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Title: L'Illustration, No. 0055, 16 Mars 1844
Author: Various
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 0055, 16 Mars 1844" ***

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L'ILLUSTRATION,
JOURNAL UNIVERSEL.

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
Ab. Pour l'Étranger.    --   10           --     20           --    40

Nº 55. Vol. III.--SAMEDI 16 MARS 1844.
Réimprimé.--Bureaux, rue Richelieu, 60.



SOMMAIRE.

Histoire de la Semaine. _Rupture d'une digue_.--Chronique musicale.
Corrado d'Altamura; I Puritani; l'Orphéon; Oreste et Pylade.--Salon de
1844 (1er article). _L'Incendie de Sodome, par M. Corot; les Laveuses à
la Fontaine, par M. A. Leleux; Une bohémienne, par M. Eugène Tourneux;
Mosquée, par M. Dauzats; Sainte Famille, par M. Decaisne; Un prisonnier,
par M. de Lemud_.--Romanciers contemporains. Charles Dickens. (Suite.)
Eden en perspective et Eden en réalité. _Vue de l'Eden_.--Courrier de
Paris. _Matinée d'Enfants costumés; la Procession des
Blanchisseuses_.--Une Vocation. Nouvelle, par P. de K. Amélioration des
Voies Publiques, à Paris. _Plan_.--Nouvelles Recherches sur un petit
Animal très-curieux. (1er article.) _Vingt-quatre gravures_.--Bulletin
bibliographique.--Modes. Travestissements. _Deux Gravures_.--Danse de la
Polka. _Caricature par Cham_.--Amusements des Sciences.--Rébus.



Histoire la Semaine.

Les éléments conjurés ont, cette semaine, fait une rude guerre à la
mature et lutté avec avantage contre la politique en lui disputant, par
leurs sinistres bulletins, les colonnes des journaux. Les feuilles des
départements sont remplies de tableaux de mines, de récits de désastres.
Ici, quand on est allé voir l'inondation assez innocente de Bercy, de la
Gare ou de la plaine d'Asnières, les fossés pleins d'eau de la place
Louis XV, et les cuisines envahies des Tuileries, on est au courant de
tous les méfaits de la Seine parisienne; mais nos fleuves, nos rivières,
en font malheureusement bien d'autres dans les départements. Dans celui
de la Gironde, le service des malles-postes a été interrompu, et il a
fallu recourir, pour y suppléer, à des bateaux à vapeur. Dans celui de
la Sarthe, cette rivière ayant également couvert les chaussées et forcé
les populations à communiquer en bateaux, de nombreux événements sont
venus jeter la désolation dans ces contrées. Près du pont de Châteaueuf,
une barque montée par six personnes, dont un enfant, a été submergée:
l'enfant seul, retenu par un arbre, a été miraculeusement sauvé. La
Moselle et le Rup-de-Mad ont, de concert, envahi le pays qu'ils
traversent. Le village d'Arnaville a été encore plus complètement inondé
que les autres, et des nacelles, montées par des hommes courageux,
sillonnaient en tous sens cette triste Venise improvisée, et apportaient
l'eau et le pain nécessaires aux habitants captifs et désespérés. Dans
le département de Maine-et-Loire, la Loire a causé des malheurs et
exercé des ravages plus déplorables encore. Cette route, qui sert de
digue à ce fleuve, et que tous les voyageurs qui ont parcouru ce pays si
pittoresque connaissent sous le nom de _la levée_, a été rompue en
plusieurs endroits, et a ainsi fourni passage à des torrents qui sont
allés renverser des constructions et couvrir de sables les champs si
fertiles de cette immense vallée. C'est là que les désastres ont été les
plus pittoresques, et c'est une des scènes qui se sont produites au pied
des coteaux de la Loire, et en présence des ruines historiques qui les
couronnent, que nos artistes ont cru devoir préalablement retracer.

[Illustration: Rupture d'une Digue.]

Si de ces tristes tempêtes nous passons aux orages politiques, nous
aurons la satisfaction de dire que, cette semaine, M. Sauzet n'en a pas
eu de bien furieux à maîtriser.

--La chambre des députés, qui avait accumulé dans son ordre du jour de
samedi dernier à la suite de la discussion du rapport sur les pétitions
relatives aux fortifications de Paris et la discussion de la proposition
de M. Cimbarel de Leyvil sur le vote par division, prévenue que les
opérations du collège électoral de Louviers lui seraient soumises dans
cette même séance, a sagement renvoyé au 16 le débat sur la prise en
considération de la modification qu'on lui propose d'introduire dais son
règlement. Évidemment, il était aisé de prévoir qu'il y aurait largement
de quoi remplir une séance dans la vérification des pouvoirs de M.
Charles Laffitte et dans la nouvelle discussion à laquelle devait donner
lieu le rapport de M. Allard. Il est même plus que probable que cette
dernière question eût, à elle seule, absorbé plus de temps qu'on ne lui
en avait assigné par avance, si le savant orateur qu'on a entendu eût,
comme les autres membres de l'opposition qui l'avaient précédé à la
tribune, soutenu uniquement les pétitions qui demandaient que le
ministère fût tenu de se renfermer, pour la fortification de Paris, dans
les limites de la loi de 1841. Mais M. Arago, sans se préoccuper
probablement beaucoup du succès, et plus désireux de dire avec sa
logique vigoureuse et sa forme incisive son fait au rapporteur que de
faire avancer la question, a, avec la spirituelle abondance qu'on lui
connaît, lancé ses arguments par-dessus le débat, tel qu'il avait été
précédemment posé, pour aller atteindre plusieurs dispositions
essentielles de la loi de 1841 et M. Allard en personne. Il a discuté
l'inconvénient, le danger, selon lui, des forts votés par les chambres;
il a refait, avec un esprit toujours nouveau les discours qu'il avait
précédemment prononcés et les brochures qu'il avait plus récemment
publiées. La Chambre l'a écouté, pendant plus d'une heure et demie, avec
l'attention que commande un mérite éminent; mais, après une réplique de
M. Allard, elle a voulu passer au vote. Sur la proposition de M. Dupin
aîné, elle a écarté par l'ordre du jour toutes les pétitions qui ne
tenaient aucun compte de la loi de 1841, et demandaient que ce que cette
loi avait ordonné d'édifier fût détruit. Quant aux pétitions qui avaient
protesté seulement contre l'extension illégale, selon elles et selon MM.
de Tocqueville, Lherbette et de Lamartine, entendus dans la séance du 2,
donnée par le ministère aux prescriptions de la loi, on a seulement voté
la question préalable, réservant ainsi celle qu'elles soulèvent pour le
moment où l'on aura à discuter les crédits demandés par le ministère
pour ces travaux attaqués.

Pour être historien fidèle, ou du moins chronologiste exact, avant de
rapporter le débat en quelque sorte épisodique qui a assez froidement
terminé la séance, nous aurions dû rendre compte du débat animé qui
l'avait ouverte. M. Lebobe, comme rapporteur du bureau qui avait été
chargé de la vérification des pouvoirs de M. Charles Laffitte, nommé une
seconde fois à Louviers, était venu rendre compte des opérations du
collège de cet arrondissement et conclure à l'admission de son élu. On
savait qu'une minorité assez forte avait dans le bureau combattu ces
conclusions, et l'on était curieux de savoir par quelles preuves
nouvelles la majorité avait été déterminée à proposer à la chambre de
revenir sur sa première décision, de se déjuger. On s'accordait à penser
que, pour que la chambre fût amenée à une pareille et si nouvelle
résolution, il fallait qu'on eût des témoignages bien différents de ceux
qu'on avait précédemment recueillis et admis, des témoignages bien
irrécusables. L'étonnement a été assez grand quand on a vu que M. le
rapporteur n'avait absolument aucune preuve pour infirmer la première
décision, et que toute son argumentation, comme celle d'un autre membre
du bureau qui lui a succédé à la tribune, M. Agénor de Gasparin,
consistait à dire que s'il y avait eu corruption à la première élection,
comme la chambre l'avait à la presque unanimité reconnu, une seconde
élection couvrait tout, et que la chambre n'avait point à se croire liée
par sa première décision, que le collège électoral, dans son omnipotence
souveraine, avait cassée. Cette absence de preuves, cette théorie plus
neuve que morale, ont porté malheur aux conclusions du bureau et à l'élu
qu'il avait pris sous sa protection. M. Grandin, avec une netteté et une
loyauté parfaites, a de nouveau et plus complètement encore démontré
l'existence du marché qui a fait sortir de l'urne électorale le nom du
soumissionnaire de l'embranchement de Louviers. M. Odilon Barrot, en
repoussant le sophisme politique de M. A. de Gasparin, a été
merveilleusement inspiré. Il a trouvé dans son respect sincère pour les
droits du pays, dans sa sollicitude pour la dignité de la Chambre et
dans la probité de son âme des accents qui ont été entendus. «Est-ce
qu'il s'agit ici, s'est-il écrié, de la personne ou des opinions? Non;
il s'agit de l'acte: c'est l'acte seul que vous avez à juger. On met en
avant, a-t-il ajouté, la souveraineté des électeurs; oui, certes, les
électeurs sont souverains dans l'exercice légitime et honnête de leur
droit, pour donner librement leur vote suivant leurs sympathies, suivant
leurs opinions, mais non pour le vendre. Là s'arrête le pouvoir
souverain que je reconnais aux électeurs; là commence le vôtre... Le
plus noble, le plus grand de tous les droits, celui de donner des
législateurs à son pays n'est pas une de ces propriétés personnelles
dont on puisse trafiquer; ce droit, c'est une fonction qu'ils exercent
au nom de tous; il n'est pas plus permis aux électeurs de vendre leur
vote qu'il ne le serait à un jury de trafiquer de son verdict.»--La
Chambre après avoir applaudi à ces paroles éloquentes, à ces sentiments
si nobles et si vrais, a invalidé la nouvelle élection de M. Charles
Laffitte.

On ne peut attribuer à ce débat d'avoir donné naissance à la proposition
qu'ont déposée MM. Gustave de Beaumont, Lacrosse et Leyrand, pour mieux
préciser le cas de corruption électorale et en fixer la pénalité.
L'enquête à laquelle la Chambre actuelle s'est livrée, à la suite de la
vérification générale des pouvoirs, le voeu exprimé par des conseils
généraux, notamment par celui du département de la Creuse, que M.
Leyrand représente, enfin le désir de conserver à l'élection sa
sincérité, et sa dignité à notre chambre élective, ont inspiré cette
motion, qui ne doit à l'épisode de Louviers que son à-propos, tous les
bureaux en ont admis la lecture; elle n'a rencontré que de rares
contradicteurs, parmi lesquels ne s'est pas trouvé un seul député
ministre. La Chambre aura en conséquence à voter, le 18, sur la prise en
considération de cette proposition, dont la pensée est excellente, et
dont les dispositions pourront encore être améliorées.--C'est également
à l'ordre du jour du 18 qu'a été remise la discussion du projet relatif
aux fonds secrets. M. Viger, au nom de la commission, a donné à la
Chambre lecture d'un rapport qui conclut à l'admission pure et simple du
projet.

La Chambre a nommé ses commissions et pour le projet de loi relatif aux
chemins de fer du Nord et de Vierzon, et pour celui du chemin de fer de
Montpellier à Nîmes. Les projets de M. Dumon comptent une majorité assez
forte; quelques commissaires penchent même pour la confection entière de
tous les chemins par l'État. Ainsi les intérêts publics, que nous
regardons comme déjà garantis par les projets du ministre, ne pourraient
être que mieux servis encore s'il y était apporté des changements.

La loi sur les patentes est arrivée à fin. On a vu, par ce que nous en
avions cité précédemment, qu'elle ne fait guère que reproduire ce qui
existait dans la législation précédente, et que les rares changements
qu'elle a sanctionnés ne sont pas tous heureux. La patente reste un
impôt de quotité. Un droit proportionnel continuera à être perçu sur
l'habitation personnelle du patenté; enfin, avec les deux anciennes
classifications très-nettes, très-tranchées, et par conséquent
très-faciles à établir de marchands en gros et de marchands en détail,
nous allons avoir le moyen terme, la classe amphibie des marchands en
demi-gros, à laquelle on pourra faire élever un marchand en détail peu
protégé, ou descendre un marchand en gros mieux vu de son contrôleur. Si
cette dernière mesure n'avait d'autre effet que de rendre modestes tous
les épiciers de nos coins de rue qui mettent sur leurs enseignes:
_Commerce de demi-gros_, nous nous en réjouirions pour les peintres en
bâtiment, qui vont, avoir bien de la besogne d'ici à la formation du
rôle de 1845. Mais nous avons dit son danger, et les plaintes auxquelles
elle donnera lieu ne tarderont pas à en faire sentir l'inconvénient à
l'administration des contributions elle-même. Les dispositions de la
nouvelle loi, qui ont le mérite de fixer des points de législation
jusqu'ici incertains ou contestés, sont celles qui établissent la part
que le maire est appelé à prendre au recensement et son droit de faire
consigner ses observations sur les procès-verbaux. La ville de Paris,
dont les maires n'étaient jusqu'ici que des officiers purs et simples de
l'état civil, est, à cette occasion, rentrée dans le droit commun, et a
vu attribuer aux élus de ses douze arrondissements des pouvoirs
analogues à ceux des maires des autres villes. C'est un premier pas vers
une organisation municipale dont la capitale ne peut être privée
longtemps encore.

La chambre des pairs a voté la prise en considération d'une proposition
de M. le comte Beugnot et de M. le président Boullet, relative à la
surveillance des condamnés libérés, et ayant pour objet de conférer au
gouvernement le droit de déterminer le lieu où les libérés mis en
surveillance devront résider après l'expiration de leur peine, tandis
qu'aux termes de l'article 44 du code pénal actuel, le gouvernement a
seulement aujourd'hui la faculté d'interdire la résidence dans certains
lieux qu'il détermine à son gré.

Le Mémoire au roi des évêques de _la province de Paris_, que nous avons
mentionné dans notre dernier bulletin, a motivé une lettre de M. le
garde des sceaux adressée à M. l'archevêque et insérée au Moniteur, dans
laquelle le ministre déclare cette démarche illégale, non pas seulement
parce que ce Mémoire jette un blâme général sur les établissements
d'instruction publique fondés par l'État, sur le personnel du corps
enseignant tout entier, et dirige des insinuations offensantes contre M.
le ministre de l'instruction publique, mais parce que la loi du 18
germinal au X interdit toute délibération dans une réunion d'évêques non
autorisée, et qu'une correspondance collective n'est qu'un moyen
d'éluder cette prohibition, en établissant le concert et opérant la
délibération sans qu'il y ait assemblée. On a remarqué que
postérieurement à la remise de ce Mémoire, un des signataires, M.
l'évêque de Versailles, avait été élevé à la dignité d'archevêque de
Rouen. Cette circonstance a rendu difficile à comprendre le blâme
très-vif infligé tardivement à une démarche qui n'avait pas empêché la
faveur ministérielle de se porter sur un de ses auteurs. Du reste, en
réponse à la note du _Moniteur_, on lit dans _l'Univers_: «On assure que
déjà plusieurs membres de l'épiscopat ont envoyé leur adhésion au
mémoire des évêques de la province de Paris. C'est là, ce nous semble,
la réponse la plus convenable qui puisse être faite à M. Martin (du
Nord). Monseigneur l'archevêque de Paris trouvera ainsi dans ces
sympathies la consolante et glorieuse réparation de ce nouvel et
impuissant outrage.» On annonce aussi que M. l'archevêque de Reims vient
de rédiger un mémoire sur la question de l'enseignement, qu'ont signé
avec lui M. l'archevêque de Cambrai, M. le cardinal-evêque d'Arras. MM.
les évêques de Soissons, de Beauvais, de Châlons et d'Amiens. Ce nouveau
mémoire est surtout dirigé contre le troisième article du projet de loi
sur l'instruction secondaire, aux termes duquel nul ne peut être
autorisé à ouvrir une école secondaire sans avoir préalablement déposé
entre les mains du recteur de l'Académie _l'affirmation par écrit et
signée du déclarant, de n'appartenir à aucune association ni
congrégation religieuse non légalement établie en France_. Ce mémoire
est adressé, non plus au roi, mais à M. le ministre des cultes.

L'idée si utile de faire instituer, sous le patronage de l'État, une
caisse de retraite pour les travailleurs des deux sexes, vient de faire
un progrès, et le ministère se trouve en quelque sorte aujourd'hui mis
en demeure de la faire arriver à réalisation. Une commission, présidée
par M. le comte Molé, et composée en grande partie d'hommes politiques
et d'industriels distingués, après s'être livrée à de longs travaux, à
une étude approfondie de la législation anglaise de 1833, et à une
enquête sur les améliorations dont l'expérience doit conseiller
l'adoption, a formulé un projet de loi et un exposé de motifs, et est
allée les présenter à M. le ministre des finances, qui a promis
d'entreprendre sans retard l'étude de cette question et l'examen de ce
travail. Les principales dispositions de ce projet sont celles-ci: Toute
personne âgée de 21 ans au moins pour les hommes, de 18 pour les femmes,
et de 15 au plus pour les deux sexes, est admise à faire le versement
d'une prime annuelle pour obtenir de l'État une pension de retraite,
calculée sur une mortalité moyenne entre la table de Duvillard et celle
de Deparcieux. La femme mariée aura le droit de se constituer une
pension, et d'en percevoir les arrérages; en cas de refus d'autorisation
du mari, le juge de paix y suppléera. Le minimum de la pension sera de
60 fr., et le maximum de 480 fr. La pension partira de l'âge de 50, 55,
60 ou 65 ans, au choix des contractants, mais à la condition que
l'entrée en jouissance sera séparée de l'époque du premier versement par
20 ans au moins. Au décès du contractant, soit avant, soit après
l'ouverture de la pension, il sera payé une somme égale à une année de
la pension, savoir: au conjoint survivant; à son défaut, aux descendants
légitimes; à leur défaut, aux ascendants légitimes. Le montant de ces
paiements ne pourra excéder celui des primes versées; toutefois il sera
prélevé et payé, dans tous les cas, une somme de 30 francs pour servir
aux frais funéraires;» Nous ne saurions assez applaudir à un projet qui
rendra à la classe ouvrière un service immense, et qui, en même temps,
que l'État ne le perde pas de vue, pourra servir à conjurer le danger
auquel il s'est exposé en se rendant dépositaire des fonds des caisses
d'épargne. La plupart de ces dépôts seront convertis en primes annuelles
pour servir à la constitution des pensions; il pourra ainsi faire passer
une grande partie des sommes qu'il a entre les mains du compte toujours
exigible des caisses d'épargne au grand-livre de la dette publique
viagère et non remboursable. Cette institution nouvelle sera donc le
salutaire complément et le correctif fort bien entendu des caisses
d'épargne telles que les a faites une imprévoyante disposition.

L'Angleterre poursuit, elle aussi, la réduction de l'intérêt de sa
dette. Le 3 12 sera converti en 3 00; l'accueil qui a été fait à ce
projet ne permet pas de douter que prochainement il ne devienne loi.--La
sympathie des Anglais pour l'Irlande se manifeste avec une expansion et
une énergie qui doivent embarrasser le ministère Peel et lui donner à
réfléchir. On prépare à Londres, pour O'Connell, un banquet monstre qui
rappellera les plus nombreux meetings d'Irlande, mais ce sera un meeting
où l'appétit des assistants trouvera son compte comme leur patriotisme.
On dit que plusieurs membres de la chambre des lords assisteront à ce
banquet, où l'on est sûr de voir du moins un grand nombre de membres de
la chambre des communes. En attendant, le libérateur a assisté à
Birmingham à un grand meeting pour le suffrage universel, et a remercié
avec effusion les Anglais libéraux de leurs sentiments envers l'Irlande.
«Maintenant, a-t-il dit, je suis sûr que ma patrie sera libre, et qu'il
y aura union véritable entre l'Irlande, l'Écosse et l'Angleterre.»

Les troupes d'Isabelle ont occupé Alicante, dont la garnison s'est
rendue après rembarquement de Bonet. D'autres correspondances disent que
ce chef d'insurgés est tombé au pouvoir des forces royales, et qu'il a
été immédiatement passé par les armes. Mais le spectacle sur lequel on
veut en ce moment attirer tous les yeux en Espagne, c'est la marche
rendue triomphale de Marie-Christine à travers la Catalogue. Tous les
journaux de cette province, ceux du moins auxquels il est permis de
paraître, sont, à l'occasion de la rentrée de la reine-mère, imprimés
sur papier de couleur, en signe de fête, remplis de vers élogieux et
illustrés de gravures. Dans une de ces compositions nous avons vu
l'ex-régente, conduite par une divinité, s'avancer au milieu d'une
population empressée et fouler à ses pieds l'hydre des révolutions sous
les traits d'Espartero.

L'Académie française, dans sa séance du 14, a procédé à des élections
pour le remplacement de MM. Casimir Delavigne et Ch. Nodier. On se
rappelle que la désignation du successeur du premier avait déjà amené
une lutte que n'avaient pu terminer sept tours consécutifs de scrutin.
Les membres votants étaient au nombre de 36; la majorité était donc de
19. M. Sainte-Beuve est, cette fois, venu beaucoup plus facilement à
bout de son compétiteur. Dès le premier tour de scrutin il avait compté
17 voix en sa faveur; il en a réuni 21 au second. L'Académie a prononcé
ensuite sur la succession de M. Ch. Nodier. Au premier tour de scrutin
les voix se sont partagées entre MM. Mérimée, 10; Casimir Bonjour, 7;
Aimé Martin, 7; Vatout, 5; Alfred de Vigny, 4; Émile Deschamps, 2;
Onésime Leroy, 1. Il a fallu sept tours de scrutin pour donner enfin la
majorité à M. Mérimée. L'Académie a donc fait deux choix que l'opinion
publique s'empressera de ratifier.

Nous avons, dans notre numéro du 13 janvier dernier, rendu hommage à la
vie si bien remplie de Mathieu de Dombasle, à sa mémoire si digne de
vénération. Aujourd'hui nous avons à annoncer qu'un digne tribut va lui
être payé. Une souscription, qui a bien le droit de s'intituler
nationale, est ouverte, dans les bureaux du _Cultivateur_, rue Tanume,
n° 10, pour l'érection à Nanci d'un monument en l'honneur de l'illustre
fondateur de Roville. Une commission, qui sera composée de pairs de
France, de députés, de membres de l'Institut et de nos principales
illustrations agronomiques, sera chargée des soins que réclamera
l'accomplissement de ce projet.--Une autre souscription remplit aussi
les colonnes du _National_, qui le premier en a eu l'idée, et de la
plupart des journaux des départements. Elle a pour but d'offir une épée
d'honneur au contre-amiral Dupetit-Thouars. Bien qu'un maximum bien bas
ait été fixé pour chaque offrande, le chiffre de cinquante centimes, une
somme considérable se trouve déjà réalisée par suite de l'influence des
innombrables citoyens qui sont allés se faire inscrire.

Le modèle du tombeau de Napoléon est terminé; voici en quoi consiste ce
spécimen. Il se compose de douze pilastres ayant entre chacun d'eux un
entre-colonnement à jour bordé d'une galerie circulaire. Cette galerie
communique à deux escaliers dont l'issue aura lieu par le souterrain qui
doit communiquer de l'église (près du choeur) à la crypte. Douze figures
de Victoires, tenant chacune une couronne à la main, décorent le
pourtour de celle-ci. Ces statues, d'une proportion gigantesque, sont
adossées contre les pilastres. Au-dessus règne une large frise décorée
d'allégories et de bas-reliefs. Le sarcophage qui doit renfermer le
cercueil impérial ne dépasse pas le niveau du sol. Cette mesure a été
adoptée, afin de ne rien ôter de l'harmonie générale de l'architecture
du dôme, et de lui conserver tout le cachet historique de l'époque de
Louis XIV. A la hauteur du sol, et tout autour de la crypte, est établie
une enceinte bordée d'une balustrade à hauteur d'appui, d'où le public
pourra voir tout l'ensemble du monument. Il n'a été fait sur ce modèle
aucune inscription. La commission a décidé qu'on y graverait seulement
le nom de Napoléon, Enfin, on a décidé que l'épée de l'empereur, ainsi
que son chapeau, la couronne impériale, la couronne de fer et la
décoration de l'ordre de la Légion d'honneur, qu'il a instituée et qu'il
portait à Sainte-Hélène, seraient déposés sur sa tombe.

M. de Sausm, évêque de Blois et doyen de l'épiscopat français, vient de
mourir au chef-lieu de son diocèse, il était né le 11 février 1756.
C'était un proche parent de Condorcet. Après avoir été grand vicaire de
Valence, il fut nommé évêque de Blois lors du rétablissement de ce siège
épiscopal en 1822. Nommé plus tard à l'archevêché d'Avignon, il refusa.
Il refusa également la croix d'honneur: «J'ai assez, dit-il, de ma croix
d'evêque.» Vivant trés-modestement, il employait ses revenus à des actes
de bienfaisance.--Monseigneur l'évêque de Blois rendait le dernier
soupir le 6; le 7, M. de Tournefort, évêque de Limoges, succombait à une
longue et douloureuse maladie, dans sa quatre-vingt-troisième année. Son
testament, déposé au greffe du tribunal, établit que ce prélat meurt
dans un état de pauvreté complète, et ne laisse pas de quoi pourvoir aux
frais de son inhumation.



Chronique musicale.

THÉATRE-ITALIEN: _Corrado d'Altamura; I Puritani_.--L'ORPHÉON.--THÉATRE
DE L'OPERA COMIQUE: _Oreste et Pylade_.

Vraiment le Théâtre-Italien est d'une activité merveilleuse et qui
devrait faire rougir de honte nos deux théâtres lyriques français. En
six mois, il fait autant ou plus de besogne que ses deux concurrents
n'en font dans toute une année. Nous avons déjà rendu compte de
_Belisario_, de _Maria di Rohan_, du _Fantasma_, sans compter les
reprises d'ouvrages anciens, auxquels des chanteurs nouveaux donnaient
un vif attrait. Voici une dernière reprise et un dernier opéra inconnu
jusqu'ici en France, qui vont clore dignement une saison si bien
employée.

L'opéra nouveau est intitulé: _Corrado d'Altamura_. Il a trois actes, on
plutôt deux actes, dont le premier est divisé en deux parties, pour
ménager l'attention des auditeurs. Il est de M. Frédéric Ricci, jeune
compositeur italien qui a fait tout exprès le voyage pour le faire
représenter et assister aux répétitions.

On n'exigera pas de nous de grands détails sur le libretto que M.
Frédéric Ricci a mis en musique. Corrado n'est pas un géant comme le
sont d'ordinaire les héros d'opéra: c'est un père, un père tendre, qui
adore sa fille et n'entend pas raillerie sur les mauvais tours qu'on lui
joue. C'est ce qu'un certain chevalier félon, appelé Roger, apprend
bientôt à ses dépens.

Roger s'est fait aimer par la belle Delizia, fille de Corrado, ou
Conrad. Il lui a promis mariage; il porte à son doigt l'anneau des
fiançailles, gage de leur foi mutuelle. Il doit l'épouser après la
campagne. Mais le drôle est ambitieux. Le grand chancelier de Sicile,
qui ne sait rien des engagements de Roger, lui offre sa fille, et Roger
accepte sans se faire prier. La fille d'un chancelier est bonne à
prendre. Mais Bonello ne laissera pas le crime s'accomplir.

Bonello est un brave jeune homme, assez joli garçon, bien que sa
poitrine étale un embonpoint un peu trop féminin, qui nourrit en secret
pour Delizia une affection délicate. Il a vent de ce qui se passe, et il
en avise le papa Conrad, qui se met dans une grande colère. Tous deux,
et avec eux Delizia, se mettant en route pour Palerme, et arrivent chez
le chancelier au moment même de la célébration du mariage. Delizia
parait la première et montre son anneau; Conrad et Bonello disent à
Roger une foule de choses désagréables, auxquelles celui-ci n'a rien à
répondre. Jugez de l'indignation du chancelier! Le mariage est rompu, et
le maraud, débouté, va cacher on ne sait où sa honte, sa jolie figure et
ses cheveux en tire-bouchon. Car ce drôle était coiffé tout justement
comme un roi d'Assyrie ou comme une vieille Anglaise, et, nous
l'avouons, il nous est difficile de pardonner à Delizia un attachement
si vif pour un homme aussi ridiculement accommodé. Nous le demandons à
toute femme qui a du sens, voudrait-elle d'un amant coiffé en
tire-bouchon?

Delizia finit par être tout à fait de notre avis. Elle ne se pardonne
pas à elle-même d'avoir eu si peu de discernement; elle se met au
couvent pour expier son erreur. Le moyen le plus sûr de réparer un
mauvais choix serait pourtant d'en faire un meilleur: c'est notre
opinion, du moins, et celle de Bonello, et aussi celle de Conrad; mais
Delizia est en train de faire des sottises. Bonello jure de se venger
sur son rival. Quant à Conrad, il ne jure rien; mais Roger venant tout à
coup se présenter à lui, il profite de l'occasion, il provoque son
ennemi, le force à se battre, et lui perce la poitrine d'un grand coup
d'épce. Quand il a le poumon gauche ainsi coupé en deux, Roger revient
chanter un duo avec Delizia, puis un quatuor avec la même, Conrad et
Bonello; et nous déclarons que jamais il n'a eu la voix si fraîche, si
pure et si retentissante. Voilà sans contredit une admirable recette, et
nous la recommandons à M. Léon Pillet, qui cherche partout des ténors.
Au lieu d'aller en Italie, que ne fait-il ouvrir la poitrine à M. Marié?

Ce libretto est, comme on le voit, aussi innocent que tout autre. Voilà
les fleurs poétiques que produit aujourd'hui la terre qui porta jadis
Métastase, Casti et Da Ponte. Heureusement la partition vaut un peu
mieux que le livret. Non pas que nous la donnions pour un chef-d'oeuvre,
l'Italie n'enfante plus de chefs-d'oeuvre; et des deux côtés des Alpes
il semble que pour le moment, l'art se repose, comme un champ que trop
du culture a épuisé.

M. Ricci n'a fait qu'une oeuvre éphémère comme tant d'autres... raison du
plus pour que nous soyons indulgents à l'égard de ce compositeur. Ne
faisons pas à son amour-propre des blessures que la postérité ne guérira
pas. A tout prendre, sa partition n'est point ennuyeuse; on l'écoute
sans fatigue, et quelquefois on l'entend avec plaisir. M. Ricci est
mélodiste, comme tous les Italiens, et même ses mélodies ont de temps en
temps une apparence d'originalité qui ne déplaît pas. Il s'attache à
varier ses mouvements et ses rhythmes, et l'on n'est pas tenté de
prendre son opéra pour un seul morceau _infiniment trop prolongé_. Ce
qui lui manque surtout, c'est ce qu'on acquiert avec de l'étude et de
l'expérience, nous voulons dire l'art des préparations et des
développements, l'art de coordonner les différentes parties d'un
morceau, et de lui donner une forme convenable. Il n'est pas grand
harmoniste, et module parfois assez maladroitement; mais enfin il a des
idées, ce qui est une grande qualité par le temps qui court.

On a remarqué la cavatine assez gracieuse de Delizia, au premier acte,
le début de son duo avec Roger, l'air de Conrad, fort bien chanté par M.
Ronconi,--bien qu'avec un peu trop de violence peut-être,--et des
couplets que l'auteur a mis dans la bouche de Delizia, couplets dont la
fin est gauche et péniblement contournée, mais dont le début est franc
et original. Nous ne parlons pas de la charmante cavatine de Bonello,
que madame Brambilla exécute avec tant de charme: c'est un emprunt que
M. Ricci a fait à son frère aîné. Luigi Ricci, auteur de _Scaramuccia_,
de _Chiaradi Rosenberg_ et de plusieurs autres ouvrages connus.

Le final du second acte produit assez d'effet; il en ferait plus encore
s'il était moins long.

Il y a des qualités dans le duo du troisième, entre Roger et Delizia,
lequel se termine en quatuor et termine la pièce; mais toutes ces
qualités sont perdues pour être employées mal à propos. Il est trop
absurde de faire exécuter un _crescendo_ à un homme blessé à mort, et
qui n'attend que la cadence finale pour expirer.

Le meilleur morceau de l'ouvrage est un petit trio par où débute le
troisième acte: il est fort bien fait; il s'élève de beaucoup au-dessus
du niveau commun; il ne mérite aucun des reproches que nous avons
adressé au reste de l'ouvrage. Que M. Ricci nous donne un nouvel opéra
dont tous les morceaux aient autant de valeur que le petit trio dont
nous parlons, et il peut compter sur nous pour proclamer son génie et
pour célébrer sa gloire.

--_Les Puritains_ n'avaient pas été représentés une seule fois l'an
passé; on les a repris lundi dernier avec un grand éclat. La salle était
pleine, littéralement. Du parterre aux quatrièmes loges, on eût cherché
vainement une place pour un spectateur du plus. L'oeuvre de Bellini a
été accueillie d'un bout à l'autre avec un enthousiasme inexprimable;
elle était, il faut le dire, dignement exécutée: madame Grisi et
Lablache y ont eu les plus belles inspirations. Jamais la voix de Mario
n'avait paru plus énergique ni plus touchante. M. Ronconi, qui
remplaçait Tamburini, a été un peu faible au premier acte; mais il a
pris au second une éclatante revanche, et le célébré duo _Suoni la
tromba intrepida_ a été applaudi et redemandé avec fureur. Hélas! toute
cette admiration et tout ce bruit nous rendront-ils cet aimable et
malheureux jeune homme à qui le ciel avait donné tant de génie, et que
la mort est venue arrêter tout à coup au début d'une carrière qui devait
être si brillante?

--Nous avons donné l'année dernière sur _l'Orphéon_ et les écoles
publiques de chant organisées par D. Wilhem, et dirigées aujourd'hui par
son digne successeur, M. Hubert, des détails assez étendus pour que nous
n'ayons pas besoin d'y revenir. Deux réunions solennelles ont eu lieu
tout récemment dans la grande salle de la Sorbonne; il n'y avait là ni
artistes ni chanteurs de profession, mais de laborieux et modestes
ouvriers (l'élite, il est vrai, des bons ouvriers de Paris), de jeunes
enfants de tous les quartiers, pour qui le chant n'est qu'une étude
accessoire, une noble et morale récréation, des amateurs, en un mot, des
amateurs pris dans les derniers rangs de la société parisienne. Il faut,
dit le proverbe, se défier des concerts d'amateurs. En général, le
proverbe a raison; mais, relativement aux amateurs de _l'Orphéon_, il a
tort. Cette armée chantante, si nombreuse et si bien disciplinée, a fait
entendre successivement plusieurs morceaux des plus grands maîtres, qui
ont été dits avec une justesse et un ensemble, souvent même avec une
pureté, un goût et une délicatesse de nuances qui ont excité, à
plusieurs reprises, l'attendrissement et l'admiration de l'auditoire.

--_Oreste et Pylade_, ouvrage représenté dernièrement à l'Opéra-Comique,
n'est qu'un vieux vaudeville joué aux Variétés vers l'an 1820. Le
compositeur, M. Thys, voyant qu'au lieu d'un poème on ne lui donnait
qu'un vaudeville, a jugé à propos de rendre à M. Scribe la monnaie de sa
pièce; au lieu d'une partition d'opéra, il n'a fait qu'un album de
chansonnettes. La revanche a été complète et éclatante. M. Thys et M.
Scribe sont évidemment deux hommes d'égale force; ils se sont moqués
l'un de l'autre avec beaucoup d'esprit, et un succès égal. C'est la
fable du renard et de la cigogne qu'ils ont mise en action; mais, dans
cette affaire, M. Scribe a été le renard.

Les concerts se succèdent presque sans interruption. Dans un prochain
numéro nous apprécierons le talent des artistes les plus remarquables et
les plus remarqués cette année.



Salon de 1844.

(PREMIER ARTICLE.)

Vendredi soir, 15 mars.

Nous sommes encore tout meurtri; malgré la foule qui assiégeait les
portes du Musée, nous avons pu entrer dans le sanctuaire. Mais notre
coup d'oeil a été rapide, et nos impressions sont encore vagues. Dans
d'autres articles, nous essaierons de faire connaître et d'apprécier les
ouvrages les plus remarquables du salon de 1844. Aujourd'hui nous ne
pouvons que mentionner à la hâte sept à huit tableaux qui nous ont
particulièrement frappé, et donner quelques détails encore incomplets
sur ceux que nos dessinateurs ont déjà pu reproduire. Nous mettons en
pratique les principes sur l'art que M. le baron Taylor exposait, il y a
quelques années, dans un ouvrage remarquable sur le Salon. «Notre
premier but, disait-il, a été d'encourager les artistes par la publicité
que nous offrons à leurs oeuvres. Nous ne renonçons point, ni au désir,
ni au droit de les éclairer de nos conseils; mais notre critique, à
nous, sera toujours amicale et bienveillante, et elle s'efforcera
surtout d'être utile par des renseignements non moins réfléchis que
désintéressés.» Ne semble-t-il pas que ces lignes aient été écrites pour
_l'Illustration_, dont le but, ici, est de populariser les oeuvres les
plus remarquables?

Nous marchons au hasard, sans chercher tel ou tel peintre, sans établir
du catégories, sans même nous préoccuper des noms plus ou moins célèbres
qui honorent la peinture française; et cependant nous aimons à signaler
de grandes oeuvres. Le Salon de 1844 n'est pas aussi faible que bien des
gens se plaisent à le dire; des talents nouveau se sont manifestés, et
nous le constatons avec plaisir; nous leur rendrons la justice qui leur
est due.

M. Adrien Guignet a fait un pas de géant; son _Salvator Rosa chez les
brigands_ est une de ces compositions où tout se trouve; l'effet, la
couleur et l'ensemble. Ces montagnes sauvages, ces routes impraticables,
voilà bien la nature qu'aimait et étudiait Salvator Rosa! Son talent se
retrempait au milieu de ces sites âpres et grandioses. M. Adrien Guignet
a bien compris son sujet, et, ce qui était plus difficile, il l'a
parfaitement rendu. _Salvator Rosa_ est comme une introduction à _la
Mêlée_, non pas imitée de ce maître, mais peinte dans son style, _la
Mêlée_ est une immense composition, si l'on considère la multitude de
personnages qui agissent dans les différents groupes du tableau. Le
mouvement est remarquable; la bataille est arrivée à son apogée:

                       Soldats, fantassins et cohortes,
                       Tombaient comme des branches mortes
                       Qui se tordent dans le brasier

a dit le poète. Nous avons parlé de l'effet du tableau. La couleur en
est vigoureuse, mais, à notre avis, un peu trop bistreuse. L'ensemble,
principalement, fait de cette toile une grande oeuvre. Il ne manque à M.
Adrien Guignet que la réputation; mais, patience, la réputation est
encore plus facile à acquérir que le talent, son paysage et ses dessins
ne le cèdent qu'en importance à _Salvator Rosa_ et à _la Mêlée_.

M. Guignet aîné a exposé plusieurs portraits. Cette fois, la critique ne
pourra, sans injustice, lui être hostile, et reconnaître les brillantes
qualités qui le distinguent. Le style sévère dont cet artiste ne
s'écarte jamais le maintiendra dans une bonne route, et il vaut mieux le
voir sobre de tons, que visant à ce que nous appellerons le
_papillotage_. Son portrait en pied de madame la comtesse de *** est en
tous points hors ligne. Une dignité aristocratique, un maintien noble,
et l'expression des figures de la comtesse et de sa jeune fille, font de
ce portrait une oeuvre à la hauteur de celles des maîtres; jamais M.
Guignet aîné n'avait traité les accessoires avec plus de conscience,
jamais non plus il n'était arrivé à une ressemblance aussi exacte, aussi
poétique, ajouterons-nous.

Son portrait de madame Laetitia Bonaparte est fort beau, et va de pair
avec celui de madame la comtesse de ***. Nous en avons remarqué un autre
qui, dès l'abord, ne nous a point paru être sorti de l'atelier de M.
Guignet aîné, tant la nuance était différente de celle qu'il a adoptée.
Dans cette toile, M. Guignet aîné a abandonné le style sévère, et s'est
mis à la portée de tout le monde. Devons nous le dire, nous qui, par
notre profession de critique, pouvons prétendre avoir de justes notions
sur l'art? ce portrait nous plaît infiniment, quoiqu'il soit moins
irréprochable que les autres du même peintre.

M. Guignet aîné et M. Adrien Guignet sont frères, comme MM. Adolphe et
Armand Leleux. La fraternité, à ce qu'il paraît, est heureuse aux
peintres.

M. Hippolyte Flandrin, ainsi que nous l'avions annoncé, n'a point
exposé, occupé qu'il est de travaux importants pour l'église
Saint-Germain-des-Prés; son frère, M. Paul Flandrin, a voulu dignement
soutenir l'honneur de sa famille. Ses portraits, sans être à la hauteur
de ceux de M. Hippolyte, méritent cependant nos éloges; ils se
distinguent par une pureté de dessin remarquable. M. Paul Flandrin aussi
est portraitiste; mais, avant tout, il est paysagiste. C'est là qu'il
faut le voir à l'oeuvre, et qu'il faut le juger. Nous avons remarqué
avec plaisir que sa manière se modifiait un peu; les paysages qu'il a
exposés cette année n'ont pas cette froideur qu'on reprochait avec
raison à ses productions dernières.

Sa _Vue de Tivoli_ a de belles lignes; elle est bien choisie, les
collines boisées qui s'étendent autour du château ont une grande
fraîcheur.

Ses _Deux jeunes Filles auprès de la fontaine_ sont comme une miniature
à l'huile. Charmant petit tableau, scène antique, inspirée par les
églogues de Virgile.

Les _Bords du Rhône_ (environs d'Avignon) sont peints d'après nature; le
site est agréable; la campagne, chaude comme elle l'est dans le midi de
la France, est rafraîchie à certaines distances par des alluvions du
fleuve. Ce paysage peut s'appeler étude terminée. Là encore, ce qu'il
faut remarquer avant tout, c'est la pureté des lignes et le choix du
point de vue. M. Paul Mandrin fera bien de se préoccuper des
accessoires, qui ne nuisent jamais au principal dans un tableau, et dont
l'absence, au contraire, a souvent rendu une toile incomplète.

Lors de notre visite dans les ateliers, nous vous annoncions que le jury
d'admission serait moins sévère que par le passé; nous espérions qu'il
serait juste.

Il a fait acte de justice en se montrant moins hostile envers M. Corot.

L'_Incendie de Sodome_, par M. Corot, est une belle et large
composition, pleine d'effet, et où se trouvent réunies toutes les
excellentes qualités qui distinguent son talent. Qui pourrait croire
qu'un pareil tableau ait été refusé l'année dernière, et que le célèbre
paysagiste ait été obligé d'en _rappeler_, comme on dit à la
Correctionnelle? M. Corot est bien vengé par ses oeuvres elles-mêmes;
elles protestent éloquemment contre l'exclusion brutale dont elles
avaient été frappées.

La _Sainte Elisabeth_ de M. Glaise est une oeuvre estimable, et par là
nous voulons dire un de ces tableaux bien faits, mais peu saillants, où
il est presque impossible de signaler des défauts, mais où, en revanche,
les qualités n'abondent pas. M. Glaize, plein d'avenir et de talent,
nous remet à l'année prochaine sans doute. Sa _Sainte Elisabeth_ est
bien peinte; la tête a un admirable caractère de piété.

[Illustration: L'incendie de Sodome, tableau par M. Corot.]

M. Auguste Charpentier nous donne une _Adoration des Bergers_, sujet
fréquemment traité, où un grand nombre de peintres ont échoué. M.
Auguste Charpentier s'en est tiré à son honneur, et il y a vraiment lieu
à le féliciter. La composition de son tableau est savamment ordonnée;
les groupes sont habilement disposés; mais pourquoi la couleur
n'est-elle pas plus harmonieuse, et surtout plus vigoureuse? M. Auguste
Charpentier possède un talent de dessinateur si remarquable que nous lui
souhaitons un vrai talent de coloriste. Ses autres ouvrages accusent
tous un incontestable mérite, et les portraits qu'il a exposés
rappellent ceux qui l'ont tout d'abord placé au premier rang parmi nos
portraitistes.

Un jeune peintre, M. Baudron, a droit à nos éloges pour son
_Annonciation de la Vierge_, purement dessinée, de couleur assez
brillante, et où nous avons distingué quelques inexpériences de
composition. M. Baudron appartient à l'école ingriste; son tableau nous
porte à croire qu'il s'est un peu affranchi des règles du maître quant à
la couleur.

M. Adolphe Leleux a déjà fait ses preuves; il a exposé de délicieuses
scènes bretonnes qui l'ont mis du premier coup au nombre des peintres de
genre les plus distingués. Ses _Paysans picards_ sont des portraits
véritables. Rien de plus naïf et de plus naturel, M. Adolphe Leleux a
rencontré ces paysans-là, et nous-mêmes, il nous semble les reconnaître.
Les _Cantonniers navarrais_ sont l'oeuvre capitale du peintre. Ici M.
Adolphe Leleux a agrandi le cercle ordinaire de ses compositions; il a
placé la scène au milieu des montagnes de la Navarre, où la nature est à
la fois vigoureuse comme en Normandie, et chaude comme en Espagne.
L'ensemble du tableau est parfait; les personnages sont gracieusement et
naturellement posés; les montagnes sont d'une couleur excellente;--et
combien leur vue est douce à celui qui les a traversées! Mais, se
demande-t-on, M. Adolphe Leleux aurait-il abandonné la Bretagne pour la
Navarre? Il y aurait chez lui ingratitude; nous aimions tant ses
premiers tableaux bretons! Répondons aux mécontents que M. Leleux
illustre la Bretagne en ce moment, et que, l'année prochaine, il
exposera des Faneuses bretonnes: il n'a pas, d'ailleurs, jeté
exclusivement ses vues sur cette province de la France. Que M. Adolphe
Leleux voyage en Bretagne, ou en Navarre, ou dans les Alpes, il
rapportera toujours de ses excursions de gracieux tableaux. Ne soyons
donc pas exclusifs à son égard, et ne lui imposons pas de limites.

[Illustration: Les Laveuses à la Fontaine, tableau par A. Leleux.]

[Illustration: Bohémienne, pastel par Eugène Tourneux.]

Son frère, M. Armand Leleux, a exposé _les Laveuses à la Fontaine_, une
charmante toile de genre. Deux jeunes filles, paysannes de la forêt
Noire, lavent leur linge dans un abreuvoir placé au milieu d'un chemin
couvert et tournoyant, comme disent les faiseurs de pastorales. Un
cavalier passe et jette sur elles des regards foudroyants. Leur beauté
lui a plu, il a voulu entamer avec elles la conversation, à peu près
comme Jean-Jacques Rousseau en agit avec mademoiselle Galley; mais les
jeunes filles l'ont plaisanté et ont conséquemment excité sa mauvaise
humeur. Composition et couleur méritent nos éloges dans ce petit
tableau; quant au naturel, jamais, peut-être, M. Armand Leleux n'y
arrivera plus complètement. Le seul reproche que nous devions lui
adresser, c'est le manque d'air et de lumière. M. Armand Leleux a fait
de si grands progrès depuis une année, que nous regrettons de ne voir
qu'un seul tableau de lui.

M. Eugène Tourneux, ce jeune émule de Maréchal, qui avait obtenu une
médaille d'or à l'exposition de 1843, expose cette année deux grands
pastels: _les deux Rois mages_, et une _Bohémienne_. M. Eugène Tourneux
a fait de sensibles progrès. Nous reproduisons sa _Bohémienne_,
gracieuse étude d'un charmant effet, qui a l'importance d'une grande
composition.

M. Dauzats, qui, jusqu'alors, n'a point exposé sans captiver l'attention
du critique ou de l'amateur, a envoyé deux tableaux: une bataille, que
nous reproduirons plus tard; une _Mosquée_, que nous reproduisons
aujourd'hui, et qui est un de ses meilleurs ouvrages. Il n'y a rien de
plus gracieux et de plus agréable à peindre que l'Orient, ce pays de la
lumière par excellence. Chaque artiste en a rapporté, d'après ses
impressions personnelles, des études qui, par la suite, sont devenues
des tableaux. Le Salon de cette année abonde en peintures orientales,
dues au pinceau de MM. Decamps, Marilhat et Dauzats. L'Algérie, surtout,
devient le domaine de ce dernier, pour ainsi dire par droit
d'occupation. M. Dauzats possède des qualités depuis longtemps reconnues
et appréciées; il prend la nature sur le fait, et ne l'embellit que
juste ce qu'il faut pour la rendre intéressante, et lui ôter la beauté
trop nue et trop intraduisible avec le pinceau.

[Illustration: Une Mosquée, tableau par M. Dauzats.]

[Illustration: La Sainte Famille, tableau par M. Decaisne.]

M. Decaisne tient un rang honorable parmi les peintres religieux. Sa
_Sainte Famille_ ajoutera encore à sa réputation, surtout si l'on se
préoccupe, avant tout, en la regardant, de la pensée qui y a présidé.
L'enfant-Dieu, placé entre saint Joseph et la sainte Vierge, lève les
yeux au ciel, comme pour dire que là-haut seulement est sa véritable
patrie, et que la terre n'est que sa patrie d'adoption. Les deux autres
personnages sont bien ajustés: cependant, la tête de la sainte Vierge
est loin d'offrir le type de cette divinité que Raphaël avait si bien
comprise. La _Sainte Famille_ de M. Decaisne nous a rappelé la dernière
oeuvre de Bouchet. Sous le rapport du dessin et de la couleur, ce
tableau ne laisse rien à désirer; la correction du dessin est
remarquable, et la couleur ne manque pas non plus de vérité.

[Illustration: Un Prisonnier, tableau par M. de Lemud.]

M. de Lemud débute dans la peinture par un tableau, j'allais dire une
étude peinte tout à fait importante. Ce qui distingue M. de Lemud,
dessinateur lithographe, c'est la grâce et le charme de ses
compositions, c'est la vigueur et la verve de l'exécution, c'est la
couleur;--car, pour lui, le crayon ressemble au pinceau. Si le tableau
de M. de Lemud est un sujet modeste, l'avenir s'offre plus riche, et
bien certainement nous aurons à constater dans la suite de notables
progrès. Le _Prisonnier_ suffit pour entrer dignement dans la carrière.



ROMANCIERS CONTEMPORAINS.--CHARLES DICKENS.

(Suite.--Vol. II, p. 26, 38, 103, 139, 153, 214, 234, 326 et 347.)


Eden en perspective.

Lorsqu'il eut suffisamment examiné le plan de la ville d'Eden, Martin
s'écria:

«En vérité, mais... mais c'est une colonie importante!

--Oui, fort considérable, repartit l'agent.

--Je commence à craindre... reprit Martin, parcourant de l'oeil les
édifices publics, qu'il n'y reste rien à faire pour moi.

--A faire? répliqua l'agent; oh! tout n'est pas bâti; non, pas tout
encore!»

Le soulagement fut réel.

«Le marché, demanda en hésitant Martin, le marché est-il bâti?

--Ceci? dit l'agent, enfonçant la pointu de son cure-dent au centre de
la girouette, du toit; attendez un peu... non... non; le marché n'est
pas bâti.

--Eh! eh! ce ne serait pas une trop mauvaise aubaine pour commencer,
hein! Mark? murmura Martin poussant son compagnon du coude.

--Rare aubaine!» répondit Mark, qui, avec une physionomie sagace, se
tenait debout, regardant alternativement le plan et l'agent.

Un silence mortel s'ensuivit. M. Scadder, pendant les courtes vacances
qu'il accordait à son cure-dent, siffla quelques notes de l'air du
_Yankee doodle_, et souffla la poussière amassée sur le toit du théâtre
en peinture.

«J'imagine, dit Martin, feignant d'examiner le plan de plus près, et
laissant voir, au tremblement de sa voix, toute l'importance qu'il
attachait à la réponse; je présume que vous avez là plus d'un...
plusieurs architectes?

--Pas un seul, répliqua Scadder.

--Mark! murmura Martin tirant sa _Compagnie_ par la manche,
entendez-vous?--Mais qui a donc dirigé toutes les constructions
indiquées là-dessus? ajouta-t-il tout riant.

--Qui sait! le sol étant des plus fertiles, peut-être que les édifices
publics y croissent spontanément!» dit Mark.

Lorsqu'il hasarda ces paroles, il se trouvait du côté du profil mort de
l'agent; mais tout à coup Scadder fit volte-face et braqua son bon oeil
contre lui.

«Touchez mes mains, jeune homme! dit-il.

--Pourquoi faire? demanda Mark, déclinant la proposition.

--Sont-elles sales ou sont-elles propres?» poursuivit Scadder les
étalant toutes grandes ouvertes.

Physiquement parlant, elles étaient incontestablement sales; mais comme
M. Scadder ne les offrait à l'inspection que dans un sens figuré et
comme emblème, de sa moralité immaculée, Martin s'empressa d'affirmer
qu'elles étaient plus blanches que la neige.

[Illustration.]

«Je vous prierai, Mark, ajouta-t-il ave quelque irritation, de ne pas
avancer des remarque» de ce genre, qui, quoique innocentes en
elles-mêmes et sans importance au fond, peuvent déplaire à des
étrangers. Vous me surprenez, vraiment!

--Voilà déjà la Compagnie qui fait des siennes et qui empiète, pensa
Mark; il faut qu'elle s'habitue à n'être qu'un partner dormant,--dormant
et ronflant; c'est là le rôle des Compagnies, à ce que je vois.»

M. Scadder ne dit mot, mais tournant le dos au plan, il enfonça une
vingtaine du fois son cure-dent dans le bois du pupitre, tout en
regardant Mark comme s'il l'eût poignardé en effigie.

«Vous ne nous avez pas dit quel était l'architecte de toutes ces
constructions? fit enfin observer Martin du ton le plus conciliant.

--Inutile de vous inquiéter qui et quel il est, de ce qu'il a construit
ou pas construit, reprit l'agent d'un ton bourru. Peut-être qu'ayant
fait sa main, il est parti avec ses tas de dollars; peut-être n'a-t-il
pas gagné un sou; peut-être était-ce un vagabond fieffé; peut-être un
architecte pour rire! Qu'importe?

--Voilà! ce sont de vos oeuvres, Mark, dit Martin.

--Peut-être, poursuivit l'agent en montrant quelques touffes d'herbe,
peut-être que ce ne sont pas là des plantes venues de l'Eden; non!
Peut-être que ce pupitre, que ce tabouret ne sont pas fait du bois de
I'Eden; non! Peut-être qu'il n'y a pas la queue d'un colon dans l'Eden;
peut-être qu'il n'existe pas un endroit de ce nom dans tout le vaste
territoire des États-Unis!

--J'espère que vous êtes content du succès de votre plaisanterie, Mark?»
dit Martin.

Mais ici, juste à temps et au montent opportun, le général intervint,
et, de la porte, en appela à Scadder, le priant de donner à ses amis
tous les renseignements possibles sur une maison, avec ce petit lot de
cinquante, acres, qui avait primitivement appartenu à la Compagnie, et
qui venait tout récemment de rentrer en sa possession.

«Vous avez toujours la main trop ouverte, général, fut la réplique.
C'est un des lots dont le prix doit monter plus tard. Je le maintiens,
et monter beaucoup encore!

Néanmoins, tout en grommelant, il ouvrit ses livres; et tenant toujours
ou poursuivant, quelque gêne qu'il en pût résulter pour lui-même, au
guet du côté de Mark, il déploya une feuille du registre à l'examen des
étrangers.

«Maintenant, montrez-moi où le lot est situé, dit Martin après avoir lu
avidement.

--Sur le plan? demanda Scadder.

--Oui.»

L'agent se tourna contre la muraille, réfléchit un instant, comme si,
lorsqu'on en appelait à lui, il voulait prouver que son exactitude
allait jusqu'à la minutie; enfin, après avoir décrit en l'air avec sa
main autant de cercles qu'en pourrait parcourir un pigeon messager à
l'instant où il vient de, prendre son vol, il darda la pointe de son
cure-dent tout au travers du grand quai, qu'il perça d'outre en outre.

«Là! dit-il, laissant vibrer le canif fiché dans le mur; c'est là
qu'est le lot!»

Martin lança à Mark un coup d'oeil triomphant, et la _Compagnie_ vit que
c'était affaire conclue.

Cependant le marché ne se termina pas aussi aisément qu'on aurait pu
l'imaginer. Scadder était caustique, âpre et mal monté; il mit plus d'un
bâton dans les roues, tantôt priant les acquéreurs de prendre encore une
semaine ou deux pour réfléchir, tantôt prédisant que la position ne leur
conviendrait point; une autre fois, déterminé, sans rime ni raison à se
dédire et à tout rompre; toujours murmurant des imprécations contre la
folle prodigalité du général. Enfin la totalité de la somme,
singulièrement minime pour un tel achat (et c'était pourtant plus des
quatre cinquièmes du capital apporté par la _Compagnie_ dans
l'entreprise architecturale), les cent cinquante dollars furent comptés,
et Martin se trouva grandi de deux pouces en sa nouvelle dignité de
propriétaire dans le florissant territoire d'Eden.

«Si vous n'étiez pas content, au bout du compte, dit Scadder en
délivrant à Martin les reçus et titres nécessaires, en échange de son
argent, ce n'est certes pas à moi qu'il faudrait vous en prendre!

--Non, non, répliqua gaiement le jeune homme, nous ne vous chercherons
pas querelle... Êtes-vous prêt, général?

--A vos ordres, monsieur; et je vous souhaite, dit le général en lui
tendant la main avec une grande cordialité, joie et repos dans votre
nouvelle propriété. Vous voilà devenu, monsieur, un des citoyens de la
nation la plus puissante, la plus hautement civilisée qui jamais ait
embelli la surface du monde: d'une nation, monsieur, chez laquelle
l'homme est uni à l'homme par un indissoluble lien d'amour, d'égalité et
de confiance. Puissiez-vous, monsieur, vous montrer toujours digne de
votre patrie adoptive!»

Martin remercia, et salua M. Scadder, qui, ayant repris possession de sa
chaise à l'instant où le général la quittait, recommençait à se balancer
de plus belle. Mark se retourna plus d'une fois, en se rendant à
l'hôtel, pour regarder l'agent. Malheureusement c'était le profil
immobile qui se trouvait de son côté, et l'on ne pouvait y démêler
qu'une expression réfléchie et tranquille; mais quelle différence de
l'autre côté! L'homme assurément n'était pas sujet à rire, surtout aux
éclats; pourtant, il n'y avait pas un des plis de la patte d'oie ou de
corbeau étalée sous ses tempes, pas un muscle, une ride de ce visage qui
ne se contractât en une étrange et burlesque grimace; tout riait dans
cette figure, hors la Louche.

Il nous faudrait trop de temps et d'espace pour raconter tout ce que
Martin vit à l'hôtel National. Une ovation; des réceptions solennelles,
auxquelles M. Chuzzlewit dut se prêter bon gré, malgré; les pompeux
discours d'une dame américaine à la tenue majestueuse, mistriss Homing,
qui ne quittait non plus Martin que son ombre, et qu'il se trouva
contraint de reconduire, quoiqu'il ne la connût pas, aux nouveaux
Thermopyles, sur la route d'Eden; c'était plus qu'il n'en fallait pour
mettre le pauvre garçon sur les dents. Les derniers achats des objets
nécessaires au futur établissement des deux associés, et leur séjour à
l'hôtel, que les retards du bateau à vapeur prolongeaient au delà de
toute prévision, avaient tellement réduit leurs finances que, si le
départ eût été encore différé, ils se seraient trouvés dans la même
position que les malheureux émigrants qui, depuis plus d'une semaine,
consommaient leurs provisions avant d'avoir commencé le voyage.
Misérables passagers, enrôlés sur de trompeuses espérances, ils étaient
là entassés dans l'entre-pont; fermiers qui jamais n'avaient vu de
charrue, bûcherons qui jamais n'avaient manié la cognée, charpentiers
qui n'auraient pu assembler une caisse; tous rejetés de leur pays, sans
aide, sans appui, lancés dans un monde nouveau, enfants par
l'expérience, hommes par les besoins!

Enfin, le moment tant de fois désigné, tant de fois reculé, arriva, et
Mark et Martin s'embarquèrent.

L'Anglais trouva à bord quelques passagers de la trempe de M. Bevan, son
ami de New-York, et leur agréable commerce l'eut bientôt ranimé. Ces
nouveaux venus le soulagèrent de leur mieux des sublimes brouillaminis
philosophiques de mistriss Homing, et déployèrent dans leur conversation
un bon sens élevé et des sentiments que Martin ne pouvait apprécier trop
haut.

«Si cette république avait une suffisante dose d'intelligence et de
grandeur, disait Martin, au lieu de forfanterie et de fanfaronnade,
certes les leviers ne manqueraient pas pour la tenir à flot.

--Posséder d'excellents outils et en employer de mauvais, fit observer
Mark, c'est le fait de pauvres charpentiers. Que vous en semble,
monsieur?»

Martin hocha la tête.--«On pourrait croire, dit-il, que la besogne étant
trop au-dessus de leurs visées et de leurs forces, ils trouvent commode
de la brocher n'importe comment.

--Ce qu'il y a de curieux, reprit Mark, c'est que s'il leur arrive de
faire n'importe quoi de passable, l'oeuvre que de meilleurs ouvriers,
avec bien moins de moyens, feraient chaque jour de leur vie, sans y
attacher d'importance, ils se mettent aussitôt à chanter victoire, tout
du haut de leur tête. Comptez, sur ce que je vous dis, monsieur, si
jamais leur arrière se paie, au lieu de trouver que, sous le point de
vue commercial, il peut être avantageux de se libérer, et qu'une
banqueroute n'est pas sans danger, ils sont gens à en faire un bruit, du
vacarme et autant de vanteries et de discours que s'ils étaient les
seuls à payer leurs dettes, et que jamais argent prêté, n'eût été
remboursé avant eux, depuis que le monde est monde. Oh! je les connais,
allez! et vous pouvez compter sur ce que je vous dis!

--Peste! il me semble que vous devenez profond politique! s'écria Martin
en riant.

--Ah! pensa Mark, sans doute à présent que me voilà d'une journée plus
proche de la vallée d'Eden, je jette ma flamme avant de m'éteindre. Au
débarqué je me trouverai tout à fait prophète, qui sait?»

Mark garda pour lui ses prévisions et ses doutes: mais le redoublement
de vivacité qui en fut la suite, l'air réjoui que prit cette physionomie
déjà si joviale, suffisaient à Martin. Quoiqu'il pût quelquefois faire
bon marché de l'inépuisable enjouement de son compagnon; que même, comme
dans l'affaire du Zephaniah Scadder, il trouvât dans son associé un
commentateur trop enclin à la raillerie, l'exemple de Mark n'en relevait
pas moins constamment son espoir et son courage. Peu importe qu'on se
trouvât ou non en humeur d'en profiter, la gaieté était contagieuse, et
quoi qu'on en eut, il fallait y prendre part.

An commencement du voyage, une ou deux fois le jour, ils se séparèrent
de quelques passagers, remplacés aussitôt par d'autres; peu à peu les
villes furent plus clairsemées; bientôt ils naviguèrent plusieurs heures
de suite sans rencontrer d'autres habitations que celles des coupeurs de
bois, et le vaisseau ne s'arrêta plus que pour renouveler sa provision
de combustible. Le ciel, le bois, les eaux, tout le long du jour, et
cette dévorante chaleur qui flétrit tout ce qu'elle touche.

En avant, ils pénétrèrent dans ces vastes solitudes où les rives se
dérobent sous une végétation épaisse et serrée. Là, les arbres flottent
le long du courant, étendent à la surface, du fond des eaux profondes,
leurs longs bras décharnés, glissent des marges du fleuve, et, moitié
nourris, moitié décomposés par ses ondes bourbeuses, descendent avec ses
flots. En avant, ils poursuivirent leur route à travers les jours
pesants et les tristes nuits, sous l'ardeur du soleil et parmi les
brouillards et les vapeurs du soir: en avant, en avant, jusqu'à ce que
le retour parut impossible, et que l'espérance de revoir ses foyers ne
fut que le misérable rêve d'un fou.

Il ne restait que peu de passagers à bord, et ce peu était aussi
décoloré, aussi triste, aussi stagnant que la végétation qui oppressait
la vue. Plus de sons d'espoir ou de gaieté; plus de joyeuses causeries
pour tromper le temps paresseux; plus de petit groupe enjoué qui fit
cause commune contre la triste et pesante impression des objets. Si les
voyageurs n'avaient, par intervalle, avalé quelque nourriture prise à la
gamelle commune, on aurait pu les croire portés par la barque du vieux
Caron, lorsqu'il traîne au dernier tribunal les mélancoliques ombres.

Enfin, ils approchèrent des nouveaux Thermopyles, où, le même soir,
rnistriss Homing devait débarquer. Un rayon de joie pénétra l'âme
assombrie de Martin, lorsque sa compagne de voyage lui communiqua cette
nouvelle. Quant à Mark, il portait sa lumière au-dedans de lui;
n'importe, il ne fut point fâché de la circonstance.

Il était presque nuit lorsque, se rapprochant de terre, le navire
s'arrêta. La rive paraissait escarpée; au-dessus s'élevait un hôtel en
forme de grange, un ou deux magasins en bois, et quelques appentis épars
çà et là.

«Vous passerez la nuit ici pour repartir demain matin, madame, à ce que
je présume, dit Martin.

--Repartir! et pour quel endroit, s'il vous plaît? s'écria la mère des
modernes Graeques.

--Mais pour les nouveaux Thermopyles!

--A qui en avez-vous? Ne les voyez-vous pas?» reprit mistriss Homing.

Martin promena ses regards autour de lui, sur le triste et monotone
panorama qui s'obscurcissait de plus en plus, et fut obligé de convenir
qu'il ne pouvait apercevoir de ville.

«Comment donc? mais c'est là! cria mistriss Homing, montrant du doigt
les appentis.

--Cela! s'écria Martin.

--Cela! Ah vraiment! dites-en ce qu'il vous plaira, les Thermopyles n'en
battent, pas moins Eden, et de la bonne manière!» reprit mistriss
Homing, secouant la tête de la façon la plus expressive.

La fille de mistriss Homing, venue à bord avec son mari, appuya ainsi
que lui cette opinion: et Martin ayant décliné l'offre de se rafraîchir
chez eux, pendant la demi-heure que le vaisseau devait passer en panne,
escorta sa compagne jusqu'au rivage, et revint, d'un air rêveur,
surveiller les émigrants qui transportaient leurs effets à terre.

Mark se tenait près de lui, le regardant de temps en temps à la dérobée,
pour épier l'impression que ce dialogue aurait pu produire. Le brave
garçon désirait voir Martin un peu désenchanté avant d'atteindre leur
destination, afin que le coup fût moins rude. Mais, sauf deux un trois
regards furtifs lancés vers les misérables abris au-dessus de la berge,
Martin ne laissa soupçonner ce qui se passait dans son esprit que
lorsque les roues du vaisseau furent de nouveau en mouvement.

«Mark, dit-il alors, est-ce qu'il n'y a réellement à bord que nous de
passagers pour Eden?

--Aucun autre, Monsieur. La plupart, comme vous savez, sont descendus à
terre le premier jour; le peu qu'il en reste maintenant va plus loin
qu'Eden. Qu'importe, monsieur? nous n'en aurons que plus de place un
bout du compte!

--Oh! sans doute. Mais... je songeais que... Martin s'arrêta.

--Vous disiez, monsieur?...

--Oui, je songeais qu'il était assez bizarre, à ces gens qui vont tenter
fortune, de s'arranger d'un aussi horrible trou que ces Thermopyles, par
exemple, lorsqu'il ne tiendrait qu'à eux de trouver mieux, beaucoup
mieux, dans une bien meilleure situation, et pour ainsi dire sous leur
main.»

Son ton était si éloigné de l'assurance qui lui était naturelle, et
laissait tellement percer une terreur secrète de la réponse de Mark, que
l'excellent garçon en fut ému de pitié.

«Voyez-vous, monsieur, dit-il du ton le plus doux, le plus conciliant
qu'il put prendre pour insinuer l'observation, gardons-nous de monter
trop haut nos espérances; à quoi bon, puisque nous sommes déterminés à
tirer le meilleur parti possible des choses, quelles qu'elles soient?
N'est-il pas vrai, monsieur?»

Martin le regarda sans répondre.

«Eden même, vous le savez bien, monsieur, Eden n'est pas entièrement
bâti.

--De par le ciel, homme! s'écria impétueusement Martin, ne comparez pas
Eden et ces bicoques! Êtes-vous devenu fou? Par tous les... Que Dieu me
pardonne! vous me mettriez hors de moi!»

Après cette sortie, Martin tourna le dos, et se promena sur le pont,
d'allée et de venue, plus de deux heures, sans ouvrir la bouche, si ce
n'est pour dire: «Bonne nuit!» Et le lendemain il parla d'autre chose,
sans plus revenir sur ce sujet.

A mesure que les deux nouveaux citoyens se rapprochaient du terme de
leur voyage, la monotone désolation de la scène environnante croissait,
et devenait telle qu'il ne tenait qu'à eux de se croire entrés dans les
horribles domaines du Désespoir et de la Mort. C'était un plat marécage,
semé de troncs d'arbres pourris. Il semblait que la végétation de la
fertile terre eût fait naufrage en entier sur ces bas-fonds, où,
jaillissant de sa cendre décomposée, pullulaient toutes sortes de
productions immondes et dégoûtantes. Les arbres même ressemblaient à de
gigantesques herbes, engendrées dans le limon par l'âcre soleil qui
desséchait et dévorait leurs cimes. Là, les maladies pestilentielles,
cherchant qui infecter, erraient la nuit en fantastiques brouillards, et
rampaient à la surface des eaux, spectres qui les hantaient jusqu'au
jour. Alors même que brillait le bienfaisant soleil, il ne faisait que
révéler toute l'horreur de ces affreux éléments de corruption et de
mort. Telles étaient les régions fortunées dans lesquelles nos voyageurs
s'enfonçaient de plus en plus.

A la fin on s'arrêta: c'était l'Eden.--A voir le hideux marais qui
portait ce nom, enseveli sous la fange et sous des tas de filaments
d'herbes et de racines entrelacées, on pouvait penser que les eaux du
déluge ne l'avaient abandonné que d'hier.

Le fleuve n'était point assez profond le long de ses rives pour que le
vaisseau prit terre; Mark et Martin descendirent donc dans le bateau
avec tout leur bagage.

Parmi les huttes de bois, en si petit nombre, qu'ils discernaient avec
peine par delà de noirs rameaux, la meilleure aurait pu servir de toit à
vaches ou de grossière étable. C'étaient là les quais, la place du
marché, les édifices publics, etc., etc.

«Voilà un Édenèen qui nous arrive, dit Mark; il nous aidera à
transporter nos effets. Bon courage, monsieur. Holà! hé! ici!»

A travers le brouillard qui s'épaississait, ils voyaient l'homme avancer
vers eux, mais lentement. Il s'appuyait sur un bâton; quand il fut plus
près, ils s'aperçurent qu'il était pâle, maigre, que ses yeux inquiets
étaient profondément enfoncés dans leur orbite. Un habit bleu, d'étoffe
grossière, pendait, en haillons autour de lui; il avait la tête et les
pieds nus. A mi-chemin, il s'assit sur une souche, et leur fit signe de
venir à lui, ce qu'ils firent. Alors, appuyant la main sur son côté
comme s'il souffrait, il chercha à reprendre baleine, tout en attachant
sur eux un regard étonné.

«Des étrangers! dit-il sitôt qu'il mit parler.

--Tout juste, reprit Martin. Eh bien, mon bon monsieur, comment vous en
va?

--J'ai été bien bas d'une mauvaise fièvre, répondit-il faiblement. Voilà
longtemps que je n'ai pu me tenir debout. Est-ce votre butin que je vois
là-bas? ajouta-t-il en montrant leur bagage.

--Oui, monsieur, répliqua Mark. Nous indiqueriez-vous quelqu'un qui put
nous donner un coup de main pour transporter le tout à... la ville? Cela
se peut-il, monsieur?

--Mon fils aîné l'aurait fait, reprit l'homme; mais aujourd'hui il a son
frisson, et il est resté enveloppé dans ses couvertures; son cadet, mon
plus jeune, est mort la semaine dernière.

--J'en suis peiné pour vous, gouverneur, et de toute mon âme, dit Mark
en lui serrant la main. Ne vous inquiétez plus de nous, et donnez-moi
seulement le bras pour que je vous reconduise. Nos effets sont en
sûreté, monsieur, ajouta-t-il, s'adressant à Martin; il n'y a pas presse
autour; nul danger que personne y touche. Ce qui est rassurant tout de
même.

--Non, murmura l'homme, plus personne! C'est là qu'il les faudrait
chercher, poursuivit-il, frappant le sol de son bâton; ou bien vers le
nord, sous les broussailles. Le plus grand nombre, nous l'avons enterré;
les autres sont partis; le peu qui reste ne se hasarderait pas à sortir
de nuit.

--L'air du soir n'est pas des plus salubres, à ce que je comprends? dit
Mark.

--Il est mortel,» reprit le colon.

Mark ne montra pas plus de malaise que si on le lui eût recommandé
connue de l'ambroisie, et donnant le bras au pauvre homme, il lui
expliqua, chemin faisant, la nature de leur achat, et s'enquit de la
position de leur logement futur. C'était tout contre sa hutte, dit
l'habitant d'Eden, si près, qu'il avait pris la liberté d'y emmagasiner
un peu de mais. Il pria ses nouveaux voisins de l'excuser pour cette
nuit, promettant de tâcher de débarrasser leur maison dès le lendemain.
Il leur donna ensuite à entendre, par manière de conversation, et comme
un petit commérage local, que c'était lui qui, de ses propres mains,
avait enterré le dernier propriétaire, information qui n'altéra pas
davantage la sérénité de Mark.

Bref le colon les introduisit dans une misérable loge construite de
troncs d'arbres à peine équarris, qui, la porte étant, dès longtemps
enlevée, ouvrait en plein sur ce paysage désolé et sur la noire nuit.
Sauf le tas de grain déjà mentionné, la hutte était parfaitement vide.
Cependant les nouveaux venus avaient laissé leur malle sur la plage, et
le voisin leur donna, en guise de chandelle, une espèce de torche que
Mark s'empressa de planter au milieu du foyer.

Déclarant alors que la maison avait «un air tout à fait confortable,» il
se hâta d'entraîner Martin jusqu'à la grève, le priant de l'aider à
rapporter leur malle. En allant et en revenant, il parlait, parlait sans
relâche, s'efforçant d'infuser dans l'âme de son compagnon quelque vague
idée qu'au fond ils étaient arrivés sous les plus favorables auspices.

Mais plus d'un homme qui, sous l'empire de la passion, dans l'ardeur de
la vengeance, tiendrait ferme en sa maison démantelée, a vu s'évanouir
son courage à la chute d'un château bâti en l'air; lorsque la hutte
reçut ses propriétaires pour la seconde fois, Martin se jeta le visage
contre terre et fondit en larmes.

«Pour l'amour du ciel, monsieur, s'écria Mark en proie à la plus
profonde terreur, pas de cela! oh! non, monsieur, tout plutôt tout!
Jamais homme, femme, enfant, n'ont tiré et ne tireront secours, fut-ce
pour franchir une haie, de leurs soupirs et de leurs larmes; mauvaise
besogne, qui ne peut servir à rien pour vous; et pour moi c'est bien pis
encore! Il y a de quoi me terrasser tout à plat. C'est la seule chose
que je ne puisse supporter; tout plutôt, monsieur, tout au monde!
«L'expression terrifiée du visage de Mark, qui s'était arrêté pour
parler, tandis qu'à genoux devant la malle il se préparait à l'ouvrir,
en disait encore plus que ses paroles.

«Mille et mille fois pardon, mon cher camarade, répliqua Martin, mais
c'est plus fort que moi; dussé-je en mourir, je ne puis m'en empêcher!

--Vous me demandez pardon, vous! reprit Mark avec énergie, retrouvant sa
bonne humeur ordinaire, et s'empressant de déballer leurs effets. Quoi!
c'est le chef de la maison qui demande excuse à la compagnie? tout est
donc bouleversé! Il faut qu'il y ait désordre dans la maison de
commerce. Il est donc grand temps d'inspecter les écritures et de
dresser l'inventaire! nous y voilà; tout en ordre: ici le porc salé; là
le biscuit; de ce côté l'eau-de-vie, et qui sent fièrement bon encore!
Ah! ah! et notre chaudron étamé; c'est une vraie fortune, que ce
chaudron! Voilà les couvertures, et voici notre bonne hache! qu'on dise
maintenant que nous n'arrivons pas équipés de toutes pièces! Je me sens
cossu comme un cadet de bonne maison parlant pour les Grandes-Indes, et
ayant pour père le président-directeur de la compagnie. Il n'y a plus
qu'à puiser un peu d'eau dans le courant devant la porte, à mêler le
grog,--poursuivit-il, courant dehors et joignant l'action aux
paroles,--et voilà le souper servi et pourvu, je dis, de toutes les
délicatesses de la saison! Allons, monsieur, nous sommes au complet,
prêts à recevoir, prêts à encaisser! Que Dieu nous bénisse, monsieur, ne
sommes-nous pas gais, dispos et mieux approvisionnés que larrons en
foire?» Il était impossible de ne pas reprendre courage dans la
compagnie d'un pareil homme. Martin s'assit par terre, à côté du coffre,
tira son couteau, et mangea et but en désespéré.

«A présent, voyez-vous, dit Mark dès qu'ils eurent fini ce repas
cordial, je vais, à l'aide de votre couteau et du mien, fixer solidement
cette couverture à la porte, ou plutôt à l'endroit où, dans un état de
haute civilisation, ladite porte se devrait trouver. Là, voyez si la
draperie ne représente pas fort bien? va pour la portière! Actuellement,
en poussant la malle tout contre, bouchons l'ouverture en dessous.
Est-ce que cela ne fait pas merveille? et pour finir, voilà votre
couverture, monsieur, et voici la mienne; et qui nous empêche de passer
une bonne nuit?»

En dépit du joyeux préambule, plusieurs heures se succédèrent avant que
Mark pût s'endormir. Il s'était roulé dans sa couverture, avait mis sa
hache sous sa main, s'était couché en travers du seuil, mais il était
trop sur l'éveil, trop inquiet, pour qu'il lui fût possible de fermer
les yeux. La nouveauté d'une situation terrible, la crainte d'être
surpris par quelque animal rapace, ou par quelque autre dangereux
ennemi, une funeste incertitude quant aux moyens de subsistance,
l'appréhension d'une mort prochaine, l'immense distance et les mondes
d'obstacles qui s'élevaient entre eux et l'Angleterre, n'étaient que de
trop fertiles sources d'anxiétés pendant cette silencieuse et
interminable nuit. Quoique Martin s'efforçât de persuader le contraire à
son compagnon, Mark sentait fort bien qu'en proie aux mêmes pensées, il
ne dormait pas plus que lui, et c'était là le plus fâcheux de leur
affaire, car si une fois ils se mettaient à couver, à ressasser leur
détresse, au lieu de s'efforcer énergiquement d'y parer, l'abattement de
leurs esprits devait, sans nul doute, favoriser la morbide influence
d'un climat pestilentiel. Enfin jamais, aux veux de Mark, la lumière du
jour n'avait été mieux venue que lorsque, perçant à travers la
couverture qui leur servait de porte, elle le tira d'un sommeil
convulsif.

En glissant furtivement dehors pour ne pas éveiller son compagnon enfin
assoupi, Mark alla se rafraîchir dans la rivière qui coulait devant leur
porte, puis il donna un coup d'oeil à tout l'établissement. C'étaient
une vingtaine de huttes au plus, dont moitié étaient abandonnées, et qui
toutes tombaient en ruine. La plus désolée, la plus déserte, la plus
abjecte de ces loges, portait, comme de droit, le titre pompeux de
_Banque du crédit national_. Quelques misérables piliers étaient enfouis
autour de la baraque, et perdus sans ressource dans la vase.

Çà et là on découvrait quelques tentatives de défrichement. En deux ou
trois endroits on avait dessiné une espèce de champ où, à travers les
souches et les cendres des arbres brûlés, perçaient quelques maigres
récoltes de maïs. Sur divers points une palissade tracée en zigzag avait
été entreprise; nulle part elle n'avait achevée, et les pieux
pourrissaient à demi enterrés. Trois ou quatre chiens étiques, quelques
cochons aux longues jambes, qui, affamés, erraient à travers le taillis,
cherchant quoi dévorer, un petit nombre d'enfants hâves et presque nus,
qui, bouche béante, regardaient l'étranger de l'entrée de leurs
chaumières, furent les seuls êtres vivants qui se montrèrent à Mark. Une
vapeur fétide se suspendait aux arbustes, aux branches inférieures des
arbres à mesure que, chaude comme l'haleine d'un four, elle s'élevait de
terre; et, à chaque pas de l'Anglais, l'empreinte de son pied se
remplissait de l'eau noirâtre qui partout suintait du sol.

Leur terrain, le lot acheté, n'était qu'un épais fourré où les arbres
rapprochés se poussaient, se coudoyaient l'un l'autre, gênant
mutuellement leur croissance. Les plus faibles, étiolés, se tordaient et
s'allongeaient dans les formes les plus bizarres, comme des êtres
estropiés et perclus; les plus forts, arrêtés dans leur développement
par la pression et le manque d'air, étaient tout rabougris. Autour de
ces troncs irréguliers croissaient de longues tiges de gazon, d'humides
herbes rampantes, et un fouillis épais d'arbustes entremêlés qui ne
formaient plus qu'une masse inextricable, jungle ou mackis noir et
profond, dont les racines ne plongeaient ni dans l'eau ni dans la terre,
mais dans un putride mélangé de l'un et de l'autre, et de leurs propres
débris corrompus.

Mark retourna vers la grève où la veille ils avaient débarqué leurs
effets, et y trouva enfin une demi-douzaine d'hommes à l'aspect blême et
misérable, prêts cependant à l'assister. Ils l'aidèrent à transporter
son bagage dans sa maison de bois. Ces malheureux secouaient tristement
la tête en parlant de la colonie, et ne trouvaient nul confort à donner
à leurs nouveaux concitoyens. Ceux qui avaient quelques ressources
s'étaient empressés de déserter cette plage mortelle; ceux qui restaient
y avaient perdu, qui sa femme, qui ses enfants, des amis, des frères, et
avaient eux-mêmes cruellement souffert. La plupart étaient malades; nul
ne se sentait la force qu'il s'était connue jadis. Tous offrirent
franchement leurs avis et leurs services à Mark, qu'ils ne quittèrent
que pour aller vaquer à leurs différents travaux.

Martin, pendant ce temps, s'était péniblement levé; mais le changement
produit par une seule nuit sur toute sa personne était effrayant: pâle,
faible, il se plaignait de douleurs et de défaillance dans tous les
membres; sa vue s'était obscurcie, sa voix s'éloignait. Pour Mark,
rassemblant toute son énergie, plus vigoureux, plus actif à proportion
que leur position devenait plus critique, il alla enlever la porte d'une
des cases abandonnées et revint l'adapter à leur propre logis; après
quoi il courut chercher une espère de banc grossier dont il avait fait
la découverte chemin faisant, et qu'il rapporta en triomphe. Ayant fixé
ce meuble précieux en dehors de leur hutte, il posa dessus le précieux
chaudron étamé et différents ustensiles, de façon à représenter une
espèce de buffet. Ravi de l'arrangement, il roula ensuite la tonne de
farine dans un coin de la maison, où il la dressa debout en manière de
tablette de décharge. Quant à la table à manger, rien ne pouvait mieux
en tenir lieu que leur grand coffre; Mark le consacra solennellement à
cet emploi. Les habits, couvertures, manteaux furent pendus aux parois,
à des chevilles et à des clous; enfin Mark s'empara d'une grande
pancarte disposée par Martin à l'hôtel National, lorsqu'il était dans
l'enivrement de ses espérances, et l'inscription _Chuzzlewit et Comp.,
architectes et inspecteurs généraux_, fut déployée et clouée à l'endroit
le plus apparent de la façade de la baraque, comme si la cité d'Eden eût
été une vraie ville, et que les nouveaux ingénieurs eussent eu sur les
bras plus d'affaires qu'ils n'en pouvaient entreprendre.

«Voici les outils,» s'écria Mark apportant la boîte aux instruments de
Martin et fichant le grand compas droit au milieu d'un tronc d'arbre
coupé devant la porte, «Je les mets un peu en avant, ajouta-t-il, pour
qu'on sache que nous sommes bien pourvus. Maintenant, vienne qui voudra.
Quiconque a une maison à bâtir n'a qu'à se dépêcher de s'adresser à
nous, avant que nous ayons quelque autre ouvrage en train.»

Vu l'intensité de la chaleur, la matinée avait été plus que
raisonnablement employée; mais sans s'accorder une minute de repos, bien
que la sueur coulât de tous ses pores, l'infatigable Mark s'éclipsa et
reparut, sortant de la maison, armé d'une hache, prêt à mettre à
exécution, à l'aide de son outil, toutes sortes d'impossibilités.

«Nous avons de ce côté un vieux vilain arbre, monsieur, que j'aimerais
mieux voir à bas que debout. A ce soir le four, n'est ce pas? C'est un
fameux pays que l'Eden pour la terre glaise, tout de même, et la glaise
c'est bon à tout!»

Mais Martin ne répondait mot. Il était demeuré assis tout le temps, la
tête dans ses mains, absorbé dans la contemplation de l'eau qui coulait
à ses pieds, songeant peut-être que ces ondes ne fuyaient si rapides que
pour aller gagner la haute mer, route de cette patrie qu'il n'espérait
plus revoir.

Les coups vigoureux que Mark déchargeait sur son arbre n'eurent pas plus
de succès pour tirer Martin de sa profonde méditation: voyant échouer
ses efforts, l'associé laissa de côté toute besogne et s'en vint trouver
son maître.

«Courage! De grâce ne vous laissez pas aller ainsi, monsieur, dit le
pauvre garçon.

--Oh! Mark, reprit son ami, qu'ai-je fait en toute ma vie pour mériter
un pareil sort!

--Ah! par exemple, monsieur, quant à cela, répondit Mark, tout ce que
nous avons de gens ici en pourraient dire autant, et quelques-uns,
peut-être, à plus juste titre que vous, ou moi. Allons, monsieur,
remontez-vous, mettez-vous à faire quelque chose. Voyons; si vous
écriviez à Scadder pour lui faire quelques observations personnelles,
est-ce que cela ne vous soulagerait pas un peu?

--Non, dit Martin, secouant tristement la tête, il n'y a point de
remède.

--S'il en est ainsi, monsieur, vous êtes malade, il faut vous soigner et
vous guérir.

--Ne vous inquiétez plus de moi, reprit Martin; faites pour vous ce que
vous croirez le mieux. Bientôt vous n'aurez plus qu'à songer à vous
seul; puisse alors Dieu vous renvoyer au pays et me pardonner de vous
avoir amené ici! Pour moi, je suis destiné à mourir là, sur cette terre;
je l'ai senti en y mettant le pied. Eveillé, assoupi, je n'ai rêvé qu'à
cela toute la nuit.

--Je craignais tout à l'heure que vous ne fussiez malade, dit Mark avec
tendresse; maintenant, j'en suis sûr. C'est une crise, un léger accès de
fièvre attrapé au milieu de toutes ces rivières de malheur. Mais, Dieu
vous bénisse, ce ne sera rien. C'est seulement pour s'acclimater: eh, ne
faut-il pas que chacun paie son petit tribut au climat et à la saison?
C'est général, vous le savez bien.»

Martin se contenta de soupirer en branlant la tête.

«Attendez-moi une demi-minute! s'écria vivement Mark; je ne fais qu'une
course jusque chez nos voisins pour leur demander ce qu'il faut prendre,
en emprunter un peu, et vous le rapporter; après quoi, comptez que
demain vous vous trouverez aussi gaillard, aussi fort que jamais. Je
reviens comme l'éclair. Seulement, ne vous découragez pas, ne vous
affectez pas, je vous en supplie, tandis que je serai absent!»

Jetant sa hache, il partit aussitôt. A quelque distance, il s'arrêta,
regarda derrière lui et repartit comme un trait.

«Maintenant, Mark Tapley, se dit le brave personnage en s'administrant
un bon coup de poing sur la poitrine, par manière de cordial, faites
attention à ce que je me fais l'honneur de vous dire, mon garçon; les
choses vont aussi mal que vous avez jamais pu le désirer, mon bon ami,
et vous n'aurez de votre vie meilleure occasion de mettre à l'épreuve
votre bonne et joviale humeur. En avant donc, Mark Tapley, c'est le
moment ou jamais de faire contre mauvaise fortune bon coeur!»

(_La fin à un prochain numéro._)



Courrier de Paris.

Les comédiens n'ont jamais eu la réputation d'amasser des lingots d'or
ni de devenir millionnaires; on pratique, dans cette vie de théâtre, une
philosophie qui conduit rarement au Potose; ce n'est pas qu'on y
contracte le mépris des richesses, on les estime fort au contraire et on
leur tend la main volontiers; mais on ne sait pas les retenir, et
l'argent qui entre par une porte sort bientôt par l'autre. Je sais bien
qu'il s'est opéré, depuis assez longtemps, une notable révolution dans
cette insouciance des artistes; ils se sont laissés aller à la pente du
siècle qui va droit à l'utile et au réel; depuis que l'art est devenu
une exploitation et le théâtre une affaire, depuis que dans le talent ou
le génie ce qu'on cherche avant tout, ce sont les gros revenus, nous
avons--ô métamorphose!--des jeunes premiers plus exacts que Barême, des
Célimènes qui achètent des rentes, et des danseuses qui mettent à la
caisse d'épargne. Mais ce sont là des exceptions, et chez la plupart le
naturel l'emporte; pour quelques comédiens bien rentés, que
d'autres--souvent même des plus illustres--ont, comme Clairon, une
vieillesse voisine de l'indigence! D'ailleurs cette nation comique est
infime; elle s'étend depuis la Mélopomène en crédit, qui se drape
fièrement dans sa pourpre, attirant à elle les billets de banque,
jusqu'à la Zéphirine vagabonde qui promène, de Pontoise à
Brives-la-Gaillarde, Chimène et Hermione sans sou ni maille; elle va de
la prima donna qu'on charge de couronnes, à la pauvre chanteuse qui ne
récolte que des sifflets et des pommes cuites; du ténor traîné dans une
élégante calèche par deux chevaux hennissant, au ténor en patache ou
crotté jusqu'à l'échine. Aujourd'hui les Melchiors Zapatas ne sont pas
plus rares que du temps de Gil Blas, et l'eau claire continue à couler
sur leur route, pour tout potage.

On a songé à mettre un peu de vin dans cette eau, et cette pensée toute
prévoyante a donné naissance à une caisse des artistes dramatiques; les
talents les plus célèbres et les plus humbles en sont les tuteurs et les
patrons; la caisse est alimentée par des dons individuels et--puisque le
bal intervient aujourd'hui dans tous les actes de bienfaisance--par un
bal annuel. L'Opéra-Comique prête sa salle élégante à cette danse
philanthropique; l'année dernière, la recette à dépassé 35,000 fr.;
cette année, la somme n'a pas été moins agréable et moins solide. Cet or
donné pour la plupart par la curiosité, le désoeuvrement et le plaisir,
se convertit le lendemain en bonnes rentes sur l'État; Melchior Zapata
finira donc par être rentier sur ses vieux jours, pour peu que la caisse
continue à prospérer, et ses croûtes de pain détrempées au courant des
fontaines se changeront en brioches.

Le bal a commence à minuit; la foule était considérable; ce n'étaient
pas les acteurs, bien entendu, mais les actrices, que cette foule venait
voir; mi ne saurait croire combien de gens donneraient le meilleur de
leurs chevaux pour approcher seulement pendant une seconde de ces reines
du drame, de la comédie, de l'opéra et de la danse, et entendre le
frôlement de la robe de Rachel, de Fanny Ellsler et de Grisi! Et en
effet pour le public cloué dans sa stalle d'orchestre, enfermé dans sa
loge, assis sur les banquettes du parterre, la rampe est une barrière
infranchissable; il semble qu'il ne soit permis qu'à des êtres
privilégiés et surnaturels de communiquer avec ce monde des coulisses;
et si par hasard une comédienne fameuse et un comédien célèbre viennent
à passer dans la rue, comme le premier venu, vous voyez tous les regards
se tourner sur eux avec stupéfaction; on dirait, à voir et étonnement,
qu'il n'est pas encore prouvé que les comédiens marchent sur deux pieds
et portent le nez au milieu du visage comme la plupart des mortels.

Ici, du moins, les curieux ont pu se satisfaire: le théâtres de Paris
avaient envoyé à ce bal l'élite de leurs actrices, les plus célèbres et
les plus aimées; et plus d'un joli minois, dont le talent est encore à
faire, s'indemnisait sur la réputation de sa taille, de ses yeux, de son
sourire et de sa sensibilité.--Mademoiselle Rachel se faisait remarquer
dans une loge d'avant-scène par le sérieux de son attitude et de son
costume, digne de la gravité de Mélopomène. Dans la loge opposée, le
Vaudeville souriait du sourire de madame Doche, vêtue de blanc et
couronnée de fleurs; mademoiselle Déjazet portait de la poudre, et
semblait toute prête à risquer encore une aventure de Richelieu.
Cependant l'orchestre donne le signal, et peu à peu toutes ces
demoiselles se mettent en danse; les dames patronnesses elles-mêmes
descendent de leurs places officielles, bouquet en main, couronne en
tête, et se mêlent aux quadrilles; on remarque particulièrement le mol
abandon de la jolie mademoiselle Saint-Marc du Vaudeville, et le teint
florissant de mademoiselle Denain du Théâtre-Français. Bientôt tout
danse: de la duègne à l'amoureuse, de la princesse à la soubrette, de
l'Agamemnon au Frontin, et du tyran à la victime... Alcide Tousez et
Hyacinthe, la fleur des pois, se sont distingués, par leurs grâces
exquises et leur galanterie raffinée, dans cette fête dramatique qui ne
s'est terminée qu'à cinq heures du matin.

Le carnaval vient, définitivement de rendre le dernier soupir; la
mi-carême a vu le suprême effort de sa gaieté et éclairé le dernier jour
de son règne; l'enterrement s'est fait sans rémission, au bal de l'Opéra
du jeudi 14 mars, présent mois; il n'y a plus à y revenir, et tout est
dit; le carnaval est bien mort... jusqu'à l'année prochaine. Quelques
masques ont encore couru les rues, pour n'en pas perdre tout à fait
l'habitude; et la mi-carême a frappé bruyamment aux portes de Musard,
qui s'est mis sous les armes en reconnaissant sa voix, et l'a fait
galoper à grand orchestre. La mi-carême n'est autre chose, en effet, que
le carnaval affaibli et un peu blême; il n'a rien de nouveau à nous
montrer ni à nous apprendre; j'excepte cependant la fête des
blanchisseuses, qui lui appartient en propre, et dont nous donnons ici
une esquisse. Vous voyez cette foule assemblée sur une des rives de la
Seine, au pont d'Austerlitz ou au pont Royal, peu importe; vous entendez
ces cris et ce tumulte: c'est la fête des blanchisseuses qui va
commencer; il s'agit de nommer une reine, et toutes les ambitions
s'agitent. Le système électif est en usage dans le royaume des
blanchisseuses; la charte du battoir le consacre; mais elle n'accorde le
droit d'élire qu'à un seul et unique électeur, et cet électeur se nomme
le hasard. A qui le hasard donnera-t-il aujourd'hui la couronne?
demandez à ce magicien, son agent secret; c'est lui qui tient l'urne où
se cache la fève fatale qui va décider du sort de cette royauté; maître
hasard a prononcé; la fève est échue à la blanchisseuse que vous voyez
là; peut-être même n'est-ce qu'une ravaudeuse; n'avons-nous pas vu des
royautés parties de moins encore?

[Illustration: Matinée d'enfants costumés.]

Dès que la reine est proclamée, les vivat retentissent; on agite les
bannières, on entonne les hymnes et les chansons; puis le grand maître
des cérémonies annonce que le cortège royal est prêt et que l'heure est
venue de montrer Sa Majesté par la ville. Sa Majesté ne se fait pas
prier; parée de fleurs et vêtue de sa robe des dimanches, elle monte
dans sa... charrette de blanchisseuse; et aussitôt sa cour, ses dames
d'honneur, ses grands officiers, ses sujets et ses sujettes la suivent,
promenés comme elle dans leur équipage naturel; c'est véritablement ce
qu'on peut appeler une reine et une cour populaires; aussi Sa Majesté ne
dure-t-elle qu'un jour; si son pouvoir s'étendait au delà de
vingt-quatre heures, il va sans dire qu'elle finirait par se
dépopulariser, comme tant d'autres, et par prendre des airs absolus; les
haines et les querelles éclateraient dans le royaume des blanchisseuses.
Dieu! quelle anarchie dans le pli des chemises et le savonnage des
bonnets et des collerettes! La charte des blanchisseuses a donc montré
de la sagesse en bornant la royauté à un seul jour, qui s'appelle le
jeudi de la mi-carême; mais si son autorité est éphémère, elle est du
moins joyeuse, et exempte de tous soucis et de tous combats. Tant que le
jour dure, la reine est saluée par les acclamations des passants et
entourée de l'amour de ses sujets, et le soir elle finit gaiement son
règne à la Courtille, et abdique sans remords et sans crainte, après un
bon repas... Si Sa Majesté a fait quelque tache à son manteau royal,
elle a du moins l'avantage de pouvoir le blanchir et le repasser
elle-même.

Il y a longtemps qu'on l'a dit: il n'y a plus d'enfants; j'ai vu l'autre
jour un marmot qui fumait un cigare avec l'aplomb d'un tambour-major; et
hier, chez madame de C..., une petite fille de dix ans dansait la polka
avec la coquetterie et la vivacité d'une lionne expérimentée; c'est que
nous avons aussi des bals d'enfants; pourquoi ces chers petits ne
danseraient-ils pas, en effet? La danse sied surtout à leurs fraîches
couleurs, à leur vif et limpide regard, à leur humeur rieuse et légère.
Quoi! nous voyons des barbes grises et des crânes chauves se donner des
passe-temps d'Adonis et de zéphyrs, et nous refuserions cette joie à
tous ces chers amours à peine éclos? Le bal d'enfants commence donc à
devenir à la mode; il y en a eu plusieurs cet hiver, un chez madame la
comtesse de P..., un autre chez la baronne D..., un troisième chez M. le
prince de S... Dans ces nuits enfantines, madame de C..., dont nous
parlions tout à l'heure, a obtenu le prix de l'élégance et de
l'originalité; les billets d'invitation, écrits au nom des deux petites
filles de madame de C... anges gracieux et blonds, étaient, ainsi
conçus: «Lucile et Armand de C... priant leurs amis et leurs amies A,
B, C, D, E, F, G, H, I, J, K, L, M, N, O, P, Q, R, S, T, U, V, X, Y, Z,
de leur faire le plaisir de venir passer la soirée chez eux, mardi
prochain, 11 mars 1844.

«On est libre d'apporter son papa et sa maman.

«Les bonnes seront déposées dans l'antichambre, pour moucher.

«Il y aura un violon et des confitures.»

Tout l'essaim joyeux est venu. C'étaient bien les plus jolis minois de
petites filles qu'on puisse imaginer, et les plus charmants bonshommes
qui aient jamais été créés et mis au monde. Le costume était de rigueur.
II y en avait de rares et de délicieux, grecs, italiens, du Nord et du
Midi, de l'Occident et de l'Orient. Rien de plus piquant que le jeune
D... en Cromwell; rien de plus gracieux que mademoiselle A..., âgée de
sept ans, en robe et en coiffure à la Ninon. On voyait des Sémiramis de
deux pieds et des Louis XIV haut comme ma botte. Le fils du lieutenant
général L..., en veste de hussard, relevait alternativement sa terrible
moustache, et demandait à boire à papa. Gustave Saint-H..., fraîchement
sorti de nourrice, avait chaussé des bottes à l'écuyère, endossé
l'uniforme des chasseurs à cheval de la garde impériale; redingote grise
et petit chapeau; c'était le chat botté allant à la bataille
d'Austerlitz.

Au premier signal de l'orchestre, il fallait voir comme toute cette
nation heureuse s'est mise en danse!... Mais tout à coup, je ne sais par
quelle subite métamorphose, tous ces enfants n'ont plus été des enfants
pour moi: à la taille près, c'étaient les mêmes mines, les mêmes
coquetteries, les mêmes fatuités, les mémes jalousies qu'on voit dans
nos bals à nous autres grands enfants. Les petites filles regardaient du
coin de l'oeil si quelqu'un ne les admirait pas et les petits garçons
s'efforçaient d'attirer l'attention de ces demoiselles et d'éloigner les
concurrents. Il n'y a plus d'enfants, vous dis-je.

Le souper a été vif et galant. Toute cette ruche bourdonnante s'est
jetée sur les sucreries et les gâteaux, et les a pillés comme un
parterre, laissant à peine quelques débris; et puis on s'est séparé,
emportant la moitié du dessert dans ses poches.

Cette fête laissera de longs souvenirs, et se transmettra de bambins en
bambins. Un savant historien, membre de l'Académie des Inscriptions et
Belles-Lettres, se propose d'en consacrer la mémoire dans le _Journal
des Enfants_. Mais tout n'est pas rose dans la vie: si les marmots
bénissent en général madame C... pour les doux loisirs qu'elle leur a
donnés, d'autres lui gardent rancune. On ne fait pas plaisir à dix
personnes sans faire de la peine à vingt autres; un ne gagne pas une
amitié sans qu'une haine ne pousse aussitôt à côté. C'est ce qui est
arrivé à madame de C... pour ce mémorable bal. Elle n'avait invité que
des enfants au-dessus de trois ans; tous les enfants au-dessous sont
furieux. Madame de C... a soulevé des inimitiés implacables dans le
biberon, et le petit Ferdinand B..., quittant tout à coup le sein de sa
nourrice, s'est écrié: «Quand je rencontrerai cette madame de C..., je
ne la saluerai pas!»

[Illustration: Promenade des Blanchisseuses, à Paris, le jour de la
Mi-Carême.]

Le goût de la danse va si loin, qu'il gagne jusqu'aux quadrupèdes.
Plusieurs journaux ont publié des détails sur un bal de l'espèce animale
donné chez madame la duchesse de ***. Faut-il nommer les choses par leur
nom? ce bal était un bal... un bal... de chiens! Madame la duchesse de
***, qui a des fantaisies canines très-prononcées, a mis son salon à la
disposition de tous les griffons, épagneuls et king's-Charles de sa
connaissance. Il va sans dire que les petits chiens de madame la
duchesse en ont fait les honneurs. Les invitations avaient été envoyées
en leur nom. On dit que, de mémoire de chien, on n'a vu une société plus
nombreuse et mieux choisie. On entrait à quatre pattes et l'on dansait
sur deux. Le griffon de madame de N..., paré, musqué, poudré, ciré, a
ravi tous les coeurs par la grâce de sa danse; la levrette de la
marquise Z... a obtenu les honneurs d'un aboiement général.

Le lendemain, on a pu lire sur les grands murs de la ville l'avis
suivant: 500 fr. de récompense à qui rapportera rue de la Paix,
numéro..., un grillon couleur de feu, portant au cou une faveur rose...
Sans doute c'est un danseur qui, en sortant du bal de madame la duchesse
de ***, aura laissé sa raison au fond de sa pâtée, et se sera perdu en
route.

Cinq cents francs pour un griffon! Et si un pauvre homme, mourant de
faim, allait tendre la main par là, cette âme si sensible lui dirait
probablement: «Passe ton chemin, je n'ai pas de monnaie!»

Ducros a paru devant ses juges: un arrêt de mort vient de frapper ce
criminel de vingt ans. Les détails du procès attristent l'âme. On ne
saurait sans horreur songer à tant de sang-froid dans un crime si grand
et dans un âge si voisin de l'adolescence. Ducros a dit, des mots d'une
naïveté effroyable, celui-ci, par exemple: «Je m'étais présenté deux
fois chez madame veuve Sénepart, sans avoir le plaisir de la rencontrer;
la troisième fois j'ai été plus heureux.»--Cette troisième fois, Ducros
étrangla la malheureuse femme.--Après avoir assassiné la mère, il va
chez le fils, auquel il tend la main; puis il fait sauter les
petits-fils sur ses genoux. «J'ai joué avec eux toute la soirée, et je
leur ai fait des cocottes.» En quittant ces pauvres innocents enfants,
Ducros, pour finir sa soirée, entre dans un spectacle, non pas au
boulevard du Temple, où il aurait pu trouver du moins de sombres drames,
en rapport avec sa conscience, mais au théâtre des Variétés, où il
assiste à une pièce bouffonne? «J'éprouvais le besoin de me distraire et
de m'égayer un peu,» a-t-il dit.--Ducros s'est pourvu en cassation
contre l'arrêt qui le condamne.

On connaît l'accident arrivé l'autre jour à M. Habeneck, le célèbre
violoniste et chef d'orchestre de l'Académie de Musique. Dimanche
dernier. M. Habeneck, au moment d'aller diriger le dernier concert du
Conservatoire, fit une chute dans les coulisses de l'Opéra. La chute fut
rude, et quand on releva M. Habeneck, on s'aperçut qu'il avait le bras
cassé. Cependant il était attendu; l'heure s'avançait: point d'Habeneck;
le public commençait à s'impatienter. Un homme s'avançant sur
l'estrade,--c'était Trévot le chanteur,--fit les trois saluts d'usage,
et s'exprima en ces termes: «Messieurs, je suis chargé de vous prévenir
d'un accident grave: M. Habeneck ne paraîtra pas aujourd'hui; il vient
de tomber à l'Opéra et de se faire une _luxure_.» Voilà donc ce pauvre
Habeneck atteint et convaincu de luxure. En revanche, si M. Trévot est
jamais chargé d'annoncer un fait d'incontinence, il ne manquera pas de
le traiter de luxation, pour rétablir l'équilibre.



Une Vocation.

ESQUISSE DE MOEURS ARABES.

Pendant l'été de 1839, j'avais pris l'habitude d'aller chaque jour me
promener aux Tuileries. Je venais de terminer mon droit et de me faire
inscrire au stage des avocats à la cour royale de Paris, beau titre qui
m'obligeait à descendre du cinquième, où j'habitais depuis quatre ans,
au troisième étage, qui est l'extrême échelon, suivant l'ordonnance, et
qu'on permet à ceux qui ne peuvent pas descendre au premier.

J'allais tous les matins, de dix heures à deux heures, promener ma robe
noire au palais, attendant des clients qui ne venaient jamais, si ce
n'est, quand, me trouvant à la police correctionnelle, M. le président,
voyant un de ces pauvres délaissés qui n'ont pas même un ami pour leur
procurer la parole économique d'un avocat stagiaire, faisait appel à mon
dévouement par ces paroles: «Maître Rigaud, présentez la défense du
prévenu.» J'étais fier de me voir connu du président, et d'entendre
proclamer mon nom en présence d'une centaine de malheureux qui viennent
là sous prétexte de réaliser le voeu de la loi sur la publicité des
débats judiciaires, l'hiver pour se chauffer, l'été pour ne rien faire,
en tout temps pour méditer sur le sens de ces vers d'Horace qu'ils n'ont
jamais lus:

                            Raro antecedentem scelestum
                            Deseruit pede poena claudo.

Ce qui n'a jamais empêché de voler des mouchoirs jusque dans l'enceinte
du tribunal, et des tabatières dans la poche de _Messieurs_.

Donc, j'étais un homme de loisir. Quand j'avais suffisamment suivi mon
cours d'éloquence à la sixième chambre, ayant encore deux heures à tuer
jusqu'au dîner, je me rendais aux Tuileries après avoir fait un peu de
toilette, c'est-à-dire chaussé mes bottes vernies et mis un faux col.

A force de tourner sur moi-même dans les longues allées, regardant
toutes les femmes, voulant être regardé par toutes et remarqué au moins
par une seule, je jetai mon dévolu sur une jeune personne qui venait
comme moi à cette promenade, en compagnie d'une autre jeune dame, sa
soeur, à ce que j'imaginai, et de deux enfants qui jouaient à l'entour,
tandis que les deux dames, tout en causant, s'occupaient de petits
travaux de broderie ou de tapisserie.

Toutes les deux étaient jolies; la plus jeune surtout était une petite
brune dont la mine éveillée faisait retourner plus d'un passant. Pour
moi, je commençai à la regarder avec une expression d'admiration
sentimentale qui parut ne lui être pas désagréable. Au lieu de faire le
tour de la grande allée, je n'allai d'abord qu'à la moitié, puis je
raccourcis chaque fois la ligne, puis enfin je tournai dans un espace de
vingt mètres dont ma beauté occupait le point central.

Il y a une vieille comparaison de l'oiseau de proie tournoyant en
spirale sur l'innocente colombe qu'il fascine de son regard en attendant
qu'il la saisisse dans sa serre assassine: je n'en use pas.--Mes
intentions d'ailleurs n'étaient pas si féroces; et quant à ma proie,
c'était en effet une douce colombe, mais je ne devais pas la saisir ce
jour-lâ.

Ce manège dura trois mois sans autre incident que ces petits événements
assez ridicules que je rappelle ici à ceux qui ont joué le même jeu dans
les mêmes circonstances: tantôt un des enfants me poussait son cerceau
dans les jambes, tantôt c'était la petite fille qui me lançait son
volant à travers la figure; quelquefois le plus jeune des deux se
laissait choir en courant, et moi de le ramasser et de le reconduire à
sa mère, qui me remerciait, tandis que la jeune fille me regardait en
rougissant, ce que je prenais pour une marque certaine de l'effet
produit sur son coeur par la persévérance de mes évolutions amoureuses.
Je pensais aussi que les grâces de ma personne n'avaient pas nui à la
chose, car je devenais de jour en jour plus soigneux de ma toilette. Je
conserve les mémoires de ma blanchisseuse de ce temps-là, comme souvenir
d'un luxe qui étonnerait les lions du concert Vivienne.

L'été se passa ainsi sans que j'eusse pu apprendre de mon objet autre
chose, si ce n'est qu'elle était la soeur de la jeune dame qui
l'accompagnait, et par conséquent la tante des deux marmots. C'est par
le babil de l'un de ces enfants, attiré un jour à l'appât d'un son de
plaisirs, que je fus confirmé dans mon premier soupçon à cet égard; ce
fut pareillement de la bouche de cet innocent que j'appris son nom; elle
se nommait Charlotte. En rentrant chez moi je relus la traduction de
Werther; je me trouvai aussi amoureux que ce sensible Allemand; je me
promis d'être aussi entreprenant et moins généreux. Le lendemain je ne
la revis pas ni les jours suivants, et j'en rêvai jusqu'à ce qu'enfin,
ayant désespéré de la retrouver jamais, je cherchai d'autres
distractions.

Voici le moment de dire que j'avais un confident: c'était un jeune homme
de mon âge, qu'on voit encore aujourd'hui dans tous les lieux publics où
l'on entre sans payer, un garçon d'une taille assez élégante, vêtu avec
une recherche que je prenais alors pour un air d'opulence.--Toutefois je
remarquai en lui, dès ce temps-là, certaines habitudes d'ordre qui me
donnèrent à penser; mais je ne m'arrêtais à mes réflexions que pour les
tourner à la louange de mon ami: esprit rangé, disais-je, qui ne donne à
son luxe et à ses plaisirs que ce qui leur suffit, sans rien ménager de
ce qui peut éblouir les autres.--Il s'appelait Achille de Bontemps, et
se vantait de courir les bonnes fortunes dans le plus beau monde du
faubourg Saint-Germain, ce qui ne l'empêchait pas de dîner avec moi chez
un restaurateur à trente-deux sous, et de porter des gants à vingt-neuf,
encore les porta-t-il dans sa poche, soigneusement enveloppés de papier,
plus souvent qu'à ses mains, habituellement cachées dans les goussets de
son pantalon; ses gants reparaissaient toujours à propos, et alors il
les étalait avec grâce sur sa poitrine, en engageant son pouce dans
l'entournure de son gilet, mettant à découvert, tout ce qu'on peut voir
de la chemise: une pièce de fine toile de Hollande bâtie sur un corps de
calicot à 1 franc le mètre.

Tel était, au physique, mon ami Achille de Bontemps. Je lui avais parlé
de ma passion, et je crois même que, poussé par ses hâbleries, je lui
avais dit, non pas toute la vérité, mais plus que la vérité.--Cette
confiance réciproque nous avait liés d'une étroite amitié, tellement
qu'il ne se passait guère de jours sans que mon ami Achille ne vînt
chercher son ami Rigaud, ou réciproquement.

Suivant la coutume de ses pareils, mon ami m'entretenait volontiers de
sa fortune présente, et surtout de ses magnifiques espérances dans
l'héritage paternel. Sur ce point aussi je ne voulais point paraître
inférieur à mon compagnon, et je me donnais comme lui des airs de
capitaliste. Il savait que pour l'instant je vivais sur un petit capital
placé chez un de mes parents, commerçant aisé de la rue Chapon, fort
connu dans les départements par les applications industrielles que son
génie inventif a trouvées dans l'emploi du caoutchouc.

--Il vint, je parle d'Achille, me trouver un matin, et me saluant d'une
poignée de main plus vive qu'à l'ordinaire.

«Mon cher Rigaud; me dit-il, je vais te demander un service: j'ai ici
une lettre de change de 1,300 fr., bonne valeur dont j'aurais besoin de
toucher le montant. Le souscripteur est excellent et je l'endosse: deux
bonnes signatures. Ton parent sait que la tienne est meilleure que celle
de Rothschild.»

--J'étais flatté du compliment. «--D'ailleurs, poursuivit Achille, il
est nanti d'avance, ton parent, puisqu'il est dépositaire de ta
fortune.--» Ta fortune! je me pavanais comme un millionnaire.--«Cela
doit aller tout seul, ajouta-t-il; j'attendrai ce soir mes fonds au
passage des Panoramas.

--J'y serai,» lui répondis-je.

J'étais si sûr de la ponctualité d'Achille, le considérant comme un
capitaliste, que j'oubliai en cet instant une recommandation de mon
respectable père, mort, il y a quelques années, en exercice d'une charge
d'huissier à Châteauroux.

«Mon cher Polycarpe, c'est mon petit nom, mon cher Polycarpe, me disait
mon père, ne signe jamais de lettres de change, n'endosse jamais de
lettres de change. Tous les malheurs de la jeunesse viennent de la
lettre de change.»

J'endossai celle de mon ami.

J'arrive tout de suite à l'échéance, passant, sous silence trois mois de
ma vie paresseuse et dissipée.--C'est, dommage: car ces trois mois
furent du bon temps dont on se souvient peut-être encore entre la rue
d'Antin et la rue Grange-Batelière, et depuis le passage de l'Opéra
jusqu'au Palais-Royal.

La valeur, comme disait Achille, la valeur ne fut point payée. Le
souscripteur était, je crois, un être imaginaire; je n'ai jamais, en
tout cas, trouvé sa trace. Achille devait rembourser, il n'en fit rien.
Le billet me fut présenté; je n'étais pas en fonds; mon parent le
remboursa, et vint me trouver pour m'apprendre que j'étais débité,
pardon de ce style de partie double, débité du montant du remboursement,
il ajouta à cette déclaration financière quelques reproches et des
conseils dont l'intention était trop bonne pour que je lui fisse
remarquer que j'avais pensé tout ce qu'il pouvait me dire avant qu'il
eût ouvert la bouche.

«Eh bien! lui dis-je par une inspiration qui ne vient qu'aux
prédestinés, faites protester l'effet, obtenez un jugement contre le
souscripteur et les endosseurs. Envoyez-moi à Clichy, pourvu que mon ami
y soit envoyé avec moi; j'ai mon idée.»

Je crois que je fus compris par le fabricant en caoutchouc, car le soir
même le billet était protesté, et huit jours après, le jugement
signifié; huit jours plus tard, un fiacre s'arrêtait à ma porte, et
comme je sortais pour me rendre au palais, deux hommes m'arrêtèrent,
m'engageant à monter dans le fiacre. J'y trouvai mon ami Achille sous la
garde d'un troisième personnage dont la figure était encore moins
avenante que la face des deux premiers.

«Comment, me dit mon ami, ton parent a l'infamie de nous faire arrêter?
Cet homme-là n'a donc pas de coeur?

--Que veux-tu, lui dis-je, il ne me doit plus rien, mes fonds étaient
épuisés avant l'échéance, et je suis traité comme un parent insolvable.

--Dis-tu vrai? Est-ce que nous allons coucher à Clichy? Ce serait une
trahison de ta part.»

Il disait cela si naturellement que je ne doutai pas de sa parfaite
bonne foi. Selon lui, j'étais le traître, et il ne lui venait pas à
l'esprit qu'il y avait au moins un traître avant moi, en ne comptant pas
le souscripteur du billet.

Au lieu de répondre à mon ami, je dis au garde du commerce et à ses
acolytes de nous conduire droit à la prison. Mon sang-froid imposa à mon
compagnon.

«Ne pourrions-nous pas nous faire conduire ailleurs, sous la garde de
ces messieurs, afin d'aviser ensemble au moyen de payer?»

C'est Achille qui parlait ainsi.

«Pardon, monsieur, répondit le ministre de la loi commerciale, vous
pouvez venir chez moi, et si vous trouvez les fonds avant deux heures
(il était dix heures), vous serez libres.

--Eh bien! conduisez-nous chez vous.»

J'étais impassible et ne prenais aucune part à cette négociation.

Nous fûmes en effet conduits chez le garde du commerce, et le fiacre
s'arrêta bientôt devant une maison de mauvaise apparence; au fond d'une
allée obscure, un escalier à peine éclairé nous mena au deuxième étage.
Nous traversâmes un appartement encombré de meubles de tous les styles
et de toutes les paroisses. On nous fit entrer dans le cabinet du
maître.

«Arrangez-vous ensemble, messieurs, nous dit-il, entendez-vous; trouvez
le moyen de payer, ou dans quatre heures nous partons.»

Nous voici seuls. «Eh bien! dit Achille, rompant le premier le silence,
qu'allons-nous faire?

--Rien. Il me semble que nous faisons ici une station inutile.

--Comment! tu veux aller à Clichy? finis donc.

--Je t'assure que j'y suis décidé.

--Voyons, tâche de trouver la moitié de la somme, je trouverai peut-être
l'autre.»

C'est là que j'attendais mon homme.

«Cherchons donc, je le veux bien; mais je n'ai pas d'espoir.»

Nous fîmes venir les deux acolytes du garde du commerce et les envoyâmes
chacun de son côté appeler, l'un une dame de la connaissance d'Achille,
l'autre mon cousin le négociant.

Quand ils furent partis, «As-tu déjeuné, me dit mon compagnon. Ces
drôles-là m'ont saisi à jeun; il n'en faut pas davantage pour vous
donner la jaunisse.»

J'avais déjeuné, mais légèrement, de pain et de beurre avec une tasse de
thé que je préparais moi-même tous les matins avant de sortir.

«Monsieur, dit Achille en ouvrant la porte du cabinet pour appeler le
maître, serait-il possible d'avoir à déjeuner?

--Voulez-vous, répondit-il, partager le déjeuner de ma famille? Nous
allons nous mettre à table.

--Ma famille! qu'en dis-tu Polycarpe? dit Achille en se tournant vers
moi, ces brigands-là ont une famille; veux-tu voir la famille?» Et sans
attendre ma réponse, «Volontiers, monsieur, vous êtes bien aimable.»

Il sort du cabinet et je le suis en faisant rapidement cette réflexion
que le déjeuner serait porté sur la note des frais d'arrestation et
qu'il faut prendre ce que Dieu nous envoie.

On nous introduit dans la salle à manger. Quelle fut ma surprise! deux
dames et deux enfants étaient déjà autour de la table. C'étaient les
dames et les enfants des Tuileries, c'était ma Charlotte.--Je rougis
jusqu'au blanc des yeux de me retrouver en présence de ma conquête dans
une circonstance si pitoyable. Elle sembla elle-même interdite ainsi que
sa soeur, du moins je crus remarquer sa confusion. Les enfants me
reconnurent, et tous les deux ensemble:

«Tiens, c'est le monsieur qui nous a donné des plaisirs!» Le garde du
commerce, qui nous gardait à vue en l'absence de ses deux estafiers,
s'était pourtant absenté une minute, et par conséquent il n'assistait
pas à cette reconnaissance.

Dès qu'il fut rentré, on se mit à table, et l'on commença à officier
dans un silence interrompu seulement par le bruit des fourchettes et des
mâchoires. Tout à coup mon ami Achille rompit le silence en disant:

«Il parait que mon ami Rigaud est ici en pays de connaissance?

--Comment cela?» dit le maître de la maison.

Les dames rougissaient.

«Effectivement, dis-je, j'ai eu le plaisir de rencontrer ces dames
quelque part.

--Aux Tuileries, n'est ce pas, monsieur, interrompit la soeur de
Charlotte, comme si elle eût redouté le soupçon de son époux.

--Oui, madame, aux Tuileries, l'été dernier.»

Achille comprit tout de suite que c'était l'aventure que je lui avais
contée; et comme je l'avais extraordinairement amplifiée, je craignais
qu'il n'abusât de ma confidence pour prendre avantage sur moi dans la
partie dont l'enjeu était le paiement de la lettre de change.

Effectivement, il se mit à faire des allusions à ces sortes de
rencontres fortuites, regardant alternativement les deux femmes et moi
de manière à me rendre toute contenance pénible. Heureusement ses
habitudes de hâbleur l'amenèrent à parler de lui-même, et il nous conta
qu'il avait failli épouser une Anglaise millionnaire pour lui avoir
donné la main comme elle montait dans un omnibus.

On l'appela en ce moment, et le garde du commerce le conduisit dans son
cabinet, où l'attendait la dame qu'il avait fait prévenir. En même temps
la soeur de Charlotte allait dire deux mots à sa servante, et je me
trouvai seul avec ma belle.

«Mademoiselle, lui dis-je, vous êtes peut-être étonnée de me voir ici!

--Monsieur, dit la jeune fille, je soupçonne que c'est une plaisanterie,
et que votre arrestation n'est qu'un prétexte...»

Je saisis rapidement le sens de cette méprise,

«C'est vrai, lui dis-je, je me suis fait arrêter pour avoir le droit
d'arriver jusqu'ici; je vous aime, Charlotte, et j'ose vous le dire.

--Je le savais,» dit-elle avec une simplicité qui me parut sublime.

Sa soeur parut en ce moment, et l'aîné des enfants, frappé de la
vivacité de notre court dialogue, se prit à dire:

«Ma tante est drôle avec ce monsieur-là; ils se disent des choses..,

--Tais-toi, Frédéric,» dit la maman, qui entendait son mari rentrer,
l'un de ses sbires étant de retour et ayant repris son poste de geôlier.

Achille rentra lui-même quelques minutes après, et se remit à
table.--Puis on sonna, et ce fut à mon tour de passer dans le cabinet,
devenu une sorte de confessionnal; mon parent venait répondre à mon
invitation.

«Tenez-vous prêt, lui dis-je, à payer ce soir; mais faites entendre, en
vous retirant, un refus formel; accompagnez-le, si vous voulez, des
reproches les plus durs; traitez-moi comme le ferait le plus féroce des
créanciers envers le débiteur le plus abandonné. Souffrez aussi que je
vous accuse de cruauté, et que je vous baptise des noms les plus usités
entre un débiteur malheureux, et un créancier impitoyable. Je n'irai pas
trop loin; mais je vous enverrai au diable. Cela vous va-t-il, mon cher
cousin?

--Entre parents, répondit-il, on se doit bien cela; tu peux même me
jeter à la porte, pourvu que tu ne me pousses pas trop fort; car je
souffre aujourd'hui de mon rhumatisme, et j'ai pris, pour venir, un
cabriolet à tes frais.»

Ce bon parent me toucha jusqu'au fond du coeur, et cette petite scène
fut jouée avec une habileté digne de servir de modèle à tous les
Frontins de la comédie.

Après avoir expédié mon cousin avec grand bruit et force injustes,
suivant le programme, je revins dans la salle à manger, en disant au
garde du commerce;

«N'alternons pas plus longtemps, monsieur, parlons; je ne puis compter
sur l'homme que je viens de mettre à la porte; c'est un coeur de bronze,
et je renie sa parenté.

--Un instant s'écria mon ami Achille; voyons, rentrons dans le cabinet
et causons.»

Charlotte me regardait, pendant cette nouvelle scène, avec un air
d'étonnement; je saisis adroitement l'occasion de lui faire de l'oeil un
signe qui disait: soyez tranquille.

A peine rentré, j'ai, dit Achille, la moitié de la somme.

--Moi je n'ai rien.

--Eh bien! fais-moi ton billet de la moitié; je le ferai prendre à ma
protectrice pour qu'elle fournisse la somme entière. C'est une vieille
dame qui me veut du bien; elle fera cela pour moi.

--Je ne veux rien faire, si ce n'est me laisser conduire en prison. Je
suis furieux de m'être adressé à un mauvais parent; c'est à toi que je
dois cet affront. Encore un coup, partons.»

En disant ces mots je sonnai et renouvelai la demande d'être conduit à
Clichy.

Achille alors prit à part le garde du commerce, et s'entretint une
minute avec lui dans l'embrasure de la croisée. Celui-ci aussitôt; «Je
m'en rapporte à la parole de monsieur, et le prends sur moi de vous
mettre en liberté. Voilà les pièces: quinze cents francs de capital,
trois cents francs de protêt et de jugement, deux cents francs de frais
d'arrestation; vous ajouterez vingt francs pour le déjeuner, ce sera le
pourboire de mes employés.»

Il n'y avait qu'une manière d'expliquer cette confiance: je compris
qu'Achille avait payé. Il prit les papiers avec une humeur dont je vis
bien que j'étais l'objet, et il sortit sans m'inviter à la suivre et
sans m'attendre.

Dès qu'il fut parti, je racontai au garde du commerce que j'étais en
mesure de payer, mais que j'avais joué une comédie en faisant mine de
vouloir aller en prison, afin d'obliger mon ami à s'exécuter, sachant
que si j'eusse acquitté tout ou partie de cette dette, je n'aurais
jamais revu mon débiteur ni le montant de ma créance.

«Jeune homme, me dit mon hôte, quelle est votre profession?

--Avocat.

--Avocat! fi donc! il faut vous faire huissier!

--Monsieur, lui dis-je, mon père le fut en province pendant trente ans.

--Vous ne le serez que dix ans à Paris, et votre fortune est faite.
Avez-vous de l'argent?

--J'ai quarante mille francs, le reste de l'héritage paternel.

--Je vous en prêterai autant, et vous achèterez un office; nous ferons
des affaires ensemble, puis vous vous marierez.

--Monsieur, lui dis-je, je me marierai auparavant, si vous voulez bien
accueillir ma demande, c'est une affaire qui pourrait se conclure sans
sortir d'ici. J'aime mademoiselle Charlotte.»

Au bout d'un quart d'heure d'explication, tout était fini. Huit jours
après, j'étais l'époux de Charlotte, et acquéreur d'un office d'huissier
près les cours et tribunaux de Paris.

En 1844 au moment où je recueille ce souvenir encore récent, je suis à
la veille de me retirer des affaires, comme on dit, et d'aller vivre à
Batignolles avec ma femme, qui m'a donné deux fils et qui m'en promet un
troisième. Le ciel m'a béni; je lui demande la même faveur pour ma
postérité.

Quant à mon ami Achille, il cherche, à l'heure qu'il est, à se faire
enlever par une riche veuve, et, de temps en temps, il monte en omnibus
pour y rencontrer des héritières.--Il mourra gamin.

P. de K.



Améliorations des Voies Publiques.

Dans notre précédent article sur les nouveaux percements de rues
projetées ou en cours d'exécution dans Paris, nous avons établi une
distinction nécessaire entre les projets qui n'ont pour but que la mise
en valeur de terrains jusqu'alors improductifs, et ceux qui satisfont à
un besoin réel de circulation. Les premiers sont habituellement le fruit
de spéculations particulières; les autres répondent surtout à l'intérêt
général.

Malheureusement nous n'avons guère à signaler sur la rive gauche de lu
Seine que des projets peu importants au point de vue de la circulation.

Cette situation fâcheuse de la rive gauche tient à plusieurs causes. La
principale vient de sa constitution même; c'est pour ainsi dire un vice
organique, une maladie de naissance. La plupart des quartiers situés de
ce côté de la ville, et principalement ceux du 10e arrondissement, se
sont établis par un mouvement qui leur était propre et en dehors du
système général de la cité. Sur la rive droite, la ville avait déjà
triplé son étendue et brisé trois enceintes, qu'elle se renfermait
encore, sur la rive gauche, dans les remparts élevés par
Philippe-Auguste, et qui avaient soutenu les assauts de Henri IV. A ce
moment la cour se transportait à Versailles; la noblesse, qui
abandonnait ses demeures féodales, vint se fixer à Paris, et, par une
attraction inévitable, construisit ses hôtels le long des routes qui
conduisaient à la résidence royale. Alors s'ouvrirent et se bâtirent
comme d'un seul jet toutes ces rues parallèles à la Seine également
distantes les unes des autres, et dans une direction unique vers la
route de Sèvres et de Versailles.

De ce seul fait dérivent toutes les conséquences actuelles. Versailles
abandonné et désert a causé la solitude du noble faubourg.

En effet, si l'on examine le plan de la rive gauche, on verra qu'elle ne
compte des rires perpendiculaires à la Seine, communiquant avec l'autre
rive et rayonnant au centre, que dans les vieux quartiers antérieurs à
cette subite extension; les rues Saint-Jacques et de La Harpe, artères
du quartier de l'Université; la rue Dauphine, artère du quartier Bussy,
dont la rue de Seine forme la limite; au delà, la rue du Lac, ancienne
route qui a conservé son activité première, et la rue de Bourgogne,
offrent seules un débouché.

L'examen le plus rapide amène donc cette conclusion, que pour ranimer la
rive gauche, pour la faire participer au mouvement général de la cité
parisienne, il faudrait modifier profondément sa constitution primitive,
et rattacher au reste de la cité par les liens d'une circulation
commune.

Il est évident que tous les projets de voirie étudiés pour remédier à
l'appauvrissement relatif de la rive gauche devraient avoir pour objet
de guérir cette infirmité native, et de la relier à la rive droite.
C'est évidemment dans ce but, et pour soulager la rue Dauphine, qu'on a
successivement étudié les moyens d'élargir et de déboucher la rue de
Nevers, et de régulariser les rues de Seine et Mazarine, même au prix
des pavillons de l'Institut, qu'il eut fallu abattre.

Les projets n'eussent été que d'une médiocre utilité, tant que la rue de
Seine aboutira à la passerelle appelée pont des Arts. La circulation
active et réellement profitable aujourd'hui est celle des voitures, et
un pont de piétons n'est qu'une insuffisante ressource.

Le projet le mieux conçu qui ait encore été présenté pour ce quartier, à
notre connaissance, est celui de M. le comte Léon de Laborde. M. de
Laborde propose une grande voie publique qui, partant de Saint-Sulpice,
ou du carrefour Sainte-Marguerite, viendrait aboutir sur le quai entre
la Monnaie et l'Institut, traverserait la Seine sur un pont à voiture et
communiquerait avec la rue Saint-Honoré et les Halles par la place du
Louvre et la rue de Poulies, convenablement élargie.

L'exécution de ce projet ne présenterait pas toutes les difficultés que
son étendue paraît d'abord indiquer. Une partie du parcours de la
nouvelle rue trouve formée par la rue ou plutôt ruelle de l'Echaudé,
qu'il suffirait d'élargir. Du côté du quai, l'impasse Conti forme une
seconde partie du tracé; il ne resterait donc que le pâté intermédiaire
à percer. Au delà de la Seine, la place du Louvre, la rue des Poulies,
etc., n'ont besoin que d'être régularisées.

Il semble d'ailleurs que le projet de M. le comte de Laborde se lie
heureusement avec ceux qui sont à l'étude pour l'agrandissement de la
Monnaie et les améliorations que réclament les bâtiments de l'Institut.
Ils doivent se servir mutuellement et se combiner pour arriver à un
ensemble qui satisfasse également les besoins de la circulation et
l'embellissement des monuments publics.

[Illustration.]

A notre avis, ce projet mérite l'attention la plus favorable de
l'administration. Sans doute le percement du pâté de propriétés
particulières compris entre la rue de Seine et la rue Mazarine d'abord,
ensuite entre cette dernière rue et l'impasse Conti, puis la
construction d'un pont si près du pont Neuf, dans la plus grande largeur
de la Seine, donneront lieu à des dépenses considérables; mais l'utilité
en est évidente, les résultats en seront immédiats, et nous pensons que
les propriétaires de la rive gauche, sentant le besoin qui les presse,
viendraient en aide à cette entreprise, dont il paraîtrait que le
conseil des bâtiments civil a déjà approuvé les dispositions.



Nouvelles Recherches sur un petit Animal très-curieux (1).

(PREMIER ARTICLE.)

[Note 1: Cet ouvrage est sous presse en ce moment, et sera publié par
madame Arthus Bertrand, éditeur, rue Hautefeuille, qui a bien voulu
mettre à notre disposition les documents que nous nous sommes empressés
de communiquer à nos abonnés.]

L'Académie des Sciences, dans sa séance publique du 26 février de cette
année, a décerné à M. Laurent le prix de physiologie expérimentale pour
un travail fort ingénieux, et que nous croyons fait pour exciter la
curiosité de nos lecteurs; ce travail a pour titre: _Recherches sur
l'hydre et la spongille_, vulgairement connues sous le nom de polype ou
éponge d'eau douce. Le sujet est propre à étonner les gens du monde; les
savants, dont l'attention est depuis un siècle tenue en éveil sur les
phénomènes que nous allons décrire, trouveront ici, grâce aux patientes
observations de M. Laurent, des solutions pleines d'intérêt. Citons
d'abord quelques passages du rapport présenté à l'Académie:

«Il y a justement aujourd'hui cent ans que le monde savant, et plus
particulièrement l'Académie des sciences de Paris, émerveillés de la
découverte inattendue d'un petit animal presque imperceptible, et en
effet jusque-là presque inaperçu, que venait de faite un jeune
précepteur des fils du Comte de Bentink, en Hollande, s'occupaient à
l'envi, dans toutes les parties de l'Europe, de l'étude des polypes,
sujet qui a tant contribué à éclairer plusieurs points importants de la
physiologie.--A cette époque, en effet, de 1740, année de la découverte
par Trembley, à celle de 1744, où il publia son célèbre traité sous le
titre modeste _d'Essai pour servir à l'histoire naturelle des polypes
d'eau douce_. Réaumur, aidé de ses amis et confrères Bernard de Jussien
et Guettard, s'occupait activement du curieux animal, qu'ils proposèrent
de nommer polype en même temps qu'ils en liaient habilement l'histoire à
celle de cette classe immense d'êtres qu'un autre Français, Peyssonnel,
venait d'enlever au règne végétal, malgré la découverte récente de leurs
prétendues fleurs, due au célébré historien de la mer, le comte de
Marsigli.--En Angleterre, Folkes, le duc de Richemond, H. Miles, Backer,
président ou membres de la Société royale; en Suisse, Bonnet; en
Hollande même, Allamand, Lionnet, le comte de Bentink, répétaient
souvent en public, devant la cour et la ville, comme Réaumur, par
exemple, sur des sujets d'abord envoyés par Trembley lui-même, et
trouvés ensuite partout, grâce aux renseignements fournis par lui, les
expériences véritablement encore extraordinaires aujourd'hui, par
lesquelles était constate qu'un être organisé, dépourvu d'yeux, pouvait
se diriger vers la lumière, chercher à atteindre une proie qu'il ne
voyait pas, et semblait n'être qu'un estomac avec un seul orifice pourvu
de filaments ou de bras préhenseurs, pouvant être retourné comme un
doigt de gant, sans cesser d'exercer ses fonctions digestives comme
auparavant; susceptible de se reproduire par des bourgeons poussés
spontanément, ou par des oeufs libres sortis d'un point quelconque du
corps; et enfin, ce qui paraît encore plus extraordinaire, pouvant être
coupé, haché, pour ainsi dire, en morceaux, et chaque morceau pouvant
donner naissance à un être entièrement semblable à celui dont il
provenait, reproduisant ainsi, dans le monde de la réalité, l'histoire
fabuleuse de l'hydre de Lerne, d'où l'immense Linné, avec son
imagination à la fois si religieuse et si poétique, a tiré le nom
d'hydre qu'il a donné à ce genre d'animaux.» Nous passons sous silence
tous les détails historiques relatifs à la découverte du polype d'eau
douce, qui devait alors exciter si vivement la curiosité du public,
puisque le célèbre Fontenelle commence son histoire de l'Académie des
Sciences pour 1741, par cette phrase pompeuse: «_L'histoire du phénix
qui renaît de ses cendres, toute fabuleuse qu'elle est, n'offre rien de
plus merveilleux que la découverte dont nous allons parler._»

Pour faire connaître en peu de mots les causes de l'étonnement que les
naturalistes de cette époque durent éprouver en observant pour la
première fois l'hydre, laissons encore parler le savant rapporteur:

«Il ne faut cependant pas croire, et tout penseur qui connaît un peu la
nature de l'homme n'en sera pas étonné, qu'une découverte aussi
remarquable, aussi inattendue, aussi contradictoire avec l'état de la
science d'alors, fut acceptée sans contradiction, sans contrôle. Loin de
là; et son auteur même crut quelque temps que ce pouvait être une
plante, une sensitive encore plus sensible que la mimosa, si
ingénieusement nommée _pudica_ par Linné.

«Mais l'année 1744 n'était pas écoulée, que l'histoire des polypes
d'eau douce était exposée, développée de la manière à la fois la plus
simple et la plus convaincante, dans un de ces ouvrages restés comme un
véritable modèle de finesse dans les procédés d'investigation, de bonne
foi dans l'exposition des faits, et je puis ajouter, de vérité et
d'habileté dans la manière avec laquelle des objets aussi délicats ont
été dessinés et gravés par le célèbre Lionnet.»

La publication de cet ouvrage du célèbre Trembley dut produire un
très-grand effet, en raison de ce que cette grande découverte d'un petit
animal devenait une mine féconde et inépuisable d'observations et
d'expériences curieuses au moyen desquelles l'esprit humain peut
soulever quelques coins du voile épais sous lequel s'effectuent les
phénomènes les plus simples et les plus mystérieux de la vie. Nous
aurons soin de signaler à nos lecteurs cet ordre de phénomènes vers la
découverte desquels l'Académie des Sciences de Paris dirige habilement
l'industrieuse activité de tous les investigateurs du monde savant, et
nous devrons le faire, parce que les découvertes de la science dans le
champ des questions les plus ardues ont toujours eu le privilège de
piquer vivement la curiosité des gens du monde. Toutefois, ces grandes
et belles questions dont l'Académie des Sciences de Paris, par l'organe
de l'un de ses membres, signale l'importance et la difficulté, ne
pouvaient pas encore être posées ni attaquées avec fruit à l'époque de
la découverte de l'animalité de l'hydre et de celle du corail, parce que
la science n'avait point encore mis en lumière les points les plus
importants de l'étude du développement des êtres doués de la vie. Voici
comment le rapporteur de l'Académie s'exprime encore à ce sujet:

«Depuis la publication de l'ouvrage de Trembley et depuis la
confirmation de tous les faits curieux qu'il contient, quelquefois même
éclaircis et étendus par Pallas, Roesel, Schoeffer, Spallanzani, etc.,
l'histoire des polypes d'eau douce était presque généralement considérée
comme complète et comme ne laissant rien à désirer. En effet, par
comparaison surtout avec ce que l'on connaissait du reste de la série
animale, on pouvait le croire, du moins sous le rapport de l'histoire
naturelle. Cependant il restait un certain nombre de points que Trembley
et les naturalistes du dernier siècle ne devaient pas toucher à l'époque
où ils observaient, parce que les besoins de la science de la vie ne
l'exigeaient point encore, et qui ont dû successivement se présenter au
fur et à mesure des progrès de l'histoire des corps organisés; par
exemple, les questions sur la structure, la composition anatomique et
histologique de l'hydre, c'est-à-dire sur le nombre et la nature des
tissus qui constituent ce curieux petit animal, sur les organes qui le
forment, sur le nombre et le mode des moyens si variés de reproduction
dont il est si richement doté, sur la structure des corps reproducteurs
nommés _gemmes_ ou bourgeons et oeufs, et sur les phases du
développement; enfin, sur les monstruosités naturelles et artificielles
que ces singuliers animaux sont susceptibles de présenter à
l'observateur patient et convenablement préparé pour en apprécier
l'étiologie.

«Ce sont en effet ces grandes et belles questions, dont je n'ai pas
besoin de faire sentir l'importance et la difficulté à l'Académie, que
l'auteur des nouvelles recherche sur l'hydre a entrepris de traiter, et
sur lesquelles il a lu devant elle une série de Mémoires.» Nous ne
suivrons point le rapporteur dans l'examen des détails circonstanciés et
nécessaires pour fonder le jugement de l'Académie, et nous nous
bornerons à exposer ici les résultats des nouvelles observations faites
sur les bourgeons et les boutures qui constituent les deux premiers
modes de reproduction de l'hydre ou polype d'eau douce qu'on trouve dans
les environs de Paris. Cet animal, quoique dépourvu de sexe se reproduit
encore d'une troisième manière, c'est-à-dire par des oeufs très-curieux,
dont l'étude succincte sera le sujet d'un nouvel article que nous
donnerons prochainement.

_Des bourgeons_.--Trembley et ses successeurs avaient très-bien décrit
ce premier mode de reproduction du polype d'eau douce; ils avaient assez
bien déterminé les divers points du corps de l'animal sur lesquels
poussent les bourgeons; mais ils n'en avaient point rapproché l'étude de
celle des boutures, ni de celle des oeufs. Ce rapprochement devait être
fait en étudiant sous le microscope, et à divers grossissements, le
bourgeon observé dès le premier moment de son apparition. Cette étude,
dans laquelle l'investigateur est assujetti à saisir l'instant de
l'origine première d'un être vivant produit par bourgeonnement, a pour
but de constater si le bourgeon de l'hydre, et de tout autre animal
zoophyte, commence, comme le bourgeon d'un végétal, par une petite
cellule qui pousse et bourgeonne à la surface ou près de la surface du
corps de l'animal. Nous verrons bientôt quels ont été les résultats des
recherches dirigées vers ce but. Il nous faut d'abord faire connaître
les diverses sortes de bourgeons qui poussent sur le corps de l'hydre,
parce qu'il y avait dissidence d'opinions à cet égard, et parce que
cette question semble définitivement résolue dans le travail récemment
couronné par l'Académie.

Le bourgeonnement se fait toujours au-dessus du niveau de la peau. Quand
l'animal, tout petit qu'il est, a été retourné connue un doigt de gant,
la peau interne, devenue externe, bourgeonne tout de même. Il n'y a
point lieu de distinguer les bourgeons en ceux de la peau du dehors et
en ceux de la peau de l'estomac, puisque ces deux peaux et leurs
bourgeons, qui sont toujours externes, se ressemblent complètement et
sont identiques. Les bourgeons ne se forment jamais sur le pied, ni sur
les bras, ni sur les lèvres.

C'est donc seulement le corps de l'hydre qui produit les gemmes ou
bourgeons. C'est d'après les divers points de ce corps, et en ayant
égard aux causes qui déterminent le bourgeonnement, qu'il convient
d'établir trois principales sortes de bourgeons destinés à devenir de
nouveaux individus.

[Illustration.]

Voici comme se fait le développement des bourgeons normaux, c'est-à-dire
de ceux qui se forment, à la base du pied, au point, de son union avec
le corps. On voit paraître un petit tubercule arrondi qui n'est autre
chose qu'un petit cul-de-sac de l'estomac de l'hydre mère; et ce qui
prouve que le bourgeon n'est réellement à son origine qu'un renflement
de l'estomac de l'animal qui se reproduit, c'est que le bourgeon, qui
est, dès son origine, composé, comme la mère, de deux peaux, offre
toujours à sa base et dans son intérieur la même couleur que la peau
interne de la mère.

L'individu figuré ci-contre avait été coloré, en bleu, et le bourgeon
naissant qu'il porte avait la même couleur.

[Illustration.]

L'auteur des nouvelles recherches sur l'hydre pense que les causes qui
déterminent le bourgeonnement normal qui a lieu à la base du pied, sont
l'accumulation des molécules nutritives amoncelées sur ce point, et
l'irritation de cette partie du corps produite par l'amas de nourriture
à l'état moléculaire. Pendant la belle saison, et lorsque l'hydre mange
beaucoup, le bourgeonnement est très-rapide; on voit alors le petit
tubercule devenir moins large et plus saillant, mais son extrémité libre
est encore mousse et arrondie, comme on le voit dans la deuxième figure,
qui exprime le deuxième degré du bourgeonnement, ou mieux le deuxième
âge du nouvel individu encore sans bras.

[Illustration.]

Lorsque le bourgeon est un peu plus avancé en âge, on voit poindre à son
extrémité des saillies arrondies qui se forment les unes après les
autres ou en même temps.

Ces petites éminences s'allongent graduellement et prennent la forme de
longs filaments qui sont les bras disposés circulairement autour d'une
ouverture qui sera la bouche; pendant que le corps du bourgeon (V. la
figure) ainsi que les bras poussent et s'allongent, on peut se
convaincre que le corps du jeune animal est un tube qui communique
toujours avec l'estomac de sa mère, et que ses bras ont aussi une cavité
tubuleuse qui sera plus tard l'estomac de l'individu provenant de ce
bourgeon.

[Illustration.]

Enfin le bourgeonnement est parvenu à son plus haut degré, lorsque le
petit, dont les bras sont devenus très-longs et dont la bouche est
formée, n'offre plus une couleur aussi foncée dans la partie de son
corps qui tient encore à la mère. Cette portion du bourgeon, qui devient
plus claire, sera le pied du nouvel individu; plus tard, il se forme peu
à peu un rétrécissement sur le point par lequel le bourgeon tient à sa
mère, et ce rétrécissement graduel produit enfin la séparation des deux
individus. Telle est la marche du développement des bourgeons qui se
forment à la base du pied. Une hydre en produit en été un nombre
proportionnel à l'abondance de la nourriture et à la vigueur des
individus. On ne peut faire, à l'égard de ce nombre, qu'une estimation
approximative. Trembley porte ce nombre à une nouvelle génération tous
les quatre ou cinq jours, et 20 petits par mois produits par une seule
mère; on peut aussi obtenir expérimentalement à la fin de l'automne un
nombre assez considérable d'individus produits par bourgeonnement,
puisque 30 mères et leur progéniture ont fourni 2,000 individus en
novembre.

[Illustration.]

En outre de ces hydres, qui ne poussent des bourgeons qu'à la base du
pied, on en trouve quelques-unes qui portent en même temps des bourgeons
au bas du corps, et d'autres au milieu et plus ou moins près de la
bouche; l'individu figuré à côté porte deux bourgeons, l'un normal et
l'autre développé au delà du lieu ordinaire.

[Illustration.]

C'est l'abondance de la nourriture qui produit le plus souvent cette
exubérance de bourgeonnement; mais il s'y joint aussi une deuxième
cause, qui est la forme anguleuse de certaines proies. Nous mettons ici
sous les yeux des figures d'hydres qui, ayant mangé des larves de
cousin, ont produit de ces bourgeons formes plus ou moins près de la
bouche. La première figure est celle d'une hydre très-vigoureuse qui
vient d'avaler une larve de cet insecte, dont on voit le corps à travers
la peau transparente du polype. Le ventre de ce polype est
très-distendu, et c'est sur le point le plus irrité par cette distension
qu'apparaîtra un bourgeon exceptionnel.

[Illustration.]

Dans le deuxième individu, qui avait avalé des larves de cousin dont il
avait vomi la peau, et qui portait un bourgeon près de la bouche, une
nouvelle larve, qu'il vient de manger, distend l'estomac, et une portion
de la queue de cette larve a pénétré dans l'estomac du bourgeon qui
communique avec celui de la mère. Ce phénomène démontre bien nettement
que ce bourgeon n'est réellement, dès son origine, qu'un cul-de-sac de
l'estomac de l'individu mère. Ce bourgeon exceptionnel n'a point encore
poussé de bras.

[Illustration.]

Le phénomène de l'introduction de la proie avalée par l'hydre mère, dans
la cavité on l'estomac du bourgeon, est quelquefois encore plus
manifeste, lorsque ce bourgeon est plus développé et porte déjà deux on
trois bras, comme on le voit chez le troisième individu qui avait avalé
une larve de cousin, dont la moitié du corps remplit l'estomac du
bourgeon.

On peut ainsi constater qu'un nouvel individu provenant de bourgeons
mange et digère en même temps que sa mère, et qu'il prend ainsi de la
nourriture par une ouverture opposée à la bouche, qui est alors encore
imperforée.

[Illustration.]

On vient de voir que l'hydre pousse ordinairement des bourgeons à la
hase du pied, et exceptionnellement d'autres bourgeons qui se
développent, pendant la belle saison, plus ou moins près de la bouche,
sous l'influence d'une nourriture abondante et de la distension du sac
stomacal de la mère par des proies de forme anguleuse. Une autre sorte
de bourgeon exceptionnel se forme aussi au delà de la base du pied chez
les hydres qui ont été atteintes, en automne ou au printemps, de la
maladie pustuleuse. L'individu figuré ici à côté porte sept tumeurs
pustuleuses, dont l'une laisse s'échapper de son sommet des corpuscules
aminés d'un mouvement de titubation. Nous dirons, en parlant des oeufs
de l'hydre, ce que les corpuscules ont paru être.

[Illustration.]

Lorsque les individus qui ont été atteints de pustules sont sur le point
d'en être guéris complètement, et lorsque cette guérison coïncide avec
la fin de l'hiver et le retour du printemps, chacune des petites tumeurs
qui subsistent après la guérison ne s'efface pas complètement et se
transforme en autant de bourgeons exceptionnels qu'il y avait auparavant
des pustules. Ces hydres ont leur corps garni d'un nombre considérable
de bourgeons qui poussent tous en même temps, ce qui n'a point lieu dans
l'état ordinaire, ni dans le premier cas du bourgeonnement exceptionnel
mentionné ci-dessus. L'individu ici figuré porte sept bourgeons
succédant à des pustules; il y en a qui en portent davantage et
quelquefois une vingtaine.

Passons maintenant à la reproduction des hydres par divisions et par
boutures. Les observateurs avaient bien eu l'occasion de constater que
le polype d'eau douce se partage quelquefois naturellement, de lui-même,
en deux moitiés, au moyen d'une division transversale. Mais ce genre de
reproduction n'a lieu que rarement, et les besoins de la science
exigeaient que cette opération naturelle ne fût plus aussi rare afin
qu'il fût possible d'examiner sous le microscope le travail organique de
la séparation en deux moitiés.

[Illustration.]

Voici comment s'opère graduellement cette division d'une hydre très-bien
nourrie en deux moitiés transversales, l'une sans queue, et l'autre sans
tête. L'animal éprouve d'abord une constriction circulaire (voyez les
figures à côté) sur le point du corps qui sera le siège de la division.

Cette constriction augmente graduellement, comme si un lien étranglait
cette partie du corps de l'animal, en sorte que les deux moitiés ne sont
plus continues entre elles que par un point, et finissent par se séparer
entièrement. L'individu se montre sous les deux aspects exprimés par les
deux figures que nous avons rapprochées ici à dessein pour marquer les
deux derniers temps du même phénomène qui avait commencé dans le même
individu.

Après que cette séparation s'est effectuée, on a pendant quelques heures
sous les yeux deux hydres, l'une sans queue et l'autre sans tête.
Celle-ci peut prendre de la nourriture avec ses bras, ce qui n'est pas
permis à l'autre, qui se trouve ainsi forcée de jeûner. Nous devons
faire remarquer que cette division naturelle des hydres en deux et
quelquefois en trois parties, a toujours lieu sur des individus
très-bien nourris antérieurement. Chaque fragment est bien vivant et se
trouve ainsi doué d'une grande force de reproduction des parties qui lui
manquent. En effet, en peu d'heures, on voit pousser la queue sur la
moitié qui en est dépourvue, et les bras sur le gros bout de la moitié
sans tête, en sorte qu'en deux ou trois jours, pendant la belle saison,
chaque moitié de l'hydre est devenue un nouvel animal entier et
parfaitement semblable au premier individu.

Mais cette division en deux parties redevenues deux nouveaux individus
est malheureusement trop rare, et ce genre de reproduction est en
quelque sorte exceptionnel, par rapport à la multiplication au moyen de
bourgeons. Ce n'est point encore là le phénomène de la reproduction par
de véritables boutures qui excite le plus vivement la curiosité des
observateurs; aussi la réparation des parties perdues par chaque moitié
ou par chaque tiers d'un polype a-t-elle reçu le nom de rédintégration,
c'est-à-dire de restitution vitale d'un animal à son état d'intégralité.

Voyons maintenant comment l'auteur des nouvelles recherches sur le
polype d'eau douce est parvenu à élucider ce point encore obscur de
l'histoire naturelle du curieux animal. Il a soupçonné d'abord qu'une
irritation naturelle provoquait la constriction et la division des
hydres en deux ou trois fragments, et il a imité la nature en passant
autour du corps de plusieurs hydres, prises dans des moments choisis de
leur existence, un cheveu très-fin qui ne devait être retenu que par mi
noeud simple. Il fallait que ce cheveu fut simplement appliqué et non
serré autour du corps si mou et si délicat de l'hydre. Cette expérience
fort simple, mais très-difficile à cause de la petitesse des objets et
de la mollesse du corps des hydres, a fourni les résultats que
l'expérimentateur en attendait.

[Illustration.]

Une première hydre ne portant aucun bourgeon et n'ayant aucune tendance
à se couper en deux a été entourée d'un cheveu très-fin fixé au moyen
d'un noeud simple avec toutes les précautions indiquées, et en
vingt-quatre heures elle s'est divisée en deux moitiés qui sont devenues
elles-mêmes, deux jours après, des individus entiers, et réparant les
parties qui leur manquaient, comme on le voit dans la figure à côté de
celle de l'hydre sans bourgeon entourée d'un cheveu.

[Illustration.]

La même opération a été faite sur une deuxième hydre qui portait deux
bourgeons, l'un normal, et l'autre exceptionnel, c'est-à-dire développé
près de la bouche de la mère. Le corps de la mère et celui du petit
bourgeon exceptionnel ont été ceints chacun d'un cheveu, ce qu'exprime
la figure mise sous les jeux du lecteur.

[Illustration.]

Cette deuxième expérience a donné les mêmes résultats qui sont exprimés
dans la figure qui suit immédiatement.

Une troisième hydre portant un premier oeuf a été soumise à la même
opération, qui a été suivie du même succès avec une légère différence.
Dans ce cas la constriction du corps de cette hydre provoquée par
division du cheveu a été plus lente et ne s'est effectuée que quelques
heures plus tard, et la réparation des parties perdues a été également
plus tardive; ce qui tient à ce que les hydres qui pondent des oeufs

[Illustration.]

sont plus près du terme de leur existence, de même que les plantes
annuelles ou bisannuelles au moment de leur floraison et de leur
reproduction par graines; et voilà pourquoi il faut choisir des hydres
portant des oeufs au moment où elles n'ont encore qu'un oeuf, sans quoi
l'expérience de la division en deux moitiés, pour obtenir deux nouveaux
individus, ne réussirait point.

[Illustration.]

Une quatrième expérience semblable aux précédentes a été faite sur une
hydre qui portait un oeuf bien développé, quelques oeufs naissants, et
dont le corps était en même temps recouvert de pustules. Cet individu,
figuré ici, était très-vigoureux, et l'expérience a donné le même
résultat, qui se trouve encore exprimé par la figure suivante.

[Illustration.]

Il s'agissait enfin de Constater si les hydres atteintes de la maladie
pustuleuse conservaient assez de vigueur et de force de reproduction
pour réparer leurs parties perdues, en admettant que l'application de
cheveu autour de leur corps provoquerait également la séparation en

[Illustration.]

deux moitiés. Les expériences plus nombreuses faites à ce sujet ont
donné les résultats qu'on pouvait prévoir: les individus recouverts de
pustules, qui étaient faibles et mal nourris précédemment, se sont bien
coupés en deux moitiés, mais la réparation des parties perdues qui
devait les redintégrer a été incomplète, ou a avorté complètement dans
quelques-uns; mais lorsque les individus atteints de pustules étaient
très-vigoureux, l'opération a marché comme dans les expériences
précédentes, c'est-à-dire que la séparation en deux moitiés s'est faite
comme dans les hydres qui portaient des bourgeons, et chaque moitié est
devenue, quoique un peu plus lentement, un nouvel individu complet. On
peut même voir, par les deux figures mises à l'appui de l'énoncé de ce
fait, que les bourgeons commençaient à pousser sur chaque point du corps
de l'hydre qui était auparavant le siège d'une pustule.

Au moyen de ces expériences nouvelles, qui sont fort simples, et que
tout observateur patient et adroit peut répéter, on est en mesure de
pouvoir constater le mécanisme physiologique de la reproduction des
hydres par division spontanée, en les portant sous le microscope, parce
qu'on peut se procurer expérimentalement autant d'individus placés dans
cette condition qu'il en faut pour éclaircir ce point de la reproduction
des animaux par scissiparité, non encore étudié microscopiquement.

Cette étude microscopique des fragments d'un animal zoophyte, qui
devient un nouvel individu entier, doit marcher de pair avec celle des
bourgeons et avec celle des boutures, ce qui abrège et simplifie
beaucoup l'exposé de la reproduction des animaux par des corps
reproducteurs qui ne sont réellement pas des oeufs.

[Illustration.]

Un bourgeon naissant d'hydre, porté sous le microscope et étudié sous
plusieurs grossissements, depuis les plus faibles jusqu'aux plus forts,
se montre toujours, comme l'exprime la figure, sous la forme d'une
véritable extension du tissu vivant de la mère. Quelque soin qu'ait mit
l'auteur des nouvelles recherches, il n'a jamais pu découvrir une
prétendue cellule ou utricule primordiale que l'analogie avait supposé
devoir être le premier germe du bourgeon naissant de l'hydre. Cette
question peut donc maintenant être considérée comme résolue au moyen de
l'observation directe.

Mais pendant que l'hydre se coupe en deux moitiés et au premier moment
du bourgeonnement de chaque moitié, qui devient un nouvel individu
complet, peut-on encore découvrir, sous le microscope, cette prétendue
cellule primordiale qui serait le germe des nouvelles parties qui
poussent pour rendre l'animal entier? Nullement, et les deux figures
placées sous les yeux ne montrent que l'aspect du tissu vivant qui
bourgeonnera simplement par une extension vitale de sa substance charnue
et presque homogène.

[Illustration.]

Nous voici maintenant arrivés à la question si curieuse des boutures de
l'hydre. Nous donnons à dessein, comme l'auteur des nouvelles
recherches, le nom de boutures pour signifier que, dans ce cas, l'animal
a été pour ainsi dire haché en très-petits morceaux. Il faut faire
attention ici que l'animal haché étant très-petit, on n'avait point
encore précisé le degré et la limite de petitesse des hachures qui
peuvent, a-t-on dit, devenir un nouvel animal; c'était donc un point
très-important non encore abordé par les premiers observateurs. Disons
d'abord que les fragments de bras d'une hydre ne reproduisent un nouvel
individu que lorsque le morceau renferme une portion de la bouche de
l'animal. Le lecteur a sous les yeux des

[Illustration.]

fragments simples de bras et des fragments avec portion de la bouche, et
d'autres coin prenant la tête et les bras de l'animal; ces derniers
deviennent de nouveaux individus complets. Il en est de même à l'égard
des tronçons de corps de l'hydre, qu'on obtient en coupant, d'un coup de
ciseau, l'animal en tronçons transverses et longitudinaux. Les tronçons
longitudinaux rapprochent bientôt leurs bords, qui se soudent, et le
morceau est alors devenu un sac stomacal. La limite extrême de petitesse
des boutures prises sur le corps de l'hydre, et susceptibles de devenir
encore un nouvel animal, a été estimée à une hachure ou lambeau de sac
stomacal, qui aurait un diamètre d'environ un quart de millimètre.

[Illustration.]

L'auteur établit, dans cette partie si délicate de ses expériences, que
cette bouture doit contenir cependant une portion de peau externe et de
peau interne, et qu'elle doit être si petite qu'il ne puisse résulter un
sac stomacal de l'affrontement des bords de ce lambeau extrêmement petit
du sac stomacal de l'hydre haché en morceaux très-petits; au delà de
cette limite, les parcelles du tissu vivant de l'hydre ne peuvent plus
se reproduire.

Enfin, ces morceaux très-petits du corps de l'hydre, dont la forme est
irrégulière, s'arrondissent et deviennent une sorte d'oeuf bouturain et
sans coque, à limbe transparent et à noyau opaque. Observé dans ce
moment sous le microscope à un grossissement de trois à quatre cents
diamètres, il présente les premiers indices du travail embryogénique que
nous décrirons en exposant les résultats des nouvelles recherches sur
l'oeuf de ce curieux animal.

(_La suite à un prochain numéro._)



Bulletin bibliographique.


_La Havane_, par madame la comtesse MERLIN.--Paris, 1844. _Amyot_. 3
vol. in-8. 22 fr. 50 c.

Le 25 avril 1840, madame la comtesse Merlin s'embarquait à Bristol, à
bord du bateau à vapeur le _Great-Western_, et le 3 mai suivant elle
débarquait sur le quai de New-York. Elle ne fit qu'un court séjour dans
la capitale des États-Unis. Après une excursion à Philadelphie, elle
visita Washington et Baltimore, et elle s'embarqua sur le navire à
voile, le _Christophe Colomb_, qui la conduisit à Cuba, sa
patrie.--Madame la comtesse Merlin n'habita la Havane qu'un mois et
demi. Ce 23 juillet suivant, le _Havre-Guadeloupe_ la ramenait en
France.--Tel est le voyage qui nous a valu trente-six lettres publiées
d'abord dans les feuilletons d'un journal politique et formant
aujourd'hui 3 vol. in-8º.

Que madame la comtesse Merlin nous permette de lui soumettre une
observation. N'a-t-elle pas abuse quelquefois de ses talents
épistolaires? Pourquoi écrire tant de pages sur des sujets si variés?
Pourquoi, non contente d'analyser avec un style remarquable les
impressions diverses qu'elle avait éprouvées, a-t-elle essayé de
résoudre un si grand nombre de questions philosophiques, politiques,
économiques, morales, etc.? Toutes ces brillantes et solides qualités du
coeur et de l'esprit dont elle est heureusement douée sont-elles donc si
communes qu'elle ait cru souvent devoir les sacrifier au vain désir de
paraître posséder des connaissances universelles?--Effacez de ces
trente-six lettres quelques répétitions inutiles, supprimez-en tout ce
que d'officieux compilateurs y ont ajouté, n'y laissez, en un mot, que
ce que madame la comtesse Merlin a réellement écrit, c'est-à-dire senti
ou pensé, et son ouvrage, un peu trop aristocratique peut-être, restera
parmi les relations de voyage comme un charmant modèle de sentiment et
d'esprit, d'observations et de descriptions.

Madame la comtesse Merlin n'aime pas les Américains, et elle ne laisse
échapper aucune occasion de les critiquer.--La plupart de ces reproches
ne manquent ni de malice ni de fondement; ils se résument presque tous
dans les observations suivantes: «C'est un joug bien pesant que
l'égalité: pour satisfaire aux exigences de tous, on est soumis à des
gênes intolérables. Chacun paie de ses affections, de ses goûts, de ses
penchants, de son indépendance, le bénéfice fractionnel que
l'association lui a accordé.--On achète bien cher la liberté collective
quand on la paie par l'esclavage individuel. Ici le riche est toujours
opprimé par le pauvre et refoulé par la jalousie des masses. Ainsi la
liberté est sacrifiée à l'égalité, l'égalité immolée à la liberté; ce
qui s'appelle être égaux et libres. Dans ce pays, il faut marcher au pas
de tout le monde, vivre de la vie de tout le monde Au théâtre, en
voyage, à l'auberge, chez soi, l'esclavage est général, inévitable: tous
les actes de la vie sont collectifs.»

Aussi avec quelle joie madame la comtesse Merlin quitta ce pays où elle
n'attendait rien, où elle n'etait attendue de personne, pour se rendre
dans sa chère patrie, qu'elle n'avait pas revue depuis bien des années,
et où tant de coeurs battaient à son approche d'espérance et de bonheur!
Au lieu des odeurs infectes de la graisse fondue, du gaz et du bitume,
qu'il lui tardait de respirer d'air tiède et amoureux des tropiques,
cet air de vie et d'enthousiasme, rempli de molles et douces voluptés!»
Avec, quels regards avides elle contemplait cette végétation unique dont
elle nous a fait une si belle description! «Des rosées abondantes, des
pluies réglées, à de certaines époques de l'année, la chaleur douce et
constante de l'atmosphère, une couche végétale pure, et dont l'épaisseur
considérable s'alimente encore des dépouillés que laissent les forêts
primitives, donnent à la végétation de cette île une vigueur et une
puissance merveilleuses; le sol même suffit pas à la contenir. Une
quantité immense de plantes envahissent l'air et y cherchent la vie et
l'expansion que leur refuse la terre, trop chargée de ses produits. A
peine échappées de leur berceau, flexibles, ondoyantes, elles s'élancent
d'arbre en arbre, du rocher en rocher; elles montent et descendent sur
les murs, sur les toits des maisons; les corolles ouvertes, elles
cherchent l'action bienfaisante du soleil, et leurs feuilles exubérantes
s'épanouissent au souffle de la brise. Une multitude de plantes
parasites, douces d'une force vitale prodigieuse, s'élèvent jusqu'à la
coupole des arbres; et là, se jouant au milieu de leurs riches panaches,
suspendues avec grâce sur ces colosses de nos forêts, elles balancent
leurs fleurs délicates et flexibles au milieu des branches mobiles et
gigantesques. En Europe les fleurs rampent, ici elles s'élèvent et
volent comme des oiseaux, comme des mouches dorées dans des jardins
aériens! Eh bien! cette île si belle dans toutes ses parties, où les
volcans, les tremblements de terre, les animaux venimeux sont inconnus,
où le plus beau ciel et une végétation splendide offre ni leurs trésors
au premier venu, cette île est aux trois quarts inhabitée.»

Autant les Américains lui avaient paru tristes, ennuyeux et affairés,
autant madame la comtesse Merlin trouva ses compatriotes gais, aimables
et pour la plupart paresseux.--Elle en trace en diverses lettres des
portraits qui doivent les faire aimer. Un volume entier est consacre à
la peinture de leur vie, de leurs moeurs et de leurs coutumes, à la
ville, dans les campagnes environnantes, dans les montagnes de
l'intérieur de l'île. Parmi les lettres qui nous semblent mériter des
éloges sans restriction, nous citerons celles qui peuvent s'intituler:
_les Guajiros, la Mort à la Havane, les Deux Veillées, les Femmes
havanaises, et la Vuelta abajo_. Les Guajiros, ou paysans montagnards,
ont inspiré à madame la comtesse Merlin le chapitre le plus remarquable
de son ouvrage.

La partie sérieuse de la Havane est beaucoup trop longue. Madame la
comtesse Merlin y a sans doute réuni une foule de documents curieux ou
d'idées utiles dont elle à obtenu la communication; mais, si
intéressantes qu'elles soient, des dissertations historiques,
législatives, judiciaires, politiques, économiques, statistiques, seront
toujours déplacées dans un ouvrage où la sensation et le sentiment
l'emportent naturellement sur la connaissance. Ici, à l'histoire de
Cuba, madame la comtesse Merlin ajoute la biographie de Las Casas; la,
un traité théorique et pratique sur l'esclavage précède un essai
pratique sur l'état actuel des lois et l'administration de la justice.
Enfin le gouvernement, l'agriculture, l'éducation, le commerce, les
rapports de la métropole avec la colonie, la question des races, etc.,
tels sont les sujets de cinq lettres adressées à MM. de Golbéry, Gentien
de Dissay, Decazes, Rothschild et Martinez de la Rosa.

Malgré ces défauts, _la Havane_ offre une lecture aussi agréable
qu'instructive. Nous regrettons que le défaut d'espace et la nature même
de ce bulletin ne nous permettent pas d'en citer quelques fragments.
Nous terminerons seulement cette sèche et rapide analyse par la phrase
suivante, empruntée à la lettre sur le tabac: «Lorsque vous cheminez, à
pas lents, aspirant avec délice un de ces certains cigares de la _Reina_
que vous connaissez si bien, savourant en vrai gourmet son parfum et
admirant son aptitude à prendre feu et à le conserver, sachez-le, et ne
vous étonnez plus de, rien, ce cigare, ardent et moelleux à la fois, a
été... vous le dirai-je? mais oui, un historien doit tout dire, il a été,
comme tous ceux que vous fumez, roulé, oui, roulé sur la cuisse non
voilée d'une de nos filles de campagne appelées Guajiras.»

                                                                                             Ad. J.


_L'Art de Fumer, ou la Pipe et le Cigare_, poème en trois chants, suivi
de notes; par BARTHÉLÉMY. In-8.--Paris, _Lallemand-Lépine_, rue
Richelieu, 52; _Martinon_, rue du Coq, 4; _Paul Masgana_, galerie de
l'Odéon, 12.

M. Barthélémy est toujours le poète qui manie la langue en maître, et
sait la rendre souple à l'exigence de sa pensée; mais sa pensée
elle-même est tombée, des hauteurs où elle rencontra autrefois l'épopée
napoléonienne, dans les bas-fonds où le poète Regnier trouvait ces vers
qui firent dire à Boileau:

                    Heureux si ses écrits, craints du chaste lecteur,
                    Ne se semaient des lieux où fréquentait l'auteur.

M. Barthélémy a répudié la succession du satirique Gilbert pour celle du
poète Autreau, auteur d'une pièce de vers sur une maladie dont le nom ne
se prononce pas en bonne compagnie.

Il faut plaindre M. Barthélémy, car sa chute est celle d'un esprit plein
de verre et d'originalité. On retrouve encore dans le poème que nous
annonçons la plupart des qualités qui firent de lui un poète populaire.
_L'Art de Fumer_ aura plus d'une édition; on l'apprendra par coeur dans
les estaminets. C'est la désormais que M. Barthélémy veut trouver des
applaudissements dignes de lui.

                       J'installe devant moi, bravant le décorum,
                       Ou la cruche flamande, ou quelque grog au rhum;
                       Il faut que Cuba le divin narcotique
                       Charge de bleus flocons mon divan poétique.

Ainsi débute le poème, ainsi le poète finira.



_Catalogue d'une belle Collection de Lettres autographes_, tirée du
cabinet de M. L..., dont la vente aura lieu le 8 avril et jours
suivants, salle Silvestre.--Paris, 1844. _Charron_, 1 vol. in-8.

Nous avons déjà fait connaître un catalogue de ce genre. Nous avons dit
aussi le prix fabuleux que le feu des enchères avait fait mettre
récemment à des autographes que se disputaient des collecteurs. Si la
manie n'avait pas la plus grande part dans cette passion, si l'intérêt
historique la faisait seule naître, nous prédirions hardiment à la
collection dont nous avons aujourd'hui la notice sous les jeux une vogue
d'enthousiasme, un succès d'argent. Nous n'avons point à nous occuper de
pièces insignifiantes à nos yeux, mais auxquelles un très-grand prix
sera attaché peut-être, parce qu'elles ont le mérite d'émaner d'hommes
dont l'écriture, dont la signature même, sont rares; nous passerons
seulement en revue quelques-unes de celles qui offriront à coup sûr à
nos lecteurs un intérêt incontestable au point de vue historique,
biographique ou littéraire.

Nous trouvons d'abord une lettre du célèbre et malheureux amiral de
Coligny; elle est du 30 juin 1572, et adressée à Charles IX. La date et
le destinataire la rendent doublement curieuse:

«Sire, estant allé ce soir trouver votre mère aux Tuileries, Elle ma
baillé une lettre quil a pleu à Votre Majesté mescripre par la quele
elle me faict entendre ce qu'elle a entendu de plusieurs et divers
endroicts de lassemblée qui se faict par toutes les provinces de ce
royaulme et des rendes vous qui sest donné en ceste ville au XVe du mois
prochain. Me taisant ladessus anttandre, Vostre Majesté, combien elle
trouve mauvois que telle chose se face. Et comme elle commande d'y
remédier aussy me faict elle bien enttandre quelle a oppinion que telle
chose ne se soit faicte sans mon sceu, ce quelle trouveroit d'auttant
plus maulvois que scauroit estez, sans son sceu et congé. Si aussy
estoit, Sire, je confesse que jay tres-mal faict et que je mérité une
bonne punition, mais pour ce que cest chose controuvée je ne feré point
dexcuse et non entreré point en justification .»

Sept semaines après, dans la nuit du 23 au 24 août, jour de la
Saint-Barthélémy, celui qui avait écrit cette lettre était assassiné par
ordre de celui à qui elle était adressée, et de sa mère.

Une autre époque, encore plus dramatique, a fourni à ce catalogue un
riche contingent. Nous ne croyons pas que la révolution française puisse
offrir beaucoup de documents plus saisissants qu'une lettre de
Pelletier, (du Cher), membre de la convention nationale, écrite de
Paris, à un de ses amis de province le 21 janvier 1795, le jour même de
l'exécution de Louis XVI, dont Pelletier avait voté la mort. Après
s'être excusé de son silence sur ses nombreuses occupations, il lui dit:

«Nous sommes arrivés au moment qui doit décider du sort de la
république, la convention vient de donner une preuve bien éclatante de
son courage et du sa justice, le tyran n'est plus, il a trop vécu pour
le malheur du peuple français. Il était temps que l'on mit un terme à
ses forfaits, autrement il serait venu à bout de nous faire tous
entrégorger... L'exécrable homme! combien il a été fourbe, parjure et
traître, combien il a fait couler impunément le sang! ha, mon bon amy,
faisons en sorte de ne jamais vivre sous le régime de la royauté.» Il
parle ensuite du jugement, des dernières demandes du roi et de son
supplice:

«Il a été exécuté ce matin, à 10 heures 34 minutes, il a voulu haranguer
le peuple, il a dit qu'il mourait innocent (le traître, innocent, quelle
imposture), qu'il pardonnait à ses ennemis, qu'il désirait que son
peuple fût heureux (un bourreau, un assassin peut-il parler ainsy). Il
voulut continuer, mais le commandant général a donné le signal, et sur
le champ sa tête a tombé sur l'échafault; que les Parisiens se sont
montrés majestueux et grands dans cette occasion, ils n'ont manifestés
ny joie ny douleur, le calme le plus profond a régné, les boutiques et
les spectacles ont toujours été ouverts, aucuns des exercices ordinaires
n'ont été interrompus, il n'y a pas eu une larme, pas un cri de fait, sy
ce n'est celui de _vive la République!..._»

On frémit quand on considère, dans un temps calme, à quels sentiments
sauvages, à quel langage barbare le fanatisme politique peut conduire un
homme consciencieux, humain peut-être, mais auquel la passion dont il ne
savait pas se détendre faisait voir, dans ce temps de fièvre ardente, la
guillotine comme un autel et la victime comme un monstre. A coup sûre
l'homme, qui avait envoyé le roi à l'échafaud, dormait bien en paix
avec sa conscience. Nous allons voir, au contraire, Joseph Lebon livré à
l'insomnie pour une tout autre cause et exprimer ses scrupules et ses
remords pour un motif et dans un langage aujourd'hui bien inexplicables.
C'est à sa cousine que le trop fameux représentant du peuple écrit, en
date du 8 juin 1794:

«Voici près de huit jours que je n'ai été à Arras; je crains bien qu'à
ma première apparition je n'aie quelques difficultés avec ma mère. Tu
sais qu'elle devait m'acheter un habit. Mais sans dire gare, ne
s'est-elle pas avisée de m'acheter un habit de très-fin drap, une veste
de soye et une culotte de même étoffe!

Dans le premier moment, quoique tout interdit; je n'ai pas cru devoir la
brusquer sur une emplette faite. J'ai consenti à ce qu'on me prit
mesure. Mais, tu me croiras si le veux, voila dix nuits que je ne dors
presque point à cause de ce malheureux habillement. Moi, philosophe, ami
de l'humanité, me couvrir si richement, tandis que des milliers de mes
semblables meurent de faim sous de tristes haillons! Comment, avec tout
cet éclat, me transportera l'avenir dans leur chaumière pour les
consoler de leurs infortunes? Comment plaider encore la cause du pauvre?
Comment m'élever contre les vols des riches, en imitant leur luxe et
leur somptuosité? Toutes ces idées me poursuivent sans cesse, et, je
pense, avec raison, que mon âme serait un jour dévorée de mille remords,
si je passais outre, et si j'avais la faiblesse de condescendre à la
bonté peu éclairée d'une mère.»

Veut-on voir un véritable service rendu par un conventionnel également
célébré, Jean-Bon-Saint-André, à ses collègues les représentants du
peuple qui se trouvaient, au moment du procès de Louis XVI, en mission
dans les départements du Mont-Blanc? Plus d'un d'entre eux se félicitait
peut-être d'être, dans ce moment où il fallait se prononcer, absent de
la convention. Ils s'étaient bornés à écrire à l'assemblée que la
conduite de Louis XVI méritait une condamnation, quelques-uns d'entre
eux croyaient peut-être s'en tirer ainsi. Voici ce que
Jean-Bon-Saint-André leur écrit:

«Votre lettre à la convention au sujet de la mort du tyran, portant le
mot de condamnation, quelques personnes se plaisoient à dire qu'il y
avoit de l'équivoque dans l'expression de votre voeu. Il me sembla alors
que votre confiance m'imposoit le devoir de faire pour vous ce que
j'eusse désiré qu'en pareil cas vous fissiez pour moi, de mettre au
grand jour vos vrais sentiments qui étoient pour la mort, _sans appel au
peuple_. Cette note fut inscrite dans le _Créole-Patriote_, et j'ose
croire que vous ne désapprouverez pas le parti que j'ai pris à cet
égard.»

Comme on est heureux n'avoir affaire à un collègue obligeant et a un
commentateur mesuré!

Après ces lettres de conventionnels, en voici une du duc de Berri
adressée, de Blankemburgh, à M. le comte Henri de Damas, le 15 avril
1797, où le prince se montrait assez découragé et assez revenu des
illusions auxquelles un exile a besoin pourtant de se rattacher,
lorsqu'il n'a pas craint surtout de prendre les armes pour s'ouvrir les
portes de son pays:

«Mon maudit frère n'arrive pas, et nous sommes déjà à la mi-avril, ce
qui fera que nous ne pourrons vous aider qu'à la mi-may, à moins que le
bruit du canon ne me rappelle; je suis d'une inquiétude affreuse de
perdre un mois de campagne, quoiqu'elle ne sera sûrement qu'une
reculade... Je vois cette année la fin de la guerre et la paix; est-ce à
craindre ou à désirer? la paix nous fera-t-elle puis de mal que la
guerre, excepté l'occasion de se faire tuer que je regretterai, car de
traîner l'existence d'un fugitif chassé de partout me paraît impossible
a soutenir; d'ailleurs tout le monde nous dit du bien de l'intérieur, ne
serait-ce pas comme tout le bien qu'on nous disait de l'armée avant que
nous la connaissions?»

Vient ensuite une protestation de Cléry, le valet de chambre de Louis
XVI, qui prouve combien le plus touchant dévouement peut parfois être
méconnu par ceux-là même qui devraient le mieux lui rendre justice. Elle
est datée de Schierensce, le 29 janvier 1801, et adressée à madame la
duchesse d'Angoulême:

«M. le duc m'accuse d'avoir sçu et de ne pas l'avoir prévenu, que
mercredi, jour de bal de madame la comtesse Baudisen, tombait le 21
janvier, et de plus d'être complice d'une intrigue de société, pour
l'engager, ainsi que vous, madame la duchesse, à paraître dans un bal ce
jour de deuil pour tous les bons Français. J'en atteste le ciel, j'en
atteste les mânes augustes de mon maître! que jamais pareille pensée
n'est entrée dans mon âme... M. le duc m'accuse encore d'ambition; de
l'ambition, moi! ah! si j'avois été enivré de cette passion, n'ai-je
pas trouvé mille occasions de la satisfaire, pendant mon séjour à
Vienne, à Londres et à Berlin, où le bon roi vouloit me donner une
maison et une place honorable? N'ai-je pas tout refusé pour suivre la
malheureuse destinée de mes augustes maîtres? Cet effort n'a jamais été
pénible; le sentiment de reconnaissance, d'attachement et de devoir,
est, et sera éternellement gravé dans mon coeur. Clery, simple, valet de
chambre et dernier serviteur de Louis XVI, au temple, est le plus beau
titre que je puisse jamais posséder, et avec lequel les personnes
sensibles m'accorderont toujours quelqu'intérêt, au lieu que Clery, qui
voudrait s'élever au niveaux des personnes qui doivent le commander,
seroit regardé, avec justice, comme un être inconséquent et
déresonnable.»

Il est pénible de voir un serviteur dont la fidélité est, à juste titre,
historique, être mis dans la situation de faire entendre un tel langage.
Le coeur est également attristé en entendant l'expression de
l'étonnement et de la douleur qu'éprouve l'impératrice Joséphine, cette
femme si dévouée, à la vue des trahisons de 1814. Sa lettre est datée du
château de Navarre, 7 avril 1814:

«Je suis arrivée ici le 30, et la reine Hortense, deux jours après avec
ses enfants. Elle est aussi souffrante et aussi douloureusement affectée
que moi. Nous avons le coeur brisé de tout ce qui se passe, et surtout
de l'ingratitude des Français. Les journaux sont remplis des plus
horribles injures; si vous ne les avez, pas lus, n'en prenez pas la
peine, ils vous feraient mal. Il parait que l'Empereur a envoyé a Paris
les maréchaux Ney et Macdonald, avec le duc de Vivence, pour proposer
d'abdiquer en faveur du roi de Rome, et que la proposition n'a pas été
acceptée. Jusqu'à présent, Évreux et Navarre sont tranquilles, mais on
nous menace aujourd'hui ou demain de la visite de l'ennemi. Croirés vous
que le général charge de s'emparer du département au nom du gouvernement
provisoire, est le duc de Raguse, qui a passé de leur côté avec le corps
d'armée qu'il commandait?»

Ce qui est moins déchirant, ce sont les reproches adroitement déguisés
d'ingratitude que le prince de Talleyrand adresse à Louis XVIII, avec
lequel il avait correspondu sur la fin de l'empire, et qui, en 1816,
cédant aux instances de ses compagnons d'émigration, après avoir
complètement disgracié Fouché, avait fait dire à son grand chambellan de
ne pas paraître aux Tuileries jusqu'à nouvel ordre. La lettre du prince
est du 22 novembre 1816. Il obéira à l'ordre de Sa Majesté, qui vient de
lui être transmis par M. le duc de La Châtre. Il obéira avec douleur,
mais sans comprendre que les rapports que Sa Majesté reçoit fassent
quelque impression sur elle lorsqu'il est question du lui. Il termine
ainsi:

«Je lui demanderois pardon de ma mauvaise écriture, si je ne savois
qu'elle la connoît depuis longtemps et quelle la lit aisément.»

Une réclamation, empreinte d'une véritable noblesse, dictée par un
sentiment parfait des convenances les plus délicates et les plus
difficiles, et dans laquelle est portée au plus haut point la dignité
des sentiments de famille, c'est celle de mademoiselle de Robespierre,
soeur des deux conventionnels de ce nom, adressée le 21 mai 1830 au
journal _l'Universel_. Le rédacteur de cette feuille, qui, a un premier
tort, ajouta celui de ne pas le réparer et de refuser l'impression de
cette lettre, le rédacteur de _l'Universel_ avait dit, en rendant compte
de prétendus _Mémoires de Robespierre_, dont il contestait du reste
l'authenticité, que l'éditeur avait pu autrefois se procurer des
documents fidèles auprès d'une soeur de Robespierre, végétant à Paris,
dans le coin le plus obscur d'un faubourg, accablée d'années, de misère,
du poids de son funeste nom, et acheter d'elle quelques souvenirs non
effacés. «Voici la fin de la réponse éloquente, nous pourrions dire
sublime, que fit vainement à ce journal mademoiselle de Robespierre, et
que la _Revue rétrospective_ a imprimée en entier, t. I, p. 104 de sa
1ère série:

«... Ce qu'on vous a dit, monsieur, est non-seulement inexact, mais
cela est faux. Il est vrai que la soeur de Maximilien Robespierre végète
accablée de misère, d'années, et vous auriez pu ajouter de graves et
douloureuses infirmités, dans un coin obscur de la patrie qui la vit
naître; mais elle a constamment repoussé les offres des intrigants qui,
dans le laps de trente-six ans, ont tenté à diverses reprises de
trafiquer de son nom; mais elle n'a rien vendu à personne; mais elle n'a
aucun rapport direct ni indirect avec l'éditeur des prétendus _Mémoires_
de son frère.

«Je regarde, monsieur, comme injurieuse à mon honneur et ma probité
l'idée qu'on ait pu acheter de moi mes _souvenirs non effacés_.
J'appartiens à une famille à laquelle on n'a pas reproché le vénalité.
Je vais rendre au tombeau le nom que je reçus du mes vénérable des
pères, avec la consolation que personne au monde ne peut me reprocher un
seul acte, dans le cours de ma longue carrière, qui ne soit conforme à
ce que prescrit l'honneur. Quant à mes frères, c'est à l'histoire à
prononcer définitivement sur eux; c'est à l'histoire à reconnaître un
jour si réellement Maximilien est coupable de tous les excès
révolutionnaires dont ses collègues l'ont accusé après sa mort. J'ai lu
dans les Annales de Rome que deux frères aussi furent mis hors la loi,
massacrés sur la place publique, que leurs cadavres furent traînés dans
le Tibre, leurs têtes payées au poids de l'or, mais l'histoire ne dit
pas que leur mère, qui leur survécut, ait jamais été blâmée d'avoir cru
à leur vertu.»

Toutes les pièces émanant de femmes, qui se trouvent dans cette
collection, ne sont pas, on se le figure aisément, écrites de ce style.
C'est sur un tout autre ton que madame de Parabere, maîtresse en titre
du régent, écrivait au maréchal de Richelieu une lettre que nous ne
rapporterons pas, et qui prouve qu'elle était en même temps une des
maîtresses de fait de ce fameux séducteur.--Madame Denis, la nièce de
Voltaire, dans une lettre du 20 juin 1755 exprime d'une manière piquante
les craintes que causent à son oncle et à elle des exemplaires qui
circulent du poème de _la Pucelle_, imprimé clandestinement. On y lit:

«Tout irait bien sans cette _Pucelle_. Nous recevons tous les jours des
avis qui nous désespèrent, nous ne pouvons plus douter quelle ne soit en
de bien mauvaises mains tant à Paris que dans les pais étrangers, et à
moins que saint Denis ne dessande encore une fois sur son rayon pour la
préserver des mal voulants je la croîs dans un grand danger.»

Sophie Arnould, avec sa philosophie, sa désinvolture spirituelle et son
mépris de l'orthographe et de la ponctuation, qu'elle pousse, on le
comprend, plus loin encore que la mère de Voltaire, écrivait, le 31
décembre 1788, à un de ses nombreux mais anciens adorateurs:

«... Vous connessés, mon amy, mon coeur et la délicatesse de mes
procédés envers les illustres ingrats que j'ai associés à mon coeur, à
mon bonheur et aux plaisirs de mon jeune âge: tout cela est fini, comme
cela finit assés ordinairement; c'est un malheur, je pardonne à ses
ingrats! l'oubly de mes attraits, de mes soins, mais non celuy de ma
tendresse... Cependant il faut s'accoutumer à tout; mais me voici
aujourd'hui, eh! par le temps qui coure, après vingt années de gloire,
de flatteries, d'aisances, obligée de compter avec moy même, pour
n'avoir pas à décompter avec les autres, mes affaires pécunières sont
engagées. La charge d'une famille nombreuse dont j'étais la plus riche,
trois enfants grands seigneurs le matin eh! très petits bourgeois, le
soir, ou lorsqu'il s'agit de les placer à droite ou à gauche, bref, tout
cela m'a sinon ruinées ou au moins bien dérangée. Vuyes mon amy quelle
répons vous voudrés faire à votre Sophie.»

Une autre femme, longtemps célèbre par sa beauté, figure dans cette
galerie historique sous le nom qu'elle devait bientôt après échanger
contre celui de Tallien, dans une pièce écrite de la main de Robespierre
et signée par lui et ses collègues Billaud-Varennes, Barère et
Collot-d'Herbois. C'est un arrêt du comité de salut public du 3
prairial, l'an II de la république, qui ordonne que «la nommée Cabarus,
fille d'un banquier-espagnol et femme du nommé Fontenai, sera mise
sur-le-champ en état d'arrestation et mise au secret; que _le jeune
homme qui demeure avec elle et ceux qui seraient trouvés chez elle_
seront pareillement arrêtés, etc.»

Une même pièce réunit trois noms qui ont une grande célébrité dans la
politique, la littérature et les arts. Elle est écrite par le prince de
Metternich, adressée à madame la duchesse d'Abrantès, et sert à
recommander le pianiste Thalberg. Elle est du 18 octobre 1833:

«Le porteur se nomme Thalberg; il est jeune, bon garçon, de très-bonne
compagnie; à mon avis, le premier pianiste qui jamais ait joué de cet
admirable instrument... Faites-le jouer; il a entre autres le talent de
tout savoir par coeur. Demandez-lui tel souvenir que vous voudrez, il ne
restera pas en défaut, et il vous charmera, ou je ne m'y entends pas.»

L'artiste est parfaitement arrivé à prouver que le prince s'y entend.

Nous avons rapporté le titre de ce Catalogue. S'il fallait l'en croire,
cette collection curieuse serait _tirée du cabinet de M. L._ Un
très-grand nombre de pièces nous prouvent que cette initiale dissimule
le véritable nom du collecteur. Ces pièces sont adressées au marquis de
Dolomieu, un des amateurs qui ont le plus fourni à la belle publication
de l'_Isographie_. Nous ne nous expliquons pas que cette collection soit
aujourd'hui livrée aux enchères. On y trouve une foule de lettres des
princes et princesses de la famille régnante, qui les avaient écrites à
la sollicitation du collecteur et pour la compléter, mais non à coup sûr
pour voir la criée d'un commissaire-priseur s'exercer sur leurs page»
d'écriture. Telle est cette lettre du prince de Joinville, adressée au
marquis de Dolomieu, il la date du 2 juillet 1827;

«Voici le petit bout de lettre que vous m'avez demandé; si vous aviez
voulu attendre deux ou trois ans plus tard, l'écriture eût été, je
crois, un peu meilleure; mais puisque vous désirez être satisfait
aujourd'hui, c'est là tout ce que je puis vous offrir.»

Du reste, ceci n'est qu'une question de convenance plus ou moins mal
observées. Mais ce qui nous parait plus sérieux, c'est que nous trouvons
dans ce catalogue, aux numéros 40 et 396, deux pièces signées, l'une de
Molière, l'autre de sa femme, que la section des manuscrits de la
bibliothèque du Roi possédait en 1825, et que l'auteur de ce compte
rendu copia et fit imprimer à cette époque. Comment notre dépôt national
s'est-il trouvé dépossédé au profit d'une collection particulière, de
deux pièces très-rares? Comment et par qui ont-elles pu être livrées à
un acquéreur, à coup sûr de bonne foi? Ceci sort du domaine de la
critique. En 1832, une commission fut instituée pour examiner certains
faits signalés à l'autorité supérieure, qui s'étaient passés à la
bibliothèque du Roi. Cette commission, dont M. Prunelle était
rapporteur, fut d'avis, après examen, que cette tâche revenait de droit
à l'autorité judiciaire. Force nous est aujourd'hui, comme à la
commission d'alors, de déclarer notre incompétence.

                                                                                          T.

_Études sur les Tragiques grecs_; par M. PATIN, de l'Académie française.
3 vol.--Chez _Hachette_, rue Pierre-Sarrazin, 12.

Nous n'avions rien encore, dans notre littérature, que nous puissions
justement opposer aux excellents travaux des Allemands sur la tragédie
grecque. La Harpe, qui avait fait preuve d'une critique supérieure dans
l'étude de notre théâtre, s'était laissé dominer par le goût français et
les préjugés littéraires de son époque, lorsqu'il examina les anciens
tragiques. Son jugement nous parait aujourd'hui faire le pendant de
celle fameuse traduction inexacte et _francisée_ du père Brumoy, qui
nous montre Oreste arrivant de voyage avec ses malles, comme un commis
voyageur, et assis sur un canapé attendant sa soeur la terrible Électre.
Les travaux postérieurs de M. Nepomucène Lemercier étaient encore
entachés du même défaut que nous reprochons à La Harpe; et d'ailleurs
l'auteur d'_Agamemnon_ qui avait en partie retrouvé sur la scène la
puissante inspiration d'Eschyle, n'examina, dans sa critique, l'ancienne
tragédie que sous un point de vue restreint, systématique et presque
personnel.

M. Patin vient combler aujourd'hui cette lacune de notre critique
littéraire; ses études sur les tragiques grecs sont certainement le
livre le plus remarquable que l'on ait fait, depuis W. Schlegel, sur le
théâtre ancien. Nous louerons d'abord et surtout M. Patin d'avoir, après
les ambitieuses théories des Allemands, traité au contraire son sujet
avec nue discrétion et une sobriété éminemment françaises. Au lieu de
s'égarer, loin de ses auteurs, dans de nébuleuses conjectures, dans les
associations plus ingénieuses que vraies du bas-relief et de l'épopée,
du groupe et de la tragédie, il s'est appliqué uniquement à comprendre
le génie particulier des trois grands tragiques, et à distinguer les
caractères propres, à en faire ressortir la beauté singulière et
originale. Dans un semblable travail, M. Patin n'a pas recule devant les
pénibles et laborieuses recherches de l'érudition; il a voulu, au
contraire, que la science fût toujours la base de sa critique; et cet
examen approfondi, minutieux même du texte, qui serait peut-être
excessif s'il était fait de même sur Racine ou Corneille, parait être
indispensable pour les tragédies grecques, si difficiles à entendre, si
chargées de variantes et d'interpolations de toutes sortes. La critique
_verbale_ sera toujours, et quoi qu'on en dise, la meilleure et la plus
utile pour l'intelligence et l'appréciation des auteurs de l'antiquité.

D'excellentes traductions viennent à l'appui de toutes les assertions
critiques de m. Patin, et les nombreux passages d'Eschyle, de Sophocle
et d'Euripide que nous trouvons traduits dans son livre avec cette
connaissance parfaite de la langue grecque et ce goût véritablement
attique qu'on devait attendre du savant professeur, ajoutent une
singulière valeur à ses jugements et à ses analyses. On a rarement
traduit les anciens avec une pareille élégance jointe à une telle
fidélité; et, pour peu que l'on se rappelle les inexactitudes, les
contre-sens et surtout la lourde platitude des traductions qui ont suivi
celle du père Brumoy, on sentira tout le mérite du nouveau traducteur.

Espérons que M. Patin voudra un jour compléter son beau travail en
dotant notre langue d'une traduction entière de ces tragédies, dont il
ne nous a encore donné que des extraits.

Nous voudrions pouvoir détacher du livre de M. Patin quelques morceaux
choisis, qui viendraient à l'appui de nos éloges; mais Eschyle,
Sophocle, Euripide ne sauraient être jugés en quelques lignes, et ce
n'est pas trop d'un volume entier pour apprécier sous toutes ses faces
le génie magnifique de chacun de ces grands tragiques. Nous nous
bornerons donc à recommander surtout à nos lecteurs les excellentes
pages que M. Patin a écrites sur Euripide; ils y trouveront une critique
judicieuse des beautés et des défaut du poète, exprimée en termes plus
justes et plus clairs que ceux dont M. Schlegel s'était servi dans ses
appréciations théoriques, où il compare «le point de perfection dans les
arts au foyer d'un verre ardent, etc.»

Après tous ces éloges, nous ne craindrons pas de reprocher à M. Patin
quelques explications minutieuses, quelques commentaires superflus, qui
sont plutôt au profit de l'érudition pure qu'à celui de la critique
littéraire. Nous eussions voulu aussi trouver dans son examen d'Eschyle
une vue plus haute, plus hardie sur le génie du _terrible poète_; non
pas qu'il fallût tomber dans ces exagérations gigantesques que nous a
fait voir une célèbre préface, mais on pouvait peindre avec un sentiment
plus vif et en termes plus forts cette sublime inspiration patriotique,
cette audacieuse et sombre poésie qui mettent Eschyle au-dessus de tous
les autres tragiques, et donnent à son théâtre une élévation morale
qu'on chercherait vainement ailleurs.

Mais par ces quelques critiques nous ne voulons point infirmer le mérite
d'un livre qui demeure, comme nous l'avons dit, le plus savant et le
plus judicieux qu'on ait encore fait sur la matière.



Travestissements.

[Illustration: Costume grec. Albanais.--Marquise.]



Danse de la Polka.--Caricature par Cham.

[Illustration.]



Amusements des Sciences.

RECTIFICATION.

Par suite d'une erreur du dessinateur, la première figure des Amusements
des Sciences, dans notre dernier numéro (page 32), au lieu de
représenter dix cartes dont les nombres de points vont, en se suivant
depuis _un_ ou _as_ jusqu'à _dix_, offre dix cartes prises au hasard, à
partir des deux premières à gauche (l'_as_ de carreau et le _deux_ de
trèfle). Le lecteur est prié de faire par la pensée la correction
suivante, sans laquelle la solution de notre premier problème serait
inintelligible:

Après l'_as_ de carreau et le _deux_ de trèfle, il faut un _trois_ au
lieu d'un _huit_ de carreau; après ce _trois_ un _quatre_ au lieu d'un
_as_ de pique; après le _quatre_ un _cinq_ au lieu d'un _dix_ de coeur;
et ainsi de suite jusqu'au _dix_, qui sera immédiatement avant l'_as_ de
carreau pris pour point de départ.


SOLUTIONS DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS LE
CINQUANTE-QUATRIÈME NUMÉRO.

I. Supposons que le nombre qu'il s'agit d'atteindre soit 100, et qu'il
faille ajouter des nombres constamment plus petits que 11.

L'artifice de ce problème consiste à s'emparer tout de suite de certains
nombres que nous allons faire connaître. Retranchez pour col effet 11 de
100, une fois, deux fois, trois fois, et autant de fois que cela se
peut, il restera 89, 78, 67, 56, 45, 34, 23, 12, 1, qu'il faut retenir;
car celui qui, en ajoutant son nombre moindre que 11 à la somme des
précédents, comptera un de ces nombres avant son adversaire, gagnera
infailliblement, et sans que l'autre puisse l'en empêcher. On trouvera
encore plus facilement ces nombres en divisant 100 par 11, et prenant le
reste 1, auquel on ajoutera continuellement 11 pour avoir 1, 12, 23, 34,
etc.

Supposons, par exemple, que le premier qui sait le jeu prenne 1; il est
évident que son adversaire devant compter moins que 11, pourra tout au
plus, en ajoutant son nombre, 10, par exemple, atteindre 11, le premier
prendra encore 1, ce qui fera 12; que le second prenne 8, cela fera 20;
le premier prendra 3 et aura 23, et ainsi successivement il atteindra le
premier à 34, 45, 56, 67, 78, 89. Arrivé là, le second ne pourra pas
l'empêcher d'atteindre 100 le premier; car, quelque nombre que prenne le
second, il ne pourra atteindre qu'à 99, le premier pourra donc dire, et
1 font 100. Si le second ne prenait que 1 en sus de 99, cela serait 90,
et son adversaire, prendrait 10, qui, avec 90, fait 100.

Il est clair que, de deux personnes qui jouent à ce jeu, si toutes deux
le savent, la première doit nécessairement gagner.

Mais si l'une le sait et que l'autre ne le sache pas, celle-ci, quoique
première, pourra fort bien ne pas gagner; car elle croira trouver un
grand avantage à prendre le plus fort nombre qu'elle puisse prendre;
savoir, 10; et alors la seconde, qui connaît le jeu, prendra 2; ce qui,
avec 10, fait 12, l'un des nombres dont il faut s'emparer. Elle pourra
même négliger cet avantage et ne prendre que 1 pour faire 11; car la
première prendra probablement encore 10, ce qui fera 21; la seconde
pourra alors prendre 2, ce qui fera 26. Elle pourra enfin attendre
encore plus tard pour se placer à quelqu'un des nombres suivants: 34,
45, 56, etc. Si le premier joueur veut gagner, il ne faut pas que le
plus petit nombre proposé mesure le plus grand; car, dans ce cas, le
premier n'aurait pas la certitude de gagner. Par exemple si, au lieu de
11, on avait pris 10, qui mesure 100 en ôtant 10 de 100 autant de fois
qu'on le peut, on aurait ces nombres: 10, 20, 30, 40, 50, 60, 70, 80,
90, dont le premier 10 ne pourrait pas être pris par le premier; ce qui
fait qu'étant obligé de prendre un nombre moindre que 10, si le second
était aussi fin que lui, il pourrait prendre le reste à 10, et ainsi il
aurait une régie infaillible pour gagner.

II. Prenez un ballon de verre à long col, remplissez-le d'eau à moitié,
et faites-y bouillir cette eau en tenant le fond du ballon au-dessus de
charbons ardents. Lorsque l'ébullition a duré pendant quelques minutes
avec une certaine intensité, mettez un bouchon au col de votre ballon et
retournez-le. Puis, lorsqu'il est refroidi complètement, placez de la
glace à la partie supérieure qui n'est pas en contact avec l'eau. Vous
verrez à l'instant l'ébullition se manifester avec beaucoup de force.

De l'eau froide suffira même habituellement pour produire l'ébullition,
et on pourra se donner ainsi le spectacle d'une eau qui bout sans feu
durant des heures entières.

L'explication de ce curieux phénomène est fort simple. Lorsque l'on a
chassé complètement du ballon l'air qui y était renfermé, par une
première ébullition, et qu'on a fermé le vase avec un bouchon, l'eau ne
s'est plus trouvée en contact qu'avec de la vapeur. Or, si on vient à
condenser cette vapeur par l'approche d'un corps froid, la surface
liquide n'étant plus pressée par rien, ce liquide laissera échapper de
nouvelle vapeur, et c'est là précisément ce en quoi consiste
l'ébullition.

C'est par une raison analogue que l'eau bout sur les hautes montagnes à
une température beaucoup plus basse qu'au bord de la mer. A Quito, par
exemple, a 2,900 mètres environ au-dessus de l'Océan, l'eau bout à 90º
seulement de l'échelle centigrade; de sorte qu'il est impossible
d'opérer certaines cuissons qui exigent une chaleur de 100°, à moins de
se servir du digesteur de Papin, ou de la vapeur à une pression plus
élevée que celle de l'atmosphère.


NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE.

I. Faire fondre du plomb sans feu.

II. Faire fondre du marbre, sans le décomposer, et changer de la craie
en marbre.

III. Frapper une bille avec bricole simple ou bricole double, au jeu de
billard.



Rébus

EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.

Un essaim d'Abeilles.


[Illustration: Nouveau rébus.]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 0055, 16 Mars 1844" ***

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