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Title: Le Roman Comique du Chat Noir
Author: Montoya, Gabriel
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le Roman Comique du Chat Noir" ***

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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée. Les numéros des pages blanches n'ont pas
été repris.

Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine sont
marqués =ainsi=.



    LE ROMAN COMIQUE
    DU
    CHAT NOIR



OUVRAGES DU MÊME AUTEUR


  =Sur le Boul'mich.= (_Plaquette épuisée_).

  =Chansons naïves et perverses.= Chez OLLENDORF. (Nouvelle édition
    revue et augmentée) =3 fr. 50=


_POUR PARAITRE_

  Les Chansons Grises. Poèmes et Chansons.

  =On en peut mourir.= Roman.

  =Les Fièvres Galantes.= Vers.

  =Les Armes de la Femme.= Poèmes avec musique de E. MISSA. Chez
    COSTALLAT, 15, Chaussée d'Antin.

  =Suzon.= Comédie lyrique. (Représentée au Théâtre des Arts de
    Rouen.)


SAINT AMAND, CHER.--IMPRIMERIE BUSSIÈRE FRÈRES


[Illustration]



    GABRIEL MONTOYA

    LE
    ROMAN COMIQUE
    du
    Chat Noir

    _Avec une couverture illustrée_
    ET
    Un portrait-charge de l'auteur

    PAR
    LÉANDRE

    PARIS
    ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
    _26, rue Racine, 26_



   A
    MADAME RODOLPHE SALIS
    _En hommage respectueux, ce livre est dédié._

    G. M.



PRÉFACE


Au cours des quatre ou cinq dernières représentations que le Chat
Noir, ayant à sa tête le très verveux mais déjà très fatigué Rodolphe
Salis, donna pour ses adieux à Montmartre, j'eus le plaisir de
rencontrer mon cher confrère Edouard Conte, l'auteur apprécié des _Mal
Vus_.--Après m'avoir dit quel vide allait creuser la disparition du
moyen-ageux hostel de la rue Victor Massé, il m'entretint de la
tournée annoncée par la presse entière et qui, déjà préparée pour une
durée de trois mois dans le midi de la France, dans le Sud-Ouest et la
Bretagne, devait être continuée à l'étranger, notamment en Autriche et
en Russie. «Si les nécessités de la copie ne me tenaient pas à Paris
comme un forçat à sa chaîne, me dit-il, je voudrais vous accompagner
et j'ai la certitude que je ne perdrais pas mon temps. La tournée que
vous allez entreprendre n'est pas comme celles que tous les jours des
industriels du théâtre organisent en province avec deux ou trois bons
mélodrames de l'Ambigu coupés dans le goût du public et susceptibles,
de par leur structure incolore, d'être acclamés à Pezenas comme dans
le quartier du Temple.

«Ce que vous apporterez aux spectateurs dont je ne mets pas en doute
l'empressement à vous venir entendre, c'est l'expression évoluée d'un
état d'esprit qui serait presque, si j'ose dire, anti-théâtral. Les
pièces d'ombres qui constituent votre principal répertoire et qui
soulevèrent par le talent qu'on y déploya un enthousiasme encore
vivant, sont comme un défi jeté au théâtre à personnages. Il sera
intéressant de voir comment les divers publics auxquels vous les allez
soumettre apprécieront l'effort et jugeront le résultat.

«Pour vos chansons, le doute est plus permis encore: Vous y désertez,
du moins dans les meilleures, les seules qui valent qu'on en parle, le
style ordurier et commun du beuglant; leur succès que je souhaite de
tout cœur équivaut à la banqueroute du Café-Concert et je m'en
réjouis d'avance.

«Or, je n'ai rien dit encore des menus incidents qui ne sauront
manquer de surgir au cours de votre artistique balade. La présence de
Salis, cet enfant terrible, ce rapin verveux qui a recueilli
l'héritage de blague et de fantaisie laissé par Sapek, m'est un sûr
garant qu'il y aura pour vos rates de chansonniers impénitents des
heures de gaîté folle et d'ahurissants propos. Ne croyez-vous pas en
toute sincérité qu'un fantaisiste pourrait prendre en même temps qu'un
vif plaisir, quelque intérêt à noter au jour le jour, simplement et
sans emphase, les péripéties du voyage et les bons mots entendus ou
commis.

«--Certainement je le crois, mon cher Conte, et soyez assuré que votre
idée sera mise à profit. J'ai d'ailleurs, en un coin éloigné de
province, une cousine qui fut mon amie d'enfance et qui m'avait, au
cours d'une précédente tournée, demandé comme faveur spéciale un récit
détaillé de nos faits et gestes. En paresseux que j'ai toujours été,
je me suis dérobé jusqu'ici à l'accomplissement de ce devoir
épistolaire. Je vais tenter cette fois de détrôner de mon cœur la
chimère oisiveté, et, dame, s'il me semble après un temps qu'un
intérêt quelconque puisse résider en ces notes éparses, j'en serai
quitte pour prier ma dévouée cousine de me restituer mes proses.

«--Et vous serez tout heureux de leur trouver en les lisant un air de
nouveauté qui vous surprendra vous-même.

«--Et d'avoir fait un volume.

«--Vous l'avez dit.»

Voilà comment se trouva projeté le volume qu'on va lire. La mort
prématurée de Rodolphe Salis, en interrompant le voyage à travers la
France de la Compagnie du Chat Noir me fournit une conclusion à
laquelle j'étais loin de m'attendre lorsque j'écrivais mes premiers
feuillets.

Peut-être même sans cet événement ne me fussè-je pas décidé à publier
ces notes glanées au jour le jour avec un soin très relatif et un
insouci parfait des livresques traditions. Le hasard et l'actualité
toute puissante donnent à ces feuilles éparses l'intérêt d'un
document. Je n'ai donc pas le droit de dérober au public ce _Livre
d'Or du Chat Noir pendant les trois derniers mois de la vie de son
fondateur_, et je le dédie en hommage respectueux à Mme Rodolphe
Salis.

    GABRIEL MONTOYA.



LE

ROMAN COMIQUE DU CHAT NOIR



    Paris, le 5 janvier 1897.


C'est décidé, cousine, nous partons dans huit jours pour la tournée
dont le projet si longtemps caressé va voir enfin sa réalisation.
C'est la première fois que le Chat Noir quitte Montmartre en pleine
saison d'hiver. Tous les cabarets de la butte vont se réjouir et nous
sommes loin de pleurer; car si, dans notre itinéraire, figurent
quelques étapes où ni le froid ni les rafales de neige et de vent ne
nous seront épargnés, du moins apercevons-nous de loin par le petit
bout de la lorgnette l'oasis exquise, le paradis vers lequel
s'acheminent par ces temps rigoureux tous les gros bonnets de la
capitale; j'ai désigné le petit coin de terre qui a nom Monaco.

Salis, il en faut tout au moins convenir, a fait royalement les choses
avant de quitter son local de la rue Victor-Massé. Quinze jours à
peine avant son départ, il a organisé dans son théâtre, avec quels
frais, lui seul le sait, un spectacle d'ombres absolument renouvelé.
Une fois de plus, Henri Rivière, l'admirable évocateur, a pu donner
libre carrière à son prestigieux talent de coloriste visionnaire, et
c'est pour dix représentations tout au plus, avec la certitude absolue
de ne jamais couvrir les sommes dépensées, que les «Clairs de Lune»
ont vu le jour.

Sans vouloir infirmer en aucune façon le talent de Georges
Fragerolles, à la fois poète et compositeur de l'œuvre que je viens
de vous citer, il est bien évident que les _Clairs de Lune_ sont
uniquement un prétexte à belle peinture, à tableaux invraisemblables à
force de vérité. Le titre de pièce d'ombres, qui, jusqu'à présent, se
pouvait appliquer à presque toutes les manifestations de l'art
théâtral chatnoiresque, demeure insuffisant pour cette création
dernière, comme d'ailleurs pour _Héro et Léandre_ pour _Ailleurs_ et
pour _Sainte-Geneviève_. Par un labeur obstiné de dix ans, Rivière est
parvenu, en perfectionnant ses moyens, à inaugurer une note d'art qui
demeure son exclusive et inaliénable propriété. Chacun des effets si
curieux dont l'œil s'émerveille et qui, dans _Clairs de Lune_, se
suivent d'un tableau à l'autre, sans solution de continuité, repose
sur une découverte de l'auteur et je ne crois pas que Rivière ait à
redouter sur ce terrain la concurrence ou l'imitation.

Aussi n'est-ce pas sans quelques regrets que nous songeons, et quand
je dis nous, j'entends tous ceux que séduisit cet art si pittoresque,
à la disparition prochaine de cet exigu sanctuaire d'Art, le Chat Noir
actuel. Je sais bien que les raisons auxquelles Salis se voit forcé de
céder sont d'ordre purement matériel, que sa fin de bail en avril
prochain lui conseille de s'y prendre avec quelque avance pour
déménager et que son intention est de reconstituer un nouveau théâtre
dès son retour des voyages européens. Mais qui peut se porter garant
de l'avenir.

Donc nous partons, cousine, et tout d'abord pour une durée de deux
mois. Des négociations sont entamées pour les mois qui suivront et de
sérieux pourparlers engagés avec des impresarii pour l'Italie,
l'Allemagne et l'Autriche. Salis, qui ne doute de rien, ne désespère
pas de pouvoir pousser à Berlin, peut-être même en le propre palais
du Kaiser son cri célèbre de: Vive l'empereur! et pour ce barnum
extraordinaire cet exploit se chiffre par tout un pactole croulant
dans sa caisse au retour en France, comme pour le remercier de sa
patriotique bravade.

Malheureusement, la volonté seule chez lui demeure inébranlable et
vivace. Le corps est quelque peu ruiné et je me demande si les
fatigues qui ne sauraient manquer de suivre toutes ces pérégrinations
permettront à notre directeur de les prolonger au gré de son rêve et
de ses désirs audacieux.

Si nous exceptons la Principauté de Monaco, la ville de Nice et un
nombre très restreint de cités sans importance figurant sur notre
parcours, le Chat Noir s'est fait entendre au moins une fois dans tous
les centres notables qu'il va parcourir à nouveau. Mais ce n'est pas
une raison, bien au contraire, pour négliger d'y répandre à l'avance
le bruit de notre venue par mille échos alléchants et d'une tenue tout
au moins un peu fantaisiste. Aussi le bon vouloir de tous les
humoristes qui fréquentent la rue Victor-Massé se trouve déjà mis à
l'épreuve, et tant en vers qu'en prose, chacun contribue à la
rédaction de notes et notules, que nous ferons parvenir tout imprimés
aux importantes feuilles de province.

Puisque je vous ai promis, cousine, de vous tenir au courant de nos
faits et gestes durant les tournées qui vont suivre, laissez-moi vous
adresser tout d'abord une de ces notes qui ressemble furieusement à un
boniment de Salis hâtivement rimé. Malgré le macaronisme voulu de sa
rédaction elle ne laisse pas que d'être amusante et je crois qu'on y
découvrirait, en l'examinant d'un peu près, la griffe sympathique de
ce délicieux caricaturiste poète, Jules Depaquit, lequel n'est pas
tout à fait étranger au succès du journal _Le Rire_!


LE CHAT NOIR VIENT

    Province, de Paris noble et vaste banlieue,
    Ils ont fait pour te voir et kilomètre et lieue
    Dans les sombres wagons des durs chemins de fer.
    Récompense-les en, parce qu'ils ont souffert
    Des cahots incessants de la locomotive
    Que toujours, d'un bras fort, le fier chauffeur active.
    Voici les chansonniers, les Ombres, le Chat Noir
    Honoré des Princes et des Dieux. Que ce soir
    Le travailleur lassé des labeurs infertiles,
    Et l'oisif délaissant ses passe temps futiles
    Viennent se retremper aux rythmes des chansons
    Que versent, de Salis, les nombreux échansons.
    Voici venir Salis et sa noble cohorte.
    La joyeuse chanson n'est pas encore morte.

    Peuple, sache cela, car sous tes yeux charmés,
    Les âges révolus, les siècles périmés,
    Le Sphinx mystérieux, seul dans la nuit sans voile,
    Les Rois mages suivant la symbolique étoile,
    Antoine et Cléopâtre et tous les grands amants
    Qui, depuis le Déluge, échangent des serments,
    Et d'autres OEuvres dont légion est le nombre
    Et que Rivière qui tira l'Ombre de l'ombre
    Peignit et dessina si magistralement,
    La Mer, les Bois, les Caps, les Monts, le Firmament,
    Vont bientôt, évoqués par Georges Fragerolle
    Sur un air d'élégie ou bien de barcarolle,
    Défiler lentement et solennellement.
    Et puis c'est Montoya, le Poète charmant
    Qui va te moduler sur un air bel et tendre
    Que jamais on ne peut se fatiguer d'entendre
    La volupté de vivre et le miel du baiser
    Et tant d'autres, experts en l'art de nous griser,
    Gondoin tombant Félisque avec son Protocole,
    Ce Félix qu'on devrait renvoyer à l'école
    Apprendre le respect des Muses et de l'Art,
    Si véritablement il n'était un peu tard,
    Oble dont la voix est plus tendre que la brise
    Et qu'un public d'élite à juste titre prise.
    Expert en l'art subtil d'émouvoir, de charmer,
    De rendre court le temps qui vient nous consumer,
    Milot qui nous célèbre en un rythme sonore
    Les vertus des aïeux dont la France s'honore,
    Nobles vertus d'Hier dont demain est sevré
    Et dont Aujourd'hui n'est qu'un souvenir. C'est vrai!
    Clément Georges, Bonnaud, tour à tour ironiques,
    Abondants, gracieux, langoureux, sataniques,
    Des genres les plus fous des tons les plus divers,
    Mais tous égaux en grâce en le bel Art des Vers.
    La joyeuse chanson n'est pas encore morte.
    Voici venir Salis et sa noble cohorte!

Pour faire suite à cette annonce pleine d'alléchantes promesses, un
programme a été rédigé, lequel renferme, après une parade de quelques
lignes, l'énumération complète de tout le répertoire d'ombres,
imposant par le nombre autant que par la qualité, dont nous réservons
aux provinces l'extraordinaire déballage. Voici d'abord les pièces de
moindre importance dont le commentaire est confié à l'heureuse
initiative et à l'inépuisable faconde de Rodolphe Salis lui-même: _Le
Déluge_, pièce antidiluvienne de M. le Préfet; _L'Age d'or_, poème en
un acte de A. Willette; _Pierrot peintre_, pantomime en 7 tableaux de
Louis Morin; _La divine_, _Aventure de Cléo de Mérode_, poème belge de
Steinlen et Fernand Fau; _Plaisirs d'amour_, étude cruelle de G.
Delaw; _La nuit des Temps_, drame historique en 25 tableaux de Robida,
enfin _L'Epopée de Napoléon_, grande pièce militaire en 2 actes et 40
tableaux par Caran d'Ache; il me semble que voilà une assez aimable
collection. Eh! bien, j'ai gardé pour la bonne bouche les pièces dont
le poème et la musique écrits par des auteurs renommés seront
religieusement interprétés et fidèlement déclamés chaque soir au cours
de nos pérégrinations, à savoir: _Le Sphinx_, poème et musique de
Georges Fragerolle, dessins de Vignola; _Les Clairs de Lune_, poème et
musique du même, dessins de H. Rivière; _Le Rêve de Joël_, poème et
musique de Fragerolle, dessins de Métivet; _La marche à l'Étoile_,
poème et musique de G. Fragerolle, dessins de H. Rivière; _L'Honnête
Gendarme_, farce de Jean Richepin, dessins de L. Morin; _l'Enfant
prodigue_, parabole en 18 tableaux de G. Fragerolle, dessins de
Rivière; et Phryné et Ailleurs, deux chefs-d'œuvre de l'exquis poète
Donnay, mis en ombres par H. Rivière. Bien entendu, notre spectacle de
chaque soir ne comportera en outre des intermèdes abondants et variés
que quatre ou cinq pièces choisies parmi le richissime répertoire que
je vous viens d'énumérer.

Au verso du programme sur lequel s'étalent pompeusement ces
merveilles, Salis s'est plu à rédiger, avec l'aide de quelques amis au
nombre desquels je soupçonne vaguement Alphonse Allais, Gondezki,
Edmond Deschaumes, et Dominique Bonnaud, des biographies fantaisistes
de ses camarades de tournée.

Vous les trouverez ci-jointes et vous verrez de quelle folie verveuse
elles sont empreintes; je ne crois pas que le genre de littérature qui
fleurit depuis quelque temps et qu'on dénomme familièrement le genre
loufoque ait jamais atteint des sommets aussi paroxystiques; mais je
vous laisse juge.


D. BONNAUD

«Parisien, journaliste, boulevardier, spirite et officier de réserve.
Collabore à presque tous les grands journaux de la Capitale. Devenu
chansonnier, par la grâce de N.-S. Rodolphe Salis, gonfalonier de la
Butte. Ce fut au cours d'une chasse à l'éléphant, aux environs
d'Amsterdam que, sur le point d'être écrasé par un de ces redoutables
pachydermes, il fit vœu, s'il en échappait, d'obéir à toutes les
injonctions de son sauveur. Là-dessus, Rodolphe Salis ayant foudroyé
l'éléphant furieux en lui récitant à bout portant seize vers coniques
et explosifs de François Coppée, le seigneur de Chatnoirville intima à
«son» sauvé l'ordre de faire des chansons, ordre qui fut exécuté.

Adoré du public parisien, Bonnaud a les fréquentations les plus
éclectiques: déjeune chez le Père Didon, chez le duc de Luynes ou chez
l'anarchiste Zo d'Axa, indifféremment, et dîne au hasard chez M.
Méline, chez Yvette Guilbert ou chez le prince Roland Bonaparte, qu'il
accompagna dans un voyage économique. Converti au bouddhisme par M.
Guimet, s'est fait l'interprète des malheurs de l'Arménie, dans la
pièce de vers célèbre: _On vient d'empaler ma Sœur_.--A publié un
_Traité des couleurs complémentaires_, aujourd'hui en usage à
l'Institution des jeunes aveugles, et ses considérations sur l'_État
d'âme des culs-de-jatte décorés du mérite agricole_, qui resteront; a
fondé la _Banque des Prêts hypothécaires sur parole d'honneur_, qui
prospère de jour en jour.--Epoux morganatique d'une des filles du roi
de Siam, lequel n'a d'ailleurs, en fait de progéniture, que des
garçons.»



Jules MOY

Membre de plusieurs sociétés savantes et secrètes.


«A remué ciel et terre pour obtenir la croix de la Légion d'honneur,
sous le prétexte fallacieux qu'un de ses oncles incarnés d'Amérique,
avait donné des leçons de solfège dans un établissement de bains
sulfureux. Mais il échoua piteusement, malgré son accent anglais,
grâce aux intrigues du sire de Montjarret, le célèbre inventeur du
vaccin électoral.

Jules Moy, résigné, demanda alors les palmes académiques, mais il ne
réussit qu'à obtenir une médaille de sauvetage, en acceptant une place
de nègre sous le tunnel de Batignolles-Clichy-Odéon. Après avoir
fabriqué des eaux minérales naturelles, il épousa morganatiquement la
concierge de la maréchale Booth, qui, de retour des Indes portugaises,
avait prêché la religion salutiste dans le désert du Sahara, sur un
automobile alimenté par trois veilleuses baignant dans l'huile de
ricin rectifiée. Jules Moy divorça pour aller dans l'archipel des
Poulocondores diriger un orphéon de poules mélomanes. Il fut ensuite
successivement chef des chœurs dans une institution de sourds-muets,
professeur de monocycle au lycée des culs-de-jatte de l'île de la
Grande-Jatte, et répétiteur d'anglais dans le club espagnol des jeunes
japonaises séduites pour l'amélioration des laitages internationaux.»



G. OBLE


«Compositeur français, né à Poitiers. A l'âge de dix ans s'embarque
comme mousse, débarque à Taïti, devient rapidement le préféré de la
reine, charmée par son adorable voix; installe, grâce à un crédit
illimité fourni par la cassette de Sa Majesté, un Conservatoire noir,
y fait représenter les œuvres françaises. Empoisonné par un rival,
les médecins européens l'envoient en Russie, il devient chef des
chœurs des chevaliers-gardes. Epouse une parente du grand Khan de
Badjaerah, organise des concerts à Tiflis, part pour Chandernagor,
chasse le tigre pour se distraire, en tue 1,800 dans six mois. Est
nommé baronnet honoraire. Revient en Europe, devient professeur de
castagnettes du prince de Galles. Pris de nostalgie, débarque à
Montmartre, au _Chat Noir_. Auteur des _Museaux roses_, du _Cantique
bleu_, des _Bas violets_, du _Corset lilas_, de _Tes vrais Yeux_, _Tes
vrais Pieds_, _Ton vrai Billet de Chemin de Fer_, _Bon Dodo_, etc.»



MULDER


«Ancien officier de subsistances au Maroc, fut, en sa qualité de fils
adoptif du prince de Bulgarie, nommé sous-préfet honoraire à Thure
(Vienne).--Est né à Paris, de 1860 à 1863; dès l'âge de six mois, il
imitait tous les instruments à vent en usage dans son pays natal, ce
qui l'amenait, vers 1881, à construire un piano avec de vieilles
boîtes à sardines.--Massenet, en entendant le jeune virtuose, fut
tellement saisi d'admiration qu'il demanda pour lui, à M. Jules Grévy,
un premier prix de trombone avec le titre de professeur de
l'Elysée.--Un caprice d'artiste l'amène à Levallois-Perret, où il se
révèle pisciculteur acharné en élevant des soles dans son modeste
appartement pour l'aquarium de Passy. Son succès fut grand. Nommé
officier d'Académie, à la suite de plusieurs aventures qu'on peut lire
dans le 345e volume des œuvres de P. Delcourt, il entre au _Chat
Noir_ comme professeur de suisse de R. Salis, et est depuis peu le
chef d'orchestre du célèbre théâtre.--Termine un grand opéra
symphonique sur le tir concentrique des pièces de marine, qui
révolutionnera la musique.»



Jules GONDOIN


«Une mention toute particulière pour Jules Gondoin, l'un des hommes
les plus curieux que ce siècle a produits. Manifesta, dès son enfance,
un goût immodéré pour les biscuits de Reims et les vers de Lucain.
Ecrivit à six ans, sur le vers du poète latin, _Stat sonipes ac frena
ferox spumantia mandit_, une étude qui le fit immédiatement nommer
professeur de bicyclette au glacier des Bossons (3513 mètres),
Mont-Blanc. Passa de là comme inspecteur des canalisations littéraires
chez M. Victorien Sardou, qui voulut, au bout de quelque temps, le
faire recevoir à l'Académie française (de la Guadeloupe), où le
fauteuil anthume d'Alphonse Allais se trouvait vacant. Gondoin refusa
et vécut quelques années pauvre mais honnête en piquant des bottines.
Gagna en découvrant, le 16 octobre 1889, la muselière qui porte son
nom et grâce à laquelle les punaises sont devenues d'inoffensifs
polypèdes, une juste célébrité et la fortune. Entre temps passa son
bachot, sa licence ès-lettres et son agrégation. Erudit et modeste.
Chansonne avec un esprit tout de finesse et d'ironique acuité. Achève
une thèse sur l'_Epandage des Truismes et des Lieux-communs_ pour la
fertilisation des terrains vagues. Colonel de la Garde républicaine de
1890 à 1892 et titulaire du grade de Maréchal de camp dans l'armée
régulière de la République d'Andorre. Chevalier du Bain depuis 1894.
Fait comte par le Dey de Chandomayor à l'occasion de l'Exposition de
1889.»



MILO DE MEYER


«Né à Rochefort-sur-Mer. Tout jeune, il apprit à lire dans Pierre
Loti, en sculptant des coquillages où, sans cesse, il reproduisait le
portrait du prince de Sagan, son parrain.--Vers 1889, ennuyé de
toujours entendre parler de la Tour Eiffel, il part à pied pour le
Caucase, en montrant ses collections de coquillages et en imitant
Capoul. Surpris dans son harem par un émir de Tiflis, il se réfugie
dans un couvent où il apprend la langue chinoise; il revient à
Montmartre, suffisamment armé pour la vie et devenu, par le caprice
des choses, professeur d'équitation de Mlle Reichenberg, il se
convertit et devint un des lieutenants de la Maréchale Booth.--Depuis,
il entre au _Chat Noir_, où son nom est déjà gravé sur une plaque de
vieux sapin.--Il est l'auteur de _Tes vrais Genoux_, _Ta Chambre_, _la
Quenouille de Suresnes_, _la Main de Rose_, _le Baiser du Maire_,
etc.»



Gabriel MONTOYA


Un latin qui a conquis la Gaule. Artiste et poète, ce qui ne l'empêche
point d'avoir passé son doctorat en médecine et d'avoir inauguré en
chirurgie le système des «opérations chantées» qui rend inutile
l'emploi du chloroforme. A brisé son scalpel sur l'autel d'Erato et se
console dans l'intimité du grand sensitif Alphonse Daudet, de ses
espérances médicales abandonnées. Fut, tout jeune, le héros d'une
aventure singulière. Enlevé par une esquimaude, d'ailleurs fort
avenante et que tout Paris courait voir au Jardin d'Acclimatation, dut
vivre pendant seize ans de l'existence antarctique des Samoyèdes.
S'échappa du Groënland déguisé sous la peau d'un phoque et revint par
eau jusqu'au Pont des Arts, où son apparition inspira au regretté
Ernest Renan une de ses plus jolies phrases sur les excentricités des
animaux polaires.

Cisèle en Benvenuto les strophes qu'il lance ensuite aux étoiles d'une
voix exquise, troublante et qui, mieux encore que l'archet des
Tziganes, sait monter l'âme des duchesses au diapason des folies.
Partage, avec Paul Bourget, l'estime des milliardaires américaines
qui, tous les matins, l'invitent à venir faire au Bois une heure ou
deux _d'hippic and esthetic flirt_. Auteur du volume: _Chansons naïves
et perverses_, qui atteint son 650e mille (Ollendorf, 3 fr. 40
_franco_). Parmi ses œuvres les plus applaudies: _Tes Orteils_, _La
Croupe de la reine de Thulé_, _Ton Haleine_ (chanson parfumée), _Quand
elle prend son tub._ A fait en collaboration avec le célèbre maëstro
Mülder un opéra-comique, sur lequel s'est rué M. Carvalho. Couronné
par l'Académie pour ses _Etudes sur la Flore d'Asnières dans ses
rapports avec la Faune Kamtschadale_ (in-8º, Dupuy, éditeur). Possède
un stock de décorations qui donna un instant des idées de suicide à M.
Crojier, l'aimable directeur du protocole chat-noiresque. Au physique,
1 mètre 80, figure avenante, a gravé sur la cuisse droite le profil
d'Anatole France. Végétarien comme M. Francisque Sarcey, le paveur
ordinaire du rez-de-chaussée du _Temps_.»



    Troyes, le 16 janvier 1897.


A nous deux, petite cousine, et d'abord laissez-moi vous dire que si
j'ai consenti à ce caprice d'écrire tous les jours à votre usage mes
impressions de tournée, ce n'est point pour vous redire les mille et
un détails remâchés par les guides et les Bædeker. Ne vous attendez
point à de pompeuses descriptions de Cathédrales, de Théâtres et de
Musées. Je ne vous servirai sur la nappe des feuilles vierges que le
menu fretin des personnelles impressions et des incidents
particuliers, et j'ose croire que ce sera suffisant pour le régal de
votre mignonne bouche et pour la satisfaction de vos appétits
distingués.

Adonc, huit heures sonnaient ce matin au cadran de la gare de l'Est,
quand je fis avec mon fidèle Mülder (le compositeur que vous
connaissez) mon apparition dans le grand hall de la salle de départ.
Salis toujours impatient et nerveux, nous attendait escorté de æses
machinistes et de nos camarades de tournée que vous me saurez gré de
vous présenter au cours de ma correspondance, quand les événements m'y
sauront d'eux-mêmes inciter.

--Toujours en retard, vous deux?

--En retard, fis-je, aucunement, nous avons pour le moins vingt bonnes
minutes.

--C'est bon; et vos décorations?

--Nos décorations!...

--Il faut donc tout vous répéter. Vous ai-je pas dit cent fois que
vous ne devez jamais quitter Paris sans une provision de rubans et de
rosettes. C'est du meilleur effet dans les villes où nous passons et
quand nous faisons, après le café, notre partie de billard, tous les
retraités lorgnent d'un œil d'envie nos boutonnières polychromes en
se disant les uns aux autres: Très-distingués, ces messieurs du Chat
Noir, tous décorés...

Heureusement j'ai songé à cela comme à tout et tenez, fit-il,
choisissez dans le tas. D'une poche de son pardessus, il tirait une
poignée de décorations variées; Nicham-Iftikar, Christ de Portugal,
Rose du Brésil, Croix d'Isabelle, Ordre de Léopold, Mérite Agricole,
Palmes académiques et autres que nous passions à nos boutonnières avec
un sans-gêne qui eût donné la nausée à Wilson. Un jeune machiniste, un
rouquin du nom d'Allaire, qui n'a pas fait moins de six tournées,
hésitait à se parer d'un des rubans négligés par les décorés hâtifs!
Eh! bien, fit Salis, qu'attendez-vous? Appliquez-moi ces palmes à
votre boutonnière et si vous renaclez je vous colle d'office la
rosette de l'Instruction publique.

Ce mépris souverain que Salis affecte à l'endroit des hochets
officiels est un des côtés les plus amusants de son attitude
d'excentrique barnum. Quelque temps après le succès sans précédent de
l'_Epopée de Caran d'Ache_ et de la _Marche à l'Etoile_, de Rivière et
Fragerolles, Salis, hautement indigné que le gouvernement de son pays
ne lui décernât point la récompense que méritait à ses yeux la
fondation de son Académie Montmartroise, résolut de protester à sa
manière en s'octroyant tout seul à lui-même ce premier échelon dans
l'ordre décoratif, le ruban d'Officier d'Académie. Le succès de la
maison alla crescendo avec les œuvres successives qui eurent pour
titres: _La tentation de saint-Antoine_, _Phryné_, _Ailleurs_, _Héro
et Léandre_, _L'enfant Prodigue_, et Salis, désormais convaincu de
l'ingratitude profonde de ses contemporains, se gratifia de la rosette
de l'Instruction publique.

Poursuivant la logique en ses derniers retranchements il s'est
accordé, l'année dernière, le ruban de la Légion d'Honneur, et cette
décoration paraît si bien à sa place, sur la poitrine de ce lutteur,
Carnot d'un nouveau genre qui sut organiser et définitivement
installer _le Rire_ à Montmartre, que dernièrement un fervent de la
Butte soutenait avoir lu dans _l'Officiel_ la nomination de Salis à la
Légion d'Honneur.

Mais nous voilà, petite cousine, à quelques lieues de la tournée et
vous m'allez accuser de vagabondage et de digression; rassurez-vous,
la gare de Troyes nous ouvre ses portes et tout d'abord j'aperçois le
compositeur Mülder qui, les yeux ahuris, semble chercher du regard
quelque objet annoncé dont l'absence le déconcerte.

???

Et le prodigieux Hollandais de me répondre sans rire:

«Je cherche le cheval de bois.»

Un détail en passant: J'ignore si les habitants de la cité Troyenne
pratiquent le tub et la baignoire à domicile; mais j'ai été stupéfié
par l'invraisemblable indigence du seul et unique établissement
balnéaire de cette ville qui compte, s'il vous plaît, cinquante mille
habitants. La cabine où péniblement j'obtins la faveur d'un bain,
veuve de toute tapisserie ou papiers peints, laissait voir à nu des
briques rouges où d'abondants dépôts de salpêtre marquaient par de
blanches traînées la désuétude du lieu.

Pour la baignoire, j'eus conscience, malgré l'effort louable du garçon
pour la mettre en état sortable, qu'elle n'avait point servi depuis
des temps immémoriaux. Ma conviction, d'ailleurs, fut absolue, lorsque
m'étant insinué dans ce désastreux récipient, je constatai que le
fonds mal soudé se détachait lentement sous le poids de mon individu
et que le liquide s'épandait à flots pressés dans les espaces
circonvoisins. En quelques secondes, je fus à sec et j'aurais pu
continuer efficacement ma séance à côté de la baignoire, si, dans un
mouvement d'humeur facile à comprendre, je n'eusse préféré la fuite
immédiate et sans phrases.

Notre première représentation s'est écoulée sans encombre, au milieu
d'un public abondant, mais froid, dont les méninges se refusaient à
comprendre les paradoxes grandiloquents de Salis et les allusions,
voire les plus transparentes, aux événements parisiens de ces derniers
temps. C'est à croire que les Troyens actuels se désintéressent de
tout ce qui est postérieur à l'époque héroïque et qu'il suffit à
l'honneur de leur nom d'évoquer en nos mémoires par une fortuite
similitude, le souvenir des temps glorieux où le berger Phrygien
ravissait aux yeux éplorés de la Grèce:

    Celle dont la beauté magique et souveraine
    Évoquait le désir aux cœurs froids des vieillards...

Un incident nous a pourtant fort réjouis dans la coulisse.--Salis,
dont la curiosité ne s'arrête pas seulement au chiffre de la recette
(cette dernière étant le plus souvent très supérieure à la moyenne par
suite de l'incomparable prestige de la raison sociale Chat Noir),
Salis, dis-je, se complaît à juger sur le public la portée des œuvres
que ses camarades et lui soumettent à son appréciation. L'œil collé
dans l'interstice des portants ou dans les solutions de continuité que
présentent les toiles peintes (ayant subi du temps l'irréparable
outrage) il suit avec intérêt ces fluctuations révélatrices qui, mieux
encore que le silence ou l'applaudissement, donnent la mesure du
succès ou de la mésestime.--Or, cependant que les chansonniers
fantaisistes Dominique Bonnaud, Gondoin et Jules Moy, par
l'étourdissante variété de leurs productions et l'irrésistible
drôlerie de leurs voix et de leurs mimiques forçaient le rire du
glacial public Troyen, seule, une femme au visage lourd et bouffi
gardait, au premier rang de l'orchestre, veuf de musiciens, une
impassibilité déconcertante. En vain défilaient devant elle en un
grotesque panorama, l'armée du Salut, le concert chez Fathma, les
Engelures de l'Hippopotame et autres désopilantes facéties, nul
éphémère sillon ne venait un instant creuser les bouffissures de sa
joue, et la morne atonie de ses regards résistait aux plus héroïques
efforts des humoristes. Salis qui s'attachait à la suivre des yeux,
était profondément humilié, tant qu'enfin ne pouvant se résoudre à
cette défaite il envoya aux renseignements. Après une pénible enquête
nous fûmes tous édifiés. La spectatrice réfractaire était tout
simplement une paysanne Finlandaise, parente éloignée d'un musicien de
l'orchestre, que ce dernier, pour la distraire, avait accompagnée à la
représentation unique des Trouvères du Chat Noir: cette fille d'humeur
peu joviale se torturait vainement la cervelle pour entrevoir la cause
de tous les rires déchaînés autour d'elle et ce travail sourd
continuait encore à embrumer son pauvre visage abêti.

Voilà qui va démontrer à Salis la nécessité d'organiser une tournée
prochaine aux pays Hyperboréens.

Mais savez-vous, cousine, ma mie, qu'il est présentement minuit et que
force nous est d'attendre de pied ferme trois heures du matin pour
nous diriger vers Chalon-sur-Saône.

Qu'allons-nous faire, grands Dieux, pour tuer le temps d'ici là? Si
vous le voulez bien je vais clore mon écritoire et souffler du même
coup ma chandelle et ma verve.

Au revoir, aimable cousine, priez les Dieux tout puissants qu'ils me
donnent, pour les suivantes journées, l'énergie de vous narrer par le
menu comme je viens de le faire les incidents que je souhaite variés
et nombreux pour votre plaisir à les lire et pour ma joie à les
conter.



    Chalon-sur-Saône.


D'un commun accord, nous nous acheminons vers les deux ou trois
établissements nocturnes que des indigènes nous signalent comme lieux
de plaisir et tour à tour nous visitons les _Trois Étoiles_, _Le Veau
qui tette_ et _La Poule qui glousse_. Notre stoïcisme va jusqu'à
laisser s'abattre sur nous les huis mal graissés des sus-dits
beuglants, après l'audition plutôt pénible de quatre filles
efflanquées et d'un comique en habit bleu, lesquels en sont réduits au
répertoire antédiluvien de Libert et de Paula Brébion.

Quelques fils de famille représentant la haute vie et le Troyes des
premières se distinguent par leur discrète façon de laisser choir des
piles de petits sous dans les sébiles vert-de-grisées que ces dames,
avec des sourires engageants, viennent secouer à portée de leurs
mentons imberbes.

Nous quittons ces lieux enchanteurs et pédestrement nous nous mettons
en quête de la gare problématique où nous parvenons après, Dieu sait
quelles recherches laborieuses, les rues étant veuves de piétons
indicateurs. Là, c'est bien d'une autre. Le train qui nous doit
emporter stationne avec des airs de fourgon mortuaire sans lanternes
et sans signaux sur une voie lointaine où force nous est de l'aller
péniblement découvrir. L'unique wagon de secondes a été envahi par les
machinistes, lesquels, sitôt après la représentation, harassés et
moulus par le transport et le classement des pièces d'ombres se sont
rués comme des bienheureux sur les coussins hospitaliers. Et c'est un
indescriptible enchevêtrement de pieds parmi lesquels nous essayons de
nous faire un passage avec des protestations d'orteils écrasés et des
jurons de gens qu'on éveille mal à propos.

Puis on se calme, on se case, on finit par se tasser et le train au
départ n'emporte pour Châlon-sur-Saône qu'une vaste chambrée paisible
et somnolente que n'éveillent pas même les sifflements stridents des
convois rencontrés en route et les sursauts des roues au croisement
fortuit des aiguilles...

Châlon, 10 minutes d'arrêt. Midi sonne dès l'entrée en gare.
L'impression première est sympathique et le déjeuner que nous
engloutissons avec la faim canine que nous ont procurée dix heures de
sursaut et de trépidations nous met de bonne humeur et nous
ragaillardit. Rodolphe Salis entame avec son voisin de face à table
d'hôte une interminable discussion sur la valeur réelle des œuvres de
Voltaire. Occupé que je suis à me défaire d'une savoureuse assiettée
de goujons frits, et d'ailleurs séparé des deux ergoteurs par quelques
brassées de nappe blanche, je suis d'une oreille distraite les propos
engagés.

Des mots redondants m'arrivent toutefois, prononcés avec cette
intonation sarcastique dont il détient le secret, par Salis qui
s'échauffe en discourant. Son adversaire inondé des éclats d'un
vocabulaire inusité à table d'hôte, reçoit à bout portant les mots:
catachrèse, onomatopée, synechdoque et je le sens faiblir à mesure.

Vous voyez bien, s'écrie Salis triomphant, vous voyez bien, que
j'avais raison, et tirant de sa poche une vaste bouffarde qu'il
s'apprête à gorger de tabac, il terrasse son interlocuteur par cet
argument définitif: «Tenez, Monsieur, vous voyez cette pipe, elle me
vient de Voltaire en droite ligne par les femmes. Je la tiens d'une
petite nièce de Mme Duchâtelet laquelle l'avait une jour confisquée à
Voltaire par ordonnance du médecin.» Et cela dit sans sourciller il se
lève pour aller voir au Théâtre si la location marche bien.

Délicieux public que celui de Châlon; on se croirait à Montmartre tant
les bons mots se répercutent d'un bout à l'autre de la salle, tant la
mièvrerie sentimentale des refrains amoureux évoque sur toute les
bouches ce frisson d'intelligente sympathie si douce au cœur de
l'artiste. Et c'est une interminable série d'ovations et de rappels;
ces braves gens oublient parfaitement que nous les sommes venus voir
entre deux trains et que nos gorges fatiguées s'accommoderaient mieux
de quelque repos.--Un riche industriel que Salis rencontra en des
temps lointains sur je ne sais plus quel massif des Alpes, où tous
deux excursionnaient, lui fait parvenir un merveilleux bouquet de
violettes et de cyclamens.

Après l'avoir amoureusement aspiré et contemplé sous toutes ses faces,
Salis, profitant de la bonne humeur du public, le fait successivement
remettre en scène à chacun de nous de la part de Mlle Lucie Faure, et
cette scie d'un nouveau genre est chaque fois couronnée d'un plein
succès.

Pendant l'entr'acte on me remet une carte: le Docteur P...; en même
temps je vois venir à moi, les mains tendues, un de mes vieux
camarades de Lyon, visage rutilant, un peu chauve, déjà presque
bedonnant.

--Gageons, me dit-il, que tu ne me reconnais pas?

--Ne pas te reconnaître, allons donc! tiens, je vais préciser: n'as-tu
pas chanté _Les Stances de Flégier_ au Casino de Lyon en 188., dans la
même représentation organisée par l'association des Etudiants où se
jouait une revue, ma première, laquelle avait pour titre le _Surmenage
Intellectuel_.

--Parfait.

--Laisse-moi te confondre. N'as-tu pas terminé tes études médicales
l'année d'après en publiant une thèse sur l'_Origine équine du
Tétanos_.

--A merveille, mon cher.

--Es-tu convaincu, maintenant?

--Si je le suis?...

--Et qu'as-tu fait de cette jolie voix de ténor léger qui faisait avec
la mienne la joie des salles de dissection?

--Je la cultive toujours un peu, mais la médecine ne me laisse guère
de loisirs et j'ai d'ailleurs peu d'occasion de manifester
publiquement.

Ce n'est pas comme toi, veinard!

--Si on peut dire... mais laissons cela et allons boire un bock.

--J'ai mieux à t'offrir, cher confrère. Et puisque je retrouve un ami
si fidèle, c'est au Champagne que je le veux traiter.

--Tu vas me faire coucher à des heures invraisemblables, je te vois
venir.

--Non, mon vieux, mais je veux te faire entendre une de mes élèves.

--Tu enseignes donc la Médecine?

--Point du tout, le Chant.

Et voilà comment mon vieux camarade, le docteur P.... m'a entraîné
chez une sienne amie, avec laquelle, sans me faire grâce d'une portée,
il m'a chanté le très dramatique duo des Huguenots, lequel interprété
sans orchestre, dans le décor d'une chambre à coucher, ne laissait pas
que d'avoir une saveur très inédite.

Mais, vous semble-t-il pas, toute aimable cousine, que j'ai bien
mérité de vous en vous narrant, au lieu de m'aller coucher, notre
journée de Châlon-sur-Saône? Aussi, vais-je m'offrir la juste
récompense de mes fatigues entre les bras de L'ORFÈVRE, pour rééditer
une formule chère au défunt Président de la République d'Haïti, le
regretté général Hippolyte, lequel avait de sérieuses Humanités.



    Roanne 18...


Dans le train omnibus qui, lentement, nous entraîne vers
l'industrielle cité de Roanne, une grosse figure joviale et respirant
une bonne santé physique et morale se prend de sympathie pour nos
personnes et nous raconte avec force détails ses équipées de jeunesse.
Il nous dit la méfiance des filles dans la région que nous traversons
pour les étrangers et pour les messieurs de la Ville et comment, après
avoir, de longs mois durant, sollicité les faveurs de l'une d'elles,
il lui fallut attendre pour les obtenir que la jeune personne séduite
et amenée à Paris par son propre cousin se trouvât fortuitement sur
son passage en je ne sais quelle maison louche où la vertu n'était pas
de rigueur.

Six heures sonnent et parmi des flaques d'eau, sous la chute continue
de pénétrants flocons de neige, nous gagnons l'Hôtel du Nord qui nous
fut désigné la veille par quelque Chalonnais de bon conseil.
Hâtivement nous expédions le menu de la table d'hôte, cependant que
l'un de nous donne lecture des récentes décorations à Salis qui
l'écoute scrupuleusement et qui, par de spirituels et mordants
commentaires, approuve rarement, blâme presque toujours, la sanction
ministérielle. Et je dois reconnaître qu'il a raison le plus souvent.

Le théâtre de Roanne est d'une aimable architecture, élégant presque
en ses détails et flanqué d'un vaste foyer d'artistes inappréciable
pour la mise au point des premières répétitions et pour l'essai de la
voix au moment des entrées en scène. On sent que des volontés
intelligentes ont présidé à cette disposition et je gagerais fort que
le conseil municipal dont s'honore actuellement la ville de Roanne
serait bien incapable, si c'était à refaire, d'en construire un
semblable.

Une contestation très-violente surgit entre Salis et le personnel du
théâtre au sujet des places de faveur multiples dont le résultat
modifie, dans des conditions invraisemblables, la recette d'ailleurs
assurée par une publicité bi-hebdomadaire. Sous prétexte de socialisme
tous les membres du conseil municipal flanqué de leurs femmes et de
leurs enfants se sont insinués aux meilleures places.--D'innombrables
portes de sortie donnant sur les côtés de l'édifice et instituées par
une admirable prévoyance en cas d'incendie ont facilité la subreptice
introduction de ces messieurs, coutumiers du fait et munis de
l'indispensable passe-partout.

Il serait oiseux de vouloir décrire le formidable déchaînement de
colère auquel donne lieu chez Salis la découverte de la susdite
supercherie. Tour à tour il fait comparaître devant lui les
contrôleurs, membres de la commission des théâtres et en fin de
compte le maire lui-même qui, malgré la constatation du délit, refuse
de réduire en quelque façon le chiffre de la somme, d'ailleurs
exhorbitante, qu'il a fallu déposer avant de conclure la location de
la salle. Mal lui en prend car Salis ne perd pas une occasion
d'insinuer à son endroit, au beau milieu de ses boniments, mille
brocarts dont le récalcitrant édile se serait assurément passé. Il le
harcèle jusqu'au bout et le larde d'épigrammes acérées, gardant pour
lui la péroraison même de son remercîment au public et lui décochant
ce trait final: «Je tiens à vous faire remarquer, nobles seigneurs et
gentes dames, que j'exclus publiquement des remerciements que mes
camarades et moi vous prions d'accepter, le maire de la ville de
Roanne, mastroquet comme moi-même mais si différent de moi par son
absence d'éducation.»

--Retrouvé à Roanne un camarade de faculté, le docteur Bonnaud,
homonyme du spirituel chansonnier qui nous accompagne. Il m'avoue être
venu à notre spectacle uniquement pour s'assurer de ma parfaite
identité. Les journaux parisiens lui ont maintes fois apporté dans
leurs échos mondains mon vocable mêlé à ceux des innombrables poètes
chansonniers de la Butte, mais trompé par la lecture d'un article
nécrologique où ma mort avait été contée avec force détails vers 1892,
il s'est toujours demandé si j'étais bien le bruyant escholier
d'antan. Sa joie est grande à me retrouver aussi râblé, aussi trapu
après les cruelles atteintes de la violente maladie qui me faillit
enlever. Pour l'égayer je lui récite tour à tour les trois poésies que
je composai sur ce macabre sujet. La première, _L'auteur Posthume_,
fut publiée par le journal _Le Chat Noir_, en protestation contre le
bruit de ma mort, lequel accrédité par un entrefilet du _Temps_
s'était promptement répandu dans la province et avait fourni à
quelques chroniqueurs amis les lacrymatoires accents de plus d'une
oraison funèbre.

Vous voulez bien que je vous la dise, petite cousine, puisque le
numéro du _Chat Noir_ qui la contenait est assurément introuvable à
cette heure et que vous étiez, lorsqu'elle parut, bien que déjà
grandelette, de celles à qui l'on coupe encore le pain en tartines.


L'AUTEUR POSTHUME[1].

I

    _Le Temps_ ayant annoncé
    Que par suite des excès
    Un auteur sans grands succès
      Avait rendu l'âme,
    Mille journaux de partout
    D'Auteuil et de Montretout
    Redirent la chose itou,
      Mince de réclame.

II

    Aussitôt les créanciers,
    Gens impudents et grossiers
    Envoyèrent les huissiers
      Au défunt poète:
    Les parents, braves bourgeois,
    Très-respectueux des lois,
    Avec des pleurs dans la voix
      Payèrent la dette.

III

    Une femme très-crampon,
    Par lui, mère d'un poupon
    Dont il omit, le fripon,
      Les mois de nourrice,
    Le croyant mort s'arracha
    Trois cheveux par-ci par-là
    Puis enfin s'amouracha
      De quelque jocrisse.

IV

    Ses livres qui, jusque-là
    N'avaient pas eu grand éclat
    Et qui, sans nul tralala
      Moisissaient en caves,
    Se vendirent sans effort
    Et tout de suite au prix fort
    Voire même au poids de l'or
      Tels ceux de Descaves.

V

    Les théâtres de Paris
    Jusqu'alors pleins de mépris
    Pour le poète incompris
      Qui traînait sa plume,
    Jouèrent à qui mieux mieux
    Les drames jeunes ou vieux,
    Spirituels, ennuyeux,
      De l'_Auteur Posthume_.

VI

    Bref, quand on apprit un jour
    Que le joyeux troubadour
    Vivait frais comme un amour
      Non loin de Montmartre,
    On ne l'eût pas reconnu,
    Car au lieu d'être tout nu,
    Il avait, le parvenu,
      De vrais cols de martre.

  [1] _Extrait des Chansons Naïves et Perverses._--Ollendorf, 3 fr.
  50.

Les deux autres poésies que m'inspira l'annonce anticipée de ma mort
furent publiées dans le journal _La Plume_, sous ces deux titres:
_Vers d'un qui pensa mourir_ et _Vers d'un qui ne mourut point_. Elles
n'ont point l'allure badine de l'_Auteur Posthume_ que je viens de
vous transcrire et la première fut écrite, il m'en souvient, pendant
une des longues promenades que, sur l'ordre de la Faculté, je faisais
au bras de ma mère dans les prestigieuses allées de la _Promenade des
platanes_ à Perpignan. Je fus interrompu dans ma composition par des
quintes de toux qui m'arrachaient la poitrine et je crois qu'en lisant
quelque peu entre les lignes de ce douloureux sonnet il est aisé d'y
voir la trace d'une émotion sincère et fortement ressentie:

    Malade, malade, malade,
    Ce mot résonne comme un glas
    A mon oreille et je dis: las!
    Mon corps, quelle dégringolade.
    . . . . . . . . . . . . . . . .
    Plus ne trousserai de ballade.
    Bonsoir Hélène et Ménélas,
    Oh! mes jambes en échalas:
    C'est fini de la rigolade.
    . . . . . . . . . . . . . . . .
    C'est fini de nos baisers lents
    Arythmiques et violents,
    Suzon, qui fleurais la verveine;
    . . . . . . . . . . . . . . . .
    C'est fini d'eux, c'est fait de moi,
    Ah! pour mon âme quel émoi,
    Non, vraiment, je n'ai pas de veine!

La troisième pièce: _Vers d'un qui ne mourut point_, remonte aux
derniers jours de ma convalescence. Elle a plutôt l'allure d'une
fantaisie Edgard Poesque et témoigne d'une belle tranquillité
d'esprit à l'endroit du mauvais pas, heureusement franchi. Mais jugez
plutôt, car je ne veux pas vous faire grâce de ce morceau de
littérature et vous serez mieux que personne au courant de mon intime
nécrologie.

    J'ai vu de près la mort sinistre
    Et je lui préfère vraiment
    Un portefeuille de Ministre
    Ou le pire médicament.

    Car la drôlesse a les yeux caves,
    Le nez camard à faire peur,
    Et ses orbites sont des caves
    Où l'on regarde avec stupeur.

    Elle dédaigne les parures,
    Elle n'eut jamais pour bracelets
    Autour de ses maigres jointures,
    Que de cliquetants osselets:

    Des craquements font sa musique.
    Elle aime le bruit des hoquets
    Et la toux creuse du phtisique
    Et les genoux entrechoqués;

    Sa démarche est stupide et lente,
    Avec un tel déhanchement,
    Que l'on est pris de l'épouvante
    D'un horrible déclanchement;

    Et dans sa royauté macabre,
    Elle accueille avec un rictus
    Qui déraidit sa face glabre
    L'humble troupeau des détritus.

Et maintenant, petite cousine, en me pardonnant cette longue
digression, permettez-moi de m'aller coucher; il est deux heures du
matin et nous quittons Roanne à cinq heures: vous jugez donc s'il a
fallu toute l'amitié que je vous porte et en même temps la solennité
de ma promesse pour me tenir éveillé jusqu'à présent.



    Dijon.


Cité charmante, assez mouvementée, Dijon possède une ligne de tramways
électriques qui la sillonnent sans relâche et dont les voitures très
spacieuses sont ordinairement veuves de voyageurs.

N'importe; cela donne grand air à la ville et les hautes potences qui
soutiennent l'appareil aérien de cette moderne traction pourront
toujours servir à des exécutions sommaires, un jour ou l'autre, si
vient à souffler dans ces parages l'homicide vent des révolutions.
Mais Dieu me garde de m'attarder à ces pronostics sanguinaires.

Comme si toute la moutarde du pays lui montait au nez, Salis a poussé
des hurlements d'apache en s'apercevant du mauvais vouloir que le
concierge du Théâtre municipal a mis à préparer la venue de notre
compagnie. Seules, mais clairsemées et sans aucune indication d'heure
et de jour, quelques affiches portant le chat hiératique de Steinlen
avec la flambante auréole où sont écrits ces mots: Montjoie,
Montmartre, attirent les yeux des passants.

Tout porte à croire que le grand vaisseau du Théâtre sonnera creux ce
soir, et creux également la cassette de notre barnum.

Vers quatre heures de l'après-midi, après avoir essayé tant bien que
mal de réparer le désastre, par l'armement précipité d'une équipe
d'hommes-affiches, Salis s'est enfermé dans son appartement de l'hôtel
de _La Cloche_, disant qu'il va rédiger une lettre de protestation à
l'adresse du maire et du directeur du théâtre. Il déclare qu'il ne
veut point dîner et demande simplement, au cas où il s'endormirait,
qu'on le vienne avertir sur les huit heures.

Mais c'est en vain qu'à huit heures nous venons à tour de rôle frapper
à sa porte et l'interpeller. Un silence de mort règne dans sa chambre
hermétiquement fermée et les plus noires hypothèses s'insinuent en
nous. Il paraissait bien fatigué dès le matin; ses yeux n'avaient plus
d'éclat, et dame, la colère aidant.........................

Cependant il n'y a pas de temps à perdre; le régisseur de l'hôtel va
quérir un trousseau de clefs qu'il essaie tour à tour au milieu d'une
angoisse croissante; la serrure se déclanche; la porte s'ouvre, Salis
n'est pas chez lui. Nous courons au théâtre et sommes reçus comme des
chiens dans un jeu de quilles par notre barnum qui fait les cent pas
sur la scène. La salle regorge d'un public impatient qui trépigne sur
des airs variés; le rideau se lève et la recette fait oublier
l'incident.

Pour la première fois depuis notre départ Dominique Bonnaud a chanté
ce soir la très spirituelle chanson qu'il composa à l'occasion de la
visite du Czar à l'Académie Française. Elle est inédite ou du moins,
n'a paru qu'en fragments dans quelques journaux. Plus heureuse que le
public, vous la posséderez _in extenso_, car la voici:


LE CZAR A L'ACADÉMIE

Air: _ça vous coupe la g..... à quinz' pas_.

I

    On sait que pendant son séjour à Paris,
    Entre la Morgue et l'pèr' Lachaise,
    Le Czar visita les augustes débris
    Qu'on nomme Académie Française.
    En agissant ainsi le Czar
    Voulut de deux heur's trente à deux heur's trois quarts,
    Se réserver un p'tit moment
    Pour pouvoir dormir tranquill'ment.

II

    A cett' perspectiv' nos immortels, émus
    Faillir'nt en perdre la boussole
    Au point qu'on assur', c'qui n's'était jamais vu,
    Qu'ils travaillèr'nt sous leur coupole!
    Quand tous venaient l'après-midi
    Répéter en chœur _Boje tsara crani_,
    Tout' d'suite on constatait dehors
    Qu'la pluie tombait beaucoup plus fort,

III

    C'est à Legouvé, caporal instructeur,
    Qu'incomba la tâche écrasante
    De fair' manœuvrer sous l'œil de l'empereur
    Le p'tit bataillon des quarante.
    On dit qu'parmi les coupolards
    Monsieur d'Freycinet fut un des plus rossards
    Et qu'Legouvé, montrant les dents,
    Dut menacer d'le fout' dedans.

IV

    En r'vanche on assur' que Paul Bourget poussa
    Son élégance anglo-saxonne
    Jusqu'à s'fair' raser par l'acier délicat
    De Monsieur Brun'tière en personne;
    Et Clar'tie rencontrant d'Vogué
    Voilà, lui dit-il, l'moment d'te distinguer
    Car pour les russ's, on sait, mon cher,
    Qu'c'est toi qui les as découverts.

V

    Loti d'vait d'abord rédiger l'compliment,
    Loti dont l'éloquence active
    Sut jadis toucher jusqu'en ses fondements
    L'âme simple de mon frère Yves.
    Même il avait dit à Paill'ron:
    J'vais faire un chef-d'œuvr' mais ce s'ra toi mon bon
    Qui liras c'régal de gourmets,
    Car on sait que je n'lis jamais.

VI

    Coppée réputé pour les pleurs abondants
    Que secrèt'nt ses gland's lacrymales
    Apporta des vers composés d'puis longtemps
    Et qu'il gardait dans sa vieill'malle.
    Sully-Prudhomme dit: «j'eus d'bon cœur
    Offert mon vas'malheureus'ment j'ai trop peur
    Qu'on l'casse en voulant l'déplacer,
    D'puis si longtemps qu'il est brisé.»

VII

    Prenez mes œuvr's, s'écria Thureau-Dangin
    Comm'ça l'on saura qu'ell's existent,
    Mais on fit r'marquer qu'son nom avec engin
    Formait une rime anarchiste,
    Meilhac dit: «j'vous f...ich' mon billard
    Et mêm' j'offrirai comm' professeur au czar
    Lian' qui s'charg'ra d'lui révéler
    Tout's les façons d'caramboler.»

VIII

    Comm' nous n'somm's pas rich', dit l'Vicomt' de Bornier,
    Un sac de bonbons sera d'mise
    Et mêm' nous pourrons, grâce à Gaston Boissier,
    Sur le prix avoir un'remise,
    C'est alors, pour tout concilier
    Qu'messieurs d'Haussonville et d'Audiffret-Pasquier
    Dir'nt nous offrirons simplement
    L'assuranc' de not' dévouement.

      D. BONNAUD



    Lyon.


Enveloppé d'un lourd manteau de brume, triste à pleurer avec, dans le
ciel, tous les symptômes précurseurs de la neige, tel m'apparaît Lyon
qui fût, vous le savez, cousine, ma première étape de vie indépendante
au sortir du lycée.

Elles sont loin, bien loin déjà les quatre années vécues sous le ciel
inclément de l'industrieuse cité, mais peut-être même à cause de ce
lointain, le souvenir qui m'en est resté garde-t-il une précision de
détails dont sont dépourvues déjà telles périodes plus rapprochées de
l'heure présente.

Et comment voulez-vous que se puisse oublier l'impression si forte et
si nouvelle que me causa la conscience de ma liberté lorsque pour la
première fois, à dix-huit ans, je me trouvai seul responsable de mes
actes, sur l'asphalte d'une ville inconnue, à trois cents lieues d'une
famille qui ne m'avait préparé à cet état nouveau que par l'indéfinie
claustration et l'ignorance totale des plus infimes privautés.

Même à cette heure, et malgré le recul de dix ans que représentent ces
choses, je me souviens avec effroi de ce vertige qui me saisit à
l'idée de ma parfaite indépendance. Oh, les frissons nouveaux qu'il
m'était donné de connaître, et tout de suite si je voulais! Rentrer
passé minuit, ne pas rentrer du tout, me laisser tenter pour quelque
beauté de rencontre et l'accompagner chez elle ou chez moi, suivant
qu'il plairait à ma fantaisie; tout cela m'était possible désormais, à
moi que la veille encore une inviolable autorité contraignait au
respect des coutumes familiales, à moi qui n'avais éprouvé qu'en des
occasions quasi solennelles, les joies faciles à compter du reste, de
l'enviable passe-partout. Je n'exagère pas; c'est bien du vertige que
me donna cette vision, et si je ne me laissai pas aller dès le premier
jour à la réaliser entièrement c'est que je fus retenu par je ne sais
quelle pudeur intérieure et aussi par une insurmontable timidité,
résultat plus heureux peut-être de ma provinciale éducation.

Des crises de cette espèce sont évidemment de courte durée, mais elles
n'en sont pas moins dangereuses quand elles sévissent sur des natures
volcaniques et primesautières comme il s'en peut rencontrer. Elles
méritent dans tous les cas d'êtres livrées aux méditations des pères
de famille, qui, trop imbus de cette idée que l'autorité sans
discussion et l'obéissance passive doivent être la pierre angulaire de
l'éducation familiale, deviennent l'indirecte cause de telles
irréparables folies.

La tarentule littéraire qui me piqua vers cette époque, en absorbant
mes forces vives et les loisirs que me laissaient les études
médicales, ne fût pas un mince dérivatif à la fougue de jeunesse qui
grondait en ma poitrine. Amoureux de poésie, de musique et d'art
dramatique, je partageai mon temps entre ces choses; hanté par
Baudelaire, par Richepin et par Rollinat dont les strophes musicales
me poursuivaient comme d'hallucinants modèles, je passai des nuits à
rimer des sonnets et des rondels indignes à coup sûr de leurs
brillants inspirateurs, mais qui me furent un salutaire apprentissage
de cette orfévrerie qu'est la composition poétique.

Entre temps, pour donner libre cours à la facilité que je sentais
naître en moi du fait de cette gymnastique, je rimais à l'usage de mes
camarades étudiants des chansons professionnelles qui me valurent
quelque popularité. Une de ces chansons composée en l'honneur du
professeur Gayet, le célèbre clinicien dont s'honore l'Ophthalmologie
française, obtint à la Faculté de médecine un succès dirai-je
inespéré. J'y célébrais l'opération de la cataracte en des couplets
d'une telle précision scientifique que l'illustre praticien dont
j'avais été l'interne quelque mois durant, en demanda l'insertion dans
le bulletin officiel d'_Ophthalmologie_. D'autres chansons ayant trait
à des sujets plus folâtres devinrent en peu de temps les chants de
ralliement de la jeunesse étudiante et d'interminables monômes
défilèrent par les rues de Lyon au son de la peu catholique _chanson
des Etudiants_, rimée sur l'air de _La Grosse Caisse_, un des succès
d'alors de Paulus.

C'est vers cette époque qu'il me fut donné de connaître Maurice
Boukay, brillant Universitaire qui charmait les loisirs peu nombreux
pourtant que lui laissaient des cours d'agrégation, par des
élucubrations poétiques où se devinaient les germes du joli talent que
vous connaissez. L'idée lui vint de réunir en une même plaquette
celles de nos chansons en lesquelles un même souffle de jeunesse
insouciante avait dicté la strophe et murmuré le refrain, et nous
publiâmes, heureux d'être imprimés tout vifs, _Le Bréviaire de
l'Écolier Lyonnais_, petite œuvre de haulte graisse, sur laquelle
s'étalaient en place de nos signatures, ces deux noms empruntés à
Musset: Dupont et Durand.

Notre collaboration du reste entretenue par une camaraderie de bon
aloi, ne se tint pas à ces prémisses. La muse étudiante nous dicta
coup sur coup deux revues que l'Association des Étudiants voulut bien
faire représenter en le local du Casino de Lyon, à l'occasion de ses
fêtes annuelles.

Dans la seconde qui s'intitulait l'_Escholier et_ l'_Étudiant_, et
qui, suivant le procédé Shakspearien, se déroulait devant une toile
de fond munie de pancartes indicatrices, nous faisions se rencontrer
sur les bords du Styx, un étudiant moderne, M. Chevreuil et le poète
Villon. Vous voyez d'ici le thème du dialogue à trois personnages qui
faisait le sujet principal de cette œuvre toute de circonstance.
Après une discussion des plus animées à laquelle venait d'ailleurs se
mêler une pimpante écolière, les personnages de notre revue se
réconciliaient sur l'air du _Père la Victoire_, repris, en cœur par
les indulgents camarades et le tour était joué.

Mais je me laisse entraîner, cousine, par le flux montant des
souvenirs que mon retour à Lyon vient d'évoquer après six ans
d'absence et peut-être serait-il prudent de me borner. Vous voudrez
bien pourtant que je vous conte avant de m'aller coucher l'histoire de
ma première contravention:

Le Grand-Théâtre jouissait en ce temps-là de la direction Campo-Casso,
direction fortement combattue, si j'ai bonne mémoire, bien qu'on lui
dût en somme un nombre respectable de belles et bonnes représentations.
A Dieu ne plaise que je mêle quelque amertume à ce souvenir;
l'impression qui m'est restée des bonnes heures passées au parterre,
cependant que le maëstro Luigini d'impeccable mémoire conduisait son
orchestre avec cette verve et cette ampleur qui font de lui le digne
émule des Colonne et des Lamoureux, ne s'effacera jamais de mon
esprit.

Donc, le directeur Campo-Casso avait en son théâtre la réputation d'un
homme de fer, littéralement intraitable et qui prétendait être maître
absolu chez lui, en dépit des engouements et des hostilités que
l'hydre aux cent têtes nommée _public_ a coutume de professer à
l'endroit des acteurs. Il n'y avait pas d'exemple qu'une manifestation
l'eut fait jamais revenir sur sa conduite et c'était là sans doute le
secret de son impopularité.

Précisément à cette époque, le Grand-Théâtre possédait un ténor,
enfant gâté du public, bien fait de sa personne et bon acteur, mais
dont la voix généralement agréable était sujette à de nombreux
caprices. Après deux ou trois représentations qui témoignaient d'une
incontestable fatigue et dont il s'était tiré tant bien que mal, il
s'était vu refuser implacablement un congé par son directeur. Ce
dernier mettant le comble à sa tyrannie annonçait pour le lendemain
une représentation des Huguenots, avec, en vedette, le nom de ténor
surmené.

Sous la menace d'un flot de papier timbré, notre chanteur dut
s'exécuter, mais ce ne fut pas sans adresser à quelques journaux amis
un entrefilet par lequel il révélait au public la contrainte dont il
était l'objet de la part de son directeur.

Est-il besoin de dire que le théâtre fut insuffisant ce jour-là; dès
sept heures du soir un serpent aux innombrables anneaux enroulait sa
queue autour du portique et des couplets frondeurs s'échappaient des
groupes à l'adresse du directeur. Un amateur verveux lançait un
refrain ainsi conçu:

    C'est la peau
    De Campo
    Qu'il nous faut

vingt fois repris en chœur par des voix juvéniles.

Le parterre, comme de juste, était envahi par les étudiants; aussi
loin que mes yeux pouvaient plonger dans les rangs épais de
l'auditoire je n'apercevais que des camarades de cours ou
d'amphithéâtre, parmi lesquels je m'étais acquis une réputation de
chanteur forcené, pour la vigueur toute méridionale avec laquelle je
répétais durant les interminables dissections, les grands morceaux
entendus la veille.

Le rideau se leva; le premier acte se déroula sans encombre malgré
quelques faiblesses sur les dernières notes de la célèbre cavatine:
_Plus Blanche que la blanche hermine_. Soutenu par les applaudissements
d'un public ami, le ténor se tira d'affaire assez proprement et
peut-être conçut-il l'espoir de conduire au port l'œuvre célèbre de
Scribe et de Meyerbeer.

Hélas! comme si sa voix se fut subitement figée durant le court
entr'acte, il apparut complètement aphone dans l'acte du Château de
Chenonceaux, et ce fut vainement qu'en la pose extatique de rigueur,
il attaqua cette phrase, toute de charme et de voluptueuse langueur:

    Beauté divine, enchanteresse,
    O vous qui régnez en ces lieux, etc.

Des sons rauques et inarticulés sortirent de sa gorge desséchée, et au
lieu de poursuivre il ébaucha ce geste éloquent qui consiste à porter
la main sous sa mâchoire et à l'en écarter brusquement avec une
inclinaison de tout le corps. Le public comprit le geste et manifesta
sa sympathie par quelques applaudissements, cependant que l'orchestre
attendant pour s'interrompre les ordres du commissaire de police
absent, poursuivait tout seul le motif.

A ce moment, et en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, je me
sentis enlever de mon banc par mes deux voisins, et de vingt points du
parterre une clameur jaillit m'invitant à chanter de ma place. Tous
mes camarades d'amphithéâtre me réclamaient le motif cent fois entendu
et je m'exécutai finissant la phrase.

    Ah! parlez, ah! parlez
    De grâce répondez.»

Des fauteuils aux quatrième galeries, un fou rire secoua la salle, et
pendant le temps matériel qu'il fallut à deux agents pour parvenir
jusqu'à moi, j'essayai deux ou trois éclats de voix dont l'effet me
parut superbe. Après quoi je me laissai doucement cueillir et conduire
au poste avec la conscience du devoir accompli et cependant que mes
deux empêcheurs de chanter en rond recevaient sur leur passage tous
les quolibets dont la foule a coutume d'accabler les représentants de
la force publique.

Le résultat de ce fait glorieux fut une nuit de violon et une
contravention qui me valut en simple police une amende de huit francs.

Je compte organiser prochainement une souscription pour m'acquitter de
cette dette à tous égards sacrée.



    Lyon.


La neige a tenu sa promesse et la ville au matin me paraît nuptiale.
Oh! le joli tapis blanc que pendant la nuit des milliers de fées
invisibles ont jeté sur la place Bellecour, en laissant choir du haut
du Ciel cette charpie éclatante faite de nues déchiquetées.

La cathédrale de Fourvières, cette citadelle religieuse élevée par
l'incessant labeur des siècles catholiques pour protéger de son ombre
la cité Lugdunaise, patrie des premiers martyrs de la foi, domine de
sa masse imposante tout un panorama neigeux. Il me souvient d'avoir
jadis escaladé l'une de ses tours par un de ces rares matins clairs
que le Ciel veut bien accorder aux Lyonnais. J'en fus récompensé par
le vertigineux spectacle de la seconde ville de France étalant à mes
yeux ce torse opulent qu'enserrent comme une demi-ceinture, les rubans
verts de la Saône et du Rhône se conjoignant à la Mulatière; par la
succession des côteaux verdoyants étagés le long de la Saône et se
perdant à l'infini; enfin, par la majesté de cette nappe d'eau que
chevauchent des ponts audacieux, fils de la plus moderne architecture,
et qui pénètre en conquérante dans Lyon, au niveau du parc de la Tête
d'or, comme jadis au temps des Gaules Jules César avec les légions de
la République romaine.

Le coup d'œil aujourd'hui doit être tout autre, et certes, si j'en
avais le loisir et si je ne craignais pas l'enrouement, peut-être en
voudrais-je tenter l'aventure, mais Dieu me garde de pareilles folies
et les nécessités quotidiennes de la tournée m'enjoignent l'observance
rigoureuse de l'hygiène du chanteur, laquelle ne va pas sans de
pénibles sacrifices.

Notre première représentation s'est donnée hier soir, au concert de
l'Horloge, vaste hall situé dans l'avenue qui prolonge le Pont
Lafayette, sur la rive gauche. De prime abord, il me paraissait
invraisemblable que le public Lyonnais, j'entends le bel et bon
public des premières qui convient à nos manifestations d'art,
consentit à se rendre en un quartier si excentrique. J'ai dû revenir
de mon erreur. Il s'est produit depuis dix ans dans l'esprit public
Lyonnais une évolution qui m'est d'autant plus douce à constater que
le nouveau répertoire avec lequel j'aborde aujourd'hui l'opinion, non
sans quelque secrète peur, a recueilli les suffrages du plus grand
nombre, et ce, malgré ses capitales différences d'avec l'ancien, celui
surtout qui marqua mon séjour de quatre ans dans la bonne ville
universitaire. Salis a été verveux comme un diable et, malgré
l'acoustique un peu défectueux de la salle qui paraît mieux disposée
pour le bal que pour le concert, il a fait parvenir jusqu'aux ultimes
rangs des spectateurs les éclats éraillés mais sonores de son organe
sarcastique. Muni de nombreux _tuyaux_ et sachant combien tous les
publics en général sont friands d'allusions locales, il n'a pas manqué
de glisser dans ses pièces à commentaires les noms des plus glorieuses
hétaïres dont s'enorgueillit le Gotha galant de la ville. Et dans
l'ombre propice ont éclaté des rires stridents et parfois des
protestations étouffées lorsque défilaient à l'appel du barnum, la
poupine Beauregard au minois de chatte gourmande, et Mathilde
Bellecour noble douairière habituée de chez Berthoux et Anna Perrin et
bien d'autres.

Un incident comique a marqué la soirée. Au moment où Salis, engoncé
dans son pardessus et n'aspirant plus qu'au sommeil, allait franchir
le seuil de l'Horloge pour gagner son hôtel, une jeune personne l'a
vigoureusement appréhendé au collet, et je crois vraiment qu'il doit à
sa présence d'esprit de s'être tiré sans écorchures des mains de cette
Euménide Lyonnaise: «Monsieur, s'est-elle écriée, je suis la personne
que vous avez désignée tout à l'heure sous le nom de Peau de Saucisse
et je viens vous demander raison de cette injure gratuite qui peut me
causer le plus grand préjudice auprès de mes amis.» Et, ce disant, la
jeune offensée dardait sur notre Directeur des prunelles
incandescentes.

«Madame, a répondu Salis, lorsqu'on a prononcé devant moi ce nom
inélégant de Peau de Saucisse, j'ai cru qu'il s'agissait de quelque
vieille personne ratatinée et non point de la charmante créature que
j'ai devant moi. Je suis trop amoureux de la justice pour m'être
volontairement égaré à ce point. Croyez donc à tous mes regrets et
agréez mes excuses.»

Mais la protestataire n'était pas d'humeur à se payer de brèves
explications: «Oui, mon vieux, dit-elle, devenant tout à coup
familière, vous la connaissez dans les coins, vous, et vous n'êtes pas
embarrassé pour vous tirer d'affaire; mais je ne suis pas plus bête
que vous, moi, et je ne m'en laisse pas conter. Je suis venue la
première au devant de vous pour vous montrer que je n'ai pas peur,
mais, demain c'est mon ami qui ira vous trouver; oui, Monsieur, mon
ami, un beau dragon de 1m90 et vous verrez comment il cause,
celui-la, à moins que...»

«A moins que, reprit Salis, je ne vous donne une réparation
suffisante. Eh! bien soit, j'y consens. Voyons, Madame, parlez; quelle
est celle de vos bonnes amies qu'il faudra vous servir demain comme
victime expiatoire.»

Et la jeune femme, toute heureuse à l'idée de jouer un bon tour, s'est
rassérénée soudain et oublieuse de sa propre rancune elle a pris Salis
par le bras pour lui conter tout bas à l'oreille quelques horreurs sur
une camarade.

Pendant ce temps M. Bonhomme, directeur de l'_Horloge_ et sa compagne,
plantureuse créature aux joues potelées, aux yeux éternellement
rieurs, notaient à leur actif une belle recette et constataient que la
feuille de location était plus qu'à moitié couverte pour la suivante
représentation.



    Avignon.


Après quatre heures d'un sommeil lourd très insuffisant à réparer les
fatigues d'une double représentation et du souper fin qui s'en est
suivi, voici qu'on m'éveille brutalement. De mauvaise grâce, avec la
voix mêlé-cassiforme que j'ai bien gagnée, je laisse échapper en guise
de réponse je ne sais quel vocable inarticulé, mais un regard jeté sur
la montre, toujours à portée, me pénètre de la nécessité, dure! ô
combien, d'avoir à boucler ma valise. Energiquement je me dégourdis et
neuf heures sonnantes me trouvent sur le trottoir de la gare de
Perrache, guettant le passage de l'Express de Marseille.

Oh! rage! Salis, tout essoufflé, livide de colère, m'apprend qu'un
retard survenu par la faute du Directeur de l'_Horloge_ empêche son
matériel d'Ombres d'être en gare à l'heure dite, et que force nous
est de remettre à midi trente notre départ pour Avignon; seule une
partie de billard peut nous consoler de ce contre-temps et nous
l'allons perpétrer dans la grande brasserie des Chemins de Fer, où
chaque table me rappelle des bocks engloutis en bruyante compagnie à
l'époque où, faisant partie de la Jeunesse Etudiante, je prenais la
tête des monômes interminables d'alors en chantant à pleine voix les
chansons de gueule que, sous le pseudonyme de Dupont et Durand: nous
publiâmes, Boukay et moi, en un minuscule volume: _Le Bréviaire de
l'Escholier Lyonnais_.

La petite salle consacrée au restaurant m'est chère à revoir avec son
poêle central et son piano jamais accordé. J'ai souvenance d'y avoir
préparé presque entièrement mon examen de physiologie. Profitant de la
désuétude en laquelle elle se trouvait aux heures des repas, j'en
avais fait une sorte de buen-retiro et de cabinet de travail où du
moins j'avais la certitude de n'être pas troublé par les visites des
nombreux amis qui savaient trop bien l'adresse de mon domicile
régulier. Huit jours durant, quand venait la période du coup de
collier, j'arrivais muni du précieux Mathias Duval et du Beclard des
familles et je m'abîmais dans la physiologie. Certes, je sais
d'avance, petite cousine, que vous n'admettez pas ces façons de
travailler, mais n'était-ce pas, je vous le demande, être sérieux tout
de même.

Le trajet s'est effectué avec de terribles lenteurs, le train express
devenant mixte après Montélimar où nous sommes envahis par des gens du
cru, possesseurs indiscutables du terrible _assent_. Vers sept heures,
un souffle glacial et puissant rabat sur nos vitres les larges gouttes
d'une courte averse; c'est, paraît-il, le mistral qui nous souhaite la
bienvenue en l'antique cité papale. Et nous essuyons cette brutale
caresse et nous pardonnons à ce souffle cavalier pour ce qu'il porte
le nom d'un grand poète.

Arrivés à sept heures pour jouer à huit heures et demie; convenez avec
moi, cousine, que cela s'appelle ne pas perdre de temps. Encore les
plus à plaindre en cette occurrence ne sont pas les poètes et
chansonniers chargés de représenter en Avignon la butte Sacro-Sainte,
mais bien les infortunés machinistes qui doivent en un tour de main
transporter le matériel des Ombres au Grand Théâtre, assujettir sur la
scène le paravent adorné de chats et de masques célèbres (exacte
reproduction du Théâtre de la rue Victor Massé), enfin régler les
appareils à projection et les combiner avec le système d'éclairage
usité dans le nouveau Théâtre. Tout cela exige en plus d'une grande
habitude un esprit d'initiative dont il faut reconnaître que notre
chef machiniste, l'ingénieux Jolly, n'a jamais manqué dans les cas
difficiles: aussi sommes-nous prêts à huit heures sonnantes.

Le Théâtre, ce soir, est littéralement pris d'assaut: en dépit du
mistral qui souffle en tempête et qui, brutalement, vous giffle les
oreilles, de vos pardessus retournés, un serpent déroule autour du
portique ses anneaux tumultueux. Aux guichets on distribue des places
indéfiniment, sans s'inquiéter de savoir où l'on pourra loger tout ce
monde. Plus de deux cents spectateurs sont privés de sièges;
quelques-uns réclament et se font rembourser leurs places; un certain
nombre consentent à écouter le spectacle sur la scène: Encore Salis
exige-t-il d'eux le cri de: Vive l'Empereur! pendant la représentation
de l'_Epopée_, laquelle doit terminer le spectacle.

Un camarade m'attend à la sortie; c'est ce brave C...., notable
pharmacien de la cité papale, que je n'ai pas revu depuis cinq ans. Il
me rappelle nos relations au temps de nos études communes à Lyon. Il
était réputé pour l'accent forcené de terroir qu'un séjour de six ans
à Lyon n'avait nullement entamé, pour sa vigueur musculaire qui le
rendait redoutable à la police les jours de monôme et aussi pour sa
très curieuse manie d'entretenir en son domicile, plutôt exigu, des
animaux de toute espèce, ordinairement réputés peu domestiques: je ne
citerai que pour mémoire, une couleuvre, un renard et deux crapauds
qui m'inspirèrent quelque dégoût lorsque je l'allai voir une première
fois.

Le _Petit Cercle_, où nous allâmes ensemble, est un assez curieux
endroit; ses membres sont recrutés parmi les jeunes gens appartenant
aux notables familles de la ville, lesquels sont tenus de démissionner
sitôt après leur mariage. Il s'y rencontre une majorité de
célibataires endurcis dont certains, j'en suis sûr, ne convolèrent
point de peur d'être privés par la suite des joies quotidiennes du
_Petit Cercle_. Effectivement, la vie que l'on y mène n'est pas sans
douceur. Une nuée de jeunes et gentes demoiselles papillonne autour
des tables de baccara (artistes en représentations, cabotines de
café-concert ou grisettes émancipées) et ce doit être aux yeux
indulgents et faciles des vieux habitués comme un avant-goût du
septième ciel promis par le Prophète. Une coutume assez intéressante
m'y fut révélée. Lorsqu'un des membres du _Petit Cercle_ s'éprend
d'une flamme durable pour quelqu'une des odalisques ci-rencontrées, il
la retire de la circulation et lui interdit formellement l'entrée de
l'immeuble.

Quand surviennent la lassitude et l'inévitable moment de la
séparation, le cercleux reconduit un beau soir, et comme fortuitement,
sa dulcinée au milieu de ses amis d'antan. La jeune femme ne prend pas
garde à cette manœuvre et croit naïvement à l'atténuation d'une
jalousie passagère dont elle fut l'objet. Elle reprend ses relations
avec les petites amies et aussi avec les excellents camarades dont
elle fut un temps sevrée, toute heureuse de voir son Seigneur et
Maître la négliger un peu pour la dame de pique. Comme par hasard un
des cercleux amis lui fait de tendres aveux; elle les repousse d'abord
et finalement les écoute: rendez-vous est pris, la rencontre a lieu et
infailliblement le légitime propriétaire est avisé. Dès lors, la
rupture n'est plus qu'une formalité.

Mais je suis là, petite cousine, à vous raconter des horreurs
auxquelles il se peut bien que vous ne preniez aucun plaisir.--Souffrez
donc qu'après un regard d'adieux au Palais des Papes je m'achemine
vers l'avenue de la gare et que, franchissant l'antique passage gardé
par deux massives tourelles, je m'installe dans l'express dont halète
la locomotive, avec, dans ses flancs, toute l'impulsion contenue qui
nous doit mener à Marseille.



    Tarascon.


Tarascon, 40 minutes d'arrêt; malgré la torpeur en laquelle me vient
de plonger une heure et demie de roulement sur la voie ferrée, ce
vocable à vingt reprises jeté dans l'air par des _bouches du Rhône_,
(excusez, cousine chérie, ce piétinement inusité dans les
plates-bandes de Willy), ce vocable, dis-je, me fait sursauter. Et ce
n'est pas, notez-le bien, qu'il ne m'ait été donné jusqu'à cette heure
de m'arrêter vingt fois en ces parages; mais par une étrange série de
contingences, je ne m'y trouvai que de nuit. Or, je porte à quiconque
le défi de se reconnaître jamais en les méandres de la gare de
Tarascon, s'il y débarque nuitamment. Cette gare effectivement donne
plutôt l'impression d'une habile combinaison de courants d'air et ce
mot n'est aucunement hyperbolique, si j'en crois l'affirmation d'un
employé, lequel m'assure que les wagons abandonnés à eux-mêmes sur une
des quadruples voies _marssent_ tout seuls poussés qu'ils sont par le
mistral. Est-ce un effet immédiat de l'ambiance méridionale ou quelque
autre inexplicable influence, je l'ignore, mais je me sens disposé à
croire sur parole le verbeux employé qui m'a gratuitement octroyé ce
détail.

A la librairie de la gare, pas un volume de Daudet ne fait défaut et
les élégants formats de Guillaume, sur lesquels s'étale en première
page la face large et rubiconde de Tartarin, sont en singulière
abondance.

Ce détail, au fond sans importance, ne laisse pas d'être piquant, si
l'on songe que le nom d'Alphonse Daudet provoque au seul énoncé de
véritables rugissements chez les habitants lettrés de la ville et que
les libraires tiennent enfermés en leurs plus secrets tiroirs les
œuvres localement frappées d'ostracisme du grand romancier.

Ces réflexions échangées entre nous, et l'asphalte quelques minutes
battu par nos jambes engourdies, nous constatons qu'il reste encore à
brûler vingt-cinq bonnes minutes. Mulder propose de fréter un sapin,
ce qui lui vaut tous nos suffrages; et nous voilà traversant comme un
ouragan la vieille ville dont les remparts et le château-fort méritent
bien quelque attention; nous faisons à l'Eglise une courte visite et
voici que l'automédon nous offre d'aller voir la Tarasque en son
hangar familier. Nous n'en croyons pas nos oreilles, voir la Tarasque,
comme cela, de but en blanc, est-ce Dieu possible et faut-il que l'on
nous ait pris pour des voyageurs de marque!

Justement, c'est à deux pas; armée d'une clef robuste, une jeune fille
ouvre à deux battants la porte d'une grange et nous troublons d'une
profane curiosité le repos du monstre endormi. Bien conservée et
nouvellement revernie la bête formidable, au corps hérissé de
piquants, semble nous regarder de ses gros yeux démesurément ouverts.
Et c'est vraiment d'une irrésistible cocasserie, cette confrontation
du Chat Noir avec ce qui fut et ce qui demeure le Palladium de
Tarascon.

Malgré la majesté sacro-sainte du lieu, nous échangeons quelques
lazzis qui font presque sourire de pitié la jeune fille gardienne du
trésor, laquelle nous tient quelque rancune assurément pour notre
irrespect des vieilles croyances et met en poche, sans enthousiasme,
la monnaie de billon collectée pour elle.

Au galop nous gagnons la gare où siffle déjà notre express et nous
avons tout juste le temps de reprendre nos places avec l'intime
satisfaction de n'avoir pas sottement dépensé nos quarante minutes. Un
fou rire nous prend à nous remémorer l'imprévu pèlerinage à la
Tarasque et l'inoubliable sérieux du cocher et de la jeune gardienne.
Nous nous promettons pour le retour à Paris un vif succès de
narrateurs auprès de nos amis boulevardiers en leur contant notre
équipée, et nos commentaires joyeux poursuivis jusqu'à l'entrée en
gare de Marseille tiennent en éveil un couple de jeunes mariés, dont
les yeux battus et la mine déconfite trahissent quelque déception à se
trouver en aussi bruyante compagnie.



    Marseille,


On a écrit les _Odeurs de Paris_; il est surprenant que l'idée ne soit
venue à personne d'écrire aussi les Odeurs de Marseille. Cette ville
est décidément un centre d'infection et quand on envisage les
déplorables conditions suivant lesquelles y sont établies à cette
heure encore l'hygiène publique et l'assainissement, on s'étonne que
les épidémies venues d'Orient où d'ailleurs n'y fassent pas tous les
ans de plus terribles ravages.

Toujours est-il qu'un étranger n'y saurait séjourner plus de
vingt-quatre heures sans être en proie à ce mouvement fébrile plus ou
moins accentué suivant les individus et qu'on dénomme dans la plus
rigoureuse pathologie la fièvre d'acclimatement. Que si maintenant
vous me demandez ce que je pense de la ville proprement dite, je vous
déclarerai qu'elle n'exerça jamais sur moi qu'une médiocre attraction
et que la Cannebière dont s'émeut si fort l'orgueil local de ses
habitants, ne m'apparût de tous temps que comme un bazar cosmopolite,
africain, turc, chinois et français tout ensemble où l'on ne sait
lequel vous asphyxie davantage, du papier d'Arménie où des effluves du
Vieux Port. Sitôt ma chambre retenue, je descends quatre à quatre
l'interminable escalier du Grand Hôtel et je saute dans un tramway,
direction de la Joliette. Je me fais une joie de revoir parmi
l'encombrement des quais, la façade nue en briques rouges des docks
transatlantiques et aussi le ponton d'où je m'embarquai trois fois
pour Alger et Tunis à bord de _la Corse_ et du _Duc de Bragance_.

En un saut mental de quelques années, je me vois, jeune docteur frais
émoulu de la Faculté de Montpellier, obtenant, trois jours à peine
après la soutenance de ma thèse, un poste de médecin naviguant. En ma
qualité de nouveau venu, le médecin en chef m'avait chargé, en
attendant le départ de _la Corse_, de la garde de nuit dans le cabinet
médical attenant au dock transatlantique. L'idée que le lendemain
j'allais pour la première fois affronter les hasards de cette grande
Bleue que j'aimais avec idolâtrie, pour n'avoir fréquenté que ses
rivages, me tint en éveil toute la nuit. Je goûtai cette griserie
délicieuse que donne à certaines âmes l'espoir de sensations
nouvelles, et je couvris d'innombrables pattes de mouches qui
pouvaient bien être des vers, quelques feuillets portant l'entête de
la compagnie.

Ce m'est un plaisir de me rappeler ces émotions fraîches que dix-huit
mois de consécutive navigation ne m'ont pas fait oublier.

    Car si j'aimais la mer avant de la connaître,
    Combien l'aimé-je mieux depuis que je la sais.

Donc ma première visite a été pour la Joliette et mon secret espoir
est d'assister au départ d'un Transatlantique. Je vais être satisfait;
le _Moïse_ à destination de Tunis s'apprête à quitter le ponton sur
lequel, avant de se séparer définitivement, des passagers échangent
avec les amis qui demeurent, les paroles d'adieux, les souhaits de bon
voyage et les effusions où les mains et les lèvres se quittent et se
reprennent tour à tour. Au milieu de l'émotion grande qui s'est levée
en moi par le fait de cette grosse machine qui déplace d'un continent
à l'autre, telle une île qui marcherait, la population d'un gros
bourg, un désir et comme un besoin d'observer s'est précisé dans mon
esprit. Et je cherche sur les visages, à côté du masque voulu de
chacun le reflet du monde intérieur. Tel qui s'embarque avec la moue
d'un regret poignant me paraît à moi ravi de partir. Tel autre qui
demeure prend des airs sacrifiés que démentent de furtives lueurs
cueillies en ses yeux par mes yeux fureteurs. Un grand monsieur brun
que je prends pour quelque propriétaire d'outre-mer venu passer
quelque temps en France, comble de caresses une petite boulotte,
offrant le type de la Juive Orientale et couverte de bagues et de
bracelets. Tous deux en s'embrassant se chuchotent mille douceurs avec
des projets pour le retour et quand sonne la cloche du départ, ils ont
à se séparer un crève-cœur pénible à voir. On largue les amarres, le
ponton se détache du navire, glisse contre ses flancs; le bruit vient
jusqu'à nous, très perceptible, des commandements transmis à la
machine par le timbre électrique de la passerelle; l'évolution
commence de la lourde et svelte machine à la fois; un bras passé
autour du mât de pavillon, le grand monsieur brun envoie de sa main
libre des baisers à la petite boulotte qui répond par l'envol d'un fin
mouchoir au bout des doigts. Cependant le _Moïse_ occupe à présent le
milieu du bassin et son avant pointé vers la sortie du port, il éructe
après deux ou trois coups de sirène quelques jets de fumée noire et de
vapeur. Déjà pour les amis et les parents restés à terre les
personnages se fondent sur le pont du bateau que parcourent en tous
sens des matelots hissant les dernières amarres; les voyageurs ont
cessé d'apercevoir, parmi le grouillement des quais, ceux de qui les
étreintes ont réchauffé leurs mains et leurs fronts et leurs lèvres.
D'un mouvement quasi machinal la petite boulotte fait voltiger au bout
de ses doigts grêles le mouchoir, pavillon suprême qui la peut révéler
encore quelques secondes. Puis d'un geste qui semble dire: A quoi bon,
puisqu'il ne me voit plus, elle remet le mouchoir dans un pli de son
corsage.

Or, voici qu'un homme s'approche d'elle et lui parle dans les cheveux.
En réfléchissant je me souviens d'avoir vu ce même homme quelques
minutes avant, observant comme moi sur le ponton les préparatifs de
départ. Et je m'attends à le voir éconduit et remis en place par la
petite boulotte, mais celle-ci n'en fait rien. En m'approchant je
saisis ce bout de dialogue: Que vous importe, puisqu'il n'est plus là,
et qu'il ne vous voit plus; au lieu de s'indigner elle sourit et
semble trouver très drôle le sans-gêne du monsieur. Et, bien que j'aie
assisté en indifférent à tout ce manège, je me sens très triste à la
voir décidément campée au bras de ce nouveau venu, tandis que lui,
l'autre, l'amant peut-être ou le mari s'éloigne et se confond avec la
ligne bleue du ciel et de la mer.

Sans être pessimiste on a droit de conclure que des scènes semblables
se doivent produire chaque jour. Qui sait même si ce rôle de
consolateurs n'est pas exploité par des professionnels, véritables
pilleurs d'épaves morales dont celui que je viens de croquer ne serait
qu'un très ordinaire spécimen.

Comme je rentre à l'hôtel je croise sur la Cannebière mon camarade
Gondoin, escorté d'un grand jeune homme brun, au visage italien, à la
parole douce teintée d'ironie. C'est un poète, ancien camarade
d'études de Gondoin, et qui pour le moment remplit à Marseille les
fonctions de rédacteur en chef du seul journal littéraire et
artistique digne de cette double épithète, _le Bavard_. Nous
l'accompagnons au bureau de rédaction de son journal, et sur sa table
je feuillette à tout hasard un livre de vers portant ce titre: _Le
Rouet d'Omphale_.

--Oh, oh, les jolis vers, m'écriai-je à la première page! C'est d'un
de vos amis?

--C'est de moi-même?

Effectivement la brochure était signée Richard Cantinelli.

--J'emporte l'exemplaire?

--Comme il vous plaira.

Et voilà pourquoi, cousine, un bruit cristallin m'avertit vers trois
heures ce matin que ma bougie entièrement consumée venait de briser ma
bobêche. Mais vous savez qu'il n'est pour moi de plaisirs véritables
que ceux que l'on partage avec ses amis. C'est pourquoi je vous envoie
recopiée une des jolies pièces du très poétique recueil de Richard
Cantinelli:


SUB PRÆSIDIO

    Dans le hamac léger des rimes amoureuses
        Je veux bercer mon rêve indolent;
        La nuit d'été, d'un geste très-lent,
    Sème le vert couchant d'étoiles radieuses.

    Voici Vénus la blonde et voici Bételgeuse,
        Et puis d'autres peut-être sans nom,
        Fleurs d'or s'ouvrant dans le ciel profond
    Cueillies au matin par l'invisible Glaneuse.

    Etoiles, lumineux pavots, dont le parfum
        Dans un rayon ferme nos paupières,
        Endort les frais enfants et les mères,
    Réparant le mal fait par le soleil défunt;

    Je vous invoque ainsi que Muses, mes divines,
    Et lorsque vous montez des lointaines collines,
    Et quand vous descendez vers la mer qui sourit,
    Fleurs que l'aurore cueille au jardin de la Nuit,

    Soyez bonnes, ainsi que vous l'avez été
    Pour ces amants, unis par vous, un soir d'été,
    Unis par vous encore, à l'heure où la nuit tombe.
    Près de la ville de Vérone, en une tombe.



    Marseille.


Le théâtre des Variétés est insuffisant à contenir le public de choix
qui est accouru pour nous entendre. Il faut reconnaître que M. Simon,
directeur de ce théâtre, ne néglige rien pour entretenir parmi les
Marseillais le goût de la saine et moderne comédie.

Dès qu'une œuvre parisienne de quelque importance est consacrée par
le succès et par la presse de la capitale, il n'hésite pas à la donner
chez lui sans négliger pour la mise en scène et le rendu des détails
les compléments parfois coûteux qu'elle peut exiger. C'est ainsi que
fort peu de jours après leur triomphe à Paris, des pièces, comme les
_Tenailles_, _Lysistrata_ et _Amants_ ont été représentées au théâtre
des Variétés avec le concours s'il vous plaît d'artistes point
négligeables; tels: Guitry, Marie Kolb, Suzanne Devoyod, Chavannes,
etc.

J'ai eu pendant une des quatre journées que nous venons de séjourner
ici la joie d'assister à la reprise de cette perle dramatique en un
acte qui a nom l'_Infidèle_ et qui fut l'éclatant début au théâtre du
talentueux Porto Rriche.

Une jeune comédienne, récemment lauréate du Conservatoire de Paris,
Mlle Chavannes, m'a fait goûter une fois de plus la saveur de ces
strophes chantantes et polissonnes:

    Je suis un homme triste,
    Un pauvre guitariste
    Que tout abandonna,
    Mais au lit Vanina,
    Je suis un grand artiste:
    Je vaux Palestrina.

    Ma fortune est modeste
    Car les écoliers d'Este
    Sont d'humbles damerets;
    J'ai des baisers tout prêts:
    L'amour fini je reste,
    J'aime causer après.

Ou encore la déconcertante ironie des vers suivants en lesquels Porto
Riche analyse avec une brutale franchise la façon d'aimer des poètes
ses frères!

    Même au lit ce n'est pas à la maîtresse aimée
    Que songent les rimeurs, c'est à la Renommée;
    Vous n'êtes, o Beautés, sous leurs enlacements,
    Que matière à sonnets et que chair à romans.
    . . . . . . . . . . . . . . . .
    Ils sont les chiffonniers de toutes vos pensées;
    Vous ôtez votre robe, ils ôtent leur pourpoint,
    Mais quand vous soupirez ils ne soupirent point.
    Est-il vrai, toi qui sais comment le tien manœuvre;
    Il faut toute la nuit parler de leur chef-d'œuvre.

Pour ce qui est de notre personnel succès à Marseille, je charge mon
ami Cantinelli de vous l'apprendre et je joins à ma brève missive la
très littéraire chronique qu'il nous a voulu consacrer:

«Frileux comme tous les félins, le Chat Noir s'en est venu passer
l'hiver sur notre côte, faire le gros dos au soleil et mirer dans le
bleu de nos vagues ses ironiques babines. A une époque de fête et de
folie, il vient mêler aux gambades exagérées des masques, la finesse
de sa satire correcte, aux hurlements et aux déhanchements des
Matassins et des Pierrots, sa fantaisie tour à tour lyrique et
loufoque.

Salis est avec eux, Salis, le satrape et l'archonte de la Butte
sacrée, Salis, l'homme aux lèvres pâles sous la moustache rousse.
Grandiloquent et familier, il bonimente chaque soir, mélangeant les
souvenirs historiques les plus lointains aux actualités les plus
récentes, accouplant Duilius à M. Barthou, M. Jaurès à Hamilcar Barca,
confondant à dessein les Cimbres et les Malgaches, les conseillers
municipaux et les héliastes. Sûr de l'impunité réservée aux gens
d'esprit, il daube infatiguablement les institutions fondamentales:
magistrats, médecins, corps élus et marchandes de baisers.

Comme le roi Xerès les Argyraspides, cinq chansonniers l'entourent: ce
sont Montoya, Bonnaud, Gondoin, Moy et Millo d'Attique. Montoya, poète
de l'amour sensuel et vibrant, a célébré la gloire de la femme et de
chacun de ses charmes; il a dit avec des larmes et des frissons
l'exaltation et la tristesse amoureuses, la ferveur et l'accablement
des passions intenses, sur un rythme qui tient à la fois de l'hymne et
de la mélopée. Bonnaud (que ses parents nommèrent Dominique), a dit M.
Coppée en un alexandrin fameux, regard fin sous le binocle, drapé dans
une sorte de poncho noir, mord du bout des dents, égratigne à fleur de
peau nos gloires de la littérature et du bidet, n'épargnant pas plus
M. Thureau-Dangin, son oncle authentique, que la belle Otero, à
laquelle il ne demanda jamais de leçons d'espagnol.

Gondoin est au _Chat Noir_ ce que Chincholle est au _Figaro_, toutes
proportions gardées. J'entends qu'il ne quitterait le reportage du
Chat Noir que pour les premiers-Paris de la feuille à Périvier. Nul
mieux que lui ne sait dégager la morale ironique du fait divers;
«drôlir», ainsi que dit Bergerat, l'information. Mysogine effréné, il
réserve le meilleur de sa haine pour Sarah Bernhardt et Séverine qui
n'ont pu jusqu'ici, étant donné leur âge, acheter son silence.

Jules Moy enfin et Millo d'Attique se partagent l'empire de la
fantaisie bouffe. Polyglottes émérites, ils parlent avec une égale
facilité, en langue française, les jargons les plus baroques, le
belge, l'anglais et l'Ohnet.

Parlerons-nous aussi des pièces que le _Chat Noir_ a emmenées avec
lui, de _Phryné_, la courtisane d'hier et de jadis, de la _Marche à
l'Etoile_, de l'_Epopée_, des _Clairs de Lune_. Gambetta disait
d'elles qu'on les voit toujours et qu'on n'en parle jamais.
Eblouissement des lumières bleues, orangées, charme infini des
brouillards gris de perles, où les silhouettes noires se profilent en
gestes héroïques, canailles ou mystiques; le plus vrai de tous les
théâtres et le plus humain, car on n'y voit que des marionnettes!»



    Monte-Carlo, 2 février.


Serait-ce donc vrai qu'il existe en France, longeant la mer Bleue, un
ruban de terre d'environ trente ou quarante lieues, où le ciel n'est
inclément et grognon que par boutades, où les vents déchaînés se muent
en brises douces qui caressent comme des palmes agitées l'épiderme de
nos blondes compagnes; où le soleil enfin montre sa face réjouie
tandis que partout ailleurs la pluie tombe avec l'ennui morne et
parfois aussi la neige aux flocons blancs et tristes qui nous font
songeurs et mauvais?

Je commence à la croire sincèrement cette légende et avec une foi
d'autant plus vive que la soif me vient à la longue d'un peu de ciel
bleu, d'un peu de verdure aussi et de terre chaude et féconde.

Sitôt Marseille quitté dans la brume et dans l'humide buée d'un matin
d'hiver, voici qu'un pan d'horizon se dégage lentement et qu'il me
vient, comme une manne en plein visage, un rayon d'or que je bois
avidement.

Merci Phébus Apollon; avec ferveur je te salue, toi qui me viens
donner pour cet hiver ce premier baptême de feu. Je t'en supplie, au
moins, qu'il te plaise continuer et que ton char précédant notre
marche lui trace une voie triomphale de pourpre et d'or où nous
cueillerons, enthousiastes moissonneurs, les étincelles tombées en
gerbes de ta couronne radieuse.

Et je me sens devenir lyrique sous la caresse du Dieu bienfaisant,
tandis que sur la banquette qui me fait face, une bonne dame s'occupe
à disposer en pile, sous les épaules de son pauvre mari phtisique,
des coussins qui lui permettront d'avoir sa part aussi de soleil rouge
et vivifiant.

Nous arrivons à Nice en plein midi et c'est le triomphe définitif de
la lumière. Successivement passent devant nous comme un panorama de
pittoresques aquarelles formant une vaste symphonie en bleu majeur,
Antibes, Cannes, Villefranche, le Golfe Juan, la Turbie, Beaulieu et
Monaco dont le rocher en tête de chien nous est parfois intercepté par
des masses terreuses dominant la voie ferrée du côté de la mer.

Un arrêt; il s'opère dans le train qui nous porte un sérieux mouvement
de voyageurs, dont la plupart sont arrivés au terme de leur voyage et
mettent pied à terre au milieu des sollicitations d'innombrables
casquettes galonnées. Impassible et debout sur le trottoir de la
petite gare, un carabinier monégasque, à peine différent comme tenue
de nos gendarmes français, assiste au va et vient des étrangers et
salue le train à l'arrivée comme au départ.

Je cherche des yeux mon camarade Jules Mery, le bon poète et le
talentueux écrivain qui remplit à Monte-Carlo, sous la direction
Gunsbourg, les fonctions de secrétaire artistique du Casino. D'un mot
lancé de Marseille je l'ai prévenu de mon arrivée et je me réjouis du
plaisir que nous aurons à nous retrouver en pays monégasque, car il me
souvient de projets formés à cet effet lors de son dernier voyage à
Paris où il venait de faire accepter comme feuilleton au journal _Le
Jour_, son roman: _Les OEufs de Pâques_.

Ce n'est pas lui que mes yeux rencontrent tout d'abord, mais un bon
camarade que je ne m'attendais certes pas à trouver ici: Jehan
Dumoulin, spirituel chansonnier et charmant diseur qui fut un temps,
comme moi-même, le chantre officiel de l'association des étudiants. Sa
mère l'accompagne et le soigne avec dévouement, car il semble bien
malade le pauvre jeune homme dont il me souvient comme d'un brave et
digne cœur. Il y a quatre ans à peine, j'étais plus malade qu'il ne
l'est à cette heure, et condamné par la docte Faculté de Paris je me
débattais sous les griffes d'une pneumonie déclarée mortelle.

Dumoulin fut à ce moment l'un des plus empressés à prendre de mes
nouvelles, et, bien que ma chambre lui fût comme à tous mes amis
interdite, j'entendais au milieu de ma fièvre son nom prononcé par la
garde plusieurs fois le jour. Quand j'allai mieux, il m'apporta, Dieu
sait avec quelle joie débordante, une bouteille d'excellent rancio
dont il me fallut boire une lampée devant lui. Et plus tard, quand
j'eus quitté Paris pour me refaire des poumons en naviguant à bord des
paquebots, il me consacra dans une feuille hebdomadaire qu'il avait
fondée, _Le Gringoire_, sa première chronique littéraire, y parlant de
moi comme d'un frère aîné qui l'avait précédé et souventes fois
encouragé dans la voie chansonnière où il faisait ses premières armes.
Et voilà que je le retrouve les yeux cerclés d'un anneau bleuâtre, la
face amaigrie sous la barbe folle un peu négligée qui la couvre, une
indicible tristesse éparse en sa physionomie. Certes, il faut qu'on
l'ait jugé bien malade pour que sa brave mère, Directrice d'une
importante école communale de Paris et qui porte dignement la rosette
de l'instruction publique, ait pris sur elle de l'accompagner en cette
saison. Et je les plains tous les deux du fond du cœur, non sans
faire à part moi des vœux fervents pour la guérison du jeune et
intéressant malade.

Cependant que j'exprime à la mère et au fils, en dissimulant tant bien
que mal mon émotion, le vif plaisir que j'éprouve à les rencontrer, le
train d'où nous sommes descendus s'apprête à les emporter vers Menton
et j'aperçois Jules Mery qui, pour ne pas m'interrompre, se tient à
quelque distance, attendant la fin de mon entretien. Il s'offre à me
servir de guide à travers les hôtels nombreux situés en contrebas de
la gare et ce n'est pas sans peine que nous découvrons ensemble un
gîte suffisant pour un littérateur de goûts modestes et de moyennes
prétentions. Puis il me quitte en me donnant rendez-vous pour quatre
heures au palais des Beaux-Arts, car c'est en matinée que durant notre
séjour ici se donneront nos représentations. Son Altesse Sérénissime
la Princesse Alice de Monaco veut assister en personne à notre séance
d'ouverture, nous a dit à la gare le Directeur Gunsbourg, et, malgré
l'inévitable fatigue d'une demi journée de voyage, il s'agit de nous
distinguer et d'être dignes de la faveur princière dont nous sommes
les objets.

Le palais des Beaux-Arts est un très vaste hall de forme ovale, dont
la charpente antérieure est moitié maçonnée, moitié métallique. La
toiture est faite d'un grand vitrage à carreaux dépolis laissant
filtrer une lumière atténuée qui permet de supprimer l'usage des
lampes, ce local étant uniquement destiné aux représentations de jour
ou matinées. Une serre abondamment pourvue de chaises cannées et de
sièges confortables sert de vestibule à la salle de spectacle et
permet tout ensemble des expositions de peinture et des auditions de
musique facile pour faire patienter les amateurs. Un coup d'œil
rapidement jeté sur les toiles exposées m'a laissé le souvenir d'un
très amusant portrait signé Roybet et représentant M. Dramard en
fraise et pourpoint Henri IV, avec un rejet de tête en arrière du plus
martial effet; et aussi une toile très singulière dont m'échappe la
signature, où l'on voit sur une plage fantastique plusieurs rangées de
violoncellistes se prolongeant à l'infini et penchés sur des pupitres
qu'éclairent autant de lampions fuligineux. Il serait difficile de
prendre au sérieux cette composition empreinte d'un évident fumisme
mais dont la conception et l'exécution décèlent un esprit original et
une facture consommée.

Le rideau se lève sur notre habituel décor que les mains habiles de
nos machinistes ont prestement accommodé à la scène du petit théâtre.
Son Altesse la Princesse Alice occupe le fauteuil central du premier
rang; à sa gauche nous reconnaissons le compositeur Isidore de Lara,
l'auteur applaudi de la Lumière de l'Asie et d'Amy Robsart, le
maestro dont le talent a su gagner et conserver cette exceptionelle
faveur d'être le compositeur ordinaire de leurs Altesses. Les deux
autres fauteuils du même rang sont occupés par la jeune duchesse de
Richelieu, fille de la Princesse Alice, et par Mlle de Lara sa
lectrice et sa demoiselle de compagnie. Ce n'a pas été sans quelques
tiraillements que ces deux jeunes personnes ont été admises à la
faveur de nous entendre; le répertoire chatnoiresque effarouchait
quelque peu pour elles la Princesse mère et Salis a dû s'engager à ne
servir que des pièces très châtiées et d'une implacable censure. Au
reste, et vous en conviendrez, cousine, vous qui savez comme pas une
votre Chat Noir sur le bout du doigt, il n'y a pas fort à faire pour
cela et je ne sache pas qu'il se puisse entendre en aucun théâtre ou
concert, répertoire plus foncièrement honnête que le nôtre. Aussi la
représentation marche-t-elle à merveille avec toutefois un incident
imprévu que Salis, homme d'à propos, a su rendre intéressant pour
l'assemblée entière. Cependant que notre camarade Bonnaud termine au
milieu des éclats de rire sa très spirituelle chanson sur le mariage
du Sar Peladan, nous apercevons la sympathique figure de Coquelin
Cadet, lequel, arrivé en retard et voulant gagner un bon fauteuil
sans troubler le spectacle, s'insinue sournoisement parmi les
auditeurs et baisse la tête pour n'être pas reconnu. Le moment est bon
pour l'interpeller et Salis n'y manque point, le prenant à parti et
l'invitant à payer son écot en bons et beaux monologues, comme jadis
au temps lointain des hydropathes. Le moyen de résister à semblable
injonction? Cadet se précipite, sa canne et son chapeau à la main,
hors la salle qu'il lui faut contourner pour pénétrer jusqu'à la
scène, et, soufflant comme un phoque, il aborde enfin la rampe qui n'a
plus de secrets pour lui. Il recueille sa part de succès et de rires
fous, rappelé trois fois par un public ami très amusé de l'incident,
et, gravement quand il va se retirer, Salis, en manière de récompense,
lui offre un volumineux remontoir en nickel adorné d'un netschké
d'ivoire que le bon sociétaire examine avec d'éjouissantes grimaces.

La partie est gagnée définitivement et le rire installé dans la salle
jusqu'à nouvel ordre. Notre représentation a duré une bonne demi-heure
de plus que les spectacles ordinaires de ce même théâtre des
Beaux-Arts et personne, certes, ne songe à s'en plaindre.

Très satisfaits de l'accueil qui nous a été réservé, nous endossons
nos pardessus lorsque le directeur Gunsbourg vient nous prier de
demeurer quelques instants encore. La Princesse Alice désire que nous
lui soyons individuellement présentés pour nous remercier du plaisir
qu'elle a pris à nous entendre. Et c'est avec la meilleure grâce du
monde, avec le tact le plus parfait, que Son Altesse sérénissime
décerne à chacun, suivant ses mérites, le compliment qui lui peut
aller droit au cœur, donnant ainsi la preuve irrécusable d'un
jugement droit et solide qui n'attend pas pour se produire l'énoncé
d'une critique étrangère ou l'admiration aveugle d'un snobisme
indifférent.

Les tableaux du Sphinx, de Fragerolles, ont particulièrement
impressionné Son Altesse qui désire entendre cette œuvre à nouveau,
et qui promet de ne pas manquer une seule de nos représentations, car
elle se dit tout à fait conquise par le répertoire Chatnoiresque et
ravie de se soustraire un peu, grâce à nous, à l'audition trop répétée
des chefs-d'œuvre officiels.

Cependant que pour nous remettre d'une aussi chaude journée, nous
humons tout ensemble, à la terrasse du Café de Paris, une lampée
d'oxygène nature et l'absinthe consolatrice aux tons ambrés, Jules
Mery vient nous offrir de nous faire assister le soir même à la
représentation de _La Traviata_. Adelina Patti, engagée à Monte-Carlo
pour trois représentations, chantera l'héroïne de Verdi, que dans une
carrière théâtrale de trente-cinq ans elle interpréta sur toutes les
grandes scènes du monde. Il faudrait être réfractaire à toute
artistique curiosité pour ne pas accepter l'offre tentante de Mery.
Aussi sommes-nous ponctuellement, dès huit heures, dans la loge que le
très sympathique chef d'orchestre Jehin a bien voulu nous prêter pour
la circonstance. Malgré le tarif élevé des places (quarante francs)
les fauteuils sont envahis et la recette qui ferait sursauter de joie
un directeur de province ne suffira pas ici à payer la moitié des
frais, car le casino de Monte-Carlo traite ses artistes en grands
seigneurs et ne donne pas moins de dix mille francs à la coûteuse
cantatrice qui va nous servir, dans un instant, les reliefs de sa voix
et de sa beauté.

Le spectacle se traîne malgré de nombreuses coupures et l'oreille
accoutumée aux somptuosités de l'harmonie moderne et à la savante
orfèvrerie des récentes orchestrations, a quelque peine à réentendre
dans le grand vaisseau du théâtre, les flonflons cent fois ressassés
par les orgues de barbarie et par les mandolines des racleurs de boyau
transalpins.

La voix de la grande cantatrice a perdu son ampleur et ne se reconnaît
de temps en temps qu'à de prestigieuses roulades et à quelques éclats.
Le ténor italien qui lui donne la réplique, _Apostolu_, atteint d'un
assez fort nasillement, est gêné aux entournures de sa voix et laisse
perdre nombre d'effets pour ce que ses répliques ont été baissées d'un
demi ton. (Le voisinage des grands artistes a de ces exigences au
théâtre). Seul au milieu de ce très modeste concert, l'organe riche et
facile du baryton _Caruson_ fait valoir ses merveilleuses qualités de
plénitude homogène et de timbre savoureux. Et la soirée s'achève sans
encombre avec les ovations convenues qui saluent l'étoile pâlissante
laquelle, il faut le dire, sait mourir avec une belle vérité
d'attitudes et de physionomie, à savoir un raidissement très habile
des jambes et l'occlusion fort bien jouée des paupières, en un spasme
point exagéré.

Remarqué, le jeu plein de fougue et de virtuosité d'un jeune chef
d'orchestre italien, monsieur _A. Vigna_, que la grande cantatrice a
fait spécialement engager pour diriger les œuvres de Verdi et de
Donizetti qu'elle interprète à peu près exclusivement. Ce maestro,
dont la taille est plutôt exiguë se dresse sur son séant et s'effondre
tour à tour, virevoltant de droite à gauche avec une frénésie de
mouvements, tout à fait compatible, nous assure-t-on, avec la furia
musicale du génie italien. Toujours est-il que personne ne bronche à
l'orchestre et que les attaques des instruments comme celles des
chœurs et des premiers sujets sont enlevées, on peut dire à la
baguette.

Grâce aux coupures nombreuses, le spectacle se termine vers onze
heures moins un quart, pour permettre aux joueurs égarés dans la salle
du concert, de jeter avant de s'aller coucher quelques billets bleus
sur les tables de roulette et de trente et quarante. Ce divertissement
n'est pas dans nos moyens et nous préférons, en noctambules avérés que
nous sommes, tuer une heure ou deux au café Riche, le seul
établissement de la Principauté qui s'offre à recueillir les veilleurs
impénitents. L'orchestre des Tsiganes au grand complet nous y ménage
une audition prolongée de valses lentes et de mélopées râlantes en
cymbalum majeur. A vous dire vrai, je ne crains pas cette musique un
peu sauvage dont les rythmes souvent réfractaires à la notation
donnent à l'oreille la sensation d'une coulée de voluptueuse langueur;
et je l'aime surtout dans cette nature énervante et tiède, à laquelle
il me semble qu'elle vient surajouter ses effluves et ses hoquets de
spasmes frissonnants.

Pas très nombreux, les attardés oisifs qui viennent goûter au Café
Riche, en même temps que la musique des Tsiganes, les joies
inappréciables du Noctambulisme et pas très choisis surtout. On me
montre un Autrichien, champion du tir aux pigeons qui a gagné ce matin
même un prix de soixante mille francs. Il s'est coiffé, pour que nul
n'en ignore, d'un feutre marron de forme conique, surmonté d'une plume
de pigeon, et il promène son triomphe de table en table, en quête
d'admirations et de sourires.

Assises par petites tables isolées, des hétaïres attendent la fortune.

Sur le prolongement de la banquette latérale où nous trônons, Mery et
moi, je crois reconnaître la physionomie d'une grande fille blonde aux
cheveux courts et bouclés, à la face un peu bouffie et lymphatique,
aux yeux petits, comme percés en vrille, mais d'un joli bleu clair et
malicieux en diable. Elle soupe au Champagne avec une amie et s'agite
fort en parlant. Puis je la vois se lever au moment où l'orchestre
Tsigane attaque une valse bien connue de Johann Strauss, et, sans
qu'on l'en prie, avec une spontanéité charmante, esquisser très
gracieusement les pas d'une valse en cavalier seul. Du coup, je la
reconnais: c'est Léonie des Glaieuls, une aimable dégraffée qu'il me
souvient d'avoir vue autrefois chez Maxims et dont le jeu retrouvé,
très particulier d'élégance et d'harmonie, ressuscite à mes yeux les
traits un peu flottants dans ma mémoire. Cette créature semble née
pour la danse et, bien qu'elle ait suivi les leçons de plusieurs
maîtres de ballet, je gagerais qu'elle ne leur doit pas grand chose
des qualités dont nous sommes les témoins charmés. Ses pas qu'on
supposerait réglés d'avance et sus par cœur, tant la cadence en est
infaillible et la chute rythmée, sont de pure et simple improvisation,
et que de trouvailles de grâce dans certains rejets en arrière suivis
d'un très lent balancement du torse, où la tête abandonnée et comme
flottante semble devoir entraîner dans la chute irrémédiable, cette
jolie machine de chair blonde et d'onduleux froufrous.

Quelques audacieuses imitatrices qu'un si brillant exemple allécha, ne
tardent pas à rentrer dans le rang, après des passes maladroites et le
bruit dissonant de quelques chaises renversées. Et cependant deux
heures sonnent: c'est pour Monte-Carlo le terme de l'ultime flânerie
nocturne. Nous quittons le Café Riche, précédés que nous sommes par la
théorie des Tsiganes qui se vont coucher. Je gagerais qu'au fond la
récente aventure de leur camarade Rigo leur met au cœur l'espoir de
semblables fortunes. Chacun d'eux doit rêver en sa couchette de
quelque Princesse au cœur sensible qui peut-être aussi le voudra
dorloter en un grand lit en bois de rose et qui promènera ses doigts
parmi l'écheveau brun de ses cheveux pommadés, en lui donnant des noms
d'oiseaux.



    Monte-Carlo, 3 février.


Le moyen, s'il vous plaît, de n'obéir pas à l'injonction d'un rai de
soleil qui vient obstinément vous caresser la joue, comme ferait d'une
plume quelque malicieux enfant.

Je saute du lit, n'ayant nullement conscience de l'heure très matinale
dont je ne m'avise qu'après une toilette sommaire. Se peut-il vraiment
que j'aie si peu dormi, cinq heures à peine. Je sais un médecin
enjuponné qui m'enjoindrait de regagner mes draps au plus vite, mais
où serait le bénéfice de voyager seul si l'on n'usait pas de son
indépendance.

Un coup d'œil jeté négligemment par la fenêtre donnant sur la mer me
décide à la matinale escapade, dont, par avance et sous la neige des
froids pays traversés, j'escomptai les joies enfantines. Et je sors,
tout surpris de n'éprouver point ces frissons que donne au saut du
lit, en cette époque hyémale, le premier contact de l'air extérieur.

La mer que je sens là, tout près de moi, comme une soupe d'azur dont
le bord effleurerait mes lèvres, est déjà, sous le soleil de la
septième heure, de ce bleu joli presque invraisemblable que j'ai
retrouvé hier et aujourd'hui tel qu'il était gravé dans ma mémoire
pour l'avoir deux fois contemplé ces douze ans passés.

Quelques rides courent à fleur d'eau, qui n'arrivent pas même à se
résoudre en écume sur le sable semé de cailloux du sinueux rivage, et
c'est un spectacle à la fois calme et grandiose que celui de cette
nappe lumineuse qui s'étend du cap Martin jusqu'au rocher hiératique
de la Principauté, avec de-ci de-là, comme des taches élégantes, le
profil de deux ou trois yachts amarrés.

Le pont du chemin de fer dépassé, après une course de cinq minutes au
bord de l'eau, je m'asseois tant bien que mal sur un siège rustique
fait de quelques pierres assemblées, et me sentant idoine au labeur
poétique, je griffonne sur mon genou ces vers que je vous donne comme
ils sont venus, à savoir, écrits d'une haleine et sans le consécutif
travail d'élimage et d'arrangement que réclame la figuration en de
savantes anthologies. Gardez-les précieusement; peut-être aurez-vous
grand peine à les reconnaître plus tard en le recueil futur où les
colligera le souci de ma gloire. Or, les voici:


LE MESSAGE DU VENT.

    Pour toi la douce et la meilleure, aussi l'aimée,
    Dont le sourire m'est un clair rayonnement,
    Pour toi dont je ne sais qu'avec un tremblement
    Evoquer la mémoire en mon cœur enfermée.

    Afin qu'il te soit dit par la brise du soir,
    J'abandonne au zéphyr du matin ce poème,
    Le voyageur ailé, le vent, ce vieux bohème,
    Me voudra faire ce plaisir de t'aller voir.

    Et cependant qu'à travers bois et prés et plaines,
    Il s'en ira vers toi le divin messager,
    Jamais las du voyage à toujours voyager,
    Il boira le parfum des fleurs et leurs haleines!

    Et quand il te dira ces vers tout palpitants
    D'avoir couru si vite au creux de ton oreille,
    Tu connaîtras la joie immense et non pareille,
    De manger de mon âme en buvant du Printemps.

Ces vers écrits, tel Démosthène (sans toutefois l'inutile précaution
des cailloux) je les déclame à la mer bleue. Après quoi, me sentant
pris d'un vague sommeil, je m'assoupis au murmure berceur des vagues.
Mais il paraît que je n'ai pas encore à l'endroit du soleil
l'indifférence d'un lazzarone, car j'éprouve un réel malaise à la
caresse des rayons dont m'inonde le ciel, et mis sur pied dans un clin
d'œil, je m'achemine vers la Terrasse du Café de Paris.

Je passerai, s'il vous plaît, cousine, sur les détails de notre
seconde représentation. L'épopée de Caran d'Ache a cette fois succédé
sur l'affiche à cette autre épopée antique, le Sphinx, et la princesse
Alice qui, pour la seconde fois, est venue à notre spectacle,
manifeste une joie quasi enfantine au défilé pompeux des légions
impériales et au ragoût verveux dont Salis accompagne les principaux
épisodes de cette œuvre évocatrice. Peut-être même notre éloquent
impresario s'est-il laissé entraîner un peu loin, dans ses
comparaisons des temps héroïques de l'empire, avec la banalité des
contemporaines occupations.

A deux ou trois reprises, le Directeur de Gunsbourg, fin diplomate
s'il en fut, l'est venu supplier dans la coulisse de mettre une
sourdine à ses périodes subversives et à ses critiques gouvernementales.
Salis ne se laisse pas effrayer pour si peu et bonimente à qui mieux
mieux, ironisant à perte de vue sur le compte de Monsieur Félisque
Faure, _margrave d'Amboise_ et _marquis de Rambouillet_, puis sur le
piqueur Montjarret, son professeur d'équitation, sur Crozier qui lui
fournit cet à peu près! _Il n'y a pas de Crozier sans Lépine_, et
qu'il appelle le _Marquis de Dreux Brézé de l'Exécutif_, puis enfin
sur le consul de France à Monte-Carlo, en personne, M. Glaise dont le
nom se prête à mille et un brocarts.

A l'issue du spectacle, la princesse dont la sympathie nous est
définitivement acquise veut nous la témoigner encore de vive voix.
Salis lui fait don pour son musée particulier, d'une des silhouettes
découpées qui tout à l'heure, sous le nom de Jourdan ou de Bessières,
conduisaient le défilé des troupes impériales. Son Altesse l'accepte
et se confond en remercîments pendant que notre chef machiniste Jolly,
appelé pour recevoir sa part d'éloges, arrive en épongeant son front
qui vient d'essuyer plus de vingt charges de cavalerie, et en
protégeant d'une bande de diachylon sa main gauche quelque peu brûlée
par une fusée réfractaire.

Donc, nous allons savourer ce soir la joie douce de ne rien faire et
de n'entendre ni conférences, ni concerts. Et, ce n'est pas, croyez le
bien, que le Casino refuse à ses habitués les consolations musicales
qui sont, avec le viatique, de salutaires institutions, mais le
programme de ce soir ne réunit pas nos suffrages et puis, dame,
s'enfermer volontairement par ces températures, c'est se montrer
ingrat sans raison à l'endroit d'un ciel qui nous comble de bienfaits.

Les bonnes heures de farniente et de rêvasserie passent si vite à la
terrasse du café de Paris que nous sommes tout surpris de voir
s'écouler à flots pressés, la foule des joueurs et des joueuses
élégantes qui se hâtent vers leurs hôtels, les uns pour y goûter le
repos mérité par des heures de fièvre, les autres, pour vérifier dans
le silence de leurs chambres l'état précis de leurs finances ou pour
dégager des chiffres inscrits, l'infaillible et définitive martingale;
fous à lier qui perdent ainsi deux fois leur sommeil.

Hantés que nous sommes par le souvenir des chorégraphies de la veille,
nous nous dirigeons vers le café Riche, avec l'espoir que la très
troublante Léonie des Glaieuls y voudra bien renouveler ses
entrechats. Nous l'apercevons dès l'entrée, soupant comme hier, à la
même place, mais la figure bouleversée, les yeux gonflés de larmes
contenues, peu disposée, sans doute, à se donner en spectacle, malgré
l'évidente venue de quelques admirateurs dont nous sommes.

Cependant les Tsiganes font entendre leurs czardas les plus enlevantes
et leurs valses hongroises étrangement syncopées; les garçons du café
Riche se souvenant du succès de la veille, dégagent l'étroit passage
qui mène aux banquettes, comme pour inviter les danseurs à s'ébattre à
l'aise, sans la crainte des chaises heurtées et des guéridons
culbutés; déjà deux américaines ont ouvert le bal, prêchant d'exemple,
et quelques Messieurs s'empressent pour disjoindre ce couple au sexe
uniforme. Cette fois, des Glaieuls n'y tient plus; elle bondit dans
l'arène, la tête haute désormais avec un joli frémissement des
narines, et sûre d'elle-même comme de nos suffrages, elle nous offre,
une heure durant, la griserie de son sourire et la souplesse jolie de
son corps serpentin.

Mais ce soir semble-t-il, le vent n'est pas à la chorégraphie; pendant
que la jeune almée cambre ses reins et se renverse en dépit des lois
les plus sacrées de l'équilibre, le plus grand nombre des
consommateurs s'esquivent doucement et il ne reste plus en quelques
minutes que le groupe restreint des admirateurs sincères et fascinés
que nous demeurons.

La danseuse ne tarde pas à s'apercevoir de la sournoise désertion et
piquée au vif malgré l'indifférence qu'elle a jusqu'ici paru témoigner
à la galerie, elle adresse aux fuyards pour la plupart américains,
quelques épithètes boulevardières au nombre desquelles les mots de
_mufle_ et de _rastaqouère_ se peuvent citer comme de très anodins
euphémismes. Les deux derniers convives, (je nous excepte) endossent
leurs pardessus parmi la pluie des quolibets et des pieds de nez de
cette enfant terrible, qui les salue de cet adieu jeté dans ses deux
mains en porte voix: Allez vous coucher pannés que vous êtes,
michetons en pain d'épice, allez rêver de mes dessous que je vous ai
fait voir à l'œil et gardez vos derniers louis pour la roulette! Elle
est plus p.... que moi, car elle vous les prendra jusqu'au dernier
sans vous rien donner en échange.» Et sur cette réflexion dont on ne
saurait trop louer la profondeur, la jeune danseuse s'effondre sur sa
banquette, comme épuisée par cette harangue, pendant que deux larmes
très authentiques, sans apparence de raison sourdent à ses paupières.

Qui peut bien lui avoir causé ce gros chagrin? Il nous semble que
c'est presque notre droit d'en solliciter la confidence et nous
apprenons que la mignonne Léonie a joué gros jeu ce soir même et
qu'elle a perdu sans répit. La guigne la poursuit d'ailleurs depuis
plusieurs semaines et sa crise de larmes, préparée par les émotions de
la journée, n'attendait plus pour éclater que l'ultime froissement
d'amour-propre dont nous venons d'être témoins.

Mais le chagrin ne dure pas, chez les natures versatiles comme celle
de notre nouvelle amie. Aussi la voyons-nous passer des larmes à la
gaîté la plus délirante gaîté nerveuse, il est vrai, faite d'éclats de
rire et de soubresauts. Puis voici qu'elle nous offre, pour nous
récompenser d'avoir été gentils en demeurant, de la raccompagner avec
son amie dans la villa de cette dernière. Et nous voilà juchés tant
bien que mal sur les deux victorias postées à la sortie du Riche!
Cocher, villa Rosette et rondement.

L'hospitalité nous est offerte le plus gracieusement du monde par
l'hôtesse amie de des Glaieuls qui nous octroie libéralement quelques
œufs durs et les débris d'un pâté, (on ne saurait tout prévoir).
Chacun de nous y va de sa romance ou de son monologue et pour clôturer
cette fête improvisée, la châtelaine interprète en s'accompagnant
elle-même au piano une parodie de quelques couplets d'opérette, dont
les paroles évoqueraient le rouge des pudeurs violées, aux joues d'une
compagnie de sapeurs. Bref, l'aube naissante aux reflets violâtres
éclaire la rentrée à Monte-Carlo de notre petite caravane trop
nombreuse, hélas, pour oser demander asile aux aimables personnes de
la Villa Rosette. Et vous direz après cela cousine que je vous cèle un
mot de mon voyage et que je suis un cachottier!



    4 février,


Ce n'est pas sans quelques jurons familiers, entendus de moi seul,
d'ailleurs, que j'ai pu ce matin (je parle de onze heures environ) me
résoudre aux formalités du réveil et de la toilette. O des Glaieuls,
ma mie, quel mal aux cheveux je vous dois. Et cependant, comment ne
pas me rendre à l'aimable invitation du Directeur Gunsbourg, lequel,
en dépit des transes et des torturantes minutes que lui fit connaître
Salis, nous a priés à déjeuner en sa villa délicieusement nommée Bella
Stella.

Au risque d'arriver bon dernier, je cours en toute hâte quérir à la
Condamine, chez le chapelier Floury, une coiffure sortable, car jamais
la hideur du haut de forme ne m'était plus nettement apparue qu'en ce
pays de verdure et de lumière. Je me rappelle à ce sujet l'impression
de grotesque ressentie lors de mon premier voyage en Haïti, à la vue
de tous les indigènes dont le Saint Simon avait fait pour moi des
compagnons de voyage et que je voyais avant de mettre pied à terre,
se vêtir de complets en drap noir et s'affubler de trente-six reflets
signés Deslions.

Et j'arrive bon dernier comme c'était prévu, pour essuyer avant que de
m'asseoir à table les plaisanteries de mes camarades très occupés à
décortiquer des crevettes. Un vent de bonne humeur souffle sur les
convives, pour lesquels Mme Gunsbourg prodigue ses sourires et ses
compliments d'ailleurs exempts de fadeur et de banalité. Son mari
n'est pas en reste avec elle; il commence par décliner toutes
prétentions culinaires, mais au contraire, il se vante hautement
d'avoir une des caves les mieux fournies de la Principauté. Ce à quoi
nous ripostons en nous offrant tous ensemble à constituer un Jury de
dégustation. L'expérience d'ailleurs est toute en faveur de notre
hôte. Nous en convenons avec l'exubérante gaîté, fruit de nos travaux
œnophiles. Alors commence la série des anecdotes et je vous prie de
croire qu'il en défile quelques-unes et pas des moins salées.
Gunsbourg est un struggle for lifer qui a roulé sa bosse un peu
partout et dont la mémoire a noté quelques bonnes farces dignes de
renfoncer les contes de Boccace et les Cent Nouvelles et aussi le
bagage du tant gaulois conteur Armand Sylvestre.

J'aime mieux tout de suite convenir que ma tête, mise en désarroi par
les Chiantis et les Porto Vecchios se refuse à transcrire par le menu
les drôlatiques aventures narrées par le verveux directeur. Je vous en
veux cependant donner quelque idée, en choisissant dans le tas une des
plus piquantes.

Depuis que lui sont confiées les destinées artistiques de quelques
théâtres Européens, tant à Pétersbourg, qu'à Buda Pesth et qu'à
Monaco, car je vous l'ai donné pour un cosmopolite et j'ajoute ce
détail qu'il est aussi très polyglotte, Gunsbourg ne s'est jamais
séparé d'un ami d'enfance, un comique du nom de Buiselay. Cet homme
est paraît-il un des plus étonnants pince sans rire qui se puissent
imaginer. Il professe l'horreur des ténors bellâtres, et rien ne
l'enrage comme les succès d'ailleurs légendaires, que comporte auprès
de l'autre sexe, l'emploi tant convoité, d'amoureux lyrique. Or,
pendant je ne sais plus quelle campagne théâtrale, il se trouva que
notre comique, fortement épris d'une seconde chanteuse légère, eut à
souffrir de la présence dans la troupe, d'un irrésistible Raoul. Ce
n'est pas que la dame eut encore chanté l'épithalame avec le fortuné
ténor, mais tout dans son attitude et dans son langage, permettait de
croire que sa défaite était prochaine et proche également le chant
d'allégresse du ténor rival. Que faire et comment détruire en l'esprit
de la jeune femme, les germes d'une passion qui ne saurait tarder à se
donner libre cours?

Justement, un beau soir, et comme pour narguer le comique éconduit,
elle eut soin de lui conter dans la coulisse qu'elle attendait le
lendemain son rival à dîner, et qu'elle espérait bien vaincre sa
résistance, car, pour tout dire, le ténor sentant la partie belle, ne
montrait à la diva qu'un très modeste empressement. A cette annonce,
Buiselay flairant un bon tour répondit simplement:

«Certes, j'envie le sort de mon heureux camarade, mais pour un empire,
je ne voudrais pas être à votre place.

«Parce que?

«Parce que X... est affecté d'une infirmité bien désagréable pour ses
voisins.

«Vous voulez rire?

«Vous m'en direz des nouvelles...

«Mais enfin... interrogea la jeune femme qui s'en laissait tout de
même imposer par l'assurance de son interlocuteur.

«Eh bien (n'allez pas le lui dire au moins ni me trahir,) ses pieds
dégagent une odeur insupportable, et si vous le placez à vos côtés, je
ne vous donne pas une heure pour n'y plus tenir.»

Et la chanteuse fit la sourde oreille, refusant en apparence de prêter
crédit à ce méchant propos, mais au fond, craignant d'en constater
l'évidence et légèrement ébranlée quant aux effluves poétiques dont
son imagination paraît déjà le bien aimé.

Or, Buiselay poussait la fantaisie en ses ultimes limites et voici ce
qu'il inventa. Le ténor favorisé habitait dans le même hôtel que le
comique, et sur le même palier, une chambre dont l'accès était des
plus simples durant l'absence de son locataire; y pénétrer, choisir la
paire de bottines vernies que le ténor ne manquerait pas de chausser,
tout cela ne fut qu'un jeu pour notre farceur. Deux minces lamelles de
fromage de gruyère, (excusez cousine le prosaïsme du détail) furent
par lui insinuées dans le bout des dites chaussures et ces dernières
scrupuleusement remises en place.

L'inévitable effet se produisit: Exacerbées par la chaleur, les
émanations du gruyère montèrent comme un fâcheux encens aux suaves
narines de la diva, laquelle déjà prévenue en fut doublement
incommodée. Elle comprit les quolibets et les brocarts dont ses
camarades ne manqueraient pas de l'abreuver si elle donnait suite à
l'aventure et sans que le héros y comprit rien, elle le traita dès ce
jour avec la dernière rigueur. Buiselay d'ailleurs, n'en fut pas plus
heureux, mais du moins il se pût à l'aise réjouir du succès de son
invention. Et voilà cousine une des anecdotes dont nous a régalés
entre la poire et le fromage (ce vocable est tout d'à propos) le
jovial directeur Gunsbourg, grand maître des divertissements de leurs
Altesses Sérénissimes.

Comme nous prenons le café, voici qu'un message du palais prévient
Rodolphe Salis qu'il ait à se rendre à deux heures précises dans le
cabinet du gouverneur pour explications à fournir au sujet de quelques
allusions insinuées la veille dans son boniment de l'Epopée. «Bonne
affaire s'écrie notre barnum, je vais adresser à Monsieur le
gouverneur un discours en trois points qui l'obligera bien à rire
comme les autres et à ne pas s'émouvoir de mes boutades. En tous cas
(ajoute-t-il) c'est de la réclame et de la bonne.»

Gunsbourg, qui connaît mieux que nous les rouages secrets de la
machine monégasque, est beaucoup plus inquiet que Salis et doute fort
que nous ayons tantôt l'autorisation de jouer. L'événement lui donne
raison et quand nous arrivons à trois heures dans le hall extérieur du
Palais des Beaux-Arts, nous sommes tout surpris d'apercevoir les mines
déconfites des spectateurs venus pour nous ouïr, lesquels s'en
retournent en commentant de façons diverses l'interdiction dont nous
sommes l'objet.

Le Chat Noir frappé d'interdiction en pays neutre, voilà qui n'est pas
ordinaire si l'on songe qu'il est peut-être le seul établissement de
Paris qui n'ait jamais eu maille à partir avec la censure.

Ce n'en est que plus drôle n'est-ce pas.



    Monte-Carlo, 5 février.


J'ai dû rassurer Mme Salis qui, partie le matin pour une promenade à
Menton, venait d'apprendre à son retour dans la principauté, la mesure
de rigueur à nous imposée. D'ailleurs, vers cinq heures de
l'après-midi, Salis, après une très longue conférence avec le
gouverneur et le consul de France, nous est venu dire que tout
obstacle était levé et que nos représentations suivraient leur cours.

En quelques mots, Salis nous a narré que tout le mal venait du Consul
de France, M. Glaize, lequel a jugé bon de s'émouvoir pour quelques
lazzis sans conséquence à l'adresse de Félix Faure et du ministre
Hanotaux. Lui-même sans doute un peu trop imbu de la gravité des
fonctions consulaires, a mal interprété les calembours faciles
auxquels notre imprésario s'est livré sur son compte. Un spectateur
qui se trouvait occuper la veille, un fauteuil à côté du sien, nous a
conté qu'il l'avait vu se lever et quitter précipitamment le palais
des Beaux-Arts au moment où son nom vigoureusement lancé par Salis
faisait retentir la voûte vitrée du petit théâtre.

En un discours magistral, il a fait entendre au bruyant commentateur
de l'Epopée que ce qui se peut dire à Paris, et surtout à Montmartre
est dangereux à Monaco; que la principauté servant de résidence à des
gens de toute nationalité, il y fallait plus que partout sauvegarder
le prestige du nom français, et avec cela bien d'autres jolies choses
que Salis a respectueusement écoutées.

Au fond, malgré l'heureuse issue de l'aventure, notre barnum n'est pas
sans inquiétude. Sans doute, on l'autorise à reprendre le cours de ses
quotidiens spectacles, mais c'est après avoir exigé de lui la promesse
de ne plus faire en ses boniments la moindre allusion politique. Or,
vous conviendrez que l'Epopée, par exemple, risque de devenir un bien
fade ragoût s'il n'est plus permis de substituer aux héros
authentiques dont l'histoire nous a transmis les noms et les
lumineuses figures, des personnages plus modernes, nos hommes d'état
d'aujourd'hui. Ce rapprochement le plus souvent facile et toujours
évocateur du rire a jusqu'à présent fourni à Salis ses effets les plus
inattendus; il est aussi regrettable pour lui que pour le public
monégasque, qu'une censure draconienne, en vienne interdire l'usage.

Toutefois, l'incident diplomatique, si l'on peut ainsi désigner
l'interdiction qui vient d'être levée, nous a permis de goûter deux
jours de repos complet, car nous avons aujourd'hui cédé la place à la
très subtile diseuse Mme Amel; double joie pour nous, en comptant
celle de profiter d'une aussi bonne aubaine et nous n'y manquons pas.


D'où peut venir, grands Dieux, cette détestable coutume d'entourer de
non-valeurs ou de numéros insipides les artistes aimés du public.
Jamais, certes, je n'ai plus souffert de cet usage ridicule
qu'aujourd'hui même entre quatre heures et quatre heures trois quarts.
Deux enfants phénomènes, des fillettes de douze ans, sont venues
séparément d'abord, ensemble pour finir, meurtrir nos oreilles par les
dissonances non voulues de leurs violons mal accordés. Le public de
bon ton qui fréquente le petit théâtre des Beaux-Arts, a poussé
l'indulgence jusqu'à battre des mains discrétement après le final du
premier concerto, ce que voyant la jeune virtuose s'est empressée d'en
jouer un second. On s'attend à voir paraître tôt après la diseuse
attendue, point du tout; armée d'un violon surgit la deuxième enfant
phénomène, sœur de la première; enthousiasme très modéré de la part
du public, cette fois convaincu qu'on lui va servir Mme Amel.
Déception nouvelle; les deux phénomènes reparaissent et cette fois,
sans la moindre observance des unissons et des mesures se livrent à la
plus échevelée cacophonie qui se puisse rêver; c'est comme un steeple
chase d'archets déchaînés qui se termine d'ailleurs à la satisfaction
générale par la victoire de la sœur aînée, arrivée première de deux
mesures. Un frémissement de joie parcourt la salle, peu flatteur, je
l'avoue, pour les précoces musicastres qui n'en saluent pas moins
l'assistance.

Peut-être, pensez-vous que..... Nullement! Force nous a été
d'ingurgiter le grand air de la reine de Sabba chanté par un baryton
toulousain fort en gueule, et qui donnait sous l'habit, l'impression
d'un charpentier, garçon d'honneur à la noce d'un compagnon.

Quand enfin, la porte du fond s'est ouverte sur la délicate interprète
des vieux airs de France, nombre de spectateurs à bout d'énergie
sentaient chanceler leur raison. Pour ma part, j'enfonçais rageusement
les dents en un mouchoir roulé en pelote pour ne pas hurler
d'impatience. Est-il besoin de dire que le succès a été complet pour
Mme Amel. J'ai eu la joie d'entendre ma _Berceuse Bleue_ chantée comme
je l'ai parfois rêvée, et tandis que je me rendais pour la féliciter
près de ma talentueuse interprète, j'ai rencontré au seuil même de sa
loge et venue dans le même but, la tant belle personne qui a nom
Rachel Boyer. Je n'avais pas l'honneur de la connaître et j'ai pu
constater qu'on ne l'avait aucunement surfaite en me la donnant pour
une admirable créature, fille de Rubens par l'épanouissement de ses
charmes, et par la sculpturale majesté de son allure.

Nous avons clôturé la journée par un dîner somptueux à nous offert par
un vieil ami de Salis, un joyeux compère Poitevin du nom de Paindsou.
Ce charmant homme qui fit sa fortune dans les vins de Champagne, après
de modestes débuts, professe à l'endroit des artistes une libéralité
qui serait à souhaiter à quelques enrichis plus fortunés que lui, mais
ô combien moins hospitaliers. Il nous conte au dessert, avec un
entrain superbe et avec de beaux mouvements oratoires, quelques
escarmouches de la Commune, et, le Bourgogne aidant, il nous émeut
jusqu'aux larmes par le récit très sincère d'un attendrissant épisode.

M. Paindsou possède une assez importante série de toiles signées
Monet, qu'il acheta lui-même au célèbre peintre des cathédrales, alors
que sa griffe était encore mal payée. Il est tout joyeux à la lecture
d'un entrefilet, paru ce jour même dans le _Temps_, et relatant une
vente très fructueuse de quelques tableaux du même peintre.

«Quel succès clame-t-il, pour un marchand de vin de champagne, d'avoir
su deviner un grand peintre.»



    Monte-Carlo.


Le Chat Noir triomphe et c'est avec les palmes du martyre qu'il fait
aujourd'hui sa réapparition dans la salle du Palais des Beaux-Arts.

Nombre d'indifférents que la seule annonce de notre spectacle n'eut
pas invités à se rendre chez nous, ont retenu leurs places, dès la
veille, sous la poussée curieuse provoquée par l'interdiction.

En homme qui sait tourner à son profit les plus fâcheuses aventures,
Salis n'a pas perdu la carte et notre programme d'aujourd'hui comprend
les pièces les plus attrayantes du répertoire Chatnoiresque, sans
compter l'imprévu qui ne saurait manquer avec ce diable d'homme.

Les trois coups frappés, Salis paraît en scène, un cierge de six
livres à la main, le col ceint d'une longue corde, dans l'attitude
confite et repentante d'un criminel d'État du XIVe siècle venant
faire amende honorable. Comment, je vous le demande, ne point
s'abandonner aux éclats de la plus folle hilarité, à la vue d'un
tableau si loin de nous tout ensemble et si comique. Encore, vous
fais-je grâce, faute de mémoire et d'un phonographe enregistreur, du
macaronique discours que le gonfalonier de la butte, adresse un genou
en terre, à M. Glaize, consul de France, lequel d'ailleurs s'est bien
gardé de venir. Son Altesse gracieuse, la Princesse Alice, est secouée
sur son fauteuil par un rire incoercible, par ce rire qui fait
évanouir les plus solennelles résolutions et qui vous désarme et qui
vous met à la merci de celui qui l'a provoqué, d'autant plus que
lui-même a su garder sur son visage cette impassibilité voulue qui
fait les farceurs de génie.

En y réfléchissant, il est heureux pour M. Glaize qu'il se soit
abstenu de venir, car il eut été forcé de rire comme tout le monde et
je doute qu'il l'eut fait de bon cœur. Quelle humiliation pour un
diplomate habitué à régler d'avance et à diriger lui-même la marche
des événements, que de reconnaître son impuissance devant cette arme
formidable, le Ridicule.

Donc on s'est fortement diverti chez nous, et la mesure de rigueur qui
nous fut appliquée ne pouvait mieux venir en son temps, car notre
spectacle avait besoin pour s'alimenter jusqu'au bout du coup de fouet
de la réclame, et M. Glaize a bien voulu se charger de ce soin.

Ce soir, j'ai entendu la Patti dans _Lucia di Lammermoor_ toujours
grâce à l'intervention de mon camarade Mery et à la courtoisie du chef
d'orchestre Jehin. Malgré l'indiscutable sincérité de cette musique,
et quelques beaux élans de passion qui s'y rencontrent, je ne saurais
éprouver à l'entendre qu'une impression de lassitude et d'ennui. Je
dois louer cependant les ensembles, merveilleusement conduits par le
maëstro Arthur Vigna, avec toujours cette belle fougue dont je vous
parlais à propos de la _Traviata_. Le ténor Apostolu s'est un peu
ressaisi, le baryton Caruson n'a rien perdu de l'ampleur et de la
pureté de sa voix; la cantatrice est particulièrement essoufflée, et
voilà.

En rentrant à l'hôtel, je trouve une lettre de mon camarade, le
peintre Redon. Je ne crois pas vous avoir encore parlé de lui; je vais
donc combler cette lacune. Redon est une des plus sympathiques figures
de Montmartre, et, ce qui n'est pas pour l'amoindrir, il possède un
très joli talent de dessinateur, d'aquarelliste et de peintre. Et
tenez, pour vous en faire juge, feuilletez simplement le dernier
numéro du Paris Noël dont je vous fis hommage l'an passé. Vous y
verrez une des plus jolies compositions que peut inspirer à un peintre
le retour mille fois commenté de la date divine. C'est Paris, la
grande cité qui dort sous la brume de décembre, tandis qu'à genoux et
l'auréole au front, un enfant Jésus épèle tous les noms des petits
parisiens inscrits sur une longue liste. Et des anges aux ailes
blanches de colombes s'envolent aux quatre coins de l'horizon, portant
aux bébés endormis les cadeaux que leur octroie l'enfant divin. C'est
charmant, n'est-ce pas?

Eh bien! mon ami Redon me communique son projet, de publier sur
Montmartre, un album où chaque dessin commenté par une poésie
formerait un tout pittoresque, et comme un guide artistique à travers
les cabarets et les petits théâtres de la butte. Le dessin dont il
m'adresse un croquis représente l'intérieur d'un cabaret de la rue
Pigalle, le Hanneton, rendez-vous de quelques dames capricieuses, qui,
suivant les errements de la poétesse Sapho, s'égarent en des joies
unisexuelles dont j'espère, cousine chérie, que vous les devez blâmer
fortement. Assises face à face, deux jeunes personnes causent en
s'accoudant sur un guéridon desservi. _L'une_ d'elles, très masculine,
poitrine plate, plastronnée, cheveux courts et frisés, faux col
empesé, cravate longue; _l'autre_ portant plus visibles les attributs
de son sexe: toutes deux la cigarette aux lèvres, discutent avec
animation parmi l'atmosphère enfumée et voilà.


LES LESBIENNES

    Pour ces dames du _Hanneton_
    et de _La Souris_.


    Sur la nappe aux laiteux reflets,
    Après l'ultime mandarine,
    Qui sur la lèvre purpurine
    Laisse des relents aigrelets,
    Elles s'accoudent, minaudantes,
    Ces fleurs perverses de l'amour,
    Et leurs voix se font tour à tour
            Mordantes.

II

    Ce sont les êtres indécis,
    Les androgynes et les sphinges
    Dont les équivoques méninges
    Travaillent sous l'arc des sourcils:
    Démons avec des faces d'anges,
    Inconscientes des pudeurs,
    Elles nourrissent des ardeurs
            Etranges.

III

    Pour des rêves jadis brisés
    Elles ressuscitent Sodome,
    Et Lesbos, en haine de l'homme
    Dont leur répugnent les baisers;
    Et ne trouvant de cantharides
    Qu'aux lèvres glabres de leurs sœurs,
    Elles s'enivrent de douceurs
            Arides.

IV

    La crainte des maternités,
    L'horreur des étreintes viriles
    Rendent les promesses stériles
    Des futures humanités,
    Et des talons jusques aux nuques,
    Veuves des masculins frissons,
    Elles sont des contrefaçons
      D'Eunuques.

Pourquoi faut-il, mon Dieu, qu'après avoir traité des sujets sacrés
comme celui de Noël, mon ami Redon descende lui aussi dans les
bas-fonds terrestres, au risque d'y souiller son crayon? Parce que le
métier de peintre comporte les études les plus diverses et que la
vérité ne se présente pas toujours sous des aspects riants et
vertueux. Or, sans _le Hanneton_ et sa sœur _la Souris_, Montmartre
ne serait plus Montmartre.

J'espère que vous me pardonnerez aussi, cousine, les vers dont je vous
viens de donner la primeur. J'ai fait mon possible pour qu'ils fussent
en même temps qu'une peinture, le fidèle reflet de mon intérieure
protestation. Car, j'ose croire que jamais vous n'avez mis en doute la
profonde moralité de votre dévoué correspondant.



    Monte-Carlo, 9 février.


Après cette première épreuve, qui consistait à vaincre les scrupules
d'un acariâtre consul, le Chat Noir a conquis droit de cité dans le
pays du Soleil, et tout fait présager qu'il terminera noblement sa
carrière de douze jours à Monaco.

La belle société, qui tient ses assises à l'hôtel de Paris, a
déterminé Salis à déplacer pour une fois le théâtre de ses succès et
des nôtres. Hier soir, dans le plus élégant salon dudit hôtel, se
trouvaient réunis entre autres personnages, le jeune mahrajah _Dunleep
Sing_, fils du roi de Lahore, le richissime comte autrichien
Esterhazy, le comte Lemarrois, le Grand-Duc de Leuchtenberg et bien
d'autres aux noms retentissants que mon infidèle mémoire se refuse à
vous citer. Est-il besoin de dire que les plus somptueuses
demi-mondaines, en villégiature à Monaco égayaient de leurs sourires,
en même temps qu'elles l'inondaient des feux de leurs diamants, la
petite salle transformée pour l'occasion en théâtre miniature. Rose de
May, Valtesse de la Bigne, châtelaine des Aigles, Suzanne Duvernois,
telles sont pour vous nommer les plus connues et aussi les plus
parisiennes, celles dont les visages ont tout d'abord frappé mes
regards.

Ces messieurs et ces dames ne s'étaient préparés ni par le jeûne ni
par l'abstinence à nous venir écouter. J'avoue même que l'attention ne
régnait pas en maîtresse pendant les premières minutes de la petite
soirée et ce, malgré tout le mal que se donnait un vieil habitué du
Chat Noir, le sémillant Mr Uhde, lieutenant de l'armée Badoise, lequel
désolé de nous voir prêcher dans le désert, courait d'un groupe à
l'autre, suppliant qu'on nous écoutât. Le rire éclatait, malgré ses
soins, en fusées tôt évanouies, non point ce rire malveillant dont on
se peut froisser, mais plutôt ce crépitement qui monte à la surface
d'une coupe de champagne, et je crois la comparaison d'autant plus
juste que ce nectar n'était pas étranger, sans doute, à l'hilarité de
nos hôtes.

Est-il besoin de dire que le programme des illustres poètes du Chat
Noir avait subi de légers remaniements. _Les Vierges Folles_ de
Bonnaud, _la Fausse Alerte_ de Gondoin et le _Dilettantisme
réciproque_ de votre cousin seraient déplacés peut-être dans un
recueil de morceaux choisis pour institutions religieuses. Mais
qu'importe; les messieurs seuls rougissaient.

Notre camarade Milo de Meyer s'est révélé poète XVIme siècle du
meilleur aloi. Oyez plutôt cet extrait d'une comédie inédite portant
ce titre: _Rabelais au pays de Chinon_. C'est Jehan des Entommeures
qui parle:

    Oncques ne me plût monachale vie,
    Très bien tu le says, cher amy François,
    Car d'estre soubdar est sort que j'envie
    De puys temps jadis; et mieux j'aymerois
    A travers choquer d'estoc et de taille
    Tout le jour au long, sans tresve ou repos,
    Qu'ainsi plus longtemps rien faire qui vaille
    En ce noir couvent d'où j'ay pris campos!

                Ores jà, je dys,
              Sans fiel ny mesprys;
                Sus à l'ennemy
                En poussant ce cry
                    «Hou ha!»
    Nac pétetin pétetac ticque torche lorgne,
    Je frappe, je pourfends, je occis, je esborgne!
                    Caisgne!
                    Saigne!

    Cor Dieu! j'aymerais endurer en guerre,
    Ayons-nous victoire ou le désarroy,
    Force coups de masse ou de cimeterre
    Au service de nostre tant bon roy,
    Que plus longtemps vivre en la compaignie
    De ces tant villains moynes caphardiers,
    Quels, dessoubs couleur de papimanie,
    Des plus noirs méfaictz sont francs coustumiers!

                Ce pourquoi je dys,
              Sans fiel ny mesprys;
                Sus à l'ennemy
                En poussant ce cry
                    «Hou ha!»
    Nac pétetin pétetac ticque torche lorgne,
    Je frappe, je pourfends, je occis, je esborgne!
                    Caisgne!
                    Saigne!

--Ce soir au Casino, grand concert offert par le compositeur Isidore
de Lara sous le haut patronage de L.L.A.A.S.S. le Prince et la
Princesse de Monaco, avec le concours de Mme Adelina Patti. J'ai pour
la première fois entendu à l'orchestre des œuvres de M. Isidore de
Lara et pour la première fois aussi j'ai eu la joie d'entendre
l'auteur lui-même chanter en s'accompagnant au piano des mélodies déjà
célèbres dont l'excellent baryton Maurel m'avait déjà fait apprécier
le charme dans un récital à la Bodinière.

La sélection symphonique sur Amy Robsart et les fragments symphoniques
de la Lumière de l'Asie, ces derniers dirigés à l'orchestre par
l'auteur lui-même, m'ont donné, je dois le dire, l'impression
d'œuvres magistrales profondément pensées et savamment écrites avec
toutes les ressources que l'art moderne de la composition peut offrir
à ceux qui, semblables à Isidore de Lara, en ont puisé les prémisses
dans l'enseignement des maîtres comme Leo Delibes.

Que dire des compositions légères et des romances intitulées:
_Qu'importe demain_, _The Garden of Sleep_, _Le long du chemin_, et le
Rondel de l'_Adieu_, si ce n'est que leur auteur, les interprétant
lui-même, leur surajoute cette saveur et ce charme indicibles, que les
auteurs interprètes donneront toujours à leurs œuvres, en dépit de ce
qu'en peuvent dire les comédiens et les chanteurs. Et quelle suavité
mélancolique dans ce Rondel de l'_Adieu_ que le grand poète
Haraucourt, mon camarade, doit être heureux d'entendre délicieusement
commenté.

    Partir c'est mourir un peu.
    C'est mourir à ce qu'on aime:
    On laisse un peu de soi-même
    A toute heure en chaque lieu:
    . . . . . . . . . . . . . . . .
    Partir c'est mourir un peu.

Mme Adelina Patti que j'ai entendue ce soir en des morceaux détachés,
m'a procuré, je dois le dire, un plus vif plaisir que dans les œuvres
dramatiques dont je vous ai relaté les détails. Si j'avais la faveur
d'être écouté par la très illustre diva, je lui conseillerais de
consacrer aux concerts les restes encore éclatants de son ardeur et de
sa voix. Malgré l'indéniable sénilité des morceaux qu'elle nous a
servis, _Hom es veet home_, _Il bacio_, _Semiramis_ (le grand air),
elle y sait encore triompher et le spectateur n'assiste pas du moins
aux suffocations et malaises visibles dont s'accompagne, chez elle,
l'effort d'un rôle à soutenir.

Le concert a pris fin sur l'admirable _Marche des Fiançailles_ de
Lohengrin, enlevée avec une verve de tous les diables par l'orchestre
que dirigeait M. Jehin. Oh! le chant merveilleux des trompettes et
quelle fête pour des oreilles Wagneriennes. Le public idiot se
précipitait furieusement vers la sortie pendant l'exécution de cette
page vibrante.



    Monte-Carlo.


Un vieil ami de Lyon, que j'ai retrouvé juge de paix à Monaco, m'a
convié à visiter avec lui quelques-uns des cuirassés de notre escadre
en rade de Villefranche. Hélas, trompé par ma montre dont les
dérèglements m'ont joué déjà plus d'un mauvais tour, j'arrive à la
porte du charmant fonctionnaire une bonne demi-heure après son
départ.

Désolé de ce contre-temps je m'apprête à tourner bride, mais une
curiosité me prend à voir, pavoisée dans la direction de la gare de
Monaco, la rue Grimaldi et les rues adjacentes, et je suis la foule,
car un vif mouvement populaire se dessine de ce côté.

Deux ou trois grondements sourds espacés de quelques minutes et venus
du palais m'apprennent qu'il va se passer quelque chose, et me voilà
ravi d'avoir manqué mon train pour Villefranche.

Et voilà comment, sans avoir rien fait pour cela, je vais assister au
retour de son Altesse Albert Grimaldi, Prince de Monaco, parmi ses
fidèles sujets.

Sur la petite place qui fait face à la gare, sont groupés tous les
fonctionnaires de la principauté et aussi, revêtus d'élégants
uniformes, les gardes au nombre d'une centaine environ qui composent
la petite armée de ce bienheureux pays.

Le rapide venant de Paris s'arrête pour laisser descendre le prince
auquel ses familiers et les membres du comité de direction des Jeux
souhaitent la bienvenue, cependant que comme un seul homme, tous les
sujets monégasques acclament leur souverain. Et je ne pense pas que
quelque hypocrisie se mêle à ces acclamations, car le titre de sujet
monégasque est bien le plus enviable qui soit. Dire qu'il suffit du
hasard d'une naissance pour ignorer du même coup ces trois servitudes
qui sont l'impôt, le service militaire et le travail opiniâtre; que si
vous ajoutez à ces inappréciables bienfaits la clémence d'un Ciel
toujours souriant et la sérénité d'une mer chantante, vous aurez ce me
semble, à moins que d'être vraiment difficile toutes les conditions
possibles du bonheur humain.

Ou je me trompe fort ou jamais les théories anarchistes n'auront cours
sous un pareil régime et je doute que jamais le bruit dissonant d'une
bombe révolutionnaire vienne troubler le sommeil auguste de L.L.A.A.
Sérénissimes. Que si même, tablant sur l'immoralité du jeu, les
partisans d'une austère philosophie nous voulaient à tout prix
démontrer qu'il faut abolir cette maudite roulette où se viennent
évanouir comme fumée les sommes effarantes collectées aux quatre coins
de l'Univers, nous répondrions que ce n'est pas trop de tout cet
argent, pour assurer à dix mille âmes le bonheur sans mélange et la
vie sans luttes.

Pour complaire au Prince qui a bien voulu honorer de sa visite notre
représentation d'aujourd'hui, Salis a remis au programme cette
dangereuse épopée dont la seule annonce couvre d'une sueur froide
l'épiderme diplomatique de ce cher Gunsbourg. Le Prince a paru
s'amuser beaucoup. A l'issue du spectacle il a bien voulu, comme
l'avait fait aux premiers jours la Princesse Alice son épouse, nous
remercier individuellement du plaisir qu'il avait pris à nous
entendre.

Son Altesse Albert Grimaldi, souverain de Monaco, appartient à la très
ancienne famille de Grimaldi dont quelques-uns voudraient faire
remonter l'origine à Grimoald, maire du palais, mais dont l'ancêtre
indiscutable, premier souverain de Monaco, fut investi par Othon
premier au Xme siècle. Voilà donc mille ans ou peu s'en faut que la
famille Grimaldi règne sur ce fief privilégié, dernier vestige de
l'ancienne division féodale du royaume de France.

Le prince Albert n'a ni l'extérieur ni les habitudes d'un patricien
amolli par le luxe et le farniente. C'est un homme de quarante-cinq
ans, bien fait de sa personne et dont le visage austère et basané
trahit une existence active passée au grand air, sous les feux du
soleil comme aussi parmi les rafales des contrées hyperboréennes.
C'est un savant, non point comme vous pourriez croire, un savant de
boudoir ou de cabinet, fait à coups de livres, mais un authentique
savant dont la science est de bon aloi comme sa noblesse. Il s'est
pris d'une belle passion pour la faune maritime et c'est à satisfaire
ce goût qu'il emploie peut-être une bonne partie de ses immenses
revenus. A bord de son _yacht_, _la Princesse Alice_ qui n'est pas un
_yacht_ de plaisance, mais un véritable laboratoire flottant, il passe
à peu près six mois de l'année, se livrant en compagnie d'un personnel
scientifique choisi par lui, à ses études favorites sur les poissons
et les mollusques des couches profondes de la mer. La science lui doit
déjà, en même temps que d'ingénieux perfectionnements apportés à la
construction d'appareils de sondages, la découverte de plusieurs
espèces animales qui ont motivé des rapports spéciaux à l'Académie des
sciences. Il ne s'agit donc point, comme vous voyez, d'un amateur
s'occupant de zoologie comme tant d'autres s'occupent aujourd'hui de
photographie, mais d'un savant zoologiste s'efforçant d'apporter sa
pierre au grand édifice scientifique et sachant faire abstraction de
ce hasard prodigieux, qui l'a fait naître souverain d'un paradis dont
cinq continents aspirent à savourer les délices. C'est tout au plus en
effet si le prince Albert passe tous les ans deux mois dans sa
principauté. La chasse qu'il pratique dans ses domaines d'Ecosse et
les croisières lui prennent le meilleur de son temps. Avec des goûts
comme les siens, il doit bénir le Ciel qui lui fit légers les soucis
de la politique intérieure. Donc le prince nous a personnellement
félicités pour les plaisirs variés qu'il avait eus par nous. Il nous a
dit que jamais les hasards de ses voyages ne lui avaient permis de
venir voir notre théâtre, alors qu'il avait son siège rue
Victor-Massé, et qu'il nous remerciait pour l'heureuse initiative de
notre divagation dans ses terres.

Mon titre de docteur en médecine l'avait quelque peu surpris, et, ne
sachant s'il devait le considérer comme authentique ou comme le fruit
d'une plaisanterie coutumière de notre Directeur, il m'en interrogea.
Je me demandais si ma réponse affirmative n'allait pas m'attirer un
blâme de la part du savant austère qui me faisait l'honneur d'un
entretien. Bien au contraire, elle me valut des éloges pour
l'indépendance qui m'avait rendu possibles, on peut dire
parallèlement, des études aussi diverses. «Voyez-vous, me dit le
prince Albert, il n'y a pas de plus proches parentes que les choses
qui semblent le plus éloignées. J'aime de grand cœur les études de
zoologie transcendante qui sont l'objet de mes travaux et de mes
quotidiennes recherches, mais il n'empêche, qu'après la satisfaction
purement scientifique qui résulte d'une solution trouvée, j'éprouve
comme un besoin de rêverie plus vague, et dans ces moments, je serais
heureux quelquefois d'avoir près de moi un poète pour démêler avec moi
l'écheveau de mes impressions et les partager et les rendre.»

Je mentirais, cousine, si je vous disais qu'à cet aveu je ne fus pas
sur le point de m'écrier: «Frappez du pied le sol cher Prince, et ce
poète surgira.» Puis il continua quelques minutes à me parler de ses
travaux; il m'apprit qu'il avait découvert à quelque distance de la
baie de Monaco, toute une colonie de gros cétacés dont il se proposait
d'étudier, sous peu, les mœurs et la vie sous marine. Il n'en dit pas
plus et je demeurai sous le charme de sa parole ferme et bienveillante
à la fois.

Voilà terminé bientôt notre paradisiaque séjour dans la principauté.
Il nous faudra quitter ce ciel enchanteur, cette mer bleue, cette
végétation africaine pour des contrées moins riantes où régnent
peut-être encore le _vent, la froydure et la pluye_, comme dit le
gracieux poète Charles d'Orléans. Bast, résignons-nous.

J'ai eu ce soir la surprise de rencontrer le charmant rimeur, Simon
Cazal, un camarade qui fut des nôtres jusqu'en décembre et en janvier
dernier. Je lui ai dérobé ces vers qu'il a eu l'imprudence de me
confier et que j'ai l'indiscrétion de vous transcrire.


CELLE QUE J'AIME

    Austère en ses goûts, élégante,
    C'est le cinq trois quarts qu'elle gante,
    Celle que j'aime et qui me hante,

    Fine de taille,--autant d'esprit.
    C'est en jasant qu'elle me prit
    Et que mon cœur du sien s'éprit.

    Pour l'avoir tenue enlacée
    Une heure hélas! vite passée,
    Elle a pris toute ma pensée.

    Je l'ai mise sur un pavois
    Celle dont me grise la voix
    Et qu'en rêve, la nuit, je vois

    Passer dans sa robe fleurie,
    Les deux mains jointes et qui prie
    Ainsi que la Vierge Marie.

    Fidèle à mes désirs nouveaux,
    Pour le succès de mes travaux,
    Je ne veux que ses seuls bravos.

    Elle est mon idole et ma reine;
    Devant sa beauté souveraine
    Mon genou fléchit et se traîne.

    J'y tiens plus que Booz à Ruth;
    J'y tiens, à vendre à Beelzébuth
    Là-bas mon âme,--ici mon luth.

    Mon amour est de mélodrame;
    Je l'aime à percer d'une lame
    Le cœur d'un homme ou d'une femme;

    Je l'aime à gravir l'échafaud!
    Mais chrétienne et très comme il faut,
    Le goût du sang lui fait défaut.

    C'est pourquoi, manquant de victime,
    Je me contente, en fait de crime,
    D'assassiner le... temps: je rime.

    Je rime que fine d'esprit,
    C'est en jasant qu'elle me prit
    Et que mon cœur du sien s'éprit.

      SIMON CAZAL.



    Nîmes.


Omnibus pour ne pas dire charrette, le train qui nous conduit à Nimes,
avec un interminable arrêt de deux heures à Tarascon. Une apathie
s'est abattue sur nous durant le trajet de Marseille à Tarascon, et
nul de nous ne songe à refaire le pèlerinage à la Tarasque qui nous
amusa si fort quand nous arrivions des neiges de Grenoble et de Lyon.
Quelques photographies représentant le monstre et étalées à la
librairie des chemins de fer évoquent suffisamment à nos mémoires la
visite hâtive que nous lui fîmes.

Le buffet nous distrait une heure durant, nous passons l'autre heure
dans les wagons qu'une locomotive, sous prétexte de manœuvres,
promène indolemment sur le pont du Rhône, ce qui nous permet d'avoir
sous les yeux le double panorama de Beaucaire et de Tarascon, les
deux cités rivales qui, vues d'ensemble, donnent l'impression de deux
vieilles villes démantelées qui seraient veuves d'habitants. Le
château fort de Tarascon, construit à pic sur la rive gauche du Rhône
ne laisse pas que d'avoir une assez belle allure moyennageuse et sans
grands efforts d'imagination, on se le représente soutenant l'assaut
forcené des catapultes, tandis que par ses créneaux les assiégés
feraient pleuvoir l'huile et la poix bouillante, et aussi les
quartiers de rocs arrachés aux proches Alpines.

Nous entrons dans Nîmes la romaine, dont la gare puissamment
construite semble comme un défi jeté par nos modernes architectes aux
constructions romaines dont la ville est si pourvue. N'attendez pas un
mot de moi sur les Arènes où sur la maison Carrée que tout le monde
sait par cœur, et pour lesquelles l'admiration sans phrases me paraît
plus éloquente que tout effort descriptif. Je les connaissais, je les
ai revues; j'ai compris mon exiguïté et voilà.

Foule compacte à l'Eden, pour nous entendre! Salis très fatigué me
prie de le suppléer dans l'_Epopée_, ce que je fais sans enthousiasme
et sans chaleur. Fort heureusement les décors parlent d'eux-mêmes, et
n'ont que faire de ma voix d'ailleurs inapte aux commandements
militaires. Je me rattrape dans _Phryné_, le délicieux poème de
Maurice Donnay dont les journaux nous viennent d'apprendre un nouveau
triomphe, à savoir l'éclatant succès de _La Douloureuse_, au
vaudeville. Heureux Donnay, quel exemple tu donnes à tes cadets du
Chat Noir et aussi, pour tout dire, à tes aînés.

Notre camarade Bonnaud a reçu du public Nîmois un chaleureux accueil
en interprétant sa très spirituelle chanson sur _le mariage du Sar
Péladan_, lequel est Nîmois, comme il n'est permis à personne de
l'ignorer. Je la transcris pour vous mettre en lyesse:


LE MARIAGE DU SAR PÉLADAN

Air connu: _Ça vous coup' la g... à quinze pas_.

I

    Un jour le Grand Sâr Péladan-Joséphin,
        Las de voir tomber dans sa soupe
    Ses cheveux crépus, vierges du peigne fin,
        Cria: «Je veux qu'on me les coupe»;

        Or, il advint que dans Paris
    Ces mots n'ayant pas été très bien compris,
        Chacun crut que l'illustre Sâr
        Voulait être un autre Abeilard.

II

    Au faubourg Germain plus d'un cœur fit tic-tac,
        Et de très nobles douairières,
    Ainsi que Monsieur de Montesquiou Fezensac,
        Avec raison s'en alarmèrent.
        Avec soin le Sâr fut suivi,
    Mais on s'rassura bien vit' lorsqu'on le vit
        Qu'i' s'faisait tondr' ras comme un œuf
        Sur un' des berges du Pont-Neuf.

III

    Bientôt on apprit que l' Sâr accomplissait
        Ce sacrifice épilatoire
    Afin d'épouser un' comtess' qu'en pinçait
        Pour son génie et pour sa gloire.
        Et comme, un matin, tout de gô,
    I' s'rendait muni d'un savon du Congo
        Vers un établissement de bains,
        Chacun dit: «Ce sera pour demain.»

IV

    L' lendemain, en effet, la plupart des journaux
        Annonçaient à toute la terre,
    (Faut-il qu'y ait des gens--bons Dieux! qui soient fourneaux
        Ou qui n'aient pas grand'chose à faire)
        Que ce jour même à midi vingt
    Le Sâr Mérodack-mage et courtier en vins,
        Épousait un' personn' très bien
        D'un sexe différent du sien.

V

    Ce fut à l'Églis' de Saint-Thomas-d'Aquin,
        Une églis' qu'est pas à la mie,
    (Le Sâr, mes amis, n'fait jamais rien d'mesquin)
        Qu'eut lieu la grrrand' cérémonie.
        Il y vint des ducs, des marquis,
    Deux ou trois barons plus ou moins circoncis,
        L'élit' de nos gilets à cœurs
        Et la fleur de nos bookmakers.

VI

    Quand l'époux parut à l'entrée du saint Lieu
        Très beau, très svelte, très en forme,
    De nobles marquis s'dirent: «Sacré N. de D.
        Cet homm' possède un galbe énorme;

        Il vous a des yeux langoureux,
    La taille bien prise et le geste onctueux
        La bouch' gourmande et cætera,
        Au rest', voir l'examen d'Flora.»

VII

    Le Sâr s'avança superbe, éblouissant;
        Un cri fit trembler la cimaise:
    C'est lui, c'est bien lui, c'est le prince persan
        Qui vend de la poudre à punaises.
        ... Sa jeune épous' modestement
    Craignant qu'un' rob' blanch' contrastât fortement
        Avec un homme aussi bronzé
        Était--déjà--tout en foncé.

VIII

    Pendant tout' la mess' le Sâr grave et gourmé
        Fut d'une sagess' sans pareille,
    N' portant pas une seul' fois les doigts à son nez,
        Pas plus d'ailleurs qu'à ses oreilles.
        Pour finir, il dut dans ses bras
    Serrer un tas d' muff's qu'il ne connaissait pas
        Et dont un, Dieu seul sait lequel,
        Lui fit son r'montoir en nickel.

IX

    Ce fut aux accents de la «Vie pour le czar»
        Qu'eut lieu l' dîner chez l' Pèr' Lathuile.
    La cuisin' n'en fut pas faite à l'huile, car
        Chacun sait que l' Sar-dîne à l'huile,
        Vers minuit, mais chtt! arrêtons,
    Car vous m'taxeriez, Mesdames, avec raison
        D'inconvenance et puis, je crois:
          Que sur vos joues le rose-croît.

      D. BONNAUD.



    Toulouse.


C'est avec joie malgré le ciel gris qui m'accueille, que je fais mon
entrée dans la patrie de Clémence Isaure, dans Toulouse, capitale
d'Occitanie. Il m'est resté des trois séjours que j'y fis, entre la
dix-huitième et la vingtième année, un souvenir inoubliable de
fraîcheur et de vie active. Au risque même d'être écharpé par de
notables citadins des grandes villes françaises qui se disputent la
palme après Paris, j'ai vingt fois soutenu, quand la discussion
venait sur ce sujet, que Toulouse restait à mes yeux la seule ville
habitable peut-être pour un homme rompu à l'existence fiévreuse et
nocturne de la capitale. Espérons que les trois jours que j'y vais
passer ne me feront pas revenir sur cette opinion à laquelle
d'ailleurs la sanction mille fois accordée du poète Armand Sylvestre
n'est pas sans donner quelque _fondement_.

Cocher à l'hôtel Capoul, et promptement s'il vous plaît: puisque nous
sommes à Toulouse, soyons de Toulouse, que diable. Or, je prétends que
chaque ville a ses vocables familiers en lesquels la présence de
certaines diphtongues est révélatrice de la couleur locale, du moins
pour des oreilles soucieuses d'harmonie. Oyez plutôt si ces mots:
Toulouse, Cassoulet Capoul et Capitole ne sont pas des frères,
inaliénables, produits incontestés d'une musique locale et d'une
autochtone phonétique.

Après l'élection rapide d'une modeste chambre, je descends quatre à
quatre l'escalier de l'hôtel Capoul pour rejoindre mon camarade
Bonnaud que j'ai aperçu dégustant un breuvage verdâtre à la terrasse
du café de la Comédie. Bonnaud m'a faussé compagnie; j'entre quand
même et je reconnais penché sur un pupitre et couvrant de sa
fiévreuse écriture de larges feuilles de papier, Laurent Tailhade, le
délicat poète, le chroniqueur superbe dont la prose signée Tybalt
résonne une fois la semaine aux premières pages de _l'Écho de Paris_
comme un appel claironnant aux armes contre les ridicules du siècle et
les sanglantes injustices d'une société mi pourrie.

Le subtil écrivain des Vitraux, le redoutable satirique du pays du
muffle lève sur moi sa face large de Sarrazin et me reconnaissant,
virevolte sur sa chaise et m'étreint les mains avec une joie d'enfant.
Bien que je l'aie encore peu connu, sa sympathie m'est assurée par un
mot insinué sur mon compte, l'an passé dans une de ses chroniques et
dont je suis fier comme peut l'être un débutant acclamé par un tel
maître.

Aux premiers regards, je constate comme une résurrection véritable du
poète qu'il me souvient d'avoir vu luttant contre les affres d'une
intoxication morphinique lorsqu'il nous vint rendre visite au Chat
Noir voilà bientôt dix mois. En quelques mots, il m'apprend sa
victoire définitive sur le poison qui le tint captif et dont le
dévouement d'un ami, le Docteur Remond, l'a fait triompher après les
angoisses d'un traitement héroïque et d'une convalescence pire que
mille morts. Il me dit l'émotion grande et chaque jour renouvelée de
se sentir libre enfin et, vivant pour de bon, sous le ciel clément de
Toulouse qui lui devient une patrie d'adoption. Et il s'exalte en
parlant de son retour prochain dans Paris où son talent que tant de
beaux vers signalèrent en ses primes années, eut besoin presque d'un
fait divers anarchiste pour éclater à tous les yeux. Il rêve d'y
fonder un journal où perpétuant la devise du journal de Blanqui! Ni
Dieu ni Maître, il dira librement son fait au vieux principe d'égoïsme
et de propriété, de famille et de religion, source éternelle et
indéfinie de la douleur humaine. Je le quitte sur ces mots après avoir
pris avec lui rendez-vous pour le lendemain matin. Je ne sais quel
philosophe a dit que la table était de tous les moyens le meilleur
pour rapprocher les hommes et inaugurer des relations. J'aurai donc le
plaisir de mieux connaître demain l'homme charmant que j'aime déjà
pour ses œuvres et qui, peut-être, aura quelque jour sa pièce au Chat
Noir, car il me souvient d'un certain festin de Trimalcyon sur lequel
Salis comptait pas mal pour l'ouverture de son nouveau Théâtre.

Bonnaud, dont la poursuite m'a procuré l'heureuse rencontre de
Tailhade, a repris sa place à la table où tout à l'heure je l'avais
aperçu. Il cause avec un jeune lieutenant en lequel je n'hésite pas à
reconnaître mon camarade de collège, Lacour, qui, me voyant en
conférence avec Tailhade, n'a point osé nous interrompre. Et nous
voilà faisant sur nous-mêmes un retour de quelques années. Nous étions
voisins de classe en rhétorique et nous évoquons présentement la
physionomie du vieux professeur, un brave homme dont nous faisions le
désespoir en refusant de satisfaire à ses vieilles manies. C'était un
fort en thème dont la jeunesse universitaire s'était écoulée parmi les
moroses allées du jardin des Racines Grecques. Son principal dada
consistait à vouloir qu'on prononçât en français comme en latin toutes
les lettres, ce qui lui donnait une élocution des plus pittoresques,
surtout lorsqu'il usait du pluriel. Quelque peu défiant de lui-même,
il se servait dans l'explication des auteurs latins et grecs de ces
traductions juxta-linéaires que les élèves paresseux se procurent à
l'insu des familles et des répétiteurs pour abréger leur ouvrage.
Néanmoins, désireux de cacher aux yeux des élèves cette faiblesse qui
pouvait diminuer son prestige, il dissimulait toujours la traduction
sous le volume renfermant le texte original. Et nous nous amusions
follement à surprendre son manège pour soulever sans être vu dans les
passages difficiles le volume qui lui masquait son corrigé. Un d'entre
nous s'étant avisé de lui soustraire un jour le texte sauveur, il
faillit devenir fou de colère et nous fit passer à d'autres exercices
sans trouver de raison pour s'en expliquer.

La musique du vers français était pour lui lettre morte et sa mémoire
se refusait à enregistrer le moindre alexandrin sans l'addition ou la
soustraction d'un certain nombre de pieds. Il se plaisait à décorer de
conjonctions, d'interjections et d'adverbes tous les vers qui se
pouvaient prêter à cette opération. Je me souviens qu'il récitait le
misanthrope de la façon suivante:

    PHILINTE

    _Mais_ qu'est-ce donc, _mais_ qu'avez-vous

    ALCESTE

                _Voyons_, laissez-moi je vous prie, etc.

ce qui dotait de quatre pieds supplémentaires le premier vers de cette
Comédie.

Si je lutinai la muse durant le séjour d'un an que je fis dans la
classe du père Milon (nous l'appelions ainsi à cause de sa
prédilection marquée pour le pro Milone) ce ne fut pas la faute de ce
digne vieillard. Je me souviens comme d'hier d'une semonce terrible
qu'il m'adressa pour avoir traduit en vers une Ode d'Horace. La poésie
était, je crois, supportable, mais j'avais eu le malheur de l'aggraver
de deux ou trois contre-sens qui me furent amèrement reprochés. Encore
un détail comique sur ce brave universitaire! Toujours défiant de ses
facultés, il avait imaginé le système des _poils_ écrits. Chez lui, la
moindre observation tournait au discours et nécessitait une rédaction
spéciale dont il donnait lecture au patient.

Une bonne gaîté nous vient à réveiller ces souvenirs, et Bonnaud
paraît prendre plaisir à nous entendre ainsi jaser. Or, pendant que
nous devisons, Tailhade, dont l'article est sans doute achevé, me
vient apporter le numéro qu'on lui remet d'un journal toulousain, le
_Petit Bleu_. En première page, une chronique de lui sur la
Décentralisation Littéraire sollicite mon attention et je constate
après l'avoir lue, que Toulouse n'est pas seulement une cité gaie,
mais aussi un centre littéraire de tout premier ordre. Je détache à
votre intention, en même temps que les vers exquis cités au cours de
la chronique de Tailhade, quelques phrases de commentaire dont le
critique les accompagne.

L'article a été inspiré par une réception que l'Association des
étudiants de Toulouse fit au poète pour lui donner, en même temps
qu'une preuve d'admiration et de sympathie, un aperçu de la
littérature locale! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


_Le Petit Bleu_

(Article Décentralisation, par L. TAILHADE).

Voici d'abord un fragment de grâce toute virgilienne, d'une copieuse
églogue donnée par M. Raymond Marival à la beauté classique des filles
du Midi. Théodore Aubanel reconnaîtrait dans la «Néère» de Marival une
héritière de sa Vénus d'Arles, sœur des belles Provençales qui vont
«sous le soleil, la gorge découverte, se réjouissant au combat des
taureaux, de l'amour et de la mort.

    O Néère, la vie au seuil de ma demeure
    S'écoule avec lenteur pareille chaque jour,
    Et le cadran, où le soleil marque les heures,
    Me dit: travail, repos et rêve tour à tour.

    Cette vigne au ceps d'or prodigues de fruits mûrs
    Me donne des raisins becquetés des palombes
    Et ce clair ruisseau cèle en ses anses profondes,

    Des poissons diaprés d'émeraude et d'azur.
    Si ta chair délicate et fragile aux ampoules
    Répugne au baiser âpre et mâle du soleil,
    Je sais, ô mon amie, un coin où le sommeil

    Sous les saules est doux. Une eau limpide y coule.
    Là, les roseaux du bord, garantis des étés,
    Berce des songes d'or à leur ombre abrités.

Si les alexandrins de Raymond Marival font songer à Virgile, au charme
langoureux des bucoliques, voici d'un panthéisme à la Lucrèce quelques
strophes de Maurice Magre, poète plein de promesses et qui a _tenu_
déjà:

    O creuseurs de sillons ou fils des âpres landes,
    Vous qui trempiez vos barbes d'or dans les torrents,
    Vos mains lèvent au ciel des branches en offrande
    Comme un don printanier des grands bois enivrants...
    Sainte voix des troupeaux! Saint cantique des blés!
    O victoire de la nature et de la vie!
    Vous planterez des arbres verts et sémerez
    Sur le sommet des hautes tours ensevelies.
    Vous tresserez le chaume avec des mains d'enfant
    Et le sang de vos doigts purifiera la terre
    Et le soleil fera jaillir entre les pierres
    Les divines moissons et les beaux fruits vivants.
    Et plus tard, quand les gerbes d'or amoncelées
    Remplaceront les temples morts et les maisons,
    Quand le sang de la vigne et des grappes foulées
    Coulera dans un bruit de rire et de chansons,
    Des laboureurs errant sur les grands sillons calmes,
    Trouveront en creusant des armes, des colliers,
    Ce qui fut la parure et l'éclat des guerriers,
    Ce qui fut le caprice et la beauté des femmes...

Je voudrais citer en entier les nobles rimes jeunes et savantes qui
sont devant mes yeux, je voudrais proclamer à tous le nom de ces
nouveaux venus tenant pour la seule chose d'importance les
manifestations de la beauté. Je finirai néanmoins par une brève élégie
de Gabriel Tallet, nuancée de gris et de rose mourant comme un
crépuscule d'automne:


TRISTESSE DE DIMANCHE

    L'éclat du grand soleil ne luit plus en mon cœur
    Comme aux jours en allés de mon enfance claire,
    Et le dimanche bleu même ne peut me plaire
    Que j'aimais tant pour sa lumière et sa douceur,

    Je ne sais plus aller aux vêpres glorieuses,
    Les vêpres d'or où, pour chanter l'hymne d'espoir,
    La pauvre aïeule avait vêtu le châle noir;
    Les lis montaient plus droits sur les routes poudreuses!

    Pour les fêtes mon corps est las de se parer:
    J'ai peur de tant de paix, d'amour et de lumière.
    Allez! la solitude est bonne à ma misère...
    Le soleil m'a blessé de tristesses à pleurer!

    Oh! pourquoi suis-je donc fatigué de sa flamme?
    Ce sont les mêmes fleurs qu'il fait monter vers lui,
    C'est la même clarté qui sur mon front a lui:
    Encor si j'entendais les cloches dans mon âme...

    Hélas! les doigts subtils l'ont défaite à plaisir,
    Et si je reste sourd à la rumeur qui chante,
    C'est que j'écoute l'air de la chanson méchante:
    Le soleil m'a blessé de tristesse à mourir.

Ne trouvez-vous pas dans ces vers une grâce exquise de mélancolie, une
morbidesse à la Joseph Delorme, d'un Sainte-Beuve plus moderne, d'un
Sainte-Beuve d'après les _Consolations et les Pensées d'Août_.



    Toulouse.


Le public toulousain s'est rendu en foule comme nous y comptions au
Théâtre des Variétés et nous avons eu la joie de dire nos œuvres
devant une salle vibrante prête à saisir les moindres nuances et à
donner les plus bruyants témoignages de sa vive satisfaction. Pour mon
compte personnel j'ai eu la bonne fortune de faire applaudir des
œuvres d'une note d'art un peu plus affinée, j'ose croire, que
celle de mes premières chansons avec lesquelles Jules Mevisto,
le _Pierrot mauve beau diseur_, obtint jadis un succès des plus
retentissants.--L'_Eventail_, l'_Amour Impossible_, la _Berceuse
Bleue_, la _Légende du Merle-Blanc_ ont fait oublier leurs aînées
déjà populaires; _Mimi_, le _Machabée_, la _Morgue_, la _Mort du
Propre-à-rien_ aux auditeurs subtils du Théâtre des Variétés, et les
musiques délicates et soignées des compositeurs Missa et Mulder n'ont
pas eu de peine à triompher des mauvaises tisanes du juif Gaston
Maquis.

A propos de ce dernier, puisque son nom vient sous ma plume, il faut
que je vous narre le démêlé charmant que j'eus avec lui ces mois
derniers.

Il vous souvient que, lors de mes débuts dans la chanson, je portai
mes premières œuvres à Gaston Maquis, lequel après mille difficultés
se chargea de les éditer à la condition toutefois d'en signer les
musiques, ce qui tout d'abord, lui assurait une part de droits plus
importante que la mienne. En effet, tandis que j'avais eu la peine
d'adapter mes vers sur des musiques adéquates, il lui avait suffi de
se livrer sur ces musiques à un léger travail de démarquage pour en
être rétribué, comme collaborateur d'abord, comme éditeur ensuite.
Mais laissons de côté ces détails de cuisine.

Insouciant et inexpert, comme je suppose tous les débutants, je me
contentai de signer une feuille de cession de mes œuvres à ce
commerçant. En même temps, je l'avisai que mon intention était de
réunir plus tard en volume mes chansons éparses avec la musique de
chant: Il m'assura que la chose ne souffrirait pas de difficultés.

Or, quelle ne fut pas ma surprise en recevant après la publication de
mon volume: _Chansons Naïves et Perverses_, une assignation par
laquelle il m'était demandé trois mille francs de dommages-intérêts
pour avoir reproduit dans ce recueil les six chansons vendues à Gaston
Maquis.--Notez bien qu'à ce moment les six chansons en question
avaient épuisé le succès possible et rapporté tant par la vente que
par les droits au juif Maquis des sommes plus de vingt fois
supérieures à celles qui m'avaient été allouées. En présence d'un
procès qui pouvait traîner en longueur et menacer le succès du volume,
force me fut de transiger et de rembourser intégralement à ce joli
monsieur, l'argent qu'il m'avait donné pour mes chansons.--Si vous
ajoutez à cela qu'il en demeure néanmoins propriétaire exclusif, vous
pourrez qualifier sa conduite, à moins toutefois que vous ne trouviez
pas dans la langue d'expressions assez méprisantes, ce qui ne me
surprendrait point.

Excusez l'incontinence de plume qui me fait ainsi m'étendre sur des
détails qui, je l'avoue, sont étrangers aux choses de la tournée
proprement dite. Je vous écris comme je causerais avec vous les coudes
sur la table et j'oublie que tout cela se traduit par une accumulation
d'illisibles pattes de mouche, qui pourraient bien vous faire
renoncer à me lire jusqu'au bout.

Soucieux de tenir la promesse faite la veille à Laurent Tailhade, je
me suis levé hâtivement ce matin vers dix heures. L'excellent poète
avec lequel je savoure par avance le plaisir de causer très
longuement, demeure tout comme moi à l'hôtel Capoul. Un interminable
couloir traversé, je me trouve à sa porte. Le bruit d'une conversation
très curieuse me parvient à travers la mince cloison de bois; je
frappe et me trouve en présence des deux poètes toulousains, MM.
Maurice Magre et Emmanuel Delbousquet, dont vous avez pu admirer les
beaux vers dans le numéro du _Petit Bleu_, qui faisait partie de mon
dernier envoi. Ces messieurs agitent, avec Tailhade, des questions
relatives à la rédaction du journal l'_Effort_, organe de la jeune
littérature Toulousaine, et qui ne le cède en rien, comme tenue
artistique, je l'ose dire sans crainte d'être démenti, aux premiers
d'entre les journaux similaires de la capitale, j'entends: Le _Mercure
de France_, la _Revue Blanche_, la _Plume_, etc.

Après une brève présentation faite par Tailhade qui s'occupe aux soins
de sa toilette matinale, ce qui ne l'empêche pas de dicter à ces
messieurs quelques lettres essentielles, Maurice Magre et Delbousquet
se retirent et me promettent de venir ce soir examiner dans les
coulisses le jeu de nos pièces d'ombres et les personnages en zinc de
l'_Epopée_ de Caran d'Ache. Mais déjà Tailhade est prêt à
m'accompagner; je lui propose d'aller surprendre, au lit, Mulder qu'il
connaît déjà pour le bien que je lui en ai dit. Sur le seuil, les
chaussures luisantes de cirage du maëstro, attendent qu'on les vienne
cueillir. Tailhade s'en empare et fait son entrée dans la chambre.
Mulder écarquille de grands yeux tandis que Tailhade lui tend ses
souliers en lui disant: Maître, je vous offre ces fleurs.

Oh! l'heure délicieuse passée à déjeuner dans un café voisin... sans
préjudice, bien entendu, des propos échangés et des projets remués. Je
demande à mon hôte mille détails sur sa maladie et sur son traitement,
et aussi sur la reprise de ses travaux après la convalescence. Il me
les donne sans marchander et j'apprends que, lorsqu'il s'est décidé à
rentrer dans sa famille, il avait cessé d'espérer en la possibilité
d'une cure radicale, fatigué qu'il était de plusieurs tentatives
infructueuses commencées en des maisons de santé. Il a fallu toute la
confiance que lui inspirait son camarade d'enfance, le docteur
Remond, pour qu'il consentît au dernier essai dont il est sorti
victorieux. Son cas vient s'ajouter, en somme, aux cas très nombreux
qui démontrent l'inanité absolue dans le traitement de la
morphinomanie, de la méthode graduée. C'est par la réclusion et par la
privation totale de morphine qu'il est parvenu à se guérir; mais il
convient lui-même que le souvenir des angoisses éprouvées pendant
cette cure héroïque lui ferait préférer la mort immédiate si c'était à
recommencer. Quand je lui demande s'il n'a pas sur le chantier une
œuvre importante, il me répond que pour ne se point imposer
d'excessives fatigues, il a préféré remettre aux années qui suivront,
l'exécution de certains projets d'œuvres sociales, et ne se donner
pour quelque temps encore qu'à de menus travaux littéraires, tels que
chroniques et poèmes de courte haleine. «Pour cette année, me dit-il,
je considérerai ma guérison comme un chef-d'œuvre suffisant», et
vraiment, il a bien raison, quand on songe aux pronostics funèbres que
ses meilleurs amis portaient sur son compte, voilà dix mois à peine.

N'empêche que tout en se voulant défendre de travailler, ce cher
Tailhade a donné aux Toulousains, depuis les trois mois qu'il s'est
reconquis sur la morphine, des preuves d'une activité littéraire dont
bien des gens en parfaite santé voudraient être capables. Des
chroniques parues dans la _Dépêche_, une entre autres sur le poète
Georges Fourés qu'il considère comme le dernier des Albigeois et sur
lequel Armand Silvestre fit récemment une très belle conférence, ont
pu montrer que les qualités si personnelles du brillant écrivain n'ont
rien perdu au silence de cinq mois que Tailhade s'est imposé. Pour ses
vers, je veux en exemple vous donner la suivante pièce, _Hymne
Antique_ qu'il m'a dite, après le café, durant ces religieuses
minutes, d'après un bon repas, où l'esprit se réveille pour écouter
les suaves musiques et les vers harmonieux.


HYMNE ANTIQUE

      A mon ami MAURICE MAGRE.

    Aphrodite, déesse immortelle aux beaux rires,
    Qui te plais aux chansons lugubres des ramiers,
    Pour toi les cœurs mortels chantent comme des lyres
    Et le printemps gonfle de sève les pommiers.

    Salut, Dispensatrice auguste de la Vie,
    Qui courbes à ton joug les monstres furieux,
    Qui fais voler la lèvre à la lèvre ravie,
    Cypris! O volupté des hommes et des dieux!

    C'est par toi que le soir, à l'ombre des allées,
    Imbus d'ivresse et de langueur appesantis,
    Les éphèbes, sous les ramures emperlées
    Chantent l'hymne vermeil de leurs Oarystis;

    C'est par toi, qu'effeuillant la pourpre renaissante,
    La rose dit au vent son désir embaumé
    Et que la vierge apporte, heureuse et rougissante,
    Sa couronne et son cœur au bras du bien-aimé.

    Et c'est toi qui rythmant les divines Étoiles
    Fais tressaillir d'amour le cœur de l'univers
    Afin que l'harmonie en qui tu te dévoiles
    Apprenne aux hommes purs à composer des vers.

    Je t'implore, ô déesse immense et vénérable,
    Soit que glorifiant les rosiers rajeunis
    Sous les myrtes en fleurs et les bosquets d'érable,
    Tu couvres de baisers les songes d'Adonis;

    Soit que le dur Arès t'enchaîne à sa victoire,
    Soit que domptant les flots, Maîtresse des amours,
    Les cyclades en fleurs proclament ton histoire,
    Mon encens à tes pieds s'exhalera toujours!

    Garde-moi de l'Ennui, de la Vieillesse immonde,
    Et, poète vêtu d'orgueilleuse splendeur,
    O reine, qui formas et gouvernes le monde,
    Avant tout garde-moi de l'infâme laideur.

    Fais que je tombe dans ma force et ma jeunesse,
    Que mon dernier soupir ait un puissant écho;
    Et, pour qu'un jour mon âme en plein soleil renaisse,
    Que je meure d'amour comme Ovide et Sapho.

      LAURENT TAILHADE.

Oh! la belle et grande et simple langue poétique qui s'exprime en les
vers que vous venez de lire. Comme je lui sais gré, surtout à ce poète
imprégné d'hellénisme et de latinité, d'avoir abandonné les méandres
caverneux du symbole et du décadisme où son amour du rare et du
précieux l'induisirent un temps. Son retour à la simplicité me semble
du meilleur augure pour l'œuvre attendue de sa maturité, et j'y vois
pour ma part un parallélisme à établir avec son retour définitif aux
lois physiques de la nature, laquelle, pour être simple toujours et
nullement complexe, ne me paraît manquer ni de pureté ni de grandeur.



    Toulouse le


La faveur du public ne nous a pas abandonnés hier soir, et tout porte
à croire que la soirée d'aujourd'hui va dignement clôturer la série de
nos toulousaines divagations. Imaginez-vous que j'ai pu déterminer ce
cher Tailhade à comparaître avec nous sur le chariot de Thespis et à
dire lui-même en public cette bluette célèbre de son volume le _Jardin
des Rêves_, qui commence par ce quatrain:

    Le doux rêve que tu nias
    S'est hier égaré parmi
    Les lys et les pétunias,
    Fleurs de mon automne accalmi.

Il a dit aussi ce merveilleux poème qui s'intitule: la _Mort
d'Ophélie_ et que pour la première fois j'avais entendu ces deux ans
passés, voltigeant aux lèvres précieuses de Mlle Wanda da Boncza,
alors seulement lauréate du Conservatoire. Je n'affirmerai pas que
tous les spectateurs ont partagé la joie pure de mes camarades et de
moi-même à l'audition de ce chef-d'œuvre de poésie et d'émotion, car
Tailhade, vous le savez, ne rime pas pour les barbares, mais en nous
prêtant pour quelques minutes l'éclat de son prestigieux talent, le
poète des _Vitraux_ donnait à notre compagnie une évidente preuve de
son estime d'artiste et ce nous était un précieux réconfort.

Mais je ne vous ai conté qu'imparfaitement dans ma lettre d'hier, mon
entrevue avec Tailhade! Vous pensez bien que nous n'en sommes pas
restés à l'hymne Antique dont j'ai eu le plaisir de vous transcrire
les vers sonores. Ma curiosité n'eût été qu'à demi satisfaite, et j'ai
harcelé mon poète de tant et tant de questions que pour n'avoir point
la fatigue de répondre à toutes, il a fini par exhumer d'un tiroir une
liasse de journaux, la plupart du cru, en lesquels ses faits et gestes
fidèlement relatés m'ont édifié sur le prétendu repos qu'il goûte à
Toulouse. J'y ai vu, sans préjudice de nombreuses chroniques et de
quelques poèmes, des compte-rendus d'une conférence qu'il fit le mois
passé sur son camarade Stéphane Mallarmé. Pensez-vous, cousine, qu'il
y ait en France beaucoup de villes où l'annonce d'une conférence sur
Mallarmé aurait quelques chances de réunir des auditeurs? Je ne crois
pas et j'ose affirmer qu'après Paris, Toulouse est bien le seul centre
important de France où des questions de littérature un peu
transcendante peuvent trouver un public pour les ouïr débattre. Au
sujet de cette conférence, Tailhade dont l'humeur combative n'est pas
pour s'étonner de peu, me communique un article du _Messager de
Toulouse_ en lequel il n'est pas à proprement parler couvert de fleurs
et comblé de louanges. Je me suis permis de le découper à votre
intention. Vous y verrez de quelle virulente façon la polémique
littéraire se pratique en la cité des jeux floraux. L'article est d'un
parti pris éclatant, il est d'autant plus curieux à lire, et son
auteur serait peut-être un très dangereux adversaire, s'il cherchait
querelle à bon escient.


M. Laurent TAILHADE.

«Faut-il le dire?» Oui, au risque de lui faire de la peine, tout en
lui faisant une réclame: eh bien! M. Tailhade n'est pas du tout un
anarchiste dans le domaine des idées littéraires. Et s'il n'a pas des
idées anarchistes, la raison en est bien simple, c'est qu'il n'a pas
d'idées du tout. Il a des rancunes et des admirations, des rancunes
surtout; mais les questions de théorie le laissent indifférent. Il ne
s'émeut et ne se met en frais que sur les questions de personne.

L'annonce de sa conférence sur _Stéphane Mallarmé_ avait attiré un
nombreux public: quelques snobs et beaucoup de curieux, tous friands
de scandales, les uns pour applaudir, les autres pour s'en indigner.
Mais les uns et les autres ont été volés; en revanche, ils ont été
profondément ennuyés.

Le début cependant était plein de promesses ou de menaces; une phrase
sur «l'ignoble bon sens» semblait grosse de paradoxes; elle ne l'était
que de phrases vides et sonores. Quelques détails sur les _mardis_ de
Mallarmé et sur les _mardistes_, habitués de son logis de la rue de
Rome,--de vieux articles de journal sur les procédés syntaxiques et
prosodiques du réformateur--la lecture de quelques-uns de ses vers,
dont l'interprétation, a dit le conférencier, serait parfaitement
inutile attendu qu'elle est impossible--telle fut cette conférence,
bâtie à la diable, composée de pièces mal jointes, sans idée générale,
sans idées de détail, mais toute hérissée de pointes et d'épigrammes
sur Paul Bourget, Zola, Ohnet, Maurice Barrès, René Ghil, Jean Moréas,
Henri de Régnier, et généralement sur tous les poètes et prosateurs de
ce temps, sans excepter Stéphane Mallarmé lui-même--dont la valeur
pourtant était proclamée «inégalable».

M. Tailhade est-il Mallarmiste ou antimallarmiste? Mystère! Ce qui est
clair, ce qui est certain, ce qui est évident jusqu'à être gênant,
vexant et intolérable, c'est qu'il est «tailhadiste», si j'ose
employer cet adjectif encore inédit. Jamais «l'hypertrophie du moi»,
ce mal des gens de lettres ne s'était manifestée avec tant de
prétentieuse naïveté. Je n'ai pas sifflé, tant j'avais pitié; mais
j'aurais bien voulu m'en aller! Impossible! La foule obstruait les
portes, attendant patiemment ce qui n'est pas venu, ce que j'étais
bien sûr qui ne viendrait pas: à savoir la preuve que, sous cet
orateur aux grâces tapageuses, il y avait un penseur même dévoyé. Il
n'y a pas même tout à fait un Parisien; car M. Tailhade est bien resté
de son pays et il est au fond plus provincial que vous ne le croyez.
M. Tailhade ne pense pas, mais il tonne, il a d'ailleurs une belle
voix, aux sonorités de cuivre;--il a aussi une belle tête, «sarrasine
et monacale», a écrit Mallarmé, et restée sarrasine malgré cet éclat
de bombe que le même Mallarmé, appelle «_un accident politique intrus
dans sa pure verrière_». En voilà assez pour expliquer qu'on s'écrase
aux portes!

    C. A.


(_Le Messager de Toulouse._)

    6 Février, 1897.

Vous ne supposez pas que je vais perdre mon temps à vous montrer point
par point le non fondé de ce réquisitoire. Je laisse à Laurent
Tailhade qui saura bien s'en acquitter, le soin de se laver lui-même
de tous les reproches sus-mentionnés. Sans avoir entendu sa conférence
sur Mallarmé, j'ose affirmer qu'elle était intéressante et tout au
moins curieuse, car le sujet lui devait être plus qu'à personne
familier, riche, par conséquent en anecdotes et en faits.

Le reproche de n'être point anarchiste nous laisse plus
qu'indifférents; celui d'être égoïste et de s'exalter à lui-même sa
personnalité n'est pas pour le noircir beaucoup, car ce vice, si c'en
est un, me semble commun à tous les artistes; seule une insinuation
pourrait être offensante celle de l'absence d'idées. Aussi, me
saurez-vous gré de vous adresser une découpure encore, la reproduction
intégrale du discours prononcé par Tailhade, en l'honneur d'Armand
Silvestre son maître et son ami, à l'occasion d'un banquet offert au
conteur poète, par ses admirateurs toulousains. Vous trouverez, à sa
suite, la très fraîche et très spirituelle réponse de Silvestre dont
la sympathique admiration peut consoler Tailhade de quelques morsures
et de beaucoup d'envie.

«Ce n'est point sans quelque hésitation que je prends ici la parole,
pour saluer la bienvenue d'un Maître illustre et cher, en un pareil
concours d'amis plus autorisés que moi pour ce glorieux office. Les
félibres toulousains, dont M. Vergne vient d'exprimer les sentiments
avec éloquence, et, près d'eux, mes jeunes amis de _l'Effort_:
Emmanuel Delbousquet, Maurice Magre, Gabriel Tallet, tous ceux de la
langue d'Oc et du bien dire Français, peuvent mieux que moi, sinon
d'un cœur plus sincère, acclamer le poète impeccable, le prosateur
classique, le styliste magnifique et traditionnel: Armand Silvestre.
Mais, quelque défaveur qui me puisse investir pour cette audace, je ne
saurais fuir l'occasion non pareille d'exprimer publiquement mon
affectueuse gratitude à celui qui fut l'éducateur de ma pensée
adolescente, à l'aîné dont les nobles soins m'ont conféré, jadis,
l'initiative artistique.

Peut-être vous souvient-il, Armand Silvestre, d'un soir déjà lointain
de _Dimitri_, au Capitole. Pour la première fois l'honneur me fut
imparti d'approcher le grand poète auquel mes rêves juvéniles
tressaient des guirlandes et paraient des autels. Si quelque vanité
prend ici pour excuse la fuite des années, je me plairai à dire que,
même en ce temps-là, je n'étais pas tout à fait un inconnu pour vous.
Déférant aux vœux paternels, j'avais cueilli dans le parterre
métallurgique d'Isaure quelques-unes de ces corolles rétrospectives
auxquelles un académicien élégiaque a bien voulu prêter, naguère,
l'éclat de ses palmes vertes et de sa modernité. Vos louanges
daignèrent exalter les vers du petit provincial stigmatisé par les
Jeux-Floraux. Je reçus de vous la première confirmation de cette
gloire que, selon Villiers de l'Isle Adam, tout écrivain doit porter
empreinte dans son cœur, sous peine d'ignorer à jamais la
signification de ce royal vocable. Depuis cette rencontre fortunée,
jamais votre bienveillance ne cessa de vanter mes humbles efforts. A
l'ombre de votre splendeur j'ai goûté quelquefois la chère illusion de
me croire poète, car le génie peut, comme le soleil, dorer de
magnificence les planètes erratiques et les astres inférieurs.

Si j'ose manifester ainsi le moi haïssable, ce n'est point la
curiosité de satisfaire quelque puéril orgueil, mais bien le
ressentiment d'une obligation qui ne saurait fuir qu'avec mes jours.
En aucun lieu du monde, la sincérité de mon hommage ne pourrait
éclater comme dans ce Toulouse, votre patrie d'origine et d'adoption,
dans ce Toulouse où, comme dit le poète:

    Je vous ai tout de suite et librement aimé
    Dans la force et la fleur de ma belle jeunesse.

Agréable cité! Vous en fîtes, ô maître, la capitale de vos pensées,
conduisant votre Apollon au travers de la cité Palladienne, pour y
chanter, en un verbe inspiré, les Divinités immortelles du monde
païen: la force, l'harmonie, la sagesse et la beauté. Ces dieux latins
que vous évoquez avec tant de magnificence, et dont chacun de vos
poèmes éternise le renom, ces dieux vivent toujours pour les races
privilégiées auxquelles deux mille ans de bâtardise, de ténèbres, de
supplices et d'ignorance n'ont pu ravir le sens des traditions
antiques; pour ces races que les barbares du Nord ou les obscurantins
de la Rome papale n'ont pu réduire à ce néant d'hébétude qui, selon
Diderot, constitue l'état de grâce et la maîtresse vertu des
Christicoles.

Oui, c'est à juste titre, Armand Silvestre, que vous chérissez
Toulouse, d'une particulière dilection, vous dont les strophes
radieuses s'érigent en plein azur, comme les blanches déités de
Phidias et de Cléomène, vous qui, parmi les déformations et le mauvais
goût d'une littérature à son couchant, gardez, sans peur et sans
reproches, les belles formes traditionnelles, le canon harmonieux de
la métrique Française.

N'êtes-vous pas un roi intellectuel de cette métropole d'Occitanie?
Toulouse, avec son fleuve d'or et ses monuments de pourpre, fut,
depuis les jours lointains de la conquête romaine, un site élu pour
les batailles intellectuelles, pour les revendications de la pensée.
Ni les hordes abjectes des croisés, ni la troupe scélérate des prêtres
ultramontains ne purent arracher du sol natal ce laurier toujours
superbe dont les rameaux n'ont cessé de verdoyer. En vain, les
bourreaux sacrés: Innocent III et ce monstrueux Grégoire IX et
Dominique son monstrueux ami, firent couler le sang comme l'eau des
fontaines. La conscience latine proclama toujours, en ce lieu, ses
droits imprescriptibles. Ici, la race indo-européenne, malgré la nuit
médiévale et ce noir crépuscule de la monarchie absolue, rejeta
l'imposture galiléenne, sous l'œil des pontifes et des tyrans. Elle
vomit sans cesse avec dégoût l'idole juive que des bateleurs
sanglants prétendaient imposer à ses adorations.

Cathares, albigeois, huguenots, camisards, devant Montfort le boucher,
et Villars, le pied-plat, protestèrent, au nom du vrai, contre le
dogme inepte et meurtrier. Dans sa belle histoire du moyen âge
toulousain, Louis Braud retrace d'un vif et sobre contour les premiers
siècles de la lutte, le départ de nos ancêtres vers la justice, vers
la raison.

Lutte sacrée où le trésor des veines généreuses paya la rançon de
l'esprit captif. Sur le territoire du conflit grandiose entre
l'intelligence et les démons de la Nuit, il me semble que la pensée
ouvre plus largement son aile délivrée.

Oui, vous l'avez compris, vous plus que tout autre, vous, maître
bien-aimé du Gai-Savoir, la terre fécondée par un sang magnanime, la
terre des morts pour la Liberté sera pour jamais la patrie des poètes.

Comme Athènes, Toulouse a sa déesse éponyme, la Sagesse elle-même.
Comme la cité de Pallas, elle porte au front une couronne de
violettes, tandis que la cigale, sœur éclatante des muses, sert de
parure à ses cheveux. Toujours prête aux actions véhémentes comme aux
rêves amoureux, elle chevauche, elle aussi, l'hippogriffe aux ailes de
bronze que, dompteur ès pierres vives, notre Antonin Mercié donne pour
monture au Génie des Arts; l'hippogriffe qui, d'un vol audacieux et
calme, triomphe sur le Louvre et sur Paris.

       *       *       *       *       *

A vanter, comme je fais, Toulouse en votre présence, je sais, Armand
Silvestre, que je loue à votre gré ces rythmes somptueux où, dans un
langage sans pareil, vous affirmez la gloire et la pérennité du sang
latin.

A remémorer les luttes ancestrales pour le juste et le vrai, je
célèbre en vous l'un des plus nobles héritiers de cette noble terre
d'Oc. Vous avez chanté--en quel verbe magique!--l'Amour qui décore nos
tristesses, l'Orgueil, cette vertu primordiale qui fait l'homme
vaillant, les peuples libres et les cités robustes. Votre inspiration
jaillit du sol natal, ensemencé par les héros, par les martyrs.

       *       *       *       *       *

Lorsque le fondateur de Rome eut limité l'enceinte de la ville future;
quand il eut enfoui dans le pomœrium la motte de terre paternelle
ravie aux champs albains, son coutre fit jaillir du sol une tête
fraîchement décollée et saignant encore. Sur ce chef vivant, le Temple
Romain s'éleva, quelque chose de la vie de l'être humain réchauffant
les pierres entassées.

De même, vos nobles vers joignent aux savantes harmonies de l'art tous
les pleurs, toutes les allégresses de l'humanité que nous sommes.
C'est pourquoi, jeunes et vieux, nous saluons tous le poète véridique
dont les hymnes consolent et fortifient, le conteur cher à Virgile
comme à Rabelais, le porte-lyre qui montre la route à ses frères en
marche vers l'Icarie future, vers le Capitole idéal de la justice, de
l'amour de la raison et de la liberté.

_Je bois au poète_ Armand Silvestre.

    LAURENT TAILHADE.


Réponse de A. SILVESTRE.

Mon cher Tailhade, les meilleurs souvenirs, en amitié, étant les plus
anciens, vous ne m'en voudrez pas de vous rappeler le long temps que
nous nous connaissons déjà. Vous m'en voudrez d'autant moins, que vous
étiez, alors, un tout jeune homme, presque un enfant, élève de
rhétorique de Toulouse quand j'étais déjà un trentenaire avéré.

Avez-vous lu autrefois une nouvelle de Topfer dont nos mères ont
raffolé: _La Bibliothèque de mon oncle_? J'avais un oncle aussi à
Toulouse, et cet oncle avait une bibliothèque riche de la collection
complète des _Annales des Ponts et Chaussées_, et de quelques atlas
classiques, ceux dont Sarcey a dit si élégamment, un jour dans notre
_Dépêche_, que tous les atlas étaient _kif kif bourrico_.

Dans ce répertoire plutôt sérieux, je découvris un volume dépareillé
des _Concours des Jeux Floraux_ et, dans ce volume, une pièce de vous,
où se révélait si bien l'excellent poète que vous deviez être que je
vous consacrai deux colonnes du _Moniteur universel_ où je pratiquais
alors, ce qui me valut une fière semonce de monsieur votre
père--magistrat comme le mien.--Vous m'excuserez encore, mon cher ami,
mais je dois vous dire que ce premier poème était fort empreint de la
manière de Leconte de Lisle que vous avez appelé depuis un _Pasteur
d'Éléphants_ et qui ne se doutait guère qu'il comptait un cygne dans
son troupeau. Depuis ce temps, mon cher ami, vous n'avez jamais oublié
que je vous avais salué au seuil de la vie littéraire, et devenu le
poète d'essence purement latine et le merveilleux prosateur français
que nous admirons, vous m'avez fait l'honneur, par deux fois, de
retarder par des préfaces inutiles le plaisir de vos lecteurs.

Rien ne m'a plus touché au monde que ce filial souvenir et, en échange
des vœux que vous venez de m'adresser, je vous dirai la joie immense
que j'ai éprouvée, et avec moi tous ceux qui aiment notre belle
langue, à vous voir reprendre, après les longues épreuves, votre plume
courageuse et vaillante, des sottises et des lâchetés humaines, en
même temps que fidèle sans merci à vos premières amitiés.

    28 janvier 1897. Toulouse.



    Tarbes.


«Mieux vaut Tarbes que jamais» tel est le déplorable calembour
qu'après six heures d'incarcération nous arrache l'entrée en gare.
Notez bien d'ailleurs que le mot n'est pas de moi. Il me semble
l'avoir entendu attribuer à M. Zola natif de Tarbes, lequel l'envoya à
brûle pourpoint à je ne sais quel interwièver.

Le paysage, de Toulouse à Tarbes, est joli au possible et d'une
éblouissante variété. L'œil ravi voit naître et se succéder les
assises du majestueux massif Pyrénéen: un ruban de neige formant une
ligne horizontale presque régulière, coupe en deux les plus élevés de
ces ultimes mamelons, et, sous le soleil déclinant de quatre heures,
avec le bruit musical d'innombrables cascades rencontrées, tout ce
paysage a des airs de fête.

En gare de Lannemezan, ville natale du poète Laurent Tailhade, portée
vers nous par la brise fraîche du soir qui vient, une musique
champêtre où dominent des flageolets et des flûtes nous apporte l'écho
des danses villageoises dont les habitants de cet heureux pays sont
des amateurs passionnés.

Le théâtre Caton, où sont venues en foule les Altesses intellectuelles
composant le Tarbes des premières, est tout simplement un cirque à
deux fins, se pouvant prêter avec quelques accommodements aux
exigences des représentations théâtrales. Il en résulte ceci que
l'acoustique en est déplorable et qu'il se faut égosiller pour être
compris, toutes choses qui mettent en fureur notre barnum à bout de
forces. Neuf heures sonnent et le rideau n'est pas levé: Un agent
s'approche de Salis et sans ménagements lui veut intimer l'ordre de
commencer. Jamais représentant de l'autorité ne fut plus mal
accueilli. «Sachez, triple brute et quadruple imbécile, que vous
parlez à M. Rodolphe Salis, chevalier de la Légion d'Honneur,
chevalier d'Isabelle et du Christ de Portugal, ambassadeur
plénipotentiaire d'Honolulu et que je vous dis M...» et ce disant
Salis montrait au gardien de la paix une ouverture ménagée entre deux
portants, vers laquelle se hâta le pauvre bougre médusé, après quoi il
éclatait de rire, tout heureux de son exploit et mis en verve par cet
incident.

Notre camarade Gondoin, ancien professeur au Lycée de Tarbes, a eu ce
soir les honneurs de la représentation. J'ai négligé de vous parler
jusqu'à cette heure de l'aimable camarade et du bon chansonnier qu'il
réunit en sa personne. Je vais donc finir cette lettre en vous donnant
copie d'une de ses chansons qu'il a bien voulu me dédier.


ENQUÊTE SUR LA MARINE

        Au bon poète GABRIEL MONTOYA.

Air, _du banquet des Maires de Mac Nab_.

    M'sieur Pell'tan déclarait hier
    Qu'not' marine était surannée,
    Et qu'nous n'pourrions pas t'nir la mer,
    Si la guerre était déclarée:
    Car nos vaisseaux, de bois ou d'fer,
    Sont, disait-il, dans la purée!

    J'vous avou' qu'ça m'a renversé,
    Car une flotte, il faut qu'ça flotte;
    C' n'est pas la pein' d'êt' cuirassé,
    Si l'on chavire à propos d'bottes!

    Aussitôt j'suis allé trouver
    Notre doux Président Félisque
    Et m'suis empressé d'lui d'mander
    Si c'était vrai qu'nous courions l'risque
    De voir tous nos navir's flotter
    A quéq' chos' près comm' l'obélisque?

    Félisq' m'a d'abord déclaré
    Que, bien qu' parfois on le débine,
    Il n'a point la marin' dans l'nez,
    Puisqu'il mit l'nez dans la marine!

    Ensuite il s'est mis à m'donner
    Force détails sur nos navires;
    Il m'a dit qu' nous devions compter,
    Même en mettant les chos's au pire,
    Quat' vaisseaux qui pourraient marcher
    Sans qu'un seul des quatre chavire!

    Alors il m'a serré la main,
    S'excusant de n' pas me r'conduire,
    Et moi j'ai repris mon chemin
    Afin d'continuer à m'instruire.

    J'suis allé voir ce bon Lockroy,
    Lui f'sant part de mon inquiétude
    Il m'a vit' répondu: «J' te crois
    Qu' not' flotte est en décrépitude!
    Il n'y a guèr' qu'un navire en bois
    Qui march', parc' qu'il a l'habitude!

    Enfin, m'a-t-il dit en m'quittant,
    Pour rendre not' marine prospère,
    Il nous faudra plus de cent ans,
    Si j' ne r'viens pas au Ministère!

    Après ça, j'suis parti rêveur,
    Roulant ce projet dans ma tête
    Que, sur not' plus mauvais croiseur,
    On embarque, un jour de tempête,
    Tous nos députés, sénateurs,
    Et qu'on leur fass' piquer un' tête!

    Alors j'suis sûr que tout d'un coup
    Not' flott' deviendrait magnifique,
    Car ces blagueurs nous mont' le coup:
    C'est c' qu'on appell' la politique!

      JULES GONDOIN.



    Agen.


Une des cités sans contredit les plus actives du Sud-Ouest de la
France, Agen que les étymologistes les plus savants dénomment aussi
Prunôpolis est en proie aux ingénieurs et aux démolisseurs. Dans
quelques années ou dans quelques mois, suivant que les travaux iront
plus ou moins vite, une belle avenue plantée d'arbres offrira son
ombre aux visiteurs, lesquels pour le moment sont obligés d'effectuer
avec mille précautions un trajet d'environ deux cents mètres à travers
des terrains vagues semés de plâtre et de gravats.

En même temps qu'une ville active et industrieuse, Agen est un centre
littéraire de quelque importance. Le patois qui se parle surtout dans
la campagne circonvoisine, pour n'avoir pas à son actif des poèmes de
l'envergure de _Mireille_ et de _Calendal_ pour lesquels il faut bien
reconnaître d'ailleurs que Mistral s'est forgé à lui-même un
dictionnaire et une langue, n'en compte pas moins des œuvres célèbres
et des auteurs de grand renom. Je ne vous citerai que Jasmin, le poète
justement admiré de l'_Abuglo de Castelguiè_ et d'une infinité
d'œuvres charmantes, et de poésies pour la plupart idylliques que
tout le monde ici, sait par cœur.

Et, tenez, sans même franchir le désagréable passage dont je vous
parlais précédemment, sans même rentrer en ville, vous trouvez, dès la
gare, à qui parler. Le buffetier en personne est une célébrité
littéraire, et non point une de ces gloires locales nées d'un speech
où d'une improvisation faite à la préfecture après un banquet, mais
une gloire dont le vocable imprimé tout vif s'étale en première page
d'une des plus importantes revues littéraires du Sud-Ouest. Vous
n'êtes pas sans avoir ouï le nom d'Evariste Carrance. C'est lui-même,
petite cousine, et le hasard veut qu'il soit en voyage. Nous n'en
déjeunons pas moins au buffet, malgré l'hôtel proche, simplement par
bonne confraternité.

Plût au ciel que nous y eussions également dîné, car, véritablement,
je n'ai pas souvenance d'un repas plus calamiteux que celui que nous
fîmes vers sept heures du soir, en un restaurant dont je veux oublier
à tout jamais le nom. Il est vrai que nous y fûmes conduits par un ami
rencontré, un de ces amis qui connaissent partout les bons endroits.
Je me suis amusé en un tableautin de quelques vers à dépeindre la
physionomie du lieu. Vous ne m'en voudrez pas de l'insinuer parmi ces
lignes; et toi, Charles Cros, maître du genre, pardon!

    Voici le restaurant à prix fixe: Un cinquante;
    L'unique rendez-vous de la gent conséquente,
    Capitaine en retraite et commis percepteur.
    Une patronne épaisse, au rire adulateur,
    Vous reçoit dès la porte, et d'un trait énumère
    Les plats que son cher fils élève à la primaire
    Consigne tous les soirs avant d'aller au lit
    Sur un menu graisseux que ses doigts ont sali.
    Un potage, un rôti, des petits pois au beurre
    Forment ce Balthazar qui dure au plus une heure;
    La conversation roule sur les impôts
    Que l'on supprime en allégeant les derniers pots,
    Tandis qu'en leurs flacons stagnent aux feux du schiste
    L'huile mélancolique et le vinaigre triste.

Au théâtre, beaucoup de monde et du meilleur. Un incident comique est
venu dès les premiers instants troubler quelque peu la marche normale
du spectacle et donner à Salis l'occasion d'un vif succès oratoire.

Au beau milieu du boniment de Pierrot peintre, cependant que notre
barnum exaltant la nudité splendide de Colombine, flagellait
vigoureusement les membres de la ligue contre la licence des rues, MM.
Béranger, Frédéric Passy, etc., voici qu'un cri s'élève des fauteuils:
Soyez propre!

Dans l'ombre épaisse de la salle, Salis ne parvient pas à distinguer
son interrupteur, mais il lui fait remarquer qu'il y a méprise de sa
part sur le sens du boniment, et secondement lâcheté à profiter ainsi
de l'ombre pour troubler la représentation.

Nouvelle réplique de l'interrupteur accompagnée d'une manifestation
hostile du public. Salis alors conclut l'incident par ces mots que
suit un long éclat de rire. «Il n'y avait dans cette salle, qu'un seul
imbécile, il a voulu se faire connaître»: Sans me vouloir extasier sur
cette phrase, d'ailleurs spontanément émise, je vous la donne comme
souveraine pour confondre un interrupteur maladroit dans une réunion
publique.

A la sortie du théâtre, nous apprenons que le trouble-fête de tout à
l'heure est un ancien percepteur de l'enregistrement, révoqué jadis
pour attentat à la pudeur. Convenez qu'il y a vraiment des gens mal
inspirés.



    Périgueux.


Contrairement à ce principe, qui veut que dans toute contrée célèbre
de par le monde pour tel ou tel produit, ce produit soit lui-même en
médiocre estime, je dois convenir que la truffe est à Périgueux en
singulière abondance. Cristi, messeigneurs, quel usage on fait en
cette ville de ce savoureux tubercule. Pour hors d'œuvre, des
truffes longuement brossées, mais toutes nues et sans apprêt (j'ai vu
des amateurs mordre à même la masse noire, à belles dents); puis une
omelette aux truffes, sans préjudice d'un canard aux truffes et d'une
salade idem. Pour parachever l'obsession, de fines lamelles de
chocolat piquées dans la bombe glacée simulaient des rondelles de
truffes. Le parfum local me poursuit jusque chez le coiffeur que je
soupçonne de lotionner ses clients au triple extrait de truffes. Bref,
je m'éveille après de terribles cauchemars, causés sans doute par
l'ingestion excessive de cet aliment, et durant lesquels j'avais été
pourchassé par je ne sais quels fantômes qui voulaient à toute force
me gaver de truffes, et dans la demi somnolence du réveil, je baptise
Trufaldin mon garçon de chambre. Dieu me damne si je remange des
truffes avant le vingtième siècle.



    Châteauroux.


Nous arrivons en plein midi dans le chef-lieu du département de
l'Indre, ce qui nous permet de croiser, en nous rendant à l'hôtel,
quelques minois délurés qui s'en reviennent de la manufacture des
tabacs. Par une association d'idées bien naturelle, la vue de ces
troublantes cigarières nous remet en mémoire le chef d'œuvre de Bizet
et c'est en fredonnant des phrases de Carmen que nous gagnons en
chœur la table d'hôte où nous attend le déjeuner. Cependant que
défilent en parfaite ordonnance les plats aussi nombreux que choisis,
Salis, dont l'estomac fait mal son service, m'entretient de son ami
Maurice Rollinat, le merveilleux poète des _Brandes_ et des
_Névroses_, dont nous foulons présentement le sol natal. Il espère
que, prévenu de notre visite par les journaux locaux et aussi par une
missive adressée de Poitiers, Rollinat voudra bien venir applaudir au
théâtre, les jeunes poètes qui se font gloire d'appartenir à cette
école du Chat Noir, dont il fut un temps lui-même, l'étoile justement
acclamée.

Pour ma part, j'ai grande envie de connaître ce poète de frissons et
de fièvres, dont la lecture aux environs de la vingtième année, me fut
une véritable révélation. C'est à Lyon, sur le quai de l'Hôtel-Dieu,
tandis que je scrutais avidement la vitrine d'un bouquiniste, que le
volume des _Névroses_ attira mes regards. Le nom de Rollinat m'était
à cette heure parfaitement inconnu et ce fut par hasard, ou peut-être
par quelque secrète prescience des joies qui m'allaient être données,
que je pris le volume et que je l'ouvris. La lecture hâtive d'une des
premières pièces du livre, _les Frissons_, fit de moi en quelques
minutes, un admirateur passionné du poète, qui pour peindre l'étrange
subtilité de ses impressions, avait employé cette langue imagée et
précise, savante et poétique, et par dessus tout musicale et
chantante. Jugez plutôt:

    Ils[2] rendent plus doux, plus tremblés,
    Les aveux des amants troublés,
    Ils s'éparpillent par les blés
        Et les ramures,
    Ils vont, orageux ou follets,
    De la montagne aux ruisselets
    Et sont les frères des reflets
        Et des murmures.

  [2] _Les frissons._

    Dans la femme où nous entassons
    Tant d'angoisse et tant de soupçons.
    Dans la femme tout est frissons
        L'âme et la robe;
    Oh! celui qu'on voudrait saisir!
    Mais à peine au gré du désir
    A-t-il évoqué le plaisir
        Qu'il se dérobe.

et plus loin:

    Le subtil quintessencié
    Edgard Poé net comme l'acier.
    Dégage un frisson de sorcier
        Qui vous envoûte,
    Delacroix donne à ce qu'il peint
    Un regard d'if ou de sapin
    Et la musique de Chopin
        Frissonne toute,

Ai-je besoin d'ajouter que j'emportai le volume des _Névroses_, tout
heureux de ma découverte, et que le soir même, après ma lecture finie,
j'ajoutai mentalement un siège à ce Parnasse idéal que se forge à
lui-même tout homme épris de poésie.

Depuis ce jour mon admiration première et spontanément conçue s'est
alimentée par la lecture d'œuvres nouvelles du poète des _Névroses_;
peut-être l'habitude et aussi la découverte du procédé, lequel dérive
quelque peu d'Edgard Poé et de Beaudelaire, ont-elles émoussé mon
engouement pour telle ou telle pièce dans la note macabre ou terrible
si chère à Rollinat; mais en revanche, j'ai appris à aimer en lui le
peintre subtil et nuancé des divers aspects de la nature, et j'entends
non point l'artiste à la palette souple, qui sait bâcler de chic ou
par à peu près tel paysage vraisemblable, mais l'observateur soucieux
qui palpite avec l'insecte et qui vit avec la forêt, mêlant son
souffle au souffle du vent dans les branches et son âme à l'âme
latente du monde végétal.

Nul d'ailleurs n'est mieux placé que Rollinat pour s'imprégner de la
nature et pour la décrire avec cette vérité si puissante qu'elle
touche à l'obsession. Au lieu de fixer sa résidence à Paris où son
talent magistralement révélé lui composa dans peu de temps tout un
cénacle d'admirateurs, il a voulu s'enfermer en ce coin de Berry où
Georges Sand, sa marraine, a placé l'action dramatique de quelques-uns
de ses chefs-d'œuvre. Il y vit en homme simple, dans un renoncement
parfait de toute gloire littéraire, loin du blâme et de l'adulation
des snobs, mais avec la joie quotidienne de s'égarer parmi les ravines
abruptes où parfois les branches des arbres prennent, sous
l'insuffisante clarté lunaire, des airs fantômatiques et
recroquevillés, comme des bras prêts à l'étranglement. Son imagination
Edgard Poesque se complaît à doter ces paysages à la Gustave Doré,
d'anormales apparitions, telles l'étrange figure qu'il évoque en son
poème _L'horoscope_:

    Un long Monsieur coiffé d'un chapeau haut de forme
                      Me dit tout bas
    Ces mots qui s'accordaient avec la perfidie
                      De son abord!
    Prenez garde, car vous avez la maladie
                      Dont je suis mort.

La représentation s'est écoulée au milieu d'un silence parfait
entrecoupé de rires qui savaient souligner les bons endroits des
chansons d'actualité et parfois aussi de murmures flatteurs, tandis
que défilaient les ombres de Rivière et de Vignola. Le public de
Châteauroux peut compter pour un des mieux stylés de province et
l'accueil qu'il nous a su faire témoigne d'une bonne culture générale
et d'une éducation bien française dans le bon sens du mot.

La soirée nous réservait d'ailleurs une surprise qui nous a donné
quelque peu la clef de cette initiation rapide aux côtés un peu
spéciaux de notre programme. Comme s'égrenaient les notes ultimes du
Sphinx, un groupe de jeunes gens nous est venu prier d'accepter une
coupe de Champagne dans un local situé non loin du théâtre et dénommé
le Pierrot Noir.

Eh bien! ce Pierrot Noir est tout simplement un Chat Noir en
miniature, avec un minuscule théâtre d'ombres, pour lequel, en
attendant mieux, on se contente d'un écran en papier éclairé par un
bec de gaz. Le Pierrot Noir étant de fondation récente (son existence
ne remonte pas au delà d'un mois), ne compte pour le moment dans son
répertoire que des chansons illustrées par des découpages en carton,
voire en papier. Ces chansons d'ailleurs, et c'est là le point
capital, sont parfaitement originales et ne doivent rien au répertoire
du café concert ou des cabarets de Montmartre. Les auteurs sont de
préférence des élèves de rhétorique et de philosophie; la chanson
populaire et le genre Bruant y sont représentés par un brave ouvrier
menuisier qui, sans aucun souci de l'orthographe, a bâclé sur l'air de
_Saint-Lazare_ et _du Bois de Boulogne_ des couplets locaux où
l'observation généralement piquante fait passer sur quelques
violations de l'usuelle et courante métrique. Ce chevalier de la
varlope, brave garçon s'il en fut, est traité avec égards par les fils
de famille qui constituent la majorité de ce petit cénacle littéraire
et cette attitude est toute à l'honneur de l'intelligente et brave
jeunesse de Châteauroux.

En somme, et si j'excepte la déception que nous a causée l'absence de
Rollinat, en proie, nous a-t-on dit, à quelque crise d'intense
mélancolie, cette journée de Châteauroux demeurera une des meilleures
de notre ballade artistique.



    Bourges.


L'antique cité de Jacques Cœur nous est révélée à quelque distance,
par l'imposante masse de Saint-Etienne, sa cathédrale aux tours
asymétriques et qui, construite sur un terre-plein, domine et protège
de son ombre les innombrables toits ardoisés où se joue par hasard un
rais de soleil.

Après nous être extasiés longuement à détailler les figures des cinq
portails en lesquels on peut suivre la progression sculpturale du
XIIIe au XVe siècle, un désir nous prend, à Mulder et à moi,
d'escalader une des tours et de nous donner quelques secondes de
vertige; et nous voilà gravissant les quatre cents marches qui mènent
à l'ultime plateforme. Notre apparition au sommet de la tour surprend
désagréablement un sous-officier et sa payse en train de se conter
fleurette à quatre-vingts mètres au-dessus de la place Saint-Etienne.
Leur mine désappointée semble dire: où donc faut-il aller pour être
seuls.

Le personnel fixe du théâtre de Bourges est dans la désolation. Le
directeur, dans l'impossibilité de faire face à ses affaires, s'est
envolé ce matin même avec les fonds qu'il avait en caisse. Ses
pensionnaires font mal à voir; un vague espoir que tout n'est pas
perdu les fait rôder autour du cabinet Directorial jusqu'à l'heure où
va commencer notre spectacle. Neuf heures sonnent, plutôt que de
s'aller coucher ils préfèrent prendre place à l'orchestre veuf de
musiciens; tout surpris de la nouveauté du spectacle et de l'imprévu
du boniment, ils oublient leur peine et finissent même par donner le
signal des bravos! Pauvres gens tout de même.

Or, voilà franchie notre dernière étape. De bonne heure ce matin nous
avons pris en chœur l'express de Paris pour traverser à toute vitesse
les vastes espaces de la Beauce. A l'horizon d'un ciel très pur, veuf
de nuages, le globe rouge du soleil grandit et s'élève majestueusement
comme une lampe de vermeil qu'une invisible main soulèverait. Par la
portière du wagon qui nous renferme nous assistons à l'éveil lent du
ciel et des choses et sur la route parallèle à la voie ferrée, nous
dépassons, d'un vertigineux élan, des couples de bœufs sous le joug
se rendant au labour. Une chanson du jeune Clément Georges chante dans
ma mémoire, portée sur l'aile de la toute gracieuse mélodie que lui
sut broder Marie Krysinska:


MATUTINA

    De ses premiers rayons l'aube argente la plaine;
    Sur les bois éveillés passe une fraîche haleine,
    Dernier souffle embaumé des brises de la nuit;
    L'Aurore épand ses feux en nappe de lumière,
              Et la nature entière
              En un mystique bruit
    S'apprête à célébrer le nouveau jour qui luit.

    Le ruisseau qui gazouille au sein de la prairie
    Charme du laboureur la douce rêverie,
    Tandis que l'oiselet caché dans le buisson
    Boit aux pistils des fleurs la rosée attiédie
              Et joint la mélodie
              De sa frêle chanson
    Au cantique d'amour qui berce la moisson.

    La cloche du village annonçant les matines,
    Egrène lentement ses notes argentines
    Qui montent dans l'azur en harmonieux chant;
    Vers les cieux attiédis levant son front austère,
              L'ouvrier de la terre
              Jette un appel touchant
    Et demande au bon Dieu de féconder son champ!



    Paris.


Réintégrer Paris un mardi-gras, à cinq heures de l'après midi, en l'an
de grâce 1897, alors qu'on vient, deux mois durant, de savourer la
joie du libre espace et l'imprévu des quotidiens déplacements, ce
n'est pas, croyez-le bien, pour vous mettre en folle gaieté. Après
d'interminables dialogues avec des cochers acariâtres qui, sous
prétexte d'encombrements et d'inévitables lenteurs, exigent de doubles
salaires, vous donnez votre adresse avec l'espoir que la demi-heure
qui va suivre marquera votre triomphale rentrée en des pénates chers
à plus d'un titre. Grave erreur. Une heure s'écoule et vous constatez
avec effroi, que le sapin requis stationne à la queue d'une infinité
d'autres, à l'intersection d'une rue traversière et des grands
boulevards. Toutes protestations sont vaines d'ailleurs, car il ne
faut pas espérer que le cocher tournera bride pour vous agréer; tel un
mouton panurgiaque, il suivra la file des automédons, ses frères, et
vous aurez peut-être avant la nuit la satisfaction méritée, oh!
combien, de vous trouver face à face avec votre porte cochère.

Encore ai-je passé sous silence le cas, très possible d'ailleurs, où,
furieux de vous sentir claquemuré entre les parois de l'étroit
véhicule, une curiosité vous prendra de passer la tête à la portière
pour constater par vous-même les difficultés d'une marche en avant:
alors, n'en doutez pas, il se rencontrera toujours à portée de votre
visage quelque plaisant bien inspiré pour vous adresser à bout portant
une poignée de confetti. Un brusque recul de votre part pour éviter ce
projectile sera accompagné d'un heurt de votre occiput contre la paroi
supérieure du sapin, ce qui vous procurera, en même temps qu'une
douleur très vive, l'humiliation d'avoir fait rire un groupe de
crétins et votre cocher.

En mettant les choses au pire il se pourrait qu'un malencontreux
confetti insinué entre la paupière et le globe précieux de votre œil
y donnât naissance à mille et une complications pathologiques dont
vous m'épargnerez le détail; mais je veux croire que vous en serez
quitte pour une bénigne ophtalmie.

Eh bien! petite cousine, vous qui, sans doute, maugréez contre la
destinée qui vous tient prisonnière à deux cents lieues de ce phare
pestilentiel qu'est Paris, sachez que je vous viens de narrer sans
hyperbole ma rentrée au Logis. Encore ai-je failli à la vérité, en ne
vous la disant pas toute entière; mais je cède au remords qui, déjà
m'accable et je continue: sachez donc que mes trois étages gravis, je
me trouvai dans l'impossibilité la plus absolue de faire manœuvrer
dans sa serrure la clef, d'ailleurs fort encombrante, qui jusqu'à ces
deux mois passés, m'avait servi de Sésame. On m'a cambriolé,
pensai-je, et après m'être épuisé en des efforts qui n'aboutirent
point j'envoyai quérir le serrurier. Ce praticien dut se résigner,
après l'infructueux essai de plus de trente rossignols, à faire sauter
le pêne et j'entrai chez moi, comme jadis entraient dans les villes
conquises les assiégeants victorieux, par la brèche. Que s'était-il
produit? Rien que de très simple. Et cependant une explication
s'impose. Savez-vous, cousine, ce que c'est qu'un voisin? Je ne pense
pas et c'est encore une des raisons qui devraient, si vous étiez
juste, vous faire bénir votre état de petite rentière et la bonne
fortune qui vous fait vivre presque seule en la maisonnette exiguë
mais si jolie avec le lierre grimpant aux fenêtres, que vos père et
mère vous ont laissée. Un voisin, retenez bien cette définition, car
elle est exacte à Paris pour tous ceux qui n'habitent pas les demeures
coûteuses et très capitonnées, où l'épaisseur des murs et des tentures
réalise presque l'isolement, un voisin, dis-je, est toujours un être
dont les mœurs, les goûts et l'éducation première sont précisément
inverses des vôtres. Pour peu que des occupations divergentes viennent
creuser encore l'abîme impliqué par cette brève définition, vous
pouvez conclure que la guerre est l'état de raison entre gens qui ont
acheté très cher le droit d'habiter des pièces contiguës ou
superposées et d'être plusieurs fois le jour déshabillés par
l'inquisitoriale prunelle du bipède nommé concierge.

Je suis donc affligé, cousine ma mie, d'un voisin auquel pour mes
péchés, la définition ci-jointe s'applique en sa toute rigueur: Oyez
plutôt: mon voisin s'absente de son logis aux heures durant lesquelles
sa présence ne me saurait causer aucun désagrément, à savoir de huit
heures du matin à huit heures du soir. Il demeure forcément chez lui
le reste du temps, c'est-à-dire aux heures où les gens de race, doués
de quelque éducation et sachant la vie se plaisent à goûter les joies
de la chorégraphie et le charme des savoureuses musiques. Pour comble
de disgrâce ce protozoaire est l'ennemi juré de toute harmonie et ne
prend plaisir qu'aux auditions nasonnées que des chanteurs de cour
viennent donner sous ses fenêtres sur le coup de midi. Je crois
l'avoir vu jeter deux sous et réclamer un bis à tel baryton en plein
vent dont la voix cassée venait d'éructer la chanson des Blés d'or.

Comment concilier ces choses avec mon amour effréné des œuvres de
Wagner, de Chopin, de Chabrier, de Schumann, de Grieg et de quelques
modernes, surtout quand le prestigieux Mulder, pianiste incomparable
et divin compositeur, me veut donner ce plaisir royal de s'asseoir à
mon piano pour m'en régaler? En ces heures de musicale ivresse et
d'harmonique béatitude vous pensez, petite cousine, que je donnerais
tous les coupeurs du monde, fussent-ils de chez Dusautoy pour le
moindre fragment de Gwendoline ou des Murmures de la forêt.

Donc, quelques jours avant mon départ pour cette glorieuse tournée
dont il me semble vous avoir quelque peu entretenue, nous fûmes
invités, Mulder et moi, en quelque mondaine soirée qui prit fin, le
souper compris, vers cinq ou six heures du matin. L'énervement et un
peu le champagne nous interdisant tout sommeil, une fringale de
musique nous poussa chez moi têtes baissées et le poète Haschichin,
Gabriel de Toulouse Lautrec, fortuitement rencontré, voulut bien
prendre part à notre matinale équipée. Bref, sept heures sonnaient ou
peu s'en faut, quand Mulder, en proie à l'harmonieux délire qui cette
fois n'allait pas sans quelque logique, égrenait sur mon Gaveau les
premiers accords du Matin de Grieg, cet admirable et si simple poème
qui vous donne la lumineuse vision d'un lever de soleil, depuis l'aube
indécise et pâle jusqu'à l'embrasement complet du ciel. Hélas!
croiriez-vous que les dernières mesures de ce chef-d'œuvre furent
troublées par l'insolite répétition de coups frappés à mon plancher,
à l'aide d'un manche à balai, faisant pour la circonstance office de
bélier.

«C'est quelque esprit frappeur, insinua Toulouse Lautrec, blagueur
impénitent qui fumait sa pipe, les jambes repliées sous lui dans
l'attitude d'un fakir.

Par bonheur, Mulder, dont vous connaissez le flegme, fit la sourde
oreille et termina magistralement le crescendo incendiaire où les
notes claironnantes sonnent l'éveil de la nature et comme autant de
radieuses fusées, illuminent les quatre coins d'un horizon fictif en
un pays de rêve somptueusement évoqué.

Evidemment mon voisin pour lequel, sans doute, la musique est une
simple succession de bruits vagues et inexpressifs, interpréta comme
une bravade, la tempête des dernières mesures. Le fait est que je
l'entendis ouvrir sa porte avec fracas et d'un pas où résonnait sa
bourgeoise colère, escalader l'étage qui nous sépare. En quelques
secondes, il frappait à ma porte: «L'esprit se rapproche, ricana de
Lautrec.--Je vais me mettre en communication avec lui, répondis-je.»

Je me contentai toutefois d'interpeller le fantôme à travers la mince
cloison de bois, car j'entendais rugir cette bête coléreuse et je me
souciais peu d'une conversation boxée. Je fis simplement valoir mon
droit, vu l'heure licite, de me livrer chez moi à des occupations même
bruyantes. Au lieu de m'écouter, l'irascible tailleur vociféra de plus
belle, m'adressant les épithètes les plus malsonnantes qui soient, en
sorte que si je n'avais écouté que les protestations révoltées de ma
conscience, je lui eusse peut-être donné sur l'heure une leçon de
convenances. Mes deux amis surent me retenir, en m'affirmant que le
mieux était de me faire rendre justice et de poursuivre l'offenseur.
Tous deux s'offraient pour faire au juge de paix le récit fidèle de
l'incident et se réjouissaient par avance de la condamnation
infaillible, laquelle vaudrait mieux à leur sens que toute brutale
intervention.

J'assignai donc mon voisin pour injures, devant le juge de paix du
XVIIIe arrondissement. Il fit la sourde oreille, et sous le coup d'une
seconde assignation il envoya pour le représenter un de ces hommes
d'affaires dénommés avocats marrons, lequel avec sérénité m'attribua
les injures, en sorte que force fut au juge de faire citer les
témoins.

Confiant en mon bon droit et ne supposant pas une seconde que mon
adversaire aurait la mauvaise foi d'invoquer des témoins
contradictoires, j'informai les deux amis présents à l'algarade qu'ils
auraient à fournir, à telle date que je leur indiquais, une simple
narration des événements. Le malheur voulait que je fusse absent de
Paris le jour où les témoins devaient comparaître. L'ami chargé par
moi de me représenter ne pût que déposer un témoignage écrit de Mulder
absent comme moi; Toulouse Lautrec avait mal aux cheveux et ne se
rendit pas à l'audience. De son côté, le tailleur pratique fit
comparaître une ouvrière qui, disait-il, avait précisément couché en
son domicile le jour indiqué. Cette pauvre fille préféra me noircir et
m'attribuer mille honteux propos que de perdre sa place. D'autre part,
et comme second témoin, mon adversaire présentait un architecte, vieux
garçon coureur de fillettes, dont l'antipathie m'était connue de
longue date, de par certains regards auxquels un homme exercé
reconnaît vite un ennemi. Ce dernier, trop malin pour faire un
grossier mensonge, glissa volontiers sur les injures qu'il déclara
avoir vaguement entendues, sans en avoir pu discerner l'auteur. Il
s'étendit hypocritement sur la fréquence des séances musicales qui se
donnaient chez moi, tant et si bien, que le juge de paix, oubliant le
point de départ et les injures qui seules devaient être en cause, me
condamna à payer à mon délicieux voisin cinquante francs de
dommages-intérêts, pour me punir, sans doute, de mon amour immodéré
pour la musique.

Le coupeur triomphant se conduisit, en l'occurrence, comme se
conduisent les gens fautifs auxquels la justice, avec son ordinaire
logique, a donné par devant les hommes une apparence de raison. Fort
de mon absence, il s'assura le concours d'un huissier et la saisie
suivit de près la signification du jugement. Les lenteurs de la poste
et l'indifférence du concierge m'empêchèrent d'être mis au courant de
toutes ces opérations qui s'effectuaient à Paris pendant que je humais
les effluves embaumés et les brises tièdes de la baie de Monaco. Et
voilà comment je trouvai en arrivant chez moi la porte forcée, les
meubles en désordre et partout la trace odieuse que laissent après eux
les sinistres oiseaux de proie, grippe-sous aux doigts crochus, dont
l'illisible copie chèrement payée, assure la ruine irrémédiable de
ceux que la loi n'a pas tout-à-fait accablés.

Vous dépeindre la colère qui s'empara de moi, lorsqu'un coup d'œil
circulaire m'eut révélé de quelle infamie j'étais victime, je préfère
y renoncer, mais je vous déclare que je confondis dans une même vision
spontanée de carnage collectif, les physionomies mélophobes de mon
voisin, du juge de paix, de l'architecte et de l'huissier, encore que
ce dernier ne fût que l'instrument de la loi dont je pâtissais. Une
chose surtout porta mon indignation à de paroxystiques hauteurs, ce
fut le choix, au nombre des divers objets saisis, du cartonnier,
réceptacle de mes chers et précieux manuscrits. Je manquai m'évanouir
à l'idée qu'une main inconsciente et mercenaire avait souillé ce
coffre où reposaient, en attendant peut-être de glorieuses
exhumations, les produits d'un labeur obstiné de dix ans. Ce viol
m'apparut comme un supplément inutile de férocité, venant s'ajouter à
la satisfaction pure et simple de la loi pour me rendre cette dernière
plus odieuse encore, et dans l'éclair de ma légitime fureur je compris
l'Anarchie.

Mais, comme il s'agissait de parer tout d'abord aux conséquences
immédiates de la saisie et qu'une prompte intervention suffisait pour
cela, je n'eus garde de m'arrêter longuement aux considérations
théoriques et je m'empressai de solder la note de mes juridiques
émotions. J'eus la sagesse de ne pas écouter les conseils d'un docteur
en droit de mes amis qui me garantissait un triomphe en appel, et pour
n'être point tenté d'avoir jamais recours à la justice des hommes, je
me remémorai quelques sentences latines telle que: _Homo homini lupus_
ou encore _Summum jus, summa injuria_, lesquelles, chère cousine, je
livre à votre sagacité en vous priant de ne me point tenir rigueur
pour les flots d'encre versés par moi sur les ci-jointes feuilles.



    Paris, 9 mars.


Vous ai-je dit, cousine, qu'une seconde tournée doit commencer le 11
courant et que nous ne sommes rentrés à Paris que le temps strictement
nécessaire pour nous remettre de nos fatigues. Je commence à dominer
un peu la colère qui s'est élevée en moi à la suite du ridicule procès
que je vous ai si longuement narré dans ma précédente lettre. J'impose
silence aux protestations de mon amour-propre froissé et aux cris de
révolte de ma conscience éprise de justice; j'essaie de me créer un
nouvel état d'âme et d'envisager l'existence dans nos rapports avec
les autres hommes comme une bonne farce très immorale, au fond, dans
laquelle il se faut efforcer d'être uniquement spectateur, si l'on ne
veut pas être ou dupeur ou dupé.

La fantaisie m'a pris avant-hier d'aller entendre Manon à
l'Opéra-Comique, en compagnie de Mulder, pour échanger avec lui mes
impressions au cours de cette œuvre que je considère comme la perle
de l'écrin musical de Massenet. Je ne pense pas, en effet, qu'il soit
possible de rencontrer plus de charme et plus de grâce sautillante et
maniérée, unie à plus d'humanité sincère et de vibrante passion.
Hélas, ma mauvaise fortune a voulu que l'interprétation fût inférieure
à tout ce que j'étais en droit d'attendre dans le second théâtre
lyrique de la capitale. Si j'excepte le tendre Leprestre qui a fort
bien dit et très joliment chanté quelques passages de sentiment
délicat, pour lesquels il faut, j'en conviens, mieux que l'appoint
d'un bel organe, tous les autres acteurs chargés de défendre Manon
m'ont paru fort au-dessous de leur tâche. Jamais chœurs de province
ne furent aussi mal réglés. L'orchestre, lui-même, l'orchestre tant
réputé de l'Opéra Comique, dirigé d'ailleurs par un succédané du
maëstro Danbé, prenait part à la débandade générale. C'était si
mauvais, qu'à plus de vingt reprises j'ai dû maintenir de force à son
fauteuil, Mulder qui se démenait comme un diable et qui menaçait
d'éclater.

Une ouvreuse qui lisait sur nos visages le mécontentement croissant
avec l'heure, me dit en me remettant ma canne et mon chapeau.

--Ces Messieurs n'ont pas l'air satisfait.

--Effectivement, Madame, nous ne le sommes point.

--Ces Messieurs ont peut-être oublié que c'est aujourd'hui dimanche.

--Tiens, c'est vrai, fis-je à cette honnête femme, me gardant bien de
partir en guerre contre ce préjugé sans doute ancestral, dont sa
réponse était l'éclatante preuve, à savoir qu'il se faut résigner le
dimanche, à subir chez M. Carvalho de déplorables auditions des
chefs-d'œuvre consacrés.

Il faut que je vous conte, petite cousine, une visite que j'ai faite
hier à un vieil ami dont le nom sûrement est connu de vous; j'ai nommé
le sculpteur Pendariés. J'ai toujours eu pour la sculpture un amour
spécial et pour ceux qui la pratiquent une admiration mêlée de
respect. Tant de conditions et de si diverses sont exigibles pour la
réalisation d'une œuvre sculpturale qu'il y a positivement lieu de se
demander comment dans une époque de veulerie musculaire comme la
nôtre, il se peut encore trouver des titans pour embrasser une
carrière aussi ingrate. L'imagination qui se plaît à considérer les
artistes comme des êtres délicats et raffinés, un peu mièvres et
féminins en quelque sorte s'effarouche de cette vision brutale d'un
homme, luttant corps à corps avec un bloc de glaise informe qu'il
pétrit à sa fantaisie, ou encore, faisant sauter à larges coups de
maillet, les éclats d'un cube de marbre d'où surgira l'impérissable
beauté, comme un thésauriseur fendrait le mur d'un vieux castel où des
trésors sont enfouis.

Encore s'il ne fallait pour aboutir que l'effort physique et la seule
patience; mais il me semble que, plus que tout autre, cet art comporte
la foi et non point seulement cette foi qui se manifestant avec des
ardeurs d'incendie a pu dicter à tel poète, à tel peintre même, une
page immortelle, une géniale composition. En sculpture, l'Etincelle
n'aboutit point, l'inspiration véhémente en est pour ses frais. Ce
qu'il faut au sculpteur pour ciseler son rêve, c'est la hantise
constante, l'obsession de son idéal, la persécution de l'image guidant
la main durant les innombrables séances de l'exécution. Plus que tout
autre, il connaît les affres du travail, et parmi les écrivains dont
l'œuvre aujourd'hui rayonne sur la France intellectuelle, je n'en
vois qu'un qui eût mérité de tenir le ciseau, c'est Gustave Flaubert,
l'homme au burin méticuleux, l'implacable forgeur qui travaillait sa
prose, comme travaille à l'ébauchoir le sculpteur qui tantôt rogne,
tantôt ajoute un ruban de glaise à sa réfractaire statue, sans tenir
compte du vol impassible de l'heure et sans s'émouvoir de l'œuvre qui
n'avance pas.

Donc je suis allé voir mon ami Pendariés que je n'avais pas vu depuis
plus d'un an et qui me pardonne volontiers la rareté de mes visites,
car il sait combien je suis avec lui de cœur et combien je
m'intéresse à sa personne et à son art.

A dire vrai, j'étais un peu curieux de savoir ce qu'il va présenter au
prochain salon, car nous ne sommes pas éloignés de l'ouverture du
Palais de l'Industrie et depuis dix ans mon infatigable ami n'a pas
cessé d'exposer des œuvres toujours estimées et plusieurs fois
d'ailleurs récompensées. J'ai gardé le plus gracieux souvenir d'un
Narcisse en marbre qu'il exposa ces deux ans passés et qui m'apparut
comme un petit chef-d'œuvre de charme et de mièvrerie sensuelle.
J'avais même composé à son intention pour être gravés sur le socle
huit vers que je m'en vais vous dire.

    Joli comme un été qui touche à son déclin,
    Dans la pâle clarté d'une aube languissante,
    Narcisse est étendu près d'une eau bruissante
    Et contemple, amoureux, son visage câlin.
    Sa chevelure ondoie au gré du flot morose,
    La brise emplit sa chair d'harmonieux frissons.
    Cependant que perdu dans les bleus horizons,
    Longuement il jouit de sa métamorphose.

L'illustre maître Falguière, de qui Pendariés prit conseil, jugea que
le sujet se passait de commentaires et peut-être eut-il raison.

Je m'attendais donc à voir cette fois encore quelque œuvre nouvelle,
en laquelle se donneraient libre carrière les qualités maîtresses de
mon ami, à savoir l'harmonie des formes, la souplesse câline des
contours et cette passion chantante de la chair qu'il sait si bien
rendre voluptueuse et frissonnante.

Après les accolades et les reproches mutuels sur notre apparente
indifférence à l'endroit l'un de l'autre, j'interpellai vigoureusement
le sculpteur que je sais cachottier et mystérieux pour les choses de
son art. «J'espère que tu nous a bâti quelque joli morceau pour le
prochain salon et je ne te cache pas que je suis venu pour en avoir la
primeur.

--«Bah! fit-il avec une moue, qu'il s'efforça de rendre dédaigneuse,
mais où je sus lire un manque total de sincérité, c'est si peu de
chose.

--«Possible, mon vieux, mais je demande à voir.»

A mesure que nous avancions vers l'atelier je surprenais sur sa mobile
et expressive physionomie, l'éclatement comprimé d'un sourire
mystificateur.

Que va-t-il me montrer, pensais-je. Et cependant la porte s'ouvrit.

Cette fois je me reculai: Dans la lueur pâlissante d'une fin d'après
midi, m'apparaissait immense, à cause un peu de l'atelier très exigu,
l'œuvre presque achevée que mon talentueux ami réserve au salon de
sculpture des Champs-Élysées.

«Peste, mais c'est du marbre», fut mon premier cri. Vous me direz que
ce n'est point là l'expression d'un sentiment très esthétique, mais
j'avoue qu'au premier moment je fus dominé par la vision du labeur
géant que mon ami venait d'accomplir, considération de second ordre
j'en conviens, qui ne tarda point à s'effacer devant une autre plus
flatteuse: l'admiration.

Sur un socle à pivot parfaitement équilibré et qu'une main d'enfant
pourrait sans nul effort déplacer circulairement, un homme nu, d'un
tiers au moins plus grand que nature, développe debout la plus
admirable anatomie qui se puisse rêver.

Cet homme, un paysan comme l'a voulu son auteur et non point un paysan
d'atelier aux rondeurs mièvres et graciles d'Apollon, mais un rustre à
la puissante musculature, s'est arrêté près d'une roche inculte. Les
jambes fléchies, le torse un peu voûté de l'homme qui se livre aux
travaux ardus de la terre, tout dans son attitude et dans son
mouvement crie la fatigue et l'effort continu d'une laborieuse
journée. Derrière lui, contre ses pieds, il a déposé dans un geste de
lassitude suprême, la pioche dont tout le jour il éventra le sol
rétif. Car la terre où ses pieds se sont posés ne respire rien moins
que la fertilité et ce n'est pas sans peine qu'elle nourrit ses amants
obstinés, l'ingrate et revêche marâtre. Aussi l'homme à la longue
s'est-il découragé; le peu d'âme qui somnolait en ce coffre de brute
attelée au labeur, lui vient aux lèvres dans un appel à la toute
justice d'en haut. Aura-t-il après ces fatigues subies, l'équitable
joie des récoltes; voudra-t-elle multiplier pour le payer de ses
peines, les graines que ses mains ont confiées à ses entrailles, la
terre mauvaise entr'ouverte sous son effort. Et joignant ses mains
calleuses où le manche du pic a laissé l'ineffaçable stigmate du
travail, levant au ciel sa face où pour une minute s'est réfugiée la
vie de tout ce grand corps, le paysan s'exalte en une prière
marmonnée, plus grande et plus sincère en son inexpression que les
fadeurs apprises de tous les cagots de sacristie.

Vous dirai-je la joie délirante que je versais dans l'âme de mon
précieux ami en lui énumérant une à une, toutes ces émotions que je
viens de vous dire et que je déduisais de mon attentif examen. Encore
ne m'attardai-je point, avant tout, féru d'art sincère, à lui vanter
l'exactitude merveilleuse des attaches et l'incomparable fini des
moindres détails, toutes choses qui ne sauraient échapper à l'œil
exercé des professionnels.

--«Et quel titre vas-tu donner à ce beau morceau?»

Au lieu de répondre directement à ma question Pendariés me dit:

--«Te chargerais-tu d'en trouver un satisfaisant?

--«Non, certes.

--«Eh bien! moi non plus, et je ne pense pas qu'il soit nécessaire de
résumer par un mot sans doute insuffisant l'état d'âme complexe que
j'ai voulu rendre. Tu n'as pas eu besoin de titre pour me comprendre;
d'autres, je l'espère, me comprendront également et c'est la plus
grande récompense que je puisse espérer. Ce paysan qui, vers la fin du
jour, laisse tomber sa pioche, et brisé de fatigue, invoque un Dieu
qu'il ne voit pas, mais dont il attend l'infinie miséricorde et qui
lui donne la force encore de se résigner, ce paysan c'est moi-même.
Ah! pendant les deux ans qu'a duré ce travail, dont tu contemples le
résultat, que de fois moi aussi j'ai laissé tomber le marteau, pesant
à mes pauvres mains gourdes. Et je les ai levées vers l'Idéal, ces
mains fatiguées qui s'épuisaient à rendre mon rêve; oh! si du moins je
l'ai pu rendre assez pour que d'autres hommes le déchiffrent, je n'ai
plus rien presque à désirer.»

Ce bougre là m'avait ému avec son éloquence simple et bon enfant; je
ne trouvai rien à lui dire et je me contentai dans une pression de
mains de lui témoigner combien son œuvre m'allait au cœur. Après
quoi, lui-même me prenant aux épaules me fit pirouetter vers la porte
entr'ouverte de l'atelier en me disant: «Allons boire un bock à la
santé de mon Bonhomme!»



    10 mars.


C'est demain que nous reprenons la vie errante, et pour un bon mois
s'il vous plaît. L'itinéraire ne nous promet pas cette fois une
succession de séjours paradisiaques et nous n'aurons guère le choix,
ce me semble, qu'entre le brouillard et la pluie, dans les vingt et
une cités que je vois figurer sur la liste à moi confiée, mais dame,
on s'amollirait à la fin si l'on rencontrait fréquemment en voyage des
oasis comme Monte-Carlo. Il se faut aguerrir à ses dépens et nous ne
mourrons pas d'avoir affronté Saint-Nazaire, _Nazaire les chiens_,
comme il me souvient d'avoir entendu dénommer ce savoureux port de
mer, à l'époque où je m'embarquais à bord du _Lafayette_ pour la
Havane et Vera-Cruz.

Oui, cousine, c'est vers la Bretagne que nous allons porter nos pas
impénitents; oyez plutôt: Rennes, Saint-Brieuc, Morlaix, Brest,
Lorient, Vannes, Nantes, Saint-Nazaire. Nous pousserons s'il plaît à
Dieu jusqu'à Bordeaux et rentrerons à grandes enjambées par quelques
cités importantes du centre et de l'ouest.

A vrai dire, il me tarde presque d'être en route et je sens que je
vais quitter Paris sans trop de regrets; les huit jours que j'y viens
de passer n'ont pas été précisément fertiles en douces minutes et si
j'excepte ma visite à Pendariés, tout le reste est indifférent sinon
désagréable.

Je subis cette impression très curieuse d'être dépaysé chez moi, pour
ce fait que je viens d'arriver à peine et que j'en vais aussitôt
repartir. Le séjour que je fais à Paris m'apparaît simplement comme
une étape un peu prolongée, insuffisante toutefois pour contracter des
habitudes, et n'ayant rien qui me retienne, j'ai presque hâte de
décamper. La saison, d'ailleurs, est indécise; il ne fait ni froid ni
chaud, mais l'immobilité dans un grand fauteuil vous glace jusqu'aux
moëlles; au dehors, de courtes averses et des coups de vents, tout cet
ensemble atmosphérique auquel on donne le pittoresque vocable de
giboulées.

Et puis, dame, à courir les grands chemins comme nous faisons, on se
sent quelque peu devenir nomades. Changer d'air et de table et de lit
et d'horizons et de visages, cela devient à la longue une nécessité.
Excepté ce détail que notre vêtement est confortable et que les trains
rapides nous épargnent l'usage des souliers à clous et des bâtons
ferrés, nous sommes aussi des chemineaux. Ce parallèle me séduit
d'autant plus à cette heure, que le beau poète Jean Richepin triomphe
présentement à l'Odéon avec une pièce portant ce titre: _Le
Chemineau_. J'en suis ravi pour la gloire de l'auteur et aussi pour
les destinées de ce bon vieux Théâtre; mais croiriez-vous que
l'importance des recettes et la location par trop anticipée, m'ont
empêché d'entendre cette œuvre, que si volontiers j'eusse applaudie.
Fasse le ciel qu'elle demeure au répertoire et que je la puisse aller
voir en d'autres temps, d'autant plus qu'elle est, dit-on, fort bien
jouée. Ce brave Decori a trouvé cette fois l'occasion qu'il devait
chercher depuis longtemps, à savoir un beau rôle bien écrit, avec de
beaux vers, pour mettre en valeur toutes ces choses et aussi les
qualités maîtresses de comédien qui sont les siennes. Quand je pense
que je l'ai vu ces deux ans passés, tenant dans le _Tour du Monde en
quatre-vingts jours_, au théâtre des Galeries Saint-Hubert, à
Bruxelles, le rôle de Gaston Jollivet, le reporter Français de la trop
célèbre féérie! On sentait dans ses moindres gestes, et bien qu'il fût
infiniment meilleur que ses comparses, un dégoût profond d'avoir à
dégoiser les banalités de son rôle et comme une honte secrète de se
prêter à ces bassesses dramatiques. Il doit être heureux cette fois; à
lui les belles créations où l'on se dépense, où l'on peut être
soi-même et donner au public la mesure de son talent! Heureux Decori.

J'ai rendu visite à Salis en son pied à terre de la rue Germain Pilon.
C'est de lui que je tiens l'itinéraire dont je vous entretenais tout à
l'heure. Ce diable d'homme est un des êtres les mieux trempés que
j'aie encore vus. Je l'ai trouvé, l'œil terne, la face jaune avec des
reflets verts, replié sur lui-même et souffrant visiblement comme le
trahissaient d'involontaires crispations du visage. Il refuse
absolument de garder le lit malgré son état d'extrême faiblesse et il
se traîne sur un grand fauteuil à clous d'or, celui, si je ne me
trompe, qui se trouvait à droite en entrant, tout à côté de la Diane
de Houdon, au Chat Noir de la rue Victor Massé. Autour de lui c'est un
entassement inouï de cadres de toutes grandeurs et d'objets
multiformes; toute la décoration intérieure du célèbre cabaret. Je
reconnais les fameuses bottes à revers qui, pendant quelques mois,
figurèrent sur un socle avec cette inscription: Tronc pour les pauvres
de Séverine. Des chassepots, des sabres de cent Gardes, des baudriers
et aussi des casques de dragons et des shakos de grenadiers sont jetés
pêle-mêle dans un coin. C'est tout le matériel dont s'armaient, aux
jours de grande liesse, les habitués du Chat Noir ayant à leur tête le
capitaine Nardau, pour défiler en monôme dans les trois petites pièces
contiguës qui composaient le cabaret.

Je retrouve aussi le beau lutrin massif en chêne surmonté d'un aigle
de bronze aux ailes demi étendues; le lutrin sur lequel, avant de
prendre place dans la très artistique collection des œuvres
Chatnoiresques, chaque peinture ou dessein nouveau devait effectuer un
stage. Lors de la reprise de l'_Epopée_, ces deux ans passés, un
dessin colorié de Caran D'Ache amusa pendant plus de six mois, les
visiteurs de tous pays qui firent le pèlerinage de la rue Victor
Massé. Ce dessin représentait le général Bombardier, une sorte de
foudre de guerre, emporté par le galop formidable d'un cheval à
l'hypertrophique musculature. Des quatre fers de ce terrible bucéphale
partaient des éclairs; sous son ventre fumant, des obus se croisaient,
sans même interrompre ou gêner sa course vertigineuse. Sur les côtés,
mais réduits à de pygméennes proportions, des postes d'artilleurs
organisaient leurs batteries. Bombardier les dominait de sa haute
taille, et le visage impassible, franchissait d'un bond
d'invraisemblables fourrés de hautes herbes et des rivières qu'il
sautait comme autant de ruisseaux. Les tons passés de l'aquarelle dont
l'œuvre était rehaussée lui donnaient l'apparence d'une superbe
épreuve d'Epinal. Le cadre empire aux baguettes blanches avec des
dorures en forme d'aigles achevait la mystification et j'ai plusieurs
fois entendu des visiteurs, affirmer hautement aux personnes qui les
accompagnaient que c'était là le très véridique portrait d'un général
de l'Empire.

Cette œuvre céda le pas à une charge remarquable de l'excellent
caricaturiste Léandre, représentant Salis en train de bonimenter. Vêtu
de la fameuse redingote grise aux deux rangs de boutons en arc de
cercles se rejoignant en avant sur la taille, le poing gauche à la
hanche, le bras droit tendu vers l'écran où défilent des bataillons,
les doigts surchargés de massives bagues, le gonfalonier de la butte
commande une charge de cavalerie, et son œil, à demi caché sous sa
broussailleuse paupière, lance de fauves éclairs dans la direction
d'un imaginaire ennemi.

Au-dessus du portrait de Salis, dans lequel déjà les traits sont
volontairement accentués, une esquisse représente la tête d'un
guerrier moyennageux disparaissant sous un casque d'où seuls émergent
les lèvres et le menton. L'œil s'aperçoit par un orifice ménagé à son
niveau dans la paroi du casque. Et cet ensemble donne l'impression
générale de la tête nue de Salis, par suite du fantaisiste arrangement
des lignes. C'est de la bonne charge et de la très spirituelle
caricature, en même temps que cela constitue au gentilhomme une
réponse aux historiens mal informés qui lui voudraient contester sa
chevaleresque origine.

Le dessin qui, plus récemment, occupait le poste d'honneur, était, si
je ne me trompe, un encadrement du très curieux et très cocasse sonnet
olorime de Jean Goudezki. A ce sujet, laissez-moi vous dire après
Jules Lemaître en personne, que ce sonnet en lequel chaque vers est
strictement et syllabiquement répété, est le seul de ce genre que
possède notre Littérature, et ce, malgré les acrobaties et les tours
de gymnaste auxquels si souvente fois se livrait Théodore de Banville.
Je regrette que ma mémoire en soit présentement dépossédée, mais je
vous en veux néanmoins citer deux alexandrins qui vous édifieront sur
la teneur du reste. (Le sujet, il est bon que je vous en instruise,
est une invite à Alphonse Allais, lui énumérant les plaisirs
champêtres que l'auteur le prie de venir partager avec lui).

    A l'ombre à Vaux, l'on gèle. Arrive! Oh! la campagne.
    Allons bravo! longer la rive au lac, en pagne.


Vous jugez par ces deux vers du joli casse-tête chinois que devait
constituer l'ensemble. Je ne suppose pas qu'un comédien, même des
mieux doués, parvint jamais à le faire entendre en le déclamant à des
auditeurs, voire aux plus rompus en l'art d'ouïr des étrangetés
rimées.

Sur la marge spacieuse entourant le dit sonnet, le spirituel Georges
Delaw avait donné libre carrière à la plus échevelée fantaisie. Sous
l'auvent d'une monumentale cheminée, les deux amis (Goudezki et
Alphonse Allais) faisaient sauter l'omelette au lard mentionnée dans
la courte pièce. Autour d'eux, accrochées aux murs et aux solives du
plafond, d'innombrables jambonnailles et autres pièces de paysanne
charcuterie, faisaient rêver de prodigieux gueuletons et de
gargantuesques mangeries.

Plus loin, sur l'autre face de la marge, une servante à la croupe
rebondie emplissait de cervoise les verres moultes fois vidés de nos
campagnards improvisés dont les mains se tendaient en des gestes de
bachiques désirs vers la gorge mal défendue.

Vous ne m'en voudrez point, cousine, de m'étendre si longuement sur
ces détails; je prends peut-être, à vous énumérer ces choses, plus de
plaisir que vous n'en aurez à les lire et ce plaisir, croyez le bien,
ne va pas sans quelque mélancolie. Car c'est du passé que je parle et
l'effort que je fais à cette heure pour me remémorer avec quelque
précision les êtres et les objets qui furent un temps mêlés à ma vie,
suffira, je l'espère, à me les rendre inoubliables désormais.

L'hôtellerie du Chat Noir, qui sous la patine du temps avait revêtu
ces tons gris propres aux monuments historiques, est redevenue en
quelques jours, l'uniforme et quelconque maisonnette en laquelle
s'abritera la précieuse santé d'un marchand de savons, rentier.
Disparues la verrière suggestive de Willette, la danse macabre et la
procession du Veau d'or; envolées au vent les superbes lanternes en
fer forgé qu'au temps de sa gloire naissante le maître Grasset dessina
tout exprès pour Salis; et l'enseigne hiératique, où dans un croissant
de Lune ricanante, un chat se profilait debout sur ses pattes de
devant, et aussi le Grand Soleil aux rayons dorés, qui surmontait la
fenêtre du premier étage et s'irradiait sur un chat apothéotique. Je
traversais hier encore la rue Victor Massé et ne songeant plus que
tout ce décor n'était désormais vivant qu'en la mémoire de
quelques-uns, je laissai par mégarde errer mes yeux sur l'emplacement
de l'ancien cabaret. Les murs, fraîchement crépis, me renvoyèrent une
image plate, dont l'uniforme blancheur, trouée de ci de là par le vert
sale des volets, me fit croire un instant que je m'étais trompé de
route. Une seconde j'hésitai, puis je me souvins, et sans vouloir me
retourner, je hâtai le pas.

Mais peut-être serait-il temps que je revinsse à mon directeur,
puisque tant est que je me suis abandonné à vous décrire l'étrange
bric-à-brac au milieu duquel je l'ai trouvé. J'ai peine à croire, en
l'examinant avec quelque attention, que ce pauvre être au visage
crispé, à l'œil éteint, aux membres déjetés, se prépare à partager
avec nous les fatigues d'un mois de tournée. Malgré ce que je sais et
ce que j'ai pu voir cent fois, de sa résistance nerveuse et de son
héroïque volonté, je ne me le figure pas, cette fois, secouant tout
ensemble son masque de souffrance et la veulerie de son pauvre corps,
et, jetant par dessus la rampe, à la tête des spectateurs, les
outrancières métaphores et les cinglantes ironies. Sans doute le
médecin qui dirige son traitement se propose-t-il à la dernière heure,
d'opposer à son départ une formelle interdiction, et, pour éviter
d'inévitables querelles, a-t-il refusé jusqu'à présent d'aborder
devant ce terrible malade un aussi délicat sujet.

La tournée se peut à la rigueur passer de son barnum et nous avons
avec nous Dominique Bonnaud, lequel a donné plus d'une fois la preuve
de ses capacités oratoires.

Néanmoins je suis curieux de savoir si le gentilhomme a songé à cette
éventualité d'une ou plusieurs représentations ayant lieu sans son
concours, ce qui, jusqu'à l'heure actuelle, ne s'est pas encore
présenté.

--«Vous me semblez un peu fatigué, mon cher Salis, et j'ai peur que le
repos de huit jours que vous venez de prendre ne soit pas tout à fait
suffisant à vous mettre sur pieds.

--«Peuh! je ne suis ni plus ni moins malade que pendant les quinze
derniers jours de la précédente tournée. Je ne suis pas douillet pour
ma personne et je ne me plains pas pour rien. Tel que vous me voyez,
je supporte depuis vingt jours, une diarrhée qui ne me laisse pas une
demi-heure de repos le jour comme la nuit.

--«Diable, mais c'est grave, cela.» Et je commence à m'expliquer
l'état d'affaissement où je l'ai trouvé et aussi les tons livides de
sa physionomie.

--«Ah! vous croyez, fait-il avec quelque incrédulité.

--«Mais que vous ordonne votre médecin?

--«Mon médecin, c'est un âne. Je continue à le voir parce que je me
suis trouvé bien de ses conseils il y a deux ans; mais je crois qu'il
a perdu son latin et qu'il n'en sait pas plus long que moi sur mon
mal. Il prétend que j'ai de la tuberculose intestinale et il m'ordonne
une quantité de médecines à prendre par en haut, par en bas. Il peut
se fouiller, j'ai horreur de ça. Je les envoie chercher tout de même
chez le pharmacien, il faut bien faire un peu marcher le commerce.
Voyez plutôt, sur la commode.»

Et j'avise en effet sur le meuble indiqué toute une théorie de flacons
aux têtes savamment empanachées. Il y a du laudanum, des capsules de
créosote et des cachets de naphtol, tout ce qu'il faut pour me
confirmer dans ce diagnostic de tuberculose intestinale que Salis me
vient de répéter, avec l'air dégagé d'un homme qui parlerait du mal
dont peut souffrir son propriétaire ou quelque très indifférent
créancier.

--«Tout cela pourrait vous faire grand bien, lui dis-je, m'efforçant
de lui parler avec gravité. Le moment n'est pas venu d'abuser de vos
forces et je crois qu'à la veille d'un départ, il serait temps de
vous défaire de cette incommodité dont vous me parliez tout à l'heure
et qui peut à la longue devenir pour vous un danger réel.

--«Vous parlez de ma diarrhée; certes, j'en ai plein le dos, mais
d'autre part, prendre des lavements, à mon âge et quand on n'en a pas
l'habitude, convenez que c'est dur. Je ne sais pas si je me déciderai
jamais à boire de ce côté. Jusqu'à présent savez-vous comment j'ai
toujours soigné la diarrhée? par les œufs durs. Et je continuerai: ce
sera le triomphe de la médecine paysanne.» Puis, abandonnant ce sujet
pénible, il vient à parler des tournées qui suivront celle que nous
allons entreprendre, des pourparlers engagés déjà pour l'Autriche et
pour l'Italie. La Russie l'attire par dessus tout et il ne renonce pas
à l'idée de donner l'_Epopée_ à Pétersbourg, devant le Tzar. «Dame,
dit-il, il ne s'en est fallu que de l'épaisseur d'un cheveu que le
souverain Russe vint au Chat Noir, lors de sa promenade triomphale
dans Paris. J'avais manœuvré comme un zèbre pour déterminer ces
messieurs du Protocole à faire figurer l'_Epopée_ au nombre des
réjouissances dont on devait régaler l'Illustre visiteur. Songez donc,
personne mieux que moi n'était en posture de demander pareille
faveur. Crozier, le chef du Protocole, fut un des assidus du Chat
Noir, au temps de la fondation. Il a dit chez moi entre deux bocks des
vers qui ne cassaient rien et qui n'ont pas fait oublier Corneille. Je
crois même qu'il a pris un avant-goût des fonctions qu'il remplit à
l'Elysée présentement, en ordonnant quelque peu le cérémonial imposant
qui signala le transfert du Chat Noir, des boulevards extérieurs à la
rue Victor Massé. Crozier m'était donc tout acquis; mais il s'est
trouvé quelque imbécile pour faire remarquer que la visite du tzar en
mon hôtel contrasterait par trop avec la somptuosité des fêtes que la
ville de Paris offrait à son auguste visiteur et mon projet a été
remisé.

«N'importe, on s'était ému à l'ambassade russe des démarches faites
par moi et il m'y fut déclaré que le tzar ne manquerait pas de me
venir voir à l'occasion du second voyage un peu moins officiel que le
premier qu'il ferait dans la capitale. D'ailleurs je lui ai décerné le
titre de tuteur officiel de la Butte et un semblable honneur ne va pas
sans quelque obligation. Si donc nous allons à Pétersbourg, la cour
nous est acquise et vous voyez quel coup de grosse caisse à notre
rentrée en France.»

Et le voilà lancé; ses yeux ont repris leur éclat, son torse s'est
redressé. Il gesticule en parlant comme s'il avait à faire à son
auditoire des jours de représentation et je lui dis au revoir, ne
doutant plus une seconde qu'il bonimentera comme un seul homme, à
Versailles, le surlendemain.

La température est exceptionnelle aujourd'hui. Le ciel, ce soir invite
à la promenade. Une fantaisie me vient. Je vais faire un tour au bois
à bicyclette. Il est dix heures; je rentrerai vers minuit et je
m'endormirai de ce bon sommeil qui suit deux heures de pédale. Las! ma
machine, après huit mois de remise est dans le plus piteux état; j'ai
toutes les peines du monde à gonfler mes pneus et minuit sonne que je
suis à peine à la Porte Maillot. Devant la Brasserie de l'Espérance,
je mets pied à terre pour m'offrir un bock. A la terrasse, tout près
de moi, quatre jeunes gens en tenue de cyclistes devisent gaîment.
Sans nul effort pour surprendre ce qu'ils disent, j'entends assez pour
me rendre compte que les deux messieurs ont rencontré par hasard les
deux demoiselles, deux sœurs, et que leurs propos roulent sur
l'étrangeté des rencontres en semblable occurrence.

--«Tu te souviens, Jeanne, dit l'une des cyclistes, comment s'est fait
l'an passé le mariage de notre amie Augustine.

--«Ah oui, c'est très drôle, répond la sœur, elle a fait connaissance
de son fiancé dans une culbute au bois. Il est tombé le premier, elle
qui venait derrière, a suivi et ils se sont trouvés si bien, comme ça,
l'un sur l'autre, qu'ils se sont promis de continuer.»



    Versailles.


La proximité de Paris nous octroie toute licence pour nous rendre à
Versailles à notre gré. Aussi vous pensez bien que je ne me suis point
donné d'entorse pour arriver de bonne heure en cet historique séjour.
N'importe, le voyage, si court soit-il, n'a pas été pour moi tout à
fait dépourvu de charme.

En parcourant la ligne des innombrables wagons à galeries qui
stationnent au départ (gare Montparnasse) je découvre un compartiment
de seconde classe absolument veuf de voyageurs. J'y pénètre et je
m'aperçois tout d'abord de la difficulté qu'il y a à voyager avec
quelque bagage, dans ces compartiments aménagés pour le service des
lignes de banlieue. De filet nulle trace et sous les banquettes,
impossibilité manifeste d'insinuer une valise. Aucun inconvénient à
cela pour l'heure puisque j'étais seul; j'installe donc à ma droite,
en les superposant, la valise et la boîte en carton qui composent mon
bagage restreint. Je consulte ma montre; il reste encore cinq minutes
avant le départ du train et le quai parfaitement désert me laisse
espérer que tout ira le mieux du monde. Cependant une jeune femme à la
taille élégante, au profil intéressant, ouvre la portière et s'asseoit
en face de votre serviteur. Toutes les chances me dis-je à part moi;
bonne compagnie et point d'encombrement, et me voilà, pour n'être
point en retard, faisant observer à la jeune personne qu'elle abîme
ses yeux à vouloir déchiffrer malgré l'ombre grandissante et la
pénurie des lampions, son numéro du _Petit Temps_. L'aimable enfant ne
trouve pas _celui_ (style Willy) de formuler sa réponse; une famille
de quatre personnes envahit brusquement la boîte exiguë et bien que
nous ne soyons encore que six voyageurs, quatre de moins que le
chiffre admis par le règlement, mon bagage m'apparaît déjà très
incommode et fort mal venu. Fasse le ciel qu'on nous laisse
tranquilles. Ah! ouiche; après le passage de l'ultime contrôleur,
trois voyous déguenillés et puant le crottin, pénètrent chez nous
comme une trombe, se réjouissant tout haut de voyager en seconde avec
des billets de troisième. Pour ceux-là, ils s'arrangeront comme ils
pourront, et malgré des réflexions que je ne prends pas la peine de
relever, je ne touche pas à mon bagage. Mais voilà bien d'une autre;
cependant que le train s'ébranle, une volumineuse matrone, maintenue
par la poigne vigoureuse d'un employé, s'engouffre dans l'étroite
cahute, et cette fois je me vois dans la terrible nécessité de dégager
la banquette. La bonne dame consent à s'asseoir sur la boîte en carton
que je vais trouver défoncée en arrivant et je prends sur mes genoux
l'énorme valise. J'ai conscience de la mine déconfite que je ne puis
manquer d'avoir en semblable posture et j'ose à peine regarder à la
dérobée ma voisine de face, qui dissimule derrière le _Petit Temps_ le
rire incoercible qui la poinct.



    Versailles.


Bien démodés et bien antiques, les sapins qui font le service de la
gare. Ils ont tous l'air de vieux carrosses de l'époque du roi Soleil,
dont on n'aurait depuis, renouvelé ni le cuir ni les étoffes
intérieures, en sorte que vous vous trouvez en contact direct avec la
carcasse ligneuse dont votre individu s'accommode assez mal. Les
chevaux d'ailleurs correspondent suffisamment à ce tableau du
véhicule. Leurs os font saillie comme le bois des sièges et c'est
vraiment en piteux équipage que je me fais conduire au théâtre, car
j'ignore à quelle hôtellerie sont descendus mes camarades, et je
compte obtenir ce détail de l'obligeante concierge.

Sous une pluie fine, et bien qu'il soit à peine 7 heures, quelques
gamins attendent l'ouverture des bureaux. Ce sont probablement des
marchands de contremarques ou encore de ces voyous désœuvrés qui
passent volontiers deux heures à la porte des théâtres, attendant le
bon vouloir de quelque spectateur lassé, pour régaler de lumière leurs
yeux et leurs oreilles. Deux d'entre eux se précipitent au devant du
luxueux attelage plus haut décrit et sans que j'en aie aucunement
exprimé le désir les voilà sautant sur mes bagages cependant que j'ai
peine à me défendre contre leur subite agression. Une colère me prend,
«Qui vous a dit que je descendais là! Voulez-vous bien lâcher ma
valise.» Mais l'un d'eux, avec de profondes révérences et comme s'il
eût été à l'école de Salis lui-même.--«Je pensais que Monseigneur
allait descendre; mille excuses à Monseigneur.» Ce langage de l'OEil
de Bœuf dans la bouche de ce malicieux gamin me fait rire malgré que
j'en aie et je pénètre chez la concierge. Là j'apprends que mes
camarades sont descendus tout à côté, à l'_Hôtel des trois Suisses_.
Je congédie le cocher et mets à profit le voyou grandiloquent qui
m'offrait ses services. Mais il paraît que je n'en ai pas encore fini
avec lui, car, après avoir soigneusement examiné la monnaie de billion
dont j'ai payé ses brefs offices il me court après pour me dire:
«Monseigneur m'a donné un sou italien.--Tant pis pour toi, fiche-moi
la paix.» Et je rentre en riant à l'_Hôtel des Suisses_ poursuivi par
ces mots lancés à toute volée: «Va donc, hé, faux monnayeur.» Qu'on
vienne après cela vous dire que le voyou malicieux est introuvable
hors de Paris.

Dans les coulisses, après m'être informé de l'état de Salis qui semble
un peu meilleur que l'avant-veille, j'aperçois la sympathique bobine
de mon vieil ami Gowitz. Gowitz est un fonctionnaire très estimé qui
fut préfet vingt-quatre heures en des époques de troubles et
d'agitations politiques mais que l'on remercia dès qu'on le reconnut
capable de réformes sérieuses et réfractaire à toute routine ou
ridicule esprit de corps. Il eut vite fait de comprendre, n'ayant
d'ailleurs nulle ambition, la vanité des hiérarchies et préféra
s'enfermer en des fonctions modestes mais sûres. Noctambule mirifique
et buveur impénitent il possède le secret de l'éternelle jeunesse et
il peut vous citer, non sans émotion, les noms très authentiques de
plus de vingt très illustres et très estimés viveurs dont il a suivi
les convois. Il a résolu ce problème d'habiter Versailles et d'être
une des figures les plus étranges de Montmartre. Il se pique de
connaître jusqu'à la plus neuve débutante, toutes les demi-mondaines
et dégrafées qui se peuvent trouver, entre minuit et cinq heures du
matin, de la place Blanche au Square d'Anvers. Il vous peut conter
sur chacune d'elles mille authentiques détails connus de lui seul et
de Dieu.

Entre son quatorzième et quinzième sherry brandy, il expose assez
volontiers son désir de fonder sur la butte un journal portant ce
titre: _Le Miché_. Ce serait l'organe des intérêts de la très
nombreuse confrérie rangée sous ce nom. On y accueillerait les
plaintes et réclamations de ces messieurs, à l'endroit des hétaïres
dont ils n'auraient pas à se louer; les rosseries de ces dernières
comme aussi leurs vertus et leurs faits glorieux y seraient
scrupuleusement enregistrés, etc. etc.

C'est à Gowitz qu'il faut, pour être juste, faire remonter une
institution qui s'est présentement très répandue à Montmartre et dont
il est le père incontesté, c'est la _Dernière Pensée_. La dernière
pensée est le nom pittoresque donné par Gowitz à l'ultime tournée que
des camarades prennent ensemble avant de se quitter. Malheureusement,
la _dernière pensée_ n'est définitive que pour l'établissement où l'on
se trouve. On la peut indéfiniment renouveler en changeant de local et
pas n'est besoin de dire que, sous ce rapport, Gowitz rendrait des
points à quiconque.

Aussi n'ai-je regagné hier au soir l'Hôtel des Suisses qu'après avoir
échangé avec Mulder et mon vieil ami Gowitz un nombre incalculable de
_dernières pensées_. Voudrez-vous, petite cousine, me faire l'amitié
de croire que la dernière des dernières n'en a pas moins été pour
vous.



    Châteaudun, 12 mars.


Il n'est pas sept heures du matin quand le garçon de l'Hôtel des
Suisses me vient éveiller pour le départ. Vous me direz que la
distance de Versailles à Châteaudun n'est pas si considérable qu'il
s'y faille prendre de grand matin pour la franchir, mais cette fois
comme les autres, les questions de transbordement de notre volumineux
bagage en ont décidé ainsi.

Les dernières pensées de mon ami Gowitz m'ont sourdement travaillé
l'estomac pendant les heures que j'avais espéré consacrer au sommeil
réparateur. La tête en a quelque peu souffert aussi et je suis en
proie à ces deux symptômes pour lesquels je vous renvoie aux plus
savants traités de Pathologie contemporaine: La gueule de bois ou
Xyllostome et le mal aux cheveux ou _capillalgie_. Ma gorge se refuse
à proférer un son et la femme de chambre à laquelle je demande un peu
d'eau chaude à travers la porte me fait répéter par trois fois. Voilà
qui promet pour ce soir une jolie succession de notes filées. Le tout
Châteaudun des premières n'aura qu'à se bien tenir. Le maëstro Mulder
auquel je fais part de mes inquiétudes, me rit au nez au lieu de
compatir à mes secrètes préoccupations. Par une ironie du sort dont je
constate une fois de plus l'injustice, il se trouve qu'il a, tout au
contraire de votre serviteur, la voix limpide et le timbre pur. Comme
s'il avait besoin de ces choses, lui qui se rit des laryngites et des
chats et qui, par tous les temps, déchaîne l'harmonie au seul caprice
de ses doigts.

Salis a vraiment très mauvaise figure ce matin; l'effort qu'il a dû
faire hier soir à Versailles pour clamer l'_Épopée_ paraît l'avoir
tout à fait épuisé, non moins d'ailleurs que le repos très insuffisant
d'une nuit tronquée. Je le vois frissonner malgré les couvertures de
laine dont il a soin de s'entourer, et je lui conseille de se coucher
en arrivant à Châteaudun, tout au moins jusqu'à l'heure de la
représentation.

C'est d'ailleurs ce que j'entends faire moi-même, pour rétablir
l'équilibre de mes heures de nuit perdues. Mon corps ni ma tête ne
s'accommodèrent jamais de l'insomnie et je suis le plus absurde des
hommes, quand je n'ai pas à mon actif pour vingt-quatre heures, le
tiers de ce chiffre de sommeil.

Donc j'ai fait faire un grand feu de bois et je me suis couché,
pendant que les dernières bûches se muaient lentement en cendre
impalpable. Pour m'endormir j'ai pris sur ma table de nuit le mignon
volume de vers de Cantinelli que l'ami Gondoin a bien voulu me prêter,
le _Rouet d'Omphale_, et, ma foi, je l'ai lu jusqu'au bout, ce qui me
fait conclure: qu'il faut, lorsqu'on veut lire avant de s'endormir,
choisir de préférence des livres bêtes et mal écrits. Cela n'est pas
l'expression d'un regret, bien au contraire, car c'est sans doute aux
jolis vers de Cantinelli que je dois les rêves d'azur qui me sont
venus visiter après ma lecture et qui m'ont bercé jusque vers six
heures du soir. Encore ne me suis-je point éveillé tout seul: Mulder,
qui s'alarmait de ne pas me voir, a d'un coup si fort ébranlé ma
porte, que, des sentiers odorants où m'égarait ma fantaisie, j'ai
brusquement sauté sur la descente de mon lit et failli renverser tout
ensemble le bougeoir, la table et le _Rouet d'Omphale_ y déposé.

J'ai demandé si Salis avait pris quelque repos. Ah! ouiche, après
l'avoir cherché pendant deux heures, pour avoir son avis sur un point
litigieux, Jolly l'a découvert chez un marchant d'antiquités, en train
de faire emballer pour sa collection de Naintré, une vingtaine de
sabres et de fusils datant de la dernière guerre et abandonnés par les
Prussiens aux portes de Châteaudun. Cet homme est décidément
incorrigible et marchera jusqu'à son dernier souffle. J'ai quand même
pitié de lui quand je songe que dans l'état de fatigue et d'épuisement
où je l'ai vu ce matin à la gare il se propose de dire encore
aujourd'hui l'_Epopée_. S'il pouvait voir dans une glace son teint
jaune, d'un jaune sale indéfinissable, avec les yeux éteints et la
pénible crispation de ses traits, il se ferait peur à lui-même. Mais
c'est un enfant terrible qui ne veut pas s'avouer sa déchéance
physique et qui ne veut pas croire que sa machine humaine, toujours
menée tambour battant et surchauffée, le puisse abandonner dans un
déclanchement suprême de ses rouages essentiels.

A table d'hôte j'ai l'agréable surprise de rencontrer deux vieilles
connaissances du quartier latin, deux amis qui ne paraissent pas se
féliciter outre mesure de leur séjour à Châteaudun. L'un est magistrat
et il se résigne à cause de l'encombrement de la carrière qui ne
permet pas d'aspirer trop vite aux centres importants; l'autre est
professeur de philosophie et prend son mal en patience, parce que le
nombre plutôt restreint de ses élèves lui donne des loisirs qu'il
n'aurait pas en d'autres villes et lui laisse le temps de poursuivre
des études personnelles. Entre la poire et le fromage nous nous
remémorons quelques coins du quartier disparus aujourd'hui, entre
autres ce fameux caveau des Alpes Dauphinoises où trônait l'illustre
Chopinette, Chopinette qui s'intitulait comme présentement Alexandre,
le seul élève de Bruant. Sur quels points avait bien pu porter
l'enseignement du maître à l'élève, c'est ce qu'il y avait lieu de se
demander; pas sur la prosodie, en tous cas, et guère plus sur la
grammaire, car le tenancier dudit Caveau se chargeait comme pas un
d'ajouter des pieds innombrables aux vers du professeur et sa
conversation s'émaillait de cuirs que c'en était un rêve.

Il faut reconnaître cependant que les larges bottes d'égoutier, le
pantalon et le veston en velours à côtes sentaient le Bruant d'une
lieue, sans excepter le tricot en flanelle rouge et le feutre aux
larges bords. Il y avait du Bruant aussi dans la démarche, dans le
balancement alternatif du corps sur les deux jambes, et dans la façon
de rejeter en arrière les cheveux qu'il portait longs. Tel qu'il était
d'ailleurs, on le trouvait très bien et la rive gauche s'estimait
heureuse. Les femmes se le disputaient. Elles en eurent raison. Il
mourut à Nice après avoir cruellement expié mille ingurgitations
malsaines et les sympathies du beau sexe.

Mes deux amis exilés de Paris depuis trois ans se font une joie
d'assister ce soir à notre spectacle. Je les abandonne à la porte du
théâtre après leur avoir imposé de claquer aveuglement, ce qu'ils
promettent de bonne grâce.

Dans la coulisse, sur un canapé du mobilier de scène je trouve Salis
étendu; il paraît sous le coup d'une souffrance générale qu'il
s'efforce de contenir. Il réclame l'aide d'un machiniste pour chausser
ses souliers vernis; les pieds gonflés de goutte se prêtent peu aux
manipulations et ce n'est qu'avec maintes grimaces qu'il parvient à
s'insinuer dans sa chaussure. Un nouvel effort pour remplacer par la
redingote le veston de sa tenue de voyage et le voilà paré, comme on
dit en langue matelote.

L'élégante salle du théâtre de Châteaudun est au complet ce soir et
certainement on pourrait compter les personnes de marque qui se sont
abstenues. Jolly frappe les trois coups; Salis entre en scène et
bonimente avec sa désinvolture de chaque jour. L'aspect de la salle
galvanise cet homme et le transfigure. A part quelques clichés
inévitables et quelques boutades d'un effet sûr, on ne peut pas dire
qu'il se répète. Il y a toujours dans son allocution au public une
place pour l'improvisation et véritablement à le voir électriser son
monde par sa parole, dans l'état d'affaissement qui est le sien, on ne
s'étonne pas du succès étourdissant qu'il obtint en son temps de verve
intarissable et de florissante santé. Seule la physionomie trahirait,
si elle était mise en lumière, les ravages du mal intérieur, mais la
rampe est au trois quarts baissée pendant que Salis bonimente, en
sorte que les spectateurs ne distinguent de lui confusément que les
lignes générales sans se pouvoir rendre compte des altérations de son
teint. Il se sent plus à l'aise néanmoins quand l'obscurité règne dans
la salle et que défilent sur l'écran vivement éclairé, les ombres
gracieuses du _Pierrot peintre_ de Louis Morin ou de _L'âge d'or_, de
Willette. Mais à l'effort qu'il fait sur lui-même pour ne pas déchoir,
succède chaque fois un abattement plus grand. Après avoir annoncé
l'entr'acte, il vient d'être pris en rentrant dans la coulisse, d'une
courte syncope et nous lui demandons en grâce de s'aller coucher
immédiatement. Rien n'empêche de remplacer au dernier moment
l'_Epopée_, par quelque autre pièce d'ombres du répertoire que l'un de
nous pourra tant bien que mal commenter. Mais vainement on s'évertue à
lui faire entendre raison; l'_Epopée_ figure au programme, c'est
l'_Epopée_ qu'il faut donner et pour cette tâche il ne saurait être
suppléé. Que faire? Persuadés que nous sommes qu'il est en train de se
tuer à la peine, nous n'osons pas quand même insister. L'irritation de
ses nerfs est telle qu'il ne peut en ce moment supporter la
contradiction. Toute résistance est inutile contre ce tempérament
d'acier trempé, ses yeux s'injectent à la moindre réflexion, l'injure
lui vient aux lèvres. Il ne faut donc pas songer à l'empêcher ce soir
de faire à sa guise. Demain, dame, on avisera et peut-être en s'y
prenant dès le matin, pourra-t-on lui suggérer de prendre du repos ou
tout au moins de partager avec nous la lourde tâche qu'il s'impose et
les fonctions de barnum dont il se montre si jaloux.

En scène pour l'_Epopée_! malgré quelque atténuation de la voix qui se
refuse aux commandements formidables et qui ne parvient pas toujours à
dominer le grondement des canons habilement remplacés par la grosse
caisse et le tambour, Salis conduit à bien sans encombre l'héroïque
fantaisie de Caran d'Ache. N'empêche que j'ai pu, en collant mon
oreille à la toile qui le sépare de la coulisse, l'entendre râler et
haleter à plusieurs reprises. Mais le public est pris ailleurs, et ne
s'avise pas de ces choses.

Le rideau baissé, Mulder me dit avec un hochement de tête: Le patron
doit se sentir bien mal ce soir, il m'a dit quatre ou cinq fois,
tandis que j'accompagnais en sourdine ses boniments sur le piano:
«Doucement, mon petit Mulder, doucement, je ne suis pas en forme
aujourd'hui. Il ne m'a pas habitué jusqu'à ce jour à tant de
courtoisie, et d'ordinaire c'est des vocables brute et chameau qu'il
se sert à mon endroit pour exprimer ses désirs. Je n'augure pas grand
bien de ses euphémismes.»



    Angers, 14 mars 1897.


Profitant de l'arrêt d'une heure et demie de notre train en gare de
Tours, nous sommes allés déjeuner au pays des rillettes et des fines
charcuteries. Salis est avec nous, et malgré l'empire qu'il a sur
lui-même et son effort constant pour réagir contre le mal dont il est
sourdement miné, son visage a des tons verdâtres qui font peur. Des
gens se retournent sur son passage comme surpris de voir un mort qui
marcherait, car il faut bien le dire, il a l'air d'un ressuscité qui,
pour se payer une heure de balade parmi les vivants, aurait
provisoirement quitté son linceul. Depuis près d'un mois, nous conte
Mme Salis, sa nourriture est problématique. Il ne mange qu'à contre
cœur, refuse les seuls aliments qui lui seraient favorables et ne
manifeste de caprices qu'à l'endroit de ceux qui ne valent rien à son
estomac. D'ailleurs, il n'en peut supporter aucun à vrai dire.
L'exactitude de ce fait nous est immédiatement démontrée par une
infructueuse tentative pour absorber quelques Marennes. Ce symptôme
joint à ce que je sais du mauvais état de son intestin n'est pas pour
établir un pronostic des plus folâtres.

Mme Salis commence à avoir des inquiétudes très sérieuses et vraiment
très justifiées; elle parle de ramener son mari d'Angers à Naintré
sans plus attendre et de nous diriger ensuite sur Paris, après
peut-être et suivant les circonstances, une ou deux représentations à
Angers. Nous l'assurons de notre dévouement et de la possibilité où
nous croyons être en cas de besoin de nous passer au moins pour
quelques séances du précieux concours de notre Directeur.

Ce conciliabule est tenu par nous tous dans la salle du restaurant où
nous venons de déjeuner. Salis nous a quittés, sous prétexte d'aller
quérir chez le pharmacien d'en face un flacon d'eau de mélisse. Ne le
voyant plus revenir nous allons à sa recherche et le découvrons dans
un bric-à-brac où, juché sur un monticule de vieux tapis, il examine
le jeu d'un pistolet à pierre qui manque, paraît-il, à sa collection.
Nous le ramenons à la gare où il a tout juste le temps de sauter dans
le train d'Angers, pendant que sa femme, en proie aux plus sinistres
pressentiments, a grand peine à cacher les sanglots qui l'étouffent et
à dissimuler les larmes qui lui viennent aux yeux.

Je vous recommande le Grand Hôtel d'Angers comme un établissement de
premier ordre; les directeurs et le personnel y sont parfaits de tenue
et d'amabilité, les chambres sont spacieuses et bien aménagées, la
table d'hôte est aussi louable pour la quantité que pour la qualité
des services.

Peut-être, au fait, suis-je incité à vous vanter les mérites de la
maison, pour ce qu'elle offre à notre point de vue particulier un
avantage unique. C'est en effet dans une vaste salle située au
rez-de-chaussée de l'hôtel et de création d'ailleurs toute récente que
doivent avoir lieu nos représentations. Pensez si ce détail a son prix
pour un paresseux de mon envergure.

Le Directeur du Théâtre Municipal d'Angers, en souvenir, paraît-il, de
rancunes anciennes, a fait à Salis pour la location de son hall, des
conditions tellement léonines qu'en présence d'une spéculation
forcément désastreuse, le gentilhomme a préféré courir les chances
d'une salle encore peu connue qui a nom la Bodinière. Cette salle,
propriété de M. Bodinier, en laquelle ont eu lieu déjà des conférences
de Sarcey et d'Armand Silvestre, se trouve être une dépendance du
Grand Hôtel.

S'il me plaît donc et pendant trois jours il me sera possible de ne
pas sortir du Grand Hôtel et d'autant mieux qu'une porte intérieure
fait communiquer l'établissement avec un café très achalandé où sévit
deux fois par jour un orchestre de dames hongroises.

Malgré ses protestations et en dépit de sa résistance, on a déterminé
Salis à se mettre au lit. Un docteur a été mandé en diligence pour
décider s'il y a lieu de le soigner sur place ou de le reconduire en
sa propriété de Naintré en Poitou. Ce praticien très estimé qui a nom
le docteur Jagot, m'accueille avec un hochement de tête quand je lui
demande ce qu'il pense de son malade. La fièvre s'est déclarée chez
Salis, non pas une fièvre très aiguë mais une fièvre persistante qui
ne dépasse pas quarante degrés et qui accompagne d'ordinaire
l'évolution d'une tuberculose à marche rapide, d'une granulie pour
parler conformément au langage scientifique. Le docteur ne voit pas
d'autre explication plausible à cette élévation de température, qu'il
faut enrayer tout d'abord. Si l'on y parvient, il faudra songer à
transporter le malade chez lui, ce qui suppose un voyage de cinq
heures au moins, car on ne pourra prendre qu'un train omnibus pour
s'arrêter à la station des Barres, distante d'environ 5 kilomètres du
village de Naintré.

Je monte voir Salis; il ne semble guère plus abattu que le matin et ne
paraît pas se résigner volontiers à ne point figurer dans notre
spectacle de ce soir. A vrai dire même, il n'y renonce pas dans son
esprit et il me demande si je n'ai pas recueilli pour son boniment
quelques particularités sur les ridicules de la cité Angevine. Il
vient de dévorer en quelques heures le volume récent de Pierre Loti,
_Ramuntscho_, et il me demande de lui prêter un volume de la
correspondance de Flaubert. Combien mieux lui vaudrait un peu de
sommeil. Il est vrai que la fièvre le tient éveillé. La soif le
talonne et malgré les quantités de limonade qu'il absorbe, il ne
parvient pas à calmer ce besoin angoissant. Je lui conseille la tisane
de champagne frappé, qui semble, aux premières gorgées, lui donner
quelque satisfaction et je le quitte en lui souhaitant de se remettre
et en l'engageant à ne pas s'inquiéter de la représentation.

Vers le soir, d'ailleurs, j'apprends de la bouche de Mme Salis, que
toutes velléités de se lever pour le spectacle, se sont évanouies de
son esprit. Sa température s'est élevée quelque peu depuis
l'après-midi et la prostration dans laquelle il est plongé lui permet
à peine de manifester ses désirs. J'entends à travers la porte
entrebâillée le rythme précipité de sa respiration et je n'ai garde de
m'approcher de son lit de peur de lui donner à penser que son état est
jugé par nous alarmant.

Il est sept heures et demie; j'ai tout juste le temps d'absorber un
café sur le pouce et de me préparer à la représentation de ce soir, la
première où nous allons être abandonnés à nos seules forces. Comme par
un fait exprès, la location n'a pas dépassé un chiffre très moyen, ce
qui nous étonne un peu, car la ville d'Angers, passe pour une cité
friande de spectacles. Il est vrai que nous sommes en carême,
considération qui n'est pas sans importance dans toute la région de
l'ouest. Néanmoins nous nous perdons en conjectures, pour découvrir la
raison vraie de cette pénurie. Un spectateur nous la donne en deux
mots. Le jeune administrateur de la Bodinière, a, paraît-il, annoncé
dans les journaux que le Chat Noir se proposait de donner une série de
trois représentations, à l'usage des familles en lesquelles ne
s'entendrait qu'un répertoire ultra select et châtié. Cette annonce a
porté ses fruits, et le public d'Angers, qui n'est pas ennemi d'une
gaîté franchement gauloise, a jugé bon de s'abstenir. Voilà ce que
l'on gagne à dire nettement aux gens qu'on leur veut assainir l'esprit
et moraliser l'entendement.

L'administrateur, dont l'excessive jeunesse (il n'a pas vingt ans)
justifie un peu la gaffe commise, nous promet de réparer l'effet
désastreux de son annonce par un nouveau rédigé propre à laisser
entendre au public cette fois que si le Chat Noir comme tout théâtre
qui se respecte pratique le: _Castigat mores_, il ne fait nullement
abstraction du _Ridendo_ de la romaine formule.

Et le rideau se lève, ce qui est une façon de parler, car la
Bodinière, plus spécialement réservée aux conférences et aux auditions
musicales, ne comporte pas cet accessoire. Ce n'a pas été sans
difficulté que nos machinistes sont parvenus à mettre sur pied leur
théâtre portatif. Il a fallu pour installer le piano, et faire une
place aux poètes et chansonniers, ajouter à la primitive scène un
tréteau central d'ailleurs très exigu. On y accède par un escalier
postiche à trois marches dont l'équilibre est des plus instables.

Je plains, du fond de l'âme, mon camarade Bonnaud lequel, pour les
annonces multiples qui lui incombent aujourd'hui, va risquer plus de
vingt fois de se rompre les os en franchissant ce redoutable passage.
Pour ma part, j'estime que rien n'est plus intimidant lorsqu'on doit
affronter les suffrages de ses contemporains, que d'être obligé de se
rendre au préalable, un peu ridicule à leurs yeux par un déploiement
de gymnastique inaccoutumée.

Aussi, n'est-ce pas sans maudire _In petto_ l'administrateur et les
machinistes, et aussi tous ceux, qui de près ou de loin ont contribué
à l'échafaudage que je m'y insinue gauchement.

Bonnaud fait d'excellents débuts dans le boniment. Son speech
d'ouverture a produit le meilleur effet et n'a pas soulevé, grâce au
ton d'autorité qu'il a su prendre, les protestations auxquelles on
pouvait s'attendre par suite de l'absence de Salis. Il a d'ailleurs
fort bien commenté la jolie fantaisie de Louis Morin, Pierrot peintre,
et son boniment tout d'improvisation, a marché sans accrocs et sans
défaillances, avec même de ci de là quelques trouvailles, que je me
propose de lui rappeler, car il serait fâcheux de laisser perdre en
prodigue les joyaux et les pierreries qu'on ne rencontre qu'une fois.

Une de ses chansons, a particulièrement amusé l'auditoire. Elle est
d'ailleurs de circonstance, vu le Carême et s'intitule _Les
impressions de Mme Camus, concierge, aux Oraisons de Bossuet,
interprétées par M. Mounet-Sully à la Bodinière._ Je me fais une joie
de vous la transcrire, en regrettant toutefois de n'y pouvoir joindre
le comique irrésistible du débit et l'inimitable cocasserie de
l'intonation. Je comblerai cette lacune, quand le phonographe sera
d'un usage courant.


MADAME CAMUS AUX ORAISONS DE BOSSUET

Air: _Ah! mes enfants!_

    On sait qu'dans l'grand monde c'est aujourd'hui la mode,
    Pendant la s'main' saint' d'offrir, c'est plus commode,
                  Ah! mes enfants!
    A ses invités, en guis' de cotillon,
    Le Petit-Carême de Monsieur Massillon.
                  Ah! mes enfants!

    Ces spectacles saints moi j'en suis idolâtre,
    Bien qu'défunt mon homm' qu'était d'humeur folâtre
                  Ah! mes enfants!
    Déclarait franch'ment que d'Bossuet ou d'Fléchier
    Indistinctement tous les deux l'faisaient..... suer!
                  Ah! mes enfants!

    Aussi l'jeudi saint, comme on n'fait pas d'visites,
    Et que j'étais lass' de me fair' des réussites,
                  Ah! mes enfants!
    Je m'ai parfumée au vinaigre de Bully
    Et j'ai dit: «Je m'en vas entendr' Mounet-Sully»
                  Ah! mes enfants!

    J'saut' dans un sapin, j'cours à la Bodinière
    Y avait trent' personn's c'était bondé, ma chère!
                  Ah! mes enfants!
    I n'restait qu'un' plac' tout près du «collidor»
    Ousqu'il m'arrivait un d'ces p'tits vents du nord,
                  Brr! mes enfants!

    On frap' les trois coups, puis des accords funèbres
    Eclatent et nous v'la plongés dans les ténèbres,
                  Ah! mes enfants!
    J'sens tout à coup qu'on me pinc' le mollet,
    C'était mon voisin de droit' qui rigolait,
                  Ah! mes enfants!

    Un' main indiscrèt' me détach' ma jarretière,
    Puis un' voix murmur': «C'est moi,--moi, Brunetière.»
                  Ah! mes enfants!
    Dit'-moi-z-entre nous si ça n' vous fait pas suer,
    Cett' façon spécial' d'écouter du Bossuet?
                  Ah! mes enfants!

    J' résistai quand même au point d'avoir des crampes,
    Quand fort à propos on ralluma les lampes,
                  Ah! mes enfants!
    J'aperçus alors--tout mon cœur tressaillit--
    Debout, près d'la ramp'! monsieur Mounet-Sully
                  Ah! mes enfants!

    Il ouvre la bouche, aussitôt j' perds la tête,
    Et v'là que j'commence (faut'i qu'une femme soit bête!)
                  Ah! mes enfants!
    A pleurer comm' si qu'j'épluchais un oignon,
    Ou qu'si qu'je r'faisais ma première communion,
                  Ah! mes enfants!

    Débutant d'abord d'une voix morne et lente,
    Mounet prit ensuit' une allure étonnante,
                  Ah! mes enfants!
    Tell'ment que j'pensai qu'il avait au surplus,
    La peur de rater la dernière omnibus,
                  Ah! mes enfants!

    Puis, il me fixa de son regard sauvage,
    Tel un homme qui s'sent dev'nir anthropophage,
                  Ah! mes enfants!
    Pendant qu'dans sa gorge' ça f'sait un bruit d'enfer,
    Comm' s'il s'gargarisait avec un ch'min d'fer,
                  Ah! mes enfants!

    Tantôt il poussait des hurlements d'Apache,
    Au point qu'j'en avais mal à ma trompe d'Eustache,
                  Ah! mes enfants!
    Tantôt, il parlait si bas, si bas, si bas,
    Qu'Saint-Germain lui même ne l'entendait pas.
                  Ah! mes enfants!

    Bref, il termina par un cri si farouche,
    Qu'un vieil accoucheur qui dormait comme un' souche,
                  Ah! mes enfants!
    Tout près d'moi s-réveille et laiss' tomber ces mots:
    «J'parie vingt-cinq louis que ce sont des jumeaux.»
                  Ah! mes enfants!

    On acclame, on crie: Bravo, Mounet!--Je pense
    Qu'il y avait ensuite un'petit' conférence.
                  Ah! mes enfants!
    Oui, mais j'avais tant d'émotion dans mon sein,
    Que je m'laissai r'conduir' chez moi par mon voisin.
                  Ah! mes enfants!

    Bref nous nous aimions, lorsque la s'main' dernière,
    J'découvris qu'cet homm' que j'croyais M'sieu Brun'tière
                  Ah! mes enfants!
    Et ben, pas du tout, mes bell's, ne l'était pas.
    C'était un commis du Petit Saint-Thomas!
                  Ah! mes enfants!

      D. BONNAUD.



    Angers.


Quelque peu brisé par les émotions et les fatigues de la journée
d'hier, je dormais ce matin d'un profond sommeil malgré l'heure
tardive, dix heures environ, lorsqu'on m'annonce une visite. Et c'est
le délicieux poète, Charles Tenib, rencontré deux ans auparavant à
Nancy qui pénètre en s'excusant de me venir troubler. Il est animé des
meilleures intentions, et l'offre d'un amical déjeuner est le premier
vœu qu'il formule. Je n'ai garde de me dérober, d'autant plus qu'en
dehors de la vive sympathie qu'il m'a toujours inspirée, je le tiens
pour un très délicat rimeur. Je connais fort peu de chose de lui, et
la bonne opinion que je me suis faite de son talent me vient d'un
prologue qu'il composa voilà quatre ans lors de l'inauguration à
Paris, rue de l'Ancienne-Comédie, des soirées littéraires du Procope.
J'ai pu me rendre compte, pas plus tard qu'aujourd'hui, qu'il valait
mieux encore que ce que je pensais de lui, et puisque vous aimez les
vers, je vous réserve après vous avoir sommairement conté cette
journée la lecture d'un de ses poèmes cueilli au hasard: car je n'ai
pas eu le courage de choisir tel morceau plutôt que tel autre dans son
très remarquable recueil: _Les amours Errantes_.

Charles Tenib a pris à Paris, aux environs de la vingtième année, le
goût des vers en la fréquentation des jeunes poètes de la rive gauche.
Esprit très clair et très pénétrant, rendu pondéré par de sérieuses
études scientifiques, il n'a pas subi la contagion de l'exemple qui
fleurissait à cette époque parmi les allées du Luxembourg et qui
induisit bien des jeunes âmes en les obscurs dédales du Décadisme, du
Symbolisme et du Romanisme.

Sans vouloir parler de charabias et sans jamais s'associer aux
infructueuses tentatives qui d'ailleurs ne parvinrent pas à détrôner
la rime au profit de l'assonance, il sut profiter des innovations
heureuses que par dessus tous, Verlaine, aussi génial qu'inconscient
avait insinuées dans les rythmes de ses poèmes. Et, muni d'une langue
riche et sonore, amoureux de l'image et la voulant claire et
lumineuse, érudit assez et hanté souvent d'orientales fantaisies, il
fit de bons et de beaux vers. Mais je parle présentement comme en
Sorbonne et j'ai tout l'air de vous faire une conférence sur la vie et
les œuvres de mon ami Charles Tenib. Laissez-moi donc vous dire tout
simplement que ce brave et talentueux garçon, qui ne demanderait qu'à
rimer des vers très musicaux et très suaves, dans le recueillement et
la paix d'une existence modeste, a été obligé vu son absence de
fortune, d'embrasser une carrière. Je n'en dis pas plus long, car il
m'en voudrait d'être indiscret, mais je ne puis pas m'empêcher de
trouver qu'il est amer lorsqu'on a le beau talent de mon ami Tenib, de
ne pouvoir pas le crier tout haut et d'en être réduit à prendre un
pseudonyme pour n'être point compromis.

Tenib a l'âme d'un simple et d'un résigné. Il n'en a pas moins la
noble ambition d'échapper tôt ou tard au carcan ridicule que les
contingences lui ont forgé. Je le lui souhaite de toute la force de ma
sympathie et de la très sincère admiration que j'ai conçue pour lui en
le connaissant mieux et en lisant ses vers.

Mais pourquoi vous ferais-je attendre? A demain les affaires
sérieuses: voici le poème liminaire de son recueil _des amours
Errantes_.


PRÉLUDE

    Sur les confins de l'Irréel, vers les écueils,
    Vers la banquise inaccessible à nos audaces,
    Muraille d'épouvante où saignent sur les glaces
    Tous les poètes morts des immortels orgueils,

    Un vol s'élève et se balance et se déploie,
    Oriflamme de lys sur champ d'or et d'azur,
    Un vol d'aube en un ciel d'idéal le plus pur
    Où des soleils défunts rallument une joie.

    Entends-tu palpiter les ailes de velours,
    O Femme? Un rhythme a réveillé l'écho des tombes
    Dans mon âme, et voici qu'il neige des colombes,
    Car les poèmes blancs viennent vers nos amours.

    En moi se balançaient les lourdes frondaisons
    De la forêt du rêve où s'esquissent les choses,
    Quand s'essayant à déployer leurs ailes closes
    Mes colombes tendaient aux vastes horizons.

    Toi la reine, suspends aux saules des fontaines,
    En signe des captivités où tu me veux,
    Du geste tant aimé de tes deux mains hautaines,
    La lyre où l'esclave a tendu de tes cheveux.

    En des discours dont ton doux cœur fit les exordes,
    Où de leurs vols soyeux elles mettront l'ampleur,
    Mes colombes qui n'ont pas eu d'autre oiseleur,
    De leurs ailes viendront faire parler ces cordes:

    Tandis qu'elles prendront leur essor tour à tour
    Dans mon âme passive au flot des harmonies,
    Nous sentirons neiger sur nos deux mains unies
    Ce duvet auroral de mes chansons d'amour.



    Angers.


L'état de lyrisme suraigu en lequel m'a plongé la rencontre de mon
camarade Tenib, m'a fait passer sous silence en mon épître d'hier les
menus faits de la journée et les incidents de la représentation. Et
d'abord, revenons quelque peu à ce pauvre Salis que nous avons laissé
en proie aux angoisses d'une soif inextinguible et au sourd travail
d'une fièvre intérieure. Le docteur, que je m'efforce de rencontrer à
chacune de ses nombreuses visites, estime que le mal est stationnaire;
la température n'a pas dépassé quarante degrés cinq dixièmes, sous
l'influence des hautes doses d'antipirine absorbée, mais il faut dire
que pour un organisme débilité comme celui de Salis la persistance de
cette température ne saurait être longtemps supportée. Il ne faut pas
compter sur l'estomac pour réparer les pertes de tous les instants;
cet organe refuse tout service et manifeste fréquemment son
intolérance par des régurgitations de mauvais augure. Pas plus
aujourd'hui que les jours précédents, on ne peut songer à transporter
le malade à Naintré. Lui d'ailleurs ne se doute aucunement de la
gravité de son état; il demande force détails sur la représentation de
la veille et semble croire que huit ou dix jours de repos suffiront à
son complet rétablissement et qu'il pourra reprendre ses fonctions
tout au moins durant les soirées qui se donneront à Bordeaux et autres
villes importantes de notre itinéraire. Sa lucidité est parfaite et il
ne divague un peu, nous dit Mme Salis, que la nuit, pendant les rares
instants où le sommeil combattu par la fièvre essaie vainement de
s'appesantir sur son cerveau. Il ne veut pas d'autre garde-malade que
sa femme, laquelle donne, en ces circonstances pénibles, la preuve
d'un dévouement sans bornes et d'une solide constitution. Ce n'est pas
le fait d'une nature ordinaire que de pouvoir supporter, comme le
fait Mme Salis, l'insomnie répétée, compliquée de soins minutieux et
le souci délicat de questions d'affaires dont elle ne veut laisser
jusqu'à nouvel ordre à quiconque la responsabilité.

Comme si le hasard se mettait de la partie, la deuxième représentation
à la Bodinière d'Angers n'a pas été couronnée d'un plus vif succès que
la première, j'entends au point de vue de l'affluence et de la
recette. Le jeune administrateur de M. Bodinier possède au plus haut
point le génie de la gaffe. L'annonce publiée par ses soins dans les
journaux d'Angers et qui devait réparer la maladresse de la veille l'a
tout simplement aggravée. Sans aucun souci des transitions, le
bouillant jeune homme a cette fois déclaré que notre spectacle, Protée
véritable, allait brusquement changer de gamme et se corser dans les
grands prix. Pour rendre plus affriolante encore cette promesse il a
terminé son entrefilet par l'expulsion du sexe faible, semblable à ces
forains qui adornent leurs baraques où s'exhibent des femmes colosses
et électriques, de la pancarte: Visible pour les hommes seulement! Mon
Dieu que voilà le charriot de Thespis en vilaine posture. Pourvu
qu'une troisième annonce, plus maladroite encore que la précédente,
n'aille pas déterminer chez nous demain une descente de police ou
quelque mesure de formelle interdiction.

Le spectacle, à part cela, n'a pas mal marché. Seul le réglage du gaz
dans la salle, très insuffisant malgré tout un après-midi de
manœuvres préparatoires, en a déparé l'harmonie. A plusieurs reprises
il a fallu rallumer à la main tous les becs trop minutieusement
fermés, mais ce contretemps, aisément accepté par un public
intelligent et de bon ton, n'a pas troublé précisément le cours
habituel des choses. L'escalier postiche à trois marches, n'est devenu
qu'un simple jeu pour nos jambes faites à cette nouvelle gymnastique.
Bonnaud se possède entièrement et s'abandonne à l'improvisation la
plus échevelée. Il faut entendre les titres pompeux dont il qualifie
généreusement ses camarades et l'invraisemblable brochette d'exotiques
décorations dont il adorne nos vierges boutonnières. Même il s'est
guindé hier soir aux plus frénétiques audaces, en abordant le
redoutable boniment de l'_Epopée_. Cette fois nous avons la preuve
irrécusable que la tournée se peut à la rigueur continuer sans le
concours de son directeur. Et vous pensez bien que ce n'est pas sans
une joie secrète que nous en notons l'évidence. Car, en somme, il s'en
faut que Salis, en mettant les choses au mieux, se puisse joindre à
nous avant la fin du mois. Si donc il est permis d'espérer qu'il se
peut rétablir, rien ne nous oblige à interrompre l'artistique balade
entreprise en Bretagne et dans l'Ouest.

Et sur cette consolante pensée, nous remercions avec effusion le
Terre-Neuve Bonnaud dont les tempes ruissellent d'une noble sueur et
nous allons Tenib, Mulder et moi, boire des bocks dans le café
attenant à l'hôtel où les dames hongroises s'efforcent de rendre
insupportable l'entr'acte de Cavalleria.



    Angers.


La troisième journée de notre étape d'Angers s'est passée dans les
mêmes angoisses que les deux précédentes pour ce qui est de l'état de
notre directeur. La fièvre cependant s'est fortement amendée et ne
dépasse pas trente-huit degrés cinq dixièmes, température qui, si
elle n'était pas compliquée d'autres symptômes, ne constituerait pas
un sujet de sérieuse inquiétude. Mais Salis est plus faible que
jamais; ses yeux qui sous l'excitation fébrile avaient pris de l'éclat
sont aujourd'hui mornes et sans regard. Néanmoins, il s'intéresse aux
choses de la tournée tout aussi vivement que s'il y pouvait
participer. Il n'admet pas que l'on prenne de décision sans son avis
préalable; c'est ainsi que contrairement au désir de Mme Salis qui
proposait de réintégrer Paris, sitôt après notre troisième et dernière
représentation d'Angers, il a décidé que nous irions sans lui donner à
Rennes les deux spectacles annoncés. Il faut dire que les nouvelles
reçues de cette ville sont tout à fait favorables et que la location
couvre d'avance nos frais ce qui donne à espérer deux très convenables
recettes.

Salis est d'ailleurs aujourd'hui comme avant, persuadé qu'il ira mieux
d'ici peu, et qu'il nous rejoindra. Il a accepté non sans difficulté
la perspective de regagner Naintré et c'est ce matin même, deux heures
après notre départ pour Rennes, qu'on le hissera dans le wagon lit qui
doit le déposer à la station des Barres, située entre Naintré et
Chatellerault à cinq kilomètres environ de l'une et de l'autre. Nous
ne partageons pas précisément la belle confiance qui le soutient
durant cette cruelle épreuve. C'est avec les plus noirs pressentiments
que nous lui donnons rendez-vous pour le plus tôt possible.

Au moment où nous nous sommes rendus auprès de lui, pour lui faire nos
adieux et prendre ses conseils sur la conduite générale à tenir au
Théâtre de Rennes au cours des deux soirées qui vont se donner sans
lui, nous l'avons trouvé lisant dans l'_Echo de Paris_ une assez
mauvaise élucubration d'Aristide Bruant. Il faisait une grimace
analogue à celle que lui inspirait autrefois, l'ingurgitation des
médicaments, pour lesquels il s'était montré si réfractaire au début
de sa maladie. Il a dit à Bonnaud en lui tendant la coupable feuille:
Lisez ça mon vieux et dites-moi si ce cochon là ne ferait pas mieux de
bouffer ses rentes tranquillement, que de prendre injustement dans une
feuille comme l'_Echo de Paris_, la place d'un jeune poète qui aurait
du talent.

La lecture d'un entrefilet paru la veille dans le Journal l'a
cruellement irrité. Un industriel profitant de la provisoire fermeture
du local de la rue Victor Massé et aussi du voyage de notre troupe
annonçait la prochaine ouverture sur le Boulevard de Clichy d'un
Etablissement portant ce titre: La Boîte à Musique, et tout désigné
pour remplacer le Chat Noir, puisque disait-il un théâtre d'ombres
parfaitement identique au nôtre, s'y trouvait installé. Le même
entrefilet ajoutait que les membres du Chat Noir, de retour d'une
tournée triomphale sur la côte d'azur, s'étaient désormais fixés à la
Boîte à Musique.

Salis, mis dans l'impossibilité de protester lui-même nous a demandé
de le faire en son nom. On voit combien malgré les atteintes d'une
maladie terrible qui n'allait pas sans des souffrances de tous les
instants, cet homme conservait l'exacte notion des choses et le souci
de ne pas laisser à des mains indignes la succession d'une initiative
artistique qu'il sentait difficile à continuer. Vous verrez, avait-il
dit souvent, faisant allusion au nombre exagéré d'établissements qui
s'ouvraient à Montmartre et se décoraient du titre de Cabarets
Artistiques, vous verrez que ces gens-là tueront Montmartre; je ne
leur donne pas deux ans pour cela.

La représentation d'hier soir, annoncée sans aucune des maladroites
restrictions du jeune administrateur de la Bodinière, a naturellement
donné des résultats supérieurs aux deux précédentes. Nous avons eu
cependant à lutter contre la concurrence qui pouvait nous être
redoutable, d'une troupe de passage donnant ce même soir au théâtre un
spectacle très varié. C'était, si je ne me trompe, une tournée
d'opérette et de vaudeville, la tournée Jeanne May.

Sur notre affiche, figuraient ce soir, malgré le succès obtenu la
veille et l'avant-veille par le _Sphinx_ et l'_Epopée_, deux pièces
d'ombres qui eurent au Chat Noir à des époques diverses, leur heure de
célébrité. J'ai nommé; d'abord: _La Marche à l'Etoile_, qui n'a pas eu
moins de cinq cents représentations et qui me paraît devoir rester le
type le plus parfait, et la formule définitive de la pièce d'Ombres
lyriques. Et à ce sujet laissez-moi cousine, vous faire part d'une
théorie personnelle sur ce genre de pièces, théorie qui me paraît
d'autant plus juste, que je n'ai qu'à choisir parmi les pièces
d'ombres jusqu'ici représentées, pour l'étayer solidement, et
l'appuyer d'exemples. Et d'abord je pose ce principe: A savoir que la
durée d'une pièce doit être en raison des dimensions du cadre ou de la
scène qui servira à la représenter. Cela peut sembler paradoxal; j'ai
pourtant la certitude qu'un chef d'œuvre de Victor Hugo représenté
sur un théâtre d'ombres, en admettant même que par un perfectionnement
mécanique jusqu'ici dédaigné, on pût donner la vie et le mouvement aux
personnages qui le joueraient, j'ai, dis-je, la certitude que ce drame
donnerait à l'audition l'impression d'une durée trois fois plus
considérable que celle qui nous apparaît sur une grande scène. C'est
pour cette raison que: _Héro_ et _Léandre_ d'Edmond Harancourt, œuvre
exquise en tous points, admirablement commentée par les Ombres d'Henri
Rivière, et par la délicieuse musique des frères Hillmacher, n'eut au
Chat Noir qu'un succès des plus relatifs. Ce poème ne durait pas tout
à fait une heure.

La _Revue Symbolique_ de Maurice Donnay, ayant pour titre _Ailleurs_
et qui peut-être, malgré les récents et mérités triomphes de son
auteur, demeure encore son chef-d'œuvre de poésie troublante et de
subtile ironie, doit à ce même défaut la presque indifférence du
public. On n'imagine pas combien cinquante vers, déclamés dans
l'obscurité par une voix unique devant un écran sur lequel sont
projetés d'immobiles personnages, paraissent longs aux spectateurs
blasés qui fréquentent un théâtre d'Ombres. Le succès, au contraire,
est assuré aux auteurs qui, sur un sujet intéressant peuvent édifier
un nombre considérable de tableaux très courts. La _Marche à l'Etoile_
ne dépasse pas une durée de dix minutes. Pendant ce court espace de
temps, onze tableaux se succèdent sous les yeux des spectateurs;
l'étoile sert de _leit-motive_ optique à ce minuscule oratorio,
l'étoile vers laquelle marchent incessamment par longues théories
toutes les classes du monde païen. Chaque tableau est commenté par six
ou huit vers chantés, et le rideau tombe sur un calvaire apothéotique.
L'Esprit est satisfait et l'auditeur, qui vient d'assister à tout ce
drame de la _Genèse chrétienne_, estime qu'il a bien rempli sa soirée,
et ne se rend pas compte que dix minutes ont suffi à tout cela. Or,
c'était là précisément ce qu'il fallait trouver et c'est merveille que
sans tâtonnement, et pour leur coup d'essai, les auteurs aient eu la
main aussi heureuse.

Mais voici que je m'égare en les sentiers ardus de l'esthétique
théâtrale et de la critique. Je dirai donc que pour nos adieux au
public d'Angers, nous lui avons donné la _Marche à l'Étoile_ dont le
succès n'était pas douteux et la délicieuse fantaisie grecque de
Maurice Donnay, qui a nom _Phryné_. J'étais personnellement chargé de
la tâche délicate, pour un poète, de défendre les vers d'un autre
poète. Ce n'est pas la première fois d'ailleurs, car en tournée, comme
au Chat Noir depuis trois ans, ce soin m'est régulièrement dévolu. Je
dois dire qu'il constitue pour moi une joie véritable, et que le
plaisir que j'éprouve à dire les vers si musicaux et si suavement
amoureux de _Phryné_, me fait oublier presque le regret de n'en être
pas l'auteur. Ajoutez à cela que ce plaisir se double d'un autre
toujours varié. Sur le poème de Maurice Donnay, le compositeur Charles
de Sivry avait brodé, lors des premières représentations, une
charmante improvisation musicale qu'avec sa majestueuse indifférence
il a toujours négligé de noter. Il n'y a donc pas, à vrai dire, de
musique de scène traditionnelle pour _Phryné_. Mon camarade Mulder
s'est chargé d'y suppléer. Avec son invraisemblable faculté
d'improvisation, et sa parfaite connaissance de l'œuvre de Wagner et
de Chabrier, ses deux génies de prédilection, il n'a pas été
embarrassé pour adapter au poème déjà si musical, une armure de
gracieuse et frissonnante harmonie. Sous ses doigts prestigieux
surgissent tour à tour des motifs de l'_Or du Rhin_, de la
_Walkyrie_, de _Tristan_. Une adorable phrase de Gwendoline chante
pendant le dialogue amoureux d'Hypéride et de Phryné, et c'est grisé
moi-même à force de musique, à demi extasié, comme le héros dont je
traduis la fièvre et l'alanguissement suprême que je murmure ces vers:

    J'aurai pour te défendre la toute puissance
    Des paroles d'amour et de reconnaissance,
    Mon plaidoyer sera la gloire de ton corps;
    Ainsi que les piliers harmonieux et forts
    Des blancs portiques, tes jambes de chasseresse
    En soutiendront l'architecture, ô ma maîtresse,
    Et pour le rehausser j'enchâsserai dedans
    Les gemmes de tes yeux, les perles de tes dents;
    J'aurai pour ordonner le nombre de la phrase,
    Le rythme de tes seins alanguis dans l'extase
    Et que le doux repos vient apaiser soudain;
    Et surtout j'ai cueilli dans ton secret jardin,
    Mieux que dans les traités d'éloquence publique,
    La fleur qui fait fleurir les fleurs de rhétorique.



    Rennes, 17 mars.


Au théâtre où je vais quérir ma correspondance, je trouve une lettre
d'un lieutenant de mes amis en garnison à Rennes, le lieutenant D...
Il compte, me dit-il, que j'accepterai sinon l'hospitalité la plus
complète chez lui, du moins un déjeuner ou un dîner à mon choix. Je
veux bien, certes, d'autant plus que je me souviens de lui comme d'un
gentil camarade, et je le vois encore par la pensée, grand comme un
diable, avec une interminable blouse noire, mordant à belles dents le
croûton de pain que nous distribuait aux récréations de quatre heures,
l'Économat du collège de Perpignan. Mais je n'ai pas besoin de faire
appel à des souvenirs si lointains, car je l'ai bel et bien rencontré
à Paris voilà deux ans. Il était sous-lieutenant, et me semblait
prendre la vie du bon côté; j'aurai vraiment plaisir à le revoir ici.
Mais voilà-t-il pas que je cherche en vain son adresse; il n'a rien
omis dans sa lettre, ce détail excepté. Tant pis pour lui, ma foi;
j'attendrai pour le voir l'heure de la représentation.

J'en suis là de mes réflexions et je me rends en compagnie de Mulder à
l'Hôtel de France, lorsque je m'entends héler vigoureusement. C'est
mon héros que je viens de rencontrer et qui m'a reconnu. Tout est donc
pour le mieux; on s'examine de part et d'autre, on s'interroge. Je
m'étonne de voir un foudre de guerre comme lui porter le costume
civil avec un galbe qui permet de supposer qu'il néglige un peu
l'uniforme. J'apprends qu'il est marié, père de famille, et que son
secret désir est de ne pas vieillir sous le harnois.

En chœur nous nous rendons chez le plus important marchand de musique
de la ville, pour y laisser Mulder choisir un piano d'accompagnement.
Le maëstro pousse des cris de joie en apercevant exposées en vitrine
plusieurs de ses compositions. Des vapeurs de gloire lui montent au
cerveau; nous en profitons pour exiger de lui quelques auditions qu'il
nous accorde de grand cœur, et qui contribuent à donner de sa musique
une opinion peu ordinaire à la propriétaire de céans, Mme Bonnet.
Cette aimable personne ne soupçonnait pas qu'elle eut en magasin de
pareils trésors d'harmonie; elle promet de se livrer de par la ville,
à une campagne enthousiaste auprès des amateurs de musique et, sans
plus attendre, elle inonde sa vitrine des compositions de Mulder.
Voilà qui s'appelle de la belle et bonne réclame.

Après ce coup de maître, nous allons visiter le domicile de mon ami
D... sans en excepter l'écurie attenante où cet heureux gaillard, qui
triomphe dans tous les sports, tient en réserve deux très beaux
spécimens de la race chevaline. Il les met complaisamment à notre
disposition, et c'est là je pense une offre peu commune quand on sait
de quelle jalouse dilection un cavalier entoure sa monture. Mais les
fatigues consécutives au voyage et le souci où nous sommes constamment
de ménager nos forces pour la représentation du soir, nous empêchent
d'accepter l'aimable proposition de notre hôte. Nous nous contenterons
de partager sa table, au déjeuner, demain, et nous nous promettons
pour l'après-midi une longue séance musicale en son _home_, où seront
invités pour la circonstance tous les amis du lieutenant, férus de
bonne musique et leurs dames. Je prévois qu'on ne s'ennuiera pas.

La représentation, très fructueuse et très suivie, a failli être
troublée par les protestations de quelques gallinacées des quatrièmes
galeries, s'acharnant à réclamer notre directeur malgré la précaution
prise par Bonnaud de l'annoncer malade. Le public a fait justice de
ces cris ridicules. Après le spectacle, un télégramme de Mme Salis est
venu nous apprendre la persistance avec aggravation, de l'état maladif
du pauvre Salis et nous prier de rentrer à Paris après notre seconde
représentation de Rennes.


LE CHAT NOIR

(_L'Avenir._)


    Rennes, 18 mars 1897.

«A doncques la très illustre et inclyte pléiade du Chat Noir est venue
en nos murs se faire entendre et véhémentement applaudir de tous les
seigneurs et gentes dames de Rennes, en les différents modes où peut
le talenct ou la subtilité s'exercer pour le plus grand esbaudissement
des manants. Le bon syre Rodolphe Salis, féal châtelain du
Mont-Martyr, fust cette nuictée fascheusement empesché de nous
divertir, par un de ces rhumes dont sa bonne verve oncques n'eust été
tarie, mais à tout le moins gesnée et diminuée.

Mais si nous nous gaussâmes fort, néanmoins, car à défaut d'y celui,
vinct son amy le joïeulx compagnon Bonnaud, faire le boniment avec
tant de gauloys esprit qu'eussiez cru ouïr ce maulvais dyable de
Panurge, et myt à cet employ tant d'yronie opportune et tant de fois
tomba juste à poinct que cuydions tous tant que nous étions y
trépasser de joye et de ce délire que disaient les latins estre
«_tremens_» encore qu'à mon sens il ne le soit guares.

Et c'était lors un joly spectacle que de voir mainste dame s'esclaffer
et pouffer de rire, et se trémousser comme sallade en panier, qui
derrière son éventail, qui sous le charmanct abry d'une main digne
d'un sonnet de Pierre de Ronsard ou du gentil Remi Belleau! Et si
falloit-il veoir garçons, mariés et veufs rigoller et se taper les
cuysses comme si les eust le villain adonnes de fascheuses puces,
lorsqu'en sa diserte et hilarante faconde l'amy Bonnaud, qui ne
bronchoit pas, décochoit mille et une flesches acérées iusque devers
le Présidenct de nostre Respublique, à quy ont dû tinter les oreilles,
et nos pauvres académiciens, qu'irrévérencieusement il traictoit de
glorieux débrys, et les belles petites courtysannes desquelles Parys
s'honore, et iusqu'à nostre bon bourgmestre qui tout le premier trouva
l'aventure à son goust et en daigna souryre!

Aussy me garderay-je d'omettre le tant joyeulx Milo d'Attique; celuy
cy, avec le visage épanouy d'un bon paillart, débicte toutes sortes de
soties plus gayes et ironyques les unes que les autres, et m'a-t-il
paru que Milo avaict dedans son sac en plus du dit sel qu'aulcuns
disent attique l'esprict de bon aloy par où se dystingue nostre
race... Mais j'ay haste d'arriver à ce qui fist sur toute l'assemblée
si vivace impression: j'entends dire icy en prime lieu la _Marche à
l'Etoyle_ que mena à fin sous la tendre protection d'Euterpe et de
Calliope le divin aëde Georges Fragerolle, et chantée par le doulx
Clément Georges; en suyte nous délectâmes nous la vûe et l'oüie
pareillement du _Sphynx_, cette mirificque épopée que sçavez qui, dans
l'espace de quelques tableaux étreinct, évocque et dirais-je
volontiers, fait palpiter devant nous, sur un mèchanct bouct de toyle
tendue, avecque un quinquet derrière, toucte la grandeur de
l'hystoire, la dyvine beaucté des choses détruictes, donct ne subsyste
que poussière, tandis que se dresse l'énygmatique figure du _Sphynx_,
jusqu'à ce que touct s'évanouysse alentour de luy emmy le
refroydissement final.--Le charmanct écryvain _Montoya_ qui luy aussy
avait produict des chansons de son répertoyre, a chanté, avecque
combien d'asme, de sincéryté et de feu, la noble musicque de
Fragerolle. Aussy l'applaudîmes-nous de bon cueur, d'auctant de cueur
que luy avait exprymé ce qu'yl ressentait et comprenaict sy bien...

Mays n'allays-je pas termyner ce trop rapyde compte-rendu sans y
mentionner le ieune et gratieux Trouvère Chantrier: Ha! que celuy-là
n'a point l'ayr de secrèter plus de bile qu'il n'en faust pour
l'intégryté de la sancté et le fonctionnement congru de l'organysme
vytal! «Sont gens qui voyent tout en noyr,» a-t-il dict, «moy ie me
tords du matyn au soyr!»

Et tous et toutes de l'ymiter que c'était un plaisyr, et si n'a-t-yl
poinct exécuté la danse du venctre sans le moindre venctre, que
j'eusse souhaicté de voyr parmi nous le bon curé de Meudon, et sa
large panse balloter d'ayse sous la bure!

Adoncques vous dis-je à Dieu, illustrissimes et inclytes compagnons du
cénacle joyeux qui nous fistes sauter le bedon à gros esclacts de
rire; mais que dis-je à Dieu? C'est au revoyr que je vous veulx dire!»

    FRÈRE JEAN, _chroniqueur_.
    Pour copie conforme,
    F. VALÉRY.



    Paris, le 18.


C'est sans enthousiasme que nous avons regagné Paris d'où nous étions
partis avec la perspective d'un long mois de tournée. Le retour de
Rennes nous a paru pénible à tous, d'autant plus qu'à Saint-Brieuc où
nous étions annoncés pour le lendemain, et à Brest la location
marchait à ravir. Nous éprouvions à nous en aller en plein succès, un
sentiment de regret analogue à celui qu'éprouverait sans doute une
armée qu'on obligerait à se retirer, au début d'une campagne, après
deux ou trois batailles favorables.

En arrivant à la gare Montparnasse Jolly trouve son fils, porteur d'un
télégramme annonçant l'état désespéré de Salis et le priant de se
rendre à Naintré, pour assister Mme Salis pendant cette épreuve; en
sorte qu'après une journée passée en wagon, le dévoué machiniste a
tout au plus deux heures devant lui pour sauter dans le premier train
à destination de Poitiers. Nous lui serrons la main et nous regagnons
nos pénates en proie à des sentiments très divers et à l'incertitude
la plus complète sur les décisions individuelles qu'il nous faudra
prendre pour parer aux éventualités du lendemain. Et nous piquons des
deux dans le grand torrent de la vie parisienne. Qui vivra verra!

Les directeurs de quelques théâtres du boulevard sont décidément des
êtres ineffables qui feraient pleurer d'attendrissement les anges du
Très-Haut, si ces derniers se donnaient la peine d'entendre leurs
doléances. Quatre d'entre eux, désolés de voir que leurs salles moins
fréquentées que l'ancien Odéon leur devenaient aussi coûteuses à
entretenir que ces demoiselles du corps de ballet, ont imaginé de se
réunir pour dialoguer sur les causes possibles de leur déchéance. Et,
le croiriez-vous, ces messieurs, loin d'accuser le goût public qui
fait justice de leurs exhibitions en refusant de s'y rendre, loin de
s'apercevoir de leur aveugle croyance en l'infaillibilité de telle ou
telle raison sociale, ont imaginé d'accuser Montmartre, la butte
sacrée, pour sa déloyale concurrence. En des accès de lyrisme
transcendant ils l'ont représentée, la pauvre butte, comme une
gourgandine folle de son corps, troussant sa jupe au nez des vieux
messieurs et se faisant suivre jusque sur ses hauteurs pour leur
prendre leurs belles pièces trébuchantes. Par de savants et longs
calculs ils sont arrivés à démontrer que la donzelle ne dévorait pas
moins de 14000 francs par soir. C'est peut-être vrai après tout, mais
ils n'ont pas songé qu'elle est bonne fille et tant soi peu marmite.
Ses belles pièces d'or elle en fait part à ses innombrables amants,
les cabarets et les beuglants qui se sont venus blottir en les plis
hospitaliers de sa jupe. Et d'ailleurs, qu'est-ce que ces 14000 francs
dans une ville infernale comme Paris; qui leur prouve, à ces
messieurs, qu'on les a pris sur leurs recettes et qu'ils en
bénéficieraient si Montmartre fermait d'un jour à l'autre ses trente
bouches de gaieté.

Encore si ces messieurs s'étaient tenus au conciliabule pur et simple,
on les pourrait excuser, comme des commerçants qui se sentant glisser
vers la faillite, se veulent chercher à eux-mêmes de bonnes raisons.
Mais leur hypocrisie ou leur naïveté, je ne sais vraiment pas lequel
choisir de ces deux termes, les a poussés à bien d'autres
extravagances, et c'est le cas ou jamais de leur appliquer le mot de
l'Evangile, à savoir qu'ils ont aperçu la paille de Montmartre et
qu'ils n'ont pas vu la poutre boulevardière encastrée en leurs
orbites. Estimant dans leur étroite et malsaine jugeotte, que le
dévergondage et la pornographie sont les seuls éléments que le public
recherche au spectacle, ils ont conclu qu'on devait être beaucoup plus
sale et beaucoup plus obscène à Montmartre que chez eux. De là, à
supposer que la censure a pour les cabarets de la butte des
indulgences qu'elle n'accorde point aux théâtres des boulevards, il
n'y pouvait avoir qu'un pas et dans leur logique absolue ces messieurs
l'ont sauté comme de simples lapins. Donc, supplique à la censure à
l'effet d'exercer ses ravages sur les répertoires de Montmartre. C'est
d'une drôlerie biblique, mais c'est drôle surtout quand on songe que
ces directeurs offrent tous les soirs à leurs rares habitués, le
ragoût pimenté de cinquante à soixante personnes de l'autre sexe
outrageusement dévêtues. C'est drôle quand on songe que l'un de ces
messieurs, véritable tuteur de la pudicité nationale, refusait à un
jeune auteur une pièce charmante et finement écrite, sous ce prétexte
qu'il n'avait pas trouvé, dans l'espace de trois actes, le moyen de
dévêtir une seule de ses héroïnes.

Comme j'allais dîner, je croise sur le boulevard de Clichy mon
excellent camarade Gaston Mery, lequel est toujours prêt à rompre des
lances pour les bonnes causes. Il me dit être précisément à la
recherche de documents pour répondre à l'article du journal _Le Matin_
qui s'est fait l'organe des revendications directoriales. Je suis
heureux de vous rencontrer, ajoute-t-il, je ne vous lâche pas que vous
ne m'ayez au préalable répondu en vers ou en prose à votre gré sur
cette question.

--«Comment donc, mon cher ami, si je veux répondre et ce sera en vers,
la seule manière de réponse, valable pour un chansonnier.» Mery me
quitte, très affairé, en quête de chansonniers et de poètes pour
corser son article de demain.

Il revient au bout d'un instant quérir ma réponse que j'ai hâtivement
bâclée en dînant et que voici:

    Adonc messieurs les potentats
    Dont nous essuyons les ratas
    A la sauce plus ou moins verte,
    Vous vous plaignez que l'on déserte,
    Pour la butte où nous fleurissons,
    Vos très somptueuses maisons.
    Franchement, cela vous étonne
    Et votre voix rugit et tonne,
    Non pas certes au nom de l'art
    Qui peu vous chault, mais du dollar;
          Et vous demandez le remède,
          Et vous appelez à votre aide,
          Pour rogner nos ailes d'oiseaux
          Anastasie et ses ciseaux.
    Or, voulez-vous savoir, messieurs les bons apôtres,
      D'où vient le mal sur quoi vous gémissez,
    C'est de prendre les ours des auteurs à succès,
    Alors que vainement nous vous offrons les nôtres.

Quel dommage que pour constater par moi-même le bon effet de mon
épigramme, je n'aie pas en cartons un bon petit vaudeville à pouvoir
dès demain porter à ces messieurs. Je crois qu'il me suffirait pour
être accueilli à bras ouverts de leur dire en me présentant: C'est moi
qui vous ai fait parvenir par l'intermédiaire de Gaston Mery le petit
avertissement rimé que vous avez pu lire dans la _Libre Parole_. Je
viens savoir si vous en avez su profiter.

Pas de nouvelles, ce soir, de l'état de Salis, peut-être allons nous
apprendre demain qu'il va beaucoup mieux. Ce ne serait pas après tout
sa première résurrection et je crois que peu d'hommes ont été dans le
cours de leur existence, aussi fréquemment condamnés à mort que ce
vivace cabaretier. Les médecins, en somme, ont tout avantage à se
montrer pessimistes; les malades leur savent toujours gré de s'être
trompés en les jugeant perdus.

C'est demain à midi que se célèbre pour le malheureux Jules Jouy
l'office des morts, en l'église de Saint-Laurent, j'y assisterai.



    Paris, 19 mars.


Les obsèques de Jules Jouy ont eu lieu ce matin au milieu d'une
affluence considérable d'artistes, d'amis et d'admirateurs du défunt.
J'aime mieux ne pas vous citer un nom, car le tout Paris de la
chanson, auteurs et interprètes, semblait s'être donné rendez-vous
pour accompagner d'un adieu le frère d'art, enfin délivré par la mort,
des affres et des agonies que lui furent deux ans de folie furieuse et
d'internement.

Comme un dernier et touchant hommage, les orgues, tenues par le
compositeur Paul Fauchey, ami du défunt, épandaient sur la foule émue
et recueillie les mélopées funèbrement rythmées des œuvres les plus
connues de Jules Jouy. Quelle chose étrange que ce convoi d'un des
maîtres de la gaîté accompagné par ses disciples et ses fervents
endeuillés; sur tous ces visages glabres et rasés, le sourire s'était
comme figé et mué en grimace triste, car tous ceux pour qui le rire
est l'obligatoire expression, ne sauraient être tristes sans quelque
laideur, et il n'y a du rire au rictus qu'une nuance de contraction
musculaire.

Vous n'imaginez pas les propos et les racontars qui circulent durant
le très long parcours du cortège se rendant au Père Lachaise. La
plupart prétendent connaître exactement et pouvoir préciser les causes
qui déterminèrent la paralysie générale à laquelle vient de succomber
le malheureux Jouy. D'aucuns vont jusqu'à soutenir que le long stage
qu'il fit au Chat Noir et les vexations qu'il y supporta de la part de
Salis peuvent être incriminés et ce, parce que dans ses accès de folie
furieuse, Jouy proférait le nom du gentilhomme cabaretier. Cette façon
de raisonner me paraît tout ensemble injuste et ridicule, attendu que
la persécution dont Jouy se croyait l'objet de la part de Salis
constituait déjà un phénomène morbide et ne reposait sur aucune base
sérieuse. On est persécuté comme l'on est mélancolique, l'un ou
l'autre état existe sans raison valable, mais quand même a besoin de
s'appuyer sur un être ou sur un objet et choisit de préférence l'être
ou l'objet dont la présence est obsédante à force de se répéter.

Bien avant sa folie déclarée, les observateurs un peu perspicaces qui
vivaient dans l'intimité de Jouy avaient pu s'apercevoir d'une pléiade
de symptômes tout à fait indicateurs dans ce sens; sa prédilection
marquée pour les sujets macabres, l'étrange curiosité qui le poussait
à connaître en leurs moindres détails les affaires sanglantes et les
crimes sensationnels, enfin ce parti pris de ne pas avoir manqué en
dix ans une seule exécution capitale, fallut-il pour y assister,
effectuer de longs voyages; tout cela pour un aliéniste était
significatif.

Une anecdote me revient en mémoire, qui me fut contée par Goudezki et
qui, pour n'être en somme qu'une très mauvaise farce de rapin, ne
montre pas moins combien Jouy était suggestible et accessible à la
peur, au point d'amuser à ses dépens pendant plusieurs jours toute une
compagnie de mauvais plaisants. C'était pendant la première et unique
tournée du Chat Noir en Algérie et en Tunisie. Jolly, le chef
machiniste, ayant été mordu à Tunis par un chat, manifesta hautement
devant Jules Jouy et les camarades de tournée sa crainte de contracter
la rage. Jules Jouy se moqua tout d'abord des suppositions du chef
machiniste; puis, ayant lu, tôt après, comme il avait coutume de faire
en présence d'un cas nouveau, quelque traité de médecine vétérinaire
relatif à la contagion rabique, il fut le premier à reparler à Jolly
de l'incident déjà oublié. Aussitôt on projeta, pour s'égayer à ses
dépens, de jouer au crédule chansonnier une comédie de tous les
instants pour lui laisser croire que Jolly était sous le coup d'une
évolution rabique dont les manifestations pouvaient éclater d'un jour
à l'autre. On n'imagine pas les terreurs de ce pauvre Jouy, à chaque
fois que la conversation venait sur ce sujet, et ses efforts toujours
vains pour éviter de se trouver assis à côté du machiniste, dans les
trains quotidiens qu'il fallait prendre. Quand le hasard toujours
renouvelé le plaçait aux environs de Jolly, il demeurait coi, n'osant
pas bouger, parlant avec douceur quand il s'adressait à lui pour ne
pas l'irriter. Jolly tenait son rôle à la perfection, assombrissait
son regard, se livrait parfois à des mouvements désordonnés des
mâchoires et proférait des sons rauques et inarticulés. Cette comédie
dura jusqu'à Paris où le simulateur poussa la fantaisie jusqu'à
laisser croire à un traitement chez Pasteur. Quand, plus tard, on
voulut détromper Jouy il y fallut renoncer; il déclara qu'il avait
parfaitement reconnu chez Jolly tous les symptômes de la rage, et
qu'il avait été miraculeusement préservé lui-même. Sa colère ne
connaissait pas de bornes si l'on persistait à le vouloir persuader.

Au Père Lachaise deux discours ont été prononcés, l'un par Octave
Pradels, président de la Société des auteurs et compositeurs de
musique, lequel a retracé la vie du défunt et pris au nom de la
Société qu'il préside l'engagement d'élever un buste en bronze au
chansonnier, à l'occasion de son prochain anniversaire; l'autre par le
chansonnier Xavier Privas. Je tiens à vous citer ce dernier, très
bref, mais d'une heureuse inspiration et qui a produit parmi les
assistants une émotion profonde:

    «MESSIEURS,

«Au nom des jeunes chansonniers dont mon camarade Maurice Boukay
devait être ici le porte-parole, je viens saluer la dépouille de
celui qui fut un homme par la souffrance, un poète par le cœur, un
génie par le cerveau.

«En effet, Messieurs, si Jules Jouy défendit avec tant d'éloquence la
cause des opprimés et des faibles c'est qu'il eut à lutter lui-même
contre la souffrance et le malheur.

«Devant cette tombe ouverte, reliquaire éternel des corps,
rappelons-nous, Messieurs, la coutume des anciens guerriers
scandinaves qui, lorsqu'ils s'étaient liés d'amitié étroite,
creusaient un trou dans la terre, y répandaient de leur sang et, sur
la pierre qui recouvrait cette fosse, entrelaçaient leurs noms et
leurs chiffres.

«Cet usage s'appelait l'_Association du sang_.

«Aujourd'hui, Messieurs, devant la tombe de ce poète, mêlons à ses
cendres nos larmes de deuil, de respect et d'admiration, et sur la
pierre tombale qui va recouvrir ses restes, inscrivons à côté de cette
devise qui aurait pu être la sienne:

    «Il faut encor souffrir, après avoir souffert»

ces mots, qui sont et son chiffre et le nôtre:

    «Gloire! Souvenir!»

Au retour du Père Lachaise je rencontre Pierre Delcourt,
l'inépuisable publiciste, ami particulier de Salis, et le plus assidu
peut-être de tous les chatnoirisants. Comme je lui demande s'il n'est
pas mieux fixé que moi sur l'état de notre pauvre camarade, il tire de
sa poche un télégramme reçu le matin même et daté de Naintré; Salis
est mort à trois heures du matin.

Malgré l'attente où je ne puis manquer d'être de ce dénouement,
j'avoue que la nouvelle, apprise dans ces conditions, me cause quelque
effarement. En quelques semaines, Paul Arène, Henri Pille, Jules Jouy
et Salis ont été fauchés sans merci par la camarde; quelle nécropole
que ce Montmartre.

Déjà circulent dans les rangs clairsemés des camarades de Jouy, la
nouvelle apportée par Delcourt. Au milieu de la stupeur qu'elle
provoque généralement, une anecdote surgit: On raconte que Jules Jouy
ayant fait une chute dans l'escalier du Chat Noir où il précédait
Salis, ce dernier lui fit ironiquement remarquer que le moment n'était
pas venu de se rompre les os et qu'il avait plus que jamais besoin de
son concours. Jouy avait répondu que lorsqu'il mourrait, il comptait
bien être suivi par lui à vingt-quatre heures de distance.

Vraie ou non cette anecdote montre bien comme sous toutes les
latitudes et dans toutes les conditions de la vie, l'homme est
essentiellement un être de légende et de superstition.

Les obsèques de Salis auront lieu demain à trois heures à
Chatellerault. J'ai donc largement le temps de m'y rendre en prenant
ce soir même à la gare d'Orléans le train de minuit.

D'ici là, comme évidemment la mort du gentilhomme cabaretier ne va pas
manquer d'être commentée, je crois de mon devoir de tracer en quelques
lignes un portrait de Salis et en même temps de narrer brièvement les
journées qui ont précédé sa mort.

Mon après-midi suffira tout juste à ce labeur; et je vous quitte pour
m'y donner en toute hâte.



    Naintré, 20 Mars.


Nous sommes arrivés, Bonnaud et moi, de grand matin à Chatellerault.
Un commissionnaire nous a indiqué le domicile de la famille Salis,
car le père et la mère du gentilhomme, tous deux octogénaires et
infirmes, habitent la petite ville, berceau de leur famille, où s'est
écoulée la jeunesse de Rodolphe. Nous avons été reçus par la sœur du
défunt qui nous a priés d'attendre jusque vers dix heures la voiture
qui nous doit conduire à Naintré.

Il est à peine huit heures; pour ne pas succomber au sommeil qui fait
battre nos paupières après la mauvaise nuit passée en wagon, nous
déambulons par la ville fort coquette ma foi, dont les boutiques
s'ouvrent une à une. Nous examinons avec curiosité les vitrines des
armuriers et des couteliers dont la réputation est universelle, et
cédant à cet amour immodéré du bibelot que nous possédons au même
degré, nous faisons emplette de coupe-papiers en forme de poignards.
Puis, tous deux armés jusques aux dents, nous allons promener nos
somnolences sur les rives de la Vienne, qui roule une belle nappe
d'eau limoneuse et semble décroître après une importante crue.

Après avoir énergiquement lutté contre l'engourdissement de nos
membres par un match de billard et l'absorption successive de
plusieurs tasses de café, nous regagnons la demeure familiale des
Salis, où nous sommes attendus par un vaste landau attelé de deux
fortes bêtes. Nous prenons place dans le véhicule en la compagnie de
la mère de Mme Salis et d'un prêtre ami de la famille. Une bonne heure
après, nous apercevons le mur d'enceinte et les tourelles du château
de Naintré.

Nous arrivons au moment précis de la mise en bière, et il nous est
permis de contempler une dernière fois sur un grand lit de parade
pieusement édifié, celui qui fut Rodolphe Salis. C'est dans la salle
de sa bibliothèque, au rez-de-chaussée du château, dans la pièce qu'il
préférait, qu'on l'a exposé depuis la veille au matin. Il repose sur
une jonchée de fleurs odorantes; la collection du journal, _le Chat
Noir_, est mise en tas à ses côtés; au-dessus de sa tête, on a
suspendu une couronne de laurier doré qui lui fut offerte à Bruxelles
par la société de secours de l'enfance à la suite d'une représentation
au bénéfice de cette œuvre. Il porte sa tenue de spectacle, une
élégante redingote en drap bleu, un gilet de soie à fleurs, et les
souliers vernis. La face et le front sont parfaitement déplissés et
n'ont plus la contraction douloureuse et grimaçante des dernières
journées. Les yeux demi-fermés semblent avoir retrouvé le sourire
ironique que Salis prenait lorsqu'il écoutait complaisamment dans son
cabaret les réflexions plus ou moins ridicules de quelque snob
prétentieux.

Après nous avoir présentés à son beau-frère, le capitaine Renaud, mari
de la jeune dame qui nous a reçus à Chatellerault, Mme Salis nous
fait, en un récit coupé de sanglots, l'histoire des dernières journées
de son mari. Il n'a pas eu de délire à proprement parler. Sa
continuelle hantise était la tournée et le désir de la continuer. Par
moments, il se croyait transporté sur la scène et se livrait avec un
imaginaire contradicteur à des dialogues véhéments; il faisait à
chacun de nous des observations sur le choix de ses œuvres, etc. Sa
pensée, en somme, n'a pas une minute quitté son théâtre et ses
collaborateurs. La veille de sa mort, il s'est fait habiller vers
quatre heures de l'après-midi et, soutenu par son beau-frère, le
capitaine Renaud pour lequel il a toujours eu beaucoup d'amitié, il
s'est promené dans les pièces principales de son château, comme s'il
voulait adresser un dernier regard aux innombrables merveilles qu'il
n'a pas cessé d'accumuler et qu'il savait disposer avec un art
impeccable.

Dans sa bibliothèque, il a fait une station plus longue et s'est assis
un instant, puis se sentant pris de frissons, il a demandé à regagner
son lit et n'a pas eu la force de gravir l'escalier, en sorte qu'il a
fallu le monter dans son fauteuil.

En nous contant tous ces détails, Mme Salis, femme d'un grand sens
pratique et d'une mâle énergie, s'occupe aux apprêts du déjeuner, car
le rendez-vous a été donné, pour trois heures aux amis de la famille à
l'église de Chatellerault, et le corbillard ne pourra se rendre qu'à
petite vitesse, de Naintré à la sous-préfecture.

Nous déjeunons en hâte et montons en voiture. Le cortège se forme
devant la maison familiale; le deuil est conduit par Gabriel Salis,
frère du défunt, et par le capitaine Renaud. Jolly, Allaire, Bonnaud
et moi tenons les cordons du poêle. Toutes les notabilités de
Chatellerault accompagnent le convoi jusqu'au cimetière. Bonnaud prend
la parole au nom de la Presse Parisienne; je dis un adieu suprême au
défunt au nom des artistes de Montmartre et le cortège se disperse
sous le coup d'une très vive émotion.

Il est trop tard pour rentrer à Paris, nous acceptons, Bonnaud et moi,
de passer la nuit à Naintré. Nous repartirons demain dans
l'après-midi, non sans avoir parcouru tout au moins les diverses
pièces du château qui sont comme autant de salles de Musée.

On nous a donné deux chambres contiguës dont les portes aboutissent à
un vaste corridor. Ce corridor est tapissé d'estampes et de dessins
originaux; les chambres ne sont pas plus dépourvues, et tandis que je
passe une partie de ma nuit à grimper sur des chaises, un bougeoir à
la main, pour voir de près des compositions de Willette et pour lire
d'amusantes légendes, j'entends fort bien à travers la cloison,
Bonnaud qui se livre à une occupation similaire. Lui m'entend de son
côté mais ne veut pas en avoir l'air. Cependant, voici qu'en
escaladant un guéridon mal assuré, je tombe de mon haut, entraînant le
meuble dans ma chûte. Je ne puis m'empêcher de rire aux éclats; et
Bonnaud de m'imiter. Nous nous interpellons et dans un costume fort
léger, nous visitons nos appartements réciproques. Voilà qui n'est pas
mal, je pense, pour un jour d'enterrement. Un détail encore: Les
water-closets sont illustrés en ce féerique château; c'est là que sont
relégués de préférence les tentatives de peinture audacieuse et les
essais malheureux. Un saint Antoine orné de pieds éléphantiasiques,
tient compagnie à un pourceau dont on n'aperçoit que le groin et les
oreilles, le reste étant hors la toile. Ce chef-d'œuvre est tout
simplement signé Puvis de Chavannes.

Je serai à Paris demain et vous enverrai mon article qui sera publié
dans _l'Éclair_.



    Paris, le 23 mars.


Vous ne vous plaindrez pas de moi, je pense, et vous conviendrez,
cousine, que j'ai secoué pour cette fois l'invincible paresse qui,
jusqu'ici, m'avait tenu sous le joug. Entre nous, vous ne me supposiez
pas capable d'un tel effort et ce flux de correspondance vous doit
avoir plus d'une fois étonnée.

Ai-je noirci des feuilles ces deux mois passés, et vous ai-je conté
avec assez de détails mes faits et gestes et ceux de mes amis de la
tournée. Pour que pas un élément ne vous fasse défaut et que cette
correspondance ait sa fin logique, comme elle a son milieu et son
commencement, je vous envoie l'article découpé que le journal
_l'Éclair_ a bien voulu reproduire.

Et en attendant que des événements nouveaux et notables me fournissent
l'occasion de vous récrire aussi longuement, je dépose sur le bout de
vos ongles roses un baiser tout à fait régence, le seul, d'ailleurs,
que vous ayez jamais voulu m'accorder.


RODOLPHE SALIS

«C'était aux premiers soirs du succès de _Phryné_; le Chat Noir
rayonnait sur Montmartre de tout l'éclat que la _Marche à l'Etoile_ et
l'_Epopée_, pour ne citer que des œuvres retentissantes, avaient jeté
sur l'hôtel artistique de la rue Victor-Massé. Le talent prestigieux
de Maurice Donnay, venait, en s'affirmant, conférer au cabaret du
gentilhomme Salis sa définitive consécration, et, se fiant aux
enthousiastes chroniques d'Henri Bauër et de quelques autres, un
public fatigué des pièces à tiroirs, se pressait dans la salle du
rez-de-chaussée devenue insuffisante.

En ces heures de gloire, Jules Jouy, le pauvre fou décédé d'hier,
célèbre de par sa verveuse campagne antiboulangiste au _Cri du
Peuple_, s'entendait chaque soir réclamer par de fougueux admirateurs,
les couplets sinistres de Gamahut et les strophes angoissantes de
l'_Attaque nocturne_. Je manquerais à la vérité la plus élémentaire si
je n'ajoutais pas que les _Petits pavés_, les _Petits chagrins_ et
autres menues romances du compositeur Paul Delmet, faisaient déjà
florès en ces époques peu lointaines, et je crois qu'en ce même temps,
Xanrof, émigré du Quartier latin, faisait applaudir chez Salis le
_Fiacre_ et l'_Encombrement_.

Ma voix se figea dans ma gorge lorsque, pour la première fois, ayant
franchi le seuil du cabaret célèbre, je voulus faire part au glorieux
propriétaire de mes essais dans la chanson. L'air de hauteur
majestueuse et de sereine protection qu'il prit en écoutant mes
timides avances acheva de me déconcerter. Vainement je tentai
d'extraire de ma poche la feuille où s'allongeaient mes premières
strophes; Salis qui, d'un seul coup de gosier, venait d'engloutir les
deux bocks servis sur son ordre, me tint à peu près ce discours:
«Jeune homme, vous faites preuve d'une grande audace, pour ne pas dire
d'une incomparable témérité, en souhaitant pour vos débuts de vous
faire entendre chez moi.» Savez-vous bien que ma maison est
présentement le lieu de rendez-vous des têtes couronnées et qu'il ne
se passe pas de jour où je n'aie dans ma salle un ou plusieurs
représentants des grandes familles princières de l'Europe. Et, tenez,
ajoutait-il profitant de l'ignorance où j'étais alors de l'almanach de
Gotha, ce vieux monsieur très maigre, qui joue familièrement avec mon
chat en attendant l'heure du spectacle, n'est autre que M. de Blowitz,
l'illustre diplomate. Celui-ci qui examine avec tant d'attention le
fameux dessin de Willette «Les petits oiseaux meurent les pattes en
l'air», c'est le vicomte Melchior de Vogüé qui vient pour la trentième
fois entendre l'_Epopée_ dont il a fait hier, en pleine Académie le
plus magnifique éloge.

«Pour cette grande dame, dont le seul collier représente une somme que
ni vous ni moi ne posséderons jamais, je vous le dis en toute
indiscrétion, bien qu'elle soit venue dans le plus strict incognito,
c'est la grande-duchesse de Leuchtenberg, une Beauharnais, mon cher!
Et c'est devant ce parterre de rois que vous voudriez dire vos vers
pour commencer? Peste, mon ami, on ne vous mouche pas avec des
savates!» Puis il ajouta en manière de conclusion: «Au fait, je veux
bien, moi, mais il faut m'apporter la preuve d'un talent de tout
premier ordre. Je ne puis pas mieux vous dire: ayez du génie et ma
maison sera la vôtre.»

Après ce flux de paroles, il se leva me laissant ahuri et je l'aperçus
à plus de dix reprises, recommençant à d'autres tables le même
exercice oratoire, qui se terminait invariablement par l'absorption en
une lampée unique de quelque cervoise ou autre blonde liqueur.

Tel était le Salis du temps de _Phryné_, en tous points semblable
d'ailleurs, au Lyssas de Maurice Donnay, tranchant en son langage,
abondant en son geste, jamais renâclant devant la boisson. Encore
d'aucuns qui le connaissaient depuis les hydropathes le
proclamaient-ils déjà, fatigué, ce qui n'était pas pour donner de cet
homme une idée quelconque, vous pouvez m'en croire. Durant les six
années écoulées, le Chat Noir eut entre ses mains des fortunes
diverses, mais toujours et sans conteste il demeura le premier, le
seul modèle du cabaret littéraire vraiment digne de ce nom.

En janvier dernier, pour cause de fin de bail, Salis quittait son
hôtel de la rue Victor-Massé, accumulant dans un débarras de la rue
Germain Pilon, les richesses picturales, céramiques et autres, dont la
collection fait l'objet d'un catalogue spécial.

Il entreprenait avec ses pièces d'ombres et ses poètes, une tournée
d'environ deux mois, ayant pour but essentiel le midi de la France et
la côte d'azur. Des échos répétés ont entretenu Paris du succès qui
couronna ce voyage et du démêlé comique de l'illustre barnum avec le
consul de France à Monaco, le trop pointilleux M. Glaize.

La rentrée à Paris s'effectua le 2 mars. Une seconde tournée de trente
jours en Bretagne et dans le Sud-Ouest devait commencer le 11 du même
mois. Malgré les recommandations de ses amis et le dépérissement
visible qu'un repos de huit jours n'avait pu amender, Salis voulut
partir à tout prix. Le 11 au soir, on jouait à Versailles, le 12 à
Châteaudun. Cette représentation, la dernière à laquelle le
gentilhomme ait pu prendre part, laissera à tous ceux qui l'ont vue de
près un inoubliable souvenir.

L'_Epopée_ tenait l'affiche et malgré l'offre réitérée des camarades
qui se proposaient pour le suppléer, Salis ne voulut céder sa place à
personne. Comment trouva-t-il dans ses pauvres jambes gonflées par la
goutte la force de se traîner au piano, comment surtout sa gorge lui
permit-elle de hurler jusqu'au bout le boniment forcené dont il avait
coutume de scander les bruyants défilés de Caran-d'Ache? Mystère, ce
sont là des phénomènes d'auto-suggestion que l'on ne rencontre que
chez les natures prodigieusement douées au point de vue nerveux.

Rien ne prouve d'ailleurs, que par cet effort suprême, Salis
n'abrégeait pas de quelques mois peut-être, son existence si
compromise déjà.

Le lendemain, la petite troupe partait pour Angers et pendant un arrêt
à Tours, Salis était pris de vomissements et de fièvre. On n'en eut
pas moins toutes les peines du monde à l'empêcher de se rendre au
théâtre le soir. La fièvre dépassait déjà 39°. Le lendemain elle
atteignit 40° et le docteur Jagot, d'Angers, émettait l'hypothèse
d'une tuberculose à marche rapide. On combattit la fièvre et profitant
d'une accalmie on transporta le malade à Naintré le 17 au matin. Il
vient de s'éteindre après une agonie de quatre jours.

Quels jugements seront portés sur lui? Des bons, des mauvais et des
pires, nous l'osons affirmer.

Des flots d'encre couleront sur sa tombe à peine refermée et j'ai peur
que quelque acrimonie se mêle au portrait pour en noircir le dessin.
L'homme est injuste par nature et ramène tout à lui-même, et je
connais tel artiste susceptible, qui ne pardonna jamais à Salis une
boutade inoffensive, un mot cruel jeté de verve et le plus souvent
sans portée comme sans réflexion.

Si l'on veut être juste, et pourquoi ne pas l'être en présence de
l'inéluctable événement qu'est la mort, on reconnaîtra que cet enfant
terrible, que ce hâbleur impénitent en qui revécut l'âme de Tabarin et
de Gautier-Garguille, fut le promoteur de ce mouvement par lequel
s'effectua de la rive gauche à Montmartre, le transfert de la
fantaisie. Salis prit la tête de ce gigantesque monôme d'artistes qui,
parti de la colline Sainte-Geneviève, se vint installer sur la Butte,
après avoir franchi, sans leur adresser l'hommage d'un regard, les
terrains vagues qui s'étendent entre ces deux mamelles de la France
intellectuelle.

En somme, il avait presque raison lorsqu'il écrivait pour la dernière
fois à Lyon, le mois passé, sur l'album de la vie Française, cette
boutade qui résumait son ambition:

Dieu a créé le monde.

Napoléon a créé la Légion d'honneur.

Moi j'ai fait Montmartre.


Saint-Amand (Cher).--Imp. DESTENAY, BUSSIÈRE frères.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le Roman Comique du Chat Noir" ***

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