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Title: Les Romanciers d'Aujourd'hui
Author: Le Goffic, Charles, 1863-1932
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les Romanciers d'Aujourd'hui" ***

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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.

Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine sont
marqués =ainsi=.



    LES
    ROMANCIERS
    D'AUJOURD'HUI



DU MÊME AUTEUR

  =Amour breton=, poésies, un vol. in-18 jésus (Lemerre, édit.).

  =Extraits de Saint-Simon= (en collaboration avec Jules TELLIER),
    un vol. in-8 cavalier, illustré, avec notes et préface
    (Delagrave, édit.).

  =Nouveau traité de versification française= (en collaboration avec
    M. Édouard THIEULIN), un vol. in-18 (Masson, édit.).


POUR PARAÎTRE PROCHAINEMENT

    =Le bois dormant=, poésies.
    =Le crucifié de Keraliès=, roman.


ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY



    CHARLES LE GOFFIC

    LES
    ROMANCIERS
    D'AUJOURD'HUI

    [Illustration: logo]

    PARIS
    LÉON VANIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR
    19, QUAI SAINT-MICHEL, 19

    1890

    Tous droits réservés.



INTRODUCTION


Dans les études qui suivent, et dont le plan fut concerté entre M. Jules
Tellier et moi en vue d'une série sur les _Ecrivains d'aujourd'hui_,
j'ai rangé, comme il l'a fait pour les poètes, les romanciers
contemporains par catégories. On trouvera donc ici des rustiques, des
mondains, des philosophes, des naturalistes, des impressionnistes et
jusqu'à des symbolistes. Je prie qu'on n'attache pas plus d'importance à
ces catégories que je n'en attache moi-même. Dans ma pensée elles ne
sont point arbitraires, mais n'ont aussi rien d'absolu. Elles
simplifient. Par ailleurs, il se présentera fréquemment au cours de ces
études des noms qui ne sont point encore arrivés à la notoriété
parfaite; je me suis complu sur ces noms un peu trop, sans doute, et au
détriment de noms plus connus. Mais qu'ajouter à la gloire de M. Zola ou
de M. Bourget? C'était une maxime de Pline qu'il faut accorder quelque
flatterie à l'oreille des jeunes gens, quand surtout la matière ne s'y
oppose pas trop: _Sunt quædam adolescentium auribus danda, præsertim si
materia non refragetur_. J'ai suivi le conseil, quelquefois, et ce qui
serait une faute, si je donnais mon livre pour une poétique, ne l'est
plus, je pense, si mon livre prétend seulement à renseigner au plus
près et par annotations sur l'ensemble du mouvement contemporain.

Je dis au plus près, car, hélas! quel biais prendre pour parler ici de
tous les romanciers vivants? «On dit qu'ils sont six mille!» s'écriait
naguère M. Bergerat. Avec une moyenne de cinq romans par romancier,
c'est donc trente mille volumes environ qu'il m'eût fallu dépouiller
pour écrire mon livre. Je n'ai pas eu ce courage, et l'aurais-je eu que
ma vie n'eût pas suffi à la tâche[1]. Mais le classement que j'ai adopté
permettra au lecteur de combler cette lacune sans grande fatigue.
Comme, au pistil ou à l'étamine, on range une fleur qu'on ne connaît
point dans sa catégorie naturelle, il lui sera aisé de grouper, d'après
le style ou le genre d'observation, tel roman nouveau sous un des chefs
choisis. A la vérité, l'ordonnance du livre, et aussi des nuances entre
les talents, m'ont fait comprendre un assez grand nombre de divisions.
C'est ainsi que les réalistes se sont partagés en naturalistes,
impressionnistes et symbolistes. Mais, dans le fond, les formules ne
sont point si variées, et on pourrait les ramener toutes au réalisme et
à l'idéalisme. Encore ces deux formules, qui semblent s'exclure l'une
l'autre, se trouvent-elles souvent fondues dans un même romancier. Je
n'ai point à décider ici de leur supériorité respective; c'est affaire
aux théoriciens de profession. Pour moi, bornant ma tâche à celle d'un
humble scholiaste, je me suis montré dans ce livre plus soucieux de
l'application des formules que des formules elles-mêmes.

  [1] Un exemple. Le _Journal général de la librairie_ porte
  environ 570 titres de romans nouveaux pour l'année 1887. Et je
  mets à part les rééditions et les traductions.



CHAPITRE I

LES NATURALISTES



CHAPITRE I

LES NATURALISTES

_Emile Zola.--Paul Bonnetain.--Paul Margueritte.--G.-H. Rosny.--Gustave
Guiches.--Joseph Caraguel.--Henry Fèvre.--Lucien Descaves.--Abel
Hermant.--Jules Perrin.--Oscar Métenier.--Camille Lemonnier.--Georges
Eckoud.--Maurice Talmeyr.--Philippe Chaperon.--Henry Lavedan.--Boyer
d'Agen.--Léo Rouanet.--Léo Trézenick.--Jean Blaize.--Francis
Enne.--Vast-Ricouard.--Georges Duval.--Paul Alexis.--Henry Céard.--Léon
Hennique.--Guy de Maupassant.--Maurice Montégut.--Dubut de
Laforest.--Octave Mirbeau._


Je n'ai point à rappeler ici les origines du réalisme contemporain.
Aussi bien, pourra-t-on se reporter aux manuels de M. Ferdinand
Brunetière et de M. David-Sauvageot. Le réalisme contemporain a passé,
dans le roman, par trois états: le naturalisme, l'impressionnisme, et,
plus récemment, le symbolisme. Je vous parlerai d'abord des
naturalistes.


I

--«Assis devant sa table, les coudes parmi les pages du livre en train,
écrites dans la matinée, il se mit à parler du dernier roman de sa
série, qu'il avait publié dans le _Gil-Blas_. Ah! on le lui arrangeait,
son pauvre bouquin! C'était un égorgement, un massacre, toute la
critique hurlant à ses trousses, une bordée d'imprécations, comme s'il
eût assassiné les gens, à la corne d'un bois. Et il en riait, excité
plutôt, les épaules solides, avec la tranquille carrure du travailleur
qui sait où il va. Un étonnement seul lui restait, la profonde
inintelligence de ces gaillards, dont les articles, bâclés sur des coins
de bureau, le couvraient de boue, sans paraître soupçonner la moindre de
ses intentions. Tout se trouvait jeté dans le baquet aux injures: son
étude nouvelle de l'homme physiologique, le rôle tout-puissant rendu aux
milieux, la vaste nature éternellement en création, la vie enfin, la vie
totale, universelle, qui va d'un bout de l'animalité à l'autre, sans
haut ni bas, sans beauté ni laideur; et les audaces de langage, la
conviction que tout doit se dire, qu'il y a des mots abominables
nécessaires comme des fers rouges, qu'une langue sort enrichie de ces
bains de force; et surtout l'acte sexuel, l'origine et l'achèvement
continu du monde, tiré de la honte où on le cache, remis dans sa
gloire, sous le soleil. Qu'on se fâchât, il l'admettait aisément; mais
il aurait voulu au moins qu'on lui fît l'honneur de comprendre et de se
fâcher pour ses audaces, non pour les saletés imbéciles qu'on lui
prêtait.

Il se tut, envahi d'une tristesse.»--

Et quelqu'un se leva: Maître, dit-il, tu parles d'indulgence; hélas, qui
en eut moins que toi? Et pour que nous te comprenions, hélas, que
n'as-tu commencé par te comprendre toi-même? Il n'y a, selon toi, ni
beauté ni laideur dans les choses. Hélas, les choses existent-elles
seulement, et crois-tu que la vie dont tu les animes soit ailleurs qu'en
toi? Ta vision du monde n'est ni plus vraie ni plus fausse que la nôtre.
C'est toi qui la fais. Mais quel prosélytisme fâcheux et pousse à nous
l'imposer! Tout art qui n'a pas en soi sa raison d'être se condamne à
n'être plus. O musicien, nous avons frémi quand ta lyre secouait les
hymnes triomphaux du _Paradou_ et les marches funèbres de _Germinal_. O
peintre, la nature t'apparaissait par grandes masses concrètes. O
sculpteur, le beau et le laid se pétrissaient en lumière sous ta main.
Ton œuvre entier, poète, n'était que symbole. Par quelle aberration en
as-tu fait cette chose de collège: un traité de sociologie? Ah! tout
ainsi que nous avons applaudi au poète, laisse-nous rire un peu du
sociologue! Laisse-nous rire de ses formules: «Voici la mort de
l'antique société, la naissance d'une société nouvelle. Il n'y a de
vérité que dans l'étude de l'homme physiologique, déterminé par le
milieu, agissant sous le jeu de tous ses organes, et c'est cette vérité
que je vous apporte.» Piètre vérité, hélas! Mais cette vérité, si tant
est que c'en soit une, d'autres que tu oublies l'avaient apportée avant
toi. Elle est dans Mill, dans Spencer, dans Taine; et les Goncourt se
vantent de l'avoir appliquée les premiers à la littérature. Tu te
proclames «évolutionniste». Puisque tu honores pour chefs les
philosophes de cette école, que n'as-tu appris d'eux au moins que rien
n'est absolu, non pas même ton art, maître, dont il t'eût fallu dire en
une formule moins hautaine: «Prenez et lisez! Voici le mensonge de mon
imagination.» Et alors, si cruel et si triste qu'il eût été, si cruel
aux êtres et aux choses, si triste pour nous et pour toi, nous eussions
ajouté ton rêve d'art aux autres rêves où se complurent des
imaginations moins amères. La vérité est faite de tous ces rêves
assemblés. Elle n'est dans aucun d'eux pris isolément. O maître, c'est
en art surtout que les systèmes sont vrais par ce qu'ils affirment et
faux par ce qu'ils nient[2].

  [2] On connaît, je pense, les romans de M. Emile Zola: ses
  _Contes à Ninon_, d'abord, puis _Les Rougon-Macquart_, avec _La
  conquête de Plassans_, _La Curée_, _Une page d'Amour_,
  _L'Assommoir_, _Nana_, _L'OEuvre_, _Germinal_, etc., et enfin _La
  Terre_, dont nous parlons surtout ici, et dont la publication
  était la dernière.


II

Donc, et encore que _Chien-Caillou_ soit de 1847 et M. Champfleury
toujours de ce monde, encore que _Germinie Lacerteux_ ait précédé
l'_Assommoir_ et que les Goncourt se réclament, avec quelque raison,
d'avoir donné la formule du premier roman physiologique, encore que «le
petit Chose» soit devenu M. Alphonse Daudet et que les soixante mille
lectrices de M. Daudet balancent les cent vingt mille lecteurs de M.
Zola, c'est bien M. Emile Zola et non M. Alphonse Daudet, ou M. Edmond
de Goncourt, ou M. Champfleury, que les naturalistes saluent pour chef.
Et, de fait, n'est-ce pas lui qui les a menés à l'abordage? N'a-t-il
point, comme on dit, payé de sa personne en vingt occasions? Et quand M.
Champfleury se retirait dans la caricature, quand les Goncourt, vieillis
et rebutés, se gardaient à l'écart, quand Daudet, ni ami ni ennemi,
attendait de prendre parti que la victoire fût décidée, n'a-t-il point
crânement attaché sa fortune personnelle à celle du naturalisme? Epopée!
L'idéalisme qui coule bas faisant feu de tous ses sabords, la galère
naturaliste soutenant le choc, renvoyant triple décharge, courant sus et
maîtresse enfin de la voie, avec Zola pour capitaine, Huysmans,
Maupassant, Céard, Hennique et Alexis pour équipage! La victoire tourna
au triomphe.

Elle fut féconde en recrues. Aux noms précédents vinrent s'ajouter ceux
de Paul Bonnetain, Camille Lemonnier, Louis Desprès, Octave Mirbeau,
Henri Fèvre, G.-H. Rosny, Oscar Méténier, Gustave Guiches, Paul Adam,
Lucien Descaves, Boyer d'Agen, vingt autres, toute la boucanerie de
Kistemakers et des éditeurs belges. La convention naturaliste (je le
rappelle pour mémoire) portait que le roman serait impersonnel et
documentaire, ou ne serait pas[3]. Il fut. Enquête sociale chez l'un,
histoire naturelle des familles chez l'autre, le titre variait; chez
l'un et chez l'autre, c'était, sans plus, le même positivisme de tête et
la même crudité d'exécution. Balzac, dont on se réclamait, avait dit:
«Un livre doit amuser ou doit instruire. L'art moderne admet que l'on
peigne pour peindre: il admet la fantaisie de Callot, la statue de la
Grèce, le magot de la Chine, la vierge de Raphaël, les nymphes de
Rubens, les portraits de Velasquez, le dialogue, le récit, toutes les
formes, tous les genres. Il permet de faire une épopée dans un roman et
un roman dans une épopée; mais quelque large que soit son champ, les
lois y règnent, et l'art littéraire en France ne pourra jamais divorcer
avec la raison.» Et il ajoutait: Il faut dans tout livre «un
_sentiment_, une _action_, un _intérêt_ qui conduise le lecteur, qui le
captive et le mène à un _dénoûment souhaité_»[4]. Il avait dit cela,
Balzac. Mais de ce Balzac-là, si l'on ne se moqua pas ouvertement, du
moins n'en fut-il jamais question dans l'école; et il est bien sûr, en
effet, qu'on prenait tout juste le contre-pied de sa théorie, encore
qu'on fît cas de s'y ranger au plus strict. Le sentiment? Vous devez
confondre avec la sensation dont il est le réflexe. L'intérêt? L'action?
Seigneur! mais où voyez-vous que la vie soit intéressante et que les
choses s'y dénouent avec logique? Et alors pourquoi choisir, et comment?
C'est ceci le naturalisme: au hasard de l'heure et du milieu[5] prendre
le premier homme qui passe et reconstituer sa physiologie. Et quel outil
pour cela? Le document.

  [3] Voir le _Roman naturaliste_ de M. Brunetière, _Le Réalisme et
  le Naturalisme_ de M. A. David-Sauvageot, et les recueils
  critiques de M. Zola.

  [4] Cf. la _Revue parisienne_. Année 1840.

  [5] «Dans le train banal de l'existence», comme dit M. Emile
  Zola.


III

Et le document abonda, médical toujours. Nous connûmes l'obstétrique,
qu'on appelle aussi généthliologie, et la sarcologie, et l'ostéologie,
et la céphalogie, qui sont des sciences à peu près honnêtes. Il ne fut
plus question du cœur que comme d'un viscère, et de l'âme que par
métaphore. Mais on nous renseigna sur les cuisines, les magasins, les
blanchisseries, les lavoirs, les casernes, les ateliers de couture et
les maisons de tolérance: celles-ci plus particulièrement mises à
l'épreuve, forcées et pénétrées à jour par les maîtres eux-mêmes, qui
donnèrent des comptes, bâtirent des statistiques, et conclurent que les
pensionnaires de ces établissements avaient des droits réels à l'estime
publique. M. Yves Guyot, dans la _Lanterne_, en profita pour demander
l'abolition de la police des mœurs. On la renforça d'une brigade.
Cependant, de dix heures à minuit, on put voir dans les brasseries du
Quartier-Latin de jeunes hommes méditatifs et graves, qui prenaient des
notes et fumaient des pipes, et qui étaient les Eliacins du naturalisme.
Et on les reconnaissait d'abord à ces deux traits: qu'ils appelaient
George Sand «laveuse de vaisselle» et disaient «poigner» pour poindre.
Rentrés chez eux, ils rédigeaient leurs notes. Mais ils soignaient
surtout les imparfaits. Ainsi parurent des _Gouines_, des _Traînées_ et
jusqu'à des _Salopes_. Et des éditeurs belges estampillaient ces petites
polissonneries documentaires, où des collégiens gâteux et de vieilles
dames en enfance s'instruisirent au vice pour 3 fr. 50.

Un de ces Eliacins, qui est sorti depuis avec quelque tapage du
naturalisme, M. Paul Adam, écrivait récemment ces lignes: «A l'époque
des grands triomphes médaniens, une nuée de jeunes gens se groupèrent
autour du Maître. Forts de la poétique, préconisant les œuvres
documentaires et le mépris de la rhétorique, ces ambitieux manœuvres
créèrent une littérature de reportage qui, depuis dix ans, nous harcèle.
Chaque éphèbe, soucieux de prendre l'absinthe à Tortoni en société de
gens connus, bloqua sous la couverture d'un volume toutes les puériles
turpitudes de son existence bourgeoise, et, sous le prétexte de
franchise, fit abstraction d'habileté inventive, de composition,
d'écriture»[6]. L'aveu est à retenir, aujourd'hui que ces mêmes éphèbes,
espoir de l'école, par besoin d'expansion, vagabondage, caprice, etc.,
ont brisé leur longe et crié franchise. On se souvient encore du bruit
que fit, l'an passé, la fameuse _Déclaration des Cinq_. La publication
de _La Terre_ avait ému ces jeunes gens; ils protestèrent contre la
scatologie montante, le sadisme cérébral de M. Zola, et firent savoir à
l'Europe que le grand chef de l'école naturaliste était affligé d'une
maladie lombaire qui expliquait ses débordements sans les excuser;
qu'étant, eux, personnellement sains et bien constitués, il n'y avait
plus de raison pour qu'ils évacuassent dans leurs œuvres le trop-plein
de leur sensualité; qu'il était temps de réagir; qu'ils en avaient assez
du roman-exutoire; que le public partageait cette lassitude; et qu'en
conséquence, rompant le cordon, ils revenaient aux bonnes mœurs et à la
propreté littéraire dont ils n'auraient jamais dû se départir. Ces cinq
s'appelaient Paul Bonnetain, G.-H. Rosny, Paul Margueritte, Lucien
Descaves et Gustave Guiches. On s'étonna bien un peu dans la presse que
leur déclaration affectât une allure de généralité. Ces cinq parlaient
juste comme s'ils avaient été cinq cents, et pourtant il manquait des
noms autorisés au bas de leur déclaration, et d'abord ceux de M. de
Maupassant et de M. Mirbeau. Et l'on chercha aussi d'où avaient pu venir
à ces messieurs des scrupules si honorables.

  [6] Voir le no 1 de _la Revue de Paris et de Saint-Pétersbourg_.
  Première année.

M. Rosny? C'est l'auteur de l'_Immolation_. Sujet: l'inceste.

M. Margueritte? C'est l'auteur de _Tous quatre_. Sujet: le saphisme.

M. Bonnetain? C'est l'auteur de _Charlot s'amuse_. Sujet: l'onanisme.

Seuls, M. Guiches et M. Descaves pouvaient prétendre dans le groupe à
une chasteté relative. Encore le premier a-t-il commis quelques pages
sur les maladies honteuses où il ne faudrait point trop s'arrêter; et,
pour le second, s'il n'apporte point de crudité aux sentiments et aux
passions, il ne laisse point que de prendre sa revanche avec les mots.
Et voyez l'ironie: quand, des cinq protestataires du _Figaro_, trois,
les moins en droit justement de signer cette protestation, pour leur
primitive complaisance à traiter des sujets médicaux ou simplement
obscènes, MM. Bonnetain, Rosny et Margueritte, rompaient franchement
leurs attaches et publiaient par la suite des œuvres d'une très
vigoureuse personnalité, telles que _En mer_, _Pascal Géfosse_ ou _Marc
Fane_, M. Guiches et M. Descaves, dont une attitude presque décente
légitimait les scrupules, la déclaration signée, n'en conservaient pas
moins dans leurs livres tous les vieux procédés de l'école,
s'attardaient au moule suranné de la phrase naturaliste, aux
descriptions, aux antithèses, aux hyperboles, donnaient dans le
trompe-l'œil de l'hérédité, et gardaient ineffaçablement sur eux la
dure et rude empreinte du maître qu'ils venaient de renier.


IV

M. Bonnetain a publié, depuis _Charlot s'amuse_ (qu'il reconnaît très
gentiment pour un péché de jeunesse), un certain nombre de romans
impressionnistes et exotiques, dont _En mer_, qui se distingue par le
pittoresque de la description et l'attachante simplicité du thème[7].
Deux passagers, inconnus la veille, et qu'un hasard de voyage rapproche
sur le même paquebot, Georges le Teil et la jolie Mme d'Hénoy, se
prennent d'amour à contempler de compagnie l'ensorcelant et magique
visage de la mer. Avec la charmeresse disparaît le charme. Touché terre,
l'idylle agonise dans une mutuelle indifférence; les deux amoureux ont
un peu cette stupeur des gens réveillés à qui l'on raconte ce qu'ils ont
dit en dormant. C'est tout. Cela n'est rien, vous voyez, et c'est d'une
mélancolie étrange qui fait songer à Loti. Ou je me trompe, ou M.
Bonnetain, qui est jeune encore, s'annonce comme un des maîtres du roman
impressionniste.

  [7] Voir aussi les vives et fines impressions de voyage publiées
  par M. Bonnetain sur l'extrême Orient et réunies sous diverses
  formes (_Au large_, _L'Opium_, _Marsouins et mathurins_, _Au
  Tonkin_).

Je ferai des compliments analogues à M. Margueritte. Son livre de début,
_Tous quatre_, était un peu bien touffu, pénible d'ensemble, encore
qu'éclairci par endroits de belles pages descriptives. Mais de son
dernier livre[8], _Pascal Géfosse_, il n'y a qu'à louer la simple
ordonnance et le tour délicat. Voici la donnée, assez voisine de celle
d'_En mer_. Le romancier à la mode, Pascal Géfosse, rencontre sur
l'entrepont du paquebot d'Alger-Marseille la femme d'un de ses anciens
camarades de collège, devenu député; et quoiqu'il rie bien haut des
amours «coup de foudre», il se sent brusquement et irraisonnablement
pris au charme des yeux et à la grâce naturelle et douce de cette femme
qu'une impulsion analogue fait sienne presque en même temps. Il y a dans
ces pages une psychologie très attentive et très sûre. Le caractère de
Géfosse est fouillé jusqu'aux replis, et les hésitations, le trouble,
la lutte et la chute finale de sa maîtresse sont déduits avec une
logique supérieure[9].

  [8] M. Margueritte a publié, depuis que ceci est écrit, un maître
  roman: _Jours d'épreuve_.

  [9] Voir encore de M. Paul Margueritte: _Maison ouverte_, _Mon
  père_, etc. Ce dernier livre n'est pas écrit avec la simplicité
  qu'on désirerait. Mais M. Margueritte était bien jeune et enfoncé
  dans l'école.

_Marc Fane_, le meilleur roman de M. Rosny[10], pour si personnels qu'en
soient le fond et la forme, me plaît moins. M. Rosny fait un abus
déplorable de sa science. Si l'on ne connaît la chimie, la physique, la
statique, la balistique et la cryptologie, il est bien malaisé de
l'entendre. Sa phrase, endimanchée de ces gros termes, a les allures
solennelles et gourdes des phrases d'instituteur. Il n'y a que ces
fonctionnaires et M. Rosny pour écrire «un crâne de mégalocéphale» au
lieu d'un grand crâne; et s'ils veulent dire la bienfaisante influence
du printemps, il n'y a encore que M. Rosny et eux pour assurer que «la
palingénésie universelle renouvelle les globules». Malgré tout, lisez
Rosny. Ses livres enferment d'indéniables qualités de pensée et de
réflexion. Et, par exemple, dans cette causerie du début, entre Marc et
Honoré Fane, sur «les lieux communs du rêve», que de petits faits
significatifs et bien observés! Je regrette seulement que M. Rosny ait
ramené toutes ses explications à la physiologie. Vous me dites que tel
songe, «plein d'un tas de choses révoltantes»,[11] provient de telle
position du corps. J'entends bien; mais s'il faut m'expliquer comment le
plus honnête homme du monde peut s'abandonner dans le sommeil aux songes
les moins honnêtes qui soient, c'est où va chopper votre physiologie.
Hélas! qu'est-ce que cette conscience absente du sommeil, qui n'y guide
et n'y critique point nos actes, qui fait de nous les frères amoraux des
bêtes, et qui ne s'éveille qu'au jour et à la réflexion? Et pourquoi
cette double vie? Et si ce ne serait pas, comme les matérialistes le
veulent, que la moitié au moins, sinon toutes les lois de conscience,
sont d'acquisition et d'appropriation aux besoins sociaux? Car, quelle
différence du crime qu'endormi je commets avec tranquillité d'âme, au
crime d'un Gamahut éveillé et lucide en qui la conscience n'a pas parlé
plus qu'à moi pendant le sommeil? Ceux-là sont logiques avec eux-mêmes
qui, pour ne point nier la conscience, font porter à l'homme éveillé la
responsabilité des fautes qu'il a commises endormi. «Le sommeil de
l'homme, dit l'un d'eux, est plein de péchés; il y perpètre des forfaits
de volition dont il doit compte». Et je ne vois en effet que ce moyen
pour mettre d'accord la raison et la foi.

  [10] Voir _l'Immolation_, _le Bilatéral_, _les Corneille_, etc.,
  etc.

  [11] Il y a là-dessus un mot bien terrible de Sophocle et presque
  impossible à traduire:

    [Grec:
    Polloi gar êdê kan oneirasi brotôn
    Mêtri xyneunasthêsan...
    ]
        (_OEdipe-Roi, 966-967._)


V

J'arrive au gros du bataillon naturaliste, MM. Guiches, Fèvre, Descaves,
Méténier, Lemonnier, Chaperon, etc.

M. Guiches a un vif sentiment des choses et des êtres de nature.
_Céleste Prudhommat_ et _L'ennemi_ sont des livres consciencieux et
massifs qui mettent en scène des mœurs villageoises correctement
observées. A ce compte, on le retrouvera dans les rustiques, à côté,
sinon un peu au-dessus d'un autre naturaliste, M. Caraguel, qu'on vit
préluder à l'étude des champs par celle du _Boul-Mich_.

M. Fèvre eut pour début un volume en collaboration avec ce pauvre Louis
Desprès, qu'une législation imbécile mena demi-mort à Saint-Lazare. On
lui doit, entre autres livres personnels, _Au port d'armes_, où il y a
sous l'enflure des mots quelques bonnes qualités d'analyse.

De M. Descaves je ne dirai rien, et à la vérité je ne goûte guère ses
truculences de style, son débraillement, ses allures d'adjudant gueuleur
et casseur de vitres qui se rue sur la littérature comme sur un matelas.
Il a publié les _Misères du sabre_[12] qui est une insulte en trois
cents pages à l'armée. Cela n'a point choqué outre mesure. Nos
romanciers ne sont point tendres au métier militaire: un de plus, un de
moins, il n'importe. Car rappelez-vous le _Cavalier Miserey_ de M. Abel
Hermant[13], _Au port d'armes_ de M. Fèvre, _Pœuf_ de M. Hennique,
_Fusil chargé_ de M. Mouton, le _Nommé Perreux_ de M. Bonnetain, la
_Croix_ de M. Méténier, le _Calvaire_ de M. Mirbeau, le _Canon_ de M.
Jules Perrin[14], livres de rancunes, les uns, ou de foi triste et
souffrante (ce qui vaut mieux), les autres[15]. Et c'est un ironique
contraste, si l'on se rappelle encore que M. Bourget, dans cette
curieuse étude qu'il publia, à vingt et un ans et au lendemain de nos
désastres, sur le roman naturaliste et le roman piétiste[16], cherchant
ce que serait le roman de l'avenir et quelles conditions il lui faudrait
observer, faisait ingénuement du patriotisme la première de ces
conditions.

  [12] Et très récemment _Sous-offs_, aggravation dans l'injure.

  [13] Ce dernier livre a surtout fait du bruit hors du clan
  naturaliste. On se reportera à l'article de M. Anatole France
  dans la _Vie littéraire_ (pages 73 et suiv.): «M. Abel Hermant
  reconnaîtra un jour qu'il a, sans le vouloir, offensé un des
  sentiments qui nous tiennent le plus au cœur. Il reconnaîtra
  qu'il est injuste de ne montrer que les moindres côtés des
  grandes choses et de ne voir dans l'armée que les laides
  humilités de la vie de garnison.» Lire encore de M. Hermant la
  _Surintendante_.

  [14] Voir du même auteur la _Reine Arthémise_.

  [15] Citons pour leur excellent esprit le _Pompon vert_ de M.
  Toudouze et _Disciplinée_ de M. Alphonse de Launay, deux livres,
  où les petitesses de la vie militaire sont noblement relevées par
  l'idée de patrie.

  [16] Dans la _Revue des deux mondes_. Article non recueilli
  (1873).

M. Méténier, dans ses livres: la _Chair_, la _Grâce_, la _Croix_,
_Bohème bourgeoise_, montre un réalisme net et cruel qui n'est pas sans
mérite. (Voyez particulièrement _Bohème bourgeoise_)[17].

  [17] On en trouvera une bonne analyse dans l'_Année littéraire_
  de M. Paul Ginisty (1887).

M. Camille Lemonnier a touché à tous les genres ou presque, histoire,
géographie, critique d'art, etc. Dans le roman, on cite de lui les
_Concubins_ et _Madame Lupar_[18], d'une langue imagée et forte jusqu'à
la brutalité.

  [18] M. Francisque Sarcey dit de ce dernier roman: «Il est d'une
  conception puissante, d'une belle ordonnance et d'une exécution
  très grasse et très fouillée.» Voir encore de M. Lemonnier: _Un
  mâle_, l'_Hystérique_ et _Happechair_. On peut lui rattacher un
  autre Belge, M. Georges Eckoud, l'auteur de la _Nouvelle
  Carthage_.

Il y a enfin de l'observation, sous des violences, dans le _Grisou_ de
M. Maurice Talmeyr, _Argine Lamiral_ de M. Chaperon, _Mademoiselle
Vertu_ de M. Henri Lavedan, _Ahénobarda_ et la _Gouine_ de M. Boyer
d'Agen, _Chambre d'hôtel_ de M. Léo Rouanet, la _Jupe_ de M. Trézenick,
les _Planches_ de M. Jean Blaize. Peut-être aussi conviendrait-il de
rattacher au naturalisme quelques écrivains plus âgés, et dont les
débuts ont précédé ceux de l'école ou qui se sont rangés sur le tard à
son éthique: ainsi M. Francis Enne (_Brutalités_), MM. Vast-Ricouard
(_Claire Aubertin_, la _Vieille garde_, _Madame Lavernon_), M. Georges
Duval (la _Prétentaine_, _Une virginité_).


VI

Mais les disciples chers au cœur du maître, les vrais fidèles et
éternellement, ne sont point là. Ils s'appellent Paul Alexis, Henry
Céard et Léon Hennique. Des deux autres combattants de la première
heure, l'un, M. Huysmans (Joris-Karl), s'est jeté dans la traverse
symboliste et est devenu à son tour chef de bande; et M. de Maupassant,
son talent sain et vigoureux a tranché trop vite sur l'honnête
médiocrité des disciples pour qu'on puisse le considérer autrement
qu'en lui-même et dans sa pleine possession. On le retrouvera plus loin
et isolé.

Pour M. Alexis, qu'il est passé en habitude de traiter de bourrique
naturaliste, il ne l'est point tant qu'on dit, je pense. Il a eu du
talent, au moins une fois, en 1875, dans une petite nouvelle intitulée
_Blanche d'Entrecasteaux_, qu'il a justement négligé de recueillir, et
c'est bien regrettable pour la réputation de Trublot.

M. Céard est l'auteur d'_Une belle journée_. Mme Duhamain, bourgeoise en
mal d'amour, s'est laissée prendre aux gilets à fleur et au parler
sentimental d'un courtier en vins nommé Trudon. Elle accepte un
rendez-vous, entre au bras de Trudon dans un restaurant de Bercy,
déguste du vin blanc et des huîtres, engloutit une sole normande, des
petits pois, du fromage et de la frangipane; et la grande ironie du
livre, c'est que tous ces prolégomènes n'aboutissent, chez Mme Duhamain,
qu'à un écœurement stomachique où sombrent ses idées d'amour. Depuis
_Une belle journée_, M. Céard n'a publié aucun roman. «Cette affirmation
de sa personnalité faite et bien faite, dit M. Geffroy, Céard revint à
ses bureaucratiques occupations et garda le silence»[19].

  [19] Cf. _Notes d'un journaliste_, art. Henry Céard.

Reste M. Hennique. Celui-ci est un mâle, comme on dit dans l'école, et
qui porte allègrement un bagage déjà lourd. Je signalerai seulement
_Dévouée_ et _Pœuf_, qui est l'histoire d'un brave homme de sapeur
condamné à mort pour avoir volé un mouchoir bleu. La chanteuse Thérésa
et le nouvelliste Becquet avaient déjà pris la défense du pauvre
troubade. Mais le colonel demeure intraitable dans le roman comme dans
la nouvelle, et dans la nouvelle comme dans la chanson. Et Pœuf
continue à être fusillé. M. Hennique a une corde à sa lyre que n'ont
point ses confrères en naturalisme, le sentiment, et il en tire d'assez
jolies notes, parfois.


VII

Et enfin, voici un maître: M. Guy de Maupassant. D'observateur plus net
et plus précis des menues choses de l'existence, je n'en connais et il
n'en est peut-être point. Je remarquerai seulement que cette observation
s'exerce dans un domaine un peu bien étroit; que l'auteur, normand
lui-même, n'a très évidemment étudié que des normands, qui sont une race
volontaire et dure, mais égoïste, sèche, et maussade à désespérer; qu'il
ramène toute l'humanité de ses livres à ce type unique, et que c'est là
un procédé de généralisation assez méchant pour un romancier qui a,
comme lui, des parties de philosophe.

M. de Maupassant débuta dans les _Soirées de Médan_ par une nouvelle qui
fut appréciée, _Boule de suif_. Longtemps il cultiva le genre, excellant
à condenser en quelques paragraphes de petits drames pessimistes,
publiés d'abord dans les journaux et qu'il recueillait ensuite sous
divers titres: la _Maison Tellier_, _Mlle Fifi_, etc. L'auteur ne
mettait point grand scrupule au choix des sujets, qu'il prenait dans les
maisons publiques et le purin des fermes. Au reste, la note en était
toujours intéressante, quoique, disent les uns, pour ce que, affirment
les autres. Et cela même est à remarquer, comme un trait distinctif,
que, dès ses premières nouvelles, M. de Maupassant tient pour
l'«intérêt» contre la «tranche de vie». La plupart de ses livres se
porteraient aisément à la scène, et au vrai ce sont des drames, avec un
commencement, un milieu et une fin, je ne sais quoi de cursif dans
l'écriture, de ramassé dans les sentiments, le dialogue souvent
substitué au récit. L'action est la première chose à ses yeux; il ne la
sépare point de la vie, et il n'a point tort. Et à mesure qu'il avance,
il lui sacrifie les descriptions chères à l'école, ou ne s'y laisse
aller qu'avec réserve et par petits paragraphes[20]. Et son style s'en
ressent un peu aussi, net et bref, et sans panache. Par quoi il sort de
l'école une fois de plus.

  [20] A moins qu'il ne fasse des livres de description pure, comme
  _Au soleil_ et _Sur l'eau_.

Nouvelliste, sa réputation fut vite assise. On l'attendit à son premier
roman, non sans défiance et quelque pique. _Une vie_, _Bel-ami_,
_Mont-Oriol_, parurent coup sur coup, et il fallut bien reconnaître que
le nouvelliste ne gênait point le romancier. Puis il revint aux
nouvelles. C'est _Miss Harriet_, c'est les _Sœurs Rondoli_, c'est
_Monsieur Parent_, _Yvette_, le _Horla_, _Clair de Lune_, les _Contes du
jour et de la nuit_, les _Contes de la Bécasse_, toute une librairie.
Pour l'auteur, il ne change point; il est le même ici et là, d'un
réalisme cruel et pénétrant (c'est, je pense, notre seul grand
réaliste), peu donneur de phrases, s'écoutant peu, sans gestes en l'air,
mais plutôt procédurier, déduisant, induisant, construisant avec des
faits, rarement avec des idées, le moins spéculatif des hommes, ayant
eu je ne sais quelles velléités de fantastique dans le _Horla_, dans la
_Peur_, dans la _Main_, et ayant gagné à son échec de se connaître mieux
et de se réserver.

Sa misanthropie est d'un caractère à part. Il y a des misanthropies
douces et résignées, qui sont bonnes à la vie, encore qu'elles savent au
juste le peu qu'elle vaut, et c'est de cette misanthropie qu'est faite
l'âme ironique d'un Renan ou d'un France. Celle-ci a quelque chose de
sec et qui éloigne. On sent qu'elle est plus intuitive que réfléchie; on
y sent l'homme qui s'est trop défié, et de tout temps, pour avoir jamais
souffert. Et comme elle est un bouclier pour ceux-ci, on sent qu'elle
est une arme pour celui-là. Il n'a point appris le monde peu à peu et en
comptant chaque étape de sa science par une illusion tuée, et à vrai
dire il n'eut jamais d'illusions et il vit le monde tout d'abord comme
il est. Il n'y a pas une larme dans tous ses livres, pas une pitié, et
seulement du mépris. C'est moins de la misanthropie que de
l'égoïsme[21].

  [21] Ceci était écrit avant _Fort comme la mort_. Il semble que
  l'auteur se renouvelle dans ce livre admirable de tout point.

  On peut rattacher à M. de Maupassant l'auteur de la _Peau d'un
  homme_ et de l'_Ile muette_, M. Montégut, qui a donné aussi au
  _Gil Blas_ des contes et nouvelles dans la manière cursive de
  l'auteur d'_Yvette_. Mettons même, si vous voulez, que M. Dubut de
  Laforest, avec les livres qui s'appellent _Mlle de Marbeuf_, la
  _Bonne à tout faire_, le _Gaga_, et qui sont dans la tradition de
  Pigault-Lebrun, relève comme littérateur de M. de Maupassant,
  puisque M. de Maupassant lui a donné par lettre publique ses
  titres de naturalisation.


VIII

Le talent de M. Mirbeau est plus humain; je devrais dire qu'il s'est
_humanisé_ en se développant. M. Mirbeau commença par suivre d'un peu
bien près les traces de l'auteur d'_Une vie_, et à ce compte ses
premières nouvelles sont d'un bon élève, mais d'un élève. Lisez ou
relisez les _Lettres de ma chaumière_. Il s'y efforce vers les réalités
substantielles et concises de M. de Maupassant et il y atteint, mais
soufflant et suant. Il ne se dégage à peu près que dans le _Calvaire_;
et il est tout à fait lui dans l'_Abbé Jules_. J'entends d'abord qu'il
a dépouillé cette sécheresse et cette indifférence qui sont le pire
dandysme, quand elles n'ont point un fonds de nature. Et c'est le cas
ici. Soyez sûrs que M. de Maupassant eût pu signer toutes, ou presque,
les _Lettres de ma chaumière_, qui sont de la misanthropie tassée et
concentrée suivant sa recette, et qu'il n'eût jamais ni pensé ni écrit,
par exemple, les belles pages du _Calvaire_ toutes débordantes d'humaine
pitié, où le petit soldat Jean-François, de garde au bord des plaines
grises de la Beauce, fusille à bout portant un éclaireur prussien:

«Cet homme, j'avais pitié de lui et je l'aimais; oui, je vous le jure,
je l'aimais!... Alors, comment cela s'est-il fait?... Une détonation
éclata, et dans le même temps que j'avais entrevu à travers un rond de
fumée une botte en l'air, le pan tordu d'une capote, une crinière folle
qui volait sur la route... puis rien, j'avais entendu le heurt d'un
sabre, la chute lourde d'un corps, le bruit furieux d'un galop... puis
rien.... Mon arme était chaude et de la fumée s'en échappait... Je la
laissai tomber à terre... Etais-je le jouet d'une hallucination?... Mais
non... De la grande ombre qui se dressait au milieu de la route, comme
une statue équestre de bronze, il ne restait plus rien qu'un petit
cadavre tout noir, couché, la face contre le sol, les bras en croix...
Je me rappelai le pauvre chat que mon père avait tué, alors que de ses
yeux charmés il suivait dans l'espace le vol d'un papillon... Moi,
stupidement, j'avais tué un homme, un homme que j'aimais, un homme en
qui mon àme venait de se confondre, un homme qui, dans l'éblouissement
du soleil levant, suivait les rêves les plus purs de sa vie!... Je
l'avais peut-être tué à l'instant précis où cet homme se disait: «Et
quand je reviendrai là-bas...» Comment? Pourquoi? Puisque je l'aimais,
puisque, si des soldats l'avaient menacé, je l'eusse défendu, lui, lui,
que j'avais assassiné! En deux bonds, je fus près de l'homme... je
l'appelai; il ne bougea pas... Ma balle lui avait traversé le cou,
au-dessous de l'oreille, et le sang coulait d'une veine rompue avec un
bruit de glou-glou, s'étalait en marge rouge, poissait déjà à sa
barbe... Je lui tâtai la poitrine à la place du cœur: le cœur ne
battait plus... Alors, je le soulevai davantage, maintenant sa tête sur
mes genoux, et, tout à coup, je vis ses deux yeux, ses deux yeux clairs,
qui me regardaient tristement, sans une larme, sans un reproche, ses
deux yeux qui semblaient vivants! Je crus que j'allais défaillir, mais
rassemblant mes forces dans un suprême effort, j'étreignis le cadavre du
Prussien, je le plantai tout droit contre moi, et, collant mes lèvres
sur ce visage sanglant, d'où pendaient de longues baves pourpres,
éperdûment, je l'embrassai...»[22]

  [22] Extrait du _Calvaire_, pages 86-87. On sent que le réalisme
  russe, que Tolstoï a passé là et sa saignante
  humanité.--Rapprochez l'admirable pièce de Théodore de Banville:
  _Le prussien mort_ (_Idylles prussiennes_).
Je ne voudrais point ajouter à cette belle page; je dirai seulement
qu'elle n'est point unique dans l'œuvre de M. Mirbeau. Et admirez
tout de même comme les petites choses d'école se fondent dans le
talent: voici un naturaliste,--un impersonnel, donc--et qui
émeut!...



CHAPITRE II

LES IMPRESSIONNISTES



CHAPITRE II

LES IMPRESSIONNISTES

    _Edmond et Jules de Goncourt.--Alphonse Daudet.--Paul
    Arène.--Paul Châlon.--Hugues Le Roux.--Jean Lorrain.--Jules
    Claretie.--Pierre Loti._


L'impressionnisme, ou ce qu'on appelle de ce nom, est une autre forme du
réalisme, un art tout matériel encore. Mais voici où il se distingue du
naturalisme: quand le naturaliste (M. Zola, par exemple, après Balzac et
Taine) d'une scène ou d'un paysage prendra indifféremment tous les
détails élémentaires, les entassera l'un sur l'autre, et, par cette
accumulation, atteindra quelquefois à un effet d'ensemble,
l'impressionniste dans ce paysage ou dans cette scène distinguera
d'abord le détail dominant, la tâche, comme dit M. Brunetière, et c'est
la tâche seule qu'il mettra en valeur pour obtenir l'impression
totale[23]. Voyez les Goncourt, surtout M. Daudet et M. Loti. Au reste,
ici, comme dans le naturalisme, pensées et sentiments, la langue de
l'impressionniste les traduira toujours en sensations; ou, pour mieux
dire, la pensée et le sentiment, indiqués d'une manière très succincte,
s'éclairciront au cours de la phrase par une image sensible, telle, par
exemple, que celle-ci: «Il lui semblait que son passé se rapprochait
dans l'enchantement mélancolique d'une harmonie éloignée sur la corde
d'un violon qui eût pleuré[24].» Vienne une école plus hardie qui,
supprimant la pensée ou le sentiment, déjà sacrifiés à l'image,
conservera seulement l'image (_Une harmonie éloignée sur la corde_,
etc.), nous aurons la troisième et dernière incarnation du réalisme: le
symbolisme sensationnel de M. Huysmans et de M. Moréas.

  [23] Se reporter au _Roman naturaliste_ de M. Ferdinand
  Brunetière. (Art. _L'impressionisme dans le roman_.)

  [24] Cf. _Madame Gervaisais_.

Le procédé d'exécution (je ne dis pas l'exécution) est donc, avec des
nuances, à peu près le même chez tous les impressionnistes. Pour nous
communiquer une vision exacte des choses, il faudra qu'ils transposent
dans leur style les moyens de la peinture. Ils renonceront, nous
l'avons vu, au terme abstrait en faveur de l'image; ils choisiront dans
les mots ceux qui ont, en soi-même et en dehors du sens, une beauté et
une valeur propres[25]; par quoi ils seront amenés, ou à les détourner
de leur vrai sens, ou à les associer, en vue de l'effet, à des mots d'un
autre ordre, ou à créer de toutes pièces des vocables nouveaux. Joignez
à ces procédés généraux l'emploi de la petite phrase courte et sans
verbe, de l'adjectif démonstratif _ce_, _cette_, _ces_, qui indique les
objets comme présents, et de l'adverbe _très_, qui accentue la couleur
ou la forme des objets, vous aurez, je pense, l'ensemble des procédés
d'exécution communs à M. Daudet, à M. Loti, à M. de Goncourt et à tous
les impressionnistes de leur école.

  [25] C'est l'expression de Théophile Gautier: «Les mots ont en
  eux-mêmes et en dehors du sens qu'ils expriment une beauté et une
  valeur propres, comme des pierres précieuses qui ne sont pas
  encore taillées et montées en bracelets, en colliers ou en
  bagues.» Ailleurs: «Il y a des mots diamant, saphir, rubis,
  émeraude, d'autres qui luisent comme du phosphore quand on les
  frotte, et ce n'est pas un mince travail de les choisir.»

Il reste maintenant à pénétrer dans l'intimité du groupe. Mais ici les
distinctions s'établissent d'elles-mêmes, le fonds d'idées, de
sentiments et de sensations, variant avec chacun.


I

MM. Edmond et Jules de Goncourt sont entrés dans les lettres par un
roman intitulé: _En 18..._, dont le survivant des Goncourt a porté cette
appréciation, qu'il serait messéant de discuter:

«C'est mal fait, ce n'est pas fait, si vous le voulez, ce livre! Mais
les fières révoltes, les endiablés soulèvements, les forts blasphèmes à
l'endroit des religions de toutes sortes, la crâne affiche
d'indépendance littéraire et artistique, le hautain révolutionnarisme
prêché en ces pages; puis, quelle recherche de l'érudition, quelle
curiosité de la science, et dans quelle littérature légère de débutant
trouverez-vous ce ferraillement des hautes conversations, cette
prestidigitation des paradoxes, cette verve qui, plus tard, tout à fait
maîtresse d'elle-même, enlèvera les morceaux de bravoure de _Charles
Demailly_ et de _Manette Salomon_, et encore ce remuement des problèmes
qui agitent les bouquins les plus sérieux, et, tout le long du volume,
cet effort et cette aspiration vers les sommets de la pensée?...»[26]

  [26] Cf. la préface de _En 18..._

Qu'entendent MM. de Goncourt par les «sommets de la pensée»? Voici qui
nous renseignera. Dans un de leurs premiers livres, _Madame
Gervaisais_, ils ont écrit:

«Ses initiateurs, ses guides, au milieu de cette poursuite des plus
écrasants problèmes psychologiques, avaient été ces deux maîtres de la
sagesse moderne: Reid et Dugald-Stewart, les illustres fondateurs de
l'Ecole écossaise, les ennemis de la méthode analytique et hypothétique
des écoles anciennes. Après avoir traversé tout le scepticisme de Loke,
le matérialisme de Condillac, elle éprouvait pour ces deux philosophes
la reconnaissance d'avoir eu, par eux, respiré sur ces _purs sommets_,
pareils aux hauteurs du «Bon-Sens», où Reid rend à l'homme le sentiment
de sa dignité et base la morale et la métaphysique sur la puissance et
l'excellence de la vie humaine[27].»

  [27] Cf. _Madame Gervaisais_.

J'espère qu'on est satisfait. Peut-être désirerait-on seulement que MM.
de Goncourt nous éclairassent par quelques traits sur le compte de ces
deux maîtres de la sagesse moderne, Reid et Dugald-Stewart, en qui une
ignorance commune à bon nombre d'esprits n'avait voulu voir jusqu'à eux
que d'honnêtes façons d'empiriques. Mais ces messieurs ont eu soin de
nous avertir qu'au culte de Reid Mme Gervaisais associait celui de Kant.
Kant, disent-ils, a fait «découler la liberté, l'Homme-Dieu, du beau
principe désintéressé qui est pour lui comme l'honneur de l'humanité et
la clef de voûte de sa philosophie: le devoir.» Evidemment, il n'y a
plus rien à dire. A peine oserai-je formuler une timide objection de
style sur cet Homme-Dieu qui découle d'une clef de voûte.

Par les idées et par le style, il faut donc reconnaître que les livres
de MM. de Goncourt[28] sont au nombre des plus curieux de ce temps. Il
n'en est point, comme ils disent, qui aient remué plus de questions, ou,
ce qui revient au même, qui aient transformé en questions ce qui, pour
nous, n'en était pas. Les exemples se pressent. Entre tous, sachons-leur
gré d'avoir ravivé sur Homère un débat qu'on croyait éteint depuis
Zénodote d'Ephèse. Et à qui donc, mieux qu'aux auteurs de la _Fille
Elisa_ et de _Germinie Lacerteux_, appartenait-il de nous révéler que
l'auteur de l'_Iliade_ n'a jamais peint au monde que des souffrances
physiques? Ils l'affirment. Il n'y a plus à y revenir. Mais je regrette
qu'ici encore MM. de Goncourt aient cru devoir garder pour eux les
motifs de leur arrêt.

  [28] Et en particulier ceux du survivant. (_Les frères Zemganno_,
  _Chérie_, _La Faustin_, etc.)

Ces larges esprits n'ont point été retenus, comme on pense, par de
vaines considérations de temps et de lieu. Leur dernier livre (_Journal
des Goncourt_) met en scène, dans le déshabillé d'une causerie
familière, les principaux écrivains du siècle. Ils nous débarrassent
ainsi d'un certain nombre de préjugés des plus fâcheux, dont ceux qui
tendaient à nous faire voir dans Taine, dans Renan, dans Berthelot,
quelques-unes des grandes intelligences contemporaines. Sainte-Beuve,
qui nous apparaissait dans l'éloignement comme le modèle des honnêtes
hommes de lettres, n'échappe pas à cette justice amère et rétrospective.
Dorénavant, si l'on veut connaître le fin mot sur cet écrivain de
dernier ordre, ce n'est point dans ses articles qu'on l'ira chercher,
mais dans les conversations des dîners Magny, si fidèlement croquées par
MM. de Goncourt. On se trouvera en présence d'une manière de pion, sans
idées et sans style, qui fut trop heureux de rencontrer çà et là de
complaisants amis, comme MM. de Goncourt, pour lui souffler ses
articles. L'avouerai-je? Tout reconnaissant que je sois à ces messieurs
de leurs révélations, j'ai comme un scrupule et un regret. Peut-être
qu'avant de publier leur _Journal_, ils n'ont pas suffisamment médité
cette phrase du même Sainte-Beuve: «Les anciens, honnêtes gens, avaient
un principe, une religion: tout ce qui était dit à table entre convives
était sacré et devait rester secret; tout ce qui était dit sous la rose
(_sub rosâ_, par allusion à cette coutume antique de se couronner de
roses dans les festins) ne devait point être divulgué ni profané»[29].
Après cela, vous me répondrez que MM. de Goncourt n'aiment point les
anciens. Et c'est, à être franc, la seule excuse de tous ces papotages.
Il n'y a donc qu'eux dans le siècle? Ils résument tout, philosophie,
histoire, critique, et le roman, qui est la synthèse des synthèses?
Quelle plaisanterie!

  [29] Cf. _Les nouveaux lundis_. (Art. Pontmartin), tome IX.

Prenons-les plutôt pour ce qu'ils sont, pour ce qu'ils ont toujours été,
des artistes[30]. La qualité n'est déjà point si dédaignable, et elle
eût pu leur suffire. Mettons qu'ils ont été Brauwers et Watteau, une
combinaison extrêmement savoureuse de maniéré et de sincère. Leurs
paradoxes (j'allais dire leurs charges), cette intransigeance dans les
jugements qui est la marque d'esprits cantonnés, et jusqu'à ce
modernisme farouche des deux frères, qui, à tout propos, part en
campagne contre la tradition, un peu comme don Quichotte contre les
moulins, sourions-en, si ce sont les inévitables petits côtés de leur
nature d'artistes. Sainte-Beuve (bien imprévoyant dans l'épithète) les a
appelés d' «aimables hérétiques». Aimables, je ne sais point. Mais
c'est, sans doute, qu'avec un peu plus d'orthodoxie et un peu moins
d'intransigeance, ils n'eussent pas, les premiers, apporté cette fièvre,
cette fougue heureuse, tant de passion et de vie à la peinture de la
société contemporaine. On n'eût point eu d'eux ni _Charles Demailly_,
ni _Manette Salomon_, ni même _Germinie Lacerteux_, et pour ces
livres-là il faut leur pardonner de trouver Raphaël «bourgeois» et de
dire de l'antiquité qu'elle n'a été «faite que pour être le pain des
professeurs». Eh! oui, leur maîtrise est réelle et nul ne songe à la
contester. Mais je ne pense point qu'elle soit là où ils la placent, et
que, pour avoir écrit _Madame Gervaisais_ ni la _Femme au XVIIIe
siècle_, la postérité voie en eux les philosophes et les historiens
qu'ils prétendent. Est-il donc nécessaire de le rappeler? La
philosophie, comme l'histoire, demande un esprit de généralisation qui
est justement l'opposé du leur. S'ils ont une maîtrise, c'est au
contraire dans le détail qu'elle éclate, c'est dans cette acuité d'une
vision qui dès l'abord décompose le concret et pousse son analyse
jusqu'à l'infinitésimal. Daudet raconte qu'un an durant le monde des
peintres ne jura que par _Manette Salomon_[31]. Je le crois sans peine.
Ils vivront par là, et par là seulement, par cette fidélité dans le
rendu, par cette minutie littérale qu'ils ont les premiers introduite
dans la composition, et qui est devenue, après eux, un procédé de
l'école, et aussi et surtout par le relief d'une langue merveilleusement
riche en contrastes et en nuances, et si mêlée qu'elle soit.

  [30] Avec toutes les lacunes que le mot comporte.

  [31] Cf. les _Souvenirs d'un homme de lettres_ (_Une lecture chez
  Edmond de Goncourt._)


II

«Vérité, fantaisie, esprit, tendresse, gaieté, mélancolie, dit M. Jules
Lemaître, il entre beaucoup de choses dans le plus petit conte de M.
Alphonse Daudet[32].» Je pense que l'on retrouverait ces qualités-là
dans le plus long roman de M. Daudet. Peut-être qu'elles y sont
associées et combinées d'une manière différente: la fantaisie n'y est
point, comme dans les contes, à proportion de la vérité; celle-ci a la
belle part. L'esprit aussi s'y dérobe davantage à mesure que l'écrivain
tâche à l'impersonnalité. La tendresse n'y est point si ardente; j'y
trouve plus de tristesse que de mélancolie, et, sur la fin même, de la
haine. Après tout, Chamfort a raison: celui-là n'a point aimé les hommes
qui n'est point misanthrope à quarante ans. Et si envahissante qu'elle
soit dans le dernier roman de M. Daudet, dans l'_Immortel_, cette
misanthropie y laisse encore une petite place à l'émotion; il y a le
coin des larmes jusque dans cette œuvre de colère. C'est par là qu'il
nous prendra toujours, et il ne faut point chercher ailleurs que dans
l'émotion le secret de ce charme extraordinaire qui lui attache toutes
les âmes sentimentales ou passionnées de ce temps. On a beau dire qu'il
procède de Dickens, que _Jack_ et le _Petit Chose_ sont un peu bien
parents du pauvre _Olivier Twist_, il serait plus vrai de dire qu'il y a
entre ces deux natures d'étroites affinités et qu'elles sont sensibles
l'une et l'autre aux souffrances des humbles. Encore ne sont-elles point
tout à fait pareilles de ce côté-là; leur pitié elle-même diffère: celle
de Dickens est plus active, d'abord, plus confiante dans la générosité
de nos bons instincts, et, si elle nous montre le mal, elle ne nous dit
point qu'il soit inguérissable. Avez-vous remarqué que tous ses romans
«finissent bien»? Le petit Twist et Rose Fleming se marient; mais Jack
meurt de la poitrine dans un hôpital. Notez encore que Dickens a trouvé
çà et là d'inoubliables accents de détresse, des cris d'appel vers la
justice de Dieu, que la pitié légère et un peu méprisante de Daudet ne
pouvait connaître. Quand Olivier, traité de bâtard, rossé à coups de
trique par l'horrible M. Bumble, s'est vu enfin seul, abandonné à
lui-même dans la boutique morne et silencieuse du croque-mort, «il tomba
à genoux sur le plancher, écrit Dickens, et, cachant son visage dans ses
mains, il versa de telles larmes qu'il faut souhaiter pour l'honneur de
la nature que Dieu veuille en faire rarement répandre de semblables à
des enfants de cet âge!» Ces lignes-là, si simples, sont uniques. Le
côté d'art, chez Dickens, est souvent inférieur; il n'a pas la maîtrise
soutenue de M. Daudet. Il l'emporte en vive et profonde humanité. La
pitié de M. Daudet reste toujours un peu aristocrate; elle se gantera
pour faire l'aumône, et les misères dont elle nous entretient auront
quand même une poésie latente. C'est par là qu'elle plaît si fort aux
féminins.

  [32] Cf. les _Contemporains_ (Art. Alphonse Daudet). Principales
  œuvres de M. Daudet: Les _Contes_, _Numa Roumestan_, le _Nabab_,
  les _Rois en exil_, _Sapho_, _Tartarin de Tarascon_, _Jack_,
  _Fromont jeune et Risler aîné_, l'_Immortel_, sa dernière œuvre.


III

Ne quittons point M. Alphonse Daudet sans signaler le petit groupe
d'écrivains qui lui font habituellement cortège. Car c'est à lui, je
pense, qu'on devra rattacher, dans le clan impressionniste, les quelques
écrivains qui suivent, sauf M. Paul Arène, qui revendique à bon droit,
sinon d'avoir précédé M. Daudet, du moins d'avoir aidé à ces jolis
_Contes de mon moulin_, point de départ, comme on sait, de la réputation
de son collaborateur. M. Paul Arène a publié depuis lors un certain
nombre de nouvelles, _La Mort de Pan_, _Curo Biasso_, _Le vin de la
messe_, _les Haricots de Pistalugue_, le _Canot des six capitaines_, et
par dessus tout cet admirable _Jean des Vignes_ qui m'apparaît comme la
merveille des nouvelles pour la grâce chantante et l'ironie ailée du
récit[33].

  [33] _Jean des Vignes_ vient d'avoir son pendant dans la _Chèvre
  d'or_.

M. Paul Chalon n'a publié, lui aussi, que des nouvelles, et c'est le
titre même de l'unique volume qui ait paru de lui. «Sa prose, dit un
jeune et délié critique, M. Charles Maurras[34], a des bondissements
d'oiselle, des sauts élastiques et vifs de graine en graine picorée
sur le sol ou sur le toit de tuiles rouges d'une ferme du Languedoc;
elle ne se hasarde point sur les hautes branches.» M. Chalon relève
directement de M. Daudet, du Daudet de la jeunesse, bien entendu.

  [34] Voir l'_Observateur français_, du 10 avril. Je citerai,
  comme une jolie page de style impressionniste le passage suivant
  d'une nouvelle de M. Chalon (mort maintenant): «... Il y
  soufflait toujours, dans ce haut Saint-Majan, un vent terrible,
  qui vous avait une voix et des cris à croire qu'il était vivant.
  Il arrivait en grondant, tout en colère, des hauteurs du
  Trou-la-Baume, fier avec ça et parlant haut, comme un conquérant
  qui somme une forteresse; puis, houm! houm! de grands coups
  d'aile appliqués contre le mur, comme avec un bélier; puis un
  silence, il attendait qu'on lui ouvrît, et comme on n'avait
  garde, il se fâchait tout rouge. C'était une belle rage alors. On
  aurait dit qu'il prenait du champ; puis terriblement il
  s'engouffrait dans les rues trop étroites pour ses ailes. Il
  allait comme un aveugle, droit devant lui, se brisait au coin des
  maisons, tourbillonnait dans les enfoncements, faisait trembler
  les vitres, battait les contre-vents détachés, s'acharnait après
  les girouettes, culbutait les tuiles des vieux toits, buvait
  d'une lapée l'eau des ruisseaux, s'abattait sur les arbres de la
  place avec un bruit d'averse, souffletait la flamme des
  réverbères, bref, menait un train d'enfer. Et quel virtuose!
  quels cris! quels hurlements! quels gémissements! Tantôt il
  commandait, tantôt il suppliait. Il avait des clameurs de clairon
  et des vagissements de bête blessée! Tour à tour humble et
  belliqueux, il pleurait comme un petit enfant, puis, fantasque en
  ses allures, il embouchait sa longue trompette et vous sonnait
  des fanfares, des chevauchées qui s'en allaient au galop le long
  des murailles. Enfin, convaincu peut-être de son impuissance, il
  se faisait tout petit, se taisait presque, se glissait sous les
  portes, montait l'escalier vivement et venait remuer quelque
  portière souple, ou faire danser la flamme de la lampe sur la
  grande table où j'étudiais.»

On retrouverait encore un peu du charme de M. Daudet, quelque chose de
sa grâce émue, dans certaines pages de M. Hugues le Roux[35]. Mais par
le vif des analyses, par le dramatique des situations, par l'intensité
du sentiment, c'est surtout à Gontcharoff qu'il fait songer. Au reste,
tel de ses romans, comme l'_Attentat Sloughine_, n'est qu'une mise en
scène du nihilisme. Ses études précédentes, et en particulier sa
traduction de la _Russie souterraine_ de Stepniak, l'avaient préparé à
l'analyse de ce grand cas passionnel de toute une race. Dans l'_Amour
infirme_[36], M. Hugues le Roux est revenu au roman français.

  [35] Voyez cette exquise petite nouvelle: le _Mousse_.

  [36] Précédemment dans _Un de nous_.

Enfin, l'acuité de vision et la facilité de notation, qui sont, à défaut
d'émotion, ses vertus marquantes, font de M. Jean Lorrain un
impressionniste de la même école. Son style est un fouillis de choses
heurtées, contradictoires, jolies et laides, tragiques et bouffonnes, à
travers quoi perce un tempérament intéressant et original. Je recommande
surtout _Très Russe_.

Mais le décalque du maître, sa doublure, son ombre, nous ne l'avons
point vu encore, et c'est M. Claretie[37]. Journaliste, historien,
dramaturge, critique d'art et de théâtre en même temps que critique
littéraire, et par-dessus tout romancier, M. Claretie est un de ces
talents moyens dont il est permis de se demander la figure qu'ils
feraient, s'ils n'avaient trouvé dans la vie sur qui prendre mesure. Il
peut faire illusion; il fait illusion quelquefois. On n'est pas sa chose
bien longtemps. Il déclarait naguère à propos de _Robert Burat_, qu'il
avait écrit ce roman «dans les heures volées à l'improvisation
quotidienne», et, de fait, le roman est médiocre. Mais est-ce donc une
excuse à sa médiocrité que la hâte de l'auteur, et, de grâce, que nous
fait le temps qu'il a mis à l'écrire? On cite _Monsieur le Ministre_
comme son chef-d'œuvre. Je le veux bien. Mais relisez-en le début:

--«Allons au foyer, voulez-vous, Granet?

--«Allons au foyer, monsieur le ministre!

«Il fallait traverser l'immense scène envahie par les machinistes
manœuvrant les portants, comme les matelots équipent leur navire;--et,
cravatés de blanc, coquets, sans pardessus, leur claque sur la tête, des
gens en habit noir allaient, venaient, traversaient la scène parmi les
cordages, _arpentant lestement le vaste espace qui mène au foyer de la
danse_. Il en sortait de partout, des fauteuils et des loges, et la
plupart fredonnant la ballade de Nelusko, _franchissaient lestement_, en
habitués, _l'espèce d'antichambre qui mène de la salle à la scène_...
etc.»

  [37] Comme romans, on lui doit _Monsieur le ministre_, _Robert
  Burat_, _Madeleine Bertin_, le _Beau Solignac_, les _Amours d'un
  interne_, etc.

Voilà l'impressionisme de M. Claretie et le soin qu'il apporte à
préciser sa vision et à varier ses effets. Que lui reste-t-il donc et
par quoi expliquer sa situation littéraire? Il lui reste, comme l'a
excellemment dit M. Brunetière[38], d'avoir introduit le _reportage_
dans le roman, de s'être tenu à l'affût de la curiosité publique et
d'avoir su la satisfaire à temps, en lui donnant pour pâture _Monsieur
le Ministre_, quand cette curiosité se portait aux hommes de la
politique, le _Troisième dessous_, quand c'était aux gens de théâtre,
_Jean Mornas_ et les _Amours d'un interne_, quand c'était aux mystères
malsains de l'hypnotisme. C'est tout?--C'est tout.

  [38] Cf. le _Roman naturaliste_. (Art. _Le reportage dans le
  roman_.)--Voyez encore sur M. Claretie tels articles, admirables
  de dédain et d'ironie, de M. Henri Fouquier.


IV

J'avais vraiment hâte d'arriver à M. Pierre Loti. Voici des œuvres;
voici un chef-d'œuvre: _Pêcheur d'Islande_. Qu'il serait intéressant
d'en connaître la genèse! Nous admirons dans l'Artémis grecque une
incomparable pureté de type; mais que ne doit pas notre curiosité au
savant qui a mis à nu, dans l'île de Délos, ces quelques statues ruinées
aux trois quarts, qui reproduisent un type inférieur de beauté et
forment une série étroite où se marquent, degré par degré, les progrès
de l'art archaïque? C'est sous une inspiration pareille, et toutes
mesures gardées, que j'ai écrit les lignes qui suivent[39]. Elles m'ont
été dictées par des Paimpolais de bonne foi qui avaient reconnu dans la
vie les «héros» de _Pêcheurs d'Islande_. Ils ne se sont point trompés
pour Yan. M. Loti a protesté contre l'assimilation faite entre Gaud et
une «cabaretière». Je donne acte ici de cette protestation. Mais comment
empêcher cette recherche inquiète et parfois hasardeuse du public dans
le domaine idéal du livre? Et puis, j'y tiens, ceci peut éclairer sur
les procédés de composition de M. Loti.

  [39] Publiées dans le _Monde illustré_, d'abord. Sur la querelle
  qui en résulta, je renverrai aux articles de M. Jules Tellier
  dans le _Parti national_ du 20 janvier 1888 et de M. Maurice
  Barrès dans le _Voltaire_ du 14.


       *       *       *       *       *

C'est, sur la tombée de mai, au pardon de Ploubazlanec, qu'on m'a montré
Guillaume F..., le bon géant breton qui a servi de type à Pierre Loti,
dans _Pêcheurs d'Islande_.

La procession venait de finir. Guillaume et trois autres matelots y
avaient porté sur leurs épaules une miniature de frégate, pendue le
reste de l'année en _ex voto_ au plafond de l'église. Le navire est à
califourchon sur une mince planchette, et, par derrière les matelots, un
mousse secoue en mesure un ruban accroché à la poupe, pour imiter le
tangage. Guillaume avait son costume blanc de la procession, le col
empesé gondolant aux angles, la large ceinture et le chapeau ciré des
matelots de l'Etat. A ce moment il riait à une demi-douzaine de petites
filles qui fouillaient dans ses poches pour chercher des noix. «Kraoun!
Kraoun!»[40] chantait le chœur. Il secouait les épaules, la tête,
chatouillé doucement par ces menottes familières et obstinées. Les
enfants ne le lâchèrent qu'après qu'il leur eut donné un sou. Elles
coururent jusqu'à la prochaine marchande. Lui riait toujours, de son
rire un peu grave, et les petites chantaient maintenant, en agitant
leurs noix, de loin: «Merci, Lome, Lomic de notre âme!...»

  [40] «Des noix! Des noix!»

Lome ou Lomic, pour lui garder son joli diminutif, est en effet très
assidu aux pardons de sa commune. Vous connaissez par ouï-dire ces
pardons bretons: ils sont les mêmes qu'ils étaient il y a deux cents
ans, et vous ne trouverez rien de si délicieusement suranné. Ils ne
ressemblent point aux autres fêtes. Ce ne sont point des prétextes à
ripailles comme les kermesses flamandes, ni des rendez-vous de
somnambules et d'hommes-troncs comme les foires de Paris. L'attrait
vient de plus haut: ces pardons sont restés des fêtes de l'âme. On y rit
peu et on y prie beaucoup. Puis, les vêpres dites, les jeunes filles
s'assoient côte à côte sur le talus du cimetière, et des groupes
d'hommes s'arrêtent à leur causer d'amour, gauchement et bien doucement,
tandis qu'elles baissent les yeux et roulent leur tablier, avec des
moues ou des rougeurs ou des soupirs pour réponse. Et dans ces
cimetières d'église, près des vieux parents couchés à deux pas et qui
écoutent sous terre, là-bas c'est comme un sacrement et la mort y
fiance vraiment l'amour.

Ils durent être de ces pardons, Yan et Gaud, les deux «héros» de
_Pêcheurs d'Islande_. Ils se revirent à Paimpol. Vous savez comme ils se
marièrent, et que le lendemain même des noces Yan appareilla pour
l'Islande. Yan ne revint pas et Gaud en mourut.

Mais c'est le roman, cela. Au vrai, ni Gaud ni Yan ne sont morts; ils ne
se sont point mariés; ils n'ont point échangé leur parole au cimetière.
Peut-être ne se connaissent-ils pas; mais, s'ils se connaissent, soyez
bien sûrs qu'ils ne se sont jamais aimés, ni Yan ni Gaud.

       *       *       *       *       *

La Gaud du roman s'appelle aussi Gaud dans la vie et est une véritable
demoiselle. J'ai quelque scrupule à écrire son nom de famille. Mais si
vous allez à Paimpol, demandez simplement Mlle Gaud: on vous mènera chez
elle, par une petite rue étroite et sonore où les gros sabots des
campagnards claquent sur les pavés et rebondissent en écho sur les
ardoises des toits. Elle tient auberge, Mlle Gaud. C'est, dans la
venelle qui touche à l'église, une maison à deux étages, bien vieille
sous son crépi de chaux fraîche, et toute penchée. La salle du
rez-de-chaussée n'a que des tables et des bancs; au fond un petit
comptoir d'étain, des barriques, l'escalier, et sur les murs, se
répondant, une enluminure d'Epinal en face d'un arrêté contre
l'ivrognerie. Vous êtes chez Mlle Gaud.

Elle a aujourd'hui trente ans. Petite, grassouillette, avec une matité
de teint où se reconnaît la demoiselle, ses cheveux roulés en bandeaux
sous une coiffe de mousseline, sa bouche un peu plissée, ses yeux durs
et ronds, elle incline la tête légèrement quand on entre, et sert la
«pratique» sans lui parler. Elle n'est pas jolie comme dans le roman.
Loti l'a caressée. Mais tout de même elle est bien Mlle Gaud, la
silencieuse, dédaigneuse et résignée demoiselle. Sa robe noire porte le
deuil d'une chose morte et qu'on ne sait pas. Elle fut riche, jadis. Son
père, une manière de vieux forban qui courait la traite, quelque part,
en Guinée, l'avait fait élever au meilleur pensionnat de Saint-Brieuc.
Elle y prit des délicatesses de vie. Elle sortit du pensionnat à seize
ans (son père ayant vendu sa dernière cargaison de chair), vint habiter
Paimpol avec lui, y passa quatre ans dans la haute société bourgeoise.
Puis, tout d'un coup, le capital du vieux, engagé à nouveau, sombra dans
une spéculation. Avec les sous intacts, on monta une auberge, qu'elle
tint à elle seule, sans servante. Vous connaissez l'auberge: un buis sur
la porte, quelques tables, des chopines à fleurs et deux barils
d'eau-de-vie. Mais les maisons anciennes lui furent fermées. Elle tomba
de sa classe. Les «dames de la société» regardaient ailleurs, pour ne la
point saluer, quand elle passait. Elle souffrit plus de cette déchéance
que de toutes les misères physiques. Peu à peu, l'auberge s'achalanda.
Il y vint des Islandais, des ouvriers du port, des matelots de la petite
pêche. Ceux-là aussi oublièrent que Gaud était de famille, et
quelques-uns s'enhardirent à lui demander sa main. Mais elle les
remercia doucement, avec une honte vite cachée. Son teint pâlit encore;
elle causait à peine, elle avait dans ses yeux une mauvaise flamme. Et
elle ne se plaignait point, restant à rêver sur le pas de sa porte, ou
tricotant au comptoir de ses petites mains blanches et fuselées. Ainsi
depuis dix ans...

Et l'on vous montrera, dans l'auberge de Mlle Gaud, la table boiteuse,
où, quand il habitait Paimpol, venait s'accouder, les soirs, Loti.

       *       *       *       *       *

Mais Pors-Aven, où habite Lomic, était sa promenade aimée.

De Paimpol, le chemin qui y mène longe un instant la côte, file à
travers champs, et retombe dans la mer, à l'autre bout de Pors-Aven,
après avoir coupé Ploubazlanec et Perros-Hamon. J'ai refait cette
promenade, un matin d'automne, le livre de Loti à la main. Je suis entré
à sa suite dans le cimetière de Perros, vous savez, le cimetière des
Islandais. L'église est en forme de croix, des ormes et des frênes
autour, et elle est si tassée de vieillesse que ses pauvres flancs gris
disparaissent presque dans leur verdure. Et sous le porche, le long des
murs, dans le cimetière, partout, les mêmes inscriptions noires sur de
petits carrés de bois blancs: François Floury, perdu en mer, Pierre
Caous, perdu en mer, Jean Caous, perdu en mer. Ou bien, ce sont des
croix, de minuscules chapelles peintes, surmontées d'un cœur, des
plaques en marbre, des losanges à jour et ouvrés à la main, naïvement.
Et les inscriptions sont alors plus longues: «_A la mémoire de
Sylvestre Camus, enlevé du bord de son navire et disparu aux environs du
Nordfiord en Islande, à l'âge de seize ans, le 18 juin 1856._» Et
celle-ci, toute grosse d'effusions: «_A la mémoire de Sylvestre Bernard,
capitaine de la goélette Mathilde, disparue en Islande dans l'ouragan du
5 au 8 avril 1867, à l'âge de trente-deux ans, ainsi que 18 hommes
formant son équipage. Bon frère, le Seigneur t'a appelé à la fleur de
ton âge. Nous n'étions pas dignes de t'assister à ton heure dernière. La
sainte Vierge, sous la protection de laquelle tu étais, nous a
remplacés. Elle t'a fermé les paupières. Aimable enfant, compte sur nos
prières. Nous ne t'oublions pas._»

Il y a des tombes, pour chacun de ces Islandais, dans le cimetière de
Perros-Hamon, et sous ces tombes autant de grands trous vides. C'est
une croyance, là-bas, que les naufragés n'habitent pas toujours la mer,
et qu'ils viennent une fois l'an, à la fête des morts, prendre
possession des fosses creusées pour eux dans le cimetière de leur
paroisse...

       *       *       *       *       *

... Sur la route, un brigadier de douane qui passe, une bouffarde aux
dents. Je lui demande la maison de Lomic.

--Lomic? Le «héros» n'est-ce pas?

--Le «héros»? Est-ce qu'on l'appelle de la sorte à Pors-Aven?

--Oh! et à Paimpol aussi. Tout le monde le connaît, allez, avec sa bonne
face rouge et ses épaules d'hercule.

Le brigadier--un gallot, à l'air et à la voix--prend un temps pour
rallumer sa pipe...

--Faites-vous route avec moi, monsieur? Je suis à l'heure. Je vais à
Pors-Aven. Je vous déposerai chez Lomic en passant.

Nous voilà en route.

--Et Lome?

--Lome? Mais vous savez bien. Il paraît qu'il a été mis dans un roman,
et tout de même qu'il ne connaît pas son A. B. C, faut croire que ça le
flatte dur, puisque l'idée lui revient au premier coup qu'il boit. Pour
lors, il n'y a que lui. Il se dandine, il fait le joli cœur, il court
les cafés de Paimpol en cornant à la compagnie: «C'est moi qui suis le
héros!» Les seuls mots français qu'il ait pu retenir, croiriez-vous, ou
presque. Car ces têtus d'Avenois sont plus fainéants les uns que les
autres. Ils ne veulent point de l'école; ils n'y sont point allés; leur
marmaille n'y va point. Et comme ils baragouinent tous breton, qu'ils se
marient chez eux, et qu'il n'y a dans le village que trois familles, les
Caous, les Floury, et les Maël, vous voyez d'ici la belle crasse
d'ignorance qu'ils ont sur l'entendement...

--Et Lome?

--Lome? Mais guère plus éduqué que les camarades, Lome. Par exemple,
monsieur, bon garçon, et dur et fort comme rouvre. Et si vous voyiez
comme les armateurs se l'arrachent pour l'avoir à leur bord! Ah! il en
faut aussi, et des ruses, et du nerf, pour cette satanée pêche
d'Islande! On ne prend point la morue avec des mitaines! Faut point des
demoiselles en soie dans les dorys! Souque et trime, garçon, houp! Il
n'y a pas à sortir de là...

--Et Lome?

--Lome? Dame, que voulez-vous que je vous dise encore? Qu'il court sur
ses trente ans? Qu'il a cinq frères et deux sœurs? Qu'il est l'aîné de
la garçaille? Vous savez tout ça. Non? Son père doit friser la
soixante-dizaine, et Yan-Bras (Jean le Grand), comme on dit ici, mérite
joliment encore son surnom. C'est le colosse de Pors-Aven, un pays où
les petits hommes ont cinq pieds six pouces. Et ce qu'il trime, le
vieux! Un qui ne se couchera que mort, pour sûr et certain.
Croiriez-vous qu'à son âge il est toujours matelot? Il balaie la baie
d'une marée à l'autre, avec son germain, Sylvestre, qui est capitaine du
bord. Même, voici quelque temps ils ont trouvé un navire grec d'au
moins 800 tonneaux, chargé de fin froment et délesté de l'équipage. Ils
l'ont remorqué à Paimpol, et, pour sa part, le père de Lome a reçu une
demi-douzaine de mille francs. Ah! monsieur, c'est ça qui vous soulage
une existence! On a réparé la maison, qui croulait, acquis un champ,
remplacé la toiture de glui par des ardoises, bordé le tout d'un mur
neuf. Tant et tant que quand Lome est revenu des fiords, il ne
reconnaissait plus la maison de son ascendant, et restait bouche bée
devant l'huis, sans oser ouvrir!...

Le brigadier s'arrête.

--Tenez, monsieur, à votre gauche, cette petite maison blanche, toute
blanche, avec son jardinet où vague et claque du bec un gros cagnard...
Je vous quitte: c'est la maison du «héros».

       *       *       *       *       *

Ce jour-là, pourtant, je ne vis point mon ami Lome. Il avait embarqué à
bord de la _Champenoise_, une «Islandaise» qui s'en allait à Cadix
acheter du sel. L'hôtesse m'accompagne sur la porte. Cette fine
goëlette, là-bas, qui double les Héaux, c'est la _Champenoise_. Une
petite brume court sur la mer. En face de Pors-Aven, des îles
s'estompent que chanta Loti, Craka toute nue, Houic-Poul, Duz,
Saint-Riom, l'antique et fertile Carohènes, où s'établirent au XIIe
siècle des moines réguliers de l'ordre de Saint-Victor, plus loin
Rochsonne, dentelée comme une forteresse, les Créo, où geignent des
âmes, les Gast, nids à courlieux, et au dernier plan de l'horizon,
l'échine allongée, les monstrueux Metz de Gouellou, pareils à des
cachalots. La mer est toute grise sous le ciel gris. On ne sait pas où
commence la mer et où finit le ciel. Et dans cette uniformité, imaginez
le soleil blanc, fatigué et sénile, des déclins d'automne...



CHAPITRE III

LES SYMBOLISTES



CHAPITRE III

LES SYMBOLISTES

    _Joris-Karl Huysmans.--Paul Adam.--Jean Moréas.--Edouard
    Dujardin.--Gustave Kahn.--Francis Poictevin.--Maurice de
    Fleury.--Léo d'Arkaï.--Charles Vignier._


Le symbolisme date, à proprement parler, de la création des langues.
L'anthropopithèque qui s'avisa le premier de désigner un objet par une
onomatopée fit du symbolisme, et il ne paraît pas que le symbolisme
contemporain diffère sensiblement du symbolisme de ce primitif.

Dans sa forme définitive (Jean Moréas, Poictevin, Kahn, etc.), le
symbolisme consiste en ceci: qu'une pensée étant donnée, avec l'image
qui la traduit, l'image seule sera mise en valeur. C'est de l'art
sensationnel, et il est au moins curieux qu'avec une pareille formule il
ait des prétentions à l'idéalisme. On pourra voir, tout au contraire,
que le symbolisme est né directement du naturalisme qui le contenait
mêlé à d'autres éléments.

Les symbolistes s'appellent quelquefois aussi décadents, décadistes et
déliquescents[41]. En poésie, ils se réclament de M. Paul Verlaine;
mais M. Verlaine avait fait de bien beaux vers avant de s'apercevoir
qu'il était symboliste[42]. En prose, ils relèvent de M. Joris-Karl
Huysmans et de M. Arthur Rimbaud. Mais M. Huysmans n'est qu'un
demi-symboliste, et M. Rimbaud est mort.

  [41] Remarquons pourtant que M. Moréas proteste contre ces
  qualifications: «Cette manifestation (la manifestation
  symboliste), couvée depuis longtemps, vient d'éclore. Et toutes
  les anodines facéties des joyeux de la presse, toutes les
  inquiétudes des critiques graves, toute la mauvaise humeur du
  public surpris dans ses nonchalances moutonnières ne font
  qu'affirmer chaque jour davantage la vitalité de l'évolution
  actuelle dans les lettres françaises, cette évolution que des
  juges pressés notèrent, par une inexplicable antinomie, de
  décadence. Remarquez pourtant que les littératures décadentes se
  révèlent essentiellement coriaces, filandreuses, timorées et
  serviles... Et que peut-on reprocher, que reproche-t-on à la
  nouvelle école? L'abus de la pompe, l'étrangeté de la métaphore,
  un vocabulaire neuf où les harmonies se combinent avec les
  couleurs et les lignes: caractéristiques de toute renaissance...»
  (_Manifeste des symbolistes._)

  [42] Et d'autres grands poètes avant lui. «C'est à mon avis, dit
  M. Paul Bourget, une des preuves les plus frappantes de la
  hauteur de vue d'Alfred de Vigny que d'avoir deviné la valeur
  poétique du symbolisme. La beauté poétique pure réside en effet
  dans la suggestion plus encore que dans l'expression... Il faut,
  pour que le sortilège des beaux vers s'accomplisse, du rêve et de
  l'au-delà, de la pénombre morale et du mystérieux.» (_Journal des
  Débats_, 24 mars 1885.) Mais mystérieux n'est pas synonyme
  d'obscur.


I

Voici pour le vivant. Les conceptions de M. Huysmans (Joris-Karl) se
distinguent par leur extrême simplicité. Dans _En ménage_, un mari,
trompé par sa femme, la quitte, essaie de l'amour libre, s'ennuie à
périr, et de lassitude conclut qu'il vaut encore mieux reprendre son
collier de misère. Dans _A vau-l'eau_, un employé de mairie, écœuré des
fromages au savon de Marseille, des carnes fétides et des litharges
coupées d'eau de pompe qu'on lui sert à son restaurant ordinaire, le
quitte, tâte de restaurants nouveaux, y trouve la nourriture un peu plus
détestable, et de lassitude conclut qu'il vaut encore mieux rentrer à
son ancienne «gargote». Dans les _Sœurs Vatard_, un garçon et une fille
qui ne s'aiment point, qui ne se désirent point, et qu'une commune
horreur de la solitude a rapprochés un temps, jugent bientôt toute
cohabitation impossible, et de lassitude concluent qu'il vaut encore
mieux retourner chacun chez soi. Dans _A rebours_, un gentilhomme de la
décadence, un «fin de siècle», qu'énerve notre monotone train de vie, se
lance, trois cents pages durant, dans des sensations rares, s'y énerve
un peu plus, et de lassitude conclut qu'il vaut encore mieux revenir à
la vie normale. Enfin, dans _En rade_[43], deux Parisiens, rassasiés de
Paris, des clubs, des théâtres, des musées, de l'Institut et de M.
Déroulède, se réfugient à la campagne, y souffrent mille avanies, et de
lassitude concluent qu'il vaut encore mieux regagner leur entresol du
boulevard. Ainsi, l'œuvre entier de M. Huysmans se ramène à cette
proposition renouvelée du sage Siddartha: «Toute agitation est vaine. Ne
demande jamais d'œufs frais au garçon de ton restaurant. Outre que ces
ambitieuses pensées te perdraient dans son estime, elles auraient cet
autre résultat de te faire trouver ton omelette un peu plus rance que
d'habitude. Ici-bas, le mieux ne se rencontre jamais; le pire seul
arrive. Or, je vais te prouver ça en six volumes de la collection
Charpentier. Ça m'embêtera, mais ça t'embêtera. Et tout ça, ce sera le
symbolisme!»

  [43] J'abrège la nomenclature. Pourtant il serait dommage
  d'oublier «l'histoire du monsieur qui a la diarrhée».


II

Mais M. Huysmans reste sur la lisière du naturalisme et du symbolisme;
avec MM. Poictevin, Paul Adam, Moréas, Kahn, Dujardin, Vignier, etc.,
nous entrons dans le symbolisme pur. Voici comment:

Si l'on veut bien ouvrir _A rebours_, _En rade_, ou tout autre livre de
M. Huysmans, on y trouvera deux sortes d'esprit. Naturaliste, M.
Huysmans l'est surtout par les mauvais côtés (thèmes vulgaires, détails
bas, fausse méthode scientifique). Symboliste, c'est un autre homme. Il
lui faut la fine fleur de l'étrange; sa fantaisie sort du présent,
vagabonde en des décors de rêve, évoque d'inconcevables magies qu'il
tâche à rendre d'une langue extraordinaire comme elles, somptueuse,
barbare et maniérée.

Que si l'on s'inquiète à présent comment ce symboliste et ce
naturaliste, d'essence si contradictoire, peuvent cohabiter en M.
Huysmans sans se prendre aux cheveux et se manger le nez deux fois par
ligne, je ferai observer d'abord qu'ils ont bien réussi à vivre en bonne
intelligence chez M. Zola lui-même, qu'il y a, au reste, une excellente
façon pour les empêcher de s'entre-dévorer, qui est de les mettre chacun
à part, et que c'est très sagement à quoi s'est résolu l'auteur d'_En
rade_, divisant son livre en deux compartiments, l'un pour la réalité
(Installation du couple Malles à la campagne, saillies, vêlages, etc.),
et l'autre pour le rêve (M. et Mme Malles s'intoxiquant de haschich et
leur voyage dans les nues).

Ces deux tendances, qui n'ont point cessé de gouverner M. Huysmans, ont
gouverné quelque temps eux-mêmes les plus en vue de nos jeunes
romanciers symbolistes. Ils n'ont point trouvé leur voie du premier
coup. C'est qu'en effet les littératures sont soumises aux lois des
autres productions et ne sortent guère des cerveaux tout armées. Mais
rappelez-vous _La faute de l'abbé Mouret_, _Le ventre de Paris_, _La
curée_, _Nana_. Le naturalisme était gros du symbolisme. Si le cordon a
été coupé un peu vite, si l'enfant s'est retourné contre sa nourrice,
c'est par une fatalité d'ingratitude où les écoles n'échappent pas plus
que les hommes. Après cela, relèverai-je l'étonnante phrase de M. Paul
Adam, affirmant que «le naturalisme s'est écroulé parce qu'il ne croyait
pas à l'idéalisme[44]»? C'est donc qu'il n'eût plus été le naturalisme,
ou qu'il faut demander aux contraires de se concilier. Pour ma part, et
si tant est que le naturalisme soit mort, je ne serais point éloigné
d'en donner l'explication opposée, et que son échec final vient
justement de ce qu'il n'a point su se renfermer en lui-même et rester le
naturalisme tout court, l'école de l'observation nette et précise. Ces
raisons-ci sont-elles préférables, que donne à la suite M. Paul Adam,
dont la première qu'en tant que _patriote_ «il faut haïr l'œuvre
naturaliste, qui tâche pour avilir à la face du monde la plus
perfectible des races, en souillant son effigie de toutes les ordures
morales comme de toutes les infirmités physiques» et l'autre qu'en tant
que _politique_ «soucieux d'apaiser les guerres intestines, il faut
réprouver une littérature qui excite la rage idiote des plèbes, afin que
ces pitoyables multitudes soient grugées dans la suite, au bénéfice de
triomphateurs cupides»? J'ai un peu de peine à le croire. Au reste,
concède M. Adam, s'il est permis «aux gens du monde de flétrir pour ces
motifs une œuvre, il messied aux littérateurs de reprendre un écrivain
sur de telles raisons». La réprobation de ceux-ci se justifiera par
d'autres chefs, et d'abord par les ordures de M. Zola (M. Zola est
évidemment ici pour naturalisme, une religion s'écroulant avec son
dieu), par ses procédés romantiques de composition, par ses
inconséquences, par son sans-gêne avec la vérité. Enfin, dernier
reproche, et non celui qui tient le moins au cœur des symbolistes, M.
Zola «manque de style».

  [44] Cf. le no 1 de la _Revue de Paris et de Saint-Pétersbourg_.
  Première année.

C'est la préoccupation de l'école. La phrase plus qu'assouplie,
disloquée; les règles, la syntaxe, la vieille construction logique dont
parle Fénelon, abolies; mots anciens et de jargon, grecs, latins,
picards, toute l'érudition en délire et monstrueusement goguenarde de
Rabelais, versée dogmatiquement et pontificalement dans la langue par
ces prêtres du Son; l'absence de rythme devenant le rythme suprême; et
des effets de verbe, des cabrioles d'adjectifs, des dégingandements de
périodes, la langue entière prise d'hystérie, les oh! les ah! les si!
les pamoisons, les spasmes, les râles et les roulements d'yeux coupant
la prose en bonne santé de nos pères; par là-dessus, je ne sais quelle
affectation de mystère et d'hiérophantisme, voilà, en fin de compte, à
quoi se réduit «l'écriture symboliste». Mais de philosophie ou d'idées,
l'école n'en a pas ou n'en a que d'emprunt. Elle en est restée au
nihilisme de Flaubert et de Zola. Tout le thème de l'école est, à bien
prendre, dans le vers du pauvre Laforgue:

    Ah! que la vie est quotidienne!

Et d'immenses lassitudes, du dédain et du dégoût, transcendantalement
rendus dans le style qu'on sait[45]. Le seul, ou presque, qui pense de
cette école, car je n'y range point M. Barrès, bien que l'école se
réclame de lui plus que lui-même ne se réclame de l'école, le seul qui
pense, dis-je, qui ait raisonné sur son art et qui soit peut-être un
écrivain de promesse, M. Paul Adam, en est encore à se chercher, donne
du front tour à tour contre le réalisme et l'idéalisme, et vague un peu
à l'inconnu[46]. Mais la prose de M. Moréas, avec son chant, ses
rythmes, sa noblesse souvent, qui a lu ce grec frotté de Rutebœuf et de
Rabelais peut-il rêver une absence d'idées plus élémentaire sous une
rhétorique plus ornée? M. Moréas s'en est si bien rendu compte lui-même
qu'il semble avoir renoncé à toute création personnelle pour s'abriter
dans des adaptations de légendes moyen âge, où s'éploient à l'aise ses
richesses de langue: «Et la belle princesse portait une robe de soie, où
l'on voyait brodés à fin or des pards et des dragons, des serpents
volants et des escramors et bien d'autres bêtes. Et le beau valet
Constant chevauchait un cheval baillet couvert d'un drap de couleur
azurée, etc., etc.[47].» Et il n'y a pas plus de raison pour que cela
finisse qu'il n'y en a eu pour que cela ait commencé.

  [45] Rouvrons le manifeste de M. Moréas: «Ennemi de
  l'enseignement, la déclamation, la fausse sensibilité, la
  description objective», le symbolisme «cherche à vêtir l'Idée
  d'une forme sensible qui, néanmoins, ne serait pas son but à
  elle-même, mais qui, tout en servant à exprimer l'Idée,
  demeurerait sujette. L'Idée, à son tour, ne doit point se laisser
  voir privée des somptueuses simarres des analogies extérieures;
  car le caractère essentiel de l'art symbolique consiste à ne
  jamais aller jusqu'à la conception de l'Idée en soi...»

  [46] Voir non les _Demoiselles Goubert_ (médiocre), _Le thé chez
  Miranda_ (médiocre encore), mais _Soi_ et _Etre_.

  [47] Cf. la _Revue indépendante_ de juillet 1887 (_L'empereur
  Constant, paraphrase_).


III

Encore M. Moréas peut-il se réclamer du rythme. Maladroit aux idées,
c'est un subtil manieur de phrases, et il est bon qu'on s'en
souvienne[48]. Mais pour M. Dujardin et M. Kahn, je crois bien qu'ils
échappent entièrement à toute littérature. Ce dernier a publié dans les
revues sémites des pages dont il n'y a rien à écrire[49]. M. Dujardin,
lui, a publié les _Hantises_ (un recueil dans la manière noire
d'Hoffman, compliquée d'inventions baroques à la Marck Twain), puis _Les
lauriers sont coupés_, roman symboliste, qui, si on ne connaissait
l'auteur pour imperturbable, semblerait la parodie anticipée de la belle
monographie de M. Maurice Barrés: _Sous l'œil des barbares_. J'ai
quelque inquiétude à analyser de tels livres. Qu'un romancier s'impose
le programme suivant: dans le désordre de la vie cérébrale, avec la
confusion perpétuelle des sentiments, des idées et des sensations, le
trouble qu'apportent les circonstances extérieures au développement
logique de la pensée, les sautes brusques de cette pensée même, se
rappeler et tâcher à décrire dans leur minutie absolue tous les
sentiments, idées, sensations, qui peuvent traverser un cerveau humain
de sept heures à dix heures du soir, si vous n'arrivez pas avec un
programme comme celui-là à confectionner un monologue pour Coquelin
cadet, je dis que vous n'aurez point été fidèle à votre programme. C'est
ici l'éternel sophisme du _réel_ pris et donné pour le _vrai_. En
admettant que ce fût un homme de talent qui eût conçu le programme de M.
Dujardin, et qu'il l'eût intégralement exécuté (chose que je tiens pour
impossible), pensez-vous que son œuvre produirait l'impression de vie
qu'il en attend? Eh! oui, je sais que le cerveau est ainsi fait. C'est,
par exemple, en moi, dans le moment où j'écris, tout un chaos de
perceptions, bruits de voix, roulements de voiture, coups sourds de
marteaux sur l'enclume, et la palpitation du sang aux tempes, l'afflux
de mille sensations de bien-être ou de malaise, et ma pensée courant au
travers, toute à sa tâche de réflexion. Mais quoi! si je ne venais pas
de les noter ici pêle-mêle, perceptions confuses et perceptions
distinctes, ne serais-je pas bien embarrassé, une heure après, pour
trouver dans mon souvenir la moindre trace des premières, alors que les
secondes auront survécu? Et même dans celles-ci, dans les perceptions
distinctes, un choix se fera encore à mesure. Mon passé finira par se
ramasser en quelques traits nets et caractéristiques. Au romancier
d'observer ces traits, car c'est avec eux seulement qu'il reconstituera
mon «moi». La nature simplifie; l'art ne peut que suivre la nature. A
les vouloir violenter tous deux, on risque la cocasserie, uniment.

  [48] Sur M. Moréas, poète, et de premier ordre souvent, voir _Nos
  poètes_, de M. Jules Tellier (art. _Symbolistes_).

  [49] Plus des vers incompréhensibles, sous les «simarres de leurs
  analogies extérieures», _Les palais nomades_.


IV

Parlerai-je à présent des obscénités symbolistes de M. Poictevin[50]?
Citerai-je, comme la seule critique qu'on en puisse faire,--et le sujet
mis à part,--des phrases de français taillées sur ce patron?
«Invinciblement elle avançait, comme sans arrêt concevable, et le
mouvement et la pose impassible du pied cambré, et la minime flexion de
la taille droite, et le feu fixe des grands yeux d'où, par intervalles,
coule une lueur fauve, sans jamais un battement de paupières, disent
qu'elle ne supporte tout au plus que des tangences. Et, dans cet
avancement illusoire, dans ce va-et-vient trompeur, elle garde une
sinueuse immobilité. De la voix métallique le résonnant timbre un peu
dur signifie que toute indiscrétion serait irrépondue. Comme cette voix
scandait, en une mesure concordante, l'insondable, l'inexorable fluence
du pas, de tout le corps[51]!» Insondable fluence, inexorable fluence,
admirable invention que le symbolisme! Et si je nomme seulement, à la
suite de M. Poictevin, M. Maurice de Fleury, auteur d'_Hydrargyre_, et
M. Léo d'Arkaï, auteur de _Il_, et que je dise du premier qu'il a trouvé
le secret d'une forme encore plus compliquée, et de l'autre qu'il a
découvert des thèmes un peu plus obscènes, n'aurai-je point fait tout le
possible pour m'acquitter envers l'école symboliste?

  [50] Voir _Ludine_ surtout. _Seuls_ marque un progrès. Je renvoie
  sur _Ludine_ à un excellent article de M. Gustave Geffroy,
  réimprimé dans _Les notes d'un journaliste_.

  [51] Encore cette page s'entend-elle nettement. Mais que démêler
  dans celle-ci, Seigneur, que j'emprunte à des _notes_ de M.
  Stéphane Mallarmé?

  «La Gloire! je ne la sus qu'hier, irréfragable, et rien ne
  m'intéressera d'appelé par quelqu'un ainsi.

  «Cent affiches s'assimilant l'or incompris des jours, trahison de
  la lettre, ont fui, comme à tous confins de la ville, mes yeux au
  ras de l'horizon, par un départ sur le rail traînés avant de se
  recueillir dans l'abstruse fierté que donne une approche de forêt
  en son temps d'apothéose.

  «Si discord parmi l'exaltation de l'heure, un cri faussa ce nom
  connu, pour déployer la continuité de cimes tard évanouies,
  Fontainebleau, que je pensai, la glace du compartiment violentée,
  du poing aussi étreindre à la gorge l'interrupteur: Tais-toi! Ne
  divulgue pas, du fait d'un aboi indifférent, l'ombre ici insinuée
  dans mon esprit, aux portières de wagons battant sous un vent
  inspiré et égalitaire, les touristes omniprésents vomis. Une
  quiétude menteuse de riches bois suspend alentour quelque
  extraordinaire état d'illusion, que ne réponds-tu? qu'ils ont ces
  voyageurs, pour ta gare aujourd'hui quitté la capitale,--(oh! cet
  alexandrin de Baour-Lormian dans cette prose!)--bon employé
  vociférateur par devoir, et dont je n'attends, loin d'accaparer
  une ivresse à tous départie par les libéralités conjointes de la
  Nature et de l'Etat, rien qu'un silence prolongé, le temps de
  m'isoler de la délégation urbaine vers l'extatique torpeur de ces
  feuillages là-bas trop immobilisés pour qu'une crise ne les
  éparpille bientôt dans l'air; voici, sans attenter à ton
  intégrité, tiens, une monnaie.

  «Un uniforme inattentif m'invitant vers quelque barrière, je
  remets sans dire mot, au lieu du suborneur métal, mon billet.

  «Obéi pourtant, oui, à ne voir que l'asphalte s'étaler nette de
  pas, car je ne peux encore imaginer qu'en ce pompeux octobre
  exceptionnel du million d'existences étageant leur vacuité en tant
  qu'une monotonie énorme de capitale dont va s'effacer ici la
  hantise avec le coup de sifflet sous la brume, aucun furtivement
  évadé que moi n'ait senti qu'il est, cet an, d'amers et lumineux
  sanglots, mainte indécise flottaison d'idée désertant les hasards
  comme des branches, tel frisson et ce qui fait penser à un automne
  sous les cieux.

  «Personne et, les bras de doute envolés comme qui porte aussi un
  lot d'une splendeur secrète, trop inappréciable trophée pour
  paraître! mais sans du coup m'élancer dans cette diurne veillée
  d'immortels troncs au déversement sur un d'orgueils surhumains (or
  ne faut-il pas qu'on en constate l'authenticité?), ni passer le
  seuil où des torches consument, dans une haute garde, tous rêves
  antérieurs à leur éclat, répercutant en pourpre dans la nue
  l'universel sacre de l'intrus royal qui n'aura eu qu'à venir:
  j'attendis, pour l'être, que lent et repris du mouvement
  ordinaire, se réduisit à ses proportions d'une chimère puérile
  emportant du monde quelque part, le train qui m'avait là déposé
  seul.»

Non, pourtant. Ouvrez l'_Officiel_ de ces messieurs, la _Revue
indépendante_ de juin 1887, et lisez à la page 405 une nouvelle assez
courte, _Pubère_, signée de M. Charles Vignier[52]. Elle est délicieuse
d'ironie. Si M. Vignier, comme je le crois, a voulu faire là pour les
symbolistes ce que Gautier fit pour les romantiques dans ses
_Jeunes-France_, le pastiche est de tous points admirable. C'est le
récit en prose symboliste des amours d'une laveuse de vaisselle. J'ai
regret à n'en pouvoir rien citer. Mais, comme il est vrai qu'on ne
combat bien les gens qu'avec leurs propres armes et quand on a déjà un
peu couché sous leur tente, j'avancerai de la nouvelle symboliste de M.
Vignier, qu'encore que très courte elle est peut-être la meilleure
critique qu'on ait faite et qu'on fera du symbolisme, de cette école
prétentieuse et vide, toute en dehors, excellant, non point, comme le
clament ses esthètes, à exprimer l'inexprimable, mais bien au contraire
à rendre inintelligibles les plus simples notions de l'expérience[53],
véritable école normale de jongleurs et d'avaleurs d'étoupes
enflammées, où l'on prépare à Bicêtre, je le pense, mais à la
littérature, c'est encore à prouver.

  [52] M. Vignier n'a pas réuni ses nouvelles. Comme poète, il
  tient un rang très estimable. (Voir _Centon_.)

  [53] Et ils s'en font gloire! Dans un article de la _Caravane_ du
  10 novembre 1889, je lis sous la signature P. Marius André:
  «Scientifiquement, voici l'évidence de la théorie symboliste:
  «Comme il faut plus d'énergie pour retrouver un objet sous un
  signe indirect que sous un signe direct, on fournit à
  l'entendement l'occasion d'employer plus de force disponible et
  par conséquent d'éprouver plus de plaisir.» (Dumont, _Théorie
  scientifique de la sensibilité_). La raison est amusante, tout de
  même. Mais alors qu'on nous ramène aux logogriphes et aux rébus.



CHAPITRE IV

LES PHILOSOPHES



CHAPITRE IV

LES PHILOSOPHES

    _Paul Bourget.--Edmond Haraucourt.--Maurice Barrès.--Robert de
    Bonnières.--Marcel Prévost.--Édouard Rod.--Narcisse
    Quellien.--François Sauvy.--Mme Alphonse Daudet.--Mme Juliette
    Adam.--Jules Lemaître.--Anatole France.--Jules
    Tellier.--Gilbert-Augustin Thierry.--Alexandre Dumas
    fils.--Louis Ulbach.--Arsène Houssaye.--Octave
    Uzanne.--Aurélien Scholl.--Pierre Véron.--Émile
    Blavet.--Quatrelles.--Mouton (Mérinos).--Glosclaude.--Eugène
    Chavette.--Henri Rochefort.--H. Taine.--A. de
    Pontmartin.--Paul Hervieu.--Gustave Claudin.--Alphonse Karr._


Il y a de la psychologie dans le dernier des romans. M. Alexis Bouvier
et M. Georges Ohnet sont des psychologues. Je ne les rangerai pourtant
point dans cette catégorie, parce que ce n'est point la psychologie qui
frappe d'abord dans leurs œuvres. Au contraire, chez les romanciers
dont je parlerai plus loin, psychologues proprement dits, moralistes et
même humoristes, il est très sensible que l'étude des âmes et de leurs
lois morales est la grande affaire, et que le roman lui-même n'est qu'un
prétexte ou une occasion.

Comme le réalisme est surtout représenté par les naturalistes,
l'idéalisme me paraît trouver sa vraie forme chez les meilleurs de ces
écrivains[54]. Il n'est pas, je le sais, que le grand courant
d'observation qui a entraîné ces quinze dernières années n'ait agi sur
eux pour les contraindre à une précision plus grande dans l'analyse des
sentiments et des passions. Ce qu'il y avait de romanesque dans l'œuvre
des idéalistes de la vieille école (M. Feuillet, Sandeau, George Sand
même), et ce qu'il reste de romanesque encore dans les disciples
attardés de cette école (M. Duruy, M. Droz) a disparu ici presque
entièrement: vous remarquerez que, pareillement aux naturalistes, ils
répugnent aux complications d'intrigue; la plupart de leurs romans se
résumeraient en dix mots. Serrer la réalité au plus près, les deux
écoles y prétendent également; c'est sur l'explication de la formule
qu'elles diffèrent. Quand les naturalistes rejettent l'âme comme une
entité métaphysique, les idéalistes repoussent le monde extérieur comme
une vanité du sens. Les uns n'accordent de fondement qu'à la matière;
les autres n'en accordent qu'à la pensée. Les termes extrêmes de ces
deux conceptions pourraient bien être, pour les naturalistes, _A
vau-l'eau_, de M. Joris-Karl Huysmans, et, pour les idéalistes, _Sous
l'œil des barbares_, de M. Maurice Barrès. Mais, entre ces deux
extrêmes, il y a place à des tempéraments, et, de fait, ni M. Bourget,
ni M. Rod, ni M. Haraucourt, ne poussent aussi loin. Leurs idées ont
figure et se meuvent dans un décor; mais à ces emprunts du dehors, qui
sont l'accessoire, ils mettent une infinie sobriété. Le livre gagne
ainsi en vie apparente, sans perdre de sa vie intime. C'est là une
conception très saine de l'idéalisme, et il faut bien reconnaître
qu'elle est un peu due aux habitudes de précision que les réalistes ont
introduites dans le roman contemporain. Deux autres causes encore
semblent y avoir contribué pour une part assez forte, l'influence du
public, d'abord, soucieux d'une vérité plus étroite, et l'influence (par
delà l'école de M. Feuillet, Sandeau, etc.) de quelques devanciers, tels
que Benjamin Constant, Beyle, Sainte-Beuve, Fromentin, dont le
rayonnement n'a commencé à se faire sentir qu'en ces dernières années.

  [54] Sur tels d'entre eux, consulter les recueils critiques de M.
  Jules Lemaître (_Les contemporains_), de M. Philippe Gille (_La
  bataille littéraire_), de M. Anatole France (_La vie
  littéraire_), de M. Paul Ginisty (_L'année littéraire_), les
  articles au jour le jour de M. Francisque Sarcey, F. Lhomme,
  Adolphe Brisson, Edmond Lepelletier, Édouard Petit, Charles
  Maurras, etc.


I

Une vie littéraire qui est tout unie[55]. En 1873, à l'âge de vingt et
un ans, M. Paul Bourget, le plus délicat, comme on dit, de nos
psychologues, débutait à la _Revue des Deux-Mondes_ par un essai sur le
roman réaliste et le roman piétiste. Il ne l'a point recueilli, et cela
explique que personne n'en ait parlé. Bien des essais ont eu le même
sort. Mais je voudrais qu'on dédaignât moins ces premiers balbutiements
de l'esprit. Ils sont, la plupart, d'une confusion charmante. La pensée
s'y cherche, ou bien les mots répondent de travers à la pensée. Cette
confusion même fait qu'on y trouve tout ce qu'on veut, et cela aussi est
un charme.

  [55] Je ne traite que du roman. Je n'ai pas besoin, je l'espère,
  de renvoyer aux beaux volumes de critique et de poésie de M.
  Bourget.--Depuis _Mensonges_, le _Disciple_ a paru.

Il n'en va pas de la sorte avec M. Paul Bourget. Dès qu'il a su penser,
M. Bourget a pensé d'une façon précise. Il n'y a jamais eu chez lui de
l'inachevé ni du flottant; il fut logicien à l'âge où d'autres jouent
aux billes. Vous savez bien, ces photographies d'enfant où l'on
retrouve, nettement accusés déjà, les traits de l'homme mûr? C'est
ainsi, j'imagine, que l'auteur de _Mensonges_ et de _Crime d'amour_ se
retrouve tout entier, ou presque, dans l'adolescent qui signa en 1873
l'étude sur le roman réaliste et le roman piétiste.

En art, et dès cette époque, il avait sa théorie à lui, et il
l'appliqua, l'année suivante, dans une petite nouvelle appelée _Céline
Lacoste_[56]. L'application ne vaut guère. Il réussit mieux, quelques
années plus tard, avec l'_Irréparable_ et _Crime d'amour_. _Cruelle
énigme_ le fit passer maître. Il confirma cette gloire naissante par
_André Cornélis_. Voici enfin _Mensonges_. C'est un livre de pleine
maturité; et le curieux, c'est que M. Paul Bourget y demeure plus que
jamais fidèle à l'esthétique de sa vingt et unième année.

  [56] Cf. _Revue des Deux-Mondes_. Cette nouvelle n'a point été
  recueillie en volume.

Car le roman qu'il rêvait alors et le roman qu'il vient d'écrire ne font
qu'un. Le roman rêvé devait être «humain», c'est-à-dire qu'il
proscrirait «les créations monstrueuses dont nous obsèdent les
réalistes». Ainsi fermé à la tératologie, «ce roman retrouverait la
beauté dans l'étude des choses saines et des sentiments nobles».
L'auteur s'y «imposerait une entière sincérité». Il chercherait à
dégager «la loi qui gouverne les passions humaines». Son roman, enfin,
«respirerait l'amour d'une existence meilleure». Mais le Bourget de
_Mensonges_ et de _Cruelle énigme_ n'est-il pas là dans son entier, et
l'analyste, et le moraliste, et l'idéaliste? Et cette unité de vie
n'est-elle pas chose bien extraordinaire?

De l'analyste, il n'y a qu'à louer la sûreté de main et la finesse
d'observation. Nul, de nos jours, ne s'entend à mieux fouiller une âme,
c'est convenu; puis le moraliste érige en maximes et apophtegmes ces
observations de détail. Il lui arrive de découvrir ainsi un certain
nombre de vérités courantes. Mais, ô nos mères et nos sœurs, admirez-le
écrivant de vous: «Il y a une espèce d'immoralité impersonnelle
particulière aux femmes... Elle consiste à ne plus percevoir les lois de
la conscience, quand il s'agit de l'être aimé». Et c'est d'une vie si
profonde! Que pour l'auteur, suivant l'expression de Gautier, le monde
extérieur semble n'exister pas, qu'il nous dise d'un vieillard: «Il
paraissait maigre et comme tassé sur lui-même», ce qui est malaisé à
concilier, qu'il confonde le palais tunisien qui domine le parc de
Montsouris avec «un pavillon d'architecture chinoise», ou qu'il prête à
une mondaine, comme Gyp le lui reprochait cruellement hier, le «corset
noir» cher aux filles de brasserie, c'est à quoi, soyez sûrs, nous ne
prenons point garde en l'écoutant, et nous passons volontiers à cet
idéaliste le coup d'œil distrait qu'il jette sur l'extérieur des choses
pour les belles et mystérieuses consciences où il nous fait pénétrer.


II

Je rattacherai directement à M. Bourget, qui est leur aîné, MM. Edmond
Haraucourt et Maurice Barrès.

M. Haraucourt n'a encore publié qu'un roman: _Amis_[57]; mais, à mon
sens, on n'a point fait attention à tout ce que ce livre contenait de
noble et de délicat, et qu'un tel livre était un des plus méritants
efforts d'art de ces dernières années. Vous en connaissez le sujet: une
amitié (non de ces amitiés «ordinaires et coutumières» qui ne sont,
comme dit Montaigne, que «superficielles accointances», mais cette
«souveraine et maîtresse amitié» où atteignent du premier bond les
grands cœurs, comme si ces cœurs, qui se cherchaient dans l'inquiétude
avant de s'être trouvés, obéissaient à je ne sais quelle «force
inexplicable et fatale, médiatrice de leur union») et cette amitié
traversée par un amour de femme, les petits ongles cruels lacérant à
plaisir ces cœurs doux et graves, la déchirure des cœurs qui
s'élargit, et rien pour la fermer, sinon la mort.

  [57] La _Revue bleue_ a publié, depuis que ceci est écrit, un
  _Conte philosophique_ de M. Haraucourt. Voir encore ses vers, et
  particulièrement _L'âme nue_.

Ne dites pas que de telles amitiés sont impossibles. Mieux vaut convenir
avec Montaigne «qu'il faut tant de rencontres à les bâtir que c'est
beaucoup si la fortune y arrive en trois siècles». Mais Montaigne connut
cette amitié, et il en a parlé divinement dans les _Essais_[58]: «Si on
me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne se peut
exprimer qu'en répondant: parce que c'était lui, parce que c'était moi.
Chacun de nous se donne si entier à son ami qu'il ne lui reste rien à
départir ailleurs. Au rebours, il est marri qu'il ne soit double,
triple, ou quadruple, et qu'il n'ait plusieurs volontés pour les
conférer toutes à ce sujet.» Vous n'avez pas oublié non plus les
exemples fameux tirés de l'histoire grecque ou latine. Mais la candeur
d'un maître d'école peut seule se méprendre aux amours d'Achille et de
Patrocle, de Nisus et d'Euryale, ou d'Harmodius et d'Aristogiton.
Montaigne a grand soin de les distinguer: «Lesquels, dit-il, pour avoir
une si nécessaire disparité d'âge et différence d'office, ne répondent
non plus assez à la parfaite union et convenance que nous demandons.»
C'est où se marque pour lui l'amitié, dans cette «parfaite union et
convenance» de deux êtres. Il les veut «à moitié de tout». Il ne paraît
point croire que l'amitié puisse vivre, si elle n'est également
partagée. Et voilà, je pense, où est l'erreur. Car ce partage est bien
la chose la plus rare; mais on voit souvent deux êtres, dont l'un s'est
tout entier donné à l'autre, qui, celui-là, reste indifférent. Cette
amitié, comme l'amour chez les êtres disgraciés, se nourrit d'amertume
et de silence. Elle se replie sur soi-même, se cache par pudeur de soi,
et aussi pour que l'être égoïste et vain dont elle s'est faite
l'invisible servante n'ait point à rougir de la comparaison. Triste
amitié, au demeurant, dont aucune larme, aucun sourire, aucun plaisir
d'amour-propre (les seuls qui touchent) ne paiera les délicats services!
Elle vit, pourtant, et rien ne la satisfait d'un autre que celui qu'elle
aime.--Pour moi, me disait un désabusé, mon ami ne m'a jamais fait que
du mal, et je l'aime. C'est d'un étranger, à qui je ne m'étais confié
qu'à demi et qui ne m'apprécie point, que m'est venue ma seule
consolation d'amour-propre. Et celui-là, je sens bien qu'il m'est
indifférent.

  [58] Au ch. XXVII, l. I, _De l'Amitié_.

M. Haraucourt, dans les premières pages de son livre, a finement analysé
ce genre d'amitié, et c'est un bel éloge à en faire de dire qu'elles ne
sont pas indignes du chapitre de Montaigne, et même qu'elles le
complètent. Je sais bien, au reste, ce qui manque à son livre pour être
un chef-d'œuvre. Et ce n'est presque rien, et c'est tout: le métier
seulement[59]. Du livre de M. Haraucourt un écrivain plus adroit eût
tiré sans peine la matière de deux ou trois livres. Les observations,
très subtiles et pénétrantes toujours, s'y pressent, s'y entassent,
envahissent l'action et usurpent sur elle; et c'est au point qu'un des
chapitres du livre est fait de maximes isolées qui n'ont pu trouver
place ailleurs. J'imagine que M. Bourget y mettrait plus de réserve. M.
Haraucourt, lui, se donne tout entier et tout de suite. Et comme il ne
se commande pas assez, je lui reprocherai de commander trop à ses
personnages. Je crois sentir qu'il est moraliste, psychologue,
métaphysicien, et très peu romancier. Ses personnages lui ressemblent:
ils n'arrivent point à se dégager de l'absolu. Leurs façons de parler
sont étrangères à notre monde. «Desreines parlait comme on écrit; tant
de jeunes gens écrivent comme on parle!» dit-il lui-même de l'un d'eux.
Et je vois là une sorte d'excuse, ou tout au moins de préparation, aux
formules axiomatiques qu'il leur prête et qui feraient rire ou bayer si
on en usait dans la conversation. L'auteur est évidemment derrière ses
personnages et parle par leur bouche. Il semble n'être pas sûr d'eux.
Il ne les quitte pas; il leur tient la main; il leur fait la leçon
qu'ils répètent ensuite. Et ce qu'ils disent ainsi n'est pas toujours
d'accord avec l'idée que nous prenions d'eux.

  [59] «Il serait facile de le démontrer, dit M. Brunetière, ce que
  la plupart de nos romanciers savent le moins, quoi qu'ils en
  disent, quoi qu'ils veulent nous en imposer, ne vous y trompez
  pas: c'est leur métier.» (_Le Roman naturaliste._)

M. Maurice Barrès n'a, lui aussi, publié qu'un livre[60]. Ce livre de
début s'appelle _Sous l'œil des Barbares_, et, faute de le pouvoir
cataloguer dans aucun genre, j'accepterai le sous-titre que lui a donné
son auteur, de monographie réaliste. Réaliste? Vous entendez bien qu'il
n'y a point de réalité, pour M. Barrès, en dehors de la pensée pure.
«C'est aux manuels spéciaux, dit-il dans sa préface, de raconter où
jette sa gourme un jeune homme, sa bibliothèque, son installation à
Paris, son entrée aux affaires étrangères et toute son intrigue. Je me
borne à mettre en valeur les modifications qu'a subies de ces passes
banales une âme infiniment sensible.» Cette âme sensible «a gardé une
mémoire fort nette de six ou sept réalités différentes»; elles se sont
superposées dans sa conscience; elles ont fait tableau; et ce sont ces
«tableaux» que M. Barrès s'est appliqué à «copier» dans son livre, du
plus exactement qu'il a pu.

  [60] Et des brochures, les _Taches d'encre_, ou des articles et
  des nouvelles d'un esprit très fin, une autre brochure sur le
  _Quartier latin_, une autre, plus que critiquable par un côté:
  _Huit jours chez M. Renan_. Tout récemment enfin, il vient de
  publier son second roman, _Un homme libre_, qui consacre
  définitivement sa réputation. Voir l'article de M. Jules Lemaître
  (_Figaro_ du 8 juin 1889).

Ce livre, je n'essaierai pas de l'analyser en ses détails. Quand je
l'essaierais, sa délicatesse, ses subtilités, la volontaire confusion du
«je» et du «il», l'incertitude même de l'auteur, qui ne se résout point
à choisir entre le symbole et la chose symbolisée, tout ce vague fuirait
les doigts. «Au premier feuillet, dit M. Barrès, on voit une jeune femme
autour d'un jeune homme. N'est-ce pas plutôt l'histoire d'une âme avec
ses deux éléments, féminin et mâle? Ou encore, à côté du _moi_ qui se
garde, veut se connaître et s'affirmer, la fantaisie, le goût du
plaisir, le vagabondage, si vif chez un être jeune et sensible?» C'est
en effet là tout le livre: des sensations, des sentiments, des idées,
passant, comme des ombres, en des paysages mystérieux et effacés,
paysages de rêve, dont quelques-uns, pour la sobriété des lignes et
l'infini des perspectives, sont littérairement incomparables.

Car il est d'abord d'un artiste, ce minuscule livret de deux cents
pages. Imaginez l'intelligence la plus déliée servie par la langue la
plus souple, une langue tour à tour abstraite et imagée, tour à tour
simple et subtile, tour à tour précise et fuyante, langue d'analyste et
de poète, qui se plie aux nuances les plus délicates de la pensée et
brusquement se hausse au ton de la plus vraie passion. Et pour être d'un
artiste, le livre de M. Barrès n'en est pas moins le livre d'un sage,
d'un sage très jeune et très précoce, qui a beaucoup vu, beaucoup lu,
beaucoup retenu aussi, et qui le laisse paraître en certains endroits,
où l'on ne sait plus si c'est lui qui parle, si c'est Sainte-Beuve[61],
Platon, lord Beaconsfield, Schopenhauer ou Mlle de Scudéry. Mais elles
sont de lui et à lui, ces nobles, ces douloureuses pensées:--«Chacun de
nous se fait sa légende. Nous servons notre âme comme notre idole; les
idées assimilées, les hommes pénétrés, toutes nos expériences nous
servent à l'embellir et à nous tromper. C'est en écoutant les légendes
des autres que nous commençons à limiter notre âme; nous soupçonnons
qu'elle n'occupe pas la place que nous croyions dans l'univers.»--«Pour
m'éprouver, je me touchai avec ingéniosité de mille traits d'analyse
jusque dans les fibres les plus délicates de ma pensée. Mon âme en est
toute déchirée. Je fatigue à la réparer. Mes curiosités, jadis si vives
et si agréables à voir, tristesse et dérision. _Et voilà bien la guitare
démodée de celui qui ne fut jamais qu'un enfant de promesses!_»--«La
chevelure de la jeune femme, soulevée par la brise, vint baiser la
bouche du jeune homme, et _cette odeur continuait si harmonieusement sa
pensée_ qu'il se tut, impuissant à saisir ses subtilités; et seule la
fraîcheur où soupiraient les fleurs du soir n'eût pas froissé la
délicatesse de son âme».--J'imagine (une fois le ton donné et admis)
qu'on ne saurait pousser plus loin la nuance du dire. Cela est unique;
c'est l'expression même de cette forme rêvée par Barrès, «qui sait des
alanguissements comme des caresses pour les douleurs, des chuchotements
et des nostalgies pour les tendresses et des sursauts d'hosannah pour
nos triomphes, cette beauté du verbe, plastique et idéale, et dont il
est délicieux de se tourmenter.»

  [61] Le Sainte-Beuve de _Volupté_.

_Sous l'œil des Barbares_ a été reçu comme un bréviaire par un petit
nombre d'esprits distingués et souffrants. Je sais des jeunes hommes et
des jeunes femmes--qui ont aujourd'hui vingt-cinq ans--pour qui c'est
une sorte d'_Imitation_[62]. M. Barrès les a révélés à eux-mêmes. Ils se
sont reconnus et aimés dans cette âme double. Aimés surtout. C'est
qu'en effet ce livret maladif d'art et de passion met dans le jour le
plus vif les habitudes morales d'une jeunesse d'extrême civilisation,
clairsemée dans la foule assurément, mais qui, si on en réunissait les
membres épars, apparaîtrait plus compacte qu'on ne croit. Est-ce donc un
mal nouveau qui nous travaille? Dans un récent article[63], M. Paul
Bourget rapprochait de la détresse morale que décrit M. Barrès le cas de
ce jeune Plessing que Gœthe essaya vainement de rappeler à la vie. Les
discours de Gœthe restèrent sans effet sur le malade, qui ne voyait
dans la guérison qu'une diminution de sa personne. Ah! non, elle n'est
pas nouvelle, la maladie! C'était contre elle que Sénèque prévenait
Lucilius, et les jeunes philosophes du Portique en mouraient à Athènes.
Mais si elle ne se modifie pas essentiellement, elle se transforme avec
le milieu, avec l'époque, avec le pays. Prenez, comme l'a fait M. Jules
Lemaître, le _Journal de Stendhal_, et admirez quelle différence entre
l'énergie, la santé presque outrecuidante que révèlent ces mémoires d'un
contemporain de Napoléon, et l'affaissement, le trouble, les hésitations
du contemporain de Boulanger qu'est M. Barrès. Leur mal à tous deux est
pourtant le même; il est fait chez l'un et chez l'autre d'idolâtrie pour
le _moi_. Oserai-je dire mon sentiment et qu'à tout prendre je préfère
la forme ironique et souriante qu'il affecte chez M. Barrès?

  [62] Avec toutes les restrictions qu'une telle comparaison
  comporte. Lamennais, dans sa préface à l'_Imitation_, a très bien
  montré en quoi et par quoi l'_Imitation_ se distingue des livres
  de morale profane: «L'auteur ne se borne pas, dit-il, à nous
  montrer nos misères: il en indique le remède; il nous le fait
  goûter; et c'est un de ces caractères qui distingue les écrivains
  ascétiques des simples moralistes. Ceux-ci ne savent guère que
  sonder les plaies de notre nature. Ils nous effrayent de
  nous-mêmes et affaiblissent l'espérance de tout ce qu'ils ôtent à
  l'orgueil. Ceux-là, au contraire, ne nous abaissent que pour nous
  relever; et, plaçant dans le ciel notre point d'appui, ils nous
  apprennent à contempler sans découragement, du sein même de notre
  impuissance, la perfection infinie où les chrétiens sont
  appelés.» Ceux qui ont lu le livre de M. Barrès trouveront
  peut-être que cette citation n'était pas déplacée ici.

  [63] Cf. _Journal des Débats_ du 3 avril 1888.


III

Pour être d'autre sorte, ce sont des psychologues encore et surtout, je
pense, que MM. de Bonnières, Rod, Marcel Prévost, Quellien, Mme Daudet
et Mme Juliette Adam elle-même, celle-ci plus métaphysicienne pourtant
que psychologue. (Mais l'éditeur répugnerait à bâtir une catégorie à
part pour un seul romancier, fût-ce la belle directrice de la _Nouvelle
Revue_.)

M. de Bonnières, avant d'être le romancier qu'on sait, signait _Janus_
au _Figaro_, et l'on rencontrait cette signature ambiguë au bas d'un
portrait, presque toujours. Les tons en étaient d'une grande finesse;
les nuances bien observées; l'ensemble très précis[64]. En devenant
romancier, M. de Bonnières est resté portraitiste. C'est un éloge à lui
faire, et aussi une critique. Il s'entend mieux qu'homme du monde à
camper un personnage dans son attitude et son geste familiers; il le
saisit au point; il trouve le trait, et non pas seulement, comme M. de
Maupassant, par exemple, le trait physique, la ligne, le tic, mais le
trait moral encore. Il est peintre d'âme autant et plus que de figure;
c'est un psychologue avant qu'un physiologiste. Ses romans sont des
galeries de portraits, où chacun a une vie propre, un costume, une
attitude, un fonds moral à soi. La galerie est bien animée. Et les
portraits ont ceci de supérieur qu'ils sortent de l'individu et tendent
au type. Qu'est-ce que Jeanne Avril[65]? Mlle X ou Mlle Z? Point. Une
jeune fille simplement, la demoiselle moderne, qui fait la demoiselle
avant que d'avoir fait toutes ses dents, comme Mme Avril est la femme
moderne uniment, la femme du monde qui ne se résout à son rôle de mère
qu'avec les cheveux gris et la patte d'oie. On pourrait se poser la même
question et répondre de même pour tous les autres personnages de M. de
Bonnières. Il a réellement le don qui fait les bons peintres: il
abstrait et généralise sans ôter à la vie. Il est parfait dans le genre;
il est médiocre comme romancier[66]. J'entends ici,--et il entend avec
moi par roman--une intrigue, un groupement de personnages qui agissent
les uns sur les autres, se pénètrent et se fondent. Mais le groupement
chez lui est artificiel, sensiblement; la pénétration réciproque des
personnages à peu près nulle, ou forcée. Ils n'ont d'existence qu'en
soi; la vie ne rayonne pas d'eux alentour; leur atmosphère est fausse.
Voici une comparaison assez basse, mais qui me fera entendre: je songe,
quand je lis M. de Bonnières, à ces groupes en cire du musée Grévin, où
chaque individu est admirablement pris sur le vif, campé et posé,
isolément, et où c'est l'ensemble qui détruit l'illusion.

  [64] Voir le recueil de ces portraits: _Mémoires d'aujourd'hui_.

  [65] Voir le roman du même nom. Voir aussi _Les Monach_. M. de
  Bonnières, très goûté comme critique et comme romancier, ne l'est
  peut-être pas assez comme poète.

  [66] Voir, pour la raison peut-être, la note 59 de la page 152.

_Chonchette_ de M. Marcel Prévost,--qui est aussi l'auteur applaudi du
_Scorpion_[67]--offre quelque analogie avec la Jeanne Avril de M. de
Bonnières[68]. C'est une étude de jeune fille, assez exacte d'abord,
mais poussée au bleu sur la fin, et, ce qui est pis, à mon sens, en
vertu d'une théorie cherchée et affichée, qui est qu'un élément
romanesque doit s'introduire dans tout roman[69]. Ceci a l'air d'une
tautologie, et n'est rien moins qu'acceptable. Si romanesque n'est pas,
comme dans la langue courante, synonyme absolu de faux, et si le
romanesque ne sert qu'à l'agencement du drame et dans la juste mesure,
va pour le romanesque dans le roman, puisque aussi bien la vie ne
présente guère de drame complet ou tout d'une pièce et qu'il faut
choisir entre le drame à commencement, milieu et fin, et la «tranche de
vie» quelconque des naturalistes. Où le romanesque devient seulement
haïssable, c'est si du drame il passe aux personnages. Toutes les
théories et préfaces du monde n'y feront rien. Les hommes sont bien
vieux, et dégoûtés surtout, pour se plaire encore aux légendes.
_Peau-d'âne_ leur serait contée qu'il n'est pas sûr qu'elle leur causât
un si extrême plaisir. Mais _Peau-d'Ane_ en un milieu moderne, sans les
robes couleur de soleil et de lune, sans le prince Charmant, sans les
fées, _Peau-d'Ane_ en manches à gigot et en jupe directoire, traversant
le boulevard au bras d'un ingénieur des mines, vous n'y pensez pas!

  [67] Surtout pour la très belle scène romantique de la
  confession. L'auteur a depuis publié un autre roman à succès,
  _Mademoiselle Jaufre_.

  [68] Notez combien de nos romanciers ont essayé cette psychologie
  de la jeune fille du monde: Edmond de Goncourt avec _Chérie_, Gyp
  avec _Loulou_ et _Paulette_, Halévy avec _Princesse_, etc. Je
  signale encore sur le même sujet _Filles du monde_, une forte
  étude de M. Oudinot, qu'il faudrait ranger parmi les jeunes
  impressionnistes d'avenir.

  [69] Cf. la préface de _Chonchette_.

M. Prévost naquit, j'imagine, par quelque aube d'été, sur les bords
fleuris du Lignon, d'une bergère à houlette rose et d'un berger
zinzolin. M. Rod est de l'âpre Genève, et il en a bien le ton. On le
connaît et on l'estime très justement pour sa critique pesée, réfléchie
et curieuse. Dans le roman, je crois qu'il n'a point encore donné toute
sa mesure, malgré la _Course à la Mort_ et de belles pages. Le livre de
M. Rod ne dément point les promesses du titre: c'est du Schopenhauer en
action, et, si l'on veut, par endroits, du Schopenhauer de premier
ordre. Son pessimisme a de la profondeur et de la sincérité. Le style,
chez lui, est un curieux mélange de la rude simplicité calviniste et de
la recherche des nouvelles écoles; on voudrait qu'il fût mieux fondu, ou
qu'il restât simple, tout uniment, pour être très beau[70].

  [70] Depuis, M. Rod a donné un pendant à la _Course à la mort_.
  Je renvoie sur ce très beau livre, _Le Sens de la vie_, à un
  excellent article de M. Charles Maurras, dans l'_Instruction
  publique_ du 16 février 1889. Le «pessimiste» de M. Rod finit par
  trouver le bonheur dans le mariage. Ainsi la vie «prend un sens»
  pour lui. Soit! dit M. Maurras, mais adoptez le conseil. Est-il
  si sûr que le mariage vous guérisse aussi? «Ce jeune homme se
  marie; il aurait pu très bien se faire, précisément à cause de sa
  misanthropie et de son shopenhauérisme intellectuel, qu'il se
  refusât obstinément au mariage. Admettons que la nécessité,
  l'amour--qui est la plus efficace des nécessités--lui ait imposé
  ces justes noces; le héros de M. Rod a toujours ce bonheur
  immense, et peu prévu pour un analyste comme lui, de ne pas
  rencontrer dans le caractère, dans le tempérament de sa jeune
  femme, ces antipathies foncières contre lesquelles le pauvre
  amour éclate en morceaux comme un verre lancé contre une
  muraille. Il y a des différences dans leur pensée; il y a dans
  leurs personnes des points muets, des places qui ne vibrent
  pas--ou pas encore. Mais l'analyste, le chercheur, si bien qu'il
  pénètre, ne fait nulle part dans l'aimée cette angoissante
  découverte de l'_ennemie_, de l'_autre_, qui ôte au bonheur
  souhaité jusqu'à la possibilité d'être. Oh! le héros de M. Rod
  est un heureux! Et les événements arrivent bien à point, ni une
  heure trop tôt, ni une heure trop tard, pour lui révéler chacun
  des nouveaux liens qui l'ont rattaché à la vie sans qu'il y ait
  pris garde.--Tu croyais ne pas aimer ta femme! Mais vois donc,
  malheureux, comme te voilà jaloux de l'enfant avec qui il va
  falloir que tu partages sa tendresse! Tu croyais n'aimer pas ta
  fille, «ce paquet de chair rouge qui se violace et qui glousse»,
  dont ta femme a tant souffert pendant cette nuit mortelle où tu
  te convulsais de rage, de honte et de peur, aux cris de
  l'accouchée,--cette petite envahissante qui t'a volé jusqu'aux
  soins de ta vieille bonne, a troublé le travail de tes soirs, le
  repos de tes nuits,--qu'as-tu donc, si tu ne l'aimes pas, à
  trembler comme un peuplier à la pensée de te voir enlever ta
  petite Marie?--Et c'est tout le temps ainsi. Mais si la petite
  Marie était morte, je vois distinctement à quelles récriminations
  blasphématoires l'aventure «paternelle» aurait pu tourner; et
  j'en dirai autant de l'aventure «mariage», car la naissance de
  Marie aurait pu être indéfiniment retardée par l'un quelconque
  des scrupules philosophiques de l'homme, l'une quelconque des
  appréhensions très modernes de la femme, ou par les précautions
  malthusiennes de tous les deux. Le héros de M. Rod risquait, en
  ce cas, d'ignorer perpétuellement son amour pour madame; et, à
  force de chercher en elle la petite bête, l'endroit défectueux,
  c'eût été bien le diable s'il ne l'eût découvert à la fin.»

Et M. Quellien, lui, est de Bretagne, un peu triste donc et nuageux,
comme la race dont il est un des représentants attitrés à Paris. S'il
n'y porte point le costume national, comme ce sénateur de Léon qui étale
en plein boulevard l'anachronisme de ses braies, c'est qu'on ne tolère
pas la couleur locale dans les bureaux ministériels[71] comme dans les
couloirs du Luxembourg. Mais rendez-le à lui-même: il arborera le
_chupen_, la ceinture bleue et le chapeau lamé d'argent. Bien sûr, vous
le retrouverez dans quelque carrefour de Grenelle ou de Vaugirard,
sonnant de la bombarde à ceux de ses nostalgiques compatriotes qu'y fait
vivre la compagnie du gaz. Il a publié un volume intitulé: _Loin de
Bretagne_, qui est justement une psychologie du Breton. L'âme de la race
est bien là, toute contemplative; mais la nature extérieure, les formes,
n'entrent pour rien dans son rêve qui est fait de mysticisme et de
fatalisme. C'est l'âme d'un peuple incomplet; il meurt dans notre
civilisation active, les yeux toujours sur son rêve. Adieu, âme
charmante et ailée, âme des vieux bardes Gwichlan et Taliésin, qui fûtes
l'âme des derniers de nous, du meunier de la Léta qui tille son lin en
chantant, et du piqueur de pierres trégorrois qui rythme ses coups de
marteau sur l'air de l'_Ann-ini-goz_! M. Quellien a fixé un peu de cette
âme dans _Loin de Bretagne_, et c'est assez pour qu'il ait sa place
ici[72].

  [71] La littérature est une mère avare. M. Quellien, comme tant
  d'autres, est employé dans un de nos ministères.

  [72] J'ai connu trop tard le livre de M. François Sauvy: _Loin de
  la vie_, pour donner à l'auteur la place qu'il mériterait. Du
  moins, signalerai-je le livre pour un des meilleurs romans
  «psychologiques» de ces dernières années.


IV

Je parlerai maintenant, avec toute la courtoisie qui sied, de Mme
Alphonse Daudet et de Mme Juliette Adam. Pour la première, c'est bien
aisé. Mme Daudet ne se rattache à aucun maître contemporain. C'est un
esprit indépendant, et, si l'on voit bien la part de collaboration
qu'elle a pu prendre aux œuvres de son mari, il est plus difficile de
distinguer dans son œuvre à elle ce qui revient à M. Alphonse Daudet.
Elle a la grâce, le piquant, et un peu aussi le maniéré. Ses livres ne
sont point, à proprement parler, des romans. Ils n'ont aucune sorte
d'intrigue[73]. Ce sont plutôt des dissertations fines et abrégées, et
comme on en faisait dans les bonnes ruelles, au XVIIe siècle, par
manière d'entretiens. Elle a dit elle-même quelque part: «J'adore la
littérature, le bien dire, le mot pour le mot. Homme, j'aurais essayé de
faire de la plus pure littérature, en dehors de l'existence, toute en
compréhension des êtres et des choses, détachée de l'aventure, du
vulgaire des événements[74]. J'aurais voulu faire triompher l'expression
comprise dans sa plus fine, sa plus absolue vérité». La voilà toute,
n'est-ce pas, avec ses ondoiements, ses grâces, ses idées, un peu bien
subtiles parfois, mais d'une subtilité qui n'est, en somme, que
l'exagération d'une belle et rare qualité: la délicatesse.

  [73] Cf. _Fragments d'un livre inédit_ et _Le livre d'une Mère_.

  [74] N'est-ce point un peu ce qu'a fait M. Maurice Barrès?

Pour Mme Adam, la tâche est plus rude. On la salue couramment grande
philosophe et grande politicienne. Politicienne, ça m'est égal.
Philosophe, c'est une autre affaire. Philosophe de quoi? De l'amour
antique, dit-on et dit-elle, et, si vous en doutez, un crayon de Bonnat
la représente sur la couverture d'un de ses livres en Diane chasseresse,
le croissant au front, et elle est très belle ainsi, au reste, ce qui
serait une consolation. Ses livres s'appellent tous d'un petit nom
synthétique, _Païenne_ ou _Grecque_, ou autrement, et n'en sont au fond
ni plus païens ni plus grecs,--si peu païens et si peu grecs qu'à
quelqu'un qui désirerait savoir d'abord ce que n'est pas l'amour païen
et ce que n'est pas l'amour grec, pour se rendre compte ensuite de ce
qu'ils sont, j'en conseillerais irrésistiblement la lecture. Laissons là
tous ces titres. L'amour, dont Mme Adam est la grande-prêtresse, nous le
connaissons pour en avoir subi, pendant trente années de littérature,
l'ennuyeux et pesant servage. C'est l'amour précieux, l'amour à la façon
de Mlle de Scudéry, qui baptisait, elle aussi, ses romans de noms
romains ou grecs. Mlle de Scudéry était dans l'intimité une âme
charmante, très douce aux siens, et d'une sûreté de commerce
incomparable. Elle était très laide. Mme Adam est très belle. Je ne
connais point son âme; mais sa beauté rétablirait la balance.


V

Une commune tenue intellectuelle, cette disposition d'esprit que l'un
d'eux a nommé le «renanisme», pourrait distinguer, dans le groupe des
philosophes, M. Anatole France et M. Jules Lemaître. Critiques tous les
deux, en même temps que romanciers, il est arrivé que nul n'a mieux
parlé de M. Jules Lemaître que M. Anatole France, ni de M. Anatole
France que M. Jules Lemaître. Je leur céderai alternativement la parole.
Et voici, tout d'abord, la conclusion de l'article de M. Jules Lemaître
sur M. Anatole France[75]:

«Je ne sais pas d'écrivain en qui la réalité se réflète à travers une
couche plus riche de science, de littérature, d'impressions et de
méditations antérieures. M. Hugues le Roux le disait dans une élégante
_Chinoiserie_: «Toutes les choses de ce monde sont réverbérées, les
ponts de jade dans les ruisseaux des jardins, le grand ciel dans la
nappe des fleuves, l'amour dans le souvenir. Le poète, penché sur ce
monde d'apparences, préfère à la lune qui se lève sur les montagnes
celle qui s'allume au fond des eaux, et la mémoire de l'amour défunt
aux voluptés présentes de l'amour.» Eh bien! pour M. Anatole France,
les choses ont coutume de se réfléchir deux ou trois fois; car, outre
qu'elles se réfléchissent les unes dans les autres, elles se
réfléchissent encore dans les livres avant de se réfléchir dans son
esprit. «Il n'y a pour moi dans le monde que des mots, tant je suis
philologue! dit Sylvestre Bonnard. Chacun fait à sa manière le rêve de
la vie. J'ai fait ce rêve dans ma bibliothèque.» Mais le rêve qu'on fait
dans une bibliothèque, pour s'enrichir du rêve de beaucoup d'autres
hommes, ne cesse point d'être personnel. Les contes de M. Anatole France
sont, avant tout, les contes d'un grand lettré d'un mandarin
excessivement savant et subtil; mais, parmi tout le butin offert, il a
fait un choix déterminé par son tempérament, par son originalité
propre; et peut-être ne le définirait-on pas mal un humoriste érudit et
tendre, épris de beauté antique. Il est remarquable, en tout cas, que
cette intelligence si riche ne doive presque rien (au contraire de M.
Paul Bourget) aux littératures du Nord: elle me paraît le produit
extrême et très pur de la seule tradition grecque et latine[76].»

  [75] Principaux livres de M. France: Dans le roman, _Les désirs
  de Jean Servien_, _Le crime de Sylvestre Bonnard_, _Jocaste_,
  _Balthazar_, _Le livre d'un enfant_. En poésie, _Les noces
  corinthiennes_. En critique, _La vie littéraire_ (série).

  [76] C'est peut-être à M. France qu'il faudrait rattacher M.
  Gilbert-Augustin Thierry, encore qu'il prétende à ne relever que
  de lui-même. On connaît de M. Thierry _Les aventures d'une âme en
  peine_, le _Capitaine sans façon_, surtout _Marfa_ et _La tresse
  blonde_, d'où date son succès. Ce dernier livre est précédé d'une
  sorte de manifeste où je relève ce qui suit, pour la curiosité:
  «Notre vieux roman d'_observation_ se meurt d'épuisement. (On ne
  s'en douterait guère....) Désormais l'étude de l'homme doit
  poursuivre sa recherche plus haut que l'homme, vers ces régions
  de l'Infini dont nous sommes des atômes passionnels.... Se
  haussant vers l'Occulte, s'élevant jusqu'au grand Inconnu,
  hardiment, le roman nouveau devra s'efforcer à pénétrer les
  abîmes réputés impénétrables, à percer les ténèbres dont l'absolu
  enveloppe son être.... L'absolu providentiel une fois dégagé,
  l'homme observé dans ses passions sera placé alors par son
  analyste en face des lois immuables, aux prises avec elles et
  sous leurs étreintes. Aussitôt bien des questions troublantes se
  présenteront à la divination de l'artiste-penseur...» C'est un
  beau phœbus pour dire que les sciences hypnotiques ouvrent une
  nouvelle voie à la curiosité du romancier. Et, en effet, toute
  une littérature hypnotique s'échafaude, avec la _Marfa_ de M.
  Thierry, l'_Inconnu_ de M. Paul Hervieu, le _Jean Mornas_ de M.
  Claretie, la série de la _Décadence latine_ de M. Péladan,
  l'_Uranie_ de M. Camille Flammarion, etc.

Lisez maintenant ce fragment de l'article de M. Anatole France sur le
_Serenus_ de M. Jules Lemaître:

«M. Jules Lemaître vient de publier un petit conte philosophique,
_Serenus_[77], qui ne fut qu'un jeu pour son esprit facile et charmant,
mais qui pourra bien un jour marquer dans l'histoire de la pensée du
XIXe siècle, comme _Candide_ ou _Zadig_ marque aujourd'hui dans celle du
XVIIIe. Après M. Ernest Renan, avec quelques autres, M. Jules Lemaître
répète, sous les formes les plus ingénieuses, le mot profond du vieux
fonctionnaire romain: «Qu'est-ce que la vérité[78]?» Il admire les
croyants et il ne croit pas. On peut dire qu'avec lui la critique est
décidément sortie de l'âge théologique. Il conçoit que sur toutes choses
il y a beaucoup de vérités, sans qu'une seule de ces vérités soit la
vérité. Il a, plus encore que Sainte-Beuve, de qui nous sortons tous, le
sens du relatif et l'inquiétude avec l'amour de l'éternelle illusion
qui nous enveloppe. Un vieux poète grec a dit: «Nous sommes agités au
hasard par des mensonges»; de cette idée, M. Jules Lemaître a tiré mille
et mille idées, et comme une philosophie éparse dans des feuilles
détachées. C'est la philosophie d'un honnête homme. Vous entendez bien
ce mot. Quand je dis honnête homme, je dis un esprit dont le commerce
est doux et sûr, une intelligence qui ne connaît point la peur, une âme
souriante et pleine d'indulgence. M. Jules Lemaître est tout cela. En
ajoutant qu'il a l'ironie légère et le sensualisme délicat, bien qu'un
peu vif, j'aurai fait l'esquisse de son portrait.»

  [77] Suivi de quelques autres groupés sous le titre du premier.

  [78] Jésus ayant dit à Pilate: «Je suis venu dans le monde pour
  rendre témoignage à la vérité; quiconque est de la vérité écoute
  ma voix», Pilate lui répondit: «Qu'est-ce que la vérité?»

Ce sont là deux maîtres. Et pourtant je n'hésite pas à rapprocher d'eux
M. Jules Tellier[79], un écrivain de vingt-six ans, qui du premier coup
s'est fait un nom dans la critique, et dont les œuvres d'imagination,
éparses dans les revues, rappellent et égalent pour la tristesse et la
noblesse Maurice de Guérin. Je citerai surtout de lui _Les deux paradis_
_d'Abd-er-Rhaman_, qui est dans son œuvre ce qu'est _Serenus_ dans
l'œuvre de M. Lemaître et _Le crime de Sylvestre Bonnard_ dans l'œuvre
de M. France, un chef-d'œuvre. Au reste, chez ces trois écrivains
l'œuvre et l'homme se confondent. Sous les mèches blanches du bon
Sylvestre et sous les boucles blondes du petit Servien, c'est M. France
en personne que nous entendons. Et de même, l'âme inquiète de Serenus et
l'âme désenchantée du vieil Abd-er-Rhaman nous racontent les âmes plus
voisines de nous, de M. Lemaître et de M. Tellier. Prenez-les où il vous
conviendra, vous verrez qu'en réalité ils ne nous entretiennent jamais
que d'eux-mêmes. Eux aussi, on dirait qu'ils «ne savent que leurs âmes».
Mais faites bien attention que c'est là cette seconde ignorance dont
parle Pascal, qui n'est point naïveté, qui est l'aboutissant d'une
longue science. S'ils revêtent une figure, c'est pour s'étudier d'un
cerveau plus libre et sous des angles différents. Ainsi, dans un autre
de ses contes, dans son _Tristan Noël_, Tellier enveloppe d'une action
impersonnelle les états d'esprit qu'il a lui-même traversés aux «heures
d'ennui», aux «heures de pensée», aux «heures de tristesse», qui furent
dès vingt ans toute sa vie morale. Tristan Noël étudiait le droit à
Caen. «C'était un grand garçon de vingt-deux ans, maigre et pâle, aux
yeux caves et aux moustaches brunes. Il avait dans la physionomie
quelque chose de hagard, et dans l'allure quelque chose d'abandonné...»
Délicat symbolisme, où l'on sent une pudeur du «moi» qui rend plus
précieuse encore cette confession d'un esprit supérieur! M. Tellier
doit prochainement réunir ses contes; si je ne me trompe, ils lui
assureront une belle place dans l'estime des lettrés.

  [79] Je n'ai voulu rien changer à ceci, qui fut écrit quand
  Tellier vivait encore. Notre pauvre ami n'avait publié qu'un
  livre: _Nos poètes_, et des articles, çà et là, au _Gaulois_, au
  _Parti national_ et aux _Annales_. Mais il avait la tête pleine
  de projets. Il méditait un livre sur la poésie lyrique au moyen
  âge, un autre sur l'érudition des romantiques, un autre sur la
  versification française au XIXe siècle, un autre sur le _Timon_
  de Libanius et la sophistique grecque. Tout cela est perdu. Il
  laisse seulement un livre de vers, _La Cité intérieure_, que ses
  amis publieront bientôt et qui le classera en un haut rang, et,
  avec ses contes philosophiques et ses poèmes en prose, la matière
  d'un livre de mélanges. Lui-même devait les réunir à son retour
  d'Alger; il y aurait joint deux contes qu'il caressait dans sa
  tête: _Le maître d'école de Ravenne_ et _Le voyage du rhéteur
  Epidius_. Le livre se fût appelé _La mort_. Hélas! cette mort,
  dont il inscrivait ainsi d'avance le nom sur son livre, elle est
  venue à vingt-six ans pour notre ami, pour la plus noble et la
  plus belle des intelligences de cette génération. Sa mort a été
  une consternation sans égale, et l'on peut dire qu'aucun jeune
  homme, depuis ce Maurice de Guérin qu'il aimait tant et dont la
  destinée fut si voisine de la sienne, n'a emporté avec lui un
  regret si universel.

  Suivent les titres des _Contes_ et des _Proses_ qui ont paru de
  lui, tant dans les _Chroniques_ qu'au _Parti-national_: _Le pacte
  de l'écolier Juan_, _Nocturne_, _Discours à la bien-aimée_, _Les
  notes de Tristan Noël_, _Les deux paradis d'Abd-er-Rhaman_. Je
  citerai le plus court de ces admirables morceaux: _Nocturne_.

  «Nous quittâmes la Gaule sur un vaisseau qui partait de Massilia,
  un soir d'automne, à la tombée de la nuit.

  «Et cette nuit-là et la suivante, je restai seul éveillé sur le
  pont, tantôt écoutant gémir le vent sur la mer, et songeant à des
  regrets, et tantôt aussi contemplant les flots nocturnes et me
  perdant en d'autres rêves.

  «Car c'est la mer sacrée, la mer mystérieuse où il y a trente
  siècles le subtil et malheureux Ulysse, agita ses longues erreurs;
  le subtile Ulysse, qui, délivré des périls marins, devait encore,
  d'après Tirésias, parcourir des terres nombreuses, portant une
  rame sur l'épaule, jusqu'à ce qu'il rencontrât des hommes si
  ignorants de la navigation qu'ils prissent ce fardeau pour une
  aile de moulin à vent.

  «C'est la mer que sillonnaient jadis sur les galères et les
  trirèmes les vieux poètes et les vieux sages; et comme ils se
  tenaient debout à la poupe, au milieu des matelots attentifs,
  attentive elle-même, elle a écouté en des nuits pareilles les
  chansons d'Homère et les paroles de Solon.

  «Et c'est aussi la mer où, dans les premiers siècles de l'erreur
  chrétienne, alors que le règne de la sainte nature finissait et
  que commençait celui de l'ascétisme cruel, le patron d'une barque
  africaine entendit des voix dans l'ombre, et l'une d'entre elles
  l'appeler et lui dire: «Le grand Pan est mort! Va-t'en parmi les
  hommes, et annonce-leur que le grand Pan est mort!»

  «Et, par la mystérieuse nuit sans étoiles, sur le chaos noir de la
  mer et sous le noir chaos du ciel, il y avait quelque chose de
  triste et d'étrange à songer que peut-être l'endroit innommé,
  mouvant et obscur, que traversait notre vaisseau avait vu passer
  tous ces fantômes, et qu'il n'en avait rien gardé.

  «Et c'est parce que cette pensée me vint, et qu'elle me parut
  étrange et triste, et qu'elle troubla longtemps mon cœur de
  rhéteur ennuyé, qu'il m'est possible encore, entre tant d'heures
  oubliées, d'évoquer ces lointaines heures noires où je rêvais seul
  sur le pont du navire parti de Massilia, un soir d'automne, à la
  tombée de la nuit.»


VI

C'est à une autre sorte de public que s'adressent, du haut de leur
chaire ou du coin de leur confessionnal, M. Louis Ulbach et M. Arsène
Houssaye, M. Octave Uzanne et M. Alexandre Dumas fils. On les trouvera
groupés dans ce chapitre. Un peu bien divers de ton et de fond, ils ont
je ne sais quelle commune et obscure tendance à l'apostolat, et cela
leur peut faire une parenté.

Mais vraiment, quand on parle du romancier chez M. Alexandre Dumas fils,
on baisse la voix et il semble qu'on parle d'un défunt. Qui se souvient
de _Tristan le Roux_, de _Trois hommes forts_, de _La vie à vingt ans_,
du _Régent Mustel_? «Pourtant, dit M. Barrès[80], en ces années
d'apprentissage, où il tâche à réussir par l'imagination, M. Dumas
raisonne déjà ses facultés. «Mon père, disait-il plus tard à Lindeau,
mon père partait d'un fait, je pars d'une idée.» Et dans _Antonine_, il
se déclare déjà moraliste: «Le roman, dit-il, est plus qu'un miroir,
c'est un avertissement... Le roman doit être un guide.» Son raisonnement
tâtonnait encore sur la forme d'art qu'il choisirait. Mais déjà son
instinct de moraliste, élargissant ses ambitions, lui montrait des
consciences à diriger, toute une mission plus féconde que la vie
brillante de l'éblouissant conteur que fut son père, déjà son
sentimentalisme et cette âme élégiaque qui soupire en sa large poitrine
le vouaient à l'étude de l'amour, à l'analyse des _hommes et femmes
d'amour_. Il fallait une expérience de son cœur pour qu'il cessât
d'imiter les héros de son père, pour qu'il s'essayât à être soi[81].
C'est après tous ces trébuchements que M. Dumas y atteignit. Quinze
romans maladroits attestent son acharné labeur. Comme Balzac, comme tant
d'autres des plus grands, il n'eut pas de naissance le don
littéraire[82]. Par l'étude, il acquit deux qualités étroites, mais
puissantes: la concentration et le mouvement. Elles furent tout son
style.»

  [80] Cf. No 2 des _Chroniques_ (livraison de décembre 1887).

  [81] On peut croire que M. Dumas a raconté cette crise de son
  génie dans ce fragment de _La dame aux perles_:

  «Jusqu'au jour où Jacques avait connu la duchesse, il avait été un
  homme de talent, mais comme il y en a beaucoup, comme il y en aura
  toujours, comme tout le monde peut le devenir avec un peu d'étude,
  de jeunesse, de nature et de sentiment. Au début de sa carrière
  agréable, heureuse, distinguée, un amour prit tout à coup dans sa
  vie une grande importance et brusquement relégua au second plan ce
  talent si peu sûr de lui-même. Il souffrit de cet amour. Ce fut le
  commencement de sa transformation. Jamais il ne s'était avoué si
  complètement son infériorité, son inutilité en art. Alors commença
  son véritable travail, germa en lui la consolation réelle avec
  l'ambition de devenir un maître à son tour. Il admit pour lui la
  possibilité d'entreprendre plus qu'il n'avait fait jusqu'alors. A
  son grand étonnement, quand il se mit à l'œuvre, il trouva en lui
  des accents pleins, énergiques et mâles, qu'il avait ignorés
  jusqu'alors, impression facile d'une âme civilisée par la douleur.
  Son talent, éclairé et façonné par ces émotions intimes, prenait
  la couleur et le contour, sans qu'il sût positivement ce qu'il
  faisait, sans qu'il se fatiguât en efforts.»

  [82] Son père disait de lui: «Ce n'est pas de la littérature
  qu'il fait, c'est de la musique; on ne voit que des barres, et,
  de temps à autre, quelques paroles.»

Moraliste plus apaisé, mais non pas moins curieux, à solutions moins
brutales, mais plus pratiques, M. Louis Ulbach[83] s'entend, comme M.
Dumas fils, aux faits de conscience, et, avec une subtilité de casuiste,
les analyse à fond et les résout presque toujours de manière à
sauvegarder la loi morale. C'est un «directeur» incomparable. Il sait
toutes les inclinations du cœur, excelle à débrouiller les situations
les plus délicates, possède pour les petits malaises de la vie
amoureuse, pour les troubles des sens à tous les âges, d'admirables
recettes familières, et il vous les donne sans pédanterie, avec sa
longue expérience, sa fine bonhomie et sa grande douceur de parole.
Lisez, je vous prie, si vous ne l'avez déjà fait, la _Confession d'un
abbé_, les _Inutiles du mariage_, _Autour de l'amour_. L'éducation du
cœur le préoccupe avant tout. Il est de l'avis de Fontenelle que, pour
bien vivre, les plus petits sentiments valent mieux que les plus belles
réflexions. Volontiers encore je me le figurerais comme un de ces sages
d'autrefois, dissertant à loisir du noble amour, sous les platanes
emplis du chant des cigales divines. Peut-être n'est-il point le maître
du chœur. Ce serait M. Renan, si vous voulez, qui tiendrait ici la
scytale; mais M. Ulbach ferait à merveille Eryximaque ou Agathon.

  [83] Mort récemment.

Et M. Arsène Houssaye, lui, ferait Alcibiade. Il en eut la beauté, que
des aèdes chantèrent[84]; il en a hérité la grâce, et aussi la
légèreté, le rien, ce don charmant de discourir d'abondance en mots
fleuris et doux. Les livres de M. Houssaye[85] sont les confessions de
ses amours, et il apparaît qu'elles furent belles et précieuses. La
leçon qu'il en tire est bien simple, c'est qu'il faut aimer, et puis
aimer encore.

  [84]

    Arsène Houssaye, à qui souvent, le cœur troublé
        Rêvent les jeunes filles,
    A des cheveux pareils à ceux des champs de blé
        Tombant sous les faucilles.

    (Th. DE BANVILLE.)

  [85] Cf. _Contes pour les femmes_, _La couronne de bleuets_, _les
  Grandes Dames_, _Les comédiens sans le savoir_, etc.

Ce conseil d'une philosophie agréable, un moraliste de la même école, M.
Octave Uzanne, l'appuierait, je crois, très volontiers. Il a défini
lui-même ses livres des «essais pimpants, irradiés de couleurs gaies,
qui chassent de l'œil la monotonie du noir.» La définition est un peu
subtile, mais elle dit bien l'auteur. Je l'emprunte au _Miroir du
monde_, qui est un livre de réflexion fine et vive, dans la manière des
conteurs galants de l'autre siècle. Ce n'est point là, peut-être, une
morale très élevée; mais après tout elle contenta nos pères; elle fut
celle des plus Français de notre race, et la mode, en France, n'a pas
toujours été à l'hypocondrie et à l'austérité.


VII

Il me reste à nommer les humoristes. Car ce sont des philosophes aussi,
moins attachés à la lettre du dogme, moins disciplinés sans doute,
sortes d'enfants perdus tiraillant sur la vie un peu à tort et à
travers, les Quatrelles[86], les Véron[87], les Hervieu[88], les
Claudin[89], les Grosclaude[90],--et M. Taine[91], au temps qu'il
faisait Graindorge à la _Vie parisienne_, et M. de Pontmartin, quand il
fréquentait chez Mme Charbonneau[92]. Ils ont le piquant, le dégagé,
l'à-propos, et ils s'appellent Aurélien Scholl[93], Pierre Véron, Emile
Blavet[94]. Vous trouvez une fleur de grâce jusqu'en leurs pires
débauches, et ils s'appellent Quatrelles ou Mouton-Mérinos[95]. Est-ce
l'esprit de mot, le sens du saugrenu, la charge? Ils s'appellent
Grosclaude ou Chavette[96]. S'ils mordent ou égratignent, pour le coup
de dents ils s'appellent Henri Rochefort[97], pour le coup de griffes
Paul Hervieu et Gustave Claudin. Mais coups de griffes ou coups de
dents, ne vous effrayez point. Cela reste véniel et nos gens se font
plus mauvais qu'ils ne sont. Leur doyen, Alphonse Karr[98], quand ses
_Guêpes_ piquaient encore, n'a point fait, que je sache, de blessures
bien cuisantes. Le fonds général de leur esprit, c'est la malice, et
cette malice-là est aussi éloignée des macabreries saxonnes ou des
métaphysiques germaines qu'une pochade de Forain peut l'être d'un
fusain du _Punch_ ou d'une enluminure de la _Berliner-Ragg_. C'est de
l'esprit français, toujours.

  [86] Cf. _A outrance_, _70 et 90_, _Le petit manuel du parfait
  causeur parisien_, _Sans queue ni tête_, etc.

  [87] Cf. _Ohé, vitrier!_ _Boutique de plâtres_, _Paris vicieux_,
  etc.

  [88] Cf. _Diogène le chien_, _La bêtise parisienne_, et dans le
  roman l'_Inconnu_ surtout.

  [89] Cf. _Tarte à la crème_, _Entre minuit et une heure_, _Point
  et virgule_, etc.

  [90] Cf. la série des _Gaietés de l'année_.

  [91] Cf. _Notes sur Paris_.

  [92] Cf. les _Jeudis de Madame Charbonneau_, _Mes mémoires_, etc.
  Dans le roman: _Un filleul de Beaumarchais_, _Contes d'un
  planteur de choux_, _Entre chien et loup_, etc.

  [93] Cf. _Fruits défendus_, _Paris aux cent coups_, _Le roman de
  Folette_, _l'Esprit du Boulevard_, _Paris en caleçon_, etc.

  [94] Cf. les recueils de _La vie à Paris_.

  [95] Cf. l'_Invalide à la tête de bois_, _Zoologie morale_, etc.,
  et dans le roman _Fusil chargé_ et _Chimère_.

  [96] Cf. les _Bêtises vraies_, _Les petites comédies du vice_,
  _Les petits drames de la vertu_, etc.

  [97] Cf. les _Français de la décadence_, _la Grande Bohème_, _Les
  signes du temps_, etc.

  [98] Voir surtout la collection des _Guêpes_.



CHAPITRE V

LES RUSTIQUES



CHAPITRE V

LES RUSTIQUES

    _Emile Pouvillon.--André Theuriet.--Jules de
    Glouvet.--Erckmann-Chatrian.--Ferdinand Fabre.--Robert de la
    Villehervé.--Charles Canivet.--Gustave Guiches.--Antony
    Blondel.--Léon Duvauchel.--Joseph Caraguel.--Emile
    Dodillon.--Léon Deschamps.--Jean Sigaux.--Gaston
    d'Hailly.--Maurice Jouannin.--F. de la Biotière.--Pierre
    Arnous.--Georges Renard.--Pierre Maël._

Ce n'est qu'un petit clan, car la mode n'est point aux choses rustiques.
Quelques-uns, pourtant, ont forcé l'attention des gens de Paris: André
Theuriet, avec les combes et les sapinières des monts lorrains; Emile
Pouvillon, avec les bordes du Quercy; Erckmann-Chatrian, avec les
grasses prairies de la Meuse; Jules de Glouvet, avec la Loire, les
barquettes des saumoniers, les joncs tristes qui sifflotent au vent;
Ferdinand Fabre, avec les durs et secs paysages des Cévennes; d'autres
encore, qui du Dauphiné, qui de l'Anjou, qui de la Normandie, chacun
d'eux avec les façons et l'accent du terroir natal. Mais la nature est
leur vrai «héros» à tous. Ils l'aiment pour sa physionomie ondoyante,
ses aubes laborieuses, ses pleins ciels, ses crépuscules indécis, ses
alanguissements, ses sommeils, ses éveils, ses voix, son inconnu. Leurs
livres ressemblent à ce beau pastel de Millet: _La plaine_, tout aride
et désolée, et puis le jour gris qui monte, et, dans un coin, mal
indiquée et sensible à peine, la silhouette d'un pastoureau coulé dans
sa houppelande. L'homme ne tient guère plus de place chez eux. Ils vont
d'abord à la nature. Ils la sentent comme ils l'aiment, profondément.
Pour décrire cette nature une et diverse des pays de France, chacun
d'eux a trouvé l'épithète vraie, le verbe et le mot qui peignent, et M.
Jules Lemaître a pu dire très justement qu'on formerait, en réunissant
leurs tableaux, une sorte de géographie pittoresque et morale de la
patrie française[99]. Et cette géographie serait nuancée et précise
pour les paysages, certes, mais la plus conventionnelle du monde pour
les paysans. Je demanderai seulement qu'on les écoute parler. Sauf les
mots de patois, rares du reste et cachés dans la foule, et quelques
locutions où perce un coin de terroir, les paysans de M. Theuriet, de M.
Pouvillon et de M. Fabre, qui sont d'extrémités opposés, parlent une
langue artificielle et voulue, d'une naïveté déterminée d'avance, et la
même pour tous. Cette langue-là, vous l'avez entendue déjà dans les
_Maîtres-Sonneurs_ de George Sand, qui la parla peut-être la première.
Je la crois parfaitement fausse. Elle est faite d'archaïsmes et de
flexions verbales au goût du populaire. Elle est bien gracieuse,
souvent, et fort peu exacte, toujours. Observez que je constate la chose
sans arrière-pensée de blâme. Entre les véridiques coups de gueule de
Buteau[100] et le petit babil arrangé d'une Cézette[101], je suis très
nettement pour le babil de Cézette. Il me suffit qu'il soit la
traduction d'un état d'âme, et que la naïveté, qui n'est pas toujours
sur les lèvres, se retrouve dans le cœur et dans l'esprit.

  [99] Cf. _Les contemporains_, art. _De Glouvet_. C'est ce qu'a
  fait, en les reliant d'un commentaire délicat, M. Charles Fuster,
  avec les vers des _Poètes de clocher_.

  [100] Cf. _La Terre_, de M. Zola.

  [101] Cf. _Cézette_, de M. Pouvillon.


I

Cette naïveté, qui est le premier trait des natures paysannes, M.
Pouvillon l'a rendue merveilleusement. Voyez, je vous prie,
_L'Innocent_, _Jean-de-Jeanne_ et cette même _Cézette_. Comme on les
aime et comme ils feraient envie, si l'on ne devinait derrière eux la
silhouette brutale d'une Rouzils, orgueilleuse et sotte, ou d'un
Guiral[102], rapace et matois! L'auteur a beau s'en cacher: cette vie
des champs, où il semble qu'il nous appelle par horreur des
dépravations urbaines, le mal y prime encore le bien; les joies y sont
rares, la lutte tout aussi âpre et tragique qu'à la ville. Avec leur gai
parler fleuri, ces paysans ont l'âme de juifs plus que de chrétiens.
L'optimisme de l'auteur (puisqu'il se tient optimiste) est surtout dans
l'opposition qu'il fait de ces caractères misérables et petits avec la
nature qu'il aime pour sa bonté et sa beauté, l'or de ses chaumes et la
fondante douceur de ses couchants. Elle est le personnage de premier
plan, la maternelle et la consolatrice à qui son livre est offert, comme
un bel hymne. Il semble qu'à lui aussi elle soit apparue, une nuit
d'été, dans son voile plein d'astres, et qu'il se soit écrié comme le
voyant de Madore: «Sainte déesse, éternelle providence des hommes,
toujours prodigue de tes bienfaits, tu as pour les malheureux la double
affection d'une mère. Nature, tout ce que peut un fidèle comme moi, je
le ferai; je garderai tes traits gravés dans le secret de mon cœur, et
de ce cœur je veux faire un temple où soit adorée jusqu'à la mort
l'image de ta divinité!»[103]

  [102] Cf. _Cézette_.

  [103] Cf. Apulée: _L'Ane d'or_.

C'est la prière de tous les grands amants de Cybèle, et j'aurais aussi
bien pu la prêter à M. André Theuriet qu'à M. Pouvillon. On a dit de M.
Theuriet[104] qu'il se consolait des hommes avec des paysages, et que
c'était à peine si la réconfortante fraîcheur de ceux-ci réussissait à
compenser la laideur morale de ceux-là. Et l'on a dit encore qu'à le
lire il semblait qu'il eût plusieurs âmes; et le malheur, c'est qu'elles
ne sont point faites toujours pour s'harmoniser. Son âme de poète dégage
les choses avec une délicatesse dont rien n'approche. Mais le botaniste
et l'entomologiste qui sont aussi en lui se complaisent à des minuties
de catalogue, à des puérilités savantes où toute flamme s'éteint. Il y a
même chez lui (qui le croirait?) une sorte de Prudhomme latent, qui
écrit gros, pense communément, et dit des jeunes filles qu'«elles sont
avancées pour leur âge[105].» Ce M. Prudhomme-là n'intervient que par
exception dans les livres de M. Theuriet. Des phrases comme celle que
j'ai citée sont rares et trouvent presque leur excuse dans le hâtif de
la composition. Il a, par ailleurs, d'admirables élans, une tristesse
infinie, et dans ses peintures une touche molle et douce qui est sa
marque. Peut-être se laisse-t-il trop aller à lui-même. En tels
endroits, sa peinture n'est qu'une juxtaposition de couleurs qu'il n'a
pris ni le temps, ni le soin de fondre. Je note un passage, dans le
_Journal de Tristan_, où en dix lignes il décrit une mer bleue, des
falaises d'un jaune d'ocre, une montagne auréolée de lilas, un cap gris,
des roches d'un noir humide, des châtaigneraies vert foncé, des maisons
blanches, et trois vaches rousses. Bleu, jaune, lilas, gris, noir, vert,
blanc, roux, je doute que l'imagination reproduise un tel paysage. Il en
est pour elle des couleurs comme des lignes: elle ne se représentera
pas plus l'intérieur d'un kaléidoscope que les mille côtés d'un
chiliogone[106].

  [104] Le mot est de M. Rod, qui est lui-même un romancier de
  grand talent. On le retrouvera au chapitre des _Philosophes_.

  [105] Cf. _Les œillets de Kerlaz_ (_La flouve odorante_). p.
  172.

  [106] «J'ai une idée claire et distincte du chiliogone, dit
  Descartes; mais je ne puis l'imaginer.» Rapprochez, par
  contraste, les jolis vers de M. Frédéric Plessis dans sa _Lampe
  d'argile_:

    Oh! puissé-je revoir...
    L'allée au banc de pierre et, devant la maison,
    _Cet arbuste inconnu dont la fleur est si rose_.

  En effet, cela m'en dit plus que tous les termes savants, à moi
  qui ne suis pas forcé d'être un botaniste.

  M. Theuriet a beaucoup écrit. En vers, c'est notre premier poète
  rustique. Il y est incomparable. Dans le roman, outre les livres
  que j'ai cités de lui, il faut connaître: _Madame Heurteloup_,
  _Tante Aurélie_, _Raymonde_, _Le fils Maugars_, _Toute seule_,
  _Eusèbe Lombard_, _Le Mariage de Gérard_, _L'Amoureux de la
  Préfète_, etc.


II

C'est, chez M. Theuriet, excès d'abondance, et, pour cette qualité qu'il
pousse jusqu'au défaut, on l'aimera toujours plus qu'on ne l'admirera.
M. de Glouvet a lui aussi de l'abondance, mais d'une autre sorte. Si M.
Theuriet voit la nature en poète, M. de Glouvet la voit en agronome,
comme il voit la société en magistrat. Des romans qu'il a écrits[107],
on peut extraire des documents curieux, des rapports probes et
substantiels sur la vie des bois et des eaux. Mais, et sauf dans _Le
Père_, où il est vraiment supérieur à lui-même, on n'y sent point autre
chose que l'acuité d'un œil qui détaille et inventorie, et qui
proprement regarde sans être affecté. La vie, comme il la montre, ne
laisse rien dans l'esprit. Si le détail a son importance, tous les
détails ne l'ont point. Quand M. Daudet nous décrit de petites maisons
d'ouvriers «qui se serrent les unes contre les autres, comme pour
s'aider à supporter leur misère[108]», je n'ai que faire d'autres
renseignements. Et de même, quand MM. Erckmann-Chatrian nous peignent un
lever de jour en Alsace, «le soleil pâle montant dans la brume, les
maisonnettes aux larges toitures de chaume regardant de leurs petites
fenêtres noires[109]», ces traits ramassés et sobres me paraissent bien
valoir les minutieux inventaires de M. de Glouvet. Ils nous ont fait
aimer l'Alsace et ajouté aux regrets des provinces chères et perdues.
Que de bonnes heures passées en compagnie de maître Rok[110], du docteur
Mathéus[111], de Koffel le Taupier[112], braves gens, et qu'on aime
aussi! Et comme on prend part à leurs petites misères, à leurs joies de
rien, à cette vie végétative et douce, et que confine l'orée d'un champ!
La nature ici est plus délaissée que chez les autres romanciers. Mais
elles sont si près de la nature, ces âmes simples des paysans d'Alsace,
qu'elle finissent par se confondre un peu avec elle. Au reste, une bonne
partie des romans de ces messieurs est du pur roman d'aventure. Dirai-je
que je préfère leurs idylles à leurs épopées, que pour cela je les ai
classés parmi les rustiques, et qu'une raison analogue m'y a fait ranger
M. Fabre, quoiqu'il se soit voué d'abord à la peinture des mœurs
cléricales? Je ne conteste point la grandeur farouche de son abbé
Tigrane[113], la merveilleuse psychologie dont il a éclairé Lucifer[114]
et Barnabé[115]. Mais j'avoue mon faible pour _Monsieur Jean_, une de
ses dernières œuvres, et la plus parfaite: ce coin d'idylle du Quercy,
avec ses châtaigneraies, ses sonneries de cloche, le petit Jean sur
l'âne du maire, et la figure sauvage de Merlette à chaque tournant de
route; et je trouve aussi que le style de M. Fabre y est plus égal, plus
nourri d'expressions de terroir et comme en fleur[116]. De telle sorte
que si les études cléricales de M. Fabre avaient déjà fait de lui un
maître, en un genre que d'autres n'avaient point abordé, ce roman le
classe au premier rang des rustiques et sur le même pied que M.
Pouvillon et M. Theuriet.

  [107] Cf. _L'Idéal_, _Le Forestier_, _Le Marinier_, _Le Père_,
  _Le Berger_, etc. M. de Glouvet a publié sous l'anonyme, depuis
  que ceci est écrit, un roman à manifeste, intitulé: _Marie
  Fougère_, et qui s'est attiré une riposte assez vive de M.
  Alphonse Daudet.

  [108] Cf. _Contes_.

  [109] Cf. _Madame Thérèse_.

  [110] Cf. _Maître Rok_.

  [111] Cf. _Le docteur Mathéus_.

  [112] Cf. _Madame Thérèse_.

  [113] Cf. _L'abbé Tigrane_.

  [114] Cf. _Lucifer_.

  [115] Cf. _Barnabé_.

  [116] Ce charme, je le retrouve dans le dernier roman de M.
  Fabre: _Norine_. «Le sujet est très simple, dit M. Adolphe
  Brisson, et se résume en deux mots: l'auteur se promenant, en
  1842, dans un village des Cévennes, où son oncle était curé, a
  rencontré une paysanne qui mangeait des cerises avec son fiancé.
  Il a partagé leur repas rustique, accompagné par la musique des
  chardonnerets. Quarante ans après, il retrouve cette paysanne
  établie charbonnière à Paris, dans une maison obscure de la rue
  Visconti. Et c'est tout...»


III

Ce sont là nos grands rustiques[117]; mais je ne voudrais pas clore la
revue sans signaler au moins, de romanciers plus jeunes, quelques
œuvres où s'affirme un talent d'observation et de description très
appréciable: _Le gars Périer_, par M. Robert de La Villehervé[118],
étude souvent puissante, vive et vraie toujours, la _Ferme des Gohel_
et les _Hautemanière_, deux bons tableaux d'intérieurs normands, par M.
Canivet, l'_Ennemi_, par M. Guiches, un livre où le pastiche du style
de M. Zola n'enlève que peu au mérite très réel de l'observation, le
_Roman d'un maître d'école_, par M. Antony Blondel (celui-là même que
M. Richepin n'a pas craint d'appeler un Saint-Simon paysan), _La
Moussière_ et le _Tourbier_, par M. Léon Duvauchel (avec telles pages du
_Tourbier_ que pourrait signer un Theuriet ou un Fabre), _Les
Barthozouls_, par M. Joseph Caraguel, le _Moulin Blant_, par M. Emile
Dodillon, _Le Village_, par M. Léon Deschamps, _Le Paysan_, par M. Jean
Sigaux, _Fleur de pommier_, par M. Gaston d'Hailly, la _Grève de
Penhoat_, par M. Jouannin, la _Muguette_, par M. de la Biotière, les
_Compagnons du Légué_, par M. Pierre Arnous, les _Croquis champêtres_,
par M. Georges Renard, _Pilleur d'épaves_, par M. Pierre Maël, toutes
œuvres diversement estimables et qui font bien augurer de la jeune
école.

  [117] A bien des titres aussi, il m'eût fallu ranger M. Léon
  Cladel parmi les romanciers de la nature. Il a dit quelque part:
  «Si Paris a tué en moi le dévot et le chauvin qui s'y
  développèrent ensemble, il n'a même pas entamé le Celte, le
  paysan, et je reste, à l'instar de mes ancêtres, un des mille et
  mille pygmées fidèles à la grande nature, et aussi, comme mes
  devanciers, des étoiles, de la terre et de l'eau, de tout ce qui
  marche, vole, nage ou rampe, luit et respire.» C'est d'un bel
  effet; mais le côté champêtre n'est pas ce qui frappe d'abord
  chez M. Cladel. Voir néanmoins sur les paysans de M. Cladel un
  excellent article de M. Charles Buet (_Revue bleue_ du 4 janvier
  1890).

  [118] On connaît, par ailleurs, l'admirable poète de la _Chanson
  des Roses_ et de _Toute la Comédie_. Comme prosateur, on lui doit
  encore une très fine étude de la vie d'artiste, la _Princesse
  Pâle_, écrite en collaboration avec M. G. Millet et parue trop
  tard pour trouver place ici. Du moins détacherai-je du _Gars
  Périer_ un épisode d'un rendu intense et profond: c'est celui où
  Constant Périer, le braconnier, à qui un vieux bonhomme, le père
  Marolles, a donné asile dans un réduit de la forêt de Bourgon,
  est pris par les gendarmes et grièvement blessé, au moment où,
  sur les instances de sa fiancée, Marie Allain, il se décidait à
  se livrer de lui-même à la justice:

  «Une sorte de conseil de guerre avait été tenu. Il y fut décidé
  qu'à tout prix on en finirait avec le gars. Et à l'heure même où
  le père Chenel s'en retournait de la forêt à Champ-Viel, près de
  Marie Allain bien impatiente, c'était dans les brigades un
  mouvement inusité, une animation, un entrain, comme en guerre
  avant une attaque. Les bons gendarmes ciraient leurs bottes,
  démontaient et nettoyaient leurs carabines, caressaient à grandes
  tapes sur le col et la croupe leurs chevaux étonnés. Le
  boutte-selle sonnait sur toutes les lèvres dans les écuries; et
  ainsi qu'elles l'eussent fait si leurs maris s'en étaient allés à
  une guerre véritable, les femmes silencieusement regardaient ces
  préparatifs avec des yeux douloureux, car probablement le gars se
  défendrait.

  «Comme il ne s'agissait pas d'envelopper seulement la forêt de
  Bourgon, mais les bois d'Hermet et tout le pays de Jublains à
  Deux-Evailles, les brigades s'ébranlèrent de minuit à deux heures
  du matin, selon que tel ou tel rôle leur avait été assigné. Une
  pluie glaciale tombait. La nuit était noire comme poix. Ce furent
  de tragiques départs. Dans les villages qu'on traversait, plus
  d'un, entendant le clapotement des fers des chevaux dans l'eau,
  risqua son nez à la fenêtre et frissonna de voir s'enfoncer en les
  ténèbres ces cavalcades d'hommes taciturnes engoncés dans leurs
  manteaux et qu'un bruit d'armes accompagnait.

  «Néanmoins, l'éveil ne fut pas donné, et quand, avec l'aube
  indécise, la battue commença, nul, en la forêt de Bourgon, ne
  soupçonnait ce déploiement de forces.

  «Quant à Constant, il avait chassé toute cette nuit, sous la pluie
  incessante. Et il était revenu à la hutte du père Marolles... Là,
  sur quelques fumerons, péniblement allumés dans la baie de la
  porte, il cuisine son maigre repas et de son mieux tâche de se
  réchauffer, sous ses vêtements mouillés.

  «Il a vidé ses poches; son couteau, de la ficelle, la lettre de
  Marie Allain sont sur la couchette. Il est tranquille, il ne se
  défie de rien, il tourne le dos au bois. Le père Marolles, pendant
  ce temps, était en quête d'un fagot un peu plus sec qui consentît
  à brûler. Il en a trouvé un, et, courbé sous ce fardeau, il
  s'achemine.--Mais les gendarmes sont à cent pas. Il les aperçoit,
  fait demi-tour.

  --«Eh! eh! dit le brigadier, voilà un bonhomme qui change bien
  vite de résolution.» Le brigadier interroge la clairière. Une
  mince fumée bleue s'échappe d'une hutte.

  --«Allons voir!» dit-il, et, par-dessus les buissons, qu'il domine
  du haut de son carcan, il reconnaît Constant à son habillement de
  velours, saute à bas de son cheval, confie les bêtes à l'un de ses
  hommes, se dirige avec l'autre vers la hutte, s'approche, et tout
  à coup:

  --«Perrier!» dit-il.

  «Constant, à cet appel, s'est dressé sur ses pieds. Aussitôt, il a
  son fusil en main. Et voici ce qui a lieu: tandis que le brigadier
  lui fait sommations sur sommations, il met un genou en terre, il
  arme son fusil, il épaule. Le brigadier n'obtenant de lui que
  cette réponse, se piète, ajuste, tire.. Le coup rate. Constant
  aurait pu trois fois tuer cet homme. Mais non, il a abaissé son
  arme.

  «La seconde balle du brigadier l'atteignit à la tête, le jeta à
  terre.

  --«Mort? hélas! le pauvre gars n'eut pas même la chance de mourir
  ainsi ..»



CHAPITRE VI

LES MONDAINS



CHAPITRE VI

LES MONDAINS

    _Gyp.--Octave Feuillet.--Henri Rabusson.--Ludovic
    Halévy.--Edouard Droz.--Georges Duruy._


... Je l'allai voir et lui dis d'abordée:

--Monsieur l'homme du monde, que pensez-vous de nos romanciers mondains?

Il se recueillit.

--Monsieur, me répondit-il, je pense qu'on les a nommés ainsi, parce que
le monde, qui lit peu, ne les lit pas du tout. Ils sont quatre ou cinq,
sans plus. Car je ne tiens pas pour mondains M. de Goncourt ni M.
Bourget, quoiqu'ils aient écrit sur le monde[119]. Mais leur littérature
est trop savante. Ils réfléchissent sur tout, déduisent et induisent, et
il est visible qu'ils songent à satisfaire leur propre curiosité plus
qu'à exciter la nôtre. Ce sont des philosophes. Tout autre est le
romancier mondain. Celui-là n'a cure d'être profond. Il lui faut plaire,
d'abord, et pour ce s'accommoder aux exigences d'un public qui, à mesure
qu'il est moins dégrossi, raffole davantage d'élégance et de bel air. On
ne lui demande aucune sincérité. Ses drames et ses comédies se
donneraient dans l'azur, qu'ils n'auraient ni plus ni moins de
consistance. Voyez _Sibylle_ de M. Feuillet, et voyez _L'Abbé
Constantin_ de M. Halévy. Le grand monde y est aussi scrupuleusement
dépeint, à peu près, que le monde bourgeois, ouvrier et paysan, dans les
œuvres complètes de M. Emile Zola.

  [119] Voir surtout _Chérie_ et _Mensonges_.

       *       *       *       *       *

Eh bien, s'ils n'ont, comme vous dites en votre langue, MM. les
journalistes, d'autres moyens d'information que les romans de M.
Feuillet ou de M. Zola, j'imagine que nos petits-neveux seront fort
gênés un jour pour se faire une idée de la vie contemporaine. On s'y
reconnaît à peine aujourd'hui. Que sera-ce dans deux cents ans? Puisque
vous faites tant que de me consulter, sachez que vos idéalistes et vos
naturalistes sont aussi loin de la vérité les uns que les autres. Il n'y
a peut-être eu en ce siècle que deux écrivains exacts, informés, fidèles
décalques de la vie qu'ils ont représentée; et, par un contre-sens
inexplicable, on n'a voulu voir en eux,--au lieu des très sincères
historiographes qu'ils sont,--que des à-peu-près de vaudevillistes. Je
vous parle de Henri Monnier et de Gyp. Et ne cherchez pas là un
paradoxe. Les scènes de Monnier et de Gyp sont minutieusement vraies.
Pour retrouver Jean Hiroux[120], il n'y a qu'à ouvrir les gazettes
judiciaires. Et, de même, croyez bien que Paulette, Bob et Loulou[121]
agissent et parlent dans la vie comme les fait agir et parler Gyp.
Tenez, j'ai là une sorte de _memorandum_, où je me suis amusé, jadis, au
jour le jour, à noter les menues aventures de mes débuts dans le monde.
Gyp n'avait pas encore publié _Autour du Mariage_. Méditez-moi ces deux
traits, Monsieur:--«Une demoiselle de seize ans (grâce pour le nom),
fardée et maquillée comme une femme de quarante, profitant de l'absence
de ses parents pour courir les petits théâtres au bras de son frère à
peine plus âgé qu'elle, et, sur le devant de la loge où ils se sont
assis, bien en vue, cette requête de la mignonne:

«P'tit frère, dis-moi donc zut, tout haut, qu'on croie qu'tu parles à ta
maîtresse».--Et ceci:--«Déclaration d'une demoiselle de dix-huit ans à
son cavalier: «Oh! vous, je ne vous épouserai pas. Vous n'êtes pas
suffisamment bête pour faire un mari. Mais votre tête me va. Tout de
bon! Je veux des amants chics; vous viendrez le troisième, hein? Il y en
a deux d'inscrits avant vous.»--Et elle les nommait. Reconnaissez-vous
les petites amies de Paulette, monsieur le journaliste, ces idéales
jeunes filles, dont M. Feuillet a dit, dans un accès de franchise,
qu'elles tenaient entre elles des conversations à faire rougir un singe?
Revenez à la Sibylle du même M. Feuillet, et voyez, je vous prie, où est
la vérité.

  [120] Il y a encore, chez Henry Monnier, ces inénarrables scènes
  de la vie d'étudiant, trop crues pour nous, mais qu'on pourra
  trouver chez les éditeurs belges.

  [121] Cf. _Autour du Mariage_, _Petit Bob_, _Loulou_, etc. Se
  reporter à un exquis article de Jules Tellier (_Parti-National_,
  du 2 octobre 1888).

Non, non, ce n'est pas le «monde» qui fait le succès de ce qu'on nomme
la littérature mondaine. Peut-être y touche-t-il, du bout des doigts,
pour comparer la copie à l'original, mais il sait d'avance que cette
fois encore l'original n'aura pas été rendu dans ses extrêmes
délicatesses et ses infinies nuances, et il a plaisir à se sentir si
impénétrable toujours. Croyez que M. Feuillet et M. Rabusson et M. Droz
et les autres n'obtiennent pas plus grâce à ses yeux que n'en obtint
Balzac, et que seule, entendez-vous, seule, Gyp a pu jusqu'ici étonner
ces grandes dames par l'impressionnisme hardi et l'instantanéité de ses
reproductions[122]. Et comment le monde ne ferait-il pas bon marché de
vos romanciers mondains? Ce sont pour lui comme pour le baron
Desforges, de _Mensonges_, des «phonographes bêtes ou qui mentent». Leur
clientèle est ailleurs: rue Saint-Denis, au Temple, au Marais, un peu
partout dans le gros public des commissaires-priseurs, des notairesses
et des quincaillières. Ces gens-là sont jaloux, n'importe par quel
interstice, par un écho du _Gil-Blas_ comme par le livre du jour, de
pénétrer en idée dans des salons où ils n'iront jamais autrement.
L'inconnu jusque dans cette forme les attire, et ils éprouvent le même
charme à la mondanité d'un Feuillet que nous en trouvons, nous autres, à
l'exotisme d'un Loti.

  [122] Mon «homme du monde» parle un peu ici comme les
  photographes. Il s'en excusa dans la conversation.

       *       *       *       *       *

Et M. Feuillet ne l'ignore pas. Quand éclata, il y a quelques années, la
tourmente naturaliste, on put craindre un instant pour la fragile
clientèle de ce romancier. Ce fut un nuage, et qui passa. M. Feuillet,
qui avait eu le bon esprit de survivre à cette réaction, y gagna un
regain de succès[123]. D'autres se mirent à sa suite que vous
connaissez, MM. Rabusson, Halévy, Duruy, Droz. Le monde, ou ce qu'on
appelle ainsi, s'était fort accru dans l'intervalle. Au monde du
faubourg Saint-Germain, étaient venus s'ajouter, comme par
stratification, le monde du faubourg Saint-Honoré et celui de
l'Arc-de-Triomphe. Déjà, en 1868, un des vôtres et des plus spirituels,
M. Scholl, pouvait écrire en toute raison: «Le faubourg Saint-Germain
est moins fermé. Il se forme une société composée de gens intelligents
de tous les mondes. On est moins absolu, moins exclusif qu'autrefois et
l'on s'en trouve bien»[124]. Intelligents est peut-être de trop, et je
ne sache pas que l'on s'en trouve si bien. Mais il est très exact
qu'aujourd'hui toutes les barrières tombent ou vont tomber. Le monde,
c'est le luxe, voilà la vérité, et c'est M. Rabusson qui a eu le mérite
de la découvrir. Ah! il ne lui est pas tendre, à ce luxe! On a fort
joliment remarqué (qui donc, déjà?) que M. Rabusson n'était qu'un
Feuillet retourné. Mais Sainte-Beuve avait dit de M. Feuillet lui-même
qu'il n'était qu'un Musset converti[125]. Et ce que Sainte-Beuve disait
de cette conversion, on pourrait le reprendre et l'appliquer à l'auteur
de _Marcelle_[126]. Comme M. Feuillet procède de Musset, M. Rabusson
procède de M. Feuillet; mais lui aussi, en homme d'esprit, il ne cherche
à imiter son maître qu'en le contredisant. Et de cette sorte, rien qu'à
prendre le contre-pied des théories de M. Feuillet, en substituant, par
exemple, le pessimisme et le dandysme du jour à l'optimisme béat d'il y
a trente ans, il fait lui aussi du «neuf»; il fait, sinon mieux, du
moins autrement que son maître, et c'est pourquoi il a réussi. Dans tout
succès un peu vif, conclurai-je avec Sainte-Beuve, il y a de ces
contrastes et de ces à-propos.

  [123] Avec _La Morte_. On a lu de M. Feuillet son _Roman d'un
  jeune homme pauvre_, _M. de Camors_, _Julia de Trécœur_,
  _L'Histoire de Sybille_, etc.

  [124] Cf. _Fruits défendus_, par Aurélien Scholl.

  [125] Cf. _Nouveaux Lundis_, tome X (art. _Feuillet_).

  [126] Et de l'_Amie_, du _Stage d'Adhémar_, d'_Un homme du
  monde_, de l'_Epousée_, etc.


       *       *       *       *       *

Tenez, _L'Abbé Constantin_? M. Ganderax[127] a pu dire que le roman de
M. Halévy, en littérature, il y a juste sept ans, fit l'effet d'un 9
thermidor,--sans guillotine. Relisez-le. Que cette peinture vertueuse et
morale de la société soit plus exacte que les autres, c'est dont je
doute et dont se soucie fort peu, au reste, M. Halévy. Il lui suffit que
ce soit une idylle possible ou simplement vraisemblable. Et il a bien
raison! Malgré tout, j'éprouve quelque gêne à apprécier cette seconde
manière de M. Halévy. On le savait curieux, léger, sceptique. Il était
pour une grande part dans la création de cette petite et si vivante
toquée de Frou-Frou[128]. Après quoi j'ai peine à saisir le fil pour
passer à _L'Abbé Constantin_. Cela vous a un air de gageure,
l'accomplissement d'une promesse faite avant son mariage académique à
quelqu'une de nos pieuses douairières qui le chaperonnait. Mais, pour
être toute de tête, je n'en vois pas moins ce que cette littérature a de
rare et de délicat. J'y trouve ce goût, auquel on ne croit plus guère,
et qui n'est que le sentiment de la mesure. La plaisanterie y naît
d'elle-même, sans qu'on la pousse, et comme une jolie fleur au milieu
d'un parterre naturel. Voici un éloge de blasé: mais je ne sais pas de
roman qui fatigue moins. On quitte M. Zola avec des maux de tête et des
hallucinations, de gros cauchemars de viandes ou de légumes. M. Bourget
lui-même veut être feuilleté doucement, aux heures grises et
crépusculaires, plus que lu tout d'une traite. Mais l'exquise
après-dînée qu'on passe avec M. Halévy! On n'a besoin d'aucun effort,
parce qu'il n'y en a point non plus chez le romancier. On n'y est point
arrêté, surpris, chatouillé et à la longue énervé, comme chez les
Goncourt, par des rencontres de verbes et d'épithètes rares. C'est
encore, en fait de style, ce que je sais de plus parisien. Rien de banal
ni d'outré, certes, quelque chose qui glisse et froufroute et n'étale ni
paillettes ni verroterie, la grâce d'une jolie femme décolletée dans un
salon bien tenu.

  [127] Cf. _Revue des Deux-Mondes_, 15 décembre 1887.

  [128] Voir la pièce du même nom. Et _Monsieur et Madame
  Cardinal_? Et _Les petites Cardinal_? On se reportera sur M.
  Halévy à un très fin article de M. A. Cartault, paru dans la
  _Revue bleue_ du 28 mai 1881, et qui, comme tant d'autres
  articles judicieux et délicats du même écrivain, mériterait
  d'être recueilli.

       *       *       *       *       *

Mais si ce décolletage sait bien où s'arrêter, avec M. Halévy, il n'a
plus de mesure, avec M. Droz. Je voudrais m'en défendre: mais toutes ces
manières, ces précautions de style et ces enguirlandements autour d'une
situation franchement libertine, me rappellent les jeux de cartes que
des industriels malpropres débitent à l'oreille des gens, sur le
boulevard. Au juger, et pour qui ne connaît point le mystère, cela
demeure inoffensif et anodin, avec des airs candides de sujets de genre.
A la lumière, l'obscénité transparaît. _Monsieur, Madame et Bébé_ est un
peu dans ce cas. Mais M. Droz a fait pénitence, depuis, et cela serait
bien, sans doute, si l'excès de son repentir ne l'avait condamné à la
littérature terriblement honnête de _Tristesses et sourires_[129]. Le
succès l'a récompensé. J'en suis ravi. Mais il faut croire qu'il y a un
dieu pour les pédants, puisque de tels livres s'impriment et se
débitent, et font des réputations. Oui, monsieur, ne secouez pas la
tête, des réputations. Et vous en avez une autre preuve bien distinguée
dans la personne de M. Duruy. Ce jeune homme fut cacochyme à vingt ans.
Les muses lui avaient été avares de sourires, et il dut à cette
austérité de régime le succès de sa littérature[130]. On m'affirme que
M. Duruy, pour avoir traversé l'école normale, se fait figure d'un
psychologue, et on me dit encore que, de n'avoir point fréquenté la
Boule-Noire, il tient que l'idéalisme n'eut pas de servant plus
scrupuleux. Si l'on appelle idéalisme la négation de la vie, la
substitution d'un rêve sans consistance à la réalité logique, va pour
idéalisme. Il en est un moins éthéré, plus voisin de nous, qui ne traite
pas la vie avec ce sans-gêne, qui choisit, élimine, néglige volontiers
de nous renseigner sur les fonctions du gros intestin, s'occupe
médiocrement du corps, mais retient toute l'âme. C'est l'idéalisme d'un
Racine et, par endroits, d'un Anatole France. M. Duruy en est loin, avec
de belles prétentions à y toucher. Peut-être aussi se figure-t-il qu'il
suffit de peindre le «grand monde» pour être un idéaliste. Si vous
voulez bien, nous le renverrons là-dessus à notre amie Gyp, qui n'est
point une idéaliste, Dieu sait! mais qui connut le monde et le rendit
comme elle le connaissait...[131].

  [129] Voir encore _Autour d'une source_ et _Babolain_.

  [130] Cf. _Andrée_, _L'Unisson_, _Le Garde du corps_, etc.

  [131] Mais que d'exagération en tout ceci! Mon «homme du monde»,
  quand il s'exprimait si dédaigneusement, n'avait certainement pas
  lu _Fin de rêve_, et, dans _Fin de rêve_, la description de la
  revue, les pages sur Gambetta, l'agonie tragique du grand homme.
  Que n'assistait-il, comme nous, à une conférence de M. Maurice
  Souriau, où l'orateur, prenant pour texte les romans militaires,
  faisait haleter toute une salle en lisant des fragments de ce
  beau livre!...

       *       *       *       *       *

--Sur quoi, je pris congé...



CHAPITRE VII

LES NOUVELLISTES



CHAPITRE VII

LES NOUVELLISTES

    _Charles Monselet.--Aurélien Scholl.--Théodore de Banville.--Paul
    Arène.--Guy de Maupassant.--Armand Sylvestre.--François
    Coppée.--Catulle Mendès.--Quatrelles.--René Maizeroy.--Arsène
    Houssaye.--Pierre Véron.--Augustin Filon.--Edmond
    Lepelletier.--Paul Ginisty.--Hugues Le Roux.--Maurice
    Talmeyr.--Joseph Montet.--Charles Leroy.--Armand Dayot.--Jean
    Destrem.--Henri Carnoy.--Eugène Chavette.--Théo-Critt.--Dubut
    de Laforest.--Paul Alexis.--Jules Moinaux.--Edmond
    Deschaumes.--Horace Bertin.--Eugène Mouton.--Harry
    Allis.--Félicien Champsaur.--Eugène Guyon.--Edouard
    Siébecker.--Coquelin cadet.--Etincelle.--Auguste
    Germain.--Alexandre Pothey.--Albert Cim.--Mme Jeanne
    Mairet.--Louis Tiercelin.--Charles Buet.--Oscar
    Méténier.--Rachilde.--Léon Barracand.--Jean Rameau.--Adrien
    Marx.--Alphonse Allais.--Divers.--La_ VIE PARISIENNE.


Les nouvellistes ou «novellistes» sont aujourd'hui légion, et je ne puis
songer à les énumérer tous, car tous nos écrivains, ou presque, se sont
établis nouvellistes. On y mettait plus de discrétion jadis. La nouvelle
n'était cultivée que du petit nombre, et ce petit nombre ne comptait que
des délicats. Souvenez-vous de Nodier et de Mérimée. Et rappelez-vous
aussi Charles de Bernard. Il faut regretter ces temps lointains, où la
nouvelle, en son raccourci savant, avait encore quelques droits à passer
pour le fin mot de l'art. Nos pères, qui étaient des classificateurs
émérites, la plaçaient au-dessus du roman. Peut-être n'avaient-ils pas
tort. La nouvelle, en ces âges naïfs, faisait pendant au sonnet. Une
nouvelle sans défaut illustrait d'un coup son auteur, et Becquet, ignoré
la veille, n'avait qu'à écrire _Le mouchoir bleu_ pour devenir
«quelqu'un».

Nous sommes faits autrement. Sans doute aussi que l'excès nous a un peu
gâtés. Mais s'il est vrai qu'en ces dernières années les nouvelles se
soient multipliées au point de fatiguer le public et par contre-coup les
éditeurs, n'est-ce pas uniment la faute des gazettes qui se sont
avisées d'en demander aux écrivains jusqu'à deux, trois et quatre par
jour? Leur talent s'est dépensé à cet effort quotidien. Pour une
nouvelle bien venue, que d'autres où la lassitude se marque! De
celles-là, je voudrais n'avoir point à vous parler. Mais vous savez
comme les recueils se font, et s'il n'y a dans le monde que quelques-uns
d'entièrement accomplis, n'est-ce point, cette fois, la faute des
écrivains eux-mêmes qui y entassent pêle-mêle leurs productions
mauvaises et bonnes, jusqu'à concurrence des trois cents pages réclamées
par l'éditeur?

       *       *       *       *       *

J'imagine une sorte de défilé des nouvellistes, où nous verrions
Monselet[132], qui a gardé dans la vieillesse ses grâces aimables;
Aurélien Scholl, l'esprit fait homme; Théodore de Banville, magnifique
et abondant; Paul Arène, baigné de soleil; Maupassant, qui tient la vie
dans une anecdote; Armand Sylvestre, dont les larges gauloiseries
éclatent tout d'un coup en couplets lyriques; François Coppée, le poète
des _Contes en prose_; Catulle Mendès, le raffiné des _Iles d'amour_ et
du _Nouveau Décaméron_; Quatrelles, l'humour, la verve, le
diable-au-corps; Maiseroy, confesseur né des Parisiennes, le moins
discret et le plus coquet des confesseurs; Arsène Houssaye, d'un charme
alangui et doux; Pierre Véron, un gamin de Paris promenant au hasard
des jours sa belle humeur gouailleuse; Augustin Filon, le pur lettré des
_Nouveaux contes_; Edmond Lepelletier, dont les _Morts heureuses_
enferment de petites merveilles; Ginisty, qui, avant de devenir le
scrupuleux annotateur qu'on connaît, a écrit ce joli livre: _Quand
l'amour va, tout va_; Hugues le Roux, passé maître-chroniqueur et
maître-romancier, maître-nouvelliste par surcroît; Talmeyr, d'une
pénétration si aiguë; Montet, qui émeut; Leroy, qui fait rire aux
larmes; Armand Dayot[133], en qui le bon conteur s'allie au bon
critique; Destrem[134], un Parisien de Paris, et c'est dire beaucoup;
Henry Carnoy, l'exquis élégiaque des _Contes Bleus_; Chavette, le
Monnier des concierges; Théo-Critt, le Chavette des casernes; Dubut de
Laforest, agrégé des hôpitaux, docteur en tératologie; Paul Alexis, de
Médan; Jules Moinaux, du Palais; Deschaumes, qui préluda par les
_Monstres roses_ à cette belle et sérieuse étude: _Le grand patriote_;
Horace Bertin, trop oublié et dont les _Croquis de province_ méritaient
mieux; Eugène Mouton, dont il n'y a qu'à citer _L'Invalide à la tête de
bois_; Harry Allis, observateur amer et souvent profond des misères de
l'âme; Champsaur[135], qui est pour l'entrain et le vice de la lignée
de Rivarol; Eugène Guyon, l'élégant auteur des _Soirées de la baronne_;
Siébecker, plein de souffle; Coquelin cadet, que les hypocondres élurent
pour médecin; Etincelle, qui prêche délicieusement le beau monde, dans
sa chaire de la rue Drouot; Auguste Germain, d'un «modernisme» à faire
peur; Pothey, qui est le roi de la charge; Albert Cim, malicieux et fin;
Mme Mairet, d'une tenue de style toute parfaite dans les nouvelles de
son _Jean Méronde_ et de _Paysanne_; Tiercelin, dont la muse s'ébat
sans voiles au courant d'_Amourettes_; Charles Buet, le très distingué
polygraphe[136]; Méténier, qui pourrait bien avoir découvert nos
bas-fonds sociaux; Rachilde, une petite demoiselle alerte et polissonne,
toute en nerfs et détraquée à ravir; Barracand, que couva la
_Revue-bleue_; Rameau, le Robert-Houdin des _Fantasmagories_; Adrien
Marx, «fusil et plume»; Alphonse Allais, l'ironiste en chef du _Chat
noir_; qui encore et quel biais prendre pour énumérer tous les dignes
figurants de cette Courtille littéraire[137]?

  [132] Mort depuis.

  [133] Cf. _L'Aventure de Briscart_. M. Dayot a publié aussi chez
  Magnier des _Souvenirs de voyage_ (Italie, Espagne, Portugal) qui
  sont pleins de verve et d'esprit.

  [134] Cf. _Drames en cinq minutes_. Une des nouvelles, _Fleur
  bretonne_, est à noter pour l'identité de thème qu'elle présente
  avec _Pêcheurs d'Islande_. Elle a paru dans le _Rappel_ des 7 et
  8 juillet 1884, et, s'il y a eu réminiscence (dont je doute), ce
  n'est point, la date le montre, chez M. Destrem.

  [135] «Son style est agaçant, dit M. Maurice Barrès, coupé,
  heurté, rentré, plein de réticences, d'allusions, d'éruditions
  boulevardières, mais très propre par sa complexité même à rendre
  l'aventure du Parisien sensuel et énergique que paraît être
  l'auteur. Tous ses livres sont des confessions, poèmes brutaux,
  ou mieux encore affiches d'amour; mais timbrées d'un sceau
  personnel et à la date de cette époque.» (_Les Chroniques_, no de
  sept. 1887.)

  [136] Qui fut supérieur dans quelques scènes du _Prêtre_.

  [137] Il y faudrait la plume d'airain qui servit dans sa tâche
  l'auteur du _Dictionnaire des cent mille adresses_. N'oublions
  point cependant Tancrède Martel avec _La main aux dames_;
  Frantz-Jourdain, avec _Beau-Mignon_; Jacques Lozère, avec sa _Vie
  en jaune_; Lucien-Victor Meunier, avec _Plaisirs en deuil_; Jules
  Lermina, avec ses _Histoires incroyables_; Alain Beauquesne, avec
  les _Amours cocasses_; Charles Grandmougin, avec ses _Contes
  d'aujourd'hui_; Léon Allard, avec _Les Vies muettes_; Guillaume
  Livet, avec les _Récits de Jean Féru_; Edmond Thiaudière, avec
  _La Proie du néant_; Gaston Bergeret, avec ses _Contes modernes_;
  Gabriel Marc, avec _Lindetta_; Georges Moynet, avec _Entre
  garçons_; Auguste Erhard, avec ses _Contes panachés_; Léon
  Deschamps, avec ses _Contes à Sylvie_; Charles Diguet, avec les
  _Contes du Moulin-Joli_; Pierre Gauthiez, avec _La Danaé_;
  Charles Lexpert, avec ses _Nouvelles gauloises_; Camille Bruno,
  avec _En désordre_; Paul Chetelat, avec _Le Monde où l'on
  s'abuse_; Noël Blache, avec _Les Clairs de soleil_; Fernand
  Boissier, avec _Le Galoubet_; Jules de Marthold, avec
  _Casse-Noisette_ et les _Contes sur la Branche_; H. de
  Chennevières, avec les _Contes sans «qui» ni «que»_, etc., etc.

  Encore n'ai-je point parlé des nouvelles de certains maîtres,
  Daudet, France, Bourget, d'Aurevilly, etc., qui ont marqué
  ailleurs, non plus que des recueils en collaboration publiés
  annuellement par la Société des gens de lettres, par les
  secrétaires des journaux de Paris, par les chroniqueurs
  judiciaires, etc. Toutefois relèverai-je dans ce dernier recueil
  le nom d'un alerte et spirituel nouvelliste, M. L. Vonoven. Je
  rappellerai enfin, au hasard, les noms de quelques écrivains de
  talent, dont les nouvelles, contes, «proses», traductions et
  adaptations, publiés un peu partout dans nos périodiques
  parisiens, n'ont pas encore été réunis en volume: ainsi M. Emile
  Michelet, M. Raymond de la Tailhède, M. Charles Frémine, M.
  Anatole Lebraz, M. Raoul Gineste, M. Ephraïm Mikaël, M. Lucien
  Charles, M. Emile Taboureux, M. Robert de la Villehervé.


       *       *       *       *       *

Mais j'accorderai une place à part aux nouvellistes de la _Vie
parisienne_. On ne sait point qui ils sont; ils signent de petits
pseudonymes en _oup_ et en _ip_; et l'on est bien étonné, cinq ou six
ans après, quand on apprend que ces monosyllabes voulaient dire Halévy,
Taine, Henry Maret, Jacques Saint-Cère, Comtesse de Martel. Ce qu'a
écrit de l'un d'eux un très délicat critique, M. A. Cartault, peut
s'appliquer à presque tous:

«C'est la verve parisienne. Oui, malgré la cohue cosmopolite qui emplit
nos rues, le parisien de race existe encore; il a sa manière à lui de
voir, de conter, de tenir une plume. Il est avant tout un regardeur et
un badaud. Il adore le spectacle, et tout est spectacle pour lui. A la
fois très sceptique et très naïf, il a assisté à tant de choses que rien
ne l'étonne plus, et pourtant il ne peut s'empêcher de courir à toutes
les curiosités. Il est d'haleine un peu courte et ne s'embarque guère
dans les grands enthousiasmes. Moqueur et bon enfant, avec un fond de
conception aimable et l'habitude de laisser faire, il n'a point
l'indignation facile et tonnante. Il y a en lui de la gaminerie.
Toujours leste, jamais embarrassé, il se tire d'affaire par une
réflexion amusante; l'être auquel il a le plus peur de ressembler,
c'est M. Prudhomme. Il écrit pour se divertir, sans prétention, sans
banalité, sans emphase. Moderne entre les modernes, il emprunterait
volontiers au télégraphe sa rapidité; avec une concision toute
boulevardière, il supprime les inutilités: c'est une politesse que
d'être bref; en s'exprimant à demi-mot, l'écrivain semble compter sur
l'intelligence de l'auditeur. Jadis, on aimait à voir un auteur
développer sa pensée en long et en large et se servir des mots avec une
virtuosité savante. Aujourd'hui on est pressé; on n'admet, en fait de
mots, que le strict nécessaire; le temps est de l'argent; on se hâte, on
se bouscule, on supprime au besoin même le verbe...[138].»

  [138] Cf. _Revue bleue_ du 28 mai 1881.

Le portrait est joli et fin, non sans une pointe d'ironie. MM. de la
_Vie parisienne_ s'y reconnaîtront aisément. Et qu'importe leur mépris
des règles? C'est une belle chose aussi que l'orthographe; mais Mme de
Sévigné ne la savait point.



CHAPITRE VIII

LES ROMANTIQUES



CHAPITRE VIII

LES ROMANTIQUES

    _Léon Cladel.--Catulle Mendès.--Clovis Hugues.--René
    Maizeroy.--Jacques Madeleine.--Henry d'Argis.--M. de
    Souillac.--Jean Richepin.--Joséphin Péladan.--Villiers de
    l'Isle-Adam--Emile Bergerat.--Mme Judith Gautier.--Bertrand
    Robidou.--Jean Rameau.--Elémir Bourges.--Barbey d'Aurevilly._


Et le maître étant mort, ceux-ci sont les héritiers du maître, les
derniers romantiques, les grands «faiseurs de monstres» dont la race
semblait à jamais éteinte, Léon Cladel, Barbey d'Aurevilly, Catulle
Mendès, Joséphin Péladan, Jean Richepin, Villiers de l'Isle-Adam,
d'autres. Leur romantisme, pour avoir traversé Beaudelaire, diffère
assez peu du romantisme de 1830. Ils ont gardé le souci du rare, de
l'exception, des cas isolés et extraordinaires. Et la théorie romantique
est là toute. Han d'Islande, Hernani, Quasimodo, Marguerite de
Bourgogne, Tragaldabas, Albertus, vingt types, l'incarnent au théâtre et
dans le roman, en prose et en vers. Les «monstres» prennent pied dans la
littérature. Pétrus Borel fait dévorer un père par son fils, après quoi
cet anthropophage s'adresse au bourreau, et, sur un ton d'exquise
politesse: «Monsieur le bourreau, je désirerais que vous me
guillotinassiez.» O psychologie! Jules Vabre écrit son _Essai sur
l'incommodité des commodes_; Célestin Nanteuil propose qu'on scalpe les
quarante; Gautier les compare à des genoux; Jehan du Seigneur se bat en
duel parce qu'on l'a traité de «bourgeois»[139]; Philothée O'Neddy
s'écrie dans _Feu et Flamme_: Les préjugés ont une telle puissance que
si j'assassine par hasard l'homme qui a insulté ma maîtresse,

    Les sots, les vertueux, les niais m'appelleront
    Chacal...

Et la bonne et douce George Sand elle-même se résigne à «faire des
monstres», puisque la mode du temps est aux monstres[140]. D'autres
modes, ni meilleures ni pires, ont succédé à celle-là. Mais à lui être
demeurés fidèles, par tempérament ou par éducation, il se sera trouvé
les sept ou huit mousquetaires qu'on sait, et ce n'est pas là, après
tout, une des moindres curiosités de cette fin de siècle, où, faute d'un
concept nouveau, les plus antiques formes d'art ont été tour à tour
reprises et rajeunies.

  [139] Cette haine du bourgeois est bien caractéristique. Vous la
  retrouverez chez presque tous, et c'est en particulier le thème
  favori de M. Richepin et de M. Barbey d'Aurevilly.

  [140] «Pendant longtemps, dit M. Emile Faguet, George Sand a reçu
  et reflété. En 1831, elle disait gaiement: «Les monstres sont à
  la mode, faisons des monstres.» Les monstres de George Sand ne
  pouvaient pas être très monstrueux; mais c'étaient, en effet, des
  êtres bien extraordinaires.» _Etudes littéraires sur le XIXe
  siècle_, art. George Sand.


I

D'abord Léon Cladel. Au physique, un corps d'ogre et une tête de Christ.
La tête émerge d'un hoqueton jaune de terre qu'il porte en ville et aux
champs et qu'il surmonte d'un feutre graisseux et démesuré, les jours de
pluie. Ce costume-là est déjà une indication.

Les titres de ses livres sont aussi très particuliers: _Raca_, _Les
Va-nu-pieds_, _N'a qu'un œil_ (que ce candide proposa comme feuilleton
à la _République française_ de Gambetta), _Mi-diable_, _Une brute_,
_Gueux de marque_, _Le Bouscassié_, _L'homme de la Croix-aux-bœufs_,
_Kerkadec le garde-barrière_. Tout cela sonne terriblement. Et à la
vérité, les héros de M. Cladel sont à la fois terribles et horribles.
C'est la lignée de Han d'Islande et de Gilliat. Voit-il ses semblables
ainsi? Sans doute. En toute chose, le simple et l'humain sont ce qui
frappe et ce qu'on voit le moins. Il faut une psychologie très affinée
pour y être sensible. Et peut-être n'est-ce point le cas de M. Cladel,
ni des romantiques en général.

Et comme il voit les êtres, il voit les objets. Il n'y a rien d'amusant
comme la nature décrite par M. Cladel, si ce n'est peut-être l'histoire
commentée par lui[141]. Je renvoie sur ce point à _N'a qu'un œil_,
dont les très calamiteuses aventures se déroulent à la veille de la
Révolution. Il est malaisé d'accumuler plus d'horreurs (pillages, viols,
meurtres, tortures, incendies) en trois cents pages. Mais M. Cladel met
à cette besogne une candeur de petit garçon épelant dans une école
primaire la leçon de son instituteur. Il n'est point cause, au reste, si
les choses lui apparaissent ainsi. La réalité se déforme naturellement
pour lui, comme pour ces bœufs dont on dit qu'ils voient les objets
quatre fois au-dessus de leur grandeur vraie. Il voit, il pense, il
écrit de même. Sa phrase, pareille à ces grosses souches raboteuses,
éclate en jets et en enchevêtrements de toute sorte. C'est inextricable;
on y étouffe, et il fait bon d'en sortir. Que restera-t-il de son
œuvre? Hélas! Vous souvenez-vous de ce Langlade dont parle quelque part
M. Halévy? «Langlade était l'auteur de la plus grande phrase de toute la
littérature française: cette phrase avait 72 lignes.»--Et c'est tout ce
que la postérité se rappelait de Langlade.

  [141] Voyez par exemple, pages 209 et suiv. _N'a qu'un œil_. Il
  y a aussi le latin de M. Cladel. Page 198 du même livre: _salve,
  regina; salve, rege_ (pour _rex_), etc. Observez que le livre
  commence ainsi: «Xénophon, Horace, Virgile, Tacite, Juvénal,
  Esope, Aristophane, Eschyle, Sophocle, Euripide, Homère, et tous
  les autres classiques, grecs et latins, m'avaient excédé
  terriblement.» On le croirait.


II

Mais M. Catulle Mendès restera. Il restera, parmi les romantiques de la
dernière heure, comme le plus magnifique exemplaire de l'art du
décalque. Son tempérament ne le disposait à aucun genre bien
particulier. Il s'est fait romantique, comme il se serait fait
naturaliste ou symboliste avec une égale souplesse. Car c'est un
merveilleux virtuose, capable de se plier à toutes langues et de les
parler toutes, fors la sienne. Dans son romantisme, il n'y a à bien
prendre qu'une chose qui lui appartienne en propre: la sensualité, une
sensualité raffinée et d'autant plus excitante, qui n'est pas là
seulement pour chatouiller et gagner la clientèle, mais qui s'épand
aussi, je crois, par quelque vice de l'encéphale. Dans ce genre, les
amateurs possèdent de lui toute une bibliothèque de chaise longue: _Pour
lire au bain_, _Tendrement_, _Lili et Colette_, _les Iles d'amour_, _Le
nouveau décaméron_, de ces livres comme les aimait la belle dame de
Jean-Jacques et qu'elle ne trouvait incommodes qu'en ce qu'on ne les
peut lire que d'une main[142]. La plupart de ces livres sont, au reste,
de simples recueils de nouvelles. Mais dans les romans (_Zo'har_, _la
Première maîtresse_, etc.), la veine libertine coule tout aussi large.
Mettons à part, si vous voulez, un livre entièrement beau et sain: _Les
mères ennemies_.

  [142] L'œuvre de M. Mendès «est quelque chose comme la villa
  d'Hadrien, qui contenait des réductions de tous les monuments de
  l'univers. Seulement, dans l'édifice composite, vous trouverez un
  coin décoré d'un goût bien personnel, et c'est l'alcôve.» J.
  Tellier (_Nos poètes_, p. 204).

Malheureusement, il n'est pas que cette littérature n'ait fait école. M.
Clovis Hugues, qui fut mieux inspiré, jadis, a donné dans _Madame
Phaéton_ une contrefaçon assez réussie des romans de M. Mendès. C'est
suffisamment lubrique et atourné. Je crois bien que le délicat M.
Maizeroy relève aussi du genre. Sur le champ littéraire, tout au moins,
l'auteur de _Deux amies_[143] peut tendre le petit doigt à l'auteur de
_Zo'har_. En somme, toutes ces classifications reviennent à: dis-moi
qui te lit, je te dirai de qui tu procèdes. Ce qui fait que M. Jacques
Madeleine avec _Un couple_, M. d'Argis avec _Sodome_, et M. de Souillac,
avec _Zé Boïm_, pourraient bien appartenir à la même école d'indécence
et de préciosité.

  [143] Et de _Bébé Million_, et du _Boulet_, de _P'tit-mi_, des
  _Deux femmes de mademoiselle_, etc., etc.


III

Avec MM. Richepin, Péladan, Villiers de l'Isle-Adam, celui-ci zingari,
celui-là mage, cet autre chevalier de l'Ordre de Malte, nous entrons
dans un romantisme plus honnête et quelquefois aussi plus original.

C'est M. Richepin qui l'a dit lui-même: «En moi cohabitent un
rhétoricien de la décadence et un zingari de la grande route, rétameur
de casseroles, maquignon et acrobate.» Le curieux, c'est qu'il ait vu
aussi clair en lui. Rhétoricien, il l'est, par une virtuosité de langue
au moins égale à celle de M. Mendès, par l'aisance avec laquelle il se
plie au ton de chaque genre, par son amour du lieu commun et de
l'antithèse. Je laisse de côté ici le poète; dans le roman, il a des
pages de description minutieuse et pointilleuse qui rappellent
Dickens[144]; telles de ses tirades à panache sont d'un Alexandre Dumas
supérieur[145]; la sobriété et l'horreur muette de certains dialogues
font penser à Mérimée[146]; par le heurté et le vif de quelques
analyses, il dépasse Vallès[147]; d'autres fois,--moins souvent--c'est
M. de Montépin en personne qu'il nous présente, mais un Montépin
correct et presque académisable[148]. Du rhéteur, il a encore l'ampleur
d'accent, l'adroite sophistique qui sait plaider le faux et le vrai, les
généralisations faciles surtout. Ses grossièretés, rhétorique; ses
blasphèmes, rhétorique toujours. Il a cherché une affaire au bon Dieu
pour avoir l'occasion de jongler avec des vocables plus sonores. Il peut
tout, il est capable de tout. Il n'est pas jusqu'à la simplicité qu'il
n'ait atteinte quand il a voulu. _Sœur Doctrouvé_ est la merveille du
genre. Dans les premières pages de _Césarine_, rien que par sa notation
nette et sèche des choses, il emplit l'âme d'une grande horreur
physique. Rhéteur donc, si vous voulez, mais assurément un maître
rhéteur, et, comme il dit encore, comme cette étrange Miarka, la «fille
à l'ours», qu'un caprice de la destinée jeta de sa roulante tribu à la
banalité des villes, une sorte de zingari civilisé, un zingari qui
aurait fait ses classes, traversé la rue d'Ulm et les littératures
anciennes, et qui garderait du tempérament ancestral les fièvres, les
colères, les spasmes, l'amour enfantin du tam-tam et des paillettes, et
le culte aussi des grandes choses naturelles[149].

  [144] Voir, par exemple, le début de _Sœur Doctrouvé_.

  [145] Voir la confession du pape dans _Les Débuts de César
  Borgia_.

  [146] Cf. _Les Débuts de César Borgia_.

  [147] Cf. _La Glu_; _Madame Andrée_.

  [148] Cf. _Monsieur Destrémeaux_; _Une Histoire de l'autre
  monde_.

  [149] Remarquez qu'il y a presque toujours un saltimbanque dans
  ses livres. Vous en trouverez dans _Les Braves gens_, dans
  _Miarka_, dans les _Morts bizarres_, dans la _Chanson des gueux_,
  dans _Monsieur Destrémeaux_, dans _Une Histoire de l'autre
  monde_, etc.

Vous avez vu le zingari; ci-joint le mage. C'est M. Joséphin Péladan que
je veux dire. Que cette magie ne contienne pas un tantinet de
mystification, je n'oserais pas l'affirmer; je n'oserais pas affirmer le
contraire non plus. M. Péladan a l'air si convaincu, et M. de Gayda, et
M. Jouhney, et Mme Olympe Audouard! Dès qu'il s'y mêle une religion,
toute pratique devient respectable. Au reste, M. Berthelot vous dira que
la chimie est sortie de l'alchimie, que tout n'est point à mépriser chez
les théurges, et que c'est à l'un d'eux, par exemple, Cardan, qu'on doit
en algèbre la solution des équations du 3e degré. M. Péladan n'a fait,
que je sache, aucune découverte algébrique notable. Mais il a écrit sous
ce titre général: _La décadence latine_, une série de romans[150] qu'il
est permis de trouver lourds, confus, prétentieux, mais dont je
reconnais ici la très éclatante puissance. Au demeurant livres malsains
pour la santé de l'esprit, gardez-vous-en précieusement, âmes faibles
déjà. J'aurais peur pour ma raison de vivre avec de pareils livres...

  [150] Cf. _Curieuse_, _Le Livre suprême_, _L'Initiation
  sentimentale_, etc.

Et s'avance le chevalier de Malte, M. le comte de Villiers de
l'Isle-Adam[151]. Ah! peuple de gobeurs que nous sommes! Je ne me soucie
guère du chevalier, mais pour le «penseur» comme on dit, c'est le plus
beau vide avec la plus belle affectation de la profondeur que je
sache[152]. Affectation? Et de quel autre mot d'abord veut-on que
j'appelle tout cet étalage de guillemets, de tirets, de points de
suspension et de lettres italiques et majuscules, où M. de Villiers
cherche ses effets les plus sûrs?--«L'Année Dernière, Au Clair de Lune,
au Colosseum, la Petite Voix Séduisante M'EST Venue et M'A DIT: Smith ou
Jones (le Nom de l'Auteur N'est Ni Celui-ci, Ni Celui-là), Mon Bon Ami,
etc., etc.»--La phrase est de Thakeray singeant chez les snobs
d'outre-Manche un charlatanisme analogue: mais, pour le ridicule et le
creux, pour la manie de fixer sur des riens notre attention surprise et
déroutée, elle pourrait être tout aussi bien de M. de l'Isle-Adam. Car,
même ce procédé-là, il n'y a rien de neuf chez lui. Et, pour le reste,
sa plaisanterie de pince-sans-rire n'est qu'une traduction assez basse
de l'humour de Swift; son Tribulat Bonhomet n'est que la caricature du
Homais de Flaubert, sorti lui-même du pharmacien anonyme d'_Hermann et
Dorothée_[153]; son macabre fait sourire à côté de celui de Poë, et,
dans la farce, Marc Twain, qu'il transpose[154], lui est vingt fois
supérieur. Reste son style. Je me garderai d'en rien dire. Il l'a trop
bien jugé lui-même, le jour qu'il l'a fait consister en «d'étranges
consonnances, presque nulles (oh! combien nulles, parfois!) de
signification».

  [151] Mort depuis. Ses principaux livres sont: _Les Contes
  cruels_, _L'Amour suprême_, _L'Eve future_, _Axël_, etc.

  [152] N'est-ce pas à propos de son _Nouveau Monde_, que M. Weiss
  écrivait: «Dans tout autre domaine que le théâtre il est aisé
  d'appliquer des principes de cénacle... On conçoit gigantesque.
  On turlupine les maîtres reconnus et acceptés, et on ne s'est pas
  seulement donné la peine de les comprendre. On est luministe et
  immenséïste. On fait... des romans réfractaires, sans pieds ni
  têtes, où les ateliers du haut de Montmartre et les capharnaüms
  du boulevard Saint-Michel reconnaissent avec exaltation la vie
  comme elle est, exactement, superbement comme elle est..»

  [153] Le rapprochement, que je ne fais qu'indiquer ici (le
  premier, je crois), mériterait d'être suivi avec quelque
  développement. C'est tout un, le pharmacien de _Madame Bovary_ et
  celui de _Hermann et Dorothée_.

  [154] Voir particulièrement _Le Vol de l'éléphant blanc_, de Marc
  Twain, et _La Légende de l'éléphant blanc_, de M. de Villiers.


IV

On peut grouper encore à cette place, sous la rubrique «romantiques»,
quelques écrivains, comme M. Bergerat ou M. Elémir Bourges, dont le
romantisme se tempère d'observation. Ce ne sont point des romantiques
«purs»; mais la nuance ne laisse pas que d'offrir quelque intérêt.

M. Emile Bergerat est surtout connu par les chroniques qu'il signe au
_Figaro_ du pseudonyme de Caliban. Dans ces chroniques-là, M. Bergerat
est «zutiste», et c'est un peu lui qui a créé le groupe ou qui l'a
baptisé, tout au moins. Romancier, il rentre dans le rang. Voir _Le
viol_, où il y a le souvenir de _Mlle de Maupin_. _Le petit Moreau_ est
une étude à part (très honnête, très discrète, attristée et douce) du
sentiment maternel.

Mme Judith Gautier, fille du grand Théo et belle-sœur de M.
Bergerat[155], reste aussi dans la tradition. On cite ses drames, ses
«salons», ses bons mots; on ne cite presque jamais ses romans, et c'est
dommage, car il y a de la chaleur et de l'emportement dans _Le lion de
la victoire_ et dans _La reine de Bengalore_.

M. Bertrand Robidou, qu'on connaît moins[156], a prodigué dans tous les
genres, histoire, philosophie, roman, théâtre, poésie, un talent qui
semble n'avoir rien perdu à se répandre sur un objet si vaste. Ses vers
sont fort beaux, particulièrement l'épisode d'_Elohim et Jaweh_ que cite
M. Jules Tellier (_Nos poètes_). Dans le roman, n'eût-il écrit que la
_Dame de Coëtquen_, qu'il mériterait une place distinguée entre ses
confrères. Mais je recommanderai surtout de lui _Les Mériahs_, où j'ai
trouvé sous la fantasmagorie du sujet un sens philosophique très
profond.

  [155] Plus, épouse divorcée de M. Catulle Mendès.

  [156] On trouvera sur M. Robidou de bons articles de M. Mario
  Proth et de M. Oscar Comettant. J'y renvoie. Tout récemment, son
  _Histoire du clergé pendant la Révolution_ a fait faire un pas
  considérable à l'étude de ce grave problème.

M. Jean Rameau est aussi un poète, et ses débuts firent quelque fracas,
voici quatre ans. Comme romancier, on cite de lui _Possédée d'amour_ et
le _Satyre_. S'il faut dire, ce dernier livre n'est point tout à fait
indigne de M. de Montépin, et telles pages, dans le premier, atteignent
au dramatique sombre de Ponson du Terrail.

Le cas de M. Elémir Bourges mériterait une dissertation à part qui
pourrait s'intituler: _Comment on ne doit pas se faire un style_[157].
Voici un romancier plein de vie, très au courant de son art, expert au
groupement des personnages et au jeu des sentiments; ce romancier
rencontre par surcroît une donnée de premier ordre, quelque chose, si
vous voulez, comme la donnée des _Rois en exil_. Bien entendu que le
sujet est tout moderne, qu'il ne s'agit point d'une reconstitution
archaïque à la Flaubert. M. Bourges est ce romancier-là, et pour traiter
ce sujet-là, avec ces qualités-là, il ira emprunter à Saint-Simon (voyez
la belle idée), au maître du style soudain, primesautier, tout en
à-coups, au classique par excellence de l'incorrection et de la
négligence, quoi? Ses incorrections, ses négligences d'abord; il se fera
un cahier de ses expressions et de ses tours les plus ordinaires; il
étudiera méticuleusement jusqu'aux places des _que_, des _si_, des
virgules; il s'embrouillera à plaisir d'incidentes; il ne risquera de
métaphores qu'autant qu'elles auront déjà servi aux _Mémoires_; et ainsi
pendant trois cents pages. Le résultat, c'est qu'un lettré ne saurait
lire toutes ces belles choses, ramené qu'il est perpétuellement à leur
origine, et que voilà trois cents pages et bien du talent de gaspillés.

  [157] Je laisse de côté ici _Sous la hache_, sorte de roman
  révolutionnaire dans le genre un peu usé du _Quatre-vingt-treize_
  de Hugo. L'auteur confesse lui-même qu'il s'agit d'un fond de
  tiroir.


V

J'ai gardé pour la fin et pour la bonne bouche, comme on dit, M. Barbey
d'Aurevilly.

M. Jules Barbey d'Aurevilly ne veut point paraître notre contemporain.
Voilà quatre-vingt et un ans qu'il se meurt à petit feu d'être né dans
ce méchant siècle de bourgeoisie, et les protestations dont il emplit
ses volumes sont encore le seul prétexte qu'il ait trouvé à vivre.

Du moins, on l'a «distingué». Il dit d'un de ses héros qu'il était
pareil à un portrait qui marche[158]. M. d'Aurevilly a un peu de cet
air-là, et un peu aussi de celui d'une gravure de modes. Mais il soigne
cet archaïsme et ce dandysme, et volontiers se condamne au petit lit de
fer dans une mansarde mal close pour quelque belle cravate blanche à
pois d'or, dont il épinglera méticuleusement les ailes sur son pourpoint
de casimir, comme un grand papillon. On ne peut trop l'admirer. J'ouvre
son _Memorandum_, et j'y lis de huit pages en huit pages: «Le coiffeur
est venu.» J'y lis aussi qu'il compte acheter une limousine de
charretier normand et la doubler de velours noir pour l'hiver. Et je
vois, sur son portrait, qu'il est beau, d'un genre de beauté qui n'est
point, pour parler sa langue, la beauté niaise et tempéramenteuse
d'Antinoüs, mais la beauté insolente, impériale, juanesque, qu'il donne,
comme un peu de lui, à ses héros Mesnilgrand et Ravilès. Porter beau est
pour lui une première manière de se «distinguer», dans ce siècle où la
figure humaine, tolérable seulement chez la femme et l'enfant, «s'en va
comme tout le reste»[159]. Et, par le reste, entendez les mœurs, la
suprématie des nobles, la religion, tout, jusqu'aux ridicules, qui chez
nous «ont moins de gaieté et de variété par eux-mêmes que ceux de nos
pères»[160]. Je crois voir que M. d'Aurevilly s'est étudié à fond. Il
est donc aristocrate, et c'est sa seconde manière de se «distinguer.»
Son aristocratisme consiste surtout à dire: Tudieu! Il est le dernier
gentilhomme au monde qui sache dire encore: Tudieu! Que voilà un joli
juron: Tudieu! Mais il a aussi un répertoire de phrases sévères sur la
civilisation actuelle. Cette civilisation, il n'y découvre «que des
usines et des latrines[161].» C'est bien dur. Les «classes moyennes» le
dégoûtent. «Bourgeois, cela dit tout[162].» Monsieur Thiers, fi! Odilon
Barrot, pouah! Ils étaient petits, laids et honnêtes. Sodérini, qui fut
gonfalonnier à Florence et la pire des canailles, valait mieux, s'étant
conservé très beau dans le portrait de Vinci. Et Sodérini fut bon
catholique, ce qui le rapproche encore de M. Barbey. Car ce dandy et cet
aristocrate s'est fait une troisième et dernière «distinction» de son
catholicisme, mais un catholicisme que vous n'imaginez point, bonnes
âmes, et où il entre des hystéries, du sadisme et de la diablerie, un
catholicisme à la Gilles de Retz et d'il y a quatre cents ans. En
vérité, et quoi qu'il dise, bien en a pris à M. d'Aurevilly de naître
notre contemporain. Le Saint-Office aurait pu ne pas trouver à son goût
ce genre de dévotion-là[163].

  [158] Cf. _Les Diaboliques_.

  [159] Cf. _Memorandum_.

  [160] Cf. Idem.

  [161] Cf. _Memorandum_.

  [162] Voir la note 141 de la page 273.

  [163] Barbey d'Aurevilly est mort récemment. Ce fut, du reste, et
  sous toutes les poses de cette vie outrée, criarde, puérile, un
  véritable écrivain, un de ceux qui ont leur marque particulière,
  la fleur de coin dans l'expression à quoi on reconnaît les
  batteurs de style. Voir _L'Ensorcelée_, _Une vieille maîtresse_,
  _Les Diaboliques_, _Un prêtre marié_, _Ce qui ne meurt pas_, etc.
  Peut-être aussi qu'il ne m'eût point fallu tant m'attacher à ce
  dandysme et à ce diabolisme. Je me demande maintenant si c'est
  bien là tout l'homme, la synthèse de cette «âpre et solitaire
  destinée», dont a parlé M. Bourget, et à laquelle «le grand
  Barbey» aura dû «de séjourner dans un monde de visions
  magnifiques et de conserver une superbe intégrité de sa pensée».
  J'hésite; je ne serais pas éloigné de croire que c'est plutôt
  l'extérieur, la surface, l'enveloppe, ce qu'il voulait montrer de
  lui pour occuper les yeux. Et il peut se vanter d'avoir réussi,
  et que c'est bien ainsi qu'il n'a cessé d'apparaître à ses
  contemporains. Sa vraie vie, nul, dit-on, ne sait ce qu'elle a
  été. Elle tient peut-être dans ce _Too late_ (trop tard!) dont il
  fit sa mélancolique devise. L'autre, au contraire, sa vie
  extérieure, il l'a étalée avec une complaisance si marquée qu'on
  peut le soupçonner de l'avoir fait exprès pour détourner des
  curiosités gênantes.



CHAPITRE IX

LES ÉCLECTIQUES



CHAPITRE IX

LES ÉCLECTIQUES

    _Hector Malot.--Victor Cherbuliez.--Jules Case.--Albert
    Delpit.--Ernest Daudet.--Camille Le Senne.--Adolphe
    Belot.--Mario Uchard.--Francisque Sarcey.--François
    Coppée.--Amédée Pigeon.--Edouard Cadol.--Paul Perret.--Mme de
    Peyrebrune.--Gustave Toudouze.--Albert Cim.--Léon de
    Tinseau.--Charles Foley.--Léon Tyssandier.--Ph.
    Audebrand.--Gaston Bergeret.--Charles Beaumont.--Jacques
    Normand.--Marcel Sémezies.--Henry Baüer.--Hippolyte
    Buffenoir.--Henri Beauclair.--Louis Tiercelin.--Alfred
    Bonsergent.--Alain Beauquesne.--Jules Hoche.--Jules
    Vidal.--Gilbert Stenger.--Victor Meunier.--L.
    Martin-Laya.--Gustave Vinot.--Saint-Maxent.--Armand
    Charpentier.--A. Richard.--Antoine Mathivet.--Yveling
    Rambaud.--De Beausire-Seyssel.--Georges Ohnet._


Les écrivains que voici n'appartiennent, je crois, à aucune école bien
déterminée. Ce ne sont ni des idéalistes, ni des impressionnistes, ni
des symbolistes. Ils n'ont point de formule; ce sont simplement des
romanciers, et comme on était romancier avant tous ces pugilats
d'écoles, c'est-à-dire avec l'unique préoccupation d'intéresser. Balzac,
que l'on accapare, pourrait bien être leur vrai patron[164]. Il fut
comme eux et d'abord un grand agenceur de drames; si la part
d'observation est la plus forte dans ses livres, elle y est bien mêlée:
réalisme, fantaisie, mysticité, il entre bien des éléments dans la
composition de ce colosse. Il ne se raisonnait pas; il produisait.
C'était tout, excepté un romancier à système. Aussi sa vraie lignée,
peut-être n'est-ce point, malgré l'apparence, M. Zola et M. de Goncourt,
et point davantage M. Bourget; mais plutôt M. Malot, M. Delpit, M. Case.
Je ne dis point que ceux-là soient restés étrangers à toute
préoccupation d'école. Le courant a réagi certainement sur eux dans un
sens ou dans l'autre, et suivant que leur nature les disposait à l'idée
ou au fait. Mais ils n'ont point penché tout entiers d'un côté ni de
l'autre; ils sont restés des éclectiques. Ne sourions point du genre:
s'il n'a pas produit de chefs-d'œuvre, il a produit plus d'une œuvre
vive, sensée, intéressante. Sans autre discipline que la naturelle, il
s'est développé à côté des genres classés et tranchés. Les
chefs-d'œuvre sont rares partout. Heureux, dirons-nous avec
Sainte-Beuve, le roman, fût-il inégal, où il y a de la vérité et qu'a
visité la grâce!

  [164] On se reportera sur Balzac à l'étude de M. Emile Faguet,
  dans ses _Ecrivains du XIXe siècle_.--M. Nettement l'appelle
  d'une belle expression: «le poète des faits».

HECTOR MALOT.--C'est M. Taine qui fit la réputation littéraire d'Hector
Malot dans un article resté célèbre du _Journal des Débats_. J'y renvoie
le lecteur. Il y verra pour quelles raisons M. Taine admire M. Malot, et
comment il l'établit dans la succession de Balzac. Pour la fécondité,
peut-être (Le seul énoncé des livres de M. Malot prendrait toute une
page: _Zyte_, _Micheline_, _Les millions honteux_, _Ghislaine_, _Le sang
bleu_, _Le lieutenant Bonnet_, _Une belle-mère_, _Clotilde Martory_,
_Sans famille_, _Madame Obernin_, etc.), pour la langue, qui est chez M.
Malot plus franche, plus ferme, moins mêlée que chez Balzac, pour le
tour de l'intrigue, la bonne charpente du drame, la force et la variété
des situations, j'y consens encore. Mais ce large sens de la vie, cette
puissance créatrice, cette rude et indélébile empreinte que Balzac
applique à Rubempré, à Gobsek, à Vautrin, à Ursule Mirouet, au vieux
Grandet et qui les fait reconnaître entre tous pour ses fils et filles,
je pense qu'il n'en faut point trop parler à M. Malot.

VICTOR CHERBULIEZ[165].--Et parlons-en bien moins encore à M.
Cherbuliez. Il serait le premier à sourire; il se prend si peu au
sérieux qu'il sourit à chaque instant de lui-même. Que par bonne fortune
il mette la main sur un vrai type, comme son Jean Têterol, ou sur un cas
de vraie passion, comme dans _Ladislas Boski_, la préoccupation de
l'esprit le point, le retourne, l'enlève à la réalité entrevue. Et le
voilà qui part à tout railler, mais avec tant de grâce, de finesse, une
politesse de si bon ton, qu'on est vite consolé du change. Il se peut
même, après tout, que ce soit là son grand charme. Du moins, pour le
_Comte Kostia_, est-il bien certain que l'attrait du livre vient de ces
sautes continuelles de la passion et de l'esprit. M. Cherbuliez ne veut
être qu'un amuseur; mais c'est l'amuseur des délicats.

  [165] Principales œuvres: _Le Comte Kostia_, _La Ferme du
  Choquard_, _L'Aventure de LadisLas Boski_, _Olivier Maugand_,
  etc. Valbert, le délicat «essayiste» de la _Revue des deux
  mondes_ n'est autre, comme on sait, que M. Cherbuliez. Se
  reporter sur M. Cherbuliez à un excellent article de M. André
  Bellessort (_Chroniques_, no d'oct. 1888.)

JULES CASE[166].--Pour M. Case, quoique jeune encore, il occupe une
place très honorable dans le roman contemporain. Je citerai
particulièrement de lui _Bonnet-Rouge_ et _Une Bourgeoise_. Le premier
de ces romans est une étude de psychologie politique: Olivier Dathan, le
héros de _Bonnet-Rouge_, à force de compromissions et de volte-face,
devient un personnage; le second roman, une étude d'adultère, s'agite
dans un milieu manufacturier. Talent réfléchi, bien littéraire,
répugnant à la grossièreté sans dédaigner l'exactitude, ami de l'idée
qu'il concilie avec le fait, M. Case se montre à nous dans ces deux
romans comme un des bons disciples de Balzac.

  [166] Cf. _La petite Zette_, _Une Bourgeoise_, _La fille à
  Blanchard_, _Bonnet-Rouge_, etc.

ALBERT DELPIT[167]; ERNEST DAUDET[168]; _Camille le Senne_[169];
_Adolphe Belot_[170].--Je goûte moins M. Albert Delpit, dont le
tempérament, plus audacieux, sans doute, garde toujours quelque chose de
mélodramatique. Sa langue reste médiocre; c'est cette langue
semi-poétique que vous connaissez, et qui est toute tissue de métaphores
courantes (_Les barques comme des mouettes frileuses_, etc. Et pourquoi
_frileuses_?) On peut lui reprocher encore d'être trop docile à
l'actualité dans le choix de ses sujets. Voyez, par exemple, _Solange de
Croix-Saint-Luc_, qui est la mise en œuvre du triste drame de Solesmes.
L'inconvénient de ces sortes de livres, c'est qu'ils subordonnent l'art
à la réalité; le romancier n'est plus son maître, mais une manière de
juge instructeur. Nous touchons une fois de plus ici à cette question du
«reportage dans le roman», qui a pris tant de gravité en ces dernières
années. Les romanciers du genre de M. Delpit,--et ils sont nombreux,
depuis M. Camille le Senne et M. Ernest Daudet jusqu'à M. Adolphe
Belot,--«commencent, dit M. Brunetière[171], par faire une espèce
d'enquête générale sur l'état de l'opinion. Quel est l'événement
parisien de l'année dernière dont le retentissement dure encore ou dont
on puisse espérer, à tout le moins, de réveiller aisément l'écho? Et
quel enchaînement de faits divers, ou quelle heureuse combinaison de
menus scandales du boulevard et du bois, pourrait bien grossir
l'aventure jusqu'aux proportions d'un volume?» Et la question résolue,
vous voyez paraître ou _Solange de Croix-Saint-Luc_, de M. Delpit, ou
_Défroqué_, de M. Ernest Daudet, ou _Louise Mengal_, de M. Camille Le
Senne, ou _La bouche de Madame X..._, de M. Belot. Que ce souci de
l'actualité, ce soin de flatter le goût du public, ôtent de ses moyens
au romancier, la chose, je pense, n'est point contestable. Il arrive
ainsi que des romanciers bien doués, ayant, comme M. Ernest Daudet, la
vigueur et l'emportement, comme M. Adolphe Belot, la passion, ou, comme
M. Le Senne, une psychologie très sûre, servie par une langue très
suffisante, se condamnent à des sujets de rencontre auxquels leur talent
ne les préparait point et qui rebutent leur analyse, quand ils ne
descendent pas, pour flatter des goûts pires, à l'étude de simples cas
pathologiques[172].

  [167] Cf. _Solange de Croix-Saint-Luc_, _Disparu_, _Mademoiselle
  de Bressier_, _Le fils de Coralie_, _La Marquise_, _Les Fils du
  siècle_, etc.

  [168] Cf. _Défroqué_, _Jean Malory_, _La baronne Almati_, _Gisèle
  Rubens_, etc.

  [169] Voir, en plus des livres que M. Camille Le Senne écrivit en
  collaboration avec M. Edmond Texier (_La Dame du lac_, _Le
  Mariage de Rosette_, _Les Idées du docteur Simpson_, etc.), _En
  Commandite_ et _Louise Mengal_. Ce dernier livre met en scène un
  peintre homme du monde de l'avenue de Villiers. C'est un des
  sujets les plus fréquemment traités par nos romanciers.

  [170] Cf. _Les Cravates blanches_, _Le Chantage_, _Courtisane_,
  _La bouche de Mme X..._, _Mademoiselle Giraud ma femme_,
  _Alphonsine, Hélène et Mathilde_, etc., etc.

  [171] Cf. le _Roman naturaliste_ (Art.: _Le Reportage dans le
  roman_).

  [172] Ainsi _Mademoiselle Giraud, ma femme_.

MARIO UCHARD.--C'est là, du reste, un courant. Que si notre littérature
a des excès, ce n'est point de pudeur. Nos pères souffraient de la
métaphore; nous souffrons du mot propre. Je ne dis point cela pour M.
Mario Uchard; mais enfin il est bien certain que M. Mario Uchard
lui-même ne s'est point toujours tenu dans les limites d'une saine et
étroite morale et que ce ne sont point des livres à mettre aux mains des
jeunes filles que _Mon oncle Barbassou_ et _Inès Parker_. Par exemple,
il n'y a rien à dire à _Mademoiselle Blaisot_, non plus qu'à _Joconde
Berthier_. M. Uchard n'a peut-être point une imagination très puissante;
mais je lui reconnaîtrai bien volontiers ce qu'on lui reconnaît
ordinairement, du bon sens, de la verve, un esprit un peu gros, amusant
tout de même, l'art de narrer des choses simples en une langue aisée.

FRANCISQUE SARCEY.--Portez les qualités précédentes au degré éminent
qu'elles atteignent chez M. Sarcey, vous aurez, je pense, la
caractéristique de son talent. On le connaît assez peu pour romancier;
le feuilletoniste, chez lui, a eu tôt fait d'accaparer toute
l'attention. Avez-vous entendu parler d'_Etienne Moret_, du _Piano de
Jeanne_, de _Deux amis_, de _Qui perd gagne_? Pourtant, il y a quelque
vingt années, et quand le feuilletoniste n'était qu'en bouton, _Le piano
de Jeanne_ et _Qui perd gagne_ récréèrent fort nos parents. Ils
pourraient encore délasser les fils. Ils furent publiés dans le _Journal
illustré_, où ils eurent le succès que méritait cette langue alerte,
franche, bien sonnante, une imagination toujours prudente, un tour
heureux dans l'agencement du drame et la présentation des personnages.
L'auteur a lu Balzac; il s'en souvient quelquefois. Son Valdreck est un
peu lui-même cousin du bon Pons; dans les _Deux amis_, il figure un
Rastignac de province qui est une caricature toute parlante. Son
_Etienne Moret_ doit être mis à part: c'est une étude très sérieuse,
attristée souvent, de la vie universitaire. Je voudrais qu'on dédaignât
moins ces jolies œuvres, vives, vraies, intéressantes, et je voudrais
que mes contemporains se persuadassent qu'il y a plus de courage et
d'originalité qu'on ne croit à être, en prose comme en vers, un homme de
bon sens.

FRANÇOIS COPPÉE.--Ecoutez l'histoire d'Henriette Perrin et d'Armand
Bernard: Henriette Perrin était couturière; Armand Bernard était
étudiant. Ils se rencontrèrent une après-dînée de dimanche devant
l'hôpital Laënnec; ils marchèrent quelque temps côte à côte; il lui prit
le bras et elle ne sut pas résister. Ils dînèrent chez Lavenue; ils
firent leur promenade de noces sous les étoiles, serrés l'un contre
l'autre; puis il la reconduisit chez elle, et, «ce soir-là, Armand ne
rentra chez sa mère que bien après minuit». Henriette avait dix-neuf
ans; Armand en avait vingt. «Comme ils s'aimaient! Comme ils s'aimaient
bien! Oh! certes, avec la joie et la folie de leurs jeunes sens, avec de
rapides voluptés de colombe. Mais si tendrement aussi!» Et des jours,
des semaines, des mois passèrent. Mme Bernard avait surpris le secret de
son fils et ne lui pardonnait pas. L'enfant fut atteint d'une fièvre
typhoïde; il mourut. Et Henriette aussi mourut[173]...--O poète, j'ai
vu des yeux chers qui pleuraient sur la destinée d'Henriette et
d'Armand. Quel charme avez-vous donc que cette vieille et éternelle
histoire revive avec vous dans sa fraîcheur et sa grâce premières? Bénie
soit la Muse! Par elle, et jusqu'en vos infidélités, vous restez
toujours notre poète, le poète des jeunes cœurs, des jeunes amours,
douces et brèves, l'enchanteur des mélancolies confuses de la vingtième
année...

  [173] Voir avec _Henriette_ les _Contes en prose_ de M. François
  Coppée.--Tout dernièrement (trop tard pour mon texte)
  l'_Illustration_ a publié de lui un nouveau roman. Le héros du
  livre, Amédée Violette, ne laisse pas que de présenter certains
  rapports d'esprit avec l'auteur. Monographie attachante, au
  demeurant, écrite dans cette jolie langue souple et dorée que
  vous connaissez bien, avec je ne sais quelle vague tristesse,
  comme un rappel de souvenirs, la gloire perdue, l'oubli qui
  vient.. Le livre s'appelle: _Toute la jeunesse_.

AMÉDÉE PIGEON.--Un poète encore, si délicat, si triste, comme souffrant,
qu'on connaît à peine et qu'il faudrait admirer. Le connaît-on beaucoup
plus pour romancier? Je ne crois pas. Mais ceux des hommes de mon âge
qui ont lu _Femme jalouse_, qui ont vécu avec le poète dans la tragique
intimité de Mme Fauvel et deviné un frère d'esprit dans la pâle et
douloureuse figure de son amant, ne sauraient oublier de sitôt cette
pénétrante analyse. M. Pigeon n'a rien publié depuis _Femme jalouse_.
J'ai peur qu'il ne renonce au roman. Il semble pourtant qu'une
observation aussi sûre que la sienne, une langue si déliée, devraient
trouver à s'exercer à l'aise dans ce libre domaine de l'analyse
psychologique.

Et voici d'autres écrivains, gens de talent, un peu mêlés, que je ne
puis, je crois, mieux cataloguer que dans les éclectiques: d'abord, M.
Edouard Cadol. Romancier honnête et d'une bonne humeur continue, on lui
doit entre autres livres de mérite, _Gilberte_, _La revanche d'une
honnête femme_, _Les parents riches_. La caractéristique de ses livres,
c'est qu'ils sont déjà tout découpés pour la scène;--M. Paul Perret (_Ni
fille, ni vierge_, _Sœur Sainte-Agnès_, _Le roi Margot_). Ses
affabulations sortent du domaine courant et présentent presque toujours
au dernier chapitre quelque péripétie inattendue[174];--Mme de
Peyrebrune (_Gatienne_, _Mlle de Trémor_, _Une séparation_, _Victoire la
Rouge_, _Les ensevelis_, etc.). «Mme de Peyrebrune est un esprit
vivant, dit M. Jules Lemaître, actif, curieux, infatigable, ouvert à
toutes les impressions.» Ses meilleurs romans sont un compromis entre le
roman romanesque et le roman d'observation;--M. Gustave Toudouze (_Le
ménage Botsec_, _Toinon_, _Le pompon vert_, _Fleur d'oranger_). M.
Toudouze est un romancier à thèses; du moins apporte-t-il à leur
développement un talent d'écrivain et une conscience d'analyste très
appréciables. J'ai déjà cité _Le pompon vert_ comme un de nos bons
recueils de nouvelles[175]; je citerai _Fleur d'oranger_ comme un roman
qui se lit et se discute et qui a sa marque d'originalité;--M. Albert
Cim (_Service de Nuit_, _Un coin de province_, _Institution de
demoiselles_). M. Cim s'entend à camper en pied des figures de
grotesques et de déclassés qui ne laissent pas que d'avoir leur
mérite;--M. Léon de Tinseau (_Ma cousine Pot-au-Feu_, _Montescourt_,
_Madame Villeféron jeune_, etc.). M. de Tinseau s'est cantonné dans la
province, qu'il a rendue çà et là d'une manière amusante et fine.
_Montescourt_ est la peinture d'une petite ville pendant la période
électorale; il est dommage que M. de Tinseau mêle des histoires
d'enlèvement à ces jolis croquis sans prétention;--M. Charles Foley
(_Risque-tout_, _La Course au mariage_, etc.). «Ce dernier livre, dit M.
Adolphe Brisson[176], est une étude, prise sur le vif, de ce monde
cosmopolite que tous les Parisiens ont plus ou moins coudoyé. A ses
qualités d'analyse et d'observation, il joint l'attrait d'une action
piquante et mouvementée»;--M. Léon Tyssandier (_La première passion_,
_La femme du préfet_). L'auteur a aussi collaboré au roman posthume de
Henri de Pène: _Demi-crimes_. Son roman de début, _La première passion_,
bien accueilli de la critique, accuse une langue originale, un
sentiment très vif des choses de l'amour et une très réelle connaissance
des dessous parisiens.--Enfin et pour être fidèle à ma conscience
d'annotateur, il me faudrait citer tout au moins ici, avec les romans et
nouvelles (quelques-unes sont exquises) de M. Philibert Audebrand[177],
_Provinciale_, par M. Gaston Bergeret, _Le cahier de Marcel_, par M.
Charles Baumont, _La Madone_, par M. Jacques Normand, _L'Impasse_ et
_L'Etoile_, par M. Marcel Sémezies, _Une comédienne_, par M. Henri
Baüer, _Le député Ronquerolles_, par M. H. Buffenoir, _Le pantalon de
Mme Desnoux_ (un livre très amusant, un peu tourné à la charge), par M.
Henri Bauclair, _La Comtesse Gendelettre_ (une étude de ville d'eaux,
très fouillée et très mordante), par M. Louis Tiercelin, _Madame
Caliban_ et _Bébelle_, par M. Alfred Bonsergent, _L'Ecuyère_ et _La
maréchale_, par M. Alain Beauquesne, _Le vice sentimental_, par M. Jules
Hoche, _Un cœur fêlé_, par M. Jules Vidal, _Une fille de Paris_ et
_Maître Dufresnoy_, par M. Gilbert Stenger, _Miracle_, par M. Victor
Meunier, _Yvon d'Or_ et _Monsieur de Joyeuse_, par M. L. Martin-Laya
(avec dédicace à Chambige), _La marquise de Rozel_, par M. Gustave
Vinot, _Une jeune fille_ (roman à thèse et à thèse bien soutenue), par
M. Saint-Maxent, _Le bonheur à trois_ (autre roman à thèse, lui, elle et
l'autre) par M. Armand Charpentier, _Peur de la vie_ (dont la morale
optimiste quand même est un peu cousine de celle de M. Cherbuliez), par
M. Richard, _L'assassin de Monsieur Le Doussat_, par M. Antoine
Mathivet, _Achille Robineau_ (monde de la bourse) par M. Yveling
Rambaud, _Un mariage parisien_, par M. de Beausire-Seyssel. Je prie
qu'on m'excuse d'arrêter ma nomenclature sur ce dernier nom; pour les
«manquants», il sera plus simple de se reporter au _Journal général de
la librairie_. Je dirai seulement quelques mots du cas de M. Georges
Ohnet[178].

  [174] Je note que Sainte-Beuve appréciait fort la «sensibilité»
  de M. Paul Perret. Cf. _Nouveaux lundis_, t. V (art. _Feuillet_).

  [175] Voir le chapitre I, p. 33.

  [176] On trouve en tête du livre une préface de M. Adolphe
  Brisson, où l'intelligent critique recherche et démêle les causes
  du pessimisme contemporain dans ses rapports avec la littérature.
  J'en détache la conclusion, qui me paraît trouver sa place ici:

  «La plupart des jeunes écrivains... repoussent violemment les
  traditions du roman d'hier. Ils répudient, avec une véhémence un
  peu ridicule, l'idéalisme de George Sand et la fantaisie de Dumas
  père. Ils ne veulent pas que le roman ressemble à une œuvre
  d'imagination. Ils n'admettent pas que l'écrivain puisse pétrir à
  son gré la réalité, inventer des caractères, interpréter la nature
  et l'embellir. Ils exigent qu'il la suive pas à pas. Entre leurs
  mains, le roman revêt un caractère purement psychologique;
  l'analyse y remplace l'invention; l'observation patiente des
  milieux y tient lieu des belles imaginations. En un mot, le roman
  n'est plus un écrit; c'est une étude, une copie désintéressée de
  la vie contemporaine. L'auteur dissèque avec amour l'âme, ou pour
  mieux dire, le tempérament de ses héros; il en démonte les
  ressorts cachés; il en fait vibrer les fibres secrètes; il le met
  à nu devant nous.

  «Cette anatomie morale n'est pas sans dangers. Celui qui procède à
  ces analyses s'y livre avec passion, et, par cela même, les pousse
  trop loin, au delà des limites raisonnables. Après avoir étudié
  les grands mouvements de l'âme humaine, il passe aux secondaires,
  puis aux plus petits. Une tendance secrète l'attire vers les
  exceptions physiologiques et psychologiques. Les monstres le
  tentent, l'intéressent; il aime mieux peindre les déviations de
  l'amour que l'amour lui-même; il se grise avec ses recherches. Il
  lui semble qu'il n'atteint jamais la vérité, qu'il ne fouille
  jamais assez profond, et la crainte qu'il a d'être banal et
  superficiel le conduit tout droit aux complexités bizarres. De là,
  cette psychologie affinée, maladive, étrangement subtile, qui
  s'étale dans les romans de M. Huysmans, et dans les derniers
  livres des Goncourt. Enfin, pour exprimer ces sensations
  anormales, ces nuances infinies de la pensée et du sentiment, les
  mots usuels ne suffisent plus. On en invente; on crée ces
  épithètes extraordinaires, ces verbes macabres, ces mots
  surprenants, qui ne participent pas plus du français que du
  chinois et qui font de certains livres modernes une énigme
  prétentieuse et puérile.»

  [177] Cf. _Les Mariages d'aujourd'hui_, _Petits mémoires d'une
  stalle d'orchestre_, _Les fredaines de Jean de Cérilly_, _La
  Pivardière le bigame_, etc.

  [178] Cf. _Serge Panine_, _Les Dames de Croix-Mort_, _Le Maître
  de Forges_, _La grande Marnière_, _Noir et Rose_, _Volonté_, etc.

Salué à ses débuts comme un des maîtres du roman et du théâtre
contemporains, en possession d'un succès dépassant toute prévision, M.
Georges Ohnet, qui n'attendait plus qu'un fauteuil à l'Académie, s'est
vu tout d'un coup dépouillé de son auréole et jeté bas de son piédestal
par la main vigoureuse de M. Jules Lemaître. Dieu sait le revirement
qui suivit cette exécution! Ce fut un _tolle_ dans toute la critique;
point de roquet de lettres qui ne crut à honneur d'aboyer aux chausses
du malheureux romancier; s'il vit encore, c'est en vérité qu'il a la
peau dure. Et pourtant, réfléchissez: que les succès de M. Georges
Ohnet, ses prétentions à la maîtrise, une morgue à l'avenant, aient fini
par agacer quelques-uns, je le conçois. Il serait aussi ridicule de
prendre M. Ohnet pour un grand écrivain qu'il est ridicule, je pense, de
lui dénier toute espèce de talent. Sa syntaxe et son style sont
médiocres, soit! Mais croyez-vous, tout bien réfléchi, qu'il écrive plus
mal que vingt autres de nos contemporains, M. Delpit, par exemple, ou M.
Jules Mary, dont vous tenez les œuvres en une certaine estime? Et
quand M. Jules Mary écrit cette phrase: «On eût dit que l'occupation des
Flandres par les Espagnols, mêlant le sang des deux races, revivait tout
à coup en lui par-dessus les générations», s'exprime-t-il beaucoup mieux
que M. Georges Ohnet? Et quand M. Delpit parle des nuages «noirs comme
de l'encre», des barques qui rentrent «pareilles à des mouettes
frileuses», et de l'amour qui naît de la haine «comme un lys d'un
fumier», ces métaphores sont-elles beaucoup plus neuves que celles de M.
Georges Ohnet? Et quand M. Emile Blavet, dont M. Jules Lemaître se plaît
à reconnaître, avec une grande raison d'ailleurs, l'entrain, la vie, le
parisianisme, dit couramment «la horde misère», sa syntaxe est-elle
enfin si supérieure à celle de M. Georges Ohnet? Mais notez bien que
les trois quarts de nos écrivains n'ont jamais pu conjuguer le verbe
«poindre», ni connu le genre du substantif «effluve», ni su distinguer
un pluriel dans la préposition «ès». Et vous irez faire un grief mortel
à M. Georges Ohnet de ce que vous pardonnez si aisément à ses confrères!
Soyons justes. Si M. Ohnet s'est emparé du public et s'il le tient
toujours, c'est qu'il a les deux qualités qui décident habituellement de
ces sortes de succès: ses livres sont charpentés de main d'ouvrier et il
apporte une réelle puissance au développement des lieux communs
dramatiques de l'amour. Le public n'en demande pas davantage. Et après
tout, sont-ce là des qualités qu'il faille tant dédaigner? Je ne suis
pas sûr que si les romans de M. Ohnet étaient écrits en slave, que
l'action se passât à Saint-Pétersbourg ou à Nijni-Novogorod, et qu'enfin
M. Georges Ohnet s'appelât d'un nom en _off_, en _eff_ ou en _ki_,
beaucoup de ceux qui le raillent ne lui découvrissent tout de suite du
génie.



CHAPITRE X

ROMANCIERS DIVERS



CHAPITRE X

ROMANCIERS DIVERS

    (LE ROMAN DE VOYAGE; LE ROMAN SCIENTIFIQUE; LE ROMAN PRÉDICANT;
    LE ROMAN-FEUILLETON)

  _Henri Gréville.--Michel Delines.--Léopold de Sacher-Masoch.--Léon
    Sichler.--Ary Ecilaw.--Hector France.--Th. Bentzon.--F. de
    Jupilles.--Lucien Biart.--Louis Jacolliot.--Louis
    Boussenard.--Victor Tissot.--Xavier Marmier._

  _Jules Verne.--A. de Lamothe.--André Laurie.--Jean Macé.--Eugène
    Parès._

  _Mme Zénaïde Fleuriot.--Mme Mathilde Bourdon.--Mme Nelly
    Lieutier.--Mme Marie Guerrier de Haupt.--Mme Maryan.--Mme
    Marie Maréchal.--Jean Grange.--Aimé Giron.--M. du Campfranc._

  _Pierre Ninous.--Charles Buet.--Jules Mary.--Pierre Zaccone.--Tony
    Révillon.--Adolphe d'Ennery._


Il s'est créé, en ces dernières années,--et par l'éveil d'une curiosité
que nos pères ne connurent point et qui fait de ce siècle le plus
impersonnel de nos siècles littéraires,--tout un genre nouveau qu'on
pourrait cataloguer sous le nom de _roman de voyage_, la prétention de
ceux qui cultivent le genre étant tout autant d'enseigner que
d'intéresser. Ainsi les romans slaves de Mme Henri Gréville[179], de M.
Michel Delines[180], de M. de Sacher Masoch[181], de M. Léon
Sichler[182], de M. Ary Ecilaw[183]; les romans anglo-saxons de M.
Hector France[184], de M. Bentzon[185], de M. de Jupilles[186], de M.
Max O'Rell[187]; les romans mexicains de M. Lucien Biart[188]; les
romans africains de M. Jacolliot[189] et de M. Louis Boussenard[190];
les romans prussiens, bavarois, saxons, etc., de M. Victor Tissot[191];
les romans canadiens et spitzbergeois de M. Xavier Marmier[192]; les
romans iraniens de Mme Judith Gautier[193]. Ce n'est point là une
littérature si dédaignable, et il faut tout au moins tirer hors de pair
M. Marmier, M. Lucien Biart et Mme Henri Gréville, pour les peintures
qu'ils nous ont faites des mœurs et coutumes de leurs pays d'élection.
Le succès de Mme Gréville a baissé, sans doute, à mesure que les Russes,
qu'elle avait plus que tout autre contribué à nous faire connaître, nous
sont devenus plus directement familiers,--et, à vrai dire, des
réputations plus éclatantes auraient pâli devant la révélation d'un
Tolstoï et d'un Dostowieski.--Mais pour M. Lucien Biart et M. Xavier
Marmier, bénéficiant de l'ignorance où nous sommes encore de la
littérature des habitants d'Arispe et de la Nouvelle-Frieslande, il n'y
a aucun danger à affirmer avec un critique disparu, M. Marius Topin, que
leurs œuvres appartiennent si bien aux pays décrits par eux qu'ils
semblent traduits de la langue même de ces pays.

  [179] Cf. _Le comte Xavier_, _Nouvelles russes_, _Un Violon
  russe_, _Angèle_, _Cléopâtre_, _Claire fontaine_, _L'Amie_, etc.

  [180] Cf. _La Chasse aux juifs_. M. Delines est un des
  traducteurs attitrés des romans russes (traduct. de Tolstoï et de
  Tchédrine).

  [181] Voir surtout ses _Contes juifs_. M. de Sacher-Masoch,
  petit-russien de naissance, est originaire de Lemberg. Son cas
  présente quelques rapports avec celui de Tourguenieff, qui
  écrivit comme lui dans sa langue natale et en français. On admire
  fort, à l'étranger, son _Kaunitz_, son _Dernier roi des magyars_
  et _Le fils de Caïn_.

  [182] Voir ses _Contes russes_. M. Sichler a écrit une _Histoire
  de la littérature russe_ qui a quelque mérite dans sa partie
  mythique et légendaire.

  [183] Un pseudonyme qui cache je ne sais qui, mais point un
  français, à coup sûr. Gauchement écrits, les romans d'Ary Ecilaw
  (_Roland_, _Une altesse impériale_, etc.), fourmillent, dit-on,
  de révélations sur les cours du nord.

  [184] Voir la série des _Va-nu-pieds de Londres_.

  [185] Cf. _Le Retour_, _Tête folle_, etc. Au reste, M. Bentzon
  est surtout connu pour ses études et traductions.

  [186] Cf. _La moderne Babylone_, _Jacques Bonhomme chez John
  Bull_, _Au pays des brouillards_, etc.

  [187] Cf. _Jonathan et son continent_, _John Bull et son île_,
  etc.

  [188] Cf. _Les Clientes du docteur Bernagus_, _Laborde et Cie_,
  _L'Eau dormante_, etc.

  [189] Cf. _L'Homme des déserts_, _Les Mangeurs de feu_, etc.

  [190] Cf. _Le tour du monde d'un gamin de Paris_ (série), _Les
  Mystères de la Guyane_, etc.

  [191] Cf. _L'Allemagne amoureuse_, _Histoires militaires_, _La
  Vie viennoise_, etc.

  [192] Cf. _Les Mémoires d'un orphelin_, _Les Fiancés du
  Spitzberg_, _Les Ames en peine_, _Le Roman d'un héritier_,
  _Hélène et Suzanne_, etc.

  [193] Voir chap. VIII (_Les Romantiques_). Ajoutez à la liste des
  livres cités dans la notice _Iskender_ (roman persan), d'une
  grande vie, d'un beau souffle.

A côté du roman de voyage (et se confondant souvent avec lui) nous
placerons le roman scientifique, dont M. Jules Verne[194] est à cette
heure le représentant le mieux accrédité. J'estime qu'il serait
parfaitement oiseux de se poser au sujet de M. Jules Verne l'éternelle
question: «M. Jules Verne a-t-il fait entrer la science dans le cadre du
roman ou a-t-il introduit le roman dans le domaine austère de la
science?» Ce qu'il faut reconnaître à M. Jules Verne, c'est son entrain,
sa facilité et sa fécondité; il a su, le premier en France, utiliser le
merveilleux scientifique, et c'est là surtout ce qui a décidé de son
énorme succès. Après lui, je citerai M. de Lamothe[195], qui ne fait
souvent, au reste, que le copier; M. André Laurie (Paschal Grousset),
dans ses études sur _La vie de collège aux Etats-Unis, en Angleterre, en
Allemagne_, etc.; M. Jean Macé[196]; M. Eugène Parès[197]; et en général
les auteurs du _Magasin d'éducation et de récréation_, de la
_Bibliothèque rose_, du _Journal de la jeunesse_ et de l'_Ouvrier_.

Joignons-leur, si vous voulez, et puisque aussi bien ils combattent côte
à côte dans les mêmes revues, le bataillon des romanciers prédicants,
Mmes Zénaïde Fleuriot[198], Mathilde Bourdon[199], Nelly Lieutier[200],
Marie Guerrier de Haulpt[201], Maryan[202], Marie Maréchal[203]; MM.
Jean Grange[204], Aimé Giron[205], M. du Campfranc[206], etc. C'est un
genre où ont brillé jadis Mmes Caro et Craven, mais qui n'a poussé ses
vraies fleurs qu'à l'étranger, avec la _Fabiola_ du cardinal Wisemann et
le _Vicaire de Wackefield_ de ce bon et ennuyeux Goldsmith.

  [194] Cf. _Vingt mille lieues sous les mers_, _Les Enfants du
  capitaine Grant_, _L'Ile mystérieuse_, _Cinq semaines en ballon_,
  _Michel Strogoff_, _Aventures de trois Russes et de trois
  Anglais_, _Le tour du monde en 80 jours_, _Nord contre Sud_, etc.
  Jules Verne est plus qu'en puissance déjà dans Edgar Poë. Il ne
  lui a pris que son merveilleux scientifique. Le reste de son
  héritage, le macabre, l'humour à vif, vous le retrouverez dans
  Villiers de l'Isle-Adam, par exemple.

  [195] Cf. _Les Secrets de l'Océan_, _Le capitaine Ferragus_,
  _Flora chez les nains_, _Quinze mois dans la lune_, etc. C'est du
  Jules Verne arrangé et pas au mieux. M. de Lamothe eut à répondre
  autrefois de ces imitations un peu bien directes.

  [196] Cf. _Histoire d'une bouchée de pain_, _Les Serviteurs de
  l'estomac_, _Les contes du Petit-Château_, etc.

  [197] Cf. _Le Palais de marbre_, _La Vengeance du bonze_, _La
  fille du Boer_, etc. Cette littérature enfantine a, du reste,
  beaucoup baissé. On y chercherait en vain les pendants à _la
  Roche aux mouettes_, à _Romain Kalbris_, à _Maroussia_, à
  _Jean-Paul Choppard_, au _Prince Coqueluche_, ces chefs-d'œuvre
  d'antan.

  [198] Cf. _Aigle et Colombe_, _Les Pieds d'argile_, _Bigarette_,
  _Le clan des Pentom_, _Les Rosaëc_, _Désertion_, etc.

  [199] Cf. _Les Laferté_, _Jacqueline_, _Denise_, _L'Ange du
  sommeil_, etc.

  [200] Cf. _Jean le boiteux_, _Visites à grand'mère_, _La Fille de
  l'aveugle_, etc.

  [201] On se reportera, sur Mme Guerrier de Haulpt, à l'article
  que j'ai déjà cité de M. Paul Bourget, sur le roman piétiste et
  le roman naturaliste (_Revue des deux mondes_, 1873). Voir de Mme
  de Haulpt _Le Roman d'un athée_, _Le Trésor de Kermerel_, _La
  Clef des champs_, etc.

  [202] Cf. _Une dette d'honneur_, _En Poitou_, _La Faute du père_,
  _Petite reine_, etc.

  [203] Cf. _Marcelle Dayre_, _Sabine de Rivas_, _Aventures de
  Jean-Paul Riquet_, etc.

  [204] Cf. _Les Souvenirs d'un enfant de chœur_, _Les Récits du
  commissaire_, _Les athées du Pont-aux-Choux_, etc.

  [205] Cf. _Maître Bernillon_, _La Béate_, _Un mariage difficile_,
  _Chez l'oncle Aristide_, etc.

  [206] Cf. _Yves Trévirec_, _La Mission de Marguerite_, _Edith_,
  etc.

Ces divers genres échappent déjà par certains côtés à la littérature;
j'ai bien peur que le roman-feuilleton n'y échappe par tous les côtés à
la fois. Quel rapport, je vous prie, entre un écrivain et M. Pierre
Ninous[207]? La clientèle des feuilletonistes, ce n'est même plus ce
public moyen, vaguement teinté de notions littéraires, des romans de M.
Delpit et de M. Georges Ohnet; c'est la grande masse lisante et
ruminante, et pour satisfaire cette clientèle qu'il connaît bien, le
journal exigera à l'avance de ses feuilletonistes qu'ils renoncent à
toute délicatesse de style et d'idée, qu'ils échauffent la bête et la
tiennent sur son appétit jusqu'au bout par les mystérieux points
d'interrogation de la cinquième colonne. Qu'y faire? Ce sont des
exceptions fort honorables, sans doute, que M. Charles Buet[208], M.
Jules Mary[209], M. Pierre Zaccone[210], M. Tony Révillon[211], M.
Adolphe d'Ennery[212] et deux ou trois autres[213]. Mais ce sont des
exceptions, et le genre n'en est pas moins condamné, non point tant
comme inconciliable avec une saine littérature (voyez Paul Féval), qu'à
cause des exigences du journalisme contemporain.

  [207] Je prends M. Ninous au hasard. Mais j'aurais pu tout aussi
  bien nommer cinquante autres.

  [208] Cf. _Aubanon Cinq-liards_, _Les Chevaliers de la
  Croix-Blanche_, _Le Crime de Maltaverne_, _Les Rois du Pays
  d'or_, _L'Honneur du Nom_, etc., etc. Tous ces romans ont une
  réelle tenue littéraire; l'auteur est peut-être, à présent, notre
  meilleur romancier picaresque.

  [209] Cf. _Le Panné_, _Le Wagon 303_, _Les Vaincus de la vie_,
  _L'Aventure d'une fille_, etc.

  [210] Cf. _Les Nuits du boulevard_, _Le Fer rouge_, _L'Enfant du
  Pavé_, _Les Drames du demi-monde_, _La duchesse d'Alvarès_, et
  quelques nouvelles vraiment exquises (_Le Trombone de Salzbach_,
  par exemple). Mais c'est surtout à l'imagination que M. Zaccone a
  dû le succès très mérité de ses livres.

  [211] Cf. _Le marquis de Saint-Luc_, _La Bataille de la bourse_,
  _Le Faubourg Saint-Antoine_, etc.

  [212] Cf. _Martyre_, _Les Deux orphelines_, _Les Remords d'un
  ange_, etc.

  [213] Tels que M. Paul Saunière (_Le beau Sylvain_, _Le Chevalier
  Tempête_, _Flamberge_, etc.), M. Elie Berthet (_Un mariage
  secret_, _Mère et fille_, _Le Château de Montbrun_, etc.),
  Charles Valois (_Le docteur André_), Eugène Moret (_La petite
  Kate_), etc., etc.



CONCLUSION



CONCLUSION


Comme on l'a pu voir par ces notes, le roman contemporain, qui, il y a
dix ans, allait tout au réalisme, hésite maintenant entre le réalisme et
l'idéalisme. A dire vrai, c'est moins les romanciers que le public qui
décideront lequel des deux doit l'emporter sur l'autre. Quand le public
est à bout d'une veine, disait Sainte-Beuve, il aime à en changer et il
adopte vite les auteurs à qui il est redevable d'une série de sensations
nouvelles. Ainsi une formule peut être un moment victorieuse; sa
victoire ne durera jamais bien longtemps[214].

  [214]--«Les goûts sur les livres changent de mode chez les
  Français comme les habits. Les longs romans pleins de paroles et
  d'aventures fabuleuses, vides des choses qui doivent rester dans
  l'esprit du lecteur et y faire fruit, étaient en vogue dans le
  temps que les chapeaux pointus étaient trouvés beaux. On s'est
  lassé presque en même temps des uns et des autres, et les petites
  histoires ornées des agréments que la vérité peut souffrir ont
  pris leur place et se sont trouvées plus propres au génie
  français, qui est impatient de voir en deux heures le dénouement
  et la fin de ce qu'il commence à lire.»--De qui ces lignes? D'un
  certain Le Noble, auteur d'_Ildegerte, reyne de Norwège_, ou
  _L'amour magnanime_, nouvelle historique, publiée en 1646, et
  précédée d'un à-qui-lit dont je les ai extraites.

Le réalisme a eu d'abord sa raison d'être; ses excès commencent à
inquiéter le public qui se reprend peu à peu à une renaissance de
l'idéalisme. L'heure est encore indécise, semblable à ces heures
troubles du crépuscule, où de larges nappes d'ombre et de lumière se
disputent l'étendue. Elle n'en est que plus favorable pour embrasser le
mouvement contemporain dans sa complexité. Le réalisme a produit et
produit encore de belles œuvres; l'idéalisme régénéré n'a rien à envier
à son rival, et la psychologie de M. Bourget vaut à tout prendre
l'impressionnisme de M. de Goncourt. Mais on peut prévoir déjà, à de
certains signes avant-coureurs, que le temps du réalisme est passé: les
jeunes gens s'en écartent dès leurs débuts, ou ceux que leurs débuts y
avaient poussés d'abord font retraite. Les querelles d'écoles
recommencent, plus âpres et mieux armées, et c'est des idéalistes que
part cette fois l'offensive. Et voici que les maîtres eux-mêmes sont
pris d'inquiétude. M. Zola quitte chaque jour un peu de son dogmatisme;
si quelque manifeste, comme celui de _Marie Fougère_, vient tout à coup
à rompre la trêve, ce n'est plus lui qui monte sur le mûr et qui pousse
la triple clameur: l'Achille du réalisme est définitivement rentré sous
la tente.

Pourtant l'heure de l'idéalisme passera, comme va passer l'heure du
réalisme, et c'est la fortune de toutes les écoles que ce continuel
déclin et cette continuelle renaissance. Prétendre, comme le fit M.
Zola, au triomphe absolu, définitif et sans discussion, quelle chimère!
Dans la conclusion de son beau livre _Le réalisme et le naturalisme dans
la littérature et dans l'art_, M. David-Sauvageot, rappelant le mot
d'Ampère sur les épopées du moyen âge: «Toute combinaison de nationalité
dégage de la poésie», semble prévoir un temps où la pénétration
réciproque du génie français et du génie russe communiquerait une
nouvelle vie au réalisme des deux races. Nous emprunterions aux Russes
cette foi, cette émotion, cette pitié sincère pour les humbles, ce souci
passionné des hauts mystères qui rachète leur amour pour l'inconscient
et l'obscur; nous leur donnerions en retour nos habitudes de précision
et de méthode. «Ainsi l'art serait renouvelé à la fois par l'ardeur et
par la lumière.» C'est le rêve d'un noble esprit; j'ai peur que ce ne
soit jamais qu'un rêve. On a dit beaucoup de mal d'un de nos plus
illustres contemporains qui ramenait tout au tempérament. Sans doute,
c'est un facteur qui n'est point négligeable, et, comme il est vrai
qu'il y a des races plus réalistes ou plus idéalistes, il paraît vrai
aussi que le tempérament de l'écrivain balancera toujours les autres
influences. N'est-ce pas M. Paul Alexis qui raconte que dans sa toute
première enfance, M. Zola faisait le désespoir des siens par son
bégayement, et que le premier mot qu'on lui entendit prononcer avec
netteté, ce fut (j'en demande bien excuse) ce vocable gros de promesses:
cochon? L'anecdote a son intérêt; je n'en prétends point conclure au
néant de l'éducation et à la toute-puissance du tempérament; avouez
cependant qu'elle donne à songer et que ce n'est point là une enfance
comme on nous raconte de Platon et de Virgile. Mais je veux croire au
contraire à une certaine efficacité de l'éducation. Je reconnais que
l'éducation agit sur l'individu pour le fortifier ou le contrarier dans
la direction naturelle de son esprit: d'où, quelquefois, ces ruptures
d'équilibre, ces antinomies choquantes, qui accusent dans un même
écrivain les tendances les plus opposées; mais d'où aussi, dans notre
littérature, cette continuité, cette suite, ce long enchaînement des
œuvres et des hommes, qui lie l'une à l'autre les générations en
apparence les plus hostiles, Zola à Hugo, Hugo à Boileau, Boileau à
Ronsard. L'esprit a commencé par se soumettre au passé; il lui a
emprunté ses habitudes et sa méthode, quitte à rompre brusquement et à
s'inventer une formule nouvelle, mais non point si nouvelle qu'elle
n'ait gardé dans l'application quelque chose des formules antérieures.
L'éducation seule, une tradition sévère, patiente, reconnue et acceptée
de tous, a pu ce miracle de conciliation et d'union. Or, bien ou mal,
c'est un fait assuré que la tradition s'en va en littérature. J'ai
réussi à établir un peu d'ordre dans un livre comme celui-ci, qui
embrasse un cycle assez large; la chose eût été impossible, si je m'en
étais strictement tenu aux deux ou trois dernières années. Regardez avec
attention: dans le roman, dans la poésie, au théâtre, partout le
spectacle se ressemble. Il y a encore des maîtres, des écoles, des
systèmes, et personne pour les suivre. Où va-t-on? On s'interroge, on
cherche. Quoi? Nul ne sait au juste. Idéalistes et réalistes, tous vous
diront que les anciennes formules ont fait leur temps et qu'on n'en veut
plus. Mais cette belle entente crève en fumée, dès qu'il s'agit de
déterminer la formule nouvelle. Et les préfaces succèdent aux
manifestes, les théories aux poétiques. M. Prévost donne la réplique à
M. Champsaur, lequel dispute avec M. Thierry sans pouvoir tomber
d'accord avec M. de Brinn'gaubast. C'est le triomphe de
l'individualisme,--un vilain mot, sans doute, mais le seul propre à
caractériser cette fin de siècle turbulente et confuse, et dont l'avenir
déconcerte toute prévision.



TABLE DES MATIÈRES


    INTRODUCTION                            1

    I. Les Naturalistes                     3

    II. Les Impressionnistes               55

    III. Les Symbolistes                  105

    IV. Les Philosophes                   135

    V. Les Rustiques                      207

    VI. Les Mondains                      233

    VII. Les Nouvellistes                 253

    VIII. Les Romantiques                 269

    IX. Les Éclectiques                   303

    X. Romanciers divers                  335

    CONCLUSION                            349


ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les Romanciers d'Aujourd'hui" ***

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