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Title: L'Illustration, No. 0056, 23 Mars 1844
Author: Various, L'Illustration -
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 0056, 23 Mars 1844" ***

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                                      L'ILLUSTRATION,
                                  JOURNAL UNIVERSEL.

        Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
        Prix de chaque N°, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

        Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
        Ab. pour l'Étranger.    --   10            --     20           --    40

                   N° 0056. Vol. III.--SAMEDI 23 MARS, 1844.
                      Réimprimé.--Bureaux, rue Richelieu, 60.



SOMMAIRE,

Exposition des Produits de l'Industrie de 1844. _Vue extérieure des
bâtiments._--Histoire de la Semaine.--La Couronne, romance de M. E. de
Lonlay, musique de madame Pauline Duchambge.--Chemins de Fer. _Carte
des chemins de fer de France_.--Courrier de Paris.--Les Plaisirs du
Malheureux, imité de Lever. _Une Gravure_.--Ouverture du Musée de
l'hôtel de Cluny et du Palais des Thermes. _Triptique en bois doré et
sculpté; Entrée de l'Hôtel de Cluny; Verre à boire; Vue de la Cour de
l'Hôtel de Cluny; les Thermes de Julien_.--Académie des Sciences. Compte
rendu.--Petites Industries en plein vent. _Sept Gravures_.--Bulletin
bibliographique.--Lettre d'un Abonné de Concarneau.--Caricature. _Un Bal
de Chiens_.--Le Ballon de cuivre. _Une Gravure_.--Rébus.



Exposition des Produits de l'Industrie de 1844.

Une grande solennité industrielle se prépare à Paris, solennité à
laquelle doivent assister et concourir tous les départements de France,
tout ce que l'industrie compte d'adeptes, tous ceux enfin que
l'industrie a élevés, enrichis, distingués. Une exposition des produits
de l'industrie doit s'ouvrir le 1er mai prochain, et durera deux
mois.--Nous avons applaudi sans restriction au passage d'une circulaire
du ministre du commerce relative à l'exposition des produits de
l'industrie de 1844, où, après avoir donné aux préfets diverses
instructions sur la formation et les travaux des jurys départementaux,
il ajoute: «Les jurys, je n'en doute pas, seront heureux de pouvoir
signaler les noms des industriels, chefs d'atelier ou simples ouvriers
qui, par des perfectionnements ou des procédés ingénieux, auraient rendu
des services à l'industrie. Ce sont là des titres honorables à la
reconnaissance du pays, et le gouvernement, sur le rapport du jury
central, saisira avec empressement l'occasion de mettre ces titres sous
les yeux du roi.» Voilà une bonne pensée dont les chefs de l'industrie
s'empresseront, il faut le souhaiter, de réaliser l'application. Nous
avons trouvé un exemple frappant de cette honorable association du
maître et de l'ouvrier dans le compte rendu de l'exposition de 1806. On
y remarquait un envoi de fer préparé dans la Haute-Marne. Cet envoi
était fait par trois personnes qui prenaient les désignations suivantes:
M. Robin, propriétaire de la forge; Mathieu, fermier; Puichard, forgeron
affineur qui a préparé le fer.

Cette exposition est la dixième à laquelle l'industrie ait été conviée
depuis 1798, époque de la première; et l'on nous croira facilement,
quand nous dirons que chaque exposition a présenté un progrès sensible
sur la précédente, et que ce progrès a surtout été remarquable depuis la
dernière qui ait eu lieu sous la restauration.

Nous allons présenter rapidement l'aperçu historique de ces expositions
successives, nous réservant de signaler plus tard la marche générale de
l'industrie en France, les améliorations de chacune de ses branches, les
causes de ses progrès, les entraves qui s'opposent encore à son
développement plein et entier, et les chances d'avenir qu'elle doit
trouver dans un système plus perfectionné de douanes d'une part, et de
moyens de transport de l'autre.

[Illustration: Vue des bâtiments construits pour l'Exposition de
l'Industrie de 1844, dans le Grand-Carré des Champs-Élysées.]

Nous ne discuterons pas ici à fond l'utilité de ces expositions. Nous
savons que quelques esprits se sont vivement élevés contre ces
exhibitions périodiques, prétendant que là ne naît pas la véritable
émulation, et citant pour exemple l'industrie anglaise, qui est arrivée
à un si haut point de prospérité sans jamais avoir eu recours au
stimulant des expositions. La meilleure réponse à faire en ce cas, est
de raconter ce qui existe. Certes on admettra que les meilleurs juges,
en cette matière, sont ceux mêmes qui partent de tous les points de la
France, pour venir concourir aux expositions. Eh bien! le nombre de
ceux-là a toujours été en augmentant, comme on le verra par les chiffres
que nous donnerons tout à l'heure. Depuis que les expositions ont
commencé en France, plusieurs chefs-lieu de département ont suivi
l'exemple de la capitale. Les étrangers eux-mêmes ont prouvé qu'ils
comprenaient les avantages de cette institution féconde. Il y a
maintenant des expositions à Bruxelles, à Vienne, à Naples, à Berlin, en
Suède, en Russie, en Espagne même, et partout on en a reconnu l'heureuse
ressource, de grands perfectionnements se sont introduits dans les
procédés de fabrication, et tout a concouru à amener, en même temps que
l'amélioration des produits, des baisses de prix remarquables, qui ont
fait descendre, jusque dans les classes inférieures, les bienfaits de la
civilisation.

Il ne faut pas se le dissimuler d'ailleurs, dans l'ordre matériel comme
dans l'ordre intellectuel et politique, la publicité change et
bouleverse toutes les bases économiques. La liberté d'examen et de
discussion amène avec elle le progrès, à quelque branche de
connaissances humaines qu'elle s'applique, et tous ces propres sujets
parallèles. Les connaissances théoriques et pratiques se répandent bien
vite dans les masses et viennent rapidement augmenter leur bien-être,
quand on leur permet de voir, d'examiner et de juger. C'est encore là,
nous devons le dire, un des immenses services de la presse. Il n'est
plus, heureusement, le temps où tout homme possesseur d'un secret, d'une
amélioration, tenait le plus longtemps possible la lumière sous le
boisseau; et en cela il ne faisait envers les autres que ce que les
autres faisaient envers lui-même. Funestes représailles qui ont
aujourd'hui disparu. Aujourd'hui les progrès de l'un servent à tous, et
le consommateur en profite; aujourd'hui, avec les expositions
quinquennales, chaque industriel sort de sa fabrique et vient montrer à
tous les fruits de son intelligence, les produits de son travail; à ses
concurrents, comment et en quoi il les surpasse; aux consommateurs, par
quels moyens il peut livrer à bas prix de bonnes productions; car tout
le progrès est dans le prix que le producteur demande de sa chose. On
n'admet pas à l'exposition le chef-d'oeuvre, la pièce exceptionnelle
faite pour la circonstance, et pour laquelle il n'y a pas de cours; mais
une fabrication bonne et continue, qui ressort à un prix constant,
pendant, comme après l'exposition.

Un dernier mot enfin sur l'utilité des expositions, au point de vue de
l'instruction industrielle du consommateur. Croit-on qu'il n'y ait pas
un résultat positif d'éducation obtenu quand, pendant deux mois, chacun
a pu visiter en détail ces vastes salles où toutes les industries, sans
exception, ont leurs représentants; où, après le coup d'oeil d'ensemble,
on peut étudier les détails, où la fabrication dévoile tous ses secrets,
où tout est apparent, outils, matières premières, manipulations,
produits, tout, excepté l'ouvrier? Le goût ne doit-il pas se former
quand, par exemple, pour les meubles, pour les bronzes, on voit réunis,
dans un petit espace, des spécimens de tous les styles, de toutes les
époques, la chaise rustique et le fauteuil pompadour, l'acajou uni et le
palissandre incrusté, le simple pavé (pendule de cabinet) et les formes
les plus capricieuses, les plus maniérées du siècle de Louis XV? Oui,
sans doute, en sortant de là, on a vu et on sait; on a appris de la
manière la plus agréable et la moins fatigante.

La première exposition, nous l'avons dit plus haut, a eu lieu en 1798.
La campagne d'Italie venait de finir, et, à cet instant de calme où la
république, _comme le soleil_, prouvait elle-même son existence, il
semblait qu'une ère de paix, de force et de richesse dût enfin se lever
pour la France. Il fut décidé qu'on célébrerait par une fête splendide
l'anniversaire de la république, et François de Neufchâteau eut
l'heureuse idée de consacrer cet anniversaire par une exposition des
produits de l'industrie; c'était inaugurer dignement la paix; et,
cependant, nous devons le dire, cette exposition imprévue, il est vrai,
mais venue après des années orageuses, quand les hommes de coeur et
d'intelligence étaient sous les drapeaux, et défendaient la patrie aux
frontières avant de la servir à l'intérieur, cette exposition ne fut pas
brillante. On en rehaussa l'éclat par les cérémonies imposantes de son
ouverture. Ce fut vraiment une fête nationale, à laquelle le peuple
s'associa avec enthousiasme: il y voyait la réhabilitation du travail et
la possibilité de s'élever, dans le champ paisible de l'industrie, aux
mêmes honneurs, à la même importance sociale que ceux de ses frères, qui
arrosaient de leur sang les champs de bataille.

Cette exposition dura trois jours, et rien ne peut rendre l'aspect animé
que présenta pendant ces trois jours _le temple de l'Industrie_ (style
de l'époque). Le gouvernement avait demandé que le jury lui désignât les
douze exposants des produits les plus remarquables; le choix du jury
s'arrêta sur les noms suivants, que nos lecteurs reconnaîtront, car
depuis cette époque, quelques-uns ont encore grandi; c'étaient MM.
Bréguet, horlogerie; Lenoir, instruments de mathématiques; Didot et
Herman, typographie; Clouet, acier; Dilh et Guérard, tableaux en
porcelaine; Desarnon, cheminées; Conté, crayons; Gremont et Barré,
toiles peintes; Potter, faïence; Paye fils, Deharme, tôle vernie;
Julien, coton filé à la mécanique.

Le ministre de l'intérieur, en rendant compte de cette exposition,
disait; «L'exposition n'a pas été très-nombreuse; mais c'est une
première campagne, et cette campagne a été désastreuse pour l'industrie
anglaise. Nos manufactures sont les arsenaux d'où doivent sortir les
armes les plus funestes à la puissance britannique.» Telle était en
effet la tendance de l'époque; et n'est-ce pas ce qu'on pense, ce qu'on
cherche, ce qu'on désire encore aujourd'hui?

La seconde et la troisième exposition eurent lieu en 1801 et 1802, sous
le ministère de Chaptal. Ou sentait déjà renaître l'industrie; le nombre
des exposants a doublé en 1801, et quintuplé en 1802. Presque toutes les
branches y sont représentées, et, si l'on entrevoit la possibilité de
résultats plus beaux, on peut du moins déjà se rendre compte du progrès
amené par trois années de calme. A l'exposition de 1801, on décerna
douze médailles d'or, vingt médailles d'argent, et trente, médailles de
bronze. Ternaux, Mongolfier eurent la médaille d'or. Mais un fait bien
caractéristique et qui prouve combien peu encore à cette époque on
savait apprécier le travail des machines et les résultats qu'on pouvait
en espérer, c'est que Jacquart, l'immortel Jacquart reçut une médaille
de bronze, «pour un mécanisme, dit le rapport du jury, qui supprime,
dans la fabrication des étoffes brochées, l'ouvrier appelé tireur _de
lacs._» Tout le monde sait aujourd'hui ce qu'est le métier de Jacquart,
et a pu apprécier l'immense révolution que son adoption a causée dans la
fabrication lyonnaise principalement.

L'exposition de 1806 fut beaucoup plus brillante. Ce que l'on y remarqua
surtout, ce furent les châles imités de Cachemire, industrie qui a
toujours été en se perfectionnant depuis, et qui est arrivée aujourd'hui
à un degré tel qu'il faut une grande attention, et nous dirons presque
des connaissances spéciales, pour distinguer un tissu français d'un
tissu indien.

L'exposition de 1806 fut la quatrième; elle dura dix jours, et réunit
1,422 exposants. Les tissus de toute espèce furent la partie vraiment
importante de cette exposition. La laine, les draperies, les soieries,
les colonnades y prirent un développement prodigieux. On avait acclimaté
en France les moutons mérinos; Lyon, qui avait pu enfin, à l'ombre de la
paix, réparer les désastres que lui avaient causés la révolution, Lyon
arrivait avec les produits de sa fabrication; Tarare et Saint-Quentin
présentaient des mousselines d'une beauté et d'une perfection
incomparables; Mulhouse, qui est encore aujourd'hui une des premières
villes industrielles du royaume, exposait ses toiles peintes et ses
cotonnades. De tous côtés l'industrie avançait d'un pas rapide; les
encouragements ne lui manquaient pas; l'homme qui tint pendant quinze
ans le sceptre de la France avait compris qu'en même temps qu'il faisait
respecter la patrie au dehors par la force des armes, il devait établir
sa suprématie industrielle au dedans; aussi, sous son impulsion magique,
les arts se perfectionnèrent, les inventeurs étaient distingués, la
lutte avec l'Angleterre se faisait plus acharnée et avec plus de succès,
et quand il tomba, l'élan était donné et ne devait plus être arrêté. La
France était désormais assez riche pour ne pas ralentir sa fabrication,
tout en payant plusieurs milliards de contributions de guerre et
d'indemnités; elle pouvait racheter son passé, ce passé brillant et
glorieux, dont on voulut un jour lui faire honte, et acquérir le droit
de continuer son oeuvre pacifique et de devenir grande dans la paix
comme elle l'avait été dans la guerre.

Un intervalle de treize ans sépare la quatrième et la cinquième
exposition. Cette dernière eut lieu en 1819 sous le ministère Decazes.
Le nombre des exposants s'élevait à 1,662. La restauration avait décidé
que les expositions se succéderaient à des intervalles inégaux, mais qui
n'excéderaient pas quatre ans. Celle de 1819 dura un mois. Les produits
qui attirèrent plus spécialement l'attention du public furent les
lainages. Les économistes purent constater d'immenses progrès, qui tous
convergeaient vers l'amélioration du sort de la classe la plus nombreuse
et la plus pauvre. Les bonnes étoffes de drap et leur bas prix les
mettaient à la portée de tous, et l'un pouvait entrevoir le moment où le
paysan le plus pauvre aurait toujours dans son bahut un vêtement de
rechange, et sa ménagère des robes solides et propres.

Les châles témoignèrent aussi de la perfection des procédés mécaniques
employés pour les confectionner. La production et le travail de la soie,
arrivés à un grand développement, assuraient à Lyon le marché général
des tissus de soie.

Les expositions de 1825 et de 1827, qui muent lieu sous le ministère
Villèle, furent tout ce qu'avait promis celle de 1819; les arts
métallurgiques et chimiques s'y distinguèrent par la variété, la
solidité et le bon goût de leurs produits.

De 1827 à 1831, l'industrie eut à traverser une époque de crise, qui ne
lui permit pas de venir étaler ses produits. Cependant il était
impossible de renoncer à une institution qui avait déjà amené avec elle
tant d'utiles résultats. Aussi, dès que le gouvernement nouveau, maître
enfin de sa position, reconnu par les gouvernements étrangers,
tranquille sur l'extérieur, voulut se rendre compte de l'étal industriel
de la France, il convoqua les fabricants à une exposition solennelle qui
devait durer deux mois; 2,447 exposants répondirent à cet appel. Le
président du jury disait dans son discours au roi, en lui présentant
ceux sur lesquels le jury appelait les récompenses: «C'est surtout, dans
les sept années qui viennent ne s'écouter, que l'industrie française
s'est avancée à grands pas. Nos usines se sont multipliées et agrandies;
nos machines se sont perfectionnées; notre fabrication, en s'améliorant,
s'est faite à plus bas prix; nos relations se sont étendues; des arts
nouveaux même ont pris naissance. Aussi l'exposition de 1834
remportera-t-elle de beaucoup sur celles qui l'ont précédée, et
laissera-t-elle de profondes traces, de longs et féconds souvenirs dans
les esprits.» Il aurait pu ajouter: «La marche de l'industrie en France
depuis cinquante ans, et l'histoire des expositions qui se sont succédé
depuis 1798, nous donnent la conviction que la prochaine exposition
présentera encore un aspect plus remarquable.»

C'est en effet ce qui eut lieu. L'exposition de 1839 fut la plus
brillante de toutes. Toutes les espérances qu'avaient fait naître les
expositions précédentes, celle-là les réalise. Cinquante usines
construisent des machines à vapeur; on voit les machines à papier
continu, le métier à la Jacquart perfectionné, d'excellents
chronomètres; tout s'améliore, la fabrication des aiguilles, les bougies
stéariques, les glaces, les cristaux, la lithographie, la soudure du
plomb, la galvanisation du fer, etc. Que sera donc l'exposition de 1844?
Tout fait espérer qu'elle sera digue de ses devancières, en les
surpassant.

Voici quelques chiffres qui donnent l'histoire statistique de ces
expositions.


        Année      Expositions.      Nombre            Médailles
                                             des Exposants.        accordées.
        1798             1re                  110                       26
        1801             2e                   220                       69
        1802             3e                   510                     119
        1806             4e                 1,122                    119
        1819             5e                 1,662                    360
        1823             6e                 1,618                    470
        1827             7e                 1,795                    425
        1834             8e                 2,117                    697
        1839             9e                 3,381                    805

En 1839, le département de la Seine, seul complaît 2,619 exposants.
Cette année, le nombre s'en élève à près de 3,000.

La première exposition eut lieu au Champ-de-Mars, cet emplacement
révolutionnaire, qui a vu tant de fêtes nationales; la seconde et la
troisième, dans la cour du Louvre; la quatrième, sur la place des
invalides. Celles de 1819, 1823 et 1827, dans la cour et dans la partie
des bâtiments du Louvre qui avoisinent la colonnade. Celle de 1834 eut
lieu sur la place de la Concorde, dans quatre bâtiments séparés. Mais le
nombre des exposants augmentant toujours, on sentit le besoin d'avoir un
emplacement plus vaste, et on construisit un édition temporaire dans le
grand carré dis Champs Élysées. C'est là qu'eut lieu l'exposition de
1839. C'est encore là que cette année l'industrie aura sa fête.

Le palais de l'industrie forme un quadrilatère, composé de quatre
galeries ayant ensemble 16,000 mètres carrés de superficie; la cour
intérieure a elle-même 6,000 mètres carrés, et cette année, par une
heureuse amélioration, on a décidé qu'elle serait couverte comme les
galeries. Les exposants auront donc 22,000 mètres carrés à couvrir de
leurs produits. La construction coûtera environ 600,000 francs. Ce
chiffre seul répond à ceux qui demandent pourquoi ne pas élever un
édifice permanent pour l'industrie. Un bâtiment convenable et assez
spacieux coûterait de 4 à 5 millions, et ne servirait qu'une fois tous
les cinq ans. Qu'en ferait-on dans l'intervalle? Avec une destination
aussi spéciale, il serait difficile de l'utiliser, et l'intérêt du
capital de construction serait bien supérieur à la somme qui est
nécessaire tous les cinq ans.

Un mot sur la manière dont _l'Illustration_ doit aborder l'exposition
des produits de l'industrie de 1844. On n'attend pas de nous un compte
rendu très-détaillé des divers produits. C'est la tâche des journaux
spéciaux qui sont créés pour cette solennité. Notre cadre d'ailleurs ne
se prêterait pas à cette vaste entreprise. Mais nous donnerons à nos
lecteurs des aperçus historiques sur chacune des branches de l'industrie
et des dessins aussi nombreux que possible, accompagnés d'un texte
descriptif et explicatif, en ayant soin de choisir les appareils les
plus ingénieux et les produits les plus remarquables. Les français,
d'ailleurs, ont à un haut degré le génie de l'art du dessin; ils
brillent par le bon goût, et à ce point de vue, les dessinateurs de
_l'Illustration_ auront une ample moisson à recueillir, et nos lecteurs
verront passer sous leurs yeux les modèles les plus riches et les plus
perfectionnés de tout ce qui constitue le _comfort_, de tout ce qui,
sous une forme agréable, a un but utile.



Histoire de la Semaine.

Cette semaine a vu épuiser la série des discussions prévues qui devaient
nécessairement faire poser de nouveau la question de cabinet. Le
ministère a franchi ces obstacles, résiste à ces épreuves avec l'aide
d'une majorité qui, tout en le laissant vivre, ne s'est montrée ni assez
forte ni assez résolue pour lui pouvoir donner la garantie que le bail
nouveau qu'elle lui accorde sera bien long, et que dans telle
circonstance, imprévue sans doute, mais prochaine peut-être, elle ne
disposera pas du banc ministériel en faveur de tel autre prétendant qui
lui est au fond plus sympathique. La première question qui s'est
présentée a été celle que faisait naître la proposition de M. Combarel
de Leyval sur le vote par division. Combattue dès l'abord par les
organes ministériels, elle n'avait obtenu les honneurs de la lecture
publique qu'à la minorité stricte de trois bureaux sur neuf, et encore,
dans ces trois bureaux, n'avait-elle vu ses partisans remporter qu'à une
ou deux voix sur ses adversaires. Samedi dernier, développée en séance
publique par son auteur, qui a fait preuve de modération et de
convenance, elle a conquis un assez bon nombre de partisans nouveaux:
deux épreuves ont été déclarées douteuses par les secrétaires, et le
scrutin secret, auquel on a été forcé de recourir, a donné pour résultat
174 boules blanches contre 181 boules noires. Or, si l'on veut bien
tenir compte de la persuasion où étaient plusieurs des votants que si
cette proposition n'était pas une cousine des dernières appréciations du
bureau de la Chambre, elle pouvait du moins être interprétée ainsi par
le publie; si on veut remarquer qu'elle était comprise de cette manière
par un des honorables secrétaires, qui avait annoncé d'avance qu'il
déposerait sa démission entre les mains du président de la Chambre si la
proposition était prise en considération, on reconnaîtra que la majorité
de quatre voix a tenu à peu de chose. Et cependant des membres du centre
gauche qui ont personnellement le courage de leurs opinions, mais qui
savent combien certaines consciences sont timides, tout en se montrant
fort désireux que le vote pût toujours être sûrement constaté, avaient
fait ressortir les inconvénients qu'à leurs yeux ce mode présentait dans
la pratique. La division, disaient-ils, est une opération d'une extrême
lenteur, et dont l'exactitude, quant aux résultats numériques, a été
elle-même plus d'une fois contestée dans le parlement anglais. Elle
exerce d'ailleurs, par la solennité même de l'épreuve qu'impose
l'obligation d'aller se réunir de sa personne à ses adversaires
habituels, un effet d'intimidation qui laisserait peu de liberté aux
caractères faibles, et qui les contraindrait presque toujours, même
contrairement aux inspirations de leur conscience, à ne pas quitter le
gros du parti auquel ils appartiennent. Il faut bien moins de courage
pour se lever un instant de sa place que pour passer dans un autre camp
avec un grand éclat. Imposer une pareille obligation chez nous, c'est ne
pas mesurer les lois aux tempéraments et aux moeurs. Malgré tout, on a
vu combien peu s'en est fallu que cette proposition ne fût prise en
considération. Nous devons dire aussi que si elle a pu trouver quelques
censeurs, non de son esprit, mais de sa forme, parmi les amis de son
auteur, elle a été appuyée par quelques-uns de ses consciencieux
adversaires, qui tiennent, dans un sage esprit, à la dignité du
parlement, et qui veulent, comme l'un d'eux, M. Denis, l'a dit avec
originalité à la tribune, que 2 et 2 fassent toujours 4 et ne puissent
jamais faire 5 sous l'influence et la pression d'une majorité
dominatrice. Il est donc bien évident pour nous, il l'est, nous le
croyons, pour tout le monde, qu'il y a dans la Chambre une immense
majorité qui appelle de ses voeux un mode sûr et irrécusable de
constater les votes. Ce n'est point sur cette nécessité qu'on a voté
l'autre jour, mais encore sur une question devenue ministérielle par la
force des choses.

Deux jours après, lundi dernier, la lice était ouverte de nouveau, mais
cette fois il n'y a point eu engagement. M. Lac rosse est venu
développer la proposition dont certains faits de corruption électorale,
certaines lacunes dans notre Code pénal, et aussi des entraves, le plus
souvent insurmontables, à la poursuite, l'avaient, ainsi que ses
collègues MM. Gustave de Beaumont et Leyrand, déterminé à saisir la
Chambre. Le système des auteurs de la proportion est celui-ci: faculté
pour tout électeur inscrit de poursuivre, en se portant partie civile et
sans autorisation préalable du conseil d'État, le fonctionnaire contre
lequel il croira avoir à fournir des preuves de corruption, et par
contre, pénalité sévère, amende considérable contre tout plaignant dont
la dénonciation n'aura pas été admise par le tribunal saisi. Le
ministère a dit qu'il ne s'opposait nullement à la prise en
considération de cette proposition; mais que plus lard, et lors de la
discussion définitive, il se réservait, tout en adoptant la dernière
mesure, de combattre la première, c'est-à-dire la dispense d'obtenir,
préalablement à toute poursuite, une autorisation du conseil d'État. M.
de Beaumont a fait observer que la proposition ainsi amendée amènerait
un résultat tout contraire à celui que doivent poursuivre les hommes de
bonne foi, et rendrait, sans compensation aucune, les poursuites encore
plus rares, puisqu'elles deviendraient plus périlleuses sans devenir
plus possibles. La discussion en est demeurée là; chacun a voté la prise
en considération de la proposition, ses partisans dans l'espoir de la
faire triompher, ses adversaires dans la pensée qu'il était moins
embarrassant de la faire avorter plus lard que de la combattre dès
l'abord ouvertement.

Dans cette même séance a commencé la discussion sur le crédit demandé
pour complément de fonds secrets. Chaque année c'est là un vote sur le
résultat duquel les chefs de l'opposition portent toute leur attention
et concentrent tous leurs efforts; cette fois aucun d'eux n'a cru même
devoir monter à la tribune; MM. Odilon Barrot et Thiers sont restés à
leurs bancs comme M. Berryer était demeuré, à Marseille. La tribune a
été occupée le premier jour par M. Ferdinand Barrot, qui, avocat
distingué, orateur exercé, a eu le bon goût de demeurer dix-huit mois à
la Chambre, de la bien étudier avant de venir à la tribune lui demander
des applaudissements qu'un homme de talent a d'autant plus de chances de
recueillir qu'il a montré moins d'impatience à courir après. La Chambre
l'a écouté avec une grande attention et avec une faveur qui ne s'est pas
manifestée seulement sur les bancs où siège l'orateur. Son nom lui
imposait des obligations auxquelles il s'est montré en mesure de faire
honneur.--Après lui est venu M. Ledru-Rollin, qui a reproduit une thèse
développée déjà à la tribune avec plus de ménagements peut-être par son
prédécesseur à la députation du Mans, Garnier-Pagès, et dans la presse
par M. de Lamartine. Personne n'a oublié un remarquable article publié
cet été dans _le Bien public_, dans lequel le député de Macon, passant
en revue les ministères qui se sont succédé, faisait voir en eux des
marionnettes qu'une même main avait conduites, qu'un même fil caché ou
un même système avait, à leur insu, malgré eux, fait mouvoir. M.
Ledru-Rollin a développé à la tribune ce même thème, non sans être
fréquemment interrompu et sans être rappelé, par M. le président, dans
les limites parlementaires. M. Ledru-Rollin devait s'attendre à ces
interruptions et à ces admonestations; mais ce qui a paru le surprendre,
ç'a été d'entendre M. de Lamartine, lui succédant, déclarer qu'il ne le
suivrait pas sur ce terrain _inconstitutionnel_. Du reste M.
Ledru-Rollin n'a bientôt eu rien à envier à personne: chaque fraction de
la chambre et de l'opinion publique a successivement passé sous les
verges de l'illustre orateur. La gauche, le centre gauche, l'opinion
conservatrice, ont tour à tour été l'objet de sa censure éloquente, et
comme il s'est exclusivement attaché à blâmer la conduite tenue par
chacun, sans toutefois laisser entrevoir celle qu'il voudrait qu'on
suivit, il en est résulté que, quand il a dit en terminant: «Jusqu'à
l'avènement de nos principes, nous resterons sur la réserve,» personne
au centre, personne aux extrémités n'a su se rendre bien compte, ni de
l'époque vraisemblable de cet avènement, ni de la nature de ces
principes, ni de la durée probable de cette réserve. Le ministère, pour
la première fois peut-être, a pensé qu'il pouvait sans inconvénient
laisser un discours de M. de Lamartine sans réponse, car on ne saurait
donner ce nom à quelques phrases assez dédaigneuses que M. Guizot a
prononcées de son banc et qui n'avaient évidemment pour but que
d'encadrer celle-ci, sur laquelle il a particulièrement pesé:
«L'honorable préposant, au moment où le cabinet du 24 octobre s'est
formé, ne pensait pas qu'il fût impropre à l'oeuvre dont il s'était
chargé; car pendant deux ans l'honorable préposant lui a prêté son
appui.»--Le lendemain, M. Isambert a appelé la discussion et provoqué
les explications du ministère sur certains actes, sur certaines
publications dont un grand nombre de prélats se sont tout récemment
rendus auteurs. Nous avons déjà parlé du mémoire adressé au roi par MM.
les archevêques et évêques de la province de Paris et de la promotion
postérieure de l'un des signataires, M. l'évêque de Versailles, au siège
archiépiscopal de Rouen. Les circonstances rapprochées ont été le texte
de reproches adressés à M. le ministre des cultes. L'orateur a signalé
également deux nouveaux mémoires rédigés, l'un par les prélats de la
province de Tours, l'autre par les prélats de la province de Lyon,
nonobstant la déclaration d'illégalité publiée dans _le Moniteur_ à
l'occasion du premier mémoire. Dans toutes ces protestations, c'est,
a-t-on dit, le même oubli des prescription de la loi, la même absence de
modération, la même violation de toutes les convenances et de celles
surtout que devraient imposer à des évêques la religion bien comprise,
la charité bien entendue. L'orateur a vu, dans la conduite du
gouvernement, une sorte d'encouragement, involontaire sans doute, mais
dangereux, à une persistance déplorable de la part du haut clergé dans
la voie où il s'est engagé. M. Martin (du Nord), que sa qualité de
ministre des cultes appelait inévitablement à la tribune, n'était pas
malheureusement l'homme que réclamait la situation. Il a sans doute
cherché à justifier quelques actes que M. Isambert avait pu présenter
comme imprudents et faibles; mais il fallait surtout faire entendre de
nobles et fermes paroles qui traçassent la limite de leurs droits et les
exigences de leurs devoirs aux hommes, quoique élevés qu'ils soient, qui
seraient tentés de les dépasser et de les méconnaître. M. Martin (du
Nord) n'y a pas réussi; mais M. Dupin aîné, montant après lui à la
tribune, a largement suppléé à cette insuffisance, et a prononcé un
discours dont la mesure, la convenance, l'élévation et la fermeté, ont
concilié à l'orateur les suffrages de l'assemblée tout entière et ont
provoqué les applaudissements à maintes reprises. Il a fait entendre de
nobles plaintes contre la croisade dont un prince de l'Église, M. le
cardinal-archevêque de Lyon, a le premier donné le signal, contre la
flétrissure que M. l'évêque de Châlons avait voulu infliger à un arrêt
de la justice, dans une lettre adressée à un abbé condamné par elle, M.
Combalot; il a dit que, dans d'autres temps, le clergé avait pu menacer
les rois, mais qu'aujourd'hui il va plus loin encore, en menaçant
l'enfance elle-même, à laquelle il veut retirer les aumôniers.

«Les évêques, a-t-il dit en terminant, n'auront point raison, par la
violence, d'un gouvernement qu'on ne confesse pas, et il faudra bien
qu'eux-mêmes, s'ils laissent en oubli les devoirs de la religion, se
soumettent du moins comme tous les citoyens aux lois de l'État.»--M. de
Carné est venu développer cette pensée, que toutes les lois qui
réglaient autrefois les rapports du clergé avec l'État avaient été
abrogées par nos grandes rénovations politiques; que le droit de
l'ancien régime, le droit parlementaire, avait succombé avec la
monarchie de Louis XVI; que la loi de germinal an X ne pouvait plus être
invoquée après la révolution 1830, et qu'il était temps qu'une
législation nouvelle vint régler, dans un nouvel esprit, ces rapports,
et faire entrer le prêtre, suivant son expression, dans la communion
constitutionnelle. Nous ne savons si cette thèse, avec les conséquences
qu'elle entraînerait, serait bien du goût et de l'intérêt du clergé
catholique. La première conséquence serait nécessairement que le clergé
cesserait d'être un corps de fonctionnaires publics, et par conséquent
d'être salarié par l'État; que la liberté sans limites qui lui serait
laissée entraînerait par contre la liberté illimitée des cultes comme la
liberté de conscience; ce qui implique non-seulement la liberté des
cultes que la charte appelle reconnus, mais de tous les cultes qu'il
plairait à la croyance de chacun de reconnaître et d'inventer. A coup
sûr, sous ce régime, un déiste ne serait plus condamné, comme on l'a vu
récemment, en cour d'assises, à un long emprisonnement et à une lourde
amende; mais nous répugnons à croire que la somme des avantages égalât
celle des inconvénients, et nous sommes surtout portés à penser, nous le
répétons, que les intérêts du culte catholique recevraient, une rude
atteinte de ce principe largement et sincèrement appliqué. La Chambre a
écouté M. de Carné avec une attention scrupuleuse, mais sans manifester
la moindre adhésion à sa pensée,--Il y avait loin de ces discussions à
celle des fonds de police. La Chambre aussi n'a pu y revenir, malgré les
efforts de M. Jules de Lasteryrie qui est monté à la tribune pour
motiver, et qui l'a fait avec talent, un amendement proposé par lui et
réduisant le crédit demandé de 50,000 fr. Le débat n'a pu se réengager;
mais au vote la lutte a été la même, et l'amendement n'a été rejeté, par
assis et levé, qu'à une très-faible majorité. Au scrutin sur l'ensemble
de la loi il s'est trouvé 225 voix contre 169; mais il faut une
opposition bien tranchée pour refuser tout complément de fonds secrets,
et bon nombre de partisans de l'amendement ont, après son rejet, cru
devoir accorder le crédit demandé.

La situation qu'a mise en lumière le discours de M. Dupin, et qui depuis
ce jour-là même semble s'être aggravée encore, rend peut-être plus
difficile et rend à coup sûr plus urgente la loi sur l'enseignement. La
commission de la chambre des pairs chargée de l'examen du projet a nommé
pour son rapporteur M. le duc de Broglie. Le choix est une garantie que
ce travail dont la Chambre recevra prochainement la communication sera
en rapport avec l'importance de la question soumise à ses délibérations.

Quant à la chambre des députés, elle a quitté les lois et les
propositions purement politiques pour aborder une loi d'organisation
militaire, la loi du recrutement. Déjà examinée par elle 1841, mais qui
lui revient après les changements que la chambre des pairs a proposé d'y
introduire en 1843. La question a été examinée récemment dans ce
journal. Après le vote, nous dirons le parti que la chambre des députés
a définitivement adopté sur les points principaux de la matière; sur les
moyens de réglementer le remplacement, de parer à ses abus, et
d'organiser une réserve réelle et puissante.--Ajoutons, pour en finir
avec les débats parlementaires, qu'un député, M. Chapuys de Montlaville,
vient de déposer une proposition tendant à faire exempter de tout droit
de timbre les journaux et feuilles périodiques.

On a reçu d'Espagne la confirmation de la mise à mort du colonel Bonet
et de vingt-quatre officiers de l'armée et de la police ayant fait
partie de son corps. Ces malheureux ont été fusillés par derrière, par
l'ordre de ce Roncali que nous avons déjà vu faire procéder à une
pareille boucherie, et qui ne laisse pas échapper une occasion de
prouver qu'il n'était qu'un imposteur hypocrite quand, défendant Diego
Leon, il disait qu'il ne pouvait comprendre la nécessité de verser le
sang pour cause politique. Ce même homme sert aujourd'hui de bourreau en
Espagne, et la fumée des fusillades qu'il commande, semble, dans sa
pensée, devoir être comme un encens agréable à la reine Christine. Il
lui fait injure, nous n'en pouvons douter. Les députés progressistes,
arrêtés en flagrant délit de conspiration, disait-on, attendent toujours
en prison qu'on ait trouvé des preuves contre eux ou qu'on ait prononcé
leur élargissement.--Un des griefs de l'Espagne contre le Maroc est la
mise à mort d'un consul espagnol exécuté par ordre de Nadji-Murad,
gouverneur de Maraguon, une des provinces de l'empire. _Le Correspondant_
nous apprend que ce consul était français d'origine, né à Marseille,
nommé Victor Darmon, et âgé de vingt-huit ans. Ce journal reproche au
consul de France à Tanger, M. de Nion, d'avoir refusé d'intervenir pour
son compatriote autrement que par une représentation collective signée
de tous les consuls européens. Ces assertions ont besoin d'être
vérifiées, car il serait étonnant, comme on l'a déjà fait observer, de
voir organiser des missions pour l'affranchissement des noirs dans le
Maroc, et d'y montrer tant d'indifférence à l'égard des blancs.

Le ministère grec est en dissolution à la suite d'un vote de l'assemblée
nationale, qui a repoussé, par les inspirations des ambassadeurs de
France et d'Angleterre, le principe de l'élection des sénateurs. A un
premier vote, sur la question savoir s'ils seraient élus par la nation
ou nommés par le roi, les forces s'étaient exactement balancées, et il
s'était trouvé 98 voix d'un côté et 98 de l'autre. Après un ajournement,
un nouveau scrutin a donné 112 voix à la nomination royale; l'élection
n'a plus compté que 92 partisans. La même majorité a décidé que les
sénateurs seraient nommés à vie et non pas pour dix années seulement. Ce
résultat a amené la démission de M. Metaxa, président du cabinet et
ministre des affaires étrangères, et de M. Shynas, ministre des affaires
ecclésiastiques. Du reste, ce déchirement n'est rien auprès des
difficultés que va soulever l'article 39 de la constitution voté à
l'unanimité par l'assemblée, et ainsi connu: «Tout successeur au trône
doit nécessairement professer la religion orientale du Christ.» Cet
article, en contradiction manifeste avec le traité de 1832, constitutif
du royaume de Grèce, place les frères du roi Othon dans l'alternative,
ou d'apostasier, ou de perdre les droits éventuels qui leur sont assurés
parles trois puissances protectrices.

Washington vient d'être témoin d'une épouvantable catastrophe. Le
capitaine Stockton avait invité deux cents gentlemen et deux cents
ladies à une fête qu'il leur avait préparée à bord du magnifique steamer
qu'il commande, _le Princeton_. Le président et sa famille, les
ministres, plusieurs ambassadeurs étrangers, des sénateurs et des
députés s'étaient rendus à cette invitation le 28 février. Chacun se
promettait une journée délicieuse; à une heure on était passé à bord du
bâtiment. Après un salut de vingt et un coups de canon, tiré avec les
petites pièces, on chargea la grosse pièce pour faire voir aux dames le
mouvement d'un boulet deux cent trente livres sur l'eau. Elles étaient
toutes sur le pont et au premier rang. Un fit feu, et le boulet
parcourut la distance en exécutant une douzaine de ricochets sur la mer.
On descendit ensuite dans la cabine, on but du champagne; la gaieté
régnait partout. Comme le vaisseau retournait à terre, le ministre de la
marine demanda qu'on fit charger de nouveau la grosse pièce. On monta
sur le pont, et on fit un cercle autour du canon pour voir les
préparatifs. La pièce chargée, on fit feu; la pièce éclata par la
culasse, et MM. Upshur, ministre de l'intérieur; Giliner, ministre de la
marine; Maxey, député du Maryland, et quelques autres, tombèrent morts
sans avoir proféré un seul cri. Il y eut aussi plusieurs autres hommes
gravement blessés. Aucune femme n'a été victime de cet effroyable
événement. Au moment où il portait la mort sur le pont, plusieurs
personnes demeurées dans la cabine y faisaient entendre des chants et,
comme l'explosion eut lieu précisément au moment où le mot _Washington_
était prononcé, trois salves d'applaudissement retentirent, et des cris
de joie se marièrent aux cris de mort.

La banque de France vient d'adopter une mesure sans profit sans doute
pour elle, mais qui offrira des facilités réelles au public: c'est la
création de billets de 250 francs. Cet établissement a compris que le
privilège dont il jouit, les avantages qui lui sont assurés, lui
imposent la condition de ne pas toujours envisager uniquement ses
intérêts, mais de tenir compte aussi des besoins et des convenances du
commerce et des citoyens. On a beaucoup parlé de l'abaissement du taux
de ses escomptes. On s'occupe beaucoup aujourd'hui de la nécessité de
réduire l'intérêt de la rente 5 pour 100. Ces deux mesures seront-elles
prises en même temps et doivent-elles être prochaines?

L'Académie des Sciences n'avait pas, elle, comme sa soeur l'Académie
française, à disposer de deux fauteuils, mais seulement de deux brevets
de membres correspondants, l'un dans la section de zoologie, l'autre
dans la section de chirurgie. M. Charles Bonaparte, prince de Canino, a
été élu dans la première; M. Brodie, de Londres, dans la seconde.

L'ouverture du cours de M. Quinet a eu lieu mercredi dernier, au Collège
de France, en présence d'un auditoire plus nombreux que l'amphithéâtre
ne pouvait le contenir. Ceux qui ont pu assister à cette leçon de
l'excellent professeur ont été témoins aujourd'hui du plus grand succès
que la poésie ait jamais obtenue dans une assemblée.

Le 8 de ce mois, le roi de Suède, Bernadotte dont _l'Illustration_ a
tout récemment donné un article, a succombé à l'attaque apoplectique
contre les effets de laquelle sa vigoureuse organisation a lutté pendant
six semaines. Son fils a immédiatement pris les rênes du
gouvernement.--Plusieurs journaux ont annoncé la mort de M. Pradt à
l'âge de quatre-vingt sept ans. Ils auraient pu ajouter pour épargner
toute confusion à leurs lecteurs que le défunt était l'oncle du fameux
abbé de Pradt, ancien archevêque de Malmes, mort lui-même en 1837.--La
tombe s'est également fermée sur le lieutenant-général Papol dont la vie
militaire a été éclatante et bien remplie, et sur un des plus braves de
l'empire, sur un des coeurs les plus pourvus de nobles et généreux
sentiments, le colonel de Rocqueville, qui s'est éteint, épuisé par les
souffrance que de profondes blessures lui avaient léguées. Que sa
mémoire reçoive aujourd'hui nos regrets! Mais nous rendrons un autre
hommage à ces deux vieux débris d'une époque de gloire.



        LA COURONNE

        [Partition musicale.]

        Paroles de M. E. DE LONLAY.
        Musique de Mme Pauline DUCHAMBGE.

        Riches broderies
        N'égaleraient pas
        L'herbe des prairies
        Que foulent mes pas.
        Couronne de reine
        Cache bien des pleurs.
        Je garde sans peine
        Couronne de fleurs
        Je garde sans peine
        La couronne de fleurs.

        2e COUPLET

        Je suis sans noblesse
        Sans fief sans trésor
        Mais j'ai la jeunesse
        Qui vaut mieux encor.
        Couronne de reine
        Cache bien des pleurs
        Je garde sans peine
        Couronne de fleurs
        Je garde sans peine
        La couronne de fleurs.

        3e COUPLET

        Noble demoiselle
        Pâlit nuit et jour
        A l'ombre cruelle
        D'un royal amour.
        Couronne de reine
        Cache bien des pleurs
        Je garde sans peine
        Couronne de fleurs.
        Je garde ans peine
        La couronne de fleurs.

                                                Procédés d'E. Duverger.



Chemins de Fer.

Nous avons donné l'année dernière (page 123, tome 1er) aux lecteurs de
_l'Illustration_ un aperçu de la loi du 11 juin 1842, qui a été comme
l'inauguration de la construction des chemins de fer en France, ou qui,
tout au moins, a servi à dégager la question de ces grandes voies de
communication des nuages qui l'obscurcissaient. Elle a fixé les esprits
indécis et a mis un terme aux doléances et aux exagérations des
partisans exclusifs, soit de l'État, soit des compagnies. On se rappelle
le principe et le mécanisme de cette loi, que nous avions résumés ainsi:
«Cession des terrains par les communes, construction par l'État,
exploitation par les compagnies; fortune locale, fortune générale, fort
une privée: tels sont les trois éléments mis en jeu pour arriver à la
réalisation d'une des plus grandes oeuvres des temps modernes.» Telles
étaient, du moins à l'époque où nous écrivions ces lignes, les
conséquences, acceptées à peu près par tous, de la loi du 11 juin.
L'administration des ponts et chaussées trouvait à appliquer son
personnel, le corps le plus savant et le plus habile constructeur de
l'Europe; et l'industrie privée arrivait, avec ses capitaux et son génie
commercial, imprimer la vie et le mouvement à ces grandes constructions.
Dans ce temps-là, l'esprit public paraissait satisfait, on était
généralement content de la part faite à chacun; il semblait sage et
utile à la plupart que l'industrie ne fût pas livrée à ses propres
forces, que l'administration ne se mêlât pas à l'exploitation autrement
que pour la réglementer. L'intérêt du public qui voyage paraissait
suffisamment sauvegardé. En un mot, cette loi comme toutes les lois de
transactions venues après de longs débats, avait calmé les esprits et
fait naître de grandes espérances; et nous devons avouer que, pour notre
part, nous vous été un des plus chauds partisans de cette transaction,
et nous l'avons regardée comme le commencement d'une ère nouvelle, pour
la prospérité industrielle et commerciale de la France.

Aujourd'hui la question est encore une fois pendante; les agitations
renaissent, les discussions s'enveniment, le principe consacré par la
loi du 11 juin est violemment battu en brèche, et sera probablement
renversé. Pourquoi? que s'est-il donc passé depuis un an qui ait pu
ainsi agir sur l'opinion? quels faits nouveaux se sont révélés? quels
dangers ont été signalés? comment l'administration a-t-elle regagné tout
le terrain qu'elle avait perdu depuis son échec devant les Chambres en
1838? La question des canaux est-elle vidée? l'exploitation des petits
chemins de fer de Lille et de Valenciennes a-t-elle donné des résultats
bien remarquables?

Non, mais un mois après notre article, deux lignes nouvelles, celles
d'Orléans et de Rouen, ont été mises en exploitation; six mois après,
les actionnaires des compagnies d'Orléans et de Rouen étaient assurés de
la bonté des produits nets, et espéraient tirer 7 à 8 pour 100 de leur
argent.

Ainsi, c'est l'industrie qui a fourni des armes contre elle-même; elle
s'est suicidée. D'un autre côté, les frais de traction sont devenus
moindres: le perfectionnement des locomotives, la régularité du service,
la sécurité des voyageurs, tout a concouru à diminuer les dépenses, à
augmenter les recettes. On avait cru jusqu'alors que 60 à 70 pour 100 de
la recette brute étaient à peine suffisants pour couvrir les frais
d'exploitation; et grâce aux améliorations successives, au plus haut
degré d'instruction pratique des exploitants, à centralisation du
pouvoir moteur, ou en est arrivé à ne relever, pour cet usage, que 10 à
15 pour 100 sur les recettes, passant ainsi 55 à 60 pour 100 aux
actionnaires.

[Illustration.]

Il est curieux, du reste, d'examiner le jeu de bascule qui, dans
l'opinion publique, a tour à tour exalté et abaissé l'industrie et
l'administration des ponts et chaussées, et de voir à quels degrés
insensibles, l'industrie a perdu sa position élevée pour ne plus être
qu'un instrument, entre les mains de l'administration.

Le premier chemin de fer important concédé à une compagnie, celui de
Saint-Étienne à Lyon, l'a été à perpétuité. On était trop heureux, à ce
prix-là, d'inaugurer en France les nouvelles voies, qui déjà, en
Angleterre, promettaient des merveilles. Puis sont venues les
concessions à temps, de quatre-vingt-dix-neuf ans, de soixante-dix ans.
Les produits n'étaient pas beaux, de vives craintes agitaient les
bailleurs de fonds. Des compagnies sont venues prier l'État de les
secourir; prêt, subvention, garanties d'intérêts, toutes les formes de
crédit ont été demandées; l'État a tout accordé, mais il s'est dit:
Puisque l'industrie ne peut rien sans mon aide, je dois en principe
l'aider avant qu'elle le demande. De là la loi du 11 juin 1842. La
conséquence évidente de l'aide apportée par l'État se résumait en des
concessions plus courtes: elles furent réduites à quarante et
trente-cinq ans dans les trois projets de loi présentés aux chambres en
1843, projets dont deux ont été, ou abandonnés, ou implicitement
rejetés. Une autre conséquence, c'était que, l'État faisant la dépense
de la construction, il devait venir en partage dans les bénéfices; il
demanda le partage au delà d'un certain chiffre, représentant l'intérêt
et l'amortissement des fonds dépensés par la compagnie exploitante. Les
lois n'ayant pas été votées, et dans l'intervalle qui sépara les deux
sessions, les compagnies de Rouen et d'Orléans ayant réalisé de beaux
bénéfices, les prétentions de l'État augmentèrent avec juste raison, et
dans la loi présentée à la chambre des députés le 29 février dernier,
loi dont nous entretiendrons tout à l'heure nos lecteurs, les
concessions descendent à vingt-huit ans dans le cas où la compagnie
fournira la voie et le matériel, et à douze ans si elle ne fournit que
le matériel.

Ainsi, en moins de vingt aimées, les concessions perpétuelles sont
devenues des fermes de douze ans, et cela peut être attribué, d'une
part, à l'impuissance des compagnies à construire avec leurs propres
deniers, et, d'autre part, aux perfectionnements successifs de leur mode
d'exploitation.

Quoi qu'il en soit, on trouvera, nous en avons la conviction, des
compagnies fermières pour des baux de douze ans, comme on en a trouvé
pour des concessions perpétuelles; car l'industrie a cela d'admirable,
qu'elle se plie à toutes les exigence, qu'elle est, de sa nature,
flexible et peu facile à rebuter, et que partout où elle espère faire
des bénéfices, elle se présente.

Dans tout ce qui précède, nous avons évité d'entrer dans le vif de la
question, dans la discussion des raisonnements pour ou contre
l'exploitation par l'État ou par les compagnies; nous nous sommes bornés
au rôle d'historien. Un jour peut-être nous pourrons dire toute notre
pensée; quant à présent, nous n'avons voulu que constater et enregistrer
des faits.

La carte que nous donnons aujourd'hui à nos lecteurs est plus complète
et plus détaillée que celle qui accompagnait notre article de l'année
dernière. On se rappelle qu'à ce moment plusieurs tracés de chemins de
fer, notamment ceux de Paris au littoral de la Manche, de Paris à Lyon
et de Paris à Strasbourg, étaient encore indécis. Nous devons dire que
pour ces deux derniers chemins, l'indécision est encore la même;
cependant le chemin de Lyon a déjà obtenu un vote du conseil général des
ponts et chaussées et de la commission supérieure des chemins de fer. M.
le comte Daru a fait sur cette question un rapport excessivement
remarquable, comme tout ce qui sort de sa plume. Il est probable que
dans le courant de la session, les chambres seront saisies d'un projet
de loi à cet égard, et nous nous réservons d'en entretenir nos lecteurs
à cette époque. Quant au chemin de Paris A Strasbourg, les différents
tracés en litige viennent d'être envoyés aux enquêtes, et nous prévoyons
que la session se passera sans qu'il en soit parlé aux chambres. Nous
examinerons toutefois, en parlant du chemin de Lyon, la grande question
des troncs communs qui a déjà été traitée par M. Daru et par M. Edmond
Teisserene, chacun dans un sens différent.

Les projets de lois apportés par le ministre des travaux publics à la
chambre des députés, le 29 février dernier, embrassent plusieurs
chemins. Les questions soulevées et résolues par ces projets ont une
immense gravité; d'un côté, en effet, il s'agit du tracé du chemin qui
doit aboutir au littoral de la Manche, de l'autre des conditions
imposées par les cahiers de charges aux compagnies qui se présenteront
pour exploiter, soit le chemin du nord et de l'Angleterre, soit les
chemins de Montpellier à Nîmes et d'Orléans à Vierzon. Ces projets, en
acceptant les conséquences de la loi du 11 juin quant à la pose de la
voie et à l'exploitation, prévoient cependant, et avec raison suivant
nous, le cas où, dans un délai donné, il ne se présenterait pas de
compagnies fermières.

Nous avons donc trois points à examiner, d'abord le tracé adopté par le
gouvernement pour toucher les côtes de la Manche, ensuite les conditions
générales imposées aux compagnies et enfin le mode d'établissement des
tarifs.

La question relative à la détermination du tracé est, dans le cas qui
nous occupe, une des plus importantes dont le ministre ait à proposer la
solution aux chambres. En effet, deux ports depuis longtemps rivaux se
disputent le passage des voyageurs de France en Angleterre; Boulogne et
Calais, ces deux villes qui semblent destinées, au point de vue
maritime, à se compléter l'une l'autre, arrivent toutes deux années de
documents statistiques nombreux: l'une prouve que depuis vingt ans sa
prospérité a toujours été croissante, que sa population a presque doublé
dans ce laps de temps, que ses droits d'octroi ont passé de 160,000 à
684,000 fr., et les droits de douanes de 196,000 fr. à 2,190 000 fr.;
que le nombre des passagers, qui en 1819, était de 7,695, est arrivé au
chiffre de 57 000 en 1843; elle en conclut que ce serait lui enlever
cette prospérité, lui donner un coup mortel, que de la priver d'une voie
de communication rapide vers Paris; l'Angleterre passe dans ses murs
d'ailleurs pour aller dans le midi de la France, en Italie, en Piémont.

Calais au contraire argue de la décroissance de sa prospérité depuis
qu'un service de paquebots à vapeur s'est établi à Boulogne, elle montre
ses murs abandonnés, son commerce qui languit et s'éteint, le mouvement
des voyageurs de passage qui, de 44,504 en 1834, est descendu 19,079 en
1843, et elle demande avec effroi ce qu'elle deviendra si on lui refuse
le chemin de fer de Paris à Londres. Elle a encore, il est vrai, le
service des dépêches; mais si le chemin de Paris aboutit à Boulogne, ce
service lui échappera encore. Ainsi Boulogne au nom de sa prospérité
croissante, Calais au nom de l'abandon successif dans lequel elle tombe,
réclament toutes deux et avec de graves motifs, on le voit, d'être
choisies pour tête de ligne.

Enfin, à l'extrémité de notre frontière de mer, non loin d'Ostende, se
trouve un autre port qui, dans tous les cas, doit être desservi. C'est
en effet notre cinquième port commercial, c'est un des marchés les plus
importants, c'est le grenier d'approvisionnement de Lille et de toute
cette partie du Nord. Ce port, c'est Dunkerque; son intérêt évident est
d'être le plus près possible de Lille, de Turcoing et de Roubaix; c'est
là, nous dirons plus, son seul intérêt: peu lui importe la distance qui
le séparera de Paris; ce n'est pas là qu'est son débouché, quoi qu'on en
ait dit. En effet, sur 200,000 tonnes de marchandises arrivées à
Dunkerque l'année dernière, 96,000 ont été dirigées vers l'intérieur,
savoir 40,000 A Lille et 56,000 vers différents points du Nord, dont
1,000 seulement vers Paris. Ajoutons que, d'après des documents
statistiques émanés des ingénieurs, la circulation entre Lille et
Dunkerque paraît analogue à celle qui a lieu entre Liverpool et
Manchester. Le gouvernement avait du reste si bien senti l'importance
d'une communication rapide et _à peu de frais_ entre ces deux villes,
que, par une dérogation extraordinaire à l'assiette des tarifs, il avait
proposé, l'année dernière, de ne faire payer qu'une partie du tarif aux
voyageurs et aux marchandises auxquels, par un certain tracé, on
imposait un parcours plus long.

Voici donc trois intérêts en présence, trois puissantes cités dont
l'avenir dépend de la solution qui va être donnée à la question qui nous
occupe. Comment doit-on et peut-on leur donner satisfaction. Doit-on et
peut-on faire aboutir trois chemins à la mer? et si on ne le doit pas,
quels seront les points privilégiés, et quels motifs peuvent faire
préférer l'un de ces ports à l'autre?

Disons d'abord que, dans tous les cas, Dunkerque sera rattaché à Lille,
et que pour lui toute la question se réduit à un plus ou moins long
parcours. Mais il n'en est pas de même pour Boulogne et Calais. A notre
avis un chemin dirigé d'un de ces ports sur Paris exclut l'autre, à
moins que l'on ne veuille renouveler la ruineuse folie des deux chemins
de Fer de Versailles; et cependant nous pensons que ces deux ports
doivent avoir chacun leur chemin, l'un partant de Boulogne pour se
diriger sur Paris, l'autre allant de Calais en Belgique par Lille. Il
serait trop long de donner à nos lecteurs le détail des différents
projets étudiés, et il serait d'ailleurs très-difficile de le faire sans
une carte plus développée que celle que nous leur offrons aujourd'hui.
Nous nous contenterons de les résumer en peu de mots.

La ligne de Paris en Belgique passe par Amiens, Arras, Douai, Ostricourt
et Lille. C'est sur cette ligue que viennent s'embrancher les différents
projets des chemins d'Angleterre Celui de Boulogne part d'Amiens et
passe par Abbeville et Etaples; celui de Calais, ou plutôt l'un des
tracés de Calais part d'Arras et passe par Béthune, Aire, Saint-Omer et
Watten. C'est de ce dernier point que part la branche de Dunkerque.
L'autre tracé part d'Ostricourt, situé entre Douai et Lille, et passe ou
par Saint-Omer, ou par Hazebrouck. Un autre tracé partant d'Amiens
côtoierait la mer et desservirait successivement Etaples, Boulogne,
Calais et Dunkerque. Hâtons-nous de dire que ce tracé circulaire a peu
de partisans. De son côté Dunkerque a présenté son tracé, qui est connu
sous le nom de tracé à station centrale. Dans ce système, Hazebrouck
serait le point où viendraient se couper deux lignes presque droites,
l'une de Dunkerque à Arras, l'autre de Calais à Lille. Nous avouons que
ce système est séduisant et a trouvé de nombreux partisans.

Le parti auquel le gouvernement s'est arrêté est le suivant; il décide
en principe le ligne d'Amiens à Boulogne; seulement l'insuffisance des
fonds le force à en retarder l'exécution, et il propose de détacher la
ligne d'Angleterre de la ligne de Belgique à Ostricourt. De ce point la
ligne sur Calais se dirigera par Hazebrouck et Saint-Omer, et la ligne
sur Dunkerque par Hazebrouck et l'ouest de Cassel. «Cette combinaison
intermédiaire, dit l'exposé des motifs, comme toutes les transactions,
ne satisfait pas complètement les divers intérêts engagés dans la
question, si on les considère isolément, mais tient entre eux une
balance égale, et leur assure une somme d'avantages suffisants.» Nous ne
partageons pas sur ce dernier point, nous l'avouons, les convictions du
ministre des travaux publics, et nos raisons, les voici; la première
faille, comme le tait remarquer M. le comte Daru dans son rapport, a été
de faire passer le tracé d'Amiens à Lille par Douai, et de lui imposer
ainsi un allongement considérable. Douai avait forcément le passage du
chemin d'Amiens à Valenciennes; le tracé naturel d'Amiens à Lille était
par Hénin-Liétard, d'où se seraient détachés deux embranchements, l'un
vers Valenciennes, l'autre vers Calais; mais cette faute une fois
commise, pourquoi l'aggraver en imposant aux voyageurs d'Angleterre un
allongement de parcours, en les éloignant de Paris pour les y ramener
ensuite, en augmentant et la durée du trajet, et les frais du voyage?
Pourquoi imposer aux produits de Dunkerque la nécessité d'aller à
Ostricourt pour se replier ensuite sur Lille? Est-ce la question
d'économie? Mais il y a à peu près la même distance entre Calais et
Ostricourt qu'entre Calais et Lille, entre Dunkerque et Ostricourt
qu'entre Dunkerque et Lille; seulement le commerce de Dunkerque sera
grevé à tout jamais du parcours supplémentaire d'Ostricourt A Lille.
Rien d'ailleurs ne force le gouvernement à exiger deux voies, soit entre
Amiens et Boulogne, soit entre Hazebrouk et Calais. Il y aurait là une
immense économie à réaliser. Il paraît d'ailleurs certain que la
circulation entre la France et l'Angleterre n'est pas de nature à
alimenter deux chemins. Si donc on construit aujourd'hui l'un des deux,
l'autre ne s'exécutera jamais; tandis que dans le système que nous
proposons, Boulogne conserve les relations anglo-françaises, les cent
mille voyageurs qu'elle partage aujourd'hui avec Calais. L'immense
commerce qui a lieu entre Amiens et Abbeville vient alimenter son
chemin, et Paris n'est plus qu'à deux heures de Londres. Calais conserve
le transit des hommes et des choses d'Angleterre vers la Belgique et
vers le Nord; son port prend une importance relative au mouvement
commercial que cette voie peut y faire naître, et Dunkerque arrive par
la voie la plus prompte au centre de ses affaires et de son industrie.

Du reste, en ce moment, la commission de la chambre des députés discute
la question, et nous espérons que de ses délibérations résultera une
proposition qui conciliera un peu mieux tous les intérêts. Quant à nous,
les bornes de cet article ne nous permettent pas de nous étendre plus
longuement sur l'importante question de ces tracés.

Les conditions principales du cahier des charges de la compagnie
fermière sont les suivantes, et si on se rappelle celles qu'on avait
faites l'année dernière à la compagnie Rothschild, on verra quelles
immenses améliorations on y a apportées cette année. Ce cahier de
charges semble, du reste, destiné à servir de modèle à tous les baux que
l'État serait appelé à passer dans l'avenir pour l'exploitation des
chemins de fer.

La durée de la jouissance pour le chemin de Belgique et d'Angleterre a
été réduite de quarante ans à vingt-huit ans. Au delà de 8 pour 100,
l'excédant des revenus est partagé entre l'État et la compagnie. La voie
de fer devient, au bout des vingt-huit ans, la propriété de l'État, sans
remboursement. Les tarifs des marchandises sont diminuées de 2 centimes
par classe, et les tarifs de voyageurs sont de 10 centimes, 7 centimes
et demi et 5 centimes et demi. Les voitures de troisième classe doivent
être couvertes et fermées de rideaux; enfin l'État se reserve la faculté
du rachat de la concession à toute époque, au bout d'un période de douze
années d'exploitation.

Nous n'avons qu'une approbation sincère à donner à la plupart de ces
différentes conditions que nous venons d'énumérer, et nous ne pensons
pas que les partisans tes plus exclusifs de l'exploitation des chemins
de fer par l'État puissent les attaquer, si toutefois ils veulent bien
convenir que l'opinion n'est pas encore mure à l'égard de leur système.

Si, dans un espace de deux mois après la promulgation de la loi
proposée, il ne s'est pas présenté de compagnie pour l'exploitation de
la ligne de Belgique et d'Angleterre, le ministre des travaux publics
demande à être autorisé à poser la voie de fer, en un mot, à achever
complètement le chemin, moins le matériel d'exploitation, et à le donner
à ferme pour douze ans au plus. Il est bon, en effet, que le
gouvernement ne soit pas à la merci de l'avidité des spéculateurs. La
marche qui a été suivie cette année lui en donne les moyens et lui
impose le droit et le devoir de mettre avant peu d'années, n'importe
pour quel système, la Belgique et l'Angleterre en relations rapides avec
la France.

Quant aux tarifs, nous avons dit plus haut comment ils avaient été
fixés: 10 centimes, 7 centimes et demi et 5 centimes et demi. Nous
savons que quelques personnes les trouveront encore trop élevés; pour
ces personnes, le bon marché absolu, indépendamment de l'économie de
temps que procurent les nouvelles voies de communication, est une idée
fixe; si elles désirent que l'État exploite les chemins de fer, c'est
pour arriver à des tarifs très bas, et elles ne réfléchissent pas que,
si un tarif n'est pas rémunérateur, il est assis sur des bases fausses;
que, ne pas couvrir les frais d'exploitation, et l'intérêt des sommes
dépensées pour la construction, c'est pour l'État, comme pour les
particuliers, une déplorable dilapidation de deniers; qu'en définitif,
si un impôt doit être prélevé, il doit peser sur ceux qui voyagent et
non sur la masse entière des contribuables, et que d'ailleurs faire
exploiter à perte par l'état, c'est lui ôter les moyens d'achever le
réseau des chemins de fer, c'est sacrifier aux contrées riches et
populeuses les contrées pauvres et privées de voies de communication.
L'État, s'il exploite, doit, comme une compagnie, être indemnisé de ses
dépenses; et quand nous entendons préconiser le système belge, dans
lequel le transport des marchandises à 8 centimes par tonne et par
kilomètre couvre à peine les frais de traction, et qui, pour le
transport total, ne donne que 5 pour 100 à peu près des frais de
construction, nous nous demandons si la France est tellement riche
qu'elle puisse s'imposer les sacrifices énormes qu'on réclame d'elle? si
sa dette est amortie, si ses découverts sont comblés, et enfin et
surtout s'il serait moral et juste de dégrever d'impôts ceux qui
voyagent, ceux qui se servent de la chose, et s'il n'y a pas d'autres
impôts, plus mal assis, qui pèsent principalement sur la classe la plus
nombreuse et la plus pauvre, et qu'il serait possible de diminuer en en
retrouvant l'équivalent dans l'impôt de circulation. Le gouvernement,
nous le pensons, a sagement agi en ne diminuant pas maintenant les
tarifs; il a également bien fait en imposant le partage des bénéfices au
delà de 8 pour 100. Si des améliorations nouvelles viennent réaliser de
grandes économies dans les frais d'exploitation, n'a-t-il pas inséré la
clause de rachat à toute époque au bout de douze années, et l'intérêt
public n'est-il pas suffisamment satisfait par cette clause?

Le projet de loi élève d'un demi-centime la dernière classe, et c'est là
le seul reproche que nous ayons à faire aux tarifs; c'est en effet une
question d'humanité, qui a été résolue aux dépens du malheureux; nous
pensons qu'on pourrait, au prix de 5 centimes, exiger que les wagons
fussent couverts. Nous rappellerons d'ailleurs que la compagnie
d'Orléans a proposé l'année dernière ce que décide aujourd'hui la loi,
et qu'on a rejeté ses propositions. Pourquoi? Nous n'en savons rien: la
question est la même, et nous ne comprenons pas comment la solution peut
en être différente.

Nous regardons comme un devoir d'appeler l'attention publique sur un
moyen plus économique, mais plus lent, de faire voyager à bon marché la
classe pauvre. On sait que les locomotives employées au transport des
voyageurs, à une vitesse d'au moins 52 kilomètres à l'heure, n'utilisent
jamais toute leur puissance, parce qu'à cette vitesse, elles n'auraient
pas assez de force pour franchir les rampes à pleine charge. Il n'en est
pas de même des locomotives appliquées au transport des marchandises:
elles travaillent généralement à pleine charge, et leur vitesse est
moitié moindre: tout est utilisé, les roues sont couplées et leur
adhérence est au maximum. Nous voudrions que, dans les convois de
marchandises, il y eût des voitures de 3e classe dont les prix seraient
réduits de moitié et qui permettraient aux pauvres d'aller encore aussi
vite que la malle-poste et à raison de 2 à 3 centimes par kilomètre. Une
compagnie formée pour l'exploitation de chemin de fer de Lyon a, nous le
savons, proposé ce mode à l'administration; nous espérons voir se
réaliser un jour cette idée si éminemment philanthropique.

Les deux autres projets de loi présentés à la chambre par le ministre
des travaux publics ont rapport à l'exploitation des chemins de fer
d'Orléans à Vierzon d'une part, et de Montpellier à Nîmes de l'autre.

Pour le chemin d'Orléans à Vierzon, les conditions sont à peu près les
mêmes que pour le chemin de Belgique; seulement la durée de la
concession est portée à trente-cinq ans, et cela est justifié par la
raison que les produits de ce chemin doivent être moindres que ceux du
chemin de Belgique.

Quant au chemin de Montpellier à Nîmes, il a été entièrement construit
par l'État, qui a même acheté sept locomotives et environ quarante
voitures. Aussi la compagnie fermière, dont le bail ne doit avoir que
dix ans, n'aura de capital social à constituer que pour compléter le
matériel et se former un fonds de roulement. Les conditions de tarifs
sont celles que nous avons examinées plus haut. Il y a urgence pour ce
dernier chemin, qui est presque complètement achevé, et dont
l'exploitation pourrait commencer au mois de juin, si l'adjudication
avait lieu dans un bref délai. C'est à la commission de la Chambre à
presser son travail. Nous espérons qu'avant peu elle l'aura terminé, et
nous pourrons enfin assister à la première application du système des
baux à court terme, qui compte encore tant d'ennemis.



Courrier de Paris.

Grâce au ciel et au scrutin, la grande bataille académique est enfin
terminée; M. Sainte-Beuve est victorieux et M. Mérimée triomphe;
l'Académie française a fait trois bonnes affaires dans cette rude
journée: elle a conquis deux hommes d'un esprit rare et d'un
incontestable talent, et elle a échappé à M. Vatout. Avoir deux fois de
l'esprit, c'est beaucoup; mais ne pas faire une sottise, c'est bien plus
encore, M. Vatout est certainement un très-bon et très-honnête homme;
nul ne met en doute sa loyauté; on lui reconnaît même ce qu'on appelle
l'esprit du monde, c'est-à-dire l'art de ne rien dire ou plutôt de dire
des riens. M. Vatout a une réputation d'amabilité et de grâce légère
d'autant plus remarquable, qu'en lui la forme, au premier coup d'oeil,
dissimule le fond. Le mot,--si souvent répété,--papillon en bottes
fortes, le caractérise admirablement. M. Vatout serait donc, en bonne
conscience, un homme excellent et charmant, s'il n'avait pas la passion
d'écrire et d'être académicien. L'Académie française a eu le tort
très-grave d'encourager cette maladie par des semblants d'agaceries et
de caresses qui ont mis le candidat en belle humeur; il y a même eu un
moment où l'Académie semblait près de se rendre et de se donner à M.
Vatout; et lui, semblable à un amant sûr de son fait, se disait à
lui-même: «Elle est à moi!» Le scrutin de la dernière élection a trahi
toutes les espérances de M. Vatout; l'Académie, comme les coquettes qui
vous attirent jusque sur le seuil pour avoir le plaisir de vous fermer
la porte au nez, l'Académie a fait entrer MM. Sainte-Beuve et Mérimée à
la barbe de ce bon M. Vatout, qui ouvrait déjà les bras pour embrasser
sa conquête. Il a bien fallu qu'il s'en allât tristement en essuyant sur
ses lèvres l'espoir du baiser qu'il attendait, et que d'autres venaient
du prendre.--Cet échec, on peut le croire, ne fera pas reculer M.
Vatout. C'est le huitième qu'il essuie; mais les grandes passions sont
tenaces. M. Vatout continuera donc à poursuivre l'Académie avec
acharnement. A chaque occasion, à chaque remontre, il lui fera des yeux
et lui lancera de nouveaux soupirs; et s'il n'obtient pas la cruelle par
amour, il l'aura par lassitude: l'Académie est femme.

Il est bien temps toutefois que l'Académie se repose un peu après ces
trois morts et ces trois élections qui viennent de se succéder coup sur
coup. Les candidats doivent avoir besoin de reprendre haleine et de
refaire leurs forces épuisées par tant de courses haletantes et de
visites intéressées; d'autre part, les académiciens sentent le besoin de
ne plus être éveillés, tous les matins, en sursaut par des solliciteurs
intentes qui s'écrient d'une voix monotone: «Ouvrez, s'il vous plaît;
votre voix, mon cher monsieur, pour l'amour de moi!»

Dans cette commune lassitude, on dit que l'Académie et ses candidats
eux-mêmes sont convenus de s'entendre pour empêcher qu'un des quarante
meure avant six mois, ce délai paraissant suffisant pour se réconforter
de part et d'autre. Malheureusement, trois ou quatre immortels semblent
refuser l'attendre jusque-là, et annoncent une ruine plus prochaine.
L'Académie fait tous ses efforts pour les étayer; elle leur recommande
les soins, la prudence, des ménagements, et de se tenir bien couverts et
d'avoir toujours les pieds chauds; surtout, qu'ils ne mangent pas trop,
qu'ils se gardent de sortir par les temps froids et humides, et qu'ils
évitent les rencontres dangereuses, par exemple, la lecture d'une
tragédie ou d'un poème épique. Avec ce régime consciencieusement
exécuté, on espère atteindre les six mois sans enterrement.

Il est aussi question d'une addition au régiment académique, inspirée
par l'effrayante consommation d'immortels que la mort a faite depuis le
mois de janvier dernier: un membre se propose de faire ajouter au dit
règlement un amendement ainsi conçu:

1º Il est expressément défendu aux académiciens de mourir plus de trois
fois par an;

2º Après les trois décès annuels autorisés par le précédent article, si
un quatrième se présentait contrairement au texte du règlement, il
serait considéré comme non avenu: cependant la mort pourrait obtenir une
autorisation provisoire, en fournissant la preuve qu'il n'a pas agi avec
préméditation et par malice contre l'Académie, mais comme forcé et
contraint et dans des circonstances tout à fait indépendantes de sa
volonté.

Nous ne savons pas si cette mesure empêchera les morts, mais, à coup
sûr, elle ne détruira pas les candidats; ils fourmillent de bons côtés,
et le curieux de l'aventure, c'est que beaucoup de noms illustres et qui
honoreraient l'Académie par l'éclat de leur talent et du leurs succès,
se mettraient complètement à l'écart; on se demande, par exemple,
comment M de Balzac ne figure pas dans ces luttes; ce n'est pas que M.
de Balzac dédaigne réellement l'Académie, mais M. de Balzac a de la
fierté et n'entend pas courir les chances et les douleurs des refus
systématiques et multipliés. M du Balzac a donc fait sonder le terrain
académique avant que de s'y aventurer; il s'est adressé à trois
académiciens pris dans les trois partis qui ont le plus d'influence sur
le scrutin et décident de la victoire; tous trois, après avoir procédé à
une espèce du recensement des voix et consulté l'académicien Pierre et
l'académicien Paul, tous trois, dis-je, ont déclaré que M. de Balzac
n'avait pas la moindre chance d'être élu. Quelqu'un en demandait la
raison; «C'est, lui dit-on, que M. Balzac n'est pas dans un état de
fortune convenable.» Il résulte de cette explication qu'il vaudrait
mieux être M. de Rothschild pour entrer à l'Académie que l'auteur
d'_Eugénie Grandet_ et tant d'admirables études; Samuel Bernard
aurait aujourd'hui plus de droit au fauteuil que Molière ou
Chateaubriand.

M. de Balzac a répondu: «Puisque l'Académie ne veut pas de mon honorable
pauvreté, plus tard elle se passera de ma richesse!» M. de Balzac compte
bien devenir incessamment millionnaire pour apprendre à vivre à
l'Académie.

Pendant que l'Académie se débattait au scrutin, quelques théâtres
jouaient au jeu des premières représentations; dans ce jeu de hasard, le
Second Théâtre-Français a gagné le gros lot; c'est d'un drame qu'il
s'agit; ce drame est intitulé; _la Comtesse d'Altenberg_. Cette comtesse
est la plus malheureuse des femmes et des mères: elle a un sombre mari,
un mari jaloux, qui la tourmente injustement, et une fille charmante qui
se laisse séduire. Escortée de ces deux douleurs, la comtesse
d'Altenberg traverse cinq actes tout entiers dans les terreurs et les
sanglots et n'arrive au dénouement qu'après des épreuves dont une seule
suffirait à tuer une comtesse moins robuste et moins résignée;
très-heureusement donc madame d'Altenberg n'en meurt pas, et il faut
convenir qu'elle a la vie dure; elle survit, en effet, à d'effroyables
menaces, à d'effroyables injures, à d'effroyables soupçons, à un
jugement, à une condamnation, à des projets de meurtre effroyables. La
conduite de madame d'Altenberg est d'autant plus méritoire qu'elle
accepte, aux yeux de son mari, la faute de sa fille, et qu'elle se
laisse soupçonner par amour maternel; elle pousse ce dévouement jusqu'à
subir le déshonneur, et presque la mort; C'est là un grand courage, en
vérité, et qui mérite bien sa récompense; aussi le salaire ne manque
pas, et l'heure vient où le séducteur réhabilite la mère en épousant la
fille, et rend la sécurité au mari convaincu de son erreur. Toute
justice alors est faite à la comtesse d'Altenberg, que je propose, pour
ma part, d'inscrire au calendrier des mères et des femmes martyres.--Dès
que le Second-Théâtre-Français a un gémissement à pousser et une larme à
répandre, il en appelle à madame Dorval; aussitôt madame Dorval pleure
et gémit avec ce grand art du sanglot que nul ne possède aussi bien
qu'elle. Ainsi la comtesse d'Altenberg, de pleurs en pleurs, a touché
toutes les bonnes âmes du parterre, et obtenu un véritable succès; MM.
A. Royer et Gustave Vaez sont ici les collaborateurs de madame Dorval.

L'Ambigu Comique nous a donné _les Amants de Murcie_. Vous les
appelleriez Roméo et Juliette, qu'on n'aurait rien à vous dire; M.
Frédéric Soulié lui-même, l'auteur de ce terrible mélodrame, serait
obligé de convenir que les deux amants de Vérone, le tendre Roméo et la
douce Juliette, sont, au fond, très-proches parents des amants de
Murcie; seulement, à l'Ambigu, Roméo s'appelle Silvio, et Juliette
change son nom contre celui de Stella; mais, aux noms près, les amours
sont les mêmes, amours contrariées par des haines de Montaigus à
Capulets, amours livrées au désespoir, amours mêlées de blasphèmes et de
sang, amours gémissantes et dénouées par le poison. L'Ambigu a mis de
grands coups d'épée, de grands coups de théâtre, de grands coups de
poignard, de grandes décorations, de grandes phrases et des poumons à
toute épreuve, au service des _Amants de Murcie_. Pendant cinq grands
actes on se bat, on se tue, on s'aime, on se déteste, on s'empoisonne,
on court à travers champs, on crie à tue-tête, etc., etc. Vous jugez de
l'anxiété du public, qui se demande d'acte en acte: «Comment cela
finira-t-il? tuera-t-il ou sera-t-il tué? à qui reviendra ce coup
d'épée? pour qui cette coupe de poison? sont-ils libres ou, prisonniers,
morts ou vivants? faut-il pleurer leur défaite ou chanter leur victoire,
pousser un _vivat_ ou entonner un _de profundis_?--Avec de tels charmes,
_les Amants de Murcie_ ne pouvaient manquer de séduire le public et
d'obtenir de lui amour pour amour.--Il n'y a pas la madame Dorval, mais
madame Emilie Guyon, qui en vaut bien une autre.

Après tous ces gémissements, toutes ces scélératesses, tous ces
désespoirs et toutes ces rages; après ces poignards, ces coeurs
sanglants, ces noires cavernes et ces anthropophages, il est bon de se
divertir un peu; sachons changer les tons et varier les nuances: c'est
le grand art de plaire; l'ambre et le musc après l'odeur du sang; la
marotte innocente après le farouche tam tam!

Le théâtre du Palais-Royal s'est chargé du divertissement. Sous le titre
de _la Polka_ il sert, depuis huit jours, à ses habitués, une
bouffonnerie des plus divertissante. La polka n'est que le prétexte;
elle arrive au dénoûment pour en finir. Mais pourquoi arrive-t-elle? Je
ne saurais trop le dire. A-t-on besoin de donner une raison à la polka!
Cela eût été bon du temps où régnait Aristote; aujourd'hui, pourvu qu'on
rie ou qu'on pleure on est content, et personne ne s'informe si les
règles y trouvent à redire et si Boileau s'en indigne.--Mettez un neveu
aux prises avec un oncle ridicule; ledit neveu se déguise en milady et
fabrique de l'anglo-français extravagant; saupoudrez le tout d'adorables
coqs-à-l'âne et de sublimes bêtises, puis faites danser la polka, et
vous allez aux nues, et Jupiter rit aux éclats de son rire
inextinguible. Oui, le compère Jupiter, vulgairement appelé le public,
éclate de rire, et témoigne par son hilarité toute sa satisfaction à
Levassor, à Samville, à Grassot, les trois plaisants compères, du
spirituel Paul Vermoud et de l'ingénieux Frédéric Berat, dans cette
ébauche et cette débauche de carnaval.

Il y a eu quelque chose encore du côté du Vaudeville et du théâtre des
Variétés: au Vaudeville, _le Voyage impossible_; au théâtre des
Variétés, _Trim_ tout court. _Le Voyage impossible_ devrait s'appeler
bien plutôt l'insipide voyage. L'esprit y manque, en effet, et l'intérêt
y fait complètement défaut; cependant Arnal y joue son rôle. Comment
Arnal a-t-il pu s'engager dans une si pauvre entreprise? Eh! mon Dieu,
il l'a fait à son corps défendant. Pour échapper à ce voyage maussade,
Arnal s'était adressé à tout le monde, à la justice elle-même. Oui,
Arnal avait demande à Thémis en personne de le défendre contre ce
méchant vaudeville; mais Thémis, faisant la sourde oreille, répondit au
pauvre Arnal;

«Tant pis pour vous, mon cher; faites votre paquet et mettez-vous en
route.» Heureusement qu'il y a aussi des juges au parterre, et que
par-devant leur tribunal Arnal a gagné sa cause. Grâce à leur suprême
arrêt, le voyage est devenu véritablement le voyage impossible; des
sifflets se mettent tous les soirs en travers de la route; c'est un
voyage qui n'ira pas loin.

Quant à Trim, il a trouvé des vents plus favorables; Trim est un niais
au suprême degré, qui prend un simple gentilhomme pour un roi, le
proscrit Georges pour Georges II, souverain de la Grande-Bretagne; de là
un déluge de quiproquo où cet imbécile de Trim risque de se noyer à
chaque pas; mais enfin il surnage et en est quitte pour la peur; le
quiproquo au théâtre est comme le pain dans un repas, on en mange
toujours et avec plaisir. Trim a réussi comme le pain quotidien.

L'Opéra profitera des vacances de la semaine sainte pour se rajeunir et
s'émonder; on ne dira pas que c'est par amour du luxe et par un goût de
folles dépenses; l'Opéra est réellement dans un état de négligence
voisin de la malpropreté, s'il n'est pas la malpropreté en personne;
voyez ces noires murailles, ces loges fanées, ces papiers maculés, ces
voûtes enfumées; sommes-nous véritablement dans la salle de l'Opéra,
cette merveille de la France, cette splendeur du monde civilisé? Les
ablutions sont donc nécessaires; l'Opéra a besoin de se laver les pieds,
les mains, le visage, et de se parer du haut en bas; après quoi on le
reconnaîtra peut-être, et on ne craindra plus de se frotter à lui de
peur de tacher ses gants, de compromettre la pureté de son vernis et la
fraîcheur de son frac.

Madame de N.... est une âme tout à fait charitable; en toute occasion,
elle sait montrer la grandeur de ses sentiments et le désintéressement
de ses principes; c'est une femme qui ne demande qu'à se sacrifier pour
autrui; l'autre jour, quelqu'un parlait devant elle de son amie intime,
madame C..., et en parlait d'une façon tant soit peu cavalière; il
appuyait particulièrement sur l'indulgence de son coeur et sur son
penchant à la tendresse universelle. «Elle a eu au moins dix... maris,
disait-il.

--Allons donc! répliqua madame de N.... de son air le plus innocent,
dix... maris! je voudrais avoir ce qui en manque.»



Les Plaisirs du Malheureux,

IMITÉ DE LEVER.

Je n'avais pas soupé la veille, je n'avais pas déjeuné le matin, je
marchais sur un sol raboteux et glissant, une bise aigre et perçante me
jetait à la face une timide brume qui me caressait le tour du nez et de
la bouche comme une pluie de fines aiguilles, et je songeais...

Aux jours de la prospérité j'avais plus d'une fois entendu quelque gras
et potelé bourgeois disserter, d'un air sentencieux sur les soucis du
lendemain en savourant sa tasse de moka. Hélas! que sont les soucis du
lendemain auprès de ceux de l'heure présente? Or, c'était le présent qui
pesait sur moi de tout le poids que peuvent ajouter à la charge les
privations du passé: je ne parle pas des craintes de l'avenir: car, à
force de songer creux, j'avais fini par ne plus penser du tout. Je
souffrais et je marchais; les sourcils froncés, la bouche serrée, à
défaut de manteau, m'enveloppant de mes deux bras croisés sur ma
poitrine.

«N'avez-vous jamais fumé?» me demanda tout à coup mon compagnon; car je
n'étais pas seul; à mes côtés boitait un joueur de musette, joyeux
envers et contre tous; joyeux contre la pauvreté, contre la saison,
contre les infirmités, contre les maladies, contre la faim; et dans le
duel qu'à sa naissance il commença avec la vie, ayant toujours eu pour
auxiliaires l'insouciance et la gaieté.

Il répéta si demande, car je n'entendais qu'à demi, et vu ma noire
humeur, ne me sentais nullement disposé à répondre à d'oiseuses
questions.

«Non! dis-je enfin d'un ton bourru.

--Ma foi, tant pis, reprit-il. Je comprends alors: il vous manque un
sens, et c'est pourquoi un rien vous met à bas. Moi aussi, sans ma chère
consolation, je serais tenté de penser que les temps sont rudes, le pain
dur à gagner, le vin frelaté, les amis froids, les foyers tièdes et la
chaume des toits perçé à jours; mais quand ma pipe bien remplie
s'allume, de quoi me plaindrais-je? elle échauffe la saison, l'âtre et
les amis; elle dénoue la bourse du riche, élargit le coeur du pauvre
déride la face du vieillard, et fait rayonner celles des jeunes filles.
Vivent ma pipe et ma musette! vivent ma musette et ma pipe! A travers la
fumée de l'une, à travers les sons du l'autre, je vois et j'entends
toutes choses, et le monde ne perd rien, je vous jure, à prendre mes
deux vieux amis pour truchements. Dans la guirlande ondoyante qui se
déploie autour de ma pipe, je vois peu à peu s'éclairer un foyer
pétillant qu'entourent de gais compagnons nous jasons, dévidant mainte
et mainte histoire du temps passé, du temps présent et des temps qui ne
viendront jamais; la plupart de ces fripons jouent aussi de la musette,
et les diables d'enragés en jouent comme des anges. Ils me régalent des
mélodies du leur cru que je compose pour eux, et, même dans les plus
grandes villes, on n'entendit jamais rien de pareil. Ce sont des airs à
faire danser un juge dans son tribunal, un prêtre sa chaire, un mort
dans son cercueil. Après l'air viennent les paroles; et alors je pose la
pipe et je chante pour moi tout seul. Tout seul, quelle calomnie! ne
sont-elles pas là ces ravissantes petites fées aux oeillades malignes,
fuyant dans les plis vaporeux de la fumée, et dès que mon souffle a
ranimé la pipe, revenant en bandes joyeuses, danser l'une vis-à-vis de
l'autre, tourner en rond, décamper en faisant une gambade, reparaître
pour saluer et pirouetter du nouveau? Vis-à-vis d'elles sont de petits
camarades, en fonçant sur le côté, en vrais tapageurs, leurs chapeaux à
trois cornes, ayant perruques poudrées et bouclées que toutes les
giboulées de mars ne défriseraient pas, et de petits fracs rouges, tout
jalonnés d'or, dont la neige la plus épaisse ne saurait ternir l'éclat.
Je ne vois que de belles petites créatures: les friponnes! comme elles
tiennent gentiment leurs jupes en dansant pour laisser entrevoir de
fines jambes et des petits pieds à croquer! Et n'est-ce pas à moi de
leur crier: Allons! courage, en avant deux! regardez votre danseur de
face, en frac vert.--A votre tour, jeune homme! en avant le galop! oh!
oh! tra la!...»

Mon camarade se tut faille d'haleine, regarda sa pipe éteinte, secoua la
tête, et, serrant sa musette entre son coude et son côté, lui fit rendre
un sourd gémissement.

«Allez, je suis assez triste, poursuivit-il en soupirant, quand ce
joyeux monde prend sa volée, et me laisse vis-à-vis de moi-même!

--Mais comment tout cela vous vient-il en tête! lui dis-je, car il était
parvenu à me tirer de mes préoccupations personnelles, faisant ainsi
pour moi ce que sa pipe avait si souvent fait pour lui.

--Vrai, je ne saurais trop le dire, me répondit-il; mais mon opinion à
moi, voyez-vous, c'est que le pauvre diable qui n'a ni sou ni maille, ni
belles manières, ni beaux babils, ni chevaux, ni serviteurs, rien enfin
qui le divertisse, a pour lui la Providence. Elle se charge de ses
plaisirs, elle le bénit et le doue à sa façon. Elle lui remplit la
cervelle de toutes sortes de drôles d'idées, d'histoires à crever de
rire, de bribes de vers, et que sais-je? elle a mis la chanson dans sa
voix et la danse dans ses talons. Allez! allez! nous autres pauvres
gens, nous entrons dans le secret des fées et des joyeux lutins, tandis
que les riches n'ont pas le temps de les apprendre. Ils aiment le monde
comme il est, et bâillent à la fortune; et nous, quand la misère nous
vient dévisager, elle nous trouve le prisme en main, et le sourire sur
les lèvres.

--Vous donneriez envie d'être pauvre à ceux qui n'en ont pas essayé. Par
malheur, je ne suis pas dans cette passe, et je ne saurais faire la
nique à la richesse.

-Bah! reprit mon compagnon, hâtant son pas inégal avec une élasticité
qui faisait honte à ma marche traînante, puisque vous avez été l'hôte
des salons, m'est avis que vous avez dû remarquer plus d'une fois que
tout ce grand monde n'a pas une pauvre petite drôlerie pour le tenir en
joie. Il faut qu'ils s'adressent à nous pour que nous les déridions un
brin. Ils ne nous prêteraient pas leur argent, et nous leur prêtons
notre joie. Ne vous êtes-vous jamais avisé de planter là parfois une
belle compagnie d'illustres convives assis autour de fruits exquis, de
vins mousseux, de mille et mille friandises, éclairés par de brillants
lustres, réfléchis dans d'éclatants miroirs? n'avez-vous jamais quitté
toute cette pompe pour descendre à la cuisine, où de pauvres diables,
mal éclairés par une noire chandelle, se serraient autour d'un hareng
saur et d'un pot de bière? Si cela vous est arrivé, dites-moi de quel
côté étaient le rire et la franche gaieté. Je le sais bien, moi! Quand
les riches me font venir et me disent de leur jouer un air, à voir leurs
faces pâles et chagrines, leurs regards mornes et leur façon roide et
guindée de se tenir campés droits sur leurs sièges, je perds tout
entrain et ne puis plus jouer de bon coeur. Parlez-moi de garçons en
vestes, de fillettes en jupon court, en tabliers blancs, qui tous à la
fois me demandent chacun son air et sont prêts tous à chanter en choeur
n'importe quel refrain! Rien qu'à les voir, je me sens en voix, et on
dirait que mon âme entre tout entière dans l'outre de ma musette, tant
les sons qui en sortent sont éclatants et joyeux.»

J'étais moins las, j'étais moins triste, j'avais moins faim, moins froid
en écoutant mon joueur de bignou. Depuis j'ai pardonné à tous les
fumeurs dont l'habit montre la corde. Quant à ceux en gants jaunes, je
n'en dis mot. Et qui sait si quelque jour je ne vous conterai pas en
détail l'influence qu'eurent sur ma vie les leçons de philosophie
joviale et pratique de l'artiste en plein vent.



[Illustration: Ouverture du Musée de l'Hôtel de Cluny et du Palais des
Thermes.]

[Illustration: Triptique en bois doré et sculpté.--13e siècle.]

[Illustration: Entrée de l'Hôtel de Cluny.]

[Illustration: Verre à boire.--Règne de Henri IV.]

Nous avons déjà fait connaître à nos lecteurs (t. 1er, p. 215) la
décision du conseil municipal, qui a abandonné à l'État le palais des
Thermes, longtemps occupé par un tonnelier, et la loi qui a sanctionné
l'acquisition faite par le ministère de l'intérieur, de la propriété de
l'hôtel de Cluny, et de la curieuse collection que feu M. Dusommerard
avait réunie dans ce précieux monument. Jeudi, vendredi et samedi de la
semaine dernière, le nouveau musée archéologique a été ouvert aux
membres des deux Chambres et aux conseillers municipaux de la ville de
Paris; et après la visite de ceux qui ont voté la dépense, il a été
ouvert dimanche aux contribuables qui la paient. C'est un emploi bien
entendu d'une parcelle des ressources du trésor national, et les
visiteurs des premiers jours comme ceux du dernier se seront félicités
du vote et de l'affectation.

[Illustration: Vue de la cour de l'Hôtel de Cluny.]

La ville de Paris, qui avait à se reprocher l'avoir laissé démolir, dans
la rue des Bourdonnais, l'admirable hôtel de La Trémouille; la ville le
Paris, qui eût laissé consommer, au quai Saint-Paul, la destruction
entière de l'hôtel de Sens, si le comité historique des arts près le
ministère de l'instruction publique n'eût obtenu l'intervention de
l'autorité supérieure, quand déjà la sape était en jeu; la ville de
Paris a voulu faire oublier ses torts précédents, et les acheter en
concourant largement à la conservation et au dégagement de l'hôtel de
Cluny.

La plupart des travaux projetés n'ont pu encore être entrepris. La rue
des Mathurins-Saint-Jacques, où l'hôtel est situé, va être portée à
douze mètres, et de larges pans coupés pratiques au coin de la rue de
Sorbonne, qui vient aboutir précisément en face du monument, formeront
une sorte de place qui rendra la circulation facile aux abords du musée,
et permettra de considérer plus à l'aise la vue de entrée de l'hôtel de
Cluny, que nous donnons aujourd'hui.

On s'est borné jusqu'ici à restaurer avec une intelligence pleine de
scrupule la cour de l'hôtel, sa façade; à désempâter la galerie à jour
sur la couronne, à lui restituer, en un mot, son ancien aspect, celui
qu'il avait aux quinzième et seizième siècles, aux temps historiques de
ce séjour. A l'intérieur, dans le principal corps de bâtiment, les
anciennes distributions ont été rétablies; les cloisons qui avaient été
interposées pour le besoin ou les convenances des locataires qui
l'avaient habité, ont disparu. Les deux ailes placées en retour n'ont pu
recevoir ces améliorations, occupées qu'elles sont encore par deux
locataires, dont il faut attendre le départ pour y entreprendre une
restauration du même genre et les consacrer, comme tout le reste, à la
destination voulue par la loi. Les déblaiements opérés jusqu'ici ont
dégagé beaucoup de parties encombrées de replâtrages qui cachaient
entièrement plusieurs élégants détails de la construction. Ainsi
l'escalier de communication entre la chapelle haute et la chapelle
basse, qui avait été découvert en 1832 par feu M. Dusommerard, vient
d'être mis à jour par M. Edmond Dusommerard, son fils, qui, en achevant
la restauration de la chapelle basse, a dégagé le développement
circulaire de ce joli escalier, enfermé jusqu'ici dans un mur moderne.
Ce mur a été démoli avec des précautions particulières qu'exigeaient à
la fois et le joli travail qu'il masquait et les matériaux précieux qui
avaient servi à sa construction. M. Edmond Dusommerard a retrouvé dans
ces décombres les têtes presque intactes des statues de tous les
personnages de la famille du cardinal d'Amboise, qui avaient leur
sépulture dans cette chapelle, statues dont on croyait qu'il ne restait
plus que la description donnée par Piganiol de la Force.

Ce sentiment louable a fait choisir par l'administration, pour
conservateur de cette collection, M. Dusommerard fils, dès longtemps
associé par son père à la pensée artistique et nationale qui a présidé à
sa réunion et aux nombreuses recherches que cette entreprise avait
nécessitées. Un amour éclairé de l'art et le respect filial sont donc la
double garantie offerte au public, que le nouveau musée et les
développements qu'il réclame seront l'objet de l'active sollicitude du
conservateur. La collection de M. Dusommerard, autrefois entassée dans
un ordre qui laissait fort à désirer, mais auquel les mauvaises
dispositions antérieures du local ne permettaient guère d'en substituer
un autre, a été distribuée avec intelligence et méthode dans six salles
au rez-de-chaussée et cinq au premier étage. Du reste, le gouvernement
doit sentir que la loi qu'il a sollicitée et obtenue du vote des
Chambres est une sorte d'engagement qu'il a contracté. M. Dusommerard
avait fait ce que peut un particulier éclairé, persévérant,
désintéressé. Mais s'il eût vécu, il eût ajouté encore à ses richesses.
Ce qu'il eût fait, l'État doit être bien autrement tenu de le faire;
l'État doit comprendre qu'une collection particulière peut bien servir
de point de départ à une collection publique et nationale, mais que
celle-ci, pour mériter son titre, doit s'accroître chaque jour et
s'enrichir à chaque occasion. Du reste, c'est beaucoup que d'avoir
décrété qu'il y aurait un musée de ce genre; l'intérêt des amateurs ne
lui manquera pas plus que les allocations de: Chambres, el les
donations; les legs l'enrichiront comme aussi les votes de chaque
exercice.

[Illustration: Les Thermes de Julien.]

Dès à présent on peut y admirer des meubles, des armures, des vases et
des objets divers de curiosité du moyen âge et de la renaissance; de
magnifiques bahuts sculptés et incrustés avec un soin remarquable, des
tentures merveilleuses, une collection de vitraux des plus grands
maîtres, des panoplies sans égales, l'éperon et les étriers de François
1er, dont nous avons précédemment donné la gravure (t. 1, p. 216), un
échiquier en cristal d'un travail inimitable qui a appartenu à saint
Louis, des épées et des hallebardes ciselées et damasquinées, une rare
collection de verres de Bohème, de vases de Bernard Palissy, des glaces
de Venise de la bonne époque; des émaux, des statues, des bustes, des
bas-reliefs, entre autres la délicieuse Diane de Jean Goujon; un lit
complet moyen âge, des quenouilles à filer d'un travail merveilleux; des
montres pleines de manuscrits illustrés; enfin une collection de vases
flamands en grès du plus beau galbe. Les objets réunis dans la chapelle
attireront aussi l'attention, que fixera particulièrement un prie-Dieu
admirablement sculpté. Mais cette chapelle elle-même excitera encore
plus la curiosité que tous les trésors d'art qu'on y pourra réunir. Il
n'est rien de plus gracieux, de plus fini. On ne peut guère lui comparer
que la chapelle du château d'Amboise, qui a été tout récemment l'objet
d'une complète restauration artistique. M. le ministre de l'intérieur ne
voudra pas faire moins que M. l'intendant de la liste civile. Les deux
chapelles ont beaucoup d'analogie quant à la dimension et aux ornements.
Elles en auront encore par les soins réparateurs dont elles auront été
l'une et l'autre l'objet.

Avant de quitter l'hôtel de Cluny, nous avons voulu reproduire deux des
curiosités qu'il renferme, de même que nous avions, à notre entrée, pris
le croquis de deux aspects qu'il présente. L'une est une triptique de
style gothique, en bois sculpté et doré, renfermant au milieu une Vierge
et un Enfant-Jésus dans une niche et sous un clocheton travaillé à jour;
les deux volets sont ornés des sculptures les plus fines et les plus
délicates;--l'autre est un verre représentant une femme dans le costume
de la fin du règne de Henri III et du commencement de celui de Henri IV,
verre servant à deux fins et composé, dans sa partie supérieure, d'un
petit gobelet, mobile sur son axe, destiné à recevoir le vin ou la
liqueur que l'on donnait à goûter au convive; un large récipient
inférieur servait, lorsque le verre était retourné, à recevoir le vin
qu'il fallait boire rubis sur l'ongle.

On passe par une galerie découverte, débouchant dans la chapelle basse
de l'hôtel de Cluny à la grande salle de bains, seul reste de l'immense
construction gallo-romaine qu'on appelait le palais des Thermes ou des
Termes. Cette galerie toute encombrée, cette immense salle aux arêtes
puissantes encore quoique en ruines, qu'on a, il y a un certain nombre
d'années, chaperonnée d'une ignoble toiture, qui disparaîtra, nous
l'espérons bien, tout cela réclame des soins intelligents de réparations
et de dégagements. Là devront être placés et classés tous les débris de
monuments gallo romains que le sol de Paris offre fréquemment dans les
fouilles qui y sont sans cesse entreprises. Tout est à faire dans cette
partie du nouvel établissement national: c'est une collection à créer en
quelque sorte; mais le goût de M. Edmond Dusommerard, son érudition, les
traditions paternelles nous sont autant de garanties qu'il poursuivra
cette oeuvre avec ardeur et succès, et nos enfants y verront quelque
jour inaugurer son buste comme celui du fondateur de la collection de
l'hôtel de Cluny vient d'être si justement inauguré dans une de ces
salles où il avait amassé tant de trésors.



Académie des Sciences,

COMPTE RENDU DES SECOND ET TROISIEME TRIMESTRES DE 1843.

(Suite.--Voir t. I, p. 217, 234, 258; t. II, p. 182, 198, 346 et 394; t. III, p. 26.)

VII.--Physique du globe.

_Sur la différence de niveau entre la mer Caspienne et la mer d'Azow_,
par M. Hommaire de Hell.--Depuis longtemps les savants se sont occupés
de mesurer le niveau relatif de la mer Caspienne et de la mer Noire. On
conçoit, en effet, combien il serait intéressant pour la physique du
globe de savoir si la mer Caspienne occupe une _dépression_ de la croûte
terrestre, de façon que son fond soit plus bas que celui de la mer
Noire, ou bien si le fond des deux mers est à peu près également
distants du centre de la terre. On a d'abord cherché à savoir si le
niveau de l'eau était le même dans les deux mers. En 1812, MM. Parrot et
Engelhardt trouvèrent, à l'aide d'un nivellement barométrique exécuté
rapidement entre les deux mers, que leur différence de niveau était de
107 mètres. Ce résultat fut accueilli avec doute dans le monde
scientifique. En 1839, MM. Fuss, Sabler et Savitsch employèrent une
méthode rigoureuse, celle des distances zénithales. Ils annoncèrent
d'abord avoir trouvé une différence de niveau de 55m, 70, puis de 25
mètres. Ces incertitudes étaient dues à la difficulté de tenir compte
des réfractions terrestres, qui sont considérables dans les steppes de
la Russie, où l'on observe presque toujours des effets de mirage. M.
Hommaire de Hell résolut de mettre fin à ces doutes. Il partit d'Odessa,
à la fin de 1838, pour faire un nivellement géodésique en profitant des
crues du Don qui inondent la plaine jusqu'à cent kilomètres de
l'embouchure. Cette première exploration préparatoire fut poussée
jusqu'à l'embouchure du Manitch dans le Don. L'année suivante, ce
courageux voyageur arriva, à travers ces contrées désertes et
dangereuses, à l'embouchure de la Koumo dans la Caspienne. Là
commencèrent ses travaux. Muni d'un niveau à bulle d'air, il nivela
toute la contrée intermédiaire entre la mer d'Azow et la Caspienne. Ses
stations étaient distantes de 150 à 500 mètres. Le résultat général
qu'il obtint fut que le niveau de la Caspienne est à 18m,3 au-dessous de
celui de la mer Noire. Cette différence de niveau tient uniquement,
suivant M. de Hell, à une diminution dans le volume des eaux des
affluents de la Caspienne, le Volga, l'Oural et l'Emba. Autrefois,
dit-il, les barques à sel destinées à la Sibérie chargeaient trois
millions de kilogrammes; elles n'en prennent plus que la moitié. Du
temps de Pierre le grand, on construisait à Kasan des bâtiments de
guerre pour la flotte de la mer Caspienne; de pareils travaux sont
impossibles aujourd'hui; les chantiers de construction sont à Astrakan.
C'est au déboisement de l'Oural qu'on doit attribuer cette diminution
dans le régime des fleuves. Ajoutez à cela que des vents violents de
l'est portent l'eau de la Caspienne jusqu'à une grande distance dans
l'intérieur des terres, et que pendant l'été son évaporation est des
plus actives. Toutes ces causes réunies ont fait baisser son niveau et
ont opéré sa séparation de la Méditerranée. Le pays intermédiaire entre
ces deux mers est une plaine parsemée de lacs salés, et le point de
partage n'est qu'à au-dessus de la mer d'Azow. Ainsi donc il est
très-probable que la surface seule des deux mers présente une différence
de niveau, et que la Caspienne n'occupe point une dépression du
sphéroïde terrestre.

_De la limite des neiges éternelles_, par M. Agassiz.--Déterminer à
quelle hauteur on trouve des champs de neige qui ne fondent pas pendant
l'été, est une question difficile à résoudre en théorie et en pratique.
En effet, l'exposition, la pente, la couleur, la nature du terrain, sont
autant de circonstances qui favorisent ou empêchent la fusion des
neiges. M. Agassiz, qui a si souvent habité et parcouru les hautes
Alpes, a cherché à trouver un caractère qui permît de fixer
rigoureusement la ligne des neiges éternelles. Il y est parvenu en
étudiant le mode de structure des glaciers à leur partie supérieure, où
ils se terminent par des champs de neige poudreuse. Ces champs offrent
très-peu de crevasses; mais là où elles existent on reconnaît très-bien
les différentes couches qui correspondent chacune à la neige tombée dans
le cours d'une année; or, la surface des champs de neige étant la face
extérieure de la dernière couche annuelle, il est évident que le bord
inférieur de cette couche, telle qu'elle est circonscrite par l'effet de
la fonte, sera la limite exacte des neiges éternelles sur un point
donné. Toutes ces couches de neige successives forment des bandes
superposées l'une à l'autre comme les tuiles d'un toit, parce que les
couches de neige des années précédentes se sont avancées vers la plaine
par suite de la progression du glacier. On les voit très-bien en
s'élevant au-dessus des bords du champ de glaces. La ligne des neiges
éternelles est donc exactement indiquée par le contour inférieur de la
couche superficielle des neiges tombées dans le cours de l'hiver
précédent.

_Volcan du Taal, en Chine. Lettre de M. Delamarche, ingénieur
hydrographe_.--Le volcan se trouve dans la presqu'île de Bong-Bong. Le
cratère est circulaire, de 2,860 mètres de diamètre environ. La paroi
inférieure est presque verticale, sa hauteur de 75 mètres environ. Au
fond de ce cratère, une seconde enceinte montueuse s'élève au cinquième
environ de la profondeur totale; elle enferme la moitié du terrain;
l'autre est unie et en partie occupée par un lac jaunâtre en ébullition.
Entre ce lac et l'enceinte intérieure sont des bouches volcaniques qui
forment de petits monticules coniques. Le plus remarquable d'entre eux
est régulier, et une fumée blanche et sulfureuse s'échappe de sa bouche.
Jamais il n'y a de flammes ni d'éruption. Sauf les dimensions, ce
cratère ressemble singulièrement à celui du Vésuve, dont
_l'Illustration_ a donné la coupe dans son numéro du 21 février.

A propos de cette communication, M. Edie de Beaumont fait remarquer que
ce cratère rappelle de la manière la plus frappante les formes des
montagnes annulaires de la lune, telles qu'elle sont figurées sur les
belles cartes de MM. Lohrmann, Beer et Maedler. Ces cirques mit un
diamètre qui atteint quelquefois jusqu'à 90 000 mètres; mais il y en a
de plus petits. Si l'on compare les cirques terrestres aux cirques
lunaires, on trouve pour les extrêmes les nombres suivants:

                                     Diamètres:
                                               TERRE            LUNE.
        Cratère du Mosenberg
        (Erfel)...                            200m     a Ptolémée.  2,190m

        Lagune de Bong-Bong
        dans laquelle est le
        volcan de Taal...           16,500m     Tycho       91,000m


Il existe même sur l'îlot de Ceylan un cirque de 70,000 mètres de
diamètre; mais sa mesure et sa ressemblance avec un cratère étant moins
bien constatées, nous avons préféré citer le volcan de Taal.

_Notes historiques sut les tremblements de terre_, par M. Percy.
L'auteur travaille depuis longtemps à un catalogue général des
tremblements de terre; il extrait de son ouvrage la liste de ceux qui
ont été ressentis aux Antilles. En voici le résumé par siècle: dans le
dix-septième, 9; dans le dix-huitième, 13; dans le dix-neuvième, 108; en
tout, 160. Il ne faudrait pas se hâter de conclure, ainsi que l'auteur
le fait judicieusement remarquer, que les tremblements de terre
deviennent de plus en plus fréquents: seulement on les note avec plus de
soin, surtout depuis la paix. Il faut donc se borner, pour le moment, à
enregistrer les nombres sans en tirer encore aucune conclusion
prématurée. Un tremblement de terre dans les Antilles consiste rarement
en une seule secousse; ce sont, au contraire, de nombreuses secousses
qui se succèdent à des intervalles plus ou moins rapprochés. Ainsi il
résulte des documents envoyés à l'Académie, par M. le ministre de la
marine, que, du 8 février 1813, à 10 heures 49 minutes du matin, heure à
laquelle la ville fut détruite, jusqu'au 31 mai, il y eut 90 secousses
fortes ou faibles.

M. Percy s'est occupé de savoir quel était le mode de distribution des
926 tremblements de terre dans les différents mois des années comprises
cuire 1801 et 1843. Voici ses résultats;

        Janvier,      99.            Juillet,            74.
        Février,    100.            Août,              78.
        Mars,         92.            Septembre,     72.
        Avril,         59.            Octobre,         92.
        Mai,           55.            Novembre,     60.
        Juin,          55.            Décembre,      78.

En se bornant à l'Europe, il trouve encore que c'est pendant l'hiver que
les tremblements de terre sont les plus fréquents. L'auteur examine
ensuite la direction des tremblements de terre, leur simultanéité à de
grandes distances, les phénomènes météorologiques qui les ont
accompagnés; ses conclusions sont les suivantes:

1º La cause des tremblements de terre, quelle qu'elle soit, se trouve à
de très-grandes profondeurs dans l'intérieur du globe;

2º Elle n'est pas unique, ou au moins elle ne manifeste pas un mode
d'action toujours identique, soit par rapport au temps, soit par rapport
aux lieux, soit même relativement à ses effets;

3º Les effets des tremblements de terre ne sont pas toujours uniquement
dynamiques;

4° Ils sont quelquefois accompagnés de phénomènes chimiques, électriques
ou électro-chimiques, lesquels, en général, ne peuvent être considérés
comme cause des commotions souterraines;

5° Les commotions, enfin, donnent souvent lieu à des dégagements de gaz
ou d'autres fluides, lesquels paraissent produire, dans certaines
circonstances, des phénomènes météorologiques, soit de lumière, soit
d'un autre genre, par exemple, de chaleur ou de vapeur d'eau.


_Température des eaux fournies par le puits artésien de Neu Salzwerk, en
Westphalie_, par M. de Humboldt.--Ce puits a été percé dans le but de
rechercher une couche de sel gemme. Il traverse le Keuper et le Lias, et
a été poussé jusqu'à la profondeur de 644 mètres, ou 562 mètres au
dessous du niveau de la mer. Les températures obtenues sont les
suivantes;

          PROFONDEUR.               TEMPÉRATURE.
         A 301 mètres,                          21,5 C.
             315                                      22,9
             327                                      27,5
             622                                      31,2
             644                                      34,9

Le puits de Grenelle a donné à MM. Arago et Walferdin un accroissement
d'un degré pour 32 mètres. Le trou de sonde du Neu-Salzwerk donne 29m,
2. A Pregny, près Genève, M. de la Rive avait trouvé 29m,6. On voit que
ces résultats concordent suffisamment. Leurs différences s'expliquent
par la nature du sol, son élévation au-dessus de la mer, la température
du lieu et les thermomètres mis en usage.


VIII--Météorologie.

_Mémoire sur l'hygrométrie_, par M. Blondeau de Carolles.--L'auteur
annonce avoir construit un hygromètre dont il ne donne pas lu
description; puis il dit avoir été conduit, par l'observation, à une loi
qu'il formule de la manière suivante: «La marche de l'humidité de l'air
varie en sens inverse de la marche du soleil; à mesure que cet astre
s'élève sur l'horizon, l'humidité diminue; elle augmente, au contraire,
à mesure qu'il s'abaisse: le minimum a lieu exactement à midi, le
maximum à minuit.» L'auteur aurait du ajouter s'il entend par humidité
la quantité de vapeur d'eau contenue dans l'air à une certaine
température, comparée à celle qui est nécessaire pour le saturer
(_humidité relative_), ou bien s'il s'agit de la quantité absolue de
vapeur d'eau que l'air contient (_humidité absolue_). S'il applique sa
loi à l'humidité relative, sa loi n'est pas exacte. En effet, une série
de huit ans, faite à Halle par M. Kaemtz, fait voir que le maximum de
l'humidité relative est le matin avant le lever du soleil, le minimum
dans l'après-midi à une heure variable, suivant les saisons. Les séries
de MM. Neuber à Apenrade et Kupffer à Pétersbourg confirment pleinement
ce résultat, qui s'explique beaucoup mieux par les influences
calorifiques du soleil que celui de M. Blondeau de Carolles(1). Si les
choses se passaient comme le dit cet auteur, il faudrait chercher
ailleurs la cause des variations de l'humidité.

      [Note 1: _Voyez_ Kaemtz, _Cours complet de Météorologie_, p. 80.]

Le même physicien a étudié les lois de la tension de la vapeur entre 7º
et 10º centigrades; il a trouvé que les nombres de Dalton étaient trop
forts. Ce résultat est exact, mais il n'est pas nouveau. En effet, pour
la tension de la vapeur d'eau à zéro. Dalton avait trouvé 5mm,04;
Kaemtz, seulement 4mm,58; M. Riot, 3mm,90; Egen, 5mm,06; August, 4mm,67;
et enfin M. Lamé, 5mm,0.

Il m'a toujours semblé qu'avant de communiquer des résultats à
l'Académie, il faudrait s'enquérir s'ils sont réellement neufs et bien
établis. Ceux-ci n'ont nullement ce caractère, car la loi de la
variation diurne de l'humidité est déduite de quelques mois seulement,
espace de temps tout à fait insuffisant pour la mettre en évidence; et
le second résultat était connu depuis longtemps.

_Faits pour servir à la théorie de la grêle_, par M. Fournet.--Quelles
sont les causes qui font que les gouttes de pluie se congèlent, tantôt
sous forme de grêle, tantôt sous celle de neige ou de grésil? C'est une
question que la météorologie n'a pas encore résolue. Le fait rapporté
par M. Fournet est donc très-important. Le 6 août 1842, un nuage
s'étendit sur tout le pays qui environne la commune de Clichy; il
donnait de la grêle par sa partie moyenne et de la neige par ses
extrémités; les habitants entendirent en même temps une espèce de
mugissement, inexplicable par tout autre cause que par un bruit
particulier provenant du nuage. Un bruit analogue a déjà été signalé par
beaucoup de savants, et entre autres par M. Peltier.

_Note sur le coup de tonnerre qui a frappé la cathédrale de Strasbourg
le 10 juillet 1843_.--Une économie mal entendue s'était toujours opposée
à ce que la tour de la cathédrale de Strasbourg fût préservée de la
foudre par un paratonnerre. Le 14 août 1833, vers quatre heures du soir,
la tour fut foudroyée trois fois pendant un violent orage. Le troisième
coup l'illumina presque tout entière. Le plomb, le fer, le cuivre, le
mortier, le grès lui-même furent brûlés ou fondus en plusieurs endroits;
les marteaux furent soudés à quelques cloches, et l'on eut beaucoup de
peine à les détacher; des pierres furent lancées dans la rue, et la
réparation du dégât s'éleva à plusieurs milliers de francs.

Alors on se décida à lever un paratonnerre avec quatre conducteurs
communiquant entre eux, dont l'un passe derrière la boutique d'un
ferblantier pour se rendre dans un puits ainsi que les autres. Les frais
de l'établissement s'élevèrent à 15,000 fr.; mais les dégâts causés
auparavant par la foudre étant environ de 1,000 fr. par an, on peut les
considérer comme peu importants. Le 10 juillet 1843, un violent orage
éclate sur la ville, une traînée lumineuse sillonne le conducteur et
pénètre dans la boutique du ferblantier par la porte qui donne sur la
place, éclate en une grande flamme contre des barres de fer placées
contre le mur sans blesser aucune des sept personnes réunies dans
l'atelier. Cette déviation du fluide s'explique par la présence d'un tas
de débris de fer et de plomb qu'on avait accumulés au pied de la tour
dans le voisinage du conducteur. Les conducteurs ne présentaient point
de trace du passage de la foudre; mais le cône de platine formant la
pointe du paratonnerre était fondu sur une longueur de 5 ou 6mm. M.
Finck a vu le second éclair arriver horizontalement, et se recourber
pour atteindre la pointe du paratonnerre; les zigzags de la ligne
lumineuse étaient peu prononcés; elle avait environ 50 mètres de long.

Dans la même séance, M. Fiedler présente à l'Académie un de ces tubes
appelés _fulgurites_ que forme la foudre en traversant les sables
siliceux. Elle les fond sur son passage, et forme ainsi un étui souvent
fort long et même ramifié. Voici comment ce tube fulminaire a été
découvert. Le 13 juin 1841, un orage qui remontait le cours de l'Elbe
passait sur les collines de sable recouvertes de vignes qui existent sur
la rive droite du fleuve, à une heure de Dresde, près du village de
Luschwny, lorsqu'un coup de foudre tomba dans la vigne appelée _der
Koermsche Weinberg_. On courut vers le haut de la colline, croyant que
la foudre avait atteint le pavillon où Schiller écrivit son _Dom
Carlos_. Mais, à cinquante pas du bâtiment, ou vit un échalas fendu qui
indiquait le lieu où la foudre avait frappé. En suivant la trace au pied
de l'échalas. M. Fiedler vit que le fulgurite s'enfonçait dans la terre
sous une inclinaison de 66 degrés. La foudre avait rencontré quelques
racines de prunier qu'elle avait enveloppées dans la masse de sable
fondu, mais elle ne suivit point la direction de ces racines. Ces
racines sont noircies seulement dans la partie embrassée par le tube. A
un mètre de la partie supérieure, le fulgurite se divise en trois
branches longues de 65 centimètres environ. M. Berthier ayant analysé le
sable, l'a trouvé composé de silice, d'alumine, d'oxyde de fer et de
carbonate de chaux.

Une lettre M. Leps, lieutenant de vaisseau commandant _la Vigie_, nous
fournit l'occasion de mentionner un effet encore plus curieux de la
foudre. Le navire fut foudroyé le 1er mai 1843. Aucun accident n'eut
lieu à bord; seulement l'extrémité du paratonnerre fut fondue, et tous
les instruments en fer, couteaux, sabres, fusils, barre du gouvernail,
étaient aimantés dans toute l'étendue du navire. Les boussoles n'étaient
plus d'accord entre elles; leurs azimuts différaient de 25 à 45 degrés.
Ayant relevé deux points de la côte l'un par l'autre, M. Leps trouva une
erreur de 5 degrés en se servant d'une boussole qui était d'accord avec
le compas de route. Un compas donné à M. Leps par M. Baudin, qu'il
rencontra à l'île du Prince, était aussi très-fortement influencé dans
toutes les parties du navire, sauf le centre de l'arrière. Il est donc
évident que tout le fer du bâtiment avait été aimanté. Ces faits doivent
être connus des officiels de marine; leur ignorance pourrait causer la
perte du bâtiment dans le voisinage des côtes.

_Notice sur les quantités de pluie à la Rochelle, de 1792 à 1842_, par
M. Fleuriau de Bellevue.--Il tombe annuellement, à la Rochelle, 656
millimètres d'eau qui sont distribués dans les diverses saisons de la
manière suivante.

        Hiver                175 millimètres.
        Printemps.        132.
        Été.                   126.
        Automne.          223.

Le nombre moyen des jours de pluie est de 139. M Fleuriau remarque que
dans les dix dernières années, il est tombé, annuellement, en moyenne,
96 millimètres d'eau de plus que dans les quarante-deux antérieures. Cet
accroissement porte surtout sur le mois de septembre. Malheureusement la
quantité de pluie est un élément si vairiable, qu'il faut opérer sur un
très-grand nombre d'années avant de pouvoir conclure à un changement
dans le régime des pluies d'une contrée.



Petites industries en plein vent.

(Voir t. Il, p. 314 et 373.)

Si le hasard vous conduit un matin dans le quartier des halles, et qu'il
vous faille traverser, nous ne dirons pas à pied sec, le marché des
Innocents, sur son tapis d'herbages et de légumes, au milieu de ce chaos
confus et assourdissant, de ces mille bruits divers que forment les cris
des marchandes, les glapissements des commères, les plaintes des
chalands les disputes échevelées, les querelles criardes, les holà des
sergents de ville, les pas et les clameurs de la foule; au milieu,
au-dessus de cette immense voix formée de dix mille voix, vous entendrez
s'élever le cri perçant de la petite industrie errante. A Dieu ne plaise
que nous voulions comprendre, sous la modeste dénomination de notre
titre, les gros bonnets du commerce des halles! ces dames sont bien trop
riches et trop patentées pour figurer dans cet humble panorama du
commerce microscopique dont nous essayons d'esquisser les pittoresques
physionomies. Mais, ainsi que, dans un ordre plus élevé, une charge
d'agent de change se divise, se subdivise en demie, en quart, en
huitième, en trente deuxième d'agent de change, de même la grande
spécialité de la marchande de denrées se dédouble, se fractionne en
subdivisions infiniment petites. Les pauvres gens qui n'ont pas, comme
elle, des capitaux considérables à lancer dans de vastes spéculations
sur les produits de nos campagnes, lui achètent de petites parts de
leurs marchandises, quelques bottes de légumes, quelques mesures de
pommes de terre, quelques poignées d'herbages; puis ce modeste fonds de
commerce, étalé sur un éventaire, ou même sur le pavé de la chaussée,
sur la dalle du trottoir, est partagé en cinq ou six lots offerts à
grands cris pour un sou, pour deux liards, pour un liard!

Puis vous voyez circuler, au milieu de cette foule agitée, bruyante,
affairée, des nuées de petites industries parasites; ici, c'est la
marchande de lacets à deux sous; elle élève au-dessus de cette mer
houleuse une sorte de vergue, d'où pendent comme des cordages ses lacets
balancés par le vent; plus loin, c'est la marchande de bonnets à
dix-sept sous, qui vient tenter la coquetterie et la fidélité des
cuisinières attirées au marché; voici encore une autre industrielle, qui
vend du matin au soir son dernier foulard à quarante-cinq centimes; son
magasin est caché sous son tablier; quand le dernier foulard est vendu,
il en sort un autre dernier, puis encore un dernier, puis toujours un
dernier. Cet éternel dernier se renouvelle ainsi tout le long du jour,
tout le long de l'année: c'est le foulard phénix; c'est la parodie des
cinq sous du Juif errant.--A propos de Juif errant et de sa célèbre
complainte, entendez-vous par ici, au centre de ce groupe de
cordons-bleus, la voix piaillante de la marchande de chansons? l'aigre
crin-crin de son mari accompagne à grands coups d'archet ses modulations
peu harmonieuses; elle chante la complainte nouvelle et la chanson
populaire; elle a chanté dans son jeune âge la complainte de Fualdès,
celle de Papavoine; plus tard, celles de Lacenaire et du drame du
glandier; elle a chanté jusqu'à complet enrouement les fameux _chinq
chous_ de la Grâce de Dieu; puis est venue la ronde de _Paris la nuit_;
aujourd'hui la pauvre prima-donna s'égosille sur la complainte de
Poulmann et sur la chanson des _Bohémiens de Paris_: demain, son
répertoire s'enrichira de quelque romances de circonstance sur le drame
des _Mystères de Paris_.--Les dilettante en bonnets et en marmottes
apprennent, tant bien que mal, l'air de la chanson et de la complainte;
et, quand l'air est retenu, il faut bien acheter les paroles. Ce n'est
pas cher; un sou, ou deux sous le cahier, Bah! on comptera deux sous de
plus sur les provisions: ça fera quatre sous avec le lacet, treize sous
avec le foulard, un franc cinquante centimes avec le bonnet. A la bonne
heure, voilà un compte rond! Ou dira à madame que les légumes sont hors
de prix, que la volaille est à la hausse, que le poisson est
inabordable! Pourquoi donc est faite l'anse du panier, si ce n'est pour
danser?

Mais, de peur de s'embrouiller dans ses comptes ainsi compliqués, la
cuisinière, dont le cabas trop léger s'est livré à cette danse
clandestine, va trouver, aux alentours du marché, le Barème de
l'endroit, l'écrivain public, sa Providence; l'écrivain public, type
rare et effacé, qui s'abîme et se perd de jour en jour dans les flots de
l'instruction populaire: pauvre industriel d'un autre siècle, dont
l'industrie aux abois lutte en désespérée, du bec de sa plume émoussée
contre la plume de fer de nos écoles mutuelles! Hélas! il n'est plus que
l'ombre de lui-même, ses beaux jours sont passés avec les jours
d'ignorance! Il voit son soleil pâlir, s'éclipser, éteindre un à un ses
rayons, ainsi que sa vieille perruque rousse perd un à un ses derniers
cheveux! Son échoppe, ébranlée, disloquée, ouverte à tous les vents par
la grêle, les accidents et la misère, n'abrite plus ses doigts
engourdis. Il n'est plus le confident discret des naïves amours de la
jeune villageoise, du conscrit dépaysé, de la folle grisette; il n'est
plus leur secrétaire intime; le conscrit, l'ouvrière, la petite paysanne,
n'ont plus besoin de ses services: ils griffonnent eux-mêmes leurs
sentiments, leurs confidences et leurs peines de coeur sur beau papier
Weynen, martyr résigné de leurs fautes d'orthographe; et désormais dans
leur correspondance, cet exorde obligé, _Je mets la main à la plume_,
est devenu une vérité.

Seul, le vénérable vétéran de la calligraphie ne met plus la main à la
plume; sa plume, lentement, méthodiquement taillée dans les longs
loisirs de la solitude, reste accrochée derrière sa grande oreille
jaune, dans l'attitude d'un repos humiliant, c'est à peine si elle se
dérange quelquefois, aux heures du marché, de cette position oisive pour
tracer quelques chiffres menteurs sur le livre des dépenses de la
cuisinière infidèle; pour écrire, par exemple;--Petit pain d'un sou pour
madame; deux sous. Triste rôle, d'un triste produit pour la bourse du
pauvre écrivain, et qui n'est pas sans remords pour son humble
conscience, ni sans amertume pour sa dignité d'homme de lettres! Si les
choses continuent ainsi pour lui, et cela n'est pas douteux, un avenir
terrible se prépare pour ce malheureux industriel; faute d'occasions
pour exercer sa main et sa plume, l'écrivain public finira par ne plus
savoir écrire.

Aux abords du marché, vous rencontrerez encore deux variétés assez
originales du genre qui nous occupe: nous voulons parler du marchand de
crimes et du formidable destructeur des habitants de Montfaucon, le
marchand de mort aux rats.

Le marchand de _crimes et d'accidents_ débite au prix fixe d'un sou la
relation de tous les événements tragiques que rapportent chaque matin
les journaux judiciaires; les assassinats, les empoisonnements, les
suicides, les exécutions capitales, les grands procès de la cour
d'assises, sont annoncés à grands cris par cet oiseau de malheur Dans
les occasions les plus marquantes, quand la catastrophe en vaut la
peine, quand le procès offre un intérêt puissant, la relation imprimée
ou, pour la nommer de son nom technique _le canard_ est illustré d'une
gravure sur bois représentant la principale scène du récit, ou bien les
portraits véritables des criminels. Nous nous rappelons, à ce sujet, un
fait qui peut donner une juste idée de l'authenticité de ces
ressemblances. Lors du procès des soixante-dix-neuf voleurs, jugé il y a
quelques années par la cour d'assises de Paris, les marchands de crimes
vendirent dans les rues de la capitale un résumé de l'acte d'accusation
et de l'arrêt rendu contre les coupables. Ce canard était orné des
portraits des cinq principaux accusés; au premier coup d'oeil que nous
jetâmes sur ces grossières gravures, nous fûmes d'abord étonné du
trouver à ces profonds scélérats les figures les plus honnêtes et les
plus recommandables; le système de Lavater était complètement démenti:
mais, en examinant avec plus d'attention ces portraits véridiques, nous
reconnûmes, avec une stupéfaction extrême, que le chef de la bande et
les quatre forcenés ses complices n'étaient autres que MM. de
Chateaubriand, Béranger, Berryer, de Lamartine et Lafayette.

Lecteurs de _l'Illustration_, méfiez-vous des illustrations du canard!

Le marchand de crimes se purifie parfois de sa sinistre spécialité en
criant le bulletin d'une victoire, d'un beau fait d'armes de nos soldats
d'Afrique, tel que la défense héroïque des cent vingt braves de
Mazagran; mais, par les moeurs pacifiques du système qui nous régit, le
marchand de crimes ne trouve pas souvent de ces belles occasions-là. Les
bulletins de victoire sont rares, en revanche les crimes sont nombreux!

Le marchand de mort aux rats crie moins fort, mais s'aperçoit de plus
loin que son confrère ou industrie. A l'instar de la marchande de
lacets, il porte devant lui, comme un drapeau, une très-longue perche au
haut de laquelle pendent les dépouilles mortelles de ses tristes
victimes. Les chats le regardent passer d'un air de convoitise. N'allez
pas croire pourtant que ce concurrent de la race féline n'ait d'autres
moyens de destruction contre ses ennemis les rats que le supplice de la
pendaison: ceci est tout simplement un supplice posthume, et cette suite
de gibet qu'il promène ainsi dans les rues n'est autre chose que son
enseigne: le brave homme n'use pas non plus du poison, arme lâche et
dangereuse, plus dangereuse que les rats eux-mêmes! Le procédé
destructeur du tueur du rats est tout classiquement la souricière, le
piège à ressort strangulant, ou bien le piège à bascule, qui tombe
derrière le prisonnier sans lui ôter la vie, mais qui le retient dans
les horreurs de la captivité et dans la terrible incertitude de sa
destinée prochaine.

Le marchand de mort aux rats est lui-même aujourd'hui dans une
perplexité fort grande. Son industrie est aujourd'hui menacée par deux
concurrents redoutables. Il a appris qu'une société en commandite pour
la destruction de tous les rats du royaume venait de se former à Paris,
avec un capital social de 300,000 francs. Si cette compagnie remplit son
but, si elle détruit tous les rats de France, et qu'un cordon sanitaire
formé d'une armée de chats défende les frontières contre une invasion de
rats étrangers, que deviendra le pauvre marchand avec ses souricières?
Les vendra-t-il pour prendre des alouettes ou des hannetons? Son avenir
l'inquiète beaucoup.

Mais ce n'est pas tout; il a entendu parler aussi du fameux chien
anglais Billy, qui étrangle cent rats en dix minutes quarante trois
secondes. On lui a dit que Billy comptait faire des élèves et avait
promis d'en envoyer quelques-uns sur le continent, en signe d'entente
cordiale. Depuis qu'on lui a parlé de cela, le pauvre homme entend
japper Billy dans tous ses rêves. Il est fort triste.

Une autre industrie menacée par les progrès du siècle, c'est celle du
savetier. Ce n'est pas que les chaussures plus ou moins perfectionnées,
plus ou moins _pédophiles_ qu'on fabrique aujourd'hui soient de
meilleure qualité que celles d'autrefois, au contraire: mais elles
coûtent moins cher, et l'ouvrier quelque peu élégant, la grisette
toujours un peu coquette, aiment mieux remplacer une botte usée, un
brodequin éculé que de les confier aux disgracieuses réparations du
savetier du coin. Après tout, le savetier est philosophe, il prend son
mal en patience, il se drape en Romain dans son tablier de cuir. Blotti
dans sa baraque avec sa pie bavarde et ses vieilles tiges de bottes, il
charme ses loisirs par la lecture des journaux; il commente les débats
la chambre, il critique tel orateur du centre, approuve les
interruptions de l'extrême gauche, réforme le ministère et prédit la
chute prochaine du gouvernement. La vieille commère du quartier, en
descendant le matin de son sixième étage pour venir acheter ses
provisions de lait, de chicorée et de marron, s'informe auprès de lui
des nouvelles du jour et se permet parfois de vouloir calmer ses
opinions par trop avancées. Il tolère la discussion, parce qu'elle lui
fournit l'occasion d'exercer son talent oratoire et d'étaler sa science
politique. Aussi la commère, malgré ses idées modérées, est-elle de ses
amies. Mais il n'en est pas de même du gamin et de l'apprenti du
voisinage; ce sont ses ennemis, ses bêtes noires, et il est juste, de
convenir que ces malins petits diables ne volent pas la profonde
antipathie que leur voue le savetier. Il n'est sorte de niche, de tour
infernal, de satanique malice qu'ils n'inventent chaque jour pour
tourmenter, persécuter, harceler le malheureux industriel.

[Illustration: Les petites Industries du Marché des Innocents.]

[Illustration: Le Marchand de Crimes.]

[Illustration: Le Marchand de Mort aux Rats.]

L'un poursuit sa margot à coups de pierres, cet autre enfonce tout à
coup sa tête dans le carreau de papier de la baraque, pour demander au
bonhomme l'heure qu'il est ou le temps qu'il fait; un autre attache
perfidement un des pans de l'échoppe à l'arriére du cabriolet stationné
tout auprès. Le cabriolet part, arrachant, emportant, entraînant la
frêle baraque, et le savetier et la pie engloutis sous les débris, sous
les vieilles chaussures, aux éclats de rire des petits garnements, aux
jurements impuissants du pauvre industriel, qui croit d'abord à un
tremblement de terre, à un ouragan, à un cataclysme, au choc d'une
comète, ou à toute autre grande perturbation de la nature. Qu'on le
blâme donc après cela d'avoir le gamin en horreur et de l'accueillir à
coups de lanière quand il s'approche un peu trop près de son
établissement. Au demeurant et par suite de toutes ces catastrophes, la
misérable échoppe du savetier, avec ses ais disloqués et mal joints, ses
carreaux de papier percés en vasistas, sa toiture, souvent traînée dans
le ruisseau, est ouverte à toutes les intempéries des saisons et laisse
son hôte mal abrité dans la catégorie grelottante des industriels en
plein vent.

[Illustration: Le Marchand de Marrons.]

[Illustration: L'Écrivain public.]

On en peut dire autant du marchand de marrons, son voisin, mais son
voisin heureux. Quoiqu'il établisse son fourneau et son industrie dans
l'enfoncement d'une porte, il n'en est pas moins exposé aux rafales de
la bise, aux blancs tourbillons de la neige, aux ondées capricieuses de
l'averse: il est vrai qu'il a pour se réchauffer son large brasier
toujours ardent, auprès duquel le petit Savoyard vient dégourdir ses
mains rougies et gonflées par la froidure. Le marchand de marrons a le
coeur bon et compatissant, il laisse le pauvre enfant ranimer ses
membres transis à la chaleur bienfaisante de son fourneau; on le voit
même de temps en temps jeter quelques marrons brûlants dans le bonnet du
petit exilé et lui fournir ainsi un déjeuner réparateur.

On peut ranger aussi parmi les industries en plein vent le marchand de
pastilles du sérail, qui débite ses parfums orientaux sous une porte
cochère de la rue Vivienne; sous quelques autres portes de la même rue
on rencontre encore le marchand de montres à trente-cinq centimes, le
marchand de couteaux à papier, la marchande de mètres; puis, sous le
péristyle du Vaudeville, la papetière en plein vent; puis, à l'angle
oriental de la place de la Bourse, le petit brocanteur marron qui revend
sous la porte, sur les fenêtres, sur le trottoir de l'hôtel Bullion, les
objets divers qu'il vient de se faire adjuger dans les salles
d'enchères.

Puisque nous sommes dans le quartier de la Bourse, nous allons
rencontrer sûrement ce petit homme rouge qui distribue aux passants des
adresses de chapeliers, de bottiers, de tailleurs, etc., etc. Cet nomme
était né bien certainement pour être distributeur d'adresses; quelle
dextérité! quelle prestesse de mouvements! il ne laisse pas passer un
piéton sans lui mettre dans la main ses petits prospectus, et Dieu sait
s'il en passe, et Dieu sait s'il en donne!... Il y a de la vocation, de
l'art, dans cette distribution merveilleuse! Mais les passants
n'apprécient pas à sa juste valeur le talent de cet artiste singulier,
qui est par le fait la personnification moderne de l'antique et
mythologique Renommée, aujourd'hui la déesse de la réclame et de
l'annonce. Il n'a point pris le costume suranné et beaucoup trop léger
de sa devancière aux cent voix, mais il s'est composé un uniforme
spécial et ingénieusement allégorique: le pantalon et le gilet rouge de
ce demi-dieu de la publicité, le forme conique de son chapeau,
recommandent bien mieux que les éclats de la trompette le mérite
éclatant de ses protégés et les qualités pyramidales de leurs
marchandises.

[Illustration: Le Marchand de Dattes.]

[Illustration: Le Savetier.]

[Illustration: Le Distributeur d'imprimés.]

Qui vient passer encore dans notre lanterne magique de la petite
industrie errante? C'est le marchand de mottes à brûler, poussant devant
lui son chantier ambulant; c'est le commissionnaire avec sa veste de
velours et sa plaque de cuivre, serviteur public et universel; tantôt
porte-faix robuste, il porte sur ses crochets tout le mobilier de la
jeune grisette ou du pauvre surnuméraire; tantôt scieur de bois, il
exerce son rude travail sur la voie publique, encombrant le trottoir et
la chaussée des fragments de frêne et de peuplier, sans trop ménager les
jambes des passants, mais réservant toujours fidèlement la plus grosse
huche pour la portière qui lui procure la pratique; il est enfin discret
messager d'amour, et remplit les serviables fonctions du dieu Mercure en
culotte de velours, en casquette et en gros souliers ferrés. Ce
commissionnaire est aujourd'hui en concurrence avec le messager
parisien, autre commissionnaire qui ne diffère de son rival que par son
costume de conducteur d'omnibus, et par sa qualité d'industriel à
couvert.

Sur les boulevards, nous rencontrons encore le marchand de dattes,
honnête indigène faubourien qui se déguise en Turc pour prouver
l'origine orientale, de sa marchandise; puis un autre industriel, chargé
d'une espèce de carquois garni de cannes assorties, poursuit le passant,
lui en met une dans la main, puis tend la sienne en réclamant 17 sous.
Sur cent essais de ce genre, on lui rend quatre-vingt-dix-neuf fois sa
canne. Un étudiant de première année, un apprenti commis de nouveautés,
un jeune poète tragique arrivé, la veille, de Brives-la-Gaillarde, se
laissent de temps en temps séduire par l'appât de ce merveilleux bon
marché! Ils examinent d'un oeil complaisant cet accessoire obligé d'un
négligé fashionable; ils le touchent, le caressent de la main, observent
la tête et le bout... le frappent sur l'asphalte, essaient de faire
plier l'objet en négociation... mais fort souvent, au contraire du
roseau de la fable, l'objet ne plie pas et rompt. «Voilà une canne
vendue: payez les 17 sous, mon petit monsieur... Vous avait-on dit que
la canne pliât?» Là dessus, le petit monsieur, honteux et confus,
débourse la somme et poursuit sa promenade en faisant le beau avec ses
deux fragments de canne dans les deux poches de son tweed indigène.

Voici enfin la cantinière parisienne, non pas celle qui va, les jours de
revue, offrir son rogomme aux fantassins de la garnison, mais la
cantinière de la garde nationale, celle qui parcourt, le soir, les
postes nombreux où nos soldats-citoyens veillent à la sûreté publique,
tandis que leur sûreté conjugale et privée est laissée à la grâce de
Dieu! La cantinière nationale verse à l'époux jaloux l'oubli de ses
craintes fâcheuses; au voltigeur tiède pour le service, l'amour de la
patrouille et de la faction nocturne; au loustic de la compagnie, la
verve et le don du calembour. Bref, sa ronde de nuit, assez lucrative,
lui permet de rêver une honorable retraite pour ses vieux jours. Sa
qualité de cuisinière citadine lui ferme les portes des Invalides, mais
elle s'en console aisément en songeant qu'elle pourra, grâce à ses
économies, épouser un tambour citoyen, ou bien acheter un petit fonds de
cabaret à la barrière de la Chopinette.



Bulletin bibliographique.

_Précis d'Histoire d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande_, ou _Histoire du
royaume-uni de la Grande-Bretagne_, depuis les temps les plus reculés
jusqu'à nos jours; par P. ROLAND, auteur de l'_Histoire de France
abrégée_ et de l'_Histoire d'Angleterre_. 1 vol. in-12 de 780
pages.--Paris, 1844. _Firmin Didot_.

L'auteur de ce précis expose ainsi, dans sa préface, la méthode qu'il a
cru devoir adopter:

«La philosophie de l'histoire étant encore loin d'arriver à des
résultats d'une pleine évidence, nous avons dû, dans un ouvrage destiné
à des esprits sans maturité et naïvement crédules, n'user de ses
affirmations qu'avec la plus grande réserve.

«Il nous a semblé que, pour bien comprendre l'Angleterre, pour se rendre
compte de sa vie, il fallait suivre non-seulement son histoire
monarchique, royale pour ainsi dire, telle qu'on a coutume de la faire,
telle que jadis nous l'avons nous-même écrite, mais encore l'histoire
détaillée du chacune des trois grandes divisions de ce pays...

«Voulant faire un livre destiné surtout aux jeunes gens qui
réfléchissent, mais qu'on peut laisser sans inconvénient entre les mains
de leurs soeurs et de leurs plus jeunes frères, nous avons négligé dans
notre récit, avec une attention sévère, mais sans affectation, tout ce
qu'une mère tendre, parlant à sa fille, aurait laissé dans l'ombre.

«Nous avons de plus retranché hardiment cette multitude de faits sans
conséquence et de détails sans intérêt qui encombrent la mémoire sans
éclairer l'intelligence, sans orner l'esprit ni féconder le coeur. Nous
nous sommes de préférence attaché aux époques capitales et aux traits
les plus caractéristiques de chacune de ces époques. Nous avons pris
garde de ne pas sacrifier la connaissance des moeurs au récit des
batailles, ni l'histoire de la nation à la biographie des rois. Nous
avons essayé de faire voir l'imite, la continuité de la vie de
l'Angleterre, alors même qu'elle était divisée en nations ennemies, et
de montrer le rapport caché des événements en apparence les plus divers
dans leur succession providentielle. Sans ce l'apport merveilleux,
essentiel à connaître, l'histoire dépouillée de sa vie n'est plus qu'un
froid catalogue de noms plus ou moins sonores, de dates plus ou moins
insignifiantes.»

Le programme si sagement conçu, l'auteur du _Précis d'Histoire
d'Angleterre_ l'a rempli avec un zèle et un talent qui dénotent un
esprit vraiment supérieur. Les documents dont il s'est servi, il les a
puisés aux sources les plus nouvelles et les plus dignes de foi. Enfin
le style de cette savante compilation se fait toujours remarquer par sa
clarté, sa précision et son élégante simplicité. Toutes ces qualités
réunies ne sont-elles pas suffisantes pour assurer à son ouvrage un
succès populaire, et devons-nous craindre de nous tromper en lui
prédisant que son _Précis_, adopte par l'Université, servira plus que
tout autre livre de ce genre, à enseigner et à apprendre l'histoire
d'Angleterre à la jeune génération que ces dernières années ont vue
naître.

_Voyage dans l'Inde et dans le golfe Persique, par l'Égypte et la mer
Rouge_; par V. FONTANIER, ancien élève de l'École Normale, vice-consul
de France à Bassora. Première partie 1 vol. in-8.--Paris, 1844.
_Paulin_, 7 fr. 50.

En 1834, M. V. Fontanier reçut l'ordre de se rendre dans le golfe
Persique, afin de transmettre au gouvernement les renseignements qui lui
étaient nécessaires sur les provinces méridionales de la Perse et de la
Turquie. A cette époque on se préoccupait vivement des tentatives des
Anglais pour s'ouvrir par la mer Rouge ou par la Syrie des
communications plus promptes avec l'Inde. Déjà ils avaient envoyé de
Bombay à Suez un bateau à vapeur, et le colonel Chesney recevait l'ordre
de tenter la navigation de l'Euphrate. Depuis plusieurs années
consécutives, la peste et le choléra désolaient la Babylonie et le
littoral du golfe Persique; on avait voulu faire pénétrer dans ces
provinces éloignées les innovations introduites par le sultan à
Constantinople. Le vieux roi de Perse était mort, et son petit-fils
venait de lui succéder; l'influence russe se trouvait en lutte, dans ce
royaume, avec l'influence anglaise; on parlait vaguement d'expéditions
contre les possessions britanniques de l'Inde. Enfin on ne connaissait
que bien imparfaitement le commerce du golfe Persique et la position
qu'y avaient prise les Anglais. «Recueillir et transmettre au
gouvernement toutes les données qui pouvaient contribuer à l'éclairer
sur ces questions, tel fut, dit M. V. Fontanier, le programme que je
présentai moi-même de ma mission, et qu'adopta le ministre des affaires
étrangères. Pour l'exécuter avec plus d'avantages, je me rendis d'abord
à Londres, où j'étudiai les projets de communications avec l'Inde, puis
je devais aller à Bombay par Suez, de Suez à Bassora, et, après un
séjour plus ou moins prolongé, rentrer en France par Constantinople.» Le
plan ne fut suivi qu'en partie: au lieu de traverser la Turquie, M. V.
Fontanier revint dans l'Inde, ou il fit une longue résidence, et il
rentra en France par la route du Cap.

L'ouvrage de M. Fontanier n'est donc pas, comme son titre semble
l'indiquer, une simple relation de voyage dans des pays encore peu
connus; il a une importance plus grande et plus réelle; car, bien qu'il
renferme quelques détails nouveaux sur la géographie du golfe Persique
et sur les moeurs de ses habitants, il s'occupe spécialement de
politique et de commerce. En l'analysant avec tout le soin qu'il mérite,
nous essaierons de faire ressortir les conclusions principales que l'on
peut en tirer.

M. Fontanier s'embarqua à Marseille pour Alexandrie, sur un brick
gréco-ragusain, avec des saint-simoniens qui allaient joindre leur chef
en Égypte. Pleins de ferveur et d'illusions, ses malheureux compagnons
de traversée croyaient trouver la terre promise, et comprenaient peu le
sentiment d'amertume avec lequel il les voyait se lancer au-devant de
vaines déceptions. A peine arrivés, la population en haillons, les
maisons en ruines, la terreur répandue sur tous les visages leur
prouvèrent qu'ils n'avaient pas trouvé un nouvel Eldorado.--Quant à M.
V. Fontanier, il savait à quoi s'en tenir sur l'Égypte et sur
Mehemet-Ali, et il reconnut bientôt qu'il les avait aussi bien jugés de
loin que de près. Il en trace donc un portrait qui ne ressemble en rien
à ceux que des panégyristes intéressés ou ignorants nous montrent avec
tant de complaisance depuis plusieurs années. A l'en croire, Mehemet-Ali
n'est qu'un habile charlatan et un tyran impitoyable, et l'Égypte, le
plus pauvre et le plus malheureux de tous les pays gouvernés par un
souverain absolu.

M. V. Fontanier résida fort peu de temps à Alexandrie et au Caire. Nommé
vice-consul de Bassora, il dut, au mois de février 1833, songer à son
départ pour l'Inde. Comme il ne pouvait quitter la mer Rouge qu'à la
mousson favorable, au lieu de s'embarquer à Suez, il résolut de remonter
le Nil, de voir Thèbes, et de s'embarquer sur le premier navire qu'il
trouverait à Cosséir. Son séjour dans cette petite ville arabe lui
fournit l'occasion de nous donner des renseignements pleins d'intérêt
sur les agents de la Compagnie des Indes et sur la mauvaise organisation
de la marine anglaise. «Chez les Anglais, dit-il, peuple dont la marine
excite à un si haut degré l'envie des autres nations, il est bon de
remarquer que les règlements maritimes sont très-imparfaits. Ils ont
pillé quelques articles de nos belles ordonnances, emprunté quelques
usages aux Hollandais, et ce mélangée indigeste se nomme le code
maritime de la Grande-Bretagne. Quand, passager sur leurs navires, je
lisais leurs règlements, j'observais assez souvent que les cas les plus
vulgaires n'étaient pas prévus; qu'on n'expliquait pas les règles de la
discipline; qu'ordinairement il fallait joindre au texte des
commentaires énonçant quelle était, en certaines circonstances, la
pratique française ou la pratique hollandaise, laissant probablement au
capitaine le choix de suivre l'une ou l'autre. Un des privilèges qui
résultent de cette belle organisation, c'est la faculté donnée au
propriétaire de mettre qui bon lui semble comme capitaine sur son
navire; que la vie des passagers soit en péril, tant pis pour eux; que
le bâtiment se perde, c'est l'affaire des compagnies d'assurance.»

Ces tristes réflexions, M. Fontanier n'eut que trop souvent sujet de les
faire durant sa traversée du Cosséir à Bombay. Le navire portant
pavillon britannique, sur lequel il avait pris passage, était commandé
par un _nucoda_, ou capitaine asiatique, ex-maquignon métamorphosé en
marin, dont l'ignorance et l'inexpérience fabuleuses firent courir
plusieurs fois au _Mahomedié_, ainsi se nommait ce bâtiment, d'imminents
dangers. A la vérité, il était sujet persan, et l'acte de navigation
exige que les navires anglais soient commandés par des Anglais et
appartiennent à des Anglais; sans cela ils ne peuvent montrer le
pavillon britannique. Mais tous ces règlements sont bons pour l'Europe,
et nul n'y songe dans l'Inde. On est bien certain qu'un croiseur anglais
n'arrêtera pas des navires munis de papiers anglais; et, quant à ceux
des autres nations, on ne craint pas qu'ils aient l'extravagance de se
mêler, dans ces parages, de la police des mers. Au-delà du cap de
Bonne-Espérance, une prudence cauteleuse leur est recommandée; les
Anglais seuls ont droit d'agir comme s'ils étaient les grands douaniers
et les grands inquisiteurs de l'univers.

Le pèlerinage de la Mecque avait amené à Cosséir une foule considérable
de pèlerins et d'industriels, dont M. Fontanier étudiait chaque jour les
moeurs et les coutumes. Il en retrouva d'autres à Djedda, où il relâcha.
La ramazan touchait à sa fin; la fête du Courban-baïram allait
commencer, et il vit successivement partir tous les pèlerins. D'abord il
conçut le projet d'aller voir cette cérémonie; mais, bien qu'il parlât
facilement une ou deux des langues nécessaires, il ne pouvait passer
pour un Asiatique, et, comme on met à mort tout chrétien qui est
découvert, il n'ambitionna pas le titre de martyr de la science. Il eut
d'autant moins de regrets de ne pas s'être exposé à ce danger, qu'un
Polonais, devenu mahométan, arriva à Djedda peu de jours après la
cérémonie, et lui en donna tous les détails qu'il a eu le soin de
rapporter dans son chapitre IV.

Le _Mahomedié_ toucha encore à Oneida et à Moka, et cette double relâche
permit à M. Fontanier de recueillir quelques renseignements nouveaux sur
ces deux villes, leur commerce et les coutumes de leurs habitants; sur
la navigation arabe dans la mer Rouge, le café d'Yémen, etc... Enfin il
débarqua à Bombay, non sans avoir couru le risque de faire naufrage sur
les rochers du fanal. M. Fontanier se loue beaucoup de l'hospitalité
anglaise dans l'Inde. Cependant, à Bombay comme à Calcutta, les Français
n'avaient pas encore regagné la confiance que lui avait fait perdre la
publication des lettres de Jacquemont.--M. Fontanier ne parle pas de
Bombay dans cette première partie, car il devait y revenir plus tard, et
il n'eut alors ni le loisir ni les facilités nécessaires pour bien
connaître cette ville. La mousson le retint prisonnier plus longtemps
qu'il ne l'avait prévu. Tout en étudiant l'anglais, en mettant en ordre
ses collections, en recueillant des matériaux précieux, il cherchait à
s'instruire de la situation des pays qu'il était chargé d'observer.
Ainsi il obtint des renseignements curieux sur la Perse et les provinces
méridionales de la Turquie.

En se rendant par mer de Bombay à Bassora, M. Fontanier relâcha
successivement à Bender-Abbaz et Ormuz, dont les ruines attestent encore
l'ancienne prospérité; puis il visita Bouchir, le port le plus important
de la Perse, où il se fait un commerce considérable, la première cité
orientale qu'il ait vue deux fois, et qui, à la seconde visite, ne lui
ait pas paru plus misérable qu'à la première. Durant cette navigation,
ayant reconnu que la traite se faisait dans l'Inde à bord même des
navires anglais, il dénonça _le Mahomedié_, le bâtiment sur lequel il
naviguait, comme ayant porté des esclaves de l'Inde à Bouchir; et il
présenta au gouvernement français ses observations sur la traite qui se
pratiquait journellement soit à Bombay et dans le golfe Persique, soit
sur les navires arabes, soit sur ceux que protégeait le pavillon
britannique. Le capitaine Laplace, commandant de _l'Arthémise_, lui
répondit qu'il se trompait, et que le gouvernement anglais mettait un
grand zèle à la répression de la traite; il lui citait enfin un
capitaine de la marine de l'Inde qui avait été condamné à la déportation
pour avoir acheté des nègres. Or, il faut lire, dans le chapitre VII,
comment ce capitaine, nommé Hawkins, fut, après avoir entendu prononcer
contre lui une condamnation injuste d'ailleurs, déporté à... Londres, où
le roi lui accorda sa grâce et de l'avancement. Des explications
fournies par M Fontanier résulte la preuve évidente que, dans l'Inde, le
traite du droit de visite, si sévèrement appliqué aux navigateurs
français, ne l'est jamais aux bâtiments anglais.

Quand il arriva à Bassora, M. Fontanier ne put se dissimuler combien
cette ville était décliné, depuis l'époque où il y était venu pour la
première fois. «J'avais alors remarqué, dit-il, une certaine élégance
dans les costumes, et une assez grande activité dans le commerce; on
entendait ces cris et ce tumulte particuliers aux ports de mer. Un
silence de mort avait succédé, et nous arrivâmes à la résidence anglaise
sans avoir presque rencontre personne. La, encore, il y avait eu des
changements; car le résident était parti pour habiter Bagdad, par
crainte du climat de Bassora, et aussi par le désir de se rapprocher du
pacha, qui a sur ce pays la suprême autorité. Ainsi, ce palais, ou
plutôt cette espèce de forteresse ou j'avais vu, pour la première fois,
des soldats de l'Inde, ou régnait tant de luxe et de mouvement, tombait
en ruines et était désert. La factorerie française, jolie maison située
un peu au delà, était dans un état plus pitoyable encore; partout on
voyait des murs écroulés, et quelques rares boutiques étaient seules
ouvertes dans un bazar ou la foule se pressait dix années avant. Il est
vrai que la peste et le choléra avaient récemment ravagé la ville; mais
la cause principale de cette décadence était, comme partout en Turquie,
le mode de gouvernement et d'administration.»

La situation des agents français et anglais à Bagdad et à Bassora; les
préjugés qui règnent relativement à la France; la situation de
l'ambassade française à Constantinople; les intrigues des agents
anglais; la protection accordée par la France aux chrétiens, et la
situation des chrétiens de Bagdad et de Bassora, tels sont les
importants sujets que M. Fontanier traite dans les chapitres VIII, IX et
X. On verra, en lisant ces chapitres, pourquoi les Asiatiques regardent
les Anglais comme une race d'hommes supérieurs, l'Angleterre comme le
premier pays du monde, et les autres nations comme des satellites de ce
grand astre, des États auxquels il a imposé des traités ou une
obéissance pareille à celle des rajahs dans l'Inde. Partout l'influence
anglaise s'accroît aux dépens de l'influence française, et cependant
«nos navires, dit M. Fontanier, sont tenus aussi bien qu'aucun de ceux
que les Anglais montrent avec tant d'orgueil dans ces parages; nos
commandants, plus instruits et moins brusques que les leurs, sont, pour
les Asiatiques, d'un commerce plus agréable; et quand nos matelots vont
à terre, leur premier soin n'est pas d'offenser la population par leur
ivrognerie.» Les Anglais étaient tellement puissants à Bassora, lorsque
M. Fontanier y arriva, que nul n'osa lui faire visite sans en avoir
demande permission à un Arménien nommé Agha-Barseigh, qui représentait
le résident de la Compagnie, le colonel Taylor, et qui avait plus
d'autorité réelle que le gouverneur lui-même; mais, à peine installé, M.
Fontanier eut l'habileté et le courage de prouver que le consul du roi
des Français n'était sous la protection de personne et ne reconnaissait
pas de supérieur.

Dans l'opinion de M. Fontanier, une des causes les plus puissantes de
notre influence, non-seulement en Asie, mais dans le monde entier, est
que la France se trouve à la tête du catholicisme. «Je crois aussi,
ajoute-t-il, que lorsque nous affichons à l'étranger les idées
philosophiques et l'indifférence religieuse! nous y perdons de notre
crédit... je crains que l'on ne se soit pas assez préoccupé de cette
question, et qu'on n'ait trop facilement cédé à des difficultés
passagères, à des convenances personnelles, quand on a permis à des non
catholiques de diriger nos affaires avec le saint-siège; quels que
soient leur talent, leur moralité et leur caractère, nous perdons, en
les choisissant, de nos avantages à l'étranger. Ceux qui calomnient
notre politique disent que la religion n'est pour nous qu'un prétexte
d'intrigues; ce reproche n'est pas fondé. La religion est un lien social
comme le sont la nationalité, la langue, l'origine commune. En
protégeant les populations chrétiennes en Orient, le gouvernement
Français n'a jamais fait que remplir un devoir, car elles existaient
avant qu'il y établit des relations. Il n'a pas essayé d'en créer.
L'Angleterre et la Prusse viennent d'agir d'après d'autres principes, en
nommant un évêque à Jérusalem; il n'y a pas là de population
protestante, et l'établissement d'un évêque tend à en former. Cet acte
est une violation des plus manifestes du droit des nations, et il y a
lieu de s'étonner qu'il n'ait été le sujet d'aucune remontrance. Quand
le ministre des affaires étrangères est de la religion dominante, on
peut attribuer son inaction à un sentiment de tolérance; mais, s'il est
protestant, chacun a droit de supposer qu'il a sacrifié l'intérêt
national à ses sentiments religieux; qu'il a été influencé par son zèle
pour le protestantisme plus que par son devoir de citoyen.»

Le gouvernement de Bassora, les officiers de son administration, sa
justice, ses mollahs, ses banquiers, son agriculture, ses produits, son
commerce, ses dattes et ses chevaux, son administration, la nature et le
caractère de ses impôts, la manière de les prélever, ont fourni à M.
Fontanier la matière de trois chapitres remplis de faits aussi nouveaux
que curieux. Le chapitre suivant renferme l'histoire de l'expédition du
colonel Chesney, arrivé à Bassora le 17 juin 1836. Bien que le passage
par Suez ait été adopte, on lira avec un vif intérêt les détails que
donne M. Fontanier sur cette tentative hardie, qui avait pour but
d'établir des communications directes et suivies entre l'Angleterre et
l'Inde par l'Euphrate. Elle restera dans l'histoire des voyages comme un
exemple d'une singulière audace, et aussi comme une preuve de la
ténacité et de la prévoyance du gouvernement britannique.

Le climat de Bassora est très-malsain: la moitié des Européens qui sont
venus s'établir dans cette ville y a succombé, et trois personnes
seulement, de mémoire d'homme, n'ont pas été obligées de fuir après une
courte résidence. La chaleur est telle que l'on passe une grande partie
du jour dans une espèce de cave que l'on nomme _sarrap_. «Là, dit M.
Fontanier, on resterait dans une inaction complète s'il ne fallait
combattre les moustiques qui y cherchent aussi un abri. Le sommeil même
n'est pas permis, car si on repose trop longtemps sur un matelas, il
s'échauffe, et cause une vive irritation. Transpirer et boire de l'eau,
telle serait la seule occupation, s'il n'était d'usage d'y recevoir des
visites. Le soir, la nuit et le malin, la température est fort agréable;
on passe le temps sur les terrasses, où l'on dort.» M. Fontanier, étant
tombe malade à son tour, se vit obligé de changer de résidence. Il se
rendit à Bagdad avec le colonel Chesney, et ce voyage nous a valu un
chapitre sur Asker-Pacha, le gouvernement du Davoud-Pacha, le commerce
et l'industrie de cette ville fameuse, dont la décadence extraordinaire
frappa M. Fontanier. Après un court séjour, les deux voyageurs,
redescendant l'Euphrate avec le bateau à vapeur le _Hugh-Lindsay_,
rentraient à Bassora.

Cependant M. Fontanier avait cru devoir solliciter son rappel. Les
observations sur lesquelles on avait cru devoir appeler son attention
étaient terminées, et il redoutait pour lui-même les dangers du climat;
enfin, la solitude à laquelle il avait été condamné pendant deux années
commençait à lui sembler intolérable. Ce fut avec un vif sentiment de
joie qu'il reçut l'ordre de se rendre à Bagdad. Sa dernière visite fut
pour Sarcoch-Pacha, frère du pacha de Bagdad. Le passage suivant, qui
termine le premier volume, nous dispensera d'insister sur l'état actuel
de l'administration turque: «Je le trouvai dans une grande colère,
dit-il, parce que les gens requis pour remorquer le bateau ne s'étaient
pas encore présentés, et l'eau-de-vie qu'il buvait pour se distraire ne
le calmait pas; il ne parlait de rien moins que d'entrer en ville et de
couper la tête au gouverneur, qu'il accusait du retard. Il était homme à
exécuter sa menace, car il n'avait pas agi autrement avec un muzzelim
qui lui avait refusé environ 800 fr.

Je prolongeai donc ma visite assez longtemps pour qu'il pût s'enivrer
complètement, et alors on le porta dans son bateau; la marée étant
venue, toutes les barques partirent, et la ville se trouva en paix.
Sarcoch-Pacha était d'abord marmiton d'un régiment à Constantinople, et
divertissait ses camarades par son ivrognerie. Le sultan Mahmoud le prit
en amitié pour ce fait, et lui donna un avancement rapide. Ayant voulu
le nommer pacha s'il promettait de ne plus boire, cette condition fut
refusée; le Grand Seigneur, charmé de tant d'héroïsme, le nomma pacha:
en lui permettant de s'enivrer, ce qu'il ne négligea jamais; de là lui
venait son nom de _Sarcoch_ ivrogne: il n'en était pas médiocrement
fier, et me raconta comment on le lui avait donné.»

Pendant les derniers temps de son séjour à Bassora. M. Fontanier fut
témoin de l'expédition qu'Ali-Riza, pacha de Bagdad, entreprit contre
Mohamera, et qui, avec le pillage plus récent de Klerbelah, est le
principal grief de la Perse contre la Porte Ottomane. Personne mieux que
lui n'en connut les motifs et les circonstances, aussi lui a-t-il
consacré un chapitre entier. Cette expédition se termina, comme on sait,
par le sac de Mohamera. Les troupes, dit M. Fontanier, ne rencontrant
point d'obstacles, étaient entrées dans la ville avant que l'ordre en
eût été donné. Chacun s'était mis aussitôt en quête de butin: si l'on a
exagéré le nombre des victimes, je suis certain du moins qu'on n'a pas
pu exagérer le pillage, car tout fut saisi par les soldats, qui
s'emparèrent des femmes et des enfants; quand il n'y eut plus rien à
prendre, le pacha et ses troupes se donnèrent le plaisir de brûler la
ville. Je ne veux point rapporter en détail les horreurs qui furent
commises; mais pour montrer quel sens ces barbares attachent aux
opérations militaires, je rapporterai un fait caractéristique. La ville
avait été prise sans qu'on l'eût attaquée, et un tailleur, ignorant
peut-être un si grand événement, travaillait dans sa boutique. Un des
vainqueurs l'aperçut, se précipita sur lui, le traîna devant le pacha, et
on lui fit administrer une rude bastonnade pour le punir de sa
confiance. «Comment, scélérat! lui disait-on, un vizir se dérange, se
fatigue, vient de Bagdad assiéger et prendre la ville, et tu couds
tranquillement!» On accusait le pacha d'être d'un caractère trop doux;
il aurait dû faire couper la tête au tailleur.»

A peine eut-il paru en France, l'important et curieux ouvrage que nous
venons d'analyser a été traduit en anglais. Nous apprenons que la
traduction paraîtra à Londres sous peu de jours.



[Illustration: Le Bal des Chiens.--Caricature par Cham.--Voir le dernier
numéro de l'_Illustration_, p. 41.]



Inventions nouvelles.

AEROSTAT MÉTALLIQUE.

Il est bien certain que les aérostats doivent, comme les vaisseaux,
trouver leur point d'appui dans le milieu où ils naviguent; mais il y a
entre l'eau et l'air des différences telles que les principes
hydrostatiques ne peuvent s'appliquer que très-imparfaitement à la
direction des aérostats. Ainsi le vaisseau ne plonge qu'en partit! dans
l'eau; le ballon est complètement immergé dans l'atmosphère; le vaisseau
trouve, pour résister aux vents contraires, son point d'appui dans le
liquide; un ballon pourra difficilement se servir de l'air même pour
résister à la violence de l'air. Les conditions de navigation sont
partout les mêmes, le liquide a la même densité, les courants ont une
direction connue et qui ne varie pas: dans l'air, à mesure qu'on
s'éloigne de la terre, la densité du milieu diminue, il se produit des
courants qui changent probablement avec chaque couche d'air; le gaz
contenu dans le ballon dont la pesanteur spécifique, à terre, a pu
déterminer l'ascension devient, lui-même un élément de danger si on ne
peut, à propos, lui donner issue.

[Illustration: Ballon en cuivre.]

Depuis l'invention due aux frères _Mongolfier_, d'Annonay, qui, les
premiers, s'élevèrent dans les airs, au moyen d'un aérostat, on ne peut
nier les nombreuses améliorations qui sont venues perfectionner leur
découverte. Les gaz ont remplacé l'air échauffé et dilaté: les
enveloppes sont plus solides, le parachute éloigne une partie des
dangers que couraient les aéronautes. Mais là se bornent, du moins
jusqu'à présent, les perfectionnements. Est-on parvenu à se diriger dans
l'air? Non, et c'est là l'écueil contre lequel sont venus se briser les
plus intrépides expérimentateurs. Disons pourtant que les ballons ont
été d'un grand secours pour l'étude des sciences physiques, que des
hommes d'un immense savoir, MM. Biot et Gay-Lussac, ont été recueillir à
près de deux lieues de la terre l'air dont leur ballon traversait les
couches, et qu'ils ont étudié à cette hauteur divers phénomènes
électriques et magnétiques.

Le ballon dont nous avons à entretenir aujourd'hui nos lecteurs est
destiné à résoudre certaines questions de physique générale, et
certainement, dans la pensée du constructeur, à aborder celle de la
direction des aérostats. Quoi qu'il en soit, c'est seulement au point de
vue de la science que M. Arago a bien voulu lui servir de parrain à
l'Institut.

Cet aérostat est complètement composé de feuilles de cuivre d'un
huitième de millimètre d'épaisseur. La première idée de la construction
des ballons métalliques a été émise par Lans en 1760, et après lui par
Guylon de Morveau en 1784. C'est le petit-fils d'un des savants les plus
illustres de notre temps, M. Marey-Monge, qui vient de la réaliser.--Les
feuilles de cuivre, réunies par bandes, comme les côtes d'un melon, ont
été soudées par l'ingénieux procédé dû à M. le comte Desbassyns de
Richemont (Ce procédé consiste à fondre la soudure au moyen de la flamme
du gaz hydrogène dirigée sur le métal; c'est ainsi qu'on obtient
aujourd'hui la réunion immédiate du plomb par la fusion des deux bords
de la pièce sans emploi de soudure.) Les soudures de ce ballon ont un
développement de l,500 mètres. L'aérostat a 10 mètres de diamètre et
pèse 400 kilogrammes, il contiendra 50 kilogrammes de gaz hydrogène.

Ce ballon doit servir à une ascension que fera prochainement un
aéronaute bien connu, M. Dupuis-Delcourt. Le but que s'est proposé M.
Marey-Monge est, comme nous l'avons dit plus haut, de réaliser ses idées
sur l'application des moyens d'impulsion et de direction à donner aux
aérostats: il a développé son système dans un mémoire soumis à
l'Académie. Comme cet aérostat métallique ne donnera pas lieu à une
continuelle déperdition d'hydrogène, ainsi que le font les ballons en
étoffe, il pourra séjourner longtemps dans l'air et servir à l'élude de
la direction des courants atmosphériques constants. Ce ballon pourra, de
plus, décider la question de savoir s'il est possible de prévenir la
grêle. Ou sait que ce phénomène si dangereux est dû à l'électricité des
nuages. Si on parvient à décharger les nuages de leur électricité, le
phénomène n'est plus possible. Par sa nature le nouveau ballon étant
susceptible de rester longtemps suspendu dans l'atmosphère, si on le met
par un fil métallique en communication avec le sol, il enlèvera
complètement aux nuages qui l'approcheront leur électricité, et on aura
ainsi fait disparaître un des plus grands fléaux de l'agriculture.

On conçoit dès lors tout l'intérêt qui s'attache à ces expériences, et
nous ne pouvons que faire des voeux pour qu'elles soient couronnées d'un
plein succès et que les noms de MM. Marey-Monge et Dupuis-Delcourt
soient associés à ceux des hommes utiles et recommandables de notre
siècle.



Rébus.

EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS:
C'est un grand souci, de chaque côté de la Manche que la reine Pomaré.

[Illustration: nouveau rébus.]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 0056, 23 Mars 1844" ***

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