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Title: Les Forestiers du Michigan
Author: Aimard, Gustave, 1818-1883, Auriac, J. Berlioz d' (Jules Berlioz), 1820-
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les Forestiers du Michigan" ***

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produced from images generously made available by the
Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



1 fr. 25 c. le volume.

GUSTAVE AIMARD & J.-B. D'AURIAC

LES

FORESTIERS DU MICHIGAN

[Illustration]

PARIS

A. DEGORCE-CADOT, éditeur, 9, rue de Verneuil

_Propriété exclusive de l'éditeur_



COLLECTION DES OEUVRES

DE

CH. PAUL DE KOCK

_Avec gravures de la typographie Claye_

2 FRANCS LE VOLUME.

SOUSCRIPTION PERMANENTE

_OUVRAGES PUBLIÉS A CE JOUR:_

  L'Amoureux transi                                1 vol.
  Mon ami Piffard                                  1 vol.
  L'Ane à M. Martin                                1 vol.
  La Baronne Blagulskof                            1 vol.
  Bouquetière du Château-d'Eau                     2 vol.
  Carotin                                          1 vol.
  Cerisette                                        2 vol.
  Les Compagnons de la Truffe                      1 vol.
  Le Concierge de la rue du Bac                    1 vol.
  L'Amant de la Lune                               3 vol.
  La Dame aux trois corsets                        1 vol.
  La Demoiselle du cinquième                       2 vol.
  Les Demoiselles de magasin                       2 vol.
  Une Drôle de maison                              1 vol.
  Les Etuvistes                                    2 vol.
  La Famille Braillard                             2 vol.
  La Famille Gogo                                  1 vol.
  Les Femmes, le Jeu et le Vin                     1 vol.
  Une Femme à trois visages                        2 vol.
  La Fille aux trois jupons                        1 vol.
  Friquette                                        1 vol.
  Une Gaillarde                                    2 vol.
  La Grande ville                                  1 vol.
  L'Amour qui passe et l'Amour qui vient           1 vol.
  Paul et son Chien                                2 vol.
  La Grappe de groseilles                          1 vol.
  L'Homme aux trois culottes                       1 vol.
  Les Intrigants
    Maison Perdaillon et Cie                       1 vol.
    Le Riche Cramoisan                             1 vol.
  Un Jeune homme mystérieux                        1 vol.
  La Jolie Fille du faubourg                       1 vol.
  Madame de Monflanquin                            2 vol.
  Madame Pantalon                                  1 vol.
  Madame Tapin                                     1 vol.
  Un Mari dont on se moque                         1 vol.
  Mariée de Fontenay-aux-Roses                     1 vol.
  Ce Monsieur                                      1 vol.
  Monsieur Chérami                                 1 vol.
  M. Choublanc                                     1 vol.
  Papa Beau-Père                                   1 vol.
  Le Petit Bonhomme du coin                        1 vol.
  La Petite Louise                                 1 vol.
  Les Petits Ruisseaux                             1 vol.
  La Prairie aux coquelicots                       2 vol.
  Le Professeur Fiche-Claque                       1 vol.
  Sans Cravate                                     2 vol.
  Le Sentier aux prunes                            1 vol.
  Le Petit Isidore                                 2 vol.
  Taquinet le Bossu                                1 vol.
  Les Enfants du Boulevard                         2 vol.
  La Mare d'Auteuil                                2 vol.

Paris.--Typ. Collombon et Brûlé, rue de l'Abbaye, 22.



OEUVRES DE GUSTAVE AIMARD

A 3 fr. le volume

  LES CHASSEURS MEXICAINS, avec gravure               1 vol.
  DONA FLOR                                           1 vol.
  LES FILS DE LA TORTUE, 2e édition, avec gravure     1 vol.
  L'ARAUCAN, 2e édition, avec gravure                 1 vol.

A 2 fr. le volume

  UNE VENDETTA MEXICAINE, avec gravure                1 vol.

OUVRAGES GRAND IN-4º ILLUSTRÉS

  (VOIR LE CATALOGUE GÉNÉRAL)

GUSTAVE AIMARD ET JULES D'AURIAC

A 1 fr. 25 le volume

  L'AIGLE-NOIR DES DACOTAHS                           1 vol.
  LES PIEDS-FOURCHUS                                  1 vol.
  LE MANGEUR DE POUDRE                                1 vol.
  L'ESPRIT BLANC                                      1 vol.
  LE SCALPEUR DES OTTAWAS                             1 vol.
  LES FORESTIERS DU MICHIGAN                          1 vol.
  OEIL-DE-FEU                                         1 vol.
  COEUR-DE-PANTHÈRE                                   1 vol.
  LES TERRES D'OR                                     1 vol.
  JIM L'INDIEN                                        1 vol.
  RAYON-DE-SOLEIL                                     1 vol.

F. AUREAU.--IMPRIMERIE DE LAGNY



GUSTAVE AIMARD & J.-B. D'AURIAC

LES

FORESTIERS

DU MICHIGAN

[Marque d'imprimeur: D C]

PARIS

A. DEGORCE-CADOT, ÉDITEUR

9, RUE DE VERNEUIL, 9

Tous droits de propriété expressément réservés



LES

FORESTIERS DU MICHIGAN



CHAPITRE PREMIER

L'HOSPITALITÉ AU DÉSERT


Il faisait nuit dans le désert! une nuit de tempête, de sombre horreur!
une nuit de mort!

C'était aux époques légendaires de la jeune Amérique; antérieurement à
ses luttes glorieuses pour l'Indépendance; bien avant que la
civilisation eût abordé les profondeurs de ses forêts immenses,
solitaires, mystérieuses.

L'hiver était sur son déclin; depuis vingt-quatre heures la neige
tombait sans relâche. Ses grands flocons blafards flottaient indécis
dans l'atmosphère, au gré des rafales, et s'abattaient silencieusement
sur le blanc linceul qui couvrait la terre. Toutes les formes des
arbres, des pierres, des monticules de terrain, étaient émoussées,
arrondies, nivelées avec une uniformité sépulcrale; on aurait dit la
vallée de Josaphat où dormaient sous leur suaire immense, les morts, les
vieux morts des générations éteintes.

La solitude s'épanouissait dans toute sa muette et frissonnante horreur;
la solitude... peuplée de fantômes qu'on sent, mais qu'on ne peut ni
voir ni entendre.

Par cette nuit désolée, un être vivant s'agitait dans l'intérieur des
forêts qui couvraient toute la région méridionale proche du lac Érié.

Cette créature isolée avait forme humaine; elle trahissait son existence
par le mouvement pénible et monotone de ses pieds qui gravissaient la
neige pour s'y enfoncer,... la gravissaient de nouveau pour s'y enfoncer
encore.

C'était Basil Veghte, le robuste Yankee, l'homme de bronze, le forestier
aux muscles d'acier, à la volonté indomptable. C'était l'arrière
petit-fils de la vieille Europe, naturalisé fils du désert.

Depuis douze heures, il luttait contre la tempête avec la force
opiniâtre du buffle et la sagacité de la panthère. Il faut avoir essuyé
bien des orages, pour se lancer ainsi en pleine forêt lorsque toute voie
a disparu, lorsque sous le voile épais des frimas la bête fauve
elle-même ne retrouverait plus sa piste.

Cependant Veghte n'avait pas même songé au péril; l'idée lui était venue
de traverser la forêt, il s'était mis en route, et il l'avait traversée.

A la fin, il trouva bon de faire halte sous un arbre immense dont les
rameaux épais lui offraient un abri sûr.

Pendant quelques instants il resta immobile et attentif, comme s'il eût
épié quelque bruit lointain. Mais rien ne troublait l'effrayant silence
du désert, si ce n'étaient les mugissements intermittents des rafales,
et le sourd grondement du lac Érié.

Alors il secoua la neige collée à sa carabine, l'appuya contre l'arbre
avec précaution; ensuite il battit le sol de ses pieds avec une telle
vigueur, que bientôt il eut aplani autour de lui une circonférence
respectable.

Cette première opération accomplie, il amoncela des broussailles en
forme de bûcher, y entrelaça savamment des branches sèches de toutes les
grosseurs; enfin il entreprit la tâche d'allumer du feu, à la manière
indienne; tâche difficile et délicate à cause de l'humidité extrême de
la température.

Mais, en homme de précaution, il était muni: deux morceaux de bois durs
et secs étaient soigneusement enfermés dans sa gibecière. Il les sortit,
en planta un dans la terre,--celui-là portait un trou à son extrémité
supérieure;--prit entre ses deux mains l'autre qui était pointu, et le
fit rouler dans le morceau creux avec une rapidité excessive.

Quelques instants après, le contact et le frottement avaient échauffé
les deux morceaux de cet instrument primitif; une poussière embrasée en
jaillit comme un tourbillon; les feuilles demi-sèches fumèrent,
flambèrent, et le feu fut allumé.

Bientôt les joyeuses lueurs du brasier illuminant le bois, y découpèrent
de fantastiques silhouettes; Veghte s'installa sur un noeud saillant du
gros arbre, les pieds contre le foyer, fumant sa pipe avec béatitude.

Qu'un bon bourgeois parisien de la rue Saint-Anastase ou de la rue
Saint-Paul se figure un pareil coin de feu pour sa nuit!... il se
croirait perdu. Basil Veghte était content.

--Voilà un cuisant orage, murmura-t-il tranquillement en secouant dans
le feu la neige attachée à ses guêtres: j'aurais, tout de même, bien pu
continuer ma marche jusqu'au matin; mais, à quoi bon? J'arriverai
toujours assez tôt au fort. Christie n'est pas particulièrement pressé
de me voir; s'il tient à me rencontrer plus tôt, rien ne l'empêche de
venir au-devant de moi.

A ce moment, l'oreille exercée du chasseur saisit au vol le bruit d'une
sourde détonation qui traversait l'air sur l'aile de la tempête.

--Ah! le canon du fort! Il est réveillé tard cette nuit: dans tous les
cas, c'est marque que tout va bien, et je puis faire un bon somme.
Depuis si longtemps que j'étais en route, je commençais à craindre de
m'être égaré; mais ce petit mot d'amitié me fait voir que je me suis
bien tiré d'affaire; me voici justement où je pensais être: tout va
bien.

Notre homme tira méditativement quelques épaisses bouffées de sa pipe,
et se dorlota pendant plusieurs minutes à la chaleur du feu. Après cette
concession faite au _far-niente_, il tourna la tête et jeta autour de
lui un regard investigateur qui cherchait à vaincre les ténèbres.

--Bah! il n'y a personne dehors par une nuit semblable, reprit-il en
présentant son dos à la flamme bienfaisante; Pontiac lui-même ne me
dépisterait pas; et je suppose qu'il n'aurait pas même la tentation de
venir rôder autour de moi, quand il saurait où je suis... Pourtant le
vieux drôle aimerait mettre la main sur moi.

Basil se sourit à lui-même avec une nuance de satisfaction orgueilleuse.

--A tout hasard, voyons un peu comment se porte _Doux-Amour_,
continua-t-il en prenant son fusil pour l'examiner.

--Ça me fait penser à la nuit, toute pareille, ma foi! et sur ce même
chemin, où Wilkins et moi nous fûmes bloqués dans les bois par les
Indiens.--Pauvre Wilkins! je fis un plongeon dans la neige!... moi je
m'en tirai avec un double trou dans mes guêtres; quant à lui, il fut tué
sans y avoir songé.

Sur ce propos, Veghte regarda encore autour de lui; il se disposait à se
rasseoir, lorsqu'un bruit furtif dans le bois le fit tressaillir.

Il s'adossa dans une anfractuosité de l'arbre, épaula son fusil et cria:

--Qui va là?

--Ami!

Le forestier resta en garde. Au bout de quelques secondes, un homme
sortant de l'ombre apparut dans le cercle de lumière qui formait
l'auréole du brasier.

C'était un Européen de petite taille, mais trapu et de corpulence
énorme. Il s'avança sans cérémonie vers le feu, époussetant la neige qui
couvrait ses vêtements, mais sans faire le moindre salut à son hôte
improvisé. Celui-ci, de son côté, quoique déposant tout air de méfiance,
ne lui fit pas le moindre geste hospitalier.

--Voilà une vilaine nuit, et qui n'engage pas à la promenade? dit Veghte
d'un ton interrogateur.

--Oui, répliqua l'autre stoïquement; et je me serais aussi bien attendu
à trouver une comète dans le bois, qu'à y rencontrer un feu de
campement.

--De mon côté je n'aurais pas supposé qu'un homme, sans y être forcé,
s'amusât à courir les forêts, par ce temps-ci; et maintenant que nous
sommes réunis, je parie bien qu'à cinquante milles à la ronde, il ne se
trouve pas une Face-Pâle ou un Peau-Rouge disposé à franchir le seuil de
sa porte.

--Ceci est pour moi une fort bonne aventure! reprit l'étranger en
répondant moitié à ses propres pensées, moitié à celles de son
interlocuteur.

En même temps il retira en arrière son capuchon, pour en expulser une
vraie montagne de neige; puis, il compléta sa toilette par un
trémoussement général identique à celui d'un chien qui se secoue.

--... Une fort bonne aventure! continua-t-il; nous sommes seuls dans le
bois, c'est évident. Et je ruminais dans mon esprit la pensée de
m'abriter tant bien que mal, lorsque j'ai aperçu votre feu; cette vue
m'a donné un courage extraordinaire comme je n'en avais pas ressenti
depuis longtemps.

Cependant Veghte l'observait d'un oeil perçant qui semblait vouloir le
perforer d'outre en outre; il épiait ses moindres mouvements et
cherchait à y découvrir quelque nuance suspecte. Enfin, il laissa
échapper la question qui était sur ses lèvres depuis le commencement de
l'entrevue.

--Vous vous dites ami, mais je n'ai pas entendu votre nom... si vous
l'avez dit.

--Je ne l'ai point dit; observa l'autre en croisant négligemment ses
mains derrière lui, et tournant le dos au feu.

Cette froide et imperturbable assurance faillit déconcerter Veghte, tout
habitué qu'il fût aux plus étranges rencontres. Il revint cependant à sa
question.

--Eh bien! voyons donc ce nom? car je suppose que vous ne trouvez aucun
inconvénient à le donner.

--Oh! je n'y rencontre aucun inconvénient, répondit indifféremment
l'étranger; mais... que signifie un nom, Basil Veghte?

Le forestier fut stupéfait de voir que cet inconnu le connaissait.
Néanmoins il reprit d'un ton sec:

--Il ne s'agit pas de ce que peut signifier un nom; je vous donne le
choix entre deux choses que je vais vous proposer: dites-moi votre nom
ou allez-vous-en camper ailleurs.

L'étranger le regarda et se mit à rire.

--Basil, vous rappelez-vous Brock Bradburn?

Veghte l'enveloppa d'un regard rapide:

--Je ne me souviens pas, dit-il, d'avoir entendu ce nom.

--C'est mon opinion également; car je ne vous l'avais point encore dit.

--Voudriez-vous me faire croire que ce n'est pas vous!

--Je serais assez de cet avis.

--Enfin! voulez-vous, oui ou non, me dire qui vous êtes?

--Et si je ne le voulais pas?

--Eh bien! la question est tranchée! Laissez-moi tranquille avec mon
feu. Vous êtes venu sans être invité; retirez-vous de même.

--Et si je ne le voulais pas?... riposta l'étranger en le regardant
entre les deux yeux.

Le visage de Veghte prit une expression dangereuse.

--Si-vous-ne-vou-lez-pas, répondit-il en appuyant sur les mots, je crois
qu'il se présentera certaines circonstances qui vous feront changer
d'avis.

--Voyons, que pensez-vous du nom de Zacharie Smithson, Basil? Il n'est
pas absolument mélodieux, j'en conviens; mais cela ne doit pas vous
empêcher de me serrer la main en me souhaitant la bienvenue.

--Si c'est réellement votre vrai nom, et si vos intentions sont droites,
vous avez place à mon feu et sous ma couverture, répliqua Basil
sensiblement radouci.

--Merci, j'en ai une pour moi, et une bonne couverture. Mais je vous
vois fumer de si bonne grâce que j'en deviens jaloux; permettez que j'en
fasse autant.

Et, joignant le geste à la parole, l'étranger prit au foyer une branche
enflammée, la présenta à sa pipe qui exhala aussitôt des bouffées
odorantes. Pendant l'opération ses traits furent vivement éclairés par
cette flamme plus proche que celle du foyer. En réalité, il avait
d'abord évité de se laisser voir en pleine lumière; mais à ce moment il
affecta au contraire d'éclairer longuement son visage, pour faciliter au
soupçonneux forestier l'examen auquel il s'acharnait visiblement.

Veghte put donc voir à son aise les sourcils épais, les yeux noirs et
expressifs, le nez court, la large face, l'épaisse barbe de son
interlocuteur.

Dans les souvenirs de Basil il y avait quelque trace de ce visage-là; il
devait l'avoir vu; mais où? à quelle époque? Il eut beau remonter une à
une les années de son aventureuse existence, il ne rencontra rien de
précis à cet égard.

Cependant, après s'être répété plusieurs fois à lui-même le nom de
Smithson, pour aider sa mémoire, il arriva à une conviction peu
flatteuse pour l'inconnu; savoir que, comme le précédent, ce nom était
une invention.

Cette conclusion le jeta dans une disposition d'esprit passablement
agressive; il en revint à son ultimatum, et se disposa à faire vider les
lieux au trop facétieux étranger.

Mais celui-ci avait étendu sa couverture, s'y était moelleusement
installé et fumait comme un bienheureux. Il était visiblement plongé
dans les béates abstractions de la quiétude, et se délectait à la
contemplation de ses riantes pensées intérieures.

Veghte fit un mouvement pour prendre la parole; l'autre le prévint:

--Il neige plus fort que jamais! dit-il en allongeant ses jambes vers le
feu. Voilà bien la plus forte tourmente que j'aie vue. Si elle continue
comme ça toute la nuit, ce ne sera pas une petite affaire de regagner le
fort demain matin.

--A quel fort allez-vous?

--Au Fort de Presqu'île, sur le Lac.

--C'est également le but vers lequel je marche depuis trois jours.

--Oui, je sais, je sais, fit l'étranger d'un ton suffisant; vous vouliez
y arriver cette nuit même. C'est comme moi, et figurez-vous que j'ai
fait tout mon possible; mais il n'y a pas eu moyen.

--Vous me semblez terriblement savant et perspicace, répliqua le
forestier, outré des airs supérieurs que se donnait l'autre.

--Heu! pas trop! Cependant il est un point sur lequel j'ai l'avance à
votre égard, quoique je sois en arrière sur d'autres.

--Et lequel, s'il vous plaît?

--Je sais votre nom; vous ne connaissez pas le mien.

--Ah! vous ne m'avez pas encore décliné votre vrai nom!

--Comprenez! je vous connais, _de souvenir_, pour vous avoir vu; tandis
que vous... depuis une heure que vous me dévisagez, vous ne pouvez pas
classer ma figure ni ma personne dans votre mémoire. Non! je ne vous ai
pas dit vraiment comment je m'appelle...

Veghte faisait décidément mauvaise figure: pour prévenir l'explosion,
l'étranger se hâta d'ajouter:

--Je vous ai un peu mystifié, Basil; mais c'est pour rire; voici mon
vrai nom. Je suis HORACE JOHNSON.



CHAPITRE II

UN CRI DE MORT


Ce nom n'était pas tout à fait inconnu à Veghte, mais, pour le moment,
il lui aurait été impossible de se rappeler le lieu ni l'époque où il
l'avait déjà entendu.

A la fin il crut se souvenir que le propriétaire de ce nom avait voyagé
avec lui, deux ans auparavant, sur les bords du lac Saint-Clair, et
qu'en cette circonstance, ayant été pourchassés par un détachement de
Chippewas, ils avaient eu toutes les peines du monde à leur échapper.

--C'est bizarre que je ne vous aie pas reconnu! dit-il enfin en souriant
et lui tendant la main; il me semblait bien que j'avais entendu votre
voix et vu votre visage quelque part; mais, quand ma vie en aurait
dépendu, je n'aurais pu dire où; pourquoi avez-vous tant tardé à vous
faire connaître?

--Eh! je vous l'ai dit: histoire de rire! Je vous avais reconnu au
premier coup-d'oeil: je me suis amusé à me cacher le visage en
commençant, et je vous ai ensuite montré ma figure fort adroitement
lorsque j'ai allumé ma pipe; j'avais passablement envie de rire en
examinant vos efforts pour me dévisager. A présent, voyons un peu! Il y
a deux bonnes années que nous avons essuyé cette bousculade au bord du
vieux lac Saint-Clair, n'est-ce pas? Ce fut alors notre dernière
entrevue: qu'en dites-vous?

--Deux ans à l'automne passé. Vous avez considérablement changé depuis
cette époque, Horace.

--Hélas, oui! sans plaisanter. Je n'en puis dire autant de vous; vous
êtes toujours le même: toujours la même chevelure, toujours le même
visage. Qu'êtes-vous donc devenu pendant tout ce temps?

--J'ai été beaucoup à Presqu'île; quoique depuis trois mois je sois
absent du fort. J'ai passé un certain temps à Michilimakinuk, ensuite au
fort Sandusky; puis, à Saint-Joseph; enfin à Ouatanon.

--Il est singulier que nous ne nous soyons pas rencontrés: j'ai
fréquenté ces trois forts, surtout le Sandusky.

--Quand avez-vous quitté ce dernier poste?

--Vers le milieu d'octobre.

--Eh bien! moi j'y ai passé la première semaine de novembre. Vous avez
pris plus de temps que moi pour faire le voyage.

--Ma foi! je n'étais pas pressé: j'ai marché à petites journées.

--Moi aussi: seulement, quand j'ai vu la tourmente qui se préparait,
j'ai doublé le pas dans l'espoir d'arriver au fort cette nuit. Mais, le
moyen de marcher!... quand il y a deux pieds de neige!

Les deux nouveaux amis se rassirent auprès du feu, et, commodément
appuyés sur le coude, s'envoyèrent réciproquement d'énormes bouffées de
fumée: la conversation continua, entremêlée d'un échange de regards
curieux.

Par moments ils s'oubliaient dans une rêveuse contemplation de leur feu
dont l'activité croissait avec la fureur de l'ouragan. Sur leurs têtes
se balançaient mélancoliquement les gigantesques branches chargées de
neige, déversant par intervalles de petites avalanches qui roulaient
jusque dans le brasier.

--Encore un redoublement de neige! remarqua Johnson après avoir
vainement essayé de sonder les ténèbres du regard. Encore quelques
heures comme cela, et nous ne pourrons plus regagner le fort.

--Je ne m'étonnerais point qu'elle tombât sans discontinuer tout le
jour: la tempête a commencé d'une façon régulière, elle durera
longtemps. Vous souvenez-vous de la tourmente qui eut lieu à Noël de
l'année dernière? Il neigea sans relâche pendant toute une semaine? fit
Veghte d'un ton interrogateur.

--Oui, oui! je m'en souviendrai tant que je vivrai. J'étais à une
douzaine de milles du fort Sandusky lorsque ça commença, et j'étais un
peu indécis sur la direction que je prendrais. Je me décidai à faire un
tour de chasse, et, dans l'après-midi je tirai un ours: cet animal, au
lieu de tomber mort tranquillement, prit ses jambes à son cou et se
sauva: naturellement, je lui courus après. A la trace du sang sur la
neige, je m'apercevais qu'il était grièvement blessé, et je m'attendais,
de minute en minute, à le voir culbuter et me donner le temps de le
rejoindre. Mais la vilaine brute ne cessa de courir et courir encore
jusqu'à la nuit close.

«Sans me décourager, je le suivis de mon mieux, tantôt près, tantôt
loin, ne le perdant pas de vue. A la fin, le voyant disparaître comme
par enchantement, je doublai le pas si vivement, que, sans m'en
apercevoir je perdis pied et me trouvai culbuté dans un trou avec mon
diable d'ours.

«Il y eut un petit instant de confusion, j'avais les yeux, le nez, la
bouche, pleins de neige. En me relevant j'avais perdu mon gibier; plus
d'ours! J'eus beau fouiller les broussailles, vérifier tous les
environs; mon stupide animal avait décampé; je n'en ai plus entendu
parler.

«Pendant ce temps-là, il avait continué de neiger, et, pour conclusion,
il ne me restait d'autre ressource que d'allumer vivement du feu, et de
m'organiser un gîte le plus confortablement possible jusqu'au jour.
Remarquez bien que l'air était glacial quoiqu'il tombât tant de neige.
Nous autres, gens des bois, nous ne sommes jamais en peine pour nous
installer; au bout d'une minute j'avais trouvé un gros, bel arbre, un
peu creux, parfait pour servir de cheminée.

«Bon! j'allume ma pipe, je m'adosse à mon arbre, et me voilà à
réfléchir... Je ne sais pas pourquoi, mais, sans m'en douter, je ne
pouvais me sortir cet ours de la tête: Et avec des idées bizarres! qui
auraient fait mourir de rire un Indien.

«Je me le figurais grand-père d'une nombreuse famille qui l'attendait ce
soir là pour fêter son retour par un beau festin. Je le voyais encore
s'asseyant au haut bout de la table aussi majestueusement qu'un vieux
général anglais, racontant à ses convives que je l'avais fort maltraité
et presque tué, tandis que, lui, il n'avait pas daigné faire un pas
contre moi pour se venger. Puis, il me semblait entendre tous ses
enfants et ses amis faire serment de me poursuivre à outrance pour laver
cette insulte dans mon sang.

«Je ne sais combien de temps avait duré ce _fandango_ de rêveries,
lorsque je m'avisai de lever les yeux: mon diable d'ours était là, à six
pas, avec sa blessure saignante!

«Oui, Sir! j'étais pétrifié! Je pense que mes cheveux se sont mis tout
debout sur ma tête, au point de soulever mon chapeau. Mais, le pire de
tout cela, c'était que dans ma préoccupation d'allumer le feu, j'avais
oublié mon fusil par terre, assez loin de moi et je n'y avais plus
pensé. En regardant l'ours, je m'aperçus que le bout du canon touchait
presque une de ses grosses pattes: il n'aurait pas fait bon aller le
chercher là.

«La brute avait la gueule grande, ouverte, pleine de sang: à son air je
reconnus sans peine qu'elle n'avait pas de bons sentiments pour moi. Je
suppose que sa première idée avait été de s'enterrer dans quelque arbre
creux pour y mourir; mais ensuite, ne se trouvant pas aussi gravement
blessée qu'elle l'avait cru d'abord, elle avait un peu repris courage,
avait fait un petit tour dans les environs, et apercevant le feu, était
venue voir ce que ça signifiait.

«Il paraît que nous étions tous deux aussi stupéfaits l'un que l'autre,
car l'ours s'arrêta en grognant, et me regarda sans bouger pendant deux
ou trois minutes. Si j'avais eu l'esprit de me tenir tranquille,
l'animal serait parti sans rien me dire: mais j'étais complètement
abruti. Voyant que je ne pouvais mettre la main sur mon fusil, je me
levai sans trop savoir pourquoi. Tant que j'étais resté immobile, il
avait eu l'air de ne pas me reconnaître; dès que j'eus bougé, il comprit
son affaire.

«Avec un grondement très-sérieux il marcha sur moi. Je reculai, je pris
un tison et le lui présentai au nez. Cette démonstration ne fut pas de
son goût; elle le fit reculer à son tour. Cependant il ne s'avoua pas
vaincu, et cinq secondes après, il avait regagné son premier poste, et
de là, il me guettait avec un certain air qui ne présageait rien de bon.

«Je connus de suite qu'il était déterminé à me surveiller jusqu'au jour:
cela me fit songer. Je passai en revue ma provision de bois; il m'en
restait juste pour deux heures au plus.

«J'étais donc assez embarrassé de savoir quel parti prendre.

«En regardant autour de moi, je remarquai que l'arbre avait de grosses
racines saillantes; je pouvais m'élancer et à l'aide de ce marchepied
naturel, grimper sur l'arbre. Mais, au même instant, je fis la réflexion
que le tronc était assez gros pour que mon ennemi pût y monter après
moi, et qu'il serait fort capable de commettre cette indélicatesse. A ce
moment je ne pus m'empêcher de conclure que j'avais tiré un méchant coup
de fusil, et que j'avais été bien stupide de laisser fuir cette bête
avec une aussi minime blessure.

«Si, seulement, j'avais pu rattraper mon fusil, j'aurais pu terminer
assez bien la plaisanterie; mais, comme vous voyez, c'était là,
précisément, le point difficile. L'ours était, pour ainsi dire, assis
dessus; et il n'aurait, vraiment, pas été commode de le déranger.

«Enfin je me rappelai qu'aucun animal ne tient bon contre le feu, et je
me décidai à le charger avec un bon tison.

«J'avisai une superbe branche bien enflammée; pour aviver encore son
incandescence, je la fis tournoyer pendant quelques secondes autour de
ma tête, et je me jetai sur l'animal en poussant un grand cri.

«Probablement j'aurais réussi à ravoir mon fusil si je n'avais pas fait
une fâcheuse glissade. Le talon me tourna si malheureusement que je
tombai, et le tison sauta loin de moi.

«Je ne fus pas long à me relever; mais toute mon agilité ne me procura
d'autre profit que de n'avoir pas été mis en pièces par les griffes de
cette brute obstinée.

«Pendant ce temps, mon feu baissait; il n'en avait pas pour longtemps à
s'éteindre. Ça me contrariait, car il n'allait pas faire bon, sans
foyer, par une nuit aussi froide; impossible de faire du bois, _l'autre_
me guettait.

«Vlan! je prends mon élan, je saute en l'air et me voilà sur l'arbre!
Avant de gagner la cime, je donne un coup d'oeil en bas, pour savoir ce
que faisait mon compagnon.

«Il paraît que j'avais fait mon ascension au moment où il ne me
regardait pas, car je l'aperçus tournant la tête en tout sens comme s'il
me cherchait.

«Ce n'était pas le cas de rien dire; je grimpai tout doucement jusqu'aux
plus hautes branches, et je m'y installai le mieux possible en attendant
le jour. Mais, le poste était terriblement peu confortable, je vous en
réponds! Il n'y faisait pas bon, à cheval sur la rude écorce, dans une
atmosphère glaciale, sous la neige tombant à gros flocons. Que
voulez-vous? Je n'avais pas le choix de prendre un autre parti, il
fallait bien en passer par là.

«Dès les premiers moments le froid et le sommeil,--deux vilains
camarades,--vinrent me visiter rudement... si rudement qu'au bout de
quelques minutes je dégringolais dans la neige, juste à deux pieds de
mon ours.

«La chute m'avait très-bien réveillé, je bondis comme un ressort, et je
saisis dans le foyer un tison demi-mort pour m'en faire une arme. Je le
rallumai en le faisant tournoyer au-dessus de ma tête, et j'attendis de
pied ferme mon noir ennemi.

«L'animal ne bougea pas et ne souffla mot. Après avoir attendu une ou
deux minutes je m'approchai; il était mort, raide, froid comme une
pierre. Je pris mon fusil avec une satisfaction facile à concevoir, je
renouvelai ma provision de bois, je rallumai mon feu, et je pus enfin
examiner l'animal à mon aise. Il avait été touché au coeur;
positivement, il était blessé mortellement; je ne comprends pas comment
il avait pu courir aussi longtemps. Il me semble...»

Le narrateur s'interrompit en voyant Basil lui faire un signe de la
main: il s'assit aussitôt et se tut, en prêtant l'oreille. Durant
quelques secondes tous deux écoutèrent, retenant même leur souffle pour
mieux entendre.

--Un son a frappé mes oreilles pendant que vous parliez; dit Basil en
reprenant avec soin sa position.

--Bah! c'est le vent, et rien de plus.

--Ç'a été ma première pensée, mais le son s'est répété; je ne pouvais
m'y tromper.

--Eh bien! qu'est-ce que c'était?

--Quelque chose comme un cri de détresse. Il venait des profondeurs du
bois, à environ un quart de mille.

Johnson regarda son compagnon d'un air significatif.

--Savez-vous quel animal fait entendre cette voix, Basil? Ne l'avez-vous
jamais remarqué...?

--Je sais ce que vous voulez dire. Le cri de la panthère ne m'est pas
inconnu, je ne m'y trompe pas; c'est un rauquement furibond: mais cette
fois il n'y a rien de semblable.

--Mais, l'éloignement peut l'avoir modifié en l'affaiblissant.

Veghte secoua la tête d'un air de supériorité dédaigneuse.

--Pensez-vous que j'aie vécu trente ans dans les bois, pour commettre
une pareille erreur? Ah! le voilà encore...! interrompit brusquement
Basil en se levant pour sonder du regard les ténèbres environnantes.

Il était impossible de rien voir dans l'infernale obscurité de cette
sombre nuit: Basil se retourna vers Johnson qui, demi-couché, fumait
imperturbablement sa pipe.

--L'avez-vous entendu, cette fois?...

--Oui... oui... quelque chose; un murmure; mais je n'oserais dire que ce
n'est pas le vent. Justement! entendez-le hurler dans les cimes des
arbres.

Veghte lui lança un coup d'oeil presque irrité: il ne pouvait lui
pardonner sa froide apathie.

--Je vous dis, Horace Johnson, qu'il y a un être vivant près de nous
dans le bois et cet être, quel qu'il soit, est en souffrance.

--Pshaw!... répliqua l'autre en riant: vous êtes fou, ami Basil! qui,
diable! peut avoir à faire dehors, par une semblable nuit?

--Eh! qu'avons-nous à faire, nous?...

--Ah! nous, c'est autre chose: nous sommes dans les bois parce que ça
nous convient; nous suivons _notre idée_.

--Enfin! à vous entendre, on croirait que nous sommes les deux seuls
personnages, au sud du lac Érié, qui ayons quelque chose à faire. Je ne
conçois pas votre insouciance! dit Basil d'un ton de reproche.

Johnson pinça dédaigneusement les lèvres.

--Bon! j'admets qu'il y a par ici une âme en peine. Qu'est-ce que ça
nous fait?

--Ce que ça nous fait! Qu'est-ce que ça me faisait de vous donner asile
auprès de mon feu?

--C'est tout différent! Si quelqu'un vient nous demander l'hospitalité,
nous le recevrons, nous lui donnerons part au foyer, part à la pipe;
mais si ce _quelqu'un_ est à un quart de mille, en quoi ça peut-il nous
concerner?

--Nous devons lui porter secours.

--Vous le pouvez si ça vous convient: moi, non! c'est réglé!

--Si, pourtant, il y avait par là quelque pauvre malheureux, massacré
par les Peaux-Rouges, et laissé mourant sous la neige?...

--Il subira son sort, si ses forces ne peuvent le soutenir jusqu'au
jour! Basil, avez-vous perdu le sens commun? Voyez quelle furie nouvelle
a la neige! Et vous voudriez quitter ce bon feu alors que vous n'y
verriez pas à mettre un pied devant l'autre! Quelle obligation
trouvez-vous donc à courir le risque certain de vous perdre pour
secourir je ne sais qui, sans savoir même si vous pourrez lui être
utile?

--Je ne regarde pas tout ça; je ne me perds pas si facilement. J'ai trop
couru les bois pour ne point savoir retrouver le campement à mon retour.

--Enfin! vous n'y songez pas; au milieu d'une telle nuit!

--Aussi bien celle-ci qu'une autre.

--Ah! mon Dieu! neige, tempête, nuit partout! sous vos pieds! sur votre
tête!

--Vous tirerez quelques coups de fusil pour m'aider à m'orienter.

--Oui, je peux le faire..., répliqua Johnson après quelques instants de
méditation.

--Bien! n'y manquez point: me voilà parti. Adieu.

Au même instant on entendit dans le lointain une clameur tremblante et
plaintive, lamentable comme un cri d'agonie.

--D'où ça arrive-t-il? demanda Veghte.

--De là-bas: répondit Johnson en indiquant une direction précisément
opposée à celle que Basil aurait désignée.

--Impossible! observa ce dernier étonné: je l'ai entendu par ici.

--Vous vous êtes trompé, fit Johnson avec une assurance qui fit hésiter
le forestier.

Il s'arrêta un moment, indécis. Au bout de quelques secondes le même cri
étrange se fit entendre.

--C'était bien la direction que je pensais, dit Veghte: je parierais que
c'est la voix d'une femme. Adieu! n'oubliez pas de tirer quelques coups
de feu pour me remettre dans la bonne route.

Les dernières paroles du brave forestier se perdirent dans
l'éloignement: il marchait droit au but de sa courageuse expédition.



CHAPITRE III

DÉCOUVERTE ÉTRANGE


Il fallait vraiment ton courage et bon coeur à l'intrépide chasseur,
pour affronter cette noire profondeur du désert, cette sinistre tempête,
cette neige mortelle amoncelée en menaçantes avalanches.

Quand il eut fait une centaine de pas, il se retourna pour voir s'il
apercevrait son feu. Plus rien n'apparaissait.

--Un beau noir! un joli sombre! murmura-t-il en reprenant sa marche: ma
foi! il tombe de la neige de façon à épuiser toutes les provisions _d'en
haut_. Brrrrt! ce n'est pas un badinage de se promener à cette heure!

Au même instant, en dépit de toute sa précaution, il se cogna rudement
contre un arbre; en se détournant pour l'éviter, il en heurta un autre
avec la même violence.

--Il n'y a rien d'agréable à se renfoncer ainsi le nez contre les
arbres, se dit-il avec un sang-froid que rien ne pouvait déconcerter.

Et il poussa en avant. Soudain le cri se fit entendre, mais si près de
lui, que, malgré toute son assurance, il ne put réprimer un frisson et
un ressaut en arrière. Il resta immobile, écoutant toujours.

--C'est la voix d'une femme, pensa-t-il; aussi sûr que mon nom est Basil
Veghte; c'est un peu fort! que fait-elle là?

Bien des gens auraient poussé un cri d'appel en forme de signal;
assurément il eût été entendu. Mais le forestier était trop avisé pour
commettre une telle imprudence. Son oreille exercée avait reconnu la
voix d'une squaw indienne.

Mille pensées inquiètes se pressèrent tumultueusement dans son esprit.
Toutes ces aventures ne cachaient-elles pas quelque artifice perfide
combiné pour le massacrer ou le faire prisonnier?... N'était-il pas
possible que son mystérieux et impassible compagnon eût organisé cette
trame diabolique?... Et sans courir aucun risque, quelque lâche ennemi
ne pouvait-il pas précipiter Basil dans un gouffre inconnu?...

En une seconde tous ces soupçons tourbillonnèrent dans son esprit;
Veghte se sentit mal à l'aise et écouta plus minutieusement que jamais.
Un moment vint, où il s'imagina _sentir_ la présence de plusieurs
ennemis; il tourna l'oreille et l'oeil dans toutes les directions pour
sonder le ténébreux et impénétrable espace.

Puis, il fit quelques pas avec précaution: la voix s'éleva de nouveau;
cette fois c'était une sorte de chant sourd et monotone que Veghte
reconnut à l'instant.

--Dieu me bénisse! fit-il étonné; c'est le chant de mort. Je vois bien
maintenant qu'il n'y a aucune trahison; mais il y a une créature en
danger. Holà! qui est là?

Le chant continua comme si rien n'était venu l'interrompre. Pensant
n'avoir pas été entendu, Basil réitéra son appel.

--Holà! hé! m'entendez-vous?

Sa voix dominant la tempête, alla se répercuter dans les échos endormis
de la forêt: nul doute qu'elle n'eût été entendue.

--Rien n'arrête un Indien qui psalmodie son chant de mort! grommela
Veghte avec impatience; voilà une Peau-Rouge encore plus obstinée que
les autres.

Quelques pas le portèrent à côté de la femme qui se livrait à ce
sépulcral exercice. D'abord, il ne distingua rien: peu à peu le large
tronc d'un arbre se dessina dans les ténèbres, et devant lui une forme
humaine qui s'y appuyait.

Basil s'avança et tâta avec les mains: cette investigation matérielle
acheva de le renseigner.

Mais une chose l'exaspérait considérablement: la femme continuait de
chanter avec une persistance inexorable.

--Chut donc! Silence! ou bien je vais vous y forcer. Qu'est-ce que ça
signifie de brailler ainsi, alors que personne ne peut vous entendre?
Taisez-vous, à la fin! ou je me fâcherai!

Ses injonctions ne produisirent pas plus d'effet que s'il se fût adressé
au vent ou à la neige.

--Ah! ah! vous ne voulez pas vous arrêter? Eh bien! nous allons voir!

A ces mots il déploya sa large main et l'appliqua sans cérémonie sur la
bouche de la chanteuse. Force lui fut d'interrompre pour le moment ses
manifestations musicales.

Veghte tâta ensuite ses bras, ses mains et ses pieds pour savoir quels
vêtements garantissaient la pauvre créature contre les rigueurs du
temps: il ne trouva, hélas! qu'une mince robe en calicot, suffisante à
peine pour la fraîcheur d'une nuit d'été.

--Gelée, glacée à mort! murmura-t-il; par le ciel! tout allait être fini
pour vous, pauvre fille! hein? que vois-je par terre?... Ah! une
couverture!... mais elle est toute raide de glace. Il nous faut du feu,
c'est évident! Hé! vous, ne bougez pas, ou je vous tue! ajouta-t-il en
déblayant le sol et recollant çà et là des broussailles pour construire
son bûcher humide.--Je ne sais trop comment elle ferait pour courir, la
malheureuse créature, si l'envie lui venait d'essayer!...--Attention,
vous! de ne pas chercher à fuir: j'ai l'oeil sur vous, et si vous faites
un pas je vous écrase! poursuivit-il en s'efforçant de rendurcir sa
bonne voix émue de compassion.

Le bon forestier ne doutait pas que l'Indienne ne fût arrêtée par cette
idée «qu'il avait l'oeil sur elle.»--Au milieu de cette obscurité
épaisse dans laquelle ils ne pouvaient s'apercevoir, ce propos aurait pu
paraître présomptueux! mais il n'y regardait pas de si près, l'excellent
homme! Il ne songeait qu'à l'empêcher de fuir, c'est-à-dire de courir à
une mort certaine: pour cela il s'efforçait de l'épouvanter en la
menaçant de sa colère, «si elle bougeait.»

--Ah! ah! grondait-il tout en bâtissant son feu; oh! oh! je suis un
terrible homme, quand on m'irrite! je ne sais pas ce dont je suis
capable dans ma colère! si vous faites un mouvement, je vous tuerai
avant de m'en apercevoir.--Holà! elle remue, je crois! s'écria-t-il en
entendant un léger froissement sur la neige.

Prompt comme l'éclair, il jeta la poignée de petit bois qu'il tenait, et
bondit vers elle.

--Non! elle ne peut aller loin...: Ah! Seigneur! elle est tombée!
poursuivit-il, lorsque ses mains après l'avoir cherchée contre l'arbre,
l'eurent trouvée affaissée dans la neige.--Patience! encore une minute,
pauvre mourante! le feu va briller; ajouta-t-il en l'enveloppant de son
mieux avec la couverture.

En effet, au bout de quelques instants, la flamme jaillit, chaude,
brillante, joyeuse; en dépit du noir orage et de l'humidité glacée.

Basil prit dans ses bras l'Indienne, et la coucha avec précaution près
du feu: là, il s'empressa de l'examiner.

C'était une très jeune fille, à peine sortie de l'enfance; son visage
marbré par le froid avait une expression charmante et noble; ses yeux
noirs, profonds, expressifs; ses longs cheveux brillants attestaient sa
race.

Un frisson traversa l'âme bronzée du forestier en voyant cette frêle
créature raidie par un mortel engourdissement, presque sans haleine, et
qui se mourait au souffle fatal du vent de neige.

Il lui sembla, au premier coup d'oeil, l'avoir déjà vue quelque part:
mais ce n'était pas le moment de se répandre en hypothèses, il fallait
agir, il fallait lutter; la mort était là, attendant sa proie.

Basil lui retira ses moccassins, et examina ses petits pieds:

--Tonnerre! ils sont gelés, je m'en doutais! grommela-t-il en prenant
une poignée de neige pour les frictionner.

Le brave forestier mit une telle ardeur à cette utile opération, que la
jeune fille poussa un cri de douleur.

C'était mieux que rien: c'était signe de vie.

--Bon! elle reprend la parole! dit-il en riant dans sa barbe; et dans ce
discours il y a plus de sens que dans tout son baragouin sauvage.
Allons! criez un peu, petite fille! ça me réjouit de vous entendre. Le
sang commence à circuler dans ces mignonnes pattes; je vais les bien
envelopper de la couverture, ensuite je donnerai une «frottée» aux bras.

Effectivement, il donna une telle «frottée» aux deux bras, que la jeune
fille en poussa des cris. Mais le vaillant Basil ne s'arrêta pas pour si
peu, et il ne discontinua sa vigoureuse médication que lorsqu'il fut
certain d'un bon résultat.

Il y a bien des médecins qui n'en font pas autant: cela tient sans doute
à un excès de science.

--Je ne m'étonnerais pas si son nez avait besoin d'une ou deux
frictions; poursuivit le forestier, qui, joignant le geste à la parole,
opéra sur le champ, d'une manière délicate, avec le pouce et l'index. Il
est froid comme un glaçon, observa-t-il au bout d'un moment: ce n'est
pas là ce qui m'inquiète; la voilà en bon chemin.

Alors, satisfait de sa cure, il emmaillota sa protégée dans deux
couvertures, et la coucha sur un tas de fougères, de la même façon que
si c'eût été un petit enfant de quinze mois.

--Les femmes sont des _choses_ bizarres, grommela Veghte en regardant
l'Indienne qui continuait de rester immobile: tout-à-l'heure celle-ci
chantait, alors qu'elle avait tout sujet de pleurer; maintenant elle
reste muette comme un poisson, comme si ça ne valait pas la peine de me
dire merci. Vraiment, je n'y connais pas grand chose, aux femmes. Il y
avait bien ma vieille mère, et une soeur, je crois; par là-bas, derrière
le levant... mais elles sont mortes, j'imagine.

Il se tut un moment pour essuyer le brouillard qui humecta ses yeux à
ces souvenirs; puis il reprit son monologue:

--Oui, les femmes sont de drôles de _choses_; elles ont été pour moi la
cause de plus d'une épreuve. Toutes les fois que j'y ai pensé, ça m'a
fait tourner la tête. Une autre chose bizarre... Je n'ai jamais vu de
femme avec des moustaches; ça m'étonne qu'elles n'aient pas de
moustaches comme nous autres hommes! C'est, sans doute, parce qu'elles
ne sauraient pas se raser: oui, mais... elles pourraient se faire raser
par quelqu'un. C'est bizarre!...

Le problème lui paraissant de solution trop difficile, il prit le parti
de n'y plus songer.

--... Encore une chose singulière! les femmes ont de longs cheveux!...
ça m'a embarrassé longtemps de deviner pourquoi: je l'ai trouvé ce
_pourquoi_... C'est parce qu'elles les laissent pousser. Je parierais
que les miens seraient tout aussi longs, si je leur en laissais le
temps.

Veghte éprouva le besoin de respirer après ce laborieux travail
d'esprit. Il se reposa donc avec un soupir de satisfaction orgueilleuse;
jamais écolier lauréat, jamais mathématicien venant à bout d'un problème
ardu, ne se sentirent plus triomphants et plus joyeux que l'innocent
forestier quand il fut arrivé à cette ingénieuse solution.

Il se sourit à lui-même et jeta un regard sur la jeune Indienne:
celle-ci, toujours muette et immobile, tenait ses yeux noirs dirigés sur
lui avec une fixité farouche dont l'étrange expression le mit mal à
l'aise.

--Parlez-vous anglais? lui demanda-t-il. S'il en était ainsi, je serais
bien aise de vous adresser quelques questions. Hein, parlez-vous?...

Un coup d'oeil plus fixe encore s'il était possible, fut son unique
réponse.

--Allons! parlez-vous?... ou bien je vous tire les oreilles! fit-il en
allongeant le bras vers elle.

L'excellent homme se serait brûlé les deux mains plutôt que de toucher à
un cheveu de la jeune fille. Mais cette dernière, au geste qu'il fit,
répondit par un regard de reproche et d'épouvante qui lui alla jusqu'au
coeur. C'était le coup d'oeil suprême et lamentable de la biche immolée
par le chasseur.

--Dieu me bénisse! s'écria-t-il; vous avez pu croire que je voudrais
faire du mal à une pauvre infortunée créature comme vous! N'avez-vous
pas compris que je plaisantais?

La jeune fille fit un brusque mouvement pour repousser le forestier; une
expression d'embarras courroucé se peignit sur son visage, comme pour
réprimander Basil de cette familiarité irréfléchie.

Il se trouva tout interdit, la replaça auprès du feu, et impressionné
par la fixité étrange de ces yeux plus noirs, plus sombres que la nuit,
il se prit à souhaiter d'être à cent lieues de là, au fond de quelque
épaisse forêt, bien loin de cette fille extraordinaire.

Tout à coup elle lui dit avec une énergie soudaine qui le fit
tressaillir;

--Allez-vous-en!

La surprise de Veghte fut telle qu'il ne put répondre tout d'abord.

--M'en aller! répliqua-t-il enfin: et pourquoi?... vous voulez donc que
je vous abandonne?

--Allez-vous-en, répéta-t-elle avec une énergie croissante.

--Oui, n'est-ce pas? pour vous laisser geler à mort?

--Allez-vous-en!

--Eh, non! que je sois pendu si je fais un pas!

Un sentiment de méfiance s'éleva de nouveau dans l'esprit de Basil; il
trouvait une expression offensante et suspecte dans les allures de cette
fille, à laquelle il venait de sauver la vie. Tous ses soupçons lui
revinrent, il enveloppa sa protégée d'un regard rude et investigateur
destiné à la fouiller d'outre en outre.

Mais celle-ci, s'apercevant que les recommandations étaient inutiles, se
renferma dans son silence, et lui lança un coup d'oeil presque suppliant
et si expressif que Basil en fut touché; ses méfiances s'évanouirent, il
comprit qu'elle cherchait à lui faire éviter un danger sérieux.

Néanmoins ses aventures de la nuit l'avaient prédisposé à l'imprévu tout
extraordinaire qu'il pût être; et, en résumé, Veghte ne connaissait pas
la peur.

Il se pencha donc très près de l'Indienne et lui demanda à l'oreille:

--Parlez, mon enfant, dites sans crainte vos pensées. Il y a par ici des
Peaux-Rouges sur ma piste. Quoique vous soyez de leur race, vous ne
pouvez désirer ma perte, moi qui viens de vous sauver?...

--Allez-vous-en! allez-vous-en! reprit-elle en le regardant dans les
yeux.

Mais, soit ignorance, soit obstination, elle ne dit pas d'autre parole.

--Vous laisserai-je donc là?

Apparemment elle ne comprit pas cette question: sans quoi elle y aurait
répondu.

--Eh! bien! je pars, mais je vous emmène! dit-il soudain, en s'enfonçant
avec elle dans les ténèbres.

Le feu, pendant ce temps, s'était presque éteint, et les derniers tisons
ne jetaient plus qu'une fumée rougeâtre: tout disparut au milieu des
sombres obscurités de la tempête.

Quand il vit que tout était noir autour de lui, Basil éprouva une
certaine satisfaction: quels que fussent ses ennemis, Blancs ou Rouges,
il se trouvait dans des conditions égales vis-à-vis d'eux; la nuit,
l'ouragan, le désert étaient pour lui comme pour d'autres.

Tout en cheminant à pas précipités, il repassait et commentait dans son
esprit les événements inouïs dont il était le héros. On peut croire que
la question était au moins aussi grave et perplexe que son précédent
problème sur les femmes. Mais ici, Basil était _sur son terrain_, il
examina les choses sur toutes leurs faces avec une grande facilité
d'esprit.--Une jeune Indienne se mourant de froid, au coeur du grand
désert américain, par cette nuit d'horrible tempête;--cette même
Indienne cherchant obstinément à éloigner son sauveur!

Veghte eut beau tourner et retourner cette énigme complexe; il n'y put
rien comprendre.

Une préoccupation détourna l'honnête forestier de ses spéculations
métaphysiques; il s'aperçut qu'il marchait parfaitement à l'aventure.
Toute sa perspicacité sauvage lui devenait inutile au milieu des
ténèbres palpables qui l'entouraient. A cette observation désobligeante
s'en joignait une autre: Johnson n'avait nullement fait retentir sa
carabine, ainsi qu'il avait été convenu entre eux. Et pourtant,
l'excursion de Basil avait duré assez longtemps, pour que son mystérieux
compagnon s'inquiétât de lui, et songeât à donner quelque signal.

A la fin, se sentant mal à l'aise, il prit le parti de faire feu,
lui-même, à trois reprises différentes.

Rien ne lui répondit.

Cependant, comme il avait marché avec une précaution extrême, il se
croyait certain de n'être pas loin de son premier campement.

--Ce coquin là doit pourtant m'avoir entendu! grommela-t-il; c'est un
singulier compagnon, celui-là! et sa conduite me paraît louche. Je ne me
fie que tout juste à son amitié, et si nous devons faire route ensemble,
il faudra que je le fasse marcher. Impossible qu'il se soit endormi
comme une brute!

Comme il parlait encore, une lueur fugitive, ou plutôt une ombre de
lueur frappa ses yeux vigilants.

C'était son bienheureux foyer, dont il ne s'était guère détourné, dans
sa course à tâtons.

Quelques secondes lui suffirent pour y arriver; il s'installa en jetant
à Johnson un regard de travers.



CHAPITRE IV

PROBLÈME INSOLUBLE


--Pourquoi n'avez-vous pas tiré des coups de fusil, comme je vous
l'avais recommandé? demanda Veghte, assez aigrement, à Johnson qui
s'était mis debout pour le recevoir.

--Au nom du ciel qu'amenez-vous là? riposta ce dernier.

--Eh! une créature qui s'en allait mourant de froid si je ne lui avais
porté secours, malgré vos bons conseils.

--Tiens! tiens! une femme! s'écria Johnson au comble de l'étonnement:
que je sois pendu si ce n'en est pas une!... et vivante, encore!

--Eh bien! oui, vivante! qu'y a-t-il là d'extraordinaire?

A ce moment, la jeune fille se débattit si fort dans ses couvertures
qu'elle les fit tomber et bondit comme une biche effarouchée.

--Là! là! doucement! fit Basil; reprenez vos couvertures et ne faites
pas de sottises! Enfant! ou bien!... mais non; je vous ai effrayée une
fois déjà; je n'y veux plus revenir. Allons! voyons! soyez sage!
remettez votre manteau, sans quoi vous mourrez de froid.--Vous!
ajouta-t-il en s'adressant à Horace; parlez-moi un peu ici: n'avez-vous
pas entendu mes coups de feu?

--Il m'a bien semblé ouïr quelque chose; mais je n'ai pas trop su ce que
c'était.

--Pas-trop-su-ce-que-c'é-tait!... reprit Basil avec humeur, et
contrefaisant la parole nonchalante de son interlocuteur. Vous allez
peut-être me faire croire que vous ne distinguez pas un coup de feu du
miaulement d'un chat!

--Peut-être, oui! répliqua l'autre avec un redoublement de flegme
irritant.

--Pourquoi n'avez-vous pas fait parler votre fusil? Vous m'auriez évité
bien des tâtonnements dans ce bois obscur, au moment de mon retour?

--Peuh! savais-je que vous iriez si loin? D'ailleurs, à vous voir si
passionné pour vous mettre en campagne, je m'imaginais qu'une tournée de
chasse, en pleine nuit, était nécessaire pour votre santé.

--Enfin! vous n'auriez donc pas tiré un seul coup de fusil?

--Oh! vers l'aurore, j'aurais peut-être songé à y penser... mais vous
êtes arrivé trop tôt.

Veghte lui lança un coup d'oeil qui n'avait rien de pacifique, et
réprima une violente envie de lui répondre sur un autre ton. Mais, après
un moment de silence il se calma, et reprit la conversation sur un autre
sujet.

--N'est-ce pas la chose du monde la plus bizarre Johnson? Quant à moi,
cette aventure-là me dépasse.

--Quelle aventure?

--Eh donc! la manière dont j'ai découvert cette fille.

--Comment l'avez-vous trouvée?

--Debout contre un arbre, gelée à mort.

--Ah! et comment avez-vous connu qu'elle était gelée?

--Potence et corde! comment voit-on avec les yeux? comment touche-t-on
avec les mains? vous êtes stupide, ce soir, mon camarade!

Johnson sourit paisiblement de cette boutade, et poursuivit avec son
flegme habituel:

--Vous ne voyez pas que je cherche à éplucher la question. Est-ce que
c'est la jeune fille qui vous a dit qu'elle allait mourir de froid?

--Si elle ne s'en était pas doutée, pourquoi aurait-elle chanté son
chant de mort?

--Certes! elle le chantait?

--Oui bien! et c'était parfaitement l'occasion pour elle.

--Ceci est fort. Si elle était mourante, c'est-à-dire sans connaissance,
comment s'apercevait-elle de la chose, et comment pouvait-elle chanter?

--Je n'en sais rien. Ce qui m'étonne encore plus, c'est qu'elle fût
seule en pareil endroit et dans une pareille nuit.

--Pourquoi pas? Il n'y a rien là d'impossible. D'ailleurs qui empêche de
penser qu'elle était venue là avant la tempête?

--Mais, comment y serait-elle arrivée seule?

--Je ne puis rien décider là-dessus: on peut dire oui et non. Je suppose
qu'elle avait été accompagnée par quelqu'un.

--Alors, comment se fait-il qu'on l'ait laissée seule?

--C'est ce qui reste à savoir: peut-être _les autres_ n'étaient pas
loin.

Cette dernière remarque et le ton sur lequel elle fut faite
impressionnèrent Veghte; il abaissa pendant quelques instants sur le feu
un regard distrait, et s'absorba dans ses pensées. Enfin il releva les
yeux et dit:

--S'ils étaient proches, pourquoi la laissaient-ils mourir de froid?

--Peut-être l'avait-on mise là en punition.

--Bah! quelle punition pouvait mériter une innocente enfant comme ça?
Parlez-vous sérieusement?

--Vous savez bien que ces petits êtres aux yeux innocents sont presque
toujours de dangereuses créatures.

--Moi, j'ignore tout ça: les femmes sont bizarres, n'est-ce pas? On a
bien de la peine à les comprendre.

--Il y en a qui les comprennent, répliqua Johnson avec une orgueilleuse
suffisance; moi, elles ne m'ont jamais embarrassé.

--Mais, je reviens à ma question; si _les autres_ l'ont laissée seule,
pour se retirer à peu de distance, comment se fait-il qu'ils me l'aient
laissé emmener?

--Ah! c'est là le mystère. Peut-être sont-_ils_ partis convaincus
qu'elle succomberait sous la tempête, et ne se sont-ils pas donné la
peine de la surveiller.

--Je ne suis pas convaincu de cette idée. Johnson, vous parlez l'Indien,
n'est-ce pas?

--Oui, pourquoi?

--Pour lui parler, la questionner; tirer au clair tout ce qui la
concerne.

--Ne lui avez-vous fait aucune question?

--Si, mais elle n'a pas l'air de comprendre l'Anglais.

Johnson se livra à un silencieux sourire:

--Pshaw! Elle l'entend aussi bien que nous. Voyez donc comme elle vous
observe: je parierais qu'elle sait, jusqu'au moindre mot, tout ce que
nous avons dit l'un et l'autre.

--Mais, par le ciel! pourquoi ne dit-elle rien?

--Ah! ah! c'est qu'elle ne veut pas; apprenez que lorsqu'une femme a mis
quelque chose dans sa tête, vous la tueriez plutôt que de l'en arracher.

--En vérité?... murmura Basil, au comble de la stupéfaction.

--Vrai comme je le dis!

--Eh! bien les femmes sont d'étranges êtres. Nous autres hommes
n'agirions pas ainsi.

--C'est ce qui vous trompe, un homme ferait de même.

--Bah! ce n'est pas possible, nous ne sommes pas si fantasques, après
tout! Et si un bon garçon m'avait rendu un service pareil à celui que je
viens de lui rendre, par la neige et la tempête, par ma foi! je
répondrais congruement à ses questions.

--Écoutez un peu: elle ne trouve peut-être pas qu'il y ait tant à vous
remercier dans cette affaire.

--Je pense autrement que vous; regardez ses yeux, et dites-moi s'ils ne
parlent pas de reconnaissance?

--Je ne comprends guère ce langage muet. Et dans ses yeux je ne vois
rien, si ce n'est qu'ils sont noirs comme la nuit et luisants comme des
charbons.

--Dites-lui donc encore quelque chose en langue indienne; pour voir si
elle nous comprend, oui ou non.

Johnson lui demanda son nom. A peine la question était-elle faite que la
jeune fille répondit:

--Mariami!

--Mary Ann?... elle dit? demanda Veghte fort intrigué.

--Mariami--un joli nom pour une indienne. Voulez-vous que je lui demande
encore quelque chose?

--Oui: tâchez de savoir pourquoi elle était restée seule.

Johnson l'interrogea de nouveau, mais sans succès: il fut désormais
impossible de lui arracher une parole. A la fin, Veghte se consola en
répétant son axiome «que les femmes étaient d'étranges choses;» et se
renferma dans le silence, après avoir invité, par signes, la jeune fille
à dormir.

Pendant près d'un quart d'heure pas un mot ne fut prononcé: Basil
fumait, les yeux nonchalamment fixés sur le feu, lorsque tout à coup une
idée lui vint, il releva la tête pour parler. En faisant ce mouvement il
s'aperçut que Johnson et l'indienne se regardaient avec un air qui lui
parut éminemment suspect. A l'instant où Veghte bougea, les yeux de son
mystérieux compagnon s'abaissèrent vivement vers le feu, et y restèrent
fixés avec une expression affectée de somnolence et de rêverie. On
aurait pu croire que Johnson, absorbé dans ses méditations, avait depuis
longtemps oublié l'univers entier, l'Indienne et Veghte lui-même.

Basil finissait par ne rien comprendre à tout ce qui se passait autour
de lui. Il demeura convaincu que Johnson et la fille sauvage
échangeaient des signaux mystérieux: il fut tellement impressionné de
cette idée qu'il voulut en avoir le coeur net, et se mit à questionner
Johnson.

--Horace! lui dit-il, vous avez déjà vu cette fille quelque part?

--Qu'en résulterait-il si c'était vrai?

--Pourquoi m'avez-vous caché cela lorsque je l'ai apportée ici?

--Comment voulez-vous que je vous l'eusse dit, puisque je n'en sais rien
moi-même.

--Enfin! vous la connaissez, vous savez qui elle est?

--Je sais le nom qu'elle vient de dire: Mariami.

--Eh bien! moi, je soutiens que vous n'ignorez ni d'où elle vient, ni
les circonstances dans lesquelles on l'a laissée seule dans ce bois.

--Doucement, doucement! ricana Johnson, où, diable! voulez-vous que
j'aie puisé toute cette science? J'ai rencontré pas mal d'Indiens dans
ma vie, parmi eux pouvait être cette fille; observez-la, du reste; elle
nous dévore des yeux comme si nous étions pour elle de vieilles
connaissances. Je puis dire, même, une chose: c'est que, peut-être, je
l'ai vue quelque part, mais où? mais quand? Impossible.

--Je voudrais bien que la mémoire vous revînt; vous ne sauriez croire
quelle est ma curiosité à son égard. Vraiment je ne me suis jamais senti
si curieux.

--Vous lui portez beaucoup d'intérêt; je vous en félicite, maître Basil!
répondit Johnson avec un regard étrange qui réveilla tous les soupçons
du forestier.--Chut! ajouta-t-il en baissant la voix, elle s'endort.

En effet, les grands yeux noirs de la pauvre enfant se fermaient, et un
sommeil paisible descendait sur elle. Elle en avait assurément besoin
après les épreuves qu'elle venait de traverser, et qui eussent brisé
toute jeune fille d'une autre race.

Les deux forestiers gardèrent le silence, retenant même leur respiration
pour ne pas la réveiller. Ils l'examinèrent curieusement jusqu'à ce que
ses paupières fermées et son souffle égal, leur eussent annoncé que leur
protégée dormait profondément.

Il était passé minuit. Le feu continuait à flamber joyeusement, car le
combustible ne manquait pas. La neige tombait avec plus de fureur que
jamais, tournoyant dans l'air en tourbillons blafards, et épaississant
le formidable linceul qui couvrait la terre. Évidemment si la tempête
continuait ainsi jusqu'au matin, tout trajet dans les bois devait être
impraticable: cependant Veghte ne manifesta aucune appréhension à ce
sujet; le mot «impossible» lui était inconnu.

--Je pense maintenant qu'elle doit être affamée, murmura-t-il sans
bruit: n'est-ce pas votre opinion, Johnson?...

--Peut-être, d'après les apparences.

--Pauvre petite! pourquoi n'y avons-nous pas songé?

--A quoi bon y penser, alors que nous n'avons rien à manger pour
nous-mêmes?

--J'ai une bonne pièce de venaison, répliqua Basil; ce n'est pas énorme,
et pourtant, si elle parvient à l'expédier, elle est plus forte mangeuse
qu'elle ne le paraît.

--C'est une Indienne. Ces _espèces_-là peuvent jeûner sans que ça y
paraisse.

--C'est peut-être une sorcière! fit Veghte d'un air prodigieusement fin;
qui sait si nous ne la verrons pas s'envoler au point du jour avec des
ailes de chauve-souris et un bec de corbeau?

--A quel moment de la nuit sommes-nous?

--Il doit être minuit passé.

--Si nous essayions de faire un petit sommeil? fit Johnson en baillant.

--C'est une proposition dont je ne suis pas ennemi.

--Eh bien! disposons-nous pour cela. Tout porte à croire que nous ne
serons pas dérangés par quelque nouvelle visite: en tout cas nous
saurons bien nous réveiller au moindre bruit. Le feu ne s'éteindra pas,
il y a assez de bois pour l'alimenter jusqu'au jour.

--Oui, oui! tout va bien; dormons.

Avant de s'étendre sur son lit de broussailles, Basil alla inspecter
l'Indienne pour s'assurer qu'elle était assez chaudement protégée contre
la température de plus en plus glacée; puis il empila sur le foyer une
quantité de bois formidable, destinée à brûler pendant plusieurs heures
sans être renouvelée.

--Je m'éveillerai bien sûr lorsqu'il baissera, dit-il; nous ne serons
point engourdis par le froid, et quant à moi, je ne me sens pas gelé du
tout.

--La fille Indienne n'aurait pas dit ça tout-à-l'heure. Je suis bien
aise que vous ayez le sommeil léger, car lorsque je dors, je m'acquitte
de cette fonction avec un si grand courage que je suis fort long à
m'éveiller.

Leurs préparatifs furent bientôt faits. Ils n'avaient, entre eux d'eux,
qu'une couverture, car Veghte avait donné la sienne à l'Indienne; mais
cet abri leur suffisait pourvu qu'il les garantît de la neige. Ils
construisirent à la hâte un toit de branches, le recouvrirent avec la
couverture, s'étendirent moelleusement dessous, et un quart d'heure
après ils dormaient.

Au bout d'une heure, environ, Basil s'éveilla sans savoir pourquoi. Son
sommeil avait été si profond qu'il fut quelques moments à reprendre sa
présence d'esprit, et à discerner ce qui se passait autour de lui. Il
lui sembla cependant entendre le bruit furtif de plusieurs voix parlant
tout bas.

Il étendit la main pour tâter la place de Johnson: ce dernier n'y était
plus. Alors Basil rejeta la couverture et se mit avec vivacité sur son
séant.

S'il avait apporté dans cette action la prudence méticuleuse qui lui
était habituelle, il aurait pu surprendre l'explication d'un mystère qui
resta toujours une énigme pour lui.

Johnson paraissait fort occupé à empiler du bois sur le feu; quant à
Mariami, la jeune fille indienne, son sommeil semblait tout aussi
profond qu'au premier moment. Néanmoins il ne put retirer de son
imagination que tous deux avaient conversé ensemble quelques moments
auparavant.

--Ho! ho! vous voilà éveillé, dit Johnson en se retournant.

--Oui! répliqua sèchement Basil, que faites-vous là?

--Le froid m'avait gagné, ça m'a fait apercevoir que le feu baissait; je
me suis levé pour le ranimer, car je n'ai pas voulu vous déranger.

--Mary-Ann, l'Indienne, s'est réveillée aussi? reprit Veghte d'un ton
soupçonneux.

--Qui? où? quand? fit Johnson en regardant autour de lui d'un air
effaré, comme s'il eût oublié la présence de la jeune fille.

--Oui! oui! elle! Je suis sûr de vous avoir entendus tout à l'heure
causer ensemble.

Johnson se livra à un de ces sourires hautains et nonchalants qui lui
étaient particuliers.

--Vous vous imaginez qu'elle consentirait à me parler, lorsqu'elle
refuse de vous dire un seul mot, à vous qui lui avez sauvé la vie!

--Assurément ce serait souverainement déraisonnable; mais les femmes
sont de si drôles de _choses_, si incompréhensibles!...

--Je pense, dit Johnson en détournant l'entretien, que voilà le feu en
bonne route jusqu'au matin; essayons donc de voir si nous pourrions
goûter une heure ou deux de bon sommeil.

A ces mots, il se réintégra dans son lit, et s'endormit ou parut
s'endormir aussitôt.

Il n'en fut pas ainsi de Veghte. Les soupçons désobligeants qui lui
remplissaient la tête, le tinrent éveillé pendant plus d'une heure.

Il y a dans l'organisation humaine certains instincts magnétiques,
desquels résulte une espèce de seconde vue intérieure, ou un
avertissement mystérieux qui met en garde contre l'ennemi, alors même
qu'il reste inconnu.

Basil éprouvait cette émotion et revenait toujours à cette idée
méfiante, que dans la conduite de Johnson et de l'Indienne il y avait
quelque chose de louche.

Il se rappela que, quelques années auparavant, à la première fois qu'il
s'était rencontré avec Johnson, les allures de ce dernier avaient été
déplaisantes, son amitié suspecte; puis, sa brusque arrivée auprès du
feu, sa manière presque brutale de s'installer, ses discours dédaigneux
et ambigus, son inqualifiable négligence à faire des signaux utiles;
tout concourait à soulever contre lui les soupçons les plus légitimes.
Or, au désert, quiconque n'est pas ami, est ennemi! quiconque n'est pas
clairement, ouvertement loyal, est un traître!

Basil aurait donné quelque chose de bon pour le voir «au Diable:» la
présence de cet homme lui semblait malfaisante.

La pente de ses rêveries amères conduisit tout doucement Basil dans les
régions du sommeil; il y resta pendant plusieurs heures, étranger à tout
ce qui se passait autour de lui.

Enfin, le mouvement qui se faisait autour de lui le réveilla. Il se leva
précipitamment; le feu continuait de briller avec éclat; l'aurore
commençait à poindre.

--Déjà réveillé! fit Johnson en riant: à vous voir dormir, j'aurais
pensé que le grand jour vous trouverait au lit.

--Il y a longtemps que vous êtes levé?

--Une grande demi-heure, pour le moins.

Veghte était outré contre lui-même d'avoir laissé prendre pareil
avantage à cet homme: il se leva furieux.

--Je ne puis comprendre que j'aie tant dormi! dit-il d'un ton bourru; si
j'étais demeuré huit jours sans me coucher ce serait à peine
pardonnable.

--Ah! ah! c'est que vous étiez fatigué et transi.

--Johnson! où est la fille? demanda soudain Basil.

--Le ciel le sait, fit Horace d'un air innocent. Elle avait disparu
quand je me suis levé.



CHAPITRE V

TRAHISON


--Les femmes sont d'étranges _choses_! répéta Basil lorsqu'il fut un peu
revenu de son étonnement: l'avez-vous vue partir, Johnson?

--Ma foi non! je me suis éveillé il y a une demi-heure environ, j'avais
froid, je me suis levé pour activer le feu, et je ne me suis aperçu de
sa disparition que lorsque la flamme est devenue brillante.

--Très-bien! mais il y a une chose certaine, c'est qu'elle n'a pu aller
ni bien vite ni bien loin à cause de la neige; il ne me faudra pas
longtemps pour l'atteindre, dit Basil en se levant sous l'impulsion
d'une idée soudaine.

--Homme! s'écria Johnson décontenancé, à quoi pensez-vous? Est-ce que,
par hasard, vous songeriez à poursuivre Mariami?

--Pourquoi non?

--Vous mériteriez d'être fusillé si vous faisiez pareille sottise!
Savez-vous quelles ont pu être ses intentions en partant comme elle l'a
fait? Savez-vous si elle verra avec plaisir votre poursuite? Et alors
pourquoi se serait-elle en allée?

Veghte secoua sa naïve et grosse tête d'un air de perplexité:

--Je suppose... je suppose... Bah! je n'y comprends rien. Johnson!
ajouta-t-il avec admiration, je voudrais être aussi instruit que vous
sur ces créatures-là.

--Quelles créatures?

--Les femmes! je n'y comprends rien, et ça me chagrine.

--Quand vous serez plus âgé vous en saurez davantage.

--Plus âgé... reprit le forestier; j'aurai quarante-huit ans à la fin de
ce mois.

--Ça ne fait rien. Vous avez eu peu de relations avec le beau sexe;
c'est fort long de se mettre au courant de ses allures et de ses
caprices.

--Je vous crois! fit Basil respectueusement.

La conversation en resta là. Au bout de quelques instants, les deux
compagnons remarquèrent que la neige avait cessé de tomber.

Mais en contemplant cette immense plaine glacée et éblouissante de
blancheur, Veghte ne pouvait se défendre d'un sentiment d'anxiété pour
cette intéressante jeune fille, qui, à peine sauvée d'une mort certaine,
s'était rejetée volontairement dans ce mortel abîme du désert.

Ses traces apparaissaient profondément empreintes; il les regarda avec
tristesse et reconnut bien vite qu'elle avait dû cheminer avec une peine
infinie à cause de l'énorme épaisseur de la neige; la trace était
traînante et irrégulière; on voyait qu'elle avait chancelé à chaque pas,
et que, plusieurs fois, elle était tombée.

La vue pouvait suivre sa piste à une assez grande distance, à travers
les arbres clairs-semés. Basil remarqua qu'elle se dirigeait dans une
direction diamétralement opposée au lieu où il lui avait porté secours.

Mais qu'était-elle devenue?... Avait-elle continué un voyage
accidentellement interrompu? ou bien était-elle allée mourir
misérablement dans quelque autre coin du désert?

Basil se perdait en conjectures silencieuses, et restait persuadé qu'il
ne reverrait plus la jeune Indienne.

Cette conclusion lui arracha un gros soupir. Il ne pouvait éloigner sa
pensée de cette frêle créature arrachée par lui à une mort horrible; un
sentiment indéfinissable l'attirait vers elle, et sa brusque disparition
lui faisait l'effet d'un grand malheur.

Johnson, lui, ne se départait point de son calme extraordinaire et
imperturbable; quand il fit grand jour il reprit la conversation:

--Si nous voulons gagner le Fort Presqu'île avant ce soir, nous n'avons
pas beaucoup de temps à perdre.

--Non assurément; et ce ne sera pas une petite besogne de patauger dans
cette neige, observa Basil en faisant ses préparatifs de départ; nous
pouvons compter qu'il faudra peut-être encore camper en plein bois la
nuit prochaine.

--Ça ne vous fait pas peur, une semblable perspective?

--J'ai fait des courses pires que celle-là. Mais voulez-vous que je vous
dise ce qui serait une bonne chose pour nous? s'écria Veghte illuminé
par une brillante idée.

--Quoi donc?

--Ah! ah! ce serait de tomber sur quelque bande de Peaux-Rouges, et
d'être poursuivis par eux. Je vous assure qu'il y aurait lieu de courir
plus que nous ne voudrions.

--Ce n'est guère à ambitionner: je ne me sens nulle envie de courir.

--Une fois j'ai été pris comme ça, et j'ai rossé d'importance cette
canaille; mais je vous le dis, ce fut une rude besogne. Si nous en
faisons autant aujourd'hui, nous aurons besoin de repos pendant tout le
reste du jour.

Pour se prémunir contre les fatigues futures, ils déjeunèrent: ce repas,
fait avec le vigoureux appétit des chasseurs, fit une brèche
considérable au quartier de venaison; il devint évident qu'il ne
pourrait fournir matière à un second assaut semblable.

La marche commença. Mais ils n'eurent pas fait un mille qu'ils purent
calculer la lenteur de leur marche, d'après les obstacles monstrueux
opposés par la neige: à ce train-là, ils se voyaient contraints de
voyager toute la nuit, ou de coucher en forêt, comme la nuit précédente.

Cependant ils n'avaient pas le choix, force leur était de marcher en
avant. D'ailleurs, ce n'était pas leur première aventure de ce genre; en
vrais forestiers aguerris, ils ne s'épouvantèrent pas trop de la
situation.

Basil Veghte prit naturellement la tête de colonne, et se chargea de
frayer la route dans la neige. Johnson le suivait à grand peine quoique
une bonne portion de la besogne fût faite; des monceaux de verglas étant
déjà écartés et brisés par son compagnon.

Basil, tout en cheminant, songeait à la jeune Indienne Mariami, et se
soulageait, tant bien que mal, par de gros soupirs. Qu'était devenue
l'ingrate fugitive? Était-elle vivante..., mourante..., morte...! ou
bien avait-elle été recueillie par quelqu'un de sa race et emmenée au
loin?... Toutes ces alternatives problématiques étaient de nature à
exercer laborieusement l'imagination inquiète du pauvre forestier.
Toutefois, ce labeur intellectuel ne lui déplaisait pas; il faisait une
utile diversion à la fatigue corporelle; le temps et l'espace
s'écoulaient plus inaperçus.

Tout à coup se présenta un obstacle considérable: c'était un cours d'eau
rapide, profond et large. Au bruit de ses vagues tumultueuses et
indisciplinées Basil s'arrêta:

--Qui sait si nous allons pouvoir le traverser? fit-il en se retournant
vers Horace; quoiqu'il n'ait pas fait chaud cette semaine, il n'est pas
sûr que le ruisseau soit couvert de glace.

--C'est possible, répondit Johnson d'un air désappointé; et dans ce cas
que faudra-t-il faire?

--Ce n'est pas tout encore, vous allez voir, reprit Basil. Il est
probable que les bords seront _pris_, le milieu sera dégagé de glace, et
le courant n'en sera que plus inabordable, car il n'y aura pas moyen de
naviguer au milieu des glaçons tranchants comme des rasoirs. Dans ce cas
nous n'aurons d'autre ressource que de faire comme notre grand Georges
Washington en pareille circonstance.

--Que fit-il?

--Il...--Ah! nous y voilà, interrompit Veghte en faisant un
haut-le-corps pour franchir plusieurs arbres renversés; c'est bien comme
je vous l'annonçais: glace au bord, vagues au milieu; et glace trop
mince, trop fragile pour porter un homme, ajouta-t-il en rompant à coups
de talons la croûte brillante, saupoudrée de neige.

Effectivement, tout le milieu du torrent, sur une largeur de plus de
cent pieds, roulait avec rapidité ses flots verdâtres où se culbutaient
de larges glaçons. Au premier coup d'oeil il était visible que la
navigation serait dangereuse, pour ne pas dire impossible.

--Ça va mal! grommela Veghte, après quelques minutes de contemplation
muette, si nous voulons arriver au Fort Presqu'île, il faut absolument
franchir ce scélérat de ruisseau: mais comment faire...?

--Holà! est-ce que vous songeriez à traverser ce cours d'eau?

--Il n'y a pas d'autre parti à prendre. J'aimerais mieux en faire le
tour; mais vous conviendrez avec moi que ce serait un peu long.

--Il faudra construire un radeau, alors?

Veghte, sans rien répondre, regarda çà et là autour de lui d'un air
inquiet, comme s'il eût été en quête de quelque chose.

--Que cherchez-vous? demanda Johnson.

--Il y a généralement beaucoup de Peaux-Rouges dans ces parages, si je
pouvais mettre la main sur un de leurs canots, ce serait parfait: leurs
embarcations sont construites pour des cas semblables; elles sont à la
fois des traîneaux et des barques.

--Vous dites là une chose fort juste; mais la difficulté est de
découvrir quelque chose, sous l'épaisseur de neige qui couvre tout: il y
en a au moins quatre pieds.

--Ils ont l'habitude de les mettre sens dessus dessous, le long du
rivage; reprit Veghte continuant ses investigations. Je pense que
l'élévation de la carène apparaîtra comme une éminence sur la neige et
nous en facilitera la trouvaille. Inspectez les environs, d'un oeil
perçant, Master Johnson; si vous découvrez quelque chose vous ferez une
bonne action pour nous deux, car, je vous le jure, je suis fort
embarrassé; et vous le savez, nous n'avons pas une minute à perdre.

Chacun d'eux se mit en quête avec une patience et une opiniâtreté de
chat. Après des marches et contre-marches, Johnson signala un renflement
de neige qui semblait annoncer l'objet tant désiré: mais c'était
malheureusement sur l'autre rive; autant aurait valu ne rien voir.

--Non! non! répliqua Basil à une observation que fit Horace dans ce
sens; non! ce que vous montrez là ne sera pas tout à fait inutile; ça me
confirme dans l'idée que ces parages sont fréquentés par les Indiens.

A ces mots il se remit à fureter avec une nouvelle ardeur.

--Je vous le dis, Master Johnson! poursuivit-il, c'est plein d'Indiens
par ici; il y aura des barques, n'en doutez pas. Le souvenir m'en
revient maintenant; l'été dernier j'ai beaucoup voyagé dans ce
territoire, à tous les pas je rencontrais des canots, et je m'en servais
sans façon pour traverser la rivière. Si nous sommes de bons chasseurs
nous dénicherons ce gibier là.

Tout à coup les yeux de Veghte brillèrent, il s'élança vers un bosquet
de jeunes arbres, et, après un court examen, il poussa un cri de
triomphe.

Johnson releva la tête, l'aperçut qui trépignait dans la neige comme un
énergumène; il courut à lui et le trouva occupé à soulever le canot
qu'ils placèrent aussitôt sur leurs têtes pour le porter à la rivière.

--Hein, que dites-vous de ça, Horace Johnson? s'écria Veghte au comble
de la jubilation.

--Vous êtes un habile homme, camarade Basil!

--Heu! heu! ça m'arrive quelquefois. Ah! voici l'aviron.--Holà! holà!
les Indiens, par le ciel! à l'eau! vite! vite!

Les détonations se firent entendre au milieu du silence de la forêt, et
nos deux héros purent voir cinq Peaux-Rouges leur courant sus avec une
vitesse effrayante.

Il y avait lieu de se hâter: Veghte, quoique empêché par le canot dont
Johnson lui avait abandonné toute la charge, arriva le premier à la
partie courante de la rivière.

--Allons donc! sautez! tombez là dedans! ils arrivent comme une
avalanche de démons. Baissez la tête, voilà un de ces vagabonds qui vous
vise.

Johnson, l'homme au fier sourire, était démoralisé; sa frayeur était
telle qu'il baissa, non seulement la tête, mais tout le corps, et alla
choir éperdument au fond du canot les cheveux hérissés, la poitrine
haletante.

Veghte avait saisi le long et flexible aviron; il le plongea
vigoureusement dans l'eau et le manoeuvra avec une telle ardeur que
bientôt le léger esquif vola sur les flots clapotants.

Il était temps, les Indiens étaient sur le bord; et leurs balles
sifflaient brutalement aux oreilles des fugitifs.

--Ah! il faut que ça finisse! s'écria Basil en déposant l'aviron pour
prendre son fusil; en voici une qui m'a touché! et si l'affaire continue
de cette façon, nous n'irons pas loin. Johnson, où est mon fusil?
donnez-le moi.

Johnson fit son possible pour obéir, mais il tremblait si fort que le
mousquet lui échappa; malgré les efforts désespérés de Veghte, l'arme
chavira par-dessus le bord et disparut en un clin d'oeil dans le gouffre
liquide.

Il serait inutile et impossible de reproduire les interjections avec
lesquelles le Forestier accueillit ce fâcheux contre-temps.

--Enfin! ajouta-t-il, montrez-vous donc bon à quelque chose: prenez
votre fusil et faites-en usage.

Au moment où Johnson épaula son mousquet, les Sauvages se laissèrent
tomber dans la neige, comme si le coup fût parti et les eût tous
renversés.

--Ne faites pas feu! s'écria Basil, ce serait une balle perdue. Attendez
qu'ils se relèvent.

Les Indiens, au lieu de rester immobiles dans la neige, avaient rampé
agilement dans son épaisseur, et s'étaient considérablement rapprochés
du rivage. Quand ils reparurent à la surface, Veghte poussa une
exclamation de dépit, et força de rames: cependant le courant l'avait
aidé dans ses efforts; si les Indiens avaient couru, le canot avait
glissé sur l'eau, et s'était dirigé obliquement vers la rive opposée.

La bande sauvage se mit à le suivre, courant sur le bord, et poussant
des hurlements atroces; en même temps les Peaux-Rouges ne cessaient pas
de fusiller la frêle embarcation.

La situation n'était pas gaie. Stimulé par les observations de Basil,
Johnson essaya de faire feu: mais ce fut inutilement, son fusil
vacillait entre ses mains, soit parce que ses mains tremblaient de
terreur, soit parce que l'agitation de la barque sur les flots se
communiquait à tout ce qu'elle contenait. La balle alla soulever la
neige fort loin du but. Cette maladresse fut accueillie par de nouvelles
clameurs à la fois menaçantes et dérisoires.

Veghte perdit patience; il arracha le fusil à Johnson, lui jeta
dédaigneusement l'aviron:

--Essayez si vous serez moins maladroit à ramer, lui dit-il; je vois
bien que vous n'entendez rien au maniement du fusil.

Horace saisit la rame d'un air contrit et s'en servit avec une telle
ardeur qu'au premier coup il faillit la rompre; au second la barque fut
sur le point de sombrer.

Veghte lança un regard qui ne présageait rien de bon:

--Encore une maladresse de ce genre, lui dit-il, je vous casse la tête
comme à un chien, et je vous jette aux poissons.

Horace se modéra et fit marcher le canot convenablement; mais il était
écrit que cette néfaste traversée serait entravée jusqu'à la fin: au
moment où l'esquif allait toucher le bord opposé, la fusillade des
sauvages envoya sur lui un ouragan de plomb.

Johnson se mit à crier qu'il était blessé aux deux bras, lâcha l'aviron
et se laissa choir au milieu du bateau.

--Il n'y a plus moyen! oui Basil! murmura-t-il: je ne serai plus bon à
rien. Je n'ai pas de chance aujourd'hui.

--Ouf! je ne perds pas grand chose, grommela Veghte en le poussant du
pied pour dégager l'aviron sur lequel il était couché. Je me tirerai
bien d'affaire tout seul, s'ils me laissent une minute ou deux de répit.

A ce moment, chose singulière, les Indiens cessèrent leur feu. Peut-être
s'étaient-ils lassés de brûler leur poudre inutilement, ou croyaient-ils
les fugitifs hors de portée.

Cependant, lorsque Veghte reprit l'aviron en main, trois coups de fusil
retentirent, et les balles firent jaillir quelques éclats du canot.

Johnson se mit à crier lamentablement qu'il venait d'être blessé encore.
Il n'y avait pas une seconde à perdre; Basil se cramponna à l'aviron
avec une vraie furie et fut assez heureux pour joindre enfin le rivage.
Le canot aborda avec une telle force que la proue vint s'engager de plus
de trois pieds dans la glace.

Le Forestier bondit à terre:

--Allons! venez vite! dit-il à son compagnon, en retenant la barque de
la main gauche, pendant qu'il lui tendait la droite pour faciliter son
débarquement.

Johnson secoua mélancoliquement la tête:

--Impossible, camarade! ça ne se peut pas.

--Comment! y pensez-vous? Allons donc, Johnson; ces canailles vont nous
fondre dessus, si nous ne décampons au plus vite. Et si vous tombez
entre leurs mains, vous savez ce qui arrivera.

Basil compléta sa pensée par un geste expressif qui consista à faire
tourner son doigt autour de sa chevelure.

--Ce sera malheureux, répondit Horace, mais je suis trop blessé pour
pouvoir me remuer; prenez mon fusil et allez-vous en; sauvez-vous
puisque vous le pouvez; laissez-moi.

Veghte le regarda pendant quelques instants d'un air indécis. Il ne
pouvait se résoudre à l'abandonner.

Mais il fallait bien prendre une résolution: deux balles vinrent siffler
à ses oreilles; les Indiens cherchaient sous la neige un canot, et
semblaient sur le point de le trouver; le danger devenait pressant.

Johnson lui-même, sans s'effrayer de rester seul, lui renouvela
l'invitation de partir et lui tendit de nouveau son fusil.

A la fin Veghte accepta; il prit l'arme et s'éloigna en disant:

--Adieu, vieux garçon! ayez bon courage; peut-être nous croiront-ils
évadés tous deux, et ne vous inquiéteront-ils pas davantage.

Avant de quitter le canot, il avait eu soin de le tirer fort avant sur
la glace, afin de le mettre le plus possible à l'abri des Indiens: sa
conscience était donc tranquille à l'égard de l'homme qu'il abandonnait,
et qui, après tout, loin d'être son ami, n'avait cessé de lui être
suspect dès le premier moment.

Une fois engagé dans la forêt, et relativement en sécurité, Basil se
rappelant qu'il avait été blessé, fit un examen rapide et superficiel de
sa personne, jugea qu'il n'y avait rien de grave, et s'orienta pour
continuer sérieusement sa route.

Au milieu de ses préoccupations, il remarqua que la fusillade des
Indiens avait cessé: cette circonstance fut notée dans son esprit,
quoiqu'il n'y attachât, sur le moment, aucune importance.

Et pourtant, s'il avait été à même de voir ce qui se passa derrière lui
aussitôt après son départ, il aurait éprouvé une surprise sans égale.

Master Horace Johnson, après avoir attendu quelques moments pour être
sûr que son compagnon était assez éloigné, se releva allègrement du fond
du canot, et fit, de la main, un signal aux sauvages.

Cette pantomime télégraphique voulait dire sans doute: «_cessez le
feu_,» et les Indiens avaient de bonnes raisons pour lui obéir
docilement, car il ne fut plus tiré un seul coup de fusil.

Une chose bien plus curieuse! Johnson, le blessé! qui ne pouvait plus
manier ni le fusil, ni la rame, lorsque Basil était auprès de lui;
Johnson, le trembleur maladroit! dégagea son canot de la glace, avec une
dextérité et une force herculéennes, prit l'aviron, s'en servit si
adroitement et si vigoureusement que la barque bondit sur les flots,
soulevée par ses bras d'acier. Enfin, chose inouïe! Master Horace
Johnson revint en droite ligne vers la rive où se trouvaient les
sauvages!

En vérité, il fut heureux pour le repos mental de Basil Veghte qu'il
n'eût pas vu ce spectacle étonnant et gros de mystère. L'honnête
Forestier aurait été obligé de laisser ce problème non résolu, et de
convenir que, comme les femmes, les hommes étaient des «_choses
bizarres_.»

Ce qui prouva l'innocence de son âme et la bonté de son coeur, ce fut un
remords de conscience auquel il s'empressa d'obtempérer. Veghte n'avait
pas fait un quart de mille qu'il se prit à songer qu'il était un vrai
lâche, un vrai Judas! d'avoir ainsi abandonné son camarade: que si, d'un
côté, le soin de sa préservation personnelle avait pu le solliciter dans
le sens du départ; d'un autre côté, l'honneur, la loyauté, lui
commandaient impérieusement de revenir auprès de Johnson pour l'arracher
aux mains de ses ravisseurs impitoyables.

Basil ne tergiversa pas, il retourna en arrière. Accoutumé à être
prudent, il s'approcha de la rivière avec les plus grandes précautions
et gagna sans bruit les abords du lieu de son débarquement.

Là il eut beau écouter, épier du regard les rives du cours d'eau; le
silence seul et la solitude répondirent à ses investigations: il n'y
avait plus ni Johnson, ni canot, ni sauvages; plus rien que l'immensité
neigeuse, muette, glacée, et le torrent bleuâtre dont les vagues
folâtraient lugubrement entre elles.

--Ma foi! murmura-t-il en inclinant la tête avec mélancolie, voilà ce
pauvre Horace enfoncé. Je ne l'ai jamais beaucoup aimé, cet homme,
cependant je ne lui aurais souhaité aucun mal. Enfin! c'est pour tous la
même loi; nous devons tous y aller tôt ou tard.

Sur ce propos philosophique, Basil tourna les talons et reprit
diligemment la roule du Fort Presqu'île, où il arriva fort tard dans la
soirée.



CHAPITRE VI

ÉCLAIRCISSEMENT.--SINISTRES NOUVELLES


Le Fort Presqu'île était situé sur l'extrémité méridionale du Lac Érié,
près de l'emplacement actuel de la ville Érié.

Sur l'un de ses bastions avancés était une grosse citadelle en troncs
d'arbres, une _Block-House_, comme on disait alors, spécimen favori des
fortifications américaines à cette époque primitive de la civilisation.
Elle avait deux étages de hauteur; celui de dessus excédant l'autre en
diamètre, de telle façon que la garnison pouvait, au besoin, faire feu
sur les assaillants, jusque sous les murs de la citadelle.

La toiture, formée de plaques d'argile cuites au feu, était à l'abri de
l'incendie; et, par surcroît de précaution, au faîte de l'édifice se
trouvait un vaste réservoir en bois, toujours rempli d'eau, en cas de
besoin.

La position de ce fort n'était pas heureuse. On l'avait bâti sur une
langue de terre avancée, entre les eaux du Lac et un petit ruisseau qui
venait s'y jeter à angle droit. Mais, à environ cent cinquante pieds de
la Block-House, s'élevait un monticule qui la dominait presque
entièrement; c'était un point d'attaque formidable contre le Fort: de
l'autre côté, le Lac fournissait toutes les facilités possibles pour une
attaque par eau.

Les événements dont nous retraçons l'histoire, se passaient à l'époque
éminemment critique pour les émigrants Européens, où le fameux Pontiac,
le célèbre chef des Ottawas, faisait de gigantesques efforts pour
exterminer les _Faces-Pâles_ dont l'irruption envahissante depuis la
défaite du Roi Philippe[1] absorbait de jour en jour les territoires
Indiens, et refoulait les _Peaux-Rouges_ dans le désert.

  [1] Voir le 6e volume de la 2me série--Le Scalpeur des Ottawas--qui
    reproduit les phases émouvantes de la guerre du roi Philippe.

Ce chef habile, avec un corps composé de mille hommes d'élite, avait
établi son quartier général au Détroit, dont il faisait le siége; pour
coopérer à son oeuvre de destruction, toutes les peuplades, à cent
lieues à la ronde, avaient envoyé leurs contingents dans chaque
territoire occupé par les Européens, et leur faisaient une guerre
héroïque.

Devant eux tombèrent successivement les forts nombreux établis sur une
immense ligne de frontières: ces établissements militaires protégés par
de minimes garnisons, furent saccagés au moment où leurs défenseurs y
songeaient le moins. Les officiers supérieurs, isolés dans la solitude
du désert, séparés les uns des autres par plusieurs centaines de milles,
passaient souvent plusieurs mois sans recevoir aucune nouvelle de leurs
plus proches voisins; leur désastre n'éveillait aucun écho; ils
disparaissaient ignorés, comme avaient disparu leurs concitoyens, sans
secours, sans consolations, sans aucune chance de salut.

Le fort Sandusky tomba ainsi au milieu de mai 1764. Le fort St-Joseph, à
l'embouchure de la rivière Sainte-Marie sur le Lac Michigan, subit le
même sort quelques jours après. Ensuite le Michilimackinac; l'Onataton
sur l'Wabash; le Miami sur le Maumee. Nous verrons bientôt périr aussi
le fort Presqu'île aux dernières péripéties duquel sont consacrés les
récits qui composent cette histoire.

Cette esquisse générale terminée nous rentrons dans notre sujet.

Plusieurs mois s'étaient écoulés: par une belle soirée de juin,
l'Enseigne Christie, commandant du Fort Presqu'île, debout devant la
Block-House, sur le bord du lac, était en grande conversation avec notre
ami Basil Veghte.

Christie était un homme robuste, musculeux, coulé en bronze, dont le
visage calme et sévère avait un puissant cachet de détermination et
d'intelligence; sa voix était vibrante et sympathique, sa conversation
agréable; mais il avait, en parlant, une singulière contenance: il avait
toujours les bras croisés, la tête basse; il ne remuait que ses pieds,
fort occupés à lancer au loin des cailloux.

Veghte, suivant son invariable habitude fumait démesurément, armé d'une
énorme pipe en racine de bruyère: lorsqu'il voulait gesticuler, il
retirait invariablement sa pipe de sa bouche et la faisait participer à
la pantomime qu'exécutait sa main.

Christie ne relevait guère les yeux; seulement, lorsqu'il était parvenu
à hisser sur le bout de son pied un caillou convenable, il le suivait du
regard après l'avoir lancé le plus loin possible.

Au contraire les yeux du Forestier étaient dans un mouvement perpétuel;
sur le lac, sur les collines, sur les bois, devant, derrière, sur les
côtés, ils étaient partout. Cette mobilité cauteleuse du regard, devenue
une seconde nature, est le type caractéristique du _Frontiersman_; sa
vie aventureuse l'a accoutumé à une vigilance forcée, permanente,
infatigable.

--Oui... dit Christie, répondant après un long silence à une observation
que lui avait faite son compagnon, je ne tire pas bon augure de cette
tranquillité affectée des Indiens. Ils se sont éloignés du fort
ostensiblement, pendant la journée, et pourtant, ce soir, je crois
flairer des embuscades tout autour de nous. Oui, ce départ n'est pas
naturel, je m'en méfie beaucoup.

--Je suis parfaitement de votre avis, ils ne sont pas loin, vous pouvez
vous mettre ça dans l'esprit. Il y en a partout de ses vermines-là: en
bon compte, c'est trop de moitié.

--Je voudrais avoir des nouvelles du Détroit, ajouta Christie après une
nouvelle pose, il s'est présenté un Indien, la semaine dernière, alors
que vous étiez en chasse, cet homme avait quelque chose à nous dire.
Tout ce qu'on a pu saisir dans son baragouin a été ceci: «_Pontiac...
Détroit..._» Sur le moment, je n'ai pas fait grande attention à ses
paroles; mais depuis, j'ai réfléchi, il doit y avoir quelque mauvaise
affaire dans l'air; je suis sûr que ce Sauvage avait des détails
intéressants à nous donner.

--Vous pensez que le vieux chef aurait pris la place?

--Je le crains.

--Eh bien! pas moi. Lorsque je l'habitais, ce Fort me faisait l'effet
d'être la plus forte citadelle qu'on pût désirer en cas de guerre
Indienne.

--Cela pourrait être si ces sauvages combattaient comme les hommes
blancs. Mais, Basil, vous savez aussi bien que moi leurs façons
extraordinaires d'attaquer. Ce serait un jeu pour le Major Gladwyn de
repousser un assaut livré ouvertement, en plein jour; mais je tremble
toujours qu'ils ne le surprennent à l'improviste hors de garde.

--Je n'en disconviens pas: mais n'a-t-il pas fréquenté les bois autant
que vous? Or, vous ne seriez pas homme à vous laisser surprendre.

--Ah! bien des circonstances sont venues m'instruire: j'ai peut-être
plus d'expérience que lui. Peut-être m'y laisserais-je prendre, si je
n'avais pas reçu vos leçons.

--Oh! je ne suis pas un savant, moi: seulement, je serais un triste
imbécile si je n'avais pas un peu appris à connaître les Indiens, depuis
le temps que je les fréquente.

--Vous rappelez-vous votre aventure avec Johnson, l'hiver dernier? cette
nuit où vous sauvâtes une fille Indienne à demi-gelée?

--Je le crois bien! je ne suis pas près de l'oublier.

--Depuis, avez-vous eu des nouvelles de ce Johnson?

--Non. Le pauvre diable était bien bas quand je l'ai laissé; il était
gravement blessé, les Indiens étaient sur ses talons, je ne sais trop
comment il aura fait pour leur échapper; sa seule ressource aura été de
sauter hors du canot et de se noyer pour ne pas tomber entre leurs
mains.

--C'est bien lui qui était venu au fort plusieurs fois, dans le courant
de l'été dernier?

--Oui, il est venu à diverses reprises.

--Eh bien! mon pauvre Basil, je l'ai revu l'autre jour, cet homme-là.

Le Forestier releva la tête avec une expression de surprise facile à
comprendre. Christie lui adressa un paisible sourire.

--Oui! je l'ai vu, reprit-il, comme je vous vois en ce moment. Il
n'était pas à cent pas de distance.

--Et où donc?

--Sur ce ruisseau même. J'étais allé à la chasse, vous vous en souvenez,
mercredi dernier: j'avais remonté le cours d'eau sur un espace d'environ
un demi-mille: tout à coup j'entends le bruit d'un canot courant sur
l'eau; je me retourne à temps pour le voir passer, et pour distinguer
parfaitement Master Johnson assis au gouvernail, avec le calme et la
majesté d'un commodore.

--Ah! voilà qui est merveilleux! Je suis bien aise de cette nouvelle;
car j'avais sur le coeur l'idée que cet homme avait péri
malheureusement. Les Sauvages en auront eu pitié, l'auront soigné; il se
sera ensuite arrangé de manière à leur glisser entre les mains.

--C'est possible; mais dans ce cas, il y en a un ou deux qui n'ont pu se
décider à être séparés de lui. Il était en compagnie d'un superbe couple
d'Indiens, peints magnifiquement en guerre.

Veghte regarda le commandant dans les yeux, pour se convaincre que ses
paroles étaient sérieuses.

--J'ai reconnu même un de ces sauvages, poursuivit l'officier; quant à
l'autre, il ne me semble pas l'avoir jamais vu. Mais vous aussi, avez eu
affaire avec l'un de ces guerriers du désert.

--Comment le nommez-vous?

--Balkblalk, ce gros vaurien d'Ottawa. Il est venu rôder souvent par
ici, sous prétexte de chasse: j'en ai toujours eu méchante opinion.

--Johnson est en mauvaise compagnie, répliqua le Forestier; cet Ottawa
est un drôle capable de faire tout, grand traître ami du mal fait dans
l'ombre. Je suis sûr qu'il m'a tenu un jour au bout de son fusil et ne
s'est pas gêné pour tirer; si j'ai échappé, c'est par un miracle de la
bonté de Dieu. Je serais bien aise de le rencontrer sur mon chemin.

--Non; ce n'est pas le moment. Évitons tout conflit avec les Indiens,
tout prétexte d'hostilité. Ils nous sont assez ennemis, il n'y a pas
besoin de les exciter davantage.--Ce fut une étrange aventure, n'est-ce
pas, Basil? poursuivit Christie après un instant de silence, que cette
rencontre d'une fille Indienne au beau milieu d'une tempête, en plein
désert, par une nuit noire de décembre?

--Oui! ç'a été le plus grand étonnement de ma vie. Ah! si j'avais été un
malin, j'aurais approfondi la question: aujourd'hui je me repens de ne
pas l'avoir fait.

--Qu'y auriez-vous gagné? Des coups de fusil probablement: on a toujours
du désagrément à se mêler d'affaires de femmes.

--Les femmes sont de drôles de choses! répéta Veghte avec une mélancolie
comique; je n'en saurais parler convenablement.

Pendant environ deux minutes, l'Enseigne Christie fut complètement
absorbé par le lancement difficile de plusieurs petits cailloux
suspendus en équilibre sur le bout de son pied. Il se contenta de
sourire, sans parler, ni relever la tête, au naïf axiome de son
compagnon.

Ce dernier, toujours les yeux au guet, inspectait le Lac et ses rives
comme s'il ne les avait jamais vus.

Tout à coup il poussa une exclamation.

--Commandant! jetez un regard sur ce rivage, là-bas, au couchant, et
dites-moi si ce n'est pas un bateau qui s'avance. Oui, c'est un bateau,
j'en suis sûr maintenant.

Christie regarda dans la direction indiquée, et répondit aussitôt:

--Oui, c'est un bateau, rempli de monde, et qui vient dans cette
direction.

--Il y a deux embarcations, reprit vivement Basil: voyez-vous, une
d'elles s'avance au large dans le lac; l'autre la suit. Ah! cette
seconde passe devant, maintenant.

--Elles ne sont pas à plus d'un mille de distance, répondit Christie; à
la manière dont les rameurs manient les avirons il est facile de voir
qu'ils sont rudement fatigués, regardez comme les rames se lèvent et
s'abaissent avec lenteur.

--Oui, probablement ils ont fait une longue journée.

--Qui croyez-vous que ce puisse être, Basil?

--Vraiment je ne saurais le dire. Ce sont peut-être des gens qui ont
entendu parler d'un danger menaçant Presqu'île, et qui viennent pour
nous donner un coup de main.

--Pire que cela, Basil; pire que cela! Je parierais qu'il y a quelqu'un
de nos forts saccagé, et que les survivants viennent nous demander
asile.

--Quelle place? le fort Sandusky, peut-être.

--Justement, j'y pensais. C'est une triste affaire, vous pouvez en être
sûr.

Pendant ce temps, quelques hommes de la citadelle avaient signalé
l'approche des bateaux, et s'étaient portés à leur rencontre jusqu'à
l'extrémité de la langue de terre. Peu après les barques abordèrent et
les navigateurs firent leur débarquement.

Ils étaient environ une quarantaine; tous dans un état de délabrement
pénible à voir; visages bandés, bras en écharpe, figures hâves et
amaigries, vêtements en lambeaux: tel était leur aspect lamentable.

Leur chef, le lieutenant Cuyler, s'avança rapidement vers l'enseigne
Christie, et lui dit d'un ton abattu:

--J'ai de mauvaises nouvelles à vous annoncer.

--Je le pressentais, répondit l'autre avec tristesse, voyons de quoi il
s'agit.

Pendant que les deux chefs conversaient ensemble, on prit soin des
hommes, et on leur offrit avec cordialité les rafraîchissements dont ils
avaient grand besoin.

--Voilà tout ce qui me reste de mes quatre-vingt seize hommes, dit le
lieutenant, nous avons quitté le fort Niagara le trente mai, et nous
nous sommes traînés comme nous avons pu, tout le long des rivages nord
du Lac Érié, nous dirigeant vers le fort Détroit.

--Pourquoi preniez-vous cette direction?

--N'avez-vous pas appris que Pontiac a commencé le mois dernier à
assiéger cette place?

--Non, en vérité; mais je soupçonnais que tout n'était pas au mieux pour
le major Gladwyn.

--Oh! sa position est presque désespérée. Il est serré de près par des
forces énormément supérieures: je le crois perdu avec sa garnison.

--Vous croyez?

--Mon Dieu, oui. Un courrier est venu nous apporter un pressant message
pour nous demander des renforts en hommes et en munitions: Nous sommes
partis aussi vite que possible. Mais nous ne pouvons plus essayer de
rejoindre le major Gladwyn, car, après le désastre que nous venons
d'éprouver, ce serait marcher à une destruction certaine.

--Je suis bien désireux d'entendre votre récit lieutenant; mais ne
voudriez-vous pas accepter quelques rafraîchissements, vous semblez
épuisé?

--Je vous remercie, tout-à-l'heure.--Après plusieurs jours de marche,
nous sommes arrivés à la Pointe au Pelé, près de l'embouchure de la
rivière Détroit, où nous pensions trouver un lieu favorable de
débarquement. Une fois sur les lieux, nous les avons soigneusement
explorés en tout sens pour nous assurer des indices qui auraient pu
révéler la présence des Indiens. Nous ne pûmes rien découvrir: il
n'apparaissait pas l'ombre d'un danger.

--Signe certain qu'il y avait quelque désastre _dans le vent_; grommela
Basil.

--Nous avions pris toutes nos mesures pour nous mettre sur la défensive
ou même nous échapper, en cas d'alarme. Nos huit bateaux étaient rangés
sur le bord, tout prêts à appareiller. Un de nos hommes et un mousse
étaient entrés dans le bois pour y ramasser des broussailles destinées à
allumer le feu.--Tout à coup un sauvage surgit, fend la tête au mousse
d'un coup de tomahawk, en fait autant à l'homme qui vient mourir dans le
camp, en donnant l'alarme.

«Je forme sur le champ mes hommes en demi cercle devant les bateaux, et
je leur recommande de se tenir fermes et inébranlables, le moindre
mouvement inopportun pouvant nous devenir fatal.

«Cependant les choses s'annonçaient mal; plusieurs pauvres diables
tombèrent foudroyés, sans qu'il fut possible de voir même d'où
arrivaient les coups de feu. Je vis bien qu'une attaque sérieuse nous
serait funeste.

«J'avais à peine donné mes premiers ordres, que les démons rouges
ouvrirent leur feu du fond de la forêt; mes hommes leur ripostèrent de
leur mieux. Si les Indiens avaient été quelque peu en vue, la lutte
aurait été moins défavorable: mais vous savez, mon cher Enseigne,
combien il est démoralisant pour un corps d'armée régulier de se
débattre contre un ennemi invisible, qui sème tout autour de lui une
tempête mortelle de feu et de plomb.

«Les Indiens s'aperçurent sans doute de l'hésitation de nos soldats, car
au bout d'un instant, leur bande entière sortit du bois avec des
hurlements si épouvantables, qu'en y pensant seulement, mon sang se
glace dans mes veines.

«Je recommandai à mes hommes de se tenir fermes: mais il avait suffi de
la présence des Indiens pour les consterner. Le centre de mon petit
bataillon céda sous le choc, se laissa entamer, et tout le monde se
retourna vers les bateaux. Ce fut un moment affreux: les braves coeurs
qui essayèrent de résister furent mis en pièces; les autres furent
culbutés jusque dans les bateaux, où les sauvages, avec une audace
incroyable, arrivèrent en même temps que nous.

«Tant bien que mal on démarra cinq bateaux sur lesquels les survivants
s'empilèrent précipitamment, et on poussa au large. Voyant tout perdu,
je me jetai à l'eau le dernier, et je me cramponnai au dernier bateau
qui fuyait. On me hissa ensuite, une fois en pleine eau, car dans la
confusion du premier moment, personne ne s'était aperçu de ma
disparition.

«Mais, le croiriez-vous, Sir! Les sauvages eurent l'acharnement de se
jeter sur trois de nos bateaux, d'en renverser les hommes et de les
jeter à l'eau tout sanglants. Nos malheureux camarades épouvantés ne
firent pas la moindre résistance; ce fut une boucherie. Les deux
embarcations restantes s'échappèrent à force de rames: nous avons erré
toute la nuit et la matinée sur le Lac, et nous voilà.»

--Avez-vous passé au fort Sandusky?

--Oui; nous n'avons trouvé que des cendres.

--Ciel! est-il possible?

--Mon Dieu oui! il a disparu, et je vous l'annonce, votre poste ne
tardera pas à subir le même sort.

--Parlez-vous sérieusement, lieutenant?

--Malheureusement oui. Quelle est la bande Indienne qui résistera à la
tentation de vous attaquer, ayant devant les yeux de semblables
précédents? Voyez, d'ailleurs, ce côteau d'où sort votre ruisseau, voyez
le bord du Lac! Nos ennemis peuvent-ils désirer mieux pour avoir sur
nous tous les avantages?

--Je reconnais que ce fort a été établi d'une façon aussi misérable et
inintelligente qu'incompréhensible. Mais, avant de détruire les
murailles, il faudra anéantir la garnison.

--C'est possible: néanmoins souvenez-vous de mes paroles, votre fort
tombera; il n'est pas au pouvoir des forces humaines de prévenir ce
désastre. Mon intention n'est pas de vous effrayer, je vous avertis,
c'est mon devoir.

--Oh! vous ne m'effrayez pas, répondit Christie avec un triste sourire;
il y a ici des bras robustes et des coeurs inébranlables; nous nous
ensevelirons sous les ruines plutôt que de reculer.

--Je n'en doute pas; pourtant, je persiste dans mon opinion. Cet
archi-diable de Pontiac a soulevé toutes les peuplades indiennes, les
plus épouvantables périls sont suspendus sur nos têtes. Et maintenant,
mon cher Enseigne, j'accepterai volontiers votre bienveillante
hospitalité.

On rentra dans le fort, où tous les efforts furent mis en oeuvre pour
réconforter les pauvres fugitifs autant que le permettaient les
circonstances.

Le lendemain ils se remirent en route dans la direction de Niagara, pour
porter à leur chef la nouvelle du désastre qu'ils avaient essuyé.

Pour compléter les détails relatifs à cet épisode, nous ferons connaître
au lecteur le sort des trois embarcations et des hommes capturés par les
Indiens.

«Les malheureux» dit Parkmann dans son histoire de la vie de Pontiac
«furent entraînés au camp du chef, près de la rivière Détroit: là, on
les massacra de la façon la plus révoltante; après les avoir brûlés
vifs, on les coupa en morceaux, et, pendant plusieurs jours, la garnison
consternée du fort, put voir flotter sur la rivière des débris humains,
des têtes, des bras, des jambes, des troncs calcinés et tailladés, que
se disputait la voracité des poissons.»



CHAPITRE VII

RÉSURRECTION D'UN VIVANT


La visite du lieutenant Cuyler eut au moins ce bon résultat qu'elle fut
un avertissement salutaire pour l'enseigne Christie et sa garnison,
d'avoir à se tenir sur leurs gardes; en même temps elle leur fit
connaître des événements très-importants qu'ils ignoraient.

Ce fut pour eux un trait de lumière qui les éclaira sur la conspiration
gigantesque ourdie par Pontiac, et sur le danger imminent qui menaçait
les garnisons isolées dans le désert. En effet, ces corps détachés,
perdus à des centaines de milles au fond des bois, pouvaient être
assaillis facilement par des nuées de sauvages; une fois bloqués dans
leurs citadelles rustiques, ce n'était plus pour eux qu'une affaire de
temps; tôt ou tard il fallait succomber.

Christie, à la tournure que prenaient les choses s'attendait
parfaitement à voir arriver son tour. C'était un noble et vaillant homme
de guerre, incapable de faiblir, disposé à se faire hacher en morceaux
plutôt que de céder aux Indiens un pouce de terrain. Il se tenait
merveilleusement sur ses gardes; il avait su animer ses hommes de son
souffle courageux; chacun autour de lui était prêt à combattre jusqu'au
dernier rayon d'espoir, jusqu'au dernier souffle de vie.

Le seul point qui le tînt en peine, était la faiblesse de la citadelle
au point de vue de l'emplacement. Il savait trop bien que les Sauvages,
qui d'ailleurs se perfectionnaient tous les jours dans l'art de la
guerre, sauraient parfaitement profiter de tous les avantages du terrain
pour s'abriter; et que, derrière les terrassements naturels qui
dominaient le fort, ils pourraient braver une grêle de balles, tout en
accablant les assiégés d'une fusillade meurtrière.

Le lendemain du départ de Cuyler, l'Enseigne Christie était debout sur
l'extrême pointe de la presqu'île, considérablement occupé à lancer des
petits cailloux avec la pointe de son pied, et à méditer sur les
obscurités de l'avenir.

Il faisait une de ces splendides matinées comme le ciel se plaît
fréquemment à en accorder aux contrées placées sous cette latitude. En
tout autre temps, le commandant du fort se serait senti léger et joyeux;
mais, ce jour là, son esprit était oppressé par une sorte de
pressentiment vague et sinistre, qui peu à peu l'enveloppa comme d'un
brouillard de mélancolie.

Un bruit de pas légers frappa son oreille; il se retourna et aperçut
Basil Veghte qui s'approchait.

--Je ne sais pas ce qu'il faudrait pour vous distraire, fit ce dernier
en gesticulant avec sa pipe qu'il venait de retirer de sa bouche; voilà
une heure que je vous examine, et vous êtes toujours tête baissée,
remuant les petits cailloux, aussi absorbé par vos méditations qu'un
chasseur à l'affût du castor. Vous avez dans l'esprit quelque chose qui
vous trouble.

--Ah! c'est vous Basil! je suis bien aise de vous voir; mon esprit se
remettra en votre société. Depuis que ce malheureux Cuyler et ses hommes
ont passé par ici, je n'ai fait que penser à leur aventure et à leurs
discours; je ne puis pas m'ôter de l'idée que le fort Détroit et tous
ceux des frontières seront anéantis successivement.

--D'où vous vient cette opinion, Enseigne?

--Tous les commandants sont assez fous pour s'endormir dans je ne sais
quelle molle insouciance; ils se livrent, pour ainsi dire, eux-mêmes aux
Indiens. Le major Gladwyn, peut-être, est sur ses gardes, mais, mais
comme son poste est le plus important, Pontiac s'en est chargé lui-même
et il l'assiége avec fureur. Si Cuyler et ses hommes avec leurs
munitions, avaient réussi à rejoindre Détroit, le major et sa garnison
auraient été sauvés, aujourd'hui tout est perdu.

--Je conviens que tout n'est pas couleur de rose; mais je ne crains rien
pour nous. Songez que le fort Presqu'île a été bâti pour parer à quelque
malheureuse éventualité semblable à la nôtre; il a bien résisté une
première fois, il résistera bien une seconde; quant à moi je le trouve
fort capable de supporter un coup de main. Je vous dirai même, pour ce
qui me concerne, que je ne serais pas fâché d'avoir une bonne
échauffourée avec les Peaux-Rouges: j'ai un bon pressentiment de ce qui
arriverait.

--Oh! mon Dieu! je ne suis pas seulement en peine pour notre fort.
Qu'arrivera-t-il des possessions Anglaises en Amérique, si les postes
des frontières tombent tous comme le fort Sandusky? Vous pouvez bien le
croire, les Français sont au fond de tout cela; chaque citadelle qui
nous est enlevée est gagnée pour eux: il y a plus encore, tous ces
désastres successifs, inspirent aux Indiens le mépris de notre pouvoir,
et augmentent leur respect pour la puissance de leur «Père Français.»

Basil ne répondit pas; depuis quelques minutes il sondait avec
obstination les profondeurs du lac. Sa persistance à regarder ainsi
attira l'attention de Christie qui lui demanda:

--Apercevez-vous quelque chose de suspect?

--Je vois un canot sur l'eau; nous allons avoir encore des visiteurs.

La surface du lac Érié était calme et unie comme une glace; sur sa nappe
brillante on découvrait un point noir, qui, au premier abord, pouvait
être pris pour un oiseau endormi sur les vagues.

Un examen plus attentif révélait les formes d'un canot; au bout de
quelques secondes, Basil Veghte déclara qu'il contenait deux personnes.

--Ce sont peut-être des malheureux échappés à la ruine de quelque fort,
dit Christie.

--Oui, c'est possible; ils auront été pourchassés jusqu'au rivage, et
arrivent d'un point très-éloigné; du nord, sans doute.

--Ils seront bientôt ici: distinguez-vous le sillon des rames?

--Oui, et celui qui les manoeuvre connaît sa besogne: je pense que ce
doit être un Peau-Rouge.

Les deux amis demeurèrent quelque temps immobiles et attentifs, épiant
la marche de l'embarcation:

Tout à coup Basil reprit:

--J'en suis sûr maintenant, c'est un Indien qui pagaye; celui qui est
assis est un homme blanc.

--Qui cela peut-il être? Il me semble qu'ils ne me sont pas inconnus.

Le Forestier poussa une exclamation, il venait de reconnaître les deux
navigateurs.

--Regardez bien, Enseigne! ne parvenez-vous pas à mettre leur nom sur
leur visage?

--Ma foi, non, et pourtant j'y trouve une certaine ressemblance...
voyons Basil, vous avez reconnu ces êtres-là?

--Certainement! mais dites au moins, par supposition...!

--Eh! non; je ne pourrais.

--Faisons un pari.

--A quoi bon? Si vous ne voulez pas parler, j'attendrai qu'ils
débarquent.

--Eh bien! Sir, dit Basil d'un ton expressif, l'homme assis, c'est
Horace Johnson; et l'Indien tout colorié est cette vieille canaille de
Balkblalk!

--Est-il possible? Oui, vous avez raison. Que diable peuvent-ils nous
vouloir?

--Nous allons l'apprendre, car les voilà qui approchent.

Effectivement, au bout de quelques minutes, le canot prit terre presque
à leurs pieds. Johnson s'élança lestement et prit sans façon la main de
Basil; Balkblalk resta en arrière d'un air sournois et silencieux.

--Vous ne m'attendiez guère en ce moment, je suppose? dit Johnson avec
un sourire.

--Non, dit sèchement le Forestier; nous attendions encore moins le
gredin tatoué qui est derrière vous.

--Quoi donc? c'est un bon garçon! Qu'avez-vous contre lui?

--Presque rien, si ce n'est que j'aimerais mieux voir le diable dans la
peau d'une panthère, ou une panthère dans la peau du diable, à votre
choix.

Master Horace se mit à rire et se retourna vers le Sauvage.

--Vous pouvez vous en aller Balkblalk, lui dit-il.

Le Sauvage obéit sur le champ: d'un robuste coup d'aviron il fit reculer
le canot en pleine eau, et en moins d'une minute la légère embarcation
disparaissait dans le lointain avec la rapidité d'un oiseau.

--Je viens faire une petite pause ici, reprit Johnson: il y a longtemps
que je n'avais visité le fort.

--N'êtes-vous pas venu dernièrement dans le voisinage? demanda Christie.

--Oui, moi et ce Peau-Rouge nous étions en chasse la semaine dernière,
dans ces parages; nous voulions même vous faire des signaux, mais il
était tard et le temps nous pressait.

Cette déclaration, outre son cachet indiscutable de vérité, portait en
elle une franchise et une spontanéité qui déconcertèrent un peu Christie
et Veghte. En outre, Master Johnson avait une telle apparence de bonne
humeur, sa grosse figure était si ouverte, que les soupçons
s'évanouissaient d'eux-mêmes rien qu'à le regarder.

--Quand je vous laissai, l'hiver dernier, remarqua Basil, toujours en
méfiance, je pensais bien ne plus vous revoir en ce monde.

--Ma foi! riposta Johnson, de mon côté je pensais ne rencontrer jamais,
ni vous ni personne à l'avenir. Je crois bien n'avoir jamais vu la mort
de si près.

--Comment vous êtes-vous échappé?

--_Échappé_, n'est pas le mot: vous savez dans quelle position j'étais!
je fis aux Sauvages signe de calmer leur feu, leur annonçant que je me
rendais prisonnier. J'avais peu d'espoir d'être aperçu, pourtant ils
eurent l'air d'avoir remarqué mes gestes; un Indien vint jusqu'à moi, un
peu sur la glace, un peu en nageant, et ramena le canot à la rive
opposée; alors, tous les compagnons s'y embarquèrent à leur tour, et
nous suivîmes le courant jusqu'à leur village. Là, ils me donnèrent des
soins dont j'avais un besoin effrayant, il faut en convenir.

Cette histoire parut bien un peu surprenante à Basil qui se connaissait
en Sauvages, et savait qu'ils ne montraient pas souvent une pareille
mansuétude à leurs prisonniers.

Néanmoins il voulut pousser plus loin la conversation.

--Avez-vous réussi promptement à vous échapper? demanda-t-il.

--Pas trop tôt, je ne suis libre que depuis un mois environ.

--Et quelles ont été les circonstances de votre évasion?

--Oh! d'une simplicité incroyable: j'ai mis, un beau matin, dans ma
tête, de m'évader; et je me suis évadé!

Cette explication étonna Basil par sa _simplicité_: ses soupçons
revinrent au grand galop.

--Mais, à propos de quoi vous êtes-vous acoquiné avec cet abominable
Indien qui court maintenant sur le lac?

--Peuh! je l'ai rencontré par hasard, un beau jour, et mon impression a
été qu'il vaudrait mieux l'avoir pour ami que pour ennemi.

--Oui, c'était le meilleur. Où est-il allé maintenant, ce vieux monstre?

--Il est parti pour une longue expédition de chasse; nous ne le verrons
pas d'un mois.

--Johnson, demanda Christie, avez-vous entendu parler du désastre
éprouvé par le Lieutenant Cuyler et ses hommes?

--Non; qu'en savez-vous?

--Il a débarqué à l'autre bout du lac, avec une centaine d'hommes; les
Indiens l'ont attaqué et lui ont tué la moitié de son monde.

--Est-il possible? s'écria Master Horace avec les signes du plus profond
étonnement; je n'en avais pas entendu dire un seul mot.

--Vous ne savez rien du Détroit qui est assiégé par Pontiac?

--Absolument rien. Et que se passe-t-il chez les Indiens?

--Ce qui s'y passe toujours,--le diable! répliqua le Commandant, avec
humeur, en lançant vigoureusement du bout de son pied une pierre dans le
lac: je soupçonne qu'il fera chaud par ici avant peu.

--Eh bien! ce n'est pas mon avis, répliqua Johnson d'un air méditatif:
il y aura, peut-être, quelques troubles par-ci par-là, comme toujours,
mais rien de plus... Des échauffourées semblables à celles dont nous
venons de parler...

--Non pas! ce qui se passe en ce moment est fort sérieux, tout à fait
extraordinaire, tout à fait alarmant. J'ai longtemps redouté ce qui
arrive à présent.

--Vous avez peur, vous? demanda Johnson en attachant sur Christie un
regard aigu.

--Peur, de quoi? D'une attaque? répliqua Christie.

--Oui...?

--Certainement, et je n'ai pas tort; mes appréhensions ne seront que
trop justifiées.

Horace Johnson partit d'un grand éclat de rire:

--Je voudrais bien savoir la cause de votre frayeur? dit-il; quelle
meilleure forteresse pourriez vous désirer? Quelle garnison pourrait
être plus courageuse que la vôtre?

--Oui, vous avez raison; je n'ai rien à craindre, rien à désirer,... si
ce n'est une autre position. Mais, venez donc vous reposer avec nous, il
est presque midi.

--Je ne pourrai rester ici que jusqu'à demain.

L'Enseigne montra le chemin, et tous trois entrèrent dans l'intérieur.

Johnson était bien connu de toute la garnison; il fut cordialement
accueilli. Comme il était grand hâbleur, communicatif, toujours prêt à
raconter quelque histoire, on lui fit joyeuse compagnie; toute
l'après-midi se passa en babillages, en rires, en interminables récits
de chasse ou de guerre.

Quand la nuit fut venue, Basil, comme tout le monde, songeait au repos,
et allait regagner sa chambre, lorsque Christie l'aborda mystérieusement
et l'invita à voix basse à l'accompagner au belvédère du fort, pour
jeter un coup d'oeil sur les alentours.

--Il se passe par là quelque chose que je ne comprends pas, lui dit-il;
je suis occupé à guetter depuis une demi-heure.

--Qu'est-ce qu'il y a donc?

--Vous le verrez dans un moment.

--Où est Horace Johnson?

--Il dort: minuit est passé.

--Êtes-vous sûr qu'il dorme? observa Basil; ayez bien l'oeil sur tous
ses mouvements!

--J'ai chargé un homme de l'épier et de me rapporter jusqu'à ses
moindres mouvements. Je commence à croire, Basil, que nous n'avons rien
à craindre de lui.

--Peut-être oui, peut-être non. Je voudrais me tromper: mais je ne pense
guère à avoir confiance en cet individu.

Au bout de quelques instants les deux amis furent au belvédère de la
block-house. Christie demanda à la sentinelle:

--Où en est-on, Jim?

--On vient de disparaître, sir, non! le voilà qui reparaît.

Sur la lointaine surface du lac Érié tremblotait un point lumineux qui
ressemblait au reflet d'une étoile dans l'eau. Au premier coup d'oeil il
était difficile d'en déterminer la nature: tantôt cette lueur douteuse
était fixe, tantôt agitée; parfois elle disparaissait comme ballottée
par les vagues, parfois elle s'élevait comme si une main invisible l'eût
soulevée en l'air.

--Depuis quand ça dure-t-il, Jim? demanda Veghte.

--Il y a environ une heure et demie que j'y ai pris garde, répondit la
sentinelle; ce qui ne veut pas dire que la chose n'existât pas longtemps
auparavant: je n'ai pas toujours eu les yeux fixés sur ce point, c'est
malheureux car j'aurais pu dire l'instant précis où ça a commencé.
Quelle idée avez-vous de cela, sir? ajouta Jim avec un vif mouvement de
curiosité.

--C'est difficile à dire au juste; mais c'est aisé à soupçonner. Vous
pouvez vous mettre dans l'esprit qu'il s'agit de quelque diablerie
indienne.

--Croyez-vous qu'un Indien se hasarderait à mettre ainsi une lumière en
évidence, ayant la certitude que nous l'apercevrions? observa Christie.

--Peut-être n'ont-ils d'autre envie que de nous la faire voir: dit
sentencieusement Basil Veghte.

--Ah mais! s'écria le commandant avec animation, ce sont peut-être les
survivants de quelque garnison; celle du fort Sandusky, par exemple. Ils
n'ont probablement osé prendre terre, craignant que les Indiens n'aient
saccagé le fort Presqu'île.

--Non, ce n'est pas mon idée: je soutiens que c'est un signal pour des
gens qui sont disséminés sur la côte.

--Quels gens?

--Des détachements de Français ou d'Indiens qui ourdissent leurs
ténébreuses coquineries contre nous, et se font des signes
d'intelligence. Ou bien, il y a dans le fort quelque traître auquel ils
s'adressent: ne soupçonnez-vous personne, commandant?

--Non, sur mon honneur! répondit sérieusement Christie; tous nos hommes
sont fidèles et honnêtes. N'est-ce pas Jim?

La sentinelle hésita et ne répondit rien. Le commandant allait insister
dans sa question, lorsque Basil lui dit à voix basse:

--Enseigne! regardez encore cette lumière: elle s'élève et s'abaisse
d'une façon étrange. Je vais prendre un canot et voir ce que c'est.

--Ce sera courir un grand risque, mon ami; mais, après tout, vous êtes
en état de vous tirer d'affaire.

--C'est mon opinion.

Le Forestier était un homme de peu de paroles et de beaucoup d'action.
Il sortit sur le champ, descendit sur le rivage sans être accompagné de
personne, et, se jetant dans un canot toujours prêt en cas de besoin,
partit hardiment pour son périlleux voyage.

En s'installant dans la barque, il jeta un coup d'oeil en arrière et vit
sur le bord un homme de haute stature qui paraissait le suivre du
regard: la nuit l'empêcha de le reconnaître.

--C'est vous, Enseigne? demanda-t-il avec précaution.

--Oui. Allez vite! fut-il répondu.

La voix était celle d'un étranger, et Basil s'en aperçut fort bien: mais
il n'était plus temps de reculer; le mieux était de feindre:

--Adieu! tout va bien! répliqua-t-il en ramant et disparaissant dans
l'ombre.--Qui, diable! peut être ce gros géant...? se demanda-t-il en
cheminant; je n'ai jamais entendu cette voix; il n'y a, au fort,
personne qui ressemble à ce gaillard là.



CHAPITRE VIII

HASARDS DE L'EAU ET DE LA NUIT


Plus d'un vaillant soldat aurait hésité à entreprendre l'expédition où
se risquait Basil Veghte: il y avait tout à craindre, l'eau et la terre.
Les forêts environnantes fourmillaient d'ennemis; les ondes solitaires
du lac Érié étaient sillonnées d'embarcations perfides qui venaient
nocturnement croiser jusque sous les murs de Presqu'île.

Mais l'intrépide Forestier avait mis dans sa grosse tête d'approfondir
tout ce mystère, et il était résolu à tout braver, Français ou Indiens,
quel que fût leur nombre ou leur méchanceté.

Heureusement le lac était calme, du moins comparativement. Les eaux des
grands lacs, n'étant pas salées, sont plus légères que celles de l'Océan
et s'agitent au moindre souffle de vent: rarement leur surface est unie
comme une glace. Ceux qui ont passé leur vie sur les bords de l'Érié ne
l'ont jamais vu parfaitement calme.

Basil arrêta sa barque à une certaine distance, et, soulevant les
avirons, il écouta silencieusement. Aucun bruit ne parvenait à ses
oreilles si ce n'était la grande voix murmurante du lac. Il tourna ses
regards de tous côtés, et avec ses yeux d'aigle chercha à sonder
l'obscurité: il ne put rien voir, tout était noir comme le chaos.

Au bout de quelques secondes un murmure aigu, ressemblant à un cri
d'oiseau, vint expirer à son oreille.

--Ce n'est pas un oiseau, grommela-t-il tout bas; et ça vient du rivage:
c'est le gros garçon de là-bas qui donne un signal. Il ne m'était pas
destiné, mais j'en ferai tout de même mon profit.

Plusieurs minutes s'écoulèrent; le même cri fut répété. Basil sourit
paisiblement lorsque son dernier murmure fut éteint.

--Il s'imagine qu'ils ne l'ont pas bien entendu la première fois,
reprit-il en se parlant intérieurement; et il tient à leur faire savoir
que le fort Presqu'île a démêlé leurs diableries. Voilà sa conversation
finie maintenant. Je suis fâché qu'il m'ait aperçu; sans cela je leur
serais tombé dessus à l'improviste; et, pour le moment, les voilà sur
leurs gardes.

Veghte ne s'était pas trompé; tout rentra dans le plus profond silence,
les deux signaux avaient suffi pour mettre au courant de la situation
les correspondants invisibles du «gros garçon.»

Évidemment, ce silence exagéré renfermait les plus scélérats mystères;
le Forestier, accroupi au fond de son léger esquif, le fusil à ses
pieds, l'aviron sur ses genoux, immobile comme une statue de bronze,
attentif, épiant même un souffle ou une ombre; le Forestier se méfiait,
tenant l'oreille, l'oeil et les bras prêts.

Cette anxieuse attente dura près d'une demi-heure. Tout à coup un
frémissement se produisit sur l'eau, et une lueur furtive apparut comme
un éclair, à très peu de distance derrière Veghte. Il en conclut qu'il
avait dépassé le but de ses recherches; en conséquence, il retourna en
arrière dans cette direction, au risque d'être coulé à fond en cas
d'abordage.

Tout en naviguant au hasard, Basil réfléchissait, et déduisait ses
conclusions. Il était presque certain que la barque suspecte était seule
à rôder sur le lac et à croiser devant la côte. Ceux qui la montaient
échangeaient des signaux avec quelqu'un au fort Presqu'île. Mais quels
étaient les traîtres communiquant ainsi avec l'ennemi?

Naturellement Basil soupçonna Horace Johnson: mais un secret instinct
lui disait que ce n'était pas là le seul homme dont il fallût se méfier:
qu'il fallait chercher encore jusque dans l'entourage et l'intimité même
de l'Enseigne Christie, pour découvrir le judas.

Ce qui le confirma dans cette opinion, ce fut l'hésitation et le silence
de la sentinelle «Jim,» lorsque le commandant la questionna à ce
sujet.--Il y avait bien un certain suédois, petit et grincheux, à
manières louches et inconnues...

Bref, l'honnête Forestier se perdait dans ses conjectures, lorsqu'une
lueur vacillante apparut au belvédère du fort; précisément là où il
était quelques minutes auparavant avec Christie et la sentinelle.

Ce nouveau signal confondit l'imagination de Basil: il lui fut
impossible de comprendre quelle relation avait cette lumière avec tout
ce qui c'était passé; quelle main téméraire la mettait en évidence; et
par quels moyens, surtout, on avait réussi à s'introduire en ce poste
important toujours gardé par un factionnaire!

La lueur disparut comme un éclair, aussi brusquement que si on l'eût
plongée dans l'eau: l'obscurité sembla devenir plus noire encore.

Cependant, une voix humaine qui poussait un grognement de satisfaction
tout près de lui, le rappela aux affaires urgentes: il lança à la hâte
un coup d'oeil autour de lui: une forme sombre flottait sur l'eau à peu
de distance de sa barque. La nuit était si profonde que cette apparition
fut pour Basil comme un fantôme indécis et brumeux. Cependant, il ne put
en douter, c'était l'embarcation ennemie à la recherche de laquelle il
était.

Il se pencha pour être moins visible, fit avancer sa barque d'une brasse
ou deux, et regarda par dessus le plat-bord.

L'embarcation était immobile, mais si rapprochée qu'on entendait ses
rameurs parler ensemble à voix basse. Malheureusement pour l'oreille
attentive de Basil, ils causaient en langue indienne: Basil aurait donné
son bras droit pour les comprendre.

Il écouta longtemps, avec un dépit concentré, ce jargon inintelligible
qui renfermait pour lui tant de secrets précieux. Mais un frisson de
joie le saisit lorsqu'il entendit une voix nouvelle s'exprimer en
français.

Les premières phrases lui échappèrent d'abord; car le bourdonnement du
lac se mêlait à cette conversation intime, et sa grande voix murmurante
écrasait les sons grêles sortis des bouches humaines.

Cependant Basil finit par saisir les phrases suivantes:

--Ça va trop mal! Les _yengese_ (anglais) sont sur leurs gardes. Ils
nous ont découverts.

--Alors nous ne pourrons attaquer cette nuit: c'est dommage; nous étions
si bien préparés!

--Oh! non! il faut nous méfier: nous ne sommes pas en nombre suffisant
pour attaquer des hommes sous les armes.

--Il n'a pas encore donné le signal: peut-être ne nous a-t-il pas encore
aperçus.

Basil caressa l'eau de son aviron, le plus doucement possible, afin de
se rapprocher encore un peu, pour entendre le nom du traître, si on le
prononçait. Mais son attente fut déçue: une voix s'écria rudement.

--Pierre! n'est-ce pas un bateau qui rôde là dans l'ombre?

--Peut-être: Holà! ho! ahoy!

D'un adroit et vigoureux coup d'aviron, Basil fit glisser son canot à
plus de trente pieds.

--Alerte! Feu! tuez-le! tuez-le! c'est cet infernal _Yengese_ qui nous
espionne?

Trois coups de feu suivirent cette exclamation. Veghte sourit
dédaigneusement en entendant les balles siffler au dessus de sa tête.

--Oui, mes _French-dogs_! (chiens de Français), murmura-t-il; il y a par
ici un homme capable de vous répondre à l'occasion: et son nom est
Basil-Veghte, et le nom de son fusil est _Sweet-Love_ (Doux amour)! et
nous savons tous deux faire notre chemin.

En même temps il fit feu. Jamais il ne sut quel résultat il avait
obtenu; mais presque aussitôt il s'aperçut qu'il venait de commettre une
grave imprudence. En effet, la lueur de l'amorce avait trahi sa
véritable position; la barque ennemie, enlevée par les bras furibonds
des indiens, vola sur lui comme un oiseau de proie.

Ce n'était pas le moment de s'amuser à la fusillade, il fallait forcer
de rames et glisser inaperçu, entre deux eaux, pour ainsi dire. Basil
déposa précipitamment son fusil derrière lui; l'aviron se courba en
tremblant sous ses mains d'acier; son léger canot bondit en zig-zag,
comme une feuille sèche fuyant devant la tempête.

Heureusement l'obscurité le favorisait; en quelques minutes il réussit à
dépister ses adversaires.

Mais une crainte lui survint: les hasards de l'ombre pouvaient le
rapprocher brusquement de ceux qu'il voulait éviter; d'autre part, il
désirait ardemment connaître le nom du traître fourvoyé dans le fort.
Dans cette double pensée, il chargea soigneusement son rifle, le rejeta
derrière son épaule; puis il se remit en quête, de façon à rejoindre
incognito ceux-là mêmes qui le poursuivaient.

--Ah! si je le connaissais...! grommela-t-il en pagayant sans bruit; le
fort Presqu'île serait sauvé.

Bientôt un bruit d'avirons frappa ses oreilles: Basil sourit dans sa
barbe:

--Ils n'ont pas su trouver Basil Veghte, se dit-il à lui-même; ils
peuvent marcher longtemps dans cette direction sans l'atteindre. C'est
lui qui va les trouver, maintenant: le poursuivi poursuivra.

Effectivement il se lança à la suite de ses mystérieux ennemis, et alors
se produisit, comme il le disait, la coïncidence bizarre du gibier
courant après les chasseurs.

--J'ai peu vu de choses aussi bizarres, continuait le Forestier en se
livrant à une hilarité silencieuse; sont-ce eux qui sont après moi;
est-ce moi qui suis après eux: l'un cherche-t-il l'autre; ou l'autre
cherche-t-il l'un; ou bien nous cherchons-nous les uns les autres...?
Quel mystère! quel _fun_! (quelle farce!)

Et il quitta un instant son aviron pour se tenir les côtes tant il
riait, le brave Basil Veghte!

Il n'avait pas fallu longtemps au grand canot pour s'apercevoir que son
petit ennemi lui avait échappé, sans qu'il y eut espoir de le rejoindre.

Il était, du reste, heureux pour Basil qu'ils l'eussent perdu de vue,
sans quoi, il aurait infailliblement succombé devant leurs efforts
désespérés; en effet, tout vigoureux et exercé qu'il fût, les Indiens,
cette race aux muscles d'acier, à la nature amphibie, l'auraient emporté
dans cette lutte acharnée.

Cependant, plein de confiance dans son adresse éprouvée, et dans son
heureuse chance habituelle, Veghte n'eut pas un seul instant
d'inquiétude; il se trouvait aussi à l'aise, et méditait aussi calmement
que s'il eût été dans un bon lit, derrière les fortes murailles de la
Block-House.

Sa grande préoccupation était de savoir quel serait le meilleur parti,
ou de continuer sa croisière, ou de retourner au fort muni des
renseignements qu'il venait de recueillir. Il était, effectivement, à
peu près édifié sur le nombre des Indiens et des Français; il savait que
les ennemis étaient aux aguets pour tâcher de surprendre hors de garde
la garnison de Presqu'île.

Dans ces circonstances, on pouvait être relativement rassuré sur le sort
de la forteresse; le commandant déployait une infatigable surveillance,
et, une fois prévenu du danger, il ne manquerait pas de redoubler
d'activité; les soldats eux-mêmes ne se relâchaient pas un seul instant
de la plus sévère discipline.

Tout cela réuni était de nature satisfaisante; et, de plus, il était
grandement à espérer que la sagacité de Christie, jointe aux bons
offices et au dévouement de tous ceux qui l'entouraient, arriverait à
déjouer toutes ces ruses ennemies. On en savait désormais assez pour
démasquer les traîtres.

Malgré toutes ces réflexions, accompagnées de beaucoup d'autres, Basil
se décida à poursuivre sa périlleuse expédition.

Mais en prenant l'aviron pour pagayer, il leva les yeux et reçut une
commotion électrique...! à deux pieds de lui cheminait l'embarcation
ennemie dont la haute proue menaçait la sienne! Encore une vague ou
deux, et il était abordé! Il pouvait compter toutes ces sombres formes
humaines qui fouillaient l'ombre avec leurs yeux ardents.

Il espérait n'être pas vu: un long hurlement de triomphe et un vrai
fracas d'avirons le détrompèrent. L'embarcation de ses adversaires
bondit sur lui: la meute qui le poursuivait se croyait si sûre de sa
proie que pas un coup de fusil ne fut tiré: il leur aurait été facile de
le couler bas avec une seule décharge.

Tout espoir d'évasion pouvait être regardé comme impossible; néanmoins
Basil, qui avait plus d'un stratagème en tête, se courba sur son aviron
et lança son léger canot à toute volée. Il essaya d'abord de le pousser
en zig-zag, jusqu'au point de le faire revenir en arrière, et glisser
rapidement au rebours de la barque ennemie. Mais les poursuivants
connaissaient leur affaire aussi bien que lui; ils prenaient leur élan,
le retenaient, viraient de bord avec la vitesse de la pensée; en un mot
ils s'attachaient à lui comme l'ombre au corps. En outre, comme ils
étaient au moins six contre un pour le maniement de la rame, tout
l'avantage était de leur côté, car, non seulement ils étaient supérieurs
en force, mais encore ils avaient l'immense avantage de se reposer en se
remplaçant mutuellement.

Un moment vint, où ils serrèrent de si près Basil, qu'il put distinguer
un Français et un Indien debout sur la proue, prêts à sauter à
l'abordage.

Ce résultat inquiétant anima Basil; il fit un effort désespéré qui lui
fit gagner quelques pieds d'avance.

--Rendez-vous! Imbécile! lui cria-t-on en Français; vous voilà pris:
rendez-vous avant que je vous coule bas d'un coup de fusil.
Entendez-vous, rendez-vous.

Veghte distingua dans l'ombre le mousquet s'allongeant d'une façon
menaçante: il baissa la tête instinctivement, quoique bien certain
qu'ils ce feraient pas feu sur lui, au moment où ils pouvaient espérer
de le prendre vivant.

Mais il avait son idée. Il continua de battre l'eau d'une façon
frénétique.

--Rendez-vous! je vous dis, butor d'Américain, ou bien je coule votre
coquille de noix!

--Eh bien! baissez votre fusil, nous verrons! répondit le fugitif.

Et il laissa retomber son aviron. Ses adversaires en firent autant, car
le Français n'avait plus qu'à se baisser pour saisir le plat-bord du
canot de Basil, tant ils étaient proches.

Cependant, par mesure de précaution, le Français garda son fusil;
l'Indien se courba vers Basil qui lui tendait la main comme pour l'aider
à passer d'un bateau dans l'autre.

Tout à coup le Forestier, feignant de trébucher, tira violemment
l'Indien, le fit tomber dans l'eau; du même geste il repoussa violemment
la barque ennemie, et, les deux embarcations ayant reculé en sens
inverse, se trouvèrent soudainement espacées d'une vingtaine de pieds.
Saisir son aviron et fendre l'eau fut pour Basil l'affaire d'une
seconde.

Le Français lâcha un énergique juron et fit feu au hasard: la balle
siffla dans l'espace, on l'entendit ricocher sur l'eau à deux cent
cinquante ou trois cents pieds de distance: Veghte et son canot étaient
déjà loin.

Ce qui retarda encore les poursuivants fut la nécessité de repêcher
l'Indien tombé à l'eau. Il avait d'abord essayé de poursuivre le fugitif
à la nage: bientôt, distancé et reconnaissant l'impossibilité
d'atteindre son but, il était revenu furieux vers ses compagnons.

Ceux-ci, après un instant donné à la surprise, se mirent à jouer de
l'aviron avec une rage désespérée. Malheureusement pour le petit canot
de Basil, les yeux perçants des sauvages l'avaient retrouvé dans
l'obscurité; bientôt la grande embarcation arriva comme la foudre sur la
pauvre petite coquille de noix, un harpon y fut lancé, et deux Indiens
sautèrent dedans avec la féroce agilité du Tigre.

Leurs mains frémissantes s'allongèrent pour saisir l'_Yengese_...

Elles ne rencontrèrent rien! le canot était vide!

--Il est parti: le gredin abominable! s'écria le Français en réponse aux
cris étonnés des sauvages; il est parti! où peut-il être?

Leurs regards se portèrent aussitôt dans toutes les directions, pour
rechercher le fugitif: sa tête ni ses bras ne se montraient à fleur
d'eau. On fit décrire à la barque des spirales s'ouvrant
progressivement; on croisa en face du rivage, pour couper les devants au
Forestier et le saisir au moment où il prendrait terre; tout fut
inutile, Basil resta invisible.

Les Français et les Indiens après une heure et demie consumée en
recherches infructueuses, regagnèrent leur poste d'observation au milieu
du lac, sans avoir pu comprendre par quel moyen extraordinaire le
fugitif leur avait échappé.

L'expédient de Veghte était fort simple, mais périlleux et hardi: en
voyant arriver impétueusement la grande barque, il avait parfaitement
compris que tous ses efforts étaient vains, et qu'il allait
infailliblement être pris, fusillé ou coulé bas.

En conséquence, s'allongeant comme une anguille sur le plat bord de son
esquif, il le fit pencher du côté opposé aux assaillants, se laissa
couler dans l'eau, et plongea avec une telle vigueur qu'il alla toucher
le fond.

Quand il revint à la surface, il aventura un oeil seulement hors de
l'eau et regarda autour de lui, tout en reprenant haleine. Justement à
cette seconde, la grande barque passait avec une vélocité furieuse,
décrivant ses spirales comme un oiseau de proie, et faisant écumer l'eau
sur sa route.

Un pied plus près, le Forestier aurait eu la tête fendue par la carène
de l'embarcation: mais il avait de la chance, en cette nuit mémorable,
le danger même devint son salut; il disparut dans le bouillonnement des
vagues; d'ailleurs, ses adversaires n'eurent pas l'idée de le chercher
dans le sillage de leur barque.

Quant à lui, sans se troubler, il se cramponna à un petit gouvernail
dont on ne faisait pas usage lorsque la barque était pourvue de ses
rameurs au complet: par ce moyen, Basil se fit traîner à la remorque. A
ce procédé hardi de sauvetage, il trouva le double bénéfice de se
reposer et d'être conduit à toute vitesse vers le bord.

En effet, lorsque la croisière des Français le long du rivage fut
terminée, Veghte se détacha de leur embarcation, et se laissa flotter
comme une épave jusqu'à terre.

Néanmoins, avec sa prudence ordinaire, il se laissa aller à la dérive,
entre les joncs, l'espace d'un demi-mille, avant de se montrer. En
outre, après avoir rampé sous les broussailles du rivage, il ne se
hasarda à reprendre la position verticale qu'après avoir longuement
regardé du côté du lac, et écouté les moindres bruits des environs.

Lors donc qu'il se fut assuré qu'il n'avait rien à craindre de
l'embarcation, et que, sur terre, tout était solitaire et silencieux
autour de lui, Basil se redressa avec un soupir de soulagement.

--Ouf! je l'ai échappé belle! murmura-t-il en s'apprêtant à secouer
l'eau dont il ruisselait.

Il n'eut pas le temps de dire un mot de plus: une forme gigantesque
surgit derrière lui, une large main s'abattit sur son épaule, et une
grosse voix lui dit en Français:

--Vous êtes mon prisonnier.



CHAPITRE IX

CAPTURÉ!


Basil se retourna, fort désagréablement surpris.

Il reconnut l'espèce de géant qu'il avait remarqué sur la rive, et qui
lui avait parlé, à son départ du fort.

--Ceci est sujet à discussion, répondit-il fièrement; et nous pourrions
bien n'être pas du même avis à cet égard.

En même temps il essaya de préluder à la «discussion» par une violente
secousse destinée à faire lâcher prise à son adversaire.

Mais à la suite de la première main en arriva une seconde qui étreignit
le Forestier comme dans un étau d'acier:

--Ce n'est pas la peine! ne vous dérangez pas, mon petit ami! reprit la
grosse voix; vous êtes pris, et bien pris, je m'en flatte: ce que vous
avez de mieux à faire est de rester tranquille comme un homme
raisonnable.

En disant ces mots, le colosse l'enleva de terre avec autant de facilité
qu'il eût fait d'un enfant, et l'emporta à une certaine distance, dans
la direction du lac.

Arrivé sur un petit promontoire à fleur d'eau, il le déposa doucement au
fond d'un canot que Veghte n'avait point remarqué.

Là, il se trouva face à face avec deux personnages muets, mais
d'apparence athlétique, aux pieds desquels il fut forcé de s'asseoir.

Le géant sauta dans la barque, leste comme un oiseau; les deux muets se
mirent à ramer de manière à gagner le large.

Tout en faisant l'examen de ce qui se passait autour de lui, Veghte
entendit distinctement craquer les batteries de deux pistolets, et vit
briller les larges canons qui reposaient sur le banc de chaque côté du
gros homme.

--Au moindre mouvement, mon bon petit ami, votre précieuse personne
recevra le contenu de ces deux bijoux, lui dit ce dernier; ce ne sera
pas la première fois qu'ils auront rempli de pareilles fonctions.

La position était délicate pour le Forestier et contrariante à tous les
points de vue! Quelle détestable chance pour le héros de mille aventures
extraordinaires! lui qui avait passé intact à travers tous les périls,
qui avait déjoué cent fois les poursuites les plus acharnées des
Français et des Indiens; lui qui venait de leur échapper par un tour de
force, d'adresse, de courage, de sang-froid!

Franchement, Basil s'adressait des reproches intérieurs, et se disait
qu'il avait été un sot de se laisser prendre.

Restait à prendre une revanche; mais la chose n'était pas facile: outre
le géant, il y avait là deux muets qui n'avaient nullement l'air de
plaisanter.

Et puis, quel homme que ce géant! Basil ne pouvait se défendre d'un
juste tribut d'admiration pour lui: il se surprenait même à contempler
en vrai amateur le magnifique développement de ce torse herculéen, de
ces membres beaux comme ceux de la statuaire antique, de cette tête
noble et énergique, toute rayonnante de courage et d'intelligence.

--Un bel homme!... un vrai bel homme! soupirait-il intérieurement; il
fallait ça pour que je m'avouasse pris... Un superbe homme! que le
diable l'emporte!

Et Basil le caressait du regard, songeant aussi que son adversaire
aurait bien figuré au bout de son rifle ou sous la pointe de son
couteau:...

--... S'il ne m'avait pas pris en traître, on aurait pu voir;...
continua Basil en cherchant à se consoler; s'il n'avait pas eu la
lâcheté de se cacher pour me saisir par derrière,... certainement je lui
aurais disputé ma personne de façon à l'en dégoûter. Bah! ces Français
ont adopté les manières des Sauvages; ils font la guerre toujours en
tapinois maintenant, on croirait voir des chats guettant des souris! je
n'aime pas ça!

Mais tous ces raisonnements ne changeaient rien aux choses, et
n'empêchaient pas que le Forestier ne fût pris. Chevaleresque ou non,
son adversaire avait pour lui la raison du plus fort; cela rendait toute
discussion superflue.

Bientôt les pensées de Basil prirent une autre direction: il se mit à
songer au résultat de cette affaire. Qu'allait-on faire de lui? Pourquoi
avait-on déployé tant d'acharnement pour le prendre vivant, alors qu'il
aurait été relativement plus aisé de le tuer d'un coup de fusil, ou de
le couler à fond?

Une pensée d'amour-propre lui vint et le consola un peu. Évidemment ses
adversaires l'appréciaient à sa juste valeur: depuis le commencement de
la guerre française, il s'était distingué parmi les plus braves; les
précieux services qu'il avait rendus aux forts anglais établis sur les
frontières l'avaient rendu légendaire parmi les Indiens.

De toutes façons il devait être le point de mire de la double expédition
qu'il venait de voir fonctionner sur le lac: Français et Indiens ne
s'étaient donné tant de peine que pour s'emparer de sa personne: le
géant avait eu la meilleure chance.

Il n'était pas même bien sûr que ce dernier fût de la même bande que
ceux de l'embarcation, car Basil remarqua qu'il prit sa direction vers
un point du lac entièrement solitaire, sans avoir nullement l'air de
s'occuper des autres.

Le Forestier était assez avisé pour ne négliger aucune observation qui
pût lui devenir profitable par la suite. Il nota soigneusement dans son
esprit qu'on s'acheminait vers la côte occidentale, il remarqua
également qu'on côtoyait la terre d'assez près pour que tous les détails
de la forêt ou des clairières fussent faciles à reconnaître.

Mais ces préoccupations incidentes ne pouvaient détourner Basil des
inquiétudes et des regrets qui venaient l'assaillir en foule; une grande
partie de ses pensées était pour le commandant Christie et sa brave
garnison, maintenant privés de son actif et fidèle concours.

Il ne s'oubliait point lui-même assurément, mais il ne se tourmentait
pas, ayant une foi aveugle en la bonne chance que le ciel lui avait
toujours conservée.

--Bah! se dit-il avec une certaine assurance: qui vivra verra! Je
trouverai bien quelque joint pour sortir de ce mauvais pas. En tout cas,
le plus tôt sera le meilleur, car je ne leur ai jamais été plus
nécessaire.

Sur cette réflexion il passa de longs instants à s'apitoyer sur ses
braves compagnons d'armes qui, sans doute, attendaient avec anxiété son
retour, et ne manqueraient pas d'être mortellement inquiets sur son
compte.

--Ça va les décourager, continua-t-il: quand la mauvaise chance se
prépare, tout va mal; on se démoralise, on perd la tête, et tout-à-coup
on se trouve coulé à fond... mais enfin, pourquoi ont-ils été si
acharnés à s'emparer de moi?... ajouta-t-il en creusant le problème
d'autant plus studieusement qu'il pouvait moins le résoudre.

A cette dernière question, le nom d'Horace Johnson fit une apparition
lumineuse sur le fond noir de son imagination.

--Oui! se dit-il, c'est un tour joué par cet abominable coquin; j'aurai
un fort compte à régler avec lui quand nous nous reverrons! C'est lui
qui a aposté ce gros Français pour me happer au passage: par prudence
ils n'ont pas voulu me mettre la main dessus au départ, sous le feu des
canons et des rifles du fort, mais ils avaient dressé toutes leurs
batteries ensemble afin de retarder indéfiniment mon retour.

Veghte serra les poings, c'était tout ce qu'il pouvait faire; mais on
peut affirmer que Johnson aurait passé un quart d'heure infiniment
désagréable s'il se fût rencontré seul avec le Forestier dans quelque
coin de la forêt.

Nous serions historien infidèle si nous omettions de dire que de
véhémentes pensées d'évasion se présentèrent à l'imagination active du
Forestier.

C'était rêver presque l'impossible. Néanmoins il fit plus d'une fois
l'inspection de la barque et se demanda s'il ne serait pas opportun de
se laisser adroitement glisser par dessus le plat bord et de «piquer une
longue tête,» comme il l'avait fait si heureusement quelques instants
auparavant.

Une seule chose le gênait; c'était ce grand et incommode Français
flanqué de ses deux pistolets armés.

--Et il ne manquerait pas de s'en servir, murmura Basil; il est assez
brutal pour cela; j'aurais beau aller vite, crac! un coup de doigt! et
voilà l'accident arrivé; on repêcherait le pauvre Basil tout déconfit.
Mais voyez donc l'animal! il ne me quitte pas des yeux; on dirait qu'il
lit dans ma pensée.

Veghte s'ensevelit cauteleusement dans une immobilité de chat endormi et
observa ses gardiens tout aussi attentivement qu'ils l'observaient
eux-mêmes.

--S'ils pouvaient détourner un instant la tête, se disait-il; quand ce
ne serait que pour éternuer! Bzt! comme je serais vite dans l'eau!

Une grande heure s'écoula dans cette silencieuse lutte de perspicacité.
Le Français ne cligna pas de l'oeil; pas un muscle de son visage bronzé
ne trahit la lassitude: il ne détourna pas une seule fois son regard
perçant de dessus le prisonnier.

Veghte espérait qu'à un moment donné les deux rameurs changeraient de
côté pour varier un peu leur long travail, et qu'alors se présenterait à
lui l'occasion favorable de disparaître comme l'éclair.

Personne ne bougea, les avirons continuèrent de marcher avec une
régularité mécanique; décidément la chance n'était pas pour Basil.

Il commença à perdre tout espoir et se mit à chercher d'autres
expédients.

--Si mes pistolets n'avaient pas été submergés avec moi, réfléchit-il,
j'essaierais d'en faire usage et je risquerais une partie désespérée;
mais ils sont en ce moment aussi inoffensifs qu'un tuyau de pipe: Non,
vraiment! je n'ai pas de chance!

Tout à coup, comme pour seconder les voeux du Forestier, un bruit
clapotant se fit entendre sur le bord, comme si un homme ou un animal
venait de se jeter à l'eau.

--Oh! oh! qu'est-ce que c'est que ça? fit Basil en se retournant d'un
air alarmé.

Au fond il était ravi: dans sa pensée ses trois incommodes compagnons
allaient se retourner et lui... allait glisser au large! Sa joie ne
devait pas être de longue durée.

--Ça ne vous regarde pas, l'ami! fit rudement le gros Français sans
bouger de l'épaisseur d'un cheveu. Vous n'avez rien à faire de ce
côté-là.

--Quel côté, voulez-vous dire? demanda Veghte d'un ton rogue, car il
était furieux de voir ses espérances déçues.

Le géant se mit à rire paisiblement:

--Je vous entends, je vous comprends, mon petit ami, répliqua-t-il; on
ne peut vous blâmer d'avoir en tête une petite escapade: seulement je
suis désolé de vous dire que c'est impossible. Vous êtes attendu
_quelque part_ d'ici à peu de jours.

Le ton sur lequel furent dit ces mots était plus significatif que les
gestes les plus énergiques. Cela voulait dire bien des choses!... Malgré
l'humeur bourrue dont son compagnon semblait doué, Veghte essaya de le
faire causer.

--Pourquoi m'avez-vous guetté si longtemps, cette nuit? lui
demanda-t-il.

Un ricanement dédaigneux accueillit cette question bizarre.

--Farceur! répondit le géant; voilà un mot que je retiens! Pourquoi je
vous ai guetté?... Demandez-moi donc aussi pourquoi on fait des
prisonniers en temps de guerre? Je vous ai mis la main dessus parce que
ça me convenait: voilà!

--C'est justement ce que je pensais; mais je n'étais pas parfaitement
sûr: Enfin, répondez-moi, ne m'avez-vous pas poursuivi plus _qu'un
autre_, et d'une façon toute spéciale?

Le gros Français se donna encore le plaisir de rire à gorge déployée;
quand il eut repris son sérieux, il répondit:

--Vous êtes curieux, mon petit; cependant je suppose que vous vous
connaissez vous-même; vous savez très bien que vos tripotages avec les
Anglais ont fait de vous un personnage de renom. Hé! hé! vous vous êtes
montré dans cette guerre! Quel malheur que vous ne soyez pas du bon
côté!

--Ah! justement! c'est dommage... pour vous autres!

--Ne discutons pas là-dessus; ce seraient des paroles perdues. Je parie
que si on vous avait offert d'être un de nos généraux, vous auriez
accepté... hein? Soyez franc!... En supposant que vous eussiez la
capacité voulue.

--Bah! est-ce que j'ai jamais songé à être général?

--Personne ne vous dit cela; je fais une supposition et je dis que vous
avez fait pour votre parti autant et plus qu'un général. En conséquence,
ce sera pour nous une fort bonne affaire que de vous mettre à l'ombre
pour le moment, et pour vos amis ce sera une vraie perte.

Cette réponse fut faite sur un ton significatif qui donna beaucoup à
réfléchir au prisonnier. Il regarda fixement le Français pendant
quelques minutes; puis il lui dit:

--Vous pourriez bien avoir raison: votre intention est d'attaquer
Presqu'île?

--De qui parlez-vous?

--De vous autres, Français et Indiens; car vous êtes ensemble pour cette
guerre.

--C'est une grave erreur. Je sais bien que les Anglais ont toujours
cherché à compromettre la France dans cette affaire. Mais la guerre
actuelle est l'oeuvre exclusive de Pontiac, le grand chef Ottawa.

Ce fut le tour de Veghte de sourire avec dédain.

--Le ciel sait qui a soulevé tout ce trouble, répondit-il; il existe, ce
n'est déjà que trop! Mais je vous dis, moi, que sans les Français,
Pontiac n'aurait pas fait moitié de toute cette besogne.

Le géant ne répondit rien, se sentant trop courtois pour quereller un
homme qui se trouvait en son pouvoir.

Au bout de quelque temps, Veghte reprit la parole:

--Les Indiens se préparent à attaquer le fort Presqu'île n'est-ce pas?

--Cela ne m'étonnerait nullement: Je les crois en bon chemin pour
l'assaut.

--Une chose ferait bien mon affaire! ce serait de me trouver là pour
fouailler tous ces chiens.

--Ah! ah! c'est justement pour éviter votre présence que nous avons pris
la liberté de vous faire prisonnier. En votre absence nous aurons moitié
moins de peine qu'en votre présence. Vous êtes libre de prendre ce que
je vous dis là pour un compliment.

--Que veulent donc ces Peaux-Rouges qui ont rôdé toute la nuit sur le
lac?

Le silence gardé par le gros Français convainquit Veghte que toutes ses
hypothèses étaient bien fondées. Cependant, comme il n'en savait pas
suffisamment à son gré, il revint à la charge.

--Je jurerais bien, dit-il, que c'est ce Johnson,... cet Horace Johnson
qui a manigancé toute cette affaire.

--Ah! décidément vous m'impatientez avec vos questions, répliqua le
Français; je ne vous répondrai plus rien.

--Vous m'avez, Goddam! bien assez répondu, pour qu'à présent je n'aie
plus besoin de vos paroles. Je m'entends, cela suffit: Johnson et
Balkblalk n'ont qu'à bien se tenir; je me souviendrai d'eux à
l'occasion.

Sur cette apostrophe du Forestier, la conversation prit fin tout à coup:
il se remit à rêver et à observer.

Depuis le début son adversaire n'avait pas quitté ses pistolets: comme
le doigt du destin, son menaçant index, toujours appuyé sur la détente,
se tenait prêt à lancer la mort et à foudroyer le pauvre Basil, s'il
s'avisait de bouger.

Quant aux rameurs, ils ne donnèrent d'autre signe de vie que le
mouvement infatigable et machinal de leurs avirons. Ils se montrèrent,
pendant la conversation, d'une indifférence aussi absolue que si l'on
n'eût pas parlé à leurs oreilles. Veghte en conclut qu'ils ne
comprenaient pas un mot d'Anglais, si toutefois ils n'étaient pas sourds
aussi bien que muets.

Évidemment le gros Français avait lu dans l'âme du Forestier tous ses
plans d'évasion: de là, son opiniâtre surveillance.

Basil perdait réellement tout espoir: il était certain que, malgré toute
sa vigueur et son agilité, il ne pouvait rivaliser de vitesse avec la
balle d'un pistolet; il était également fort problématique qu'il pût
plonger assez longtemps pour être perdu de vue par les gens du canot.

Cependant on naviguait tout doucement, et on avançait tout en se
maintenant à la même distance du rivage. Par instants on apercevait très
bien la silhouette des bois se découpant en masses sombres sur le fond
du ciel; à diverses reprises le Forestier reconnut des fourrés où il
avait fait plus d'une partie de guerre ou de chasse.

Chaque fois cela le faisait rêver: il laissa tomber la conversation et
s'enveloppa dans de sombres pensées.

Bientôt on eut dépassé les rives méridionales du lac, comprises entre
Presqu'île et le fort Détroit: Veghte ne put retrouver dans sa mémoire
aucun autre poste dans ces parages; il en conclut qu'on l'emmenait à
quelque camp plus éloigné, au milieu des forêts profondes de l'ouest.

Cependant une circonstance n'échappa point à Basil: depuis quelques
minutes le vent fraîchissait, tout annonçait un orage; on entendait les
vagues battre la plage avec une force toujours croissante; le canot
commençait à danser sur les flots moutonnants; la masse profonde du lac
s'agitait, bouleversée par des convulsions intérieures.

Ce changement de temps, qui parut contrarier les autres, réjouit le
Forestier; il y voyait une double espérance d'évasion, être jeté à la
côte ou couler bas: cette dernière perspective, surtout, lui souriait,
car, dans le cas d'un naufrage, ses adversaires auraient assez à faire
de songer à leur propre sûreté; alors Basil était sûr de s'échapper.

Si, au contraire, on était jeté sur le rivage, la fuite devenait un peu
plus difficile: cependant il y avait encore à espérer beaucoup de
chances favorables.

Le Français cherchait toujours à se maintenir au large, malgré la
violence croissante des flots et l'obscurité orageuse qui s'épaississait
autour du canot.

Par suite de l'eau qui embarquait dans le canot à chaque lame, on fut
obligé de décharger un peu l'avant, et un rameur se recula jusqu'au
milieu; le géant ne bougea pas de son poste, où il se tenait,
inébranlable, le pistolet toujours braqué sur la poitrine de son
prisonnier.

Ce nouvel arrangement eut pour résultat d'interposer, à chaque coup
d'aviron, le corps du rameur entre Basil et son geôlier; cette espèce de
bouclier intermittent fut de peu d'utilité pour le prisonnier, car ce
dernier ne pouvait faire aucun mouvement, et d'ailleurs le nouveau venu
baissant constamment la tête, le Forestier restait toujours en vue.

Veghte n'avait qu'un désir, c'était de voir le canot rester sur l'eau;
il calcula que le meilleur parti pour y arriver, serait de feindre
l'ambition contraire: il commença donc à affecter une certaine
inquiétude, paraissant désirer qu'on abordât au plus vite.

--Le lac devient méchant, dit-il, nous allons avoir du mal à tenir le
large.

--... Pas de danger! il y a un bon timonier, et de fameux rameurs.

--Je vous crois: mais, dans mon idée, rien n'y fera si les vagues
deviennent hautes: vous agiriez sagement en gagnant le bord.

Le gros Français eut un rire moqueur.

--Pas de ça! mon petit ami; je comprends pourquoi vous tiendriez à être
à terre. Mais, ne vous gênez pas pour émettre vos idées: je prends un
plaisir infini à vous entendre.

--Tu ne me comprends pas aussi bien que tu le crois, murmura
intérieurement Basil.--Faites comme il vous plaira, ajouta-t-il à haute
voix: cela m'est bien égal, vous pouvez croire.

--Oh! oh! pas tant que vous le dites: je m'entends.

--A mon avis, je sais manier un canot aussi bien que vous ou vos amis;
eh bien! je ne me chargerais pas de maintenir cette embarcation à flot
par un temps semblable.

--Vous pouvez avoir votre opinion, je... holà! hé!...

Cette exclamation était arrachée au gros Français par une lame
monstrueuse, qui, en déferlant sur la barque, l'avait remplie d'eau
jusqu'à hauteur des genoux.

Cet incident faillit le déconcerter; mais pour ne pas donner l'avantage
à son prisonnier sur ce point, il se maîtrisa au point de rester
impassible: seulement d'une voix sourde, il adressa vivement, à son
compagnon, quelques paroles dans un langage que Veghte ne put
comprendre.

Le Forestier put deviner, néanmoins, que le Français faisait des
reproches au rameur sur sa manière de conduire le canot.

Réellement la position devenait délicate. Pour briser les vagues, ou,
tout au moins, lutter contre elles sans trop de désavantage, il fallait
leur marcher dessus la proue en avant, c'est-à-dire en tournant le dos
au rivage. Mais cette direction n'était nullement celle que le Français
voulait prendre. Si, au contraire, soit en louvoyant, soit en longeant
la côte, on présentait le flanc aux lames, l'embarcation était perdue.

Le gros Français ne s'aveuglait pas sur le péril: il s'apercevait bien
qu'il allait croissant d'une façon tout à fait sérieuse. Mais il était
parfaitement résolu à ne pas prendre terre, car, dans sa pensée, le
prisonnier aurait alors trop de chances pour s'évader: Il avait encore
une autre raison que Basil ne tarda pas à comprendre.

Depuis environ un quart d'heure l'eau avait changé de couleur et
l'apparition d'un courant annonçait le voisinage d'une rivière ou d'un
torrent se déversant dans le lac. C'était même précisément le remous
produit à cette embouchure qui augmentait l'agitation des vagues.

Bientôt on arriva en face du cours d'eau; trois vigoureux coups d'aviron
firent tourner la barque à angle droit; quelques secondes après elle
était hors du lac Érié et filait comme une flèche sur le courant
paisible du _Creek_ (gros ruisseau).

Cette localité était familière à Basil; il fut, dès ce moment, convaincu
que la péripétie de ses aventures approchait. Si le lieu de leur
destination était éloigné encore, le dénouement pouvait être favorable,
il y avait chance d'évasion: mais si le camp indien où l'on se rendait
était proche, tout espoir était perdu.

A environ un mille de l'embouchure, le lit du torrent se rétrécit et se
montra couvert d'une voûte impénétrable de buissons. Le Forestier songea
aussitôt à précipiter les choses, dans le cas où l'embarcation
s'engagerait dans cette impasse sombre.

--Comment, diable! songez-vous à passer dans ce fouillis? demanda-t-il
aussitôt qu'on fut en vue.

Le gros Français sourit d'un air farceur avant de répondre:

--Vous êtes terriblement questionneur ce soir. Qu'avez-vous donc?

--Vous pouvez me faire autant de questions que je vous en adresse: Ce
sera à moi de voir s'il y a lieu de vous répondre. Il me semble qu'une
conversation un peu animée vaut mieux qu'un maussade silence.

--Je serais charmé de causer avec vous mais je ne peux vous promettre de
répondre à toutes vos interrogations.--Toutefois, ajouta-t-il après un
moment de silence, je vous satisferai si vous en faites autant pour moi.

--Je ne puis rien promettre, répondit Veghte avec une louable prudence;
il faut que je connaisse d'abord les questions que vous avez à
m'adresser.

Le Français poussa un grand éclat de rire et hésita un moment à parler;
enfin il se décida:

--Combien de soldats y a-t-il au fort Presqu'île? demanda-t-il enfin.

--Vous le verrez au moment de l'assaut.

--Je n'en doute pas; surtout si ce sont des hommes comme vous. Mais vous
ne paraissez guère empressé de parler maintenant. Et, si je vous disais
qu'à défaut d'une réponse correcte, je vais vous brûler la cervelle avec
ce pistolet!... que vous en semble?

--Faites!

--Non! non! sir! un Français ne fait pas la guerre de cette façon. Je ne
vous demanderai rien que ce que vous m'accorderez volontairement. Et je
veux bien, même, vous faire savoir que prochainement l'enseigne Christie
trouvera son poste beaucoup trop chaud; il n'y pourra tenir.

--Ce sera votre ouvrage et celui d'Horace Johnson, j'en suis sûr:
cependant, vous le verrez, il y a une différence entre dire et faire.

--Indubitablement: sous peu nous approfondirons cette maxime. Au fait!
ajouta le Français avec animation, nous nous serrons de près depuis
assez longtemps: il faut que cela finisse.

--Johnson est au fort Presqu'île en ce moment même. J'ai un espoir,
c'est que Christie lui aura mis la main dessus.

--Vous le jugez mal, cet homme; il n'est pas méchant. Non! il n'est pas
ce que vous le croyez.

Le Forestier leva les yeux et regarda fixement le Français. Ce dernier
supporta bravement le coup d'oeil: néanmoins son attitude lui parut de
nature à confirmer tous les soupçons. Il se promit de surveiller Johnson
d'une façon toute particulière, lorsqu'il aurait réussi à reconquérir sa
liberté.

--Nous sommes à plusieurs milles du fort? remarqua Basil.

--C'est possible.

--Votre campement est à belle distance! on s'aperçoit que vous craignez
d'être vu.

--Peut-être oui; peut-être non.

--Savez-vous si Pontiac marche vers le détroit?

--Il fait bien tout ce qu'il fait: Gladwyn s'en est aperçu. C'est un
grand général que ce Peau-Rouge!

--Je n'en ai jamais eu cette opinion, répondit le Forestier, en homme
qui ne pouvait se décider à reconnaître quelque mérite dans un ennemi.

--La ruine de tous les forts qui avoisinent le lac parle pourtant
quelque peu en sa faveur.

--Ils ne sont pas tous par terre, riposta Basil d'un ton bourru; vous ne
serez jamais certain qu'ils soient tous abattus.

Durant cette conversation, le Forestier remarqua avec un frisson de
plaisir qu'on s'engageait dans le sombre défilé sous lequel coulait le
ruisseau. Ce passage était si étroit que chaque rameur pouvait toucher
la rive avec son aviron.

Il observa en outre qu'en entrant dans les broussailles ses compagnons
manifestaient un certain malaise, comme si les événements leur
paraissaient prendre mauvaise tournure.

Le Forestier, tous les muscles tendus, l'oeil et l'oreille au guet,
n'attendait que l'occasion pour n'éveiller aucun soupçon; il entretenait
de son mieux la causerie.

Un moment vint où les lianes entrelacées, les ronces, les rameaux, les
épines, les feuillages entortillés avec une vraie furie végétale,
s'opposèrent au passage de telle manière que chaque tête dut y faire son
trou.

Tout-à-coup, au milieu de l'obscurité profonde, le Français sentit une
légère secousse sur le canot, entrevit un reflet furtif dans l'eau;
aussitôt il chercha le prisonnier de la main et des yeux: sa place était
vide!

Le géant poussa un rugissement furieux, fit sur le champ retourner en
arrière, et, les pistolets au poing, prêts à faire feu, se mit en quête
du hardi fugitif.



CHAPITRE X

ÉVASION


Le Français, penché sur l'avant du bateau, sondait des yeux les
ténèbres, et, s'attendant à chaque instant à découvrir sur l'eau la tête
de Basil, se préparait à lui loger une balle dans la cervelle.

Semblable à un oiseau blessé qui se débat, le canot se jeta à droite, à
gauche, en avant, en arrière, sous les impétueux coups de rame des
poursuivants.

Mais ceux-ci eurent beau s'exercer les yeux au delà des forces humaines,
ils ne virent aucune trace du fugitif, par l'excellente raison qu'ils ne
dirigeaient point leurs regards du bon côté.

Effectivement, l'action du Forestier quoique soudaine et prompte comme
l'éclair, avait été préparée soigneusement et exécutée avec une
dextérité et un sang-froid consommés.

Au moment où le canot s'engageait sous la voûte de feuillage, il se
dressa sur ses pieds, saisit sans bruit une grosse branche dans ses deux
mains et se hissa doucement jusqu'au tronc: puis, il fit le tour de
l'arbre, de manière à le placer entre lui et ses ennemis; alors, tapi
dans une anfractuosité d'écorce, comme un chat sauvage, il attendit les
événements.

Toute cette manoeuvre avait été exécutée avec une dextérité de singe,
silencieusement, promptement, à force de bras. Pas une feuille n'avait
été ébranlée, pas un rameau n'avait été froissé, pas un murmure ne
trahit l'audacieuse ascension du fugitif aérien.

Quoique, de sa cachette, il ne pût pas apercevoir son ancien gardien, le
gros Français, cependant ses oreilles se réjouissaient d'entendre tous
les mouvements désordonnés, les gestes furieux, les exécrations dans
toutes les langues, les mouvements de colère auxquels se livrait le gros
et furibond personnage.

Un instant, Veghte se prit à regretter de ne pouvoir le fusiller au
passage; mais cette pensée s'évanouit comme un éclair, le Forestier se
contentait très-bien d'avoir réussi à s'échapper.

Rester bien caché, sans bouger, en attendant le moment favorable pour
regagner des terrains plus sûrs; se divertir intérieurement du désespoir
énergique manifesté par ses adversaires; c'était le seul parti à
prendre, et Veghte n'y manqua pas.

--Tu auras le loisir de te reposer, mon gros ami, murmura-t-il
intérieurement... de te reposer le bras avec lequel tu m'as si longtemps
tenu en joue: Vraiment! ce n'est pas dommage.

Bientôt les ennemis se lassèrent de chercher toujours à la même place;
ils se mirent en route pour redescendre le courant.

Basil, alors seulement, descendit de sa retraite aérienne et s'arrêta un
moment pour s'orienter: en même temps il fit ses réflexions.

Reconnaître les lieux n'était pas chose difficile, il possédait à fond
tout ce territoire.

Mais il se demandait avec une curiosité inquiète pourquoi les Français
étaient revenus sur leurs pas et avaient redescendu le ruisseau. Car au
début, ils avaient une destination vers laquelle ils entraînaient leur
prisonnier. Et maintenant, qu'ils l'avaient perdu, comment se faisait-il
que leur voyage fût tout-à-coup fini?... Probablement ils revenaient à
leur centre d'opérations, ils retournaient à Presqu'île.

Il y avait aussi une hypothèse qui ne manqua pas de faire passer un
léger frisson dans le dos du Forestier et qui, malheureusement, était la
plus probable: c'était que ces braves gens allaient se poster tout
doucement à l'affût pour le tuer au passage.

Cette pensée fit quelque peu réfléchir Basil; il fit quelques pas pour
s'éloigner du creek, puis, il s'arrêta pour écouter et délibérer avec
lui-même.

Comme cela arrive souvent sur le lac Érié, l'orage s'était arrêté court
au milieu de ses menaces; peu à peu les vagues se calmaient, et leur
grondement irrité se changeait en un murmure décroissant. Une partie de
la tempête avait suivi le rivage, on l'entendait se déchaîner contre le
pauvre Fort du Détroit déjà assiégé par un autre ouragan bien autrement
redoutable, la meute des Peaux-Rouges conduite par Pontiac.

Veghte se disposait à sortir du fourré, lorsqu'il aperçut, comme une
vision, le canot qui descendait silencieusement le courant: les
silhouettes des rameurs se dessinèrent fantastiquement dans l'ombre.

Malheureusement, tout préoccupé de surveiller cette menaçante
apparition, il posa sans précaution le pied sur une branche qui se cassa
avec un bruit sec. Aussitôt il remarqua que le jeu des avirons cessa
tout-à-coup; évidemment, les ennemis écoutaient.

--Holà! Hé! cria le gros Français, au bout de quelques instants
d'attente.

--Hé! Ho! riposta Basil; eh! bien! Qu'est-ce que c'est?

--Ah! c'est vous? reprit l'autre.

Sa voix résonnait comme le hurlement du limier qui retrouve une piste
perdue.

--Je suis assez porté à le croire! dit Basil avec une intonation
railleuse.

--Comment vous êtes-vous donc échappé?

--Ah! ah! ah! J'avais besoin de me dégourdir les jambes.

Le Forestier entendit son interlocuteur dire quelques mots en Français à
ses compagnons; mais il ne put les comprendre. Néanmoins, son oeil
exercé reconnut que le canot s'approchait de lui, tout doucement, avec
une lenteur calculée, mais d'une façon sensible.

Cette fois, bien fin aurait été celui qui l'aurait surpris hors de
garde; pourtant il resta immobile, tout disposé à continuer cette
piquante conversation.

--Très-bien, mon bon petit ami, reprit le Français, qui parlait pour
distraire l'attention de son ex-prisonnier; très-bien! votre évasion a
été supérieurement exécutée: toutefois, je suis chagrin de vous avoir
perdu.

--Je n'en doute pas. Et... n'aimeriez-vous pas me reprendre?

--Ah! ah! vous faites le farceur! Eh bien! j'aime les gens facétieux
comme vous: si vous voulez vous joindre à nous, vous pourrez être assuré
d'une bonne et honorable réception: en outre on vous comptera quelques
poignées d'espèces sonnantes; là!... une belle somme ronde!--Hein? Qu'en
dites-vous?...

--Il n'y a pas moyen: excusez-moi.--Bonsoir! votre canot a une manière
d'approcher qui ne me va pas. Je déteste les familiarités.

Au bruit de ses pas dans les broussailles, le Français fit feu sur lui;
mais comme il tirait _au jugé_, sa balle, bien entendu, se perdit dans
l'espace sans atteindre le but.

Veghte courut lestement l'espace d'un quart de mille, puis il s'arrêta
pour écouter, suivant son usage. A son grand étonnement, il entendit le
Français et ses deux compagnons qui avaient sauté à terre et le
poursuivaient.

--Bon! nous allons rire! murmura-t-il avec le plus grand sang-froid; je
suis sur mon terrain, dans la forêt: ça me connaît, tous ces fourrés,
tous ces arbres, toutes ces ronces. Ici, je ne crains personne. Si
seulement j'avais un grain de poudre sèche je me mettrais à l'affût et
ce serait le gibier qui abattrait les chasseurs!... une bonne farce
vraiment!... mais mes pauvres pistolets sont trempés; je suis sûr que
leur contenu est liquide et pourrait figurer convenablement dans
l'écritoire de Joë Smith Ferguson, le maître d'école.--Hé! hop!...
aho!... les autres! cria-t-il en changeant rapidement de direction après
chaque cri.

Son audace le servit au delà de toute espérance: au bout d'un quart
d'heure, de défaut en défaut, ses adversaires avaient fini par prendre
la plus fausse direction possible; ils couraient en lui tournant le dos.

Mais Basil leur réservait une autre tribulation. Faisant un circuit
rapide, il revint au creek et en atteignit les rives à environ cent pas
de l'endroit où ils avaient amarré leur canot. Basil eut bientôt fait de
le découvrir; il sauta dedans, s'y installa avec délices, et se mit à
descendre allègrement le cours du fleuve.

--Par ma foi! se dit-il, voilà ce que j'appelle un trait de génie. Il
n'y a qu'un américain, un Yankee! comme ils disent, pour jouer ces
tours-là! Mon gros ami le Français n'aurait pas eu pareille imagination.
Oh! quelle figure il va faire quand il s'apercevra que moi--Basil
Veghte, son ex-prisonnier--j'ai capturé son canot, et que je m'en sers
pour faire une petite promenade sur l'eau.

La jubilation du Forestier était si grande qu'il ne put résister au
plaisir d'exécuter quelques appels tyroliens: les échos du lac Érié
s'acquittèrent fidèlement de leur mission en portant ces roulades
agaçantes jusqu'aux oreilles des poursuivants.

Le gros Français furieux et las de ses inutiles recherches, flaira une
nouvelle mystification et accourut sur le bord du torrent qui, en cet
endroit avait une grande largeur.

Il aperçut avec rage son embarcation glissant mollement le long du
rivage opposé. Alors eut lieu un dialogue comique et tel que jamais,
sans doute, les bois de ces parages n'en avaient entendu.

--Ohé! hurla le géant d'une voix formidable.

Malheureusement, ou heureusement, la rivière était fort large, Veghte se
trouvait hors de portée de fusil. Néanmoins, par mesure de précaution,
il rasa la rive dans l'ombre de laquelle il disparaissait presque.

--Hé! ho! hé! répondit-il; qu'est-ce qu'il y a encore? qui m'appelle?

--Que faites-vous de notre canot?

--Oh! presque rien! une petite promenade jusqu'à Presqu'île.

--De quel droit agissez-vous ainsi! Gredin, votre conduite est infâme!
ce canot nous appartient!

--Hélas! je m'en doute bien! mais je suis forcé... je ne peux me
dispenser.

--Enfin vous n'êtes qu'un coquin et un filou! Nous ne vous avons pas
dépouillé, nous!

--Écoutez, Français chéri! je suis venu dans ce canot, n'est-ce pas?...
Y suis-je venu?

--Oui, sans doute! Eh bien! après?

--Comprenez! je m'en vais comme je suis venu!

--C'est une honte! et ces gens là se disent civilisés!

--Bah! nous sommes en plein pays sauvage; loin de la civilisation!
Faites-en provision pour vous, si ça vous fait plaisir. Et si vous
voulez me revoir, venez faire un petit tour jusqu'à Presqu'île. Bonsoir!
adieu!

--Va! sauve-toi! Yankee du diable! nous y serons trop tôt pour toi!

Tels furent les touchants adieux qui terminèrent la conversation.

Basil n'en écouta pas davantage, et fit voler sa légère embarcation
comme une flèche.

Le temps pressait, l'orage depuis si longtemps amoncelé sur le fort,
allait éclater; le danger était proche. Il s'agissait d'avertir ses
braves défenseurs; et comme on était dans la saison où les nuits sont
les plus courtes, il n'y avait pas un moment à perdre pour arriver avant
le jour.

Basil mit donc en oeuvre toute son énergie et fit force de rames afin de
traverser rapidement l'espace qui le séparait du fort.

Un autre motif le poussait à faire diligence; ceux qui l'avaient déjà
capturé une fois pouvaient fort bien se remettre à sa poursuite, le
gagner de vitesse en raison de ce qu'ils étaient deux rameurs contre un,
l'atteindre avant son arrivée.

Ce n'était pas tout encore; le lac était couvert d'ennemis, leur
rencontre pouvait fort bien être appréhendée.

Tout plein de ces préoccupations, Veghte ramait avec ardeur, suivant la
ligne la plus droite et prêtant fièvreusement l'oreille au moindre
bruit.

Ses appréhensions ne tardèrent pas à être justifiées: à peine avait-il
fait un demi-mille qu'il entendit un bruit d'avirons. Il fit halte sur
le champ, et au bout d'une seconde, il vit passer un grand canot plein
de monde. Le Forestier recula en silence, courbé dans sa petite barque
de manière à être aussi invisible que possible; heureusement ses mortels
ennemis passèrent sans le voir et disparurent dans l'ombre.

Basil respira et reprit sa course à force de bras: mais le trajet était
plus long qu'il ne l'avait pensé. Au bout d'un certain temps il fut
obligé de se reposer. Pendant cette halte, ses regards, toujours occupés
à sonder l'espace, aperçurent vers l'orient une teinte pourprée
semblable à l'aurore; au bout de quelques minutes la lune se montra,
pâle et voilée il est vrai, mais répandant assez de clarté dans
l'atmosphère, pour que son apparition fût dangereuse et inopportune à
tous les points de vue.

Tout-à-coup Basil fut tiré de sa rêverie par un nouveau bruit de rames:
à cette alerte un frisson d'alarme le traversa; évidemment ses premiers
adversaires l'avaient découvert. Avec ce clair de lune intempestif il
devenait impossible de se cacher dans l'obscurité; le moindre objet
apparaissait sur les eaux du lac comme une tache sur un miroir.

Quoiqu'il pût arriver, le Forestier se tenait prêt; mais, à son grand
étonnement, le bruit des avirons cessa. Bientôt il put distinguer dans
le creux des vagues un tout petit canot qui, évidemment, n'avait rien de
commun avec la grande embarcation: mais qui était-il, ami ou ennemi?

Les deux barques restèrent immobiles, s'observant réciproquement: Cette
situation ne pouvait durer longtemps; Veghte se remit à jouer doucement
de l'aviron, épiant toujours l'apparition suspecte.

--Voilà une affaire que j'appelle curieuse, murmura-t-il, en cadençant
ses mouvements de façon à ne pas même rider la face de l'eau: Il y a
quelqu'un dans cette coquille de noix, je vois sa tête. Nous nous épions
mutuellement, c'est certain. Si c'est un ennemi, qu'il m'aborde donc ce
sera bientôt réglé. Si c'est un ami ou un indifférent, qu'il me laisse
tranquille! je n'ai pas de temps à perdre en conversation.

Tout en monologuant ainsi, Basil avait mis son canot en mouvement: mais
il n'avait pas fait deux brasses que l'autre l'imita et se maintint à la
même distance, marchant parallèlement avec lui.

--Ah! ah! c'est votre idée d'aller en avant; grommela-t-il, comme si
l'indiscret poursuivant eût pu l'entendre.--C'est une main de Peau-Rouge
qui manoeuvre ce canot, ajouta-t-il; je ne serais pas capable de pagayer
avec cette précision.

Cependant il fallait prendre un parti et se débarrasser de l'importun.
Basil réunit toutes ses forces et lança son canot comme une flèche.

Alors une lutte de vitesse s'engagea.

D'abord le Forestier prit l'avance; mais peu après son adversaire gagna
de vitesse, l'espace qui les séparait diminua d'une façon sensible;
Veghte eut beau faire, il ne put distancer l'autre.

--C'est encore une chose curieuse! murmura-t-il en ployant et déployant
ses bras comme des ressorts d'acier sur les avirons; je commence à
croire que j'ai oublié de ramer; en voilà _un_ qui me passe devant d'une
façon humiliante. Ah! Peau-Rouge! Peau-Rouge! je vous reconnais à cela!
Il n'y a pas un blanc qui fut capable de me battre ainsi.

Cependant, sans se décourager, Basil essaya mille ruses pour dérouter
_l'autre_; tout fut inutile; l'espace resta le même entre les deux
canots: on aurait dit que le même fil les conduisait ensemble.

Enfin le rivage de Presqu'île apparut: Veghte se courba en furieux sur
ses avirons; bientôt la proue de son esquif vint s'enfoncer dans le
sable au milieu des lames bouillonnantes. Le Forestier baigné de sueur,
sauta sur la rive; il regarda derrière lui, le canot acharné se
balançait à proximité, d'un air observateur.

Les premières lueurs de l'aurore se montraient au levant lorsque Basil
toucha terre. Naturellement il était fort pressé de gagner le fort et de
communiquer au commandant Christie toutes ses découvertes et ses
aventures de la nuit: néanmoins, avant de quitter le bord du lac et de
s'engager dans le chemin creux conduisant à la citadelle, le Forestier
inspecta les alentours et prêta une oreille attentive pour s'assurer de
l'absence de tout danger.

A ce moment un léger bruit de pas se fit entendre et une forme humaine
apparut dans la brume matinale.

--Qui va là! fit-il d'une voix rude, bien déterminé à ne pas retomber
dans les péripéties de la la nuit précédente.

L'ombre ne répondit rien, mais continua de s'avancer; alors le Forestier
étonné reconnut que c'était une femme.

--Qui êtes-vous? que voulez-vous? répéta-t-il sur un ton menaçant.

--Mariami! fut-il répondu par la voix douce et gutturale d'une indienne.

--Par ma foi! les femmes sont d'étranges choses! s'écria Veghte en
reconnaissant la jeune fille sauvage qu'il avait sauvée l'hiver
précédent. Mais,... je vous croyais morte? ajouta-t-il.

Elle ne répondit rien, mais lui fit signe de le suivre. Il hésita un
moment, plein de méfiance, car il savait les Indiens capables de toutes
les ruses imaginables pour attirer les Blancs dans un piége et les y
faire périr.

Enfin, la curiosité l'emporta; il ne pouvait admettre que cette
gracieuse enfant fût capable de méditer une trahison, il accompagna la
jeune fille.

Elle le conduisit sur la lisière du bois à peu de distance du rivage. Là
il aperçut dans une dépression de terrain les cendres éteintes d'un feu
de campement.

--Oh! oh! qu'est-ce? demanda-t-il avec un bond de surprise.

Apparemment elle ne pouvait parler anglais; mais elle eut recours à la
pantomime. A ses allures, Basil reconnut qu'il n'y avait dans le
voisinage aucun ennemi à craindre: ses défiances cessèrent, surtout
lorsque son oreille et ses yeux vigilants eurent vérifié les alentours.

Après avoir fait comprendre par différents gestes qu'une troupe
nombreuse avait bivouaqué en ce lieu, la nuit précédente, et ensuite
avait gagné le lac, la jeune indienne étendit la main vers le fort, avec
un mouvement d'alarme, et dit à voix Lasse:

--_Injin! French!_ (Indiens! Français!)

Il n'en fallait pas davantage pour convaincre Basil de l'imminence des
périls qui menaçaient Presqu'île: il hocha affirmativement la tête pour
exprimer qu'il comprenait parfaitement.

Mais l'Indienne n'avait pas fini ses révélations; elle posa le bout de
son doigt sur la poitrine du Forestier en imitant l'acte d'un guerrier
donnant un coup de poignard.

--_Yengese dead!_ (L'anglais tué!) ajouta-t-elle en fermant les yeux
d'un air de commisération.

--Moi aussi?... bon! nous verrons ça! répondit Veghte sans pouvoir
réprimer un moment d'inquiétude.

Alors la jeune fille entreprit une autre démonstration à laquelle Veghte
ne put rien comprendre: puis, tout à coup, elle s'arrêta, prêta
l'oreille à un bruit qu'elle seule pouvait percevoir, et lui fit
impérieusement signe de s'en aller.

Le Forestier ne se le fit pas dire deux fois et partit d'autant plus
vite qu'il éprouvait un singulier malaise en présence de cette étrange
créature.

--Les femmes sont de bizarres choses! murmurait-il en s'éloignant à
grands pas.



CHAPITRE XI

RÉVÉLATIONS


Veghte arriva rapidement à la Block-House où il trouva le commandant
Christie dans la plus profonde anxiété.

A ses avides questions il répondit par une relation fidèle de toutes ses
aventures nocturnes.

Lorsqu'il eut fini, l'officier lui demanda:

--N'y a-t-il pas eu, au fort, une lumière allumée en réponse au signal
donné sur le lac?

--Oui, et j'en ai été fort intrigué: qui a fait cela?

--Il serait fort important de le savoir!

--Où est Horace Johnson? demanda tout à coup le Forestier après quelques
instants de réflexion.

--Dans son lit, d'où il n'a pas bougé depuis votre départ. J'ai eu
l'oeil sur lui: il n'est pour rien dans cette affaire.

--Le seul individu que je puisse suspecter alors, c'est le Suédois
Altoff.

--Je ne le soupçonnerais pas non plus, celui-là; fit le commandant, fort
occupé à lancer d'une façon nouvelle un petit caillou avec la pointe du
pied.--Ah! j'y suis! reprit-il vivement: c'est votre gros Français du
bord de l'eau, vous savez... celui qui se trouvait là en sentinelle, au
moment de votre départ. Oui, c'est lui qui a fait ce coup là: ce n'est
pas quelqu'un des nôtres, et j'en suis bien aise.

--Mais il me semblait que cette lumière apparaissait au belvédère du
Fort, et non pas près du sol.

--Vous vous serez trompé: c'était si facile, la nuit, à une telle
distance. Vraiment, je vous le répète, je suis bien soulagé de penser
qu'il n'y a pas de traître parmi nous.

--Il est possible... il est possible... murmura le Forestier à demi
convaincu. Ma foi, je commence à être de votre avis; car, tout bien
réfléchi, ce grand pendard a fort bien pu monter sur le coteau qui
domine la citadelle; dans ce cas, sa lumière se montrait précisément à
la hauteur du belvédère.--Oui, c'est lui... surtout si vous êtes _sûr et
certain_ que Master Horace Johnson n'a pas quitté son lit.

--Je vous le garantis.

--Eh bien! Amen! n'en parlons plus; voilà une question vidée. Parlons
maintenant de l'assaut qui ne va pas tarder et de nos moyens de défense.

Les deux amis s'avancèrent jusqu'au bord du lac et en sondèrent
l'immensité avec des yeux dont l'inquiétude doublait la perspicacité.

La vaste nappe d'eau, calme et solitaire comme aux premiers jours de la
création, roulait paisiblement ses flots bleus et limpides sous la
fraîche brise du matin.

Toute créature humaine avait disparu de cette solitude murmurante; les
premiers feux du soleil rayonnaient sur l'eau en flèches d'or, après
avoir joué au travers des feuillages.

Dans ce désert tranquille, au milieu de cette nature splendide, sereine,
à l'aspect virginal, qui donc aurait pu rêver aux combats, au sang, à
l'incendie?... Il n'y avait plus ni Français ni Indiens; le ciel, le
lac, la forêt échangeaient des sourires d'or, d'azur, d'émeraude; tout
semblait en paix dans l'air, sur la terre et sur l'onde.

Et pourtant, lorsque le regard s'abaissait sur le sable humide du
rivage, il découvrait les empreintes nombreuses des pieds furtifs qui
avaient passé là pendant la nuit précédente.

Christie et Basil conversèrent longtemps à voix basse, se communiquant
leurs projets, leurs craintes, leurs espérances...

L'honorable Johnson se montra à une heure convenable. Le sommeil de la
fatigue et de l'innocence l'avait merveilleusement rafraîchi: il apparut
plus jovial et plus souriant que jamais.

Après un déjeuner tout à fait confortable, auquel il fit le plus grand
honneur, l'estimable Horace se décida au départ. On lui souhaita bon
voyage; il souhaita à ses hôtes, paix et sérénité d'esprit. Bientôt il
disparut dans l'épaisseur des bois, «où son intention était de faire un
tour de chasse.»

--Que la peste puisse t'étouffer en route! on ne m'ôtera pas de l'esprit
que tu joues un double jeu qui finira mal. Je te surveille, Master
Horace _Devilson_ (Fils de Diable).

Cette gracieuse apostrophe fut le dernier souhait qui accompagna le
départ du sieur Johnson: elle lui était adressée par l'honnête Basil
dont les idées prenaient une tournure mélancolique.

Il suivit d'un oeil soupçonneux la marche de son ancien compagnon,
jusqu'à ce qu'il eût disparu dans les profondeurs de la forêt; et,
longtemps après l'avoir perdu de vue, il demeura immobile, rêveur,
inquiet, méfiant de l'avenir.

L'apparition soudaine de la jeune et mystérieuse Indienne, et sa
disparition non moins prompte, se mêlaient puissamment aux
préoccupations du Forestier: jamais personne ne lui avait inspiré un
pareil intérêt; jamais aucun autre incident de son existence si
accidentée n'avait laissé une telle impression dans son esprit.

Une curiosité bien naturelle se mêlait à ces sentiments confus et tout
nouveaux pour lui. D'où venait cette jeune fille? Par quel hasard
étrange s'était-elle trouvée mêlée aux aventures de Basil; une première
fois, en plein hiver, au milieu d'une nuit orageuse et glaciale; une
seconde fois, sur le lac Érié, au milieu d'une autre nuit non moins
mémorable?

Dans la première entrevue Basil lui avait sauvé la vie; dans la seconde
elle lui avait rendu un service presque aussi important. Et néanmoins,
elle était restée pour lui une inconnue, une vision fugitive, un rêve.

Tout était mystère autour du pauvre Veghte; Johnson, l'Indienne, le lac,
le désert, la Block-House, les Français, les Sauvages, le passé, le
présent, l'avenir!

Il y avait de quoi perdre la tête. Franchement, l'honnête Forestier se
trouvait bien en peine, car les déductions psychologiques n'étaient pas
son fort. Des coups de fusil, des cris de guerre, l'éclair des épées et
des tomahawks auraient été bien mieux son affaire.

L'enseigne Christie vint le tirer du royaume des abstractions en causant
avec lui de quelques plans nouveaux relatifs à la défense du fort.

A l'issue de leur conversation, Veghte fut invité par le commandant à
pousser une reconnaissance dans les environs.

Cette mission lui fut particulièrement agréable: en ce moment il lui
convenait d'être seul avec ses pensées secrètes. D'ailleurs, le brave
Forestier n'avait jamais reculé devant aucun danger.

Il s'achemina donc tout doucement vers la lisière du bois par un petit
sentier creux, et au bout de quelques pas il fut de nouveau plongé dans
ses rêveries.

Sa quiétude ne devait pas être longue: il tressaillit des pieds à la
tête en entendant une petite voix douce l'appeler par son nom!

Il leva la tête et resta pétrifié, n'en pouvant croire ses yeux!

C'était ELLE!...

Elle! qui lui apparaissait souriante et joyeuse de l'impression qu'elle
lui causait...

--Vous paraissez effrayé? lui demanda-t-elle en très-bon anglais.

Basil se sentait chanceler, il tombait d'étonnement en stupéfaction. Le
mystère se compliquait. Il ne crut pas ses oreilles lorsque la jeune
Indienne reprit la parole:

--Vous ne pouvez dire un mot? demanda-t-elle. Qu'avez-vous donc pour
être si épouvanté?

--Ah! vous êtes Mariami?... cette jeune fille Indienne, n'est-ce pas?

--Oui.

--Le ciel me bénisse! Mais, depuis quand avez-vous appris à parler?

--Il y a plusieurs années, lorsque j'étais enfant.

--Hum! vous n'êtes pas bien vieille maintenant! Enfin, pourquoi ne vous
êtes-vous pas servie des paroles, la nuit dernière, au lieu d'employer
ces gestes auxquels je ne pouvais rien comprendre?

--Je vous dirai ça un jour: En ce moment je ne le puis. Pourquoi vous
êtes-vous aventuré hors de la Block-House, ce matin?

--Pour m'informer un peu de ces Français et de ces Indiens dont nous
redoutons l'attaque.

La jeune fille s'approcha du Forestier, jeta un regard soupçonneux sur
tout ce qui les entourait, comme si elle eût redouté quelque oeil
dangereux. Puis, se haussant sur la pointe des pieds pour atteindre à
son oreille, elle murmura d'une voix contenue et basse comme un souffle:

--Les voilà qui viennent: ils sont cachés dans le bois en attendant;
demain matin ils donneront l'assaut.

Basil fit un bond d'étonnement; la brusque annonce d'un danger aussi
prochain le confondait: effectivement, les vérifications qu'il avait
faites et les avis reçus avaient fait présager une attaque pour la
semaine suivante au plus tôt.

--Et combien sont-ils? demanda-t-il brusquement.

--Des centaines! Ils veulent brûler la place comme ils ont fait pour
Sandusky.

--Les femmes sont d'étranges choses! répliqua mentalement Basil; comment
sait-elle tout çà?--Comment se fait-il que vous me disiez ces choses?
lui demanda-t-il à haute voix.

Une expression de reproche traversa les yeux noirs de Mariami, elle les
baissa en silence. Mais au bout d'une seconde elle répondit de sa voix
douce et musicale:

--Vous m'avez sauvé la vie: est-ce que je pourrai jamais vous oublier?

Une indescriptible émotion fit frissonner Veghte; comme s'il n'eût pas
compris la jeune fille, il lui demanda après un moment de réflexion:

--Enfin! venez-vous pour me sauver, ou pour sauver l'enseigne Christie
et le reste de la garnison?

--Pour les uns et pour les autres. Mais je voudrais surtout vous sauver.

Sachant à peine ce qu'il faisait, Basil s'avança comme pour l'embrasser
cordialement, en récompense de ses bons sentiments,--c'était tout ce que
le brave Forestier pouvait imaginer de mieux.--A sa grande surprise elle
se recula avec un petit air de dignité offensée.

--Non! non! dit-elle d'une voix effarée.

--Ah! ma foi! je ne voulais ni vous offenser, ni vous faire aucun mal,
répondit-il tout mortifié.

--Je sais bien,... répliqua la jeune fille dont les joues devinrent
pourpres, je sais bien que pour tout au monde vous ne voudriez me faire
du mal, ni même me causer aucun déplaisir...

--Eh bien! alors?... murmura Basil tout interdit.

--On vous guette! prenez garde! interrompit l'Indienne pour terminer
cette conversation qui les embarrassait tous deux: ils vous guettent!
ils vous poursuivront partout dans les bois.

--Peuh! laissez-les donc faire! répartit Basil qui retrouvait toute son
énergie et sa fierté sur ce terrain-là; laissez-les faire! je n'ai pas
peur. J'ai été poursuivi, j'ai combattu toute ma vie; personne n'est
arrivé à m'atteindre. Il faut bien des Français et bien des Indiens pour
me vaincre; il en faut trop!

--Vous êtes un bon guerrier, fameux dans les combats: observa la jeune
fille en levant sur lui ses grands yeux noirs empreints d'une admiration
naïve.

La face bronzée du Forestier rougit d'aise à ce compliment: il resta
quelques secondes sans savoir que dire.

--Voilà trente ans que je cours les bois: j'aurais été un grand sot de
ne pas apprendre quelque petite chose en cette matière: répliqua-t-il
avec une modestie d'enfant.

Tout à coup le souvenir de Johnson lui traversa l'esprit comme une
flèche aiguë.

--Vous vous rappelez, lui dit-il, cet homme qui était avec moi dans
cette fameuse nuit où je vous retirai de la neige,--on le nomme
Johnson.--Le connaissez-vous?

La jeune fille parut embarrassée; elle resta muette, mais elle fit un
signe de tête affirmatif.

--Eh bien! poursuivit Veghte, il a passé la nuit dernière à la
Block-House.

Les yeux de l'Indienne se dilatèrent avec une expression de terreur;
elle recula comme si un serpent eût surgi sous ses pieds.

--Qu'est-ce que c'est? fit Basil étonné: cet homme là n'est-il pas un
ami?

--Ne le laissez plus revenir parmi vous! c'est un méchant!

--Ah! ah! je l'avais toujours pensé; mais je commence à croire que je ne
m'étais guère trompé sur son compte. Mais vous le connaissez joliment
bien? ajouta-t-il d'un ton soupçonneux: vous l'avez reconnu
parfaitement, la nuit dont je parle, n'est-ce pas?

--Oui: répondit la jeune Indienne avec une expression de franchise et de
dépit tout à la fois.

--Pourquoi n'avez-vous rien dit? Il m'a prétendu ne rien savoir à votre
sujet; il me l'a même affirmé, le menteur!

--Ne feriez-vous pas mieux de rentrer au fort? demanda l'indienne après
un moment d'hésitation, sans répondre à la question.

--C'est possible. Mais regardez-moi bien: êtes-vous une amie? êtes-vous
pour ce Johnson? voyons, parlez franchement!

--Non! non! je ne serai jamais pour lui! je ne l'aime pas! s'écria
Mariami, les yeux étincelants.

--Eh bien! venez par ici, avec nous, dans la Block-House. Vous vivrez
avec nous.

Basil fit quelques pas, comme s'il s'en allait, pour lui montrer
l'exemple. La voyant immobile, il réitéra l'invitation de sa voix la
plus franche et la plus cordiale.

La jeune fille secoua la tête.

--Venez donc! reprit Basil; vous serez soignée, respectée, heureuse!

--Je ne suis pas dans cette intention, dit l'Indienne d'un air pensif;
peut-être, un jour, je reviendrai et ce sera pour vivre parmi votre
nation.

A ces mots elle tourna sur ses talons, et disparut comme un éclair dans
la forêt.

Basil resta seul, noyé dans ses pensées.

--Les femmes sont d'étranges choses! murmura-t-il avec accablement; je
donnerais gros pour en savoir davantage sur elle. Mais qu'a-t-elle donc
voulu dire par ces paroles... «_--Je reviendrai peut-être, un jour, et
ce sera pour vivre parmi _votre_ nation..._» Que, diable, veut-elle dire
par là? «_vivre avec nous..._» Voilà qui est extraordinaire! Et pourquoi
pas tout de suite?--Oh! il y a en elle quelque chose de plus étrange
encore que chez les autres femmes! je saurai peut-être un jour ce que
c'est... Mais, oui! les femmes sont de bizarres choses!

Sur ce propos, le Forestier se disposa au retour, méditatif et inquiet
comme il était venu.

Heureusement pour lui, les yeux du corps veillaient tandis que ceux de
l'âme s'égaraient dans la région des rêves, car il s'arrêta court devant
des empreintes toutes fraîches et nombreuses indiquant le passage d'un
détachement d'Indiens.

Il fallait un incident de cette importance pour rappeler Veghte à la
réalité. Mettant aussitôt en jeu toute sa subtilité de chasseur, il
parvint à suivre cette piste jusqu'au lieu du campement, et, chose
suprêmement périlleuse, à se placer de façon à tout voir sans être vu ni
entendu.

Les guerriers Indiens, au nombre de deux cents environ, tenaient un
grand conseil; une douzaine d'hommes Blancs étaient mêlés parmi eux.

Veghte reconnut Balkblalk et Horace Johnson: ce dernier semblait
parfaitement à l'aise en cette société.

Un chef inconnu au Forestier haranguait la troupe avec de grands effets
d'éloquence. Quoiqu'il ne comprît pas un mot de son discours, Basil
comprit aisément qu'il parlait du Fort Presqu'île: Ses gestes véhéments
se dirigeaient sans cesse de ce côté. Du reste son discours paraissait
plaire énormément à ses auditeurs, car de nombreux applaudissements
l'interrompaient fréquemment.

Les Français causaient entre eux, mais à voix basse; de telle sorte que
le Forestier ne put distinguer ce qu'ils disaient. Par une illusion
d'esprit, peut-être, il crut reconnaître une douzaine de Faces-Bronzées
comme ayant fait partie du détachement nautique avec lequel il avait eu
affaire la nuit précédente.

--Ce qu'il y a de certain, murmura-t-il, c'est que nul de ces chenapans
ne se doute avoir à portée de pistolet ou de tomahawk, l'homme qu'ils
ont tant désiré de faire prisonnier.

Cette idée le fit sourire, malgré ses graves préoccupations: il resta
aux écoutes pendant près d'une heure encore; puis jugeant qu'il avait
assez vu et entendu, il se retira avec mille précautions, trop heureux
d'avoir échappé aux yeux d'aigle et aux oreilles de lynx de cette meute
altérée de sang.

Arrivé au Fort, il fit, sans perdre une seconde, son rapport au
commandant Christie. Bien entendu, il lui raconta minutieusement son
entrevue avec la jeune Indienne.

Comme on pouvait s'y attendre, le jeune officier fut vivement affecté de
cette écrasante perspective d'une attaque aussi prochaine; c'était une
question de vie ou de mort qui allait s'agiter, et malheureusement, les
chances étaient par trop inégales.

Cependant, vers le soir, les deux amis trouvèrent encore le temps
d'échanger quelques paroles. L'enseigne revint sur la fameuse question
de la jeune fille.

--Vous êtes plus heureux que nous, Basil, mon brave et ingénu Basil! dit
Christie en souriant.

--Comment cela?... que voulez-vous dire?... demanda le Forestier tout
décontenancé.

--Oui, mon ami! vous avez des amours au désert... De grands yeux noirs,
doux comme ceux d'une gazelle vous pleureront si vous mourez, vous
souriront si vous reprenez connaissance après avoir été blessé, vous
accompagneront si vous fuyez. ELLE vous aime, vieil enfant!

--Ciel! croyez-vous? bégaya Basil en pâlissant.

--Eh! pourquoi pas? vous le méritez bien: il n'y a pas là de quoi
trembler comme vous le faites.

--Oh!... oh!... oui!... non!... Les femmes sont d'étranges choses! je
n'y connais rien, moi!

Le commandant ne put retenir un éclat de rire, pendant que Veghte
s'éloignait la tête dans ses mains.

Hélas! amitiés, sourires, pensées d'amour, souvenirs, espérances, tout
allait disparaître dans le sang et l'incendie.

Le sommeil ne visita pas les habitants du fort pendant cette nuit à la
fois trop longue et trop courte; chacun veilla, se préparant à une mort
héroïque.



CHAPITRE XII

LE DERNIER JOUR


Le 15 Juin 1764, la croix rouge de Saint Georges flottait encore sur le
fort Presqu'île.

Mais avant que le soleil eût paru sur l'horizon, des hurlements affreux,
des feux assourdissants de mousqueterie, et une invasion furieuse de
deux cents démons rouges peints en guerre vint s'abattre sur la
malheureuse citadelle.

Le grand jour, le jour suprême était arrivé!

A la première alerte, le commandant Christie et ses hommes abandonnèrent
les ouvrages avancés pour se retirer dans la Block-House où il était
utile de concentrer leurs forces: là, chacun prit avec sang-froid toutes
ses dispositions pour opposer une résistance désespérée.

Les Indiens s'avançaient rapidement, protégés par les grands arbres et
les accidents de terrain: ils lancèrent bientôt sur le fort une grêle de
balles, de grenades incendiaires et de flèches enflammées. Chaque
meurtrière, chaque interstice entre les troncs d'arbres servait de cible
à un courant continu de balles; si, par intervalles, un assiégé
hasardait sa tête à quelque embrasure pour donner un rapide coup d'oeil
au dehors, aussitôt vingt projectiles sifflaient autour d'elle; souvent
le but était frappé, et la petite garnison comptait un défenseur de
moins.

Il y avait un côté faible à la Block-House: le toit de son belvédère
était construit en planches minces et sèches très-accessibles à la
flamme; aussi prirent-elles feu tout d'abord. Avec la provision d'eau
dont le réservoir était abondamment garni on éteignit plusieurs fois ces
commencements d'incendie, mais on put bientôt prévoir le moment où
l'élément destructeur ne pourrait plus être combattu.

Après plusieurs heures d'une lutte furieuse, les Indiens, toujours
repoussés, eurent recours à une stratégie inquiétante. Roulant en amas
énormes d'immenses troncs d'arbres très-proche de la forteresse, ils se
construisirent sur trois points des redoutes fortifiées d'où ils
pouvaient sans danger accabler les assiégés de leur mousqueterie.

Non contents de ce premier avantage, ils amoncelèrent des pierres, de
façon à élever leurs postes au dessus des parapets du fort; par ce
moyen, ils arrivaient à lancer sur les défenseurs un feu plongeant qui
devait les foudroyer en peu d'instants, sans abri possible.

Plus d'un brave soldat pâlit à l'aspect de ce péril nouveau et
inexorable: il ne restait plus qu'à mourir stoïquement en vendant
chèrement sa vie.

Quand le réservoir d'eau fut vide, l'incendie recommença; la position
n'était plus tenable. Il y avait bien un puits dans l'esplanade, mais on
ne pouvait l'aborder sans courir à une mort certaine, le feu des Indiens
sillonnait en tout sens cet espace découvert.

Il n'y avait plus qu'une ressource, c'était de creuser un puits dans la
Block-House même. En conséquence, on défonça les planchers, et une
partie de la garnison se mit à l'ouvrage. C'était un spectacle navrant
de voir ces malheureux, noircis par la poudre, ruisselants d'une sueur
sanglante, se courber sur le sol et le fouiller désespérément pendant
que leurs compagnons continuaient le feu roulant de leurs décharges. Les
canons de leurs fusils étaient devenus si chauds qu'ils brûlaient les
mains des soldats et pouvaient à peine se manier.

Enveloppé par la fumée, inondé de transpiration, le désespoir dans
l'âme, mais faisant bonne contenance, le commandant Christie se
multipliait, ranimant ses hommes, prodiguant ses soins aux blessés,
donnant à tous l'exemple d'un héroïque courage.

Le travail du puits, quoique poursuivi avec une activité surhumaine,
semblait avancer bien lentement: Par intervalles une clameur s'élevait:
«Le feu est au toit! Les madriers du belvédère brûlent!»

Alors quelque brave coeur se dévouait; on voyait un homme s'élancer au
milieu des tourbillons de fumée, la hache à la main, pour couper les
pièces de bois embrasées et circonscrire l'incendie. Souvent il
n'arrivait pas au but; arrêté dans son élan par une balle, il retombait
d'étage en étage et allait rouler jusque hors des parapets.

Les travailleurs du puits, accablés de fatigue, laissèrent tomber leurs
outils avec découragement et reprirent leurs fusils. D'autres allèrent
reprendre leur besogne et la continuèrent avec l'obstination machinale
du désespoir.

Vingt fois l'incendie se ralluma sous une pluie de grenades et de
flèches enflammées; vingt fois on parvint à l'éteindre en sacrifiant
plusieurs vies précieuses.

Enfin un cri presque joyeux retentit des profondeurs de la fouille:
«Voilà l'eau! Dieu soit loué!...»

Mais au même instant un autre cri lugubre lui servait d'écho: «Le feu!
le feu est au toit! le feu est au belvédère!»

Il fallut ainsi soutenir jusqu'à la nuit ce double combat contre les
hommes et contre l'élément destructeur.

Mais, au moment où les assiégés espéraient prendre quelques minutes d'un
triste repos, la tempête de poudre et de feu surgit de nouveau; il
fallut recommencer cette lutte insensée, cette agonie héroïque.

Les assaillants avaient reçu des renforts de troupes fraîches; elles
prenaient la place de ceux qu'avaient lassés les assauts de la journée.

Au point du jour une effroyable détonation glaça d'effroi les plus
hardis défenseurs du fort. Pendant l'obscurité l'ennemi avait pratiqué
une mine; son explosion venait de faire sauter les ouvrages extérieurs
de la citadelle.

Ce fut un instant horrible; des blocs énormes volèrent au loin, se
tordant en l'air comme de gigantesques serpents de feu, puis ils
retombèrent au milieu d'une grêle de débris fumants et d'étincelles
tourbillonnantes; leur chute s'opéra à droite et à gauche avec de
sinistres craquements, et tout rentra dans un morne silence.

Les assiégés restèrent un instant immobiles et stupéfaits sous cette
pluie de cendres et de feu: mais revenant à eux aussitôt, ils
recommencèrent la fusillade avec une fureur convulsive.

A leur grand étonnement, les assaillants répondirent à peine, et au lieu
de s'approcher s'éloignèrent successivement à quelque distance.

La petite garnison sut bientôt à quoi s'en tenir sur ce calme
inexplicable. Le géant Français qui, la nuit précédente, avait capturé
Basil Veghte, se montra portant le drapeau blanc du parlementaire.

Il fit signe de la main qu'il voulait parler: aussitôt on cessa le feu,
et on prêta l'oreille.

--Braves officiers et soldats! dit-il en mauvais Anglais; je désire
épargner un sang précieux: je vous préviens qu'une nouvelle mine est
pratiquée jusque sous les fondations de votre citadelle: une mêche
allumée, un geste! et c'en est fait de vous! Capitulez; vous sortirez
avec armes et bagages, vous conserverez votre drapeau!

Le commandant Christie ne répondit rien d'abord, et se retourna vers ses
hommes pour prendre leur avis.

Ils étaient tous, serrés les uns contre les autres, se soutenant
mutuellement pour ne pas tomber de fatigue et d'épuisement: les blessés
se cramponnaient à leurs compagnons pour faire bonne contenance jusqu'à
la mort.

Sur tous ces visages ruisselants de sueur et de sang, sillonnés par la
poudre, le feu, les cendres brûlantes on lisait une sombre et implacable
résolution.

Ils ne dirent pas un mot en réponse à la muette interrogation du
commandant: chaque homme, le doigt sur la détente de son rifle, se
tenait prêt à recommencer le feu.

Un frisson douloureux traversa l'officier... il ne lui restait plus que
la mort ou l'humiliation à proposer à ses frères d'armes.

Il ne put parler: une grosse larme déborda de ses yeux et roula en un
sillon livide sur ses joues pâles!

Le Français, qui s'était approché, avait pu suivre toutes les phases de
cette muette angoisse. Avec la chevaleresque et loyale franchise de sa
nation, il salua ces nobles débris de la garnison et reprit la parole:

--Je vous rends les honneurs de la guerre, braves Anglais; recevez le
salut de Louis de Vegras, le neveu, le fils d'adoption de Montcalm: au
nom de la France, au nom de mon général, je vous déclare que votre
honneur est sauf. Capitulez, vous dis-je! abandonnez ce fort qui, dans
quelques secondes, ne sera qu'un monceau de ruines.

Christie lui rendit tristement son salut et regarda de nouveau ses
hommes: quelques blessés étaient morts, leurs mains crispées les
retenaient suspendus aux vêtements de leurs camarades: plusieurs
agonisaient, respirant à peine: les hommes valides se tenaient toujours
prêts à faire feu.

Le commandant prit son épée par les deux bouts, la rompit sur son genou,
en jeta les tronçons dans le feu; puis, d'une voix caverneuse, il jeta à
la garnison le commandement suivant:

--Bas les armes! je vous ordonne de capituler.--Ma mort prochaine
effacera, et Dieu me pardonnera cette honte, murmura-t-il à Veghte qui
se tenait debout près de lui; je ne devais pourtant pas les sacrifier
ainsi! mais je crois faire mon devoir.

Les soldats avaient exécuté son ordre.

--Nous sommes prêts, monsieur, dit-il au Français.

Celui-ci appela quelques-uns de ses compatriotes qui attendaient à
distance. Ceux-ci accoururent et se rangèrent sur le passage des Anglais
pour leur rendre les honneurs de la guerre.

L'évacuation du fort s'opéra avec ordre; la garnison emporta ses blessés
et alla se former en bataillon carré sur le bord du Creek, à une assez
grande distance du fort.

A peine s'étaient-ils arrêtés qu'une détonation foudroyante ébranla la
terre et le lac; un nuage obscurcit l'horizon, une grêle de débris
fumants couvrit le sol à la ronde.

Lorsque cet ouragan de feu se fut dissipé le fort Presqu'île avait
disparu: à sa place, l'oeil attristé ne voyait qu'un ravin noirâtre
marbré de sang.

Quelques minutes s'écoulèrent dans un sombre silence; les Anglais se
comptèrent, ils n'étaient plus que cinquante: c'était tout ce qui
survivait d'une garnison de deux cents hommes.

Absorbés dans leur douleur et les tristes soins que réclamaient leurs
blessures, les assiégés n'avaient pas pris garde que la troupe Indienne
s'était insensiblement répandue autour d'eux; formant une galerie
effrayante d'yeux noirs qui étincelaient dans les buissons.

Basil poussa soudain une exclamation, et tira si violemment Christie
qu'il le renversa par terre avec lui:

--Garde à vous! murmura-t-il, nous sommes morts.

Deux cents coups de feu retentirent au même instant; une grêle de balles
s'abattit sur tous les Anglais qui tombèrent foudroyés.

La meute indienne terminait le combat à sa manière, sans aucun souci des
lois de la guerre, de l'honneur et de l'humanité.

Les Français poussèrent un grand cri de douleur et s'élancèrent pour
protéger leurs vaillants adversaires.

Mais il était trop tard; quelques blessés s'agitaient dans les
convulsions de l'agonie. Bientôt les derniers gémissements
s'éteignirent: le Fort Presqu'île et son héroïque garnison avaient vécu.

--Race infernale! grommela le chef Français en montrant le poing aux
Sauvages: si j'avais seulement ici un bataillon de mon régiment, vous me
paieriez cela cher!

--Bast! dit Master Johnson en le rejoignant, c'est la loi du désert,
c'est dans leur nature, vous n'y pourrez rien changer; ce qui est fait
est fait.

Le Français lui jeta un regard hautain et méprisant, puis lui tourna le
dos sans répondre.

En ce moment quelques sauvages, Balkblalk en tête, vinrent rôder autour
des morts pour les scalper.

L'officier bondit sur le plus proche,--c'était Balkblalk,--le saisit
dans sa main herculéenne et lui appuya sur la poitrine la pointe de son
épée:

--Si une Peau-Rouge scalpe un mort, dit-il en langue indienne, Balkblalk
sera tué!

Son énergique contenance en imposa à ses farouches alliés; ils se
dispersèrent dans les bois après avoir pillé tout ce qu'ils purent
découvrir dans les ruines de la citadelle. Ensuite, comme une horde de
loups affamés, toute la bande se mit en quête d'un autre fort à
détruire.

Les Français s'éloignèrent à leur tour, après avoir recouvert de
quelques branchages les corps des Anglais.

La nuit vint, silencieuse, sombre, étendre ses voiles sur ce champ de
mort et de ruines.



ÉPILOGUE


Par une belle journée d'automne, un chasseur américain longeait la rive
septentrionale du lac Érié.

C'était Basil Veghte: il était seul, n'ayant rencontré aucun homme de sa
couleur depuis plus d'une semaine. Il avait, au contraire, passé fort
près de plusieurs campements de Peaux-Rouges: mais il s'était bien gardé
d'en approcher, car dans le désert le sauvage et l'homme blanc étaient
toujours d'implacables ennemis.

Le Forestier paraissait sérieux; évidemment il avait un grand poids sur
l'esprit.

Debout sur le rivage, si près de l'eau que les lames venaient baigner
ses pieds. L'oeil rêveur, la tête légèrement inclinée, il regardait
vaguement dans l'espace, d'un air absorbé et mélancolique.

Parfois il poussait un profond soupir, rejetait d'une main à l'autre son
fusil sur lequel il s'appuyait, puis il se replongeait dans l'abîme de
ses pensées.

--Peuh! dit-il enfin, l'existence ne vaut pas une peau de castor moisie!
Depuis cette mauvaise journée où l'enseigne Christie et moi nous sommes
échappés du milieu des morts, j'ai marché de solitude en désert, de
regrets en ennuis... seul,... toujours seul!...--Quelquefois, par-ci
par-là, un Indien... un sauvage ce n'est pas un homme, ça! vraiment, je
m'ennuie du lac, des bois, de la terre et de l'eau. Le ciel me plaît
mieux; j'aime sa couleur bleue, ses petits nuages roses; quand je
regarde là-haut, j'y crois voir bien loin une bonne vieille figure qui
me sourit,... la bonne vieille figure de ma mère:... Dieu la bénisse!
Elle m'a bien soigné, bien aimé quand j'étais petit. Ah! si toutes les
femmes étaient comme elle!--C'est un malheur pour moi d'avoir rencontré
cette fille sauvage, cette Mariami! Je voudrais bien ne l'avoir jamais
vue... je voudrais... Ah! je suis fou!

Et il se redressa avec impatience. Bientôt ses mélancoliques pensées lui
revinrent, il continua de rêver tout haut.

--Chasser,... chasser,... servir d'espion aux Anglais, courir le désert
comme un chat sauvage!... Rôder sur le bord du lac Érié comme un poisson
hors de l'eau!... Ce n'est pas une existence! Je vais à Presqu'île,...
plus rien! des cendres, des tisons noircis, des squelettes!... Je vais
au Détroit..., la solitude, des murailles écroulées, des arbres morts,
tout mort!... voilà ce que je rencontre!... Il n'y a plus moyen de vivre
dans ce pays.--Et, quelle sera la fin de tout ça?... je marcherai, je
chasserai, je rôderai dans le désert, ayant faim, ayant soif, ayant
froid, seul, toujours seul, comme un loup qui a perdu sa piste; j'irai
ainsi, le long des bois, des lacs, des rivières, jusqu'à ce que quelque
Peau-Rouge me surprenne et me tue... Bon! ce sera une fin!--Il pourra
m'arriver encore de voir mes cheveux blanchir les uns après les autres,
puis tomber comme cela arrive à l'ours grizzly quand il est vieux:
ensuite mes jambes s'useront, mon corps tremblera, mon oeil ne visera
plus juste, le gibier rira des balles de mon rifle; un jour, quelque
rôdeur indien trouvera le vieux chasseur couché au pied d'un arbre, il
lui prendra son fusil et ses munitions; les bêtes fauves viendront
ensuite ronger sa chair; enfin les fourmis et les scarabées en feront un
squelette.--Voilà ta fin, mon pauvre Basil!... et il n'y aura personne
pour relever ta tête quand elle tombera de faiblesse; personne pour
chasser les mouches qui viendront te manger vivant; personne pour donner
à ton corps une sépulture chrétienne.--Tu as bien enseveli ta vieille
mère, tu lui as fermé les yeux, tu l'as embrassée au front avant de la
couvrir de terre!... Pour toi... il n'y aura personne!

Le Forestier baissa la tête; une larme amère roula sur ses joues
bronzées.

Alors, comme un nuage lointain, passèrent devant sa pensée les ombres
gracieuses et souriantes d'une jeune mère, d'un petit enfant qui lui
tendaient les bras...: de loin il apercevait le nid, le doux nid de la
famille,... le berceau suspendu à un érable, les premières fleurs
offertes à la fiancée, le banc rustique où se prend le repos, où
s'échangent les causeries du coeur, le foyer domestique avec ses joies,
ses sourires, ses souvenirs, ses espérances, son bonheur, sa paix
profonde!...

Un bruit furtif le rappela à la réalité; il saisit sa carabine à la hâte
et jeta autour de lui un regard investigateur.

Rien n'apparaissait dans le bois ni sur le lac; seulement les
broussailles du rivage s'agitaient légèrement, comme si un être vivant
se glissait inaperçu sous leur impénétrable abri.

--Quelque indien, encore! murmura-t-il en épaulant son arme, prêt à
faire feu; quelque damné Peau-Rouge cherchant à mal faire!...

De petites lames clapotantes annoncèrent la présence d'une barque:
effectivement, au bout de quelques secondes, un tout petit canot
déboucha d'un buisson, son élan le porta presque jusqu'aux pieds de
Veghte.

Ce dernier tressaillit jusqu'au fond de l'âme en reconnaissant Mariami,
la charmante fille des Ottawas, debout sur la plage où elle avait sauté
avec la légèreté d'un oiseau.

Tous deux se regardèrent un instant; lui, éperdu, stupéfait; elle,
souriante et rougissante.

--Je vous ai reconnu de loin, je me suis approchée, dit-elle en fixant
ses yeux sur lui avec la gracieuse hardiesse de l'innocence.

--Vraiment! Vraiment!... vous êtes une bonne fille: que Dieu vous
bénisse! assurément je m'attendais aussi bien à rencontrer défunte ma
grand-mère qu'à vous voir ici. Où allez-vous?

--Au Détroit.

Le Forestier chercha à la sonder d'un regard scrutateur: mille pensées,
mille questions inquiètes se passèrent dans son esprit: il ne put que
balbutier au hasard:

--Où est Horace Johnson?

--Je n'en sais rien, répondit ingénûment la jeune fille; je ne l'aime
pas, c'est un méchant: j'ai toujours cherché à l'éviter.

--Pourquoi cela? a-t-il cherché à vous faire du mal? Dans ce cas, vous
avez raison. Qu'est devenu Balkblalk, cette canaille d'Ottawa?

--Il est mort; on l'a tué à Presqu'île, dit l'Indienne avec une
expression douloureuse; c'était mon père.

--Ah! que me dites-vous là! pardonnez-moi ce que je viens de dire. Et...
ce Johnson... était votre mari?

--Non certes! s'écria Mariami dont le beau et franc visage s'empourpra
d'une vive rougeur: mais il aurait ambitionné de l'être. L'hiver
dernier, Balkblalk, irrité de ce que je n'y voulais pas consentir,
m'avait emmenée bien loin dans les bois pour m'y laisser mourir: vous
m'avez sauvée.

Ces dernières paroles avaient une expression de reconnaissance et de
naïve amitié. Veghte eut envie de pleurer et de sourire tout à la fois.

--Canaille de Balkblalk! grommela-t-il.

Puis reprenant la conversation:

--Pourquoi avez-vous disparu cette nuit-là?

--Pour fuir cet homme. Mon père avait eu du regret de m'avoir
abandonnée; il m'avait fait un signal, je suis allée le rejoindre. Si
vous n'aviez pas été avec Johnson, Balkblalk vous aurait tué.

--Oui! reprit négligemment Basil, je sais qu'il ne m'a jamais aimé; je
le lui rendais bien, du reste. Maintenant, jeune fille, je désire une
réponse de vous.

Elle attacha sur lui ses grands yeux noirs, attendant la question.

--Ce Johnson était-il ou n'était-il pas un traître?

En parlant ainsi Basil avait le regard étincelant, la voix sifflante; la
jeune fille, effrayée, lui répondit en hésitant:

--Les Indiens l'avaient excité à cela, les Français aussi... mais on le
ne tenait pas en grande estime.

--Oui! poursuivit le Forestier se parlant à lui-même; c'était le
blaireau puant qui coupe la racine de l'arbre qui l'a nourri... Je l'ai
vu à l'attaque de Presqu'île! il a sur les mains, sur le front, le sang
de ses frères... Je le maudis, c'est un Caïn!

La jeune Indienne contemplait avec une admiration ingénue qu'elle ne
cherchait pas à cacher le loyal visage du forestier tout illuminé de sa
généreuse colère.

Elle garda respectueusement le silence, comme une squaw doit le faire en
présence d'un grand guerrier.

--Et vous! reprit Veghte d'une voie radoucie; qu'êtes-vous devenue
depuis la chute du fort?

--Mon père ayant été tué, je suis partie pour le Canada, afin de ne plus
rencontrer _ce visage pâle_.

--Il vous a poursuivie, je parie?...

--Oh! il a longtemps marché sur ma piste, comme sur celle du gibier qui
doit mourir... fit l'Indienne avec un tressaillement significatif.--Mais
il l'a perdue.

--Alors, vous vivez maintenant au Canada?

--Oui, c'est là que je suis née: je vais au Détroit visiter une famille
de Faces-Pâles qui sont mes amis; ensuite je retournerai dans ma tribu
pour ne plus la quitter.

Basil la contempla pendant quelques secondes avec une tendresse
profonde; il voulut parler mais ne put trouver que cette phrase:

--Vous parlez l'Anglais mieux que moi, assurément.

--C'est que je suis allée souvent aux missions et aux settlements. Il
n'y a eu qu'un seul moment où je l'ai oublié, ajouta-t-elle avec un
sourire, c'est la première fois que je vous ai rencontré.

Un nouveau silence plus embarrassant recommença: tout à coup Basil prit
un parti désespéré, et d'une voix tremblante il demanda à la jeune
fille:

--Avez-vous de l'affection pour moi, Mariami?

--Oui; répliqua l'Indienne sans hésiter; et son visage devint rouge
comme une grenade en fleur, puis une pâleur subite se répandit sur ses
traits.

--Nous sommes de races différentes.--Voudriez-vous être la femme d'un
homme blanc... d'un homme qui vous aime bien?

Elle tressaillit et recula d'un pas; sa pâleur augmenta encore, elle ne
put que bégayer ces mots.

--Je ne serai jamais la femme de personne, car je ne suis pas digne de
l'amour et du wigwam d'un homme blanc, moi qui ne suis qu'une pauvre
Indienne.

--Ne parlez pas ainsi! s'écria le Forestier; vous êtes digne de tout ce
que peut mériter une femme... Me voulez-vous pour mari?

L'Indienne, sans répondre, agita négativement la tête, et se détourna
pour cacher des larmes qui tremblaient comme des perles au bout de ses
longs cils veloutés.

Veghte lui tendait sa main loyale et dévouée: la jeune fille s'inclina
sur elle, l'effleura respectueusement de ses lèvres, et bondit dans son
canot.

Les lames se ridaient sous ses rames agiles et elle était loin déjà
avant que Basil fût revenu à la réalité.

Longtemps il suivit des yeux la gracieuse apparition qui fuyait, bercée
par les vagues. Quand il l'eut perdue de vue:

--Les femmes sont d'étranges choses! murmura-t-il d'une voix semblable à
un souffle...

                   *       *       *       *       *

Néanmoins quelques semaines plus tard, le R. P. Chapesman, supérieur de
la mission du Détroit, bénissait un heureux, un bien heureux mariage:
celui de Veghte avec Mariami.


FIN



TABLE DES MATIÈRES


  Chapitres.                                    Pages.
     I.--L'Hospitalité au désert                     5
    II.--Un cri de mort                             19
   III.--Découverte étrange                         36
    IV.--Problème insoluble                         52
     V.--Trahison                                   70
    VI.--Éclaircissement.--Sinistres nouvelles      90
   VII.--Résurrection d'un vivant                  110
  VIII.--Hasards de l'eau et de la nuit            128
    IX.--Capturé!                                  146
     X.--Évasion                                   172
    XI.--Révélations                               190
   XII.--Le dernier jour                           208
  ÉPILOGUE.                                        220


F. Aureau.--Imprimerie de Lagny





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les Forestiers du Michigan" ***

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