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Title: Journal du corsaire Jean Doublet de Honfleur - Publié d'après le manuscrit autographe avec introduction, - notes et additions
Author: Doublet, Jean
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Journal du corsaire Jean Doublet de Honfleur - Publié d'après le manuscrit autographe avec introduction, - notes et additions" ***

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Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



JOURNAL DU CORSAIRE

JEAN DOUBLET

DE HONFLEUR

LIEUTENANT DE FRÉGATE SOUS LOUIS XIV

PUBLIÉ D'APRÈS

LE MANUSCRIT AUTOGRAPHE

AVEC INTRODUCTION, NOTES ET ADDITIONS

PAR

CHARLES BRÉARD

[Marque d'imprimeur: P D]

PARIS

LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER

PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS

35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35

1887

Tous droits réservés.



INTRODUCTION


I

Jean-François Doublet[1] naquit à Honfleur au milieu du dix-septième
siècle. Nous n'avons pas la date de sa naissance; son baptistaire ne se
retrouve point dans les anciens registres des paroisses de sa ville
natale, à côté de ceux des autres enfants de François Doublet et de
Madeleine Fontaine, ses père et mère. Il résulte de là que l'on n'a
point d'autre moyen pour déterminer cette date inconnue que d'accepter
l'indication fournie par Doublet lui-même lorsqu'il parle de son âge à
l'époque de son premier embarquement. Il avait sept ans et trois mois,
dit-il, lorsque brûlant d'accompagner son père au Canada il se cacha
dans l'entrepont du navire qui emportait vers la Nouvelle-France la
fortune et les espérances de sa famille. D'après cette donnée, il faut
reporter la naissance de notre marin au mois de novembre 1655.

L'obscurité qui enveloppe la naissance de Doublet n'entoure heureusement
pas sa parenté. Les registres municipaux, les minutes des anciens
tabellionages d'Auge, de Grestain et de Roncheville et des papiers de
famille nous ont mis à portée de recueillir sur elle des informations
nombreuses et précises. On en pourra juger par les notes déjà publiées
dans la _Revue historique_ et par celles qui nous restent encore à
donner. Mais notre intention n'est pas de reproduire tous les
renseignements biographiques ou généalogiques qu'une recherche patiente
nous a permis de rassembler; nous ferons un choix dans nos matériaux.

Doublet appartenait à une bonne famille de moyenne bourgeoisie qui
comptait plusieurs de ses membres dans les conseils de la ville depuis
le commencement du dix-septième siècle. Lorsque, soupçonné de piraterie
et interrogé d'un ton hautain par le duc d'York,--plus-tard Jacques
II,--Doublet répondit: «Monseigneur, je suis de bonne naissance,» il ne
se vantait aucunement, il énonçait simplement la vérité. Il paraîtrait
même que les emplois en la possession de sa famille, ou la propriété de
la moitié d'une sergenterie et garde-noble située en la forêt de
Touques[2], lui avaient fait obtenir l'anoblissement. Doublet est dit
noble homme dans l'acte de son mariage que nous donnons plus loin[3]; il
est qualifié d'écuyer dans l'acte du décès de sa femme[4], mais ce
détail est de peu d'importance.

C'était l'un des seize enfants d'un bourgeois de Honfleur, maître
François Doublet, qui pratiqua pendant plus de trente-cinq ans l'art de
l'apothicaire[5], devint capitaine-marchand, arma et équipa des navires,
rêva la fortune et chercha un climat et un destin meilleurs. Sa mère,
Madeleine Fontaine, était fille d'un Jacques Fontaine décédé vers 1652
et qui laissa une autre fille, Marie Fontaine, marié à Guillaume de
Valsemé, tabellion royal en la vicomté d'Auge, fils d'Olivier de
Valsemé, tabellion en 1604, conseiller de ville en 1622, échevin de 1626
à 1639.--Parmi la tribu des Doublet, nous citerons Louis Doublet,
chirurgien, lieutenant du premier barbier du roi en 1664, premier
échevin en 1666 et 1668; Nicolas-Claude Doublet du Rousseau, président
et receveur du grenier à sel en 1680; Pierre Doublet, sergent en la
vicomté de Blangy; Guillaume Doublet, sieur des Bords, bourgeois, vivant
en 1650.--Son aïeul paternel avait épousé Marguerite Auber, et était
ainsi entré dans l'alliance d'une famille très-considérée parmi les
bourgeois de Honfleur. Voici quelques-uns de ses membres que nous ont
fait connaître des documents des XVIe et XVIIe siècles. Un Nicolas Auber
était procureur-sindic des bourgeois en l'année 1550. Le bisaïeul
maternel de Doublet se nommait Richard Auber; il remplissait les
fonctions de receveur du duc d'Orléans pour le domaine de Roncheville.
Ses deux grands-oncles, Jacques Auber l'aîné et Jacques Auber le jeune,
furent receveurs des deniers municipaux de l'année 1621 à l'année 1674;
leur habitation se voit encore[6] avec sa porte basse en pierre, ses
pilastres, ses bossages et ses murs en damier dans le goût qui régnait
au temps de Louis XIII. Son cousin germain, Louis Auber, sieur des
Rocquettes, était premier échevin en 1672; un autre cousin,
Jean-Baptiste Auber, occupait l'office de procureur du roi au siége de
l'amirauté, en 1656. On trouvera plus loin, dans un tableau
généalogique, le nom de plusieurs de ses frères et de ses soeurs.
Doublet, comme on le verra, n'a donné que très-peu de renseignements sur
sa famille. Le devoir de son biographe était donc sinon de rechercher à
fond la filiation du corsaire normand, du moins de rassembler et de
présenter quelques notes à ce sujet. Nous pourrions nous en tenir là.
Mais de nouvelles recherches nous ayant permis de rectifier certaines
indications déjà données et de suivre les ramifications de la
descendance de Doublet, nous ajouterons les détails qui suivent.

Jean-François Doublet se maria à Saint-Malo en 1692. De son union avec
Françoise Fossard, naquit un premier enfant, Jeanne-Rose Doublet, qui
vint au monde en cette ville vers la fin de l'année 1693, et fut élevée
à Honneur où sa mère s'était fixée au milieu de la famille de son mari.
A l'âge de dix-neuf ans, le 13 mars 1712, Jeanne-Rose Doublet épousa Me
Thomas Quillet, conseiller du roi, lieutenant général en la vicomté de
Roncheville. Elle entrait dans l'alliance d'une famille de marchands
aisés qui n'avaient eu d'autre ambition que celle de faire de leur fils
un officier du roi, en lui achetant une charge à laquelle d'importants
privilèges étaient attachés. L'achat de cet office pour un modeste
marchand de dentelles ou de draperie a été en partie--soit dit en
passant--la source de la fortune de ces vaniteux Quillet qui détenaient
encore les principales charges du bailliage de Honfleur à l'époque de la
révolution.

Du mariage de Jeanne-Rose Doublet et de Me Thomas Quillet sortirent cinq
enfants. Un seul nous intéresse particulièrement parce qu'il nous
fournira la descendance du corsaire Doublet jusqu'à nos jours. Ce fut
Françoise-Marguerite-Rose Quillet, née à Honfleur, le 25 décembre 1712.
Par l'alliance de sa fille, Doublet avait vu sa famille s'unir à la
bourgeoisie aristocratique, un second mariage devait donner à celle-ci
accès dans la noblesse. En effet à vingt ans, en 1733, le 23 juin, Rose
Quillet épousa un gentilhomme, messire Alexandre de Naguet, écuyer,
sieur de Saint-Georges, descendant d'une famille qui mérite de nous
arrêter un moment.

Les de Naguet dont le nom est aujourd'hui éteint faisaient jadis quelque
figure. Leur race était ancienne et elle était, ce semble, assez
vigoureuse; à la fin du siècle dernier, elle formait quatre ou cinq
rameaux qui s'étaient étendus aux environs de Honfleur. La tige nous en
est connue, mais c'est dans la bourgeoisie marchande, parmi les
armateurs honfleurais du quinzième siècle et non dans la noblesse
qu'elle avait jeté ses racines. Ainsi, certaines pièces des archives
municipales[7] font mention d'un Jacques Naguet qui prenait rang parmi
les conseillers-élus de la cité en l'année 1499. A ses côtés figurent
d'autres bourgeois du même nom: Guillaume Naguet et Jean Naguet. Le
premier, Jacques Naguet, se qualifiait avocat; il fut en effet, «avocat
de la communauté.» Mais il est certain qu'en réalité il exerçait la
profession de marchand-armateur, qu'il «faisoit, ainsi que s'exprime un
ancien document[8], train et trafic de marchandises par terre et par
mer.» Il fut anobli par lettres-patentes de février 1522, et ses fils,
Adrien et Louis dits Naguet, produisirent en 1540 l'anoblissement donné
à leur père[9]. A une époque antérieure à cette date, les Naguet avaient
fait l'acquisition d'une terre située en la paroisse de Pennedepie. On
connaît bien aujourd'hui encore la maison qu'ils habitaient. Le manoir
sieurial de Saint-Georges se voit sur la droite en faisant route de
Honfleur à Trouville, au milieu d'un vaste verger, à deux pas d'un
moulin qui, depuis plus de trois cents ans, «fait de bled farine.» La
façade, avec ses cordons de briques de couleur claire mélangés de
cailloux noirs posés en damier, a encore bon air, sinon grand air. A
l'intérieur, si l'on excepte le mobilier qui a disparu, rien n'a été
changé. Mais nous croyons que si les de Naguet revenaient au monde, et
que si leur prenait fantaisie de revenir habiter le berceau de la
famille, ils ne s'y trouveraient point logés suivant leur rang.

C'est dans cette maison que la petite-fille du corsaire Doublet devenue
Madame de Saint-Georges, mit au monde un fils, le 12 septembre 1739[10].
Ce dernier, nommé Robert-Jacques-Alexandre de Naguet, servit d'abord
dans la marine royale, puis il entra au régiment d'Auvergne. Il en
sortit avec le grade de capitaine et la croix de St-Louis; il fut plus
tard lieutenant de MM. les maréchaux de France. De son mariage il eut un
fils qui, le 5 octobre 1767, reçut comme son père et comme son aïeul le
prénom d'Alexandre. Notre époque a connu cet Alexandre de Naguet de
St-Georges menant à Honfleur une existence très retirée et tant soit peu
étrange. Le rameau qu'il représentait s'éteignit en lui quant au nom. Il
ne laissa qu'une fille. Ses arrière-petits-enfants portent de nos jours
des noms qui appartiennent à la haute noblesse. Ce sont Madame la
marquise de Caulaincourt et Madame la comtesse d'Andigné. Or, ces deux
noms représentent dans la ligne féminine la descendance du corsaire
normand Jean-François Doublet.


TABLEAU GÉNÉALOGIQUE DE LA FAMILLE DOUBLET

  RICHARD AUBER
  receveur du domaine de Roncheville.
  |____________________________________________________
  |                                         |         |
  JACQUES AUBER L'AÎNÉ                      NICOLAS   MARGUERITE AUBER
  receveur de la ville, de 1621 à 1657;     AUBER     ép. 1º François
  épousa en 1619, Suzanne Esnault.          |         Doublet; 2º
  |__________________________               |         Constant Patin,
  |             |           |               |         procureur du roi
  FRANÇOISE     JACQUES     JEAN-BAPTISTE   LOUIS     en l'amirauté.
  AUBER         AUBER       AUBER           AUBER         |
  ép. Olivier   marchand,   procureur en    Sr des        |
  Sanson, Sr    receveur    l'amirauté.     Rocquettes;   |
  du Monarque,  de la ville                 échevin de    |
  capit. de     de 1657 à                   1670 à 1673.  |
  navire.       1660, de                                  |
  |             1670 à 1674.                              |
  |_________________________                              |
  |                        |                              |
  OLIVIER SANSON           JACQUES SANSON             CONSTANT PATIN
  capitaine de navire;     capitaine de navire.       avocat du roi en
  ép. vers 1680,                                      l'amirauté.
  Catherine Godard.
  |
  |
  MARIE FRANÇOISE SANSON
  morte en 1752; ép. vers 1717, Charles Miard, sieur des Hogues.
  |
  |
  MARIE-CATHERINE MIARD DES HOGUES
  ép. vers 1751, Jean-Baptiste Lelièvre, capitaine de navire.
  |
  |
  CHARLES-LOUIS LELIÈVRE
  capitaine de navire, mort en l'an VI; ép. en 1785, Henriette Liébart.
  |
  |
  PIERRE-CHARLES LELIÈVRE DES HOGUES
  (1786-1859), contrôleur des Douanes.


  FRANÇOIS DOUBLET
  ép. vers 1620, Marguerite Auber.
  |
  |
  FRANÇOIS DOUBLET
  apothicaire (1640), capitaine de navire (1663), mort avant 1678;
  ép. Madeleine Fontaine. (16 enfants dont entr'autres:)
  |____________________________________________________________
  |               |         |                    |            |
  LOUIS DOUBLET   JEAN-     JEAN-FRANÇOIS        CONSTANT-    JACQUELINE
  Maître          BAPTISTE  DOUBLET              FRANÇOIS     DOUBLET
  apothicaire,    DOUBLET   lieutenant de        DOUBLET      bapt. 22
  receveur de     clerc     frégate, né en       bapt. 31     janvier
  la ville en     tonsuré.  1655; ép. en 1692,   mars 1660.   1666.
  1695.                     Françoise Fossard,
                            morte en 1722.
  __________________________|_________________________
  |                               |                  |
  JEANNE-ROSE DOUBLET             MARIE-MADELEINE    FRANÇOISE-LOUISE-
  née à St-Malo en 1693; ép.      DOUBLET            MARGUERITE DOUBLET
  en 1712, Thomas Quillet,        bapt. 27           bapt. 10 février
  conseiller du roi, lieutenant   août 1699.         1704.
  général de la vicomté de
  Roncheville, mort en 1726.
  |___________________________________________________________
  |                       |           |           |          |
  FRANÇOISE-MARGUERITE-   RENÉ-       NICOLAS-    JEAN-      JEAN-
  ROSE QUILLET            FRANÇOISE   FRANÇOIS-   BAPTISTE   THOMAS
  née en 1712; morte en   QUILLET     THOMAS      QUILLET    QUILLET
  1764; ép. en 1733,      née en      QUILLET     né en      né en
  Alexandre de Naguet,    1714.       né en       1716.      1722.
  écuyer, sieur de                    1715.
  Saint-Georges, mort
  en 1758.
  |_____________________________________________________
  |            |                           |           |
  FRANÇOISE-   ROBERT-JACQUES-ALEXANDRE    ANDRÉE-     ROSE-HENRIETTE-
  AIMÉE        DE NAGUET DE ST-GEORGES     ALEXANDRE   ÉLISABETH
  née le 18    officier au régiment        née le 28   ép. en 1772
  juin 1734.   d'Auvergne, né en 1739,     novembre    Ch.-François-
               mort en 1773; ép. en 1765   1742.       Gabriel Dandel,
               Thérèse-Victoire Quillet,               écuyer-seigneur
               morte en 1777.                          d'Asseville.
  _____________|____________________________________
  |                             |                  |
  ALEXANDRE DE NAGUET           ALEXANDRE DE       VICTOIRE-CONSTANCE
  DE ST-GEORGES                 NAGUET DE          DE NAGUET DE ST-G.
  chevalier de St-Louis, né     ST-GEORGES         née le 21 janvier
  le 5 octobre 1767, ép. Dlle   né le 5 mai        1772, ép. Jacques
  Chauffer de Barneville.       1770.              Foubert.
  |                                                |
  |                                                |
  VICTOIRE-ALEXANDRINE-SOPHIE                      ÉLISABETH-ANTOINETTE
  DE NAGUET DE ST-GEORGES                          FOUBERT
  ép. M. de Pieffort.                              ép. Georges-Marie
  |                                                de Pracomtal
  |
  BLANCHE DE PIEFFORT
  ép. M. le marquis de Croix.
  |___________________________________
  |                                  |
  Mme LA MARQUISE DE CAULAINCOURT    Mme LA COMTESSE D'ANDIGNÉ


II

Le détail des voyages de découvertes et des essais de colonisation où la
Normandie engagea durant deux siècles la fortune de ses marins et de ses
armateurs manque à l'histoire maritime. Quelques noms ont cependant
survécu et on sait que les navires normands trafiquaient dans l'Inde, au
Brésil, à la Floride, sur les côtes des futurs Etats-Unis, sur le banc
et dans les baies de Terre-Neuve, mais s'il nous reste de ces voyages
des témoignages non douteux, on n'a pas encore montré le lien qui les
rattache les uns aux autres. A ce point de vue, le journal de Doublet
s'ouvre par des renseignements d'un grand intérêt. On y voit les
négociants de Rouen et de Honfleur poursuivre librement leurs projets de
commerce extérieur et de colonisation. La compagnie d'associés agit pour
son propre compte et avec ses seules ressources. Le créateur de
l'entreprise, animé de l'esprit de son temps et de son pays, avait su
réunir des sommes importantes et faire partager à ses amis l'espérance
d'un succès certain. L'association eut une triste fin. On y vit, comme
dans tant d'autres entreprises de cette époque, l'initiative privée
s'user, faiblir et finalement se décourager, faute de protection. La
relation de Doublet n'en établit pas moins la chaîne non interrompue des
traditions. Elle montre la marine marchande de Normandie continuer ses
pratiques de navigation comme au temps où Champlain était venu lui
demander des matelots et des colons. Elle a donc une valeur historique.

A sept ans et demi, Doublet fit les premiers pas dans l'aventureuse
carrière qu'il devait poursuivre pendant près de cinquante années. Quand
l'heure du repos eut plus tard sonné, quand assis au foyer d'un voisin
qui avait comme lui navigué dans le golfe et les bouches du
Saint-Laurent, longé les banquises de glace des mers du Nord, mesuré du
regard Ténériffe, échappé aux pirates de Salé et combattu les frégates
d'Angleterre et de Hollande, Doublet charmait la veillée par ses récits,
l'auditoire l'exhortait à les écrire. Quoique très peu clerc, le
corsaire se mit à l'oeuvre, il voulut «satisfaire sa famille et ses
intimes amis, nous dit-il, lesquels l'avoient souvent prié de leur
laisser un manuscrit de ses voyages.» Il travailla sur ce qui lui
restait de ses journaux de bord, et d'une main moins habile à tenir la
plume qu'à manier l'esponton ou le sabre d'abordage il commença sa
narration. Tour à tour volontaire, matelot, second capitaine au
commerce, pilote sur les vaisseaux du roi, lieutenant puis commandant de
barques longues, enfin lieutenant de frégate, il n'eut qu'à évoquer du
fond sa mémoire des souvenirs déjà lointains pour se remettre de nouveau
en mouvement, pour raconter ses croisières et ses stratagêmes, énumérer
ses prises, expliquer ses entrevues avec le duc d'York, Engil de Ruyter,
Jean Bart, Tourville, Seignelay, le roi de Danemark et tant d'autres
personnages dont il s'honorait d'avoir conquis l'estime.

Doublet raconte avec simplicité, avec bonhomie, sans prétention d'aucune
sorte. Mais il faut quelque habitude pour le suivre dans ses longues
explications. Il est sincère, crédule, impartial et bavard. Il abonde en
digressions. Il s'embrouille dans des périodes interminables; ses yeux
si attentifs «à observer les constellations régulièrement monter et
descendre les degrés de la voûte céleste,» sont impuissants à surveiller
l'arrangement des mots. Le secret de jalonner sa route sur les flots lui
était plus familier que l'art d'écrire. D'ailleurs il fait dès les
premières pages l'aveu de son inexpérience. On aurait donc mauvaise
grâce à lui reprocher son ignorance des procédés de composition les plus
simples. Il y a plus d'intérêt à considérer le _journal_ de Doublet
comme un tableau d'histoire. Il fournit en effet plus d'un détail
expressif et parmi les faits qu'il renferme il en est de nouveaux.

Esprit méthodique et laborieux, Doublet s'était initié aux pratiques du
pilotage, à la connaissance des marées, des bancs, des courants, des
écueils. Sur le rivage comme en mer, toujours la sonde en main, il
explorait les chenaux, il multipliait les observations et il composait
pour son usage un de ces livres qu'on nomme routiers. Il devint ainsi un
modeste mais précieux auxiliaire des chefs d'escadre. Même avant d'avoir
satisfait aux examens exigés, on le citait à Dunkerque comme un pilote
des plus habiles. Les capitaines Delattre et Panetié, Jean Bart et
d'autres commandants se disputaient à qui l'embarquerait à son bord.
Cette faveur est l'éloge de celui qui en était l'objet, mais au point de
vue de l'histoire ne prouve-t-elle pas autre chose? Ne voit-on pas dans
cet empressement à s'assurer les services d'un jeune homme inconnu mais
qui passe pour expérimenté, combien les officiers de la marine royale
étaient alors étrangers à la science du pilotage et à celle de
l'hydrographie? Répandre l'instruction pratique dans la classe des
officiers fut, en effet, un des premiers et des plus graves problêmes
que Colbert eut à résoudre lorsqu'il prit en main les affaires de la
marine. Comment parvint-il à doter la France d'un enseignement fécond et
durable? C'est ce qu'a révélé une suite d'études récemment publiées, où
se trouvent rassemblés les faits les plus précis et les plus
nouveaux[11]. On y peut apprécier la sollicitude du puissant secrétaire
d'Etat secondant l'initiative privée et sa persévérance à exposer aux
intendants dans des instructions nombreuses et étendues ses vues de
réforme et de progrès. Justement désireux de voir prospérer la petite
école créée à Dieppe par le bon abbé Denys, Colbert la prit sous sa
protection et prodigua maints encouragements au professeur dieppois.
Joignant les moyens d'action aux recommendations, il ordonna la
fondation d'écoles d'hydrographie dans les ports militaires et dans les
ports marchands, ne voulant plus demander de pilotes à l'étranger.

On verra Doublet pour se perfectionner dans l'astronomie nautique,
choisir l'école de Dieppe, et il ne passera point inaperçu que son
professeur, l'abbé Guillaume Denys, surpris autant que flatté des succès
de son élève se l'adjoingnit pendant quelque temps en qualité de
répétiteur. Notre corsaire n'avait donc pas seulement les qualités
brillantes d'un marin audacieux et brave, il gardait et on retrouvait en
lui les mérites plus solides qui distinguaient ses compatriotes, tout
cet héritage de connaissances que les «nobles et gentilz mariniers» de
Honfleur avaient mis à profit depuis le XVe siècle. En résumé, le vrai
titre d'honneur de Doublet, ce qui le recommanda aux chefs d'escadre dès
le début de sa carrière, c'est qu'il était un pilote, c'est-à-dire le
guide sûr de ces vaisseaux bâtis à grand frais et qui étaient l'objet
des soins incessants de Colbert.

La vie de Doublet se partagea en deux périodes distinctes: dans l'une,
officier marinier et capitaine marchand, il trafiqua avec des chances
diverses; dans l'autre, corsaire et commandant une de ces barques
longues connues alors sous le nom frégates, il fut l'adversaire
redoutable du commerce ennemi. Au temps où se préparaient les grands
armements de guerre, Doublet rentrait au port où l'on pouvait tenter les
entreprises les plus avantageuses. Un ordre du roi autorisait-il les
particuliers à armer en course, Doublet était des premiers à offrir ses
services et bientôt il prenait la mer sur une fine frégate. C'est ici
l'époque on pourrait dire la plus brillante de sa vie, celle où l'on le
voit s'élancer sur les convois et les amariner, porter l'épouvante sur
les côtes d'Angleterre,--comme ce marin havrais qui fit descente, en
1692, entre le cap Lezard et Falmouth, avec cinquante hommes de son
équipage et brûla un village de trente maisons.

Doublet est à Brest à l'heure où Seignelay surveille l'arrivée de la
flotte de Tourville et presse les armements destinés à la restauration
des Stuarts. Il est accueilli dans l'état-major du ministre; sa longue
pratique des côtes de la Manche et de l'Océan lui permet de s'y faire
une toute petite place, et le cercle de ses relations s'en trouve
étendu.

La guerre finie, Doublet recouvrait sa liberté d'action. On louait ses
services au moment du besoin, on le licenciait la campagne terminée non
sans toutefois le récompenser. Mais songeant que le brevet de lieutenant
de frégate qu'il a obtenu ne le mènerait à rien, que ce brevet n'était
pas de nature à le tirer des rangs secondaires, Doublet renonce à ce
grade et s'adonne au commerce. Il apparaît alors dans les colonies
espagnoles et portugaises comme un marchand plein d'honnêteté mais peu
endurant, gagnant la confiance des consuls et se faisant un devoir
d'user de son crédit pour déjouer les fraudes des Juifs et des
Marocains. Par certains traits de son caractère droit et ferme où le
pilote, le corsaire et le marchand s'unissent, Doublet fait songer
parfois à Robert Surcouf. Rien n'est plus curieux, par exemple, que de
le voir exiger le salut des vaisseaux portugais et des flûtes de
Hollande, et rien ne fait mieux ressortir la dignité et l'élévation de
ses sentiments que la conduite qu'il tint devant le Grand Conseil de
Danemark. On ne lira pas avec moins d'intérêt les autres épisodes qu'il
a pris plaisir à raconter au milieu de détails sans nombre: tels sont le
bombardement de Saint-Malo, l'histoire de dom Garcia d'une sincérité de
sentiment singulière, le portrait de ce juge qui pesait les sacs à
procès, la défense du consulat de la Havane et cent récits ingénieux ou
bizarres.

Le journal de Doublet se termine en 1707. Il nous reste à faire
connaître comment prit fin la carrière de ce marin. Comme il le dit, il
accepta le commandement d'un navire de 500 tonneaux, le
_Saint-Jean-Baptiste_, portant 36 canons et 175 hommes d'équipage, et
armé à Marseille pour un voyage de découvertes dans les mers du Sud.
L'expédition dura plus de trois années et elle se termina le 22 avril
1711. Quant au commandant Doublet, résolu à ne plus retourner sur la
mer, il se retira à Honfleur. Afin de jouir des priviléges accordés aux
officiers commensaux de la maison du roi et des maisons royales, il se
fit pourvoir par lettres du 5 septembre 1711 d'une charge de
capitaine-exempt d'une compagnie de gardes-suisses du duc d'Orléans. Il
décéda le 20e de décembre 1728 et fut inhumé dans l'église de
Barneville-la-Bertran[12].

Maintenant que l'on a fait connaissance avec le personnage, nous prions
le lecteur de parcourir les récits qui suivent. La composition, nous
l'avons déjà dit, n'en vaut guère mieux que le style, mais le caractère
du corsaire y est bien mis en relief et l'on y saisit, pour ainsi dire,
dans l'action même, les qualités qui ont attiré sur lui l'attention des
premiers marins de son temps. Doublet, né dans un rang obscur, fut
intrépide, éclairé, avide d'entreprises hasardeuses. Il joignait à la
promptitude de la décision, la fécondité de ressources et l'habilité de
l'exécution. Aussi attaché à ses devoirs qu'attentif à faire observer
une exacte discipline, il se montrait sévère sans être rigide, d'un
courage poussé jusqu'à la témérité, plein de bon sens et d'honnêteté. En
outre il savait porter les sentiments de l'honneur à un haut point et ne
point se laisser surprendre par aucun malheur. On aime à penser que si
ce marin eût vécu un siècle plus tard, au milieu des événements qui ont
transformé la société, la fortune l'aurait appelé dans de nouvelles
routes. La solide barrière qui séparait les officiers proprement dits
des officiers mariniers s'étant abaissée, on peut présumer avec quelque
certitude que Doublet serait devenu l'un des meilleurs capitaines de
vaisseau des armées navales de la République.


III

Le manuscrit original du journal que nous publions est conservé à Rouen
dans les archives départementales de la Seine-Inférieure. L'éminent
archiviste, M. de Beaurepaire, a bien voulu nous dire que ce manuscrit a
été rencontré par lui chez un bouquiniste, qu'il en fit l'acquisition et
en fit don au dépôt départemental.

C'est un registre grand in-folio, d'un papier vergé fort, à dos et
couverture de parchemin. Les feuillets paginés de 1 à 136 et de 1 à 65
sont sans réglure. Chaque page porte une marge de 30 millimètres et
renferme 40 lignes environ. L'écriture est fine, nette, très-lisible. On
en pourra juger par le spécimen que nous présentons. C'est la signature
de Doublet à l'époque même où il se décida, lui le plus simple et le
moins ambitieux des hommes, à raconter le bruit qu'il avait fait dans le
monde.

[Illustration: signature de Doublet]

Le petit nombre de ratures et de changements que le manuscrit contient,
indique que l'on a sous les yeux la transcription faite par l'auteur
lui-même d'une première rédaction. D'ailleurs Doublet expose dans une
note (nº 46) qu'il avait égaré l'original de ses voyages.

Le manuscrit se divise en deux parties. La première, dont nous avons
principalement à nous occuper forme le texte de la présente publication,
elle n'a point de titre. Elle contient seulement des notes marginales
que l'auteur a placées de loin en loin pour indiquer soit les dates de
ses embarquements, soit les passages principaux de son récit. Nous les
avons supprimées en raison des erreurs chronologiques qu'elles
contiennent, mais on les trouvera en substance dans le sommaire des
chapitres.

Sur deux points nous nous sommes écartés du texte du manuscrit: la
chronologie et la division du récit. Les dates, en effet, sont fautives
en plusieurs passages; nous les avons rétablies à l'aide des documents
du dépôt de la Marine. La narration de Doublet offre très peu d'alinéas;
l'auteur a écrit quatre ou cinq pages, c'est-à-dire la valeur d'au moins
cent cinquante lignes, sans coupures tranchées. Nous avons cru à propos
de distribuer le _Journal_ en morceaux afin d'en faciliter la lecture.
On y a également introduit une ponctuation qui fait absolument défaut
dans l'original; pour marquer les pauses, Doublet ne se sert que des
deux points et du point et il les place au hasard.

Pour l'établissement du texte, nous avons dû nous préoccuper de
l'orthographe, qui est des plus défectueuses. Nous l'avons maintenue
malgré les irrégularités, les bizarreries qu'elle présente et parce
qu'au demeurant elle vaut celle des meilleurs écrivains du dix-septième
siècle. Elle offre du reste plusieurs particularités curieuses. On
remarquera chez Doublet l'accumulation anormale des consonnes et la
suppression fréquente des consonnes doubles, une hésitation à distinguer
le genre des substantifs, une incertitude à fixer l'accord des verbes,
enfin un effort constant à conformer l'orthographe à la prononciation.
Par exemple, dans les noms et dans tous les verbes qui se terminent par
un _ez_, l'_é_ de la dernière syllabe se prononce généralement comme un
_é_ fermé: _prez_, _beautez_, _aimez_. Doublet au contraire écrit ces
finales avec un _ees_ auquel il donnait probablement le son de l'_è_
ouvert. Il semble ainsi reproduire les sons de la prononciation normande
qui existent encore dans le parler provincial[13]. Nous citerons les
mots: _assées_, _allées_, _nées_, _difficultées_, pour _assez_, _allez_,
_nez_, _difficultez_. Quant à l'orthographe des noms de personnes et de
lieux, tout en en conservant les incorrections dans le texte, nous en
avons autant que possible rétabli la forme exacte dans les notes.

Nous avons dit que le manuscrit se composait de deux parties. La seconde
que nous ne publierons point comprend 63 feuillets. Elle contient le
journal de bord du voyage de Doublet dans les mers du Sud et une
quinzaine de cartes coloriées représentant les principales rades et
baies que son navire, le _Saint-Jean-Baptiste_, visita: telles que
Montevideo, Valparaiso, Coquimbo, Arica, Pisco, Callao de Lima, etc. Le
voyage dura quarante-deux mois. Ayant mis à la voile au mois de novembre
1707, Doublet touchait aux Canaries au mois de mai 1708, relevait les
côtes du Brésil le 24 juillet suivant, mouillait à Montevideo le 8 août,
reconnaissait l'île des États en décembre, passait à une cinquantaine de
lieues du cap Horn et jetait l'ancre dans la baie de la Conception
(Chili) le 20 janvier 1709. Après un séjour d'un mois, Doublet reprit la
mer et toucha successivement à Valparaiso, Coquimbo, Cobica, Chipana,
Arica, Callao, visita Lima, dont il donne une description dans son
journal (fol. 47), enfin le 23 novembre 1710 il quittait le Chili et
faisait voile pour la France. Il débouquait du détroit de Lemaire le 12
janvier 1711 et arrivait à Cayenne le 3 mars. Parti de cette île le 22
mars suivant il entrait dans le Port-Louis le 22 avril 1711, «et s'est
trouvé, dit-il, notre erreur en tout n'estre que de 34 lieues 2/3 que
j'étois plus de l'avant que le vaisseau.»

Le retour du _Saint-Jean-Baptiste_ au Port-Louis fut annoncé au ministre
de la marine par M. Clairambault, ordonnateur à Lorient[14]. Ce navire
apportait des matières d'or et d'argent montant à la somme de 635,000
piastres. Il avait à son bord, parmi plusieurs personnages de
distinction, un seigneur espagnol nommé Don Manuel Feyro de Fossa,
porteur de riches présents offerts au roi et à la reine d'Espagne par
l'évêque de la Conception[15].

A la suite de ce journal de bord, où il y aurait à glaner plus d'un fait
intéressant, Doublet a transcrit deux pages intitulées: _Relation de la
nouvelle découverte des îles Cebaldes et à quoy elles pourroient estre
utiles_[16]. Il y déclare que s'il était moins en âge et que le roi lui
voulût accorder la permission d'habiter ces îles, dont l'état lui
paraissait meilleur que celui de la Hollande, il s'y établirait, il y
fonderait un poste commercial, «veu que l'on en pourroit retirer de
grandes utilitées.»

Doublet s'arrête sur ce rêve qu'il caressait alors que depuis dix années
il avait renoncé aux voyages sur mer. Mais il en parle avec la même
vivacité, la même résolution qu'il apporta dans les tentatives de
colonisation par lesquels débutent les récits qui suivent.



JOURNAL



AU LECTEUR


Amy lecteur, sy j'ay la témérité de travailler à ce petit ouvrage ce
nest par aucune vanité mais plutost pour faire connoistre les Grandeurs
d'un Dieu tout puissant, qui du néant dont nous sommes formées il luy a
pleu me donner des forces pour soutenir à autant de fatigues et
advantures qui me sont arrivées dès ma tendre jeunesse jusqu'à la fin de
mes voyages: depuis l'anée 1663 jusqu'à 1711. Ce nest donc que pour
satisfaire ma famille et de mes intimes amis lesquels m'ont souvent prié
de leurs laisser un manuscrit de mes voyages, et pour les contenter je
m'y suis apliqué, ay travailler avec autant d'exatitude et de sincérité
que ma mémoire a pü y fournir, ainsy qu'une exacte recherche que j'ay
faitte de ce qui m'est resté de mes journaux, desquels j'ay perdu la
plus grande partie par les malheurs qui me sont arrivés, comme la suitte
en fera mention. Je suplie donc mes amis lecteurs de m'excuser à mes
foibles styles et mauvais défauts dans cette espesce de relation, veu
que je n'ay eu aucunnes études que celles pour ma profession de naviger.
Et n'ayant en vüe que cecy paroisse au public, j'obmets d'y mettre
quantité d'avantures et remarques que j'ay vües et qui feroit un trop
long discours qui pouroit ennuyer les amys, et je n'ay mis que
simplement les plus essentielles; ainssy ayez la bonté de pardonner mes
deffauts tant sur les mots mal apliquées et discours mal arangées ainssy
qu'à l'ortografe lesquels je vous suplie de coriger. Et vous obligerez.
Etc.

Puisque pour vous contenter, mes chers enfants, et bons amys, sur ce que
vous m'avez témoigné de l'empressement que je vous laisse un recüeil de
tous mes voyages, advantures et hazards que j'ay encourus pendant
l'espasce de quarante neuf anées sur les élléments du vaste Ocxéan, je
me suis vollontiers résoult à vous donner cette satisfaction, mais je
vous réitère ma prière que de ne me pas exposer à la critique de ces
beaux esprits qui ont leu quantité de belles relations quoy que la plus
part sont flattées et amplifiez, je ne manquerois de tomber dans le
ridiculle par mes sincéritées et raports simples et autant fidelles que
je vous les laisse. Etc.



CHAPITRE PREMIER

Colonisation des îles Brion.--Voyages au Canada.--Destruction de la
colonie.--Voyage à Québec; excursion chez les Iroquois.--Voyage à Terre
Neuve; naufrage.--Promenade à Londres.--Doublet est pris par un corsaire
d'Ostende.--Voyage au Sénégal.--Entrevue avec le duc d'Yorck.--Autres
voyages.


Je ne doute pas que vous n'ayez entendu souvent parler que feu mon
père,[17] que Dieu aye à sa gloire, se voyant un grand nombre d'enfants,
restant encore saize bien vivants, et en état avec son épouze
d'augmenter, n'ayant enssemble que médiocrement des biens en fonds et sa
profession pour pouvoir élever une aussy nombreuse famille, mon père se
détermina de s'intéresser dans une grande entreprise d'une société avec
des Mrs. de Paris et de Roüen, dans le dessain d'établir une colonie aux
îlles de Brion et de Sainct-Jean, dans la baie de l'Acadie, coste du
Canadas[18]. Et pour y parvenir, on obtint du Consseil les concessions
et pattentes du Roy, avec des privilèges accordés et de porter dans
l'écusson de leurs armes ayant pour suports deux sauvages avec leurs
massües et le dit écusson remply de textes de Griffon etc., tenant à
fief et relevance à sa Majesté. Et il fut permis à mon père de changer
les noms des isles Brion en celui de la Madelaine comme se nomoit ma
mère.

Et pour commencer, mon père fut député de passer en Holande pour y faire
l'achapt d'un navire, du port de trois à quatre cents thonneaux, qui fut
nommée le _sainct Michel_, et en mesme tems il fit achapt de plusieurs
outils de charpente et autres propres pour deffricher les terres et pour
travailler à la pesche des morues et des loups marins pour en tirer des
huiles. L'on jugea à propos d'y joindre à cette despence un autre navire
de cent cinquante thoneaux nomé _le Grenadin_ et l'armement de ces deux
navires se comenssa à Honfleur en 1662 avec beaucoup de précautions, et
en outre les équipages une augmentation de vingt cinq hommes destinées
pour hiverner et tuer des loups marins au commencement du printemps qui
est leurs saison, puits viennent abondamment à terre dans les bayes avec
leurs petits, puis les hommes leurs coupent chemin du bord de la mer et
les frapent sur le museau d'un seul coup de petite massue de bois et
tombent morts; puis on leur lève la peau et on en hache les chairs pour
les réduire en cretons dans des chaudières, puis l'on entonne les
huilles dans des bariques, mais nous n'eusmes pas cette paine comme le
verez cy-après.

Il faut venir au principe de notre départ de Honfleur en février 1663,
que mon père chef et commandant sur les navires le _sainct Michel_ et le
_sainct Jean_, Bérengier sur _le Grenadin_ étant disposés à partir d'un
beau vent d'amonts propre pour partir, l'on tira un coup de canon dès le
matin pour assembler les équipages. Mon père fit célébrer une grande
messe à la jettée dans son navire atandant la marée. Les parents et amis
y assistèrent pour prendre congé les uns des autres, et quelqu'uns
restèrent sur le navire pour acompagner mon père jusque vis-à-vis la
chapelle de Notre Dame de Grâce où il se faut absolument se quiter,
lorsque les navires ne se doivent pas arester à la rade.

Et ayant le dessein de faire le voyage, quoy que n'ayant que sept ans et
trois mois[19], je me futs cacher entre ponts dans une cabane, et me
couvrits pardessus la teste pour n'estre pas veu. J'entendois bien crier
lors de la séparation: «Embarque embarque tous ceux qui doivent
retourner à terre, les dernières chaloupes vont partir.» Et je ne remüé
pas de mon giste quoyque la faim me pressats. Je m'endormis à
l'agitation du navire jusqu'à sept ou huit heures du soir qu'un nomé
Jean L'espoir qui étoit contre maistre vint pour se coucher dans sa
cabane où j'étois. Etant fort fatigué il se jetta de son long sur moy,
qui me fit crier: «Vous m'écrasez». Et il se releva en grondant: «Qui
est-ce qui sets mis dans ma cabane?» Et je me fits conoistre. Il me
prist entre ses bras et me porta au bord du lict de mon père qui étoit
couché ayant esté fatigué. Il fut très-surpris en me voyant et il me
demanda d'un ton de colère pourquoy je n'étois pas alé à terre avec les
autre. Et je luy dits que je m'étois endormy, et envie de faire le
voyage avec luy. Il parut très fasché et dits que si nous rencontrons
quelques navires qui aille au pays qu'il m'y renvoira, et il me fit
aporter à souper dont je mengé d'apétit sans me sentir émeu de la mer,
et puis il me fit coucher à ses costées et il fut contrainct de me
laisser faire le voyage n'ayant pas rencontré d'ocasion pour me
renvoyer.

Et pour ne pas faire une longue narration, de nostre traversée qui fut
longue, nous n'arrivasmes qu'à la my-may à la grande ille Brion que nous
nomerons la Madelaine, et nous entrasmes les deux navires dans son port
qui forme un espesce de bassin, et nous trouvasmes une loge où estoient
une vingtaine d'hommes Basques que le Sr Dantès de Bayosne y avoit faits
hiverner, et qui avoient bien réussy à la pesche des loups marins soubs
la recommandation de Mr. Denis[20] qui habitoit le fort de St. Pierre
proche de Canceau, à l'ille du cap Breton, lequel Sr. Denis se croyoit
maistre absolu de nos illes comme étant adjecentes et proche de luy. Les
susdits Basques atendoient leur navire comandé par le capitaine Jean
Sopite de St. Jean-de-Luz, qui devoit leurs aporter des vivres et faire
pendant l'esté sa pesche des morues et emporter leurs huilles qu'ils
avoient faittes. A l'abord mon père fit planter une grande croix sur le
plus haut cap de l'entrée du port et l'on chanta le _Te Deum_, et les
navires tirèrent chacun unze coups de canons, puis on alluma un grand
feu en signe de prendre la possession, et on travailla une partie de
l'équipage à faire des logements seulement couverts avec des voiles, et
l'autre partye du monde disposoient les batteaux et échauffants pour
faire la pesche des morues au sec.

Il fut enssuitte quiestion d'examiner le lieu le plus à comodité proche
de deux bayes ou l'on peut plus abondament prendre les loups marins afin
d'y faire des logements pour faire hiverner ceux qui y estoient
destinés, dont Mr. Philipe Gagnard,[21] bon maistre chirurgien, devoit
avoir commandement portant qualité de lieutenant de mon père. L'on
découvrit l'endroit le plus comode, à deux lieux et demie éloigné du
port où nous étions, et pour y aler on pratiqua un chemin de dix huipt
pieds en largeur; mais l'on faisoit transporter ce qui étoit pesant par
un bateau qui débarquoit dans la baye la plus prochaine du cabanage
nommé l'habitation. J'y futs, et tout jeune que j'étois je remarqué bien
que le dit sr Gagnard étoit plus propre à la chirurgie qu'à gouverner,
en se rendant trop famillier et trop doux envers les travaillants, et en
divertissoit plusieurs à faire la chasse à tout gibier qui y ets
abondant et dont la pluspart des jours s'écouloient à la bonne chère et
ne ménageant pas leurs boissons. Le dit sr Gagnard et plusieurs
syvroient survenant des querelles, et point de subordination; je revint
au port et en advertis mon père qui se transporta sur l'habitation et
nota bonne partie de ce que je luy avois dit, mais les gens le
tournèrent de ce qu'il ne devoit s'arester aux raports d'un enfant et il
n'en vit que trop les mauvais effects.

Sur la fin de may ariva au port le navire du capitaine Sopite, lequel
parut très surpris de nous voir ainssy établir, et que mon père luy
déclara que pour cette fois il luy permettoit de faire sa pesche aux
morues seulement, après quoy il retiroit tous ces hommes à moins qu'il
ne voulust nous céder un tiers des huilles des loups marins qu'ils
feroient pendant l'hiver et le dit capitaine Sopite dépescha une
chaloupe où il mit son fils pour donner advis à Mr Denis qui étoit à
Canceau, et le dit sieur Denis se transporta dans une plus grande
chaloupe à luy et alla à son abord, sans faire compliment, usa de
menaces et puis fit plusieurs protestations et procès-verbaux et s'il
n'avoit esté beaucoup inférieur en force d'hommes on en seroit venu aux
mains, mais mon père quoyque très prompt luy représenta qu'il falloit
examiner les statuts d'un chacun et se rendre justice à qui auroit plus
de fondement, et après le tout examiné le Sr Denis aquiessa que les gens
basques qui hiverneroient donneroient le tiers des huilles. Les morues
manquèrent à la fin d'aoust et nos navires n'avoient qu'un peu plus
qu'un tiers de leur charge. L'on se fondoit que les principes sont
toujours les moins advantageux et qu'on avoit bien perdu des tems à
faire les établissements et que dans l'anée suivante on trouveroit de
grands avantages par les huilles qu'on espéroit faire pendant l'hiver,
et l'on dispoza bien l'habitation de bonnes cazes couvertes de planches
et gazons par dessus et autour les enclos. La saison nous pressa de
partir sur la fin de septembre, un navire à moitié chargé et l'autre
avec un peu moins. Et arrivasmes au port de Honfleur vers la fin de
décembre 1663.

L'on commença à réquiper nos deux navires, la sociétté ayant de grandes
espérances pour l'avenir[22]. Nous partismes du port au commencement de
mars 1664; nous fusmes très mal traittés par des vents contraires, et
n'arivasmes que à la my-juin, au port de l'ille de la Madelaine, et
ayant tiré du canon nous fusmes surpris de n'y pas trouver de nos
habitants, n'y aucun des basques. Mon père dépescha deux hommes portant
de l'eaudevie à ceux de notre habitation, et leur dire qu'on leur
aportoit de tous vivres et rafraichissements et ordre de venir
quelqu'uns pour rendre compte de ce qu'ils avoient fait pendant l'hiver.
Mais nos deux hommes étant revenus raportèrent n'y avoir touvé aucuns
hommes, ayant trouvé les portes des maisons arières ouvertes et que les
vents y avoient poussé les neiges de dans et dont il y en avoit 3 à
quatre pieds de haut n'étant encore fondues, et qu'ils croyoient que Mr
Denis les auroit fait sacager par des sauvages dont il étoit aimé et
auroit fait retirer les basques. D'autres suposoient que ce pouroit être
quelque forban, qui auroit fait ces désordres peu après nos départs,
enfin on ne sceut que présumer. Et mon père demeura dans une grande
consternation offrant ses paines au Seigneur, et fit raporter plusieurs
outils et ce qu'on peut ramasser d'utile, et voyant qu'il ne se trouvoit
presque pas de morues pour pescher autour de l'ille, il tint conseil où
il fut résolu d'aller à l'ille Percée, où les morues y restent plus de
tems. Nous abandonnasmes cette entreprise qui avoit donné lieu à de
bonnes espérances et nous arivasmes à l'ille Percée vers la my-aoust.
Nous y trouvasmes avec plusieurs navires le capitaine Sopiste qui nous
raconta avoir passé avant nous à l'ille Madelaine et que, n'y ayant
trouvé non plus que nous ses gens ny les nostres, il avoit pris le party
de venir à l'ille Percée, où il avoit apris que nos gens avoient monté
dans deux de nos barques à Québec peu après nos départs pour France; ils
s'ennyvroient tous les jours jouant aux cartes et dez pour des verres de
vin et d'eaudevie, et lorsqu'ils n'en eurent du tout plus, ils furent
piller toutes celles des Basques, ce qui les fit aussy abandonner, et
dont tous se dispercèrent sur chaque des navires qui étoient là
présents. Mon père les fit assembler en présence des capitaines et fit
dresser le raport de leurs déclarations, et dont il n'y aloit pas moins
que de la potence pour nos malheureux coquins, d'avoir mis à ruine une
aussy bonne entreprise sy elle avoit esté bien secondée. Enfin l'on
pescha ce que l'on peut de morues jusqu'à ce que la saison obligea de
nous retirer, et la grande perte qu'il y eut fit rompre cette société et
les navires furent vendus à l'ancan. Voilà un beau commencement de
voyage pour un enfant qui voyoit un aussy aimable père accablé de pertes
et chagrins, et les soutenoit avec grande résignation que je luy
entendois souvent dire: «Seigneur que votre saincte volonté soit faite».
Homme sans vices, beau et bien fait et beaucoup d'esprit au récit de
tous nos citoyens qui l'on connu et regretté, mais toujours puny de
malheurs dans toutes ses entreprises.

En l'anée 1665, mon père fut demandé par la compagnie du Canadas[23],
lesquels luy proposèrent que s'il vouloit entreprendre pour eux d'aler à
Québec sur un de nos vaisseaux qui armoit au Havre, en quallité de
commissaire le long des costes de fleuve de St Laurent, pour y faire
creuser un minne de plomb que l'on avoit découverte depuis peu dans les
costes de Gasprée[24], et qu'on luy fourniroit soixsante et dix hommes
engagés à ce subjet, comme aussy un ingénieur mineur allemand de nation,
et qu'on leur fourniroit un interprestre pour s'entendre, tous aux gages
de la dite compagnie, qui fourniroit généralement tous les instruments
et vivres ainsy que les barques nécessaires. Mon père avoit 3000 fr. par
an et 4 pour cent de ce qu'on retireroit de plomb; l'ingénieur avoit
4000 fr. et l'interprestre 600 fr.; les forgeurs et autres à proportion.
Mon père accepta le party, ce qu'il n'auroit pas fait sans les pertes
cy-devant. Lorsque le navire fut à la rade du Havre prest à partir, une
chaloupe vint pour y porter mon père qui se tenoit tout prest; je fits
sy bien en sorte que je le gagné et ma mère pour me laisser aler avec
luy, et nous fusmes conduits au bord de ce navire que commandoit le
fameux capitaine Poulet[25], de Diepe. Nous trouvasmes ce navire
extrêmement embarrassé par 18 cavales et deux étalons des harnois du
Roy[26] et dont les foins pour les norir ocupoient toutes les places;
dans l'entre pont étoient quatre-vingts filles d'honneur pour estre
mariées à nostre arrivée à Québec, et puis nos 70 travaillants avec
équipage formoit une arche de Noé.

Notre traversée fut assez heureuse, quoyqu'elle dura trois mois et dix
jours pour arriver au dit Québec. Mr. de Tracy[27] étoit vice-roy, Mr.
de Courselles[28], gouverneur, Mr. Talon[29], intendant, Mr. de la
Chesnée-Aubert[30], commissaire général de la compagnie. Lorsque mon
père eut communiqué ses ordres, on équipa une barque de 70 à 80
thonneaux de port affin de nous porter, avec tout le nécessaire pour les
minnes. Le 13, nous arivasmes et nous débarquasmes au dit Gaspée, et
nous travaillasmes à nos logemens et fourneaux. Dès le 28e, nous
commencasmes de perçer dans le roc du costé du midy qui étoit la
première découverte qu'en firent les sauvages naturels du pais, qui en
faisant leur feu pour leurs chaudronnées mirent une de ces roches à
servir de chenet, il en découla du plomb qu'ils trouvèrent après
l'étainte de leur feu et en aportèrent à Mr. De la Chesnée, qui l'envoya
en France et qui occassionna l'entreprise, croyant qu'il se troveroit
beaucoup de ce métail comme en Angleterre. Le six de septembre l'on mit
le feu à la dite mine après l'avoir creuzée de 32 pieds en profondeur et
nous eusmes deux homme tuez et un nomé Doguet, de Rouen, qui eut les
deux jambes amportées et trois autres légèrement blessés, fautes à iceux
de n'avoir voulu autant s'éloigner qu'on leur avoit indiqué. A deux
pieds profonds cette minne promettoit beaucoup, y ayant trouvé huit
pouces et 4 lignes de face. Cependant après qu'on l'eut fait sauter et
découverte en sa profondeur desdits 32 pieds, elle se trouva au néant,
ce qui découragea le sieur Vreiznic notre ingénieur, disant que toutes
les minnes qu'il a perçées seulement sur deux à trois lignes de la
surface, elles se trouvoient dans la profondeur de 20 pieds plus d'un
pied de face sans compter les vaines esparcées en divers endroits.

Du 15e au 24e septembre l'on perça du costé du Septentrion. Il se trouva
à la surface, après avoir osté les terres de dessus le roc, cinq pouces
une ligne; et après que la minne fut ouverte il ne s'y trouva que deux
lignes. Du 27e au 4e octobre fut ouvert dans la partie du levant sans
pertes ny blessés de nos hommes. Nous eusmes quelques espérances de
mieux réussir ayant touvé dans la surface neuf pouces et trois lignes,
et en profondeur rien du tout. Et pour n'avoir rien à reproche, le 28e
octobre il fut ouvert du costé du couchant, ou dans la superficie
marquoit seulement 2 pouces 1/2 et à 20 pieds fonds rien. La saison nous
obligea de nous retirer à Québec, n'étant munis de vivres ny de bons
logemens pour résister aux grands froids et neiges nous fusmes
contrainct d'abandonner, n'ayant pas retiré plus de huit à neuf milliers
pesant de plomb. Nous partismes le jour de la St Martin embarqués sur le
mesme bastiment qui nous avoit aportés, et la minne mina la bource des
mineurs. Nous arrivasmes à Québec le 2e décembre, dont il étoit grand
temps puisque la rivière se glaçoit. Mon père fit son raport à Mr. le
Vice-roy et autres Mrs. Et on nous donna un logement pour passer notre
hiver, mais je fus mis en pension aux Pères Jésuittes[31].

Au printemps 1666, après le débordement des glaces, Mr. le Vice-roy et
intendant ordonnèrent à mon père de se rembarquer sur nostre mesme
bastiment en qualité de comissaire des Costes, et que le R. Père
Chaumonot[32], jésuite, qui savoit les langues des sauvages, serviroit
d'aumosnier et Missionnaire et pour interpréter aux besoins et en
faisant sa mission de convertir les sauvages infidelles, dont mon père
leur faisoit des présents pour les attirer dans le party de France
contre ceux avec qui on avoit la guerre sur les Iroquois. Nous atirasmes
dans notre party deux nations les Esquimaux et les Papinachoïs, qui peu
de temps après deffirent vers le grand Saquenay plus de deux cents
desdits Iroquois. Ce voyage à parcourir les deux costés du fleuve dura
plus de cinq mois et traitèrent avec les susdits sauvages et j'étois
resté en pension. Il falut encore hiverner, et au printemps mon père
désirant retourner en France sur un navire apartenant à Mr. Grignon, de
la Rochelle, qui avoit hiverné à Québec, tomba d'accord du prix de son
passage et du mien, et pour des pelletries dont il avoit esté payé pour
ses gages. Nous partismes de Québec le 8e de May 1667 et poussasmes
nostre navigation jusque entre le banc à vert et le grand banc[33] où
nous fusmes environnées d'une quantité de montages de glaces flotantes
sur l'eau et nous enfermèrent sans pouvoir nous en dégager. Nous
suspendismes nos câbles le long de notre navire pendants entre le bord
et les glaces pour empescher que le navire ne fut crevé. Les voeux et
prières ne manquoient pas, mais en moins de deux jours les câbles se
trouvoient coupés et la partie d'entre les glaces aloit au fond de
l'eau. Nous continuasmes d'en mettre jusqu'au dernier bout, et puis nous
y mismes ensuite toutes nos voiles de rechange toutes freslées, et en
trois jours elles furent aussy consommées, et la réverbération des dites
glaces nous causoit des froidures insuportables, et la neufviesme
journée, sur le soir, notre navire nous manqua tout d'un coup sous nous
et nous débarquasmes sur les dites glaces sans avoir eu le temps de
sauver aucunes hardes. Mais mon père avoit sur luy double rechange
d'habits et sa robe doublée de castors qui le garantissoit du froid. Le
pilote du navire avoit eu la précaution d'emplir deux jours avant la
paillasse de pains après en avoir vidé les feures, et la jeta
heureusement sur la glace voyant le navire couler au fond, et quelques
matelots avoient aussy jetté deux petites voilles des peroquets et deux
jambons. Nous fismes une petite tente de nos deux voiles; on sauva
quelques écoutilles et paneaux qui avoient flotté, ce qui nous servit de
plancher soubs la tente pour mettre notre pain et nous retirer tour à
tour dessous pour y reposer. Nous ne pusmes où alumer du feu. Nous
étions reiglés sur chacun 4 onces du pain sauvé, et la nuit les matelots
tuoient des loups marins avec des morceaux de bois qu'on avoit trouves
de notre débris; l'on tuoit aussy des mauves et des gros margaux qui
dans les commencements nous en sucions les sangs et puis les foix et sur
la fin on s'acoutuma à manger leurs chairs crües, et de jour à autre il
nous mouroit quelque de nos hommes. Les jours on se disperçoit de tous
costés pour découvrir quelque navires, et de plus sy on avoit pas agi à
coure le grand froid saisissoit et on étoit gelé. La quatorziesme
journée que nous étions sur les glaces, d'un temps très-brun je fus à
l'exercisse de marcher avec deux matelots, ayant fait environ deux
lieues sur les onze heures le temps s'éclaircit, et j'aperceu un navire
pas plus éloigné d'une lieue, qui aparament par la brume n'avoit pas veu
le péril où il tomboit car il venoit dessus; je crié: «navire, navire,
mes chers frères». Les deux matelots et moy s'aprochant de la mer vers
le navire nous crions à gorge déployée: «sauvez-nous la vie». Nous
tendions les bras en haut et jettions nos bonnets en l'air pour nous
faire voir; nos gens d'autour se joignirent à nous et crioyoient à
force; le dit navire ayant aperceu les glaces revira du bord pour s'en
écarter, ce qui nous cauza de grandes frayeurs qu'il ne nous eust
aperceu ou nous vouloir abandoner, les cris et les pleurs redoublèrent
et un de nos gens plus advisé dépouilla sa chemise et la mit à un baston
en pavillon, la faisant jouer en haut, et on crioit de toute voix. Le
dit navire aparement nous aperceu et serra quelque voille se tenan en
estat de fuir les glaces. Il envoya son batteau avec deux hommes: la
joye s'étend parmy nous, l'on fit embarquer mon pauvre cher père à demy
mort, puis le capitaine et six autres avec moy, et étant embarqués au
navire nous embrassions nos libérateurs, l'on renvoya la chaloupe
reprendre le reste, et puis l'on se retira sur le grand banc. Nous
perdismes sur les glaces huit hommes par misère, et trois qui moururent
après estre sauvés deux jours après avoir trop mengé du biscuit et trop
tost. Ce cher navire qui nous sauva ainssy la vie étoit un olonois pour
la pesche des morues et n'en trouvant presque plus n'étant qu'à moitié
de sa charge, il couroit au banc à vert et sans l'éclaircie qu'il nous
le découvrit, encore moins de demie heure, il auroit esté en grande
risque d'estre surpris comme nous dans les glaces.

L'augmentation de 26 hommes que nous fusmes dans ce navire leur faisait
grande paine de s'en retourner à my-charge. Nous leurs dismes de nous
donner seulement troïs à quatre onces de pain chacun par jour et deux
verres de leur boisson ordinaire, ces pauvres gens dirent que nous
aurions tout et autant qu'eux, et le firent, et pour les soulager dans
leur pesche nous les échangions jour et nuit et Dieu les bénit. Nous
trouvasmes des morues à sept et huit cents par jour, et en douze jours
il conssoma son sel et prit sa routte pour Nantes où il nous débarqua à
Pain Boeuf. Et mon père se voyant dépouillé de tout ce qu'il avoit pu
gagner emprunta à un de ses amis à Nantes de quoy nous reconduire au
pays.--Après quoy, il fut à Paris pour rendre compte de ses gestions, et
contre mon inclination ma mère m'obligeoit de prendre les études du
latin soubs un nomé Mr. Chabot prestre, et après quelque temps en 1668,
j'appris que mon père s'étoit rengagé dans la compagnie du Sénégal[34],
qui ne voulut plus me recevoir avec luy pour me laisser étudier. Il prit
en ma place un de mes frères âgé d'un an plus que moy. Je les laissé
partir et puis je fus prier un de mes proches parents qui comendoit un
navire pour la terre neufve de me prendre avec luy, ce qu'il m'accorda;
et ma mère ne pouvant rien détourner luy pria de m'estre rigoureux
pendant le voyage afin qu'il pust me rebuter de la mer pour que je
reprist les études, et mon dit capitaine ne manqua pas d'exécuter ces
ordres et de m'exposer à tout ce qu'il y avoit de plus fatiguant, et je
ne me rebuté nullement et aprenois toujours la maneuvre et la
navigation.--

1669[35]. L'un de nos proche voisins qui avoit longtemps commandé un
navire à terre neufve où il avoit augmenté sa fortune et se sentant
apesantyr par âge et ses fatigues, ayant son fils aisné à peu près de
mon âge il luy fit bastir un bon navire et luy en donna le comandement,
et ayant esté camarade d'écolle, et que j'étois plus au fait que luy il
me proposa d'aler avec luy et que je serois la 3e perssonne de son
navire, et qu'en outre de mon loyer il m'acordoit le tiers sur le sien
dont il me passa un écrit secret à cause de sa mère qui n'y aurait pas
conssenty étant très avare. Et pour abréger discours, nous fusmes près
de sept mois sur le grand banc, et ne peschasmes pas entièrement la
moitié de notre charge; les vivres nous manquant nous obligèrent de
revenir, et étant arrivés jusqu'à l'entrée de la Manche, les vents de
Nord-Est nous contrarièrent pendant plus d'un mois, à court de tous
vivres et boissons, voltigeants d'un bord sur l'autre pendant cet
espasce, nous nous rassemblasmes jusqu'à vingt et un navires tous
terreneuviers, tant du Havre, Diepe et Honfleur, tous dans la mesme
disette sans se pouvoir assister aucuns, et nous faisions tous nos
efforts pour relascher fut-ce aux costes d'Angleterre ou à nos costes de
Bretagne, et lorsque nous avions aproché de l'un ou de l'autre, le vent
y étoit entièrement oposé; et après avoir bien debatu nous gagnasmes en
vüe de l'ille de Wic. L'on prit tous résolution d'y relascher, et il n'y
eut entre tous les capitaines qu'un qui dit bien en connoistre l'entrée
du port, qui étoit le capitaine Duval, du Havre, qui avoit pour pilotte
le Sr Bougard[36] qui a fait ce bon livre _le Petit Flambeau de la mer_
et qui depuis est parvenu à estre un des premiers pilotes des armées
navales de Sa Majesté et fait capitaine de brûlot. Nous fusmes tous nos
navires soubs la conduitte de ces deux conducteurs pour entrer par la
pointe de Ste Heleine de la dite isle et comme c'étoit sur le soir et
que la nuit s'aprochoit ils dirent qu'ils alloient alumer un fanal et
marcheroient à la teste et sur lesquels nous les suivirions, ce qui fut
exécuté. Mais ils se trompèrent aux cours des marées, qui nous
transportoient sur les bancs, nomées les _Ours_, où ils eschouèrent et
tirèrent un coup de canon qu'un chacun croyoit estre à dessein de
marquer que ce soit où il falloit jetter l'ancre, mais c'étoit pour
demander du secours, et tous les navires eurent le mesme sort d'échouer
comme ces mauvais guides. L'on entendoit de tous costés que cris et
lamentations, et par un bonheur les vents calmèrent et la mer, ce qui
empescha le perdition totale des corps et biens, et qu'à la marée
suivante du lendemain au matin un chacun se rechapèrent de leur mieux de
dessus les bancs, où il n'en resta que trois dont les équipages furent
sauvés, et cette pauvre flotte regagna à la rade de Ste Hélène, puis
entra au havre de Porsemuths, où l'on nous y aprist la guerre avec
l'Espagne et Holande. Chaque capitaine de nos navires écrivirent à leurs
interessées, ce qui était arivé et demandant des lettres de crédit pour
avoir le nécessaire.

Dans l'intervale il arriva à la rade de Ste Heleine[37] une escadre
holandoise venant du retour du combat de Palerne contre l'armée du Roy
comandé par Mr le duc de Vivonne, où Mr l'admiral Ruiter fut tué[38],
dont son cercueil en plomb étoit dans la dite escadre, et Mr Angel de
Ruiter son fils, qui commandoit l'un des vaisseaux, très beau cavalier,
très-affable et parlant bon latin et françois. Et comme nos capitaines
atendoient leurs réponsces à leurs lettres, nous estions fort à loisir;
nous alions souvent les après-disner aux promenades et aux cabarets
boire de la bière; Mr Ruiter fils entra dans nostre auberge avec un de
ses officiers et me demanda sy j'étois l'un des capitaines de ces
pauvres terneuviers, et que je les pouvois tous assurer de sa parolle
que sy le vent nous venoit favorable, que nous pourions en toute seureté
en profiter pour nous rendre chez nous, et que aucun de son escadre ne
coureroit sur nous; ce que je raporté à tous nos capitaines. Après quoy
nous nous séparasmes et busmes à la santé l'un de l'autre. Et me pria
pour le landemain de me trouver à la mesme auberge du _Grand Ours_ sur
les deux heures d'après midy, et mon capitaine par timidité ny voulut
retourner, et je n'y manqué pas, et le trouvé qui m'attendoit. Et après
avoir bu une canette de bière il me dits qu'ils prenoit beaucoup de
plaisir à parler françois et qu'il les aimoit naturellement, quoyque Mr
son père en avoit esté tué, qu'ils étoient braves et tout ce qu'on peu
d'obligeant pour une nation leurs adverses.

Comme nous sortions pour aler à une promenade, on luy dit que Madame la
duchesse de Porsemuths[39] venoit d'ariver en ville. Il me dit: Alons la
saluer. Je luy dits: «J'ai l'honneur d'estre connu de Madame la contesse
de Keroal, sa mère, mais de cette dame non.» Il me pressa fort d'y aler;
et je m'en excusois, disant que je luy ferois deshonneur à luy mesme par
mon trop comun habillement. Il me répond: «Bon c'est comme l'on aime les
marins.» Et m'engagea d'y aler. Nous la trouvasmes entourée d'une grande
cour d'officiers comme étant maitresse du Roy d'Angleterre, et tour à
tour elle receut les compliments d'un chacun ainsy de Mr Ruiter qui eut
la bonté de luy dire que j'étois connu de Madame sa Mère et qu'il se
plaisoit avec moy, quoy qu'en guerre. Cette dame me questionna sur
Madame sa Mère et connaissant ma justesse nous fit bien des
gracieusetées en la quittant et nous dit un peu bas: «Or ça, il faut
demain venir disner avec moy, et ny manquez pas.» Ce que nous ne pusmes
refuser.

Nous y fusmes. Après le disner le caffé fut présenté et puis des tables
pour les jeux. Elle demanda à Mr Ruiter s'il avoit vu Londres et la
cour, il dit que non. «Et vous, me dit-elle.» «Non madame»--«Ah!
vraiment puisque vous en êtes sy proches il faut que vous y alliez.»
Nous nous excusions très-fort tous les deux en disant ne pouvoir nous
écarter de nos navires, en cas pour moy d'un bon vent. «Hé, bon, bon,
dit-elle, ce n'est qu'un voyage de sept à huit jours. Je vous presteray
ma chaise à deux et mon cocher, et prendrez logement dans mon hostel.
Quoy! des jeunes gens.»--Enfin elle nous gagna par ses belles manières,
elle se mit au jeu qui nous donna lieu de sortir sans sérémonie et sans
estre aperceus.

Ce seigneur craignoit la dépence comme tous ceux de sa nation et moy
pour n'avoir en pareille occasion rien épargné, je n'en avois pas. Il
fallut pensser tous les deux comment faire et comment nous dégager. Il
me dits qu'il ne pouvoit faire ce voyage qu'incognito, que sy Mrs les
Etats Généraux le savent que se sera pour estre disgrascié. Je luy dits
que l'odeur de Mr son père étoit forte en Holande et qu'il avoit beau se
couvrir, en disant qu'il aloit s'emboucher avec Mr leur Embassadeur qui
étoit son oncle, mais que pour moy que j'étois excusable, n'ayant ny
argent ny crédit ny de quoy en faire, cependant que s'il payoit les
trois quarts de nostre dépence, que je ne l'abandonnerois pas. Et il fut
sy bas de me dire que j'en payerois la moittié et à la fin nous
acordasmes pour luy les deux tiers. Sur quoy je fut emprunter dix livres
sterlins à un marchand nommé Mr Smits, et entreprismes le voyage et
estant arivées à Londre Mr L'Angel Ruiter fit toujours servir la chaise
de Madame la duchesse à nos promenades du Withals, St Jemes et Winsorts
et dont j'en avois honte, et une mexquinerie horible en tout, et après
neuf jours et demy nous remerciasmes la dame Duchesse notre
bienfaitrice.

Peu de jours ensuitte, il nous arriva à Ste Héleine deux frégattes du
Roy de 24 et 18 canons, soubs les comandements de Mrs de Gravansson[40]
et St Mars Colbert[41], que les intéressés de nostre petite flotte
avoient obtenües de la cour, pour nous venir escorter jusqu'à la rade du
Havre, et nous aconduire deux caravelles de Quilbeuf où estoient des
pilotes lamaneurs pour chacun de nous et aussy des vivres pour tous nos
équipages, et on nous fit sortir du port de Porsemuts pour nous joindre
à la rade de Ste Heleine proche de nos frégates, pour partir du premier
bon vent. Je fut prendre congé de Madame la Duchesse et ensuitte de Mr
Angel de Ruiter qui en m'embrassant m'apela son frère et son amy, en
m'assurant que sy je voulois l'aler trouver lorsqu'il sera arivé en
Holande, et que sy je veux il fera mon advancement dans le service de
Mrs les Etats et sur toutes choses que j'eus à luy donner de mes
nouvelles, et que j'assurats Mrs les captaines de nos convois de ses
civilités, et qu'il ne souffrira aucun de son escadre de coure après
nous. Le 16 de janvier, sur le midy, d'un assez beau tems, nous mismes
tous soubs les voilles faisant route et pendant la nuit pour la rade du
Havre, et sur les huit heures du 17e, au matin, nous eusmes connoissance
du cap de la Hève éloigné de 5 à 6 lieux de nous et les deux convois
forcèrent de voille et furent mouiller leurs ancres à la rade se
persuadant que nous n'avions rien à craindre. Mais sur les dix heures
aperceusmes en arrière de nous trois navires qui faisoient nostre mesme
route et qui nous aprochoient promptement, ayant leurs pavillons blancs
qui nous donnoit lieu de croire que c'étoit des navires pour le Havre;
mais nous fusmes bien surpris qu'estant à portée nous aperceusmes leurs
canons et leurs équipages prest à nous donner leur décharge sur la
moindre de nos résistances, et arborèrent les pavillons d'Ostende et
nous sommèrent d'ameiner nos voilles, ce qui fut bien tots obéy, et nous
amarinèrent et nous firent tous changer de route, excepté un qui étoit
proche la rade comandé par Jean le Comte qui échapa, et Mrs de nos
convois eurent la confusion de nous voir ainssy enlever à leur vüe. Il
est vray que les trois navires d'Ostende étoient beaucoup supérieurs,
ayant le vaisseau le _Palleul_ de 52 canons, le _Castel-Rodrigue_ de 36
et la _Justtice_ de 24, qui revenoient de Cadix aporter la paye des
troupes d'Espagne en Flandre, et nous conduisirent en Ostende tous bien
dépouillés, et ne fusmes que trois jours prisonniers, puis on nous
distribua à chacun deux escalins valant quinze sols pour notre conduite.
Je n'avois sur moy qu'un justaucorps sans manches raptassé de pièces de
thoille godronnée et une pareille culote, des vieux bas de deux couleurs
et sans pieds, et de misérables souliers qui m'abandonnèrent à la
première lieue, et pour bonnet le haut d'un vieux bas ataché avec une
ficelle. Bel équipage dans un rigoureux froid, et réduit à la mandicité
qui me causa bien des larmes avant de m'y résoudre, cepandant j'euts
quelques bonnes aubeines chez des gens de qualité et qui seroient trop
longues à réciter.

1672.--Etant arivé au pays, je fus ataqué d'une rude maladie causée par
les fatigues que j'avoie souffertes, et pandant l'été je me rétabli la
santé, et il se fit l'armement d'une flûte nomée _le Chasseur_, de douze
canons, commandée par le sieur Jacques Sansson mon proche parent[42].
Nous fusmes au Sénégal charger 150 nègres et autres effects de la
compagnie, et fusmes à l'ille Cayenne débarquer nos neigres et y
chargeasmes quelques caisses de sucre, un peu de l'indigot et du rocou
et ensuite nous fusmes à l'isle de St Cristofle où nous fusmes frapés
d'une branche de houracan quoyque au quatreiesme d'octobre, ce qui fut
tout extraordinaire. Nous étions sept bastiments à la rade de la Basse
Terre, tous furent péris, échoués à la coste, et bien des hommes noyez
excepté nous qui résistèrent sur nos câbles, mais ayant coupé
généralement tous nos mâts, et étions tous disposés à revevoir le sort
des autres, et après que la tempeste eut cessé nous nous réquipasmes du
mieux possible avec les débris des mâts de ceux qui avoient péry et
aussy des autres. Il revint d'autres navires dans cette rade, et nous
achevasmes nostre chargement de sucre et indigot, et sur la my-novembre
nous partismes de cette ille avec six autres navires tous marchands et
de peu de force pour un temps de guerre, et étant au débouquement un
flûton de la Tremblade, capitaine Chevalier, qui étoit grand voilier
prit congé de nous, disant avoir très peu de vivre et qu'il espéroit
étant seul de se rendre en France avant 15 jours, et en moins de trois
heures il gagna plus de cinq lieues de l'avant de nous, mais tout à coup
il fut surpris d'une grande voye d'eau qui combla son navire, et n'ayant
aucun canon il fit plusieurs fusées de poudre et serra toutes ses
voilles, demandant d'estre promptement secouru. Nous y fusmes et à paine
nous n'eusmes loisir que de sauver l'équipage, et le navire coula au
fond en très peu de temps. Nous continuasmes nostre route pendant 15
jours et un coup de vent nous sépara, qu'une flûte de la Rochelle de 18
canons, capitaine Merot, qui resta avec nous jusqu'à la sonde de OEssant
désirant aler à Brest; mais nous fusmes rencontrés d'un corssaire de
Flessingue de 28 canons, lequel nous ataqua, où le capitaine Merot fut
tüé et plusieurs de son équipage, et nous n'ayant que douze canons nous
eusmes un de nos passagers nommé Mr Leblanc, de Diepe. Cette frégate
ayant esté maltraitée par nous se retira, mais ayant fait rencontre d'un
de ses camarades, qui avait 36 canons, le landemain étant proche
l'Iroise, à l'entrée de Brest, il nous ratrapèrent et nous prirent sans
beaucoup de résistance, et à peine il nous eurent enlevé notre capitaine
et les officiers qu'il s'éleva une tempeste qui les sépara d'avec nous
et il n'eurent loisir que de nous mettre vingt hommes des leurs pour
nous amariner et leur officier qui comandoit étoit très peu au fait de
la navigation, et n'avoient presque rien pillé de nostre bord n'ayant eu
le loisir. Nous entrasmes dans nostre Manche où cet officier se trouvoit
fort embarassé, mais comme il y aloit de la vie, je le radressois sur
les sondes qu'il ne connoissoit pas, et à un soir, nous nous trouvasmes
proche de Portland en Angleterre. Il aspiroit de relascher à l'ille de
Wic, je l'en détourna dans la vüe de nous soulever et de les enlever eux
mesmes au Havre; à cet effect je communiquay le dessain à plusieurs de
notre équipage dont nous étions restés encore vingt deux, contre 21
holandois dont la moitié faisoit le cart, j'avois caché six sabres et
quatre pistolets et les espontons étoient libres, le tout bien prémédité
la chose étoit facille, et les aurions enlevés au Havre en moins de 18
heures. Mais un coquin nomé Nicolas Laloet, de Diepe, qui parloit
holandois et de notre équipage nous trahit et fut la cauze que je futs
fort mal traitté, ainsy que trois de mes gens auxquels on trouva les
armes cachées, et sans que je leur étois utille pour la navigation, ils
m'ont juré depuis qu'ils m'auroient jetté dans la mer. Enfin conduisant
la route pour Zélande, en passant au Pas de Calais, nous trouvasmes un
moyen corssaire qui venoit de sortir du mesme port, il s'aprocha de nous
à la voye et il n'oza nous ataquer et il nous auroit enlevées sans coup
férir et auroit gagné plus de trois cents mil livres. Le landemain au
matin, étant au travers de Dunkerque, deux frégates d'Angleterre de
chacque 24 canons ne nous marchandèrent pas, étant d'union avec la
France, nous prirent et nous conduirent aux Dunes et nous creusmes en
estre beaucoup mieux et soulagées, et ce fut tout le contraire, ils nous
redépouillèrent mieux que les Flessinguais et nous enfermèrent dans leur
fond de câbles, ne pouvant ou coucher que sur des câbles mouillées et
pleins de vaze pendant six jours pour nous oster la connoissance des
effects qu'ils enlevoient, se doutant qu'il faudroit rendre notre prise
par l'union entre les deux couronnes; mais ils ne se doutoient pas que
j'avois dans les poches d'une vieille culote une copie du contenu de
tout notre chargement. Ils avoient renvoyé les Holendois le lendemain
que nous fusmes pris, et nous ils ne nous débarquèrent aux Dunes que la
7e journée et dans un pauvre état, et nous fismes trois lieux à pied
pour gagner à Douvres, où nous arrivasmes sur les trois heures du soir.

Nous fusmes sur le port pour nous informer à trouver un passage pour
Calais et aussy chercher où pouvoir gister. Il survint un gros Seigneur
se promener sur le quay, et sans m'informer qui c'étoit je futs le
supplier de me faire charité et à mes camarades de nous donner de quoy
souper, et de nous procurer le passage pour retourner en France, et sans
me questionner, il dit à un de ses gens de nous conduire au palais et
qu'on nous fits manger et boire, et qu'à la sortie de la comédie, il
nous parleroit. M. Maret étoit notre chirurgien et François de Ville
canonier et un nommé Fauché, de Pontlevesque, étoient de ma cabale, et
contents de ma hardiesse. Lorqu'on nous régala au palais, nous y
aprismes que c'étoit à M. le Duc d'Yorc[43] que je m'étois adressé, et
sur les 8 heures qu'il revint de la comédie, il dit: «Qu'on me fasse
venir ces 4 françois». Et commença: «D'où estes-vous et d'où venez-vous?
et pourquoy n'estes-vous pas retournés chez vous? c'est qu'aparament
vous faites les gueux».--Je luy dits sans m'intimider: «Non,
Monseigneur, je suis de bonne famille et proche parent du capitaine avec
lequel j'ay esté pris; j'étois l'écrivain du bord et 2e pilotte; voilà
notre Me chirurgien et le premier et segond cannonier, et il n'y avoit
quatre heures que nous étions débarqués aux Dunes quant j'ay eu
l'honneur de parler à votre Royalle Altesse. L'on nous a détenus sept
jours, couchant dans la fosse aux câbles pour nous oster la connoissance
du grand pillage qu'on a fait dans notre bord, et l'on a débarqué les
Holandois deux jours après notre prise, et on nous a dépouillées ce que
les holandois nous avoient laissé sur nous». Il se tourna: «Ho, ho! je
n'ay pas seu cela. Et de quoy étoit chargé votre navire?» Je tira de ma
vieille poche l'état du chargement et il le donna à lire à un officier
ou secrétaire, luy disant: «Lisez haut et puis dites comment l'on ne m'a
dit, qu'il n'y avoit que du sucre et du coton. Alées vous reposer, mes
enfants, et soupez bien et vous aurez un lit à deux et puis dites qu'on
serve à souper.» L'on nous conduit en notre premier lieu et bien
chaufées et bien traitées, M. Maret et les deux autres étoient tristes
et abattus et me disoient: «Ah! mon cher, cets à un seigneur anglois que
vous en avez trop dit. Je ne scay comme nous passerons la nuit ou
demain.» Cela ne m'étonna pas, je jasois comme un peroquet, tantôt avec
un page et tantôts avec le laquais. Et quant ce vint pour nous coucher
je dits: «Il n'y a pas d'aparance que comme nous sommes que nous
gastions de sy beaux lits, nous nous tiendrons devant le feu». On le dit
à son Altesse et il dit: «Ce jeune homme raisonne bien, qu'on leur donne
à chacun une de vos chemises, et vous en aurez d'autres». Ce qui fut
fait et mismes nos garnisons en paquet dans un coin, et je dormis très
bien pendant que le pauvre M. Maret faisoit des lamentations. Dès le
lendemain matin entre dans notre chambre un tailleur qui prit ma mesure;
seul, on m'aporta une robe de chambre, et l'on osta mon régiment et sur
les six heures du soir je fus rabillé avec de bonne frize, des bas,
souliers et un chapeau, et sur les 8 heures son altesse me fit venir
seul et me dits: «Mais les Holandois lorsqu'ils vous prirent pillèrent
tout ce qu'il y avoit de bon, et le portèrent à leur bord». Je dits:
«Pardonnez-moy, monseigneur, leurs chaloupes n'ont fait que deux voyages
à notre bord, pour enlever notre monde et enfournir à paine dès leur et
la tempeste survint, qui nous sépara, et depuis n'y est entré d'autres
que vos gens,--Alés, cets assés, et demain je vous feray passer en
France sur un yac du Roy qui porte des chevaux pour M. le Dauphin». Et
j'appris que les deux capitaines anglois, furent emprisonnez et cassées.
Le lendemain le yac étant prêt à partir l'on nous vint advertir de nous
embarquer, mais je voulus pousser la civilité à bout. Je demanda la
permission de pouvoir remercier son altesse. Il le permit et on
l'habilloit; il me fit donner six écus de France et m'ordonna, d'aler
faire ses compliments à M. le marquis de Courtebon[44], gouverneur à
Calais, à quoy à mon arivée. Je ne manquay pas et m'en trouvay très
bien, et sur ma route il se passa quelques particularités qui
ennuyeroyent trop. Notre capitaine M. Sansson, qui fut conduit en
Holande, eut ordre d'aler reprendre son navire aux Dunes et le ramena à
Honfleur avec une partye du chargement. Je me suis pas informé comme
l'on a traité pour ce qui fut volé.

(1673). Etant de retour à Honfleur que le sieur Sansson eut ramené son
navire on luy fit offre du commandement d'un navire de 30 canons nomé le
_Florissant_ pour la compagnie de la Mérique, il commença à l'équiper et
m'engagea pour retourner avec luy, et son navire le _Chasseur_ fut donné
en commandement au capitaine Berengier dit Vert galant[45]. Le
_Florissant_ presque tout équipé, le sieur Sansson ne le monta pas, soit
qu'il eut peur de la guerre qu'il n'aimoit pas ou par sa femme, il se
tint à terre, et ce fut le capitaine Acher du Havre, qui eut le
commandement et nous fusmes une belle flote de 34 navires ayant pour
convoy la frégatte du Roy, le _Hardy_ de 36 canons. Depuis notre départ
de la rade du Havre nous fusmes batues des mauvais vents contraires,
l'espace de deux mois et demy sans pouvoir les vents alizées, ny aussy
sans qu'aucun de nous fut divisé de la flotte, quoyque nous rencontrions
souvent des corssaires, tout fut consservé jusque proche de l'ille de
Madère où nous voulions aler rafreschir et prendre des eaux, mais nous y
trouvasme des corssaires de Flessingue, qui nous ataquèrent où le sieur
Despestits-Patin, écrivain du Roy sur le _Hardy_ fut tué et une
vingtaine de matelots, et les corssaires laschèrent pied, et craignant
qu'il ne leur arivats quelque renfort, M. de la Roque[46] tint conseil
et l'on prits la résolution d'aler à l'ile de Santiago, au Cap-Vert. Y
étant arrivés l'on achepta des rafreschissements pendant qu'on faisoit
les eaux à la praye, et devant la ville habitée par les portugois
presque tous neigres et mûlâtes, jusqu'à leurs moines et prestres, et
tous de mauvaise vie et canaille. L'on pognardoit impunément nos pauvres
matelots pour les voller; ils empoissonnèrent toutes nos eaux qui nous
causa les diarées et dissenteries dont il nous mourut sur notre flotte
plus de deux cens hommes, et j'ay consservé cette maladie deux ans et
demy après y avoir bien dépencé de l'argent.

Et après quatre mois de navigation, nous arivassmes aux illes de la
Mérique, et nous chargeasmes à celle de Sainct-Cristofle, du sucre et
indigot et des cuirs. Nous étions tous prêts et rassemblés soubs nostre
mesme convoy, prêts à partir pour France, lorsque le temps se prépara à
une branche de houragan, quoy qu'au 2e octobre comme nous avions eu le
4e l'année précédente. Je dits au capitaine Acher qu'il seroit bon de
faire porter au loin notre maitre ancre, sur un bon câble, il me rebuta
disant que s'y j'avois peur qu'il me boucheroit le derière d'un fêtu. Je
luy dits que j'en aurois moins que luy et il dits: «Bon, nous voilà
prêts à partir et je ferois mouiller un câble tout neuf pour le gaster!»
Le tourbillon survint peu après, notre navire chassoit, il n'étoit plus
à tems de jeter ce maître ancre et nous fusmes donner sur les cayes ou
rochers; le navire coula à fonds et puis sauve qui peut. Nous y pérismes
27 hommes. Je me tins avec Michel Cécire, contre-mestre sur la poupe qui
ne se rompit pas et deux heures après le vent cessa et la chaloupe du
_Hardy_ nous sauva, et il n'y eut que notre navire seul de perdu par la
faute de notre brutal de capitaine.

Et pour revenir en France, je creu bien faire que de m'embarquer sur le
_Chasseur_, capitaine Berengier, que mon père avoit fait cy-devant
capitaine et mesme nostre parent. Cet ingrat, Dieu luy pardonne ses
fautes, eut la lâcheté deux jours après nostre départ de m'oster de sa
chambre et de la table soubs prétexte que ma dissenterie se
communiqueroit ou à son fils, me traita à l'ordinaire des matelots, en
beuf salé et de l'eau. Le pain et l'eau vint à manquer, et nous fusmes
vingt et un jours sans en voir gros comme un poix. L'on mangeoit des
cuirs, et j'ay payé pour un rat une piastre valant 68 s. Enfin Dieu ne
voulut disposer de moy; nous allions à dessain d'atérer à Bellille et en
étant à 20 lieux nous parlasmes à une caiche angloise qui nous advertit
que l'armée de Holande y étoit pour la prendre et sans quoy nous y
alions nous livrer plus de 50 navires richement chargés. Nous tournasmes
le bord pour Brest ou en deux jours nous y entrions, mais on nous prit
pour l'armée d'Holande et de toutes les forteresses l'on tiroit sur
nous, sans que M. De la Roque envoya son canot avec le pavillon blanc et
advertit qui nous étions, mais les paisants de Bretagne qui vouloient
faire révolte arborèrent au haut des clochers des pavillons holandois
croyant que nous en étions l'armée; enfin nous entrasmes à Brest, où je
me rétablis un peu avant de me mettre en route pour le pays, après trois
malheureux voyages de suitte et resté infirme.



CHAPITRE DEUXIÈME

Doublet embarque sur l'escadre de M. Panetié.--Il enseigne les principes
de la navigation à son commandant.--Prise de 22 navires chargés de
blé.--Doublet passe second lieutenant sur l'_Alcyon_, commandé par Jean
Bart.--Son éloge par M. Panetié.--Son séjour à l'école d'hydrographie de
Dieppe.--Il est reçu pilote.--Il commande la _Diligente_; combats,
prises et blessure.--Lettre de M. Engil de Ruyter.--Croisières.--Voyages
en Portugal.--Les pirates de Salé.


Cependant j'avois l'ambition de ne vouloir estre à charge à ma merre ny
à la famille; quoy qu'avec mon incommodité je cherchois à voyager. Un
nommé M. De Lastre[47] de Dunquerque, qui avoit commandement d'une
frégatte du Roy pour estre de l'escadre de M. le Pannetier[48], vint à
Honfleur pour y engager sans contrainte des matelots et soldats et
volontaires. Je futs le trouver au _Soleil_[49] où il logeoit et
m'offrits pour second ou 3me pilotte. Il me dit qu'il en avoit assez et
gens connus pour le Nord; je lui demandé déstre patron de son canot et
il me l'accorda. Je partis d'Honfleur avec une cinquantaine de jeunes
gens accordées comme moy pour nous rendre à Dunkerque soubs la conduite
de notre capitaine qui nous défraya par terre, et nous trouvasmes
l'escadre de M. Pannetier, composée de sept frégates prestes à sortir du
port. Nostre frégate s'apeloit la _Vipère_, de 18 canons, et notre
capitaine me tint parolle et me posa patron de son canot. Mais lorsque
nous fusmes en mer, je fut réduis à la gamelle, ce que je trouvai
étrange, croyant estre avec les pilotes. J'en fut très chagrin, et je me
trouvois déconcerté que j'en perdois l'apétit, qu'un jour sur l'heure du
disner je m'étois acoudé sur le bord du navire que nostre maistre
chirurgien nommé M. Prevosts me demanda sy j'étois malade de ce que je
ne mangeois pas avec mes camarades. Je soupirois et je m'empressa de luy
dire qui me tenoit dans cette tristesse. Un nommé Castor Crestey lui
dits que je n'étois pas acoutumé à pareille ordinaire ny compagnie. Il
le questionna s'informant qui j'estois et Crestey l'en ayant instruit et
nommé mon père, M. Prévost dit. «Ah! je l'ay connu, et ay esté à son
service.» Et en fut entretenir M. De Latre avec lequel il étoit fort
familier. M. De Latre luy dits de m'ameiner dans sa chambre, et me
demanda qui j'étois et ce que j'avois à me chagriner. Je lui dits que je
plaignois mon sort de ce que la fortune m'avoit esté contraire trois
années de suite, et que la suivante en m'étoit pas meilleure. Il dits:
«Il ne faut pas qu'un jeune homme se rebute.» Il me demanda si je savois
les principes de la navigation, et je luy dits que j'en savois plus que
les principes, puisque je luy avois demandé un poste de pillote. Il
m'engagea à boire un verre de vin avec luy et me demanda si les
principes sont dificiles d'apprendre. Je luy dits qu'à un homme d'esprit
comme luy, je les luy aprendrois en moins de six semaines, et sur le
champ je luy en donna ouverture dès la première reigle. Et il me fit
souper à sa table et le lendemain nous commenssasmes à travailler, où il
y prit du goût, et me dit que j'avois sa table pendant toute la
campagne, il me prit en affection et il me fit faire une cabane dans sa
chambre, ce qui me fit un peu plus respecter. Et dans les moments de son
loisir, je luy donnois des leçons dont il profitoit très-bien. L'on fit
plusieurs prises et dont ma capitainerie du canot qui aloit toujours des
premiers au bord des dites prises dont je seut en profiter, me procura
de bonnes nipes, dont au retour de notre campagne j'en fits de bon
argent, et je m'équipay très-honnestement et modestement et donnois à
garder tout mon petit butin à Madame Delatre son épouse; ils n'avoient
qu'un enfant qui mourut, n'ayant plus d'espérance d'en avoir enssemble
quoy qu'encore jeunes. Ils me prirent tous deux sy fortement en
affection, qu'ils m'obligèrent de loger et manger chez eux en me disant
qu'ils n'avoient d'autre enfant que moy, ainssy j'avois toute la
soubmission et complaisance possible pour eux.

En octobre 1673, notre commandant M. le Panetier receut ordre de rarmer
promptement son escadre sur des advis que la cour eut que les Holandois
attendoient le retour de plusieurs de leurs vaisseaux venant des Indes
Orientalles sur quoy M. Delastre de son chef m'honora du poste de segond
lieutenant. Je prenois tous les soins possibles à bien remplir mon
devoir et de plus sur la navigation et en sondant quatre et cinq fois
par quart, écrivant ponctuellement les brasses d'eau et les fonds des
sondes à connaîstre les courants des marées qu'il me dits plusieurs
fois: Vous vous fatiguez trop et laissées faire cela à nos pilotes qui
sont gagées pour cela, c'est leur office, et je continua. Trois semaines
après notre départ, étant sur le banq aux Dogres, nous avisasmes deux
vaisseaux sur lesquels nous donnasmes la chasse, et en étant aprochées
nous les reconusmes estre les convois de Hambourg avec lesquels nous
avions aussi guerre. L'un avait 66 canons, l'autre 54. M. notre
commandant n'avoit que 36 canons sur la _Droite_ et nos autres frégates
30 et 24 et nous 18; les forces étaient fort inégalles, et
particulièrement la mer qui étoit agitée, nous ne pouvions les aborder
sans nous briser comme le pot contre le rocher, cependant nous les
suivions hors leurs portées de canons espérant avoir plus de calme, et
ils nous conduirent en fesant leur route jusqu'à l'entrée de la rivière
d'Elbe, l'entrée de Hambourg.

M. le Panetier se démontoit de les voir nous échaper, prit résolution
que nous les fussions attaquer et nous y fusmes à portée du mousquet,
malgré leur décharge de leurs gros canons qui nous brisoient an pièces,
le vent et la mer s'augmenta et ne pusmes les aborder. Nous perdismes
148 hommes sur notre escadre, sans plus de cent estropiés, où j'euts
pour ma part le bras droit rompu en deux par un éclat, qui me prit au
travers du costé et me culbuta en bas du château d'avant où j'étois pour
sauter à l'abordage; il nous falut abandonner la partie. Nous fusmes
ensuite vers le cap Derneuf, coste de Norvègue; nous y trouvasmes une
flotte de Holandois de la mer Baltique, chargée de froment qui étoit
très-cher en France, et nous n'en prismes que vingt et deux navires;
leurs convois se sauvèrent et la plus grande partye dans un havre de
Norvègue et nous amenasmes à Dunquerque les 22 navires, qui y causèrent
bien de la joye et mesme jusque dans Paris.

Nous trouvasmes le fameux M. Jean Bart qui venoit de recevoir son brevet
de lieutenant de haut bord[50] auquel le Roy luy donna le comandement de
la frégate l'_Alcion_ de 40 canons, avec quatre autres frégattes légères
formant son escadre de cinq bâtiments, lequel étoit prêt à sortir du
Port, et il me fit l'honneur de me demander pour son segond lieutenant.
Je n'étois encore bien guéri de mon bras ny de mon costé, je m'excusay
sur cela, et que je ne ferois rien sans l'agrément de M. de Lâtre auquel
je devois tout. M. Bart en fit ma cour à M. de Lastre et luy dits:
«J'aurey plutots finy ma campagne que vous ne serez prets à sortir; je
vous rendray Doublet au retour.» Le soir je rentray chés mes bons hostes
pour souper, et je ne leur dits rien de la proposition, et sur la fin du
repas, la dame me dits: «Je ne vous croyois pas sy dissimulé vous voulez
aller avec Jean Bart et quiter mon mary.»

Je paru estonné crainte que M. Bart n'eut dit que c'étoit moy qui l'eut
sollicité. Et M. de Latre prit la parolle et dits: «Non c'est M. Bart
qui l'a demandé et a fait une honeste responsce, qui me fait augmenter
l'estime que j'ay pour luy. S'il étoit bien guéri, je luy consseillerois
d'y aler pourveut qu'au retour il revienne à moy et j'ay mesme donné mon
consentement à M. Bart.» Et je conssentits.

Le 9 janvier 1674, nous sortismes les cinq frégates du Roy avec trois
autres frégates de particuliers et le 20e du mesme mois nous prismes une
grande flûte holandoise venant de Moscovie, richement chargée, et après
quoy nous rencontrasmes le gros de la flotte des bleds que nous avions
fait relascher avec M. le Panetier et nous donnasme sur les deux
convoys, l'un de 40 et l'autre de 24 canons que nous prismes et toute la
flote de 36 grosses flûtes que nous aconduismes au port de Dunquerque ce
qui redoubla les joyes des peuples, et les bleds diminuèrent bien de
leur haut prix, et notre campagne ne fut que 37 jours. Nous trouvasmes à
notre arrivée l'escadre et M. le Panetier en état de reprendre la mer,
et M. le marquis Damblimonts chef d'escadre et commandant à Dunquerque
avoit obtenu de commander l'_Alcion_ dont il démonta M. Bart, et on luy
donna la _Serpente_ de 36 canons, et M. De Lastre monta la _Sorcière_ de
30 canons formant cete escadre de M. Le Pannetier de 8 frégattes et M.
De Lâtre me prits avec luy comme il étoit convenu, et je fus son premier
lieutenant. Nous sortismes le 5 de mars pour aler aux isles Orcades et
celles de Féroe, tout au nord d'Ecosse, espérant d'y rencontrer les
vaisseaux venant des Indes Orientales. Mais après avoir bien essuyé des
tempestes sans rien trouver, nous fusmes à la grande ille de
Hitlant[51], ou il y a de très bons hâvres de toutes marées pour nous y
espalmer, nos batiments étant très-sales et ne marchoient plus, et là
nous y aprismes que les Indiens que nous cherchions y avoient passé il y
avoit dix jours et devoient être rendues en Holande. Notre commandant
s'arrachoit la barbe de dépit. Ce pays d'Hitlant est habité par des
Ecossais tous galeux comme des chiens; il ne vivent que presque tout
poisson et de mauvais pain d'orge et d'avoine; ils ont quelques
troupeaux de moutons et chèvres, la laine ets métisse dont ils font de
gros bas et habillement; ils appellent ville de méchantes bourgades,
pauvres maisons basses où leurs bestiaux sont enfermés avec eux et ils
puent comme des boucs; leurs chevaux ne sont pas plus haut que des
bourriques ayant une grosse teste, et mal faits de corps, ainsy les
beufs et vaches; ils peschent quantité de morues qu'ils font seicher
sans sel, à la gelée, quils nomment Stocfit ou poisson en baston; les
testes étant bien seichées et les harestes ils les broyent et en donne à
menger à leurs bestiaux en guize d'avoine; il n'y a aucun arbre de quoy
faire un menche à baley, etc.

Je reviens à nostre voyage. Lorsque les frégates furent espalmées M. Le
Pannetier nous fit remettre à la mer, et fusmes entre le banc des Dogres
et le Welles, et d'un beau calme convia tous nos capitaines à disner et
pour tenir consseil; et dans le repas l'on parla de la grande ignorance
de nos pillotes pour les bancs, qui ne savent lire ny écrire et
seulement d'avoir esté sur les bateaux pescheurs aux harancs, disent
conoistre les fonds, M. De Lastre dit bonnement: «J'ay mon lieutenant
qui est de Honfleur, qui en quatre ou cinq campagnes que je l'ay avec
moy, et cete dernière avec M. Bart. Je croy qu'il a marché soubs les
eaux tant il en conoit les fonds, et rend mes pillotes toujours confus,
mais aussy il a pris bien des peines à sonder souvent quelque froid
qu'il fît et toujours écrit.» M. Pannetier luy dits: «Comment
l'apelez-vous?» Et il me noma et dits: «Je say ce que c'est. Son père a
esté mon amy; envoyez-le chercher, je le veux entendre.» Le conseil
détermina que pour sauver les fraix de notre armement que l'escadre
seroit divisée en deux, et que celle de M. Baert iroit vers Jarmuth
prendre tout ce qu'il trouveroit des pesheurs de harenc holandois, et
que M. De Latre seroit avec M. Baert et les deux autres moyennes
frégates, que pour luy avec les trois autres il aloit aler à Gronland
dans les glaces chercher les baleiniers. Ce fut le coup fatal pour mon
capitaine et moy quand je paru et que le commandant m'ordonna d'aler sur
le champ apporter à son bord mes hardes et qu'il auroit bien le soin de
moy et au retour me feroit avoir un brevet; nous eusmes beau nous
deffendre, luy avec un: «je vous ordonne de la part du Roy,» il fallut
obeir quoy qu'à contre coeur. Il me donna une chambrette et sa table, et
je fut bien mieux que je ne m'étois attendu, quoy que regrettant
toujours mon cher et premier capitaine. C'étoit au commencement de juin
que nous fusmes arrivées à Spitbergue soubs les 72 degrez latitude Nord,
pauvre pays bien froid, et sans aucuns aliments, et sans aucun autres
peuples que de pauvres Norvégiens, et sous la domination du Roy de
Danemarc. Nous fusmes autour du Gronland parmy les glasses affreuses;
nous prismes dix navires hollandois, dont à peine en fismes les
chargements de deux, qui étoit lard des balaines et quelques fanons et
nous bruslames sept, et un qu'on donna pour reporter les équipages dans
leur pays; les Maloüins y avoient esté qui avoient pis que nous, et en
faisant notre retour nous prismes au Nord d'Ecosse un navire holandois
de 24 canons venant de Portugal richement chargé, et on nous aprits que
M. Baert avec son escadre avoit emmené trente deux bus ou flibots
holandois et leurs deux convoys; ainsy le Roy gagna à ces armements.

Lorsque nous fusmes désarmées et bien payées, je futs obligé de
reprendre auberge chez M. de Latre et je luy dits que mon dessein étoit
d'aller quelques mois chez M. Denis, prestre et géografe du Roy à
Diepe[52], affin de me perfectionner davantage avec un aussy habil
homme. Il eut paine à y conssentir, me demandant sy je voulois tenir
l'école de Marine. Je luy dits que ce n'étoit pas ma pensée, mais que je
peuts devenir estropié et que cela me pouroit servir, et conssentirent à
mon départ que je les ferois gardains de mon butin pour m'obliger à
retourner avec eux. Je leur fit aconnoistre qu'il n'y avoit pas dautres
moyens de me dégager d'avec M. Le Panetier, qui me dits au désarmement
qu'il me retenoit pour la prochaine campagne, et ils m'aprouvèrent
très-fort.

Je fus à Diepe trouver M. Denis, et m'acordé avec luy de me recevoir en
pension à sa table, couché et blanchir moyennant cinquante livres par
mois et me fournirait les livres nécessaires. Il me comença par les
principes de la Sphère, les marées, les hauteurs, le quartier de
réduction et l'échelle angloise, etc., que je savois parfaitement, ainsy
que les sinus, tangentes et lorgaritsmes. Sur quoy il me demanda ce que
je venois faire chez luy ayant autant de théorie et d'en savoir les
pratiques. Je luy dits que je me voulois perfectionuer avec un aussy
habile maistre; ainsy il eut la bonté de ne me pas épargner ses soins.
Il m'aprit les triangles sphériques et les éllements d'Euclides et les
calculations en moins de trois mois, que je voulus le quiter n'ayant pas
dessain de m'établir maitre géographe, n'y voulant borner ma petite
fortune. Et dans ce tems là, juin 1675, je receu une letre de M. De
Lastre, qui me donnoit advis que l'on réarmoit l'escadre, et que M. Le
Pannetier luy ordonnoit de me faira retourner pour aler avec luy.
Cependant je ne savois à quoy m'en tenir. L'envie d'aler gagner de quoy
et ne pas dépençer ce que j'avois me fit donner lecture de ma lettre à
M. Denis et demander à compter. Et il me dits: «Qu'alez-vous faire? vous
alees quiter dans un tems où vous faites bien; croyez-moy, Monsieur,
demeurez encore deux à trois mois; vous n'avez fait que dévorer ce que
vous venez d'aprendre trop promptement pour bien retenir; servez-moy
comme un prévots de sale à mes écoliers, cela vous fortifiera à fonds,
et je ne veux rien de votre pension; ce n'est point l'intherest qui me
commande et je trouveray moyen d'éviter d'aler avec M. Pannetier.» Je
luy dits que sy je luy faisois plaisir que je resterois en continuant de
payer la penssion. Il répliqua: «Vous m'obligerez infiniment en restant,
car vous me soulagerez un casse teste avec ce nombre d'écoliers dont la
pluspart ont la teste dure comme la pierre.» Enfin je restay encore
trois mois; ce qu'ayant apris mondit sieur le Pannetier montra à M. De
Lastre un brevet de lieutenant de frégate qu'il m'avoit obtenu et luy
dits: «Puisqu'il n'a voulu s'embarquer avec moy, je le donneray à un
autre qui en sera bien aise.»

Et lors qu'au bout de mes six mois de penssion dont j'en avois payé
trois, en quitant je vouluts payer les trois autres, il me futs de toute
imposibilité de les faire prendre, ny mesme par la soeur de M. Denis qui
me proposa qu'avant de la quiter que j'euts à soufrir les examents et me
faire recevoir à l'admirauté pour pillote et que cela ne me dérogeroit
en rien ains au contraire, et que je luy ferois plaisir et honneur et
qu'il en payeroit la dépence. Sur quoy je luy dits quil me l'avoit plus
que payée et que je le satisferois en tout ce que je pourois, et fus
terminé que trois jours enssuite l'assemblée s'en feroit. Il convia pour
moy quatre anciens capitaines et 4 pillottes, qu'ils me quiestionnèrent
de tous costés, et à leurs aprobations je fus enregistré devant Mrs de
l'admirauté. Après quoy nous fusmes tous disner chez M. Denis, qui étoit
prestre et n'auroit voulu entrer en auberge, et ne conssentit que je
payats que ce qui étoit venu de chez le traiteur et rien de ce qu'il
avoit fourny de chez luy. Je creut partir le landemain ayant disposé mon
porte manteau, et luy et Madame sa soeur m'arestèrent pour le landemain
en disant qu'il faloit que je leur aidats à manger ce qui étoit resté du
repas, et à nostre séparation ce fut des amittiez et tendresses
réciproques.

Je me rendis à Dunquerque pour la veille des Roys, 1676, chez mon ancien
capitaine où nous régalasmes avec les parents et amis, et me conta qu'à
sa dernière campagne une de leur frégate périt sur le banc des Ysselles,
et que toute l'escadre y penssa périr par l'ignorance de leurs pilotes,
et que M. Le Pannetier avoit bien pesté de ce que je n'étois avec luy et
qu'il me conseilloit pas de paroistre sitots devant luy, et que luy il
avoit quelques propositions à me faire et me tint deux jours en suspend,
après quoy il me déclara que par le moyen de ses amys il me vouloit
faire capitaine d'une jolie frégate de 14 canons nommée la _Diligente_.
Je luy dits que j'étois tout à lui et ferois tout ce qu'il jugeroit à
propos, cepandant que je serois fort aise de continuer soubs son
comandement, et il me dits: «Je le voudrois bien, mais M. le Pannetier
vous en ostera, et ne vous fera plus d'avance étant piqué contre vous,
et lorsque vous serez capitaine en chef hors de sa dépendance il ne
pourra plus vous nuire». Ainssy il s'intéressa sur la _Diligente_ et me
fit agréer par tous les autres intéressés, et après quoy je fus saluer
M. l'intendant et M. Le Pannetier, qui me demanda d'où je venois, et que
j'avois perdu à être lieutenant de frégate du Roy, qu'il en avoit obtenu
le brevet, et que par mon absence il avoit fait placer M. Domain, mais
qu'il n'y avoit rien de perdu et que faisant une ou deux campagnes avec
luy il récupéreroit ce poste. Je luy dits que j'étois fasché de ne
pouvoir plus aller soubs son commandement, et que j'étois engagé pour
commander une frégatte que des particuliers m'avoient donnée et qu'ils
m'avoient fait venir de Diepe pour le subjet. Il dits: «Cela est beau de
quitter le service du Roy pour des particuliers». Et je me retiray avec
profonde révérence.

Je sortis du port le 14 février (1676) avec 92 hommes d'équipage et fut
croiser vers le Texel et le Vlye qui est à l'entrée et la sortye des
bastiments d'Amsterdam, mais j'en fus chassé par des navires de guerre,
et je futs à l'ouvert de la baye de Hull au nord d'Angleterre et dans le
dessain d'entrer dans la dite baye quoyque très-dangereuse pour ses
bancs de sables, mais il en sortoit deux moyens bâtiments que je prits
tous deux chargés de charbon de terre; l'un en outre avoit 60 saumons
d'étain et 150 de plomb, et l'autre 20 saumons d'étain et 100 de plomb
et trois balots de bayette ou flanelles, et les amarinois pour
Dunkerque. Et étant au travers de l'Ecluse une frégate qui sortoit de
Flesingue de 18 canons voulut m'aracher ma proie, je fis dépasser mes
prises en avant de moy et je l'atendis pour la combattre avant qu'elle
les peut atraper pour leur donner loisir à s'échapper, et elle m'attaqua
vivement et sans m'oser aborder, nous nous chamaillasmes près d'une
heure, et elle fut désemparée de son petit mât d'hune. Je tins ferme et
s'étant raccomodée elle revint à la charge et sa grande vergue luy
tomba, faute à elle, des précautions qu'elle devoit prendre, et je me
trouvay blessé au costé gauche de la teste par un coup de fusil, et dont
il n'y eut que les chairs emportées et l'os effleuré, à ce que reconnut
mon chirurgien par une esquille qu'il en retira, et je ne m'aperceut de
ma blessure qu'après le combat et que j'étois remply de sang, j'eus
quatre de mes hommes tuez, deux estropiez, l'un d'un bras et l'autre de
la cuisse cassée et six moyennement blessés, dont j'étois le 7e. Je
courois après mes prises qui avoient déjà dépassé une lieue d'Ostende,
où je craignois le plus, il se trouva une corvete de quatre canons
sortye de Nieuport qui enleva la plus petite de mes prises avant que je
les eût pu joindre et auroit enlevé l'autre sy je m'étois trouvé à tems
de l'en empescher; je la conduit au port où il falut que j'entras avec
ma frégate pour la raccomoder des coups de canons qu'elle avoit reçeus
et pour me faire guérir et mes blessés.

Pendant mon absence dans ce petit voyage il y eut une lettre de Holande
à mon adresse à la poste; elle fut portée à M. l'Intendant de la marine,
et comme étant un peu rétably de ma playe je le fus saluer. Après quoy
il me demanda quelle habitude et relation j'avois en Hollande et avec
quy, étant en guerre. Je luy dits que j'avois paine à savoir de quelle
part elle me venoit, excepté M. de Ruiter avec lequel j'avois lié
amittié en Angleterre. Il la demanda à son secrétaire et me la rendit
cachetée dizant: «Voyons ce que l'on vous écrit.» Je lui redonnai sans
l'ouvrir, et il me dit: «Ouvrez et la lisez haut.» Je la leut et luy
donnai à voir si je n'avois rien déguizé. Elle contenoit de ce que
j'avois esté longtemps sans luy écrire et bien des honnestetés et
ammittiez et m'ofroit de l'aller trouver, il me procureroit ma fortune
en me marquant entre autre que si je n'étois pas pourvu, que j'eus à
l'aller trouver et qu'il étoit dans l'état de m'avancer et me donner le
commandement d'un vaisseau des Etats. Sur quoy M. l'Intendant me dit:
«Voudriez-vous prendre les armes contre le Roy et estre traitre à
l'Etat.» Je protestay que non: et il me dits: «Je vous défends d'avoir
plus de commerce de lettre avec ce M.» Je lui demanday seulement la
permission que je peuts répondre cette fois à ces honnestetez et le
prier de ne me plus écrire que la guerre ne futs finie et que cela me
feroit préjudice et que je donnerois ma lettre à son secrétaire pour lui
communiquer avant de l'envoyer, ce qu'il trouva bon.

Après estre bien guéry et ma frégate bien redoublée et renforcé mon
équipage, je sorty du port le 26 de mars et fut droit à l'entrée de la
Tamise, entrée de Londres, et le surlandemain je fus bien chassé par
deux gardes costes d'Angleterre lesquels nous penssèrent faire périr à
force de porter les voilles d'un tens de neige et très rude, et nous
avions déjà trois pieds d'eau dans nottre calle quand j'arivé à la rade
de Dunkerque où ils m'abandonnèrent, et deux jours après je repris la
mer et fut croiser, sur le banc des Dogres où j'en prits un qui avait
quarante-deux barils de morue blanche salée; je l'envoyai au hazard par
dix de mes gens et arivèrent heureusement. Six jours après je pris un
flûton d'environ 90 thonneaux venant de Portugal avec du sel, 28 pipes
d'huille d'olive, 6 balles de laine lavée, et de plusieurs caissons
d'orange et de citrons, et je la conduits heureusement à Dunkerque.
Nostre biscuit se trouva gasté dans la soute par la grande eau que nous
eusmes lorsque les Anglois m'avoient chassé cy-devant, il me fallut
rentrer et désarmer la frégatte. Je ne pus réquiper ny sortir avec ma
frégatte qu'au 10 octobre parcequ'il nous fut fait deffense à tous les
particuliers d'engager aucun matelots que M. Bart n'eut acomply les
équipages de son escadre, et après quoy je fits en peu de temps la
mienne, ainsy que deux autres frégates de mes confrères, et sortismes de
compagnie et douze jours après nous fusmes très mal traités des
tempestes, qui nous séparèrent. Je couru vers les costes d'Ecosse en vue
de trouver quelque abry au risque d'estre prisonnier de guerre plutots
que de périr, mais le vent cessa après neuf jours de tourmente;
j'aperceu un moyen navire sur le soir et je fits semblant d'aler une
autre route que luy. Et aussi tots qu'il fit bien nuit nous redonnasmes
après luy à petite voilure; et au clair de la lune, sur les 4 heures du
matin, nous en eusmes connoissance, et ne l'aprochasmes pas plus près,
et le jour venant nous fusmes après iceluy, que nous prismes sur les
neuf heures, et c'étoit une grande barque que les Flessinguois avoient
prises sur notre nation venant de l'ille Madère, chargée de grosse
écorce de citrons confits et du vin; je la conduisois jusqu'au travers
de la Meuze où je futs rencontré par deux frégates de Zélande, l'une de
24 canons et l'autre dix-huit, qui coururent droit à ma prize et s'en
empara et celle de 24 me batoit en ruine et m'aborda et ne sauta que 3
de ses hommes dans nous, et nous décrocha ayant son mât de beaupré rompu
à l'uny de son étrave, je luy donnay la décharge de nos canons et de
mousqueteries, et celle de 18 canons étoit trop soubz le vent pour nous
ratraper, j'eus huit hommes tuez et 15 à 16 blessés, sans estre
estropiés, et il nous falut rentrer au port bien batus, et sans prise;
nous y aprismes qu'un de ceux qui avoit sorty avec nous avoient péry
corps et biens, et que l'autre étoit revenu sans rien faire à sa course,
ayant penssé aussy périr par la tempeste que nous eusmes.

En mars, 1677, je ressorty avec ma mesme frégatte; je fits plusieurs
moyennes prises que j'envoyois par mes gens, n'étant de valeur, et elles
furent toutes reprises; je parcouru aux costes de Norvègues sans y rien
trouver, et m'en revenant pour désarmer je rencontré plusieurs navires
marchands holandois, lesquels avoient trop de force pour que je les peus
ataquer, étant affoibly de mon équipage par les petites prises dont j'ay
parlé; cela me dégousta de retourner avec un navire d'aussy peu de
force, me ressouvenant des hazards que j'y avois encourus, et lors que
je l'eus désarmée, je remerciay MM. les inthéressés par l'advis de mon
ancien capitaine qui me promit la place de second capitaine avec luy sur
la frégate de 30 canons, dans l'escadre de M. Pannetier qui comandoit
l'_Etroitte_ de 40 canons.

Nous sortismes six frégates sur la fin de may, nous fusmes cinq mois à
croiser sans avoir encontré ny fait rien de remarquable, et après quoy
l'on nous désarma tous à notre retour.

En juillet 1678 la cour ordonna à Mrs Le Pannetier et Bart de r'armer et
de se diviser en mer leur escadre, je retournay avec mon premier
capitaine. Nous fusmes aux iles Orcades entre Fulo et Faril y atendre
les Indiens dont on avoit advis de leur retour pour Hollande, mais Mrs
les Etats toujours bien advisés, avoient envoyé audevant plusieurs
galiotes bonnes voilières avec des pilotes costiers pour les bancs et
des rafreschissements et vivres, nous donasmes plusieurs chasses sur ces
galiotes sans en pouvoir atrader; cela nous tira du bon parage où nous
étions. Et y ayant retourné nous aprismes par un bateau pescheur de ces
illes que la flotte de dix de ces vaisseaux avoient passé il y avoit
trois jours, et que par les maladies ils avoient bien perdu de leurs
équipages; nous courusmes après jusqu'à l'ouvert du Texel sur le Bree
Vertin sans rien trouver, cela nous unis tous en consternation. Les
vivres aloient nous manquer et prêts à nous en retourner, lorsque sur le
banc des Dogres, nous aperçusmes deux gros navires, nous creusmes estre
quelque Indiens, nous les atrapasmes en peu de tems à portée de nos
canons et ils furent bientots rendus. C'étoit deux pinasses de 7 à 800
thonneaux, avec un 36 canons et l'autre 30, lesquels venoient de
Suirinan et Curassao chargés de bonnes marchandises comme sucre, indigo,
cuirs, rocou et bois du Brésil et Campesche. Nous les escortasmes
soigneusement jusqu'à Dunquerque, où nous désarmasmes tous, et on
parloit de la paix, et à la fin du déchargement de la grande prise on
trouva 26,000 piastres.

Mr Bart avoit rentré au port huit jours avant nous, et y avoit amené 20
buschs avec du haran et en avoit fait brusler 32 et enleva aussy leurs
convois qui étoit le _Mars_ de 40 canons, et le _Prince Peerts_ de 24.
Le Roy ne faisoit ces armements qu'en vüe de faire crier les peuples
d'Hollande en détruisant leurs flotes des marchands et de la pesche de
leurs poissons qui est d'un profit considérable pour la Hollande, et par
ces pertes les provoquer à demander la paix.

1679. L'on eut la nouvelle de la paix avec la Hollande et Angleterre.
Les deux dernières prises que nous avions amenées étoient d'un trop
grand port pour nos marchands de France, le conseil ordonna de les
envoyer à Lisbonne en Portugal pour les y vendre, étant très-propres
pour les voyages du Brésil; Mr de Latre eut cette comission de les
conduire et de les vendre, et un parent de Mr Bart nommé Corneille Bart
comandoit l'autre soubs les ordres du dit sieur de Latre qui me prit
pour son segond, et nous partismes de Dunkerque vers la fin de février
n'ayant que du lest et un simple équipage seulement pour amariner, et
nous arrivasmes devant Lisbonne le 21 mars et peu à peu nos capitaines
congédioient nos équipages, pour en épargner la dépence. Mr Desgranges
pour lors consul de notre nation et comissaire de marine pour le Roy eut
ordre d'en procurer la vente, et il me pria de dresser les inventaires
de ce que contenoit les agreits et ustencilles de chaque navire en son
particulier, et sy j'avois creu les mauvais consseils j'aurois mis de
mon costé à l'écart pour plus de cinq cents pistoles, que cela n'auroit
en rien diminué la vente, et qu'on m'offroit et à mon capitaine de nous
les transporter à couvert. Je le vits un peu dans ce penchant et luy
dits famillièrement: «Qu'avons-nous de plus cher et plus précieux a
consserver, que l'honneur?» Sur quoy ayant réfléchy, il me dits: «Mon
enfant, tu as bien raison, je t'ay estimé et t'estime d'avantage.» Et je
travaillé exactement et très-fidellement aux inventaires, et l'on fut
plus de trois semaines à nous acorder du prix que Mr Desgranges en
souhaitoit. Les marchands portugois ne marquaient pas d'empressement à
leurs offres, ce qui déconcertoit un peu nos Mr. Je leurs dits que
j'avois en penssée une ruze qui m'étoit venue en l'esprit, qu'il faloit
faire sourdement coure le bruit que les marchands de Cadix en ayant eu
advis qu'ils en faisoient offrir plus de quinze mil livres qu'on ne nous
en offroit, et faire remettre les mâts d'hunne et les voilles en état
d'apareiller, et tirer les expéditions pour sortir du port. La choze fut
trouvée bonne, et nous travaillasmes à nous réquiper, on nous offroit
déjà mil cruzades de plus et puis encore 500. Je dits: «Il faut aler
plus haut; il faut faire dessendre nos vaisseaux à Blem[53] qui est la
sortye, et au pis aler nous concluerons.» Et deux jours après comme nous
étions soubs les voilles, il vint à nos bords une chaloupe avec un ordre
de Mr Desgranges de remonter à nos places, sur ce qu'il avoit conclu le
marché des deux navires. Nous ne pouvions remonter à cause de la marée
que nous avions atendu baisser pour nous dessendre; nous mouillasmes les
ancres et dits à Mr Delastre: «Alez trouver Mr le consul et luy demandés
s'il a penssé à notre chapeau[54] et que ne l'ayant fait il fasse savoir
à ces acheteurs que nous ne conssentons à la vente et que nous irons à
Cadix.» Et il conduit Mr de Lastre chez les marchands où ils
s'expliquèrent, où nous obtinsmes six cents cruzades de chapeau valant
douze cents livres, que nous partageasmes en trois et nous remontasmes
le lendemain à marée montante, et secrètement Mr le Consul me donna cent
cruzades pour mes paines des inventaires et pour l'advis que j'avois
donné. Je présentay mes cent cruzades à mon capitaine, lequel n'en
voulut rien prendre et dits seulement: «Mr le Consul devoit honnestement
me les délivrer pour que je vous les euts présentées.» Puis l'on me paya
mes gages, et Mr Delastre me dit: «Il nous faut chercher un passage pour
retourner enssemble à Dunkerque où nous verons ce que nous ferons pour
l'advenir.» Mr le Consul nous engagea nous deux à souper chez luy, car
l'autre capitaine étoit une vraye cruche pour ne pas dire beste; sur la
fin du repas Mr Desgranges me demanda si je me proposois de retourner en
France, lui disant que ouy, et: «Qu'alez-vous faire au commencement de
cette paix où l'on ne sait encore que entreprendre?» Mr De Latre prit la
parolle: «Il ne sera pas désoeuvré.» Et Mr Desgranges me dits: «Sy vous
voulez commander icy une caravelle où j'ay intérêt, nous luy avons
depuis peu fait la poupe en frégate et mastée aussy de mesme elle est
bonne voilière, mais elle n'a que six canons et autant de périers, voyez
là; elle est placée devant St-Paul.» Et je luy demandai au lendemain
pour luy répondre, afin de savoir les sentiments de mon amy et capitaine
qui eut la bonté de m'acompagner à en faire la visite. Je la trouvois à
mon gré excepté son peu de déffence contre les Saletins où l'on est fort
exposé; mon capitaine m'en représentoit les dangers pour m'en dégouster,
et il me reconnu y avoir du penchant. Il me dits: «Vous en ferez ce
qu'il vous plaira.» Je futs retrouver Mr Desgranges pour luy demander à
quel voyage il destinoit. Il dits pour aler porter des sucres à Bilbaots
et raporter du fer et autre choze. Je vouluts aussy savoir soubs quel
pavillon et passeports. Il me promit que ce seroit soubs ceux de France,
car soubs pavillon de Portugal je n'aurois pas acxepté. Nous convinmes
pour mes gages, ainsy je me séparay de mon capitaine et fits en peu de
jours mon équipage et chargement, et fit heureusement le voyage de
Biscaye et retour à Lisbonne, et après avoir fait ma décharge l'on m'en
proposa un segond et pareil, mais lequel ne fut pas tout à fait aussy
heureux, car j'échapay belle d'estre esclave par deux frégates de Saley:
lorsque je faisois route pour Biscaye, étant au travers de Tamina, en
vue des isles de Bayosne en Galisse, j'aperceus les susdites frégates,
qui me donnoient la chasse. Je reviray de bord et prits la fuitte pour
me sauver dans la rivière de Vianna[55] et où la barre y est périlleuse,
et par malheur la mer y avoit baissé d'une heure et demie; je mits tout
au hazard de la vie pour la liberté, car j'étois fort empressé puisque
leurs mousqueteries nous frapoient à nostre bort que j'euts mon
contre-maistre blessé à la cuisse et un gros dogue que j'avois qui fut
tué. Je resté seul sur mon pont à faire gouverner, et j'entray entre
deux rochers par-dessus la barre; les pilotes du lieu n'osoient
m'aprocher avec leurs chaloupes à cause des boulets de leurs canons qui
me surpassoient, mais la forteresse de Vianna tira plusieurs coups sur
ces pirates qui les écarta au large, mais par la marée trop basse, je ne
peus entrer assées avant dans le port et mon navire échoua presqu'à sec,
dont il souffrit beaucoup, et que je le creu perdre et les sucres, car
je futs avec la chaloupe tout autour en faire la visite et je remarquay
plusieurs coutures entre ouvertes dont l'étoupe en sortoit et point de
secours des gens du pays, je me fis aporter des chandelles de suif qui
étoient molasses par la chaleur et dont je les couchois en long, les
écrasant avec mes pouces dans les coutures et les bouchoirs par ce
moyen, et lorsque la marée fut au deux tiers montée mon navire se dressa
et flotta, et les coutures se resserèrent sy fort que toutes mes
chandelles parurent sur l'eau et que je ne m'arestay pas à les
represcher, mais bien à faire pomper deux pieds d'eau qui avoit entré
dedans ma calle dont le premir rang d'en bas des caisses de sucre fut
endommagées et nous entrasmes au port proche de la ville, quoyque petite
qui est une des plus agréables que j'ay vues, étant pavée par de grandes
pierres de taille blanche et grisâtes, et à toutes les places de très
belles fontaines bouillantes à triple rang et qui maintien une grande
propreté des rues. Je fis connoissance avec Mr Michel de Lescole[56],
parisien et ingénieur en chef du roy de Portugal, lequel finisoit de
fortifier cette ville. J'y fis aussy connoissance avec Mr le Marquis
Desminas[57], gouverneur des frontières, et dont le fils est aujourdhuy
généralissime des armées du Roy de Portugal. Je fus 15 jours avant de
pouvoir sortir du dit port, et faisant route pour Bilbao, le travers du
Cap Pinas, à un petit matin, j'aperceut un navire qui aparament ne me
vit pas; je seray de bord et au jour il me chassa vivement. C'étoit un
de ceux qui me fit entrer à Vienne; je poussay au hazard dans la barre
des Ribadios dont j'étois proche, et trois jours après je reprits ma
route et arrivey à Portugaletto au bas de la rivière de Bilbao, et
ensuite montay à St-Mames à demie lieux proche la dite ville qui est
encorre très-agréable.



CHAPITRE III

Voyages aux Açores.--Explosion d'un volcan.--Les Pirates
d'Alger.--Voyages à Madère.--Découverte d'un banc de
rochers.--Naufrage.--Voyage à l'Ile de Ténériffe; excursion dans
l'Ile.--Voyages à la côte de Barbarie.--Supplice d'un Juif.--Doublet
résiste aux séductions de Mme Thierry.--Autres voyages à
Ste-Croix-de-Barbarie.--Les Maures attaquent Mazagan.--Retour à Cadix
puis en France.


1681. Pendant cete année j'ay fait plusieurs voyages à toutes les illes
Assores pour y charger des bleds froments et les porter à Lisbonne, et
dans mon premier en vüe de l'ille de Saint-Michel j'échapay heureusement
par adresse d'un piratte de Salé, ce qui seroit ennuyeux à réciter.

Dans le segond, je futs à la Tercère, capitale de toutes les autres, où
est un bon évesché et un colège de jésuites et plusieurs beaux couvents,
tant Récolets que Religieuses de trois ordres, une bonne citadelle
presque imprenable par sa situation ne pouvant estre ataquée que du
costé de la ville qui forme un amphitéastre. A la sortie de ce port, je
futs au Fayal pour y charger des sucres qui y étoient arrivés du Brésil
et finir mon chargement d'excellents vins de l'ille Pico nommés vins
_passados_ qu'on apelle vins du Fayal, mais il n'y en croit que très
peu, tout vient de l'ille du Pic, mais c'est que la rade où posent les
navires est devant et proche la ville du Fayal, où pendant que j'y étois
un volcan creva au haut de la montagne, et les ruisseaux de feu en
dessendoient à un cart de lieux de la ville dans une ravine qui les
recevoit, dont on étoit empoisonné des odeurs du souffre et bithume.
Notre consul étoit le sieur Gédéon Labat de la Rochelle, qui se
convertit pour épouser une demoiselle portuguaize; le consul pour les
Anglois étoit Jacques Ston, et celuy des Holandois Jean Abraham, et il
étoit resté chez les Pères jésuites un cordelier françois qui n'avoit
voulu se rembarquer sur un navire qui avoit relasché en cette ville. Je
fus convié par tous les sus-nommés d'aler avec eux voir autant que
possible le dit volcan, et sans quelques affaires qui me survindre à mon
bord j'aurois esté de la partie; et lorsque le soir je retournay à terre
j'en apris le succès, qu'ils avoient esté près d'une lieue dans la
montagne et qu'il se creva un autre volcan autour d'eux et dont le
cordelier y fut englouty sans le plus apercevoir. Abraham le holandois,
fort alerte à sauter, en fut quite pour les jambes un peu brûlées, ayant
sauté des ruisseaux en feu, et le reste furent fort épouvantés et
fatigués d'avoir raporté de leur mieux le pauvre Abraham qui ne vécut
plus que deux jours. Et je retournay à Lisbonne, et en peu de jours je
futs réquipé pour le mesme voyage où de chemin faisant je devois porter
à l'île de la Terciere Don Roberto de Saa, secrétaire d'un nouveau
évesque, avec une partie de ses ornements et meubles et de ses
domestiques.

Etant environ cent cinquante lieux en mer, je fus rencontré d'une
frégate de 36 canons nommé le _Rosier Dargel_[58], et plus de 300
hommes. M'ayant aproché à la voix, il me fit comandement d'abaisser mes
voilles et d'aler avec ma chaloupe à son bord, ce qu'il fallut faire.
Aussitôt que je fus dans son bord, quatre gros Maures les bras nus
jusqu'aux épaules tenant d'une main chacun un sabre clair comme argent
me conduisirent au Reys qui étoit assis comme un tailleur sur un beau
tapis, fumant de bonne grasce avec une longue pipe, me faisoit
questionner par un renégat de Provence qui étoit son lieutenant. L'on
fit aussy embarquer mes 4 hommes, et bien une douzaine de turcs armés
furent à mon bord. Il me demanda mon passeport dont j'étois porteur, et
après l'avoir bien examiné, il me fit dire que sy je savois avant mon
départ que la guerre entre Alger et la France étoit déclarée et que
j'étois son esclave avec mes gens. Je luy dits que j'étois certain du
contraire et que j'en étois bien informé chez notre ambassadeur. Et pour
me mieux intimider, il me fit dépouiller mon justau corps et veste,
chapeau et peruque, cela ne laissa pas de m'éfrayer. Et ses gens
revindrent de nostre bord et lui dirent avoir trouvé dans ma chambre un
prestre portugais malade dans une cabane et qu'il avoit cinq à six
valets et neuf à dix chiens de chasse, et qu'il faloit que ce fût un
évesque. Je luy dis: «Vos gens ne se trompent pas de beaucoup, car c'est
son secrétaire.» Et sur cela, il dits: «Prends garde, crestien, ne me
ment pas.» Je dis «Faites examiner ses papiers et ses gens et sy je
ments jettez-moy à la mer.»--Il répliqua: «Non, non, je te garderay
mieux.»--Tout cela m'embarassoit fort, et je croy mon passager et tout
le reste ne l'étoit pas moins. Mais à mauvais jeu, bonne minne. Après
m'avoir bien tourné sur tous sens, il me fit rabiller, et me donna un
verre d'eaudevie et me voulut engager à fumer. Je m'en excusay disant
que je n'en avois pas l'usage. Ensuitte il me parla luy mesme en langue
franque demy Espagnol et François corompu et que j'entendois très
bien.--«Sy tu veux avoir ta liberté, ton équipage et ton navire, il faut
que tu conssente par écrit que j'enlève tous tes portugais et leurs
bagages seront à toy.»--Je luy dits: «Vous avez la force en main, je ne
puis empescher vos volontées, et vous savez mieux que moy que sy je
faisois telle action que je serois au moins pendu et que je m'estimerois
bien plus heureux d'estre son esclave.»--Il me dit par deux fois: «Tu es
malin, prends bien garde à toy, entends-tu?»--«Oui seigneur, j'entends.
Et sy vous m'enlevez, le moindre de mes passagers, il faut aussy
m'enlever, sinon jiray droit vous attendre à Argel devant vostre Dey qui
me fera justice.» Et le lieutenant renégat me donna un souflet
légèrement en disant: «Ets ainssy que tu parles au Reys.»--Je luy
enfonça du pied sur l'os de la jambe croyant luy pousser au ventre. Le
Reys se leva: «Alons, qu'on donne la bastonnade à ce jeune coco.» L'on
s'y préparoit. Je dits au Roy; «Seigneur, écoutez. Cet homme qui m'a
frapé le premier et sans vos ordres n'est pas un turc, cets de ma nation
renié[59].»--Il tend les bras vers moy disant: «Il a raison. Va à ton
bord et te retire de moy.» Ce que j'aspirois entendre. Ses gens
enlevèrent seulement six rôles de tabac de Brézil, qui étoient pour le
bureau de la Terciere, dont je fits semblant n'en rien voir; l'on fit
rembarquer mes 4 matelots et nous retournasmes jouyeux dans notre petit
bâtiment et continuyons notre route. C'étoit sur les 6 heures du soir
lorsqu'il nous relascha, et nous en perdismes la vue en peu de temps.
C'étoit le beau de voir le secrétaire se lever de sa cabane et me baiser
les pieds et aussy ses gens sans m'en pouvoir dégager m'apelant; _Santo,
santo liberator_.

Deux jours après ce malheureux encontre, nous fusmes ataqués des vents
de oest et sud-oist tout opozès à nôtre route, et grande tempeste
pendant 16 jours; nos vivres manquoient; la contagion se mit à mes
passagers excepté Mr de Saa; les autres mouroient au premier et deuxième
jour qu'ils estoient pris par un seignement de neez. Mon chirurgien fut
le premier des nostres mort la deuxième journée, mon pillote ensuite en
un jour; plus personne ne voulut se hazarder d'aler tirer deux morts
entre ponts, j'y fut les atacher à une corde et criois à ceux de haut:
«Hisse.» J'en fus pris d'une grande douleur de teste, et sentois comme
un feu soubs l'aisselle gauche. Mon contre maistre, vénitien de nation,
me pilla du vieil oingt, de l'ail, du sel, de la poudre à canon et
m'apliqua sur la douleur qui étoit enflée son emplastre; j'en penssay
perdre l'esprit ayant une fièvre terible; je m'atachay la teste d'une
fine serviette que je faisois étraindre par deux hommes de toute leur
force que mes yeux en étoient forcées; l'abcès creva dès la mesme nuit,
et mon vénitien me lava avec du vin presque bouillant; je me soutint et
je faisois pousser vent arière à toute force pour atraper la première
terre venue; j'avois perdu mon point de navigation dans mon mal, je
poussois au hazard et en cinq jours par un matin nous aperceumes la
terre que je reconnuts estre entre Port à port et Viana où j'avois esté.
Je poussay dedans en tirant quelques canons et nous trouvasmes une
chaloupe de pillotes de la barre qui nous y entrèrent, et je ne permis à
aucun d'eux d'entrer dans mon bord crainte de leur communiquer notre
contagion, je leur donnay une lettre ouverte et trempay au vinaigre pour
M. de l'Escolle, où je luy donnois advis de nostre malheur et le
suppliois de sa protection et ses pilotes la receurent ne sachant lire
le françois, ny à qui je l'adressois. Ils la portèrent au consul de
notre nation, qui la fut communiquer à Mr le Marquis Desminnes, lequel
ordonna de nous mettre avec notre bâtiment dans une crique, à deux
lieues éloignées de la ville, entre une pénisule de sable déserte de
toutes maisons plus d'une lieue autour de nous, lequel me fit dire que
lorsque j'aurois quelques besoin de mettre mon pavillon en berne, et que
moy ny mes gens ne se communiquats avec ceux par quy il m'envoiroit les
secours que l'on débarqueroit sur la pointe et où je metrois mes lettres
trempées ou vinaigre au bout d'une gaule. Mr de Saa et moy lui
écrivismes une lettre respectueuse le suppliant de nous honorer de sa
protection, et il nous fit responsce de bien observer les reigles
requizes au pareil cas, et que rien ne nous manquera et que Don Miguel
de l'Escole étoit retourné à Lisbonne. Il fit poser des sentinelles pour
nous empescher communication avec ces habitants, mais il se fit une
cabale pour nous venir brusler dans notre navire, et auxquels nous
fismes la peur de tirer dessus, et en donnai advis à Mr Desmines qui me
manda de tirer sur ceux qui m'aprocheroient, et il fit redoubler sa
garde. Je fits débarquer des voilles sur la pointe de sable et des
petits mâts et fits deux tentes l'une pour mes gens et pour Mr de Saa et
moy et notre mousse. Il me mourut un matelot au bout de trois jours de
notre arivée, et nous l'enssablasmes bien au loin de nous sans le donner
à conoistre à ceux du pays, le restant de mes gens se rétablissoient
d'un jour à autre, ainssy que Mr de Saa et moy; il est vray que nous
fusmes bien secourus de tous vivres et rafreschissements et les deux
communautées de religieuses nous acabloient de confitures et conssomées.
Au bout de quinze jours Mr de Saa et moy écrivismes une lettre civile à
Mr le Marquis en luy donnant advis que depuis nous estre débarqués sur
la péninsule et fait airer notre navire et le laver avec l'eau de la mer
tous les jours et nos hardes et brullé les paillasses, que nous
jouissions d'une parfaite santé et que nous nous sentions en état de
reprendre la mer, ayant repris des vivres et quatre matelots qui me
manquoit. Il nous fit réponsce de ne nous pas précipiter et qu'il me
faloit rester jusqu'aux 40 jours, et après quoy nous aurons toute
satisfaction. Cependant au bout d'un mois il se fit aporter dans une
barque couverte avec des tapis et nous aprocha de fort près, à nous
entre parler avec facilité, et nous exorta à patienter dix à douze
jours, et que je luy envoya un mémoire de tout ce qu'il me faudroit pour
mon voyage, qu'il le feroit tenir tout près pour ne me pas retarder d'un
moment, et puis il s'adressa au secrétaire de l'évesque luy disant:
«Votre seigneur Evesque est mon parent et mon amy; je vous consseille de
vous débarquer après la quarantaine et d'aler à Lisbonne où vous aurez
occasion d'un plus gros bastiment». Mr de Saa luy repliqua: «Monsieur,
sy vous saviez ce qui nous est arivé avec un navire turc et comme mon
capitaine a agy à me délivrer de la captivité vous seriez surpris, et
vous mesmes ne me conseillerez pas de le quitter». Et luy conta en
racourci l'histoire, et dont Mr le Marquis me donna des louanges et
qu'il m'avoit cy-devant connu quant j'échapay les deux saletins, et
qu'il feroit de son mieux pour nous contenter et il me fit engager par
notre consul cinq matelots, qui s'étoient trouvés échoués dans une
tartane, à l'entrée de Caminie. Attendant ma quarantaine finie, je receu
les provisions du contenu en mon mémoire et le secrétaire fit faire
provision de volailles et moutons sans les présents de Mr le Marquis et
des nonnes que j'en avois ma chambre remplie. Je livray une lettre de
change sur Mr Desgranges au secrétaire de Mr le Marquis pour le montant
de ce qu'il avoit fourny en argent et vivres, et le remerciasmes très
fort de toutes ses bontées. Mr de Saa luy voulut aussy payer comptant ce
qu'il avoit receu, mais Mr le Marquis n'en voulut rien recevoir,
s'excusant qu'il s'acomoderoit bien avec le seigneur évesque son cousin.
Et la 39e journée de notre détention, comme il faisoit un tems
très-favorable pour sortir le port et la barre, obtinmes notre congé
étant tous en bonne santé, et en sept jours nous arrivasmes à Angra,
ville capitale des Assores, où l'on nous croyoit péris ou esclaves, et
ce fut des joyes de nous y voir. Mr de Saa en étoit originaire et sa
famille qui étoit des plus considérables dans l'ille, après qu'il fut
débarqué et raconté nos advantures j'estois caressé et estimé d'un
chacun; j'estois acablé de présents de table sans ce qui m'en restoit du
départ de Vienna. Ayant en trois jours débarqué ce qui étoit pour le
seigneur évesque et secrétaire, je party pour me rendre à l'ille du
Fayal et y arriva au landemain n'y ayant que 30 lieux de distance, et au
Fayal je trouvay des ordres d'y recevoir seulement 64 caisses du sucre
et ensuitte aler à l'ille de Madère y recevoir le reste de mon
chargement à 250 lieues éloigné, et fus 17 jours à m'y rendre, et en dix
jours j'eus fait mes expéditions. Et ayant party en faisant ma route
pour me rendre à Cadix, me trouvant 7 à 8 lieux dans le Nord-Est de
Porto-Santo[60], le calme me prit, j'aperceus à une portée de mousquet
de mon bord un grand frémillement de la mer, comme d'une forte marée;
mes gens croyoient que c'étoit un lit de poissons, cela ne me contenta
pas. Je fis mettre la chaloupe à la mer et m'y embarquay avec une ligne
et un plomb pour sonder, et en étant proche je trouvay 13 à 14 brasses
d'eau, et avançant je ne trouvay plus que onze pieds d'eau et rochers.
Je trouvay une grande vergue d'un gros vaisseau qui avoit plus de 60
pieds en longueur taillée sur les 16 carres excepté au bout; sa poulie
de grande drisse étoit à trois roüets de gayac et la cheville ayant 7
pouces en grosseur, j'eus de la peine à atirer cette vergue le bout d'un
de ses bras étoit acroché au fond ou au corps du vaisseau, et aussy la
grande drisse, j'eus peine de les couper et l'entrainay le long de notre
bort, mais impossible de la pouvoir embarquer et je n'en eut que la
grosse poulie et celle d'un dormant d'un bras; il survint du vent et
poursuivi ma route. Cets de cette découverte que Mr Bougard me cite dans
son livre intitulé: _Le petit Flambeau de mer_[61].

(1682). J'arivé dans la baye de Cadix le 8e janvier; je fust à terre
trouver M. notre consul, qui me demanda sy je savois que la peste y
estoit, Je luy dits que non.--«A qui estes-vous adressé?» Je luy dits;
il m'y fit conduire. C'étoit à M. Bonfily et Gualanduchy, marchands
génois, qui me dirent: «Hé mon Dieu, mon capitaine, retournés au plus
vitte à votre bord et mettez soubs voille la peste est icy. Alez-vous en
dans la rivière de Siville, où nous vous envoirons des ordres.» Et je
part sur-le-champ et mits à la voille, et à minuit j'étois à l'ouvert de
cette rivière, et je fist revirer de bord alant vers la mer, atandant
que le jour paruts. J'étois extrêmement las et fatigué. Je dits à mon
pilote, à qui c'étoit à luy de veiller, de continuer d'aler au large
jusqu'au point du jour, mais il n'en eut pas la patience. Sur les deux
heurres il fit revirer de bord pour nous aprocher de l'entrée, pendant
que je dormois d'un profond sommeil, et sur les trois heures je fus
réveillé en sursault, sentant notre navire sauter sur les roches et
d'entendre crier: «Nous sommes péris.» Et sortant de ma chambre tout
effrayé, je crie: «Ameine les voilles.» Mais je ne trouvay de tout mon
équipage qu'un garçon qui me servoit dans ma chambre. Mon coquin de
pillotte qui étoit Anglois de nation s'estant jetté dans ma chaloupe
avec mes matelots m'abandonnèrent avec ce seul garçon, fils du capitaine
Pelvey, d'Honfleur. Et je criay à force de voix à ceux de mon équipage
que lorsqu'ils seroient arrivés à terre de m'envoyer la chaloupe et
quelque bateau du pays pour me secourir et le navire s'il se peut faire.
Je restay ainssy ne sachant mon dernier moment, le navire à demy plein
d'eau jusqu'à dix heures du matin, lorsqu'il vint deux barques
espagnolles, qui avoient party exprès de San-Lucar de Baraméda, entrée
de la rivière de Siville. J'avois avant leur arrivée coupé tous les mâts
de crainte que le navire ne se fut ouvert et dépiéssé. Les deux barques
sitôt arrivées attachèrent un câble sur le navire, et leurs équipages
sautèrent dans mon bord et pillèrent toutes mes hardes dans ma chambre
et ce qu'ils purent enlever, après quoy déployèrent leurs voilles la mer
ayant monté, et arachèrent le navire de dessus le banc de rochers nommé
les salmedives de Chipionne[62]. Je restay seul dans le navire et
lorsqu'il fut hors du banc, il s'enfonssa jusqu'à l'ung des bords. Et
cependant les deux barques l'entraîsnèrent dans la rivière de Séville
vis-à-vis la chapelle de Bonance où résidoit un moine de l'ordre de
St-Jérôme qui me fit conduire dans sa chambre éloignée d'une demie lieue
de San-Lucar, dont le consul nommé Jean Boulard, de Bayosne, qui avoit
pris le nom de Jean de Hiriarte me vint trouver et promettre tout le
secours qui dépendroit de luy. Je me trouvay dénué d'argent, de linge et
de hardes. Il m'avanssa dix pistoles pour me réquiper simplement, et aux
marées basses l'on sauva bien des sucres, mais à demy fondus et marinés.

Et me trouvant dénüé et ne savoir de quel costé tourner, le sieur
Hiriarte me proposa d'aler pour marchand sur une sienne tartane, le
patron Louis Gazen, seulement armé d'un petit canon de fonte, dix périer
et 14 hommes d'équipage pour aller aux isles de Canaries négossier.
J'acxeptai le party sans beaucoup réfléchir aux grands risques qu'il y
avoit d'estre pris et esclave des Salletins qui reignent souvent vers
ces illes. Je party de San-Lucar le 9 de janvier. Le dix janvier[63] le
lendemain de notre départ sur la tartanne le _St-Anthoine_ du port de 70
thoneaux armées d'un moyen canon de fonte de trois livres de balle et
dix pieriers de fer, quatorze hommes d'équipage et un passager espagnol
revenu depuis peu des Indes du Pérou, et moy, composions en tout seize y
compris un jeune mousse, le patron intéressé à la dite tartanne nommé
Louis Gazan, du Martigue en Provence. En faisant notre route pour les
illes Canaries jusqu'au dix de janvier sur le Midi nous fusmes d'un très
grand calme et nous (nous) trouvions estre à la hauteur de Cadix environ
trentre lieux dans le oüest, et nous aperceusmes environ à trois lieux
de nous, un bastiment qui à ses voilles nous le reconnusmes pour estre
une seitie, sorte d'embarcations qu'on ne fabrique qu'aux costes de la
Méditerranée, laquelle nous jugions venir de Portugal pour aler dans le
détroit de Gibraltar. Mais nous apercevant qu'elle nous approchait
promptement quoyque sans aucun souffle de vent, je prits des lunettes
d'approche. Je découvrits qu'elle servoit d'un grand nombre de rames et
que sa chaloupe la nageoit à son avant, ce qui me donna beaucoup à
penser, vü qu'un tel bâtiment en marchandise ne peut avoir autant de
rameurs, et qu'étant en paix excepté les Salletins, je ne savois que
préjuger. Et en discourant de la sorte toute notre équipage vouloient
assurer que jamais aucun Saletins ne se servoient de ces sortes de
bâtiments, mais bien les Argérins (Algériens) qui ne sortoient jamais le
détroit avec telles embarcations. Et mon espagnol s'assurant sur leurs
discours me dits: «Vous ressemblées à notre Dom Quixotte qui se fait
avanture de tout ce qu'il voyoit»; sur ce qu'il me voyoit opiner
fortement pour nous disposer au combat. Et je me rendit maistre absolu
et commencey par bien charger notre unique canon avec les dix pieriers,
ayant remply de mitraille par dessu leur charge. Nous avions en outre
huit gros mousquets comme fauconneaux portant trois quarterons de balle,
lequels pour affûts étoient montées sur chandeliers de fer en piériers,
et on y metoit le feu aussy avec des mesches. Nous avions aussy six bons
gros fuzils, et mes deux pistolets crochées à ma ceinture pour me faire
mieux obéir. Nous avions aussy douze demie piques, et l'espagnol et moy
chacun notre épée. Je fit tirer nos matelots de nos cabanes et les fits
atacher en long avec des cloux en dedans de notre bord autour de notre
timonier afin de le conserver, et ensuite entre chaque piérier où nous
aurions le plus affaire. Et je fits saisir avec une moyenne chaisne de
fer notre grande enteine ou vergue pour l'empescher de tomber au cas que
la drisse en futs coupées. Et dans ces intervalles la seitie s'étoit
approchées à portée du mousquet, et sans nous tirer aucun coup elle nous
envoya sa chaloupe avec six hommes habillées à la provenssale, ayant
chacun un chapeau. Et étant à la voix ils nous demandèrent d'où nous
étions et où nous allions. Ayant fait réponsce je demandey la mesme
chose. Il répondire de Marseille, venant de Portugal alant au détroit,
et que nous n'eussions pas peur. Je leur criay de n'aprocher davantage
où que j'alois faire feu sur eux. Ils retournèrent à leur bord où entre
temps j'aperceu quelques turbans et Mores. Je fits deffense de tirer
aucun coup sans mon ordre. Et dans le moment tous mes gens pleuroient en
lamantant, «Adieu, nos libertées! Et que deviendront nos femmes et
enfants?» Je dits: «Il faut bien nous deffendre. Ayons recours à Dieu et
à la Ste-Vierge. Et sy nous en échapons, prometons d'y faire dire des
messes et y aler nuds pieds au premier endroit où il y aura Eglise.» Et
chantasmes un peu bas le _salve regina_. Je voyois mes gens très abatus.
Je fis deffonser un baril de poudre à l'ouvert de ma chambrette et mit
une mesche alumée à la bouche d'un pistolet, et dits d'un ton de colère;
«Jour de Dieu, si quelqu'un manque à son devoir je le tueray et mettray
aussy tots le feu à la poudre. Autant mourir que d'être esclave de ces
cruels barbares.» Et incontinent la seitie étant à portée de pistolet
tira ces 8 canons et treize pieriers de son costé babord sans ne nous
faire mal qu'au corps de notre bâtiment et dans nos voilles, croyant
nous faire tirer notre vollée: ce que je deffendits entièrement, les
voyant disposées à nous aborder et à quoy je me réservois. Et par une
espesce de miracle il nous survint un petit vent qui nous mit en état de
gouverner, et dont notre timonnier se prévalut sy à propos qu'il nous
fit revirer de bord en un instant que l'ennemy nous abordoit et ne nous
peut joindre que par la poupe qui est pointüe et ne donna lieu qu'à
trois Maures de sauter dans nous, dont je tuay un d'un (coup de)
pistolet. Et nos décharges se firent sy à propos que nous leur tuasmes
beaucoup des leurs, et que autour d'eux la mer en étoit rougie de sang.
Il leur en tomba beaucoup à la mer qui étoient sur leur proüe pour
sauter dans nous; nous les voyons repescher avec leur chaloupe, sur quoy
nous tirasmes toujours; et nous les avions désemparées de leur pointe de
la voille de misenne ou le trinquet, ce qui les empeschoit de gouverner
leur bâtiment pour revenir sur nous. Il y eut un des trois Maures qui
avoit sauté dans nous qui se jetta à la mer croyant regagner à son bord,
mais je fits tirer dessus et il fut tué, et le 3e je le fits sauter dans
rejoufond de cale. La seitie racomodoit le point d'écoute de sa misenne
pour nous revenir à la charge. Je mits en résolution de revirer sur eux
pour ne leur donner loisir à se racomoder. L'on me fit un peu
d'opposition. Et ayant fait connoistre que si nous leurs donnions ce
tems qu'ils n'aloient pas manquer à nous aborder une seconde fois et
nous enleveroient, nos forces étant trop inégalles, et que j'aimois
autant hasarder la vie que tomber esclave et qu'il n'y auroit de ransson
suffisant pour m'en tirer, veu que j'aurois passé pour propriétere des
effects que nous avions. Et j'encouragé notre équipage et revirasmes
dessus nos ennemis qui nous tiroient du canon mais lentement, ce que je
fis remarquer. Et je ne voulu faire tirer que lorsque nous serions à
portée d'un bon pistolet, ce qui fut bien exécuté. Et nous les
désolâmes. Je continué une seconde décharge, et nous les entendismes
crier: «Quartier, quartier, crétiens.» Et sy j'avois eu une trentaine
d'hommes, je les aurois enlevées. Mais quelle aparence avec quinze
hommes et un mousse de s'y hasarder. Encore trop heureux d'en avoir
échapé comme nous fismes. Notre contremestre nommé Anthoine Animou se
trouva très blessé à l'épaule droite d'un coup de mousquet, et Pierre
Caillau, matelot, d'un demi-pique qu'il receut de moy au costé gauche
lorsqu'il voulut se sauver dans la calle, et moy j'en fut quite par une
grosse contusion à la cuisse droitte proche l'aine, ayant trouvé la
poche de ma culote en fasson de gousset à l'espagnole toute rompue où
étoit ma tabattière de vermeil doré toute brisée qu'on n'a pas pu
racomoder et à quoy on at atribué m'avoir sauvé la cuisse.--Et quant
nous quitasmes l'ennemy, il étoit autour de sept heures du soir, et
continuasmes notre route jusque vers les 9 à 10 heures que je fits
gouverner en changeant d'un rumb et demy de la bussole, crainte qu'il ne
revienne après nous. Et ne dormismes que très peu pandant la nuit. Et au
matin nous fusmes très joyeux de ne plus voir nos ennemis. Mon équipage
me fit mile caresses, ainsy que l'Espagnol qui me présenta une joli
boette d'or à la condition que je donnerois la mienne à la Vierge où
nous ferions nos actions de grasces, et je luy promis de plus que ma
boette je donnerois un devant d'hautel d'un beau tissu d'or. Ce qui fut
exécuté le landemain de notre arrivée à l'ille de Ténérif. Nous fusmes à
un monastère de Dominicains où l'église est fondée à Notre-Dame de la
Chandeleur, à trois lieux du port, où nous fusmes pieds nuds faire
chanter une grande messe, et y fusmes bien traitées par les religieux
qui ne manquèrent d'enregistrer nos déclarations atribuées au miracle.
Et pendant la route je penssé mes blessés avec du charpy oint de cire
blanche neuve fondue en huille d'olive et un jaune d'oeuf broyé, ce qui
entretint la playe de mon contremestre en bonne supuration, et le coup
de pique fut en dix jours guéry, ayant rencontré une côte, et comme je
n'avois point de chirurgien ny onguents je fit de mon mieux. Et dès que
je fus arrivé à Ténérif, je fis débarquer mon blessé chez un chirurgien
bayonois étably là. Il fit plusieurs grandes ouvertures autour de la
playe et en tira une balle d'une once qui avoit esté mordüe, ce qui
causa bien de la pouriture et long à guérir. Il m'en couta 125 piastres,
mais notre Maure nous deffraya, en l'ayant vendu trois cents vingt-cinq
piastres à un riche habitant qui avoit son frère esclave à Maroc, en
espérant en faire échange pour son frère. Et lorsqu'il se vit vendu il
se déclara estre le lieutenant de la sietie, ce qu'il m'avoit toujours
caché, et que je le laissey à la gamelle des matelots, et il releva
beaucoup les actions de notre conduite dans notre rencontre. Il nous
resta trois bons sabres de ceux qui avoient sauté à l'abordage. J'en
donnay un à mon passager et un à Mr le vice-roy, lieutenant général de
ces illes, et j'en fut fort conssidéré et de la noblesse et des
principaux habitants qui n'aimoient pas notre nation.

Et le 27e j'arrivé heureusement à l'ille de Ténérif à la rade et devant
la ville de Ste-Croix où je débarqué. Je trouvé sur le rivage un
vice-consul de notre nation pour servir de guide et truchement pour bien
faire les déclarations tant à la Doane qu'au gouverneur, après quoi l'on
loua des chevaux ou des bouriques pour monter en haut de la ville de la
Laguna, à deux lieux de chemin, où l'on va chez le consul qui vous
conduit chez le Grand Inquiziteur et puis à l'Evesque et au Général
commandant toutes ces illes. L'on fait les déclarations conformes à
celles d'en bas.

C'est l'ille où est ce fameux pic ou prémontoire que j'ay découvert en y
venant étant éloigné de soixante et six lieux, me trouvant le travers de
l'ille de Lancerotte; nous l'avons veu fixement de dessus notre pont
quoyque en un petit bâtiment, Ténérif ets où il croits la meilleure
malvoizie; puis à l'ille de Palme ets un autre sorte de vin, cepandent
qu'à douze lieux de distance, etc.

Je fits débarquer nos marchandizes a la Doane pour estre visitées et
payer en espesce les droits, et ensuite mis en magasin que j'avois loué,
mais je trouvois peu de débit à cause que Mrs les négossiants Anglois
ont des grands magasins remplis de toutes sortes d'effects et lesquels
vendent à crédit aux Espagnols à compte de leurs récoltes des meilleures
malvoizies, et aussy sur les retours de trois ou quatre navires qui
arrivent d'ordinaire des isles Havana en l'Amérique. Et comme mes ordres
portoient de ne vendre qu'en argent, qui y est fort rare, excepté des
petits réaux dont il en faut 34 pour pezer une piastre en lieu qu'aux
réaux d'Espagne il n'en faut que huit à la piastre, je me trouvay très
embarassé, et de faire séjourner le navire qui auroit tout conssomé.
J'apris que le trésorier des Bulles pour les dispences de manger des
viandes, avoit besoin d'un moyen navire pour en envoyer prendre à
Caddix, je luy affrétay ma Tartane et dans la vüe de donner advis à mes
marchands de l'état de nos affaires: le fret conclu par quatre cens
cinquante piastres pour l'aler et revenir, et dépeschay incontinent, et
restay à Ténérif atandant le retour et des ordres, étant stipulé que mon
navire seroit expédié en 15 jours à Cadix, et s'il y est retardé plus,
il nous sera compté huit piastres par jour.

Sur la fin de juillet, je me trouvay au port et ville de Lorotava où Mrs
les Anglois résident ordinairement pour le négosse des bons voisins, Me
Jean Penderne, bon gentilhomme Anglois qui parloit bon françois, me fit
la proposition d'aler par curiosité sur le sommet du Pic, et qu'il
ferait toute la dépense nécessaire pour la noriture et conduite.
J'acxepta le party. Il commanda à deux neigres ses deux domestiques de
nous préparer des mulles, avec de bonnes provisions et une tente de
coitil, et partismes le 7e aoust. Nous montasmes pendant deux jours sur
nos mulles et quelquefois à pied à cause des précipices, mais la
troisième à cause du trop rapide nous fusmes à pied, ayant chacun un
nègre devant armé d'un baston ferré qu'il piquoit pour s'assurer sa
marche, et autour de luy avoit une ceinture dont le bout pendoit
derrière luy, que nous entortillons à une de nos mains qui nous atiroit
et le suivions pas à pas. Et lors que nous eusmes atrapés la région
glaciale qui sont des neiges que le soleil fonds et que la nuit se
gellent, forme un verglas fort dur et glissant, mais les neigres avec
leur baston ferrés faisoient des trous pour placer leurs pieds où après
nous plassions les nostres en les suivant tenant toujours leurs
ceintures, ce qui étoit fort ennuyeux et fatiguant. Nous suyons par le
corps et le visage, et les oreilles étoient coupées du froid aspre et
vif qui nous obligea de nous lier la teste avec notre mouchoir où
j'aurois creu perdre mes oreilles. Et après avoir surmonté ces glaces
nous trouvasmes une terre aride avec beaucoup de moyennes pierres
bruslées remplies de concavitées comme ce qui sort des forges, et à
notre troisiesme journée, sur les 4 à 5 heures du soir, nous gagnasmes
sur le sommet d'un temps très serein et très clair, mais un froid fin et
très piquant. Nous nous mismes à plat cul sur terre pour reposer,
contemplant l'air et la mer et les autres illes adjacentes qui nous
paraissoient très petites, et les gros navires qui étoient à la rade de
Lorotava nous paraissoient comme des corbeaux, et les petits ne les
pouvions découvrir qu'avec de bonnes lunettes dont nous étions munis.

Nous trouvasmes le milieu de cette haute éminence creux, apointissant
par en bas comme un chapeau pointu d'antiquité renverssé, et sur le haut
de sa circonférence plat comme le bord du chapeau renverssé, pouvant
contenir en son contour un demy quart de lieux sur cinquante six pieds
de largeur, à plat tout autour sans aucune herbe ny arbuste, toujours
pierre bruslée et dure. Nous eusmes la curiozité de sonder cette
profondeur du creux avec une pierre attachée à une ficelle. Il s'y
trouva 62 pieds de profonds, et nous reconnusmes qu'il y avoit eu un
volcan, et comme il y en a encore bien audessoubs de la région froide,
lesquels continuent et font de grands ravages de temps en temps. Il ets
arrivé depuis notre voyage que la petite ville de Guarachico qui est au
bord de la mer en a esté ravagée. Mais avant de songer à dessendre ce
promontoire, je fus pris de froid et d'une faim canine. M. Penderne ne
songeoit qu'à faire des observations, étant amateur des sciences
astronomiques, et dont il étoit muny de grandes lunettes et autres
instruments, commenssa à s'établir, mais je m'aprochay du neigre qui
avoit les provisions de pastées, jambons et langues fumées et bon pain.
Je n'ay jamais mengé d'un sy bon apétit et bu mon flacon de malvoisie un
peu seiche. Après quoy je luy demanday s'il vouloit dessendre à la tente
audessoubs des neiges, et qu'il en étoit tems pour n'estre pas pris de
la nuit. Il me dits: «Ho, mon amy, ne me quite pas de ce beau temps; je
vais faire des observations très-curieuses.» Je luy dits que la place
n'étoit pas tenable, et qu'il me laissats un de ces neigres seulement
pour me reconduire juqu'aux neiges où nos pas étoient tracés. Il me dit:
«Vous n'avez qu'à le garder, j'en ay assées de l'autre.» Et les quitay à
bonne heure car sans le clair de lune j'aurois resté en chemin. Mais
comme étant arrivé je fits faire bon feu, je mengeay et bu cinq à six
verres de vin et m'endormis très bien. Et sur les quatre heures du matin
je renvoyai le neigre qui m'avoit conduit savoir sy mon maitre aloit
descendre, et comme il avoit passé la nuit, n'étant curieux de remonter
sy haut. Et sur les unze heures aprochant de midi, j'aperceu les deux
neigres tenant soubs les bras leur maistre, lequel avoit sa robe de
chambre par dessus ses habits, la teste envelopée de servietes; j'eus
peur qu'il ne fut tombé et blessé, je courus audevant et demanday quel
malheur luy étoit arrivé, et à paine put-il me répondre à faute de
respiration. Il me dits tenant sa main sur la poitrine; «C'est l'air
trop subtile qui m'a ofusqué les polmonts.» Je fits de mon mieux à luy
aider pour le conduire à la tente. Nous fismes bon feu; on lui fit
chauffer du vin et du sucre et muscade, et le bien couvrir. Il sua
fortement; nous le changeasmes de linge, mais il fut pris d'une grande
douleur de costé droit alant aux reins le long de l'échine. Il nous dits
de le reconduire à la ville, ce que nous mismes à l'effect, et nous
fusmes quatre autres jours à nous rendre chez luy où tous les médecins
furent appelés et ne purent le soulager; ses douleurs augmentoient; il
prit luy-mesme la résolution de se faire faire l'opération de l'empiesme
et rendit l'âme quarante heures après. J'en fus vivement touché, car
c'étoit un très galand et habil homme, ayant son frère ainé Milord
d'Angleterre.

Je partis le lendemain de son deceds, pour retourner à la ville de
Saincte-Croix y atendre le retour de mon navire, et trois jours après il
arriva en rade. Je receu les lettres de mes marchands qui aprouvoient ma
conduite et me donnnoient carte blanche de faire comme je trouverois le
mieux pour les tirer de perte; j'empressay la décharge des bulles de mon
navire, croyant en peu recevoir le fret dont étions convenus, mais il
falut en venir par justice qui malicieusement ordonna mon recours à la
saizie des effects. Jugez qu'aurois-je fait des dites bulles? il n'y a
point prize de corps sur les officiers de l'inquizition ny de la
Santa-Cruzada. Je portay ma plainte à Don Foelix Nieta de Silva,
vice-roy et général et protecteur des nations étrangères. Il me dits:
«Vous avez raison de vous plaindre, mais c'est un fripon; son caractère
de trésorier de la Saincte-Cruzade m'empesche l'autorité sur luy.» Cela
me mit en fureur de lascher mal à propos. Je vis bien qu'il n'y avoit en
ce pays aucune justice, et sorty le palais très brusquement, et fus dans
la boutique d'un orfèvre françois luy dire mes paines, et dans l'instant
entra aussy mon homme qui ne m'apercevois pas et qui comanda quelque
ouvrage. Je luy parlay et luy demanday doucement: «Hé bien, monsieur,
n'avez-vous pas d'envie de me payer.» Il ne répondit nullement. Et sans
mot dire, je sortis à la rüe estant presque midy qui d'ordinaire on ne
rencontre perssonne, et je me tins au coin d'une rüe où il ne pouvoit se
dispenser de passer. Bien un quart d'heure après je l'aperceut venir, et
lorsqu'il fut proche je pars et marche à sa rencontre pour me donner
lieu de dire que je l'atendois. Il me salua. Je luy sommé de tirer
l'épée; il me tourna le dos. Je le frapé de mon épée sur les épaules et
luy tailladé deux coupeures. Il courut à toutes jambes mieux que moy
criant à l'aide du Roy, et je fus chez Mr nostre consul qui étonné de me
voir échauffé me quiestionna, et je luy advoüay le fait, et me dits:
«J'en suis bien fasché, voilà une méchante affaire.» Dans l'instant un
adjudante major et deux soldats armés viennent me demander d'aler chez
le vice-Roy. Et d'abord il gronda fort, me menassant de chachots. Je luy
dits seulement. «Seigneur, qui perd son bien perd son sang et la raison.
Vous m'avez dit cy-devant que vous n'aviez d'autorité sur luy, j'ay
cherché par les armes à l'avoir.» Il demeura un peu suspends et me
renvoya chez nostre Consul avec ordre d'arêts de n'en sortir de huipt
jours, et pandant mon arets il fit venir ma partye et luy dits que
j'étois un jeune foux qui le tuera quant il y penssera la moins. Cela
l'intimida et par accomodement il me paya 300 piastres, et on nous fit
entre embrasser. Après quoy je rembarquay mes effects dispozant d'avoir
des vivres et payer ce qui étoit deub à l'équipage.

Et au deux de septembre je payé les gages de mon équipage et rembarquay
des vivres, et fit une troque de mes marchandizes de laines excepté
quelque pièce de drap fin. Je pris des thoilles en place et avec le peu
de piastres que j'avois amassées, ayant aussy changé mes petits réaux
pour des piastres en y perdant dix-huit par cent, je me trouvay en fonds
de 2,750 piastres et je pris à la grosse du Marquis de Fortavantura 250
piastres à 20 pour cent pour deux mois pour fournir mes 3,000 piastres
et pour environ mile piastres de thoile Cambray, Clairs et Bretagne. Le
5 de septembre, je party de la rade de Saincte-Croix de Ténérif pour
aller à Saincte-Croix en Barbarie, où j'arrivé heureusement en 9 jours;
et dessendit à terre sous le fort de la Fontaine, où aussitots douze
mousquetaires neigres me conduisirent au dit fort pour parler au
gouverneur aussy neigre, qui par un interprète me quiestionna d'où je
venois, qui j'étois, et ce je venois faire, et après ma réponsse, il me
fit conduire à la ville qui est au haut d'une moyenne montagne presque
toute ronde. Je fus conduit dans la cour de la Doane où logent les
marchands étrangers, qui ne conssiste qu'en deux couloirs, l'un pour ce
fameux Mr Thomas Le Gendre,[64] de Rouen, et l'autre pour Mr Holder, de
Londre. Je m'adressay au comptoir françois, où étoit Mr de Bisson, de
Caen, et Maurisse, de Roüen, et nous parlasmes de nostre négosse. Le
restant des logements dans cette cour de la Doane ets occupé par les
officiers qui ont la régie des droits et enssuite par plusieurs juifs
négossiants, et je restai avec eux. Cete cour n'a qu'une porte qui ferme
tous les soirs à huit heures et n'ouvre qu'à six du matin, de sorte
qu'on est emfermé de beau jour. Nous parlasmes avant et après souper de
notre négosse, je montrai ma facture dont le plus tentatif étoit mes
3,000 piastres, et nous convinsmes des prix de toutes chozes et qu'en
retour de mes effects, j'aurois de bonne cire en brut, du cuivre en
rozette tangoult, des vieux chaudrons, des peaux de bouc et chèvres en
poil et des amandes en coques, et que dans six jours je serois payé de
tout[65].

Mais le lendemain, 15e du mois, à l'ouverture de la porte, nous fusmes
étonnés de voir au bas de la montagne sur la plaine et le rivage, une
armée de Maures escadronner et beaucoup de cavalerye montant à la ville.
Ils s'en rendirent les maistres sans coup férir; et nous aprismes que
c'étoit l'aisné des fils de Moley Ismael, Roy de Fes et Maroque, lequel
s'étoit révolté contre son père et qui s'étoit emparé de Saffy et de la
ville de Teroudan, capitalle du royaume de Sut. Et lorsqu'on luy eut
délivré les portes de Saincte-Croix, il y poza garnison et se tint campé
avec son armée au bas de la montagne avec des tentes et pavillons, au
quartier des Crestiens, et le tout sans aucun bruit ny désordre. Il
demanda seulement que j'euts de l'aller trouver. Je le fus saluer sans
épée n'ayant que ma canne en main. Après m'avoir fait demander ce qui
m'amenoit et receu ma réponsce, où je demanday sa protection, il me fit
bon acueuil et je luy fit demander s'il voudroit boire de bonne
malvoizie. Il dit: «Ma loy me déffend le vin.» Et son grand marabou luy
dit: «Ce n'est pas du vin, cets de la Malvoizie.»--«Hé bien, dites à ce
reys qu'il m'en envoy.»--J'envoyay à bord en prendre un quartault, et
six flacons pour qu'il ne le perssats dont il auroit trouvé brouillé. Il
le receut et en beut jusqu'à moitié du flacon et le trouva bon et m'en
fit remerciement. Je fis pescher avec un fillet qu'on nomme en Provence
un bourgin et d'un seul coup nous jetasmes sur le sable plus de dix
charges de chevaux de toutes sortes de beaux et bons poissons, dont il
en fit choix de près d'un demy cent, et il parut très content en me
frapant doucement sur l'épaule.

Je fis dès l'après midy débarquer mes marchandizes pour le lendemain
recevoir celles du pays. L'on commença par me délivrer le tangoult en
rozette et dont je ne peus en faire lessay, ainsy je m'y trouvay en
Espagne trompé.

Mais quant ce vint à me livrer la cire en gros pains enveloppés de sacs
de spart, j'en fis tirer sur une toile au bord du rivage avant
l'embarquer dans ma chaloupe, et avec une hache j'en fis casser par
morceaux, et il s'y trouva envelopé des gros cailloux et dans d'autres
beaucoup de sable. Je demeuré très surpris. Mrs Buisson et Morisse qui
étoient en haut à la ville, lorsqu'ils le seurent venoient me chercher,
mais j'étois alé droit au camp du Roy me plaindre à luy. Il prit la
peine de venir voir cette tromperie et il me fit dire que je n'y
perdrois rien. Ces deux messieurs étoient très chagrains de ma
promptitude et ne savoient comme m'aprocher. Cependant ils me dirent:
«Ce n'est pas nous qui vous avons trompé, cets Abraham le juif qui est
une moitié de votre négosse et que pour sa part ce seroit à luy à
fournir la cire et à nous le surplus de ce que nous avons promis.» Le
Roy les sachant avec moy devant ma chaloupe et la cire rompue, nous fit
venir devant luy et gronda fort messieurs Bisson et Morisse. Ils
trembloient à faire peur, et dirent comme les choses étoient. Il envoya
quérir le juif plus mort que vif et m'ordonna de m'assoir à plat cul sur
un tapis, et dont il ne peut s'empescher de rire, voyant que je faisois
effort de m'assoir comme luy en tailleur d'abits. Mais je n'y peus
tenir. Il reprit son air sérieux, parlant au juif sans interprète. Le
juif se jeta la face contre terre et je fus étonné de voir aporter un
grand trépied et une grande chaudière et du bois et alumer bon feu. Je
penssois: toute ma cire va estre purifiée, comme il arriva aprés. Mais à
cette première chaudronnée bouillante l'on prit à quatre le juif et on
luy enfonssa les bras jusqu'au dessus des coudes, qu'ils en sortirent et
les mains toutes courbées[66]. J'eus beau demander son pardon, il essuya
cet effort très rigoureux, et on le jetta par terre comme un chien le
visage en bas, et toute ma cire fut refondue et passée en serpillère et
on me fournit mon poids ce qui me retarda de 4 jours, qui furent bien
récompencés. Je partis le 26 après midy et le Roy avec son armée avoit
décampé la mesme nuit et sans bruit, et en trente cinq jours j'étois de
retour de mon voyage à Saincte-Croix de Ténérif. Je fis le lendemain la
vente de mes cires et des amendes très advantageusement et comptant, et
j'acheptay des cuirs de la Havana et du bois de Campesche, de
l'orchilla, qui est une mousse seiche qui croist sur les rochers
aprochant du bord de la mer et qui sert aux teintures. J'embarqué le
tout dans le navire où le cuivre étoit resté et je renvoyai cette
carguaison à mes intéresés à San-Lucar de Barameda, et leur écrivit de
m'envoyer incessammeet une tartane que je savois leur appartenir, et que
j'avois en main un coup seur pour bien gagner en peu de tems, moyennant
qu'ils m'envoyassent quelques effets que je leur demandois, et que la
dite Tartane m'étoit plus nécessaire que le navire parce qu'elle étoit
plus propre pour louvoyer et gagner au vent. Et mon navire partit de
Ténérif le 13 octobre et je restay encore à cette ille.

Dans cet intervale notre consul nommé Thiery[67], de Rouen, étant fort
âgé se disposoit à mourir, et me pria de luy écrire ses dernières
volontés, puis il me propoza d'épouzer sa fille unique âgée de treize
ans et à laquelle il laissoit de beaux biens en fonds de vignes et
bonnes maisons à la ville de Laguna, ayant en horeur que sa fille
n'épousats un espagnol, qui ont toujours des maîtresses. Et en mesme
tems il me pria de luy écrire une lettre à Mr le Marquis de Seignelay,
ministre d'Etat, où il luy rendoit compte de ses dernières jestions dans
sa charge, et qu'il prévoyoit qu'il ne pouvoit revenir de cette maladie,
et que Sa Grandeur ne pouvoit nommer en sa place, un meilleur subjet et
plus au fait que moy pour remplir ce poste. Il dicta le tout avec
beaucoup de jugement et signa, et sur la minuit rendit son âme à Dieu
après avoir receu tous les sacrements, et le lendemain son corps fut
inhumé avec pompe. Et comme j'étois logé chez luy, je fus un des chefs
de la cérémonie. Je consolois la veufve et la fille le mesme soir, mais
la mère n'en avoit pas bezoin, en me dizant qu'il étoit fort viel, et me
dits nettement qu'elle n'effectueroit pas son testament de me donner sa
fille, mais que sy je voulois penser pour elle qu'elle me feroit tous
les advantages possibles, le bien étant de son costé, et que sa fille
n'étoit qu'un enfant, et que pour elle elle n'avoit pas plus de 42 ans
et vouloit se remarier. Ces déclarations me refroidirent n'y ayant aucun
goût malgré les caresses dont elle me prévenoit et auxquelles je
corespondois très mal. Et sept à huit jours après que tous ceux de la
maison étoient endormis et moy où j'estois couché dans un salon, je fus
surpris de sentir à mon costé une personne, et sans lumière je ne seu
que penser. Je tastonné en demandant: «Qui est-ce?» On me répond par des
embrassements, et se déclara m'aimer à la fureur et que je ne pensats
nulement à sa fille. Après bien des converssations le jour aloit
paroistre; elle fut obligée de monter à son apartement, et me traita de
chien et verssa un torent de pleurs, et éclata ne pouvant disimuler sa
rage. Je fus contraint de déloger pour finir tout commerce, afin de me
retirer du pays où je n'aurois plus esté en seureté.

Le 17e novembre ma tartane ariva devant Saincte-Croix et m'avoit aporté
party de ce que j'avois demandé. Je fits diligence à ramasser mes
effects que j'embarquois à fure et mesure et prenois congé de mes amis,
et le 28 du mesme mois je mis à la voille et fit la route pour retourner
à Saincte-Croix de Barbarie où j'arrivay le 8e décembre qui n'étoit pas
festé en ce lieu là.

Je fus trouver Mrs Bisson et Morisse avec lesquels je traitay dès le 9e
de tout ce que j'avois qui avoit esté sur un mémoire qu'ils m'avoient
donné au précédent voyage et les prix fixés de toute choses, ainssy
l'expédition en fut prompte, et j'appris que le fils rebelle du Roy de
Maroque avoit esté détruit et son armée, dont j'euts regret parce qu'il
étoit affable aux négossiants étrangers. Je fus voir les commis anglois
du comptoir de Mr Holder que je trouvay dans un pitoyable état, ayant
reçeu 4 jours avant mon arivée cent coups de baston sur la plante des
pieds et cent autres coups sur le ventre, qu'il etoit enflé partout son
pauvre corps qu'il en estoit affreux, et son pauvre fondement étoit plus
gros que le poing, pour avoir parlé indiscrètement de Mahomet; ce jeune
homme ne pouvoit réchaper.

Le 13e décembre je reparty de Barbarye toujours cotoyant la vue de ces
terres, crainte d'estre pris des Salletins, et le 16 j'avois gagné en
vue de Mazagan, place de guerre ou bonne citadelle apartenant au Roy de
Portugal depuis plusieurs siècles, et j'aperçeus deux bastiments qui
sortoient du dit lieu, cela ne m'épouvanta nulement ains au contraire,
je creut qu'ils aloient aux illes Assores chercher du bled comme de
coutume. C'étoit deux caravalles du Roy qui avoient chaque 24 canons et
bordées de périers, et plains d'hommes, lesquels me croyoient pour un
Saletin venoient foncer sur moy qui ne changeoit pas de route ayant mon
pavillon blanc arboré. Et lorsqu'ils furent à portée sans me parler ils
m'envoyèrent leur bordée de canons, périers et mousqueterie, emportèrent
mon pavillon et tuèrent un de mes hommes, et viennent m'aborder. Jamais
on ne peut estre plus surpris. Et me trouvant seul sur mon pont, je
sautay sur une mèche allumée et mis le feu à un périer qui étoit rempli
de mitraille jusque à la bouche et qui donna sur ceux qui voulurent
sauter dans mon bord, dont il y en eut de tués et entr'autres un
capitaine de chevaux et plusieurs de la place estropiez; enfin ils
sautèrent plus d'un cent dans mon bord et s'entrenuisoient à qui me
donneroit des coups de plat et taillant de leur longue épée, cependant
sans me percer. Ils me laissèrent étendu comme mort sur le pont et
j'étois sans aucun sentiment de vie. Et lorsque je revins de mon
évanouissement, je me trouvay brisé de coups, mon pauvre corps et mon
visage couverts de mon sang. Cependant il ne se trouva qu'une playe à ma
teste depuis le sommet jusques auprès du front, par une taillade de
sabre qui ala jusques à l'os, mais j'avois quantité de cheveux qui
s'enfoncèrent dans ma playe et qui me sauva le coup de n'avoir eu la
teste ouverte. Enfin ils pillèrent et m'amarinèrent ma tartane dans leur
port, et me débarquèrent et conduirent chez le gouverneur Dom Bernard de
Tavora, homme pieux et bon qui avoit madame son épouse et deux fils de
14 à 16 ans jolys cavaliers. Et lon prist un très grand soin de moy à me
pansser et bien coucher; on me presta une chemise car tout ce que
j'avois fut pillé. J'eus une grosse fièvre et on me saigna, et je me
rétablis en peu de jours, et lorsqu'il fut quiestion de me rendre ce
qu'on avoit volé, le gouverneur fut fort en peine; il en fit emprisonner
et tous le menacèrent d'une révolte. Il fut contraint d'aquiescer et les
relascher, et dans cet intervalle la place fut investie par un camp de
dix huipt mille Maures qui n'avoient que deux canons, et la place qui en
est bien munie. On tira plusieurs volées à cartouche sur le camp des
ennemis, et quoyque j'eus la teste liée de serviettes je servy de
canonnier pendant les deux jours que dura ce siège, les Maures firent
alphaqueca: cest un étendar blanc au bout d'une pique pour parlementer.
Ils demandèrent le temps d'enlever leurs morts et estropiés, et jetèrent
plusieurs chevaux et chameaux dans la fontaine qui est dans un roc
enfoncé à portée de demy fusil de la place et puis décampèrent.

Et le lendemain je me rembarquay pour reprendre ma route, après que Mr
le gouverneur m'eut fourny des provisions et bons rafreschissements;
mais nos hardes et partie de nos marchandizes et 200 piastres y
restèrent.

J'arivé à Cadix la veille de la Purification février 1684 et fut à terre
trouver Mr Catalan, nostre consul, pour faire mon rapport de ce qui
m'étoit arivé et pour faire mes déclarations. J'étois resté à terre, et
le sieur d'Hiriarte, consul à San-Lucar de Baraméda, eut advis par une
barque de mon arrivée. Il partit sur-le-champ pour venir à bord où il se
fit porter croyant m'y trouver, et sur la minuit il fut à notre bord une
chaloupe d'anglois d'un navire de guerre, qui demanda s'il n'y avoit pas
du vin de Canarie à vendre. L'équipage dits: «Il y en a six pièces, mais
voilà le marchand endormy.» Il s'éveilla et en vendit deux pièces par
l'avidité d'avoir de l'argent, et les embarqua dans cette chaloupe; mais
une des barques de la doane, qui sont toujours aux aguets s'en aperceut
et laissa aller la chaloupe de guerre qu'elle n'oza attaquer, et peu
après aborda la tartane et l'enleva devant la porte de Séville où ils
l'échouèrent et mirent Hiriarte et l'équipage en prison, les fers aux
pieds et me cherchèrent pour aussy m'emprisonner quoy qu'inocent. De ce
fait Mr Catalan en fust adverty et me cacha chez luy, et fut porter sa
plainte à Mr le Duc de Villahermoza pour lors gouverneur de Cadix, de ce
qu'on avoit uzé d'autant de violence sur un bastiment de France, croyant
qu'on nous rendroit le tout. Mais les Doanistes soustinrent la
confiscation bonne, sur ce que le propriétaire sieur Hiriarte, consul de
San-Lucar de Barameda, savoit les loix et y avoit prévariqué, ayant
luy-mesme fait décharger avant que les déclarations fussent faites, et
que sy ç'avoit esté le capitaine ou patron qui eust peu ignorer les
dites loix, il seroit plus tolérable. Par ainssy le tout but confisqué
avec condemnation de payer la quatruple partye de la valeur; par là je
me trouvay frustré de tous mes travaux et desnué de toutes choses.
Hiriarte sorty de la prison soubs caution, et il me rechercha, et
m'emmena chez luy, me promettant que nous ferions quelqu'autre affaire
pour nous recuperer, et au bout de trois jours que je fus chez luy, à un
après disner, je fus repozer et dormir la sieste comme il se pratique.
Il s'imigina de faire venir en son cabinet un nottaire, et fit faire un
acte tout prêt à signer et me fit éveiller et aler au cabinet; et il me
dits en nostre langue: «Cest pour signer un acte de bail de la petite
ferme de Bomance où nous irons divertir.» Et je fus assez inocent, sans
me faire lire, de donner ma signature, et ensuitte j'apprits de deux de
ces voisins qui firent comme moy et ny pensay plus. Quelques jours
s'écoulèrent; étant enssemble je luy demanday quelle proposition il
avoit à me faire, et il me dits: «Je suis sans fonds et ne puis rien
entreprendre.» Sur quoy nous nous séparasmes, et m'en fut à Cadix, pour
chercher mon passage pour France, et trouver ou m'employer de nouveau.
Je fits rencontre de Mr de Chalons, comandant un vaisseau de 40 canons
nommé la _Ville de Rouen_, qui s'aprestoit à partir pour le Havre; il
m'accorda mon passage et dont à peine il me restoit de quoy pour luy
payer. Etant en mer à la hauteur du cap de Saint-Vincent, lorsqu'on
guindoit le grand hunier la poulie d'en haut de l'itaque se cassa et les
morceaux en tombant le plus gros fut sur la teste de nostre premier
pillote, et tomba roide mort, ce qui affligea fort mon dit sieur de
Chalons, et qui dans la suite contre son ordinaire voulut veiller la
nuit pour prendre le soin de la route. Je luy offris mes services qu'il
accepta, et je pris tous les soings le restant du voyage, où il y eut
bien des fascheux contre temps qui seroient trop longs à réciter, et
pour finir et abréger matière nous arrivasmes au Havre, 4 avril 1684, où
estant débarqués Mrs les intéressés de Rouen vindre voirs Mr de Chalons.
Nous étions tous logés chez Madame de la Chapelle. Le matin suivant je
fus prendre congé et offrir mon passage en présentant ma bource un peu
plate, Mr de Chalons l'a prit sans l'ouvrir, et me dits: «Vous disnerez
encore avec moy et nos Mrs.» Je dits qu'il ne me seroit plus à tems de
pouvoir passer au passager pour Honfleur.[68]--«Cela nets rien, vous
passerez demain.»--Enfin, sur le dessert du disner, il mit ma pauvre
bourse sur la table, disant: «Voilà tout ce qui luy reste, Mrs, vous y
contentées-vous?» Puis il me dits: «Alez voir vos amis, et ne manqués de
venir souper avec nous.»--Ces Messieurs en dirent autant. Aparamment
dans mon abcence il conta mes désavantures, et ce que j'avois fait dans
ce passage où il m'atribua d'avoir sauvé le vaisseau, et au souper il
eut la bonté de dire: «Messieurs, sy votre navire est bien arrivé, cets
à ce Mr que vous le devez.»--Puis ces Mrs dirent: «Rendez luy sa
bource,» et il me la mit en main où je la trouvay plus enflée et pesante
qu'elle n'étoit lorsque je luy présentay, et après les avoir quittés, je
fus dans ma chambre où couchoit Mr Chaussé, lieutenant de Mr de Chalons;
je n'osois devant luy visiter la bource, et il me prévint en me
demandant si je l'avois vüe. Je dits non. Il dits: «Regardez, vous estes
peu curieux.» J'y trouvé trente pistoles en or plus que je n'y avois, et
en demeuray très surpris sur quoy il dit: «Vous les avez bien mérités.»
Et d'aize je n'en penssé dormir toute la nuit. Le lendemain matin je fus
remercier mes bienfaiteurs pour m'embarquer au passager et rentrer chez
moy.

1684. Lorsque je débarquay du passager, beaucoup de gens parurent
surpris et en m'approchant dirent: «Comment, c'est vous. L'on vous a
creu mort.» Je fus chez une de mes soeurs qui m'en dit autant, et puis
je m'informay de ma chère mère et de la famille où j'appris la mort d'un
oncle[69] et de mon frère cadet. Mon frère aisné n'estoit trop content
de ma venue s'étant emparé de ma part de succession de cet oncle, à
laquelle n'éritions qu'aux meubles étant sortys du second mariage de
notre grand-mère; mais il falut que mon frère me donnast ma part, et
dont j'avois besoin, ayant esté dépouillé, et qu'il ne me restoit que ce
que j'euts de Mr de Chalons. Je quitois mon frère pour douze cents
livres pour éviter le procès. Il me payoit de mauvaises raisons. Et je
fus consseillé de plaider contre mon envie, et cependant je commenssay.
Mais Mr de Sainct-Martin[70] et Mr de Boisseret-Malassis[71] me
proposèrent acomodement, et je leur promis d'en passer à leur décision;
et m'ajugèrent huit cents livres, mon frère m'en donna quatre avec une
roquelaure de camelot de Bruxelle ayant boutons, orfèverie d'argent, une
paire de botte et un porte-manteau. Je dis: «Je n'en veux pas davantage,
buvons enssemble et soyons bons frères et bons amys.» Je fus voir ma
mère à la campagne et en pris congé et de la famille, et le lendemain
partis pour me rendre à Dunkerque où j'arrivé le 26e may m'estant
arresté pour la feste à Calais.--La guerre fut déclarée contre l'Espagne
par le Roy qui assiégea et prit Luxembourg.--Etant à Dunkerque j'y
aprits que mon ancien capitaine Mr Delastre étoit party pour l'Amérique
sur la frégatte du Roy, _la Droite_, montée de 36 canons, et qu'il
m'avoit fort souhaité.



CHAPITRE IV

Doublet arme en course.--Croisières et prises.--Razzia opérée à
Ténériffe.--Croisières.--Retour en France.--Voyage à Madère.--Pluie
d'insectes.--Aventures avec le gouverneur de Madère.--Rencontre d'un
monstre marin.--Retour au Havre.--Autre voyage aux Açores;
naufrage.--Retour à Lisbonne.--Combat contre un Saletin.--Retour à la
Rochelle.--Amours de Doublet.--Débarquement de Jacques II à
Ambleteuse.--Croisières.


Plusieurs amis me proposèrent d'armer une corvette de six canons pour la
course. Je leur dis: «Quoy prendre sur les Espagnols qui ne sont nulle
part qu'aux Indes de l'Amérique, il faut croizer au Pas de Calais, y
attendre les prises que les Ostendois feront sur nostre nation.» Et le
13 juin je sorty de Dunkerque avec 40 hommes d'équipage et fut croizer
depuis le Pas de Calais jusque à Blanquef, coste d'Angleterre, et visité
plusieurs navires Hollandois, Suédois et Danois pendant 20 jours. Je dis
à nos officiers: «Nous alons icy conssomer nos vivres sans rien
prendre.» Ayant apris que les Ostendois logeoient leurs prises dans les
ports d'Angleterre, nous prismes la résolution de pousser jusqu'aux
illes des Canaries, ou nous arrivasmes le 16 juillet et gardions le
parage de la pointe de Nagos, qui est l'abord de tous les bastiments qui
viennent à Ténérif où se fait tout le commerce, et le 23 juillet, nous
aperceusmes un navire qui y venoit, et pour ne le pas efrayer nous
alions à petite voille comme sy nous voulions donner dans la rade de
Saincte-Croix comme luy, afin qu'il s'engageat soubs la terre de la dite
pointe qui est une montagne de rochers où l'on ne peut s'approcher. Les
vents et la mer étoient pour lors fort rudes. Nous espérions qu'étant
soubs ces montagnes nous aurions plus d'abry; et nous les laissasmes
s'engager jusqu'à la vallée de Sainct-André, une lieue et demie de la
dite pointe. Et il n'y avoit plus d'éloignement pour atraper la rade
soubs deux bonnes forteresses, ce qui nous fit résoudre bien préparés de
l'aler aborder d'emblée. Et en l'approchant nous la connusmes frégatte
fabrique de France, mais son pavillon étoit espagnol, et son pont
embarrassé de balots: cela nous encourageoit et nous alions pour
l'aborder. Ils nous tira ses canons et quelque mousqueterie, qui ne nous
rebutoit pas quoy que mon lieutenant receut un coup de fusil au pied
droit; nous n'étions pas à dix brassses de luy qu'un malheureux coup de
mer sauta dans nostre bord que nous en fusmes tous couverts et toutes
nos armes trempées, ce qui nous fit l'abandonner en faisant vent arrière
pour nous vider de cette eau, et puis nous nous mîsmes à recoure dessus,
mais il avoit gagné la portée des canons des forteresses, lesquelles
nous saluoient de bonnes grasses, les boulets nous surpassant d'un cart
de lieue, qu'il est à admirer qu'ils ne nous atrapèrent pas et nous
auroient d'un seul coup coulés au fonds. Ainssy nous échapa cette belle
proie.

Le 26, estant encore à la pointe de Nagos, je fis prise d'une barque
venant du port de Lorotave, chargée de faverolle et deux pipes de
malvoisie que nous prismes joyeusement dans notre bord; je voulus
ranssonner la barque et les feves pour ne pas dégarnir de mon monde,
mais le patron n'en rien voulut offrir, et il m'aprit que le navire
cy-devant étoit la _Perle_, de Sainct-Malo, acheptée à Cadix et chargée
de balottages alant d'avis audevant des galions à Cartagesne pour les
advertir de la guerre avec nous, et qu'elle valoit plus de trois cens
mile piastres, n'ayant que 16 canons et 60 hommes, et sans le fatal coup
de mer nous l'aurions immanquablement enlevées. Et voyant ne pouvoir
ranssonner ma prise, je pris la résolution de l'envoyer à l'îlle de
Madère appartenant au Portugois, et l'adressay à mes amis Mr Caires
frères, marchands marseillois établis à la ville de Funchal.

Le lendemain, au mesme parage, nous prismes deux barques venant des
costes de Barbarie chargées de poissons nommés pargas et tazards salées
comme l'on fait les morues. Et je les voulus ranssonner, ils n'en
voulurent point; des deux demies charges je n'en fits qu'une que
j'envoyay aussy à Madère, sachant qu'ils auroient débit de toutes ces
chozes, et de l'autre barque plutôt que de la brusler ou couler à fond
je la redonnay à son patron nommé Pedro Garcia qui m'avoit rendu service
lorsque j'avois résidé à Ténérif.

Mr le Général étoit en fureur contre moy de ce que je désolois son pays.
Il fit assembler son consseil et toute la noblesse et leur dit:
«N'est-ce pas une honte à la nation de voir qu'une barque va nous causer
dizette de tout? N'y a-t-il pas dans toute cete assemblée d'asses braves
gens pour s'embarquer sur la _Biscayinne_ qui a 4 canons et sur la
_Seitye_ catalane qui en aussy six pièces et 14 périers, et m'aler
prendre et m'amener ce Doublet pour le cuire en huille bouillante?»--Il
s'émeut des écoliers et jeunes gentils hommes qui dirent: «Nous y
voulons aller, et donnez vos ordres pour qu'on nous embarque.»--J'appris
cette délibération par une chaloupe de pescheurs que je pris et luy
redonnay sa chaloupe. Cela fit un peu de peur à mon équipage, et pour
les laisser rassurer je me retiray du parage pour deux ou trois jours,
et j'arivé le long de l'ille voir si je ne rencontrerois quelque
bastiment en rade de Lorotava ou de Garachicos; et enssuite à la pointe
d'Adexa[72] où est une grande maitérie d'un marquis portant ce nom je
fis une dessente avec 20 de mes gens. Nous nous emparasmes du château
sans canons, on nous y lascha six coups d'arquebuzade de travers d'un
bois et nous prismes dans la maison 4 moitiez de cochons salée et
enfumée et 8 gros pains de sucre rafiné, y ayant une sucrerie, et des
orenges et citrons et des gros oignons que l'on voitura à bord pendant
que je restay avec douze de mes gens qui devoient revenir. Puis nous
châssasmes devant nous deux jeunes boeufs, douze moutons et six cabrits
et quelques dousaines de dindes et poules. Je laissay sur une table un
écrit que, en attendant qu'on me bouille à l'huile, je prenois ces
petites provisions et que si on me relaschoit pas deux de mes amis de
Sainct-Malo nommés Arsson et Diego Bouton, je reviendrois sacager et
mettre tout à feu, et que à cette considération et respect pour Mr le
Marquis je n'avois fait enlever aucunes hardes ny ustencilles de son
chasteau et que j'avois besoin de ces rafreschissements pour aller
trouver ceux qui doivent me prendre. Enfin mon équipage, bien content
quant la pansse joue, je leur dit: «Il faut aler combatre cette canaille
qui nous a obligé à quiter nostre bon parage.» Ils dirent: «Alons, mon
capitaine, nous yrons où vous souhaiterez.»

Le soir du 6 courant on nous tira de terre 7 à 8 coups de fauconneau de
l'abry des rochers dont on perça nostre bord à l'uny du pont; je fis
tirer 3 canons du mesme costé et on ne recommença plus cette tirerie et
je fis lever l'ancre et mis à la voille pour retourner au parage. Il
faut remarquer que de terre l'on me voyoit toujours. L'alarme reprend en
me voyant retourner; la _Biscayinne_ et la _Seitie_ de mettre soubs
voille pour venir me combattre; tout le rivage étoit bordé de cavalerye;
je fis semblant de fuir pour les faire éloigner de la portée des canons
des forts et lorsqu'ils en furent à une distance de trois lieux je
coupay chemin sur la _Seitie_ qui étoit bien demie lieue écartée de la
_Biscayinne_. Je les empêchay de se joindre; je canonnay la _Seitye_ qui
prit la fuite et marchoit mieux que moy au plus près du vent, et puis
j'arrivay sur l'autre qui prit aussy la fuitte en courant soubs les
forteresses; je la canonnois toujours jusqu'à ce qu'un boulet du fort
passa au travers de ma grande voille qu'il me fallut cesser ma chasse et
la peur prit à ceux de la dite barque qu'il la furent échouer à toute
voille entre les deux forts. Et quoyque mes canons ne portoient jusqu'à
eux, j'en tirois toujours quelques coups pour les effrayer. Ils se
débarquoient avec précipitation les uns sur les autres à l'eau, où
j'aprist qu'il y eut 32 jeunes hommes noyés et deux matelots de la dite
barque, ce qui mit toute l'ille en consternation et la barque fut brizée
et perdue, et la _Seitie_ doubla la pointe de Nagos et s'en fut
débarquer ces Sipions au port de Lorotava et n'oza plus me venir
rechercher.

Le 9e du dit mois, il parut à la mesme pointe de Nagos une barque que je
pris venant de l'ille de la Palma où il y avoit 22 espagnols tant moines
de différents ordres et un doctor médecin venant de passage pour
Ténérif. Il y avoit en outre 18 botes ou pipes d'excellent vin et une
centaine de beaux pains de sucre rafiné, beaucoup de gros oignons, des
choux et plusieurs moutons et cabrits, et des poules et de bons biscuits
et bien des confitures et plusieurs caissons de bray noir, six caissons
de chandelles, de suif et douze gros pains de suif et dont le tout nous
convenoit fort et très à propos dont nous servinsmes bien utilement du
bon soin que l'on avoit de nous entretenir. Quant aux passagers, on eut
le soin, en premier lieu, du médecin que l'on soulagea d'un enfle qu'il
avoit à sa ceinture de neuf mille réaux de Plata, qu'on luy tira sans
faire d'ouverture avec le fer et sans inflamation, mais il en perdit
l'apétit plus de 24 heures. Quant aux moines, excepté les Francisquains,
on les vizita l'un après l'autre et on les soulagea de quelques
pesanteurs mais point sy considérables qu'au médecin, et j'empeschay
leurs dépouilles, et puis nous les débarquasmes au Val Sainct-André sans
opozition, et leur délivray toutes les lettres adressées au seigneur
évesque sans en décacheter aucunne non plus que celles de l'inquisiteur,
ny celles du seigneur Dom-Félix-Nieta Dasilva, vice-roy et général,
auquel j'écrivis le respect que je gardois pour luy me souvenant de ses
bontés par le passé, et qu'étant général de guerre il ne devoit trouver
à mauvaize part que je la fis suivant les lois uzitées, et que je luy
donnois pas lieu de s'iriter envers moy qui n'exerçoit que humanité et
sans cruautez, et que je luy renvoyois sans maltraitement tous mes
prisonniers, ainssy que je le supliois d'uzer de la mesme charité pour
les deux perssonnes que je luy avois demandé cy-devant. Après avoir
débarqué mes ostes norissiers, nous trouvasmes un des paquets de lettres
de moines et de nonnes adressées à leurs pareils qui avoient en leurs
directions de conduite, et dans les moments de loisir je prenois plaisir
à les lire. Il s'en trouva entr'autres de sacrilèges et abominables sur
les expressions lascives d'amour qui étoient outrées, et d'autres très
galantes et jolies penssées de tendresses. J'en fis une séparation, et
des criminelles j'en fis un gros paquet pour les envoyer à l'évesque et
à l'inquisiteur où je leur marquois qu'ils devoient estre contents de ce
que ces lettres n'étoient tombées aux mains d'un hérétique et que je les
supliois d'intercéder pour la liberté de mes deux amis prisonniers de
guerre, et j'envoyé mes paquets par une petite barque d'un pescheur,
auquel je payay son poisson plus cher qu'il ne l'avoit vendu au pays.

Je pris route pour me rendre du costé du Nord de l'ille de Lanssarote
pour netoyer et espalmer notre bastiment entre la dite ille et une plus
petite nomée la Gracioze qui forme un joly havre et sans danger d'estre
incomodé des gens du pays, ny de bastiments, ny des tempestes. Nous y
trouvasmes des salinières, et nous nous racomodasmes. Sy j'avois eu 100
hommes, j'aurois pris la ville et toute l'ille dont j'aurois fait plus
de 150 mil livres de ranssons. Nous partismes le 28 juillet, et le 1er
aoust nous étions encore à notre parage de la pointe de Nagos. Etans
frais et pleins de santé, il ne faut quiter ce pays sans leur faire à
conoistre que nous y sommes encore. Il se passa 8 jours sans rien voir,
et le 9e nous aperceusmes au large deux bastiments qui venoient, nous
courusmes à l'abry de la pointe qui est l'unique passage et les
atendismes près de trois heures pour les laisser aprocher. Nous les
reconnusmes sans force d'aucun canon et les prismes et amarinasmes.
Elles venoient de Sainct-Michel aux Assores, et chargés de froment, de
gros mahys ou bled du turquie et quelques cochons salés et fumés. Je
dis: «Enfants, voilà de quoy nous faire du biscuit pour retourner chez
nous; la saison d'hiver s'aproche, alons à Maderre nous aprester». Et
nous y dressasmes nostre route et y arivasmes le 16e et fusmes bien
receus par Dom Pedro Dalmeida, gouverneur, et du peuple parce que la
cherté étoit sur les grains, ce qui nous les fit vendre
advantageusement, et comme l'argent n'est pas commun en cette ille je
fis un échange pour des écorces de limons, autrement de gros citrons
confits à sec et 4 caissons de fleurs d'orenges confites seiches et une
vingtaine de pipes de vin que je chargeay dans la plus grande et la
meilleurs barque de mes prises, et j'en redonnay deux de mes barques à
mes prisoniers espagnols pour les reconduire à leurs pays, et dont ils
furent très contents et cela m'atira l'applaudissement du peuple de
Madère, et pour retirer mon payement tant en écorces qu'en vins il me
falut atendre la récolte pour confire les écorces et ne pusmes les
embarquer qu'au 20e octobre et notre départ fut au 26e, où dans notre
route étant par les 46 dégrez de latitude, nous fusmes batus de cruelles
tempestes et la mer très affreuze que nous ne pouvions présenter un
morceau de voilles, nous descendismes nos canons dans notre calle et
apréhendions fort le moindre coup de mer, étant à sec, le costé au
travers. Je m'avizay d'amarer notre petit câble sur un affut de canon et
le jetter à la mer et le filler jusqu'au bout sur 140 brasses de long,
et lorsqu'il fut étendu de son long il nous fit présenter la proue
debout au vent, et notre bâtiment s'y maintint comme s'il avoit esté à
l'ancre et sans se tourmenter, ce qui nous rassura sy bien que l'on fit
la chaudière et nos gens partye dormoient sur le pont et les autres
jouoient aux cartes, et cela dura neuf jours et ne savions le sort de
nostre prise où étoit tout notre butin, exepté six caissons des dites
écorces et une de fleur d'orange que j'avois embarqués avec moy.

Le 6 novembre du temps passable nous rembarquasmes notre câble et notre
afut et faisons notre route pour entrer dans la Manche, et le 10e nous
étions à 5 lieues au nord-oues de Ouessant, du temps de neige et obscur,
et nous nous trouvasmes en vue du four, lorsque le vent en foudre sauta
au nord nord-ouest avec de grosse grelle, défonssa nostre voille de
misenne et sans voille au hazard nous fuyons le vent en poupe et
passasmes au travers des roches d'un costé et d'autre, et nous donnasmes
dans la fosse de Camaret où mesme il y périt plusieurs batiments qui se
croyoient en toute seureté. Et lorsque la tempeste fut cessée, je fus
dans mon canot à Brest tant pour m'informer des nouvelles que de ma
barque où étoit notre butin. Mr le Marquis de Langeron[73], lieutenant
général des armées navales, comandoit pour lors et dont j'avois
l'honneur d'estre bien connu et que je fus saluer. M'ayant demandé d'où
je venois et sur quel navire j'étois, lorsque je luy eut rendu compte il
s'étonna et dit: «Comment diable avez-vous pu résister? Toutes nos
costes sont remplies de navires naufragés et bordés de cadavres.» Je luy
dit la maneuvre de mon afût de canon.--«Et où avez-vous apris cela?»--Je
luy dits l'avoir inventé. «Bien vous en a pris, me dit-il, je n'avois
jamais ouy telle choze.» Je luy dits: «Sy vous voulez envoyer votre
canot demain avec moy quand je retourneray à mon bord, j'auroy l'honneur
de vous envoyer deux serins de Canaries.--Très volontiers, mon amy, je
les accepte, et vous aurez plus de comodité et seureté de vous embarquer
dans mon canot et vos gens, et on traisnera le vostre.» J'acceptay le
party, et il eut la bonté de faire embarquer de bon vin et de quoy bien
déjuner dont je fis bon uzage et me remis dans ma barque longue et
envoyay les deux serins.

Il y avoit à Brest et Camaret quantité de navires relaschés depuis un
long-temps qui attendoient un bon vent pour partir, mais il m'ennuyoit
jusqu'au unze décembre que le temps parut modéré je mis à la voille. Un
chacun me demandoit: «Où voulez-vous aler de ce temps qui ne va pas
durer six heures?» Je réponds: «Quite pour relascher.» Et je tins ferme.
Je gagnay à la coste d'Angleterre, et le 18 décembre j'entray dans
Dunkerque où l'on ne m'y atendoit plus me croyant péry, et de n'avoir eu
aucune de mes nouvelles. L'on m'aprits la paix faite, et j'espérois
toujours sur ma prize qui étoit bien plus de résistance que nostre
bastiment. Mais quand je vis écouler deux mois sans nouvelles, je n'y
espéray plus. Ainssy ce fut bien du tems et bien des périls encourus
sans aucuns profits, et il me falut pensser de quel costé donner, pour
tascher de gagner pour m'entretenir.

Au commencement de février 1685, deux marchands de mes amys qui avoient
esté intéressés à ce dernier armement, ayant considéré que si la prize
où estoit les effects fût arrivée à bien que nous aurions bien profité
dans cette coursse où j'avois maintenu le bastiment et l'équipage sans
qu'il leur en eut coûté pendant un si longs-temps, me proposèrent
d'affretter un moyen bastiment pour aler en commerce à Madère et aux
Canaries, puisque nous avions une paix générale ecxepté avec les
Saletins qui sont les plus dangereux à cause du risque de la captivité,
et que je fis recherche d'un bastiment convenable, et que je leur fist
un mémoire des marchandizes nécessaires, et qu'ils m'y intéressoient
d'une seiziesme partye dont ils feroient les advances et encoureroient
les risques, et j'acceptay le party. Je ne peut trouver autre bastiment
dans le port qu'une barque bretonne de 70 thonneaux, ayant un pont et
demy et un gaillard devant pour résister aux tempestes, et pour
déffences six périers et dix hommes d'équipage. Je l'affretay par 450
livres par mois, en payant d'avance trois et qu'il entretiendroit le dit
équipage et barque de vivres, gages et de tout le nécessaire, et
passasmes un acte devant notaire. Mes marchandizes furent en peu
acheptées et embarquées, et partismes du port de Dunkerque le 5 avril
1685, et ne m'areste point à faire le détail de notre route, non plus
que j'ay fait de toutes les autres cy-devant lesquelles seroient
ennuyeuses et qu'il faudroit plusieurs volumes, me contentant d'écrire
ce que j'ay trouvé de remarquable. Comme encore en ce petit voyage où je
me trouvois par notre estime éloigné de l'ille de Madère de 51 lieues,
avec un temps de nuages et de clarté du soleil par intervalle, il
tomboit comme une petite pluye fasson de neige fondue dont nous nous
trouvasmes couverts de poux blancs et plats d'une petite grandeur et qui
avoient vie et faim qu'ils nous faisoient des empoules ou ils mordoient
sur nos peaux, ce qui ne dura plus d'un _Miserere_[74], puis le soleil
parut que nous observions pour la hauteur, et au bout d'un demy quart
d'heure tous ces insectes qui furent frappés du soleil moururent, mais
celles qui avoient entré dans nos hardes et linges vivoient et nous
piquoient vivement. Je fis baleyer et jeter de l'eau de mer partout le
navire et dans la chaloupe qui étoit sur le pont, et jettasmes le tout
que l'on peu ramasser, et croyant en estre quitte j'en fis une raillerye
en dizant: «Le Seigneur a toujours aimé les pauvres et les atire au
ciel, aparament qu'ils font leur revue et secouent leurs guenilles dans
ce parage, il faut s'en tirer.» Mais sur les deux heures d'après midy,
nous en receusmes une ondée bien plus forte, ce qui nous fit regreter
d'avoir changé de toutes hardes que nous avions lavées à la mer et mizes
au sec qui en furent toute couverte et mesme jusqu'aux maneuvres du
bastiment. Le soleil ayant survenu il ariva comme j'ay dit cy-dessus, et
m'étant et nos gens encore dépouillés de tout je pris sur moy ma robe de
chambre atachée d'une ceinture et sans chemize ny bas après qu'on eut
relavé et jeté à la mer toutes ces bestides; mais un remord me pris sur
la raillerye que j'avois faite, et sur les 4 heures et demie il nous en
ariva encore autant, ce qui nous fit avoir recours aux prières bien
dévotement croyant que c'étoit un chastiment du Seigneur pour nos
péchez, et craignant que cela ne dureroit; mais tout le reste du soir il
n'en tomba plus ny la nuit, et le lendemain entre dix et onze heures
nous aperceusmes Madère qui se fait voir de très loin par la hauteur de
ses montagnes, et nous n'y arrivasmes que le jour en suivant qui étoit
le 29e d'avril. Je débarqué derière le fort de l'illeau; je fis rapport
de ce qui nous estoit arivé, et les conssuls et les marchands et autres
furent curieux de voir débarquer nos hardes que nous voulions faire
bouillir, lesquelles se trouvèrent remplies.

J'abrégeray encore les longs discours de mes négociations, sinon de dire
les changements de voyage et ce que j'y ay trouvé de remarquable. Il
ariva en cette ille un bastiment Anglois venant de Ténérif, lequel ayant
seu que je me disposois d'y bientôt aler négossier, il eut la bonté d'y
venir avec Mr son consul m'advertir de n'y pas pensser quoyque la paix
fust, et que je serois lapidé immanquablement par les gentilshommes et
la populace, se ressentant encore trop vivement de la triste mort de la
fleur de la jeunesse, qui furent noyés et dont les plus grandes familles
de l'ille sont en deuil. Et le capitaine raporta que Mr le Vice-Roy
disoit il y avoit peu de jours: sy par malheur pour Doublet il revenoit
icy, quoy qu'en paix je ne le pourois sauver car je serois en risque
d'estre aussy assasiné. Et sur ce raport Mr nostre consul et mes amis me
déconsseillièrent de ne m'y pas risquer, ainssy il falut pensser d'aler
d'un autre costé. Je débarqué une bonne partye de mes effects les plus
convenables pour cette ille, et les mit aux mains de Mrs Louis et Joseph
Caire, bons négossiants pour en procurer les ventes, et ils me donnèrent
avis d'aller charger du froment et du mahis à l'ille de Sainct-Michel
aux Assores pour le raporter, et qu'il y auroit à y profiter, et me
prioient de les intéressser d'un quart au chargement en m'en payant le
fret, et qu'ils me fourniroient des lettres de crédit pour toute la
carguaison, et tombas d'acord par écrit, et étant sur mon départ Dom
Pedro Dalmada, gouverneur de Madère me demanda que je l'intéressats de
moitié dans tout le chargement autrement qu'il ne me permettroit pas de
négossier dans son gouvernement. Il me falut céder à la force en lui
cédant d'un quart d'intérêts, et obligea Mrs Caire de payer pour luy. Je
partis de la rade du Funchal pour me rendre à celle de Punta Delgada,
îlle de Sainct-Michel et le 25 ayant esté adressé au sieur Jean Ston,
conssul des Anglois, bien converty et marié à une dame portugaise, ayant
une belle famille, travailla avec beaucoup de diligence à faire mon
chargement, et sans me prévaloir du crédit de Mrs Caire pour la moitié
d'intérêt que je risquois pour mes intérescés et moy, il prits en
effects de France que j'avois réservés et en cinq jours je fus expédié,
et party le 12 juin à cause du jour de la feste du patron de la ville
que les Portugais m'auroient creu hérétique, et le 27 j'arivé au Funchal
et débarqué les froments en deux jours. Ces Mrs Caire et Mr Biard, notre
consul, me représentèrent que sy je voulois aler à Lisbonne prendre une
partye de sel et des huilles d'olives en petits jarons et des sardinnes
salées en canastes ou paniers, qu'il y auroit un bon guain à faire. Je
topé à cette entreprise, mais ce diable de gouverneur ou tiran voulut y
entrer d'une moitié sans jamais rien débourcer, sur cela je luy dis que
j'alois où étois la cour où nous avions un ambassadeur et s'il ne
désiroit rien m'ordonner. Il comprit bien et me dit: «Je veux payer
comptant pour ma part.» Je luy déclara au net: «Vous n'y aurez rien, et
je feray conoistre vos vexations.» Mrs Caire et le consul en furent
faschez contre moy, disant: «C'est un diable, il nous fera enrager.» Je
dis: «Vous estes tous lasches. Ne sauriez-vous écrire?» Il seut par les
domestiques nos entretiens et il me vint voir, et il fut plus doux qu'un
agneau, dizant ne vouloir me faire aucune paine, etc. Enfin il n'y eut
aucun intérêt et m'envoya pour plus de vingt pistoles de différentes
confitures seiches et liquides et un quartault de bon vin malvoizie. Et
party le 4e juillet j'atrapé heureusement Lisbonne le 26e suivant,
travaillé à mes expéditions; Mr le comte d'Opède étoit notre
ambassadeur, après l'avoir salué j'eus deux jours après l'honneur de
manger avec luy, où je l'entretins des concussions que faisois le
gouverneur de Madère, et que j'appréhendois d'y retourner sur ce que je
lui avois menacé. Mr D'Opède me dit: «Vous m'avez fait plaisir, et je
vais remédier à ce mal sans que vous n'ayez rien à craindre ny ceux de
la nation.»

Lorsque j'eus fait mes emplettes je me disposay à partir, et je fus
prendre congé de Me l'ambassadeur, lequel me délivra un paquet du Roy de
Portugal dont il prit mon receu pour délivrer au sieur gouverneur. Je
fus chez Me Desgranges, nostre consul, pour lever mes expéditions. Il
m'aprit qu'il y avoit un petit navire de la Rochelle, le capitaine
Brevet, qui devoit aussy prendre ces expéditions pour Madère et qui
avoit un chargement pareil au mien, ce qui m'étonna un peu, car c'est se
faire tort aux ventes des marchands lorsqu'on est plusieurs. Je fis
recherche de ce capitaine et luy demanday s'il vouloit que nous fussions
de compagnie à cause des Saletins qui sont souvent autour de Madère. Il
parut content comme moy de ma proposition, et nous mismes à l'effect de
partir enssemble, mais étant au dehors de la barre, le travers de
Cascays,[75] mon grand mât d'hune rompit à l'uny du chuquet du grand
mats, ce qui m'obligea de rentrer jusqu'à Belem, et mon prétendu
camarade continua sa route et, je croy, fort aise de ma petite
disgrasce. Je fus par terre à Lisbonne, j'acheptai un autre mât, et sur
les trois heures j'y fis travailler par quatre charpantiers portugais
qui m'impatientoient par leurs lenteurs. La nuit s'approchoit et à force
d'argent je les engageay de travailler avec deux flambeaux alumés
jusqu'à unze heures que mon mât fut achevé, et les priai de le mettre à
l'eau au bord de la rivière, et je les payay bien. Je loué une frégate
qui est une chaloupe avec deux grandes rames où je m'embarquay et fit
traisner mon mât le long de mon navire. Sur les trois heures 1/2 du
matin je fis travailler à remaster, et quoy qu'il ne fut encore guindé
je fis lever l'ancre et mis à la voille d'un assées bon vent, ainssy ce
n'étoit au plus que 22 heures que le dit Brevet avoit d'avantage sur
moy. Sitôt que mon mât fut bien placé, je forssois de voille au risque
de quelqu'autre accident, et heureusement tout fut bien, et le 20e
j'arive derrière l'illot du Funchal. Sitôt que j'eus pied à terre, je
fus chez Mr notre consul et luy demanday s'il n'étoit pas arivé quelque
navire françois venant de Lisbonne, et me dit que non. Je reprends
courage sans en dire davantage, et puis je luy dis que j'avois un gros
paquet de lettres que Mr le comte D'Opède m'avoit chargé pour le
gouverneur dont j'avois donné un receu, et qu'il m'en fallait une
décharge et eut à m'y accompagner, ce qu'il fist. Et le sieur gouverneur
ne fist aucune difficulté de m'en donner son receu. C'étoit son ordre de
révoquation sur plusieurs plaintes contre luy. Je faisois débarquer mes
marchandizes, et la 3e journée après mon arivé il parut un moyen navire
à trois lieues soubs le vent de l'ille, ainsy il ne pouvait ariver en
rade que le lendemain. Je le reconnu avec les lunettes. Le gouverneur
étoit tout troublé et m'envoya son secrettaire me prier d'alez chez luy,
et y fust avec Mr Dade notre Vice-Consul. Il me demanda sy je
connoissois ce bastiment qui paroissoit. Je luy dis que non. Il dit:
«N'est-il pas party le mesme jour que vous de Lisbonne un moyen navire
de la Rochelle pour venir icy.» Je luy dis que ouy; mais que mon mat
ayant cassé je rentray pour en prendre un autre et qu'il avoit continué
sa route. Et sur quoy il dit: «J'en ai lettre d'advis par votre
bastiment. C'est pour mon compte qu'il est chargé de pareils effects que
les vostres puisque vous ne m'avez voulu intéresser avec vous, et je
crois que c'est luy qui paroit et cela vous fera tort à vostre vente.»
Pendant nos discours on vint luy donner advis qu'il paroissoit encore un
autre navire qui avoit le pavillon blanc et qui faisoit sa route pour
aler parler au premier qui avoit paru. Je secouois les oreilles. Il me
presta sa lunette et fusmes hors du chasteau pour mirer. Je dis:

«Le plus petit des deux est le navire que vous atendez et l'autre à sa
démarche me fait bien paine que ce ne soit un saletin, toute l'aparence
y est.» Et en peu moins de deux heures nous vismes à plain tirer les
canons et mousqueterye, et il fut pris en un quart d'heure et changement
de routte, ce qui véritablement fit bien du chagrain de voir un tel
spectacle de la captivité.

Le ruzé gouverneur avoit fait dire dans toute l'ille qu'il atendoit ce
navire et que le voyant disgrascié qu'il vendroit à bon marché ces
effects, ce qui fit que pas un ne demandoit de mes marchandizes, mais le
lendemain c'étoit à qui en auroit pour les vendanges qui étoient
proches. Et pendant que j'étois à terre, le 27 aoust, il parut autour de
notre bastiment un monstre marin qui après quelques promenades se vint
prendre à une corde où étoit une chemize de matelot qui trempoit à la
mer. Ce matelot en la peur qu'il ne lui enleva sa chemize fut tirer sur
la corde, apelant d'autres à son secours. Et cet animal tenoit ferme
comme avec deux mains, et l'élevèrent jusqu'à moitié de son corps hors
de l'eau, et remarquèrent que la teste et le minois et les oreilles
étoient d'une figure d'homme et autour de son menton étoit comme une
longue barbe à la capucine d'un tisssu de peaux comme les nageoires
d'une morue qui luy pendoient sur l'estomac, et avoit deux seins comme
les nostres et le corps en forme humaine jusqu'à la ceinture, et le
restant amenuissant comme un saumon ainsy que sa queue, mais d'un pied
de largeur à peu près, ayant des peaux de poisson comme nageoires
tenantes aux esselles, n'ayant à ses bras de coudes, et point plus long
que nous les avons du coude à la main, dont les doits étoient bien
distingués, mais remplis de peaux comme les pieds d'un oye, et le chef
étoit garny de petites peaux pendantes sur son col d'un demy pied de
long, et le front à découvert avec des gros yeux de toureau et un regard
fier et plain de feu. Je fis débarquer nos gens pour en faire leurs
raports devant Mr le Consul. Jean Le Natro, originaire de Penerf en
Bretagne, qui étoit maître et propriétaire de notre bastiment et son
frère en firent cette déclaration. Et Nicolas Thiberge, de Dunkerque,
nostre pillotte et homme d'esprit, confirma le tout de point en point,
et signèrent le procès-verbal qui en fut dressé, et quelques pescheurs
du pays déclarèrent avoir veu plusieurs fois cette mesme figure, qui une
fois leur aracha un poisson au bout de leurs cordeaux.[76]

Je m'apliqué à faire mon négosse pour partir au plustôt de cette ille
voyant la saison de l'hiver s'approcher, et n'en peut partir que le 20
novembre pour retourner à Dunkerque avec un autre chargement de vin,
écorces de citrons confits ou sec, et fleur d'orange, et une partie de
cuivre en tangoul venant de Saincte-Croix de Barbarie. Le jeune Caire
nommé Joseph se trouvant fort attaqué d'un asme s'embarca avec nous dans
le dessein de se rendre à Paris pour se faire traiter de la maladie, et
sur notre route nous fusmes très mal traités par vents contraires et
tempestes, qui nous poussèrent jusqu'au 52° degré et demi de latitude,
où dans une bonnace nous nous trouvasmes entourés d'un nombre infiny de
poissons dorades, et dont nous en peschasmes à discrétion; dans la
matinée à moy seul j'en embarqué vingt-huit, et n'en voulions plus ne
sachant qu'en faire, n'étant bonnes lorsqu'elles sont salées plus d'un
jour par leur graisse qui se jaunit et rend un goût huileux. Ma surprize
fut de trouver ces poissons aussy Nord puisque rarement on les trouve
qu'aprochant des chaleurs[77]. Nous fusmes pris des vents de sud et
sud-est, le pain et l'eau manquaient, ce qui nous obligea de relascher à
la ville de Galloway en Irlande, où j'acheptay nos provisions
nécessaires que je payay en vin de Madère, ainssy que mille quintaux de
suif.

(1686). Au 3 de janvier fut notre départ d'Irlande, et ayant entré dans
la Manche le 12 janvier nous eusmes connoissance de Portlant en
Angleterre, les vents forcés au nord-est nous empeschoient de chercher
le Pas de Calais, ce qui nous obligea d'aler au Havre de Grâce, et en
donné aussitôt advis à nos Mrs de Dunkerque, lesquels me mandèrent
d'envoyer les effects à Mr Le Gendre, de Rouen, et de payer le fret de
nostre bastiment pour le congédier au plutots. Après quoy je fus à Rouen
arester compte du contenu des effects et de là fus par terre à Dunkerque
ajuster les comptes dans lesquels il s'y trouva que j'avois laissé à
Madère quelques effects invendues restés chez Mr Caire, ce qui occasiona
nos intéressés de me prier d'y retourner sur une flutte du port de deux
cents cinquante thonneaux, mais sans aucun canon n'y étant disposée à en
placer. Je refuzey de ce que j'avois deux fois encouru le risque d'estre
esclave à Salé, et pour m'encourager il me promire d'assurer sur ma
personne neuf mile livres, en cas que j'eus le malheur d'estre pris de
cette moraille, ce qui fut exécuté et conclu devant notaire, et que
j'aurois pour capitaine soubs mes ordres le nommé Georges Roy, frère du
plus fort intéressé au navire nomé le _Sainct-André_. L'on fit une
emplette de marchandises sur mes mémoires. Et partis du port de
Dunkerque le 5 juillet et sans rencontre arivé à Madère le 7 aoust.
Jusqu'au 15 je débarquay les effects et Mrs Caire me conseillèrent d'en
garder partie qui étoient propres pour l'isle de Sainct-Michel aux
Assores, que je troquerois pour du blé, où il y avoit 70 pour cent à
gagner l'aportant à Madère. Et comme ce que j'avois porté d'effects ne
faisoit pas moitié de ma charge en blé, je pris à fret le surplus pour
le porter à Mazagan apartenant au Roy de Portugal, côte de Barbarie,
proche Azamor[78], aux conditions qu'en route faisant je débarquerois ce
qui étoit de nostre compte à Madère, et j'avois réservé autour de 800
piastres, de ce que j'avois vendu en argent pour faciliter mon négoce
qu'à payer ce qu'on ne peut se dispenser. Alors que notre navire fut
rempli de blé, j'envoyai des vivres à bord et trois pipes de vin, mon
coffre et hardes et rafreschissements, n'ayant plus à faire à terre que
pour 4 à cinq heures pour tirer mes dépesches et finir un petit compte,
ayant donné les ordres que la chaloupe me viendroit sur les 4 heures du
soir. Au 27 de septembre, les vents se mirent de la bande du sud et
sud-oist assées violents; la chaloupe ne put exécuter mes ordres, et il
faut savoir de ces sortes de vents tous les navires qui se trouvent à
cette rade doibvent abandonner leurs cables et ancres et se mettre à la
voille pour éviter le péril de perdre corps et biens à cette coste, et
il y avoit deux moyens navires anglois proches du notre qui firent bien
leurs maneuvres, et je voyois le nostre dans l'inaction, ce qui
m'impatientoit. Je fus au château prier le gouverneur de me permettre
que je tirats un de ces canons de 8 livres de boulet et que luy
payeroits bien la charge, à quoy il consentit. Je le chargé et y mis le
feu à boulet vers nostre navire, et ce qui les fit agir pour le mettre
soubs les voilles. Mais je remarquois qu'ils faisoient fort mal leurs
maneuvres ayant déployé les deux basses voilles, avant de lascher leurs
cables, ayant eu la précaution d'amasser un cordage sur le dit cable,
tenant par la poupe du navire, qu'on apelle en croupière afin de faire
abattre le navire, pour faire entrer le vent dans les voilles qui
avoient le vent dessus qui les coloit sur les mats, ce qui faisoit
aculer le navire proche de la terre. Et j'étois à les observer, la pluye
sur le corps, que j'étois au désespoir de voir une sy méchante manoeuvre
sans y pouvoir remédier, et survint la nuit que je les perdis
entièrement de vüe. L'on m'entraisna chez notre consul où je logeois et
on m'obligea de changer de toutes hardes, qu'il me prit me voyant tout
percé, et que j'avois fait rembarquer les miennes; l'on me voulut faire
souper et ne le pus ny me coucher, étant toujours en crainte de ce qui
devoit ariver par la mauvaise maneuvre que j'avois vüe, et disois
toujours: «Il faut quils soient saoüls; les flamands ne se peuvent
contenir lorsqu'ils ont du vin. Les navires en flûte dérivent plus qu'un
autre et s'il n'est pas bon voilier à tenir le vent, je crois qu'ils
n'en échaperont nullement.» Ce fut toujours mes discours lorsque l'on me
voulut donner quelque espérance de consolation. Et sur les deux heures
d'après minuit un paisant Portugais m'anonça la perte totalle de mon
navire échoüé à la pointe des plus affreux rochers de ceste ille, dont
on ne creut aucun de l'équipage échapés. Mr le consul quiestiona ce
portugais de l'endroit du naufrage, il le dit estre à cinq quarts de
lieues de Punta Delgada[79] où nous étions et qu'il ne savoit s'il se
serait sauvé quelqu'un, que luy n'avoit ozé aprocher, à cause des
difficultés de passer sur les rochers remplis de précipices. Je le fis
prier de m'y conduire incontinent, et il dit: «Avant deux heures il fera
jour, sans quoy on ne peut s'y hazarder». Je ne disois pas ouvertement
les raisons qui m'empressoient de m'y transporter avant le jour, qui
étois que j'aurais pu sauver quelques hardes ou mon coffre où étoit mon
argent, me voyant dénüé généralement de toutes choses, et j'empressé de
partir avant le jour avec mon guide qui me conduit à peu près vers le
lieu du naufrage, et la pointe du jour étoit lorsque nous entrions dans
les rochers. Nous n'y fismes pas à 5 pas que les forces me manquoient,
et je tumbé d'un des plus hault dans un précipe de plus de 30 pieds
profonds, où il y avoit près de deux pieds d'eau salée, et dans ma
chutte je rencontrois souvent quelques pointes de rochers qui me
recevoient, et sans quoy je n'aurais eu aucune vie, mais en récompense
je fus blessé et écorché en bien des endroits de mon pauvre corps. Je
voulus me tirer de cet eau; je creu avoir la jambe gauche rompüe, mais
c'étoit la cheville du pied demize et mon genouil et les mains dont
j'avois creu m'acrocher aux pointes; j'eus le coude droit tout emporté
ainssy que mes costés tout écorchées et meurtris; j'étois en _Exce Homo_
et les habits du consul tout déchirées, et sans peruque ny chapeau, et
mon pauvre guide pleuroit en me disant: «Il m'est impossible de vous
retirer, prenez patience, je vais chercher de l'assistance.» Il fut plus
d'une heure et demie à revenir; j'avois ma montre qui par bonheur fut
consservée, et mon guide revint avec trois hommes dont il y avoit un
nègre qui avoit une corde autour de luy, s'étant disposé d'aller
chercher une charge de bois pour son maître qui me l'envoya, et se
servant de sa corde il descendit, et il me l'atacha par dessoubs les
aisselles et les trois autres dessendirent de leur mieux où étoit
atachée la dite corde et m'atirèrent à eux, et le nègre me soutenoit
pendant qu'ils me montèrent sur le haut où ils m'atirèrent encore. Je
faisois des cris et plaintes comme on peut le juger et ils trouvèrent un
sentier, que mon guide avoit erré, et par là ils m'amenèrent en plain
terain; ils furent à deux chercher une bourrique et une couverture, mais
il fut impossible de me monter pour m'aporter en ville tant j'étois
acablé de douleurs; je les priay de me porter dans la couverte et que je
les payerais bien, et nostre consul ariva, qui les engagea à me porter
ainssy chez luy, ce qui leur donna beaucoup de paine, et étant arivés
l'on fit venir un chirurgien qui me seigna et penssa. Nous y trouvasmes
trois des nostres qui avoient échapé qui nous déclarèrent que plusieurs
de nostre équipage conseillèrent au capitaine de mettre le navire à la
voille et que les Anglois s'y mettoient, et qu'il ne les voulus entendre
se tenant dans la chambre avec son pillotte, le charpentier et le
contre-maistre dizant qu'ils vouloient finir leur disner avant de rien
faire, on leur récidiva les mesmes raisons sans qu'ils remuassent de
leurs tables, et que ce fut le coup de canon qui les engagea à
travailler, mais qu'ils estoient sy saouls de vin qu'ils ne savoient ce
qu'ils faisoient, dont le malheur s'ensuivit, et comme je devois partir
le lendemain j'avois fait tout embarquer, mes hardes, effects et argent
qui causa la mort des susdits quatre principaux de mes officiers et des
autres qui voyant le navire se briser contre les rochers se mirent à
vouloir sauver mon grand coffre de ma chambre, et que le grand mât
s'estant rompu et tomba sur la chambre qui fut écrasée où ils furent
engloutis dessoubs, et le tout fut entièrement péry; cepandant sy je
n'avois esté incommodé j'aurais esté sur les lieux où j'aurois pu sauver
quelques hardes ou marchandizes, mais le tout fut pillé par les païsants
qui ne s'en font pas de scrupules de restituer puisque naturellement ils
sont adonnés au larcin.

Et pour comble de chagrain les Ministres du Roy de Portugal me firent un
procès pour me faire payer les bleds qu'ils avoient chargés pour Masagan
prenant le prétexte sur la déclaration des trois hommes de l'équipage
qui s'estoient sauvés qui avoient dépozé que la faute étoit arivée par
notre capitaine et officiers. Ce procès m'aresta neuf mois dans cette
ille, après quoy il y vint un petit navire françois chargé de bled pour
le porter à Lisbonne, et dans lequel je m'embarquay pour passager avec
mes deux hommes. Mr l'abé D'Estrée[80] étoit ambassadeur et il me
dégagea de la poursuite de ce procès, mais je me trouvois dépourvu de
toutes comodités et de la fortune. Peu de jours après mon arivée il
ariva à Lisbonne un navire de la Rochelle armé de douze canons nommé le
_Cézard_ apartenant à Mrs Godefroy[81] et sur lequel étoit pour marchand
un de leurs frères qui pendant leurs traversées fut injurié et maltraité
de parolles par son capitaine nomé Peron étant souvent yvre, et étant à
Lisbonne récidiva ces brutalités dont Mr Godefroy fut obliger d'en
porter plainte à son Excellence M. l'abé D'Estré, qui ordonna de
déposseder le dit capitaine et de me donner le commandement du dit
navire, et me fit venir devant luy pour me le faire acxepter, et fit mes
conditions d'engagement. M. Godefroy trouva un fret pour l'ille de la
Terciere pour revenir à Lisbonne où M. Godefroy restoit pour faire son
négosse pandant que je ferois le dit voyage. Je party au 15 may 1687;
j'arivé au port d'Angra soubs la ville de ce nom et ne pus recevoir mon
chargement que le 25 juillet et partis le 2e aoust et arivé à Lisbonne
le 26 du mesme mois, sitost que la décharge fut finie, l'on me proposa
un segond voyage pour le mesme lieu, je m'apresté et party le 9e
septembre et arivé à Angra le 21, et pris incontinent mon chargement et
partis le 3 octobre. Estant à 60 lieux au Nord-Ouest de la Tercère un
navire me donna la chasse. Je dis: «Il nous est inutille de croire fuir
puisqu'il marche mieux que nous, et il nous faut disposer à nous bien
deffendre n'ayant guerre avec d'autres qu'avec les Saletins où il s'agit
de la captivité.»

J'avois 24 bons hommes d'équipage, six passagers portuguais étudians qui
aloient pour faire leurs exercisses, douze canons et six périers et de
bons fusils que je délivray à mes passagers, que j'animois sur le
malheureux état où nous tomberions sy nous sommes pris; ce navire
m'ayant aproché à distance de son canon, ayant le pavillon françois, fit
deux fois le tour de nous sans tirer un seul coup, et puis il s'enhardit
à venir pour m'aborder à toutes voilles, je fis carguer les deux basses
voilles et ordonnay que lorsqu'il nous abordera de mettre le vent dessus
nos deux humiers pour faire reculer nostre navire et que luy portant un
grand erre il ne pouroit se tenir acroché et que ces cordages
manqueront. Estant à portée du pistolet de nous, il nous tira sa bordée
de canons et d'une grêle de mousqueterie dont un passager fut tué et un
matelot blessé dans la cuisse, quoyque tous sur un genouil sur le pont
pour n'estre découverts, et nous déchargeasmes très à propos nos canons
et périers chargés de mitraille comme ils nous abordoient, que nous les
empeschasmes de sauter plus de trois dans notre bord, dont deux furent
aussitot tuez et l'autre se jetta à la mer, et les grapins et cordages
rompirent par la maneuvre que j'avois faite faire de metre le vant sur
les huniers, et dans l'instant nous fusmes décrochés. Il passa aussytôt
bien de l'avant de nous et amena toutes ses voilles voyant son mât de
beaupré rompu à l'uny de sa ligature. Nous n'eusmes que deux chaisnes de
haubans rompus par un grapin de fer qui s'y trouva attaché, deux haubans
cassés et lestay d'artimon et nos voilles offencées et trois troux de
canon et une bitte rompue par leurs canons. Je voulois foncer dessus,
luy lascher deux au trois bordées de nos canons, mais mes passagers et
officiers me dirent: «Il ne nous peut plus faire de mal et nous pourrons
recevoir quelque malheureux coup qui tuera ou estropiera quelqu'un de
nous, vault mieux nous en tirer.» Je les creus et fit faire notre route,
et comme nous alions nous entendismes une voix crier: «Sauve la vie.» On
regarde de tous costés sans rien apercevoir, la voix redouble; je
regardé par un sabord de ma chambre et j'aperceu un homme qui se tenoit
à la sauve garde de nostre gonvernail. J'appelé du monde et on luy
donnay une corde doublée en deux qu'il passa soubs ses aisselles, et on
le tira dans ma chambre. Il se mit à genoux demandant cartier
mizéricorde et nous dis estre françois d'Avignon, fils d'un artizain en
soye nomé Périn, agé de 36 ans, qui voulant aller à Gesnes aprendre à
travailler en velours fut pris sur une tartane de Marseille dans son âge
de dix-huipt ans et mené esclave à Tétuan et fut donné au Roy de Maroc,
et qu'après deux ans de persécutions il renia et prits une femme Moresse
dont il avoit cinq enfants, et nous ne luy fismes aucun mauvais
traitement. Et le 23 octobre j'arivé à Lisbonne où je fis la décharge,
et M. Godefroy n'avoit encore achevé son négosse. Je fis conduire mon
renégat chez M. l'ambassadeur qui le retint chez luy jusqu'à ocasion de
le renvoyer en seureté à son pays d'Avignon. Il déclara que le navire où
il étoit avoit 200 hommes, 18 canons et seize périers.

En attendant que Mr Godefroy eut finy son commerce, je fis calfaster le
navire et enssuite le fis échouer pour visiter ses fonds afin d'estre en
estat de recevoir son chargement, et au commencement de décembre ariva
la flotte du Brézil au nombre de quarante gros navires marchands
richement chargés et escortés par six vaisseaux de guerre dont deux
d'iceux de soixsante et six canons avoient esté construits à Goa,
lesquels dès leur sortie enlevèrent deux vaisseaux de 40 canons sur le
Grand Mogol qui portoient grand nombre de pellerins Musulmans qui
alloient à la Mecque porter leurs offrandes au tombeau de leur grand
prophète Mahomet. On en fit des réjouissances et feux de joye à
Lisbonne. Le 20 janvier 1688 nous commenssasmes notre chargement pour
retourner à la Rochelle. Nous embarquasmes 82 grands coffres de sucre et
60 rolles de tabac du Brézil, 20 bottes d'huile et 35 balles de laines
lavées et 400 caisses d'orenges, et 25 caisses de citrons, et nous
partismes de Lisbonne le 24 février. Mr Godefroy s'étant embarqué avec
nous, les vents nous contrarièrent étans prêts de sortir la barre et
nous rentrasmes à la rade de Saint-Joseph[82] et y restasmes jusque au
10e mars que nous sortismes la dite barre avec plusieurs navires de
diverses nations, et le 2 avril arivasmes à la rade chef de Bois[83]
atandant la vive eau pour entrer dans le port de la Rochelle. Mr
Godefroy s'étoit débarqué dès notre arivée à la rade et fis le récit de
nos voyages et comme je m'y étois comporté à l'ataque du Saletin.
J'entray le navire dans la chaisne le 13 avril, où je fus très bien
receu des trois Mrs Godefroy et dont Jean, aîsné de tous, m'en chargea
de n'aler prendre d'autre auberge que chez luy, et dont je ne peus m'en
deffendre et le lendemain je fis les déclarations à tous les bureaux et
mon rapport à ladmirauté, et puis on débarqua les marchandizes.

Ce Mr Jean Godefroy étoit remarié à une dame Bussereau aussy veufve, et
qui avoit deux aimables filles âgées de 18 et 20 ans et de luy n'avoit
pas d'enfants. Tous les soirs, après le souper j'accompagnois ces
demoiselles à la promenade, et se joignoit avec nous une cousine qu'on
apeloit la belle Goislard, mais de qui la fortune étoit bien moindre que
de ses cousines. Cependant je fus épris de sa beauté, et en peu de jours
je le luy déclaray en la ramenant chez elle que je l'aimois tendrement,
mais que ma fortune étoit trop médiocre pour luy présenter. Elle me
répondit qu'un garsson qui a autant de coeur, comme elle a entendu dire
à ses oncles, ne doibt pas se rebuter; que pour elle sa fortune étoit
très bornée ayant perdu de bonheure son père et que sy elle avoit bien
du bien qu'elle se feroit un plaisir de me le sacrifier, pourvueu que je
l'enlevats en Angletere ou en Holande pour y vivre dans la liberté de sa
religion, et que moy je vivrois aussy dans la mienne. Sur quoy je luy
dits qu'il ne faloit pas sortir de son pays pour cela, que puisque l'on
l'avoit contrainte d'abjurer ce ne seroit plus une grande paine de s'y
marier, et qu'on auroit plus rien à luy dire sy elle m'épousoit, et que
je ne la contraindrois en aucune choze. Et elle ne voulut se deffaire de
son entestement que je l'enlevasse, ce qui me la fit quiter crainte
qu'elle ne me gagnats à faire ce mauvais coup. Et je me tournay le coeur
pour la cadette Bussereau sachant très bien son aisnée estoit assurée
d'un amant de Bordeaux nouveau converty, et cette cadette correspondoit
fort à mes honnestes tendresses. Madame sa mère y donnoit fort les
mains, ainsy que M. Godefroy qui me fit bien des offres pour que je
restats avec eux, et que sy je n'étois pas content de son navire le
_Cezard_, qu'il m'en donneroit un de 24 canons qu'il attendoit du retour
de Sainct-Domingue. Je luy fits connoistre que nécessairement il me
faloit aler à Dunkerque pour rendre compte de ce navire naufragé à lille
de Sainct-Michel et dont j'étois porteur des procès-verbaux comme il ne
s'étoit rien sauvé des effects, et que sy je restois à la Rochelle ou
ailleurs sans me justifier, ils pouvoient suposer que j'eus sauvé bien
des affaires et me faire poursuivre, ce qui tourneroit à mon deshonneur
et désavantage. Sur quoy ils m'aprouvèrent fort, et me prièrent tous les
frères de retourner vers eux lors que je me serois entièrement libéré,
ce que je promis faire. Mais l'homme propose et Dieu dispose. Sur la fin
de juin je les remerciay bien et pris congé de ces messieurs et
demoiselles trouvant un bastiment prêt à partir pour Dunkerque dont je
m'étois assuré de mon passage et partis de la Rochelle le 3 juillet, et
le 11e du mesme mois étant à l'ouest du port de Pleimuth en Angleterre
nostre maistre de bastiment me dit qu'il y alloit relascher seulement
pour un ou deux jours, et n'y voyant aucune nécessité je luy demanday
pourquoy ce relasche, et il m'en dis ses raisons: que c'étoit pour y
débarquer en rade quelques pièces d'eau-de-vie en fraude à cause des
grands droits, ainsy je fus dans la ville où je couchay quatre nuitée,
et les nouvelles furent publiées de la naissance du prince de Gall[84]
dont par forme la citadelle tira quelques coups de canons; mais le
peuple et particulièrement nos Religionnaires refugiés disoient milles
infamies de la pauvre Reine[85] et mesme du Roy, ce qui faisoit peine
d'entendre, et le 17 nous mismes à la voille partant de Pleimuts[86] et
le 6 aoust j'arrivé au dit Dunkerque dont entr'autre de mes intéressés
au navire perdu me fit à l'abord un mauvais compliment en me demandant
sy je leurs raportois bien des effets qu'il avoit appris avoir esté
sauvés après le naufrage. Je luy répondis: «Avant 24 heures je vous
feray conoistre au net toutes choses.» Quant aux autres, je fus chez
eux, où ils me receurent comme gens raisonnables qui ont fait de la
perte, mais me receurent tous honnestement en me disant estre bien
persuadés des vérités que je leur avoient marquées par mes lettres et
que le sieur Batement qui m'avoit fait ce mauvais compliment étoit un
brutal et le moindre intéressé et que je ne devois m'arrester à ces
mauvais discours si mal fondés. Je leur présentay les attestations et
les procès-verbaux de tout ce qui s'estoit passé; ils les communiquèrent
à ce brutal de Batement, et il en consulta et ne peut me faire ny dire
et se remit d'amitié avec moy, après quoy ils reconnurent la vérité.

Et sur la fin de septembre 1688 on parloit fortement d'une déclaration
de la guerre, où les préparatifs d'une armée navale en Holande et que
les meilleurs amis et gros milords du Roy Jacques aloient auprès du
prince Orange. L'on arma plusieurs chaloupes de nos navires du Roy pour
aller épier aux ports d'Angleterre s'il y auroit quelques remuements ou
pour aider à sauver la Reine et le prince de Galle. Mr
Desvaux-Mimard[87], lieutenant de nos vaisseaux du Roy, me pria de
m'embarquer avec luy dans la chaloupe qu'il commandoit. Il n'avoit qu'un
bras, l'autre étant paralétique. Nous fusmes pendant la nuit aux
Dunes[88], où je fus dans un cafe pendant une heure, que le bruit se
répandit que le Roy Jacques avoit pris la fuite s'étant veu abandonné
sur la nouvelle que le prince d'Orange avoit débarqué en Angleterre vers
Torbays. Je fus en faire le récit à Mr Mimard et aussy tots nous fit
retourner vers nos costes, et nous atterrasmes à Ambleteuse en Picardie,
et dans le moment nous vismes une chaloupe angloise très proche de nous
qui abordoit au mesme lieu, et lors que la dite chaloupe toucha à terre,
nous y remarquasmes quatre seigneurs dont à l'un diceux les autres
ainssy que les mariniers luy portoient un grand respect[89]. Lorsqu'il
voulut se débarquer, Mr Mimard et moy nous nous mismes à l'eau jusqu'aux
cuisses pour le recevoir, mais un des officiers de sa chaloupe s'étant
mis à l'eau le receut à fourchet sur son épaule ayant la teste nüe; Mr
Mimard lui soutenoit une main. Et lorsqu'il fut dessendu pieds à terre,
il demanda au sieur Mimard qui il étoit, et son nom. Il luy dit. Puis le
Roy luy dit qu'il se souviendroit de luy et nous l'accompagnasmes à
l'auberge, où il n'aresta que le temps qu'on luy aprestats des chevaux
de poste et partit aussitots avec deux de ces messieurs, et nous
ramenasmes nostre chaloupe dans le bassin à Dunkerque, où je receut une
lettre de Mr Jean Godefroy qui me mandoit qu'il atendoit en peu sa
frégate de 24 canons, et lorsqu'elle luy seroit arrivée qu'il me le
feroit savoir pour l'aler trouver.

Sur le mois d'octobre le Roy fist déclarer la guerre contre la Holande
seulement, donnant pouvoir aux particuliers de ses subjets de faire la
course dessus. Mais le port étoit dépourveu de frégattes propres à faire
la course, et un chascun en faisoit bastir. Les sieurs Geraldin et Lec,
Irlandois établis à Dunkerque, me proposèrent d'armer une petite
corvette seulement de quatre canons, qu'un nommé capitaine Laurens,
anglois de nation, avoit amenée de la Jamayque, lequel nous assura estre
finne de voille, et ils me détournèrent de pensser d'aller à la Rochelle
et qu'ils m'aloient faire bastir une frégatte de 24 canons toute preste
pour mars en suivant et dont ils en firent en ma présence le marché avec
le constructeur. Cela m'encouragea, car j'avois répugnance dans l'hyver
de m'embarquer sur un sy foible bastiment. J'engageay trente deux bons
hommes tant bas officiers que matelots et le capitaine Laurens pour mon
segond, et pour lieutenant un nommé Welkisson aussy anglois, mais tous
les deux braves et bons marins. Je receu commission de son altesse
sénérissime Mr le comte de Vermandois[90] sous le nom de la corvette la
_Princesse de Conty_, et sorty du port au six de novembre pour aller
croiser vers le Nord, ou le 20 du mesme mois nous eusmes un rude vent du
Nord-Nord-oist, dont un coup de mer nous enfonça tout un costé et nous
combla presque à demy d'eau, ce fut un hazard comme nous en échapasmes
en fuyant au gré du vent, et relachasme à Dunkerque le 12e et je ne sais
comme après nous ozasme penser à nous rembarquer dans cette bicquoque.
Cependant les marins oublient facilement les périls dont ils ont échapé
et nous fismes radouber nostre barque, et nous partismes le 18, n'ozant
plus retourner vers le Nord, ou les vents et la mer sont plus agités.
Nous n'avions point pour lors de guerre déclarée avec l'Angleterre et
nous fusmes tout le long de ceste coste et ayant passé entre la grande
terre et l'ille de Wic, dont devant Chatam on nous tira d'une forteresse
deux coups de canons à boulets qui passèrent entre nos mâts sans nous
endomager qu'une seule maneuvre nommée un bras de misenne qui fut coupé,
et nous tirasmes au large, et fusmes à Torbay puis devant Pleimuths, où
nous trouvasmes à trois lieux au large un bateau traversier venant de la
Rochelle avec neuf à dix familles de la religion qui se sauvoient dans
Pleimuts. Ces pauvres gens étoient à demy morts de peur que je ne les
enlevasse en France et faisoient compassion[91]. J'en fus reconnus de
plusieurs qui se jetoient à nos pieds et entr'autres un nommé Mr Briant,
fameux marchand, et le capitaine Roc. Je leur dis pour les rassurer que
ma commission ne portoit pas de coure sur eux, mais seulement sur les
Holandois. A cela mes deux officiers anglois protestants m'aprouvèrent
fort, mais les bas officiers et matelots voulurent se mutiner pour que
nous les emmenassions. Et Mr Briant me dit proche l'oreille: «Ayez pitié
de vostre belle Goislard que voilà déguizée en cavalier». Je fus
l'embrasser et luy dire que je périray plustot que de la perdre, et
nostre équipage fust apaizé par une cinquantaine de louis d'or que Mr
Briant leur jeta, disant: «Voilà tout ce que nous possédons d'espesces,
ayant bon crédit en Angleterre». Et nous les laissasmes échaper, en nous
ayant promis sur serment qu'ils ne nous découvriroient aucunement
lorsqu'ils seraient débarqués, et ce que nous avons trouvé véritable
dans la suite, ayant déclaré comme je les en avois prié de dire que nous
étions Ostendois qui les avoient visités sans leur faire aucuns domages.



CHAPITRE V

Prise d'un navire hollandais dans un port d'Angleterre.--Croisières dans
la Manche.--Naufrage à Cherbourg.--Doublet est présenté à M. de
Seignelay.--Il prend le commandement de deux barques longues.--Son
arrivée à Brest.--Il découvre la flotte de Tourville.--Ses entrevues
avec Seignelay.--Enlèvement d'un percepteur anglais.--Croisières.--Prise
d'un navire anglais.--Naufrage.--Autres prises.


Et deux jours après cette rencontre, ne trouvant rien, je fus mouiller
l'ancre vis à vis d'un petit bourg situé au bord de la mer et sans
forteresse, éloigné d'une bonne lieue de Pleimuth, ayant le pavillon
d'Ostende déployé. Nos échappés nous reconnurent et vivoient au dit
bourg nomé Ramshed[92] où sont tous françois réfugiés, et ne nous
décelèrent aucunement. Et sur les 3 heures du soir, il me prit fantaisie
d'aller avec deux hommes dans nottre petit bateau à terre, et moy
déguisé en bon et simple matelot, voulant m'informer adroitement s'il
n'y auroit pas dans les ports quelques navires Holandois prêts à en
partir, et dont je réussis à mon dessein. Et lorsque je mis pied à
terre, je trouvai le capitaine Roc et son fils qui me disoient mille
bénédictions, et me voulurent convier à boire de la bierre et les priay
de m'en dispenser, et que je serois fasché d'estre connu de d'autres, et
leur déclaray le subjet de ma dessente, et ils me dirent qu'au port du
cap Ouastre, il y avoit un houcre Holandois de dix canons, venant
d'Espagne richement chargé, et que ce seroit bien mon fait s'il sortoit
en mer, mais qu'ils ont appris qu'il n'en sortyroit sans avoir un
convoy; et que dans le port de Saltache[93] il y avoit une grande
pinasse de six à sept cents thonneaux de port et ayant 40 canons et peu
d'hommes à proportion, et que les canons de sa batterye de bas ne
pouvoit jouer, estant embarrassés par des ballots de laine d'Espagne,
mais que nous avions trop peu de force pour y attenter. Je quittay mes
deux amis et fus au bourg de Saltache dans un cabaret demander une pinte
de bierre. Et je rencontray le capitaine de ce navire, lequel je
reconnus à son nées extraordinairement long et avec lequel j'avois
autrefois bu en Portugal, mais il ne me reconnus pas et il me
quiestionna d'où j'étois et ce que je faisois. Je luy dis que j'étois de
Bruges en Flandre et que j'avois fait naufrage sur une belandre chargée
de vin et eau-de-vie et avions esté poussé par tempestes sur la coste de
Gandetur, et que je cherchois passage pour retourner au pays, et luy
demanday passage pour Holande qui en est proche. Il me dits: «Mon
camarade je ne say quand je partiray d'icy et ne le feray sans un
convoy, car mon navire vaux plus de quatre cents miles florins.» Je luy
dits: «Vous avez bien du canon.»--«Oui, dit-il, mais mon plus fort ets
embarrassé, et je n'ay que trente et huyt hommes.» La nuit s'approchoit;
je n'en voulus savoir d'avantage et je me retiray promptement à mon bord
avant qu'il fust nuit, et les bateaux venant de la pesche se retiroient
au port. Il y en eut un qui passoit proche de nous. Je luy fist demander
par le capitaine Laurens s'il vouloit nous vendre du poisson. Il
répondit que ouy, et pendant qu'il venoit à notre bord, je racontay en
peu ce que j'avois apris à terre et représentay la faiblesse de notre
bastiment, où nous avions échapé un grand péril, et que nous courions
risque d'en essuyer d'autres dont peut estre nous n'en échaperons pas,
et que notre fortune étoit dans le port de Saltache dans cette mesme
nuitée dont les vents et ce batteau nous étoient favorables. Les sieurs
Laurens et Welkisson trouvèrent la choze faisable et la firent gouster à
nostre équipage. On acheta tout le poisson de ce basteau où ils
n'étoient que trois, le maistre étoit âgé de plus de soixante années et
son fils environ de 30 à 35 ans. Nous les conviasmes d'entrer dans notre
cahute de chambre pour leur faire boire de l'eau-de-vie de France: ils
nous croyoient d'Ostende. Et ayant eu la teste échauffée de la liqueur
qu'ils aiment passionément, ils jasoient avec mes deux Anglois qui se
conservoient sur la boisson. Le vielard disoit beaucoup de louanges du
gouvernement de Mr le prince d'Orange qui alloit exterminer tous les
chiens de papistes françois, etc.; et pour finir on les saoula sy plains
qu'ils tombèrent à beste morte dans la chambre et degorgeoient leur
estomac. Nous avions mis au mesme état le troisiesme et le plus jeune
dans son bateau et on l'embarqua dans notre bord. Nous nous munismes de
dix-huit pistolets et autant de sabres et de vingt quatre grenades et de
six bonnes haches de charpente, ne devant faire qu'un prompt coup de
main. Et sur la minuit nous nous embarquasmes en tout vingt-huit de
l'élite de nos hommes et partismes sourdement avec ordre d'un grand
silence, et qu'il n'y auroit que le Sr Laurens qui répondroit à ceux qui
demanderont d'où est le batteau. C'étoit entrant au 26 de novembre 1688
et en passant près du chasteau de l'ille de Rat[94], un des sentinelles
ne manqua pas de crier: «D'où ets le bateau?» Laurens répondit: «A
fischer Boat», qui veut dire basteau pescheur. Il en ariva autant
passant sous la citadelle et au fort de l'entrée de Saltache, et nous y
entrasmes sans aucun contredit, et fusmes droit aborder le Holandois au
travers de ses grands haubans, et nous grimpasmes tous exepté un seul
pour la garde de nostre bateau. Il se trouva un seul Holandois sur leur
pont, qui d'un levier cassa un bras d'un de nos matelots qui étoit de
Calais, et nous nous emparasmes de toutes les portes des dunettes et des
gaillards de proüe et de poupe, ainsy que de toutes les écoutilles, et
avec les haches on enfonssa la dunette, où l'on se saisit de trois
officiers qui y reposoient, et il y avoit une écoutille dans le milieu
de cette dunette qui communiquoit dans la grande chambre où reposoit le
capitaine qui, entendant le bruit, se préparoit à faire un mauvais
spectacle. Mais par un bonheur tout extraordinaire, mon charpentier qui
avoit foncé la dunette, nomé Jacques Férand, de la ville de Caen, ayant
entré dans la dite dunette, tomba dans la grande chambre sur le dos du
capitaine Holandois par cette écoutille où il y avoit six pieds de haut
et acabla soubs luy le dit Holandois, et Férand se sentant avec un homme
criant quartier, dougre quartier, en rüant de sa hache il blessa au bras
le pauvre capitaine. Le dict Ferrand cherchant à taston la porte de la
grande chambre, il l'ouvre, et cria: «Qu'on aporte vite de l'eau, tout
est icy plain de poudre répandue soubs mes pieds, et qu'on aproche pas
aucun feu.» Je fis aporter force sceaux d'eau qu'on jeta partout dans la
dite chambre, et il n'ariva aucun acxident, car le coquin de capitaine
advoüa qu'il aloit battre du feu pour faire périr son navire et
généralement tout. Je fis rassembler tout et autant que nous peusmes
trouver gens de son équipage et les fis enfermer dans le gaillard
d'avant, et garder par deux de nos gens armés et n'en peusmes trouver
que vingt-six; les autres s'estoient cachez parmy les balles de laine.
Ce navire avoit ses deux vergues majeures amenées tout bas, ce fut un
gros et long travail pour les reguinder pour pouvoir apareiller le
navire avec le peu de monde que nous étions dont quatre étoient occupés
en sentinelle à garder les sorties. Je fus prendre dix de nos enfermés
et les fis aider à guinder avec nos gens, et quand le taut fut bien
préparé pour apareiller et mesme les deux huniers furent déployés et
guindés, je fis renfermer mes dix prisonniers et crainte qu'ils ne
tirassent quelque canon de gaillard où ils estoient je fus à tastons en
oster les amorces, et fis couper les deux câbles sur ses écubiers. Et il
étoit à ma montre un peu plus de cinq heures quand le vent fut dans nos
voilles, et fit déployer la misenne la tenant toute preste à la laisser
aussy déployer. Le capitaine Laurans fut un peu blessé au gras de jambe
par un sabre de nos gens par mégarde, et lequel connaissoit parfaitement
le port, et pour nous éviter de passer entre la citadelle, le fort et le
château de Rat, il nous fit sortir par la passe du Ouest, quoyque très
dangereuse par les rochers et qu'il n'y passe presque que quelques
moyens navires. Il hazarda le tout pour le tout, cependant sans nous
rien ariver. Et comme nous passasmes à portée d'un moyen pistolet du
costé du dit chasteau de Rat, un des sentinelles cria en anglois: «Où va
le navire? Avez-vous vos despesches?» Laurans répondit que ouy, et que
les courants nous forssoient de passer au risque par cette passe. Et
nous sortismes très heureusement que le jour commençoit à pointer. Nous
amarinasmes nostre belle prize et laissé le capitaine Laurens et
Welkisson pour la conduire avec une copie de ma comission et vingt de
nos meilleurs hommes, et dans le bateau anglois je m'embarqué avec le
reste de mes gens, le capitaine Holandois et vingt-quatre de ses gens et
les conduis au bord de ma corvette quoy que plus en nombre que nous
n'estions. Je trouvay mes trois anglois encore endormis et eusmes de la
peine à les réveiller pour se rembarquer. Je leur payay grassement leurs
poissons et les fit boire chacun un verre d'eau-de-vie et je leur dis:
«Voilà mon câble et mon ancre que je vais laisser, je vous le donne.»
Car étant foible de mon monde je ne pouvois le lever sans perdre bien du
temps, et ma prise étoit déjà de plus de 5 lieux de l'avant. Mes trois
anglois se trouvant trop foibles pour lever mon ancre furent prier des
bateliers qui aloient à la pesche pour leur aider, qui aprirent à nos
yvrongnes que j'avois enlevé le gros navire Holandois et que tout étoit
en rumeur dans la ville et les forteresses dont les sentinelles furent
tous emprisonnés, disant qu'il y avoit connivence avec moy; nos
prisonniers en disoient autant. Mais depuis j'apris qu'il y eut trois
sentinelles de pendues et le vieux battelier et son bateau et le câble
brullé par le boureau, et l'ancre jetté dans le passage où j'avois sorty
la prize. Sitost que je fus soubs voille je la ratrapay en peu de temps
et puis j'alois à trois et quatre lieux devant elle, et sur les costés
pour faire la découverte, et estant le travers du cap Blancquef je
découvris une frégate Holandoise de 24 canons, je creus bien qu'elle me
raviroit ma proye. Je reviré dessus et fut advertir le sieur Laurens qui
me cria: «Nous sommes en estat de nous bien deffendre, et sy vous nous
voyez embarassés venez tous vous embarquer et laissez aller la corvette
à l'abandon.» Et après quoy j'étois tout resoult, et la frégatte vint
reconoistre notre prize qui arbora le pavillon de France et cargua ses
deux basses voilles tout à coup et tira un canon de douze livres de
boulet sur la frégatte Holandoise, laquelle s'en tirer s'en écarta. Nous
avons bien creu qu'elle ne creu pas que ce fût notre prize et plustot la
creurent un bâtiment de ces grosses flûtes du Roy, et nous laissa faire
nostre route. Et le 30 novembre nous entrasmes dans les jettées de
Dunkerque ayant cependant abordé en entrant la jettée du fort vert que
je creus la prize preste à couler au pied, mais il n'y en eut que le
haut d'endommagé: et un chacun fut surpris de voir une soury avoir
enlevé un éléfant. Mais ayant apris l'endroit fort dont elle fut enlevée
étonna bien plus, et creurent qu'il y avoit eu connivence. Je fus
caressé et des louanges entières, puis on me pria de sortir en mer pour
achever d'y consommer le restant des vivres de l'armement; ce qui fait
connoistre que l'homme avide n'est jamais content des biens du
monde[95].

Enfin je les voulus contenter et rassemblay mon petit équipage qui
disoient ne rien craindre soubs ma conduite, quoiqu'on dize que j'ay de
la présomption, mais c'est choze réelle que cela fut dit par mon
équipage. Nous sortons du port du 6 décembre et poussons la route vers
le Ouest de la Manche, où étant proche de Portland en Angleterre nous
creusmes estre abimés par la mer. Je fis à petite voilure coure vers les
costes de France et atrapé la rade de Cherbourg, où je fus à terre et y
saluay Mr le Marquis de Fontenay[96] qui en étoit gouverneur et seigneur
de mérite et bien grascieux. Après l'avoir satisfait sur la manière de
ma prize, je me retiray à mon bord sur les trois heures du soir que les
vents sautèrent au nord-ouest qui sont très dangereux dans cette rade,
et sur les six heures ils augmentèrent et la mer devint impétueuse.
J'aurois bien souhaité estre dans la crique, mais il y avoit encore plus
de trois heures pour attendre que la mer fus haute, où pendant cette
attente nous souffrions beaucoup par les fréquents coups de mer qui nous
couvroient depuis la proue à la poupe. Mon équipage disoit: «Il faut
abandonner les câbles et pousser en coste.» Et je leur remontray
qu'aucun de nous ne pourroit sauver la vie, et que pour périr il
vaudroit mieux périr où nous étions pour n'estre blasmés d'imprudence,
et nous soufrismes jusques sur les 8 heures et demye que je fis tirer un
de nos canons par distance, et la mer se devoit trouver en son plain à
neuf heures et demie. De nuit très obscure et au bruit de nos petits
canons Mr le Marquis de Fontenay fit aborder les deux costés de la
crique de lanternes allumées, ce qui nous dénotoit la voye que nous
devions tenir, et dans l'instant un coup de mer nous fit rompre une de
nos bittes où nos câbles nous tenoient attachés, et il falut de toute
nécessité couper nos câbles et donner au hazard pour entrer, et nous
nous dépouillasmes tous en chemise pour mieux nous sauver, et nous
entrasmes très heureusement et échouasmes tout au haut de la crique. Et
je repris mes habits et fus au gouvernement remercier M. de Fontenay qui
achevoit son souper avec grosse compagnie d'officiers suisses dont M. Du
Buisson étoit du nombre. Tous ces messieurs me tesmoignèrent leur joye
de ce que j'avois échapé du naufrage et particulièrement Madame de
Brevent, belle-mère de M. le Marquis.

Deux jours enssuite arriva à Cherbourg Monsieur le Marquis de Seignelay
chez M. de Fontenay. On luy conta l'avanture de ma prize et aussy comme
je venois de réchaper du naufrage. Il dit: «L'on m'a écrit sucintement
sur la manière qu'il fit cette prize, mais puisqu'il est icy je seray
bien aize de l'aprendre par luy mesme.» Il m'envoya chercher par un
officier de marinne. J'y fus ayant des botines aux jambes, et si tost
que je l'eus salué il me dit: «Comptées moy un peu comme vous vous y
pristes pour enlever cette prize, et me dites au net sy quelques anglois
ne vous y ont pas facilité.» Je lui dis: «Non, Monseigneur, et en moins
que je le pourray j'en vais faire le détail à Votre Grandeur, et j'ay
mon journal qui justifira le tout.» Et je commençay par la rencontre de
réfugiez et de celle du capitaine au grand neez nommé Jean Stam, et la
suite jusqu'à Dunkerque. Après quoy il dit tout haut: «Il y a eu de la
témérité mais beaucoup de précautions et bien de la conduite.»
J'inclinay la teste. Puis il me dit: «Je vous ordonne que du premier
beau temps vous retourniez à Dunkerque et que vous désarmiez cet engin
propre à périr du monde; je l'ay veu en passant, et j'écris à
l'intendant de marinne de vous employer pour le service du Roy, en ce
que je luy indiqueray.» Et je remerciay Sa Grandeur. Je fus congratulé
de toute sa cour, et M. de Combe,[97] ingénieur, me fit bien valoir que
c'étoit par ses bons récits que j'avois esté apelé du Ministre, mais
j'en étois redevable seul à Monsieur de Fontenay ce que j'apris au
sertain. Le Ministre partit au lendemain pour Torrigny et suivre sa
routte pour Brest[98], et trois jours après qui étoit au 9e janvier
1689, je party de Cherbourg pour me rendre à Dunkerque où j'arrivay le
12 ensuivant et aussitost que je fus débarqué, M. Geraldin[99] me dit:
«Notre frégatte neufve s'avance bien et il faudroit donner vos
atentions.» Je fus ensuite saluer Mr Patoulet,[100] intendant de
marinne, et il dit: «J'ay des ordres du Ministre de vous donner le
commandement des deux barques longues qui sont neuves et prestes de
lancer à l'eau, et à vous de choisir un capitaine bien expérimenté pour
en commander l'autre, et de suivre vos ordres.» Je le priay de m'en
nommer un de son choix, et il me dit qu'il ne me faloit pas un jeune
officier qui fût de qualité, parce qu'il me pourrait contrecarer dans la
subordination à cause de sa naissance et que cela préjudicieroit au
service. Il jetoit en vue sur le capitaine Pierre Harel[101] qu'on avoit
envoyé du Havre pour servir de pillotte sur un des gros vaisseaux du
port, mais Mr l'intendant me dit que si je pouvois m'acomoder de Mr
Durand[102] que luy étoit recomandé par Mr Begon,[103] intendant à
Rochefort, que je ferois plaisir à tous les deux, et qu'il faudrait que
ce fût moy qui anonssât cette nouvelle au dit Sr Durand comme de mon
choix pour le tenir plus ataché à moy, ce que je fis, et Me l'Intendant
luy confirma la chose qu'il acxepta. L'on équipa les deux barques
longues,[104] la mienne étoit nomée la _Sans Peur_, et l'autre
l'_Utille_; j'avois huit canons et l'autre six et chacun quarante-cinq
hommes d'équipage, et nous receusmes les ordres de la cour cachetées
pour ne les pas ouvrir que nous ne fussions hors des bancs de Flandre,
et les ayant ouvertes elles portoient d'aller devant la Tamise, rivière
de Londres, pour observer combien de vaisseaux de guerre nous y pourions
découvrir, et à peu près leurs forces et enssuite aux Dunnes, et puis à
l'ille de Wic, Darthemuths, et Plemuths, et après avoir observé nous
revenions rendre compte de nos gestions. La cinquiesme journée d'après
nostre départ, qui fut le premier de février et la 6e dito, étant le
travers de la Rie éloignée de 3 lieux, sur le soir nous aperceusmes un
bâtiment qui venoit pour nous reconnoistre et la nuit survenant nous le
perdismes de vue. Je fis passer la nuitée soubs la cape pour ne nous
exposer dans les bancs, et au jour nous aperceusmes Mr Durand éloigné de
plus de trois lieux et qui donnoit la chasse sur un bastiment. Je fis
tirer un coup de canon pour le rappeler à nous, il n'en fit aucun cas;
et fis tirer un segond coup et il ne cessa pas quoy que ses ordres comme
les miennes portoient d'éviter toutes occasions de prendre aucun
bastiment ny de nous faire prendre. Il fut bien surpris de voir que
celuy sur qui il avoit chassé, le chassa luy mesme, et qu'avant que je
le peus secourir, il fut pris par une frégatte de douze canons de
Flessingue qui l'ammarina. Et le 7e février, je rentra au port et rendis
compte à M. l'intendant qui fut fort irité envers le sieur Durand, et le
9 la frégatte de Flesingue et notre barque longue furent encontrées par
deux de nos frégates, qui revenoient escorter trois prises qu'ils
avoient faites au Nord sur les Hollandois, lesquels prirent le
flessinguois et l'_Utille_ devant Ostende, et nous les amenèrent dans
Dunkerque, et où le pauvre Durand fut menacé du cachot et traité
d'incapable de commander, dont il creu que je l'avois par trop blasmé sa
conduite. Mais M. l'intendant luy fit bien conoistre le contraire, et
que je l'avois excusé, mais ses officiers propres, après estre de
retour, déposèrent son entestement, luy reprochant de luy avoir remontré
qu'il outrepassoit les ordres et n'avoir voulu cesser la chasse après
que j'eus fait tirer les deux coups de canon. Mr l'intendant m'ordonna
de nommer un autre capitaine pour l'_Utille_ qui avoit esté rechaspée.
Je luy dits: «M. Durand sera corigé et fera mieux.» Il me dit: «Ne m'en
parlez pas, la cour deffend de l'employer. Vous m'avez cy-devant proposé
Harel comme homme expérimenté et posé, prenez-le et vous disposez à
partir dès demain sy le vent permet pour escorter plusieurs petits
bastimants qui atendent pour aler à Calais, à Bologne et St
Valery-en-Somme et puis en rameinerez d'autres qui sont pour revenir
icy.» Le Sr Harel étoit d'une entière reconnoissance de son élévation et
avoit toutes soubmissions possible; et le Roy étoit bien servy. Nous
fismes ce manège près de deux mois et puis nous escortasmes des
bastiments jusqu'au Havre, où M. de Louvigny[105] pour lors intendant
m'ordonna d'en escorter jusqu'à Cherbourg où je trouverois mes ordres
chez monsieur De Matignon[106], qui après l'avoir esté salué m'ordonna
de rester avec l'_Utille_ jusqu'à ses ordres.

Peu après ariva à Cherbourg monsieur De la Hoguette,[107] lieutenant
général des armées du Roy, qui avoit un camp volant pour au cas que les
ennemis voulut atenter une dessente vers ces costes. Le conseil de ces
seigneurs s'assembla à la Paintrerye[108] proche de la Hogue. Je receu
leurs ordres par écrit, portant que M. le chevalier de Beaumonts,[109]
commandant une petite frégate de douze canons, et Mr de Rantot[110], son
frère, comandoit une corvette de six canons qu'ils avoient armées à
leurs frais, lesquels devoient étant en mer suivre en tout mes ordres.
Je représentay à Mrs de Matignon et De la Hoguette que c'étoit faire
affront à des Mrs d'une naissance bien au-dessus de la mienne et que
l'on m'accuseroit d'ambition. Ces messieurs me dirent: «Vous êtes
porteur de commission du Roy et eux de Mr l'admiral, et ils acceptent
avec plaisir, d'aller soubs un habille homme.» Nos ordres étoient
d'aller croiser de dans notre Manche[111], le long des costes
d'Angleterre, pour y découvrir leurs armées et savoir s'y celle de
Hollande y étoit jointe, et que ne rencontrant dans le canal, que nous
irions en mer depuis les hauteurs de 50e degrez, jusqu'aux 47e degrez et
sur le tout de ne nous pas arrester à faire aucunes prises. Et nous
partismes avec les deux Mr de Baumont, de la Hongue, le 17e juillet, et
croisasmes de tous costés jusqu'au 11e aoust, qu'en rétrogradant nos
premières routes étant proche de Torbay,[112] nous aperceusmes une
flotte qui y estoit à l'ancre composée d'une soixssantaine de vaisseaux
tant de guerre que gros marchands, et il nous fut donné chasse par deux
frégattes, et nous nous sauvasmes devant la Hougue où je débarquay avec
le chevalier de Beaumonts. Nous montasmes à cheval et fusmes à Cherbourg
rendre compte à ces deux messieurs les généraux qui creurent que c'étoit
les deux armées jointes enssemble qui avoient dessain de faire quelque
dessente; nous eusmes beau leur dire que non, et leurs dits:
«Donnez-nous quelqu'un auquel vous ayez plus de confiance qu'à nous et
nous allons retourner les observer, autant que nous le pourons.» Ces
messieurs disoient: «Allées, toute la confiance est en vous.» Et remis
soubs voille et fusmes observer, et le 14 ils mirent soubs voilles et
firent route pour sortir la Manche, et je renvoyay Mr De Baumonts randre
fidel compte et rassurer ces messieurs et que j'alois continuer
d'observer leur marche pour ensuite en donner les avis, et j'accompagnay
toujours de vüe pendant six jours cette flotte jusqu'à la hauteur du Cap
de Finistère à 70 lieues dans le ouest faisant leur route vers le
Portugal en Espagne, et je jugeay à propos de n'aler plus loing, et de
retourner à Cherbourg pour ne tenir plus longtemps nos deux généraux en
suspends et arivay à Cherbourg le 8e de septembre où je feu bien receu,
et le 20e suivant ces messieurs receurent ordre de me garder quelque
temps pour garder le long de la coste depuis la Hougue jusqu'à l'entrée
du Ras de Blanchard et de tems à autre d'aler 15 à 20 lieux vers
l'Angleterre, pour faire découverte, et sur la fin de Novembre j'eus
ordre d'aller à la Hougue, joindre les deux frégates du Havre commandée
par Mrs De Failly et Sainct-Michel qui y avoient escorté une flotte de
moyens bastiments chargés pour fournir aux magazins de Brest, où nous
eusmes les ordres de les y escorter avec les dites deux frégates et
fusmes avec cette flote de port en port le long de la Bretagne, où nous
y joignions plusieurs autres bastiments pour le mesme subjet des
magazins du Roy, et nous n'arrivasmes à Brest que le 5e février,[113]
que monsieur le mareschal d'Estrées, le père, étoit commandant que je
fus saluer et luy demanday ces ordres et où il souhaiteroit de
m'occuper. Il me parut triste[114] en me disant: «Ce n'est plus à moy de
vous ordonner. Mr le Marquis de Seignelay arivera demain où le jour
ensuivant qui disposera à sa volonté.» Et je pris congé.

Juillet 1689. Mr de Seignelay sitosts son arivée à Brest[115] fit
empresser l'armement de tous les vaisseaux de haut bort et des frégates
et brulots et flûtes de transport; c'étoit un fracas terrible dans le
port de Brest jour et nuit. Et Sa Grandeur nous ordonna à tous les
capitaines des barques longues et corvettes de différents endroits
d'aler croiser.[116] Mon quartier fut devers Belille après que j'aurois
eu délivré un paquet de lettres à Mr de Bercy qui y estoit. Et aussitôt
je remis en mer 30 et 40 lieux au large, où je fis rencontre de Mr le
chevalier de Lévy,[117] lieutenant de haut bord, qui comandoit une
barque longue de 4 canons, et nous nous joignismes enssemble quelques
jours. C'étoit un officier d'un grand esprit mais bien débauché et
satirique. Il me dit: «Le Ministre ne sait comment se déffaire de ma
personne que par me faire commander cette coque de noix, mais il ne sait
pas que les ivrognes ont leurs Dieux, et ainssy je ne crains pas l'eau
salée.» Effectivement son bastiment n'étoit pas capable de résister au
moindre coup de vent. Puis nous retournasmes à Brest pour reprendre des
vivres et y recevoir nouvelles ordres. Et en entrant à la baye de Brest
entre le Conquets et Bertheaume nous y trouvasmes partye de notre armée
mouillée à l'ancre. Et Mr de Seignelay étoit sur le _Soleil Royal_.[118]
L'ayant salué il nous ordonna de n'estre qu'un jour à recevoir nos
vivres et aussitôt de retourner tous en mer[119], chacun de nostre
costé, sans nous fixer les hauteurs, afin d'aler à la rencontre et
tascher de découvrir l'armée de Mr le chevalier de Tourville qu'on
atendoit venir de Toulon pour faire l'adjonction des deux armées,[120]
dont le Ministre étoit impatient d'avoir des nouvelles. Et nous étions
déjà au 2e Mai[121]. Je fus seul à 80 lieux dans le ouest, puis je fus
chercher la hauteur du cap Finistère toujours à cette distance, et le
13e May j'aperceus une frégate qui avoit pavillon anglois, j'eus crainte
d'en estre pris. Elle ne tint pas compte de nous et je repris ma routte,
et une demie heure après mon homme à la découverte du haut du mât cria:
«Monsieur, voilà ce que nous cherchons. Voilà une armée de gros
vaisseaux qui viennent à nous.» J'amenay mes voilles pour les atendre et
les reconnoistre, et lors que je fus certain je poussay à toute voile
sur l'admiral, et en étant proche je le saluay de sept coups de canon.
Aussitôt un canot avec un aide-major vint m'ordonner d'aler au bord. J'y
fus et Mr De Tourville m'ayant demandé sy Mr de Seignelay étoit en santé
et en quelle disposition étoit l'armée à Brest et luy ayant rendu compte
sur tout, je le priay de me donner un mot de sa main pour le Ministre,
et que je voulois retourner suivant mes ordres, et il écrit sur champ:
«Les vaisseaux de Sa Majesté sont en bon état, tout se porte bien et
suis ravi d'en avoir autant apris de vous, auquel je suis
respectueusement, le chevalier de Tourville.» Et sans fermer son billet
il ajouta au bas: «à Mr de Seignelay, secrétaire et Ministre d'Etat.» Et
je retournay sur mes pas à toute force et sur les 7 heures du soir j'eus
ratrapé la vedete qui m'avoit mis pavillon anglois, et pendant toute la
nuitée je forçois de voille à faire trembler mon équipage et j'arrivay à
Berteaume au vaisseau où étoit le Ministre le 18 may.

Il étoit encore endormy, l'on me faisoit signe de ne faire aucun bruit.
Mais quand j'eus dit à Mr de Perinet[122], comandant du pavillon, que
j'aportois à Sa Grandeur les nouvelles de Mr de Tourville, il dit:
«C'est un bon réveil, je vais l'advertir.» Et aussitost je l'entends
crier: «Qu'on me fasse entrer cet officier.» Je fais mon compliment en
luy donnant le billet ouvert. Il me le redonne disant: «Lisées, car j'ay
encore les yeux fermés.» Et après la lecture il receut sa robe de
chambre et m'atira au balcon où il me quiestionna où je l'avois laissé,
et quand je croyois qu'il pouroit ariver. Et l'ayant satisfait en luy
disant que dans un ou deux jours s'il n'arive du contre-temps qu'ils
ariveroient, il dit: «Qu'on donne à déjeuner à cet officier.» Je m'y
arrestay très peu; je fus luy demander ses ordres et il me fit donner un
billet d'ordonnance de cent pistoles sur le trésor royal de Brest, et
m'ordonna de retourner en mer audevant de Mr de Tourville, et
qu'aussitôt que je l'aurois découvert que je repris le devant pour
revenir luy dire où je les aurois rencontrés. Et le lendemain de mon
départ de Bertheaume je trouvai l'armée à 18 lieux au ouest de l'ille de
Groys[123], et je n'eus loisir que d'estre arivé à Bertheaume que sept
heures avant la dite armée. Et se fit l'adjonction[124]. Et Mr de
Seignelay quitta le vaissau sur lequel il étoit et se fit porter à celuy
de Mr le comte de Tourville nommé le _Conquérant_ monté de 90 canons, et
le mesme soir il ordonna à Mr de Moyencourt[125], aide-major de l'armée,
de s'embarquer avec moy pour aler croiser dans nostre Manche jusqu'au
travers de Pleimuts pour y pouvoir découvrir les armées d'Angleterre et
de Holande, et que ne les trouvant pas nous reviendrions à l'ille de
Ouessant donner des ordres au sieur gouverneur pour faire des signaux au
cas que de son ille il aperceu les ennemis. Et puis nous retournasmes
rendre compte de n'avoir rien découvert[126].

Nous étions déjà au 23 de may[127] et on n'avoit jusqu'alors pu
apprendre le nombre ny les forces des armées ennemies lorsque je remis
Mr de Moyencourt près du Ministre, lequel dit hautement: «En vérité,
Messieurs, je vois que le Roy est très mal servy, ayant autant de ces
frégates légères et barques longues bien équipées et qui vont aux
découvertes, qu'il n'y en aye pas une qui luy donne nouvelle des armées
ennemies ny seulement qu'ils luy ayent amené quelque bateau anglois pour
en aprendre quelques nouvelles.» Un chacun gardoit le silence. Je
m'aproché de Mr le chevalier Venize[128] qui étoit le capitaine du
pavillon du _Conquérant_, et je luy dis que si Monseigneur de Seignelay
vouloit me donner une commission portant les ordres de faire des
dessentes et d'y enlever sur les costes ennemies ce qui peut s'uziter
par les loix de la guerre, que je me hazarderois dans peu de temps de
luy amener quelques prisonniers Anglois qui informeroient mieux Sa
Grandeur que ne le pouroit un maître ou matelot de barque ou d'un
pescheur. Mr de Venize fit ce récit au ministre, qui me fit apeler et me
quiestionna comme je m'y prendrois, et luy ayant dis à peu près il me
fit délivrer ma commission ample comme je la souhaitois, signée Louis,
datée de Versailles, et au bas, Colbert; et il me promit que sy je suis
pris qu'il me feroit délivrer le plutôt possible, dont plusieurs
officiers s'entredisoient: «Voilà une entreprise d'étourdi qui ne
manquera pas d'estre pris et peut estre pendu:» Ce qui ne m'ébranla
aucunement, et party sur le champ et fut aterrer à Monsbay en
Angleterre. J'en fus chassé par un garde coste, et m'échapé au travers
des rochers du cap Lézard. Je costoyois la dite coste jusqu'à Portland,
et fus au matin mouiller l'ancre devant le port de Oüesmuths ayant un
pavillon d'Ostende arboré, et ne fis paroistre que dix à douze hommes de
mon équipage, et le surplus en bas de la calle avec le chevalier
Daumonville, mon lieutenant, pour les faire contenir dans un silence et
en estat de monter au premier coup de pied que je fraperois. Il ne
manqua pas de venir une chaloupe venant de terre avec six hommes me
demander d'où j'étois et sy je voulois entrer dans le port. J'attiray le
maistre et luy fis boire un coup d'eau-de-vie qu'il reconnut bien estre
de France, et me demanda sy j'en avois encore à vendre. Je luy dis en
avoir plusieurs pièces avec d'autres marchandises qui ont esté prises
sur les françois, et, comme c'est contrebande en Angleterre, que je
voudrois qu'il vint en rade quelqu'un avec lequel j'en peu traiter. Il
me dit: «Je vais vous envoyer un brave homme et vous pourez vous
acomoder enssemble». Il s'en ala. Et bien une heure et demie après il
vint une belle chaloupe bien peinte voguant à huit rames et un officier
en manteau rouge, lequel s'embarqua et dit: «Où est le maistre?» Je luy
dis que c'étoit moy et le fis entrer dans ma chambre, et je frappay du
pied sur le tillac. Le chevalier Daumonville, au moment, fit monter mon
équipage et luy. Ils sautèrent dans la chaloupe une partie pour piller
les matelots anglois. Je quité compagnie à mon hoste qui fut tout
troublé et j'empeschay la pillerie, et fis rendre ce qu'on avoit pris et
fis lever nostre ancre et apareiller nos voilles et changeay de
pavillon, ce qui consterna mon hoste et ses gens. Il me pria de luy dire
qui j'étois et que je luy donnast lieu d'écrire à son épouze. Je luy dis
n'avoir ce loisir et je me nommay, et que j'étois pour le Roy de France,
et qu'il ne luy seroit fait aucun mal ny tort, et congédiay la dite
chaloupe et les 8 hommes, et fis ma route pour gagner nos coste. En
arivant en vue de l'ille de Bats en Bretagne, je fus rencontré par deux
frégates de Flessingue, qui me donnèrent la chasse et à grands coups de
canon. Je me sauvay entre les rochers et mouillay l'ancre devant Roscof
où je débarquay avec mon hoste, et trouvay Mr Le Roy de la
Potterie[129], commissaire de la marinne, auquel je dis de me faire
donner des chevaux de poste pour conduire plus seurement mon cavalier à
Brest où estoit encore l'armée à Berteaume. Mr de la Potterie nous fit
servir à manger pendant la recherche de trois chevaux, mais mon anglois
ne peut que boire un verre de vin et moy je fis très bien le devoir de
table. Et puis montasmes à cheval et arivasmes le mesme soir 29 may à
Brest, et fusmes descendre à l'intendance où Mr Descluzeaux[130],
intendant, me fit donner une chaloupe bien équipée et de bon vin pour
nous rendre à Berteaume où j'arrivé sur les 4 heures du matin, 30e, au
bord du _Conquérant_, où Mr de Tourville me receut très gracieusement,
sachant ma capture, et fus éveiller Mr de Seigneiay, qui en robe de
chambre me fit entrer et mon anglois auquel il fit bien des honnestetez,
en le rassurant que sy il luy dizoit vérité à ses demandes il le
renvoiroit en peu de temps à son pays, puis il luy demanda son nom, son
employ, et comme je l'avois enlevé, et sy je ne l'avois point maltraité
ni pillé, sur quoy il tira une belle montre et une bourse bien garnie de
guinées et son diamant au doigt et dis: «J'ai offert tout cecy à votre
capitaine afin qu'il me laissat retourner dans ma chaloupe, et a tout
refusé. Je me nomme Thomas Fisjons. Je suis le colecteur ou receveur des
deniers royaux de la ville et dépendance de OEsumths[131], que
souhaitez-vous de moy?» Alors le ministre luy dit: «Je vous demande en
toute sincérité que vous me déclariez le nombre et qualitez des
vaisseaux de l'armée du Roy de la Grande Bretagne et aussy des vaisseaux
Holandois, et de quel temps la dijonction s'en fit.» Il resta une poze
sans répondre et jetant un grand soupir et puis il dit: «Seigneur, je
serois perdu en le dizant et passerois pour traistre à l'Etat.» Et le
ministre le voulant rassurer luy promettoit le secret. Il dit: «Si
vostre capitaine eut esté un pillard et qu'il m'eust ou fait fouiller,
il auroit trouvé ce que vous demandez.» Le ministre entendit à son
discours et se retira au balcon et me fit venir et me dit: «Vous n'avez
fouillé, ni fait faire à votre prisonnier:» Je dis: «Non, en vérité,
Monseigneur.» Je le say. «Fouillez-le et luy ostez son portefeuille et
tous les papiers et me les aportez.» Je me mis à l'effect dans la
chambre du conseil, où plusieurs officiers furent surpris de me voir
faire en disant: «Tenez-vous, voilà le ministre qui vous voit. Pourquoy
n'avez-vous fait cela étant dans votre bord?» Je pris son portefeuille
n'ayant trouvé d'autres papiers; je les porté au ministre, et à
l'ouverture nous trouvasmes deux pancartes, où étoit en la plus grande,
le dénombrement des vaisseaux des deux armées, et bien désignées, les
noms de chaque vaisseaux et des commandants, le nombre des canons d'un
chacun et des équipages, ainsy de ceux d'Holande avec les divisions et
les ordres de la marche de bataille au cas de rencontre et aussy tous
les signaux. Sur quoy Mr de Seignelay et fit venir Mr de Tourville et
luy dit: «Je n'en désire pas davantage.» Mais ces deux Seigneurs furent
bien surpris que la deuxième pancarte que j'ouvris que c'étoit les
véritables portraits et nombre et les forces et signaux de notre armée.
Et fort étonné le ministre dit: «Nous n'avons plus de secrets en France;
elle est trahie de tous costés.» Et me dit: «Alées à votre bord jusqu'à
ordre et j'aurey le soin de vous.»

Le consseil s'assembla et dura toute l'après midy jusqu'au soir, après
quoy on me fit venir où Mr de Seignelay me dit: «J'ay fait demander à Mr
Thomas Fisjons s'il vouloit que je le renvoyast par terre à Calais ou
Zélande pour repasser chez luy. Il craint les fatigues, et me demande
d'estre renvoyé par celuy qui l'a emmené et qu'il répond qu'il ne vous
sera fait aucun tort au cas de rencontre.» Sur quoy je dis: «C'est à
quoy je ne doibs m'y fier, et pour bonne expédition, je supplie Vostre
Grandeur d'ordonner que l'on me délivre une petite chaloupe outre la
mienne et qu'on me donne quatre matelots anglois qui sont aux prisons
afin que lorsque je seray proche de la coste d'Angleterre où je pouray
atraper, je mettray mes anglois dans la dite chaloupe tout près de
terre, et reprendray ma route.» Mon expédient fut trouvé bon, et le
Ministre me fit porter 48 bouteilles de vin de Champagne, douze flacons
de malvoizie et des liqueurs de Marseille, des saucissons, cervelas,
jambons, langues fumées, des patées, deux moutons et volailles pour
régaler en route mon anglois. Mais je ne le garday que deux jours,
l'ayant débarqué près de Torbay, avec des bouteilles de Champagne dont
il fut très content et m'embrassa[132] et jetta sur mon pont trente
guinées d'or pour mon équipage, et dont Mr le chevalier Daumonville s'en
voulut retenir la plus grosse partye et je les fis partager.

En retournant joindre notre armée, ce qui fut le 8e juin[133] et je la
trouvay toute preste à mettre soubs les voilles pour sortir par Liroize.
Je fus rendre compte du débarquement de mon hoste, et dis le présent
qu'il fit à mon équipage et il me pria de présenter ses respects au
Ministre et à Mr de Tourville, lesquels m'ordonnèrent de mettre soubs
voile et d'aler cinq à six lieues au devant de l'armée pour faire
découverte, et l'on me donna par écrit tous les signaux. Je me croyois
hors d'espérance de quelque gracieusetez, mais comme j'étois pour
descendre à m'embarquer dans mon canot, Mr de Tourville me fit rentrer
et me mis dans la main un papier bouchonné, où il y avoit des espèces.
Je fis un peu de difficulté, et il me dit: «C'est Mr de Seignelay qui
vous fait ce présent, atandant vous mieux faire et ne refuzées pas, et
il m'a dit de luy faire souvenir de vous à la promotion, et que si vous
aviez esté un pillard que vous auriez profité davantage avec votre
anglois, mais vous auriez perdu l'estime qu'il a conceu et moy pour
vous. Allez et continuez à bien servir.» Sitot que je fus dans ma petite
chambre, je fus curieux comme les enfans de voir mes bonbons. Je trouvay
soixante louis que je mis à remotis et fit appareiller. L'armée sortit
et courut toute la nuit au large et sur le jour on courut vers le
sud-ouest, jusqu'au soir que nous pouvions estre 60 lieux au large de
Bellille où l'on garda ce parage plusieurs jours d'une assées beau
temps, et je reconus bien que l'on avoit pas envie de rencontrer nos
ennemys, et l'onziesme jours après la sortye l'on fit le signal de
m'apeler au bord de l'admiral où m'étant aproché à la voix, l'on
m'envoya le canot blanc destiné pour le grand major nommé Mr de
Remondy[134], lequel s'embarqua dans mon bord et renvoya son canot. Il
m'indiqua les vaisseaux de l'armée où il vouloit aler, et lorsque nous
en étions proche il demandoit qu'on l'envoyast chercher, puis tour à
tour il fit ses visites savoir s'il manquoit quelque chose, s'informoit
combien il y avoit de malades et les envoyoit sur les flûtes
hospitalières et sur l'assoirant revenoit à mon bord où il se trouvoit
indisposé du mal de teste et de la mer par la petitesse de mon bâtiment
qui agitoit bien plus que les gros. Cepandant il fit la revue généralle
en trois jours et demy et me quitta fort content des manières dont
j'avoy agy à son égard et me mena avec luy auprès du Ministre, lequel
faisant bon acueil dizant: «Mr de Remondy, je vous ay plaint et je vous
trouve changé. Vous trouvez-vous mal? Et je croy que vous avez fait bien
pauvre chère dans un sy petit bastiment». Sur quoy Mr De Remondy luy
dit: «Il n'y a eu que les agitations qui m'ont esmeu et empescher de
bien manger; j'ay esté surpris de sa bonne chère et de son bon vin de
champagne; il a ce que vous n'avez pas, qui sont des petites huitres à
l'écaille toute fraiches.» Le Ministre s'étonnant dit: «Et vous n'avez
pas désemparé l'armée! Comme avez-vous fait pour les consserver?» Je le
luy dis. Et il dits: «Ha, il m'en faut un peu.» Et j'envoyay chercher
mon reste conssistant à plus de deux cents. Mr de Moyancour luy dits:
«Monseigneur, quant vous m'envoyastes avec luy à Ouessant il me régala
très bien et proprement.» Sur cela Mr de Seignelay me demanda à combien
estoient mes gages. Je répondis: «Monseigneur, à cent livres par mois,
mais je me fais honneur qu'il m'en coûte du mien.» Répliqua le Ministre:
«Je ne veux pas qu'il vous en coute, et vous aurées 200 livres tous les
mois.» Mrs de Moyencourt et le chevalier de Venize dirent: «Il les
méritte bien.» Puis Mr de Venize me dit tout haut: «Qui chapon mange,
chapon luy vient.» Je dis: «Plus Sa Grandeur m'honorera des bienfaits de
Sa Majesté je n'en mettray point en poche.» Il se prit à rire, et je
m'en retournay très content à mon bord.

L'armée tint la mer jusqu'au 20e aoust sans rien encontrer. Le Ministre
se trouva indisposé à la poitrine; il fist relascher devant Bellille et
despescha un courier au Roy et dont il atendit la responsce, et le Roy
luy ordonna de se débarquer, et de retourner à la cour et ordre à
l'armée d'aller désarmer. Mr de Seignelay me fit l'honneur de me choisir
pour le porter dans ma barque longue jusqu'à Paimboeuf, rivière de
Nantes, et Mr de Tourville luy dit que ce seroit faire affront au
chevalier de Lévy, ancien officier qui avoit aussy une barque longue. Le
Ministre dit à Mr de Tourville: «Hé bien, faites-moy souvenir de Doublet
dans la promotion.» Et peu après que le grand Ministre fut à la cour il
mourut,[135] et je fus mis aux oubliettes.

Après que nous eusmes désarmé à Brest, Mr le chevalier de Venize demanda
deux frégattes en brulot dont on tira les artifices pour les équiper en
course soubs son commandement, et il me fit l'honneur de me choisir pour
son capitaine, en segond; l'autre étoit monté par M. Naudy[136]
capitaine de brulot. Et ayant party de Brest au 16 de septembre, nous
fusmes croiser vers les illes de Madère et Porto-Santo; nous y
encontrasmes un navire anglois qui avoit 14 canons et nous étions seuls,
parce que Mr Nandy s'étoit séparé de nous. Ce navire anglois étoit fort
par ses deux gaillards d'avant et d'arière bien garnies de vieux câbles
entre les éclouezons, et avoit à chaque gaillard deux pièces de canon
qui batoient devant et arière, et aussy des meurtrières d'où ils
tiroient en seureté leurs mousqueteries et fauconneaux de bronze, et
sans que nous puissions les découvrir, et sur les deux gaillards y avoit
à chacun quatre coffres à feu remplis d'artifices et des flacons de
double verre plains de poudre. Je dis à Mr de Venize qu'avant que nous
l'abordions, qu'il faudroit luy envoyer notre bordée de canons. Il dit:
«Point du tout, il faut l'aborder damblée.» Ce qu'il fit faire, et je
passay au gaillard d'avant pour sauter à l'abordage avec une vingtaine
de nos hommes et ce que nous fismes. Je passay arrière de ce navire et
voulut en baisser son pavillon, mais il étoit cloué par le haut. Leurs 4
canons de dessoubs leurs corps de garde tiroient à mitraille ainssy que
leurs fauconneaux qui tuoient et estropioient ceux qui étoient avec moy,
et nous ne scavions par quels endroits pouvoir en découvrir aucuns.
Notre frégatte avoit débordé et croyons qu'elle avoit receu quelque coup
fatal. Je m'étois mis dans le porte hauban d'artimon pour n'estre à
découvert des anglois qui nous défaisoient d'autant de nos hommes qu'ils
en découvraient. Je criay à Mr de Venize de faire tirer quelques canons
dans le bord de ce navire, sans quoy je ne pouvois le réduire et que
j'avois perdu plus de moitié de mes gens qui étoient avec moy, et il fit
tirer presque à bout portant sept à huit coups qui firent bresche, par
lesquelles je jettay des grenades qui firent rendre nos ennemis et
demandèrent quartier à ceux du chasteau de poupe. Et celuy d'avant
tenoit encore fort, j'y cours avec quatre hommes dont un nommé Bérurier,
de Touque,[137] s'y porta vaillament. Leurs deux canons furent tirés sur
nous sans nous endomager, mais j'aperceu à une meurtrière un fauconneau
ajusté sur moy et je pris par un bras le dit Bérurier en luy disant:
«Retire toy», et il receut le coup dans le sain et tomba mort à mes
pieds. J'apellé mes deux hommes qui avoient des haches pour enfoncer la
porte de ce château d'avant et aux premiers coups il fut ouvert par un
anglois qui vouloit sortir avec un fauconneau, et sur lequel bien à
point je luy déchargeai du taillant de mon sabre au travers du nez et
des yeux un rude coup qui l'aresta, et puis je l'achevay de pointe et
taille qu'il tomba sur la place; après quoy le reste demanda quartier.
Lorsque nous en fusmes les maitres, ils nous déclarèrent venir de l'ille
de Sainct-Michel où ils avoient chargé de bled pour apporter à Madère et
qu'ils nous crurent pour un Saletin, ce qui les fit autant nous
résister. Et comme nous étions proche de Porto-Santo noue les y
débarquasmes ainsy que quelques portugais qui y étoient pour passagers.
Et nous eusmes dix hommes tuez et sept estropiez, et les Anglois n'y
perdirent que trois des leurs et un portugais de leurs passagers et
trois blessés; mais il est surprenant comme j'ay échapé de ce rencontre.
Et deux jours après nous prismes une flûte holandoise sans résistance,
laquelle alloit à Madère avec son chargement de plusieurs marchandizes,
et fut donnée à commandement à Jean Bérengier[138], segond pilote, à
cause qu'il m'étoit parent. Et la mesme nuit il s'enyvra et son
équipage; il fut à toutes voilles donner du nez contre la grande ille
déserte et le navire coula à fond où il s'y noya 14 hommes, et luy et un
matelot ayant monté au haut de leur mât trouvèrent un tronc en forme de
trou à cete ille toute escarpée et se jetèrent dedans, et les mâts et
son navire disparurent et au jour se trouvèrent tous les deux sans
savoir par où se retirer de leur trou futs à dessendre ou monter, ils
trouvèrent beaucoup d'oiseaux qui au jour prirent le vol, et trouvèrent
plusieurs nids avec des oeufs et les oiseaux voltigeant autour, il n'y
avoit ni herbes ny eau et ils se substentèrent avec des oeufs cruds
pendant trois jours mais ayant une grande soif, et le matelot buvoit son
urine, et à la 4e journée il s'aviza qu'il avoit un batement à feu et en
tira et rompit le devant de sa chemize et aluma du feu avec des
bruttilles des nids d'oiseaux et de leur fiente, cela faisoit fumée qui
les fit découvrir par les Portuguais habitants de la dite ille,
consistant en tout en trois petites familles qui avoient aperceu
quelques débris du navire naufragé, et ils furent à l'extrémité de
l'ille ou paroissoit la fumée, et crièrent du haut en langue portugaize:
«Y a-t-il quelqu'un? _Aye a qui algunos?_» Les deux emprisonnés
répondirent: «Sy seignor, sauve la vie!» Et les portuguais crièrent:
«_Esper._» Et furent au débris des mâts que la mer avoit transportés à
une petite plage d'où ils en tirèrent des cordes, et puis revindre sur
le haut du cap, qui estoit extrêmement haut et escarpé et filèrent deux
cordes vis-à-vis le trou où paroissoit la fumée et attirèrent nos deux
hommes avec eux, et les soulagèrent à leurs besoins de la soif et
noriture pendant six jours jusqu'à trouver le temps favorable de les
passer à l'ille de Madère, où nous étions avec notre frégatte et notre
prize Angloise: Et on nous aprit qu'à la dite ille déserte il n'y a que
trois pauvres familles, qui font rente au Roy de Portugal de 80 mille
raies qui sont presque autant de nos deniers montant à 80 livres de
rente, et qu'ils y recueillent un peu de bled, et font la chasse aux
oizeaux nommés par nos terreneuviers des fauchets, que les portugais
nomment pardelles, qui veut dire par couples, étant toujours deux à deux
dans leurs nids comme les pigeons, et ils en sallent les corps, et de
leurs tripes et graisses en font des huilles à brusler aux lampes et que
dans la saizon avec la glue ils font la chasse aux cerins canariens
qu'ils vendent à Madère et aux étrangers, de plus ces habitants font
amas d'une mousse seiche qui croit sur les gros rochers au bord de la
mer et où l'eau ne les frape pas ne provenant que par les salitres
exalées et est nommée _orchilla_, servant aux teintures, et quoy que la
dite ille est sans aucune deffences d'armes et que les corssaires
d'Alger, et de Saley y fréquente souvent au tour, il est comme
impraticable d'y monter, et un homme seul faisant rouler des pierres du
haut il n'y a aucune accessibilité.

Et au 10 décembre, nous partismes de Madère, Mr de Venize n'y ayant
voulu vendre le bled de nostre prize et me pria de la conduire en France
soubs son escorte, et estant à 40 lieux de Belille nous encontrasmes un
navire portuguais soubs pavillon et commission de France, chargé de
fromage de Hollande venant d'Amsterdam, et nous découvrismes que le
chargement étoit pour le compte des marchands holandois, ce qui nous la
fit conduire à Brest où elle fut jugée bonne prize, et audessous des
fromages il s'y trouva des ballots d'épisseries, cloux, muscade et
cannelle qui méritoit des atentions plus qu'aux fromages, et nous
désarmasmes à Brest au 28 décembre 1690.



CHAPITRE VI

Mission en Ecosse.--Les pommes de reinette.--Entrevue de Doublet et de
l'intendant de Dunkerque.--Amours de Doublet.--Il est nommé lieutenant
de frégate.--Il reçoit le commandement de deux
corsaires.--Combat.--Prises de trois navires.--Mission à
Elséneur.--Passage du Sund.--Arrivée à Copenhague; à Dantzick.--Prise à
l'abordage d'un navire anglais.--Naufrage devant Dunkerque.--Voyage à
Versailles.--Aventure avec le sieur Pletz.


1690. Lorsque j'eus salué Mr Des Cluseaux, intendant, il me dit: «J'ay
des ordres de M. de Pontchartrain, Ministre de la marinne, de vous
envoyer pour luy parler à la cour, et cela vous doibt faire plaisir;
mais il faut avant partir faire désarmer votre frégatte et faire
décharger et désarmer vos prises.» Je creus mon advancement estre
indubitable, sur ce qu'il s'étoit passé avec M. de Seignelay. M. de
Venize m'en témoignoit sa joye. Et lorsque les désarmements furent
faits, je fus recevoir les ordres de M. l'intendant, qui ne consistoient
que de me rendre à la cour chez M. de Pontchartrain et de recevoir
cinquante pistoles à compte. J'acheptay deux chevaux pour moy et mon
vallet après avoir pris congé de mes amys, je party le 9 janvier 1691 et
le 17 j'arivay à Versailles et receus audience du Ministre le mesme
soir, lequel m'ordonna de partir le matin pour me rendre à Dunkerque; où
je trouverois mes ordres chez M. Patoulet, Intendant de marinne. Je fis
connoistre avoir besoin d'argent ayant deux chevaux et un valet et que
je priois Sa Grandeur de m'accorder deux jours de résidence à Paris. Il
me remit au lendemain à sept heures du matin. M'y estant rendu, il me
fit entrer en son cabinet et me fit compter cinq cents livres, et me dit
de ne pas retarder à Paris plus de deux jours, et il me répéta: «Vous
trouverez vos ordres à Dunkerque». Et je fus disner à Paris, d'où je
partis le 21e, et arivay à Dunkerque le 27e sur les 5 heures du soir
chez M. l'intendant, qui m'attira en particulier pour me dire qu'il y
avoit une affaire d'importance pour le service du Roy, ce qui fera mon
advancement; et que pour y réussir ny causer de soubssons, je
m'abstiendrois d'aller chez luy, et qu'il me faloit conférer sur les
moyens avec le chevalier Géraldin et duquel ses ordres pour moy étoient
autant que celles de la cour. Il falut donc s'ouvrir et me déclarer le
secret conssistant à pouvoir conduire en Ecosse un ingénieur au duc de
Gordon qui tenoit bon pour le Roy d'Angletere Jacques second dans le
château d'Edimbourg, capitalle du Royaume d'Ecosse, comme aussy de faire
tenir en seureté un paquet de la cour au dit seigneur Duc de
Gordon,[139] et que pour y parvenir je cherchas dans mon idée les
moyens, et que rien ne me manqueroit, et puis beaucoup de promesses et
flatteries, disant avoir informé la cour ne conoistre personne autant
capable que moy etc. Je répondis: «Cela mérite bien des attentions et
des réflexions puisque Mr le prince d'Orange par ses troupes est déjà
possesseur de la ville d'Edimbourg et de la ville de Leict qui en est le
port de mer, et je n'ay aucune personnes de connoissance en ces deux
villes, et avec lesquels il faudroit prendre les mesures et il faut
quelqu'un en crédit ou quelque autorité.» Et cela me fut promis et tenu.
«--Secundo il nous faut un moyen bastiment, bon de voille, et qui ne
paraisse pas estre disposé pour la guerre.» Et je fis choix d'un gras
basteau pescheur de harens; et que l'on m'y donneroit quelqu'un pour
bien m'interpréter les langues angloises et écossaises; et que l'on
m'acorda un jeune Irlandois nommé le Sr Welchs; et que Mr l'ingénieur
seroit déguizé en gros marin et passât pour mon pilote, n'ayant belle
perruque ny habits galonnés, afin de n'estre reconnu par mon équipage,
qui seroit composé de dix matelots flamands, et que l'on me muniroit
d'un passeport d'Ostende, remply de mon nom sans le changer parce que
j'étois fort connu en bien des endroits. Ce fut une difficulté que ce
passeport étant en guerre avec Ostende où j'étois entièrement connu.
Cependan le chevalier Géraldin ayant écrit à ses amis en obtint un et
l'emplacement du nom étoit en blanc, que nous remplismes du mien, et il
fut question de quel prétexte se servir pour l'introduire. Je dis: «Il
faut faire charger dans ce bateau pour 25 à 30 pistoles de pommes
rainettes dont on fait cas en Ecosse, et il me faut une lettre de crédit
de cinq à six mille livres sur quelque banquier de la ville d'Edimbourg,
parce que l'on me questionnera, je répondray, venir pour négocier soit
du charbon de terre et du plomb; on me dira vos pommes ne suffirent pour
le quart de votre chargement et seray pris sans verd.» Et Mr Geraldin se
trouvait embarrassé, cependant en trois jours il obtint cette lettre de
crédit en ma faveur, ainsy qu'il avoit obtenu le passeport de Mr
Hamilton, consul des anglois en Ostende, toujours bien zélé pour son
véritable Roy. Enfin m'étant déterminé à cette entreprise en vüe de
rendre mes services aux deux testes couronnées, le Roy nostre maistre et
le Roy Jacques, desquels on me flatoit d'avoir de grosses récompenses en
advançant dans la marine, me fit partir avec courage, le 6 février, avec
mon ingénieur sans autre nom que Claes Dromer, passant pour mon pillote.
J'avois dans le bord deux caisses plaines de fusils et deux ballots
d'habits de soldats pour les délivrer au fort de la Basse, à
l'embouchure du fleuve Edembourg, lequel tenoit encore pour le Roy
Jacques, et un paquet de lettres pour celuy qui y commandoit. Je leur
délivray le 22 février et m'advertit que Mr le Duc de Gordon se
défendoit faiblement contre M. de Makay, commandant les troupes du
prince d'Orenge.

Enfin, au 23e, j'arrivey en rade de Leict[140] et descendit avec mon
pillote, tous trois habillés à la matelote. A l'abord, les soldats me
conduire à Mr de Makay, qui m'ayant questionné d'où j'étois et revenois
et leu mon passeport me dit: «Allez et faites vostre négosse.» Je luy
demandey s'il nous seroit permis d'aller à Edembourg. Il dit: «Allez
partout exepté autour de mon camp.» Et nous fusmes tous trois lentement
à pied à Edembourg, qui n'est que demie lieux au-dessus de Leict où est
le port et forteresse. Nous fusmes chez un libraire, faisant semblant
d'y marchander un petit livre pour nous aprendre les marées et dangers
du pays, et je luy glissay une petite lettre de son Roy Jacques, qui
l'instruisit de nostre voyage et du paquet que nous avions pour
l'introduire à Mr le duc de Gordon, ainsy que notre ingénieur, et par
crainte de sa femme, les enfants et la servante, il dit: «Allons boire
un verre de bonne bierre.» Sa femme dit: «N'en avez-vous pas icy?» Ouy,
mais j'en connois de meilleur. Et nous fusmes dans un cabaret, où nous
entretinmes sur les moyens, et luy délivray le paquet, et nous
séparasmes, Welsch et moy, luy laissant le prétendu pilotte, et
retournasmes à Leict pour retourner à notre bord, et où nous y restasmes
jusqu'au lendemain l'après midy sur une heure, que nous entendismes
plusieurs coups de canon partir du château, lequel avoit les pavillons
déployés je pensois que le siège en fût levé de devant. Mr de Makay et
tous ses officiers ne seurent que penser sur cet éclat. Il dit:
«Aparamment que Mr de Gordon a receu quelque espérance, d'un prompt
secours; il nets pas jour d'ordinaire et il faut que cette barque luy ay
fait tenir quelque paquet, que l'on m'équipe une chaloupe avec six
grenadiers, et qu'on m'amène les premiers de cette barque et qu'on les
dépose au corps de garde jusqu'à ce que j'aye visité le camp, et qu'on y
mène aussy un des leurs qui a resté à terre.» Sur les cinq heures du
soir, nous fusmes conduits Welchs et moy dans un corps de garde où étoit
déjà mon prétendu pilote, et nous étions fort observés en toutes nos
actions et nous n'osions nous entreparler, et sur les neuf heures on
nous mena au château devant Mr de Makay qui étoit environné d'un grand
nombre d'officiers. Puis il demanda: «Qui est le maître de cette
barque?» Je dis: «C'est moy,» «Quy sont les autres?» Je répondis: «Voilà
mon pilote et mon contre maître.» «D'où estes-vous
partis?»--«D'Ostende.»--«Donnez vostre passeport.» On l'examina, enfin
je fus interrogé sur tout, puis il ne manqua pas de demander sy je
n'avois pas d'autre chargement que des pommes, et qui je prétendois
remporter. Je dis: «Du charbon de terre et du plomb,» et que pour
l'effect j'étois porteur d'une lettre de crédit sur un nommé Charter
maire d'Edembourg. Il me demanda: «Le connoissées-vous?»--Je dis:
«Non»--«Pourquoi ne l'avez-vous esté trouvé hier?»--Je dis que je
defferois jusqu'à sçavoir ce que je pourois vendre mes pommes pour me
régler. Il me demanda: «Avez-vous sur vous cette lettre de crédit?» Et
je la présentay à Mr de Makay qui la redonna à un Mr proche de luy, et
qui la leus, et puis me dit: «C'ets sur moy qu'elle ets tirée, j'y feray
honneur quand vous souhaiterez.» Ce qui me le fit connoistre, et on nous
aloit renvoyer à notre bord qui étoit à la rade, et par malheur un nommé
Richard Kintson, marchand, que j'avois connu en Espagne, me reconnut, me
faisant bon acueil. On luy demanda où il m'avoit veu. Il dit: «A Cadix;
nous avons beu souvent ensemble; il commandoit une jolie frégatte
françoise.» On dit: «Quoy, il est françois et se dit d'Ostende.» Puis un
autre nommé Smits me vient prendre la main en me demandant encore de ma
santé. On luy demanda aussy d'où la connoissance. «Au diable que trop,
c'ets Doublet qui me prit il y a un an devant le port d'Ostende et me
mena mon navire à Dunkerque.» Cela nous pensa perdre, et Mr de Makay
dit: «Il est heure de manger, qu'on remette ces gens au corps de garde
et bien gardées jusqu'à demain, et qu'on ne les laisse parler à
personne.» On nous y conduit soubs bonne escorte, et un officier eut la
malice de me faire attacher les deux bras, prenant dans les plis des
coudes et par derrière le dos avec de la mesche à mousquet. Bien une
heure après, je dit aux officiers: «Mr de Makay n'a pas donné un ordre
si rigoureux.» Et on me fit détacher. Nous demandasmes un peu de pain et
de la bierre, et on nous apporta de l'Elle[141] qui yvre plus que de
l'eau-de-vie. Je dis à mes deux confrères: «Défiez-vous de cette
boisson, vous en seriez incommodez.» N'ozant en dire plus, et nous
passasmes une triste nuitée. Le lendemain dès six heures, on nous
reconduit devant M. de Makay qui m'interrogea pour la deuxième fois, et
particulièrement que j'étois reconnu pour françois. Je luy dis: «Je ne
l'ay pas dénié ny changé mon nom, voyez le passeport et ma lettre de
crédit.» Il dits: «Comment donc estes-vous à prezent flamand Espagnol.»
Je répliqué: «Permettez que je vous le dise en particulier.» Il s'écria:
«Non, non, pas de secret; c'est icy un conseil assemblé.» Et en
soupirant je dis: «Il y a quatre mois que j'ay eu le malheur de me
battre avec un officier de marine que j'ay jetté par terre, vous savez
les rigueurs en France pour les duels, j'ay tout abandonné et me suis
sauvé en Ostende où Mr le gouverneur me pris soubs sa protection et Mr
le consul anglois, et m'ont envoyé icy pour gagner ma vie atendant où
ils puissent m'employer.» Sur quoy Mr Charter et plusieurs officiers
dirent: «Cela se peut et paroit vraisemblable.» Et on ne quiestionna pas
mes deux hommes. Mr de Makay me dit: «Allez et faites entrer vostre
barque dans le port et vous négossierez, mais que vous ou le pilote
reste chez moy jusqu'à ce temps que le bateau soit entré.»--Claes Dromer
penssa gaster tout et nous perdre entièrement ne sachant mon dessain, et
il n'y auroit jamais réussy. Il dit: «Moy qui suis le pillote je vais
faire entrer le bateau.» Peut-estre avait-il quelque dessain, mais il
n'étoit nullement au fait de la marine. Je dis: «Messieurs, dans toutes
les ordres de marine, il faut qu'un maitre ou patron et capitaine soit
dans son bord qu'il entre ou sort d'un havre.» On dit: «Cela est vray,
alez, vous, maistre, et nous garderons ce gros homme.» En effet, il
étoit puissant de corps.

Je party assées guay ayant mon projet en teste, et lorsque je fus sur le
quay pour m'embarquer dans mon petit canot où il y avoit seulement deux
rameurs qui étoient venu pour aprendre de nos nouvelles,--Welchs étoit
avec moy,--il se présenta à moy un joly cavalier de 15 à 16 ans, bien
équipé, le plumet blanc au chapeau et me dit: «N'estes-vous pas le
marchand de ces pommes? Madame ma chère mère en voudroit de belles avant
que vous les vendiez.» Je pensois que c'étoit l'ange que Dieu m'envoyoit
à mon dessain, et luy dit: «Monsieur, venez avec moy et vous aurez à
choisir.» Il parloit françois très bien, excepté quelques
prononciations. Je luy dis: «Embarquez-vous avec moy.» Et il y étoit
déjà dans mon canot quant un brutal de maistre des quais luy dit en
anglois où il aloit; le jeune homme luy dit le subjet et le maistre des
quais le fit débarquer, luy disant que sy j'avois cette bonne volonté,
que je l'exécuterois lorsque la barque seroit entrée au port, et qu'il
avoit ordre de ne laisser aller qui que ce soit à mon bord. Je fus
déconcerté et en alant je fis d'autres projets. A peine je fus arrivé à
mon bord qu'il y vint une chaloupe avec six matelots dont le chef étoit
le pilote royale du port, lequel me dit: «Je viens ici pour vous guider
dans le port et il faut avant une heure lever l'ancre.» Je réponds,
toujours par Welchs, mon contremaitre, que, à la bonne heure! Et Welchs
en françois me disoit: «Egorgeons tous ces bougres-là.» Je luy dis:
«Tout beau, nous le saurions faire sans bruit; voilà une frégatte
angloise proche de nous qui nous perdera. Sy je ne puis nous en défaire
par une autre voie, nous en viendrons là et ne dites mot.» Je m'aproché
de ce pilote et luy demendey son nom, il me dit: «Willem Fischer.» Je
luy demanday s'il ne boiroit pas bien un petit doibt brandevin de
France. Il parut content. Puis par Welche je luy fis dire qu'il étoit
bien tard pour nous entrer dans son port tout bordé de rochers. Il
répondit: «Ne craignez pas, je suis seur de mon fait.» Je luy fis encore
dire que j'avois peur et que s'il vouloit me faire plaisir que d'atendre
au matin et qu'il restasse la nuitée à mon bord, qui est très courte, et
qu'il renvoya sa chaloupe et ces gens dire à M. de Makay qu'il étoit
trop tard pour m'entrer, et qu'il envoyast de nos pommes à sa femme,
avant que les autres en euts. Il tomba dans mon piège. Je leur laissay
prendre des pommes tant qu'ils voulurent et Welchs me disoit: «Faisons
main-basse.» Je luy résistois fortement. Enfin la chaloupe part avec les
ordres de Mr Willem d'aller dire qu'il restoit à mon bord et qu'il étoit
trop tard pour m'entrer qu'à la marée du matin il n'y manqueroit pas. Et
lorsque la chaloupe fut partye, je le conviay dans ma cahute de
chambrette pour boire le brandevin, et il n'eus sitôt beu que je sorty,
et l'enfermay à la clef. Je fis déployer les voilles et couper le câble,
et forçois à toute voille, et par un bonheur extresme les vents étoient
très favorables. Je coupay la corde de ma petite chaloupe et la laissay
en dérive, et la frégatte croyois que j'allois entrer dans le port, et
mon Willem fit un grand cry. J'entrouvé la porte et luy présentay un
grand couteau proche son estomac; il se teu et s'agenouilla. Je luy dis
de se taire, ce qu'il fit. Mais lorsque la dite frégatte m'aperceut
ayant bien dépassé le port me lascha un coup de canon qui creva ma
grande voile, et un moment après les canons des forts de Leict tiroient
à boule vüe, et la frégatte n'oza venir près nous pour n'aler sans le
capitaine qui étoit à terre. Ainssy j'échappay avec mon hoste en la
place de celuy que l'on m'avoit retint. J'étois donc sans passeport ny
pillotte, et je pris route opozée, crainte la frégatte, et fut droit au
nord vers la Norvesque ou Dannemark neutre, et en six jours j'arivay à
Suinneur proche de Derneus où étoit le chevalier Jean Baert, chef
descadre, sans que je le seut, et fut par là en seureté: j'avois eu
l'honneur d'avoir esté son lieutenant, je le futs trouver à Derneus et
il me dit qu'il aloit retourner dans deux jours conduire ses prizes à
Dunkerque et que j'euts pour seureté à m'embarquer avec luy et mon
prisonnier. Je le priay de me laisser reconduire ma barque soubs son
escorte et qu'il me donna seulement un de ses passeports, et que j'étois
seur de ne m'écarter de luy qui avoit des prizes à conduire. Il me munit
de bonnes provisions de table et je party avec luy et nous arivasmes à
Dunkerque au seize avril 1691[142].

Et aussitôt que je fus débarqué avec mon écossois je requis à un
officier de premier corps de garde de me donner un escorte pour conduire
avec seureté mon prisonnier chez Mr l'intendant de la marine, et l'on me
donna deux soldats avec leurs fusils et fusmes à l'intendant, qui me
receut à l'abord très gracieusement en me demandant si tout avoit bien
esté, et ce que c'estoit que cet homme. Je luy dis en abrégé ma relation
cy-devant, et que je croyois le pauvre sieur ingénieur à un gibet.
«Comment donc, nostre ingénieur pendu! Et vous l'avez abandonné? Vous
estes perdu.» Je luy dits: «Non encore, suspendez s'il vous plait votre
jugement, et sy vous aviez esté au mesme cas que Mr Dromer, je vous y
aurois aussy délaissé. Vous savez que je n'ay point craint dans les
occasions le bruit des canons et des mousquets, non plus que les périls
de la mer, mais je n'ay jamais creu estre déshonoré par une potence où
vous et le chevalier Géraldin me venez d'exposer par vos belles
promesses. Je m'en suis heureusement échapé et vous ameine cet homme que
par adresse j'ay enlevé et qui peut sauver l'ingénieur s'il nets pas
encore fait mourir. Il faut faire au plutots écrire par cet homme à Mr
de Makay qui l'a obligé de venir à mon bord pour servir au nouveau
conquérant, ainssy qu'ils apeloient Mr le prince d'Orange, et que je
l'ay enlevé par surprise, et que sy l'on fait mourir mon pillote Claes
Dromer qu'il subira pareil suplice, et aussy le faire écrire des lettres
circulaires à sa femme et à toute sa parenté pour demander la liberté de
notre pilote pour qu'il puisse obtenir la sienne.» Et aussytots nostre
ostage écrivit plusieurs lettres remplies à faire compation, et puis on
le déposa dans une chambre d'un bon cabaret, soubs bonne garde par
quatre fusilliers, avec ordre de ne le laisser parler à aucune personne,
crainte qu'il n'aprit ce que c'étoit que notre prétendu pillote. Et les
dites lettres furent envoyées, et Mr l'Intendant envoya à la cour toutes
ces informations, et dont il receut ordre de me donner une
gratification, et il me fit venir chez luy, et il me dit: «Quoy que vous
n'ayez pas bien réussy aux dessains projetées, cependant la cour ayant
esgard aux risques que vous avez encourus et par votre adresse d'avoir
enlevé ce pillote, elle m'ordonne de vous gratifier de cinquante
pistoles.» Je répondis: «Je n'ay point agy par interest; je n'ay pas
demandé de gages; je me suis nory et l'ingénieur sur mes frais, et cets
me trop payer pour deux mois et quelques jours. Donnez à vos laquais
cette belle récompense. Vous m'avez promis au nom de la cour mon
advancement, et j'ay couru plus de risques à désonorer ma famille qu'en
mile combats, et je chercheray ailleurs mon party.» Il se récria: «Quoy!
avec quel mépris et audace vous parlées et refusées une grasce de la
cour.» Je dits en me retirant: «Elle est trop belle pour moy.» Et il luy
souvint du commerce de lettre qu'il me deffendit d'avec le fils de Mr
l'admiral Ruiter. Me voyant sortir de la salle, me dit: «Aparaman vous
yrez trouver Mr Ruiter pour vous faire pendre sy jamais vous estes
pris.» Et je ne répondis rien. Aparaman qu'il récrit sur cela en cour,
et huipt jours après il m'envoya chercher et me dis: «J'ay écris que
vous n'avez voulu recevoir la gratification sur ce que l'on vous a fait
espérer vostre advancement dans la marine, et sy j'avois écrit vos
fiertées vous seriez perdu, et mes intentions ont toujours esté bonnes
pour vous. Voicy un brevet de lieutenant de frégatte[143] de sa Majesté
que je vous ay obtenu avec le commandement de la frégatte la _Sorcière_,
montée de 30 canons que j'ay ordre de faire armer incessamman, ainsy que
la frégatte la _Serpente_ aussy montée de 30 canons, qui sera commandée
par le capitaine Keizer[144] flamand, et vous aurez commandement sur les
deux frégattes, et vous n'engagerez tous les deux aucuns matelots
françois couchés sur les classes, le Roy en ayant besoin pour ses gros
vaisseaux, ains apportées tous vos soins et ne soyez à l'advenir sy
prompt ny sy fier, car tout autre Intendant vous auroit perdu.»

Je le remerciay gracieusement et fis grande diligence pour les deux
armements. Et j'ay obrmis d'écrire cy-devant que lorsque j'eus les
ordres de partir de Brest pour me rendre à la cour, en route faisant je
passay par la ville de Sainct-Malo où je rencontray plusieurs capitaines
et marchands avec lesquels j'avois fait connoissance à Cadix en Espagne
et à Lisbonne en Portugal et autres endroits, qui à mon bord me
vouloient régaler, et entr'autres Mr Desmarets-Fossard, brave capitaine
et marchand avec lequel j'avois une plus étroite liaison, jusqu'à nous
traiter de frères, mesmes par nos lettres. Il m'emporta pardessus les
autres pour me donner le souper chez luy, sur ce que j'avois déclaré que
le matin suivant je devois continuer ma route, et convia huipt de ceux
qu'il creut de mes meilleurs amis au souper pour me faire compagnie, et
l'un et l'autre sans pensser à autre chose. Il nous conduit chez luy, où
en entrant il dit à Madame sa mère: «Voilà mon meilleur amy Mr Doublet
dont je vous ay tant parlé; cets mon frère et je l'ameine avec ses amis
et les miens à souper.» La bonne dame dits: «J'en suis ravie, alées
faire une promenade et je vais donner mes soins.» Et nous fusmes à
Sainct-Servant à un baptesme de ses parents, et puis nous rendismes à
l'heure du souper, et à l'entrée de la table l'on me plassa entre sa
cousinne germaine Mademoiselle Lhostelier d'une charmante beauté, et une
seur de Mr Desmarets qui n'étoit pas moins agréable et que je n'avois
encore vüe ny entendue parler. Je me sentis le coeur épris, et mon
apétit estoit d'amour et non des mets délicieux dont on me reforçoit.
J'étois observé; l'on m'en faisoit la guerre, et voyant le peu de temps
que j'avois à rester je fis doucement ma déclaration de mon amour à
Mademoiselle Fossard-Desmarets, laquelle ne me rejetta pas éloigné,
disant ne vouloir suivre que les sentiments de sa chère mère. Et sur un
changement de service de la table, la mère fut pour ordonner. Je fus la
joindre et l'atiray en particulier, et luy fis la demande de sa chère
fille. Elle ne manqua pas de me marquer sa surprize du peu de temps, et
que je devois partir le matin. Elle me dit: «Vous me faites icy un
compliment d'un cavalier de passage.» Et je soutins l'assurant de ma
constance, et retournay entre mes deux belles, où je persuadois à la
mienne que madame sa mère m'avait promis son consentement. Et sur la
minuit je quitay la table disant estre fatigué et que à 4 heures je
remonterois à cheval. Afin de dissiper la compagnie qui m'acompagna à
mon auberge où étoit mon valet et mes chevaux, je fis semblant de me
coucher sur l'heure, et les amis me quittère, excepté Mr Desmarets
auquel je dis avoir à le communiquer. Et nous voyant seuls, je luy
déclara mon parfait amour pour sa seur, et le priay de m'y servir d'amy,
pour que nous puissions estre réellement frères. Il m'embrassa et me
promit de m'y apuyer, et je le priay de me reconduire chez luy avant le
coucher, et il ne peut me le refuser à mes empressements, et je passay
jusqu'à trois heures et demie, où j'employai toute ma rétorique à
confirmer mon zèle et mon amour, et j'obtins parole de la mère et de la
soeur et du frère, leur promettent que je quitterois dans peu le service
du Roy pour me marier et m'établir à Sainct-Malo. Et les ayant quittés
je montay à cheval sur les quatre heures et demie sans avoir couché ny
fermé les yeux, et pendant ma route je n'ay manqué un jour d'écrire à ma
maitresse étant arrivé à Paris qu'à Dunkerque, excepté le voyage des
pommes en Ecosse que je leur déguisay. Mais lorsque je fus pourveu du
brevet et du commandement des deux frégattes cy-dessus, je leur en
donnay advis et en leur promettant que malgré le brevet je quitterois le
service, et pour mieux les en assurer je fis une remise de 15,000 livr.
en lettre de change à ma prétendue et une belle pendule à répétition et
mon portrait en petit, dont je luy faisois un don en cas que Dieu
disposats de moy, n'étant biens de ma famille, etc.

Pendant que je faisois diligence pour armer, les deux frégattes du Roy
la _Serpente_ et _Sorcière_, ariva à Dunkerque le sieur Dromer dans un
pitoyable état, enflé par toutes les parties de son corps par hidropisie
causée qu'on l'avoit dessendu dans un puis à sec avec une grille de fer
audessus et que à toutes les marées haultes il avoit l'eau jusqu'au
sein, et lorsque la mer avait baissé il se posoit sur une pierre de
taille, et pour pain c'étoit des fois de boeuf cuit et de la petite
bière, et on atendoit des réponsces d'Ostende pour le convaincre et le
pendre. Mais son bonheur fut par l'enlèvement que j'avois fait de Willem
Ficher qui le sauva, et que nous avons relasché bien sain et gros et
gras, et le sieur Dromer après bien des remèdes n'a vescu que huipt mois
après son retour, et me remercia fort de mon adresse.

Nos deux frégattes se trouvèrent toutes équipées et prestes à faire
voille le 8e may, nous ne atendions que les ordres et un bon vent pour
sortir du port, et le 10e Mr l'Intendant nous ayant apelés les deux
capitaines seuls nous présenta deux officiers anglois ou Ecossois et
nous dits que de la part du Roy nous embarquerions chacun un de ces
officiers, et leur donnerions à coucher dans nos chambres et la table,
et que au moment de notre départ il nous délivrera à chacun un paquet
cacheté de la cour que nous n'ouvrions qu'en présence des dits deux
officiers, et de suivre exactement ce qui y sera marqué, et que
l'ouverture ne s'en fera que lorsque nous serons au Nord de tous les
bancs de Flandre, et qu'au cas de rencontre supérieure de nos ennemis
qui nous fit succomber, prêts à estre pris ou péris nous jetterons les
dits ordres à la mer dans un sachet avec un ou plusieurs boulets à
canons pour les faire précipiter au fond.

Les vents étant assez favorables, nous sortismes du Port sur le midy, et
fismes les routes du nord jusqu'au 13e à 8 heures que nous étions
dépassées tous les bancs, et fis serrer une partye de nos voilles, et
fits le signal à Mr Keizer de venir à mon bord et d'aporter son paquet
pour en faire l'ouverture ainssy que du mien, et il vint avec
l'officier. Nos ordres étoient de fuir toutes les rencontres que nous
pourions trouver qui nous peut engager en aucun combat ny mesme de ne
nous arester à faire aucunes prises quelque aparente d'estre riche ou
non, et d'aler vers les costes de Flandres ou Aberdin pour y débarquer
chacun notre officier, dont nous raporterions un certificat comme ils
sont contents du lieu de leur débarquement et bon traitement pendant le
voyage. Et nous continuasmes la route jusqu'au 15e que nous étions en
vue des terres de Hulm, où nous trouvasmes plus de cent bastiments
holandois pescheurs qui n'avoient que deux moyens convoys de 20 à 24
canons pour les garder. Nous avions les pavillons anglois arborées, et
nous passions au travers parlant aux uns et aux autres sans leur faire
la moindre peine, et nous creurent anglois leurs amis. Sur le soir nous
n'étions qu'à trois lieux au large du cap Flamberghot que je fus parler
à Mr Keizer et luy recommander de se tenir proche de nous, ce qu'il me
promit. Mais je fus fort étonné que sur la minuit nous entendismes
quelques coups de canons éloignés de nous, et qu'au petit jour nous ne
voyons plus nostre camarade, ce qui nous mit en grandes inquiétudes, je
faisois faire exacte découverte du haut de nos mats.

Et sur les huipt heures notre homme de la découverte nous advertit qu'il
voyoit un navire venir à nous, et fit route pour sa rencontre, et à dix
heures nous étions à portée de la voix, et un des officiers nous cria de
leur envoyer ma chaloupe, et pour lors nous aperceusmes que cette
frégatte avoit combattu, et la reconnusmes désemparée et bien mal
traitée. Je m'embarquay dans ma chaloupe, et fus à son bord; je trouvay
bien de la consternation et le dit capitaine Keizer tout étendu sur le
plancher de sa chambre ayant une épaule toute fracassée jurant et
reniant comme un désespéré, et yvre. Je n'en pu tirer de bonnes raisons;
je sortys sur le gaillard et interrogeay le second capitaine qui étoit
moins yvre. Pendant que nos chirurgiens travailloient sur les blessés,
les charpentiers de leur costé raccommodoient les mâts et les vergues et
le corps du vaisseau, ainsy que les matelots aux voiles et aux
maneuvres. Enfin le second capitaine m'aprit que l'officier passager fut
tué de la première décharge et a esté jetté à la mer. Je demanday
pourquoy nous avoir quittés contre les ordres, et il me dits que depuis
que nous eûmes passé au travers de cette flotte sans en avoir pris, que
le capitaine Keizer devint comme enragé et que sitôt qu'il fit obscur il
força de voille, ayant mesme un peu changé nostre route pour se mieux
écarter de nous, et que sur les onze heures ils aperceurent une lumière
et coururent dessus, et qu'un peu avant minuit ils se trouvèrent proche
d'un navire qui avoit cette lumière, et sans estre aucunement préparés
pour le combat le sieur Keizer l'aprocha et cria: «D'où est le navire»,
qui luy répond: «De la mer»: «Et d'où est le vostre.» Keizer sans
déguisement cria: «De Dunkerque.»--«Ameine, chien!»--Et ce navire luy
lascha une bordée de canons chargées à mitraille suivie d'une bonne
mousqueterye qui tua l'officier anglois et blessa au costé Keizer et
ensuite à l'épaule et une trentaine de l'équipage tuez et estropiez et
nos gens à peine laschèrent leurs bordée de canons, n'ayant aucuns
mousquets de préparées; ils receurent une segonde et troisième bordée,
et puis ce navire à nos gens inconnu se retira et continua sa route, et
s'ils avoient voulu ils auroient enlevé notre frégatte sans que j'en
euts connoissance. Enfin il se trouva 52 hommes morts, 21 estropiées et
14 passablement blessées. Je me fis reporter à mon bord pour conférer
avec mon officier passager, et pendant qu'on raccommodoit toute chose,
ce pauvre officier étant tout déconcerté me dit: «Mr, il nous faut
retourner en France; je ne puis plus rien sans mon camarade; voilà une
grande imprudence du vostre, et il mérite estre roué vif s'il échape.»
Et je priay mon officier de se transporter au bord de Keizer avec notre
écrivain et que nous allions dresser un procès-verbal, et puis nous en
retourner, et cependant que s'il vouloit je le débarquerais à l'un des
endroits destinés. Il dit: «Non Monsieur, il faut sy l'on peut retourner
au plustot en France.» Et dès que ma chaloupe eut porté une vingtaine de
mes matelots à la _Serpente_ et qu'elle fut revenue à mon bord je fis la
route pour Dunkerque, et le 23e may me trouvant proche de la rade
d'Ostende, je trouvay quatre navires anglois dont j'en pris trois
chargées de charbon de terre et de l'étain et du plomb les conduit à
Dunkerque et ma frégate la _Sorcière_ faisoit grande eau et dont il luy
falloit faire un grand radoub, et l'on jugea qu'il y avoit bien moins de
travail à faire à la _Serpente_, il fut ordonné que je la commanderois
et l'armerois incessamment pour aller vers la mer Baltique et, le 10 de
juin, étant tout prêts à sortir du port Mr l'intendant me dit de
recevoir mes ordres du chevalier Géraldin, lequel cy-devant me les avoit
donnés, et il m'ordonna de recevoir dans ma chambre et à la table un
officier dont il ne m'importoit en savoir le nom, et défense d'attaquer
ny chercher aucune rencontre de faire des prises, et moy d'éviter toutes
rencontres, et de faire en diligence ma route pour me rendre au Zund, à
Elzeineur, où se débarquerait mon passager, et après quoy j'irois dans
la mer Baltique en rade de Danzik prendre soubs mon escorte[145] la
flûte du Roy nomée la _Diepoise_, commandée par le capitaine Postel, de
Honfleur. Au 12e juin je party de Dunkerque et, sur les 6 heures du soir
étant entré à Ostende et l'Ecluse, je fus rencontré par cinq vaisseaux
de guerre anglois, lesquels me donnèrent chasse, et pour me faire
engager entre les bancs de sable ou de passer à leur portée de leurs
canons je fis le semblant de vouloir donner dans les bancs, et les trois
plus légers de leurs vaisseaux n'y coupoient le chemin, ce qui venoit à
mon dessein de les faire séparer. Et lorsque je les creut assez distant
de ne me pouvoir rejoindre, je reviray le bord en résolution d'essuyer
la bordée des deux plus gros qui marchoient le moins et forçant de
voille je passay bien à portée d'un moyen canon de ces deux vaisseaux
qui ne me tiroient pas leurs canons crainte d'interrompre leur marche.
Mais lorsque je les euts un peu dépassées et qu'ils voyoient que je les
éloignoient, ils me cannonèrent fortement et tous les cinq couroient
après moy, et je ne receut qu'un seul coup de canon du costé de tribord
en arrière de mon artimon qui brisa dans ma chambre quelques-uns de nos
fusils, et la plus légère étoit une frégate de 24 canons qui aloit mieux
que nous continua la chasse jusqu'à 9 heures, mais elle n'oza m'aprocher
de trop près, et nous nous tirasmes heureusement, et mon passager vint
m'embrasser me disant: «En vérité, Monsieur, je vois bien ce qu'on m'a
dit, qu'il n'y avoit rien à craindre avec vous.» Et je repris ma route,
et passant sur le banc des Dogres, je passay proche de plusieurs de ces
bastiments pescheurs de morues sans leur rien dire, j'avois les
pavillons anglois arborés et me prirent pour frégatte d'Angleterre.

Et le 29e juin étant proche du cap de Kol[146] où l'on fait la cérémonie
de baptizer ceux qui n'ont pas passé au Zund, il se fit un grand
préparatif par mon équipage qui étoient tous flamands et que leurs
coutumes ainssy qu'à tous les gens du nord est de donner la calle, en
guidant les hommes au haut du bout de la grande vergue et de le laisser
tomber d'en haut dans la mer trois fois quelque froid qu'il fasse, puis
on leur donne un verre d'eau-de-vie et ils payent ce qu'ils ont promis
et on l'écrit pour le payer sur leurs apointements, et cela revestit
pour avoir de quoy les régaler tous. Mon navire n'y avoit encore passé
ny mon passager ny moy. Je fis présent de deux bariques de vin pour
n'estre baptizé que d'un verre d'eau de la mer et empescher pour le
navire qu'il n'en coupasse la figure en place du lion, ce qui est
d'ancienne pratique[147]. Et le mesme soir nous entrasmes à Elseineur.
Je fus à terre pour donner mes déclarations que j'étois frégate du Roy,
n'ayant aucune marchandise dans mon bord, et le lendemain je fus à la
rade de Copenhaguen, capitalle du royaume de Dannemarc; je fus à terre
avec mon passager et nous fusmes chez Mr notre ambassadeur, Mr le
marquis de Martangits[148], qui nous receus très-gracieusement, et sur
l'heure du midy il nous mena devant le Roy de Dannemarc[149] qui nous
fit un bon acueil, et ensuite il nous conduit chez le prince de
Guenldenlen[150] frère naturel du Roy, lequel nous convia pour le
lendemain à disner chez luy, et enssuie nous fusmes chez Mr le premier
admiral Bielcs[151] et chez Mr le comte de Rancinclos, chancelier, et il
étoit plus de deux heures quand nous retournasmes à disner chez Mr
l'ambassadeur, et ordonnasmes de débarquer les hardes de mon passager,
lequel me mit en bonne réputation avec Mr l'ambassadeur. Après quoy je
pris un pillote pour dépasser les bouez et entrer dans la mer Baltique
le 5e juillet. Après quoy je fus pour me rendre devant Dansik où
j'arrivé en rade le 4e aoust et y trouvay la _Dieppoise_ qui n'avoit
encore commencé de prendre sa charge, et le 5 je me fis porter dans mon
canot à la ville de Dansik trouver Mr Souchey, agent du Roy, auquel nous
étions recommandées. Je le priay de nous diligenter le chargement de la
_Dieppoise_, et il me fit conoistre que les mastures n'étoient encore
dessendues la Vistule, ny les câbles encore faits, et j'eus le temps
d'examiner cette belle ville qui est magnifique et bien policée par un
sénat, et y ayant un bel arsenail toujours prêt à armer 30 mil hommes;
toutes marchandizes combustibles sont en un quartier hors la ville
entourées de grands fossées plains d'eaux, et à chaque bout des magasins
ce sont de grands dogues enchaînées le jour et qui la nuit rodent; les
magasins aux froments sont de mesmes et séparées et mesme garde les
dehors de la ville sont en plaine remplie de jolis maisons de campagne
où l'on va librement avec les dames faire des colations avec des truites
et écrevisses et à très bon compte, et c'est une ville d'un très grand
commerce.

Les câbles se trouvèrent faits: l'on embarqua des barils d'acier et de
fer blanc et de cuivre en table et 18 gros câbles et d'autres à
proportion, et 22 gros mâts et de plus moïens du godron et du bray, et
le chargement s'acheva au 25, et ayant receu les expéditions je party
avec la dite flûtte pour nous rendre devant Elseineur, et en partismes
le 29 septembre. J'avois receu les ordres de n'escorter la dite flutte
que jusqu'aux illes de Fer par le nord d'Ecosse, et après l'y avoir
conduite de la laisser seule pour se rendre à Brest. Je tiray un
certificat du capitaine Postel du lieu où je le quitois pour suivre mes
ordres qui étoient que je ferois la course jusqu'au bout de mes vivres.
Et croisant aux costes d'Ecosse devant la ville de Scarbourg[152], nous
aperceusmes une moyenne frégatte qui nous reconnut, et c'étoit le
capitaine Piter Baert ayant 54 canons, lequel m'ayant parlé me dits
qu'il y avoit à la rade du dit Scarbourg cinq navires. Je luy dits: «Il
faut les aller reconnoistre.» Il répondit: «Mais il y a une bonne
forteresse pour leurs défférences.» Je luy dits: «La forteresse ne
sortira pas de sa place pour venir après nous, et sy vous voulez me
seconder nous yrons les attaquer». Et il me le promit, et nous
préparasmes un combat pour les attaquer, et lorsque nous fusmes à la
portée des canons des dits navires et de la forteresse, c'étoit une
gresle continuelle, et le dit Bart se tira au large, et je fus d'emblée
en aborder un qui me couvroit des coups de la forteresse, et mon
équipage ayant sauté au bord de la bordée ne savoit par où entrer, ayant
les gaillards bien fermées, et tuoient mes gens autant qu'ils en
découvroient, et de dessus mon pont nous étions battues en ruine par les
4 autres navires qui avoient 20 et 24 canons. Je fits couper le câble de
celuy auquel j'étois accroché; je me trouvay abandonné tout seul sur mon
pont, tous mes faux braves d'officiers s'étoient jettés dans la calle et
dans ma chaloupe qui étoit entre nos deux navires. Je leur fis honte et
ils remontèrent, mais le combat étoit fini, et étions hors de
cannonades, et il est certain que sy j'avois esté tué ou bien blessé
qu'au lieu de prendre j'aurois esté pris, ou s'il avoit sauté deux ou
trois anglois dans mon bord je n'en pouvois échaper. J'eus de morts 28
hommes et six estropiés des bras et jambes et seize blessés, et dont
j'eus une cuisse offencées dans les chairs, mon mats d'artimon hors
d'estat de service et beaucoup de nos manneuvres endommagées, et ainsy
que nos voiles, et mon coquin de prétendu camarade n'osa plus
s'approcher de moy. Je pris résolution de faire route pour Norvègue où
les ports de mer sont fréquents et sans forteresses, étant neutre, le
capitaine de ma prise me proposa de luy ransonner, et j'en convins avec
luy par dix mille livres, monnoye de France, quoy qu'il en valus plus de
25,000 liv. étant bon navire de 160 thonneaux, douze canons et chargé de
charbon de terre et plusieurs saumons d'étain et de plomb. Je luy
relascha son navire et chargement soubs la conduite de son pillote qui
étoit son oncle, et que luy me resterait pour seureté de la ransson. Je
fis ma relasche à Suinneur[153] pour y reprendre un mât d'artimon qui ne
me coûta que deux pots d'eau-de-vie et le travail de mes gens, et étant
bien réquipé je remis en mer au 16e octobre après avoir bien espalmé ma
frégatte en vue de ne pas retourner sans bonne prize. Je fus à
l'embouchure du Texel jusqu'à passer les deux premières boüées ou
tonnes. Je pris une grande galliotte bien richement chargée destinée
pour Londres, et je la conduis jusque tout proche de la rade de
Dunkerque, et je repris la mer malgré les murmures de mon équipage sur
ce que j'étois bien affaibli de monde par la première rencontre.
Cependant je fus croiser entre le dogre blanc, la Flye et le Texel qui
sont les entrées pour Amsterdam, et au bout de trois jours et nuitamment
nous nous trouvasmes proche d'une flotte que nous reconnusmes par les
lumières des fanaux des convois. J'éprouvai ma marche, et voulus me
mesler dans le gros de la dite flotte; un convoy voulu m'aprocher et je
l'évitay et ils étaignirent leurs feux. Je tiray, étant éloigné après
deux lieux, dix à douze canons distant les uns des autres comme sy j'en
avois combattu quelqu'un écarté, et les trois convois y coururent où
avoient paru nos hommes, et moy je recours au-devant de la flotte et en
aborde une grosse flutte et, sans bruit ny un seul coup tiré ny fait
paroistre de lumière, je luy mets promptement vingt hommes de mon
équipage et en retire partie des siens et la fait changer de route, et
m'étant un peu écarté je refis ma première maneuvre de tirer quelques
canons et mettre fanal à ma grande hune et les convois redonnèrent après
moy, et au petit jour ils m'aperceurent seul et sans prize à ce qu'ils
creurent, mais lorsqu'ils furent à leur troupeau ils en trouvèrent un de
moins, et je forçay de voille pour suivre sur la route que j'avois
ordonné à la prise de faire, et sy j'avois eu quelque autre frégatte
avec moy je leurs aurois enlevé une partie de leur flote sur les contre
temps que je leur faisois, et je ne savois ce que j'avois pris; étant
fort attentif à la rencontrer, je fis ma chasse à peu près, et sur le
midy notre homme de la découverte cria: «Navire devant et au-devant de
nous.» Et à deux heures nous étions à la voix. Le Sr Havard, mon
capitaine en segond, que j'y avois pozé pour la comander me cria: «Voilà
une belle prize venant de Moscovie.» Elle avoit 24 canons et plus de 600
thonneaux de port et toute neuve se nomoit la _Laitière d'Amsterdam_. Je
l'escortois avec grand plaisir, mais les joyes de ce monde sont de peu
de durée. Le 11 novembre, feste de St-Martin, nous étions au petit jour
devant Ostende,--et je n'écris cecy qu'avec frayeur;--nous tinsmes
conseil sy nous yrions entre les bancs de Flandre et la terre ou sy nous
en passerions au large. Il fut représenté que plusieurs vaisseaux de
guerre anglois avoient gardé pendant l'été le passage du dehors, n'osant
se mettre entre les bancs. Nous avions un pillotte pour les bancs,
réputé habil homme, proche parent de Mr le chevalier Baert, portant
mesme nom, lequel nous dit: «Il ne faut pas hasarder de faire prendre
une si belle prize, et il n'y a rien à craindre de passer entre la terre
et les bancs, je suis pour cela et je réponds sur ma vie.» Et il fut
conclu que nous y passerions, et étant au travers du vieux port notre
homme de la découverte cria: «Il y a 4 gros navires à la passe du costé
de Graveline.» Notre pilote dit: «Ai-je pas bien conseillé de ny pas
risquer? Et ne craignez pas, je suis sûr de mon fait.» Et il sondoit à
chaque moment, et j'étois tout proche de luy, et il se crut échappé des
dits bancs, en disant: «Monsieur ne craignez plus; faites-moy donner un
verre d'eau-de-vie, et sy vous avez quelque signal à faire, faites-le.»
Et aïant convenu avec Mr l'Intendant avant mon départ que sy j'amenois
quelque prise au-dessus de valeur de cent mil livres, que j'arborerois
au grand mât un pavillon rouge je l'envoyay arborer; et dans l'instant,
nous sentismes nostre frégate toucher et s'arester tout cour malgré
toutes les voiles déployées. L'épouvante prend un chacun; la frégate
s'emplit d'eau, et les vents du Nord-est s'augmentèrent, et un froid
rigoureux et violent. Je fais couper tous les mâts et jeter les ancres à
la mer afin que le bâtiment ne se rompre sytots. Un chacun se lamente et
pleure; notre prise n'eut pas meilleur sort, excepté qu'après avoir
perdu son gouvernail elle sauta par dessus les bancs et elle fut
s'échouer à la coste proche de Boulogne dont le monde fut sauvé. Mais ce
ne fut pas de mesme à nostre bord, j'envoyai ma grande chaloupe avec 16
hommes et un de mes nepveux pour demander le secours à Mr l'Intendant
qui fit tout le possible pour m'envoyer des chaloupes du Roy avec des
officiers, et comme ils venoient à nostre secours les vaisseaux que nous
avions creu estre des Anglois étoient quatre vaisseaux du Roy sortys de
Dunkerque qui étoient à la rade, desquels l'_Ecueil_ cassa par le gros
vent son câble et fut risque de se perdre sur le banc du Brack, et il
tira du canon qui obligea les chaloupes d'aler à luy plutôt qu'à nous;
plusieurs de mes gens se jettèrent en foule dans mon canot et me criant:
«Sauvez-vous, nous dirons comme il n'y a pas de votre faute.» Et la mer
les submergea tous à mes yeux. D'autres s'attachoient à des bouts de
mats et à des bariques vides et périssoient tous. J'avois travaillé à
faire un ponton des mâts et vergues que j'avois rassemblés et bien liées
croyant m'y sauver avec le reste de l'équipage, mais leurs
précipitations à se jetter dessus avant qu'il fut achevé fit encor périr
tous ceux qui s'y étoient mis. Enfin comme la mer montoit et couvroit le
corps du bastiment, je me mis à fourchon sur le dernier couronnement de
poupe, tenant la gaule du pavillon et mon Rançon anglois etoit assys sur
le fanal tenant aussy le mât du pavillon. Mr de la Houssaye et
Guillemard[154] estoient à mes costés, et chaque vague nous couvroit
par-dessus teste, et ne respirions qu'entre deux, et nous résistames,
jusqu'à 4 heures du soir qu'il començoit destre nuit, lorsqu'un coup de
mer rompit notre machine, et flottions dessus au gré des flots et des
vents, et que sur les six à sept heures j'entendis un bruit
extraordinaire, et j'aperçeu une grosse noirceur, nous étions le corps
dans l'eau, n'osant nous tenir dessus notre pièce par crainte de le
faire couler soubs nous, et nous tenions autour avec nos mains. Nous
coupasmes nos habits pour estre moins chargés, et apercevant cette
noirceur je criay: «Mon Dieu, sauvez-nous la vie.» Et nous entendismes
des gens crier: «Ameine les voilles et promptement des lanternes.» Et
nous jettèrent des cordes dont j'en receu une sur la teste, que
j'atrapay d'une main et la tint ferme et les autres en receurent aussy,
et l'on nous attira dans cette barque où aussitôt que je fus hors de
l'eau je fus saisy du froid et fut sans parolle, et l'on me reconnut
quoyque nud en chemize. L'on me couvrit de capots pour m'échaufer ainsy
que les trois autres. C'estoit une barque à pescheur dans laquelle
s'étoient jetté quatorze des plus braves capitaines de Dunkerque pour
nous sauver, et il étoit une heure après minuit, et lorsqu'ils me
débarquèrent Mr de Harcourt commandoit la ville pour lors et eut la
bonté de faire tenir les portes ouvertes, jusqu'à savoir de mes
nouvelles. Je fus porté dans ma chambre sans avoir connoissance qui m'y
avoit mis. Il me pris un vomissement d'eau salée et de sang, j'avois un
de mes talons dont la peau étoit enlevée. Et le matin Mr l'Intendant se
donna la paine avec Mr les officiers de me venir voir, et m'encourager
sur ce qu'ils étoient bien informés qu'il n'y avoit nullement de ma
faute et que j'avois agi en très brave homme et qu'il l'avoit écrit à la
cour, cela me consola.[155]

Et dans cet intervale Mr de Pontchartrain fils succéda au Ministère en
place de Mr son père qui fut chancelier[156]. Il ordonna à Mr
l'Intendant de m'envoyer pour me justifier sitôt que j'en serois en
l'état, et six jours après je party en poste pour Versailles où je
n'imploray pas l'apuy d'un protecteur. Je paru le matin dans son
antichambre où l'attendoient Mr les officiers de marinne, et je
m'aprochay de luy disant: «Monseigneur. Je suis celuy échapé du naufrage
de la frégate la _Serpente_ qui vient soubmis aux ordres de Votre
Grandeur.» Et il me regarda fixe de son oeil et me dit: «J'ay receu les
verbaux comme la choze vous est arivée. Vous estes lavé devant le Roy,
mais ce coquin de pillote sera pendu. J'ay mandé que l'on fasse son
procès.» Je dis: «Monseigneur, ça va estre un grand dégout pour Mr le
chevalier Bart, c'est son parent et son filleul, portant les mesmes noms
de Jean Bart.»--«Ha! Ha! Je vay informer le Roy, et vous demain à mon
lever faites-vous énoncer pour me parler.» Je n'y manquay pas dès les
six heures du matin. J'étois connu de Mr Potin, son valet de chambre,
qui m'y présenta en son cabinet, et il me dit: «Le Roy fait grasce à ce
malheureux, qui a fait périr la frégate et autant d'hommes et en
considération de Mr Bart, ne manquez à luy dire. Et, vous, prenez bien
garde qu'une autre fois il ne vous arive un pareil accident, tenez voilà
une ordonnance de cent pistoles que vous ferez payer au trésorier de la
marine que le roy vous donne pour vous réquiper sur le _Profond_ que
vous commanderez, et de suivre les ordres que l'on envoira à
l'Intendant, et ne tardez pas sans vous rendre à Dunkerque.» Je
remerciay humblement Sa Grandeur et luy promis de n'arester que deux
jours à Paris, et il m'arêta en me disant: «Tenez, voilà ce qu'on m'a
écrit de vous mais j'ay esté informé du contraire, gouvernez-vous
toujours sagement.» Et il me laissa la lettre. Je ne sorty pas de
l'antichambre sans la lire et j'en fus surpris du contenu. Elle étoit du
Sr Plets, grand armateur, qui écrivoit faux mesme jusque contre les
intendants et l'état major. Je garday la dite lettre et partis pour
Paris, où je ne fus que les deux jours, et pris ma route pour Calais.

Et entre Calais et Graveline courant la poste, je passay proche d'une
chaize d'où l'on me souhaitoit le bon jour et comme je me portois.
J'arestay à la portière et fus très surpris de voir Plets me faire sy
bon accueil, me demandant des nouvelles. Je descendis de cheval et
donnay à mon postillon la bride, et dis à celuy de la chaise: «Arreste.»
Je dis en frappant de mon fouet: «Comment coquin, avez-vous osé me
parler?» Et redoublois mes coups du manche du fouet et des bourades du
bout je l'obligeay de mettre pied à terre, et luy dis de tirer son épée.
Il se jeta à genoux disant: «Que vous ai-je fait? je ne suis pas homme
d'épée.» Je luy présente un pistolet et il le laissa tomber. Je le fis
soufler et je le blessay un peu à la lèvre d'en haut et me promit de ne
s'en pas plaindre.

Je reprends ma route courant mieux que luy, et a demie-lieue en avant je
fus rencontré de deux officiers de la marine, Mr de Maisonneuve et
chevalier de Montant,[157] qui aloient à Calais. Ils s'arestèrent à me
questionner comme j'avois esté receu et sur les nouvelles, et la chaise
de Plets me passa devant et n'étions plus que trois quarts de lieux de
Gravelines où il gagna un peu avant moy. Cependant je ne m'arestay pas à
conter l'advanture de Plets et continué. En rentrant à la barrière des
palissades, je trouvay un officier avec un hauscol et un esponton qui
m'aresta et me fait escorter par deux fusilliers chez Mr de Vercantière
commandant. Je mets pied à terre et il m'attendit au seuil de la salle.
Il me receut froid disant: «Comment, Monsieur, faites-vous mestier
d'assasin sur les routes.» Je dis: «Aparamant vous êtes mal
informé.»--«Voyons et entrées.»--Sitots entré je trouvay mon plaintif
dans un fauteuil tenant son mouchoir un peu ensanglanté contre sa bouche
et Madame de Vercantière voulant se mesler de me gronder. Et pour
abréger matière, je dis: «Il n'y a qu'un ordre du Roy, qui puis me faire
arrester; je vais à Dunkerque où j'ay ordre de m'y rendre incessament.»
Et puis je présentay sa lettre et dis: «Monsieur et Madame, que feroit
tout autre que moy? Il a eu l'effronterie de m'apeler et me demander
come je me portois, que ne me laissoit-il passer, je ne luy aurais dit
ny fait, et il m'a fait serment de ne s'en pas plaindre. Il écrit contre
l'Etat-major et contre les Intendants.» Monsieur et Madame luy dirent:
«Alez vous plaindre ailleurs.» Il fit le pleureur disant n'estre pas en
seureté de vie sy on ne m'areste jusqu'à ce qu'il puisse estre arrivé à
Dunkerque. Je luy dis: «Alées, marault, je vous assure de ma part vous
n'en valez plus la paine.» Et il partit et Mr le commandant m'aresta
bien une heure en buvant une bouteille de champagne, et je n'avois que
pour une heure de course à faire. Je pris congé et repris la poste. Je
croyais mon homme rendu mais je le trouvay encore entre Mardye et la
basse ville; sa chaise s'étoit embarrassée dans les dumes, et j'arrivay
un peu plustôt que luy et les portes se fermoient. Il crioit de sa force
pour qu'on l'entendit, et je priay Mr le Major de fermer et ne laisser
entrer. Il dit: «Ho! Ho! c'est ce coquin, ferme, ferme.» Et il fut
coucher à la basse ville, et j'eus loisir d'aller voir Mr les deux
Intendants et commandants et les prévins sur les plaintes qu'il avoit à
leur faire, et je fus me tranquiliser.

Vous ne devez pas doubter que je n'informats ma maîtresse de toutes
choses, et qui avoit apréhendé que je ne fus entièrement disgracié
puisque son oncle m'avoit écrit: «Il est juste pour votre honneur de
vous justifier à la cour, mais ne vous inquiétez pas de n'y plus estre
employé, cets ce que nous souhaitons et aurons une bonne frégatte à vous
donner en commandement,» et je luy manday qu'il m'étoit bien plus
honorable d'estre remonté comme je l'étois et après quoy je quitteray le
service quant je voudray et qu'on ne retient pas les officiers par force
et qu'estant destiné pour aller désarmer à Brest que je ne manquerois
pas d'aller pour accomplir ma parole et mes désirs.



CHAPITRE VII

Croisières et voyages dans la mer du Nord.--Aventure avec l'abbé
d'Oliva.--Démêlés avec les Anglais.--Doublet comparaît devant le Sénat
de Copenhague, il est acquitté.--Présents qu'il reçoit.--Il force les
Hollandais à saluer son pavillon.--Retour à Brest avec des fournitures
pour l'arsenal.--Mariage de Doublet.--Il refuse d'embarquer avec
Duguay-Trouin.--Il arme en course.--Voyage aux Açores.--Combat.--Retour
à Brest.--Nouvelle Croisière.--Prise du _Scarboroug_.


1692. Le 15 janvier M. l'Intendant me fit venir chez lui pour me
communiquer les ordres qu'il recevoit de me donner le commandement de la
flutte du Roy le _Profond_[158] et d'y mettre quarante canons avec
deux-cents hommes flamands particulièrement les matelots afin que les
matelots françois des classes futs réservées pour les autres vaisseaux
du Roy. Mr le Marquis d'Amblimont[159], chef d'Escadre, et pour lors
commandant au port, qui venoit de commander le _Profond_ me dit: «Je
suis surpris que vous ayez couru sur mes brisées; j'ayme ce vaisseau et
vous m'en voulez déposséder.» Je luy dis: «Monsieur, je ne l'ay pas
demandé et le Ministre me l'a ordonné.» Et Mr l'Intendant print la
parole en luy disant: «Je say qu'il ne l'a pas demandé et qu'on l'a
choisy pour une expédition qui ne vous est pas convenable, et vous,
Monsieur, estes destiné pour comander le _Grand Henry_ à la teste de
l'escadre que nous allons bientots armer.» Sur quoy mon dit sieur
D'Amblimont me dits: «Je suis bien aise que se soit vous qui l'ayez et
vous avez un très bon vaisseau.» Et il fut question de l'armer et de
faire mon équipage de flamands qui n'aime pas à s'embarquer sur les
vaisseaux du Roy, à cause de la paye qui est moindre et aussy par la
subordination qu'il y faut observer, et pour ne pas paraître l'armement
pour le service du Roy c'étoit le chevalier Géraldin qui fournissoit
pour les advancer des gages aux matelots pour les vivres, et le gros de
l'armement se fit à l'arcenail et futs prêt au 26 février que je le fis
sortir du bassin pour le mettre le long des jettées affin de pouvoir le
mettre dans la rade au premier beau temps qui ne fut propre qu'au 20e
mars. Et aussy tots que je l'eus conduit en rade, Mr le prince de
Tingry[160] se fit amener à notre bord par curiosité de voir un vaisseau
armé, et nous levasmes l'ancre et mis soubs les voiles pour luy donner
le contentement de voir comme se gouverne un vaisseau. Après quoy nous
remismes en place pour recevoir le reste de mon équipage. Le 21 nous
fismes voilles accompagné d'un corsaire de douze canons faisant route
pour aller croiser vers le Nord pendant un mois comme le portoient mes
ordres, et après le mois de course expiré, prises faites ou non, étoit
d'aller en droitture à Dantzick où y trouverois des ordres. Et en
croisant avec l'autre corsaire le 22e au matin d'un temps de brouillards
nous aperceumes soubs le vent de nous une frégatte angloise sur laquelle
nous donasmes chasse. Je la reconnus n'avoir que 24 canons et bien des
officiers vêtus en rouge et gallonnées. J'en aprocha à portées d'un bon
mousquet, et ne vouluts luy tirer du canon crainte de rompre la marche,
et vouloit l'aborder, et nous étions proche des bancs de jarmuits et
elle couroit dessus. J'euts la précaution de faire sonder bien à propos,
car il ne se trouva que 17 pieds d'eau et notre vaisseau en tiroit un
peu plus que les 15. Je fis abandonner la chasse et retenir au vent dont
il étoit grand temps, car avec très grande peine et à force de voilles
nous échapasmes d'aborder un banc dont les brisants de la mer estoient à
portées de pistolets de nous soubs le vent, et ne trouvasmes que 16
pieds d'eau et nostre navire couché par le costé si fort que nos canons
du premier pont labouroient la mer, que nous aurions touché et péry
tous. Nous aperceusmes devant et au costé de nous d'autres brisants, des
bancs et plus rien du costé de dessoubs le vent. Je fis arriver vent
arrière et lever toutes nos voilles et mettre un gros ancre sur un bon
câble ajusté de trois sur un bout et nous tinsmes fermes à 15 brasses
d'eau et un bon fonds de vase, et il s'éleva une tempeste qui nous
obligea d'amener tout bas nos vergues et mâts d'hune et résistances
pendant trois fois 24 heures, tousjours en crainte que nostre câble ne
manquats, et après la tempeste cessée nous fismes de grands efforts pour
lever notre ancre et elle rompit par sa croisée, sy cela avoit arrivé
dans la tempeste l'on auroit jamais eu de nouvelles de nous. Enfin Dieu
permis de nous retirer heureusement, et nous fusmes croiser au large où
nous rencontrasmes un flibot écossois avec du charbon de terre
apartenant à Mr Chaters dont j'ay parlé à mon voyage des pommes, et je
le ranssonnay que pour trois cens livres sterling. Mon mois de course
estant finy, je pris la route pour me rendre à Dantzic, et au 8e may
j'arrivay à Elseineur après avoir fait les cérémonies accoustumées
devant le cap Kol, et le unze je fus en rade de Copenhague et fus à
terre saluer Mr notre ambassadeur auquel je fis présent de cent
bouteilles de vin de champagne; il en présenta une douzaine à la Reine
de Dannemark qui nous dit n'avoir gousté d'aussy excellent vin, ce qui
m'occasionna dès l'après midy de luy en envoyer cent autres bouteilles.
Et le landemain Mr l'ambassadeur me conduit voir diner le Roy et la
Reine et la princesse de Nassau, et la reine beut hautement à ma santé,
ce qui me fit beaucoup d'honneur à la cour. Sortant de là nous fusmes
disner chez son altesse sérénissisme Mr de Gueuldenleur frère naturel du
Roy et vice-roy de la Norvègue et généralissime des armées. Il nous
régala à la française et on y parla notre langue, mais il nous fit boire
à l'allemande, _egregie_, et me trouvay heureux d'avoir prétexte d'aler
me rembarquer pour continuer ma route, sur ce que le pilote me vint
demandar je prit congé et à la sortye je me sentis un peu chancelant,
mais mon canot étoit tout proche et y étant ambarqué je m'endormis
jusqu'à estre arrivé à mon bord, et eus loisir de reposer la nuitée pour
partir le matin ensuivant que nous appareillasmes la route pour Dantzik
où j'arrivé en la rade, le 27e may. Il est à remarquer qu'il n'y à que
les petits navires qui peuvent entrer dans la rivière de Danzik et que
les navires tirant 9 à 10 pieds d'eau sont obligés de rester à la rade à
plus d'une lieue de l'entrée, ainssy je me fis porter dans mon canot
jusqu'à la ville, où je fus trouver Mr Louchay, agent de France, et il
me conduit chez les anciens sénateurs, et à notre retour chez luy il me
dit de renvoyer mon canot, et que nous raisonnerions sur nos affaires,
et il me communiqua ses ordres qui étoient de me charger mon vaisseau de
plusieurs mâts de 80 à 85 pieds de long et de 32 à 33 palmes en
circonférence et aussy 20 câbles de 120 brasses de long depuis 18 à 21
pouces de grosseur, mil à 1200 barils d'acier et des hossières de
cordages depuis 4 à 6 pouces de grosseur et 200 barils de ferblanc, 200
paquets de fil de laiton et 200 paquets de fil de fer et du bray noir en
barils et des petites mastures. Je luy dis de m'envoyer en premier lieu
tout ce qui étoit de menu et le plus de poids pour servir de lest dans
les fonds, et ensuite 2 à 300 longues planches pour mettre au-dessus
avant de recevoir les mâts mais les fonds des payements n'étoient encore
arrivés et j'eus le loisir de me promener et d'examiner le pays jusqu'au
20e de juin que j'eus advis qu'il faloit charger et le 21e nous
commençâmes par les menus et plus de poids, le 25 et 26 par les câbles
et le 2 juillet par les planches pour recevoir les mâts quoyque long et
gros je trouvay le secret de les embarquer plus facilement et
promptement que les Holandois qu'on m'avoit envoyés pour l'effect, et
ordinairement ces grosses mastures se conduise par des basteaux qui les
entraînent proche du bord de celuy qui les doibt recevoir, et du premier
j'en embarquay huyt, ce qui surprist fort mes Holandois qui n'avoient
coustume d'embarquer que deux ou trois par jour.

Et la nuit il survint un coup de vent qui fit rompre le câble qui en
tenoit cinq mats attachés derrière nous, et lorsqu'il calma j'envoyai
mes chaloupes à leurs recherche le long de la coste où nous jugions à
peu près estre transportés, et mon canot ayant esté du costé de la baye
d'Olive[161] les y trouva échoués, et m'en ayant fait rapport, je
changeay d'équipage du canot et my embarqué et my fits porter, et ayant
mis pied à terre je trouvay deux païsans et nous dirent qu'ils y
gardoient par ordre de Mr l'abé Dolives pour qu'on ne les enlevats. Je
m'informay de sa demeure et ils me la montrèrent à bonne demie lieue en
dedans les dunnes. Je fus saluer Mr l'abbé et luy dis de ne pas trouver
mauvais que j'envoye reprendre les mâts du Roy mon maistre. Et il
répondit: «Qui est-il votre Roy? Il n'a rien icy; les mâts sont à moy et
tout ce qui vient en cette coste par droit de seigneur et de gravage:»
Je dits: «Mon Roy et mon maistre n'a d'autre Seigneur que Dieu, ainsy je
les auray de grey ou de force.» Il me brusqua en me disant:
«Retirez-vous d'icy.» Je retournay à mon vaisseau me trouvant trop
faible et sur le soir. Ma grande chaloupe y étoit, je laissay passer la
nuit et dès le petit jour je fis armer la grande chaloupe de 4 périers
et des fusils et sabres et des grenades et 45 bons hommes, un cric et de
bons leviers et des rouleaux et 25 hommes armés dans mon canot où je
m'embarquey, et fusmes descendre proche de nos mâts et y déjeunasmes
dessus pour avoir meilleur courage d'y travailler. M. l'abé en fut
adverty à son lever; j'avois posté des sentinelles en découverte et l'un
d'iceux m'advisa qu'il venoit des gens armés. Je fus les examiné et je
remarquay comme une procession de païsants mal armés et M. l'abé vêtu en
camail et rochet qui suivoit à pas graves. Lorsqu'il fut approché et son
armée de membrin je luy oposé 30 fusilliers, et les fis faire halte, et
il demanda à me parler. Je m'aproché et luy dis qu'il n'auroit autres
raisons de moy que de me laisser reprendre mes mâts, et que s'il s'y
oposoit le moindrement ou ses gens que j'avois donné ordre de faire main
basse sur tout, excepté luy que j'enleverois en France. Il répondit d'un
air doux: «Monsieur, cela est bien violent et j'en écrirai au Roy de
France.»--«Alez, Monsieur, je luy dits et vous me ferez plaisir.» Et
j'enlevay tous mes mâts sans plus d'oposition.

Je me trouvay près ayant levé toutes mes expéditions pour partir pour
France. Il y eut plusieurs dames chez lesquelles j'avois fréquenté à
Dantzik qui me témoignèrent avoir envie de voir un vaisseau du Roy de
France, et je ne peut me dispenser de les convier d'y venir disner avec
Mrs leurs maris, et je retournay à mon bord pour faire préparer le repas
et renvoyay Mr Durand, mon capitaine en segond, dans ma grande chaloupe
et le fils de Mr Alvarès, garde de la marinne, mon enseigne, dans mon
canot pour amener cette compagnie, que j'atendois à disner. Et un peu
après que mes chaloupes furent parties il arriva en cette rade un grand
yac du Roy de Dannemarc et duquel sa chaloupe vint à mon bord où étoit
Mr de Rancey que j'avois connu à Lisbonne, lequel m'aprits que monsieur
le vidame Denneval,[162] chez qui je l'avois veu lors de son ambassade
en Portugal, étoit avec Madame son épouse et Mr le chevalier son fils
dedans le dit yac, et venoit se débarquer à Dantzick pour se rendre
ambassadeur à Varsovie, cour de Pologne. Je marqué mon ressentiment à Mr
de Rancey de ce que je n'avois mon canot ny ma chaloupe pour aller
rendre mes respects à Son Excelence, mais que s'il le voulait bien j'y
allois aler dans le canot du Danois, et il me marqua que je ferois
plaisir à Son Excellence. Je fits arborer les pavillons et tirer treize
coups de canons avant de m'embarquer pour saluer la venue de Mr
l'ambassadeur, et fus le saluer. Il me reconnut et j'en receus beaucoup
d'honnestetés et de Madame. Après quoy, il me dits: «Vous voudrées bien
sur le soir me prester vos chaloupes pour aider à nous débarquer.» Et je
lui dis: «N'y penssées pas, Monsieur, vous recevriées un affront de
n'estre pas salué des forteresses et de la ville.» Il me dit le pourquoy
donc? «C'est qu'il n'en ont pas receu nouvelles de la cour de France et
ils le savent par voyes indirectes comme je l'ay pu apprendre, et sy
vous débarquez vous ne trouverez vostre logement préparé, ny salut ny le
Sénat à vous recevoir, et il faut que vous envoyez votre secrétaire ou
votre écuyer leur annoncer votre venüe pour que l'on se dispose à vous
recevoir dans les dispositions dues à votre rang et dignité et vos
chaloupes reviendront et pourront demain vous servir suivant vos
réponses que vous recevrez.» Surquoy il m'embrassa et dits: «Parbleu, je
suis heureux de vous avoir trouvé icy.» Et envoya Mr de Rancey au Sénat
de Danzick dans le canot du yac, et je luy dits: «Monsieur, je vais
m'embarquer avec luy pour qu'il me remette à mon bord n'ayant d'autre
batteaux, car les miens sont en la recherche d'une compagnie d'hommes et
de dames qui viendront disner à mon bord, et je ne puis y manquer pour
rester avec vous.» Et il me dit: «Je m'en vais avec vous.» Sur quoy je
répondits qu'il me feroit beaucoup d'honneur et Madame sy elle le
vouloit bien. Il en parla à Madame qui dits n'aimer à aller dans des
chaloupes. Et nous nous fismes porter à notre bord et il envoya Mr de
Rancey et mes deux chaloupes sur le midy m'ameinèrent la compagnie que
j'atendois et dont Mr l'ambassadeur fut fort aise de s'informer de ce
que je l'avois prévenu, et lorsqu'il vit le préparatif de ma table il
dit: «Hé, mordié, quelle bonne chère! Madame et moy avons paty n'ayant
que des viandes salées et fumées au bord de ces mesquins Danois.» Je luy
dits avant de faire servir: «Choisissez tout ce qui peut estre du goût
de Madame et je luy vay envoyé.» Il fit un peu de difficultés disant
qu'il ne falloit qu'une ou deux assiettes et j'en envoyay de huipt
sortes de différents mets.

Mr Durand mon segond nous raconta que, amenant notre compagnie on apprit
la nouvelle que notre armée navale avoit esté battue et défaitte à la
Hougue[163] et que, au bas de la rivière de Dantzik, il avait rencontré
un moyen navire de six canons qui leurs dits mille insolences, criant:
«chiens de François votre armée est deffaite,» et montrant leur derrière
à nud à toutes ces dames qu'ils apeloient putains. Et cela nous diminua
de beaucoup les dispositions que nous étions proposées, et Mr
l'ambassadeur par une prudence achevée remis un peu la compagnie en
disant: «Il peut y avoir quelque disgrâce, événements de la guerre, mais
jamais si grand que les ennemis les publient, et il ne faut pas
paroistre déconcertés.

L'on disna bien, et sur les six heures il falut reporter à terre notre
compagnie et Mr Durand avoit eu la prévoyance d'embarquer plusieurs
menues armes dans ma grande chaloupe sans le faire paroistre. Et entrant
dans la rivière, il ne peut éviter de passer proche le navire Anglois
qui avoit insulté, lequel ne manqua pas de recommencer, et il pacifia
tout autant qu'il fut occupé. Mais lorsqu'il eut tout débarqué, et
revenant pour se rendre à bord et passant proche le dit anglois qui
récidiva en luy jettant des pierres dans sa chaloupe, il prit les armes
et fit sauter nos hommes avec luy à l'abordage; l'anglois tira un coup
de canon qui passa par dessus nos gens, lesquels de toc et de taille, à
coups de sabre, ruoient sur ce qu'ils rencontraient, puis en ayant mis 8
à dix sur le carreau se rembarquèrent et étant à bord firent le récit à
Mr l'ambassadeur, qui y étoit encore sur les neuf heures et nous dit
qu'on avoit bien fait de réprimer cette insolence et que nous n'eussions
à nous pas embarrasser. Le dit navire anglois échoua en coste, mais il
échapa le lendemain. Mr de Rancey revint rendre compte à Son Excellence
de sa négociation et comme le Sénat fut assemblé où il fut délibéré pour
le recevoir, mais que l'on prioit Son Excellence de différer au
lendemain pour se débarquer pour donner loisir de préparer son logement,
et Mr l'ambassadeur pour se desennuyer vint à mon bord avec Madame et y
passèrent la journée jusqu'au soir, étant bien content des advis que je
luy avois donnés. J'étois tout prêt à partir et il me pria de luy
prester mon canot et ma chaloupe pour lui aider à le débarquer et son
meuble, et je m'embarqué dans mon canot pour recevoir leurs Exellences,
et les conduire, ayant mon trompette qui jouait des famfares.[164] Et
lorsque nous débordasmes du yac Danois il tira dix coups de canons, et
en dépassant nostre vaisseau on tira treize coups et nous fusmes au
Heels, à l'entrée de la rivière de Dansik, où ets la première forteresse
d'où l'on tira neufs coups, et nous y trouvasmes une demie galère
couverte d'un damas rouge avec des franges d'or, où il y avoit deux
députés du sénat qui prièrent leurs Excellences de s'embarquer, et puis
on monta devant la ville où toutes les forteresses tirèrent. Et à cause
de l'affaire de l'Anglois je quittay leurs Excellences après en avoir
receu bien des honnestetés et marques de leurs amitiez, et sitost que je
fus à mon bord, et que ma chaloupe fut venue je mis soubs les voilles
pour me rendre a Copenhague.

J'arrivay le 16e; je fus trouver Mr le marquis de Martangist notre
ambassadeur, qui à l'abord me receu froid, ayant receu des plaintes pour
ce navire anglois, et que cela avoit fait bien du bruit à la cour de
Dannemark par les ambassadeurs d'Angleterre et d'Hollande qui
demandoient que je fus arresté avec mon vaisseau jusqu'à avoir une
satisfaction. Et me doutant de l'affaire j'eus la précaution d'aporter
mon journal où j'avois dressé le procès-verbal de tout ce qui s'étoit
passé envers le dit Anglois et que j'avois fait attester véritable par
tous les messieurs et dames qui avoient receu les insolences lorsqu'ils
vindrent et se débarquèrent de mon vaisseau, et dont le greffier du
Sénat et Mademoiselle son épouze étoient du nombre et avoient tous signé
le contenu. Lorsque Mr de Martangis en prit lecture, il fut fort content
et me fit mettre avec lui dans son carrosse et son secréttaire, et nous
fusmes trouver Mr Bielks grand admiral pour le prévenir. Il fut content
de ma précaution et il nous dit qu'il aloit se rendre au consseil qui
s'assembloit pour ce subject où seraient les ambassadeurs d'Anglettere
et d'Holande et que Mr de Martangit n'avoit besoin d'y paroistre puisque
j'étois muni de si bonnes défences, et Mr l'ambassadeur me conduit à
l'hôtel du conseil où il me laissa avec Mr Bezé son secrétaire et
retourna à son hostel, m'ayant dit qu'il me renvoirroit chercher pour
aler dîner avec luy. L'on nous fit entrer dans une antichambre du
conseil et peu après l'on m'y fit entrer seul et l'on ne voulut pas que
Mr Bezé y entrats. Je vis tous les seigneurs autour d'une grande table
couverte d'un velours vert et Mr l'admiral au haut bout soubs un dais et
les deux ambassadeurs un à chaque de ses costés, tous assis en
fauteuils. Je les saluay tous; et puis un de l'assemblée me demanda mon
nom et celuy de mon vaisseau en langue françoise. Je ne fis aucune
réponce. Il recommença et demanda pourquoy je ne répondois pas. Je dis
appartenir à un trop grand maistre pour que son officier fût traité avec
autant de mépris d'estre comme un valet interrogé sur pied lorsque toute
l'assemblée étoient assis. Et l'on m'aprocha un fauteuil, où avant de
m'asseoir je saluay tous ces messieurs. Et puis je dis: «Ce seroit trop
vous fatiguer et par trop ennuyeux à une si honorable assemblée de faire
un long interrogatoire et recevoir mes responces. Voici au net tout le
procès verbal de ce qui s'est passé et bien vérifié; examinées les
plaintes de mes partyes, je n'ay autre chose à vous répondre, et surquoy
il vous plaise rendre vostre bonne justice.» Et l'ambassadeur anglois
présenta son mémoire de plainte et dans lequel il y avoit beaucoup
d'exagérations outrées, disant n'avoir pas insulté qui que ce soit et
que mes gens n'ont eu d'autres intentions que de piller ce qui étoit
dans le dit navire et de le faire périr à la coste pour que l'on ne
s'aperceut d'un vol fait, ayant enlevé plus de 25 mille florins
d'espesses d'or et d'argent, etc. L'on leut tout au long mon
procès-verbal et les temoignages, et il n'y eut d'autres répliques à me
faire que sur le prétendu vol. Et je pris le discours: qu'il nets pas
surprenant que l'auteur d'une querelle ne dise beaucoup de faussetées
pour se disculper et pour agraver sa partie; que l'on examine sur les
factures de son chargement sy l'on y a rien pris, et que le total avec
son navire qui n'avoit que des mâts et des planches et quelques balles
de chanvres sont propres d'enlever, et quant aux espèces il n'est
nullement probable que l'on en remporte de ce pays; et qu'il produise sy
son chargement en allant auroit pu produire en retour la dite cargaison
et remporter autant d'espèces quand mesme elles seroient d'usage en
Angleterre. Après quoy l'on me dit: «Monsieur, passés dans l'antichambre
et l'on vous rendra vostre journal.» Je rejoins le secrétaire de son
Excellence et luy conte comme j'ay abrégé matière et comme j'avois agi à
l'entrée. Il en fut très content et dits: «Dans peu nous saurons ce qui
vat estre jugé.» Et un quart d'heure après les deux ambassadeurs
sortirent par notre antichambre, et celuy d'Angleterre me dits:
«Monsieur, vous devez estre content; vous avez trop bien défendu vostre
cause, et j'ai connu que l'on ne m'a pas accusé juste, et suis votre
serviteur.» Le Holandais me dits: «Tous les capitaines n'ont tant de
précautions que vous.» Et le Conseil se sépara, et on me rendit mon
journal sans me rien dire, et au sortir nous trouvasmes le carrose de Mr
nostre ambassadeur où étoit Mr De Cormaillon[165] qui nous attendoit et
pour me dire que Mr Bezé retourne à l'hostel et que nous alions chez le
Roy où Mr de Martangits étoit. Nous atendismes que leurs Majestées euts
commencé à disner, et le Roy fut informé du résultat du conseil dit tout
hault à son Exellence: «Monsieur, je suis bien aize que votre capitaine
se soit sy bien justifié, avec aplaudissement mesme de ses ennemis.» Et
la Reine dits: «J'en suis bien aize et je vais boire à sa santé.» Je
répondis par des grandes humiliations et puis on se retira, et fus
disner chez Son Excellence avec Mr de Cormaillon, homme de qualité de
France qui s'étoit batu en duel avec Mr le comte de Chapelle et de
Montmorency et se sauva en Dannemark où il a esté fait lieutenant
général des armées, ayant le cordon de l'ordre de l'Elephan Blanc et
promit de ne jamais lever les armes contre le Roy de France et a esté
fort estimé. Je fus étonné de voir venir disner avec nous Mr l'admiral
Bielks et qui fis mes élloges sur les manières du soutient d'honneur
pour ma séance et comme je m'étois si bien défendu, et l'après disner
Son Exellence me promena à toutes les curiozetées de plaisances de cette
cour où il n'y a rien qui mérite récit que la tour pour
l'observatoire.[166] Je prits congé de Son Exellence qui fit embarquer
dans ma chaloupe 24 grands jambons de Mayence dont douze m'estoient
présentés par la Reine avec un flacon d'or pour l'eau de Hongrie[167] et
dont le pied étoit tout à vice en boite remplie d'un exelent beaume, et
les douze autres jambons étoient de Mr l'ambassadeur, le tout pour le
vin de Champagne que j'avois présenté.

J'arrivey à Elseineur sur le midy, où je trouvay en rade une flotte de
navires anglois et une de Holandois. Les premiers n'avoient que deux
convois, l'un de 50 et l'autre de 32 canons qui en atendoient deux
autres avec d'autres navires, et les Holandois avoient une cinquantaine
de navires marchands à escorter avec trois convois depuis 40 et 36 et 30
canons, qui n'atendoient qu'un vent propre à sortir le Zund ainsy que
moy, qui sur les deux heures je fus à terre pour retirer mes despesches
et fus trover Mr Hanssen, agent de France, pour mes expéditions; et
comme c'est l'ordinaire d'aler an cabaret nous y fusmes dans une belle
et longue salle où ets plusieurs tables comme au café. Les capitaines
des convoys Holandois y entrèrent et un me demanda sy j'étois le
capitaine de cette flutte. Je réponds pourquoy? «Cets, dit-il, que vous
ne devriez porter la flame devant plusieurs navires de guerre comme nous
sommes et ceux d'Angleterre.» Je fus surpris d'un pareil discours et
leurs dits: «Venez l'oster, je vous y attendray.» Et il répondit: «Cela
pourra arriver sy nous nous trouvons hors le Zund.»--«Je le souhaite,
luy dis-je, et si vous n'estes que vous trois je me propose bien de vous
faire abattre les vostres et de faire saluer celle du Roy mon Maistre.»
Et Monsieur Hanssen fit changer la conversation, voyant que je prenois
feu. Il me donna mes despesches et je retournay sur les quatre heures à
mon bord, où vint pour me voir ce pauvre capitaine Danshin que j'avois
rançoné et qui s'échapa avec moy du naufrage de la _Serpente_. Je le
régalay avec de bon vin, il se grisa, et je lui en donnay six bouteilles
dans son canot. Sur les six heures qu'il s'en retournoit à son bord et
comme il passoit proche d'un de ses convois, celuy de 52 canons, il en
fut apelé par Mr Robinsson commandant qui le gronda d'où vient qu'il
étoit venu à mon bord, et si c'étoit pour déclarer leurs forces. Danshin
luy dits que je l'avois bien traité cy-devant et qu'encore après l'avoir
régalé je lui avois donné six bouteilles de bon vin desquelles il en
donna quatre à Mr Robinsson. Sur quoy Mr Robinsson soit par raillerie ou
autrement luy dits: «Retournés au bord de Doublet et luy dire de ma part
qu'il ne soit si prodigue de ce vin, et que je feray en sorte de luy en
faire boire en Angleterre.» Danshin qui estoit grix vient me faire le
compliment, et je luy donnay un chapeau de castor bordé d'or et luy
envoyay dire à son comandant que je doute de nous rencontrer, et que
s'il en vouloit boire qu'il eust à se faire débarquer présentement et
seul sur l'ille de Wein qui étoit proche de nous et que sur le champ je
m'y ferois débarquer seul et y porterois six flacons et que le vainqueur
les emporteroit. Il avoit compagnie à son bord lors de mon compliment
qu'il n'accepta pas, et le lendemain cela fut dit à terre où il fut
baffoué de tous les officiers Danois et de sa nation. Le 19e au point du
jour le vent se trouvant bon je tiray un coup de canon comme si j'avois
eu quelqu'un à conduire, et fit appareiller pour que les Holandois
n'euts publié que je me sauvois d'eux à la sourdine, et je sortys du
Zund sur les 4 heures du matin ayant salué de sept coups de canons, les
chasteaux de Crunnebourg, et d'Elsembourg[168], de Dannemarck et Suède,
lesquels me rendirent le salut. Et estant un peu dépassé le cap Kol un
calme me prit et les courants me portoient en arrière, je fis jetter une
ancre à la mer pour m'arrester, et sur les six heures nous aperçeumes la
flotte des Hollandois qui sortoit le Zund avec un petit vent favorable
qui nous les faisoit approcher, ne pouvant passer que bien proche de
nous je les atendits, et dans cet intervale nous aperceusmes du costé de
la mer une escadre de cinq vaisseaux de guerre portant les pavillons de
Dannemarck qui faisoient route pour entrer au Zund, et les Holandois
ayant le bon vent se trouvèrent proche de moy et dont l'avant garde
étoit à portée d'un bon pistolet. Je luy somma d'abaisser ses huniers et
sa flame et de saluer le pavillon de France. J'étois bien disposé au
combat n'ayant que d'un costé à combattre. Ils furent un peu lents à me
répondre. Je recommençay ma sommation vu que j'alois les couler à fonds.
Ils abaissèrent leurs huniers et saluèrent de sept coups de canon.
J'aperçus encore leur flame au mât et je les fis abaisser, et ensuite
l'arrière-garde se joignit au comandant qui étoit au gros de la flotte
et je creus qu'il y aurait résistance et action, mais sur la deuxième
semonce ils me saluèrent comme avoit fait l'autre, et entre temps
l'escadre des cinq vaisseaux que nous voyons s'approchèrent de nous et
m'envoya un canot avec un officier françois me dire que le fils aisné du
roy de Dannemarck[169] commandoit cet escadre et qu'il vouloit savoir
qu'en sa présence d'où procédoit cette violence dans leur mer qui étoit
sacrées et neutre pour les nations. J'excitay l'officier et ses gens à
boire, et luy dits que j'alois en sa compagnie dans mon canot en rendre
un fidel compte à son Altesse Royale. Et lorsque le canot de l'officier
déborda, je fis tirer treize coups de canon et fit abaisser ma flame
pour faire salut au prince qui trouva bon mon salut. Et il me fit
recevoir lorsque j'entray dans son vaisseau, les soldats en hays soubs
les armes, la caisse battant, et il me receut au travers de son grand
mât et me conduit dans sa chambre, où je luy fis un récit de ce que les
Holandois dans l'auberge d'Elseineur m'avoient insulté en me menaçant de
se faire saluer et me faire abaisser ma flame dès la sortie du Zund, et
je ne peux croire que les gens d'une République eussent autant de droit
pour entreprendre sur une teste couronnée et aussy puissante qu'est mon
Roy, et je les ay mis à la raison et sachant très bien que le Roy de
Dannemark a esté informé de leur audace, qu'il trouvera bon ce que j'ay
fait, et que Son Altesse Royalle m'approuveray aussy. Le prince
m'embrassa et me dit: «Vous méritez une récompense et eux sont des
coquins qui ne méritent pas comander des vaisseaux.» Et me convia à
boire et salué sa santé, puis il dit: «Je veux aller voir votre
vaisseau, allez et je vais vous suivre dans mon canot.» Et lorsque je
déborday il me fit saluer de treize coups de canons, ce qu'il ne devoit
pas, et vint incontinent. Je fis mettre mes soldats en hays, la caisse
battant et le trompette jouant, et il fit sa revüe jusque entre ponts,
et puis entra dans ma chambre où je luy présentay la colation dont il
mangea un peu et beut à la santé du Roy, le segond à la mienne et se
rembarqua après bien des marques de son amitié, et lorsqu'il déborda je
le fis saluer d'une décharge de mousqueterie et treize coups de canon et
puis deux autres décharges de la mousqueterye, et fis mettre soubs les
voilles pour continuer ma route pour passer par le Nord d'Ecosse et
d'Irlande afin de me rendre à Brest, où je suis heureusement arrivé au
25 aoust.

Je fus saluer Mr le maréchal de Coeuvre[170] qui étoit comandant et luy
rendis compte de mon voyage et de la carguaison que j'amenois. Il me
dits: «Voilà un beau bouquet pour le Roy, nos vaisseaux en ayant grand
besoin et vous mérittez récompense.» Je lui dits: «Monseigneur, il y a
bien du temps que l'on me l'a faite espérer, et je n'obtiens rien et
suis déterminé à quitter le service.» Il dits: «Il ne faut pas faire
cela.» Et je prits congé de luy pour aler à M. l'intendant pour lors Mr
Descluzeaux qui me receus encor très bien, et avec lequel je tins les
mesmes discours. L'on fit incontinent la décharge de mon vaisseau, puis
je rendis mes comptes et j'en tiray une décharge et fut simplement payé
de mes gages, et j'eus ordre de remettre mon vaisseau aux mains de Mr
Dugué-Troüin pour armer pour faire la course, et je party de Brest au
commencement d'octobre pour me rendre à Saint-Malo afin d'aller
accomplir ma parolle de me marier comme je l'avois promis par toutes mes
lettres, et le 24 du mesme mois la célébration en fut faite,[171] et dix
jours après il me survint ordre de me rendre à Brest pour recommander le
_Profond_ sur ce que l'équipage que j'avois amené étoient tous Flamands
et qui ne vouloient servir soubs Mr Dugué, et lorsque je fus arrivé on
me proposa de m'embarquer pour segond soubs luy, et je n'en voulus point
et retournay à Saint-Malo et il me falut songer à m'occuper.

Et il ne se trouvoit qu'une moyenne frégatte de 18 canons qui étoit à
Grandville où je pris intérest et la fust armer pour la course. Je fus
croiser dans la Manche de Bristol, et je fis trois moyennes prises de
peu de valeur et puis je fus aux costes d'Angleterre où je fus rudement
poursuivi par plusieurs gardes costes qui m'obligèrent de jeter ma
chaloupe dans la mer et qu'à force de porter les voiles pour échapper je
fus prest à périr, et heureusement je m'échappay et fut pour croiser
vers les illes des Assores, où j'étois tort connu et me flattant d'y
trouver des vivres à très bon compte et sur mon crédit. Au dix de may
1693 je dessendit à Punte Delgade, ville capitale de l'ille de
Saint-Michel, appartenante à Mr le comte de Ribeira-Grande et où tout
les moinnes de l'ordre de Saint-François étoient en grand désordre pour
faire élection d'un Prouvincial, ayant deux factions l'une pour Nolet et
l'autre pour Sapator, et cherchoient à se battre courant les jours et
les nuits par troupes comme des bandits portant des ceintures rouges et
les autres blanches, allant mesmes quelques-uns à cheval avec des fusils
criant comme des enragez: «_Vivat Nolet; Vivat Sapator._» Et me
demandaient de quel party j'étois, et je dis bonnement: «du plus fort,»
ils se prirent à rire. Le gouverneur me fit aller chez lui et me pria de
recevoir dans mon bord le R. P. Sapator avec dix ou douze de ces
religieux pour les porter jusqu'à l'ille Tercère qui n'est éloignée que
de 30 lieues, et je dis avoir besoin de vivres pour mes gens. Il envoya
chercher son ami Sapotor qui me dit: «N'en acheptez pas, faites votre
mémoire et tout vous sera promptement envoyé sans qu'il vous en couste.»
Et je fis sur le champ le mémoire bien ample et sans rien oublier et fut
bien exécuté dès le 16e. Les moinnes s'embarquèrent nuitamment et
avoient deux barques caravales qui les suivoient soubs mon escorte
crainte des Salletins, et le 17e may nous estions à 6 lieues dépassés la
pointe du ouest de l'ille que les deux caravalles étoient à plus d'une
lieue de l'avant de nous. Il s'éleva un grand bruit de la mer quoyque
tout en calme et soudain un volcan en sortit avec tant d'impétuosité que
nous crueusmes tous estre à notre dernière fin, sentant notre navire
tout ébranlé et que les deux caravalles avoient sauté à perte de vue
dans l'air et entourés d'une épaisse fumée qui nous offusquoit d'odeur
de soufre; un chacun de nous agenouillé demandant la bénédiction de nos
séraphins qui en avoient autant besoin que nous, et les prières ne
manquèrent pas. Mais ayant revüe à nos pompes et que le navire ne
faisoit point d'eau, je les rassuray tous et poursuivis la route
espérant sauver quelqu'uns des deux caravelles, et nous n'aperceusmes
pendant près de deux lieues que des pierres de ponces flottantes sur
l'eau avec quantité de différents poissons, dont en ayant pris on n'en
peut gouster tant ils étoient corrompus du souffre. Et le 18 nous
entrasmes au port d'Angra où est la ville capitale, et débarquasmes
nostre marchandise, les restes des franciscains qui me laissèrent toutes
leurs provisions et le lendemain me régalèrent splendidement au grand
couvent et envoyèrent boeufs et moutons, volailles, vin, jusqu'à des
biscuits sucrés pour toute mon équipage au nombre de 120 hommes, et je
ne m'arrestoy que trois jours. Je fus comblé de remerciements et de
provisions jusqu'à des herbes potagères. Et malgré les régalles je ne
fus pas 8 jours en mer que je voyois dépérir mon équipage, et mes
chirurgiens, furent obligés de me déclarer qu'ils étoient tous gastées
de maux vénériens, mesme jusqu'à un mousse de 15 à 16 ans, et au bout de
20 jours je n'avois pas 30 hommes en état de combattre. Je prits une
flutte Angloise sans canons et qui n'avoit pas de sable pour son lest,
et fut contrainct d'aller désarmer à Saint-Malo vers le 15 juin.

Après quoy[172] je m'intéressay d'une huitiesme partie d'une frégatte de
36 canons nomé le _Comte de Revel_[173] pour la comander et faire la
course. Je l'équipay avec beaucoup de diligence et engageay 220 bons
hommes, et Mrs de Villestreux de la Hays[174] et de
Beauchesnes-Guouin[175] armoient à mesme dessein les vaisseaux, le
_Sainct-Anthoine_ de 52 canons et le _Prudent_ de 44, le premier avec
320 hommes et l'autre 290. Et sortismes du port de Saint-Malo à quelques
jours différents les uns des autres étant prévenus de nos signaux et du
lieu de nous rencontrer qui étoit sur les environs des sondes de la
Manche, où nous nous joignismes peu de jours après le départ. Et le
lendemain suivant nous aperceumes une flotte de 60 navires desquels il y
avoit dix gros vaisseaux de guerre et quatre frégattes. Nous en
approchasmes à deux portées de canon et mesme plus proche et les
reconnusmes Anglois qui tenoient un bon ordre dans leur marche sans se
diviser pour nous chasser et continuèrent leur route vers l'Espagne ou
le détroit. Nous les suivions pendant 3 jours et deux nuits, ce qui nous
écarta de notre croisière, et nous chassasmes chacun de nostre costé.

Et me trouvant seul au 21 aoust à environ 70 lieux au ouest du cap de
Finisterre, nous aperceumes une flotte de 40 navires desquels nous
aprochions pour les reconnoistre avec leurs forces. Notre homme de la
découverte cria qu'il y avoit un navire qui en étoit fort écarté. Nous
chassions dessus, et il nous fit nos signaux où nous luy répondismes, et
il s'approcha de nous pour nous parler. C'étoit la frégatte L'_Amitié_
de 24 canons commandée par le Sr La Janais Le Gouts[176], de Saint-Malo,
lequel nous dits qu'il y avoit trois jours qu'il suivoit et observoit
cette flotte, et que n'étant assez fort il n'avoit osé l'attaquer, et je
luy demanday de quelle force à peu près il croyoit estre leurs convoys.
Il me répondit que le commandant et le plus gros ne pouvoit avoir que 36
canons, le segond de 30 et le 3e de 24 à 26, mais qu'il y avoit des
navires marchands depuis 30 à 36 canons. Surquoy je luy demanday que
s'il me vouloit segonder que nous les irions attaquer, et que sa frégate
qui étoit plus légère que la mienne qu'il faudroit qu'il poussat avec
toutes ses voilles tout proche et par dessoubs le vent du commandant et
de lui lascher toute sa bordée afin de luy faire partir la sienne, et
qu'incontinent je serais en état de lascher la mienne et tout d'un temps
sauter à son abordage et que luy sieur Trouard reviendroit m'aborder, me
metant son monde dans mon bord qui suivoient les miens de dedans le dit
commandant. Et il ne le jugea pas à propos; je lui dits de me suivre
très proche pour me seconder, et que j'alois livrer le combat, et le
commandant Anglois me voyant disposé pendant que je discourois avec mon
camarade, il fit un signal à sa flotte et qui luy envoyèrent à son bord
dix chaloupes, remplies d'hommes et fit amarer derrière sa poupe et il
cargua ses basses voilles, ainsy que tous les navires de sa flotte pour
nous attendre dans un bon ordre ayant son arrière garde derrière luy à
portée de pistolets qui avoit 40 canons et son avant garde 36 canons, et
voyant tout mon équipage bien animé et bien disposé j'approchay du
commandant à demie portée de pistolet et luy laschay ma bordée et la
mousqueterie. J'essuyay la sienne et de ces deux confrères, et notre
mousquetterie étoit bien servie et fusmes plus d'une grosse heure à nous
chamailler, mais mon camarade s'écarta dès la première volée qu'il
receut de l'arrière garde dont il avoit receu quelque dommage. Mes
officiers m'advertirent qu'il s'étoit retiré, je les encourageois à
soustenir, et ils me dirent que je ne voyais pas notre domage où nous
étions par la quantité des morts et estropiez ainsi que plusieurs de nos
canons démontés et qu'il y avait plus de trois pieds d'eau dedans notre
fonds de calle, et par un bonheur le commandant, ses camarades et toute
sa flotte firent toutte voille pour se tirer de nous et je ne peus plus
les poursuivre. Lorsque j'eus considéré le mauvais état où nous étions,
nous travaillasmes à étancher l'eau que les coups de canons nous avoient
causés, et quarante six de nos hommes tuez dont notre aumônier fut du
nombre, ayant sorty de son poste de la calle pour me prier de cesser le
combat, dont le dernier coup de canon de notre ennemi luy emporta la
teste. Nous eusmes 21 estropiez des cuisses, bras et jambes et 32 de
bien blessés et huit de nos canons entièrement démontés de leurs affûts
qui estoient brisés et toutes voilles coupées à morceaux, ainsy que nos
manoeuvres dont il ne nous restait qu'un seul lanbau du grands mât et
les mâts et vergues hachés ainsy que le corps de notre vaisseau par des
carreaux de fer, de pied et demy à deux pieds de longueur sur 2 à trois
pouces dépaisseur, qu'ils nous avoient envoyés par leurs canons, et il
est surprenant comme nous en avons échappé. Et pendant que nous nous
raccordions le sieur de la Jannais vint m'approcher et m'offrir quelques
secours. Je le gronday de ce qu'il m'avoit abandonné sitôt et il me dit
avoir reçu deux coups de canons à l'eau et que son segond capitaine le
sieur Truchot avoit un bras emporté. Je luy redis: «Sy vous m'aviez aidé
seulement une demie heure nous aurions eu la victoire.» Il me répondit:
«Vous estes trop heureux d'avoir échappé après estre si mal traité et
nets-ce pas victoire de les avoir fait lascher pied et prendre la
fuitte.» Je luy dits de se retirer d'avec moy, et il s'en alla. Ma
chaloupe et le canot furent brisés des canons, et je fis routte sur
celles que nos ennemis abandonnèrent pour mieux fuir et j'en choisis une
très belle, puis on aperceut un moyen navire à une lieue des dites
chaloupes et c'étoit un flutton d'environ 150 thoneaux de port chargé de
bons balots de diverses étoffes et toilles de merceries, lequel estoit
de la mesme flotte que nous venions de combattre, et nous déclara leurs
forces et qu'ils aloient en Pensilvanie et portaient neuf cens hommes de
troupes réglées. Et je fis route avec cette prise pour relascher à
Sainct-Malo me faire racomoder et étant par trop mal traité, je ne peus
résister aux vents un peu contraires, et je fus contraint d'entrer à la
rade de Brest où M. Herpin le capitaine du port vint à mon bord, et fut
très surpris de ce que je m'étois retiré d'un pareil embarras, voyant
mon navire et mon équipage sortis mal traités; et il eust la bonté de
m'envoyer aussitots un batteau chalant pour avec des chirurgiens faire
enlever mes estropiez et blessez au grand hospital du Roy et puis fit
entrer notre frégatte, et je fus saluer M. le Marquis de Langeron qui
était commandant et M. Descluseaux intendants, qui me promirent de bien
faire radouber et équiper ma frégatte et que j'eus à aller par terre à
Sainct-Malo refère un équipage et que je ne me mis en paine que mon
radoub seroit sur le tault du Roy. Les effects de ma prize produire
autour de trente six mil livres et ayant rengagé 162 bons hommes je les
aconduits à Brest le 19 septembre. L'on me fournit mesmes un des
magazins du Roy sur le mesme prix pour la bonne amitié qu'avoit pour moy
M. Albust munissionnaire. Je partis seul de Brest le 26 septembre et fut
croiser entre le cap Lezards et les Sollingues. J'aperceu un vaisseaux
de 50 canons; je fis nos signaux et il me répondit juste; nous nous
aprochasmes à nous parler, c'était le vaisseau du Roy: Le _François_
comandé par M. Dugué-Troüin armé par des particuliers et nous fusmes à
l'ancre en rade de la grande ille Sorlingue ayant nos pavillons anglois.
Il vint à nostre bord une chaloupe du pays, j'étois au bord de M. Dugué
pour y disner, et nous aperceusmes un vaisseau seul venant sur nous,
lequel nous croyoit anglois voyant nos pavillons. Je me fis promptement
reporter à mon bord, où il me resta un officier de M. Dugué. Nous
levasmes nos ancres, le dernier vaisseau qui nous avoit approché à
portée du canon se deffia ou il nous reconnut. Il prit la fuitte et nous
lui donnions bonne chasse. J'alois beaucoup mieux que le _François_, et
aproché à portée du fusil le vaisseau anglois qui avoit 60 canons et il
m'aurait enlevé avant que M. Dugué m'euts peu secourir. Le dit anglois
jetta des chaloupes, mats et vergues d'hune de rechange et ses
éclouaisons à la mer pour mieux aller et s'échapper, je le laissay
s'échaper et me rejoignit à M. Dugué et luy renvoyai son officier, et la
nuit il survint un coup de vent, qui nous sépara d'avec mondit sieur
Dugué.

Et je pris résolution me voyant seul d'aler croiser au Nord des côtes
d'Irlande jusqu'au travers et en vue de Londondery où nous aperçeumes
une moyenne frégatte, à laquelle nous fismes les signaux et elle y
répondit, et nous nous approchasmes à nous entreparler. C'étoit
l'_Etoille_ de 18 canons, capitaine Pignon-Vert-Creton, de Sainct-Malo,
et tombasmes d'accord de croiser quelques jours ensemble. C'étoit au
soir et que le lendemain au matin nous aperceusmes à deux ou 3 lieues
soubs le vent de nous un navire qui vouloit nous approcher, le jugeant
pour un garde coste denviron 40 canons et qu'il falloit tascher à
l'éviter, le Sieur Creton en convint et nous serrasmes le vent à toutes
boulinnes, et le dit garde-coste nous approchoit à vue d'oeil, ce qui
intimidoit grandement nos équipages, qui se servoient de lunettes
d'aproches et raisonnoient ensemble: «cets un garde coste de 50 canons»;
d'autres: «il est bien plus fort que nous.» Et entendant ces murmures
j'arachey toutes les lunettes d'approches et les jettay dans la mer et
d'un ton colérique je prits parrolle leur disant: «Vous voyez tous que
nous ne pouvons éviter le combat; quant à estre batus en fuyant vous
l'estes à demy et l'ennemy se fortifie; je suis d'avis de fronder sur
luy et il aura la moittié de la peur.» Et j'en dis autant au Sr Creton
qui me répondit: «nous ferons ce qu'il vous plaira», mais du ton trop
lent, et mon équipage la mesme chose. Je fis aporter du vin, le versant
à tous, je bus hautement à la santé du Roy et qu'il vive; et la plus
part crièrent: «Vive le Roy». Je dis: «Allons mes amis vous estes des
braves gens soutenons l'honneur du pavillon, et qu'on leur verse encore
à boire, et nous disposons à vaincre nostre ennemy; ce nets pas les
canons qui batte se sont les braves gens et il nen a pas dix plus que
nous, et alant nous mesme l'attaquer ils sont plus qu'à demy battus.» Et
fis armer vent arrière sur luy, et l'_Etoille_ nous suivoit lentement,
ainsy ce n'étoit pas celles des trois Mages. Le garde coste nous
atendoit avec ses deux voilles majeures carguées et le vent sur le petit
hunier ayant son costé de tribord au vent, et y avoit échangé trois de
ces plus forts canons croyant que je l'ataquerois du mesme costé, mais
étant tout proche de luy je fits ariver par sa poupe et luy tirant ma
volée coup après coup qui le prenoient en enfilade, et puis fits tenir
au vent soubs le vent de luy qu'il ne peut faire aucune manoeuvre, et
notre mousqueterie très bien servie nous luy coupasmes la drisse du
grand hunier dont la vergue et voile tomba; nous redoublames nos
décharges et en une heure de combat, il se rendit, je ne perdits qu'un
homme qui eut la teste emportée nommé Mazelinne, d'Honfleur, et notre
ennemy eut 24 tuez avec leur capitaine Mr Kilincword. Le navire étoit
tout neuf, mis à l'eau depuis 3 mois, armé de 40 canons, percé pour 44,
se nommait le _Scarboug_, avec 200 hommes; et l'_Etoille_ ne me seconda
nullement cependant a eu part à cette prise pour avoir assisté de
tesmoing, et après l'avoir pris les officiers et équipages qui restoient
me prièrent de les faire débarquer à la terre d'Irlande, dont nous
n'étions éloignés que de trois lieues, ainsy que leurs blessés et
estropiez dont ils périroient la plus grande partie sy je les enlevois
en France. J'accorday leurs demandes et m'en débarrassay et les fit
porter à terre dont je fus grandement loué par leurs nations, et
j'escortay la dite prise au Port-Louis le 6 de novembre et en ressortis
2 jours après sur ma frégatte le _Comte de Revel_ ne l'ayant montée que
de 30 canons à cause de l'hiver, ainsy l'anglois en avoit 10 canons plus
que moy et de plus gros calibre et 24 hommes plus. Je partis du
Port-Louis seul le 8 novembre pour retourner à Sainct-Malo désarmer où
j'arivay le 12 novembre[177].



CHAPITRE VIII

Bombardement de Saint-Malo.--Visite de Vauban.--Voyage à Bourg
neuf.--Second bombardement de Saint-Malo.--Croisières.--Excursion en
Irlande.--Superstition de Doublet.--Voyages aux Açores.--Lutte contre
les Anglais.--Séjour de Doublet à Salé et à Saffi.--Il refuse le salut à
deux vaisseaux portugais.--Martyre de la fille de Dom Garcia.--Retour à
Marseille.


1693. Le 26 sur les deux heures de l'après midy, je fus à la promenade
sur les remparts proche de la porte de Sainct Thomas, avec plusieurs
messieurs de la ville, et l'on aperceu au large de la Conchée[178] une
flotte qui s'en approchoit. La pluspart de nos messieurs croyoient estre
une flotte du party des gabelles qui venoient d'Honfleur, et nous les
regardions avec des lunettes d'aproches. Je dits: «Ce n'est nullement
une flotte de navires marchands, ce sont vaisseaux de guerre.» Et il y
eut presque un pary entre M. de la Motte-Gaillard et moy. Il se fondoit
que la saison étoit par trop advancée et j'opinay tousjours que c'étoit
des vaisseaux de guerre jusqu'à payer dix pistoles pour gajeures. Et sur
les 4 heures ils mouillèrent leurs ancres en dedans de la Conchée à la
fosse aux Normands, je quitay ma compagnie en leur disant qu'ils
feroient bien d'ordonner de préparer les forteresses pour les deffences
de la ville, et que j'alois changer d'habit pour m'y disposer. Je fus
chez moy très embarrassé pour advertir mon épouse qui étoit sur son
huitiesme mois de sa première grossesse et pour l'envoyer à la campagne
de sa mère, et j'étois encore plus embarrassé comment la quitter. Je dis
à son frère de l'aler conduire et que je ne le pouvois faire, crainte
que l'on ne m'accusât de lascheté et qu'on ne dit que j'avois pris ce
prétexte pour me sauver, et elle consentit de partir avec son frère. Et
je fus au fort Royal où il n'y avoit rien de préparé aux batteries des
canons, et les ennemis se postèrent ayant des pavillons blancs, ce qui
faisoit encore doubter que ce ne fut des françois. Et lorsqu'ils eurent
bien placé deux galiotes à bombes, sur les 5 heures, ils envoyèrent
plusieurs grosses bombes qui par un bonheur outrepassoient de beaucoup
la ville et sans faire aucun dommage, et alors les portes se trouvoient
trop petites pour passer l'afluence du monde qui se vouloit sauver. Et
nous leur envoyâmes plusieurs coups de canons sans nous apercevoir leur
avoir fait dommage. La nuit survint et l'on cessa de tirer de part et
d'autre.

Nous avions deux mortiers au pied du glacis sous la guérite du bastion
du fort Royal. Au lendemain nous les mismes en estat de les faire jouer,
mais il n'y avoit pas gens expérimentés pour cela, je m'y offris sachant
le fait, mais M. le Camus, écrivain principal, qui représentoit la place
de M. le commissaire qui étoit à Paris[179] m'osta cette pratique la
croyant mieux savoir que moy[180], et se voyant sans réussite et par la
sollicitation de plusieurs messieurs il m'abandonna les mortiers. Et
avec l'assemblée nous aperçeusmes que lorsque les galiotes avoient
envoyé leurs bombes elles changeoient de leur place pour n'estre pas
endomagés par les nostres, et je proposay que si l'on ne me veut pas
troubler que je feray crever toutes les bombes en l'air que j'envoirray,
et que par les éclats épars de tous cotez que nous pourrons par ce moyen
plustot incomoder les dites Galiotes. Je commençay par mettre le feu à
la fusée de chaque bombe et puis, à une distance de deux _Ave Maria_, je
fis mettre feu à l'amorce des mortiers et le mât d'hune de la Galiote la
plus éloignée fut emporté, et se retira de sa place; et de ma seconde
volée la poupe de l'autre galiotte fut fort endommagée et mis le feu à
un baril de poudre qui fit bien du fracas, et se retira au large, dont
j'eus bien des applaudissements. Et lorsque j'eus cessé, je montay au
fort Royal pour découvrir d'où provenoit des pierres de taille que nous
tomboient proche de nostre batterie des deux mortiers qui risquoient à
nous blesser, et je remarquay que c'étoit la guérite du bastion qui
tombait par l'effort de nos mortiers. Je fis achever d'abattre la dite
guérite, et y fis porter une pièce de canon de 36 livres de boulet, qui
avoit démonté l'affut à l'embrasure voisine qui ne pouvoit donner sur
nos ennemis, et la place vidée de la guérite battoit directement ou ils
étoient mouillés et fit un bon effet, et nos ennemis se tirèrent plus
que très lentement. Nous étions dans le château Royal avec tous les plus
braves et signalés capitaines de frégate de Sainct-Malo, tous enfants
des meilleures familles, et qui agissoient du concert sans se piquer du
commandement, résolus de combattre jusqu'à la fin, lorsque sur les 5 à 6
heures du soir il survint une compagnie d'infanterie dont l'officier
creut nous comander comme à ses soldats et nous vivions à nos
frais--nous nous retirasmes tous du fort et y laissâmes les officiers et
soldats. Nous estions tous très échauffés par nos agitations; nous
fusmes souper et changer. Sur les huict heures du soir, on se croyoit
tranquille pour la nuit, j'étois à souper en bonne compagnie lorsqu'il
se répandit comme un terrible coup de tonnerre que l'on creut
entièrement abismée, les lanternes de tous costés, que un chacun
regardoit sy sa maison subsistait. Nous courusmes vers le fort Royal où
avoit esté le grand effort et on aperceut un navire échoué derrière les
murs qui avoit sauté par une quantité de poudre et d'artifices dont les
murs de la ville du mesme costé étoient entr'ouverts, et au jour on ne
remarqua que très peu de maisons peu endommagées, et presque tous les
vitrages et des églises entièrement fracassés, et le lendemain les
ennemis voyant la ville encore debout se retira sans bruit et les gens
de ce navire furent trouvés écrasés et brisés. C'étoit cette fameuse
machine infernale dont les gasettes avoient fait mention que l'on la
composoit dans la tour de Londres, et sy les soldats ne nous euts
dépossédez du fort Royal nous aurions coulé à fonds cette dite machine
avant qu'elle eut approché de la ville; c'est un hazard comme elle (la
ville), n'en at esté ruinée, etc.[181].

Je fus pris d'un grand rumatisme par tout le corps des fatigues que
j'avois euts. Mrs les intéressés en la frégatte le _comte de Revel_ me
déclarèrent qu'ils aloient se rendre adjudicataires de la prise du garde
côte que j'avois faite et que sy je voulais bien m'y intéresser que je
la commanderois de compagnie avec le _Revel_. J'acceptay le party aux
conditions que mon beau-frère le Sr Demarets-Fossard auroit le
commandement du dit _Revel_, Et il étoit connu pour un très brave homme
et il n'y eut aucune difficultés.

Peu de jours ensuitte Monsieur le duc de Chaulne,[182] gouverneur et
admiral de la Bretagne, vint faire sa demeure a Sainct-Malo, et il fut
informé comme j'avois agy au bombardement et comme j'avois enlevé corps
à corps un vaisseau de guerre plus fort que n'étoit le mien, Il dits:
«Cela mérite une récompense.» Et il me fit venir devant luy et me fit
présent d'une espée à garde et poignée d'argent doré et un beau
ceinturon brodé, et dits: «Je veux prendre intérêts avec vous dans le
garde coste que vous avez pris et le nommerez de mon nom.» Je le
remerciay humblement des bontés de Sa Grandeur et de l'honneur qu'il me
faisait.

Mr de Vauban premier ingénieur du Royaume vint pour examiner la ville de
Sainct-Malo, et lorsqu'il passa au fort Royal il vit la guérite en
question abatue, il demanda sy savoit esté par quelque boulet des
ennemis, et il avoit une grande troupe d'officiers à sa suitte et
entr'autres Mr Carajean ingénieur en chef à Sainct-Malo qui sourdement
m'en vouloit. Il dit à mon dit Sr de Vauban que c'étoit moy qui avoit
démoly la dite guérite et sans subjet. Mr de Vauban s'échauffa et dits:
«Que l'on me fasse venir cet homme je luy feray rédifier à ses frais.
Quoy, moi-mesme je n'oserois faire abattre ma guéritte de bois sans le
permis du Roy.» J'étois assés proche de luy pour entendre son discours,
et je ne me démonté pas. Je luy dits: «Monseigneur, ayez la bonté de
m'entendre, il faut que j'aye quelqu'ennemy caché qui vous a mal
informé, et je me raporterai à la pluralité des voix d'une aussy belle
cour que vous avez. Je ne mérite pas un sy mauvais sort pour mes
paines.» Il dit: «Hé bien, qu'avez-vous à dire?» Je luy contay comme
j'avois agy et fait, et quantités d'honnestes gens m'aprouvèrent et luy
dirent que j'acusois vérité, et il se tourna vers l'ingénieur et luy
dit: «Vous avez grand tort d'accuser à faux cet homme; il mérite plustot
une récompense qu'une reprise.» Et je fus affranchi de monter les gardes
dont les Mrs de la ville y sont obligez.

Et sur la fin de l'année 1694, mes intéressés m'avertirent que le garde
coste que j'avois mené au Port-Louis nous étoit adjugé par trente quatre
mil cinq cens livres, et que j'eusse à me disposer de partir par l'aller
armer avec seulement soixante hommes d'équipage, et que j'irois le
conduire à Bourneuf pour y charger aux deux tiers de sel pour aporter à
Sainct-Malo, afin d'y armer tout d'un mesme temps avec le _Revel_, que
j'avois cédé à Mr Desmarets et je partis par terre. Etant arrivé au
Port-Louis, je fis équiper simplement le navire qui fut nommé le _Duc de
Chaulne_, et le 20 janvier 1695 je fus arrivé à Bourg neuf pour y
charger le sel. Je fus par terre à Nantes pour faire l'épreuve de 70
fusils boucaniers que j'avois fait faire et les fis apporter par
charrette. Ayant chargé le sel, je partis de Bourgneuf au 4 février et
par vents contraires, je relaschay à Camaret[183] où il y avoit une
flotte de nos navires marchands qui atendoient le vent favorable pour
passer par la Manche et tous les capitaines me prièrent de leur servir
de convoy et je les conduis jusqu'à Sainct-Malo après les avoir
préservés de cinq corsaires de Garnesey. Etant arrivé au 26 avril nous
travaillasmes fortement à armer nos deux frégattes et à engager plus de
quatre cents matelots et 120 volontaires pour la mousqueterie, et sur le
20e juin nos frégattes étoient armées et mis en la rade de Rance.[184]
Je demanday à Mr Desmarets[185], s'il étoit en état de sortir en mer, et
il me dit qu'il ne le pouvoit que pour la marée du lendemain. Je luy
dits de se bien aprester et que j'alois sortir pour l'attendre à la rade
du dehors qui est sur le vieux banc, et que je me disposerois à mettre
tout en estat et réglerois mes bordées pour les quarts et pour régler
les portées au cas de combat, et comme le temps étoit beau je faisois
ces réglements étant soubs les voiles pour aussy éprouver la marche du
vaisseau.

Nous fusmes[186] trois à 4 lieux en mer que j'envoyay un homme au haut
du mât pour faire la découverte. Sitots qu'il fut en haut il cria qu'il
voyoit plusieurs batteaux qu'il croyoit estre des pescheurs, et
j'envoyay en haut un de nos enseignes, lequel me cria aussy que c'étoit
des batteaux, cependant qu'il y en avoit quelqu'uns qui paroissoient
plus gros. Je montay aussitost sur la hune du grand mâts, et me servit
de moyennes lunettes d'aproche pour mieux examiner. Et j'aperceus que
c'étoit de gros vaisseaux qui venoient vers nos rades, allant dans un
bon ordre. Je redessendis et dis: «Quelle diable de méprise de prendre
des vaisseaux de guerre pour des bateaux pescheurs! et il faut que nous
les remarquions de plus près afin de les bien connoistre.» Et comme ils
venoient de notre costé ils s'aprochèrent en très peu de temps, dont
nous ayant aperceus il y en eut deux qui me donnèrent la chasse et
j'aperceu que le plus gros de ces vaisseaux portoit à son grand mât un
grand pavillon rouge. Et je fis revirer de bord pour rentrer à la rade
de rancée. Devant la ville il y avoit une grande quantité de monde sur
la Holande[187] et sur les remparts à nous regarder. Les uns croyoient
qu'il se seroit ouvert quelque voye d'eau à nostre vaisseau et on ne
savoit que présumer, car on ne voyoit pas de la ville les vaisseaux qui
m'avoient obligé de rentrer. C'est que la marée baissoit et le vent
cessa qui les obligea de reculer plutots que d'avancer. L'on m'envoya un
bateau de la ville pour s'informer ce qui me pouvoit estre arivé.
J'avois défendu à tout mon équipage de ne rien dire, et je dits aux gens
du dit bateau que j'allois dessendre à terre et j'ordonnay à mon segond
capitaine de ne laisser aprocher aucun bateau de nous, et je m'embarquay
dans mon canot avec Mr De la Motte Nepveu, mon premier lieutenant, et
luy ordonnay qu'aussitots que j'aurois débarqué à terre qu'il eut à
retourner à nostre bord et ne pas déclarer à qui que ce fut ce que nous
avions veu. Mes intéressés et amis se trouvèrent à mon débarquement,
étant très inquiets m'empressoient de leur déclarer le subjet de ma
relasche sy précipitée. Je les priay de ne pas obliger à parler devant
une sy grande quantité de monde et que j'alois chez Mr le comte de
Polastron[188] qui étoit le comandant, et que là ils sauroient toutes
chozes. Et lorsque j'entray je dits: «Monsieur, que j'aye s'il vous
plaits l'honneur de vous entretenir un moment en particulier avec Mrs
mes intéressés.» Et il nous fit entrer dans une autre chambre et gardée
par deux sentinelles. Et je déclaray ce que nous avions veu et le
prévint que s'il ne le voyoit pas que c'étoit les marées qui les avoit
empeschées d'avancer et que j'avois compté jusqu'à quarante vaisseaux de
guerre et qu'infailliblement venoient pour attaquer la ville et qu'il
donnât les ordres pour les deffences. Il me prit par la main et me dits:
«Allons chez Mr le commissaire, nous y trouverons tous les officiers.»
Nous y fusmes et je le priay de me laisser pour un moment aller chez moy
advenir mon épouse et famille pour mettre ordre aux affaires de ma
maison. Et il me dit: «Je vous prie de ne vous pas séparer de moy. Vous
allez estre accablé de questionneurs et ne pourrez vous en débarrasser.
Cette affaire est de toute importance.»

Et nous fusmes chez Mr Desgastimes[189] commissaire. Je fus retenu pour
estre du conseil et j'étois très faible par la faim. Je priay que l'on
me donna du pain et du vin, mais l'on me servit une petite table avec du
dindonneau froid et je mangeois et buvois d'un grand appétit. Il fut
résolu qu'on feroit sonner le tocsin dans toutes les paroisses voisines
pour assembler du monde pour les deffences de la ville. Je dits que
autant de matelots que l'on pouroit trouver qu'il falloit les porter
dans nos deux frégattes où je les norirois, et que j'aurois soin
d'envoyer 50 hommes et un chirurgien et des poudres pour défendre le
fort de la Conchée et autant au fort de l'isle Erbout. L'on m'aprouva et
l'on me pria encore d'envoyer six barils de poudre au fort Royal, ce que
je fits. Mrs de la Palletrie et de Langeron[190] comandant les
gallères[191] se préparèrent, et il y eut douze chaloupes armées avec
chacun un canon comme les gallères et étoient bien matelassés et
commandés par des enseignes des vaisseaux du Roy et des gardes marinnes.
Et je priay Mrs les comandants d'avoir la bonté puisque je ne pouvois
agir de faire conduire mon épouse et ma belle mère du costé de
St-Servant, et Mr des Gastinnes me promit de se charger de ce soin et
qu'il les alloit faire porter dans son canot ce qu'il fit faire, et je
futs à mon bord pour satisfaire à ce que j'avois promis. Mrs les comtes
de Verus et Kailus, De Mailly et Hautefort[192] placèrent leurs
régiments le long de la plage et sur les remparts, et les portes de la
ville se trouvoient étroites pour sortir les femmes et familles, dont il
y en eut plusieurs étoufés.

Mais au lendemain matin les vaisseaux me paroissoient encore pas. Le
murmure du peuple me calomniait, disant que j'étois aparament saoul et
que j'avois pris des bateaux pescheurs pour des navires de guerre et
mille imprécations, désirant me tenir pour me lapider, et ce qui les
confirma d'autant plus est que sur les 6 à 7 heures il entra une
frégatte de dix huipt canons avec une prise holandoise et n'avoit pas
veu l'armée. Je me tint à mon bord tranquille me doutant de tout ce
murmure et toute la populace rentroit avec leur rage dans la ville. Mais
sur les huipt heures et demie, les ennemis parurent venir en bon ordre,
et un chacun reprenoit la fuitte, et je fus dans tous les
applaudissements que c'étoit pour moy la 2e fois que je sauvois la ville
et la populace. Et les ennemis passèrent par la Conchée et mouillèrent à
la fosse aux Normands et attachèrent à la dite Conchée un gros navire
remply de poudre et d'artifice où ils mirent le feu sans beaucoup
d'effect.[193] J'y perdis mon contre-maitre et un matelot. Les 3
galliottes à bombes se postèrent en moins d'une heure et envoyèrent
leurs bombes qui outrepassoient de beaucoup la ville. Les deux gallères
et les chaloupes furent sur les ennemis qui estoient à l'ancre et leur
envoyèrent plusieurs décharges de leurs canons en les attaquant en
poupe, et immanquablement les incommodèrent fort et leur tuèrent bien de
leurs hommes puisque les ennemis abandonnèrent et ne firent aucun domage
à la ville ny aux forteresses. Ils firent dessente sur l'ille
Sinzembre[194] où il n'y avoit qu'un couvent de Récollets abandonné et
sans monde, et ils le brûlèrent. Il y eut le soir une de leurs galiotes
à bombe qui prit en feu et nous n'avons seu si c'étoit par nos bombes à
feu, et étant presque bruslée elle alloit en dérive et nos chaloupes
furent s'en saisir et la conduirent à la plage, et on y trouva deux
beaux mortiers de bronze montés sur des pivots. Et il n'y a aucuns de ce
temps qui puissent dénier que sans moy on étoit surpris au
dépourveu.[195] Et après le départ des ennemis je fis demander les
poudres et munitions et vivres que j'ay fournies pour les deffences de
la ville et dont j'eus peine à recouvrer la moitié et il nous en cousta
à notre société plus de mil écus pour remplacer ce que nous avions donné
de bonne grasce.

Je fits travailler à réquiper nos frégattes et partismes de Sainct-Malo
le 15e May 1696 et fis une routte pour aller le long des costes
d'Angleterre y croiser et la 3e journée après notre départ et pendant la
nuit notre frégate le _Revel_ se trouva écartée de nous et au jour je
fus surpris de ne plus le voir. Il faisoit de la bruine, je cherchois au
hazard ou le pouvoir rejoindre et sur le midy dans une éclaircie nous
aperceumes trois navires bien à deux lieux dessoubs le vent de nous et
dont deux d'iceux donnoient la chasse sur le 3e lequel étoit enfermé de
la terre et des deux autres. Je voulois m'en aprocher et ils tournoient
leur chasses pour aussy me faire envelopper entre leurs costes et eux et
j'aurois immanquablement esté pris ou désemparé avant de pouvoir
rejoindre Mr Desmarets. Nous assemblames nostre conseil et y fut resoult
de ne nous pas exposer avec deux vaissaux bien supérieurs en force que
nous, et ne pouvant nous joindre il valoit mieux en perdre un que les
deux. Cependant j'insistois d'aller dessus et tous mes officiers et
équipages sy opposèrent en disant: «Lorsque nous serons bien battus et
pris cets perdre deux armements considérables pour un et peut-être
ferons-nous quelque bonne rencontre qui récupérera toutes choses.» Et la
bruine nous sépara de vue et ne les vismes pas combattre ny prendre, et
j'étois dans un très grand chagrains. Mes officiers me représentèrent
que nous étions au parages des gardes costes, et que nous ny ferions
rien, et au risque d'estre tous les jours battus ou pris, et nous
trouvasmes à propos d'aller vers les costes d'Irlandes, où nous fismes
une petite prise ne valant que 19 à vingt mille livres que j'envoyay au
hazard, et nous fusmes pour croiser tout au Nord d'Irlande autour d'une
petite isle la plus exposée en mer nommée St-Kilda, que d'ordinaire tous
les navires en esté qui veulent passer au Nord d'Ecosse vont la
reconnoistre. Jy futs et mis à l'ancre dans une petite baye de cette
isle où il y a un beau courant d'eau douce, et j'envoyé quelques hommes
sur le haut de la montagne pour découvrir sy l'on verroit quelques
navires en mer aux environs. Elle n'a pas demie lieux de circuit. Je
fits remplir nos futailles d'eaux, et mes gens dirent n'avoir rien
découvert qu'un petit troupeau de moutons, dont ils n'en purent attraper
à la course et qu'ils n'avoient veu aucun arbre ny bois autour, et nous
passames la nuit en cette rade, et le matin je renvoyay pour prendre des
eaux et faire la découverte pour les navires. Mon capitaine d'armes qui
estoit Irlandois me demanda d'y aller et permission de porter quelques
fusils. Je luy permis et il fut à la recherche des moutons, et il n'en
peut découvrir. Il aperceu une petite fumée au pied d'un gros rocher qui
formoit une caverne et il assembla trois de nos hommes et y furent et
cria en sa langue, et il sortit un homme qu'il m'emmena à bord. Il étoit
bien fait de corps et de visage, couvert comme d'un chasuble sans
manches ataché d'une couroye de cuir de boeuf à poil par la ceinture,
une tocque à la Béarnoise, le tout d'un gros lainage et sans culote, ny
bas ny souliers, les cheveux mal peignés ou point du tout, et salope,
püoit la fumée et le fumier et l'oiseau de marine, et sans se
décontenancer il nous dit qu'il étoit le gouverneur de l'Isle où il
pouvoit y avoir trente deux familles dans des cavernes, et qu'ils
vivoient d'oiseaux marins qu'ils prenoient de nuit, qu'ils prenoient du
poisson et qu'ils en faisoient sécher l'hiver par les gelées; qu'ils
ramassoient quelquefois un peu d'orge qu'ils écrasoient entre des
pierres et qu'ils payoient tous les ans vers la Pasques un tribut de
moutons et boeufs et poisson à un seigneur milord d'Ecosse qui leur
envoyoit un batteau et un Ministre qui les venoit donner la cesne
pasquale et marier et baptiser lorsqu'il y en avoit pour le subject. Il
nous creut Anglois et nous vendit deux petits boeufs pas plus gros qun
veau d'un an et demy pour cinq écus pièces, et il nous dit que leurs
bestiaux estoient dans les cavernes pour profiter de leurs chaleurs
lorsqu'il fait froid et qu'ils les treuvent cachées lorsqu'ils voient
des navires venir en leur rade, et que plusieurs s'en sont allés sans
s'apercevoir qu'il y eut du monde sur l'ille. Pour moy, j'ay bien
parcouru et bien veu de toutes sortes de sauvages, maures et neigres, je
n'ay jamais veu de sy pauvres ny de sy misérables gens. Je les croy
sorciers, car sans vent ny la mer agités mon ancre chassa quoyqu'en bon
fonds de gravier; nous penssasmes perdre notre vaisseau contre la dite
ille et fut contraint d'y abandonner un câble et un ancre pour nous en
retirer, mais la vie auroit esté sauve.

Je repris la mer à croiser de tous costés jusqu'au bout de nos vivres et
ne fit qu'une moyenne prize chargée de raisins et figues que je conduit
à Saint-Malo, où je désarmé vers la fin de juin.--Mes armateurs me
proposèrent de réarmer promptement et que j'irois guerre et marchandize;
qu'ils avoient des balots sufisament tant à Saint-Malo qu'à Morlaix pour
les porter à Faro aux Algarves apartenant au Roy de Portugal qui étoit
en neutralité et qu'aussy je changerois pour 70 à 75 mil livres d'autres
marchandizes que j'irois négoscier à Salé après que j'aurois débarqué
les balots à Faro. Et dans l'intervalle mon beau frère Mr Desmarets
revint et son équipage des prisons d'Angleterre, et raporta avoir esté
pris par les deux vaisseaux que j'avois pu voir, l'un de 60 et l'autre
de 66 canons, et que pour peu que j'en eus encore aproché j'aurois esté
pris comme luy; et comme nul ne peut se dire exempt d'ennemis il s'étoit
répandu un faux bruit que j'avois abandonné laschement, et que les deux
anglois n'étoient que de 30 à 40 canons. Mais les gens d'esprit
considéroient le contraire, sachant que j'avois intérest dans nos deux
frégattes, et que j'aimois Mr Desmarest auquel j'avois fait avoir le
comandement. Peu de jours après son retour, il mourut en deux jours par
une apoplexie et fut grandement regretté par sa bravoure et grande
douceur.

Je continuay mon armement, et on arma aussi une frégatte de 18 canons
avec aussy des balots pour venir soubs mon escorte, et apartismes de
Saint-Malo au 28e juillet 1696 et fis la routte pour passer hors les
caps à plus de 80 lieux au large pour éviter mauvaise rencontre. Mais
ayant dépassé la hauteur de Lisbonne, il falloit revenir attérer au cap
de St-Vincent, où nous trouvasmes la nuit du 12 aoust presque sans vent
a demie lieue du dit cap, et au petit nous n'en n'étions qu'à portée
d'un fusil du dit cap, et le sr Moinerie-Trochon[196], capitaine de la
petite frégatte, nous cria: «Nous voyons deux navires au large de nous.»
Nous les voyions aussy et que estant chargés aussi richement que nous
étions il ne convenoit pas d'exposer le bien de ceux qui nous l'avoient
confié et qu'il faloit voir clair, et qu'il eut à ne pas s'éloigner de
moy que nous ne puissions découvrir autour de nous, et par précipitation
il me cria autre fois: «Monsieur, courons dessus; ne voyez-vous pas
qu'ils sont petits. Ce sont des Saltins qui attendent à ce passage des
navires marchands.» Je luy demanda qu'il fasse plus de jour et que nous
les connoistrons mieux. Et peu après le jour augmentant nous aperceusmes
qu'ils estoient dessoubs leurs deux basses voiles à la cape pour ne pas
tant paroistre et qu'ils ne nous avoient pas aperceus à cause que nous
étions proche de la terre, et sitôt qu'ils nous aperceurent ils
déployèrent leurs huniers et toutes les menues voiles pour nous donner
la chasse, et heureusement nous doublasmes le dit cap de Sacra qu'il
falloit aussi dépasser pour être en bonne rade et à couvert d'insulte.
Mais le plus gros des deux navires m'y avoit coupé le chemin et avoient
arboré leurs pavillons anglois et nous les nôtres blancs sans
déguisement, et comme il faisoit très peu de vent j'avertis le sr
Moinnerie qu'il falloit promptement mouiller chacun un ancre, quoyque ce
n'étoit qu'entre deux rochers entre ces deux caps de St-Vincent et
Sacra, et plutots risquer et perdre nos deux frégattes le tout ou partie
plutost que de nous livrer avec un sy bon butin à nos ennemis et de nous
tenir toujours prêts sur la deffensive au cas d'un combat que nous ne
pouvions éviter. Et je m'avizay d'envoyer mon canot avec Mr Fossard, mon
segond beau frère qui étoit pour lieutenant et marchand avec nous. Je
luy donnay 24 pièces de thoile de Bretagne et deux castors blancs pour
présenter au gouvernement du chasteau en luy demandant sa protection
pour ne me laisser maltraiter soubs ces dépendances, veu qu'il étoit
pour le Roy qui estoit neustre et que nous estions destinés pour Faro où
son Roy recevoit de grands droits de nous. Le gouverneur receut de grand
coeur les présents et dits qu'il luy manquoit d'habiles canoniers et Mr
Fossard luy dit: «J'en vay servir avec de mes gens». Et me renvoya mon
canot avec deux des moins habiles. Mes officiers par trop impatients et
le sieur Moinerie me disoient de tirer ma volée de canons sur celuy qui
étoit à portée de nous. Je dis: «Doucement, Monsieur, ce n'est pas à
nous à comencer et nous tenons seulement bien préparés à la deffense sy
l'on nous attaque, et c'est au gouverneur à faire son devoir.» Et dans
cet interval nos ennemis mouillèrent leurs ancres à un quart de lieux au
large de nous par crainte que je ne mis nos navires sur les rochers, et
je fis sons leur faire a conoistre fresler nos voiles avec des fils de
caret pour dans l'ocasion les apareiller tout d'un moment, et fit aussy
embosser le câble et la mesme chose au bord du sieur Moinerie, et nous
restasmes plus de deux heures à nous entre observer de part et d'autre.
Après quoy il paru une Seitie qui venoit du costé de Lisbonne; nos
ennemis la creurent être de notre nation et ils envoyèrent audevant
leurs chaloupes et leurs canots, et le vent s'augmentoit. J'avertis La
Moinerie de se préparer à me suivre et que j'alois faire couper mon
câble et apareiller tout d'un coup pour nous tirer du péril où nous
étions et tascher de primer nos ennemis à doubler le cap de Sacra, et
qu'il fit comme nous pendant que leurs chaloupes estoient absentes et
qui avoient une partye de leurs équipages, et nostre manoeuvre fut en un
instant exécutée et qui surpris fort nos ennemis, lesquels tirèrent
chacun un coup de canon pour faire ramener leurs chaloupes, et le plus
gros qui avoit 66 canons coupa son câble et mis soubs voile pour nous
chasser sans atendre ces chaloupes, et véritablement nous atrapoit et
creu en venir en action, mais Mr Fossard tira très à propos une pièce de
canon du chasteau qui frapa dans l'avant du vaisseau ennemy et il
s'aresta en mettant le vent sur ces voiles d'avant et nous entrasmes
heureusement dans la bonne baye, et sans coup férir. Et un peu après le
canot du gros navire sur lequel on avoit tiré vint avec un officier au
pied du chasteau demander raison pourquoy on luy avoit tiré, et qu'on
leur avoit tué deux hommes dont l'un étoit le premier lieutenant et avec
deux estropiez. Le gouverneur respondit: «Tant pis pour vous, nous
devons garder la neutralité. Pourquoy venez-vous sy proche troubler ceux
qui cherchent asile? J'en ferois autant aux François pour vos navires et
n'ay autre satisfaction à vous faire. Retirés vous au plutôt.» Et ce
qu'il firent. Le gouverneur me renvoya Mr Fossard et mes gens avec son
fils âgé d'environ 24 à 25 ans, lequel ne manqua pas de bien faire
valoir sa protection et me remercia du présent que je luy avoit fait et
qu'il espéroit quelque chose de plus. Je luy dits que sy je débarque
heureusement nos effets que je le gratifierois encore mieux, et comme
nous n'étions eloignés que de 7 lieux de Faro pour y faire notre
décharge, et que nos ennemis ne s'éloignoient de vue pour nous observer,
je pris résolution d'envoyer par terre Mr Fossard advertir de toutes
choses nos marchands auxquels nous estions adressés et les priois de me
députer quelqu'uns portans ordres signés de tous pour pourvoir à ce que
nous ferions pour l'advenir. Et le lendemain Mr Fossard revint avec deux
des plus intéressés ayant les ordres des autres pour que j'eus à faire
débarquer en lieu sec proche le rivage de Sacra tous les balots et
qu'ils les feroient enlever par des barques qui estoient bonnes
voilières et nous travaillasmes à tout débarquer pendant 2 jours, au
bout desquels il se joignit trois autres vaisseaux avec les deux
précédents qui après s'estre entretenus de ce qui s'estoit passé à notre
subject le comandant m'envoya son canot avec un pavillon au mât d'avant
et deux officiers soubs prétexte de demander qu'on leur permis de
prendre des eaux pour toute l'escadre. Et le gouverneur leur dit qu'à
deux lieux plus bas il leur étoit plus facile d'en prendre et sans
troubler personne, cette démarche n'étoit que pour observer nos forces
et ce que nous faisions. Et ils virent bien les balots que nous
débarquions et lorsque le dit canot fut au bord du comandant il fit
tirer un coup de canon comme un signal et déploya ses voiles faisant la
routte pour donner dans la baie où nous étions croyant peut-estre que
par la peur nous échourions nos frégattes en coste. J'envoyay Mr Fossard
avec 6 bons canoniers au chasteau et fis disposer sur nos câbles nos
frégattes pour la deffense. Mais l'escadre n'oza aprocher sous la portée
des canons du dit chasteau et se tint à distance. Mrs de Faro nous
envoyèrent des barques pour recevoir les balots; l'escadre s'en aperceut
et se doubtant bien que nous ne les ferions partir que nuitament, ils
envoyoient leurs chaloupes armées proche de terre pour en surprendre,
mais pendant qu'ils étoient retournés à leurs vaissaux je fis porter
deux canons de 4 livres de boulet sur le cap de l'Est opozé à celuy du
chasteau qui forme la dite baye par où devoient passer nos barques. Je
pozai 12 bons fusilliers avec deux canonniers et de distance à autre 6
fusilliers, en ayant adverty le gouverneur, crainte d'alarme et aussy
les maitre des barques, et lorsque tout fut disposé je fis partir deux
barques avec leur charge un peu plus d'une heure avant que le soleil
couché. Les Anglois les aperceurent, ils envoyèrent cinq chaloupes
armées après et les dites barques ne s'éloignoient pas de la terre et
les Anglois ne se doubtant pas de nos embuscades n'ayant rien découvert
la nuit précédente fonssoient sur nos 2 barques et ils receurent la
décharge de 2 canons chargés à mitraille et la mousqueterie. Il y en eut
2 désemparées qui s'échouèrent à la coste avec dix hommes morts, et
quelques blessés qui furent noyés, et 4 furent pris par nos gens, et les
4 autres retournèrent à leur bord rendre compte de ce qu'ils avoient
trouvé, et le comandant fit signal à son escadre pour assembler conseil.
Après quoy il envoya son canot avec pavillon au mats d'avant et un
officier, lequel fit ces plaintes qu'on leur avoit bien massacré
injustement de leurs gens qui étoient à la pesche proche de terre où il
y avoit des officiers de la première qualité d'Angleterre et qu'ils en
porteraient leurs plaintes en Cour de Portugal, et que tout au moins on
leur envoya leurs chaloupes qui avoient échoué à leurs gens. Le
gouverneur me pria d'aler chez luy et nous convinmes qu'il leur
répondroit que, ayant eu bonne connoissance la nuit précédentes que
leurs chaloupes étoient armées et non pour pescher et qu'ils vouloient
enlever les barques et effets par conséquent frustré le Roy de ses
droits, que je luy avois demandé la permission de précautionner aux
inconvénients et qu'il me l'avoit permis, et ne s'est meslé d'autre
chose, à joindre que leurs chaloupes échouées n'avoit aucun appareil
pour prescher mais bien armée et qu'ayant eu le malheur de se trouver
sous les coups elles étoient brisées par les rochers et pillées par les
gens de la coste et les miens; quant aux 4 hommes qui ont échapé, qu'on
leur aloit délivrer et que s'ils veulent les cadavres qu'on a découvert
du sable qu'on leur délivrera et les débris du bateau. L'officier du
canot reçeu les 4 hommes et fut rendre compte de sa gestion, et après ce
petit rencontre je fis partir cinq autres barques chargées doubtant bien
que les Anglois les laisseraient passer contents de ce qui leur venoient
d'arriver. Et le gouverneur me dit que l'officier du canot pestoit comme
un enragé contre moy disant que j'ay joué plusieurs tours et que s'ils
m'attrapent ils me hacheront par pièces: ce sont les propres termes. Je
luy dits: «Laissez aboyer les chiens.» La dite escadre gardoit toujours
l'entrée de la baye, mais n'envoyèrent plus leurs chaloupes et nous
envoyasmes le restant de nos balots à Faro, et fit retirer mes deux
canons et mes gens et je pris de bons receus des députés de ma livraison
et réglay pour le fret du total et passay mon ordre à Mr Allaire, consul
de Faro, pour en recevoir les deniers pour en tenir compte à mes
intéressés ainsy que Mr de la Moinerie pour les siens, et puis nous
espalmasmes nos deux frégates pour nous échaper à quelques moments d'une
nuit un peu obscure malgré l'observance de l'escadre de nos ennemis. Je
devois suivre ma route pour Salé et Moinerie pour St-Malo; j'envoyois le
jour en découverte au plus haut lieu du cap de Sacra et au 22e d'aoust,
sur le soir, on reconnut la dite escadre divisée et plus de 8 lieux au
large, et la même nuit nous fismes force voile avec un bon vent de la
terre cachant bien nos lumières et nous passasmes heureusement, dont il
n'y eut qu'un qui nous aperceu et qui tira du canon pour appeler les
autres. Mais au jour à paine on les voyoit du haut de nos mâts et je
faisois faire notre route pour aprocher à l'ouvert de la baye de Cadix
dans l'espérance d'y faire quelque prise. Et nous en sentant assez
proche sur les 9 heures du soir je fis mettre à la cape jusqu'au jour
que nous aperceumes trois navires qui avoient party de Cadix et qui
venoient à notre rencontre voulant chercher le détroit de Gibraltar. Je
fis arborer les pavillons anglois et eux aussy, et mon navire qui avoit
esté construit en Angleterre ils me crurent estre de leur nation, et ils
s'aprochèrent à bonne distance de nous particulièrement une frégatte
galère de 20 canons qui n'étoit qu'à portée d'un fusil et sur laquelle
je ne voulu faire tirer pour que les deux autres s'aprochassent: il y en
avoit une de 36 canons et l'autre de 24. Je fis ouvrir notre batterie de
bas pour leur donner la décharge et ils s'en aperceurent et prirent la
fuite vent arrière, mettant toutes leurs mesmes voiles. Je ne faisois
pas tirer crainte d'interrompre notre marche, et ils jetoient à la mer
leurs chaloupes et mâts d'hune de rechange, et ils nous échapèrent et
entrèrent en Gibraltar. Ils avoient bien du monde et beaucoup
d'officiers en habits rouges galonnés. Je fus surpris de leurs lachetées
d'avoir fuy étant trois contre nous seuls; je repris la route pour me
rendre à la rade de Saley pour y faire nostre négosse et y arrivasmes au
2e septembre 1696. J'envoyay Mr Fossard avec mon canot pour s'emboucher
avec le consul de notre nation nommé le sr Gauttier, lesquels furent
demander la permission au gouverneur du château de la Barre de
négossier, ce qu'il accorda en payant les droits et un quintal de poudre
et 12 pièces de toile de Bretagne pour luy. Et l'on nous envoya deux
batteaux du pays pour débarquer nos marchandises, conduis par des Maures
a cause de la barre qui est très périlleuse pour entrer et sortir le
port. J'avois une partie de sacs de maniguette[197] qui est une graine
noire et carrée plus violente que le poivre, et Mr le consul n'eut pas
la précaution d'en faire quelque présent au Mufty et il fit prescher par
les Marabouts des mosquées que cette drogue étoit contraire à la
génération et que les chiens de crestiens leur en aportoient exprès, et
il me fit renvoyer le tout dans mon navire et mesme la populace voulut
maltraiter quelques uns de mes gens qui étoient à terre. Mon navire
étoit trop grand pour entrer audedans de la barre et restions à la rade
toujours en état de se mettre soubs les voiles au cas de mauvais temps
ou qu'il y survint quelques navires de nos ennemis. Et le 6e de
septembre, il nous aparu quatre navires qui venoient en rade, j'eus peur
que ce ne fut de l'escadre qui m'avoit bloqué à Sacra. Je mis à la voile
et lorsqu'ils eurent mouillé à la rade avec leurs pavillons de Portugal
je fus rassuré et revint reprendre place où j'avois abandonné mon câble,
et comme s'estoit vaisseaux du Roy de Portugal je les fis saluer par
neuf coups de canon, et ils me rendirent le salut. Deux avoient chacun
66 canons et 2 frégattes de chacun 30. Le comandant nommé Dom Antonio de
Gamache, m'envoya sa grande chaloupe armée d'une trentaine de fusilliers
et un sergeant ayant une pertuisane et un pot de fer sur sa teste et un
officier, lesquels s'étant aprochés à la voix de nous je fis mettre mes
gens en armes, et leur criai de faire halte, et ce qu'ils vouloient.
S'estant arestés, le dit officier cria: «N'ayez pas de peur, je viens de
la part de Dom et coetera vous demander qui estes-vous et d'où vous
venez et que venez-vous faire icy, et j'ay ordre de visiter votre
navire, savoir sy vous n'apportez pas des poudres et des armes à nos
ennemis les Maures.» Je luy dis: «Retirez-vous au plutots, et alez dire
au sieur comandant qu'il n'a nul droit de visiter sur les vaisseaux du
Roy très chrestien et que périray plutôt que de le souffrir, et que s'il
m'y veut contraindre que j'iray l'aborder et mettray le feu au mien pour
nous chauffer enssemble, et que s'il y a quelqu'autre chose à me
demander qu'il m'envoye seulement son canot avec un officier
raisonnable, que je conteray les raisons avec telle honnesté que l'on me
rendra, mais que l'on ne m'envoie pas de chaloupe armée ny prendre
d'autorités». Ils s'en furent faire leurs rapports; le comandant par des
signaux fit venir les autres capitaines à son bord. Ils tinrent un
conseil et nous les examinions qui faisoient de grands remuement pour se
préparer à me combattre. J'en faisois autant et assurois à mes gens
qu'ils n'en viendroient jamais à l'excès. Après avoir fait leurs
préparatifs, il me fut envoyé un canot sans hommes armés et avec le
mesme officier que j'avois parlé. Je le fus recevoir civilement au pied
de l'échelle et le conduis dans ma chambre. Il remarqua que tout étoit
bien disposé et les mêches alumées et des pots à feu et des grenades. Il
fit un signe de croix puis il dit: «Quoy, vous voudriez en venir à ce
point de périr plutots que d'obéir à la force.» Je luy dis: «La
résolution en est prise plutots que de souffrir un affront pareil
puisqu'on attente à l'honneur d'un aussy puissant Roy. Et que le
comandant prenne bien garde que cela ne rejaillississe sur sa teste et
que je suis très seur que ces ordres ne portent pas à une pareille
offense et qu'il se souvienne de ce qui arriva en 1681 par deux de leurs
vaisseaux devant leur place de Cascaye[198] qui voulurent faire saluer
une de nos frégattes et de ce qui en ariva, et je n'atends que la
première attaque.» Je luy présentai un verre de vin et saluai sa santé.
Lorsqu'il eut beut à la mienne il me dit: «Du moins puisque vous ne
voulez souffrir de visites abaissées votre flamme, et cela apaisera
nostre escadre et vivons en paix.» Je luy dis: «J'ay comencé le salut,
et sy j'avois creu que pareille insulte n'eut esté proposée, j'aurois
péry plutost que de le faire.» Je luy offris une autre fois à boire et
il me remercia et s'en retourna, et étant dans son canot il me dits:
«Vous voulez donc quon agisse en rigueur.» Je luy dits: «Cets l'honneur
de mon maistre et imprudence à Mr votre comandant.» Lorsqu'il est rendu
compte de notre conversation nous les aperceusmes se remettre en estat
de ne pas agir, et le canot revenoit à nous avec le premier officier et
le premier major de l'escadre qui parloit bon françois, et étant sur mon
pont où je le recevois il m'embrassa de la part du comandant et des
autres capitaines, disant qu'ils avoient une vraye estime pour moy et
que nous vécussions en bons amis et qu'ils estoient venus en cette rade
pour empescher les corsaires de Salé de sortir ny de rentrer dans leur
port, et que sy je voulois faire l'honneur au sr comandant d'aller
souper avec luy que je luy ferais bien plaisir. Je fis mes humbles
remerciements disant que dans une rade il n'est pas permis à un
capitaine de quitter son bord.

Et sur l'après midy Mr Fossard m'envoya deux batteaux du port pour
prendre le reste des effets et en mesme occasion il m'envoya plusieurs
rafraîchissements du pays savoir: un boeuf coupé par quartiers et 6
moutons vifs, dont il y en avoit deux à six cornes et quatre à quatre,
deux sangliers frais tués, plusieurs douzaines de perdrix vives et des
cailles et un bon nombre de tourterelles vives, et dont j'en mis bon
nombre en des cages pour les engraisser, et quatre grands paniers de
raisins blancs et des noirs; et j'envoyai une partie de toutes ces
choses au comandant qui n'en pouvoit avoir à cause qu'il étoit pour leur
faire la guerre. Et dans l'un des bateaux étoit incognito l'admiral de
Salé, nommé Benasche, qui par curiosité voulu voir mon bâtiment qu'on
luy avoit dit que je l'avois pris en une heure sur les Anglois, et que
celuy avec lequel je l'avois pris n'avoit que 30 canons et luy 40 de
montés, et il me fit dire: «Vous pristes ces gens endormis.» Et il
examina partout mon vaisseau, et je ne luy fit aucuns honneurs puisqu'il
ne vouloit estre reconneu. Et ayant débarqué mes effects destinés pour
Salé, m'estant resté la partie de maniquette, je me disposay dès le soir
de mettre à la voille croyant les pouvoir aller vendre ou troquer à
Saffy et d'un mesme temps faire la course environ un mois pour donner le
temps à Mr Fossard de faire la négociation et pendant que je mettois
soubs voille le comandant Portugais m'envoya son canot avec le major qui
me fit présent de 12 jambons de la Mega et 24 fromages du Lenteja; le
major me demanda si je ne saluerois pas l'escadre, je luy répondis que
c'étoit bien mon dessain et que j'espérois bien que l'on me rendroit
coup pour coup, et il dit: «je vous en assure», et nous nous
embrassasmes, et peu après qu'il fut rendu à son bord je déployai les
voiles et saluay de neuf coups qui me furent rendus.

Et je fis route pour Saffy où j'arrivay le 23e à la rade où je trouvay
un moyen navire soubs pavillon et commission de Suède quoyque Holandois;
j'envoyai mon canot avec mon écrivain à terre avec une lettre que
j'avois écrite à Mr Lenoir, commis étably au comptoir de Mr Thomas
Legendre[199], de Rouen, lequel Sr Lenoir me manda que je pouvois luy
envoyer ma partie de maniguette et qu'il me la troquerait pour des cires
en brut et j'en fis aussitôt charger 50 poches dans ma grande chaloupe
avec 14 de mes hommes et mon écrivain, et dans cet interval le capitaine
du Suédois fut dire au gouverneur de Saffy qu'il ne se croyoit pas en
seureté que je ne l'enlevast avec son navire, et le gouverneur sans
autres formalités donna ordre de s'emparer de ma chaloupe et équipage
aussitots qu'elle arriveroit et ce qui fut exécuté avec cruauté et
perfidie. Et il y avoit au bord du rivage plus de 200 maures qui les
atendoient et sitots qu'elle en fut aprochée partye de ce peuple se mit
à la nage et s'emparèrent de l'équipage les maltraitèrent rudement
jusqu'à les mordre à belles dents et échouèrent tout haut ma chaloupe et
menèrent tous mes 15 hommes dedans une matamore qui est un puits à sec,
profond de 40 pieds et qui se ferme par une trape de fer et dont il faut
descendre et monter par une échelle que l'on retire après s'en estre
servi. J'atendois avec impatience le retour de ma chaloupe, et voyant
qu'elle retardoit j'envoyay mon canot avec un enseigne au bord du navire
Suédois, et il nous appris ce qui s'étoit passé sans avoir déclaré qu'il
en estoit l'agresseur, et nous fusmes encore assés heureux qu'il nous
rendit les services d'introduire mes lettres pour Mr Lenoir et de m'en
apporter les réponses qui m'informoient de toutes choses et surtout de
la prétendue captivité que le gouverneur vouloit faire de mes gens et de
garder ma chaloupe. Et entr'autres il me donna advis d'écrire à Mr
Gautier, notre consul, et à Mr Fossard à Salé pour qu'ils dépéchassent
un courier avec remontrances à l'empereur de Maroc contre l'injustice et
manque de bonne foy de ce gouverneur, et le sr Lenoir envoya un exprès
porter à Salé mes dépesches, et au bout de 10 jours les ordres de
l'Empereur furent arivés qui portoient de me rendre mes hommes et ma
chaloupe moyennant que je payats deux cents ducas et que la partye de
maniguettes débarquées seroit jetée dans la mer étant contraires aux
générations sur l'advis que je luy en avoit donné le Mufti de la ville
de Saley. Et mes gens et chaloupe ne furent sitost arivées dans mon
bord, qu'il survint au gouverneur un contrordre portant de les arester
et les envoyer à Miquenez ou étoit le dit empereur, mais il nest pas
croyable de voir en un si peu de temps le changement de mes pauvres
gens, qui la plupart avoient leur esprit très aliéné et leurs vues
égarées et tous contrefaits de leurs visages, et eusmes bien des paines
à les rétablir quoyque rien ne leur manquats. Je me retiray de ce
mauvais pays le 9 octobre pour aller croiser vers les illes de Madère et
Porto Santo, où je n'ay fait d'autre encontre que deux navires d'Alger
auxquels je donnay chasse pendant six heures que j'en aprochay à la voix
du plus grand qui avoit 36 canons et plus de trois cents hommes, je luy
fits mettre sa chaloupe en mer et venir à mon bord m'aporter son
passeport, et celuy qui me l'aporta étoit lieutenant et renégat anglois.
Et lorsqu'il fut retourné à son bord ils saluèrent notre pavillon de
unze coups de canons et leur en rendis neuf, puis je repris ma route le
long des costes de Barbarie, pour me rendre à Saley y recueillir nos
effets que Mr Fossard y pouvoit avoir négossier, et arivay en la rade au
26 novembre, et y trouvay encore l'escadre portugoise qui devoit se
retirer à cause de l'hiver. Et avant que d'en partir ils voulurent le
lendemain de mon arrivée canonner la ville de Saley et ils n'y firent
que brusler leurs poudres aux moineaux. Le vaisseau le _Saincte-Claire_
s'estant aproché de la barre y pensa périr et toucha par plusieurs fois
et par un bonheur tout extraordinaire, elle s'en retira et avoit 60
canons et plus de 300 hommes d'équipage. Mr Fossard m'envoya plusieurs
bateaux avec des cires, du cuivre tangoul, des laines grasses et des
cuirs en poil et des cuirs de chèvres et des amendes cassées.

Et dans l'un des bateaux il vint un Espagnol nommé Dom Antonio de Garcia
qui étoit avec toute sa famille esclave de l'Empereur du Maroc, lequel
l'avoit député pour venir au bord du comandant Portugais, affin qu'il
emmena sur son vaisseau au Roy de Portugal afin de faire quelqu'échange
de part et autre de plusieurs captifs des deux nations. Je le fis
conduire par mon canot au bord du portugois qui le receut bien quoyque
pauvrement habillé, et il pria le sieur comandant de diférer son départ
de trois à quatre jours pour atendre les instructions de son ambassade,
et le présent de l'Empereur pour le Roy de Portugal, lesquels présents
estoient de deux chevaux barbes, un lion et un tigre et quatre autruches
et six béliers à six cornes, le tout de très peu de valeur, à
l'ordinaire des affriquains pour recevoir au quadruple.

Ce Dom Garcia revint à mon bord souper et coucher et m'entretint du
comencement de son malheureux esclavage et de son épouse, et que son
père étoit le lieutenant du Roy de la place de Larache coste d'Afrique
et qu'elle fut subjuguée par les armes de Maroc, qui manqua au traité de
la capitulation ayant permis de mettre en liberté et de renvoyer tous
les prisonniers et au contraire il les rendit tous esclaves, et que son
père en mourut de chagrain peu après et qu'après une rude servitude luy
et sa femme fut affectionnées de l'Empereur qui les mit ensemble dans le
grand jardin de Fez ou estoient des bains et un sérail, étoient posées
concierge des bains et vivoient des fruits du jardin d'une vie assées
paisible et puis de leur mariage est issu une fille puis un garçon et
une autre fille, et que sa première fille ayant atteint l'âge de 15 ans,
l'empereur la demanda à Dom Garcia pour son sérail. Dom Garcia luy
répondit que Dieu l'avoit fait maistre de leurs personnes et non de
leurs âmes et que l'enfant appartenoit à la mère, et le Roy luy dit: «Je
t'ordonne de me l'envoyer dès ce soir à un tel bain.» Garcia tout
affligé le fut dire à son épouse; elle en tomba en faiblesse et
lorsqu'elle en fut revenue elle dit à sa fille sy elle n'aimeroit pas
mieux souffrir le martyr et mourir en la foy de Jésus-Christ plutots que
de renier son Dieu et se faire mahométante. Elle dits: «Chère mère,
tuez-moy plutots vous mesme avant que pareil malheur m'arrive,
peut-estre ne serais-je maitresse de résister aux menaces ou tourments.»
Et la mère qui estoit munie d'un gros canif coupa et tailla en divers
endroits le visage de sa fille, en luy disant: «Souffre pour
Jésus-Christ.» Et la pauvre fille sans se plaindre ny crier disoit:
«Encore, ma chère mère», par plusieurs fois, et elle fut toute
défigurée. Ce qu'ayant seu l'Empereur, il fit donner cent coups de bâton
sur la plante des pieds à Dom Antonio et deux cents coups sur le ventre
de la mère, dont elle expira soubs les coups, et que sa fille cadette
qui prenoit dix années leur fut ostée et mise au sérail et mourut de
chagrain peu de jours après y estre enfermée, et que six mois après ces
malheurs, le Roy le reprit en amitié et luy redonna sa première office
dans le jardin et luy permis d'élever son fils avec les missionnaires
servant d'interprettes, et que c'étoit pour la troisiesme fois qu'il le
députoit pour traiter des échanges d'esclave: effectivement ce sr Garcia
étoit homme d'esprit et bien prudent. Et le lendemain par un bateau qui
nous vint, il retourna à terre recevoir ses dépêches et trois jours
après l'escadre partit avec luy et les présents.

Les temps devenoient fascheux et les bateaux ne pouvoient plus sortir
sans risquer cors et biens. J'écrivis une lettre à Mr Fossard de faire
en sorte de m'envoyer le restant de nos effects s'il le peut, et que
nous courions de grands risques de perdre la vie et biens sy pas
tempestes nos câbles ou ancres nous manquent ou que ceux qui
échaperoient à la coste seroient esclave, et il trouva les moyens de
m'envoyer sa responce pour lequel il me marquoit n'avoir plus qu'une
barque de marchandizes à m'envoyer et qu'il serait impossible de le
faire avant huit jours qui seroit nouvelle lune, temps où la barre est
la plus agitée, et que luy ni l'homme que je luy avois donné pour le
servir ne pouroient se hasarder de s'embarquer. Et le 28 décembre par un
rude coup de vent de sud-ouest notre maistre câble se rompit et nous
mismes promptement soubs les voiles pour nous échaper de la coste, et
puis nous poussasmes pour entrer au détroit de Gibraltar afin de nous
rendre à Marseille pour y débarquer nos marchandizes, et arrivasmes en
rade au 20e de janvier 1697, où nous eusmes ordre de Mr de la santé de
nous placer dans la baye de l'ille de Pomégué[200] pour y faire la
quarantaine à cause des effets venant de Barbarie que nous envoyasmes
par bateaux au lazaret pour y estre éventés, et lorsque nous avions
quelques besoins nous mettions un pavillon au bout de la pointe de
l'ile, on nous envoyoit un bateau et nous luy donnions une lettre
trempée au vinaigre et nous raportoit sur la mesme pointe ce que nous
avions demandé, et après les quarante jours on nous demanda de venir à
la chaisne à l'entrée du port et en présence de Mr de la Santé, le
médecin et chirurgien nous examinèrent tous et ensuite on nous enfuma et
le navire, et on nous permis d'entrer dans le port. Je disposay à faire
caresner notre navire et à le ravitailler pour faire la course en
faisant notre retour vers le Ponnant. Et il se fit une sédition dans mon
équipage qui fut suscitée par un nommé Le Désert. Ils jetoient les plats
et les gamelles plaines de vivres dans le port. Je demanday d'où cela
provenoit. Le Désert qui étoit contre-maître prit la parole et dits:
«Nous ne prétendons point travailler à moins que vous ne nous payez ce
qui est deubs jusqu'à présent et que vous nous payez encore trois mois
en advance de partir d'icy.» Je dits qu'il n'étoit pas besoin de venir à
l'extrémité de jetter les gamelles plaines et que l'admirauté étoit pour
rendre justice sur l'engagement de la charte-partie. Et il fut ordonné
que je payerois ce qui étoit deub des advances étant continuation du
voyage. Le dit Désert sur le souper recommença la mutinerie jetant en
mer une gamelle plaine, et je le frappé d'une corde et luy fit mettre
les fers aux pieds dans la proüe du vaisseau, et le matin je portay mes
plaintes à Mr de Montmaur[201] pour lors intendant de police et de
gallères, et il députta Mr Lemonnier, lieutenant du port, pour venir à
mon bord faire les informations afin de rendre compte du subject de la
mutinerie, ce qui fut fait avec exactitude et en porta le reffect à
Monsieur l'intendant, lequel envoya deux sergents des galères pour y
conduire Le Désert qui étoient de sa caballe, et furent tous mis à la
chaisne avec chacun un forçat dans la Réalle[202], et on leur coupa les
cheveux. Ils se creurent perdus entièrement et ils employèrent des
personnes charitables pour me prier de commisération et m'écrivoient des
lettres pitoyables, ce qui m'engagea d'aler prier Mr l'intendant
d'acorder leurs grasces. Et il me dits: «Lorsque vous serez prêts de
mettre soubs les voiles, je les feray rendre à votre bord.» Et ont esté
plus de trois semaines en cet état.



CHAPITRE IX

Croisières sur les côtes d'Afrique.--Relâche à Lisbonne.--Doublet est
pris par les Anglais.--Retour à Saint-Malo et à Honfleur.--Voyages à
Terre-Neuve.--Voyage à Saint-Domingue.--Historiette du Sr Gotreau, qui
pesait les sacs à procès.--Tempête.--Retour à Saint-Nazaire.--Voyage à
Paris.--Doublet prend le commandement de quatre vaisseaux de Compagnie.


Le 9e avril je sorty du port de Marseille; l'on me renvoya mes cinq
mutins et Le Désert étoit attaqué de fièvre; il étoit naturellement mal
souffrant et en avoit souvent contre les uns et autres qui luy disoient
ne vouloir pas faire comparaison avec un galérien, il s'en chagrina et
mourut, un mois après estre rembarqué à mon bord. Je fus détenu près
d'un mois à la rade de Dome par vents contraires et pris la mer au 12
may j'ay croisé depuis aux costes d'Affrique et celles d'Espagne sans
autre rencontre que des corssaires d'Alger avec lesquels nous étions en
paix et qui nous évitoient de nous parler. Et étant pour sortir le
détroit, m'étant approché de Senta et du camp des Maures, l'on m'envoya
plusieurs bombes dont une surpasssa pardessus nos mâts, et je fits
prendre au large et il étoit le 6e juin quand je sorty le détroit sans
rien trouver. Je fits les routes de m'aprocher de Cadix et les costes
D'Algarves jusqu'au travers de Lisbonne que je prits un flûton anglois
de 150 thonneaux de port n'ayant que du sable pour lest. Je le conduits
à Lisbonne pour y espalmer le navire et y remettre des vivres, et
vendits ma prise pour 2,700 croisades dont je paya les frais de ma
relasche, et partis le 16 aoust. Je prits la mer à 60 et 70 lieux au
large des caps jusqu'à l'entrée de notre Manche sans rencontre et nous
aprochâmes aux costes d'Angleterre entre les Sorlingues et le cap Lézard
au 4e de septembre, et le neufviesme nous aperceusmes un navire sur
lequel nous chassions, et il nous fit nos signaux et auxquels nous
fismes réponsce et nous nous joignismes, et nous parlasmes. C'étoit
aussy un Garde coste Anglois de 36 canons, que le Sr Belière-le-Fer
avoit pris et donné à commander au Sr De la Rüe, et nous convinsmes de
croiser quelques jours par enssemble et n'ayant pas eu plus de bonheur
dans les rencontres que nous, et après sept jours de notre jonction nous
apperceusmes 2 navires proche de Lézard, et comme nous allions pour les
reconnoistre ils nous prévindrent en donnant eux-mêmes vers nous. Je
criay à Mr De la Rüe que c'étoit deux gardes costes ennemis et ils dits:
«ce peut estre aussy des marchands», et ne se mit en peine de fuir que
trop tard. Mes officiers et équipage en murmuroient. Je leur dits: «Quoy
faire? si ce jeune homme est pris il publiera que je l'ay abandonné, et
s'il en échape il dira que c'étoit deux forts navires marchands et
quétant luy seul n'osoit les ataquer, il est allié des plus puissants de
St-Malo, il nous tirera l'honneur et le crédit, et il vaut mieux se
battre en braves.» Cepandant pour l'engager à fuir je le faisois
moi-même, mais il n'en étoit plus tems et les Anglois marchoient mieux
que nous. Le plus gros qui avoit 66 canons m'atrapa à portée de son
canon et il ne m'en tira qu'un seul dont je ne fits aucun cas, et il
poursuivit le Sr De Larüe. Voyant son camarade venir sur moy je dits:
«Mrs, celuy qui nous poursuit n'est pas aussy fort que nous, laissons
encore dépasser le gros et puis nous mesmes yrons d'emblée aborder celuy
qui nous chasse, et nous l'étourdirons et le prendrons à coup seur avant
que l'autre puis revenir sur nous, et disposons-nous bien.» Et jordonnay
de serrer toutes nos menues voilles pour revirer sur luy, et dans ce
moment mon grand mât rompit à l'uny du tillac, emporta avec luy le mât
d'artimon et tomba sur le mat de missenne et le cassa et le tout tomba à
la mer. Nostre pont estoit couvert de nos voilles, notre navire vint le
costé au travers sans pouvoir gouverner, et nos canons que nous avions
désaisis passoient d'un bord à l'autre par les grands roulie de notre
vaisseau. Aucun homme n'osoit se présenter crainte d'estre écrasées, et
nous fusmes pris sans pouvoir combattre contre une frégatte qui n'avoit
que 32 canons nomée le _Rie_, et Mr de la Rüe en fuyant avec des coups
de retraite fut aussy pris par le _Cantorbéry_ de 66 canons, et ils nous
conduirent tous les deux à Pleimuts où nous fusmes emprisonnés le 18
septembre 1697, nous achevasmes de remplir la prison, où nous fusmes
très étroitement logées à 3 et 4 officiers sur des méchants lits; quant
aux aliments nous les faisions achepter dans la ville et l'on nous les
survendoit plus de la moittiée et estions fort observées par deux corps
de garde, et au mois de décembre l'on dépescha un paquebot avec 200 de
nos prisonniers pour les porter à Sainct-Malo et faire un échange pour
des Anglois. Mrs de Ferville et Cochard avec leurs officiers de la
marine furent renvoyées avec leurs équipages en partie, et deux jours
ensuitte on dépescha un autre paquebot avec 200 autres prisonniers et
les officiers dont partie avoit esté pris depuis nous. J'en fis mes
plaintes à Mrs les commissaires de leur injustice que de renvoyer ceux
depuis nous et ils me dirent: «Nous renvoyons la plus part de vos
équipages et nous avons ordre de vous garder jusqu'à ce que l'on nous
renvoie un ambassadeur qui aloit en Suède et que les Dunkerquois ont
pris.» je dits: «Cela n'a pas relation d'avec les malouins.--Pourquoy ne
déteniez-vous plustots que moy les officiers de la marine?» Et ils me
dirent: «Ils n'ont pas esté sy bien recommandées que vous l'estes; ils
ne nous ne sont pas sy connus; ils n'ont pas enlevé de navire dans ce
port et ils n'ont pas esté sy bons marchands en Ecosse et ils ne sont
pas réclamés de Mr De Pontchartrain comme vous l'estes. Tenez, en voilà
une lettre; consolées vous et prenez patience il en partira encore
d'autres avant vous.» Et sur un placet que je fits présenter à la Reine,
il me fut accordé permission d'aler à la ville et une lieux en dehors
soubs l'escorte de deux soldats qui tous les soirs me reconduiront à la
prison. J'ay eu cette satisfaction pendant un temps et avec grands frais
de dépences. L'on dépescha encore deux autres paquebots sans me
permettre de m'y embarquer, et à la fin de l'an 1697 l'on me permit de
m'embarquer au dernier paquebot que la paix fut déclarée.

Etant de retour à Sainct-Malo, me trouvant démonté de navires et ne
sachant quoy entreprendre, je proposay à mon épouze de venir à mon pays
natal y voir ma mère et mes parents, et que j'avois un peu de bien dont
je n'avois rien receu en considération de ma chère Mère, et qu'il étoit
bon de vois à nos petites affaires. Et nous entreprismes avec une chaize
ce voyage. Nous fusmes bien reçus de tous nos amis, desquels une partie
me proposèrent que sy je voulois me tabler que nous ferions une petite
société d'achepter un navire pour entreprendre de faire la pesche des
morues au sec, à la coste du Canada, pour les apporter à Honfleur où il
s'en étoit fait de grands débits au temps passé, et que nous ne serions
que deux navires du pays à faire ce commerce. J'acceptay ces
propositions et reconduits mon épouze à Sainct-Malo affin de disposer à
nos affaires pendant que j'yrois à Dunkerque ou Hollande achepter un
navire, et que lorsque je l'aurois a conduit à Honfleur j'yrois la
prendre avec deux enfants que nous avions[203] affin de nous établir au
dit Honfleur. Je trouvay à Dunkerque un navire de 300 thonneaux et 16
canons qui me parut convenable pour notre entreprise. Je l'acheptay et
l'équipay simplement pour l'a conduire au dit Honfleur et pour y faire
le nécessaire pour notre entreprise comme des grandes barques et
chaloupes, et après quoy je fus pour a conduire mon épouse et nos deux
enfants et affrettay une barque pour aller m'apporter nos meubles, le
tout arriva heureusement. Et au commencement de mars 1698 je party pour
le voyage du Canada, et après que j'aurois pris du sel à Sainct-Martin
de Rey d'où je partis sur la fin d'avril, et après cinq semaines de
traversée ayant dépassé le grand banc à vert nous trouvasmes devant nous
un enchainement de glaces qui m'empeschoient ma route. Je parcourus plus
de cent lieux sans en trouver le bout, et nous appercumes une ouverture
entre deux hautes montagnes de glace qui nous fit croire qu'elles
estoient divisées et creusmes y trouver nostre passage et donnasmes
dedans jusqu'à 15 et 16 lieux, que nous y rencontrasmes un petit navire
de Grandville qui faisoit la route pour en sortir, lequel nous apprits
quil n'y avoit pas de sortye et nous retournasmes fort à propos sur nos
pas, car le lieu où nous avions entré se fermoit, et en arrière la brume
survint fort épaisse et l'avons creu enfermé, et après que nous fusmes
échapés nous fismes la route pour approcher la terre du Cap Breton et
dont nous eumes la connoissance au lendemain matin, mais nous y
trouvasmes encore un grand banc de glace qui nous baroit le chemin de
notre route, et nous arrivasmes courant au sud le long du dit banc, et
en attrapasmes le bout, et nous aprochasmes de la dite terre, où nous
aperceusmes à trois lieux au large un navire que nous croyons estre de
Granville et nous luy parlasmes. Il étoit de la Rochelle, nommé le
capitaine Thomas, qui nous dit avoir party de la Rochelle le 3e février
et qu'ayant fait la route jusqu'au 16 mars, il avoit rencontré les
mesmes glaces que nous qui l'avoient empêché de passer plus outre
pendant sept semaines et que par les grandes froidures qu'ils ont
ressenty ils avoient consomé tout leur bois à feu jusqu'à avoir décloué
les planches du dedans de leurs bords et mesme ont été contrainct de
brusler des bariques et tous leurs mâts et les vergues de leurs
perroquets. Je leurs dits que sy avant la nuit nous pouvions mouiller
l'ancre dans la baye qui paroissoit devant nous, qu'il m'envoyroit sa
chaloupe et je l'en assisterois, mais que nous n'avons pas ce temps à
perdre pour y attraper, le vent nous favorisa et nous donnasmes à
l'ancre tous les deux dans la dite baye sur les 3 heures du soir, et la
reconnusmes pour la baye de Ste-Anne, et il envoya aussitôt à terre deux
chaloupes pour prendre du bois et je me fis porter à terre par curiosité
de voir ce pays où à ma dessente je ramassey sur le rivage plusieurs
morceaux de charbon de terrre, qui me fit conjecturer qu'il y avoit aux
environs une mine de ce charbon. Sur la nuit je me rendis à mon bord et
le lendemain j'envoyai un de mes officiers représenter au capitaine
Thomas que les glaces étoient desendus par les courants vis à vis de
l'ouverture de la baye et que nous ne pourrions sortir qu'après qu'elles
seroient dépassées, et que s'il vouloit d'intelligence, que je luy
donnerois un homme et qu'il m'en donnât un des siens afin qu'au cas de
notre séparation le premier arrivé à L'ille Percée, lieu de nos
destinations, l'on prendroit possession d'une des meilleures places pour
l'arrivée du navire et il y consentit. Et voyant que nous ne pouvions
sortir, je fis embarquer des provisions dans une de mes chaloupes et me
fis conduire au haut de la dite baye où donnoit une rivière afin d'y
faire quelque découverte et avant de partir j'avois donné mes ordres
que, au cas qu'il y eut apparence de pouvoir partir de tirer un coup de
canon pour m'appeler, et j'avancey près de quatre lieux dans cette
rivière, où nous voyons de temps à autre plusieurs ours et je vits une
futaye d'ormes prodigieux dont un que le vent avoit abattu avoit 65
pieds de long portant à cette longueur 14 pouces de largeur et au pied
trois pieds et 10 pouces de diamètre, et il y en avoit quantité. Il
survint un brouillard qui m'empescha de pénétrer plus avant, et comme je
retournois à bord sur les 3 heures j'entendis un coup de canon et ne
savois que présumer voyant qu'il ne faisoit pas bon d'appareiller tant
par les glaces et que la nuit survenoit. J'arrivay à mon bord sur les
six heures, où j'appris que le capitaine Thomas avoit dans le brouillard
appareillé sans envoyer son homme, ny advertir pourquoy. Je dits: «Voilà
un fourbe qui croit arriver le premier et il se trompe et se met dans un
grand hazard.» Le brouillard fut extrême et jugey très à propos de ne
pas bouger, et sur une heure après minuit nous entendions souvent des
coups de canons de ce navire que nous creusmes bien avoir esté
transporté dans les glaces, mais d'une aussy grande obscurité où le
pouvoir trouver? et mettre mes gens au péril. Et à 3 heures nous
n'entendismes plus les canons, et sur le jour il tomba une grande pluye,
et nous restasmes à notre place. Le lendemain il fit beau clair et du
haut de nos mats on ne voyoit plus de glaces, et nous appareillasmes et
rangions la terre à portée d'un moyen canon, et nous retrouvasmes
d'autres glaces après avoir fait 8 lieux de chemin, où nous trouvasmes
une autre petite baye où je fits mouiller l'ancre. Je dessendis au fond
de la dite baye nommée Niganich; on trouva le débris d'une carcasse d'un
navire perdu; je fus sur une petite isle où je trouvay huipt chaloupes
sur le terrain qui en les accomodant pouvoient servir pour faire la
pesche et, voyant la saison un peu avancée et l'obstacle des glaces, je
proposay à mon équipage de nous tenir en ce lieu pour y faire nostre
pesche. Ils répondirent qu'ils le voulaient bien, et je dits qu'il en
falloit dresser un procès-verbal que nous signerions tous l'ayant jugé
utile pour le bien commun des intéressés et de l'équipage qui étoit
engagé au tiers du provenu de la pesche, et ils refusèrent de signer, et
pendant 4 jours que nous restasmes je leur fits couper des bois pour les
préparatifs de la pesche, et les glaces ayant disparu nous mismes à la
voille. Je fis passer notre navire entre l'isle de St-Paul et le cap
St-Laurent, et ensuitte passey entre les isles Brion et la Madelaine,
lieux si peu fréquentés que tous mes officiers disoient que s'ils
avoient cent navires il n'y en risqueroit pas un, et nous passames sans
accident, et au 24 juin feste de St-Jean, nous arrivasmes à l'isle
Percée tout le premier et travaillasmes d'une grande diligence à nous
cabaner et acomoder nos barques et chaloupes que nous avions portés par
pièces numérotées, et au premier de juillet on commença notre pescherie,
et sur la fin de septembre elle fut achevée ayant notre charge. Il y eut
quatre de nos gens qui voulurent bien rester à hiverner avec un pauvre
habitant qui avoit sa femme. Je leur fit faire un bon logement par des
doubles rangs de pieux, entre les deux de bons gasons, et fut couverte
de planche, et y reportasmes leurs vivres et toutes choses à servir à la
pesche pour l'année ensuivant qu'il avoit fallu porter et rapporter et
nous partimes au 4 octobre.

Et arrivasmes à Honfleur au 20 de novembre, et comme il n'y avoit qu'un
moyen navire qui avoit fait la mesme pesche avec nous, nos morues furent
assés avantageusement vendues. Mais l'envie qui ne meurt jamais fit
entreprendre à d'autres particuliers d'équiper encore deux autres
navires pour nostre mesme dessein et furent avec nous à l'Isle Percée et
arrivèrent tous les quatre à bon port, et par la quantité des morues la
vente s'en fit à bien moindre prix, et mesme il en resta bonne partie à
vendre, et l'année 1700 ce fut encor pis et qui causa bien des pertes. A
ce dernier voyage[204] une de mes chaloupes m'advertit avoir veu une
grosse baleine morte et échouée près du cap enragé à deux lieux d'où
nous étions établis. Je m'y fis porter et mesuray sa longueur qui
portoit cent six pieds de long sans y comprendre la queue qui en avoit
bien encore quinze; j'en fits couper plusieurs grands morceaux de lard
et les portay à fondre dedans nos plus grandes chaudières, et en emplis
deux bariques d'huile; j'y renvoyay deux chaloupes pour en rapporter, et
la mer avait enlevé le reste du cadavre. Voyant la perte que nous
faisions sur les deux derniers voyages notre société ainsy qu'une des
autres se rebutèrent, et il n'y eut que deux navires qui retournèrent;
le nôtre avec l'autre demeurèrent au fossé. Et la guerre survint au
sujet de Mr le duc d'Anjou, les Anglois prirent ceux qui étoient à
l'isle Percée et brulèrent toutes nos barques et ustensils et mon
magasin. Il survint un différent entre deux ou trois de mes intéressés
qui vouloient envoyer notre navire charger à fret du sel pour les
gabelles. Les autres s'y opposèrent en voyant que je ne voulois plus le
comander; on adjusta les comptes où il y eut une contestation de trois
livres dix sols dont ils eurent un procès qui a conté plus de mil livres
en fraix et le navire demeura au fossé à dépérir, et à la fin il fut
vendu par justice dont on a pas retiré cinq mil livres de ce qui en
avoit cousté cinquante deux mil.

1702. Et pendant leurs brouils il vint à notre ville un espagnol nommé
Dom Bartolomé Ramos, qui ne sachant notre langue s'informa si quelqu'un
savoit la sienne et le maître de son auberge me l'amena, et cet espagnol
me raconta son désastre[205], que s'estant embarqué sur un de leurs
navires avec peu de force, luy et plusieurs de sa nation partant de
Portobello pour se rendre à Carthagesme, ils furent rencontrés d'un
forban qui les pilla toutes leurs richesses et que luy dit Ramos y
perdit à sa part un peu plus de quarante mil piastres dont il en avoit
gardé les connoissements, et que ayant appris le nom du capitaine forban
et sachant qu'il avoit esté désarmé et débarqué tout le butin au
Petit-Goave, Ille de Sainct-Domingue, et sachant que nous étions en
bonne paix avec l'Espagne par le Duc d'Anjou qui y feut receu pour Roy,
le dit Ramos étant muni de bonnes attestations du vol qui luy fut fait,
trouva les moyens de se faire aporter à Saint-Domingue pour réclamer ce
qu'on luy avoit volé, porta des plaintes au commandant pour lors deux
lieutenants du Roy: Galifet[206] pour le département de Leogane et Mr Du
Paty[207] au Petit Goüave, ils contrefirent les faschées et qu'ils
aloient faire justice, et au lieu de faire avertir les forbans ils les
firent évader dans d'autres quartiers. Et le dit Ramos ayant appris et
reconnoissant que l'on le jouoit prit la résolution de passer en France
pour faire ses remontrances à la cour par l'ambassadeur d'Espagne qui
luy obtint un ordre du Roy qui en joignoit aux deux susdits deux
lieutenants de faire rendre au dit Ramos ou à son comettant l'entière
somme et de faire punir les forbants à peine de répondre à leur privé
nom. Le Sr Ramos vint me trouver et me prier de passer avec luy à
Sainct-Domingue et qu'il me donnerait le quart de ce qui luy seroit
rendu croyant la chose très seure avec de sy bonnes ordres, et il me fit
consentir d'aller avec luy. Et étant disposés d'aler à Nantes trouver le
passage il survint des lettres au dit Ramos de sa femme et de sa
famille, qui le demandoient à San-Lucar de Barameda pour affaire qui luy
estoient de plus de conséquence, ce qu'il me fit voir et me pria
instamment d'aller à cette poursuitte et qu'il m'en céderoit le tiers
veu qu'il n'étoit pas en état de me rien advancer.

J'entrepris le voïage à mes fraix; je fus à Nantes où je trouvay un
navire prêt à partir, et en 6 semaines je débarqué au Leogane et
délivray le paquet de la cour à Mr de Galifet, qui l'ayant leu me
regarda et me traita de mauvaises paroles et bien colère en me menaçant
de me mettre dans un cachot dont on n'entendroit pas de nouvelles. Je
luy répondis: «Monsieur, je n'ay ouy dire à personne qu'un porteur
d'ordre du Roy fut maltraité et vous estes trop sage pour le faire.» Et
il changea de ton, et pour toutes conclusions je n'obtins rien en huit
mois de poursuite au conseil de Sainct-Domingue lesquels s'entendoient
comme larons en foire. Et peu après que je fus arrivé il survint un
religieux Augustin qui fit jonction avec moy s'étant trouvé avec le Sr
Ramos lors du dit forbant, le dit Religieux prouvant avoir esté pillé de
plus de soixante mil livres piastres, et il fut joué comme moy, et nous
cherchons repasser ensemble en France et j'avois dépensé inutilement
bien de l'argent. Et Mr Morville[208], lieutenant de vaisseau, comandoit
une grande flutte du Roy nomée la _Gironde_ ayant 40 canons, et il
s'apprêtoit pour partir et me promis et au Religieux notre passage
gratis, et je fis embarquer une partie de mes hardes et provisions au
bord. Et en même temps il parut cinq vaisseaux le travers de la Gonave
qui est une isle inhabitée à 4 lieux de Leogane où notre navire étoit
devant la petite rivière, et lorsque nous reconnusmes les pavillons
anglois Mr De Morville jugea à propos pour sauver son navire de tascher
de le faire entrer dans le grand cul de sac, et nous fismes nos
diligences; mais à l'entrée le vent nous manqua et voyant que nos
ennemis s'approchoient nous mismes nos chaloupes en avant pour nous
attirer à terre et échouer pour ne pas nous laisser enlever.[209] Nous
échouasmes proche des mangliers qui sont des tissus d'arbres entrelassés
qu'à peine les hommes y peuvent passer, et nos ennemis voyant notre
manoeuvre nous cannonnèrent fortement, tirant dans nos mastures pour
favoriser et ne pas endommager deux brigantins et leurs chaloupes qu'ils
avoient envoyées armées pour nous enlever. Je dis à Mr de Morville qu'il
falloit faire percer quelques trous dans notre calle pour y faire entrer
l'eau et de ne permettre à l'équipage de se débarquer affin de deffendre
l'abordage des brigandins et des chaloupes. Nous les rebutasmes par
plusieurs décharges de notre mousqueterie, mais ils envoyèrent deux
frégattes légères de 24 à 30 canons qui ne tiroient pas tant d'eau que
nous et qui ne venoient pour nous aborder et auroient enlevé nostre
vaisseau, ce qui nous engagea d'y mettre le feu à trois différents
endroits, et nous nous sauvasmes à terre simplement qu'avec ce que nous
avions sur notre corps, et le tout fut conssomé par le feu, et de dépit
nos ennemis cannonnèrent le bourg de la Petite Rivière et ceux de
l'Ester et du Petit Goave sans nous faire que très peu de domage, et un
seul homme fut tué et un qui eut une jambe emportée et nous n'avons pu
savoir ce que nous leur avons fait par nos canons. Nous aprismes
seulement que c'étoit l'admiral Benbou[210] qui comandoit une escadre et
qu'ils cherchoient Mr Ducasse[211] qui comandoit une de nos
escadres,[212] enfin nous nous trouvions presque dépourvus de nos
commodités et privés de repasser sitost que nous l'espérions en France.
Et plusieurs riches habitants s'efforçoient à qui nous auroit chez eux
et de nous bien traiter entr'autres un Mr Le Maire, originaire de
Dieppe, et le gendre de son épouse procureur général du conseil, nomé Me
Duquesnot. Et un nomé Gottreau de la Rochelle n'étant qu'un tonnelier de
profession sans savoir ny A ny B., avoit hérité d'une belle succession
avec une belle terre et sucrerie et plus de 50 neigres travaillants et
vivoit honorablement, Et par amys il obtint une charge de consseiller
qui l'anoblit, et Mrs ses confrères l'ayant receu et enregistré ses
provisions luy defférèrent de rendre un raport sur un procèes qui étoit
assées d'importance que l'on creut bien estre lui estre donné par
dérizion. Il n'y avoit ny procureur ny advocats pour se conssulter. Il
me vint chercher avec mon Religieux dans son carosse, nous disant que
nous luy fissions l'honneur de passer quelques jours avec luy, et nous
emena. Le premier jour il ne me parla de rien; et le landemain, au
lever, il me fit apporter par un jeune commis qu'il avoit à à gages deux
sacs de papiers du procès qu'il avoit à rapporter et débuta: «Vous qui
estes de Normandie debvez estre au fait des affaires; je vous prie de
m'aider.» Je luy dits: «Je n'y suis pas plus savant que vous; j'ay esté
en mer dès ma tendre jeunesse et ne me suis attaché qu'à la navigation.»
Il me répartit: «Vous savez sy bien lire et écrire, peut-estre
comprendez-vous le fort de cette affaire.» Et pour le contenter
j'examiné les écritures du premier sac. Je trouvois que cette partye
avoit grande raison dans ses demandes. Et quelques jours après que j'eus
veu les pièces du deffendeur, je trouvois qu'il avoit encore plus de
raison. Mr Gottreau se prend à rire et dire: «Qui diable a donc plus de
raison? Parbleu, je say bien pour me débarasser ce que j'ay à faire.» Je
demande: «Hé quoy, mon amy?» «Il m'est venu une bonne pensée. J'ay
toujours ouy dire que la justice avoit des balences en main et les yeux
bandés, je les ay bien puisque je ne vois goute en cet affaire, ma foy
je vais peser les deux sacs et celuy qui pèsera le plus je luy donne le
gain de sa cause avec dépends.» Et je ne peus m'empescher de rire tout
mon saoul. Il dits: «Riez sy vous voulez, je ne saurois mieux me tirer
de cet affaire que par là, Mrs mes confrères me l'ont remise pour se
moquer de moy et je me moqueray d'eux. Tout ce qui en peut arriver est
que le perdant pourra en appeler au conseil de Paris, et il se passera
plus d'un an avant que l'on sache rien, et dont je vous prie de me
garder le secret.» Ce que je luy promis et tenu. Après avoir pesé, il
fut question de dresser le raport, et il m'en pria. Je luy dits n'y
entendre rien non plus et il fut chercher un raport qui avoit esté rendu
pour luy au subjet de sa succession; nous travaillâsmes dessus, à
changer quelques termes avec les noms des parties, et luy dits de le
faire copier pour que mon écriture ne parut pas, ce qu'il fit par son
comis, et il demeura content et le porta dès la première audience, et le
perdant ne manqua pas d'en appeler, et on apris depuis que son jugement
fut aprouvé au consseil de Paris, et il en fut sy aize qu'il divulgua
comme il avoit fait, et on a pris à proverbe sur les affaires
embarrassantes; il faut faire un jugement à la Gottreau.

Je ne peut trouver de passage que sur le mois de février 1703 que Mr de
Morville ayant apris qu'au Petit Goave il y avoit un moyen navire de 12
canons de la Rochelle, le capitaine Billoteau qui s'aprestoit à partir
et que luy et son équipage devoient passer et je fus par terre trouver
le dit capitaine et arrestay mon passage et du religieux pour chacun 50
écus et que nous embarquerions des volailles et rafraichissements, et ce
navire fut retardé de 2 mois et demye par une voye d'eau qu'ils eurent
paine à trouver et l'étancher, et ne peumes partir qu'à la fin de juin
avec un petit navire aussy de la Rochelle nomé la _Biche_, et nous
débousquasmes pour l'isle de Sainct-Thomé, et faisant nos routes jusqu'à
la hauteur des isles de Bermudes que nous vismes étant à 7 lieux de
nous. Et lorsque nous les eusmes dépassés d'environ 60 lieux nous fusmes
frappés d'une rude tempeste, en ouragan et dont un rude coup de mer nous
renversa entièrement sur le costé de babord, quoyque nous n'eussions que
notre seulle grande voille déployée et les mâts d'hune abaissés, nous
nous creumes tous péris et je sautay avec un bon matelot sur le haut
costé de nostre navire pour éviter un peu le dernier moment de vie. Je
pris mon couteau et coupois les ris des grands haubans. Je dits à ce
matelot nomé André d'en faire autant et ce qu'il fit avec agilité; cela
fit rompre notre grand mât, lequel tomba sur celuy de Misenne quy tomba
aussy sur le mât de Bauprey, lesquels cassèrent tout, et le navire se
redressa. Nous coupasmes le mât d'artimon, ainssy nous nous trouvasmes
sans aucun mat ny vergues. L'on courut aux pompes et ne trouvasmes que
trois pieds d'eau dans notre calle qui y avoit entré par nos mortes
oeuvres lorsque le navire fut empenché sur le costé, et nos mats qui
étoient retenus le long de nous par leurs cordages qui les y arestoient,
et nuitament sans pouvoir se servir de lanternes et à tastons nous
coupasmes tous les cordages qui les arestoient et heureusement un segond
rude coup de mer nous frapa et nous fit passer pardessus, ce qui nous en
dégagea. Mais ce dernier coup de mer nous cassa nostre timon dans la
mortoise du gouvernail, lequel donnoit de si grandes secousses aux
ferrures du gouvernail que nous étions dans les frayeurs qu'il n'évantat
ou emportats l'étambot. Cependant je trouvay un expédient d'arester ce
débat et de faire saisir d'un bord notre gouvernail et sans secousse, et
notre pauvre navire arriva vent arrière sans mâts ny sentiment du dit
gouvernail, et se mit sur l'autre costé à travers au vent, et il se
tourmentoit extrêmement à rouler à faute du soutient des mâts. Je fits
jeter à la mer dix de nos canons pour le soulager, après quoy je creus
pouvoir changer d'une chemise et d'habit, mais aucun de nous n'eurent un
filet de sec. On me donna un verre d'eau-de-vie et Mr de Morville ainssy
que tous en général dirent: «Après Dieu, voilà notre sauveur.» Et je fus
caressé on ne le peut plus. Nous trouvasmes six de nos hommes de moins
et tout notre pain et biscuit mouillé et gasté ainssy que nos légumes,
toutes nos volailles emportées et nos moutons, cochons et canards. Nous
trouvasmes une cage avec dix dindes noyées, que nous salasmes par
quartiers et une truye noyée arestée soubs notre chaloupe. Nous
épluchasmes nostre biscuit qui n'étoit point mouillé ou peu que nous
mismes seicher au soleil et puis nous le partageâmes également du petit
au grand à chacun trois onces par jour pendant 20 jours. La tempeste
dura trois fois 24 heures et la mer étoit épouvantable; les vagues
estoient en feu et plus hautes que des hautes montagnes, et nous fusmes
pendant ces espaces à la dérive au gré des temps, et lorsque cela fut
apaisé nous tinsmes conseil pour nous réquiper de notre mieux, et de
quel costé nous pouvions faire une relasche. Les uns étoient d'aler
chercher Plaisance[213] en Terre Neuve et les autres pour la Martinique.
Je remontray que Plaisance étoit plus éloigné de nous et que les gros
vents et les brouillards y reignent souvent, et que de l'autre costé les
temps y sont plus pacifiques et tous d'un commun accord adhérèrent à mes
sentiments. Il se trouva dans notre entrepont un sapin de 18 pieds de
long et gros de 9 à 10 pouces dont nous fismes un grand mat, l'ayant
renforcé par des quartiers de planches que ny avions reliez; notre timon
de gouvernail fut ralongé et renférer par deux pinces de fer; nous
déclouâmes les ourlets et lisses de nos plats bords que nous reliasmes
ensemble comme un fagot et en fismes un mât de misenne, et nous
attachasmes trois avirons de chaloupe pour faire un mât de beaupré, et
de la gaule d'enseigne en fismes le mât d'artimon, ainsy nous fismes des
vergues de toutes menues pièces avec des barres de cabestan, et de nos
menues voiles d'étay et des perroquets nous fismes des voilles légères à
proportion des mastures. Et nous faisions 16 à 18 lieux quelquefois 20
par 24 heures. Il y avoit pour l'équipage un peu de boeuf et du lard
salé, mais échaufé et détrempé à l'eau de mer. Je dits à quelques
matelots de nous atraper des rats, et que je les payerois bien. Ils
firent des attrapes et j'en payé deux 30 sols. Cela anima les autres à
en prendre, et il n'en manque pas aux navires qui sont chargés de sucre.
Ceux qui s'étoient raillées de moy pour les rats y prirent du goût, et
nous les firent enchérir jusqu'à un écu la pièce étant devenus plus
rares. Et au bout de 21 jours, nous mettions des morceaux de cuir en
poil à la détrempe; nous en fimes bouillir, cela venoit en colle et très
puante, mais grillés sur les charbons nous en servions et apaisions
notre grande faim. Nous souhaitions fort d'estre encontrés de quelques
navires ennemy qui nous peut prendre; les médecins n'ont jamais ordonné
pareil régime. Et la 26e journée de route après, ce torrent nous conduit
en vue de l'isle de Sainct-Eustache habitée par les Holandois. Plusieurs
de nous disoient de nous y aler rendre. Je mits opposay et fit
connoistre à Mr de Morville et au capitaine Biloteau qu'il n'y avoit pas
de sens à nous mettre prisonniers. Et que avant la nuit nous
attraperions l'isle de Saint-Thomé appartenant aux Danois avec lesquels
nous étions en paix. J'en feu creut, et le lendemain après 27 jours de
cette marche nous y entrasmes dans un bon port, où rien ne nous manqua
sitots que j'eus salué le gouverneur Danois, lequel me dits de nous
adresser au directeur du comptoir de Brandebourg qui avoit de bons
magasins. Je fus le saluer avec notre capitaine, et après luy avoir
raconté notre désastre il nous dit: «Voilà un navire proche du vostre
qui est à peu près de mesme grandeur, qui est une prise faite sur les
Anglois par Mr de Beaumont[214] comandant une frégatte de 24 canons pour
le Roy de France et il m'a délaissé cette prize pour la vendre s'il en
trouve l'occasion. Le corps du navire a esté jugé incapable de pouvoir
retourner en Europe et il en a pris dans sa frégate le chargement, la
masture et les agrès vous seront propres; je vous vendray le tout, voyez
ce que vous m'en voulez donner.» Billoteau demanda du temps pour
répondre et voulut s'informer s'il se trouveroit pas des mats du pays a
bon compte. Je luy fis connoistre que non et où trouveroit-il des
haubans, étais et autres manoeuvres, mâts d'hune et vergues et voiles,
et il me pria le lendemain d'aler arrester le prix de toutes choses, et
qu'il m'aprouveroit. Je fus au directeur lequel me dit: «Je ne vendray
rien en particulier, il faut que vous achetiez tout ou rien.» Il en
vouloit cinq mille livres et nous tombasmes d'accord pour trois mil deux
cents cinquante livres. Je retournay à nostre bord en rendre compte, et
on fut avec raison bien contents. Mr de Morville me demanda sy je
comptois encore me hasarder avec le navire du dit Billoteau après ce qui
nous étoit arrivé. Je dits que c'en estoit la raison et que dans tout
autre que nous n'aurions pas échapé. Il me dits: «Pour moy ny mes
officiers ny équipage ne nous y embarquerons pas, je vais affretter un
bateau du pays pour nous porter à la Martinique, sy vous voulez venir,
il ne vous en coûtera rien ny à votre moine.» Je le remerciay et luy
représentay qu'à la Martinique l'on couroit risque d'estre attaqués de
la maladie de Siam[215] et que nous serions aussy prêts à partir de ce
port que luy arrivé à la Martinique et étions au débarquement et il se
fascha de ce que je ne le voulut pas suivre, et trois jours après il
partit dans le bateau. Je donnay les soins de faire faire le biscuit
pendant que Billoteau accrocha son navire contre la prise et se ramasta
entièrement à des vergues, cordages, et de huit canons et de deux ancres
et cables et ne laissa que la carcasse de la dite prise. L'on fit des
eaux et du bois; nous fismes bonnes provisions de bestiaux et volailles
étant à meilleur compte que dans nos isles et deux bariques de vin, et
partismes le 9e septembre 1702 de ce port: nous débouquasmes le mesme
jour et continuasmes nostre route pour France jusqu'au 15 octobre
n'estant qu'à trente lieux de Belle isle nous fusmes encore frapés d'une
très rude tempeste où nous pensasmes encore périr, notre capitaine
voulut faire couper le grand mat et m'y oposay, et deux braves hommes
montèrent à la hune et coupèrent le mat d'hune qui tomba à la mer et le
navire en fut soulagé et nous étions sans aucune voile nous sentant
proche de la terre, et qu'il y avoit plus de 8 jours que nous n'avions
pu observer la hauteur. Sur les dix heures de nuit il calma et nous
sondasmes et y trouvasmes 37 brasses d'eau, nous mismes à la cape
jusqu'au jour que nous poussasmes à toute voile excepté le grand hunier
dont nous avions coupé le mat, et sur les deux heures après midy nous
reconnusmes la terre par la baie de Marmoutier, le capitaine Billoteau
voulut reprendre au large pour regagner la Rochelle, je luy représentay
que le temps étoit tout disposé à nous redonner une segonde tempeste au
soleil couchant, et que n'ayant plus de grand hunier pour soutenir au
vent et que nous péririons tous. Son pilote et son équipage se mirent de
mon costé, et je conseillay d'entrer dans la rivière de Nantes d'où nous
n'étions plus qu'à 3 lieux et nous attrapasmes à cinq heures à l'ancre
devant St-Nazère. Il vint à notre bord une chaloupe du dit lieu, je m'y
embarqué et le moine et quatre autres passagers et nous ne fusmes pas
sitots débarqués de la chaloupe que la tempeste recomença; on ne pouvoit
se tenir dans les rues par les ardoises, qui tomboient des maisons et de
l'église, et le lendemain il se trouva perdu et échoué à la coste plus
de 4 batiments. Billoteau y pensa périr sy la tempeste avoit un peu
duré. Nous affrétames une chaloupe pour nous porter à Nantes, où je
débarquay sur les trois heures; les négossiants s'estoient assemblés à
la bourse s'informant des navires qui avoient péry le jour précédent, et
il y en eut qui me reconneurent et me firent de grands accueils me
conviant à souper, et entr'autres Mr René Montaudouin et Mr le Prieur me
demandant d'où je venois. Je leurs dits et donnay des lettres au dit
sieur de Montaudouin. Il m'embrassa et me dit: «Je suis intéressé de
plus de 6 mil livres sur ce navire; j'ay receu des lettres dès son
départ de Sainct-Domingue et par le long temps je l'ay creu péry, car
s'il avoit esté pris j'en apris les nouvelles et hier je voulut donner
80 pour cent pour que l'on m'assura et n'ay pas trouvé qu'il le voulut.»
Je me deffendis de souper étant fatigué et à cause du moine, et le
lendemain Mr de Montaudouin receu une lettre de son capitaine Billoteau
qui luy marquoit sy nous sommes en vie et arrivés au bon port nous le
devons par deux fois après Dieu à Mr Doublet que nous avons nomé notre
Rédempteur, et vous ne debvez luy faire payer son passage. Mr de
Montaudouin fit lecture de la lettre devant la Bourse, après quoy il
vint avec son frère Bertiere à mon auberge me prier d'aler disner et ne
peut m'en dispenser, et à la fin du repas il me leut sa lettre et me
dit: «Vous ne m'aviez dit, et j'aurois pris votre passage mais je vous
l'aurois en voyé sy vous aviez party et, loin d'en prendre, acceptées ce
petit présent, je say que vous n'avez pas gagné dans votre voyage.» Et
il me donna 25 louis d'or malgré mes refus, et deux jours après je pris
la route de venir chez moy avec mon religieux Espagnol et nous restasmes
bien 15 jours à nous rétablir.

Et ce religieux me prioit d'aler l'acompagner à Paris et luy servir de
conducteur par mes amis pour se présenter aux pieds du Roy, représenter
l'injustice de Mrs ses lieutenants contre les ordres de sa Majesté tant
pour luy que pour le sieur Ramos. Je luy dis que je ne voulois plus
faire de poursuites à mes dépends, et que je ne voyois pas jour de
pouvoir rien obtenir, et que ces messieurs qui avoient eu le plus fort
du butin des forbants nous joueroient toujours, et il me pria sy
fortement et qu'il me défrayeroit avec mon épouse de l'aler et du séjour
à Paris et de notre besoin chez nous et nous nous laissasmes gagner.
J'avois aussy en vue quelqu'entreprise. Nous y fusmes dans une auberge
plus d'un mois sans pouvoir obtenir d'audience et pouvoir le faire
aprocher de sa Majesté. J'eus recours à Mr le mareschal duc de
Harcourt[216] dont j'avois eu l'honneur d'estre bien voulu étant à
Dunkerque, et il nous promit qu'en peu s'il nous présentoit pas qu'il le
feroit par quelqu'autre seigneur, et au bout de huipt jours il me fit
advertir de nous rendre à Versailles le trouver, où il nous dits d'aller
de sa part à Mr le mareschal duc de Duras[217] qui étoit de garde. Ce
seigneur nous receut bien et nous dits de nous trouver le lendemain dans
la grande galerie avant que le Roy fut à la messe et nous n'y manquasmes
pas. Mr de Duras nous présenta à Sa Majesté. Le religieux avoit son
placet tout prêt, se jetta à genoux et le Roy luy dits en bon Espagnol:
«Levez-vous, Père, je vais expédier votre placet que vous redemanderez à
Mr de Pont Chartrain[218].» Et nous nous retirasmes. Le Père étoit bien
content et je ne l'étois pas. Car je savois que les deux lieutenants du
Roy étoient ses créatures, mais coment le dire au Roy. Mr de
Pontchartrain nous détint plus de quinze jours sans nous expédier, et il
nous dits: «Que prétendez-vous? que les lieutenants du Roy payent pour
des forbans qui se sont échapés, j'en ay des nouvelles, revenez demain.»
Nous y fusmes et il nous délivra un paquet bien cacheté disant: «Tenez,
voilà les dernières ordres du Roy.» Et puis il me demanda: «Et vous?
retournez-vous aussi à Sainct-Domingue.» Je dits: «Non, Monseigneur, j'y
ay perdu mon temps et n'espère pas en rien retirer.» Il sourit et ne dit
rien. J'en tiray mauvaise augure et nous retournasmes à notre auberge à
Paris de la part de Mr D'Argenson[219]. Et dès le lendemain vint nous
trouver deux religieux du grand couvent des Augustins[220] nous dirent
que leur supérieur ne pouvoit souffrir un de l'ordre en auberge, et
qu'ils avoient une chambre à luy donner et l'enlevèrent au grand couvent
où il se dit docteur en médecine, et un jeune moine adroit le proclamoit
habile de tous costés, et il eut beaucoup de gens de considération qui
tomboient dans ce panneau et s'en faisoit traiter et en bonne foy il ne
savoit pas son rudimen et atrapa bien des sots. Je voulois m'en revenir
avec mon épouse, il nous pria sy fort et nous défrayoit jusqu'aux
carosses dont nous nous servions.

Je pensois à mes affaires, et un jour vers le mois de mars 1703 que
j'étois en visite chez Mr Ducas[221] qui venoit d'estre fait Grand
d'Espagne et lieutenant général des armées navales, et après que je
l'eus complimenté, il me demanda ce que je faisois et que c'étoit domage
que j'avois quitté le service du Roy, et que je serois fort advancé, je
luy dits que je n'ay quitté que lorsque je n'avois plus de patrons. Sur
cela il me dit: «Voulez-vous comander un vaisseau du Roy pour notre
compagnie de la Siento[222]?» Je luy répondit qu'il me fera bien de
l'honneur et du plaisir, et il m'en assura et me dits que dans quinzaine
je fus le trouver à l'assemblée au grand bureau, où je ne manquay pas de
m'y trouver, et lorsque ces Mrs firent assemblée on me fit entrer et Mr
Ducas dits: «Messieurs, voilà un homme dont je connois fort les
capacités au fait de marine et qui a du service sur les vaisseaux du
Roy, vous ne pouvez mieux à qui donner le commandement d'un des
vaisseaux.» Et je fus agréé, et l'on me dits que le lendemain j'eus à me
rendre chez Mr Pasquier, directeur général de cette Compagnie Royale,
pour faire avec luy mes conditions d'engagement, ce qui fut arresté, et
Mr Pasquier me donna congé pour un mois pour reconduire mon épouse et
pour disposer de mes affaires domestiques, et après ce terme expiré
ordre de me rendre à Paris pour y recevoir mes derniers ordres, lesquels
portoient de me rendre incessament à Rochefort pour faire le radoub du
vaisseau du Roy nomé l'_Avenant_ et de ne l'armer que de 36 canons et
160 hommes d'équipage et que toute chose me seroit fournie à l'arsenal
touchant ce qui concernait le radoub et l'armement quant aux vituailles
et dépences; pour les engagements des équipages la compagnie fourniroit
le nécessaire par Mr Du Casse, directeur à Rochefort, et à la Rochelle
par Mr Herault père et fils. J'arrivé à Rochefort au comencement
d'octobre. Après avoir salué Mr Begon[223] intendant et Mr Du
Magnou[224] et marquis de Villette pour lors comandant, je fus chez Mrs
les officiers du port, dont j'étois fort connu et nous travaillasmes de
concert au devis de ce qu'il y avoit à faire au vaisseau, après quoy me
restoit les soins d'y faire travailler, ce que je fis avec beaucoup
d'exactitude. La Compagnie nomma Mr de Fondat pour capitaine de la
frégatte la _Badinne_ et le sr Barnaban pour capitaine du vaisseau le
_Faucon_ de chacun 30 canons et le sieur Desmonts capitaine de la
frégatte le _Marin_ montée de 26 canons et chaque de 130 hommes. L'on
travailla au radoub des quatre à la fois, et aussy Mr Marin[225]
capitaine de brulot pour comander la frégatte l'_Hermione_ de 30 canons
pour porter aux isles de l'Amérique Mr Deslandes[226] intendant à
Sainct-Domingue et directeur général dans toute l'Amérique pour cette
royale compagnie. Nos frégattes et vaisseaux ne furent aprestés qu'à la
my de février 1704 que nous sortismes la rivière de Rochefort et fusmes
à la rade de l'isle d'Aix huipt jours pour y recevoir nos rechanges et
les poudres et munitions ensuite nous fusmes en la rade de chef de Bois
pour recevoir les marchandises pour la traitte des neigres ainsy que les
vituailles, et la Compagnie m'honora de me donner le commandement sur
l'escadre de nos quatre vaisseaux. Le sieur de Fondat voulut prétendre
commander disant qu'il étoit mon ancien dans le service de cette
compagnie, ayant fait un voyage dans une de leurs frégattes. Mr Du
Casse, lieutenant général des armées du Roy, qui avoit toute direction,
luy demanda combien de campagnes il avoit fait au service de Sa Majesté,
ne sachant que répondre il luy dit de m'obéir ou d'estre démonté et le
tout fut apaisé. Et Mr Du Coudray Guymont[227] arriva aussi en rade du
chef de Bois avec le vaisseau du Roy l'_Alcion_ de 52 canons et
plusieurs frégattes et navires marchands pour l'Amérique et nous
composant d'une flotte de 46 batiments dont le sieur Du Coudray étoit
commandant jusqu'à notre séparation et nous partismes le 26 de mars de
cette rade de chef de Bois, et fusmes tous ensemble à 120 lieux ouest
des caps sans rencontre d'ennemis, et nous nous séparasmes, et je repris
le commandement sur nos quatre vaisseaux[228].



CHAPITRE X

Voyage aux côtes d'Afrique.--Prise de dix navires.--Traite des nègres à
Whydah.--Construction d'un fort.--Coutumes du pays.--Incendie de
l'_Avenant_.--Arrivée à la Grenade, à Saint-Domingue.--Maladie de
Doublet.--Il séjourne à la Havane.--Il y défend le consulat de
France.--Retour en Europe.--Entrevue avec M. de Pontchartrain.--Doublet
reçoit le commandement d'un vaisseau de 40 canons.--Il se prépare à un
voyage dans les mers du Sud.--Il défend Toulon contre les
Anglais.--Conclusion.


Nous fismes nos routes pour nous rendre aux costes de Guinée et lieu de
destination à Spada, et la première terre de ceste coste que nous
aprochasmes fut le cap de Mesurade[229] où nous prismes quelque peu
d'eau et de bois et nous y trouvasmes quelques nègres qui nous vendirent
un peu de ris, et en passant en vue du cap de Monte le sieur de Fondat
sur la _Badine_ s'en étant aproché plus que nous y aperceut un navire à
l'ancre et nous fit des signaux d'aller avec luy ce que nous fismes. Et
l'ayant aproché nous le reconnusmes estre anglois et nous le canonasmes.
Ils coupèrent leurs câbles et échouèrent en costes plutôt que de se
rendre à nous. Nous envoyasmes des chaloupes bien équipées avec nos
officiers qui le sauvèrent et mirent à flot, et nous descendismes à
terre où nous trouvasmes une grande baraque faite avec facinnes dont les
nègres du pays s'en étoient mis en possession et pilloient tout ce qui
étoit dedans, ayant peur de nous se sauvoient dans les bois avec chacun
leur charge, de bassins d'étain et des petites canivettes pleines de
liqueurs composées d'eau-de-vie de grains et avoient enlevé les Anglois
dans le haut du pays rempli de marais et rivières qui inonde beaucoup de
ce pays. Nous rapatriasmes de ces naturels du pays qui étoient très
farouches et pour les amener à nous on leur présentoit des raisins et
canivettes et pots d'étain qu'ils n'avoient encore enlevés ils les
recevoient à longueur des bras et nous les arachoient et fuyoient. A la
fin leur chef nous présenta à nous capitaines chacun un petit bateau de
roseau qui est le signal de paix et beurent en mesmes les flacons et
sumanisèrent avec nous par des signes d'amitié ny ayant aucuns de nous
qui entendissent leur langue ny eux la nostre, et par signes montrant le
navire anglois et la baraque nous leur fismes entendre de nous amener
les gens, et ils députèrent deux des leurs qui sur le soir nous
amenèrent deux hommes et dont il y avoit un françois nomé Pierre Roche,
de Bourdeaux, qui nous dits avoir esté pris par ce mesme navire à la
hauteur de Madère chargé de vins et affecté pour la Martinique et que
luy dit Roche étoit le capitaine du navire et que l'Anglois l'avoit
envoyé son dit navire et les gens à la Barbade, et luy retenu sur ce
navire anglois, nomé l'_Archiduc_ avec trois de ces gens, mais que sy
nous n'avons pas de compassion des autres qui ont esté enlevés
qu'indubitablement ils seront tous mangés par les Barbares qui sont
antropophages, et qu'ils avoient un des quartiers d'hommes pendus à des
crocs et qu'on leur fit entendre que lorsque les quartiers seroient
mangés on leur en feroit autant, et qu'on le fit boire dans un crâne où
la chaire étoit encore fraiche. Et sur cette déposition nous nous
saisismes du chef et de dix autres leur faisant entendre de nous
renvoyer les autres. Il députa les deux mesmes qui avoient amené le dit
Roche et le lendemain nous ramenèrent le capitaine Anglois et reste de
son équipage, excepté un jeune homme nepveu du dit capitaine qui fut
mangé en sa présence la nuit précédente dont il étoit fort afligé. Ils
traitoient du bois en bûche très jaune et busche de bois de campesche et
puis nous en alasmes avec ceste prise où il n'y avait presque plus rien
dedans et nous laissasmes les bois en buscher, et poursuivismes nos
routes, et cinq jours après étant éloignés viron à trente lieux au large
de Sestre, la _Badinne_ aperceut un navire sur lequel elle donna la
chasse, et nous tira du canon pour nous appeler, l'ayant reconnu navire
Holandois et mesme Mr Fondat le fut ataquer, mais n'osoit l'aborder le
croyant aussy fort que luy, ce qui m'obligea d'y aller. Et étant à
portée du dit Holandois je luy envoyay deux bordées de canons et il se
rendit et nous l'amarinasmes. Le capitaine nomé Simon Roux fut blessé à
la cuisse et au jaret, dont il se guérit longtemps après. Je fis
amariner par mes gens et officiers cette prise qui étoit une flutte de
350 thonnaux et 24 canons, 70 hommes d'équipage et nomée la _Rachel
d'Amsterdam_ destinée pour le fort de Mina où est le comptoir de
Holande, et étoit chargé de beaucoup de bons effets pour la traitte des
neigres, et nos officiers et équipages de nostre petite escadre ne
manquèrent pas de piller beaucoup de choses, quelques soins que je peus
aporter à les en empescher, et tout ce qui fut emporté dans mon bord de
marchandises je fis prendre un état par notre écrivain du Roy et par nos
commis préposés de la Compagnie et les fit enfermer dans une de nos
soutes qui avoit esté vidée de biscuits, promettant à tous nos officiers
que lorsque nous arriverons à un port de l'Amérique soit Cartagesne ou
Portobello où il s'y doibt trouver un directeur de la compagnie que nous
luy déclarerions tous les susdits effets provenant des prises, et que ce
qu'il nous adjugera estre pour nous que j'en feray faire les partages
entre nous afin de n'avoir des reproches de la Compagnie. Mais cela
m'attira autant d'ennemis qui vouloient posséder chacun leur part pour
les trafiques aux costes de Guinées, ce qui nous étoit bien défendu par
nos engagements en fin d'une bonne paix que nous vivions, ce me fut
autant d'ennemis. Et continuasmes nos routes et fismes encore quelques
prises de trois brigandins anglois et de cinq brigandins portugois de
peu de valleur et dont nous en redonnasmes quatre à nos prisonniers pour
les reconduire ou bon leur sembleroit. Nous fusmes devant le fort d'Acra
où est deux comptoirs, l'un Holandois et l'autre pour le Roy de
Dannemarc dont le lieutenant vint à mon bord savoir sy je voudrois
traiter quelques effets de la prise Holandoise. Je luy dits ne le
pouvoir faire et mes officiers demandoient leur part des pillages que je
ne voulus leur acorder, ce qui redoubla la haine contre moy, jusqu'à
nostre aumonier qui étoit le pis de tous et à les animer. Enfin le 27 de
septembre 1704 nous arivasmes à la rade de Juida[230], lieu de
destination où étoit nostre comptoir sous la direction du sieur Gommets.
Il fallut débarquer au rivage pour l'aler trouver à deux lieux dans les
terres où ets le Roy en la ville de Xavier qui nets qu'un hameau de
cabanes en forme du dessus d'un colombier, les murs d'argille et
couverte de roseaux. Et estant advertis qu'il est dangereux aux
Europiers d'estre mouillés particulièrement au ventre, l'on enfonce dans
un baril ce qu'on a de bonnes hardes pour échanger sitots que l'on est
débarqué et on at sur soy simplement que veste et culotte et bas, car on
ne peut débarquer que très rarement sans estre mouillé des flots, en
premier lieu partant d'abord dans les chaloupes lorsqu'on aproche de la
barre. Il faut mouiller l'ancre de la chaloupe et se tenir au dehors des
brisans de la dite barre, puis deux ou quatre nègres s'embarquent dans
un canot et viennent vous recevoir et ce que vous avez repassent par
dessus la dite barre, qui est toujours fort agitée et qu'il est presque
impossible d'éviter d'estre mouillé, et à l'abord du rivage sont
plusieurs neigres préparés à vous débarquer promptement et échouer le
dit canot, et au cas qu'il soit comblé d'eau en passant la barre, ils
vous repeschent, mais il en périt quelquefois des nostres, et lorsqu'on
a repris les hardes du baril, on change sans estre à couvert, puis on
vous présente un hamac attaché à une bonne perche par les deux bouts du
dit hamac, et vous couchées de vostre long, et deux forts neigres le
chargent sur leurs épaules et vous portent jusqu'au comptoir parce qu'il
y a plusieurs étangs pleins d'eaux à passer sur cette route, ce qui en
fait leurs fortifications, et il n'y a d'eau que jusqu'à la ceinture
d'un homme de bonne taille. Etant arrivés, Mr Gomat et autres comis nous
reçoivent civilement, et nous présentent bien à manger, et après estre
reposés jusque sur les 3 à 4 heures, il me conduit avec un ministre
d'Estat avec nos présents.

L'on y entre par une basse cour quarrée, entourée de basses maisons, les
murs d'argile et couverte de rozeaux, et ladite basse cour sans pavés. A
l'entrée est un corps de garde gardé par dix ou douze noirs avec leurs
fusils apuyées contre le mur, et à l'entrée de la salle est un
sentinelle sans armes et la dite salle sans porte, où à l'entrée est
tendu du haut en bas une étamine comme d'un pavillon de nos navires par
careaux rouges et blancs. Le ministre de la marine nomé le capitaine
Asson, homme très bien de taille et d'esprit quoyque noir laissa ses
gardes à l'entrée de la cour de ce magnifique palais, et lorsqu'il nous
conduit proche le rideau sans couler il se mit à marcher par dessoubs
sur ses genoüils et ses mains passant par dessoub le dit pavillon comme
une beste jusquà estre à portée de parler au Roy, et luy annoncer notre
venue pour avoir son audience. Et il revint sur ses pas en la mesme
posture, le cul en arrière jusqu'à dépasser le dit pavillon, et puis il
se dressa en nous disant d'entrer et de nous seoir sur les tabourets qui
étoient en la dite salle. C'étoit des sièges d'une masse d'argille qui
ne peuvent estre remuez, et il nous suivit sur les quatres pattes ainsy
dire, et en cette figure s'aprocha du cabinet Royal situé dans le milieu
de la salle contre le mur qui est un petit enclos de cannes de roseaux
où ce roy noir des plus noirs étoit couché sur une natte sur le costé
apuyé sur son coude et fumant une pipe de tabac, et du costé de sa teste
est une ouverture à cete alcôve, et aux pieds où étoit une négresse qui
tenoit un bassin de cuivre très salle pour luy servir de pot de
comodité, et luy emplissoit une autre pipe pour fumer et vis-à-vis son
estomac étoit une plus jeune noire assise sur ces talons tenant un vase
de fayence où le dit Roy crachoit affin qu'à nuit fermante, au son du
tambour, on enteroit ces Reliques, etc. A son audience il me fit dire
par son ministre, capitaine Asson, qui parloit françois sans avoir sorty
du pays, l'ayant apris dans notre comptoir. Il témoigna sa joye de notre
arrivée, et qu'il m'invitoit avec les autres capitaines de mon escadre
au lendemain à disner, et nous présenta un petit verre d'au-de-vie et
puis nous retirasmes au comptoir où fusmes souper et coucher.

Au lendemain, nous fusmes sur les unze heures introduits par le mesme
ministre pour le disner. Ce fut la mesme sérémonie à notre entrée, et
une table fut dressée au milieu de douze tabourets d'argille immuable,
et je fus placé à celuy plus proche de l'ouverture de l'alcôve pour que
le Roy me fit entendre ces discours par un autre interprète, veu que le
capitaine Asson étoit à table avec nous pour représenter sa place. Et
l'on nous servit du riz avec des poulles et force poisure, puis du
boeuf, du cabrit et des poules en abondance, rôties, à demy bruslées,
les cuisses et les ailles sans brochettes, tirant des bottes de chaque
costé. Le pain et le vin ayant esté fourny et les serviettes par Mr
Gomet, et aux deux bouts de la salle qui nest planchée ny voutée, voyant
les lattes et roseaux et quelques lézards et couleuvres coure au
travers, à ces deux bouts étoient grand nombre de femmes et filles du
sérail que chantoient à gorge déployées et d'autres jouent avec des
cornes de bouc parées et d'espèces de cilintres de fer où il y avoit des
bagues de laiton, d'autres de courges et calbasses ornées de cordes, et
des bassins de cuivre sur lesquels on changeoit différents tons
faisoient cacafonie au lieu d'harmonie, ce fut l'opéra dont j'aurois
voulu en estre bien éloigné. Le Roy me fit l'honneur de boire deux fois
de l'eau-de-vie à ma santé et du Roy notre Maistre.

Mr Gomet me prévint de demander à sa Majesté la permission de faire
bastir un fort au delà du passage des eaux affin d'y reporter les
effects de la compagnie que l'on débarqueroit venant de leurs vaisseaux
qui ne pouvoient de mesme jour estre transportées au comptoir, et que
les neigres en voloient grande partie pendant les nuits, et il nous
accorda nostre demande. Mr Gommet m'en pria et mes confrères, et je
demanday au Roy 200 hommes et femmes pour bescher les fossés, et de la
mesme terre qui est toute argille la faire humecter et pétrir par ces
gens pour en dresser nos murs tant de la fortification que des
logements, ce qui nous fut accordé. Après quoy nous visitasmes le lieu
plus convenable et en dressay un plan en forme d'une citadelle à quatre
bastions et six demye lunes, savoir: une entre deux bastions et deux aux
costez de l'entrée du pont levis, et puis les logemens et magasins que
je tracey. Après quoy le Roy nous envoya plus de 400 personnes hommes et
femmes, lesquels creusèrent leurs fossées sur les alignemens que j'avois
marqués de 24 pieds de large sur douze de profondeur, et des mesmes
terres du fossé les nègres et négresses au nombre de 50 la pilloient
avec leurs pieds pendant que d'autres y jettoient de l'eau et formoient
comme une dance ronde s'entretenant par dessoubs les bras, pendant que
deux femmes chantoient une cadence au milieu, puis les autres aportoient
cette terre détrempée sur les alignements du bord du fossey venant en
dedans du fort, en largeur, pour fondemens de 22 pieds et sur la
première toise d'élévation réduit à 18 pieds, et à la seconde thoise sur
16 et à la demie thoise sur 12 pieds, formant un rempart couvert en
dehors d'un parapet de 5 pieds à la base, et sur 4 pieds de hauteur deux
pieds d'épaisseur avec des créneaux de 4 pieds de distance, ainsy les
bastions à proportion avec six embrasures à canons chaque et creneaux
entre iceux, et à l'entrée de la porte étoient soubs le terrain du
rempart deux corps de garde celuy de la droite à costé de l'entrée, et
celuy de la gauche un peu plus en dedans de la place, et y fismes un bon
puits qui à douze pieds de profonds fournissoit de l'eau abondament.
Nous condannasmes la prise holandoise à estre depiècée; nous coupasmes
ses ponts par quartiers pour servir de plate forme soubs les canons des
bastions et montasmes les 24 canons. Nous fismes double porte et le pont
levis des mesmes tillacs de ce navire et les herces du pont levis des
plus forts barots avec les chaisnes de fer destinées pour leurs vergues.
Et puis je fits arborer le grand mât d'hune avec un autre mâts ajusté
par dessus pour y arborer un grand pavillon blanc sur le bastion du
costé de la mer que l'on voyoit de plus de trois lieux, et pour la
première fois on célébra une grande messe et puis les canons du fort
tirèrent et nos vaissaux y répondirent.

La saison nous pressoit à partir, nous laissâmes à Mr Gommet de faire
ses logements à son loisir, et travailla pour expédier notre chargement
et à celuy de la _Badinne_, et il nous délivra 560 nègres et à la
_Badinne_ 450 et des vivres et rafraichissements du pays. Nous avions
mis nos eaux et nos bois dans la prise angloise l'_Archiduc_ et aussy
dans un gros brigandin portuguais pour venir avec nous, et laissasmes
les vaissaux le _Faucon_ et le _Marin_ à cause qu'il n'y avoit pas
suffisamment de noirs pour leurs chargements, et partismes de Juida au
15 de novembre 1704. Et avant de quitter ce pays j'en diray
succinctement de leur Religion et police.

Ils sont tous païens et idolâtres de différentes choses à leur fantaisie
quoiqu'ils aient un grand marabout et d'autres inférieurs. Le grand
marabout étoit le frère de ce capitaine Asson qui un jour me convia à
disner. Et attendant qu'il fut apresté, l'envie d'aller aux commoditez
me prit et il m'enseigna un cabinet où m'étant mis sur le siège
j'aperçeu sur le mur vis-à-vis de moy un serpent vivant gros comme le
bas de ma jambe et qui me regardoit fixement. J'eus frayeur et m'enfuit
la culotte en la main et dits au capitaine Asson sy c'étoit pour me
jouer pièce qu'il m'avoit envoyé au cabinet au serpent. Il se prit à
rire et à le dire à son frère Marabout, lequel y alla et aporta sur ces
bras ceste hideuse beste qu'il caressoit. Je m'en éloignay, et il me
dit: «N'ayez pas peur cest notre fétisse» qui veut dire leur Dieu. Et
ils luy donnèrent du pain de mahis et le reportèrent. Les uns adorent
des cayemants, autres des lézards, autres des chauves souris qui sont
gros comme des pigeons, les autres des arbres, des marmousets faits de
terre et plusieurs choses, cependant sont tous circoncis et ont du
judaïsme et du mahométisme, et ceux qui sont convaincus de crimes sont
vendus esclaves ainsy que les prisonniers de guerre qu'ils font sur
leurs ennemis et ils ont autant de femmes qu'ils en peuvent entretenir.

Quant à leur police, ils sont six Ministres, qui pour distinction
portent une peau de veau et dont les extrémitées en sont ostées, et la
pend avec un cordon de cuir du bout où étoit la queue pendue à leur col,
le poil en dehors trainant de l'épaule gauche au genouil, et lorsqu'ils
passent par les chemins les peuples se croupissent sur leurs talons et
joignent leurs mains qu'ils frappent l'une contre l'autre très doucement
en baissant la teste et se relèvent lorsque ce ministre les a dépascées.
Le premier est pour la perception des droits du Roy et pour le règlement
de la justice et pour mettre à prix les denrées pour les subsistances,
aux marchées, qu'il change de lune en lune. Il est habillé de thoile de
coton rayées de blanc et bleu ayant sur la teste un chapeau de longue
forme pointue et garny sur les bords de petits rubans de diverses
couleurs comme nos païsans aux nopces, et il monte sur une bourique
grise ayant pour selle un tapis de thoille de coton rayé et sans étriées
et un mors de bride d'un os de cabrit, et sortant du palais Royal il
dit: «Il faut aler à un tel ou tel village,» et une femme porte sur sa
teste une grande caisse de tambour ayant derière elle une autre femme
qui avec ces deux mains frape toujours une cadence à leur mode, et bien
du peuple qui les suive. Et lorsqu'ils sont arrivés au hameau ce
Ministre étant monté tournoye autour de tout ce qui est exposé en vente
et en dit le prix qu'on doibt les vendre, on troque d'autres choses
n'ayant autres espèces de monnoye que des petits coquillages nommées des
bouges et lorsqu'il a fixé les prix il dit: «A l'autre lune ce marché se
tiendra à un tel hameau.» Puis il dessend à plat cul, s'asiet sur
l'herbe et on luy présente beaucoup de plats de viande cuittes et des
fruits du pays qu'il mange assées sobrement, et en donne à ses
tambourineresses et gens de la suitte, puis il laisse ses restans à la
populace. Cette politique est pour ameilliorer et faire valoir chaque
hameau et puis il retourne comme il ets venu[231].

L'autre ministre ets pour la discipline des Guerres; l'autre est pour
despescher et recevoir les couriers qui sont toujours de pied, ne
sachant écrire.

L'autre est nostre capitaine Asson pour la Marinne, mais un des plus
beaux noirs que l'on puisse voir ayant de beaux traits, un nées bien
fait, point les lèvres grosses, grands yeux et un beau front, d'une
taille de cinq pieds 8 pouces et bien proportionné de corps et très poly
et gracieux, parlant joliment françois et généreux. Son frère n'est pas
sy bien fait ny poly quoyque grand marabou, et nous n'avons pas de
missionnaires dans tous ces vastes pays où il y a tant de royaumes
divizées qui se font la guerre pour avoir des esclaves et ont
différentes moeurs et religions quoyqu'elles tiennent toutes de Mahomet.

Nous reprenons notre route pour nous rendre au cap de Lopès, à 2 degrés
au sud de la ligne équinocxiale, pour y prendre des eaux et du bois
avant que d'entreprendre le trajet de passer à l'Amérique et nous y
arivasmes au 1er de décembre 1704 avec la _Badinne_ et nos deux prises,
et nous envoyasmes nos chaloupes avec bien du monde pour nos expéditions
de bois et eaux. On me raporta qu'il y avoit plusieurs buschers de bois
coupé à vendre à très bon compte, et qu'il y avoit 5 ou 6 neigres pour
le débiter et entr'autres un qui se disoit le Roy du pays. J'ordonné
d'achepter tous les dits bois coupés, tant pour faire une prompte
expédition que pour conserver nos équipages, sur ce que ce païs est très
mal sein pour nos Européens. Et ce Roy se fit aporter à mon bord, ayant
le corps enveloppé d'une pagne ou coton rayé bleu et blanc. C'étoit un
grand homme bien fait, pouvoit estre âgé d'une soixantaine d'anées,
ayant au menton une barbe longue de 4 à 5 doibs et fourchue. Il avoit à
son col une médaille de plomb doré qui lui tomboit sur le creux de
l'estomac, qu'il avoit eue d'un Holandois qui luy fit acroire que le
prince d'Orange étoit son cousin et luy avoit envoyées et en faisoit
beaucoup de cas. Je luy fits présent de mon manteau écarlate, galonné
d'or, au nom du Roy Louis de France; et nos gens qui s'étoient cabanées
à terre pour diligenter notre travail m'aprirent que ce Roy et ces gens
avoient pour couchure un grabat sur 4 fourches eslevées de 2 à 3 pieds
sans autre chose que des bastons de cannes de rozeaux proche les uns des
autres luy servant de paillasse et matelats, et qu'avant de se coucher
ces gens luy amassoient des fagots de haziers où il métoit le feu et
lors que tout estoit bien bruslé il poussoient les cendres et petits
charbons tout chauds dessoubs et les étendoient de toute la grandeur de
ce lit et puis il se couchoit à nud dessus pour consserver sa santé. Et
quelques des nostres furent à la chasse des buffes, et nous en
aportèrent plusieurs quartiers que l'on ne trouvoit pas de mauvois goût
excepté que la viande en étoit brune et un peu dure, et ceux qui furent
à cette chasse on me les raporta très malades ayant leurs esprits très
égarées. Je n'avois pour lors qu'un malade dans mon bord qui étoit le
sieur Auber, nostre enseigne et mon parent, et dont il n'y avoit plus
d'espoir de vie étant aténué depuis plus de 3 mois des fièvres et
dyssenteries. Nos travaux étoient fort advancées le 7 décembre au soir,
que je dits à notre aumosnier que je le priois de se préparer à nous
dire la messe de bon matin pour la faire entendre à nos équipages à
cause de la feste de la Vierge avant qu'ils reprissent leur travail,
L'aumosnier dressa l'autel dès les cinq heures du mattin et entendit
quelqu'un de confesse, et pendant ce temps les comis de la calle
disposoient pour le déjeuner des équipages. Je faisois donner à chacun
un grand verre d'eau-de-vie. Ils furent à deux pour en tirer d'une pièce
qui étoit en perce et ostèrent la chandelle de leur fanal contre toutes
nos déffences et aprochèrent cette lumière de la bonde de la dite pièce,
que par atraction, la lumière se communiniqua dans l'eau-de-vie et le
malheureux comis nomé Corbin, courut pour avoir de l'eau pour éteindre
le feu, au lieu de boucher la bonde de quelque nipes ou de s'assoir
dessus, et en peu la pièce défonssa et fit un bruit sourd, comme un coup
souterrain: J'étois proche l'aumosnier qui n'avoit que la chasuble à
mettre; nous fusmes épouvantées. Je courus pour m'informer et l'on cria
au feu et toute l'équipage émues se jettoient dans les chaloupes. Je ne
pouvois les obliger de rentrer; je pris un sabre et me jetay dans la
chaloupe et frappay dessus et j'en blessay plusieurs et fis prendre les
sceaux d'eau; mais le feu gagna en plusieurs endroits et dans les
cordages des mats, dont les vergues tombèrent à bas, et alors je me vis
entièrement abandonné de tous. Je m'exposay encore à tirer le sieur
Auber de sa chambre et ne peut se tenir debout; le feu l'embraza, et
avec bien de la paine, je gagné en avant du navire et courut sur le
beaupré où je trouvé une petite chaloupe d'une de nos prises, avec 6 de
nos hommes. Je me glissey le long d'une corde et ils me receurent, et je
les fis ramer droit en avant et nous n'étions à portée d'un pistolet,
que tous nos canons chargées et échauffées du feu tiroient des deux
bords, qui obligèrent ceux de la _Badinne_ de couper les câbles pour se
tirer des coups, et en mesme temps le feu prit à nos grandes poudres,
qui étoient en bonne quantité, et le vaisseau sauta en morceaux, avec un
bruit épouvantable, et il tomba sur les reins d'un des nostres dans
notre petite chaloupe une pièce de bois qui écrasa ce pauvre homme, et
sans sa rencontre nous aurions esté coulées au fonds; c'étoit une choze
épouvantable de voir des noirs et neigresses nager sur l'eau quoyque
plusieurs avoient les fers aux pieds, et les requiens en grand nombre
les dévoroient, nos chaloupes couroient de tous costés et en sauvèrent
environ une centaine, dont la plupart estoient endomagées par le feu, et
je me retiray au bord de la _Badinne_ presque tout nud, sans perruque ny
souliers, n'ayant que des calssons de thoile et la chemise, et des bas
de fil a étrier. Le capitaine avec lequel j'avois eu quelque froideur me
receut sans compassion, cependant il me fit donner la chambrette de son
segond. Et le chagrain s'étant emparé de moy je fus saisy d'une grosse
fièvre et mal de teste, et me survint une dissenterie lientérique, et
comme mon équipage partye sauvées dans ce navire et les noirs il falut
retrancher les vivres ayant un trajet de plus de quinze cents lieues à
faire avant de pouvoir recevoir aucun secours, lorsqu'on pesa tout le
biscuit et il s'en trouva pour deux mois à chacun quatre onces par jour
pour chaque homme, et d'abondant pour les officiers de la chambre à
chacun deux moyens verres de vin, qui étoit tourné à demy aigre et des
viandes de boeufs et lards corrompues, ce qui étoit très contraire à ma
dissenterie et fièvre continue. J'acheptay de quelques matelots huipt
testes d'ail, et dont j'en mettois trois à quatre gousses dans un petit
pot avec la moitié de ma ration d'eau avec deux onces de mon biscuit que
je faisois mitonner et y répandois une cuillerée de très méchante huile,
c'étoit en lieu de bouillon chaque jour; peut-on plus souffrir sans
mourir! Et en 50 jours dans cette traversée nous atrapasmes à Lisle de
Grenade, où je me fits débarquer avec un petit mousse pour me servir. Je
loué une petite loge sur le bord du port, et my reposois sur un matelas
très mince et dur allant des cinquante fois à la selle par jour, jettant
le sanc et du puts. Mr De Bouloc étoit gouverneur et Mr Gilbert,
lieutenant de Roy, qui ne donnoient aucun secours. Mais un Père Capucin,
nommé le Père Jean-Marie qui servoit de curé m'asista de quelques poules
et d'oeufs et de ces visites dont je luy ay eu obligation.

Un mois après arriva aussy nos deux autres navires, que nous avions
laissés à la coste de Guinées. Je présentay une requeste à tous les
capitaines et au gouverneur de m'octroyer le comandement de notre prise
l'_Archiduc_ avec un ou deux de mes officiers pour nous faire gagner des
gages pour nous récupérer d'une partie de nos malheurs: et nous fusmes
refusées, disant que ce seroit faire affront de destituer le lieutenant
qu'ils y avoient pozé, et qui n'avoit d'expérience que de deux voyages
sur mer. Après ce refus, je demandey le commandement de nostre autre
prise, le brigandin portuguais qui étoit tout désagrée de maneuvres et
voilles uzées, faisant mesme une voye d'eau, affin de me conduire dessus
à Sainct-Domingue y trouver Mr Deslandes, Intendant et Directeur pour
luy rendre compte du malheur arivé et me procurer passage pour France,
et ils aimoient mieux abandonner le dit Brigantin dans le port dont le
Gouverneur voulut en profiter et le disoient incapable de pouvoir
naviger, mais comme le sieur Griel mon lieutenant et moy protestasmes
que nous nous obligions de le conduire à Sainct-Domingue, où il seroit
vendu au profit de la compagnie on ne peut plus nous le refuser. Et dans
cet intervale ariva Mr Guérin, nepveu de Mr Saupin, avec un vaisseau du
Roy de 52 canons qui venoit de prendre le fort de Sarelione en Guinée
sur les Anglois, et il eut compassion de mon pitoyable état, et m'offrit
le passage et sa table. Mais comme il ne devoit sitôt faire son retour
en France et devoit aller à Cartagesme et ailleurs, je le remerciay et
le priay de m'assister de quoy réquiper mon brigantin, ce qu'il fit
obligeamment, et il m'envoya un matelas et traversain et une courte
pointe, et il me presta cent cinquante piastres que depuis je luy ay
rendues avec bien des remerciements.

Enfin après deux mois de séjour à nos trois vaisseaux et s'estre bien
rafreschis et repris des vivres d'eux, savoir: le _Marin_ et
l'_Archiduc_ suivirent leur destination pour Laguaire coste Espagnole.
La _Badinne_ qui avoit embarqué mes officiers et équipages et les
capitaines de nos prises, faisant la route pour Cartagesne, fut
nuitamment s'échouer à toutes voilles sur un banc de rochers où tous
périrent excepté le capitaine Sr Frondat, et 7 à 8 hommes qui
s'échapèrent dans un canot sur une ille voisine inhabitée où ils n'y
trouvèrent que quelques lézards et tortues qu'ils faisoient cuire au
soleil, et un bateau de Cartagesne les sauva par hazard. Le _Faucon_ fut
très heureusement à Portobello, et y avoit quelques de mes gens.

Le Sieur Griel et Vattier mon nepveu avec dix de nos matelots
caresnèrent notre brigandin, étanchèrent sa voye d'eau. Nous le
réquipasmes de notre mieux et de mon argent nous le ravitaillasmes et
nous partismes de la Grenade (avril 1705) et en huipt jours nous
arrivasmes au Cap François de Saint-Domingue, où je présentay mon
rapport que j'avois fait devant le juge de la Grenade, vérifié des
écrivains du Roy de notre Escadre, présenté à M. Fontaine Directeur,
ainssy luy remit le Brigantin qu'il fit vendre neuf mil livres, et Mr
Fontaine me dits qu'il me faloit aler trouver Mr Deslandes, Intendant et
Directeur général, qui demeuroit au Leogane à 70 lieux par terre pour
luy présenter mon raport et justifications. Et ne se trouvant pas de
navire pour aler au Leogane, quoyque toujours dans l'infirmité de ma
maladie, j'achepté un cheval pour me porter par terre et louay un nègre
pour me conduire et porter des vivres, car il n'y a pas de maisons ny ou
coucher que dans les bois jusqu'à Artibonnite, à 20 lieux de Leogane, où
j'arivey la 5e journée et n'en pouvant plus, et un habitant charitable,
nommé Mr Rossignol, que j'avois connu il y avoit près de 30 ans fort à
son aise à L'ille de Sainct-Cristofe fut dépouillé de tous ses biens par
les Anglois et s'est venu établir en ce lieu, et m'y a retenu 4 jours à
me procurer tous les soulagements qu'il peut et renvoya mon nègre
conducteur pour m'épargner et m'en donna un autre pour me conduire au
Leogane où j'arrivey sur la fin d'apvril chez M. Deslandes Intendant,
lequel me receut d'un air froid, me disant bien compatir à mes paines et
misères que j'ay soufertes et à soufrir sur ce que j'avois bien des
ennemis à combatre qu'une aussy grande compagnie, et que des gens de mon
équipage avoient bien fait de mauvaises déclarations contre moy, je luy
présentay mon raport et luy demandey sa protection. Il me dits de le
garder pour mes justifications lorsque je serais en France, et qu'il me
nuiroit plus en voulant servir veu que la compagnie a esté toujours
persuadé qu'il étoit de mes amis et que sans paroistre pour moy, il me
rendra des meilleurs services et par ses amis. Il me fit donner une
chambre chez luy et un petit nègre pour me servir et ordonna à son
maître d'hostel d'avoir soin de moy et que rien ne me manquats. Le
chagrain s'empara de mon esprit et je retombay plus mal que cy-devant.
Et bien un mois après M. Duquesnot, Procureur général du consseil, étoit
venu voir M. l'Intendant, et puis demanda à me voir, et il me fit bien
des amittiez me conssolant sur mes malheurs et m'offrant de l'argent et
des services, et me pria d'aller demeurer chez luy jusqu'à l'ocasion de
pouvoir m'embarquer pour France, disant que l'air étoit meilleur chez
luy et que Mr l'Intendant n'ayant pas de femme, je n'étois pas bien
soigné et que Madame son épouse avoit tous les soins possible, et en fut
dire autant à M. l'Intendant lequel consentit que j'alat chez Mr
Duquesnot, et fit disposer son carosse pour my porter. Et effectivement
la bonne dame Duquesnot eut de grandes atentions pour me soulager et
plus d'un mois après ariva un vaisseau du Roy de 50 canons nomé le
_François_ commandé par Mr De Corbon-Blenac[232], qui m'avoit promis mon
passage, mais ma maladie redoubla, que lorsqu'il étoit prêt à partir
pour France je receu mes derniers sacrements. Et ayant fait mon
testament, et puis je tombay dans une létargie pendant plus de six
heures et sans aucune connoissance, ny pouls ny mouvement de vie. L'on
me posa une glace sur la bouche sans y apercevoir d'aleine, et pour plus
de seureté le chirurgien m'ouvrit la veine au pied dont il n'en sorty
aucun sang. L'on me creut mort et l'on l'envoya dire à Mr l'Intendant,
qui le manda dans ces lettres à Mr De Pontchartrain par le vaisseau le
_François_ qui partoit pour France. L'on demande le carosse de mon dit
S. Intendant pour porter mon corps à l'église de l'Ester, à une bonne
lieux du logis et où l'on avoit fait creuser ma fosse. L'on m'avoit
jetté en bas du lit dans la place et l'on m'enssevelissoit que c'estoit
presque finy, lorsqu'un débordement du cerveau me débonda par le nez par
un éternüement jetant et par la bouche un sang noir et pourry. L'on
s'écria en disant: «Il n'est pas mort.» L'on me décousit et délia
aussytots, et l'on me remit sur un matelat, où l'on s'aperceut que mon
pied saignoit et qu'on n'y avoit pas mis de ligature. Madame Duquesnot
fit venir du vin qu'on verssa dans un bassin d'argent et trempa son
mouchoir avec une dentelle et m'essuya le nez et la bouche m'arosant les
tempes. Mes yeux s'ouvrirent, revenant de mon entousiasme[233] je revins
en connoissance, et l'on me fit prendre un cordial et du bouillon qui me
fortifièrent, et l'on me fit le récit de tout ce contenu, et puis Mr
l'Intendant eut la bonté de me venir voir et m'encourager ainsy que
beaucoup d'honnestes gens, mais j'étois dans des grandes faiblesses. Et
les Pères de la Charité de Sainct-Jean de Dieu m'étant venus voir me
sollicitèrent d'aller chez eux y demeurer. Et voyant que j'y avois
répugnance ils me représentèrent que tous les officiers du Roy qui
étoient malades n'en faisoient aucunes dificultées, ce qui m'engagea d'y
aller. Et effectivement leurs bons traitements et bons soins me
rétablirent mes forces, à la diarée prêt, dont ils ne peurent me
garantir non plus que d'une fièvre lente. Mais cependant au bout de deux
mois je me trouvois en un état de pouvoir m'exposer de repasser en
France à la première ocasion.

Et il survint chez les bons religieux de la Charité un nomé Rouleau,
marchand et intéressé sur un navire de trente canons nomé le _Duc de
Bretagne_, de Bourdeaux, lequel sieur Rouleau disna avec ces bons Pères
et moy. Et il nous comptoit son chagrain qu'il voyoit un voyage ruineux
pour luy et sa société, que la plupart de ces vins s'estoient gastées et
qu'il luy restoit encore bien des effects en balots de thoile blanchies
dont il ne pouvoit avoir débit. Je pris la parolle: «Vous voyez que ces
marchandises ne sont que peu de débit. Je say ou vous pourriez vous en
deffaire avec advantage.» Et il ouvrit les yeux. Je luy dits. «Il vous
faudroit aler à la Havane Isle Espagnolle, à 150 lieux d'icy, où j'ay un
bon amy et parent qui est directeur de la compagnie de Lassiento et
commissaire de marine pour le Roy, et il nets pas permis aux navires
françois d'y négossier mais bien d'y relascher au cas de nécessitées, et
pour y parvenir il faudra faire une voye d'eau au navire lorsque que
l'on sera prets du port et faire bien pomper lorsque les officiers du
port viendront avec une chaloupe visiter ce qui vous engage de venir.
Vous demanderez le secours de pouvoir entrer pour étancher votre navire
et estant entrées vous ne manquerez de vous deffaire de tout ce qui vous
reste.» Il trouva l'advis si bon qu'il partit sur champ et fut
l'annoncer à son capitaine nomé Javelot, et le lendemain tous deux me
vindre trouver et me dire que puisque je devois m'en retourner en France
que j'acceptasse mon passage sur les vaisseaux et qu'ils me donneroient
leurs tables et un lit dans leur chambre et que n'avois que faire de
provisions et que j'avois comme eux le tout grastis et qu'ils
partiroient aussitots que je le voudrois. Je leurs dis de s'aprester et
qu'il me faloit bien une huitaine pour aler remercier et prendre congé
de plusieurs honnestes gens auxquels j'avois bien des obligations, et
ils dirent: «Nous serons tous prets pour ce mesme temps.» Je fus chez M.
l'intendant luy communiquer la choze et le prier de m'estre favorable,
lequel me dits: «Je viens de recevoir des lettres de M. Miton, intendant
de la Martinique, lequel me mande que sept à huit hommes de votre
équipage luy ont fait des plaintes criantes contre vous, et
particulièrement votre aumonier et un pilote de votre pays, lesquels ont
suscité les autres contre vous que, dans l'incendie de votre navire vous
vous sauvastes le premier et emportastes une malle où il y avoit plus de
cinquante livres de poudre d'or. Et qu'étant à l'isle Grenade vous
n'avez daigné les secourir d'aliments ny d'habits.» Je répondits à Mr
l'intendant qu'il pouvoit connoistre par le raport la fausseté et malice
de ces gens là, que l'aumosnier avoit ce venin contre moy depuis que je
leurs mis aux arets pour ces mauvais déportemens en blasphêmes et avec
nos négresses; que ce pillote je l'avois fait capitaine d'une prise dont
il falut le déposséder par ces friponneries avérées, et que m'étant
sauvé le dernier et par dessus le beaupré en chemise et calsons, il
n'étoit pas probable que j'eus rien sauvé non plus que cette quantité
d'or, puisque en toute la coste de Juida il n'y en a aucunement. Et sur
ces articles il me dits: «Je vois bien des malices qui vous seront
advantageuses, car Mr Miton me marque que les autres n'ont voulu signer
disant n'avoir connoissance que de ne les avoir voulu norir à la Grenade
au cabaret; leurs ayant dit d'aller à bord des vaisseaux de la
compagnie.» Je dits: «Monsieur, je sorts du tombeau, et j'ay eu le temps
de pensser à ma dernière fin; j'ay fait mon testament qui ets chez le
greffier, je n'y aurois obmis de marquer mes volontés comme je les ay
faites sy j'avois eu quelque mouvant à disposer; j'y ay marqué ceux de
quy j'ay emprunté pour que mon épouze leurs rende. Obligez-moy en grâce
d'en faire tirer un extrait et de l'envoyer à la compagnie et vous me
soulagerez mon innocence et justification.» Et il me le promit en
m'embrassant tendrement, et me dits: «Vous aurez fort à combattre envers
tant de testes qui se laisse éprendre sur des raports faux ou vrais
lorsqu'il s'agit d'intérests.» Je luy dits: «Dieu est juste et que sa
volonté sois faite.» Puis il me dits: «La compagnie a fait des pertes
très considérables. Voilà mon vaisseau péry qui étoit d'importance puis
la _Badinne_ et l'_Archiduc_ qu'on avoit richement chargé pour France
que les Anglois ont repris. Le _Marin_ est condamné incapable de
retourner. L'_Hermionne_ qui m'at apporté a aussy péri. Il nets resté
que le _Faucon_.» Je luy dits que j'avois apris que tous ceux qui font
comerce des nègres ne profitent jamais, et que cest mon malheur d'y
avoir entré, je pris congé.

Je fut adverty par Mr Rouleau de me rendre au Petit Goüave où étoit le
vaisseau à 14 lieux de Leogane. J'y fut et fut reçeu par Mr de
Choupède-Salampart[234], lieutenant de vaisseau et lieutenant du Roy au
Petit Goüave où je fus 5 jours. Un marchand de Nantes nomé Le François,
habitant en ce quartier, me proposa de recevoir de luy deux balots de
thoile dont il ne pouvoit se deffaire et me pria de luy en procurer la
vente lorsque je seray à la Havane et qu'il les metoit sur le prix du
premier achapt, et qu'après avoir son principal il me donnoit la moitié
du profit, et que ce qui luy reviendra je le délivrerois à ces amis dont
il m'avoit donné le mémoire. Je demandey la permission de les embarquer
à Mr Rouleau et capitaine Javelot qui me le permirent gratis, et nous
partismes du Petit Goüave pour passer au sud de l'isle de Cuba, où deux
jours après au grand matin étant éloignés de plus de 4 lieux de terre
nous nous trouvasmes engagés dans rochers qu'on nomme Cayes presque à
fleur d'eau et d'une ou deux brasses en dessoubs que nous creusmes ne
pouvoir échapper de vies, mais notre capitaine en segond nomée Ozée
Baudouin monta au haut du grand mât et commandoit avec dextérité au
timonier tantots tribord et puis babord et puis droit, comme cela il
nous faisoit passer quelquefois entre quelques de ces cayes qu'il n'y
avoit qu'un peut plus que la grosseur de notre navire, pendant une heure
et demye et plus de 3 lieux de ce mauvois passage que les cheveux en
dressoient à la teste, et heureusement nous échapasmes, et les fièvres
me quittèrent pendant plus d'un mois, dont j'en atribué la cause à la
frayeur du péril ou nous fusmes exposés. Le 13e décembre 1705, nous
arivasmes devant le port de la Havane, Mr Rouleau s'embarqua dans le
canot pour aler demander la permission d'entrer pour étancher l'eau que
faisoit son navire, et je luy donnay une lettre pour Mr Jonchées où je
luy donnois advis de notre manège, et que sy l'on refusoit l'entrée à
nostre vaisseau qu'il couroit risque de couler au fonds, et que tout au
moins il obtienne la permission de me débarquer pour pouvoir rétablir ma
santé, et il mena le sieur Rouleau chez le gouverneur et les magistrats,
lisant et interprétant ma lettre comme il l'entendoit. L'on fit quelques
difficultés sur ce qu'il nets pas permis de recevoir aucuns navires
étrangers excepté ceux de la Royale compagnie de Lassiento, mais comme
étant commissaire du Roy il leur protesta que s'il arivoit du mal à ce
navire qu'il en écriroit aux deux Roys de France et d'Espagne, ce qui
les intimida et accordèrent l'entrée, et nous envoyèrent une chaloupe
avec deux officiers pour visiter notre navire savoir s'il faisoit de
l'eau comme nous le disions, et dès lors que nous aperceumes cette
chaloupe venir ayant un pavillon Espagnol nous fismes un trou et
laissasmes entrer l'eau, et l'on faisoit jouer les deux pompes, et nos
gens contrefoisoient estre bien fatigués, et l'on nous dits d'entrer. Et
Mr Jonchée vint au-devant de nous dans son canot couvert d'une tente
pour m'amener chez luy et advertit le capitaine Javelot comme il devoit
se comporter, et le navire entra toujours jouant les pompes et avec
empressement l'on demanda un magasin à louer pour y débarquer ce qui
étoit dans le navire afin de pouvoir trouver son eau, et l'on enfonssa
dedans des futailles vides toutes les marchandises que l'on porta dans
le dit magasin parmi les futailles des vivres. Et après quoy le navire
ne faisoit plus d'eau dont on marqua bien de la joye par les pavillons,
et nuitamment on enleva toutes les marchandises chez les achepteurs et
elles furent vendues advantageusement et dont Mr Javelot et Rouleau se
contentoient de m'en remercier sur mes bons conseils et furent dix à
douze jours sans me voir ny me témoigner d'autres reconnaissances dont
Mr Jonchée me dits: «Monsieur, je n'ai fait ces choses qu'à votre seule
considération et vous avez procuré un grand bonheur à ces gens là qui
seroient ruinées sans vous. Je vois que ce sont des ingrats et qui vous
fuye, mais je veux qu'il vous en revienne tout au moins plus de deux
cents pistoles et vous méritez bien plus.» Je le priay de ne leur en pas
parler, et il répondit: «Cest une bagatelle pour eux. Ce sont des
vilains, sans vous ils auroient reporté ces marchandises en France, et
je leur en ai procuré la décharge et la vente où ils ont profité de plus
de 120 pour cent de leur adveu. Laissées moy faire, me dit-il, parbleu,
vous estes ruiné de votre voyage et de votre peu de santé, vous vous
estes endepté, hé! combien vous en a-t-il couté pour vous rendre à Paris
chez vous? Laissées les venir, je les veray.» Enfin ils se disposoient
pour partir et il ariva deux vaisseaux du Roy pour la compagnie de la
Siento, ayant chaque 50 canons commadées par Mr de Vaulezard et Leroux,
officiers de la marinne, puis une frégatte de 24 canons par le sieur
Cosny, tous les trois capitaines bien de mes amis qui compatissoient à
mes malheurs, et m'offraient leurs bourses. Et Mr Rouleau vint trouver
Mr Jonchée le prier qu'un de ses commis travaillats à lever leurs
expéditions pour partir pour France. Mr Jonchée leurs dits: «Rien ne
vous presse, et je ne vous laisseray partir qu'avec ces trois navires
lorsque je les aurey espédiez, car sy malheureusement vous estes pris au
sortir d'icy où sont toujours des navires de guerre anglois, votre
équipage ne manqueroit de dire aux ennemis que ces trois navires sont
icy et les atendrois au débarquement, cela est trop de conséquence et
j'en serois blasmé des deux cours. Et je trouverais une bonne occasion à
vous dédommager de votre retardement par un bon fret que je vous
donnerois en chargeant vostre navire, mais vous estes des mengeurs de
lard puant et des vilains qui ne meritez pas mes atentions. Ne me
devez-vous la commission d'avoir vendu si bien vos effects et vous ne
m'en parlez pas. Ne la devriez-vous pas à tout autre et auroit-il peu y
réussir? Vous me prenez donc pour votre valet. Et vous estes sy vilains
de ne pas reconnoistre les advis salutaires de mon pauvre parent qui a
tout perdu et qui est infirme, et qu'à sa seule considération je vous ay
rendu d'aussi bons services.» Les capitaines du Roy y etoient présents
lesquels dirent qu'effectivement ils estoient des ingrats et que du
moins ils auraient deub me présenter mil piastres. Et Mr Jonchée dits:
«Il m'a prié de ne rien demander»,--parlant de moy--«mais je suis
piqué.» Là dessus Rouleau et Javelot dits: «Il est vray que nous avons
manqué en luy et en nous, vostre commission vous est légitimement deub
et à Mr Doublet nous luy donnons 500 piastres.» Mr de Vaulezard et Le
Roux dirent: «Cest trop peu.» Mais M. Jonchée dits: «Cest assées, car
mesme il ne vouloit pas que j'en parlats.» Et sur cela M. Jonchée leur
dits: «Alées préparer votre navire pour recevoir des poches de tabac en
poudre et cela vous produira un fret de plus de 40,000 livres et
partirez dans un mois avec ces messieurs que je vais expédier en mesme
temps.»

1706. Et il fallut caresner le vaisseau La _Renomée_ comandé par Mr Le
Roux, et l'on avoit pozé des sentinelles Espagnols sur le quay près de
ce vaisseau pour garder qu'on ne débarque pas des marchandizes, parmy
les agréez du dit vaisseau, et un sentinelle s'aviza mal a propos de
repousser du bout de son fusil un enseigne de la _Renomée_ nomé Mr
Langlois, qui se sentant mal à propos frapé tira son épée et culbutta le
sentinelle sur le careau, ce qui causa une révolte entre nos gens et
ceux de la ville qui s'assembloient en grand nombre en armes criant:
«Tue, tue les François.» Et le gouverneur du chasteau très imprudent fit
tirer un coup de canon et soner le tocssain pour alarme et s'enferma
avec sa garnison, que c'étoit un désordre dans la ville où autant de nos
matelots qu'ils rencontroient autant de tuées. Et Mr Jonchée fut manqué
de deux coups de fusil alant pour apaizer le tumulte, et sa maison où
j'étois fut incontinent investie. Je fit fermer et baricader la porte de
la rue et fit faire un retranchement en dedans de tous les bois d'un
buscher pour en empescher l'entrée dans la basse cour voyant qu'ils
enfonssoient la porte à coups de haches. Je fits dresser quatre périers
en batterye et bien chargés à mitraille batant à la porte au cas qu'il
eusse ouverte pour en tuer une partye. Et il y avoit une grande galerie
en dedans autour du logis où il y avoit deux escaliers que j'avois
pourvus au haut d'une quantité de grosses pierres pour jetter au besoin
et j'enfoncey la porte du cabinet de Mr Jonchées pour y prendre des
menues armes, poudres et munitions. Le cuisinier s'étoit muni de ses
broches à rotir et les Espagnols ayant aperceu nos préparatifs par un
trou qu'ils avoient faits à la grande porte se retapirent. Le contrôleur
de la compagnie nomé Mr Galeux, fut sy effrayé quand je luy présentay
deux pistolets pour nous défendre, qu'il ne fut par maistre de son
ventre, qu'il gasta toutes ses culottes et nous penssa empoisonner. Un
enseigne de Mr Vaulezard dont je tairay le nom à cauze qu'il est
gentilhomme et fils d'un brave capitaine des vaissaux du Roy en fit
autant que le controlleur, et se cacha soubs le lit de Mr Jonchée et une
flandrine nomée dame Catherine, économe de la maison, prits les deux
pistolets et me dits. «Monsieur je ne vous abandonneray pas. Il faut
deffendre notre vie.» Elle vint avec moy bien à temps sur la terasse
dont j'aperceut quatre échelles contre la muraille et des hommes qui y
montoient pour piller le trésor de la compagnie qui estoit à costé, elle
et moy renversasmes une des échelles avec les gens qui y estoient et ils
abandonnèrent les deux autres que nous atirasmes avec agilité sur la
terasse et les jetasmes dans nostre basse cour malgré plus de vingt
mousquetades et des cailloux qui nous furent tirées. Je futs dans un
balcon donnant sur la rüe au-dessus de la grande porte et criay en
langue Espagnolle: «Messieurs, que voulez-vous? et que nous vous avons
fait.» Un coup de mousquet partit et la balle perça le bord de mon
chapeau, et on me cria: «Ouvre la porte; nous te le dirons.» Je fits
deffensse à Caterine de tirer sur aucuns pour ne les pas iriter
davantage, mais je leurs dits; «Ouvrez la porte et vous verrez comme
nous vous recevrons.» Et dans le moment j'aperceut le gouverneur à la
teste d'une trentaine de soldats, et Don Leaureano Dastorès qui venoit
gouverneur de Chaillacola, et Mr Jonchée tout ensanglanté qu'ils
amenoient tous d'un visage guay et me dirent d'ouvrir la porte et
faisoient évader tous les assiégeants. Je fus faire ouvrir la porte et
fus embrassé de tous et postèrent corps de garde soubs notre grande
porte en disant: «Vous estes par votre vigilance en vie et seureté.» Et
admirèrent les précautions que j'avois prise pour résister. Je demandé à
Mr Jonchée ou il étoit blessé voyant autant de sang sur son habit, et il
me dits. «Cest qu'ils ont asasiné un malheureux jeune homme entre mes
bras et ils m'ont manqué par deux fois de coups de mousquets. Et je vous
prie que Catherinne nous fasse donner à disner, car je meurs de
faim.»--«J'en suis comme vous, luy dis-je et on a pas fait de feu à la
cuisine, mangeons du pain et buvons du vin et ce soir nous souperons
mieux. Mais votre controlleur et l'ensseigne de Vaulezard sont sy saouls
que le premier a défonscé sa culotte, et on crève auprès de luy de sa
bonne odeur; l'autre est couché dessoubs votre lit.» Mr Jonchée prit le
sérieux et dit: «Parbleu! cest bien mal se comporter dans une pareille
ocasion.» Et les fut trouver croyant les gronder, mais ils luy firent
adveu de la faiblesse de nature qui les avoit maitrizées, puis ils vint
me dire: «Pardié, vous me l'avez donnée belle; j'alois les gronder, mais
ils m'ont fait pitié et mon dit que vous estes un intrépide.» Je dis:
«Ils n'en ont pas veu la moitié, songées à fermer votre cabinet que j'ay
forcé la porte pour avoir des armes et munissions.» Et il m'embrassa
très tendrement, et nous eumes trente deux hommes massacrés et 7 à 8
bien blessés, sans que nos pauvres gens fissent résistance, et il est
certain que sy cela avait duré encore un quart d'heure que M. de
Vaulezard avoit disposé les quatre vaisseaux à canoner la ville et
chasteaux et les auroient bouleversées, ce qui auroit cauzé de
fascheuses suites et un grand domage, étant une très jolie ville et le
plus beau port et plus comode qu'il y aye, je puis dire, au monde.

Le six février ensuivaant entra en ce port cinq vaisseaux du Roy partye
de l'escadre de Mr d'Hiberville[235] dont cette partye étoit comandée
par le frère de mon dit sieur d'Hiberville nomé Mr de Sérigy[236],
lesquels revenoient d'avoir fait descente et pillé sur les Anglois les
isles de Nieve et Antigue et prirent le prétexte de relascher à la
Havane pour y racomoder leurs vaisseaux et y vendirent à la sourdine
pour plus d'un 1/2 million de piastres de leurs pillages et s'en alèrent
ensuite en France avant nous. Les deux balots que m'avoit confiées Mr le
François au Petit-Goave me produirent, pour ma moitié du profit, 427
piastres et à luy autant avec son capital que j'ay bien payé en France
au sieur Pomenié suivant l'ordre que j'en avois, et avec les 500
piastres des sieurs Rouleau et Javelot cela me fit un grand plaisir, et
nous partismes ensemble 4 navires soubs le commandement de Mr de
Vaulezard[237] dans le vaisseau l'_Indien_ et il me fit rembarquer avec
luy où il m'a traité comme luy mesme.

Nostre départ fut au 10e mars 1706 et avons esté trente huit jours à
nous rendre à Chef de Boys, rade de la Rochelle, sans mauvaise rencontre
que au dehors des pertuis nous rencontrasmes trois navires de guerre
anglois qui nous vouloient taster nos forces. Mais nous fismes figure
d'aler à eux et ils se retirèrent. Je débarqué à la Rochelle le 19 may
et y fut quatre jours pour obtenir une place au carosse de Paris. Je
m'étois chargé du soin d'y faire voiturer une grande cage où étoit 50
perdrix de la Havanne qui ont la teste bleue et les yeux bordées d'un
grand cercle rouge et devant leur poitrail un émail noir et blanc, et
aussy une autre cage remplie de petits oizeaux curieux nomées
maryposa[238] et azulettes que Mr Jonchée envoyoit à son Altesse, Mr le
comte de Briosne, fils aisné de Mr d'Armagnac, grand écuyer et en
survivance[239]. Et étant arrivé à Paris, je me fit porter avec les
cages à l'hostel d'Armagnac, où je fus bien receut de son Altesse qui
étoit avec Madame la comtesse d'Arcos[240] favorite de Mr l'Electeur de
Bavière qui eut sa part des petits oizeaux.

Je présentay à son Altesse les lettres de Mr Jonchées, où j'étois
recomandé à l'honneur de sa protection pour me présenter à M. de
Pontchartrain dont je craignois l'abord, sur ce qu'on l'avoit à faux
informé contre moy, et lorsque ce prince eut leu ces lettres il me dits:
«Reposées-vous». Et me fit servir proprement à manger, car il avoit
disné et me dits: «Dans deux jours je vous meneray à Versailles et vous
présenteray au Ministre». Madame d'Arcos luy demanda pourquoy, il luy
dits le subjet et elle le pria de m'y servir. Il me demanda où j'avois
laissé mes hardes, je luy dits: «Mon prince, elle ne consiste que dans
une petite malle que j'ay laissée au carosse». Et il l'envoya quérir et
la fit porter dans une de ses chambres, où il me dit d'y rester pour
aler à Versailles avec luy. Et au bout de deux jours il m'y mena dans
son carosse quoyque j'étois très mal habillé. Il fut droit descendre au
pied de l'escalier du Ministre et m'ayant introduit dans l'antichambre,
il entra au cabinet et parla bien une demie heure à Mr de Pont Chartrain
et luy représenta mon malheur et innocence que Mr Jonchée luy avoit
marquées et l'on me fit entrer. Et le ministre comença par dire: «Quoy,
vous voilà! Mr Deslandes m'a écrit il y a plus de six mois que vous
étiez enterré à Lester». «Il l'a creu, Monseigneur, puisqu'il presta son
carosse pour porter mon cadavre étant déjà enssevely».--«Et coment
avez-vous échapé?»--«Par un débordement du cerveau qui fit connoistre
que j'avois encore vie après six heures d'une léthargie, et l'on me
débarrassa du cercueil, puis le sang paru à la veine de mon pied qui
n'avoit pas esté lié, et peu à peu j'ay repris le peu de forces que
Votre Grandeur me voit». Il se mit à rire et dits: «Elles ne sont pas
grandes; taschez à vous rétablir. Cependant vous avez de grands ennemis
qui m'ont fait écrire par Mr Miton[241] bien des choses contre vous». Je
dits: «Monseigneur, vous avez tous les jours des exemples que dans les
malheurs les chefs sont chargés et accablés par des mécontents qu'on a
reprimés dans leurs fautes et que l'on a chastiées, et trouvent les
occasions de se venger par des faussetez.» Il dits: «Cela arive fort
souvent: tranquilisez-vous, et pensées à vous restablir.» Et je prits
congé et Mr de Briosne me ramena chez luy au pavillon de la grande
écurye, et fut chez le Roy. Et il ne revint que sur les deux heures pour
disner, et comme j'étois faible ne pouvant atendre sy tard, j'avois
mangé. Il me dits d'aler disner avec luy, je le remerciay et luy dits
estre pourvu et qu'il me permis d'aler à Paris voir Mrs les directeurs
de la compagnie, et auprès desquels je prévoyois avoir autant besoin de
l'honneur de sa protection qu'en celle du Ministre, et qu'ils le
pouvoient faire changer de sentiments, et il me dits: «Alées et ne
manquez de m'informer de tout ce qui pourra vous arriver.» Je le
remerciay humblement de ces grandes bontées, et fut louer une chaise
pour me porter à Paris, et le lendemain je fus trouver Mr Pasquier,
directeur général, qui me receut froidement et doucement car c'est un
bon et honneste homme. Il me montra les dépositions que l'on luy avoit
envoyées contre moy. Je luy dits que je venois d'estre hier présenté au
Ministre qui m'en dits à peu près autant et m'avoit dit de penser à
restablir ma santé, mais ce qui me surpris le plus cets les fausses
déclarations qu'avoit données un homme de mon pays et auquel j'avois
cherché à faire plaisir à son advancement et mesme qui n'étoit présent
lorsque le malheur de l'incendie arriva et m'ayant creu mort par le
bruit qui en courut disoit que j'étois heureux dans notre ville que
d'avoir finy mes jours, et que sy j'en étois revenu que j'aurois mal
finy, et plusieurs calomnies, et je ne fut pas sitot revenu au pays
qu'il vint m'en témoigner sa joie avec bien des honnestetez. Ce que cest
que le monde!

Mr Pasquier m'envoyoit chez Mr de Salabery[242] et Mr de Fontanieu qui
présidoient dans cette compagnie, l'un pour le Roy et l'autre pour le
Roy d'Espagne. J'y alois de cinq à six fois sans les pouvoir parler et
cela me fatiguoit et causoit du chagrain et dépense. Mr et Madame Du
Casse eurent la bonté de les parler de moy, et ils dirent que puisque le
ministre m'avoit renvoyé de la sorte que j'euts à me tranquiliser et ne
m'inquiéteroient pas, ayant reconneu bien de la passion et faussetez
dans les dépositions. Et un nommé Paupin qui étoit intéressé dans cette
compagnie qui avoit esté toujours de mes amis ayant creu comme mes
ennemis luy avoient raporté que j'avois sauvé bien de l'or, et quant je
le fus voir il me receut d'un aizé me faisant seoir proche de luy, il me
disoit en riant: «Quoyque vous ayez bien sauvé de l'or, comme j'en suis
bien informé, il auroit aussy bien péry qu'autre chose, et il vous est
bien acquis. Vous savez que j'ay épousé une demoiselle proche parente de
Monseigneur de Pont Chartrain, mais autre bien que de la protection il
faut que vous luy donniez huipt à dix livres de poudre d'or. Et elle
vous mettra à l'abry de tout. Croyez-moy et ne me déguisez pas.» Sy
homme fut jamais surpris à ces discours ce fut moy, et demeuray tout
étonné, puis me prenant la main, disant: «Ouy, ouy, mon capitaine, et
mon amy, il faut que vous donniez cela à Madame où cest fait de vous; je
say ce qui s'ets passé et qu'il n'y aye que nous eux qui sache cet
affaire.» Je fut sy surpris encore une fois qu'à peine je fut à mon
auberge que j'en tombay rudement malade de chagrain. Ma dissenterye et
la fièvre me radoubla et ensuite une fluxion sur la poitrine, et une
fièvre continue avec redoublement, et dans une auberge, à un 4e étage,
ayant une garde 35 sols par jour qui avoit plus de soing de prendre mes
bouillons qu'à me les donner. Je fus visité par Mr Duhangar, médecin de
Mr le premier Président du Harlay, lequel me fit saigner huipt fois et
me réduit à une tisanne et bouillons au poulet pendant trois semaines et
j'écrits à mon épouse de venir me voir pour la dernière fois. Elle vint
en poste dans une chaize en un jour et demy, me consola et avec ces bons
soins elle m'aida à me rétablir et mon médecin m'ordonna de changer de
demeure pour estre à portée de prendre du lait d'anesse. Et je futs dans
l'ille de St-Louis, chez Mr et Madame Léger, bon marchand de vin et bon
amy ainsy que son épouze. Enfin je me rétablit, mais toujours l'esprit
très préoccupé de ce Mr Paupin et d'estre dégagé des poursuites de la
compagnie que je fus trouver à un jour de leurs assemblées au grand
bureau, et ils me dirent tous: «Alées chez vous et ne vous inquiétez
pas; nous sommes bien informées et ne vous demandons rien. Le Ministre
nous a dit de vous en assurer», mais Paupin qui étoit un tonnelier de
profession qui avoit fait une grosse fortune dans l'arcenail de Brest,
et que pour apaiser l'erreur de ces comptes épouza la demoiselle parente
du Seigneur, il dit comme je sortois: «Je ne le tiens pas quitte, moy,
pour mon intérets.» Et l'on me dits: «Alées, alées mon bon homme, chez
vous et ne le craignez pas.» Et nous partismes dans une chaize à deux et
futs chez moy jusqu'au mois de juin 1707.

Mr Morel du Mein Président à la cour des Aides, et beau-frère de Mr de
Salaber, m'écrivit une lettre que sy je me sentois bien rétably que
j'eus à aller le trouver et qu'il me proposeroit le commandement d'un
bon vaisseau pour un voyage qui me feroit oublier mes peines du
précédent. Je party trois jours après luy avoir fait une réponce, et que
j'alois le trouver, et il me proposa que sy je pouvois partir dans huit
à dix jours par la diligence de Lion pour me rendre à Marseille qu'il
m'y feroit comander un bon vaisseau de quarante canons pour le voyage de
la mer du Sud. Je luy demandey 15 jours pour mettre chez moy mes
affaires en état, et sy je finissois plutots que je me rendrois chez luy
pour recevoir ses ordres. Et l'envie de faire un sy beau voyage me fit
cacher une fièvre lente que je couvois sans me plaindre à mon épouse. Le
14 juillet je m'étois rendu chez Mr Morel qui me donna seulement une
lettre pour la délivrer à Mr Jean-Baptiste Bruny et qui devoit armer le
vaisseau en question, et la diligence partoit le 15 et heureusement j'y
trouvay une place vacante et arivey à Marseille le 23e juillet, où je
fus bien receu et commenssay à faire radouber le vaisseau le _Levrier_
depuis fut nomé le _St-Jean-Baptiste_.

Et pendant que j'étois à cette occupation, l'armée navalle d'Angleterre
vint prendre les illes d'Hières proche de Toulon, où ils atendirent
d'avoir les nouvelles que Mr le duc de Savoie euts fait passer son armée
le passage du Var[243] pour assiéger par terre la ville de Toulon et le
port par l'armée Angloise, et toute la Provence estoit en grande alarme
étant presque sans deffence n'étant prévenue; nos troupes y accoururent
soubs Mr de Thessé[244] et M. de St-Pair[245], l'on coula à l'entrée du
port le vaisseau le _St-Philipe_ où l'on fit une baterye de 90 canons.
Mon travail cessa. Je fus offrir mes services à M. de Vauvrey[246]
Intendant, où étoit pour lors M. Combe[247], commissaire de
l'artillerye, et me prits par le bras, disant: «Bon acteur, j'ay de quoy
vous occuper». Et il me donna deux pièces de canon de douze livres de
boulet à comander vers la porte de Ste-Catherine. Les ennemis
bombardaient par terre. Et les troupes de M. de Savoye s'aprochèrent à
portée d'un moyen canon de Ste-Catherine; l'on fit plusieurs sorties qui
repoussèrent les ennemis et la troisiesme journée fut presque sans
actions de part et d'autres, et l'on appris depuis que M. de Savoye
envoya dire à l'admiral Anglois que ces troupes étoient à portée et
toute prestes à donner l'assaut, mais qu'elles vouloient avant tout
recevoir la paye que l'Angleterre avoit promise, ce qui fut payé par les
Anglois, et la nuitée se passa tranquille comme le jour. L'armée
angloise s'étoit aprochée près du fort de Ste-Marguerite dont ils
s'étoient rendus les maistres[248] et espéroient au petit jour bombarder
lorsqu'ils verroient les signaux de l'assaut prétendu, mais ils furent
bien étonnés que à 8 et 9 heures ils n'apercevoient aucuns mouvements et
aprirent que M. de Savoye avoit fait décamper la nuit son armée et sans
bruit, et la ville fut délivrée. On auroit bien peu par des embuscades
dans les bois harceler et tuer des hommes de M. de Savoye sy l'on avoit
voulu les suivre. Mais à son ennemy qui fuit il luy faut faire pont
d'or. Et l'on a creu que ce prince étoit d'intelligence avec le Roy pour
luy laisser Toulon comme on luy fit Turin. Mais les Anglois en furent
les dupes, sans faire aucun mal à cette ville se sont retirées. Et je
retournay à Marseille suivre l'armement. Je fus un peu blasmé par M.
Bruny qui me dits que l'on ne m'avoit pas fait venir pour Toulon.--Et je
finis mes discours jusqu'à présent en me raportant au journal ensuivant
de mon voyage de la mer du Sud où j'y ay insséré plus corectement toutes
les particularitez et mesme le plans des places où j'ay passé jusqu'à
mon retour en France au Port-Louis au 22 avril 1711, où j'ay terminé de
ne plus retourner sur la mer où j'ay comencé d'aler en février de l'anée
1663[249].--Dieu veuille que ce que j'ay à vivre soit pour sa gloire et
pour mon salut. Finis.



FIN



PIÈCES JUSTIFICATIVES



I

Coppie de la concession des Iles de la Magdelaine, St-Jean, Brion et aux
Oisseaux, faitte au sieur Doublet.


Du 19 janvier 1663.

La compagnie de la Nouvelle France assemblée avec celle de Miscou et de
son consentement, à tous présens et à venir, salut. Désirant aider ceux
qui peuvent travailler à la colonie du pays, sur la demande à nous
faitte par le sieur Doublet, capitaine de navire, des isles de la
Magdeleine, St-Jean, aux Oiseaux et de Brion dans le golfe de
St-Laurens, pour y faire colonie et y envoyer navire nécessaires, et
pour y faire toutes sortes de pesches aux environs et sur les bastures
desdites isles, desfricher et cultiver lesdites terres. Sur quoy
délibération se seroit ensuivie suivant le pouvoir à elle donné par Sa
Majesté, a audit sieur Doublet donné, concédé et accordé lesdites isles
de la Magdelaine, St-Jean, aux Oiseaux, Brion, en toute propriété et
redevance de vasselage de notre dite compagnie de Miscou, et chargée
vers elle de cinquante livres par chacun an pour toutte redevance qui
sera payée pendant les trois premières années, sans pourtant que ledit
sieur Doublet puisse traitter aucunes peaux ni pelleteries dans
l'estendue desdits lieux ni ailleurs. En tesmoing de quoy nous avons
fait apposer le scel de notre compagnie. Fait au Bureau de notre
compagnie de la Nouvelle France, le 19e janvier 1663.

Extrait des délibérations de la compagnie de la Nouvelle France pair moy
A. Cheffaut secrétaire, avec paraphe.

J'ay l'original, J.-B. de Brévedent.

Arch. de la Marine, Colonies, Amérique du Nord, vol. 1er, 1661-1693. Cf.
_Mémoires des commissaires du Roi_, t. II, p. 521.



II

Association formée entre François Doublet et Philippe Gaignard, pour
l'exploitation des îles de la Madeleine dans le golfe de Saint-Laurent.


23 avril 1663.

Je François Doublet, maistre en proprietté et conducteur du navire nommé
le _Saint-Michel_ du port de deux cents thonneaux ou viron, de présent
en ce port et havre prest à partir pour faire, Dieu aidant, le voyage de
Canada aux Illes de la Magdelaine scituez dans le golfe de Saint-Laurens
et autres lieux de la coste que besoing sera pour faire la pesche des
morues ordinaires dudict lieu, et ausdites Illes à moy propriettairement
appartenant suivant la concession qui m'en a esté octroyée par le Roy
notre sire, establir une colonye pour la demeurer et faire desfricher
les terres en sorte que l'on puisse rendre à l'advenir lesdites Illes
commodément habitables, confesse avoir pacté avec M. Philippes Gaignard
affin de demeurer aux dites illes pendant trois ans consecutifs à
commencer du jour de notre arrivée au dict lieu en qualité de lieutenant
auquel j'ay donné pouvoir de commander et faire travailler les habitantz
aux choses nécessaires pour l'utilité et accroissement de l'habitation;
Et pour faire en temps et saison la pesche des loups marins aux lieux où
il jugera à propos et iceux estre réduitz en huilles, mesme aussy faire
la pesche des morues et icelles aprester soit en vert ou en sec comme et
autant que faire se pourra; pour les gaiges duquel je consentz et
accorde que les choses cy-après soient entièrement gardez et observez,
ascavoir:

Que du nombre desdites marchandises tant huilles que morues ainsi
aprestez à ladite terre ensemble celles qui le seront année présente
dans mon dict vaisseau soient partagez par tiers, deux desquels
vertiront au profit des armateurs de la colonye et sur le dernier tiers
seront levez les loyers qu'il conviendra payer aux hommes qui habiteront
les dites Illes et matelots dudict vesseau; le restant duquel tiers sera
derechef partagé encore par tiers l'un desquels tiers au bénéfice seul
dudit Gaignard et les deux autres restant à mon profict pour aucunnement
me rescompenser des frais et advancs que j'ay faictz à l'établissement
de ladicte colonye par ce que en cas où il y auroit quelques pertes ou
moins de profict pour payer suffisamment les loyers desdicts habitantz
et matelotz ledict Gaignard a promis de contribuer de sa part à
l'entière perfection de touttes choses, à quoy il s'est comme moy obligé
par corps et biens et à l'entretien de tout ce que dessus. Faict à
Honfleur ce jourd'huy vingt-troisiesme jour d'april, mil six
cent-soixante et trois, présence.

DOUBLET. GAIGNARD.

Minutes du tabellionnage de Roncheville à la date du 9 may 1665.



III

Acte de mariage de Jean-François Doublet.


(14 octobre 1692)

Nous soussigné Pierre de la Cornillère, prestre, chanoine de l'église
cathédrale et paroissiale de St-Malo, certifions avoir administré ce
présent jour, dans ladite église, les bénédictions nuptiales à noble
homme Jan-François Doublet, natif de la ville de Honfleur, paroisse de
St-Catherine, au diocèze de Lizieux, fils de deffunt le sieur François
Doublet et de Demoiselle Magdeleine Fontaine; et à Demoiselle Françoise
Fossard, de cette dite ville de St-Malo, fille de deffunt Pierre
Fossard, sieur Des Maretz et de Demoiselle Janne Laisné; et ce ensuite
du consentement de noble et discrepte personne M. Louis Desnos aussi
chanoine et vicaire perpétuel de ladite église cathédrale et
paroissialle dudit St-Malo en datte du jour d'hyer, ledit consentement
faisant mention du premier banc et publication faite dimanche dernier
douziesme jour du courant des promesses du futur mariage entre les
susdites parties sans que personne y ait formé opposition, comme aussi
ensuite de la dispense du second et troisiesme banc des susdites
promesses du futur mariage entre lesdites parties en datte aussi du jour
d'hyer, leur accordée par Monseigneur Symon, vicaire général de
Monseigneur l'illustrissime et révérendissime Sébastien Du Quemandeuc,
évesque dudit St-Malo, et insinuée pareillement ledit jour d'hyer sur le
registre des insinuations ecclésiastiques de ce diocèze, au feuillet
seiziesme, et finalement ensuitte d'un certificat en attestation de M.
Michel du Tertre, prestre curé de ladite paroisse de Ste-Catherine, de
Robert Hounet, aussi prestre, vicaire d'icelle paroisse et de plusieurs
personnes dignes de foy, en datte du mercredy huitiesme jour du courant,
passée devant le tabellion royal de ladite ville de Honfleur, vicomte
d'Auge, et son adioinct, par laquelle il conste que ledit sieur
Jean-François Doublet n'est promis ny engagé dans le sacrement de
mariage; ladite dispance et attestation à nous apparüe et rendüe à
mondit sieur le vicaire perpétuel de St-Malo qui s'en est resaisi, fin
lesdites bénédictions nuptiales administrées en présence de ladite
Demoiselle Janne Laisné, mère de ladite Demoiselle espousée; du sieur
Jan Fossard, frère de ladite Demoiselle espousée; de Nicolas Lhostelier,
sieur des Naudierres; de Thomas Lhostelier, sieur des Landelles, frère
dudit sieur des Naudierres, et de plusieurs autres. Et ont signé les
susdits dénommez audit Saint-Malo, le quatorziesme jour du mois
d'octobre de l'an mil six cent nonante deux.

Signé, Jean-François Doublet, Françoise Fossard, Jeanne Lesnée,
Lhostelier, Jean Fossard, Lhostelier, Nicolas Lhostelier le jeune,
Perronne et Pierre de La Cornillère.

Arch. de St-Malo, reg. de l'état civil.



IV

Lettre de M. Le Bigot des Gastines, commissaire ordinaire de la marine,
à Louis Phelypeaux, comte de Pontchartrain.


A Saint-Malo, ce 15 aoust 1694.

Vous aurés appris par le Port-Louis, Mgr, la prise et l'arrivée d'un
navire de guerre anglois, garde de coste d'Irlande, de 30 canons et de
142 hommes d'équipage. C'est le sieur Doublet de cette ville, comandant
le _Comte de Revel_ qui a faict, Mgr, cette iolie action[250]. Vous avès
accoustumé d'accorder quelque récompense et honeurs aux capitaines qui
enlevent aux ennemis de leurs vaisseaux de guerre, ie vous la demande
d'autant plus volontiers, Mgr, pour ledit sieur Doublet que c'est
d'ailleurs un honneste homme et très bon navigateur, capable
d'entreprendre tout ce que vous lui ordonnerés pour le service du Roy,
dont vous redoublerès le courage et l'émulation par la moindre petite
récompense d'honeur. Mais ie vous demande en mesme temps, Mgr, de
marquer par quelque punition au sieur Creton du Pignonvert, capitaine de
l'_Estoille_, combien vous estes mal satisfaict du peu de courage qu'il
a faict paroistre en cette occasion. Je ioins icy un petit récit
sommaire de cette action...

Arch. de la marine, service général.

DE GASTINES.



V

Relation de la prise d'un navire de guerre anglois garde coste d'Irlande
de nouvelle fabrique par le sieur Doublet de Honfleur, capitaine du
_comte de Revel_.


Le sieur Doublet, comandant le _Comte de Revel_, ayant trouvé à la mer
le sieur Creton du Pignonvert, capitaine de l'_Estoille_, tous deux
corsaires de Saint-Malo, firent société ensemble pour aller de compagnie
croiser dans le Nord où ledit sieur Doublet est extrêmement pratitien et
bon pilote.

Le 28e juillet dernier, estans par le travers de l'isle de Forre en
Irlande, à 15 lieux de Londondery, l'_Estoille_ fist signal à 4 heures
du matin qu'il voyoit un bastiment soubz le vent. Ils arrivèrent tous
deux dessus. Ce navire fist d'abord le fier se tenant soubz ses deux
huniers à mi-mâts, mais voyant que ces deux navires approchaient il fist
servir ses basses voiles et hisser ses huniers tout hauts pour gaigner
pays, mais le _comte de Revel_ qui alloit mieux que luy arriva tout
court par la pouppe et luy demanda en anglois d'où estoit le navire, à
quoy il répondist de Londres et qu'il alloit au destroit. Ledit sieur
Doublet fist arborer son pavillon blanc et tirer son canon et la
mousqueterie. L'anglois en fist de mesme et couppa au dit sieur Doublet
le poing de sa misaine et le bras et faux bras du vent du petit hunier
Le sieur Doublet couppa à l'Anglois la drisse de son grand hunier qui
faute d'avoir une fausse drisse vint à bas et embarrassa toute sa
voilure; comme il ventoit assez frais le sieur Doublet dépassa bien
viste l'Anglois. Il croyoit estre suivy par l'_Estoille_ qui en donnant
seulement quelque bordée de canon luy donnerait le temps de revirer sur
l'ennemi pour l'achever. Mais il fust bien étoné de voir que le sieur
Creton du Pignonvert, capitaine dudit navire l'_Estoille_ avoit mis le
vent sur ses voiles d'avant pour ne pas aprocher trop près de ce navire,
et que se tenant ainsy à la portée du canon il se contentoit de tirer
quelques volées de loin. Il racomoda promptement ses bras et faux bras
et ayant mis ses voiles d'avant sur le mast pour culer, il se trouva
bientost en parallèle de l'anglois et recomença à luy faire tirer du
canon et de la mousqueterie. Le capitaine et maistre anglois furent tués
dans cette décharge et quelques autres ensuite ce qui obligea le reste
d'amener le pavillon et de se rendre. Nous n'avons perdu que 2 matelots
en cette occasion quoyque le _Comte de Revel_ y aye receu 3 coups de
canon à l'eau et une infinité dans ses oeuvres mortes, qui estoient
chargées de paquets de mitraille de 12 à 15 pouces de long et d'un pouce
1/2 quarré. Le sieur Doublet a mis tout cet équipage à la coste
d'Irlande à l'exception du lieutenant et de 8 à 9 autres qui sont restés
dans le navire qui a esté mené au Port-Louis.

Fait à St-Malo, ce 15e aoust 1694.

De Gastines

Arch. de la Marine, _Campagnes_.



VI

Lettre de M. Clairambault, ordonnateur de la marine, à M. de
Pontchartrain.


A Lorient, le 22 avril 1711.

Il vient d'arriver au Port Louis, Monseigneur, un vaisseau de Marseille,
nommé le _st-Jeanbatiste_, de 36 canons, commandé par le sieur Doublet,
venant de la mer du Sud, dont le principal armateur est M. Croizat, j'ay
l'honneur de vous envoyer la déclaration qu'il ma faite des matières
d'or et d'argent aportées dans ce vaisseau montant à la somme de 635,000
piastres, et m'a dit avoir envoyé le surplus par un navire de St-Malo
qui y est arrivé il y a quelques mois. Il a fait sa soumission de les
porter aux hotels de Monnayes, et en attendant qu'il vous plaise de
m'honorer de vos ordres au sujet de ces vaisseaux particuliers qui
arriveront désormais de cette mer du Sud j'ay ordonné au sieur Doublet
d'empescher qu'il soit débarqué de son vaisseau aucune matière d'or et
d'argent sous quelque prétexte que ce puisse estre sans de nouveaux
ordres de Sa Majesté, à quoy il a promis de se conformer exactement. Je
vous supplie de me marquer le plutôt qu'il se pourra si vous luy
permettez de les débarquer.

A l'égard des vaisseaux le _St-Antoine_ et le _Solide_, ledit sieur
Doublet dit que ledit vaisseau le _Solide_ après avoir fait sa traitte à
la mer du Sud est allé à la Chine et que ledit vaisseau le _St-Antoine_
pourra arriver icy de cette mer du Sud dans deux mois avec les vaisseaux
armés par le sieur de Benac et son vaisseau malouin commandée par le
sieur Noël.

J'ay, Monseigneur, l'honneur de vous envoyer cy-joint quatre pacquets de
lettres qui m'ont esté remis par ledit sieur Doublet.

Je suis avec un très profond respect, etc.

CLAIRAMBAULT.

Arch. de la Marine. Serv. général.



VII

Déclaration du capitaine du _St-Jean-Baptiste_ de Marseille.


  Je soussigné capitaine commandant le vaisseau le _St-Jean-Batiste_ de
  Marseille venant de la mer du Sud, déclare avoir dans mon vaisseau
  tant en pignes, barres que piastres la quantité de cent-soixante-dix
  mil piastres pour le compte des armateurs du
  vaisseau, ci                                        170,000 piastres.
  Sur laquelle somme je suis obligé suivant les
  conventions faites à Marseille de payer
  quarante-sept à quarante-huit mil piastres pour les
  salaires des équipages en piastres effectives.

  Et pour la pacotille ne le pouvant pas savoir je
  juge qu'elle pourra monter de quarante-cinq à
  cinquante mil piastres, cy                           50,000 piastres.

  Plus de divers français et espagnols passagers
  quatre cents dix à quatre cens quinze mil piastres,
  ou diverses espèces d'or et d'argent, cy            415,000 piastres.

  Total                                               635,000 piastres.

Et je promets pour ce qui me concerne de les faire porter dans les
hotels des Monnoyes du Royaume et d'en raporter les acquits. Fait au
Port Louis dans mondit vaisseau, le 22e avril 1711, jour de mon arrivée.
Signé, Doublet.

Pour copie, Clairambault.

Arch. de la Marine, serv. général.



VIII

Lettres portant nomination de Jean-François Doublet à la charge de
capitaine-exempt des Cent-Suisses du duc d'Orléans.


5 septembre 1711.

Nous, Louis-Jacques-Aimé-Théodore de Dreux, marquis de Nancré[251],
capitaine colonel de la compagnie des Gardes-Suisses du corps de Son
Altesse Royale Monseigneur Philippe d'Orléans, petit-fils de France, duc
d'Orléans, à tous ceux qui ces présentes lettres, verront, salut.
Scavoir faisons que sur le bon et fidelle rapport qui nous a esté fait
des bonnes vie et moeurs du sieur Jean-François Doublet, de la
profession qu'il fait de la religion catholique, apostolique et romaine,
de sa capacité et expérience au fait des armées, de la bonne affection
qu'il a au service du Roy et que nous espérons qu'il continuera en celuy
de Monseigneur le duc d'Orléans, nous, pour ces causes et autres à ce
nous mourants avons donné et octroyé, donnons et octroyons par ces
présentes audit sieur Jean-François Doublet la charge de capitaine
exempt des suisses de nostre compagnie vacante par la mort du sieur
Mathieu Bruslé pour jouir des gages, honneurs, préeminences, privilèges,
exemptions, droits, fruits, proffits, revenus et esmoluments atribuez à
ladite charge. Sy donnons en comandement aux lieutenants, enseignes,
exempts et autres officiers de nostre dite compagnie de faire et laisser
jouir ledit sieur Doublet de ladite charge plainement et paisiblement et
à toujours, de luy payer les gages atribuez[252] à la charge, de prester
par luy en nos mains le serment de fidélité en tel cas requis et
accoustumé. En foy de quoy nous luy avons fait expédier ces présentes
signées de nostre main et contresignées par le secrétaire de la
compagnie, auquel nous avons fait apposer le scel du cachet ordinaire de
nos armes. Fait à Paris le cinquiesme septembre mil six cents onze.
Signé, de Nancré, et scellé d'un scel de cire rouge.

(Délib. munic. de Honfleur, reg. nº 73).



TABLE DES CHAPITRES


  INTRODUCTION                                                         5

  AU LECTEUR                                                          25

  CHAPITRE I (1663-1672).--Colonisation des îles Brion. Voyages au
  Canada.--Destruction de la colonie.--Voyage à Québec; excursions
  chez les Iroquois.--Voyages à Terre-Neuve, naufrage.--Promenade
  à Londres.--Doublet est pris par un corsaire d'Ostende.--Voyage
  au Sénégal.--Entrevue avec le duc d'York.--Autres voyages           27

  CHAPITRE II (1673-1681).--Doublet embarque sur l'escadre de M.
  Panetié.--Il enseigne les principes de la navigation à son
  commandant.--Prise de 22 navires chargés de blés.--Doublet passe
  second lieutenant sur l'_Alcyon_ commandé par Jean Bart.--Son
  éloge par M. Panetié. Son séjour à l'école d'hydrographie de
  Dieppe. Il est reçu pilote.--Il commande la _Diligente_; combats
  prise et blessure.--Lettre de M. Engil de Ruyter.--Croisières.
  --Voyages en Portugal.--Les pirates de Salé                         52

  CHAPITRE III (1681-1684).--Voyages aux Açores.--Explosion d'un
  volcan.--Les pirates d'Alger.--Voyages à Madère.--Découvertes
  d'un banc de rochers.--Naufrage.--Voyage à Ténériffe; excursions
  dans l'île.--Voyages à la côte de Barbarie.--Supplice d'un juif.
  --Doublet résiste aux séductions de Madame Thierry.--Autres
  voyages à Ste-Croix de Barbarie.--Les maures attaquent Mazagan.
  --Retour à Cadix puis en France                                     70

  CHAPITRE IV (1684-1688).--Doublet arme en course.--Croisières
  et prises.--Razzia opérée à Ténériffe.--Croisières.--Retour en
  France.--Voyage à Madère.--Pluie d'insectes.--Aventures avec le
  gouvernement de Madère.--Rencontre d'un monstre marin.--Retour
  au Havre.--Autre voyage aux Açores; naufrage.--Retour à Lisbonne.
  --Combat contre un Saletin.--Retour à la Rochelle.--Amours de
  Doublet.--Débarquement de Jacques II à Ambleteuse.--Croisières      98

  CHAPITRE V (1688-1690).--Prise d'un navire hollandais dans un
  port d'Angleterre.--Croisières dans la Manche--Naufrage à
  Cherbourg.--Doublet est présenté à M. de Seignelay.--Il prend
  le commandement de deux barques longues.--Son arrivée à Brest.
  --Il découvre la flotte de Tourville.--Enlèvement d'un percepteur
  anglais.--Croisières.--Prise d'un navire anglais.--Naufrage.
  --Autres prises                                                    126

  CHAPITRE VI (1691-1692).--Expédition en Ecosse.--Les pommes de
  reinette.--Entrevue de Doublet et de l'intendant de Dunkerque.
  --Amours de Doublet.--Il est nommé lieutenant de frégate.--Il
  reçoit le commandement de deux corsaires.--Combat.--Prise de
  trois navires.--Mission à Elseneur.--Passage du Sund.--Arrivée
  à Copenhague; à Dantzick.--Prise à l'abordage d'un navire
  anglais.--Naufrage devant Dunkerque.--Voyage à Versailles.
  --Aventures avec le sieur Pletz                                    152

  CHAPITRE VII (1692-1693).--Croisières et voyages dans la mer
  du Nord.--Aventure avec l'abbé d'Oliva.--Démêlés avec les
  Anglais.--Doublet comparaît devant le sénat de Copenhague; il
  est acquitté.--Présents qu'il reçoit.--Il force les hollandais
  à saluer son pavillon.--Retour à Brest avec des fournitures
  pour l'arsenal.--Mariage de Doublet.--Il refuse d'embarquer
  avec Duguay-Trouin.--Il arme en course.--Voyage aux Açores.
  --Combat.--Retour à Brest.--Nouvelles croisières.--Prise du
  _Scarborough_                                                      178

  CHAPITRE VIII (1693-1697).--Bombardement de St-Malo.--Visite
  de Vauban.--Voyage à Bourgneuf.--Second bombardement de
  St-Malo.--Croisières.--Excursion en Irlande.--Superstition de
  Doublet.--Voyage aux Açores.--Lutte contre les Anglais.
  --Séjour de Doublet à Salé et à Saffi.--Il refuse le salut à
  deux vaisseaux espagnols.--Martyre de la fille de Dom Garcia.
  --Retour à Marseille                                               201

  CHAPITRE IX (1699-1704). Croisières sur les côtes d'Afrique.
  --Relâche à Lisbonne.--Doublet est pris par les Anglais.
  --Retour à St-Malo et à Honfleur.--Voyages à Terre-Neuve.
  --Voyage à St-Domingue.--Historiette du sieur Gottreau qui
  pesait les sacs à procès.--Tempête.--Retour à St-Nazaire.
  --Voyage à Paris.--Doublet prend le commandement de quatre
  vaisseaux de compagnie                                             228

  CHAPITRE X (1704-1707).--Voyage aux côtes d'Afrique.--Prise
  de dix navires.--Traite des nègres à Whydah.--Construction
  d'un fort.--Coutumes du pays.--Incendie de l'_Avenant_.
  --Arrivée à la Grenade; à St-Domingue.--Maladie de Doublet.
  --Il séjourne à la Havane.--Il y défend le consulat de
  France.--Retour en Europe.--Entrevue avec M. de Pontchartrain.
  --Doublet reçoit le commandement d'un vaisseau de 40 canons.
  --Il se prépare à un voyage dans la mer du Sud.--Il défend
  Toulon contre les Anglais.--Conclusion                             250

  ADDITIONS

  Concession des îles de la Magdeleine, St-Jean, etc. au sieur
  Doublet                                                            281

  Association formée entre François Doublet et Ph. Gaignard
  pour l'exploitation des îles de la Madeleine                       282

  Acte de mariage de Doublet                                         284

  Lettre de M. des Gastines à M. de Pontchartrain                    286

  Relation de la prise d'un navire de guerre anglais                 287

  Lettre de M. Clairambault, à M. de Pontchartrain                   289

  Déclaration de Doublet commandant le _St-Jean-Baptiste_            290

  Lettre portant nomination de Jean-François Doublet à la
  charge de capitaine-exempt des Cent-Suisses du duc d'Orléans       291

  Table des noms cités                                               294



TABLE DES NOMS CITÉS

(LES NOMS DE NAVIRES SONT EN CARACTÈRES ITALIQUES.)


A

ACHER (le capitaine) du Havre, p. 49.

_Alcion_ (l'), p. 55, 56, 249.

AMBLIMONT (d'), chef d'escadre, p. 178.

_Amitié_ (l'), p. 195.

_Archiduc_ (l'), p. 251, 257, 262.

ARCO (la comtesse d'), p. 274.

ARGENSON (Marc René de Voyer, comte d'), p. 246.

AUBER (famille), p. 7, 11.

AUBER (sieur de la Chesnée), p. 34.

_Avenant_ (l') p. 247, 260, 261.


B

_Badine_ (la), p. 248, 250, 252, 256, 257, 260, 261, 262.

BART (Cornil), p. 65.

BART (Jean), p. 55, 56, 57, 58, 63, 64, 65, 159, 172, 174.

BART (Piter). p. 169, 170.

BEAUMONT (le chevalier de) capitaine de vaisseau, p. 136, 137.

BEGON (Michel), intendant, p. 134, 248.

BENLOW (John) amiral anglais, p. 238.

BÉRANGER (Jean), p. 28, 50, 49, 149.

_Biche_ (la), p. 241.

BIELCK (l'amiral), p. 168, 186, 188.

BIGOT DES GASTINES (le), intendant, p. 208, 209, 286, 288.

BOISSERET (Jean de), marquis de Sainte-Marie. p. 96.

BOUGARD, pilote, p. 39, 76.

BOULARD (Jean) de Bayonne, p. 78, 94.

BRIONNE (Louis de Lorraine, comte de), p. 274.


C

CAIRE, frères, marchands marseillais, p. 99, 108, 109, 112, 113.

CAMUS (le), écrivain de marine, p. 202.

_Cantorbéry_ (le), p. 230.

_Castel-Rodrigue_ (le), p. 43.

CATALAN, consul à Cadix, p. 93, 94.

_César_ (le), p. 117.

CHABOT, prêtre, p. 38.

CHALONS (de), capitaine de vaisseau, p. 95, 96.

CHARTER, maire d'Edimbourg, p. 156, 157, 180.

_Chasseur_ (le), p. 44, 48, 50.

CHAULNES (Albert d'Ailly, duc de), p. 204.

CHAUMONOT (le P.), p. 36.

CHEVALIER, p. 45.

CLAIRAMBAULT, p. 22, 289, 290.

COLBERT DE SAINT-MARS (François), p. 42.

COMBE (de), ingénieur, p. 133.

COMBES (de), capitaine de vaisseau, p. 279.

_Comte de Revel_ (le), p. 192, 200, 204, 205, 211, 286, 287.

_Conquérant_ (le), p. 141, 143.

CORMAILLON (de), p. 188.

COUDRAY (René Guimont du), p. 248.

COURBON-BLENAC (François-de), p. 264.

COURCELLES (Daniel de Remy de), p. 34.

COURTEBOURNE (Charles de Calonne, marquis de), p. 48.

CRETON (Pignon-Vert), de St-Malo, p. 198, 199, 286, 287.


D

DESLANDES intendant, p. 248, 263, 275.

DELASTRE (le capitaine), p. 52, 53, 54, 55, 56, 58, 59, 66, 67.

DENIS (l'abbé), hydrographe, p. 15, 58, 59, 60.

DENIS (Nicolas), lieutenant général au Canada, p. 29, 31, 32.

DESCLOUSEAUX (Hubert de Champi), intendant, p. 143, 152, 192, 197.

DESGRANGES, p. 66, 67, 75, 109.

DES MARCHAIS (le chevalier), p. 249.

_Dieppoise_ (la), p. 166, 168, 169.

_Diligente_ (la), p. 60.

DOUBLET (famille), p. 7.

DOUBLET (François), p. 6, 27, 281, 282, 284.

DUCASSE (Jean-Baptiste), chef d'escadre, p. 238, 247, 248, 276.

_Duc de Bretagne_ (le), p. 265.

_Duc de Chaulnes_ (le), p. 205.

DUGUAY-TROUIN, p. 192, 198.

DURAND (Nicolas-Jacques), corsaire, p. 134, 135.

DURAS (Jacques Henri de Durfort de), p. 246.

DUPATY, p. 236.

DUQUESNOT, procureur général à St-Domingue, p. 264, 265.


E

_Ecueil_ (l'), p. 172.

_Etoile_ (l'), p. 198, 199, 286, 287.

ESNEVAL (Robert le Roux, baron d') ambassadeur, p. 183.

_Estrées_ (l'abbé d'), p. 117.

ESTRÉES (Victor-Marie, duc d'), p. 138, 192.


F

FEYRO DE FOSSA (don Manuel), p. 22.

_Faucon_ (le), p. 248, 257.

_Florissant_ (le), p. 48, 49.

FONTAINE (Madeleine), p. 5, 6, 284.

FONTENAY (Hervé le Berçeur, marquis de), p. 131, 132, 133.

FOSSARD, SIEUR DESMARETS, (Pierre), p. 284.

FOSSARD DE SAINT-MALO, p. 214, 215, 216, 219, 221, 222, 223, 224, 225.

FOSSARD-DESMARETS, corsaire, p. 161, 162, 205, 206, 211, 213.

FOSSARD (Françoise), p. 8, 162, 284.

_Français_ (le), p. 198, 264.


G

GAIGNARD (Philippe), chirurgien, p. 30, 282.

GALIFFET (de), p. 235.

GARCIA (don Antonio de), p. 224.

GÉRALDIN (André de), capitaine de vaisseau, p. 133, 153, 154.

GODEFROY DE LA ROCHELLE, p. 117, 119, 120, 123.

GOISLARD (la belle) de la Rochelle, p. 120, 125.

GOMET (le sieur) directeur à la côte d'Afrique, p. 253, 254, 255.

GON, SIEUR DE QUINCÉ (François), p. 31.

GORDON-ONEILL (duc de), p. 153, 154, 155.

GOUIN DE BEAUCHÊNE (Jacques), p. 194.

GOTTREAU (le sieur) de la Rochelle, p. 238, 239.

_Grand Henry_ (le), p. 178.

GRAVENSON (le capitaine), p. 42.

GRAVILLE (Malet de), p. 96.

_Grenadin_ (le), p. 28.

GRIGNON, ARMATEUR DE LA ROCHELLE, p. 36.

GYLDENLOEVE (Ulric, comte de), p. 168, 180.


H

HARCOURT (Henri d'), marquis de Beuvron, p. 173, 245.

_Hardi_ (le), p. 49.

HAREL (Pierre), p. 133.

HAUTEFORT, capitaine de vaisseau, p. 209.

_Hermione_ (l'), p. 248.

HOGUETTE (Charles Fortin, marquis de la), p. 136.


I

_Indien_ (l'), p. 273.


J

JACQUES II, roi d'Angleterre, p. 47, 48, 123.

JONCHÉE, consul à la Havane, p. 269, 270, 271, 272, 274.

_Justice_ (la), p. 43.


K

KERHOUENT (Louise de), duchesse de Portsmouth, p. 41.

KEROAL (la comtesse de), p. 41.

KEYSER (Charles), lieutenant de vaisseau, p. 161, 164, 165.


L

_Laitière d'Amsterdam_ (la) p. 171.

LALOET (Nicolas) de Dieppe, p. 46.

LANDEMARE (Claude de), p. 31.

LANGERON (le marquis de), lieutenant-général, p. 104, 197, 208.

LAROQUE (de), p. 49, 50.

LAS MINAS (marquis de), p. 68, 74, 75.

LEBLANC, p. 45.

LEGENDRE (Thomas) de Rouen, p. 87, 222.

LEGOUX DE LA JANNAYE, p. 195.

LE MOINE D'IBERVILLE (Pierre), capitaine de vaisseau, p. 273.

LE MOINE DE SÉRIGNY (Joseph), capitaine de vaisseau, p. 273.

LE ROY DE LA POTTERIE, commissaire de marine, p. 143.

LESCOLE (Michel de), ingénieur, p. 68, 74.

_Lévrier_ (le), p. 278.

LÉVY (le chevalier de), capitaine de vaisseau, 138, 147.

LOUVIGNY (Paul de), intendant, P. 135.


M

MAISONNEUVE (de), capitaine de vaisseau, p. 175.

MAGNOU (Guérusseau du), chef d'escadre, p. 248.

MAKAY (de), p. 154, 155, 156, 157, 158, 160.

MARET, chirurgien, p. 46, 47, 48.

_Marin_ (le), p. 248, 257, 262.

MARIN, capitaine de brûlot, p. 248.

_Mars_ (le), p. 65.

MARTANGIS (de), ambassadeur, p. 168, 186.

MATIGNON (Jacques Goyon, sire de), lieutenant-général en Normandie, p.
135, 136.

MAURVILLE (Bidé de), p. 237, 240, 241, 242.

MEROT, p. 45.

MITHON (Jean-Jacques), intendant, p. 266, 267.

MOINERIE-TROCHON (la), de St-Malo, p. 213, 214, 215, 218.

MONTAULT (de), lieutenant de vaisseau, p. 175.

MONTMORT (Hubert de Fargis de), intendant, p. 226.

MOYENCOURT (de), capitaine de vaisseau, p. 141, 147.


N

NAGUET (famille de), p. 9, 11.

NANCRÉ (de Dreux, marquis de), p. 291.

NAUDY, capitaine de brûlot, p. 148.

NIELS-JUEL, amiral, p. 168, 186, 188.

NOAILLES (le chevalier de), p. 208.


O

OLIVA (l'abbé d'), p. 182.


P

PAILLETRIE (le bailli de la), chef d'escadre, p. 208.

_Palleul_ (le), p. 43.

PANETIÉ, capitaine de vaisseau, p. 52, 54, 56, 57, 58, 60.

PATIN (Constant), p. 96.

PATOULET (Jean-Baptiste), intendant, p. 133, 152.

PENDERNE (Jean), anglais, p. 83.

_Perle_ (la), p. 99.

PERRINET (de), capitaine de vaisseau, p. 140.

PLETS (le sieur), armateur, p. 175, 176.

POLASTRON (Denis, comte de), p. 207.

PONTCHARTRAIN (de), p, 174, 230, 246.

POSTEL (le capitaine), p. 166, 169.

POULET (le capitaine) de Dieppe, p. 33.

_Princesse de Conti_ (la), p. 124.

_Prince Peerts_ (le), p. 65.

_Profond_ (le), p. 175, 178, 192.

_Prudent_ (le).


Q

QUILLET (famille), p. 8, 11.


R

_Rachel d'Amsterdam_ (la), p. 254.

RANCEY (de), p. 183, 184, 185.

RANTOT (de), p. 136.

RAYMONDIS (de), capitaine de vaisseau, p. 146, 147.

_Renommée_ (la), p. 270.

_Rosier d'Alger_ (le), p. 71.

RUYTER (l'amiral de), p. 40.

RUYTER (Engil de), p. 40, 41, 42, 43, 62, 161.


S

SAA (Don Roberto de), p. 71, 73, 74, 75, 76.

_Saint-André_ (le), p. 113.

_Saint-Antoine_ (le), p. 78, 195, 289.

_Sainte-Claire_ (le), p. 224.

_Saint-Jean-Baptiste_ (le), p. 17, 21, 22.

_Saint-Jean-Baptiste_ (le), p. 278, 289, 290.

_Saint-Michel_ (le), p. 28, 282.

SAINT-PATER (Jacques Le Coutelier marquis de), p. 278.

SALAMPART DE CHOUPPES (Marie-Gobert), p. 267.

SALLABERRY (Charles de), p. 276.

SAMSON (Jacques), p. 44, 48.

_Sans-Peur_ (la), p. 134.

_Scarborough_ (le), p. 199.

_Soleil Royal_ (le), p. 139.

_Sorcière_ (la), p. 56, 161, 163, 166.

SEIGNELAY (le marquis de), p. 132, 133, 138, 139, 140, 142, 144, 145.

_Serpente_ (la), p. 56, 161, 163, 166, 174, 189.


T

TALON (Jean), intendant, p. 33, 34.

TESSÉ (René, sire de Fronlay, comte de), p. 278.

THIBERGE (Nicolas), pilote, p. 112.

THIERRY (Raphaël), de Rouen, p. 90, 91.

THOMAS (le capitaine) de la Rochelle, p. 232.

TINGRY (le prince de), p. 179.

TRACY (Alexandre de Pourville, marquis de), p. 34.

TOURVILLE (le chevalier de) p. 139, 140, 144, 146, 147, 148.


U

_Utile_ (l'), p. 135.


V

VALSEMÉ (Guillaume de), p. 7.

VAUBAN (le maréchal de), p. 204.

VAULEZARD (Juchereau de), p. 269, 273.

VAUVRÉ (Louis Girardin de), intendant, p. 278.

VAUX-MIMARS (de), p. 122, 123.

VENIZE (de), capitaine de vaisseau, 141, 142, 147, 148, 149, 115.

_Ville de Rouen_ (la), p. 95.

_Vipère_ (la), p. 53.

VIVONNE (le duc de), p. 40.


Y

YORK (le duc d'), p. 47, 48, 123.



IMPRIMÉ PAR J. MAYET ET Cie À LONS-LE-SAUNIER



NOTES


[1] Voyez la _Revue historique_, tome XII, p. 48 et 314.

[2] Dép. du Calvados, arr. de Pont-l'Evêque.

[3] Voy. aux additions, pièce nº 3.

[4] Reg. de l'état civil de Honfleur, 12 avril 1722.

[5] Acte de notoriété du 24 mai 1679. Arch. munic., Délibér., reg. nº
57, fol. 20 rº.

[6] Rue des Capucins, nº 25.

[7] Actes de l'Hôtel-de-Ville des 17 novembre 1499, 15 mai 1502, février
1522.

[8] _Recherche faite en 1540 par les Elus de Lisieux_, (Caen, 1827.)

[9] Id. p. 112 et 118.

[10] Arc. de Pennedepie, reg. de l'état-civil.

[11] Les historiens n'ont pas manqué depuis un siècle à la marine
française, mais tout ce qui, au point de vue historique, concerne la
transformation de ses institutions est resté généralement ignoré. Dans
une série d'articles parus dans la _Revue maritime_ M. Didier Neuville a
commencé à combler cette lacune, en étudiant les _Etablissements
scientifiques_ dans leur origine et leur développement. On y trouvera
notamment exposé clairement tout ce qu'on connaît jusqu'ici sur la
création des écoles d'hydrographie.

[12] Reg. des délib. munic. 29 septembre 1711, 21 janvier, 15 février et
1er octobre 1712, 4 septembre 1725, 9 décembre 1726 et 18 décembre 1728.
Reg. de l'état civil de Barneville, 21 déc. 1728.

[13] Quelquefois il emploie des expressions usitées dans le patois
normand: il dit _l'assoirant_ qui signifie l'approche du soir; _s'ivrer_
pour s'enivrer.

[14] Voy. aux Additions les pièces nºs 6 et 7.

[15] Arch. de la Marine, service général, 22 avril et 4 mai 1711.

[16] Il s'agit des îles _Sebaldines_, dans le détroit de Magellan,
découvertes par Sebald de Weerdt, navigateur hollandais, en 1599.

[17] François Doublet, Me apothicaire, rue Brûlée à Honfleur, né dans
les vingt premières années du dix-septième siècle, mort avant l'année
1678 «aux païs estrangers où il étoit employé pour le service du
roy.»--Reg. des délib. munic. 24 mai 1679.

[18] Les îles St. Jean, de la Madeleine, Brion et aux Oiseaux forment un
groupe d'îlots situés au nord du cap Breton, dans le golfe du fleuve St.
Laurent. La compagnie de la Nouvelle France concéda ces îles à François
Doublet par lettres du 19 janvier 1663. Voy. aux additions la pièce nº
1.

[19] A défaut de l'acte de baptême, cette indication permet de fixer la
date de naissance de Doublet. Suivant lui, il était âgé de sept ans et
trois mois en février 1663; il faut donc reporter sa naissance au mois
de novembre 1655.

[20] Nicolas Denis reçut provisions de lieutenant général en Canada le
30 janvier 1654. Il était fils de Mathurin Denis, écuyer, sieur de
Fronsac, capitaine des gardes de Henri III.

[21] Ce Philippe Gaignard établi chirurgien à Rouen avait précédemment
résidé à Honfleur. Il était le neveu d'un capitaine de navire de ce
port, Thomas Frontin, beau-frère de l'armateur Nicolas Lion de
St.-Thibault dont les navires le _Henry_ et le _St.-Pierre_ effectuaient
chaque année un voyage à Terre-Neuve.--Reg. de l'amirauté. Voy. aux
additions la pièce nº 2 du 23 avril 1663.

[22] Un acte d'association du 1er février 1664 avait été passé entre
François Doublet, François Gon sieur de Quincé et Claude de Landemare,
marchands à Rouen, pour l'exploitation des îles de la Madeleine. Ce
dernier, Claude de Landemare, était déjà intéressé dans l'opération, car
il parut devant les tabellions de Honfleur le _30 mars, 1664_ et fit ses
comptes avec François Doublet. Il lui revenait pour le voyage de 1663,
612 livres 15 sols 3 deniers.--Reg. du tabellionage de Roncheville.

A la ligne suivante, Doublet a écrit: «nous partismes du port au
_commencement de Mars_....»; dans l'acte cité ci-dessus son père
s'engage à partir pour un nouveau voyage à la marée du lendemain,
c'est-à-dire le 1er avril.

[23] Il s'agit de la compagnie de la Terre ferme d'Amérique réorganisée
par un édit du 28 mai 1664 sous le nom de compagnie des Indes
Occidentales.

[24] La découverte de cette mine coincida avec le départ de l'intendant
Talon pour le Canada. Jugeant que la découverte des minéraux ou riches
ou de basse estoffé était un point essentiel aux affaires du roi, Talon
obtint l'envoi au Canada de quarante travailleurs. La compagnie les
recruta en Normandie et elle en confia la conduite à François Doublet.
En outre de plomb, l'ingénieur-fondeur prétendait trouver de l'argent à
la côte de Gaspée; «cette prétention paroist fondée,» écrivait
Talon.--Arch. de la marine, Canada, 22 avril, 27 avril et 4 octobre
1665.

[25] Ce marin originaire de Normandie, est resté inconnu. Toutefois la
correspondance de Talon, intendant au Canada, et les dépêches de Colbert
en font mention. Au mois de novembre 1670, le capitaine Poulet ou
Poullet se trouvait à Québec. «Cet homme savant par une longue habitude
et une expérience acquise de bas aage et devenu habile navigateur,»
proposa de tenter la découverte de la communication de la mer du Sud et
de celle du Nord par le détroit de Davis, «ou par le détroit de Magellan
pour après avoir doublé tout le revers de l'Amérique jusqu'au Califourny
reprendre les vents de l'Ouest et à leur faveur rentrer par la baie
d'Hudson.» Son dessein, en outre, était de percer jusqu'à la Chine par
l'un ou l'autre de ces endroits. Arch. de la Marine, Mémoire de Talon,
10 novembre 1670; Lettre de Colbert, février 1671. (Colonies, Canada).

[26] Le débarquement des chevaux que le roi envoyait au Canada causa un
grand enthousiasme parmi les habitants. A l'exception d'un cheval donné
à M. de Montmagny près de vingt ans auparavant, c'étaient les premiers
qu'on y voyait.--Ferland, _Histoire du Canada_, t. II, p. 36.

[27] Alexandre de Pourville, marquis de Tracy, reçut le 19 novembre 1663
la commission de lieutenant-général des armées du roi et les fonctions
et pouvoirs de vice-roi en Amérique. Décédé gouverneur de Dunkerque le
28 avril 1670.

[28] Daniel de Remy, sieur de Courcelles, reçut commission de
lieutenant-général en Canada le 23 mars 1665.

[29] Jean Talon, ancien intendant du Hainaut, l'administrateur le plus
éminent que Louis XIV ait envoyé au Canada, reçut la commission
d'intendant à la Nouvelle-France le 23 mars 1665.

[30] Auber, sieur de la Chesnée ou Chesnaye. Nous croyons que des liens
de parenté l'unissaient à la famille de Doublet, dont le grand père
paternel avait épousé Marguerite Auber, fille de Richard Auber, receveur
du domaine de Roncheville.

[31] Le séminaire des jésuites de Québec fut fondé par M. de
Laval-Montmorency suivant lettres patentes du 26 mars 1663.

[32] Pierre-Joseph-Marie Chaumonot, mourut à Québec le 21 février 1693.
Il est l'auteur d'une grammaire, d'un dictionnaire et d'un catéchisme en
langue huronne; la grammaire seule a été publiée.

[33] Ces termes que Doublet emploiera souvent désignent les bancs situés
à l'ouest et au nord de Terre-Neuve.

[34] La compagnie du Sénégal établie en 1679, fut réunie à la compagnie
des Indes en 1719. Ses districts s'étendaient depuis le cap Blanc
jusqu'à la rivière Serra Leone.

[35] Dans le ms. les pages qui suivent sont enregistrées sous la date de
1669. La date exacte est 1676; les faits cités permettent de l'établir.

[36] Nommé lieutenant de frégate le 25 octobre 1689; capitaine de brûlot
le 1er janvier 1693. Tué sur le _Bon_ en mars 1694. Il a publié le
_Petit Flambeau de la mer ou le véritable guide des pilotes côtiers_,
(Havre, 1731, in-8º).

Une famille du nom de Bougard, et à laquelle le pilote-hydrographe cité
par Doublet appartenait peut-être, vivait à Honfleur au milieu du
dix-septième siècle: Elle professait la religion réformée. Nous pouvons
citer: Marie Bougard mariée à Jacques Lelou, avocat; Me Bougard médecin
et Judith Le Prevost, sa femme, qui abjurèrent en novembre 1685 ainsi
que dix-sept autres religionnaires.--Reg. du tabellionnage d'Auge, 7
octobre 1684; Reg. de l'état civil, nov. 1685.

[37] Sur la partie est de l'île de Wight, au large de Portsmouth, au
nord du port Brading. Cette rade peut contenir tous les vaisseaux de la
marine anglaise.

[38] Le combat de Palerme est du 2 juin 1676; 12 vaisseaux hollandais et
espagnols furent incendiés, ainsi que la galère réale et quatre autres
galères. L'amiral espagnol Florès et l'amiral hollandais de Haën
périrent dans les flammes.

Quant à l'amiral Ruyter, ce fut à la bataille du Mont-Gibel livrée par
Duquesne le 22 avril 1676 qu'il reçut une blessure dont il mourut le 29
du même mois.

[39] Louise de Kerhouent, duchesse de Portsmouth, maîtresse de Charles
II, roi d'Angleterre, avait été amenée de France, en 1670, par Henriette
d'Angleterre, duchesse d'Orléans.

[40] Le capitaine Gravenson était originaire de Nantes. Il fut promu
lieutenant de vaisseau le 1er janvier 1667; capitaine de frégate en 1671
et capitaine de vaisseau le 1er mars 1673. Noyé au Havre en 1679.

[41] François Colbert de St-Mars, enseigne en 1672, lieutenant de
vaisseau en 1673, capitaine de frégate en 1675, obtint le grade de
capitaine de vaisseau le 7 février 1678. Il se retira, le 1er juillet
1721, chef d'escadre honoraire et mourut près de La Rochelle, le 22
janvier 1722.

[42] Ordre du roi aux officiers de l'amirauté de Honfleur pour leur dire
de donner les congez nécessaires au capitaine du vaisseau le _Chasseur_
qui est chargé d'armes et de victuailles destinées, par la compagnie des
Indes occidentales, aux colonies françaises du Sénégal et de Cayenne (20
mars 1672.)--Arch. de la Marine, Colonies, année 1672, fol. 31.

[43] Plus tard Jacques II, roi d'Angleterre, 1685-1688, 2e fils de
Charles 1er et d'Henriette de France. Doublet reviendra bientôt sur le
duc d'York et il racontera, plus loin, qu'il aida ce prince à débarquer
à Ambleteuse, en 1689.

[44] Charles de Calonne, marquis de Courtebourne, d'une famille ancienne
du Boulonnais, était lieutenant de roi à Calais et non gouverneur. Le
gouverneur particulier de Calais était Armand de Béthune, marquis puis
duc de Charost, né en 1640, capitaine des gardes du corps du roi, duc et
pair de France, mort en 1717.

Le marquis de Courtebourne servit à Calais jusqu'à sa mort (octobre
1695). On lui accorda le grade de maréchal de camp par brevet du 26 mars
1652 et par la suite une commission pour commander à Hesdin et la
lieutenance de roi au gouvernement de Flandre en 1693.--Pinard, _Chron.
hist. mil._, t. VI, p. 351.

[45] Jean Bérenger, capitaine de navire du port de Honfleur, commandait
la _Marie_ en 1669; le _Chasseur_ en 1673 et 1674; le _Saint-Pierre_ en
1677; le _Saint-Antoine_ en 1681.--Arch. de l'amirauté de Honfleur.
Rapports de mer.

[46] Capitaine de brûlot en 1673 et enseigne de vaisseau la même année,
il fut mis à la Bastille le 15 décembre 1679. Elargi trois semaines
après, il fut fait lieutenant de vaisseau en 1682, capitaine de frégate
le 1er janvier 1693 et capitaine de vaisseau le 1er janvier 1703. Il fut
tué au fort de Gambie, en Guinée, le 6 novembre 1703.

[47] Ce capitaine, quoique chirurgien de son métier, avait appris l'art
de la navigation dans ses voyages maritimes. En 1673, âgé de 28 ans, il
commandait une frégate de 10 pièces de canon, équipée de 100 hommes.
Arch. de la marine. Service général, corresp. d'Hubert, intendant à
Dunkerque.

[48] M. Panetié, brave homme et bon manoeuvrier, dit M. Jal, devint
capitaine de vaisseau le 31 mars 1665 et chef d'escadre le 1er novembre
1689; décédé le 26 avril 1696. Arch. de la Marine.

[49] Auberge «où pend pour enseigne le _Soleil d'Or_,» rue du Puits, à
Honfleur (1676).

[50] Jean Bart fut fait lieutenant de vaisseau le 5 janvier 1679;
capitaine de frégate le 14 août 1686; capitaine de vaisseau le 20 juin
1689. Il fut anobli le 3 août 1694 et nommé chef d'escadre le 1er avril
1697. Arch. de la Marine.

[51] Iles de l'Océan septentrional appartenant à l'Angleterre. Les
cartes modernes les nomment Shetland.

[52] Consulter sur l'école d'hydrographie de Dieppe: De Beaurepaire,
_Recherches sur l'instruction publique_, etc., t. III.--Didier Neuville.
_Etablissements scientifiques de la Marine_ (_Revue maritime_).--Le
Dépôt de la Marine, série des Ordres du Roi, 21 novembre 1671, 30
septembre 1672, 4 janvier 1675, 6 janvier et 4 juillet 1679.

[53] Belem, bourg de Portugal, sur le Tage, à deux lieues au-dessous de
Lisbonne, au devant duquel on voit une tour. C'est auprès de cette tour
que les navires mouillaient en attendant leurs dépêches. Doublet écrit
indifféremment _Blem_, _Bleum_, _Balem_ et _Belem_.

[54] Terme de commerce maritime. _Chapeau de mérite_, ou simplement et
plus ordinairement, _chapeau_, gratification accordée par convention au
capitaine d'un bâtiment de commerce, qui remet à bon port les
marchandises chargées à fret. (Littré).

[55] Port de Portugal sur la Lima, province de Minho. Quatre lieues
au-delà est situé un autre hâvre nommé _Ville del Conde_, et plus loin
se trouve _Port-à-Port_ dont Doublet citera le nom dans les pages
suivantes.

[56] On trouve dans les registres des Ordres du Roi du dépôt de la
Marine plusieurs lettres adressées à cet ingénieur. Voyez notamment à la
date du 20 juin 1689.

[57] Le marquis de La Mina ou de Las Minas.

[58] Le _Rosier d'Alger_. Le ms. porte _Dargel_ en un seul mot. Plus
loin, Doublet écrira correctement _Alger_; plus loin encore il écrira
_Argérins_ pour Algériens. Il dit encore _Europiers_ pour Européens.

[59] C'est un renégat de ma nation.

[60] Ile de l'Afrique portugaise, une des îles Madère.

[61] On lit, en effet, dans le _Petit Flambeau de la Mer_, p. 379:

_Remarque nouvellement découverte._

«Le sieur François Doublet d'Honfleur, m'a dit que lorsqu'il commandoit
une petite Frégate en course contre les Hollandois et Espagnols,
qu'étant à trois lieuës au Nord-Est du milieu de l'Isle de Porto-Sancto,
il se seroit trouvé sur un Banc de Roches, où il n'avoit au plus profond
que 13 pieds d'eau, et qu'il y trouva encore quelque debris d'un Navire
qui y avoit été perdu, et que ce Banc est de la longueur d'un Cable en
largeur, et autant en longueur; c'est à quoi ceux qui naviguent à cet
endroit doivent avoir égard.»

[62] Chipiona, à l'embouchure du Guadalquivir.

[63] Ce qui suit jusqu'au paragraphe commençant par ces mots: «Et le 27e
j'arivé.....» forme un supplément dans le manuscrit. Le feuillet placé
entre les pages 28 et 29 porte la note suivante: «Ayant égaré une
feuille dans l'original de ce voyage, ce qui m'a fait y adiouter cette
page pour renvoyé avant mon arrivée à Ténérif, sur ce qui m'arriva le
jour d'après mon départ de St-Lucar.»

[64] Riche marchand-armateur intéressé dans les compagnies de commerce
fondées au dix-septième siècle et qui possédait des relations
commerciales très étendues. C'était un des principaux négociants de
cette époque avec lequel Colbert correspondait. Voy. Arch. de la marine,
Ordres du Roi et Commerce, 1675, 1689, etc.

[65] Dans le passage qui suit il s'agit de Muley-Mohammed fils de
Muley-Ismael, empereur de Maroc de 1672 à 1727. Le P. Dominique Busnot,
religieux de la congrégation réformée de l'Ordre de la Trinité, a
consacré un chapitre de son _Histoire du règne de Mouley-Ismael, roi de
Maroc, Fez, Talifet et Souz_ (Rouen, 1714), à la vie, aux aventures et à
la mort tragique de Muley-Mohammed. D'après un mémoire du consul de
France à Salé, en 1699, les négociants français trouvaient de grands
avantages au commerce avec la Barbarie. La Provence y envoyait des
papiers, des bonnets rouges de laine, du souffre, des toiles de Lyon, de
la futaine, des fils d'or, du brocart d'or et de soie; le Languedoc y
expédiait des draps; les navires de St-Malo, de Rouen et de Nantes y
portaient des toiles. On estimait le négoce de la France avec cette
région à 400,000 écus. Les marchandises étaient échangées avec celles du
pays: cire, laine, cuivre en chaudron; cuivre neuf, étain, dattes,
amandes, plumes d'autruche. Onze maisons françaises y étaient établies.
Arch. de la Marine.

[66] Doublet parlera encore de Muley-Mohammed, mais il ne dira pas que
ce prince tombé par trahison entre les mains de son père, en 1705, subit
le même supplice. On lui coupa le pied et la main, et on plongea ses
membres mutilés dans une chaudière pleine de poix et d'huile bouillante;
il mourut douze jours après.

[67] Raphaël Thierry, négociant de Rouen, nommé au consulat de la nation
française aux îles Canaries par provision des 27 avril et 20 mai, 1670.
Arch. de la Marine, commerce, t. I, fol. 184, et t. II, fol. 769.

[68] On entendait par passager les barques passagères appartenant aux
hôpitaux du Havre et de Honfleur et qui recevaient à leur bord les
personnes, les bestiaux et les denrées de toutes espèces pour les
transporter d'un port dans l'autre. Ces deux établissements hospitaliers
jouirent pendant longtemps du monopole des droits de passage.

[69] Constant Patin, avocat du roi en l'amirauté de Honfleur, fils de
Constant Patin, procureur d'office en la vicomté de Roncheville, lequel
avait épousé Marguerite Auber grand'mère de Doublet.

[70] François Mallet de Graville, seigneur et comte de Saint-Martin,
Blosseville, Drubec, Quatravaux, et autres terres, marié à Jacqueline ou
Gabrielle Langlois du Guesclin, résidant à Criquebeuf, près de
Honfleur.--Minutes du tabell. de Roncheville.

Sa fille avait épousé Charles de Boisseret, chevalier, seigneur
d'Herbelay, marquis de Sainte-Marie, capitaine des gardes de Monsieur,
seigneur, gouverneur et lieutenant pour le roi des îles de la
Guadeloupe, la Désirade, Marie-Galande, les Saintes, la Grande et Petite
Terre, etc. Fils aîné de Jean de Boisseret et de Madeleine Houel.

[71] Jean de Boisseret, chevalier, marquis de Sainte-Marie, seigneur de
Malassis, second fils de Jean de Boisseret et de Madeleine Houel soeur
de Charles Houel, chevalier, seigneur du Petit-Pré, gouverneur des îles
de la Guadeloupe. Ce Jean de Boisseret habitait, au temps dont parle
Doublet, la ferme dite le Petit-Paris, à peu de distance de Villerville.
Il épousa, en 1686, Demoiselle Marie-Anne Estièvre, fille de Michel
Estièvre, écuyer, sieur de Montessart. Minutes du tabellionage de
Roncheville; Reg. de l'état civil de la commune de Pennedepie.

[72] Adassa, d'après les anciennes cartes, est un petit havre situé à
l'ouest de l'île de Ténériffe; on y chargeait beaucoup de vin.

[73] Le marquis de Langeron, embarqué comme enseigne en pied sur le
_Henri_, le 1er février 1671, fut fait capitaine de vaisseau le 2
novembre 1671; chef d'escadre le 1er novembre 1689; lieutenant général
le 1er avril 1697; mort à Sceaux le 28 mai 1711. Arch. de la Marine.
Voyez le Mercure de juin 1711.

[74] Au temps de Doublet de pareils phénomènes jettaient l'épouvante
parmi les paysans et les marins. On citait des pluies de sang, de fer,
de laines, de poissons, de grenouilles, etc., qu'on attribuait à des
causes surnaturelles. Doublet et son équipage partageaient cette
crédulité; ils sont bien persuadés que c'est un châtiment divin.

Il s'agit d'insectes aquatiques qui multiplient en grande quantité
pendant l'été dans les mers tropicales et que des tourbillons de vent
transportent à de grandes distances.

[75] Cascaes, ville à l'embouchure du Tage, à 5 lieues de Lisbonne. La
rade de cette place est dangereuse à cause des vents d'ouest qui y
règnent.

[76] Cette description si peu séduisante qu'elle soit permet de croire
qu'il s'agit d'une de ces divinités marines qui durent leur naissance à
la fable. La croyance aux sirènes ou aux monstres marins à figure
humaine se maintint longtemps, comme on le voit, puisque Doublet
mentionne très sérieusement la merveilleuse apparition qui, «par son
regard fier et plein de feu» terrifia son équipage. D'ailleurs, dans son
enfance, il avait été familiarisé avec ces contes, car une ruelle de sa
ville natale portait et porte encore le nom de rue de la Sirène («ruette
et advenue de la Seraine»), en 1588; une figure fantastique était gravée
sur la pierre à l'angle de cette rue; il en subsiste des traces.

[77] Les dorades suivent les vaisseaux en troupes souvent nombreuses et
nagent avec beaucoup de vitesse. Leur pêche, qui est pour les marins un
véritable divertissement, leur procure facilement une chair fraîche,
savoureuse et très agréable au goût.

[78] Azamore, ville forte du Maroc, port d'accès difficile à
l'embouchure de la Morbéa dans l'Atlantique. Mazagan, petite ville forte
du royaume de Maroc, port sur l'Atlantique, près de l'embouchure de la
Morbéa. Elle a appartenu aux Portugais jusqu'en 1762.

[79] Ponta-Delgada, dans l'île de San-Miguel, chef-lieu du district
oriental des Açores. Son port est mauvais.

[80] Jean d'Estrées, abbé d'Evron, de Préaux et de Saint-Claude,
archevêque et duc de Cambrai. Il était fils de Jean comte d'Estrées,
maréchal et vice-amiral de France, vice-roi d'Amérique.

[81] Famille illustre dans les annales de la Rochelle. Un Jean Godefroy,
sieur du Richard, né en 1579, pair en 1608, capitaine de l'artillerie en
1617, était maire et capitaine de La Rochelle au début du siège de 1627.
Doublet citera dans les pages qui suivent les neveux de ce capitaine:
Jean Godefroy, écuyer, Benjamin, Alexandre et César Godefroy, marins et
armateurs, puis la cousine de Jean, l'aîné, veuf d'une dame Goislard et
remarié à une dame Bussereau, suivant Doublet, à Elisabeth Duprat, soeur
du pasteur d'Arvert, suivant des renseignements plus sûrs.

D'après un très curieux tableau généalogique que M. de Richmond,
archiviste de la Charente-Inférieure, a bien voulu dresser pour nous,
des liens de parenté unissent de nos jours les derniers représentants
des Godefroy à la famille du général Louis-Eugène Cavaignac.

[82] Le nom de cette rade ne figure point sur les cartes que nous avons
consultées.

[83] Au nord du pertuis d'Antioche, entre les rochers dits Lavardins et
la terre vers La Rochelle. «L'on ancre son chef de Bois sur 5 à 6
brasses d'eau de profondeur, dit le _Flambeau de la mer_, le fond y est
mol.»

[84] Jacques-François-Edouard Stuart, fils de Marie d'Este et de Jacques
II, né le 20 juin 1688 et mort à Rome le 1er janvier 1766 après une
existence extrêmement agitée.

[85] Marie d'Este, fille du duc de Modène, née en 1658; mariée en 1673 à
Jacques Stuart qui n'était alors que duc d'York. Elle mourut au château
de Saint-Germain-en-Laye le 7 mai 1718.

[86] Plymouth. Doublet écrit tantôt Pleimuths, tantôt Pleimuts. Son
orthographe des noms de lieu et des noms propres varie à chaque page.

[87] De Vaux-Mimars, ancien garde-marine le 19 février 1681, fait
enseigne en 1684, lieutenant en 1689 et capitaine de frégate le 1er
décembre 1705. Mort le 18 octobre 1718.

[88] Point de la côte d'Angleterre, entre Douvres et la Tamise, où il y
a un bon ancrage pour les vaisseaux.

[89] On sait qu'il s'agit de Jacques II, de la famille des Stuarts, fils
du roi Charles Ier et de la reine Henriette de France fille de Henri IV,
né en 1633. Il porta jusqu'à son avènement au trône le titre de duc
d'York. Détrôné en 1688 par son gendre Guillaume de Nassau, prince
d'Orange, il se réfugia en France. Il était accompagné de son fils
naturel, Jacques Fitz-James, duc de Berwick, promu en 1706 à la dignité
de maréchal de France.--La date du débarquement de Jacques II à
Ambleteuse n'est point le mois de septembre 1688 ainsi que Doublet
l'indique mais le 4 janvier 1689. Jacques II arrivait à St-Germain le 7
du même mois. Voy. la _Gazette_ du 10 janvier 1689.

[90] Le comte de Vermandois, fils naturel de Louis XIV. La charge
d'amiral de France fut rétablie en sa faveur le 12 novembre 1669.

[91] Les mesures les plus diverses furent prises pour arrêter la fuite
des religionnaires. En Normandie on établit trente corps-de-garde et
autant de pelotons de cavaliers «destinez pour battre l'estrade sur les
costes.» Des chaloupes armées procédaient en mer à la visite des
navires. Les arrestations étaient nombreuses. Les religionnaires
s'embarquaient la nuit sur un point peu fréquenté, et on les voyait la
nuit allumer des feux sur les falaises de la Seine-Inférieure, du Havre
à Dieppe, échangeant ainsi des signaux avec des navires étrangers qui
louvoyaient près des côtes. Pour empêcher les embarquements clandestins,
les intendants promettaient aux paysans de leur céder la moitié des
meubles des religionnaires en cas de dénonciation. Arch. de la Marine,
service général, correspondance de M. de Montmort, 1686.

[92] Ramehead, pointe à l'ouest de la baie de Plymouth.

[93] Saltash, bourg d'Angleterre, en Cornouailles, sur le penchant d'une
colline baignée par la Tamer; l'embouchure de cette rivière lui forme un
port situé à 2 milles marins au-dessus de Plymouth. Ce fut dans ce port
que Doublet captura, sous le feu des forts, un vaisseau hollandais de 6
à 700 tonneaux et armé de 40 canons.

[94] Dans l'île de Saint-Nicolas.

[95] Doublet doit revenir plus loin sur cet épisode et expliquer qu'il
eut l'honneur d'en raconter les péripéties à M. de Seignelay. En outre,
il y a lieu de croire que «l'action jolie» mais d'une grande témérité
racontée ici devint l'objet d'une assez vive curiosité. En effet, on en
trouve le récit dans l'_Inquisition française ou Histoire de la
Bastille_ (t. II, p. 325) par C. de Renneville.

[96] Hervé le Berçeur, seigneur et patron de Fontenay et d'Emondeville,
enseigne au régiment des Gardes et commandant des villes et château de
Cherbourg, allié, par contrat du 21 novembre 1664, avec
Marie-Anne-Jacqueline de La Luzerne, dame de
Brévant.--(Lachesnaye-Desbois, XII, p. 632.)

[97] Ingénieur du roi, chargé pendant quelques années de l'inspection
des travaux maritimes en Normandie. Au mois de mars 1684, il visitait le
port de Honfleur par ordre de Seignelay.

[98] Seignelay arriva à Brest dans le courant du mois de mars 1689 pour
accélérer les grands mouvements qui s'y faisaient. Vauban, après avoir
visité toutes les côtes et une partie des îles depuis Ypres jusqu'à
l'embouchure de la Loire, l'y avait précédé et était arrivé le 18
février.--(Levot, _Hist. de Brest_, t. II, p. 28.)

[99] André de Géraldin, né à Saint-Malo, fut nommé capitaine de brûlot
le 1er janvier 1691; capitaine de frégate le 1er janvier 1703; capitaine
de vaisseau le 23 avril 1708. Mort le 11 avril 1738.--(Arch. de la
Marine.)

[100] Jean-Baptiste Patoulet, chevalier, conseiller du roi, commissaire
général à Rochefort le 15 août 1676; intendant aux îles d'Amérique, 1er
avril 1679; intendant à Dunkerque, 1er janvier 1683.--(Arch. de la
Marine.)

[101] Capitaine marchand du quartier du Havre, fut fait capitaine de
brûlot en 1692 et mourut en mer vers 1704.

[102] Nicolas-Jacques Durand commanda en course en 1675 et 1678
plusieurs frégates légères armées à Dunkerque. Il fut envoyé en
croisière dans la mer du Nord, en 1695, et mourut pendant la campagne.

[103] Michel Begon, chevalier, né à Blois en décembre 1638. Etait frère
du premier commis de M. de Seignelay. Président et lieutenant général du
bailliage de Blois en 1677, il devint commissaire général de la marine à
Rochefort en 1680; intendant aux îles, 1684; intendant général des
galères, 1685; intendant à Rochefort, 1688; à la Rochelle, 1694. Il fut
révoqué, vers 1705, par M. de Pontchartrain et décéda à Rochefort le 13
mars 1710, laissant plusieurs enfants.

[104] Petites frégates de 6, 10 et 12 pièces de canon, «qui vont
parfaitement à la voile, mais qui ne sont bonnes pour la course que
l'été, l'hiver les Dunkerquois se servent de doggres pêcheurs qu'ils
équipent en guerre, et comme ces vaisseaux sont fort ronds ils
soutiennent parfaitement la mer dans les plus rudes tourmentes.» Arch.
de la Marine, campagnes, 1689-1690.

[105] Paul de Louvigny, seigneur d'Orgemont, conseiller du roi.
Intendant au Havre, 1er septembre 1688; à Brest le 15 mai 1701. Mort à
Brest le 24 décembre 1702.

[106] Jacques Goyon, sire de Matignon, comte de Thorigny, baron de
Saint-Lo, lieutenant général en Normandie, gouverneur de Cherbourg,
Granville et les îles Chaussey, né à Thorigny en 1644, chevalier des
ordres en 1688, lieutenant général des armées en 1693. Mort à Paris en
1725.

[107] Charles Fortin, marquis de la Hoguette, après avoir servi dans les
gardes, était devenu corvette des mousquetaires gris en 1672, enseigne
en 1683, sous-lieutenant en 1684, maréchal de camp en 1688,
lieutenant-général et gouverneur de Mézières en mars 1693. Il mourut
d'une blessure reçue à la bataille donnée en Piémont, le 4 octobre 1693,
par le maréchal de Catinat.

[108] Les régiments n'y campèrent que quelques jours. Leur commandant se
rapprocha de Cherbourg et envoya une partie de ses troupes vers
Granville que les frégates anglaises menaçaient.

[109] Henry-Joseph de Beaumont d'Eschilais, originaire de la Saintonge,
fut promu enseigne de vaisseau le 1er janvier 1691, lieutenant de
vaisseau le 1er janvier 1692, capitaine de frégate le 12 novembre 1706,
capitaine de vaisseau le 24 juin 1709. Mort le 8 décembre 1724.

[110] Ne se trouve pas inscrit au répertoire Laffilard des Archives de
la Marine.

[111] Le 23 juillet 1689, Seignelay écrivait à M. de la Hoguette: «Je
n'ay pas besoin à présent des srs de Beaumont et Doublet,... vous pouvez
leur permettre de faire la course ainsy qu'ils en avoient dessein
lorsqu'ils ont commencé d'armer leurs bâtimens.»--(Arch. de la Marine.
Ordres du Roi.)

[112] Baie et port d'Angleterre, dans la Manche, sur la côte du
Devonshire. C'est le lieu de réunion des forces maritimes anglaises.
Doublet l'a déjà cité plusieurs fois comme le point principal de ses
croisières.

[113] Il faut lire _Juillet_. Doublet donne ses dates assez
négligemment, ainsi les faits relatés ci-dessus et les suivants se
rapportent à l'année 1689; le manuscrit les enregistre à la date de
1690.

[114] Le maréchal d'Estrées avait été investi du commandement de la
flotte réunie à Brest durant les premiers mois de 1689. Vers le milieu
de l'année, alors que le maréchal était embarqué et que tous ses ordres
étaient donnés, M. de Seignelay prit en personne le commandement, et le
comte d'Estrées resta «sur le pavé des vaches à Brest», suivant
l'expression de Mme de Sévigné. Il ne s'en consola pas; Mme De La
Fayette et Mme de Sévigné l'ont constaté. On voit en outre que son
déboire ne passa pas inaperçu aux yeux de Doublet.

[115] Le voyage de Seignelay à Brest fut tout un évènement. «Il étoit
général en tout, dit Mme De La Fayette dans ses _Mémoires_, lors qu'il
ne donnoit pas le mot; et mesme il en avoit les habits et la mine.»
(Michaud et Poujoulat, 3e série, t. 8, p. 243.)

[116] Arch. de la marine, Ordres du roi, Ponant, 14, 15, 24, 26, 30 et
31 juillet 1689. Dans la lettre du 30 juillet on lit: «les sieurs de
Beaumont et Doublet ayant eu ordre de naviguer entre Pennemarc et Glenan
pour descouvrir si les ennemis s'estoient avancez jusqu'à ce parage, il
(M. de Beaugey) les cherchera et leur ordonnera de revenir incessamment
à Brest.»

[117] Enseigne de vaisseau, 3 mars 1673; capitaine de brûlot, 1er
juillet 1673; aide-major, 20 janvier 1676; capitaine de frégate, 3 avril
1686; capitaine de vaisseau, 10 août 1689. Mort à la Hougue, 26 janvier
1703.

[118] Les ordres expédiés par Seignelay pendant le mois de juillet 1689
sont datés de Brest «à bord du _Souverain_.» (Arch. de la marine.)

[119] Ordre du roy (25 juillet 1689) au sr Doublet de sortir des rades
de Brest et d'aller naviguer pendant trois jours entre Glenan et Penmark
pour découvrir si les ennemis naviguent dans ce parage.--Ordres au sr de
Beaugey d'aller croiser à la hauteur d'Ouessant (14 juillet 1689); aux
srs de la Guiche et de Septèmes d'aller reconnaître la flotte ennemie
(14 juillet); Mémoire instructif au sr de Levy, commandant la _Lutine_,
pour aller à la rencontre de M. de Tourville (15 juillet).--Ordre pour
le sr Doublet, commandant la _Sans-Peur_ entre Glenan et Penmark, de
revenir au port de Brest pour y recevoir d'autres ordres (31 juillet
1689). (Arch. de la marine.)

[120] Tourville était parti des îles d'Hyères, le 9 juin 1689, avec
vingt vaisseaux de guerre, une frégate, huit brûlots, deux flûtes et
deux tartanes. Il montait le _Conquérant_.

[121] Il faut lire: à la fin du mois de juillet 1689.

[122] Barthélémy-Alexandre de Perrinet fut fait lieutenant de vaisseau
le 26 avril 1675; capitaine de vaisseau le 5 janvier 1682; décédé le 10
janvier 1705. (Arch. de la marine.)

[123] Groix, Groais ou Grouais, île fortifiée à 9 kil. de Port-Louis, en
face de l'embouchure du Blavet.

[124] L'escadre de la Méditerranée arriva à la hauteur d'Ouessant le 29
juillet 1689, et à la rade de Brest le 30 du même mois d'après la
_Gazette_, le 4 août suivant M. Eug. Sue IV, 346).

Mme de Sévigné a écrit (6 août 1689): «Tout brille de joie dans cette
province de l'arrivée du chevalier de Tourville à Brest: M. de Revel a
vu ce moment heureux: on l'attendoit si peu ce Tourville, qu'on crut
d'abord que c'étoit des ennemis; et quand il se fit connoître, ce fut
une joie et une surprise agréable... M. de Seignelai est à son bord
faisant grande chère.»

[125] Le comte de Moyencourt, volontaire du 9 mars 1682, fut nommé
enseigne de vaisseau le 1er janvier 1684; aide-major le 10 janvier 1687;
capitaine de vaisseau le 1er janvier 1703; major le 1er novembre 1705;
gouverneur de la Grenade le 1er août 1717; de la Guadeloupe le 1er
novembre 1717; mort à Paris le 2 septembre 1728. Arch. de la Marine.

[126] Durant les croisières que Doublet raconte, d'assez graves
évènements maritimes passionnaient le public. Le 12 mai 1689, la flotte
française sous le commandement de Château-Renault livrait la bataille de
Bantry. Le 22 du même mois, Forbin et Jean Bart étaient faits
prisonniers et conduits à Plymouth. Peu de temps après ces derniers
réussissaient à s'enfuir dans une petite barque et ils abordaient après
une navigation de 48 heures à quelques lieues de St-Malo.--Le 5 juillet
1689 une division française prenait à l'abordage cinq bâtiments anglais,
et le 27 le chevalier d'Amblimont anéantissait deux vaisseaux
hollandais.

[127] Lire: _août 1689_. Depuis le commencement du mois, ainsi que
Doublet le mentionne, M. de Seignelay avait en vain cherché à connaître
la force de l'escadre anglaise qu'on équipait à Portsmouth. De nombreux
ordres avaient été expédiés dans ce but:

Ordre pour le sr Dumené pour aller descouvrir l'armée ennemie. Il ira
jusqu'à Plimouth et tâchera de prendre quelques bâtiments (17 août
1689); même ordre à M. Desfrans, commandant le _Trident_ (17 août);
Ordre au sr de Lévy pour aller aux Sorlingues avec la frégate la
_Gratienne_, découvrir l'armée ennemie (17 août).--Arch. de la marine.

[128] De Venize, enseigne de vaisseau depuis le 28 décembre 1671;
lieutenant de vaisseau le 7 février 1678; capitaine de vaisseau le 1er
novembre 1689; mort à la Havane, sur _le Superbe_, le 11 mai
1702.--Arch. de la Marine.

[129] Ecrivain principal de la marine à Roscoff, le 20 juillet 1694; à
Port-Louis en 1696; nommé contrôleur au Canada le 1er mai 1698.

[130] Hubert de Champi, seigneur Desclouseaux, commissaire général à
Dunkerque de 1671 à 1680; intendant à Brest en 1683. Décédé dans ce port
le 6 mai 1701.

[131] Weymouth (?)

[132] Ces embrassades reviennent souvent dans le récit de Doublet. La
mode de ces caresses, de ces saluts était générale parmi les gens de
qualité au dix-septième siècle. Elle a été ridiculisée par Quinault dans
la _Mère Coquette_:

    Estimez-vous beaucoup l'air dont vous affectez
    D'estropier les gens par vos civilités,
    Ces compliments de main, ces rudes embrassades...

et par Molière dans les _Précieuses_, dans les _Fâcheux_ et dans le
_Misanthrope_:

    Je vous vois accabler un homme de tendresses
    Et témoigner pour lui les dernières tendresses;
    De protestations, d'offres et de serments
    Vous chargez la fureur de vos embrassements.

Plus loin Molière dit de nouveau:

    Et je ne hais tant que les contorsions
    De tous ces grands faiseurs de protestations,
    Ces affables donneurs d'embrassades frivoles...

[133] Août 1689.

[134] De Raymondis, lieutenant en 1677, major en 1682, fut élevé au
grade de capitaine de vaisseau le 1er février 1682 et de major général
le 1er novembre 1689. Il mourut le 5 juin 1692 d'une blessure reçue à la
bataille de la Hougue.

[135] Le marquis de Seignelay, secrétaire d'Etat, arriva de Brest à
Versailles le 4 septembre 1689; il mourut l'année suivante, le 3
novembre.

Un ordre du roi, du 2 mai 1690, donna à Doublet le commandement de la
frégate la _Gentille_, à Dunkerque.--Arch. de la Marine.

[136] Capitaine de brûlot le 1er janvier 1691 d'après les répertoires de
la Marine; sauté en l'air sur l'_Oriflamme_ à Vigo, le 21 octobre 1702.

[137] Bourg du Calvados, arr. de Pont-Levêque, sur la rivière du même
nom.

[138] Voyez ci-dessus, page 49.

[139] Le duc de Gordon-Oneill, fils du général Félix Oneill et
petit-fils d'Henriette Stuart, de la famille de Balzac d'Entragues.
Après la bataille d'Aghrim et la prise de Limerick (1691), il passa en
France avec son régiment.

[140] Leith, dans le golfe de Forth, à 3 kil. d'Edimbourg.

[141] Ale (ou aile), boisson anglaise.

[142] La date exacte est décembre 1691. Jean Bart était sorti de
Dunkerque le 14 juillet et avait été retenu sur la rade pendant quelques
jours. Après une campagne sur les côtes de Norvège il était de retour en
vue de Dunkerque le 29 novembre, et sur rade avec deux prises le 1er
décembre.--Arch. de la Marine, Campagnes, 1691, t. 13.

[143] D'après les listes générales des officiers de vaisseau (t. VI,
1609 à 1770), le brevet de lieutenant de frégate fut expédié à Doublet
le 1er janvier 1693; il fut «biffé et rayé» la même année.--Arch. de la
marine.

[144] Charles Keyser, né en 1653, fut fait enseigne de vaisseau le 10
janvier 1687; lieutenant de vaisseau le 1er janvier 1691. Mort le 3
janvier 1694. C'était un des amis les plus intimes de Jean Bart.

[145] Doublet remplit plusieurs missions de ce genre. Elles consistaient
à convoyer les navires de commerce chargés d'approvisionnements achetés
à l'étranger. A l'époque où Colbert prit en main les affaires de la
marine (1665), il trouva les arsenaux fort dégarnis; tout y manquait à
la fois. Aussi la France, pendant plus de dix ans, dut-elle tirer du
dehors et notamment de la Suède et de la Hollande les bois de
construction, les mâts, les cordages, le goudron, les canons de fer et
de bronze.

[146] Le cap Kol, ainsi nommé sur les cartes marines du dix-septième
siècle, est le cap Kullen, sur la côte de Suède, à l'entrée du Sund. Il
est formé d'un groupe de montagnes qui, au dire du savant Rudbesk,
étaient tout simplement les vrais colonnes d'Hercule.

[147] Plusieurs voyageurs, en effet, en ont parlé. «Nous nous
trouvasmes, dit l'un deux, vis-à-vis de Kolle, qui est une haute roche.
Nous l'avions à main gauche. Ce fut là que pas un de la compagnie ne fut
exemt de la cérémonie qu'ont accoustumé de faire observer tous les
matelots qui passent par cet endroit. Ils sont deux qui mettent un
cordeau autour du cou et un autre qui jette un seau d'eau de mer sur la
teste. La cérémonie fut faite sans y rien oublier, car après avoir esté
mouillé, il m'en cousta encore une pistole pour le vin des
matelots.»--_Les Voyages de M. Des Hayes en Dannemarc_, 1664, p. 30.

[148] «M. de Martangis, ambassadeur du roi en Danemark se trouvant mal
en ce pays-là, a demandé son congé; le roi y enverra bientôt un autre
ambassadeur en sa place.» _Journal de Dangeau_, t. IV, p. 175, 179.

Le roi y envoya M. de Bonrepaus, intendant général des armées navales,
qui conclut avec le roi de Danemark deux traités, l'un, le 11 mars 1693,
concernant le duc de Wolfenbüttel, l'autre, le 11 avril suivant, pour le
bombardement de Ratzebourg.--Deschard, _Notice sur le commissariat de la
marine_, p. 94.

[149] Christian V, roi de Danemark et de Norvège, fils de Frédéric III,
né en 1646, mort en 1699; marié à Charlotte-Amélie de Hesse.

[150] Ce nom est défiguré. Il s'agit du gouverneur de Norvège, comte
Ulric de Gyldenloeve, frère naturel de Christian Ier, roi de Danemark,
né le 4 juin 1638, mort le 17 avril 1714.

[151] Plus loin Doublet écrit _Bielks_ et commet une erreur. En effet,
il entend parler du grand-amiral-lieutenant Niels-Juel, l'un des plus
célèbres marins danois, et non du maréchal Bielk ou de Bieck, suédois,
qui fut gouverneur de Poméranie et ambassadeur en France.

[152] Scarborough, ville d'Angleterre, sur la mer du Nord, au fond d'une
belle baie. Son port, le plus important de la côte orientale de
l'Angleterre est vaste, commode et d'une profondeur suffisante pour
recevoir les plus gros vaisseaux.

[153] Elseneur.

[154] Officiers-mariniers du quartier de Honfleur.

[155] Il se trouva 85 hommes de mon équipage noyés et 16 holandais de la
prise.--Note du manuscrit.

[156] Ce passage contient une erreur évidente. Jérôme Phelypeaux, comte
de Pontchartrain, ne devint ministre de la marine que le 6 septembre
1699.

[157] Nestor-Clemenceau de la Faudière de Maisonneuve, nommé lieutenant
de vaisseau en 1675; capitaine de galiote en 1684; capitaine de vaisseau
en 1689. Mort à Rochefort le 4 novembre 1700.

De Montault, garde-marine en 1671, enseigne de vaisseau en 1678 et
lieutenant en 1691, fut interdit en 1692 et rayé des cadres en 1695.

[158] Voyez les _Mémoires de Duguay-Trouin_, année 1692.

[159] Thomas-Claude-Renard de Fuschamberg, marquis d'Amblimont, fut
nommé capitaine de vaisseau en 1669; chef d'escadre le 1er janvier 1693
et fait commandeur de Saint-Louis la même année. Il devint gouverneur
général aux Iles et mourut à la Martinique le 17 août 1700.

[160] Christian-Louis de Montmorency-Luxembourg, prince de Tingry, fils
aîné du maréchal de Luxembourg. Il était né en 1675. Chevalier de St.
Jean de Jérusalem, colonel au régiment de Provence en 1693, brigadier
d'infanterie en 1702, lieutenant-général des armées en 1708, il devint
maréchal de France en 1734 et mourut le 23 décembre 1746.--Pinard,
_Chron. hist. mil._, t. IV, p. 638.

[161] Oliva ou Olive, couvent de la Prusse Polonaise, sur la côte à un
mille de Dantzik.

[162] «M. le Vidame d'Enval, qui était ambassadeur du roi en Portugal,
s'en va en la même qualité en Pologne en la place du marquis de
Béthune.» _Journal de Dangeau_, t. III, p. 447.

Robert le Roux, baron d'Esneval, vidame de Normandie, d'une très
ancienne famille de cette province, avait été conseiller au parlement de
Rouen. «Madame son épouse», dont parle le narrateur, était
Anne-Marie-Catherine de Canonville, marquise de Grémonville et «Monsieur
le chevalier son fils» se nommait Anne-Robert-Claude Le Roux d'Esneval;
ce dernier mourut président à mortier au parlement de Rouen, en 1766.
Voy. Lachesnaye-Desbois.

[163] 29 mai 1692.

[164] Au dix-septième siècle, les officiers généraux et les capitaines
entretenaient des trompettes; c'était un luxe d'une assez grande
considération pour qu'un des hommes de mer les plus graves, l'illustre
Abraham Du Quesne, prît vivement à partie le comte d'Estrées qui voulait
lui enlever un des siens.--_Gloss. naut._

[165] De la famille de Damas-Cormaillon, originaire de la Bourgogne.

[166] L'ordre de l'Eléphant Blanc cité plus haut avait été institué par
Christian Ier, roi de Danemark, né en 1425 mort en 1481, à l'occasion du
mariage du prince royal Jean avec Christine, fille d'Ernest électeur de
Saxe. Il fut rétabli au dix-septième siècle par Christian V.

La «tour pour l'observatoire» est la tour de l'église de la Trinité,
dite _Tour Ronde_, bâtie en 1642, où l'on peut monter par une allée en
spirale.

[167] Autrement dit: eau de la reine de Hongrie, médicament aromatique
autrefois célèbre, tiré de l'essence du romarin.

[168] Helsinborg, ville de Suède, sur le Sund, vis-à-vis de Kronenbourg,
forteresse située dans l'île de Seeland près d'Helsingor
(Elseneur).--L'île de Ween ou Hueen citée plus haut est située également
dans le détroit du Sund et appartient à la Suède.

[169] Plus tard roi sous le nom de Frédéric IV, 1699-1730.

[170] Victor-Marie duc d'Estrées, né en 1660, pair, maréchal et
vice-amiral de France, prit le nom de maréchal de Coeuvres.--Il était
entré dans la marine comme volontaire en 1678. Il fut nommé capitaine de
vaisseau le 5 janvier 1679; lieutenant général et vice-amiral en
survivance le 12 décembre 1684; maréchal de France en 1703; vice-amiral
en pied le 19 mai 1707; vice-roi d'Amérique le 19 mai 1707. Il mourut à
Paris le 27 décembre 1737.

[171] L'acte de mariage de Doublet est du 14 octobre 1692. Voyez aux
additions la pièce nº 3.

[172] La frégate portait le nom de Charles-Amédée de Broglie, comte de
Revel, brigadier par brevet du 12 mars 1675, maréchal de camp en 1678,
lieutenant général des armées en 1688; mort le 25 octobre 1707.

[173] Comme nous l'avons déjà dit, le manuscrit contient des dates
marginales placées en regard de chaque passage principal. Un grand
nombre de ces dates sont inexactes. Ici Doublet a écrit en marge: «août
1693.» La croisière et la prise du garde-côte d'Irlande qu'il va
raconter appartiennent au contraire à l'année 1694 et devraient prendre
place après le récit du premier bombardement de Saint-Malo qu'on
trouvera plus loin. Voyez aux additions les pièces nº 4 et 5.

[174] De La Haye de la Villestreux.

[175] Jacques Gouin de Beauchêne, marin né Saint-Malo. Il fut le premier
malouin, dit M. Cunat (p. 480), qui ouvrit le commerce avec les colonies
espagnoles. Il doubla le cap Horn en 1698.

[176] Legoux, sieur de la Jannaye ou Jeannais, d'une famille de marin
originaire de Saint-Malo. Il commanda plusieurs corsaires de ce port en
1692 et 1695.

[177] Voyez aux additions les pièces nº 4 et 5.

[178] Le fort de la Conchée, situé au nord-quart-nord-ouest de la partie
la plus septentrionale de Saint-Malo, fut commencé en 1689 et achevé en
1707. C'est un des chefs-d'oeuvre de Vauban.

[179] Dans une lettre du 25 novembre 1693. M. Le Camus annonce le départ
de M. Le Bigot des Gastines pour Paris. Arch. de la Marine, serv.
général.

[180] M. Le Camus écrivait au ministre, le 26 novembre 1693: «M. le
chevalier de Ste-Maur et M. de Sever, capitaines, se sont trouvé en
passant pour aller à Paris qui se mettent en estat de faire tous leurs
efforts du costé de la marine, et moy, Monseigneur, je me rendray demain
avec M. Doublet à la batterie des mortiers pour bombarder les ennemis et
pour tacher de les incommoder.» Arch. de la Marine, serv. général, 1693.

[181] Sur le bombardement de Saint-Malo, voyez les relations de la
_Gazette_, p. 625 et 637, du _Mercure_, décembre, p. 285-331 et les
correspondances du dépôt de la Marine, service général et campagnes,
année 1693.--L'escadre anglaise comptait en tout 42 voiles. Elle lança
150 bombes dont 26 seulement tombèrent dans la ville. La machine
infernale dont Doublet parle consistait en un brûlot de 160 tonneaux
environ, rempli d'artifices et de bombes. L'effet de son explosion fut à
peu près nul. Les bombes trop épaisses, d'un fer trop liant et contenant
trop peu de poudre n'éclatèrent pas; il en resta environ deux cents sur
la grève. Le P. Daniel a donné (_Histoire de la Milice Françoise_) une
description de cette machine.

[182] Charles d'Albert d'Ailly, duc de Chaulnes, chevalier des ordres du
roi en 1661; lieutenant-général puis gouverneur de la province de
Bretagne en 1670; ambassadeur à Rome; mort à Paris en 1698. Il étoit le
neveu du connétable de Luynes dont la soeur, Louise d'Albert, épousa
Antoine de Villeneuve, marquis de Monts premier maître d'hôtel de Gaston
d'Orléans, gouverneur de Honfleur de 1645 à 1682.

[183] Camaret (Finistère).

[184] Embouchure de la rivière qui forme la rade de Saint-Malo.

[185] Déjà cité plus haut. François Fossard, sieur Desmaretz, capitaine
marchand et corsaire de Saint-Malo, était le beau-frère de Doublet.

[186] Le passage qui suit contient le récit du bombardement de
Saint-Malo, les 14 et 15 juillet 1695, par la flotte anglo-hollandaise
aux ordres de lord Barckley, forte de 70 voiles. Quoique Doublet affirme
que cette attaque ne causa aucun dommage à la ville et aux forts, on
sait qu'il en fut autrement. De cinq à six cents bombes tombèrent dans
Saint-Malo; huit personnes furent tuées et sept maisons incendiées. On
évaluait le dommage que la ville avait souffert à trois cent mille
livres. Arch. de la Marine, Campagnes, Lettre du 24 juillet 1695.

[187] Partie des remparts de Saint-Malo où était établie la batterie
dite _de Hollande_.

[188] Denis, comte de Polastron, enseigne au régiment du roi en 1663,
obtint le rang de capitaine en 1667, de major en 1676 et devint
lieutenant-colonel en 1678. Brigadier par brevet du 28 février 1686, il
combattit à Fleurus en 1690 et servit au siège de Mons en 1691. Il fut
créé maréchal du camp la même année. En 1693, il fut envoyé sur les
côtes de Bretagne et commanda à Saint-Malo jusqu'à la Paix. Il contribua
à la défense de cette place en 1695. Nommé lieutenant-général des armées
en 1696. Gouverneur de Mont-Dauphin en 1698. Il commanda dans les
évêchés de Dol, de St-Malo et de St-Brieuc, sous le maréchal d'Estrées
par commission du 7 juillet 1701. Il mourut le 28 février 1706.--Pinard,
_Chronologie hist. mil._ T. IV, p. 407.

[189] Le Bigot des Gastinnes (Louis), commissaire ordinaire à Nantes en
1677; à Saint-Malo de 1693 à 1699; commissaire général à Brest de 1699 à
1703. Il fut fait intendant à Dunkerque le 15 juillet 1703. Il se retira
le 1er décembre 1704 et fut nommé inspecteur général des Echelles du
Levant et de Barbarie en 1705.

[190] Le chevalier puis bailly de la Pailletrie avait servi sept ans
dans un régiment de cavalerie avant d'entrer dans la marine. Il fut
nommé lieutenant de la galère réale le 1er janvier 1685; capitaine de
galère le 1er mai 1690; chef d'escadre le 11 juillet 1702; décédé le 5
octobre 1719. Arch. de la Marine.

Sur le marquis de Langeron, voyez page 104 et Jal, _Abraham Duquesne_,
T. II, p. 392-403.

[191] Les galères du roi au nombre de quinze, commandées par le
chevalier de Noailles, étaient passées de Levant en Ponant. Le 14 juin
1690 elles partirent de Rochefort et après plusieurs escales elles
mouillaient à la rade du Havre le 17 août. Deux d'entre elles, la
_Palme_ et l'_Emeraude_ séjournèrent pendant deux ans environ dans le
bassin de Honfleur. Elles quittèrent ce bassin, «qui est si petit que
l'on n'avoit pu exercer à la rame les cents matelots de ces galères», et
furent amenées au Havre à la fin de septembre 1693.--Deux autres
galères, la _Sublime_ et la _Constante_, sous les ordres du chevalier
d'Escrainville, furent chargées de protéger Saint-Malo contre les
attaques des Anglais; elles jetaient l'ancre devant ce port le 24 avril
1693, mais elles ne rendirent aucun service. Arch. de la Marine, Ordres
du roi, Galères, 1690, campagnes, 1689-1690, 1er décembre 1693; service
général, 23 juillet, 20 et 29 septembre 1693, correspondance de M. de
Louvigny.

[192] Entré au service comme garde marine en 1685, il fut fait enseigne
de vaisseau en 1687, lieutenant de vaisseau en 1691, capitaine de
vaisseau en 1692, chef d'escadre en 1712, lieutenant général des armées
navales le 8 juin 1722. Il mourut à Paris le 7 février 1727.

[193] Le commandant du fort de la Conchée a exposé le rôle qu'avait joué
la machine infernale destinée à ruiner l'oeuvre de Vauban.

«Ils me vinre canonner avec leurs gros navire, dit-il, et manvoyère à la
faveur de la fumée un brûlot. Il vint à la portée du fusil sans que je
peux tirer dessus, venent du costé que je naues point de canon. Ils y
mire le feu et lanvoyerent vent arriere au pied des baterie avec des
ancre pendente pour acrocher la roche, il vint au pied, le feu dedent et
une sy grosse fumée qu'il estoit impossible de se voir, le vent la
poussant avec la flame dans nos embrasures avec une grande violance.
C'est une nouvele machine inventée en Holande pour empescher des baterie
de tirer et de voir. Dans ce tems-là, ils envoyèrent un autre bâtiment
rembly d'artifice et de machine à feu pour mestre le feu aux baterie
qu'il saves que les platte forme estés de bois. Ce navire mit le feu de
mesme que le premier mes le courant le fit passer de lautre costé du
fort où il sauta après avoir touché et ouver contre une roche ce quy
empescha son grand effet. Il ne nous laissa pas de nous remplir
d'artifice, de mestre le feu aux logements quy nestes couvert que de
prelats goderonez et extrêmement combustible.»

_Lettre de M. de La Marguerie, 17 juillet 1695._ Arch. de la Marine,
Campagnes.

[194] L'île de Césambre ou Sezembre, en vue de Saint-Malo, vers le
nord-nord-ouest.

[195] D'après une dépêche de M. de Nointel, intendant de Bretagne, ce
fut M. le chevalier de Cargrées de Tracy qui apporta la première
nouvelle de la venue des Anglais: «La première nouvelle que l'on en eut
fut par le sieur de Kergrée, capitaine de frégate légère, lequel
revenant de la découverte aprit à la fosse d'Amonville qu'on les avoit
veus six lieues au large; il fut envoié le mesme jour pour avoir des
nouvelles plus certaines et en effet il aperceut les vaisseaux ennemis
faisant voile vers Saint-Malo.» Arch. de la Marine, Campagnes, 1695.

[196] Originaire de Saint-Malo, il appartenait à une famille qui a
fourni plusieurs marins connus, tel que La Moinerie-Miniac qui fut promu
capitaine de frégate en 1711 et mourut commandant la _Fidèle_ le 18
janvier 1712.

[197] Maniguette ou graine de Paradis. «A Sanguin, côte de la Guinée,
dit un mémoire, on commence à traiter de la maniguette qui est une
espèce de poivre.» Arch. de la Marine.

[198] Voyez page 110.

[199] Voyez page 87.

[200] Petite île de France (Bouches-du-Rhône) dans la Méditerranée, à 8
kil. de Marseille. Les navires qui arrivent d'Afrique et du Levant y
font quarantaine.

[201] Hubert de Fargis de Montmort (Jean-Louis), conseiller au Châtelet
de Paris, intendant au Havre, 1684; intendant général des galères, 1688;
conseiller honoraire au parlement d'Aix, 1690; intendant des armées
navales, 1710. Décédé le 6 décembre 1720.

[202] Nom que dans l'escadre des galères, on donnait à la galère
destinée à porter le Roi, les Princes, l'Amiral de France ou en leur
absence le général des galères. Le musée du Louvre possède un fort beau
modèle de la Réale de France. _Gloss. naut._

[203] Nous connaissons trois enfants de Doublet, Jeanne-Rose, née à
Saint-Malo vers la fin de 1693; Marie-Magdeleine, baptisée à Honfleur le
27 août 1699; Françoise-Louise-Marguerite, baptisée dans la même ville
le 10 février 1704.

[204] Doublet veut dire son avant-dernier voyage à Terre-Neuve, car au
mois de décembre 1701 il entrait dans le port de Honfleur avec le navire
le _Repos de la Patrie_ qu'il commandait. Il rapatria alors un sieur
Pierre Remy, ancien habitant de l'île Percée, qu'il avait trouvé dans
cette île abandonné sans vivres et sans asile. Reg. de l'amirauté.

[205] Le récit qui suit est confirmé par plusieurs actes des reg. de
l'amirauté de Honfleur (2 et 3 décembre 1701). Un espagnol arrivé dans
ce port sur le navire du capitaine Jacques Gaspard et ayant pris Doublet
pour interprète exposa devant les officiers de l'amirauté qu'un
capitaine Delaunay, commandant le navire l'_Europe_ «dont il se servoit
en qualité de forban», avait capturé et pillé, à la côte de St-Domingue,
le navire sur lequel il était embarqué. N'ayant pu obtenir justice
auprès du gouverneur, l'espagnol venait en France s'adresser au Roi.

[206] M. de Galiffet, gouverneur de Sainte-Croix et du Cap prit
l'intérim et le titre de commandant en chef, attendu le départ de M.
Ducasse pour la France.

M. Du Paty, lieutenant du roi, commandant la partie de l'ouest y rendait
les ordonnances pendant cet intérim.

[207] Garde-marine, capitaine et major à St-Domingue de 1694 à 1697.
Fait lieutenant de roi dans la même colonie le 3 février 1699. Chevalier
de Saint-Louis le 23 mars 1706. Gouverneur au Petit-Goave le 25 mars
1713; à St-Louis le 19 novembre 1700. Lieutenant de roi au gouvernement
général le 7 septembre 1723. Mort en passant en France sur le _Paon_ le
17 octobre 1723.

[208] Bidè de Maurville, fait capitaine de flûte le 1er janvier 1696,
capitaine de brulôt en 1703. Il mourut sur le _Magnifique_ le 8 octobre
1704.

[209] L'_Histoire navale d'Angleterre_, t. III, p. 278, fait mention de
ce fait: «Il (l'amiral de Benlow) poursuivit un vaisseau de guerre du
port de cinquante canons, mais qui n'étoit monté que de quarante, lequel
gagna le rivage et y échoua.»

Nous croyons qu'il existe de nouveau dans le passage qui suit une erreur
de date. Les faits dont parle Doublet ainsi que son voyage aux Antilles
se rapportent à l'année 1702.

[210] John Benlow, amiral anglais, né vers 1650, mort le 4 novembre
1702. Il est surtout connu par le bombardement de Saint-Malo, en 1693,
où il faisait fonctionner une machine infernale, par ses croisières
devant Dunkerque qu'il était chargé de bloquer et par son combat entre
Ste-Marthe et Carthagène des Indes en 1702, contre l'escadre française
commandée par Ducasse.

[211] Jean-Baptiste Ducasse, né dans le Béarn en 1650. Lieutenant de
vaisseau le 15 mars 1686; capitaine de frégate le 1er novembre 1689;
gouverneur à Saint-Domingue le 1er juin 1691; capitaine de vaisseau le
1er janvier 1693, chef d'escadre le 20 juillet 1701 et lieutenant
général des armées navales le 27 décembre 1707. Mort à Bourbon le 25
juin 1715.

[212] En effet, les deux escadres se cherchaient. Elles se rencontrèrent
entre Ste-Marthe et Carthagène des Indes (côte de Vénézuéla). Ducasse
qui n'avait que 4 vaisseaux livra aux Anglais cinq combats les plus
longs et les plus terribles dont les annales maritimes aient gardé la
mémoire (30 août 7 septembre 1702). Dans le dernier, il attaqua lui-même
le vaisseau de Benlow qui fut gravement blessé. Presque tous les
vaisseaux anglais furent mis hors de combat. Ducasse continua sa route
et arriva à Carthagène le 15 septembre.--D'Hamecourt, p. 686.

[213] Plaisanse. Baie de l'Amérique anglaise du Nord, sur la côte sud de
l'île de Terre Neuve, avec un beau port. La pêche des morues y est
abondante.

[214] Voyez la note 109.

[215] Le _mal de Siam_ des anciens historiens des Antilles, le _vomito
negro_ des Espagnols, le _typhus d'Amérique_ ou la _fièvre jaune_.

[216] Henri d'Harcourt, marquis de Beuvron, né en 1654. Colonel
d'infanterie en 1675; brigadier en 1683, maréchal de camp en 1688,
lieutenant-général en 1693; maréchal de France en 1703; il mourut en
1718. Le marquisat de Beuvron fut érigé en duché d'Harcourt au mois de
novembre 1700.

[217] Jacques-Henri de Durfort de Duras, né en 1626, capitaine des
gardes du corps en 1671; maréchal de France en 1675; chevalier des
ordres en 1688; chevalier de Saint-Louis en 1693. Il mourut à Paris le
12 octobre 1704. Le marquisat de Duras fut érigé en duché par lettres de
février 1689.

[218] Jérôme de Phélipeaux, comte de Pontchartain, né en 1674,
conseiller au Parlement de Paris, conserva le département de la maison
du Roi et de la marine du 6 septembre 1699 au 1er septembre 1715.

[219] Marc-René de Voyer, comte d'Argenson, né en 1652,
lieutenant-général de la police à Paris.

[220] Le couvent des grands Augustins était établi sur l'emplacement
actuel du marché de la Vallée, sur la rive gauche de la Seine. C'était
dans la chapelle de ce couvent qu'avait été faite, en 1578, la première
promotion des chevaliers du Saint-Esprit; Philippe de Commines y était
inhumé ainsi que le poète Remy Belleau. On sait que les Etats-Généraux
se réunirent plusieurs fois aux Grands Augustins.

[221] Voyez plus haut note 211.

[222] Il s'agit de l'_Assiento_, compagnie de traite à laquelle le
gouvernement espagnol avait octroyé le droit d'importer des nègres dans
ses colonies. Ce monopole fut accordé à la compagnie française des côtes
de Guinée par Philippe V, en 1701. Celle-ci ne tarda pas à en être
dépossédée par l'Angleterre qui fit de ce privilège l'une des clauses
expresses du traité d'Utrecht (4 mai 1713).

[223] Voyez la note 103.

[224] Guérusseau Du Magnou, fait lieutenant de vaisseau en 1662 et
capitaine de vaisseau en 1666, fut condamné à mort pour avoir perdu le
vaisseau le _Rouen_. Rétabli dans son grade en 1672, il fut nommé chef
d'escadre le 1er janvier 1693 et mourut à Rochefort le 10 mai 1706.

[225] Capitaine de flûte le 1er janvier 1691; capitaine de brûlot le 1er
janvier 1703. Mort à Brest le 28 mai 1719.

[226] Commissaire ordinaire de la marine le 21 avril 1703. Commissaire
ordonnateur le 28 décembre 1703. Faisant fonctions d'intendant de
justice, police et finances de l'île de la Tortue et côte de
Saint-Domingue, 1708.

[227] René Guimont du Coudray, garde, écrivain de la marine en 1692;
sous-lieutenant et lieutenant et capitaine d'artillerie de 1692 à 1701.
Fait capitaine de vaisseau le 1er novembre 1705. Chevalier de St-Louis
le 28 juin 1715. Mort à Rochefort le 13 novembre 1745.

[228] Sur un des vaisseaux que Doublet commandait se trouvait en qualité
de major le chevalier Des Marchais. On a de cet officier un _Voyage en
Guinée et aux îles voisines_, imprimé à Paris en 1730 par les soins du
P. Labat. Le chevalier Des Marchais y fait allusion au voyage qu'il
effectua avec Doublet.

[229] Les navires en campagne de traite mouillaient ordinairement au cap
Mesurado, sur la côte des Graines (Guinée supérieure), pour faire de
l'eau et du bois; ils venaient ensuite découvrir le cap des Palmes.

La traite commençait au cap Blanc pour finir à la rivière du Congo, mais
elle était particulièrement abondante en or et en noirs depuis le cap
des Trois-Pointes jusqu'à la rivière de la Volta.

[230] La ville de Ouiddah ou Whydah fait partie du royaume de Dahomey.
On l'aperçoit de la mer, dont elle est distante d'environ 3 milles. Une
lagune ou lac, d'une largeur de 1 mille environ et d'une profondeur de 2
à 6 pieds anglais, s'étend entre elle et la mer. Son aspect est très
pittoresque. Whydah et Badagry étaient les deux grands ports de traîte
du golfe de Benin.

[231] Le ms (p. 123) contient une longue note marginale relative à une
révolte des noirs embarqués à bord de la _Badine_. Cinq hommes de
l'équipage furent tués; le conseil de guerre qui se réunit condamna à
mort deux des principaux meneurs de la révolte: l'un fut coupé en quatre
morceaux, le second fut pendu à la grande vergue.

[232] Le chevalier François de Courbon-Blenac, enseigne en 1673. Fait
lieutenant de vaisseau en 1679; capitaine de vaisseau le 1er novembre
1689. Retiré le 8 novembre 1713.

[233] Le texte est bien _entousiasme_; le mot propre serait syncope en
léthargie.

[234] Marie-Gobert Salampart de Chouppes. Nouveau garde-marine le 1er
janvier 1699, enseigne le 20 octobre 1703. Investi des fonctions de
major au Petit-Goave le 21 octobre 1703. Capitaine en pied à
St-Domingue, le 30 avril 1706. Mort le 2 août 1717.

[235] Pierre Le Moine d'Iberville, promu capitaine de frégate au mois de
février 1692, fut nommé capitaine de vaisseau le 1er juillet 1702. Il
mourut à la Havane le 9 juillet 1706 sur le vaisseau le _Juste_ qu'il
commandait.

[236] Joseph Le Moine de Sérigny, fut fait enseigne de vaisseau le 1er
janvier 1692; lieutenant de vaisseau le 1er janvier 1696; capitaine de
vaisseau le 1er février 1720. Mort le 12 septembre 1734.

[237] Juchereau de Vaulezard, nouveau garde-marine le 15 mars 1693. Fait
enseigne et capitaine à la Louisiane en 1703. Retiré et passé à
St-Domingue en 1713. Mort dans cette île en 1729.

[238] Le _mariposa_ est un oiseau du genre bengali; c'est le pinson de
la Louisiane que les créoles nomment le _pape_.

[239] Louis de Lorraine, comte d'Armagnac, de Brionne, vicomte de
Marsan, grand écuyer de France, chevalier des ordres du roi, gouverneur
d'Anjou, né en 1641, mourut le 13 juin 1718. Il était fils de Louis de
Lorraine, comte d'Armagnac, grand écuyer, sénéchal de Bourgogne et
gouverneur d'Anjou, décédé en 1666.

[240] «Mme d'Arco, dit Saint-Simon, mourut à Paris (1717) où elle
donnoit à jouer tant qu'elle pouvoit. Elle s'appeloit étant fille Mlle
Popuel, étoit fort belle, et avoit été longtemps maîtresse déclarée, en
Flandre, de l'électeur de Bavière.»--«Cette comtesse d'Arco, ajoute
Dangeau, est une fille de Flandre, ancienne maîtresse de l'électeur,
dont il a eu le chevalier puis comte de Bavière, et qu'il maria au frère
du général de ses troupes, que chez lui on appeloit le maréchal d'Arco.
Madame d'Arco est morte à Paris où elle faisoit une grande dépense. Son
fils a été avancé dans le service et à la fin a été fait grand
d'Espagne.»

_Mémoires de St-Simon_, t. XIV, p. 171. _Journal de Dangeau_, t. VIII,
p. 97 et 98.

[241] Jean-Jacques Mithon, chevalier, seigneur de Senneville, originaire
d'Orléans. Ecrivain de la marine de 1690 à 1692. Commissaire à la
Martinique de 1697 à 1708. Subdélégué intendant, commissaire général et
intendant à Saint-Domingue de 1713 à 1718. Intendant à Toulon en 1720.
Mort en congé, à Paris, le 30 juin 1737.

[242] Charles d'Irumberry-de-Sallaberry, né en 1659, fut maître des
Comptes en 1690 et président en la même Chambre en 1710.

[243] Les côtes de Provence furent envahies par le duc de Savoie et le
prince Eugène au mois d'août 1707; leurs troupes passèrent le Var le 11
août tandis que la flotte ennemie s'était avancée pour favoriser le
passage.

[244] René, sire de Fronlay et comte de Tessé, né en 1651, fut
aide-de-camp du maréchal de Créqui en 1669 et devint colonel de dragons
en 1684, brigadier en 1678, gouverneur du Maine en 1680, mestre de camp
général des dragons en 1684, maréchal-de-camp et chevalier du
Saint-Esprit en 1688, lieutenant-général en 1691, maréchal de France en
1703, général des galères en 1712. Il mourut en 1725.--Pinard, _chron.
hist. mil._, t. III, p. 141-151.

[245] Jacques Le Coutelier, marquis de Saint-Pater, page du roi en 1676,
lieutenant au régiment Dauphin-Infanterie 1677 et colonel du régiment
d'infanterie du Vivarais en 1685, devint brigadier en 1695; maréchal de
camp en 1704 et lieutenant général en 1706. Il fut nommé pour commander
à Toulon le 19 juin 1707.--Pinard, _chron. hist. mil._ t. IV, p. 621.

[246] Louis Girardin, chevalier, seigneur de Vauvré, enseigne en 1665,
commissaire ordinaire de la marine en 1670; commissaire général en 1673;
ordonnateur au Havre en 1675; intendant à Toulon en 1680; maître d'hôtel
ordinaire du roi et conseiller d'Etat en 1700. A passé pour un des plus
grands intendants que la marine ait eus, (Deschard, p. 93).

[247] De Combes, fut nommé enseigne de vaisseau le 7 août 1677;
lieutenant de vaisseau le 2 mars 1680; capitaine de galiote le 16
janvier 1684, capitaine de vaisseau le 1er janvier 1689; commissaire
général d'artillerie le 1er janvier 1703. Mort à Brest le 25 novembre
1717.

[248] Les assiégeants s'attachèrent principalement au fort
Sainte-Marguerite, à celui de Saint-Louis et à la Grosse-Tour. Le fort
Ste-Marguerite se rendit le 16 août 1707. Quelques jours plus tard, le
22, les Impériaux levèrent le siège de Toulon.--Voyez la _Gazette_ 30
juillet, 6, 13, 27 août, 3 et 10 septembre 1707.

[249] Le voyage de Doublet dans les mers du sud dura 42 mois; il en
avait conservé le journal. Voyez à ce sujet l'introduction § III.

[250] _En marge de la main du ministre_: J'ay appris cette action par le
Port Louis et par Brest, elle m'a fait bien du plaisir.

[251] Fils de Claude de Dreux et d'Aimée-Thérèse de Montgommery,
ambassadeur en Espagne; capitaine des Cent-Suisses duc d'Orléans: mort
en 1719.

[252] Ces gages étaient de 612 livres.



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