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Title: L'oeuvre du divin Arétin - Introduction et notes par Guillaume Apollinaire
Author: Aretino, Pietro
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'oeuvre du divin Arétin - Introduction et notes par Guillaume Apollinaire" ***

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(This file was produced from images generously made
available by the Bibliothèque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



L'OEUVRE DU DIVIN ARÉTIN



=_Il a été tiré de cet ouvrage_=

  10 exemplaires sur Japon Impérial
  =============(1 à 10)============
  ===25 exemplaires sur Hollande===
  =============(11 à 35)===========
  100 exemplaires sur papier d'Arches
  =============36 à 135=============

     Droits de reproduction réservés pour tous pays, y compris la
     Suède, la Norvège et le Danemark.

[Illustration:

 PETRVS ARRETINVS ACERRIMVS VIRTVTVM AC VITIORVM
                  DEMOSTRATOR
NON MANVS ARTIFICIS MAGE DIGNVM OS PINGERE NON OS
         HOC PINGI POTERAT NOBILIORE MANV
   PELLÆVS IVVENIS SI VIVERET HAC VOLO DESTRA
       PINGIER HOC TANTVM DICERET ORE CANI
]



           LES MAITRES DE L'AMOUR


                 L'OEuvre

                    DU

                DIVIN ARÉTIN

               PREMIÈRE PARTIE


              =Les Ragionamenti=

_La Vie des Nonnes;--La Vie des Femmes mariées;
           La Vie des Courtisanes;_

              =Sonnets Luxurieux=


  TRADUCTIONS NOUVELLES ET MORCEAUX TRADUITS
            POUR LA PREMIÈRE FOIS


             INTRODUCTION ET NOTES

                     PAR

           =Guillaume APOLLINAIRE=


                    PARIS

           =BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX=

           4, RUE DE FURSTENBERG, 4


                   MCMIX



INTRODUCTION

Un singulier cours d'eau à double pente coule dans le val que domine
Arezzo: c'est la Chiana. Elle peut être donnée comme une image de ce
Pierre dit l'Arétin, qui, à cause de sa gloire et de son déshonneur, est
devenu l'une des figures les plus attachantes du XVIe siècle. Elle est,
en même temps, une des plus mal connues. A vrai dire, si de son vivant
même la renommée de l'Arétin n'alla pas sans infamie, après sa mort on
chargea sa mémoire de tous les péchés de son époque. On ne comprenait
pas comment l'auteur des _Ragionamenti_ pouvait avoir écrit _Les Trois
Livres de l'Humanité du Christ_, l'on se demandait comment ce débauché
avait pu être l'ami des souverains, des papes et des artistes de son
temps. Ce qui devait le justifier aux yeux de la postérité a été cause
de sa condamnation. En fait de génie, on ne lui a laissé que celui de
l'intrigue. Je m'étonne même qu'on ne l'ait pas accusé d'avoir acquis
ses biens et son crédit par la magie.

Ce Janus bifronts a déconcerté la plupart de ses biographes et de ses
commentateurs. Son nom seul, depuis plus de trois siècles, effraye
les plus bénévoles. Il demeure l'homme des postures, non pas à cause
de ses Sonnets, mais par la faute d'un dialogue en prose qu'il n'a
point écrit et où on en indique 35. Cependant, le populaire n'en met
que 32 sur le compte de l'imagination luxurieuse du Divin. En Italie,
les lettrés le voient d'un mauvais oeil; les érudits n'abordent des
recherches sur cet homme qu'avec beaucoup de répugnance et ne prononcent
son nom que du bout des lèvres, osant à peine feuilleter ses livres du
bout des doigts. Chez nous, les gens du monde accouplent sa mémoire à
celle du marquis de Sade; les collégiens, à celle d'Alfred de Musset;
pour le peuple et la petite bourgeoisie, son nom évoque encore, avec
ceux de Boccace et de Béranger, la grivoiserie qui est toute la santé
et la sauvegarde du mariage. C'est que la variété est bien la seule
arme que l'on possède contre la satiété. Et l'homme qui, directement
ou indirectement, a fourni à l'amour un prétexte pour ne point lasser
devrait être honoré par tous les amants et surtout par les gens mariés.
Sans doute, on connaîtrait les postures, même si le dialogue attribué à
l'Arétin n'avait pas été écrit, mais on n'en connaîtrait pas autant, et
ni Forberg, ni les livres hindous, ni les autres manuels d'érotologie
qui en indiquent un nombre beaucoup plus considérable ne seront jamais
assez populaires pour donner à l'époux et à l'épouse une occasion
naturelle, provenant d'une locution quasi proverbiale, de repousser
l'ennui en variant les plaisirs. L'Arétin, qui utilisa le premier
cette arme moderne, la Presse, qui, le premier, sut modifier l'opinion
publique, qui exerça une influence sur le génie de Rabelais et peut-être
sur celui de Molière[1], est aussi, par aventure, le maître de l'Amour
occidental[2]. Il est devenu une sorte de demi-dieu fescennin qui a
remplacé Priape dans le Panthéon populaire d'aujourd'hui. On l'invoque
ou on l'évoque au moment de l'amour, car pour ce qui regarde ses
ouvrages, on ne les connaît pas. Les exemplaires en sont devenus rares.
En Italie même, on ne connaît guère que son théâtre. Les _Ragionamenti_
n'avaient jamais été traduits en français avant que Liseux en publiât le
texte accompagné de la traduction d'Alcide Bonneau[3] d'après laquelle
fut faite la tradition anglaise publiée par le même éditeur. Elle dut
servir de modèle au Dr Heinrich Conrad pour la première et toute récente
édition allemande: _Gespräche des Göttlichen Aretino_, éditée par
l'_Insel Verlag_ de Leipzig.

Ajoutons qu'une partie de l'oeuvre arétinesque est aujourd'hui perdue;
une autre demeure inédite dans les recueils manuscrits dispersés dans
les Bibliothèques européennes; une autre enfin lui appartient sans doute
aussi qui ne lui est pas attribuée.

       *       *       *       *       *

Pietro Aretino naquit à Arezzo, en Toscane, pendant la nuit du 19 au 20
avril 1492, nuit du jeudi au vendredi saints, quelques mois avant la
découverte de l'Amérique, et mourut à Venise, le 21 octobre 1556[4].

Avec une singulière précision, le catalogue imprimé de la Bibliothèque
Nationale l'appelle: Pietro Bacci, dit Aretino. Les raisons qu'on
avait alléguées pour soutenir l'opinion abandonnée aujourd'hui que
l'Arétin avait eu pour père un gentilhomme d'Arezzo nommé Luigi Bacci
n'autorisaient nullement les bibliographes de la Nationale à accorder
ce nom à Messer Pietro, qui de toute façon n'aurait été qu'un bâtard de
Bacci, n'ayant jamais porté ce nom. C'est aussi sans fondement qu'on
l'a gratifié de noms comme Della Bura ou De'Burali, Bonci, Bonamici,
Camaiani, etc.

On sait maintenant que le père de l'Arétin était un pauvre cordonnier
d'Arezzo, nommé Luca. Les recherches de M. Alessandro Luzio dans les
archives de Florence ne laissent plus aucun doute à cet égard[5]. En
1550, un certain Medero Nucci, d'Arezzo, vient chercher fortune à
Venise. Et d'abord son compatriote, l'Arétin, le protège, le présente à
l'ambassadeur du duc de Florence. Puis tout se gâte; l'Arétin écrit à
l'ambassadeur de s'en défier, alléguant des désordres et des scandales
dans la vie privée de Medero Nucci, qui pour se venger envoie à l'Arétin
un cartel de défi où il lui reproche d'avoir écrit les _sonnets sous les
figures de Raphaello da Orbino, le Trentunno, La Puttana errante, les
Six journées_. Et cette missive est adressée _Allo Aretino Pietro de
Lucha, calzolaio a Venezia_, c'est-à-dire _A l'Arétin Pierre (fils) de
Lucha, cordonnier à Venise_. Voici donc le nom du père de notre Pierre:
Lucha ou Luca, Luc en français. D'ailleurs le Divin ne renie pas une
origine aussi obscure. Il envoie au duc Côme la lettre de Nucci et lui
en écrit:

     «...Pour en venir maintenant à la mention de sa maudite
     épistole, je dis que je me glorifie du titre qu'il me donne pour
     m'avilir, car il enseigne ainsi aux nobles à procréer des fils
     semblables à celui qu'un cordonnier a engendré dans Arezzo.»

Quel orgueil! ne croirait-on pas entendre un des maréchaux de Napoléon
se glorifier de n'avoir pour aïeux que des gens du peuple? Ce sont ces
lettres qu'a retrouvées M. Alessandro Luzio. Elles ne nous renseignent
d'ailleurs que touchant le prénom et l'état du père de l'Arétin. Et
nous ne sommes pas pour cela plus avancés au sujet du nom de famille
de notre Pierre. Il est fort possible au demeurant que le cordonnier
Lucas n'eût pas d'autre nom. Il se peut également que ce fût le nom de
la famille du Divin. Luca est de nos jours encore un nom patronymique
très répandu non seulement en Italie, mais encore en Corse. Il ne semble
pas, d'autre part, que l'Arétin se soit jamais ouvert à qui que ce
soit touchant le nom de son père et en ait fait mention. Cependant, je
crois être en mesure d'indiquer dans un _giudicio_ retrouvé et publié
par M. Alessandro Luzio[6] un passage dans lequel en 1534, longtemps
avant le message de Nucci, le Divino mentionnait le nom paternel en
équivoquant. Au temps de l'Arétin, l'astrologie judiciaire était
florissante. Au commencement de chaque année, les astrologues publiaient
leurs _giudicii_ ou pronostics. Avec cette prescience du rôle que devait
jouer plus tard la Presse et à cause de laquelle Philarète Chasles eut
raison de voir en lui un précurseur du journalisme, l'Arétin comprit
le parti qu'on pouvait tirer de ces libelles pour former l'opinion
publique. Il écrivit plusieurs de ces _giudicii_ satiriques et
d'ailleurs peu prophétiques, tous perdus jusqu'à ces dernières années,
sauf quelques fragments. A cette heure, on possède en entier celui qu'a
publié récemment M. Alessandro Luzio et qui provient d'un manuscrit
de la fin du XVIe siècle, copié par un Allemand et conservé à Vienne,
en Autriche. Tout laisse croire que le copiste allemand a eu sous les
yeux un imprimé. C'est l'avis de M. Luzio, qui n'est pas d'accord sur
ce point avec les autres arétiniens d'Italie. En effet, on ne connaît
aucun exemplaire imprimé des _giudicii_ de l'Arétin. Et, cependant, les
raisons de M. Luzio me semblent bonnes. Des pamphlets comme celui qui
nous occupe ne pouvaient avoir d'effet sur l'opinion publique (et c'est
à cela qu'ils étaient destinés) que s'ils étaient répandus à un grand
nombre d'exemplaires, et l'on sait que l'Arétin a fait publier à part
plusieurs de ses lettres sur les grands événements de son temps.

D'autre part, M. Luzio, qui a vu le manuscrit de Vienne, affirme que le
copiste allemand devait connaître mal l'italien et n'aurait pu copier
aussi correctement un manuscrit. Il aurait donc eu entre les mains
un imprimé perdu aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, en 1534, l'Arétin
tenait encore pour François Ier dont il attaque, dans son pronostic,
tous les ennemis, à commencer par Charles-Quint, dans le parti duquel
il allait bientôt passer. Aussi dédie-t-il son pamphlet _Alla Sacra
Maesta Christianissima_ et il l'intitule: _Pronostico dell'anno
MDXXXIIII composto da Pietro Aretino, Flagelle dei Principi et quinto
evangelista_. Ce n'est pas au hasard que l'Arétin se targue de cette
dernière qualité. Pourquoi s'appellerait-il _cinquième évangéliste_?...
Il y a là-dessous un jeu de mots dont il nous donne la clef au
paragraphe 31: _Del Flagello dei Principi_, qui commence ainsi: _Pierre
Arétin qui eut comme ascendants Luc, Jean, Marc et Mathieu_[7]... En
effet, y ayant quatre évangélistes, Pierre Arétin, fils de Luca ou Luc,
l'un d'eux, c'est-à-dire venant après lui, peut bien prétendre être le
cinquième évangéliste, si l'on veut bien entendre par évangéliste un
prophète. L'Arétin n'a pu résister au plaisir d'équivoquer d'une façon
assez embarrassée sur le nom de son père le cordonnier et pour cela il
n'a pas hésité à changer l'ordre des quatre évangélistes et à torturer
le sens de ce mot. Et c'est la seule mention connue, pensé-je, que
l'Arétin ait faite du nom de son père[8].

L'Arétin ne se vantait pas à tout propos de son origine plébéienne.
On lui a reproché de ne pas s'être beaucoup occupé de son père. Et
les sarcasmes du Franco, du Doni et du Berni touchant le métier de
cordonnier qu'exerçait le bonhomme nous montrent assez combien ces
allusions devaient être désagréables au Divin. Il faut dire que
longtemps on n'a pas pris ces plaisanteries au sérieux parce que les
ennemis de l'Arétin ont inventé contre lui trop de calomnies pour que
ce qu'ils ont avancé soit admis sans discussion s'il n'est étayé par
des documents irréfutables. Mais, ne se manifestant pas avec beaucoup
de vivacité à l'égard de son père, l'amour filial de notre Pierre
se reporta tout entier sur sa mère, une très belle fille du peuple
nommée Tita. L'Arétin l'aima tendrement. On en a conclu qu'elle était
mariée. Et rien n'est moins certain. Messer Luca pouvait bien vivre en
concubinage avec Monna Tita. Elle a passé pendant quelques siècles pour
une mérétrice de bas étage et certains arétiniens voudraient maintenant
en faire une sainte! Il n'y a pas apparence de cela. L'Arétin pouvait
bien aimer sa mère de tout son coeur, au cas même où elle eût été une
prostituée. Au demeurant, on n'est pas au courant de la vie que mena la
Tite, mais on est certain avant tout de sa beauté, dont furent touchés
de nombreux artistes qui voulurent la rendre immortelle.

En somme, l'origine de l'Arétin est obscure, mais nullement monstrueuse.
On est loin du sacrilège qui, lui donnant pour parent un tertiaire et
une béguine, faisait de lui l'Antéchrist même; selon la légende encore
accréditée qui veut que le père de cette incarnation du mal, encore à
venir, soit un religieux et sa mère une religieuse. On sait aussi que
l'Arétin eut deux soeurs qui se marièrent.

L'enfance de notre Pierre fut assez négligée. Il était précoce, lisait
tout ce qui lui tombait sous la main, dévorant avant tout avec passion
les romans chevaleresques, les divers épisodes épiques dont sont formés
_i Reali di Francia_, ces royaux de France dont plus tard il devait
combattre l'influence très considérable à cette époque en Italie où ils
ne sont pas encore oubliés aujourd'hui. Il alla bientôt à Pérouse où,
faisant déjà des vers, il étudia la peinture. Un livre découvert à la
Marciana par M. d'Ancona, en prouvant la précocité poétique du jeune
Arétin, démontre aussi qu'il se destinait pour les arts: _Opera nova del
fecundissimo giovene Pietro Aretino zoé strambotti, sonetti, capitoli,
epistole, barzellette e una desperata;_ et à la fin: _Impresso in
Venetia per Nicolo Zopino net MCCCCCXI a di XXII di Zenaro_. L'Arétin
avait alors 19 ans. Les sonnets sont précédés de cet avertissement:
_quelques choses d'un adolescent Arétin Pierre étudiant en cette faculté
et en peinture_. Un sonnet dans lequel il est question d'un Pérugin
indique assez que l'Arétin était alors à Pérouse. Un capitolo trouvé
plus tard sur une colonne, à Rialto, en novembre 1532, fait aussi
allusion à ces tentatives artistiques:

        O combien cela t'aurait rapporté plus de fruit et de louange
            Si tu n'avais pas laissé ton pinceau,
  S'il est vrai que tu aies été peintre un temps, comme je l'ai entendu dire,
            Plutôt que de vouloir devenir, ô petit misérable,
                    De Maître, poète.

En 1517, l'Arétin alla à Rome. Il y fut vite connu et craint à cause de
ses satires. Il entra au service du pape Léon X et du cardinal Jules de
Médicis. Après avoir fait une violente opposition à l'élection d'Adrien
VI, le détesté pape flamand, en prenant pour interprètes Marforio et
Pasquin, l'Arétin quitta Rome avec le cardinal et ne revint que lorsque
celui-ci fut élu pape sous le nom de Clément VII, le 19 nov. 1523.
L'Arétin avait alors 31 ans. Il jouissait à la cour de Clément de
beaucoup de considération et pouvait beaucoup sur l'esprit du pontife[9].

En 1524 éclate le scandale des figures de Jules Romain, gravées par Marc
Antoine. En 1525, l'Arétin écrit les 16 sonnets. Il est en guerre avec
le Dataire Giberti, qui tente de le faire assassiner par le Bolonais
Achille de la Volta. A peine remis de ses blessures, Messer Pietro
quitte Rome pour aller retrouver Jean des Bandes-Noires qui l'accueille
à bras ouverts. Le fameux capitaine meurt en 1526. L'Arétin, revenu
à Rome, assiste au sac de la ville. Clément VII meurt, et l'Arétin,
ne se sentant plus en sûreté, se réfugie à Venise, où il arrive le 25
mars 1527, et s'y établit, disant aux cours un adieu définitif. C'est
alors _qu'homme libre par la grâce de Dieu_, il s'intitule: le Fléau
des Princes, le Véridique et le Divin. «Pourquoi, s'est demandé Jacobus
Gaddius[10], s'arrogea-t-il la divinité avec le consentement de ses
contemporains? Je ne sais. A moins que peut-être il ne voulût signifier
qu'il exerçait les fonctions de Dieu, en foudroyant, au semblant de très
hautes montagnes, les têtes les plus élevées.»

A Venise, l'Arétin trouve le moyen de s'enrichir en écrivant des
lettres. Passant, tour à tour, du parti de François Ier dans celui de
Charles-Quint, respecté par le Roi et par l'Empereur, honoré par les
papes, l'Arétin, comblé d'honneurs, dispose de la plus haute puissance
de son temps. On le craint, on le flatte, il a de nombreux ennemis
dont il est à l'abri, et ses amis sont plus nombreux encore. Ils
font partie de toutes les classes de la société. Son nom est fameux
jusqu'en Perse. Il habite, sur le _Canale Grande_, un palais somptueux
détruit aujourd'hui. Au lieu d'intendant et de majordome, ce sont six
belles filles qui dirigent sa maison; on les appelle les Arétines. Il
choisit ses maîtresses comme ses commensaux, dans la noblesse aussi
bien que parmi le peuple. Sa maison est ouverte à tous _comme un port
de mer_. C'est _une hôtellerie pour les pèlerins affligés, pour les
lettrés affamés et pour toute sorte de chevaliers errants_. Généreux
à l'excès, il donne ce qu'il possède, ne parvenant pas cependant à
s'appauvrir. Chaque jour, de sa petite écriture nette et nerveuse,
il écrit des lettres destinées, par menaces ou par flatteries, à
provoquer des dons, à entretenir l'admiration et une sainte terreur
de sa _plume étincelante_. Il écrit vite, improvisant, en quelque
sorte, des comédies où l'a pu voir en lui un précurseur de Molière, des
écrits satiriques et libres selon la mode du temps, des paraphrases
religieuses pour lesquelles il doit ambitionner en vain le chapeau
de cardinal. Il compose des poèmes chevaleresques qui n'en finissent
plus et qu'il détruit lui-même, mais pour se consoler en écrit des
parodies. L'influence de ces faciles écrits se fait sentir non seulement
en Italie, mais en France, en Espagne, en Allemagne. Il règle le goût,
s'intéresse aux artistes et entasse chez lui les oeuvres d'art.

A peine à Venise, il rencontre le Titien, qui devient son compère, et
commence immédiatement son premier portrait qui, trois mois après,
fut envoyé au marquis de Mantoue. L'amitié du peintre et du Divin ne
devait plus cesser. Parmi ses amis on peut citer encore le Sansovino,
Sébastien del Piombo, le Sodoma, Jules Romain, Giovanni da Udine et même
Michel-Ange qui, s'il semble n'avoir jamais voulu donner de ses oeuvres
à l'Arétin, qui sollicitait ce don, n'en tenait pas moins le Fléau des
Princes en haute estime, écrivant: «Le Roi et l'Empereur avaient en très
grande grâce que la plume de l'Arétin les nommât.»

Dans le palais qu'il habitait se pressait chaque jour la foule
des artistes, des disciples, des patriciens, des aventuriers, des
ecclésiastiques, des mérétrices, des ganymèdes et des étrangers.
L'Arétin plaisante et rit souvent à gorge déployée. Il est l'homme le
plus libre du monde, il ne craint personne. Il reçoit des présents
de tous les souverains. François Ier et Charles-Quint lui ont donné
des chaînes d'or mais ne l'ont point enchaîné. Il se croit le droit
de changer de parti. Il a conscience de sa puissance. Et, seul parmi
les gens de lettres de son temps, il n'est pas parasite. On a dit que
c'était un maître-chanteur, mais on a exagéré. Il a des talents et
peut rendre des services. Il n'est que trop juste qu'on les lui paye.
Il ne ménage rien et dit hardiment sa pensée. Il a reproché au roi de
France d'avoir, à cause de son alliance avec les Turcs, plongé dans le
coeur de la _chrétienté le couteau ottoman_. Fléau des Princes, il les
flagelle par droit divin. L'opinion publique lui était, après tout, très
favorable, et les prédicateurs ne se gênaient pas pour déclarer que,
poursuivant le dessein de réformer la nation humaine, la nature et Dieu
ne pourraient pas trouver de meilleur moyen que de produire beaucoup de
Pierre Arétin.

Le Divin ayant quitté les cours en a maintenant une dans laquelle il se
promène en despote bon enfant, incapable de maîtriser ses colères sans
durée, et bon de cette bonté qui faisait dire à Jean des Bandes-Noires
qu'elle était la source de la plupart des désagréments éprouvés par
Messer Pietro. Et, de fait, il veut que tout le monde soit heureux
autour de lui. Pour cela il est très humain avec les femmes de sa
maison, jovial, hospitalier et généreux, tenant table ouverte, libéral
au point de donner cela même à quoi il tient le plus. Le regard du
Divino va de la vue merveilleuse qu'on découvre de son palais au groupe
des joueurs, aux artistes qui disputent sur l'idéal, il s'arrête avec
complaisance sur les belles courtisanes, sur les honnêtes dames et sur
les ganymèdes aux formes lascives. Car s'il aime beaucoup les femmes et
si deux fois au moins il a connu le véritable amour qui est passionné,
respectueux et même sans espoir, il ne méprise pas des plaisirs qui,
comme aujourd'hui même, choquant l'autorité, ne passaient pour honteux
qu'aux yeux d'un très petit nombre de particuliers. Il ne faut pas
oublier que Giovannantonio Bazzi n'a pas peur d'être appelé le Sodoma,
que le Berni, le Tasse, Michel-Ange et bien d'autres eussent mérité le
même surnom. Mais pour l'amant de Laura la cuisinière, de la comtesse
Matrina, de la vertueuse Angelo Serena, de la malheureuse et frivole
Perinia Riccia, le caprice socratique n'a que l'importance passagère
d'un divertissement. Il a des filles et s'occupe de leur établissement.
Le Divino, que l'Arioste a célébré, que François Ier, charmé par son
esprit, avait voulu attirer à sa cour, que Charles-Quint fit chevaucher
à son côté, que le pape Jules III baisa au front et auquel il conféra
l'ordre de Saint-Pierre, eut une vieillesse magnifique, et l'Ammirato
dit qu'on aurait difficilement _vu un vieillard plus beau et plus
pompeusement vêtu_. Les fables les plus grossières ont couru sur les
circonstances qui entourèrent la mort du _Flagello dei principi_. On
a retrouvé un témoignage authentique et précis de son décès. C'est un
certificat notarié et revêtu du firman ducal fait à la requête d'un
certain Domenico Nardi da Reggio, probablement pour couper court aux
bruits calomnieux qui commençaient à courir sur la mort de l'Arétin. Il
contient les déclarations de Pietro Paolo Demetrio, curé de San Luca,
paroisse du Divin, à Venise. Ce curé atteste, en 1581, c'est-à-dire 25
ans après la mort de Pierre, avoir enseveli chrétiennement l'Arétin et
dit qu'il mourut de mort subite, tombant d'une chaise caquetoire, et
que le jeudi saint _avant de finir ses ultimes jours_ il se confessa
et communia, _pleurant extrêmement_, et le bon prêtre affirme que cela
s'est bien passé ainsi comme il l'a vu lui-même.

C'est que l'Arétin n'était pas un mécréant. Il avait un confesseur, le
père Angelo Testa, et suivait les offices. S'il se moque des moines, il
respecte infiniment la religion. Jules III n'a pas voulu en faire un
cardinal. Et ce refus me paraît avoir eu des raisons plus politiques que
morales. L'Arétin était, autant que bien d'autres, digne de la pourpre
cardinalice et n'aurait peut-être pas fait si mauvaise figure sur le
trône pontifical!

       *       *       *       *       *

L'Arétin a laissé une oeuvre importante[11]; outre ses lettres
laudatives, ses pamphlets et ses poésies de circonstance, il a donné une
tragédie en vers, _Orazia_, et cinq comédies en prose: _Le Maréchal_,
_la Courtisane_, _l'Hypocrite_, _la Talanta_, _le Philosophe_, où
l'on découvre des mérites du premier ordre. On a bien avancé que
_l'Hypocrite_ aurait été le prototype du _Tartufe_, Molière ayant connu
cette pièce à Grenoble, grâce à Chorier[12]. Les ouvrages religieux
du Divin eurent une vogue considérable. Il paraphrase _les psaumes
pénitentiels_, parle de _l'Humanité du Christ_, de _la vie de la
Vierge Marie_, de _la Passion de Jésus-Christ_, de _la vie de Sainte
Catherine_. Il a composé une oeuvre chevaleresque dont les strophes se
comptaient par dizaines de mille, mais il la détruisit lui-même, ne nous
laissant que des poèmes inachevés comme le _Lagrime d'Angelica_ ou la
_Marfisa_ et des parodies également inachevées, comme l'_Orlandino_ qui
eut un très grand succès, et l'_Astolfeide_ dont on ne connaît qu'un
exemplaire conservé à la Bibliothèque Nationale et sur lequel on trouve
cette note manuscrite: _Non ce ne sono che Tre Canti. Molte Coglionerie,
e pochissime cose_.

On a dit de l'Arétin qu'il était un grand prosateur, mais un poète
médiocre. Je suis d'avis que cette opinion est en partie très injuste,
car le Divin a été pour le moins un poète satirique du premier ordre.
Certaines de ses pasquinades[13] ne sont pas inférieures à quelques
beaux morceaux de Victor Hugo, dans _les Châtiments_.

Pour ma part, je suis d'avis que l'on devrait restituer à l'Arétin la
paternité de quelques ouvrages comme _la Puttana errante_[14], _la
Zaffetta_, _la Tariffa delle Puttane_ que l'on attribue à Lorenzio
Veniero. Ce Lorenzo Veniero, qui devait plus tard siéger au Sénat et
remplir de hautes fonctions dans le gouvernement de la République
Vénitienne, avait vingt ans lorsque Francesco Zeno l'amena à l'Arétin
pour que celui-ci le formât. Et ma conviction est faite: _la Puttana
errante_, _la Zaffetta_ et son _Trentuno_ ont trop de points de
ressemblance avec les _Ragionamenti_ pour qu'il soit possible de les
attribuer à un autre qu'à l'Arétin lui-même. Je pense que le Divin
ne se souciait pas de s'attirer des désagréments en se moquant
ouvertement des mérétrices. Il avait sans doute à se venger de cette
Elena Ballerina, qui est la _putain errante_, et de la Zaffetta. Il a
plu à l'Arétin de mettre ses sarcasmes sur le compte du jeune Veniero,
qui ne demandait pas mieux et qui, sans doute, était très fier de se
faire passer pour l'auteur d'ouvrages d'une audace aussi brillante.
Et, cependant, l'Arétin a beau dire que la _Puttana_ est l'oeuvre du
Venerio, son _creato_, il a beau, au début de la _Zaffetta_, parlant au
nom du Veniero, se gausser de ceux qui disent que la _Puttana errante_
est un ouvrage arétinesque; il ne faut pas se laisser prendre à ces
supercheries et à ces coquetteries d'auteur. Au fond, l'Arétin regrette
d'avoir dépensé tant d'esprit dont bénéficie son disciple, il reprend
les traits les mieux venus de ses poèmes et s'en ressert dans les
_Ragionamenti_, y mentionnant _La Putain errante_ en se gardant bien de
parler du Venerio. _Le Tarif des putains de Venise_ ressemble trop à la
_Putain errante_ et à la _Zaffetta_ pour ne point provenir de la même
imagination. Cette composition, dont le titre italien est _La Tarifa
delle Puttane di Venegia_, a été écrite sans doute entre la première
et la deuxième partie des _Ragionamenti_. L'Arétin la mentionne dans
la première journée de cette deuxième partie. Il la fit probablement
paraître plus tard, y ayant mis des allusions à lui-même et au Veniero
pour qu'on ne découvrît pas quel en était l'auteur.

Bref, si l'Arétin n'a pas écrit les trois ouvrages dont il a été
question, il leur a beaucoup emprunté, et cela n'est pas dans ses
habitudes. Il tire, en général, de son propre fonds tout ce qu'il
écrit. Il travaille si vite que plagier ne pourrait que le retarder
inutilement. D'ailleurs, n'a-t-il pas dit dans une phrase qu'on pourrait
rapprocher d'un vers de Musset: «Il vaut mieux boire dans son hanap de
bois que dans la coupe d'or d'autrui.»

Je ne veux nullement avancer, au demeurant, que l'Arétin, qui était
presque un autodidacte, n'ait pas subi l'influence d'auteurs qui
l'ont précédé ou même contemporains. Sans parler de Boccace et des
autres Italiens dont la lecture a formé son esprit en lui donnant une
direction, il serait injuste de ne pas citer l'Espagnol Francisco
Delicado qui paraît avoir eu une influence immédiate sur le talent
du Divin. Ce Francisque ou François Délicat, dont la vie, le rôle
et les oeuvres sont encore mal connus, vivait en Italie. Il était à
Rome en même temps que l'Arétin et alla à Venise la même année que
lui. Il publia, en 1528, avant que l'Arétin ne composât ses _Journées
putanesques_, une nouvelle dramatique intitulée _La Lozana Andaluza_,
qui pourrait bien être le prototype des _Ragionamenti_, ayant elle-même
pour mobile la fameuse _Célestine_. L'Arétin entendait l'espagnol, comme
il apparaît à la lecture de ses dialogues. Il a dû connaître _La Lozana
Andaluza_ et sans doute son auteur, qui était un lettré et un savant.
Quoi qu'il en soit, il ne le mentionne nulle part.

_La Lozana Andaluza_ fut composée à Rome pendant le séjour qu'y fit
Délicat, de 1523 à 1527. Il la retoucha à Venise avant de l'y publier.
J'attribuerais volontiers à ce Francisque Délicat un ouvrage qui a été
longtemps donné comme étant de l'Arétin et qui a comme titre le nom
d'un fameux éditeur vénitien. Je veux parler du _Zoppino_, dans lequel
on reconnaîtra volontiers bien des traces du goût espagnol. En tout
cas, le _Zoppino_ n'est pas de l'Arétin, tout le monde est d'accord à
ce sujet. D'autre part, au _Mamotreto_ ou cahier XXXIX de la _Lozana
Andaluza_, Délicat mentionne le _Zoppino_ qui ne devait paraître à
Venise qu'en 1539, après les _Six Journées_ ou _Caprices_ de l'Arétin.
Et l'on trouverait bien des ressemblances entre la _Lozana Andaluza_
et le _Zoppino_ qui tous deux, sans doute, furent composés à Rome et
retouchés à Venise. Délicat devait écrire l'italien, et dans son séjour
à Venise il se mit au courant du dialecte vénitien auquel il a emprunté
un certain nombre de locutions qui paraissent dans le _Zoppino_. Il ne
cite pas une fois l'Arétin, sans doute parce que celui-ci ne l'avait pas
cité non plus. Il intitule son dialogue: _Ragionamento del Zoppino_,
etc., imitant en cela l'Arétin, à moins que celui-ci n'ayant connu le
_Zoppino_ à Rome n'en ait imité le titre avant qu'il ne fût imprimé.

Néanmoins, l'Arétin échappe, quant à son ouvrage même des _Caprices_, à
tout reproche d'imitation et de plagiat, de même que Francisque Délicat
ne peut être appelé un imitateur de la _Célestine_, bien qu'elle ait
été le modèle de la _Lozana Andaluza_ dont elle diffère de toutes les
façons. Mes hypothèses sur l'influence et les ouvrages de Francisque
Délicat n'infirment point, du reste, mes opinions touchant _la Putain_,
_la Zafetta_ et _le Tarif_ qui me semblent devoir être remis au compte
de l'imagination féconde du Divin. Il ne s'est caché de les avoir écrits
que parce qu'à Venise, attaquer nommément la renommée des mérétrices
de la République et même des courtisanes romaines, cela pouvait être
infiniment plus dangereux que de se moquer du roi de France, et surtout
cela ne devait rien rapporter.

       *       *       *       *       *

On a pensé que le Divin, dont le nom est populaire en France, y était
trop mal connu, et l'on a choisi pour le faire connaître les ouvrages
dans lesquels sa personnalité s'est affirmée le plus et qui lui font une
place à part parmi les écrivains de tous les temps. On n'a donné ici que
les seize _Sonnets luxurieux_ qui paraissent être de l'Arétin. On sait
que ces sonnets ont été portés jusqu'à 26, nombre qui ne répond pas à
celui des figures de Jules Romain.

Il n'existe pas encore de travail définitif touchant l'histoire de ces
sonnets; néanmoins celui[15] du savant Alcide Bonneau, à l'érudition
élégante et inépuisable duquel on doit la plupart des travaux publiés
par Liseux, fait autorité. Pour ce qui a trait aux fameux dessins de
Jules Romain, gravés par Marc-Antoine Raimondi, ils ont complètement
disparu. On a donné récemment une réimpression des sonnets, copiée
sur l'édition de Liseux. On y a ajouté les fac-similés d'une série
de calques datant du XVIIIe siècle et qui auraient été faits sur
les gravures de Marc-Antoine[16]. Mais n'y a-t-il pas là-dessous
quelque supercherie? Ces images coïncident presque entièrement avec
la description qu'avait donnée Bonneau de l'apparence que devaient
avoir les gravures disparues. Mais sont-ce bien là des calques datant
du XVIIIe siècle ou bien ne s'agirait-il pas plutôt d'une habile
reconstitution faite d'après la description de Bonneau et où l'on a mis
quelques différences pour que l'authenticité des calques parût moins
discutable? Je ne sais. Toujours est-il que cette publication a été
saisie après son apparition et son éditeur poursuivi.

On ne comprend pas bien dans ces conditions pourquoi la Bibliothèque
nationale n'en possède pas un exemplaire. Sans doute, l'institution du
_Dépôt légal_ ne fonctionne pas avec toute la régularité désirable; mais
un ouvrage ayant été saisi, le premier geste de l'autorité devrait être
d'en pourvoir la Bibliothèque, dont on se désintéresse trop. On dit que
les magistrats, en cas de saisie comme celle dont il est question ici,
s'empressent de compléter leurs collections. Et sans doute il y a trop
de collectionneurs dans la magistrature pour que d'un ouvrage saisi il
ne reste un seul exemplaire destiné à la Nationale.

On a dit que l'éditeur était parvenu à se faire rendre son édition.
Cependant, je crois qu'elle ne lui a pas été rendue, mais qu'il en
a tiré une nouvelle, les exemplaires que l'on vend maintenant me
paraissant plus petits et moins beaux que ceux que j'ai vus en 1904.
Néanmoins, je ne pourrais pas affirmer le fait, parce qu'en 1904, ne
m'occupant pas encore de l'Arétin, je n'ai pas regardé avec beaucoup
d'attention la publication qui venait de paraître.

En se servant du recueil du _Cosmopolite_[17], Alcide Bonneau a pu
reconstituer avec beaucoup de vraisemblance l'ouvrage fescennin du
Divin. Ce n'est pas que parmi les autres sonnets il n'y en ait pas qui
puissent être aussi attribués à l'Arétin. Ainsi le sonnet qui sert de
préambule à la _Corona de Cazzi_, comme on a appelé postérieurement
les _Sonnets luxurieux_, peut fort bien être également de l'Arétin. Le
premier quatrain est aussi le premier du sonnet qui sert de poème à la
_Tariffa delle Puttane di Venegia_, que, pour ma part, j'attribue à
l'Arétin.

Pour ce qui regarde les _Ragionamenti_, on a traduit ici la première
partie qui se compose de trois Journées. Il y manque l'Avertissement
dans lequel l'Arétin dédie son ouvrage à sa guenon en jouant sans doute
sur le mot _mona_[18] qui avait à Venise un autre sens que l'on entend
assez si l'on a parcouru les priapées que le Vénitien Baffo composa au
XVIIIe siècle. La troisième Journée est la plus célèbre. Dès le XVIe
siècle, elle était imitée plutôt que traduite en français, et aussi en
espagnol (1549). C'est d'après cette paraphrase intitulée _Colloquio de
las Damas_ et due à Fernand Xuarès que Gaspard Barth composa sa fameuse
traduction latine intitulée _Pornodidascalus_.

La seconde partie est également formée de trois Journées qu'Alcide
Bonneau a respectivement intitulées: l'_Éducation de la Pippa_,
les _Roueries des Hommes_, la _Ruffianerie_. Dans la première de
ces Journées, la Nanna enseigne à sa fille, la Pippa, l'art d'être
mérétrice. Le second jour, il s'agit des bons tours que les hommes
s'ingénient à jouer aux courtisanes trop confiantes. Et le troisième
jour, la Nanna et la Pippa, assises dans leur jardin, écoutent la
Commère et la Nourrice parler de la Ruffianerie, c'est-à-dire des
rapports entre les putains et les maquerelles. On a souvent donné le
_Zoppino_, le _Ragionamento des Cours_ et le _Dialogue du Jeu_ comme
étant la troisième partie des _Ragionamenti_. C'est là une erreur. Le
_Zoppino_ n'est pas de l'Arétin et les _Six journées_ forment une oeuvre
distincte et complète. Le _Ragionamento des Cours_ n'a pas encore été
traduit; il mérite cependant de l'être. Quant au _Dialogue du Jeu_, on
en a traduit des fragments, et il n'est pas indigne non plus qu'on en
publie une version complète.

Les traductions que l'on donne ici paraîtront souvent plus exactes que
celles qui les ont précédées. Le traducteur de l'édition de Liseux,
malgré tous ses mérites, n'a pas évité quelques contresens regrettables
comme celui-ci au deuxième dialogue où il traduit _spazzare ogni gran
camino_ par «balayer la poussière des plus larges chemins». Ce qui
n'était évidemment pas ce que voulait dire le Divin, les ramoneurs
étant de son temps plus communs que les cantonniers. On a aussi serré
le texte italien de plus près. C'est ainsi qu'on a rendu _schiavina_,
non pas seulement par «manteau», mais par «esclavine», et que traduire
_le fu renduto da me migliaccio per torta_ par «je lui rendis mille
pour un» a paru une étrange façon de faire passer dans l'officine de
l'usurier une locution populaire qui sortait sans doute du fournil du
boulanger. On n'a pas reculé non plus devant les répétitions que n'avait
pas évitées l'Arétin qui écrivit ses _Ragionamenti_ en 48 jours. Il a
paru que l'office du traducteur ne doit pas être d'améliorer le style
de son auteur, et l'on n'est pas éloigné de croire, au demeurant, que
les répétitions ne sont nullement un indice de mauvais style comme on
pense communément aujourd'hui, où l'on alourdit et embarrasse souvent la
phrase en voulant se servir de mots différents là où la répétition d'un
mot serait aussi bien raisonnable.

Enfin, on a mis des notes partout où cela a été possible. On souhaite
qu'elles éclaircissent un texte très agréable à la vérité, mais rempli
d'allusions à des événements, à des coutumes, à des personnages dont le
public n'a pas idée aujourd'hui.

En ce qui concerne les sonnets, on en a parfois adouci les termes, et
malgré cela on est persuadé que ces poèmes n'ont pour ainsi dire rien
perdu de leur vivacité gaillarde. D'ailleurs, le lecteur est libre de
remplacer les mots qui lui paraissent faibles par les plus forts qu'il
connaisse, et suppléant ainsi par la perspicacité de son entendement à
ce que le traducteur a dû gazer, par pudeur, il formera avec certitude
son opinion sur l'oeuvre du Divin Pierre Arétin dont on a écrit en son
temps qu'il était _la règle de tous et la balance du style_.

G A


NOTES

[Note 1: Si l'on a pu citer Rabelais et Molière comme des auteurs
sur lesquels le Divin a exercé son influence, il serait injuste de ne
pas ajouter que, de notre temps, Hugues Rebell, qui était un grand
lecteur des publications de Liseux, a dû à l'Arétin une très grande
partie de ses mérites d'écrivain.]

[Note 2: Toutes les nuances des attitudes galantes ont été traitées
avec «tant d'énergie par le célèbre Pierre Arétin, qui vivait dans le
quinzième siècle (sic), qu'il n'en reste rien à dire aujourd'hui».
_Thérèse philosophe, 2e partie_. Cette opinion, exprimée dans un des
ouvrages les plus licencieux du XVIIIe siècle, représente bien l'idée
que l'on se fait encore en général du Divin.]

[Note 3: Cette traduction fut d'abord publiée sur le texte italien
en dix volumes (1879-1880). Petite édition mixte franco-latine.

J'ai eu entre les mains une traduction très rare, mais peu intéressante.
Il s'agit des _Dialogues de l'Arétin surnommé le fléau des Princes, le
véridique, le divin_. _Paris, 1884_, 4. vol. in-8º. Cet ouvrage a été
imprimé sur la presse à bras par le traducteur A. Ribeaucourt et tiré à
15 exemplaires seulement.]

[Note 4: L'ouvrage suivant a fait longtemps autorité: _Vita di P.
Aretino_; par le comte G.-M. Mazuchelli (Padoue, 1741, 1749). Il y en a
un abrégé en français, par Dujardin, sous le pseudonyme de Boispréaux
(La Haye, 1750). On trouve bien quelques choses intéressantes dans
Mazuchelli, mais aussi un très grand nombre d'erreurs et d'injustices.
C'est avec raison qu'Alcide Bonneau l'appelle _Biographe du genre
hostile_.]

[Note 5: Cf. Alessandro Luzio: _La famiglia di Pietro Aretino_.
Giornale Storico della litteratura italiana, t. IV.]

[Note 6: _Uno Pronostico satirico di Pietro Aretino_ (MDXXXIIII)
edito ed. illustrato da Alessandro Luzio, Bergamo, 1900.]

[Note 7: _Pietro Aretino, il quale hebbe in ascendente Luca,
Giovanni, Marco et Matteo..._]

[Note 8: On pourrait aussi expliquer ce jeu de mots en avançant
que l'orgueilleux Arétin a voulu se moquer des quatre grandes familles
vénitiennes désignées sous le nom des _quatre évangélistes_. C'étaient
les Giustiniani, les Bragadini, les Cornari et les Bembi. Le cardinal
Bembo était un ennemi du fils du cordonnier Luca. Et jouant sur ce nom,
l'Arétin, fils de Luc (c'est le nom d'un évangéliste), pouvait se donner
comme le cinquième évangéliste, lui qui valait bien un Bembo, quatrième
évangéliste. Ceci renforcerait l'hypothèse que Luca serait le nom
patronymique de notre Pierre.]

[Note 9: Baschet. Documenti _inediti su Pietro Aretino_. (Archivo
storico italiano, s. III, t. III, 2e partie.)]

[Note 10: Cité par Bayle (_Dict._).]

[Note 11: Qu'on me pardonne d'être réservé touchant la bibliographie
arétinesque. Elle est très embrouillée et l'érudit qui entreprendrait de
la débrouiller rendrait aux Lettres un service signalé. Mais, pour ma
part, je ne suis pas bibliographe...]

[Note 12: Il semble que l'Arétin ait joui d'une grande vogue parmi
les lettrés du Dauphiné. Sans les _Ragionamenti_, nous n'aurions pas
la _Satire sotadique_ de Chorier. Dans son ouvrage sur l'_Arétin_
(Hachette, 1895), M. Pierre Gauthiez cite une pièce dont le Divin est un
des personnages: _le Courtisan parfait_, tragi-comédie par M. D. G. B.
T. Grenoble, Jean Nicolas, 1668.--Cette pièce est attribuée à Gabriel
Gilbert.]

[Note 13: Voir _Pasquinale di Pietro Aretino ed anonime per il
conclave e l'elezione di Adriano VI, pub. et ill. da Vittorio Rossi_.
Palermo-Torino, C. Clausen, 1891, in-16.]

[Note 14: _La Puttana errante_ est un poème en quatre chants qui
n'a rien à voir avec l'insipide _Dialogue de Marguerite et de Julie_
qu'on a aussi intitulé _la Puttana errante_. C'est dans cette plate
élucubration, qui n'a rien d'arétinesque, que l'on trouve l'énumération
des 35 postures.]

[Note 15: _Les sonnets luxurieux du divin Pietro Aretino_, texte
italien, le seul authentique et traduction littérale par le traducteur
des _Ragionamenti_, avec une notice sur les sonnets luxurieux, l'époque
de leur composition, les rapports de l'Arétin avec la Cour de Rome et
sur les dessins de Jules Romain, gravés par Marc-Antoine. Imprimé à cent
exemplaires pour Isidore Liseux et ses amis. (Paris, 1882)]

[Note 16: _Les sonnets luxurieux de l'Arétin (I sonnetti lussuriosi
di Pietro Aretino)_, texte italien et traduction en regard accompagnée
de la notice et de commentaires de Is. Liseux (_la notice et les
commentaires sont en réalité d'Alcide Bonneau_) et publiés pour la
première fois avec la suite complète des dessins de Jules Romain d'après
des documents originaux (Paris, 1904), pet. in-4º oblong, cartonné,
imprimé en deux couleurs, encadrements typographiques. 160 pages de
texte, 16 fac-similés et 17 gravures en taille douce. Ces 17 gravures
comprennent un frontispice et les gravures achevées par un artiste
moderne d'après les calques. Il me semble que dans l'exemplaire que
j'ai vu en 1904, on donnait le fac-similé de la grandeur des soi-disant
calques originaux. Il me semble aussi que le fac-similé de chaque calque
se trouvait en regard de la gravure achevée, médiocre d'ailleurs.

Dans l'exemplaire que je viens d'avoir entre les mains, les figures ne
sont reproduites qu'à mi grandeur des soi-disant originaux.]

[Note 17: Alcide Bonneau fait remarquer que: «dans ce Recueil, _les
Sonnets sont intitulés Corona di Cazzi; Sonnetti_ (sic) _Divi Aretini_.»
Cela n'est pas tout à fait exact; dans le _Cosmopolite_ on trouve: _Divi
Aretini Sonnetti_, et ce mauvais latin qui choquait. Alcide Bonneau
devient plus macaronique encore au titre du premier Sonnet: _Divi
Aretini Sonnetto primo_. Le recueil dit du _Cosmopolite_ est peu connu.
En voici le titre: _Recueil des pièces choisies rassemblées par les
soins du Cosmopolite. A Anconne, chez Vriel Bandant, à l'enseigne de la
liberté, MDCCXXXV_. J'en ai vu une réimpression (1835?) qui présente
quelques différences dans le titre et dans le texte. L'exemplaire ancien
que j'ai lu portait cette note manuscrite:

     «Ce recueil a été formé par M. le Duc d'Aiguillon, père du
     dernier mort imprimé par lui et chez lui en sa terre de Verets, en
     Touraine et tiré au nombre de douze exemplaires seulement.

     La femme de son intendant qu'il avait fait prote et qui
     était dans un entresol où elle travaillait, lui cria un jour:
     _Monsieur le Duc, faut-il deux R au mot F.....?_ Il répondit
     gravement, _il en vaudrait bien la peine; mais l'usage est de n'y
     en mettre qu'un_. L'Épître à Madame de Miramion qui est à la tête
     de l'ouvrage, ainsi que la Préface, sont de M. de Moncrif. On
     trouve à la fin du volume une traduction en vers français des Noëls
     Bourguignons qui n'existe que là.

     Ce recueil d'ordures est sans contredit le plus complet et
     le plus rare qu'il y ait, il renferme beaucoup de Pièces qu'on
     rechercherait, bien inutilement ailleurs.»]

[Note 18: On connaît le sens de _moniche_.]



LES RAGIONAMENTI



=Ci commence la première Journée des capricieux Ragionamenti de
l'Arétin, dans laquelle la Nanna, à Rome, sous un figuier, raconte à
l'Antonia la vie des Nonnes[19].=


_Antonia._--Qu'as-tu, Nanna? Te semble-t-il qu'un visage comme le tien,
assombri de pensées, convienne à quelqu'un qui gouverne le monde?

_Nanna._--Le monde!

_Antonia._--Oui, le monde! C'est à moi de demeurer pensive, qui, le mal
français excepté, ne trouve plus même un chien qui aboie après moi, qui
suis pauvre et orgueilleuse, et qui, si je disais vicieuse, ne pécherais
pas contre L'Esprit-Saint.

_Nanna._--Antonia, il y a des ennuis pour tous. Il y en a tant, là où tu
crois qu'il n'y a que des joies, il y en a tant que cela te paraîtrait
étrange; et, crois-moi, ce bas-monde est un mauvais monde.

_Antonia._--Tu dis vrai, c'est un mauvais monde pour moi, mais non pour
toi qui jouis même du lait de la poule. Et sur les places, dans les
hôtelleries et partout, on n'entend pas autre chose que: Nanna par-ci,
Nanna par-là. Sa maison est toujours pleine comme l'oeuf, et tout Rome
danse autour de toi cette mauresque que l'on voit faire aux Hongrois
pendant le Jubilé.

_Nanna._--C'est ainsi! Pourtant je ne suis pas contente, et il me semble
être une épousée qui, à cause d'un certain respect humain, bien qu'elle
ait beaucoup de mets devant elle et grand'faim, et, bien qu'elle soit
à la tête de la table, n'ose manger. Et, certes, certes, ma soeur, le
coeur n'est pas où il pourrait être. Suffit.

_Antonia._--Tu soupires?

_Nanna._--Patience!

_Antonia._--Tu soupires à tort, prends garde que le Seigneur Dieu ne te
fasse pas soupirer avec raison.

_Nanna._--Comment ne veux-tu pas que je soupire? Je viens de me rappeler
que ma Pippa a seize ans, et, comme je veux prendre un parti à son
sujet, l'un me dit: «Fais-la Soeur; outre que tu épargneras les trois
quarts de la dot, tu ajouteras une Sainte au calendrier.» Un autre
dit: «Donne-lui un mari. De toute façon, tu es si riche que tu ne
t'apercevras pas que ta fortune ait en rien diminué.» Un autre m'exhorte
à la faire Courtisane immédiatement, disant: «Le monde est corrompu, et,
même s'il était meilleur, en la faisant Courtisane, tu en fais d'emblée
une Dame. Et, avec ce que tu as, avec ce qu'elle gagnera bientôt, elle
deviendra une Reine.» De sorte que je suis hors de moi. Et tu peux voir
que pour la Nanna aussi il est des ennuis.

_Antonia._--Des ennuis comme les tiens sont plus doux que n'est un peu
de démangeaison à celui qui, le soir, autour du feu, ayant mis bas ses
chausses, se sent venir l'eau à la bouche à l'idée qu'il va avoir le
plaisir de se gratter.

Les ennuis, c'est de voir monter le blé; les tourments, c'est qu'il y
ait disette de vin; la torture, c'est le loyer de la maison; la mort,
c'est prendre l'infusion de bois de gayac deux ou trois fois par an et
ne pas se débarrasser des pustules, ne pas sortir des gommes et ne se
défaire jamais de ses maux. Et je m'émerveille de toi qui d'une chose
aussi minime te fais un souci.

_Nanna._--Pourquoi t'en étonnes-tu?

_Antonia._--Parce qu'étant née et élevée à Rome, tu devrais te dégager,
les yeux fermés, des doutes que tu as au sujet de la Pippa. Dis-moi,
n'as-tu pas été Nonne?

_Nanna._--Oui.

_Antonia._--N'as-tu pas eu un mari?

_Nanna._--Je l'ai eu.

_Antonia._--N'as-tu pas été Courtisane?

_Nanna._--Je l'ai été.

_Antonia._--Et, de ces trois choses, tu n'as pas le courage de choisir
la meilleure?

_Nanna._--Non, Madonna.

_Antonia._--Pourquoi non?

_Nanna._--Parce que les Nonnes, les Femmes mariées et les Putains vivent
autrement aujourd'hui qu'elles ne vivaient jadis.

_Antonia._--Ah! ah! ah! La vie a toujours été la même. Toujours les
personnes mangèrent, toujours elles burent, toujours elles dormirent,
toujours elles veillèrent, toujours elles marchèrent, toujours elles
se tinrent arrêtées, et toujours les femmes pissèrent par la fente, et
je serais enchantée que tu me racontasses quelque chose de la vie que
menaient les Soeurs, les Femmes mariées et les Courtisanes de ton temps,
et je jure par les Sept-Églises, que j'ai fait voeu de visiter le carême
qui vient, de te résoudre en quatre paroles à ce que tu devrais faire de
ta fillette. Mais, avant tout, toi qui, pour être une doctoresse, es ce
que tu es, tu me diras pourquoi tu hésites à la faire Soeur.

_Nanna._--Je suis contente.

_Antonia._--Dis-le-moi, je t'en prie. De toute façon, aujourd'hui, c'est
la Sainte Madeleine, notre Avocate; on ne fait donc rien, et, quand bien
même l'on travaillerait, j'ai du pain, du vin, de la viande salée pour
trois jours.

_Nanna._--Vraiment?

_Antonia._--Oui.

_Nanna._--Je vais donc te raconter aujourd'hui la vie des Nonnes, demain
celle des Femmes mariées et, le jour suivant, celle des Courtisanes:
assieds-toi près de moi, mets-toi à ton aise.

_Antonia._--Je suis très bien. Commence.

_Nanna._--Il me vient l'envie de blasphémer contre l'âme de
Monseigneur... je ne veux pas le dire, qui me tira du corps cet ennui.

_Antonia._--Ne te fâche pas.

_Nanna._--Mon Antonia, les Nonnes, les Femmes mariées et les Putains
sont comme un carrefour. Sitôt que l'on y arrive, on reste un bon
bout de temps à se demander où l'on posera les pieds, et il arrive
souvent que le Démon nous entraîne dans la voie la plus triste, comme
il entraîna l'âme bénie de mon père, le jour où il me fit Soeur contre
la volonté de ma mère (de sainte mémoire). Tu dois l'avoir connue. Oh!
celle-là était plus que femme.

_Antonia._--Je l'ai connue pour ainsi dire en songe, et je sais (parce
que je l'ai entendu dire) qu'elle faisait des miracles derrière les
_Banchi_; et j'ai entendu dire que ton père, qui était compagnon du
guet, l'épousa par amour.

_Nanna._--Ne me rappelle pas mon chagrin. Rome ne fut plus Rome du jour
où elle resta veuve de ce couple si bien assorti. Et pour en revenir
au fait... Le premier jour de mai, Monna Marietta (c'est ainsi que se
nommait ma mère), bien que par plaisanterie on l'appelât la belle Tina,
et ser Barbieraccio (ce nom était celui de mon père), ayant réuni toute
la parenté, et oncles et grands-pères, et cousins et cousines, et neveux
et frères, avec une bande d'amis et d'amies, me menèrent à l'église
du monastère. J'étais vêtue tout entière de soie, tout environnée du
parfum de l'ambre gris, avec une coiffe d'or sur laquelle était posée
la couronne de virginité, tressée de fleurs roses et violettes, avec
des gants parfumés, avec des mules de velours, et, si je me souviens
bien, c'était à la Pagnina, qui entra, il y a peu de temps, chez les
Repenties, qu'appartenaient les perles que je portais au cou et les
robes que j'avais sur le dos.

_Antonia._--Elles ne pouvaient être à une autre.

_Nanna._--Et, attifée vraiment comme une fiancée, j'entrai dans l'église
où se trouvaient des milliers et des milliers de personnes qui, toutes,
se tournèrent vers moi aussitôt que j'apparus. L'un disait: «Quelle
belle épousée aura le Seigneur Dieu!» Un autre disait: «Quel dommage de
faire Nonne une aussi belle fille!» Un autre me bénissait, un autre me
buvait des yeux, un autre me disait: «Le bon an la réserve à quelque
frère!» Mais je n'entendais pas malice au sujet de telles paroles.
J'ouïs certains soupirs qui avaient quelque chose de bestial, et je
reconnus bien au son qu'ils sortaient du coeur d'un de mes amants, qui
pleura durant tout l'office.

_Antonia._--Quoi! tu avais des amants avant que tu ne te fisses
Religieuse?

_Nanna._--Sotte qui n'en aurait pas eu; mais en tout bien, tout honneur.
A ce moment, on me fit asseoir au premier rang, devant toutes les
femmes, et bientôt commença la messe chantée; puis je fus placée, à
genoux, entre ma mère Tina et ma tante Ciampolina. Un clerc, accompagné
par les orgues, chanta un motet, et, après la messe, mes robes
monacales, qui étaient sur l'autel, ayant été bénies, le prêtre qui
avait dit l'Épître et celui qui avait dit l'Évangile me relevèrent et
me firent remettre à genoux sur les degrés du maître-autel. Alors celui
qui avait dit la messe me donna l'eau bénite et, ayant chanté, avec
les autres ecclésiastiques, le _Te Deum laudamus_, avec peut-être cent
sortes de psaumes, ils me dépouillèrent des mondanités et me vêtirent de
l'habit spirituel. Les gens, s'écrasant les uns les autres, faisaient
un vacarme qui ressemblait à celui qu'on entend à Saint-Pierre et à
Saint-Jean quand quelqu'une, ou par folie, ou par désespoir, ou par
malice, se fait emmurer, comme je l'ai fait une fois moi-même[20].

_Antonia._--Oui, oui, il me semble te voir avec cette foule autour de
toi.

_Nanna._--Les cérémonies finies et l'encens m'ayant été donné avec le
_Benedicamus_, et avec l'_Oremus_, et avec l'_Alleluia_, il s'ouvrit
une porte qui fit le même grincement que font les troncs des aumônes,
et alors on me redressa sur mes pieds et on me mena à cette issue, où
vingt Soeurs, avec l'Abbesse, m'attendaient; et aussitôt que je la vis,
je lui fis une belle révérence et elle me baisa sur le front, dit je
ne sais quelles paroles à mon père et à ma mère et à tous mes parents
qui pleuraient à qui mieux mieux. Et, tout d'un coup, la porte s'étant
refermée, j'entendis un «hélas!» qui fit frémir chacun.

_Antonia._--Et d'où venait cet hélas?

_Nanna._--De mon pauvre petit amant qui, dès le jour suivant, se fit
Frère des Socques ou Ermite du Sac, sauf erreur.

_Antonia._--Le malheureux!

_Nanna._--La clôture de la porte fut si rapide que je n'eus pas le temps
de dire même adieu aux miens: je crus certes entrer toute vive dans une
sépulture et je pensai voir des femmes mortes dans les disciples et
dans les jeûnes; et je ne pleurais plus au sujet de mes parents, mais
sur moi-même. Et allant avec les yeux fixés à terre et avec le coeur
préoccupé de ce qui allait advenir de moi, j'arrivai au réfectoire, où
une foule de Soeurs accoururent m'embrasser et m'appelant leur soeur,
gros comme le bras, me firent relever un peu le visage!

Ayant vu quelques visages frais, clairs et colorés, je repris courage;
et les regardant avec plus d'assurance, je disais en moi-même:
Certainement, les diables ne doivent pas être aussi laids qu'on
les dépeint. Là-dessus, il entra une troupe de frères, de prêtres
accompagnés de quelques séculiers. C'étaient les plus beaux jeunes gens,
les plus polis et les plus gais que j'eusse jamais vus; et chacun d'eux
prenant son amie par la main, on eût dit des Anges menant les ballets
célestiaux[21].

_Antonia._--Ne parle pas du ciel.

_Nanna._--On eût dit des amoureux folâtrant avec leurs nymphes.

_Antonia._--Voici une comparaison plus licite. Continue.

_Nanna._--Et les ayant prises par la main, ils leur donnaient les
plus doux baisers du monde et ils s'efforçaient de les donner le plus
emmiellés possible.

_Antonia._--Et qui les donnait avec le plus de sucre, à ton avis?

_Nanna._--Les Frères sans aucun doute.

_Antonia._--Pour quelle raison?

_Nanna._--Pour les raisons qu'allègue la Putain errante de Venise[22].

_Antonia._--Et puis?

_Nanna._--Et puis, tous s'assirent à une des plus délicates tables
qu'il me parut avoir jamais vues. A la place d'honneur, on voyait
l'Abbesse ayant à sa gauche messire l'Abbé: après l'Abbesse venait la
Trésorière et près d'elle le Bachelier; en face d'eux était assise la
Sacristine, et à son côté se tenait le Maître des novices. Suivaient une
soeur, un frère et un séculier, et au bas de la table se tenaient je
ne sais combien de clercs et d'autres moinillons. Je fus placée entre
le Prédicateur et le Confesseur du monastère. Et alors arrivèrent les
mets d'une telle qualité que le Pape, osé-je dire, n'en mangea jamais de
pareils. Dans le premier assaut, les caquets furent laissés de côté, de
manière qu'il semblait que le silence inscrit là où les moines absorbent
leur pitance eût pris possession de la bouche de chacun et même des
langues, car les bouches faisaient le même murmure que font celles des
vers à soie ayant fini de croître quand, ayant longtemps jeûné, ils
dévorent les feuilles de cet arbre sous l'ombre duquel avait coutume de
se divertir ce pauvret de Pyrame et cette pauvre petite Thisbé; que Dieu
les accompagne là-haut, comme il les accompagna ici-bas.

_Antonia._--Tu veux parler sans doute des feuilles du mûrier blanc?

_Nanna._--Ah! ah! ah!

_Antonia._--Que signifie ce rire?

_Nanna._--Je ris d'un goinfre de frère, Dieu me le pardonne, qui, tandis
qu'il broyait avec deux meules et qu'il avait les joues gonflées comme
celui qui sonne de la trompe, mit la bouche au goulot d'un fiasque et le
vida tout entier.

_Antonia._--Seigneur, étouffe-le!

_Nanna._--Et commençant à se rassasier, ils commencèrent à bavarder et,
au milieu du dîner, il me semblait être dans le marché de Navone, où
l'on entend de toutes parts le bruit des marchandages que font celui-ci
et celui-là, avec celui-là et avec ce juif... Et étant déjà rassasiés,
ils choisissaient les pointes des ailes de poule, et quelques crêtes,
ou bien une tête, et, se l'offrant mutuellement entre hommes et femmes,
on eût dit des hirondelles donnant la becquée à leurs petits; et je
ne pourrais pas te dire les rires et les éclats de voix qui suivaient
l'offre d'un cul de chapon, pas plus qu'il ne me serait possible de
pouvoir te dire les disputes qui se faisaient là-dessus.

_Antonia._--Quelle paillardise!

_Nanna._--Il me venait envie de vomir quand je voyais une soeur mâcher
un morceau, puis le faire passer de sa bouche dans celle de son ami.

_Antonia._--La salope!

_Nanna._--Et le plaisir de manger s'étant changé en ce dégoût qui vous
prend dès que l'on a fait cette chose, ils contrefirent les Allemands
qui portent des santés. Et le Général prenant un grand verre de _Corso_
et invitant l'Abbesse à faire de même avala tout le vin comme un faux
serment. Déjà les yeux de chacun reluisaient à cause de la boisson
comme la glace des miroirs, et ternis par le vin, comme le diamant par
l'haleine, ils se seraient fermés, de telle façon que toute la bande
tombant endormie sur les victuailles aurait changé la table en lit, s'il
n'était survenu un joli petit garçon. Il avait en main une corbeille
couverte du linge le plus blanc et le plus fin qu'il me semble avoir
jamais vu. Que dire de la neige, du givre, du lait? Ce lin surmontait en
blancheur la lune en son quinzième jour.

_Antonia._--Que fit-il du panier et qu'y avait-il dedans?

_Nanna._--Un peu doucement; le petit garçon, avec une révérence à
l'espagnole napolitanisée, dit: «Grand bien fasse à Vos Seigneuries!» et
il ajouta «Un serviteur de cette belle brigade vous envoie des fruits
du Paradis terrestre.» Et ayant découvert le don, il le posa sur la
table et voici un éclat de rire qui parut un coup de tonnerre; qui plus
est, la compagnie éclata de rire de la façon dont éclate en sanglots la
pauvre petite famille qui a vu le père fermer les yeux pour toujours.

_Antonia._--Excellentes et nouvelles comparaisons!

_Nanna._--A peine eut-on regardé les fruits paradisiaques que les mains,
qui déjà commençaient à résonner avec les cuisses, avec les tétons,
avec les joues, avec les mollets, et les cornemuses de chacun, avec
cette dextérité grâce à laquelle celles des filous se jouent des poches
des badauds qui se laissent voler leurs bourses, se précipitèrent sur
lesdits fruits, comme la foule se jette sur les cierges que l'on jette
de la _Loggia_ le jour de la Chandeleur.

_Antonia._--Quels fruits étaient-ce? Dis-le!

_Nanna._--C'étaient de ces fruits de verre que l'on fait à Murano de
Venise à la semblance du K[23], sauf qu'ils ont deux sonnettes dont
s'honorerait tout tambour de basque.

_Antonia._--Ah! ah! ah! Je te tiens par le bec! Je te tiens comme un
poisson pris à l'hameçon.

_Nanna._--Et qu'elle était béate, non seulement ravie, celle à qui il
arrivait de prendre le plus gros et le plus large! Aucune ne se retint
de baiser le sien en disant: «Ceci humiliera la tentation de la chair.»

_Antonia._--Que le diable en détruise la semence!

_Nanna._--Moi qui faisais ma sucrée campagnarde, donnant quelques
oeillades aux fruits, je semblais une chatte matoise qui, des yeux,
regarde la servante et avec les pattes tente de saisir la viande qu'elle
a laissée seule par négligence. Et si la compagne qui était assise près
de moi, en ayant pris deux, ne m'en avait donné un pour ne pas paraître
trop goulue, j'aurais pris le mien. Et pour abréger, riant et caquetant,
l'Abbesse se leva et chacun fit ainsi, et le _Benedicite_ qu'elle dit à
la table fut en langue vulgaire.

_Antonia._--Laissons aller le _Benedicite_. Levées de table, où
allâtes-vous?

_Nanna._--Je vais te le dire, nous allâmes dans une chambre du
rez-de-chaussée, large, fraîche, et tout ornée de peintures.

_Antonia._--Quelles peintures y avait-il? La pénitence du carême ou bien
quoi?

_Nanna._--Ah! bien oui! la pénitence! Les peintures étaient telles
qu'elles auraient retenu des cagots à les admirer. La chambre avait
quatre faces. Sur la première était la vie de Sainte Nafisse[24], et on
l'y voyait, à l'âge de douze ans, toute pleine de charité, distribuer sa
dot aux sbires, aux fripons, aux curés, aux estafiers et à toutes sortes
de dignes personnes. Et les biens venant à lui manquer, toute confite
en piété, toute humble, elle s'assied, _verbi gratia_, au milieu du pont
Sixte[25], sans aucun appareil, excepté l'escabeau, la natte, le petit
chien et une feuille de papier froissé au bout d'une canne fendue, avec
laquelle il semblait qu'elle s'éventât et se garantît des mouches.

_Antonia._--Dans quel but restait-elle sur l'escabelle?

_Nanna._--Elle y demeurait afin d'accomplir l'oeuvre de revêtir ceux
qui sont nus. Et si jeunette! comme je l'ai dit, elle se tenait assise,
le visage élevé et la bouche ouverte. A la voir, tu aurais dit qu'elle
chantait cette chanson où il est dit:

     Que fait donc mon amour, pourquoi ne vient-il point?

Elle était encore peinte debout et tournée vers quelqu'un qui, par
vergogne, n'osait lui demander certaines choses. Toute joyeuse, toute
humaine, elle allait au-devant de lui, et l'ayant mené dans la grange où
elle consolait les affligés, d'abord elle lui ôtait ses habits, puis,
lui ayant dénoué les chausses et ayant retrouvé le tourtereau, elle lui
faisait tant de fête, qu'entré en superbe, il lui pénétrait entre les
jambes avec la furie d'un étalon qui, ayant rompu sa longe, se précipite
sur la jument. Mais elle, ne se trouvant pas digne de le regarder en
face et peut-être, comme le disait le prédicateur qui nous expliquait
sa vie, n'ayant pas le courage de l'affronter si rouge, si fumant, si
irrité, elle lui tournait les épaules magnifiquement.

_Antonia._--Que cela lui soit représenté à l'âme.

_Nanna._--Oh! cela ne lui est-il pas représenté, puisqu'elle est
toujours sainte?

_Antonia._--Tu dis la vérité.

_Nanna._--Qui pourrait te raconter le tout? Là était peint le peuple
d'Israël qu'elle hébergea gracieusement et contenta toujours _amore
Dei_. Et on voyait peint plus d'un qui, après avoir examiné ce qu'il y
avait, la quittait avec une poignée de monnaie qu'elle avait obtenue par
force d'un autre. Il arrivait à qui la besognait, comme cela arrive
pour celui qui loge dans la maison de quelque homme prodigue qui non
seulement l'accueille, le nourrit et l'habille, mais lui donne encore le
moyen de finir son voyage.

_Antonia._--O bénie, ô pure Madame Sainte-Nafisse, inspire-moi de suivre
tes très saintes traces!

_Nanna._--En conclusion, ce qu'elle fit jamais et derrière et devant, à
la porte et à l'huis, est là au naturel, et jusqu'à sa fin elle y est
peinte. Et dans la sépulture sont représentés tous les clients qu'elle
laissa dans ce monde pour les retrouver dans l'autre, et il n'y a pas
tant de sortes d'herbes dans la salade de mai qu'il n'y a de variétés de
clefs dans son sépulcre.

_Antonia._--Je veux voir un jour ces peintures, coûte que coûte.

_Nanna._--Sur la seconde est l'histoire de Mazet de Lamporrechio, et je
te jure, par mon âme, qu'elles paraissent vivantes les deux soeurs qui
le menèrent dans la cabane, tandis que le vaurien, faisant semblant de
dormir, laissait sa chemise se gonfler comme une voile, tandis que se
haussait l'antenne charnelle.

_Antonia._--Ah! ah! ah!

_Nanna._--Personne ne pouvait se tenir de rire en regardant les deux
autres qui, s'étant aperçues de la galante aventure de leurs compagnes,
prirent parti, non point de le dire à l'Abbesse, mais de se liguer avec
elles, et chacun s'étonnait, contemplant Mazet qui, parlant par gestes,
paraissait ne pas vouloir consentir. A la fin, nous nous arrêtâmes tous
pour voir la sage Supérieure des Nonnes prendre les choses du bon côté
et convier à souper et à coucher avec elle le vaillant homme qui, pour
ne pas s'épuiser, se mit une nuit à parler et fit courir tout le pays au
miracle, d'où le monastère fut canonisé comme saint.

_Antonia._--Ah! ah! ah!

_Nanna._--Dans la troisième, si je me souviens bien, étaient
représentées toutes les soeurs qui avaient appartenu à cet ordre, ayant
auprès d'elles leurs amants et les enfants nés d'elles, avec les noms de
chacun et de chacune.

_Antonia._--Le beau mémorial!

_Nanna._--Dans le dernier cadre étaient peintes toutes postures
possibles à l'homme qui veut avoir commerce avec une femme ou à la femme
qui veut faire l'amour avec un homme. Et les Nonnes, avant d'entrer en
lice avec leurs amis, sont obligées de s'essayer de réaliser en tableaux
vivants les scènes qui y sont représentées; cela se fait pour qu'elles
n'aient point l'air emprunté une fois dans le lit, comme quelques-unes
qui demeurent là, en quatre, sans odeur et sans saveur, et qui en goûte
ressent le plaisir que donne un potage aux fèves, sans huile ni sel.

_Antonia._--Il leur faut donc une maîtresse qui enseigne l'escrime?

_Nanna._--Il y a bien la maîtresse qui montre à celle qui l'ignore
comment on doit se tenir dans le cas où la luxure stimule l'homme
au point qu'il veuille chevaucher sur une caisse, sur des marches
d'escalier, sur une chaise, sur une table ou sur le pavé. Et cette
même patience que possède celui qui enseigne un chien, un perroquet,
un étourneau et une pie, il faut qu'elle l'ait celle qui enseigne les
attitudes aux bonnes Soeurs; et la dextérité des escamoteurs est moins
difficile à acquérir que l'art de forcer l'oiseau à se dresser sur ses
pattes, même s'il ne veut pas.

_Antonia._--Vraiment?

_Nanna._--Très certainement. Quand on en eut assez de regarder la
peinture, de discuter et de plaisanter, comme disparaît la rue devant
les _Barberi_ qui courent le _palio_, ou pour mieux dire la viande de
vache devant ceux qui mangent relégués à l'office ou bien les figues
devant la faim du paysan, ainsi disparurent les Nonnes, les Frères, les
prêtres, les séculiers, ne laissant même pas les enfants de choeur, ni
les moinillons, ni même celui qui avait apporté les machines de verre.
Il ne resta avec moi que le Bachelier et, me sentant seule, je restai
muette, presque tremblante: «Soeur Christine, me dit-il (c'est ainsi
qu'on m'avait rebaptisée dès que j'eus pris le voile), c'est à moi
qu'il incombe de vous mener à cette cellule en laquelle l'âme se sauve
dans les triomphes du corps.» Je voulus d'abord faire des manières;
c'est pourquoi, toute confite de maintien, je ne lui répondis rien. Il
me prit alors la main avec laquelle je tenais le saucisson de verre,
et c'est tout juste si je ne le laissai pas tomber à terre. Je ne pus
me retenir de le guigner de l'oeil, si bien que le bon Père s'enhardit
à m'embrasser, et moi, qui suis née d'une mère miséricordieuse et non
d'une pierre, je restai ferme, le regardant en dessous.

_Antonia._--Sagement.

_Nanna._--Et ainsi je me laissai guider par lui comme l'aveugle par son
chien. Quoi de plus? Il me conduisit dans une petite chambre placée
au milieu de toutes les chambres, lesquelles n'étaient séparées entre
elles que par de simples cloisons. Et les interstices du mur étaient
si mal bouchés que pour peu qu'on y mît l'oeil, on pouvait voir ce que
l'on faisait dans chacune. Arrivée là, le Bachelier ouvrait la bouche
pour me dire (à ce que je crois) que mes beautés surpassaient celles
des fées; et avec cela: «Mon âme, sang chéri, douce vie», et le reste
de la _Philostrocole_[26], par là-dessus. Il s'apprêtait même à me
jeter sur le lit à sa discrétion, quand voici un tic, toc, tac, tel
que le Bachelier et quiconque du monastère l'ouït ne s'en épouvanta
pas autrement que ne fait une multitude de rats rassemblés autour
d'un tas de noix quand on ouvre à l'improviste la porte d'un grenier.
Affolés par la frayeur, ils ne se rappellent plus où ils ont laissé
leur trou. Ainsi les compagnons, cherchant à se cacher, se heurtant
l'un l'autre, s'égaraient tout en voulant se cacher au Saffrugant[27],
car c'était le Saffrugant de l'Évêque, protecteur du monastère, qui,
avec son tic, tac, toc, nous avait épouvantés comme une voix, le jet
d'un caillou épouvantent les grenouilles posées, la tête haute, sur
une motte de terre, dans l'herbe, et à ce bruit elles se précipitent
dans l'eau presque toutes ensemble. Peu s'en fallut que, passant par le
dortoir, il n'entrât dans la chambre de l'Abbesse qui, avec le Général,
réformait les vêpres à l'usage particulier de ses Religieuses. La
Cellerière nous le raconta, il avait déjà levé la main pour heurter à la
porte, et chaque chose, lorsqu'il l'oublia, parce qu'à ses pieds vint
s'agenouiller une Nonnette aussi experte dans le chant figuré que la
Drusiana de Buovo d'Antona[28].

_Antonia._--Oh! quelle belle fête s'il était entré là-dedans. Ah! ah! ah!

_Nanna._--Mais l'occasion se laissa prendre par les cheveux tout le long
de ce jour-là, te dis-je, parce qu'à peine s'était assis le Suffragant...

_Antonia._--Maintenant tu dis bien.

_Nanna._--Voici un Chanoine, c'est-à-dire le Primocier[29], qui lui
apportait la nouvelle que l'Évêque n'était pas loin. L'autre se leva
et se rendit en toute hâte à l'évêché pour se préparer à aller à sa
rencontre. Il nous ordonna de manifester avant tout notre allégresse
par les cloches. A peine avait-il mis le pied hors du seuil que chacun
retourna peu à peu à ses affaires. Le Bachelier, seul, fut forcé
d'aller, au nom de l'Abbesse, baiser la main de Sa Révérendissime
Seigneurie. Et retournant auprès de leur bonne amie, ils avaient l'air
d'étourneaux qui retournent à l'olivier d'où viennent de les chasser
les oh! oh! oh! du paysan qui se sent becqueter le coeur quand on lui
becquète une olive.

_Antonia._--J'attends que tu viennes au fait comme les bambins attendent
la nourrice pour qu'elle leur mette la mamelle en bouche, et le retard
me paraît plus cruel que le samedi saint à qui pèle les oeufs après
avoir fait le Carême.

_Nanna._--Venons-en à _quia_. Étant restée seule et déjà amoureuse du
Bachelier, car il ne me paraissait pas licite de vouloir contrevenir
aux usages du monastère, je pensais aux choses entendues et vues depuis
cinq ou six heures que j'y étais entrée, et tenant toujours en main le
pilon de verre, je me mis à l'examiner de l'oeil de qui voit pour la
première fois cette si terrible gargouille en forme de lézard qui fait
partie de l'église _del Popolo_. J'en étais plus émerveillée que de
ces arêtes monstrueuses du poisson qui était resté à sec à Corneto. Je
ne pouvais m'imaginer pourquoi les Soeurs faisaient tant de cas de cet
objet. Et au milieu de ce débat de pensées, j'entends résonner quelques
éclats de rire si violents qu'ils auraient ragaillardi un mort. Le bruit
ne faisant qu'augmenter, je résolus de voir d'où partait ce rire, et me
mettant debout, j'approchai l'oreille d'une fissure, et comme on voit
mieux dans l'obscurité avec un oeil qu'avec deux, je fermai le gauche
et fixant avec le droit dans le trou qui était entre deux briques,
j'aperçois... Ah! ah! ah!

_Antonia._--Que vis-tu? Dis-le-moi, de grâce!

_Nanna._--Je vis dans une cellule quatre Soeurs, le Général et trois
moinillons de lait et de sang en train de dépouiller le Révérend Père de
sa tunique et de le revêtir d'un pourpoint de velours; ils couvrirent sa
tonsure d'une calotte d'or, sur laquelle ils posèrent une barrette de
velours, pleine de pendeloques de cristal, ornée d'un panache blanc; ils
lui ceignirent enfin l'épée au côté, après quoi le bienheureux Général,
soit dit en parlant pour toi et pour moi, se mit à se promener de l'air
d'un Bartholomeo Coglioni[30]. Pendant ce temps-là, les Soeurs avaient
quitté leurs cotillons, et les Novices leurs frocs; elles mirent les
vêtements des Novices, du moins trois d'entre elles (et eux ceux des
Nonnes); la dernière s'étant enveloppée dans la toge du Général s'assit
pontificalement en contrefaisant le Supérieur donnant des lois aux
couvents.

_Antonia._--Quelle belle farce!

_Nanna._--C'est maintenant que la farce va devenir belle, parce que Sa
Révérence Paternité appela les trois novices et, appuyé sur l'un d'eux
mince et long, formé avant l'âge, se fit tirer du nid par les autres le
passereau qui se tenait coi. Le plus déluré et le plus charmant le prit
sur la paume et lui lissa l'échine, comme on lisse la queue à la chatte
qui ronronnant commence à souffler de sorte qu'elle ne peut plus tenir
en place. Le passereau dressa la crête si bien que le vaillant Général
ayant posé ses griffes sur la plus gracieuse et la plus jeune des Nonnes
et lui ayant relevé ses jupes par-dessus la tête, lui fit appuyer le
front sur le bois du lit. Alors, écartant délicatement avec les doigts
les feuillets du missel culabrais, tout méditatif il contemplait ce
fessier dont la figure n'était ni décharnée de maigreur jusqu'au
dos, ni trop bouffie de graisse, mais rondelette, la raie du milieu
tremblotante et qui reluisait comme un ivoire qui aurait eu la vie. Et
ces petites fossettes que l'on aperçoit dans le menton et les joues des
belles femmes se laissaient voir sur ses _chiappeline_[31] pour parler
à la florentine, et sa morbidesse aurait surpassé celle d'un rat de
moulin, né, élevé, et engraissé dans la farine; et les membres de la
Soeur étaient si lisses que si on lui posait la main sur les reins, elle
glissait d'un trait jusqu'aux jambes, avec plus de rapidité qu'un pied
ne glisse sur la glace. Aucun poil n'osait se montrer sur ce corps, pas
plus que sur un oeuf.

_Antonia._--Donc le Père Général perdit la journée en contemplation,
hein?

_Nanna._--Il ne la perdit pas. Ayant trempé son pinceau, préalablement
mouillé de salive, dans le godet à couleur, il la fit se tordre à la
façon dont se tordent les femmes dans les douleurs de l'enfantement ou
dans le mal de mère. Et pour que le clou demeurât plus fermement dans
le trou, il fit signe derrière lui à son boeuf en herbe qui lui ayant
rabattu les braies sur les talons administra un clystère au _visibilium_
de Sa Révérence qui tenait les yeux fixés sur les autres garnements.
Ceux-ci ayant disposé deux soeurs de la bonne façon et à leur aise dans
leur lit leur pilaient la sauce dans le mortier, au désespoir de l'autre
Nonnain qui étant quelque peu louche et noire de peau, rebutée de tous,
avait rempli le Bernard de verre d'eau chauffée pour laver les mains du
Messire, s'était assise par terre sur un coussin, la plante des pieds
appuyée au mur de la chambre, et poussant le monstrueux bâton pastoral
se l'était enfoncé dans le corps, comme on remet une épée au fourreau.
Moi, à l'odeur de leur plaisir, me rongeant plus que ne se défont par
usure les hardes, je me frottais la moniche à la façon dont les chats se
frottent le cul sur les toits en janvier.

_Antonia._--Ah! ah! ah! Quelle fut la fin du jeu?

_Nanna._--Après s'être menés et démenés pendant une demi-heure, le
Général s'écria:--«Faisons-le tous en choeur! et toi, mon petit
couillaud, baise-moi; et toi aussi, ma petite colombe»; et tenant une
main dans la boîte de l'angelette et de l'autre flattant les pommes
de l'ange joufflu, baisant tantôt l'un et tantôt l'autre, il faisait
le même visage grimaçant qu'au Belvédère cette statue de marbre fait
aux serpents qui l'assassinent entre ses fils. A la fin, les Soeurs au
lit, les jouvenceaux, le Général, celle sur laquelle il était monté,
celui qu'il avait derrière lui et celle à la pastenague[32] de Murano,
s'accordèrent à le faire en mesure comme s'accordent les musiciens, ou
les forgerons en levant le marteau, et ainsi chacun attentif au signal,
on entendait un: «Aïe! Aïe!» un: «Embrasse-moi!» un: «Tourne-toi vers
moi; ta langue douce, donne-la-moi! Retire-la; pousse fort. Attends que
je le fasse! Je t'en prie, fais-le! Serre-moi! Aide-moi!» L'un parlait
en sourdine, l'autre à voix haute, en miaulant; on aurait dit ceux du
la, sol, fa, mi, ré, ut, et c'étaient des yeux renversés, des soupirs,
un branle, des secousses telles que les bancs, les caisses, les bois de
lits, les chaises et les écuelles s'en ressentaient comme les maisons
pendant un tremblement de terre.

_Antonia._--Au feu!

_Nanna._--Puis voici huit soupirs coup sur coup, issus du foie, du
poumon, du coeur et de l'âme du Révérend, _et cætera_, des Soeurs et
des Novices qui firent un si grand vent que huit torches en auraient
été éteintes, et soupirant ils tombèrent de fatigue, comme les ivrognes
de vin. Et moi qui avais quasiment les nerfs cordés du dépit de les
contempler, je me retirai adroitement et m'étant assise je donnai un
regard au machin de verre.

_Antonia._--Arrête un peu: comment sais-tu qu'il y eut huit soupirs?

_Nanna._--Tu es trop pointilleuse: écoute donc.

_Antonia._--Dis!

_Nanna._--En contemplant le machin de verre, je sentis que je
m'émouvais, bien que ce que j'avais vu eût ému l'ermitage des
Camaldules. Et à force de contempler, je tombai _in tentationem et
libera nos a malo_. Ne pouvant plus supporter la volonté de la chair
qui me poignait bestialement la nature; n'ayant pas d'eau chaude à y
mettre, comme m'en avait averti la soeur, en me disant à quoi servaient
les fruits de cristal, je devins maligne par nécessité et pissai dans le
manche de bêche.

_Antonia._--Comment?

_Nanna._--Par un petit trou qui y était exprès pour qu'on pût l'emplir
d'eau tiède. Mais pourquoi t'allongerai-je la trame? Je me troussai
galamment la robe et plaçant le pommeau de l'estoc sur la caisse, je
commençai tout doucement à macérer ma concupiscence. La cuisson était
vive et la tête du grondin était grosse, je ressentais à la fois martyre
et jouissance, mais la jouissance surpassait la souffrance et peu à
peu l'esprit entrait dans l'ampoule. Tout en sueur, me comportant en
paladine, je me l'enfonçai si profondément que peu s'en fallut que je
ne le perdisse en moi. Et à son entrée, je crus mourir d'une mort plus
douce que la vie béate. Lui ayant tenu un bon bout de temps le bec dans
l'eau, je me sens tout ensavonnée, je le retire aussitôt et, l'ayant
retiré, je demeure avec cette cuisson qui dévore un rogneux lorsqu'il
lève les ongles de dessus les cuisses. L'ayant regardé tout à coup, je
le vois tout en sang et je fus prête à crier ma confession.

_Antonia._--Pourquoi, Nanna?

_Nanna._--Pourquoi? parbleu! Je crus m'être blessée à mort. Je me
mets la main à la bouchette, je la retire toute mouillée et la voyant
comme un gant d'évêque paré, je me mets à pleurer et les mains dans
ces cheveux qu'en me les coupant auparavant m'avait laissés celui qui
m'avait vêtue dans l'église, je commence la lamentation de Rhodes.

_Antonia._--Celle de Rome, où nous sommes.

_Nanna._--De Rome pour parler à ta façon, et outre que j'avais peur de
mourir voyant ce sang, je craignais encore l'Abbesse.

_Antonia._--A quel propos?

_Nanna._--A propos de ce que, voulant savoir la raison du sang et
connaissant la vérité, elle aurait pu me mettre en prison, liée comme
une ribaude, et quand bien même elle ne m'aurait pas donné d'autre
pénitence que de raconter aux autres l'histoire de ce sang, te paraît-il
que je n'eusse pas lieu de pleurer?

_Antonia._--Non! Pourquoi?

_Nanna._--Pourquoi, non?

_Antonia._--Parce qu'en accusant la Soeur que tu avais vue jouer à ce
qu'il y a dans le verre tu t'en serais tirée gratis.

_Nanna._--Oui, si la Soeur s'était ensanglantée comme moi. Ce qu'il y a
de certain c'est que Nanna était dans une triste position. Là-dessus,
j'entends frapper à ma cellule, je m'essuie le mieux possible les yeux,
je me lève et je réponds: _gracia plena_. En même temps j'ouvre et
j'apprends qu'on m'appelle à souper. Moi qui, en vraie soudarde, non
en nouvelle Religieuse, avait bafré tout le matin et perdu l'appétit
par crainte du sang, je dis que je voulais demeurer sobre pour ce soir;
et ayant refermé la porte au verrou, toute songeuse, je remis la main
à ma petite machine et, voyant qu'elle finissait par s'étancher, je
me ravivai un tout petit peu et pour passer le temps je retournai à
la fente où je voyais briller de la lumière, parce que, la nuit étant
venue, les Soeurs avaient allumé, et regardant de nouveau je vois que
chacun était nu. Et certainement si le Général, les Nonnes et les
Novices avaient été vieux, je les assimilerais à Adam et Ève, avec
les autres pauvres âmes des limbes. Mais laissons les comparaisons
aux sibylles. Le Général fit monter sur une table carrée à laquelle
mangeaient les quatre mignonnes chrétiennes d'Antéchrist son boeuf en
herbe, c'est-à-dire le joli môme dégingandé tenant un bâton au lieu de
trompette. Le jeune homme l'emboucha comme les hérauts font de leur
instrument et annonça la joute. Et après le taratantara il dit: «Le
grand Soudan de Babylone fait assavoir à tous les vaillants jouteurs
qu'ils aient sur-le-champ à comparaître dans la lice, les lances en
arrêt, et à celui qui en rompra le plus, il sera donné un rond sans
poil, duquel il jouira toute la nuit, et Amen.»

_Antonia._--Belle proclamation! Son maître avait dû lui en rédiger la
minute; continue, Nanna.

_Nanna._--Voici les jouteurs en ordre de bataille, et ayant fait une
quintaine[33] du séant de cette noireaude un peu bigle qui auparavant
mangeait du verre à bouche que veux-tu, ils tirèrent au sort, et
la première course échut au trompette qui faisant sonner un de ses
compagnons, et tandis qu'il se mouvait, s'éperonnant lui-même les
doigts, enfonça sa lance jusqu'à la garde dans l'écu de son amie, et
comme le coup en valait trois, il fut très loué.

_Antonia._--Ah! ah! ah!

_Nanna._--Après lui, le Général, désigné par le sort, s'élança et
courant la lance en arrêt enfila l'anneau de celui qui l'avait enfilé à
la Soeur. Ensuite, ils restèrent là, immobiles comme des bornes entre
deux champs. La troisième course échut à une Nonne et n'ayant pas de
lance de sapin, elle en prit une de verre et au premier choc l'enfonça
derrière le Général, se fourrant elle-même pour le bon motif les
ventouses dans la pénillière.

_Antonia._--Grand Dieu lui soit advenu!

_Nanna._--Puis ce fut le second novice, qui vint à son tour et ficha la
flèche dans la cible du premier coup, et l'autre Nonne, contrefaisant
sa camarade au moyen de la lance à deux pelotes la plongea dans
l'_utriusque_ du jeune homme, qui se tortilla comme une anguille en
recevant le coup. Vinrent la dernière et le dernier, et il y eut de quoi
rire, parce que celle-ci ensevelit le berlingot dont elle s'était munie
le matin à dîner dans le sillon de sa compagne. Et lui, demeuré derrière
tout le monde, lui planta sa hampe par derrière, de façon qu'ils
paraissaient une brochette d'âmes damnées que Satan menait rôtir pour le
carnaval de Lucifer.

_Antonia._--Ah! ah! ah! Quelle fête!

_Nanna._--La bigle était une Soeur très amusante et pendant que chacun
poussait et se démenait, elle disait les plus douces bouffonneries du
monde. Et moi, entendant cela, je ris si fort qu'on m'entendit et, étant
entendue, je me retirai un peu en arrière et après un certain temps
quelqu'un ayant grondé je retournai à mon observatoire, que je trouvai
couvert d'un drap, et je ne pus voir la fin de cette joute, ni à qui on
avait donné le prix.

_Antonia._--Tu me sautes le plus beau.

_Nanna._--Je ne te le saute que parce que je l'ai sauté moi-même. Et
cela me déplut au possible de ne pas voir faire la semence aux fèves et
aux châtaignes. Mais pour tout te dire, pendant que j'étais furieuse
de mes rires qui m'avaient privée de ma place au prêche, j'entendis de
nouveau...

_Antonia._--Qu'entendis-tu? Dis vite!

_Nanna._--Je pouvais voir trois chambres par les fentes de la mienne.

_Antonia._--Les murs n'étaient donc que des fentes? Cela me dégoûte des
cribles.

_Nanna._--Je crois qu'on ne prenait pas beaucoup de soin de les boucher
et je pense que les Nonnes avaient plaisir à se voir l'une l'autre.
Quoi qu'il en soit, j'entends souffler, soupirer, grogner, renacler si
haut qu'on eût dit que cela venait de dix personnes se lamentant en
songe. Et attentive j'écoute (en face de la cloison qui me séparait de
la pièce où l'on joutait), j'écoute et j'entends chuchoter. Je mets
l'oeil à la fissure et j'aperçois, les jambes en l'air, deux mignonnes
petites Soeurs, grassouillettes, toutes fraîches, avec quatre belles
cuisses blanches et rondes qui paraissaient de lait caillé tant elles
étaient tremblotantes. Et chacune tenant en main sa carotte de verre,
l'une commença à dire: «Quelle folie de croire que notre appétit puisse
se rassasier au moyen de ces saletés-là! Elles n'ont ni baisers, ni
langue, ni mains à poser sur les touches. Et quand bien même elles en
auraient, si nous éprouvons de la jouissance avec des simulacres, que
serait-ce avec les objets mêmes en vie? Nous pourrions bien nous dire
de bien pauvres filles si nous consumions notre jeunesse avec des bouts
de verre.»--«Sais-tu, ma soeur, répondait l'autre, je te conseille de
venir avec moi.»--«Et où vas-tu?» dit-elle.--«Moi, à la tombée de la
nuit, je veux me sauver et m'en aller à Naples, avec un jeune homme qui
a un camarade, son frère juré, qui ferait ton affaire. Sortons donc
de cette caverne, de cette sépulture et jouissons de notre âge comme
doivent jouir les femmes.» Mais il fallut peu de paroles à l'amie, qui
était facile à persuader. L'offre acceptée, elles jetèrent ensemble
les cédrats de verre contre le mur, tâchant de couvrir le bruit qu'ils
faisaient en se brisant par les cris de: «Aux chats! aux chats!»
feignant qu'ils eussent cassé des carafes et tout ce qui se trouvait
dans la pièce. Elles sautent à bas du lit, avant tout font un paquet
de leurs meilleures hardes, puis sortent de la chambre. J'en étais là,
quand voici un tapage très étrange de claques, d'Hélas! de Malheureuse
que je suis! d'égratignements de visages, de cheveux arrachés et
d'habits déchirés. Ma parole d'honneur! j'aurais cru qu'il y avait le
feu au clocher. Je vais mettre l'oeil aux interstices des briques, et
je vois que c'est cette Paternité de Madame l'Abbesse qui fait les
lamentations de l'apôtre Jérémie.

_Antonia._--Comment? l'Abbesse!

_Nanna._--La dévote mère des Nonnes et la protectrice du monastère.

_Antonia._--Qu'avait-elle?

_Nanna._--Autant que je puis le savoir, elle avait été assassinée par le
confesseur.

_Antonia._--De quelle façon?

_Nanna._--Au plus beau moment de l'histoire, il avait retiré le bouchon
de la bouteille, il voulait le mettre dans le vase à civette. La
pauvrette, à qui l'eau était venue à la bouche, toute en luxure, toute
en jus, agenouillée à ses pieds, le conjurait par les Stigmates, par
les Douleurs, par les sept Allégresses, par le _Pater noster_ de saint
Julien, par les Psaumes pestilentiels[34], par les trois Mages, par les
Étoiles, par les _Santa Santorum_; mais elle ne put jamais obtenir que
le Néron, le Caïn, le Judas, lui plantât son poireau dans le jardinet.
Au contraire, avec le visage d'un Marforio tout vénéneux, il la força,
du geste et de la voix, à lui tourner le dos, et lui ayant fait mettre
la tête sur le poêle, soufflant comme un aspic sourd, avec l'écume à
la bouche comme l'orque[35], il lui ficha son plantoir dans la fosse
restauratrice.

_Antonia._--Scélérat!

_Nanna._--Et il prenait un plaisir digne de mille potences à l'ôter, à
le remettre, riant à ce je ne sais quoi qu'il entendait à l'entrée et
au sortir du pieu; bruit assez semblable à ce lof lof et taf que font
les pieds des pèlerins qui trouvent en route de la glaise visqueuse qui
souvent leur arrache les escarpins.

_Antonia._--Qu'il soit écartelé!

_Nanna._--L'inconsolée, la tête sur le poêle, semblait l'esprit d'un
sodomite dans la bouche du démon. A la fin, le Frère, touché de ses
oraisons, lui fit relever la tête et, sans débrocher, le coquin de
Frère la porta, sur la verge, jusqu'à une escabelle, à laquelle la
mignonne martyre s'étant appuyée, il commença à se démener avec tant
de gaillardise que celui qui tâte les touches aux grandes orgues n'en
fait pas tant. Et comme si elle était disloquée, elle se renversait
le corps en arrière, voulant boire les lèvres et manger la langue du
confesseur, et elle allongeait tout entière la sienne, qui n'était pas
très différente de celle d'une vache, et elle mit la main entre les
bords de la valise et le fit se tordre comme si elle l'avait pris dans
des tenailles.

_Antonia._--Je renais, je suis ébaubie!

_Nanna._--Et lâchant ces flots qui voulaient faire tourner la meule,
le saint homme acheva sa besogne. Et après qu'il se fut fourbi le
cordon avec un mouchoir parfumé et que la bonne dame eut essuyé le
doux miel, ils soufflèrent un peu et s'embrassèrent, et le goulu de
Frère lui dit: «Eh quoi! ma faisane, ma paonne, ma colombe, âme des
âmes, coeur des coeurs, vie des vies, ton Narcisse, ton Ganymède, ton
Ange, ne pouvait-il disposer une fois de tes quartiers de derrière?»
Et elle répondait: «Te paraissait-il juste, mon oison, mon cygne, mon
faucon, consolation des consolations, plaisir des plaisirs, espérance
des espérances, que ta Nymphe, ta Servante, ta Comédienne dût, pour une
fois, remettre ton naturel dans sa nature?» Et allongeant la bouche, en
mordant, elle lui laissa les marques noires de ses dents sur les lèvres,
lui faisant pousser un cri épouvantable.

_Antonia._--Quel plaisir!

_Nanna._--Après cela, la prudente Abbesse lui agrippa la relique et
l'approchant de sa bouche la baisait suavement, et comme elle en était
folle, elle la mâchait et la mordait comme un petit chien le fait aux
jambes et aux mains, rien que pour le plaisir, et vous fait à la fois
rire et pleurer; ainsi ce ribaud de Frère, aux poignantes morsures de
Madonna, ne se sentait-il pas de joie, tout en criant: «Aïe! Aïe!»

_Antonia._--Elle pouvait aussi bien lui enlever un morceau avec les
dents, la goulue!

_Nanna._--Tandis que par bonté et par charité, l'Abbesse jouait avec
son idole, on frappe doucement à la porte de la chambre. Ils en restent
tous deux en suspens et demeurant aux écoutes ils entendent siffler avec
un son rauque, et ils reconnurent alors que c'était le jeune bardache
du confesseur qui entra, la porte lui ayant été ouverte de suite.
Et comme il savait ce que pesait leur laine, ils ne se dérangèrent
nullement; même la traîtresse d'Abbesse, laissant le pinson du père,
prit par les ailes le chardonneret du fils, se rongeant toute de
l'envie de frotter l'archet du petit garçon sur sa lyre: «Mon amour,
fais-moi de grâce une grâce», et le pendard de Frère lui dit: «Je veux
bien. Que demandes-tu?»--«Je veux, dit-elle, râper ce fromage avec ma
râpe, à condition que tu mettes ta baguette dans le tambour de ton
fils spirituel. Et si le plaisir te plaît, nous donnerons l'élan aux
montures, sinon nous essayerons tant de manières qu'une ou l'autre sera
de notre goût.» Et pendant ce temps la main de fra Galasso avait amené
les voiles de l'esquif du garçonnet. Madame s'en étant aperçue se mit
sur le séant, ouvrit la cage toute grande dans laquelle elle introduisit
le rossignol, et tira sur elle tout le faix, au grand contentement de
chacun. Et je puis t'affirmer que c'était un vrai crève-coeur de la voir
là, ayant sur la panse une aussi grande mappemonde qui la foulait comme
est foulée chez le foulon une pièce de drap. A la fin, elle se déchargea
de son fardeau et ils laissèrent leur arbalète, et le jeu fini, je ne
pourrais pas te dire le vin qu'ils engloutirent et les gâteaux qu'ils
dévorèrent.

_Antonia._--Comment te pouvais-tu refréner du désir de l'homme, voyant
tant de clefs?

_Nanna._--L'eau me venait à la bouche abondamment pendant cet assaut
abbatial et comme je tenais encore le poignard de verre...

_Antonia._--Je crois que tu le tenais en le flairant souvent, comme on
flaire un oeillet.

_Nanna._--Ah! ah! ah! je te dirai qu'étant en appétit par suite des
batailles que j'avais vues, je vidai l'instrument de l'urine froide, et
l'ayant rempli de nouveau, je me plaçai dessus assise, et la fève une
fois mise dans la cosse, je me la serais volontiers envoyée au Culisée,
pour éprouver toute chose, parce qu'autrement nous ne pouvons savoir ce
qu'il en arrive pour nous.

_Antonia._--Tu faisais bien, c'est-à-dire tu aurais bien fait!

_Nanna._--En me démenant ainsi sur son échine, je sentais tout
ragaillardi mon guichet de devant, grâce au tampon qui me récurait le
seau; et pesant le pour et le contre, je me demandais à moi-même si
oui ou non je recevrais l'argument tout entier ou seulement en partie.
Je crois bien que j'aurais laissé aller le chien dans le terrier, si à
ce moment ayant entendu le confesseur, qui s'était rhabillé ainsi que
son élève et l'Abbesse bien contente, prendre congé, je n'avais couru
voir les façons qu'ils faisaient au départ. Elle faisait l'enfant et,
minaudant, disait: «Quand reviendrez-vous? O Dieu! à qui est-ce que
je veux du bien? Qui est-ce que j'adore?» Et le Père jurait par les
litanies, par l'Avent, qu'il reviendrait le soir suivant; et le petit
bardache qui se remettait encore les chausses lui dit adieu avec toute
la langue dans la bouche. Et j'entendis que le confesseur en partant
commençait ce _Pecora campi_ que l'on dit à vêpres.

_Antonia._--Le ribaud feignait de dire complies, hein?

_Nanna._--Tu l'as deviné. Et aussitôt que fut parti le susdit,
j'entendis un tel tapage que je conjecturai que nos jouteurs eux aussi
avaient fini leur journée et s'en retournaient victorieux chacun chez
soi, faisant fienter leurs chevaux de manière que cela me paraissait la
première pluie d'août.

_Antonia._--Le sang!

_Nanna._--Écoute, écoute ceci. Les deux qui avaient emballé leurs effets
étaient retournées dans la chambre, et la raison, à ce qu'elles disaient
en grommelant, c'était qu'elles avaient trouvé la porte de derrière
fermée à clef par ordre de l'Abbesse, à laquelle elles donnèrent plus
de malédictions que n'en recueilleront les prêtres le jour du jugement.
Mais elles ne s'étaient pas dérangées pour rien, car en descendant
l'escalier elles avaient vu sommeiller le muletier entré depuis deux
jours au service du monastère; et ayant jeté son dévolu sur lui,
l'une disait à l'autre: «Tu iras le réveiller, sous le prétexte qu'il
t'apporte une brassée de bois dans la cuisine, et te prenant pour la
cuisinière il viendra de suite. Tu lui montreras alors cette chambre en
disant: Portez-le là. Une fois le brigand dedans, laisse ta soeur lui
dire deux mots.»

Cet avis n'étant pas tombé d'ans l'oreille d'une sourde ni d'une muette,
elle fut aussitôt obéie. Là-dessus je découvre une nouvelle trame.

_Antonia._--Que découvres-tu?

_Nanna._--Je découvris à côté de la pièce des susdites une chambrette
lattée à la courtisane, très élégante, dans laquelle étaient deux
soeurs divines. Elles avaient préparé bien gentiment une petite table;
et ayant mis dessus une nappe qui paraissait de damas blanc, fleurant
la lavande plus que ne sentent le musc les animaux qui le produisent,
elles disposèrent des serviettes, des assiettes, des couteaux et des
fourchettes pour trois personnes, le tout si proprement que je ne
pourrais te le dire. Elles tirèrent d'un corbillon beaucoup de variétés
de fleurs dont elles ornaient la table avec grand soin. Au centre, une
de ces Soeurs avait disposé une grosse guirlande de feuilles de laurier,
semé là ou elles faisaient le mieux des roses blanches et rouges et
garni de fleurs d'oranger les rubans, qui nouaient la guirlande et se
déroulaient sur la table. Dans la guirlande, tracé avec des fleurs de
bourrache, on lisait le nom du Vicaire de l'Évêque, qui était arrivé le
jour même avec son Monseigneur. Et c'était pour lui plutôt que pour Sa
Grandeur mitrée que les cloches avaient sonné à toute volée, privant,
avec leur don din don, mes oreilles de mille choses bonnes à raconter.
Je dis que c'était au Vicaire que l'on préparait la noce, et cela je le
sus plus tard. Pendant ce temps-là, l'autre Nonne avait mis une belle
chose à chaque coin de la table. Sur le premier, elle avait dessiné le
noeud de Salomon en giroflées doubles; sur le second, le Labyrinthe
en fleurs de sureau; sur le troisième, un coeur de roses rouges, que
transperçait un dard figuré par la tige d'un oeillet dont le bouton
lui servait de fer. A demi ouvert, il paraissait teint par le sang du
coeur. Au-dessus, elle figura, en fleurs de buglosse, ses yeux battus à
cause des pleurs, et les larmes qu'ils versaient étaient faites de ces
petits boulons de fleurs d'oranger venant à peine de pointer à la cime
de leurs feuillards. Sur le dernier coin, elle avait dessiné deux mains
de jasmin entrelacées, avec une _Fides_ de giroflées jaunes. Après cela,
l'une se mit à frotter quelques verres avec des feuilles de figuier
et les fourbit si bien que de cristal ils paraissaient transformés en
argent. Sa compagne, pendant ce temps-là, avait mis sur une planchette
un napperon de toile et avait placé les verres par rang de taille sur
ce dressoir. Elle plaça au milieu un carafon en forme de poire plein
d'eau de senteur. Une serviette de fin linon pour s'essuyer les mains en
pendait comme sur les tempes des Évêques pendent les bandes des mitres.
Au pied du dressoir, il y avait un seau de cuivre dans lequel on aurait
pu se mirer tant il avait été bien fourbi au sablon, au vinaigre, à la
main. Plein d'eau fraîche jusqu'au bord, il contenait deux fioles de
verre uni qui paraissaient pleines non de vin blanc ou rouge, mais de
topaze et des rubis fondus. Et tout mis en ordre, l'une sortit d'une
huche le pain (on aurait dit de l'ouate comprimée) et le tendit à
l'autre qui le mit à sa place. Alors elles prirent un peu de repos.

_Antonia._--Vraiment, la diligence qu'elles mirent en oeuvre pour parer
la petite table ne pouvait être qu'une besogne de Soeurs, lesquelles ont
du temps à perdre.

_Nanna._--Étant assises, voici que sonnent trois heures[36], et la plus
délurée dit: «Le Vicaire est plus long à venir que la messe de Noël.»
L'autre répondit: «Son retard n'est pas si étonnant, car l'Évêque, qui,
demain, veut donner sa confirmation, l'aura employé à quelque besogne.»
Elles parlèrent alors de mille bagatelles, pour dissiper l'ennui de
l'attente, mais l'heure passait de la première minute à la dernière, et
toutes deux se mirent à parler du Vicaire comme Maître Pasquin parle
des Cardinaux; et pendard, cochon, poltron étaient des noms de jours
de fête. Et l'une courut au feu, où bouillaient deux chapons, gras à
ne pouvoir plus se remuer, sur lesquels montait la garde une broche,
qui pliait sous le poids d'un paon élevé par elles; et elle aurait tout
jeté par la fenêtre si sa compagne ne l'en eût empêchée. Et au milieu
de cette dispute, le muletier, qui allait décharger son bois dans la
chambre de celle à qui son âme soeur avait donné le bon conseil, se
trompa de porte, quoiqu'on la lui eût bien indiquée en lui mettant le
fagot sur l'épaule. Entré là où était attendu le Messire, cette espèce
d'âne laissa aller tout son bois, et l'entendant, les deux compagnes se
fichèrent les ongles dans le visage et s'égratignèrent toutes.

_Antonia._--Que dirent-elles, celles du planton?

_Nanna._--Qu'aurais-tu dit, toi?

_Antonia._--J'aurais pris l'occasion aux cheveux.

_Nanna._--Ainsi firent-elles. Toutes réjouies par la venue inespérée
du muletier, comme les pigeons se réjouissent de la pâture, elles lui
firent un accueil de roi et, la porte verrouillée, de peur que le renard
s'échappât du trébuchet, elles le firent asseoir entre elles et le
débarbouillèrent avec une serviette bien propre. Le muletier allait sur
ses vingt ans ou environ, imberbe, joufflu, le front comme le fond d'un
boisseau, avec deux lombes d'Abbé, bien planté, bien blanc de teint,
c'était, en somme, un de ces chômeurs trop bon pour leur dessein. Il
faisait les plus risibles singeries du monde en se voyant attablé en
face des chapons et du paon; il engloutissait des morceaux démesurés
et buvait comme un moissonneur. Elles, à qui semblait durer mille ans
l'attente de s'étriller le poil avec son battant, rebutaient les plats
comme les rebute quelqu'un qui n'a pas faim. Et si la plus vorace,
ayant perdu la patience comme la perd quelqu'un qui se fait Ermite, ne
s'était jetée sur le fifre comme le vautour sur le poussin, le muletier
aurait fait un repas de roulier. A peine touché, il exhiba un morceau
de pique à faire honte à celle de Bevilaqua: c'était comme la trompe
que lève celui qui en sonne au Château Saint-Ange. Pendant que l'une
tenait le bâton, l'autre enlevait la table. Sa camarade, se colloquant
le poupart entre les jambes, se laissa aller entièrement sur la flûte du
muletier, qui était assis; et poussant, et comme elle y allait avec la
même discrétion que le peuple quand, la bénédiction donnée, il se presse
sur le Pont, la chaise, le muletier et elle-même se renversèrent,
culbutèrent comme un singe. Le verrou était sorti de la gâchette;
l'autre soeur, qui mâchonnait comme une vieille mule, craignant que le
poupart, qui n'avait rien sur la tête, ne prît froid, l'embéguina avec
le _verbi gratia_. Sa compagne, furieuse de se voir déclouée, se mit
dans une telle colère qu'elle la prit à la gorge et lui fit vomir le peu
qu'elle avait mangé, et l'autre s'étant retournée sans s'inquiéter de
finir le chemin, elles s'en donnèrent plus que les Bienheureux Pauls[37].

_Antonia._--Ah! ah! ah!

_Nanna._--Juste au moment où le lourdaud se levait pour séparer la
mêlée, je sens une main s'appuyer sur mon épaule et j'entends dire tout
bas: «Bonne nuit, ma chère petite âme.» J'en frissonnai de peur, tout
entière, d'autant plus qu'absorbée par les faits d'armes de ces bêtes en
chaleur (je veux dire le mot), je ne pensais pas à autre chose et, me
sentant mettre la main sur le dos, je me retournai et dis: «Holà! qui
est celui-ci?» Et j'allais ouvrir la bouche pour crier au secours, quand
j'aperçois le Bachelier, qui m'avait laissée pour aller à la rencontre
de l'Évêque. Je me rassurai, mais cependant je lui dis: «Père, je ne
suis pas de celles que vous croyez... Éloignez-vous un peu... Je ne veux
pas... A l'instant même!... Je crierai!... Je me laisserai plutôt ouvrir
les veines... Dieu m'en garde!... Je ne le ferai jamais, non, jamais...
je vous dis que non!... Vous devriez en être glacé d'horreur... Belle
chose!... Cela se saura bien!» Et il me disait: «Est-il possible qu'en
un Chérubin, en un Trône et en un Séraphin se loge tant de cruauté?
Je suis votre esclave, je vous adore, parce que vous êtes mon Autel,
mes Vêpres, mes Complies et ma Messe. Et s'il vous plaît que je meure,
voici le couteau; percez-m'en le sein, vous verrez sur mon coeur votre
nom suave écrit en lettres d'or.» Et me parlant ainsi, il voulait me
mettre dans la main un très beau couteau à manche d'argent doré, avec
lame damasquinée jusqu'au milieu. Je ne voulus jamais le prendre, et
sans répondre je tenais le visage vers la terre. Lui alors, avec ces
exclamations que l'on chante à la Passion, me rompit tant la tête que je
me laissai vaincre.

_Antonia._--Ils font pis ceux qui se laissent aller jusqu'à occir ou
empoisonner les hommes. L'oeuvre pie que tu as faite là l'est plus que
le Mont-de-Piété, et toute femme de bien devrait prendre exemple sur
toi. Continue.

_Nanna._--Et m'étant laissée vaincre par son préambule monacal, dans
lequel il disait plus de mensonges que n'en comptent les horloges
détraquées, il m'assaillit avec un _Laudamus te_, comme s'il avait à
bénir les Rameaux, et avec ses chants il m'enchanta si bien que je me
laissai aller. Mais que voulais-tu que je fisse, Antonia?

_Antonia._--Pas autre chose, Nanna.

_Nanna._--Je continue donc... Et le croirais-tu?

_Antonia._--Quoi?

_Nanna._--Celui de chair me parut moins rude que celui de verre.

_Antonia._--Grand secret!

_Nanna._--Oui, par cette croix!

_Antonia._--Quel besoin as-tu de jurer, puisque je te crois et te
recrois.

_Nanna._--Je pissai, sans pisser...

_Antonia._--Ah! ah! ah!

_Nanna._--... Une certaine glu blanche qui paraissait de la bave de
limace. Pour cette fois, il me le fit trois fois, révérence parler, deux
à l'antique et une à la moderne; et cet usage, l'ait trouvé qui veut, ne
me plaît pas du tout. Ma foi, non, il ne me plaît pas.

_Antonia._--Tu as tort.

_Nanna._--Nous voilà fraîches si j'ai tort. Et celui qui le trouva était
un dégoûté, n'ayant plus faim de rien, sinon de... Eh! tu me le feras
dire!

_Antonia._--Ne mentionne rien en vain. C'est une bouchée comme on en
fait à la grappe plus que des lamproies, et un mets de grands maîtres.

_Nanna._--Qu'ils gardent cela pour eux. Maintenant, revenons à notre
affaire. Après que le Bachelier m'eut planté deux fois l'étendard dans
la citadelle et une fois dans le ravelin[38], il me demanda si j'avais
soupé; et moi, qui, à son haleine, m'aperçus qu'il était plus bourré
que l'oie des Juifs, je lui répondis que oui. Alors il me prit sur
ses genoux, et avec un bras il m'entourait le cou, et avec la main de
l'autre il me patinait tantôt les joues et tantôt les tétons, mêlant à
ses caresses des baisers savoureux au possible, de sorte qu'en moi-même
je remerciais l'heure et le moment où je m'étais faite Soeur, jugeant
que le vrai paradis était chez les Soeurs. Là-dessus, il prit une
fantaisie au Bachelier, qui délibéra de me mener en procession par le
monastère, disant: «Et puis, nous dormirons le jour.» Et moi, qui avais
vu tant de miracles dans quatre chambres, il me durait cent ans d'en
voir d'autres dans les autres. Il ôta ses souliers, et moi mes mules et,
posant le pied à terre comme si je marchais sur des oeufs, je marchai
derrière lui qui me tenait par la main.

_Antonia._--Retourne en arrière!

_Nanna._--Pourquoi?

_Antonia._--Parce que tu as oublié ces deux-là restées à court par
l'erreur du muletier.

_Nanna._--Certainement, j'ai donné ma cervelle au tondeur de draps. Les
pauvrettes, les infortunées, passèrent leur rage sur les pommes des
landiers, et s'étant enfilées dessus, elles jouaient des jambes comme
les criminels sur les pals turquois. Et si celle qui finit le bal la
première n'était venue au secours de sa copine, la boule lui serait
sortie par la bouche.

_Antonia._--Oh! celle-ci, oui, elle est énorme! Ah! ah! ah!

_Nanna._--Je m'en allais derrière mon valeureux amant, coite comme
l'huile, et voici que nous apercevons la logette de la cuisinière
laissée entr'ouverte par l'écervelée; nous y jetons un petit coup d'oeil
et nous la voyons se divertir _en levrette_ avec un pèlerin qui, lui
demandant (c'est ce que je crois) la charité pour aller à Saint-Jacques
de Galice, avait été accueilli par elle; son esclavine[39] était pliée
sur une caisse, et le bourdon, sur lequel était un petit tableau avec le
miracle, appuyé au mur; la poche, pleine de rogatons, servait de joujou
à une chatte, dont les joyeux amants trop occupés ne s'occupaient point,
pas plus que de la gourde qui, renversée sens dessus dessous, laissait
tout le vin s'écouler. Nous ne daignâmes point perdre notre temps
devant d'aussi grossières amours; mais nous nous arrêtâmes, arrivés
devant les fissures de la chambre de Madame la Cellerière, qui, ayant
perdu l'espérance de voir arriver son curé, s'était livrée à une telle
fureur qu'elle avait attaché une corde à une solive, était montée sur un
escabeau et le noeud coulant passé autour du cou, elle allait renverser
du pied son point d'appui et ouvrait déjà la bouche pour dire au curé:
«Je te pardonne», quand celui-ci arrivé à l'huis et l'ayant poussé
brusquement entra dedans et vit sa vie au terme dit. Il s'élance sur
elle, la prend dans ses bras et dit: «Qu'est-ce que tout cela signifie?
Suis-je donc tenu de vous, mon coeur, pour un traître à la foi jurée? Et
où est donc la divinité de votre prudence? Où est-elle?» A ces douces
paroles elle releva la tête, comme se relèvent ceux qui sont évanouis et
à qui l'on jette de l'eau froide au visage, et revint à elle absolument
comme les membres engourdis par le froid reviennent à la chaleur du
feu. Et le curé ayant jeté la corde et l'escabeau la déposa sur le lit
et elle lui dit après un long baiser: «Mes oraisons ont été exaucées,
et je veux que vous me fassiez mettre en cire devant l'image de Saint
Giminiano, avec cette inscription: ELLE SE RECOMMANDA ET FUT DÉLIVRÉE.»
Et cela dit, elle accrocha aux dents de ses fourches le charitable curé
qui, rassasié à la première bouchée de chèvre, demanda du chevreau.

_Antonia._--Je voulais te le dire et ne m'en suis plus souvenue. Parle
donc librement et dis _cu_, _ca_, _po_ et _fo_[40], sinon tu ne seras
comprise de personne que de la _Sapienza Capranica_[41], avec ton cordon
dans l'anneau, ton aiguille dans le Culisée, ton poireau dans le jardin,
ta chevillette dans l'ouverture, ta clef dans la serrure, ton pilon dans
le mortier, ton rossignol dans le nid, ton plantoir dans le trou, ta
seringue dans la valvule, ton estoc dans le fourreau, et aussi le pieu,
la crosse pastorale, le pastenague, la moniche, le ceci, le cela, les
pommes, les feuillets du missel, cette affaire, le _verbi gratia_, cette
chose, cette besogne, cette histoire, le manche, le dard, la carotte, le
radis et la merde, qu'elle te soit... je ne veux pas dire dans la gorge,
puisque tu veux marcher sur la pointe de tes soques. Allons! dis oui
pour oui, et non pour non, sinon garde-le pour toi.

_Nanna._--Tu ne sais donc pas combien la pudeur est belle au bordel?

_Antonia._--Parle à ta façon, ne sois pas courroucée.

_Nanna._--Je te dirai donc qu'après avoir obtenu le chevreau et fiché
dedans le couteau propre à couper cette viande-là, il jouissait comme
un fou, à voir l'allée et venue, et en le retirant et en le mettant, il
avait ce plaisir qu'a un mitron à mettre les poings dans la pâte et à
les en retirer. En somme le curé _Arlotto_[42] faisant la preuve de la
force de son coquelicot vous porta, planté dessus de tout son poids, la
serpolette jusqu'au lit, et enfonçant de toutes ses forces son cachet
dans la cire alla en roulant de la tête du lit au pied, puis jusqu'à la
tête, et se retournant de nouveau, ou dessus ou dessous, de telle sorte
que c'était tantôt la Soeur qui besognait le curé, tantôt le curé qui
besognait la Soeur. A force de: «Fais-le-moi!»--«Et je te le fais!»
ils roulèrent tant qu'à la fin ce fut l'inondation, changeant en lac la
plaine des draps, et ils tombèrent, l'un d'un côté, l'autre de l'autre,
soupirant comme des soufflets, qui abandonnés de ceux qui les lèvent
lâchent encore leur vent en s'arrêtant. Nous ne pûmes nous tenir de rire
quand la clef ôtée de la serrure, le vénérable prêtre en témoigna par
un pet si épouvantable (gardes-en le nez sauf!) qu'il résonna à travers
tout le monastère. N'eût été que nous nous fermions l'un à l'autre la
bouche avec la main, nous aurions été découverts.

_Antonia._--Ah! ah! ah! et qui n'aurait ri à se décrocher la mâchoire?

_Nanna._--Nous éloignant à tâtons, au hasard (et il faisait bien les
choses), nous voyons la Maîtresse des Novices en train de tirer de
dessous le lit un portefaix, plus sale que ne l'est un tas de haillons.
Elle lui disait: «Sors de là, mon Hector Troyen, mon Roland du Quartier,
me voici, c'est moi ta servante; et pardonne-moi l'ennui que je t'ai
causé en te cachant, j'étais forcée de le faire.» Et le goujat,
relevant ses guenilles, lui répondait par les gestes du membre, et
comme elle n'avait pas de truchement pour déchiffrer ce langage, elle
l'interprétait à sa fantaisie, et le rustaud lui mettant la serpette
dans la haie lui fit voir mille chandelles et lui planta ses crocs de
loup sur les lèvres avec tant de douceur que les larmes lui venaient,
quatre à quatre. Pour ne pas voir la fraise dans la bouche de l'ourse,
nous allâmes ailleurs.

_Antonia._--Où allâtes-vous?

_Nanna._--Du côté d'une fente qui nous laissa voir une Soeur, qui
paraissait la mère de la Discipline, la tante de la Bible, et la
belle-mère du Vieux Testament. A peine aurais-je osé la regarder. Elle
avait sur la tête une vingtaine de cheveux pareils aux crins d'une
brosse, tout pleins de lentes, et peut-être cent rides sur le front, des
sourcils épais et tout blancs, des yeux qui distillaient une certaine
chose jaune.

_Antonia._--Tu as une bonne vue si tu aperçois de loin jusqu'à des
lentes.

_Nanna._--Suis-moi bien. Elle avait la bouche et le nez pleins de
bave et de morve et ses mâchoires paraissaient le peigne en os d'un
pouilleux, avec deux dents, les lèvres minces et le menton pointu comme
celui d'un Génois, orné, par grâce spéciale, de quelques poils hérissés
comme ceux d'une lionne et durs, pensé-je, comme des épines; les
mamelles ressemblaient aux génitoires d'un homme sans les pelotes; on
aurait dit qu'elles étaient attachées à la poitrine par deux ficelles.
Le corps, miséricorde! était tout rugueux, rentré en dedans, avec le
nombril en dehors. Il est vrai qu'elle avait autour de sa pissotière une
guirlande de feuilles de choux qui semblaient être restées un mois sur
la tête d'un teigneux.

_Antonia._--Saint Onuphre portait bien autour de sa pudeur un cerceau de
taverne.

_Nanna._--Tant mieux. Les cuisses étaient des fuseaux recouverts de
parchemin et les genoux lui tremblaient au point qu'elle se trouvait à
chaque instant près de tomber; et pendant que tu t'imagines ses mollets,
et les bras, et les pieds, je te dirai qu'elle avait les ongles des
mains longs comme celui que le Ruffian portait au petit doigt, par
genre; mais ceux-ci étaient pleins d'ordures. A cette heure, courbée
vers la terre, elle traçait des étoiles, des lunes, des carrés, des
ronds, des lettres et mille autres balivernes; ce faisant, elle appelait
les démons d'un tas de noms que les diables même ne pourraient se
rappeler; puis, après avoir tourné trois fois autour des figures, elle
se tourna vers le ciel, sans cesser de marmotter à part soi; puis,
ayant pris une figurine de cire vierge, dans laquelle étaient piquées
cent aiguilles (et si tu as jamais vu la mandragore, tu vois ce que
c'était), elle la mit assez près du feu pour qu'elle s'en ressentît, et
la retournant comme on retourne les ortolans et les becs-figues, pour
qu'ils cuisent sans se brûler, elle disait ces paroles:

    O Feu, mon Feu, détruis
    Ce cruel qui me fuit,

et la retournant avec plus de rage qu'on ne donne du pain à l'hôpital,
elle ajoutait:

        Que mon désir, mon désir fou
    Touche le Dieu d'Amour sur l'heure!

L'image commençait fort à s'échauffer; elle dit les yeux fixés sur le
carrelage:

        Et fais, Démon, que mon bijou
    Vienne ou bien qu'à l'instant je meure.

A la fin de ces petits vers, voici que quelqu'un frappe à la porte, tout
haletant comme celui qui, pris sur le fait de grapiller dans la cuisine,
aurait, avec ses pieds, épargné à ses épaules une dégelée de coups de
bâton. Aussitôt, elle laissa là toutes ses incantations et lui ouvrit.

_Antonia._--Ainsi nue?

_Nanna._--Ainsi nue. Et le pauvre homme contraint par la nigromancie,
comme la faim par la disette, lui jeta les bras autour du cou, et la
baisant non moins savoureusement que si elle avait été la Rosa ou
l'Arcolana, louait sa beauté dans les mêmes termes que ceux qui font des
sonnets aux Tullies, et ce fantôme maudit se démenant toute et minaudant
lui disait: «Sont-ce là des chairs à se coucher toutes seules?»

_Antonia._--Oh! pouah!

_Nanna._--Je ne te soulèverai pas davantage l'estomac avec cette vieille
Trentine[43]; je ne sais rien d'autre sur elle, parce que je n'ai rien
voulu voir d'autre. Et quand l'ensorcelé séculier, un jeune gars à sa
première barbe, la besogna sur un escabeau _pedum tuorum_, je fis la
chatte de Masino, qui fermait les yeux pour ne pas attraper les rats.

Poursuivons maintenant! Après la vieille, nous allâmes voir la Tailleuse
qui était aux prises avec le Tailleur son maître, et qui, l'ayant
déshabillé tout nu, lui baisait la bouche, les tétons, la baguette et le
tambour, comme la nourrice baise à l'enfançon qu'elle nourrit son petit
museau, sa bouchette, ses menottes, son petit corps menu, sa quéquette,
son petit cul, si passionnément qu'il semble qu'elle veuille le sucer
comme il lui suce le lait.

Certainement nous aurions mis l'oeil à la fente pour voir le Tailleur
découdre des lés dans la robe de la Tailleuse, mais nous entendîmes un
cri, et après le cri, un hurlement, et après le hurlement, un hélas!
et l'hélas achevé, un oh! Dieu! qui nous bouleversa tout le coeur. Et
accourus vite à l'endroit d'où partaient les cris que couvrait le bruit
de nos pas, nous en vîmes une qui avait une créature à demi sortie de la
cave et qui la pissa tout à fait, la tête en avant, au son de quantité
de pets parfumés. Dès qu'on vit que c'était un enfant mâle, on appela
son père, Dom Gardien, qui vint accompagné de deux Soeurs entre deux
âges; et à son arrivée, on commença à manifester de l'allégresse comme à
l'entrée d'un Seigneur. Le Gardien dit: «Puisque voici sur cette table
du papier, une plume et de l'encre, je veux faire sa nativité.» Et après
avoir dessiné un million de points, tirant certaines lignes entre eux,
disant je ne sais quoi de la maison de Vénus, de Mars et de Mercure, il
se tourna vers l'assistance et dit: «Sachez, mes Soeurs, que ce mien
fils naturel, charnel et spirituel, sera le Messie, l'Antéchrist ou
Melchissédech.» Le Bachelier me tirait par la robe pour mieux voir le
trou d'où il était sorti; je lui fis signe qu'il me déplaisait de voir
d'autres boudins que ceux d'un porc éventré.

_Antonia._--Allez, allez, faites-vous Soeur!

_Nanna._--Écoute celle-ci maintenant. Six jours avant moi avait été
placée, par ses frères, là où j'étais, une... je ne veux pas dire une
pucelle... une... que Dieu te le souffle dans l'oreille! Par défiance
contre un des premiers du pays qui en était amoureux fou, selon ce
qu'on m'en a dit, l'Abbesse la tenait toute seule dans une chambre,
l'enfermait de nuit et emportait la clef. Et le jeune amant, s'étant
aperçu qu'une des fenêtres grillées de la chambre donnait sur le jardin,
grimpait, les ongles comme un pic, le long du mur de la fenêtre, et du
mieux qu'il pouvait donnait la becquée à l'oie. Et justement la nuit
dont je parle, il était venu et collé au grillage il abreuvait le braque
à la tasse qu'on lui tendait et tenait pour cela ses bras enlacés à ces
barreaux de malheur. Au moment où le miel venait à la gaufre, la douceur
lui en devint plus amère qu'une médecine.

_Antonia._--De quelle façon?

_Nanna._--Le malheureux se pâma si bien au moment du Fais, je le fais!
que, ses bras ayant lâché prise, il tomba du balcon sur un toit, du toit
sur un poulailler, du poulailler par terre, de sorte qu'il se cassa une
cuisse.

_Antonia._--Que ne se les était-elle rompues toutes deux, ta sorcière
d'Abbesse, qui voulait qu'elle observât la chasteté dans un bordel!

_Nanna._--Elle le faisait par peur des frères qui avaient juré de la
brûler avec tout le monastère, s'ils entendaient parler de rien. Et
pour en revenir au fait, le jeune homme, qui avait eu ainsi le salaire
des chiens, mit tout le monde sens dessus dessous. Chacun courut à la
fenêtre, levant le châssis, et à la clarté de la lune on découvrit le
malheureux tout défiguré et fracassé. On fit lever deux séculiers du
lit de leurs fausses femmes et on les envoya au jardin, où ils prirent
le blessé dans leurs bras et le portèrent dehors. Je n'ai pas besoin de
te dire que l'événement fit du bruit dans le pays. Après ce scandale
nous retournions dans notre cellule, de peur que le jour ne nous
surprît à épier les faits et gestes des autres quand nous entendîmes
un Moine, excellent brigand, tout graisseux, plutôt deux fois qu'une,
qui disait des balivernes à je ne sais combien de Soeurs, de prêtres
et de séculiers qui avaient joué aux dés et aux cartes toute la nuit.
Ayant fini de boire, ils s'étaient mis à bavarder, conjurant le Frère
de leur dire un conte. Il disait: «Je vais vous raconter une histoire
qui commença par des rires et finit par des pleurs, du fait d'un gros
mâtin.» Il obtint le silence et commença:

«Il y a de cela deux jours, passant sur la place, je m'arrêtai à voir
une petite chienne en chaleur qui avait à ses trousses deux douzaines
de roquets attirés par l'odeur de sa vulve, toute gonflée et si rouge
qu'elle semblait de corail ardent. Ils allaient la flairant, tantôt
l'un, tantôt l'autre, et ce manège avait rassemblé un tas de gamins
qui s'amusaient à en voir un grimper dessus et donner deux saccades,
puis un autre en faire autant. A moi, ce passe-temps me faisait prendre
proprement ma mine de Religieux, quand voici venir un chien de ferme,
qui semblait le lieutenant de toutes les boucheries du monde. Il en
accroche un et le jette par terre furieusement, puis le laisse et en
prend un autre qui ne garda pas sa peau intacte; le reste s'enfuit,
l'un par-ci, l'autre par-là, et le mâtin, faisant de son échine un
arc, hérissant le poil comme un porc ses soies, louchant des yeux,
grinçant des dents, grognant, l'écume à la gueule, regardait la pauvre
petite chienne mal partagée. Et après lui avoir quelque peu flairé sa
bébelle, il lui donna deux poussées qui la firent aboyer comme une
grosse chienne. Mais glissant de dessous lui, elle se mit à courir.
Et les roquets, qui guettaient de loin, lui trottent par derrière; le
mâtin en colère la suit; elle voit un trou sous une porte fermée, et
vite s'y faufile, les roquets derrière elle. Le chien paillard reste
seul, étant de telle taille qu'il ne pouvait passer par où s'étaient
glissés les autres. Resté ainsi dehors, il mordait la porte, grattait la
terre, hurlait comme un lion qui aurait la fièvre. Il était là depuis
longtemps, quand voici déboucher du trou un des roquets, et le traître
chien se jeta dessus, lui arrachant tout une oreille; un second étant
apparu, il le traita encore pis, et l'un après l'autre il les houspilla
tous au débuché et les fit vider le quartier comme les paysans vident un
pays à l'approche des soldats. A la fin, l'épousée sortit aussi; il la
prit à la gorge, lui planta ses crocs dans le sifflet et l'étrangla net,
faisant sauver la marmaille, avec tout le voisinage accouru à cette fête
canine et poussant des cris jusqu'au ciel.»

Là-dessus, ne nous souciant plus de rien voir ni de rien entendre, nous
rentrâmes dans notre chambre, et après avoir couru un mille au lit nous
nous endormîmes.

_Antonia._--Que celui[44] des Cent Nouvelles me le pardonne, il peut
aller se cacher.

_Nanna._--Je ne dis pas cela. Mais je veux qu'il confesse au moins que
les miennes sont prises sur le vif et les siennes factices comme des
peintures. Mais n'ai-je plus rien à te dire?

_Antonia._--Quoi?

_Nanna._--Je me levai à none. Le coq de ma paroisse[45] était parti de
bonne heure, je ne sais comment. Au dîner, je ne pouvais m'empêcher de
sourire en revoyant celles qui la nuit étaient allées à Capharnaüm, et
en peu de jours, familiarisée avec elles toutes, je connus clairement
que de même que j'avais vu les autres, les autres m'avaient aussi
regardée pendant que je m'amusais avec le Bachelier. Le dîner achevé,
monta en chaire un Frère ayant la mine d'un Luther, ayant une voix de
veilleur de nuit, si pénétrante et si retentissante qu'on l'aurait
entendu du Capitole au Testaccio[46]; et il fit aux Soeurs une
exhortation qui aurait converti l'étoile de Diane.

_Antonia._--Que disait-il donc?

_Nanna._--Il disait qu'il n'y avait pas de chose plus odieuse à la
nature que de perdre le temps, parce qu'elle nous l'a donné pour qu'on
le dépense pour sa satisfaction, et qu'elle se réjouit de voir ses
créatures croître et multiplier. Par-dessus tout, rien ne lui plaît
comme de découvrir une femme qui, arrivée à la vieillesse, peut dire:
«Monde, adieu!» Entre toutes les autres, la nature aime comme ses plus
précieux bijoux les Nonnettes, qui confectionnent des sucreries au dieu
Cupidon; et voilà pourquoi les plaisirs dont elle les gratifie sont
mille fois plus doux que ceux qu'elle donne aux mondaines; il affirmait
à voix haute que les enfants qui naissent d'un Religieux et d'une Soeur
sont les fils du _Dissitte_[47] et du _Verbum caro_. Puis, mis sur le
chapitre de l'amour qu'il traita des mouches aux fourmis, il s'échauffa
fort à vouloir que tout ce qu'il disait sortît, non de sa bouche,
mais de celle de la Vérité, et un chanteur juché sur un banc n'est
pas écouté si attentivement des badauds qu'il ne l'était des bonnes
ménagères, le braillard! La bénédiction donnée avec (tu m'entends bien?)
un des machins de verre, long de trois empans, il descendit. Pour se
rafraîchir, il faisait du vin ce que les chevaux font de l'eau, et
dévora les pâtés avec la voracité d'un baudet broutant des sarments.
On lui donna plus de cadeaux que toute une parenté à qui chante sa
première messe, ou une mère à sa fille qui se marie. Lui parti, chacun
se mit à s'amuser qui d'une façon, qui d'une autre. Je retournai dans ma
chambre et je n'y étais pas depuis longtemps quand j'entendis frapper
à ma porte; j'ouvre et voici le petit domestique du Bachelier qui,
avec une révérence courtisane, me présente un paquet enveloppé et une
lettre pliée en forme de ces flèches empennées à trois angles, ou, pour
mieux dire, comme ces fers qui sont au bout des flèches. La suscription
disait... Je ne sais si je me rappellerai les propres termes...
Attends... oui, oui, elle disait ceci:

                Que ces simples paroles
    Séchées par mes soupirs, écrites avec mes pleurs,
    Soient mises en paradis dans les mains du Soleil!

_Antonia._--Oh! Excellent!

_Nanna._--Dedans était un bavardage, d'un long, d'un long! Cela
commençait par mes cheveux que l'on avait coupés à l'église. Il disait
qu'il les avait recueillis et s'en était fait faire une chaîne de
cou; puis que mon front était plus pur que le ciel; il comparait mes
sourcils à ce bois noir dont on fait les peignes, et d'après lui mes
joues faisaient honte au lait et à la crême; il égala mes dents à une
enfilade de perles et mes lèvres à des fleurs de grenade; et faisant un
grand poème sur mes mains, il loua jusqu'à mes ongles; ma voix était
semblable au cantique _Gloria in excelsis_; et arrivant à la poitrine,
il en disait merveilles et qu'elle portait deux pommes bien séparées,
pareilles à de la neige. Enfin, il se laissait glisser jusqu'à la
fontaine, disant y avoir bu indignement, et affirmait qu'elle distillait
du _manuschristi_[48], et que son duvet était de soie. Du revers de la
médaille il ne disait pas un mot, estimant qu'il faudrait ressusciter le
Burchiello[49] pour en célébrer une minime parcelle. Il terminait en me
rendant grâces, _per infinita secula_, de la libéralité avec laquelle
je lui avait octroyé mon trésor, et jurant qu'il reviendrait bientôt me
voir. Après un «Adieu, mon petit coeur!» il avait mis à peu près ceci:

    Celui-là qui dans votre beau corsage vit[50],
    Contraint par trop d'amour, ainsi vous écrivit.

_Antonia._--Qui donc n'aurait pas relevé ses jupes à une si belle
chanson?

_Nanna._--La lettre lue, je la repliai et avant de la cacher dans mon
sein, je la baisai; puis, retirant le paquet de son enveloppe, je vois
que c'est un très beau livre de messe, que mon ami m'envoyait, ou plutôt
je crus que c'était un livre de messe. Il était recouvert de velours
vert, ce qui signifie amour, avec des cordons de soie. Je le prends en
souriant, je le caresse de l'oeil, je le baise partout, en le louant
comme le plus beau que j'eusse jamais vu, et je congédie le messager
en lui disant d'embrasser son maître pour moi. Restée seule, j'ouvre
le petit livre pour lire le _Magnificat_ et aussitôt je vois qu'il est
plein d'images où l'on se divertissait dans les postures pratiquées par
les savantes Nonnes. En en regardant une qui exhibant sa boutique par
le cul d'un panier sans fond se laissait tomber au bout d'une corde
sur la fève d'un membre démesuré, j'éclatai de rire si fort que je fis
accourir une petite soeur qui était de celles avec qui j'étais le mieux
apprivoisée, et, comme elle me dit: «Que signifient ces éclats de rire?»
je n'eus pas besoin de corde pour tout lui dire. Je lui montrai le petit
bouquin et nous le feuilletâmes avec tant de plaisir qu'il nous prit
une telle envie d'essayer les postures des images que force nous fut
de recourir au manche de verre. Ma petite amie se l'arrangea si bien
entre les cuisses qu'on eût dit le machin d'un homme en arrêt devant
sa tentation. Je me jetai sur le dos, comme une de ces femmes du Pont
Sainte-Marie. Je lui posai mes jambes sur les épaules, et elle, me le
mettant tantôt du bon, tantôt du mauvais côté, me fit vite achever ce
que j'avais à faire; puis, à son tour, elle prit la place que j'occupais
et je lui rendis fouace pour tourte.

_Antonia._--Sais-tu, Nanna, ce qui m'arrive à t'écouter jaser?

_Nanna._--Non.

_Antonia._--Ce qui arrive à quelqu'un qui flaire une médecine et qui,
sans la prendre autrement, va deux ou trois fois de corps.

_Nanna._--Ah! ah! ah!

_Antonia._--Oui, tu peins si bien au vif ce que tu racontes que tu m'as
fait pisser sans que j'aie mangé de truffes ni de cardons.

_Nanna._--Tu me reprends si je parle au moyen de mots sous-entendus et
voici que tu uses aussi du langage de quelqu'un qui raconte de petites
histoires aux gamines et qui dit: «J'ai quelque chose de blanc comme une
oie, et ce n'est pas une oie; qu'est-ce que c'est?»

_Antonia._--Je parle comme cela pour te faire plaisir. C'est pour cela
que j'use d'obscurité.

_Nanna._--Je te remercie. Maintenant, continuons l'antienne. Après les
petits jeux auxquels nous avions joué ensemble, il nous prit envie de
nous faire voir au parloir et au tour. Mais nous ne pûmes approcher:
toutes les Soeurs y étaient accourue comme les lézards courent au
soleil, et l'église ressemblait à Saints-Pierre-et-Paul, le jour de la
Station; moines, soldats, tout le monde entrait, et tu me croiras si tu
veux, j'aperçus Jacob l'Hébreu, qui s'entretenait bien tranquillement
avec l'Abbesse.

_Antonia._--Le monde est corrompu!

_Nanna._--J'en dis autant; en sorte qui veut. J'y vis aussi un de ces
malheureux Turcs[51], qui s'était laissé prendre dans le filet en
Hongrie.

_Antonia._--On avait dû le faire chrétien.

_Nanna._--Suffit que je l'aie vu, je ne saurais te dire si c'est avec
ou sans le baptême. Mais je n'ai été qu'une bête en te promettant de te
raconter, en un jour, la vie des Soeurs, parce qu'en une heure elles
font des choses que l'on ne raconterait pas pendant une année. Le soleil
se dispose à se coucher, je vais donc abréger, faisant compte d'être
un homme pressé de remonter à cheval, qui, bien qu'il ait grand'faim,
avale à peine quatre bouchées, boit un coup, et, vite! en route.

_Antonia._--Laisse-moi parler un peu. Tu m'as dit d'abord que le monde
n'est plus ce qu'il était de ton temps; je pensais que tu avais à me
raconter, des Soeurs d'alors, des choses écrites dans le livre des
Saints Pères.

_Nanna._--Je me suis trompée si je t'ai dit cela. J'ai peut-être voulu
dire qu'elles ne sont plus comme elles étaient dans l'ancien temps.

_Antonia._--C'est donc la langue qui s'est trompée, et non le coeur?

_Nanna._--Comme tu voudras, je ne me souviens plus. Occupons-nous de ce
qui importe le plus. Je te dirai que, le Démon me tentant, je m'étais
laissé mettre le bât par un certain religieux qui venait de terminer ses
études; mais je prenais bien garde au Bachelier. Une fois entre autres,
mon nouvel amant vint me voir un soir à l'improviste, après l'_Ave
Maria_, et me dit: «Ma chère petite rusée, fais-moi la grâce de venir
avec moi tout de suite, je veux te mener en un lieu où tu auras beaucoup
de plaisir. Tu n'entendras pas seulement un concert angélique, tu verras
encore jouer une très jolie comédie.» Moi, qui avais des grillons
plein la tête, sans hésiter je me déshabille; il m'aide à quitter mes
vêtements sacrés, et j'en prends d'autres tout parfumés, c'est-à-dire
des habits de garçon que m'avait fait faire mon premier amant. Je me
pose sur la tête une toque de soie verte, avec une petite plume rose
et une agrafe d'or, puis, le manteau sur l'épaule, je m'en vais avec
lui. Nous n'avions pas marché la longueur d'un jet de pierre qu'il
entre dans une longue ruelle, large d'une demi-enjambée et sans issue.
Il siffle doucement et aussitôt nous entendons descendre un escalier,
puis ouvrir une porte, où, dès que nous mîmes le pied, parut un page,
avec une torche de cire blanche allumée. A la clarté de la torche,
nous montons l'escalier, et nous voilà dans une salle somptueusement
décorée, mon Étudiant me tenant par la main, et le page à la torche
soulevant la portière, tout en disant: «Que Vos Seigneuries daignent
entrer!» Nous entrons. Aussitôt que je parus, tu aurais pu voir tout le
monde se lever, le bonnet à la main comme fait l'assistance quand le
prédicateur donne la bénédiction. C'était le lieu de réunion de tous
les paillards, affiliés entre eux à la façon d'une académie de brelan,
et là se retrouvaient toutes les sortes de Religieuses et de Religieux,
comme au noyer de Bénévent toutes les générations de sorcières et de
sorciers. Et chacun s'étant rassis, on n'entendit plus que chuchoter sur
ma frimousse; encore que cela ne soit pas bien à moi de le dire, sache,
Antonia, qu'elle était jolie.

_Antonia._--Il est à croire qu'étant une fort belle vieille, tu as dû
être un beau brin de fille.

_Nanna._--Nous commencions à être excités quand arriva, de plus, la
vertu amoureuse de la musique qui me fit tressaillir jusqu'au fond de
l'âme. Ils étaient quatre, qui regardaient sur un livre, et l'un d'eux,
sur un luth argenté, accordé à leurs voix, chantait:

    Divins yeux sereins...

Après cela vint une Ferrarèse qui dansa si gentiment qu'elle émerveilla
chacun. Elle faisait des cabrioles que n'aurait pas faites un cabri, et
avec une adresse, oh Dieu! et avec une grâce, Antonia! que tu n'aurais
jamais voulu voir autre chose. Quel miracle c'était de la voir la jambe
gauche repliée à la façon de la grive, et tout le corps portant sur la
droite, tourner comme un tour, de sorte que sa jupe, gonflée par la
rapidité de ses tournoiements, déployée en un beau rond, se voyait à
peine, autant que les girouettes mues par le vent sur une cabane ou,
pour mieux dire, celles en papier que les gamins fichent au bout d'un
bâton; le bras tendu, ils se mettent à courir et s'amusent à les voir
tourner si vite qu'à peine les voit-on.

_Antonia._--Dieu la bénisse!

_Nanna._--Ah! ah! ah! je ris d'un autre qu'ils appelaient le fieu à
Ciampolo (d'après moi). C'était un Vénitien qui, en dedans d'une porte,
contrefaisait une foule de voix. Il faisait un faquin ou portefaix
si bien qu'il n'y avait pas un Bergamasque[52] qui ne lui eût donné
gagné. Le portefaix demandait après Madonna à une vieille, et la voix
de la vieille disait: «Et que lui veux-tu à Madonna?»--«Je voudrais
lui parler», répondait-il, puis, d'un ton de déception, il ajoutait:
«Madonna, Madonna, je meurs, je sens le poumon qui me bout comme une
poêle de tripes!» Et il faisait des lamentations de portefaix les plus
drôles du monde. Ensuite, se mettant à la peloter, il riait en disant
des mots vraiment propres à lui faire transgresser le Carême et rompre
le jeûne. Au milieu de ces badinages survenait le mari, un vieux barbon
tombé en enfance; apercevant le portefaix, il menait grand tapage. On
aurait dit un paysan qui voit mettre à sac son cerisier, et le portefaix
s'écriait: «Messer, ô Messer! Ah! ah! ah!» avec les rires, les gestes
et les façons d'un nigaud: «Va-t'en, adieu! disait le vieux, ivrogne!
âne!» Et, s'étant laissé déchausser par la servante, il contait à sa
femme je ne sais quoi, du Sophi et du Turc, et forçait tout le monde à
se compisser de rire, lorsque, débouclant les courroies avec lesquelles
il se sanglait, il faisait serment de ne plus jamais manger d'aliments
venteux. Il se laissait mettre au lit, dormait, ronflait. Alors le
susdit revenait sous la forme du portefaix, et pleurnichait et riait si
bien avec la Madonna qu'il finissait par lui secouer le pelisson.

_Antonia._--Ah! ah! ah!

_Nanna._--Tu aurais bien ri toi-même d'entendre leurs débats et tout
le remue-ménage, entrecoupé par le portefaix de polissonneries qui
s'ajustaient au mieux avec celles de Madonna Refais-le-moi-le!

Le chant de ces vêpres fini, nous revenons dans la salle où était une
estrade pour ceux qui devaient jouer la comédie. Le rideau allait se
lever, quand je ne sais qui heurta violemment la porte; le bruit des
voix n'aurait pas permis de l'entendre s'il avait frappé moins fort.
Et, laissant là le rideau, on ouvrit au Bachelier, car c'était bien le
Bachelier qui, passant là par hasard, avait heurté la porte, ne sachant
pas que je lui fusse infidèle. Il entre et me voit faire des mamours
avec l'Étudiant. Poussé par cette maudite frénésie qui les aveugle
tous; avec la rage de ce mâtin qui avait tué la petite chienne (comme
le raconte l'historiette de ce Frère), il me prend par les cheveux, me
traîne par la salle, et puis me fait dégringoler les escaliers sans se
soucier des supplications que chacun fait pour moi (sauf l'Étudiant
qui, dès qu'il vit le Bachelier, disparut comme une fusée de girande au
feu d'artifice). Celui-ci me reconduisit, toujours en me battant, au
Monastère; là, en présence de toutes les Soeurs, il me fouetta avec
cette douceur que montrent les Moines à punir un de leurs inférieurs,
s'il lui arrive de cracher dans l'église. Il m'administra une telle
fessée avec les courroies du lutrin qu'il m'enleva un demi-pied de
chair, et ce qui me fut le plus sensible, c'est que l'Abbesse prenait le
parti du Bachelier.

Après avoir passé huit jours à m'oindre d'huile et à me panser à l'eau
de rose, je fis savoir à ma mère que si elle voulait me voir en vie,
elle se dépêchât de venir. Elle trouva que je n'étais plus la même et,
croyant que j'étais tombée malade à force d'abstinences et de matines,
elle voulut à toute force que je fusse transportée sur l'heure à la
maison. Toutes les belles représentations des Soeurs et des Moines
ne purent me faire demeurer un jour de plus. Une fois à la maison,
mon père, qui craignait ma mère plus que je ne crains je ne sais qui,
voulait courir au médecin, mais on ne l'y laissa pas aller pour de
bonnes raisons. Je ne pouvais pas cacher mon mal d'en bas, où les
étrivières avaient joué comme les baguettes des gamins sur les marches
de l'autel et les portes des églises, après les offices, le soir de la
semaine sainte. Je dis que, pour me macérer la chair, je m'étais assise
sur un peigne à carder l'étoupe, ce qui m'avait causé ce dégât. Ma mère
cligna de l'oeil à cette maigre excuse: en effet, les dents du peigne
m'auraient traversé non seulement le cul (que le tien reste sain et
sauf), mais aussi le coeur. Mais comme cela valait mieux, elle se tut.

_Antonia._--Je commence à croire qu'il n'était pas feint l'ennui que
tu montrais à faire la Pippa Nonne, et je me rappelle maintenant que
ma bonne âme de mère avait coutume de dire qu'une Soeur, dans un
certain monastère, feignait tous les trois jours d'avoir tous les maux
imaginables, afin que les médecins lui missent l'urinoir sous les jupons.

_Nanna._--Je sais bien qui c'était et je ne t'en ai pas parlé pour
abréger. Maintenant que je t'ai tenue toute la journée à bavarder, je
veux que tu viennes ce soir chez moi.

_Antonia._--Comme tu voudras.

_Nanna._--Tu m'aideras à faire quelques petites choses, et puis demain,
après dîner, dans cette vigne, sous ce même figuier, nous entamerons la
vie des Femmes mariées.

_Antonia._--A ton service.

Cela dit, sans rien emporter de la vigne, elles s'acheminèrent vers le
logis de Nanna, qui habitait à la Truie. Arrivées là, à la tombée de la
nuit, la Pippa fit à l'Antonia beaucoup de caresses.

Puis vint l'heure du souper. Elles soupèrent, et après être demeurées
ensemble un peu de temps, elles coururent dormir.


NOTES

[Note 19: Les trois dialogues qui suivent forment la _Première
partie des Ragionamenti de Pierre Arétin, surnommé le Fléau des Princes,
le Véridique et le Divin_.]

[Note 20: La Nanna raconte ce trait dans le troisième Dialogue.]

[Note 21: Le Talmud appelle les anges Maîtres de danse.]

[Note 22: Il s'agit évidemment du poème de l'Arétin contre l'Elena
Ballerina, poème attribué à Lorenzo Venerio et publié sous le nom de son
fils Maffeo Venerio, évêque de Corfou. Voici ces raisons qui sont au
chant III:

    «Concluons donc qu'un grand cas bien ferme,
    «D'un vaillant homme de frère dans toute la force de sa jeunesse
    «Quand le bouillon et le vin l'ont échauffé,
    «Alors qu'il n'est ni hiver ni été,
    «Et quand le rut le rend entreprenant et hardi,
    «Les coups qu'il donne sont tellement sans arrière-pensée
    «Que je voudrais, _verbi gratia_, de temps en temps,
    «Qu'il fût tout cas et moi toute mirely.»

Ce dernier trait est tout arétinesque, on le retrouvera dans les
Sonnets.]

[Note 23: Ce jeu de mots alphabétique s'entend aussi bien en
français qu'en italien.]

[Note 24: On devait parler souvent de cette Sainte parmi les
prostituées romaines. Elle est citée plusieurs fois dans la _Lozana
Andaluza_, où elle est nommée en espagnol _Santa Nefixa_.

LE CHANOINE.--_Corps de moi!... Elle est plus habile que Sainte Nafisse,
celle qui donna son corps en aumône._ (Cahier XXIII.)

TRUJILLO.--_Les attouchements et le contact, voilà ce qui guérit, comme
l'a dit Sainte Nafisse, celle qui mourut d'amour suave._ (Cahier L.)

Et plus loin la Lozana la nomme aussi: _Il a engeigné la Lozana comme si
j'avais été Sainte Nafisse_.

Sainte Nafisse est également citée au chant III de la _Puttana errante_.]

[Note 25: Il s'y tenait beaucoup de prostituées.]

[Note 26: Pour _Philocole_. Cette amplification de l'histoire de
_Flor et Blanchefor_ est le premier ouvrage de Boccace.]

[Note 27: _Suffragant._ La Nanna estropie beaucoup de mots.]

[Note 28: _Bovo d'Antona_: chanson de geste anonyme de la fin du
XIIe siècle; c'est une imitation de la chanson de geste française
_Beuves d'Hanstonne_, dont il y a plusieurs versions et qu'on attribue à
Bertrand de Bar-sur-Aube. L'Arétin connaissait les _Reali di Francia_,
ces _Royaux de France_ déjà populaires en Italie de son temps et où l'on
trouve _Bovo d'Antona_. La belle Drusania, la fille du roi d'Arménie,
l'amante et puis l'épouse de Bovo, faisait sonner la harpe et chantait
à merveille; l'ayant perdu sur _la rive de la mer_, elle se fit
reconnaître rien qu'en chantant.]

[Note 29: _Primicier._]

[Note 30: Pour _Colleoni_, fameux condottiere bergamasque, qui
s'illustra au service de Venise. Il est un des premiers qui aient fait
usage du canon. Il mourut en 1475.

Allusion à sa mine fière sur le monument équestre, élevé à Venise,
en 1495, par Alexandro Leopardo qui l'avait fondu d'après le modèle
d'Andrea del Verrochio.

Allusion aussi à la galante réputation des Colleoni. Dans cette famille
les mâles passaient tous pour être pourvus de trois testicules.
Dissertant sur le droit que l'on a ou que l'on devrait avoir de changer
de nom, Casanova de Seingalt observe: _Les seuls Colleoni, de Bergame,
seraient embarrassés de changer de nom, car ils seraient en même temps
obligés de changer le signe de leurs armoiries, puisqu'ils ont sur l'écu
de leur ancienne famille les deux glandes génératrices et de détruire
par là la gloire de Bartholomeo leur aïeul._]

[Note 31: Petites fesses.]

[Note 32: Poisson, sorte de raie (_trygon pastinaca_); on le nomme
_terre_ à Lorient, _terre_, _tonare_ ou _touare_ dans le Poitou, _tère_
à Arcachon, _pastenague_ à Cette, _pastenaïga_ à Nice. L'Arétin a
souvent pris des poissons pour les termes de ses comparaisons.

Une locution proverbiale de l'époque, _esser comme il pastinaca_, être
comme la pastenague, signifiait: être sans queue ni tête, car enveloppée
par les nageoires pectorales, la tête de ce poisson ne se distingue pas
bien, et on lui coupait la queue dont on disait la piqûre dangereuse.]

[Note 33: _L'inguintana_ ou _la quintana_, c'est-à-dire la
_quintaine_, c'était en Italie, et surtout en Toscane, un anneau de fer
suspendu en l'air et que l'on s'efforçait d'enfiler avec la lance. En
France, on appelait cela «courir à la bague» et l'on sait ce que l'on y
nommait une quintaine.]

[Note 34: Pénitentiels.]

[Note 35: Monstre marin très vorace. On connaît l'épigramme de
François Boussuet, _de Orca_:

    Orcae, Balænæ que immania corpora ponti
    Utraeque inter se bella cruenta movent.
    Se Balaenae igitur maris in secreta receptant,
    Nam foetis uteri est cura, timorque sui.
    Proedae avidae norunt Orcae id gravidasque lacessunt,
    Ast hae victæ uteri pondere sæpe ruunt
    Praepediuntur enim, spes quippe fuga omnis in una.
    Balaenis siquidem vis minor omnis inest.
    Orcae igitur miseras truculentis dentibus urgent,
    Et vivos foetus cum genitrice vorant.

Il s'agit de l'_épaulard_, qu'on appelle aussi l'orque, _Orca_, et qui
à cause de ce nom est fort souvent cité comme un monstre infernal par
confusion avec l'_orque_ qui est l'enfer même (_Orcus_).]

[Note 36: 9 heures du soir.]

[Note 37: Les mendiants.]

[Note 38: Travail avancé de fortifications; sorte de demi-lune.]

[Note 39: _Schiavina_, manteau de pèlerin: «Le prince Perse
commande à un sien serviteur de leur faire tailler deux esclavines, et
de recouver deux bourdons, tels que les pèlerins ont en coutume d'en
porter.» (_Hist. de Flor et de Blancheflor._)]

[Note 40: Première syllabes de _culo_, _cazzo_, _potta_ et _fottere_
que l'on entend assez.]

[Note 41: Université de Rome.]

[Note 42: Allusion à Mainardi, dit l'Arletto, curé de _S. Cresci di
Maciuoli_ dans l'évêché de Fiesole et réputé pour ses facéties célèbres
au temps de l'Arétin. Elles ont été très souvent réimprimées surtout au
XVIe siècle.

M. Rémy de Gourmont dit: «_Il piovano Arlotto_ signifie proprement le
_curé arsouille_.»]

[Note 43: Issue du Trentin ou pays de Trente. On croyait que le
Tyrol produisait un grand nombre de sorciers et de sorcières.]

[Note 44: Boccace.]

[Note 45: C'est-à-dire le Bachelier.]

[Note 46: Monticule au bord du Tibre, à Rome. Il a été formé par
l'accumulation des tessons de pots qu'y laissaient ceux qui allant au
fleuve chercher de l'eau cassaient la cruche. De là le nom de Testaccio.]

[Note 47: Pour _Dixit_, celui qui dit, le Seigneur. Allusion aux
paroles du psaume 109: _Dixit Dominus..._]

[Note 48: Sorte de pâtisseries, de bonbons ou de pastilles
sirupeuses dont la pâte demandait à être longuement travaillée avec les
mains, et comme il était fatigant de la pétrir, on disait en le faisant
une sorte de prière jaculatoire appelée _Manuschristi_ d'après les mots
qui la commençaient, d'où le nom de la friandise, aussi bien connue en
France qu'en Italie.]

[Note 49: _Domenico di Giovanni_, dit _il Burchiello_, parce qu'il
écrivait ses sonnets sans se soucier d'y mettre un sens, mais selon
les hasards de son inspiration verbale et de la rime, ce qui n'est pas
un art poétique si médiocre. Crescembeni fait dériver _Burchiello_ de
_alla Burchia_ qui, entre autres sens, signifie: à la va comme je te
pousse, n'importe comment. Il faut ajouter que plusieurs bons esprits
ont vu dans l'obscurité du Burchiello autre chose que de l'absurdité. A
l'époque de l'Arétin, il n'avait pas mauvaise réputation; on avait tiré
de son surnom un adjectif: _burchiellesco_, qui avait à peu près le sens
d'énigmatique. Ce fameux poète burlesque naquit à Florence en 1404 et
mourut à Rome en 1448.

Ce serait Sachetti qui aurait inauguré un genre poétique auquel
Burchiello attacha son nom. Il ne faudrait pas confondre le style
burchiellesque avec la poésie _fidentiane_ obscure et raffinée appelée
ainsi en Italie au XVIe siècle, à cause de Fidenzio Glottoerinio
Ludimagistro. Le ton des poèmes le plus souvent satiriques du Burchiello
s'approche plutôt de celui des _quodlibet_ allemands, des coq-à-l'âne et
des amphigouris comme on en fit tant en France au XVIIIe siècle.]

[Note 50: De _vivre_ et non de _voir_.]

[Note 51: Jean de Zapol, comte de Scépuse et voïvode de
Transylvanie, élu au trône de Hongrie, vacant à la mort, en 1526, du roi
Louis II, dernier des Jallegons, avait appelé les Turcs à son secours
contre Ferdinand d'Autriche qui, se fondant sur les droits de sa femme,
soeur unique du roi défunt, voulait s'emparer de la couronne.]

[Note 52: Le dialecte de Bergame passait pour le plus grossier de
l'Italie.]



=Ci commence la deuxième Journée des capricieux Ragionamenti de l'Arétin
dans laquelle la Nanna raconte à l'Antonia la vie des Femmes mariées.=


La Nanna et l'Antonia se levèrent juste au moment où Tithon, vieux
cornard tombé en enfance, voulait cacher la chemise de sa Dame, de peur
que le Jour, ce ruffian, ne la livrât au Soleil, son amoureux; l'Aurore
s'en aperçut et, arrachant sa chemise des mains du vieux fou, qu'elle
laissa brailler, accourut, plus fardée que jamais, bien résolue à se
faire faire l'amour douze fois, à sa barbe, et d'appeler en témoignage
Messire Cadran, notaire public.

Sitôt habillées, Antonia se mit vite à finir, avant que l'angélus n'eût
sonné, toutes ces petites besognes qui donnaient à la Nanna plus de
soucis que n'en donne à Saint-Pierre sa fabrique; puis, l'estomac bien
garni, comme fait un particulier logé à discrétion, elles retournèrent
à la vigne et s'assirent au même endroit que la veille, sous le même
figuier. C'était le moment de chasser la chaleur du jour avec l'éventail
des bavardages; Antonia, les mains ouvertes sur ses genoux, le visage
tourné du côté de la Nanna, lui dit:

_Antonia._--Vraiment, je suis maintenant bien éclairée sur le compte
des Soeurs, et, après mon premier somme, je n'ai plus jamais pu fermer
l'oeil, rien que de penser aux folles mères et aux simples pères qui
croient que leurs filles qu'ils font Nonnes n'auront plus de dents
pour mordre, comme celles qu'ils marient. Misérable vie que la leur!
Ils devraient pourtant savoir qu'elles sont de chair et d'os, elles
aussi, et qu'il n'y a rien qui augmente plus le désir que la privation:
quant à ce qui est de moi, je meurs de soif quand je n'ai pas de vin à
la maison; d'ailleurs les proverbes ne sont pas choses dont on doive
faire fi, et il faut bien croire à celui qui dit que les Soeurs sont les
femmes des Frères et même du peuple tout entier. Je ne songeais pas à ce
proverbe, hier, sans quoi je ne t'aurais pas laissé prendre la peine que
tu t'es donnée à me conter leurs déportements.

_Nanna._--Tout est pour le mieux.

_Antonia._--Dès mon réveil, en attendant qu'il fît jour, je me
trémoussais comme un de ces joueurs que tu sais, quand un dé, une carte
vient à tomber ou la chandelle à s'éteindre, et qui enrage jusqu'à
ce qu'on ait retrouvé l'un ou rallumé l'autre. Je suis bien contente
d'être venue à ta vigne, dont l'entrée m'est toujours ouverte, je t'en
remercie, et bien plus encore de t'avoir demandé sans façon qu'est-ce
que tu avais; c'est ce qui t'a fait me répondre ce que tu m'as répondu,
et maintenant j'en suis bien aise.

Après que ces maudits coups d'étrivières t'eurent dégoûtée des amours et
du monastère, quel parti prit ta mère à ton égard?

_Nanna._--Elle dit partout qu'elle voulait me marier, trouvant tantôt
une histoire, tantôt une autre pour expliquer pourquoi je m'étais
défroquée; elle donnait à entendre à beaucoup de gens que les esprits
hantaient par centaines le monastère, qu'il y en avait autant que de
massepains à Sienne[53]. La chose parvint aux oreilles de certain
particulier qui vivait parce qu'il mangeait. Il délibéra de m'avoir
pour femme ou de mourir. Il était à son aise. Ma mère, qui, comme je te
l'ai dit, portait les culottes de mon père (Dieu a voulu qu'il mourût),
conclut le mariage. Pour t'en résumer mille en un mot, vint la nuit où
je devais lui tenir compagnie, charnellement; le dort-au-feu attendait
cette nuit-là comme le laboureur attend la récolte. Mais qu'elle fut
belle l'astuce de ma douce maman! Sachant que ma virginité était restée
en route, elle coupa le cou à l'un des chapons de la noce, remplit de
sang une coquille d'oeuf et tout en m'enseignant comment je devais m'y
prendre pour faire des manières, en me mettant au lit m'en barbouilla
la bouche par laquelle est sortie ma Pippa. A peine étais-je couchée
qu'il se couche, et s'allongeant pour m'embrasser, il me trouve toute
en un paquet ramassée dans la ruelle; il veut me mettre la main sur
l'_et cætera_, je me laisse tomber par terre; le voilà qui se jette au
bas du lit pour me relever. «Je ne veux pas faire de vilaines choses,
laissez-moi tranquille», lui dis-je, non sans des larmes dans la voix.
Puis, comme je haussais le ton, j'entends ma mère qui entre dans la
chambre, une lumière à la main. Elle me fit tant de caresses que je
finis par m'accorder avec le bon pasteur qui, voulant m'ouvrir les
cuisses, sua plus que celui qui bat le grain. Là-dessus, il me déchira
la chemise et me dit mille injures; à la fin, plus exorcisée que
n'exorcise un possédé attaché au Pilier, tout en grommelant, pleurant
et maudissant, j'ouvris la boîte à violon et il se jeta dessus, tout
frissonnant du désir qu'il avait de ma chair. Il voulait me mettre la
sonde dans la plaie, mais je lui donnai si à propos une secousse que je
le désarçonnai; lui, patient, se remit en selle sur moi et essayant de
nouveau avec la sonde la poussa si bien qu'elle entra. Moi, je ne pus
me retenir, en goûtant le pain beurré, de m'abandonner comme une truie
qu'on gratte et je ne poussai pas un cri avant que la bête ne fût sortie
de mon logis. Mais alors, oui, je criai, que les voisins accoururent
se mettre aux fenêtres. Ma mère, rentrée dans la chambre, à la vue du
sang de poulet qui avait taché les draps et la chemise de mon mari, fit
tant qu'il consentit à ce que, pour cette nuit, j'allasse coucher avec
elle. Et, le matin, tout le voisinage, réuni en conclave, célébra ma
vertu; on ne parlait pas d'autre chose dans le quartier. Les épousailles
terminées, je commençai de fréquenter les églises, d'aller aux fêtes,
comme font les autres, et, liant connaissance avec celle-ci, avec
celle-là, je devins la confidente de l'une ou de l'autre.

_Antonia._--Je suis confondue de t'entendre!

_Nanna._--Je devins amie, amie, avec une bourgeoise riche, belle et
femme d'un gros marchand, jeune, joli garçon, bon vivant et si amoureux
d'elle qu'il rêvait la nuit ce qu'elle désirerait le lendemain matin. Un
jour que je me trouvais avec elle dans sa chambre, je jetai par hasard
les yeux sur un petit cabinet, et je vis je ne sais quoi passer, rapide
comme un éclair, devant le trou de la serrure.

_Antonia._--Que sera-ce?

_Nanna._--En regardant attentivement au trou, je distingue un je ne sais
qui.

_Antonia._--Ça va bien!

_Nanna._--L'amie s'aperçoit de mon coup d'oeil, et je m'aperçois qu'elle
s'est aperçue de ce que j'observais; je la regarde, elle me regarde,
et je lui dis: «Quand reviendra votre mari, qui est parti hier pour
la campagne?»--«Il reviendra quand Dieu voudra, répondit elle, mais
si c'était quand je voudrai, ça ne serait jamais.»--«Et pourquoi?»
lui demandai-je.--«Pour le mal an et les mâles Pâques que Dieu donne
à qui en a soufflé mot. Il n'est pas ce que tout le monde pense;
non, par cette croix!» et elle en fit avec les doigts une, qu'elle
baisa.--«Comment non? lui dis-je; tout le monde vous l'envie. D'où vient
votre mécontentement? Dites-le-moi si c'est possible!»--«Veux-tu que je
le dise en lettres d'apothicaire? C'est un bel homme pour la montre;
mais il n'est bon qu'à me nourrir de vent; il me faut autre chose;
comme dit l'Évangile en langue vulgaire: l'homme ne vit pas seulement
de pain.» Moi qui vis qu'elle avait de la raison à en revendre: «Vous
êtes avisée, lui dis-je; vous savez qu'il y a plus d'un jour dans
la vie.»--«Pour que tu sois encore plus certaine de ma sagesse, me
dit-elle, je veux te montrer mon génie[54].» Elle ouvrit la porte du
cabinet, et me fit toucher de la main un quidam qu'à première vue je
jugeai être de ceux qui ont plus de muscles que de pain à manger. La
vérité, c'est que, devant mes yeux, elle se coucha sur lui, et mettant
la maison sur la cheminée lui fit forger deux clous d'une chaude et
faire deux galettes d'une haleine, en disant: «J'aime mieux qu'on me
sache perverse et consolée qu'honnête et désespérée.»

_Antonia._--Paroles à écrire en lettres d'or!

_Nanna._--Elle appela sa petite servante, dépositaire de ses félicités,
et fit sortir l'autre par où il était venu, non sans le parer d'une
chaîne qu'elle avait au cou. Je la baisai au front, sur la bouche, sur
les deux joues, et courus vite à la maison pour savoir, avant que mon
mari ne rentrât, si le valet était bien fourni de linge propre. La
porte était ouverte; j'envoie ma chambrière voir en haut si j'y suis,
et je me dirige vers la chambrette où il logeait au rez-de-chaussée. Je
marche doucement, doucement, faisant semblant d'aller lâcher de l'eau à
la chaise percée, qui se trouvait par là, et j'entends parler tout bas,
tout bas; je prête l'oreille et je m'aperçois que ma mère avait pensé
avant moi à ses petites besognes. Je lui donne ma bénédiction, comme
elle m'avait donné sa malédiction quand je feignais de ne pas me laisser
faire par mon mari, et je m'en retourne. L'escalier monté, comme je me
rongeais de ce que j'avais vu, voici de retour mon propre-à-rien; je
passai avec lui mon caprice, pas tout à fait comme je voulais, mais du
mieux que je pus.

_Antonia._--Pourquoi pas comme tu voulais?

_Nanna._--Parce que n'importe quoi vaut mieux qu'un mari. Vois, par
exemple, quand on dîne hors de chez soi.

_Antonia._--Le fait est que le changement de viande augmente l'appétit.
Je le crois, et l'on dit aussi: Pour un mari, n'importe quoi vaut mieux
que sa femme.

_Nanna._--Il m'arrivait d'aller à ma campagne, où demeurait une noble
et grande dame, je te dis grande..., suffit... qui faisait le désespoir
de son mari à toujours vouloir rester au village; quand il lui mettait
dans les yeux les magnificences de la ville, les laideurs du domaine,
elle répondait: «Je me soucie peu des splendeurs, je ne veux faire
pécher personne par envie: je n'apprécie ni les fêtes, ni la société, et
je n'entends pas que l'on me fasse casser le cou. La messe le dimanche
me suffit: je sais bien l'épargne que l'on fait en restant ici et ce
que l'on dépense dans tes villes; vas-y si tu veux, sinon, reste.» Le
gentilhomme, qui ne pouvait faire autrement que d'y retourner, quand
même il n'aurait pas voulu, était bien forcé de la laisser seule, et des
fois toute une grande quinzaine.

_Antonia._--Je crois bien deviner où aboutissait son idée.

_Nanna._--Son idée aboutissait à certain prêtre, chapelain du domaine;
s'il avait eu un revenu aussi gros que le goupillon avec lequel il donna
l'eau bénite au jardin de la noble dame (elle se le fit inonder, comme
tu le verras), il aurait été plus à son aise qu'un Monseigneur. Oh! il
vous en avait un manche, sous le ventre. Oh! il en avait un solide! Il
en avait un tout bestial!

_Antonia._--Chancres!...[55].

_Nanna._--Madonna, étant à la villa, l'aperçut un jour qui pissait sous
sa fenêtre, sans se gêner; c'est elle-même qui me le dit, car elle
m'avoua toute l'affaire. En lui voyant long comme le bras d'une queue
blanche, à la tête de corail, fendue de main de maître, avec une veine
galante courant le long de son échine, queue qui n'était ni debout,
ni assise, mais bandochante en forme de fève écossée, entourée d'une
couronne de poils frisés, blonds comme l'or, qui se tenait entre deux
sonnettes troussées, rondelettes, vivantes, plus belles que celles
d'argent dont sont ornés les pieds de l'Aquilon qui est à la porte de
l'Ambassadeur; en voyant, te dis-je, l'escarboucle, elle mit ses mains
par terre, de peur d'en faire un enfant marqué.

_Antonia._--La bonne histoire si, devenue grosse rien qu'à le voir, elle
s'était touché le nez, puis avait mis au monde une fille avec la marque
des baloches sur la figure.

_Nanna._--Ah! ah! ah! Les mains par terre, elle tomba dans une telle
frénésie de l'envie qu'elle avait de la queue du viédaze qu'elle
s'évanouit, de sorte qu'on la mit au lit. Le mari, stupéfait d'un si
singulier accident, fit aussitôt venir à franc étrier un médecin de la
ville, qui lui tâta le pouls et lui demanda si elle allait du corps.

_Antonia._--Ma foi, ils ne savent plus que dire dès qu'ils apprennent
que le malade fonctionne bien de l'alambic d'en dessous.

_Nanna._--Tu as raison. Elle répondit que non. Alors le médicastre
ordonna un argument pointu qui, rejeté aussitôt, fit venir les larmes
aux yeux du bonhomme de mari; il entendit sa femme demander le prêtre.
«Je veux me confesser», disait-elle, «et puisqu'il plaît à Dieu que je
meure, il faut bien que j'en prenne mon parti. Mais cela me fait bien de
la peine de te quitter, mon pauvre mari!» A ces paroles, le malheureux
se jeta à son cou, tout en sanglotant comme un homme roué de coups;
elle le baisait en lui disant: «Patience!» puis elle poussa un grand
cri, comme si elle allait rendre l'âme, et redemanda le prêtre, qu'un
valet courut aussitôt chercher. Il arriva, tout bouleversé; juste en
ce moment le médecin, qui tenait le bras de Madonna dans sa main et
consultait le pouls, afin de savoir comment il se comportait, le sentit
ressusciter à la vue du prêtre, et s'émerveilla. «Dieu vous rende la
santé!» dit celui-ci en s'avançant. Elle, les yeux fixés sur la baguette
qui dépassait le bord de la courte jupe de serge que le prêtre portait
autour des reins, tomba en pâmoison une seconde fois. On lui baigna les
tempes avec du vinaigre rosat, elle revint un peu à elle; le mari, un
véritable enfarine-pastenagues, fit sortir tout le monde de la chambre
et tira la porte derrière lui, pour que la confession ne fût ouïe de
personne, et se mettant à raisonner de l'événement avec le médecin,
il en tira une foule de balourdises. Pendant que le châtre-pourceaux
discutait avec le dégoise-limaces, le curé s'assit à son aise au pied
du lit, fit de sa propre main le signe de la croix à la malade, pour ne
pas la fatiguer, et il allait lui demander depuis combien de temps elle
n'était venue à confesse, quand celle-ci, lui enfonçant les griffes dans
le cordon, devenu ferme en un éclair, se l'appliqua sur l'estomac.

_Antonia._--Le beau geste!

_Nanna._--Et que dis-tu du curé qui la guérit de ses étourdissements en
deux tours de reins?

_Antonia._--Je dis qu'il mérite les plus grands éloges pour n'avoir
pas été un de ces chie-en-marchant qui n'ont pas seulement la force de
pisser au lit et de dire: «Nous sommes tout en sueur!»

_Nanna._--La confession achevée, le prêtre retourna s'asseoir. Il
lui posait la main sur la tête quand le mari vint mettre le bout du
nez, un tout petit bout, dans la chambre, et, voyant qu'on en était
à l'absolution, s'approcha de sa femme. Il lui trouva une mine tout
éclaircie et s'écria: «Vraiment, il n'y a pas de meilleur médecin que
Messire le Seigneur Dieu! ma foi non; te voilà tout à fait revenue et
il n'y a pas une heure que je croyais te perdre.» Elle se tourna de son
côté: «Je me sens mieux», dit-elle en soupirant; puis mâchonnant le
_Confiteor_, les mains jointes, elle fit semblant de dire sa pénitence.
Quand on congédia le prêtre, elle lui fit mettre dans la main un ducat
et deux jules, en lui disant: «Les jules sont pour l'aumône de la
confession; le ducat pour que vous disiez à mon intention les messes de
Saint Grégoire.»

_Antonia._--Laisse-toi prendre à cette autre!

_Nanna._--Écoute cette histoire qui mérite d'être mise au-dessus de
celle du Curé. Une matrone d'une quarantaine d'années, qui possédait
dans le pays un domaine d'une grande valeur, fille d'une très honorable
famille, femme d'un Docteur qui faisait des merveilles avec sa
littérature, dont il remplissait de gros livres, cette matrone que je
te dis s'en allait toujours vêtue de brun, et si le matin elle n'avait
pas entendu cinq ou six messes, elle n'aurait pas pu tenir en place de
la journée; c'était une enfilade d'_Ave Maria_, une grippe-saints, une
balaye-églises; elle jeûnait les vendredis de tous les mois et non pas
seulement ceux du mois de mars, faisait les répons, à la messe, comme
l'enfant de choeur, et chantait vêpres sur le ton des moines; on disait
qu'elle portait jusqu'à une ceinture de fer sur les chairs.

_Antonia._--J'en compisse Sainte Verdiana.

_Nanna._--Va, ses abstinences étaient cent fois plus nombreuses que
celles de cette Sainte! Elle ne portait jamais que des socques et aux
vigiles de Saint François de la Vernia et de celui des Ascèses[56],
elle ne mangeait de pain que ce qui aurait pu tenir dans son poing, ne
buvait que de l'eau claire, une seule fois, et restait jusqu'à minuit en
oraison; le peu qu'elle dormait, c'était sur un paquet d'orties.

_Antonia._--Sans chemise?

_Nanna._--Je ne saurais te le dire. Il lui arriva qu'un Solitaire
marmotte-pénitences, qui vivait dans un petit ermitage à un mille du
bourg, peut-être à deux, venait presque chaque jour par chez nous se
procurer de quoi vivre; il ne retournait jamais les mains vides en son
désert, parce que le sac dont il se couvrait, sa longue face maigre,
sa barbe pendant jusqu'à la ceinture, sa chevelure ébouriffée et je ne
sais quelle pierre qu'il portait à la main, à la façon de Saint Jérôme,
excitaient la pitié de tout le monde.

Sur ce vénérable Ermite jeta son dévolu la femme du Docteur, qui se
trouvait alors à la ville, en train de plaider de nombreux procès;
elle lui faisait d'abondantes aumônes, allait souvent à son ermitage,
certainement dévot et agréable, d'où elle rapportait quelques salades
amères: car elle se faisait conscience d'en goûter de la douce.

_Antonia._--Comment était fait l'ermitage?

_Nanna._--Il se trouvait au faîte d'une colline assez raide, qui portait
le nom de Calvaire. Au milieu s'élevait un grand crucifix, avec trois
gros clous de bois, qui faisaient peur aux pauvres bonnes femmes.
Cette croix portait à la tête la couronne d'épines; des bras pendaient
deux disciplines faites de cordes nouées; au pied était une tête de
mort; d'un côté gisait par terre l'éponge, au bout d'un bâton, et de
l'autre un fer de lance tout rouillé, au bout du manche d'une vieille
pertuisane. Au bas de la colline s'étendait un jardin potager entouré
d'une haie de rosiers, et dont la porte était faite de baguettes de
saules entrelacées, avec la chevillette de bois; je ne sais pas si en
cherchant toute une journée on y aurait trouvé un caillou, tant l'Ermite
le tenait proprement. Les carrés, séparés par de petites allées, étaient
pleins de toutes sortes d'herbes potagères, telles que laitues frisées
et pommées, fraîche et tendre pimprenelle; d'autres étaient plantés
d'aulx si serrés, qu'on aurait pu les arracher et les enlever avec un
compas; d'autres, des plus beaux choux du monde. Le serpolet, la menthe,
l'anis, la marjolaine, le persil avaient aussi chacun leur place dans
le jardinet, et au milieu duquel faisait un peu d'ombre un amandier, de
ces gros amandiers à écorce lisse. Par de petits ruisseaux courait une
eau claire, jaillissant d'une source entre des roches vives, au pied de
la colline; elle serpentait dans l'herbette. Tout le temps que l'Ermite
dérobait aux oraisons, il le dépensait à cultiver le potager. Non loin
s'élevaient la chapelle avec son clocheton et ses deux clochettes, et
la cabane où il reposait, appuyée au mur de la chapelle. Dans ce petit
paradis venait la Doctoresse, comme je te l'ai dit, et pour que leurs
corps ne fussent pas jaloux de leurs âmes, un jour entre autres qu'ils
s'étaient retirés tous les deux sous la hutte, fuyant l'incommodité
du soleil, je ne sais comment, ils en arrivèrent aux mauvaises fins.
Juste en ce moment un paysan (la langue de ces gens-là est mordante et
pernicieuse), un paysan à la recherche de son ânon, qui avait perdu sa
mère, passant par hasard près de la petite cabane, vit nos deux Saints
accouplés, comme le chien s'accouple avec la chienne; il courut au
village et donna l'éveil aux paroissiens en sonnant les cloches; au
bruit, presque tous, quittant leur ouvrage, se rassemblèrent à l'église,
tant hommes que femmes, et trouvèrent le vilain en train de conter au
prêtre comment l'Ermite faisait des miracles. Le prêtre endossa son
surplis, se mit l'étole au cou et, le bréviaire à la main, l'enfant de
choeur devant, portant la croix, se mit en route avec plus de cinquante
personnes derrière lui. Le temps d'un _Credo_, ils furent à la cabane et
y trouvèrent la servante et le serviteur des serviteurs du Ciel dormant
comme des laboureurs. L'Ermite, tout en ronflant, maintenait son fléau
dans le bas des reins de la dévote du Cordon, ce qui, au premier aspect,
rendit muette toute la foule, comme reste bouche béante une bonne femme
en voyant un étalon grimper sur une jument; puis, de voir leurs moitiés
détourner la tête, les hommes poussèrent un éclat de rire qui aurait
réveillé des loirs: le couple ouvrit les yeux. Là-dessus le prêtre, les
apercevant si bien conjoints, se mit à entonner, de sa plus belle voix
de choeur: _Et incarnatus est!_

_Antonia._--Moi qui croyais qu'il était impossible de surpasser le
putanisme des soeurs! J'étais dans l'erreur. Mais, dis-moi, l'Ermite et
ses dévots ne furent-ils pas assommés?

_Nanna._--Assommés? Ah! La lime une fois arrachée de l'entaille,
l'Ermite se redressa, tout debout, et, après s'être administré deux
cinglons avec ces sarments de vigne vierge entortillés qu'il portait
à la ceinture, il dit: «Signors, lisez la vie des Saints Pères, puis
condamnez-moi au feu, à tout ce qu'il vous plaira. C'est le Diable qui,
à ma place, sous ma propre figure, a commis le péché et non mon corps:
ce serait une infamie que de lui faire du mal.» Et maintenant, veux-tu
que je te dise? Le ribaud, qui avait d'abord été soldat, assassin,
ruffian et de désespoir s'était fait Ermite, prêcha si bien que sauf
moi, qui savais où le diable a la queue, et le prêtre, mis au fait par
la confession de la bonne Dame, tout le monde le crut, parce qu'il
jurait par la vigne vierge de sa ceinture, et que les esprits tentateurs
des Ermites s'appellent _Succumbes_ et _Incumbes_[57]. La demi-Soeur,
qui pendant tout le bavardage du Solitaire avait eu le temps de penser
à la malice, commença aussitôt à se tordre, à se gonfler la gorge en
retenant son vent, à rouler des yeux hagards, à hurler, à se débattre
de telle sorte qu'elle faisait peur à voir. «Voici le malin esprit
dans le corps de la pauvrette», s'écria l'Ermite; le syndic du village
s'approchant pour l'emmener, elle se mit à mordre et à pousser des cris
horribles. Enfin, solidement attachée par une dizaine de paysans et
conduite à l'église, on la toucha de deux petits os, qui passaient pour
être les os des Saints Innocents, renfermés dans un grossier tabernacle
de cuivre dédoré, comme des reliques, et à la troisième fois qu'on l'en
toucha, elle revint à elle. La nouvelle arriva aux oreilles du docteur,
qui remmena la bonne sainte à la ville et en fit faire un sermon.

_Antonia._--Jamais on n'ouït plus vilaine chose.

_Nanna._--Crois-tu donc qu'il n'y en a pas bien d'autres?

_Antonia._--Vraiment, hein?

_Nanna._--Oui, Madonna! J'avais à la ville une voisine, on aurait dit
une chouette dans la volière, tant d'amoureux l'ayant en vue. Toute
la nuit, on n'entendait que des sérénades, et tout le jour c'étaient
des chevaux qui piaffaient, des jeunes gens qui se promenaient. Quand
elle allait à la messe, elle ne pouvait passer par la rue, tant il y
avait de gens à lui faire cortège; et l'un disait: «Bienheureux qui
possède un tel ange!» Un second: «O Dieu, qu'est-ce qui me retient de
donner un baiser à ce sein, et puis de mourir!» Un autre recueillait
la poussière que soulevaient ses pieds et la répandait sur son bonnet,
comme on répand de la poudre de Chypre; quelques-uns la contemplaient
en soupirant, sans dire un mot. Ce beau lac si vanté, où tout le monde
jetait son filet, sans jamais rien prendre, s'éprit démesurément d'un
de ces pédagogues enfumés qui vont enseigner dans les maisons: le plus
sale, le plus laid, le plus crasseux qu'on ait jamais vu. Il portait
sur le dos un manteau violet, si pelé au col qu'un pou n'aurait pu
s'y accrocher, et plein de taches d'huile comme en ont les marmitons
des couvents; en dessous, une souquenille de camelot si usée qu'elle
semblait de toute espèce d'étoffe, sauf du camelot, et qu'on ne pouvait
imaginer de quelle couleur elle avait pu être; sa ceinture était
faite de deux bandes de soie nouées ensemble, et comme sa souquenille
n'avait pas de manches, il se servait de celles du pourpoint, en satin
de Bruges, tout troué, tout effiloché, qui depuis longtemps montrait
la doublure et avait au collet une bordure de crasse si dure qu'on
aurait dit de l'os. Il est vrai que les chausses faisaient la pige
à la casaque; elles avaient été couleur de roses sèches, mais elles
ne l'étaient plus du tout, et attachées au pourpoint avec deux bouts
d'aiguillettes, sans ferrets, elles lui habillaient les jambes à la
façon des caleçons des galériens; il faisait beau voir un de ses talons
quitter continuellement le soulier, malgré tous les efforts d'un de
ses doigts, avec lequel il le replaçait à chaque pas; ses mules, il
les avait fabriquées lui-même avec une paire de vieilles bottes de son
aïeul; les souliers étaient minces et montraient une grande envie de
laisser voir les orteils: ils se seraient passé ce caprice si le veau
des pantoufles n'eût résisté. Il portait un bonnet à un seul pli, rejeté
en arrière, avec une coiffe de taffetas, sans ourlet, déchirée en trois
endroits, toute raide de la crasse de sa tête (il ne se lavait jamais),
elle ressemblait à la calotte d'un teigneux. Ce qu'il avait de mieux,
c'était la bonne grâce de son visage, qu'il rasait deux fois par semaine.

_Antonia._--Ne te fatigue pas davantage à me le dépeindre; je le vois
d'ici le bourreau.

_Nanna._--Le bourreau, c'est bien cela. Cependant elle s'en éprit avec
frénésie, cette jolie femme, car, à vrai dire, nous en sommes toujours
à prendre ce qu'il y a de pire. N'imaginant aucun moyen de lui parler,
une belle nuit, avec son époux, elle entama une litanie longue d'un
mille. «Nous sommes riches, grâce à Dieu, lui disait-elle, et sans
enfants, sans espérance d'en avoir. C'est ce qui m'a fait penser à une
bonne oeuvre.»--«Et à quoi as-tu pensé, ma chère femme?» demanda le bon
mari.--«A ta soeur, répondit-elle; chargée comme elle est de garçons
et de fillettes, je veux que nous élevions son plus jeune: outre que
notre âme en bénéficiera, à qui veux-tu que nous fassions du bien, si
ce n'est à notre propre chair?» Le mari approuva et remercia sa femme
en disant: «Il y a bien longtemps déjà, j'ouvrais la bouche pour te le
dire, mais j'hésitais dans la crainte que cela ne te déplût. Maintenant
que je connais tes intentions, je vais me rendre, sitôt levé, chez
la pauvre petite, pour lui annoncer la bonne nouvelle, et j'amènerai
l'enfant chez toi; tout ceci est à toi, puisque c'est ta dot.»--«Autant
à toi qu'à moi», répliqua-t-elle. Le jour parut; le mari se leva
(c'étaient des cornes pour lui-même qu'il allait chercher); sa soeur lui
céda le petit neveu avec grand plaisir, et il le conduisit à sa femme,
qui lui fit excellent accueil. Deux jours après, comme elle était à
table et causait avec son mari, le repas achevé, elle se mit à dire:
«Je voudrais bien que nous fissions enseigner quelque chose à notre
Luigetto» (ainsi se nommait l'enfant).--«Qui pourrait s'en charger?»
demanda-t-il.--«Tu sais bien, fit-elle; ce Maître qui, à la façon dont
je le vois tourner par la ville, doit chercher quelque place.»--«Quel
Maître?»--«Celui qui porte cette souquenille qui ne lui tient pas sur
les épaules.»--«Eh! serait-ce celui qui vient à la messe?...» (il allait
dire à telle église).--«Oui, oui, fit-elle, celui-là même; je ne sais
plus qui prétend qu'il est savant comme une chronique.»--«C'est très
bien», répliqua le mari. Il sortit pour le rencontrer et le soir même
introduisit le coq dans le poulailler. Le lendemain, le Maître alla
chercher son bagage, contenant deux chemises, quatre mouchoirs, trois
livres, avec leurs couvertures de table, et revint à la chambre que lui
avait fait préparer la patronne.

_Antonia._--Quelle intrigue va sortir de tout cela?

_Nanna._--Tiens-toi tranquille et écoute. Dans la soirée, Madonna prit
la main de son neveu, qui, sous prétexte d'apprendre le psautier, était
destiné à servir d'entremetteur à la tante, et appela le Pédagogue.
Ce soir-là, je soupais avec elle et j'entendis qu'elle lui disait:
«Maître, vous n'aurez ici autre chose à faire qu'à me bien endoctriner
ce garçon, qui est plus que mon fils (ce disant, elle lui appliqua deux
baisers sur la bouche); puis laissez-moi faire, pour ce qui regarde
vos appointements.» Le maître se mit à répondre à tort et à travers,
alléguant ses raisons, qu'il comptait sur le bout de ses doigts, et
entra dans toutes sortes de considérations fantastiques. Madonna se
tourna vers moi en s'écriant: «C'est un véritable _Cicerchion_[58]!»
Ils continuèrent ainsi à disserter du _cujus_, puis tout d'un coup,
changeant de conversation: «Dites-moi, maître, fit-elle, avez-vous
jamais été amoureux?» Le paillard, qui vous avait une queue sinon
plus belle, du moins meilleure que celle du paon, s'écria: «Madonna,
c'est l'amour qui m'a fait étudier», et exhibant tout ce qu'il
savait d'antiquailles, il lui énuméra qui s'était pendu par amour,
qui empoisonné, qui précipité du haut d'une tour; puis il en vint
aux femmes, et il lui nomma celle que l'Amour avait conduite _a
porta inferi_, le tout en termes choisis et compassés; pendant qu'il
croassait, elle me poussait le flanc du coude, et après m'avoir tant
poussée et repoussée: «Que te semble du Messire?» me demanda-t-elle. Moi
qui lui voyais non seulement jusqu'au fond du coeur, mais jusqu'au fond
de l'âme: «Il me paraît très bon à secouer le pêcher et à ébranler le
poirier», lui répondis-je. Elle, avec des ah! ah! ah! me jeta les bras
autour du cou, et, après avoir dit: «Allez étudier, Maître!» m'entraîna
dans sa chambre. On vint lui annoncer que son mari ne reviendrait ni
souper ni coucher; c'était assez sa coutume. «Ton dormeur de mari
prendra patience, me dit-elle toute joyeuse. Je veux que tu restes
avec moi cette nuit.» Elle envoya dire un mot à ma mère et obtint la
permission. Nous fîmes à nous deux un bon petit souper composé de toutes
sortes de friandises: foies, gésiers, cous et pattes de poulets, avec du
persil et du poivre en salade, presque tout un chapon froid, des olives,
des pommes d'api, fromage de chèvre et pâtes de coings, pour nous bien
lester l'estomac, des dragées, pour nous donner bonne haleine; puis on
fit apporter à manger au Maître dans sa chambre: rien que des oeufs
frais et des oeufs durs. Pourquoi des oeufs durs? Imagine-le-toi!

_Antonia._--Je l'ai bel et bien imaginé.

_Nanna._--Le souper fini, le couvert ôté, la maisonnée envoyée au lit
et le neveu du mari aussi: «Ma soeur, me dit-elle, puisque nos maris
mangeraient bien tout le long de l'année, pourvu qu'on leur servît de
toutes sortes de viandes, pourquoi ne tâterions-nous pas, au moins
cette nuit, de celles du maître? Si je m'en rapporte à son nez, il doit
en avoir comme un Empereur. On n'en saura jamais rien, et d'ailleurs
il est si laid et si niais que personne ne le croirait, quand bien
même il s'en vanterait.» Je fais un haut-le-corps, comme si j'avais
grand'peur, et je retiens ma réponse dans mon gosier. A la fin: «Ces
affaires-là sont bien dangereuses, lui dis-je; si ton mari revenait,
où en serions-nous?»--«Folle, répliqua-t-elle, à ce que tu penses, tu
me crois si niaise que si mon cerveau fêlé revenait par hasard, je ne
trouverais pas moyen de lui faire avaler tout?»--«Si c'est comme cela,
fais à ta guise», lui répondis-je. Pendant ce temps, le Maître, plus
malin que deux as, s'il s'était bien vite aperçu que l'eau venait à la
bouche de la personne, quand elle lui parlait d'amour, sachant que le
mari couchait dehors, se tenait aux aguets et écoutait la conversation
de celle qui, pour ne pas avoir à se pendre ou à s'étrangler, comme ces
pauvrettes dont il lui avait donné l'histoire en exemple, préféra se
faire couvrir par le Maître. Rien que de lui voir pendre au côté une de
ces gibecières de cuir moisi, depuis longtemps hors d'usage, il vous
donnait plutôt envie de rendre jusqu'aux boyaux. Il avait tout entendu,
et avec cette présomption des pédagogues, soulevant la portière, il
entra sans autre invitation. Sa patronne, qui avait écarté jusqu'aux
servantes, dès qu'elle l'aperçut, s'écria: «Maître, tenez-vous la bride
sur la bouche, les mains en repos et, pour cette nuit, servez-vous
seulement de votre goupillon.» L'animal, qui n'avait pas le nez fait à
flairer le pistil des roses, ni des doigts à boucher les trous d'une
flûte, se souciant peu de baiser ou de tâter avec la main, dégaina
son pied de tabouret, à la tête fumante et tout en feu, constellée de
poireaux, et lui donnant une chiquenaude, s'écria: «Il est au service
de Votre Seigneurie.» Et l'ayant pris sur la paume de la main, elle
disait: «Mon petit passereau, mon pigeonneau, mon petit pinson, entre
dans ta volière, dans ton palais, dans tes États!» et se le fourrant
sous la panse, appuyée au mur, leva une jambe en l'air et voulut manger
debout la saucisse. Le vaurien lui donna une fière secouée. Pendant ce
temps-là, je faisais la mine d'une guenon qui mâchonne le bon morceau
avant de l'avoir dans la bouche; si je ne m'étais un peu mortifiée avec
un pilon de fer que je trouvai sur une caisse et qui avait servi, je
m'en aperçus à son odeur, à piler de la cannelle, pour sûr, pour sûr,
je me mourais d'envie au plaisir des autres. La tête de cheval finit
sa besogne, la femme, lasse, mais non rassasiée, s'assit au bord de
la couchette et empoignant de nouveau le chien par la queue le tourna
et retourna si bien qu'il revint sur la voie: comme elle se souciait
peu de regarder la figure du Maître, elle lui tourna le dos, et,
s'emparant du _salvum me fac_, furieusement se l'enfonça dans le zéro:
elle l'en retira et se le mit dans le carré, et puis dans le rond et
finit ainsi le second assaut en me disant: «Il en reste encore assez
pour toi.» Moi qui allais m'évanouir comme quelqu'un qui meurt de faim
et ne peut manger, je m'apprêtais à mettre quelque part mon doigt au
vieux renard pour lui revivifier le sentiment (c'est un petit secret
que j'avais appris du Bachelier, je ne te l'ai pas dit, faute d'y
penser), quand tout à coup nous entendons heurter à la porte avec une
telle assurance qu'on aurait bien pu dire à celui qui frappait: «Tu es
fou, à moins que tu ne sois de la maison.» A ce bruit, la grosse tête
change de figure comme un homme réputé honnête et qui est surpris à
fracturer une sacristie; nous autres, qui avions le visage vitrifié,
nous restons immobiles. Au second coup, elle reconnaît son mari et se
met à rire aux éclats, de plus en plus fort, et elle rit tant que le
mari l'entendit. Quand elle est bien sûre d'avoir été entendue: «Qui
est là?» demande-t-elle. «C'est moi», répond-il. «Oh! mon mari, je
descends; attends un peu. Que personne ne s'en aille», ajoute-t-elle;
et elle court ouvrir. La porte ouverte, elle s'écrie: «Un Esprit me
l'avait dit: Ne te couche pas; pour sûr ton mari ne restera pas dehors
cette nuit. Et de peur de succomber au sommeil, j'ai fait rester
avec moi notre voisine, qui en me racontant sa vie au couvent, la
pauvrette, m'a toute bouleversée; si je ne m'étais pas souvenu que notre
précepteur était un vrai fais-dodo et ne lui avais dit de venir pour me
ragaillardir avec ses bêtises, la nuit se passait mal pour moi.» Elle
conduisit à l'étage le _credo in Deum_ qui, sans rien demander de plus,
se mit à rire en regardant le pédagogue; tout troublé par cette arrivée
soudaine, il ressemblait à un songe interrompu. Le mari, dès qu'il m'eut
aperçue, caressa en lui-même l'idée d'entrer en possession de mon petit
domaine. Pour avoir l'occasion de familiariser avec moi, il entreprit
le maître, et feignant de prendre grand plaisir à sa conversation, lui
fit répéter l'A B C à rebours; le drôle, en le récitant tout de travers,
le faisait rire si fort qu'il en tombait à la renverse. Entre temps,
je m'étais bien aperçue des oeillades du mari et des signes qu'il me
faisait en me marchant sur le pied. «Puisque vos servantes sont allées
se coucher, dis-je, je vais me mettre au lit avec elles.»--«Non! non!»
reprit le bon ami, et se tournant vers sa femme: «Conduis-la dans le
cabinet, lui dit-il, elle couchera là»; ce qui fut fait. J'étais à peine
couchée que je l'entends dire à sa femme, très haut, pour que je n'eusse
aucun soupçon: «Ma bonne amie, il faut que je retourne à l'instant d'où
je viens, envoie au lit ce dort-debout et vas-y toi-même également.»
Comme une femme qui touche le ciel du doigt, elle se mit à remuer toutes
les hardes d'une armoire, pour lui faire voir qu'elle voulait l'attendre
jusqu'au jour. Il descendit l'escalier à grand bruit, ouvrit la porte
et, resté en dedans, la referma comme s'il fût sorti, puis remontant
tout doucement, à pas de loup, entra dans la chambre où je dormais sans
dormir, et en catimini vint se coucher près de moi. En me sentant mettre
la main sur la poitrine, j'entrai dans ce délire qu'on éprouve parfois,
quand on dort la tête en bas et qu'il vous semble que quelque chose de
lourd, bien lourd, vous pèse sur le coeur et ne vous laisse libre ni de
parler, ni de remuer.

_Antonia._--Ça, c'est le cauchemar.

_Nanna._--Oui, le cauchemar. Lui me disait: «Si tu te tais, bonne
affaire pour toi!» et tout en me parlant ainsi, il me caressait
mignardement les joues avec la main. «Qui est là?» disais-je. «Je suis
qui je suis», répondait l'Esprit invisible. Comme il s'efforçait de
m'écarter les cuisses, que je tenais plus serrées qu'un avare ne tient
serrées ses mains, croyant dire tout bas: «Madonna, ô madonna», je le
dis assez haut pour qu'elle m'entendît. Le mari, qui était aux prises
avec moi, se jeta au bas du lit et courut à la salle, en même temps
que sa femme, la chandelle au poing, arrivait voir ce que j'avais.
Entrant dans la chambre qu'elle venait de quitter, il aperçut cet animal
de Pédagogue couché sur le lit en train de se frotter la javelle, en
attendant de s'en servir à faire chanter l'alouette; et juste comme la
bonne planteuse de cornes me disait: «Qu'est-ce que tu as donc?» un
holà! plus semblable au braiement de l'âne qu'à la voix de l'homme me
coupa ma réponse sur les lèvres. Le mari, avec la pelle à feu, cognait
brutalement le précepteur, et si la femme, accourue à son secours, ne la
lui eût arrachée des pattes, il filait un mauvais coton.

_Antonia._--Il avait raison de lui casser tout.

_Nanna._--Il l'avait, sans l'avoir.

_Antonia._--Comment non, que diable?

_Nanna._--Il y aurait là-dessus beaucoup à dire. Quand elle vit le sang
sortir du nez de l'imbécile, elle se campa les poings sur les hanches
et, se tournant vers son mari, à qui la patience venait d'échapper en
voyant ce gros butor où il l'avait vu, s'écria, avec de fiers hochements
de tête: «Et que te semble-t-il donc que je sois, hein? Qui suis-je
donc, hein? Elle me le disait bien, ma nourrice, que tu ne me traiterais
pas autrement que si tu m'avais ramassée en guenilles, comme je t'y
ai ramassé, toi. Ses prévisions sont accomplies; elle qui me disait
toujours: Ne le prends pas, ne le prends pas, tu en seras maltraitée.
Est-il possible de croire qu'une femme comme moi s'abaisse à vouloir
de ce morceau de viande à deux yeux? Dis-moi, pourquoi l'as-tu frappé?
Pourquoi? Que lui as-tu vu faire? Notre lit est-il un autel sacré,
qu'un sot ne puisse le regarder? Comme si tu ne savais pas que les
hommes de cette espèce, une fois ôté de leurs livres, ne savent plus
dans quel monde ils sont! Mais c'est bien; tu l'as voulu, tu l'auras.
Dès demain je veux que le notaire fasse mon testament, pour ne pas
laisser jouir plus longtemps de mon bien un ennemi, un homme qui traite
sa femme en putain sans savoir pourquoi.» Puis, haussant la voix, elle
poursuivit, en sanglotant: «Ah! malheureuse! Suis-je une femme à cela?»
et elle s'arrachait les cheveux; on eût dit que son père venait d'être
assassiné, là, devant elle. Je me rhabillai à la hâte et accourant au
bruit: «En voilà assez, lui dis-je, taisez-vous, de grâce. Voulez-vous
faire jaser tout le quartier? Ne pleurez pas, Madonna.»

_Antonia._--Et que répondait le bravache?

_Nanna._--Il avait perdu la parole à cette menace de testament; il
savait bien que qui n'a rien, aujourd'hui, est plus malheureux qu'un
courtisan sans crédit, sans faveur et sans pension.

_Antonia._--Ce n'est pas de la blague.

_Nanna._--Je ne pus m'empêcher de rire en voyant le pauvre homme en
chemise, tapi dans un coin, tout tremblant.

_Antonia._--Il devait ressembler à un renard pris au filet et qui voit
fondre sur lui une volée de coups de trique.

_Nanna._--Ah! ah! ah! tu l'as dit. En somme, le mari, qui ne voulait
pas perdre la litière, parce que l'âne lui en avait pris une lippée,
ni perdre sa pâture, verte pour lui toute l'année, s'agenouilla à ses
pieds, et il en fit tant, il en dit tant, qu'à la fin elle lui pardonna.
Mais moi je mangeais mon pain sec en pénitence, pour avoir voulu faire
la je-ne-veux-pas. Le précepteur alla se mettre au lit, avec sa bonne
douzaine de coups de pelle; eux, ils se couchèrent bien rapatriés, et
moi de même. L'heure de se lever venue, voici ma mère: elle me ramena à
la maison où, après avoir fait ma toilette, je restai toute la journée
la tête lourde de la mauvaise nuit que j'avais passée.

_Antonia._--Le Pédagogue fut-il mis à la porte?

_Nanna._--Comment? à la porte? Au bout de huit jours je l'aperçus vêtu
comme un prince.

_Antonia._--Il est sûr que lorsque l'on voit un tel, un domestique, un
intendant, un valet de chambre dépasser toute mesure dans ses vêtements,
ses dépenses, le jeu, c'est qu'il mange de la patronne.

_Nanna._--Pas de doute à cela. Venons-en à une autre qui se rongeait de
l'envie de se faire mettre le fuseau dans la quenouille par un métayer
que l'on disait avoir une cheville digne d'un taureau ou d'un mulet.
C'était la femme d'un vieux chevalier de l'Éperon d'Or, à qui l'ordre
avait été conféré par le pape Jean, et qui faisait son puant avec sa
Chevalerie, plus que le Mainoldo, de Mantoue; prenant toujours le haut
du pavé, il se pavanait et se prélassait à faire crever de rire, et à
tout propos ne manquait pas de dire: «Nous autres Chevaliers!...» Quand
il se montrait, les jours de fêtes solennelles, dans ses beaux habits,
il emplissait toute une église, rien qu'à marcher à pas comptés. Il ne
parlait jamais que du Grand Turc, du Soudan, et il savait les nouvelles
du monde entier. Or la femme de cet ennuyeux personnage grommelait à
tout ce qui venait de leurs domaines. Si c'étaient des poulets: «N'en
avons-nous pas d'autres? disait-elle; nous sommes volés.» Si on lui
apportait des fruits: «La belle espèce! les mûrs, on nous les mange;
les verts, on les réserve pour nous.» Des salades, une nichée de petits
oiseaux, un bouquet de fraises ou autres friandises lui étaient-ils
présentés: «Nous sommes frais! disait-elle; je ne veux rien de tout
cela, c'est sur le grain, sur le vin, sur l'huile, qu'il nous faudra
le payer.» Elle en fit tant, avec ses plaintes continuelles, qu'elle
finit par éveiller les soupçons du mari; il changea de fermier, et,
sur les conseils de sa femme, prit celui qui avait de quoi ramoner les
plus grandes cheminées. Le bail fut passé entre eux, et le fermier prit
possession du domaine. Quelques jours après, il vint à la ville, se
présenta à la maison chargé comme un mulet, heurta du pied la porte
qui lui fut aussitôt ouverte, et monta les escaliers. Il avait sur
l'épaule un bâton aux deux bouts duquel pendaient par devant trois
paires d'oies, par derrière trois paires de chapons, et à la main droite
un panier contenant une centaine d'oeufs et autant de fromages; il
ressemblait à ces porteuses d'eau vénitiennes qui d'une main tiennent
le _bigoto_, comme elles disent, avec un seau à chaque bout, et de
l'autre un troisième. Tout en saluant et en s'inclinant, la pointe
du soulier sur le plancher, il présenta son offrande à sa nouvelle
patronne qui, plus préoccupée du calendrier que de la Toussaint, lui
fit un accueil trop beau même pour son Chevalier. Elle commanda qu'on
lui servît un goûter (il valut un dîner et un souper à la fois) sur
la table de cuisine, l'excita à boire une grosse fiole de certain vin
blanc qui avait une pointe de doux, et, lui voyant une face rubiconde
comme elle la lui voulait, lui dit: «Toutes les fois qu'il vous arrivera
d'apporter de bonnes choses de chez nous, vous serez content d'être
en vie.» Le Chevalier n'était pas à la maison. «N'as-tu pas entendu?»
reprit-elle, en s'adressant à la servante, qui vint aussitôt et, sur
son ordre, se mit à vider le panier. Elle le rendit au fermier, après
avoir mis les oies avec les autres oies, et elle allait s'emparer des
chapons pour les mettre avec les chapons, quand sa maîtresse lui dit:
«Reste ici», et les fit prendre par le paysan, qu'elle emmena avec elle
au grenier; là, elle délia les pattes des chapons qui, tout endoloris,
furent plus d'une heure avant de pouvoir se remuer, puis, fermant la
lucarne du toit, elle voulut voir de quelle bêche il saurait labourer
son terrain et si la réalité ne mentait pas à la renommée. A ce que me
jura la servante, qui d'en dessous entendit les secousses, on aurait dit
que le plancher allait crouler. Après qu'elle se fut fait greffer deux
fois, tout en feignant de causer avec lui des dégâts que le précédent
fermier avait faits aux oliviers et aux pêchers, ils redescendirent.
L'homme ne pouvait pas attendre plus longtemps le Chevalier; on allait
fermer les portes; il prit congé de Madonna, retourna allègrement à la
ferme et peu s'en fallut qu'il n'allât raconter sa bonne aventure au
Dominé. Quant à elle, elle restait toute stupéfaite de cette prodigieuse
marchandise dont sa douane avait été bondée jusqu'aux combles, quand
voici qu'une rumeur s'élève par la ville; l'un courait par-ci, l'autre
par-là, et l'on entendait crier: «Enfermez-vous, enfermez-vous!» Elle
se montre au balcon et aperçoit quelques-uns de ses parents tout en
émoi, les épées dégainées, la cape roulée autour du bras, d'autres sans
chapeaux, armés de vieilles lances, de hallebardes et de broches: son
visage devient couleur de cendre et elle se pâme. A l'instant, elle
voit apporter à bras, par deux hommes, son Chevalier couvert de sang
et entouré d'une foule de monde; elle tombe par terre, à demi morte,
et le pauvre diable, monté dans la maison, est couché sur un lit.
En toute hâte, on courut chez les médecins; à la fin, on trouva des
oeufs et des morceaux de chemise d'homme: elle commença à reprendre
ses sens, s'élança vers son mari, qui la regardait sans proférer une
parole, mit tout sens dessus dessous dans la maison, et voyant qu'il
allait trépasser lui fit le signe de la croix avec des cierges bénits,
en s'écriant: «Pardonnez, recommandez-vous à Dieu!» Il fit signe de
pardonner et de se recommander, puis expira. Le médecin et le prêtre
vinrent quand tout était fini.

_Antonia._--A quel propos avait-il été assassiné?

_Nanna._--A propos de ce que la ribaude avait payé un scélérat, qui
l'envoya dans la bière avec trois blessures dans le ventre; l'accident
mit tout le pays en révolution. Elle fit par deux fois semblant de
vouloir se jeter par la fenêtre, mais se laissa retenir, et ordonna
les obsèques les plus solennelles qu'on eût jamais, jamais vues: les
armoiries du Chevalier peintes sur les murs de l'église, son corps
couvert d'un poêle de brocart d'or frisé et porté par six habitants,
avec presque toute la ville pour cortège, fut amené à l'église; elle,
tout de noir habillée, avec deux cents femmes qui pleuraient derrière
elle, exhala tant de gémissements et d'une voix si tendre, que chacun en
sanglotait. L'oraison funèbre prononcée en chaire, les vertus, les hauts
faits du Chevalier rappelés à l'assistance, au son du _Requiem æternam_
chanté par plus de mille prêtres, moines et religieux de toutes couleurs
il fut déposé dans un magnifique sarcophage peint, dont le peuple entier
vint lire l'épitaphe, et sur lequel furent plantées les bannières,
déposés l'épée au fourreau de velours rouge, garni d'argent doré, l'écu
et le heaume, orné de velours rouge comme le fourreau de l'épée. J'ai
oublié de te dire que ses paysans étaient aussi venus; tous, un bonnet
noir sur la tête (on le leur avait fourni), ils se rangèrent autour du
corps: parmi eux se trouvait l'homme aux oies, aux chapons, aux oeufs
et à la bonne aventure. Mais pourquoi perdre tant de paroles? Elle
trouva moyen de sécher ses larmes avec lui, et resta dame et maîtresse,
héritière universelle, car le mort, après l'avoir épousée par amour,
certain qu'il était de n'avoir ni garçons ni filles, au grand mal au
coeur de ses parents, lui avait fait donation complète de ses biens.

_Antonia._--Donation bien placée.

_Nanna._--Maintenant qu'elle pouvait courir les champs sans avoir peur
de personne, laissant son monde à la maison, elle retint près d'elle le
successeur du Chevalier, dont la défense d'éléphant la consola si bien
que, jetant de côté toute pudeur, elle résolut de le prendre pour mari,
avant que ses parents ne l'ennuyassent à vouloir lui en donner un autre.
Elle fit courir le bruit qu'elle voulait se mettre dans un couvent pour
pouvoir en prendre plus à son aise, et tous les Ordres de Religieuses se
la disputaient; puis, résolue de se donner au vilain, sans plus songer
au: Que dira-t-on de moi? Quel honneur fais-je à ma famille? ni à ceci,
ni à cela, bien persuadée que les convenances sont des gâte-plaisirs,
que les retardements sentent le rance, que se repentir c'est une mort
anticipée, elle envoya quérir le notaire et se passa sa fantaisie.

_Antonia._--Elle pouvait pourtant bien rester veuve et se rassasier du
battant de cloche, ni plus ni moins?

_Nanna._--Pourquoi elle n'est pas restée veuve, je te le raconterai une
autre fois. La vie des Veuves est telle qu'elle exige un chapitre à elle
seule; je te dirai seulement ceci: elles sont de vingt carats plus
fines putains que les Religieuses, que les Femmes mariées et que les
Filles des rues.

_Antonia._--Comment? Vrai?

_Nanna._--Les Religieuses, les Femmes mariées et les Putains se
font fourbir par les chiens et par les verrats: les Veuves ont pour
fourbisseurs les oraisons, les disciplines, les dévotions, les sermons,
les messes, les vêpres, les offices, les aumônes et les sept oeuvres de
miséricorde!

_Antonia._--Il n'y a pas de Religieuses, de Femmes mariées, de Veuves et
de Putains qui soient bonnes.

_Nanna._--Il en est de ces quatre espèces de femmes comme du dicton des
monnaies: Prudence et Confiance.

_Antonia._--Nous voilà bien, alors. Reviens, reviens aux noces de la
Chevalière.

_Nanna._--Elle le prit donc pour mari. La chose une fois connue, elle
s'en alla, méprisée non seulement de sa famille, mais de toute la ville,
et si passionnément attachée à lui qu'aux champs, aux vignes, partout,
elle lui portait jusqu'à son dîner. Le paysan, qui était de bonne
race, ayant donné quelques coups de couteau à un frère de la dame, qui
menaçait de la faire empoisonner, personne de la ville n'osait plus
passer la porte.

_Antonia._--Mauvaise histoire d'avoir affaire à eux.

_Nanna._--C'est ce que l'on dit: Les vilains, Dieu m'échappe de leurs
mains. Mais venons-en à de meilleures drôleries et sucrons un peu la
mort du pauvre Chevalier avec la vie d'un vieux richard, d'un vilain
ladre, d'un gros baudet qui prit une femme de dix-sept ans, pourvue avec
cela du plus jolie petit corps que j'aie jamais vu, et d'une grâce si
gracieuse que tout ce qu'elle faisait, tout ce qu'elle disait, c'était
un charme. Elle avait certains gestes de grande dame, certaines façons
hautaines, certaines attitudes gentilles, à faire pâmer. Mets-lui entre
les mains un luth: on aurait dit une maîtresse de musique; mets-lui un
livre: on aurait dit une poétesse; mets-lui une épée: tu aurais juré
une capitaine; à la voir danser, c'était une biche; chanter, un ange;
jouer, je ne saurais dire qui, avec ses oeillades brûlantes, pleines
d'un je ne sais quoi, elle vous faisait perdre la raison. En mangeant,
elle semblait dorer les plats, et en buvant, donner de la saveur au
vin; fine dans ses reparties, affable, elle savait parler des choses
sérieuses avec tant de majesté qu'auprès d'elle les Duchesses n'auraient
été que des pisseuses. Elle s'attifait de parures à des modes à elle,
qu'elle imaginait et qui étaient bien regardées; se montrant aujourd'hui
en coiffe, demain les cheveux moitié noués en chignon, moitié en nattes,
avec une boucle qui lui tombait sur l'oeil et la forçait de le cligner,
Dieu! à faire mourir les hommes d'amour et les femmes de jalousie! Par
sa bonne grâce naturelle, elle savait bien, la rusée, faire autant
d'esclaves de ses amoureux, tous perdus dans le tremblotement de son
sein, sur lequel la nature avait égoutté des larmes de roses vermeilles.
Souvent elle allongeait sa main, comme si elle voulait y trouver quelque
tache et faisant lutter les feux de ses bagues avec ceux de ses yeux,
elle éblouissait la vue de qui lui regardait la main d'autant plus
attentivement que plus artificieusement elle se la caressait de l'oeil.
A peine touchait-elle la terre quand elle marchait, voltigeant toujours
çà et là du regard, et à l'eau bénite, quand elle s'en mouillait le
front, elle s'inclinait avec une révérence qui semblait dire: «C'est
comme cela qu'on fait dans le paradis.» Eh bien, avec toutes ses
beautés, toutes ses vertus, toutes ses grâces, elle ne put faire que
son père (quel boeuf!) ne la mariât à un homme de soixante ans; c'est
du moins l'âge qu'il avouait, et il ne voulait pas qu'on le traitât de
vieux. Ce mari se faisait appeler Comte, à cause de je ne sais quelle
bicoque aux murs décrénelés, accompagnée de deux fours, qu'il possédait;
et comme en vertu de certains diplômes sur parchemin, scellés de plomb,
qui lui avaient été délivrés, à ce qu'il disait, par l'Empereur, il
pouvait offrir des tournois à ces muguets dont c'est le plaisir de se
faire trouer la peau; presque tous les mois il s'en donnait un là. Il
se croyait le podestat de Modène[59], à voir lui ôter leurs bonnets
les badauds qui venaient regarder jouter l'un et l'autre, et le jour
du tournoi il comparaissait pontificalement vêtu d'une jaquette semée
de paillettes dorées, en velours violet à poils longs et courts, non
rasé, cette espèce de velours ne se rasant pas, coiffé d'une toque
en assiette, le manteau de drap rouge fourré de vair, le capuchon de
brocart d'argent, pareil à ceux que portaient jadis à leurs manteaux les
écoliers, l'épée au côté, une épée pointue au pommeau de laiton, dans
une gaine antique. Après avoir fait deux fois à pied le tour de la lice
avec une vingtaine de va-nu-pieds derrière lui, armés d'arbalètes et de
hallebardes, composés partie de ses laquais, partie de gens ramassés
sur son domaine, il montait sur une vieille haquenée au ventre plein de
son, que cent mille paires d'éperons, pas plus qu'une seule, n'auraient
décidée à sauter une enjambée, et se resserrait de frayeur quand il
entendait sonner son tour de bataille. Ces jours-là, il tenait sous
clef sa femme; le reste du temps, ce chien du jardinier, à l'église,
aux fêtes, partout, lui flairait la queue. Au lit, il lui contait ses
prouesses du temps qu'il était soldat, et lui narrant une bataille
où il avait été fait prisonnier, il imitait avec la bouche jusqu'au
tuff! taff! des bombardes, en se démenant au lit comme un possédé.
La pauvrette, qui avait bien meilleure envie de jouter avec la lance
nocturne, se désespérait; quelquefois, de dépit, elle le faisait marcher
à quatre pattes par terre, et, lui mettant une ceinture dans la bouche,
en guise de bride, grimpait sur son dos, l'éperonnait à coups de talons
et le poussait en avant comme lui-même menait son cheval. Au milieu de
cette vie mélancolique, elle imagina une malice bien galante.

--_Il podesta ou il potta_: le podestat.

--_La potta_, la nature des femmes.

--_Modona_, Modène.

--_Madonna_, à peu près Madame.

Ce jeu de mots est intraduisible.

Peut-être s'agit-il de Modon ou Modone, port important en Morée et sur
lequel Venise avait des droits; beaucoup de Vénitiens l'habitaient.

Cette ville était le siège d'un archevêché. Les pèlerins qui allaient de
Venise en Terre Sainte y faisaient escale. On y conservait, à l'église
Saint-Jean, le corps de Saint Léon et le chef de saint Anastase, évêque.
Mais y eut-il jamais de podestat à Modone?]

_Antonia._--Laquelle? Je voudrais bien le savoir.

_Nanna._--Elle se mit, la nuit, à proférer, en songe, un tas de paroles
décousues, qui n'avaient aucun rapport, et dont le vieux faisait des
rires désordonnés; mais, quand elle vint à jouer des mains et lui
asséna un bon coup de poing sur l'oeil, qu'il y fallut de la céruse et
de l'huile rosat, il la tança vertement; elle, feignant de ne se rien
rappeler de ce qu'elle faisait ou disait, continua de la même façon en
sautant du lit, en ouvrant les fenêtres, les armoires; quelquefois, elle
s'habillait et le nigaud lui courait derrière, la secouant, l'appelant
à haute voix; une belle nuit, il advint qu'en voulant la poursuivre
hors du seuil de la porte, le pied lui manqua au haut d'un escalier,
tandis qu'il croyait le poser sur le carreau, et il roula jusqu'en bas;
outre qu'il se meurtrit tout le corps, il se cassa une jambe. Toute la
maison accourt au cri qu'il poussa, un cri à mettre en émoi le quartier,
et on le relève; il aurait bien mieux fait de rester couché. La femme
fait semblant de se réveiller aux gémissements de son mari, apprend
l'aventure et se met à pleurer, à geindre, maudissant la manie qu'elle a
de se lever. La nuit, à l'heure qu'il était, elle envoya vite chercher
un médecin qui lui remit les os en place.

_Antonia._--Pourquoi faisait-elle semblant de rêver?

_Nanna._--Dans l'espérance qu'il lui arriverait de tomber, comme, en
effet, il était tombé, et qu'une fois qu'il se serait cassé les reins,
il ne pourrait plus la suivre à la piste. A cette heure, le vieil
imbécile, avec sa jalousie, se trouvait malheureux outre mesure; mais
il était si orgueilleux que, bien à contre-coeur, il entretenait une
dizaine de vauriens de pages, couchés dans une chambre du bas, et dont
le plus âgé ne dépassait pas vingt-quatre ans. Entre eux, qui avait une
bonne toque manquait de chausses, qui avait de bonnes chausses portait
un mauvais pourpoint, qui un bon pourpoint, une cape toute déchirée, qui
une bonne cape, un lambeau de chemise. Et souvent, ah! oui, souvent,
ils mangeaient le pain et les miettes!

_Antonia._--Pourquoi y restaient-ils, les brigands?

_Nanna._--Pour la liberté qu'il leur laissait. Eh bien, ma chère
Antonia, elle avait jeté l'oeil sur cette séquelle et, dès qu'elle eut
flanqué au lit son vieux nigaud, la cuisse entre deux attelles, elle
se remit à rêvasser, puis, étendant les bras, sauta du lit, malgré le
bonhomme qui lui criait: «Holà! holà!» Elle le laissa s'égosiller,
ouvrit la chambre et s'en alla trouver les petits drôles qui, auprès
d'un lumignon prêt à s'éteindre, jouaient quelques liards qu'ils avaient
dérobés au Messire en allant lui acheter des bagatelles. Tout en leur
souhaitant le bonsoir, elle renversa la chandelle et s'appliquant sur
l'estomac le premier qui lui tomba sous la main se mit à s'amuser avec
lui. En trois heures qu'elle resta chez eux, elle les essaya tous les
dix, deux fois chacun, et remontant à la chambre, bien purgée des
humeurs qui la faisaient délirer: «En voudrez-vous, mon cher mari, lui
dit-elle, à ma triste nature, qui me force d'aller en procession, la
nuit, par la maison, comme une sorcière?»

_Antonia._--Qui donc t'a raconté si minutieusement tout cela?

_Nanna._--C'est elle-même; après qu'elle eut mis son honneur sous les
escarpins, elle devint une femme à tout le monde; ses gentillesses
une fois en circulation, elle en parlait même à qui ne voulait pas
l'écouter. D'ailleurs, un des dix preux, dépité contre elle de ce
qu'elle s'était abandonnée à un autre, mieux fourni que lui, s'en alla
comme un désespéré par les places, par les tavernes, chez les barbiers,
dans les boutiques, raconter l'histoire.

_Antonia._--Elle fit très bien; tant pis pour le vieux fou, qui devait
prendre une femme de son âge, et non une enfant qui aurait pu être cent
fois sa fille.

_Nanna._--Tu m'as bien entendue, c'est ainsi que cela se passa. Et non
contente de l'avoir chargé de tant de cornes qu'un millier de cerfs
n'auraient pu les porter, éprise un beau jour d'un certain vendeur
d'almanachs, à l'aide d'un cornet à poivre dont elle lui assaisonna sa
soupe, elle se débarrassa du bonhomme; pendant qu'il se mourait, sous
son nez, elle épousa le maroufle, elle se fit trafiquer par lui. C'est
ce qu'on dit dans la ville, mais je n'en jurerais pas, je n'y ai pas mis
le doigt.

_Antonia._--Cela doit être trop vrai.

_Nanna._--Écoute-moi celle-ci. Une des meilleures femmes de la ville
avait un mari plus gourmand du jeu qu'une guenon de cerises; son jeu
favori, c'était la prime, et des bandes de toutes sortes de gens
venaient faire la partie chez lui. Comme il possédait un domaine dans
les environs, une de ses fermières, restée veuve, venait tous les quinze
jours visiter sa femme et lui apporter quelques petites choses de la
ferme, comme qui dirait des figues sèches, des noix, des olives, des
raisins passés au four et autres denrées; elle restait un bout de temps,
puis s'en retournait chez elle. Un jour entre autres qu'il était à
moitié fête, ayant un beau chapelet de limaçons et peut-être vingt-cinq
prunes bien rangées sur un lit de menthe, dans un panier, elle vint
voir sa patronne. Le temps changea et il s'éleva un vent accompagné
d'une pluie si épouvantable que force lui fut de rester pour cette nuit
à la maison. Le débauché de mari, qui vivait à bouche que veux-tu et
qui devant sa femme disait tout ce qui lui venait sur le bout de la
langue, illustre buveur, toujours plein de gaudrioles, jeta sur elle son
dévolu, et, croyant se montrer bon camarade en lui faisant administrer
un trente-et-un, en dit un mot à la bande qui jouait chez lui, ce qui
leur fit à tous dresser l'oreille, avec de grands éclats de rire. Chacun
promit de revenir après le souper, et notre homme dit à sa femme:
«Tu feras coucher notre fermière dans la chambre du grenier.»--«Très
bien», répondit-elle, puis elle se mit à table avec lui, et au bas
bout soupa la villageoise, fraîche comme un bouquet de roses. Le repas
achevé, un peu de temps se passa, puis les joueurs revinrent, le mari
se retira avec eux et conseilla à sa femme d'aller se coucher; il dit à
la veuve d'en faire autant. La femme, qui savait de quel pied boitait
le garnement, se dit à part soi: «J'ai entendu dire que qui s'en
donne une bonne fois ne pâtit pas toujours. Mon mari, pour qui honneur
ou déshonneur c'est tout un, veut mettre au pillage le magasin ou la
garde-robe de notre fermière; mais j'ai envie de savoir, moi, ce que
c'est que ces trente-et-un dont il y a des personnes qui font tant les
dégoûtées, et, pour sûr, la séquelle de mon fainéant de mari en prépare
un à la bonne dame.» Là-dessus, elle fit coucher la fermière dans son
propre lit et se planta dans celui qu'elle lui avait fait préparer.
Aussitôt voici venir le mari, à pas de loup; en s'efforçant de retenir
sa respiration, il sifflait d'une façon bizarre, et les bons compagnons
qui devaient mettre après lui la main à la pâte, ne pouvant étouffer
leurs rires, les laissaient éclater en sourdine: on n'entendait que des
ouh! ouh! bien vite comprimés par la main de l'un ou de l'autre. Rien ne
se passa que je ne l'aie appris par le menu d'un de ces trente-et-uniers
qui me donnait parfois l'accolade, en manière de passe-temps. Voilà
le chef de file des jouteurs, qui, tout d'une haleine, s'approcha de
celle qui n'avait jamais rien attendu avec un si grand désir, et, se
jetant sur elle, il l'empoigne d'une façon qui voulait dire: «Tu ne
m'échapperas pas.» Elle fait semblant de se réveiller, toute peureuse,
et de vouloir se lever; mais le compagnon de toute sa force la presse
contre lui et, lui ouvrant les cuisses du genou, cachète la lettre: il
s'aperçut d'avoir affaire à sa femme tout comme nous autres nous nous
apercevons de la croissance des feuilles de ce figuier qui nous donne
de l'ombre[60]. En le sentant qui lui secouait le prunier, non comme
un mari, mais comme un amant, elle devait bien se dire: «Le glouton
dévore à belles dents le pain d'autrui et rebute celui de la maison.»
Pour t'achever, il l'encarta deux petites fois et s'en retournant vers
les amis, le rire aux lèvres: «Oh! la bonne aubaine! s'écria-t-il, le
friand morceau! Elle a certaines chairs fermes et satinées comme une
dame!» Bref, le cul de la bonne dame fleurait la menthe et le serpolet.
Cela dit, il poussa en avant un second qui, avec la nonchalance d'un
moine allant à la soupe, courut manger de la vache, comme disent ceux
qui parlent le romanesque[61], puis fit signe à un troisième qui se
jeta sur elle comme un goujon sur l'asticot; ce qui fit rire, c'est
que, lâchant le brochet dans le réservoir, il déchargea trois coups de
tonnerre, sans éclairs, et lui en fit venir la sueur aux tempes; elle
s'écria: «Ces trente-et-un n'ont pas la moindre discrétion!» Pour ne pas
te retenir jusqu'à la nuit avec les gestes de l'un ou de l'autre, ils
le lui firent de toutes les façons, par tous les bouts, à toutes modes,
manières et fantaisies, pour parler comme la pétrarquiste _Madrema non
vuole_[62]; au vingtième elle se mit à faire comme les chattes, qui
jouissent et miaulent en même temps. Là-dessus, en voilà un qui lui
ayant tâté le sifflet et la cornemuse et les trouvant de vrais gîtes à
colimaçons sans coquilles, resta un peu en suspens; enfin, il le lui mit
par derrière, mais ne touchant les bords ni par-ci ni par-là: «Madonna,
s'écria-t-il, mouchez-vous le nez et puis flairez-moi le câprier.»
Pendant qu'il parlait ainsi, les autres se tenaient, la conscience en
érection, à écouter le prêche, guettant d'aborder la bonne amie quand
le camarade s'en irait, tout comme artisans, gamins, villageois, le
Jeudi, le Vendredi et le Samedi Saints, guettent s'en aller le pénitent
auquel le moine vient de donner l'absolution, la confession achevée;
et durant l'attente il y en eut plus d'un qui se secoua le chien de
haut en bas jusqu'à lui faire cracher l'âme. Enfin, quatre de ceux qui
étaient restés les derniers, plus fous que sages, ne se sentant pas
le coeur d'aller nager sans calebasse dans cette mer d'huile de fève,
allumèrent un bout de torche dont on se servait pour éclairer ceux des
joueurs qui, après avoir perdu, s'en allaient en blasphémant, et,
malgré le patron du trente-et-un, entrèrent dans la chambre où sa femme
gisait baignée dans le suif jusqu'à mi-jambes. Se voyant découverte:
«C'est une fantaisie qui m'est venue, dit-elle, en prenant une mine
du Pont Sixte, à force d'entendre dire tous les jours: une telle a
reçu un trente-et-un; maintenant, il en arrivera que pourra.» Le mari
fit de nécessité vertu et lui demanda: «Eh bien, que t'en semble, ma
femme?»--«Rien que de bon», répliqua-t-elle. Mais ne pouvant se retenir
plus longtemps, après un tel repas, elle courut au retrait, et lâchant
les rênes, comme un abbé qui s'est trop rempli va se décharger le
ventre, elle rendit aux Limbes terrestres vingt-sept petites âmes non
encore nées. La paysanne, apprenant que l'orge préparée pour elle avait
été mangée par une autre, s'en retourna chez elle, et le cul lui cuisait
comme si on le lui eût fait bouillir avec des pois; elle en fut une
année sans parler à sa patronne.

_Antonia._--Heureuses celles qui se font passer leurs fantaisies!

_Nanna._--C'est bien mon sentiment. Mais celles qui se les font passer
par le moyen de ces trente-et-un, je ne les envie pas; j'en ai eu
quelques-uns, moi aussi (merci à ceux qui ma les ont donnés!), et je ne
trouve pas qu'ils procurent toutes les béatitudes qu'on leur suppose
communément, dans le monde; ils durent trop longtemps! Je te l'avoue,
s'ils duraient moitié moins, ce serait parfait, ce serait exquis.

Venons-en à une Madonna (je veux taire son nom), qui eut un beau caprice
pour un prisonnier dont le Podestat reculait indéfiniment la pendaison,
de peur de faire ce plaisir à la potence. Son père, en mourant, lorsque
le drôle était âgé de vingt et un ans environ, l'avait laissé héritier
de quatorze mille ducats, moitié comptant, le reste en domaines, plus
les meubles d'une maison ou pour mieux dire d'un palais. En trois ans
se mangea, se joua et se spermatisa tout l'argent comptant; puis il mit
la main sur les terres, et en trois années dévora le reste. Comme il ne
pouvait vendre certaine maisonnette, ce que lui défendait une clause
spéciale du testament, il la démolit et en vendit les pierres; puis
ce fut le tour du mobilier: empruntant un jour sur les draps, vendant
le lendemain une nappe, puis un lit, puis un autre, aujourd'hui ceci,
demain cela, il alla ainsi jusqu'au dernier sou et fit si bien trébucher
la balance, qu'après avoir d'abord engagé, puis vendu, autant dire donné
pour rien, le palais, il resta tout nu et tout cru. Alors il s'enfonça
dans toutes les scélératesses que peut non seulement faire, mais
imaginer un homme: faux serments, homicides, vols, tricheries, cartes
préparées, dés pipés, félonies, filouteries, escroqueries, assassinats.
Il avait été mis en prison des quatre et cinq ans à la fois, avait reçu
plus d'aiguillades que de bouchées de pain, et il s'y trouvait en ce
moment pour avoir craché à la figure d'un Messire... je ne veux pas le
mentionner en vain.

_Antonia._--Ribaud! Traître!

_Nanna._--C'était un si fieffé ribaud que d'avoir couché avec sa mère
on pouvait dire que c'eût été le moindre de ses péchés. Réduit à la
mendicité, en ce qui concerne tout le reste, il était si opulent en
fait de mal français qu'à lui seul il aurait pu le donner à un millier
de ses pareils et en garder encore pour lui tout un monde. Pendant
que ce renégat était en prison, un médecin aux gages de la Ville pour
soigner les pauvres détenus s'occupait de guérir la jambe de l'un d'eux,
qui craignait que le chancre ne la lui mangeât. «Comment! s'écria ce
médecin, j'ai guéri la nature surnaturelle de ce brigand, et je ne
guérirais pas ta jambe?» Cette surnaturelle nature parvint aux oreilles
de ladite Madonna, et le paquet démesuré du scélérat qui était en
prison lui entra si profondément dans le coeur qu'elle se mit à brûler
pour lui plus que cette reine[63] d'autrefois ne brûla, dit-on, pour
le taureau. Comme elle n'apercevait ni voie ni moyen de pouvoir s'en
passer la fantaisie, elle résolut de commettre quelque méfait, afin
qu'on l'enfermât dans cette même prison où était le crache-sur-la-croix.
Pâques arrivées, elle communia sans se confesser; on l'en reprit; elle
répliqua qu'elle avait bien fait; la chose se divulgua, plainte fut
portée au Podestat, qui la fit arrêter et mettre à l'estrapade; alors
elle confessa que la cause de son crime était l'envie effrénée qu'elle
avait du poireau de l'homme en question, aux yeux en dedans et si petits
qu'à peine y voyait-il, au nez large et écrasé sur la figure, avec une
balafre en travers et deux cicatrices du mal de Job qui ressemblaient
à deux grelots de mule, déguenillé, puant, dégoûtant, tout rempli de
poux et de vermine. L'honorable Podestat le lui donna pour compagnon en
lui disant: «Ce sera la pénitence de ton péché, _per infinita secula
seculorum_.» Cela lui fit autant de plaisir d'être enfermée pour toute
sa vie qu'un autre en aurait à sortir de prison. On prétend qu'après
avoir tâté de cette grandissime gerbe, elle s'écria: «Dressons ici nos
tabernacles[64].»

_Antonia._--Est-ce que cette gerbe dont tu parles était aussi grosse que
celle d'un âne?

_Nanna._--Plus grosse.

_Antonia._--Plus grosse que celle d'un mulet?

_Nanna._--Encore plus.

_Antonia._--D'un taureau?

_Nanna._--Encore plus.

_Antonia._--D'un cheval?

_Nanna._--Trois fois plus grosse, dis-je.

_Antonia._--Elle était donc alors aussi grosse que les colonnes d'un lit
de parade?

_Nanna._--Juste.

_Antonia._--Que t'en semble?

_Nanna._--Pendant qu'elle nageait dans l'allégresse jusqu'au cou,
le Podestat fut réprimandé par la commune et force lui fut, pour
satisfaire à la justice, de condamner le susdit criminel à la potence,
ses dix jours de grâce lui ayant été signifiés... J'ai laissé de
côté quelque chose, nous reviendrons au scélérat, oui. La gourmande
n'était pas plus tôt en prison et à peine avait-elle jeté le masque que
la nouvelle s'en répandit par la ville et donna matière aux caquets
des badauds, des artisans, des femmes surtout; dans les rues, aux
fenêtres, dans les marchés, on n'entendait causer que de l'emprisonnée,
et avec des moqueries, des airs de dégoût! Lorsque six commères se
trouvaient réunies autour du pilier à l'eau bénite, elles en bavardaient
deux heures durant. Entre autres cénacles, il s'en forma un dans
mon quartier, et une Monna prude-de-campagne, entendant de quoi il
s'agissait et voyant toute la bande en suspens, la quenouille à la
main, pour l'écouter, s'écria: «Nous autres qui, pour être femmes,
sommes toutes déshonorées par les déportements de cette coquine, nous
devrions marcher à l'instant sur le Palais, l'arracher de la prison,
dussions-nous y mettre le feu, la flanquer sur une charrette et la
déchirer de nos dents; nous devrions la lapider, l'écorcher vive, la
crucifier!» Ces paroles proférées, elle s'éloigna, gonflée comme un
crapaud, et rentra chez elle comme si tout l'honneur des femmes du monde
entier dépendait d'elle.

_Antonia._--La pécore!

_Nanna._--Les dix jours de grâce signifiés au malandrin, vint à
l'apprendre cette ne-crache-pas-à-l'église dont je te parle, qui voulait
courir à la prison et l'en faire sortir en y mettant le feu! Elle en
eut grande compassion, songeant au préjudice qu'éprouverait la ville à
perdre sa plus grosse pièce d'artillerie, celle dont la renommée seule,
à défaut de meilleure preuve, attirait les femmes qui se trouvaient
mal partagées, comme l'aimant attire l'aiguille ou un brin de paille.
La même frénésie d'en jouir qui avait poussé l'autre méprise-sacrement
(révérence parler) l'emplit elle-même, et elle imagina la plus rusée, la
plus diabolique invention qu'on ait jamais ouïe.

_Antonia._--Qu'imagina-t-elle? Dieu te garde de frénésies ainsi faites!

_Nanna._--Elle avait un mari continuellement malade, qui restait deux
heures levé et deux jours au lit, pris parfois de telles palpitations de
coeur qu'il en étouffait et semblait près de passer. Ayant appris d'une
de ces balaye-bordels (qu'elle aille à la malheure) qu'elles pouvaient
sauver l'homme qu'on mène à la potence, rien qu'en se jetant au-devant
de lui et en criant: «Celui-ci est mon mari!...»

_Antonia._--Qu'entends-je?...

_Nanna._--... elle résolut de donner le coup de pouce au sien, puis,
usant du droit des ribaudes, de prendre le vaurien pour époux. Pendant
qu'elle y songeait, voici qu'avec des «Aïe! aïe!» son pauvre homme,
fermant les yeux, crispant les poings, battant des jambes, vint à se
pâmer. Elle, qui ressemblait à une caque de thon salé, pour être moins
haute que large, lui mit un oreiller sur la bouche, s'assit et, sans
avoir l'aide d'aucune servante, lui fit sortir l'âme par où sort le pain
digéré.

_Antonia._--Oh! oh! oh!

_Nanna._--Alors elle fit un tapage épouvantable, s'arracha les cheveux,
rassembla tout le voisinage qui, connaissant l'indisposition du pauvre
homme, ne douta pas qu'il n'eût été étouffé dans une de ces crises
dont il souffrait continuellement. On l'enterra fort honnêtement, car
il était honnêtement riche, et aussitôt la veuve, véritable chienne en
chaleur, se réfugia au bordel, pour ne pas mâcher le mot. Comme de son
côté, ni de celui de son mari elle n'avait de parents qui valussent deux
deniers, elle y resta sans empêchement aucun, tout le monde pensant
qu'elle était devenue folle de douleur après la mort du susdit. Arriva
la nuit qui précéda le matin où le misérable devait être exécuté; la
ville en devint déserte, tous les hommes et presque toutes les femmes
s'étant rassemblés au Palais du Podestat pour voir annoncer son supplice
à celui qui en méritait mille. L'homme se mit à rire en entendant
dire au Prévost: «La volonté de Dieu et celle du magnifique Podestat
(j'aurais dû le nommer le premier) est que tu meures.» Il fut extrait
de la prison et conduit au milieu du peuple, les pieds dans les ceps,
avec les menottes, assis sur une méchante poignée de paille, entre deux
prêtres qui le réconfortaient, et ne faisant pas une mine trop rechignée
à l'image qu'on lui présentait à baiser. Comme s'il ne s'agissait pas de
lui, il contait des bourdes en chemin, et tous ceux qui se présentaient,
il les appelait par leurs noms. Depuis le matin la grosse cloche du
communal sonnait lentement, lentement, pour annoncer l'exécution qui
allait avoir lieu. Les bannières furent déployées, puis lecture faite
(elle dura jusqu'au soir) de la condamnation par un de ceux du tribunal
criminel, qui avait une voix retentissante; ensuite, il s'achemina une
grosse corde dorée au col et une mitre de papier doré sur la tête, pour
signifier qu'il était le roi des coquins. Au son de la trompette, veuve
de son gland, on le fit s'avancer au milieu d'une escouade de sbires, la
populace marchant par derrière, et partout où il passait, les balcons,
les toits, les fenêtres, tout était plein de femmes et d'enfants. Dès
qu'il fut près de la catin, qui, avec un grand battement de coeur,
guettait le moment de se jeter au cou du scélérat, avec cette avidité
dont un malade brûlé de la fièvre se jette sur un seau d'eau fraîche,
sans le moindre trouble elle s'élança furieusement, fendit la foule à
grands cris, et, échevelée, battant des mains, l'étreignit de toutes
ses forces en disant: «Je suis ta femme!» La justice fut suspendue,
tout le monde se poussait, se heurtait et l'on entendait un vacarme, on
aurait dit que les cloches du monde entier sonnaient en même temps au
feu, aux armes, au prêche, à la fête. La nouvelle arrivée aux oreilles
du Podestat, il fut obligé de tenir la main à la loi, et le misérable
fut livré, pieds et mains libres, pour être accroché aux fourches de la
scélérate.

_Antonia._--Nous sommes à la fin du monde!

_Nanna._--Ah! ah! ah!

_Antonia._--De quoi ris-tu?

_Nanna._--De celle qui s'était faite luthérienne pour vivre en prison
avec lui, et qui y resta avec trois coups de couteau dans le coeur: le
premier fut de l'en voir sortir; le second de croire qu'il allait être
pendu; le troisième d'apprendre qu'une autre s'était emparée de son
château, de sa ville, de ses États.

_Antonia._--Dieu fasse du bien au Seigneur Dieu qui la punit de ces
trois coups de couteau!

_Nanna._--Écoutes-en une autre, ma soeur.

_Antonia._--Avec plaisir.

_Nanna._--Il y avait certaine dédaigneuse, belle sans aucune grâce,
et même, non pas belle, mais jolie à voir, qui plissait les lèvres
et fronçait le sourcil à propos de tout; c'était une hermine, une
éplucheuse, une flaire-malpropretés, la plus fastidieuse qui naquit
jamais. Elle trouvait à redire à tous les yeux, à tous les fronts,
à tous les cils, à tous les nez, à toutes les bouches, à toutes les
figures qu'elle voyait. Jamais elle n'aperçut de dents qui ne lui
parussent noires, ébréchées et longues; à son idée, pas une femme ne
savait parler, pas une ne savait marcher, et toutes étaient si mal
bâties que leurs robes leur pleuraient sur le dos. Lorsqu'elle voyait
quelque homme en regarder une: «Elle est comme Dieu veut, disait-elle;
elle fait de plus en plus parler d'elle. Qui l'aurait jamais cru? Je
l'aurais prise pour confesseur!» Elle blâmait celles qui ne se mettaient
pas à la fenêtre et celles qui s'y mettaient; bref, elle s'était faite
la censure vivante de toutes les femmes, et toutes la fuyaient comme la
male aventure. Quand elle allait à la messe, tout lui puait, jusqu'à
l'encens, et allongeant sa moue, elle s'écriait: «Quelle église bien
balayée! quelle église bien arrangée!» Elle allait flairant chaque
autel, en marmottant ses patenôtres, et disait son mot à chaque:
«Quelles nappes! quels chandeliers! quels sales gradins!» Pendant que
le prêtre lisait l'Évangile, ne voulant pas se tenir debout avec les
autres, elle faisait certains hochements de tête, comme si le prêtre
n'en disait pas un mot, et, à l'élévation, elle prétendait que l'hostie
n'était pas de pur froment. En trempant le bout du doigt dans l'eau
bénite, pour se faire de mauvaise grâce une croix sur le front, elle
disait: «Quelle honte de ne pas la changer!» Autant d'hommes qu'elle
rencontrait, autant de fois elle faisait la grimace, disant: «Quel
chapon! Quelles jambes en fuseaux! Quels pieds énormes! Quelle mauvaise
tournure! Quel squelette! Quelle figure de possédé! Quel museau de
chien!» Cette bonne pièce, qui grillait d'entendre louer chez elle ce
qu'elle prétendait manquer aux autres, ayant reluqué un Frère convers
qui, la sacoche trouée de toutes parts sur l'épaule, le frappoir à la
main, venait mendier le pain à sa porte, lui parut bonne taille, jeune,
sans souci, bien râblé: elle s'en éprit. Sous prétexte que l'aumône
devait être faite de la main de la patronne, et non de celle de la
servante, elle descendait elle-même l'apporter au Convers, et si son
mari lui disait: «Envoie donc la fille», elle disputait une heure avec
lui touchant le sens de l'aumône, la différence qu'il y avait entre
la faire soi-même et la donner à faire aux autres. A la fin, devenue
familière avec l'imbécile qui lui apportait souvent des _agnus Dei_, des
noms de Jésus brodés en safran, ils s'arrangèrent ensemble.

_Antonia._--Quel arrangement prit-elle?

_Nanna._--Celui de s'enfuir au Couvent.

_Antonia._--Comment cela?

_Nanna._--Vêtue en novice. Pour avoir vis-à-vis de son mari un prétexte
de quitter la maison, elle entreprit de lui soutenir un beau jour que la
fête de Notre-Dame, qui se célèbre en août tombait le 16; elle le fit
tellement monter en colère, qu'il la prit par le cou et qu'il le lui
tordait comme à un poulet, si sa mère ne la lui eût arrachée des mains.

_Antonia._--Maudite obstinée!

_Nanna._--A peine relevée debout, elle se mit à crier: «Je vois ce
que tu veux; suffit, suffit, mais tu ne t'en tireras pas comme cela;
mes frères le sauront, oui, ils le sauront! Tu attaques ainsi une
pauvre femmelette? Attaque-toi donc à un homme, puis tu reviendras me
parler. Je n'en supporterai pas davantage; non, je n'en supporterai pas
davantage. Je me flanquerai dans un couvent, j'y entrerai, dussé-je
d'abord brouter de l'herbe, plutôt que de me laisser lapider tout le
jour par toi; prends garde que je ne me jette dans les latrines! Pourvu
que je ne t'aie plus devant moi, je mourrai contente.» Et avec des
sanglots, des soupirs, elle s'assit la tête entre les genoux, sans
vouloir autrement souper; elle y serait restée jusqu'au matin si sa
mère ne l'avait emmenée coucher avec elle: il lui fallut par deux fois
l'arracher au mari qui voulait la mettre en morceaux.

Venons-en maintenant à ce Convers d'une trentaine d'années, tout nerfs,
plein de vie, grand, bien charpenté, noiraud, toujours de bonne humeur,
ami de tout le monde. Le jour suivant, il vint pour l'aumône, guettant
que le mari n'y fût pas, et comme il heurtait la porte avec son «Donnez
du pain aux Frères!» la miséricordieuse accourut ainsi que d'habitude et
ils convinrent qu'elle s'échapperait avec lui, dès l'aube. Frère Fatio
s'en alla et le lendemain, une tunique de novice sur le bras, il était
à sa porte une heure avant le jour, avant que le boulanger ne fût venu;
il frappa et, tout en frappant, il criait: «Faites vite!» L'effrontée
se lève aussitôt: «A faire ses affaires soi-même, dit-elle, on ne se
salit pas les mains», elle donne un coup de pied dans la porte de la
servante en disant: «Allons, debout; dépêche-toi»; puis, dégringolant
l'escalier, ouvre l'huis de la rue et fait entrer le gros plein de
soupe. Elle quitte une mauvaise robe qu'elle s'était mise en hâte, la
dépose avec ses pantoufles sur la margelle du puits, revêt l'habit de
novice et tirant sur elle la porte, de façon à la refermer, se rend au
Monastère invisiblement. Dès qu'il l'eut amenée dans son petit oratoire,
le Convers commença par lui donner l'avoine. Il la coucha sur un vieux
froc, recouvert de deux petits draps de lit grossiers et tout étroits,
jetés là avec un capuchon sur la paillasse qui, si le froc sentait la
crasse, sentait tout autant la punaise; lui, soufflant, haletant, la
tunique retroussée sur le nombril, ressemblait au mauvais temps, quand,
sur la fin d'août, il va se mettre à pleuvoir; de même qu'alors le vent
secoue les oliviers, et les cerisiers, et les lauriers, ainsi le moine,
de ses furieux coups de reins, ébranlait la cellule longue de deux pas;
il en fit tomber une petite Madone de trois quatrins, attachée au-dessus
du lit, avec un bout de bougie à ses pieds; elle, remuant les fesses,
miaulant comme une chatte qu'on gratte. Enfin le compagnon, qui ne
moulait pas souvent, lâcha l'eau au moulin.

_Antonia._--Plutôt l'huile, si tu veux bien parler. Un jour que je
causais avec la mère de Madrema-non-vuole, je fus reprise par elle, pour
avoir dit, _verbi gratia_: miauler, jaillir de l'eau, sauter de joie.

_Nanna._--Et pourquoi donc?

_Antonia._--Parce qu'elle dit qu'on a découvert un nouveau langage dont
sa fille a la grande maîtrise.

_Nanna._--Quel nouveau langage? Qui est-ce qui l'enseigne?

_Antonia._--Cette Madrema-non-vuole, que je te dis, et elle se moque de
quiconque ne parle pas à la mode; elle prétend qu'il faut dire balcon
et non croisée, porte et non huis; vite et non vitement; visage et non
face; _cuore_ et non _core_[65]; _miete_ et non _mete_[66]; il frappe
et non il heurte; il se moque et non il se gabe. La locution que tu
as employée je ne sais combien de fois, elle y tient comme à son oeil
droit. Et je sais que les gens de son école veulent que le K se mette
derrière le livre et non devant; que c'est bien plus seigneurial.

_Nanna._--Pour ceux à qui cela plaît. Quant à moi, j'entends le mettre
où m'enseigne de le mettre la fente qui m'a pondue. Je veux dire jaser
et non bavarder; un niais et non un insensé, et cela pas pour d'autre
raison, sinon qu'on parle comme cela dans mon pays. Mais retournons au
Convers. Il le fit deux fois à la Blâme-tout-le-monde sans sortir le bec
de l'eau.

_Antonia._--A ma barbe!

_Nanna._--Le service achevé, il l'enferma dans sa chambre et la fit tout
d'abord cacher sous le lit, de peur des accidents qui pouvaient arriver.
Ayant à acheter de la farine pour les hosties, il tourna un peu par
d'autres rues, puis laissa ses pieds le porter vers celle de Madonna
Merda, rien que pour épier ce qui était advenu de son _Levamini_. Il
y était à peine qu'il entend du tapage dans la maison: voix de la
servante, voix de la maman, qui par la fenêtre criaient: «Des crochets!
des crochets!» et: «Des cordes! des cordes!»

_Antonia._--Pourquoi des crochets et des cordes?

_Nanna._--Parce qu'en s'apercevant que l'endiablée n'était pas là,
après l'avoir appelée tout doucement et à tue-tête, en haut, en bas,
en dessus, en dessous, par ci, par l'autre et de tous côtés, elles
découvrirent les pantoufles et la robe sur la margelle du puits, et
tinrent pour certain qu'elle s'était jetée dedans. La mère se mit à
crier: «Au secours! au secours!» et tout le voisinage fut sur pied, pour
repêcher celle qui avait pris l'occasion par le manche. C'était pitié de
voir la pauvre vieille plonger le croc en disant: «Suspends-toi après,
ma fille chérie, ma fille mignonne; je suis ta bonne maman, ta bonne
petite maman! Ah! le brigand, le traître! le Judas Iscariote!» et elle
n'accrochait quoi que ce soit.

_Antonia._--Dis: rien du tout, si tu veux parler à la moderne.

_Nanna._--Elle n'accrochait rien du tout. Laissant là le croc, comme une
désespérée, les mains entrecroisées et les yeux au ciel, elle s'écria:
«Te semble-t-il honnête, ô bon Dieu! qu'une fille comme celle-là, si
bien apprise, si avenante, sans un vice au monde, ait une pareille
fin! Mes prières et mes aumônes m'ont bien servi! Puissé-je mourir
si je t'allume encore une chandelle!» Puis apercevant le moine qui,
mêlé à la foule, faisait mine de rire en écoutant ses lamentations,
sans rien soupçonner de sa fille et croyant qu'il venait pour mendier
de la farine, elle l'empoigna par son scapulaire et le traîna hors
de la porte, comme si elle voulait se venger de Dieu, qui avait
laissé sa fille se jeter dans le puits. «Lèche-plats! lape-soupe!
plante-mandragore! avale-lasagnes! bois-vendange! tire-vesses!
gratte-pourceaux! engloutit-potage! rompt-carême!» s'écria-t-elle,
et un tas d'autres injures, que toutes les femmes s'en compissaient.
Et c'était grand plaisir que d'entendre les commérages de tout le
quartier; pas un qui ne crût la fille au fond du puits. Quelques
vieilles bonnes femmes prétendaient se souvenir du temps où il avait été
creusé, qu'il était plein de cavernes s'étendant l'une par-ci, l'autre
par-là, et pour sûr, pour sûr, la pauvrette devait être enfoncée dans
l'une d'elles. La mère, entendant parler de ces cavernes, commença une
autre litanie: «Oh! ma fille! s'écria-t-elle, tu vas mourir de faim
là-dedans, et je ne te verrai plus récréer le monde de tes beautés, de
tes grâces, de tes vertus!» Elle promettait l'univers à qui voudrait
plonger dans le puits pour la retrouver, mais tout le monde avait peur
des cavernes dont les vieilles parlaient, et craignant de s'y perdre,
chacun tournait les épaules et s'en allait avec Dieu.

_Antonia._--Et son mari qu'en advint-il?

_Nanna._--Il ressemblait à un chat qui n'est pas de la maison et à qui
on a brûlé la queue. Il n'avait même pas le coeur de se laisser voir,
tant parce qu'on disait tout haut que si sa femme s'était jetée dans
le puits, ses déportements en étaient cause, que par frayeur de la
belle-mère qui allait lui sauter à la figure et lui arracher les yeux
avec ses ongles. Mais il ne put faire qu'elle ne le trouvât à la fin
et ne s'écriât: «Traître! es-tu content maintenant? Tes ivrogneries,
tes parties de cartes, tes putasseries sont cause qu'elle est noyée, ma
fille, ma consolation. Mais porte le crucifix sur ta poitrine, porte-le,
te dis-je, car je veux te faire tailler en morceaux, en bouchées, hacher
menu! Attends, attends! va par où tu voudras, tu attraperas ton affaire,
tu seras traité comme tu le mérites, misérable, assassin, ennemi juré de
tout ce qui est bon!» Le pauvre homme ressemblait à quelqu'une de ces
peureuses, quand on tire le mousquet, et qui se bouchent les oreilles
avec les doigts, pour ne pas entendre le coup. Il la laissa s'enrouer
à cracher du venin, s'enferma dans sa chambre et se mit à songer à sa
femme, dont le cas lui paraissait étrange. Les choses en restèrent là;
la mère insensée de la mal-plaisante jeune femme para le puits comme un
autel; tout ce qu'elle avait d'images à la maison, elle les suspendit
autour et elle y brûla les cierges bénits de dix années; chaque matin
elle y venait dire son chapelet pour le repos de l'âme de sa fille.

_Antonia._--Et que fit le Convers après avoir été tiraillé par son
scapulaire?

_Nanna._--Il revint à sa cellule et, tirant la fouine de dessous le lit,
lui conta toute l'histoire. Ils en rirent tous les deux, comme nous le
faisions aux bouffonneries de notre excellent maître Andrea[67], ou du
bon Strascino, que Dieu donne la paix à son âme!

_Antonia._--Pour sûr, la mort eut tort de les enlever à Rome, qui en
est restée veuve et depuis ne connaît plus ni Carnaval, ni Station, ni
Vignes, ni passe-temps d'aucune sorte.

_Nana._--Il en serait ce que tu dis si Rome perdait le Rosso[68], qui
fait merveille avec ses gentillesses. Mais parlons de notre Convers qui
se soutint tout un mois, à cheminer jour et nuit, et faire ses beaux
sept, huit, neuf et dix milles, entrant dans la vallée de Josaphat,
toujours frais, dispos et gaillard.

_Antonia._--Comment lui donnait-on à manger?

_Nanna._--Comme il voulait. En qualité de pourvoyeur du moutier, il
pénétrait dans les granges, les cuisines, les maisons des habitants et
s'en revenait trois fois la semaine avec son âne bien chargé; le bois,
le pain pour les Frères, l'huile pour la lampe, il se procurait tout, il
était le maître de tout; de plus, comme il se plaisait à tourner, il se
faisait pas mal d'argent à vendre des toupies d'enfants, des pilons, des
fuseaux bons pour le lin de Viterbe; il avait encore la dîme de la cire
qui se brûlait au cimetière et les glas des morts; puis, les cuisiniers
lui donnaient les têtes, les pattes et les intérieurs des poulets.
Mais voici que bientôt l'idole de cette vertueuse femme, qui faisait
voyager son corps en paradis et se souciait de son âme comme nous nous
soucions des Guelfes et des Gibelins, éveilla les soupçons du Jardinier,
en cueillant certaines petites salades dont les Moines n'usaient pas.
Le Jardinier observa soigneusement ses faits et gestes, et le voyant
maigre, les yeux en dedans, les jambes vacillantes et toujours des oeufs
frais à la main, se dit: «Il y a quelque chose là-dessous.» Il en dit
un mot au Sonneur, le Sonneur s'en ouvrit au Cuisinier, le Cuisinier
au Sacristain, le Sacristain au Prieur, le Prieur au Provincial et
le Provincial au Général; quelqu'un fit le guet à sa porte, pour
saisir le moment où il irait en ville; à l'aide d'une fausse clef, ils
ouvrirent et trouvèrent celle que sa mère pleurait pour morte. Elle
fut bien effrayée en s'entendant dire: «Hors d'ici!» et, en sortant,
fit la mine d'une sorcière qui voit mettre le feu au tas de fagots sur
lequel on l'a liée pour la brûler vive. Les Moines, sans se troubler
aucunement, appelèrent le Convers, qui pour lors revenait de sa tournée,
l'attachèrent et lui réservèrent autre chose que d'aller manger sous la
table avec les chats. Ils le jetèrent dans une prison sans jour, où il y
avait un pied d'eau, et lui donnèrent une miche de pain de son le matin,
une autre le soir, un verre d'eau vinaigrée et la moitié d'une gousse
d'ail. Puis ils se demandèrent ce qu'il fallait faire de la femme.
L'un dit: «Enterrons-la toute vive.»--«Faisons-la mourir avec lui en
prison», dit un autre.--«Rendons-la à sa famille», dirent quelques âmes
charitables; il y en eut un, plus avisé, qui s'écria: «Amusons-nous-en
un jour ou deux; après, Dieu nous inspirera.» Cette proposition fit rire
les jeunes et même ceux d'un âge mûr, non sans que les vieux clignassent
de l'oeil. Enfin, ils résolurent de voir combien de coqs suffisaient
à une poule, et, la sentence prononcée, la gourmande de pastenagues
ne put réprimer une risette en entendant dire qu'elle allait être la
poule de tant de coqs. L'heure du silence arrivée, le Général lui parla
avec les mains; après lui, le Provincial, puis le Prieur, et de main
en main, le Sonneur et jusqu'au Jardinier montèrent sur le noyer et le
gaulèrent de telle façon qu'elle commença d'être contente; deux jours à
la file, les passereaux ne firent autre chose que de monter au grenier
et d'en descendre. Au bout d'un certain temps, le prisonnier fut élargi,
il sortit de l'enfer, pardonnant à tout le monde, laissa son bien en
communauté et en profita avec tous les autres Pères. Croiras-tu que
toute une année elle résista à tant de meules de moulin?

_Antonia._--Pourquoi ne veux-tu pas que je le croie?

_Nanna._--Et elle y restait pour toujours si, devenue grosse, elle
n'était peu de temps après accouchée d'un monstre à tête de chien, qui
donna de l'ennui aux Frères.

_Antonia._--Pourquoi de l'ennui?

_Nanna._--A cause de la meurtrière, qui s'était par trop élargie en
pondant le monstre à tête de chien, au point que c'était chose horrible
à voir. Ils calculèrent par le moyen de la nécromancie, et découvrirent
que le chien préposé à la garde du jardin avait eu affaire à elle.

_Antonia._--Est-il possible?

_Nanna._--Je te le vends comme je l'ai acheté de tous ceux qui virent le
cadavre du monstre: le sac à moines l'avait en effet pondu mort.

_Antonia._--Qu'advint-il de la salope après son accouchement?

_Nanna._--Elle retourna auprès de son mari, ou pour mieux dire près de
sa mère, en usant du plus beau stratagème du monde.

_Antonia._--Conte-moi cela.

_Nanna._--Un Moine qui exorcisait les esprits et qui en avait plein des
bouteilles sauta par-dessus de mauvaises clôtures de jardins jusque sur
le toit de la maison de notre mouchoir à moutier et fit si bien qu'il
pénétra avec l'aide du Diable une nuit; il guetta que tout le monde fût
endormi et s'approcha de l'huis de la chambre où couchait la maman, qui
ne cessait de geindre et d'appeler sa bienheureuse fille. Le Frère
l'entendit s'écrier: «Où es-tu, à cette heure?» et contrefaisant sa
voix: «En lieu de salut, répondit-il; je suis toujours en vie, grâce
aux couronnes que vous avez déposées sur le puits; j'y triomphe dans
le giron de vos prières, et d'ici deux jours vous me reverrez plus
grasse que jamais.» Il s'en alla, laissant la bonne femme stupéfaite,
descendit comme il avait monté et vint narrer la bonne bourde aux
moines, qui firent venir leur commune femme. Le prieur, au nom du
couvent, la remercia de son humanité; il lui en donna deux pleines
charges de remerciements, lui demanda pardon de n'avoir pas mieux rempli
son devoir et s'offrit encore pour la réconforter. Une chemise blanche
sur le dos, la couronne d'olivier sur la tête, une palme à la main, ils
la renvoyèrent deux heures avant le jour chez elle, avec le Moine qui
avait annoncé sa venue à la mère; celle-ci, que la fausse vision avait
ressuscitée, attendait tout en émoi l'arrivée de celle qui aimait la
viande sans os et qui, tout en laissant ses affaires sur la margelle
du puits, avait eu le soin d'emporter la clef de la porte de derrière;
elle s'en servit pour rentrer, renvoya le Père nécromant, non sans
lui laisser grignoter une petite tranche, et s'assit sur le puits; le
jour parut; la servante se leva, vint pour tirer de l'eau et mettre le
dîner sur le feu, aperçut sa patronne vêtue comme une Sainte Ursule en
peinture, et cria: «Miracle! miracle!» La mère, qui savait que sa fille
devait faire ce miracle-là, dégringola l'escalier et s'élança à son
cou si follement qu'elle faillit se précipiter dans le puits, pour de
vrai. Il y eut grande rumeur; de toutes parts on accourait au miracle,
absolument comme lorsque quelque tonsuré s'amuse à faire pleurer le
Crucifix ou la Madone. Et ne t'imagine pas que le mari se retint de
venir, quoique la maman lui eût si bien lavé la tête; il se jeta à ses
pieds et ne pouvant dire le _Miserere_, à cause du torrent de larmes
qui lui coulait des yeux, il étendait les bras en croix et faisait le
stigmatisé. Elle le baisa, le releva, et racontant la manière dont
elle avait vécu dans le puits leur donna à entendre que la soeur de la
Sibylle de Norcie et la tante de la Fée Morgane y habitaient; elle en
fit venir l'eau à la bouche d'une foule de gens qui eurent bonne envie
de s'y jeter. Mais que veux-tu que je te dise de plus? Ce puits devint
en si grande vénération qu'on mit dessus une grille en fer; toutes les
femmes que leurs maris battaient venaient boire de son eau, et il leur
semblait que cela ne leur faisait pas peu de bien. Bientôt, celles qui
allaient se marier se mirent à se vouer à lui; elles venaient prier la
Fée au Puits de leur dire leur bonne aventure. En une seule année, il y
fut déposé plus de chandelles, de hardes, de camisoles et de tableautins
qu'au tombeau de la Bienheureuse Sainte Madeleine de l'Huile à Bologne.

_Antonia._--Voilà bien une autre folie.

_Nanna._--N'en dis pas de mal, tu serais excommuniée; je ne sais quel
Cardinal quête en ce moment de l'argent pour la faire canoniser. Ce
qu'il y a de sûr, c'est qu'elle faisait la paire avec ce Moine qui
purifiait le peuple de la bienheureuse Gustalla.

_Antonia._--Qu'elle la fasse pendant cent bonnes années.

_Nanna._--Pour ne pas te traîner en longueur, j'abrégerai le chapitre
des femmes mariées. Mais je veux encore t'en conter d'une, qui ayant le
plus gentil mari du monde vint à s'éprendre d'un de ces gens qui font
de leur individu une boutique, avec leurs marchandises avant, soutenues
au cou par une bretelle, et s'en vont en criant: «Les beaux ferrets,
les aiguilles, les épingles, les jolis dés, miroirs, peignes, ciseaux!»
toujours en marché avec telle ou telle commère, échangeant des huiles,
des savons, de fausses muscades contre un morceau de pain, des chiffons,
de vieilles savates, pourvu qu'on leur donne quelques sous de retour.
Elle s'en assoiffa si violemment que, jetant son honneur sous ses pieds,
elle lui donna toute une fortune. Le viédaze, laissant là ses guenilles,
s'habilla en paladin et se mit à jouer avec les hauts personnages; en
huit jours, on lui donnait du Monseigneur, et il méritait une couronne.

_Antonia._--Pourquoi?

_Nanna._--Parce qu'il traitait sa trésorière comme on traite une
salope, et outre qu'il la caressait souvent avec le bâton, tout ce qu'il
lui faisait, il allait le proclamer par les rues.

_Antonia._--Fort bien.

_Nanna._--Mais ce ne sont que vétilles les histoires que je t'ai
contées; les choses stupéfiantes, c'est chez les grandes dames, chez les
grands seigneurs qu'elles se passent, et si je ne craignais pas d'être
tenue pour une mauvaise langue, je te dirais celle qui s'abandonne
à l'intendant, à l'estafier, au valet d'écurie, au maître-queux, au
marmiton.

_Antonia._--Des socques! des socques!

_Nanna._--Suffit; crois-moi si tu veux.

_Antonia._--Des socques, te dis-je.

_Nanna._--Allons, c'est bien; tu m'as entendue, Antonia.

_Antonia._--On ne peut plus entendre.

_Nanna._--Mais prends-y bien garde; je ne t'ai conté des Soeurs que ce
que j'en avais vu en peu de jours dans un seul monastère, et, pour les
Femmes mariées, qu'une faible partie de ce que j'ai vu ou appris en
aussi peu de temps, et dans une seule ville. Songe ce que ce serait de
te conter les déportements de toutes les Soeurs de la Chrétienté et ceux
des femmes mariées de toutes les villes du monde!

_Antonia._--Est-il possible qu'il en soit des bonnes comme de la
monnaie: Prudence et Confiance, ainsi que tu le disais?

_Nanna._--Oui.

_Antonia._--Même des Soeurs qui observent la règle?

_Nanna._--Je ne parle pas de celles-là; bien mieux, je te l'affirme,
les prières qu'elles disent pour les mauvaises Soeurs sont cause que
le Démon n'engloutit pas celles-ci, toutes chaussées et vêtues. Leur
virginité est aussi odoriférante qu'est de mauvaise odeur le putanisme
des autres. Messire le Bon Dieu est avec elles de jour et de nuit, comme
le Diable est avec les autres, qu'elles veillent ou dorment. Malheur à
nous! je veux le dire trois fois. En vérité, ces quelques bonnes Soeurs
parmi tant de cloîtrées sont si parfaites qu'elles mériteraient que nous
leur brûlassions les pieds, comme au bienheureux Tison.

_Antonia._--Tu es équitable et parles sans animosité.

_Nanna._--Parmi les Femmes mariées aussi il y en a de vertueuses, qui se
laisseraient plutôt écorcher comme Saint Barthélemy que de se laisser
toucher du doigt.

_Antonia._--Voilà qui me plaît bien encore. Si tu considères le besoin
dans lequel nous naissons, nous autres pauvres femmes, force est bien
que nous en passions par où les autres veulent, et nous ne sommes pas si
dépravées qu'on le croit.

_Nanna._--Tu n'y entends rien. Nous naissons de chair, te dis-je, et
nous mourons de chair: la queue nous fait et la queue nous défait. Que
tu sois dans l'erreur, je te le démontre par l'exemple des grandes
dames, qui ont des perles, des chaînes, des bagues à jeter dans la rue,
et par celui des mendiantes elles-mêmes, qui aimeraient mieux trouver
Marie sur le chemin de Ravenne[69] qu'un diamant à facettes. Pour une
à qui son mari plaît, il y en a mille qui rebutent le leur, et il est
clair que pour deux personnes qui cuisent le pain chez elles, il y en a
sept cents qui préfèrent celui du boulanger, parce qu'il est plus blanc.

_Antonia._--Je te la donne gagnée.

_Nanna._--Et je l'accepte. Résumons-nous. La chasteté féminine est
semblable à une carafe de cristal: tu as beau prendre toutes les
précautions, un beau jour que tu n'es pas sur tes gardes, elle t'échappe
des mains et se casse en mille morceaux; impossible de la conserver
intacte, à moins de la tenir toujours sous clef, dans le buffet. La
femme qui se conserve pure, on peut crier au miracle, comme d'une coupe
de verre qui tomberait sans se briser.

_Antonia._--Judicieuse comparaison.

_Nanna._--Arrivons à la conclusion. La vie des Femmes mariées une fois
bien vue et bien connue de moi, pour ne pas être au-dessous des autres,
je me mis à passer toutes mes fantaisies; des portefaix aux grands
seigneurs, je voulus les essayer tous, les frocards, la prêtraille et
la moinaille principalement. Mon grand plaisir, c'était que monsieur
mon époux non seulement le sût, mais le vît; et il me semblait que
partout on disait de moi: «Une telle fait bien; elle le traite comme
il le mérite.» Une fois entre autres qu'il voulut me réprimander, je
lui sautai dessus et le plumai de la belle façon, plus arrogante que si
je lui avais apporté en dot une montagne d'or, en lui criant: «A qui
crois-tu donc parler, hein? bavard! ivrogne!» Je le poursuivis et lui
en fis tant que, sortant de son trot ordinaire, il monta sur ses grands
chevaux.

_Antonia._--Ne sais-tu pas qu'on dit, Nanna, que pour rendre un homme
brave il n'y a qu'à lui dire des sottises?

_Nanna._--Je le rendis donc brave par le moyen que tu dis; mais après
qu'il en eut vu plus de mille de ses yeux, à force d'en avaler, comme
on avale une bouchée trop chaude, qui semble bien mauvaise, un beau
jour il me trouva sur le corps un mendie-son-pain, et celle-là ne put
passer; il se jeta sur ma figure, pour me la démolir à coups de poing.
Je m'esquivai de dessous le pressoir, dégainai un petit couteau que
j'avais, furieuse de me voir troubler l'eau que j'étais en train de
boire, je le lui enfonçai sous la mamelle gauche: son pouls ne battit
pas longtemps.

_Antonia._--Dieu lui pardonne!

_Nanna._--Ma mère avait tout entendu; elle me fit échapper et m'amena
ici, à Rome. Ce qui résulta de m'avoir amenée ici, tu le sauras demain;
aujourd'hui, je ne veux pas t'en dire plus long. Levons le siège et
allons-nous-en; d'avoir tant bavardé, je n'ai pas seulement soif, j'ai
une faim que je la vois d'ici.

_Antonia._--Me voici debout. Aïe! La crampe m'a empoigné le pied droit.

_Nanna._--Fais une croix dessus avec ta salive, elle s'en ira.

_Antonia._--Je l'ai faite.

_Nanna._--Ça va-t-il mieux?

_Antonia._--Oui, ça s'en va... ça s'est en allé.

_Nanna._--Regagnons donc tout doucement, tout doucement la maison; ce
soir et demain soir, tu resteras avec moi.

_Antonia._--C'est une obligation que je mettrai avec les autres.

       *       *       *       *       *

Ces paroles dites, la Nanna ferma la porte de la vigne et elles
rentrèrent à la maison sans autrement discourir. Elles arrivèrent
juste au moment où le soleil mettait ses bottes pour courir en poste
chez les Antipodes qui l'attendaient comme des poussins engourdis; les
cigales, rendues muettes par son départ, cédaient leur rôle aux grillons
et restaient immobiles; le jour ressemblait à un négociant tombé en
faillite, qui guigne de l'oeil une église, pour se jeter dedans. Déjà
les chats-huants et les chauves-souris, ces perroquets des ténèbres,
allaient au-devant de la nuit: les yeux bandés, sans dire un mot, grave,
mélancolique et pleine de rêveries, elle s'en venait de l'air d'une
matrone veuve qui, tout encapuchonnée de noir, soupire après son mari
mort le mois d'avant. Celle qui fait délirer les astrologues s'avançait
démasquée sur la scène, un bout de linceul autour de la figure; les
étoiles, qui restent ou ne restent pas en place, avec leurs mauvaises
ou leurs bonnes compagnes, toutes dorées au feu, de la main de maître
Apollon, orfèvre, mettaient le nez à la fenêtre, par une, par deux, par
trois, par quatre, par cinquante, par cent, par mille: on aurait dit des
roses qui, au lever du jour, s'ouvrent une à une, puis, lorsque l'avocat
des poètes darde son rayon, viennent toutes ensemble se faire voir.
Moi, je les aurais plutôt comparées à une armée en campagne qui prend
ses logis: les soldats s'en viennent par dix, par vingt, puis voici en
un instant leur multitude répandue par toutes les maisons. Mais cette
comparaison n'aurait peut-être pas plu; sans rosettes, sans violettes et
sans herbettes on ne trouve bon aucun ragoût aujourd'hui. A cette heure,
quoi qu'il en soit, la Nanna et l'Antonia, arrivées où elles voulaient
arriver et ayant fait ce qu'elles avaient à faire, allèrent se coucher
jusqu'au jour.


NOTES

[Note 53: Les biscotes, massepains et autres pâtisseries sèches de
Sienne ont été longtemps célèbres dans toute l'Europe.]

[Note 54: _Il mio ingegno_; jeu de mots moins compréhensible en
français qu'en italien. _Ingegno_ veut dire à la fois génie ou esprit
dans toutes les acceptions que l'on donne à ces mots, d'une part, et
engin ou instrument, d'autre part. De même qu'_ingegno_ a parfois, en
italien, un sens concret, _engin_ peut être employé en français avec
un sens abstrait. C'est ainsi qu'une des amplifications édifiantes du
Divin a été traduite sous le titre suivant: _La passion de Jésus-Christ
vivement descrite par le divin engin de Pierre Arétin_ (Lyon, 1539).]

[Note 55: Juron très fréquent à l'époque.]

[Note 56: Elle veut parler de Saint François d'Assise, dont elle
fait deux personnages en estropiant le nom de l'Alverne (où il reçut ses
stigmates) et celui d'Assise.]

[Note 57: La Nanna estropie ces mots.]

[Note 58: Pour _Cicéron_.]

[Note 59: _La potta di Modona_: le podestat de Modène et la _nature_
de Madonna.

[Note 60: C'est-à-dire: il ne s'en aperçut pas.]

[Note 61: L'italien comme on le parle à Rome et dans la Romagne.]

[Note 62: _Ma mère ne veut pas_, surnom d'une courtisane romaine
fort à la mode en ce temps-là. D'après ce qu'on en dit dans le
_Zoppino_, son luxe était insolent, elle était très instruite, sachant
par coeur Pétrarque, Boccace et infinité de beaux vers latins de
Virgile, d'Horace, d'Ovide, etc. Elle parlait bien, en termes choisis,
ses propos étaient pleins de sens et de goût.]

[Note 63: Pasiphaé.]

[Note 64: Allusion à la fête des Tabernacles chez les Juifs. La
_pannochia_ signifierait le loulab, les loulabim, gerbes ou branches
qu'on porte dans les synagogues ce jour-là avec les dons de la terre, en
chantant la prière de Hosannah.]

[Note 65: Coeur.]

[Note 66: Il moissonne, du verbe mietere.]

[Note 67: Peintre, ami de l'Arétin dont il admirait si fort les
productions qu'il les recopiait pour soi et pour les autres admirateurs
du Divin, auxquels il les envoyait. Il était renommé pour ses
bouffonneries et fut tué par les Espagnols, le 14 mai 1527, lors du sac
de Rome.]

[Note 68: Bateleur, bouffon romain dont l'Arétin a fait un des
personnages de la _Cortigiana_. Ortensio Lando dit: «Le Rosso, bouffon,
acquit en servant Hippolyte, cardinal de Médicis, une grande fortune et
de la renommée, et il en vivra éternellement.»]

[Note 69: _Trouver Marie sur le chemin de Ravenne_, c'est aller au
congrès, faire l'amour.]



=Ci commence la troisième et dernière journée des capricieux
Ragionamenti de l'Arétin dans laquelle la Nanna raconte à l'Antonia la
vie des Putains.=


Juste en même temps que le jour, toutes deux sautèrent au bas du lit et
firent mettre toutes sortes de bonnes choses, cuites de la veille, dans
un grand panier couvert qu'elles posèrent sur la tête de la servante.
Celle-ci marchait en avant, avec une flasque poilue de _Corso_ à la
main; Antonia suivait, portant une nappe et trois serviettes sous le
bras, pour manger les provisions dans la vigne. Une fois arrivées, la
table mise sur une table de pierre qui s'y trouvait sous une treille,
avec son puits à côté, la bonne servante ouvrit le panier et en sortit
d'abord le sel, qu'elle mit sur la table, puis les serviettes pliées,
puis les couteaux. Le soleil commençait à se faire voir en plein, et,
pour qu'il ne vînt pas manger avec elles, vite elles expédièrent le
dîner; pour dessert, elles se régalèrent de la moitié d'un gros fromage
frais et d'un bon coup de vin. Laissant la servante bâfrer les restes
jusqu'au fromage et au vin inclusivement: «Tu ôteras le couvert», dit
la Nanna, qui fit deux tours de promenade dans la vigne, puis vint avec
l'Antonia s'asseoir à l'endroit où elles s'étaient assises les jours
précédents. Après qu'elles eurent un peu soufflé, l'Antonia se mit à
dire:

_Antonia._--Tout en m'habillant, je pensais que ce serait une belle
chose si quelqu'un écrivait tes conversations, racontait la vie des
Prêtres, des Moines et des séculiers; en l'écoutant, celles que tu y
désignes riraient bien d'eux, comme eux d'ailleurs riraient bien de
nous, qui, pour paraître fines entre toutes, donnons tant d'armes contre
nous-mêmes. Il me semble que je ne sais qui s'en occupe de les écrire;
les oreilles me tintent: cela doit être vrai.

_Nanna._--Il ne peut pas en être autrement. Mais venons à l'entrée que
fit avec moi ma mère à Rome.

_Antonia._--Oui, venons-y.

_Nanna._--Si je m'en souviens bien, nous arrivâmes la veille de la
Saint-Pierre, et Dieu te dise tout le plaisir que j'eus des fusées que
tirait et des feux dont s'illuminait le Château, avec de terribles coups
de canon, puis des fifres qui sonnaient, tout le monde sur le Pont, dans
le Borgo, au _Banchi_[70].

_Antonia._--Où logiez-vous cette première fois?

_Nanna._--Au quartier de Torre di Nona, dans une chambre garnie, toute
tapissée. Nous y étions depuis huit jours, quand la patronne de maison,
qui était folle de moi, tant je lui semblais jolie, en dit un mot à
un Courtisan: tu aurais vu les gens, dès le jour suivant, se promener
comme des chevaux fourbus autour de notre logement, dépités de ce que
je ne me laissais pas assez voir à leur guise. Je me tenais derrière
une jalousie que je relevais un peu, et, montrant à peine la moitié
de ma figure, vite je l'abaissais, et bien que je fusse belle, mes
beautés entrevues comme un éclair me faisaient plus belle encore. Ce
manège ne fit qu'accroître chez tout le monde l'envie de me connaître,
et l'on ne parlait dans Rome que de cette étrangère, nouvelle venue,
les choses nouvelles plaisent, comme tu le sais; on accourait à la file
pour m'apercevoir, et celle qui tenait la maison n'avait pas une minute
à rester en place, tant on venait frapper à sa porte. Tu peux te fier
à eux touchant les hâbleries et les promesses qu'ils lui faisaient, en
cas où elle me livrerait; ma mère, la prudente femme qui m'enseigna
tout ce que j'avais fait, tout ce que je faisais et ce qui me restait
à faire, ne voulait pas en entendre parler. «Vous semblé-je donc une de
ces espèces? disait-elle. A Dieu ne plaise que ma fille fasse un faux
pas, je suis femme noble, et si des malheurs nous sont arrivés, grâce à
Dieu il nous reste encore de quoi vivoter.» A l'aide de telles paroles
grandissait de plus en plus le renom de mes charmes. As-tu jamais vu un
moineau sur la lucarne d'un grenier? Il becquète une dizaine de grains
de blé, s'envole, se tient un peu à l'écart, puis revient becqueter
avec deux autres, s'envole encore, puis revient avec quatre, avec dix,
avec trente, enfin avec toute une nuée. Eh bien! tu vois mes amoureux
venir rôder autour de ma maison, curieux de becqueter dans mon grenier.
Moi, qui ne pouvais me rassasier de voir des Courtisans, je me perdais
les yeux à travers les fentes de la jalousie à voir comme ils avaient
bonne tournure, sous ces capes de velours et de satin, la médaille à la
toque, la chaîne d'or au cou, montés sur des chevaux luisants comme des
miroirs, s'avançant au pas, doucement, leurs valets à l'étrier, qu'ils
tenaient seulement du bout de la semelle, le Pétrarque de poche à la
main et chantonnant avec grâce:

    Si ce n'est de l'amour, qu'est-ce donc que je sens[71]?

L'un l'autre, ils s'arrêtaient sous ma fenêtre où je faisais
cache-cache[72] et disaient: «Signora, voulez-vous être homicide, à
laisser mourir tant de serviteurs qui sont vôtres?» Alors je soulevais
un peu la jalousie et la laissant retomber avec un sourire, je me
réfugiais dans ma chambre. Eux, avec un «Je baise la main à Votre
Seigneurie!» et un «Je jure Dieu que vous êtes cruelle!» ils s'en
allaient.

_Antonia._--C'est aujourd'hui que j'entends le plus beau.

_Nanna._--Nous en étions là quand ma mère, toujours fine, voulut un
jour me faire faire une petite exhibition, persuadée que c'était le bon
moment. Elle m'habilla d'une robe de satin violet, sans manches, toute
simple, et me releva les cheveux autour du front: tu aurais juré voir
non des cheveux, mais un écheveau de soie entremêlé de fils d'or.

_Antonia._--Pourquoi t'avait-elle mis une robe sans manches?

_Nanna._--Pour montrer mes bras blancs comme des pelotes de neige. Elle
me fit laver la figure dans une eau à elle, plutôt forte que non, et
sans autrement m'embrener de fard, au plus beau moment des allées et
venues des Courtisans me fit mettre à la fenêtre. Dès que je me montrai,
on aurait dit que l'étoile apparût aux Mages, tant ils furent aises:
abandonnant les rênes sur les cous de leurs chevaux, tous se délectaient
à me regarder, comme des gueux à un rayon de soleil. Ils levaient la
tête et me contemplaient, les yeux fixes, semblables à ces animaux qui
viennent du bout du monde et se nourrissent d'air[73].

_Antonia._--Des caméléons, tu veux dire?

_Nanna._--C'est cela. Ils m'engrossaient de leurs regards, comme de
leurs plumes engrossent les nuées ces oiseaux qui ressemblent à des
éperviers et qui n'en sont pas.

_Antonia._--Des engoulements?

_Nanna._--Oui, des engoulements.

_Antonia._--Et que faisais-tu pendant qu'ils te reluquaient?

_Nanna._--Je feignais la pudeur d'une religieuse, et tout en les fixant
avec l'assurance d'une femme mariée, je faisais des gestes de putain.

_Antonia._--Fort bien.

_Nanna._--Après que je fus restée exposée pendant un tiers d'heure, au
plus beau de leurs chuchotements, ma mère vint à la fenêtre, se montra
un instant, comme pour dire: «C'est ma fille», et me fit lever avec
elle. Tous mes englués restèrent à sec comme des poissons pris d'un coup
de filet, et s'en allèrent en sautillant à la manière des carpes et des
barbillons tirés hors de l'eau. La nuit venue, voici des tic, toc, tac
à la porte; la patronne va ouvrir, ma mère se met aux écoutes, pour
entendre ce qu'avait à dire l'homme qui était venu frapper. En écoutant,
elle l'entendit, tout encapuchonné dans son manteau, demander: «Quelle
est donc cette jeune fille qui était à la fenêtre?»--«C'est la fille
d'une noble dame étrangère, répondit la patronne. Autant que je puis
savoir, le père a été tué dans les guerres civiles. La malheureuse s'est
sauvée ici, avec quelques pauvres hardes qu'elle a pu emporter dans sa
fuite.» Toutes ces histoires, ma mère les lui avait donné à entendre.

_Antonia._--La fine mouche!

_Nanna._--Aussitôt le benêt s'écria: «Comment pourrais-je parler à la
noble dame?»--«D'aucune manière, répondit-elle, par la raison qu'elle
ne veut rien écouter.» Et comme il demandait si j'étais pucelle:
«Pucellissime, répondit-elle; on ne la voit que mâcher des _Ave Maria_.»
«Qui mâche des _Ave Maria_ crache des _Pater noster_», fit-il, et il
se mit en devoir de grimper l'escalier; mais il ne le put, elle l'en
empêcha bien: «Fais-moi du moins une grâce, ajouta le Courtisan;
dis-lui que si jamais elle voulait écouter quelqu'un, tu lui mettrais
dans la main tel joli cadeau qu'elle t'en bénira le reste de sa vie.» La
patronne jura qu'elle le ferait, congédia l'homme et remonta. Quelques
instants après, elle vint nous trouver: «Pour sûr, dit-elle, il n'y
a personne qui sache mieux que les ivrognes où est le bon vin; votre
fille a été flairée au nez; ces braques de courtisans vous dénichent
les cailles du premier coup. Je vous dis cela parce que l'un d'eux
est venu, de sa propre personne, me demander de lui obtenir de vous
une audience.»--«Non, non! répondit ma mère; non, non!» L'autre, qui
avait une langue de vipère, reprit: «La meilleure preuve de sagesse
que puisse donner une femme, c'est de saisir l'occasion, quand Dieu
la lui envoie. Celui dont je parle est un homme qui peut vous faire
d'or. Réfléchissez-y!» ajouta-t-elle en nous quittant. Le lendemain,
elle donna quelques traits de corde, à l'aide d'une table bien garnie,
à ma mère, qui, bonne revendeuse de conseils, excellente ménagère de
ses intérêts, en passa par où elle voulut. Elle lui promit de prêter
l'oreille au galant, qui croyait déballer des laines françaises[74]
en couchant avec moi. On le fit venir, et après mille serments et
conjurations, il paya les arrhes de mon pucelage en me promettant _Monts
et Merveilles_[75].

_Antonia._--Admirable!

_Nanna._--Pour abréger, vint la nuit en question. Après un souper qui
valut un festin, et où je ne touchai à rien, sinon que je mangeai une
dizaine de bouchées, mâchonnées les lèvres closes, ni ne bus qu'un
demi-verre de vin tout noyé d'eau, en vingt gorgées, sans qu'il fût
prononcé une parole, on me conduisit dans la chambre de la Patronne
qui la prêta pour cette nuit, moyennant l'âme d'un ducat. Je n'étais
pas plus tôt entrée qu'il ferma la porte, sans vouloir que personne
l'aidât à se déshabiller, ce qu'il fit lui-même en moins de rien, puis
se coucha et s'efforça de m'apprivoiser avec les plus douces flatteries
du monde: «Je te ferai telle et je t'en donnerai tant, ajouta-t-il, que
tu n'auras pas à envier la première courtisane de Rome.» Et ne pouvant
souffrir la lenteur que je mettais à venir auprès de lui, il se leva et
me tira les caleçons des jambes: j'avais beau faire grande résistance!
Il se remît au lit et, pendant que je me couchais, se tourna du côté du
mur, de peur que je n'eusse honte d'être vue en chemise; mais bien qu'il
me dît: «Ne le faites pas! Ne le faites pas!» j'éteignis la lumière.
Sitôt que je fus au lit, il se jeta sur moi avec autant d'avidité que
se jette une mère sur son fils, qu'elle a pleuré pour mort; il me
baisait, me serrait entre ses bras exactement tout comme. J'avais posé
ma main sur sa harpe, qui était fort bien accordée, et, me tortillant,
je feignais de consentir mal volontiers; cependant je ne l'empêchai pas
de me toucher l'orgue, mais quand il voulut me planter le fuseau dans
la quenouille, je m'y refusai résolument. «Mon âme, mon espérance, me
disait-il, ne bouge pas. Si je te fais du mal, tue-moi.» Je tins ferme
et il continua ses supplications, les entremêlant de quelques coups
de pointe qui portaient à faux et l'épuisaient d'impatience. «Tiens,
me dit-il, en me le mettant dans la main, enfonce-le toi-même, je ne
bougerai pas.»--«Oh! lui répondis-je, qu'est-ce que ce machin, qui est
si gros? Est-ce que les autres hommes en ont tant que cela? Voulez-vous
donc me fendre en deux?» Tout en parlant ainsi, je restais en repos une
minute, puis, au bon moment, je le plantais là, l'eau à la bouche, et
il s'en désespérait. Des prières il passait aux menaces et m'en faisait
de cruelles: «Par le corps! par le sang! Je m'en vais t'étrangler,
t'étouffer!» et il m'empoignait à la gorge et me la serrait, mais tout
doucement. Puis les prières recommençaient, si bien que je me replaçais
comme il voulait; mais au moment où il allait mettre la pelle dans le
four, je l'éconduisais de nouveau; alors il se redressait, empoignait
sa chemise comme pour la mettre et allait se lever; je lui saisissais
la main: «Allons, lui disais-je, recouchez-vous, je ferai tout ce que
vous voudrez.» Sa colère lui fondait dans la poêle, à ces mots, il me
baisait plein de joie en me disant: «Cela ne te fera pas de mal, pas
plus qu'une piqûre de mouche; vrai, tu vas voir comme j'irai doucement.»
Je le laissai entrer le tiers d'une fève et le plantai là. Il se mit
alors dans une telle fureur que, se rejetant au bord du lit, la tête en
avant et le cul en l'air, les genoux pliés, il se fit passer à l'aide
de la main la rage qu'il voulait assouvir sur moi, et après avoir fait
tout seul ce qu'il devait faire avec moi, il se leva, s'habilla et n'eut
pas longtemps à se promener par la chambre; la nuit, que je lui avais
fait passer à la façon d'un épervier, s'acheva bientôt, lui laissant
un visage amer, semblable à celui d'un joueur qui a perdu son argent
et son sommeil. Avec ces blasphèmes d'un homme que sa maîtresse a mis
à la porte, il ouvrit la fenêtre, s'y appuya du coude et, la main à
la mâchoire, contempla le Tibre, qui avait l'air de rire de ce qu'il
s'était secoué l'histoire. Après avoir dormi tout le temps qu'il mit à
méditer, j'ouvris les yeux et j'allais me lever, quand il se jeta sur
moi, et je ne sais si jamais nécromant conjura les esprits à l'aide
d'autant de paroles qu'il m'en dit, toutes aussi vaines que sont les
espérances des exilés. A la fin, il voulut se contenter d'un baiser, je
lui refusai même le baiser, et, comme j'entendais ma mère causer avec
la patronne, je l'appelai. En lui ouvrant: «Quel guet-apens est-ce là?
s'écria-t-il; on ne ferait pas pire à Baccano!» Il élevait la voix;
la patronne le consola: «C'est le diable, dit-elle, d'avoir affaire
à des pucelles!» Pendant ce temps-là, je rentrai dans ma chambre et
le laissai bavarder avec elle. Le pauvret, aussi obstiné qu'un joueur
qui veut rattraper son argent, sortit de la maison et, une heure après
peut-être, envoya un tailleur avec une pièce de soie verte pour me
prendre mesure et m'en coudre une robe, persuadé que la nuit suivante
il pourrait courir la poste à sa guise. J'accepte le présent, mais
je ne m'en attache que mieux aux recommandations de ma mère, qui me
dit, à la vue du cadeau: «Le marteau le travaille; tiens bon. Il te
louera une maison, t'achètera des meubles, ou crèvera.» Je n'avais
pas besoin de ses conseils pour savoir ce qu'il me restait à faire. Je
vais jeter un coup d'oeil par la fenêtre de la rue, je l'aperçois et je
m'écrie: «Le voilà!» En allant au-devant de lui dans l'escalier: «Dieu
sait, lui dis-je, la douleur que j'ai eue de ce que vous étiez parti
sans seulement me dire adieu. Mais je suis toute consolée puisque je
vous vois de retour, et dussé-je en mourir, je ferai tout ce que vous
voudrez la nuit prochaine.» La bouche ouverte, il accourut me baiser
en m'entendant parler de la sorte, et pendant qu'il envoyait chercher
le dîner, nous fîmes une bonne petite paix bien douce, bien douce. Le
soir arrivé (à mon avis, il lui semblait aussi lent à venir que ne
paraît l'heure d'un rendez-vous donné à quelqu'un qui l'attend depuis
dix ans), il paya le souper et, quand il fut temps, regagna avec moi le
même lit que la nuit précédente. En me trouvant tout aussi amoureuse de
faire ses volontés qu'un Juif l'est de prêter à un client qui n'a pas
de gages, il ne put se retenir de m'envoyer une volée de coups de poing
que je reçus en me disant: «Tu me les payeras cher!» Et je le réduisis
encore à se tirer du verjus, après qu'il eut fait les mêmes cérémonies
que la nuit d'avant. Il se leva, courut trouver ma mère dans la chambre
où elle couchait avec la patronne, et passa quatre heures à me menacer.
«Mon cher Messire, lui disait-elle, n'ayez pas peur; la prochaine nuit,
je veux qu'elle périsse, ou qu'elle vous rende heureux.» Elle se leva,
lui donna une ceinture de taffetas double, longue, longue, et lui dit:
«Tenez, attachez-lui les mains avec ça.» Le bélître prit la ceinture
et, après avoir encore fait la dépense du dîner et du souper, coucha
avec moi pour la troisième fois. Du coup, il en eut une telle rage de me
trouver revêche jusqu'à ne pas lui permettre de me toucher, qu'il fut
pour me frapper d'un poignard; je te confesse que j'en eus peur: force
me fut de lui tourner le derrière, en le lui mettant sur le ventre. Par
cette invitation, je lui redouble l'appétit qu'il avait de manger, et il
se met à m'émoustiller; moi, je reste ferme à tous ses chatouillements
tant que je le sens s'égarer hors du chemin; mais lorsque le
présomptueux veut aller plus avant: «Il serait bon de se réveiller», lui
dis-je, et m'ôtant de dessus sa poitrine, je lui montre la figure. Il me
replace de façon à me faire compter les solives du plafond, grimpe sur
moi et n'en enfonce pas tout à fait la moitié, pendant que je criais:
«Holà, holà!» Se maintenant de la sorte, il allonge le bras, sort sa
bourse qu'il avait placée sous l'oreiller, y prend une dizaine de ducats
avec je ne sais combien de jules, et me les glisse dans la main en me
disant: «Tiens!» «Non, je ne veux pas!», disais-je, mais je serrai le
poing et le laissai enfoncer jusqu'à la moitié; ne pouvant aller plus
loin, il cracha son âme.

_Antonia._--Pourquoi ne t'attacha-t-il pas avec la ceinture?

_Nanna._--Comment veux-tu qu'un homme qui était lié[76] lui-même pût me
lier?

_Antonia._--Tu parles comme l'Évangile.

_Nanna._--Quatre fois encore, avant que de nous lever, son bidet
s'avança jusqu'au milieu du chemin de notre vie[77].

_Antonia._--Oui, comme dit le Pétrarque.

_Nanna._--Plutôt Dante.

_Antonia._--Oh! le Pétrarque.

_Nanna._--Dante, Dante. Très content du résultat, il se leva tout
joyeux; j'en fis autant, et comme il ne pouvait pas rester avec moi, il
m'envoya de quoi dîner; il revint le soir manger le souper payé par lui.

_Antonia._--Arrête un peu. Est-ce qu'il ne s'aperçut pas que tu n'avais
pas fait de sang?

_Nanna._--A point! Ces courtisans se connaissent bien en vierges et en
martyres! Je lui donnai à entendre que ma pisse était du sang: pourvu
qu'ils vous le mettent, le reste leur est bien égal. La quatrième nuit,
je le laissai entrer tout à fait, et, rien qu'en s'en apercevant le
brave homme faillit se pâmer. Le matin, ma mère, qui riait en dedans,
nous voyant au lit, me donna sa bénédiction et saluant Sa Seigneurie,
pendant que je lui faisais les plus douces caresses de baisers que
j'eusse apprises, lui dit: «Demain, je veux partir de Rome; j'ai reçu
une lettre du pays, j'entends y retourner et mourir au milieu des
miens. D'ailleurs, Rome est pour celles qui ont de la chance et non
pour celles qui n'en ont pas. Bien sûr, je n'en partirais jamais si je
pouvais vendre nos biens et acheter au moins une maison ici; je croyais
pouvoir en prendre une à loyer, mais l'argent ne vient pas et je ne suis
pas femme à rester dans les chambres des autres.» Ici je lui coupai la
parole dans la bouche: «Ma mère! dis-je, je suis morte en deux jours,
si je me sépare maintenant de mon coeur.» Et je lui appliquai un baiser
accompagné de deux petites larmes. Le voici qui se redresse, s'assied
sur le lit et dit: «Ne suis-je pas homme à vous procurer une maison et à
vous la garnir du haut en bas? Putain à nous et à vous[78]!» Il se fit
donner ses habits, se leva comme un homme qui est pressé et s'élança
hors de la maison. Il revint le soir, une clef à la main, avec deux
portefaix chargés de matelas, de couvertures, d'oreillers, deux autres
portant des bois de lit, des tables, et je ne sais combien de Juifs par
derrière avec des tapisseries, des draps, de la vaisselle, des seaux,
des ustensiles de cuisine; on aurait dit un déménagement. Il emmena ma
mère, nous installa une petite maisonnette bien gentille, de l'autre
côté du fleuve, revint me voir, paya la femme qui nous avait logées,
fit mettre nos affaires sur une charette et, à la tombée de la nuit,
me conduisit à ma nouvelle demeure. Tant que nous fûmes ensemble, il
fit bonne dépense pour un homme de sa sorte, oui, bonne, je t'assure.
Comme je ne me montrais plus à la fenêtre de l'autre logis, on finit
par savoir où j'étais, et bientôt une nuée de galants vint s'abattre
autour de moi comme les guêpes au bruit du chaudron ou les abeilles sur
les fleurs. J'acceptai de l'oeil l'amour de l'un d'eux, qui faisait
le trépassé pour moi, je lui complus par le moyen d'une entremetteuse,
et, comme il me donna tout ce qu'il possédait, je tournai le dos à mon
premier bienfaiteur qui, ayant pris à droite et à gauche et acheté à
crédit tout ce dont il m'avait fait cadeau, n'eut pas de quoi payer ses
dettes et fut excommunié avec les diables, puis affiché, ainsi que cela
se fait à Rome. Moi, qui étais de la vraie race des putains, je me mis à
lui rogner de mon amour tout autant que je lui avais rogné de son avoir;
il trouvait souvent ma porte gelée et, maudissant le bien qu'il m'avait
fait, s'en allait la queue droite, comme le fantôme de la Nouvelle[79].
Quand j'eus mis à sec la bourse du second, je m'attaquai à un troisième;
bref, je me donnai à tous ceux qui venaient avec du _quibus_, comme
dit la Gonnella; je louai une grande maison, deux chambrières, et pris
le pas sur les Princesses. Et ne va pas t'imaginer qu'en étudiant le
putanisme, je fusse un de ces écoliers qui arrivent à l'Université en
messires et au bout de sept ans s'en retournent pauvres sires. J'appris
en trois mois, que dis-je? en deux, en un seul, tout ce qu'on peut
apprendre dans l'art de mettre aux gens martel en tête, de se faire
des amis, de délier les cordons de leur bourse, de les planter là, de
pleurer en riant et de rire en pleurant, comme je le raconterai en son
lieu. Je vendis plus de fois ma virginité qu'un de ces fichus prêtres
ne vend sa première messe, en suspendant par toutes les villes, dans
les églises, la pancarte où il annonce qu'il va la chanter. Je veux te
dire une très petite partie des mauvais tours (c'est le vrai mot) que je
jouai aux gens, et ceux que je te raconterai sont tous de mon invention,
à moi seule; si tu n'es pas algébriste, tu calculeras par à peu près.

_Antonia._--Je ne suis pas algébriste et ne veux pas l'être, je crois en
toi comme aux Quatre-Temps, j'y crois trois fois plus, tu me forceras de
te le dire.

_Nanna._--J'en avais un, entre autres, auquel j'étais très obligée;
mais une putain, qui n'a de coeur que pour l'argent ne connaît ni
obligeance, ni désobligeance: son amour est celui du taret, qui
s'attache d'autant plus qu'il n'a plus à ronger. Le dos tourné: Je t'ai
vu à Lucques! Je lui faisais, te dis-je, les plus grandes sottises
possibles, et je lui en fis d'autant plus qu'il ne me donnait plus à
pleines mains; pourtant il donnait toujours un peu. Il couchait avec moi
les vendredis, et, chaque fois, je me mettais à pousser des cris dès le
souper.

_Antonia._--Pourquoi?

_Nanna._--Pour lui faire mal tourner sa digestion.

_Antonia._--Quelle cruauté!

_Nanna._--Comme tu voudras. Après avoir dévoré de tous les plats, je
traînais jusqu'à sept ou huit heures[80], avant d'aller au lit; puis,
couchée avec lui, je lui donnais à ronger de si mauvaise grâce qu'il
s'ôtait de dessus moi, reniant son baptême, et refusait de rien faire.
Mais la rage d'amour le reprenait et comme je ne lui faisais pas les
caresses auxquelles il s'attendait, il revenait de mon côté; moi, je
me tenais coite. Alors il se mettait à me secouer en me disant des
brutalités, les larmes aux yeux, et pour me monter dessus, il lui
fallait me donner tout l'argent qu'il avait sur lui avant de me faire
consentir.

_Antonia._--Tu étais une vraie Nérone.

_Nanna._--Vis-à-vis des étrangers qui venaient pour passer huit ou dix
jours à Rome et s'en aller, j'usais de grandes pendarderies. J'avais à
ma disposition quelques coupe-jarrets qui expédiaient _gratis_ la chose
avec moi une fois sur cent, et qui me servaient à faire peur de la
manière que je vais te dire. Ces étrangers qui viennent visiter Rome,
après avoir vu les antiquailles, veulent aussi voir les modernailles,
c'est-à-dire les Signores, et faire avec elles les grands Seigneurs.
J'étais toujours la première visitée de cette espèce de gens, mais qui
passait la nuit avec moi y laissait ses hardes.

_Antonia._--Comment diable? ses hardes?

_Nanna._--Ses hardes, comme tu vas le voir. Le matin, la servante
entrait dans ma chambre et prenait les habits de l'étranger sous
prétexte de vouloir les brosser; elle les cachait, puis criait bien
haut qu'on venait de les lui voler. Le bon étranger, sortant du lit en
chemise, réclamait ses affaires et menaçait de briser les meubles pour
se payer. Je criais plus haut que lui: «Tu veux casser mes meubles? Tu
veux me faire violence chez moi? Tu me traites de voleuse?» A ces mots,
mes garnements, qui étaient cachés en bas, d'accourir, les épées tirées,
et de demander: «Qu'y a-t-il donc, Signora?» Ils vous mettaient la main
au collet de l'homme qui, en chemise, semblait en disposition d'aller
accomplir un voeu. Il me demandait aussitôt pardon, considérait comme
une faveur d'envoyer chez quelqu'un de ses amis ou de ses connaissances
emprunter pour lui chausses, casaque, manteau, pourpoint, toque, et
sortait de chez moi s'estimant heureux de n'avoir pas eu affaire aux
tiens-toi-tranquille.

_Antonia._--Comment ton coeur s'en trouvait-il?

_Nanna._--On ne peut mieux, parce qu'il n'y a ni cruauté, ni trahison,
ni filouterie qui fasse pour une putain. Mais le bruit de mes façons
d'agir se répandit, et ces étrangers, qui en eurent vent, ne vinrent
plus chez moi, ou, s'ils venaient, ils se faisaient d'abord déshabiller
par leur valet qui emportait les vêtements à l'auberge et revenait
le matin les rhabiller. Malgré tout, aucun ne sut jamais si bien s'y
prendre qu'il n'y laissât ses gants, ses bretelles, son bonnet de nuit;
une putain tire parti de tout, d'une aiguillette, d'un cure-dent, d'une
noisette, d'une cerise, d'une tête de fenouil, même d'une de poire!

_Antonia._--Et, avec toutes leurs roueries, à peine se préservent-elles
d'en venir à vendre les bouts de chandelle; le mal français, le plus
souvent, est le vengeur de ceux qu'elles ont si maltraités. C'est
vraiment drôle d'en voir une qui, ne pouvant plus cacher sa vieillesse
sous le fard, les fortes eaux de senteur, la céruse, les belles robes,
les grands éventails, fait argent de ses colliers, de ses bagues, de
ses robes de soie, de ses coiffes, de tous ses autres ajustements, et
commence à prendre les quatre ordres comme les jeunes gars qui veulent
être prêtres.

_Nanna._--De quelle façon?

_Antonia._--En logeant d'abord le public, après avoir métamorphosé
leurs parures en lits, puis, tombées en banqueroute avec leurs chambres
meublées, elles passent à l'Épître, c'est-à-dire deviennent maquerelles.
Ensuite à l'Évangile, en s'adonnant à laver le linge. Enfin elles
chantent la Messe[81] à Saint-Roch, à l'église _del Popolo_, sur les
degrés de Saint-Pierre, à la _Pace_, à Saint-Jean, à la _Conzolazione_,
toutes marquées de la bulle dont saint Job marque ses cavales sur la
figure et, par-dessus le marché, de quelque balafre reçue de ceux à qui
leurs coquineries ont fait perdre la patience; sans compter que ces
coquineries leur ont fait échapper des mains guenons, perroquets, et
jusqu'aux naines avec lesquelles elles faisaient leurs Impératrices.

_Nanna._--Moi je n'ai pas été de celles-là. Qui n'a pas de cervelle,
tant pis! Il faut savoir se conduire en ce monde et ne pas vouloir être
au-dessus de la Reine, ne pas refuser sa porte à tout autre qu'à des
Seigneurs et Monseigneurs. Il n'y a pas de plus haute montagne que celle
qui se fait peu à peu et tout doucement, et ce sont des imbéciles celles
qui disent qu'un boeuf fiente autant qu'un millier de mouches. Il y a
bien plus de mouches que de boeufs. Pour un grand personnage qui viendra
chez toi et te fera un riche présent, vingt te payeront de promesses, et
un millier de ceux qui ne sont pas de grands personnages te rempliront
les mains. Celle qui rebute les gens parce qu'ils n'ont pas d'habits de
velours est une sotte: le drap a de bons ducats en dessous, et je sais
bien quels bons petits cadeaux vous font les logeurs, les rôtisseurs,
les porteurs d'eau, les pourvoyeurs et les Juifs, que j'aurais dû mettre
en tête de la liste, car ils déposent plus encore qu'ils ne volent. Il
faut donc s'attacher à autre chose qu'aux jolis pourpoints.

_Antonia._--Et la raison?

_Nanna._--La raison c'est que ces pourpoints-là ont pour doublure des
dettes criardes. La majeure partie des Courtisans ressemblent aux
limaçons, qui portent leur fortune sur le dos et n'ont pas de souffle.
Le peu qu'ils possèdent passe en huile et à se lustrer la barbe, à se
laver la figure, et pour une paire de souliers neufs que tu leur vois,
ils en ont une centaine d'usées. Je ris de voir les draps de soie qu'ils
portent faire des miracles et devenir de velours ras.

_Antonia._--Tu es habile à regarder ces pingres d'aujourd'hui; de mon
temps, les hommes étaient d'un autre acabit: la ladrerie des serviteurs
provient de la gredinerie des maîtres. Mais retourne à ton propos.

_Nanna._--J'en connaissais un qui avait coutume de dire, sachant quelle
femme j'étais: «Je veux la besogner sans la payer.» Il vint me voir et
avec les plus gentilles amourettes que tu aies jamais écoutées, il me
tenait conversation, me louangeait, me servait; si quelque objet me
tombait des doigts, il le ramassait la toque à la main, le baisait et me
le tendait avec une révérence... parfumée, s'il faut que je te le dise.
Un de ces jours qu'il me cajolait, il me dit: «Pourquoi n'obtiendrais-je
pas une faveur de Votre Seigneurie, madame, quitte à en mourir?»--«J'y
suis tout disposée; demandez!» lui répondis-je.--«Je vous supplie,
reprit-il, de venir coucher avec moi cette nuit, et je le désire pour
que Votre Seigneurie prenne possession d'une petite chambrette à moi qui
lui plaira.» Je lui promets, mais seulement pour après souper, ayant un
ami qui devait souper avec moi. Le voilà bienheureux, surtout de pouvoir
se vanter ensuite, qu'il ne m'avait même pas payé à souper. L'heure
arrivée, j'allai chez lui et j'y couchai. J'attendis qu'il fut bien
endormi à l'aube, et l'entendant ronfler je lui laissai ma chemise de
femme à la place de la sienne que je mis: depuis plus d'un mois j'avais
déjà fait mon choix parmi ses bijoux d'or. Ma servante étant venue, je
sortis de la chambre; j'aperçus dans un coin un paquet de je ne sais
combien d'effets de linge à lui, qui attendaient la blanchisseuse: je
le plaçai sur la tête de ma servante et retournai chez moi en les
emportant; ce qu'il dut dire à son réveil, tu peux le penser.

_Antonia._--C'est bien à deviner.

_Nanna._--Il se leva, s'avisa de ma chemise cousue du haut en bas, et
crut d'abord que je l'avais échangée par mégarde; mais ne trouvant plus
son paquet de linge sale, il me fit citer à la Corte Savella, d'où on le
renvoya comme un benêt. De cette façon je me moquai de celui qui voulait
se moquer de moi.

_Antonia._--C'était bien fait.

_Nanna._--Écoute celle-ci. J'avais pour amant certain marchand, bonne
pâte d'homme, qui ne m'aimait pas, non, qui m'adorait. Il m'entretenait,
et très certainement je lui faisais bien des caresses, sans néanmoins
être folle de lui. Et à qui te dit: «Telle courtisane se meurt pour un
tel», réponds que ce n'est vrai. Ce sont des caprices qui nous viennent
de tâter deux ou trois fois de quelque gros manche; ces caprices-là
durent autant que soleil d'hiver ou pluie d'été. Il est impossible que
qui subit tout le monde aime personne.

_Antonia._--Ça, je le sais par moi-même.

_Nanna._--Or, ledit marchand dormait avec moi à discrétion. Pour me
donner de la réputation et achever de l'incendier, je le rendis jaloux
très galamment, lui qui faisait profession de ne pas l'être.

_Antonia._--Comment t'y es-tu prise?

_Nanna._--Je fis acheter deux couples de perdrix et un faisan, et,
après avoir donné le mot à un portefaix, vaurien dès au sortir du nid,
inconnu à la maison, je lui dis de venir heurter à ma porte sur l'heure
du dîner, quand le marchand était à table avec moi. La servante lui
ouvrit. Voici notre homme qui entre et qui après un «Bonjour à Votre
Seigneurie!» ajoute: «L'Ambassadeur d'Espagne la supplie de manger ce
gibier pour l'amour de lui, et, quand il vous plaira, voudrait bien vous
dire vingt-cinq paroles.» J'ai l'air de le rebuffer et je m'écrie: «Quel
Ambassadeur ou non Ambassadeur? Remporte-moi tout ça; je ne veux pas
entendre d'autre Ambassadeur que celui-ci, qui me fait plus de bien que
je n'en mérite.» J'appliquai en même temps un gros baiser à mon benêt,
et, me retournant vers le portefaix, je le menaçai, s'il ne sortait.
Le marchand me dit: «Prends donc, folle! tout est bon à prendre. Elle
s'en régalera à sa santé», ajouta-t-il en parlant au portefaix et, après
quelques rires qui ne dépassaient pas le bout des lèvres, il demeura
tout en dedans de lui. «A quoi pense-t-on? lui dis-je en le secouant;
l'Empereur lui-même, jugez un peu de son Ambassadeur, n'obtiendrait pas
de moi un baiser. Je prise plus vos deux souliers que mille milliasses
de ducats.» Il m'en remercia tendrement et s'en fut à ses affaires.
Là-dessus, je m'arrangeai de façon que mes coupe-jarrets vinssent sur
les quatre heures[82]; à quatre heures nous soupions d'ordinaire tous
deux. Ils ramassèrent un mauvais garnement auquel ils apprirent son
rôle, lui mirent un bout de torche à la main, et se plaçant derrière
lui, masqués, le firent cogner à ma porte. Il monte, me salue,
espagnolissimement, et me dit: «Signora, Monseigneur l'Ambassadeur vient
faire la révérence à Votre Altesse.» Je lui réponds: «L'Ambassadeur
me pardonnera; je suis obligée à cet Ambassadeur que voici.» Et en
prononçant ces paroles, je pose la main sur l'épaule de mon homme. Le
vaurien s'en va, attend un peu et frappe de nouveau; je refuse de faire
ouvrir, et nous l'entendons s'écrier: «Si vous n'ouvrez pas, Monseigneur
va faire jeter la porte par terre.» Je me mets à la fenêtre et je lui
dis: «Que ton Seigneur m'assassine, m'incendie et me ruine à son aise!
Je n'en aime qu'un, celui qui m'a faite ce que je suis, par sa bonté;
pour lui, s'il le faut, je suis prête à mourir.» En ce moment, voici
mes Pharisiens à la porte: ils n'étaient que cinq ou six, on aurait dit
qu'ils étaient mille. L'un d'eux, d'une voix impériale, me dit moitié en
espagnol: «_Puta_ vieille, tu t'en repentiras, et cette poule mouillée
qui te gratte l'échiné, _giuro a Dios_, nous l'assommerons!»--«Vous
ferez ce que vous voudrez, répondis-je, mais ce n'est pas agir en
gentilhomme que de vouloir violenter les personnes.» Je voulais ajouter
encore autre chose; mon lourdaud me tira par la robe et me dit: «Non,
pas un mot de plus, si tu ne veux pas que je sois coupé en morceaux
par les Espagnols.» Il me força de rentrer et me rendit plus de grâces
pour l'estime que j'avais montré faire de lui que n'en rendent ceux
qui sortent de prison, lorsque les sergents leur donnent la liberté, à
la fête du milieu d'août. Le matin, il me fit faire une robe de satin
orange magnifique, et lui, tu ne l'aurais pas rencontré dans les rues
une fois l'_Ave Maria_ sonné, quand tu lui aurais offert un royaume,
tant il avait peur des Espagnols et craignait que l'Ambassadeur ne lui
fît faire un X sur la figure. A tout propos il s'écriait: «Je puis te le
dire, ma maîtresse, la une telle, les arrange bien, ces Ambassadeurs!»

_Antonia._--Pourquoi disait-il cela?

_Nanna._--Parce que je lui faisais accroire que j'en avais planté là
neuf à la file, sous l'escalier, en plein mois de janvier, les forçant
de faire le pied de grue jusqu'à l'aube.--«Telle nuit, lui jurais-je,
que tu étais couché avec moi, un tel se la secouait dans la cave; la
nuit d'après, un tel contait fleurette au puits, dans la cour.» Et lui
bien aise! Pour que je n'eusse pas la tentation de devenir Ambassadrice,
il redoubla de cadeaux, disait à tout le monde: «C'est moi qui suis son
obligé, suffit.»

_Antonia._--Gentilles roueries!

_Nanna._--Celle-ci vaut mieux. Je couchais souvent avec un certain
secoue-panaches qui, lorsqu'on lui disait: «Méfie-toi d'une telle» se
mettait à dire: «Moi? ah! c'est à moi que vous parlez? Ah! en garnison,
à Sienne, à Gênes, à Plaisance, je m'en suis donné quelque peu; mon
argent n'est pas pour les putains, par Dieu non!» Ce vantard je
m'aperçus de dix écus qu'il avait dans sa bourse; j'aurais pu les lui
prendre la nuit et lui laisser des charbons à la place, mais je les eus
autrement, comme tu vas le voir. Il était un jour chez moi, tout caillé
du tocsin que battait son coeur, parce que j'avais fait mine d'être
coiffée d'un autre. Le voyant en cet état, je vais à lui, je lui passe
les doigts dans la barbe, je lui tire un poil ou deux, gentiment, et je
lui dis: «Qui donc est ta mignonne?» En lui parlant ainsi, je m'assieds
sur lui, je le prends par le col et, lui écartant les cuisses du genou,
je le rends tout gaillard. Je lui baise la figure et il se met à me
répondre: «Ainsi soit-il!» puis il se tait et pousse un soupir dont je
sentis le vent, tant il était gros. Je l'embrasse, je le caresse, si
bien que le voilà remis tout à fait. Au moment où je lui disais: «Je
veux que cette nuit nous couchions ensemble», quelqu'un qui avait le mot
frappe à la porte. La servante court à la fenêtre et me dit: «Signora,
c'est le tapissier.»--«Dis-lui de monter», répliqué-je. Il entre et me
demande dix écus que je restais lui devoir sur une garniture de lit; il
me prie, en outre, de le dépêcher vivement, parce qu'il avait à faire.
Je dis à la servante: «Prends cette clef, et sur l'argent qu'il y a
dans le coffre, donne-lui ses dix écus.» La servante s'en va ouvrir le
coffre et me laisse caresser la queue au matou, qui se croyait bien en
garde contre les roueries, en habile homme; je l'ensorcèle, il était
déjà tout ensorcelé, mais le tapissier me presse, et j'avais déjà crié
plus d'une fois: «Dépêche-toi donc, bête!» à la servante quand j'entends
celle-ci grommeler. Je me lève et vais voir ce qu'elle a; je la trouve
tout affairée autour du coffre, qu'elle ne pouvait arriver à ouvrir pour
une bonne raison: c'est que, de même que le tapissier, qui venait pour
l'argent, n'était pas de bon aloi, la clef n'était pas celle du meuble.
Je fis comme si elle me l'avait forcée, et je lui sautai sur le dos avec
plus de cris que de coups de poing. Je dis qu'il faut briser le coffre,
mais on ne trouve pas de marteau. Je me tourne alors vers mon finaud:
«De grâce, lui dis-je, si vous avez dix écus, donnez-les-lui; tout à
l'heure, je briserai cette caisse, ou je réussirai à l'ouvrir, et vous
rentrerez dans votre argent.»

_Antonia._--Tu lui donnais du vous dans les affaires d'importance. Ah!
ah! ah!

_Nanna._--Aussitôt il porta la main à sa bourse, et jeta négligemment
les écus en disant: «Prends-les, Maître, et va-t'en avec Dieu.» Moi, je
donnais de grands coups de pied dans le coffre, comme si je voulais le
mettre en pièces; et il me dit: «Envoie chercher le serrurier et fais-le
ouvrir: nous ne sommes pas pressés.» Il me donnait du tu, comme si
j'étais maintenant tout à ses ordres, pour le prêt qu'il m'avait fait.

_Antonia._--Le roupie-au-nez!

_Nanna._--Les coups de pied finis, je me couchais dans l'intention de
ne pas lui donner la becquée du tout, et il me prenait entre ses bras,
quand voici qu'on frappe dur à la porte; c'était ce que j'attendais pour
le planter là. Je me levai, il eut beau me retenir et me supplier de
ne pas aller voir qui venait frapper, et mettant le nez à la jalousie,
j'aperçus un petit Monsignor, le chapeau sur la tête, enveloppé dans
son manteau et monté sur une mule. Il m'appelle d'en bas et me présente
la croupe de sa bête: j'accepte, je prends le manteau du valet, car
pour le reste j'étais vêtue d'habits de garçon (je m'habille presque
toujours de la sorte), et je m'en vais avec lui. Mon madré racoleur de
putains autant que de soldats, après avoir, par vengeance, fracassé
mon portrait pendu dans ma chambre, quitta la maison comme un joueur
quitte le brelan, quand on l'a traité de coquin. J'oubliais de te dire:
il allait briser les meubles pour rentrer dans son argent, mais ma
servante s'étant mise à crier à la fenêtre fit tant qu'il s'en alla, le
panache bas, tant à cause du monde qui accourait qu'à cause du coffre,
qu'il avait enfin ouvert, et dans lequel il trouva des onguents et des
pommades pour les accidents qui peuvent arriver. Mais en voulant te
conter une à une mes aventures, il m'en advient comme à la pécheresse
qui se propose de faire une confession générale et de dire tout ce
qu'elle a fait; dès qu'elle est aux pieds du Moine, elle ne s'en
rappelle pas la moitié.

_Antonia._--Dis-moi celles dont tu te souviens; à leur aune, je
mesurerai celles que tu auras oubliées.

_Nanna._--Ainsi ferai-je. Un bon imbécile qui, d'une méchante vigne
qu'il possédait au monde, s'était fait une centaine de ducats et les
avait mis dans une caisse, s'était fourré dans la tête de me vouloir
pour femme. Il s'en ouvrit à mon barbier qui m'en fit toucher un mot;
je sus ce qu'il avait d'argent comptant par le moyen de celui qui m'en
causait, et le fis si bien mordre à l'espérance que, certain désormais
de m'avoir, il vint chez moi; à force de le caresser, en un mois
j'obtins que, de ses cent ducats, il me garnît les lits, la cuisine
et toute la maison de ce qui manquait aux lits, à la maison et à la
cuisine. Après lui avoir donné à goûter une fois ou deux, pas davantage,
lui cherchant querelle à propos de persil, je le traitai de tête de
cheval, de salop, de canaille, de gueux, d'imbécile, d'ignorant, et lui
envoyai la porte dans l'estomac. Une fois bien certain de son erreur, le
malheureux se fit Moine au cou tors. Et je riais!

_Antonia._--Pourquoi?

_Nanna._--Parce qu'une putain s'acquiert un grandissime renom quand elle
peut se vanter d'avoir désespéré, ruiné, rendu fou quelqu'un.

_Antonia._--Sans envie de ma part.

_Nanna._--Que de bons écus j'ai gagnés en trompant celui-ci et celui-là!
Chez moi soupait souvent, très souvent, beaucoup de monde; le repas
fini, on apportait les cartes sur la table. «Or çà, disais-je, jouons
deux jules de dragées; celui par exemple à qui tombera le roi de coupe
paiera.» Les dragées perdues et achetées, les gens, une fois les cartes
en main, pouvaient se retenir de les mêler comme une putain de faire
l'amour; l'argent sortait des poches et on se mettait à jouer pour de
bon. Survenaient alors deux filous, de l'air de vrais nigauds qui,
après s'être fait un peu prier, prenaient des cartes plus fausses que
les doublons de la Mirandole, et à l'étourdie, par hasard, ramassaient
les écus des convives: je leur indiquais par signes le jeu que ceux-ci
avaient dans la main, ne me fiant pas trop aux fausses cartes.

_Antonia._--Des plaisanteries, ces cartes-là.

_Nanna._--Pour deux ducats, je fis savoir à quelqu'un que son ennemi
devait venir deux heures avant le jour, et absolument seul, coucher
avec moi; le pauvre diable, guetté par lui, fut criblé de coups de
couteau.

_Antonia._--Des piqûres de guêpes! Mais, dis-moi, pourquoi celui-ci
venait-il deux heures avant le jour?

_Nanna._--Parce qu'à cette heure-là me quittait un autre, qui ne pouvait
pas rester davantage. Crois-tu, par hasard, que si je dormais volontiers
avec un galant, il fût le seul à me la chatouiller, hein? Je me levais
mille fois d'à côté de mon marchand, sous prétexte d'avoir mal au
ventre, à l'estomac, et j'allais contenter l'un ou l'autre, caché dans
la maison. L'été, m'en prenant à la chaleur, je le quittais en chemise,
passais par la salle et m'accoudais à la fenêtre pour tenir conversation
à la lune, aux étoiles et au ciel; pendant ce temps-là, je m'en collais
comme cela quelquefois deux sur le dos, en moins que rien.

_Antonia._--Qui quitte le jeu perd la partie.

_Nanna._--Cela ne fait pas de doute. Maintenant, goûte-moi celle-ci.
Après avoir mis à sec dix ou douze de mes amis qui ne pouvaient plus
rien fournir, tant je les avais fait couler, je délibérai de les
nettoyer tout à fait.

_Antonia._--Quelle ruse imaginas-tu?

_Nanna._--Je donnais les pommes et le fenouil à un apothicaire en même
temps qu'à un médecin auxquels je pouvais me fier: «Je veux, leur
dis-je, faire semblant d'être malade, pour que mes galantins opèrent ma
guérison. Vous, le médecin, dès que je me serai mise au lit, déclarez
que je suis perdue et ordonnez-moi des drogues qui coûtent cher; toi,
l'apothicaire, tu les inscriras sur ton livre et tu m'enverras à la
place tout ce que tu voudras.»

_Antonia._--Je te pêche à la ligne: de cette façon, tu attrapais
l'argent que tes amants donnaient au médecin et à l'apothicaire; ceux-ci
te le rapportaient.

_Nanna._--Tu as du bon dans l'entendement. Ce fut à s'en décrocher la
mâchoire quand, au souper, avec mes galants, je feignis de me trouver
mal et tombai sur la table. Ma mère, qui connaissait l'enclouure, me
délace, toute épouvantée, me porte sur le lit, aidée par eux, et se met
à me pleurer comme morte. Je reprends connaissance, pousse un soupir
et dis: «Holà le coeur!» Tout aussitôt de s'écrier: «Ce n'est rien!
ce sont des vapeurs qui viennent du cerveau.»--«Je sens bien comme je
souffre!» repris-je, et je retombai évanouie. Ils envoyèrent chercher
le médecin, qui arriva, me tâta le pouls avec deux doigts, comme s'il
touchait les cordes du manche à un luth, me fit revenir à l'aide de son
vinaigre de rose, et dit: «Le pouls s'en va!» puis sortit de la chambre.
Bon nombre de mes Je-crois-tout allèrent consoler maman, qui voulait
se jeter par la fenêtre; les autres entouraient le médecin, en train
d'écrire son ordonnance pour l'envoyer à l'apothicaire. Sitôt rédigée,
l'un d'eux la porta, de sa personne, et, en échange, revint les mains
pleines de cornets de papier et de fioles. Le médecin, après avoir dit
ce qu'il y avait à faire, s'en alla, et ma mère eut beaucoup de peine
à les renvoyer tous chez eux: ils voulaient veiller à mon chevet, sans
se déshabiller. Le matin arrivé, ils revinrent tous; le médecin aussi:
ayant appris que j'avais failli passer dans la nuit, il leur dit de
trouver vingt-cinq ducats de Venise pour je ne sais quelle distillation
qu'il fallait opérer. Aussitôt l'une des bonnes dupes, sans regarder à
ce qu'ils diminueraient dans l'alambic, les donna à ma mère qui les mit
en lieu d'où rien ne revient; l'imbécile pouvait croasser, jamais ne les
revit. En somme, de toutes ces médecines, rhubarbe, sirops, cordiaux,
clystères, manuschristi, juleps, onguents, les notes du médecin, de
bois, la chandelle, il me resta entre les mains une bourse pleine d'écus.

_Antonia._--Ne te consumais-tu point à rester au lit comme cela, bien
portante?

_Nanna._--Je me serais consumée si j'eusse été seule; mais le médecin
me fatiguait les épaules une nuit, et l'apothicaire me faisait des
frictions la nuit d'après; pour ma convalescence, les chapons pleuvaient
tout plumés, tout rôtis, et les bons vins: il n'y avait pas une cave de
prélat qui ne fût dévirginée pour moi.

_Antonia._--Ah! ah! ah!

_Nanna._--Le marchand dont je t'ai parlé, sans m'en rien dire, me
laissait voir son grand désir d'avoir un enfant. Je saisis la bonne
occasion et feignis de me trouver bien mal, bien mal; du matin au soir
je me tordais, je me démenais; je mangeais trois bouchées et j'en
recrachais quatre en m'écriant: «Que c'est amer!» puis je faisais comme
si j'allais vomir. La bonne pâte d'homme me réconfortait. «Dieu le
veuille!» murmurait-il; puis il se taisait. Moi qui mangeais comme un
laboureur dès qu'il n'était plus là, en sa présence je perdais l'appétit
tout à fait et ne goûtais pas même d'une bouchée. A la fin, après
avoir bien simulé étourdissements, coliques, mal de mère, douleurs de
reins, geignant de ce que mes époques ne venaient point à leur époque,
je lui découvre, par le moyen de ma mère, que je suis enceinte, et
le médecin, mon secrétaire, confirme la chose. Le chie-en-culotte,
plein d'allégresse, va racoler parrains et marraines, met des chapons
sous la mue et s'occupe de trouver langes, maillots et nourrice; il
n'apparaissait pas un oiseau, un fruit de primeur, une fleur nouvelle,
qu'il ne l'achetât pour moi, de peur que l'enfant n'en portât la marque.
Il ne pouvait même plus supporter que je misse la main à la bouche, et
il me donnait la becquée des siennes, me soutenait pour me lever, pour
m'asseoir; c'était à rire de le voir pleurer quand il m'entendait dire:
«Si je meurs en accouchant, je te recommande mon pauvre petit!» Je fis
un testament par lequel je l'instituais héritier de tous mes biens à
mon trépas. Il allait le montrer partout et disait à chacun: «Lisez-moi
ceci, lisez-moi cela, et dites-moi si je n'ai pas raison de l'adorer.»
Après l'avoir entretenu longtemps dans cette fable, un jour je me
laissai tomber par terre sans y prendre garde; je feignis m'être blessée
et lui fis porter, dans un bassin d'eau tiède, un foetus d'agneau
mort-né: tu aurais juré un foetus humain. Quand il l'aperçut, les larmes
lui jaillirent des yeux, il poussa des gémissements, des cris, et les
redoubla encore lorsque ma mère s'écria que c'était un garçon, qu'il lui
ressemblait! Il dépensa je ne sais combien d'argent à le faire enterrer.
Nous lui fîmes porter des habits de deuil, et il se désespérait surtout
à cause du baptême que le petit n'avait pas reçu.

_Antonia._--Qui fut le père de ta Pippa?

_Nanna._--Ce fut un marquis au regard de Dieu, au regard du monde, je ne
puis pas le dire. Parlons d'autre chose.

_Antonia._--Comme tu voudras.

_Nanna._--Il me vint envie de gratter de la guitare, non pour le
plaisir, mais pour paraître me délecter des choses d'art. Il est sûr que
ce sont de bons lacets à prendre les badauds les talents qu'acquièrent
les putains; ils coûtent plus cher aux gens que le fenouil, les olives
et les gelées que servent les taverniers. Une putain qui va jusqu'à
chanter les canzones et lire la musique à livre ouvert, va-t'en pieds
nus.

_Antonia._--Rien ne vient que par tromperie en ce monde.

_Nanna._--Par-dessus tous les autres, j'avais le talent de tirer parti
de n'importe quelle bagatelle, et j'aurais pris dans mon filet jusqu'à
une église, comme dit Margutte[83]; jamais personne ne coucha avec moi
qu'il n'y laissât de son poil. Ne crois pas que chemise, ni coiffe de
nuit, ni escarpins, ni chapeau, ni épée, ni quoi que ce soit qu'on
oubliait à la maison, revît jamais le jour: tout est bon à prendre, tout
fait bon profit. Porteurs d'eau, vendeurs de bois, crieurs d'huile,
marchands de miroirs, marchands d'oublies, marchands de savons, de lait
et de fromages à la crème, de châtaignes chaudes, rôties ou bouillies,
jusqu'aux décrotteurs et aux vendeurs d'allumettes, tous étaient mes
bons amis, et c'était à qui d'entre eux guetterait me voir avec quantité
de galants.

_Antonia._--Pourquoi te guettaient-ils?

_Nanna._--Pour que je me misse à la fenêtre pour ceci ou pour cela, que
j'achetasse de tout et que je me fisse payer de tout par mes amoureux.
Venait qui voulait me courtiser, force lui était de dépenser un jules,
un gros, une baïoque. Ma servante survenait et disait: «Les cordons des
taies d'oreiller ne sont pas assez longs, il s'en faut des mille et des
cent.» J'appliquais un baiser au premier qui me tombait sous la main,
et je lui disais: «Donnez un jules!» Et il aurait bien été noté pour un
pouilleux celui qui ne se serait pas exécuté. Après la servante arrivait
ma mère, les bras chargés de lin: «Si tu laisses cela t'échapper des
mains, s'écriait-elle, jamais tu ne retrouveras une si belle occasion.»
J'en appliquais deux à un autre, et après qu'il m'avait payé le filage
de la toile, cette société partie, d'autres se présentaient; je leur
faisais dire que j'étais en compagnie et ne laissais ouvrir qu'à un, à
condition qu'il entrât seul. Celui-là, après en avoir fait une étuvée
en le cuisant au feu de mes baisers, je le cajolais si bien que, le
jour même, il m'envoyait une couverture de lit en soie piquée, une
tapisserie, une peinture dans son cadre ou quelque chose de prix que
je le savais posséder. Grâce à ce présent, je lui promettais, avant
même qu'il ne me le demandât, de le laisser venir coucher avec moi, il
m'envoyait un souper des plus exquis, et lorsqu'il arrivait pour le
manger ensemble, je lui faisais dire d'aller faire un petit tour, puis
de revenir. Le petit tour achevé, il revenait; la servante lui disait:
«Attendez encore un tout petit peu.» Il en attendait deux, frappait de
nouveau, ne trouvait plus personne pour lui répondre et se mettait à me
menacer: «Putain! truie! par le corps de l'Immaculée et du Consacré,
tu me le payeras.» Et moi de rire, moi qui soupais avec un autre à ses
dépens, et en riant de m'écrier: «Piaille tant que tu voudras; à ta
barbe, tu l'auras.»

_Antonia._--Comment te le pardonnait-il ensuite, si c'était un homme de
quelque considération?

_Nanna._--Que ce fût qui ça voudra, il restait deux jours durant
sur sa fâcherie; puis ne pouvant plus tenir en bride le poulain me
faisait entendre qu'il avait à me dire un mot. «Mille plutôt qu'un!»
répondais-je. On lui ouvrait, il venait à moi, pâle de colère, et
s'écriait: «Je ne l'aurais jamais cru!» Je lui répondait: «Mon âme,
crois-moi si tu veux me croire: je n'aime, je n'adore, je ne porte dans
mon coeur que toi seul. Si tu savais, oui, si tu savais l'importante
affaire qui me força de sortir l'autre soir, tu me bénirais. Si je n'ai
pas de sécurité avec toi, avec qui en aurai-je?» Et tu peux te fier à
moi pour les excuses que j'imaginais, comme d'avoir été chez quelque
avocat, procureur ou sergent, à l'occasion d'un gros procès. Je me
laissais alors tomber sur lui, les bras autour de son cou, et tandis
qu'il plantait son lys dans mon jardin, je lui arrachais le coeur de
la poitrine en même temps que le dépit sortait de son âme. Il ne s'en
allait pas que je ne l'eusse fait chanter à ma gamme.

_Antonia._--On a grand tort de ne pas te prendre pour maîtresse à
l'École[84].

_Nanna._--Merci de ta grâce.

_Antonia._--Remercie ton mérite, plutôt.

_Nanna._--Non, ta grâce. Mais écoute de quelle façon nouvelle je me fis
un jour presque riche. Un Gentilhomme qui se mourait pour moi voulut
m'emmener deux mois dans l'un de ses domaines, ce qui me suggéra l'idée
de répandre le bruit que je voulais dire «adieu à tout le monde!»
J'envoyai chercher un Juif, je fis marché avec lui de mes meubles,
non sans grand crucifiement de mes amoureux, et après avoir placé mon
argent dans une banque, sans qu'ils l'apprissent, je m'en fus avec le
Gentilhomme.

_Antonia._--Pourquoi vendais-tu tes meubles?

_Nanna._--Pour les rendre neufs, de vieux qu'ils étaient. Ce qu'il y a
de sûr, c'est qu'aussitôt que je revins, mes galants accoururent m'en
racheter d'autres, comme les fourmis accourent aux graines qu'on vient
de semer.

_Antonia._--Ce sont les maléfices dont vous ensorcelez les malheureux
qui les font si crédules.

_Nanna._--Je ne nie pas que l'on use de tous les artifices pour les
aveugler: nous leur donnons à manger jusqu'à notre ordure et notre
marquis[85]. J'en connais une, que je ne veux pas nommer, qui, pour
faire courir un amant après elle, lui donna à manger une poignée de
croûtes de mal français, dont elle était pleine.

_Antonia._--Ah, pouah!

_Nanna._--Oui. A l'aide d'une chandelle faite de graisse d'homme brûlé
vif, j'ai réussi à faire chauffer pas mal de mes petites affaires. Mais,
au bout du compte, tous ces sortilèges dont tu parles, herbes séchées au
clair de lune, cordes de pendus, ongles de morts, paroles diaboliques,
ne valent pas une chiquenaude auprès du grand sortilège que je te dirais
bien si c'était permis.

_Antonia._--Ta conscience est celle de Frère Chapelet[86].

_Nanna._--Pour ne pas ressembler à une hypocrite, je te dirai qu'une
bonne paire de fesses a bien plus de pouvoir que tout ce qu'il y a
jamais eu de philosophes, d'astrologues, d'alchimistes et de nécromants.
J'avais essayé d'autant d'herbes qu'il y en a dans deux prairies,
d'autant de paroles qu'il s'en échange en dix marchés, et je n'avais
pu faire remuer du coeur gros comme le doigt à quelqu'un dont je ne
puis dire le nom. Or, rien que d'un gentil tortillement de fesses, je
le rendis si fou de moi qu'on en fut stupéfait dans tous les bordels:
cependant on est habitué à voir tous les jours du nouveau, et l'on ne
s'y émerveille pas de grand'chose.

_Antonia._--Vois, vois ou vont se nicher les secrets de la sorcellerie!

_Nanna._--Ils nichent dans le fondement, qui a tout autant de force pour
tirer l'argent des grègues que l'argent lui-même en a pour creuser les
fondements des monastères.

_Antonia._--Si le fondement a autant de puissance que l'argent, il est
plus fort que ne le fut Roncevaux, qui massacra tous les Paladins.

_Nanna._--Bien plus fort, c'est certain. Mais poursuivons notre
conversation et prends note de cette petite rouerie qui est bien bonne.
La mouche lui grimpait au nez tout de suite et il ne pouvait se retenir,
à la première chose qui lui déplût, de me dire des sottises. Sa fureur
passée, il s'agenouillait à mes pieds, les bras en croix, me demandant
pardon, et ma gentillesse lui infligeait une pénitence aux dépens de
sa bourse. Un jour, le voyant sortir des convenances, je le fis tomber
dans un tel désespoir, en m'échappant de ses bras et en allant me livrer
à son rival, qu'il me roua de coups. Puis, revenu à lui et croyant
impossible de jamais me radoucir, parce que je feignais de ne plus
vouloir l'écouter, il me donna la moitié de sa fortune: de cette façon,
il eut la paix.

_Antonia._--Tu faisais comme un poltron qui, après s'être fait délivrer
caution de ne pas être frappé, provoque son adversaire et l'excite à
sortir les poings, pour le mettre dans la peine.

_Nanna._--Juste, j'étais bien comme un de ceux-là. Ah! ah! ah! Je
mouille ma chemise en songeant au prêcheur qui n'a institué que sept
péchés mortels, pour tout le monde de l'Univers, tandis que la plus
chétive putain qui soit en possède un cent à elle seule. Considère
un peu combien en tient une de celles qui, pour couvrir son autel,
dépouille un millier d'autres églises! Antonia, la gourmandise, la
colère, l'orgueil, l'envie, la paresse et l'avarice naquirent le jour
où le putanisme est né: si tu veux savoir de quelle façon dévore une
putain, informe-toi à ceux qui l'invitent; si tu tiens à apprendre avec
quelle rage se met en colère une putain, demande-le au père et à la mère
de tous les saints du calendrier. Sache que si elles le pouvaient, elles
engloutiraient le monde dans l'abîme, en moins de temps que ne l'a fait
Messire le Seigneur Dieu.

_Antonia._--Mauvaise affaire!

_Nanna._--L'orgueil d'une putain est pire que celui d'un vilain
endimanché; l'envie d'une putain est ce qui la ronge, comme le mal
français ronge quiconque l'a dans les os.

_Antonia._--De grâce, ne m'en fais pas souvenir; je l'ai eu et je n'ai
jamais pu savoir comment.

_Nanna._--Excuse-moi, je ne me rappelais plus que tu en as été
assassinée. La paresse d'une putain est plus aiguë et plus écoeurante
que ne l'est la mélancolie d'un courtisan qui se voit moisir à l'office,
sans un liard de pension. L'avarice d'une putain ressemble à une bouchée
qu'un ladre d'usurier dérobe à sa faim et replace dans le buffet, avec
les restes du plat.

_Antonia._--Et où mets-tu la luxure d'une putain?

_Nanna._--Antonia, qui boit toujours n'a jamais grand'soif, et qui est
toujours à table rarement a de l'appétit. Si quelquefois elles veulent
tâter d'une grosse clef, c'est une espèce d'envie comme celles des
femmes enceintes qui mangent une gousse d'ail ou bien une prune verte.
Je te le jure par l'heureux sort que je cherche pour la Pippa, la luxure
est la moindre des démangeaisons qu'elles puissent avoir, parce qu'elles
sont toujours à penser comment s'y prendre pour arracher le coeur et la
rate des autres.

_Antonia._--Je te crois sans que tu le jures.

_Nanna._--Et tu peux bien m'en croire. Mais déguste maintenant un
millier de gentillesses que je veux te dire presque d'un trait.

_Antonia._--Dis-les donc.

_Nanna._--Trois particuliers, entre autres, m'aimaient: un peintre et
deux courtisans; et la paix qui règne entre les chiens et les chats
était celle qui régnait entre eux. Chacun guettait pour venir chez moi
le moment où il croyait n'y pas trouver l'un des deux autres. Il arriva
que le peintre vint un soir, hors d'heure, frapper à ma porte; on lui
ouvrit, il monte l'escalier et comme il allait s'asseoir à côté de
moi, voici l'un des courtisans qui heurte; je reconnais que c'est lui,
je fais cacher le peintre et je vais au-devant du galant qui s'écrie
en montant les marches: «Par le Diable! fais-moi donc prendre ici ce
poltron de barbouilleur de mitres à voleurs!» Le peintre ne pouvait
l'entendre; pendant que l'autre lâche son flux de paroles, j'entends
mon troisième amoureux qui, en toussant, m'avertit d'aller lui ouvrir.
Je cache celui qui en voulait au peintre, et celui qui s'était fait
ouvrir opère son entrée en crachant. De prime abord, il me dit: «Je suis
venu, croyant trouver avec toi l'un de ces deux gredins; si je l'y avais
rencontré, le moindre morceau qu'il y laissait, c'était l'oreille.» Et
ne va pas croire, parce qu'il parlait comme cela, qu'il aurait donné un
coup de pied au cul à Castruccio[87]. La meilleure preuve, c'est que
le mot entendu par le peintre, qui ne savait rien du courtisan blotti
près de lui, et par le courtisan, qui ne soupçonnait pas davantage
le peintre, tous deux s'élancèrent hors de leur cachette pour faire
rétracter le bravache qui, en les apercevant, voulut aussitôt se sauver
à reculons; il mit le pied sûr la première marche de l'escalier et
dégringola jusqu'en bas; eux, que la fureur empêchait de voir clair,
tombèrent pardessus lui. Il en résulta entre ces trois hommes, qui
se haïssaient à mort, tous roulés en paquet, une bataille à trois si
épouvantable qu'une foule de gens accoururent au tumulte; mais on ne
pouvait entrer les séparer; ils tenaient la porte si bien fermée avec
leurs épaules qu'impossible de l'ouvrir. Les cris augmentaient, la
foule aussi: le hasard voulut que le Gouverneur vint à passer: il fit
jeter la porte par terre, empoigna mes trois braves, tout meurtris,
tout sanglants comme ils étaient, et ordonna de les mettre dans la même
prison; ils n'en seraient jamais sortis s'ils n'avaient fait la paix
entre eux, ce à quoi ils se résolurent.

_Antonia._--Certes, ce fut beau.

_Nanna._--Si beau que je le racontais à tous les étrangers et que je fus
sur le point d'en faire faire un poème par Gian-Maria, le Juif; je n'en
fis rien, de peur de passer pour une glorieuse.

_Antonia._--Dieu t'en donne récompense!

_Nanna._--Dieu le fasse! Mais si cette histoire fit rire tout le monde,
celle que je vais te conter stupéfia tout le monde. Au comble de la
faveur où m'avaient portée mes amis (grâce à ce que j'étais un friand
morceau), j'imaginai de me faire murer dans le cimetière.

_Antonia._--Pourquoi pas à Saint-Pierre ou à Saint-Jean?

_Nanna._--Parce que je voulais émouvoir bien plus la pitié en
m'ensevelissant au milieu de tous ces os de morts.

_Antonia._--Bonne idée!

_Nanna._--Ce bruit une fois en circulation, je commençai à mener une
sainte vie.

_Antonia._--Avant de m'en conter plus long, dis-moi comment t'était
venue cette folie de te murer.

_Nanna._--Pour me faire délivrer par mes amis, à leurs dépens.

_Antonia._--Ah bon!

_Nanna._--Je changeai donc d'existence et tout d'abord ôtai les tentures
de ma chambre; puis ce fut le tour du lit, de la table; je mis une robe
de bure grise, me débarrassai de chaînes, bagues, coiffes et autres
futilités, et m'adonnai à jeûner chaque jour (je mangeais en cachette).
Je ne me refusais pas complètement à parler, mais je n'accordais presque
rien à mes amoureux, et petit à petit je les habituai à faire sans moi,
de sorte qu'ils en étaient au désespoir. Quand je sus que le bruit
courait partout que j'allais me faire murer, je pris ce qu'il y avait
d'un peu de valeur à la maison, je le mis en sûreté et distribuai de
côté, et d'autre quelques guenilles pour l'amour de Dieu. Le moment
venu, je rassemblai ceux qui s'imaginaient être veufs de moi (il aurait
mieux valu pour eux que je fusse perdue tout à fait plutôt qu'égarée),
je leur fis donner des chaises, et après un silence pendant lequel
je roulais en moi-même quelques paroles que j'avais combinées toute
seule dans ma tête, après m'être fait jaillir des yeux une dizaine de
petites larmes que, je ne sais comment, je parvins à me retenir le
long des joues, je leur dis: «Mes chers frères, mes chers pères, mes
chers enfants, qui ne pense à son âme n'en a pas ou n'y tient guère.
Mais moi je tiens à la mienne, elle a été convertie par un Prédicateur
et par la légende de Sainte Chiepina, en même temps qu'épouvantée de
l'Enfer, que j'ai vu en peinture, ce qui m'a fait délibérer d'échapper
à la chaude maison. Mes péchés ne sont pas loin d'être aussi grands que
la miséricorde divine, et c'est pourquoi, mes frères, c'est pourquoi,
mes fils, je veux ensevelir entre quatre murs cette misérable chair,
ce misérable corps, cette misérable vie.» A ces mots, les sanglots
des pauvrets leur remontèrent a la gorge, comme ils font à celle des
dévots qui ne peuvent retenir leurs soupirs quand le Prêtre entame la
Passion. Je continuai: «Plus d'ornements, plus de parures, plus rien;
pour chambre bien meublée, j'aurai l'étroit espace d'une cellule toute
nue; pour lit, une brassée de paille sur une planche; pour manger, la
grâce de Dieu; pour boire, l'eau du ciel; pour robe lamée d'or, ce
que voici...» Je tirai de dessous moi un cilice on ne peut plus rude,
sur lequel j'étais assise, et le leur montrai. Si tu te souviens des
lamentations que font en gémissant les bonnes âmes quand on leur montre
la Croix, au Colisée, tu vois et tu entends d'ici les lamentations de
mes adorateurs qui, de douleur suffoqués, ne parlaient qu'avec leurs
larmes. Quand j'ajoutai: «Mes frères, pardonnez-moi!» ce fut un tumulte
pareil à celui qui s'élèverait dans Rome si elle était une seconde fois
mise à sac, ce dont Dieu nous garde! L'un d'eux s'agenouilla à mes
pieds, et ne réussissant à rien avec ses préambules, il se releva et
alla donner une vingtaine de fois de la tête contre le mur.

_Antonia._--Quel dommage!

_Nanna._--Enfin, arriva le matin où je devais être mise entre quatre
murs; tu aurais juré que Rome entière se trouvait dans la chapelle
du cimetière, et en rassemblant toutes les foules qui jamais vinrent
voir baptiser des Juifs, on n'arriverait pas au quart. Sois aussi bien
sûre que ceux qui doivent être pendus le lendemain, et ceux qui vont
se battre n'éprouvent pas plus de déplaisir que n'en éprouvaient mes
amoureux. Mais que te vais-je promener sur les cimes des arbres? Je
fus murée au milieu des rumeurs de toute l'assistance. L'un disait:
«Dieu lui a touché le coeur.» L'autre: «Elle donne le bon exemple à ses
pareilles.» Et d'autres: «Qui l'aurait jamais pensé?» Il y en avait
qui ne voulaient pas en croire leurs yeux, d'autres qui en restaient
stupides, d'autres encore qui riaient et disaient: «Oh! si elle va
jusqu'au bout du mois, je veux être crucifié.» C'était une pitié et
un amusement que de voir mes pauvres dolents dans la chapelle, se
bousculant à qui me parlerait, et le Sépulcre n'a pas été gardé par les
Pharisiens comme je l'étais par eux. Enfin, au bout de quelques jours,
je commençai à prêter l'oreille aux supplications qu'ils me faisaient
à toute heure pour que je me décidasse à sortir: «On peut sauver son
âme n'importe où!» répétaient-ils. Pour t'achever en deux mots, ils
me louèrent et me meublèrent une maison tout à neuf, et, sortie de la
cellule, dont ils démolirent le mur comme on démolit la porte du Jubilé,
dès que le Pape en a fait tomber la première brique, je devins plus
effrontée que jamais; Rome entière s'en décrochait la mâchoire, et ceux
qui avaient prévu l'issue de mon emmurement se disaient l'un à l'autre,
tout haut: «Qu'est-ce que je t'avais dit?»

_Antonia._--Je ne sais pas comment il peut être possible qu'une femme
imagine tout ce que tu imaginais.

_Nanna._--Les putains ne sont pas des femmes, ce sont des putains; voilà
pourquoi elles imaginent et font ce que j'imaginais et ce que je fis.
Mais où laissé-je une de nos prudentes qualités, celle des fourmis, qui
amassent en été, pour l'hiver? Antonia, ma chère petite soeur, tu dois
savoir qu'une putain a toujours dans le coeur une épine qui la rend
soucieuse: c'est la crainte de ces marches d'église et de ces chandelles
dont tu me parlais savamment tout à l'heure, et je te confesse que
pour une Nanna qui sache se faire des biens au soleil, il y en a mille
qui meurent à l'hôpital. Maître Andréa avait coutume de dire que les
putains et les courtisans pouvaient se mettre dans la même balance; en
effet, tu en vois plus rester carlins que devenir pièces d'or. Et que
leur fait cette épine qu'elles ont dans l'âme encore plus que dans le
coeur? Elle les fait songer à la vieillesse. Alors, elles s'en vont aux
hôpitaux, y choisissent la plus jolie bambine qu'elles y trouvent et
l'élèvent comme leur propre fille; elles la prennent d'un âge qui sera
dans sa fleur juste au moment où elles se défleuriront, lui donnent le
plus joli nom qu'elles imaginent et lui en changent tous les jours,
de façon que jamais un étranger ne peut savoir le vrai; elles se font
appeler aujourd'hui Giulia, demain Laura, Lucrezia, Cassandra, Porzia,
Virginia, Pantasiléa, Prudenzia, Cornelia. Oui, pour une qui possède
une vraie mère, comme je suis celle de la Pippa, il y en a un millier
que l'on a prises dans les hôpitaux, et c'est le diable que de deviner
quel est le père de celles que nous faisons nous-mêmes, quoique nous
disions toujours qu'elles sont filles de Seigneurs et de Monseigneurs.
Elles sont si variées les graines qu'on sème dans nos jardins qu'il est
presque impossible de dire au juste quel est celui qui a semé la bonne;
c'est une folle celle qui se vante de savoir de quelle graine provient
ce qui pousse dans un champ où l'on en a jeté de vingt espèces, sans que
l'on puisse mettre aucune étiquette.

_Antonia._--La chose est bien certaine.

_Nanna._--Et gare à qui tombe entre les mains d'une putain pourvue
d'une mère! Malheur à qui s'y enchevêtre! Les mères ont beau être
vieilles, elles veulent leur part de l'onguent; il leur faut donc mêler
aux roueries de la fille quelques-unes de leurs coquineries à elles,
pour qu'elles puissent payer celui qui voudra les contenter, car elles
s'engouent toujours de jeunes gens; c'est l'ordinaire des vieilles, à
peine trouvent-elles du crédit en payant.

_Antonia._--Cette réflexion-là c'est la vérité vivante.

_Nanna._--A quel péril s'expose l'imprudent au sujet duquel se disputent
la mère et la fille, enfermées dans la chambre? Que de cupides
avertissements, que d'atroces conseils se donnent, que de traîtres
desseins se trament contre sa bourse! Le maître d'armes qui demeurait à
côté de chez moi n'enseignait pas tant de bottes à ses élèves que n'en
apprennent ces mères postiches ou non postiches à leurs filles: «Quand
ton amant viendra, leur disent-elles, dis-lui ceci, demande-lui cela,
baise-le de telle façon, caresse-le comme cela, mets-toi en colère de
telle sorte, apaise-toi moyennant tel cadeau. Ne le rebute pas trop,
ne le caresse pas à l'excès; tout en riant avec lui, va dans une autre
chambre, montre-toi soucieuse. Promets et dépromets selon ton profit, et
tâche toujours d'attraper quelque bracelet, quelque bague, un collier,
un chapelet: le pis qui puisse arriver, ce ne serait toujours que de les
rendre.» C'est comme je le dis.

_Antonia._--Il me semble presque te croire.

_Nanna._--Crois-moi tout à fait, et non presque.

_Antonia._--Et tu as été si perverse que cela?

_Nanna._--Qui pisse comme les autres est comme les autres; tant que
j'ai vécu putain, j'ai agi en putain et je n'ai répugné à faire rien
de ce que doit être une putain; car je ne me serais pas mise putain si
je n'avais pas eu le caractère d'une putain, et si jamais femme mérita
de recevoir le brevet de putain, c'est ta putain de Nanna qui surtout
fut maîtresse en l'art d'avoir toujours vingt-cinq ans. On supputerait
plus facilement le nombre des vers luisants d'une dizaine d'étés que
les années d'une putain! Aujourd'hui, elle te dit: «J'ai vingt ans.» Et
six ans après, elle te jure n'en avoir que dix-neuf. Mais parlons de
choses sérieuses. Que de pauvres diables j'ai fait tailler en morceaux
et écharper, de mon temps!

_Antonia._--C'est après ton temps que je voudrais te voir.

_Nanna._--Dans ce temps-là, grâce aux jubilés, aux indulgences et aux
stations, tu verras que mon âme ne sera pas des dernières dans l'autre
monde, de même que mon corps n'a pas été des derniers en celui-ci; non,
Madonna! je ne serai pas des dernières, quoique j'aie eu grand plaisir
à faire s'entretuer pour moi les hommes: je le faisais par un noble
orgueil, c'était la glorification de ma beauté que d'entendre jour et
nuit les épées s'entre-choquer pour elle. Et gare à qui me regardait de
travers: je me serais donnée au bourreau pour me venger.

_Antonia._--Le mal est le mal et le bien est le bien...

_Nanna._--Comme on voudra. Je l'ai fait et m'en repens, sans m'en
repentir. Mais qui pourra te dire l'art que je possédais de tourner
la tête aux gens? Antonia, je me trouvais quelquefois à avoir jusqu'à
dix amoureux à la maison, et partageais si bien entre eux les baisers,
les caresses, les paroles, les serrements de mains, qu'ils se croyaient
tous dans le paradis, jusqu'à ce que vînt à moi quelque nouveau pigeon,
affublé à la Mantouane ou à la Ferraraise, d'aiguillettes, de rosettes
et de rubans. Je l'accueillais comme on accueille quiconque vous
apporte des cadeaux, et mes galants plantés là (comme dit la Génoise),
je l'emmenais dans ma chambre. Il fallait voir tomber la morgue de
ceux que je laissais dans la salle, comme tombent les noisettes au
premier froid, et les fleurs au souffle du vent! On n'entendait parmi
eux que soupirs, sans qu'ils disent un mot, et ils ressemblaient à des
gens qu'on emmène de force et qui s'enflent le dos, faute de pouvoir
mieux faire. Aux soupirs succédaient les plaintes, mêlées de morsures
de doigts, de coups de poing sur la table, de grattements de tête, de
promenades muettes, de quelques bouts de vers mis en lambeaux qu'ils
chantonnaient pour se décharger la rate. Comme je ne me pressais pas de
revenir, ils finissaient par prendre le chemin de l'escalier, et pour
que je les rappelasse par derrière, ils disaient quelque mot à haute
voix, à la servante ou aux autres. Après avoir fait un tour dans la rue,
ils revenaient, trouvaient la porte fermée et tombaient dans le plus
pitoyable désespoir.

_Antonia._--L'Ancroia[88] n'était pas aussi cruelle.

_Nanna._--Tu es portée à la compassion.

_Antonia._--Oui, j'y suis portée et veux l'être toujours.

_Nanna._--Restes-y, pendant que tu y es; pourvu que tu m'écoutes, suffit.

_Antonia._--Je t'écoute, n'en doute pas.

_Nanna._--Le gentil amusement que c'était, au beau milieu du plaisir que
n'importe qui prenait de moi, de me voir tout à coup pleurer sans raison
aucune! «Pourquoi pleurez-vous?» me demandait-il. Entrecoupant mes
paroles de sanglots et de soupirs, je lui répondais: «Je suis méprisée
de toi, tu ne m'apprécies pas ce que je vaux; mais patience, puisque
ainsi le veut mon misérable sort.» Une autre fois, sur le départ de
l'un d'eux, qui me quittait pour une couple d'heures: «Où allez-vous?
lui disais-je en pleurant; sans doute chez quelqu'une de ces femmes qui
vous traitent comme vous le méritez.» Et le bélître se rengorgeait de
ce qu'une femme en tînt pour lui. Je sanglotai aussi maintes fois en en
revoyant un qui n'était pas venu depuis deux jours, et je lui fis croire
que je pleurais du plaisir de le retrouver.

_Antonia._--Tu avais des larmes on ne peut plus à commandement.

_Nanna._--Prends note de ce que j'étais un de ces terrains où l'eau
jaillit dès qu'on les touche; mieux encore, un de ceux ou, sans qu'on
les touche, l'eau suinte continuellement. Mais je ne pleurais jamais que
d'un oeil.

_Antonia._--Oh! pleure-t-on d'un oeil?

_Nanna._--Oui, les putains pleurent d'un oeil, les femmes mariées
pleurent de deux, les religieuses de quatre.

_Antonia._--Voilà qui est intéressant à savoir.

_Nanna._--Ce serait intéressant si je voulais te le dire: sache
seulement que les putains pleurent d'un oeil et rient de l'autre.

_Antonia._--Voilà qui est encore plus beau; mais dis-moi comment.

_Nanna._--Ne sais-tu pas, pauvrette, que nous autres putains (le mot
me plaît) nous avons toujours le rire à l'un et la larme à l'autre? La
preuve, c'est que pour une bagatelle nous rions, pour une bagatelle
nous pleurons. Leurs yeux sont comme le soleil entre les nuages: tantôt
il darde un rayon, et tantôt il se cache. Au milieu d'un éclat de
rire, elles laissent tomber un pleur, et ces rires-là, ces pleurs-là,
j'ai su mieux les réussir, moi, que n'importe quelle putain qui jamais
soit venue d'Espagne. Grâce à eux, j'ai plus assassiné d'hommes qu'il
n'en meurt sur la paille dans ces révérendissimes cours. Rien n'est
plus nécessaire que ces rires et ces larmes dont je parle; mais il
faut savoir en user à propos, parce que si tu laisses l'opportunité
t'échapper des mains, ils ne valent plus rien du tout; c'est comme les
roses de Damas qui, si on ne les cueille à l'aube, perdent leur parfum.

_Antonia._--Tous les jours on apprend du nouveau.

_Nanna._--Après les rires et les larmes feintes viennent à la file
les menteries, leurs soeurs; pour moi, je m'en régalai plus que les
villageois ne se régalent des beignets, et j'en dis plus que les
Évangiles ne disent de vérités; je les bâtissais avec la chaux de mes
serments dans la créance du prochain et tu aurais dit: «Cette femme
est la première Évangéliste!» J'inventais les plus étonnantes choses
du monde, touchant mes parents, mes domaines et autres fantaisies;
j'imaginais les contes les plus extravagants, et les expliquant à ma
façon, je disais les avoir rêvés. J'inscrivais sur un tableau les noms
de mes adorateurs, je partageais entre eux les nuits de chaque semaine
et mettais en vedette celui qui devait dormir avec moi. Si tu as
jamais vu la liste des prêtres qui disent les messes, affichés sur des
écriteaux, dans la sacristie, tu me vois moi-même.

_Antonia._--J'ai vu la liste des prêtres et il me semble te voir.

_Nanna._--Très bien, alors.

_Antonia._--Mais que vient faire cette liste de noms avec les contes que
tu inventais?

_Nanna._--Elle vient faire que les béjaunes, rassurés par leur
inscription au tableau, qui leur notifiait leur nuit, se trouvaient
dupés souvent; ah oui! souvent. Il m'arrivait d'opérer le change, comme
cela se pratique aussi dans les églises, pour les messes.

_Antonia._--De cette façon, oui; les menteries appelaient à propos
l'histoire du tableau.

_Nanna._--Maintenant, écoute-moi celle-ci et garde-la pour t'en
faire honneur. J'empruntai une chaîne de grand prix à l'un de mes
désentraillés d'amour: il l'avait empruntée lui-même à un gentilhomme
qui en avait dépouillé sa femme, pour lui complaire, et le jour qu'il
me la mit au col fut précisément celui ou le Pape donne la dot, dans
l'église de la Minerve, à tant de jeunes filles pauvres.

_Antonia._--Le jour de l'Annonciation?

_Nanna._--De l'Annonciation; c'est cela. Je me la mis au cou ce jour-là,
mais je ne la gardai pas longtemps.

_Antonia._--Pourquoi pas longtemps?

_Nanna._--Parce que dès que je fus à l'église et que je vis la presse
qu'il y avait, je songeai à me l'approprier. Qu'est-ce que je fis? Je
m'ôtai la chaîne du cou et la donnai à quelqu'un qui me tenait le secret
mieux qu'un confesseur. Puis je m'enfonçai dans la foule, quoique je
fusse déjà au beau milieu, et tout à coup je poussai un cri pareil
à ceux que poussent les gens à qui le charlatan arrache une molaire
sur le Campo di Fiore. Tout le monde se retourne au cri, et voici la
bonne Nanna qui se met à dire: «Ma chaîne! ma chaîne! le voleur! le
coupe-bourse! le gredin!» En parlant et en pleurant, je m'arrachais les
cheveux; on faisait cercle autour de moi, l'église en fut bouleversée
et le tumulte en arriva jusqu'au bargello; il empoigna je ne sais
quel pauvre diable qui lui parut, à la mine, avoir volé la chaîne, le
conduisit sur-le-champ à Torre di Nona, et peu s'en fallut qu'il ne le
fît pendre tout chaud, tout chaud.

_Antonia._--Je ne veux pas en écouter davantage.

_Nanna._--Si, tu écouteras.

_Antonia._--J'aimerais savoir ce que te dit l'homme qui t'avait prêté la
chaîne.

_Nanna._--Sortie de l'église, tout en larmes et me tordant les mains, je
rentrai chez moi, je m'enfermai dans ma chambre et dis à ma servante:
«Ne laisse pas entrer d'importuns.» Voici le galant qui se présente et
demande à me parler; pas moyen. Alors, il frappe et refrappe, clame et
réclame, s'écriant: «Nanna! Nanna! ouvre-moi; ouvre-moi, te dis-je,
vas-tu te désespérer pour si peu de chose?» Je feignais de ne pas
l'entendre et disais d'une voix entre haute et basse: «Malheureuse!
misérable que je suis! infortunée! vouée à malchance. Je veux entrer
aux Repenties! Je veux aller me noyer! Je veux me faire Ermite!» Puis
je me levai du lit où j'étais couchée, et sans ouvrir ma chambre je
dis à la servante: «Ma fille, va chercher un juif; je veux vendre tout
ce que je possède, et avec l'argent payer la chaîne.» La servante fit
semblant d'aller chez le juif; et mon benêt d'amant criait: «Ouvre donc!
c'est moi.» Je lui ouvre. En l'apercevant, j'élève la voix: «Oh! mon
Dieu! je suis perdue!»--«Ne crains rien, dit-il, quand je devrais rester
en chemise, je ne veux pas qu'il t'en advienne plus de mal que je ne
m'en fais à moi-même avec cette chiquenaude.»--«Non, non, répondis-je;
donne-moi seulement deux mois de crédit.»--«Tais-toi, folle, reprit-il,
tais-toi donc!» Il passa la nuit avec moi, et je la lui fis si douce
qu'il ne fut plus question de chaîne.

_Antonia._--Ta boutique était bien fournie.

_Nanna._--Un vieux barbon ridé, jaune, long et maigre, s'enivra de mes
charmes et moi de sa bourse. Comme il pouvait se régaler de l'amoureux
plaisir tout autant que de croûtes de pain un qui n'a pas de dents, il
passait sa fantaisie à me peloter, à me baiser, à me sucer les tétons,
et ni à force de truffes, de culs d'artichauts, d'électuaires, jamais il
ne put redresser le piquet; si celui-ci se relevait un peu, il retombait
aussitôt, absolument comme un lumignon qui n'a plus d'huile et qui, au
moment qu'on croit qu'il se rallume, s'éteint. Cela ne servait à rien
de le manier et remanier, de lui fourrer le doigt dans le sifflet ou
sous les sonnettes. Je lui ai joué toutes sortes de tours insensés, à
celui-là. Une fois, entre autres, que j'offrais un souper à je ne sais
combien de courtisanes, lequel souper se fit tout entier à ses dépens,
de trente pièces d'argenterie qu'il m'avait fait prêter pour le service,
je lui en volai quatre; il en fit un tapage épouvantable; je me jetai
dans ses bras en lui disant: «Papa, papa! ne criez point; n'allez pas
vous occasionner une mauvaise digestion. Prenez mes robes, prenez tout
ce que j'ai et payez-les.» Il n'ouvrait plus la bouche, et je lui donnai
tant du papa à la figure qu'à la fin il resta comme un père à qui les
«Papa!» de son enfant entrent dans le coeur; il paya de sa bourse les
plats d'argent, et se contenta de jurer qu'il n'emprunterait plus jamais
de sa vie quoi que ce fût, pour personne au monde.

_Antonia._--Tu étais des plus fines.

_Nanna._--Au commencement d'une liaison, je me faisais si douce que
quiconque me parlait pour la première fois allait partout prêchant
mon éloge; puis, quand il m'avait un peu goûtée, l'aloès était de la
manne. De même qu'au commencement je montrais une grande aversion pour
les actions mauvaises, de même au milieu et à la fin j'en montrais
une non moins grande pour les bonnes, par la raison que, comme doit
faire une vraie putain, je prenais le plus grand plaisir à semer la
discorde, ourdir des brouilles, troubler les amitiés tranquilles,
susciter des haines, faire s'injurier les gens et les mettre aux mains.
J'avais toujours plein la bouche de Princes, et je décidais du Turc,
de l'Empereur, du Roi, de la cherté des vivres, des richesses du Duc
de Milan et du Pape à venir. Je prétendais que les Étoiles étaient
grosses comme la pomme de pin de Saint-Pierre, pas davantage, et que
la Lune était la soeur bâtarde du Soleil. Des Ducs, je sautais aux
Duchesses, et j'en parlais comme si j'avais marché dessus; ces grandes
manières qui leur siéent à peine, à elles, je les prenais, car celles de
l'Impératrice ne sont qu'une niaiserie, et suivais l'exemple de l'une
d'elles qui, étalant à ses pieds des coussins de soie, y faisait mettre
à genoux quiconque avait à lui parler.

_Antonia._--Ce sont des Papesses?

_Nanna._--La Papesse, à ce que l'on dit, ne faisait pas tant de façons;
ma foi non, elle n'en faisait pas tant, et elle ne sut pas se trouver un
si beau nom qu'elles savent s'en trouver, elles. L'une se dit fille du
duc de Valentinois, l'autre fille du cardinal Ascanio; la Madrema signe:
Lucrezia Portia, patricienne romaine, et scelle ses lettres d'un cachet
qui est grand! qui est grand! Et ne va pas croire que ces beaux titres
qu'elles se donnent elles-mêmes les rendent meilleures: elles sont
sans amour, sans charité, sans pitié, à tel point que si Saint Roch,
Saint Job et Saint Antoine leur demandaient l'aumône, elles ne leur
donneraient rien du tout, quoiqu'elles aient grand'peur de ces trois
saints-là.

_Antonia._--Les ribaudes!

_Nanna._--Sois sûre que les choses qu'on jette à la rivière sont encore
mieux placées que si on les leur donnait; dès que tu leur as offert
quelque chose, elles te méprisent autant qu'elles t'estimaient avant le
cadeau. Le meilleur chez elles, c'est la foi jurée, qu'elles gardent
scrupuleusement, oui, comme les Zingari et les Moines de l'Inde. Bref,
les putains ont le miel dans la bouche, et dans la main le rasoir; tu en
verras deux se lécher de la tête aux pieds: une fois séparées, elles se
mettent à dire l'une de l'autre des choses qui épouvanteraient Desiderio
et les Prêtres du bon vin, eux qui firent reculer la Mort en se moquant
d'elle au moment où elle s'apprêtait à les rôtir et à les dépecer.
Médisantes hors de toute mesure, elles déblatèrent contre chacun; que
l'on soit qui l'on voudra, qu'on leur fasse tout le bien possible,
elles n'ont égard à personne. Elles paraîtront être folles d'un de
leurs amants, que l'on tient pour le favori et à qui elles donnent cent
mille fois de la Votre Seigneurie à la tête; s'il s'éloigne, pour faire
place à un autre qui vient faire sa cour, elles lui font à son départ
mille politesses, de tête et de langue: il n'a pas plus tôt descendu
l'escalier qu'on lui moud du poivre par derrière, et dès qu'il a passé
la porte, un gredin ne serait pas si mal arrangé en paroles. Et celui
qui reste s'imagine être la quéquette à sa petite maman.

_Antonia._--Pourquoi font-elles comme cela?

_Nanna._--Pourquoi, hein? Parce qu'une putain ne semblerait pas être
putain si elle n'était coquine, par grâce et privilège, parce qu'une
putain qui n'aurait pas toutes les qualités de la putain serait une
cuisine sans cuisinier, un repas sans boire, une lampe sans huile, un
macaroni sans fromage.

_Antonia._--Je crois que c'est une grande consolation pour qui a été
ruiné par elles d'en voir quelqu'une attelée à la charrette, comme celle
du Capitolo qui dit:

              O Madrema-non-vuole, ô Lorenzina[89],
              O Laura, ô Cecilia, ô Béatrice,
    Qu'elle vous serve d'exemple, désormais, cette pauvre petite!

Je le sais par coeur, je l'ai appris, croyant qu'il était de Maître
Andréa; j'ai su depuis qu'il avait été fait par celui[90] qui traite les
grands Maîtres comme me traite ce traître mal français; ni parfumeries,
ni onguents, ni médicaments ne me guérissent; patience!

_Nanna._--Ma foi, je ne sais plus que te dire, et pourtant j'en ai plus
long à te conter que je ne t'en ai conté jusqu'ici. Laisse-moi y penser
un peu. J'ai la cervelle en lessive, je l'ai à l'étuve, je l'ai donnée
à écosser les haricots, grâce à ta manie de sauter de l'échalas sur la
branche. Il vint, te dis-je, à Rome, un jeune homme de vingt-deux ans,
noble, riche marchand de nom seulement, un vrai morceau de putain. A
son arrivée, du premier coup il me tomba entre les mains, et je feignis
de m'amouracher de lui; il s'en dressa d'autant plus sur ses ergots que
je me tenais moins haute sur les miens. Je commençai par lui envoyer ma
servante quatre ou six fois par jour, pour le prier de daigner venir me
voir; le bruit se répandit partout que j'en étais au bouillon de poulet
et à l'extrême-onction pour lui. «La putain a fini par donner dedans,
disait-on, et pour qui? pour un gamin dont la bouche pue encore le lait!
Il la fera damner, à ne jamais rester sérieux une heure.» Moi, je ne
disais rien, mais je me rongeais; oh! à fleur de peau. Alors je fis
semblant de ne pouvoir plus ni manger ni dormir, j'en parlais toute la
journée, je l'appelais continuellement et fis si bien qu'on se mettait
à parler que j'irais ramasser des pierres et que je finirais par mourir
pour ses beaux yeux. Le jouvenceau, qui profitait de quelques bonnes
nuits et de quelques friands soupers, allait partout faire le vantard et
montrait à qui voulait une turquoise de peu de valeur que je lui avais
donnée. Quand il était avec moi, je ne cessais de lui dire: «Ne vous
laissez pas manquer d'argent, n'allez pas en emprunter à d'autres que
moi, tout ce que je possède est à vous, puisque moi aussi je suis vôtre.»

C'est ce qui le faisait se pavaner dans les Banchi, quand il voyait
qu'on le montrait du doigt. Un jour qu'il était chez moi vint me
voir un haut et puissant personnage; je fis cacher mon jeune homme
dans un cabinet, et dis d'ouvrir. Le grand seigneur entra, s'assit,
puis, apercevant je ne sais quels draps de toile blanche: «Qui en
aura l'étrenne? s'écria-t-il: votre Ganymède?» ou Canymède, je ne me
rappelle pas bien. «Il en aura l'étrenne, pour sûr, répondis-je; je
l'aime, je l'adore, c'est mon Dieu, je suis sa servante, et je la serai
éternellement, tout en vous caressant, vous autres, pour votre argent.»
Pense un peu s'il se rengorgeait en m'entendant parler comme ça. L'autre
parti, je revins lui ouvrir: il s'élança dehors, sa chemise ne lui
touchait pas le cul, et se prélassant par la salle, il avait l'air de
s'approprier du regard et ma personne et mes chambrières et toute ma
maison. Pour en venir à l'_Amen_ de mon _Pater noster_, un jour qu'il
voulut me donner l'estrapade à sa façon, sur une caisse, je le laissai
en belle humeur et fus m'enfermer avec un autre. Lui, qui n'était pas
habitué à des plaisanteries de ce genre, il prit sa cape, en lâchant au
vent quelque sottise, et sortit, s'attendant à ce que j'allais le faire
rappeler, comme d'ordinaire; mais il ne vit pas arriver la colombe,
ce qui lui mit le diable dans le corps, et il revint à la porte: «La
Signora est en compagnie», lui fut-il répondu. Il en resta comme une
souris noyée dans l'huile, le menton penché sur la poitrine, la bouche
amère, les lèvres sèches, les yeux larmoyants, la tête sur le cou d'un
autre[91], et le coeur lui battant fort; il s'éloigna pas à pas et les
jambes lui tremblotaient comme à quelqu'un qui relève de maladie. A
travers les fentes de la jalousie, je le voyais s'en aller par saccades,
et je riais! Je ne sais qui le salua: il lui rendit le bonjour en
soulevant un peu la tête. Le soir, il revint; je lui fis ouvrir et
il me trouva en train de m'amuser avec une nombreuse société; voyant
que je ne lui disais pas «Asseyez-vous!», il s'en octroya lui-même la
permission, se campa dans un coin, sans se dérider aux plaisanteries
qu'il entendait, et resta jusqu'à ce que tout le monde fût parti. Quand
il se trouva seul: «Sont-ce là des amours? s'écria-t-il; sont-ce là des
caresses? Sont-ce là tes serments?»--«Mon chéri, lui répondis-je, je
suis, grâce à toi, devenue la fable des courtisanes de Rome; on fait
des comédies de ma simplicité, et ce qui me cuit bien davantage, c'est
que mes amoureux ne veulent plus rien me donner; ils me disent: «Nous
ne voulons pas acheter la graisse pour qu'un autre mange la rôtie.
Mais si tu veux que je redevienne ce que j'étais pour toi et que tu
connais bien, fais une chose.» A ces mots, le voilà qui redresse la tête
comme la redresse aux cris de «Sauve-toi, sauve-toi!» un homme qu'on
va pendre; il me jure que, pour l'amour de moi, il crèverait des yeux
aux puces et m'affirme que je n'ai qu'à demander de bouche. Je lui dis
alors: «Je voudrais avoir un lit de soie; cela coûte, avec les franges,
le satin et le bois de lit, cent quatre-vingt-dix-neuf ducats ou à peu
près, sans la façon; et pour que mes amis voient que tu fais grandement
les choses et que tu t'endettes à me faire des cadeaux, prends-moi tout
cela à crédit; l'heure de payer venue, laisse-moi faire; je veux que
ce soient eux qui payent ou qu'ils en crèvent!»--«Cela ne se peut pas,
répondit-il; mon père a écrit partout et défendu de me faire crédit;
que ce serait au risque de qui me prêterait quoi que ce soit.» Je lui
tournai les épaules et le fis sortir de chez moi. Un jour après, je
l'envoie chercher et je lui dis: «Va trouver Salomon; il te prêtera de
l'argent sur simple billet de la main.» Il y va; Salomon lui dit: «Mais
je ne prête que sur gages!» Il revient chez moi et me conte l'affaire.
«Va chez un tel, lui dis-je alors. Il te donnera des bijoux pour telle
ou telle somme et le Juif te les achètera volontiers.» Il y va, trouve
l'homme aux bijoux, convient avec lui de deux mois, par écrit, porte les
bijoux à Salomon, les lui vend, et revient chez moi avec l'argent.

_Antonia._--Où veux-tu en venir?

_Nanna._--Les bijoux m'appartenaient, et le Juif, à qui je rendis son
argent, me les rapporta. Au bout de huit jours, j'envoie chercher
l'homme qui lui avait vendu les bijoux sur billet, et je lui dis: «Fais
mettre le jeune homme en prison, comme suspect de vouloir s'enfuir; tu
en jureras.» Le marchand suivit mon conseil, le nigaud fut mis sous clef
et ne sortit qu'après avoir payé son écot au double, parce que les vieux
hôteliers, pas plus que les nouveaux, n'ont pour habitude de donner à
manger gratis.

_Antonia._--Moi qui jusqu'ici m'étais tenue pour une madrée, je te
confesse de n'être qu'une coïonne.

_Nanna._--Venait le temps du Carnaval, qui est le supplice, la mort
et la ruine des pauvres chevaux, des pauvres habits et des pauvres
amoureux. Je commençais à entreprendre un des miens, qui avait plus de
bonne volonté que d'argent, un peu après la Noël, alors que les masques
commencent à paraître. On n'en voit pas encore beaucoup, mais ils font
si bien que de jour en jour ils multiplient; c'est comme les melons:
il en vient cinq ou six chaque matin, puis dix, douze, puis une pleine
corbeille, puis des tas, puis il y en a à jeter. Je te disais donc
que les masques ne floconnaient pas encore lorsque mon tout-en-fumée
me dit, me voyant la mine de quelqu'un qui veut être compris sans
ouvrir la bouche: «Ne pensez-vous pas vous masquer?»--«Je suis une
garde-la-maison, répondis-je; une fatigue-la-jalousie; je laisse les
masques aux belles, à celles qui ont de quoi s'habiller.»--«Dimanche,
reprit-il, je veux que vous sortiez en masque et que vous soyez la
plus fringante.» A ces mots, je me tus d'abord, puis je lui jetai les
bras autour du cou en lui disant: «Mon coeur, comment veux-tu me faire
faire une belle partie de masque?»--«A cheval, reprit-il, et costumée
excellemment: j'aurai le genêt du Révérendissime. A t'en dire le fin
mot, son maître d'écurie l'a promis.»--«Cela me va tout à fait», lui
répondis-je, et je le remis à sept jours environ de celui où j'avais
l'intention de sortir en masque. Un lundi, je le fais venir: «La
première chose qu'il faudra me procurer, lui dis-je, c'est une paire
de chausses et une culotte. Pour ne pas t'occasionner de dépenses, tu
m'enverras ta culotte de velours, j'en enlèverai les endroits usés et
je m'arrangerai de façon qu'elle puisse me servir. Les chausses, tu
les feras faire pour presque rien et un de tes pourpoints, le moins
bon, une fois ajusté à ma taille, m'ira parfaitement.» Là-dessus je le
vois faire la grimace et mâchonner un «Je suis content!» comme s'il
se repentait déjà de m'avoir mise en humeur de m'amuser. Alors je lui
dis: «Tu as l'air de tout faire à contre-coeur; laissons cela; je n'en
veux plus de masques»; et je me lève pour rentrer dans ma chambre; il
m'arrête et me dit: «Est-ce comme cela que vous avez confiance en moi?»
Il envoie aussitôt le valet chercher sa défroque et en même temps passer
chez le tailleur, pour qu'on l'arrange à ma taille. Le jour même, il
acheta l'étoffe pour les chausses; on les coupe et on me les apporte
deux jours après. Il était là, il m'aide à les mettre et s'écrie:
«Elles sont peintes sur vous!» Sous mon accoutrement masculin, je le
laisse me traiter en garçon, puis je lui dis: «Mon âme, qui achète le
balai peut bien aussi acheter le manche; je voudrais une paire de mules
de velours.» N'ayant pas d'argent, il s'ôte une bague du doigt et la
laisse en échange du velours, qu'il livre au cordonnier; celui-ci avait
ma mesure, en un rien de temps les mules sont confectionnées. Je lui
retirai ensuite une chemise de soie brodée, non de son armoire, mais de
dessus le dos. La toque me manquait encore; je lui dis: «Donne-moi la
tienne; pour la médaille je me la procurerai.» Et lui, tout chaud de
faire dire de lui qu'il faisait des parties en masques avec moi, de me
donner vite sa toque neuve: il en mit une qu'il projetait de laisser
à son valet. Vint la veille au soir du jour où je devais aller à la
parade: qui l'aurait vu occupé autour de moi se serait dit: «C'est
le Capitole qui installe le Sénateur!» A cinq heures de nuit[92], je
l'envoyai m'acheter une plume, pour la toque; il retourna ensuite
acheter le masque, et comme celui qu'il m'apporta n'était pas de Modène,
je l'envoyai m'en chercher un de Modène; enfin je le fis encore sortir
pour une douzaine d'aiguillettes.

_Antonia._--Tu aurais dû lui faire faire toutes les commissions d'un
seul voyage.

_Nanna._--Je l'aurais dû, mais je ne le voulus pas.

_Antonia._--Pourquoi?

_Nanna._--Pour paraître une Signora, à ma façon de commander, tout
autant que je l'étais de nom.

_Antonia._--Est-ce qu'il dormit avec toi; la veille de la fête?

_Nanna._--Après mille supplications, il obtint une toute petite fois, et
je lui disais: «La nuit prochaine, tu me le feras vingt fois, si dix ne
te suffisent pas.» L'aube apparut; avant que le soleil ne se montrât, je
le fis lever et lui dis: «Va faire apprêter le cheval, afin qu'aussitôt
dîné je puisse monter en selle.» Il se leva; une fois levé s'habilla;
une fois habillé, partit, alla trouver le maître d'écurie, et une
fois qu'il l'eut trouvé lui dit de l'air le plus aimable: «Me voilà.»
L'autre restait indécis, sans accorder ni refuser. «Comment? reprit-il;
voulez-vous être cause de ma ruine?»--«Moi, non, reprit le maître;
mais le Révérendissime, mon patron, adore son cheval, et je connais le
caractère des putains: bien loin de faire attention à un animal, elles
ne feraient pas même attention au bon Dieu, et je ne voudrais pas qu'on
me le blessât aux épaules ou qu'on me le ramenât fourbu; je serais
ruiné, et bien autrement que vous si je ne vous le prête pas.» Mais mon
amant pria et supplia tant qu'à la fin le maître d'écurie lui dit: «Je
ne veux pas vous manquer de parole; envoyez prendre le cheval; on vous
le donnera.» Mon amant transmit l'ordre au garçon qui avait soin du
genêt et m'expédia en estafette son valet, qui me raconta leur colloque
et se mit à en rire avec moi.

_Antonia._--Ce sont de grands scélérats, ces valets, de francs ennemis
de leurs maîtres.

_Nanna._--Sans nul doute. Mais voici l'heure du dîner. Je dîne avec mon
galant et je lui laisse à peine avaler six bouchées. «Fais vite manger
ton garçon, lui dis-je, et envoie-le chercher le cheval.» On m'obéit; le
garçon mange, s'en va, et quand je le crois de retour avec le cheval,
il revient sans lui. Il s'approche et dit: «Le valet refuse de me le
donner; le maître d'écurie veut vous parler d'abord.» Le pauvre garçon
n'avait pas achevé son ambassade qu'il reçut un plat par la figure.

_Antonia._--A quel propos son maître lui lançait-il ce plat?

_Nanna._--Il le lui lança parce qu'il aurait voulu que le valet le prît
à part, dans un coin, et lui fît son ambassade à l'oreille, de façon
que moi, qui ne m'étais pas retournée, je n'eusse rien entendu. Mais je
m'étais retournée et je m'écriai: «Voilà qui me va fort bien, voilà qui
fort bien me va, d'avoir voulu un autre masque et plus joli que celui
dont m'a gratifiée ma putain de mère. Je prévoyais ce qui m'arrive; tu
ne m'y reprendras plus. J'étais folle de te croire et de me laisser
mettre dedans comme cela. Ce qui m'ennuie plus que de n'avoir pas le
cheval, c'est qu'on dira que j'ai été bernée.» Il voulait me dire:
«Ne craignez rien; nous aurons le cheval.» Mais avec un «Laissez-moi
tranquille!» je lui tournai le dos. Il prit son manteau, s'en fut à
l'écurie, et faisant de grands saluts à tous les valets demanda ou
était le maître: il le conjura si instamment qu'enfin il obtint la
bienheureuse monture. Moi, qui au moindre bruit que j'entendais,
croyant que c'était le cheval, me mettais à la fenêtre, je vois
accourir le valet, tout en sueur, la cape roulée autour du cou; il me
dit: «Signora, dans la minute, dans la minute, il sera ici.» Aussitôt
j'aperçois l'homme qui le menait à la main, reniant le ciel, à cause des
bonds que l'animal faisait: la rue n'était pas assez large. Lorsqu'il
fut à ma porte, je m'avançai à ma fenêtre, presque tout le corps en
dehors, pour que les gens qui passaient vissent bien quelle était celle
qui devait le monter. Je jouissais de ce que les gamins s'assemblaient
autour du cheval et criaient à tout venant: «La Signora d'ici va sortir
en masque!» Peu de temps après le cheval arriva mon amour; moitié fâché,
moitié joyeux, il me dit: «Il faut envoyer les hommes en avant.» J'en
avais une dizaine là, à ma réquisition. Je lui donne un baiser et je
demande le manteau de velours que le valet devait m'apporter la veille:
point de manteau, l'ivrogne avait oublié la commission. Si je n'eusse
retenu son maître, le gredin ne me faisait plus de sottises. Suffit
qu'il courut le chercher, je m'en revêtis; tout en m'attachant mes
chausses, je remarquai les jarretières des siennes, qui étaient fort
belles, et, à l'aide d'une petite parole caressante, je les lui pris,
lui laissant les miennes qui ne valaient pas cher. Ma toilette achevée
(et j'y mis plus de temps qu'il n'en faudrait pour devenir riche), avec
cent folichonneries, cent minauderies, on me mit en selle. Sitôt que
j'y fus, le galant tout seul me suivît, monté sur un roussin; il me
prit par la main et il aurait voulu que Rome entière le vît en si haute
faveur. Nous acheminant de la sorte, nous arrivâmes où l'on vend des
oeufs dont la coque est dorée et qui à l'intérieur sont pleins d'eau
de rose; j'appelle un portefaix, je lui fais acheter tout ce qu'avait
un des marchands; mon galant se dévalise d'une chaîne qu'il faisait
parader à son cou et la laisse en gage pour les oeufs, que je jette à
tort et à travers, le temps de dire un _Credo_, puis je le prends par
la main et je le garde comme cela jusqu'à tant que je rencontre une
troupe de gens masqués et sans masques à qui je vais tenir compagnie;
je me mêle parmi eux, et je le laisse penaud; ah! oui, penaud! Passant
par le Borgo ou par les Banchi (de la boue à foison!) sans le moindre
égard pour la cape, j'en fais deux fois le tour au galop. Quatre ou six
fois, je le retrouvai dans la journée, et je lui fis les caresses qu'on
fait aux gens qu'on n'a jamais vus. Il me trottait un peu par derrière,
sans pouvoir parvenir à me rejoindre, avec la pauvre allure de sa bête,
et restait là, sur son roussin, comme un mannequin d'étoupe. La nuit
à moitié venue, comme je chantais en choeur avec un millier d'autres
putains et de maquereaux:

    Et tremble au milieu de l'été, brûlant l'hiver...

je me laissai retrouver et prendre la main par mon désespéré. Je dis
à la compagnie: «Bonsoir, bonsoir, Signors», et le masque à la main,
m'adressant à mon Giorgio: «Bienheureux qui peut te voir, toi! lui
dis-je; tu m'as plantée là, je sais bien pourquoi; mais c'est prêté
rendu.» Le bon nigaud s'excuse, et pendant qu'il cherche à faire
retomber le tort sur moi, nous arrivons au Campo di Fiore; je m'arrête
près d'un marchand de volailles, je prends une paire de chapons, deux
chapelets de grives, et, donnant le tout à quelqu'un pour le porter à la
maison, je lui dis: «Paye!» Il lui fallut laisser là un rubis que lui
avait donné sa mère quand il était parti pour Rome: le pauvre homme y
tenait, comme je tenais à le plumer. Arrivés chez moi, nous n'y trouvons
ni chandelle, ni bois, ni feu, ni pain, ni vin (peut-être parce que je
ne voulais pas qu'on trouvât quoi que ce fût); je me mets en fureur
et ne m'apaise que quand je le vois partir aux provisions: son valet
n'était pas là: il reconduisait le cheval et en le renvoyant le maître
d'écurie jura bien de ne plus jamais le prêter, quand même le Christ
viendrait. Je me jetai sur mon lit et j'y étais depuis un moment, quand
voici revenir l'homme, avec le tout à foison. Ma mère vint aider, et le
couvert fut mis, le souper cuit en un branle de cloche. Nous nous mîmes
à table; juste à la fin du repas, j'entends quelqu'un qui tousse, qui
crache, toux et crachements qui bouleversèrent le pauvret. Je me mets
à la fenêtre, reconnais un de mes galants, cours le rejoindre et m'en
vais avec lui, laissant là toute la nuit l'autre, qui ne put réussir
à fermer l'oeil et qui passa son temps a se promener, à me menacer de
me faire ceci, de me dire cela. Heureux encore fut-il de rentrer en
possession du manteau qu'il m'avait prêté; son valet vint huit jours à
la file me le réclamer avant de le ravoir.

_Antonia._--Ce n'était pas trop aimable, vis-à-vis d'un homme qui
t'avait fait tant de politesses pour te posséder une nuit à son aise.

_Nanna._--Ce fut une amabilité putanesque et non moins agréable que
celle que je fis à un marchand de sucre; celui-là laissa chez moi
jusqu'à ses caisses, pour quelque chose de plus doux que du sucre, et
tant que dura sa passion nous mîmes tout au sucre, jusqu'à la salade.
Quand il se pourléchait du miel qui sortait de ma caisse à moi, tu
m'entends bien, il jurait que son sucre était amer en comparaison.

_Antonia._--C'est pour cela qu'il te le jetait à pleines mains.

_Nanna._--Ah! ah! je me souviens de l'avoir vu se pâmer à me la
regarder. Il la patinait, et raidissant à me la manier, il la comparait
à l'une de ces petites bouches que tiennent si bien fermées ces statues
de femmes en marbre que l'on rencontre de tous côtés à Rome; il disait
qu'elle souriait du même sourire qu'ont, à ce qu'il paraît, les bouches
de ces statues. En vérité, il pouvait le dire, quoique ce ne soit pas à
moi de faire mon éloge, car je l'avais jolie au possible. Les poils se
montraient sans trop se montrer, et elle était si finement fendue qu'à
peine apercevait-on la fente, bien placée, ni trop haut, ni trop bas;
je t'en donne ma parole, mon marchand de sucre m'y appliquait plus de
baisers que sur la bouche; il me la suçait comme on gobe un oeuf tout
frais pondu.

_Antonia._--Scélérat!

_Nanna._--Pourquoi scélérat?

_Antonia._--Pour le mal que je souhaite que Dieu lui donne.

_Nanna._--Ne lui en a-t-il pas assez fait en le rendant amoureux de moi?

_Antonia._--Non, à mon avis.

_Nanna._--Je ne te conte pas aujourd'hui par le menu toutes les jolies
petites roueries à l'aide desquelles je plumais le prochain, sans lui
laisser voir mes doigts; je prenais l'argot pour ruffian quand je voyais
venir à moi quelques bons veaux qui, ne sachant ce que voulaient dire un
marlou, des châssis, du pèze et gouaper sur le trimard, se trouvaient
assassinés comme un vilain qui entend parler le langage des Docteurs.
Certainement la langue canaille est digne de la canaille, parce que,
grâce à elle, se font mille canailleries, mais laisse-moi te dire la
façon dont je m'y pris pour me burler, comme on dit en toscan, d'un
dadais qui était de Sienne, à ce que je crois.

_Antonia._--Il ne pouvait pas être d'autre part.

_Nanna._--Ce Siennois, arrivé depuis peu ici, me mangeait des yeux et ne
pouvait apercevoir ma servante sans l'ennuyer de moi. Une fois il lui
disait: «Ce coeur est à la Signora.» Une autre: «Comment va la Signora,
ma belle enfant?»--«Elle va bien, aux ordres de Votre Seigneurie,»
répondait-elle, et, par derrière, elle lui faisait la grimace. Un
jour je le vois venir de loin et je dis à ma confidente: «Descends et
fais-lui payer le loyer de la rue, qu'il embarrasse à se promener là du
matin au soir.» Elle s'avance sur le seuil de la porte, et au moment ou
il allait ouvrir la bouche pour lui souhaiter le bonjour, elle se met à
crier de toutes ses forces: «Puisse-t-il se rompre la cuisse et ne plus
jamais reparaître! Oh! oh! oh! Justement! on ne le voit pas revenir!
Le drôle! le garnement!» Notre désoeuvré, bon à mettre en épouvantail
sur les balançoires, lui dit: «Qu'y a-t-il? Me voici, pour vous plaire;
je suis bien le serviteur de la Signora; oui, je le suis.» Mais elle,
feignant de ne pas l'entendre: «Voilà quatre heures, murmurait-elle;
voilà quatre heures que nous avons envoyé le petit drôle changer un
doublon, pour donner un ducat de pourboire au commissionnaire qui
apporta deux pièces de satin cramoisi à la Signora, de la part du prince
de la Storta, et il n'est pas encore de retour!» Le benêt, qui voulait
passer pour généreux autant qu'il était réputé pour un sot, délia les
cordons de sa bourse et s'écria: «Tiens, prends, j'adore la Signora, je
l'adore!» et lui mit dans la main quatre couronnes en se rengorgeant.
«Elle me veut du bien, n'est-ce pas?» ajouta-t-il. La servante, que je
rappelais, sans lui répondre si je lui voulais du bien, ou non, lui
ferma la porte sur la figure: il resta dehors, comme quelqu'un que l'on
chasse d'une noce ou il est allé sans être invité.

_Antonia._--Il n'eut que ce qu'il méritait, le maître fou.

_Nanna._--Venons à l'histoire des chattes.

_Antonia._--De quelles chattes?

_Nanna._--Je devais vingt-cinq ducats à un marchand de toile, et, comme
je ne nourrissais pas le projet de les lui payer, je pris le chemin
de le berner. Que fis-je? J'avais deux très belles chattes; le voyant
venir à ma fenêtre pour son argent, je dis à ma servante: «Donne-moi
une des chattes et prends l'autre; aussitôt que mon toilier arrivera,
je le crierai: Je veux que tu l'étrangles! Tu feras semblant de ne pas
vouloir, et moi je ferai comme si j'étranglais celle que je tiens.» A
peine ces mots étaient-ils dits, le voici en haut.

_Antonia._--Est-ce qu'il n'avait pas d'abord frappé à la porte?

_Nanna._--Non, il la trouva ouverte. Dès qu'il paraît, je crie:
«Étrangle-la; étrangle-la!» Ma servante, presque les larmes aux yeux, me
supplie de lui faire grâce et me promet que jamais plus elle ne mangera
le dîner. J'avais l'air d'être furieuse et, empoignant la mienne à la
gorge, je lui disais: «Toi, tu ne le feras-plus.» Mon créancier (il
l'était à ses dépens), à la vue des chattes fut ému de compassion, il
me demanda de les lui donner. «Vraiment, oui!» lui dis-je. «De grâce,
Signora, reprit-il, confiez-les-moi pour huit jours; puis je vous
aiderai moi-même à les tuer, si vous ne voulez pas m'en faire cadeau
ou leur pardonner.» En parlant ainsi, il me prend ma chatte, quoique
je fisse un peu de résistance, puis arrache l'autre des mains de la
servante, les donne à son commis, qui le suivait par derrière, et
lui dit de les porter à la maison, après toutefois que la petite les
eut mises dans un sac. «Ayez bien soin, lui dis-je, de me les faire
rapporter d'ici huit jours; je veux les massacrer, les voleuses!» Il me
le promet et me demande les vingt-cinq ducats; je lui fais le serment
d'aller les lui porter sous dix jours, à la boutique, et il s'en va
bien content. Dix jours, quinze jours se passent; il revient demander
les ducats; je les avais dans un mouchoir, et, en les secouant bien
fort, je lui dis: «Très volontiers; mais je veux d'abord revoir mes
chattes.»--«Comment! vos chattes? reprit-il; elles se sont sauvées par
les toits sitôt lâchées dans la maison.» Quand j'apprends cela (je le
savais avant de le savoir), je prends un visage de belle-mère et je lui
dis: «Faites en sorte que les chattes se retrouvent, sinon elles vous
coûteront plus cher que vingt-cinq de vos teigneux ducats; mes chattes
sont promises; mes chattes doivent être emmenées en Barbarie; oui, mes
chattes, mon cher monsieur, me seront rapportées ici, oui, elles me
seront ici rapportées.» Le pauvre homme, qui, accoudé sur l'appui de la
fenêtre et qui, aux cris que je poussais, voyait le monde s'attrouper
dans la rue, sans plus rien réclamer dégringola l'escalier (c'était le
plus sage), en s'écriant: «Allons! fiez-vous aux putains!»

_Antonia._--Nanna, je veux te dire quelque chose qui me passe par la
tête.

_Nanna._--Dis-le-moi.

_Antonia._--La gentillesse de cette piperie aux chattes est si gracieuse
que pour l'amour d'elle il t'en sera pardonné quatre de celles qui font
encourir l'excommunication.

_Nanna._--Crois-tu?

_Antonia._--J'en parierais mon âme contre une pistache.

_Nanna._--Ce n'est pas peu dire. Hum! hum! hum! voilà le rhume qui
m'arrive: hum! hum! hum! Ce figuier m'a très mal préservée du soleil, et
il n'y aura pas moyen que je parle de bien d'autres, que j'emmiellais au
point de leur faire croire que la synagogue des Juifs était suspendue en
l'air, comme l'est le tombeau de Mahomet, à ce qu'on dit. Hum! hum! je
ne puis plus souffler, voilà l'enrouement qui vient, la toux qui me fait
tomber la luette.

_Antonia._--C'est le noyer, et non le figuier, dont l'ombre est malsaine.

_Nanna._--Donne-moi ton avis en trois mots, selon ta promesse; le fait
est que j'étouffe. Hum! hum! hum! Cela va mal, et le pis, c'est de ne
pouvoir te conter comment je réformais les moeurs de mes amants. Si
j'avais perdu n'importe quoi, je feignais une grande charité envers
leurs bourses et leur défendais de se ruiner en habits brodés, en
repas et en profusions inutiles. Ce que j'en faisais, c'était afin
de conserver leur argent pour mes besoins à moi, et les bélîtres
s'extasiaient sur ma discrétion, sur l'intérêt que je portais à leur
fortune. Holà! je crève! oh! oh! oh! Je suis bien peinée aussi de ne
pouvoir te dire mon histoire des tapisseries, comment je fis quinaud
celui qui les mit en gage, celui qui me les acheta, deux autres qui
regardaient faire le marché, l'homme qui me les apporta chez moi, et un
dernier qui survint juste comme on les posait dans ma chambre.

_Antonia._--Eh! un petit effort, conte-moi. Oh! oui, Nanna, ma douce
Nanna, ma chère Nanna.

_Nanna._--Il arriva que Messire... aide-moi donc un peu, Messire,
Messire... Je me meurs! il n'y a pas moyen. Excuse-moi, je te la dirai
un autre jour, avec celle du Monsignor d'après, qui se sauva tout nu,
sur les toits du quartier. Holà, je me pâme, Anto... Antonia! ma...
chère... Chr!...

_Antonia._--Maudits soient l'accès de toux et son issue[93]. Maudite
aussi cette gentille créature de soleil, qui nous a gâté notre
entretien! Je ne voulais pas te le dire, mais peut-être n'est-il guère
croyable que, le premier jour de ton arrivée au Couvent, tu aies pu voir
tant de choses; je ne crois pas davantage que tu te sois familiarisée
avec le Bachelier comme cela, de prime abord.

_Nanna._--Je te l'affirme cependant; quand je me fis Soeur, j'étais à
moitié pucelle. Pour ce qui est d'avoir vu tant de jolies choses à la
file, tu peux m'en croire, j'en ai vu encore de bien pi... pi... pires.
Chienne de toux! Chrr!...

_Antonia._--L'as-tu?

_Nanna._--Oui, oui, je l'ai! Mais veux-tu enfin me dire ton avis en
trois mots, selon ta promesse?

_Antonia._--Pour en revenir à la promesse que je t'ai faite, de te tirer
d'embarras en trois mots, je ne puis la tenir.

_Nanna._--Pourquoi donc? Hum! hum! Chrr!...

_Antonia._--Ma promesse, j'aurais pu la tenir au moment même où je te
la faisais, par la raison que nous autres femmes nous sommes sages sans
réflexion, et folles après réflexion. Pourtant, je vais te donner mon
avis; tu en prendras la rose et tu en laisseras les épines.

_Nanna._--Parle.

_Antonia._--Je dis qu'en écartant une partie de tout ce que tu m'as
raconté et en te faisant crédit pour le reste, car on ajoute toujours
quelque mensonge à la vérité, et parfois pour embellir un récit, on
l'agrémente de paillettes d'or.

_Nanna._--Donc tu me tiens pour une ment... Hum! hum! pour une menteuse?

_Antonia._--Pour une menteuse, non; mais pour une qui laisse courir sa
langue, et je crois que si tu en veux aux Soeurs et aux Femmes mariées,
tu dois avoir d'autres motifs. Suffit que je t'accorde qu'il y en a
parmi elles plus de mauvaises qu'il ne faudrait. Quant aux Putains, je
ne les défends pas.

_Nanna._--Je ne puis... hum! hum! répondre, et j'ai bien peur que cette
toux ne devienne un catarrhe. Dépêche-toi, de grâce, de me donner ton
avis.

_Antonia._--Mon avis est que tu fasses de ta Pippa une Putain, puisque
la Soeur trahit ses voeux et que la Femme mariée assassine le sacrement
du mariage; au moins la Putain ne déshonore ni monastère ni mari;
elle fait comme le soldat, qui est payé pour ravager tout; elle fait
le mal et ne s'en retient nullement, il faut bien que sa boutique
soit approvisionnée de la marchandise qu'elle doit tenir. Le premier
jour qu'un hôtelier ouvre sa taverne, il n'a pas besoin d'y mettre
d'écriteau, chacun sait d'avance qu'on y boit, qu'on y mange, qu'on y
joue, qu'on y enfile, qu'on y renie Dieu et qu'on y vole; celui qui
entrerait là pour dire ses prières ou pour jeûner n'y trouverait ni
autel, ni carême. Les jardiniers vendent des légumes, les épiciers de
l'épicerie: aux bordels se vendent blasphèmes, fourberies, querelles,
scandales, déshonneurs, friponneries, cochonneries, haines, cruautés,
assassinats, mal français, trahisons, mauvaise renommée et pauvreté.
Mais puisque le Confesseur est comme le médecin qui guérit plutôt
le mal qu'on lui montre sur la paume de la main que celui qu'on lui
cache, vas-y franchement avec la Pippa et fais-la putain du premier
coup: par le moyen d'une petite pénitence et de deux gouttes d'eau
bénite, son âme sera quitte de tout putanisme; d'ailleurs, si j'ai bien
compris ton discours, les vices d'une putain sont autant de vertus. En
outre, c'est bien agréable de se voir traiter de Signora, et par les
Seigneurs eux-mêmes, de toujours manger et s'habiller en Signora, d'être
continuellement en noces et festins, comme tu le sais mieux que moi, toi
qui m'en as tant dit sur elles. Il est si bon de se passer ses moindres
fantaisies et de pouvoir favoriser tout le monde! Rome a toujours été
et sera toujours... je ne veux pas dire la ville aux putains, de peur
d'avoir à m'en confesser.

       *       *       *       *       *

«Tu parles bien, Antonia, répondit la Nanna et je ferai ce que tu me
conseilles.» Cela dit d'une vois enrouée, elle réveilla la servante,
qui s'était endormie pendant qu'elles causaient, lui remit sur la tête
la corbeille, dans la main la fiasque vide, donna à l'Antonia les
serviettes qu'elle avait apportées sous le bras le matin, et elles s'en
retournèrent à la maison. On alla chercher quelques morceaux de réglisse
pour la Nanna, qui se garda bien du vinaigre, à cause de sa toux, et
soupa d'une panade; mais elle fit manger autre chose à l'Antonia.
Celle-ci, après avoir passé la nuit, reprit le lendemain de bonne
heure les petits négoces à l'aide desquels elle gagnait péniblement
sa vie. La pauvreté la lui rendait à charge, mais elle se réconfortait
des récits de la Nanna et restait stupéfaite en songeant au mal que
font toutes les putains du monde, plus nombreuses que les fourmis, les
mouches et les moustiques d'une vingtaine d'étés. La Nanna lui en avait
dit bien long et encore ce n'était pas la moitié.


NOTES

[Note 70: La _via del Banchi_ était alors la principale rue de Rome
et partant la plus fréquentée par les courtisanes. Il en a déjà été
question au premier Dialogue, page 26.]

[Note 71: _Se amor non è, che dunque è quel ch'io sento?_ Pétrarque,
sonnet 102, 1er vers un peu estropié. En voici le véritable texte:
_S'amor non, che dunque è quel ch'i'sento?_]

[Note 72: _Baco baco_. Le Dictionnaire d'Antoine Oudin dit: «_Far
baco baco_, faire peur aux petits enfants.» Ce n'est évidemment pas
le sens qu'a ici cette expression, elle signifie à peu près _faire
cache-cache_. _Baco_ signifie _ver_, et _far baco baco_ signifie
faire comme le ver qui caché dans son trou sort la tête et la rentre
brusquement si quelque chose l'effraye. On comprend comment, en faisant
_baco baco_, c'est-à-dire en se cachant comme le ver et en apparaissant
brusquement en criant coucou, on puisse faire peur aux enfants. Mais
traduire _far baco baco_ comme il est dit dans le dictionnaire d'Oudin,
c'est proprement expliquer _fumer la pipe par déplaire aux dames dans un
wagon de chemin de fer_.]

[Note 73: _Le caméléon_, avait écrit Léonard de Vinci, _vit d'air
et se concilie tous les oiseaux, et pour être plus en sécurité vole
au-dessus du nuage, dans une zone si subtile que les oiseaux qui l'ont
suivi ne peuvent s'y soutenir._

_A cette hauteur ne va que celui à qui le ciel a permis comme vole le
caméléon._

_Le caméléon prend toujours la couleur de la chose où il se pose.
Parfois il se confond avec le feuillage et ainsi les éléphants le
dévorent._--Léonard de Vinci, _Textes choisis_; Péladan _trad._
(_Société du Mercure de France_), 1907, p. 258.

Ces croyances fabuleuses touchant le caméléon ont été admises pendant
très longtemps.]

[Note 74: Les laines françaises étaient réputées de première
qualité.]

[Note 75: _Promettendomi Roma e Toma_, locution impossible à
traduire littéralement.]

[Note 76: _Legato_ signifie lié et légat.]

[Note 77: Premier vers de la _Divine Comédie_.]

[Note 78: Façon de jurer.]

[Note 79: Décaméron, VIIe nouvelle, 1re partie.]

[Note 80: Une heure ou deux heures du matin.]

[Note 81: C'est-à-dire: elles mendient.]

[Note 82: Dix heures du soir.]

[Note 83: Dans le _Morgante maggiore_.]

[Note 84: L'École de chant.]

[Note 85: Les menstrues.]

[Note 86: Allusion à _Ser Ciapelletto_, Messire Chapelet, de la
première Nouvelle du Décaméron. Boccace nous apprend qu'il s'agissait de
Ser Ciaperello da Prato. En français, le nom de ce Lombard était devenu
Maître Chapelet Duprat. Ce fut le conseiller et le banquier de Philippe
le Bel, Musciatto Franzeci di Fligine, dit Mouche, comme son frère
Biccio était appelé Biche, qui fit venir en France Maître Chapelet.]

[Note 87: _Castruccio Castracani degli Antelminelli_, souverain de
Lucques, né vers 1280, mort excommunié le 3 septembre 1328. Fameux homme
de guerre et aventurier. Machiavel a écrit sa vie.]

[Note 88: Héroïne d'un poème de chevalerie populaire à cette
époque. La reine Ancroia est la soeur du roi Mambrin, que Renaud a tué
de sa main. Elle est invincible et réduirait complètement la France et
Charlemagne si Roland n'arrivait à point pour lui livrer une terrible
bataille. Il lui propose deux fois de se convertir au christianisme.
Mais malgré la subtilité des explications théologiques que lui fournit
le neveu de Charlemagne, elle se refuse à comprendre le mystère de
l'Immaculée-Conception et celui de la Sainte Trinité. Alors Roland se
décide à tuer l'Ancroia, la fière et cruelle reine sarrasine. Dans ses
premières années, l'Arétin ne manifesta pas toujours un goût littéraire
très sûr. Dans son premier ouvrage il déclare que Dante ne vaut pas plus
que Serafino Aquilano:

     Più non val Dante o il terso Serafino.

On raconte aussi qu'étant enfant, ayant sous la main Virgile, Pétrarque,
d'un côté, et de l'autre la _Regina Ancroja_ et les Amours de Lucien, il
prit ceux-ci et laissa ceux-là.]

[Note 89: D'après le _Zoppino_, la Lorenzina était une riche
courtisane qui avait d'abord été servante chez un changeur et avait
dansé ensuite dans les auberges.]

[Note 90: L'Arétin lui-même.]

[Note 91: N'ayant plus sa tête à soi.]

[Note 92: A onze heures du soir.]

[Note 93: On a essayé de rendre ainsi un jeu de mots intraduisible:
_Maladetta sia la scesa et la salita_, maudites soient la descente et la
montée. Or scesa signifie à la fois _descente_ et _rhume de cerveau_,
d'après l'opinion des anciens médecins qui pensaient que le catarrhe
_descend_ de la tête dans la poitrine.]



LES SONNETS LUXURIEUX



SONNET I


    Faisons l'amour, mon âme, faisons vite l'amour,
    Puisque nous sommes tous nés pour faire l'amour;
    Et si tu adores le cas, toi, moi j'aime le mirely,
    Car le monde ne serait rien qui vaille sans cela.

    Et si _post mortem_ il était honnête de faire l'amour,
    Je dirais: Faisons l'amour à en mourir.
    A partir de ce moment-là nous ferons l'amour avec Adam et Ève
    Qui inventèrent la si déshonnête mort.

    --Vraiment, il est vrai que si les scélérats
    N'avaient pas mangé ce fruit traître,
    Je sais bien que les amants auraient sans cesse joui.

    Mais laissons aller les sottises, et jusqu'au coeur
    Fiche-moi le cas et fais que de moi jaillisse
    L'âme qui, sur le cas, tantôt naît, tantôt meurt.

                            Et, si c'était possible,
    Ne me tiens pas hors du mirely les appendages,
    De tout plaisir fortunés témoins.


NOTE

Ces seize Sonnets sont à queue, _colla coda_. On appelle ainsi des
sonnets auxquels on ajoute une queue d'un ou plusieurs tercets dont
le premier vers n'est qu'un simple hémistiche rimant avec le dernier
vers du tercet précédent. La queue des _Sonnets luxurieux_ n'est que
d'un tercet. Je pense que la mode de cette sorte de sonnets provenait
d'Espagne.



SONNET II


    Mets-moi un doigt dans le pertuis prohibé, mon vieux chéri,
    Et pousse le cas dedans peu à peu,
    Lève bien cette jambe et fais bon jeu,
    Puis, démène-toi sans faire de compte.

    Oui! sur ma foi, ceci est une meilleure bouchée
    Que de manger une tartine auprès du feu,
    Et si cela le déplaît dans le mirely, change de lieu:
    Car il n'est pas homme celui qui n'est pas bougre.

    --Dans le mirely je vous le ferai pour cette fois,
    Et dans celui-ci la prochaine, et dans le mirely et ailleurs le cas
    Me rendra joyeux et vous béate.

    Et celui qui veut être un grand maître fou
    C'est proprement un oiseau perd-journée
    Qui à autre chose qu'à faire l'amour prend plaisir.

                                  Et crève dans un palais,
    Messire Courtisan, et attends qu'un tel meure;
    Pour moi, j'espère seulement passer ma rage.


NOTE

Dans les deux premiers vers de la queue de ce sonnet, l'Arétin fait sans
doute allusion (à la fin de 1525) à ses récents déboires à la Cour de
Rome.



SONNET III


    Je veux ce cas, et non un trésor!
    Ceci est celui-là qui peut me rendre heureuse!
    Celui-ci est vraiment un bien d'impératrice!
    Cette gemme vaut plus qu'un puits d'or!

    Holà, mon cas, secours-moi, car je meurs,
    Et trouve bien le fond de la matrice:
    En somme, un cas tout petit se dédit
    Si dans le mirely il veut observer le decorum.

    --Ma patronne, vous dites bien le vrai:
    Qui a petit le cas et le met au mirely
    Mériterait d'avoir d'eau fraîche un clystère.

    Qui en a peu qu'il fasse l'amour à la sodomite jour et nuit:
    Mais qui l'a comme je l'ai, impitoyable et fier,
    Qu'il s'ébatte toujours dans les mirelys.

                    --C'est vrai, mais nous sommes si goulues
    Du cas, et cela nous semble si joyeux
    Que nous recevrions l'aiguille tout entière derrière.



SONNET IV


    Pose-moi cette jambe par-dessus l'épaule
    Et ôte aussi ta main de mon cas,
    Et quand tu voudras que je pousse fort ou doucement,
    Doucement ou fort avec le derrière danse sur le lit.

    Et si du mirely à l'autre pertuis mon cas se trompe,
    Dis que je suis un scélérat et un rustre,
    Car je sais reconnaître la vulve de l'anus,
    Comme l'étalon reconnaît la cavale.

    --Je ne veux pas ôter la main du cas, moi,
    Non, moi, je ne veux pas faire cette folie
    Et si tu ne veux pas ainsi, va-t'en avec Dieu.

    Car le plaisir, derrière, serait pour toi,
    Mais devant le plaisir est à toi et à moi.
    Ainsi donc fais l'amour à la bonne façon ou bien va-t'en.

                                      --Je ne m'en irai pas,
    Signora chère, d'une aussi douce bêtise,
    Quand bien même je croirais délivrer le roi de France.


NOTE

Au dernier vers, l'allusion à la captivité de François Ier, qui dura
du 24 février 1525 au 15 mars 1526, nous renseigne sur l'époque à
laquelle furent composés ces sonnets. C'est probablement vers la fin
de 1525, et peut-être à Mantoue. On est à peu près certain maintenant
qu'ils ne furent pas imprimés du vivant de l'Arétin et que l'histoire du
scandale qu'ils causèrent à Rome est une fable imaginée de bonne foi par
Mazzuchelli.



SONNET V


    Puisque j'essaie maintenant un si solennel v...
    Qui me retourne l'ourlet du c...,
    Je voudrais me transformer toute en c...,
    Mais je voudrais que tu fusses tout v...

    Parce que si j'étais c... et toi v...,
    Je rassasierais d'un seul coup mon c...
    Et tu aurais aussi du c...
    Tout le plaisir qu'en peut avoir un v...

    Mais ne pouvant être toute c...
    Ni toi devenir en tout un v...,
    Prends le bon vouloir de ce c...

    --Et vous, prenez du peu que j'ai de v...
    La bonne volonté et affermissez en bas votre c...
    Tandis que moi au-dessus je ficherai mon v...

                            Et ensuite sur mon v...
    Laissez-vous aller toute avec le c...,
    Et je serai v... et vous, vous serez c...


NOTE

Il fallait, pour ce sonnet, essayer d'en rendre l'aspect si particulier
que lui donne la répétition alternée des deux mots à la fin des vers. On
a dû, pour cela, recourir au déplaisant artifice typographique des trois
points qu'on pourrait appeler points de discrétion ou d'hypocrisie.



SONNET VI


    Tu as mon cas dans le mirely et tu me vois les hanches,
    Et moi je vois comment sont faites les tiennes,
    Mais tu pourrais dire que je suis un fou
    Parce que j'ai les mains où se tiennent les pieds.

    --Mais si tu crois faire l'amour de cette façon,
    Tu es une bête et tu n'en viendras pas à bout,
    Parce que je me prête bien mieux à faire l'amour
    Quand tu appuies ta poitrine contre ma poitrine.

    --Je veux vous le faire à la lettre, commère,
    Et je veux vous faire par derrière tant de mamours,
    Avec les doigts, avec le cas, en me démenant,

    Que vous ressentirez un plaisir sans fin,
    Et je sais bien que c'est plus doux que les chatouilles
    De déesses, de duchesses ou de reines.

                                    Et vous me direz à la fin
    Que je suis un vaillant homme en ce métier...
    Mais de n'en avoir qu'un petit je me désespère.


NOTE

On connaît les _Triolets à une vertu, pour s'excuser du peu_, de
Verlaine:

    A la grosseur du sentiment
    Ne va pas mesurer ma force,
    Je ne prétends aucunement
    A la grosseur du sentiment.
    Toi, serre le mien bontément,
    Entre ton arbre et ton écorce.
    A la grosseur du sentiment
    Ne va pas mesurer ma force.

    La qualité vaut mieux, dit-on,
    Que la quantité, fût-ce énorme.
    Vive un gourmet, fi du glouton.
    La qualité vaut mieux, dit-on.
    Allons, sois gentille et que ton
    Goût à ton désir se conforme.
    La qualité vaut mieux, dit-on,
    Que la quantité, fût-ce énorme...



SONNET VII


    Où le mettrez-vous? Dites-le de grâce,
    Derrière ou devant? Je le voudrais savoir,
    Parce que je vous ferai peut-être déplaisir
    Si, par derrière, je me le chasse par malheur.

    --Madonna, non; parce que le mirely rassasie
    Le cas à tel point qu'il y a peu de plaisir;
    Mais ce que je fais, je le fais pour ne point paraître
    Un Fra Mariano, _verbi gratia_.

    Mais puisque vous voulez tout le cas dans ce pertuis,
    Comme veulent les sages, je suis content
    Que vous fassiez du mien ce que vous voulez.

    Et prenez-le avec la main, mettez-le dedans:
    Vous le trouverez aussi utile pour le corps
    Que l'est aux malades l'argument.

                          Et tant de joie je sens
    A le sentir dans votre main
    Qu'entre nous, je mourrai, si nous faisons l'amour.


NOTE

Fra Mariano dont il est question ici s'appelait Mariano Fetti. Il
avait été barbier de Laurent de Médicis, père de Léon X, qui, à cause
de ses bouffonneries et de ses joyeux _Caprices_, en fit le _Frate
del Piombo_, Frère du Plomb ou Plombier des Bulles Apostoliques, à
la Chancellerie pontificale. L'Office du Plomb était une sinécure
lucrative dont Bramante avait joui avant Fra Mariano. Après la mort
de celui-ci, Benvenuto Cellini intrigua pour lui succéder, mais le
pape Clément VII lui préféra le peintre Sebastiano Luciani, dit _del
Piombo_, à cause de sa charge. Dans la 2e partie des _Ragionamenti_,
l'Arétin parle des merveilleux jardins que Fra Mariano possédait à
Rome sur le Monte Cavallo. Dans son _Dialogue des Cours_ il fait
raconter par Pietro Piccardo quelques-uns des _caprices_ du facétieux
plombier. Il le montre à la fin d'un festin à la cour pontificale
dansant sur la table en jonglant avec des torches allumées. Léon X ne
pouvait se passer de Fra Mariano qui fut son bouffon préféré et dont
les bouffonneries, qu'on appelait ses _caprices_, étaient célèbres
dans toute l'Italie. Alfonso Pauluzzo ou Pocolucci, ambassadeur, à
Rome, du duc de Ferrare, Alphonse d'Este, lui décrit dans une lettre
datée du 8 mars 1519 une représentation des _Suppositi_ de l'Arioste,
donnée le dimanche précédent au Vatican, en présence de Léon X et d'une
nombreuse assemblée. Entre autres détails intéressants, l'Ambassadeur
dit que le décor brossé par Raphaël était caché avant la représentation
par un rideau «sur lequel était peint Fra Mariano avec quelques
diables qui jouaient avec lui de chaque côté de la toile, et puis, au
milieu de la toile, il y avait une inscription qui disait: _Ce sont
là les Caprices de Fra Mariano_». Il était très gourmand, et dans
la _Cortigiana_, l'Arétin fait dire au Rosso par un pêcheur qui lui
montre quelques lamproies: «Les autres viennent d'être achetées par
le majordome de Fra Mariano pour offrir à souper au Moro, à Brandino,
au Proto, à Troja et à tous ces gloutons du palais.» Léon X faisait
souvent manger à sa table Fra Mariano, dont l'appétit était formidable
et qui buvait en proportion. Il inventa les saucisses à la chair de
paon et prisait surtout les ortolans, les becfigues, les faisans, les
paons et les lamproies. Sa voracité était inimaginable, il ne faisait
qu'une bouchée d'un pigeon; durant un seul repas il dévorait vingt
chapons et gobait quatre cents oeufs. La délicatesse de son goût
laissait parfois à désirer: un seigneur put lui faire avaler un bout
de vieux câble en guise d'anguille. Une fois même, il mangea tout un
froc de moine, en camelot, graisseux et plein de crasse. Il n'était
pas le seul, d'ailleurs, qui se livrât à ces excentricités à la cour
de Léon X. L'Arétin cite aussi un autre Frère dont la spécialité était
de manger des bonnets. De nos jours, un poète de grand mérite, André
Salmon, est pris, lorsqu'il a un peu bu en compagnie, de fringales
qui le poussent à manger les objets les moins comestibles: boîtes
d'allumettes, crayons, journaux, etc. Il a même un goût très particulier
pour les chapeaux, commençant toujours par dévorer le sien et passant
ensuite à ceux de l'assemblée. Un soir d'été, il venait de se repaître
de quelques couvre-chefs, lorsque la vue d'un Anglais qui passait coiffé
d'un canotier de paille blanc et noir réveilla soudain son appétit. Il
réussit à s'emparer du chapeau _truffé_ et le mordit à belles dents,
s'en délectant, tandis que l'Anglais, effrayé, se sauvait en courant par
la rue des Trois-Frères.

Bouffon et glouton, Fra Mariano n'était pas moins farceur, et la moindre
de ses espiègleries c'était, à table, de renverser les sauces sur les
vêtements des convives. Ses traits d'esprit avaient un grand succès;
c'est lui qui surnomma Lucques l'Urinal des Guées, parce qu'il y pleut
toujours. Léon X avait composé une épitaphe anticipée de son bouffon:

    Un Frère blanc dessous et noir dessus
    En gueule et en maboulerie très excellent,
    Au dehors porc et dedans puant
    Tandis qu'il vécut, maintenant infecte un cimetière.

    Ce n'est pas d'eau bénite, ni de psautier
    Qu'il faut te munir, Passant! mais seulement,
    Si tu veux faire une chose agréable à son esprit,
    Arrose-le de bon vin et raisonne sur zéro.

    L'autre serait perdue, car il ne crut que peu,
    Bien qu'en effet, il simulât la religion,
    Mais il le fit pour fuir un plus triste jeu,

    Parce qu'entre les moines il fut plutôt bouffon
    Que compagnon, et il tenait pour le cuisinier
    Plus que pour le sacristain, et plaisanta avec le caviste.

                                  Et pour conclusion:
    L'âme au feu, il apporta de la renommée en bas.
    Si tu ne veux tomber mort, étudie le pas.

Fra Mariano aurait pu lui-même composer cette épitaphe pour le plaisant
pontife, son bienfaiteur, auquel il survécut. Selon l'un des nombreux
bruits qui coururent alors, il assista seul à son agonie, et le
voyant mourir sans sacrements, il lui cria: «Souvenez-vous de Dieu,
Saint-Père!» Cette bouffonnerie n'est pas la moins fantastique de celles
auxquelles il se soit livré. Au demeurant, c'était un brave homme de
courtisan, plus dévot qu'on ne supposerait, très charitable et plein
d'affabilité, et à sa mort il édifia tout le monde. M. Arturo Graf a
consacré à Fra Mariano Fetti un important chapitre dans _Attraverso il
500_ (Turin, 1888).



SONNET VIII


    Ce serait vraiment une couillonnerie,
    Ayant le désir de vous prendre maintenant,
    Que de vous avoir mis le cas au mirely,
    Puisque de l'autre côté pour moi vous n'êtes pas chiche.

    Finisse en moi ma généalogie!
    Je veux vous prendre à l'inverse souvent, souvent,
    Puisque le rond est plus différent de la fente
    Que la tisane du malvoisie.

    --Prends-moi et fais de moi tout ce que tu veux,
    Devant, derrière, je me soucie peu
    Du lieu où tu feras ton affaire,

    Car pour moi, devant, derrière, j'ai le feu,
    Et tous les cas qu'ont mulets, ânes et boeufs
    N'éteindraient pas de mon ardeur seulement un peu.

                      Et puis, tu serais un homme de peu
    De me le faire à l'antique, entre les cuisses:
    Moi aussi je le ferais de l'autre côté si j'étais un homme.



SONNET IX


    Celui-ci est vraiment un beau cas long et gros.
    Allons! Si tu veux bien, laisse-moi le voir.
    --Nous allons essayer si vous pouvez recevoir
    Ce cas au mirely et moi par dessus.

    --Comment? si je veux essayer? Comment? si je puis?
    Plutôt cela que manger ou boire!
    --Mais si je vous écrase ensuite en étant couché,
    Je vous ferai mal.--Tu as la pensée du Rosso.

    Jette-toi donc sur le lit et sur le plancher
    Sur moi, quand ce serait Marforio
    Ou un géant, moi j'en aurais soulas.

    Pourvu que tu me touches les moelles et les os,
    Avec ce lien divinissime cas
    Qui guérit les mirelys de la toux.

                      --Ouvrez bien les cuisses.
    Certes, on pourrait voir des femmes
    Mieux vêtues que vous, mais non mieux foutues.


NOTE

La robuste commère trouve que son galant, craignant de l'écraser, a là
une idée aussi comique que celle du Rosso, auquel une annotation a déjà
été consacrée. Pour Marforio, on le connaît assez. On sait que l'Arétin
le prit souvent pour interprète, avec Pasquin. C'est à propos de ses
pasquinades, dont il est parlé dans l'introduction, que dans une lettre
adressée en 1537 à Gian-Jacopo Leonardo, ambassadeur du duc d'Urbin, le
Divin racontant un rêve où Apollon le couvrait de couronnes diverses
appropriées à ses diverses productions, dit avoir reçu une couronne
d'orties pour ses _sonnets contre les prêtres_.



SONNET X


    Je le veux derrière.--Tu me pardonneras,
    O Femme, je ne veux pas faire ce péché,
    Parce que ceci est un mets de Prélat
    Qui a perdu le goût à tout jamais.

    --Eh! Mets-le ici!--Je n'en ferai rien.--Oui, tu feras.
    --Pourquoi? N'use-t-on plus de l'autre côté
    _Id est_ au mirely?--Si, mais il est plus agréable
    De l'avoir derrière que devant, de beaucoup.

    --Par vous je veux me laisser conseiller:
    Ma virilité est à vous et si elle vous plaît tant,
    Comme à un cas, vous n'avez qu'à lui commander.

    Je l'accepte, mon Bien! pousse de côté,
    Plus haut, plus à fond, et va sans cracher,
    O cas, bon compagnon! ô saint cas!

                    --Prenez-en tant qu'il y en a.
    --Je l'ai accueilli dedans plus que volontiers;
    Mais je voudrais rester ainsi un an assise!



SONNET XI


    Ouvre les cuisses afin que j'aperçoive bien
    Tes belles hanches et ton mirely de face.
    O hanches à faire qu'un cas change d'avis!
    O mirely qui distille les coeurs par les veines!

    Pendant que je vous caresse, voici qu'il me vient
    Un caprice de vous baiser à l'improviste,
    Et je me parais beaucoup plus beau que Narcisse
    Dans le miroir que mon cas allègre tient.

    --Ah! ribaude! ah! ribaud! sur la terre et au lit!
    Je te vois bien, putain! et prépare-toi,
    Je vais te rompre deux côtes dans la poitrine.

    --Je t'encague, vieille au mal français!
    Car pour ce plaisir archiparfaît
    J'entrerais dans un puits sans seau.

                                    Et il n'y a pas d'abeille
    Gourmande de fleurs comme moi d'une noble virilité.
    Je ne l'éprouve pas encore, et rien qu'à le contempler, je me mouille.


NOTE

Au moment du congrès, une vieille entre et menace le couple en criant
le premier tercet. L'homme qui a débité les quatrains reste interdit et
muet, c'est la fille qui éloigne la vieille en l'injuriant.



SONNET XII


    Mars, le plus maudit de tous les poltrons,
    On ne se place pas ainsi sous une femmelette
    Et l'on ne f... pas Vénus à l'aveuglette
    Avec tant de furie et si peu de discrétion.

    --Je ne suis pas Mars, je suis Hercule Rangon
    Et je vous f... vous qui êtes Angiola la Grecque,
    Et si maintenant j'avais là mon rebec
    Je vous f...rais sonnant une chanson.

    Et vous, Signora, ma douce épouse,
    Dans le mirely vous ferez baller la chouse
    En remuant le c... et en poussant très fort.

    --Oui, Seigneur, car je jouis beaucoup en me donnant à vous,
    Mais je crains que l'Amour ne me donne la mort
    Avec vos armes, étant un enfant et un fou.

                    --Cupidon est mon bardache, or
    Il est votre fils, et mes armes il les garde
    Pour les consacrer à la déesse de la lâcheté paillarde.


NOTE

On a essayé de donner à ce sonnet le mouvement qu'il a en italien. On
espère que les lecteurs le trouveront assez sonore. L'Arétin a été à
diverses reprises en relations avec des membres de l'illustre famille
des Rangoni. Il y avait à cette époque deux personnages du nom de Ercole
ou Hercule Rangone.

L'un d'eux avait été envoyé par sa mère en Lombardie pour apporter
des dons et des secours au cardinal Jean de Médicis, prisonnier des
Français, en 1512, après la bataille de Ravenne. Le jeune homme s'offrit
aussi à l'accompagner en France. Après sa captivité, le cardinal fut
accueilli avec beaucoup de considération par les Rangoni, à Modène. Il
conduisit avec soi, à Rome, le jeune Ercole, et en 1513, parvenu au
pontificat sous le nom de Léon X, il le créa son camérier secret et
protonotaire apostolique. Il le nomma cardinal, le 1er juillet 1517.
L'Ambassadeur du duc de Ferrare le mentionne dans la lettre citée
plus haut à propos de Fra Mariano et dans laquelle il parle de la
représentation de _Suppositi_ au Vatican: «Je fus à la comédie dimanche
soir et Monseigneur de Rangoni me fit entrer...» En 1519, il fut élu
à l'évêché d'Adria et démissionna en 1524. Il était, en 1520, évêque
de Modène et régnait par l'entremise d'un vicaire par lequel il fit
célébrer en 1521 un synode qui est le premier dont on possède les actes
imprimés. Se trouvant à Rome, en 1527, au moment du sac, il suivit
Clément VII au castel Saint-Ange et y finit ses jours à 36 ans, le 25
août.

L'autre, Ercole Rangone, qui fut un des correspondants de l'Arétin,
était le cousin du fameux Ludovico Rangone et, comme lui, embrassa
la carrière militaire. Condottier au service des ducs de Ferrare,
lorsqu'en 1529 les Florentins appelèrent Hercule, le fils d'Alphonse
d'Esté, en qualité de capitaine général, pour la guerre et la défense
de leur liberté contre Clément VII et Charles-Quint, Rangone alla en
Toscane en qualité de lieutenant d'Hercule. Bien qu'il se fût distingué
par un fait d'armes près de Lari, on vit ensuite qu'il opérait avec
mollesse, et cela fut manifeste au siège de Peccioli. Le motif de cette
conduite se découvrit lorsque la maison d'Este, qui voulait être neutre
dans cette guerre, le rappela. En 1548, il fut désigné pour accompagner
en France Anne d'Este, destinée en mariage au duc de Guise. De 1549 à
1552, il fut ambassadeur des ducs d'Este à la cour impériale. Il mourut
à Modène le 27 mai 1572. Il avait cultivé la poésie, en latin et en
italien, et l'on a de lui une paraphrase des psaumes pénitentiels. Il
semble à première vue que c'est ce deuxième Hercule Rangone que l'Arétin
a introduit dans son deuxième sonnet luxurieux. Mais rien n'est moins
certain. Chorier, qui connaissait les Sonnets, a fait de ce personnage
un des interlocuteurs des _Dialogues d'Aloysia Sigea_. Sans doute,
l'Arétin avait-il de bonnes raisons pour en vouloir à Hercule Rangone.
Le Sonnet XII est nettement satirique et il ne s'agit pas seulement
d'une plaisanterie, comme l'a pensé Alcide Bonneau. En effet, le Divin a
consacré au comte Hercule un autre sonnet pour le moins aussi injurieux
que le précédent. Il a été publié par M. Francesco Trucchi (_Poésie
italiane inédite di dugento autori_, Praio, 1847, t. III). Voici la
traduction de ce sonnet, qu'on n'a jamais songé (et c'est bien étonnant)
à rapprocher du douzième sonnet luxurieux:

    Le comte Ercol Rangon (si Ercole et comte
    Et de' Rangoni il mérite d'être nommé)
    D'épouser l'Angiola grecque a terminé.
    O gardien de bétail, quand t'en iras-tu vers le mont?

    De se faire voir à Rome encore il a le front,
    Ce malatestissime soldat
    Qui par le comte Ugo, le triste et le malencontreux,
    Se laissa enlever la bannière, spontanément!

    Poltron! archipoltron! ô hibou!
    Tu voulais être, toi, ô coquin!
    Lieutenant du Signor Giovanni.

    Ta vie, poltron, ne vaut pas un sou,
    Poltron, archipoltron, à tel point que les goujats
    S'archivergogneraient de te garder à leur solde.

                      Et moi je m'acoquine
    A discourir de toi, vilain poltron,
    Infamie et honte de la maison Rangone.

Il ressort de ces deux sonnets que le comte Hercule aurait épousé
Angiola Greca, courtisane d'origine grecque sans doute, et dont il est
dit dans le _Zoppino_: «Angela Greca vint à Rome à l'époque de Léon X;
elle avait été dépouillée par certains ruffians, à Lanciano, et pleine
de rogne, ils la menèrent au Campo di Fiore dans une taverne; puis elle
prit une maisonnette dans le quartier de Calabraga, étant aux mains d'un
Espagnol des Alborensis, puis, comme elle était une belle dame fort
honnête et ayant de beaux charmes, un camérier de Léon s'en amouracha
et la mit en faveur.» Le Zoppino semble donc désigner assez clairement
le premier de nos Ercole Rangone, qui fut, en effet, camérier secret de
Léon X. Et, dans ce deuxième sonnet, _il signor Giovanni_ s'appliquerait
à Jean de Médicis, c'est-à-dire Léon X lui-même, auprès de qui
Monseigneur de Rangoni était si en faveur qu'on pouvait bien l'appeler
son lieutenant.

Mais alors pourquoi dans les deux sonnets cet appareil guerrier qui
s'appliquerait si bien au second Hercule Rangon? Ce personnage semblable
à Mars, ce malatestissime soldat (c'est-à-dire sans scrupules comme les
Malatesta ou bien pareil à Malatesta de' Medici que l'Arétin cite dans
une lettre au marquis de Mantoue, disant qu'il lui envoie quatre peignes
d'ébène dont les trois derniers _sont très certainement ceux dont Mars
se peignait la barbe, et les lui a enlevés de force l'horrible Malatesta
de' Medici_), ce lâche Hercule Rangon que les valets de soldats auraient
honte de garder à leur solde, ne pouvait être qu'un soldat, et en ce
cas, _il signor Giovanni_ pourrait bien être Jean des Bandes Noires. En
tout cas, le sonnet luxurieux prête au comte Hercule des moeurs contre
nature et nous le montre se laissant entièrement dominer par l'Angiola,
son _épouse_. Le sonnet publié par M. Trucchi fait allusion au scandale
provoqué par ce mariage auquel la famille des Rangoni se serait
opposée. Le comte Ugo était un frère du second Hercule: le militaire
Ugo Rangone, qui embrassa l'état ecclésiastique, fut nonce en Allemagne
au temps de la diète de Smalcade. Mais on lui retira sa charge de nonce
comme incapable de la remplir. Il fut aussi gouverneur de Plaisance
et de Parme sous Paul III, gouverneur de Rome, nonce à la cour de
Charles-Quint, et mourut à Modène en 1540.



SONNET XIII


    Donne-moi ta langue, appuié les pieds au mûr,
    Serre les cuisses et liens-moi serré, serré.
    Laisse-toi aller à la renverse sur le lit,
    Car de rien autre que de faire l'amour je n'ai cure.

    --Ah! traître, tu as le cas dur.
    Oh! voici qu'au bord du mirely il se morfond.
    Un jour je te promets de le prendre de l'autre côté
    Et je t'assure qu'il en sortira net.

    --Je vous remercie, chère Lorenzina,
    Je m'efforcerai de vous servir, et maintenant, allons, poussez,
    Poussez, comme fait la Ciabattina.

    Je le ferai maintenant, et vous quand le ferez-vous?
    --Maintenant! donne-moi toute la languette,
    Car je meurs!--Moi aussi, et vous en êtes la cause;

                                       Enfin, achèverez-vous?
    --Maintenant, maintenant je le fais, mon Seigneur;
    Maintenant j'ai fait--Et moi aussi, oh! Dieu!


NOTE

Pour la Lorenzina, on en a déjà parlé plus haut; la Ciabattina,
c'est-à-dire la Savetière, était aussi une des plus jolies courtisanes
romaines et une de celles dont les faveurs coûtaient le plus.



SONNET XIV


    Foutu petit Cupidon, ne tire pas
    La brouette, arrête-toi, double mulet,
    Je veux faire l'amour dans la bonne voie et non dans la prohibée
    A celle-ci qui me prend le cas, et je m'en ris.

    Je me fie aux jambes et aux bras,
    Je suis dans une position si incommode que je ne t'adore point en ce moment.
    Un mulet crèverait à rester une heure ainsi,
    Et pourtant seulement par derrière je souffle et crie.

    Mais vous, Béatrice, si je vous fais peiner,
    Vous devez me pardonner, car je montre
    Que faisant l'amour mal à l'aise je me consume.

    N'était que je me mire au miroir de vos hanches,
    Les tenant suspendues sur l'un et l'autre bras,
    Nous ne finirions jamais notre besogne.

                                O hanches de lait et de pourpres,
    Si votre vue ne me donnait du coeur,
    C'est à peine si mon cas se tiendrait droit.


NOTE

La Béatrice était une courtisane romaine à la mode.



SONNET XV


    Le poupon tette et le cela tette aussi,
    En même temps vous donnez le lait et en recevez,
    Et vous voyez en un lit trois heureux:
    Chacun, prend son plaisir du même coup

    Avez-vous jamais eu fouterie si goulue
    Parmi les milliers que vous en avez eues?
    En ce plaisir vous prenez plus de fête
    Qu'un vilain lorsqu'il mange la recuite

    --Vraiment elle est douce de cette façon
    La révérende fouterie, la dive fouterie,
    Et comme si j'étais une Abbesse, je jouis;

    Et il me touche si bien au vif la matrice en rage
    Ce bel et vaillant cas qui est à toi et si solide,
    Que je ressens un plaisir superlatif.

                                          Et toi, beau cas volage
    En grande hâte dans le mirely cache-toi,
    Restes-y un mois et grand profit le fasse!



SONNET XVI


    Ne crie pas, mon enfançon; dodo, dodo.
    Pousse, Maître Andréa, pousse, ça y est,
    Donne-moi toute ta langue; aïe, holà!
    Que ton grand cas jusqu'à l'âme me va.

    --Signora, maintenant, maintenant il va entrer;
    Bercez bien le petit garçon avec le pied,
    Et vous rendrez service à tous trois,
    Parce que nous achèverons, lui dormira.

    --Je suis contente: je berce, je me démène, je le fais;
    Berce, démène-toi et travaille--toi encore plus, toi.
    --Petite mère, j'achèverai en suivant votre mouvement.

    --Ne le fais pas! Arrête, attends encore un peu,
    J'éprouve tant de douceur à faire ainsi l'amour
    Que je voudrais qu'il ne finît jamais plus.

                                          --Ma Madonna, allons,
    Faites, de grâce!--Et maintenant, puisque tu le veux ainsi,
    Je le fais, et toi, feras-tu?--Oui, Signora.


NOTE

Cette plaisanterie a dû faire la joie de Maître Andréa. Voir plus haut
la note qui le concerne.



TABLE


  Portrait de l'Arétin              Frontispice
  Introduction                                1
  Les Ragionamenti                           21
  _La vie des Nonnes_                        23
  _La vie des Femmes mariées_                75
  _La vie des Putains_                      128
  Les Sonnets luxurieux                     189
  Sonnet de Léon X sur Fra Mariano          206
  Sonnet contre Hercole Rangon              217



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  _Le Livre d'amour de l'Orient_ (I). Ananga-Ranga                  12  »
  _Le Livre d'amour de l'Orient_ (II).--Le Jardin parfumé           12  »
  _Le Livre d'amour de l'Orient_ (III).--Les Kama-Sutra             12  »
  _Le Livre d'Amour de l'Orient_ (IV).--Le Bréviaire
        de la Courtisane.--Les Leçons de l'Entremetteuse            12  »
  _L'OEuvre des Conteurs libertins de l'Italie_ (XVIIIe siècle)     12  »
  _L'OEuvre de John Cleland_ (Mémoires de Fanny Hill)               12  »
  _L'OEuvre de Restif de la Bretonne_                               12  »
  _L'OEuvre des Conteurs libertins de l'Italie_ (XVe siècle)        12  »
  _L'OEuvre libertine de l'Abbé de Voisenon_                        12  »
  _L'OEuvre libertine de Crébillon le fils_                         12  »
  _Le Livre d'amour des Anciens_                                    12  »
  _L'OEuvre libertine des Conteurs russes_                          12  »
  _L'OEuvre libertine de Corneille Blessebois_ (Le Rut)             12  »
  _L'OEuvre de Choudart-Desforges_ (Le Poète libertin)              12  »
  _L'OEuvre de Fr. Delicado_ (La Lozana Andalusa)                   12  »
  _L'OEuvre du Seigneur de Brantôme_                                12  »
  _L'OEuvre de Pigault-Lebrun_                                      12  »
  _L'OEuvre de Pétrone_                                             12  »
  _L'OEuvre de Casanova de Seingalt_                                12  »
  _L'OEuvre priapique des Anciens et des Modernes_                  12  »
  _L'OEuvre de Boccace Florentin_ (I)                               12  »
  _L'OEuvre poétique de Charles Beaudelaire_                        12  »
  _L'OEuvre des Conteurs espagnols_                                 12  »
  _L'OEuvre badine d'Alexis Piron_                                  12  »
  _L'OEuvre badine de l'Abbé de Grécourt_                           12  »
  _L'OEuvre amoureuse de Lucien_                                    12  »
  _L'OEuvre galante des Conteurs français_                          12  »
  _L'OEuvre de Choderlos de Laclos_ (Les Liaisons dangereuses) (épuisé)
  _L'OEuvre des Conteurs allemands_ (Mémoires d'une Chanteuse)      12  »
  _L'OEuvre des Conteurs anglais_ (La Vénus indienne)               12  »



Le Coffret du Bibliophile


Jolis volumes in-18 carré tirés sur papier d'Arches (exemplaires
numérotés).

  _Les Anandrynes_ (Confession de Mlle Sapho)                        9 fr.
  _Le Petit Neveu de Grécourt_                                       9  »
  _Anecdotes pour l'histoire secrète des Ebugors_                    9  »
  _Julie philosophe_ (Histoire d'une citoyenne active et
        libertine), 2 vol.                                          18  »
  _Correspondance de Mme Gourdan, dite «la Comtesse»_                9  »
  _Portefeuille d'un Talon Bouffe.--La Journée amoureuse_            9  »
  _Les Cannevas de la Paris_ (Histoire de l'hôtel du Roule)          9  »
  _Souvenirs d'une cocodette_ (1870)                                 9  »
  _Le Zoppino._ Texte italien et traduction française                9  »
  _La Belle Alsacienne_ (1801)                                       9  »
  _Lettres amoureuses d'un Frère à son élève_ (1878)                 9  »
  _Poèmes luxurieux du divin Arétin_ (Tariffa delle Puttane di
        Venegia)                                                     9  »
  _Correspondance d'Eulalie_ ou _Tableau du Libertinage
        de Paris_ (1785), 2 vol.                                    18  »
  _Le Parnasse satyrique du XVIIIe siècle_                           9  »
  _La Galerie des femmes_, par J.-E. de Jouy                         9  »
  _Zoloé et ses deux Acolytes_, par le Marquis de Sade               9  »
  _De Sodomia_, par le P. Sinistrari d'Ameno. Texte latin
        et traduction française                                      9  »
  _Le Canapé couleur de feu_, par Fougeret de Montbron               9  »
  _Le Souper des Petits Maîtres_                                     9  »
  _Cadenas et Ceintures de chasteté_                                 9  »
  _Les Dévotions de Mme de Bethzamooth_                              9  »
  _La Raffaella_                                                     9  »
  _Contes de Jos. Vasselier_                                         9  »
  _Histoire de Mlle Brion_                                           9  »
  _La Philosophie des Courtisanes_                                   9  »
  _Les Sonnettes_                                                    9  »
  _Nouvelles de Firenzuola_                                          9  »
  _Lucina sine concubitu_                                            9  »
  _Point de lendemain_                                               9  »
  _Mémoires d'une Femme de chambre_                                  9  »
  _Ma Vie de garçon_                                                 9  »
  _Anthologie érotique d'Amarou_                                     9  »
  _La Beauté du Sein des Femmes_                                     9  »
  _Tendres Epigrammes de Cydno la Lesbienne_                         9  »
  _Divan d'amour du Chérif Soliman_                                  9  »


Chroniques Libertines

Recueil des «indiscrétions» les plus suggestives des chroniqueurs, des
pamphlétaires, des libellistes, des chansonniers, à travers les siècles.

  _Les Demoiselles d'amour du Palais-Royal_, par H. Fleischmann      7 50
  _La vie libertine de Mlle Clairon, dite «Frétillon»_               7 50
  _Les Amours de la Reine Margot_, par J. Hervez                     7 50
  _Mémoires libertins de la Comtesse Valois de la Mothe_
        (Affaire du Collier).                                        7 50
  _Marie-Antoinette libertine_, par H. Fleischmann                   7 50
  _Chronique scandaleuse et Chronique arétine au XVIIIe siècle_      7 50


L'Histoire romanesque

  _La Rome des Borgia_, par Guillaume Apollinaire                    9  »
  _La Fin de Babylone_, par Guillaume Apollinaire                    9  »
  _Les Trois Don Juan_, par Guillaume Apollinaire                    9  »


Les Secrets du Second Empire

  _Napoléon III et les Femmes_, par H. Fleischmann                   7 50
  _Bâtard d'Empereur_, par H. Fleischmann                            7 50


La France Galante

  _Mignons et Courtisanes au XVIe siècle_, par Jean Hervez (épuisé)
  _La Polygamie sacrée au XVIe siècle_                              15  »
  _Ruffians et Ribaudes_, par Jean Hervez                            8 50


Chroniques du XVIIIe Siècle

PAR JEAN HERVEZ

D'après les Mémoires du temps, les Rapports de police, les Libelles, les
Pamphlets, les Satires, les Chansons.

    I. _La Régence galante_ (épuisé)
   II. _Les Maîtresses de Louis XV_                                 15 fr.
  III. _La Galanterie parisienne sous Louis XV_ (épuisé)
   IV. _Le Parc aux Cerfs et les Petites Maisons galantes
        de Paris_ (épuisé)
    V. _Les Galanteries à la Cour de Louis XVI_                     15  »
   VI. _Maisons d'amour et Filles de joie_                          15  »


=Le Catalogue illustré est envoyé franco sur demande=



BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX
4, Rue de Furstenberg.--=PARIS=


LES MAITRES DE L'AMOUR

_Anthologie des OEuvres les plus remarquables_ (prose et vers) _des
littératures anciennes et modernes, traitant des choses de l'Amour._


PREMIÈRE SÉRIE: SIX VOLUMES

    =L'OEuvre amoureuse de Lucien=
  Introduction et Notes par B. DE VILLENEUVE
  Un vol. in-8 sur papier simili Hollande.                          12 fr.

    =L'OEuvre du Divin Aretin=
  Introduction et Notes par Guillaume APOLLINAIRE
  Un vol. in-8 carré (tirage limité).                               12 fr.

    =L'OEuvre du Marquis de Sade=
    =OEUVRES CHOISIES=
  Introduction, Notes et Essai bibliographique par Guillaume APOLLINAIRE
  Un vol. in-8 carré (tirage limité).                               12 fr.

    =L'OEuvre du Comte de Mirabeau=
    =OEUVRES CHOISIES=
  Introduction et Notes par Guillaume APOLLINAIRE
  Un vol. in-8 carré (tirage limité).                               12 fr.

    =L'OEuvre du Chevalier Andrea de Nerciat=
    =OEUVRES CHOISIES=
  Introduction et Notes par Guillaume APOLLINAIRE
  Un vol. in-8 carré (tirage limité).                               12 fr.

    =L'OEuvre du Patricien de Venise Giorgio Baffo=
  Introduction et Notes par Guillaume APOLLINAIRE
  Un vol. in-8 carré (tirage limité).                               12 fr.


=PROSPECTUS DÉTAILLÉ SUR DEMANDE=





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'oeuvre du divin Arétin - Introduction et notes par Guillaume Apollinaire" ***

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