest,
écrivit avec un curedent son courageux factum contre les jésuites.

[Note 105: _V._ les Lettres de Mme de Sévigné, 1675, de septembre en
décembre. Il y eut un très-grand nombre d'hommes roués, pendus,
envoyés aux galères. Elle en parle avec une légèreté qui fait mal.]

Aujourd'hui la résistance expire, la Bretagne devient peu à peu toute
France. Le vieil idiome, miné par l'infiltration continuelle de la
langue française, recule peu à peu. Le génie de l'improvisation
poétique, qui a subsisté si longtemps chez les Celtes d'Irlande et
d'Écosse, qui chez nos Bretons même n'est pas tout à fait éteint,
devient pourtant une singularité rare. Jadis, aux demandes de mariage,
le bazvalan[106] chantait un couplet de sa composition; la jeune
fille répondait quelques vers. Aujourd'hui ce sont des formules
apprises par coeur qu'ils débitent. Les essais, plus hardis qu'heureux
des Bretons qui ont essayé de raviver par la science la nationalité de
leur pays, n'ont été accueillis que par la risée. Moi-même j'ai vu à
T*** le savant ami de le Brigant, le vieux M. D*** (qu'ils ne
connaissent que sous le nom de M. Système). Au milieu de cinq ou six
volumes dépareillés, le pauvre vieillard, seul, couché sur une chaise
séculaire, sans soin filial, sans famille, se mourait de la fièvre
entre une grammaire irlandaise et une grammaire hébraïque. Il se
ranima pour me déclamer quelques vers bretons sur un rhythme
emphatique et monotone qui, pourtant, n'était pas sans charme. Je ne
pus voir, sans compassion profonde, ce représentant de la nationalité
celtique, ce défenseur expirant d'une langue et d'une poésie
expirantes.

[Note 106: Le bazvalan était celui qui se chargeait de demander les
filles en mariage. C'était le plus souvent un tailleur, qui se
présentait avec un bas bleu et un blanc.]

Nous pouvons suivre le monde celtique, le long de la Loire, jusqu'aux
limites géologiques de la Bretagne, aux ardoisières d'Angers; ou bien
jusqu'au grand monument druidique de Saumur, le plus important
peut-être qui reste aujourd'hui; ou encore jusqu'à Tours, la métropole
ecclésiastique de la Bretagne, au moyen âge.

Nantes est un demi-Bordeaux, moins brillant et plus sage, mêlé
d'opulence coloniale et de sobriété bretonne. Civilisé entre deux
barbaries, commerçant entre deux guerres civiles, jeté là comme pour
rompre la communication. À travers passe la grande Loire,
tourbillonnant entre la Bretagne et la Vendée; le fleuve des noyades.
_Quel torrent!_ écrivait Carrier, enivré de la poésie de son crime,
_quel torrent révolutionnaire que cette Loire!_

C'est à Saint-Florent, au lieu même où s'élève la colonne du vendéen
Bonchamps, qu'au IXe siècle le breton Noménoé, vainqueur des
Northmans, avait dressé sa propre statue; elle était tournée vers
l'Anjou, vers la France, qu'il regardait comme sa proie[107]. Mais
l'Anjou devait l'emporter. La grande féodalité dominait chez cette
population plus disciplinable; la Bretagne, avec son innombrable
petite noblesse, ne pouvait faire de grande guerre ni de conquête. La
_noire ville_ d'Angers porte, non-seulement dans son vaste château et
dans sa Tour du Diable, mais sur sa cathédrale même, ce caractère
féodal. Cette église Saint-Maurice est chargée, non de saints, mais de
chevaliers armés de pied en cap: toutefois ses flèches boiteuses,
l'une sculptée, l'autre nue, expriment suffisamment la destinée
incomplète de l'Anjou. Malgré sa belle position sur le triple fleuve
de la Maine, et si près de la Loire, où l'on distingue à leur couleur
les eaux des quatre provinces, Angers dort aujourd'hui. C'est bien
assez d'avoir quelque temps réuni sous ses Plantagenets, l'Angleterre,
la Normandie, la Bretagne et l'Aquitaine; d'avoir plus tard, sous le
bon René et ses fils, possédé, disputé, revendiqué du moins les trônes
de Naples, d'Aragon, de Jérusalem et de Provence, pendant que sa fille
Marguerite soutenait la Rose rouge contre la Rose blanche, et
Lancastre contre York. Elles dorment aussi au murmure de la Loire, les
villes de Saumur et de Tours, la capitale du protestantisme, et la
capitale du catholicisme[108] en France; Saumur, le petit royaume des
prédicants et du vieux Duplessis-Mornay, contre lesquels leur bon ami
Henri IV bâtit la Flèche aux jésuites. Son château de Mornay et son
prodigieux _dolmen_[109] font toujours de Saumur une ville historique.
Mais bien autrement historique est la bonne ville de Tours, et son
tombeau de saint Martin, le vieil asile, le vieil oracle, le Delphes
de la France, où les Mérovingiens venaient consulter les sorts, ce
grand et lucratif pèlerinage pour lequel les comtes de Blois et
d'Anjou ont tant rompu de lances. Mans, Angers, toute la Bretagne,
dépendaient de l'archevêché de Tours; ses chanoines, c'étaient les
Capets, et les ducs de Bourgogne, de Bretagne, et le comte de Flandre
et le patriarche de Jérusalem, les archevêques de Mayence, de Cologne,
de Compostelle. Là, on battait monnaie, comme à Paris; là, on fabriqua
de bonne heure la soie, les tissus précieux, et aussi, s'il faut le
dire, ces confitures, ces rillettes, qui ont rendu Tours et Reims
également célèbres; villes de prêtres et de sensualité. Mais Paris,
Lyon et Nantes ont fait tort à l'industrie de Tours. C'est la faute
aussi de ce doux soleil, de cette molle Loire; le travail est chose
contre nature dans ce paresseux climat de Tours, de Blois et de
Chinon, dans cette patrie de Rabelais, près du tombeau d'Agnès Sorel.
Chenonceaux, Chambord, Montbazon, Langeais, Loches, tous les favoris
et favorites de nos rois, ont leurs châteaux le long de la rivière.
C'est le pays du _rire_ et du _rien à faire_. Vive verdure en août
comme en mai, des fruits, des arbres. Si vous regardez du bord,
l'autre rive semble suspendue en l'air, tant l'eau réfléchit
fidèlement le ciel: sable au bas, puis le saule qui vient boire dans
le fleuve; derrière, le peuplier, le tremble, le noyer, et les îles
fuyant parmi les îles; en montant, des têtes rondes d'arbres qui s'en
vont moutonnant doucement les uns sur les autres. Molle et sensuelle
contrée, c'est bien ici que l'idée dut venir de faire la femme reine
des monastères, et de vivre sous elle dans une voluptueuse obéissance,
mêlée d'amour et de sainteté. Aussi jamais abbaye n'eut la splendeur
de Fontevrault[110]. Il en reste aujourd'hui cinq églises. Plus d'un
roi voulut y être enterré: même le farouche Richard Coeur-de-Lion leur
légua son coeur; il croyait que ce coeur meurtrier et parricide
finirait par reposer peut-être dans une douce main de femme, et sous
la prière des vierges.

[Note 107: Charles le Chauve, à son tour, s'en fit élever une en
regard de la Bretagne.]

[Note 108: Du moins à l'époque mérovingienne.]

[Note 109: C'est une espèce de grotte artificielle de quarante pieds
de long sur dix de large et huit de haut, le tout formé de onze
pierres énormes. Ce dolmen, placé dans la vallée, semble répondre à un
autre qu'on aperçoit sur une colline. J'ai souvent remarqué cette
disposition dans les monuments druidiques, par exemple, à Carnac.]

[Note 110: En 1821, il restait de l'abbaye trois cloîtres, soutenus de
colonnes et de pilastres, cinq grandes églises et plusieurs statues,
entre autres celle de Henri II. Le tombeau de son fils, Richard
Coeur-de-Lion, avait disparu.]

Pour trouver sur cette Loire quelque chose de moins mou et de plus
sévère, il faut remonter au coude par lequel elle s'approche de la
Seine, jusqu'à la sérieuse Orléans, ville de légistes au moyen âge,
puis calviniste, puis janséniste, aujourd'hui industrielle. Mais je
parlerai plus tard du centre de la France; il me tarde de pousser au
midi; j'ai parlé des Celtes de Bretagne, je veux m'acheminer vers les
Ibères, vers les Pyrénées.

Le Poitou, que nous trouvons de l'autre côté de la Loire, en face de
la Bretagne et de l'Anjou, est un pays formé d'éléments très-divers,
mais non point mélangés. Trois populations fort distinctes y occupent
trois bandes de terrains qui s'étendent du nord au midi. De là les
contradictions apparentes qu'offre l'histoire de cette province. Le
Poitou est le centre du calvinisme au XVIe siècle, il recrute les
armées de Coligny, et tente la fondation d'une république protestante;
et c'est du Poitou qu'est sortie de nos jours l'opposition catholique
et royaliste de la Vendée. La première époque appartient surtout aux
hommes de la côte; la seconde, surtout, au Bocage vendéen. Toutefois
l'une et l'autre se rapportent à un même principe, dont le calvinisme
républicain, dont le royalisme catholique n'ont été que la forme:
esprit indomptable d'opposition au gouvernement central.

Le Poitou est la bataille du Midi et du Nord. C'est près de Poitiers
que Clovis a défait les Goths, que Charles-Martel a repoussé les
Sarrasins, que l'armée anglo-gasconne du prince Noir a pris le roi
Jean. Mêlé de droit romain et de droit coutumier, donnant ses
légistes au Nord, ses troubadours au Midi, le Poitou est lui-même
comme sa Mélusine[111], assemblage de natures diverses, moitié femme
et moitié serpent. C'est dans le pays du mélange, dans le pays des
mulets et des vipères[112], que ce mythe étrange a dû naître.

[Note 111: _Voy._ les Éclaircissements.]

[Note 112: Les mules du Poitou sont recherchées par l'Auvergne, la
Provence, le Languedoc, l'Espagne même.--La naissance d'une mule est
plus fêtée que celle d'un fils.--Vers Mirebeau, un âne étalon vaut
jusqu'à 3,000 fr. Dupin, statistique des Deux-Sèvres.

Les pharmaciens achetaient beaucoup de vipères dans le
Poitou.--Poitiers envoyait autrefois ses vipères jusqu'à Venise. Stat.
de la Vendée, par l'ingénieur La Bretonnière.]

Ce génie mixte et contradictoire a empêché le Poitou de rien achever;
il a tout commencé. Et d'abord la vieille ville romaine de Poitiers,
aujourd'hui si solitaire, fut, avec Arles et Lyon, la première école
chrétienne des Gaules. Saint Hilaire a partagé les combats d'Athanase
pour la divinité de Jésus-Christ. Poitiers fut pour nous, sous
quelques rapports, le berceau de la monarchie, aussi bien que du
christianisme. C'est de sa cathédrale que brilla pendant la nuit la
colonne de feu qui guida Clovis contre les Goths. Le roi de France
était abbé de Saint-Hilaire de Poitiers, comme de Saint-Martin de
Tours. Toutefois cette dernière église, moins lettrée, mais mieux
située, plus populaire, plus féconde en miracles, prévalut sur sa
soeur aînée. La dernière lueur de la poésie latine avait brillé à
Poitiers avec Fortunat; l'aurore de la littérature moderne y parut au
XIIe siècle; Guillaume VII est le premier troubadour. Ce Guillaume,
excommunié pour avoir enlevé la vicomtesse de Châtellerault,
conduisit, dit-on, cent mille hommes à la terre sainte[113], mais il
emmena aussi la foule de ses maîtresses[114]. C'est de lui qu'un vieil
auteur dit: «Il fut bon troubadour, bon chevalier d'armes, et courut
longtemps le monde pour tromper les dames.» Le Poitou semble avoir été
alors un pays de libertins spirituels et de libres penseurs. Gilbert
de la Porée, né à Poitiers, et évêque de cette ville, collègue
d'Abailard à l'école de Chartres, enseigna avec la même hardiesse, fut
comme lui attaqué par saint Bernard, se rétracta comme lui, mais ne se
releva pas comme le logicien breton. La philosophie poitevine naît et
meurt avec Gilbert.

[Note 113: Il arriva avec six hommes devant Antioche.]

[Note 114: L'évêque d'Angoulême lui disait: «Corrigez-vous;» le comte
lui répondit: «Quand tu te peignera.» L'évêque était chauve.]

La puissance politique du Poitou n'eut guère meilleure destinée. Elle
avait commencé au IXe siècle par la lutte que soutint, contre Charles
le Chauve, Aymon, père de Renaud, comte de Gascogne, et frère de
Turpin, comte d'Angoulême. Cette famille voulait être issue des deux
fameux héros de romans, saint Guillaume de Toulouse, et Gérard de
Roussillon, comte de Bourgogne. Elle fut en effet grande et puissante,
et se trouva quelque temps à la tête du Midi. Ils prenaient le titre
de ducs d'Aquitaine, mais ils avaient trop forte partie dans les
populations de Bretagne et d'Anjou, qui les serraient au nord; les
Angevins leur enlevèrent partie de la Touraine, Saumur, Loudun, et les
tournèrent en s'emparant de Saintes. Cependant les comtes de Poitou
s'épuisaient pour faire prévaloir dans le Midi, particulièrement sur
l'Auvergne, sur Toulouse, ce grand titre de ducs d'Aquitaine; ils se
ruinaient en lointaines expéditions d'Espagne et de Jérusalem; hommes
brillants et prodigues, chevaliers troubadours souvent brouillés avec
l'Église, moeurs légères et violentes, adultères célèbres, tragédies
domestiques. Ce n'était pas la première fois qu'une comtesse de
Poitiers assassinait sa rivale, lorsque la jalouse Éléonore de Guyenne
fit périr la belle Rosemonde dans le labyrinthe où son époux l'avait
cachée.

Les fils d'Éléonore, Henri, Richard Coeur-de-Lion et Jean, ne surent
jamais s'ils étaient Poitevins ou Anglais, Angevins ou Normands. Cette
lutte intérieure de deux natures contradictoires se représenta dans
leur vie mobile et orageuse. Henri III, fils de Jean, fut gouverné par
les Poitevins; on sait quelles guerres civiles il en coûta à
l'Angleterre. Une fois réuni à la monarchie, le Poitou du _marais_ et
de la plaine se laissa aller au mouvement général de la France.
Fontenai fournit de grands légistes, les Tiraqueau, les Besly, les
Brisson. La noblesse du Poitou donna force courtisans habiles
(Thouars, Mortemar, Meilleraie, Mauléon). Le plus grand politique et
l'écrivain le plus populaire de la France, appartiennent au Poitou
oriental: Richelieu et Voltaire; ce dernier, né à Paris, était d'une
famille de Parthenay[115].

[Note 115: Il y aurait encore des Arouet dans les environs de cette
ville, au village de Saint-Loup.]

Mais ce n'est pas là toute la province. Le plateau des deux Sèvres
verse ses rivières, l'une vers Nantes, l'autre vers Niort et la
Rochelle. Les deux contrées excentriques qu'elles traversent, sont
fort isolées de la France. La seconde, petite Hollande[116], répandue
en marais, en canaux, ne regarde que l'Océan, que la Rochelle. La
_ville blanche_[117] comme la ville noire. La Rochelle comme
Saint-Malo, fut originairement un asile ouvert par l'Église aux juifs,
aux serfs, aux _coliberts_ du Poitou. Le pape protégea l'une comme
l'autre[118] contre les seigneurs. Elles grandirent affranchies de
dîme et de tribut. Une foule d'aventuriers, sortis de cette populace
sans nom, exploitèrent les mers comme marchands, comme pirates;
d'autres exploitèrent la cour et mirent au service des rois leur génie
démocratique, leur haine des grands. Sans remonter jusqu'au serf
Leudaste, de l'île de Ré, dont Grégoire de Tours nous a conservé la
curieuse histoire, nous citerons le fameux cardinal de Sion, qui arma
les Suisses pour Jules II, les chanceliers Olivier sous Charles IX,
Balue et Doriole sous Louis XI; ce prince aimait à se servir de ces
intrigants, sauf à les loger ensuite dans une cage de fer.

[Note 116: Le marais méridional est tout entier l'ouvrage de l'art. La
difficulté à vaincre, c'était moins le flux de la mer que les
débordements de la Sèvre.--Les digues sont souvent menacées.--Les
_cabaniers_ (habitants de fermes appelées _cabanes_) marchent avec des
bâtons de douze pieds pour sauter les fossés et les canaux. Le _Marais
mouillé_, au delà des digues, est sous l'eau tout l'hiver. La
Bretonnière.--Noirmoutiers est à douze pieds au-dessous du niveau de
la mer, et on trouve des digues artificielles, sur une longueur de
onze mille toises.--Les Hollandais desséchèrent le _marais du
Petit-Poitou_, par un canal appelé _Ceinture des Hollandais_.
Statistique de Peuchet et Chanlaire. _Voyez_ aussi la description de
la Vendée, par M. Cavoteau, 1812.]

[Note 117: Les Anglais donnaient autrefois ce nom à la Rochelle, à
cause du reflet de la lumière sur les rochers et les falaises.]

[Note 118: Raymond Perraud, né à la Rochelle, évêque et cardinal,
homme actif et hardi, obtint en 1502, pour les Rochellois, des bulles
qui défendent à tout juge forain de les citer à son tribunal.]

La Rochelle crut un instant devenir une Amsterdam, dont Coligny eût
été le Guillaume d'Orange. On sait les deux fameux siéges contre
Charles IX et Richelieu, tant d'efforts héroïques, tant d'obstination,
et ce poignard que le maire avait déposé sur la table de l'hôtel de
ville, pour celui qui parlerait de se rendre. Il fallut bien qu'ils
cédassent pourtant, quand l'Angleterre, trahissant la cause
protestante et son propre intérêt, laissa Richelieu fermer leur port;
on distingue encore à la marée basse les restes de l'immense digue.
Isolée de la mer, la ville amphibie ne fit plus que languir. Pour
mieux la museler, Rochefort fut fondé par Louis XIV à deux pas de La
Rochelle, le port du roi à côté du port du peuple.

Il y avait pourtant une partie du Poitou qui n'avait guère paru dans
l'histoire, que l'on connaissait peu et qui s'ignorait elle-même. Elle
s'est révélée par la guerre de la Vendée. Le bassin de la Sèvre
nantaise, les sombres collines qui l'environnent, tout le Bocage
vendéen, telle fut la principale et première scène de cette guerre
terrible qui embrasa tout l'Ouest. Cette Vendée qui a quatorze
rivières, et pas une navigable[119], pays perdu dans ses haies et ses
bois, n'était, quoi qu'on ait dit, ni plus religieuse, ni plus
royaliste que bien d'autres provinces frontières, mais elle tenait à
ses habitudes. L'ancienne monarchie, dans son imparfaite
centralisation, les avait peu troublées; la Révolution voulut les lui
arracher et l'amener d'un coup à l'unité nationale; brusque et
violente, portant partout une lumière subite, elle effaroucha ces fils
de la nuit. Ces paysans se trouvèrent des héros. On sait que le
voiturier Cathelineau pétrissait son pain quand il entendit la
proclamation républicaine; il essuya tout simplement ses bras et prit
son fusil[120]. Chacun en fit autant et l'on marcha droit aux _bleus_.
Et ce ne fut pas homme à homme, dans les bois, dans les ténèbres,
comme les chouans de Bretagne, mais en masse, en corps de peuple, et
en plaine. Ils étaient près de cent mille au siége de Nantes. La
guerre de Bretagne est comme une ballade guerrière du _border_
écossais, celle de Vendée une iliade.

[Note 119: _Voy._ Statist. du départ. de la Vienne, par le préfet
Cochon, an X.--Dès 1537, on proposa de rendre la Vienne navigable
jusqu'à Limoges; depuis, de la joindre à la Corrèze qui se jette dans
la Dordogne; elle eût joint Bordeaux et Paris par la Loire, mais la
Vienne a trop de rochers.--On pourrait rendre le Clain navigable
jusqu'à Poitiers, de manière à continuer la navigation de la Vienne.
Châtelleraut s'y est opposé par jalousie contre Poitiers.--Si la
Charente devenait navigable jusqu'au-dessus de Civrai, cette
navigation, unie au Clain par un canal, ferait communiquer en temps de
guerre Rochefort, la Loire et Paris.--_Voy._ aussi Texier,
Haute-Vienne, et la Bretonnière, Vendée.

J'ai cité déjà le mot remarquable de M. le capitaine
Galleran.--Genoude. _Voy._ en Vendée, 1821: «Les paysans disent: Sous
le règne de M. Henri (de Larochejaquelein).»--Ils appelaient _patauds_
ceux des leurs qui étaient républicains. Pour dire le bon français,
ils disaient _le parler noblat_.--Les prêtres avaient peu de
propriétés dans la Vendée; toutes les forêts nationales, dit la
Bretonnière (p. 6), proviennent du comte d'Artois ou des émigrés; une
seule, de cent hectares, appartenait au clergé.]

[Note 120: Il résulte de l'interrogatoire de d'Elbée que la véritable
cause de l'insurrection vendéenne fut la levée de 300,000 hommes
décrétée par la République. Les Vendéens haïssent le service
militaire, qui les éloigne de chez eux. Lorsqu'il a fallu fournir un
contingent pour la garde de Louis XVIII, il ne s'est pas trouvé un
seul volontaire.]

En avançant vers le Midi, nous passerons la sombre ville de Saintes et
ses belles campagnes, les champs de bataille de Taillebourg et de
Jarnac, les grottes de la Charente et ses vignes dans les marais
salants. Nous traverserons même rapidement le Limousin, ce pays élevé,
froid, pluvieux[121], qui verse tant de fleuves. Ses belles collines
granitiques, arrondies en demi-globes, ses vastes forêts de
châtaigniers, nourrissent une population honnête, mais lourde, timide
et gauche par indécision. Pays souffrant, disputé si longtemps entre
l'Angleterre et la France. Le bas Limousin est autre chose; le
caractère remuant et spirituel des méridionaux y est déjà frappant.
Les noms des Ségur, des Saint-Aulaire, des Noailles, des Ventadour,
des Pompadour, et surtout des Turenne, indiquent assez combien les
hommes de ces pays se sont rattachés au pouvoir central et combien ils
y ont gagné. Ce drôle de cardinal Dubois était de Brives-la-Gaillarde.

[Note 121: Proverbe: «Le Limousin ne périra pas par sécheresse.»]

Les montagnes du haut Limousin se lient à celles de l'Auvergne, et
celles-ci avec les Cévennes. L'Auvergne est la vallée de l'Allier,
dominée à l'Ouest par la masse du Mont-Dore, qui s'élève entre le pic
ou Puy-de-Dôme et la masse du Cantal. Vaste incendie éteint,
aujourd'hui paré presque partout d'une forte et rude végétation[122].
Le noyer pivote sur le basalte, et le blé germe sur la pierre
ponce[123]. Les feux intérieurs ne sont pas tellement assoupis que
certaine vallée ne fume encore, et que les _étouffis_ du Mont-Dore ne
rappellent la Solfatare et la Grotte du chien. Villes noires, bâties
de lave (Clermont, Saint-Flour, etc.). Mais la campagne est belle,
soit que vous parcouriez les vastes et solitaires prairies du Cantal
et du Mont-Dore, au bruit monotone des cascades, soit que, de l'île
basaltique où repose Clermont, vous promeniez vos regards sur la
fertile Limagne et sur le Puy-de-Dôme, ce joli _dé à coudre_ de sept
cents toises, voilé, dévoilé tour à tour par les nuages qui l'aiment
et qui ne peuvent ni le fuir ni lui rester. C'est qu'en effet
l'Auvergne est battue d'un vent éternel et contradictoire, dont les
vallées opposées et alternées de ses montagnes, animent, irritent les
courants. Pays froid sous un ciel déjà méridional, où l'on gèle sur
les laves. Aussi, dans les montagnes, la population reste l'hiver
presque toujours blottie dans les étables, entourée d'une chaude et
lourde atmosphère[124]. Chargée, comme les Limousins, de je ne sais
combien d'habits épais et pesants, on dirait une race méridionale[125]
grelottant au vent du nord, et comme resserrée, durcie, sous ce ciel
étranger. Vin grossier, fromage amer[126], comme l'herbe rude d'où il
vient. Ils vendent aussi leurs laves, leurs pierres ponces, leurs
pierreries communes[127], leurs fruits communs qui descendent l'Allier
par bateau. Le rouge, la couleur barbare par excellence, est celle
qu'ils préfèrent; ils aiment le gros vin rouge, le bétail rouge. Plus
laborieux qu'industrieux, ils labourent encore souvent les terres
fortes et profondes de leurs plaines avec la petite charrue du Midi
qui égratigne à peine le sol[128]. Ils ont beau émigrer tous les ans
des montagnes, ils rapportent quelque argent, mais peu d'idées.

[Note 122: Les produits de la terre, comme de l'industrie, sont
communs et grossiers, abondants il est vrai.]

[Note 123: Au nord de Saint-Flour, la terre est couverte d'une couche
épaisse de pierres ponces, et n'en est pas moins très-fertile.]

[Note 124: L'hiver, ils vivent dans l'étable, et se lèvent à huit ou
neuf heures. (Legrand d'Aussy, p. 283.) _Voy._ divers détails de
moeurs, dans les Mémoires de M. le comte de Montlosier, Ier
vol.--Consulter aussi l'élégant tableau du Puy-de-Dôme, par M. Duché;
les curieuses Recherches de M. Gonod, sur les antiquités de
l'Auvergne; Delarbre, etc.]

[Note 125: En Limagne, race laide, qui semble méridionale; de Brioude
jusqu'aux sources de l'Allier, on dirait des crétins ou des mendiants
espagnols. (De Pradt.)]

[Note 126: L'amertume de leurs fromages tient, soit à la façon, soit à
la dureté et l'aigreur de l'herbe, les pâturages ne sont jamais
renouvelés.]

[Note 127: Jusqu'en 1784, les Espagnols venaient acheter les
pierreries grossières de l'Auvergne.]

[Note 128: Dans le pays d'outre-Loire, on n'emploie guère que
l'_araire_, petite charrue insuffisante pour les terres fortes. Dans
tout le Midi, les chariots et outils sont petits et faibles.--Arthur
Young vit avec indignation cette petite charrue qui effleurait la
terre, et calomniait sa fertilité.]

Et pourtant il y a une force réelle dans les hommes de cette race, une
sève amère, acerbe peut-être, mais vivace comme l'herbe du Cantal.
L'âge n'y fait rien. Voyez quelle verdeur dans leurs vieillards, les
Dulaure, les de Pradt; et ce Montlosier octogénaire, qui gouverne ses
ouvriers et tout ce qui l'entoure, qui plante et qui bâtit, et qui
écrirait au besoin un nouveau livre contre le _parti-prêtre_ ou pour
la féodalité, ami, et en même temps ennemi du moyen âge[129].

[Note 129: 1833.]

Le génie inconséquent et contradictoire que nous remarquions dans
d'autres provinces de notre zone moyenne, atteint son apogée dans
l'Auvergne. Là se trouvent ces grands légistes[130], ces logiciens du
parti gallican, qui ne surent jamais s'ils étaient pour ou contre le
pape: le chancelier de l'Hôpital; les Arnaud; le sévère Domat,
Papinien janséniste, qui essaya d'enfermer le droit dans le
christianisme; et son ami Pascal, le seul homme du XVIIe siècle qui
ait senti la crise religieuse entre Montaigne et Voltaire, âme
souffrante où apparaît si merveilleusement le combat du doute et de
l'ancienne foi.

[Note 130: Domat, de Clermont; les Laguesle, de Vic-le-Comte; Duprat
et Barillon, son secrétaire, d'Issoire; l'Hôpital, d'Aigueperse; Anne
Dubourg, de Riom; Pierre Lizel, premier président du Parlement de
Paris, au XVIe siècle; les Du Vair, d'Aurillac, etc.]

Je pourrais entrer par le Rouergue dans la grande vallée du Midi.
Cette province en marque le coin d'un accident bien rude[131]. Elle
n'est elle-même, sous ses sombres châtaigniers, qu'un énorme monceau
de houille, de fer, de cuivre, de plomb. La houille[132] y brûle sur
plusieurs lieues, consumée d'incendies séculaires qui n'ont rien de
volcanique. Cette terre, maltraitée et du froid et du chaud dans la
variété de ses expositions et de ses climats, gercée de précipices,
tranchée par deux torrents, le Tarn et l'Aveyron, a peu à envier à
l'âpreté des Cévennes. Mais j'aime mieux entrer par Cahors. Là tout se
revêt de vignes. Les mûriers commencent avant Montauban. Un paysage de
trente ou quarante lieues s'ouvre devant vous, vaste océan
d'agriculture, masse animée, confuse, qui se perd au loin dans
l'obscur; mais par-dessus s'élève la forme fantastique des Pyrénées
aux têtes d'argent. Le boeuf attelé par les cornes laboure la fertile
vallée, la vigne monte à l'orme. Si vous appuyez à gauche vers les
montagnes, vous trouvez déjà la chèvre suspendue au coteau aride, et
le mulet, sous sa charge d'huile, suit à mi-côte le petit sentier. À
midi, un orage, et la terre est un lac; en une heure, le soleil a tout
bu d'un trait. Vous arrivez le soir dans quelque grande et triste
ville, si vous voulez, à Toulouse. À cet accent sonore, vous vous
croiriez en Italie; pour vous détromper, il suffit de regarder ces
maisons de bois et de brique; la parole brusque, l'allure hardie et
vive vous rappelleront aussi que vous êtes en France. Les gens aisés
du moins sont Français; le petit peuple est tout autre chose,
peut-être Espagnol ou Maure. C'est ici cette vieille Toulouse, si
grande sous ses comtes; sous nos rois, son Parlement lui a donné
encore la royauté, la tyrannie du Midi. Ces légistes violents, qui
portèrent à Boniface VIII le soufflet de Philippe le Bel, s'en
justifièrent souvent aux dépens des hérétiques; ils en brûlèrent
quatre cents en moins d'un siècle. Plus tard, ils se prêtèrent aux
vengeances de Richelieu, jugèrent Montmorency et le décapitèrent dans
leur belle salle marquée de rouge[133]. Ils se glorifiaient d'avoir le
capitole de Rome, et la cave aux morts[134] de Naples, où les cadavres
se conservaient si bien. Au capitole de Toulouse, les archives de la
ville étaient gardées dans une armoire de fer, comme celles des
flamines romains; et le sénat gascon avait écrit sur les murs de sa
curie: _Videant consules ne quid respublica detrimenti capiat_[135].

[Note 131: C'est, je crois, le premier pays de France qui ait payé au
roi (Louis VII) un droit pour qu'il y fît cesser les guerres privées.
_Voy._ le Glossaire de Laurière, t. I, p. 164, au mot _Commun de
paix_, et la Décrétale d'Alexandre III sur le premier canon du concile
de Clermont, publié par Marca.--Sur le Rouergue, voyez Peuchet et
Chanlaire, statistique de l'Aveyron, et surtout l'estimable ouvrage de
M. Monteil.]

[Note 132: La houille forme plus des deux tiers de ce département.]

[Note 133: Elle l'était encore au dernier siècle. (Piganiol de la
Force.)]

[Note 134: On y conservait des morts de cinq cents ans.]

[Note 135: Millin.]

Toulouse est le point central du grand bassin du Midi. C'est là ou à
peu près, que viennent les eaux des Pyrénées et des Cévennes, le Tarn
et la Garonne, pour s'en aller ensemble à l'Océan. La Garonne reçoit
tout. Les rivières sinueuses et tremblotantes du Limousin et de
l'Auvergne y coulent au nord, par Périgueux, Bergerac; de l'est et des
Cévennes, le Lot, la Viaur, l'Aveyron et le Tarn s'y rendent avec
quelques coudes plus ou moins brusques, par Rodez et Albi. Le Nord
donne les rivières, le Midi les torrents. Des Pyrénées descend
l'Ariége; et la Garonne déjà grosse du Gers et de la Baize, décrit au
nord-ouest une courbe élégante, qu'au midi répète l'Adour dans ses
petites proportions. Toulouse sépare à peu près le Languedoc de la
Guyenne, ces deux contrées si différentes sous la même latitude. La
Garonne passe la vieille Toulouse, le vieux Languedoc romain et
gothique, et, grandissant toujours, elle s'épanouit comme une mer en
face de la mer, en face de Bordeaux. Celle-ci, longtemps capitale de
la France anglaise, plus longtemps anglaise de coeur, est tournée, par
l'intérêt de son commerce, vers l'Angleterre, vers l'Océan, vers
l'Amérique. La Garonne, disons maintenant la Gironde, y est deux fois
plus large que la Tamise à Londres.

Quelque belle et riche que soit cette vallée de la Garonne, on ne peut
s'y arrêter; les lointains sommets des Pyrénées ont un trop puissant
attrait. Mais le chemin y est sérieux. Soit que vous preniez par
Nérac, triste seigneurie des Albret, soit que vous cheminiez le long
de la côte, vous ne voyez qu'un océan de landes, tout au plus des
arbres à liége, de vastes _pinadas_, route sombre et solitaire, sans
autre compagnie que les troupeaux de moutons noirs[136] qui suivent
leur éternel voyage des Pyrénées aux Landes, et vont, des montagnes à
la plaine, chercher la chaleur au nord, sous la conduite du pasteur
landais. La vie voyageuse des bergers est un des caractères
pittoresques du Midi. Vous les rencontrez montant des plaines du
Languedoc aux Cévennes, aux Pyrénées, et de la Crau provençale aux
montagnes de Gap et de Barcelonnette. Ces nomades, portant tout avec
eux, compagnons des étoiles, dans leur éternelle solitude,
demi-astronomes et demi-sorciers, continuent la vie asiatique, la vie
de Loth et d'Abraham, au milieu de notre Occident. Mais en France les
laboureurs, qui redoutent leur passage, les resserrent dans d'étroites
routes. C'est aux Apennins, aux plaines de la Pouille ou de la
campagne de Rome, qu'il faut les voir marcher dans la liberté du monde
antique. En Espagne, ils règnent; ils dévastent impunément le pays.
Sous la protection de la toute-puissante compagnie de la _Mesta_, qui
emploie de quarante à soixante mille bergers, le triomphant mérinos
mange la contrée, de l'Estramadure à la Navarre, à l'Aragon. Le berger
espagnol, plus farouche que le nôtre, a lui-même l'aspect d'une de
ses bêtes, avec sa peau de mouton sur son dos, et aux jambes son
_abarca_ de peau velue de boeuf, qu'il attache avec des cordes.

[Note 136: Millin, t. IV, p. 347.--On trouve aussi beaucoup de moutons
noirs dans le Roussillon (_V._ Young, t. II, p. 59) et en Bretagne.
Cette couleur n'est pas rare dans les taureaux de la Camargue.

Arthur Young, t. III, p. 83.--En Provence, l'émigration des moutons
est presque aussi grande qu'en Espagne. De la Crau aux montagnes de
Gap et de Barcelonnette, il en passe un million, par troupeaux de dix
mille à quarante mille. La route est de vingt ou trente jours (Darluc,
Hist. nat. de Provence, 1782, p. 303, 329.)--Statistique de la Lozère,
par M. Jerphanion, préfet de ce département, an X, p. 31. «Les moutons
quittent les Basses-Cévennes et les plaines du Languedoc vers la fin
de floréal, et arrivent par les montagnes de la Lozère et de la
Margéride, où ils vivent pendant l'été. Ils regagnent le Bas-Languedoc
au retour des frimas.»--Laboulinière, I, 245. Les troupeaux des
Pyrénées émigrent l'hiver jusque dans les landes de Bordeaux.

_A year in Spain, by an American, 1832._ Au XVIe siècle, les troupeaux
de la _Mesta_ se composaient d'environ sept millions de têtes. Tombés
à deux millions et demi au commencement du XVIIe siècle, ils
remontèrent sur la fin à quatre millions, et maintenant ils s'élèvent
à cinq millions, à peu près la moitié de ce que l'Espagne possède de
bétail.--Les bergers sont plus redoutés que les voleurs même; ils
abusent sans réserve du droit de traduire tout citoyen devant le
tribunal de l'association, dont les décisions ne manquent jamais de
leur être favorables. La _Mesta_ emploie des _alcades_, des
_entregadors_, des _achagueros_, qui, au nom de la corporation,
harcèlent et accablent les fermiers.]

La formidable barrière de l'Espagne nous apparaît enfin dans sa
grandeur. Ce n'est point, comme les Alpes, un système compliqué de
pics et de vallées, c'est tout simplement un mur immense qui s'abaisse
aux deux bouts[137]. Tout autre passage est inaccessible aux voitures,
et fermé au mulet, à l'homme même, pendant six ou huit mois de
l'année. Deux peuples à part, qui ne sont réellement ni Espagnols ni
Français, les Basques à l'Ouest, à l'est les Catalans et
Roussillonnais[138], sont les portiers des deux mondes. Ils ouvrent et
ferment; portiers irritables et capricieux, las de l'éternel passage
des nations, ils ouvrent à Abdérame, ils ferment à Roland; il y a bien
des tombeaux entre Roncevaux et la Seu d'Urgel.

[Note 137: Le mot basque _murua_ signifie muraille, et Pyrénées. (_V._
de Humboldt.)]

[Note 138: A. Young. I. «Le Roussillon est vraiment une partie de
l'Espagne, les habitants sont Espagnols de langage et de moeurs. Les
villes font exception; elles ne sont guère peuplées que d'étrangers.
Les pêcheurs des côtes ont un aspect tout moresque.--La partie
centrale des Pyrénées, le comté de Foix (Ariége), est toute française
d'esprit et de langage; peu ou point de mots catalans.]

Ce n'est pas à l'historien qu'il appartient de décrire et d'expliquer
les Pyrénées. Vienne la science de Cuvier et d'Élie de Beaumont,
qu'ils racontent cette histoire antéhistorique... Ils y étaient, eux,
et moi je n'y étais pas, quand la nature improvisa sa prodigieuse
épopée géologique, quand la masse embrasée du globe souleva l'axe des
Pyrénées, quand les monts se fendirent, et que la terre, dans la
torture d'un titanique enfantement, poussa contre le ciel la noire et
chauve _Maladetta_. Cependant une main consolante revêtit peu à peu
les plaies de la montagne de ces vertes prairies, qui font pâlir
celles des Alpes[139]. Les pics s'émoussèrent et s'arrondirent en
belles tours; des masses inférieures vinrent adoucir les pentes
abruptes, en retardèrent la rapidité, et formèrent du côté de la
France cet escalier colossal dont chaque gradin est un mont[140].

[Note 139: Ramond. «Ces pelouses des hautes montagnes, près de qui la
verdure même des vallées inférieures a je ne sais quoi de cru et de
faux.»--Laboulinière. «Les eaux des Pyrénées sont pures, et offrent la
jolie nuance appelée _vert d'eau_.»--Dralet. «Les rivières des
Pyrénées, dans leurs débordements ordinaires, ne déposent pas, comme
celles des Alpes, un limon malfaisant, au contraire...»]

[Note 140: Dralet, I, 5.--Ramond: «Au midi tout s'abaisse tout d'un
coup et à la fois. C'est un précipice de mille à onze cents mètres,
dont le fond est le sommet des plus hautes montagnes de cette partie
de l'Espagne. Elles dégénèrent bientôt en collines basses et
arrondies, au delà desquelles s'ouvre l'immense perspective des
plaines de l'Aragon. Au nord, les montagnes primitives s'enchaînent
étroitement et forment une bande de plus de quatre myriamètres
d'épaisseur... Cette bande se compose de sept à huit rangs, de hauteur
graduellement décroissante.» Cette description, contredite par M.
Laboulinière, est confirmée par M. Élie de Beaumont. L'axe granitique
des Pyrénées est du côté de la France.]

Montons donc, non pas au Vignemale, non pas au Mont-Perdu[141], mais
seulement au por de Paillers, où les eaux se partagent entre les deux
mers, ou bien entre Bagnères et Baréges, entre le beau et le
sublime[142]. Là vous saisirez la fantastique beauté des Pyrénées, ces
sites étranges, incompatibles, réunis par une inexplicable
féerie[143]; et cette atmosphère magique, qui tour à tour rapproche,
éloigne les objets[144]; ces gaves écumants ou vert d'eau, ces
prairies d'émeraude. Mais bientôt succède l'horreur sauvage des
grandes montagnes, qui se cache derrière, comme un monstre sous un
masque de belle jeune fille. N'importe, persistons, engageons-nous le
long du gave de Pau, par ce triste passage, à travers ces entassements
infinis de blocs de trois et quatre mille pieds cubes; puis les
rochers aigus, les neiges permanentes, puis les détours du gave,
battu, rembarré durement d'un mont à l'autre; enfin le prodigieux
Cirque et ses tours dans le ciel. Au pied, douze sources alimentent le
gave, qui mugit sous des _ponts de neige_, et cependant tombe de
treize cents pieds, la plus haute cascade de l'ancien monde[145].

[Note 141: On sait que le grand poëte des Pyrénées, Ramond, a cherché
le Mont-Perdu pendant dix ans.--«Quelques-uns, dit-il, assuraient que
le plus hardi chasseur du pays n'avait atteint la cime du Mont-Perdu
qu'à l'aide du diable, qui l'y avait conduit par dix-sept degrés.» Le
Mont-Perdu est la plus haute montagne des Pyrénées françaises, comme
le Vignemale, la plus haute des Pyrénées espagnoles.]

[Note 142: C'est entre ces deux vallées, sur le plateau appelé la
_Hourquette des cinq Ours_, que le vieil astronome Plantade expira
près de son quart de cercle, en s'écriant: «Grand Dieu! que cela est
beau!»]

[Note 143: Ramond. «À peine on pose le pied sur la corniche, que la
décoration change, et le bord de la terrasse coupe toute communication
entre deux sites incompatibles. De cette ligne, qu'on ne peut aborder
sans quitter l'un ou l'autre, et qu'on ne saurait outrepasser sans en
perdre un de vue, il semble impossible qu'ils soient réels à la fois;
et s'ils n'étaient point liés par la chaîne du Mont-Perdu, qui en
sauve un peu le contraste, on serait tenté de regarder comme une
vision, ou celui qui vient de disparaître, ou celui qui vient de le
remplacer.]

[Note 144: Laboulinière.]

[Note 145: Elle a mille deux cent soixante-dix pieds de hauteur
(Dralet.)]

Ici finit la France. Le por de Gavarnie, que vous voyez là-haut, ce
passage tempétueux, où, comme ils disent, le fils n'attend pas le
père[146], c'est la porte de l'Espagne. Une immense poésie historique
plane sur cette limite des deux mondes, où vous pourriez voir à votre
choix, si le regard était assez perçant, Toulouse et Sarragosse. Cette
embrasure de trois cents pieds dans les montagnes, Roland l'ouvrit en
deux coups de sa Durandal. C'est le symbole du combat éternel de la
France et de l'Espagne, qui n'est autre que celui de l'Europe et de
l'Afrique. Roland périt, mais la France a vaincu. Comparez les deux
versants: combien le nôtre a l'avantage[147]. Le versant espagnol,
exposé au midi, est tout autrement abrupte, sec et sauvage; le
français, en pente douce, mieux ombragé, couvert de belles prairies,
fournit à l'autre une grande partie des bestiaux dont il a besoin.
Barcelone vit de nos boeufs[148]. Ce pays de vins et de pâturages est
obligé d'acheter nos troupeaux et nos vins. Là, le beau ciel, le doux
climat et l'indigence: ici la brume et la pluie, mais l'intelligence,
la richesse et la liberté. Passez la frontière, comparez nos routes
splendides et leurs âpres sentiers[149]; ou seulement, regardez ces
étrangers aux eaux de Cauterets, couvrant leurs haillons de la dignité
du manteau, sombres, dédaigneux de se comparer. Grande et héroïque
nation, ne craignez pas que nous insultions à vos misères!

[Note 146: Dralet.]

[Note 147: L'Èbre coule à l'est, vers Barcelone; la Garonne à l'ouest,
vers Toulouse et Bordeaux. Au canal de Louis XIV répond celui de
Charles-Quint. C'est toute la ressemblance.]

[Note 148: Dralet, II, p. 197.--«Le territoire espagnol, sujet à une
évaporation considérable, a peu de pâturages assez gras pour nourrir
les bêtes à cornes; et comme les ânes, les mules et les mulets se
contentent d'une pâture moins succulente que les autres animaux
destinés aux travaux de l'agriculture, ils sont généralement employés
par les Espagnols pour le labourage et le transport des denrées. Ce
sont nos départements limitrophes et l'ancienne province de Poitou qui
leur fournissent ces animaux; et la quantité en est considérable.
Quant aux animaux destinés aux boucheries, c'est nous qui en
approvisionnons aussi les provinces septentrionales, particulièrement
la Catalogne et la Biscaye. La ville seule de Barcelone traite avec
des fournisseurs français pour lui fournir chaque jour cinq cents
moutons, deux cents brebis, trente boeufs, cinquante boucs châtrés, et
elle reçoit en outre plus de six mille cochons qui partent de nos
départements méridionaux pendant l'automne de chaque année. Ces
fournitures coûtent à la ville de Barcelone deux millions huit cent
mille francs par an, et l'on peut évaluer à une pareille somme celles
que nous faisons aux autres villes de la Catalogne. La Catalogne paye
en piastres et quadruples, en huile et liéges, en bouchons.» Les
choses ont dû, toutefois, changer beaucoup depuis l'époque où écrivait
Dralet (1812).]

[Note 149: A. Young. «Entre Jonquières et Perpignan, sans passer une
ville, une barrière, ou même une muraille, on entre dans un nouveau
monde. Des pauvres et misérables routes de la Catalogne, vous passez
tout d'un coup sur une noble chaussée, faite avec toute la solidité et
la magnificence qui distinguent les grands chemins de France: au lieu
de ravines, il y a des ponts bien bâtis; ce n'est plus un pays
sauvage, désert et pauvre.»]

Qui veut voir toutes les races et tous les costumes des Pyrénées,
c'est aux foires de Tarbes qu'il doit aller. Il y vient près de dix
mille âmes: on s'y rend de plus de vingt lieues. Là vous trouvez
souvent à la fois le bonnet blanc du Bigorre, le brun de Foix, le
rouge du Roussillon, quelquefois même le grand chapeau plat d'Aragon,
le chapeau rond de Navarre, le bonnet pointu de Biscaye[150]. Le
voiturier basque y viendra sur son âne, avec sa longue voiture à trois
chevaux: il porte le berret du Béarn; mais vous distinguerez bien vite
le Béarnais et le Basque; le joli petit homme sémillant de la plaine,
qui a la langue si prompte, la main aussi, et le fils de la montagne,
qui la mesure rapidement de ses grandes jambes, agriculteur habile et
fier de sa nation, dont il porte le nom. Si vous voulez trouver
quelque analogue au Basque, c'est chez les Celtes de Bretagne,
d'Écosse ou d'Irlande qu'il faut le chercher. Le Basque, aîné des
races de l'Occident, immuable au coin des Pyrénées, a vu toutes les
nations passer devant lui: Carthaginois, Celtes, Romains, Goths et
Sarrasins. Nos jeunes antiquités lui font pitié. Un Montmorency disait
à l'un d'eux: «Savez-vous que nous datons de mille ans?--Et nous, dit
le Basque, nous ne datons plus.»

[Note 150: Arthur Young, t. I, p. 57 et 116. «Nous rencontrâmes des
montagnards _qui me rappelèrent ceux d'Écosse_; nous avions commencé
par en voir à Montauban. Ils ont des bonnets ronds et plats, et de
grandes culottes.» «On trouve des flûteurs, des bonnets bleus, et de
la farine d'avoine, dit sir James Stewart, en Catalogne, en Auvergne
et en Souabe, ainsi qu'à Lochabar.»--Toutefois, indépendamment de la
différence de race et de moeurs, il y en a une autre essentielle entre
les montagnards d'Écosse et ceux des Pyrénées; c'est que ceux-ci sont
plus riches, et sous quelques rapports plus policés que les diverses
populations qui les entourent.

Iharce de Bidassouet, Cantabres et Basques, 1825, in-8º. «Le peuple
basque qui a conservé avec ses pâturages le moyen d'amender ses
champs, et avec ses chênes celui de nourrir une multitude infinie de
cochons, vit dans l'abondance, tandis que dans la majeure partie des
Pyrénées.......» Laboulinière, t. III, p. 416:

  Bearnes
  Faus et courtes.
  Biaoèdan
  Pir que can.

«Le Béarnais est réputé avoir plus de finesse et de courtoisie que le
Bigordan, qui l'emporterait pour la franchise et la simple droiture
mêlée d'un peu de rudesse.» Dralet, I, 170. «Ces deux peuples _ont
d'ailleurs peu de ressemblance_. Le Béarnais, forcé par les neiges de
mener ses troupeaux dans les pays de plaine, y polit ses moeurs et
perd de sa rudesse naturelle. Devenu fin, dissimulé et curieux, il
conserve néanmoins sa fierté et son amour de l'indépendance... Le
Béarnais est irascible et vindicatif autant que spirituel; mais la
crainte de la flétrissure et de la perte de ses biens le fait recourir
aux moyens judiciaires pour satisfaire ses ressentiments. Il en est de
même des autres peuples des Pyrénées, depuis le Béarn jusqu'à la
Méditerranée: tous sont plus ou moins processifs, et l'on ne voit
nulle part autant d'hommes de loi que dans les villes du Bigorre, du
Comminges, du Couserans, du comté de Foix et du Roussillon, qui sont
bâties le long de cette chaîne de montagnes.»]

Cette race a un instant possédé l'Aquitaine. Elle y a laissé pour
souvenir le nom de Gascogne. Refoulée en Espagne au IXe siècle, elle y
fonda le royaume de Navarre, et en deux cents ans, elle occupa tous
les trônes chrétiens d'Espagne (Galice, Asturie et Léon, Aragon,
Castille). Mais la croisade espagnole poussant vers le Midi, les
Navarrois, isolés du théâtre de la gloire européenne, perdirent tout
peu à peu. Leur dernier roi, Sanche l'_Enfermé_, qui mourut d'un
cancer, est le vrai symbole des destinées de son peuple. Enfermée en
effet dans ses montagnes par des peuples puissants, rongée pour ainsi
dire par les progrès de l'Espagne et de la France, la Navarre implora
même les musulmans d'Afrique, et finit par se donner aux Français.
Sanche anéantit son royaume en le léguant à son gendre Thibault, comte
de Champagne; c'est Roland brisant sa Durandal pour la soustraire à
l'ennemi. La maison de Barcelone, tige des rois d'Aragon et des comtes
de Foix, saisit la Navarre à son tour, la donna un instant aux Albret,
aux Bourbons, qui perdirent la Navarre pour gagner la France. Mais par
un petit-fils de Louis XIV, descendu de Henri IV, ils ont repris
non-seulement la Navarre, mais l'Espagne entière. Ainsi s'est vérifiée
l'inscription mystérieuse du château de Coaraze, où fut élevé Henri
IV: _Lo que a de ser no puede faltar_: «Ce qui doit être ne peut
manquer.» Nos rois se sont intitulés rois de France et de Navarre.
C'est une belle expression des origines primitives de la population
française comme de la dynastie.

Les vieilles races, les races pures, les Celtes et les Basques, la
Bretagne et la Navarre, devaient céder aux races mixtes, la frontière
au centre, la nature à la civilisation. Les Pyrénées présentent
partout cette image du dépérissement de l'ancien monde. L'antiquité y
a disparu; le moyen âge s'y meurt. Ces châteaux croulants, ces tours
_des Maures_, ces ossements des Templiers qu'on garde à Gavarnie, y
figurent, d'une manière toute significative, le monde qui s'en va. La
montagne elle-même, chose bizarre, semble aujourd'hui attaquée dans
son existence. Les cîmes décharnées qui la couronnent témoignent de
sa caducité[151]. Ce n'est pas en vain qu'elle est frappée de tant
d'orages; et d'en bas l'homme y aide. Cette profonde ceinture de
forêts qui couvraient la nudité de la vieille mère, il l'arrache
chaque jour. Les terres végétales, que le gramen retenait sur les
pentes, coulent en bas avec les eaux. Le rocher reste nu; gercé,
exfolié par le chaud, par le froid, miné par la fonte des neiges, il
est emporté par les avalanches. Au lieu d'un riche pâturage, il reste
un sol aride et ruiné: le laboureur, qui a chassé le berger, n'y gagne
rien lui-même. Les eaux, qui filtraient doucement dans la vallée à
travers le gazon et les forêts, y tombent maintenant en torrents, et
vont couvrir ses champs des ruines qu'il a faites. Quantité de hameaux
ont quitté les hautes vallées faute de bois de chauffage, et reculé
vers la France, fuyant leurs propres dévastations[152].

[Note 151: Plusieurs espèces animales disparaissent des Pyrénées. Le
chat sauvage y est devenu rare; le cerf en a disparu depuis deux cents
ans, selon Buffon.]

[Note 152: Dralet, II, 105. Les habitants allaient voler du bois
jusqu'en Espagne.--Il y a de fortes amendes pour quiconque couperait
une branche d'arbre dans une grande forêt qui domine Cauterets, et la
défend des neiges.--Diodore de Sicile disait déjà (lib. II): «Pyrénées
vient du mot grec _pur_ (feu), parce qu'autrefois, le feu ayant été
mis par les bergers, toutes les forêts brûlèrent.»--Procès-verbal du 8
mai 1670. «Il n'y a aucune forêt qui n'ait été incendiée à diverses
reprises par la malice des habitants, ou pour faire convertir les bois
en prés ou terrains labourables.»]

Dès 1673, on s'alarma. Il fut ordonné à chaque habitant de planter
tous les ans un arbre dans les forêts du domaine, deux dans les
terrains communaux. Des forestiers furent établis. En 1669, en 1756,
et plus tard, de nouveaux règlements attestèrent l'effroi qu'inspirait
le progrès du mal. Mais à la Révolution, toute barrière tomba; la
population pauvre commença d'ensemble cette oeuvre de destruction. Ils
escaladèrent, le feu et la bêche en main, jusqu'au nid des aigles,
cultivèrent l'abîme, pendus à une corde. Les arbres furent sacrifiés
aux moindres usages; on abattait deux pins pour faire une paire de
sabots[153]. En même temps le petit bétail, se multipliant sans
nombre, s'établit dans la forêt, blessant les arbres, les arbrisseaux,
les jeunes pousses, dévorant l'espérance. La chèvre, surtout, la bête
de celui qui ne possède rien, bête aventureuse, qui vit sur le commun,
animal niveleur, fut l'instrument de cette invasion dévastatrice, la
Terreur du désert. Ce ne fut pas le moindre des travaux de Bonaparte
de combattre ces monstres rongeants. En 1813, les chèvres n'étaient
plus le dixième de leur nombre en l'an X[154]. Il n'a pu arrêter
pourtant cette guerre contre la nature.

[Note 153: Dralet.]

[Note 154: Ibid.]

Tout ce Midi, si beau, c'est néanmoins, comparé au Nord, un pays de
ruines. Passez les paysages fantastiques de Saint-Bertrand de
Comminges et de Foix, ces villes qu'on dirait jetées là par les fées;
passez notre petite Espagne de France, le Roussillon, ses vertes
prairies, ses brebis noires, ses romances catalanes, si douces, à
recueillir le soir de la bouche des filles du pays. Descendez dans ce
pierreux Languedoc, suivez-en les collines mal ombragées d'oliviers,
au chant monotone de la cigale. Là, point de rivières navigables; le
canal des deux mers n'a pas suffi pour y suppléer; mais force étangs
salés, des terres salées aussi, où ne croît que le salicor[155];
d'innombrables sources thermales, du bitume et du baume, c'est une
autre Judée. Il ne tenait qu'aux rabbins des écoles juives de Narbonne
de se croire dans leur pays. Ils n'avaient pas même à regretter la
lèpre asiatique; nous en avons eu des exemples récents à
Carcassonne[156].

[Note 155: L'arrondissement de Narbonne en fournit la manufacture des
glaces de Venise.]

[Note 156: Trouvé.]

C'est que, malgré le _cers_ occidental, auquel Auguste dressa un
autel, le vent chaud et lourd d'Afrique pèse sur ce pays. Les plaies
aux jambes ne guérissent guère à Narbonne[157]. La plupart de ces
villes sombres, dans les plus belles situations du monde, ont autour
d'elles des plaines insalubres: Albi, Lodève, Agde _la noire_[158], à
côté de son cratère. Montpellier, héritière de feue Maguelone, dont
les ruines sont à côté. Montpellier, qui voit à son choix les
Pyrénées, les Cévennes, les Alpes même, a près d'elle et sous elle une
terre malsaine[159], couverte de fleurs, tout aromatique, et comme
profondément médicamentée; ville de médecine, de parfums et de
vert-de-gris.

[Note 157: Selon le même auteur, il en est de même des plaies à la
tête, à Bordeaux.--Le cers et l'autan dominent alternativement en
Languedoc. Le cers (_cyrch_, impétuosité, en gallois) est le vent
d'ouest, violent, mais salubre.--L'autan est le vent du sud-est, le
vent d'Afrique, lourd et putréfiant.

Senec. quæst, natur I, III, c. XI. «Infestat..... Galliam Circius: cui
ædificia quassanti, tamen incolæ gratias agunt, tanquam salubritatem
coeli sui debeant ei. Divus certe Augustus templum illi, quum in
Gallia moraretur, et vovit et fecit.»]

[Note 158: Proverbe: _Agde, ville noire, caverne de voleurs_. Elle est
bâtie de laves. Lodève est noire aussi.]

[Note 159: Montpellier est célèbre par ses distilleries et
parfumeries. On attribue la découverte de l'eau-de-vie à Arnaud de
Villeneuve, qui créa les parfumeries dans cette ville.--Autrefois
Montpellier fabriquait seule le vert-de-gris; on croyait que les caves
de Montpellier y étaient seules propres.]

C'est une bien vieille terre que ce Languedoc. Vous y trouverez partout
les ruines sous les ruines; les Camisards sur les Albigeois, les
Sarrasins sur les Goths, sous ceux-ci les Romains, les Ibères. Les murs
de Narbonne sont bâtis de tombeaux, de statues, d'inscriptions[160].
L'amphithéâtre de Nîmes est percé d'embrasures gothiques, couronné de
créneaux sarrasins, noirci par les flammes de Charles-Martel. Mais ce
sont encore les plus vieux qui ont le plus laissé; les Romains ont
enfoncé la plus profonde trace; leur maison carrée, leur triple pont du
Gard, leur énorme canal de Narbonne qui recevait les plus grands
vaisseaux[161].

[Note 160: Sous François Ier, les murs de Narbonne furent réparés et
couverts de fragments de monuments antiques. L'ingénieur a placé les
inscriptions sur les murs, et les fragments de bas-reliefs, près des
portes et sur les voûtes. C'est un musée immense, amas de jambes, de
têtes, de mains, de troncs, d'armes, de mots sans aucun sens; il y a
près d'un million d'inscriptions presque entières, et qu'on ne peut
lire, vu la largeur du fossé, qu'avec une lunette.--Sur les murs
d'Arles, on voit encore grand nombre de pierres sculptées, provenant
d'un théâtre.]

[Note 161: Le canal était large de cent pas, long de deux mille, et
profond de trente.]

Le droit romain est bien une autre ruine, et tout autrement imposante.
C'est à lui, aux vieilles franchises qui l'accompagnaient, que le
Languedoc a dû de faire exception à la maxime féodale: Nulle terre
sans seigneur. Ici la présomption était toujours pour la liberté. La
féodalité ne put s'y introduire qu'à la faveur de la croisade, comme
auxiliaire de l'Église, comme _familière_ de l'Inquisition. Simon de
Montfort y établit quatre cent trente-quatre fiefs. Mais cette colonie
féodale, gouvernée par la Coutume de Paris, n'a fait que préparer
l'esprit républicain de la province à la centralisation monarchique.
Pays de liberté politique et de servitude religieuse, plus fanatique
que dévot, le Languedoc a toujours nourri un vigoureux esprit
d'opposition. Les catholiques même y ont eu leur protestantisme sous
la forme janséniste. Aujourd'hui encore, à Alet, on gratte le tombeau
de Pavillon, pour en boire la cendre qui guérit la fièvre. Les
Pyrénées ont toujours fourni des hérétiques, depuis Vigilance et Félix
d'Urgel. Le plus obstiné des sceptiques, celui qui a cru le plus au
doute, Bayle, est de Carlat. De Limoux, les Chénier[162], les frères
rivaux, non pourtant comme on l'a dit, jusqu'au fratricide; de
Carcassonne, Fabre d'Églantine. Au moins l'on ne refusera pas à cette
population la vivacité et l'énergie. Énergie meurtrière, violence
tragique. Le Languedoc, placé au coude du Midi, dont il semble
l'articulation et le noeud, a été souvent froissé dans la lutte des
races et des religions. Je parlerai ailleurs de l'effroyable
catastrophe du XIIIe siècle. Aujourd'hui encore, entre Nîmes et la
montagne de Nîmes, il y a une haine traditionnelle, qui, il est vrai,
tient de moins en moins à la religion: ce sont les Guelfes et les
Gibelins. Ces Cévennes sont si pauvres et si rudes; il n'est pas
étonnant qu'au point de contact avec la riche contrée de la plaine, il
y ait un choc plein de violence et de rage envieuse. L'histoire de
Nîmes n'est qu'un combat de taureaux.

[Note 162: Les deux Chénier naquirent à Constantinople, où leur père
était consul général; mais leur famille était de Limoux, et leurs
aïeux avaient occupé longtemps la place d'inspecteur des mines de
Languedoc et de Roussillon.]

Le fort et dur génie du Languedoc n'a pas été assez distingué de la
légèreté spirituelle de la Guyenne et de la pétulance emportée de la
Provence. Il y a pourtant entre le Languedoc et la Guyenne la même
différence qu'entre les Montagnards et les Girondins, entre Fabre et
Barnave, entre le vin fumeux de Lunel et le vin de Bordeaux. La
conviction est forte, intolérante en Languedoc, souvent atroce, et
l'incrédulité aussi. La Guyenne au contraire, le pays de Montaigne et
de Montesquieu, est celui des croyances flottantes; Fénelon, l'homme
le plus religieux qu'ils aient eu, est presque un hérétique. C'est
bien pis en avançant vers la Gascogne, pays de pauvres diables,
très-nobles et très-gueux, de drôles de corps, qui auraient tous dit,
comme leur Henri IV: _Paris vaut bien une messe_; ou comme il écrivait
à Gabrielle, au moment de l'abjuration: _Je vais faire le saut
périlleux!_[163] Ces hommes veulent à tout prix réussir, et
réussissent. Les Armagnacs s'allièrent aux Valois; les Albret, mêlés
aux Bourbons, ont fini par donner des rois à la France.

[Note 163: Un proverbe gascon dit: Tout bon Gascon peut se dédire
trois fois. (_Tout boun Gascoun quès pot réprenqué très cops._)]

Le génie provençal aurait plus d'analogie, sous quelque rapport, avec
le génie gascon qu'avec le languedocien. Il arrive souvent que les
peuples d'une même zone sont alternés ainsi; par exemple, l'Autriche,
plus éloignée de la Souabe que de la Bavière, en est plus rapprochée
par l'esprit. Riveraines du Rhône, coupées symétriquement par des
fleuves ou torrents qui se répondent (le Gard à la Durance, et le Var
à l'Hérault), les provinces de Languedoc et de Provence forment à
elles deux notre littoral sur la Méditerranée. Ce littoral a des deux
côtés ses étangs, ses marais, ses vieux volcans. Mais le Languedoc est
un système complet, un dos de montagnes ou collines avec les deux
pentes: c'est lui qui verse les fleuves à la Guyenne et à l'Auvergne.
La Provence est adossée aux Alpes; elle n'a point les Alpes, ni les
sources de ses grandes rivières; elle n'est qu'un prolongement, une
pente des monts vers le Rhône et la mer; au bas de cette pente, et le
pied dans l'eau, sont ses belles villes, Marseille, Arles, Avignon. En
Provence, toute la vie est au bord. Le Languedoc, au contraire, dont
la côte est moins favorable, tient ses villes en arrière de la mer et
du Rhône. Narbonne, Aigues-Mortes et Cette ne veulent point être des
ports[164]. Aussi l'histoire du Languedoc est plus continentale que
maritime; ses grands événements sont les luttes de la liberté
religieuse. Tandis que le Languedoc recule devant la mer, la Provence
y entre, elle lui jette Marseille et Toulon; elle semble élancée aux
courses maritimes, aux croisades, aux conquêtes d'Italie et d'Afrique.

[Note 164: Trois essais impuissants des Romains, de saint Louis et de
Louis XIV.]

La Provence a visité, a hébergé tous les peuples. Tous ont chanté les
chants, dansé les danses d'Avignon, de Beaucaire; tous se sont arrêtés
aux passages du Rhône, à ces grands carrefours des routes du
Midi[165]. Les saints de Provence (de vrais saints que j'honore) leur
ont bâti des ponts[166], et commencé la fraternité de l'Occident. Les
vives et belles filles d'Arles et d'Avignon, continuant cette oeuvre,
ont pris par la main le Grec, l'Espagnol, l'Italien, leur ont, bon gré
mal gré, mené la farandole[167]. Et ils n'ont plus voulu se
rembarquer. Ils ont fait en Provence des villes grecques, moresques,
italiennes. Ils ont préféré les figues fiévreuses de Fréjus[168] à
celles d'Ionie ou de Tusculum, combattu les torrents, cultivé en
terrasses les pentes rapides, exigé le raisin des coteaux pierreux qui
ne donnent que thym et lavande.

[Note 165: Ce pont d'Avignon, tant chanté, succédait au pont de bois
d'Arles qui, dans son temps, avait reçu ces grandes réunions d'hommes,
comme depuis Avignon et Beaucaire.]

[Note 166: Le berger saint Benezet reçut, dans une vision, l'ordre de
construire le pont d'Avignon; l'évêque n'y crut qu'après que Benezet
eut porté sur son dos, pour première pierre, un roc énorme. Il fonda
l'ordre des _frères pontifes_, qui contribuèrent à la construction du
pont du Saint-Esprit, et qui en avaient commencé un sur la Durance.]

[Note 167: L'une des quatre espèces de farandoles que distingue
Fischer s'appelle la _Turque_; une autre, la _Moresque_. Ces noms, et
les rapports de plusieurs de ces danses avec le _boléro_, doivent
faire présumer que ce sont les Sarrasins qui en ont laissé l'usage en
France.]

[Note 168: Millin, II, 487. Sur l'insalubrité d'Arles; _id._, III,
645.--Papon, I, 20, proverbe: Avenio ventosa, sine vento venenosa, cum
vento fastidiosa.--En 1213, les évêques de Narbonne, etc., écrivent à
Innocent III, qu'un concile provincial ayant été convoqué à Avignon:
«Multi ex prælatis, quia generalis corruptio aeris ibi erat,
nequivimus colloquio interesse; sicque factum est ut necessario
negotium differetur.» Epist. Innoc. III (Éd. Baluze, II, 762).--Il y
eut des lépreux à Martigues jusqu'en 1731; à Vitrolles, jusqu'en 1807.
En général, les maladies cutanées sont communes en Provence. Millin,
IV, 35.

Il y a quatre cent mille arpents de marais. Peuchet et Chanlaire,
Statistique des Bouches-du-Rhône. _Voy._ aussi la grande Statistique
de M. de Villeneuve, 4 vol. in-4º.--Les marais d'Hyères rendent cette
ville inhabitable l'été; on respire la mort avec les parfums des
fruits et des fleurs. De même à Fréjus. Statistique du Var, par
Fauchet, préfet, an IX, p. 52, sqq.]

Cette poétique Provence n'en est pas moins un rude pays. Sans parler
de ses marais pontins, et du val d'Olioul, et de la vivacité de tigre
du paysan de Toulon, ce vent éternel qui enterre dans le sable les
arbres du rivage, qui pousse les vaisseaux à la côte, n'est guère
moins funeste sur terre que sur mer. Les coups de vent, brusques et
subits, saisissent mortellement. Le Provençal est trop vif pour
s'emmailloter du manteau espagnol. Et ce puissant soleil aussi, la
fête ordinaire de ce pays de fêtes, il donne rudement sur la tête,
quand d'un rayon il transfigure l'hiver en été. Il vivifie l'arbre, il
le brûle. Et les gelées brûlent aussi. Plus souvent des orages, des
ruisseaux qui deviennent des fleuves. Le laboureur ramasse son champ
au bas de la colline, ou le suit voguant à grande eau, et s'ajoutant à
la terre du voisin. Nature capricieuse, passionnée, colère et
charmante.

Le Rhône est le symbole de la contrée, son fétiche, comme le Nil est
celui de l'Égypte. Le peuple n'a pu se persuader que ce fleuve ne fût
qu'un fleuve; il a bien vu que la violence du Rhône était de la
colère[169], et reconnu les convulsions d'un monstre dans ses gouffres
tourbillonnants. Le monstre c'est le _drac_, la _tarasque_, espèce de
tortue-dragon, dont on promène la figure à grand bruit dans certaines
fêtes[170]. Elle va jusqu'à l'église, heurtant tout sur son passage.
La fête n'est pas belle, s'il n'y a pas au moins un bras cassé.

[Note 169: On trouve le long de tout le cours du Rhône des traces du
culte sanguinaire de Mithra.--On voit à Arles, à Tain et à Valence,
des autels tauroboliques; un autre à Saint-Andéol. À la
Bâtie-Mont-Saléon, ensevelie par la formation d'un lac, et déterrée en
1804, on a trouvé un groupe mithriaque.--À Fourvières, on a trouvé un
autel mithriaque consacré à Adrien; il y en a encore un autre à Lyon
consacré à Septime-Sévère. Millin, _passim_.

Millin, III, 453. Cette fête se retrouve, je crois, en
Espagne.--L'Isère est surnommée le _serpent_, comme le _Drac_ le
_dragon_; tous deux menacent Grenoble:

  Le serpent et le dragon
  Mettront Grenoble en savon.

--À Metz, on promène le jour des Rogations un dragon qu'on nomme le
_graouilli_; les boulangers et les pâtissiers lui mettent sur la
langue des petits pains et des gâteaux. C'est la figure d'un monstre
dont la ville fut délivrée par son évêque, saint Clément.--À Rouen,
c'est un mannequin d'osier, la _gargouille_, à qui on remplissait
autrefois la gueule de petits cochons de lait. Saint Romain avait
délivré la ville de ce monstre, qui se tenait dans la Seine, comme
saint Marcel délivra Paris du monstre de la Bièvre, etc.]

[Note 170: Le jour de Sainte-Marthe, une jeune fille mène le monstre
enchaîné à l'église pour qu'il meure sous l'eau bénite qu'on lui
jette.]

Ce Rhône, emporté comme un taureau qui a vu du rouge, vient donner
contre son delta de la Camargue, l'île des taureaux et des beaux
pâturages. La fête de l'île, c'est la _Ferrade_. Un cercle de
chariots est chargé de spectateurs. On y pousse à coups de fourche les
taureaux qu'on veut marquer. Un homme adroit et vigoureux renverse le
jeune animal, et pendant qu'on le tient à terre, on offre le fer rouge
à une dame invitée; elle descend et l'applique elle-même sur la bête
écumante.

Voilà le génie de la basse Provence, violent, bruyant, barbare, mais
non sans grâce. Il faut voir ces danseurs infatigables danser la
moresque, les sonnettes aux genoux, ou exécuter à neuf, à onze, à
treize, la danse des épées, le _bacchuber_, comme disent leurs voisins
de Gap; ou bien à Riez, jouer tous les ans la _bravade_ des
Sarrasins[171]. Pays de militaires, des Agricola, des Baux, des
Crillon; pays des marins intrépides; c'est une rude école que ce golfe
de Lion. Citons le bailli de Suffren, et ce renégat qui mourut
capitan-pacha en 1706; nommons le mousse Paul (il ne s'est jamais
connu d'autre nom); né sur mer d'une blanchisseuse, dans une barque
battue par la tempête, il devint amiral et donna sur son bord une fête
à Louis XIV; mais il ne méconnaissait pas pour cela ses vieux
camarades, et voulut être enterré avec les pauvres, auxquels il laissa
tout son bien.

[Note 171: Dans les Pyrénées, c'est Renaud, monté sur son bon cheval
Bayard, qui délivre une jeune fille des mains des infidèles.]

Cet esprit d'égalité ne peut surprendre dans ce pays de républiques,
au milieu des cités grecques et des municipes romains. Dans les
campagnes même, le servage n'a jamais pesé comme dans le reste de la
France. Ces paysans étaient leurs propres libérateurs et les
vainqueurs des Maures; eux seuls pouvaient cultiver la colline
abrupte, et resserrer le lit du torrent. Il fallait contre une telle
nature des mains libres, intelligentes.

Libre et hardi fut encore l'essor de la Provence dans la littérature,
dans la philosophie. La grande réclamation du breton Pélage en faveur
de la liberté humaine fut accueillie, soutenue en Provence par
Faustus, par Cassien, par cette noble école de Lerins, la gloire du Ve
siècle. Quand le breton Descartes affranchit la philosophie de
l'influence théologique, le provençal Gassendi tenta la même
révolution au nom du sensualisme. Et au dernier siècle, les athées de
Saint-Malo, Maupertuis et Lamettrie, se rencontrèrent chez Frédéric,
avec un athée provençal (d'Argens).

Ce n'est pas sans raison que la littérature du Midi au XIIe et au
XIIIe siècles, s'appelle la littérature provençale. On vit alors tout
ce qu'il y a de subtil et de gracieux dans le génie de cette contrée.
C'est le pays des beaux parleurs, passionnés (au moins pour la
parole), et, quand ils veulent, artisans obstinés de langage; ils ont
donné Massillon, Mascaron, Fléchier, Maury, les orateurs et les
rhéteurs. Mais la Provence entière, municipes, Parlement et noblesse,
démagogie et rhétorique, le tout couronné d'une magnifique insolence
méridionale s'est rencontré dans Mirabeau, le col du taureau, la force
du Rhône.

Comment ce pays-là n'a-t-il pas vaincu et dominé la France? Il a bien
vaincu l'Italie au XIII siècle. Comment est-il si terne maintenant,
en exceptant Marseille, c'est-à-dire la mer? Sans parler des côtes
malsaines, et des villes qui se meurent, comme Fréjus[172], je ne vois
partout que ruines. Et il ne s'agit pas ici de ces beaux restes de
l'antiquité, de ces ponts romains, de ces aqueducs, de ces arcs de
Saint-Remi et d'Orange, et de tant d'autres monuments. Mais dans
l'esprit du peuple, dans sa fidélité aux vieux usages[173], qui lui
donnent une physionomie si originale et si antique; là aussi je
trouve une ruine. C'est un peuple qui ne prend pas le temps passé au
sérieux, et qui pourtant en conserve la trace[174]. Un pays traversé
par tous les peuples aurait dû, ce semble, oublier davantage; mais
non, il s'est obstiné dans ses souvenirs. Sous plusieurs rapports, il
appartient, comme l'Italie, à l'antiquité.

[Note 172: «Cette ville devient plus déserte chaque jour, et les
communes voisines ont perdu, depuis un demi-siècle, neuf dixièmes de
leur population.» Fauchet, an IX, _loc. cit._]

[Note 173: Dans ses jolies danses mauresques, dans les _romérages_ de
ses bourgs, dans les usages de la bûche _calendaire_, des pois chiches
à certaines fêtes, dans tant d'autres coutumes. Millin, III, 346. La
fête patronale de chaque village s'appelle _Romna-Vagi_, et par
corruption _Romerage_, parce qu'elle précédait souvent un voyage de
Rome que le seigneur faisait ou faisait faire (?)--Millin, III, 336.
C'est à Noël qu'on brûle le _caligneau_ ou _calendeau_; c'est une
grosse bûche de chêne qu'on arrose de vin et d'huile. On criait
autrefois en la plaçant: _Calene ven_, _tout ben ven_, calende vient,
tout va bien. C'est le chef de la famille qui doit mettre le feu à la
bûche; la flamme s'appelle _caco fuech_, feu d'amis. On trouve le même
usage en Dauphiné. Champollion-Figeac, p. 124. On appelle _chalendes_
le jour de Noël. De ce mot on a fait _chalendat_, nom que l'on donne à
une grosse bûche que l'on met au feu la veille de Noël au soir, et qui
y reste allumée jusqu'à ce qu'elle soit consumée. Dès qu'elle est
placée dans le foyer, on répand dessus un verre de vin en faisant le
signe de la croix, et c'est ce qu'on appelle: _batisa la chalendal_.
Dès ce moment cette bûche est pour ainsi dire sacrée, et l'on ne peut
pas s'asseoir dessus sans risquer d'en être puni, au moins par la
gale.--Millin, III, 339. On trouve l'usage de manger des pois chiches
à certaines fêtes, non-seulement à Marseille, mais en Italie, en
Espagne, à Gênes et à Montpellier. Le peuple de cette dernière ville
croit que, lorsque Jésus-Christ entra dans Jérusalem, il traversa une
_sesierou_, un champ de pois chiches, et que c'est en mémoire de ce
jour que s'est perpétué l'usage de manger des _sesés_. À certaines
fêtes, les Athéniens mangeaient aussi des pois chiches (aux
Panepsies.)]

[Note 174: La procession du bon roi René, à Aix, est une parade
dérisoire de la fable, de l'histoire et de la Bible.

Millin, II, 299. On y voit le duc Urbain (le malheureux général du roi
René) et la duchesse Urbain, montés sur des ânes; on y voyait une âme
que se disputaient deux diables; les chevaux _frux_ ou fringants, en
carton; le roi Hérode, la reine de Saba, le Temple de Salomon, et
l'étoile des Mages au bout d'un bâton, ainsi que la Mort, l'_abbé de
la jeunesse_ couvert de poudre et de rubans, etc., etc.]

Franchissez les tristes embouchures du Rhône, obstruées et
marécageuses, comme celles du Nil et du Pô. Remontez à la ville
d'Arles. La vieille métropole du christianisme dans nos contrées
méridionales avait cent mille âmes au temps des Romains; elle en a
vingt mille aujourd'hui; elle n'est riche que de morts et de
sépulcres[175]. Elle a été longtemps le tombeau commun, la nécropole
des Gaules. C'était un bonheur souhaité de pouvoir reposer dans ses
champs Élysiens (les Aliscamps). Jusqu'au XIIe siècle, dit-on, les
habitants des deux rives mettaient, avec une pièce d'argent, leurs
morts dans un tonneau enduit de poix qu'on abandonnait au fleuve; ils
étaient fidèlement recueillis. Cependant cette ville a toujours
décliné. Lyon l'a bientôt remplacée dans la primatie des Gaules; le
royaume de Bourgogne, dont elle fut la capitale, a passé rapide et
obscur; ses grandes familles se sont éteintes.

[Note 175:

  Si comme ad Arli, ove'l Rodano stagna,
  Fanno i sepolcri tutto 'l loco varo.

  DANTE, Inferno. c. IX.]

Quand de la côte et des pâturages d'Arles, on monte aux collines
d'Avignon, puis aux montagnes qui approchent des Alpes, on s'explique
la ruine de la Provence. Ce pays tout excentrique n'a de grandes
villes qu'à ses frontières. Ces villes étaient en grande partie des
colonies étrangères; la partie vraiment provençale était la moins
puissante. Les comtes de Toulouse finirent par s'emparer du Rhône, les
Catalans de la côte et des ports; les Baux, les Provençaux indigènes,
qui avaient jadis délivré le pays des Maures, eurent Forcalquier,
Sisteron, c'est-à-dire l'intérieur. Ainsi allaient en pièces les États
du Midi, jusqu'à ce que vinrent les Français qui renversèrent
Toulouse, rejetèrent les Catalans en Espagne, unirent les Provençaux
et les menèrent à la conquête de Naples. Ce fut la fin des destinées
de la Provence. Elle s'endormit avec Naples sous un même maître. Rome
prêta son pape à Avignon; les richesses et les scandales abondèrent.
La religion était bien malade dans ces contrées, surtout depuis les
Albigeois; elle fut tuée par la présence des papes. En même temps
s'affaiblissaient et venaient à rien les vieilles libertés des
municipes du Midi. La liberté romaine et la religion romaine, la
république et le christianisme, l'antiquité et le moyen âge, s'y
éteignaient en même temps. Avignon fut le théâtre de cette
décrépitude. Aussi ne croyez pas que ce soit seulement pour Laure que
Pétrarque ait tant pleuré à la source de Vaucluse; l'Italie aussi fut
sa Laure, et la Provence, et tout l'antique Midi qui se mourait chaque
jour[176].

[Note 176: Je ne sais lequel est le plus touchant des plaintes du
poète sur les destinées de l'Italie, ou de ses regrets lorsqu'il a
perdu Laure. Je ne résiste pas au plaisir de citer ce sonnet admirable
où le pauvre vieux poète s'avoue enfin qu'il n'a poursuivi qu'une
ombre:

«Je le sens et le respire encore, c'est mon air d'autrefois. Les
voilà, les douces collines où naquit la belle lumière, qui tant que le
ciel le permit, remplit mes yeux de joie et de désir, et maintenant
les gonfle de pleurs.

«Ô fragile espoir! ô folles pensées!... l'herbe est veuve, et troubles
sont les ondes. Il est vide et froid, le nid qu'elle occupait, ce nid
où j'aurais voulu vivre et mourir!

«J'espérais, sur ses douces traces, j'espérais de ses beaux yeux qui
ont consumé mon coeur, quelque repos après tant de fatigues.

«Cruelle, ingrate servitude! j'ai brûlé tant qu'a duré l'objet de mes
feux, et aujourd'hui je vais pleurant sa cendre.»

  Sonnet CCLXXIX.]

La Provence, dans son imparfaite destinée, dans sa forme incomplète,
me semble un chant des troubadours, un canzone de Pétrarque; plus
d'élan que de portée. La végétation africaine des côtes est bientôt
bornée par le vent glacial des Alpes. Le Rhône court à la mer, et n'y
arrive pas. Les pâturages font place aux sèches collines, parées
tristement de myrte et de lavande, parfumées et stériles.

La poésie de ce destin du Midi semble reposer dans la mélancolie de
Vaucluse, dans la tristesse ineffable et sublime de la Sainte-Baume,
d'où l'on voit les Alpes et les Cévennes, le Languedoc et la
Provence, au delà, la Méditerranée. Et moi aussi, j'y pleurerais comme
Pétrarque au moment de quitter ces belles contrées.

       *       *       *       *       *

Mais il faut que je fraye ma route vers le nord, aux sapins du Jura,
aux chênes des Vosges et des Ardennes, vers les plaines décolorées du
Berry et de la Champagne. Les provinces que nous venons de parcourir,
isolées par leur originalité même, ne me pourraient servir à composer
l'unité de la France. Il y faut des éléments plus liants, plus
dociles; il faut des hommes plus disciplinables, plus capables de
former un noyau compacte, pour fermer la France du Nord aux grandes
invasions de terre et de mer, aux Allemands et aux Anglais. Ce n'est
pas trop pour cela des populations serrées du centre, des bataillons
normands, picards, des massives et profondes légions de la Lorraine et
de l'Alsace.

Les Provençaux appellent les Dauphinois les _Franciaux_. Le Dauphiné
appartient déjà à la vraie France, la France du Nord. Malgré la
latitude, cette province est septentrionale. Là commence cette zone de
pays rudes et d'hommes énergiques qui couvrent la France à l'est.
D'abord le Dauphiné, comme une forteresse sous le vent des Alpes; puis
le marais de la Bresse; puis dos à dos la Franche-Comté et la
Lorraine, attachées ensemble par les Vosges, qui versent à celle-ci la
Moselle, à l'autre la Saône et le Doubs. Un vigoureux génie de
résistance et d'opposition signale ces provinces. Cela peut être
incommode au dedans, mais c'est notre salut contre l'étranger. Elles
donnent aussi à la science des esprits sévères et analytiques: Mably
et Condillac son frère, sont de Grenoble; d'Alembert est Dauphinois
par sa mère; de Bourg-en-Bresse, l'astronome Lalande, et Bichat, le
grand anatomiste[177].

[Note 177: Même esprit critique en Franche-Comté; ainsi Guillaume de
Saint-Amour, l'adversaire du mysticisme des ordres mendiants, le
grammairien d'Olivet, etc. Si nous voulions citer quelques-uns des
plus distingués de nos contemporains, nous pourrions nommer Charles
Nodier, Jouffroy et Droz. Cuvier était de Montbéliard; mais le
caractère de son génie fut modifié par une éducation allemande.]

Leur vie morale et leur poésie, à ces hommes de la frontière, du reste
raisonneurs et intéressés[178], c'est la guerre. Qu'on parle de passer
les Alpes ou le Rhin, vous verrez que les Bayards ne manqueront pas au
Dauphiné, ni les Ney, les Fabert, à la Lorraine. Il y a là, sur la
frontière, des villes héroïques où c'est de père en fils un invariable
usage de se faire tuer pour le pays[179]. Et les femmes s'en mêlent
souvent comme les hommes[180]. Elles ont dans toute cette zone, du
Dauphiné aux Ardennes, un courage, une grâce d'amazones, que vous
chercheriez en vain partout ailleurs. Froides, sérieuses et soignées
dans leur mise, respectables aux étrangers et à leurs familles, elles
vivent au milieu des soldats, et leur imposent. Elles-mêmes, veuves,
filles de soldats, elles savent ce que c'est que la guerre, ce que
c'est que de souffrir et mourir; mais elles n'y envoient pas moins les
leurs, fortes et résignées; au besoin elles iraient elles-mêmes. Ce
n'est pas seulement la Lorraine qui sauva la France par la main d'une
femme: en Dauphiné, Margot de Lay défendit Montélimart, et Philis La
Tour-du-Pin. La Charce ferma la frontière au duc de Savoie (1692). Le
génie viril des Dauphinoises a souvent exercé sur les hommes une
irrésistible puissance: témoin la fameuse madame Tencin, mère de
d'Alembert; et cette blanchisseuse de Grenoble qui, de mari en mari,
finit par épouser le roi de Pologne; on la chante encore dans le pays
avec Mélusine et la fée de Sassenage.

[Note 178: On trouve dans les habitudes de langage des Dauphinois, des
traces singulières de leur vieil esprit processif. «Les propriétaires
qui jouissent de quelque aisance parlent le français d'une manière
assez intelligible, mais ils y mêlent souvent les termes de l'ancienne
pratique, que le barreau n'ose pas encore abandonner. Avant la
Révolution, quand les enfants avaient passé un an ou deux chez un
procureur, à mettre au net des exploits et des appointements, leur
éducation était faite, et ils retournaient à la charrue.»
Champollion-Figeac, patis du Dauphiné, p. 67.]

[Note 179: La petite ville de Sarrelouis, qui compte à peine cinq
mille habitants, a fourni en vingt années cinq ou six cents officiers
et militaires décorés, presque tous morts au champ de bataille.]

[Note 180: On conserve, au Musée d'artillerie, la riche et galante
armure des princesses de la maison de Bouillon.]

Il y a dans les moeurs communes du Dauphiné une vive et franche
simplicité à la montagnarde, qui charme tout d'abord. En montant vers
les Alpes surtout, vous trouverez l'honnêteté savoyarde[181], la même
bonté, avec moins de douceur. Là, il faut bien que les hommes s'aiment
les uns les autres; la nature, ce semble, ne les aime guère[182]. Sur
ces pentes exposées au nord, au fond de ces sombres entonnoirs où
siffle le vent maudit des Alpes, la vie n'est adoucie que par le bon
coeur et le bon sens du peuple. Des greniers d'abondance fournis par
les communes suppléent aux mauvaises récoltes. On bâtit gratis pour
les veuves, et pour elles d'abord[183]. De là partent des émigrations
annuelles. Mais ce ne sont pas seulement des maçons, des porteurs
d'eau, des rouliers, des ramoneurs, comme dans le Limousin,
l'Auvergne, le Jura, la Savoie; ce sont surtout des instituteurs
ambulants[184] qui descendent tous les hivers des montagnes de Gap et
d'Embrun. Ces maîtres d'école s'en vont par Grenoble dans le Lyonnais,
et de l'autre côté du Rhône. Les familles les reçoivent volontiers;
ils enseignent les enfants et aident au ménage. Dans les plaines du
Dauphiné, le paysan, moins bon et moins modeste, est souvent bel
esprit: il fait des vers et des vers satiriques.

[Note 181: Cette simplicité, ces moeurs presque patriarcales, tiennent
en grande partie à la conservation de traditions antiques. Le
vieillard est l'objet du respect et le centre de la famille, et deux
ou trois générations exploitent souvent ensemble la même ferme.--Les
domestiques mangent à la table des maîtres.--Au 1er novembre (c'est le
_misdu_ de Bretagne), on sert pour les morts un repas d'oeufs et de
farines bouillies; chaque mort a son couvert. Dans un village, on
célèbre encore la fête du soleil, selon M. Champollion.--On retrouve
en Dauphiné, comme en Bretagne, les _brayes_ celtiques.]

[Note 182: Malgré la pauvreté du pays, leur bon sens les préserve de
toute entreprise hasardeuse. Dans certaines vallées, on croit qu'il
existe de riches mines; mais une vierge vêtue de blanc en garde
l'entrée avec une faux.]

[Note 183: Quand une veuve ou un orphelin fait quelque perte de
bétail, etc., on se cotise pour la réparer.]

[Note 184: Sur quatre mille quatre cents émigrants, sept cents
instituteurs. (Peuchet.)]

Jamais dans le Dauphiné la féodalité ne pesa comme dans le reste de la
France. Les seigneurs, en guerre éternelle avec la Savoie[185],
eurent intérêt de ménager leurs hommes; les _vavasseurs_ y furent
moins des arrière-vassaux que des petits nobles à peu près
indépendants[186]. La propriété s'y est trouvée de bonne heure divisée
à l'infini. Aussi la Révolution française n'a point été sanglante à
Grenoble; elle y était faite d'avance[187]. La propriété est divisée
au point que telle maison a dix propriétaires, chacun d'eux possédant
et habitant une chambre[188]. Bonaparte connaissait bien Grenoble,
quand il la choisit pour sa première station en revenant de l'île
d'Elbe[189]; il voulait alors relever l'empire par la république.

[Note 185: Ces guerres jetèrent un grand éclat sur la noblesse
dauphinoise. On l'appelait l'_écarlate des gentilhommes_. C'est le
pays de Bayard, et de ce Lesdiguières qui fut roi du Dauphiné, sous
Henri IV. Le premier y laissa un long souvenir; on disait _prouesse de
Terrail_, comme _loyauté de Salvaing_, _noblesse de Sassenage_.--Près
de la vallée du Graisivaudan est le territoire de Royans, _la vallée
Chevallereuse_.]

[Note 186: Le noble faisait hommage debout; le bourgeois à genoux et
baisant le dos de la main du seigneur; l'homme du peuple, aussi à
genoux, mais baisant seulement le pouce de la main du seigneur.--De
même à Metz, le maître échevin parlait au roi debout, et non à
genoux.]

[Note 187: Dans la Terreur, les ouvriers y maintinrent l'ordre avec un
courage et une humanité admirables, à peu près comme à Florence le
cardeur de laine, Michel Lando, dans l'insurrection des Ciampi.]

[Note 188: Perrin Dulac. (Grenoble.)]

[Note 189: Il descendit dans une auberge tenue par un vieux soldat,
qui lui avait donné une orange dans la campagne d'Égypte.]

À Grenoble, comme à Lyon, comme à Besançon, comme à Metz et dans tout
le Nord, l'industrialisme républicain est moins sorti, quoi qu'on ait
dit, de la municipalité romaine que de la protection ecclésiastique;
ou plutôt l'une et l'autre se sont accordées, confondues, l'évêque
s'étant trouvé, au moins jusqu'au IXe siècle, de nom ou de fait, le
véritable _defensor civitatis_. L'évêque Izarn chassa les Sarrasins du
Dauphiné en 965; et jusqu'en 1044, où l'on place l'avénement des
comtes d'Albon, comme dauphins, Grenoble, disent les chroniques,
«avait toujours été un franc-alleu de l'évêque.» C'est aussi par des
conquêtes sur les évêques que commencèrent les comtes poitevins de Die
et de Valence. Ces barons s'appuyèrent tantôt sur les Allemands,
tantôt sur les mécréants du Languedoc[190].

[Note 190: D'abord les Vaudois, plus tard les protestants. Dans le
seul département de la Drôme, il y a environ trente-quatre mille
calvinistes (Peuchet). On se rappelle la lutte atroce du baron des
Adrets et de Montbrun.--Le plus célèbre des protestants dauphinois fut
Isaac Casaubon, fils du ministre de Bourdeaux sur le Roubion, né en
1559; il est enterré à Westminster.]

Besançon[191], comme Grenoble, est encore une république
ecclésiastique, sous son archevêque, prince d'empire, et son noble
chapitre[192]. Mais l'éternelle guerre de la Franche-Comté contre
l'Allemagne, y a rendu la féodalité plus pesante. La longue muraille
du Jura avec ses deux portes de Joux et de la Pierre-Pertuis, puis
les replis du Doubs, c'étaient de fortes barrières[193], Cependant
Frédéric Barberousse n'y établit pas moins ses enfants pour un siècle.
Ce fut sous les serfs de l'Église, à Saint-Claude, comme dans la
pauvre Nantua de l'autre côté de la montagne, que commença l'industrie
de ces contrées. Attachés à la glèbe, ils taillèrent d'abord des
chapelets pour l'Espagne et pour l'Italie; aujourd'hui qu'ils sont
libres, ils couvrent les routes de la France de rouliers et de
colporteurs.

[Note 191: L'ancienne devise de Besançon était: _Plût à Dieu!_--À
Salins, on lisait sur la porte d'un des forts où étaient les salines,
la devise de Philippe le Bon: _Autre n'auray_. Plusieurs monuments de
Dijon portaient celle de Philippe le Hardi: _Moult me tarde_.--À
Besançon naquit l'illustre diplomate Granvelle, chancelier de
Charles-Quint, mort en 1564.]

[Note 192: De même à l'abbaye de Saint-Claude, transformée en évêché
en 1741, les religieux devaient faire preuve de noblesse jusqu'à leur
trisaïeul, paternel et maternel. Les chanoines devaient prouver seize
quartiers, huit de chaque côté.]

[Note 193: La Franche-Comté est le pays le mieux boisé de la France. On
compte trente forêts, sur la Saône, le Doubs et le Lougnon.--Beaucoup de
fabriques de boulets, d'armes, etc. Beaucoup de chevaux et de boeufs,
peu de moutons; mauvaises laines.]

Sous son évêque même, Metz était libre, comme Liége, comme Lyon; elle
avait son échevin, ses Treize, ainsi que Strasbourg. Entre la grande
Meuse et la petite (la Moselle, _Mosula_), les trois villes
ecclésiastiques, Metz, Toul et Verdun[194], placées en triangle,
formaient un terrain neutre, une île, un asile aux serfs fugitifs. Les
juifs même, proscrits partout, étaient reçus dans Metz. C'était le
_border_ français entre nous et l'Empire. Là, il n'y avait point de
barrière naturelle contre l'Allemagne, comme en Dauphiné et en
Franche-Comté. Les beaux ballons des Vosges, la chaîne même de
l'Alsace, ces montagnes à formes douces et paisibles, favorisaient
d'autant mieux la guerre. Cette terre ostrasienne, partout marquée des
monuments carlovingiens[195], avec ses douze grandes maisons, ses
cent vingt pairs, avec son abbaye souveraine de Remiremont, où
Charlemagne et son fils faisaient leurs grandes chasses d'automne, où
l'on portait l'épée devant l'abbesse[196], la Lorraine offrait une
miniature de l'empire germanique. L'Allemagne y était partout
pêle-mêle avec la France, partout se trouvait la frontière. Là aussi
se forma, et dans les vallées de la Meuse et de la Moselle, et dans
les forêts des Vosges, une population vague et flottante, qui ne
savait pas trop son origine, vivant sur le commun, sur le noble et le
prêtre, qui les prenaient tour à tour à leur service. Metz était leur
ville, à tous ceux qui n'en avaient pas, ville mixte s'il en fut
jamais. On a essayé en vain de rédiger en une coutume les coutumes
contradictoires de cette Babel.

[Note 194: Sur les moeurs des habitants des Trois-Évêchés et de la
Lorraine en général, voyez le Mémoire manuscrit de M. Turgot, qui se
trouve à la bibliothèque publique de Metz: _Description exacte et
fidèle du pays Messin, etc._--Les trois évêques étaient princes du
Saint-Empire.--Le comté de Gréange et la baronnie de Fenestrange
étaient deux francs-alleus de l'Empire.]

[Note 195: On voyait à Metz le tombeau de Louis le Débonnaire et
l'original des Annales de Metz, mess. de 894.--Les abeilles, dont il
est si souvent question dans les capitulaires, donnaient à Metz son
hydromel si vanté.]

[Note 196: Pour être _dame de Remiremont_, il fallait prouver deux
cents ans de noblesse des deux côtés.--Pour être chanoinesse, ou
_demoiselle_ à Épinal, il fallait prouver quatre générations de pères
et mères nobles.

Piganiol de la Force, XIII. Elle était pour moitié dans la justice de
la ville, et nommait, avec son chapitre, des députés aux États de
Lorraine.--La doyenne et la sacristaine disposaient chacune de quatre
cures. La _sonzier_, ou receveuse, partageait avec l'abbesse la
justice (val de Joux), consistant en dix-neuf villages; tous les
essaims d'abeilles qui s'y trouvaient lui appartenaient de droit.
L'abbaye avait un grand prévôt, un grand et un petit chancelier, un
grand _sonzier_, etc.]

La langue française s'arrête en Lorraine, et je n'irai pas au delà. Je
m'abstiens de franchir la montagne, de regarder l'Alsace. Le monde
germanique est dangereux pour moi. Il y a là un tout-puissant lotos
qui fait oublier la patrie. Si je vous découvrais, divine flèche de
Strasbourg, si j'apercevais mon héroïque Rhin, je pourrais bien m'en
aller au courant du fleuve, bercé par leurs légendes[197], vers la
rouge cathédrale de Mayence, vers celle de Cologne, et jusqu'à
l'Océan; ou peut-être resterais-je enchanté aux limites solennelles
des deux empires, aux ruines de quelque camp romain, de quelque
fameuse église de pèlerinage, au monastère de cette noble religieuse
qui passa trois cents ans à écouter l'oiseau de la forêt[198].

[Note 197: Un duc d'Alsace et de Lorraine, au VIIe siècle, souhaitait
un fils; il n'eut qu'une fille aveugle, et la fit exposer. Un fils lui
vint plus tard, qui ramena la fille au vieux duc, devenu farouche et
triste, solitairement retiré dans le château d'Hohenbourg. Il la
repoussa d'abord, puis se laissa fléchir, et fonda pour elle un
monastère, qui depuis s'appela de son nom, sainte Odile. On découvre
de la hauteur Baden et l'Allemagne. De toutes parts les rois y
venaient en pèlerinage: l'empereur Charles IV, Richard Coeur-de-Lion,
un roi de Danemark, un roi de Chypre, un pape... Ce monastère reçut la
femme de Charlemagne et celle de Charles le Gros.--À Winstein, au nord
du Bas-Rhin, le diable garde dans un château taillé dans le roc de
précieux trésors.--Entre Haguenau et Wissembourg, une flamme
fantastique sort de la _fontaine de la poix_ (Pechelbrunnen); cette
flamme, c'est le _chasseur_, le fantôme d'un ancien seigneur qui expie
sa tyrannie, etc.--Le génie musical et enfantin de l'Allemagne
commence avec ses poétiques légendes. Les ménétriers d'Alsace tenaient
régulièrement leurs assemblées. Le sire de Rapolstein s'intitulait le
_Roi des Violons_. Les violons d'Alsace dépendaient d'un seigneur, et
devaient se présenter, ceux de la Haute-Alsace à Rapolstein, ceux de
la Basse à Bischwiller.]

[Note 198: À côté de cette belle légende, où l'extase produite par
l'harmonie prolonge la vie pendant des siècles, plaçons l'histoire de
cette femme qui, sous Louis le Débonnaire, entendit l'orgue pour la
première fois, et mourut de ravissement. Ainsi, dans les légendes
allemandes, la musique donne la vie et la mort.]

Non, je m'arrête sur la limite des deux langues, en Lorraine, au
combat des deux races, au _Chêne des Partisans_, qu'on montre encore
dans les Vosges. La lutte de la France et de l'Empire, de la ruse
héroïque et de la force brutale, s'est personnifiée de bonne heure
dans celle de l'Allemand Zwentebold et du Français Rainier (Renier,
Renard?), d'où viennent les comtes de Hainaut. La guerre du Loup et du
Renard est la grande légende du nord de la France, le sujet des
fabliaux et des poèmes populaires: un épicier de Troyes a donné au XVe
siècle le dernier de ces poèmes. Pendant deux cent cinquante ans, la
Lorraine eut des ducs alsaciens d'origine, créatures des empereurs, et
qui, au dernier siècle, ont fini par être empereurs. Ces ducs furent
presque toujours en guerre avec l'évêque et la république de
Metz[199], avec la Champagne, avec la France; mais l'un d'eux ayant
épousé, en 1255, une fille du comte de Champagne, devenus Français par
leur mère, ils secondèrent vivement la France contre les Anglais,
contre le parti anglais de Flandre et de Bretagne. Ils se firent tous
tuer ou prendre en combattant pour la France, à Courtray, à Cassel, à
Crécy, à Auray. Une fille des frontières de Lorraine et Champagne, une
pauvre paysanne, Jeanne Darc, fit davantage: elle releva la moralité
nationale; en elle apparut, pour la première fois, la grande image du
peuple, sous une forme virginale et pure. Par elle, la Lorraine se
trouvait attachée à la France. Le duc même, qui avait un instant
méconnu le roi et lié les pennons royaux à la queue de son cheval,
maria pourtant sa fille à un prince du sang, au comte de Bar, René
d'Anjou. Une branche cadette de cette famille a donné dans les Guise
des chefs au parti catholique contre les calvinistes alliés de
l'Angleterre et de la Hollande.

[Note 199: À Metz naquirent le maréchal Fabert, Custine, et cet
audacieux et infortuné Pilâtre des Rosiers, qui le premier osa
s'embarquer dans un ballon. L'édit de Nantes en chassa les Ancillon.]

En descendant de Lorraine aux Pays-Bas par les Ardennes, la Meuse,
d'agricole et industrielle, devient de plus en plus militaire. Verdun
et Stenay, Sedan, Mézières et Givet, Maëstricht, une foule de places
fortes, maîtrisent son cours. Elle leur prête ses eaux, elle les
couvre ou leur sert de ceinture. Tout ce pays est boisé, comme pour
masquer la défense et l'attaque aux approches de la Belgique. La
grande forêt d'Ardenne, la _profonde_ (ar duinn), s'étend de tous
côtés, plus vaste qu'imposante. Vous rencontrez des villes, des
bourgs, des pâturages; vous vous croyez sorti des bois, mais ce ne
sont là que des clairières. Les bois recommencent toujours; toujours
les petits chênes, humble et monotone océan végétal, dont vous
apercevez de temps à autre, du sommet de quelque colline, les
uniformes ondulations. La forêt était bien plus continue autrefois.
Les chasseurs pouvaient courir, toujours à l'ombre, de l'Allemagne, du
Luxembourg en Picardie, de Saint-Hubert à Notre-Dame-de-Liesse. Bien
des histoires se sont passées sous ces ombrages; ces chênes tout
chargés de gui, ils en savent long, s'ils voulaient raconter. Depuis
les mystères des druides jusqu'aux guerres du Sanglier des Ardennes,
au XVe siècle; depuis le cerf miraculeux dont l'apparition convertit
saint Hubert, jusqu'à la blonde Iseult et son amant. Ils dormaient sur
la mousse, quand l'époux d'Iseult les surprit; mais il les vit si
beaux, si sages, avec la large épée qui les séparait, il se retira
discrètement.

Il faut voir, au delà de Givet, le Trou du Han, où naguère on n'osait
encore pénétrer; il faut voir les solitudes de Layfour et les noirs
rochers de la Dame de Meuse, la table de l'enchanteur Maugis,
l'ineffaçable empreinte que laissa dans le roc le pied du cheval de
Renaud. Les quatre fils Aymon sont à Château-Renaud comme à Uzès, aux
Ardennes comme en Languedoc. Je vois encore la fileuse qui, pendant
son travail, tient sur les genoux le précieux volume de la
Bibliothèque bleue, le livre héréditaire, usé, noirci dans la
veillée[200].

[Note 200: Là se lit comment le bon Renaud joua maint tour à
Charlemagne, comment il eut pourtant bonne fin, s'étant fait
humblement de chevalier maçon, et portant sur son dos des blocs
énormes pour bâtir la sainte église de Cologne.]

Ce sombre pays des Ardennes ne se rattache pas naturellement à la
Champagne. Il appartient à l'évêché de Metz, au bassin de la Meuse, au
vieux royaume d'Ostrasie. Quand vous avez passé les blanches et
blafardes campagnes qui s'étendent de Reims à Rethel, la Champagne est
finie. Les bois commencent avec les bois, les pâturages, et les petits
moutons des Ardennes. La craie a disparu; le rouge mat de la tuile
fait place au sombre éclat de l'ardoise; les maisons s'enduisent de
limaille de fer. Manufactures d'armes, tanneries, ardoisières, tout
cela n'égaye pas le pays. Mais la race est distinguée: quelque chose
d'intelligent, de sobre, d'économe; la figure un peu sèche, et taillée
à vives arêtes. Ce caractère de sécheresse et de sévérité n'est point
particulier à la petite Genève de Sedan; il est presque partout le
même. Le pays n'est pas riche, et l'ennemi à deux pas; cela donne à
penser. L'habitant est sérieux. L'esprit critique domine. C'est
l'ordinaire chez les gens qui sentent qu'ils valent mieux que leur
fortune.

       *       *       *       *       *

Derrière cette rude et héroïque zone de Dauphiné, Franche-Comté,
Lorraine, Ardennes, s'en développe une autre tout autrement douce, et
plus féconde des fruits de la pensée. Je parle des provinces du
Lyonnais, de la Bourgogne et de la Champagne. Zone vineuse, de poésie
inspirée, d'éloquence, d'élégante et ingénieuse littérature. Ceux-ci
n'avaient pas, comme les autres, à recevoir et renvoyer sans cesse le
choc de l'invasion étrangère. Ils ont pu, mieux abrités, cultiver à
loisir la fleur délicate de la civilisation.

D'abord, tout près du Dauphiné, la grande et aimable ville de Lyon,
avec son génie éminemment sociable, unissant les peuples comme les
fleuves[201]. Cette pointe du Rhône et de la Saône semble avoir été
toujours un lieu sacré. Les Segusii de Lyon dépendaient du peuple
druidique des Édues. Là, soixante tribus de la Gaule dressèrent
l'autel d'Auguste, et Caligula y établit ces combats d'éloquence où le
vaincu était jeté dans le Rhône, s'il n'aimait mieux effacer son
discours avec sa langue. À sa place, on jetait des victimes dans le
fleuve, selon le vieil usage celtique et germanique. On montre au pont
de Saint-Nizier l'_arc merveilleux_ d'où l'on précipitait les
taureaux.

[Note 201: La Saône jusqu'au Rhône, et le Rhône jusqu'à la mer,
séparaient la France de l'Empire. Lyon, bâtie surtout sur la rive
gauche de la Saône, était une cité impériale; mais les comtes de Lyon
relevaient de la France pour les faubourgs de Saint-Just et de
Saint-Irénée.]

La fameuse table de bronze, où on lit encore le discours de Claude pour
l'admission des Gaulois dans le sénat, est la première de nos antiquités
nationales, le signe de notre initiation dans le monde civilisé. Une
autre initiation, bien plus sainte, a son monument dans les catacombes
de Saint-Irénée, dans la crypte de Saint-Pothin, dans Fourvières, la
montagne des pèlerins. Lyon fut le siége de l'administration romaine,
puis de l'autorité ecclésiastique pour les quatre Lyonnaises (Lyon,
Tours, Sens et Rouen), c'est-à-dire pour toute la Celtique. Dans les
terribles bouleversements des premiers siècles du moyen âge, cette
grande ville ecclésiastique ouvrit son sein à une foule de fugitifs, et
se peupla de la dépopulation générale, à peu près comme Constantinople
concentra peu à peu en elle tout l'empire grec, qui reculait devant les
Arabes ou les Turcs. Cette population n'avait ni champs ni terres, rien
que ses bras et son Rhône; elle fut industrielle et commerçante.
L'industrie y avait commencé dès les Romains. Nous avons des
inscriptions tumulaires: _À la mémoire d'un vitrier africain_ habitant
de Lyon. _À la mémoire d'un vétéran des légions, marchand de
papier_[202]. Cette fourmilière laborieuse, enfermée entre les rochers
et la rivière, entassée dans les rues sombres qui y descendent, sous la
pluie et l'éternel brouillard, elle eut sa vie morale pourtant et sa
poésie. Ainsi notre maître Adam, le menuisier de Nevers, ainsi les
meistersaenger de Nuremberg et de Francfort, tonneliers, serruriers,
forgerons, aujourd'hui encore le ferblantier de Nuremberg. Ils rêvèrent
dans leurs cités obscures la nature qu'ils ne voyaient pas, et ce beau
soleil qui leur était envié. Ils martelèrent dans leurs ateliers des
idylles sur les champs, les oiseaux et les fleurs. À Lyon, l'inspiration
poétique ne fut point la nature, mais l'amour: plus d'une jeune
marchande, pensive dans le demi-jour de l'arrière-boutique, écrivit,
comme Louise Labbé, comme Pernette Guillet, des vers pleins de tristesse
et de passion, qui n'étaient pas pour leurs époux. L'amour de Dieu, il
faut le dire, et le plus doux mysticisme, fut encore un caractère
lyonnais. L'Église de Lyon fut fondée par l'_homme du désir_ ([Grec:
Potheinos], saint Pothin). Et c'est à Lyon que, dans les derniers temps,
saint Martin, l'_homme du désir_, établit son école[203]. Ballanche y
est né[204]. L'auteur de l'_Imitation_, Jean Gerson, voulut y
mourir[205].

[Note 202: Millin.]

[Note 203: Il était né à Amboise en 1743.--Il n'y a pas longtemps
encore, on chantait l'office à Lyon, sans orgues, livres, ni
instruments, comme au premier âge du christianisme.]

[Note 204: Ainsi que Ampère, Degerando, Camille Jordan, de Sénancour.
Leurs familles du moins sont lyonnaises.]

[Note 205: En 1429.--Saint Remi de Lyon soutint contre Jean Scot le
parti de Gotteschalk et de la grâce.--Selon Du Boulay, c'est à Lyon
que fut enseigné d'abord le dogme de l'Immaculée Conception.--Sous
Louis XIII, un seul homme, Denis de Marquemont, fonda à Lyon quinze
couvents.]

C'est une chose bizarre et contradictoire en apparence que le
mysticisme ait aimé à naître dans ces grandes cités industrielles,
comme aujourd'hui Lyon et Strasbourg. Mais c'est que nulle part le
coeur de l'homme n'a plus besoin du ciel. Là où toutes les voluptés
grossières sont à portée, la nausée vient bientôt. La vie sédentaire
aussi de l'artisan, assis à son métier, favorise cette fermentation
intérieure de l'âme. L'ouvrier en soie, dans l'humide obscurité des
rues de Lyon, le tisserand d'Artois et de Flandre, dans la cave où il
vivait, se créèrent un monde, au défaut du monde, un paradis moral de
doux songes et de visions; en dédommagement de la nature qui leur
manquait, ils se donnèrent Dieu. Aucune classe d'hommes n'alimenta de
plus de victime les bûchers du moyen âge. Les Vaudois d'Arras eurent
leurs martyrs, comme ceux de Lyon. Ceux-ci, disciples du marchand
Valdo, Vaudois ou pauvres de Lyon, comme on les appelait, tâchaient de
revenir aux premiers jours de l'Évangile. Ils donnaient l'exemple
d'une touchante fraternité; et cette union des coeurs ne tenait pas
uniquement à la communauté des opinions religieuses. Longtemps après
les Vaudois, nous trouvons à Lyon des contrats où deux amis s'adoptent
l'un l'autre, et mettent en commun leur fortune et leur vie[206].

[Note 206: Après avoir rédigé cet acte, les frères adoptifs
s'envoyaient des chapeaux de fleurs et des coeurs d'or.]

Le génie de Lyon est plus moral, plus sentimental du moins, que celui
de la Provence; cette ville appartient déjà au Nord. C'est un centre
du Midi, qui n'est point méridional, et dont le Midi ne veut pas.
D'autre part la France a longtemps renié Lyon, comme étrangère, ne
voulant point reconnaître la primatie ecclésiastique d'une ville
impériale. Malgré sa belle situation sur deux fleuves, entre tant de
provinces, elle ne pouvait s'étendre. Elle avait derrière, les deux
Bourgognes, c'est-à-dire la féodalité française, et celle de l'Empire;
devant, les Cévennes, et ses envieuses, Vienne et Grenoble.

En remontant de Lyon au Nord, vous avez à choisir entre Châlon et
Autun. Les Segusii lyonnais étaient une colonie de cette dernière
ville[207]. Autun, la vieille cité druidique[208], avait jeté Lyon au
confluent du Rhône et de la Saône, à la pointe de ce grand triangle
celtique dont la base était l'Océan, de la Seine à la Loire. Autun et
Lyon, la mère et la fille, ont eu des destinées toutes diverses. La
fille, assise sur une grande route des peuples, belle, aimable et
facile, a toujours prospéré et grandi; la mère, chaste et sévère, est
restée seule sur son torrentueux Arroux, dans l'épaisseur de ses
forêts mystérieuses, entre ses cristaux et ses laves. C'est elle qui
amena les Romains dans les Gaules, et leur premier soin fut d'élever
Lyon contre elle. En vain, Autun quitta son nom sacré de Bibracte pour
s'appeler Augustodunum, et enfin Flavia; en vain elle déposa sa
divinité[209], et se fit de plus en plus romaine. Elle déchut
toujours; toutes les grandes guerres des Gaules se décidèrent autour
d'elle et contre elle. Elle ne garda pas même ses fameuses écoles. Ce
qu'elle garda, ce fut son génie austère. Jusqu'aux temps modernes,
elle a donné des hommes d'État, des légistes, le chancelier Rolin,
les Montholon, les Jeannin, et tant d'autres. Cet esprit sévère
s'étend loin à l'ouest et au nord. De Vézelai, Théodore de Bèze,
l'orateur du calvinisme, le verbe de Calvin.

[Note 207: Gallia Christiana, t. IV.--Dans un diplôme de l'an 1189,
Philippe-Auguste reconnaît que Lyon et Autun ont l'une sur l'autre,
quand un des siéges vient à vaquer, le droit de régale et
d'administration.--L'évêque d'Autun était de droit président des États
de Bourgogne. On se rappelle les liaisons qui existaient entre
Saint-Léger, le fameux évêque d'Autun, et l'évêque de Lyon.]

[Note 208: Autun avait dans ses armes, d'abord le serpent druidique,
puis le porc, l'animal qui se nourrit du gland celtique.]

[Note 209: Inscription trouvée à Autun:

      DEAE BIBRACTI
    P.  CAPRIL PACATUS
  I------I VIR AUGUSTA.
    II  I.

        V.  S.  L. M.

                     MILLIN, I, 337.

Il semble que l'aristocratie se livra entièrement à Rome, tandis que
le parti druidique et populaire chercha à ressaisir l'indépendance.
«Le sage gouvernement d'Autun, dit Tacite, comprima la révolte des
bandes fanatiques de Maricus, Boie de la lie du peuple, qui se donnait
pour un dieu et pour le libérateur des Gaules (Annal., l. II, c. LXI).
On a vu, au Ier vol., la révolte de Sacrovir.--Enfin les Bagaudes
saccagèrent deux fois Autun. Alors furent fermées les écoles
Moeniennes, que le Grec Eumène rouvrit sous le patronage de Constance
Chlore.--François Ier visita Autun en 1521, et la nomma «sa Rome
française.» Autun avait été appelée la soeur de Rome, selon Eumène,
ap. Scr. fr. 1, 712, 716, 717.

Elle fut presque ruinée par Aurélien, au temps de sa victoire sur
Tétricus qui y faisait frapper ses médailles.--Saccagée par les
Allemands en 280, par les Bagaudes sous Dioclétien, par Attila en 451,
par les Sarrasins en 732, par les Normands en 886 et 895. En 924, on
ne put en éloigner les Hongrois qu'à prix d'argent. Histoire d'Autun,
par Joseph de Rosny, 1802.]

La sèche et sombre contrée d'Autun et du Morvan n'a rien de l'aménité
bourguignonne. Celui qui veut connaître la vraie Bourgogne, l'aimable
et vineuse Bourgogne, doit remonter la Saône par Châlon, puis tourner
par la Côte-d'Or au plateau de Dijon, et redescendre vers Auxerre; bon
pays, où les villes mettent des pampres dans leurs armes[210], où tout
le monde s'appelle frère ou cousin, pays de bons vivants et de joyeux
noëls[211]. Aucune province n'eut plus grandes abbayes, plus riches,
plus fécondes en colonies lointaines: Saint-Bénigne à Dijon; près de
Mâcon, Cluny; enfin Cîteaux, à deux pas de Châlon. Telle était la
splendeur de ces monastères que Cluny reçut une fois le pape, le roi
de France, et je ne sais combien de princes avec leurs suites, sans
que les moines se dérangeassent. Cîteaux fut plus grande encore, ou du
moins plus féconde. Elle est la mère de Clairvaux, la mère de saint
Bernard; son abbé, l'_abbé des abbés_, était reconnu pour chef
d'ordre, en 1491, par trois mille deux cent cinquante-deux monastères.
Ce sont les moines de Cîteaux qui, au commencement du XIIIe siècle,
fondèrent les ordres militaires d'Espagne, et prêchèrent la croisade
des Albigeois, comme saint Bernard avait prêché la seconde croisade de
Jérusalem. La Bourgogne est le pays des orateurs, celui de la pompeuse
et solennelle éloquence. C'est de la partie élevée de la province, de
celle qui verse la Seine, de Dijon et de Montbard, que sont parties
les voix les plus retentissantes de la France, celles de saint
Bernard, de Bossuet et de Buffon. Mais l'aimable sentimentalité de la
Bourgogne est remarquable sur d'autres points, avec plus de grâce au
nord, plus d'éclat au midi. Vers Semur, Mme de Chantal, et sa
petite-fille, Mme de Sévigné; à Mâcon, Lamartine, le poëte de l'âme
religieuse et solitaire; à Charolles, Edgar Quinet, celui de
l'histoire et de l'humanité[212].

[Note 210: Voyez les armes de Dijon et de Beaune. Un bas-relief de
Dijon représente les triumvirs tenant chacun un gobelet. Ce trait est
local.--La culture de la vigne, si ancienne dans ce pays, a
singulièrement influé sur le caractère de son histoire, en multipliant
la population dans les classes inférieures. Ce fut le principal
théâtre de la guerre des Bagaudes. En 1630, les vignerons se
révoltèrent sous la conduite d'un ancien soldat, qu'ils appelaient le
roi Machas.

La _Fête des Fous_ se célébra à Auxerre jusqu'en 1407.--Les chanoines
jouaient à la balle (_pelota_), jusqu'en 1538, dans la nef de la
cathédrale. Le dernier chanoine fournissait la balle, et la donnait au
doyen; la partie finie, venaient les danses et le banquet. Millin, I.]

[Note 211: Voir le curieux recueil de la Monnoye.--Piron était de
Dijon (né en 1640, mort en 1727.)]

[Note 212: Notre cher et grand Quinet, né à Bourg, a été élevé à
Charolles. N'oublions pas non plus la pittoresque et mystique petite
ville de Paray-le-Monial, où naquit la dévotion du Sacré-Coeur, où
mourut Mme de Chantal. Il y a certainement un souffle religieux sur le
pays du traducteur de la Symbolique, et de l'auteur de l'Histoire de
la Liberté de conscience, MM. Guignaut et Dargaud.]

La France n'a pas d'élément plus liant que la Bourgogne, plus capable
de réconcilier le Nord et le Midi. Ses comtes ou ducs, sortis de deux
branches des Capets, ont donné, au XIIe siècle, des souverains aux
royaumes d'Espagne; plus tard, à la Franche-Comté, à la Flandre, à
tous les Pays-Bas. Mais ils n'ont pu descendre la vallée de la Seine,
ni s'établir dans les plaines du centre, malgré le secours des
Anglais. Le pauvre _roi de Bourges_[213], d'Orléans et de Reims, l'a
emporté sur le grand-duc de Bourgogne. Les communes de France, qui
avaient d'abord soutenu celui-ci, se rallièrent peu à peu contre
l'oppresseur des communes de Flandre.

[Note 213: Charles VII.]

Ce n'est pas en Bourgogne que devait s'achever le destin de la France.
Cette province féodale ne pouvait lui donner la forme monarchique et
démocratique à laquelle elle tendait. Le génie de la France devait
descendre dans les plaines décolorées du centre, abjurer l'orgueil et
l'enflure, la forme oratoire elle-même, pour porter son dernier fruit,
le plus exquis, le plus français. La Bourgogne semble avoir encore
quelque chose de ses Burgundes; la sève enivrante de Beaune et de
Mâcon trouble comme celle du Rhin. L'éloquence bourguignonne tient de
la rhétorique. L'exubérante beauté des femmes de Vermanton et
d'Auxerre n'exprime pas mal cette littérature et l'ampleur de ses
formes. La chair et le sang dominent ici; l'enflure aussi, et la
sentimentalité vulgaire. Citons seulement Crébillon, Longepierre et
Sedaine. Il nous faut quelque chose de plus sobre et de plus sévère
pour former le noyau de la France.

C'est une triste chute que de tomber de la Bourgogne dans la
Champagne, de voir, après ces riants coteaux, des plaines basses et
crayeuses. Sans parler du désert de la Champagne-Pouilleuse, le pays
est généralement plat, pâle, d'un prosaïsme désolant. Les bêtes sont
chétives; les minéraux, les plantes peu variés. De maussades rivières
traînent leur eau blanchâtre entre deux rangs de jeunes peupliers. La
maison, jeune aussi, et caduque en naissant, tâche de défendre un peu
sa frêle existence en s'encapuchonnant tant qu'elle peut d'ardoises,
au moins de pauvres ardoises de bois; mais sous sa fausse ardoise,
sous sa peinture délavée par la pluie, perce la craie, blanche, sale,
indigente.

De telles maisons ne peuvent pas faire de belles villes. Châlons n'est
guère plus gaie que ses plaines. Troyes est presque aussi laide
qu'industrieuse. Reims est triste dans la largeur solennelle de ses
rues, qui fait paraître les maisons plus basses encore; ville
autrefois de bourgeois et de prêtres, vraie soeur de Tours, ville
sacrée et tant soit peu dévote; chapelets et pains d'épice, bons
petits draps, petit vin admirable, des foires et des pèlerinages.

Ces villes, essentiellement démocratiques et anti-féodales, ont été
l'appui principal de la monarchie. La coutume de Troyes, qui
consacrait l'égalité des partages, a de bonne heure divisé et anéanti
les forces de la noblesse. Telle seigneurie qui allait ainsi toujours
se divisant put se trouver morcelée en cinquante, en cent parts, à la
quatrième génération. Les nobles appauvris essayèrent de se relever en
mariant leurs filles à de riches roturiers. La même coutume déclare
que _le ventre anoblit_[214]. Cette précaution illusoire n'empêcha pas
les enfants des mariages inégaux de se trouver fort près de la roture.
La noblesse ne gagna pas à cette addition de nobles roturiers. Enfin
ils jetèrent la vraie honte, et se firent commerçants.

[Note 214: Cette noblesse de mère se trouve ailleurs aussi en France,
et même sous la première race. (_Voy._ Beaumanoir.) Charles V (15
novembre 1370) assujettit les nobles de mère au droit de franc fief. À
la deuxième rédaction de la coutume de Chaumont, les nobles de pères
réclament contre: Louis XII ordonne que la chose reste en suspens.--La
coutume de Troyes consacrait l'égalité de partage entre les enfants;
de là l'affaiblissement de la noblesse. Par exemple, Jean, sire de
Dampierre, vicomte de Troyes, décéda, laissant plusieurs enfants qui
partagèrent entre eux la vicomté. Par l'effet des partages successifs,
Eustache de Conflans en posséda un tiers, qu'il céda à un autre
chapitre de moines. Le second tiers fut divisé en quatre parts, et
chaque part en douze lots, lesquels se sont divisés entre diverses
maisons et les domaines de la ville et du roi.]

Le malheur, c'est que ce commerce ne se relevait ni par l'objet ni par
la forme. Ce n'était point le négoce lointain, aventureux, héroïque,
des Catalans ou des Génois. Le commerce de Troyes, de Reims, n'était
pas de luxe; on n'y voyait pas ces illustres corporations, ces Grands
et Petits Arts de Florence, où des hommes d'État, tels que les
Médicis, trafiquaient des nobles produits de l'Orient et du Nord, de
soie, de fourrures, de pierres précieuses. L'industrie champenoise
était profondément plébéienne. Aux foires de Troyes, fréquentées de
toute l'Europe, on vendait du fil, de petites étoffes, des bonnets de
coton, des cuirs[215]: nos tanneurs du faubourg Saint-Marceau sont
originairement une colonie troyenne. Ces vils produits, si nécessaires
à tous, firent la richesse du pays. Les nobles s'assirent de bonne
grâce au comptoir, et firent politesse au manant. Ils ne pouvaient,
dans ce tourbillon d'étrangers qui affluaient aux foires, s'informer
de la généalogie des acheteurs, et disputer du cérémonial. Ainsi peu à
peu commença l'égalité. Et le grand comte de Champagne aussi, tantôt
roi de Jérusalem, et tantôt de Navarre, se trouvait fort bien de
l'amitié de ces marchands. Il est vrai qu'il était mal vu des
seigneurs, et qu'ils le traitaient comme un marchand lui-même, témoin
l'insulte brutale du fromage mou, que Robert d'Artois lui fit jeter au
visage.

[Note 215: Urbain IV était fils d'un cordonnier de Troyes. Il y bâtit
Saint-Urbain, et fit représenter sur une tapisserie son père faisant
des souliers.]

Cette dégradation précoce de la féodalité, ces grotesques
transformations de chevaliers en boutiquiers, tout cela ne dut pas peu
contribuer à égayer l'esprit champenois, et lui donner ce tour
ironique de niaiserie maligne qu'on appelle, je ne sais pourquoi,
naïveté[216] dans nos fabliaux. C'était le pays des bons contes, des
facétieux récits sur le noble chevalier, sur l'honnête et débonnaire
mari, sur M. le curé et sa servante. Le génie narratif qui domine en
Champagne, en Flandre, s'étendit en longs poëmes, en belles histoires.
La liste de nos poëtes romanciers s'ouvre par Chrétien de Troyes et
Guyot de Provins. Les grands seigneurs du pays écrivent eux-mêmes
leurs gestes: Villehardouin, Joinville, et le cardinal de Retz nous
ont conté eux-mêmes les croisades et la Fronde. L'histoire et la
satire sont la vocation de la Champagne. Pendant que le comte Thibaut
faisait peindre ses poésies sur les murailles de son palais de
Provins, au milieu des roses orientales, les épiciers de Troyes
griffonnaient sur leurs comptoirs les histoires allégoriques et
satiriques de Renard et Isengrin. Le plus piquant pamphlet de la
langue est dû en grande partie à des procureurs de Troyes[217]; c'est
la _Satyre Ménippée_.

[Note 216: L'ancien type du paysan du nord de la France est l'honnête
Jacques, qui pourtant finit par faire la Jacquerie. Le même, considéré
comme simple et débonnaire, s'appelle Jeannot; quand il tombe dans un
désespoir enfantin, et qu'il devient _rageur_, il prend le nom de
Jocrisse. Enrôlé par la Révolution, il s'est singulièrement déniaisé,
quoique sous la Restauration on lui ait rendu le nom de
Jean-Jean.--Ces mots divers ne désignent pas des ridicules locaux,
comme ceux d'Arlequin, Pantalon, Polichinelle en Italie.--Les noms le
plus communément portés par les domestiques, dans la vieille France
aristocratique, étaient des noms de province: Lorrain, Picard, et
surtout la Brie et Champagne. Le Champenois est en effet le plus
disciplinable des provinciaux, quoique sous sa simplicité apparente il
y ait beaucoup de malice et d'ironie.]

[Note 217: Passerat et Pithou. L'esprit railleur du nord de la France
éclate dans les fêtes populaires.

En Champagne et ailleurs, _roi de l'aumône_ (bourgeois élu pour
délivrer deux prisonniers, etc.); _roi de l'éteuf_ (ou de la balle)
(Dupin, Deux-Sèvres), _roi des Arbalétriers_ avec ses chevaliers
(Cambry, Oise, II); _roi des guétifs_ ou pauvres, encore en 1770
(almanach d'Artois, 1770); _roi des rosiers_ ou des jardiniers,
aujourd'hui encore en Normandie, Champagne, Bourgogne, etc.--À Paris,
_fêtes des sous-diacres_ ou _diacres soûls_, qui faisaient un évêque
des fous, l'encensaient avec du cuir brûlé; on chantait des chansons
obscènes; on mangeait sur l'autel.--À Évreux, le 1er mai, jour de
Saint-Vital, c'était la _fête des cornards_, on se couronnait de
feuillages, les prêtres mettaient leur surplis à l'envers, et se
jetaient les uns aux autres du son dans les yeux; les sonneurs
lançaient des _casse-museaux_ (galettes).--À Beauvais, on promenait
une fille et un enfant sur un âne... à la messe, le refrain chanté en
choeur était _hihan_!--À Reims, les chanoines marchaient sur deux
files, traînant chacun un hareng, chacun marchant sur le hareng de
l'autre...--À Bouchain, fête du _prévôt des étourdis_; à
Châlon-sur-Saône, des _guillardons_; à Paris, des _enfants
sans-souci_, du _régiment de la calotte_, et de la _confrérie de
l'aloyau_.--À Dijon, procession de la _mère folle_.--À Harfleur, au
mardi gras, _fête de la scie_. (Dans les armes du président
Cossé-Brissac, il y avait une scie.) Les magistrats baisent les dents
de la scie. Deux masques portent le _bâton friseux_ (montants de la
scie). Puis on porte le _bâton friseux_ à un époux qui bat sa
femme.--Dès le temps de la conquête de Guillaume existait
l'association de la _chevalerie d'Honfleur_.]

Ici, dans cette naïve et maligne Champagne, se termine la longue ligne
que nous avons suivie, du Languedoc et de la Provence par Lyon et la
Bourgogne. Dans cette zone vineuse et littéraire, l'esprit de l'homme
a toujours gagné en netteté, en sobriété. Nous y avons distingué trois
degrés: la fougue et l'ivresse spirituelle du Midi; l'éloquence et la
rhétorique bourguignonne[218]; la grâce et l'ironie champenoise. C'est
le dernier fruit de la France et le plus délicat. Sur ces plaines
blanches, sur ces maigres coteaux, mûrit le vin léger du Nord, plein
de caprice[219] et de saillies. À peine doit-il quelque chose à la
terre; c'est le fils du travail, de la société[220]. Là crût aussi
cette _chose légère_[221], profonde pourtant, ironique à la fois et
rêveuse, qui retrouva et ferma pour toujours la veine des fabliaux.

[Note 218: Sur la montagne de Langres naquit Diderot. C'est la
transition, entre la Bourgogne et la Champagne. Il réunit les deux
caractères.]

[Note 219: Cela doit s'entendre, non-seulement du vin, mais de la
vigne. Les terres qui donnent le vin de Champagne semblent
capricieuses. Les gens du pays assurent que dans une pièce de trois
arpents parfaitement semblables, il n'y a souvent que celui du milieu
qui donne de bon vin.]

[Note 220: Une terre, qui semée de froment occuperait cinq ou six
ménages, occupe quelquefois six ou sept cents personnes, hommes,
femmes et enfants, lorsqu'elle est plantée de vignes. On sait combien
le vin de Champagne exige de façons.]

[Note 221: La Fontaine dit de lui-même:

  Je suis chose légère, et vole à tout sujet,
  Je vais de fleur en fleur; et d'objet en objet.
  À beaucoup de plaisir je mêle un peu de gloire.
  J'irais plus haut peut-être au temple de mémoire,
  Si dans un genre seul j'avais usé mes jours;
  Mais quoi! je suis volage, en vers comme en amours.

«Le poëte, dit Platon, est chose légère et sacrée.»]

Par les plaines plates de la Champagne s'en vont nonchalamment le
fleuve des Pays-Bas, le fleuve de la France, la Meuse, et la Seine
avec la Marne son acolyte. Ils vont mais grossissant, pour arriver
avec plus de dignité à la mer. Et la terre elle-même surgit peu à peu
en collines dans l'Île-de-France, dans la Normandie, dans la Picardie.
La France devient plus majestueuse. Elle ne veut pas arriver la tête
basse en face de l'Angleterre; elle se pare de forêts et de villes
superbes, elle enfle ses rivières, elle projette en longues ondes de
magnifiques plaines, et présente à sa rivale cette autre Angleterre de
Flandre et de Normandie[222].

[Note 222: Du côté de Coutances particulièrement, les figures et le
paysage sont singulièrement anglais.]

Il y a là une émulation immense. Les deux rivages se haïssent et se
ressemblent. Des deux côtés, dureté, avidité, esprit sérieux et
laborieux. La vieille Normandie regarde obliquement sa fille
triomphante, qui lui sourit avec insolence du haut de son bord. Elles
existent pourtant encore les tables où se lisent les noms des Normands
qui conquirent l'Angleterre. La conquête n'est-elle pas le point d'où
celle-ci a pris l'essor? Tout ce qu'elle a d'art, à qui le doit-elle?
Existaient-ils avant la conquête, ces monuments dont elle est si
fière? Les merveilleuses cathédrales anglaises que sont-elles, sinon
une imitation, une exagération de l'architecture normande? Les hommes
eux-mêmes et la race, combien se sont-ils modifiés par le mélange
français? L'esprit guerrier et chicaneur, étranger aux Anglo-Saxons,
qui a fait de l'Angleterre, après la conquête, une nation d'hommes
d'armes et de scribes, c'est là le pur esprit normand. Cette sève
acerbe est la même des deux côtés du détroit. Caen, la _ville de
sapience_, conserve le grand monument de la fiscalité anglo-normande,
l'échiquier de Guillaume le Conquérant. La Normandie n'a rien à
envier, les bonnes traditions s'y sont perpétuées. Le père de famille,
au retour des champs, aime à expliquer à ses petits, attentifs,
quelques articles du Code civil[223].

[Note 223: «Voyez-vous ce petit champ? me disait M. D., ex-président
d'un des tribunaux de la basse Normandie; si demain il passait à
quatre frères, il serait à l'instant coupé par quatre haies. Tant il
est nécessaire, ici, que les propriétés soient nettement
séparées.»--Les Normands sont si adonnés aux études de l'éloquence,
dit un auteur du XIe siècle, qu'on entend jusqu'aux petits enfants
parler comme des orateurs...]

Le Lorrain et le Dauphinois ne peuvent rivaliser avec le Normand pour
l'esprit processif. L'esprit breton, plus dur, plus négatif, est moins
avide et moins absorbant. La Bretagne est la résistance, la Normandie
la conquête; aujourd'hui conquête sur la nature, agriculture,
industrialisme. Ce génie ambitieux et conquérant se produit
d'ordinaire par la ténacité, souvent par l'audace et l'élan; et l'élan
va parfois au sublime: témoin tant d'héroïques marins[224], témoin le
grand Corneille. Deux fois la littérature française a repris l'essor
par la Normandie, quand la philosophie se réveillait par la Bretagne.
Le vieux poème de Rou paraît au XIIe siècle avec Abailard; au XVIIe
siècle, Corneille avec Descartes. Pourtant, je ne sais pourquoi la
grande et féconde idéalité est refusée au génie normand. Il se dresse
haut, mais tombe vide. Il tombe dans l'indigente correction de
Malherbe, dans la sécheresse de Mézerai, dans les ingénieuses
recherches de la Bruyère et de Fontenelle. Les héros mêmes du grand
Corneille, toutes les fois qu'ils ne sont pas sublimes, deviennent
volontiers d'insipides plaideurs, livrés aux subtilités d'une
dialectique vaine et stérile.

[Note 224: Il paraît que les Dieppois avaient découvert avant les
Portugais la route des Indes; mais ils en gardèrent si bien le secret,
qu'ils en ont perdu la gloire.]

Ni subtil, ni stérile, à coup sûr, n'est le génie de notre bonne et
forte Flandre, mais bien positif et réel, bien solidement fondé;
_solidis fundatum ossibus intus_. Sur ces grasses et plantureuses
campagnes, uniformément riches d'engrais, de canaux, d'exubérante et
grossière végétation, herbes, hommes et animaux, poussent à l'envi,
grossissent à plaisir. Le boeuf et le cheval y gonflent, à jouer
l'éléphant. La femme vaut un homme et souvent mieux. Race pourtant un
peu molle dans sa grosseur, plus forte que robuste, mais d'une force
musculaire immense. Nos hercules de foire sont venus souvent du
département du Nord.

La force prolifique des Bolg d'Irlande se trouve chez nos Belges de
Flandre et des Pays-Bas. Dans l'épais limon de ces riches plaines,
dans ces vastes et sombres communes industrielles, d'Ypres, de Gand,
de Bruges, les hommes grouillaient comme les insectes après l'orage.
Il ne fallait pas mettre le pied sur ces fourmilières. Ils en
sortaient à l'instant, piques baissées, par quinze, vingt, trente
mille hommes, tous forts et bien nourris, bien vêtus, bien armés.
Contre de telles masses la cavalerie féodale n'avait pas beau jeu.

Avaient-ils si grand tort d'être fiers, ces braves Flamands? Tout gros
et grossiers qu'ils étaient[225], ils faisaient merveilleusement leurs
affaires. Personne n'entendait comme eux le commerce, l'industrie,
l'agriculture. Nulle part le bon sens, le sens du positif, du réel, ne
fut plus remarquable. Nul peuple peut-être au moyen âge ne comprit
mieux la vie courante du monde, ne sut mieux agir et conter. La
Champagne et la Flandre sont alors les seuls pays qui puissent lutter
pour l'histoire avec l'Italie. La Flandre a son Villani dans
Froissart, et dans Commines son Machiavel. Ajoutez-y ses
empereurs-historiens de Constantinople. Ses auteurs de fabliaux sont
encore des historiens, au moins en ce qui concerne les moeurs
publiques.

[Note 225: Cette grossièreté de la Belgique est sensible dans une
foule de choses. On peut voir à Bruxelles la petite statue du
_Mannekenpiss_, «le plus vieux bourgeois de la ville;» on lui donne un
habit neuf aux grandes fêtes.]

Moeurs peu édifiantes, sensuelles et grossières. Et plus on avance au
nord dans cette grasse Flandre, sous cette douce et humide atmosphère,
plus la contrée s'amollit, plus la sensualité domine, plus la nature
devient puissante[226]. L'histoire, le récit ne suffisent plus à
satisfaire le besoin de la réalité, l'exigence des sens. Les arts du
dessin viennent au secours. La sculpture commence en France même avec
le fameux disciple de Michel-Ange, Jean de Boulogne. L'architecture
aussi prend l'essor; non plus la sobre et sévère architecture
normande, aiguisée en ogives et se dressant au ciel, comme un vers de
Corneille; mais une architecture riche et pleine en ses formes.
L'ogive s'assouplit en courbes molles, en arrondissements voluptueux.
La courbe tantôt s'affaisse et s'avachit, tantôt se boursoufle et tend
au ventre. Ronde et onduleuse dans tous ses ornements, la charmante
tour d'Anvers s'élève doucement étagée, comme une gigantesque
corbeille tressée des joncs de l'Escaut.

[Note 226: _Voy._ les coutumes du comté de Flandre, traduites par
Legrand, Cambrai, 1719, 1er vol. Coutume de Gand, p. 149, rub. 26;
(Niemandt en sal bastaerdi wesen van de moeder...); _personne ne sera
bâtard de la mère_; mais ils succéderont à la mère avec les autres
légitimes (non au père). Ceci montre bien que ce n'est pas le motif
religieux ou moral qui les exclut de la succession du père, mais le
doute de la paternité. Dans cette coutume, il y a communauté, partage
égal dans les successions, etc.

Vous y retrouvez la prédilection pour le cygne, qui, selon Virgile,
était l'ornement du Mincius et des autres fleuves de Lombardie. Dès
l'entrée de l'ancienne Belgique, Amiens, la petite Venise, comme
l'appelait Louis XIV, nourrissait sur la Somme les cygnes du roi. En
Flandre, une foule d'auberges ont pour enseigne le cygne.]

Ces églises, soignées, lavées, parées, comme une maison flamande,
éblouissent de propreté et de richesse, dans la splendeur de leurs
ornements de cuivre, dans leur abondance de marbres blancs et noirs.
Elles sont plus propres que les églises italiennes, et non pas moins
coquettes. La Flandre est une Lombardie prosaïque, à qui manquent la
vigne et le soleil. Quelque autre chose manque aussi; on s'en aperçoit
en voyant ces innombrables figures de bois que l'on rencontre de
plain-pied dans les cathédrales; sculpture économique qui ne remplace
pas le peuple de marbre des cités d'Italie[227]. Par-dessus ces
églises, au sommet de ces tours, sonne l'uniforme et savant carillon,
l'honneur et la joie de la commune flamande. Le même air joué d'heure
en heure pendant des siècles, a suffi au besoin musical de je ne sais
combien de générations d'artisans, qui naissaient et mouraient fixés
sur l'établi[228].

[Note 227: La seule cathédrale de Milan est couronnée de cinq mille
statues et figurines.]

[Note 228: Il est juste de remarquer que cet instinct musical s'est
développé d'une manière remarquable, surtout dans la partie wallonne.
_Voy._ t. VI, p. 120.]

Mais la musique et l'architecture sont trop abstraites encore. Ce
n'est pas assez de ces sons, de ces formes; il faut des couleurs, de
vives et vraies couleurs, des représentations vivantes de la chair et
des sens. Il faut dans les tableaux de bonnes et rudes fêtes, où des
hommes rouges et des femmes blanches boivent, fument et dansent
lourdement[229]. Il faut des supplices atroces, des martyrs indécents
et horribles, des Vierges énormes, fraîches, grasses, scandaleusement
belles. Au delà de l'Escaut, au milieu des tristes marais, des eaux
profondes, sous les hautes digues de Hollande, commence la sombre et
sérieuse peinture; Rembrandt et Gérard Dow peignent où écrivent Érasme
et Grotius[230]. Mais dans la Flandre, dans la riche et sensuelle
Anvers, le rapide pinceau de Rubens fera les bacchanales de la
peinture. Tous les mystères seront travestis[231] dans ses tableaux
idolâtriques qui frissonnent encore de la fougue et de la brutalité
du génie[232]. Cet homme terrible, sorti du sang slave[233], nourri
dans l'emportement des Belges, né à Cologne, mais ennemi de
l'idéalisme allemand, a jeté dans ses tableaux une apothéose effrénée
de la nature.

[Note 229: _Voy._ au Musée du Louvre le tableau intitulé: _Fête
Flamande_. C'est la plus effrénée et la plus sensuelle bacchanale.]

[Note 230: Selon moi, la haute expression du génie belge, c'est pour
la partie flamande, Rubens, et pour la wallonne ou celtique, Grétry.
La spontanéité domine en Belgique, la réflexion en Hollande. Les
penseurs ont aimé ce dernier pays. Descartes est venu y faire
l'apothéose du moi humain, et Spinosa, celle de la nature. Toutefois
la philosophie propre à la Hollande, c'est une philosophie pratique
qui s'applique aux rapports politiques des peuples: Grotius.]

[Note 231: Son élève, Van-Dyck, peint dans un de ses tableaux un âne à
genoux devant une hostie.]

[Note 232: Nous avons ici la belle suite des tableaux commandés à
Rubens par Marie de Médicis, mais cette peinture allégorique et
officielle ne donne pas l'idée de son génie. C'est dans les tableaux
d'Anvers et de Bruxelles que l'on comprend Rubens. Il faut voir à
Anvers la Sainte Famille, où il a mis ses trois femmes sur l'autel, et
lui, derrière, en saint Georges, un drapeau au poing et les cheveux au
vent. Il fit ce grand tableau en dix-sept jours.--Sa Flagellation est
horrible de brutalité; l'un des flagellants, pour frapper plus fort,
appuie le pied sur le mollet du Sauveur; un autre regarde par-dessous
sa main, et rit au nez du spectateur. La copie de Van-Dyck semble bien
pâle à côté du tableau original. Au Musée de Bruxelles, il y a le
Portement de Croix, d'une vigueur et d'un mouvement qui va au vertige.
La Madeleine essuie le sang du Sauveur avec le sang-froid d'une mère
qui débarbouille son enfant.--On peut voir au même Musée le Martyre de
saint Liévin, une scène de boucherie; pendant qu'on déchiquète la
chair du martyr, et qu'un des bourreaux en donne aux chiens avec une
pince, un autre tient dans les dents son stylet qui dégoutte de sang.
Au milieu de ces horreurs, toujours un étalage de belles et immodestes
carnations.--Le Combat des Amazones lui a donné une belle occasion de
peindre une foule de corps de femmes dans des attitudes passionnées;
mais son chef-d'oeuvre est peut-être cette terrible colonne de corps
humains qu'il a tissus ensemble dans son Jugement dernier.]

[Note 233: Sa famille était de Styrie. Ce qu'il y a de plus impétueux
en Europe est aux deux bouts: à l'orient, les Slaves de Pologne,
Illyrie, Styrie, etc.; à l'occident, les Celtes d'Irlande, Écosse,
etc.]

Cette frontière des races et des langues[234] européennes, est un
grand théâtre des victoires de la vie et de la mort. Les hommes
poussent vite, multiplient à étouffer; puis les batailles y
pourvoient. Là se combat à jamais la grande bataille des peuples et
des races. Cette bataille du monde qui eut lieu, dit-on, aux
funérailles d'Attila, elle se renouvelle incessamment en Belgique
entre la France, l'Angleterre et l'Allemagne, entre les Celtes et les
Germains. C'est là le coin de l'Europe, le rendez-vous des guerres.
Voilà pourquoi elles sont si grasses, ces plaines; le sang n'a pas le
temps d'y sécher! Lutte terrible et variée! À nous les batailles de
Bouvines, Roosebeck, Lens, Steinkerke, Denain, Fontenoi, Fleurus,
Jemmapes; à eux celles des Éperons, de Courtray. Faut-il nommer
Waterloo[235]!

[Note 234: La Flandre hollandaise est composée de places cédées par le
traité de 1648 et par le _traité de la Barrière_ (1715). Ce nom est
significatif.--La Marche, ou Marquisat d'Anvers, créée par Othon II,
fut donnée par Henri IV au plus vaillant homme de l'Empire, à Godefroi
de Bouillon.--C'est au Sas de Gand qu'Othon fit creuser, en 980, un
fossé qui séparait l'Empire de la France.--À Louvain, dit un voyageur,
la langue est germanique, les moeurs hollandaises et la cuisine
française.--Avec l'idiome germanique commencent les noms astronomiques
(_Al-ost_, _Ost-ende_); en France, comme chez toutes les nations
celtiques, les noms sont empruntés à la terre (Lille, _l'île_).

Avant l'émigration des tisserands en Angleterre, vers 1382, il y avait
à Louvain cinquante mille tisserands. Forster, 1364. À Ypres (sans
doute en y comprenant la banlieue), il y en avait deux cent mille en
1342.--En 1380, «ceux de Gand sortirent avec trois armées.»
Oudegherst, Chronique de Flandre, folio 301.--Ce pays humide est dans
plusieurs parties aussi insalubre que fertile. Pour dire un homme
blême, on disait: «Il ressemble à la mort d'Ypres.»--Au reste, la
Belgique a moins souffert des inconvénients naturels de son territoire
que des révolutions politiques. Bruges a été tuée par la révolte de
1492; Gand, par celle de 1540; Anvers, par le traité de 1648, qui fit
la grandeur d'Amsterdam en fermant l'Escaut.]

[Note 235: La grande bataille des temps modernes s'est livrée
précisément sur la limite des deux langues, à Waterloo. À quelques pas
en deçà de ce nom flamand, on trouve le _Mont-Saint-Jean_.--Le
monticule qu'on a élevé dans cette plaine semble un _tumulus_ barbare,
celtique ou germanique.]

Angleterre! Angleterre! vous n'avez pas combattu ce jour-là seul à
seul: vous aviez le monde avec vous. Pourquoi prenez-vous pour vous
toute la gloire? Que veut dire votre pont de Waterloo! Y a-t-il tant à
s'enorgueillir, si le reste mutilé de cent batailles, si la dernière
levée de la France, légion imberbe, sortie à peine des lycées et du
baiser des mères, s'est brisée contre votre armée mercenaire, ménagée
dans tous les combats, et gardée contre nous comme le poignard _de
miséricorde_ dont le soldat aux abois assassinait son vainqueur?

Je ne tairai rien pourtant. Elle me semble bien grande, cette odieuse
Angleterre, en face de l'Europe, en face de Dunkerque[236], et
d'Anvers en ruines[237]. Tous les autres pays, Russie, Autriche,
Italie, Espagne, France, ont leurs capitales à l'ouest et regardent au
couchant; le grand vaisseau européen semble flotter, la voile enflée
du vent qui jadis souffla de l'Asie. L'Angleterre seule a la proue à
l'est, comme pour braver le monde, _unum omnia contra_. Cette dernière
terre du vieux continent est la terre héroïque, l'asile éternel des
bannis, des hommes énergiques. Tous ceux qui ont jamais fui la
servitude, druides poursuivis par Rome, Gaulois-Romains chassés par
les barbares, Saxons proscrits par Charlemagne, Danois affamés,
Normands avides, et l'industrialisme flamand persécuté, et le
calvinisme vaincu, tous ont passé la mer, et pris pour patrie la
grande île: _Arva, beata petamus arva, divites et insulas_.... Ainsi
l'Angleterre a engraissé de malheurs, et grandi de ruines. Mais à
mesure que tous ces proscrits, entassés dans cet étroit asile, se sont
mis à se regarder, à mesure qu'ils ont remarqué les différences de
races et de croyances qui les séparaient, qu'ils se sont vus Kymrys,
Gaëls, Saxons, Danois, Normands, la haine et le combat sont venus. Ç'a
été comme ces combats bizarres dont on régalait Rome, ces combats
d'animaux étonnés d'être ensemble: hippopotames et lions, tigres et
crocodiles. Et quand les amphibies, dans leur cirque fermé de l'Océan,
se sont assez longtemps mordus et déchirés, ils se sont jetés à la
mer, ils ont mordu la France. Mais la guerre intérieure, croyez-le
bien, n'est pas finie encore. La bête triomphante a beau narguer le
monde sur son trône des mers. Dans son amer sourire se mêle un furieux
grincement de dents, soit qu'elle n'en puisse plus à tourner l'aigre
et criante roue de Manchester, soit que le taureau de l'Irlande,
qu'elle tient à terre se retourne et mugisse.

[Note 236: Les magistrats de Dunkerque supplièrent vainement la reine
Anne; ils essayèrent de prouver que les Hollandais gagneraient plus
que les Anglais à la démolition de leur ville. Il n'est point de
lecture plus douloureuse et plus humiliante pour un Français.
Cherbourg n'existait pas encore; il ne resta plus un port militaire,
d'Ostende à Brest.]

[Note 237: «J'ai là, disait Bonaparte, un pistolet chargé au coeur de
l'Angleterre.» «La place d'Anvers, disait-il à Sainte-Hélène, est une
des grandes causes pour lesquelles je suis ici; la cession d'Anvers
est un des motifs qui m'avaient déterminé à ne pas signer la paix de
Châtillon.»]

La guerre des guerres, le combat des combats, c'est celui de
l'Angleterre et de la France; le reste est épisode. Les noms français
sont ceux des hommes qui tentèrent de grandes choses contre l'Anglais.
La France n'a qu'un saint, la Pucelle; et le nom de Guise qui leur
arracha Calais des dents, le nom des fondateurs de Brest, de
Dunkerque et d'Anvers[238], voilà, quoique ces hommes aient fait du
reste, des noms chers et sacrés. Pour moi, je me sens personnellement
obligé envers ces glorieux champions de la France et du monde, envers
ceux qu'ils armèrent, les Duguay-Trouin, les Jean-Bart, les Surcouf,
ceux qui rendaient pensifs les gens de Plymouth, qui leur faisaient
secouer tristement la tête à ces Anglais, qui les tiraient de leur
taciturnité, qui les obligeaient d'allonger leurs monosyllabes.

[Note 238: Il faut entendre ici Richelieu, Louis XIV et Bonaparte.]

La lutte contre l'Angleterre a rendu à la France un immense service.
Elle a confirmé, précisé sa nationalité. À force de se serrer contre
l'ennemi, les provinces se sont trouvées un peuple. C'est en voyant de
près l'Anglais, qu'elles ont senti qu'elles étaient France. Il en est
des nations comme de l'individu, il connaît et distingue sa
personnalité par la résistance de ce qui n'est pas elle, il remarque
le moi par le non-moi. La France s'est formée ainsi sous l'influence
des grandes guerres anglaises, par opposition à la fois, et par
composition. L'opposition est plus sensible dans les provinces de
l'Ouest et du Nord, que nous venons de parcourir. La composition est
l'ouvrage des provinces centrales dont il nous reste à parler.

Pour trouver le centre de la France, le noyau autour duquel tout
devait s'agréger, il ne faut pas prendre le point central dans
l'espace; ce serait vers Bourges, vers le Bourbonnais, berceau de la
dynastie; il ne faut pas chercher la principale séparation des eaux,
ce seraient les plateaux de Dijon ou de Langres, entre les sources de
la Saône, de la Seine et de la Meuse; pas même le point de séparation
des races, ce serait sur la Loire, entre la Bretagne, l'Auvergne et la
Touraine. Non, le centre s'est trouvé marqué par des circonstances
plus politiques que naturelles, plus humaines que matérielles. C'est
un centre excentrique, qui dérive et appuie au Nord, principal théâtre
de l'activité nationale, dans le voisinage de l'Angleterre, de la
Flandre et de l'Allemagne. Protégé, et non pas isolé, par les fleuves
qui l'entourent, il se caractérise selon la vérité par le nom
d'Île-de-France.

On dirait, à voir les grands fleuves de notre pays, les grandes lignes
de terrains qui les encadrent, que la France coule avec eux à l'Océan.
Au Nord, les pentes sont peu rapides, les fleuves sont dociles. Ils
n'ont point empêché la libre action de la politique de grouper les
provinces autour du centre qui les attirait. La Seine est en tout sens
le premier de nos fleuves, le plus civilisable, le plus perfectible.
Elle n'a ni la capricieuse et perfide mollesse de la Loire, ni la
brusquerie de la Garonne, ni la terrible impétuosité du Rhône, qui
tombe comme un taureau échappé des Alpes, perce un lac de dix-huit
lieues, et vole à la mer, en mordant ses rivages. La Seine reçoit de
bonne heure l'empreinte de la civilisation. Dès Troyes, elle se laisse
couper, diviser à plaisir, allant chercher les manufactures et leur
prêtant ses eaux. Lors même que la Champagne lui a versé la Marne, et
la Picardie l'Oise, elle n'a pas besoin de fortes digues, elle se
laisse serrer dans nos quais, sans s'en irriter davantage. Entre les
manufactures de Troyes, et celles de Rouen, elle abreuve Paris. De
Paris au Havre, ce n'est plus qu'une ville. Il faut la voir entre
Pont-de-l'Arche et Rouen, la belle rivière, comme elle s'égare dans
ses îles innombrables, encadrées au soleil couchant dans des flots
d'or, tandis que, tout du long, les pommiers mirent leurs fruits,
jaunes et rouges sous des masses blanchâtres. Je ne puis comparer à ce
spectacle que celui du lac de Genève. Le lac a de plus, il est vrai,
les vignes de Vaud, Meillerie et les Alpes. Mais le lac ne marche
point; c'est l'immobilité, ou du moins l'agitation sans progrès
visible. La Seine marche, et porte la pensée de la France, de Paris
vers la Normandie, vers l'Océan, l'Angleterre, la lointaine Amérique.

Paris a pour première ceinture, Rouen, Amiens, Orléans, Châlons,
Reims, qu'il emporte dans son mouvement. À quoi se rattache une
ceinture extérieure, Nantes, Bordeaux, Clermont et Toulouse, Lyon,
Besançon, Metz et Strasbourg. Paris se reproduit en Lyon pour
atteindre par le Rhône l'excentrique Marseille. Le tourbillon de la
vie nationale a toute sa densité au Nord; au Midi les cercles qu'il
décrit se relâchent et s'élargissent.

Le vrai centre s'est marqué de bonne heure; nous le trouvons désigné
au siècle de saint Louis, dans les deux ouvrages qui ont commencé
notre jurisprudence: ÉTABLISSEMENTS DE FRANCE ET D'ORLÉANS;--COUTUMES
DE FRANCE ET DE VERMANDOIS[239]. C'est entre l'Orléanais et le
Vermandois, entre le coude de la Loire et les sources de l'Oise,
entre Orléans et Saint-Quentin, que la France a trouvé enfin son
centre, son assiette, et son point de repos. Elle l'avait cherché en
vain, et dans les pays druidiques de Chartres et d'Autun, et dans les
chefs-lieux des clans galliques, Bourges, Clermont (_Agendicum_, _urbs
Arvernorum_). Elle l'avait cherché dans les capitales de l'église
Mérovingienne et Carlovingienne, Tours et Reims[240].

[Note 239: À Orléans, la science et l'enseignement du droit romain; en
Picardie, l'originalité du droit féodal et coutumier; deux Picards,
Beaumanoir et Desfontaines, ouvrent notre jurisprudence.]

[Note 240: Bourges était aussi un grand centre ecclésiastique.
L'archevêque de Bourges était patriarche, primat des Aquitaines, et
métropolitain. Il étendait sa juridiction comme patriarche sur les
archevêques de Narbonne et de Toulouse, comme primat sur ceux de
Bordeaux et d'Auch (métropolitain de la 2me et 3me Aquitaine); comme
métropolitain, il avait anciennement onze suffragants, les évêques de
Clermont, Saint-Flour, le Puy, Tulle, Limoges, Mende, Rodez, Vabres,
Castres, Cahors. Mais l'érection de l'évêché d'Albi en archevêché ne
lui laissa sous sa juridiction que les cinq premiers de ces siéges.]

La France capétienne du _roi de Saint-Denys_, entre la féodale
Normandie et la démocratique Champagne, s'étend de Saint-Quentin à
Orléans, à Tours. Le roi est abbé de Saint-Martin de Tours, et premier
chanoine de Saint-Quentin. Orléans se trouvant placée au lieu où se
rapprochent les deux grands fleuves, le sort de cette ville a été
souvent celui de la France; les noms de César, d'Attila, de Jeanne
D'Arc, des Guises, rappellent tout ce qu'elle a vu de siéges et de
guerres. La sérieuse Orléans[241] est près de la Touraine, près de la
molle et rieuse patrie de Rabelais, comme la colérique Picardie à
côté de l'ironique Champagne. L'histoire de l'antique France semble
entassée en Picardie. La royauté, sous Frédégonde et Charles le
Chauve, résidait à Soissons[242], à Crépy, Verbery, Attigny; vaincue
par la féodalité, elle se réfugia sur la montagne de Laon. Laon,
Péronne, Saint-Médard de Soissons, asiles et prisons tour à tour,
reçurent Louis le Débonnaire, Louis d'Outre-mer, Louis XI. La royale
tour de Laon a été détruite en 1832; celle de Péronne dure encore.
Elle dure, la monstrueuse tour féodale des Coucy[243].

  Je ne suis roi, ne duc, prince, ne comte aussi,
          Je suis le sire de Coucy.

[Note 241: La raillerie orléanaise était amère et dure. Les Orléanais
avaient reçu le sobriquet de _guépins_. On dit aussi: «La glose
d'Orléans est pire que le texte.»--La Sologne a un caractère analogue:
«Niais de Sologne, qui ne se trompe qu'à son profit.»]

[Note 242: Pepin y fut élu, en 750. Louis d'Outre-mer y mourut.]

[Note 243: La tour de Coucy a cent soixante-douze pieds de haut, et
trois cent cinq de circonférence. Les murs ont jusqu'à trente-deux pieds
d'épaisseur. Mazarin fit sauter la muraille extérieure en 1652, et, le
18 septembre 1692, un tremblement de terre fendit la tour du haut en
bas.--Un ancien roman donne à l'un des ancêtres de Coucy neuf pieds de
hauteur. Enguerrand VII, qui combattit à Nicopolis, fit placer aux
Célestins de Soissons son portrait et celui de sa première femme, de
grandeur colossale.--Parmi les Coucy, citons seulement Thomas de Marle,
auteur de la Loi de Vervins (législation favorable aux vassaux), mort en
1130. Raoul Ier, le trouvère, l'amant, vrai ou prétendu, de Gabrielle de
Vergy, mort à la croisade en 1191.--Enguerrand VII, qui refusa l'épée de
connétable et la fit donner à Clisson, mort en 1397.--On a prétendu à
tort qu'Enguerrand III, en 1228, voulut s'emparer du trône pendant la
minorité de saint Louis. Art de vérifier les dates, XII, 219, sqq.]

Mais en Picardie la noblesse entra de bonne heure dans la grande
pensée de la France. La maison de Guise, branche picarde des princes
de Lorraine, défendit Metz contre les Allemands, prit Calais aux
Anglais, et faillit prendre aussi la France au roi. La monarchie de
Louis XIV fut dite et jugée par le Picard Saint-Simon[244].

[Note 244: Cette famille récente, qui prétendait remonter à
Charlemagne, a bien assez d'avoir produit l'un des plus grands
écrivains du XVIIe siècle, et l'un des plus hardis penseurs du nôtre.]

Fortement féodale, fortement communale et démocratique fut cette
ardente Picardie. Les premières communes de France sont les grandes
villes ecclésiastiques de Noyon, de Saint-Quentin, d'Amiens, de Laon.
Le même pays donna Calvin, et commença la Ligue contre Calvin. Un
ermite d'Amiens[245] avait enlevé toute l'Europe, princes et peuples,
à Jérusalem, par l'élan de la religion. Un légiste de Noyon[246] la
changea, cette religion, dans la moitié des pays occidentaux; il fonda
sa Rome à Genève, et mit la république dans la foi. La république,
elle, fut poussée par les mains picardes dans sa course effrénée, de
Condorcet en Camille Desmoulins, en Gracchus Baboeuf[247]. Elle fut
chantée par Béranger, qui dit si bien le mot de la nouvelle France:
«Je suis vilain et très-vilain.» Entre ces vilains, plaçons au premier
rang notre illustre général Foy, l'homme pur, la noble pensée de
l'armée[248].

[Note 245: Pierre l'Ermite.]

[Note 246: Calvin, né en 1509, mort en 1564.]

[Note 247: Condorcet, né à Ribemont en 1743, mort en 1794.--Camille
Desmoulins, né à Guise en 1762, mort en 1794.--Baboeuf, né à
Saint-Quentin, mort en 1797.--Béranger est né à Paris, mais d'une
famille picarde.]

[Note 248: Né à Pithon ou à Ham.--Plusieurs généraux de la Révolution
sont sortis de la Picardie: Dumas, Dupont, Serrurier, etc.--Ajoutons à
la liste de ceux qui ont illustré ce pays fécond en tout genre de
gloire: Anselme, de Laon; Ramus, tué à la Saint-Barthélemy;
Boutillier, l'auteur de la _Somme rurale_; l'historien Guibert de
Nogent; Charlevoix; les d'Estrées et les Genlis.]

Le Midi et les pays vineux n'ont pas, comme l'on voit, le privilége
de l'éloquence. La Picardie vaut la Bourgogne: ici il y a du vin dans
le coeur. On peut dire qu'en avançant du centre à la frontière belge
le sang s'anime, et que la chaleur augmente vers le Nord[249]. La
plupart de nos grands artistes, Claude Lorrain, le Poussin,
Lesueur[250], Goujon, Cousin, Mansart, Lenôtre, David, appartiennent
aux provinces septentrionales; et si nous passons la Belgique, si nous
regardons cette petite France de Liége, isolée au milieu de la langue
étrangère, nous y trouvons notre Grétry[251].

[Note 249: J'en dis autant de l'Artois, qui a produit tant de
mystiques. Arras est la patrie de l'abbé Prévost. Le Boulonnais a
donné en un même homme un grand poëte et un grand critique, je parle
de Sainte-Beuve.]

[Note 250: Claude le Lorrain, né à Chamagne en Lorraine, en 1600, mort
en 1682.--Poussin, originaire de Soissons, né aux Andelys en 1594,
mort en 1665.--Lesueur, né à Paris en 1617, mort en 1655.--Jean
Cousin, fondateur de l'École française, né à Soucy, près Sens, vers
1501.--Jean Goujon, né à Paris, mort en 1572.--Germain Pilon, né à
Loué, à six lieues du Mans, mort à la fin du XVIe siècle.--Pierre
Lescot, l'architecte à qui l'on doit la fontaine des Innocents, né à
Paris en 1510, mort en 1571.--Callot, ce rapide et spirituel artiste
qui grava quatorze cents planches, né à Nancy en 1593, mort en
1635.--Mansart, l'architecte de Versailles et des Invalides, né à
Paris en 1645, mort en 1708.--Lenôtre, né à Paris en 1613, mort en
1700, etc.]

[Note 251: Né en 1741, mort en 1813.]

Pour le centre du centre, Paris, l'Île-de-France, il n'est qu'une
manière de les faire connaître, c'est de raconter l'histoire de la
monarchie. On les caractériserait mal en citant quelques noms propres;
ils ont reçu, ils ont donné l'esprit national; ils ne sont pas un
pays, mais le résumé du pays. La féodalité même de l'Île-de-France
exprime des rapports généraux. Dire les Montfort, c'est dire
Jérusalem, la croisade du Languedoc, les communes de France et
d'Angleterre et les guerres de Bretagne; dire les Montmorency, c'est
dire la féodalité rattachée au pouvoir royal, d'un génie médiocre,
loyal et dévoué. Quant aux écrivains si nombreux, qui sont nés à
Paris, ils doivent beaucoup aux provinces dont leurs parents sont
sortis, ils appartiennent surtout à l'esprit universel de la France
qui rayonna en eux. En Villon, en Boileau, en Molière et Regnard, en
Voltaire, on sent ce qu'il y a de plus général dans le génie français;
ou si l'on veut y chercher quelque chose de local, on y distinguera
tout au plus un reste de cette vieille sève d'esprit bourgeois, esprit
moyen, moins étendu que judicieux, critique et moqueur, qui se forma
de bonne humeur gauloise et d'amertume parlementaire entre le parvis
Notre-Dame et les degrés de la Sainte-Chapelle.

Mais ce caractère indigène et particulier est encore secondaire; le
général domine. Qui dit Paris, dit la monarchie tout entière. Comment
s'est formé en une ville ce grand et complet symbole du pays? Il
faudrait toute l'histoire du pays pour l'expliquer: la description de
Paris en serait le dernier chapitre. Le génie parisien est la forme la
plus complexe à la fois et la plus haute de la France. Il semblerait
qu'une chose qui résultait de l'annihilation de tout esprit local, de
toute provincialité, dût être purement négative. Il n'en est pas
ainsi. De toutes ces négations d'idées matérielles, locales,
particulières, résulte une généralité vivante, une chose positive, une
force vive. Nous l'avons vu en Juillet[252].

[Note 252: Écrit en 1833.]

C'est un grand et merveilleux spectacle de promener ses regards du
centre aux extrémités, et d'embrasser de l'oeil ce vaste et puissant
organisme, où les parties diverses sont si habilement rapprochées,
opposées, associées, le faible au fort, le négatif au positif; de voir
l'éloquente et vineuse Bourgogne entre l'ironique naïveté de la
Champagne, et l'âpreté critique, polémique, guerrière, de la
Franche-Comté et de la Lorraine; de voir le fanatisme languedocien
entre la légèreté provençale et l'indifférence gasconne; de voir la
convoitise, l'esprit conquérant de la Normandie contenus entre la
résistante Bretagne et l'épaisse et massive Flandre.

Considérée en longitude, la France ondule en deux longs systèmes
organiques, comme le corps humain est double d'appareil, gastrique et
cérébro-spinal. D'une part, les provinces de Normandie, Bretagne et
Poitou, Auvergne et Guyenne; de l'autre, celles de Languedoc et de
Provence, Bourgogne et Champagne, enfin celles de Picardie et de
Flandre, où les deux systèmes se rattachent. Paris est le sensorium.

La force et la beauté de l'ensemble consistent dans la réciprocité des
secours, dans la solidarité des parties, dans la distribution des
fonctions, dans la division du travail social. La force résistante et
guerrière, la vertu d'action est aux extrémités, l'intelligence au
centre; le centre se sait lui-même et sait tout le reste. Les
provinces frontières, coopérant plus directement à la défense, gardent
les traditions militaires, continuent l'héroïsme barbare, et
renouvellent sans cesse d'une population énergique le centre énervé
par le froissement rapide de la rotation sociale. Le centre, abrité de
la guerre, pense, innove dans l'industrie, dans la science, dans la
politique; il transforme tout ce qu'il reçoit. Il boit la vie brute,
et elle se transfigure. Les provinces se regardent en lui; en lui
elles s'aiment et s'admirent sous une forme supérieure; elles se
reconnaissent à peine:

  «Miranturque novas frondes et non sua poma.»

Cette belle centralisation, par quoi la France est la France, elle
attriste au premier coup d'oeil. La vie est au centre, aux extrémités;
l'intermédiaire est faible et pâle. Entre la riche banlieue de Paris
et la riche Flandre, vous traversez la vieille et triste Picardie;
c'est le sort des provinces centralisées qui ne sont pas le centre
même. Il semble que cette attraction puissante les ait affaiblies,
atténuées. Elles le regardent uniquement, ce centre, elles ne sont
grandes que par lui. Mais plus grandes sont-elles par cette
préoccupation de l'intérêt central, que les provinces excentriques ne
peuvent l'être par l'originalité qu'elles conservent. La Picardie
centralisée a donné Condorcet, Foy, Béranger, et bien d'autres, dans
les temps modernes. La riche Flandre, la riche Alsace, ont-elles eu de
nos jours des noms comparables à leur opposer? Dans la France, la
première gloire est d'être Français. Les extrémités sont opulentes,
fortes, héroïques, mais souvent elles ont des intérêts différents de
l'intérêt national; elles sont moins françaises. La Convention eut à
vaincre le fédéralisme provincial avant de vaincre l'Europe.

C'est néanmoins une des grandeurs de la France que sur toutes ses
frontières elle ait des provinces qui mêlent au génie national quelque
chose du génie étranger. À l'Allemagne, elle oppose une France
allemande; à l'Espagne une France espagnole; à l'Italie une France
italienne. Entre ces provinces et les pays voisins, il y a analogie et
néanmoins opposition. On sait que les nuances diverses s'accordent
souvent moins que les couleurs opposées; les grandes hostilités sont
entre parents. Ainsi la Gascogne ibérienne n'aime par l'ibérienne
Espagne. Ces provinces analogues et différentes en même temps, que la
France présente à l'étranger, offrent tour à tour à ses attaques une
force résistante ou neutralisante. Ce sont des puissances diverses par
quoi la France touche le monde, par où elle a prise sur lui. Pousse
donc, ma belle et forte France, pousse les longs flots de ton onduleux
territoire au Rhin, à la Méditerranée, à l'Océan. Jette à la dure
Angleterre la dure Bretagne, la tenace Normandie; à la grave et
solennelle Espagne, oppose la dérision gasconne; à l'Italie la fougue
provençale; au massif Empire germanique, les solides et profonds
bataillons de l'Alsace et de la Lorraine; à l'enflure, à la colère
belge, la sèche et sanguine colère de la Picardie, la sobriété, la
réflexion, l'esprit disciplinable et civilisable des Ardennes et de la
Champagne!

Pour celui qui passe la frontière et compare la France aux pays qui
l'entourent, la première impression n'est pas favorable. Il est peu de
côtés où l'étranger ne semble supérieur. De Mons à Valenciennes, de
Douvres à Calais, la différence est pénible. La Normandie est une
Angleterre, une pâle Angleterre. Que sont pour le commerce et
l'industrie, Rouen, le Havre, à côté de Manchester et de Liverpool?
L'Alsace est une Allemagne, moins ce qui fait la gloire de
l'Allemagne: l'omniscience, la profondeur philosophique, la naïveté
poétique[253]. Mais il ne faut pas prendre ainsi la France pièce à
pièce, il faut l'embrasser dans son ensemble. C'est justement parce
que la centralisation est puissante, la vie commune, forte et
énergique, que la vie locale est faible. Je dirai même que c'est là la
beauté de notre pays. Il n'a pas cette tête de l'Angleterre
monstrueusement forte d'industrie, de richesse; mais il n'a pas non
plus le désert de la haute Écosse, le cancer de l'Irlande. Vous n'y
trouvez pas, comme en Allemagne et en Italie, vingt centres de science
et d'art; il n'en a qu'un, un de vie sociale. L'Angleterre est un
empire, l'Allemagne un pays, une race; la France est une personne.

[Note 253: Je ne veux pas dire que l'Alsace n'ait rien de tout cela,
mais seulement qu'elle l'a généralement dans un degré inférieur à
l'Allemagne. Elle a produit, elle possède encore plusieurs illustres
philologues. Toutefois la vocation de l'Alsace est plutôt pratique et
politique. La seconde maison de Flandre et celle de Lorraine-Autriche
sont alsaciennes d'origine.]

La personnalité, l'unité, c'est par là que l'être se place haut dans
l'échelle des êtres. Je ne puis mieux me faire comprendre qu'en
reproduisant le langage d'une ingénieuse physiologie.

Chez les animaux d'ordre inférieur, poissons, insectes, mollusques et
autres, la vie locale est forte. «Dans chaque segment de sangsue se
trouve un système complet d'organes, un centre nerveux, des anses et
des renflements vasculaires, une paire de lobes gastriques, des
organes respiratoires, des vésicules séminales. Aussi a-t-on remarqué
qu'un de ces segments peut vivre quelque temps, quoique séparé des
autres. À mesure qu'on s'élève dans l'échelle animale, on voit les
segments s'unir plus intimement les uns aux autres, et l'individualité
du grand tout se prononcer davantage. L'individualité dans les animaux
composés ne consiste pas seulement dans la soudure de tous les
organismes, mais encore dans la jouissance commune d'un nombre de
parties, nombre qui devient plus grand à mesure qu'on approche des
degrés supérieurs. La centralisation est plus complète, à mesure que
l'animal monte dans l'échelle[254].» Les nations peuvent se classer
comme les animaux. La jouissance commune d'un grand nombre de parties,
la solidarité de ces parties entre elles, la réciprocité de fonctions
qu'elles exercent l'une à l'égard de l'autre, c'est là la supériorité
sociale. C'est celle de la France, le pays du monde où la nationalité,
où la personnalité nationale, se rapproche le plus de la personnalité
individuelle.

[Note 254: Dugès.]

Diminuer, sans la détruire, la vie locale, particulière, au profit de
la vie générale et commune, c'est le problème de la sociabilité
humaine. Le genre humain approche chaque jour plus près de la solution
de ce problème. La formation des monarchies, des empires, sont les
degrés par où il arrive. L'Empire romain a été un premier pas, le
christianisme un second. Charlemagne et les Croisades, Louis XIV et la
Révolution, l'Empire français qui en est sorti, voilà de nouveaux
progrès dans cette route. Le peuple le mieux centralisé est aussi
celui qui par son exemple, et par l'énergie de son action, a le plus
avancé la centralisation du monde.

Cette unification de la France, cet anéantissement de l'esprit
provincial est considéré fréquemment comme le simple résultat de la
conquête des provinces. La conquête peut attacher ensemble, enchaîner
des parties hostiles, mais jamais les unir. La conquête et la guerre
n'ont fait qu'ouvrir les provinces aux provinces, elles ont donné aux
populations isolées l'occasion de se connaître; la vive et rapide
sympathie du génie gallique, son instinct social ont fait le reste.
Chose bizarre! ces provinces, diverses de climats, de moeurs et de
langage, se sont comprises, se sont aimées; toutes se sont senties
solidaires. Le Gascon s'est inquiété de la Flandre, le Bourguignon a
joui ou souffert de ce qui se faisait aux Pyrénées; le Breton, assis
au rivage de l'Océan, a senti les coups qui se donnaient sur le Rhin.

Ainsi s'est formé l'esprit général, universel de la contrée. L'esprit
local a disparu chaque jour; l'influence du sol, du climat, de la
race, a cédé à l'action sociale et politique. La fatalité des lieux a
été vaincue, l'homme a échappé à la tyrannie des circonstances
matérielles. Le Français du Nord a goûté le Midi, s'est animé à son
soleil, le Méridional a pris quelque chose de la ténacité, du sérieux,
de la réflexion du Nord. La société, la liberté, ont dompté la nature,
l'histoire a effacé la géographie. Dans cette transformation
merveilleuse, l'esprit a triomphé de la matière, le général du
particulier, et l'idée du réel. L'homme individuel est matérialiste,
il s'attache volontiers à l'intérêt local et privé; la société humaine
est spiritualiste, elle tend à s'affranchir sans cesse des misères de
l'existence locale, à atteindre la haute et abstraite unité de la
patrie.

Plus on s'enfonce dans les temps anciens, plus on s'éloigne de cette
pure et noble généralisation de l'esprit moderne. Les époques barbares
ne présentent presque rien que de local, de particulier, de matériel.
L'homme tient encore au sol, il y est engagé, il semble en faire
partie. L'histoire alors regarde la terre, et la race elle-même, si
puissamment influencée par la terre. Peu à peu la force propre qui est
en l'homme le dégagera, le déracinera de cette terre. Il en sortira,
la repoussera, la foulera; il lui faudra, au lieu de son village
natal, de sa ville, de sa province, une grande patrie, par laquelle il
compte lui-même dans les destinées du monde. L'idée de cette patrie,
idée abstraite qui doit peu aux sens, l'amènera par un nouvel effort à
l'idée de la patrie universelle, de la cité de la Providence.

       *       *       *       *       *

À l'époque où cette histoire est parvenue, au Xe siècle, nous sommes
bien loin de cette lumière des temps modernes. Il faut que l'humanité
souffre et patiente, qu'elle mérite d'arriver... Hélas! à quelle
longue et pénible initiation elle doit se soumettre encore! quelles
rudes épreuves elle doit subir! Dans quelles douleurs elle va
s'enfanter elle-même! Il faut qu'elle sue la sueur et le sang pour
amener au monde le moyen âge, et qu'elle le voie mourir, quand elle
l'a si longtemps élevé, nourri, caressé. Triste enfant, arraché des
entrailles mêmes du christianisme, qui naquit dans les larmes, qui
grandit dans la prière et la rêverie, dans les angoisses du coeur, qui
mourut sans achever rien; mais il nous a laissé de lui un si poignant
souvenir, que toutes les joies, toutes les grandeurs des âges modernes
ne suffiront pas à nous consoler.



ÉCLAIRCISSEMENTS

SUR LES COLLIBERTS CAGOTS, CAQUEUX, GÉSITAINS, ETC.


On retrouve dans l'ouest et le midi de la France quelques débris d'une
population opprimée, dont nos anciens monuments font souvent mention,
et que poursuivent encore une horreur et un dégoût traditionnels. Les
savants qui ont cherché à en découvrir l'origine ne sont arrivés,
jusqu'à ce jour, qu'à des conjectures contradictoires plus ou moins
plausibles, mais peu décisives.

Ducange dérive le mot _Collibert_ de _cum_ et de _libertus_. «Il
semble, dit-il, que les Colliberts n'étaient ni tout à fait esclaves,
ni tout à fait libres. Leur maître pouvait, il est vrai, les vendre ou
les donner, et confisquer leur terre.--«Iratus graviter contra eum,
dixi ei quod meus Colibertus erat, et poteram eum vendere vel ardere,
et terram suam cuicumque vellem dare, tanquam terram Coliberti mei
(Charta juelli de Meduana, ap. Carpentier, Supplem. Glos.)» On les
affranchissait de la même manière que les esclaves (vid. Tabul.
Burgul., Tabul. S. Albini Andegav., Chart. Lud. VI, ann. 1103, ap.
Ducange). Enfin un auteur dit:

  Libertate carens Colibertus discitur esse;
  De servo factus liber, Libertus, etc.

(Ebrardus Betum; Ibid. Vid. Acta pontific. Cenomann, ap. Scr. Fr. X,
385.) Mais, d'un autre côté, la loi des Lombards compte les Colliberts
parmi les libres (l. I, tit. XXIX; l. II, t. XVI, XXVIII, LV). Ils
étaient sans doute en général _serfs sous conditions_, et dans une
situation peu différente de celle des _homines de capite_. Le Domesday
Book les appelle _colons_. On les voit souvent sujets à des
redevances: «De Colibertis S. Cyrici, qui unoquoque anno solvere
debent de capite tres denarios.» (Liber chart. S. Cyrici Nivern., nº
83, ap. Ducange.)

C'est surtout dans le Poitou, le Maine, l'Anjou, l'Aunis, qu'on
trouve le mot de Collibert. L'auteur d'une histoire de l'île de
Maillesais les représente comme une peuplade de pêcheurs qui s'étaient
établis sur la Sèvre, et donne de leur nom une étymologie
singulière.--«In extremis quoque insulæ, supra Separis alveum quoddam
genus hominum, piscando quæritans victum, nonnulla tuguria confecerat,
quod a majoribus Collibertorum vocabulum contraxerat. Collibertus a
_cultu imbrium_ descendere putatur.» Il ajoute que les Normands en
détruisirent une grande quantité, et qu'on chante encore cet
événement: «Deleta cantatur maxima multitudo.»

Dans la Bretagne, c'étaient les _Caqueux_, _Caevas_, _Cacous_[255],
_Caquins_. On lit dans un ancien registre qu'ils ne pouvaient voyager
dans le duché que vêtus de rouge (D. Lobineau, II, 1350. Marten.
Anecdoct., IV, 1442). Le parlement de Rennes fut obligé d'intervenir
pour leur faire accorder la sépulture. Il leur était défendu de
cultiver d'autres champs que leurs jardins. Mais cette disposition,
qui réduisait ceux qui n'avaient pas de terre à mourir de faim, fut
modifiée en 1477 par le duc François.

[Note 255: Le chef suprême des Truands s'appelait dans leur langage
_coërse_, et ses principaux officiers _cagoux_, ou archisuppôts.]

En Guyenne, c'étaient les _Cahets_; chez les Basques et les Béarnais,
dans la Gascogne et le Bigorre, les _Cagots_, _Agots_, _Agotas_,
_Capots_, _Caffos_, _Crétins_; dans l'Auvergne, les _Marrons_.

D'après l'ancien for de Béarn, il fallait la déposition de sept Cagots
ou Crétins pour valoir un témoignage (Marca, Béarn, p. 73). Ils
avaient une porte et un bénitier à part, à l'église, et un arrêt du
parlement de Bordeaux leur défendit, sous peine du fouet, de paraître
en public autrement que chaussés et habillés de rouge (comme en
Bretagne). En 1460, les États du Béarn demandèrent à Gaston qu'il leur
fût défendu de marcher pieds nus dans les rues sous peine d'avoir les
pieds percés d'un fer, et qu'ils portassent sur leurs habits leur
ancienne marque d'un pied d'oie ou d'un canard. Le prince ne répondit
pas à cette demande. En 1606, les États de Soule leur interdisent
l'état de meunier (Marca, p. 71).

Marca dérive le mot Cagots de _caas goths_, chiens goths. Ce seraient
alors des Goths. Cependant le nom de Cagots ne se trouve que dans la
nouvelle coutume de Béarn, réformée en 1551, tandis que les anciens
fors manuscrits donnent celui de _Chrestinas_, ou chrétiens; dans
l'usage on les appelle plus souvent Chrétiens que Cagots. Le lieu où
ils habitent s'appelle le quartier des Chrétiens.

Oihenart conjecture que les Cagots étaient autrefois appelés Chrétiens
(crétins) par les Basques, lorsque ceux-ci étaient encore païens. On
les appelait aussi _pelluti_ et _comati_; cependant les Aquitains
laissaient également croître leurs cheveux.

Ce qui pourrait encore les faire considérer comme les débris d'une
race germanique, c'est que les familles _agotes_, chez les Basques,
sont généralement blondes et belles. Selon M. Barraut, médecin, les
Cagots de sa ville sont de beaux hommes blonds (Laboulinière, I, 89).

Marca pense que ce sont des descendants des Sarrasins, restés après la
retraite des infidèles, surnommés peut-être _Caas-Goths_, par
dérision, dans le sens de chasseurs des Goths. On les aurait appelés
Chrétiens en qualité de nouveaux convertis. L'isolement où ils vivent
semble rappeler la retraite des catéchumènes. Il est dit dans les
actes du comité de Mayence, chap. V: «Les catéchumènes ne doivent
point manger avec les baptisés ni les baiser; encore moins les
gentils.» Et d'un autre côté, une lettre de Benoît XII, adressée en
janvier 1340 à Pierre IV d'Aragon, prouve que les habitations des
Sarrasins, comme celles des Cagots, étaient situées dans des lieux
écartés. «Nous avons appris, dit le pape, par le rapport de plusieurs
fidèles habitants de vos États, que les Sarrasins, qui y sont en grand
nombre, avaient, dans les villes et les autres lieux de leur demeure,
des habitations séparées et enfermées de murailles, pour être éloignés
du trop grand commerce avec les chrétiens et de leur familiarité
dangereuse: mais à présent ces infidèles étendent leur quartier ou le
quittent entièrement, et logent pêle-mêle avec les chrétiens, et
quelquefois dans les mêmes maisons. Ils cuisent aux mêmes feux, se
servent des mêmes bancs, et ont une communication scandaleuse et
dangereuse.» (_Voy._ Laboulinière, I, 82.)

Le mot de Crétin, selon Fodéré (ap. Dralet, t. I), vient de Chrétien,
bon Chrétien, Chrétien par excellence, titre qu'on donne à ces idiots,
parce que, dit-on, ils sont incapables de commettre aucun péché. On
leur donne encore le nom de Bienheureux, et après leur mort on
conserve avec soin leurs béquilles et leurs vêtements.

Dans une requête qu'ils adressèrent en 1514 à Léon X, sur ce que les
prêtres refusaient de les ouïr en confession, ils disent eux-mêmes que
leurs ancêtres étaient Albigeois. Cependant, dès l'an 1000, les Cagots
sont appelés Chrétiens dans le Cartulaire de l'abbaye de Luc et
l'ancien for de Navarre. Mais ce qui vient à l'appui de leur
témoignage, c'est que dans le Dauphiné et les Alpes, les descendants
des Albigeois sont encore appelés _Caignards_, corruption de
_canards_, parce qu'on les obligeait de porter sur leurs habits le
pied de canard dont il est parlé dans l'histoire des Cagots de Béarn.
Rabelais, pour la même raison, appelle _Canards de Savoie_ les Vaudois
Savoyards[256].

[Note 256: Bullet croit trouver dans ce fait un rapport avec
l'histoire de Berthe la _reine pédauque_ (pes aucæ, pied d'oie. _Voy._
le chapitre suivant.) Un passage de Rabelais indique que l'on voyait
une image de la reine Pédauque à Toulouse. Les Contes d'Eutrapel nous
apprennent qu'on jurait à Toulouse _par la quenouille de la reine
Pédauque_. Cette locution rappelle le proverbe: _Du temps que la reine
Berthe filait_ (Bullet, Mythologie française).]

Les descendants des Sarrasins, continue Marca, auraient été aussi
nommés _Gésitains_, comme ladres, du nom du Syrien Giezi, frappé de la
lèpre pour son avarice. Les Juifs et les Agaréniens ou Sarrasins
croyaient, selon les écrivains du moyen âge, échapper à la puanteur
inhérente à leur race en se soumettant au baptême chrétien, ou en
buvant le sang des enfants chrétiens.--Le P. Grégoire de Rostrenen
(Dictionnaire celt.) dit que _caccod_ en celtique signifie lépreux. En
espagnol: _gafo_, lépreux; _gafi_, lèpre. L'ancien for de Navarre,
compilé vers 1074, du temps du roi Sanche Ramirez, parle des _Gaffos_
et les traite comme ladres. Le for de Béarn distingue pourtant les
Cagots des lépreux: le port d'armes leur est défendu, et il est permis
aux ladres.

De Bosquet, lieutenant général au siége de Narbonne, dans ses notes
sur les lettres d'Innocent III, croit reconnaître les _Capots_ dans
certains marchands juifs, désignés dans les Capitulaires de Charles le
Chauve par le nom de _Capi_ (Capit. app. 877, c. XXXI).

Dralet pense que ce furent des goîtreux qui formèrent ces races. Les
premiers habitants, dit-il, durent être plus sujets aux goîtres, parce
que le climat dut être alors plus froid et plus humide. En effet, on
trouve peu de goîtreux sur le versant espagnol; les nuits y sont moins
froides, il y a moins de glaciers et de neiges, et le vent du sud
adoucit le climat. Selon M. Boussingault, cette maladie vient de ce
qu'on boit les eaux descendues des hautes montagnes, où elles sont
soumises à une très-faible pression atmosphérique et ne peuvent
s'imprégner d'air. (De même on voit beaucoup de goîtres à Chantilly,
parce qu'on y boit l'eau de conduits souterrains où la pression de
l'air a peu d'action.--Annal. de Chimie, février 1832.)

Au reste, peut-être doit-on admettre à la fois les opinions diverses
que nous avons rapportées; tous ces éléments entrèrent sans doute
successivement dans ses races maudites, qui semblent les parias de
l'Occident.



LIVRE IV



CHAPITRE PREMIER

L'AN 1000. LE ROI DE FRANGE ET LE PAPE FRANÇAIS. ROBERT ET
GERBERT.--FRANCE FÉODALE

1000-1031


Cette vaste révélation de la France, que nous venons d'indiquer dans
l'espace, et que nous allons suivre dans le temps, elle commence au Xe
siècle, à l'avénement des Capets. Chaque province a dès lors son
histoire; chacune prend une voix, et se raconte elle-même. Cet immense
concert de voix naïves et barbares, comme un chant d'église dans une
sombre cathédrale pendant la nuit de Noël, est d'abord âpre et
discordant. On y trouve des accents étranges, des voix grotesques,
terribles, à peine humaines; et vous douteriez quelquefois si c'est la
naissance du Sauveur, ou la Fête des fous, la Fête de l'âne.
Fantastique et bizarre harmonie, à quoi rien ne ressemble, où l'on
croit entendre à la fois tout cantique, et des _Dies iræ_, et des
_Alleluia_.

C'était une croyance universelle au moyen âge, que le monde devait
finir avec l'an 1000 de l'incarnation[257]. Avant le christianisme,
les Étrusques aussi avaient fixé leur terme à dix siècles, et la
prédiction s'était accomplie. Le christianisme, passager sur cette
terre, hôte exilé du ciel, devait adopter aisément ces croyances. Le
monde du moyen âge n'avait pas la régularité extérieure de la cité
antique, et il était bien difficile d'en discerner l'ordre intime et
profond. Ce monde ne voyait que chaos en soi; il aspirait à l'ordre,
et l'espérait dans la mort. D'ailleurs, en ces temps de miracles et de
légendes, où tout apparaissait bizarrement coloré comme à travers de
sombres vitraux, on pouvait douter que cette réalité visible fût autre
chose qu'un songe. Les merveilles composaient la vie commune. L'armée
d'Othon avait bien vu le soleil en défaillance et jaune comme du
safran[258]. Le roi Robert, excommunié pour avoir épousé sa parente,
avait, à l'accouchement de la reine, reçu dans ses bras un monstre. Le
diable ne prenait plus la peine de se cacher: on l'avait vu à Rome se
présenter solennellement devant un pape magicien. Au milieu de tant
d'apparitions, de visions, de voix étranges, parmi les miracles de
Dieu et les prestiges du démon, qui pouvait dire si la terre n'allait
pas un matin se résoudre en fumée, au son de la fatale trompette? Il
eût bien pu se faire alors que ce que nous appelons la vie fût en
effet la mort, et qu'en finissant, le monde comme ce saint légendaire,
_commençât de vivre et cessât de mourir_. «Et tunc vivere incepit,
morique desiit.»

[Note 257: Concil. Troslej., ann. 909 (Mansi, XVIII, p. 266). «Dum jam
jamque adventus imminet illius in majestate terribili, ubi omnes cum
gregibus suis venient pastores in conspectum pastoris æterni,
etc.»--Trithemii chronic. ann. 960: «Diem jamjam imminere dicebat
(Bernhardus, eremita Thuringiæ) extremum, et mundum in brevi
consummandum.»--Abbas Floriacensis, ann. 990 (Gallaudius, XIV, 141):
«De fine mundi coram populo sermonem in ecclesia Parisiorum audivi,
quod statim finito mille annorum numero Antechristus adveniret, et non
longo post tempore universale judicium succederet.»--Will. Godelli
chronic., ap. Scr. fr. Y, 262; «Ann. Domini MX, in multis locis per
orbem tali rumore audito, timor et moeror corda plurimorum occupavit,
et suspicati sunt multi finem sæculi adesse.»--Rad. Glaber, I, IV,
ibid. 49: «Æstimabatur enim ordo temporum et elementorum præterita ab
initio moderans secula in chaos decidisse perpetuum, atque humani
generis interitum.»]

[Note 258: Raoul Glaber.]

Cette fin d'un monde si triste était tout ensemble l'espoir et
l'effroi du moyen âge. Voyez ces vieilles statues dans les cathédrales
du Xe et du XIe siècle, maigres, muettes et grimaçantes dans leur
roideur contractée, l'air souffrant comme la vie, et laides comme la
mort. Voyez comme elles implorent, les mains jointes, ce moment
souhaité et terrible, cette seconde mort de la résurrection, qui doit
les faire sortir de leurs ineffables tristesses, et les faire passer
du néant à l'être, du tombeau en Dieu. C'est l'image de ce pauvre
monde sans espoir après tant de ruines. L'empire romain avait croulé,
celui de Charlemagne s'en était allé aussi; le christianisme avait cru
d'abord devoir remédier aux maux d'ici-bas, et ils continuaient.
Malheur sur malheur, ruine sur ruine. Il fallait bien qu'il vînt autre
chose, et l'on attendait. Le captif attendait dans le noir donjon,
dans le sépulcral _in pace_; le serf attendait sur son sillon, à
l'ombre de l'odieuse tour; le moine attendait, dans les abstinences du
cloître, dans les tumultes solitaires du coeur, au milieu des
tentations et des chutes, des remords et des visions étranges,
misérable jouet du diable qui folâtrait cruellement autour de lui, et
qui le soir, tirant sa couverture, lui disait gaiement à l'oreille:
«Tu es damné[259]!»

[Note 259: Raoul Glaber, I. V, c. I. «Astitit mihi ex parte pedum
lectuli forma homunculi teterrimæ speciei. Erat enim statura
mediocris, collo gracili, facie macilenta, oculis nigerrimis, fronte
rugosa et contracta, depressis naribus, os exporrectum, labellis
tumentibus, mento subtracto ac perangusto, barba caprina, aures hirtas
et præacutas, capillis stantibus et incompositis, dentibus caninis,
occipitio acuto, pectore tumido, dorso gibbato, clunibus agitantibus,
vestibus sordidis, conatu æstuans, ac toto corpore præceps;
arripiensque summitatem strati in quo cubabam, totum terribiliter
concussit lectum.........»]

Tous souhaitaient sortir de peine, et n'importe à quel prix! Il leur
valait mieux tomber une fois entre les mains de Dieu et reposer à
jamais, fût-ce dans une couche ardente. Il devait d'ailleurs avoir
aussi son charme, ce moment où l'aiguë et déchirante trompette de
l'archange percerait l'oreille des tyrans. Alors, du donjon, du
cloître, du sillon, un rire terrible eût éclaté au milieu des pleurs.

Cet effroyable espoir du jugement dernier s'accrut dans les calamités
qui précédèrent l'an 1000, ou suivirent de près. Il semblait que
l'ordre des saisons se fût interverti, que les éléments suivissent des
lois nouvelles. Une peste terrible désola l'Aquitaine; la chair des
malades semblait frappée par le feu, se détachait de leurs os, et
tombait en pourriture. Ces misérables couvraient les routes des lieux
de pèlerinage, assiégeaient les églises, particulièrement
Saint-Martin, à Limoges; ils s'étouffaient aux portes, et s'y
entassaient. La puanteur qui entourait l'église ne pouvait les
rebuter. La plupart des évêques du Midi s'y rendirent, et y firent
porter les reliques de leurs églises. La foule augmentait, l'infection
aussi; ils mouraient sur les reliques des saints[260].

[Note 260: Translatio S. Genulfi, ap. Scr. fr. X, 361.--Chronic.
Ademari Cabannens., ibid. 147.

Chronic. Virdunense, ap. Scr. fr. X, 209. On sait que les sauvages de
l'Amérique du Sud et les nègres de Guinée mangent habituellement de la
glaise ou de l'argile pendant une partie de l'année. On la vend frite
sur les marchés de Java.--Alex, de Humboldt. Tableaux de la Nature,
trad. par Eyriès (1808), I, 200.]

Ce fut encore pis quelques années après. La famine ravagea tout le
monde depuis l'Orient, la Grèce, l'Italie, la France, l'Angleterre.
«Le muid de blé, dit un contemporain[261], s'éleva à soixante sols
d'or. Les riches maigrirent et pâlirent; les pauvres rongèrent les
racines des forêts; plusieurs, chose horrible à dire, se laissèrent
aller à dévorer des chairs humaines. Sur les chemins, les forts
saisissaient les faibles, les déchiraient, les rôtissaient et les
mangeaient. Quelques-uns présentaient à des enfants un oeuf, un fruit,
et les attiraient à l'écart pour les dévorer. Ce délire, cette rage
alla au point que la bête était plus en sûreté que l'homme. Comme si
c'eût été désormais une coutume établie de manger de la chair humaine,
il y en eut un qui osa en étaler à vendre dans le marché de Tournus.
Il ne nia point, et fut brûlé. Un autre alla pendant la nuit déterrer
cette même chair, la mangea, et fut brûlé de même.»

[Note 261: Glaber.--«Sur soixante-treize ans, il y en eut quarante-huit
de famines et d'épidémies.--An 987, grande famine et épidémie.--989,
grande famine.--990-994, famine et mal des _ardents_.--1001, grande
famine.--1003-1008, famine et mortalité.--1010-1014, famine, mal des
_ardents_, mortalité.--1027-1029, famine (anthropophages).--1031-1033,
famine atroce.--1035, famine, épidémie.--1045-1046, famine en France et
en Allemagne.--1053-1058, famine et mortalité pendant cinq ans.--1059,
famine de sept ans, mortalité.]

«.... Dans la forêt de Mâcon, près l'église de Saint-Jean de
Castanedo, un misérable avait bâti une chaumière, où il égorgeait la
nuit ceux qui lui demandaient l'hospitalité. Un homme y aperçut des
ossements, et parvint à s'enfuir. On y trouva quarante-huit têtes
d'hommes, de femmes et d'enfants. Le tourment de la faim était si
affreux que, plusieurs, tirant de la craie du fond de la terre, la
mêlaient à la farine. Une autre calamité survint; c'est que les
loups, alléchés par la multitude des cadavres sans sépulture,
commencèrent à s'attaquer aux hommes. Alors les gens craignant Dieu
ouvrirent des fosses, où le fils traînait le père, le frère son frère,
la mère son fils, quand ils les voyaient défaillir; et le survivant
lui-même, désespérant de la vie, s'y jetait souvent après eux.
Cependant les prélats des cités de la Gaule, s'étant assemblés en
concile pour chercher remède à de tels maux, avisèrent que, puisqu'on
ne pouvait alimenter tous ces affamés, on sustentât comme on pourrait
ceux qui semblaient les plus robustes, de peur que la terre ne
demeurât sans culture.»

Ces excessives misères brisèrent les coeurs et leur rendirent un peu
de douceur et de pitié. Ils mirent le glaive dans le fourreau,
tremblants eux-mêmes sous le glaive de Dieu. Ce n'était plus la peine
de se battre, ni de faire la guerre pour cette terre maudite qu'on
allait quitter. De vengeance, on n'en avait plus besoin; chacun voyait
bien que son ennemi, comme lui-même, avait peu à vivre. À l'occasion
de la peste de Limoges, ils coururent de bon coeur aux pieds des
évêques, et s'engagèrent à rester désormais paisibles, à respecter les
églises, à ne plus infester les grands chemins, à ménager du moins
ceux qui voyageraient sous la sauvegarde des prêtres ou des religieux.
Pendant les jours saints de chaque semaine (du mercredi soir au lundi
matin), toute guerre était interdite: c'est ce qu'on appela _la paix_,
plus tard _la trêve de Dieu_[262].

[Note 262: Glaber, I, V, c. I. «On vit bientôt aussi les peuples
d'Aquitaine et toutes les provinces des Gaules, à leur exemple, cédant
à la crainte ou à l'amour du Seigneur, adopter successivement une
mesure qui leur était inspirée par la grâce divine. On ordonna que,
depuis le mercredi soir jusqu'au matin du lundi suivant, personne
n'eût la témérité de rien enlever par la violence, ou de satisfaire
quelque vengeance particulière, ou même d'exiger caution; que celui
qui oserait violer ce décret public payerait cet attentat de sa vie,
ou serait banni de son pays et de la société des chrétiens. Tout le
monde convient aussi de donner à cette loi le nom de _treugue_
(trêve) _de Dieu_.»]

Dans cet effroi général, la plupart ne trouvaient un peu de repos qu'à
l'ombre des églises. Ils apportaient en foule, ils mettaient sur
l'autel des donations de terres, de maisons, de serfs. Tous ces actes
portent l'empreinte d'une même croyance: «Le soir du monde approche,
disent-ils; chaque jour entasse de nouvelles ruines; moi, comte ou
baron, j'ai donné à telle église pour le remède de mon âme...» Ou
encore: «Considérant que le servage est contraire à la liberté
chrétienne, j'affranchis un tel, mon serf de corps, lui, ses enfants
et ses hoirs...»

Mais le plus souvent tout cela ne les rassurait point. Ils aspiraient à
quitter l'épée, le baudrier, tous les signes de la milice du siècle; ils
se réfugiaient parmi les moines et sous leur habit; ils leurs
demandaient dans leurs couvents une toute petite place où se cacher.
Ceux-ci n'avaient d'autre peine que d'empêcher les grands du monde, les
ducs et les rois, de devenir moines, ou frères convers. Guillaume Ier,
duc de Normandie, aurait tout laissé pour se retirer à Jumiéges, si
l'abbé le lui eût permis. Au moins, il trouva moyen d'enlever un
capuchon et une étamine, les emporta avec lui, les déposa dans une
petit coffre, et en garda toujours la clef à sa ceinture[263]. Hugues
Ier, duc de Bourgogne, et avant lui l'empereur Henri II, auraient bien
voulu aussi se faire moines. Hugues en fut empêché par le pape. Henri,
entrant dans l'église de l'abbaye de Saint-Vanne, à Verdun, s'était
écrié avec le psalmiste: «Voici le repos que j'ai choisi, et mon
habitation aux siècles des siècles!» Un religieux l'entendit, et avertit
l'abbé. Celui-ci appela l'empereur dans le chapitre des moines, et lui
demanda qu'elle était son intention. «Je veux, avec la grâce de Dieu,
répondit-il en pleurant, renoncer à l'habit du siècle, revêtir le vôtre,
et ne plus servir que Dieu avec vos frères.--Voulez-vous donc, reprit
l'abbé, promettre, selon nos règles et à l'exemple de Jésus-Christ,
l'obéissance jusqu'à la mort?--Je le veux, reprit l'empereur.--Eh bien!
je vous reçois comme moine, dès ce jour j'accepte la charge de votre
âme; et ce que j'ordonnerai, je veux que vous le fassiez avec la crainte
du Seigneur. Or, je vous ordonne de retourner au gouvernement de
l'empire que Dieu vous a confié; et de veiller de tout votre pouvoir,
avec crainte et tremblement, au salut de tout le royaume[264].»
L'empereur, lié par son voeu, obéit à regret. Au reste, il était moine
depuis longtemps; il avait toujours vécu en frère avec sa femme.
L'Église l'honore sous le nom de saint Henri.

[Note 263: Guillaume de Jumiéges.]

[Note 264: Vie de saint Richard.]

Un autre saint, qu'elle n'a pas canonisé, est notre Robert, roi de
France. «Robert, dit l'auteur de la Chronique de Saint-Bertin, était
très-pieux, sage et lettré, passablement philosophe, et excellent
musicien. Il composa la prose du Saint-Esprit: _Adsit nobis gratia_,
les rhythmes _Judæa et Hierusalem_, _Concede nobis quæsumus_, et
_Cornelius centurio_, qu'il offrit, mis en musique et notés, sur
l'autel de Saint-Pierre à Rome, de même que l'antiphone _Eripe_, et
plusieurs autres belles choses. Il avait pour femme Constance, qui lui
demanda un jour de faire quelque chose en mémoire d'elle; il écrivit
alors le rhythme _O constantia martyrum_, que la reine, à cause du nom
de Constantia, crut avoir été fait pour elle. Le roi venait à l'église
de Saint-Denis dans ses habits royaux, et couronné de sa couronne,
pour diriger le choeur à matines, à vêpres et à la messe, chanter avec
les moines, et les défier au combat du chant. Aussi, comme il
assiégeait certain château le jour de Saint-Hippolyte, pour qui il
avait une dévotion particulière, il quitta le siége pour venir à
Saint-Denis diriger le choeur pendant la messe; et tandis qu'il
chantait dévotement avec les moines _Agnus Dei, dona nobis pacem_, les
murs du château tombèrent subitement, et l'armée du roi en prit
possession; ce que Robert attribua toujours aux mérites de saint
Hippolyte[265].»

[Note 265: Chronique de Sithiu.]

«Un jour qu'il revenait de faire sa prière, où il avait, comme
d'habitude, répandu une pluie de larmes, il trouva sa lance garnie par
sa vaniteuse épouse d'ornements d'argent. Tout en considérant cette
lance, il regardait s'il ne verrait pas dehors quelqu'un à qui cet
argent fut nécessaire; et, trouvant un pauvre en haillons, il lui
demande prudemment quelque outil pour ôter l'argent. Le pauvre ne
savait ce qu'il en voulait faire; mais le serviteur de Dieu lui dit
d'en chercher au plus vite. Cependant il se livrait à la prière.
L'autre revient avec un outil; le roi et le pauvre s'enferment
ensemble, et enlèvent l'argent de la lance, et le roi le met lui-même
de ses saintes mains dans le sac du pauvre en lui recommandant, selon
sa coutume, de bien prendre garde que sa femme ne le vît. Lorsque la
reine vint, elle s'étonna fort de voir sa lance ainsi dépouillée; et
Robert jura par plaisanterie le nom du Seigneur qu'il ne savait
comment cela s'était fait[266].»

[Note 266: Helgaud.]

«Il avait une grande horreur pour le mensonge. Aussi, pour justifier
ceux dont il recevait le serment, aussi bien que lui-même, il avait
fait faire une châsse de cristal tout entourée d'or, où il eut soin de
ne mettre aucune relique: c'est sur cette châsse qu'il faisait jurer
ses grands, qui n'étaient point instruits de sa fraude pieuse. De
même, il faisait jurer les gens du peuple sur une châsse où il avait
mis un oeuf. Oh! avec quelle exactitude se rapportent à ce saint homme
les paroles du Prophète: «Il habitera dans le tabernacle du Très-Haut,
celui qui dit la vérité selon son coeur, celui dont la langue ne
trompe pas, et qui n'a jamais fait de mal à son prochain[267]!»

[Note 267: Helgaud.]

La charité de Robert s'étendait à tous les pécheurs. «Comme il
soupait à Étampes, dans un château que Constance venait de lui bâtir,
il ordonna d'ouvrir la porte à tous les pauvres. L'un d'eux vint se
mettre aux pieds du roi, qui le nourrissait sous la table. Mais le
pauvre, ne s'oubliant pas, lui coupa avec un couteau un ornement d'or
de six onces qui pendait de ses genoux, et s'enfuit au plus vite.
Lorsqu'on se leva de table, la reine vit son seigneur dépouillé, et,
indignée, se laissa emporter contre le saint à des paroles violentes:
«Quel ennemi de Dieu, bon seigneur, a déshonoré votre robe
d'or?»--«Personne, répondit-il, ne m'a déshonoré; cela était sans
doute nécessaire à celui qui l'a pris plus qu'à moi, et, Dieu aidant,
lui profitera.»--Un autre voleur lui coupant la moitié de la frange de
son manteau, Robert se retourna, et lui dit: «Va-t-en, va-t-en;
contente-toi de ce que tu as pris; un autre aura besoin du reste.» Le
voleur s'en alla tout confus.--Même indulgence pour ceux qui volaient
les choses saintes. Un jour qu'il priait dans sa chapelle, il vit un
clerc nommé Ogger qui montait furtivement à l'autel, posait un cierge
par terre, et emportait le chandelier dans sa robe. Les clercs se
troublent, qui auraient dû empêcher ce vol. Ils interrogent le
seigneur roi, et il proteste qu'il n'a rien vu. Cela vint aux oreilles
de la reine Constance; enflammée de fureur, elle jure par l'âme de son
père qu'elle fera arracher les yeux aux gardiens, s'ils ne rendent ce
qu'on a volé au trésor du saint et du juste. Dès qu'il le sut, ce
sanctuaire de piété, il appela le larron, et lui dit: «Ami Ogger,
va-t-en d'ici, que mon inconstante Constance ne te mange pas. Ce que
tu as te suffit pour arriver au pays de ta naissance. Que le Seigneur
soit avec toi!» Il lui donna même de l'argent pour faire sa route; et
quand il crut le voleur en sûreté, il dit gaiement aux siens:
«Pourquoi tant vous tourmenter à la recherche de ce chandelier? Le
Seigneur l'a donné à son pauvre.»--Une autre fois enfin, comme il se
relevait la nuit pour aller à l'église, il vit deux amants couchés
dans un coin: aussitôt il détacha une fourrure précieuse qu'il portait
au cou, et la jeta sur ces pécheurs. Puis il alla prier pour
eux[268].»

[Note 268: Helgaud.]

Tel fut la douceur et l'innocence du premier roi capétien. Je dis le
premier roi; car son père, Hugues Capet[269], se défia de son droit
et ne voulut jamais porter la couronne; il lui suffit de porter la
chape, comme abbé de Saint-Martin de Tours. C'est sous ce bon Robert
que se passa cette terrible époque de l'an 1000; et il sembla que la
colère divine fût désarmée par cet homme simple, en qui s'était comme
incarnée la paix de Dieu. L'humanité se rassura et espéra durer encore
un peu; elle vit, comme Ézéchias, que le Seigneur voulait bien ajouter
à ses jours. Elle se leva de son agonie, se remit à vivre, à
travailler, à bâtir: à bâtir d'abord les églises de Dieu. «Près de
trois ans après l'an 1000, dit Glaber, dans presque tout l'univers,
surtout dans l'Italie et dans les Gaules, les basiliques des églises
furent renouvelées, quoique la plupart fussent encore assez belles
pour n'en avoir nul besoin. Et cependant les peuples chrétiens
semblaient rivaliser à qui élèverait les plus magnifiques. On eût dit
que le monde se secouait et dépouillait sa vieillesse, pour revêtir la
robe blanche des églises[270].»

[Note 269: Quelques-uns ont cru que le mot de Capet était une injure,
et venait de _Capito_, grosse tête. On sait que la grosseur de la tête
est souvent un signe d'imbécillité. Une chronique appelle Capet
Charles le Simple (Karolus Stultus vel Capet. Chron. saint Florent.,
ap. Scr. fr. IX, 55).--Mais il est évident que Capet est pris pour
_Chapet_, ou _Cappatus_.--Plusieurs chroniques françaises, écrites
longtemps après, ont traduit _Hue Chapet_ ou _Chappet_. (Scr. fr. X,
293, 303, 313.)--Chronic., S. Medard. Suess., ibid. IX, 55. Hugo,
cognominatus _Chapet_. _Voy._ aussi Richard de Poitiers, ibid. 24, et
Chronic. Andegav., X, 272, etc. Albéric. Tr.-Font., IX, 286: Hugo
_Cappatus_, et plus loin: _Cappet_.--Guill. Nang. IX, 82: Hugo
_Capucii_.--Chron. Sith., VII, 269.--Chron. Strozz. X, 273: Hugo
_Caputius_.--Cette dernière chronique ajoute que le fils d'Hugues, le
pieux Robert, chantait les vêpres revêtu d'une chape.--L'ancien
étendard des rois de France était la chape de saint Martin; c'est de
là, dit le Moine de Saint-Gall, qu'ils avaient donné à leur oratoire
le nom de _Chapelle_. «Capella, quo nomine Francorum reges propter
cappam S. Martini quam secum ob sui tuitionem et hostium oppressionem
jugiter ad bella portabant, Sancta sua appellare solebant.» L. I, c.
IV.]

[Note 270: Glaber.]

Et en récompense il y eut d'innombrables miracles. Des révélations,
des visions merveilleuses firent partout découvrir de saintes
reliques, depuis longtemps enfouies, et cachées à tous les yeux: «Les
saints vinrent réclamer les honneurs d'une résurrection sur la terre,
et apparurent aux regards des fidèles, qu'ils remplirent de
consolations[271].» Le Seigneur lui-même descendit sur l'autel; le
dogme de la présence réelle, jusque-là obscur et caché à demi dans
l'ombre, éclata dans la croyance des peuples: ce fut comme un flambeau
d'immense poésie qui illumina, transfigura l'Occident et le Nord.
«Tout cela se trouvait annoncé comme par un présage certain dans la
position même de la croix du Seigneur quand le Sauveur y était
suspendu sur le Calvaire. En effet, pendant que l'Orient avec ses
peuples féroces était caché derrière la face du Sauveur, l'Occident,
placé devant ses regards, recevait de ses yeux la lumière de la foi
dont il devait être bientôt rempli. Sa droite toute-puissante, étendue
pour le grand oeuvre de miséricorde, montrait le Nord qui allait être
adouci par l'effet de la parole divine, pendant que sa gauche tombait
en partage aux nations barbares et tumultueuses du Midi[272].»

[Note 271: Id.]

[Note 272: Glaber.]

La lutte de l'Occident et de l'Orient, cette grande idée qui vient de
tomber en paroles enfantines de la bouche ignorante du moine, c'est la
pensée de l'avenir, et le mouvement de l'humanité. De grands signes
éclatent, des multitudes d'hommes s'acheminent déjà un à un, et comme
pèlerins, à Rome, au mont Cassin, à Jérusalem. Le premier pape
français, Gerbert, proclame déjà la croisade; sa belle lettre, où il
appelle tous les princes au nom de la cité sainte[273], précède d'un
siècle les prédications de Pierre l'Ermite. Prêchée alors par un
Français et sous un pape français, Urbain II, exécutée surtout par des
Français, la grande entreprise commune du moyen âge, celle qui fit de
tous les Francs une nation, elle nous appartiendra, elle révélera la
profonde sociabilité de la France. Mais il faut encore un siècle, il
faut que le monde s'assoie avant d'agir. En l'an 1000, un politique
fonde la papauté, un saint fonde la royauté: je parle de deux
Français, de Gerbert et de Robert.

[Note 273: Gerberti epist. 107, ap. Scr. fr. X, 426. «Ea quæ est
Hierosolymis, universali Ecclesiæ sceptris regnorum imperanti: Cum
bene vigeas, immaculata sponsa Domini, cujus membrum esse me fateor,
spes mihi maxima per te caput attollendi jam pene attritum. An
quicquam diffiderem de te, rerum domina, si me recognoscis tuam?
Quisquamne tuorum famosam cladem illatam mihi putare debebit ad se
minime pertinere, utque rerum infima abhorrere? Et quamvis nunc
dejecta, tamen habuit me orbis terrarum optimam sui partem: penes me
Prophetarum oracula, Patriarcharum insignia; hinc clara mundi lumina
prodierunt Apostoli; hinc Christi fidem repetit orbis terrarum, apud
me redemptorem suum invenit. Etenim quamvis ubique sit divinitate,
tamen hic humanitate natus, passus, sepultus, hinc ad coelos elatus.»
Sed cum propheta dixerit: «Erit sepulchrum ejus gloriosum,» paganis
loca cuncta subvertentibus, tentat Diabolus reddere inglorium. Enitere
ergo, miles Christi, esto signifer et compugnator, et quod armis
nequis, consilii et opum auxilio subveni. Quid est quod das, aut cui
das? Nempe ex multo modicum, et ei qui omne quod habes gratis dedit,
nec tamen gratis recipit; et hic eum multiplicat et in futuro
remunerat; per me benedicit tibi, ut largiendo crescas; et peccata
relaxat, ut secum regnando vivas.»--«Les Pisans partirent sur cette
lettre, et massacrèrent, dit-on, un nombre prodigieux d'infidèles en
Afrique.» Scr. fr. X, 426.

Guill. Malmsbur., l. II, ap. Scr. fr. X, 243. «Non absurdum, si
litteris mandemus quæ per omnium ora volitant..... Divinationibus et
incantationibus more gentis familiari studentes ad Saracenos Gerbertus
perveniens, desiderio satisfecit..... Ibi quid cantus et volatus avium
portendit, didicit; ibi excire tenues ex inferno figuras..... Per
incantationes Diabolo accersito, perpetuum paciscitur hominium.»--Fr.
Andreæ chronic, ibid. 289: «A quibusdam etiam nigromancia
arguitur..... a Diabolo enim percussus dicitur obiisse.»--Chronic.
reg. Francorum, ibid., 301..... «Gerbertum monachum philosophum, quin
potius nigromanticum.»]

Ce Gerbert, disent-ils, n'était pas moins qu'un magicien. Moine à
Aurillac, chassé, réfugié à Barcelone, il se défroque pour aller
étudier les lettres et l'algèbre à Cordoue. De là, à Rome; le grand
Othon le fait précepteur de son fils, de son petit-fils. Puis il
professe aux fameuses écoles de Reims; il a pour disciple notre bon
roi Robert. Secrétaire et confident de l'archevêque, il le fait
déposer, et obtient sa place par l'influence d'Hugues Capet. Ce fut
une grande chose pour les Capets d'avoir pour eux un tel homme; s'ils
aident à le faire archevêque, il aide à les faire rois.

Obligé de se retirer près d'Othon III, il devient archevêque de
Ravenne, enfin pape. Il juge les grands, il nomme des rois (Hongrie,
Pologne), donne des rois aux républiques; il règne par le pontificat
et par la science. Il prêche la croisade; un astrologue a prédit qu'il
ne mourra qu'à Jérusalem. Tout va bien; mais un jour qu'il siégeait à
Rome dans une chapelle qu'on appelait Jérusalem, le diable se présente
et réclame le pape. C'est un marché qu'ils ont passé en Espagne chez
les musulmans. Gerbert étudiait alors; trouvant l'étude longue, il se
donna au diable pour abréger. C'est de lui qu'il apprit la merveille
des chiffres arabes, et l'algèbre, et l'art de construire une horloge,
et l'art de se faire pape. Eût-il pu sans cela? Il s'est donné; donc
il est à son maître. Le diable prouve, et puis l'emporte. _Tu ne
savais pas que j'étais logicien[274]!_»

[Note 274: Dante, Inferno, c. XXVIII:

  Tu non pensavi ch'io loico fossi!

Les deux grands mythes du savant identifié avec le magicien, ce sont,
dans les légendes du moyen âge, Gerbert et Albert le Grand. Ce qui est
remarquable, c'est qu'ici la France ait sur l'Allemagne l'initiative
de deux siècles. En récompense, le sorcier allemand laisse une plus
forte trace, et ressuscite au XVe siècle dans Faust.]

Sauf leur amitié pour cet homme diabolique, il n'y eut dans les
premiers Capets aucune méchanceté. Le bon Robert, indulgent et pieux,
fut un roi homme, un roi peuple et moine. Les Capets passaient
généralement pour une race plébéienne, Saxonne d'origine. Leur aïeul
Robert le Fort avait défendu le pays contre les Normand: Eudes
combattit sans cesse les empereurs qui soutenaient les derniers
Carlovingiens; mais les rois qui suivent jusqu'à Louis le Gros n'ont
rien de militaire. Les chroniques ne manquent pas de nous dire, à
l'avénement de chacun de ces princes, qu'il était fort chevalereux;
nous voyons cependant qu'il ne se soutiennent guère que par le secours
des Normands et les évêques, surtout celui de Reims. Vraisemblablement
les évêques payaient, les Normands combattaient pour eux. Ces princes,
amis des prêtres, auxquels ils devaient leur grandeur, cherchaient
sans doute par leur conseil à se rattacher au passé, et, par de
lointaines alliances avec le monde grec, à primer les Carlovingiens en
antiquité. Hugues Capet demanda pour son fils la main d'une princesse
de Constantinople[275]. Son petit-fils Henri Ier épousa la fille du
czar de Russie, princesse byzantine par une de ses aïeules, qui
appartenait à la maison macédonienne. La prétention de cette maison
était de remonter à Alexandre le Grand, à Philippe, et par eux à
Hercule. Le roi de France appela son fils Philippe, et ce nom est
resté jusqu'à nous commun parmi les Capets. Ces généalogies flattaient
les traditions romanesques du moyen âge, qui expliquait à sa manière
la parenté réelle des races indo-germaniques, en tirant les Francs des
Troyens et les Saxons des Macédoniens, soldats d'Alexandre[276].

[Note 275: Lettre de Gerbert.]

[Note 276: Dans le panégyrique allemand d'Hannon, archevêque de
Cologne, César, exécutant les ordres du Sénat, envahit la Germanie,
bat les Souabes, les Bavarois, les Saxons, anciens soldats
d'Alexandre. Il rencontre enfin les Francs, descendus comme lui des
Troyens, les gagne, les ramène en Italie, chasse de Rome Caton et
Pompée, et fonde la monarchie barbare. Schilter, t. I.]

L'élévation de cette dynastie fut, comme nous l'avons dit, l'ouvrage
des prêtres, auxquels Hugues Capet rendit leurs nombreuses abbayes;
l'ouvrage aussi du duc de Normandie, Richard Sans-peur. Celui-ci,
traité si mal dans son enfance par Louis d'Outre-mer[277], plus d'une
fois trahi par Lothaire, avait de bonnes raisons de haïr les
Carlovingiens. Hugues Capet était son pupille et son beau-frère. Il
convenait d'ailleurs au Normand de se rattacher au parti
ecclésiastique et à la dynastie que ce parti élevait; il espérait
sans doute y primer par l'épée. C'était de même l'espérance de la
maison normande de Blois, Tours et Chartres; ceux-ci, qui possédaient
en outre les établissements éloignés de Provins, Meaux et Beauvais,
descendaient d'un Thiébolt, selon quelques-uns, parent de Rollon, mais
lié avec le roi Eudes, comme Rollon avec Charles le Simple. Thiébolt
avait épousé une soeur d'Eudes, s'était fait donner Tours, et avait
acquis Chartres du vieux pirate Hastings[278]. Son fils, Thibault le
Tricheur, épousa une fille d'Herbert de Vermandois, l'ennemi des
Carlovingiens, et soutint les Capets contre les empereurs d'Allemagne.
Rivaux jaloux des Normands de Normandie, les Normands de Blois
refusèrent quelque temps de reconnaître Hugues Capet, en haine de ceux
qui l'avaient fait roi. Mais il les apaisa en faisant épouser à son
fils, le roi Robert, la fameuse Berthe, veuve d'Eudes Ier de Blois
(fils de Thibault le Tricheur). Cette veuve, héritière du royaume de
Bourgogne par le roi Rodolphe, son frère, pouvait donner aux Capets
quelques prétentions sur ce royaume, légué par Rodolphe à l'Empire.
Aussi, le pape allemand, Grégoire V, créature des empereurs, saisit-il
le prétexte d'une parenté éloignée pour forcer Robert de quitter sa
femme et l'excommunier sur son refus. On connaît l'histoire ou la
fable de l'abandon de Robert, délaissé de ses serviteurs, qui jetaient
au feu tout ce qu'il avait touché, et la légende de Berthe qui
accoucha d'un monstre. On voit au portail de plusieurs cathédrales la
statue d'une reine qui a un pied d'oie, et qui semble désigner
l'épouse de Robert[279].

[Note 277: Louis le tenait prisonnier, mais un de ses serviteurs le
sauva en l'emportant dans une botte de fourrage. (Guillaume de
Jumiéges.)]

[Note 278: Albéric. ad ann. 904.]

[Note 279: P. Damiani epist., l. II, ap. Scr. fr. X, 492: «Ex qua
suscepit filium, anserinum per omnia collum et caput habentem. Quos
etiam, virum scilicet et uxorem, omnes fere Galliarum episcopi communi
simul excommunicavere sententia. Cujus sacerdotalis edicti tantus
omnem undique populum terror invasit, ut ab ejus universi societate
recederent, etc.»--_Voy._ la Dissertation de Bullet, sur la reine
_Pédauque_ (pied-d'oie).]

Berthe avait eu du comte de Blois, son premier époux, un fils nommé
Eudes, comme son père, et surnommé _le Champenois_, parce qu'il ajouta
à ses vastes domaines une partie de la Brie et de la Champagne. Eudes
osa entreprendre une guerre contre l'Empire. Il se mit en possession
du royaume de Bourgogne, auquel il avait droit par sa mère; il soumit
tout jusqu'au Jura, et fut reçu dans Vienne. Appelé à la fois par la
Lorraine et par l'Italie, qui le voulait pour roi[280], il prétendit
relever l'ancien royaume d'Ostrasie. Il prit Bar, et marcha vers
Aix-la-Chapelle, où il comptait se faire couronner aux fêtes de Noël.
Mais le duc de Lorraine, le comte de Namur, les évêques de Liége et de
Metz, tous les grands du pays vinrent à sa rencontre et le défirent.
Tué en fuyant, il ne put être reconnu que par sa femme, qui retrouva
sur son corps un signe caché[281] (1037).

[Note 280: Glaber.]

[Note 281: Id. C'est l'histoire d'Harold reconnu par sa maîtresse
Édith. Elle se reproduit à la mort de Charles le Téméraire.]

Ses États, divisés dès lors en comtés de Blois et de Champagne,
cessèrent de composer une puissance redoutable. Famille plus aimable
que guerrière, poètes, pèlerins, croisés, les comtes de Blois et
Champagne n'eurent ni l'esprit de suite, ni la ténacité de leurs
rivaux de Normandie et d'Anjou.

La maison d'Anjou n'était ni Normande comme celles de Blois et de
Normandie, ni Saxonne comme les Capets, mais indigène. Elle désignait
comme son premier auteur un Breton de Rennes, Tortulf, le fort
chasseur[282]. Son fils se mit au service de Charles le Chauve, et
combattit vaillamment les Normands; il eut en récompense quelques
terres dans le Gâtinais, et la fille du duc de Bourgogne. Ingelger,
petit-fils de Tortulf, et les deux Foulques, qui vinrent ensuite,
furent d'implacables ennemis des Normands de Blois et de Normandie,
aussi bien que des Bretons, disputant aux premiers et aux seconds la
Touraine et le Maine; aux troisièmes ce qui s'étend d'Angers à Nantes.
Plus unis et plus disciplinables que les Bretons; plus vaillants que
les Poitevins et Aquitains, les Angevins remportèrent au midi de
grands avantages, s'étendirent de l'autre côté de la Loire, et
poussèrent jusqu'à Saintes. Ils succédèrent à la prépondérance
qu'avaient eue un instant les comtes de Blois et de Champagne. Quand
le roi Robert fut obligé de quitter Berthe, veuve et mère de ces
comtes, l'Angevin Foulques Nerra lui fit épouser sa nièce Constance,
fille du comte de Toulouse[283]. Le frère de Foulques, Bouchard,
était déjà comte de Paris, et possédait les châteaux importants de
Melun et de Corbeil; le fils de Bouchard devint évêque de Paris. Ainsi
le bon Robert, dans la maison des Angevins, docile à sa femme
Constance et à son oncle Bouchard, put à son aise composer des hymnes
et vaquer au lutrin. Hugues de Beauvais, un de ses serviteurs, qui
essaya de rappeler Berthe, fut tué impunément sous ses yeux[284].
Beauvais appartenait aux comtes de Blois, dont Berthe était la veuve
et la mère. L'évêque de Chartres, Fulbert, écrivit à Foulques une
lettre où il le désignait comme auteur de ce crime. Foulques, déjà
fort mal avec l'Église pour les biens qu'il lui enlevait chaque jour,
partit pour Rome avec une forte somme d'argent, acheta l'absolution du
pape, fit un pèlerinage à Jérusalem, et bâtit au retour l'abbaye de
Beaulieu près Loches: un légat la consacra, au refus des évêques.
Toute la vie de ce méchant homme fut une alternative de victoires
signalées, de crimes et de pèlerinages; il alla trois fois à la terre
sainte. La dernière fois, il revint à pied et mourut de fatigue à
Metz. De ses deux femmes, il avait relégué l'une à Jérusalem et brûlé
l'autre comme adultère. Mais il fonda une foule de monastères
(Beaulieu, Saint-Nicolas d'Angers, etc.), bâtit force châteaux
(Montrichard, Montbazon, Mirebeau, Château-Gonthier). On montre encore
à Angers sa noire TOUR DU DIABLE. C'est le vrai fondateur de la
puissance des comtes d'Anjou. Son fils, Geoffroi Martel, défit et tua
le comte de Poitiers, prit celui de Blois et exigea la Touraine pour
rançon. Il gouvernait aussi le Maine comme tuteur du jeune comte.
Malgré ses discordes intérieures, la maison d'Anjou finit par
prévaloir sur celles de Blois et Champagne. Toutes deux se lièrent par
mariage aux Normands conquérants de l'Angleterre. Mais les comtes de
Blois n'occupèrent le trône d'Angleterre qu'un instant, tandis que les
Angevins le gardèrent du XIIe au XIIIe siècle, sous le nom de
_Plantagenets_[285], y joignirent quelque temps tout notre littoral de
la Flandre aux Pyrénées, et faillirent y joindre la France.

[Note 282: _V._ p. 59 du présent volume.]

[Note 283: Fragment historique, ap. Scr. fr. X, 211.--Will. Godellus,
ibid. 262. «Cognomento, ob suæ pulchritudinis immensitatem, Candidam.»
Rad. Glaber, l. III, c. II.--Guillaume Taille-Fer l'avait eue
d'Arsinde, fille de Geoffroy Grise-Gonelle, comte d'Anjou, et soeur de
Foulques.

Rad. Glaber, l. III, c. II. «Missi à Fulcone... Hugonem ante regem
trucidaverunt. Ipse vero rex, licet aliquanto tempore tali facto
tristis effectus, postea tamen, ut decebat, concors reginæ fuit.»]

[Note 284: Raoul Glaber se plaint de ce que la nouvelle reine attire à
la cour une foule d'Aquitains et d'Auvergnats, «pleins de frivolité,
bizarres d'habits comme de moeurs, rasés comme des histrions, sans foi
ni loi.»]

[Note 285: Ce nom est expressif pour qui a vu la Loire.]

L'Île-de-France et le roi, que les Angevins avaient eus quelque
temps dans leurs mains, leur échappèrent de bonne heure. Dès l'an
1012, nous voyons l'Angevin Bouchard se retirer à l'abbaye de
Saint-Maur-des-Fossés, et laisser Corbeil aux Normands. Ceux-ci
dominent alors sous le nom du roi Robert, et essayent de lui donner
la Bourgogne. Ce qui les eût rendus maîtres de tout le cours de la
Seine. Le pauvre Robert qu'ils tenaient avec eux, voyant contre lui
les évêques et les abbés de Bourgogne[286], leur demandait pardon
de leur faire la guerre. La liaison était ancienne entre les Capets
et les ducs de Bourgogne. Le premier duc, Richard le Justicier, père
de Boson, roi de la Bourgogne cisjurane, eut pour fils Raoul, qui
fit roi de France le duc Robert en l'an 922, et le fut ensuite
lui-même; puis un gendre de Richard fit passer le duché de Bourgogne
à deux frères de Hugues Capet. Le dernier de ses deux frères adopta
le fils de sa femme, Otto-Guillaume, Lombard par son père, mais
Bourguignon par sa mère. Cet Otto-Guillaume, fondateur de la maison
de Franche-Comté, attaqué par les Normands et Robert, menacé d'un
autre côté par l'empereur, qui réclamait le royaume de Bourgogne,
fut obligé de renoncer au titre de duché. Je dis au titre, car les
seigneurs étaient si puissants dans ce pays, que la dignité ducale
n'était guère alors qu'un vain nom. Le fils cadet de Robert, nommé
comme lui, fut le premier duc capétien de Bourgogne (1032). On sait
que cette maison donna des rois au Portugal, comme celle de
Franche-Comté à la Castille.

[Note 286: Il allait entreprendre le siége du couvent de
Saint-Germain-d'Auxerre, lorsqu'un brouillard épais s'éleva de la
rivière; le roi crut que saint Germain venait le combattre en
personne, et toute l'armée prit la fuite. (Glaber.)]

À l'époque où les Angevins gouvernaient les Capétiens, sous Hugues
Capet et Robert, ils semblent avoir essayé de se servir d'eux contre
le Poitou, comme les Normands s'en servirent ensuite contre la
Bourgogne. Mais, malgré ce que l'on nous conte d'une prétendue
victoire d'Hugues Capet sur le comte de Poitou, le Midi resta fort
indépendant du Nord. C'est même plutôt le Midi qui exerça quelque
influence sur les moeurs et le gouvernement de la France
septentrionale. Constance, fille du comte de Toulouse, nièce de celui
d'Anjou, régna, comme on a vu, sous Robert. Pour prolonger cette
domination après la mort de son mari (1031), elle voulait élever au
trône son second fils Robert, au préjudice de l'aîné, Henri; mais
l'Église se déclara pour l'aîné. Les évêques de Reims, Laon, Soissons,
Amiens, Noyon, Beauvais, Châlons, Troyes et Langres, assistèrent à son
sacre, ainsi que les comtes de Champagne et de Poitou. Le duc des
Normands le prit sous sa protection, et força Robert de se contenter
du duché de Bourgogne. C'est la tige de cette première maison de
Bourgogne qui fonda le royaume de Portugal. Toutefois le Normand ne
donna la royauté à Henri qu'affaiblie et désarmée pour ainsi dire. Il
se fit céder le Vexin, et se trouva ainsi établi à six lieues de
Paris. Henri essaya en vain d'échapper à cette servitude et de
reprendre le Vexin, à la faveur des révoltes qui eurent lieu contre le
nouveau duc de Normandie, Guillaume le Bâtard. Ce Guillaume, dont nous
parlerons tout au long dans le chapitre suivant, battit ses barons et
battit le roi. Ce fut peut-être le salut de celui-ci, que le duc ait
tourné contre l'Angleterre ses armes et sa politique.

Henri et son fils, Philippe Ier (1031-1108), restèrent spectateurs
inertes et impuissants des grands événements qui bouleversèrent
l'Europe sous leur règne. Ils ne prirent part ni aux croisades
normandes de Naples et d'Angleterre, ni à la croisade européenne de
Jérusalem, ni à la lutte des papes et des empereurs; ils laissèrent
tranquillement l'Empereur Henri III établir sa suprématie en Europe,
et refusèrent de seconder les comtes de Flandre, Hollande, Brabant et
Lorraine, dans la grande guerre des Pays-Bas contre l'Empire. La
royauté française n'est guère qu'une espérance, un titre, un droit. La
France féodale, qui doit s'absorber en elle, a jusqu'ici un mouvement
tout excentrique. Qui veut suivre ce mouvement, il faut qu'il détourne
les yeux du centre encore impuissant, qu'il assiste à la grande lutte
de l'Empire et du Sacerdoce, qu'il suive les Normands en Sicile, en
Angleterre, sous le drapeau de l'Église, qu'enfin il s'achemine à la
terre sainte avec toute la France. Alors il sera temps de revenir aux
Capets, et de voir comment l'Église les prit pour instruments à la
place des Normands, trop indociles; comment elle fit leur fortune, et
les éleva si haut, qu'ils furent en état de l'abaisser elle-même.



CHAPITRE II

XIe SIÈCLE.--GRÉGOIRE VII.--ALLIANCE DES NORMANDS ET DE
L'ÉGLISE.--CONQUÊTES DES DEUX-SICILES ET DE L'ANGLETERRE.

1026-1095


Ce n'est pas sans raison que les papes ont appelé la France la fille
aînée de l'Église. C'est par elle qu'ils ont partout combattu
l'opposition politique et religieuse au moyen âge. Dès le XIe siècle,
à l'époque où la royauté capétienne, faible et inerte, ne peut les
seconder encore, l'épée des Français de Normandie repousse l'empereur
des murs de Rome, chasse les Grecs et les Sarrasins d'Italie et de
Sicile, assujettit les Saxons dissidents de l'Angleterre. Et lorsque
les papes parviennent à entraîner l'Europe à la croisade, la France a
la part principale dans cet événement, qui contribue si puissamment à
leur grandeur, et les arme d'une si grande force dans la lutte du
Sacerdoce et de l'Empire.

Au XIe siècle, la querelle est entre le saint pontificat romain et le
saint empire romain. L'Allemagne, qui a renversé Rome par l'invasion
des barbares, prend son nom pour lui succéder; non-seulement elle veut
lui succéder dans la domination temporelle (déjà tous les rois
reconnaissent la suprématie de l'empereur), mais elle affecte encore
une suprématie morale; elle s'intitule le _Saint-Empire_; hors de
l'Empire, point d'ordre ni de sainteté. De même que là-haut les
puissances célestes, trônes, dominations, archanges, relèvent les unes
des autres; de même l'empereur a droit sur les rois, les rois sur les
ducs, ceux-ci sur les margraves et les barons. Voilà une prétention
superbe, mais en même temps une idée bien féconde dans l'avenir. Une
société séculière prend le titre de société sainte, et prétend
réfléchir dans la vie civile l'ordre céleste et la hiérarchie divine,
mettre le ciel sur la terre. L'empereur tient le globe dans sa main
aux jours de cérémonies; son chancelier appelle les autres souverains
les _rois provinciaux_[287], ses jurisconsultes le déclarent la _loi
vivante_[288]; il prétend établir sur la terre une sorte de paix
perpétuelle, et substituer un état légal à l'état de nature qui existe
encore entre les nations.

[Note 287: C'est ainsi que le chancelier de l'Empire qualifia tous les
rois dans une diète solennelle, sous Frédéric Barberousse: _Reges
provinciales_.]

[Note 288: Imperator est _animata lex_ in terris.]

Maintenant, en a-t-il le droit, de faire cette grande chose? En
est-il digne, ce prince féodal, ce barbare de Franconie ou de Souabe?
Lui appartient-il d'être, sur la terre, l'instrument d'une si grande
révolution? Cet idéal de calme et d'ordre, que le genre humain
poursuit depuis si longtemps, est-ce bien l'empereur d'Allemagne qui
va le donner, ou bien serait-il ajourné à la fin du monde, à la
consommation des temps?

Ils disent que leur grand empereur Frédéric Barberousse n'est pas
mort; il dort seulement. C'est dans un vieux château désert, sur une
montagne. Un berger l'y a vu, ayant pénétré à travers les ronces et
les broussailles; il était dans son armure de fer, accoudé sur une
table de pierre, et sans doute il y avait longtemps, car sa barbe
avait crû autour de la table et l'avait embrassée neuf fois.
L'empereur, soulevant à peine sa tête appesantie, dit seulement au
berger: Les corbeaux volent-ils encore autour de la montagne?--Oui,
encore.--Ah! bon, je puis me rendormir.

Qu'il dorme, ce n'est ni à lui, ni aux rois, ni aux empereurs, ni au
saint-empire du moyen âge, ni à la sainte-alliance des temps modernes
qu'il appartient de réaliser l'idéal du genre humain: la paix sous la
loi, la réconciliation définitive des nations.

Sans doute, c'était un noble monde que ce monde féodal qui s'endort
avec la maison de Souabe; on ne peut le traverser, même après la Grèce
et Rome, sans lui jeter un regard et un regret. Il y avait là des
compagnons bien fidèles, bien loyalement dévoués à leur seigneur et à
la dame de leur seigneur; joyeux à sa table et à son foyer, tout aussi
joyeux quand il fallait passer avec lui les défilés des Alpes, ou le
suivre à Jérusalem et jusqu'au désert de la mer Morte; de pieuses et
candides âmes d'hommes sous la cuirasse d'acier. Et ces magnanimes
empereurs de la maison de Souabe, cette race de poètes et de parfaits
chevaliers, avaient-ils si grand tort de prétendre à l'empire du
monde? Leurs ennemis les admiraient en les combattant. On les
reconnaissait partout à leur beauté. Ceux qui cherchaient Enzio, le
fils fugitif de Frédéric II, le découvrirent sur la vue d'une boucle
de ses cheveux. Ah! disaient-ils, il n'y a dans le monde que le roi
Enzio qui ait de si beaux cheveux blonds[289]. Ces beaux cheveux
blonds, et ces poésies, et ce grand courage, tout cela ne servit de
rien. Le frère de saint Louis n'en fit pas moins couper la tête au
pauvre jeune Conradin, et la maison de France succéda à la
prépondérance des empereurs.

[Note 289: Une jeune fille vint le consoler dans sa prison; ils eurent
un fils qui s'appela _Bentivoglio_ (_je te veux du bien_). C'est,
selon la tradition, la tige de l'illustre famille de ce nom.]

L'empereur doit périr, l'Empire doit périr, et le monde féodal, dont
il est le centre et la haute expression. Il y a en ce monde-là quelque
chose qui le condamne et le voue à la ruine; c'est son matérialisme
profond. L'homme s'est attaché à la terre, il a pris racine dans le
rocher où s'élève sa tour. _Nulle terre sans seigneur_, nul seigneur
sans terre. L'homme appartient à un lieu; il est jugé, selon qu'on
peut dire qu'il est de _haut_ ou _de bas lieu_. Le voilà localisé,
immobile, fixé sous la masse de son pesant château, de sa pesante
armure.

La terre, c'est l'homme; à elle appartient la véritable personnalité.
Comme personne, elle est indivisible; elle doit rester une et passer à
l'aîné. Personne immortelle, indifférente, impitoyable, elle ne
connaît point la nature ni l'humanité. L'aîné possédera seul; que
dis-je? c'est lui qui est possédé: les usages de sa terre le dominent,
ce fier baron; sa terre le gouverne, lui impose ses devoirs; selon la
forte expression du moyen âge, il faut _qu'il serve son fief_.

Le fils aura tout, le fils aîné. La fille n'a rien à demander;
n'est-elle pas dotée du petit chapeau de roses et du baiser de sa
mère[290]? Les puînés, oh! leur héritage est vaste! Ils n'ont pas
moins que toutes les grandes routes, et par-dessus, toute la voûte du
ciel. Leur lit, c'est le seuil de la maison paternelle; ils pourront
de là, les soirs d'hiver, grelottants et affamés, voir leur aîné seul
au foyer où ils s'assirent eux aussi dans le bon temps de leur
enfance, et peut-être leur fera-t-il jeter quelques morceaux,
nonobstant le grognement de ses chiens. Doucement, mes dogues, ce sont
mes frères; il faut bien qu'ils aient quelque chose aussi.

[Note 290: Par exemple dans les anciennes Coutumes de Normandie.]

Je conseille aux puînés de se tenir contents, et de ne pas risquer de
s'établir sous un autre seigneur: de pauvres, ils pourraient bien
devenir serfs. Au bout d'un an de séjour, ils lui appartiendraient
corps et biens. _Bonne aubaine_ pour lui, ils deviendraient ses
_aubains_; autant presque vaudrait dire ses _serfs_, ses _juifs_.
Tout malheureux qui cherche asile, tout vaisseau qui se brise au
rivage, appartient au seigneur; il a l'_aubaine_ et le _bris_.

Il n'est qu'un asile sûr, l'Église. C'est là que se réfugient les
cadets des grandes maisons. L'Église, impuissante pour repousser les
barbares, a été obligée de laisser la force à la féodalité; elle
devient elle-même peu à peu toute féodale. Les chevaliers restent
chevaliers sous l'habit de prêtres. Dès Charlemagne, les évêques
s'indignent qu'on leur présente la pacifique mule, et qu'on veuille
les aider à monter. C'est un destrier qu'il leur faut, et ils
s'élancent d'eux-mêmes[291]. Ils chevauchent, ils chassent, ils
combattent, ils bénissent à coups de sabre, et _imposent avec la
masse d'armes de lourdes pénitences_. C'est une oraison funèbre
d'évêque: _bon clerc et brave soldat_. À la bataille d'Hastings, un
abbé saxon amène douze moines, et tous les treize se font tuer. Les
évêques d'Allemagne déposent un des leurs, comme pacifique et _peu
vaillant_[292]. Les évêques deviennent barons, et les barons évêques.
Tout père prévoyant ménage à ses cadets un évêché, une abbaye. Ils
font élire par leurs serfs leurs petits enfants aux plus grands siéges
ecclésiastiques. Un archevêque de six ans monte sur une table,
balbutie deux mots de catéchisme[293], il est élu; il prend charge
d'âmes, il gouverne une province ecclésiastique. Le père vend en son
nom les bénéfices, reçoit les dîmes, le prix des messes, sauf à n'en
pas faire dire. Il fait confesser ses vassaux, les fait tester,
léguer, bon gré, mal gré, et recueille. Il frappe le peuple des deux
glaives: tour à tour il combat, il excommunie; il tue, damne à son
choix.

[Note 291: Moine de Saint-Gall. «Un jeune clerc venait d'être nommé
par Charlemagne à un évêché. Comme il s'en allait tout joyeux, ses
serviteurs, considérant la gravité épiscopale, lui amenèrent sa
monture près d'un perron; mais lui, indigné, et croyant qu'on le
prenait pour infirme, s'élança à cheval si lestement, qu'il faillit
passer de l'autre côté. Le roi le vit par le treillage du palais, et
le fit appeler aussitôt: «Ami, lui dit-il, tu es vif et léger, fort
leste et fort agile. Or, tu sais combien de guerres troublent la
sérénité de notre Empire; j'ai besoin d'un tel clerc dans mon cortége
ordinaire, sois donc le compagnon de tous nos travaux.» _Voy._ un
chant suisse inséré dans le Des Knaben Wunderhorn.--_V._ aussi Actes
du concile de Vernon, en 845, article 8. (Baluze, II, 17.)--Dithmar,
chron., I, II, 34: «Un évêque de Ratisbonne accompagna les princes de
Bavière dans une guerre contre les Hongrois. Il y perdit une oreille
et fut laissé parmi les morts. Un Hongrois voulut l'achever. «Tunc
ipse confortatus in Domino post longum mutui agonis luctamen victor
hostem prostravit; et inter multas itineris asperitates incolumis
notos pervenit ad fines. Inde gaudium gregi suo exoritur, et omni
Christum cognoscenti. Excipitur ab omnibus miles bonus in clero, et
servatur optimus pastor in populo, et fuit ejusdem mutilatio non ad
dedecus sed ad honorem magis.»--Gieseler, Kirchengeschichte, t. II, p.
I, 197.]

[Note 292: C'était Christian, archevêque de Mayence; il eut beau citer
ces mots de l'Évangile: _Mets ton épée au fourreau_; on obtint du pape
sa déposition.]

[Note 293: Atto de Verceil.]

Il ne manquait qu'une chose à ce système. C'est que ces nobles et
vaillants prêtres n'achetassent plus la jouissance des biens de
l'Église par les abstinences du célibat[294]; qu'ils eussent la
splendeur sacerdotale, la dignité des saints, et, de plus, les
consolations du mariage; qu'ils élevassent autour d'eux des
fourmilières de petits prêtres; qu'ils égayassent du vin de l'autel
leurs repas de famille, et que du pain sacré ils gorgeassent leurs
petits. Douce et sainte espérance! ils grandiront ces petits, s'il
plaît à Dieu! ils succéderont tout naturellement aux abbayes, aux
évêchés de leur père. Il serait dur de les ôter de ces palais, de ces
églises; l'église, elle leur appartient, c'est leur fief, à eux. Ainsi
l'hérédité succède à l'élection, la naissance au mérite. L'Église
imite la féodalité et la dépasse; plus d'une fois elle fit part aux
filles, une fille eut en dot un évêché[295]. La femme du prêtre
marche près de lui à l'autel; celle de l'évêque dispute le pas à
l'épouse du comte.

[Note 294: Nicol. a Clemangis, de præsul. simon., p. 165. «Denique
laïci usque adeo persuasum nullos cælibes esse, ut in plerisque
parochiis non aliter velint presbyterum tolerare, nisi concubinam
habeat, quo vel sic suis sit consultum uxoribus, quæ nec sic quidem
usquequaque sunt extra periculum.»--_Voy._ aussi Muratori, VI, 335. On
avait déclaré que les enfants nés d'un prêtre et d'une femme libre
seraient serfs de l'Église; ils ne pouvaient être admis dans le
clergé, ni hériter selon la loi civile, ni être entendus comme
témoins. Schroeckh, Kirchengeschichte, p. 22, ap. Voigt. Hildebrand,
als Papst Gregorius der siebente, und sein Zeit alter, 1815.

  Rex immortalis! quam longo tempore talis
  Mundi risus erunt, quos presbyterii ganuerunt?

                    Carmen pro nothis, ap. Scr. fr. XI, 444.

D. Lobineau, 110. D. Morice, Preuves, I, 463, 542. Il en était de même
en Normandie, d'après les biographes des bienheureux Bernard de Tiron
et Harduin, abbé du Bec: «Per totam Normanniam hoc erat ut presbyteri
publice uxores ducerent, filios ac filias procrearent, quibus
hereditatis jure ecclesias relinquerent et filias suas nuptui
traductas, si alia deesset possessio, ecclesiam dabant in dotem.»]

[Note 295: Il y avait en Bretagne quatre évêques mariés; ceux de
Quimper, Vannes, Rennes et Nantes; leurs enfants devenaient prêtres et
évêques; celui de Dôle pillait son église pour doter ses filles.
(Lettres du clergé de Noyon, 1079, et de Cambrai, 1076, conservées par
Mabillon.)--Les clercs se plaignaient comme d'une injustice de ce
qu'on refusait l'ordination à leurs enfants. Ils donnaient même leurs
bénéfices en dot à leurs filles (au IXe siècle). Leurs femmes
prenaient publiquement la qualité de prêtresses.]

C'était fait du christianisme[296], si l'Église se matérialisait dans
l'hérédité féodale. Le sel de la terre s'évanouissait, et tout était
dit. Dès lors plus de force intérieure, ni d'élan au ciel. Jamais une
telle Église n'aurait soulevé la voûte du choeur de Cologne, ni la
flèche de Strasbourg; elle n'aurait enfanté ni l'âme de saint Bernard,
ni le pénétrant génie de saint Thomas: à de tels hommes, il faut le
recueillement solitaire. Dès lors, point de croisade. Pour avoir droit
d'attaquer l'Asie, il faut que l'Europe dompte la sensualité
asiatique, qu'elle devienne plus Europe, plus pure, plus chrétienne.

[Note 296: Quand je parle du christianisme, j'entends toujours
l'humanité pendant les âges chrétiens. Elle les a traversés et
dépassés. (1860.)]

L'Église en péril se contracta pour vivre encore. La vie se concentra
au coeur. Le monde, depuis la tempête de l'invasion barbare, s'était
réfugié dans l'Église et l'avait souillée; l'Église se réfugia dans
les moines, c'est-à-dire dans sa partie la plus sévère et la plus
mystique; disons encore la plus démocratique alors; cette vie
d'abstinences était moins recherchée des nobles. Les cloîtres se
peuplaient de fils de serfs[297]. En face de cette Église splendide et
orgueilleuse, qui se parait d'un faste aristocratique, se dressa
l'autre, pauvre, sombre, solitaire, l'Église des souffrances contre
celle des jouissances. Elle la jugea, la condamna, la purifia, lui
donna l'unité. À l'aristocratie épiscopale succéda la monarchie
pontificale: l'Église s'incarna dans un moine.

[Note 297: Le clergé de Laon reprocha un jour à son évêque d'avoir dit
au roi: «Clericos non esse reverendos, quia pene omnes ex regia forent
servitute progeniti.» Guibertus Novigentinus, de vita sua, l. III, c.
VIII.--_Voy._ plus haut comment l'Église se recrutait sous Charlemagne
et Louis le Débonnaire. L'archevêque de Reims, Ebbon, était fils d'un
serf.--_Voy._ un passage de Thegan, page 15 du présent volume.]

Le réformateur, comme le fondateur, était fils d'un charpentier.
C'était un moine de Cluny, un Italien, né à Saona; il appartenait à
cette poétique et positive Toscane qui a produit Dante et Machiavel.
Cet ennemi de l'Allemagne portait le nom germanique d'Hildebrand.

Lorsqu'il était encore à Cluny, le pape Léon IX, parent de l'empereur,
et nommé par lui, passa par ce monastère; et telle était l'autorité
religieuse du moine, qu'il décida le prince à se rendre à Rome pieds
nus, et comme pèlerin, à renoncer à la nomination impériale pour se
soumettre à l'élection du peuple. C'était le troisième pape que
l'empereur nommait, et il semblait à peine que l'on pût s'en plaindre;
ces papes allemands étaient exemplaires. Leur nomination avait fait
cesser les épouvantables scandales de Rome, quand deux femmes
donnaient tour à tour la papauté à leurs amants; quand le fils d'un
juif, quand un enfant de douze ans fut mis à la tête de la chrétienté.
Toutefois, c'était peut-être encore pis que le pape fût nommé par
l'empereur, et que les deux pouvoirs se trouvassent ainsi réunis. Il
devait arriver, comme à Bagdad, comme au Japon, que la puissance
spirituelle fut anéantie: la vie, c'est la lutte et l'équilibre des
forces, l'unité, l'identité, c'est la mort.

Pour que l'Église échappât à la domination des laïques, il fallait
qu'elle cessât d'être laïque elle-même, qu'elle recouvrât sa force par
la vertu de l'abstinence et des sacrifices, qu'elle se plongeât dans
les froides eaux du Styx, qu'elle se trempât dans la chasteté. C'est
par là que commença le moine. Déjà sous les deux papes qui le
précédèrent au pontificat, il fit déclarer qu'un prêtre marié n'était
plus prêtre. Là-dessus grande rumeur; ils s'écrivent, ils se liguent,
enhardis par leur nombre, ils déclarent hautement qu'ils veulent
garder leurs femmes. Nous quitterons plutôt, dirent-ils, nos évêchés,
nos abbayes, nos cures; qu'il garde ses bénéfices. Le réformateur ne
recula pas; le fils du charpentier n'hésita pas à lâcher le peuple
contre les prêtres. Partout la multitude se déclara contre les
pasteurs mariés, et les arracha de l'autel. Le peuple une fois
débridé, un brutal instinct de nivellement lui fit prendre plaisir à
outrager ce qu'il avait adoré, à fouler aux pieds ceux dont il baisait
les pieds, à déchirer l'aube et briser la mitre. Ils furent battus,
souffletés, mutilés dans leurs cathédrales; on but leur vin consacré,
on dispersa leurs hosties. Les moines poussaient, prêchaient: un hardi
mysticisme s'infiltrait dans le peuple: il s'habituait à mépriser la
forme, à la briser comme pour en dégager l'esprit. Cette épuration
révolutionnaire de l'Église lui communiqua un immense ébranlement. Les
moyens furent atroces. Le moine Dunstan avait fait mutiler la femme ou
concubine du roi d'Angleterre. Pietro Damiani, l'anachorète farouche,
courut l'Italie au milieu des menaces et des malédictions, sans souci
de sa vie, dévoilant avec un pieux cynisme la turpitude de
l'Église[298]. C'était désigner les prêtres mariés à la mort. Le
théologien Manegold enseigna que les adversaires de la réforme étaient
tuables sans difficulté. Grégoire VII lui-même approuva la mutilation
d'un moine révolté[299]. L'Église, armée d'une pureté farouche,
ressembla aux vierges sanguinaires de la Gaule druidique et de la
Tauride.

[Note 298: Damiani: Lorsqu'à Lodi les boeufs gras de l'Église
m'entourèrent, lorsque beaucoup de veaux rebelles grincèrent des
dents, comme s'ils eussent voulu me cracher tout leur fiel au visage,
ils se fondèrent sur le canon d'un concile tenu à Tribur, qui
permettait le mariage aux prêtres; mais je leur répondis: Peu
m'importe votre concile; je regarde comme nuls et non avenus tous les
conciles qui ne s'accordent pas avec les décisions des évêques de
Rome.» Ailleurs, s'adressant aux femmes des clercs, il leur dit:
«C'est à vous que je m'adresse, séductrices des clercs, amorce de
Satan, écume du paradis, poison des âmes, glaive des coeurs, huppes,
bijoux, chouettes, louves, sangsues insatiables, etc.»]

[Note 299: Il déclara qu'il était satisfait de la conduite de l'abbé,
et peu de temps après le fit évêque.]

Il y eut alors dans le monde une chose étrange. De même que le moyen
âge repoussait les Juifs et les souffletait comme meurtriers de
Jésus-Christ, la femme fut honnie comme meurtrière du genre humain: la
pauvre Ève paya encore pour la pomme. On vit en elle la Pandore qui
avait lâché les maux sur la terre. Les docteurs enseignèrent que le
monde était assez peuplé, et déclarèrent que le mariage était un
péché, tout au moins un péché véniel[300].

[Note 300: Ce fut toutefois, je pense, Pierre Lombard, qui vivait un
peu plus tard.]

Ainsi s'accomplit cette violente réforme de l'Église; elle se rédima
de la chair en la maudissant. C'est alors qu'elle attaqua l'Empire.
Alors, dans la fierté sauvage de sa virginité, ayant repris sa vertu
et sa force, elle interrogea le siècle, et le somma de lui rendre la
primatie qui lui était due. L'adultère et la simonie du roi de
France[301], l'isolement schismatique de l'Église d'Angleterre, la
monarchie féodale elle-même personnifiée dans l'empereur, furent
appelés à rendre compte. Cette terre, que l'empereur ose inféoder aux
évêques, de qui la tient-il, si ce n'est de Dieu? De quel droit la
matière entend-elle dominer l'esprit? La vertu a dompté la nature; il
faut que l'idéal commande au réel, l'intelligence à la force,
l'élection à l'hérédité. «Dieu a mis au ciel deux grands luminaires,
le soleil, et la lune qui emprunte sa lumière au soleil; sur la terre,
il y a le pape, et l'empereur qui est le reflet du pape[302]; simple
reflet, ombre pâle, qu'il reconnaisse ce qu'il est. Alors, le monde
revenant à l'ordre véritable, Dieu régnera, et le vicaire de Dieu: il
y aura hiérarchie selon l'esprit et la sainteté. L'élection élèvera le
plus digne. Le pape mènera le monde chrétien à Jérusalem, et sur le
tombeau délivré du Christ son vicaire recevra le serment de
l'empereur, et l'hommage des rois.»

[Note 301: Gregor. VII, epist. ad episc. «Francorum vester qui non
rex, sed tyrannus dicendus est, omnem ætatem suam flagitiis et
facinoribus polluit... Quod si vos audire noluerit, per universam
Franciam omne divinum officium publice celebrari interdicite.»--Bruno,
de Bello Sax., p. 121, ibid.: «Quod si in his sacris canonibus
noluisset rex obediens existere.... se eum velut putre membrum
anathematis gladio ab unitate S. Matris Ecclesiæ minabatur
abscindere.»]

[Note 302: Gregori VII epist. ad reg. Angl., ibid., 6: «Sicut ad mundi
pulchritudinem oculis carneis diversis temporibus repræsentandam,
Solem et Lunam omnibus aliis et minentoria disposuit (Deus) luminaria,
sic.....»--_V._ aussi Innocent III, l. I, epist. 401.--Bonifacii VIII,
epist., ibid. 197: «Fecit Deus duo luminaria magna, scilicet Solem, id
est, ecclesiasticam potestatem, et Lunam, hoc est, temporalem et
imperialem. Et sicut Luna nullum lumen habet nisi quod recipit a Sole,
sic...»--La glose des Décrétales fait le calcul suivant: «Cum terra
sit septies major luna, sol autem octies major terra, restat ergo ut
pontificatus dignitas quadragies septies sit major regali
dignitate.»--Laurentius va plus loin: «.....Papam esse millies
septingenties quater imperatore et regibus sublimiorem.» Gieseler, II,
p. II, p. 98.]

Ainsi se détermina dans l'Église, sous la forme du pontificat et de
l'empire, la lutte de la loi et de la nature. L'empereur, c'était le
fougueux Henri IV, aussi emporté dans la nature, que Grégoire VII fut
dur dans la loi. Les forces semblaient d'abord bien inégales. Henri
III avait légué à son fils de vastes États patrimoniaux, la
toute-puissance féodale en Allemagne, une immense influence en Italie,
et la prétention de faire les papes. Hildebrand n'avait pas même Rome;
il n'avait rien, et il avait tout. C'est la vraie nature de l'esprit
de n'occuper aucun lieu. Chassé partout et triomphant, il n'eut pas
une pierre à mettre sous sa tête, et dit en mourant ces paroles:
«J'ai suivi la justice et fui l'iniquité; voilà pourquoi je meurs dans
l'exil[303].» (1073-86.)

[Note 303: Il écrivait à l'abbé de Cluny: «Ma douleur et ma désolation
sont au comble lorsque je vois l'Église d'Orient séparée, par la
fourbe du Diable, de la foi catholique; et si je tourne mes regards
vers l'Occident, vers le Midi ou vers le Nord, je n'y trouve presque
plus d'évêques qui le soient légitimement, soit par leur conduite dans
l'épiscopat, soit par la manière dont ils y sont parvenus. Ils
gouvernent leurs troupeaux, non pour l'amour de Jésus, mais par une
ambition toute profane, et parmi les princes séculiers je n'en trouve
aucun qui préférât l'honneur de Dieu au sien propre, et la justice à
son intérêt. Les Romains, les Lombards et les Normands, parmi lesquels
je vis, seront bientôt (et je le leur dis souvent) plus exécrables que
les juifs et les païens. Et lorsque mes regards se reportent sur
moi-même, je vois que ma vaste entreprise est au-dessus de mes forces;
de sorte que je dois perdre toute espérance d'assurer jamais le salut
de l'Église, si la miséricorde de Jésus-Christ ne vient à mon secours;
car si je n'espérais une meilleure vie, et si ce n'était pour le salut
de la sainte Église, j'en prends Dieu à témoin, je ne resterais plus à
Rome, où je vis déjà depuis vingt ans malgré moi. Je suis donc comme
frappé de mille foudres, comme un homme qui souffre d'une douleur qui
se renouvelle sans cesse, et dont toutes les espérances ne sont
malheureusement que trop éloignées.»]

On a accusé l'obstination des deux partis; et l'on n'a pas vu que ce
n'était pas là une lutte d'hommes. Les hommes essayèrent de se
rapprocher, et ne purent jamais. Lorsque Henri IV resta trois jours en
chemise, sur la neige, dans les cours du château de Canossa[304], il
fallut bien que le pape l'admît. Des deux côtés on voulait la paix.
Grégoire communia avec son ennemi, demandant la mort s'il était
coupable, et appelant le jugement de Dieu. Dieu ne décida pas. Le
jugement, comme la réconciliation, était impossible. Rien ne
réconciliera l'esprit et la matière, la chair et l'esprit, la loi et
la nature.

[Note 304: Gregor. ep.--Il se jeta aux pieds du pape, les bras étendus
en croix, et demandant pardon.--C'était la première fois, dit Otton de
Freysingen, qu'un pape avait osé excommunier un empereur. J'ai beau
lire et relire nos histoires, je n'en trouve pas un exemple.]

La nature fut vaincue, mais d'une façon dénaturée. Ce fut le fils
d'Henri IV qui exécuta l'arrêt de l'Église. Quand le pauvre vieil
empereur fut saisi à l'entrevue de Mayence, et que les évêques qui
étaient restés purs de simonie lui arrachèrent la couronne et les
vêtements royaux[305], il supplia avec larmes ce fils qu'il aimait
encore de s'abstenir de ces violences parricides dans l'intérêt de son
salut éternel. Dépouillé, abandonné, en proie au froid et à la faim,
il vint à Spire, à l'église même de la Vierge, qu'il avait bâtie,
demander à être nourri comme clerc; il alléguait qu'il savait lire et
qu'il pourrait chanter au lutrin. Il n'obtint pas cette faveur. La
terre même fut refusée à son corps; il resta cinq ans sans sépulture
dans une cave de Liége.

[Note 305: Il écrivit au roi de France, en 1106: «Sitôt que je le vis,
touché jusqu'au fond du coeur, de douleur autant que d'affection
paternelle, je me jetai à ses pieds, le suppliant, le conjurant au nom
de son Dieu, de sa foi, du salut de son âme, lors même que mes péchés
auraient mérité que je fusse puni par la main de Dieu, de s'abstenir,
lui du moins, de souiller, à mon occasion, son âme, son honneur et son
nom; car jamais aucune sanction, aucune loi divine, n'établit les fils
vengeurs des fautes de leurs pères.» Sigebert de Gembloux.]

Dans cette lutte terrible que le saint-siége poursuivit dans toute
l'Europe, il eut deux auxiliaires, deux instruments temporels:
d'abord la fameuse comtesse Mathilde, si puissante en Italie, la
fidèle amie de Grégoire VII. Cette princesse, française d'origine,
avait grandi dans l'exil et sous la persécution des Allemands. Elle
était alliée à la famille de Godefroi de Bouillon. Mais Godefroi était
pour Henri IV. Il portait le drapeau de l'Empire à la bataille où fut
tué Rodolphe, le rival d'Henri, et c'est Godefroi qui le tua. Mathilde
au contraire ne connut pas d'autre drapeau que celui de l'Église. Elle
réhabilitait la femme aux yeux du monde. Pure et courageuse comme
Grégoire lui-même, cette femme héroïque faisait la grâce et la force
de son parti. Elle soutenait le pape, combattait l'empereur et
intercédait pour lui[306].

[Note 306: À l'entrevue de Canossa.]

Après cette princesse française, les meilleurs soutiens du pape
étaient nos Normands de Naples et d'Angleterre. Longtemps avant la
croisade de Jérusalem, ce peuple aventureux faisait la croisade par
toute l'Europe. Il est curieux d'examiner comment ces pieux brigands
devinrent les soldats du saint-siége.

J'ai parlé ailleurs de l'origine des Normands. C'était un peuple
mixte, où l'élément neustrien dominait de beaucoup l'élément
scandinave. Sans doute à les voir sur la tapisserie de Bayeux avec
leurs armures en forme d'écailles, avec leurs casques pointus et leurs
nazaires[307], on serait tenté de croire que ces poissons de fer sont
les descendants légitimes et purs des vieux pirates du Nord. Cependant
ils parlaient français dès la troisième génération, et n'avaient plus
alors parmi eux personne qui entendît le danois; ils étaient obligés
d'envoyer leurs enfants l'apprendre chez les Saxons de Bayeux[308].
Les noms de ceux qui suivent Guillaume le Bâtard sont purement
français[309]. Les conquérants de l'Angleterre abhorraient, dit
Ingulf, la langue anglo-saxonne. Leur préférence était pour la
civilisation romaine et ecclésiastique. Ce génie de scribes et de
légistes qui a rendu leur nom proverbial en Europe, nous le trouvons
chez eux dès le Xe et le XIe siècles. C'est ce qui explique en partie
cette multitude prodigieuse de fondations ecclésiastiques chez un
peuple qui n'était pas autrement dévot. Le moine Guillaume de Poitiers
nous dit que la Normandie était une Égypte, une Thébaïde pour la
multitude des monastères. Ces monastères étaient des écoles
d'écriture, de philosophie, d'art et de droit. Le fameux Lanfranc, qui
donna tant d'éclat à l'école du Bec, avant de passer le détroit avec
Guillaume et de devenir en quelque sorte pape d'Angleterre, c'était un
légiste italien.

[Note 307: _Voy._ la tapisserie de Bayeux.]

[Note 308: Guill. Gemetic. l. III, c. VIII. «Quem (Richard I)
confestim pater Baiocas mittens... ut ibi lingua eruditus danica suis
exterisque hominibus sciret aperte dare responsa.»--_Voy._ Depping,
Hist. des Expéditions normandes, t. II; Estrup, Remarques faites dans
un voyage en Normandie, Copenhague, 1821: et Antiquités des
Anglo-Normands.--On trouve aux environs de Bayeux, _Saon_ et _Saonet_.
Plusieurs familles portent le nom de _Saisne_, _Sesne_. Un capitulaire
de Charles le Chauve (Scr. fr. VII, 616) désigne le canton de Bayeux
par le mot d'_Otlingua Saxonia_.--Le nom de Caen est saxon aussi:
_Cathim_, maison du conseil. Mém. de l'Acad. des Inscript., t. XXXI,
p. 242.--Beaucoup de Normands m'ont assuré que dans leur province on
ne rencontrait guère le blond prononcé et le roux que dans le pays de
Bayeux et de Vire.

Guill. Apulus, l. II, ap. Muratori, V, 259.

  Corpora derident Normannica, quæ breviora
  Esse videbantur.

Gibbon, XI, 151.

Guill. Malmsbur., ap. Scr. fr. XI, 183.

Gaufred. Malaterra, l. I, c. III. Est gens astutissima, injuriarum
ultrix; spe alias plus lucrandi, patrios agros vilipendens, quæstus et
dominationis avida, cujuslibet rei simulatrix: inter largitatem et
avaritiam quoddam modium habens.»--Guill. Malmsb., ap. Scr. fr. XI, 185.
«Cum fato ponderare perfidiam, cum nummo mutare sententiam.»--Guill.
Apulus, l. II, ap. Muratori, 259.

  Audit... quia gens semper Normannica prona
  Est id avaritiam; plus, qui plus præbet, amatur.

--Ceux qui ne pouvaient faire fortune dans leur pays, ou qui verraient
à encourir la disgrâce de leur duc, partaient aussitôt pour l'Italie.»
Guill. Gemetic., l. VII, XIX, XXX. Guill. Apul., l. I, p. 259.]

[Note 309: Aumerle, Archer, Avenans, Basset, Barbason, Blundel,
Breton, Beauchamp, Bigot, Camos, Colet, Clarvaile, Champaine,
Dispenser, Devaus, Durand, Estrange, Gascogne, Jay, Longspes,
Lonschampe, Malebranche, Musard, Mautravers, Perot, Picard, Rose,
Rous, Rond, Saint-Amand, Saint-Léger, Sainte-Barbe, Truflot, Trusbut,
Taverner, Valence, Verdon, Vilan, etc., etc. On remarque dans cette
liste plusieurs noms de provinces et de villes de France. Il reste
encore plusieurs autres listes.]

Les historiens de la conquête d'Angleterre et de Sicile se sont plu à
présenter leurs Normands sous les formes et la taille colossale des
héros de chevalerie. En Italie, un d'eux tue d'un coup de poing le
cheval de l'envoyé grec[310]. En Sicile, Roger, combattant cinquante
mille Sarrazins avec cent trente chevaliers, est renversé sous son
cheval, mais se dégage seul, et rapporte encore la selle. Les ennemis
des Normands, sans nier leur valeur, ne leur attribuent point ces
forces surnaturelles. Les Allemands, qui les combattirent en Italie,
se moquaient de leur petite taille. Dans leur guerre contre les Grecs
et les Vénitiens, ces descendants de Rollon et d'Hastings se montrent
peu marins, et fort effrayés des tempêtes de l'Adriatique.

[Note 310: Un autre prend par la queue un lion qui tenait une chèvre,
et les jette par-dessus une muraille.]

Mélange d'audace et de ruse, conquérants et chicaneurs comme les
anciens Romains, scribes et chevaliers, rasés comme les prêtres et
bons amis des prêtres (au moins pour commencer), ils firent leur
fortune par l'Église et malgré l'Église. La lance y fit, mais aussi la
_lance de Judas_, comme parle Dante[311]. Le héros de cette race,
c'est Robert l'AVISÉ (Guiscard, _Wise_).

[Note 311: «Ubi vires non successissent, non minus dolo et pecunia
corrumpere.» (Guillaume de Malmesbury.)]

La Normandie était petite, et la police y était trop bonne pour qu'ils
pussent butiner grand'chose les uns sur les autres[312]. Il leur
fallait donc aller, comme ils disaient _gaaignant_[313] par l'Europe.
Mais l'Europe féodale, hérissée de châteaux, n'était pas, au XIe
siècle, facile à parcourir. Ce n'était plus le temps où les petits
chevaux des Hongrois galopaient jusqu'au Tibre, jusqu'à la Provence.
Chaque passe des fleuves, chaque poste dominant avait sa tour; à
chaque défilé, on voyait descendre de la montagne quelque homme
d'armes avec ses varlets et ses dogues, qui demandait péage ou
bataille; il visitait le petit bagage du voyageur, prenait part,
quelquefois prenait tout, et l'homme par-dessus. Il n'y avait pas
beaucoup à _gaaigner_ en voyageant ainsi. Nos Normands s'y prenaient
mieux. Ils se mettaient plusieurs ensemble, bien montés, bien armés,
mais de plus affublés en pèlerins de bourdons et coquilles; ils
prenaient même volontiers quelque moine avec eux. Alors, à qui eût
voulu les arrêter, ils auraient répondu doucement, avec leur accent
traînant et nasillard, qu'ils étaient de pauvres pèlerins, qu'ils s'en
allaient au mont Cassin, au Saint-Sépulcre, à Saint-Jacques de
Compostelle: on respectait d'ordinaire une dévotion si bien armée. Le
fait est qu'ils aimaient ces lointains pélerinages: il n'y avait pas
d'autre moyen d'échapper à l'ennui du manoir. Et puis c'étaient des
routes fréquentées; il y avait de bons coups à faire sur le chemin, et
l'absolution au bout du voyage. Tout au moins, comme ces pélerinages
étaient aussi des foires, on pouvait faire un peu de commerce, et
gagner plus de cent pour cent en faisant son salut[314]. Le meilleur
négoce était celui des reliques: on rapportait une dent de saint
Georges, un cheveu de la Vierge. On trouvait à s'en défaire à grand
profit; il y avait toujours quelque évêque qui voulait achalander son
église, quelque prince prudent qui n'était pas fâché à tout événement
d'avoir en bataille quelque relique sous sa cuirasse.

[Note 312: Guillaume de Jumièges raconte que le bracelet d'une jeune
fille resta suspendu pendant trois ans à un arbre au bord d'une
rivière, sans que personne y touchât.]

[Note 313: Wace, Roman de Rou.]

[Note 314: Baronius.]

C'est un pélerinage qui conduisit d'abord les Normands dans l'Italie
du sud, où ils devaient fonder un royaume. Il y avait là, si je puis
dire, trois débris, trois ruines de peuples: des Lombards dans les
montagnes, des Grecs dans les ports, des Sarrasins de Sicile et
d'Afrique qui voltigeaient sur les côtes. Vers l'an 1000, des pèlerins
normands aident les habitants de Salerne à chasser les Arabes qui les
rançonnaient. Bien payés, ces Normands en attirent d'autres. Un Grec
de Bari, nommé Melo ou Melès, en loue pour combattre les Grecs
byzantins et affranchir sa ville. Puis la république grecque de Naples
les établit au fort d'Aversa, entre elle et ses ennemis, les Lombards
de Capoue (1026). Enfin arrivent les fils d'un pauvre gentilhomme du
Cotentin[315], Tancrède de Hauteville. Tancrède avait douze enfants;
sept des douze étaient de la même mère.

[Note 315: Chronic. Malleac., ap. Scr. fr. XI, 644: «Wiscardus... cum
generis esset ignoti et pauperculi.» Richard. Cluniac.: «Robertus
Wiscardi, vir pauper, miles tamen.» Alberic. ap. Leibnitzii access.
histor., p. 124. «Mediocri parentela.»

Gaufred. Malaterra, l. I, c. V. «Per diversa loca militariter lucrum
quærentes.»

[Grec: Kata pan], commandant général. C'est ce que Guillaume de
Pouille exprime par ces vers:

  Quod _Catapan_ Græci, nos _juxta_ dicimus _omne_.

                                               L. I, p. 254.

Chacun des douze comtes y avait à part son quartier et sa maison:

  Pro numero comitum bis sex statuere plateas,
  Atque domus comitum totidem fabricantur in urbe.

                                         Id. Ibid., p. 256.]

Pendant la minorité de Guillaume, lorsque tant de barons essayèrent
de se soustraire au joug du Bâtard, les fils de Tancrède
s'acheminèrent vers l'Italie, où l'on disait qu'un simple chevalier
normand était devenu comte d'Aversa. Ils s'en allèrent sans argent, se
défrayant sur les routes avec leur épée (1037?). Le gouverneur (ou
_kata pan_) byzantin les embaucha, les mena contre les Arabes. Mais à
mesure qu'il leur vint des compatriotes, qu'ils se virent assez forts,
ils tournèrent contre ceux qui les payaient, s'emparèrent de la
Pouille et la partagèrent en douze comtés. Cette république de
condottieri avait ses assemblées à Melphi. Les Grecs essayèrent en
vain de se défendre. Ils réunirent contre les Normands jusqu'à
soixante mille Italiens. Les Normands, qui étaient, dit-on, quelques
centaines d'hommes bien armés, dissipèrent cette multitude. Alors les
Byzantins appelèrent à leur secours les Allemands leurs ennemis. Les
deux empires d'Orient et d'Occident se confédérèrent contre les fils
du gentilhomme de Coutances. Le tout-puissant empereur, Henri le Noir
(Henri III), chargea son pape Léon IX, qui était un Allemand de la
famille impériale, d'exterminer ces brigands. Le pape mena contre eux
quelques Allemands et une nuée d'Italiens. Au moment du combat les
Italiens s'évanouirent, et laissèrent le belliqueux pontife entre les
mains des Normands. Ceux-ci n'eurent garde de le maltraiter; ils
s'agenouillèrent dévotement aux pieds de leur prisonnier, et le
contraignirent de leur donner comme fief de l'Église, tout ce qu'ils
avaient pris et pourraient prendre dans la Pouille, la Calabre et de
l'autre côté du détroit. Le pape devint, malgré lui, suzerain du
royaume des Deux-Siciles (1052-1053). Cette scène bizarre fut
renouvelée un siècle après. Un descendant de ces premiers Normands fit
encore un pape prisonnier; il le força de recevoir son hommage, et se
fit de plus déclarer, lui et ses successeurs, légats du saint-siége en
Sicile. Cette dépendance nominale les rendait effectivement
indépendants, et leur assurait ce droit d'investiture qui fit par
toute l'Europe l'objet de la guerre du sacerdoce et de l'Empire.

La conquête de l'Italie méridionale fut achevée par Robert l'_Avisé_
(Guiscard). Il se fit duc de Pouille et de Calabre, malgré ses
neveux[316], qui réclamaient comme fils d'un frère aîné. Robert ne
traita pas mieux le plus jeune de ses frères, Roger, qui était venu un
peu tard réclamer part dans la conquête. Roger vécut quelque temps en
volant des chevaux[317], puis il passa en Sicile et en fit la conquête
sur les Arabes, après la lutte la plus inégale et la plus romanesque.
Malheureusement nous ne connaissons ces événements que par les
panégyristes de cette famille. Un descendant de Roger réunit l'Italie
méridionale à ses États insulaires, et fonda le royaume des
Deux-Siciles.

[Note 316: Gauttier d'Arc. «Guiscard fit dire à son neveu Abailard
qu'il venait de s'emparer de son jeune frère, mais que, si sa place de
San-Severino était remise à ses troupes, il rendrait le captif à la
liberté, aussitôt que lui, Guiscard, serait arrivé au mont Gargano.»
Abailard n'hésita pas: les portes de San-Severino furent ouvertes par
ses ordres; et il alla trouver en toute hâte son oncle pour le prier
d'exécuter sa promesse, en se rendant à Gargano: «Mon neveu, lui dit
Guiscard, je n'y compte pas arriver avant sept ans.»]

[Note 317: Gaufridus Malaterra.]

Ce royaume féodal au bout de la péninsule, parmi des cités grecques,
au milieu du monde de l'Odyssée, fut de grande utilité à l'Italie. Les
mahométans n'osèrent plus guère en approcher avant la création des
États barbaresques au XVIe siècle. Les Byzantins en sortirent, et leur
empire lui-même fut envahi par Robert Guiscard et ses successeurs. Les
Allemands enfin, dans leur éternelle expédition d'Italie, vinrent plus
d'une fois heurter lourdement contre nos Français de Naples. Les papes
vraiment italiens, comme Grégoire VII, fermèrent les yeux sur les
brigandages des Normands et s'unirent étroitement avec eux contre les
empereurs grecs et allemands. Robert Guiscard chassa de Rome Henri IV
victorieux, et recueillit Grégoire VII, qui mourut chez lui à Salerne.

Cette prodigieuse fortune d'une famille de simples gentilshommes
inspira de l'émulation au duc de Normandie (1035-87). Guillaume _le
Bâtard_ (il s'intitule ainsi lui-même dans ses chartes) était de basse
naissance du côté de sa mère. Le duc Robert l'avait eu par hasard de
la fille d'un tanneur de Falaise. Il n'en rougit point, et s'entoura
volontiers des autres fils de sa mère[318]. Il eut d'abord bien de la
peine à mettre à la raison ses barons qui le méprisaient, mais il en
vint à bout. C'était un gros homme chauve, très-brave, très-avide et
très-_saige_, à la manière du temps, c'est-à-dire horriblement
perfide. On prétendait qu'il avait empoisonné le duc de Bretagne son
tuteur. Un comte qui lui disputait le Maine était mort en sortant d'un
dîner de réconciliation, et il avait mis la main sur cette province.
L'Anjou et la Bretagne, déchirées par des guerres civiles, le
laissaient en repos. Il avait eu l'adresse de suspendre la lutte
habituelle de la Flandre et de la Normandie, en épousant sa cousine
Mathilde, fille du comte de Flandre. Cette alliance faisait sa force,
aussi il entra dans une grande colère quand il apprit que le fameux
théologien et légiste lombard, Lanfranc, qui enseignait à l'école
monastique du Bec, parlait contre ce mariage entre parents. Il ordonna
de brûler la ferme dont subsistaient les moines, et de chasser
Lanfranc. L'Italien ne s'effraya pas; en homme d'esprit, au lieu de
s'enfuir, il vint trouver le duc. Il était monté sur un mauvais cheval
boiteux: «Si vous voulez que je m'en aille de Normandie, lui dit-il,
fournissez-m'en un autre.» Guillaume comprit le parti qu'il pouvait
tirer de cet homme; il l'envoya lui-même à Rome, et le chargea de
faire trouver bon au pape le mariage contre lequel il avait prêché.
Lanfranc réussit: Guillaume et Mathilde en furent quittes pour fonder
à Caen les deux magnifiques abbayes que nous voyons encore.

[Note 318: On sait d'ailleurs que Guillaume ne supportait guère les
outrages que lui attirait la bassesse de son origine maternelle. Des
assiégés, pour la lui reprocher, criaient en battant sur des cuirs:
«La peau! la peau!» Il fit couper les pieds et les mains à trente-deux
d'entre eux.» Guill. de Jumièges. «Ego Guillelmus, cognomento
Bastardus...» _Voy._ une charte citée au douzième volume du Recueil
des Historiens de France, page 568.--Ce nom de Bâtard n'était sans
doute pas une injure en Normandie. On lit dans Raoul Glaber, l. IV, c.
VI (ap. Scr. fr., X, 51): «Robertus ex concubina Willelmum genuerat...
cui... universos sui ducaminis principes militaribus adstrinxit
sacramentis... Fuit enim usui a primo adventu ipsius gentis in
Gallias, ex hujusmodi concubinarum commixtione illorum principes
extitisse.»

Will. Malmsb., l. III, ap. Scr. fr. XI, 190. «Justæ fuit staturæ,
immensæ corpulentiæ: facie fera, fronte capillis nuda, roboris
ingentis in lacertis, magnæ dignitatis sedens et stans, quanquam
obesitas ventris nimium protensa.»]

C'est que l'amitié de Guillaume était précieuse pour l'Église romaine,
déjà gouvernée par Hildebrand, qui fut bientôt Grégoire VII. Leurs
projets s'accordaient. Les Normands avaient en face d'eux, de l'autre
côté de la Manche, une autre Sicile à conquérir[319]. Celle-ci, pour
n'être pas occupée par les Arabes, n'en était guère moins odieuse au
saint-siége. Les Anglo-Saxons, d'abord dociles aux papes, et opposés
par eux à l'Église indépendante d'Écosse et d'Irlande, avaient pris
bientôt cet esprit d'opposition, qui était, ce semble, nécessaire et
fatal en Angleterre. Mais cette opposition n'était point
philosophique, comme celle de la vieille Église irlandaise, au temps
de saint Colomban et de Jean l'Erigène. L'Église saxonne, comme le
peuple, semble avoir été grossière et barbare[320]. Cette île était,
depuis des siècles, un théâtre d'invasions continuelles. Toutes les
races du Nord, Celtes, Saxons, Danois, semblaient s'y être donné
rendez-vous, comme celles du Midi en Sicile. Les Danois y avaient
dominé cinquante ans, vivant à discrétion chez les Saxons; les plus
vaillants de ceux-ci s'étaient enfuis dans les forêts, étaient devenus
_têtes de loup_, comme on appelait ces proscrits. Les discordes des
vainqueurs avaient permis le retour et le rétablissement d'Édouard le
Confesseur, fils d'un roi saxon et d'une Normande, et élevé en
Normandie. Ce bon homme, qui est devenu un saint, pour être resté
vierge dans le mariage, ne put faire ni bien ni mal. Mais le peuple
lui a su gré de son bon vouloir, et a regretté en lui son dernier
souverain national, comme la Bretagne s'est souvenue d'Anne de
Bretagne, et la Provence du roi René. Son règne ne fut qu'un court
entr'acte qui sépara l'invasion danoise de l'invasion normande. Ami
des Normands plus civilisés et chez qui il avait passé ses belles
années, il fit de vains efforts pour échapper à la tutelle d'un
puissant chef saxon, nommé Godwin, qui l'avait rétabli en chassant les
Danois, mais qui dans la réalité régnait lui-même; possédant par lui
ou par ses fils le duché de Wessex, et les comtés de Kent, Sussex,
Surrey, Hereford et Oxford, c'est-à-dire tout le midi de l'Angleterre.
On accusait Godwin d'avoir autrefois appelé Alfred, frère d'Édouard,
et de l'avoir livré aux Danois. Cette puissante famille ne se souciait
ni du roi, ni de la loi; Sweyn, l'un des fils de Godwin, avait tué son
cousin Beorn, et le pauvre roi Édouard n'avait pu venger ce meurtre.
Les Normands qu'il opposait à Godwin furent chassés à main armée; les
fils de Godwin devinrent maîtres et l'un d'eux, nommé Harold, qui
avait en effet de grandes qualités, prit assez d'empire sur le faible
roi pour se faire désigner par lui pour son successeur.

[Note 319: Il y avait longtemps que la Normandie faisait peur à
l'Angleterre. En 1003, Ethelred avait envoyé une expédition contre les
Normands. Quand ses hommes revinrent, il leur demanda s'ils amenaient
le duc de Normandie: «Nous n'avons point vu le duc, répondirent-ils,
mais nous avons combattu pour notre perte, avec la terrible population
d'un seul comté. Nous n'y avons pas seulement trouvé de vaillants gens
de guerre, mais des femmes belliqueuses, qui cassent la tête avec
leurs cruches aux plus robustes ennemis.» À ce récit, le roi,
reconnaissant sa folie, rougit plein de douleur.» Will. Gemetic, l. V,
c. IV, ap. Scr. fr. X, 186. En 1034, le roi Canut, par crainte de
Robert de Normandie, aurait offert de rendre aux fils d'Ethelred
moitié de l'Angleterre. Id., l. V, c. XII; ibid. XI, 37.]

[Note 320: «Les Anglo-Saxons, dit Guillaume de Malmesbury avaient,
longtemps avant l'arrivée des Normands, abandonné les études des
lettres et de la religion. Les clercs se contentaient d'une
instruction tumultuaire; à peine balbutiaient-ils les paroles des
sacrements, et ils s'émerveillaient tous si l'un d'eux savait la
grammaire. Ils buvaient tous ensemble, et c'était là l'étude à
laquelle ils consacraient les jours et les nuits. Ils mangeaient leurs
revenus à table, dans de petites et misérables maisons. Bien
différents des Français et des Normands, qui, dans leurs vastes et
superbes édifices, ne font que très-peu de dépense. De là tous les
vices qui accompagnent l'ivrognerie, et qui efféminent le coeur des
hommes. Aussi, après avoir combattu Guillaume avec plus de témérité et
d'aveugle fureur que de science militaire, vaincus sans peine en une
seule bataille, ils tombèrent eux et leur patrie dans un dur
esclavage.--Les habits des Anglais leur descendaient alors jusqu'au
milieu du genou; ils portaient les cheveux courts et la barbe rasée;
leurs bras étaient chargés de bracelets d'or, leur peau était relevée
par des peintures et des stigmates colorés, leur gloutonnerie allait
jusqu'à la crapule, leur passion pour la boisson jusqu'à
l'abrutissement. Ils communiquèrent ces deux derniers vices à leurs
vainqueurs; et, à d'autres égards, ce furent eux qui adoptèrent les
moeurs des Normands. De leur côté, les Normands étaient et sont encore
(au milieu du XIIe siècle, époque où écrivait Guillaume de Malmesbury)
soigneux dans leurs habits, jusqu'à la recherche, délicats dans leur
nourriture, mais sans excès, accoutumés à la vie militaire, et ne
pouvant vivre sans guerre; ardents à l'attaque, ils savent, lorsque la
force ne suffit pas, employer également la ruse et la corruption. Chez
eux, comme je l'ai dit, ils font de grands édifices et une dépense
modérée pour la table. Ils sont envieux de leurs égaux; ils voudraient
dépasser leurs supérieurs, et, tout en dépouillant leurs inférieurs,
ils les protégent contre les étrangers. Fidèles à leurs seigneurs, la
moindre offense les rend pourtant infidèles. Ils savent peser la
perfidie avec la fortune, et vendre leur serment. Au reste, de tous
les peuples, ils sont les plus susceptibles de bienveillance; ils
rendent aux étrangers autant d'honneur qu'à leurs compatriotes, et ils
ne dédaignent point de contracter des mariages avec leurs sujets.»
Willelm. Malmesburiensis, de Gestis regum Anglorum, l. III, ap. Scr.
fr. XI, 185.--Matth. Paris (éd. 1644), p. 4. «Optimates (Saxonum)...
more christiano ecclesiam mane non potebant, sed in cubiculis et inter
uxoris amplexus, matutinarum solemnia ac missarum a presbytero
festinantes auribus tantum prælibabant... Clerici... ut esset stupori
qui grammaticam didicisset.»--Order. Vital., l. IV, ap. Scr. fr. XI,
242: «Anglos agrestes et pene illiteratos invenerunt Normanni.»]

Les Normands, qui comptaient bien régner après Édouard, persévérèrent
avec la ténacité qu'on leur connaît. Ils assurèrent qu'il avait
désigné Guillaume. Harold prétendait que son droit était meilleur,
qu'Édouard l'avait nommé sur son lit de mort, et qu'en Angleterre on
regardait comme valables les donations faites au dernier moment.
Guillaume déclara cependant qu'il était prêt à plaider selon les lois
de Normandie ou celles d'Angleterre[321]. Un hasard singulier avait
donné à leur duc une apparence de droit sur l'Angleterre et sur
Harold, son nouveau roi.

[Note 321: Guillaume de Poitiers.]

Harold, poussé par une tempête sur les terres du comte de Ponthieu,
vassal de Guillaume, fut livré par lui à son suzerain. Il prétendit
qu'il était parti d'Angleterre pour redemander au duc de Normandie son
frère et son neveu, qu'il retenait comme ôtages. Guillaume le traita
bien, mais il ne le laissa pas aller si aisément. D'abord, il le fit
chevalier, et Harold devint ainsi son fils d'armes; puis il lui fit
jurer sur des reliques qu'il l'aiderait à conquérir l'Angleterre[322]
après la mort d'Édouard. Harold devait en outre épouser la fille de
Guillaume, et marier sa soeur à un comte normand. Pour mieux confirmer
cette promesse de dépendance et de vasselage, Guillaume le mena avec
lui contre les Bretons. C'est ainsi que, dans les Niebelungen,
Siegfried devient vassal du roi Gunther en combattant pour lui[323].
Dans les idées du moyen âge, Harold s'était donc fait l'_homme_ de
Guillaume.

[Note 322: Guill. Pictav., ap. Scr. fr. XI, 87. «Heraldus ei
fidelitatem sancto ritu Christianorum juravit... Se in curia Edwardi,
quamdiu superesset, ducis Guillelmi vicarium fore, enisurum... ut
anglica monarchia post Edwardi decessum in ejus manu confirmaretur;
traditurum interim... castrum Doveram.» (_Voy._ aussi Guill. Malmsb...
ibid. 176, etc.)--Suivant les uns, dit Wace (Roman du Rou, ap. Scr.
fr. XIII, 223), le roi Édouard détourna Harold de ce voyage, lui
disant que Guillaume le haïssait et lui jouerait quelque tour. (_Voy._
aussi Eadmer, XI, 192.) Suivant les autres, il l'envoya pour confirmer
au duc la promesse du trône d'Angleterre:

  N'en sai mie voire ocoison,
  Mais l'un et l'autre escrit trovons.

Guillaume de Jumiéges (ap. Scr. XI, 49), Ingulf de Croyland (ibid.,
154), Orderic Vital (ibid., 234), la Chronique de Normandie (XIII,
222), etc., affirment qu'Édouard avait désigné Guillaume pour son
successeur. Eadmer même ne le nie point (XI, 192).--Au lit de mort,
Edward, obsédé par les amis d'Harold, rétracta sa promesse. (Roger de
Hoved., ap. Scr. fr. XI, 312. Roman du Rou, et Chronique de Normandie,
t. XIII, p. 224.)]

[Note 323: C'est ce que la femme de Gunther rappelle à celle de
Siegfried, pour l'humilier.]

À la mort d'Édouard, comme Harold s'établissait tranquillement dans
sa nouvelle royauté, il vit arriver un messager de Normandie qui lui
parla en ces termes: «Guillaume, duc des Normands, te rappelle le
serment que tu lui as juré de ta bouche et de ta main, sur de bons et
saints reliquaires[324].» Harold répondit que le serment n'avait pas
été libre, qu'il avait promis ce qui n'était pas à lui; que la royauté
était au peuple. Quant à ma soeur, dit-il, elle est morte dans
l'année. Veut-il que je lui envoie son corps?» Guillaume répliqua sur
un ton de douceur et d'amitié, priant le roi de remplir au moins une
des conditions de son serment, et de prendre en mariage la jeune fille
qu'il avait promis d'épouser. Mais Harold prit une autre femme. Alors
Guillaume jura que dans l'année il viendrait exiger toute sa dette et
poursuivre son parjure jusqu'aux lieux où il croirait avoir le pied le
plus sûr et le plus ferme.

[Note 324: Chronique de Normandie: «Sire, je suis message de
Guillaume, le duc de Northmandie, qui m'envoie devers vous, et vous
fait savoir que vous ayez mémoire du serment que vous lui feistes en
Northmandie publiquement, et sur tant de bons saintuaires.»]

Cependant, avant de prendre les armes, le Normand déclara qu'il s'en
rapporterait au jugement du pape[325], et le procès de l'Angleterre
fut plaidé dans les règles au conclave de Latran. Quatre motifs
d'agression furent allégués: le meurtre d'Alfred trahi par Godwin,
l'expulsion d'un Normand porté par Édouard à l'archevêché de
Kenterbury, et remplacé par un Saxon, enfin le serment d'Harold et une
promesse qu'Édouard aurait faite à Guillaume de lui laisser la
royauté. Les envoyés normands comparurent devant le pape: Harold fit
défaut. L'Angleterre fut adjugée aux Normands. Cette décision hardie
fut prise à l'instigation d'Hildebrand, et contre l'avis de plusieurs
cardinaux. Le diplôme en fut envoyé à Guillaume avec un étendard bénit
et un cheveu de saint Pierre.

[Note 325: «Quant à Harold, il ne se souciait guère du jugement du
pape.» Ingulf.]

L'invasion prenant ainsi le caractère d'une croisade, une foule
d'hommes d'armes affluèrent de toute l'Europe près de Guillaume. Il en
vint de la Flandre et du Rhin, de la Bourgogne, du Piémont, de
l'Aquitaine. Les Normands, au contraire, hésitaient à aider leur
seigneur dans une entreprise hasardeuse dont le succès pouvait faire
de leur pays une province de l'Angleterre. La Normandie était
d'ailleurs menacée par Conan, duc de Bretagne. Ce jeune homme avait
adressé à Guillaume le plus outrageant défi. Toute la Bretagne s'était
mise en mouvement comme pour conquérir la Normandie, pendant que
celle-ci allait conquérir l'Angleterre. Conan, amenant une grande
armée, entra solennellement en Normandie, jeune, plein de confiance et
sonnant du cor, comme pour appeler l'ennemi. Mais pendant qu'il
sonnait, les forces lui manquèrent peu à peu, il laissa aller les
rênes, le cor était empoisonné. Cette mort vint à point pour
Guillaume, elle le tira d'un grand embarras; une foule de Bretons
prirent parti dans ses troupes, au lieu de l'attaquer, et le suivirent
en Angleterre.

Le succès de Guillaume devenait alors presque certain. Les Saxons
étaient divisés. Le frère même de Harold appela les Normands, puis
les Danois, qui en effet attaquèrent l'Angleterre par le nord, tandis
que Guillaume l'envahissait par le midi. La brusque attaque des Danois
fut aisément repoussée par Harold, qui les tailla en pièces. Celle de
Guillaume fut lente; le vent lui manqua longtemps. Mais l'Angleterre
ne pouvait lui échapper. D'abord les Normands avaient sur leurs
ennemis une grande supériorité d'armes et de discipline; les Saxons
combattaient à pied avec de courtes haches, les Normands à cheval avec
de longues lances[326]. Depuis longtemps Guillaume faisait acheter les
plus beaux chevaux en Espagne, en Gascogne et en Auvergne[327]; c'est
peut-être lui qui a créé ainsi la belle et forte race de nos chevaux
normands. Les Saxons ne bâtissaient point de châteaux[328]; ainsi une
bataille perdue, tout était perdu, ils ne pouvaient plus guère se
défendre; et cette bataille, il était probable qu'ils la perdraient,
combattant dans un pays de plaine contre une excellente cavalerie. Une
flotte seule pouvait défendre l'Angleterre; mais celle d'Harold était
si mal approvisionnée, qu'après avoir croisé quelques temps dans la
Manche, elle fut obligée de rentrer pour prendre des vivres.

[Note 326: _Voy._ la tapisserie de Bayeux.]

[Note 327: Guillaume de Poitiers.]

[Note 328: Orderic Vital.]

Guillaume, débarqué à Hastings, ne rencontra pas plus d'armée que de
flotte. Harold était alors à l'autre bout de l'Angleterre, occupé de
repousser les Danois. Il revint enfin avec des troupes victorieuses,
mais fatiguées, diminuées, et, dit-on, mécontentes de la parcimonie
avec laquelle il avait partagé le butin. Lui-même était blessé.
Cependant le Normand ne se hâta point encore. Il chargea un moine
d'aller dire au Saxon qu'il se contenterait de partager le royaume
avec lui: «S'il s'obstine, ajouta Guillaume, à ne point prendre ce que
je lui offre, vous lui direz, devant tous ses gens, qu'il est parjure
et menteur, que lui et tous ceux qui le soutiendront sont excommuniés
de la bouche du pape, et que j'en ai la bulle[329].» Ce message
produisit son effet. Les Saxons doutèrent de leur cause. Les frères
même d'Harold l'engagèrent à ne pas combattre de sa personne, puisque
après tout, disaient-ils, il avait juré[330].

[Note 329: Chronique de Normandie.]

[Note 330: Guillaume, au contraire, proposa le combat singulier.]

Les Normands employèrent la nuit à se confesser dévotement, tandis que
les Saxons buvaient, faisaient grand bruit, et chantaient leurs chants
nationaux. Le matin, l'évêque de Bayeux, frère de Guillaume, célébra
la messe et bénit les troupes, armé d'un haubert sous son rochet.
Guillaume lui-même tenait suspendues à son col les plus révérées des
reliques sur lesquelles Harold avait juré, et faisait porter près de
lui l'étendard bénit par le pape.

D'abord les Anglo-Saxons, retranchés derrière des palissades,
restèrent, sous les flèches des archers de Guillaume, immobiles et
impassibles. Quoique Harold eût l'oeil crevé d'une flèche, les
Normands eurent d'abord le dessous. La terreur gagnait parmi eux, le
bruit courait que le duc était tué; il est vrai qu'il eut dans cette
bataille trois chevaux tués sous lui. Mais il se montra, se jeta
devant les fuyards et les arrêta. L'avantage des Saxons fut justement
ce qui les perdit. Ils descendirent en plaine, et la cavalerie
normande reprit le dessus. Les lances prévalurent sur les haches. Les
redoutes furent enfoncées. Tout fut tué ou se dispersa (1066).

Sur la colline où la vieille Angleterre avait péri avec le dernier roi
saxon, Guillaume bâtit une belle et riche abbaye, l'_abbaye de la
Bataille_, selon le voeu qu'il avait fait à saint Martin, patron des
soldats de la Gaule. On y lisait naguère encore les noms des
conquérants, gravés sur des tables; c'est le Livre d'or de la noblesse
d'Angleterre. Harold fut enterré par les moines sur cette colline, en
face de la mer. «Il gardait la côte, dit Guillaume, qu'il l'a garde
encore.»

Le Normand s'y prit d'abord avec quelque douceur et quelques égards
pour les vaincus. Il dégrada un des siens qui avait frappé de son épée
le cadavre d'Harold; il prit le titre de roi des Anglais; il promit de
garder les bonnes lois d'Édouard le Confesseur; il s'attacha Londres,
et confirma les priviléges des hommes de Kent. C'était le plus
belliqueux des comtés, celui qui avait l'avant-garde dans l'armée
anglaise, celui où les vieilles libertés celtiques s'étaient le mieux
conservées. Lorsque Lanfranc, le nouvel archevêque de Kenterbury,
réclama contre la tyrannie du frère de Guillaume, les priviléges des
hommes de Kent, il fut écouté favorablement du roi. Le conquérant
essaya même d'apprendre l'anglais, afin de pouvoir rendre bonne
justice aux hommes de cette langue[331]. Il se piquait d'être
justicier, jusqu'à déposer son oncle d'un archevêché pour une conduite
peu édifiante. Cependant il fondait une garde de châteaux, et
s'assurait de tous les lieux forts.

[Note 331: Order. Vital, ap. Scr. fr. XI, 243. «Anglicam locutionem
plerumque sategit ediscere... Ast a perceptione hujusmodi durior ætas
illum compescebat.» Il avait commencé par réprimer par des règlements
sévères la licence de ses mercenaires. Guill. Pictav., ibid., 101.
«Tutæ erant a vi mulieres; etiam illa delicta quæ fierent consensu
impudicarum... vetabantur. Potare militem in tabernis non multum
concessit... seditiones interdixit, cædem et omnem rapinam, etc.
Portus et quælibet itinera negotiatoribus patere, et nullam injuriam
fieri jussit.» Ce passage du panégyriste de Guillaume a été copié par
le consciencieux Orderic Vital, ibid., 238.--«L'homme faible et sans
armes, dit encore Guillaume de Poitiers, s'en allait chantant sur son
cheval, partout où il lui plaisait, sans trembler à la vue des
escadrons des chevaliers.»--«Une jeune fille chargée d'or, dit
Huntingdon, eût impunément traversé tout le royaume.»--(Scr. fr. XI,
211.) Plus tard, la résistance des Anglo-Saxons irrita Guillaume, et
le poussa à ces violences dont retentissent toutes les Chroniques.]

Peut-être Guillaume n'eût-il pas mieux demandé que de traiter les
vaincus avec douceur. C'était son intérêt. Il n'eût été que plus
absolu en Normandie. Mais ce n'était pas le compte de tant de gens
auxquels il avait promis des dépouilles, et qui attendaient. Ils
n'avaient pas combattu à Hastings pour que Guillaume s'arrangeât avec
les Saxons. Il repassa en Normandie et y resta plusieurs années, sans
doute pour éluder, pour ajourner, pour donner aux étrangers qui
l'avaient suivi le temps de se rebuter et de se disperser. Mais,
pendant son absence, éclata une grande révolte. Les Saxons ne
pouvaient se persuader qu'en une bataille ils eussent été vaincus
sans retour. Guillaume eut alors grand besoin de ses hommes d'armes,
et, cette fois, il fallut un partage. L'Angleterre tout entière fut
mesurée, décrite; soixante mille fiefs de chevaliers y furent créés
aux dépens des Saxons, et le résultat consigné dans le livre noir de
la conquête, le _Doomsday book_, le livre du jour du Jugement. Alors
commencèrent ces effroyables scènes de spoliation dont nous avons une
si vive et si dramatique histoire[332]. Toutefois il ne faudrait pas
croire que tout fut ôté aux vaincus. Beaucoup d'entre eux conservèrent
des biens, et cela dans tous les comtés. Un seul est porté pour
quarante et un manoirs dans le comté d'York[333].

[Note 332: _Voy._ l'ouvrage de M. Augustin Thierry.]

[Note 333: Hallam.]

On ne verra pas sans intérêt comment les Saxons eux-mêmes jugèrent le
conquérant:

«Si quelqu'un désire connaître quelle espèce d'homme c'était, et quels
furent ses honneurs et possessions, nous allons le décrire comme nous
l'avons connu; car nous l'avons vu et nous nous sommes trouvés
quelquefois à sa cour. Le roi Guillaume était un homme très-sage et
très-puissant, plus puissant et plus honoré qu'aucun de ses
prédécesseurs. Il était doux avec les bonnes gens qui aimaient Dieu,
et sévère à l'excès pour ceux qui résistaient à sa volonté. Au lieu
même où Dieu lui permit de vaincre l'Angleterre il éleva un noble
monastère, y plaça des moines et les dota richement... Certes, il fut
très-honoré; trois fois chaque année, il portait sa couronne,
lorsqu'il était en Angleterre: à Pâques, il la portait à Winchester; à
la Pentecôte, à Westminster, et à Noël, à Glocester. Et alors il était
accompagné de tous les riches hommes de l'Angleterre, archevêques et
évêques diocésains, abbés et comtes, thanes et chevaliers. Il était au
surplus très-rude et très-sévère; aussi personne n'osait rien
entreprendre contre sa volonté. Il lui arriva de charger de chaînes
des comtes qui lui résistaient. Il renvoya des évêques de leurs
évêchés, des abbés de leurs abbayes, et mit des comtes en captivité;
enfin, il n'épargna pas même son propre frère Odon: il le mit en
prison. Toutefois, entre autres choses, nous ne devons pas oublier le
bon ordre qu'il établit dans cette contrée; toute personne
recommandable pouvait voyager à travers le royaume avec sa ceinture
pleine d'or sans aucune vexation; et aucun homme n'en aurait osé tuer
un autre, en eût-il reçu la plus forte injure. Il donna des lois à
l'Angleterre, et par son habileté il était parvenu à la connaître si
bien, qu'il n'y a pas un hide de terre dont il ne sût à qui il était
et de quelle valeur, et qu'il n'ait inscrite sur ses registres. Le
pays de Galles était sous sa domination, et il y bâtit des châteaux.
Il gouverna aussi l'île de Man: de plus, sa puissance lui soumit
l'Écosse; la Normandie était à lui de droit. Il gouverna le comté
appelé Mans; et s'il eût vécu deux ans de plus, il eût conquis
l'Irlande par la seule renommée de son courage et sans recourir aux
armes. Certainement les hommes de son temps ont souffert bien des
douleurs et mille injustices. Il laissa construire des châteaux et
opprimer les pauvres. Ce fut un roi rude et cruel. Il prit à ses
sujets bien des marcs d'or, des livres d'argent par centaines;
quelquefois avec justice, mais presque toujours injustement et sans
nécessité. Il était fort avare et d'une ardente rapacité. Il donnait
ses terres à rentes aussi cher qu'il pouvait. S'il se présentait
quelqu'un qui en offrit plus que le premier n'avait donné, le roi lui
adjugeait à l'instant; un troisième venait-il encore enchérir, le roi
cédait encore au plus offrant. Il se souciait peu de la manière
criminelle dont ses baillis prenaient l'argent des pauvres, et combien
de choses ils faisaient illégalement. Car plus ils parlaient de loi,
plus ils la violaient. Il établit plusieurs deer-friths[334], et il
fit à cet égard des lois portant que quiconque tuerait un cerf ou une
biche perdrait la vue. Ce qu'il avait établi pour les biches, il le
fit pour les sangliers; car il aimait autant les bêtes fauves que s'il
eût été leur père. Il en fit autant pour les lièvres, qu'il ordonna de
laisser courir en paix. Les riches se plaignirent, et les pauvres
murmuraient; mais il était si dur, qu'il n'avait aucun souci de la
haine d'eux tous. Il fallait suivre en tout la volonté du roi si l'on
voulait avoir des terres, ou des biens, ou sa faveur. Hélas! un homme
peut-il être aussi capricieux, aussi bouffi d'orgueil, et se croire
lui-même autant au-dessus de tous les autres hommes! Puisse Dieu
tout-puissant avoir merci de son âme, et lui accorder le pardon de ses
fautes[335]!»

[Note 334: Les _deer-friths_ étaient des forêts dans lesquelles les
bêtes fauves étaient sous la protection ou _frith_ du roi.]

[Note 335: Chronic. Saxon.]

Quels qu'aient été les maux de la conquête, le résultat en fut, selon
moi, immensément utile à l'Angleterre et au genre humain. Pour la
première fois, il y eut un gouvernement. Le lien social, lâche et
flottant en France et en Allemagne, fut tendu à l'excès en Angleterre.
Peu nombreux au milieu d'un peuple entier qu'ils opprimaient, les
barons furent obligés de se serrer autour du roi. Guillaume reçut le
serment des arrière-vassaux comme celui des vassaux, mais il n'eût pas
été bien venu à demander au duc de Guienne, au comte de Flandre, celui
des barons, des chevaliers qui dépendaient d'eux. Tout était là
cependant; une royauté qui ne portait que sur l'hommage des grands
vassaux était purement nominale. Éloignée, par son élévation dans la
hiérarchie, des rangs inférieurs qui faisaient la force réelle, elle
restait solitaire et faible à la pointe de cette pyramide, tandis que
les grands vassaux, placés au milieu, en tenaient sous eux la base
puissante.

Ce danger continuel où se trouvait l'aristocratie normande dans le
premier siècle lui faisait supporter d'étranges choses de la part du
roi. Dépositaire de l'intérêt commun de la conquête, défenseur de
cette immense et périlleuse injustice, on lui laissa tout moyen de
s'assurer que la terre serait bien défendue. Il fut le tuteur
universel de tous les mineurs nobles; il maria les nobles héritières à
qui il voulut. Tutelles et mariages, il fit argent de tout[336],
mangeant le bien des enfants dont il avait la garde-noble, tirant
finance de ceux qui voulaient épouser des femmes riches, et des femmes
qui refusaient ses protégés. Ces droits féodaux existaient sur le
continent, mais sous forme bien différente. Le roi de France pouvait
réclamer contre un mariage qui eût nui à ses intérêts, mais non pas
imposer un mari à la fille de son vassal; la garde-noble des mineurs
était exercée, mais conformément à la hiérarchie féodale; celle des
arrière-vassaux l'était au profit des vassaux et non du roi.

[Note 336: L'évêque de Winchester payait une pièce de bon vin pour
n'avoir pas fait ressouvenir le roi Jean de donner une ceinture à la
comtesse d'Albemarle; et Robert de Vaux, cinq chevaux de la meilleure
espèce pour que le même roi tînt sa paix avec la femme de Henri Pinel;
un autre payait quatre marcs pour avoir la permission de manger (_pro
licentia comedendi_). Hallam.]

Indépendamment du _danegeld_, levé sur tous, sous prétexte de pourvoir
à la défense contre les Danois, indépendamment des tailles exigées des
vaincus, des non-nobles, le roi d'Angleterre tira de la noblesse même
un impôt, sous l'honorable nom d'_escuage_. C'était une dispense
d'aller à la guerre. Les barons, fatigués d'appels continuels,
aimaient mieux donner quelque argent que de suivre leur aventureux
souverain dans les entreprises où il s'embarquait; et lui, il
s'arrangeait fort de cet échange. Au lieu du service capricieux et
incertain des barons, il achetait celui des soldats mercenaires,
Gascons, Brabançons, Gallois et autres. Ces gens-là ne tenaient qu'au
roi, et faisaient sa force contre l'aristocratie. Elle se trouvait
payer la bride et le mors que le roi lui mettait à la bouche.

Ainsi la royauté se constitua, et l'Église à côté: une Église forte
et politique, comme celle que Charlemagne avait fondée en Saxe pour
discipliner les anciens Saxons. Nulle part le clergé n'eût si forte
part; aujourd'hui encore le revenu de l'Église anglicane surpasse à
lui seul ceux de toutes les Églises du monde mis ensemble. Cette
Église eut son unité dans l'archevêque de Kenterbury. Ce fut comme une
espèce de patriarche ou de pape, qui ne tint pas toujours compte des
ordres de celui de Rome, et qui, d'autre part, s'interposa souvent
entre le roi et le peuple, quelquefois même au profit des Saxons, des
vaincus[337]. «L'archevêque Lanfranc, conseiller et confesseur de
Guillaume, animé et armé de la faveur du pape et de celle du roi,
attaqua, écrasa les prélats et les grands qui se montraient rebelles à
l'autorité royale[338].» C'est lui qui gouvernait l'Angleterre,
lorsque Guillaume passait sur le continent.

[Note 337: _Voy._ plus bas Lanfranc, saint Anselme, Th. Becket, Et.
Langton, etc.]

[Note 338: Mathieu Paris.]

Cette forte organisation de la royauté et de l'Église anglo-normande
fut un exemple pour le monde. Les rois envièrent la toute-puissance de
ceux de l'Angleterre, les peuples, la police tyrannique mais régulière
qui régnait dans la Grande-Bretagne.

Les vaincus avaient, il est vrai, chèrement payé cet ordre et cette
organisation. Mais à la longue les villes se peuplèrent de la
désolation des campagnes[339]. Leur forte et compacte population
prépara à l'Angleterre une destinée nouvelle. Le roi avait maintenu
les tribunaux saxons des comtés et des _hundred_, pour resserrer
d'autant les juridictions féodales, qui, d'autre part, rencontraient
par en haut un obstacle dans l'autorité souveraine de la cour du roi.
Ainsi l'Angleterre, enfermée par la conquête dans un cadre de fer,
commença à connaître l'ordre public. Cet ordre développa une
prodigieuse force sociale. Dans les deux siècles qui suivirent la
conquête, malgré tant de calamités, s'élevèrent ces merveilleux
monuments que toute la puissance du temps présent pourrait à peine
égaler. Les basses et sombres églises saxonnes s'élancèrent en flèches
hardies, en majestueuses tours. Si la diversité des races et des
langues retarda l'essor de la littérature, l'art du moins commença.
C'est sur ces monuments, sur la force sociale qu'ils révèlent, qu'il
faut juger la conquête, et non sur les calamités passagères qui l'ont
accompagnée.

[Note 339: Hallam.]

       *       *       *       *       *

Quoique les Normands fussent loin de tenir tout ce que l'Église de
Rome s'était promis de leurs victoires, elle y gagna néanmoins
infiniment. Ceux de Naples dès leur origine, ceux d'Angleterre au
temps d'Henri II et de Jean, se reconnurent comme feudataires du
saint-siége. Les Normands d'Italie tinrent souvent en respect les
empereurs d'Orient et d'Occident. Les Normands d'Angleterre, vassaux
formidables du roi de France, l'obligèrent longtemps de se livrer sans
réserve aux papes.

En même temps, les Capétiens de Bourgogne concouraient aux victoires
du Cid, occupaient, par mariage, le royaume de Castille et fondaient
celui de Portugal (1094 ou 1095). De toutes parts, l'Église
triomphait dans l'Europe par l'épée des Français. En Sicile et en
Espagne, en Angleterre et dans l'empire grec, ils avaient commencé ou
accompli la croisade contre les ennemis du pape et de la foi.

Toutefois, ces entreprises avaient été trop indépendantes les unes des
autres, et aussi trop égoïstes, trop intéressées, pour accomplir le
grand but de Grégoire VII et de ses successeurs: l'unité de l'Europe
sous le pape, et l'abaissement des deux empires. Pour approcher de ce
grand but de l'unité, il fallait que l'Église s'en mêlât, que le
christianisme vînt au secours.

Le monde du XIe siècle avait dans sa diversité un principe commun de
vie, la religion; une forme commune, féodale et guerrière. Une guerre
religieuse pouvait seule l'unir; il ne devait oublier les diversités
de races et d'intérêts politiques qui le déchiraient qu'en présence
d'une diversité générale et plus grande; si grande qu'en comparaison
toute autre s'effaçât. L'Europe ne pouvait se croire une et le devenir
qu'en se voyant en face de l'Asie. C'est à quoi travaillèrent les
papes, dès l'an 1000.

Un pape français, Gerbert, Sylvestre II, avait écrit aux princes
chrétiens, au nom de Jérusalem. Grégoire VII eût voulu se mettre à la
tête de cinquante mille chevaliers pour délivrer le Saint-Sépulcre. Ce
fut Urbain II, Français comme Gerbert, qui en eut la gloire.
L'Allemagne avait sa croisade en Italie; l'Espagne chez elle-même. La
guerre sainte de Jérusalem, résolue en France au concile de Clermont,
prêchée par le Français Pierre l'Ermite, fut accomplie surtout par
des Français. Les croisades ont leur idéal en deux Français: Godefroi
de Bouillon les ouvre; elles sont fermées par saint Louis. Il
appartenait à la France de contribuer plus que tous les autres au
grand événement qui fit de l'Europe une nation.



CHAPITRE III

LA CROISADE

1095-1099


Il y avait bien longtemps que ces deux soeurs, ces deux moitiés de
l'humanité, l'Europe et l'Asie, la religion chrétienne et la musulmane
s'étaient perdues de vue, lorsqu'elles furent replacées en face par la
croisade, et qu'elles se regardèrent. Le premier coup d'oeil fut
d'horreur. Il fallut quelque temps pour qu'elles se reconnussent et
que le genre humain s'avouât son identité. Essayons d'apprécier ce
qu'elles étaient alors, de fixer quel âge elles avaient atteint dans
leur vie de religion.

L'islamisme était la plus jeune des deux, et déjà pourtant la plus
vieille, la plus caduque. Ses destinées furent courtes; née six cents
ans plus tard que le christianisme, elle finissait au temps des
croisades. Ce que nous en voyons depuis, c'est une ombre, une forme
vide, d'où la vie s'est retirée, et que les barbares héritiers des
Arabes conservent silencieusement sans l'interroger.

L'islamisme, la plus récente des religions asiatiques, est aussi le
dernier et impuissant effort de l'Orient pour échapper au matérialisme
qui pèse sur lui. La Perse n'a pas suffi, avec son opposition héroïque
du royaume de la lumière contre celui des ténèbres, d'Iran contre
Turan. La Judée n'a pas suffi, tout enfermée qu'elle était dans
l'unité de son Dieu abstrait, et toute concentrée et durcie en soi. Ni
l'une ni l'autre n'a pu opérer la rédemption de l'Asie. Que sera-ce de
Mahomet, qui ne fait qu'adopter ce dieu judaïque, le tirer du peuple
élu pour l'imposer à tous? Ismaël en saura-t-il plus que son frère
Israël? Le désert arabique sera-t-il plus fécond que la Perse et la
Judée?

Dieu est Dieu, voilà l'islamisme; c'est la religion de l'unité.
Disparaisse l'homme, et que la chair se cache: point d'images, point
d'art. Ce Dieu terrible serait jaloux de ses propres symboles. Il veut
être seul à seul avec l'homme. Il faut qu'il le remplisse et lui
suffise. La famille est à peu près détruite, la parenté, la tribu
encore, tous ces vieux liens de l'Asie. La femme est cachée au harem;
quatre épouses, mais des concubines sans nombre. Peu de rapports entre
les frères, les parents; le nom de musulman remplace ces noms. Les
familles sans nom commun, sans signes propres[340], sans perpétuité,
semblent se renouveler à chaque génération. Chacun se bâtit une
maison, et la maison meurt avec l'homme. L'homme ne tient ni à l'homme
ni à la terre. Isolés et sans trace, ils passent comme la poussière
vole au désert; égaux devant les grains de sable, sous l'oeil d'un
Dieu niveleur, qui ne veut nulle hiérarchie.

[Note 340: Les Orientaux n'ont que des armoiries personnelles, et non
héréditaires.]

Point de Christ, point de médiateur, de Dieu-homme. Cette échelle, que
le christianisme nous avait jetée d'en haut, et qui montait vers Dieu
par les saints, la Vierge, les anges et Jésus, Mahomet la supprime;
toute hiérarchie périt: la divine et l'humaine. Dieu recule dans le
ciel à une profondeur infinie, ou bien pèse sur la terre, s'y applique
et l'écrase. Misérables atomes, égaux dans le néant, nous gisons sur
la plaine aride. Cette religion, c'est vraiment l'Arabie elle-même. Le
ciel, la terre, rien entre; point de montagne qui nous rapproche du
ciel, point de douce vapeur qui nous trompe sur la distance; un dôme
impitoyablement tendu d'un sombre azur, comme un brûlant casque
d'acier.

L'islamisme, né pour s'étendre, ne demeurera pas dans ce sublime et
stérile isolement. Il faut qu'il coure le monde, au risque de changer.
Ce Dieu que Mahomet a volé à Moïse, il pouvait rester abstrait, pur et
terrible sur la montagne juive ou dans le désert arabique; mais voilà
que les cavaliers du Prophète le promènent victorieusement de Bagdad à
Cordoue, de Damas à Surate. Dès que la rotation du sabre, la
ventilation du cimeterre n'allumera plus son ardeur farouche, il va
s'humaniser. Je crains pour son austérité les paradis du harem, et ses
roses solitaires et les fontaines jaillissantes de l'Alhambra. La
chair maudite par cette religion superbe[341] s'obstine à réclamer;
la matière proscrite revient sous une autre forme, et se venge avec la
violence d'un exilé qui rentre en maître. Ils ont enfermé la femme au
sérail, mais elle les y enferme avec elle; ils n'ont pas voulu de la
Vierge, et ils se battent depuis deux mille ans pour Fatema. Ils ont
rejeté le Dieu-homme et repoussé l'incarnation en haine du Christ; ils
proclament celle d'Ali. Ils ont condamné le magisme, le règne de la
lumière; et ils enseignent que Mahomet est la lumière incarnée; selon
d'autres, Ali est cette lumière; les imans, descendants et successeurs
d'Ali, sont des rayons incarnés. Le dernier de ces imans, Ismaël, a
disparu de la terre; mais sa race subsiste, inconnue; c'est un devoir
de la chercher. Les califes fatemites d'Égypte étaient les
représentants visibles de cette famille d'Ali et de Fatema. Avant eux,
ces doctrines avaient prévalu dans les montagnes orientales de
l'ancien empire persan, où l'islamisme n'avait pu étouffer le
magisme[342]. Elles éclatèrent au VIIIe et au IXe siècles, lorsque les
fanatiques Karmathiens, qui s'appelaient eux-mêmes ISMAÏLITES, se
mirent à courir l'Asie, cherchant leur iman invisible, le sabre à la
main. Les Abassides les exterminèrent par centaines de mille; mais
l'un d'eux, réfugié en Égypte, fonda la dynastie fatemite, pour la
ruine des Abassides et du Coran.

[Note 341: «Chez les musulmans, les mots femme et objet défendu par la
religion peuvent se dire l'un pour l'autre.» Bibl. des Croisades, t.
IV, p. 169.

Fatema entrera dans le Paradis la première après Mahomet; les
musulmans l'appellent la Dame du Paradis.--Quelques Schyytes
(sectateurs d'Ali) soutiennent qu'en devenant mère Fatema n'en est pas
moins restée vierge, et que Dieu s'est incarné dans ses
enfants.--Description des Monuments musulmans du cabinet de M. de
Blacas, par M. Reinaud, II, 130, 202.

Aujourd'hui encore, des provinces entières, en Perse et en Syrie, sont
dans la même croyance. «Ceux mêmes des Schyytes qui n'ont pas osé dire
qu'_Ali était Dieu_ ont été persuadés que peu s'en fallait: et les
Persans disent souvent: «Je ne pense pas qu'Ali soit Dieu; mais je ne
crois pas qu'il en soit loin.»--Les Schyytes disent à ce sujet que tel
était l'éclat qui reluisait sur la personne d'Ali, qu'il était
impossible de soutenir ses regards. Dès qu'il paraissait, le peuple
lui criait: _Tu es Dieu!_--À ces mots, Ali les faisait mourir: ensuite
il les ressuscitait, et eux de crier encore plus fort: Tu es Dieu, tu
es Dieu! De là ils l'ont surnommé le Dispensateur des lumières; et,
quand ils peignent sa figure, ils lui couvrent le visage. Reinaud, II,
163.

Suivant quelques docteurs, au moment de la création, l'idée de Mahomet
était sous l'oeil de Dieu, et cette idée, substance à la fois
spirituelle et lumineuse, jeta trois rayons: du premier, Dieu créa le
ciel; du second, la terre; du troisième, Adam et toute sa race. Ainsi
la Trinité rentre dans l'islamisme, comme l'incarnation.--Les
Occidentaux crurent y voir aussi la hiérarchie chrétienne. «Ces
nations, dit Guibert de Nogent, ont leur pape comme nous.» L. V, ap.
Bonars, p. 312-13.]

[Note 342: Hammer.]

La mystérieuse Égypte ressuscita ses vieilles initiations. Les
Fatemites fondèrent au Caire la loge ou _maison de la sagesse_;
immense et ténébreux atelier de fanatisme et de science, de religion
et d'athéisme[343]. La seule doctrine certaine de ces protées de
l'islamisme, c'était l'obéissance pure. Il n'y avait qu'à se laisser
conduire; ils vous menaient par neuf degrés de la religion au
mysticisme, du mysticisme à la philosophie au doute, à l'absolue
indifférence. Leurs missionnaires pénétraient dans toute l'Asie, et
jusque dans le palais de Bagdad, inondant le califat des Abassides de
ce dissolvant destructif. La Perse était préparée de longue date à le
recevoir. Avant Karmath, avant Mahomet, sous les derniers Sassanides,
des sectaires avaient prêché la communauté des biens et des femmes, et
l'indifférence du juste et de l'injuste.

[Note 343: Hammer, Histoire des Assassins, p. 4.--La _maison de la
sagesse_ n'est peut-être qu'une même chose avec ce palais du Caire
dont Guillaume de Tyr nous a laissé une si pompeuse description. La
progression de richesses et de grandeur semblerait correspondre à des
degrés d'initiation. Quoi qu'il en soit, nous donnons la traduction de
ce précieux monument:

«Hugues de Césarée et Geoffroi, de la milice du Temple, entrèrent dans
la ville du Caire, conduits par le soudan, pour s'acquitter de leur
mission; ils montèrent au palais, appelé _Casher_, dans la langue du
pays, avec une troupe nombreuse d'appariteurs qui marchaient en avant,
l'épée à la main et à grand bruit; on les conduisit à travers des
passages étroits et privés de jour, et à chaque porte, des cohortes
d'Éthiopiens armés rendaient leurs hommages au Soudan par des saluts
répétés. Après avoir franchi le premier et le second poste, introduits
dans un local plus vaste, où pénétrait le soleil, et exposé au grand
jour, ils trouvent des galeries en colonnes de marbre, lambrissées
d'or, et enrichies de sculptures en relief, pavées en mosaïque, et
dignes dans toute leur étendue de la magnificence royale; la richesse
de la matière et des ouvrages retenait involontairement les yeux, et
le regard avide, charmé par la nouveauté de ce spectacle, avait peine
à s'en rassasier. Il y avait aussi des bassins remplis d'une eau
limpide; on entendait les gazouillements variés d'une multitude
d'oiseaux inconnus à notre monde, de forme et de couleur étranges, et
pour chacun d'eux une nourriture diverse et selon le goût de son
espèce. Admis plus loin encore, sous la conduite du chef des eunuques,
ils trouvent des édifices aussi supérieurs aux premiers en élégance
que ceux-ci l'emportaient sur la plus vulgaire maison. Là était une
étonnante variété de quadrupèdes, telle qu'en imagine le caprice des
peintres, telle qu'en peuvent décrire les mensonges poétiques, telle
qu'on en voit en rêve, telle enfin qu'on en trouve dans les pays de
l'Orient et du Midi, tandis que l'Occident n'a rien vu et presque
jamais rien ouï de pareil.--Après beaucoup de détours et de corridors
qui auraient pu arrêter les regards de l'homme le plus occupé, on
arriva au palais même, où des corps plus nombreux d'hommes armés et de
satellite proclamaient par leur nombre et leur costume la magnificence
incomparable de leur maître; l'aspect des lieux annonçait aussi son
opulence et ses richesses prodigieuses. Lorsqu'ils furent entrés dans
l'intérieur du palais, le soudan, pour honorer son maître selon la
coutume, se prosterna deux fois devant lui, et lui rendit en suppliant
un culte qui ne semblait dû qu'à lui, une espèce d'adoration. Tout à
coup s'écartèrent avec une merveilleuse rapidité les rideaux, tissus
de perles et d'or, qui pendaient au milieu de la salle et voilaient
ainsi le trône; la face du calife fut alors révélée: il apparut sur un
trône d'or, vêtu plus magnifiquement que les rois, entouré d'un petit
nombre de domestiques et d'eunuques familiers.» Willelm. Tyrens., l.
XIX, c. XVII.

Ce mysticisme des Alides leur a souvent fait appliquer à la dévotion
le langage de l'amour, comme il leur a donné une tendance à s'élever
de l'amour du réel à celui de l'idéal.

Un poète persan dit en s'adressant à Dieu:

«C'est votre beauté, ô Seigneur! qui, toute cachée qu'elle est
derrière un voile, a fait un nombre infini d'amants et d'amantes;

«C'est par l'attrait de vos parfums que Leyla ravit le coeur de
Medjnoun; c'est par le désir de vous posséder que Vamek poussa tant de
soupirs pour celle qu'il adorait.» Reinaud, I, 52.

Le principe de la doctrine ésotérique était: _Rien n'est vrai et tout
est permis_. Hammer, p. 87. Un imam célèbre écrivit contre les
Hassanites un livre intitulé: _De la Folie des partisans de
l'indifférence en matière de religion_.]

Cette doctrine ne porta tout son fruit que quand elle fut replacée
dans les montagnes de la vieille Perse, vers Casbin, au lieu même d'où
sortirent les anciens libérateurs, le forgeron Kawe, avec son fameux
tablier de cuir, et le héros Feridun, avec sa massue à tête de buffle.
Ce protestantisme mahométan, porté au milieu de ces populations
intrépides, s'y associa avec le génie de la résistance nationale, et
leur enseigna un exécrable héroïsme d'assassinat. Ce fut d'abord un
certain Hassan-ben-Sabah-Homairi, rejeté des Abassides et des
Fatemites, qui s'empara, en 1090, de la forteresse d'Alamut
(c'est-à-dire _Repaire des vautours_); il l'appela, dans son audace,
la _Demeure de la fortune_. Il y fonda une association dont le
fatemisme était le masque, mais dont la secrète pensée semble avoir
été la ruine de toute religion. Cette corporation avait, comme la loge
du Caire, ses savants, ses missionnaires. Alamut était plein de livres
et d'instruments de mathématiques. Les arts y étaient cultivés; les
sectaires pénétraient partout sous mille déguisements, comme médecins,
astrologues, orfèvres, etc. Mais l'art qu'ils exerçaient le plus,
c'était l'assassinat. Ces hommes terribles se présentaient un à un
pour poignarder un sultan, un calife, et se succédaient sans peur,
sans découragement, à mesure qu'on les taillait en pièces[344]. On
assure que, pour leur inspirer ce courage furieux, le chef les
fascinait par des breuvages enivrants, les portait endormis dans des
lieux de délices, et leur persuadait ensuite qu'ils avaient goûté les
prémices du paradis promis aux hommes dévoués[345]. Sans doute à ces
moyens se joignait le vieil héroïsme montagnard, qui a fait de cette
contrée le berceau des vieux libérateurs de la Perse, et celui des
modernes Wahabites. Comme à Sparte, les mères se vantaient de leurs
fils morts, et ne pleuraient que les vivants. Le chef des Assassins
prenait pour titre celui de _scheick de la montagne_; c'était de même
celui des chefs indigènes qui avaient leurs forts sur l'autre versant
de la même chaîne.

[Note 344: Pour assassiner un sultan, il en vint, un à un, jusqu'à
cent vingt-quatre.]

[Note 345: Henri, comte de Champagne, étant venu rendre visite au
grand prieur des Assassins, celui-ci le fit monter avec lui sur une
tour élevée, garnie à chaque créneau de deux _fedavis_ (dévoués); il
fit un signe, et deux de ces sentinelles se précipitèrent du haut de
la tour. «Si vous le désirez, dit-il au comte, tous ces hommes vont en
faire autant.»]

Cet Hassan, qui pendant trente-cinq ans ne sortit pas une fois
d'Alamut ni deux fois de sa chambre, n'en étendit pas moins sa
domination sur la plupart des châteaux et lieux forts des montagnes
entre la Caspienne et la Méditerranée. Ses assassins inspiraient un
inexprimable effroi. Les princes sommés de livrer leurs forteresses
n'osaient ni les céder ni les garder; il les démolissaient. Il n'y
avait plus de sûreté pour les rois. Chacun d'eux pouvait voir à chaque
instant du milieu de ses plus fidèles serviteurs s'élancer un
meurtrier. Un sultan qui persécutait les Assassins voit le matin, à
son réveil, un poignard planté en terre, à deux doigts de sa tête: il
leur paya tribut, et les exempta de tout impôt, de tout péage.

Telle était la situation de l'islamisme: le califat de Bagdad, esclave
sous une garde turque; celui du Caire, se mourant de corruption; celui
de Cordoue, démembré et tombé en pièces. Une seule chose était forte
et vivante dans le monde mahométan; c'était cet horrible héroïsme des
Assassins, puissance hideuse, plantée fermement sur la vieille
montagne persane en face du califat comme le poignard près de la tête
du sultan.

Combien le christianisme était plus vivant et plus jeune au moment
des croisades! Le pouvoir spirituel, esclave du temporel en Asie, le
balançait, le primait en Europe; il venait de se retremper par la
chasteté monastique, par le célibat des prêtres. Le califat tombait,
et la papauté s'élevait. Le mahométisme se divisait, le christianisme
s'unissait. Le premier ne pouvait attendre qu'invasion et ruine; et en
effet, il ne résista qu'en recevant les Mongols et les Turcs,
c'est-à-dire en devenant barbare.

Ce pèlerinage de la croisade n'est point un fait nouveau ni étrange.
L'homme est pèlerin de sa nature; il y a longtemps qu'il est parti, et
je ne sais quand il arrivera. Pour le mettre en mouvement, il ne faut
pas grand'chose. Et d'abord, la nature le mène comme un enfant en lui
montrant une belle place au soleil, en lui offrant un fruit, la vigne
d'Italie aux Gaulois, aux Normands l'orange de Sicile[346], ou bien
c'est sous la forme de la femme qu'elle le tente et l'attire. Le rapt
est la première conquête. C'est la belle Hélène, puis, la moralité
s'élevant, la chaste Pénélope, l'héroïque Brynhild ou les Sabines.
L'empereur Alexis, en appelant nos Français à la guerre sainte, ne
négligeait pas de leur vanter la beauté des femmes grecques. Les
belles Milanaises étaient, dit-on, pour quelque chose dans la
persévérance de François Ier pour la conquête d'Italie.

[Note 346: L'Islandais dit encore aujourd'hui, _désir des figues_,
pour un ardent désir.]

La patrie est une autre amante après laquelle nous courons aussi.
Ulysse ne se lassa point qu'il n'eût vu fumer les toits de son
Ithaque. Dans l'Empire, les hommes du Nord cherchèrent en vain leur
Asgard, leur ville des Ases, des héros et des dieux. Ils trouvèrent
mieux. En courant à l'aveugle, ils heurtèrent contre le christianisme.
Nos croisés, qui marchèrent d'un si ardent amour à Jérusalem,
s'aperçurent que la patrie divine n'était point au torrent de Cédron,
ni dans l'aride vallée de Josaphat. Ils regardèrent plus haut alors,
et attendirent dans un espoir mélancolique une autre Jérusalem. Les
Arabes s'étonnaient en voyant Godefroi de Bouillon assis par terre. Le
vainqueur leur dit tristement: «La terre n'est-elle pas bonne pour
nous servir de siége, quand nous allons rentrer pour si longtemps dans
son sein[347]?» Ils se retirèrent pleins d'admiration. L'Occident et
l'Orient s'étaient entendus.

[Note 347: Guillaume de Tyr.]

Il fallait pourtant que la croisade s'accomplît. Ce vaste et multiple
monde du moyen âge, qui contenait en soi tous les éléments des mondes
antérieurs, grec, romain et barbare, devait aussi reproduire toutes
les luttes du genre humain. Il fallait qu'il représentât sous la forme
chrétienne, et dans des proportions colossales, l'invasion de l'Asie
par les Grecs et la conquête de la Grèce par les Romains, en même
temps que la colonne grecque et l'arc romain seraient reliés et
soulevés au ciel, dans les gigantesques piliers, dans les arceaux
aériens de nos cathédrales.

Il y avait déjà longtemps que l'ébranlement avait commencé. Depuis
l'an 1000 surtout, depuis que l'humanité croyait avoir chance de vivre
et espérait un peu, une foule de pèlerins prenaient leur bâton et
s'acheminaient, les uns à Saint-Jacques, les autres au mont Cassin,
aux Saints-Apôtres de Rome, et de là à Jérusalem. Les pieds y
portaient d'eux-mêmes. C'était pourtant un dangereux et pénible
voyage. Heureux qui revenait! plus heureux qui mourait près du tombeau
du Christ, et qui pouvait lui dire selon l'audacieuse expression d'un
contemporain: Seigneur, vous êtes mort pour moi, je suis mort pour
vous[348]!

[Note 348: Pierre d'Auvergne.]

Les Arabes, peuple commerçant, accueillaient bien d'abord les
pèlerins. Les Fatemites d'Égypte, ennemis secrets du Coran, les
traitèrent bien encore. Tout changea lorsque le calif Hakem, fils
d'une chrétienne, se donna lui-même pour une incarnation. Il maltraita
cruellement les chrétiens qui prétendaient que le Messie était déjà
venu, et les Juifs qui s'obstinaient à l'attendre encore. Dès lors, on
n'aborda guère le saint tombeau qu'à condition de l'outrager, comme
aux derniers temps les Hollandais n'entraient au Japon qu'en marchant
sur la croix. On sait la ridicule histoire de ce comte d'Anjou,
Foulques Nerra, qui avait tant à expier, et qui alla tant de fois à
Jérusalem. Condamné par les fidèles à salir le saint tombeau, il
trouva moyen de verser au lieu d'urine un vin précieux[349]. Il revint
à pied de Jérusalem, et mourut de fatigue à Metz.

[Note 349: Gestâ Consulum Andegav.]

Mais les fatigues et les outrages ne les rebutaient pas. Ces hommes
si fiers, qui pour un mot auraient fait couler dans leur pays des
torrents de sang, se soumettaient pieusement à toutes les bassesses
qu'il plaisait aux Sarrasins d'exiger. Le duc de Normandie, les comtes
de Barcelone, de Flandre, de Verdun, accomplirent dans le XIe siècle
ce rude pèlerinage. L'empressement augmentait avec le péril; seulement
les pèlerins se mettaient en plus grandes troupes. En 1054, l'évêque
de Cambrai tenta le voyage avec trois mille Flamands et ne put
arriver. Treize ans après, les évêques de Mayence, de Ratisbonne, de
Bamberg et d'Utrecht, s'associèrent à quelques chevaliers normands et
formèrent une petite armée de sept mille hommes. Ils parvinrent à
grand'peine, et deux mille tout au plus revirent l'Europe. Cependant
les Turcs, maîtres de Bagdad et partisans de son calife, s'étant
emparés de Jérusalem, y massacrèrent indistinctement tous les
partisans de l'incarnation, Alides et Chrétiens. L'empire grec,
resserré chaque jour, vit leur cavalerie pousser jusqu'au Bosphore, en
face de Constantinople. D'autre part, les Fatemites tremblaient
derrière les remparts de Damiette et du Caire. Ils s'adressèrent,
comme les Grecs, aux princes de l'Occident. Alexis Comnène était déjà
lié avec le comte de Flandre, qu'il avait accueilli magnifiquement à
son passage; ses ambassadeurs célébraient, avec le génie hableur des
Grecs, les richesses de l'Orient, les empires, les royaumes qu'on
pouvait y conquérir: les lâches allaient jusqu'à vanter la
beauté[350] de leurs filles et de leurs femmes, et semblaient les
promettre aux Occidentaux.

[Note 350: Guibert de Nogent.]

Tous ces motifs n'auraient pas suffi pour émouvoir le peuple, et lui
communiquer cet ébranlement profond qui le porta vers l'Orient. Il y
avait déjà longtemps qu'on lui parlait de guerres saintes. La vie de
l'Espagne n'était qu'une croisade: chaque jour on apprenait quelque
victoire du Cid, la prise de Tolède ou de Valence, bien autrement
importantes que Jérusalem. Les Génois, les Pisans, conquérants de la
Sardaigne et de la Corse, ne poursuivaient-ils pas la croisade depuis
un siècle? Lorsque Sylvestre II écrivit sa fameuse lettre au nom de
Jérusalem, les Pisans armèrent une flotte, débarquèrent en Afrique, et
massacrèrent, dit-on, cent mille Maures. Toutefois, l'on sentait bien
que la religion était pour peu de chose dans tout cela. Le danger
animait les Espagnols, l'intérêt les Italiens. Ces derniers
imaginèrent plus tard de couper court à toute croisade de Jérusalem,
de détourner et d'attirer chez eux tout l'or que les pèlerins
portaient dans l'Orient: ils chargèrent leurs galères de terre prise
en Judée, rapprochèrent ce qu'on allait chercher si loin, et se firent
une terre sainte dans le Campo-Santo de Pise.

Mais on ne pouvait donner ainsi le change à la conscience religieuse
du peuple, ni le détourner du saint tombeau. Dans les extrêmes misères
du moyen âge, les hommes conservaient des larmes pour les misères de
Jérusalem. Cette grande voix qui en l'an 1000 les avait menacés de la
fin du monde se fit entendre encore, et leur dit d'aller en Palestine
pour s'acquitter du répit que Dieu leur donnait. Le bruit courait que
la puissance des Sarrasins avait atteint son terme. Il ne s'agissait
que d'aller devant soi par la grande route que Charlemagne avait,
disait-on, frayée autrefois[351], de marcher sans se lasser vers le
soleil levant, de recueillir la dépouille toute prête, de ramasser la
bonne manne de Dieu. Plus de misère ni de servage; la délivrance était
arrivée. Il y en avait assez dans l'Orient pour les faire tous riches.
D'armes, de vivres, de vaisseaux, il n'en était besoin; c'eût été
tenter Dieu. Ils déclarèrent qu'ils auraient pour guides les plus
simples des créatures, une oie et une chèvre[352]. Pieuse et touchante
confiance de l'humanité enfant!

[Note 351: Des prophètes annonçaient que Charlemagne viendrait
lui-même commander la croisade.]

[Note 352: C'est ainsi que les Sabins descendirent de leurs montagnes
sous la conduite d'un loup, d'un pic et d'un boeuf; qu'une vache mena
Cadmus en Béotie, etc.]

Un Picard, qu'on nommait trivialement _Coucou Piètre_
(Pierre-Capuchon, ou Pierre l'Ermite, _à Cucullo_), contribua, dit-on,
puissamment par son éloquence à ce grand mouvement du peuple[353]. Au
retour d'un pèlerinage à Jérusalem, il décida le pape français Urbain
II à prêcher la croisade à Plaisance, puis à Clermont (1095). La
prédication fut à peu près inutile en Italie; en France tout le monde
s'arma. Il y eut au concile de Clermont quatre cents évêques ou abbés
mitrés. Ce fut le triomphe de l'Église et du peuple. Les deux plus
grands noms de la terre, l'Empereur et le roi de France, y furent
condamnés, aussi bien que les Turcs, et la querelle des investitures
mêlée à celle de Jérusalem. Chacun mit la croix rouge à son épaule;
les étoffes, les vêtements rouges furent mis en pièces et n'y
suffirent pas[354].

[Note 353: Guibert. Nov., l. II, c. VIII: «Le petit peuple, dénué de
ressources, mais fort nombreux, s'attacha à un certain Pierre
l'Hermite, et lui obéit comme à son maître, du moins tant que les
choses se passèrent dans notre pays. J'ai découvert que cet homme,
originaire, si je ne me trompe, de la ville d'Amiens, avait mené
d'abord une vie solitaire sous l'habit de moine, dans je ne sais
quelle partie de la Gaule supérieure. Il partit de là, j'ignore par
quelle inspiration; mais nous le vîmes alors parcourant les villes et
les bourgs, et prêchant partout: le peuple l'entourait en foule,
l'accablait de présents, et célébrait sa sainteté par de si grands
éloges, que je ne me souviens pas que l'on ait jamais rendu à personne
de pareils honneurs. Il se montrait fort généreux dans la distribution
de toutes les choses qui lui étaient données. Il ramenait à leurs
maris les femmes prostituées, non sans y ajouter lui-même des dons, et
rétablissait la paix et la bonne intelligence entre ceux qui étaient
désunis, avec une merveilleuse autorité. En tout ce qu'il faisait ou
disait, il semblait qu'il y eût en lui quelque chose de divin: en
sorte qu'on allait jusqu'à arracher les poils de son mulet, pour les
garder comme reliques: ce que je rapporte ici, non comme louable, mais
pour le vulgaire qui aime toutes les choses extraordinaires. Il ne
portait qu'une tunique de laine et, par-dessus, un manteau de bure qui
lui descendait jusqu'aux talons; il avait les bras et les pieds nus,
ne mangeait point ou presque point de pain, et se nourrissait de vin
et de poissons.»]

[Note 354: Il y en eut qui s'imprimèrent la croix avec un fer rouge.
(Albéric des Trois-Fontaines).]

Ce fut alors un spectacle extraordinaire, et comme un renversement du
monde. On vit les hommes prendre subitement en dégoût tout ce qu'ils
avaient aimé. Leurs riches châteaux, leurs épouses, leurs enfants,
ils avaient hâte de tout laisser là. Il n'était besoin de
prédications; ils se prêchaient les uns les autres, dit le
contemporain, et de parole et d'exemple. «C'était, continue-t-il,
l'accomplissement du mot de Salomon: _Les sauterelles n'ont point de
rois, et elles s'en vont ensemble par bandes_. Elles n'avaient pas
pris l'essor des bonnes oeuvres, ces sauterelles, tant qu'elles
restaient engourdies et glacées dans leur iniquité. Mais dès qu'elles
se furent échauffées aux rayons du soleil de justice, elles
s'élancèrent et prirent leur vol. Elles n'eurent point de roi; toute
âme fidèle prit Dieu seul pour guide, pour chef, pour camarade de
guerre... Bien que la prédication ne se fût fait entendre qu'aux
Français, quel peuple chrétien ne fournit aussi des soldats? Vous
auriez vu les Écossais couverts d'un manteau hérissé, accourir du fond
de leurs marais... Je prends Dieu à témoin qu'il débarqua dans nos
ports des barbares de je ne sais quelle nation; personne ne comprenait
leur langue: eux, plaçant leurs doigts en forme de croix, ils
faisaient signe qu'ils voulaient aller à la défense de la foi
chrétienne.

«Il y avait des gens qui n'avaient d'abord nulle envie de partir, qui
se moquaient de ceux qui se défaisaient de leurs biens, leur prédisant
un triste voyage et un plus triste retour. Et le lendemain, les
moqueurs eux-mêmes, par un mouvement soudain, donnaient tout leur
avoir pour quelque argent, et partaient avec ceux dont ils s'étaient
d'abord raillés. Qui pourrait dire les enfants, les vieilles femmes
qui se préparaient à la guerre? Qui pourrait compter les vierges, les
vieillards tremblant sous le poids de l'âge?... Vous auriez ri de voir
les pauvres ferrer leurs boeufs comme des chevaux, traînant dans des
chariots leurs minces provisions et leurs petits enfants; et ces
petits, à chaque ville ou château qu'ils apercevaient, demandaient
dans leur simplicité: N'est ce pas là cette Jérusalem où nous
allons[355]?»

[Note 355: Guibert de Nogent.]

Le peuple partit sans rien attendre, laissant les princes délibérer,
s'armer, se compter; hommes de peu de foi! Les petits ne
s'inquiétaient de rien de tout cela: ils étaient sûrs d'un miracle.
Dieu en refuserait-il un à la délivrance du saint sépulcre? Pierre
l'Ermite marchait à la tête, pieds nus, ceint d'une corde. D'autres
suivirent un brave et pauvre chevalier, qu'ils appelaient
_Gautier-sans-avoir_. Dans tant de milliers d'hommes, ils n'avaient
pas huit chevaux. Quelques Allemands imitèrent les Français et
partirent sous la conduite d'un des leurs, nommé Gottesschalk. Tous
ensemble descendirent la vallée du Danube, la route d'Attila, la
grande route du genre humain[356].

[Note 356: Les environs du Rhin prirent peu de part à la
croisade.--Orientales Francos, Saxones, Thoringos, Bavarios, Alemannos
propter schisma quod tempore inter regnum et sacerdotium fuit. hæc
expedito minus permovit Alberic., ap. Leibniz. Acces., p.
119.--_Voyez_ Guibert, l. II, c. I.]

Chemin faisant, ils prenaient, pillaient, se payant d'avance de leur
sainte guerre. Tout ce qu'ils pouvaient trouver de juifs, ils les
faisaient périr dans les tortures. Ils croyaient devoir punir les
meurtriers du Christ avant de délivrer son tombeau. Ils arrivèrent
ainsi, farouches, couverts de sang, en Hongrie et dans l'empire grec.
Ces bandes féroces y firent horreur; on les suivit à la piste, on les
chassa comme des bêtes fauves. Ceux qui restaient, l'empereur leur
fournit des vaisseaux, et les fit passer en Asie, comptant sur les
flèches des Turcs. L'excellente Anne Comnène est heureuse de croire
qu'ils laissèrent dans la plaine de Nicée des montagnes d'ossements et
qu'on en bâtit les murs d'une ville.

Cependant s'ébranlaient lentement les lourdes armées des princes, des
grands, des chevaliers. Aucun roi ne prit part à la croisade, mais
bien des seigneurs plus puissants que les rois. Le frère du roi de
France, Hugues de Vermandois, le gendre du roi d'Angleterre, le riche
Étienne de Blois, Robert Courte-Heuse, fils de Guillaume le
Conquérant, enfin le comte de Flandre, partirent en même temps. Tous
égaux, point de chef. Le gros Robert, l'homme du monde qui perdit le
plus gaiement un royaume, n'allait à Jérusalem que par désoeuvrement.
Hugues et Étienne revinrent sans aller jusqu'au bout.

Le comte de Toulouse, Raymond de Saint-Gille, était, sans comparaison,
le plus riche de ceux qui prirent la croix. Il venait de réunir les
comtés de Rouergue, de Nîmes et le duché de Narbonne. Cette grandeur
lui donnait bien d'autres espérances. Il avait juré qu'il ne
reviendrait pas; il emportait avec lui des sommes immenses[357]; tout
le Midi le suivait: les seigneurs d'Orange, de Forez, de Roussillon,
de Montpellier, de Turenne et d'Albret, sans parler du chef
ecclésiastique de la croisade, l'évêque du Puy, légat du pape, qui
était sujet de Raymond. Ces gens du Midi, commerçants, industrieux et
civilisés comme les Grecs, n'avaient guère meilleure réputation de
piété ni de bravoure. On leur trouvait trop de savoir et de
savoir-faire, trop de loquacité. Les hérétiques abondaient dans leurs
cités demi-mauresques; leurs moeurs étaient un peu mahométanes. Les
princes avaient force concubines. Raymond, en partant, laissa ses
États à un de ses bâtards.

[Note 357: Willelm. Tyr., l. VIII, c. VI, 9, 10.--Guibert. Novig., l.
VII, c. VIII: Au siége de Jérusalem «il fit crier dans toute l'armée
par les hérauts, que quiconque apporterait trois pierres pour combler
le fossé recevrait un denier de lui. Or, il fallut, pour achever cet
ouvrage, trois jours et trois nuits.» Radulph. Cadom., c. XV, ap.
Muratori, V, 291: «Il fut tout d'abord un des principaux chefs, et
plus tard, lorsque l'argent des autres s'en fut allé, le sien arriva
et lui donna le pas. C'est qu'en effet toute cette nation est économe
et non point prodigue, ménageant plus son avoir que sa réputation;
effrayée de l'exemple des autres, elle travaillait non comme les
Francs à se ruiner, mais à s'engraisser de son mieux.»--Raymond reçut
aussi force présents d'Alexis (... quibus de die in diem de domo regis
augebatur. Albert. Aq., l. II, c. XXIV, ap. Bongars, p. 205.) Godefroi
en reçut également, mais il distribua tout au peuple et aux autres
chefs. Willelm. Tyr., l. II, c. XII.

Guibert. Nov., l. II, c. XVIII. «L'armée de Raymond ne le cédait à
aucune autre, si ce n'est à cause de l'éternelle loquacité de ces
Provençaux.»--Radulph. Cadom., c. LXI: «Autant la poule diffère du
canard, autant les Provençaux différaient des Francs par les moeurs,
le caractère, le costume, la nourriture; gens économes, inquiets et
avides, âpres au travail; mais, pour ne rien taire, peu belliqueux...
Leur prévoyance leur fut bien plus en aide pendant la famine, que tout
le courage du monde à bien des peuples plus guerriers; pour eux, faute
de pain, ils se contentaient de racines, ne faisaient pas fi des
cosses de légumes; ils portaient à la main un long fer avec lequel ils
cherchaient leur vie dans les entrailles de la terre: de là ce dicton
que chantent encore les enfants: «Les Francs à la bataille, les
Provençaux à la victuaille.» Il y avait une chose qu'ils commettaient
souvent par avidité et à leur grande honte; ils vendaient aux autres
nations du chien pour du lièvre, de l'âne pour de la chèvre; et, s'ils
pouvaient s'approcher sans témoin de quelque cheval ou de quelque
mulet bien gras, ils lui faisaient pénétrer dans les entrailles une
blessure mortelle, et la bête mourait. Grande surprise de tous ceux
qui, ignorant cet artifice, avaient vu naguère l'animai gras, vif,
robuste et fringant: nulle trace de blessure, aucun signe de mort. Les
spectateurs, effrayés de ce prodige, se disaient: Allons-nous-en,
l'esprit du démon a soufflé sur cette bête. Là-dessus, les auteurs du
meurtre approchaient sans faire semblant de rien savoir, et comme on
les prévenait de n'y pas toucher: Nous aimons mieux, disaient-ils,
mourir de cette viande que de faim. Ainsi celui qui supportait la
perte s'apitoyait sur l'assassin, tandis que l'assassin se moquait de
lui. Alors s'abattant tous comme des corbeaux sur ce cadavre, chacun
arrachait son morceau, et l'envoyait dans son ventre ou au marché.»]

Les Normands d'Italie ne furent pas les derniers à la croisade. Moins
riches que les Languedociens, ils comptaient bien aussi y faire leurs
affaires. Les successeurs de Guiscard et Roger n'auraient pourtant pas
quitté leur conquête pour cette hasardeuse expédition; mais un certain
Bohémond, bâtard de Robert l'Avisé, et non moins avisé que son père,
n'avait rien eu en héritage que Tarente et son épée. Un Tancrède,
Normand par sa mère, mais, à ce qu'on croit, Piémontais du côté
paternel, prit aussi les armes. Bohémond assiégait Amalfi, quand on
lui apprit le passage des croisés. Il s'informa curieusement de leurs
noms, de leur nombre, de leurs armes et de leurs ressources[358];
puis, sans mot dire, il prit la croix et laissa Amalfi. Il est curieux
de voir le portrait qu'en fait Anne Comnène, la fille d'Alexis, qui le
vit à Constantinople, et qui en eut si grand'peur. Elle l'a observé
avec l'intérêt et la curiosité d'une femme. «Il passait les plus
grands d'une coudée; il était mince du ventre, large des épaules et de
la poitrine; il n'était ni maigre ni gras. Il avait les bras
vigoureux, les mains charnues et un peu grandes. À y faire attention,
on s'apercevait qu'il était tant soit peu courbé. Il avait la peau
très-blanche, et ses cheveux tiraient sur le blond; ils ne passaient
pas les oreilles, au lieu de flotter, comme ceux des autres barbares.
Je ne puis dire de quelle couleur était sa barbe; ses joues et son
menton étaient rasés; je crois pourtant qu'elle était rousse. Son
oeil, d'un bleu tirant sur le vert de mer ([Grec: glaukon]), laissait
entrevoir sa bravoure et sa violence. Ses larges narines aspiraient
l'air librement, au gré du coeur ardent qui battait dans cette vaste
poitrine. Il y avait de l'agrément dans cette figure, mais l'agrément
était détruit par la terreur. Cette taille, ce regard, il y avait en
tout cela quelque chose qui n'était point aimable, et qui même ne
semblait pas de l'homme. Son sourire me semblait plutôt comme un
frémissement de menace... Il n'était qu'artifice et ruse: son langage
était précis, ses réponses ne donnaient aucune prise[359].»

[Note 358: Guibert, l. III, c. I. «Lorsque cette innombrable armée,
composée des peuples venus de presque toutes les contrées de
l'Occident, eut débarqué dans la Pouille, Bohémond, fils de Robert
Guiscard, ne tarda pas à en être informé. Il assiégeait alors Amalfi.
Il demanda le motif de ce pèlerinage, et apprit qu'ils allaient
enlever Jérusalem, ou plutôt le sépulcre du Seigneur et les lieux
saints, à la domination des Gentils. On ne lui cacha pas non plus
combien d'hommes, et de noble race et de haut parage, abandonnant,
pour ainsi dire, l'éclat de leurs honneurs, se portaient à cette
entreprise avec une ardeur inouïe. Il demanda s'ils transportaient des
armes, des provisions, quelles enseignes ils avaient adoptées pour ce
nouveau pèlerinage; enfin quels étaient leurs cris de guerre. On lui
répondit qu'ils portaient leurs armes à la manière française; qu'ils
faisaient coudre à leurs vêtements sur l'épaule ou partout ailleurs,
une croix de drap ou de toute autre étoffe, ainsi que cela leur avait
été prescrit; qu'enfin, renonçant à l'orgueil des cris d'armes, ils
s'écriaient tous humbles et fidèles: «Dieu le veut!»]

[Note 359: Anne Comnène.]

Quelque grandes choses que Bohémond ait faites, la voix du peuple, qui
est celle de Dieu, a donné la gloire de la croisade à Godefroi[360],
fils du comte de Boulogne, margrave d'Anvers, duc de Bouillon et de
Lothier, roi de Jérusalem. La famille de Godefroi, issue, dit-on, de
Charlemagne, était déjà signalée par de grandes aventures et de grands
malheurs. Son père, Eustache de Boulogne, beau-frère d'Édouard le
Confesseur, avait manqué l'Angleterre, où les Saxons l'appelaient
contre Guillaume le Conquérant. Son grand-père maternel, Godefroi le
Barbu, ou le Hardi, duc de Lothier et de Brabant, qui échoua de même
en Lorraine, combattit trente ans les empereurs à la tête de toute la
Belgique, et brûla, dans Aix-la-Chapelle, le palais des Carlovingiens.
Il fut plusieurs fois chassé, banni, captif; sa femme, Béatrix d'Este,
mère de la fameuse comtesse Mathilde, fut indignement retenue
prisonnière par Henri III, qui finit par lui ravir son patrimoine, et
donner la Lorraine à la maison d'Alsace. Toutefois, quand l'empereur
Henri IV fut persécuté par les papes, et que tant de gens
l'abandonnaient, le petit-fils du proscrit, le Godefroi de la
croisade, ne manqua pas à son suzerain. L'empereur lui confia
l'étendard de l'Empire, cet étendard que la famille de Godefroi avait
fait chanceler, et contre lequel Mathilde soutenait celui de l'Église.
Mais Godefroi le raffermit: du fer de ce drapeau, il tua l'anti-César,
Rodolphe, le roi des prêtres (1080), et le porta ensuite, son
victorieux drapeau, sur les murs de Rome, où il monta le premier[361].
Toutefois, d'avoir violé la ville de saint Pierre et chassé le pape,
ce fut une grande tristesse pour cette âme pieuse. Dès que la croisade
fut publiée, il vendit ses terres à l'évêque de Liége, et partit pour
la terre sainte. Il avait dit souvent, étant encore tout petit, qu'il
voulait aller avec une armée à Jérusalem[362]. Dix mille chevaliers le
suivirent avec soixante-dix mille hommes de pied, Français, Lorrains,
Allemands.

[Note 360: Né à Bézi, près Nivelle, dans un château qu'on montrait
encore à la fin du dernier siècle.]

[Note 361: La fatigue lui causa une fièvre violente, il fit voeu de se
croiser et fut guéri. (Albéric.)]

[Note 362: Guibert de Nogent.--Sa mère, sainte Ida, rêva un jour que
le soleil descendait dans son sein. Cela signifiait, dit le biographe
contemporain, que des rois sortiraient d'elle.]

Godefroi appartenait aux deux nations; il parlait les deux langues. Il
n'était pas grand de taille, et son frère Baudouin le passait de la
tête; mais sa force était prodigieuse. On dit que d'un coup d'épée il
fendait un cavalier de la tête à la selle; il faisait voler d'un
revers la tête d'un boeuf ou d'un chameau[363]. En Asie, s'étant
écarté, il trouva dans une caverne un des siens aux prises avec un
ours: il attira la bête sur lui, et la tua, mais resta longtemps alité
de ses cruelles morsures. Cet homme héroïque était d'une pureté
singulière. Il ne se maria point, et mourut vierge à trente-huit
ans[364].

[Note 363: Robert le Moine.--Une autre fois il coupa un Turc par le
milieu du corps... «Turcus duo factus est Turci: ut inferior alter in
urbem equitaret, alter arcitenens in flumine nataret.» Raoul de Caen.]

[Note 364: Il avait amené une colonie de moines qu'il établit à
Jérusalem.]

Le concile de Clermont s'était tenu au mois de novembre 1095. Le 15
août 1096, Godefroi partit avec les Lorrains et les Belges, et prit sa
route par l'Allemagne et la Hongrie. En septembre, partirent le fils
de Guillaume le Conquérant, le comte de Blois, son gendre, le frère du
roi de France et le comte de Flandre; ils allèrent par l'Italie
jusqu'à la Pouille; puis les uns passèrent à Durazzo, les autres
tournèrent la Grèce. En octobre, nos Méridionaux, sous Raymond de
Saint-Gille, s'acheminèrent par la Lombardie, le Frioul et la
Dalmatie. Bohémond, avec ses Normands et Italiens, perça sa route par
les déserts de la Bulgarie. C'était le plus court et le moins
dangereux; il valait mieux éviter les villes, et ne rencontrer les
Grecs qu'en rase campagne. La sauvage apparition des premiers croisés,
sous Pierre l'Ermite, avait épouvanté les Byzantins; ils se
repentaient amèrement d'avoir appelé les Francs, mais il était trop
tard; ils entraient en nombre innombrable par toutes les vallées, par
toutes les avenues de l'empire. Le rendez-vous était à Constantinople.
L'empereur eut beau leur dresser des piéges, les barbares s'en
jouèrent dans leur force et leur masse: le seul Hugues de Vermandois
se laissa prendre. Alexis vit tout ses corps d'armée, qu'il avait cru
détruire, arriver un à un devant Constantinople, et saluer leur bon
ami l'empereur. Les pauvres Grecs, condamnés à voir défiler devant eux
cette effrayante revue du genre humain, ne pouvaient croire que le
torrent passât sans les emporter. Tant de langues, tant de costumes
bizarres, il y avait bien de quoi s'effrayer. La familiarité même de
ces barbares, leurs plaisanteries grossières, déconcertaient les
Byzantins. En attendant que toute l'armée fût réunie, ils
s'établissaient amicalement dans l'empire, faisaient comme chez eux,
prenant dans leur simplicité tout ce qui leur plaisait: par exemple
les plombs des églises pour les revendre aux Grecs[365]. Le sacré
palais n'était pas plus respecté. Tout ce peuple de scribes et
d'eunuques ne leur imposait guère. Ils n'avaient pas assez d'esprit et
d'imagination pour se laisser saisir aux pompes terribles, au
cérémonial tragique de la majesté byzantine. Un beau lion d'Alexis,
qui faisait l'ornement et l'effroi du palais, ils s'amusèrent à le
tuer.

[Note 365: Ceci ne se rapporte, il est vrai, qu'à la troupe conduite
par Pierre l'Ermite.]

C'était une grande tentation que cette merveilleuse Constantinople
pour des gens qui n'avaient vu que les villes de boue de notre
Occident. Ces dômes d'or, ces palais de marbre, tous les
chefs-d'oeuvre de l'art antique entassés dans la capitale depuis que
l'empire s'était tant resserré; tout cela composait un ensemble
étonnant et mystérieux qui les confondait; ils n'y entendaient rien:
la seule variété de tant d'industries et de marchandises était pour
eux un inexplicable problème. Ce qu'ils y comprenaient, c'est qu'ils
avaient grande envie de tout cela; ils doutaient même que la ville
sainte valût mieux. Nos Normands et nos Gascons auraient bien voulu
terminer là la croisade; ils auraient dit volontiers comme les petits
enfants dont parle Guibert: «N'est-ce pas là Jérusalem?»

Ils se souvinrent alors de tous les piéges que les Grecs leur avaient
dressés sur la route: ils prétendirent qu'ils leur fournissaient des
aliments nuisibles, qu'ils empoisonnaient les fontaines, et leur
imputèrent les maladies épidémiques que les alternatives de la famine
et de l'intempérance avaient pu faire naître dans l'armée. Bohémond et
le comte de Toulouse soutenaient qu'on ne devait point de ménagements
à ces empoisonneurs, et qu'en punition, il fallait prendre
Constantinople. On pourrait ensuite à loisir conquérir la terre
sainte. La chose était facile s'ils se fussent accordés; mais le
Normand comprit qu'en renversant Alexis, il pourrait fort bien donner
seulement l'empire au Toulousain. D'ailleurs, Godefroi déclara qu'il
n'était pas venu pour faire la guerre à des chrétiens. Bohémond parla
comme lui, et tira bon parti de sa vertu. Il se fit donner tout ce
qu'il voulut par l'empereur[366].

[Note 366: On le mena dans une galerie du palais, où une porte,
ouverte comme par hasard, lui faisait voir une chambre remplie du haut
en bas d'or et d'argent, de bijoux et de meubles précieux. Quelles
conquêtes, s'écria-t-il, ne ferait-on pas avec un tel trésor! Il est à
vous, lui dit-on aussitôt. Il se fit peu prier pour accepter. (Anne
Comnène).]

Telle fut l'habileté d'Alexis, qu'il trouva moyen de décider ces
conquérants, qui pouvaient l'écraser[367], à lui faire hommage et lui
soumettre d'avance leur conquête. Hugues jura d'abord, puis Bohémond,
puis Godefroi. Godefroi s'agenouilla devant le Grec, mit ses mains
dans les siennes et se fit son vassal. Il en coûta peu à son humilité.
Dans la réalité, les croisés ne pouvaient se passer de Constantinople;
ne la possédant pas, il fallait qu'ils l'eussent au moins pour alliée
et pour amie. Prêts à s'engager dans les déserts de l'Asie, les Grecs
seuls pouvaient les préserver de leur ruine. Ceux-ci promirent tout ce
que l'on voulut pour se débarrasser, vivres, troupes auxiliaires, des
vaisseaux surtout pour faire passer au plus tôt le Bosphore.

[Note 367: Ils parlaient des Grecs avec un souverain mépris...
«Græculos istos omnium inertissimos, etc.» Guibert de Nogent.]

«Godefroi ayant donné l'exemple, tous se réunirent pour prêter
serment. Alors un d'entre eux, c'était un comte de haute noblesse, eut
l'audace de s'asseoir dans le trône impérial. L'empereur ne dit rien
connaissant de longue date l'outrecuidance des Latins. Mais le comte
Baudouin prit cet insolent par la main, et l'ôta de sa place, lui
faisant entendre que ce n'était pas l'usage des empereurs de laisser
assis à côté d'eux ceux qui leur avait fait hommage, et qui étaient
devenus leurs hommes; il fallait, disait-il, se conformer aux usages
du pays où l'on vivait. L'autre ne répondait rien, mais il regardait
l'empereur d'un air irrité, murmurant en sa langue quelques mots qu'on
pourrait traduire ainsi: Voyez ce rustre qui est assis tout seul,
lorsque tant de capitaines sont debout! L'empereur remarqua le
mouvement de ses lèvres, et se fit expliquer ses paroles par un
interprète, mais pour le moment il ne dit rien encore. Seulement,
lorsque les comtes, ayant accompli la cérémonie, se retiraient et
saluaient l'empereur, il prit à part cet orgueilleux, et lui demanda
qui il était, son pays et son origine: «Je suis pur Franc, dit-il, et
des plus nobles. Je ne sais qu'une chose, c'est que dans mon pays, il
y a à la rencontre de trois routes une vieille église, où quiconque a
envie de se battre en duel vient prier Dieu, et attendre son
adversaire. Moi, j'ai eu beau attendre à ce carrefour, personne n'a
osé venir.»--«Eh bien! dit l'empereur, si vous n'avez pas encore
trouvé d'ennemi, voici le temps où vous n'en manquerez pas[368].»

[Note 368: Anne Comnène.]

Les voilà dans l'Asie, en face des cavaliers turcs. La lourde masse
avance, harcelée sur les flancs. Elle se pose d'abord devant Nicée.
Les Grecs voulaient recouvrer cette ville; ils y menèrent les croisés.
Ceux-ci, inhabiles dans l'art des siéges, auraient pu, avec toute leur
valeur, y languir à jamais. Ils servirent du moins à effrayer les
assiégés, qui traitèrent avec Alexis. Un matin les Francs virent
flotter sur la ville[369] le drapeau de l'empereur et il leur fut
signifié du haut des murs de respecter une ville impériale.

[Note 369: «Il envoya en même temps de grands présents aux chefs,
sollicitant leur bienveillance par ses lettres et par la voix de ses
députés; il leur rendit mille actions de grâces pour ce loyal service,
et pour l'accroissement qu'ils venaient de donner à l'empire.»
Willelm. Tyr., l. III, c. XII.--«Il envoya, dit Guibert, l. III, c.
IX, des dons infinis aux princes, et aux plus pauvres d'abondantes
aumônes; il jetait ainsi des germes de haine parmi ceux de condition
moyenne, dont sa munificence semblait se détourner.» _Voy._ aussi
Raymond d'Agiles, p. 142.]

Ils continuèrent donc leur route vers le midi, fidèlement escortés par
les Turcs, qui enlevaient tous les traîneurs. Mais ils souffraient
encore plus de leur grand nombre.

Malgré les secours des Grecs, aucune provision ne suffisait, l'eau
manquait à chaque instant sur ces arides collines. En une seule halte,
cinq cents personnes moururent de soif. «Les chiens de chasse des
grands seigneurs, que l'on conduisait en laisse, expirèrent sur la
route, dit le chroniqueur, et les faucons moururent sur le poing de
ceux qui les portaient. Des femmes accouchèrent de douleur; elles
restaient toutes nues sur la plaine, sans souci de leurs enfants
nouveau-nés[370].»

[Note 370: Albert d'Aix.]

Ils auraient eu plus de ressources s'ils eussent eu de la cavalerie
légère contre celle des Turcs. Mais que pouvaient des hommes pesamment
armés contre ces nuées de vautours? L'armée des croisés voyageait, si
je puis dire, captive dans un cercle de turbans et de cimeterres. Une
seule fois les Turcs essayèrent de les arrêter et leur offrirent la
bataille. Ils n'y gagnèrent pas; ils sentirent ce que pesaient les
bras de ceux contre lesquels ils combattaient de loin avec tant
d'avantage; toutefois la perte des croisés fut immense.

Ils parvinrent ainsi par la Cilicie jusqu'à Antioche. Le peuple aurait
voulu passer outre, vers Jérusalem, mais les chefs insistèrent pour
qu'on s'arrêtât. Ils étaient impatients de réaliser enfin leurs rêves
ambitieux. Déjà ils s'étaient disputé l'épée à la main la ville de
Tarse; Baudouin et Tancrède soutenaient tous deux y être entrés les
premiers. Une autre ville, qui allait exciter une semblable querelle,
fut démolie par le peuple, qui se souciait peu des intérêts des chefs,
et ne voulait pas être retardé[371].

[Note 371: Raymond d'Agiles.]

La grande ville d'Antioche avait trois cent soixante églises, quatre
cent cinquante tours. Elle avait été la métropole de cent
cinquante-trois évêchés[372]. C'était là une belle proie pour le comte
de Saint-Gille et pour Bohémond. Antioche pouvait seule les consoler
d'avoir manqué Constantinople. Bohémond fut le plus habile. Il
pratiqua les gens de la ville. Les croisés, trompés comme à Nicée,
virent flotter sur les murs le drapeau rouge des Normands[373]. Mais
il ne put les empêcher d'y entrer, ni le comte Raymond de s'y
fortifier dans quelques tours. Ils trouvèrent dans cette grande ville
une abondance funeste après tant de jeûnes. L'épidémie les emporta en
foule. Bientôt les vivres prodigués s'épuisèrent, et ils se trouvaient
réduits de nouveau à la famine, quand une armée innombrable de Turcs
vint les assiéger dans leur conquête. Un grand nombre d'entre eux,
Hugues de France, Étienne de Blois, crurent l'armée perdue sans
ressources, et s'échappèrent pour annoncer le désastre de la croisade.

[Note 372: Trois cent soixante églises (Guibert de Nogent).--Albéric
ne compte que trois cent quarante églises.]

[Note 373: Foulcher de Chartres.]

Tel était en effet l'excès d'abattement de ceux qui restaient, que
Bohémond ne trouva d'autre moyen pour les faire sortir des maisons où
ils se tenaient blottis que d'y mettre le feu. La religion fournit un
secours plus efficace. Un homme du peuple, averti par une vision,
annonça aux chefs qu'en creusant la terre à telle place, on trouverait
la sainte lance qui avait percé le côté de Jésus-Christ[374]. Il
prouva la vérité de sa révélation en passant dans les flammes, s'y
brûla, mais on n'en cria pas moins au miracle[375]. On donna aux
chevaux tout ce qui restait de fourrage, et tandis que les Turcs
jouaient et buvaient, croyant tenir ces affamés, ils sortent par
toutes les portes, et en tête la sainte lance. Leur nombre leur
sembla doublé par les escadrons des anges. L'innombrable armée des
Turcs fut dispersée, et les croisés se retrouvèrent maîtres de la
campagne d'Antioche et du chemin de Jérusalem.

[Note 374: Raymond de Agil., p. 155. «Vidi ego hæc quæ loquor, et
Dominicam lanceam ibi (in pugna) ferebam.»--Foulcher de Chartres
s'écrie: _Audite fraudem et non fraudem!_ et ensuite: _Invenit
lanceam, fallaciter occultatam forsitan_, c. X.]

[Note 375: Raymond d'Agiles: «Il se brûla, parce que lui-même il avait
douté un instant; il le dit au peuple en sortant des flammes, et le
peuple glorifia Dieu.» Selon Guibert de Nogent, il sortit du bûcher
sain et sauf, mais le peuple se précipita sur lui pour déchirer ses
habits et en garder les morceaux comme des reliques, et le pauvre
homme, ballotté et meurtri, mourut de fatigue et d'épuisement.]

Antioche resta à Bohémond, malgré les efforts de Raymond pour en
garder les tours[376]. Le Normand recueillit ainsi la meilleure part
de la croisade. Toutefois il ne put se dispenser de suivre l'armée, et
de l'aider à prendre Jérusalem. Cette prodigieuse armée était, dit-on,
réduite alors à vingt-cinq mille hommes. Mais c'étaient les chevaliers
et leurs hommes. Le peuple avait trouvé son tombeau dans l'Asie
Mineure et dans Antioche.

[Note 376: «Tancrède, dit son historien Raoul de Caen, eut d'abord
grande envie de tomber sur les Provençaux; mais il se souvint qu'il
est défendu de verser le sang chrétien; il aima mieux recourir aux
expédients de Guiscard. Il fit entrer ses hommes pendant la nuit, et,
lorsqu'ils furent en nombre, ils tirèrent leurs épées et chassèrent
les soldats de Raymond, avec force soufflets.--L'origine de cette
haine, ajoute-t-il, c'était une querelle pour du fourrage, au siége
d'Antioche. Des fourrageurs des deux nations s'étaient trouvés
ensemble au même endroit, et s'étaient battus à qui aurait le
blé.--Depuis lors, chaque fois qu'ils se rencontraient, ils déposaient
leurs fardeaux et se chargeaient d'une grêle de coups de poings; le
plus fort emportait la proie.» C. 98, 99, p. 316.--Ensuite Raymond et
les siens soutinrent l'authenticité de la sainte lance, «parce que les
autres nations, dans leur simplicité, y apportaient des offrandes; ce
qui enflait la bourse de Raymond. Mais le rusé Bohémond (_non
imprudens, multividus_. Rad. Cad., p. 317; Robert. Mon., ap. Bongars,
p. 40) découvrit tout le mensonge. Cela envenima la querelle.» C. 101,
102.]

Les Fatemites d'Égypte qui, comme les Grecs, avaient appelé les
Francs contre les Turcs, se repentirent de même. Ils étaient parvenus
à enlever aux Turcs Jérusalem, et c'étaient eux qui la défendaient. On
prétend qu'ils y avaient réuni jusqu'à quarante mille hommes.

Les croisés qui, dans le premier enthousiasme où les jeta la vue de la
cité sainte, avaient cru pouvoir l'emporter d'assaut, furent repoussés
par les assiégés. Il leur fallut se résigner aux lenteurs d'un siége,
s'établir dans cette campagne désolée, sans arbres et sans eau. Il
semblait que le démon eût tout brûlé de son souffle, à l'approche de
l'armée du Christ. Sur les murailles paraissaient des sorcières qui
lançaient des paroles funestes sur les assiégeants.

Ce ne fut point par des paroles qu'on leur répondit.

Des pierres lancées par les machines des chrétiens frappèrent une des
magiciennes pendant qu'elle faisait ses conjurations[377].

[Note 377: Guillaume de Tyr.]

Le seul bois qui se trouvât dans le voisinage avait été coupé par les
Génois et les Gascons, qui en firent des machines, sous la direction
du vicomte de Béarn. Deux tours roulantes furent construites pour le
comte de Saint-Gille et pour le duc de Lorraine. Enfin, les croisés
ayant fait, pieds nus, pendant huit jours, le tour de Jérusalem, toute
l'armée attaqua; la tour de Godefroi fut approchée des murs, et le
vendredi 15 juillet 1099, à trois heures, à l'heure et au jour même de
la passion, Godefroi de Bouillon descendit de sa tour sur les
murailles de Jérusalem. La ville prise, le massacre fut
effroyable[378]. Les croisés, dans leur aveugle ferveur, ne tenant
aucun compte des temps, croyaient, en chaque infidèle qu'ils
rencontraient à Jérusalem, frapper un des bourreaux de Jésus-Christ.

[Note 378: Les chrétiens indigènes avaient éprouvé, pendant le siége,
les plus cruels traitements de la part des infidèles (Guillaume de
Tyr).]

Quand il leur sembla que le Sauveur était assez vengé, c'est-à-dire
quand il ne resta presque personne dans la ville, ils allèrent avec
larmes et gémissements, en se battant la poitrine, adorer le saint
tombeau.

Il s'agit ensuite de savoir quel serait le roi de la conquête, qui
aurait le triste honneur de défendre Jérusalem. On institua une
enquête sur chacun des princes, afin d'élire le plus digne; on
interrogea leurs serviteurs, pour découvrir leurs vices cachés. Le
comte de Saint-Gille, le plus riche des croisés, eût été élu
probablement; mais ses serviteurs, craignant de rester avec lui à
Jérusalem, n'hésitèrent pas à noircir leur maître, et lui épargnèrent
la royauté. Ceux du duc de Lorraine, interrogés à leur tour, après
avoir bien cherché, ne trouvèrent rien à dire contre lui, sinon qu'il
restait trop longtemps dans les églises, au delà même des offices,
qu'il allait toujours s'enquérant aux prêtres des histoires
représentées dans les images et les peintures sacrées, au grand
mécontentement de ses amis, qui l'attendaient pour le repas[379].

[Note 379: Guillaume de Tyr.]

Godefroi se résigna, mais il ne voulut jamais prendre la couronne
royale dans un lieu où le Sauveur en avait porté une d'épines. Il
n'accepta d'autre titre que celui d'avoué et baron du saint sépulcre.
Le patriarche réclamant Jérusalem et tout le royaume, le conquérant ne
fit point d'objection; il céda tout devant le peuple, se réservant la
jouissance seulement, c'est-à-dire la défense. Dès la première année
il lui fallut battre une armée innombrable d'Égyptiens, qui vinrent
attaquer les croisés à Ascalon. C'était une guerre éternelle, une
misère irrémédiable, un long martyre que Godefroi se trouvait avoir
conquis. Dès le commencement, le royaume se trouvait infesté par les
Arabes jusqu'aux portes de la capitale; l'on osait à peine cultiver
les campagnes. Tancrède fut le seul des chefs qui voulut bien rester
avec Godefroi. Celui-ci put à peine garder en tout trois cents
chevaliers[380].

[Note 380: À Antioche, Tancrède avait juré qu'il n'abandonnerait pas
la place tant qu'il lui resterait quarante chevaliers. (Guibert.)]

C'était cependant une grande chose pour la chrétienté d'occuper ainsi,
au milieu des infidèles, le berceau de sa religion. Une petite Europe
asiatique y fut faite à l'image de la grande. La féodalité s'y
organisa dans une forme plus sévère même que dans aucun pays de
l'Occident. L'ordre hiérarchique, et tout le détail de la justice
féodale, y fut réglé dans les fameuses Assises de Jérusalem par
Godefroi et ses barons. Il y eut un prince de Galilée, un marquis de
Jaffa, un baron de Sidon. Ces titres du moyen âge attachés aux noms
les plus vénérables de l'antiquité biblique semblent un
travestissement. Que la forteresse de David fût crénelée par un duc de
Lorraine, qu'un géant barbare de l'Occident, un Gaulois, une tête
blonde masquée de fer, s'appelât le marquis de Tyr, voilà ce que
n'avait pas vu Daniel.

La Judée était devenue une France. Notre langue, portée par les
Normands en Angleterre et en Sicile, le fut en Asie par la croisade.
La langue française succéda, comme langue politique, à l'universalité
de la langue latine, depuis l'Arabie jusqu'à l'Irlande. Le nom de
Francs[381] devint le nom commun des Occidentaux. Et quelque faible
encore que fût la royauté française, le frère du triste Philippe Ier,
ce Hugues de Vermandois qui se sauva d'Antioche, n'en était pas moins
appelé par les Grecs le frère du chef des princes chrétiens, et du roi
des rois.

[Note 381: Guibert, l. II, c. I: «L'année dernière je m'entretenais
avec un archidiacre de Mayence au sujet de la rébellion des siens, et
je l'entendais vilipender notre roi et le peuple, uniquement parce que
le roi avait bien accueilli et bien traité partout le seigneur pape
Pascal, ainsi que ses princes: il se moquait des Français à cette
occasion, jusqu'à les appeler par dérision _Francons_. Je lui dis
alors: «Si vous tenez les Français pour tellement faibles ou lâches
que vous croyez pouvoir insulter par vos plaisanteries à un nom dont
la célébrité s'est étendue jusqu'à la mer indienne, dites-moi donc à
qui le pape Urbain s'adressa pour demander du secours contre les
Turcs? N'est-ce pas aux Français?»--Id., l. IV, c. III: «Nos princes,
ayant tenu conseil, résolurent alors de construire un fort sur le
sommet d'une montagne qu'ils avaient appelée _Malreguard_, pour s'en
faire un nouveau point de défense contre les agressions des Turcs.» La
langue française dominait donc dans l'armée des croisés. _Voyez_ aussi
les suites de la quatrième croisade.

[Grec: O basileus tôn basileôn, kai archêgos tou Phraggikou stratou].
Matthieu Pâris (ad ann. 1234), et Froissart (t. IV, p. 207) donnent au
roi de France le titre de _Rex regum_, et de chef de tous les rois
chrétiens.--Les Turcs eux-mêmes voulurent descendre des Francs:
«Dicunt se esse de Francorum generatione, et quia nullus homo
naturaliter debet esse miles nisi Turci et Franci.» Gesta Francorum,
ap. Bongars, p. 7.]



CHAPITRE IV

SUITES DE LA CROISADE--LES COMMUNES

--ABAILARD

--PREMIÈRE MOITIÉ DU XIIe SIÈCLE

1100-1135


Il appartient à Dieu de se réjouir sur son oeuvre, et de dire: Ceci
est bon. Il n'en est pas ainsi de l'homme. Quand il a fait la sienne,
quand il a bien travaillé, qu'il a bien couru et sué, quand il a
vaincu, et qu'il le tient enfin, l'objet adoré, il ne le reconnaît
plus, le laisse tomber des mains, le prend en dégoût, et soi-même.
Alors ce n'est plus pour lui la peine de vivre; il n'a réussi, avec
tant d'efforts, qu'à s'ôter son Dieu. Ainsi Alexandre mourut de
tristesse quand il eut conquis l'Asie, et Alaric, quand il eut pris
Rome. Godefroi de Bouillon n'eut pas plutôt la terre sainte qu'il
s'assit découragé sur cette terre, et languit de reposer dans son
sein. Petits et grands, nous sommes tous en ceci Alexandre et
Godefroi. L'historien comme le héros. Le sec et froid Gibbon lui-même
exprime une émotion mélancolique, quand il a fini son grand
ouvrage[382]. Et moi, si j'ose aussi parler, j'entrevois, avec autant
de crainte que de désir, l'époque où j'aurai terminé la longue
croisade à travers les siècles, que j'entreprends pour ma patrie.

[Note 382: «Je songeai que je venais de prendre congé de l'ancien et
agréable compagnon de ma vie.» Mém. de Gibbon.]

La tristesse fut grande pour les hommes du moyen âge, quand ils furent
au but de cette aventureuse expédition, et jouirent de cette Jérusalem
tant désirée. Six cent mille homme s'étaient croisés. Ils n'étaient
plus que vingt-cinq mille en sortant d'Antioche; et quand ils eurent
pris la cité sainte, Godefroi resta pour la défendre avec trois cents
chevaliers: quelques autres à Tripoli, avec Raymond; à Edesse, avec
Baudouin; à Antioche, avec Bohémond. Dix mille hommes revirent
l'Europe. Qu'était devenu tout le reste? Il était facile d'en trouver
la trace; elle était marquée par la Hongrie, l'empire grec et l'Asie,
sur une route blanche d'ossements. Tant d'efforts et un tel résultat!
Il ne faut pas s'étonner si le vainqueur lui-même prit la vie en
dégoût. Godefroi n'accusa pas Dieu, mais il languit et mourut[383].

[Note 383: Guibert. Nov., l. VII, 22: «Un prince d'une tribu voisine
de Gentils lui envoya des présents infectés d'un poison mortel.
Godefroi s'en servit sans défiance, tomba tout à coup malade, s'alita,
et mourut bientôt après. Selon d'autres, il mourut de mort
naturelle.»...]

C'est qu'il ne se doutait pas du résultat véritable de la croisade.
Ce résultat qu'on ne pouvait ni voir, ni toucher, n'en était pas moins
réel. L'Europe et l'Asie s'étaient approchées, reconnues; les haines
d'ignorance avaient déjà diminué. Comparons le langage des
contemporains avant et après la croisade.

«C'était chose amusante, dit le farouche Raymond d'Agiles, de voir les
Turcs, pressés de tous côtés par les nôtres, se jeter en fuyant les
uns sur les autres et se pousser mutuellement dans les précipices:
c'était un spectacle assez amusant et délectable[384].»

[Note 384: Raym. d'Agiles, ap. Bongars, p. 149: «Jocundum spectaculum
tandem post multa tempora nobis factum... Accidit ibi quoddam satis
nobis jocundum atque delectabile.»--Il raconte encore que le comte de
Toulouse fit un jour arracher les yeux, couper les pieds, les mains et
le nez à ses prisonniers, et il ajoute: «Quanta ibi fortitudine et
consilio comes claruerit non facile referendum est.»]

Tout est changé après la croisade[385]. Le frère et successeur de
Godefroi, le roi Baudouin épouse une femme issue d'une famille
illustre «parmi les gentils du pays.» Lui-même adopte leurs usages,
prend une robe longue, laisse croître sa barbe, et se fait adorer à
l'orientale. Il commence à compter les Sarrasins pour des hommes.
Blessé, il refuse à ses médecins la permission de blesser un
prisonnier pour étudier son mal[386]. Il a pitié d'une prisonnière
musulmane qui accouche dans son armée: il arrête sa marche, plutôt que
de l'abandonner dans le désert[387].

[Note 385: Guibert reconnaît que les Sarrasins peuvent atteindre un
certain degré de vertu. «Hospitabatur (Rothbertus Senior) apud
aliquem... vitæ, quantum ad eos, sanctioris.»]

[Note 386: Guibert.--Albert d'Aix dit, en parlant des premiers
croisés:

«Dieu les punit d'avoir exercé d'affreuses violences contre les juifs;
car Dieu est juste, et ne veut pas qu'on emploie la force pour
contraindre personne à venir à lui.»]

[Note 387: Il lui donna pour la couvrir son propre manteau. (Guillaume
de Tyr.)]

Que sera-ce des chrétiens eux-mêmes? Quels sentiments d'humanité, de
charité, d'égalité, n'ont-ils pas eu l'occasion d'acquérir dans cette
communauté de périls et d'extrêmes misères! La chrétienté, réunie un
instant sous un même drapeau, a connu une sorte de patriotisme
européen[388]. Quelques vues temporelles qui se soient mêlées à leur
entreprise, la plupart ont goûté de la vertu et rêvé la sainteté. Ils
ont essayé de valoir mieux qu'eux-mêmes, et sont devenus chrétiens, au
moins en haine des infidèles[389].

[Note 388: On a vu plus haut que les barons avaient tous renoncé à
leurs cris d'armes pour adopter le cri de la croisade: Dieu le
veut!--Foulcher de Chartres: «Qui jamais a entendu dire qu'autant de
nations, de langues différentes, aient été réunies en une seule armée,
Francs, Flamands, Frisons, Gaulois, Bretons, Allobroges, Lorrains,
Allemands, Bavarois, Normands, Écossais, Anglais, Aquitains, Italiens,
Apuliens, Ibères, Daces, Grecs, Arméniens? Si quelque Breton ou Teuton
venait à me parler, il m'était impossible de lui répondre. Mais,
quoique divisés en tant de langues, nous semblions tous autant de
frères et de proches parents unis dans un même esprit, par l'amour du
Seigneur. Si l'un de nous perdait quelque chose de ce qui lui
appartenait, celui qui l'avait trouvé le portait avec lui bien
soigneusement, et pendant plusieurs jours, jusqu'à ce qu'à force de
recherches il eût découvert celui qui l'avait perdu, et le lui rendait
de son plein gré, comme il convient à des hommes qui ont entrepris un
saint pèlerinage.»]

[Note 389: Guib. Nov., l. IV, c. XV. «Unde fiebat, ut nec mentio
scorti, nec nomen prostibuli toleraretur haberi: præsertim cum pro hoc
ipso scelere, gladiis Deo judice vererentur addici. Quod si gravidam
inveniri constitisset aliquam earum mulierum quæ probabantur carere
maritis, atrocibus tradebatur cum suo lenone suppliciis.»--Les moeurs
sensuelles des Turcs contrastaient avec cette chasteté chrétienne.
Après la grande bataille d'Antioche, on trouva dans les champs et les
bois des enfants nouveau-nés dont les femmes turques étaient
accouchées pendant le cours de l'expédition.» Guibert, l. V.]

Le jour où, sans distinction de libres et de serfs, les puissants
désignèrent ainsi ceux qui les suivaient, NOS PAUVRES, fut l'ère de
l'affranchissement[390]. Le grand mouvement de la croisade ayant un
instant tiré les hommes de la servitude locale, les ayant menés au
grand air par l'Europe et l'Asie, ils cherchèrent Jérusalem, et
rencontrèrent la liberté. Cette trompette libératrice de l'archange,
qu'on avait cru entendre en l'an 1000, elle sonna un siècle plus tard
dans la prédication de la croisade. Au pied de la tour féodale, qui
l'opprimait de son ombre, le village s'éveilla. Cet homme impitoyable,
qui ne descendait de son nid de vautour que pour dépouiller ses
vassaux, les arma lui-même, les emmena, vécut avec eux, souffrit avec
eux; la communauté de misères amollit son coeur. Plus d'un serf put
dire au baron: «Monseigneur, je vous ai trouvé un verre d'eau dans le
désert; je vous ai couvert de mon corps au siége d'Antioche ou de
Jérusalem.

[Note 390: Raym. d'Agiles. «Pauperes nostri...»]

Il dut y avoir aussi des aventures bizarres, des fortunes étranges.
Dans cette mortalité terrible, lorsque tant de nobles avaient péri,
ce fut souvent un titre de noblesse d'avoir survécu. L'on sut alors ce
que valait un homme. Les serfs eurent aussi leur histoire héroïque.
Les parents de tant de morts se trouvèrent parents de martyrs. Ils
appliquèrent à leurs pères, à leurs frères, les vieilles légendes de
l'Église. Ils surent que c'était un pauvre homme qui avait sauvé
Antioche en trouvant la sainte lance, et que les fils et les frères
des rois s'étaient sauvés d'Antioche. Ils surent que le pape n'était
point allé à la croisade, et que la sainteté des moines et des prêtres
avait été effacée par la sainteté d'un laïque, de Godefroi de
Bouillon.

L'humanité recommença alors à s'honorer elle-même dans les plus
misérables conditions. Les premières révolutions communales précèdent
ou suivent de près l'an 1100. Ils s'avisèrent que chacun pouvait
disposer du fruit de son travail, et marier lui-même ses enfants; ils
s'enhardirent à croire qu'ils avaient droit d'aller et de venir, de
vendre et d'acheter, et soupçonnèrent, dans leur outrecuidance, qu'il
pouvait bien se faire que les hommes fussent égaux.

Jusque-là cette formidable pensée de l'égalité ne s'était pas
nettement produite. On nous dit bien que dès avant l'an mil les
paysans de la Normandie s'étaient ameutés; mais cette tentative fut
réprimée sans peine. Quelques cavaliers coururent les campagnes,
dispersèrent les vilains, leur coupèrent les pieds et les mains; il
n'en fut plus parlé[391]. Les paysans, en général, étaient trop
isolés. Leurs _jacqueries_ devaient échouer dans tout le moyen âge.
Ils étaient aussi, malheureusement il faut le dire, trop dégradés par
l'esclavage, trop brutes, trop effarouchés par l'excès de leurs maux:
leur victoire eût été celle de la barbarie.

[Note 391: Will. Gemetic, l. V, ap. Scr. fr. X, 185: «Rustici unanimes
per diversos totius normanicæ patriæ plurima agentes conventicula,
juxta suos libitus vivere decernebant; quatenus tam in silvarum
compendiis quam in aquarum commerciis, nullo obsistente ante statuti
juris obice, legibus uterentur suis... Truncatis manibus ac pedibus,
inutiles suis remisit... His rustici expertis, festinato concionibus
omissis, ad sua aratra sunt reversi.»]

Mais c'était surtout dans les bourgs populeux, qui s'étaient formés au
pied des châteaux, que fermentaient les idées d'affranchissement. Les
seigneurs laïques ou ecclésiastiques avaient encouragé la population
de ces bourgades par des concessions de terre, désireux d'augmenter
leur force et le nombre de leurs vassaux. Ce n'était pas de grandes et
commerçantes cités, comme dans le midi de la France et dans l'Italie;
mais il y avait un peu d'industrie grossière, quelques forgerons,
beaucoup de tisserands, des bouchers, des cabaretiers, dans les villes
de passage. Quelquefois les seigneurs attiraient des artisans habiles,
au moins pour broder l'étoffe ou forger l'armure. Il fallait bien
laisser un peu de liberté à ces hommes; ils portaient tout dans leurs
bras, ils auraient quitté le pays.

C'était donc par les villes que devait commencer la liberté, par les
villes du centre de la France, qu'elles s'appelassent villes
privilégiées ou communes, qu'elles eussent obtenu ou arraché leurs
franchises. L'occasion, en général, fut la défense des populations
contre l'oppression et les brigandages des seigneurs féodaux; en
particulier, la défense de l'Île-de-France contre le pays féodal par
excellence, contre la Normandie. «À cette époque, dit Orderic Vital,
la communauté populaire fut établie par les évêques, de sorte que les
prêtres accompagnassent le roi aux siéges ou aux combats, avec les
bannières de leurs paroisses et tous les paroissiens.» Ce fut, selon
le même historien, un Montfort (famille illustre qui devait, au siècle
suivant, détruire les libertés du midi de la France et fonder celle
d'Angleterre), ce fut Amaury de Montfort qui conseilla à Louis le
Gros, après sa défaite de Brenneville, d'opposer aux Normands les
hommes des communes marchant sous la bannière de leurs paroisses
(1119). Mais ces communes, rentrées dans leurs murailles, devinrent
plus exigeantes. Ce fut pour leur humilité un coup mortel d'avoir vu
une fois fuir devant leur bannière paroissiale les grands chevaux et
les nobles chevaliers, d'avoir, avec Louis le Gros, mis fin aux
brigandages des Rochefort, d'avoir forcé le repaire des Coucy. Ils se
dirent avec le poëte du XIIe siècle: «Nous sommes hommes comme ils
sont; tout aussi grand coeur nous avons; tout autant souffrir nous
pouvons[392].» Ils voulurent tous quelques franchises, quelques
priviléges; ils offrirent de l'argent; ils surent en trouver,
indigents et misérables qu'ils étaient, pauvres artisans, forgerons ou
tisserands, accueillis par grâce au pied d'un château, serfs réfugiés
autour d'une église; tels ont été les fondateurs de nos libertés. Ils
s'ôtèrent les morceaux de la bouche, aimant mieux se passer de pain.
Les seigneurs, le roi, vendirent à l'envi ces diplômes si bien payés.

[Note 392: Rob. Wace, Roman du Rou, vers 5979-6038.

  Li païsan e li vilain
  Cil del boscage et cil del plain,
  Ne sai par kel entichement,
  Ne ki les meu premierement;
  Par vinz, par trentaines, par cenz
  Unt tenuz plusurs parlemenz...
  Priveement ont porparlè
  Et plusurs l'ont entre els juré
  Ke jamez, par lur volonté,
  N'arunt seingnur ne avoé.
  Seingnur ne lur font se mal nun;
  Ne poent aveir od elss raisun,
  Ne lur gaainz, ne lur laburs;
  Chescun jur vunt a grant dolurs...
  Tute jur sunt lur bestes prises
  Pur aïes e pur servises...
  «Pur kei nus laissum damagier!
  «Metum nus fors de lor dangier;
  «Nus sumes homes cum il sunt,
  «Tex membres avum cum ils unt,
  «Et altresi grans cor avum,
  «Et altretant sofrir poum.
  «Ne nus faut fors cuer sulement;
  «Alium nus par serement,
  «Nos aveir e nus defendum,
  «E tuit ensemble nus tenum.
  «Es nus voilent guerreier;
  «Bien avum, contre un
  «Trente u quarante païsanz
  «Maniables e cumbatans.»]

Cette révolution s'accomplit partout sous mille formes et à petit
bruit. Elle n'a été remarquée que dans quelques villes de l'Oise et de
la Somme, qui, placées dans des circonstances moins favorables,
partagées entre deux seigneurs, laïque et ecclésiastique,
s'adressèrent au roi pour faire garantir solennellement des
concessions souvent violées, et maintinrent une liberté précaire au
prix de plusieurs siècles de guerres civiles. C'est à ces villes qu'on
a plus particulièrement donné le nom de _communes_. Ces guerres sont
un petit, mais dramatique incident de la grande révolution qui
s'accomplissait silencieusement et sous des formes diverses dans
toutes les villes du nord de la France.

C'est dans la vaillante et colérique Picardie, dont les communes
avaient si bien battu les Normands, c'est dans le pays de Calvin et de
tant d'autres esprits révolutionnaires, qu'eurent lieu ces explosions.
Les premières communes furent Noyon, Beauvais, Laon, les trois
pairies ecclésiastiques[393]. Joignez-y Saint-Quentin. L'Église avait
jeté là les fondements d'une forte démocratie. Que l'exemple ait été
donné par Cambrai, par les villes de la Belgique, c'est ce que nous
examinerons plus tard, quand nous rencontrerons les révolutions tout
autrement importantes des communes de Flandre. Nous ne pourrions ici
que montrer en petit ce que nous trouverons plus loin sous des
proportions colossales. Qu'est-ce que la commune de Laon à côté de
cette terrible et orageuse cité de Bruges, qui faisait sortir trente
mille soldats de ses portes, battait le roi de France et emprisonnait
l'Empereur[394]. Toutefois, grandes ou petites, elles furent
héroïques, nos communes picardes, et combattirent bravement. Elles
eurent aussi leur beffroi, leur tour, non pas inclinée et revêtue de
marbre, comme les _miranda_ d'Italie[395], mais parée d'une cloche
sonore qui n'appelait pas en vain les bourgeois à la bataille contre
l'évêque ou le seigneur. Les femmes y allaient contre les hommes.
Quatre-vingts femmes voulurent prendre part à l'attaque du château
d'Amiens, et s'y firent toutes blesser[396]; ainsi plus tard Jeanne
Hachette au siége de Beauvais. Gaillarde et rieuse population
d'impétueux soldats et de joyeux conteurs, pays des moeurs légères,
des fabliaux salés, des bonnes chansons et de Béranger. C'était leur
joie, au XIIe siècle, de voir le comte d'Amiens sur son gros cheval se
risquer hors du pont-levis et caracoler lourdement; alors les
cabaretiers et les bouchers se mettaient hardiment sur leurs portes et
effarouchaient de leurs risées la bête féodale[397].

[Note 393: _Voy._ Thierry, _Lettres sur l'Histoire de France_.]

[Note 394: Maximilien, en 1492.]

[Note 395: _Miranda_, c'est-à-dire _les merveilles_.]

[Note 396: Guibert de Nogent.]

[Note 397: Guibert de Nogent.]

On a dit que le roi avait fondé les communes. Le contraire est plutôt
vrai[398]. Ce sont les communes qui ont fondé le roi. Sans elles, il
n'aurait pas repoussé les Normands. Ces conquérants de l'Angleterre et
des Deux-Siciles auraient probablement conquis la France. Ce sont les
communes, ou pour employer un mot plus général et plus exact, ce sont
les _bourgeoisies_, qui, sous la bannière du saint de la paroisse,
conquirent la paix publique entre l'Oise et la Loire; et le roi à
cheval portait en tête la bannière de l'abbaye de Saint-Denis[399].
Vassal comme comte de Vexin, abbé de Saint-Martin de Tours, chanoine
de Saint-Quentin, défenseur des églises, il guerroyait saintement le
brigandage des seigneurs de Montmorency et du Puiset, et l'exécrable
férocité des Coucy.

[Note 398: Louis VI s'était opposé à ce que les villes de la couronne
se constituassent en communes. Louis VII suivit la même politique; à
son passage à Orléans, il réprima des efforts qu'il regardait comme
séditieux: «Là, apaisa l'orgueil et la forfennerie d'aucuns musards de
la cité, qui, pour raison de la commune, faisoient semblant de soi
rebeller, et dresser contre la couronne, mais moult y en eut de ceux
qui cher le comparèrent (payèrent); car il en fit plusieurs mourir et
détruire de male mort, selon le fait qu'ils avoient desservi.» Gr.
Chron. de Saint-Denis. Il abolit la commune de Vézelay.]

[Note 399: C'est le fameux Oriflamme. Il devint l'étendard de rois de
France, lorsque Philippe Ier eut acquis le Vexin, qui relevait de
l'abbaye de Saint-Denis.]

Il avait pour lui la bourgeoisie naissante et l'Église. La féodalité
avait tout le reste, la force et la gloire. Il était perdu, ce pauvre
petit roi, entre les vastes dominations de ses vassaux. Et plusieurs
de ceux-ci étaient des grands hommes, au moins des hommes puissants
par la vaillance, l'énergie, la richesse. Qu'était-ce qu'un Philippe
Ier, ou même le brave Louis VI, le gros homme pâle[400], entre _les
rouges_ Guillaume d'Angleterre et de Normandie, les Robert de Flandre,
conquérants et pirates, les opulents Raymond de Toulouse, les
Guillaume de Poitiers et les Foulques d'Anjou, troubadours ou
historiens, enfin les Godefroi de Lorraine, intrépides antagonistes
des empereurs, sanctifiés devant toute la chrétienté par la vie et la
mort de Godefroi de Bouillon?

[Note 400: Il fut empoisonné dans sa jeunesse, et en resta pâle toute
sa vie. (Orderic Vital.)]

Le roi qu'opposait-il à tant de gloire et de puissance? pas
grand'chose, à ce qu'il semble; ce qu'on ne peut voir ni toucher... le
droit. Un vieux droit, rafraîchi de Charlemagne, mais prêché par les
prêtres, et renouvelé par les poëmes qui commencent alors. En face de
ce droit royal, les droits féodaux semblaient usurpés. Tout fief sans
héritier devait revenir au roi, comme à sa source. Cela lui donnait
une grande position et beaucoup d'amis. Il y avait avantage à être
bien avec celui qui conférait les fiefs vacants. Cette qualité
d'héritier universel était éminemment populaire. En attendant,
l'Église le soutenait, l'alimentait; elle avait trop besoin d'un chef
militaire contre les barons pour abandonner jamais le roi. On le vit à
l'époque où Philippe Ier épousa scandaleusement Bertrade de Montfort,
qu'il avait enlevée à son mari, Foulques d'Anjou. L'évêque de
Chartres, le fameux Yves, fulmina contre lui, le pape lança
l'interdit, le concile de Lyon condamna le roi; mais toute l'Église du
Nord lui resta favorable; il eut pour lui les évêques de Reims, Sens,
Paris, Meaux, Soissons, Noyon, Senlis, Arras, etc.

Louis VI qui, dans sa vieillesse, fut appelé le Gros, avait été
d'abord surnommé l'_Éveillé_. Son règne est en effet le réveil de la
royauté. Plus vaillant que son père, plus docile à l'Église, c'est
pour elle qu'il fit ses premières armes, pour l'abbaye de Saint-Denis,
pour les évêchés d'Orléans et de Reims. Si l'on songe que les terres
d'Église étaient alors les seuls asiles de l'ordre et de la paix, on
sentira combien leur défenseur faisait oeuvre charitable et humaine.
Il est vrai qu'il y trouvait son compte; les évêques, à leur tour,
armaient leurs hommes pour lui. C'est lui qui protégeait leurs
pèlerins, leurs marchands, qui affluaient à leurs foires, à leurs
fêtes; il assurait la grande route de Tours et d'Orléans à Paris, et
de Paris à Reims. Le roi et le comte de Blois et de Champagne
s'efforçaient de mettre un peu de sécurité entre la Loire, la Seine et
la Marne, petit cercle resserré entre les grandes masses féodales de
l'Anjou, de la Normandie, de la Flandre; celle-ci avançait jusqu'à la
Somme. Le cercle compris entre ces grands fiefs fut la première arène
de la royauté, le théâtre de son histoire héroïque. C'est là que le
roi soutint d'immenses guerres, des luttes terribles contre ces lieux
de plaisance qui sont aujourd'hui nos faubourgs. Nos champs
prosaïques de Brie et de Hurepoix ont eu leurs Iliades. Les Montfort
et les Garlande soutenaient souvent le roi; les Coucy, les seigneurs
de Rochefort, du Puiset surtout, étaient contre lui; tous les environs
étaient infestés de leurs brigandages. On pouvait aller encore avec
quelque sûreté de Paris à Saint-Denis; mais au delà on ne chevauchait
plus que la lance sur la cuisse; c'était la sombre et malencontreuse
forêt de Montmorency. De l'autre côté, la tour de Montlhéry exigeait
un péage. Le roi ne pouvait voyager qu'avec une armée, de sa ville
d'Orléans à sa ville de Paris.

La croisade fit la fortune du roi. Ce terrible seigneur de Montlhéry
prit la croix, mais il n'alla pas plus loin qu'Antioche. Quand les
chrétiens y furent assiégés, il laissa là ses compagnons d'armes, ses
frères de pèlerinage, se fit descendre des murs avec une corde, à
l'exemple de quelques autres, et revint d'Asie en Hurepoix avec le
surnom de _Danseur de corde_. Cela humanisa le fier baron; il donna à
l'un des fils du roi sa fille et son château[401]. C'était lui donner
la route entre Paris et Orléans.

[Note 401: Philippe Ier disait à son fils, Louis le Gros: «Age, fili,
serva excubans turrim, cujus devexatione pene consenui, cujus dolo et
fraudulenta nequitia nunquam pacem bonam et quietem habere potui.»
Suger.]

L'absence des grands barons ne fut pas moins utile au roi. Étienne de
Blois, qui avait fait comme le seigneur de Montlhéry, voulut retourner
en Asie. Le brillant comte de Poitiers, le roué et le troubadour,
sentit qu'on n'était point un chevalier accompli sans avoir été à la
terre sainte. Il comptait bien trouver romanesques aventures et
matière à quelques bons contes[402]. De son duché d'Aquitaine, ne lui
souciait guère. Il offrit au roi d'Angleterre de le lui céder pour
quelque argent comptant. Il partit avec une grande armée, tous ses
hommes, toutes ses maîtresses[403]. Pour les Languedociens, c'était
une croisade non interrompue entre Tripoli et Toulouse. Alphonse
_Jourdain_ était comte de Tripoli. Son père avait manqué la royauté de
Jérusalem: elle fut offerte au comte d'Anjou, qui l'accepta et s'y
ruina. Les Angevins n'avaient que faire de la terre sainte. Pour les
populations commerçantes et industrielles du Languedoc, à la bonne
heure, c'était un excellent marché; ils en tiraient les denrées du
Levant, à l'envi des Pisans et des Vénitiens.

[Note 402: Il voyageait quelquefois dans ce seul but.]

[Note 403: Guibert de Nogent. «Examina contraxerat puellarum.»]

Ainsi la lourde féodalité s'était mobilisée, déracinée de la terre.
Elle allait et venait, elle vivait sur les grandes routes de la
croisade, entre la France et Jérusalem. Pour les Normands, ils
n'avaient pas besoin d'autre croisade que l'Angleterre; elle suffisait
bien à les occuper. Le roi seul restait fidèle au sol de la France,
plus grand chaque jour par l'absence et la préoccupation des barons.
Il commença à devenir quelque chose dans l'Europe. Il reçut, lui cet
adversaire des petits seigneurs de la banlieue de Paris, une lettre de
l'empereur Henri IV, qui se plaignait au _roi des Celtes_ de la
violence du pape[404]. Son titre faisait une telle illusion sur ses
forces, que, des Pyrénées, le comte de Barcelone lui demanda du
secours contre la terrible invasion des Almoravides qui menaçaient
l'Espagne et l'Europe. De même, quand le héros de la croisade, ce
glorieux Bohémond, prince d'Antioche, vint implorer la compassion du
peuple pour les chrétiens d'Asie, il crut faire une chose populaire en
épousant la soeur de Louis le Gros[405]. Bohémond n'avait garde de
solliciter les secours des Normands, ses compatriotes: le comte de
Barcelone se défiait de ses voisins de Toulouse. Personne ne se
défiait du roi de France.

[Note 404: Sigebert de Gemblours.]

[Note 405: Suger.]

Ce qui faisait le danger de sa position, mais qui le rendait cher aux
églises et aux bourgeoisies du centre de la France, c'était le
voisinage des Normands. Ils avaient pris Gisors au mépris des
conventions, et de là dominaient le Vexin presque jusqu'à Paris. Ces
conquérants ne respectaient rien. La toute petite royauté de France ne
leur aurait pas tenu tête sans la jalousie de la Flandre et de
l'Anjou. Le comte d'Anjou demanda et obtint le titre de sénéchal du
roi de France. C'était le droit de mettre les plats sur la table; mais
la féodalité ennoblissait tous les offices domestiques; et le comte
d'Anjou était trop puissant pour croire qu'on pût tirer jamais parti
contre lui de cette domesticité volontaire, qui équivalait à une
étroite ligue contre les Normands.

Les Normands n'eurent aucun avantage décisif; ils n'employaient
contre le roi de France que la moindre partie de leurs forces. Dans la
réalité, la Normandie n'était pas chez elle, mais en Angleterre. Leur
victoire à Brenneville, dans un combat de cavalerie où les deux rois
se rencontrèrent et firent assez bien de leur personne, n'eut point de
résultat. Dans cette célèbre bataille du XIIe siècle, il y eut, dit
Orderic Vital, trois hommes de tués. Qu'on dise encore que les temps
chevaleresques sont les temps héroïques (1119).

Cette défaite fut cruellement vengée par les milices des communes qui
pénétrèrent en Normandie et y commirent d'affreux ravages. Elles
étaient conduites par les évêques eux-mêmes, qui ne craignaient rien
tant que de tomber sous la féodalité normande. Le roi espérait tirer
un parti bien plus avantageux encore de la protection ecclésiastique,
lorsque Calixte II excommunia l'empereur Henri V au concile de Reims,
où siégeaient quinze archevêques et deux cents évêques. Louis s'y
présenta, accusa humblement devant le pape le roi normand
d'Angleterre, Henri Beauclerc, comme le violateur du droit des gens,
et l'allié des seigneurs qui désolaient les campagnes. «Les évêques,
dit-il, détestaient avec raison Thomas de Marne, brigand séditieux qui
ravageait toute la province; aussi m'ordonnèrent-ils d'attaquer cet
ennemi des voyageurs et de tous les faibles: les loyaux barons de
France se réunirent à moi pour réprimer les violateurs des lois, et
ils combattirent pour l'amour de Dieu avec toute l'assemblée de
l'armée chrétienne. Le comte de Nevers revenant paisiblement, avec mon
congé, de cette expédition, a été pris et retenu jusqu'à ce jour par
le comte Thibaut, quoiqu'une foule de seigneurs ait supplié Thibaut de
ma part de le remettre en liberté, et que les évêques aient mis toute
sa terre sous l'anathème.» Lorsque le roi eut parlé, les prélats
français attestèrent qu'il avait dit la vérité. Mais le pape avait
bien assez de sa lutte contre l'empereur, sans se faire encore un
ennemi du roi d'Angleterre.

Quoi qu'il en soit, le roi de France était tellement l'homme de
l'Église, qu'elle lui laissait exercer paisiblement ce droit
d'investiture pour lequel le pape excommuniait l'empereur[406]. Ce
droit n'avait pas d'inconvénient dans la main du protégé des évêques.
Louis d'ailleurs inspirait tant de confiance! C'était un prince selon
Dieu et selon le monde.

[Note 406: Les moines de Saint-Denis élurent Suger pour abbé sans
attendre la présentation royale. Louis s'en montra fort irrité, et mit
en prison plusieurs moines. (Suger.)--Ainsi l'exception prouve ici la
règle.]

Henri Beauclerc avait supplanté son frère Robert. Louis le Gros prit
sous sa protection Guillaume Cliton, fils de Robert. Il essaya en vain
de l'établir en Normandie, mais il l'aida à se faire comte de Flandre.
Lorsque le comte de Flandre, Charles le Bon, eut été massacré par les
hommes de Bruges, Louis entreprit cette expédition lointaine, vengea
le comte d'une manière éclatante, et décida les Flamands à prendre
pour comte le Normand Guillaume Cliton. On s'habituait ainsi à
regarder le roi de France comme le ministre de la Providence.

Plus lointaines encore, et non moins éclatantes, furent ses
expéditions dans le Midi. À l'époque de la croisade, le comte de
Bourges avait vendu au roi son comté[407]. Cette possession, dont le
roi était séparé par tant de terres plus ou moins ennemies, acquit de
l'importance lorsqu'en 1115 le seigneur du Bourbonnais, voisin du
Berry, appela le roi à son secours contre le frère de son
prédécesseur, qui lui disputait cette seigneurie. Louis le Gros y
passa avec une armée, et le protégea efficacement. Dès lors, il eut
pied dans le Midi. Par deux fois, il y fit une espèce de croisade en
faveur de l'évêque de Clermont, qui se disait opprimé par le comte
d'Auvergne. Les grands vassaux du Nord, comtes de Flandre, d'Anjou, de
Bretagne, et plusieurs barons normands, le suivirent volontiers.
C'était un grand plaisir pour eux de faire une campagne dans le Midi.
Les réclamations du comte de Poitiers, duc d'Aquitaine et suzerain du
comte d'Auvergne, ne furent point écoutées. Quelques années après,
l'évêque du Puy-en-Vélay demanda un privilége au roi de France,
prétextant l'absence de son seigneur, le comte de Toulouse, qui était
alors à la terre sainte (1134).

[Note 407: Il le lui avait acheté 60,000 liv. Foulques le Rechin avait
aussi cédé le Gâtinais, pour obtenir sa neutralité.]

On vit dès l'an 1124 combien le roi de France était devenu puissant.
L'empereur Henri V, excommunié au concile de Reims, gardait rancune
aux évêques et au roi. Son gendre Henri Beauclerc l'engageait
d'ailleurs à envahir la France. L'empereur en voulait, dit-on, à la
ville de Reims. À l'instant toutes les milices s'armèrent[408]. Les
grands seigneurs envoyèrent leurs hommes. Le duc de Bourgogne, le
comte de Nevers, celui de Vermandois, le comte même de Champagne qui
faisait alors la guerre à Louis le Gros en faveur du roi normand, les
comtes de Flandre, de Bretagne, d'Aquitaine, d'Anjou, accoururent
contre les Allemands, qui n'osèrent pas avancer. Cette unanimité de la
France du Nord sous Louis le Gros, contre l'Allemagne, semblait
annoncer un siècle d'avance la victoire de Bouvines, comme son
expédition en Auvergne fait déjà penser à la conquête du Midi au XIIIe
siècle.

[Note 408: Suger.]

Telle fut, après la première croisade, la résurrection du roi et du
peuple. Peuple et roi se mirent en marche sous la bannière de
Saint-Denis. _Montjoye Saint-Denys_ fut le cri de la France.
Saint-Denis et l'Église, Paris et la royauté, en face l'un de l'autre.
Il y eut un centre et la vie s'y porta, un coeur de peuple y battit.
Le premier signe, la première pulsation, c'est l'élan des écoles, et
la voix d'Abailard. La liberté, qui sonnait si bas dans le beffroi des
communes de Picardie, éclata dans l'Europe par la voix du logicien
breton. Le disciple d'Abailard, Arnaldo de Brescia, fut l'écho qui
réveilla l'Italie. Les petites communes de France eurent, sans s'en
douter, des soeurs dans les cités lombardes, et dans Rome, cette
grande commune du monde antique.

La chaîne des libres penseurs rompue, ce semble, après Jean le
Scot[409], s'était renouée par notre grand Gerbert, qui fut pape en
l'an mil. Élève à Cordoue et maître à Reims[410], Gerbert eut pour
disciple Fulbert de Chartres, dont l'élève, Bérenger de Tours, effraya
l'Église par le premier doute sur l'eucharistie. Peu après, le
chanoine Roscelin de Compiègne osa toucher à la Trinité. Il enseignait
de plus que les idées générales n'étaient que des mots: «L'homme
vertueux est une réalité, la vertu n'est qu'un son.» Cette réforme
hardie habituait à ne voir que des personnifications dans les idées
qu'on avait réalisées. Ce n'était pas moins que le passage de la
poésie à la prose. Cette hérésie logique fit horreur aux contemporains
de la première croisade; le nominalisme, comme on l'appelait, fut
étouffé pour quelque temps.

[Note 409: Il y a moins de lacunes dans la suite des historiens. Les
plus distingués qui parurent furent d'abord des Allemands, comme Othon
de Freysingen, pour célébrer les grands empereurs de la maison de
Saxe, puis les Normands d'Italie et de France, Guillaume Malaterra,
Guillaume de Jumiéges, et le chapelain du conquérant de l'Angleterre,
Guillaume de Poitiers. La France proprement dite avait eu le spirituel
Raoul Glaber, et un siècle après, entre une foule d'historiens de la
croisade, l'éloquent Guibert de Nogent; Raymond d'Agiles appartient au
Midi.]

[Note 410: Depuis longtemps des écoles de théologie s'étaient formées
aux grands foyers ecclésiastiques: D'abord à Poitiers, à Reims, puis
au Bec, au Mans, à Auxerre, à Laon et à Liége. Orléans et Angers
professaient spécialement le droit. Des écoles juives avaient osé
s'ouvrir à Béziers, à Lunel, à Marseille. De savants rabbins
enseignaient à Carcassonne; dans le Nord même, sous le comte de
Champagne, à Troyes et Vitry, et dans la ville royale d'Orléans.]

Les champions ne manquèrent pas à l'Église contre les novateurs. Les
lombards Lanfranc et saint Anselme, tous deux archevêques de
Kenterbury, combattirent Bérenger et Roscelin. Saint Anselme, esprit
original, trouva déjà le fameux argument de Descartes pour
l'existence de Dieu. Si Dieu n'existait pas, je ne pourrais le
concevoir[411]. Ce fut pour lui une grande joie d'avoir fait cette
découverte après une longue insomnie. Il inscrivit sur son livre:
«L'insensé a dit: Il n'y a pas de Dieu.» Un moine osa trouver la
preuve faible, et intituler sa réponse: Petit Livre pour
l'insensé[412]. Ces premiers combats n'étaient que des préludes.
Grégoire VII défendit qu'on inquiétât Bérenger[413]. C'était alors la
querelle des investitures, la lutte matérielle, la guerre contre
l'empereur. Une autre lutte allait commencer, bien plus grave, dans la
sphère de l'intelligence, lorsque la question descendrait de la
politique à la théologie, à la morale, et que la moralité même du
christianisme serait mise en question. Ainsi Pélage vint après Arius,
Abailard après Bérenger.

[Note 411: Proslogium, c. II.]

[Note 412: Libellus pro insipiente.]

[Note 413: Les partisans de l'empereur accusèrent Grégoire d'avoir
ordonné un jeûne aux cardinaux, pour obtenir de Dieu qu'il montrât qui
avait raison sur le corps du Christ, Bérenger ou l'Église romaine?]

L'Église semblait paisible. L'école de Laon et celle de Paris étaient
occupées par deux élèves de saint Anselme de Kenterbury, Anselme de
Laon et Guillaume de Champeaux. Cependant, de grands signes
apparaissaient: les Vaudois avaient traduit la Bible en langue
vulgaire, les Institutes furent aussi traduites; le droit fut enseigné
en face de la théologie, à Orléans et à Angers. L'existence de l'école
de Paris était pour l'Église un danger. Les idées, jusque-là
dispersées, surveillées dans les diverses écoles ecclésiastiques,
allaient converger vers un centre. Ce grand nom d'_Université_
commençait dans la capitale de la France, au moment où l'universalité
de la langue française semblait presque accomplie. Les conquêtes des
Normands, la première croisade, l'avaient porté partout, ce puissant
idiome philosophique, en Angleterre, en Sicile, à Jérusalem. Cette
circonstance seule donnait à la France, à la France centrale, à Paris,
une force immense d'attraction. Le français de Paris devint peu à peu
proverbial[414]. La féodalité avait trouvé dans la ville royale son
centre politique; cette ville allait devenir la capitale de la pensée
humaine.

[Note 414: Chaucer dit d'une abbesse anglaise de haut parage: «Elle
parlait français parfaitement et gracieusement, comme on l'enseigne à
Stratford-Athbow, car pour le français de Paris, elle n'en savait
rien.»]

Celui qui commença cette révolution n'était pas un prêtre; c'était un
beau jeune homme[415] brillant, aimable, de noble race[416]. Personne
ne faisait comme lui des vers d'amour en langue vulgaire; il les
chantait lui même. Avec cela, une érudition extraordinaire pour le
temps: lui seul alors savait le grec et l'hébreu. Peut-être avait-il
fréquenté les écoles juives (il y en avait plusieurs dans le Midi), ou
les rabbins de Troyes, de Vitry ou d'Orléans. Il y avait alors deux
écoles principales à Paris, la vieille école épiscopale du parvis
Notre-Dame, et celle de Sainte-Geneviève, sur la montagne où brillait
Guillaume de Champeaux. Abailard vint s'asseoir parmi ses élèves, lui
soumit des doutes, l'embarrassa, se joua de lui, et le condamna au
silence. Il en eût fait autant d'Anselme de Laon, si le professeur,
qui était évêque, ne l'eût chassé de son diocèse. Ainsi allait ce
chevalier errant de la dialectique, démontant les plus fameux
champions. Il dit lui-même qu'il n'avait renoncé à l'autre escrime, à
celle des tournois, que par amour pour les combats de la parole[417].
Vainqueur dès lors et sans rival, il enseigna à Paris et à Melun, où
résidait Louis le Gros et où les seigneurs commençaient à venir en
foule. Ces chevaliers encourageaient un homme de leur ordre qui avait
battu les prêtres sur leur propre terrain, et qui réduisait au silence
les plus suffisants des clercs.

[Note 415: Epistola I, Heloissæ ad Abel. (Abel. et Hel. opera, edid.
Duchesne): «Quod enim bonum animi vel corporis tuam non exornabat
adolescentiam?»--Abelardi Liber Calamitatum mearum. p. 10: «Juventutis
ei formæ gratiâ.»

Abel. liber Calam., p. 12. «Jam (à l'époque de son amour) si qua
invenire licebat carmina, erant amatoria, non philosophiæ secreta.
Quorum etiam carminum pleraque, adhuc in multis, sicut et ipse nosti,
frequentantur et decantantur regionibus, ab his maxime quos vita simul
oblectabat.»--Heloissæ epist. I: «Duo autem, fateor, tibi specialiter
inerant quibus feminarum quarumlibet animos statim allicere poteras;
dictandi videlicet, et cantandi gratia. Quæ cæteros minime philosophos
assecutos esse novimus. Quibus quidem quasi ludo quodam laborem
exerciti recreans philosophici, pleraque amatorio metro vel rhythmo
composita reliquisti carmina, quæ præ nimia suavitate tam dictaminis
quam cantus sæpius frequentata, tuum in ore omnium nomen incessanter
tenebant: ut etiam illiteratos melodiæ dulcedo tui non sineret
immemores esse. Atque hinc maxime in amorem tuum feminæ suspirabant.
Et cum horum pars maxima carminum nostros decantaret amores, multis me
regionibus brevi tempore nunciavit, et multarum in me feminarum
accendit invidiam.»

Liber Calam., p. 4. «Et quoniam dialecticorum rationum armaturam
omnibus philosophiæ documentis prætuli, his armis alia commutavi et
trophæis bellorum conflictus prætuli disputationum. Præinde diversas
disputando perambulans provincias.....»

Liber. Calam., p. 5. «Quoniam de potentibus terræ nonnullos ibidem
habebat (Guillelmus Campellensis) æmulos, fretus eorum auxilio, voti
mei compos extiti.»]

[Note 416: Né en 1079, près de Nantes, il était fils aîné, et renonça
à son droit d'aînesse.]

[Note 417: On voit par une de ses lettres qu'il avait d'abord étudié
les lois.]

Les prodigieux succès d'Abailard s'expliquent aisément. Il semblait
que pour la première fois l'on entendait une voix libre, une voix
humaine. Tout ce qui s'était produit dans la forme lourde et
dogmatique de l'enseignement clérical, sous la rude enveloppe du moyen
âge, apparut dans l'élégance antique, qu'Abailard avait retrouvée. Le
hardi jeune homme simplifiait, expliquait, popularisait,
humanisait[418]. À peine laissait-il quelque chose d'obscur et de
divin dans les plus formidables mystères. Il semblait que jusque-là
l'Église eût bégayé, et qu'Abailard parlait. Tout devenait doux et
facile; il traitait poliment la religion, la maniait doucement, mais
elle lui fondait dans la main. Il ramenait la religion à la
philosophie, à la morale, à l'humanité[419]. _Le crime n'est pas dans
l'acte_, disait-il, _mais dans l'intention_, dans la conscience. Ainsi
plus de péché d'habitude ni d'ignorance. _Ceux-là même n'ont pas péché
qui ont crucifié Jésus, sans savoir qu'il fût le Sauveur._ Qu'est-ce
que le péché originel? _Moins un péché qu'une peine._ Mais alors
pourquoi la rédemption, la passion, s'il n'y a pas eu péché? _C'est un
acte de pur amour. Dieu a voulu substituer la loi de l'amour à celle
de la crainte._

[Note 418: «De là l'enivrement des laïques et la stupéfaction des
docteurs. Nouveau Pierre l'Ermite d'une croisade intellectuelle, il
entraînait après lui une jeunesse tourmentée de l'inextinguible soif
de savoir, aventureuse et militante, impatiente de s'élancer vers un
autre Orient inconnu, et d'y conquérir, non pas le tombeau du Christ,
mais le Verbe éternellement vivant et Dieu lui-même. De l'Europe
entière accouraient par milliers ces jeunes et ardents pèlerins de la
pensée, tout bardés de logique et tout hérissés de syllogismes. «Rien
ne les arrêtait, dit un contemporain, ni la distance, ni la profondeur
des vallées, ni la hauteur des montagnes, ni la peur des brigands, ni
la mer et ses tempêtes. La France, la Bretagne, la Normandie, le
Poitou, la Gascogne, l'Espagne, l'Angleterre, la Flandre, les Teutons
et les Suédois célébraient ton génie, t'envoyaient leurs enfants; et
Rome, cette maîtresse des sciences, montrait en te passant ses
disciples, que ton savoir était encore supérieur au sien.» (Foulques,
prieur de Deuil.) «Lui seul, ajoute un autre de ses admirateurs,
savait tout ce qu'il est possible de savoir.» De son école, où cinq
mille auditeurs ordinairement venaient acheter sa doctrine à prix
d'or, sortirent successivement un pape (Célestin II), dix-neuf
cardinaux, plus de cinquante évêques ou archevêques, une multitude
infinie de docteurs, et avec eux une espèce de régénération intérieure
de l'Église d'Occident.» Les Réformateurs au XIIe siècle, par M. N.
Peyrat, p. 128, 1860.]

[Note 419: C'est, comme on le sait, à Sainte-Geneviève, au pied de la
tour (très-mal nommée) de Clovis, qu'ouvrit cette grande école. De
cette montagne sont descendues toutes les écoles modernes. Je vois au
pied de cette tour, une terrible assemblée, non-seulement les
auditeurs d'Abailard, cinquante évêques, vingt cardinaux, deux papes,
toute la scolastique; non-seulement la savante Héloïse, l'enseignement
des langues et la Renaissance, mais Arnaldo de Brescia, la Révolution.

Quel était donc ce prodigieux enseignement, qui eut de tels effets?
Certes, s'il n'eût été rien que ce qu'on a conservé, il y aurait lieu
de s'étonner. Mais on entrevoit fort bien qu'il y eut tout autre
chose. C'était plus qu'une science, c'était un esprit, esprit surtout
de grande douceur, effort d'une logique humaine pour interpréter la
sombre et dure théologie du moyen âge. C'est par là qu'il enleva le
monde, bien plus que par sa logique et sa théorie des universaux.]

Cette philosophie circula rapidement: elle passa en un instant la mer
et les Alpes[420]; elle descendit dans tous les rangs. Les laïques se
mirent à parler des choses saintes. Partout, non plus seulement dans
les écoles, mais sur les places, dans les carrefours, grands et
petits, hommes et femmes, discouraient sur les mystères. Le tabernacle
était comme forcé; le Saint des saints traînait dans la rue. Les
simples étaient ébranlés, les saints chancelaient, l'Église se
taisait.

[Note 420: Guil. de S. Theodor. epist. ad S. Bern. (ap. S. Bernardi
opera, t. I, p. 302): «Libri ejus transeunt maria, transvolant
Alpes.»--Saint Bernard écrit en 1140, aux cardinaux de Rome: «Legite,
si placet, librum Petr. Abelardi, quem dicit Theologiæ; ad manum enim
est, cum, sicut gloriatur, a pluribus lectitetur in Curia.»

Les évêques de France écrivaient au pape, en 1140: «Cum per totam fere
Galliam, in civitatibus, vicis et castellis, a scholaribus, non solum
inter scholas, sed etiam triviatim, nec a litteratis aut provectis
tantum, sed a pucris et simplicibus, aut certe stultis, de S.
Trinitate, quæ Deus est, disputaretur...» T. Bernardi opera, I,
309.--S. Bern. epist. 88 ad Cardinales: «Irridetur simplicium fides,
eviscerantur arcana Dei, quæstiones de altissimis rebus temerarie
ventilantur.»]

Il y allait pourtant du christianisme tout entier: il était attaqué
par la base. Si le péché originel n'était plus un péché, mais une
peine, cette peine était injuste, et la Rédemption inutile. Abailard
se défendait d'une telle conclusion; mais il justifiait le
christianisme par de si faibles arguments, qu'il l'ébranlait plutôt
davantage en déclarant qu'il ne savait pas de meilleures réponses. Il
se laissait pousser à l'absurde, et puis il alléguait l'autorité et la
foi.

Ainsi l'homme n'était plus coupable, la chair était justifiée,
réhabilitée. Tant de souffrances, par lesquelles les hommes s'étaient
immolés, elles étaient superflues. Que devenaient tant de martyrs
volontaires, tant de jeûnes et de macérations, et les veilles des
moines, et les tribulations des solitaires, tant de larmes versées
devant Dieu? Vanité, dérision. Ce Dieu était un Dieu aimable et
facile, qui n'avait que faire de tout cela[421].

[Note 421: Tel est le point de vue chrétien au moyen âge. Je l'ai
exposé dans sa rigueur. Cela seul explique comment Abailard, dans sa
lutte avec saint Bernard, fut condamné sans être examiné, sans être
entendu.]

L'Église était alors sous la domination d'un moine, d'un simple abbé
de Clairvaux, de saint Bernard. Il était noble, comme Abailard.
Originaire de la haute Bourgogne[422], du pays de Bossuet et de
Buffon, il avait été élevé dans cette puissante maison de Cîteaux,
soeur et rivale de Cluny, qui donna tant de prédicateurs illustres, et
qui fit, un demi-siècle après, la croisade des Albigeois. Mais saint
Bernard trouva Cîteaux trop splendide et trop riche; il descendit dans
la pauvre Champagne et fonda le monastère de Clairvaux, dans la
_vallée d'Absinthe_. Là, il put mener à son gré cette vie de douleurs,
qu'il lui fallait. Rien ne l'en arracha; jamais il ne voulut entendre
à être autre chose qu'un moine. Il eût pu devenir archevêque et pape.
Forcé de répondre à tous les rois qui le consultaient, il se trouvait
tout-puissant malgré lui, et condamné à gouverner l'Europe. Une
lettre de saint Bernard fit sortir de la Champagne l'armée du roi de
France. Lorsque le schisme éclata par l'élévation simultanée
d'Innocent II et d'Anaclet, saint Bernard fut chargé par l'Église de
France de choisir, et choisit Innocent[423]. L'Angleterre et l'Italie
résistaient: l'abbé de Clairvaux dit un mot au roi d'Angleterre; puis,
prenant le pape par la main, il le mena par toutes les villes
d'Italie, qui le reçurent à genoux. On s'étouffait pour toucher le
saint, on s'arrachait un fil de sa robe; toute sa route était tracée
par des miracles.

[Note 422: Sa mère était de Montbar, du pays de Buffon. Montbar n'est
pas loin de Dijon, la patrie de Bossuet.--Il était né en 1091.]

[Note 423: _Voy._ sur cette affaire les lettres de saint Bernard aux
villes d'Italie (à Gênes, à Pise, à Milan, etc.), à l'impératrice, au
roi d'Angleterre et à l'empereur.]

Mais ce n'étaient pas là ses plus grandes affaires; ses lettres nous
l'apprennent. Il se prêtait au monde, et ne s'y donnait pas: son amour
et son trésor étaient ailleurs. Il écrivait dix lignes au roi
d'Angleterre, et dix pages à un pauvre moine. Homme de vie intérieure,
d'oraison et de sacrifice, personne, au milieu du bruit, ne sut mieux
s'isoler.

Les sens ne lui disaient plus rien du monde. Il marcha, dit son
biographe, tout un jour le long du lac de Lausanne, et le soir demanda
où était le lac. Il buvait de l'huile pour de l'eau, prenait du sang
cru pour du beurre. Il vomissait presque tout aliment. C'est de la
Bible qu'il se nourrissait, et il se désaltérait de l'Évangile. À
peine pouvait-il se tenir debout, et il trouva des forces pour prêcher
la croisade à cent mille hommes. C'était un esprit plutôt qu'un homme
qu'on croyait voir, quand il paraissait ainsi devant la foule, avec
sa barbe rousse et blanche, ses blonds et blancs cheveux; maigre et
faible, à peine un peu de vie aux joues[424]. Ses prédications étaient
terribles; les mères en éloignaient leurs fils, les femmes leurs
maris; ils l'auraient tous suivi aux monastères. Pour lui, quand il
avait jeté le souffle de vie sur cette multitude, il retournait vite à
Clairvaux, rebâtissait près du couvent sa petite loge de ramée et de
feuilles[425], et calmait un peu dans l'explication du Cantique des
cantiques, qui l'occupa toute sa vie, son âme malade d'amour.

[Note 424: Gaufridus: «Subtilissima cutis in genis modice rubens.»]

[Note 425: Guill. de S. Theod. «Jusqu'ici tout ce qu'il a lu dans les
saintes Écritures, et ce qu'il y sent spirituellement, lui est venu en
méditant et en priant dans les champs et dans les forêts, et il a
coutume de dire en plaisantant à ses amis, qu'il n'a jamais eu en cela
d'autres maîtres que les chênes et les hêtres.»--Saint Bernard écrivit
à un certain Murdach qu'il engage à se faire moine: «Experto crede;
aliquid amplius in silvis invenies quam in libris. Ligna et lapides
docebunt te quod a magistris audire non possis... An non montes
stillant dulcedinem, et colles fluunt lac et mel, et valles abundant
frumento?»]

Qu'on songe avec quelle douleur un tel homme dut apprendre les progrès
d'Abailard, les envahissements de la logique sur la religion, la
prosaïque victoire du raisonnement sur la foi... C'était lui arracher
son Dieu!

Saint Bernard n'était pas un logicien comparable à son rival; mais
celui-ci était parvenu à cet excès de prospérité où l'infatuation
commune nous jette dans quelque grande faute. Tout lui réussissait.
Les hommes s'étaient tus devant lui; les femmes regardaient toutes
avec amour un jeune homme aimable et invincible, beau de figure et
très-puissant d'esprit, traînant après soi tout le peuple. «J'en étais
venu au point, dit-il, que quelque femme que j'eusse honoré de mon
amour, je n'aurais eu à craindre aucun refus.» Rousseau dit
précisément le même mot en racontant dans ses _Confessions_ le succès
de la _Nouvelle Héloïse_.

L'Héloïse du XIIe siècle était une pauvre orpheline, d'origine
incertaine, mais de naissance cléricale et monastique[426]. Née vers
1101, elle était de l'âge de la renommée d'Abailard. Le prieuré
d'Argenteuil fut l'asile de son enfance délaissée. De ce cloître, où
elle apprit le latin, le grec et même l'hébreu, elle vint à l'âge de
dix-sept ans dans la maison de son oncle, près de la cathédrale de
Paris. Toute jeune, belle, savante, déjà célèbre, elle reçut les
leçons d'Abailard. On sait le reste.

[Note 426: Elle était fille, à ce qu'on croit, d'Hersendis, première
abbesse de Sainte-Marie-aux-Bois, près de Sézanne, en Champagne; ou,
selon d'autres suppositions, d'une autre mère inconnue et d'un vieux
prêtre, qui la faisait passer pour sa nièce, de Fulbert, chanoine de
Notre-Dame. (N. Peyrat, 1860.)]

Il renonça au monde, et se fit bénédictin à Saint-Denis (vers 1119).
Les désordres des religieux le révoltèrent. Une occasion se présenta
pour quitter l'abbaye. Ses anciens disciples vinrent réclamer son
enseignement. Il lui fallait le bruit, le mouvement, le monde. Il
reparut dans sa chaire et retrouva son auditoire, sa popularité, ses
triomphes. Le prieuré de Maisoncelle[427], qui lui avait été offert
pour rouvrir son école, «ne pouvait plus contenir les clercs accourus
dans ses murs. Ils dévoraient le pays, ils desséchaient les ruisseaux.
Les écoles épiscopales étaient désertes.» On attaqua son droit
d'enseigner. On attaqua sa méthode. L'archevêque de Reims, ami de
saint Bernard, assembla contre lui un concile à Soissons. Abailard
faillit y être lapidé par le peuple. Opprimé par le tumulte de ses
ennemis, il ne put se faire entendre, brûla ses livres et lut, à
travers ses larmes, tout ce qu'on voulut. Il fut condamné sans être
examiné, ses ennemis prétendirent qu'il suffisait qu'il eût enseigné
sans l'autorisation de l'Église.

[Note 427: Sur les terres de Thibauld, comte de Champagne.]

Enfermé à Saint-Médard de Soissons, puis réfugié à Saint-Denis, il fut
obligé de fuir cet asile. Il s'était avisé de douter que saint Denys
l'aréopagite fût jamais venu en France. Toucher à cette légende,
c'était s'attaquer à la religion de la monarchie[428]. La cour, qui le
soutenait, l'abandonna dès lors. Il se sauva sur les terres du comte
de Champagne, se cacha dans un lieu désert, sur l'Arduzon, à deux
lieues de Nogent. Devenu pauvre alors, et n'ayant qu'un clerc avec
lui, il se bâtit de roseaux une cabane, et un oratoire en l'honneur de
la Trinité, qu'on l'accusait de nier. Il nomma cet ermitage le
Consolateur, le Paraclet. Mais ses disciples ayant appris où il était
affluèrent autour de lui; ils construisirent des cabanes, une ville
s'éleva dans le désert, à la science, à la liberté: il fallut bien
qu'il remontât en chaire et recommençât d'enseigner. Mais on le força
encore de se taire, et d'accepter le prieuré de Saint-Gildas, dans la
Bretagne bretonnante, dont il n'entendait pas la langue. C'était son
sort de ne trouver aucun repos. Ses moines bretons, qu'il voulait
réformer, essayèrent de l'empoisonner dans le calice. Dès lors,
l'infortuné mena une vie errante, et songea même, dit-on, à se
réfugier en terre infidèle. Auparavant, il voulut pourtant se mesurer
une fois avec le terrible adversaire qui le poursuivait partout de son
zèle et de sa sainteté. À l'instigation d'Arnaldo de Brescia, il
demanda à saint Bernard un duel logique par-devant le concile de Sens.
Le roi, les comtes de Champagne et de Nevers, une foule d'évêques
devaient assister et juger des coups. Saint Bernard y vint avec
répugnance[429], sentant son infériorité. Mais les menaces du peuple
et les cruelles inimitiés ecclésiastiques le tirèrent d'affaire.

[Note 428: Il voulut aussi réformer les moeurs du couvent. Cela déplut
à la cour, dit-il lui-même.]

[Note 429: «Sciebam in hoc regii consilii esse, ut quo minus regularis
abbatia illa esset, magis regi esset subjecta et utilis, quantum
videlicet ad lucra temporalia.» Liber Calamit., p. 27.]

Abailard était condamné d'avance. On se borne à lui lire les passages
incriminés extraits de ses livres par ses ennemis, au gré de leur
haine. On ne lui laisse d'autre alternative que le désaveu ou la
soumission. Entre ces seigneurs prévenus, ces docteurs inexorables, et
le peuple ameuté dont il entend les clameurs au dehors, Abailard se
trouble, s'irrite, s'égare; il dénie la compétence du concile dont il
avait sollicité la convocation et se contente d'en appeler au pape.
Innocent II devait tout à saint Bernard, et il haïssait Abailard dans
son disciple Arnaldo de Brescia, qui courait alors l'Italie, et
appelait les villes à la liberté. Il ordonna d'enfermer Abailard.
Celui-ci l'avait prévenu en se réfugiant de lui-même au monastère de
Cluny. L'abbé Pierre-le-Vénérable répondit d'Abailard; il y mourut au
bout de deux ans.

Telle fut la fin du restaurateur de la philosophie au moyen âge, fils
de Pélage, père de Descartes, et Breton comme eux[430]. Sous un autre
point de vue, il peut passer pour le précurseur de l'école _humaine
et sentimentale_, qui s'est reproduite dans Fénelon et Rousseau[431].
On sait que Bossuet, dans sa querelle avec Fénelon, lisait assidûment
saint Bernard. Quant à Rousseau, pour le rapprocher d'Abailard, il
faut considérer en celui-ci ses deux disciples, Arnaldo et Héloïse, le
républicanisme et l'éloquence passionnée. Dans Arnaldo est le germe du
_Contrat social_, et dans les lettres de l'ancienne _Héloïse_, on
entrevoit la _Nouvelle_.

[Note 430: S. Bern. epist. 189: «Abnui, tum quia puer sum, et ille vir
bellator ab adolescentia: tum quia judicarem indignum rationem fidei
humanis committi ratiunculis agitandam.»

S. Bern. epist. ad papam, p. 182: «Procedit Golias (Abælardus)...
antecedente quoque ipsum ejus armigero, Arnaldo de Brixia. Squama
squamæ conjungitur, et nec spiraculum incedit per eas. Si quidem
sibilavit apis, quæ erat in Francia, api de Italia, et venerunt in
unum adversus Dominum.»--Epist. ad episc. Constant., p. 187: «Utinam
tam sanæ esset doctrinæ quam districtæ est vitæ! Et si vultis scire,
homo est neque manducans, neque bibens, solo cum diabolo esuriens et
sitiens sanguinem animarum.»--Epist. ad Guid., p. 188: «Cui caput
columbæ, cauda scorpionis est; quem Brixia evomuit, Roma exhorruit,
Francia repulit, Germania abominatur, Italia non vult recipere.»--Il
avait eu aussi pour maître Pierre de Brueys. Bulæus, Hist. Universit.
Paris., II, 155. Platina dit qu'on ne sait s'il fut prêtre, moine ou
ermite.--Trithemius rapporte qu'il disait en chaire, en s'adressant
aux cardinaux: «Scio quod me brevi clam occidetis?... Ego testem
invoco coelum et terram quod annuntiaverim vobis ea quæ mihi Dominus
præcepit. Vos autem contemnitis me et creatorem vestrum. Nec mirum si
hominem me peccatorem vobis veritatem annuntiantem morti tradituri
estis, cum etiam si S. Petrus hodie resurgeret, et vitia vestra quæ
nimis multiplica sunt, reprehenderet, et minime parceretis.» Ibid.,
106.]

[Note 431: Jean de Salisbury explique parfaitement qu'après la
dispersion de l'école d'Abailard et la victoire du mysticisme,
plusieurs s'enterrèrent dans les cloîtres. D'autres, Jean lui-même,
qui devint le client de l'ami du pape Adrien IV, se tournèrent vers le
néant des cours (nugis curialibus). D'autres plus sérieux partirent
pour Salerne ou Montpellier, où les croyants de la nature et de la
science trouvaient un abri. _Voir_ Renaissance, Introduction.]

Il n'est pas de souvenir plus populaire en France que celui de
l'amante d'Abailard. Ce peuple si oublieux, en qui la trace du moyen
âge se trouve si complétement effacée, ce peuple qui se souvient des
dieux de la Grèce plus que de nos saints nationaux, il n'a pas oublié
Héloïse. Il visite encore le gracieux monument qui réunit les deux
époux[432], avec autant d'intérêt que si leur tombe eût été creusée
d'hier. C'est la seule qui ait survécu de toutes nos légendes d'amour.

[Note 432: À Paris, au cimetière de l'Est.]

La chute de l'homme fit la grandeur de la femme: sans le malheur
d'Abailard, Héloïse eût été ignorée; elle fût restée obscure et dans
l'ombre; elle n'eût voulu d'autre gloire que celle de son époux. À
l'époque de leur séparation, elle prit le voile, et lui bâtit le
Paraclet, dont elle devint abbesse. Elle y tint une grande école de
théologie, de grec et d'hébreu. Plusieurs monastères semblables
s'élevèrent autour, et quelques années après la mort d'Abailard,
Héloïse fut déclarée chef d'ordre par le pape. Mais sa gloire est dans
son amour si constant et si désintéressé.

La froideur d'Abailard fait un étrange contraste avec l'exaltation des
sentiments exprimés par Héloïse: «Dieu le sait! en toi, je ne cherchai
que toi! rien de toi, mais toi-même, tel fut l'unique objet de mon
désir. Je n'ambitionnai nul avantage, pas même le lien de l'hyménée;
je ne songeai, tu ne l'ignores pas, à satisfaire ni mes volontés, ni
mes voluptés, mais les tiennes. Si le nom d'épouse est plus saint, je
trouvais plus doux celui de ta maîtresse, celui (ne te fâche point) de
ta concubine (_concubinæ vel scorti_). Plus je m'humiliais pour toi,
plus j'espérais gagner dans ton coeur. Oui! quand le maître du monde,
quand l'empereur eût voulu m'honorer du nom de son épouse, j'aurais
mieux aimé être appelée ta maîtresse que sa femme et son impératrice
(_tua dici meretrix, quam illus imperatrix_).» Elle explique d'une
manière singulière pourquoi elle refusa longtemps d'être la femme
d'Abailard: «N'eût-ce pas été chose méséante et déplorable, que celui
que la nature avait créé pour tous, une femme se l'appropriât et prît
pour elle seule... Quel esprit tendu aux méditations de la philosophie
ou des choses sacrées, endurerait les cris des enfants, les bavardages
des nourrices, le trouble et le tumulte des serviteurs et des
servantes[433]?»

[Note 433: C'est Abailard qui rapporte ces paroles.]

La forme seule des lettres d'Abailard et d'Héloïse indique combien la
passion d'Héloïse obtenait peu de retour. Il divise et subdivise les
lettres de son amante, il y répond avec méthode et par chapitres. Il
intitule les siennes: «À l'épouse de Christ, l'esclave de Christ.» Ou
bien: «À sa chère soeur en Christ, Abailard, son frère en Christ.» Le
ton d'Héloïse est tout autre: «À son maître, non, à son père; à son
époux, non, à son frère; sa servante, son épouse, non, sa fille, sa
soeur; à Abailard, Héloïse[434]!» La passion lui arrache des mots qui
sortent tout à fait de la réserve religieuse du XIIe siècle: «Dans
toute situation de ma vie, Dieu le sait, je crains de t'offenser plus
que Dieu même; je désire te plaire plus qu'à lui. C'est ta volonté, et
non l'amour divin, qui m'a conduite à revêtir l'habit religieux[435].»
Elle répéta ces étranges paroles à l'autel même. Au moment de prendre
le voile, elle prononça les vers de Cornélie dans Lucain: «Ô le plus
grand des hommes, ô mon époux, si digne d'un si noble hyménée! Faut-il
que l'insolente fortune ait pu quelque chose sur cette tête illustre?
C'est mon crime, je t'épousai pour ta ruine! je l'expierai du moins,
accepte cette immolation volontaire[436]!»

[Note 434: «Domino suo, imo patri; conjugi suo, imo fratri; ancilla
sua, imo filia; ipsius uxor, imo soror; Abelardo, Heloissa.»]

[Note 435: «In omni (Deus scit!) vitæ meæ statu, te magis adhuc
offendere quam Deum tereor; tibi placere amplius quam ipsi appeto. Tua
me ad religionis habitum jussio, non divina traxit dilectio.»]

[Note 436:

  . . . . . O maxime conjux!
  O thalamis indigne meis! hoc juris habebat
  In tantum fortuna caput! Cur impia nupsi,
  Si miserum factura fui? Nunc accipe poenas,
  Sed quas sponte luam.]

Cet idéal de l'amour pur et désintéressé, Abailard, avant les
mystiques, avant Fénelon, l'avait posé dans ses écrits comme la fin de
l'âme religieuse[437]. La femme s'y éleva pour la première fois dans
les écrits d'Héloïse, en le rapportant à l'homme, à son époux, à son
dieu visible. Héloïse devait revivre sous une forme spiritualiste en
sainte Catherine et sainte Thérèse.

[Note 437: Comment. in epist. ad Romanos.]

La restauration de la femme eut lieu principalement au XIIe siècle.
Esclave dans l'Orient, enfermée encore dans le gynécée grec, émancipée
par la jurisprudence impériale, elle fut dans la nouvelle religion
l'égale de l'homme. Toutefois le christianisme, à peine affranchi de
la sensualité païenne, craignait toujours la femme et s'en défiait. Il
reconnaissait sa faiblesse et sa contradiction. Il repoussait la femme
d'autant plus qu'il avait plus nié la nature. De là, ces expressions
dures, méprisantes même, par lesquelles il s'efforce de se prémunir.
La femme est communément désignée dans les écrivains ecclésiastiques
et dans les capitulaires par ce mot dégradant _Vas infirmius_. Quand
Grégoire VII voulut affranchir le clergé de son double lien, la femme
et la terre, il y eut un nouveau déchaînement contre cette dangereuse
Ève, dont la séduction a perdu Adam, et qui le poursuit toujours dans
ses fils.

Un mouvement tout contraire commença au XIIe siècle. Le libre
mysticisme entreprit de relever ce que la dureté sacerdotale avait
traîné dans la boue. Ce fut surtout un Breton, Robert d'Arbrissel, qui
remplit cette mission d'amour. Il rouvrit aux femmes le sein du
Christ, fonda pour elles des asiles, leur bâtit Fontevrault, et il y
eut bientôt des Fontevrault pour toute la chrétienté[438].
L'aventureuse charité de Robert s'adressait de préférence aux grandes
pécheresses; il enseignait dans les plus odieux séjours la clémence
de Dieu, son incommensurable miséricorde. «Un jour qu'il était venu à
Rouen, il entra dans un mauvais lieu, et s'assit au foyer pour se
chauffer les pieds. Les courtisanes l'entourent, croyant qu'il est
venu pour faire folie. Lui, il prêche les paroles de vie, et promet la
miséricorde du Christ. Alors, celle qui commandait aux autres lui
dit:--Qui es-tu, toi qui dit de telles choses? Tiens pour certain que
voilà vingt ans que je suis entrée en cette maison pour commettre des
crimes, et qu'il n'y est jamais venu personne qui parlât de Dieu et de
sa bonté. Si pourtant je savais que ces choses fussent vraies!...--À
l'instant, il les fit sortir de la ville, il les conduisit plein de
joie au désert, et là, leur ayant fait faire pénitence, il les fit
passer du démon au Christ[439].»

[Note 438: L'ordre de Fontevrault eut trente abbayes en
Bretagne.--Fondé vers 1100, il comptait déjà, selon Suger, en 1145,
près de cinq mille religieuses.--Les femmes étaient cloîtrées,
chantaient et priaient; les hommes travaillaient.--Malade, il appelle
ses moines, et leur dit: «Deliberate vobiscum, dum adhuc vivo, utrum
permanere velitis in vestro proposito; ut scilicet, pro animarum
vestrarum salute, obediatis ancillarum Christi præcepto. Scitis enim
quia quæcumque, Deo cooperante, alicubi ædificavi, earum potentatui
atque dominatui subdidi... Quo audito, pene omnes unanimi voce
dixerunt: Absit hoc, etc.» Avant de mourir il voulut donner un chef
aux siens. «Scitis, dilectissimi mei, quod quidquid in mundo
ædificavi, ad opus sanctimonialium nostrarum feci: eisque potestatem
omnem facultatum marsum præbui: et quod his majus est, et me et meos
discipulos, pro animarum nostrarum salute, earum servitio submisi.
Quamobrem disposui abbatissam ordinare.» Considérant qu'une vierge
élevée dans le cloître, ne connaissant que les choses spirituelles et
la contemplation, ne saurait gouverner les affaires extérieures, et se
reconnaître au milieu du tumulte du monde, il nomme une femme veuve et
lui recommande que jamais on ne prenne pour abbesse une des femmes
élevées dans le cloître.--Il recommande aussi de parler peu, de ne
point manger de chair, de se vêtir grossièrement.

Lettre de Marbodus, évêque de Rennes, à Robert d'Arbrissel: «Mulierum
cohabitationem, in quo genere condam peccasti, diceris plus amare...
Has ergo non solum communi mensa per diem, sed et communi occubitu per
noctem digeris, ut referunt, accubante simul et discipulorum grege, ut
inter utrosque medius jaceas, utrique sexui vigiliarum et somni leges
præfigas.» D. Morice, I, 499. «Feminarum quasdam, ut dicitur, nimis
familiariter tecum habitare permittis et cum ipsis etiam et inter
ipsas noctu frequenter cubare non erubescis. Hoc si modo agis, vel
aliquando egisti, novum et inauditum, sed infructuosum martyrii genus
invenisti... Mulierum quibusdam, sicut fama sparsit, et nos ante
diximus, sæpe privatim loqueris earum accubitu novo martyrii genere
cruciaris.» Lettre de Geoffroi, abbé de Vendôme, à Robert d'Arbrissel,
publiée par le P. Sirmond (Daru, Histoire de Bretagne, I, 320): «Taceo
de juvenculis quas sine examine religionem professas, mutata veste,
per diversas cellulas protinus inclusisti. Hujus igitur facti
temeritatem miserabilis exitus probat; aliæ enim, urgente partu,
fractis ergastulis, elapsæ sunt; aliæ in ipsis ergastulis pepererunt.»
Clypeus nascentis ordinis Fontebraldensis, t. I, p. 69.]

[Note 439: Manuscrit de l'abbaye de Vaulx-Cernay (cité par Bayle).]

C'était chose bizarre de voir le bienheureux Robert d'Arbrissel
enseigner la nuit et le jour, au milieu d'une foule de disciples des
deux sexes qui reposaient ensemble autour de lui. Les railleries
amères de ses ennemis, les désordres même auxquels ces réunions
donnaient lieu, rien ne rebutait le charitable et courageux Breton. Il
couvrait tout du large manteau de la grâce.

La grâce prévalant sur la loi, il se fit sensiblement une grande
révolution religieuse. Dieu changea de sexe, pour ainsi dire. La
Vierge devint le dieu du monde; elle envahit presque tous les temples
et tous les autels. La piété se tourna en enthousiasme de galanterie
chevaleresque. L'Église mystique de Lyon célébra la fête de
l'Immaculée Conception (1134).

La femme régna dans le ciel, elle régna sur la terre. Nous la voyons
intervenir dans les choses de ce monde et les diriger. Bertrade de
Montfort gouverne à la fois son premier époux Foulques d'Anjou, et le
second Philippe Ier, roi de France. Le premier, exclu de son lit, se
trouve trop heureux de s'asseoir sur l'escabeau de ses pieds[440].
Louis VII date ses actes du couronnement de sa femme Adèle[441]. Les
femmes, juges naturels des combats de poésie et des cours d'amour,
siégent aussi comme juges, à l'égal de leurs maris, dans les affaires
sérieuses. Le roi de France reconnaît expressément ce droit[442].
Nous verrons Alix de Montmorency conduire une armée à son époux, le
fameux Simon de Montfort.

[Note 440: Vit. Lud. Gross., ap. Scr. fr.]

[Note 441: Chart. ann. 1115. «Si quelque plainte est portée devant lui
ou devant son épouse...--La septième année de notre règne, et le
premier de celui de la reine Adèle.»--Adèle prit la croix avec son
mari.--Philippe-Auguste, à son départ pour la croisade, lui laissa la
régence.]

[Note 442: En 1134, Ermengarde de Narbonne succédant à son frère,
demande et obtient de Louis le Jeune l'autorisation de juger, chose
interdite aux femmes par Constantin et Justinien. _Voy._ dans
Duchesne, t. IV: la réponse du roi... «apud vos deciduntur negotia
legibus imperatorum: benignior longe est consuetudo regni nostri, ubi
si melior sexus defuerit, mulieribus succedere et hæreditatem
administrare conceditur.»]

Exclues jusque-là des successions par la barbarie féodale, les femmes
y rentrent partout dans la première moitié du XIIe siècle; en
Angleterre, en Castille, en Aragon, à Jérusalem, en Bourgogne, en
Flandre, Hainaut, Vermandois, en Aquitaine, Provence et bas Languedoc.
La rapide extinction des mâles, l'adoucissement des moeurs et le
progrès de l'équité, rouvrent les héritages aux femmes. Elles portent
avec elles les souverainetés dans les maisons étrangères; elles mêlent
le monde, elles accélèrent l'agglomération des États, et préparent la
centralisation des grandes monarchies.

Une seule, entre les maisons royales, celle des Capets, ne reconnut
point le droit des femmes; elle resta à l'abri des mutations qui
transféraient les États d'une dynastie à une autre. Elle reçut, et
elle ne donna point. Des reines étrangères purent venir; l'élément
féminin, l'élément mobile put s'y renouveler; l'élément mâle n'y vint
point du dehors, il y resta le même, et avec lui l'identité d'esprit,
la perpétuité des traditions. Cette fixité de la dynastie est une des
choses qui ont le plus contribué à garantir l'unité, la personnalité
de notre mobile patrie.

       *       *       *       *       *

Le caractère commun de la période qui suit la croisade, et que nous
venons de parcourir dans ce chapitre, c'est une tentative
d'affranchissement. La croisade, dans son mouvement immense, avait été
une occasion, une impulsion. L'occasion venue, la tentative eut lieu;
affranchissement du peuple dans les communes, affranchissement de la
femme, affranchissement de la philosophie, de la pensée pure. Ce
retentissement de la croisade elle-même devait avoir toute sa
puissance et son effet en France, chez le plus sociable des peuples.



CHAPITRE V

LE ROI DE FRANCE ET LE ROI D'ANGLETERRE. LOUIS LE JEUNE, HENRI II
(PLANTAGENET).--SECONDE CROISADE; HUMILIATION DE LOUIS.--THOMAS
BECKET, HUMILIATION D'HENRI (SECONDE MOITIÉ DU XIIe SIÈCLE).

1135-1180


L'opposition de la France et de l'Angleterre, commencée avec Guillaume
le Conquérant au milieu du XIe siècle, n'atteignit toute sa violence
qu'au XIIe, sous les règnes de Louis le Jeune et d'Henri II, de
Richard Coeur de Lion et de Philippe-Auguste. Elle eut sa catastrophe
vers 1200, à l'époque de l'humiliation de Jean et de la confiscation
de la Normandie. La France garda l'ascendant pour un siècle et demi
(1200-1346).

Si le sort des peuples tenait aux souverains, nul doute que les rois
anglais n'eussent vaincu. Tous, de Guillaume le Bâtard à Richard Coeur
de Lion, furent des héros, au moins selon le monde. Les héros furent
battus; les pacifiques vainquirent. Pour s'expliquer ceci, il faut
pénétrer le vrai caractère du roi de France et du roi d'Angleterre,
tels qu'ils apparaissent dans l'ensemble du moyen âge.

Le premier, suzerain du second, conserve généralement une certaine
majesté immobile[443]. Il est calme et insignifiant en comparaison de
son rival. Si vous exceptez les petites guerres de Louis le Gros et la
triste croisade de Louis VII que nous allons raconter, le roi de
France semble enfoncé dans son hermine; il régente le roi
d'Angleterre, comme son vassal et son fils; méchant fils qui bat son
père. Le descendant de Guillaume le Conquérant[444], quel qu'il soit,
c'est un homme rouge, cheveux blonds et plats, gros ventre, brave et
avide, sensuel et féroce, glouton et ricaneur, entouré de mauvaises
gens, volant et violant, fort mal avec l'Église. Il faut dire aussi
qu'il n'a pas si bon temps que le roi de France. Il a bien plus
d'affaires; il gouverne à coups de lance trois ou quatre peuples dont
il n'entend pas la langue. Il faut qu'il contienne les Saxons par les
Normands, les Normands par les Saxons, qu'il repousse aux montagnes
Gallois et Écossais. Pendant ce temps-là, le roi de France peut de son
fauteuil lui jouer plus d'un tour. Il est son suzerain d'abord; il est
fils aîné de l'Église, fils légitime; l'autre est le bâtard, le fils
de la violence. C'est Ismaël et Isaac. Le roi de France a la loi pour
lui, _cette vieille mère avec son frein rouillé, qu'on appelle la
loi_[445]. L'autre s'en moque; il est fort, il est chicaneur, en sa
qualité de Normand. Dans ce grand mystère du XIIe siècle, le roi de
France joue le personnage du bon Dieu, l'autre celui du Diable. Sa
légende généalogique le fait remonter d'un côté à Robert le Diable, de
l'autre à la fée Mélusine. «C'est l'usage dans notre famille, disait
Richard Coeur de Lion, que les fils haïssent le père; du diable nous
venons, et nous retournons au diable[446].» Patience, le roi du bon
Dieu aura son tour. Il souffrira beaucoup sans doute; il est né
endurant: le roi d'Angleterre peut lui voler sa femme et ses
provinces[447]; mais il recouvrera tout un matin. Les griffes lui
poussent sous son hermine. Le _saint homme de roi_ sera tout à l'heure
Philippe-Auguste ou Philippe le Bel.

[Note 443: Cela est très-frappant dans leurs sceaux. Le roi
d'Angleterre est représenté, sur une face, assis; sur l'autre, à
cheval, et brandissant son épée. Le roi de France est toujours assis.
Si Louis VII est quelquefois représenté à cheval (_1137, 1138,
Archives du Royaume, K. 40_), c'est comme _Dux Aquitanorum_.
L'exception confirme la règle.]

[Note 444: On sait l'énorme grosseur de Guillaume le Conquérant
(_Voy._ plus haut). «Quand donc accouchera ce gros homme?» disait le
roi de France. Lorsqu'il fallut l'enterrer, la fosse se trouva trop
étroite et le corps creva. Il dépensait pour sa table des sommes
énormes (Gazas ecclesiasticas conviviis profusioribus insumebat,
Guill. Malmsb. l. III, ap. Scr. fr. XI, 188). Les auteurs de l'Art de
vérifier les Dates (XIII, 15) rapportent de lui, d'après une chronique
manuscrite, un trait de violence singulière. Lorsque Baudouin de
Flandre lui refusa sa fille Mathilde, «il passa jusques en la chambre
de la comtesse; il trouva la fille au comte, si la prist par les
trèces, si la traisna parmi la chambre et défoula à ses piés.»--Son
fils aîné Robert était surnommé _Courte-Heuse_, ou _Bas-Court_ (Order.
Vit., ap. Scr. fr. XII, 596..... facie obesa, corpore pingui brevique
statura _Gambaon_ cognominatus est, et _Brevis-ocrea_); il se laissait
ruiner par les histrions et les prostituées (ibid., p. 602:
Histrionibus et parasitis ac meretricibus; item, p. 681.).--Le second
fils du Conquérant, Guillaume le Roux, était de petite taille et fort
replet; il avait les cheveux blonds et plats, et le visage couperosé.
(Lingard, t. II de la trad., p. 167.) «Quand il mourut, dit Orderic
Vital, ce fut la ruine des routiers, des débauchés et des filles
publiques, et bien des cloches ne sonnèrent pas pour lui, qui avaient
retenti longtemps pour des indigents ou de pauvres femmes» (Scr. rer.
fr. XII, 679).--Ibid. «Legitimam conjugem nunquam habuit; sed
obscoenis fornicationibus et frequentibus moechiis inexplebiliter
inhæsit.» p. 635: «Protervus et lascivus.» p. 624: «Erga Deum et
ecclesiæ frequentationem cultumque frigidus extitit.»--Suger, ibid.,
p. 12: Lasciviæ et animi desideriis deditus..... Ecclesiarum crudelis
exactor, etc.»--Huntingd., p. 216: «Luxuriæ scelus tacendum exercebat,
non occulte, sed ex impudentia coram sole, etc.»--Henri Beauclerc, son
jeune frère, eut de ses nombreuses maîtresses plus de quinze bâtards.
Suivant plusieurs écrivains, sa mort fut causée par sa voracité en
mangeant un plat de lamproies (Lingard, II, 241). Ses fils, Guillaume
et Richard, se souillaient des plus infâmes débauches. (Huntingd., p.
218: «Sodomitica labe dicebantur, et erant irretiti.» Gervas., p.
1339: «Luxuriæ et libidinis omni tabe maculati.)» Glaber (ap. Scr. fr.
X, 51) remarque que dès leur arrivée dans les Gaules, les Normands
eurent presque toujours pour princes des bâtards.--Les Plantagenets
semblèrent continuer cette race souillée. Henri II était roux,
défiguré par la grosseur énorme de son ventre, mais toujours à cheval
et à la chasse. (Petr. Bles., p. 98.) Il était, dit son secrétaire,
plus violent qu'un lion (Leo et leono truculentior, dum vehementius
excandescit, p. 75); ses yeux bleus se remplissaient alors de sang,
son teint s'animait, sa voix tremblait d'émotion (Girald. Cambr., ap.
Camden, p. 783.). Dans un accès de rage, il mordit un page à l'épaule.
Humet, son favori, l'ayant un jour contredit, il le poursuivit jusque
sur l'escalier, et ne pouvant l'atteindre, il rongeait de colère la
paille qui couvrait le plancher. «Jamais, disait un cardinal, après
une longue conversation avec Henri, je n'ai vu d'homme mentir si
hardiment.» (Ép. S. Thom... p. 566.) Sur ses successeurs, Richard et
Jean, voyez plus bas.--L'idéal, c'est Richard III, de Shakespeare,
comme celui de l'histoire.]

[Note 445: «The rusty curb of old father antic the law.» Shakespeare.]

[Note 446: «De Diabolo venientes, et ad Diabolum transeuntes.»]

[Note 447: Il enleva à Louis VII sa femme Éléonore, le Poitou, la
Guienne, etc.]

Il y a dans cette pâle et médiocre figure une force immense qui doit
se développer. C'est le roi de l'Église et de la bourgeoisie, le roi
du peuple et de la loi. En ce sens il a le droit divin. Sa force
n'éclate pas par l'héroïsme; il grandit d'une végétation puissante,
d'une progression continue, lente et fatale comme la nature.
Expression générale d'une diversité immense, symbole d'une nation tout
entière, plus il la représente, plus il semble insignifiant. La
personnalité est faible en lui; c'est moins un homme qu'une idée; être
impersonnel, il vit dans l'universalité, dans le peuple, dans
l'Église, fille du peuple; c'est un personnage profondément
_catholique_ dans le sens étymologique du mot.

Le bon roi Dagobert, Louis le Débonnaire, Robert le Pieux, Louis le
Jeune, saint Louis, sont les types de cet honnête roi. Tous vrais
saints quoique l'Église n'ait canonisé que le dernier[448], celui qui
fut puissant. Le scrupuleux Louis le Jeune est déjà saint Louis, mais
moins heureux, et ridicule par ses infortunes politiques et
conjugales. La femme tient grande place dans l'histoire de ces rois.
Par ce côté, ils sont hommes; la nature est forte chez eux; c'est
presque l'unique intérêt pour lequel ils se mettent quelquefois mal
avec l'Église; Louis le Débonnaire pour sa Judith, Lothaire II pour
Valdrade, Robert pour la reine Berthe, Philippe Ier pour Bertrade,
Philippe-Auguste pour Agnès de Méranie. Dans saint Louis, forme épurée
de la royauté du moyen âge, la domination de la femme est celle d'une
mère, de Blanche de Castille. On sait qu'il se cachait dans une
armoire quand sa mère, l'altière Espagnole, le surprenait chez sa
femme, la bonne Marguerite.

[Note 448: Encore Louis VII est-il saint lui-même, suivant quelques
auteurs. On lit dans une chronique française, insérée au douzième
volume du Recueil des Historiens de France, p. 226: «Il fu mors....;
sains est, bien le savons;» et dans une chronique latine (ibid.):
«..... Et sanctus reputatur, prout alias in libro vitæ suæ legimus.»]

Louis le Gros, sur son lit de mort, reçut le prix de cette réputation
d'honnêteté qu'il avait acquise à sa famille. Le plus riche souverain
de la France, le comte de Poitiers et d'Aquitaine, qui se sentait
aussi mourir, ne crut pouvoir mieux placer sa fille Éléonore et ses
vastes États, qu'en les donnant au jeune Louis VII, qui succéda
bientôt à son père (1137). Sans doute aussi, il n'était pas fâché de
faire de sa fille une reine. Le jeune roi avait été élevé bien
dévotement dans le cloître de Notre-Dame[449]; c'était un enfant sans
aucune méchanceté, et fort livré aux prêtres; le vrai roi fut son
précepteur, Suger, abbé de Saint-Denis[450]. Au commencement pourtant
l'agrandissement de ses États, qui se trouvait presque triplés par son
mariage, semble lui avoir enflé le coeur. Il essaya de faire valoir
les droits de sa femme sur le comté de Toulouse. Mais ses meilleurs
amis parmi les barons, le comte même de Champagne, refusèrent de le
suivre à cette conquête du Midi. En même temps le pape Innocent II,
croyant pouvoir tout oser sous ce pieux jeune roi, avait risqué de
nommer son neveu à l'archevêché de Bourges, métropole des Aquitaines.
Saint Bernard et Pierre le Vénérable réclamèrent en vain contre cette
usurpation. Le neveu du pape se réfugia sur les terres du comte de
Champagne, dont la soeur venait d'être répudiée par un cousin de Louis
VII. Louis et son cousin, frappés d'anathème par le pape, se vengèrent
sur le comte de Champagne, ravagèrent ses terres et brûlèrent le bourg
de Vitry. Les flammes gagnèrent malheureusement la principale église,
où la plupart des habitants s'étaient réfugiés. Ils y étaient au
nombre de treize cents, hommes, femmes et enfants. On entendit bientôt
leurs cris; le vainqueur lui-même ne pouvait plus les sauver, tous y
périrent.

[Note 449: _Voy._ une charte de Louis VII, ap. Scr. fr. XII, 90.....
«Ecclesiam parisiensem, in cujus claustro, quasi in quodam maternali
gremio, incipientis vitæ et pueritiæ nostræ exegimus tempora.»]

[Note 450: Suger était né probablement aux environs de Saint-Omer, en
1081, d'un homme du peuple nommé Hélinand.--Lorsque Philippe Ier
confia aux moines de Saint-Denis l'éducation de son fils Louis le
Gros, ce fut Suger que l'abbé en chargea.--Sa conduite, comme celle de
ses moines, excita d'abord les plaintes de saint Bernard (Ép. 78);
mais plus tard il mena, de l'aveu de saint Bernard lui-même (Ép. 309),
une vie exemplaire.--Il écrivit lui-même un livre sur les
constructions qu'il fit faire à Saint-Denis, etc. «L'abbé de Cluny
ayant admiré pendant quelque temps les ouvrages et les bâtiments que
Suger avait fait construire, et s'étant retourné vers la très-petite
cellule que cet homme, éminemment ami de la sagesse, avait arrangée
pour sa demeure, il gémit profondément, dit-on, et s'écria: «Cet homme
nous condamne tous, il bâtit, non comme nous, pour lui-même, mais
uniquement pour Dieu.» Tout le temps, en effet, que dura son
administration, il ne fit pour son propre usage que cette simple
cellule, d'à peine dix pieds en largeur et quinze en longueur, et la
fit dix ans avant sa mort, afin d'y recueillir sa vie, qu'il avouait
avoir dissipée trop longtemps dans les affaires du monde. C'était là
que, dans les heures qu'il avait de libres, il s'adonnait à la
lecture, aux larmes et à la contemplation; là, il évitait le tumulte
et fuyait la compagnie des hommes du siècle; là, comme le dit un sage,
il n'était jamais moins seul que quand il était seul; là, en effet, il
appliquait son esprit à la lecture des plus grands écrivains, à
quelque siècle qu'ils appartinssent, s'entretenait avec eux, étudiait
avec eux; là, il n'avait pour se coucher, au lieu de plume, que la
paille sur laquelle était étendue, non pas une fine toile, mais une
couverture assez grossière de simple laine, que recouvraient, pendant
le jour, des tapis décents.» Vie de Suger, par Guillaume, moine de
Saint-Denis.]

Cet horrible événement brisa le coeur du roi. Il devint tout à coup
docile au pape, se réconcilia à tout prix avec lui. Mais sa conscience
était partagée entre des scrupules divers. Il avait juré de ne jamais
permettre au neveu d'Innocent d'occuper le siége de Bourges. Le
pontife avait exigé qu'il renonçât à ce serment; et Louis se repentait
et d'avoir fait un serment impie, et de ne l'avoir pas observé.
L'absolution pontificale ne suffisait pas pour le tranquilliser. Il se
croyait responsable de tous les sacriléges commis pendant les trois
ans qu'avait duré l'interdit. Au milieu de ces agitations d'une âme
timorée, il apprit l'effroyable massacre de tout le peuple d'Édesse,
égorgé en une nuit. Des plaintes lamentables arrivaient tous les jours
des Français d'outre-mer. Ils déclaraient que s'ils n'étaient
secourus, ils n'avaient à attendre que la mort. Louis VII fut ému; il
se crut d'autant plus obligé d'aller au secours de la terre sainte,
que son frère aîné, mort avant Louis le Gros, avait pris la croix, et
qu'en lui laissant le trône, il semblait lui avoir transmis
l'obligation d'accomplir son voeu (1147).

Combien cette croisade différa de la première, c'est chose évidente,
quoique les contemporains semblent avoir pris à tâche de se le
dissimuler à eux-mêmes. L'idée de la religion, du salut éternel,
n'était plus attachée à une ville, à un lieu. On avait vu de près
Jérusalem et le saint sépulcre. On s'était douté que la religion et la
sainteté n'étaient pas enfermées dans ce petit coin de terre qui
s'étend entre le Liban, le désert et la mer Morte. Le point de vue
matérialiste qui localisait la religion avait perdu son empire. Suger
détourna en vain le roi de la croisade. Saint Bernard lui-même, qui la
prêcha à Vézelai et en Allemagne, n'était pas convaincu qu'elle fût
nécessaire au salut. Il refusa d'y aller lui-même, et de guider
l'armée, comme on l'en priait[451]. Il n'y eut point cette fois
l'immense entraînement de la première croisade. Saint Bernard exagère
visiblement quand il nous dit que pour sept femmes il restait un
homme. Dans la réalité, on peut évaluer à deux cent mille hommes les
deux corps d'armée qui descendirent le Danube sous l'empereur Conrad
et le roi Louis VII. Les Allemands étaient en grand nombre cette fois.
Mais une foule de princes qui relevaient de l'Empire, les évêques de
Toul et de Metz, les comtes de Savoie et de Monferrat, tous les
seigneurs du royaume d'Arles, se réunirent de préférence à l'armée de
France. Dans celle-ci marchaient sous le roi les comtes de Toulouse,
de Flandre, de Blois, de Nevers, de Dreux, les seigneurs de Bourbon,
de Coucy, de Lusignan, de Courtenay, et une foule d'autres. On y
voyait aussi la reine Éléonore, dont la présence était peut-être
nécessaire pour assurer l'obéissance de ses Poitevins et de ses
Gascons. C'est la première fois qu'une femme a cette importance dans
l'histoire.

[Note 451: En 1128, il détourne un abbé du pèlerinage de Jérusalem.
(Operum t. I, p. 85; _voy._ aussi p. 323.)--En 1129, il écrit à
l'évêque de Lincoln, au sujet d'un Anglais nommé Philippe, qui, parti
pour la terre sainte, s'était arrêté à Clairvaux et y avait pris
l'habit: «Philippus vester volens proficisci Jerosolymam, compendium
viæ invenit, et cito pervenit quo volebat... Stantes sunt jam pedes
ejus in atriis Jerusalem; et quem audierat in Euphrata, inventum in
campis silvæ libenter adorat in loco ubi steterunt pedes ejus.
Ingressus est sanctam civitatem... Factus est ergo non curiosus tantum
spectator, sed et devotus habitator, et civis conscriptus Jerusalem,
non autem terrenæ hujus, cui Arabiæ mons Sina conjunctus est, quæ
servit cum filiis suis, sed liberæ illius, quæ est sursum mater
nostra. Et si vultis scire, Claræ-Vallis est (p. 64).--Voici un
passage d'un auteur arabe, qui offre, avec les idées exprimées par
saint Bernard, une remarquable analogie: «Ceux qui volent à la
recherche de la Caaba, quand ils ont enfin atteint le but de leurs
fatigues, voient une maison de pierre, haute, révérée, au milieu d'une
vallée sans culture; ils y entrent, afin d'y voir Dieu; ils le
cherchent longtemps et ne le voient point. Quand avec tristesse ils
ont parcouru la maison, ils entendent une voix au-dessus de leurs
têtes: Ô adorateurs d'une maison! pourquoi adorer de la pierre et de
la boue? Adorez l'autre maison, celle que cherchent les élus!» (Ce
beau fragment, dû à un jeune orientaliste, M. Ernest Fouinet, a été
inséré par M. Victor Hugo dans les notes de ses Orientales, p. 416 de
la première édition.)]

Le plus sage eût été de faire route par mer, comme le conseillait le
roi de Sicile. Mais le chemin de terre était consacré par le souvenir
de la première croisade et la trace de tant de martyrs. C'était le
seul que pût prendre la multitude des pauvres, qui, sous la protection
de l'armée, voulaient visiter les saints lieux. Le roi de France
préféra cette route. Il s'était assuré du roi de Sicile, de l'empereur
d'Allemagne Conrad, du roi de Hongrie, et de l'empereur de
Constantinople Manuel Comnène. La parenté des deux empereurs, Manuel
et Conrad, semblait promettre quelque succès à la croisade. Ainsi
l'expédition ne fut point entreprise à l'aveugle. Louis s'efforça de
conserver quelque discipline dans l'armée de France. Les Allemands,
sous l'empereur Conrad et son neveu, étaient déjà partis; rien
n'égalait leur impatience et leur brutal emportement. L'empereur
Manuel Comnène, dont les victoires avaient restauré l'empire grec, les
servit à souhait; il se hâta d'expédier ces barbares au delà du
Bosphore, et les lança dans l'Asie par la route la plus courte, mais
la plus montagneuse, celle de Phrygie et d'Iconium. Là ils eurent
occasion d'user leur bouillante ardeur. Ces lourds soldats furent
bientôt épuisés dans ces montagnes, sur ces pentes rapides où la
cavalerie turque voltigeait, apparaissant tantôt à leur côté, et
tantôt sur leurs têtes. Ils périrent, à la grande dérision des Grecs,
des Français même. _Pousse, pousse Allemand_, criaient ceux-ci. C'est
un historien grec qui nous a conservé ces deux mots sans les
traduire[452].

[Note 452: [Grec: Poutxê, Alamane.]]

Les Français eux-mêmes ne furent pas plus heureux. Ils prirent d'abord
la longue et facile route des rivages de l'Asie Mineure. Mais à force
d'en suivre les sinuosités, ils perdirent patience; ils s'engagèrent
eux aussi dans l'intérieur du pays, et y éprouvèrent les mêmes
désastres. D'abord la tête de l'armée, ayant pris les devants, faillit
périr. Chaque jour, le roi bien confessé et administré se lançait à
travers la cavalerie turque[453]. Mais rien n'y faisait. L'armée
aurait péri dans ces montagnes sans un chevalier nommé Gilbert auquel
le commandement fut remis comme au plus digne, et sur lequel nous ne
savons malheureusement aucun détail. Les croisés accusaient de tous
leurs maux la perfidie des Grecs, qui leur donnaient de mauvais guides
et leur vendaient au poids de l'or les vivres, que Manuel s'était
engagé à fournir. L'historien Nicétas avoue lui-même que l'empereur
trahissait les croisés[454]. La chose fut visible lorsqu'ils
arrivèrent à Antiochette. Les Grecs qui occupaient cette ville y
reçurent les fuyards des Turcs. Cependant Louis s'était conduit
loyalement avec Manuel. À l'exemple de Godefroi de Bouillon, il avait
refusé d'écouter ceux qui lui conseillaient à son passage de s'emparer
de Constantinople.

[Note 453: Odon de Deuil: «... Et à son retour, il demandait toujours
vêpres et complies, faisant toujours de Dieu l'Alpha et l'Oméga de
toutes ses oeuvres.»]

[Note 454: «L'empereur, dit-il, invitait par des lettres pressantes le
sultan des Turcs à marcher contre les Allemands.»]

Enfin ils arrivèrent à Satalie, dans le golfe de Chypre. Il y avait
encore quarante journées de marche pour aller par terre à Antioche en
faisant le tour du golfe. Mais la patience et le zèle des barons
étaient à bout. Il fut impossible au roi de les retenir. Ils
déclarèrent qu'ils iraient par mer à Antioche. Les Grecs fournirent
des vaisseaux à tous ceux qui pouvaient payer. Le reste fut abandonné
sous la garde du comte de Flandre, du sire de Bourbon, et d'un corps
de cavalerie grecque que le roi loua pour les protéger. Il donna
ensuite tout ce qui lui restait à ces pauvres gens, et s'embarqua avec
Éléonore. Mais les Grecs qui devaient les défendre les livrèrent
eux-mêmes, ou les réduisirent en esclavage; ceux qui échappèrent le
durent au prosélytisme des Turcs, qui leur firent embrasser leur
religion.

       *       *       *       *       *

Telle fut la honteuse issue de cette grande expédition. Ceux qui
s'étaient embarqués formaient pourtant la force réelle de l'armée. Ils
pouvaient être de grande utilité aux chrétiens d'Antioche ou de la
terre sainte. Mais la honte pesait sur eux, et le souvenir des
malheureux qu'ils avaient abandonnés en Cilicie. Louis VII ne voulut
rien entreprendre pour le prince d'Antioche, Raymond de Poitiers,
oncle de sa femme Éléonore. C'était le plus bel homme du temps, et sa
nièce semblait trop bien avec lui. Louis craignit qu'il ne voulût l'y
retenir, partit brusquement d'Antioche, et se rendit à la terre
sainte. Il n'y fit rien de grand. Conrad vint l'y retrouver. Leur
rivalité leur fit manquer le siége de Damas, qu'ils avaient entrepris.
Ils retournèrent honteusement en Europe, et le bruit courut que
Louis, pris un instant par les vaisseaux des Grecs, n'avait été
délivré que par la rencontre d'une flotte des Normands de Sicile.

C'était une triste chose qu'un pareil retour et une grande dérision.
Qu'étaient devenus ces milliers de chrétiens abandonnés, livrés aux
infidèles! Tant de légèreté et de dureté en même temps! Tous les
barons étaient coupables, mais la honte fut pour le roi. Il porta le
péché à lui seul. Pendant la croisade, la fière et violente Éléonore
avait montré le cas qu'elle faisait d'un tel époux. Elle avait déclaré
dès Antioche qu'elle ne pouvait demeurer la femme d'un homme dont elle
était parente, que d'ailleurs elle ne voulait pas d'un moine pour
mari[455]. Elle aimait, dit-on, Raymond d'Antioche; selon d'autres, un
bel esclave sarrazin. On disait qu'elle avait reçu des présents du
chef des infidèles. Au retour, elle demanda le divorce au concile de
Beaugency. Louis se soumit au jugement du concile, et perdit d'un coup
les vastes provinces qu'Éléonore lui avait apportées. Voilà le midi de
la France encore une fois isolé du nord. Une femme va porter à qui
elle voudra la prépondérance de l'Occident.

[Note 455: «Se monacho, non regi nupsisse.»]

Il paraît que la dame s'était assurée d'avance d'un autre époux. Le
divorce fut prononcé le 18 mars; dès la Pentecôte, Henri Plantagenet,
duc d'Anjou, petit-fils de Guillaume le Conquérant, duc de Normandie,
bientôt roi d'Angleterre, avait épousé Éléonore, et avec elle la
France occidentale, de Nantes aux Pyrénées. Avant même qu'il fût roi
d'Angleterre, ses États se trouvaient deux fois plus étendus que ceux
du roi de France. En Angleterre, il ne tarda pas à prévaloir sur
Étienne de Blois, dont le fils avait épousé une soeur de Louis VII.
Ainsi tout tournait contre celui-ci, tout réussissait à son rival.

Il faut savoir un peu ce que c'était que cette royauté d'Angleterre,
dont la rivalité avec la France va nous occuper.

La spoliation de tout un peuple, voilà la base hideuse de la puissance
anglo-normande. Cette vie de brigandage et de violence que chaque
baron avait exercée en petit autour de son manoir, elle se produisit
en grand de l'autre côté du détroit. Là le serf fut tout un peuple, et
le servage approcha en horreur de l'esclavage antique, ou de celui de
nos colonies. Nul lien entre les vaincus et les vainqueurs; autre
langue, autre race; l'habitude de tout pouvoir, une exécrable
férocité, nul respect humain, nul frein légal; partout des seigneurs
presque égaux du roi, comme compagnons de sa conquête; le seul comte
de Moreton avait plus de six cents fiefs[456]. Ces barons voulaient
bien se dire hommes du roi. Mais réellement il n'était que le premier
d'entre eux. Dans les grandes occasions, ils devenaient les juges de
ce roi. Cependant ils auraient trop risqué à être indépendants. Peu
nombreux au milieu d'un peuple immense, qu'ils foulaient si
brutalement, ils avaient besoin d'un centre où recourir en cas de
révolte, d'un chef qui pût les rallier, qui représentât la partie
normande au milieu de la conquête. Voilà ce qui explique pourquoi
l'ordre féodal fut si fort dans le pays même où les vassaux plus
puissants devaient être plus tentés de le mépriser.

[Note 456: Hallam. Il est vrai que ses possessions étaient dispersées:
248 manoirs dans le Cornwall, 54 en Sussex, 196 en Yorkshire, 99 dans
le comté de Northampton, etc.]

La position de ce roi de la conquête était extraordinairement critique
et violente. Cette société nouvelle, bâtie de meurtres et de vols,
elle se maintenait par lui; en lui elle avait son unité. C'est à lui
que remontait ce sourd concert de malédictions, d'imprécations à voix
basse. C'est pour lui que le banni saxon, dans la _Forêt
nouvelle_[457] où le poursuivait le shériff, gardait sa meilleure
flèche; les forêts ne valaient rien pour les rois normands. C'est
contre lui, tout autant que contre les Saxons, que le baron se faisait
bâtir ces gigantesques châteaux, dont l'insolente beauté atteste
encore combien peu on y a plaint la sueur de l'homme. Ce roi si
détesté ne pouvait manquer d'être un tyran. Aux Saxons il lançait des
lois terribles, sans mesure et sans pitié. Contre les Normands il y
fallait plus de précautions; il appelait sans cesse des soldats du
continent, des Flamands, des Bretons; gens à lui, d'autant plus
redoutables à l'aristocratie normande, qu'ils se rapprochaient par la
langue, les Flamands des Saxons, les Bretons des Gallois. Plusieurs
fois il n'hésita pas à se servir des Saxons eux-mêmes[458]. Mais il y
renonçait bientôt. Il n'eût pu devenir le roi des Saxons qu'en
renversant tout l'ouvrage de la conquête.

[Note 457: _Nove forest._ C'était un espace de trente milles que le
conquérant avait fait mettre en bois, en détruisant trente-six
paroisses et en chassant les habitants.]

[Note 458: Ainsi Guillaume le Roux et son successeur Henri Beauclerc
appelèrent tous deux un instant les Anglais contre les partisans de
leur frère aîné, Robert Courte-Heuse.]

Voilà la situation où se trouvait déjà le fils du Conquérant,
Guillaume le Roux: bouillant d'une tyrannie impatiente, qui
rencontrait partout sa limite; terrible aux Saxons, terrible aux
barons; passant et repassant la mer; courant, avec la roideur d'un
sanglier, d'un bout à l'autre de ses États; furieux d'avidité,
_merveilleux marchand de soldats_[459], dit le chroniqueur;
destructeur rapide de toute richesse; ennemi de l'humanité, de la loi,
de la nature, l'outrageant à plaisir; sale dans les voluptés,
meurtrier, ricaneur et terrible. Quand la colère montait sur son
visage rouge et couperosé, sa parole se brouillait, il bredouillait
des arrêts de mort. Malheur à qui se trouvait en face!

[Note 459: «Mirabilis militum mercator et solidator.» Suger.]

       *       *       *       *       *

Les tonnes d'or passaient comme un shelling. Une pauvreté incurable le
travaillait; il était pauvre de toute sa violence, de toute sa
passion. Il fallait payer le plaisir, payer le meurtre. L'homme
ingénieux et inventif qui savait trouver l'or, c'était un certain
prêtre, qui s'était d'abord fait connaître comme délateur. Cet homme
devint le bras droit de Guillaume, son pourvoyeur. Mais c'était un
rude engagement que de remplir ce gouffre sans fond. Pour cela il fit
deux choses; il refit le _Doomsday book_, revit et corrigea le livre
de la conquête, s'assura si rien n'avait échappé. Il reprit la
spoliation en sous-oeuvre, se mit à ronger les os déjà rongés, et sut
encore en tirer quelque chose. Mais après lui, rien n'y restait. On
l'avait baptisé du nom de _Flambard_[460]. Des vaincus, il passa aux
vainqueurs, d'abord aux prêtres; il mit la main sur les biens
d'église. L'archevêque de Kenterbury serait mort de faim, sans la
charité de l'abbé de Saint-Alban. Les scrupules n'arrêtaient point
Flambard. Grand justicier, grand trésorier, chapelain du roi encore
(c'était le chapelain qu'il fallait à Guillaume), il suçait
l'Angleterre par trois bouches. Il en alla ainsi jusqu'à ce que
Guillaume eût rencontré cette fin dans cette belle forêt que le
Conquérant semblait avoir plantée pour la ruine des siens. «Tire donc,
de par le diable!» dit le roi Roux à son bon ami qui chassait avec
lui. Le diable le prit au mot, et emporta son âme qui lui était si
bien due.

[Note 460: Orderic Vital.]

Le successeur, ce ne fut pas le frère aîné, Robert. La royauté du bâtard
Guillaume devait passer au plus habile, au plus hardi. Ce royaume volé
appartenait à qui le volerait. Quand le Conquérant expirant donna la
Normandie à Robert, l'Angleterre à Guillaume: «Et moi, dit Henri, le
plus jeune, et moi donc, n'aurai-je rien?»--«Patience, mon fils, dit le
mourant, tout te viendra tôt ou tard.» Le plus jeune était aussi le plus
avisé. On l'appelait Beauclerc, comme on dirait l'habile, le suffisant,
le scribe, le vrai Normand. Il commença par tout promettre aux Saxons,
aux gens d'église; il donna par écrit des chartes, des libertés, tout
autant qu'on voulut[461]. Il battit Robert avec ses soldats mercenaires,
l'attira, le garda, bien logé, bien nourri, dans un château fort, où il
vécut jusqu'à quatre-vingt-quatre ans. Robert, qui n'aimait que la
table, s'y serait consolé, n'eût été que son frère lui fit crever les
yeux[462]. Au reste, le fratricide et le parricide étaient l'usage
héréditaire de cette famille. Déjà les fils du Conquérant avaient
combattu et blessé leur père[463]. Sous prétexte de justice féodale,
Beauclerc, qui se piquait d'être bon et rude justicier, livra ses
propres petites-filles, deux enfants, à un baron qui leur arracha les
yeux et le nez. Leur mère, fille de Beauclerc, essaya de les venger en
tirant elle-même une flèche contre la poitrine de son père. Les
Plantagenets, qui ne descendaient de cette race diabolique que du côté
maternel, n'en dégénérèrent pas.

[Note 461: «Je me propose, leur dit-il, de vous maintenir dans vos
anciennes libertés; j'en ferai, si vous le demandez, un écrit signé de
ma main, et je le confirmerai par serment.»--On dressa la charte, on
en fit autant de copies qu'il y avait de comtés. Mais quand le roi se
rétracta, il les reprit toutes; il n'en échappa que trois. (Math.
Paris.)]

[Note 462: Math. Paris. Lingard en doute, parce qu'aucun contemporain
n'en fait mention. Mais celui qui laissa crever les yeux à ses
petites-filles, et qui fit passer sa fille en hiver, demi-nue, dans un
fossé glacé, mérite-t-il ce doute?]

[Note 463: C'était Robert, révolté contre son père, et qui le
combattit sans le connaître. On les réconcilia, ils se brouillèrent
encore, et Guillaume maudit son fils.]

Après Beauclerc (1133), la lutte fut entre son neveu, Étienne de
Blois, et sa fille Mathilde, veuve de l'empereur Henri V et femme du
comte d'Anjou. Étienne appartenait à cette excellente famille des
comtes de Blois et de Champagne qui, à la même époque, encourageait
les communes commerçantes, divisait à Troyes la Seine en canaux, et
protégeait également saint Bernard et Abailard. Libres penseurs et
poètes, c'est d'eux que descendra le fameux Thibaut, le trouvère,
celui qui fit peindre ses vers à la reine Blanche dans son palais de
Provins, au milieu des roses transplantées de Jéricho. Étienne ne
pouvait se soutenir en Angleterre qu'avec des étrangers, Flamands,
Brabançons, Gallois même. Il n'avait pour lui que le clergé et
Londres. Quant au clergé, Étienne ne resta pas longtemps bien avec
lui. Il défendit d'enseigner le droit canon, et osa empoisonner des
évêques. Alors Mathilde reparut. Elle débarqua presque seule; vraie
fille du Conquérant, insolente, intrépide, elle choqua tout le monde,
et brava tout le monde. Trois fois elle s'enfuit la nuit, à pied sur
la neige et sans ressources. Étienne, qui la tint une fois assiégée,
crut, comme chevalier, devoir ouvrir passage à son ennemie, et la
laisser rejoindre les siens. Elle ne l'en traita pas mieux, quand elle
le prit à son tour, abandonné de ses barons (1152). Il fut contraint
de reconnaître pour son successeur cet heureux Henri Plantagenet,
comte d'Anjou et fils de Mathilde, à qui nous avons vu tout à l'heure
Éléonore de Guienne remettre sa main et ses États.

Telle était la grandeur croissante du jeune Henri, lorsque le roi de
France, humilié par la croisade, perdit Éléonore et tant de provinces.
Cet enfant gâté de la fortune fut en quelques années accablé de ses
dons. Roi d'Angleterre, maître de tout le littoral de la France,
depuis la Flandre jusqu'aux Pyrénées, il exerça sur la Bretagne cette
suzeraineté que les ducs de Normandie avaient toujours réclamée en
vain. Il prit l'Anjou, le Maine et la Touraine à son frère, et le
laissa en dédommagement se faire duc de Bretagne (1156). Il réduisit
la Gascogne, il gouverna la Flandre, comme tuteur et gardien, en
l'absence du comte. Il prit le Quercy au comte de Toulouse, et il
aurait pris Toulouse elle-même, si le roi de France ne s'était pas
jeté dans la ville pour la défendre (1159). Le Toulousain fut du moins
obligé de lui faire hommage. Allié du roi d'Aragon, comte de Barcelone
et de Provence, Henri voulait pour un de ses fils une princesse de
Savoie, afin d'avoir un pied dans les Alpes, et de tourner la France
par le midi. Au centre, il réduisit le Berri, le Limousin, l'Auvergne,
il acheta la Marche[464]. Il eut même le secret de détacher les comtes
de Champagne de l'alliance du roi. Enfin à sa mort il possédait les
pays qui répondent à quarante-sept de nos départements, et le roi de
France n'en avait pas vingt.

[Note 464: Il eut la Marche pour quinze mille marcs d'argent. Le comte
partait pour Jérusalem et ne savait que faire de sa terre. (Gaufred
Vosiens.)]

Dès sa naissance, Henri II s'était trouvé environné d'une popularité
singulière, sans avoir rien fait pour la mériter. Son grand-père,
Henri Beauclerc, était Normand, sa grand'mère Saxonne, son père
Angevin. Il réunissait en lui toutes les races occidentales. Il était
le lien des vainqueurs et des vaincus, du Midi et du Nord. Les
vaincus surtout avaient conçu un grand espoir, ils croyaient voir en
lui l'accomplissement de la prophétie de Merlin, et la résurrection
d'Arthur. Il se trouva, pour mieux appuyer la prophétie, qu'il obtint
de gré ou de force l'hommage des princes d'Écosse, d'Irlande, de
Galles et de Bretagne, c'est-à-dire de tout le monde celtique. Il fit
chercher et trouver le tombeau d'Arthur, ce mystérieux tombeau dont la
découverte devait marquer la fin de l'indépendance celtique et la
consommation des temps.

Tout annonçait que le nouveau prince remplirait les espérances des
vaincus. Il avait été élevé à Angers, l'une des villes d'Europe où la
jurisprudence avait été professée de meilleure heure. C'était l'époque
de la résurrection du droit romain, qui, sous tant de rapports, devait
être celle du pouvoir monarchique et de l'égalité civile. L'égalité
sous un maître, c'était le dernier mot que le monde antique nous avait
légué. L'an 1111, la fameuse comtesse Mathilde, la cousine de Godefroi
de Bouillon, l'amie de Grégoire VII, avait autorisé l'école de
Bologne, fondée par le Bolonais Irnerio. L'empereur Henri V avait
confirmé cette autorisation, sentant tout le parti que le pouvoir
impérial tirerait des traditions de l'ancien Empire. Le jeune duc
d'Anjou, Henri Plantagenet, fils de la Normande Mathilde, veuve de ce
même empereur Henri V, trouva à Angers, à Rouen, en Angleterre, les
traditions de l'école de Bologne. Dès 1214, l'évêque d'Angers était un
savant juriste[465]. Le fameux Italien Lanfranc, l'homme de Guillaume
le Conquérant, le primat de la conquête, avait d'abord enseigné à
Bologne, et concouru à la restauration du droit. Ce fut, dit un des
continuateurs de Sigebert de Gemblours, ce fut Lanfranc de Pavie et
son compagnon Garnerius, qui, ayant retrouvé à Bologne les lois de
Justinien, se mirent à les lire et à les commenter. Garnerius
persévéra, mais Lanfranc, enseignant en Gaule, à de nombreux
disciples, les arts libéraux et les lettres divines, vint au Bec et
s'y fit moine[466].

[Note 465: Tout le clergé de cette ville était composé de légistes au
XIIIe et au XIVe siècles. Sous l'épiscopat de Guillaume Le Maire
(1290-1314), presque tous les chanoines de son église étaient
professeurs en droit (Bodin). Sur dix-neuf évêques qui formèrent
l'assemblée du clergé en 1339, quatre avaient professé le droit à
l'Université d'Angers.]

[Note 466: Robert de Monte.--Orderic Vital: «La renommée de sa science
se répandit dans toute l'Europe, et une foule de disciples accoururent
pour l'entendre, de France, de Gascogne, de Bretagne et de Flandre.»]

Les principes de la nouvelle école furent proclamés précisément à
l'époque de l'avénement de Henri II (1154). Les jurisconsultes appelés
par l'empereur Frédéric Barberousse, à la diète de Roncaglia (1158),
lui dirent, par la bouche de l'archevêque de Milan, ces paroles
remarquables: «Sachez que tout le droit législatif du peuple vous a
été accordé; votre volonté est le droit, car il est dit: _Ce qui a plu
au prince a force de loi: le peuple a remis tout son empire et son
pouvoir à lui et en lui_[467].»

[Note 467: Radevicus, II, c. IV, ap. Giesler, Kirchengeschichte, II,
P. 2, p. 72. «Scias itaque omne jus populi in condendis legibus tibi
concessum, tua voluntas jus est, sicuti dicitur: «Quod Principi
placuit, legis habet vigorem, cum populus et in eum omne suum imperium
et potestatem concesserit.»--Le conseiller de Henri II, le célèbre
Ranulfe de Glanville, répète cette maxime (de leg. et consuet. reg.
anglic., in proem.).]

L'empereur lui-même avait dit en ouvrant la diète: «Nous, qui sommes
investi du nom royal, nous désirons plutôt exercer un empire légal
pour la conservation du droit et de la liberté de chacun, que de tout
faire impunément. Se donner toute licence, et changer l'office du
commandement en domination superbe et violente, c'est la royauté, la
tyrannie[468].» Ce républicanisme pédantesque, extrait mot à mot de
Tite-Live, expliquait mal l'idéal de la nouvelle jurisprudence. Au
fond, ce n'était pas la liberté qu'elle demandait, mais l'égalité sous
un monarque, la suppression de la hiérarchie féodale qui pesait sur
l'Europe.

[Note 468: Radevicus.]

Combien ces légistes devaient être chers aux princes, on le conçoit
par leur doctrine, on l'apprend par l'histoire, qui partout désormais,
nous les montrera près d'eux et comme pendus à leur oreille, leur
dictant tout bas ce qu'ils doivent répéter. Guillaume le Bâtard
s'attacha Lanfranc, comme nous l'avons vu. Dans ses fréquentes
absences, il lui confiait le gouvernement de l'Angleterre; plus d'une
fois il lui donna raison contre son propre frère. L'Angevin Henri,
nouveau conquérant de l'Angleterre, prit pour son Lanfranc un élève de
Bologne, qui avait aussi étudié le droit à Auxerre[469]. Thomas
Becket, c'était son nom, était alors au service de l'archevêque de
Kenterbury. Il avait, par son influence, retenu ce prélat dans le
parti de Mathilde et de son fils. Ayant reçu seulement les premiers
ordres, n'étant ainsi ni prêtre ni laïque, il se trouvait propre à
tout et prêt à tout. Mais sa naissance était un grand obstacle; il
était, dit-on, fils d'une femme sarrasine, qui avait suivi un Saxon
revenu de la terre sainte[470]. Sa mère semblait lui fermer les
dignités de l'Église, et son père celles de l'État. Il ne pouvait rien
attendre que du roi. Celui-ci avait besoin de pareils gens pour
exécuter ses projets contre les barons. Dès son arrivée en Angleterre,
Henri rasa, en un an, cent quarante châteaux. Rien ne lui résistait,
il mariait les enfants des grandes maisons à ceux des familles
médiocres[471], abaissant ceux-là, élevant ceux-ci, nivelant tout.
L'aristocratie normande s'était épuisée dans les guerres d'Étienne. Le
nouveau roi disposait contre elle des hommes d'Anjou, de Poitou et
d'Aquitaine. Riche de ses États patrimoniaux et de ceux de sa femme,
il pouvait encore acheter des soldats en Flandre et en Bretagne. C'est
le conseil que lui avait donné Becket. Celui-ci était devenu l'homme
nécessaire dans les affaires et dans les plaisirs. Souple et hardi,
homme de science, homme d'expédients, et avec cela bon compagnon,
partageant ou imitant les goûts de son maître. Henri s'était donné
sans réserve à cet homme, et non-seulement lui, mais son fils, son
héritier. Becket était le précepteur du fils, le chancelier du père.
Comme tel, il soutenait âprement les droits du roi contre les barons,
contre les évêques normands. Il força ceux-ci à payer l'_escuage_,
malgré leurs réclamations et leurs cris. Puis, sentant que le roi,
pour être maître en Angleterre, avait besoin d'une guerre brillante,
il l'emmena dans le Midi de la France, à la conquête de Toulouse, sur
laquelle Éléonore de Guyenne avait des prétentions. Becket conduisait
en son propre nom, et comme à ses dépens, douze cents chevaliers, et
plus de quatre mille soldats, sans compter les gens de sa maison,
assez nombreux pour former plusieurs garnisons dans le Midi[472]. Il
est évident qu'un armement si disproportionné avec la fortune du plus
riche particulier était mis sous le nom d'un homme sans conséquence,
pour moins alarmer les barons.

[Note 469: Lingard.]

[Note 470: Elle ne savait que deux mots intelligibles pour les
habitants de l'Occident, c'était _Londres_, et _Gilbert_, le nom de
son amant. À l'aide du premier, elle s'embarqua pour l'Angleterre;
arrivée à Londres, elle courut les rues en répétant: Gilbert! Gilbert!
et elle retrouva celui qu'elle appelait.]

[Note 471: Radulph. Niger.]

[Note 472: Newbridg., II, 10. Chron. Norm. Lingard, II, 325.--Lingard,
p. 321: «Le lecteur verra sans doute avec plaisir dans quel appareil
le chancelier voyageait en France. Quand il entrait dans une ville, le
cortége s'ouvrait par deux cent cinquante jeunes gens chantant des
airs nationaux; ensuite venaient ses chiens, accouplés. Ils étaient
suivis de huit chariots, traînés chacun par cinq chevaux, et menés par
cinq cochers en habit neuf. Chaque chariot était couvert de peaux, et
protégé par deux gardes et par un gros chien, tantôt enchaîné, tantôt
en liberté. Deux de ces chariots étaient chargés de tonneaux d'ale
pour distribuer à la populace; un autre portait tous les objets
nécessaires à la chapelle du chancelier, un autre encore le mobilier
de sa chambre à coucher, un troisième celui de sa cuisine, un
quatrième portait sa vaisselle d'argent et sa garde-robe; les deux
autres étaient destinés à l'usage de ses suivants. Après eux venaient
douze chevaux de somme sur chacun desquels était un singe, avec un
valet (groom) derrière, sur ses genoux; paraissaient ensuite les
écuyers portant les boucliers et conduisant les chevaux de bataille de
leurs chevaliers; puis encore d'autres écuyers, des enfants de
gentilshommes, des fauconniers, les officiers de la maison, les
chevaliers et les ecclésiastiques, deux à deux et à cheval, et le
dernier de tous enfin, arrivait le chancelier lui-même conversant avec
quelques amis. Comme il passait, on entendait les habitants du pays
s'écrier: «Quel homme doit donc être le roi d'Angleterre, quand son
chancelier voyage en tel équipage?» Steph., 20. 2.

Le prédécesseur de Becket, au siége de Kenterbury, lui écrivait: «In
aure et in vulgis sonat vobis esse cor unum et animam unam» (Bles.
epist. 78).--Petrus Gellensis: Secundum post regem in quatuor regnis
quis te ignorat?» (Marten. Thes. anecd. III.)--Le clergé anglais écrit
à Thomas: «In familiarem gratiam tam lata vos mente suscepit, ut
dominationis suæ loca quæ boreali Oceano ad Pyrenæum usque porrecta
sunt, prostestati vestræ cuncta subjecerit, ut in his solum hos beatos
reputati opinio, qui in vestris poterant oculis complacere.» Epist.
S. Thom., p. 190.]

Une vaste ligue s'était formée contre le comte de Toulouse, objet de
la jalousie universelle. Le puissant comte de Barcelone, régent
d'Aragon, les comtes de Narbonne, de Montpellier, de Béziers, de
Carcassonne, étaient d'accord avec le roi d'Angleterre. Celui-ci
semblait près de conquérir ce que Louis VIII et saint Louis
recueillirent sans peine après la croisade des Albigeois. Il fallait
donner l'assaut sur-le-champ à Toulouse, sans lui laisser le temps de
se reconnaître. Le roi de France s'y était jeté, et défendait à Henri
comme suzerain de rien entreprendre contre une ville qu'il protégeait.
Ce scrupule n'arrêtait pas Becket; il conseillait de brusquer
l'attaque. Mais Henri craignait d'être abandonné de ses vassaux, s'il
risquait une violation si éclatante de la loi féodale. Le belliqueux
chancelier n'eut pour dédommagement que la gloire d'avoir combattu et
désarmé un chevalier ennemi.

L'entretien des troupes mercenaires que Becket avait conseillées à
Henri, et qui lui étaient si nécessaires contre ces barons, exigeait
des dépenses pour lesquelles toutes les ressources de la fiscalité
normande eussent été insuffisantes. Le clergé seul pouvait payer; il
avait été richement doté par la conquête. Henri voulut avoir l'Église
dans sa main. Il fallait d'abord s'assurer de la tête, je veux dire de
l'archevêché de Kenterbury. C'était presque un patriarcat, une papauté
anglicane, une royauté ecclésiastique, indispensable pour compléter
l'autre. Henri résolut de la prendre pour lui, en la donnant à un
second lui-même, à son bon ami Becket; réunissant alors les deux
puissances il eût élevé la royauté à ce point qu'elle atteignit au
XVIe siècle, entre les main d'Henri VIII, de Marie et d'Élisabeth. Il
lui était commode de mettre la primatie sous le nom de Becket, comme
naguère il y avait mis une armée. C'était, il est vrai, un Saxon; mais
le Saxon _Briakspear_[473] venait bien d'être élu pape précisément à
l'époque de l'avénement d'Henri II (Adrien IV). Becket lui-même y
répugnait: «Prenez-garde, dit-il, je deviendrai votre plus grand
ennemi[474].» Le roi ne l'écouta pas, et le fit primat, au grand
scandale du clergé normand.

[Note 473: C'est le seul Anglais qui ait été fait pape.]

[Note 474: «Citissime a me auferes animum; et gratia, quæ nunc inter
nos tanta est, in atrocissimum odium convertetur.»]

Depuis les Italiens Lanfranc et Anselme, le siége de Kenterbury avait
été occupé par des Normands. Les rois et les barons n'auraient pas osé
confier à d'autres cette grande et dangereuse dignité. Les
archevêques de Kenterbury n'étaient pas seulement primats
d'Angleterre; ils se trouvaient avoir en quelque sorte un caractère
politique. Nous les trouvons presque toujours à la tête des
résistances nationales, depuis le fameux Dunstan[475], qui abaissa si
impitoyablement la royauté anglo-saxonne, jusqu'à Étienne Langton, qui
fit signer la grande Charte au roi Jean. Ces archevêques se trouvaient
être particulièrement les gardiens des libertés de Kent, le pays le
plus libre de l'Angleterre. Arrêtons-nous un instant sur l'histoire de
cette curieuse contrée.

[Note 475: S. Dunstan, archev. de Kenterbury, fit des remontrances à
Edgar, et lui fit faire pénitence. Il ajouta deux clauses à leur
traité de réconciliation, 1º qu'il publierait un code de lois qui
apportât plus d'impartialité dans l'administration de la justice; 2º
qu'il ferait passer à ses propres frais dans les différentes provinces
des copies des saintes Écritures pour l'instruction du peuple.--Et
même, selon Lingard, le véritable texte d'Osbern doit être: «...
Justas legum rationes sanciret, _sancitas conscriberet, scriptas_ per
omnes fines imperii sui populis custodiendas mandaret, au lieu de
_sanctas conscriberet scripturas_.--Lingard, Antiquités de l'Église
anglo-saxonne, I, p. 489.]

Le pays de Kent, bien plus étendu que le comté qui porte ce nom,
embrasse une grande partie de l'Angleterre méridionale. Il est placé
en face de la France, à la pointe de la Grande-Bretagne. Il en forme
l'avant-garde; et c'était en effet le privilége des hommes de Kent de
former l'avant-garde de l'armée anglaise. Leur pays a, dans tous les
temps, livré la première bataille aux envahisseurs; c'est le premier à
la descente. Là, débarquèrent César, puis Hengist, puis Guillaume le
Conquérant. Là aussi commença l'invasion chrétienne. Kent est une
terre sacrée. L'apôtre de l'Angleterre, saint Augustin, y fonda son
premier monastère. L'abbé de ce monastère et l'archevêque de
Kenterbury étaient seigneurs de ce pays, et les gardiens de ses
priviléges. Ils conduisirent les hommes de Kent contre Guillaume le
Conquérant. Lorsque celui-ci, vainqueur à Hastings, marchait de
Douvres à Londres, il aperçut, selon la légende, une forêt mouvante.
Cette forêt, c'était les hommes de Kent, portant devant eux un rempart
mobile de branchages. Ils tombèrent sur les Normands, et arrachèrent à
Guillaume la garantie de leurs libertés. Quoi qu'il en soit de cette
douteuse victoire, ils restèrent libres, au milieu de la servitude
universelle, et ne connurent guère d'autre domination que l'Église.
C'est ainsi que nos Bretons de la Cornouaille, sous les évêques de
Quimper, conservaient une liberté relative, et insultaient tous les
ans la féodalité dans la statue du vieux roi Grallon.

La principale des coutumes de Kent, celle qui distingue encore
aujourd'hui ce comté, c'est la loi de succession, le partage égal
entre les enfants. Cette loi, appelée par les Saxons _gavel-kind_, par
les Irlandais _gabhaïl-cine_ (établissement de famille) est commune,
avec certaines modifications, à toutes les populations celtiques, à
l'Irlande et à l'Écosse, au pays de Galles, en partie même à notre
Bretagne.

Les grands légistes italiens, qui occupèrent les premiers le siége de
Kenterbury, furent d'autant plus favorables aux coutumes de Kent,
qu'elles s'accordaient sous plusieurs rapports avec les principes du
droit romain. Eudes, comte de Kent, frère de Guillaume le Conquérant,
voulant traiter les hommes de Kent comme l'étaient les habitants des
autres provinces, «Lanfranc lui résista en face, et prouva devant tout
le monde la liberté de sa terre par le témoignage de vieux Anglais qui
étaient versés dans les usages de leur patrie; et il délivra ses
hommes des mauvaises coutumes qu'Eudes voulait leur imposer[476].»
Dans une autre occasion: le roi ordonna de convoquer sans délai tout
le comté et de réunir tous les hommes du comté, Français et surtout
Anglais, versés dans la connaissance des anciennes lois et coutumes.
Arrivés à Penendin, ils s'assirent tous, et tout le comté fut retenu
là pendant trois jours; et par tous ces hommes sages et honnêtes, il
fut décidé, accordé et jugé: que, tout aussi bien que le roi,
l'archevêque de Kenterbury doit posséder ses terres avec pleine
juridiction, en toute indépendance et sécurité[477].

[Note 476: Vie de saint Lanfranc.]

[Note 477: Spence.]

Le successeur de Lanfranc, saint Anselme, se montra encore plus
favorable aux vaincus. Lanfranc lui parlait un jour du Saxon Elfeg,
qui s'était dévoué pour défendre, contre les Normands, les libertés du
pays: «Pour moi, dit Anselme, je crois que c'est un vrai martyr, celui
qui aima mieux mourir que de faire tort aux siens. Jean est mort pour
la vérité; de même Elfeg pour la justice; tous deux pareillement pour
Christ, qui est la justice et la vérité.» C'est Anselme qui contribua
le plus au mariage d'Henri Beauclerc avec la nièce d'Edgar, dernier
héritier de la royauté saxonne; cette union de deux races dut
préparer, quoi qu'on ait dit, la réhabilitation des vaincus. Le même
archevêque de Kenterbury reçut, comme représentant de la nation, les
serments de Beauclerc, lorsqu'il jura, pour la seconde fois, sa charte
des priviléges féodaux et ecclésiastiques.

Ce fut une grande surprise pour le roi d'Angleterre d'apprendre que
Thomas Becket, sa créature, son joyeux compagnon, prenait au sérieux
sa nouvelle dignité. Le chancelier, le mondain, le courtisan, se
ressouvint tout à coup qu'il était peuple. Le fils du Saxon redevint
Saxon, et fit oublier sa mère sarrasine par sa sainteté. Il s'entoura
des Saxons, des pauvres, des mendiants, revêtit leur habit grossier,
mangea avec eux et comme eux. Désormais, il s'éloigna du roi, et
résigna le sceau. Il y eut alors comme deux rois, et le roi des
pauvres, qui siégeait à Kenterbury, ne fut pas le moins puissant[478].

[Note 478: Les conseillers du roi attribuèrent à Becket le projet de
se rendre indépendant. On rapporta qu'il avait dit à ses confidents
que la jeunesse de Henri demandait un maître, et qu'il savait combien
il était lui-même nécessaire à un roi incapable de tenir sans son
assistance les rênes du gouvernement.]

Henri, profondément blessé, obtint du pape une bulle qui rendait
indépendant de l'archevêque l'abbé du monastère de saint Augustin. Il
l'était effectivement sous les rois saxons. Thomas, par représailles,
somma plusieurs des barons de restituer au siége de Kenterbury une
terre que leurs aïeux avaient reçue des rois en fief, déclarant qu'il
ne connaissait point de loi pour l'injustice, et que ce qui avait été
pris sans bon titre devait être rendu. Il s'agissait dès lors de
savoir si l'ouvrage de la conquête serait détruit, si l'archevêque
saxon prendrait sur les descendants des vainqueurs la revanche de la
bataille d'Hastings. L'épiscopat, que Guillaume le Bâtard avait rendu
si fort dans l'intérêt de la conquête, tournait contre elle
aujourd'hui. Heureusement pour Henri, les évêques étaient plus barons
qu'évêques; l'intérêt temporel touchait ces Normands tout autrement
que celui de l'Église. La plupart se déclarèrent pour le roi, et se
tinrent prêts à jurer ce qui lui plairait. Ainsi, l'alarme donnée par
Becket à cette Église toute féodale, mettait le roi à même de se faire
accorder par elle une toute-puissance qu'autrement il n'eût jamais osé
demander.

Voici les principaux points que stipulaient les coutumes de Clarendon
(1164): «La garde de tout archevêché et évêché vacant sera donnée au
roi, et les revenus lui en seront payés. L'élection sera faite d'après
l'ordre du roi, avec son assentiment, par le haut clergé de l'Église,
sur l'avis des prélats que le roi y fera assister.--Lorsque dans un
procès, l'une des deux, ou les deux parties seront ecclésiastiques, le
roi décidera si la cause sera jugée par la cour séculière ou
épiscopale. Dans le dernier cas, le rapport sera fait par un officier
civil. Et si le défendeur est convaincu d'action criminelle, il perdra
son bénéfice de clergie.--Aucun tenancier du roi ne sera excommunié
sans que l'on se soit adressé au roi, ou, en son absence, au grand
justicier.--Aucun ecclésiastique en dignité ne passera la mer sans la
permission du roi.--Les ecclésiastiques tenanciers du roi tiennent
leurs terres par baronnie, et sont obligés aux mêmes services que les
laïques.»

Ce n'était pas moins que la confiscation de l'Église au profit
d'Henri. Le roi percevant les fruits de la vacance, on pouvait être
sûr que les siéges vaqueraient longtemps comme sous Guillaume le Roux,
qui avait affermé un archevêché, quatre évêchés, onze abbayes. Les
évêchés allaient être la récompense non plus des barons peut-être,
mais des agents du fisc, des scribes, des juges complaisants.
L'Église, soumise au service militaire, devenait toute féodale. Les
institutions d'aumônes et d'écoles, d'offices religieux, devaient
nourrir les Brabançons et les Cotereaux, et les fondations pieuses
payer le meurtre. L'Église anglicane, perdant avec l'excommunication
l'arme unique qui lui restait, enfermée dans l'île sans relations avec
Rome, avec la communauté du monde chrétien, allait perdre tout esprit
d'universalité, de _catholicité_. Ce qu'il y avait de plus grave,
c'était l'anéantissement des tribunaux ecclésiastiques et la
suppression du _bénéfice de clergie_. Ces droits donnaient lieu à de
grands abus sans doute, bien des crimes étaient impunément commis par
des prêtres; mais quand on songe à l'épouvantable barbarie, à la
fiscalité exécrable des tribunaux laïques au XIIe siècle, on est
obligé d'avouer que la juridiction ecclésiastique était une ancre de
salut. L'Église était presque la seule voie par où les races méprisées
pussent reprendre quelque ascendant. On le voit par l'exemple des deux
Saxons Breakspear (Adrien IV) et Becket.

Aussi toutes les races vaincues soutinrent l'évêque de Kent avec
courage et fidélité. Sa lutte pour la liberté fut imitée avec plus de
timidité et de modération en Aquitaine par l'évêque de Poitiers[479],
et plus tard dans le pays de Galles, par le fameux Giraud le Cambrien,
auquel nous devons, entre autres ouvrages, une si curieuse description
de l'Irlande[480]. Les Bas-Bretons étaient pour Becket. Un Gallois le
suivit dans l'exil, au péril de ses jours, ainsi que le fameux Jean de
Salisbury[481]. Il semblerait que les étudiants gallois aient porté
les messages de Becket; car Henri II leur fit fermer les écoles, et
défendre d'entrer nulle part en Angleterre sans son consentement.

[Note 479: Henri II lui avait adressé par deux de ses justiciers des
instructions plus dures encore que les coutumes de Clarendon. Voyez la
lettre de l'Évêque, ap. Scr. fr. XVI, 216.--Voyez aussi (ibid. 572,
575, etc.) les lettres que Jean de Salisbury lui écrit pour le tenir
au courant de l'état des affaires de Thomas Becket.--En 1166, l'évêque
de Poitiers céda, et fit sa paix avec Henri II, Joann. Saresber.
epist., ibid. 525.]

[Note 480: Élu évêque en 1176 par les moines de Saint-David, dans le
comté de Pembroke (pays de Galles), et chassé par Henri II, qui mit à
sa place un Normand; réélu en 1198 par les mêmes moines, et chassé de
nouveau par Jean sans Terre. Trop faiblement soutenu, il échoua dans
sa lutte courageuse pour l'indépendance de l'Église galloise; mais sa
patrie lui en garde une profonde reconnaissance. «Tant que durera
notre pays, dit un poëte gallois, ceux qui écrivent et ceux qui
chantent se souviendront de ta noble audace.»]

[Note 481: Salisbury fait partie du pays de Kent, mais non du comté de
ce nom. Du temps de l'archevêque Thibaut, ce fut Jean de Salisbury
qu'on accusa de toutes les tentatives de l'Église de Kenterbury pour
reconquérir ses priviléges. Il écrit, en 1159: «Regis tota in me
incanduit indignatio... Quod quis nomen romanum apud nos invocat, mihi
imponunt; quod in electionibus celebrandis, in causis ecclesiasticis
examinandis, vel umbram libertatis audet sibi Anglorum ecclesia
vindicare, mihi imputatur, ac si dominum Cantuariensem et alios
episcopos quid facere oporteat solus intruam.....» J. Sareber, epist.,
ap. Scr. fr. XVI, 496.--Dans son Policraticus (Leyde, 1639, p. 206),
il avance qu'il est bon et juste de flatter le tyran pour le tromper,
et de le tuer. (Aures tyranni mulcere... tyrannum occidere... æquum et
justum.)--Dans l'affaire de Thomas Becket, sa correspondance trahit un
caractère intéressé (il s'inquiète toujours de la confiscation de ses
propriétés, Scr. fr. XVI, 508, 512, etc.), irrésolu et craintif, p.
509: il fait souvent intercéder pour lui auprès de Henri II, p. 514,
etc., et donne à Becket de timides conseils, p. 510, 527, etc. Il ne
semble guère se piquer de conséquence. Ce défenseur de la liberté
n'accorde au libre arbitre de pouvoir que pour le mal (Policrat., p.
97). Il ne faut pas se hâter de rien conclure de ce qu'il reçut les
leçons d'Abailard; il vante saint Bernard et son disciple Eugène III.
(Ibid., p. 311.)]

Ce serait pourtant rétrécir ce grand sujet, que de n'y voir autre
chose que l'opposition des races, de ne chercher qu'un Saxon dans
Thomas Becket. L'archevêque de Kenterbury ne fut pas seulement le
saint de l'Angleterre, le saint des vaincus, Saxons et Gallois, mais
tout autant celui de la France et de la chrétienté. Son souvenir ne
resta pas moins vivant chez nous que dans sa patrie. On montre encore
la maison qui le reçut à Auxerre, et, en Dauphiné, une église qu'il y
bâtit dans son exil. Aucun tombeau ne fut plus visité, aucun
pèlerinage plus en vogue au moyen âge que celui de saint Thomas de
Kenterbury. On dit qu'en une seule année il y vint plus de cent mille
pèlerins. Selon une tradition, on aurait, en un an, offert jusqu'à 950
livres sterling à la chapelle de saint Thomas, tandis que l'autel de
la Vierge ne reçut que quatre livres; Dieu lui-même n'eut pas une
offrande.

Thomas fut cher au peuple entre tous les saints du moyen âge, parce
qu'il était peuple lui-même par sa naissance basse et obscure, par sa
mère sarrasine et son père saxon. La vie mondaine qu'il avait menée
d'abord, son amour des chiens, des chevaux, des faucons[482], ces
goûts de jeunesse dont il ne guérit jamais bien, tout cela leur
plaisait encore. Il conserva sous ses habits de prêtre, une âme de
chevalier, loyale et courageuse, et il n'en réprimait qu'avec peine
les élans. Dans une des plus périlleuses circonstances de sa vie,
lorsque les barons et les évêques d'Henri semblaient prêts à le mettre
en pièces, un d'eux osa l'appeler traître; il se retourna vivement et
répliqua: «Si le caractère de mon ordre ne me le défendait, le lâche
se repentirait de son insolence.»

[Note 482: Lorsque dans la suite il débarqua en France, il aperçut des
jeunes gens dont l'un tenait un faucon, et ne put s'empêcher d'aller
voir l'oiseau; cela faillit le trahir.]

Ce qu'il y eut de grand, de magnifique et de terrible dans la destinée
de cet homme, c'est qu'il se trouva chargé, lui faible individu et
sans secours, des intérêts de l'Église universelle, qui semblaient
ceux du genre humain. Ce rôle, qui appartenait au pape, et que
Grégoire VII avait soutenu, Alexandre III n'osa le reprendre; il en
avait bien assez de la lutte contre l'antipape, contre Frédéric
Barberousse, le conquérant de l'Italie. Ce pape était le chef de la
ligue lombarde, un politique, un patriote italien; il animait les
partis, provoquait les désertions, faisait des traités, fondait des
villes. Il se serait bien gardé d'indisposer le plus grand roi de la
chrétienté, je parle d'Henri II, lorsqu'il avait déjà contre lui
l'empereur. Toute sa conduite avec Henri fut pleine de timides et
honteux ménagements; il ne cherchait qu'à gagner du temps par de
misérables équivoques, par des lettres et des contre-lettres, vivant
au jour le jour, ménageant l'Angleterre et la France, agissant en
diplomate, en prince séculier, tandis que le roi de France acceptait
le patronage de l'Église, tandis que Becket souffrait et mourait pour
elle. Étrange politique qui devait apprendre au peuple à chercher
partout ailleurs qu'à Rome le représentant de la religion et l'idéal
de la sainteté.

Dans cette grande et dramatique lutte, Becket eut à soutenir toutes
les tentations, la terreur, la séduction, ses propres scrupules. De
là, une hésitation dans les commencements, qui ressembla à la crainte.
Il succomba d'abord dans l'assemblée de Clarendon, soit qu'il eût cru
qu'on en voulait à sa vie, soit qu'il fut retenu encore par ses
obligations envers le roi. Cette faiblesse est digne de pitié dans un
homme qui pouvait être combattu entre deux devoirs. D'une part il
devait beaucoup à Henri, de l'autre, encore plus à son église de Kent,
à celle d'Angleterre, à l'Église universelle, dont il défendait seul
les droits. Cette incurable dualité du moyen âge, déchiré entre l'État
et la religion, a fait le tourment et la tristesse des plus grandes
âmes, de Godefroi de Bouillon, de saint Louis, de Dante.

«Malheureux! disait Thomas en revenant de Clarendon, je vois l'Église
anglicane, en punition de mes péchés, devenue servante à jamais! Cela
devait arriver; je suis sorti de la cour, et non de l'Église; j'ai été
chasseur de bêtes, avant d'être pasteur d'hommes. L'amateur des mimes
et des chiens est devenu le conducteur des âmes... Me voilà donc
abandonné de Dieu.»

Une autre fois, Henri essaya la séduction, au défaut de la violence.
Becket n'avait qu'à dire un mot; il lui offrait tout, il mettait tout
à ses pieds; c'était la scène de Satan transportant Jésus sur la
montagne, lui montrant le monde et disant: «Je te donnerai tout cela,
si tu veux tomber à genoux et m'adorer.» Tous les contemporains
reconnaissent ainsi, dans la lutte de Thomas contre Henri, une image
des tentations du Christ, et dans sa mort un reflet de la Passion. Les
hommes du moyen âge aimaient à saisir de telles analogies. Le dernier
livre de ce genre, et le plus hardi, est celui des _Conformités du
Christ et de saint François_.

L'extension même du pouvoir royal, qui faisait le fond de la question,
devint de bonne heure un objet secondaire pour Henri. L'essentiel fut
pour lui la ruine, la mort de Thomas; il eut soif de son sang. Que
toute cette puissance qui s'étendait sur tant de peuples, se brisât
contre la volonté d'un homme; qu'après tant de succès faciles, il se
présentât un obstacle, c'était aussi trop fort à supporter pour cet
enfant gâté de la fortune. Il se désolait, il pleurait.

Les gens zélés ne manquaient pas pourtant pour consoler le roi, et
tâcher de satisfaire son envie. On essaya dès 1164. L'archevêque fut
contraint, malade et faible encore, de se présenter devant la cour des
barons et des évêques. Le matin, il célébra l'office de saint Étienne,
premier martyr, qui commence par ces mots: «Les princes se sont assis
en conseil pour délibérer contre moi.» Puis il marcha courageusement
et se présenta revêtu de ses habits pontificaux et portant sa grande
croix d'argent. Cela embarrassa ses ennemis. Ils essayèrent en vain de
lui arracher sa croix. Revenant aux formes juridiques, ils
l'accusèrent d'avoir détourné les deniers publics, puis d'avoir
célébré la messe sous l'invocation du diable, ils voulaient le
déposer. On l'aurait alors tué en sûreté de conscience. Le roi
attendait impatiemment. Les voies de fait commençaient déjà;
quelques-uns rompaient des pailles et les lui jetaient. L'archevêque
en appela au pape, se retira lentement, et les laissa interdits. Ce
fut là la première tentation, la comparution devant Hérode et Caïphe.
Tout le peuple attendait dans les larmes. Lui, il fit dresser des
tables, appela tout ce qu'on put trouver de pauvres dans la ville, et
fit comme la Cène avec eux[483]. La nuit même il partit, et parvint
avec peine sur le continent.

[Note 483: Dixit: «Sinite pauperes Christi.... omnes intrare nobiscum,
ut epulemur in Domino ad invicem.» Et impleta sunt domus et atria
circumquaque discumbentium.]

Ce fut une grande douleur pour Henri que sa proie eût échappé. Il mit
au moins la main sur ses biens, il partagea sa dépouille; il bannit
tous ses parents en ligne ascendante et descendante, les chassa tous,
vieillards, femmes enceintes et petits-enfants. Encore exigeait-on
d'eux au départ le serment d'aller se montrer dans leur exil à celui
qui en était la cause. L'exilé les vit en effet, au nombre de quatre
cents, arriver les uns après les autres, pauvres et affamés, le saluer
de leur misère et de leurs haillons; il fallut qu'il endurât cette
procession d'exilés. Par-dessus tout cela, lui arrivaient des lettres
des évêques d'Angleterre, pleines d'amertume et d'ironie. Ils le
félicitaient de la pauvreté apostolique où il était réduit; ils
espéraient que ses abstinences profiteraient à son salut. Ce sont les
consolations des amis de Job.

L'archevêque accepta son malheur, et l'embrassa comme pénitence.
Réfugié à Saint-Omer, puis à Pontigny, couvent de l'ordre de Cîteaux,
il s'essaya aux austérités de ces moines[484]. De là il écrivit au
pape, s'accusant d'avoir été intrus dans son siége épiscopal, et
déclarant qu'il déposait sa dignité. Alexandre III, réfugié alors à
Sens, avait peur de prendre parti, et de se mettre un nouvel ennemi
sur les bras. Il condamna plusieurs articles des constitutions de
Clarendon, mais refusa de voir Thomas, et se contenta de lui écrire
qu'il le rétablissait dans sa dignité épiscopale. «Allez, écrivait-il
froidement à l'exilé, allez apprendre dans la pauvreté à être le
consolateur des pauvres.»

[Note 484: «Il portait le cilice et se flagellait. Il obtint d'un
frère, qu'outre le repas délicat qu'on lui servait, il lui apportât
secrètement la pitance ordinaire des moines, et il s'en contenta à
l'avenir. Mais ce régime, si contraire à ses habitudes, le rendit
bientôt assez grièvement malade.» Vita quadrip.]

Le seul soutien de Thomas, c'était le roi de France. Louis VII était
trop heureux de l'embarras où cette affaire mettait son rival. C'était
d'ailleurs, comme on a vu, un prince singulièrement doux et pieux.
L'évêque, persécuté pour la défense de l'Église, était pour lui un
martyr. Aussi l'accueillit-il avec ferveur, ajoutant que la protection
des exilés était un des anciens fleurons de la couronne de France. Il
accorda à Thomas et à ses compagnons d'infortune un secours journalier
en pain et autres vivres, et quand le roi d'Angleterre lui envoya
demander vengeance contre l'_ancien archevêque_: «Et qui donc l'a
déposé? dit Louis. Moi, je suis roi aussi, et je ne puis déposer dans
ma terre le moindre des clercs.»

Abandonné du pape et nourri par la charité du roi de France, Thomas ne
recula point. Henri ayant passé en Normandie, l'archevêque se rendit à
Vézelai, au lieu même où vingt ans auparavant saint Bernard avait
prêché la seconde croisade, et le jour de l'Ascension, au milieu du
plus solennel appareil, au son des cloches, à la lueur des cierges, il
excommunia les défenseurs des constitutions de Clarendon, les
détenteurs des biens de l'Église de Kenterbury, et ceux qui avaient
communiqué avec l'antipape que soutenait l'empereur. Il désignait
nominativement six favoris du roi; il ne le nommait pas lui-même, et
tenait encore le glaive suspendu sur lui.

Cette démarche audacieuse jeta Henri dans le plus violent accès de
fureur. Il se roulait par terre, il jetait son chaperon, ses habits,
arrachait la soie qui couvrait son lit, et rongeait comme une bête
enragée la laine et la paille. Revenu un peu à lui, il écrivit et fit
écrire au pape par le clergé de Kent, se montrant prêt à recourir aux
dernières extrémités, priant et menaçant tour à tour. D'une part il
envoyait à l'empereur des ambassadeurs pour jurer de reconnaître
l'antipape, et menaçait même de se faire musulman[485]; puis il
s'excusait auprès d'Alexandre III, assurait que ses envoyés avaient
parlé sans mission, puis il affirmait qu'il n'avait rien dit. En même
temps il achetait les cardinaux, il envoyait de l'argent aux Lombards,
alliés d'Alexandre. Il sollicitait les jurisconsultes de Bologne de
lui donner une réponse contre l'archevêque. Il allait jusqu'à offrir
au pape de tout abandonner, de lui sacrifier les constitutions de
Clarendon. Tant il languissait de perdre son ennemi!

[Note 485: Jean de Salisbury.]

Tout cela finit par agir. Il obtint des lettres pontificales d'après
lesquelles Thomas serait suspendu de toute autorité épiscopale jusqu'à
ce qu'il fut rentré en grâce avec le roi. Henri montra publiquement
ces lettres, se vanta d'avoir désarmé Becket, et de tenir désormais le
pape dans sa bourse[486]. Les moines de Cîteaux, menacés par lui pour
les possessions qu'ils avaient dans ses États, firent entendre
doucement à Becket qu'ils n'osaient plus le garder chez eux. Le roi de
France, scandalisé de la lâcheté de ces moines, ne put s'empêcher de
s'écrier: «Ô religion, religion, où es-tu donc? Voilà que ceux que
nous avons crus morts au siècle, bannissent en vue des choses du
siècle l'exilé pour la cause de Dieu[487]?»

[Note 486: Id.]

[Note 487: Louis envoya au-devant de l'archevêque une escorte de trois
cents hommes.]

Le roi de France lui-même finit par céder. Henri, dans la rage de sa
passion contre Becket, s'était humilié devant le faible Louis, s'était
reconnu son vassal, avait demandé sa fille pour son fils; et promis de
partager ses États entre ses enfants[488]. Louis se porta donc pour
médiateur; il amena Becket à Montmirail en Perche, où se rendit le roi
d'Angleterre. Des paroles vagues furent échangées, Henri réservant
l'honneur du royaume, et l'archevêque, l'honneur de Dieu.
«Qu'attendez-vous donc? dit le roi de France; voilà la paix entre vos
mains.» L'archevêque persistant dans ses réserves, tous les assistants
des deux nations l'accusaient d'obstination. Un des barons français
s'écria que celui qui résistait au conseil et à la volonté unanime des
seigneurs des deux royaumes ne méritait plus d'asile. Les deux rois
remontèrent à cheval sans saluer Becket, qui se retira fort
abattu[489].

[Note 488: À Montmirail, Henri se remit, lui, ses enfants, ses terres,
ses hommes, ses trésors, à la discrétion de Louis.]

[Note 489: Mais Louis se repentit d'avoir abandonné Becket; peu de
jours après, il le fit appeler. Becket vint avec quelques-uns des
siens, pensant qu'on allait lui intimer l'ordre de quitter la
France.--«Invenerunt regem tristi vultu sedentem, nec, ut solebat,
archiepiscopo assurgentem. Considerantibus autem illis, et diutius
facto silentio, rex tandem, quasi invitus abeundi daret licentiam,
subito mirantibus cunctis prosiliens, obortis lacrymis projecit se ad
pedes archiepiscopi, cum singultu dicens: «Domine mi pater, tu solus
vidisti.» Et congeminans cum suspirio: «Vere, ait, tu solus vidisti.
Nos ommes cæci sumus... Poeniteo, pater, ignosce, rogo, et ab hac
culpa me miserum absolve: regnum meum et meipsum ex hac hora tibi
offero.» Gervas. Cantuar., ap. Scr. fr. XIII, 33. Vit. quadrip., p.
96.]

Ainsi furent complétés l'abandon et la misère de l'archevêque. Il
n'eut plus ni pain ni gîte, et fut réduit à vivre des aumônes du
peuple. C'est peut-être alors qu'il bâtit l'église dont on lui
attribue la construction. L'architecture était un des arts dont la
tradition se perpétuait parmi les chefs de l'ordre ecclésiastique.
Nous voyons un peu après, dans la croisade des Albigeois, maître
Théodise, archidiacre de Notre-Dame de Paris, réunir, comme Becket,
les titres de légiste et d'architecte[490].

[Note 490: Ce fut Lanfranc qui bâtit, sur l'ordre de Guillaume le
Conquérant, l'église de Saint-Étienne de Caen, dernier et magnifique
produit de l'architecture romane.]

Cependant le roi d'Angleterre, pour porter le dernier coup au primat,
essaya de transporter à l'archevêque de York les droits de Kenterbury,
et lui fit sacrer son fils. Au banquet du couronnement il voulut, dans
l'ivresse de sa joie, servir lui-même à table le jeune roi, et ne
sachant plus ce qu'il faisait, il lui échappa de s'écrier que «depuis
ce jour il n'était plus roi,» parole fatale, qui ne tomba pas en vain
dans l'oreille du jeune roi et des assistants.

Thomas, frappé par Henri de ce nouveau coup, abandonné et vendu par la
cour de Rome, écrivait au pape, aux cardinaux, des lettres terribles,
des paroles de condamnation: «Pourquoi mettez-vous dans ma route la
pierre du scandale? pourquoi fermez-vous ma voie d'épines?... Comment
dissimulez-vous l'injure que le Christ endure en moi, en vous-même,
qui devez tenir ici-bas la place du Christ? Le roi d'Angleterre a
envahi les biens ecclésiastiques, renversé les libertés de l'église,
porté la main sur les oints du Seigneur, les emprisonnant, les
mutilant, leur arrachant les yeux; d'autres, il les a forcés de se
justifier par le duel, ou par les éprouves de l'eau et du feu. Et l'on
veut, au milieu de tels outrages, que nous nous taisions?... Ils se
taisent, ils se tairont les mercenaires; mais quiconque est un vrai
pasteur de l'église, se joindra à nous.

«Je pouvais fleurir en puissance, abonder en richesses et en délices,
être craint et honoré de tous. Mais puisqu'enfin le Seigneur m'a
appelé, moi indigne et pauvre pécheur, au gouvernement des âmes, j'ai
choisi par l'inspiration de la grâce, d'être abaissé dans sa maison,
d'endurer jusqu'à la mort, la proscription, l'exil, les plus extrêmes
misères, plutôt que de faire bon marché de la liberté de l'Église.
Qu'ils agissent ainsi ceux qui se promettent de longs jours, et qui
trouvent dans leurs mérites l'espérance d'un temps meilleur. Moi, je
sais que le mien sera court, et que si je tais à l'impie son iniquité,
je rendrai compte de son sang. Alors, l'or et l'argent ne serviront de
rien, ni les présents, qui aveuglent même les sages... Nous serons
bientôt vous et moi, très-saint père, devant le tribunal du Christ.
C'est au nom de sa majesté, et de son jugement formidable, que je vous
demande justice contre ceux qui veulent le tuer une seconde fois.»

Il écrivait encore: «Nous sommes à peine soutenus de l'aumône
étrangère. Ceux qui nous secouraient sont épuisés: ceux qui avaient
pitié de notre exil, désespèrent, en voyant comment agit le seigneur
pape... Écrasé par l'Église romaine, nous qui, seuls dans le monde
occidental, combattons pour elle, nous serions forcés de délaisser la
cause de Christ, si la grâce ne nous soutenait... Le Seigneur verra
cela du haut de la montagne; elle jugera les extrémités de la terre,
cette Majesté terrible, qui éteint le souffle des rois. Pour nous,
morts ou vivants, nous sommes, nous serons à lui, prêts à tout
souffrir pour l'Église. Plaise à Dieu qu'il nous trouve dignes
d'endurer la persécution pour sa justice.

«... Je ne sais comment il se fait que devant cette cour, ce soit
toujours le parti de Dieu qu'on immole, de sorte que Barabas se sauve,
et que Christ soit mis à mort. Voilà tout à l'heure six ans révolus,
que, par l'autorité de la cour pontificale, se prolongent ma
proscription et la calamité de l'Église. Chez vous, les malheureux
exilés, les innocents sont condamnés pour cela seul qu'ils sont les
faibles, les pauvres de Christ, et qu'ils n'ont pas voulu dévier de la
justice de Dieu. Au contraire, sont absous les sacriléges, les
homicides, les ravisseurs impénitents, des hommes dont j'ose dire
librement, que s'ils comparaissaient devant saint Pierre même, le
monde aurait beau les défendre, Dieu ne pourrait les absoudre... Les
envoyés du roi promettent nos dépouilles aux cardinaux, aux
courtisans. Eh bien! que Dieu voie et juge. Je suis prêt à mourir.
Qu'ils arment pour ma perte le roi d'Angleterre, et s'ils veulent,
tous les rois du monde: moi, Dieu aidant, je ne m'écarterai de ma
fidélité à l'Église, ni en la vie, ni en la mort. Pour le reste, je
remets à Dieu sa propre cause; c'est pour lui que je suis proscrit;
qu'il remédie et pourvoie. J'ai désormais le ferme propos de ne plus
importuner la cour de Rome. Qu'ils s'adressent à elle, ceux qui se
prévalent de leur iniquité, et qui, dans leur triomphe sur la justice
et l'innocence, reviennent glorieux, à la contrition de l'Église. Plût
à Dieu que la voie de Rome n'eût déjà perdu tant de malheureux et
d'innocents!...»

Ces paroles terribles retentirent si haut, que la cour de Rome trouva
plus de danger à abandonner Thomas qu'à le soutenir. Le roi de France
avait écrit au pape: «Il faut que vous renonciez enfin à vos démarches
trompeuses et dilatoires,» et il n'était, en cela, que l'organe de
toute la chrétienté. Le pape se décida à suspendre l'archevêque d'York
pour usurpation des droits de Kenterbury, et il menaça le roi, s'il ne
restituait les biens usurpés. Henri s'effraya; une entrevue eut lieu à
Chinon entre l'archevêque et les deux rois. Henri promit satisfaction,
montra beaucoup de courtoisie envers Thomas, jusqu'à vouloir lui tenir
l'étrier au départ. Cependant l'archevêque et le roi, avant de se
quitter, se chargèrent de propos amers, se reprochant ce qu'ils
avaient fait l'un pour l'autre. Au moment de la séparation, Thomas
fixa les yeux sur Henri d'une manière expressive, et lui dit avec une
sorte de solennité: «Je crois bien que je ne vous reverrai plus.»--«Me
prenez-vous donc pour un traître?» répliqua vivement le roi.
L'archevêque s'inclina et partit.

Ce dernier mot de Henri ne rassura personne. Il refusa à Thomas le
baiser de paix, et pour messe de réconciliation, il fit dire une
messe des morts[491]. Cette messe fut dite dans une chapelle dédiée
aux martyrs. Un clerc de l'archevêque en fit la remarque, et dit: «Je
crois bien, en effet, que l'Église ne recouvrera la paix que par un
martyre,» à quoi Thomas répondit: «Plaise à Dieu qu'elle soit
délivrée, même au prix de mon sang!»--Le roi de France avait dit
aussi: «Pour moi, je ne voudrais pas, pour mon pesant d'or, vous
conseiller de retourner en Angleterre, s'il vous refuse le baiser de
paix.» Et le comte Thibaud de Champagne ajouta: «Ce n'est pas même
assez du baiser.»

[Note 491: On avait choisi cette messe, parce qu'on ne s'y donnait pas
de baiser de paix à l'évangile, comme aux autres offices.]

Depuis longtemps Thomas prévoyait son sort et s'y résignait. À son
départ du couvent de Pontigny, dit l'historien contemporain, l'abbé
lui vit pendant le souper verser des larmes. Il s'étonna, lui demanda
s'il lui manquait quelque chose, et lui offrit tout ce qui était en
son pouvoir. «Je n'ai besoin de rien, dit l'archevêque, tout est fini
pour moi. Le Seigneur a daigné la nuit dernière apprendre à son
serviteur la fin qui l'attend.--Quoi de commun, dit l'abbé en
badinant, entre un bon vivant et un martyr, entre le calice du martyre
et celui que vous venez de boire!» L'archevêque répondit: «Il est
vrai, j'accorde quelque chose aux plaisirs du corps[492], mais le
Seigneur est bon, il justifie l'indigne et l'impie.»

[Note 492: Voyez cependant dans Hoveden la vie austère et mortifiée
que menait le saint. Sa table était splendide, et cependant il ne
prenait que du pain et de l'eau. Il priait la nuit, et le matin
réveillait tous les siens. Il se faisait donner la nuit trois ou cinq
coups de discipline, autant le jour, etc.]

Après avoir remercié le roi de France, Thomas et les siens
s'acheminèrent vers Rouen. Ils n'y trouvèrent rien de ce qu'Henri
avait promis, ni argent, ni escorte. Loin de là, il apprenait que les
détenteurs des biens de Kenterbury le menaçaient de le tuer, s'il
passait en Angleterre. Renouf de Broc, qui occupait pour le roi tous
les biens de l'archevêché, avait dit: «Qu'il débarque, il n'aura pas
le temps de manger ici un pain entier.» L'archevêque inébranlable
écrivit à Henri qu'il connaissait son danger, mais qu'il ne pouvait
voir plus longtemps l'Église de Kenterbury, la mère de la Bretagne
chrétienne, périr pour la haine qu'on portait à son évêque. «La
nécessité me ramène, infortuné pasteur, à mon Église infortunée. J'y
retourne, par votre permission; j'y périrai pour la sauver, si votre
piété ne se hâte d'y pourvoir. Mais que je vive ou que je meure, je
suis et serai toujours à vous dans le Seigneur. Quoi qu'il m'arrive à
moi ou aux miens, Dieu vous bénisse, vous et vos enfants!»

Cependant il s'était rendu sur la côte voisine de Boulogne. On était
au mois de novembre dans la saison des mauvais temps de mer; le primat
et ses compagnons furent contraints d'attendre quelques jours au port
de Wissant, près de Calais. Une fois qu'ils se promenaient sur le
rivage, ils virent un homme accourir vers eux, et le prirent d'abord
pour le patron de leur vaisseau venant les avertir de se préparer au
passage; mais cet homme leur répondit qu'il était clerc et doyen de
l'église de Boulogne, et que le comte, son seigneur, l'envoyait les
prévenir de ne point s'embarquer, parce que des troupes de gens armés
se tenaient en observation sur la côte d'Angleterre, pour saisir ou
tuer l'archevêque. «Mon fils, répondit Thomas, quand j'aurais la
certitude d'être démembré et coupé en morceaux sur l'autre bord, je ne
m'arrêterais point dans ma route. C'est assez de sept ans d'absence
pour le pasteur et pour le troupeau.--Je vois l'Angleterre, dit-il
encore, et j'irai, Dieu aidant. Je sais pourtant certainement que j'y
trouverai ma Passion.» La fête de Noël approchait, et il voulait, à
tout prix, célébrer dans son église la naissance du Sauveur.

Quand il approcha du rivage, et qu'on vit sur sa barque la croix de
Kenterbury qu'on portait toujours devant le primat, la foule du peuple
se précipita, pour se disputer sa bénédiction. Quelques-uns se
prosternaient, et poussaient des cris. D'autres jetaient leurs
vêtements sous ses pas, et criaient: Béni, celui qui vient au nom du
Seigneur! Les prêtres se présentaient à lui à la tête de leurs
paroisses. Tous disaient que le Christ arrivait pour être crucifié
encore une fois, qu'il allait souffrir pour Kent, comme à Jérusalem il
avait souffert pour le monde[493]. Cette foule intimida les Normands
qui étaient venus avec de grandes menaces, et qui avaient tiré leurs
épées. Pour lui, il parvint à Kenterbury au son des hymnes et des
cloches, et montant en chaire, il prêcha sur ce texte: Je suis venu
pour mourir au milieu de vous. Déjà il avait écrit au pape pour lui
demander de dire à son intention les prières des agonisants[494].

[Note 493: Vit. quadrip.; Jean de Salisbury.]

[Note 494: Roger de Hoveden.]

Le roi était alors en Normandie. Il fut bien étonné, bien effrayé
quand on lui dit que le primat avait osé passer en Angleterre. On
racontait qu'il marchait environné d'une foule de pauvres, de serfs,
d'hommes armés; ce roi des pauvres s'était rétabli dans son trône de
Kenterbury, et avait poussé jusqu'à Londres. Il apportait des bulles
du pape pour mettre de nouveau le royaume en interdit. Telle était en
effet la duplicité d'Alexandre III. Il avait envoyé l'absolution à
Henri, et à l'archevêque la permission d'excommunier. Le roi, ne se
connaissant plus, s'écria: «Quoi, un homme qui a mangé mon pain, un
misérable qui est venu à ma cour sur un cheval boiteux, foulera aux
pieds la royauté! le voilà qui triomphe, et qui s'assied sur mon
trône! et pas un des lâches que je nourris n'aura le coeur de me
débarrasser de ce prêtre!» C'était la seconde fois que ces paroles
homicides sortaient de sa bouche, mais alors elles n'en tombèrent pas
en vain. Quatre des chevaliers de Henri se crurent déshonorés s'ils
laissaient impuni l'outrage fait à leur seigneur. Telle était la force
du lien féodal, telle la vertu du serment réciproque que se prêtaient
l'un à l'autre le seigneur et le vassal. Les quatre n'attendirent pas
la décision des juges que le roi avait commis pour faire le procès à
Becket. Leur honneur était compromis, s'il mourait autrement que de
leur main.

Partis à différentes heures et de ports différents, ils arrivèrent
tous en même temps à Saltwerde. Renouf de Broc leur amena un grand
nombre de soldats. «Voilà donc que le cinquième jour après Noël, comme
l'archevêque était vers onze heures dans sa chambre et que quelques
clercs et moines y traitaient d'affaires avec lui, entrèrent les
quatre satellites. Salués par ceux qui étaient assis près de la porte,
ils leur rendent le salut, mais à voix basse, et parviennent jusqu'à
l'archevêque; ils s'assoient à terre devant ses pieds, sans le saluer
ni en leur nom, ni au nom du roi. Ils se tenaient en silence; le
Christ du Seigneur se taisait aussi.»

Enfin Renaud Fils-d'Ours prit la parole: «Nous t'apportons d'outre-mer
des ordres du roi. Nous voulons savoir si tu aimes mieux les entendre
en public ou en particulier.» Le saint fit sortir les siens; mais
celui qui gardait la porte, la laissa ouverte, pour que du dehors on
pût tout voir. Quand Renaud lui eut communiqué les ordres, et qu'il
vit bien qu'il n'avait rien de pacifique à attendre, il fit rentrer
tout le monde, et leur dit: «Seigneurs, vous pouvez parler devant
ceux-ci.»

Les Normands prétendirent alors que le roi Henri lui envoyait l'ordre
de faire serment au jeune roi, et lui reprochèrent d'être coupable de
lèse-majesté. Ils auraient voulu le prendre subtilement par ces
paroles, et à chaque instant ils s'embarrassaient dans les leurs. Ils
l'accusaient encore de vouloir se faire roi d'Angleterre; puis,
saisissant à tout hasard un mot de l'archevêque, ils s'écrièrent:
«Comment, vous accusez le roi de perfidie? Vous nous menacez, vous
voulez encore nous excommunier tous? Et l'un d'eux ajouta: «Dieu me
garde! il ne le fera jamais; voilà déjà trop de gens qu'il a jetés
dans les liens de l'anathème.» Ils se levèrent alors en furieux,
agitant leurs bras, et tordant leurs gants. Puis s'adressant aux
assistants, ils leur dirent: «Au nom du roi, vous nous répondez de cet
homme, pour le représenter en temps et lieu.»--Eh quoi! dit
l'archevêque, croiriez-vous que je veux m'échapper? je ne fuirais ni
pour le roi, ni pour aucun homme vivant.»--«Tu as raison, dit l'un des
Normands, Dieu aidant, tu n'échapperas pas.» L'archevêque rappela en
vain Hugues de Morville, le plus noble d'entre eux, et celui qui
semblait devoir être le plus raisonnable. Mais ils ne l'écoutèrent
pas, et partirent en tumulte, avec de grandes menaces.

       *       *       *       *       *

La porte fut fermée aussitôt derrière les conjurés; Renaud s'arma
devant l'avant-cour, et prenant une hache des mains d'un charpentier
qui travaillait, il frappa contre la porte pour l'ouvrir ou la briser.
Les gens de la maison, entendant les coups de hache, supplièrent le
primat de se réfugier dans l'église, qui communiquait à son
appartement par un cloître ou une galerie; il ne voulut point, et on
allait l'y entraîner de force, quand un des assistants fit remarquer
que l'heure de vêpres avait sonné. «Puisque c'est l'heure de mon
devoir, j'irai à l'église,» dit l'archevêque; et faisant porter sa
croix devant lui, il traversa le cloître à pas lents, puis marcha vers
le grand autel, séparé de la nef par une grille entr'ouverte.

Quand il entra dans l'église, il vit les clercs en rumeur qui
fermaient les verrous des portes: «Au nom de votre voeu d'obéissance,
s'écria-t-il, nous vous défendons de fermer la porte. Il ne convient
pas de faire de l'église une bastille.» Puis il fit entrer ceux des
siens qui étaient restés dehors.

À peine il avait le pied sur les marches de l'autel, que Renaud
Fils-d'Ours parut à l'autre bout de l'église revêtu de sa cotte de
mailles, tenant à la main sa large épée à deux tranchants, et criant:
«À moi, à moi, loyaux servants du roi!» Les autres conjurés le
suivirent de près, armés comme lui de la tête aux pieds et brandissant
leurs épées. Les gens qui étaient avec le primat voulurent alors
fermer la grille du choeur; lui-même le leur défendit et quitta
l'autel pour les en empêcher; ils le conjurèrent avec de grandes
instances de se mettre en sûreté dans l'église souterraine ou de
monter l'escalier par lequel, à travers beaucoup de détours, on
arrivait au faîte de l'édifice. Ces deux conseils furent repoussés
aussi positivement que les premiers. Pendant ce temps, les hommes
armés s'avançaient. Une voix cria: «Où est le traître?» Becket ne
répondit rien. «Où est l'archevêque?»--«Le voici, répondit Becket,
mais il n'y a pas de traître ici; que venez-vous faire dans la maison
de Dieu avec un pareil vêtement? Quel est votre dessein?»--«Que tu
meures.»--«Je m'y résigne; vous ne me verrez point fuir devant vos
épées; mais au nom de Dieu tout-puissant, je vous défends de toucher à
aucun de mes compagnons, clerc ou laïque, grand ou petit.» Dans ce
moment il reçut par derrière un coup de plat d'épée entre les épaules,
et celui qui le lui porta lui dit: «Fuis, ou tu es mort.» Il ne fit
pas un mouvement; les hommes d'armes entreprirent de le tirer hors de
l'église, se faisant scrupule de l'y tuer. Il se débattit contre eux,
et déclara fermement qu'il ne sortirait point, et les contraindrait à
exécuter sur la place même leurs intentions ou leurs ordres[495].--Et
se tournant vers un autre qu'il voyait arriver l'épée nue, il lui dit:
«Qu'est-ce donc, Renaud? je t'ai comblé de bienfaits, et tu approches
de moi tout armé, dans l'église?» Le meurtrier répondit: «Tu es
mort.»--Puis il leva son épée, et d'un même coup de revers trancha la
main d'un moine saxon appelé Edward Cryn, et blessa Becket à la tête.
Un second coup, porté par un autre Normand, le renversa la face contre
terre, et fut asséné avec une telle violence que l'épée se brisa sur
le pavé. Un homme d'armes, appelé Guillaume Mautrait, poussa du pied
le cadavre immobile, en disant: «Qu'ainsi meure le traître qui a
troublé le royaume et fait insurger les Anglais.»

[Note 495: Thierry.]

Il disait en s'en allant: «Il a voulu être roi, et plus que roi, eh
bien! qu'il soit roi maintenant[496]!» Et au milieu de ces bravades,
ils n'étaient pas rassurés. L'un d'eux rentra dans l'église, pour voir
s'il était bien mort; il lui plongea encore son épée dans la tête, et
fit jaillir la cervelle[497]. Il ne pouvait le tuer assez à son gré.

[Note 496: «Modo sit rex, modo sit rex.» «Et in hoc similes illis qui
Domino in cruce pendenti insultabant.» Vit. quadrip.]

[Note 497: Ibid.]

C'est en effet une chose vivace que l'homme; il n'est pas facile de le
détruire. Le délivrer du corps, le guérir de cette vie terrestre,
c'est le purifier, l'orner et l'achever. Aucune parure ne lui va mieux
que la mort. Un moment avant que les meurtriers n'eussent frappé, les
partisans de Thomas étaient las et refroidis, le peuple doutait, Rome
hésitait. Dès qu'il eut été touché du fer, inauguré de son sang,
couronné de son martyre, il se trouva d'un coup grandi de Kenterbury
jusqu'au ciel. «Il fut roi,» comme avaient dit les meurtriers,
répétant, sans le savoir, le mot de la Passion. Tout le monde fut
d'accord sur lui, le peuple, les rois, le pape. Rome qui l'avait
délaissé, le proclama saint et martyr. Les Normands qui l'avaient tué,
reçurent à Westminster les bulles de canonisation, pleins d'une
componction hypocrite, et pleurant à chaudes larmes.

Au moment même du meurtre, lorsque les assassins pillèrent la maison
épiscopale, et qu'ils trouvèrent dans les habits de l'archevêque les
rudes silices dont il mortifiait sa chair, ils furent consternés; ils
se disaient tout bas, comme le centurion de l'Évangile:
«Véritablement, cet homme était un juste.» Dans les récits de sa mort
tout le peuple s'accordait à dire que jamais martyr n'avait reproduit
plus complétement la Passion du Sauveur. S'il y avait des différences,
on les mettait à l'avantage de Thomas. «Le Christ, dit un
contemporain, a été mis à mort hors de la ville, dans un lieu profane
et dans un jour que les Juifs ne tenaient pas pour sacré; Thomas a
péri dans l'église même, et dans la semaine de Noël, le jour des
Saints-Innocents.»

Le roi Henri se trouvait dans un grand danger; tout le monde lui
attribuait le meurtre. Le roi de France, le comte de Champagne,
l'avaient solennellement accusé par-devant le pape. L'archevêque de
Sens, primat des Gaules, avait lancé l'excommunication. Ceux mêmes
qui lui devaient le plus, s'éloignaient de lui avec horreur. Il apaisa
la clameur publique à force d'hypocrisie. Ses évêques normands
écrivirent à Rome que pendant trois jours il n'avait voulu ni manger
ni boire: «Nous qui pleurions le primat, disaient-ils, nous avons cru
que nous aurions encore le roi à pleurer.» La cour de Rome, qui
d'abord avait affecté une grande colère, finit pourtant par
s'attendrir. Le roi jura qu'il n'avait nulle part à la mort de Thomas;
il offrit aux légats de se soumettre à la flagellation; il mit aux
pieds du pape la conquête de l'Irlande, qu'il venait de faire; il
imposa, dans cette île, le denier de saint Pierre sur chaque maison,
il sacrifia les constitutions de Clarendon, s'engagea à payer pour la
croisade, à y aller lui-même quand le pape l'exigerait, et déclara
l'Angleterre fief du saint-siége[498].

[Note 498: Præterea ego et major filius meus rex, juramus quod a
domino Alexandro papa et catholicis ejus successoribus recipiemus et
tenebimus regnum Angliæ.» Baron. annal., XII, 637.--À la fin de la
même année il écrivait encore au pape: «Vestræ jurisdictionis est
regnum Angliæ, et quantum ad feudatarii juris obligationem, vobis
duntaxat teneor et astringor.» Petr. Bles. epist., ap. Scr. fr. XVI,
650.]

Ce n'était pas assez d'avoir apaisé Rome; il eût été quitte à trop bon
marché. Voilà bientôt après que son fils aîné, le jeune roi Henri,
réclame sa part du royaume, et déclare qu'il veut venger la mort de
celui qui l'a élevé, du saint martyr, Thomas de Kenterbury. Les motifs
qu'alléguait le jeune prince, pour revendiquer la couronne,
paraissaient alors fort graves, quelque faibles qu'ils puissent
sembler aujourd'hui. D'abord, le roi lui-même, en le servant à table
au jour de son couronnement, avait dit imprudemment qu'il abdiquait.
Le moyen âge prenait toute parole au sérieux. Celle d'Henri II
suffisait pour rendre la plupart des sujets incertains entre les deux
rois. La lettre est toute-puissante aux temps barbares. Tel est alors
le principe de toute jurisprudence: _Qui virgula cadit, causa cadit_.

D'autre part, Henri n'avait fait pour la mort de saint Thomas qu'une
satisfaction incomplète. Aux uns, il paraissait encore souillé du sang
d'un martyr. Les autres, se souvenant qu'il avait offert de se
soumettre à la flagellation, le voyant payer annuellement pour la
croisade un tribut expiatoire, le croyaient encore en état de
pénitence. Un tel état semblait inconciliable avec la royauté. Louis
le Débonnaire en avait paru dégradé, avili pour toujours.

Les fils d'Henri avaient encore une excuse spécieuse. Ils étaient
encouragés, soutenus par le roi de France, seigneur suzerain de leur
père. Le lien féodal passait alors pour supérieur à tous ceux de la
nature. Nous avons vu qu'Henri Ier crut devoir sacrifier ses propres
enfants à son vassal. Les fils d'Henri II prétendaient devoir
sacrifier leur père même à leur seigneur. Dans la réalité, Henri
lui-même regardait apparemment le serment féodal comme le lien le plus
puissant, puisqu'il ne se crut sûr de ses fils que quand il les eût
forcés de lui faire hommage.

Dans un voyage qu'il faisait dans le Midi, il vit tous les siens, ses
fils, sa femme Éléonore, s'échapper un à un, et disparaître. Le jeune
Henri se rendit auprès de son beau-père, le roi de France, et quand
les envoyés d'Henri II vinrent le réclamer au nom du roi d'Angleterre,
ils le trouvèrent siégeant près de Louis VII, dans la pompe des
habillements royaux. «De quel roi d'Angleterre, me parlez-vous? dit
Louis: le voici le roi d'Angleterre; mais si c'est le père de
celui-ci, le ci-devant roi d'Angleterre, à qui vous donnez ce titre,
sachez qu'il est mort depuis le jour où son fils porte la couronne;
s'il se prétend encore roi, après avoir, à la face du monde, résigné
le royaume entre les mains de son fils, c'est à quoi l'on portera
remède avant qu'il soit peu.»

Deux autres des fils d'Henri, Richard de Poitiers et Geoffroi, comte
de Bretagne, vinrent joindre leur aîné et firent hommage au roi de
France. Le danger devenait grand. Henri avait, il est vrai, pourvu,
avec une activité remarquable, à la défense de ses États continentaux.
Mais il entendait dire que son fils aîné allait passer le détroit avec
une flotte et une armée du comte de Flandre, auquel il avait promis le
comté de Kent. D'autre part, le roi d'Écosse devait envahir
l'Angleterre. Il se hâta d'engager des mercenaires, des routiers
brabançons et gallois. Il acheta à tout prix la faveur de Rome. Il se
déclara vassal du saint-siége pour l'Angleterre comme pour l'Irlande,
ajoutant cette clause remarquable: «Nous et nos successeurs, nous ne
nous croirons véritables rois d'Angleterre, qu'autant que les
seigneurs papes nous tiendront pour rois catholiques.» Dans une autre
lettre, il prie Alexandre III de défendre son royaume, comme fief de
l'Église romaine.

Il ne crut pas encore en avoir fait assez: il se rendit à Kenterbury.
Du plus loin qu'il vit l'église, il descendit de cheval, et s'achemina
en habit de laine, nu-pieds par la boue et les cailloux. Parvenu au
tombeau, il s'y jeta à genoux, pleurant et sanglotant: «C'était un
spectacle à tirer les larmes des yeux de tous les assistants.» Puis il
se dépouilla de ses vêtements, et tout le monde, évêques, abbés,
simples moines, fut invité à donner successivement au roi quelques
coups de discipline. «Ce fut comme la flagellation du Christ, dit le
chroniqueur; la différence, toutefois, c'est que l'un fut fouetté pour
nos péchés, l'autre pour les siens[499].» «Tout le jour et toute la
nuit il resta en oraison auprès du saint martyr, sans prendre
d'aliment, sans sortir pour aucun besoin. Il resta tel qu'il était
venu; il ne permit pas même qu'on mît sous lui un tapis. Après
matines, il fit le tour des autels et des corps saints; puis de
l'église supérieure il redescendit encore dans la crypte, au tombeau
de saint Thomas. Quand le jour vint, il demanda à entendre la messe;
il but de l'eau bénite du martyr, en remplit un flacon, et s'éloigna
joyeux de Kenterbury.»

[Note 499: Robert du Mont.]

Il avait raison, ce semble, d'être joyeux: pour le moment, la partie
était gagnée. On lui apprit ce jour même que le roi d'Écosse était
devenu son prisonnier. Le comte de Flandre n'osa tenter l'invasion.
Tous les partisans du jeune roi en Angleterre furent forcés dans leurs
châteaux. En Aquitaine, la guerre eut des chances plus variées. Les
jeunes princes y étaient soutenus par le roi de France, et surtout
par la haine du joug étranger. Au XIIe siècle, comme au IXe, les
guerres des fils contre le père ne firent que couvrir celles des races
diverses qui voulaient s'affranchir d'une union contraire à leurs
intérêts et à leur génie. La Guienne, le Poitou, faisaient effort pour
se détacher de l'empire anglais, comme la France de Louis le
Débonnaire et de Charles le Chauve avait brisé l'unité de l'empire
carlovingien.

La mobilité des Méridionaux, leurs révolutions capricieuses, leurs
découragements faciles donnaient beau jeu au roi Henri. Ils n'étaient
point d'ailleurs soutenus par Toulouse, qui seule peut former le
centre d'une grande guerre dans l'Aquitaine. La prudence leur
défendait de renouveler des tentatives d'affranchissement qui
tournaient à leur ruine. Mais c'étaient moins le patriotisme que
l'inquiétude d'esprit, le vain plaisir de briller dans les guerres qui
armaient les nobles du Midi. On peut en juger par ce qui nous reste du
plus célèbre d'entre eux, le troubadour Bertrand de Born. Son unique
jouissance était de jouer quelque bon tour à son seigneur le roi Henri
II, d'armer contre lui quelqu'un de ses fils, Henri, Geoffroi ou
Richard, puis, quand tout était en feu, d'en faire un beau sirvente
dans son château de Hautefort, comme ce Romain qui, du haut d'une
tour, chantait l'incendie au milieu de Rome embrasée. S'il y avait
chance d'un peu de repos, vite ce démon du trouble lançait aux rois
une satire qui les faisait rougir du repos, et les rejetait dans la
guerre.

Ce n'était dans cette famille que guerres acharnées et traités
perfides. Une fois, le roi Henri venant à une conférence avec ses
fils, leurs soldats tirèrent l'épée contre lui. C'était la tradition
des deux familles d'Anjou et de Normandie. Les enfants de Guillaume le
Conquérant et d'Henri VI avaient plus d'une fois dirigé l'épée contre
la poitrine de leur père. Foulques avait mis le pied sur le cou de son
fils vaincu. La jalouse Éléonore, passionnée et vindicative comme une
femme du Midi, cultiva l'indocilité et l'impatience de ses fils, les
dressa au parricide. Ces enfants, en qui se trouvaient le sang de tant
de races diverses, normande, aquitaine et saxonne, semblaient avoir en
eux, par-dessus l'orgueil et la violence des Foulques d'Anjou et des
Guillaume d'Angleterre, toutes les oppositions, toutes les haines et
les discordes de ces races d'où ils sortaient. Ils ne surent jamais
s'ils étaient du Midi ou du Nord. Ce qu'ils savaient, c'est qu'ils se
haïssaient les uns les autres, et leur père encore plus. Ils ne
remontaient guère dans leur généalogie sans trouver à quelque degré le
rapt, l'inceste ou le parricide. Leur grand-père, comte de Poitou,
avait eu Éléonore d'une femme enlevée à son mari, et un saint homme
leur avait dit: «De vous, il ne naîtra rien de bon.» Éléonore
elle-même eut pour amant le père même d'Henri II, et les fils qu'elle
avait d'Henri risquaient fort d'être les frères de leur père. On
citait sur celui-ci le mot de saint Bernard[500]: «Il vient du Diable,
au Diable il retournera.» Richard, l'un d'eux, en disait autant que
saint Bernard[501]. Cette origine diabolique était pour eux un titre
de famille, et ils la justifiaient par leurs oeuvres. Lorsqu'un clerc
vint, la croix en main, supplier l'autre fils, Geoffroi, de se
réconcilier avec son père, et de ne pas imiter Absalon: «Quoi, tu
voudrais, répondit le jeune homme, que je me dessaisisse de mon droit
de naissance?--À Dieu ne plaise, mon seigneur! répliqua le prêtre, je
ne veux rien à votre détriment.--Tu ne comprends pas mes paroles, dit
alors le comte de Bretagne. Il est dans la destinée de notre famille
que nous ne nous aimions pas entre nous. C'est là notre héritage, et
aucun de nous n'y renoncera jamais.»

[Note 500: J. Bromton.]

[Note 501: Id. «Richardus.... asserens non esse mirandum, si de tali
genere procedentes mutuo sese infestent, tanquam de Diabolo
revertentes et ad Diabolum transeuntes.»]

Il y avait une tradition populaire sur une ancienne comtesse d'Anjou,
aïeule des Plantagenets. Son mari, disait-on, avait remarqué qu'elle
n'allait guère à la messe et sortait toujours à la secrète. Il s'avisa
de la faire tenir à ce moment par quatre écuyers. Mais elle leur
laissa son manteau dans les mains, ainsi que deux de ses enfants
qu'elle avait à sa droite; enleva les deux autres qu'elle tenait à
gauche, sous un pli du manteau, s'envola par une fenêtre et ne reparut
jamais[502]. C'est à peu près l'histoire de la Mellusine de Poitou et
de Dauphiné. Obligée de redevenir tous les samedis moitié femme et
moitié serpent, Mellusine avait bien soin de se tenir cachée ce
jour-là. Son mari l'ayant surprise, elle disparut. Ce mari, c'était
Geoffroi à la Grand' Dent, dont on voyait encore l'image à Lusignan,
sur la porte du fameux château. Toutes les fois qu'il devait mourir
quelqu'un de la famille, Mellusine paraissait la nuit sur les tours,
et poussait des cris.

[Note 502: J. Bromton.]

La véritable Mellusine, mêlée de natures contradictoires, mère et
fille d'une génération diabolique, c'est Éléonore de Guienne. Son mari
la punit des rébellions de ses fils, en la tenant prisonnière dans un
château fort, elle qui lui avait donné tant d'États. Cette dureté
d'Henri II est une des causes de la haine que lui portèrent les hommes
du Midi. L'un d'eux, dans une chronique barbare et poétique, exprime
l'espérance qu'Éléonore sera bientôt délivrée par ses fils. Selon
l'usage de l'époque, il applique à toute cette famille la prophétie de
Merlin[503]:

[Note 503: La prophétie était: «_Aquila rupti foederis tertia
nidificatione gaudebit._»]

«Tous ces maux-là sont arrivés depuis que le roi de l'Aquilon a frappé
le vénérable Thomas de Kenterbury. C'est la reine Aliénor que Merlin
désigne comme «l'Aigle du traité rompu...» Réjouis-toi donc,
Aquitaine, réjouis-toi, terre de Poitou! le sceptre du roi de
l'Aquilon va s'éloigner. Malheur à lui! Il a osé lever la lance contre
son seigneur, le roi du Sud.

«Dis-moi, aigle double[504], dis-moi, où donc étais-tu quand tes
aiglons, s'envolant du nid paternel, osèrent dresser leurs serres
contre le roi de l'Aquilon?... Voilà pourquoi tu as été enlevée de ton
pays et amenée dans la terre étrangère. Les chants se sont changés en
pleurs, la cithare a fait place au deuil. Nourrie dans la liberté
royale au temps de ta molle jeunesse, tes compagnes chantaient, tu
dansais au son de leur guitare... Aujourd'hui, je t'en conjure, reine
double, modère du moins un peu tes pleurs. Reviens, si tu peux,
reviens à tes villes, pauvre prisonnière.

[Note 504: _Aquila bispertita._ Il désigne ainsi Éléonore.]

«Où est ta cour? où sont tes jeunes compagnes? où sont tes
conseillers? Les uns, traînés loin de leur patrie, ont subi une mort
ignominieuse; d'autres ont été privés de la vue; d'autres, bannis,
errent en différents lieux. Toi, tu cries, et personne ne t'écoute;
car le roi du Nord te tient resserrée comme une ville qu'on assiége.
Crie donc, ne te lasse point de crier; élève ta voix comme la
trompette, pour que tes fils l'entendent, car le jour approche où tes
fils te délivreront, où tu reverras ton pays natal[505].»

[Note 505: Richard de Poitiers.]

Ce fut le sort du roi Henri, dans ses dernières années, d'être le
persécuteur de sa femme et l'exécration de ses fils. Il se plongeait
dans les plaisirs en désespéré. Tout vieilli qu'il était, grisonnant,
chargé d'un ventre énorme, il variait tous les jours l'adultère et le
viol. Il ne lui suffisait pas de sa belle Rosamonde, dont il avait
toujours les bâtards autour de lui. Il viola sa cousine Alix[506],
héritière de Bretagne, qui lui avait été confiée comme otage, et
lorsqu'il eut obtenu pour son fils une fille du roi de France, qui
n'était pas encore nubile, il souilla encore cette enfant[507].

[Note 506: Jean de Salisbury: «Impregnavit, ut proditor, ut adulter,
ut incestus.»]

[Note 507: Bromton: «Quam post mortem Rosamundæ defloravit.»]

Cependant, la fortune ne se lassait pas de le frapper. Il avait
reposé son coeur dans le plaisir, dans la sensualité, dans la nature.
C'est comme amant et comme père qu'il fut frappé. Une tradition veut
qu'Éléonore ait pénétré le labyrinthe où le vieux roi avait cru cacher
Rosamonde[508], et qu'elle l'ait tuée de sa main. Son indigne conduite
à l'égard des princesses de Bretagne et de France soulevèrent des
haines qui ne s'éteignirent jamais. Il aimait surtout deux de ces
fils, Henri et Geoffroi; ils moururent. L'aîné avait souhaité du moins
voir son père et lui demander pardon, mais la trahison était si
ordinaire chez ces princes que le vieux roi hésita pour venir, et il
apprit bientôt qu'il n'était plus temps[509].

[Note 508: Id: «Huic puellæ fecerat rex apud Wodestoke mirabilis
architecturæ cameram, operi Dedalino similem, ne forsan a regina
facile deprehenderetur.]

[Note 509: Peu de temps après la mort de son fils, il fit prisonnier
Bertrand de Born. «Avant de prononcer l'arrêt du vainqueur contre le
vaincu, Henri voulut goûter quelque temps le plaisir de la vengeance,
en traitant avec dérision l'homme qui s'était fait craindre de lui, et
s'était vanté de ne pas le craindre. «Bertrand, lui dit-il, vous qui
prétendiez n'avoir en aucun temps besoin de la moitié de votre sens,
sachez que voici une occasion où le tout ne vous ferait pas
faute.--Seigneur, répondit l'homme du Midi, avec l'assurance
habituelle que lui donnait le sentiment de sa supériorité d'esprit, il
est vrai que j'ai dit cela, et j'ai dit la vérité.--Et moi, je crois,
dit le roi, que votre sens vous a failli.--Oui, seigneur, répliqua
Bertrand d'un ton grave, il m'a failli le jour où le vaillant jeune
roi, votre fils, est mort; ce jour-là j'ai perdu le sens, l'esprit et
la connaissance.»--Au nom de son fils, qu'il ne s'attendait nullement
à entendre prononcer, le roi d'Angleterre fondit en larmes et
s'évanouit. Quand il revint à lui, il était tout changé; ses projets
de vengeance avaient disparu, et il ne voyait plus dans l'homme qui
était en son pouvoir, que l'ancien ami du fils qu'il regrettait. Au
lieu de reproches amers, et de l'arrêt de mort ou de dépossession
auquel Bertrand eût pu s'attendre: «Sire Bertrand, sire Bertrand, lui
dit-il, c'est à raison et de bon droit que vous avez perdu le sens
pour mon fils; car il vous voulait du bien plus qu'à homme qui fût au
monde: et moi, pour l'amour de lui, je vous donne la vie, votre avoir,
et votre château. Je vous rends mon amitié et mes bonnes grâces, et
vous octroie cinq cents marcs d'argent pour les dommages que vous
avez reçus.» Thierry.]

Il lui restait deux fils. Le féroce Richard, le lâche et perfide Jean.
Richard trouvait que son père vivait longtemps; il voulait régner. Le
vieux Henri refusant de se dépouiller, Richard, en sa présence même,
abjura son hommage, et se déclara vassal du nouveau roi de France,
Philippe-Auguste. Celui-ci affectait, en haine du roi d'Angleterre,
une intimité fraternelle avec son fils révolté. Ils mangeaient au même
plat et couchaient dans le même lit. La prédiction de la croisade
suspendit à peine les hostilités entre le père et le fils. Le vieux
roi se trouva attaqué de toutes parts à la fois, au nord de l'Anjou,
par le roi de France; à l'ouest, par les Bretons; au sud, par les
Poitevins. Malgré l'intercession de l'Église, il fut obligé d'accepter
la paix que lui dictèrent Philippe et Richard; il fallut qu'il
s'avouât expressément vassal du roi de France, et se remît à sa
miséricorde. Il aurait consenti à déclarer Jean son héritier pour
toutes ses provinces du continent; c'était le plus jeune de ces fils,
et, à ce qui semblait, le plus dévoué. Quand les envoyés du roi de
France vinrent le trouver, malade et alité qu'il était, il demanda les
noms des partisans de Richard dont l'amnistie était une condition du
traité. Le premier qu'on lui nomma fut Jean, son fils. «En entendant
prononcer ce nom, saisi d'un mouvement presque convulsif, il se leva
sur son séant, et promenant autour de lui des yeux pénétrants et
hagards: «Est-ce bien vrai, dit-il, que Jean, mon coeur, mon fils de
prédilection, celui que j'ai chéri plus que tous les autres, et pour
l'amour duquel je me suis attiré tous mes malheurs, s'est aussi séparé
de moi?»--On lui répondit qu'il en était ainsi, qu'il n'y avait rien
de plus vrai.--«Eh bien, dit-il, en retombant sur son lit et tournant
son visage contre le mur, que tout aille dorénavant comme il pourra,
je n'ai plus de souci ni de moi ni du monde[510].»

[Note 510: Thierry.]

La chute d'Henri II fut un grand coup pour la puissance anglaise. Elle
ne se releva qu'imparfaitement sous Richard, et ce fut pour tomber
sous Jean. La cour de Rome profita de leurs revers, pour faire
reconnaître deux fois sa souveraineté sur l'Angleterre. Henri II et
Jean s'avouèrent expressément vassaux et tributaires du pape.

La puissance temporelle du saint-siége s'accrut; mais en peut-on dire
autant de son autorité spirituelle? Ne perdit-il pas quelque chose
dans le respect des peuples? Cette diplomatie rusée, patiente, qui
savait si bien amuser, ajourner, saisir l'occasion, et paraître au
moment pour escamoter un royaume, elle devait inspirer à coup sûr une
autre idée du savoir-faire des papes, mais en même temps quelque doute
sur leur sainteté. Alexandre III avait défendu l'Italie contre
l'Allemagne. Il s'était fort habilement défendu lui-même contre
l'empereur et l'antipape. Mais qui avait, pendant ce temps, combattu
pour les libertés de l'Église? Qui avait parlé, souffert pour la cause
chrétienne? Un prêtre, tantôt délaissé par le pape et tantôt trahi. Le
pape avait accepté l'hommage d'un roi en échange du sang d'un martyr.
Et maintenant, ce martyr, il était devenu le grand saint de
l'Occident. Rome avait été obligée de lui rendre hommage et de le
proclamer elle-même.

Au temps de Grégoire VII, la sainteté s'était trouvée dans le pape, et
le sentiment religieux avait été d'accord avec la hiérarchie. Puis
l'humanité, émancipée matériellement par la croisade que les papes ne
dirigèrent pas, par le premier mouvement communal qu'ils frappèrent
dans Arnaldo de Brixia, avait été remuée par la voix d'Abailard dans
ce qu'elle a de plus profond. Pour continuer son émancipation
religieuse, Thomas de Kenterbury venait de lui apprendre à chercher
ailleurs qu'à Rome l'héroïsme sacerdotal et le zèle des libertés de
l'Église.

Ce ne fut point au pape que profitèrent réellement la mort de saint
Thomas, et l'abaissement de Henri; mais bien plutôt au roi de France.
C'est lui qui avait donné asile au saint persécuté; il ne l'avait
abandonné qu'un instant. Thomas, partant pour le martyre, lui avait
fait porter ses adieux par les siens, le déclarant son seul
protecteur. Le roi de France avait le premier dénoncé à Rome le
meurtre de l'archevêque; il avait immédiatement commencé la guerre, et
quoiqu'il eût en cela suivi son intérêt, les peuples lui en savaient
gré. Le pape lui-même, lorsque l'empereur l'avait chassé de l'Italie,
c'est en France qu'il était venu chercher un asile. Aussi, quoique
plus d'une fois il protégeât l'Angleterre quand la France la menaçait,
c'est avec celle-ci qu'étaient ses relations les plus intimes, les
moins interrompues. Le seul prince sur qui l'Église pût compter,
c'était le roi de France, ennemi de l'Anglais, ennemi de l'Allemand.
«Ton royaume, écrivait Innocent III à Philippe-Auguste, est si uni
avec l'Église, que l'un ne peut souffrir sans que l'autre souffre
également.» Dans les temps mêmes où l'église châtiait le roi de
France, elle lui conservait une affection maternelle. Au temps de
Philippe Ier, pendant que le roi et le royaume étaient frappés de
l'interdit pour l'enlèvement de Bertrade, tous les évêques du Nord
restèrent dans son parti, et le pape Pascal II lui même ne se fit pas
scrupule de le visiter.

En toute occasion, grande et petite, les évêques lui prêtaient leurs
milices. Sur les terres même du duc de Bourgogne, Louis VII se vit
appuyé des milices de neuf diocèses contre Frédéric Barberousse, dont
on craignait une invasion. Louis VI fut de même soutenu à l'approche
de l'empereur Henri V, et Philippe-Auguste à Bouvines. Comment le
clergé n'eût-il pas défendu ces rois, élevés par ses mains, et
recevant de lui une éducation toute cléricale? Philippe Ier, couronné
à sept ans, lut lui-même le serment qu'il devait prêter[511]. Louis
VI fut élevé à l'abbaye de Saint-Denis, et Louis VII dans le cloître
de Notre-Dame. Trois de ses frères furent moines. Personne plus que
lui ne regarda avec respect et terreur les priviléges de
l'Église[512]. Il révérait les prêtres, et faisait passer devant lui
le moindre clerc. Il faisait trois carêmes, égalant ou surpassant les
austérités des moines. Protecteur de Thomas de Kenterbury, il risqua
un voyage périlleux en Angleterre pour visiter le tombeau du saint.
Que dis-je, le roi de France n'était-il pas saint lui-même? Philippe
Ier, Louis le Gros, Louis VII, touchaient les écrouelles, et ne
pouvaient suffire à l'empressement du simple peuple. Le roi
d'Angleterre ne se serait pas avisé de revendiquer ainsi le don des
miracles[513].

[Note 511: Coronatio Phil. I, ap. Scr. fr. XI, 32: «Ipse legit, dum
adhuc septennis esset: «Ego... defensionem exhibebo, sicut rex in suo
regno unicuique episcopo et ecclesiæ sibi commissæ... debet.»]

[Note 512: Comme il revenait d'un voyage (1154), la nuit le surprend à
Créteil. Il s'y arrête, et se fait défrayer par les habitants, serfs
de l'église de Paris. La nouvelle en étant venue aux chanoines, ils
cessent aussitôt le service divin, résolus de ne le reprendre qu'après
que le monarque aura restitué à leurs serfs de corps, dit Étienne de
Paris, la dépense qu'il leur a occasionnée. Louis fit réparation, et
l'acte en fut gravé sur une verge que l'église de Paris a longtemps
conservée en mémoire de ses libertés.]

[Note 513: Les rois d'Angleterre ne s'attribuèrent ce pouvoir qu'après
avoir pris le titre et les armes des rois de France.]

Aussi grandissait-il, ce bon roi de France, et selon Dieu, et selon le
monde. Vassal de Saint-Denis, depuis qu'il avait acquis le Vexin, il
plaçait le drapeau de l'abbaye, l'oriflamme, à son avant-garde. Il
avait mis dans ses armes la mystique fleur de lis, ou le moyen âge
croyait voir la pureté de sa foi. Comme protecteur des églises, il
touchait la régale pendant les vacances, et s'essayait à imposer
quelques sommes au clergé, sous prétexte de croisade.

Philippe-Auguste ne dégénéra pas. Sauf les deux époques de son
divorce, et de l'invasion d'Angleterre, aucun roi ne fut davantage
selon le coeur des prêtres. C'était un prince cauteleux, plus
pacifique que guerrier, quelles qu'aient été sous lui les acquisitions
de la monarchie.

La Philippide de Guillaume le Breton, imitation classique de l'Énéide
par un chapelain du roi, nous a trompés sur le véritable caractère de
Philippe II. Les romans ont achevé de le transfigurer en héros de
chevalerie. Dans le fait, les grands succès de son règne, et la
victoire de Bouvines elle-même, furent des fruits de sa politique, et
de la protection de l'Église.

Appelé Auguste pour être né dans le mois d'août, nous le voyons
d'abord à quatorze ans malade de peur, pour s'être égaré la nuit dans
une forêt[514]. Le premier acte de son règne est éminemment populaire
et agréable à l'Église. D'après le conseil d'un ermite, alors en
grande réputation dans les environs de Paris, il chasse et dépouille
les Juifs. C'était dans l'opinion du temps une profession de piété, un
soulagement pour les chrétiens. Ceux que les Juifs ruinaient,
enfermaient dans leurs prisons, ne manquaient pas d'applaudir.

[Note 514: Chronica reg. franc., ibid. 214: «.... Remansit in silva
sine societate Philippus; unde stupefactus concepit timorem, et tandem
per carbonarium fuit reductus Compendium; et ex hoc timore sibi
contigit infirmitas, quæ distulit coronationem.»

Ibid.... «Fecit spoliari omnes una die... Recesserunt omnes qui
baptizari noluerunt.» «Ils donnèrent pour se racheter 15,000 marcs.»
Rad. de Diceto, ap. Scr. fr. XIII, 204.--Rigordus, Vita Phil. Aug.,
ap. Scr. fr. XVII. Philippe remit aux débiteurs des Juifs toutes leurs
dettes, à l'exception d'un cinquième qu'il se réserva. Voy. aussi la
chronique de Mailros, ap. Scr. fr. XIX, 250.

Guilelmi Britonis Philippidos, l. I. «Dans tout son royaume il ne
permit pas de vivre à une seule personne qui contredit les lois de
l'Église, qui s'écartât d'un seul des points de la foi catholique, ou
qui niât les sacrements.»]

Les blasphémateurs, les hérétiques furent impitoyablement livrés à
l'Église et religieusement brûlés. Les soldats mercenaires que les
rois Anglais avaient répandus dans le Midi, et qui pillaient pour leur
compte, furent poursuivis par Philippe. Il encouragea contre eux
l'association populaire des _capuchons_[515].

[Note 515: Les membres de cette association n'étaient liés par aucun
voeu; ils se promettaient seulement de travailler en commun au
maintien de la paix. Tous portaient un capuchon de toile, et une
petite image de la Vierge qui leur pendait sur la poitrine. En 1183,
ils enveloppèrent sept mille _routiers_ ou _cotereaux_, parmi lesquels
se trouvaient quinze cents femmes de mauvaise vie. «Les coteriau
ardoient les mostiers et les églises, et traînoient après eux les
prêtres et les gens de religion, et les appeloient _cantadors_ par
dérision; quand ils les battoient et tormentoient, lors disoient-ils:
_cantadors, cantets_.» Chroniq. de Saint-Denis.--Leurs concubines se
faisaient des coiffes avec les nappes de la communion, et brisaient
les calices à coups de pierres. (Guillaume de Nangis.)]

Les seigneurs qui vexaient les Églises eurent le roi pour ennemi.

Il attaqua le duc de Bourgogne son cousin pour l'obliger à ménager les
prélats de cette province. Il défendit l'Église de Reims contre une
semblable oppression. Il écrivit au comte de Toulouse pour l'engager
à respecter les saintes Églises de Dieu. Enfin sa victoire de
Bouvines passa pour le salut du clergé de France. On publiait que les
barons d'Othon IV voulaient partager les biens ecclésiastiques et
spolier l'Église, comme faisaient les alliés d'Othon, le roi Jean
d'Angleterre et les mécréants du Languedoc.


FIN DU DEUXIÈME VOLUME.



TABLE DES MATIÈRES

                                                                Pages.

CHAPITRE III

  DISSOLUTION DE L'EMPIRE CARLOVINGIEN                               1

      L'empire Franc aspire à se diviser                             1

    814. Louis réforme les évêques, les monastères, le palais
      impérial                                                       3

      Il se montre favorable aux vaincus, veut réparer et restituer  4

      Insurrection de l'Italie sous Bernard, neveu de Louis.
        Supplice de Bernard                                          7

      Soulèvement des Slaves, des Basques, des Bretons               8

      Mariage de Louis avec Judith                                   8

    822. Il veut faire une pénitence publique                       10

    820-829. Incursions des Northmans                               10

    830. Conjuration des grands et des fils de l'empereur,
      Lothaire, Louis, Pepin                                        11

      Lothaire enferme Louis dans un monastère                      11

      Les Germains le délivrent                                     11

    833. Lothaire redevient maître de son père                      12

      et lui impose une pénitence publique.                         13

      Indignation et soulèvement de l'Empire                        14

    834-835. Lothaire abandonné s'enfuit en Italie                  16

    839. L'empereur partage ses États entre ses fils.               17

      Il meurt, et avec lui l'unité de l'Empire                     18

    841. Pepin et l'Aquitaine se joignent à Lothaire contre les
      rois de Germanie et de Neustrie. Défaite de Lothaire à
      Fontenaille                                                   18

    842. Alliance et serment de Charles et Louis.                   21

      Les évêques leur confèrent le droit de régner                 22

    843. Partage de l'Empire. Traité de Verdun                      24

      L'appui de l'Église fait prévaloir Charles et Louis sur
        Lothaire et Pepin                                           25

      Puissance de l'Église dans la Neustrie. Reims, la ville
        épiscopale sous la seconde race. Laon, la ville royale      29

      Charles le Chauve remet la plus grande partie du pouvoir à
        l'Église                                                    30

      Le vrai roi est l'archevêque de Reims, Hincmar                32

      Le royaume de Neustrie était une république théocratique      35

      Deux événements brisent ce gouvernement spirituel et
        temporel: 1º les hérésies; 2º les incursions des Northmans  36

      Question de l'Eucharistie                                     36

      Question de la Prédestination. L'Allemand Gottschalk          37

      Hincmar défend le libre arbitre, et appelle à son aide
        Jean le Scot                                                38

      Les Northmans. Caractère de leurs incursions                  40

      Impuissance du roi et des évêques                             44

      Charles le Chauve s'éloigne des évêques et n'en est que
        plus faible                                                 48

    875-877. Il se fait empereur et meurt en Italie                 49

      Louis le Bègue et ses fils                                    49

    884. Charles le Gros réunit tout l'empire de Charlemagne        51

      Siége de Paris par les Northmans                              51

      Faiblesse et lâcheté de Charles le Gros                       51

    888. Déposition de Charles le Gros. Extinction de la dynastie
      carlovingienne                                                53

      Fondation des diverses dominations locales; féodalité         53

      Les fondateurs de la féodalité ferment la France aux
        incursions barbares                                         54

      Les Northmans renoncent au brigandage et s'établissent
        en France (Normandie)                                       58

      Au milieu du morcellement de l'Empire, grands centres
        ecclésiastiques                                             59

      Les deux familles des Capets et des Plantagenets              59

      La famille populaire et nationale des Capets succède aux
        Carlovingiens                                               60

      Charles le Simple se met sous la protection du roi de
        Germanie                                                    62

      Le parti carlovingien l'emporte                               63

    898. Charles le Simple reconnu roi                              64

    936. Louis d'Outre-mer s'allie au roi de Germanie, Othon.       64

      Opposition d'Hugues le Grand, soutenu par les Normands        65

    954. Minorité de Lothaire et d'Hugues Capet. Prépondérance
      de la Germanie                                                67

    987. Hugues Capet. Avénement de la troisième race               71


LIVRE III

TABLEAU DE LA FRANCE

    Les divisions féodales répondent aux divisions naturelles et
      physiques                                                     79

    L'histoire de la féodalité doit donc sortir d'une
      caractérisation géographique et physiologique de la France    80

    La France se sépare en deux versants, occidental et oriental    81

    La France peut se diviser par ses produits en zones
      latitudinales                                                 82

    Bretagne                                                        84

    Anjou                                                           99

    Touraine                                                       100

    Poitou                                                         102

    Limousin                                                       107

    Auvergne                                                       107

    Rouergue                                                       112

    Guyenne                                                        113

    Pyrénées                                                       115

    Languedoc                                                      126

    Provence                                                       130

    Dauphiné                                                       141

    Franche-Comté                                                  146

    Lorraine                                                       147

    Ardennes                                                       152

    Lyonnais                                                       153

    Autunois et Morvan                                             157

    Bourgogne                                                      159

    Champagne                                                      162

    Normandie                                                      167

    Flandre                                                        169

    Centre de la France, Picardie, Orléanais, Île de France        178

    Centralisation                                                 187


ÉCLAIRCISSEMENTS.

    Sur les Colliberts, Cagots, Caqueux, Gésitains                 194


LIVRE IV

CHAPITRE PREMIER

    L'AN 1000. LE ROI DE FRANCE ET LE PAPE FRANÇAIS. ROBERT ET
      GERBERT. FRANCE FÉODALE                                      199

      Croyance universelle à la fin prochaine du monde             200

      Calamités qui précèdent l'an 1000                            203

      Le monde aspire à entrer dans l'Église                       204

      Le roi de France, Robert, est un saint                       207

      Espoir du monde après l'an 1000. Élan de l'architecture;
        dogme de la Présence réelle; pèlerinages                   212

      Gerbert, ou Sylvestre II, ami des Capets                     215

      Les Capets s'appuient sur l'Église et sur les Normands       216

      Rivalités des maisons normandes de Normandie et de Blois     218

      Robert épouse Berthe, de la maison de Blois                  219

    1037. Mauvais succès d'Eudes le Champenois, héritier de la
      maison de Blois                                              219

      La maison de Blois se divise en Blois et Champagne
        et reste inférieure aux Normands de Normandie              219

      La maison indigène d'Anjou succède à sa puissance            220

      Les Angevins gouvernent Robert, Bouchard, Foulques-Nerra     220

    1012. Après eux les Normands de Normandie gouvernent Robert,
      et lui soumettent la Bourgogne                               222

    1031. Henri Ier. Il se brouille avec les Normands              224

    1031-1108. Nullité d'Henri Ier et de Philippe Ier              225


CHAPITRE II

  XIe SIÈCLE.--GRÉGOIRE VII.--ALLIANCE DES NORMANDS ET DE
    L'ÉGLISE.--CONQUÊTES DES DEUX-SICILES ET DE L'ANGLETERRE       226

      Lutte entre le Saint-Pontificat et le Saint-Empire, entre
        la féodalité et l'Église                                   227

      Matérialisme profond du monde féodal                         228

      L'Église devient peu à peu féodale et se matérialise         232

      Grégoire VII entreprend de la relever. Célibat des prêtres   235

      L'Église prétend à la domination universelle                 239

      L'Empire est vaincu                                          241

      Le pape s'allie aux Normands                                 242

      Caractère conquérant et chicaneur des Normands               245

    1000-26. Leurs pèlerinages en Italie                           246

    1026. Premiers établissements des Normands en Italie           247

    1037-53. Les fils de Tancrède conquirent la Pouille et les
      Deux-Siciles                                                 249

      Guillaume le Bâtard, duc de Normandie                        250

      Grossièreté et esprit d'opposition de l'Église
        anglo-saxonne                                              252

      Édouard, roi d'Angleterre, ami des Normands, gouverné par
        le saxon Godwin                                            253

      Guillaume, soutenu par le pape, prétend régner après
        Édouard, à l'exclusion d'Harold, fils de Godwin            256

    1066. Bataille d'Hastings; conquête de l'Angleterre par les
      Normands                                                     260

      Guillaume traite d'abord les vaincus avec quelque douceur    261

      Révolte des Saxons. Partage de toute l'Angleterre            262

      Utilité de la conquête. Forte organisation sociale           266

      Puissance de la royauté et de l'Église anglaise              267

      Le saint-siége triomphe dans toute l'Europe par l'épée des
        Français                                                   270


CHAPITRE III

  LA CROISADE. 1095-1099                                           272

      État de l'Islamisme en Asie                                  272

      L'essence de l'Islamisme était l'unité                       273

      La dualité y rentre. Alides. Ismaïlites                      276

      Doctrine mystique des Ismaïlites, ou Assassins. Puissance
        d'Hassan. 1090                                             277

      Faiblesse des Califats                                       280

      Jeunesse et vigueur du Christianisme                         280

      Pèlerinages armés; commencement des croisades                281

      Les Grecs appellent les princes de l'Occident                284

    1095. Le pape français Urbain II prêche la croisade à
      Clermont                                                     287

      Grandeur du mouvement populaire                              288

      Les chefs. Godefroi de Bouillon. Hugues de Vermandois,
        Raymond de Toulouse, etc.                                  290

      Les Provençaux et les Normands. Bohémond                     292

      Godefroi de Bouillon                                         294

    1096. Départ des chefs. Arrivée à Constantinople               296

      Haine mutuelle des croisés et des Grecs                      298

      Alexis Comnène reçoit l'hommage des croisés                  299

      Les croisés passent en Asie Mineure. Prise de Nicée          300

      Prise d'Antioche. Souffrances des croisés. Bohémond garde
        Antioche                                                   302

    1099. Prise de Jérusalem                                       305

      Godefroi, roi de Jérusalem. Établissement de la féodalité
        française en Palestine                                     307


CHAPITRE IV

  SUITES DE LA CROISADE.--LES COMMUNES.--ABAILARD.--PREMIÈRE
    MOITIÉ DU XIIe SIÈCLE                                          310

      Résultat de la croisade. L'aversion de l'Europe et de l'Asie
        a diminué                                                  313

      La pensée de l'égalité s'est développée                      314

      Tentatives d'affranchissement. Communes                      316

      Le roi s'appuie sur les communes contre les barons           320

    1108. Louis VI. Il fait ses premières armes pour l'Église et
      les marchands                                                322

      La royauté avait gagné à l'absence des seigneurs, partis
        pour la croisade                                           323

      Guerre de Louis contre les Normands. Bataille de
        Brenneville, 1119                                          326

    1115. Expédition dans le Midi                                  327

    1124. L'empereur Henri V veut envahir la France. Toute la
      France s'arme pour Louis VI                                  328

      La liberté se produit dans la philosophie                    329

      Mouvement de la pensée. Gerbert, Bérenger, Roscelin, école
        de droit; université de Paris                              330

      Le breton Abailard essaye de ramener le christianisme à la
        philosophie. Immense popularité de son enseignement        332

      Saint Bernard; sa puissance                                  337

      Il attaque Abailard et son disciple Arnaldo de Brescia       339

    1119. Abailard se retire à Saint-Denis                         340

      Il fonde le Paraclet pour Héloïse                            341

      Il est condamné au concile de Sens                           342

      Héloïse. La femme se relève par amour désintéressé           344

      Robert d'Arbrissel la place au-dessus de l'homme. Ordre
        de Fontevrault, 1106                                       347

      Progrès du culte de la Vierge                                350

      La femme règne aussi sur la terre. Elle succède, etc.        350


CHAPITRE V

  LE ROI DE FRANCE ET LE ROI D'ANGLETERRE.--LOUIS LE JEUNE,
    HENRI II (PLANTAGENET).--SECONDE CROISADE, HUMILIATION DE
    LOUIS.--THOMAS BECKET, HUMILIATION D'HENRI (SECONDE MOITIÉ DU
    XIIe SIÈCLE.)                                                  353

      Le roi d'Angleterre, violent, héroïque, impie                354

      Le roi de France, figure pâle et impersonnelle; mais il a
        pour lui le peuple et la loi, l'Église et la bourgeoisie   357

      Il est le symbole et le centre de la nation                  357

    1137. Dévotion de Louis VII                                    358

    1142. Guerre avec la Champagne. Incendie de Vitry              360

    1147. Seconde croisade, prêchée par saint Bernard. Différence
      entre la seconde croisade et la première                     361

      L'empereur Conrad et une foule de princes prennent la croix  362

      Mauvais succès des croisés dans l'Asie Mineure               364

      Retour honteux de Louis VII                                  365

      La femme de Louis, Éléonore, obtient le divorce, se marie
        à Henri Plantagenet et lui apporte l'Aquitaine             366

      Situation de la royauté anglaise. Oppression des vaincus;
        puissance de la féodalité                                  367

      Le roi s'appuie contre ses barons sur des mercenaires.
        Nécessité d'une fiscalité violente                         368

    1087. Guillaume le Roux                                        369

    1100. Henri Beauclerc                                          370

    1135. Étienne de Blois. Il reconnaît pour son successeur
      Henri Plantagenet, comte d'Anjou                             371

    1154. Henri II. Ses vastes possessions                         372

      Les vaincus espèrent sous Henri II                           373

      Résurrection du droit romain                                 375

      Le saxon Becket, élève de Bologne, favori et chancelier
        d'Henri II                                                 376

      Guerre d'Henri II contre le comte de Toulouse                378

      Henri II donne à Becket l'archevêché de Kenterbury           380

      Rôle populaire des archevêques de Kenterbury. Ils défendent
        les libertés de Kent                                       382

      Becket accepte ce rôle et se brouille avec Henri             384

    1163. Henri fait signer aux évêques les coutumes de Clarendon  385

      Les races vaincues soutiennent Becket                        387

      Becket, défenseur de leur liberté et de la liberté de
        l'Église                                                   388

    1164. Il se réfugie en France                                  392

      Louis VII l'accueille et le protége                          393

      Il excommunie ses persécuteurs                               394

      Le pape se déclare contre lui                                395

      Entrevue de Becket et des deux rois à Chinon                 400

    1170. Menaces d'Henri II. Quatre chevaliers normands
      assassinent l'archevêque dans son église. _Passion_
      de Becket                                                    404

      Henri obtient son pardon du saint-siége                      410

      Révolte de ses fils et de sa femme Éléonore                  411

      Il fait pénitence au tombeau de Thomas Becket                413

      Il reprend avec énergie la guerre contre ses fils            414

      Caractère impie et parricide de cette famille                415

      Attachement des Méridionaux pour Éléonore de Guyenne         416

    1189. Malheur et mort de Henri II                              420

      Le roi de France surtout profite de la chute du roi
        d'Angleterre                                               422

      Son dévouement à l'Église fait sa grandeur                   423

    1180. Philippe-Auguste                                         424


Paris.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier, dr,) rue J.-J.-Rousseau, 61.





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