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Title: Le lion du désert - Scènes de la vie indienne dans les prairies
Author: Aimard, Gustave, 1818-1883
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le lion du désert - Scènes de la vie indienne dans les prairies" ***

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available the Bodleian Library at Oxford)



LE LION DU DÉSERT

Scènes de la vie indienne dans les prairies

Par

GUSTAVE AIMARD


PARIS

ALEXANDRE CADOT, ÉDITEUR

37, RUE SERPENTE, 37



A

MONSIEUR ERNEST MANCEAUX

CONSEILLER D'ÉTAT

Ce livre est dédié, comme témoignage de

respectueuse reconnaissance,

Par l'auteur,

GUSTAVE AIMARD.

Viry-Châtillon, 25 août 1864.



LE LION DU DÉSERT

Scènes de la vie indienne dans les prairies



I

LE RANCHO


Le presidio de Santa Fé, le poste le plus avancé que possèdent les
Mexicains dans la province de Sonora, est bâti au milieu d'une plaine
riante et fertile. Une de ses faces occupe l'ouverture du coude que
forme une petite rivière; il est ceint naturellement par les murs de
pierre des habitations dont il est bordé; l'entrée de chaque rue est
fermée par des pieux qui font palissade, et, comme dans la plupart des
_pueblos_ (villages) de l'Amérique du Sud, les maisons, élevées d'un
étage, sont couvertes en terrasse de terre bien battue, ce qui est
un abri suffisant dans ce beau pays où le ciel est toujours pur. Au
temps de la domination espagnole, Santa Fé jouissait d'une certaine
importance, grâce à sa position stratégique qui lui permettait de se
défendre facilement contre les incursions des Indiens; mais, depuis
l'émancipation du Mexique, ce pueblo, comme tous les autres centres
de population de ce malheureux pays, a vu sa splendeur s'évanouir à
jamais; et, malgré la fertilité de son sol et la magnificence de son
climat, il est entré dans une ère de décadence telle, que le jour
est prochain où ce ne sera plus qu'une ruine inhabitée; en un mot,
ce bourg, qui comptait, il y a cinquante ans, plus de trois mille
habitants, en possède aujourd'hui quatre cents à peine, rongés par les
fièvres et la plus honteuse misère.

Or, le 5 mars 1855, jour où commence cette histoire, entre trois et
quatre heures du soir, deux cavaliers bien montés entraient au grand
trot dans le presidio.

Le premier était un homme de quarante-cinq à cinquante ans; sa taille
haute, ses membres vigoureux et bien attachés indiquaient une force
et une agilité peu communes; son teint était bronzé, et ses traits
durs et hautains décelaient presque la cruauté; un air de franchise
qui rayonnait dans ses yeux tempérait néanmoins cette expression et
répandait même sur sa physionomie un charme dont il était difficile
de se défendre; le bas de son visage était couvert d'une barbe noire
et touffue, et d'épaisses boucles d'une longue chevelure brune mêlées
par places de fils argentés, s'échappaient de son chapeau de paille
à larges bords et tombaient en désordre sur ses fortes épaules. Son
costume, en partie recouvert d'un zarapé aux mille couleurs, et
d'un tissu d'une finesse extrême, ressemblait à celui des riches
hacenderos[1]. Son large pantalon de velours violet, garni d'une
profusion de boutons d'or ciselés avec art, et ouvert à la hauteur
du genou, laissait voir ses bottines de daim aux talons desquelles
sonnaient ces lourds éperons d'argent dont les molettes, larges comme
des soucoupes, obligent à marcher sur la pointe du pied; sa veste,
d'une étoffe et d'une couleur semblables au pantalon, ne lui descendait
que de quelques pouces au-dessous des aisselles, et permettait
d'entrevoir la fine chemise de batiste que fermait sur sa poitrine un
superbe diamant; une ceinture de soie rouge richement brodée, et dans
laquelle étaient passés un revolver à six coups, un poignard et une
hache, lui serrait les hanches, et un rifle damasquiné d'argent était
posé en travers de sa selle. Cet individu se nommait don López Arriaga.

Son compagnon portait un costume à peu près semblable au sien. C'était
un grave et long personnage à la figure taillée en fer de hache, et qui
répondait au nom de don Juan Venado.

Règle générale en Amérique: depuis la guerre de l'indépendance, tout le
monde a le droit au _don._

--Que vous ai-je annoncé, señor Venado? dit d'un ton satisfait don
López à son compagnon; vous le voyez, nous arrivons juste au bon
moment: personne n'est là pour nous espionner.

--Qui sait? répondit l'autre; croyez-moi, señor don López, dans les
villes il y a toujours quelqu'un aux aguets pour voir ce qui ne le
regarde pas, et en rendre compte à sa manière.

--C'est possible, murmura don López en haussant les épaules avec
dédain; je m'en moque comme d'un _costal de nueces_[2].

--Je n'en doute pas. Mais je crois que nous sommes arrivés enfin au
rancho[3] du señor Pépé Naïpès: ce doit être cette hideuse masure, si
je ne me trompe.

--En effet, c'est ici que nous avons affaire, pourvu que le drôle n'ait
pas oublié le rendez-vous que je lui ai donné. Attendez, señor don
Juan, je vais lui faire le signal convenu.

--Ce n'est pas la peine, señor don López, vous savez bien que je suis
toujours aux ordres de votre seigneurie quand il lui plaît de penser
à moi, répondit une voix railleuse partant de l'intérieur du rancho
dont la porte s'ouvrit et laissa voir dans son entrebâillement la haute
stature et la figure intelligente de Pépé Naïpès lui-même.

--_¡Ave Maria purísima!_[4] dirent les voyageurs en descendant de
cheval et entrant dans le rancho.

--_Sin pecado concebida_, répondit Pépé en prenant la bride des chevaux
qu'il conduisit dans l'écurie, où il les dessella et les mit devant une
énorme botte d'alfalfa[5].

Les deux Mexicains, fatigués d'une longue route, s'assirent sur un banc
adossé au mur et attendirent le retour de leur hôte en tordant entre
leurs doigts une cigarette de maïs.

L'endroit dans lequel ils se trouvaient n'avait rien de bien attrayant.
C'était une grande salle percée de deux fenêtres garnies de forts
barreaux de fer dont les vitraux crasseux ne laissaient pénétrer qu'un
jour incertain; ses murs nus et enfumés étaient couverts d'images
enluminées représentant divers sujets de sainteté; le mobilier ne
se composait que de trois ou quatre tables boiteuses et d'autant de
bancs. Quant au plancher, c'était tout simplement le sol battu, mais
rendu raboteux par la boue qu'avaient apportée les pieds des chalands.
Une porte soigneusement fermée conduisait à une chambre intérieure
dans laquelle couchait le ranchero; une autre porte faisait face à la
première: ce fut par celle-là que rentra Pépé dès qu'il eut donné ses
soins aux chevaux des voyageurs.

--Eh bien! señores, cria-t-il de la porte, quoi de nouveau? Le général
Alvarez se prépare-t-il à battre Santa Anna, ou celui-ci s'est-il enfin
emparé de son compétiteur?

--Ma foi, répondit don López, je n'en sais rien et je ne m'en occupe
guère. Nous avons à parler d'affaires plus intéressantes.

--_¡Caray!_ señor don López, quelle vivacité! s'écria Naïpès; avant de
causer, vous vous rafraîchirez bien un peu: il n'y a rien de tel qu'un
verre d'aguardiente pour éclaircir les idées.

L'eau-de-vie fut versée à pleins bords et absorbée d'un trait.

--Et maintenant causons sérieusement, dit don López à voix basse,
après avoir jeté un regard soupçonneux autour de lui. Ainsi que
nous en étions convenus, je suis allé à la Veracruz pour y recruter
les gens dont nous avons besoin; mais si l'on trouve à la Veracruz
autant de matelots qu'on en veut, il n'en est pas de môme pour
les _gambucinos_[6], je n'ai pu en trouver un seul; d'ailleurs,
qu'iraient-ils faire dans cette ville en ce moment, où la Californie
enlève pour ses riches placers tous les hommes du métier? Et puis,
comme il est fort probable que nous aurons maille à partir avec les
Indiens bravos; je me souciais peu d'enrôler des novices qui, à la
vue des premiers peaux-rouges, se sauveraient avec épouvante en nous
abandonnant au milieu des llanos; j'avais besoin, au contraire,
d'hommes aguerris et résolus, que nulle fatigue et nul péril ne
dégoûtassent, et qui, une fois attachés à notre entreprise, la
suivissent jusqu'au bout sans hésiter. Je m'en revenais donc assez
chagriné, lorsque le hasard ou plutôt ma bonne étoile me fit, il y a
quelques jours, rencontrer à Tubac le señor don Juan Venado que vous
connaissez déjà.

--Oui, interrompit Pépé avec un soupir, nous sommes de vieux amis.

--C'est vrai, répondit poliment don Juan, nous avons passé de bonnes
heures ensemble à México.

--Moi aussi je connais don Juan de longue date, poursuivit don López
en jetant un regard amical sur son compagnon; aussi n'ai-je pas hésité
à lui confier qu'un Indien nous ayant révélé à vous et à moi, señor
Pépé, un riche placer, nous avons formé le projet de réunir une troupe
d'hommes résolus afin de nous en emparer. Le señor don Juan, dont vous
connaissez la discrétion, comprit que nous ne voulions pas faire la
fortune du gouvernement aux dépens de la nôtre, et que, par conséquent,
l'expédition devait être préparée dans le plus grand secret; car Dieu
sait les embarras que nous occasionnerait une parole légère en ce
moment où le monde entier ne rêve que placers, mines d'or, etc., et où
tous les jours l'Europe vomit sur l'Amérique des nuées de vagabonds
avides de s'engraisser à nos dépens.

--Puissamment raisonné, observa Pépé d'un air convaincu.

--Bref, continua don López, j'ai pu, grâce à notre ami, réunir en
peu de jours, pour notre expédition, la plus belle collection de
_bribones_, tous gaillards de sac et de corde, ruinés par le monté[7],
et sur lesquels je puis compter parfaitement...

--Je suis en tous points de votre avis, señor don López; et maintenant
qu'avez-vous résolu?

--Nous n'avons pas de temps à perdre, reprit le Mexicain; ce soir même
nous nous mettrons en route: qui sait si déjà nous n'avons pas différé
trop longtemps notre départ? Peut-être quelques-uns de ces vagabonds
d'Europe dont je vous ai parlé ont-ils découvert notre placer: ces
misérables ont un flair particulier pour trouver l'or.

--¡Caray! mon maître, s'écria Pépé en frappant du poing sur la table;
ce serait à devenir fou: une affaire si bien combinée et si bien menée
jusqu'ici!

--J'y ai autant d'intérêt que vous, señor Pépé, répondit don López avec
un aplomb superbe; vous savez que de malheureuses spéculations m'ont
fait perdre toute ma fortune: je veux la rétablir d'un seul coup.

A ces paroles, le ranchero eut une peine incroyable à réprimer un
sourire, car il était de notoriété publique que le señor don López
Arriaga était un _lepero_[8] qui, en fait de fortune, n'avait jamais
possédé un cuartillo de patrimoine; que toute sa vie il n'avait été
qu'un aventurier, et que les malheureuses spéculations dont il se
plaignait étaient simplement une funeste veine au monté qui lui avait
récemment enlevé une vingtaine de mille piastres gagnées Dieu sait
comment. Mais le señor don López était un homme d'une bravoure sans
égale, doué d'un esprit fertile et prompt, que les hasards de sa vie
accidentée outre mesure avaient obligé à vivre longtemps dans les
llanos dont il connaissait aussi bien les détours que les ruses de ceux
qui les habitent.

Pour ces différentes raisons et bien d'autres encore, le señor don
López était le seul homme capable de mener à bien la difficile
expédition qu'ils allaient entreprendre, et le señor Pépé Naïpès, lui
aussi, avait de rudes revanches à prendre contre le monté; aussi eut-il
l'air d'ajouter la foi la plus complète à ce qu'il plut au señor don
López de dire touchant sa fortune perdue.

--Mais, dit-il après une seconde de réflexion, et la femme, qu'en
faisons-nous?

--La femme?

--Oui.

--Eh bien! nous...

En ce moment, deux coups vigoureux retentirent sur la porte
soigneusement verrouillée. Don López s'interrompit.

--Faut-il ouvrir? demanda Pépé.

--Oui, répondit don Juan; hésiter ou refuser pourrait donner l'éveil;
dans notre position, il faut tout prévoir.

Don López consentit d'un signe de tête, et le ranchero alla ouvrir la
porte, contre laquelle on continuait de frapper comme si l'on avait
l'intention de la jeter bas.

Un homme embossé dans un large manteau, et les ailes du chapeau
rabattues sur les yeux, entra dans la salle.

--_Santas tardes_[9], dit-il en portant la main à son chapeau sans
l'ôter cependant.

--_Dios las de a usted buenas_[10], répondit Pépé; que faut-il servir à
votre seigneurie?

--Une bouteille d'aguardiente, répondit l'étranger en s'installant dans
l'endroit le plus obscur de la salle.

Dès qu'il fut servi, il se versa un verre d'eau-de-vie qu'il but, et,
appuyant sa tête sur sa main, il sembla se plonger dans de sérieuses
réflexions, sans s'occuper davantage des gens qui se trouvaient auprès
de lui.

Cependant l'arrivée de l'inconnu avait glacé la faconde de nos trois
personnages, qui, les bras croisés et le dos au mur, restaient mornes
et silencieux, comme s'ils eussent pressenti que cet homme était un
ennemi; ils attendaient avec anxiété ce qui allait se passer. Enfin don
Juan, voulant savoir à quoi s'en tenir sur le compte de ce mystérieux
individu, se leva, remplit résolument son verre et se tournant vers
l'étranger toujours impassible en apparence:

--Señor caballero, lui dit-il avec cette politesse que possèdent à un
si suprême degré tous les Mexicains, j'ai l'honneur de boire à votre
santé.

A cette invitation, l'inconnu leva lentement la tête, fixa un instant
les yeux sur son interlocuteur, et lui répondit d'une voix sèche et
brève:

--C'est inutile, señor don Juan, car je ne boirai pas à la vôtre; ce
que je dis à vous, ajouta-t-il en appuyant sur ces mots, le señor don
López Arriaga, peut également le prendre pour lui, si bon lui semble.

--Qu'est-ce à dire, señor? demanda don López en se levant avec
violence. Auriez-vous l'intention de m'insulter?

--Il y a des gens avec lesquels on ne peut avoir cette intention,
reprit l'inconnu d'une voix incisive. Mais, señores, continuez donc
votre conversation. Elle était, à mon arrivée, des plus intéressantes:
vous parliez, je crois, d'une expédition que vous préparez, et même
n'était-il pas question, à l'instant où je suis entré, d'une femme
indienne que votre digne associé, le seigneur Pépé Naïpès, a enlevée
pour votre compte, et qui doit, je le suppose, vous servir d'otage
auprès de ses compatriotes? Que je ne vous dérange pas; je serais
charmé, au contraire, de savoir ce que vous comptez faire de cette
jeune femme.

Aucune expression ne saurait rendre le sentiment de stupeur et
d'épouvante qui s'empara des trois associés à cette révélation
accablante et imprévue de leurs projets. Un instant ils se figurèrent
avoir affaire au génie du mal, et firent simultanément le geste de se
signer. Mais don López et don Juan étaient des hommes qu'un événement,
si grave qu'il fut, ne pouvait longtemps abattre; le premier moment
passé, il se raidirent, et, l'étonnement faisant place à la colère, don
Juan tira de sa botte vaquera un couteau à lame bien acérée, et fut se
placer devant la porte, afin de barrer le passage à l'inconnu; tandis
que don López, le sourcil froncé et le machette à la main, s'avançait
résolument vers la table derrière laquelle leur étrange interlocuteur,
debout et les bras croisés, semblait les défier après les avoir si
cruellement raillés.

--Qui que vous soyez, señor caballero, dit don López en s'arrêtant à
deux pas de son adversaire, le hasard vous a rendu maître d'un secret
qui tue, et vous allez mourir.

--Vous croyez, señor don López? répondit l'autre avec un sourire
ironique.

-Défendez-vous si vous ne voulez pas que je vous assassine; car, vive
Dieu! je n'hésiterais pas, je vous en préviens.

--Je le sais, dit l'inconnu, et je ne serais pas la première personne
que vous tueriez lâchement; les mornes et les quebradas de la Sierra
Nevada ont entendu déjà les cris d'agonie de vos victimes.

A cette allusion faite par l'inconnu à un crime que don López croyait
ignoré de tous, une pâleur livide envahit son visage, un tremblement
convulsif agita tous ses membres. Il poussa un cri de rage et se
précipita sur l'étranger. Celui-ci attendit impassible le choc qui le
menaçait; mais, dès que don López fut à sa portée, il se débarrassa
vivement de son manteau et le jeta sur la tête de son ennemi, qui
roula sur le sol sans pouvoir se délivrer de l'étoffe maudite qui
l'enveloppait comme un réseau inextricable.

D'un bond l'étranger sauta par dessus la table, et, sans plus s'occuper
de don López, il se dirigea vers la porte; mais là, il trouva don
Juan, qui, s'élançant sur lui, chercha à lui enfoncer son couteau dans
la poitrine. Sans se déconcerter, l'inconnu saisit le poignet de son
agresseur, et, avec une force que celui-ci était loin de soupçonner,
il lui tordit le bras de telle façon que ses doigts se détendirent, et
qu'il laissa échapper le couteau avec un cri de douleur.

L'étranger le ramassa, et, serrant don Juan à la gorge:

--Écoute, misérable, lui dit-il; je suis maître de ta vie, et je
pourrais te tuer si bon me semblait, mais ce serait voler le bourreau
et faire tort au _garrote_ qui t'attend; seulement je veux te marquer
pour que tu te souviennes de moi!

Et, appuyant la pointe du couteau sur le visage blêmi du Mexicain, il
lui fit deux entailles en forme de croix qui lui partagèrent la figure
dans toute sa longueur.

--Au revoir, dit-il en jetant le couteau avec dégoût, nous nous
retrouverons dans la Prairie!

Et, s'élançant hors de la salle, il disparut.

Lorsque les trois hommes se retrouvèrent seuls, une expression de rage
impuissante et de haine mortelle contracta leur visage.

--Oh! s'écria don López en grinçant des dents et en montrant le poing
au ciel, je me vengerai!

--Et moi! murmura don Juan d'une voix sourde en étanchant le sang qui
souillait son visage.

--C'est égal, dit à part lui Pépé Naïpès en jetant sur ses compagnons
un regard de compassion ironique, je ne le connais pas, mais, caray!
c'est un rude homme!

[1] Fermiers.

[2] Sac de noix (proverbe).

[3] Auberge.

[4] Façon de se saluer dans la nouvelle Espagne.

[5] Herbe qui ressemble au trèfle.

[6] Chercheurs d'or.

[7] Jeu de cartes.

[8] Lazzarone.

[9] Manière de saluer qui équivaut à un bonsoir.

[10] Dieu vous le donne bon.



II.

LES CHASSEURS DE BISONS.


A deux lieues au plus de Santa Fé, dans une clairière située sur le
bord de la petite rivière qui borde le presidio, le soir du jour où
s'étaient passés les événements que nous venons de rapporter, six
hommes aux traits durs, profondément accentués, et portant le costume
des chasseurs de bisons, c'est-à-dire le chapeau à larges bords, la
veste de velours garnie de réales percées en guise de boutons, la
culotte serrée aux hanches par une ceinture de soie rouge, les bottes
vaqueras et le zarapé bariolé, étaient réunis autour d'un grand
feu qu'ils entretenaient avec soin et causaient entre eux tout en
s'occupant activement des préparatifs de leur souper. Frugal repas, du
reste, que ce souper! Il se composait d'une bosse de bison, produit de
leur chasse, de quelques patates et de tortillas de maïs cuites sous la
cendre: le tout arrosé d'eau de smilax et d'aguardiente.

La nuit était sombre, de gros nuages noirs couraient lourdement dans
l'espace, interceptant parfois les rayons blafards de la lune, qui ne
répandait qu'une lueur incertaine. Le paysage était noyé dans ces flots
d'épaisses vapeurs qui, dans les pays équatoriaux, s'exhalent de la
terre à la suite d'une chaude journée. Le vent soufflait violemment au
travers des arbres, dont les branches s'entrechoquaient avec un bruit
sinistre, et, dans les profondeurs des bois, les miaulements des chats
sauvages se mêlaient aux glapissements des carcajous et aux hurlements
des pumas et des jaguars.

--Je crois que la nuit sera mauvaise, dit un des chasseurs tout en
retournant les patates dont il surveillait la cuisson.

--Je suis de votre avis, Fleur-de-Genêt, répondit un grand homme sec
en ce moment occupé à rendre le même service à la bosse de bison; le
soleil était, à son coucher d'une couleur de cuivre qui ne présage rien
de bon.

--Entre nous, Castor, j'ai bien peur que le Faucon-Noir n'ait commis
une faute en allant trouver seul ce misérable López.

--Frère, vous savez que je n'ai pas approuvé cette démarche; mais le
Faucon est prudent, et il aura su sortir des griffes de cet homme.

--Dieu le veuille! cependant vous conviendrez que, pour de vieux
coureurs de bois, nous avons agi en véritables enfants en nous fourrant
à l'étourdie dans un véritable guêpier dont je ne vois pas comment nous
sortirons.

--Bah! fit le Castor, avec un bon rifle et un œil sûr on vient à bout
de bien des choses, et sept hommes déterminés en valent cinquante dans
la Prairie. Et puis, pouvions-nous laisser notre fils adoptif sans
secours lorsqu'il réclamait notre aide?

Tous les chasseurs se récrièrent en protestant de leur dévouement au
Faucon-Noir.

--Depuis vingt ans que nous arpentons les llanos dans tous les sens,
reprit le Castor, notre plus grande joie a été de voir grandir à nos
côtés et devenir un hardi et vigoureux chasseur l'enfant chétif et
malingre que nous avons sauvé si miraculeusement lors de l'incendie
de l'hacienda del Toro. Nous avons fait le serment solennel de nous
dévouer à son bonheur: le moment est arrivé, hésiterons-nous?

--Nous ne le pouvons ni ne le devons, dit Fleur-de-Genêt.

--Bien parlé! s'écria le Castor. Et maintenant, frères, soupons.

La bosse de bison fut tirée du feu, posée sur une large feuille
d'abanijo au milieu du cercle formé par les chasseurs. Chacun s'arma de
son couteau, et ils commencèrent à manger de bon appétit.

--Cette affaire de l'hacienda n'a jamais été bien éclaircie, dit l'un
d'eux en engloutissant une énorme tranche de bison saupoudrée de
piment, et, dans l'intérêt de l'enfant, peut-être aurions-nous dû faire
des recherches.

--Chut! répondit le Castor en baissant la voix, Tío Perico et moi nous
nous en sommes occupés. Croyez-vous donc que je n'aie pas songé comme
vous à retrouver la famille de notre cher enfant?

--Eh bien, demanda un des chasseurs, qui était resté silencieux
jusque-là et qu'on appelait le Grand-Lièvre, qu'avez-vous découvert?

--Hélas! répondit Tío Perico, en secouant tristement la tête, ce que
nous avons appris se borne à bien peu de chose.

--Oui, interrompit le Castor, à force d'interroger çà et là les voisins
de l'hacienda del Toro, ce qui n'était pas facile, voici à quoi se
bornent les renseignements que nous avons recueillis: Le père du
Faucon-Noir se nommait don Gutierrez de la Fuente; c'était un homme
riche et considéré dans le pays, qu'il n'habitait, du reste, que
depuis peu de temps, sans que l'on sût d'où il était venu. Le jour de
l'incendie,--que l'on suppose être le résultat d'une vengeance,--des
personnes dignes de foi nous ont assuré l'avoir aperçu, lorsque tout
espoir de sauver sa demeure fut évanoui, prendre la route des Prairies
sur un cheval, emportant sur le devant de sa selle le cadavre à demi
calciné de sa femme. Depuis ce jour, nul n'a revu don Gutierrez. Est-il
mort de désespoir dans quelque lieu retiré de la Pampa? Vit-il encore?
Voilà ce que personne ne saurait dire.

--Et rien qui puisse nous mettre sur la trace de ce mystère! dit
Fleur-de-Genêt. Et puis quand même, chose impossible, le Faucon
retrouverait son père, comment s'en ferait-il reconnaître, après vingt
ans passés?

--Avez-vous donc oublié, répondit vivement le Grand-Lièvre, que,
lorsque nous sauvâmes l'enfant, il portait au cou un scapulaire de
velours bleu brodé d'argent contenant des reliques?

--C'est vrai, je m'en souviens; seulement, qu'est devenu le scapulaire?

--Il est encore au cou du Faucon-Noir, répondit le Castor, et qui sait
si....

--Hum! fit Tío Perico, cet espoir est bien faible, mes frères; enfin, à
la grâce de Dieu, et que sa sainte volonté soit faite.

Tous les chasseurs se signèrent religieusement; et comme le souper
était terminé, ils allumèrent leurs cigarettes, jetèrent quelques
brassées de bois mort dans le feu, et se préparèrent à passer la nuit
le plus commodément possible.

Tout à coup le bruit d'une course précipitée retentit dans la forêt, et
un cavalier fit irruption dans la clairière. A sa vue, les chasseurs
poussèrent des exclamations de joie et s'élancèrent à sa rencontre.

Ce cavalier était le Faucon-Noir. Il répondit avec bonhomie aux marques
d'attachement de ses amis, descendit de cheval et s'approcha du feu.
C'était un jeune homme de vingt-cinq ans, d'une taille un peu au-dessus
de la moyenne, mais fine, cambrée et admirablement proportionnée. Ses
moindres mouvements étaient élégants et nobles; toute sa personne
respirait la souplesse et la vigueur portées à leur suprême degré;
son front, ses yeux noirs et perçants, son nez aquilin, sa bouche
moyenne, surmontée d'une épaisse moustache noire, lui complétaient une
physionomie qui, sans être belle, avait une remarquable expression
d'audace, de franchise et de loyauté. Il portait, comme ses compagnons,
le costume de chasseur.

--Eh bien! quoi de nouveau? demanda le Castor en s'adressant au jeune
homme qui prenait sa part des restes du souper, avez-vous vu les
ladrones?

--Je les ai vus, répondit laconiquement le Faucon.

--Et que prétendez-vous faire?

--Sauver le Pigeon-Volant, si mes frères veulent me venir en aide.

--Pourquoi ne le ferions-nous pas?

--La tâche sera rude.

--Tant mieux, corne-bœuf! dit le plus jeune en frappant la terre de la
crosse de son rifle; tant mieux, il y a longtemps que nous n'avons eu
maille à partir avec ces effrontés pillards des Prairies.

--Ainsi Je puis compter sur mes frères?

--Écoute-moi, _muchacho_, dit Tío Perico d'une voix solennelle; sache,
une fois pour toutes, que nous sommes ici six hommes prêts à sacrifier
leur vie pour te voir heureux.

--Je le savais, répondit le jeune homme avec émotion; mais
pardonnez-moi, j'avais besoin de vous l'entendre dire encore une fois,
tant le projet que j'ai conçu est grave et périlleux.

--Mon fils, sept hommes comme nous, n'ayant qu'une tête et qu'un cœur,
sont bien forts dans le danger. Parle: quel est ton projet?

--Vous connaissez mon amour pour Rant-chaï-waï-mè[1], la fille de
Mahaskak[2], le sagamore des Jiowais. Depuis que je l'ai vue dans notre
dernière chasse sur les rives du lac Salado, mon cœur s'est envolé
vers elle sans que j'aie cherché à le retenir, et je n'ai plus eu
qu'une pensée, m'en faire aimer; qu'un désir, la prendre pour femme.
Dans un but que je ne comprends pas bien encore, mais dont j'entrevois
pourtant la duplicité, don López l'a fait enlever par son digne acolyte
Pépé Naïpès. Il se propose de l'emmener avec lui dans le voyage qu'il
entreprend à la recherche d'un placer que Nauchenanga, le grand chef
des Comanches lui a vendu.--Une cinquantaine de bandits gambucinos et
trappeurs dévoués forment sa troupe; eh bien, quelque formidable que
soit cette escorte, mon intention est de l'attaquer: c'est au milieu de
tous ces hommes que je veux enlever celle que j'aime. Voulez-vous me
suivre?

--Quand partons-nous?

--Sur-le-champ. Les gambucinos sont campés à peu de distance de nous,
et je sais que don López doit se mettre en route ce soir même: il faut
donc nous hâter de suivre ses traces.

--Partons, répondirent les chasseurs.

Aussitôt chacun fit ses préparatifs, sellant son cheval, et remplissant
d'eau les petites outres de peau de chevreau dont tout cavalier
américain est pourvu.

A l'instant où ils allaient quitter la clairière, un craquement de
feuilles se fit entendre, les branches s'écartèrent, et un homme parut,
s'avançant, le bras étendu, la main ouverte, la paume en avant en signe
de paix.

A la couleur de sa peau d'une teinte plus claire que le cuivre neuf le
plus pâle, on le reconnaissait immédiatement pour un Indien. C'était
un homme de trente ans au plus, aux traits mâles et expressifs; sa
physionomie était d'une intelligence remarquable et particulièrement
empreinte de cette majesté naturelle chez les sauvages enfants des
Prairies; sa taille était élevée, bien prise, élancée, et ses membres
fortement musclés dénotaient une vigueur et une souplesse contre
lesquelles peu d'hommes auraient pu lutter avec avantage.

Il était complètement peint et armé en guerre. Ses cheveux noirs
étaient relevés sur sa tète en forme de casque et retombaient sur son
dos comme une crinière; une profusion de colliers de _wampum_ ornaient
sa poitrine, sur laquelle était peinte, avec une finesse rare, une
tortue bleue grande comme la paume de la main.

Le reste du costume se composait du _mitasse_[3] attaché aux hanches
par une ceinture de cuir et arrivant jusqu'aux chevilles; d'une chemise
de peau de daim à longues manches pendantes, et dont les coutures,
ainsi que celles du mitasse, étaient frangées de cuir et de plumes;
un ample manteau de buffle brodé de laine formant de naïfs dessins,
s'accrochait à ses épaules par une agrafe d'or pur et tombait jusqu'à
terre; il avait pour chaussures d'élégants mocassins brillants de
perles fausses; un léger bouclier rond, couvert en bison et garni de
chevelures humaines, pendait à son côté gauche.

Ses armes étaient celles des Indiens, c'est-à-dire le couteau à
scalper, le tomahawk et le rifle américain; mais un long fouet dont le
manche peint en rouge était orné de chevelures et de plumes, indiquait
un des principaux chefs de la redoutable nation des Comanches. C'était,
en effet, le célèbre Nauchenanga.

Le Faucon-Noir s'avança seul au-devant de l'Indien.

--Que veut mon frère? dit-il.

--Voir le visage d'un ami, répondit le chef d'une voix douce.

Alors les deux hommes portèrent la main droite à leur front, croisèrent
ensuite les bras en passant la main droite sur l'épaule gauche, et
inclinant la tête en même temps, ils se saluèrent suivant l'usage de la
Prairie.

Cette cérémonie préliminaire terminée, le Faucon-Noir prit la parole.

--Mon frère est le bienvenu, dit-il; qu'il s'approche du feu et fume
dans le calumet de ses amis blancs.

--Ainsi ferai-je, dit Nauchenanga.

Et, s'approchant du feu, il s'accroupit à la mode indienne, détacha son
calumet de sa ceinture, et se mit à fumer en silence.

Les chasseurs, voyant la tournure que prenait cette visite imprévue,
étaient revenus s'asseoir autour du brasier. Quelques minutes se
passèrent ainsi sans que personne parlât; chacun attendait que le chef
indien expliquât le motif de sa présence. Enfin Nauchenanga secoua la
cendre de son calumet, le repassa à sa ceinture, et, s'adressant au
Faucon-Noir:

--Mon frère repart chasser les bisons? dit-il; il y en a beaucoup cette
année au Cerro Prieto[4].

--Oui, répondit le jeune homme, nous nous remettons en chasse. Mon
frère a-t-il l'intention de nous accompagner?

--Non, mon cœur est triste; Niang[5] s'est appesanti sur moi.

--Que veut dire mon frère? lui serait-il arrivé un malheur?

--Mon frère ne me comprend-il pas? Ignore-t-il que le walkon[6] a vu
couper ses ailes et se trouve prisonnier des guerriers de feu[7]?
Ou bien me suis-je trompé et mon frère n'aime-t-il réellement que
les bisons dont il mange la chair et dont il vend la peau? répondit
l'Indien, dont le regard étincela comme celui d'un chat-tigre.

--Que mon frère s'explique plus clairement et alors je tâcherai de le
comprendre, murmura le Faucon-Noir.

Il y eut un instant de silence. L'Indien semblait réfléchir
profondément.

Enfin il releva la tète, rendit à son regard toute sa sérénité, et,
d'une voix basse et mélodieuse:

--Pourquoi feindre de ne pas me comprendre, Kolixi[8]? dit-il; le petit
oiseau qui chante dans mon cœur ne chante-t-il pas dans le tien?
Pourquoi ne pas être franc? Un guerrier ne doit pas avoir la langue
fourchue. Ce qu'un homme seul ne peut faire, deux peuvent le tenter et
réussir. Que mon frère s'explique, les oreilles d'un ami sont ouvertes.

--Mon frère a raison, je ne tromperai pas son attente; oui, j'ai dans
le cœur un petit oiseau qui me répète de douces paroles à chaque
instant du jour; oui, je donnerais ma vie avec bonheur pour voir le
Pigeon-Volant libre de prendre son essor vers les cases de ses pères;
mais que peut la volonté d'un homme seul?

--Mon frère se trompe, il n'est pas seul; je vois à ses côtés les six
plus terribles rifles de la prairie. Que me dit donc là mon frère?
Ne serait-il plus le grand guerrier que je connais? Douterait-il
de l'amitié de son frère rouge Nauchenanga, le grand sagamore des
Comanches?

--Je n'ai jamais douté de l'amitié de mon frère; c'est un illustre
chef, et je suis flatté de l'offre qu'il veut bien me faire, répondit
le jeune homme sans se compromettre.

--Eh bien, que mon frère dise un mot, et deux cents guerriers comanches
se joindront à lui pour délivrer le Pigeon-Volant et prendre la
chevelure de ses ravisseurs.

--Merci, chef, votre offre est loyale, et je l'accepte; je sais que
vous êtes honnête et que votre parole est sacrée.

--Michabou[9] nous protège, dit l'Indien en se levant; mon frère peut
compter sur moi: qu'il suive les ladrones, je me charge de les lui
livrer sans défense.

--Mais, reprit le chasseur, quand nous aurons sauvé la jeune fille, à
qui appartiendra-t-elle?

--Rant-chaï-vaï-mè est sage, répondit noblement l'Indien, elle choisira
entre le Faucon-Noir et Nauchenanga; heureux celui sur lequel tombera
son regard; l'autre se retirera sans se plaindre: la douleur aime la
solitude.

--Voici ma main, chef, et, quel que soit l'arrêt de celle que j'aime,
je saurai m'y soumettre en homme de cœur.

--Mon frère parle bien, reprit l'Indien; Michabou a entendu son serment.

Et, s'inclinant avec courtoisie, le chef comanche se retira sans
ajouter une parole.

Quelques minutes plus tard, les chasseurs quittaient la clairière pour
se mettre à la poursuite des gambucinos.

[1] Le pigeon volant.

[2] Le loup blanc.

[3] Long caleçon.

[4] La montagne Noire.

[5] Dieu du mal.

[6] Oiseau de Paradis.

[7] Espagnols.

[8] Faucon noir.

[9] Dieu.



III.

EL VADO.


Don López ne resta pas longtemps sous le coup du sanglant outrage qu'il
avait reçu. L'orgueil, la colère, et surtout le désir de se venger
lui rendirent le courage, et, quelques minutes après le départ du
Faucon-Noir, il avait retrouvé toute son audace et son sang-froid.

--Vous le voyez, señor Pépé, dit-il en s'adressant au ranchero, nos
projets sont connus; il faut donc nous hâter si nous ne voulons
voir ici faire irruption les suppôts du gouvernement. Ce soir même,
aidé du señor don Juan, que je vous laisse, vous mettrez à cheval
le Pigeon-Volant, en ayant soin de lui couvrir la tête d'un chapeau
d'homme à larges bords, et vous vous rendrez au camp. Votre arrivée
sera le signal du départ de l'expédition.

--Mais, observa Pépé, dans quel but vous embarrasser d'une femme?

--Parce que cette femme, dit López avec une émotion mal dissimulée,
est douée d'une beauté étrange; elle est aimée des principaux chefs
des tribus indiennes sur le territoire desquelles nous devons passer;
elle est donc pour nous un otage précieux, comme l'a fort bien dit
l'homme qui vient de nous braver avec tant d'insolence; grâce à elle,
je pourrai neutraliser les efforts que tenteront les Indiens pour nous
fermer la route du placer.

Don López se leva, et, remontant à cheval, prit au galop la route du
Cerro Prieto.

--Hum! fit Pépé en le regardant s'éloigner, quel œil de démon!
Quoiqu'il y ait vingt ans que je le connaisse, je ne l'avais jamais vu
ainsi! Comment tout cela finira-t-il?

Et, sans plus de commentaires, il commença à mettre tout en ordre dans
le rancho. Lorsque ses apprêts furent terminés, il jeta un regard
autour de lui.

Le señor don Juan, les coudes sur la table et la cigarette à la bouche,
buvait à petits coups l'eau-de-vie restée dans la bouteille, sans doute
pour se consoler de la _navajada_ dont l'avait gratifié le Faucon-Noir,
et qui déjà se cicatrisait tout en lui formant la plus piteuse
physionomie du monde.

--Hé! dit le ranchero d'une voix insinuante, señor don Juan, savez-vous
qu'il est à peine cinq heures?

--Vous croyez? répondit l'autre pour dire quelque chose.

--J'en suis sûr.

--Ah!

--Est-ce que le temps ne vous semble pas long?

--Extraordinairement.

--Si vous le vouliez, il nous serait facile de l'abréger.

--De quelle façon?

--Oh! mon Dieu, avec ceci.

Et Pépé sortit de sa poche un jeu de cartes crasseux, qu'il étala avec
complaisance sur la table.

--Ah! la bonne idée! s'écria don Juan, dont les yeux étincelèrent;
faisons un monté!

--A vos ordres; mais que jouerons-nous?

--Ah! diable, c'est vrai, il faut jouer quelque chose, fit don Juan en
se grattant la tète.

--La moindre des choses, simplement pour intéresser la partie.

--Encore faut-il l'avoir.

--Que cela ne vous embarrasse pas; si vous y consentez, je vous ferai
une proposition.

--Faites, señor, je serai charmé de la connaître.

--Voici. Nous jouerons, si vous voulez, la part qui doit nous revenir
dans les lingots d'or que nous allons chercher avec don López.

--Accepté, s'écria don Juan, sortant de sa poche un jeu de cartes non
moins crasseux que celui de son partenaire; cela nous fera gagner une
heure.

--Tiens, vous avez des cartes aussi, observa le ranchero.

--Oui, et toutes neuves, comme vous voyez. Commençons-nous?

--Je suis à vos ordres.

La partie s'engagea, et bientôt, oubliant tout autre intérêt, les deux
hommes furent complètement absorbés par les combinaisons du _siete de
copas_, de _el as de oro_, du _tres de bastos_ et du _dos de espadas._

Au Mexique et dans toute l'Amérique espagnole, l'Angelus sonne au
coucher du soleil, et dans ces contrées, où il n'y a pas de crépuscule,
la nuit arrive sans transition, si bien que, lorsque la cloche a fini
de tinter, l'ombre est épaisse. L'heure était donc bien choisie pour le
départ, et Pépé ne le retarda pas, car, bien qu'il eût déployé toute sa
science, il avait trouvé dans le señor don Juan un adversaire tellement
habile, qu'après plus de trois heures d'une lutte acharnée, tous deux
se trouvaient aussi avancés qu'auparavant.

Au dernier coup de l'Angelus, Pépé mit la clef dans la serrure de
la porte conduisant à sa chambre, l'ouvrit, et, au bout de quelques
secondes, il rentra dans la salle suivi du Pigeon-Volant.

Rant-chaï-waï-mè était une mignonne jeune fille de seize ans à peine,
à la tournure gracieuse, légère, avec ce laisser-aller plein de
charme que les Espagnols appellent _salero_, mot que nulle expression
française ne saurait rendre; ses traits délicats, presque enfantins,
respiraient la douceur et l'innocence; son front rêveur, ses grands
yeux noirs et pensifs, son nez finement découpé, aux ailes mobiles,
sa bouche rieuse bordée de deux lèvres parfaitement ourlées, ses
dents blanches et son petit menton à fossette, lui formaient la plus
délicieuse physionomie qui se puisse imaginer; son teint bistré,
presque blanc, nuance moins rare qu'on ne le croit chez les Indiennes,
ses cheveux noirs lui tombant en deux énormes tresses sur les talons,
ses mains d'une petitesse extrême, complétaient l'ensemble enchanteur
de sa personne. Comme toutes les femmes de sa race, elle était vêtue
de deux larges chemises de calicot rayé; l'une, serrée au cou, tombait
jusqu'aux hanches, tandis que l'autre, attachée à la ceinture, lui
descendait jusqu'aux chevilles. Son cou était orné de colliers de
perles fines entremêlées de ces petits coquillages nommés wampums et
qui servent de monnaie aux Indiens; ses bras et ses chevilles étaient
entourés de larges cercles d'or, et un petit diadème du même métal
rehaussait le ton mat de son front; des mocassins de daim, brodés de
laine et de perles de toutes couleurs emprisonnaient ses pieds nerveux
et finement cambrés.

A son entrée dans la salle, un nuage de tristesse et de mélancolie
répandu sur son visage ajoutait, s'il est possible, un attrait de plus
à sa personne.

--Allons, _waïnè_[1], lui dit le ranchero, séchez vos larmes, nous ne
vous voulons pas de mal, que diable! et tout cela finira peut-être
mieux que vous le croyez.

La jeune fille ne répondit pas, elle se laissa déguiser sans
résistance, mais en faisant une petite moue à désespérer un saint.

--S'il y a du bon sens! murmurait le digne Pépé à part lui, tout en
attifant sa prisonnière et en jetant un regard de convoitise sur les
joyaux dont elle était parée; il faut être fou pour gâcher ainsi l'or
et les perles. Ne vaudrait-il pas mieux s'en servir pour acheter
quelque chose d'utile? C'est qu'elle en a au moins pour dix mille
piastres! Quelle magnifique partie de monté on ferait avec cela! Ah! si
don López avait voulu.... Enfin nous verrons.

Tout en faisant ces judicieuses réflexions, le ranchero avait achevé la
toilette de la jeune fille; il compléta son déguisement en lui jetant
sur les épaules le manteau abandonné par le Faucon-Noir; puis, donnant
un dernier regard à sa demeure, il fourra dans sa poche le jeu de
cartes qui était resté sur la table, but un large verre d'eau-de-vie et
sortit enfin de la salle, suivi de la jeune fille et du señor don Juan,
qui, malgré les divers incidents de la journée, avait repris sa bonne
humeur, grâce sans doute au monté, cette passion invétérée de tout bon
Mexicain.

La porte fermée avec soin, l'Indienne fut placée sur un cheval, Pépé
monta sur un autre, ainsi que le señor don Juan, et, abandonnant sa
maison à la garde de la Providence, laquelle devait fort peu s'en
soucier, le ranchero donna le signal du départ, suivi de ses deux
compagnons; il fit un détour pour traverser le pueblo et se dirigea au
grand trot du côté du Cerro Prieto.

Don López avait mis le temps à profit, et tout était prêt pour le
départ. Les nouveaux venus ne descendirent même pas de cheval; dès
qu'on les aperçut, la caravane, composée, comme nous l'avons dit,
d'une cinquantaine d'hommes déterminés, après s'être, formée en file
indienne, s'ébranla dans la direction des Prairies, non sans avoir
prudemment détaché sur ses flancs deux éclaireurs chargés de surveiller
les environs.

Rien n'est triste comme une marche de nuit dans un pays inconnu, semé
d'embûches de toutes sortes où à chaque instant l'on craint de voir
s'élancer de derrière les buissons l'ennemi qui vous guette au passage.
Aussi la petite troupe, inquiète et tressaillant au moindre bruit,
s'avançait-elle silencieuse et morne, les yeux fixés sur les halliers
touffus qui bordaient le chemin, le fusil en avant, et prête à tirer au
moindre mouvement suspect.

Cependant les gambucinos marchaient déjà depuis trois heures sans que
rien fut venu justifier leurs craintes, un calme solennel continuait
à régner autour d'eux; peu à peu leurs appréhensions se dissipèrent
et ils commençaient à causer à voix basse et à rire de leurs terreurs
passées, lorsqu'ils arrivèrent sur les bordas d'une petite rivière qui
leur barra le passage.

Dans l'intérieur de l'Amérique du Sud les voies de communication sont
nulles et par conséquent le système des ponts complètement négligé.
On ne connaît que deux moyens de traverser les rivières: chercher un
_vado_ (gué), ou, si l'on est trop pressé, lancer son cheval dans le
courant, souvent très rapide, et tâcher d'atteindre l'autre bord à la
nage. Don López choisit le premier moyen: il chercha un vado.

Ce fut l'affaire de quelques minutes, et bientôt toute la troupe entra
dans l'eau; quoique le gué ne fût pas égal et que parfois les chevaux
eussent de l'eau jusqu'au poitrail et fussent obligés de se mettre à la
nage, tous les cavaliers passèrent sans accident.

Il ne restait plus sur la rive que don López, le chef comanche, qui
avait rejoint l'expédition quelques minutes avant son départ et lui
servait de guide, la jeune Indienne et le señor Pépé Naïpès.

--A nous maintenant, chef, dit don López en s'adressant à Nauchenanga;
vous voyez que nos hommes sont en sûreté et n'attendent plus que nous
pour se mettre en route.

--La waïnè première, répondit laconiquement l'Indien.

--C'est juste, chef, la femme d'abord, reprit don López; et se tournant
vers sa prisonnière:--Passez, lui dit-il, en adoucissant autant que
possible le timbre de sa voix.

La jeune fille, sans répondre, fit résolument entrer son cheval dans la
rivière; les trois hommes la suivirent.

La nuit était sombre, le ciel couvert de nuages, et la lune
incessamment voilée ne brillait qu'à de longs intervalles, ce qui
rendait le passage difficile en ne permettant pas de distinguer les
objets à une courte distance; cependant, au bout de quelques secondes,
don López crut s'apercevoir que le cheval de la jeune Indienne ne
suivait pas la ligne tracée par le vado, mais appuyait sur la gauche
comme s'il se fût abandonné au courant. Il poussa son cheval en avant
pour s'assurer de la réalité du fait; mais tout à coup une main
vigoureuse saisit sa jambe droite, et avant même qu'il songeât à
résister, il fut renversé dans l'eau et pris à la gorge par un Indien.

Pépé Naïpès s'élança à son secours.

Pendant ce temps, le cheval de l'Indienne, subissant probablement une
impulsion occulte, s'éloignait de plus en plus de l'endroit où les
gambucinos avaient pris terre. Quelques-uns d'entre eux, s'apercevant
de ce qui se passait, rentrèrent dans l'eau pour venir en aide à leur
chef, tandis que d'autres, guidés par don Juan, suivirent le rivage
au galop afin de couper la retraite au cheval de l'Indienne lorsqu'il
aborderait.

Pépé Naïpès, après plusieurs efforts infructueux, se rendit maître du
cheval de don López et le mena à celui-ci au moment où il venait de
tuer son ennemi d'un coup de couteau dans la poitrine; le Mexicain
se remit en selle et gagna le rivage où il tâcha de rétablir un peu
d'ordre dans sa troupe, tout en suivant avec anxiété les péripéties du
drame silencieux qui se jouait dans la rivière entre Nauchenanga et la
jeune Indienne.

Le chef comanche avait lancé son cheval à la poursuite de celui du
Pigeon-Volant, et tous deux, sur une ligne presque parallèle, suivaient
le fil de l'eau, le premier cherchant à se rapprocher du second qui
s'efforçait au contraire d'augmenter de plus en plus la distance qui
les séparait.

Tout à coup le cheval de Nauchenanga fit un bond en poussant un
hennissement de douleur, et il commença à battre follement l'eau de
ses pieds de devant, tandis que la rivière se teignait en rouge autour
de lui; le chef, comprenant que son cheval était blessé à mort, quitta
la selle et se pencha de côté, prêt à plonger. En ce moment, une face
hideuse apparut au niveau de l'eau en riant d'une façon diabolique,
et une main s'avança vers lui pour le saisir. Avec cet imperturbable
sang-froid qui n'abandonne jamais les Indiens, même dans les
circonstances les plus critiques, le Comanche prit son tomahawk, fendit
le crâne de son ennemi et se laissa glisser dans l'eau.

Alors un formidable cri de guerre éclata dans la forêt, et une
cinquantaine de coups de feu éclatèrent, tirés des deux rives à la fois
et illuminant la scène de lueurs fugitives et sinistres. Une foule de
peaux-rouges se rua sur les gambucinos et une mêlée terrible s'engagea.

Les Mexicains, pris à l'improviste, se défendirent d'abord mollement,
lâchant pied et cherchant un abri derrière les arbres; mais obéissant
à la voix de don López qui faisait des prodiges de valeur tout en
excitant ses compagnons à vendre chèrement leur vis, ils reprirent
courage, se formèrent en escadron serré et chargèrent les Indiens
avec furie, luttant corps à corps avec eux, les assommant à coups de
crosse de fusil ou les poignardant avec leurs machettes. Le combat fut
court. Les peaux-rouges voyant le mauvais résultat de leur surprise,
se découragèrent et disparurent aussi vite qu'ils étaient apparus.
Cinq minutes plus tard, le calme et le silence étaient si complètement
rétablis, que si quelques Mexicains n'avaient pas été blessés et si
plusieurs Indiens n'étaient pas restés sur le champ de bataille, cette
scène étrange aurait pour ainsi dire pu sembler un rêve.

Dès que les sauvages furent en fuite, don López jeta un regard avide
sur la rivière: de ce côté aussi la lutte était terminée. Nauchenanga,
monté en croupe derrière la jeune fille, guidait son cheval vers le
rivage qu'il ne tarda pas à atteindre.

--Eh bien? lui demanda don López.

--Les Pawnies sont des renards sans courage, répondit le Comanche en
montrant du doigt deux chevelures humaines qui pendaient sanglantes à
sa ceinture, ils fuient comme des femmes dès qu'ils voient le visage
d'un guerrier de ma nation.

--Bien! fit avec joie don López, mon frère est un grand chef, il a un
ami.

L'Indien s'inclina avec un sourire indéfinissable; son but était
atteint, il avait gagné la confiance de celui qu'il voulait perdre.

La troupe se remit en marche.

Pendant plus d'un mois, le voyage des aventuriers à travers la Prairie
ne fut qu'une longue suite de combats soutenus contre les Indiens
qui les suivaient pour ainsi dire à la piste. Ils voulaient délivrer
le Pigeon-Volant, c'était là du moins le principal motif de leurs
agressions; le second était cette haine qui séparera toujours la race
rouge de la race blanche, race avide qui enserre d'année en année
davantage les Indiens, envahissant un jour leurs plus beaux territoires
de chasse, le lendemain promenant la charrue au lieu même où reposent
les os de leurs pères, les refoulant sans cesse vers les mornes désolés
et les pics neigeux des Montagnes Rocheuses, et qui ne sera satisfaite
que lorsqu'elle aura vu tomber sous ses coups le dernier de ces enfants
de la Prairie, abruti par les vices qu'elle lui aura inoculés.

[1] Femme.



IV

LA GROTTE DU SAYOTKATTA[1]


Le Néobraska--la Plate--ainsi que le nomment les Indiens, est un de
ces immenses cours d'eau comme l'Amérique a seule le privilège d'en
posséder. Aussitôt descendu des Montagnes Rocheuses, il se partage
en deux branches magnifiques qui, après des détours sans nombre, se
réunissent enfin vers le 41° 9' N et le 101° 40' O et vont se perdre
dans le Missouri.

C'est à l'endroit où le Néobraska forme en se divisant une large
fourche, que nous prierons le lecteur de se transporter avec nous.

L'homme auquel les splendides paysages américains sont inconnus
aura peine à se figurer l'imposante et sauvage majesté de ce lieu.
La rivière, parsemée d'iles couvertes de cotonniers des bois, coule
silencieuse et rapide entre des rives peu élevées et garnies d'herbes
si hautes qu'elles suivent l'impulsion du vent; au loin dans la vaste
plaine, sont disséminées d'innombrables collines, dont le sommet, coupé
à peu près à la même hauteur, présente une surface plate; jusqu'à une
grande distance vers le nord, le sol est semé de larges dalles de grès
semblables à des pierres tumulaires.

A l'extrême pointe de la fourche s'élève un tertre conique supportant
a son sommet un obélisque de granit de cent vingt pieds de haut, les
Indiens, épris comme tous les peuples primitifs du fantastique et
du bicarré, se réunissaient souvent en cet endroit: c'est là que se
font les hécatombes à _Kitchi-Manitou._ Un grand nombre de crânes de
bisons, amoncelés au pied de la colonne et disposés en cercles, en
courbes et autres ligures géométriques, attestent leur piété pour ce
dieu de la chasse, dont l'esprit protecteur plane, disent-ils, du haut
du monolithe. Çà et là poussent et s'épanouissent par larges touffes,
la pomme de terre indienne, l'oignon sauvage, la tomate des prairies
et ces millions de fleurs et d'arbres étranges qui composent la flore
américaine; le reste du paysage est couvert de hautes herbes qui
ondulent continuellement sous le pied léger des gracieux ahsathas ou
longues-cornes qui bondissent d'un roc à un autre. Et bien loin enfin,
bien loin à l'horizon, se confondant avec l'azur du ciel, apparaissent
les pics dénudés des Montagnes Rocheuses, dont les sommets, couverts de
neiges éternelles, servent de cadre à ce tableau immense et imposant,
empreint d'une sombre et mystérieuse grandeur.

Deux mois après les événements que nous avons rapportés, par une belle
soirée du mois de mai, que dans leur langue imagée et sonore les
Indiens nomment _wabigon-quisi_», le mois des fleurs, la tranquillité
du désert que nous avons essayé de décrire fut troublée par le bruit de
la course précipitée d'une nombreuse troupe de cavaliers qui apparut
suivant les rives de la branche méridionale de la Plate, nommée
_Paduca_, et se dirigeant vers la colonne de granit placée au centre de
la fourche.

C'était l'heure où le _maukawis_[2] faisait entendre son dernier chant
pour saluer le coucher du soleil, qui, à demi plongé dans la pourpre du
soir, jaspait encore le ciel de longues bandes rouges.

Arrivés à une légère distance de la colonne, les cavaliers s'arrêtèrent
subitement, et, mettant pied à terre, se préparèrent à camper pour
la nuit. Cette troupe d'une trentaine d'hommes environ, présentait
l'ensemble le plus pittoresque et le moins pacifique. Au premier coup
d'œil, elle paraissait composée d'Indiens; mais, en l'examinant avec
attention, l'on reconnaissait à certains signes une réunion de ces
trappeurs blancs et de ces gambucinos mexicains dont l'audace est
proverbiale dans le Nouveau-Monde.

Leur aspect et leur équipement offraient un singulier mélange de la vie
sauvage et de la vie civilisée; ils étaient généralement d'une taille
moyenne, mais vigoureuse et bien proportionnée. Tous se faisaient
remarquer par la longueur de leurs cheveux, car dans ces contrées où
l'on ne combat souvent un homme que pour la gloire de lui ravir sa
chevelure, c'est une coquetterie de l'avoir longue et facile à saisir.
Quelques-uns même la portaient élégamment tressée et entremêlée de
peaux de loutre et de cordons aux vives couleurs.

Le reste de leur costume répondait à ce spécimen de leur goût:
une blouse de chasse de calicot d'un rouge éclatant, ou de cuir
grossièrement brodé, leur tombait jusqu'aux genoux; des guêtres garnies
de rubans de laine et de grelots entouraient leurs jambes, et leur
chaussure se composait de ces mocassins constellés de perles fausses
que savent si bien confectionner les _squaws_[3]. Une couverture
bariolée et serrée aux hanches par une ceinture de cuir, achevait de
les envelopper, mais non pas assez cependant pour qu'à chacun de leurs
mouvements on ne pût voir briller en dessous le fer des haches, la
poignée des revolvers et des machettes mexicains dont tous étaient
armés. Quant à leurs rifles, pour le moment inutiles et pendus aux
arçons des selles auprès des lassos et des outres à l'eau, si on les
avait dépouillés du fourreau de peau d'élan garni de plumes qui les
recouvrait, on aurait pu voir avec quel soin leurs possesseurs les
avaient ornés de clous de cuivre et peints de différentes couleurs,
car tout chez ces hommes portait l'empreinte des coutumes indiennes;
leurs montures mêmes, _mustangs_ presque aussi indomptés que leurs
maîtres, ressemblaient à s'y méprendre aux chevaux des Pawnies dont
ils foulaient le territoire; ils étaient littéralement couverts de
plumes d'aigle, de perles et de rubans, et de longues taches rouges
et blanches, plaquées sur leur robe à la façon persane et chinoise,
complétaient leur déguisement en achevant de les rendre méconnaissables.

Tandis que les uns déchargeaient les bêtes de somme et disposaient les
ballots de façon à former un rempart sur toute la circonférence d'un
vaste cercle, les autres plantèrent des pieux ferrés auxquels chacun
attacha son cheval en lui liant les pieds à l'amble, afin qu'en cas
d'alarme il ne pût s'échapper. Puis, après avoir dressé une tente
pour leur chef au milieu de ce camp improvisé en quelques minutes à
peine, ils allumèrent quatre feux que des sentinelles furent chargées
d'entretenir, et chacun se fit un lit de la monture[4] de son cheval.

Bientôt le camp fut plongé dans le silence, tout dormait, à part
trois ou quatre gambucinos qui, appuyés sur leur rifle, l'œil et
l'oreille au guet, veillaient sur le repos de leurs compagnons, et deux
personnages nonchalamment étendus devant la tente et qui causaient à
voix basse: c'étaient don López Arriaga et Nauchenanga, le sagamore des
Comanches.

Bien des événements s'étaient passés depuis le départ du presidio de
Santa Fé; les choses avaient continuellement marché de mal en pis, et
le soir de leur arrivée à la fourche du Neobraska, les gambucinos,
fatigués d'un voyage qui leur paraissait interminable, et découragés
de tant de combats dans lesquels les plus braves d'entre eux avaient
succombé, étaient pour ainsi dire à bout de forces; ils commençaient à
murmurer contre don López, dont ils ne voulaient plus écouter les avis
et les exhortations.

L'Indien paraissait en proie à une vive inquiétude; le regard fixé dans
l'espace, on eût dit qu'il voulait sonder les ténèbres et deviner les
mystères de la nuit profonde qui l'entourait.

--Chef, dit l'Espagnol, croyez-vous que nous soyons parvenus à
dissimuler nos traces aux Pawnies?

--Les Pawnies sont des chiens, répondit l'Indien d'une voix gutturale,
les femmes comanches les chassent à coups de fouet. Nauchenanga connaît
tous les détours de la Prairie; il a fait pour le mieux.

--Ainsi nous voilà enfin débarrassés de nos ennemis?

--Qui peut dire où sont ces voleurs en ce moment? Le Pawnie est comme
le loup, il rôde continuellement autour des chasseurs pour enlever leur
chevelure; souvent on le croit loin et il est près.

--J'espère, du moins, que nous avons échappé au Faucon-Noir et aux
bandits qui l'accompagnent?

--Mon frère le grand chef pâle ne connaît pas le Faucon-Noir, répondit
l'Indien; Nauchenanga l'a combattu plusieurs fois, il le connaît.
Tromper le Faucon-Noir est impossible; il a l'œil de l'aigle et la
prudence du serpent, et puis il est guidé par un charmant petit oiseau
qui chante dans son cœur et qui lui dit: Viens! viens!

--Qu'entendez-vous par là? quel oiseau?

--Rant-chaï-waï-mè, murmura l'Indien avec émotion.

--L'amour est donc capable d'opérer de tels prodiges! ne put s'empêcher
de dire don López.

--L'amour est le maître! répondit le chef avec un accent passionné qui
échappa à l'Espagnol; mais que mon frère ouvre ses oreilles, un chef va
parler.

--J'écoute.

--Si cette nuit est tranquille, nous lèverons le camp à
l'_endit-ha_[5], et une heure plus tard, nous aurons rejoint deux
cents guerriers de ma nation; avec leur escorte, il nous sera facile
d'atteindre le placer que je vous ai donné.

--Guatéchù vous entende, chef, répondit l'Espagnol en poussant un
soupir de soulagement. Voyez, ajouta-t-il en se levant et en se
préparant à entrer dans la tente, voyez comme tout est calme autour de
nous, il ne se fait pas le moindre bruit dans ce désert.

--Oui, répondit sentencieusement le chef, tout est calme, trop calme,
j'entends le silence!

Don López allait demander à l'Indien l'explication de ses paroles,
lorsque celui-ci le saisit brusquement par le bras et, le tirant à lui,
le fit tomber sur les genoux.

Un coup de feu retentit, une balle passa en sifflant à un pouce à peine
au-dessus de la tête de l'Espagnol, et s'aplatit contre un des pieux de
la tente.

--Les Pawnies! les Pawnies! s'écria l'Indien en poussant son cri de
guerre.

Et il s'élança dans la Prairie.

--Malédiction! murmura don López en se relevant, encore ces loups
enragés! Aux armes! enfants! aux armes!

En quelques secondes, tous les gambucinos furent debout et embusqués
derrière les ballots qui formaient l'enceinte du camp. Au même moment
des cris effroyables, suivis d'une décharge terrible, éclatèrent dans
la Prairie. Les gambucinos répondirent par une décharge à bout portant
faite sur une nombreuse troupe de cavaliers qui arrivaient à toute
bride sur leur camp. Un de ces épouvantables combats comme chaque jour
il s'en livre dans la Prairie, était engagé entre les gambucinos et les
Peaux-rouges, leurs ennemis mortels.

Nauchenanga, au lieu de se jeter dans la mêlée, fit un bond sur la
droite et, se mettant à plat ventre, il commença à ramper sur les
mains et les genoux, glissant comme un serpent au milieu des hautes
herbes qui le cachaient, s'arrêtant par intervalles pour regarder
autour de lui et prêter une oreille attentive aux bruits du combat, qui
devenaient de moins en moins distincts.

Arrivé à la colonne, il s'abrita derrière le tertre qui lui sert
de base, se releva sur les genoux, et, après s'être assuré qu'il
était bien seul, il porta sa main à sa bouche, et, à trois reprises
différentes, il imita avec une rare perfection le cri plaintif du
cachorro de agua[6]. Au bout de quelques secondes à peine, le même cri
poussé avec une semblable perfection lui répondit; ce cri paraissait
sortir du tertre qui soutient le monolithe. Nous avons dit que ce
tertre était entouré d'un amas considérable d'os d'animaux sauvages,
rangés d'une façon bizarre; tout à coup ils s'agitèrent avec un
cliquetis sinistre, une fissure se forma au milieu d'eux, et, dans
l'espace laissé libre, une figure étrange apparut, surgissant des
entrailles de la terre.

Lorsque Nauchenanga se trouva face à face avec l'être singulier qu'il
venait d'évoquer, une sueur froide inonda son corps et il fit un pas
en arrière; mais cette impression n'eut que la durée de l'éclair. Il
reprit presque aussitôt son empire sur lui-même, et fixant son œil
assuré sur le personnage qui se tenait muet et immobile devant lui:

--_Curujira_[7] a-t-il appris au sage _piaïes_[8] ce que le grand chef
comanche désirait savoir? demanda-t-il d'une voix ferme.

--Suis-moi, répondit le devin en lui faisant un signe pour lui ordonner
le silence.

L'Indien, sans hésiter, sans manifester la moindre émotion, s'engagea
dans le chemin qui venait de s'ouvrir devant lui. Après avoir descendu
une quinzaine de marches grossièrement taillées dans le roc, il arriva,
à la suite de son guide, dans une espèce d'excavation naturelle de
forme circulaire, éclairée par une lampe fumeuse, qui répandait une
lueur incertaine. Il s'assit sur un siège en bois de nopal sculpté
en forme d'animal avec un rare talent, et croisant ses bras sur sa
poitrine, il attendit.

Le sayotkatta ou le piaïes, ainsi que le Comanche l'avait nommé, était
un homme de quarante à quarante-cinq ans, d'une taille élevée et un peu
épaisse; ses traits étaient empreints d'une certaine majesté naturelle
qui inspirait le respect et la crainte; ses cheveux noirs et touffus,
séparés sur le front par un cercle d'or constellé d'images symboliques
et mystérieuses, tombaient en désordre sur sa poitrine; sa robe longue
en peau de buffle était serrée à la taille par une ceinture faite de
chevelures humaines tressées avec art.

Après un silence de quelques minutes, silence pendant lequel les deux
hommes s'examinèrent avec soin, le devin prit la parole.

--Mon frère est le bienvenu dans la grotte du sayotkatta, dit-il.

L'Indien s'inclina.

--_Iurupari_[9] nous a-t-il été contraire? demanda-t-il, et mon projet
doit-il échouer!

--Guatéchù sait tout! répondit sentencieusement le piaïes.

--Qu'il en soit ainsi! fit l'Indien en hochant la tête.

--Mon frère est impatient, observa le devin.

--J'attends que mon père s'explique.

--Est-ce donc moi seul que vous veniez chercher ici? dit le sorcier en
jetant sur le chef un regard scrutateur.

--_Ouah!_ fit le Comanche avec une surprise parfaitement jouée, quel
autre que mon père oserait habiter ici?

--Personne; mais d'autres peuvent y venir.

--Et qui donc?

--Néculpangue[10], le guerrier terrible, le chef aux regards de feu, la
terreur des Espagnols, n'y est-il donc jamais venu?

A peine le sorcier avait-il achevé sa phrase que le Comanche se leva
d'un bond, et le saisissant à la gorge, s'écria avec fureur:

--_Cudina[11]! tu vas mourir! de quel droit cherches-tu à pénétrer les
secrets d'un chef?

Le sorcier se dégagea doucement de l'étreinte vigoureuse de l'Indien et
lui répondit d'une voix affectueuse:

--Mon frère se trompe; me prend-il pour un Pawnie? C'est un ami qui lui
parle.

Le chef était parvenu à se rendre maître de sa colère, ses traits
avaient repris leur impassibilité; il répondit:

--Que mon père me pardonne. Outkum[12] avait troublé mes esprits, je
n'avais pas ma raison lorsque je l'ai attaqué.

--Pourquoi mon frère se défie-t-il de moi? reprit le sorcier avec
calme. Puis-je ignorer quelque chose? Je sais quelles raisons amènent
ici mon frère; Guatéchù a parlé à son serviteur.

--Je n'ai pas de secrets, répondit l'Indien, mon père se trompe; tout à
l'heure je ne savais ce que je disais.

--Mon frère vient à un rendez-vous donné par un ami, et il s'étonne
qu'il le fasse attendre.

--Ooah! fit l'Indien, mon père sait tout.

--Cet ami est arrivé depuis longtemps déjà.

--Où est-il donc? s'écria le chef avec impatience et ne cherchant pas à
dissimuler plus longtemps.

--Me voici! dit une voix mâle et sonore.

Et un homme sortant de l'ombre qui jusqu'alors l'avait dissimulé aux
yeux de Nauchenanga, s'avança gravement vers lui.

--Néculpangue! dit le chef en se levant et s'inclinant avec respect
devant le guerrier redouté dont la sagesse et la valeur étaient
célèbres à juste titre dans les prairies de l'Ouest.

Ce personnage, dont le nom était devenu la terreur des
Hispano-américains, était un homme de plus de soixante-dix ans, mais
qui n'en paraissait pas encore cinquante; sa taille élevée, ses membres
robustes, ses cheveux noirs comme l'aile du corbeau, dénonçaient une
de ces natures d'élite sur lesquelles les atteintes du temps sont
impuissantes et qui semblent créées tout exprès pour mener la rude
vie des Pampas. Ses traits nobles et intelligents étaient remplis de
finesse et de douceur; mais lorsqu'il fronçait ses épais sourcils
noirs et qu'un sentiment de colère venait soudain l'animer, ses yeux
lançaient de tels éclairs, que nul ne pouvait en supporter l'éclat.

Du reste, cet homme était un mystère que personne n'avait jamais pu
approfondir; adoré des Indiens, qui l'aimaient et le craignaient comme
un Dieu, aucune tribu ne pouvait se flatter de le compter au nombre
de ses fils, car son teint et les lignes de sa figure, malgré le soin
qu'il prenait de se peindre, portaient des signes infaillibles qui
le faisaient reconnaître pour un descendant de la race blanche, et
peut-être n'avait-il d'indien que le genre de vie qu'il menait. Il
était apparu tout à coup au milieu des peaux-rouges, et s'était fait
adopter par la grande nation des Comanches, sans que l'on sût ni qui
il était ni d'où il venait. On ne lui connaissait pas de famille, et
parfois il disparaissait des mois entiers sans qu'il fût possible de
découvrir où il se retirait.

On racontait de lui des traits d'une audace inouïe et d'une témérité
qui dépassait toute croyance.

D'une bonté inépuisable pour les Indiens, il était pour les blancs, et
surtout pour les Mexicains, d'une férocité sans exemple, se plaisant
à faire mourir ses prisonniers dans des supplices dont la barbarie
raffinée inspirait la terreur même aux Indiens, bons maîtres pourtant
en pareille matière.

Son costume avait un grand rapport avec celui des gambucinos,
c'est-à-dire que c'était un bizarre assemblage des modes européennes et
indiennes; il avait un fouet de commandement à la ceinture et tenait à
la main un rifle précieusement damasquiné.

Après les accolades d'usage, Néculpangue prit la parole:

--Mon frère a fait un bon voyage, dit-il, Macachera[13] lui a été
propice.

--Le grand tokki[14] des sachems de ma nation m'avait ordonné, j'ai
obéi, répondit majestueusement le chef.

--Mon frère ne pouvait agir autrement, c'est un grand guerrier.

--Mon père est indulgent, il pardonnera les fautes que j'ai peut-être
commises dans l'accomplissement de ma mission.

--Que mon frère parle, les oreilles d'un ami sont ouvertes.

--Mais... répondit Nauchenanga en désignant d'un geste le piaïes qui,
immobile auprès des deux interlocuteurs, ne semblait pas disposé le
moins du monde à leur laisser le terrain libre.

--Le chef Comanche peut parler, dit Néculpangue en saisissant la main
du sorcier et la serrant amicalement, celui-ci est un grand médecin, et
Guatéchù lui réserve la première place dans l'Eskennane[15].

--La volonté de mon père est un ordre, qu'il soit fait comme il le
désire. Je suis allé trouver l'homme et, usant du prétexte que mon père
m'avait suggéré, je suis parvenu à l'amener ici.

--Je le sais, et j'en suis reconnaissant à mon frère, car, pour
accomplir sa promesse, il a dû lutter contre son cœur; celle qu'il
aime est la prisonnière de notre ennemi, il aurait pu la délivrer et il
ne l'a pas fait; c'est bien, Guatéchù le récompensera: la fidélité à sa
parole est la plus belle vertu du guerrier indien.

--Qu'ordonne mon père?

--Rien quant à présent, laissons finir la nuit; demain, les guerriers
de mon frère arriveront, et alors l'Espagnol tombera en notre pouvoir.
Notre grand médecin, ajouta-t-il en se tournant vers le sorcier et lui
souriant avec amertume, a besoin pour ses opérations magiques du cœur
d'un visage pâle arraché palpitant de la poitrine; il en aura trente à
choisir, les prisonniers seront amenés ici.

--Cela sera fait.

--Et le Faucon-Noir?

--Le Faucon-Noir s'est, je crois, ligué avec les Pawnies contre les
chercheurs d'or et commande l'attaque contre leur camp.

--Le Faucon-Noir est brave, dit Néculpangue avec un sourire de
satisfaction.

--C'est un chien des visages pâles recouvert d'une peau indienne.

--Mon frère le hait?

--Nous avons fumé ensemble le calumet de la paix, répondit Nauchenanga
avec un sourire indéfinissable.

--Bon! mon frère tuera son rival, et Rant-chaï-waï-mè le suivra dans sa
hutte pour faire cuire sa chasse et soigner les papous[16]; j'aiderai
mon frère.

--Néculpangue est le père des guerriers de sa nation, répondit le chef
avec un vif mouvement de joie.

--Maintenant, que mon frère retourne au camp des visages pâles; une
plus longue absence inquiéterait l'Espagnol.

Nauchenanga s'inclina avec respect et se retira précédé du piaïes.

Lorsque le chef sortit de la caverne, un spectacle étrange s'offrit à
ses yeux. Des Indiens à cheval couraient dans toutes les directions,
poussant des cris féroces et brandissant des torches ardentes; le camp
des Mexicains brûlait, et de larges nappes de flammes montaient vers
le ciel qu'elles teignaient de lueurs rougeâtres et sanglantes; par
intervalles on distinguait les gambucinos qui se défendaient comme des
lions, au milieu des débris de leur camp incendié, contre une multitude
de sauvages.

Tout à coup, les gambucinos firent une trouée dans la barrière vivante
qui d'instant en instant se resserrait davantage autour d'eux,
s'élancèrent dans la Prairie et passèrent comme un ouragan à quelques
pas de la colonne, suivis de près par leurs implacables ennemis. Le
cœur de Nauchenanga bondit dans sa poitrine, il poussa un cri rauque
et inarticulé et il se mit, à demi fou de rage, à la poursuite des
cavaliers. Il lui avait semblé, au moment où les gambucinos passaient
devant lui, entendre la voix de Rant-chaï-waï-mè implorer du secours.
En ce moment une main s'appesantit sur son épaule et une voix brève lui
dit ce seul mot:

--Arrête!

Le chef se retourna avec colère et leva son tomahawk sur l'imprudent
qui tentait de lui barrer le passage, mais son arme lui tomba des mains
et il baissa la tête avec désespoir. Il avait, reconnu Néculpangue.

--Que mon frère me suive, dit le sachem, je lui rendrai celle qu'il
aime.

--Les visages pâles fuient vaincus et poursuivis par le Faucon-Noir; le
_walkon_ m'appelle à son aide.

--Eh bien, que le Faucon s'en empare, et je la lui demanderai.

--Le Faucon n'est pas un Indien.

--Mon frère ne sait-il pas que je possède de merveilleux secrets pour
obtenir tout ce que je veux des visages pâles? Allons demander aux
Pawnies vainqueurs qu'ils nous vendent l'homme que ses compagnons
appellent don López.

Nauchenanga n'osa résister à Néculpangue, et il se résolut à
l'accompagner sans murmurer au camp des Mexicains, qui n'était plus
qu'un monceau de cendres sur lesquelles les peaux-rouges se ruaient en
désordre.

Les deux chefs indiens se mirent donc en marche; mais à peine
avaient-ils fait quelques pas, qu'ils s'arrêtèrent avec épouvante et
tombèrent sur le sol en poussant un long cri de terreur.

[1] Sorcier voyant.

[2] Espèce de caille.

[3] Femmes indiennes.

[4] Composée de peaux de mouton et de ponchos.

[5] Point du jour.

[6] Chien d'eau, petit animal amphibie qui fréquente les rivières de
l'intérieur de l'Amérique du Sud; il peut être apprivoisé, mais il
conserve toujours son cri plaintif.

[7] L'esprit des pensées.

[8] Sorcier.

[9] Esprit malin.

[10] Le lion du désert.

[11] Homme-femme! terme de souverain mépris.

[12] Le méchant esprit.

[13] Esprit des chemins.

[14] Souverain maître.

[15] Paradis indien.

[16] Enfants.



V

LE TREMBLEMENT DE TERRE.


Pendant que Nauchenanga se trouvait dans la grotte du sayotkatta, un
drame terrible s'était accompli dans le camp des Mexicains.

Ordinairement, les Indiens n'attaquent leurs ennemis que par surprise;
comme ils n'ont d'autre but que le pillage et qu'ils désespèrent de
l'atteindre avec des gens aguerris, dès qu'ils trouvent une vigoureuse
défense, ils cessent un combat devenu pour eux sans motif. Cette fois
les Pawnies semblaient avoir renoncé à leur tactique habituelle, tant
ils mettaient d'acharnement à assaillir les retranchements espagnols;
souvent repoussés, ils revenaient avec une nouvelle ardeur, combattant
à découvert, et cherchant par leur nombre à écraser un ennemi dont ils
désespéraient de triompher autrement.

Don López, effrayé de la prolongation de ce combat dans lequel avaient
péri ses plus braves compagnons, résolut de tenter un dernier effort
et d'imposer aux Indiens à force d'audace et de témérité. Réunissant
une vingtaine d'hommes qui lui restaient et au nombre desquels se
trouvaient Pépé Naïpès et don Juan Venado, il commença à leur donner
quelques ordres afin de mettre à exécution le projet qu'il avait formé;
mais en ce moment les Pawnies, qui pour quelques minutes avaient
suspendu l'attaque, poussèrent leur cri de guerre et revinrent à
l'assaut avec une furie nouvelle, armés cette fois de torches allumées
qu'ils lancèrent dans toutes les directions.

Bientôt le camp ne fut plus qu'une vaste fournaise. Les Indiens,
profitant du désordre causé parmi les Mexicains par l'incendie,
escaladèrent les ballots, envahirent le camp, se précipitèrent sur les
gambucinos, et un combat corps à corps s'engagea. Malgré leur courage
et leur habileté dans le maniement des armes, les Mexicains étaient
accablés par la masse considérable de leurs ennemis. Quelques minutes
encore, et c'en était fait de la troupe des gambucinos.

Don López comprit qu'il devait tenter un effort suprême pour sauver
les hommes qui lui restaient; alors prenant à part don Juan Venado
qui depuis le commencement de la lutte avait constamment combattu à
ses côtés, il lui expliqua ses intentions, et, lorsqu'il fut certain
que celui-ci allait exécuter ses ordres, il se rejeta au plus fort de
la mêlée, et, assommant ou poignardant tous les Peaux-rouges qui se
trouvaient sur son passage, il parvint à pénétrer dans sa tente.

Rant-chaï-waï-mè, le corps penché en avant, le cou tendu et l'oreille
au guet, semblait écouter avec anxiété les bruits du dehors; à la vue
de don López elle croisa ses bras sur sa poitrine et attendit.

--Dieu soit loué! s'écria le Mexicain, elle est encore ici. Suivez-moi,
waïnè; il faut partir.

--Non, répondit résolûment la jeune fille, je ne partirai pas!

--Voyons, enfant, obéissez, et ne m'obligez pas à employer la violence:
le temps est précieux.

--Rant-chaï-waï-mè est une femme indienne, elle ne craint pas la mort,
dit fièrement la jeune fille.

--Qui vous menace de mort? Folle que vous êtes, s'écria don López avec
colère, voulez-vous me suivre, oui ou non?

Rant-chaï-waï-mè haussa les épaules.

Le Mexicain vit que toute discussion était inutile et qu'il fallait
violemment trancher la question; alors s'approchant de l'Indienne, il
chercha à la saisir. Mais celle-ci, qui du regard suivait tous les
mouvements de son maître, bondit comme une biche effarouchée, ramassa
un machette qui se trouvait à terre auprès d'elle, et, le sourcil
froncé, l'attitude menaçante:

--Arrière! dit-elle d'une voix saccadée, je veux; rejoindre les fils de
ma nation qui m'appellent.

Don López s'élança sur la jeune fille; mais il recula aussitôt en
poussant un hurlement de douleur: l'Indienne d'un coup de machette, lui
avait traversé le bras.

--Je ne suis pas une femme des visages pâles, moi! s'écria-t-elle avec
un accent de triomphe; le sang ne me fait pas peur.

Et, l'œil étincelant, les narines gonflées, les lèvres frémissantes,
elle se prépara à renouveler la lutte.

Il fallait en finir; don López, dégainant son sabre; en porta la pointe
au visage de l'Indienne; celle-ci leva machinalement le bras pour parer
le coup qui la menaçait; alors, avec la rapidité de l'éclair, il fit
tournoyer son arme, et du plat il en cingla un coup si terrible sur
le poignet délicat de la jeune fille, que celle-ci laissa échapper
le machette en poussant un cri; mais la valeureuse enfant se baissa
aussitôt pour ramasser le couteau de la main gauche; don López s'élança
sur elle et tous deux roulèrent sur le sol.

La lutte ne pouvait être longue; aussi, malgré les efforts inouïs de
sa victime, don López était-il parvenu, au bout de quelques secondes,
à s'en rendre maître et à lui nouer les bras et les jambes avec son
lasso. Alors la pauvre fille, qui jusque-là s'était défendue en
silence, sentit faiblir son courage et se mit à appeler à l'aide avec
toute l'énergie du désespoir. Don López, tout en tâchant d'étouffer
ses cris, la prit dans ses bras et courut vers l'entrée de la tente.
Mais il recula tout à coup en laissant échapper un blasphème. Un homme
lui barrait le passage, et cet homme était le Faucon-Noir! son ennemi
mortel, l'homme qui, à Santa Fé, lui avait fait un si sanglant affront.

--Oh! oh! dit le chasseur avec un sourire sardonique, c'est encore
vous, don López? Vive Dieu, mon maître! vous n'y allez pas de main
morte!

--Passage! hurla le Mexicain en armant un revolver qu'il détacha de sa
ceinture.

--Passage? répondit le jeune homme, tout en surveillant avec soin les
mouvements de son interlocuteur; vous êtes bien pressé de nous fausser
compagnie? D'abord, croyez-moi, remettez votre pistolet au repos, car
je vous jure sur mon âme qu'au moindre geste suspect que je vous vois
faire, je vous tue comme une bête puante; ainsi, trêve de menaces
inutiles et causons un peu.

--Va pérorer aux enfers, chien maudit! s'écria don López en pressant
d'un mouvement convulsif la gâchette de son pistolet.

Le coup partit.

Quelque rapide que fût le mouvement du chercheur d'or, celui du
chasseur ne fut pas moins prompt; il se baissa pour éviter la balle,
qui passa au-dessus de sa tête, et il épaula vivement son fusil. Mais
il n'osa en lâcher la détente. Don López s'était rejeté au fond de la
tente, se servant du corps de la jeune fille comme d'un bouclier.

Au bruit du coup de feu, les compagnons du Faucon-Noir se précipitèrent
dans la tente, qui fut en même temps envahie par les Pawnies.

Les quelques gambucinos qui survivaient à leurs camarades, une
quinzaine d'hommes tout au plus, que don Juan avait réunis d'après
les ordres de don López, devinant ce qui se passait et désirant venir
en aide à leur chef, se rapprochèrent à pas de loups, et, saisissant
les cordes qui maintenaient la tente, les tranchèrent toutes à la
fois. Alors cette masse de toile, n'étant plus soutenue, s'affaissa
sur elle-même, entraînant et enveloppant dans sa chute tous les
individus qui se trouvaient sous elle. Il y eut parmi les Pawnies et
les chasseurs un instant de tumulte et de désordre effroyable; don
López, profitant habilement de cet événement si heureux pour lui, se
laissa glisser silencieusement au dehors, sauta sur un cheval, attacha
sa prisonnière en croupe derrière lui, et, se mettant à la tête de sa
petite troupe, il chargea vigoureusement les Indiens et passa comme un
ouragan au milieu de la masse compacte qu'ils lui opposaient.

Le Faucon-Noir parvint enfin à sortir de dessous la tente, et il
poussa un cri de rage et de désappointement en apercevant son ennemi
galopant au loin dans la plaine; ce cri fut répété par les chasseurs
et les Indiens. Sans perdre un instant, ils montèrent à cheval, et,
abandonnant à quelques pillards le camp incendié, le Faucon-Noir et ses
alliés se ruèrent à la poursuite des gambucinos.

Alors commença une de ces courses fabuleuses et incroyables, comme les
habitants seuls des llanos peuvent en voir, courses qui enivrent et
donnent le vertige, que nul obstacle n'est assez fort pour arrêter ou
ralentir, car le but est la victoire ou la mort.

Les chevaux à demi sauvages des Indiens, semblant s'identifier avec
les passions des maîtres féroces qui les montaient, glissaient dans
la nuit avec la rapidité du coursier-fantôme de la ballade allemande,
franchissaient les ravins et les précipices et volaient dans la Prairie
avec une vitesse qui tenait du prodige.

Parfois, un cavalier roulait avec son cheval du haut d'un rocher, et
tombait dans un abîme en poussant un cri de détresse, et ses compagnons
passaient sur son corps, emportés comme par un tourbillon, répondant
par un hourra de haine et de vengeance à ce cri d'agonie, dernier et
lugubre appel d'un frère.

Cette poursuite acharnée durait depuis deux heures déjà, sans que
les Mexicains eussent perdu un pouce de terrain; plusieurs chevaux
s'étaient abattus; les autres, couverts de sueur, poussaient de sourds
râlements de fatigue et d'épuisement, en soufflant par leurs naseaux
une fumée épaisse, lorsque tout à coup un bruit terrible, surhumain
se fit entendre; les mustangs, lancés à toute bride, s'arrêtèrent
subitement sur leurs jarrets tremblants, en hennissant avec terreur, et
les gambucinos, les chasseurs et les Indiens, levant les yeux au ciel,
ne purent retenir un cri d'épouvante.

Un changement inouï s'était brusquement opéré dans la nature; la voûte
céleste avait l'apparence d'une immense lame de cuivre jaune; la lune,
immobile et blafarde, était sans rayons; l'atmosphère avait pris une
transparence telle que les objets les plus éloignés se faisaient
visibles; une chaleur étouffante pesait sur la terre, dans l'air il n'y
avait aucun souffle qui agitât les feuilles des arbres, le Néobraska
avait subitement cessé de couler.

Le grondement sourd qui s'était déjà fait entendre se renouvela avec
une force dix fois plus grande; la rivière, soulevée tout entière comme
par une main puissante et invisible, monta à une hauteur énorme et
s'abattit tout à coup sur la Prairie, qu'elle envahit avec une rapidité
inouïe; les montagnes oscillèrent sur leurs bases, précipitant dans la
plaine des blocs de rocher qui roulèrent avec un bruit sinistre, et la
terre, s'entr'ouvrant de toutes parts, combla les vallées, abaissa les
collines, fit jaillir de son sein des torrents d'eau sulfureuse qui
lançaient vers le ciel des pierres et de la boue brûlante, et commença
à s'agiter avec un mouvement lent et continu.

--Terremoto! terremoto!... s'écrièrent les Mexicains en se signant et
en récitant toutes les prières qui leur revenaient à la mémoire.

En effet, c'était un tremblement de terre, le plus épouvantable fléau
de ces régions. La terre semblait bouillir, si l'on peut se servir de
cette expression, montant et descendant incessamment comme les flots
de la mer pendant la tempête; le lit des ruisseaux et des rivières
changeait à chaque instant, et des gouffres immenses s'ouvraient de
toutes parts sous les pas des hommes atterrés.

Les bêtes fauves, chassées de leurs repaires, repoussées par la rivière
dont le flot montait toujours, vinrent, folles de terreur, se mêler aux
hommes; d'innombrables troupeaux de buffles et de bisons parcouraient
la plaine au galop, poussant de sourds gémissements, tombant les
uns sur les autres, rebroussant chemin tout à coup, pour éviter les
précipices qui s'ouvraient sous leurs pieds, et menaçaient dans leur
course insensée d'écraser tout ce qui leur ferait obstacle. Les
jaguars, les onces, les panthères, les ours gris, les loups, pêle-mêle
avec les daims, les vigognes et les ahsathas, poussaient des hurlements
plaintifs et ne songeaient pas à les attaquer, tant la frayeur
neutralisait leurs instincts sanguinaires. Les oiseaux tournoyaient, en
poussant des cris sinistres, dans l'air imprégné d'une odeur de soufre
et de bitume, et se laissaient tomber lourdement sur le sol, foudroyés
par la peur, palpitants, les ailes étendues et les plumes hérissées.

Un second fléau vint se joindre au premier et ajouter, s'il est
possible, à l'horreur de cette scène. Le feu mis par les Indiens au
camp des gambucinos avait gagné de proche en proche les hautes herbes
de la Prairie et tout à coup s'était révélé dans sa majestueuse et
terrible grandeur, embrasant tout sur son passage et projetant au loin
des millions d'étincelles avec des sifflements terribles. Il faut avoir
assisté à un incendie dans les pampas de l'Amérique du Sud pour se
faire une idée de la splendide horreur d'un tel spectacle. Des forêts
vierges brûlent tout entières, et leurs arbres séculaires se tordent
avec des râles d'agonie, des frémissements et des tressaillements de
douleur, poussant comme des créatures humaines des plaintes et des
cris; les montagnes incandescentes ressemblent à des phares lugubres et
sinistres, dont les immenses nappes de flammes montent en tournoyant
vers le ciel, qu'elles colorent au loin de reflets sanglants.

La terre continuait par intervalles à ressentir de violentes secousses;
vers le nord, les flots du Néobraska s'avançaient rapidement; au sud,
le feu se précipitait par bonds rapides et saccadés. Les malheureux
Peaux-rouges et les gambucinos, leurs ennemis, voyaient avec une
terreur indicible l'espace se resserrer d'instants en instants autour
d'eux, et les chances de salut leur échapper toutes à la fois. Dans
ce moment suprême où tout sentiment de haine aurait dû s'éteindre
dans leurs cœurs, don López et le Faucon-Noir, ne songeant qu'à leur
vengeance, continuaient leur course rapide, bondissant comme des démons
à travers la Prairie, qui bientôt allait, sans doute, leur servir de
sépulcre.



VI

LA COLLINE DE L'OISEAU-NOIR.


Les deux fléaux marchaient l'un vers l'autre, et déjà les Indiens et
les gambucinos pouvaient calculer avec certitude combien de minutes il
leur restait à vivre encore, avant que leur dernier refuge fût englouti
sous les eaux ou dévoré par les flammes.

A cette heure suprême, les Pawnies se tournèrent tous vers le
Faucon-Noir, comme vers le seul homme qui pût les sauver.

Le chasseur abandonna la poursuite de don López.--Que demandent mes
frères? dit-il.

--Que le chasseur pâle les sauve, répondit un chef pawnie.

Le jeune homme sourit en jetant un regard d'orgueil sur tous ces hommes
qui attendaient de lui leur salut.

--Que mes frères écoutent, reprit-il: leur délivrance est entre leurs
mains. Ne perdez pas de temps, tuez le plus de bisons que vous pourrez,
dépouillez-les de leurs peaux qui vous serviront de pirogues, et,
alors, que Wacondah vous protège.

Les Indiens poussèrent un cri de joie et d'espoir, et, sans plus
hésiter, ils coururent sus aux bisons, qui, demi-fous de terreur, se
laissaient tuer sans opposer de résistance.

Lorsque le Faucon-Noir vit que ses alliés s'occupaient activement de
confectionner leurs pirogues, il songea de nouveau aux gambucinos.
Ceux-ci non plus n'étaient pas restés oisifs. Dirigés par don López,
ils avaient rassemblé quelques arbres que la rivière charriait, ils les
avaient attachés les uns aux autres avec leurs lassos, et, après avoir
ainsi confectionné à la hâte un radeau capable de les porter tous, ils
l'avaient lancé dans l'eau et s'étaient abandonnés au courant.

Le Faucon-Noir, voyant son ennemi sur le point de lui échapper une
seconde fois, n'hésita pas et le mit en joue. Mais don Juan Venado
avait une vengeance à tirer du chasseur, et, profitant de l'occasion
qui s'offrait à lui, il épaula vivement son fusil et fit feu.

La balle, dérangée par le mouvement du radeau, n'arriva pas au but que
le Mexicain s'était proposé, mais elle brisa le rifle du chasseur dans
ses mains au moment où il allait appuyer le doigt sur la détente. Les
gambucinos poussèrent un cri de triomphe qui se changea subitement en
cri de colère: le señor don Juan venait de tomber entre leurs bras
mortellement blessé par le Castor, qui lui avait envoyé une balle en
pleine poitrine.

Sur ces entrefaites, le jour se leva, et le soleil apparut montant
splendide à l'horizon, éclairant de ses rayons le sublime tableau de
la nature en travail, et rendant un peu de courage aux hommes et aux
animaux.

Les Indiens, après avoir confectionné avec cette vivacité et cette
adresse qui les distinguent une vingtaine de pirogues, commençaient
déjà à les lancer dans les flots.

Les chasseurs cherchaient à lasser le radeau et à le tirer à eux,
tandis que les gambucinos faisaient au contraire des efforts inouïs
pour le maintenir dans le courant. Fleur-de-Genêt avait réussi à jeter
son lasso de façon à l'engager fortement dans les troncs d'arbres, et
deux fois Pépé Naïpès l'avait tranché avec son couteau.

Le Pigeon-Volant, dont on ne songeait pas en ce moment à surveiller les
mouvements, profita d'une seconde pendant laquelle elle n'était pas
épiée par don López, et se jeta résolument à la nage; mais, au bruit de
sa chute, le Mexicain tourna la tête, et plongea à sa poursuite. Les
chasseurs recommencèrent alors à tirer sur le gambucino, qui secouait
la tête avec un rire sardonique à chaque balle qui frappait l'eau à ses
côtés avec un sifflement sinistre.

--A moi! criait la jeune fille d'une voix haletante, à moi, Kolixi! à
mon secours!

--Me voilà! répondit le Faucon-Noir, courage, mon amour, courage!

Et, n'écoutant que sa passion et sa haine contre le Mexicain, le
chasseur mit son couteau entre ses dents et s'élança dans la rivière
pour venir en aide à celle qu'il aimait.

--Viens! répétait le Pigeon-Volant, où es-tu? où es-tu?

Le jeune homme fit un effort terrible pour se rapprocher de
Rant-chaï-waï-mè, et les deux ennemis se trouvèrent en présence au
milieu des flots agités de la rivière. Oubliant alors tout sentiment de
conservation, ils se précipitèrent l'un vers l'autre le couteau à la
main.

En ce moment un bruit formidable, semblable à la détonation d'un parc
d'artillerie, sortit des entrailles de la terre; une secousse terrible
agita le sol, et la rivière fut refoulée dans son lit avec une force
irrésistible. Don López et le Faucon-Noir, saisis par le colossal
remous causé par cette effroyable secousse, tournoyèrent quelques
secondes, furent brusquement séparés l'un de l'autre, et un gouffre
infranchissable s'ouvrit entre eux.

Lorsque le chasseur se releva, il aperçut de l'autre côté du gouffre
don López tenant avec un rire de démon la jeune fille évanouie dans ses
bras. Il se laissa tomber sur le sol avec désespoir.

Cette secousse fut le dernier effort du terremoto; il y eut encore
quelques oscillations, mais à peine sensibles, comme si la terre
cherchait à reprendre son équilibre un instant perdu.

Les Pawnies, emportés sur leurs pirogues, étaient hors de danger;
l'incendie commençait à s'éteindre faute d'aliments dans ce terrain
bouleversé et inondé par les flots de la rivière.

Le Faucon-Noir restait seul à pied avec ses six compagnons au milieu
de ce chaos indescriptible; il ne se découragea pas, et, voulant à
toute force rejoindre les gambucinos, qui déjà avaient disparu derrière
les immenses plis de terrain créés par le tremblement de terre, il
fit signe à ses compagnons de lasser quelques-uns des chevaux qui
galopaient dans la plaine, et, sautant en selle, les sept aventuriers
se remirent à la recherche de leurs ennemis.

Don López, dans un de ses nombreux voyages à travers les Prairies,
avait remarqué une colline dont la position était si forte, qu'il était
facile d'y tenir plusieurs jours contre des ennemis en nombre même
considérable; il s'était promis d'utiliser ce lieu, si quelque jour les
circonstances l'obligeaient à recourir à un abri formidable. Ce fut
donc là qu'il conduisit sa petite troupe.

Elle y arriva un peu après le milieu du jour.

Cet endroit se nommait la colline de l'Oiseau-Noir. Voici pour quelle
raison on lui avait donné ce nom qu'il porte encore.

Les Omahas eurent, il y a une cinquante d'années, un chef fameux qui
fit de sa nation la tribu la plus guerrière et la plus redoutée de
toutes les peuplades indiennes des Prairies de l'ouest. Ce chef, qui se
nommait _Waeh ing-guh sah-ba_, ou l'Oiseau-Noir, était non-seulement
un grand guerrier, mais encore un grand politique. A l'aide du secret
de certains poisons, et surtout de l'arsenic qu'il avait acheté à des
marchands blancs, il était parvenu, en tuant traîtreusement ceux qui
lui étaient opposés, à inspirer une crainte superstitieuse sans bornes.
Lorsqu'il sentit la mort venir, il désigna le lieu qu'il avait choisi
pour sa sépulture.

C'était une colline pyramidale d'environ cent vingt mètres de hauteur.
Elle domine au loin le cours de la rivière qui en lave le pied, et,
après avoir fait mille et mille détours dans la plaine, revient passer
tout auprès. L'Oiseau-Noir ordonna que sa tombe fût élevée sur le
sommet de cette colline, où il avait coutume de venir s'asseoir.

On exécuta ses dernières volontés. Son cadavre fut placé au sommet
de la colline, à cheval sur son plus beau coursier, et l'on éleva un
monticule par-dessus tous les deux: un bâton enfoncé dans le tombeau
supportait la bannière du chef et les scalps qu'il avait enlevés à
ses ennemis. Aussi la montagne de l'Oiseau-Noir est-elle un objet de
vénération pour les Indiens, et lorsqu'un peau-rouge va suivre pour la
première fois le sentier de la guerre, il vient raffermir son courage
en contemplant cette cime enchantée qui renferme le squelette du
guerrier Indien et de son cheval[1].

Les gambucinos prirent avec joie possession de la colline, qu'ils
commencèrent à fortifier autant que cela leur fut possible, en coupant
les arbres les plus gros qu'ils trouvèrent et en élevant d'épaisses
palissades garnies de pieux taillés en pointe et défendues d'un fossé
circulaire large de dix pieds dans toute sa longueur.

Ce premier travail terminé, don López monta sur la cime du tombeau
de l'Oiseau-Noir et regarda avec attention dans la plaine. A cette
hauteur, il découvrait une immense étendue de terrain. La Prairie et la
rivière étaient désertes, rien ne paraissait à l'horizon, si ce n'est,
ça et là, quelques troupeaux de buffles et de bisons, les uns broutant
l'herbe épaisse, les autres nonchalamment couchés. Le Mexicain éprouva
un sentiment de satisfaction indicible en reconnaissant que sa piste
n'était pas encore découverte et qu'il avait le temps nécessaire afin
de tout préparer pour une vigoureuse défense.

Il s'occupa de garnir son camp de vivres, pour ne pas être pris par
la famine, si, ce qui était probable, il était attaqué. Il ordonna
donc une grande chasse aux bisons, et, à mesure qu'on les tuait, l'on
coupait leur chair en lanières très-minces que l'on étendait sur des
cordes pour sécher au soleil et faire ce que dans les Pampas on nomme
du _charqui_. La cuisine fut établie dans une grotte naturelle qui se
trouva dans l'intérieur des retranchements. Il fut ainsi facile de
faire du feu sans crainte d'être découvert, car la fumée se perdait
par un nombre infini de fissures qui la divisaient et la rendaient
imperceptible.

Les gambucinos, plus heureux que les chasseurs, n'avaient pas perdu
leurs chevaux dans la terrible catastrophe de la nuit, et, comme en
quittant le camp, ils les avaient chargés à la hâte de tout ce qui leur
était tombé sous la main, ils se trouvaient pourvus de munitions de
guerre et des objets indispensables à leur campement.

Ils passèrent la nuit à faire des outres avec des peaux de bisons;
ils enduisirent les coutures de graisse afin qu'elles ne laissassent
pas filtrer de liquide, et ils se firent en peu de temps une quantité
considérable d'eau.

Au lever du soleil, don López remonta sur son observatoire, et, après
avoir jeté un long regard dans la plaine et s'être assuré que le désert
conservait sa solitude, il appela Pépé Naïpès.

--Compère, lui dit-il, vous allez monter à cheval et vous vous rendrez
aux loges[2] des Omahas dont vous apercevez d'ici la fumée.

--Hum! fit le ranchero, seul?

--Oui, il est important que tous nos hommes restent ici; d'ailleurs,
dans la Prairie, un homme se cache plus facilement que plusieurs. Et
puis, que craignez-vous?

--Eh! d'être scalpé, donc!

--Oh! mon Dieu, le danger n'est pas moins grand ici. Nous allons être
attaqués d'un moment à l'autre, et nous ne pouvons manquer d'être tous
tués.

--C'est donc dans mon intérêt que vous m'envoyez chez les Omahas?

--Oui, et dans le nôtre.

--Ah!

--Parfaitement; écoutez-moi bien. Arrivé au village, vous vous
présenterez de ma part à l'Œil-Gris, c'est le chef de la tribu, une
de mes vieilles connaissances; vous vous annoncerez comme venant de ma
part, vous direz que je suis en danger et que je demande secours; vous
aurez soin surtout de le faire boire, et pour cela, vous emporterez
avec vous une outre d'aguardiente; l'Œil-Gris, auquel vous montrerez
cette machette, qu'il connaît parfaitement, se laissera convaincre et
vous suivra avec ses guerriers, cinq cents hommes à peu près; vous les
conduirez ici. M'avez-vous compris?

--Parfaitement.

--Partez donc tout de suite, et bonne chance. Songez que vous avez dans
vos mains le sort de tous vos compagnons.

Le señor Pépé Naïpès, moitié flatté, moitié vexé de la mission qui
lui était confiée, mais n'osant pas désobéir à l'ordre que son chef
lui donnait, se mit en selle, fit le signe de la croix et partit,
accompagné jusqu'aux derniers retranchements par les gambucinos qui le
suppliaient de se hâter.

Il marchait depuis plus de deux heures et n'était plus qu'à une courte
distance du village des Omahas lorsque tout à coup un lasso siffla à
ses oreilles, un nœud coulant s'abattit sur ses épaules, et il roula à
demi étranglé sur le sol.

Deux peaux-rouges se levèrent subitement du milieu des herbes qui les
cachaient et se précipitèrent sur lui.

--Miséricorde! s'écria-t-il en fermant les yeux avec terreur, je suis
mort.

[1] Voir, pour plus amples détails, le bel ouvrage de Washington
Irving, intitulé _Astoria._

[2] Villages.



VII

NÉCULPANGUE.


Le señor Pépé Naïpès était perdu; déjà un des Indiens, saisissant son
épaisse et rude chevelure, la tordait autour de son poignet, et son
couteau à scalper décrivait autour du crâne de sa victime des cercles
de plus en plus effrayants, lorsque le second Indien arrêta le bras de
son compagnon en lui disant:

--Laisse ce chien, il est indigne de ta colère, sa vie nous sera plus
utile que sa mort.

Le guerrier, sans répondre remit son couteau à sa ceinture en
repoussant dédaigneusement le Mexicain du pied.

Celui-ci respira; il était sauvé, provisoirement du moins.

--Qui es-tu? reprit en espagnol l'homme qui s'était interposé si
heureusement pour lui.

--Un pauvre diable de gambucino engagé par le chef d'une expédition qui
cherche un placer.

--Tu mens, interrompit violemment le premier Indien; tu es l'associé et
l'ami de don López Arriaga.

--Chef, je vous assure que vous vous trompez.

--Tais-toi, Nauchenanga sait ce qu'il dit; n'ai-je pas habité un mois
parmi vous? Ne vous ai-je pas entendus souvent devant moi dévoiler vos
projets?

Le Mexicain baissa la tète.

--Que voulez-vous de moi? demanda-t-il.

--La vérité! dit le vieil Indien d'une voix imposante.

Pépé Naïpès tressaillit à ces paroles; il considéra un instant
Néculpangue d'un air effrayé, et il comprit aussitôt que la franchise
seule pouvait le sauver; son parti fut bientôt pris.

--Parlez! murmura-t-il.

--Viens, lui répondit Nauchenanga, en lui faisant signe de se lever et
de les suivre.

Pépé Naïpès obéit sans résistance.

Surpris par le tremblement de terre, Néculpangue et Nauchenanga
avaient, comme les autres habitants de la Prairie, passé par tous les
degrés de la terreur et risqué vingt fois de périr depuis le moment
où ils étaient sortis de la grotte du sayotkatta pour se mettre à la
poursuite de don López; aussitôt le danger passé, ils avaient exploré
les alentours du camp et n'avaient pas tardé à retrouver les traces des
gambucinos, mais ils les avaient perdues quelques lieues plus loin,
et lorsque Pépé Naïpès était venu se jeter entre leurs mains, ils ne
savaient plus de quel côté se diriger.

Escorté par les deux Indiens qui lui avaient fait quitter ses
souliers et l'obligeaient à marcher à pied afin de le surveiller plus
facilement, le Mexicain continua sa route en songeant avec tristesse au
présidio de Santa Fé, et aux supplices que pourraient lui infliger les
sauvages sur la mansuétude desquels il ne comptait guère. Après avoir
marché assez longtemps au fond d'un ravin profondément encaissé entre
deux collines, ils débouchèrent dans une large clairière située sur
les bords du Néobraska, à peu de distance des loges des Omahas, vers
lesquelles avait été envoyé Pépé Naïpès.

Ce lieu semblait complètement désert, mais les trois hommes n'eurent
pas fait dix pas en avant qu'une centaine de Comanches peints et
armés en guerre se levèrent tout à coup des hautes herbes au milieu
desquelles ils étaient cachés. A cette apparition subite et imprévue,
Pépé Naïpès ne put réprimer un geste d'effroi, mais ses compagnons se
contentèrent de jeter un coup d'œil autour d'eux sans manifester la
moindre surprise, et, après avoir échangé quelques paroles à voix basse
avec les nouveaux venus, ils continuèrent leur route en silence; à part
quelques Indiens qui les accompagnèrent, les autres disparurent aussi
vite qu'ils s'étaient montrés.

Enfin, arrivés à un endroit où plusieurs pirogues se trouvaient
échouées sur la plage, non loin des restes d'un brasier dans lequel les
peaux-rouges se hâtèrent de jeter quelques brassées de bois sec pour le
raviver, les deux chefs s'arrêtèrent en faisant signe au Mexicain de
les imiter. Néculpangue, Nauchenanga et quelques autres s'assirent en
cercle autour du feu et commencèrent gravement à fumer sans prononcer
une parole.

Les naturels de l'Amérique ont la coutume de fumer ainsi quelque temps
avant de prendre une résolution importante, d'entamer une discussion
sérieuse ou de mettre à exécution un projet hardi.

Pépé Naïpès connaissait trop bien les mœurs indiennes pour s'étonner
de la feinte indifférence des Comanches à son égard et de l'impassible
lenteur avec laquelle ils humaient la fumée de leurs calumets: aussi
l'idée de s'échapper de leurs mains ne lui vint pas un seul instant;
il savait que tous ses mouvements étaient épiés et qu'au moindre geste
suspect il serait en un clin-d'œil renversé et garrotté.

Le nombre des Indiens rassemblés dans la clairière croissait à chaque
instant et ne tarda pas à devenir considérable; à leur costume et à
la façon dont ils portaient la plume dans leur touffe de guerre, Pépé
Naïpès reconnut que ces hommes n'appartenaient pas à la tribu qui avait
attaqué le camp et s'en était emparée.

C'étaient en effet les deux cents guerriers comanches dont Nauchenanga
avait annoncé l'arrivée à don López.

Néculpangue se leva, et, promenant un regard assuré sur les Indiens qui
l'entouraient, il se recueillit une minute et prit la parole.

--Chefs des Comanches, dit-il de sa voix sonore et sympathique, nos
frères les Pawnies des Prairies nous ont donné un bel exemple en
détruisant le camp des visages pâles; mais le hardi coup de main tenté
par nos frères n'a réussi qu'à moitié puisque le chef de l'expédition
a su leur échapper, enlevant avec lui celle que nous avons juré de
reconquérir, Rant-chaï-waï-mè, le Pigeon-Volant, la joie de nos cœurs
et les délices de nos yeux; la laisserons-nous plus longtemps au
pouvoir de ses ravisseurs?

A ces dernières paroles, un frisson de colère passa dans l'assemblée,
et toutes les mains se crispèrent avec menace sur le manche des
tomahawks et les canons des rifles.

--Voici mon avis, chefs des Comanches, continua impassiblement
Néculpangue, sans paraître s'apercevoir de l'émotion profonde qu'il
avait causée; interrogeons le visage pâle qui est entre nos mains: il
doit savoir où est caché son chef que nous cherchons vainement; s'il
ne veut pas parler de bonne volonté, nous saurons l'y contraindre, et
nous nous mettrons à la poursuite des fugitifs, afin de prendre leurs
chevelures et de les attacher au poteau des tortures à notre retour
dans nos villages. Ai-je bien parlé, hommes puissants?

--Notre père a bien parlé, répondirent en chœur les chefs en
s'inclinant avec déférence devant le vieillard; la sagesse réside en
lui, et c'est Guatéchù qui l'inspire.

--Bon! reprit Néculpangue, mes fils ont de l'indulgence pour ma tête
grise, je les en remercie; que l'on fasse approcher le prisonnier.

Pépé Naïpès, saisi à l'improviste par deux guerriers, fut poussé jusque
auprès du feu du conseil et placé en face du Lion-du-Désert. Assez
peu rassuré par la manière brusque qu'on employait pour le mettre en
scène, il recommença à trembler de tous ses membres et à recommander
mentalement son âme à Dieu et à tous les saints du paradis.

Néculpangue le considéra un instant de cet œil profond auquel rien
n'échappait, et un sourire de dédain plissa ses lèvres pâles; il avait
reconnu du premier coup à quelle pauvre nature il avait affaire et
combien il lui serait facile d'en obtenir tout ce qu'il voudrait;
alors, changeant l'expression sévère de son visage pour prendre un air
riant et affable, il s'inclina gracieusement devant le Mexicain, et ce
fut d'une voix douce et insinuante qu'il entama l'entretien.

--Je suis heureux, dit-il, que Guatéchù m'ait permis de rendre service
à mon frère.

--Service! s'écria avec chaleur Pépé Naïpès tout ragaillardi par les
façons aimables de l'Indien... Caray!... chef, vous m'avez bel et bien
sauvé la vie, sans vous j'étais un homme mort.

--Ai-je réellement sauvé la vie à mon frère?

--Hum! je le crois bien, et si Nauchenanga veut en convenir, je suis
certain qu'il sera de mon avis.

--Mon frère me pardonnera, dit Nauchenanga d'une voix mielleuse en
venant serrer la main du Mexicain avec effusion, la colère m'aveuglait,
et je ne savais ce que je faisais.

--Oui, oui, répondit le ranchero, qui se rassurait de plus en plus et
qui, par conséquent, en digne Mexicain qu'il était, devenait insolent,
bavard et fanfaron; mais, c'est égal, chef, je vous engage une autre
fois à faire plus attention; un malentendu est mortel dans certaines
circonstances.

--Eh bien, voilà qui est certain, puisque mon frère l'assure, je lui ai
sauvé la vie, reprit Néculpangue toujours impassible.

--Oui, chef, je le proclamerai à la face de tous.

--Très-bon! mon frère est reconnaissant. Refusera-t-il à son tour de
faire quelque chose pour un homme qui a tant fait pour lui?

--Parlez, chef, je suis à vos ordres.

--Mon frère sait-il ce qu'est devenu le grand chef pâle?

--Caramba! si je le sais! il s'est sauvé, pardieu!

--Et mon frère sait-il dans quelle direction? Où il est?

--Pour cela, chef, j'ignore complètement comment se nomme l'endroit où
il s'est retranché, mais je puis vous le décrire.

--Bon! mon frère n'a pas la langue fourchue, tout ce qu'il dit est
vrai. Qu'il me décrive donc cet endroit.

--Avec plaisir, chef, répondit Pépé en faisant l'agréable; c'est une
haute colline à quatre lieues d'ici, à peu près sur le bord de la
rivière; sur le haut de cette colline est enterré un célèbre chef
indien.

--La colline de l'Oiseau-Noir? demanda Néculpangue.

--En effet, chef, je crois que c'est le nom que j'ai entendu.

--Et Rant-chaï-waï-mè? Mon frère peut-il me dire ce qu'elle est
devenue? dit Nauchenanga.

--Pardieu! chef, parfaitement, elle est au camp avec nous.

En ce moment un Indien vint dire quelques mots à l'oreille de
Néculpangue.

--Très-bon! dit le vieux chef au Mexicain, je remercie mon frère; il
peut se retirer.

--Un instant, dit une voix sévère; mon père Néculpangue ne se
souvient-il plus de sa promesse? Cet homme m'appartient.

Et le sorcier, s'avançant au milieu de l'assemblée, posa sa main longue
et osseuse sur l'épaule de Pépé Naïpès.

--Que veut faire de cet homme notre grand médecin?

--Je veux offrir demain, au lever du soleil, son cœur palpitant à
Jurùpari, afin de détourner sa maligne influence.

--Que mon père laisse aller ce misérable, dit Néculpangue d'une voix
douce; je lui réserve d'autres victimes plus dignes du dieu qu'il veut
honorer.

--Impossible, reprit le devin d'une voix ferme, Jurùpari veut du sang.

Néculpangue baissa la tête. Quelque puissant que soit un chef indien,
quel que soit son ascendant sur les membres de sa tribu, rien n'est
plus incertain que ce pouvoir qu'un souffle et qu'un caprice peuvent
briser dans une seconde, et la faveur éphémère dont il jouit peut
s'évanouir à tout jamais, s'il ne sait, à force de politique et de
concessions, mettre toujours la majorité dans ses intérêts, et surtout
respecter les croyances superstitieuses de ses subordonnés.

Néculpangue connaissait trop à fond le caractère indien pour lutter
plus longtemps et chercher davantage à soustraire à ses guerriers la
victime qu'ils convoitaient.

--Que mon père, le grand médecin, soit satisfait, dit-il; cet homme lui
appartient: Jurùpari sera content.

--Néculpange est un grand chef; que pendant mille lunes encore il
puisse présider au feu du conseil et guider nos guerriers au combat,
répondit le devin avec un sourire de satisfaction.

Les Indiens poussèrent un frénétique hourra de joie en félicitant
Néculpange qui venait de reconquérir toute son influence un instant
ébranlée par son hésitation.

Pépé Naïpès, en apprenant le sort qui l'attendait, poussa des cris
pitoyables et se jeta aux pieds de ses bourreaux, qu'il chercha en
vain à attendrir par ses larmes, résistant de toutes ses forces à ceux
qui s'étaient emparés de lui et cherchaient à l'entraîner. Enfin il
perdit tout espoir et n'opposa plus qu'une résistance machinale. On le
jeta, solidement garrotté, au pied d'un arbre, en attendant l'heure du
supplice.



VIII

LA CHASSE AUX ÉLANS.


Bien des heures s'étaient écoulées depuis que Pépé Naïpès était
parti pour aller demander du secours aux Omahas, et rien ne faisait
pressentir qu'il eût réussi dans sa mission et qu'il fût en marche
pour revenir. L'inquiétude était grande au camp des gambucinos. Don
López, debout sur le sommet du tombeau de l'Oiseau-Noir, regardait en
vain dans toutes les directions; la solitude et le silence régnaient
aussi loin que la vue pouvait s'étendre, nulle créature ne se montrait,
le paysage était seulement animé d'intervalle en intervalle par des
bisons qui passaient au galop, des asshatas qui bondissaient de rocher
en rocher sur le bord de la rivière, des vigognes et des daims à queue
noire qui couraient effarés çà et là.

Le soleil baissait à l'horizon, et l'ombre tombant du ciel commençait à
envelopper la nature comme d'un épais linceul.

Les Mexicains durent renoncer à l'espoir de voir revenir leur compagnon
avant le jour suivant, à cause du mauvais état des chemins, et surtout
vu la prudence, pour ne pas dire la poltronnerie de leur ambassadeur.
Découragés par cette vaine attente, et surtout démoralisés par la
mauvaise fortune qui les avait poursuivis depuis leur départ de Santa
Fé, les gambucinos s'assirent en soupirant autour d'un feu qu'ils
avaient allumé, malgré le danger d'être découverts, afin d'éloigner
les bêtes fauves, et prirent leur maigre repas en échangeant de mornes
regards, en hommes qui ont le pressentiment d'un malheur prochain,
et dont l'énergie est tellement usée, qu'ils ne veulent même plus se
donner la peine de réfléchir aux moyens de l'éviter. Don López n'était
pas moins abattu que les gens qu'il commandait. Il se promenait de
long en large, repassant dans son esprit tout ce qui lui était arrivé
depuis un mois, voyant avec désespoir les rêves dorés dont il s'était
si longtemps bercé avec bonheur évanouis à jamais, maintenant que sa
troupe était réduite à une poignée d'hommes rendus craintifs et timides
par le malheur.

Nauchenanga, le chef comanche, qui seul connaissait le gisement du
placer, avait disparu; il était mort peut-être, et, sans lui, comment
découvrir la mine d'or dans ces plaines immenses, labyrinthe dont le
fil s'était cassé dans ses mains. Qu'il y avait loin du triste état
dans lequel se trouvait réduit don López, au jour où, à la tête d'une
cinquantaine d'hommes résolus et pleins d'espoir, il avait quitté le
presidio avec la certitude de s'enrichir en peu de temps!

Ces navrantes réflexions l'avaient plongé dans une sombre mélancolie,
et cet homme de fer, qui toujours avait brisé les obstacles surgissant
sur son passage, qui, dans toutes les circonstances, s'était montré
plus fort que la fortune adverse, commençait à douter de lui-même et
presque à trembler lorsqu'il jetait un regard en arrière sur sa vie
passée et qu'il songeait aux crimes dont elle était souillée.

A deux pas de lui, à moitié cachée dans l'ombre, se tenait accroupie la
pauvre Rant-chaï-waï-mè.

Les bras croisés, la tête inclinée sur la poitrine, elle pleurait
silencieuse et désolée. Elle aussi, la pauvre enfant, était bien
changée depuis le jour ou nous l'avons rencontrée pour la première
fois dans le rancho de Pépé Naïpès; ses joues avaient pâli, ses yeux
s'étaient cernés: elle n'était plus que l'ombre d'elle-même, car la
captivité était dure pour cette fille des forêts habituée à la liberté
du désert.

Don López l'avait toujours, il est vrai, traitée avec bonté; mais elle
avait lu au fond du cœur de cet homme le féroce amour qu'il ressentait
pour elle. Cette passion, qu'il n'osait lui déclarer, le rendait d'une
jalousie telle, qu'il ne la quittait pas une seconde, passant des
heures entières à la contempler sans dire une parole, obsession qui,
pour la jeune fille, était devenue un supplice affreux.

La nuit était complètement tombée, le ciel d'un bleu sombre était
plaqué d'une multitude d'étoiles qui scintillaient comme des
diamants, la lune se levait à l'horizon, déversant sur la terre ses
rayons argentés qui éclairaient les objets de lueurs fantastiques.
Il faisait une de ces belles nuits du désert américain, pleines de
senteurs étranges, et d'âcres parfums. L'air était pur, l'atmosphère
transparente, la nature entière semblait se reposer de ses fatigues et
reprendre des forces après ses convulsions de la nuit précédente; un
silence majestueux planait sur la Prairie, silence troublé seulement
par ces bruits sans causes connues que l'on entend dans les pampas et
qui semblent être la respiration du monde endormi. Tout à coup, dans le
calme, la hulotte bleue chanta à deux reprises différentes; son chant
plaintif et doux résonna mélodieusement dans l'espace.

Rant-chaï-waï-mè tressaillit en jetant un regard en dessous à don
López, qui n'avait fait aucune attention à ce cri.

--Eh! compère! dit un des gambucinos en s'adressant à son voisin, voilà
un oiseau qui chante bien tard.

--Mauvais augure! répondit celui auquel on s'adressait.

--Caray! de quel augure parlez-vous?

--J'ai toujours entendu dire, reprit le second interlocuteur, que,
lorsqu'on entend un oiseau chanter auprès d'un tombeau, cela présage un
malheur.

--Que le diable vous confonde, vous et vos pronostics! avec cela que
les malheurs nous ont manqué jusqu'à présent, et que nous avons eu
besoin de présages pour cela!

En ce moment le chant de la hulotte bleue, qui la première fois s'était
fait entendre à une distance assez éloignée, retentit avec une nouvelle
force; il semblait s'être sensiblement rapproché et partir des arbres
situés sur la lisière du camp.

Don López s'arrêta en levant la tète, comme s'il eût, quoique son
esprit fut ailleurs, cherché machinalement à se rendre compte du bruit
qui frappait son oreille; mais tout rentra dans le silence. Don López
secoua la tête et reprit sa promenade.

La jeune fille, après avoir suivi ses mouvements avec une anxiété
qu'elle n'avait pas eu la force de dissimuler et qui l'aurait trahie si
quelqu'un avait songé à la regarder, respira avec force et reprit sa
première position, feignant la plus grande indifférence; mais, pour un
observateur attentif, il eût été facile de deviner que quelque chose
d'extraordinaire se passait en elle, sa poitrine haletait, son regard
brillait dans l'ombre, ses narines se gonflaient, enfin elle semblait
en proie à une grande émotion intérieure.

Dès que les gambucinos eurent terminé leur souper, ils s'enveloppèrent
dans leurs couvertures, s'étendirent devant le feu, et, fatigués de
la marche du jour et des événements de la nuit précédente, ils ne
tardèrent pas à être plongés dans un profond sommeil. Don López seul
veillait, ainsi que la jeune fille, et encore son immobilité était
telle, qu'il était impossible d'assurer qu'elle ne dormait pas.

La nuit fut tranquille et sans incident digne d'être rapporté, si
ce n'est que le chant de la hulotte se fit encore entendre à trois
reprises différentes, et qu'à chaque fois la jeune Indienne parut se
réveiller.

Au point du jour, don López monta sur le tombeau de l'Oiseau-Noir. La
solitude continuait à régner dans la plaine; seulement à une portée de
fusil du camp, sur le versant de la colline, quatre ou cinq superbes
élans rôdaient parmi les arbres.

A la vue de ces animaux, les gambucinos sentirent se réveiller en eux
leurs instincts de chasseurs, et quelques-uns demandèrent à don López
la permission d'aller les tirer; celui-ci n'osa leur refuser cette
demande; mais il leur ordonna de ne se servir que du lasso, de crainte
que les coups de fusil répétés par les échos ne vinssent frapper les
oreilles des Indiens, qui se trouvaient peut-être embusqués dans les
environs. Pour secouer la sombre tristesse qui l'accablait et pour
rétablir la circulation dans ses membres engourdis par une longue
veille, il partit avec les chasseurs.

A l'instant où ils quittaient le camp, le chant de la hulotte bleue se
fit encore entendre, vif, pressant et saccadé comme un appel.

--C'est étonnant, murmura don López en s'arrêtant, je n'ai jamais
entendu chanter cet oiseau pendant le jour.

--Oh! capitaine, déjà cette nuit il nous a fatigués de son ramage,
répondit un gambucino, et, quoi qu'on en dise, un oiseau qui chante
auprès d'un tombeau ça porte malheur.

Don López haussa les épaules avec dédain.

Dès que le chant de la hulotte eut fini de vibrer dans l'air,
Rant-chaï-waï-mè leva la tête et regarda autour d'elle pour voir où
étaient les gambucinos. Nul ne faisait attention à elle, les huit ou
dix Mexicains qui restaient étaient groupés aux retranchements et
suivaient avec intérêt les péripéties de la chasse.

La jeune fille profita de ce moment favorable, et, peu à peu, en
rampant sur les genoux, s'arrêtant à chaque minute pour surveiller ses
gardiens, le cœur palpitant et retenant sa respiration, elle arriva
jusqu'à l'extrémité opposée du camp; une fois là, elle demeura immobile
quelques secondes pour reprendre haleine et calmer les battements de
son cœur; puis ayant jeté un dernier regard autour d'elle, la pauvre
fille réunit toutes ses forces, elle s'élança, et, d'un bond prodigieux
que le désir seul d'être libre pouvait lui faire tenter, elle franchit
le retranchement, se releva, et se mettant à courir avec une agilité
surprenante, elle gagna les premiers arbres de la forêt et ne tarda pas
à disparaître au milieu d'un épais fourré de lianes, de ronces et de
cactus dans lequel elle se faufila comme un serpent.

Personne ne s'aperçut de cette fuite; la chasse était à son plus haut
point d'intérêt pour les gambucinos.

Don López et ses compagnons, munis de leurs lassos s'avançaient en
silence du côté des élans, en ayant soin de prendre le dessus du vent
afin de ne pas être dépistés par l'odorat subtil des intelligents
animaux qu'ils voulaient atteindre; ceux-ci continuaient à brouter
insoucieusement, marchant de côté et d'autre, sans paraître se douter
qu'ils avaient des ennemis près d'eux.

Arrivés à une courte distance des élans, les Mexicains s'éloignèrent
les uns des autres afin de pouvoir facilement faire tournoyer leurs
lassos avant de les lancer, et marchant avec précaution pour ne pas
produire le moindre bruit, se courbant et se faisant un rempart du
tronc de chaque arbre, de crainte d'être aperçus, ils parvinrent ainsi
à vingt ou vingt-cinq pas des animaux qui broutaient toujours; ils
s'arrêtèrent là, échangèrent un regard entre eux, et calculant avec
soin la portée de leur coup, ils jetèrent leurs lassos.

Alors il se passa une chose étrange.

Les peaux d'élans tombèrent toutes à la fois sur le sol pour faire
place au Faucon-Noir et à ses compagnons, qui profitant de la stupeur
des gambucicinos à cette métamorphose extraordinaire, chassèrent leurs
chasseurs en leur jetant à leur tour sans perdre de temps chacun un
lasso sur les épaules et les renversant à terre.

Don López et ses hommes étaient prisonniers.

--Eh eh! compagnons, dit Fleur-de-Genêt en ricanant, comment
trouvez-vous celui-là!

Les gambucinos atterrés ne répondirent rien et se laissèrent garrotter
en silence. Un seul murmura entre ses dents:

--J'étais bien sûr que cette scélérate de hulotte nous porterait
malheur!

A cette boutade, le Faucon-Noir sourit avec finesse, et, mettant deux
doigts de sa main gauche dans sa bouche, il imita le chant de la
hulotte avec une telle perfection, que le gambucino qui avait parlé
leva machinalement les yeux vers le sommet des arbres.

A peine le chant avait-il cessé, qu'un bruit et un froissement de
feuilles se fit entendre, et Rant-chaï-waï-mè, écartant les buissons,
vint toute palpitante se jeter dans les bras du Faucon-Noir qui la
pressa sur son cœur.

--Enfin tu m'es rendue! s'écria-t-il avec un accent impossible à
rendre.

--Pour toujours! répondit-elle en cachant sa tête charmante dans son
sein.

Don López ne put retenir un cri de rage, et il fit un effort terrible
pour se débarrasser des liens qui le retenaient et s'élancer sur le
chasseur; mais les gens qui l'avaient attaché savaient trop bien faire
les nœuds et la corde était trop solide pour se rompre; au contraire
le lasso lui entra si cruellement dans les chairs, qu'il retomba vaincu
et désespéré sur le sol.

Le Faucon-Noir s'avança alors vers les retranchements.

Les gambucinos restés à la garde du camp avaient assisté avec une
colère impuissante à ce qui s'était passé.

Le Faucon-Noir prit immédiatement possession du camp, plaça des
sentinelles et laissa reposer sa troupe, car il comptait partir le
lendemain pour se rendre au village des Iowaïs, dont le père de
Rant-chaï-waï-mè était le principal chef.

Le soir, trois cents guerriers pawnies alliés du Faucon-Noir arrivèrent
au camp, ce qui le mit à la tête d'une troupe d'élite, avec laquelle il
pouvait hardiment traverser la Prairie sans craindre d'être insulté.
Au coucher du soleil, une des sentinelles signala un nuage de poussière
qui arrivait comme un tourbillon.

Bientôt on distingua, reluisant aux derniers rayons du soleil, les
armes d'une troupe nombreuse d'Indiens qui accouraient au galop.

Le Faucon-Noir plaça ses hommes aux retranchements pour être prêt à
repousser l'attaque qui sans doute le menaçait, et il attendit.



IX

LA LOI DES PRAIRIES.


Après l'interrogatoire de Pépé Naïpès, le conseil avait décidé qu'on
enverrait demander secours aux Indiens Pieds-Noirs, aux Corbeaux, aux
Omahas, aux Ottoës, enfin aux tribus alliées des Comanches, dont les
loges se trouvaient aux environs, afin de pouvoir cerner toutes les
routes et barrer tous les passages, et qu'aussitôt ces secours arrivés,
Néculpangue et Nauchenanga se mettraient à la tête d'une expédition et
partiraient immédiatement pour attaquer le camp des gambucinos.

Quelques heures plus tard les députés revinrent suivis chacun des
guerriers d'élite des nations auprès desquelles ils avaient été
envoyés, et, le jour suivant, au lever du soleil, les deux chefs
comanches, à la tête de cinq cents hommes bien montés, se mirent en
marche dans la direction de la colline de l'Oiseau-Noir. Le soir, au
coucher du soleil, ils arrivèrent en vue du camp. C'étaient eux que la
sentinelle des chasseurs avait aperçus.

Aussitôt ses préparatifs de défense terminés, le Faucon-Noir prit une
escorte de deux cents Pawnies à cheval, laissa la garde du camp au
Castor et descendit dans la plaine.

Les deux troupes indiennes rivales poussèrent de grands cris en se
voyant, et, lâchant la bride à leurs chevaux, elles s'élancèrent avec
furie l'une contre l'autre.

Certes, pour qui n'eût pas été au fait des mœurs singulières de la
Prairie, cette façon de s'aborder eût paru une hostilité déclarée; il
n'en était rien pourtant, car, arrivées à la portée l'une de l'autre,
les deux troupes commencèrent à faire danser et caracoler leurs chevaux
avec cette grâce et cette habileté qui caractérisent les Indiens,
et, se déployant à droite et à gauche, elles formèrent deux vastes
demi-cercles au centre desquels se trouvèrent les chefs.

Nauchenanga, sur un geste de Néculpangue, détacha sa robe de buffle
qu'il agita en signe de paix; le Faucon-Noir répondit immédiatement en
s'avançant seul le bras tendu et la main ouverte.

Les deux chefs se joignirent au milieu de l'espace laissé libre pour
eux et leurs guerriers.

--Mon frère est le bienvenu, dit le Faucon-Noir qui, en qualité de
premier occupant, se crut autorisé à faire les honneurs de cette partie
de la Prairie.

--Merci, répondit Nauchenanga; mon frère est-il donc à présent un chef
des Pawnies?

--Non; mais les Pawnies sont les amis de mon âme, et mon cœur se
réjouit lorsque je suis près d'eux, reprit le chasseur.

--Les Pawnies doivent être fiers de l'amitié d'un grand guerrier comme
mon frère.

Le chasseur s'inclina avec courtoisie.

--Mon frère chasse-t-il le bison en ce moment? Les troupeaux sont
nombreux dans la pampa.

--Non, répondit le jeune homme, ma chasse est faite; j'ai pris le
gibier que je voulais atteindre.

--Mon frère est heureux.

--Mon frère, le grand chef comanche, est-il donc sur le sentier de la
guerre, qu'il mène une si grande troupe de guerriers à sa suite?

--Oui, dit Nauchenanga, je vais prendre les chevelures de mes ennemis.

--Wacondah lui donnera la victoire, mon frère est un chef habile.

L'Indien s'inclina à son tour.

Les deux interlocuteurs s'examinèrent un instant.

--Si mon frère veut, avant de continuer son voyage, prendre sa part
d'une bosse de bison, je serai heureux de la lui offrir, insinua le
chasseur.

--Je remercie mon frère, mon voyage est terminé, c'est ici que je
m'arrête.

--Ici! que veut dire mon frère? et quel est donc l'ennemi dont il
cherche à ravir la chevelure?

--Mon frère a-t-il perdu la mémoire? répondit vivement le Comanche, et
mon ennemi n'est-il pas le sien?

--Si mon frère veut parler de l'homme que les visages pâles nomment don
López, cet homme est en mon pouvoir.

--Oah! mon frère s'est-il réellement emparé du chef des visages pâles?
fit Nauchenanga d'une voix saccadée et en modérant avec peine la
passion qui grondait au fond de son cœur.

--Il est là prisonnier dans son camp, ainsi que tous les hommes qu'il
commandait, dit le jeune homme en indiquant le sommet de la colline.

--Et, reprit Nauchenanga avec un tremblement dans la voix et une
certaine agitation, le walkon des Prairies bienheureuses...

--Le walkon est près de moi; est-ce qu'une squaw ne doit pas suivre son
mari en tous lieux? répondit le Faucon-Noir avec un sourire tranchant
comme une lame d'acier.

--Tu mens, chien! s'écria Nauchenanga avec fureur en levant son
tomahawk sur la tête du chasseur: le Pigeon-Volant ne veut pas être la
squaw d'un lièvre des visages pâles.

A cette insulte, le Faucon-Noir fit faire une volte à son cheval, et,
saisissant son rifle, il coucha en joue le Comanche.

Une mêlée terrible et sans pitié allait s'engager entre les deux
troupes, lorsque Néculpangue, qui jusqu'à ce moment avait assisté à
l'entretien sans y prendre part, se jeta entre les deux rivaux, et,
s'interposant dans la discussion avec cette autorité que lui donnaient
son âge et sa réputation:

--Que mon frère comanche remette son tomahawk à sa ceinture, dit-il,
des hommes ne se battent pas pour l'amour d'une femme lorsque de graves
intérêts les réclament! Gardons notre courage pour lutter contre les
visages pâles qui nous volent nos territoires de chasse, la hache doit
être enterrée entre les enfants des prairies; mon frère le chasseur
est jeune, mais c'est un grand chef au feu du conseil; qu'il retourne
vers les siens, ma tribu campera ici, les tentes vont être dressées
par mes fils, demain les chefs se rassembleront pour discuter au sujet
des voleurs visages pâles dont mon frère s'est emparé, il assistera au
conseil, Wacondah nous prêtera ses lumières pour que justice soit faite
à tous et que les intérêts de mon frère le chasseur et ceux de mon fils
soient sauvegardés.

--Bon! fit Nauchenanga, mon père a bien parlé.

--J'assisterai au conseil, répondit le chasseur avec fierté, non pas
que j'admette que nul ait le droit de disposer de mes prisonniers, mais
parce que je suis ami de la justice, et que jamais on ne me verra
enfreindre les lois de la Prairie.

Après avoir prononcé ces paroles, le jeune homme se remit à la tête de
sa troupe et regagna son camp.

Néculpangue le suivit longtemps des yeux avec une émotion dont il ne
pouvait se rendre compte; la voix du chasseur vibrait doucement au
fond de son cœur et lui causait un charme indicible; enfin, lorsque
les Pawnies eurent disparu au milieu des arbres de la colline, le
vieux chef secoua la tête à plusieurs reprises comme pour chasser une
pensée importune, et, reprenant l'impassibilité indienne, il s'occupa
activement des préparatifs de la cérémonie du lendemain.

Au lever du soleil, un Indien comanche vint de la part des chefs de
sa nation prévenir le Faucon-Noir que l'on attendait sa présence pour
ouvrir la discussion.

Le chasseur fit immédiatement monter à cheval ses compagnons blancs,
et, suivi d'une centaine de Pawnies qui lui servaient d'escorte et
conduisaient au milieu d'eux don López désarmé, il se rendit dans la
plaine. Rant-chaï-waï-mè, parée de ses plus beaux habits et rayonnante
de bonheur, caracolait auprès de lui.

Les Comanches avaient, en quelques heures, improvisé un véritable
village avec ses tentes en peaux de bisons alignées et formant des rues
et des places.

A l'entrée du village se tenaient Néculpangue et tous les chefs alliés,
accompagnés du devin, attendant l'arrivée du Faucon-Noir.

Aussitôt que celui-ci parut, le devin fait quelques pas à sa rencontre,
précédé de deux enfants dont l'un frappait de toutes ses forces sur
un chichikoué, et le second soufflait dans une conque, tandis que,
derrière lui, quatre hommes portaient une longue perche dépouillée
de son écorce, au sommet de laquelle se balançaient des chevelures
humaines. Deux enfants d'une dizaine d'années conduisaient un asshata,
et un troisième portait une bêche; derrière eux venait, gardé par
quatre guerriers comanches, le pauvre Pépé Naïpès, qui lançait des
regards effarés et qui était plus mort que vif.

Lorsque le sayotkatta fut arrivé à une dizaine de pas du chasseur, il
s'arrêta, fit un signe, et la musique se tut.

Néculpangue et le Faucon-Noir firent quelques pas au devant l'un de
l'autre, tenant une robe de bison déployée en signe de paix.

--Que Guatéchù, qui voit tout et sonde les cœurs, dirent-ils ensemble,
écoute nos paroles; ce sont des sentiments de paix et d'amitié qui nous
réunissent.

Alors le devin saisit la bêche, et creusa, entre les deux chefs, un
trou de quatre pieds de profondeur; et lorsque ce travail fut terminé:

--Wacondah vous entend, dit-il: malheur à celui qui trompera son frère!
vos paroles seront enterrées là.

Néculpangue, Nauchenanga et le Faucon-Noir se placèrent à trois angles
du trou, et, se penchant en avant, ils se donnèrent la main au-dessus
et commencèrent les discours d'usage en pareille circonstance, chacun
protestant des bonnes intentions qui le guidaient, et de la franchise
et de la cordialité qu'il apporterait dans la discussion.

Les discours terminés, le sayotkatta fit trois fois le tour du trou
en prononçant des mots magiques d'une voix basse et monotone; puis il
égorgea l'asshata dont il recueillit le sang dans un panier en jonc
tressé si serré qu'il ne s'en perdit pas une goutte, et l'asshata,
coupé en quartiers, fut placé dans le trou. Le devin planta au-dessus
la perche, après l'avoir bariolée avec le sang de la victime d'un
nombre infini de signes hiéroglyphiques destinés à éloigner les
mauvaises influences et à empêcher que les paroles enterrées ne
sortissent du trou et ne fussent saisies par Jurùpari, le génie
malfaisant.

--Frères et hommes puissants, dit le devin d'une voix imposante, tous
les rites sont accomplis, Guatéchù les a vus d'un regard complaisant.
Vous pouvez sans crainte vous réunir autour du feu du conseil, pendant
que ce visage pâle, ajouta-t-il en désignant Pépé Naïpès qui tremblait
de tous ses membres, sera attaché au poteau, pour que son âme de lièvre
aille après sa mort rapporter à Wacondah de quelle façon nous savons
l'honorer.

--Un moment! dit le Faucon-Noir. Je n'assisterai pas au conseil des
chefs si ma présence doit être le prétexte d'un meurtre. Nous venons de
prononcer des paroles de paix qui doivent avoir leur effet: j'exige que
cet homme soit libre à l'instant, ou je me retire.

A ces paroles hardies, prononcées d'un accent clair et assuré, les
Indiens restèrent un moment interdits.

--Cet homme est voué à Jurùpari, dit le sayotkatta avec hésitation, car
il sentait qu'il n'était pas soutenu par les chefs.

--Ce misérable n'est pas digne de votre colère; voyez, il pleure comme
une femme, reprit le Faucon-Noir. Chassez-le avec le mépris qu'il
mérite: les guerriers combattent les hommes et ne torturent pas les
enfants.

Un murmure d'assentiment accueillit cette proposition, et le
sayotkatta, prenant l'initiative avant que les Indiens ne le forçassent
à renoncer au supplice du ranchero, le détacha lui-même en disant:

--Que votre volonté soit faite; cet homme est libre.

Le pauvre diable, qui depuis la veille ne vivait pour ainsi dire que
par artifice, chancela un instant comme un homme ivre, et alla tomber
évanoui au milieu des chasseurs.

--Maintenant, dit le Faucon-Noir, chefs, je vous remercie; je vois que
ce sont réellement des sentiments de paix qui vous animent, je suis
prêt à vous suivre.

Les chefs s'inclinèrent avec courtoisie, tandis que le devin, dont
le rôle était terminé, se retirait et se perdait dans la foule des
guerriers.

Néculpangue prit le Faucon-Noir par-dessous les bras, et le guida vers
le feu du conseil, où des tabourets de nopal sculptés étaient rangés
en cercle pour les chefs. Chacun prit place, et le calumet de paix fut
apporté avec le cérémonial usité en pareille circonstance.

Le fourneau du calumet était fait d'une espèce de pierre ressemblant
à du porphyre, son tuyau avait sept pieds de long et était orné de
touffes de crins teints en rouge.

Le porte-pipe entra dans le cercle, alluma la pipe, la tourna vers
le soleil, puis vers les différents points du compas; après quoi il
la tendit à Néculpangue. Celui-ci fuma quelques bouffées, ensuite
gardant le fourneau de la pipe dans sa main, il tendit l'autre bout
au Faucon-Noir et à chacun dans le cercle. Lorsque tous eurent fumé,
Néculpangue rendit le calumet au porte-pipe, et, se tournant vers le
chasseur:

--Que mon frère parle, dit-il, nos oreilles sont ouvertes.

--Ce n'est pas à moi de parler, répondit le Faucon-Noir, c'est à mon
frère le grand tokki des Comanches. J'attends la demande qu'il a à
m'adresser à propos de mes prisonniers.

--Bon! reprit Néculpangue, je vais donc m'expliquer. Peu m'importe le
sort des autres prisonniers blancs; mais, contre leur chef, je réclame
la loi des Prairies, œil pour œil, dent pour dent.

--Je ne puis consentir à ce que demande mon frère, répondit simplement
le chasseur; j'ai promis la vie sauve à mes prisonniers. D'ailleurs,
que mon frère y réfléchisse, pour être passible de la loi des Prairies,
il faut l'avoir enfreinte en commettant un meurtre sur un parent ou un
ami de celui qui réclame l'application de la loi; et je ne sache pas
que le chef blanc, qui ne connaît pas le tokki des Comanches, se soit
souillé d'un meurtre sur quelqu'un des siens.

--Qu'en sais-tu, jeune homme? s'écria Néculpangue en se levant de son
siège. Écoutez tous, ulmens et sachems de ma nation, il faut enfin
que vous me connaissiez. Ce n'est pas un sang indien qui coule dans
mes veines, le désespoir seul m'a obligé de me réfugier parmi vous
et de réclamer l'adoption que vous m'avez si noblement accordée
et dont je crois m'être rendu digne. Avant ce temps j'étais riche,
heureux; j'avais un frère que j'aimais, une femme et un enfant que
je chérissais; le misérable qui est devant vous a causé ma ruine
et m'a pour toujours ravi le bonheur. Je demande, encore une fois,
l'application de la loi des Prairies.

Tous les membres du conseil étaient atterrés. Don López, agité de
mouvements convulsifs, le visage livide et défiguré par les remords,
lançait autour de lui des regards empreints d'une terreur folle.

Néculpangue continua d'une voix vibrante, en le désignant d'un geste
terrible:

--Chefs et guerriers indiens, mes frères, cet homme n'était guidé ni
par la haine ni par la cupidité en commettant ces crimes; son but
était d'épouser ma veuve. Que cet homme me démente, s'il l'ose. Je
l'accuse devant vous du meurtre de don Estevan de la Fuente, mon frère;
de l'incendie de ma maison, et, par suite, de la mort de mon fils et
de ma femme bien-aimée; car je suis don Gutierrez de la Fuente. Me
reconnais-tu, don López?

--Oui! oui! c'est lui! s'écria le Mexicain avec égarement.

--Pas de grâce, continua Néculpangue, œil pour œil, dent pour dent.

Un morne silence régnait dans l'assemblée; le Faucon-Noir baissait la
tête avec découragement, renonçant malgré lui à défendre plus longtemps
son prisonnier.

Tout à coup Rant-chaï-waï-mè, qui avait assisté, aux côtés du chasseur,
à cette scène étrange, vint se placer devant don López, et lui présenta
un poignard, en lui disant d'une voix émue:

--Je te pardonne ce que tu as fait contre moi, homme blanc; meurs
comme un homme de cœur, tes victimes crient après toi. Wacondah te
pardonnera peut-être, si ton repentir est sincère.

Don López regarda un instant la jeune fille avec une expression
impossible à rendre, deux larmes jaillirent de ses yeux brûlés de
fièvre, et il lui répondit en prenant le poignard:

--Merci, Rant-chaï-waï-mè, tu es une noble femme; sois bénie pour les
bonnes paroles que tu viens de dire. Toi seule as eu pitié de moi, je
saurai mourir. Et toi, don Gutierrez, ajouta-t-il en se tournant vers
Néculpangue, sois heureux, tu es vengé!

Et d'un geste aussi prompt que la pensée, il se plongea le poignard
dans le cœur.

--Heureux! murmura Néculpangue d'une voix brisée par la douleur: il
n'est plus de bonheur pour moi.

A ce moment, le Castor écarta la chemise du Faucon-Noir, et, montrant
le reliquaire que celui-ci portait au cou:

--Vous blasphémez, don Gutierrez, dit-il; il vous reste un fils.

A cette vue, le chef, malgré ses efforts pour se contenir, trembla de
tous ses membres, ses traits se contractèrent, et deux larmes, les
premières qu'il eût versées depuis la mort de sa femme, jaillirent de
ses yeux et coulèrent lentement sur ses joues hâlées; il chancela, et
serait tombé si le chasseur ne l'eût reçu dans ses bras.

--Mon fils! mon fils! s'écria-t-il en éclatant en sanglots.

Le jeune homme le retint longtemps serré sur son cœur, dans une
étreinte passionnée.

Les Comanches, heureux du bonheur de leur chef vénéré, oublièrent
l'impassibilité indienne, et laissèrent éclater leur joie.

Nauchenanga prit alors Rant-chaï-waï-mè par la main, et, s'inclinant
devant le chasseur:

--Mon frère, dit-il au Faucon-Noir, tu deviendras un des grands chefs
de notre nation; voilà ta femme, elle est désormais ma sœur.

Les deux hommes se serrèrent la main, franchement et loyalement.

--C'est égal, dit Pépé Naïpès qui avait repris son outrecuidante gaieté
et qui se pavanait au milieu des Peaux-rouges, il faut avouer que si ce
pauvre don López a mené une vilaine vie, il a fait une bien belle mort!

Et il poussa du pied le corps de son ancien chef.



UNE

NUIT DE MEXICO

SOUVENIR DE LA DERNIÈRE RÉVOLUTION


Peu de villes offrent un aspect plus enchanteur que Mexico. L'ancienne
capitale des Aztèques s'étend molle et paresseuse comme une nonchalante
créole, à demi-voilée par les épais rideaux de saules élancés qui
bordent au loin les canaux et les routes. Bâtie juste à égale
distance des deux Océans, à environ 2,280 mètres au dessus de leur
niveau, c'est-à-dire à la hauteur à peu près de l'hospice du Mont
Saint-Bernard, cette ville jouit cependant d'un ciel délicieusement
tempéré, entre deux magnifiques montagnes, le _Popocatepelt, montagne
fumante,_ et l'_Izlaczchualt_ ou la _Femme blanche_, dont les cimes
chenues, couvertes de glaces éternelles, se perdent dans les nues.

L'étranger qui arrive à Mexico au coucher du soleil, par la chaussée
de l'Est, une des quatre grandes voies qui conduisent à la cité des
Aztèques, et qui, seule aujourd'hui, reste encore isolée au milieu
des eaux du lac de Tezcuco, sur lequel elle est construite, éprouve à
la vue de cette ville une émotion étrange dont il ne peut se rendre
compte. L'architecture mauresque des édifices, les maisons peintes de
couleurs claires, les coupoles sans nombre des églises et des couvents
qui dépassent les azotéas et couvrent pour ainsi dire la capitale tout
entière de leurs vastes parasols jaunes, bleus ou rouges, dorés par
les derniers rayons du soleil couchant; la brise tiède et parfumée du
soir qui arrive comme en se jouant à travers les branches touffues des
arbres, tout concourt à donner à Mexico une apparence complètement
orientale qui étonne et séduit à la fois.

Mexico, brûlé entièrement par Fernand Cortez, fut rebâti par ce
conquérant sur le plan primitif. Toutes les rues se coupent à angle
droit et vont aboutir à la plaza Mayor par cinq artères principales,
qui sont les calles ou rues de la Tacuba, de la Monterilla, de Santo
Domingo, de la Moneda et de San Francisco.

Toutes les villes espagnoles du Nouveau-Monde, bâties sur un plan
unique, ont cela de commun entre elles que la plaza Mayor est, dans
toutes, construite de la même façon. Ainsi, à Mexico, elle a sur une
des faces la cathédrale et le Sagrario; sur la seconde, le palais du
président, renfermant les ministères au nombre de quatre, des casernes,
une prison, etc.; sur la troisième face est l'ayuntamiento, et sur la
quatrième se trouvaient deux bazars, le _Parian_, maintenant démoli, et
le portal de las Flores.

Le 24 décembre 1861, vers neuf heures du soir, après une chaleur
torride qui, pendant tout le jour, avait contraint les habitants à se
renfermer dans leurs maisons, la brise s'était levée, avait rafraîchi
l'air, et chacun, montant sur les azotéas couvertes de fleurs qui les
font ressembler à des jardins suspendus, s'était hâté de jouir de
cette sereine placicidité des nuits américaines qui semble à travers
le ciel bleu pleuvoir des étoiles. Les rues et les places étaient
envahies par les promeneurs; partout c'était un tohu-bohu, un pêle-mêle
inextricable de piétons, de cavaliers, d'hommes, de femmes, d'Indiens
et d'Indiennes, où les haillons, la soie et l'or se mêlaient de la
façon la plus bizarre au milieu des cris, des quolibets et des éclats
de rire; enfin, comme la ville enchantée des _Mille et une nuits_,
au coup de cloche de la oración, Mexico semblait s'être tout à coup
réveillé d'un sommeil séculaire, tant les visages respiraient la joie
et tant la foule paraissait heureuse d'aspirer enfin l'air à pleins
poumons.

Et cependant, cette nuit-là, un événement de la plus haute gravité
allait s'accomplir à Mexico même, le général Miramón, président
intérimaire de la République, abandonné par la plupart de ses troupes
dans la dernière bataille qu'il avait livrée aux partisants de Juárez,
devait remettre le commandement de la capitale au général Berriozábal,
fait prisonnier par lui quelques jours auparavant, et avec les quelques
soldats fidèles qui lui restaient, profiter des ténèbres pour quitter
la ville, que l'armée du général Ortega, commandant en chef des
troupes de Juárez, occuperait au point du jour, au nom du nouveau
président.

Depuis quarante ans qu'ils ont proclamé leur indépendance, les
Mexicains ont si souvent joué à ce jeu terrible des révolutions, ils
ont assisté à la chute de tant de pouvoirs, ils ont vu se succéder
tant de gouvernements, que leur curiosité a fini par s'éteindre, leur
goût se blaser et qu'ils assistent aujourd'hui calmes et indifférents
à ces grands cataclysmes sociaux; car, malheureusement pour eux, ils
savent trop bien d'avance que, quel que soit le pouvoir qui surgisse,
rien ne sera changé pour eux, et que la seule modification qu'ils aient
à espérer est un redoublement d'exactions de toutes sortes et une
augmentation des impôts.

Aussi, pendant que tout se préparait pour l'accomplissement du grand
drame dont nous avons parlé, la foule continuait-elle à rire, à chanter
et à se promener dans les rues et sur les places, sans aucun souci des
événements politiques.

Seulement, par intervalles, des bruits sinistres, des froissements
d'armes se faisaient entendre, des cavaliers traversaient la ville au
galop, des hommes aux sourcils froncés se frayaient passage à travers
les groupes, et, de meilleure heure que de coutume, les magasins se
fermaient, tandis que les petits marchands se hâtaient de regagner
leurs masures dans les bas quartiers de la cité.

A la première nouvelle de la résolution prise par le président
intérimaire, d'abandonner la ville, le corps diplomatique s'était réuni
et avait offert son concours au général Berriozábal, nommé gouverneur
provisoire, pour l'aider à veiller à la sûreté de Mexico et empêcher
les bandits et les gens sans aveu de piller la ville et d'y mettre le
feu, comme le bruit courait qu'ils le voulaient faire.

Le général Berriozábal avait accueilli avec empressement l'offre du
corps diplomatique; alors, dans chaque légation, française, espagnole,
etc., les étrangers s'étaient armés, et, sous les ordres de membres
de ces légations, ils avaient commencé leur service de police en
parcourant la ville, engageant les citoyens à rentrer chez eux et en
établissant des postes de sûreté sur les places et aux angles des rues.

La plaza Mayor avait en un instant été évacuée, et là où, un moment
auparavant, retentissait le bruit d'une foule compacte rieuse et
désœuvrée, régnaient maintenant une solitude complète et un silence
funèbre.

La demie après neuf heures sonna au Sagrario; à peine la vibration du
timbre s'était-elle éteinte qu'un homme, enveloppé avec soin dans les
plis d'un épais manteau et la tête couverte d'un chapeau en poil de
vigogne, dont les larges ailes retombaient sur ses yeux et cachaient
complètement son visage, quitta l'ombre d'un portal, où jusque-là il
était demeuré invisible, et après avoir jeté un regard circulaire sur
la place, il s'avança avec précaution, bien que d'un pas assez décidé,
vers une échoppe _d'évangelista_ (écrivain public), située vers le
milieu à peu près de la galerie des Portales.

Arrivé devant l'échoppe, l'inconnu s'arrêta, regarda de nouveau d'un
air soupçonneux autour de lui, et après un instant d'hésitation, il
frappa deux coups légers contre la porte. Sans doute il était attendu,
car, sans que le moindre bruit troublât le silence, cette porte
s'entr'ouvrit assez pour livrer passage à l'inconnu et se referma
aussitôt derrière lui.

La plus complète obscurité régnait dans l'échoppe; cependant l'inconnu
y pénétra sans hésiter, la traversa dans toute sa longueur, et, arrivé
au mur opposé, il le tâta un instant et fit jouer un ressort perdu dans
la boiserie.

Une partie de cette boiserie se détacha, tourna lentement sur des gonds
invisibles, et à la lueur tremblottante d'une lampe mourante suspendue
dans l'intérieur de l'excavation, apparurent les premières marches d'un
escalier en colimaçon qui semblait s'enfoncer brusquement dans le sol.

Avant de s'engager dans l'excavation, l'inconnu se retourna.

--Viens-tu? demanda-t-il à un homme, probablement celui qui lui avait
précédemment ouvert la porte de l'échoppe, et qui se tenait à demi
perdu dans l'ombre, à quelques pas de lui.

--Vous me retrouverez ici, répondit-il; vous n'avez nul besoin de moi.

--C'est juste, reprit l'inconnu, reste donc, et fais bonne garde.

Son interlocuteur ne répondit que par un grognement significatif, en
remettant en place le panneau qui masquait l'escalier, et l'inconnu
demeura seul. Nous l'avons dit plus haut, Mexico, cette Venise
américaine, est bâtie au milieu d'un lac; ses quartiers s'élèvent sur
des iles peu distantes les unes des autres et reliées entre elles par
des pilotis; peu à peu, le niveau du lac s'est abaissé, les canaux
se sont séchés pour la plupart, et, excepté les bas quartiers, où se
rencontrent encore des mares fangeuses et fétides, l'eau a complètement
disparu du sol, et les rues maintenant pavées laissent librement
circuler les équipages, les cavaliers et les piétons.

Cependant, il ne faudrait pas creuser trop profondément la terre pour
retrouver l'eau, si bien cachée qu'elle soit, et l'humidité est telle
encore aujourd'hui dans la ville, que les rez-de-chaussée ne sont pas
habités; ils servent seulement d'entrepôts et remplacent nos caves,
excepté toutefois dans le centre de la ville, où les constructions ont
été faites sur des iles d'une étendue relativement considérable.

La plaza Mayor, sur un des côtés de laquelle s'élevait anciennement le
palais de _Motecuzoma_ et le grand _Teocali_, forme le centre de l'île
la plus vaste du groupe.

Certains souterrains, contemporains des Incas, et que ceux-ci
avaient creusés bien avant la conquête, pour établir de mystérieuses
communications d'un point à un autre, existent encore dans cette
partie de la ville; la plupart ont été comblés par les Espagnols,
mais quelques-uns ont échappé à leurs recherches, et celui auquel
aboutissait l'escalier sur la première marche duquel nous avons laissé
l'inconnu était de ce nombre.

Après que le panneau se fut refermé derrière lui, l'inconnu décrocha
la lampe suspendue à la voûte, en raviva la mèche et commença à
descendre avec précaution les marches verdâtres et rendues glissantes
par l'humidité de l'espèce de vis de pierre au sommet de laquelle il se
trouvait.

Du reste, la descente ne fut pas longue, l'escalier ne se composait que
de quinze marches; il aboutissait à un souterrain étroit, mais assez
élevé pour qu'un homme pût y marcher debout sans crainte de se frapper
la tète contre la paroi supérieure.

Il était impossible de juger de l'étendue de ce souterrain, qui, à
quelque distance, faisait un coude brusque; l'inconnu l'avait sans
doute plusieurs fois parcouru déjà, car aussitôt sa descente achevée
sans encombre, il marcha résolument en avant, ayant toutefois la
précaution de tenir sa lampe un peu élevée afin de se guider plus
facilement; précaution fort nécessaire, car, de distance en distance,
s'ouvraient à droite et à gauche des galeries qui semblaient s'enfoncer
dans des directions diamétralement opposées, et qui, à moins d'une
parfaite connaissance des lieux, empêchaient de se diriger avec
certitude dans cette espèce de labyrinthe.

L'inconnu marcha pendant environ vingt minutes dans ce souterrain.
Comme son pas n'avait point cessé d'être rapide et sûr, il devait avoir
franchi une distance assez considérable malgré les détours nombreux
qu'il lui avait fallu faire, lorsqu'enfin il s'arrêta devant les
premières marches d'un escalier qui, cette fois, au lieu de descendre,
s'élevait vers la voûte dans laquelle il s'enfonçait.

--Enfin! murmura l'inconnu avec un soupir de satisfaction.

Après avoir de nouveau ravivé la mèche de sa lampe, il la posa sur
le sol dans l'angle de la première marche de l'escalier, s'arrêta un
instant comme pour reprendre haleine, puis il monta. Comme le premier,
cet escalier avait quinze marches; au sommet se trouvait une porte
fermée par un ressort dissimulé adroitement, mais sur lequel l'inconnu
posa la main sans hésiter, et qu'il fit jouer; aussitôt la porte
s'ouvrit.

Un flot de lumière inonda le palier sur lequel l'inconnu se tenait
toujours enveloppé dans son manteau; il entra et referma le panneau
derrière lui; l'endroit où il se trouva était un salon ou plutôt un
boudoir richement meublé, il était désert; mais à travers la porte,
fermée seulement par une portière de cachemire blanc, on distinguait le
bruit d'une conversation animée entre plusieurs personnes.

Après un instant de sombres réflexions, l'inconnu étouffa un soupir,
appuya la main droite sur son cœur comme pour en comprimer les
battements, et, faisant avec la plus grande précaution quelques pas
en avant, il s'approcha de la porte, écarta légèrement la portière et
regarda.

Dans une vaste salle, magnifiquement éclairée comme pour une fête,
trente ou quarante personnes des deux sexes étaient assemblées, les
unes assises, les autres debout, quelques-unes groupées çà et là, mais
toutes parlant avec animation et quelques-unes même avec une colère
contenue.

Au luxe princier de l'ameublement de cette salle et à l'élégance de la
mise des personnes réunies, il était facile de reconnaître un des plus
riches hôtels de la ville ét l'élite de la société mexicaine.

Au moment où l'inconnu appuyait son œil contre la portière, un homme
d'une cinquantaine d'années, aux traits durs et hautains, se détacha de
l'un des groupes, et après avoir réclamé le silence d'un geste:

--Caballeros, mes amis et mes parents, dit-il d'une voix haute, prenez,
je vous prie, une détermination, songez qu'il est déjà dix heures
passées, que, dans trois heures au plus tard, les troupes d'Ortega
entreront dans la ville; décidez-vous donc, il ne nous reste que trois
heures à peine, finissons-en.

Les assistants répondirent à cette interpellation, la plupart par
des marques d'assentiment; cependant, il n'y eut pas unanimité;
quelques-uns protestèrent faiblement.

Le vieillard reprit avec une certaine animation dans la voix, comme
s'il essayait de contenir une violente colère prête à déborder.

--Je vous le répète, señores, la situation est des plus graves, tout
retard est maintenant impossible; en un mot, il faut en finir séance
tenante; c'est à cette intention que je vous ai réunis, voulant vous
rendre témoins de l'acte qui, dans un instant, va s'accomplir.

--Ne serait-il pas nécessaire avant tout, hasarda une dame d'un certain
âge, de consulter doña Carmen, notre parente; cette affaire la regarde
surtout, il me semble, et, lorsqu'il s'agit de donner son consentement
à un mariage avec un homme qu'on ne connaît pas, le cas est assez grave
pour qu'on y réfléchisse.

--A quoi bon? répondit le vieillard en haussant dédaigneusement les
épaules; doña Carmen est une enfant de seize ans à peine, élevée
loin du monde; elle ignore les obligations qu'il nous impose; son
consentement n'a donc aucune valeur pour nous.

--Cependant, appuya un des invités.

--Allons donc! reprit le vieillard en lui coupant la parole. A la
mort de mon frère et de ma belle-sœur, j'ai été régulièrement nommé
tuteur de ma nièce, alors âgée de treize ou quatorze ans, je crois;
j'ai rempli en homme d'honneur les devoirs que m'imposait le titre que
j'avais accepté.

--Nous le reconnaissons, s'écrièrent les invités.

--Je sais fort bien que vous m'objecterez, señores, continua le
vieillard, que don Eusebio de Carvajal, mon frère regretté, avait
formé des projets d'union entre sa fille et un Français, parent
éloigné de sa femme, et que ce Français prétend aujourd'hui faire
valoir le droit fort peu certain que, suivant lui, cette promesse
verbale lui a concédé; mais, je vous prie, raisonnons un peu. Doña
Carmen de Carvajal, ma nièce, est une des plus riches héritières de la
République, ses biens sont immenses; laisserons-nous de gaieté de cœur
passer cette fortune princière aux mains d'un misérable aventurier
français sans feu ni lieu?

--Eh! seigneur don Torribio de Carvajal, interrompit un des assistants
avec un sourire sardonique, vous n'avez pas toujours eu cette opinion
du colonel don Octavio de Belval, lorsqu'à la tête de sa redoutable
cuadrilla, il vous délivra des guérilleros du général Ortega, qui ne
parlaient de rien moins que de vous couper par morceaux; vous portiez
aux nues le courage et les hautes qualités du colonel. N'est-il pas
un des amis les plus dévoués du général Miramón, qui en fait le plus
grand cas, et tout dernièrement encore, n'est-ce pas lui qui a fait
prisonnier le général Berriozábal, aujourd'hui gouverneur de la ville?
Que trouvez-vous donc de si aventurier dans tout cela; est-ce parce
qu'il est né en France? Mais votre sœur, la mère de notre parente
Carmen, était française aussi; sa vertu et les éminentes qualités de
son cœur n'ont jamais été niées par personne, je suppose?

A cette verte réplique, don Torribio demeura un instant confondu,
serrant les poings et se mordant les lèvres, pour ne pas éclater,
d'autant plus que les observations de l'interrupteur avaient été
écoutées avec les marques évidentes d'une sympathique approbation.

--Soit, reprit au bout d'un instant le vieillard, j'admets tout cela,
je conviendrai même que le colonel don Octavio est un héros si cela
peut vous être agréable; eh bien, c'est justement pour tous les motifs
que vous venez de m'exposer que je ne veux pas lui donner ma nièce,
et que, ainsi que moi, j'en suis convaincu, vous vous refuserez,
chers parents, à cette union.--Voyons, expliquez-vous, de grâce, et
finissons-en, s'écrièrent les assistants en se pressant autour de don
Torribio.

--Je ne demande pas mieux, reprit-il. Nous sommes au moment d'une
catastrophe horrible; Miramón est perdu sans ressources; demain,
dans quelques heures peut-être, auront lieu des représailles atroces
de la part des partisans de Juárez. Nous serons, nous tous, pillés,
emprisonnés et peut-être assassinés par les vainqueurs qui ont de
vieilles et nombreuses injures à venger. Nous nous trouvons donc à
la merci d'ennemis implacables; il y va pour nous non-seulement de
la fortune, mais encore de la vie; par les meurtres et les incendies
passés, vous devez vous attendre que des qu'ils seront dans la ville,
les _federalistas_ n'hésiteront pas à nous rançonner et à nous traquer
comme des bêtes fauves.

Ces craintes, si énergiquement exprimées et qui ne manquaient pas de
fondement, firent une forte impression sur les assistants; l'égoïsme et
l'intérêt personnel imposèrent silence à tout autre sentiment.

Intérieurement flatté de l'approbation tacite de ses auditeurs, don
Torribio continua:

--Qui donc nous défendra dans cette circonstance critique, dit-il;
est-ce le colonel Octavio? Vous ne le croyez pas; notre liaison passée
avec lui sera, au contraire, un prétexte de plus aux persécutions
que nous aurons à souffrir; d'ailleurs, le colonel, comme ami de
l'ex-président Miramón, sera mis hors la loi, et se verra contraint de
se cacher et de fuir au plus vite, s'il ne l'a fait déjà, pour sauver
sa vie.

--C'est vrai, murmurèrent plusieurs personnes.

--Maintenant, une voie de salut nous est ouverte; cette voie la voici:
le général Saldana, un des plus chauds partisans du général Juárez,
demande la main de ma nièce, s'engageant, si sa proposition était
acceptée, à nous prendre sous sa protection et a nous sauvegarder de
tout dommage; l'aide de camp du général est là dans un salon à côté qui
attend notre réponse; puis il rejoindra immédiatement le général dont
la division doit, la première, entrer dans la ville. Que résolvez-vous,
señores? D'un côté la ruine et peut-être la mort, de l'autre une
protection efficace et un immense crédit auprès du pouvoir nouveau. Y
a-t-il à hésiter?

--Non! s'écrièrent en chœur les assistants; doña Carmen doit épouser
le général, elle est trop bonne parente d'ailleurs pour refuser de nous
sauver à ce prix.

--Ainsi, reprit don Torribio avec insistance, tout est bien convenu,
n'est-ce pas, messieurs mes parents. Je puis faire venir ma nièce?

--Faites, faites, don Torribio; ainsi que vous-même nous l'avez fait
observer, le temps presse, ne le perdez donc pas.

Le vieillard s'inclina, sortit un instant de la salle et bientôt y
rentra conduisant par la main une charmante jeune fille, mignonne et
gracieuse enfant de seize ans au plus, vêtue d'une robe de mousseline
blanche. Elle s'avança pâle et tremblante au milieu des respectueuses
salutations des assistants.

Cette jeune fille, c'était doña Carmen.

En l'apercevant, l'inconnu, caché dans le salon, s'était senti pâlir;
un tremblement convulsif avait agité ses membres, et il lui avait fallu
faire sur lui-même un effort surhumain pour retenir le cri de rage qui
de son cœur était subitement monté à ses lèvres.

Derrière don Torribio et doña Carmen marchait un homme de haute
taille, âgé de quarante ans environ et revêtu de l'uniforme de
capitaine; cet officier était l'aide de camp du général Saldana, chargé
par lui de demander la main de la jeune fille et de lui transmettre son
acceptation ou son refus.

Un profond silence s'était fait dans la salle; toutes les personnes
présentes s'étaient assises. Seuls, don Torribio, le capitaine et doña
Carmen demeuraient debout.

Le vieillard prit sur une table une feuille de papier couverte d'une
écriture fine et serrée, et se tournant vers doña Carmen:

--Ma nièce, lui dit-il sans préambule comme sans ménagements, écoutez,
je vous prie, et cela avec la plus sérieuse attention, la lecture de
l'acte que, d'accord avec nos honorables parents ici présents, j'ai
rédigé et au bas duquel vous aurez ensuite à apposer votre signature.

La jeune fille se redressa; elle releva son front pâle, et, rejetant
d'un mouvement gracieux de tête les boucles soyeuses de cheveux noirs
qui couvraient son visage et qui inondèrent ses épaules, elle fixa
sur don Torribio un regard tellement chargé de méprisante pitié, que
celui-ci détourna la tête.

--Mon oncle, répondit-elle d'une voix faible mais parfaitement
distincte, je suis une pauvre enfant abandonnée; vous êtes le maître
de m'infliger telle torture qui vous conviendra, je la subirai sans
essayer une résistance folle et inutile; mais jamais vous ne me
contraindrez à manquer à mes serments et à trahir celui que j'aime!

--Ma nièce! s'écria don Torribio avec une rage contenue.

--Mon oncle, dussiez-vous me tuer sur place, je ne signerai pas ce
papier, reprit-elle avec une énergie fébrile.

--Prenez garde, enfant, prenez garde! reprit don Torribio en faisant un
pas vers elle.

--Oui! s'écria-t-elle avec un rire strident, menacez-moi, mon oncle, je
ne suis qu'une enfant, moi, mais lui est un homme, et s'il était là,
vous n'oseriez....

--Je n'oserais! interrompit le vieillard perdant toute mesure et
aveuglé par la fureur; oh! que n'est-il là, cet homme!

--Me voici! s'écria tout à coup une voix forte avec un accent terrible.

Et l'inconnu, s'élançant d'un bond de tigre dans la salle, se
trouva subitement en face de don Torribio, épouvanté de cette subite
apparition.

Les assistants, frappés de stupeur, ne comprenant pas comment cet homme
s'était tout à coup introduit au milieu d'eux, demeuraient immobiles,
muets, atterrés.

Doña Carmen avait, à la vue de l'étranger, poussé un cri de joie
ineffable et s'était jetée dans ses bras en murmurant à travers ses
sanglots:

--Octavio, enfin!... C'est lui! je suis sauvée!

--Oui, tu es sauvée, ma bien-aimée, répondit le jeune homme, car je
saurai te protéger; viens, suis-moi, Carmen.

--Oh! oui, partons! partons! répondit la jeune fille à demi folle de
joie et de terreur.

Mais au moment où le Français essayait de se frayer passage pour
regagner, accompagné de la jeune fille, le salon dont il était sorti,
don Torribio et ses parents, remis de la surprise et de l'épouvante
qu'ils venaient d'éprouver, se jetèrent au-devant de lui pour lui
barrer le passage.

--Oh! fit l'oncle avec un ricanement sinistre, vous ne vous échapperez
pas ainsi, mon maître! Je ne sais quel moyen vous avez employé pour
tromper mes gens et vous introduire dans ma demeure, mais, vive Dieu!
vous n'en sortirez pas aisément, je vous le jure!

--Vous croyez, fit le jeune homme avec un sourire railleur tout
en continuant à faire retraite du côté du salon; prétendriez-vous
m'assassiner, par hasard?

--Et quand cela serait, reprit don Torribio, ne serions-nous pas dans
notre droit?

Dès qu'elles avaient reconnu qu'une rixe devenait imminente, les dames
avaient disparu en poussant des cris de frayeur.

Le colonel de Belval demeurait seul contre une trentaine d'hommes
désarmés, il est vrai, mais auxquels venaient de se joindre une
douzaine de domestiques porteurs de couteaux, de sabres et même de
fusils et de pistolets.

Cette lutte gigantesque d'un homme seul contre plus de quarante
touchait à la folie, le succès ne pouvait être douteux; cependant,
malgré le péril immense qui le menaçait, le front du colonel n'avait
point pâli, son regard d'aigle ne s'était pas baissé.

Il avait roulé son manteau autour de son bras gauche, avait pris un
revolver à six coups de chaque main, et, la tête haute, les lèvres
serrées, le regard méprisant, il avait peu à peu, à petits pas, reculé
vers le salon, précédé de la jeune fille dont il protégeait la fuite.

Don Torribio et ses parents, ignorant que le salon possédait une
issue secrète, s'étaient contentés de se grouper devant le jeune
homme de façon à ne pas lui laisser la possibilité de franchir leur
masse compacte, et ils suivaient son mouvement en riant entre eux du
desespoir de leur ennemi lorsqu'il se verrait acculé comme un cerf aux
abois.

Le colonel avait deviné leur tactique; mais, sans laisser percer la
joie qu'il éprouvait, il se bornait a maintenir, entre lui et ceux qui
le cernaient, une distance d'au moins trois pas, distance que ceux-ci,
sous la menace continuelle des pistolets dirigés contre leur poitrine,
se gardaient bien de franchir.

--Là! s'écria don Torribio en voyant que le colonel avait atteint le
mur opposé du salon contre lequel il demeurait appuyé; maintenant, il
vous serait assez difficile de reculer davantage, à moins de renverser
le mur; rendez-vous, colonel, c'est le meilleur parti que vous ayez à
prendre.

--Me rendre? répondit le jeune homme pour gagner du temps
tout en desarmant un de ses revolvers qu'il replaça dans une poche de
son uniforme; me rendre, et pourquoi, cher don Torribio?

--Pourquoi, vive Dieu! la question est précieuse, parce que vous êtes
pris, caramba!

--Oh! pas encore! fit le jeune homme en jetant un regard significatif à
doña Carmen.

--Comment! vous doutez? Avez-vous la prétention de lutter seul contre
nous tous?

--Ma foi non, répondit-il insoucieusement, ce serait trop ennuyeux.

--Et comment croyez-vous donc vous échapper, alors?

--Comme ceci, cher seigneur, regardez.

La porte dérobée s'était subitement ouverte; par un mouvement
rapide comme la pensée, le colonel avait saisi doña Carmen dans ses
bras, s'était élancé au dehors et avait refermé la porte au nez des
assistants ébahis et décontenancés.

Cette fuite s'était opérée dans un espace de temps beaucoup plus court
que celui qu'il nous a fallu pour l'écrire.

Ce fut en vain que don Torribio, ses parents et ses domestiques, que
cette cruelle mystification rendaient furieux, s'épuisèrent en efforts
de toute sorte contre la porte du souterrain; ils ne purent seulement
pas, tant elle était bien ajustée, en trouver l'emplacement positif; il
leur fallut y renoncer et se retirer avec leur courte honte.

L'aide de camp du général Saldana, après avoir pris congé, d'un air
assez maussade, de don Torribio, était reparti à toute bride à la
rencontre du général, afin de lui rendre compte de ce qui s'était passé.

Sans perdre un instant, le colonel s'était hâté de descendre; arrivé au
bas de l'escalier, il s'était arrêté et avait repris sa lampe.

Doña Carmen, pâle, tremblante, abattue, mais les yeux brillants de joie
et de bonheur, se tenait appuyée à son bras et l'examinait avec une
expression d'ineffable reconnaissance.

--Carmen, ma bien-aimée, lui dit le jeune homme, il vous faut du
courage maintenant; vous croyez-vous en état de marcher?

--Oh! s'écria-t-elle avec exaltation, je suis forte près de vous, mon
brave Octavio; je ne redoute rien sous votre protection; d'ailleurs, ne
sommes-nous pas sauvés maintenant?

--Hélas! pauvre chère enfant, les dangers passés ne sont rien en
comparaison de ceux qui nous menacent encore.

--Qu'importe! nous serons deux pour les affronter; car je ne veux plus
me séparer de vous, Octavio.

--Je l'entends bien ainsi, ma chère Carmen, malheureusement, il va
falloir quitter la ville, fuir pour échapper à nos ennemis, et je
crains que vos forces ne trahissent votre courage.

--Ne vous inquiétez pas de moi, mon ami, reprit-elle vivement, quoi
qu'il arrive, je le supporterai.

Ils se mirent en route à travers le souterrain; après de nombreux
détours et, non sans s'être plusieurs fois arrêtés pour reprendre
haleine, ils atteignirent l'échoppe de l'évangelista.

Le gardien laissé en arrière par le jeune homme était penché sur
l'escalier et semblait en proie à une vive anxiété.

--Grâce à Dieu! vous voilà enfin, mon colonel, s'écria-t-il avec joie;
je redoutais un malheur! je me disposais à aller à votre recherche.

--Merci, Beltran, merci mon brave, répondit gaiement le jeune homme; tu
le vois, me voici sain et sauf; que se passe-t-il ici! Avons-nous du
nouveau?

--Oui, mon colonel, les troupes se réunissent, vous les entendez d'ici
sur la place; d'un moment à l'autre le général Miramón va monter à
cheval.

--Diable! je n'ai pas un instant à perdre, alors.

--Oh! la cuadrilla est ici à deux pas; votre assistante vous tient deux
chevaux sellés à la porte de cette échoppe, rien n'a été oublié.

--Fort bien! je me rends auprès du président; dans un instant je serai
de retour, je te confie madame, sur ta tête tu m'en réponds.

--Rapportez-vous en à moi, colonel.

--Comment! mon ami, vous me quittez, dit la jeune fille avec anxiété.

--Pour quelques minutes seulement, chère enfant, il le faut. Mon ami,
mon bienfaiteur m'attend; ma place est près de lui, lorsque tous ses
amis l'abandonnent lâchement et qu'il est proscrit et malheureux.

--Allez donc, mon cher Octavio, où votre honneur et votre devoir vous
appellent, moi je resterai avec ce brave soldat.

--Merci, chère Carmen. Beltran, procure-toi un manteau et un chapeau
pour madame; elle ne doit pas être reconnue.

--Convenu, colonel.

--A bientôt, Carmen, à bientôt!

Octavio s'enveloppa dans son manteau, sortit de l'échoppe de
l'evangelista, et se dirigea à grands pas vers le palais de la
présidence.

Au moment où le colonel arrivait devant le palais, on en ouvrait la
porte, et le général Miramón, revêtu de son grand uniforme et entouré
d'une vingtaine de personnes, entrait sur la place.

Le général Miramón est jeune encore, nous disons est, car, grâce
à Dieu, il vit toujours; ses traits sont beaux et caractérisés,
l'expression de sa physionomie énergique, intelligente, est empreinte
d'un grand cachet de douceur; son port est noble, ses manières
affables, et sa prestance réellement militaire.

Le général Miramón représentait au Mexique le parti modéré et
progressif; aussi comptait-il au nombre de ses plus chauds partisans
tout le clergé, le haut commerce, la classe élevée de la population, et
tous les étrangers fixés sur le territoire de la République.

Le général Miramón, personnellement, était sympathique à tous et fort
aimé dans les deux partis; son entourage seul était odieux. Il aurait
fort bien pu, si cela lui avait convenu, demeurer tranquillement dans
la ville sans avoir rien à redouter des chefs du parti contraire. Des
communications lui avaient été faites, et des assurances formelles
données à ce sujet; mais, par un point d'honneur, fort louable sans
doute, mais qui pouvait entraîner pour lui des conséquences funestes,
le général n'avait pas voulu abandonner les derniers amis qui, dans
la mauvaise fortune, lui restaient fidèles, et il avait résolu de se
retirer avec eux dans l'intérieur.

Son armée, si l'on peut donner ce nom à la poignée de soldats encore
rangés sous son drapeau, se composait d'environ deux mille hommes au
plus; tous se trouvaient en ce moment réunis sur la plaza Mayor.

--Ah! colonel de Belval, s'écria le président en apercevant le jeune
homme, je demandais justement après vous.

--Me voici, général, je regrette de ne pas être arrivé plus tôt.

--Le mal n'est pas grand, colonel; nous partons. Le jeune homme fronça
le sourcil.

--Ainsi, dit-il à demi-voix, de manière à n'être entendu que du
président seul, les prières de vos amis n'ont pas réussi à vaincre
votre obstination, général?

--C'est une détermination inébranlable, mon ami, répondit Miramón avec
une certaine impatience; ainsi n'en parlons plus.

--Un mot encore.

--Dites vite.

--Vous êtes trahi, général, j'en ai non seulement la conviction, mais
encore la certitude.

Le président fit un mouvement.

--Je n'insiste pas, général, dit vivement le jeune homme; je m'incline
sans murmurer devant votre toute-puissante volonté, je vous demande une
grâce.

--Laquelle?

--Me l'accordez-vous, général?

--Comme il est probable, reprit-il avec un sourire triste, qu'avant
bien longtemps on ne m'adressera pas de semblables requêtes, je vous
accorde celle que vous me demandez.

--Merci, général, je désire seulement que vous marchiez au milieu de ma
cuadrilla, et que vous me permettiez de demeurer à vos côtés.

--Toujours vos pensées de trahison, répondit-il avec un imperceptible
froncement de sourcils; allons, soit, faites à votre guise. D'ailleurs,
ce sera un grand plaisir pour moi, mon ami, de vous avoir pour
compagnon de route.

Le jeune homme s'inclina sans répondre et s'éloigna pour donner les
ordres nécessaires.

Le président se tourna alors vers les personnes qui le suivaient, et
qui, le voyant parler bas, s'étaient respectueusement tenues à l'écart.

--Caballeros, dit-il avec un certain tremblement dans la voix qu'il ne
parvint pas à maîtriser, ici nous nous séparons pour bien longtemps
peut-être. Soyez fidèles au nouveau pouvoir comme vous l'avez été à
moi, et, dans l'exil où je suis désormais condamné à vivre, je me
réjouirai d'apprendre ce que vous aurez fait de bien pour la grandeur
de la nation et le bonheur de ses malheureux habitants. Je préfère me
retirer paisiblement et éviter l'effusion du sang entre frères, plutôt
que de prolonger une lutte désormais sans but, puisque l'avantage ne
saurait me rester. Le général Berriozábal m'a donné sa parole d'honneur
de soldat que l'ordre serait maintenu et qu'aucune représaille ne
serait exercée. Adieu donc, caballeros, soyez heureux et conservez mon
souvenir comme celui d'un homme qui aurait avec joie versé jusqu'à la
dernière goutte de son sang, s'il l'avait crue nécessaire pour assurer
le bonheur de sa patrie bien-aimée.

Il fit alors un signe d'adieu, salua à la ronde en ôtant son chapeau,
échangea quelques poignées de main et se mit en selle.

Le mot marche! retentit, et l'armée commença à défiler, morne et
silencieuse, au milieu de la population groupée sur son passage et qui
la voyait s'éloigner avec un indicible sentiment de tristesse.

Le colonel de Belval se tenait à droite du président. Doña Carmen
venait près de lui, enveloppée d'un grand manteau et la tête couverte
d'un chapeau à larges bords qui cachait complètement ses traits.

Tant qu'on fut dans la ville, tout alla bien.

La nuit était splendidement éclairée par une profusion d'étoiles
brillantes. La lune, aux deux tiers de sa course, déversait des flots
de rayons blanchâtres qui donnaient aux accidents du paysage une
apparence fantastique.

Le président Miramón, la tête penchée sur la poitrine, était plongé
dans de profondes et tristes réflexions, ne regardant ni à droite ni
à gauche et se laissant aller au gré de sa monture, sur le cou de
laquelle il laissait insoucieusement flotter les rênes. Précipité de si
haut par un caprice de la fortune, il était encore tout froissé de sa
chute, et comme tous les ambitieux, malgré l'évidence des faits qu'il
lui fallait subir, il se flattait peut-être de ressaisir un jour le
pouvoir qui lui avait été si traîtreusement ravi.

Le colonel Octave de Belval, plus au fait des machinations souterraines
de l'ennemi que le président lui-même, veillait attentivement sur sa
personne, tout en essayant de rassurer doña Carmen.

Le jeune officier redoutait non-seulement une trahison de troupes,
mais encore une attaque de la part de don Torribio de Carvajal, qui
probablement essaierait de lui enlever sa nièce.

La population, groupée sur le passage de l'armée, suivait
silencieusement sa marche et semblait vouloir lui faire cortège
jusqu'à l'extrémité de la ville.

Cependant, plus on approchait des faubourgs, plus l'aspect de la
population changeait et prenait une physionomie menaçante. Des cris
et des huées, faibles d'abord, mais qui augmentaient rapidement
s'élevaient des groupes. Malgré les efforts des officiers, le peuple se
pressait de plus en plus contre les soldats, rompait leurs rangs et se
mêlait avec eux.

Bientôt le désordre fut complet. Les soldats, silencieux jusque-là et
maintenus par un semblant de discipline, mêlèrent leurs vociférations à
celles de la populace; la révolte commençait.

Miramón releva la tête.

--Que se passe-t-il donc? demanda-t-il.

--Ce que j'avais prévu, répondit le colonel; l'armée vous abandonne.

--Oh! s'écria le président avec un geste de colère; et, appuyant les
éperons aux flancs de son cheval, il le poussa au milieu des émeutiers.

Mais déjà il était trop tard. Les soldats, excités par les meneurs
qui avaient semé l'argent parmi eux, méconnaissaient la voix de leur
général et étouffaient ses paroles en criant à tue-tête;

--La hache! la hache!

La hache est au Mexique le symbole de la fédération.

Seule, la cuadrilla du colonel de Belval demeurait fidèle; sur l'ordre
de son chef, elle s'était serrée autour du président.

Le _pronunciamiento_ était fait, une rixe était imminente.

Le général Miramón voulait se faire tuer par ses soldats révoltés.

--Lâches! lâches! criait-il avec désespoir.

--La hache! vive Juárez! répondaient avec des hurlements de bêtes
féroces les soldats et la populace; à bas Miramón!

Le moment était critique, une minute d'hésitation pouvait tout perdre,
les révoltés se préparaient à charger.

--Vous êtes perdu si nous ne sortons pas de la foule, général! s'écria
Belval.

Et avant que Miramón pût répondre, il fut enveloppé parla cuadrilla; un
cavalier prit sa monture par la bride, et le colonel s'élança, le sabre
haut, sur les révoltés, suivi par sa troupe.

Il y eut un instant de désordre terrible, mais les soldats
n'opposèrent qu'une faible résistance, et bientôt la cuadrilla,
son colonel en tête, apparut sur les flancs de l'armée insurgée;
provisoirement du moins, le président était en sûreté.

Doña Carmen avait suivi le jeune homme.

--Maintenant, dit Octave en s'adressant au général d'un ton qui
n'admettait pas de réplique, mettez pied à terre, prenez ce manteau et
cè chapeau.

--Mais où irai-je?

--Dans un endroit où nul ne vous découvrira, général.

--Me cacher! murmura-t-il douloureusement.

--Il le faut! lutter davantage serait une folie; Beltran, tu sais où
conduire son Excellence?

--Oui, mon colonel.

--Suivez cet homme, général; il est brave et fidèle; je vous en réponds
comme de moi-même.

--Mais vous, mon ami?

--Moi! ma place est ici.

--Cependant ... reprit-il avec hésitation.

--Partez! partez! pendant que nous protégerons votre retraite.

Le général lui tendit la main.

--Laissez-moi mourir à vos côtés! dit-il.

--Non, général; vous devez compte de votre vie à la patrie.

En ce moment, les cris redoublèrent et un mouvement hostile s'opéra
parmi les insurgés.

--A vos rangs! cria le colonel. Au nom du ciel! partez, général,
pendant que nous nous ferons tuer pour protéger votre retraite.

--Venez, dit Beltran; peut-être est-il trop tard. Miramón jeta un
regard triste autour de lui, serra affectueusement la main du colonel,
murmura le mot: Au revoir! d'une voix brisée, et se décida enfin à
suivre Beltran.

Ils se perdirent bientôt dans la foule, et passèrent inaperçus au
milieu des groupes.

Beltran conduisait l'ex-président à l'échoppe de l'évangélista;
c'était, en effet, le seul endroit où Miramón pouvait espérer échapper
à la fureur de ses ennemis.

Cependant, plusieurs cavaliers, revêtus d'habits de ville et montés sur
des chevaux de prix, s'étaient mêlés aux soldats et paraissaient leur
donner des ordres, auxquels ceux-ci obéissaient.

--Carmen! dit le colonel en se penchant vers la

jeune fille, peut-être dans quelques instants comparaîtrons-nous devant
Dieu!

La jeune fille leva vers lui ses yeux brillants de fièvre et lui
répondit avec un doux sourire:

--Que sa volonté soit faite, mon ami! Mieux vaut que je meure avec toi
que d'être condamnée à te survivre!

Tout à coup un grand bruit se fit entendre et un escadron de cavalerie
apparut arrivant à toute bride du côté de la campagne.

--Bas les armes! commanda d'une voix impérieuse un officier général qui
galopait à quelques pas en avant des arrivants.

Les deux troupes, prêtes à se charger, s'arrêtèrent simultanément.

--Ah! ah! continua l'officier avec un accent railleur, en s'adressant à
un des chefs des insurgés; comment! vous ici, don Torribio de Carvajal?
Vive Dios! cher seigneur, je ne vous savais pas un si chaud partisan de
notre illustre président Juárez.

Le vieillard, car c'était en effet lui, baissa la tête avec confusion.

--J'étais ici pour vous, général Saldana, dit-il.

--Oui, je sais, et pour essayer de rattraper le bel oiseau que
vous teniez en cage et que vous avez laissé échapper, n'est-cè pas?
Mais ceci me regarde. Colonel don Octavio de Belval, où êtes-vous?
demanda-t-il à voix haute.

--Me voici, général, répondit froidement le jeune homme en faisant
quelques pas en avant.

Le général l'examina un instant avec attention, puis, par un mouvement
spontané, il lui tendit la main.

--Des hommes comme nous sont faits pour se comprendre tout de suite;
lui dit-il affectueusement; ne soyez pas jaloux de moi, je vous rends
justice; doña Carmen a bien fait de vous préférer à moi. Je ne prétends
pas troubler votre bonheur; je veux, au contraire, vous servir.

--Mais, général, s'écria don Torribio.

--Silence, señor; Son Excellence le président Juárez vous exile dans
votre hacienda del _Palo Negro_; j'ai ordre de vous y faire conduire
immédiatement; de plus, vous êtes condamné à rendre à votre pupille la
fortune qui lui appartient et que vous prétendiez lui ravir. Allez!

Don Torribio, atterré, se retira sans trouver un mot de réponse.

Octave et Carmen, en proie à la plus vive anxiété, ne savaient s'ils
devaient craindre ou se rejouir.

Le général se hâta de dissiper leurs doutes.

--Colonel, dit-il avec bonté, vous avez commis une faute grave en
enlevant une jeune fille alliée aux premières familles du pays,
cette faute exige une réparation, le président Juárez ordonne que
vous épousiez doña Carmen dans le plus bref délai; votre cuadrilla
est incorporée à l'armée. Quant à vous, vous êtes libre, après votre
mariage, de vous retirer où bon vous semblera.

--Oh! général, c'est trop de bonté, s'écria le jeune homme avec émotion.

Doña Carmen s'était jetée dans les bras du colonel.

--Me pardonnez-vous la peur que je vous ai faite à mon insu, señorita?
reprit le vieux soldat.

--Ah! caballero, s'écria-t-elle, ne vous dois-je pas mon bonheur?

--Maintenant, à Mexico! dit le général en levant son épée. Colonel, je
vous demande l'hospitalité pour cette nuit; quant à cette charmante
enfant, il lui faudra pour quelques jours se résigner à retourner au
couvent.

Les officiers fédéraux avaient fait reprendre leurs rangs aux soldats,
et bientôt toutes les troupes répétèrent: A Mexico! au milieu des cris
de joie, des illuminations, des vivats et des pétards, suivis par toute
la population qui jamais n'avait paru si heureuse.

La révolution était finie et Miramón déjà oublié ... de ses amis.

Un seul se souvenait encore de lui, c'était Octave de Belval.

Il est vrai que lui n'était pas Mexicain.



UNE

CHASSE AUX ABEILLES

SOUVENIR DES PRAIRIES


De toutes les passions humaines, la plus implacable, sans contredit,
est celle de la chasse. Cette passion offre à ses adeptes une suite
continuelle d'enivrements, de péripéties imprévues, d'incidents
étranges, qui tiennent l'esprit constamment en haleine et fournissent
au chasseur le moins favorisé du sort des prétextes plausibles pour
persévérer, surtout lorsque l'homme qui en est atteint se trouve, par
les hasards d'une vie aventureuse, mis, comme je l'ai moi-même été, à
même de la satisfaire dans ses plus fantastiques exigences.

Je me rappelle à ce sujet une assez singulière aventure dont je fus le
héros, et qui, par la bizarrerie des épisodes dont la fatalité, pour me
faire pièce sans doute, se plut à remailler, a laissé dans mon esprit
un impérissable souvenir.

Le territoire de Colima est, sans contredit, une des régions les plus
sauvages et les plus désertes du Mexique.

A la suite de certaines circonstances inutiles à rappeler ici, je me
trouvai, vers 1854, avoir planté ma tente dans ce pays chez un brave
hacendero mexicain, dont l'exploitation s'étendait presque jusqu'à la
limite de la frontière indienne, et qui, peu habitué à être visité par
des hommes de sa couleur, m'avait, sans me connaître, reçu les bras
ouverts, employant à mon égard tous les raffinements de l'hospitalité
mexicaine, dont les principes sont déjà cependant si larges dans leur
bienveillante et fraternelle simplicité.

Don López Figueroa, mon hôte, était un homme de trente-cinq à quarante
ans, au regard doux et franc, à la physionomie intelligente, qui vivait
heureux sur ses vastes domaines, où il régnait en vrai souverain.

La seule occupation de don López était de chercher à me rendre la vie
agréable et à prolonger le plus longtemps possible mon séjour chez lui.

Comme tous les hacenderos, dont la plus grande partie de l'existence se
passe à cheval, don López était un enragé chasseur; ce fut donc à la
chasse qu'il songea tout d'abord.

Pendant deux mois consécutifs, poil et plume, animaux de toutes sortes,
furent livrés à notre merci.

Antilopes, chevreuils, élans, asshata, panthères, bisons, jaguars,
ours gris même, tombèrent tour à tour sous nos coups; cela fut poussé
si loin que, si j'étais demeuré six mois de plus à l'hacienda, nous
aurions fini, don López et moi, par dépeupler complètement le pays à
dix et quinze lieues à la ronde.

Cependant le gibier devenait rare; depuis deux jours j'étais confiné
à l'hacienda; ne sachant plus à quelle chasse me livrer, l'ennui me
prenait, et je commençais sournoisement, avec l'égoïsme caractéristique
des voyageurs blasés, à faire petit à petit mes préparatifs de départ,
sans tenir compte à mon hôte des charmantes attentions qu'il n'avait
cessé d'avoir pour moi et des agréables surprises qu'il m'avait si
souvent préparées.

Couché paresseusement dans mon hamac, les bras pendants et les yeux
fermés, je me berçais doucement, cherchant, afin de tromper le temps, à
m'endormir.

Un léger bruit me fit ouvrir les yeux. Don López était devant moi,
ses yeux brillaient, sa bouche souriait, sa physionomie tout entière,
enfin, exprimait la joie et rayonnait de plaisir.

--Ah! ah! fis-je en l'examinant avec curiosité.

--Eh! me répondit-il en se frottant les mains, je vous ménage pour
demain une chasse dont vous me direz des nouvelles.

--Une chasse? répétai-je en me relevant comme poussé par un ressort, et
laquelle? bon Dieu! N'ai-je pas, depuis que je suis ici, chassé toutes
espèces d'animaux?

--Pas ceux-là, fit-il en souriant.

--Bah! qu'allons-nous donc chasser de si extraordinaire?

--Des abeilles, rien que cela, caballero; eh bien, qu'en dites-vous?

--Comment, des abeilles! m'écriai-je abasourdi.

--Oui, vous verrez; nous partirons demain de bonne heure; depuis
quelques jours, des abeilles viennent butiner par ici; nous nous
mettrons sur leur passée, et nous nous lancerons après elles; cela vous
convient-il?

--C'est-à-dire, mon cher hôte, que vous me voyez, charmé; je ne sais
réellement comment vous remercier.

--Bah! bah! fit-il en riant, vous me remercierez demain au retour.

Le lendemain, j'étais debout avec le soleil, tant j'avais hâte de
savoir à quoi m'en tenir sur cette chasse promise par mon hôte, et qui
m'intriguait au plus haut point.

Chasser les abeilles, cela me semblait le comble de la fantaisie; en
fait de gibier, certes, je n'aurais jamais songé à celui-là!

--Déjà levé? me dit joyeusement don López.

--Comme vous voyez, et prêt à partir.

--Eh bien! alors en route.

On nous avait préparé deux chevaux de cette magnifique race des
prairies, sans égale en Europe, qui peuvent dans leur journée faire
trente lieues sans mouiller un poil de leur robe, et dont la sobriété
est proverbiale.

Cinq minutes plus tard, nous étions en rase campagne.

--Tiens, me dit tout à coup Don López, où sont donc vos armes?

--Mes armes, répondis-je, j'ai pensé qu'elles me seraient inutiles
aujourd'hui.

--Les armes ne sont jamais inutiles sur la frontière, reprit-il
sentencieusement.

--Bah! répondis-je, nous ne tuerons pas les abeilles à coups de fusil,
je suppose?

--Non, mais nous pourrions tuer autre chose.

--Aussi vous voyez que j'ai pris mon machette.

--Hum, ce n'est pas grand'chose; enfin à la grâce de Dieu!

Cette parole m'inquiéta; cependant, je ne laissai rien paraître et nous
changeâmes de conversation tout en continuant à galoper.

Vers dix heures du matin, nous avions déjà franchi deux ou trois
rivières à gué, monté et descendu plusieurs collines; nous suivions un
sentier étroit qui serpentait dans une forêt de chênes-lièges et de
mezquites.

--Avez-vous faim? me demanda mon hôte.

--Ma foi, répondis-je, je vous avouerai franchement que cette course
matinale m'a singulièrement creusé l'estomac et que je me sens un
appétit du diable.

--Bon, soyez tranquille, vous ne tarderez pas à le satisfaire.

En effet, un quart d'heure après à peine, nous débouchions dans une
clairière traversée par un ruisseau perdu dont les eaux cristallines
fuyaient en murmurant sous l'ombrage des grands arbres.

--Que pensez-vous de cette salle à manger? fit mon hôte.

--Je la trouve ravissante, dis-je, en sautant à terre.

Don López m'imita, sauta sur l'herbe auprès de moi, après avoir placé
entre nous les provisions contenues dans ses _alforjas_ et le déjeuner
commença gaiement.

Tout à coup nos chevaux, entravés à quelques pas, couchèrent les
oreilles, se refusèrent avec force et tournèrent avec inquiétude leurs
têtes fines et et intelligentes vers les fourrés voisins.

--Ils sentent quelque chose, dis-je.

--C'est probable, répondit Don López sans perdre un coup de dents.

Nous sûmes bientôt à quoi nous en tenir; un miaulement sourd et
prolongé résonna à nos oreilles, presque immédiatement suivi d'un
second.

--Bon, fit négligemment Don López en se versant une mesure de mezcal
qu'il avala d'un trait, il y a des jaguars aux environs, ils ont éventé
nos chevaux et bientôt ils seront sur nous.

--Vous croyez? m'écriai-je, fort peu charmé de cette nouvelle.

--Pardieu! j'en suis sûr, avant une heure ils seront ici.

--Diable! si nous partions.

--Pourquoi faire? ils nous auraient bientôt rejoints: mieux vaut les
tuer, puisqu'ils viennent à nous si bêtement.

--Hum! elle est charmante votre chasse aux abeilles, je m'en
souviendrai, savez-vous?

--Oh! c'est intéressant, vous verrez.

--Caramba! je le crois bien.

--Est-ce la première fois que vous chassez le tigre?

--Ah! vous appelez cela chasser le tigre, vous, je vous remercie du
renseignement.

Deux autres rauquements plus forts que les premiers se firent entendre.

--Quand je vous disais qu'ils avaient éventé nos chevaux; seulement,
ils viennent plus vite que je ne le supposais, ils doivent avoir faim;
il est temps de nous préparer.

--A quoi? demandai-je tout déferré par le sang-froid imperturbable de
mon hôte.

--A chasser les tigres, pardieu!

--Mais je n'ai qu'un machette.

--C'est plus qu'il n'en faut, vous allez voir. Don López se leva, et
s'approcha des chevaux qui tremblaient et faisaient des écarts de
terreur.

--Tenez, me dit-il en revenant, entourez votre bras gauche avec cette
peau de mouton, roulez votre zarapé au bras droit, lorsque le tigre
viendra, vous mettrez un genou en terre en avançant le bras gauche
pour vous garantir, et au moment où l'animal bondira sur vous, vous
l'éventrerez au vol; c'est la chasse la plus divertissante que je
connaisse.

--Oui, cela me fait cet effet-là; et l'autre tigre?

--Ne vous en inquiétez pas, je m'en charge.

--C'est égal, murmurai-je à part moi, si jamais on me rattrape à la
chasse aux abeilles, je veux bien être pendu, par exemple!

Cependant, il me fallait pour cette fois en prendre mon parti et faire
contre fortune bon cœur; je ne voulais pas laisser supposer au digne
Mexicain, si naïvement brave, que moi, Français, j'étais capable
d'avoir peur; je me roidis, et, l'orgueil aidant, je parvins à faire
bonne contenance.

Après avoir de point en point suivi les instructions de mon hôte,
j'attendis l'arrivée des tigres, en maudissant intérieurement la chasse
aux abeilles, et persuadé que j'allais servir de déjeuner aux bêtes
fauves, mais résolu à vendre chèrement ma vie.

Don López, le corps penché en avant, immobile comme une statue,
écoutait attentivement les bruits de la forêt.

--Attention, les voilà! s'écria-t-il tout à coup. Au même instant un
froissement de broussailles de plus en plus fort se fit entendre,
et deux magnifiques jaguars tombèrent en arrêt sur la lisière de la
clairière juste en face de nous.

Le corps allongé, la tête furieusement relevée, ils nous examinèrent
un instant en battant à coups pressés leurs flancs de leur queue,
fixant sur nous leurs yeux qui brillaient comme des escarboucles, et en
passant doucement leurs langues sanglantes sur leurs lèvres retroussées.

C'étaient, sans contredit, de nobles animaux, mais j'aurais préféré les
savoir autre part que là devant moi; celui surtout qui me faisait face,
à cause de la frayeur que j'éprouvai, sans doute, me paraissait avoir
des proportions gigantesques.

--Attention! cria Don López.

Au même instant, les tigres bondirent en rugissant.

J'étendis le bras, une haleine acre me suffoqua, une muraille sembla
s'écrouler sur ma tête, une pluie chaude m'inonda, et je roulai à
terre; je ne voyais rien, je n'entendais rien, seulement je faisais
machinalement les plus grands efforts pour me relever: j'y parvins
enfin.

Le tigre gisait immobile, mon machette enfoncé tout entier dans son
corps; il avait été tué roide; quant à moi, à part quelques contusions,
j'étais sain et sauf.

Après m'être assuré que je n'avais même pas une égratignure, le
courage commença peu à peu à me revenir, et je regardai autour de moi.

Don López m'avait consciencieusement tenu parole; il avait, lui aussi,
tué son tigre.

--Là, me dit-il en rechargeant son fusil, nous enverrons ce soir
prendre notre gibier; quant à nous, continuons notre chasse.

--Quelle chasse, demandai-je, à peine remis de l'émotion que j'avais
éprouvée?

--Notre chasse aux abeilles donc!

--Ah! c'est vrai, fis-je; nous chassons les abeilles, si nous rentrions
à l'hacienda plutôt? hein?

--Y songez-vous? dans une heure nous aurons découvert l'essaim; voyez
plutôt.

Et il me montra, en effet, une troupe assez considérable d'abeilles qui
volaient au-dessus de nous et traversaient la clairière à tire-d'ailes.

--C'est juste, fis-je en maudissant intérieurement les abeilles et
celui qui s'était ingéré de me les faire chasser.

Notre déjeuner, si malencontreusement interrompu par l'arrivée de nos
deux fauves convives, ne fut pas continué, je ne me sentais plus le
moindre appétit, bien que j'eusse à peine mangé.

Nous repartîmes au galop à travers bois, suivant autant que possible la
direction que nous indiquait le vol des abeilles.

--A propos, me dit Don López, vous savez que les ours sont très-friands
de miel?

--Ma foi, non, je ne le savais pas, répondis-je, mais qu'est-ce que
cela nous fait?

--Pas grand'chose, c'est vrai; seulement je vous avertis, parce qu'il
est possible que nous rencontrions un ou deux ours autour de la ruche.

--Comment, m'écriai-je consterné, des ours aussi! Mais c'est un
véritable guet-apens, que cette chasse endiablée!

--Bah! qu'est-ce qu'un ours?

--Dame! écoutez donc, vous en parlez bien à votre aise, vous, qui êtes
armé jusqu'aux dents; moi, je n'ai que mon machette.

--Eh bien! vous ferez à l'ours comme au tigre, ce n'est pas difficile
cela.

--C'est vrai, mais je connais un proverbe qui dit qu'on ne réussit pas
deux fois de suite, et vous le savez, les proverbes sont la sagesse des
nations.

--C'est juste, malheureusement il est trop tard pour reculer; regardez,
reprit-il en me montrant un arbre mort, au pied duquel se trouvait
gravement assis sur son train de derrière un gigantesque ours brun.

--Bien, murmurai-je à part moi, à l'autre maintenant; diablesses
d'abeilles, que le ciel les confonde!

Heureusement, la rencontre tourna mieux que je ne l'espérais pour moi,
et je n'eus pas besoin d'intervenir; Don López, fort adroit tireur,
logea une balle dans l'œil droit du pauvre animal qui fut tué roide.

--Maintenant, dit mon hôte, préparons quelques herbes sèches, afin
d'endormir les abeilles avant d'abattre l'arbre.

Et il fit un mouvement pour mettre pied à terre; mais au même instant
une nuée de flèches s'abattit autour de nous; un horrible cri de guerre
résonna comme une fanfare sinistre à nos oreilles, et une douzaine
d'Indiens bondirent du milieu des broussailles et se précipitèrent sur
nous en brandissant leurs armes.

Cette fois, c'en était trop, la partie n'était plus tenable; j'enfonçai
les éperons dans les flancs de mon cheval, et, sans m'occuper de
Don López, sans même songer à lui, je partis ventre à terre dans la
direction de l'hacienda.

J'entendis plusieurs coups de feu, suivis de hurlements sauvages, puis
le galop précipité d'un cheval à mes côtés.

C'était Don López qui me rejoignait, après avoir blessé ou tué deux ou
trois Indiens.

--C'est égal, me dit-il tout en galopant, nous savons maintenant où est
la ruche; nous irons demain prendre le miel.

--Ah! non, hein, assez, lui répondis-je; c'est charmant, je n'en
disconviens pas, la chasse aux abeilles, mais je vous avoue que je la
trouve trop accidentée, elle n'a aucune de mes sympathies.

Don López me regarda avec étonnement.

--Cependant, vous vous êtes amusé? me dit-il.

--Epouvantablement, mon ami; mais je suis pour quelque temps guéri de
la chasse.

En effet, je tins parole; après cette soi-disant chasse aux abeilles,
pendant laquelle j'avais eu consécutivement maille à partir avec un
tigre, un ours et des Indiens, sans mettre la main sur la moindre
abeille, je renonçai définitivement à poursuivre ce fallacieux animal,
et depuis lors, jamais la fantaisie ne m'a repris de lui chercher
noise.



LE PASSEUR DE NUIT


LE GUIDE.

L'Amérique est un pays étrange: depuis que Christophe Colomb l'a
_retrouvée_ par hasard en cherchant une route plus directe pour se
rendre aux Indes, les aventuriers de toutes les parties de l'Europe s'y
sont donné rendez-vous; les uns conduits par la soif de l'or, d'autres
cherchant à reconstituer une position de fortune devenue impossible
dans le vieux monde, d'autres dirigés par des motifs moins avouables
encore, quelques-uns enfin poussés par le fanatisme religieux et venant
demander aux plages américaines cette liberté de conscience qu'ils ne
pouvaient plus obtenir chez eux.

Ces hommes partis de tous les points du monde pour venir aboutir au
même endroit, ont nécessairement emporté avec eux leurs croyances,
leurs préjugés, leurs vices et leurs vertus; aussi de ce singulier
amalgame de toutes ces nationalités différentes, hostiles pour la
plupart les unes aux autres, et dont les instincts et les aptitudes
étaient en complète opposition, est-il résulté, le temps et les
circonstances aidant, le peuple le plus singulièrement excentrique
qu'il soit possible d'imaginer, chez lequel tous les sentiments pour le
bien comme pour le mal sont portés à l'extrême, qui est dévoré d'une
activité incessante, d'un besoin de locomotion et d'envahissement
indicible et qui, par ses vices et ses vertus, échappe entièrement à
l'analyse.

Bon, cependant, l'avenir lui réserve une grande et belle mission dès
qu'il aura complètement jeté sa gourme et que l'enfant querelleur,
mutin et volontaire d'aujourd'hui sera devenu Un homme posé et sérieux.

Bien des gens ont écrit et écrivent encore sur l'Amérique sans la
connaître, car qui peut se flatter de connaître un peuple qui lui-même
s'ignore et ne se doute ni de sa force ni de sa faiblesse.

Les réflexions que je laisse en ce moment aller au courant de la plume
me furent suggérées, il y a longtemps déjà, lors de mon premier séjour
en ce pays exceptionnel, à propos d'un fait, car ce ne fut pas même une
aventure dont le hasard me rendit témoin malgré moi, et dans lequel il
me fit presque acteur à mon insu et contre ma volonté.

L'anecdote que je raconte remonte à vingt et quelques années, j'étais
jeune alors, ardent, emporté, me laissant aller à la violence de mon
caractère et ne suivant jamais que l'impulsion qui m'était donnée
par mon premier mouvement, malgré cette parole si sage d'un célèbre
diplomate: Il faut se méfier du premier mouvement, parce que c'est
ordinairement le bon.

Or, en l'an de grâce 1838, je voyageais au Mexique; pour quelle raison?
le lecteur n'a nul besoin de la savoir, et moi je ne me la rappelle
plus; peut-être était-ce par suite de cette inquiétude perpétuelle qui
me dévorait et me dévore encore, hélas! et me condamnait comme le Juif
de la légende à une incessante locomotion.

Bref, j'étais au Mexique, le hasard m'avait conduit dans le _Bajio_.

Le Bajio est une contrée étrange; tour à tour desséché et inondé,
ce pays en toute saison présente à l'œil du voyageur un aspect
singulièrement pittoresque; dans la saison des pluies, alors que le
ciel verse à flots ses fécondants orages sur ces plaines, sans rien
perdre de sa douce tiédeur, ce bassin privilégié, se change pendant la
plus grande partie du jour en un lac coupé çà et là par des collines
bleues, des bouquets de verdure et des villes aux maisons blanches,
aux coupoles émaillées, où les cimes toujours vertes et feuillues
des arbres révèlent au voyageur les capricieux méandres des routes
inondées que souvent il ne lui est possible de suivre que dans ces
légères pirogues d'écorce de bouleau que les Indiens construisent avec
une si admirable habileté et que, dans certaines circonstances, ils
transportent sur leurs épaules à des distances considérables. Cependant
les gerçures sans nombre produites dans le sol altéré par huit mois de
sécheresse (car l'hiver de ces climats privilégiés ne dure que quatre
mois) boivent l'eau du ciel, et il ne reste à la surface du sol qu'un
limon fécondant, laissé par les eaux fluviales et par les torrents
descendus de la Cordillière, limon qui fait pénétrer un suc nouveau
dans la terre appauvrie et lui rend en quelques jours sa fertilité
première.

Au plus fort de la saison des pluies, je me trouvais à Guanajuato,
ville qui, il y a cent ans à peine, n'était encore qu'une misérable
bourgade sans importance et à laquelle les gigantesques gisements
aurifères de la Valenciana et de Rayas ont, depuis 1741, fait obtenir
le titre de _Ciudad_, et dans laquelle ont afflué ensuite les richesses
du Mexique.

Après un séjour assez long dans cette ville, certaines circonstances,
que le lecteur connaîtra bientôt, m'obligèrent à faire une excursion
dans le Bajio, où jamais je n'avais mis le pied jusqu'alors.

Mes amis essayèrent de me dissuader de tenter une expédition qui,
à cette époque surtout, présentait certaines difficultés sérieuses
et dans laquelle, assuraient-ils, je devais m'attendre à courir des
dangers de plusieurs sortes. Mais je l'ai dit déjà, bon ou mauvais, je
suis toujours mon premier mouvement; donc, ma résolution prise, je me
mis immédiatement en devoir de l'exécuter à mes risques et périls;
j'avais un cheval excellent, compagnon indispensable à tout homme
voyageant au Mexique et que (entre parenthèse) j'avais moi-même _lacé_
dans les prairies de l'Apacheria. Mes armes, c'est-à-dire mon rifle
américain, ma machette et mon couteau, étaient en bon état; il ne me
manquait plus qu'un guide; mais selon ma coutume constante en pareil
cas, je m'en rapportais complètement au hasard du soin de me faire
rencontrer l'individu dont j'avais besoin, convaincu que le hasard seul
pouvait me faire tomber juste; raisonnement un peu paradoxal peut-être,
mais dont, maintes fois, l'infaillibilité m'a été prouvée dans le cours
de mes pérégrinations à travers le Nouveau-Monde.

En conséquence, le jour choisi par moi comme devant être celui de
mon départ, tous mes préparatifs étant faits, je montai à cheval et,
quittant la maison dans laquelle j'avais reçu l'hospitalité, je me
dirigeai au petit pas vers la plaza Mayor, centre ordinaire de tous
les désœuvrés et lieu où naturellement j'avais le plus de chance de
rencontrer l'homme inconnu dont j'allais faire mon compagnon de route.

Du reste, cette fois comme toujours, le hasard me fut fidèle: à peine
avais-je, tout en fumant ma cigarette, fait trois ou quatre tours
sur la place, qu'un cavalier de bonne mine, monté sur un vigoureux
cheval, piqua droit vers moi et m'accosta avec cette exquise politesse
naturelle aux Mexicains, en retirant de sa main droite son feutre en
poil de vigogne, tandis qu'il inclinait la tête jusque sur le cou de sa
monture.

--Caballero, me dit-il, vous me paraissez étranger dans cette ville, et
de plus assez embarrassé; me serais-je trompé?

--Nullement, señor, répondis-je à mon singulier interlocuteur, je suis,
en effet, assez embarrassé, d'autant plus que j'ai l'intention de
quitter immédiatement Guanajuato pour me rendre...

Mais réfléchissant que je contais ainsi mes affaires à un inconnu, je
m'interrompis tout à coup.

L'autre attendit un instant; mais voyant que je m'obstinais à garder le
silence, il sourit et me saluant de nouveau:

--Pardonnez-moi, reprit-il; moi-même, je me prépare à quitter la
ville; je me nomme don Blas de Casceres; je suis ranchero, et comme
il est fort agréable d'avoir en voyage un bon compagnon avec lequel
on puisse causer et rire, en vous voyant jeter autour de vous des
regards interrogateurs, ma foi, je me suis approché, dans l'espoir que
peut-être, si mon offre vous agréait, vous seriez pour moi le compagnon
que je cherche.

Cette explication franche dissipa tous les doutes qui s'étaient élevés
dans mon esprit; cependant, par un reste de prudence, je répondis au
ranchero:

--Señor don Blas, je vous remercie comme je le dois de l'offre
bienveillante qu'il vous plaît de me faire; je crains pourtant de ne
pas être maître de l'accepter.

--Ce serait jouer de malheur, señor, reprit-il; et quel motif assez
sérieux vous en empêcherait, si vous me permettez de vous adresser
cette question?

--Mon Dieu! répondis-je en souriant, par un motif assez plausible,
comme vous le reconnaîtrez sans peine, c'est que peut-être nous ne
suivons pas la même direction.

--Je n'avais pas réfléchi à cela; cependant, si vous daignez me faire
connaître le but de votre voyage, qui sait si nous n'allons pas assez
près l'un de l'autre?

--Je ne vois aucun inconvénient à vous apprendre que je me rends dans
le Bajio.

--Oh! oh! dans le Bajio! le voyage n'est pas sans danger, en cette
saison, pour un étranger.

--C'est ce que l'on m'a dit; malheureusement, de sérieuses raisons
m'empêchent de retarder mon départ.

--Je n'ai rien à objecter à cela. Peut-être désireriez-vous visiter les
mines de Mellado, de Rayas ou de la Valenciana?

--Je le voudrais, car j'ai entendu raconter sur ces mines des choses
qui ont vivement piqué ma curiosité; mais à mon grand regret, je serai
forcé de me priver de ce plaisir: je vais dans la partie la plus basse
du Bajio, près des prairies mouvantes de la Caldera, à un rancho nommé
le rancho d'Arroyo Pardo, assez loin des mines dont vous parlez.

--En effet, répondit don Blas, dont le visage s'était tout à coup
rembruni en écoutant ma confidence; il hocha la tête à deux ou trois
reprises différentes, regarda autour de lui d'un air de méfiance, et,
rapprochant son cheval du mien en se penchant vers moi, il reprit en me
parlant presque à l'oreille, d'une voix basse comme un souffle:

--Sans doute, il y aurait indiscrétion à vous demander, caballero,
dans quelles intentions vous vous rendez en si grande hâte au rancho
d'Arroyo Pardo?

Il y avait, dans la façon dont ces paroles furent prononcées, un tel
mélange de crainte, de menace cachée et de douleur, que, malgré moi, je
me sentis touché et intéressé. Je répondis donc sans hésiter:

--Je n'ai aucune raison de cacher le but de mon voyage; je vais trouver
le propriétaire d'Arroyo Pardo, afin de lui proposer de prendre, en
qualité de mayordomo mayor, la direction d'une hacienda qu'un de mes
amis a fondée il y a quelques mois sur le territoire de Colima.

Don Blas me lança à la dérobée un regard qui semblait chercher à lire
jusqu'au fond de mon cœur; puis, prenant tout à coup sa résolution:

--Marchons, señor, me dit-il, je vais moi-même à quelques milles
d'Arroyo Pardo, je vous servirai de guide.

Séduit malgré moi par l'attrait irrésistible que m'offrait cette
singulière et mystérieuse rencontre, je fis un signe de consentement et
je suivis mon guide improvisé.

Cinq minutes plus tard, nous étions hors de la ville et nous galopions
à travers la campagne.



II

LE VOYAGE.


Pendant assez longtemps, nous cheminâmes côte à côte, don Blas et moi,
sans échanger un mot. Le Mexicain semblait plongé dans de sérieuses
réflexions et ne relevait parfois la tête que pour exciter par ce
sifflement particulier aux _jinetes_ mexicains l'allure cependant déjà
fort rapide de nos chevaux. Enfin, lorsque la ville eut disparu au
loin derrière nous, que les hautes coupoles de ses églises se furent
effacées à l'horizon, mon compagnon parut comprendre ce que ce silence
prolongé devait avoir d'extraordinaire pour moi, et faisant un effort
sur lui-même pour renouer notre entretien si brusquement rompu:

--Pardonnez-moi, caballero, me dit-il avec cordialité, je vous avais
promis un joyeux compagnon, et voilà que, malgré moi, je me suis laissé
aller à de tristes souvenirs qui ont subitement chassé ma gaieté en
rouvrant des blessures mal fermées.

--Je crains, répondis-je d'avoir été la cause innocente de ce
changement dans votre humeur.

--Il est vrai, répondit-il franchement, mais il est inutile de vous
excuser, je ne saurais vous en vouloir. Hélas! vous le savez, chaque
homme a dans sa vie une page qu'il voudrait en arracher. Nous autres,
Mexicains, nous sommes les fils du Soleil; la lave de nos volcans
circule dans nos veines, nos passions sont terribles.

Il soupira et se tut.

Je respectai son silence, comprenant que cet homme était sous le poids
d'une grande douleur, d'un remords peut-être; bien que son front large,
son œil noir bien ouvert, la franchise qui se peignait dans sa loyale
physionomie et la grâce répandue sur toute sa personne donnassent un
éclatant démenti à cette dernière supposition.

Cependant, l'aspect de la campagne avait complètement changé autour de
nous. Malgré mes secrètes appréhensions, je ne pouvais me lasser de
laisser errer mes yeux sur l'étrange spectacle qui s'offrait à moi.

Jusqu'aux dernières limites de l'horizon, l'eau paraissait être l'objet
principal et, pour ainsi dire, la base du paysage qui se déroulait à
ma vue; çà et là, de chaque côté de l'étroit sentier dans lequel nous
nous étions engagés depuis une heure environ et qui allait toujours se
rétrécissant, surgissaient des îlots de verdure; des rizières profondes
bordaient la route, et à perte de vue s'étendaient les prairies
mouvantes couvertes de cette perfide verdure qui cache des abîmes dans
lesquels s'engloutissent en un instant les imprudents qui osent s'y
aventurer sans guide.

Cependant, nous avancions toujours avec la même rapidité, le soleil
presque au niveau de l'horizon allongeait démesurément l'ombre des
_ahuehuelts_, des gommiers et des _huisaches_ dont les racines
puissantes s'enfonçaient sous l'eau, tandis que leur tête orgueilleuse
s'élançait à plus de quatre-vingts pieds, abritant sous leur épais
feuillage des milliers de cardinaux qui sifflaient à qui mieux mieux,
et un nombre incalculable de _centzontle_, le rossignol américain, dont
le chant mélodieux semblait saluer l'heure rafraîchissante du soir; je
songeais, avec une inquiétude croissante, que l'eau se rapprochait de
plus en plus du sentier sur lequel nous galopions et qu'il arriverait
un moment où il nous deviendrait impossible de pousser plus avant; nos
chevaux semblaient, avec l'instinct naturel à leur race, partager mes
appréhensions, les oreilles couchées en arrière, les naseaux ouverts,
le cou allongé, ils respiraient avec force en renâclant et se cabrant
presque à chaque pas.

Don Blas ne paraissait attacher aucune importance à ces inquiétants
pronostics, le visage froid et sévère, les sourcils froncés, il
excitait sans cesse sa monture, semblant éprouver un plaisir étrange à
voler au devant du danger terrible qui sans doute nous menaçait; quant
à moi, je maudissais intérieurement la folie qui m'avait poussé dans
cette malencontreuse aventure, et je jurais, si j'échappais sain et
sauf, ce qui n'était pas probable, de ne plus me laisser reprendre à
commettre de telles extravagances.

Tout à coup, nous atteignîmes un coude du sentier; là, force nous fut
de nous arrêter, l'eau nous barrait le passage. Je jetai autour de
moi un regard désespéré que je reportai sur mon compagnon. Il était
toujours aussi calmé et aussi indifférent en apparence.

L'endroit où nous nous trouvions, autant que l'émotion que j'éprouvais
me permit de m'en assurer aux derniers rayons du soleil, formait une
espèce de plateau d'une assez grande largeur, couvert d'arbres touffus
sous lesquels s'abritaient une certaine quantité de misérables jacales,
et qui, en toute saison, devait être à l'abri des inondations. J'ai
dit qu'autour de ce plateau, ou plutôt de cet îlot où aboutissait le
sentier que jusqu'à ce moment nous avions suivi, l'eau avait à perte
de vue envahi la campagne, formant, à travers les arbres, d'étroits et
inextricables canaux, qui fuyaient dans toutes les directions sous les
dômes épais de verdure.

Don Blas releva la tête en jetant autour de lui un regard interrogateur.

--Nous approchons, me dit-il.

Je jugeai inutile de répondre à cette assurance.

Il continua.

--Êtes-vous attendu à Arroyo Pardo?

--J'ai, il y a dix jours, expédié un péon au propriétaire, en lui
annonçant mon arrivée prochaine.

Il secoua la tête à plusieurs reprises.

--Vous connaissez don Desiderio, le maître du rancho? me demanda-t-il
au bout d'un instant.

--Aucunement, répondis-je, mais on m'a parlé de son fils, don Lucio,
comme d'un homme entendu, honnête et brave, et c'est avec lui que je
compte traiter.

Mon guide soupira profondément.

--C'est bien, me dit-il, à moins que vous ne préfériez passer la nuit
dans un de ces misérables jacales, avant deux heures vous serez au
rancho.

--Nous ne nous y rendrons pas à cheval, je suppose?

--Non, répondit-il en souriant, nous irons dans une pirogue.

--Ainsi, pendant la nuit, car le soleil ne tardera pas à se coucher?

--Avant une demi-heure il fera nuit.

--Hum! fis-je en hochant la tête.

Il me lança un regard sardonique.

--Si vous avez peur de voyager pendant les ténèbres, reprit-il, nous
pouvons ne partir que demain matin.

Je relevai brusquement la tête.

--Comment avez-vous dit cela? répondis-je aussitôt, peur, et pourquoi
aurais-je peur, s'il vous plaît?

--Dame! je ne sais pas moi, mais il y a tel homme fort brave à la
clarté du soleil qui tremble comme un enfant pendant l'obscurité.

--Je ne suis pas de ceux-là, répondis-je avec un sourire de dédain.

--Oui, oui, fit-il en hochant la tête, vous autres Français, vous vous
flattez d'être braves, parce que vous ne croyez plus à rien, il n'en
est pas ainsi dans ce pays; vous savez que les canaux sont hantés?

--Hantés! m'écriai-je, au diable les fantômes; si ce sont eux qui vous
arrêtent, nous partirons quand vous voudrez.

--Soit, répondit-il sèchement.

Portant alors les doigts de sa main droite à sa bouche, il siffla d'une
façon particulière.

Presque aussitôt un homme aux traits hâves, aux membres décharnés et à
demi vêtu de mauvaises calzoneras, sortit d'un jacal et s'approcha de
nous.

--Vous ici! s'écria-t-il avec une surprise douloureuse, en
reconnaissant mon guide. Oh! _mi amo,_ quel projet vous amène dans des
parages où vous ne devriez plus reparaître.

--Silence, dit impérieusement don Blas, silence Perico, ce qui est fait
est fait; prépare ta pirogue, nous partons.

--Vous partez à cette heure, reprit-il avec une surprise qui se
changeait en épouvante, et où allez-vous, au nom de nuestra señora del
Carmen? ce n'est pas à Arroyo Pardo au moins?

--Tu te trompes, Perico, répondit froidement don Blas, ce cavalier a
affaire à don Desiderio; il veut le voir sans retard, je lui sers de
guide.

Le péon se signa à plusieurs reprises.

--Non, murmura-t-il à voix basse, je ne puis faire cela, je ne les
conduirai pas au rancho.

--Voyons, que marmottes-tu entre tes dents? s'écria don Blas avec
impatience, je veux partir à l'instant, il le faut.

--Mi amo! mi amo! vous savez combien je vous suis dévoué, reprit le
péon avec insistance, mais ce que vous me demandez est impossible, j'ai
rencontré hier le _passeur de nuit_ dans les canaux, il y aura du sang
versé pour sûr.

--Que veut-il dire avec son passeur de nuit? demandai-je.

--C'est une de leurs croyances, répondit avec ironie don Blas, le
passeur de nuit est un fantôme qui rôde à l'aventure pendant les
ténèbres; sa rencontre présage un malheur.

--Oh! señor forastero (étranger), dit le péon en s'adressant à moi et
en joignant les mains avec prière, attendez jusqu'à demain; au lever du
soleil nous partirons.

--Je ne demande pas mieux, répondis-je en dissimulant un sourire.

Mais don Blas aperçut sans doute sur mon visage une expression qui
ne lui plut pas, car ce fut lui qui s'obstina à partir, et avec une
animation qui me parut étrange, il exigea que le départ eût lieu
aussitôt.

--Écoutez, mi amo, dit alors le péon, vous l'exigez, je dois vous
obéir; mais il arrivera malheur; je ne vous ai pas tout dit encore.

--Qu'as-tu de plus à m'apprendre? s'écria don Blas avec une impatience
fébrile.

--Don Estevan Sallazar est mort.

Le Mexicain pâlit, un tremblement convulsif agita tout son corps.

--Il est mort! répéta-t-il, lui, oh! non, c'est impossible.

Le péon secoua tristement la tête.

--Il est mort, vous dis-je, c'est moi-même qui, il y a deux jours, ai
retrouvé sa pirogue chavirée dans le canal des ahuehuelts.

--Mais comment cela est-il arrivé?

--Qui saurait le dire? peut-être _Matlacueze_, la belle fille aux
cheveux verts, a-t-elle enroulé ses longues tresses à l'avant de la
pirogue pour l'entraîner au fond de l'eau.

Don Blas haussa les épaules.

--Et le corps de don Estevan? demanda-t-il.

--Si le démon des eaux l'a emporté, comment l'aurait-on retrouvé,
répondit l'Indien d'un air convaincu.

--Raison de plus pour que j'aille au rancho, reprit le Mexicain; tout
est fini, si don Estevan est mort.

Perico n'osa rien répondre à cette raison péremptoire sans doute, et
jugeant au ton de don Blas qu'il serait imprudent à lui d'insister
davantage, il se décida à obéir tout en murmurant à part lui des
interjections entrecoupées au milieu desquelles revenait sans cesse le
passeur de nuit.

Quelques minutes plus tard, il nous avertit que la pirogue était prête.

Nous mîmes pied à terre, et après avoir confié les chevaux au péon,
qui les installa dans un jacal, nous nous dirigeâmes à grands pas vers
l'endroit où nous attendait la pirogue.



III

SUR L'EAU.


La nuit était complète, et les ténèbres épaisses au moment où nous nous
embarquâmes.

Le péon, avec cette résolution passive de l'homme qui subit ce qu'il
ne saurait empêcher, poussa au large la légère nacelle et saisit ses
rames, après, toutefois, avoir fait plusieurs signes de croix et
murmuré une inintelligible prière.

Ce n'était pas sans une émotion intérieure que je retrouvais dans
ce coin ignoré de l'Amérique ces vieilles croyances de nos pères,
acceptées jadis comme articles de foi par tous les peuples; aussi dès
que nous commençâmes à voguer dans les canaux où le péon se dirigeait
avec une adresse et une sûreté admirables, j'essayai d'amener tout
doucement mon compagnon sur ce sujet et de le décider à me conter une
de ces fantastiques légendes si naïves; mais tous mes efforts furent
inutiles, j'avais trop franchement laissé voir mon incrédulité au
Mexicain pour qu'il ne se tint pas sur la réserve par crainte de mes
railleries; désespérant d'obtenir le moindre renseignement à ce sujet,
et comprenant que je chagrinerais mon guide en insistant davantage, je
tournai la question et lui demandai quel était ce don Estevan Sallazar,
et pourquoi le péon avait cherché à le dissuader de m'accompagner au
rancho.

Ce sujet de conversation ne parut pas être beaucoup plus agréable
que le précédent à don Blas; cependant, comme il n'avait aucun motif
plausible pour me refuser l'éclaircissement que j'exigeais de lui,
il s'exécuta avec une mauvaise grâce évidente et consentit enfin à
satisfaire ma curiosité.

C'était une histoire fort simple: don Estevan Sallazar avait une sœur
belle comme le sont généralement toutes les Mexicaines. Don Estevan
était propriétaire d'un rancho nommé la Noria, situé à quelques milles
à peine du rancho d'Arroyo Pardo; par un effet naturel du voisinage,
don Estevan et don Lucio, le fils de don Desiderio, s'étaient liés
intimement; toujours et partout on les voyait ensemble, on les
rencontrait côte à côte dans toutes les tertulias et dans toutes les
romerías; doña Dolores, la sœur de don Estevan, qui n'était qu'une
enfant à l'époque où avait commencé la liaison des deux jeunes gens,
avait grandi et était, avec les années, devenue une admirable jeune
fille. Don Lucio n'avait pu la voir sans l'aimer; de son côté, Dolores
s'était laissé toucher par le noble caractère du jeune homme, et tous
deux s'étaient aimés. Lucio n'avait pas fait mystère à son ami de
l'amour qu'il éprouvait pour sa sœur. Estevan avait paru charmé de
cet amour qui devait, disait-il, resserrer encore les liens qui les
unissaient, et il avait engagé le jeune homme à adresser directement la
demande à son père.

Don Lucio avait suivi ce conseil; le señor Sallazar, prévenu par son
fils, avait fait un excellent accueil au jeune homme, sa demande avait
été agréée et jour avait été pris pour la cérémonie.

Dolores et Lucio étaient au comble de leurs vœux, rien, croyaient-ils,
ne devait désormais troubler leur bonheur.

Sur ces entrefaites, une discussion, légère en apparence, mais qui
bientôt dégénéra en querelle sérieuse, divisa tout à coup les deux
familles; cette discussion, qu'il aurait été très facile de terminer
dans le principe, puisqu'il ne s'agissait que de la dot que chacun
des pères s'engageait à donner à son enfant, s'envenima si bien, des
paroles si dures et si blessantes furent échangées, que tout fut rompu
entre les deux familles, et que la haine la plus vive remplaça bientôt
l'amitié qui avait jusqu'alors uni les habitants de la Noria à ceux
d'Arroyo Pardo. Les deux jeunes gens, dont les plans de bonheur étaient
renversés, les projets d'avenir détruits, continuèrent cependant à se
voir en cachette, mais en usant des plus grandes précautions, parce que
les Sallazar avaient juré devant tous leurs amis que si Lucio osait
approcher de leur rancho, ils tireraient sur lui comme sur un daim et
le tueraient sans pitié. On savait qu'ils étaient capables de mettre
sans hésiter leur menace à exécution.

Don Lucio cependant, malgré les prières de sa mère et les ordres
de son père, obéissant, ainsi que cela arrive toujours en semblable
circonstance, à la violence de son amour, cherchait constamment à voir
Dolores, qui, de son côté, révoltée par l'injustice de ses parents,
saisissait toutes les occasions de se rencontrer avec celui qu'elle
aimait.

Une catastrophe était imminente. L'imprudence même des deux jeunes gens
devait la faire éclater.

Ce fut ce qui arriva.

Un jour que Dolores et Lucio causaient cœur à cœur dans une clairière
peu distante de la Noria, se croyant bien certains de ne pas être
surpris, un coup de feu retentit, et le jeune homme tomba baigné dans
son sang aux pieds de Dolores; au même instant, don Estevan s'élança
d'un buisson et courut sur son ancien ami en brandissant comme une
massue son fusil au-dessus de sa tête, dans l'intention évidente de
l'achever.

La jeune fille, à demi folle de douleur, se jeta au-devant de son frère
en le suppliant d'épargner celui qu'elle aimait. Estevan la frappa
brutalement et la renversa d'un coup de crosse; mais soudain le blessé
se releva, bondit sur son ennemi; celui-ci, saisi à l'improviste,
roula sur le sol, complètement à la merci de son adversaire.

Les Mexicains portent continuellement des armes, leur couteau ne
les abandonne jamais. Lucio saisit le sien, mais au moment où il se
préparait à le plonger dans le cœur de son assassin, une main arrêta
son bras.

Il se retourna. Doña Dolores s'était relevée, et chancelante encore du
coup qu'elle avait reçu, elle s'était précipitée pour sauver son frère.

Le jeune homme comprit la prière muette de la jeune fille; sans
répondre, il abandonna don Estevan, se releva et fit un pas en arrière,
en ayant soin toutefois de jeter loin de lui le fusil dont il s'était
emparé.

--Remerciez votre sœur, dit-il; sans son intervention providentielle,
vous étiez mort, puis jetant quelques gouttes de sang au visage de son
ennemi: « Adieu, ajouta-t-il, je ne vous chercherai pas, ne vous placez
plus sur mon passage, notre première rencontre sera mortelle! Quant à
vous, Dolores, je vous aime et je vous aimerai jusqu'au dernier jour
de ma vie! les hommes nous séparent sur terre, Dieu nous unira dans le
ciel.

Après ces paroles, le jeune homme s'était éloigné en chancelant et en
appuyant fortement la main sur sa blessure afin d'arrêter le sang. Avec
des difficultés extrêmes, il était arrivé à demi mort chez son père.

Sa blessure était sérieuse, longtemps il fut en danger; enfin la
jeunesse triompha, il se rétablit; alors, cédant aux prières de sa
famille, il avait quitté le rancho; depuis on n'avait plus entendu
parler de lui, nul ne savait ce qu'il était devenu.

Voilà, en substance, le récit qui me fut fait par don Blas; lorsqu'il
l'eut terminé, il laissa tomber avec douleur sa tête sur sa poitrine.

--Mais, lui demandai-je alors, comment se fait-il, señor don Blas, que
vous connaissiez aussi bien cette histoire?

Il releva la tête, me regarda un instant avec une expression
indéfinissable, et me répondit enfin avec un mélange de tristesse et
d'amertume:

--C'est qu'elle m'intéresse plus intimement que vous ne le pouvez
supposer.

Je cherchais vainement dans mon esprit l'explication de cette parole,
lorsque sortant du milieu des buissons, je vis poindre à une assez
courte distance devant nous l'avant d'une pirogue dont la noire
silhouette se profilait vaguement dans les ténèbres.

--Veillez à l'avant, Perico, criai-je au péon; voici une embarcation
qui nous croise.

Le péon se retourna, poussa une exclamation de terreur et abandonna les
rames qu'il n'avait plus la force de manier.

--Jesús! Maria! José! s'écria-t-il en faisant le signe de la croix avec
une rapidité convulsive, nous sommes perdus!

Cependant, la pirogue avait laissé arriver en plein sur nous; elle
semblait glisser sur l'eau sans le secours d'aucune impulsion humaine,
sombre, noire, effilée, elle s'avançait dans le canal morne et
silencieuse; debout au milieu, enveloppé dans les plis épais d'un
manteau qui dérobait entièrement ses traits, se tenait un homme, la
tête tournée vers nous, et dont les yeux brillaient dans l'ombre comme
des charbons ardents.

La fantastique embarcation passa à nous ranger.

--Te voilà donc enfin! cria une voix rauque, métallique et menaçante.

Don Blas, au son de cette voix, se dressa comme sous le choc d'une
commotion électrique.

--Vive Dios! s'écria-t-il en se précipitant vers le péon, c'est lui!
c'est lui! Vire! vire donc, Perico, avant qu'il n'échappe!

Mais le péon, incapable du moindre mouvement, tremblait de tous ses
membres et murmurait machinalement d'une voix sourde et brisée par la
terreur:

--Vous l'avez vu! vous l'avez vu! _mi amo!_ Malheur! malheur!

--Mais qui donc! au nom de tous les saints, m'écriai-je exaspéré.

--_Le passeur de nuit t_ balbutia-t-il en se signant!

Cependant don Blas avait réussi à saisir les avirons et à faire virer
la pirogue; mais, réelle ou fantastique, l'embarcation qui nous était
apparue si subitement avait aussi soudainement disparu, s'évanouissant
dans l'ombre sans laisser de traces.

Le Mexicain demeura un instant comme étourdi de la rapidité de cette
scène étrange; mais se redressant tout à coup et lançant vers le ciel
un regard de défi:

--Soit! s'écria-t-il d'une voix éclatante: homme ou démon, nous nous
verrons face à face!

Un éclat de rire strident et saccadé répondit aussitôt à cette hautaine
provocation et nous glaça de terreur; car moi-même, malgré mon vif
désir de voir du merveilleux, je me sentais trembler instinctivement.

--En avant! au nom de Dieu! s'écria don Blas, en avant!

Chacun de nous saisit des avirons, et la légère pirogue vola sur la
nappe unie du canal.

Cinq minutes plus tard, elle abordait une petite crique au fond de
laquelle on apercevait, à une portée de fusil en avant, briller dans la
nuit les fenêtres éclairées d'un rancho.

Nous étions à Arroyo Pardo.

A l'instant où l'avant de la pirogue grinçait sur le sable de la plage,
une femme s'élança follement au devant de nous, les bras étendus, en
s'écriant d'une voix déchirante:

--Fuis! fuis, Lucio!.... fuis! le voilà! le voilà!

Soudain un coup de feu retentit, la femme chancela, mais ne s'arrêta
point.

--Fuis, Lucio! dit-elle encore, et elle alla tomber, par la force de
l'impulsion de sa course désespérée, dans l'eau où elle disparut en
poussant un dernier cri de douleur.

Mon compagnon bondit avec désespoir hors de la pirogue.

--A moi! Lucio! à moi, lui dit un homme qui avait semblé surgir de
terre.

--Ah! fit le Mexicain avec un cri de rage, te voilà donc enfin, Estevan!

Les deux hommes se précipitèrent l'un sur l'autre, se saisirent à bras
le corps, s'enlacèrent comme deux serpents et commencèrent une lutte
affreuse entrecoupée de sourdes exclamations de rage et de fureur.

Perico, à genoux sur le sable, priait. J'avais machinalement saisi mon
rifle, et, après avoir jeté dans la pirogue le corps de la pauvre femme
que le courant avait conduit à portée de ma main, j'avais sauté sur la
rive.

Le coup de feu avait donné l'éveil dans le rancho; on voyait
des lumières courir dans la maison, et de sombres silhouettes
apparaissaient se rapprochant de nous rapidement. Les deux ennemis,
acharnés l'un après l'autre, avaient, sans se lâcher, roulé sur le
sol, où ils continuaient à s'entre-déchirer, en cherchant à s'arracher
mutuellement la vie.

Inquiet du danger terrible que courait mon compagnon, et poussé je ne
sais par quelle inspiration subite, je m'approchai du groupe informe
des deux ennemis, et au moment où don Estevan levait son poignard pour
le plonger dans la gorge de son adversaire abattu sous lui, je lui
cassai la tête d'un coup de pistolet.

Il tomba comme une masse. J'aidai don Blas ou plutôt don Lucio,--car
ainsi se nommait mon compagnon,--à se relever; il n'avait reçu que de
légères blessures.

Quant à don Estevan, qui s'était fait passer pour mort afin d'attirer
son ennemi à sa portée ... cette fois, il était bien réellement tué et
ne devait plus revenir....

Une heure plus tard, la pirogue repartait d'Arroyo Pardo, conduite
par Perico à peine remis de sa terreur, et emmenant, outre don Lucio
et moi, doña Dolores, grièvement blessée, il est vrai, mais dont la
blessure faite par son frère n'était pas mortelle, grâce à Dieu.

Don Lucio et sa femme, fixés depuis longtemps sur le territoire de
Colima, dans une hacienda appartenante un Français, ont oublié au
milieu d'une famille charmante et des joies du présent les malheurs de
leur première jeunesse; ils sont heureux autant que la condition faite
à l'homme par Dieu lui permet de l'être sur cette terre.

Parmi les nombreuses connaissances laissées par moi en Amérique, je
suis certain de compter au moins un ami: don Lucio; peu de gens peuvent
en dire autant.

Ce simple récit n'a qu'un mérite, celui d'être d'une rigoureuse
exactitude; malheureusement, en passant par notre bouche, il aura sans
doute perdu beaucoup de sa naïveté première, ce dont nous demandons
humblement pardon au lecteur.



LA TOUR DES HIBOUX

HISTOIRE DE VOLEURS


«C'est à votre tour, capitaine,--me dit alors de Saulcy, en vidant
d'un seul trait le verre de chambertin que depuis quelques secondes
il tenait à la main, et que le dénouement imprévu de la précédente
histoire lui avait presque fait oublier.

«Messieurs,--répondis-je en cherchant tant bien que mal à parer la
botte qui m'était portée,--je ne sais réellement quoi vous dire: mon
existence s'est toujours écoulée si calme et si tranquille, que, dans
toute ma vie passée, je ne vois pas un fait qui soit digne de vous être
rapporté.»

Comme je m'y attendais, ces paroles furent accueillies par une
protestation énergique de tous les convives, plus ou moins échauffés
par les nombreuses libations d'un festin qui durait déjà depuis plus
de six heures. Ce fut en vain que je cherchai à faire agréer mes
excuses au milieu du brouhaha des interpellations et des reproches
qui pleuvaient sur moi de toutes parts; enfin, désespérant de sortir
vainqueur de cette lutte où la force des poumons était loin d'être de
mon côté, je pris le parti d'y mettre fin en souscrivant aux vœux de
l'honorable compagnie.

Dès que j'eus fait connaître ma résolution, le silence se rétablit
comme par enchantement, les verres se remplirent, les têtes se
tournèrent de mon côté, les regards se fixèrent sur moi, et je
commençai mon récit avec la conviction flatteuse que l'on m'écoutait,
sinon avec intérêt, du moins avec attention.

«Messieurs,--dis-je après avoir allumé une cigarette et m'être adossé
nonchalamment sur le dossier de ma chaise,--vers la fin de 18.., des
affaires assez importantes m'appelèrent en Espagne et me forcèrent à
un séjour de près d'une année en Andalousie.

«A cette époque, j'avais à peine vingt-trois ans. Au lieu de me
confiner dans Cadix, dont les rues sont étroites et sales, je louai
un joli mirador à Puerto Real, ville coquette, aux blanches maisons
percées d'un nombre infini de fenêtres, derrière les jalousies
desquelles on est certain, à toute heure du jour, de voir étinceler des
yeux noirs et sourire des lèvres roses.

«Aussi, le temps passait-il pour moi le plus agréablement du monde.

«Négligeant mes affaires un peu plus que je ne l'aurais dû, j'avais
fait de fort gentilles connaissances, créé de charmantes relations; en
un mot, je ne songeais qu'à me divertir.

«Pourtant, deux ou trois fois par semaine, prenant, comme l'on dit
vulgairement, mon courage à deux mains, je m'arrachais, quoique à
regret, de ma délicieuse retraite, et, monté sur un magnifique genet,
je franchissais au galop les trois lieues qui séparent Puerto Real de
Cadix, et je m'informais de l'état de mes affaires, bien plus dans le
but de savoir combien de temps encore il me serait permis de jouir de
la vie délicieuse que je m'étais organisée, que par respect pour les
graves intérêts qui m'étaient confiés.

«Que voulez-vous, messieurs! je ne comprenais encore de la vie que le
plaisir.

«L'on parlait beaucoup, à cette époque, d'un certain José Maria, qui
avait longtemps écume les grandes routes de l'Espagne comme chef de
salteadores, et qui, après avoir fait sa paix avec le gouvernement,
s'était retiré à Cadix, sa patrie, pour y jouir tranquillement et
honorablement du produit de ses rapines passées.

«On racontait de cet ex-bandit des traits d'une audace inouïe, qui
avaient éveillé en moi une vive curiosité et le plus grand désir de me
trouver en face de lui.

«Un matin, je reçus une lettre d'un de mes compagnons de plaisir, nommé
don Torribio Quesada, qui m'annonçait que, le soir même, à Cadix,
le fameux José Maria devait dîner avec lui, et m'engageait à ne pas
manquer l'occasion qu'il m'offrait de le voir et de l'entretenir à
mon aise en venant partager le repas auquel il avait invité l'ancien
salteador.

«Bondissant de joie à cette nouvelle inattendue, je fis immédiatement
seller mon cheval, et je m'élançai à toute bride sur la route de Cadix,
contremandant tous les ordres que j'avais donnés à mon domestique pour
les divertissements de ce jour.

«Deux heures plus tard, j'étais confortablement installé dans le salon
de don Torribio.

«José Maria fut exact au rendez-vous.

«C'était bien l'homme que je m'étais figuré, il était bien tel que mon
imagination exaltée s'était plu à me le représenter, et les quelques
heures que je passai en sa compagnie s'écoulèrent pour moi avec la
rapidité d'un songe, tant je fus vivement impressionné en l'écoutant
raconter, de sa voix grave et vibrante, avec ce laisser-aller et cette
franchise de l'homme supérieur, les émouvantes péripéties de sa vie
aventureuse.

«Enfin, il fallut se séparer; José Maria nous quitta après avoir bu un
dernier verre de _valde peñas_ et nous avoir amicalement serré la main.

«Lorsque je me trouvai seul avec don Torribio, celui-ci m'engagea à
passer la nuit chez lui, car il commençait à se faire tard et j'étais à
trois lieues de Puerto Real.

«Le dîner avait été copieux, et un nombre considérable de bouteilles
vides, rangées plus ou moins symétriquement sur la table, prouvait
surabondamment que la soirée ne s'était pas écoulée avec une sobriété
exemplaire. Je me sentais la tête lourde, j'avais beaucoup fumé, et
sans être ivre, j'avais cependant dépassé de fort loin les limites
d'une honnête gaieté, et mon esprit, naturellement rétif et entêté, se
ressentait de cette petite débauche; si bien que je demeurai sourd à
toutes les observations de mon ami, et quoiqu'il me pressât fortement
de rester auprès de lui en m'objectant l'heure avancée, la longueur du
chemin et le peu de sécurité des routes, je m'obstinai à partir.

«Don Torribio, voyant que ses remontrances étaient inutiles et que rien
ne pouvait me convaincre, ne s'opposa pas davantage à ma résolution,
nous bûmes un dernier coup d'aguardiente; puis, après nous être
embrassés, je sautai sur mon cheval, qui piaffait avec impatience
devant la porte de la maison, et, m'enveloppant avec soin dans mon
manteau, je piquai des deux et partis.

«La nuit était sombre, de gros nuages noirs, chargés d'électricité,
roulaient lourdement dans l'espace, l'atmosphère était chaude et
pesante, de larges gouttes de pluie commençaient à tomber; par
intervalles, on entendait les sourds grondements d'un tonnerre
lointain, précédés d'éclairs dont l'éclat aveuglait mon cheval et le
faisait se cabrer de terreur.

«J'avançais péniblement sur la route solitaire, la tête pleine des
lugubres histoires que pendant toute la soirée José Maria n'avait cessé
de raconter, et mes regards erraient autour de moi avec inquiétude,
cherchant à percer l'obscurité et à me prémunir contre les embûches qui
pouvaient m'être tendues par les nombreux _caballeros de la Noche_ qui,
à cette époque, pullulaient sur tous les grands chemins de l'Andalousie.

«J'étais armé, et, malgré mes appréhensions, j'avais trop souvent
parcouru la distance qui sépare Cadix de Puerto Real, pour ne pas
savoir à peu près à quoi m'en tenir sur ce que j'avais à craindre; mais
cette nuit-là, la tête farcie d'un tas d'histoires lamentables, je me
sentais en proie à une terreur inusitée: de quoi avais-je peur? Je
l'ignore, ou plutôt, pour être franc, j'avais peur de tout.

«Cependant, le temps était devenu détestable.

«Le ciel s'était changé en une immense nappe de feu, des éclairs
incessants répandaient une lueur livide et fantastique, la pluie
tombait à torrents, enfin l'orage qui menaçait depuis longtemps déjà,
éclatait avec fureur.

«Mon cheval buttait et trébuchait à chaque pas au milieu de ce
bouleversement général de la nature, et j'étais obligé de le surveiller
avec le plus grand soin, pour éviter d'être renversé dans la boue.

«J'étais littéralement traversé par la pluie et je maudissais mon
entêtement, qui m'avait fait refuser l'offre obligeante de don
Torribio, pour venir patauger ainsi au milieu de la nuit dans des
sentiers perdus, au risque de me rompre vingt fois le cou; enfin je ne
savais plus à quel saint me vouer, lorsque je me souvins d'une vieille
masure dont je ne devais pas être bien éloigné en ce moment et qui
pouvait provisoirement m'offrir un abri contre la tempête.

«Je m'orientai le mieux qu'il me fut possible dans les ténèbres qui
m'entouraient, et je parvins, au bout de quelques instants, à gagner ce
toit hospitalier.

«C'était une vieille tour, reste de quelque manoir féodal que le
temps avait peu à peu miné et fait disparaître; elle était abandonnée,
tombait presque en ruine et servait de retraite aux oiseaux de nuit.
Les gens du pays la nommaient, et la nomment sans doute encore, _la
tour des hiboux_, nom qu'elle méritait à tous égards.

«Je mis pied à terre, et passant la bride à mon bras, j'entrai, suivi
de mon cheval, dans une grande salle dont l'aspect avait quelque chose
de lugubre et de sinistre qui me saisit malgré moi.

«L'on racontait sur cet endroit des histoires étranges qui, je ne sais
par quelle fatalité, se retracèrent tout à coup à mon imagination
malade avec une vivacité et une force qui firent courir un frisson dans
tous mes membres, et ce ne fut qu'avec une certaine inquiétude que je
jetai un regard circulaire sur ces lieux qui devaient, pour plusieurs
heures peut-être, me servir de domicile.

«Comme je vous l'ai dit, messieurs, je me trouvais dans une vaste salle
comprenant toute la largeur de la tour; elle était percée d'étroites
fenêtres, veuves depuis longtemps de contrevents, et par lesquelles
l'eau, chassée par le vent, entrait en tourbillonnant. Dans le fond,
un escalier délabré s'élevait en spirale conduisant aux étages
supérieurs; dans un coin, un monceau de débris de toute espèce montait
jusqu'au plafond voûté et ne semblait pas avoir été remué ou touché
depuis au moins un siècle.

«Mais ce qui m'effraya réellement, ce fut de voir flamber au milieu de
la salle un feu de broussailles et de bois mort.

«Quels étaient les hôtes de cette demeure?... où étaient-ils?... Ne
voulant pas m'aventurer en étourdi dans ce coupe-gorge, je revins
sur la route et regardai attentivement de tous les côtés, mais la
nuit était trop obscure pour qu'il me fût possible de rien découvrir;
vainement je prêtai l'oreille, j'entendis seulement les sifflements
furieux du vent auxquels nul bruit humain ne venait se mêler.

«Un peu rassuré par ce silence et cette solitude, je me déterminai à
faire le tour de la vieille forteresse; mes recherches furent sans
résultat, seulement je découvris une espèce de hangar sous lequel
j'installai mon cheval.

«Puis convaincu que, pour le moment du moins, j'étais le seul habitant
de la tour, et que par conséquent je n'avais rien à redouter,
je rentrai dans la salle; pourtant, ne voulant pas être pris a
l'improviste, je résolus de ne pas m'y arrêter et de monter à l'étage
supérieur, ce que j'exécutai immédiatement.

«Autant que je pus en juger au milieu des ténèbres épaisses dans
lesquelles j'étais plongé, cette salle ressemblait complètement à celle
que j'avais quittée: même délabrement, même monceau d'ordures et même
escalier montant à un étage supérieur.

«Pour ne pas être surpris sans défense, je visitai avec soin les
amorces de mes pistolets; puis, m'enveloppant de mon manteau et
recommandant mon âme à Dieu, je me couchai auprès de l'escalier afin
d'être prêt à tout événement et avec la résolution de rester éveillé;
mais; la fatigue et le vin aidant, je sentis mes yeux se fermer malgré
moi; mes idées peu à peu s'obscurcirent, et j'allais me laisser aller
au sommeil, lorsque tout à coup un bruit de pas résonnant à mon oreille
me tira subitement de ma torpeur et me rendit à moi-même.

«Une dizaine de personnes venaient d'entrer dans la tour.

«De l'endroit où j'étais couché, en avançant légèrement la tête, il me
fut possible de les apercevoir sans être vu.

«C'étaient des hommes au teint hâlé, au visage sombre, aux membres
robustes, vêtus pour la plupart du pur costume andalou si riche et si
coquet. Ils étaient armés jusqu'aux dents.

«Ils s'étaient assis autour du feu, dans lequel ils avaient mis deux ou
trois brassées de bois, et causaient entre eux avec vivacité, tout en
jetant par intervalle des regards de convoitise sur deux larges coffres
qu'ils avaient déposés dans un coin.

«Les premiers mots que j'entendis ne me permirent pas de conserver le
moindre doute sur leur profession.

«C'étaient des salteadores, autrement dit voleurs de grands chemins,
et ils appartenaient à la _cuadrilla_ (troupe) du Niño (jeune homme),
célèbre chef de bande qui avait succédé à José Maria, et dont le nom
était devenu la terreur de toute l'Andalousie.

«Leurs gestes étaient animés; parfois ils portaient la main sur leurs
armes. Je crus comprendre qu'ils ne s'entendaient pas sur le partage
du butin contenu dans les malles; la dispute finit par s'échauffer à
un tel point que je vis le moment où ces misérables allaient s'égorger
entre eux: ils s'étaient levés en tumulte, les couteaux étaient tirés,
ils se mesuraient du regard avec colère, tout à coup leur chef parut.

«El Niño était à cette époque un homme d'une quarantaine d'années,
d'une taille élevée et fortement charpentée; ses épaules larges et ses
bras musculeux dénotaient une vigueur peu commune; ses traits étaient
durs et son regard farouche; les reflets fantastiques du feu, qui se
jouaient sur son visage, donnaient à sa physionomie un caractère rendu
plus étrange encore par le sourire ironique qui plissait ses lèvres
épaisses et charnues.

«Encore des querelles, des disputes,» dit-il d'une voix brève et
accentuée, «Caray! ne pouvez-vous vivre en bonne intelligence comme
cela se doit entre honnêtes bandits?»

«Un des brigands hasarda une justification que le Niño interrompit
aussitôt.

«Silence, fit-il, je ne veux rien entendre!... Vive Dieu! vous êtes là
à vous goberger tranquillement autour du feu comme des moines idiots,
sans plus songer à notre sûreté commune que si nous étions seuls dans
l'univers!... Heureusement que j'ai toujours l'œil au guet, moi!... Où
est passé l'homme auquel appartient le cheval que j'ai trouvé sous le
hangar?»

«A cette parole, un frémissement involontaire s'empara de moi, et je
réfléchis avec terreur à l'atroce position dans laquelle le hasard et
mon mauvais destin m'avaient placé. En effet, cette position était des
plus critiques, je me trouvais littéralement dans une souricière: nul
moyen n'était en mon pouvoir pour m'échapper de ce coupe-gorge, et je
recommandai tout bas mon âme à Dieu, tout en me promettant de vendre
ma vie le plus cher possible à ces bandits, dont je connaissais trop
bien la férocité pour conserver le moindre doute sur le sort qu'ils me
réservaient si je tombais entre leurs mains.

«Cependant les salteadores, étourdis par le discours de leur chef,
avaient saisi avec empressement leurs tromblons et leurs carabines.

«Nous ne savons où peut être l'homme dont vous parlez, dit un de ces
brigands; à notre arrivée ici, la tour était déserte.

«--Possible, répondit le Niño; en tout cas, deux d'entre vous vont
battre les abords de cette bicoque; peut-être est-il caché dans les
environs.»

«Deux hommes sortirent, et le capitaine commença à se promener de long
en large dans la salle en attendant leur retour.

«Au bout d'un instant ils revinrent.

«Eh bien! demanda-t-il.

«--Rien, répondirent les deux bandits; le cheval est toujours sous le
hangar, mais du cavalier, nulle trace.

«--Hum! fit le capitaine. »

«Et il reprit sa promenade.

«Un silence de mort régnait dans cette salle, un instant auparavant si
bruyante.

«Je respirai avec force, présumant que tout danger immédiat était passé
pour moi. Je me trompais.

«Au bout d'un instant, le capitaine s'arrêta.

«A-t-on visité l'intérieur de la tour? demanda-t-il.

«Non, répondirent les bandits; à quoi bon? aucun homme n'aurait été
assez abandonné de Dieu pour venir ainsi, de gaieté de cœur, se jeter
dans la gueule du loup.

«Qui sait? murmura le capitaine en hochant la tête, peut-être que
l'homme que nous cherchons était ici avant vous, et que, en vous
entendant venir, ne sachant à qui il allait avoir affaire, et voyant sa
retraite coupée, il est monté dans les étages supérieurs. Visitons-les
toujours; dans notre métier, deux précautions valent mieux qu'une.»

«Et, suivi de ses hommes, le Niño se dirigea vers l'escalier.

«Je montai immédiatement au second étage. Je ne tardai pas à entendre
le bruit que faisaient les salteadores en fouillant et en furetant dans
tous les coins.

«Rien! fit la voix du capitaine; voyons plus haut.»

«La tour n'avait que deux étages et se terminait par une plate-forme
sur laquelle j'arrivai haletant et en proie à la plus profonde terreur.

«Je me voyais perdu, perdu sans ressources; nul secours humain ne
pouvait me venir en aide; je courais çà et là, je tournais comme une
bête fauve autour de cette plate-forme maudite au bas de laquelle se
trouvait un précipice de plus de cent pieds.

«Mes dents claquaient à se briser, une sueur froide inondait mon
visage, et un tremblement convulsif s'était emparé de tout mon corps.

«J'entendais dans l'escalier les pas des bandits, lancés comme des
limiers à ma poursuite, et je calculais en frémissant combien de
secondes me restaient encore.

«Enfin, rendu fou par l'épouvante, je résolus de me précipiter, plutôt
que de tomber vivant entre les mains de ces scélérats qui, je le
savais, avaient la coutume de faire souffrir d'effroyables tortures à
leurs victimes, afin d'en tirer de riches rançons.

«Machinalement, avant que d'accomplir cet acte désespéré, je penchai la
tête au dehors, sans doute pour mesurer l'abîme au fond duquel j'allais
me briser.

«J'aperçus alors, à environ deux pieds au-dessous de moi, une barre de
fer de trois pieds de long à peu près, grosse d'un pouce et demi, qui,
scellée dans la muraille de la tour, s'avançait horizontalement dans
l'espace en forme d'arc-boutant. A quoi avait pu jadis servir cette
barre de fer? c'est ce dont je ne m'occupai guère en ce moment. Une
idée subite m'avait traversé l'esprit et rendu l'espoir d'échapper aux
assassins qui me poursuivaient et étaient sur le point de m'atteindre.

«Le temps pressait, je n'avais pas une minute à perdre; aussi, sans
réfléchir davantage, j'enjambai le rebord de la plate-forme, et,
saisissant à deux mains la barre de fer, je laissai mon corps pendre
dans l'espace et j'attendis.

«J'avais à peine pris cette position que les bandits débouchèrent en
tumulte sur la plate-forme; qu'ils se mirent à parcourir dans tous les
sens.

«L'orage durait toujours, la pluie tombait à torrents, le vent
soufflait avec force, et par intervalles d'éblouissants éclairs
déchiraient la nue.

«Vous voyez, capitaine, il n'y a personne! s'écrièrent les salteadores.

«--C'est vrai, répondit le capitaine avec dépit.

«--Allons, descendons, du diable s'il fait bon ici, dit un des voleurs.

«--Descendons,» reprit le chef.

«Un soupir de soulagement s'exhala de ma poitrine oppressée à cette
parole qui me prouva que les brigands, convaincus de l'inutilité de
leurs recherches, se retiraient enfin.

«J'étais sauvé!...

«Du plus profond de mon cœur je remerciai Dieu du secours imprévu
qu'il m'avait donné dans ma détresse, et je me préparai à remonter sur
la tour.

«La position dans laquelle j'étais n'avait rien d'agréable, et à
présent que le danger était passé, j'éprouvais une fatigue inouïe
aux poignets et aux bras, et je ne sais si c'était illusion ou
réalité, mais il me semblait que la barre de fer à laquelle j'étais
suspendu, trop faible pour supporter longtemps le poids de mon corps
et sans doute minée par la rouille, pliait et se courbait lentement,
s'inclinant imperceptiblement vers l'abîme.

«Je devais donc me hâter.

«Le silence le plus complet régnait au sommet de la tour.

«Combinant les efforts que j'avais à faire, je levai la tête pour
calculer la distance qui me séparait du faîte de la muraille.

«Le capitaine, nonchalamment appuyé sur le rebord de la plate-forme,
fixait sur moi ses yeux fauves, et me regardait en souriant avec ironie.

«Ah! ha! fit-il.

«--Démon!» m'écriai-je avec rage.

«Sans me répondre, le Niño se pencha au dehors pour me saisir.

«Lâchant d'une main la barre qui me soutenait dans l'espace, je pris un
des pistolets que j'avais mis tout armés à ma ceinture....

«Tu ne m'échapperas pas, compagnon, dit le bandit en ricanant.

«--Oh! je te tuerai!» murmurai-je en l'ajustant avec mon pistolet.

«En ce moment je sentis la barre qui se courbait, ma main glissa, je
laissai échapper mon arme, et, par un effort suprême, je parvins à me
cramponner des deux mains à cette barre maudite, qui pliait, pliait
toujours.

«Oh! m'écriai-je avec désespoir, tout plutôt qu'une telle mort!»

«Et, me roidissant avec une force surhumaine, je m'élançai pour
atteindre le faîte de la muraille.

«Non! dit le capitaine avec un rire aigre et strident, tu mourras là
comme un chien!»

«Et il me repoussa au dehors.

«Il se passa alors en moi quelque chose d'épouvantable; j'eus un
moment d'angoisse terrible. La barre, devenue trop verticale, ne
put me soutenir plus longtemps; malgré mes efforts frénétiques et
désespérés, je sentis mes doigts crispés glisser lentement le long du
fer, j'entendis un rire infernal, poussé sans doute par le bandit qui
jouissait de mon supplice; alors, perdant tout espoir, je fermai les
yeux pour ne pas voir le gouffre affreux dans lequel j'allais être
précipité, et...

«--Et?... s'écrièrent tous mes auditeurs, intéressés au dernier point,
et ne comprenant pas pourquoi je m'arrêtais.

«--Et je m'éveillai, messieurs, continuai-je, car tout ceci n'était
qu'un rêve. Échauffé par mes nombreuses libations du soir, je m'étais
endormi en sortant de Cadix, et la tête pleine d'histoires de voleurs,
j'avais rêvé tout ce que je viens de vous raconter, tandis que non
cheval, qui, heureusement pour moi, ne dormait pas et connaissait son
chemin sur le bout du doigt, m'avait tout doucement conduit jusqu'à
ma maison, à la porte de laquelle il s'était arrêté, ce qui m'avait
réveillé en sursaut, et, grâce à Dieu, débarrassé de l'épouvantable
cauchemar qui me tourmentait depuis plus de deux heures.»



LA CRÉATION

D'APRÈS LES INDIENS TÉHUELS


Il y a environ un an j'assistai à la _Naca_, c'est-à-dire la fête de
la coupe des cheveux, dans le principal village du Grand-Lièvre; cette
cérémonie, l'une des plus anciennes et des plus révérées des Indiens
Téhuels, qui se prétendent descendus des Incas, se célèbre tous les ans
vers la moitié du mois de janvier, qu'ils nomment _ouwikari-oni_, mois
de valeur.

Le jour désigné pour la cérémonie, à _l'endit-ha_[1], les guerriers se
rassemblèrent devant la hutte de la prière, tenant sur leurs bras les
_papous_[2] âgés d'un an révolu, et restèrent plongés dans un profond
recueillement jusqu'au moment où le soleil se leva radieux à l'horizon.

Alors les conques, les fifres, les chichikoués, en un mot, tous les
instruments de musique indiens commencèrent à la fois un affreux
charivari destiné à saluer l'apparition de l'astre du jour.

Le _sayotkatta_[3], vieillard vénérable, courbé par l'âge et les
infirmités, sortit de la case, bénit les assistants, et se plaça debout
devant la porte entre le totem et le calumet.

Le totem, ou kekeffiium, est la marque distinctive de chaque tribu,
leur signe de ralliement et leur étendard lorsqu'elles sont en guerre.

Le totem représente l'animal emblème de la tribu, chacune ayant le sien
propre.

C'est un long bâton avec des plumes de couleurs variées, attachées
perpendiculairement de haut en bas; il est porté par le chef de la
tribu.

Le calumet est une pipe dont le tuyau est long de quatre, de six, et
même souvent de huit pieds; parfois il est rond, mais le plus souvent
plat. Il est orné de chevelures humaines, d'animaux peints et de plumes
d'oiseau et de porc-épic. Le fourneau du calumet est en marbre rouge ou
blanc.

Comme c'est un instrument sacré, il ne doit jamais toucher la terre;
aussi est-il, quand on ne s'en sert pas, placé sur deux bâtons fichés
en terre dont les extrémités sont en forme de fourche.

L'on charge ordinairement de porter le calumet un guerrier renommé que
des blessures graves empêchent de faire la guerre; sa personne est
inviolable comme celle des anciens hérauts d'armes.

Le grand prêtre prit l'un après l'autre les enfants dans ses bras,
s'inclina devant le totem et le calumet comme s'il les mettait sous
la protection de ces deux symboles; puis, avec son couteau à scalper,
il coupa à chacune de ces innocentes créatures une petite mèche de
cheveux sur laquelle il prononça certaines paroles, et qu'il brûla
immédiatement à la flamme d'un réchaud tenu par un prêtre d'un rang
inférieur, dont il était suivi.

Puis chaque enfant reçut un nom approprié à quelque circonstance
particulière qui lui arriva ce jour-là.

Ainsi l'histoire du Pérou rapporte que le septième Inca fut appelé
Yaguar-Huacar, pleureur de sang, parce que, au moment de la cérémonie,
l'on vit des gouttes de sang découler de ses yeux, et Huascar, le
quatorzième Inca, fut ainsi nommé parce que les ulmenes[4], lui firent
présent d'une chaîne d'or appelée _huasca._

Dès que les noms furent donnés, le sayotkatta se tourna vers la
natte de feu[5], fit une courte prière à laquelle se joignirent les
guerriers, puis il rentra dans la hutte de la prière, et les danses
commencèrent accompagnées de copieuses libations de chicha[6] conservée
pour cette occasion.

Au coucher du soleil, tous les enfants furent portés dans la hutte de
la prière, où ils devaient passer la nuit; le sayotkatta sortit de sa
poitrine un de ces colliers de coquillages entremêlés de perles qui
servent de livres aux Indiens et forment les archives de la nation. Il
s'accroupit sur le seuil de la cabane et les guerriers se groupèrent en
silence autour de lui pour écouter les instructions qu'il se préparait
à leur donner.

Les simples paroles de ce vieillard, prononcées d'un accent onctueux,
doux et persuasif, en face de cette nature puissante, majestueuse et
grandiose, pour ces hommes à l'organisation de feu, au cœur droit et
aux instincts bons et crédules, que la civilisation n'a pas encore
flétris de son souffle empoisonné, produisirent sur moi un effet qu'il
m'est aujourd'hui encore impossible de m'expliquer, et me causèrent
une sensation étrange, mêlée de plaisir et de peine dont je ne pus me
rendre compte, mais qui, malgré moi, mouilla mes yeux et me rendit
heureux pendant quelques minutes.

«Au commencement des âges, dit le sayotkatta en faisant filer entre
ses doigts les grains du collier, le monde n'existait pas; Guatèchù[7]
planait seul sur l'immensité, jetant parfois un regard de mépris sur
six hommes rebelles, génies déchus, rejetés par lui de l'Eskennane[8],
et qui, ballotés au gré des vent, vaguaient sans but sur les nuages.

«Ces hommes étaient tristes, car ils comprenaient qu'abandonnés par
Guatèchù, leur race ne tarderait pas à disparaître.

Un jour que, plus sombres et plus abattus que de coutume, ils se
trouvaient réunis sur une nuée, suivant d'un œil mélancolique le
vol audacieux des oiseaux vers les régions éthérées, Maboya[9], le
_tokki_[10] des génies rebelles, parut tout à coup devant eux.

«--Pourquoi désespérer, leur dit-il, hommes au cœur de gazelle? votre
sort est dans vos mains; reprenez courage, je viens à votre secours,
et, si vous voulez suivre mon conseil, non-seulement votre race ne
s'éteindra pas, mais encore elle deviendra plus puissante que Guatèchù
lui-même.

«A ces paroles de l'esprit du mal, les hommes sentirent l'espérance
renaître dans leur cœur, et ils le pressèrent de s'expliquer.

«Maboya sourit de son rire nerveux et caustique, qui fige de terreur la
moelle dans les os, et continua ainsi:

«Guatèchù possède dans l'Eskennane une créature dont les yeux brillent
comme des étoiles, et dont le corps est plus beau qu'un rayon de soleil
glissant sur les nuages; cette créature, appelée femme, est destinée à
perpétuer votre race; Guatèchù le sait aussi, il la surveille avec le
plus grand soin, car il se repent de vous avoir créés, et il veut que
vous disparaissiez du nombre des êtres.

«Que l'un de vous, le plus beau, le plus adroit et le plus entreprenant
s'introduise dans l'Eskennane et séduise la femme, alors vous serez
sauvés. J'ai dit.»

«Les hommes, demeurés seuls, sentirent fermenter en eux les conseils
pernicieux du démon; ils réfléchirent pendant de longues heures à
ce qu'ils venaient d'entendre, et résolurent enfin de charger le
Petit-Loup de la mission difficile de séduire la femme.

«Ils commencèrent alors à entasser les nuées les unes sur les autres,
afin d'escalader le ciel.

«Mais Guatèchù riait de leurs vains efforts, et, de son souffle
puissant, les rejetait dans l'abîme chaque fois qu'ils se croyaient
près d'atteindre leur but.

«Qui peut dire combien de lunes dura cette lutte insensée des hommes
contre Dieu, et combien de siècles elle aurait duré encore, si les
oiseaux du ciel, émus de compassion, n'avaient résolu d'y mettre un
terme.

«Ils se réunirent en une troupe innombrable, et, sur leurs ailes
étendues, ils enlevèrent le Petit-Loup dans l'Eskennane.

«Une fois dans ce lieu de délices, l'homme, ému malgré lui par la
majesté divine qui éclatait de toutes parts à ses yeux, tomba à deux
genoux et resta en adoration pendant la nuit entière.

«Au lever du soleil, il se releva, le cœur raffermi par la prière, et
résolu à tout entreprendre pour sauver sa race.

«Devant lui s'élevait la hutte habitée par la femme.

«Le Petit-Loup réfléchit que, probablement, elle ne tarderait pas
à sortir pour remplir à une source peu éloignée la cruche destinée
à ses ablutions du matin; alors il se cacha derrière le tronc d'un
gigantesque nopal, et, l'œil fixé sur la hutte, le cœur rempli de
crainte et d'espoir, il attendit.

«Au bout de deux heures, la femme sortit, portant une cruche sur son
épaule et se dirigeant vers la source, l'air rêveur et le pas incertain.

«Le Petit-Loup la laissa s'approcher jusqu'à une faible distance de
l'endroit où il se cachait, et alors, paraissant tout à coup devant
elle, il se jeta à ses pieds en implorant son amour.

«La femme, effrayée à cette apparition subite d'un être inconnu, recula
en poussant un grand cri, et voulut prendre la fuite.

«Mais le Petit-Loup la retint par sa robe de bison, et lui parla d'une
voix si douce et si persuasive, que la femme, émue malgré elle, finit
par l'écouter en souriant.

«Cependant, quelque pressantes que fussent les prières de l'homme,
la femme ne voulait pas consentir à le suivre, et le Petit-Loup
désespérait de vaincre sa résistance, lorsqu'il se souvint d'une petite
boîte en écorce de chêne-liège pleine de graisse d'ours gris qu'il
portait sur lui.

«A la vue de la graisse d'ours gris, la chose la plus précieuse
qui existe, la femme ne se sentit pas le courage de résister plus
longtemps. Honteuse et heureuse à la fois de sa défaite, elle cacha son
visage dans le sein de l'homme, et pleura en se donnant à lui pour
toujours.

«A cet instant, la voix terrible de Guatèchù résonna comme un tonnerre
lointain dans l'Eskennane.

«Les deux amants, effrayés de l'énormité de leur faute, se cachèrent,
éperdus, croyant pouvoir échapper au regard puissant du grand être.

«Mais il ne tarda pas à les découvrir; à l'aspect des coupables,
un sourire d'une tristesse infinie obscurcit la face du Créateur;
deux larmes jaillirent de ses yeux, et, sans leur adresser un mot de
reproche, il les lança dans l'espace.

«Déjà depuis neuf jours et neuf nuits l'homme et la femme tombaient à
travers les astres qui tressaillaient d'épouvante à la vue de cette
chute incommensurable, lorsque la grande tortue de mer eut pitié des
deux misérables, et, venant à la surface des grandes eaux, se glissa
sous leurs pieds et les maintint immobiles.

«Alors le castor et la loutre prirent de la vase, du gravier et de la
boue, en formèrent un ciment, et commencèrent à le coller sans relâche
autour de l'écaillé de la tortue; ils travaillèrent tant, qu'ils
finirent par former la terre ainsi qu'elle existe aujourd'hui.

«Voici pourquoi la tortue est sainte et révérée, car elle est le centre
du monde, et son écaille le soutient.

«Nos premiers ancêtres sauvés par la tortue lui firent l'offrande de
leurs chevelures.

«Telle est guerriers téhuels, l'histoire de la création du monde ainsi
que nos pères nous l'ont enseignée d'âge en âge; révérons leur sagesse,
et ne discutons pas leur croyance, que nous devons vénérer.»

       *       *       *       *       *

Après avoir parlé ainsi aux Indiens attentifs, le vieillard serra son
collier dans sa poitrine, ramena un pan de sa robe de bison sur son
visage, et tomba dans une profonde rêverie.

Alors il se fit un silence solennel, troublé seulement par le
frémissement du vent à travers les arbres et le chant plaintif de la
hulotte bleue qui annonçait les premières ombres de la nuit.



TABLE DES MATIÈRES


A M. Ernest Manceaux.

LE LION DU DÉSERT.

     I.    Le rancho.
    II.    Les chasseurs de bison.
   III.    El vado.
    IV.    La grotte du Sayotkatta.
     V.    Le tremblement de terre.
    VI.    La colline de l'Oiseau-Noir.
   VII.    Néculpangue.
  VIII.    La chasse aux élans.
    IX.    La loi des prairies.

UNE NUIT DE MEXICO.

UNE CHASSE AUX ABEILLES.

LE PASSEUR DE NUIT.

      I.    Le guide.
     II.    Le voyage.
    III.    Sur l'eau.

LA TOUR DES HIBOUX.

LA CRÉATION.





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