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Title: Relation d'un voyage du Pole Arctique au Pole Antarctique par le centre du monde
Author: Anonymous
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Relation d'un voyage du Pole Arctique au Pole Antarctique par le centre du monde" ***

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produced from images generously made available by the
Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



RELATION D'UN VOYAGE DU POLE ARCTIQUE AU POLE ANTARCTIQUE PAR LE CENTRE
DU MONDE.

Avec la Description de ce perilleux Passage, & des choses merveilleuses
& étonnantes qu'on a découvertes sous le Pole Antarctique.

_AVEC FIGURES._

A PARIS

Chez DENYS HORTEMELS, Place de Sorbonne, à S. Jean-Baptiste.

M. DCC. XXIII.

_Avec Approbation & Privilege du Roy._



TABLE DES CHAPITRES


I. Depart de l'Auteur d'Amsterdam pour le Groenland. Comment
  l'Auteur & ses Compagnons commencerent à s'apercevoir qu'ils
  aprochoient de l'effroyable tournant d'eau qui est sous le
  Pole Arctique; Description du tournant.                        Page 1

II. Comment leur Vaisseau fut engoufré au centre du tournant:
  Comment ils se trouverent insensiblement sous le Pole
  Antarctique, & comment ils connurent qu'ils n'étoient plus
  sous le Ciel du Nord.                                              17

III. Ils mettent pied à terre sur la Côte, & penetrent dans le
  Païs, environ une lieuë & demie; description de la grande Isle
  flotante qui est sous le Pole Antarctique, & de la Montagne
  de glace qui est au milieu de figure piramidale, & qui semble
  taillée à facettes: des Méteores merveilleux qui paroissent de
  tems à autre autour de l'Isle flotante.                            28

IV. Du merveilleux Lac dont les eaux sont presque toûjours
  chaudes, & de ses cinq admirables Cascades. Description de la
  Vallée des roses blanches, où l'on voit un monument
  très-remarquable, une Fontaine rare & singuliere, & quelques
  Arbustes très-beaux & agreables à la vue.                          52

V. De quelques poissons monstrueux qu'on voit dans ces Mers.
  Accident tragique & lamentable arrivé à deux Matelots de
  l'Equipage. Des sept Isles inaccessibles & de ce que l'Auteur
  y vit avec de grandes Lunettes d'aproche.                          75

VI. Du grand Promontoire ou Cap qui est toûjours couvert de nuages.
  Du miraculeux Jet d'eau qu'on y voit. De la grande & profonde
  Caverne sur laquelle passe un gros & large Torrent. Combat
  extraordinaire entre deux Ours blancs & trois Veaux marins.        91

VII. Du Détroit des Ours. De la merveilleuse Arcade de Roche
  ou du Pont naturel. Du précipice épouventable qu'on voit entre
  de hautes Montagnes voisines du détroit des Ours. Des bruits
  sous-terrains semblables au tonnerre accompagnez d'éclairs qu'on
  entend dans une grosse roche fort avant dans la Mer.              118

VIII. D'une belle & spacieuse plaine fermée de trois grands
  côteaux. D'une plante trés-belle & trés-singuliere. De quelques
  mazures. Des curieux restes d'une ancienne Muraille dans le
  voisinage de la Mer. D'un merveilleux Echo. De l'Oiseau
  couronné qui fait son nid sous terre.                             132

IX. D'un grand & beau Bassin qu'une enceinte de rochers forme
  sur le même Golfe dont on vient de parler: D'une grande &
  haute Montagne qui paroît suspendue dans les airs. D'un
  Archipelague ou de plusieurs Isles ramassées ensemble. D'une
  grande & haute Colomne de feu sur la mer, & d'un phénomene qui
  avoit la figure du Soleil.                                        150

X. L'Auteur & ses Compagnons font voile pour le vieux monde;
  ils trouvent quelque tems après dans leur chemin un effroyable
  Ecueil; ils arrivent au Cap de Bonne-Esperance. Avanture
  extraordinaire arrivée à l'Auteur quelques jours aprés avoir
  mis pied à terre.                                                 169



LE PASSAGE DU POLE ARCTIQUE AU POLE ANTARCTIQUE PAR LE CENTRE DU MONDE.



CHAPITRE I.

Départ de l'Auteur d'Amsterdam pour le Groenland, comment l'Auteur & ses
Compagnons commencerent à s'appercevoir qu'ils approchoient de
l'effroyable tournant d'eau qui est sous le Pole Arctique. Description
du tournant.


Ayant toûjours eû dés ma jeunesse une trés-grande passion pour les
Voyages, j'ai parcouru pour contenter ma curiosité, toutes les
principales parties du vieux & du nouveau Monde, & à la fin de ma
derniere course, je me trouvai dans la grande & fameuse Ville
d'Amsterdam, où je fis connoissance avec trois ou quatre gros Négocians,
qui me dirent qu'ils équipoient un Vaisseau pour l'envoyer dans le
Groenland à la Pêche de la Baleine. A cette nouvelle, je sentis mon
inclination naturelle se ranimer, & je conçûs d'abord le dessein de
faire ce Voyage, n'ayant point encore vû les Climats glacez des Zones
froides; je commençai donc d'acheter tout ce que je crûs nécessaire, &
ayant mis en ordre tout mon petit équipage, je m'embarquai le troisiéme
du mois de Mai de l'année mil sept cens quatorze; nous partîmes avec un
Vent favorable, & eûmes un tems à souhait pendant quelques jours; mais
le dixiéme vers le soir le Ciel s'obscurcit, & se couvrit en peu de tems
de nuages noirs & épais, & les Vents se mirent à soufler avec une telle
véhémence & impétuosité, que l'équipage fut alerte toute la nuit
suivante, & cette tempête nous porta vers l'Oüest avec tant de rapidité,
malgré toute nôtre manoeuvre, que le matin environ à quatre heures nous
nous trouvâmes à la vûë des Côtes de l'Isle d'Islande, dont nous
n'étions éloignez que d'environ trois lieuës, le Vent pour lors étant
tombé, un calme de douze heures lui succéda, aprés lequel nous reprîmes
nôtre route avec un petit Vent Sud-Est, nous voguâmes assez heureusement
jusqu'au quatorze que nous aperçûmes deux Vaisseaux qui nous parurent
venir du Groenland, & prendre la route de Hollande, nous étions alors au
soixante-huitiéme degré 17. minutes de latitude, mais nous les perdîmes
bien-tôt de vûë car le tems se changea subitement, & nous vîmes se
former du côté de l'Est un affreux Orage, qui s'aprochant de nous dans
l'espace de quelques minutes, nous fûmes d'abord environnez d'un nombre
infini d'éclairs qui furent suivis d'épouventables éclats de tonnerre &
d'une pluye si grosse, si forte & si longue, que le Ciel sembloit
menacer la terre d'un second déluge: l'obscurité étoit si grande que
nous ne pouvions distinguer les objets de la Poupe à la Prouë; les
vagues étoient si grosses, & les Vents s'entrechoquoient avec tant de
furie, que notre Pilote, quoique très-experimenté, ne savoit presque
plus quel parti prendre. Enfin, après avoir été long-tems à deux doigts
de la mort, cette horrible tempête commença à se dissiper, le jour
reparut & nous nous trouvâmes dans une grande Mer toute remplie de gros
quartiers de glace, qui se roulans les uns sur les autres, nous firent
craindre d'être renversez ou écrasez; il faisoit très froid, & nous ne
voyions tout autour de nous aucune Isle ni Côtes; nous avions perdu
notre route, & ayant pris hauteur, nous trouvâmes soixante & treize
degrez vingt-deux minutes; un petit Vent Sud-Oüest nous poussoit
toujours vers le Nord, & nous portâmes enfin à un endroit où la Mer nous
sembla faire une petite pente, & où le fil de l'eau nous entraînoit quoi
qu'assez lentement toujours du côté du Pole, alors un vieux Matelot nous
conta qu'il avoit ouï dire autrefois à un fameux Pilote, qui avoit fort
couru les Mers du Nord, qu'il y avoit sous le Pole Arctique un
effroyable tournant d'eau, qui pouvoit avoir soixante & dix ou
quatre-vingt lieuës de circonférence, qu'il estimoit être le plus
dangereux écueil du monde, au milieu duquel il devoit y avoir un goufre
épouventable & sans fonds, où toutes les eaux de ces Mers se
précipitans, avoient communication par le centre de la terre, avec les
Mers qui sont sous le Pole Antarctique, ce recit nous glaça d'effroi, &
nous fit frissonner dans toutes les parties de nôtre corps, car nous
voyions que le cours de l'eau nous amenoit, & qu'il nous étoit
impossible de retrograder; sur cela nous tinmes conseil, & il fut
conclu, que quoiqu'il n'y eût presqu'aucune apparence de salut pour
nous, il falloit néanmoins prendre toutes les précautions imaginables, &
boucher toutes les ouvertures du Vaisseau, pour fermer tout chemin à
l'eau, ce que nous executâmes sur le champ avec un empressement & une
diligence incroyable, après quoi nous montâmes tous sur le Pont, pour
voir ensemble si nous ne pourrions pas trouver le moyen d'éviter
l'affreux péril dont nous étions menacez; pour lors le Soleil ne se
couchoit plus, & nous le voyions toûjours tourner au tour de nous sur
les bords de l'Horizon, mais il étoit un peu pâle; nous aperçûmes vers
l'Oüest une assez longue Côte, qui avoit trois Caps, dont celui du
milieu s'avançoit beaucoup plus dans la Mer que les deux autres; on y
voyoit plusieurs hautes Montagnes toutes couvertes de neige & de glace,
& dont les entre-deux nous paroissoient tout en feu: de ce même côté, en
tirant vers la droite, nous vîmes un gros amas de nuages, d'une couleur
presque verte, mêlée d'un gris fort obscur, & dont une partie descendoit
si bas qu'elle touchoit presque la Mer, il en sortit une infinité
d'oiseaux dont le nombre, en volant vers nous, s'accrut si
prodigieusement que tout l'air d'alentour en fut obscurci, une troupe se
détacha du gros, & passant immédiatement sur nos têtes, ils entrérent en
une telle furie les uns contre les autres, qu'ils se bequétérent
cruellement, & de telle sorte que trois tombérent morts sur nôtre Pont,
leur plumage étoit trés-noir, & leur bec rouge comme du sang, ils
avoient depuis la tête jusqu'à l'extrêmité de la queuë une raye blanche
comme de la neige, mais nous perdîmes bien-tôt tous ces oiseaux de vûë;
on demandera peut-être comment ils peuvent traverser ces vastes Mers;
mais il est à présumer, qu'ils se reposent de tems en tems sur ces
grandes piéces de glace qu'on trouve en plusieurs endroits dans les Mers
du Nord; cependant nous suivions toûjours malgré nous le penchant des
eaux, jusqu'à ce qu'enfin notre Vaisseau fit tout d'un coup comme un
demi tour à gauche, & alors nous voguâmes d'un mouvement circulaire, ce
qui nous fit connoître que nous étions entrez dans le tournant; cette
Mer tournoyante fourmille par tout d'un nombre innombrable de petits
Poissons, à peu prés de la grosseur des Harangs, de la moitié du corps,
à l'extremité de la queuë, ils sont d'une trés belle couleur d'or, &
comme ils nâgent presque toûjours la tête en bas & à fleur d'eau; & le
Soleil refléchissant sur toutes ces queuës qui sont toutes entieres hors
de l'eau, ce tournant ressemble à un Ciel d'eau tout couvert d'un nombre
infini d'étoiles d'or qui sont dans un perpetuel mouvement; un objet de
cette nature, charmeroit sans doute des gens qui le pourroient
contempler d'un oeil tranquile; après avoir fait plusieurs tours, nous
apperçûmes au milieu du tournant, une espéce d'isle flotante plus
blanche que la neige, mais nôtre mouvement circulaire nous aprochant
toujours du centre, nous reconnûmes que cette Isle prétenduë, n'étoit
qu'une haute écume que les eaux en se précipitant & s'engouffrant dans
cet abîme, formoient sur leur superficie; nous jugeâmes alors qu'il
étoit tems de nous retirer au dedans du Vaisseau, ce que nous fimes à
l'instant, en descendant tous à fonds de calle, pour y attendre ce que
le Ciel ordonneroit de nous.



CHAPITRE II.

Comment leur Vaisseau fut engoufré au centre du tournant, comment ils se
trouverent insensiblement sous le Pole Antarctique, & comment ils
connurent qu'ils n'étoient plus sous le Ciel du Nord.


A peine avions-nous été renfermez dix ou douze minutes, que nous nous
sentîmes enfoncer dans ce profond abîme avec une rapidité inconcevable,
le siflement & le bourdonnement horrible que nous entendions sans cesse
autour de nous, en portant dans nos ames la terreur & l'effroi, nous ôta
peu à peu la connoissance, & nous jetta dans une espece d'évanoüissement
qui nous mit hors d'état de nous appercevoir du tems que nous restâmes
entre ces épouventables torrens qui roulent avec tant d'impetuosité sous
ces affreux sous-terrains; mais enfin nous étant réveillez de cet
assoupissement où nous étions plongez, & ne sachans pas bien encore si
nous étions morts ou vivans, nous revinmes bien-tôt à nous, & prêtant
l'oreille, nous n'entendîmes rien du tout, & il nous sembla à tous que
notre Vaisseau étoit presque sans mouvement; notre Pilote le plus hardi
de tous s'avantura de monter en haut, il ouvrit du côté de la Poupe, &
monta sur le Pont, nous le suivîmes tous les uns aprés les autres, &
nous nous vîmes avec la derniere surprise sur une Mer calme, &
environnez d'un broüillard si épais qu'il nous étoit impossible de
distinguer aucun objet tout autour de nous, le broüillard & la Mer
étoient d'une même couleur, de sorte qu'il nous sembloit que nôtre
Vaisseau étoit suspendu dans les airs, mais peu à peu l'air s'éclaircit
& le jour étoit à peu prés comme il est l'Eté dans nos Climats, une
petite demie heure aprés le Soleil couché, il est aisé de se figurer la
joye dont nous fûmes tous pénétrez aprés nous être crus perdus sans
ressource, de voir que nous pouvions encore esperer de retourner dans
nôtre Patrie, cependant nous ne sçavions où nous étions, & nôtre Pilote
ayant pris hauteur, nous trouvâmes soixante & onze degrez & huit minutes
de latitude Meridionale, ce qui nous fit connoître que nous étions dans
les mers du Sud, sous le Pole Antarctique, pour lors il ne faisoit pas
le moindre Vent; nous nous occupâmes à remettre en état autant qu'il
étoit possible tous nos cordages & nos Voiles, nous avions encore dans
le Vaisseau des provisions pour quelque tems; au bout d'environ quatre
ou cinq heures il se leva un petit Vent Nord-Ouest, mais si terriblement
froid, que la Mer fut toute prise dans l'espace de quelque momens; je
puis dire que je n'avois jamais senti un froid si pénétrant, & je doute
que nous eussions pû y resister s'il eût continué long-tems, mais par
bonheur il tomba tout d'un coup une petite pluye douce qui nous fit
passer dans quelques minutes du plus rude Hyver au Printems. La sage
Providence, pour suppléer au défaut du Soleil qui s'éloigne pour si
long-tems de ces tristes Climats, tempere leur extrême froideur par des
exhalaisons chaudes, qui conservent même assez avant dans l'Hyver les
herbes, les plantes, & les arbustes qu'on y voit, nous portâmes avec
toutes nos voiles vers une grande Côte que nous aperçûmes à l'Est, dans
l'esperance de pouvoir mettre pied à terre quelque part, & nous vîmes à
une de ses extrémitez qui s'avançoit vers le Pole Antarctique, une
lumiére qui ressembloit assez à l'aurore, nous savions pourtant bien que
ce n'étoit pas l'avant-couriére du Soleil, puis qu'il se devoit passer
plusieurs mois, avant qu'il reparût dans ces Régions; nous ne pouvions
plus faire de distinction entre le jour ni la nuit, le matin ni le soir,
cependant le jour étoit assez grand pour nous empêcher de voir les
étoiles, il s'éleve dans les airs des exhalaisons lumineuses pendant
l'absence du Soleil, autrement les deux Zones froides, seroient
alternativement pendant six mois, ensévelies dans une affreuse nuit,
comme nous voguions doucement vers la Côte susdite, nous vîmes en quatre
ou cinq endroits distans l'un de l'autre d'environ la portée d'un
mousquet, de grosse écume boüillonnante qui s'élevant assez haut avec
impétuosité formoit au dessus de la surface de la Mer, comme de petites
colines, ces boüillons d'eau & d'écume avoient tant de force, que nôtre
Vaisseau en passant au travers, en pensa être renversé. Nous ne pûmes
jamais comprendre ce que ce pouvoit être, mais nous n'en vîmes plus
depuis. Cependant, cette lumiere dont je viens de parler, ayant peu à
peu dissipé les nuages qui nous la cachoient, elle s'éleva tout d'un
coup, & brilla d'une telle sorte à nos yeux, qu'elle nous jetta tous
dans l'admiration; c'étoit un météore merveilleux, qui formoit un ovale
parfait d'un bleu trés-obscur & qui étoit tout parsemé d'étoiles: celle
du milieu qui étoit la plus grande, paroissoit dominer sur toutes les
autres, comme on le peut voir dans la figure A.

[Illustration]

Cet admirable Phénomene augmenta le jour de moitié sur la Côte,
tellement que nous pouvions voir plus distinctement tous les objets;
aussi en étions-nous déjà fort prés, & y ayant enfin abordé, comme nous
avions dessein d'y mettre pied à terre, nous jettâmes l'ancre.



CHAPITRE III.

Ils mettent pied à terre sur la Côte, & pénétrent dans le Pays environ
une lieuë & demie. Description de la grande Isle flotante qui est sous
le Pole Antarctique, & de la Montagne de glace qui est au millieu de
figure Piramidale, & qui semble taillée à facettes; des méteores
merveilleux qui paroissent de tems à autre autour de l'Isle flotante.


A l'endroit où nous mouillâmes, la Côte étoit toute bordée de grands
roseaux, qui hors de l'eau paroissoient de la hauteur d'une pique, & du
moins de la grosseur du bras, qui se terminoient en une pointe fort
aiguë; ils avoient des noeuds d'espace en espace, & au dessous de ces
noeuds pendoient de grandes feüilles jaunâtres larges d'un bon empan, &
environ de la longueur d'une aune de Hollande. Nous mîmes la chaloupe en
Mer pour aller à terre, & nous eûmes beaucoup de peine à passer au
travers de ces roseaux, parce qu'ils étoient fort serrez & proches les
uns des autres: nous prîmes toutes nos armes à feu, autant pour nous
défendre des bêtes farouches, que pour tuer quelque gibier, s'il
arrivoit que nous en rencontrassions; après avoir grimpé en haut, parce
que le terrain étoit escarpé, nous trouvâmes une belle Plaine toute
semée d'une herbe menuë & courte qui exhaloit une agréable odeur; elle
étoit bornée de trois grandes chaînes de Montagnes qui s'étendoient à
perte de vûë à droite & à gauche; ces Montagnes nous parûrent posées en
Amphithéâtre; le second rang étant plus haut que le premier, & le
troisiéme beaucoup plus haut que le second. Le premier rang, à sçavoir
le plus proche de nous, n'étoit proprement que de grandes colines,
toutes revétues de mousse verte; les Montagnes du second, étoient toutes
couvertes de neige, & celles du troisiéme, paroissoient dans le lointain
d'un rouge enflammé, ce qui produisoit un des plus beaux aspects qu'on
se puisse imaginer: Quand nous eûmes traversé la Plaine, & gagné le pied
des colines, nous passâmes plus avant, & vîmes qu'elles formoient en cet
endroit une grande enceinte ou enclos environ d'une bonne lieuë de
diamétre; cette enceinte étoit toute pleine de grandes herbes si hautes,
que les deux plus grands hommes de notre troupe y étans entrez, on leur
voyoit à peine le sommet de la tête, nous remarquâmes que tout autour de
l'enclos, il y avoit dans les colines de grands trous ou antres, que
nous jugeâmes être la retraite de quelques bêtes farouches; & en effet,
quelques momens aprés, nous vîmes sortir de ces grandes herbes, à deux
cens pas de nous, trois Ours blancs d'une grosseur prodigieuse, qui sans
se tourner ni de côté ni d'autre, entrerent dans l'antre qui étoit vis à
vis d'eux, nous ne trouvâmes pas à propos aprés cela de rester dans un
lieu qui nous sembloit si périlleux, nous en sortîmes sur le champ, &
nous avançant toûjours vers les Montagnes, nous trouvâmes un petit
Ruisseau d'eau douce trés-claire, sur les bords duquel nous vîmes se
promener un grand nombre d'oiseaux à peu prés de la grosseur des
Cailles; ils étoient si peu farouches qu'ils se laissoient prendre à la
main, nous en tuâmes quelques-uns, que nous envoyâmes à bord; en suivant
ce Ruisseau il nous conduisit insensiblement entre deux Roches fort
hautes & fort escarpées, & toutes couvertes de glace depuis le haut
jusqu'au bas, nous y sentîmes d'abord avec la derniére surprise un froid
extrême, & nous ne pouvions comprendre, comment en sortant d'un air fort
doux & presque chaud, celui où nous venions d'entrer pouvoit être si
rude, nous marchions pour lors sur une neige fort dure, & nôtre petit
Ruisseau étoit entiérement gelé dans cet entre-deux, la montagne qui
étoit à nôtre droite recevant sur sa surface glacée toute la lumiére du
météore dont j'ai parlé, & la refléchissant sur la Montagne qui lui
étoit opposée, elles brilloient toutes deux d'une telle maniére, que nos
yeux en furent ébloüis, & que nous avions de la peine à voir ce qui
étoit devant nous; si-tôt que nous fûmes sortis d'entre ces Montagnes,
nous sentîmes un air doux & tempéré, & le Ruisseau couloit & serpentoit
comme de l'autre côté; à deux cens pas de là nous le vîmes se perdre
dans la terre, vis à vis d'une Roche qui avoit la figure d'une grosse
Tour ronde, la Nature y avoit creusé une espece de Grote, qui avoit
trois ouvertures du haut en bas, en forme d'Arcades, & au milieu en
dedans on y voyoit un grand Bassin dans lequel nous remarquâmes que le
Ruisseau se jettoit par un Canal sous-terrain, il y avoit dans cette
Grotte, plusieurs niches, où nous trouvâmes des nids d'oiseaux, & dans
quelques-uns des oeufs d'un verd fort pâle, trois fois plus gros que nos
oeufs de Canne, le dessus de cette Roche étoit plat en forme de
terrasse, & tout plein d'une herbe fort semblable à notre Pourpier, mais
de beaucoup plus grande, les feüilles en étoient extrêmement larges &
environ de l'épaisseur du petit doigt, & sa tige étoit si longue que
plusieurs pendoient depuis le haut jusques en bas; aprés avoir admiré
cet ouvrage de la Nature, nous ne jugeâmes pas à propos de pousser pour
lors plus avant, & nous reprîmes la route de nôtre Vaisseau, mais non
pas tout à fait par le même chemin, nous tirâmes un peu sur la gauche, &
aprés avoir marché quelque peu de temps, nos oreilles furent subitement
frapées de mugissemens & hurlemens horribles qui venoient du même côté
où nous avions vû ces trois Ours blancs; tout l'air d'alentour en
retentissoit d'une telle sorte, que nous jugeâmes qu'il falloit qu'il y
eût dans cet endroit-là un très-grand nombre de ces animaux féroces:
Nous arrivâmes insensiblement sur un terrain raboteux & pierreux qui
nous conduisit vers un amas de grosses Roches fort près les unes des
autres; elles avoient des veines rouges, vertes & bleuës à peu près
comme le marbre, & comme nous y vîmes à droite & à gauche une espece de
Marais, nous fûmes contraints de passer tout au travers; nous y
trouvâmes diverses routes qui se croisoient les unes les autres comme
dans un labyrinte, de sorte que nous nous y égarâmes quelque temps; mais
enfin un des nôtres ayant trouvé l'issuë nous en sortîmes: à peine en
étions-nous à quatre pas qu'une monstrueuse bête s'élança contre nous de
derriere un petit Rocher; elle étoit de la figure & de la couleur d'un
Crapaud, mais infiniment plus grosse; elle avoit sur la tête une grande
crête d'un vilain bleu pâle, & dardoit de tems en tems de sa gueule une
écume jaune & verte; elle se tourna du côté du Marais, & s'y jettant
d'un seul saut, elle y plongea de sorte que nous ne la vîmes plus. Nous
ne doutâmes pas que dans ce lieu il n'y en eût plusieurs de la même
espece, & que ces bêtes ne fussent trés-venimeuses. Nous continuâmes de
marcher avec beaucoup de peine dans ce chemin pierreux, jusqu'à la belle
Plaine où nous avons mis pied à terre, & nous vinmes heureusement à
bord, où nous cuisimes les oiseaux que nous avions pris: la chair en
étoit fort dure, mais d'assez bon goût & approchant de celle de Canard.
Nous formâmes le dessein de faire bien-tôt une seconde course & de
prendre de ces oiseaux & de toutes les autres especes que nous pourrions
trouver, afin d'épargner le reste de notre biscuit & de nos autres
provisions qui se pouvoient garder. Nous vîmes alors avec chagrin
s'évanouir le beau météore qui commença de paroître quand nous arrivâmes
sur cette Côte, & nous eûmes ensuite une petite pluye mêlée de neige &
de grosse grêle qui dura plus de quinze heures; nous mesurions alors
notre tems avec un sablier que nous trouvâmes heureusement dans le
Vaisseau; l'air devint si froid qu'il nous étoit impossible de rester
seulement un demi quart d'heure sur le Pont; mais cette pluye ayant
cessé, l'air se radoucit tellement, qu'il nous sembloit respirer un air
d'Automne comme il est dans les Climats temperez, & un autre Phénomene
se montra du côté de l'Ouest qui n'étoit pas à beaucoup prés si brillant
que le premier, mais pourtant trés-beau, il formoit un zig-zag
irregulier, & ressembloit trés-bien à une constellation. Il avoit dans
la partie inferieure une espece de queue qui étoit fort large à
l'extrêmité, comme on le peut voir dans la figure B.

[Illustration]

Il faut remarquer, que depuis que nous étions à l'ancre, notre vûe avoit
toûjours été bornée vers le Sud, c'est à dire, du côté du Pole
Antarctique par de gros nuages fort épais, qui furent enfin dissipez par
une de ces belles exhalaisons lumineuses si frequentes sous les Poles;
de sorte que nous découvrîmes tout d'un coup une Isle qui nous parut
floter sur la surface des eaux, & que nous vîmes en effet s'aprocher de
nous environ jusqu'à une portée de canon: cette Isle étoit presque
ronde, & n'étoit sans doute qu'un assemblage de ces grandes piéces de
glace qu'on voit dans les Mers, qui s'étoient liées & congelées
ensemble: il y avoit au milieu une grande montagne de glace qui
s'élevoit fort haut en figure piramidale, & les piéces qui la formoient
étoient par un surprenant artifice disposées de maniere qu'elle
paroissoit toute taillée à facettes comme un diamant, avec cette
difference, que les facettes étoient proportionnées à sa grandeur.
L'Isle étoit toute couverte de neige, & on voyoit sur ses bords de
distance en distance comme de petits arbres de glace, qui jettoient des
rameaux chargez de floquets de neige qui leur tenoient lieu de feüilles
& de fruits; mais sur la montagne il n'y avoit pas la moindre neige,
toutes ses glaces étoient claires & transparentes comme le cristal. Nous
considerâmes toutes ces choses assez long-temps, & ensuite nous nous
allâmes reposer: après que nous eûmes dormi quelques heures, en voulant
monter sur le Pont nous fûmes tout épouvantez de voir l'air tout
enflammé, mais ayant jetté la vûë du côté de l'Isle, nous connûmes que
cette grande illumination procédoit de six météores merveilleux, qui
pendoient dans les airs, dans une distance à peu prés égale, tout autour
de la Montagne, comme autant de grands & magnifiques lustres: ils
étoient tous de la même figure & étoient composez chacun de quatre gros
globes de feu; celui d'en-bas étoit le plus gros; le second, le
troisiéme & le quatriéme alloient en diminuant comme on le voit dans la
figure C.

[Illustration]

Tous ces globes lumineux étant multipliez à l'infini dans les facettes
de la montagne, la faisoient paroître toute de feu: tous ces grands &
surprenans objets faisoient ensemble un effet, dont les yeux étoient
ravis & enchantez, & de telle sorte, que frapez d'admiration &
d'étonnement, nous restâmes quelques momens immobiles comme des statues.
Comme nous étions encore attentifs à les contempler, nous aperçûmes fort
haut dans les airs trois grands Oiseaux qui fondirent tout d'un coup vis
à vis de nous sur la Côte; leur plumage étoit un mêlange de gris & de
brun sur leur tête, ils avoient une grande aigrette de trois plumes
blanches comme neige, dont les extrêmitez étoient d'un trés-bel
incarnat, & leurs queuës étoient plus longues que tout leur corps, &
sembloient un éventail à demi ouvert; ils étoient plus grands & plus
gros que des Aigles, & aprés qu'ils eurent bequeté & fouillé l'herbe
quelque temps, ils s'envolerent tous trois rapidement vers la montagne
de glace, & ayant long-tems voltigé tout autour, ils monterent sur son
sommet, & nous ne les vîmes plus. Nous jugeâmes que peut-être ils y
avoient leurs nids, c'étoient de trés beaux Oiseaux.



CHAPITRE IV.

Du merveilleux Lac dont les eaux sont presque toûjours chaudes, & de ses
cinq admirables Cascades. Description de la Vallée des Roses blanches,
où l'on voit un Monument très-remarquable, une Fontaine rare &
singuliere, & quelques arbustes très-beaux & agréables à la vûe.


Comme nous étions dans un plein repos, nous fûmes réveillez par un Vent
impétueux, qui donnoit de telles secousses à notre Vaisseau, que de
crainte que notre cable ne se rompît, nous nous levâmes tous au plûtôt;
mais nous ne vîmes plus l'Isle flotante, ni les beaux Phénomenes qui
étoient tout autour. La Mer étoit fort grosse, & toute pleine de grosses
piéces de glaces qui s'amoncelant les unes sur les autres, formoient
par-ci & par-là de petites montagnes flotantes; Lorsque le temps fut
plus beau, ce qui ne tarda guéres à arriver. Nous résolûmes de faire,
comme nous avions projetté, une seconde course dans le Pays; ayant
laissé à bord deux ou trois des nôtres, nous prîmes toutes nos armes, &
enfilâmes un autre chemin que la premiere fois. Il faut remarquer que
cette Côte est fort montagneuse, mais on y trouve quelques petites
Plaines & des Valées. D'abord nous marchâmes entre des roches seiches &
arides, où il n'y avoit ni herbe ni mousse, & on y trouvoit des
précipices affreux, au bas desquels rouloient de gros torrens avec un
bruit épouventable; nous étions contraints de passer dans de petits
sentiers trés étroits & trés dangereux; mais enfin, nous sortîmes
heureusement de cet endroit où nous nous étions insensiblement engagez,
& nous montâmes sur une haute montagne d'où nous pouvions jetter la vûe
de toutes parts; nous y vîmes l'Eté & l'Hyver tout à la fois, car d'un
côté il y avoit des Plaines où tout étoit gelé & couvert de neige, & de
l'autre des Valées où regnoit par-tout une riante verdure; l'air y étoit
si clair & si lumineux, que sans le secours du Soleil nous y pouvions
aisément distinguer les plus petits objets. Nous y descendîmes, &
trouvâmes tous ces lieux tapissez d'une herbe courte & menuë; on y
voyoit par-ci par-là des plantes qui jettoient de longues feüilles &
serrées: nous en arrachâmes quelques-unes, dont la racine étoit ronde &
plate, à peu prés grosse comme le poing, & couverte d'une peau noire
fort mince; la chair étoit d'un blanc rougeâtre & d'un goût approchant
de celui de l'amande. Nous en trouvâmes beaucoup depuis sur la Côte, aux
environs de l'endroit où nous avions jetté l'ancre, que nous mangions au
lieu de pain; ce lieu nous parut si agréable que nous nous y reposâmes
quelque tems, de là nous entrâmes entre deux longues chaînes de
montagnes, couvertes de mousse depuis le pied jusqu'au sommet, & d'où
distilloit une espece de Gomme odoriférante. Cette double chaîne n'étoit
pas droite, & faisoit un grand coude qui nous bornoit entierement la
vûe; mais quand nous fûmes au bout nous découvrîmes tout d'un coup un
Lac dont l'eau étoit verdâtre & presque chaude; il exhaloit sur toute sa
surface une infinité de petites vapeurs noires; nous crûmes & avec
raison, que cette chaleur & ces vapeurs procedoient de matieres
sulphurées & bitumineuses, qui devoient être dans le fonds; il n'y avoit
pas la moindre petite herbe sur ses bords. Aprés les avoir côtoyez
quelque tems, nous entendîmes un certain bruit & murmure qui
s'augmentoit à mesure que nous avancions, & enfin nous remarquâmes que
l'extrêmité du Lac étoit toute bordée de petites Roches, entre
lesquelles l'eau s'écoulant dans un bas, causoit le bruit que nous
entendions. Nous doublâmes donc le pas, & fûmes bien surpris de voir
cinq belles Cascades, dont celle du milieu étoit la plus grande; elle
formoit trois grandes nappes d'eau, qui tomboient les unes sur les
autres, sur trois degrez en distances à peu prés égales, & l'eau de
toutes ces Cascades se réunissant un peu plus bas, tomboit sur un grand
Rocher presque plat, & de là se précipitant, s'alloit perdre entre des
Rochers qui étoient au dessous. Il faloit de necessité que puis que ce
Lac restoit toûjours également plein, quoique ses eaux s'écoulassent
incessamment de ce côté-là avec tant d'abondance, il y eût des canaux
sous-terrains qui lui en fournissent toûjours de nouvelles. Comme nous
raisonnions là dessus, il parut tout d'un coup sur une grande coline qui
étoit vis à vis de nous, une grande troupe de gros & puissans Ours
blancs comme neige. Nous remarquâmes qu'il y en avoit deux ou trois qui
étoient tachetez de noir par tout le corps; un d'entre eux descendit la
Coline, & ayant passé un petit Ruisseau qui étoit au bas, il se glissa
entre deux rochers. A peine y fut-il, qu'il se mit à faire un certain
cri, comme s'il eût appellé les autres, & effectivement ils se mirent
tous à le suivre, en se pressant & se précipitant. Nous ne les eûmes pas
plûtôt perdus de vûë, que nous vîmes partir du milieu de ces mêmes
roches plusieurs Oiseaux, qui furent bien-tôt suivis d'un plus grand
nombre, qui prirent tous leur vol vers de hautes montagnes couvertes de
neige, qui étoient sur notre droite; ces oiseaux avoient aparemment
leurs nids dans les fentes & les crevasses qu'on y voyoit, mais elles
étoient dans des lieux si escarpez & si hauts, qu'il étoit impossible
d'y parvenir: En nous éloignant de ces cinq admirables Cascades, nous
descendîmes avec beaucoup de difficulté par une montagne dont la pente
étoit trés roide, dans une Plaine longue & étroite, percée presque par
tout de petits trous qui alloient en tournant assez profondement en
terre; il falloit qu'il y eût dans ce lieu une infinité d'animaux d'une
espece, qui sans doute nous étoit inconnue, mais nous n'en vîmes pas
paroître un seul; en marchant entre ces trous, on entendoit un certain
son, comme s'il y eût eu dessous des caves ou des voûtes. Etant au bout
de cette Plaine, nous entrâmes comme dans un grand Carrefour, où il y
avoit cinq routes différentes disposées en étoile. Nous balançâmes
quelque temps sur le choix de celle que nous devions prendre. Il y en
avoit une entre des montagnes d'une hauteur si prodigieuse, qu'on en
étoit presque épouvanté; on y entroit par dessous un large & haut
portail, dont la structure n'étoit qu'une grande piéce de Roche, qui
s'étant détachée par en haut d'un des côtez, étoit tombée en travers sur
l'autre, & y étoit demeurée suspendue peut-être depuis un trés
long-tems. Cette route étoit fort sablonneuse, on y enfonçoit jusqu'au
dessus de la cheville du pied. Nous en enfilâmes une autre beaucoup plus
commode, les montagnes qui la bordoient étoient une Roche presque noire
avec de grandes veines blanches & luisantes, à peu prés comme de l'alun;
nous y trouvâmes par tout une trés grande quantité d'une espece de
Lézards; ils étoient si familiers qu'ils nous passoient à tous momens
entre les jambes & sur les pieds: ils avoient la tête parfaitement
noire, le corps rougeâtre, & la queuë extraordinairement longue. Plus
nous avancions dans ce chemin, & plus il s'élargissoit: il nous
conduisit enfin dans une trés belle & trés spacieuse Valée, où nous
respirâmes un air de Printems; elle étoit toute couverte d'une plante
assez semblable à celle de la violette: on voyoit sur la plûpart, au
milieu de la tige, une fleur blanche de la grandeur d'un Ducaton: cette
fleur avoit huit feuilles toutes dentelées, les quatre plus grandes
dessous, & les quatre plus petites dessus: le milieu étoit garni de
petits grains fort rouges: cette fleur ne ressembloit pas mal à une Rose
simple, & avoit une odeur fort douce: l'émail de ces fleurs avec le verd
de leurs tiges faisoient ensemble un effet charmant dans toute l'étenduë
de cette Valée: un petit Ruisseau d'une eau trés claire serpentoit vers
le milieu: nous apperçûmes à l'extrêmité d'un enfoncement quelque chose
de blanc à travers de grandes herbes; nous en étant aprochez nous y
vîmes avec la derniere surprise, un petit Edifice [Note de bas de page:
Voyez la figure D.] d'une singuliere structure;

[Illustration]

il étoit tout de pierre blanche, sa partie superieure étoit une grande
pierre plate de figure triangulaire, posée sur six colonnes hautes
d'environ trois pieds, sur une base en ovale qui s'élevoit de terre à la
hauteur de quatre ou cinq pouces, sur la pierre à trois angles on voyoit
une Inscription de caractéres bizares, qui n'étoient connus d'aucun de
nôtre troupe, & en bas sur la circonference de la baze paroissoient
encore d'espace en espace les mêmes caractéres, mais presque effacez; ce
Monument fit naître entre nous une infinité de raisonnemens, car nous
voyions trés-bien que ce n'étoit pas là un Ouvrage du hazard, mais j'en
laisse la décision à de plus habiles gens que moi. Etant sortis de ce
lieu nous marchâmes droit au Ruisseau dont je viens de parler, & nous le
suivîmes en remontant vers sa source: il sortoit d'une trés belle
Fontaine qui étoit dans une Grote creusée par la nature dans une des
montagnes de la Vallée. J'y entrai d'abord, elle étoit revêtue d'une
trés belle mousse verte depuis le haut jusqu'en bas, & dans le fonds, à
la hauteur d'un homme, on y voyoit trois conduits sur une même ligne, &
à distances égales: l'eau en coulant hors de ces conduits faisoit un
agréable petit murmure qui approchoit du gazoüillement des oiseaux, &
tomboit dans une espece de Bassin, qui en étant fort rempli, elle
s'épanchoit par dessus tous ses bords, & se réunissant par devant dans
une grande crevasse qui étoit dans un Rocher immédiatement au dessous,
elle s'écouloit en bas; ce Bassin étoit profond environ d'un pied: il y
avoit au fonds plusieurs petites pierres rouges & plates de différentes
figures, savoir de quarrées, de rondes, de triangulaires, & en forme de
coeur, voulant en prendre quelques unes, je pûs à peine souffrir la
froideur excessive de l'eau, tout joignant la Fontaine & au dedans de la
Grote, il y avoit un trou rond & fort profond, large d'un bon empan, qui
exhaloit une vapeur si chaude, que je me pensai brûler le visage,
m'étant par hazard placé tout vis à vis, ce ne fut pas sans un extrême
étonnement que je vis sortir presque d'un même endroit le froid & le
chaud tout ensemble. Il y avoit dans plusieurs endroits de cette Valée,
divers arbustes très-beaux & trés singuliers, & un entr'autres dont j'ai
donné la figure à la lettre E.

[Illustration]

Il jette ses feuilles à trois étages assez distans l'un de l'autre:
elles sont toutes couvertes d'une espece de duvet, qui les rend au
toucher douces comme du velours, & bordées tout autour du plus beau
jaune du monde. Au dessus des feuilles, & précisément à l'endroit où
elles sont attachées au tronc, on voit sortir de chacune au bout d'une
fort longue queue, de petites graines rouges de la grosseur des pois qui
forment un cercle parfait; & à la cime ils portent un bouquet de ces
mêmes graines, fort pressé & serré, qui a presque la figure d'une petite
Pomme de Pin.



CHAPITRE V.

De quelques Poissons monstrueux qu'on voit dans ces Mers: accident
tragique & lamentable arrivé à deux Matelots de l'équipage; des sept
Isles inaccessibles, & de ce que l'Auteur y vit avec de grandes Lunettes
d'approche.


Nous ne vîmes rien digne de remarque dans la route que nous prîmes pour
revenir à bord: nous trouvâmes entre les Rochers une grande quantité
d'oiseaux, qui se laissoient presque prendre à la main, dont nous
emportâmes autant qu'il nous fut possible. Comme la Côte où nous étions
à l'ancre étoit fort exposée à de grandes tempêtes & à des Vents trés
impétueux, nous craignîmes qu'en y restant plus long-tems, nous ne
fussions à quelque heure brisez contre les Rochers: Nous résolûmes,
animez du désir de faire quelque découverte, d'en partir au plutôt; nous
fimes une grande provision des racines dont j'ai déjà parlé, y en ayant
dans cet endroit une prodigieuse quantité, & ayant levé l'ancre, avec un
petit Vent Sud-Est, nous portâmes vers l'Oüest, parce que lorsque l'air
étoit clair & serain, nous avions toûjours cru voir quelques terres de
ce côté-là. Aprés avoir navigué assez heureusement prés de vingt-quatre
heures, nous nous trouvâmes entre plusieurs Ecueils trés-dangereux;
c'étoit plusieurs Rochers à fleur d'eau, mais comme le Vent étoit
presque tombé, & que nous voguions fort lentement, nous les évitâmes
sans beaucoup de difficulté. Il y avoit une Roche qui s'élevoit au
dessus de l'eau à la hauteur d'environ quatre pieds, sur la pointe de
laquelle nous vîmes un gros Oiseau à plumage noir assez semblable à une
Cigogne; il s'y tenoit perché droit sur une jambe, faisant la rouë de sa
queuë comme un Paon; il y paroissoit immobile comme une statue sur son
piédestal: nous lui tirâmes plusieurs coups sans le toucher, qui ne lui
firent pas faire le moindre mouvement. Il falloit que cet Oiseau eût été
porté là par les glaces, & qu'il en attendît quelques autres au passage
pour s'en retourner. Quelque tems aprés le Vent étant tombé tout à fait,
nous nous vîmes environnez d'un brouillard si épais qu'il faisoit tout à
fait nuit, ce qui nous obligea de jetter l'ancre; ce brouillard étoit
presque chaud. J'avois autrefois toûjours crû que ces Climats étoient
inhabitables à cause de la grande rigueur du froid, mais quoi qu'il s'y
fasse sentir excessivement, il y a de si fréquens intervales où l'air se
radoucit, qu'il est par tout fort supportable. Nous restâmes dans
l'obscurité plus de douze heures, aprés quoy le temps s'éclaircit. Le
même Vent se remit à souffler, & nous portâmes vers l'Oüest comme
auparavant: nous trouvâmes que nous étions alors à soixante & sept
degrez six minutes de Latitude méridionale. Il y avoit à cette hauteur
un grand nombre de gros Poissons volans à quatre aîles; les deux qui
étoient vers la tête étoient trés grandes & semblables à des aîles de
chauves-souris; & les deux qui étoient vers la queue paroissoient deux
fois plus petites. Trois de ces Poissons vinrent autour de notre
Vaisseau en voltigeant & plongeant sans cesse: Ils excédoient de
beaucoup la grosseur & la longueur des plus puissans Boeufs, &
nonobstant ils s'élevoient fort haut & restoient souvent en l'air une
grosse minute avant que de plonger. Ils sont très goulus & voraces; en
volant ils ont toûjours une grande gueule ouverte, où l'on voit deux
rangs de dents courtes, mais fort aigues: deux de nos Matelots étoient
assis l'un prés de l'autre sur le Pont du côté de la Poupe, quand un de
ces trois Monstres, s'élançant tout d'un coup fort haut, les saisit tous
deux par derriere, & les fit culbuter dans la Mer; celui qui tomba le
premier en fut d'abord mis en pieces & devoré; & le second qui nâgeoit
autour du Navire, & auquel nous étions sur le point de jetter une corde,
pour le tirer à nous, fut assailli par les deux autres: l'un le prit par
la tête, & l'autre par les pieds, & tirant chacun de son côté avec une
extrême furie, ils séparérent bien-tôt ce miserable corps, dont les
boyaux & le sang faisoient une longue traînée dans la Mer. Cette
tragique Avanture nous causa à tous une affliction trés-sensible,
d'autant plus que ces hommes étoient deux de nos meilleurs Matelots.
Aprés que ces cruels Animaux nous eurent encore suivis une bonne demie
heure, nous les perdîmes tout à fait de vûë. Peu de tems aprés nous
eûmes une trés-grande tempête qui nous tint alerte plus de six heures.
Cependant en portant toûjours vers l'Oüest, nous vinmes à découvrir
quatre Isles, & peu aprés trois autres; elles étoient toutes sept sur la
même ligne, & fort peu distantes l'une de l'autre: Nous formâmes d'abord
le dessein d'y prendre terre, mais il nous fut impossible d'exécuter
notre projet, car nous trouvâmes en nous en approchant, qu'aux environs
de toutes ces Isles la Mer fourmilloit de Bancs de sable & de Rochers
fort prés les uns des autres, & étoit remplie de courans qui se croisans
de tous côtez, rendoient cette Mer la plus dangereuse, au jugement de
notre Pilote, qu'il eût jamais vûe. Nous jettâmes l'ancre à la pointe
d'un grand Banc de sable qui étoit vis à vis de nous, afin d'avoir le
tems de consulter ensemble quelle route nous prendrions: Cependant, nous
considérions exactement ces Isles, elles étoient pleines de petits
monticules qui paroissoient dans le lointain d'un rouge de vermillon, &
quelques-uns brilloient comme des rubis. Nous en attribuâmes la cause à
un air fort enflammé qui étoit alors dans tous les environs. Nous vîmes
dans la cinquiéme Isle qui étoit la plus grande du côté de l'Est, une
Roche de figure ronde qui s'élevoit fort haut en droite ligne, & qui
étant d'égale grosseur en haut & en bas, ressembloit à une belle grande
colonne, & un peu plus avant il y avoit de grosses & hautes Roches fort
serrées & proches l'une de l'autre, qui representoient parfaitement les
masures d'un grand & magnifique Château, à l'une des extrêmitez duquel
on voyoit comme une grande Tour ronde, d'où sortoit une grosse & noire
vapeur qui s'élevoit si haut & avec tant de rapidité dans les airs,
qu'elle sembloit s'unir avec les nues, & ne former qu'un même corps avec
elles. Je pris alors mes grandes Lunettes d'approche, & je découvris
dans cette épaisse fumée, de grosses étincelles semblables à des étoiles
qui étoient dans un perpetuel mouvement. Quelques instans aprés, je vis
sortir de cette Roche de gros torrens de flammes qui comme un Vent
impétueux se répandans au long & au large, nous causa une épouvante
générale. Je ne croy pas que le Mont Etna en Sicile, ni le Mont Vesuve
en Italie, en ayent jamais vomi de si terribles. Ces épouvantables
flammes ayant duré environ trois minutes, s'évanouirent & ne laisserent
aprés elles que quelques étincelles & une legére fumée: nous n'avions
pas encore resté là vingt-quatre heures, que nous nous aperçûmes que la
Mer qui environnoit ces Isles, étoit toute prise. Quoique dans l'endroit
où nous étions, nous ne sentissions pas le moindre froid, nous résolûmes
de reprendre le large, & de côtoyer de loin les dangereux écueils que
nous avions devant nous jusqu'à ce que nous pussions seurement continuer
nôtre route vers l'Oüest. Nous en vinmes heureusement à bout avec un
Vent favorable, & nous entrâmes enfin dans une pleine Mer, où nous
commençâmes de voir floter de grandes piéces de glace.



CHAPITRE VI.

Du grand Promontoire ou Cap qui est toûjours couvert de nuages; du
miraculeux Jet d'eau qu'on y voit; de la grande & profonde Caverne sur
laquelle passe un gros & large Torrent. Combat extraordinaire entre deux
Ours blancs & trois Veaux marins.


Dans moins de deux heures la Mer fut toute couverte de glaces, & nous
fimes une continuelle manoeuvre pour les éviter autant qu'il nous étoit
possible; il y en avoit une qui étoit éloignée de nous d'environ cinq ou
six portées de mousquet, d'une grandeur si énorme, qu'elle paroissoit
une petite Isle, & venant à se rompre en piéces, elle fit plus de bruit
en s'éclatant qu'une batterie de plusieurs canons qui auroient fait feu
tout à la fois; mais ces glaces diminuant insensiblement de nombre, nous
nous en trouvâmes heureusement tout à fait dégagez; mais peu de tems
aprés nous fûmes surpris d'un calme qui dura quinze heures; toute la
surface de la Mer étoit plus unie qu'une glace de miroir. A une bonne
lieue de l'endroit où nous fûmes contraints de rester pour attendre le
Vent, il y avoit une grosse Roche à trois pointes que nous allâmes
reconnoître avec la chaloupe; elle étoit entourée d'un petit terrain,
large de dix ou douze pieds, tout bordé le long de l'eau de grandes
herbes fort larges, & couvert jusqu'au pied de la montagne de
coquillages, entre lesquels nous trouvâmes une grande quantité de
petites huitres, dont les écailles étoient fort noires. Nous en ouvrîmes
quelques-unes qui étoient d'un goût excellent, ce qui fut cause que nous
en emportâmes à bord autant qu'il nous fut possible. Nous eûmes la
curiosité de grimper au haut de cette Roche; sa cime étoit une espece de
plate-forme entre trois pointes, sur laquelle nous vîmes plusieurs
plumes d'oiseau éparses çà & là. Nous découvrîmes dans des trous
quelques nids qui n'étoient qu'un entrelassement de mousse, d'herbes &
de plumes; il n'y avoit en tout que deux oeufs aussi blancs, mais
considérablement plus gros que des oeufs de poule; le blanc en étoit
d'un verd pâle, & le jaune d'un rouge noir: sans une certaine accreur
qu'ils laissoient dans la gorge, ils auroient été assez bons à manger;
il n'y avoit pas long-temps que nous étions rentrez dans le Vaisseau,
qu'un petit vent commença à s'élever: nous nous en prévalûmes d'abord,
mais dans peu d'heures il se renforça de telle sorte, que nous
craignîmes d'avoir une rude tempête; c'étoit le même Vent que nous
avions eu auparavant; nous en fûmes pourtant quites pour la peur; Nous
voguions pour lors avec tant de rapidité, que nous faisions beaucoup de
chemin dans une heure. En jettant la vûe sur le bord de l'horison, nous
vîmes du côté de l'Oüest comme un grand & gros nuage qui sembloit
toucher la Mer, mais nous en approchant toûjours, nous découvrîmes un
Cap, dont les terres étoient fort hautes, au dessus duquel il y avoit
d'épais nuages à perte de vûë. Comme nous avions dessein, avant de
retourner dans le vieux monde, de faire encore quelques nouvelles
découvertes, nous allâmes jetter l'Ancre dans l'endroit le plus commode,
pour aller à terre; c'étoit une douce pente par laquelle nous montâmes
aisément: étant parvenus, en haut, nous trouvâmes une grande quantité de
cailloux & de petites pierres, tout le terrain étoit sablonneux &
pierreux, & nous ne pouvions pas étendre notre vûe fort loin, parce qu'à
cette extrêmité du Cap le Païs alloit insensiblement en montant. Quand
nous fûmes arrivez à la plus grande hauteur, nous découvrîmes de grandes
Plaines à perte de vûe coupées de plusieurs petits Lacs, & bornées dans
le lointain de grandes & hautes montagnes couvertes de neige & fort
transparentes, assez prés de nous, & tout vis à vis il y avoit deux
petites colines derriere lesquelles on appercevoit bondir rapidement
dans les airs, un gros Jet d'eau, semblable à une belle & grande
colonne, qui se couronnant d'une grosse écume, retomboit autour
d'elle-même par une infinité de petits Ruisseaux, qui se réduisans
bien-tôt comme dans une grosse poussiere d'eau, retomboient en bas: du
lieu où nous étions, nous ne pouvions voir d'où il sortoit; c'est
pourquoy précipitans nos pas, nous nous avançâmes au-delà des colines, &
trois Jets d'eau se présentérent à notre vue, qui sortoient de trois
petites Roches, disposées en triangle au milieu d'un gros amas de
rocaille & de cailloux: Le plus grand qui étoit celui que nous avions
aperçû d'abord, s'élevoit dans les airs environ à la hauteur de deux
cens cinquante pieds, mais les deux petits en passoient à peine sept à
huit: leurs eaux en retombant en terre formoient une petite Riviere, qui
aprés avoir serpenté neuf cens ou mille pas, s'alloit jetter dans un des
Lacs dont je viens de parler: l'eau en étoit trés-claire & trés-bonne à
boire; l'air étoit fort temperé, & il faut de necessité que l'extrême
froid se fasse sentir encore plus tard dans ces Contrées. On doit
remarquer que ces Lacs se communiquant tous par des Ruisseaux qui
coulent des uns dans les autres, nous ne pouvions par conséquent avancer
dans le Païs qu'en faisant de longs détours: c'est pourquoy nous les
laissâmes sur la gauche & prîmes un peu sur la droite; tout y étoit
jusques là si sec & si aride, qu'il n'y croissoit pas la moindre herbe
ni le plus petit arbuste. Un grand Vent de terre commença pour lors à
souffler avec une telle véhémence & faisoit élever tant de sable & de
poussiére, que nous étions contraints de nous arrêter de tems en tems, &
de fermer les yeux de peur d'être aveuglez: mais heureusement cela passa
bien tôt, & nous entrâmes dans un fonds, dont le terrain, étoit fort
noir & couvert par tout d'une petite plante longue & mince, avec des
noeuds comme des cannes; elle croissoit en rampant fort loin sur la
terre, & jettoit d'espace en espace un petit bouquet de graines d'un
trés-beau jaune: cette Plante étoit fort jolie. Aprés y avoir marché
cinq ou six cens pas, nous entendîmes un bruit comme celui d'une grande
chûte d'eau, & de fait nous vîmes bien-tôt après un gros torrent, qui
sortant d'entre deux Rochers trés hauts se précipitoit en bas à la
hauteur de plus de trois cens pieds, & formoit ensuite une petite
Riviere, qui roulant ses eaux avec une extrême rapidité, entraînoit avec
elle une trés-grande quantité de pierres & de cailloux. Comme nous
considerions de quelle maniere nous la pourrions passer, nous aperçûmes
à côté d'une petite hauteur une descente au bas de laquelle il y avoit
une espece de Buisson; c'étoit de petits arbustes fort serrez qui
étoient armez d'épines avec de petites feuilles trés-rouges, ils nous
cachoient en partie l'entrée d'une Caverne; nous balançâmes quelque
tems, n'osant pas d'abord nous hazarder dans un lieu qui pouvoit nous
être fatal, mais les deux plus hardis des nôtres y étant entrez, nous
suivîmes tous, & aprés avoir marché quelque tems dans l'obscurité, nous
découvrîmes tout d'un coup un trés-grand & trés-spacieux sous terrain,
divisé en diverses grandes Voûtes de differentes hauteurs, toutes
taillées par la Nature dans le Roc: il y en avoit quelques-unes plus
hautes & plus vastes que celles des plus grandes Eglises; de grosses
Roches disposées à distances inégales soûtenoient ces lourdes & énormes
masses de pierre; la lumiere y entroit par en haut au travers d'un grand
nombre d'ouvertures, dont les unes étoient en long comme des fentes ou
grandes crevasses, & les autres presque rondes ou quarrées, d'où
pendoient des herbes à longue tige, dont les feuilles étoient grandes
comme celles de figuier: Il y a apparence que l'air chaud qu'on
respiroit dans cette Caverne, contribuoit beaucoup à les faire croître;
la plus grande & la plus haute de toutes ces Voûtes étoit depuis le haut
jusques au bas toute marquetée de noir & de blanc; les marques noires
étoient beaucoup plus grandes que les blanches, mais les blanches
brilloient comme du cristal; & comme elle avoit en haut vers le milieu,
une fort grande ouverture ronde, cela faisoit un charmant effet: Le
terrain étoit uni presque par tout, excepté vers une des extrêmitez, où
il se haussoit insensiblement. Nous y vîmes un nombre innombrable
d'Oiseaux blancs comme des Cignes, & pas plus grands que des Moineaux.
Ils pensoient si peu à s'envoler ou à s'enfuir, Qu'ils se laissoient
presque marcher sur le corps; nous en prîmes tant que nous voulûmes, ce
n'étoit qu'un petit peloton de graisse trés-délicat à manger: Quand nous
fûmes au bout, nous y trouvâmes une issue qui conduisoit dans la
campagne, & au bas, dans un coin fort obscur, nous vîmes un grand trou
rond, à peu prés comme un Puits; nous y jettâmes plusieurs pierres fort
grosses, qui aprés être tombées ne faisoient aucun bruit, ce qui nous
surprit; & quelques instans aprés, il en sortit tout d'un coup un fort
gros oiseau tout noir, qui en étendant ses aîles nous épouvanta par leur
grandeur; en sortant de la Caverne il jetta trois grands vilains cris
dont toutes les voûtes retentirent: il portoit au bec quelque chose
d'assez gros & long, mais il ne nous donna pas le tems de discerner ce
que ce pouvoit être. Il faloit que ce Puits fût d'une prodigieuse
profondeur, & qu'il y eût quelques trous ou enfoncemens où cet oiseau
avoit peut-être son nid, ou qu'il y trouvât quelque chose pour sa
subsistance. Nous sortîmes bien-tôt après lui, mais nous eûmes beaucoup
de peine à monter, à cause que la pente étoit fort rude & pleine de fort
gros cailloux & de pierres pointues: quand nous fûmes en haut, nous
connûmes que nous étions au-delà du Torrent, parce qu'il passoit par
dessus la Caverne & justement au milieu. Nous n'étions pas à un quart de
lieue de la caverne, que nous vîmes sortir deux Ours blancs d'entre deux
belles colines vertes comme un Pré par en bas, dont le sommet étoit tout
couvert de cette espece d'épine dont j'ai parlé, qui avoit de petites
feuilles si rouges. Ils entrerent dans un chemin creux plein de sable,
le long d'un côteau qui conduisoit droit à la Mer; ils fouilloient à
tous momens la terre avec leur museau aparemment pour chercher quelques
racines. Nous les suivîmes de loin, ayant toûjours en cas de necessité
nos armes prêtes, quoique pourtant nous eussions remarqué plusieurs fois
qu'ils n'attaquoient pas les hommes. Nous fûmes bien-tôt en vûë de la
Mer; la Côte en cet endroit formoit un petit Golfe, & le rivage
paroissoit tout couvert de coquillage. Nous aperçûmes le long de l'eau
trois Veaux marins endormis sur le sable, l'un desquels étoit couché
moitié dans l'eau & moitié sur terre; cependant les Ours qui avoient
pris petit détour, arriverent insensiblement dans cet endroit, &
fouillant toujours de leur museau entre les coquilles, il ne sembloit
pas qu'ils regardassent devant eux; mais le plus gros se voyant tout
d'un coup auprés d'un de ces veaux marins, il l'assaillit par le haut du
col, & du premier coup de dent lui fit ruisseler le sang jusqu'à terre:
Cet animal, s'éveillant en sursaut, se donna de si violentes secousses
qu'il se dégagea, & perça avec les grands crocs qu'il avoit à la
machoire inférieure, le ventre de l'Ours, qui tout furieux, le mordit &
le déchira cruellement par tout où il le put attraper. Les deux autres
étant venus à son secours, le combat devint general entre ces cinq
animaux; mais le premier des Veaux marins perdoit tant de sang, qu'il se
sauva dans la Mer, & les autres l'ayant d'abord suivi, ils laisserent
par leur fuite aux deux Ours le champ de bataille & tout l'honneur de la
victoire. Il y avoit dans ces quartiers un grand nombre de ces Veaux
marins; j'en ai vû qui avoient plus de huit pieds de long & qui étoient
gros à proportion; ils sont amphibies, & marquetez comme des Tigres, de
noir & de blanc, de jaune, de gris & de rouge; leur peau est couverte
d'un poil ras, ils ont la tête fort grosse, & quatre pieds avec cinq
griffes non divisées, comme des pates d'Oye, & jointes par une peau
noire; leur queue est fort courte, ils se plaisent fort à se tenir
couchez sur le sable le long de la Mer. Nous laissâmes encore là nos
deux Ours fouillans entre les coquillages, & nous suivîmes le rivage, en
tournant du côté où nous avions laissé notre Vaisseau. Lorsque nous
mîmes le pied sur cette hauteur qui formoit la petite pointe du Cap, je
fus dans la derniére surprise d'en voir le terrain tout moüillé, & celui
que nous quittions tout à fait sec, le gros nuage qui le couvroit & qui
le couvrit toûjours pendant que nous y restâmes, distilloit de tems à
autre une grosse rosée semblable à une petite pluye trés-menuë, pendant
que dans tous les environs l'air étoit trés-clair & trés-serain, je n'ai
jamais pû comprendre quelle en pouvoit être la cause, il falloit que
dans ces terres il y eût une vertu occulte & attractive qui retînt
toujours au dessus d'elles, même malgré les plus grands Vents, cette
grosse exhalaison.



CHAPITRE VII.

Du détroit des Ours. De la merveilleuse Arcade de Roche, ou du Pont
naturel. Du précipice épouvantable qu'on voit entre de hautes montagnes
voisines du détroit des Ours. Des bruits soû-terrains semblables au
tonnerre, accompagnez d'éclairs qu'on entend dans une grosse Roche fort
avant dans la Mer.


Après avoir visité une partie du Cap, nous voulûmes pénétrer dans le
Continent, mais nous ne jugeâmes pas à propos de nous hazarder si
long-tems entre des montagnes, dans un Pays inconnu, qui n'avoit pour
habitans que des bêtes sauvages & quelques oiseaux; c'est pourquoi nous
résolûmes d'y aller par Mer: pour cet effet, nous nous rembarquâmes, &
avec un petit Vent d'Est nous côtoyâmes le Cap du côté de l'Ouest, &
nous fûmes au bout de cinq ou six heures environnez de tant de pieces de
glaces, que nous craignîmes d'être contraints de rejetter l'ancre, mais
le Vent s'étant renforcé du double, il les chassa vers l'Oüest, & nous
poursuivîmes notre route; cependant nous fûmes obligez de porter plus
vers la droite, à cause d'un grand nombre d'écueils & de bancs de sable
qui sont le long du Cap. Nous voguâmes assez heureusement pendant
quarante-huit heures, aprés quoy nous commençâmes à découvrir un grand
Golfe qui entroit dans les terres, par un détroit qui n'avoit qu'un
grand quart de lieue de large; je le nommai le détroit des Ours, à cause
que nous y en vîmes une trés-grande quantité. Il arriva dans ce moment
une chose qui nous frapa par sa singularité; il faut savoir, que dans ce
détroit il y a un courant qui va d'un rivage à l'autre: vingt à
vingt-cinq de ces Ours se tenoient sur le bord de l'eau & sembloient
attendre au Passage un grand quartier de glace, qu'on voyoit s'aprocher
de loin, & le hazard ayant voulu qu'en flottant il s'aprochât d'eux, ils
sauterent tous dessus avec une vîtesse incroyable, & le courant les
ayant portez de l'autre côté, ils ressauterent d'abord à terre avec la
même agilité. Cette maniere de passer l'eau, démontroit clairement dans
ces animaux beaucoup d'intelligence & de raisonnement, malgré l'opinion
de certains Philosophes. Nous entrâmes assez avant dans le Golfe, &
ancrâmes, malgré la presence des Ours, dans un lieu où il y avoit quatre
grandes piles de glaces, que les flots de la Mer avoient poussé contre
la Côte, & entassées les unes sur les autres. Tout ce que nous vîmes
autour de nous, étoit couvert de neige. Environ à une lieue de là il y
avoit une chaîne de montagnes fort serrées, qui renfermoient dans une
ronde enceinte un petit Lac: A son côté Oriental, par succession de tems
plusieurs pieces de Roche s'étant détachées par en bas, avoient laissé
une grande ouverture tout au travers en forme d'arcade, par laquelle les
eaux du Lac s'écouloient dans la Campagne voisine; de sorte que de loin
on croyoit voir un Pont d'une seule arcade, & d'autant plus que la Roche
qui étoit restée au dessus, étoit assez plate & unie; j'ai eu la
curiosité d'y monter, & pour en faire un veritable Pont rien n'y
manquoit que les garde-foux; il faisoit alors un froid excessif
accompagné de tems en tems d'une neige menue comme poussiere, & par
consequent l'air étoit fort sombre & obscur; mais ensuite il devint
trés-clair & trés serain, une belle exhalaison lumineuse s'éleva du côté
du Sud, semblable à une brillante aurore, & le froid diminua de telle
maniere que la neige en fondant distilloit des montagnes en bas. On
voyoit dans cet endroit une fort jolie Riviere bordée des deux côtez de
petits roseaux semblables à du jonc, qui aprés avoir fait en serpentant
plusieurs tours & détours dans la Campagne, s'alloit jetter dans le
Golfe un peu au dessus de nous, ayant monté vers sa source, nous
aperçûmes qu'elle tomboit du haut d'une grosse montagne fort large &
plate par en haut: comme la pente en étoit aisée, j'y montai bien-tôt, &
je vis sur son sommet un petit Lac, d'où la Riviere sortoit; ce Lac
pouvoit avoir environ cent pas de diamêtre; sa partie Orientale étoit
couverte d'une glace mince, & pour sa petitesse il paroissoit
extrêmement profond, son eau étoit douce & fort claire; tout cela auroit
été une ample matiere de considerations & de raisonnemens pour des
personnes versées dans la science des choses naturelles: cette montagne
fermoit un vallon fort étroit & serré entre deux rangs de colines, qui
étoit couvert jusqu'au fonds de petite herbe menue; il aboutissoit à une
espece de large & longue esplanade de Roche vive, au bord de laquelle
s'offroit d'abord à la vûë un précipice effroyable; ce n'étoit tout
autour que de hautes & d'affreuses Roches, au bas desquelles rouloient
avec impetuosité dans des trous & des crevasses, de gros torrens
écumeux, qui aprés s'être croisez les uns les autres, s'alloient
précipiter tous ensemble, dans un bas, dont l'immense profondeur glaçoit
d'effroi; je puis dire que la seule idée qui m'en reste, me fait encore
fremir, & je ne crois pas qu'il y ait dans tout le reste de l'Univers un
semblable précipice: Comme le Païs de ce côté-là n'étoit que Rochers,
autant que nous en pouvions juger, nous tournâmes à la droite, c'est à
dire, vers le Golfe; ce n'étoit que pierres & que sables entrecoupez par
tout d'une infinité de petits Ruisseaux, trés-difficiles à passer; mais
enfin, aprés beaucoup de peines, nous parvînmes au haut d'une large
descente fort plate & unie qui conduisoit droit à la Mer: étans tout au
bas, nous nous assîmes pour nous reposer sur de petites Roches le long
du rivage: on voyoit de là à une demie portée de canon avant dans la
Mer, une fort grosse Montagne toute de Roche, autour de laquelle étoit
un brouillard épais: à peine avions nous resté là assis un quart
d'heure, qu'un grand bruit comme d'un Vent sous-terrain nous vint fraper
les oreilles, & qui nous sembla partir de cette Montagne; il dura
environ deux minutes, & puis cessa tout d'un coup; mais un demi quart
d'heure aprés, la Montagne commença à darder de tous côtez environ trois
pieds au dessus de l'eau, une infinité de petits feux, qui aprés avoir
tournoyé avec impétuosité dans les airs, s'évanouissoient comme fait un
éclair, & quelques instans ensuite, un bruit furieux se fit entendre à
coups redoublez comme de grands éclats de tonnerre: nous vîmes &
entendîmes quatre fois successivement la même chose dans l'espace d'une
grosse heure. Nous remarquâmes que la Montagne ne jettoit aucune fumée,
ni par le sommet, ni par aucun autre endroit, & que le brouillard qui
l'environnoit s'étant aprés entierement dissipé, tout l'air des environs
reprit sa premiere serenité.



CHAPITRE VIII.

D'une belle & spacieuse Plaine fermée de trois grands Côteaux; d'une
Plante trés-belle & trés-singuliere; de quelques mazures, des curieux
restes d'une anciene Muraille, dans le voisinage de la Mer: d'un
merveilleux Echo: de l'Oiseau couronné qui fait son nid sous terre.


Comme j'avois vû par le moyen de mes Lunettes d'approche, que de l'autre
côté du Golfe le Païs étoit beaucoup moins montagneux & plus beau,
j'engageai quelques-uns de mes Compagnons de voyage à y faire quelques
courses avec moi, ce que nous executâmes bien-tôt après. Nous trouvâmes
d'abord un terrain assez plat & uni, mais pierreux, & il me sembla qu'on
en auroit pû tirer des pierres fort propres à bâtir; j'y vis même de
lieu en lieu de grands trous presque comblez, qu'on auroit pû prendre
pour des carrieres: nous avions pour lors vis à vis de nous un grand
Côteau qui nous bornoit la vûe, je montai sur une éminence, pour voir si
je pourrois découvrir ce qui étoit au delà, & j'apperçûs trois grands
côteaux qui faisoient un angle irrégulier, & renfermoient une belle &
spacieuse Plaine. Nous n'eûmes pas beaucoup de peine à y descendre, elle
étoit si parfaitement plate dans toute son étendue, qu'on n'y pouvoit
pas remarquer la moindre hauteur, ni le moindre enfoncement; l'herbe
dont elle étoit couverte, étoit alors toute humide, comme si une
abondante rosée étoit tombée depuis peu dessus: J'aperçûs le long des
Côteaux une infinité de longues rayes blanches, brillantes comme du vif
argent, qui se croisoient de cent façons, de haut en bas & de bas en
haut; je m'en aprochai, & je vis de tous côtez une espece de limaçons
quatre fois plus gros que ceux de nos Climats, qui portoient sur leur
dos une coquille d'un trés beau verd; ils avoient le corps noir, la
queuë longue, & une petite tête sans cornes, ils laissoient en se
glissant sur la terre une trace de grosse écume blanche qui faisoit ces
longues rayes dont je viens de parler. Ils rongeoient trés volontiers
une Plante qui croissoit dans cette Plaine, & qui est si belle & si
singuliere qu'elle mérite bien d'être décrite ici. Elle s'éleve au
dessus de terre à la hauteur d'environ une coudée, & jette vingt-cinq ou
trente feuilles fort serrées par en bas, mais qui s'élargissent
considérablement par en haut: ces feuilles sont de la largeur d'un empan
avec des pointes tout autour aussi dures & aigues que des épines; elles
sont d'un trés-beau verd pâle, & pleines de grandes veines du plus bel
aurore qu'on puisse voir: Nous en arrachâmes quelques-unes, mais avec
assez de peine, à cause des pointes dont elles sont armées, & nous fûmes
surpris de voir que leur racine avoit la véritable figure d'un melon, la
peau d'un gris brun divisée par côtes, & rude au toucher comme du
chagrin; le dedans étoit une chair molle, blanchâtre, spongieuse & d'une
odeur desagréable, ce qui nous empêcha d'en goûter; mais s'il n'y a rien
de bon à manger, on y trouve de quoi satisfaire la vûë: J'ai vû plus de
cent de ces limaçons ronger une seule de ces Plantes. On en verra le
dessein tiré d'aprés nature à la figure F.

[Illustration]

Il y avoit à un coin de cette Plaine, c'est à dire, à l'Angle qui étoit
du côté de la Mer, une sortie par une voûte de pierre, mais si basse
qu'il se falloit presque mettre en double pour y passer; on arrivoit par
là dans un grand espace tout pavé de belles pierres brunes semblables à
du grez & larges d'environ trois pieds. A quelques cent pas de là, on
voyoit dans un lieu plein de sable & de gravier les restes d'une Tour,
tout auprés de laquelle paroissoit comme enfoncée dans la terre, une
grande pierre ronde de figure convexe comme un gros Globe, qui avoit sur
sa superficie trois étoiles sur une même ligne representées en bosse; je
ne pouvois m'imaginer ce que ce pouvoit être; cette pierre étoit à un
bout des ruines d'une longue muraille, qui s'étendoit jusques à la Mer;
cette muraille avoit du moins trois pieds & demi d'épaisseur, mais elle
ne s'élevoit plus au dessus de terre, qu'à la hauteur d'un bon demi
pied; il en étoit pourtant resté un pan près de la Mer qui venoit
jusqu'à la ceinture, & dans lequel étoit enchassée une grande piece de
marbre rouge en forme d'exagone, où l'on voyoit gravez un angle avec une
espece de Serpent au milieu, & tout autour de certains ornemens &
contours bisarres:

[Illustration]

Je remarquai que les pierres de la Tour & de la muraille étoient jointes
si prés, qu'il n'y avoit nulle apparence qu'il y eût jamais eu ni chaux
ni ciment. Quoique pendant tout le temps que nous avons été dans ces
Climats nous n'ayons rencontré aucun habitant, il est hors de doute
qu'il doit y en avoir eu, toutes ces choses en sont des preuves
incontestables, & je me le persuade d'autant plus que j'y ai vû
plusieurs endroits à mon sens fort propres à cultiver, & que le froid
n'y est pas insuportable. Nous découvrîmes par hasard prés de ces
mazures un merveilleux Echo, car en frappant d'une pierre sur une Roche,
le coup se répetoit jusques à six, sept, & huit fois le long du rivage;
au reste, on pourroit faire dans cet endroit un trés-bon Port de Mer. En
avançant toûjours le long de la Côte, nous vinmes à une grande Plage qui
avoit bien trois lieues d'étendue: elle étoit semée de petits bancs de
sable, & il y avoit au milieu une jolie petite Isle longue & étroite,
toute pleine de roseaux fort verds, & dont les bords étoient tous
couverts de coquillages. Quoiqu'il n'y en eût pas un seul du côté où
nous étions, aprés cette Plage, la Mer faisoit un grand coude dans les
terres, dans le fonds duquel étoient trois hautes Montagnes; celle du
milieu qui étoit la plus haute s'avançoit si fort sur le rivage, qu'elle
ne laissoit guéres plus de trois pieds de terrain pour passer à côté;
elle avoit du côté de la Mer un grand trou ou enfoncement, comme une
profonde Grote, ou je vis deux squelettes d'animaux à quatre pieds;
aprés les avoir bien examinez, je jugeai que ce devoit être des
squelettes d'Ours, mais qui avoient été d'une monstrueuse grosseur: l'un
occupoit l'entrée & empêchoit presque le passage, l'autre étoit tout à
fait dans le fonds, & je trouvai entre ses côtes un gros nid d'oiseaux,
avec quelques oeufs: dans cet endroit, nous laissâmes sur nôtre gauche
la Mer & ces Montagnes, & entrâmes à droite plus avant dans les terres;
c'étoit un Pays sablonneux presque tout couvert d'une espece de mousse
blanche, & de lieu en lieu on voyoit la terre élevée par petits
monceaux, comme dans les champs où il y a des taupes, mais je ne pûs
découvrir quelle sorte d'animaux c'étoit: Nous voyions alors devant nous
un gros Ruisseau, formé sans doute par les neiges fonduës qui coulent
abondamment des Montagnes voisines, & comme il nous étoit impossible de
le passer, nous fûmes obligez de prendre un assez long détour, & même de
marcher longtemps le long d'un Côteau dans une neige molle & demi
fondue: mais ce qui nous donnoit courage d'avancer, c'étoit une belle &
grande Prairie qui étoit presque vis à vis de nous toute semée de
petites fleurs jaunes, & bornée d'une longue hauteur, où l'on voyoit
comme un petit bocage d'arbustes fort verds; ces fleurs jaunes
exhaloient une odeur trés-agréable, & comme je m'amusois à les
considerer, un gros oiseau sortit tout d'un coup d'entre les arbustes,
qui sans s'effrayer se vint poser à trente pas de nous; il étoit à peu
près de la grandeur d'une Oye, & marchoit fierement comme un Coq, la
tête haute, & haussant fort les pieds à chaque pas; ses serres
paroissoient grandes & pointues, son plumage étoit gris, & n'avoit
presque point de queue; il portoit sur la tête un gros bouquet de plumes
noires & blanches, & fort hautes, qui s'élargissant en rond par en haut,
ressembloient assez à une grande couronne; son bec étoit rouge, gros &
court. Aprés qu'il eut fouillé quelque peu de tems dans la Prairie, il
prit dans son bec plusieurs herbes, & s'envola vers la hauteur: je le
suivis de l'oeil, & le vis entrer au bas dans un trou; je m'avançai
promptement & remarquai que ce trou étoit profond, & alloit fort en
tournant dans la terre; j'inferai de là qu'il y avoit son nid, &
d'autant plus, que j'en aperçûs encore quelques autres aussi profonds &
de la même façon en bas, le long de la hauteur; mais nous ne vîmes plus
l'oiseau, ni aucun autre de son espece.



CHAPITRE IX.

D'un grand & beau Bassin qu'une enceinte de Rochers forme sur le même
Golfe dont on vient de parler: d'une grande & haute Montagne qui paroît
suspendue dans les airs: d'un Archipelague ou de plusieurs Isles
ramassées ensemble, d'une grande & haute Colomne de feu sur la Mer, &
d'un Phénomene qui avoit la figure du Soleil.


Ayant résolu d'avancer encore un peu dans le Continent, nous nous mîmes
à traverser une grande étendue toute pleine d'une espece de bruyeres, à
l'extrêmité de laquelle il y avoit de grands Côteaux tous de pierres
rouges, & le terrain étoit à peu prés de la même couleur, de sorte
qu'aprés y avoir marché quelque tems, nos souliers & nos bas étoient
tout couverts d'une grosse poussiere rouge. Dès que nous eûmes passé ces
Côteaux, nous découvrîmes d'abord de grandes Campagnes séches, & arides
& trés-sablonneuses, qui dans le lointain n'offroient à la vûe, que des
Rochers affreux, & dont quelques uns étoient si hauts, que leurs sommets
se cachoient dans les nues. Tous ces objets ralentirent si fort notre
ardeur à pénétrer plus avant, que changeant de résolution sur le champ,
nous nous tournâmes du côté de la Mer, dans le dessein de la côtoyer,
jusques à ce que nous fussions au détroit des Ours, près duquel notre
Vaisseau étoit à l'ancre. Nous enfilâmes pour cet effet une grande Valée
où le chemin étoit trés beau & trés uni: nous trouvâmes ensuite une
grande quantité d'oiseaux, d'un plumage gris mêlé d'un peu de noir, ils
étoient à peu près de la grosseur de nos Pigeons, & avoient le bec
crochu comme des Perroquets, ils se laissoient prendre à la main, de
sorte que nous en portâmes à bord autant qu'il nous fut possible. Bien
tôt aprés nous parlâmes de nous en retourner au vieux monde, mais à la
pluralité des voix nous résolûmes de voir auparavant la partie
occidentale du Golphe, car nous avions remarqué qu'il s'avançoit beau
coup du côté de l'Occident. Nous partîmes donc du détroit avec un bon
Vent Nord-Est, & voguâmes fort heureusement plus de vingt quatre heures,
en portant vers l'Oüest; mais aprés le Vent venant tout d'un coup à
tomber nous eûmes un calme qui dura six heures: nous avions presque
toûjours cotoyé les terres, & nous en étions pour lors bien prés, mais
nous n'y pouvions rien distinguer à cause d'un fort gros brouillard qui
regnoit le long de cette Côte, la Mer & ce brouillard paroissant de la
même couleur: pourtant au bout de deux petites heures, il fut
entierement dissipé, & nous vîmes tout droit vis à vis de nous une
grande & vaste enceinte de Rochers, qui s'avançant dans les terres,
formoit un cercle presque entier dans lequel la mer s'insinuoit entre
deux grosses & énormes Montagnes dont la cime touchoit les nues; c'est
sans doute le plus beau & le plus grand Bassin d'eau qui soit au monde,
& où l'on pourroit mettre à couvert des Vents, comme dans un seur &
magnifique Port, plus de trois cens cinquante Vaisseaux fort à l'aise;
l'entrée peut avoir quinze cens pas de largeur: les montagnes de
l'enceinte sont d'une mediocre hauteur, & d'une Roche presque blanche,
où il y a tout autour de distance en distance de grands trous en forme
de fenêtres d'Eglise, qui percent tout au travers, & par où l'on peut
voir la campagne de l'autre côté: tout cela vû du lieu où nous étions,
faisoit la plus belle perspective qu'on se puisse imaginer; les deux
grosses Montagnes de l'entrée paroissoient toutes couvertes jusqu'au
sommet de mousse verte. J'entrai moi sixiéme avec la chaloupe dans ce
beau Bassin, nous y vîmes tout autour dans des trous du Roc plusieurs
nids d'Oiseaux; l'eau en étoit trés claire, & il nous parut qu'il étoit
par tout extrêmement profond. Le Vent s'étant relevé, se tourna tout
droit Est, & ayant continué notre route deux ou trois heures, nous nous
trouvâmes entre deux bancs de sable fort longs, où il y avoit si peu
d'eau, que nous eûmes toutes les peines du monde à en sortir: enfin nous
nous en tirâmes heureusement, nous découvrîmes sur notre gauche au
milieu de la Mer, un assemblage de Rochers qui formoient ensemble une
grosse masse; il y en avoit un, qui en penchant extraordinairement,
poussoit une fort longue pointe vers le Nord: il avoit en bas un peu au
dessus de l'eau, une trés grande échancrure ou enfoncement, sous lequel
la Mer entroit fort avant, & comme il regnoit alors une exhalaison
épaisse comme un nuage autour du pied de ces Rochers, il étoit
impossible de voir de loin la partie, qui l'attachoit à eux, de sorte
qu'il nous sembla suspendu en l'air, jusques à ce que nous l'eussions
consideré de plus prés; ce Roc me parut trés digne d'attention, il est
impossible qu'avec le tems, il ne tombe dans la Mer entraîné par son
propre poids: Je remarquai que tout autour de ces Rochers, l'eau étoit
épaisse & verte, & semblable en quelque maniere à un Marais. Nous étions
à peine à une demie lieue de là que le Vent se renforça extrêmement, &
nous fit voguer avec tant de rapidité, que nous fûmes bien-tôt en vûe
d'un fort grand nombre de petites Isles fort proches les unes des
autres; j'en comptai avec le secours de mes Lunettes jusques à
vingt-cinq; elles paroissoient toutes vertes comme des Prairies, nous
mîmes pied à terre dans celle qui étoit la plus proche de nous, parce
que nous vîmes sur ses bords une prodigieuse quantité de coquillages,
nous y trouvâmes beaucoup de cette espece de petites huitres, dont j'ai
parlé dans le Chapitre sixiéme. Nous ne jugeâmes pas à propos de nous
hasarder plus avant entre ces Isles, car comme elles étoient fort
serrées, il y avoit une infinité de brisans, & des eaux tournoyantes que
nous crûmes être autant de gouffres trés dangereux. Nous les laissâmes
donc à gauche, & au bout de quinze heures, nous fûmes dans le fonds le
plus Occidental du Golphe; la Côte étoit fort haute, & nous nous
encrâmes dans une encoignure qu'il y avoit pour estre à couvert des
Vents, car il nous sembla estre menacez d'une prochaine tempête, & de
fait, bien-tôt aprés de gros & noirs nuages obscurcirent l'air de telle
maniere qu'il faisait presque nuit, & comme j'en considerois un qui
étoit d'une forme singuliere, il s'ouvrit tout d'un coup & offrit à mes
yeux un feu trés brillant de figure circulaire, comme le Soleil, mais
qui paroissoit prés d'une fois plus grand; ce Phenomene fit dans
l'espace de quelques minutes trois ou quatre mouvemens précipitez du
Nord au Sud. Dans ce même tems j'aperçus sur le bord de l'Horison, une
longue suite de nuages, dont une partie vint insensiblement à tomber en
ligne perpendiculaire jusques sur la Mer, sans pourtant se détacher des
autres: c'étoit une vapeur trés claire & trés transparente que le Vent
poussoit peu à peu vers nous: quand elle fut plus proche, elle parut de
la couleur d'un feu pâle, & ressembloit ainsi à une grande & haute
colomne de feu, qui touchant d'une extrêmité la Mer, & de l'autre les
nues, se mouvoit sur la surface des eaux: au bout d'un quart d'heure
elle s'évanouit, & il n'en resta plus qu'une legere fumée, qui fut
bien-tôt tout à fait dissipée; cependant, le feu circulaire se faisoit
voir de tems en tems dans les intervalles des nuages, & forma peu aprés
dans l'air un trés bel Arc composé de deux couleurs, savoir d'un jaune
clair, & d'un verd qui tiroit un peu sur le bleu. Cet Arc se
reflechissant dans la Mer, faisoit un cercle parfait, d'une beauté
extraordinaire; mais le Vent se renforçant extrêmement, la Mer devint
fort grosse, & les vagues se venoient briser sur la Côte, avec une
furieuse impetuosité; de sorte qu'il sembloit que tous les Vents fussent
déchaînez, aussi eûmes nous une effroyable tempête qui fit dans trés-peu
de tems disparoître ce bel Arc & le Phénomene qui le formoit. Nous nous
trouvâmes bienheureux d'être postez comme nous l'étions, à couvert de
l'effort des Vents. Aprés que cette tempête fut passée, & que l'air se
fut éclairci, je montai sur la Côte pour voir tous les environs, mais
rien ne s'offrit à mes yeux que Roches sur Roches & Montagnes sur
Montagnes, dont les sommets & les intervalles étoient tout couverts de
neige: en un mot, c'étoit un Pays d'une sécheresse & d'une sterilité
surprenante, & où le froid se devoit faire sentir d'une maniere
excessive. M'y étant avancé environ mille pas, je vis sortir d'un trou
qui étoit au pied d'une coline, une espece de Renard, mais beaucoup plus
gros que les Renards ordinaires: tout son poil étoit presque roux, il
avoit le bout du nez & les quatre pates blanches jusques au dessus de la
jointure: il vint sans s'effrayer brouter une sorte de mousse blanche
qui étoit à vingt pas de moi, c'étoit une femelle, car un moment aprés
cinq ou six de ses petits, tous marquez comme elle, sortirent du même
trou & vinrent aussi brouter autour d'elle: mais quelques-uns de mes
Compagnons étans survenus au même endroit, tous ces animaux
s'épouvanterent, & s'enfuirent précipitamment dans leur tanniere.



CHAPITRE X.

L'auteur & ses Compagnons font voile pour le vieux monde; ils trouvent
quelque tems aprés dans leur chemin un effroyable Ecueil; ils arrivent
au Cap de Bonne-Esperance, avanture extraordinaire arrivée à l'auteur
quelques jours aprés avoir mis pied à terre.


Quoique par les diverses courses que nous avions faites dans les Terres
Antarctiques, nous n'eussions pas penetré fort avant dans le Païs, nous
en avions pourtant assez vû pour juger aisément de tout le reste; &
comme par plusieurs raisons il n'y avoit pas lieu d'y pouvoir séjourner
plus long-tems, nous nous préparâmes à partir au plûtôt, pour retourner
au vieux monde. Nous résolûmes de nous rendre au cap de Bonne-Esperance:
nous fimes donc voile avec un bon Vent d'Ouest, qui nous fit sortir en
peu de tems du Golfe & du Détroit; nous portions toutes nos voiles, &
parce que le Vent étoit fort, nous faisions beaucoup de chemin en peu
d'heures; nous prîmes hauteur & trouvâmes soixante & deux degrez six
minutes de latitude Meridionale, & pour lors nous revîmes le Soleil pour
la premiere fois, il étoit environ midi. A peu prés vers les trois
heures, nous nous trouvâmes entre deux courans trés rapides, ce qui nous
fit craindre qu'il n'y eût aux environs quelque dangereux écueil, je
pris mes Lunettes d'aproche, & je vis une infinité de pointes de Roches
au dessus de l'eau, au milieu desquelles se rendoient de divers endroits
plusieurs gros courans, qui par leur impétuosite y élevoient une grosse
& bouillonnante écume: nous prîmes toutes les précautions imaginables,
cependant notre Vaisseau étoit entré à moitié dans un de ces courans,
mais un coup de gouvernail donné à propos nous en retira, & nous eûmes
enfin le bonheur de sortir d'un pas si dangereux sans aucun autre
accident, & nous arrivâmes heureusement au Cap de Bonne-Esperance au
bout de quelques jours à dix heures du matin, le cinquiéme de Juillet
mil sept cens quatorze. En entrant dans la maison où j'allois loger,
j'apris qu'on venoit d'enterrer un jeune homme, qui depuis quatre ou
cinq semaines étoit venu de Batavia. Quand on m'eut dit son nom, je me
souvins d'abord qu'il avoit été de ma particuliere connoissance & un de
mes bons amis; je m'informai donc trés exactement de toutes les
particularitez de sa mort. Ayant un soir regalé cinq ou six de ses amis,
& bû avec eux un peu plus que de raison, il fut attaqué vers la minuit
d'un trés violent mal de tête accompagné de fort vives douleurs dans
tous ses membres: il monta à sa chambre & se mit au lit, & environ une
heure aprés quelqu'un étant allé voir s'il n'auroit point besoin de
quelque chose, il fut trouvé roide mort; on le garda seulement deux
jours, & puis on l'enterra; pour lors il me revint heureusement en
memoire, qu'il m'avoit conté autrefois, qu'étant âgé de dix ou douze
ans, il étoit tombé en léthargie dans la maison de ses pere & mere, &
qu'il avoit resté trois jours & trois nuits sans donner la moindre
marque de vie; je m'en allai donc sans perdre un moment de tems demander
la permission de le déterrer, ce que j'obtins facilement. Je voulus me
transporter moi-même au Cimetiere, je fis ouvrir la fosse & le cercueil
en toute diligence, puis on le porta dans la maison où il fut mis dans
un bon lit bien chaud. Je remarquai qu'il n'avoit pas cette grande
pâleur que les corps morts ont d'ordinaire, & que même il avoit une
espece de petite rougeur au milieu de la joue gauche: il resta plus de
six heures sans faire le moindre mouvement, & je voulus toûjours
cependant demeurer au chevet de son lit: il fit enfin un trés petit
soupir, & sur le champ je lui voulus donner une cuillerée d'une
excellente liqueur que j'avois fait apporter exprés, mais ses dents
étoient si serrées que je n'en pûs faire entrer une seule goute. Peu
aprés il souleva un peu le bras gauche, & je lui remis la cueillere
entre les dents que j'entr'ouvris assez pour le faire avaller, & de fait
il avalla quelque chose, & ouvrit un moment aprés les yeux, mais sans
avoir aucune connoissance: enfin, il revint tout à fait à lui, & aprés
m'être fait connoître, & lui avoir conté en peu de mots tout ce qui
s'étoit passé, il me témoigna toute la reconnoissance possible du grand
service que je venois de lui rendre, & s'étonna fort de ce que son hôte
l'avoit fait enterrer si promtement: Il me dit ensuite qu'il avoit un
Valet, qui par sa mort prétendue, étoit sans doute resté le maître de
quelques bijoux, d'une somme assez considérable d'argent monnoyé & de
quelques Marchandises qu'il avoit. Je le fis chercher, mais il ne se
trouva point; sans doute que dès le moment qu'il apprit que son Maître
pourroit bien n'être pas mort, il avoit trouvé le moyen de s'évader, ou
de se cacher si bien, qu'il ne fut pas possible de le découvrir, quelque
exacte perquisition ou recherche qu'on pût faire; de cette maniere ce
pauvre jeune homme se voyoit dénué de toutes choses, ses habits même ne
furent pas trouvez. J'avois heureusement au Cap un homme de ma
connoissance, avec qui j'avois autrefois fait quelques affaires; il
voulut bien à ma recommandation lui avancer ce dont il avoit besoin:
Comme on attendoit au premier jour des Vaisseaux de la Compagnie
Orientale qui devoient passer au Cap, pour ensuite s'en retourner en
Hollande, nous résolûmes de nous y en aller ensemble. Ils arriverent au
bout de trois semaines, & quelques jours aprés nous nous embarquâmes, &
par la grace de Dieu nous vinmes heureusement à Amsterdam.

FIN.



APPROBATION.


J'ay lû par l'ordre de Monseigneur le Garde des Sçeaux, la _Relation
d'un Voyage du Pole Arctique au Pole Antarctique_. _A Paris le 31 Août
1722._

  BLANCHARD.



PRIVILEGE DU ROY.


Louis par la grace de Dieu Roi de France & de Navarre: A nos amez &
féaux Conseillers les Gens tenans nos Cours de Parlement, Maîtres des
Requestes Ordinaires de notre Hôtel, Grand-Conseil, Prevost de Paris,
Baillifs, Sénéchaux, leurs Lieutenans Civils & autres nos Justiciers
qu'il appartiendra, SALUT. Notre bien-amé Gabriël Amaulry, Libraire à
Paris, Nous ayant fait supplier de lui accorder nos Lettres de
Permission pour l'impression d'un Livre intitulé, _Relation d'un voyage
du Pole Arctique au Pole Antarctique par le centre du monde_; Nous avons
permis & permettons par ces Presentes audit Amaulry de faire imprimer
ledit Livre en tels volumes, forme, marge, caractere, conjointement ou
séparement & autant de fois que bon lui semblera, & de le vendre, faire
vendre & débiter par tout notre Royaume pendant le temps de trois années
consécutives, à compter du jour de la date desdites Presentes: Faisons
défenses à tous Libraires-Imprimeurs & autres personnes, de quelque
qualité & condition qu'elles soient d'en introduire d'impression
étrangere dans aucun lieu de notre obéissance; à la charge que ces
Presentes seront enregistrées tout au long sur le Registre de la
Communauté des Libraires & Imprimeurs de Paris, & ce dans trois mois de
la date d'icelles; que l'impression de ce Livre sera faite dans notre
royaume & non ailleurs, en bon papier & en beaux caracteres,
conformement aux Reglemens de la Librairie; & qu'avant que de l'exposer
en vente, le manuscrit ou imprimé qui aura servi de copie à l'impression
dudit Livre, sera remis dans le même état où l'Approbation y aura été
donnée, és mains de notre trés-cher & féal Chevalier Garde des Sceaux de
France le sieur Fleuriau d'Armenonville; & qu'il en sera ensuite remis
deux Exemplaires dans notre Bibliotheque publique, un dans celle de
notre Chasteau du Louvre, & un dans celle de notredit trés-cher & féal
Chevalier Garde des Sceaux de France le sieur Fleuriau d'Armenonville,
le tout à peine de nullité des presentes, du contenu desquelles vous
mandons & enjoignons de faire jouir l'Exposant ou les ayans cause
pleinement & paisiblement, sans souffrir que il leur soit fait aucun
trouble ou empêchement: Voulons qu'à la copie desd. presentes, qui sera
imprimée tout au long au commencement ou à la fin dudit Livre, foy soit
ajoutée comme à l'original. Commandons au premier notre Huissier ou
Sergent de faire pour l'execution d'icelles tous actes requis &
necessaires, sans demander autre permission & nonobstant clameur de Haro
Charte Normande & Lettres à ce contraires: Car tel est notre plaisir.
Donné à Paris le dit huitiéme jour du mois de Septembre, l'an de grace
mil sept cens vingt deux, & de notre Regne, le huitiéme. Par le Roi en
son Conseil.

  DE S. HILAIRE.


J'ai cedé aux sieurs d'Espilly, Pissot & Horthemels, Libraires à Paris,
à chacun un quart au present Privilege, suivant l'accord fait entre
nous. A Paris ce ving-huit Septembre 1722.

  AMAULRY.


_Registré le present Privilege, ensemble la Cession, sur le registre
5éme de la Communauté des Libraires & Imprimeurs de Paris, page 223. Nº.
348. conformément aux reglemens, & notament à l'Arrest du Conseil du 13
Aoust 1703. A Paris ce 8 Octobre 1722._

  BALLARD, Syndic.



NOTE SUR LA TRANSCRIPTION

On a conservé la ponctuation et l'orthographe de l'original, malgré ses
particularités et ses variantes (aprés/après, tems/temps, etc.).

Les sauts de paragraphe au voisinage des illustrations sont uniquement
dûs à l'insertion de celles-ci aux endroits correspondants du texte (les
planches sont hors texte dans l'original).





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Relation d'un voyage du Pole Arctique au Pole Antarctique par le centre du monde" ***

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