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Title: La Radiologie et La Guerre
Author: Curie, Marie, 1867-1934
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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LA RADIOLOGIE ET LA GUERRE

par

Mme PIERRE CURIE

Professeur à la Sorbonne.

Avec 11 figures et 16 planches hors texte.



Paris
Librairie Félix Alcan
108, Boulevard Saint-Germain, 108
1921



INTRODUCTION


Depuis la découverte des rayons X, en 1895, les méthodes de la
radiologie, progressivement élaborées par les médecins, ont été
appliquées avec succès sous la forme de radio-diagnostic et de
radiothérapie. Les progrès réalisés dans ce domaine sont dus, pour une
grande partie, à la perfection des appareils mis à la disposition des
médecins par les constructeurs. Il était à prévoir que la radiologie
serait d'un secours puissant pour l'examen des blessés de guerre.
Néanmoins, on peut affirmer, que les services qu'elle a pu rendre à ce
point de vue ont grandement dépassé toutes les prévisions. Il en est
résulté, de divers côtés, un double effort: d'une part, pour développer
et multiplier les méthodes d'observation radiologique, d'autre part,
pour réaliser des installations et des appareillages capables de
répondre à tous les besoins et à toutes les conditions de travail, dans
les ambulances du front comme dans les hôpitaux du territoire. Ainsi
a été constituée la radiologie de guerre dont l'extension n'a cessé
d'augmenter jusqu'à la fin de celle-ci. Et si l'activité des services
radiologiques s'est, naturellement, ralentie avec la cessation des
hostilités, l'impulsion dont est sorti leur développement ne s'est point
épuisée; elle reste acquise comme élément d'action organisatrice, pour
étendre à toute la population française les bienfaits d'une technique
médicale dont l'usage était resté très limité avant la guerre.

Les circonstances ont fait qu'à cette évolution, encore inachevée,
j'ai pris une part active. Ayant voulu, comme tant d'autres, me mettre
au service de la Défense nationale dans les années que nous venons de
traverser, je me suis presque aussitôt orientée du côté de la radiologie
m'efforçant de contribuer à l'organisation des services radiologiques
notoirement insuffisants au début de la guerre. Le champ d'activité
ainsi ouvert a absorbé la plus grande part de mon temps. J'ai eu la
bonne fortune de trouver des moyens d'action. Chargée de la direction
technique de l'œuvre radiologique du _Patronage National des Blessés_,
Société de Secours fondée sous la présidence de M.E. Lavisse, j'ai pu,
avec l'aide libérale de cette œuvre, créer un service de Radiologie
auxiliaire du service de Santé Militaire pour les hôpitaux des armées et
du territoire. Ce service a pris une grande extension, en raison même
des besoins auxquels il s'agissait de faire face. Il m'a fallu faire
de nombreux voyages aux hôpitaux et aux ambulances, pour vivre de leur
vie et participer à leur travail. Il m'a fallu aussi m'occuper de la
formation de personnel pour les besoins du service.

Je dirai donc dans ce livre sur la Radiologie ce que j'en ai vu pendant
la guerre et ce que j'en espère dans l'avenir.



I

LES RAYONS X


C'est une méthode d'observation merveilleuse, en vérité, que celle qui
nous a permis, pour la première fois, d'explorer sans le secours de
la chirurgie, l'intérieur du corps humain. La chance inespérée de cet
examen direct nous a été apportée par la découverte des rayons X que
nous devons à M. Rœntgen et qui a eu lieu en 1895.

L'appareil de production de rayons X n'est autre chose qu'un tube ou
ampoule de verre ayant généralement la forme indiquée dans la figure I.
Dans le tube pénètrent deux pièces métalliques, nommées _électrodes_,
destinées à y faire passer le courant électrique. Une de ces électrodes
C, nommée _cathode_ ou électrode négative (pôle de sortie du courant)
est constituée par une calotte en aluminium, placée dans une partie
tubulaire à l'entrée de l'espace sphérique. Au centre de celui-ci
se trouve l'extrémité de l'autre électrode AC nommée _anticathode_
et pouvant remplir le rôle d'électrode positive ou _anode_ (pôle
d'entrée du courant). Cependant, on lui adjoint souvent une électrode
supplémentaire A qui est placée dans une tubulure latérale et reçoit
plus spécialement le nom d'anode. Le tube est étanche et l'on y peut
faire un vide élevé, la pression du gaz résiduel étant, par exemple, de
l'ordre de deux ou trois millièmes de millimètre de mercure. Dans cet
état, le tube prend souvent le nom de _tube_ ou _ampoule de Crookes_, du
nom du savant qui a étudié le passage du courant électrique dans l'air
extrêmement raréfié[1].

[Illustration Fig. 1]

Pour obtenir le passage du courant, il est nécessaire d'employer
une _haute tension,_ c'est-à-dire d'établir entre les électrodes une
différence de potentiel de l'ordre de quelques dizaines de milliers de
volts. Tant que la tension nécessaire n'est pas atteinte, aucun courant
ne passe dans l'ampoule, mais dès que la valeur critique de la tension
a été obtenue, le courant commence à passer brusquement, sous forme de
_décharge disruptive_.

Le passage de cette décharge est accompagné de phénomènes du plus
haut intérêt, mis en évidence par les travaux ingénieux et patients
de nombreux savants, parmi lesquels il convient de citer en première
ligne Crookes et J.J. Thomson. De la cathode s'échappe un essaim de
particules, bien plus ténues que les atomes eux-mêmes, et dont chacune
porte une charge négative. Ces particules, repoussées énergiquement par
la cathode, se trouvent lancées comme des projectiles avec une grande
vitesse et viennent frapper l'anticathode en un point nommé le _foyer_.
Ce choc a pour effet d'exciter dans l'anticathode un rayonnement, ainsi
que dans une cloche le choc du battant détermine l'émission d'une onde
sonore; et ces rayons dont la source est au foyer de l'anticathode sont
précisément ceux qui ont été nommés rayons X par Rœntgen qui le premier
les a observés et étudiés.

Les projectiles qui, venant de la cathode, bombardent l'anticathode
et provoquent l'émission de rayons X, ont des vitesses d'autant plus
grandes que la tension ou différence de potentiel aux bornes de
l'ampoule est plus considérable; ces vitesses peuvent atteindre et
même dépasser le tiers de la vitesse de la lumière, elles se chiffrent
souvent par plus de 100.000 kilomètres à la seconde. Chacune de ces
particules a une masse qui, on le sait aujourd'hui, est environ 1.800
fois plus petite que celle d'un atome d'hydrogène. Ces grains minimes
d'électricité négative se nomment _électrons_. Crookes qui avait bien
compris leur nature les avait désignés par le nom expressif de _matière
radiante_. Les électrons lancés avec une grande vitesse constituent,
en effet, des rayons de nature matérielle que l'on nomme aujourd'hui
_rayons cathodiques_.

Nous dirons donc que le choc des rayons cathodiques sur une anticathode
provoque sur celle-ci une émission de rayons X.

Quels sont les effets qui ont permis de découvrir cette émission? Les
nouveaux rayons ne sont pas directement accessibles à nos sens; nous ne
pouvons ni les voir ni les entendre. Mais c'est leur faculté d'exciter
la fluorescence qui a tout d'abord permis de déceler leur présence.
En plaçant en face de l'anticathode un écran recouvert d'une couche
de platinocyanure de baryum, on voit l'écran s'éclairer d'une belle
luminosité verte, ainsi qu'il le ferait sous l'action de la lumière
ultraviolette. Ce sont les rayons X qui excitent cette fluorescence en
dehors de l'ampoule de production dont ils traversent la paroi. Ils
peuvent aussi impressionner une plaque photographique au travers d'un
papier noir qui l'enveloppe pour la protéger de la lumière.

Ces propriétés des rayons X sont précisément celles que nous utilisons
dans la radiologie. Les rayons traversent, en effet, différentes
substances d'autant plus facilement que celles-ci sont moins denses
(plus exactement, le pouvoir pénétrant des rayons est d'autant plus
grand que le poids atomique de la substance à traverser est plus
faible). Si un faisceau de rayons X issu du foyer d'une anticathode
atteint un écran radioscopique (écran au platinocyanure de baryum) au
travers d'un objet tel qu'un porte-monnaie en cuir contenant des pièces
de monnaie, le cuir est traversé très facilement, sans que les pièces
ou la monture métallique le soient, de sorte que ces parties opaques
de l'objet examiné _portent ombre_ sur l'écran et sont ainsi vues au
travers du cuir en _image radioscopique_, alors qu'on ne peut les voir
directement en examinant le porte-monnaie à la lumière ordinaire pour
laquelle le cuir est opaque. Si, dans ce même essai, on remplace l'écran
par une plaque photographique, celle-ci, développée à la manière
ordinaire, fera apparaître l'image du porte-monnaie, sur laquelle les
parties métalliques opaques aux rayons X paraîtront en clair, et les
parties relativement transparentes (cuir) en sombre. La région frappée
par les rayons en dehors de l'objet est la plus impressionnée et donne
les «grands noirs». On obtient ainsi une _radiographie_ qu'on peut
considérer comme un _négatif;_ un tirage du cliché sur papier sensible
fournit un _positif_ dont l'apparence correspond à celle de l'image
radioscopique (voir planche I).

[Illustration: Planche I.--(_à gauche_)--Radiographie d'un porte-monnaie
contenant des pièces de monnaie et des clefs. Sur la plaque directement
obtenue, ou négatif, les parties métalliques opaques se détachent en
clair.--(_à droite_)--Positif obtenu avec la plaque précédente. Les
parties métalliques se détachent en sombre. L'image a le même aspect que
celle qui se produit sur un écran radioscopique.]

Si, au lieu d'examiner un porte-monnaie, nous soumettons à l'observation
une partie du corps humain, par exemple un bras, une jambe, une main,
etc., nous constaterons que les os sont plus opaques aux rayons X que
les chairs.

La raison en est facile à comprendre. Les chairs sont constituées, en
effet, par des matières organiques composées d'éléments à faible poids
atomique, tels que l'hydrogène, le carbone, l'azote, l'oxygène (poids
atomiques 1, 12, 14, 16). Mais dans la composition normale des os
entrent en plus des matières minérales, principalement le phosphate de
chaux qui contient comme constituants les éléments phosphore et calcium
de poids atomiques 31 et 40. Ce sont ces éléments qui déterminent
principalement l'absorption des rayons X par la matière osseuse. Les
os portent ombre en radioscopie, alors qu'ils se détachent en clair sur
l'image radiographique.

La radioscopie et la radiographie du corps humain fournissent des
contrastes qui permettent de réaliser des images d'une grande beauté,
avec de nombreux détails de structure (planche II).

Et de même que nous nous trouvons ainsi admis à examiner l'intérieur du
corps humain à l'état normal, de même il nous est possible de constater
des aspects anormaux occasionnés par un accident ou par une maladie. Si
un objet métallique a pénétré dans le corps à la suite d'une blessure
(balle, éclat d'obus), ou bien s'il a été avalé par inadvertance,
(bille, sou), la présence de cet objet à l'intérieur du corps est
révélée sur l'image radioscopique ou radiographique grâce à l'ombre
qu'il projette.

Si un os a subi une fracture, la solution de continuité apparaîtra sur
l'image et fera connaître les détails de l'accident.

Ainsi se trouve créée une possibilité merveilleuse de diagnostic par la
vision directe qui constitue un bienfait pour le malade et un allégement
de responsabilité pour le médecin.

Ce service, pourtant considérable, n'est pas le seul que puissent rendre
les nouveaux rayons. L'expérience a montré qu'ils constituent aussi
un agent thérapeutique de haute importance. De tout temps, il a été
habituel d'expérimenter à ce point de vue tout nouvel agent physique. La
souffrance humaine demande impérieusement à être soulagée, et la science
médicale, encore en grande partie condamnée à l'empirisme, ne manque
jamais de tenter un essai qui offre quelque espoir nouveau. On ne tarda
pas à reconnaître que les rayons X produisent des effets physiologiques
très prononcés. Les premiers expérimentateurs eurent à déplorer des
accidents dont ils ont été, dans certains cas, les premières victimes.
Les rayons X absorbés à forte dose peuvent occasionner des lésions de
la peau dites _radiodermites_, dont l'issue est parfois mortelle. Mais
employés à dose convenable, et suivant des méthodes scientifiquement
élaborées, ils peuvent, au contraire, produire un effet bienfaisant, et
amener la guérison ou tout au moins l'amélioration de plusieurs maladies
dont la plus grave est le cancer. Il n'est pas nécessaire d'insister sur
l'importance de cette nouvelle ressource de la médecine scientifique. Le
traitement par les rayons X porte le nom de _radiothérapie_.

[Illustration: Planche II.--Radiographie d'une main (positif). A
l'annulaire une bague d'or très opaque aux rayons X. Au petit doigt
une bague d'aluminium bien moins opaque: l'ombre de l'os s'aperçoit
au travers de cette bague. Au poignet un bracelet de fer avec une
plaque d'aluminium mince, peu visible sur la radiographie en raison de
sa transparence. Les os, bien moins opaques que les bagues, donnent
cependant des ombres très nettes laissant voir des détails de structure.
Le contour des chairs se voit faiblement. A côté de la main se trouve un
radiochromomètre radiographié en même temps que celle-ci. Il indique une
dureté de rayons de 6e Benoist.]

La nature des nouveaux rayons qui nous rendent des services aussi
signalés est aujourd'hui parfaitement connue. Les rayons X ont la
plus grande analogie avec la lumière bien qu'ils s'en distinguent,
semble-t-il, par les propriétés qui viennent d'être décrites, et bien
que nous ne puissions pas les concentrer par des lentilles ou les faire
dévier par des prismes. Rappelons ici que la lumière est un phénomène
vibratoire dont les propriétés dépendent de la _fréquence_ de la
vibration. La lumière visible correspond à des vibrations au nombre de
10^15 environ, soit un million de milliards par seconde. Les
rayons ultra-violets qui ne sont pas visibles ont une fréquence plus
grande encore. La fréquence des rayons X est environ 1.000 fois plus
grande que celle de la lumière visible, il n'est donc pas étonnant que
leurs propriétés diffèrent de celles de la lumière.

On constate, entre autres, que les rayons X sont capables de décharger
un électroscope, en rendant l'air qui l'entoure conducteur de
l'électricité. On peut mesurer l'intensité des rayons d'après la vitesse
avec laquelle l'électroscope est déchargé.

La conductibilité communiquée à l'air par l'action des rayons prend
le nom d'_ionisation._ D'autres gaz que l'air peuvent aussi subir
l'ionisation. L'étude des gaz ionisés a conduit à des découvertes
scientifiques importantes, relatives à la nature de l'électricité et de
la matière.

On voit d'après ce qui précède que les rayons X constituent un
agent nouveau qui a tout de suite acquis une grande importance
scientifique et, de plus, trouvé une vaste application médicale. Par
effet réciproque, il en est résulté un grand effort pour améliorer
la technique de la production et de l'emploi de ces rayons. Les
constructeurs s'attachèrent à établir des types d'appareils, aussi
parfaits que possible, pour la production du courant de haute tension
qui alimente les ampoules, et les ampoules elles-mêmes subirent de
nombreux perfectionnements. A la faveur de ces efforts et grâce aux
travaux de médecins spécialistes distingués, la nouvelle Science de
Radiologie se constitua et se développa rapidement, centralisée presque
exclusivement dans les grandes villes. Celles-ci bénéficièrent bientôt
d'un certain nombre de belles installations radiologiques, appartenant
soit aux hôpitaux publics, soit plus souvent aux médecins spécialistes.
Mais, jusqu'à la guerre, l'emploi des rayons X n'était point habituel
dans tous les services hospitaliers. Même à Paris, le nombre des
services radiologiques était fort restreint; et si des villes comme
Lyon, Bordeaux, etc., possédaient quelques services importants, par
contre, les petites villes de province étaient, en général, dépourvues
de toute organisation radiologique.

On aperçoit immédiatement la répercussion de cet état de choses au début
de la guerre. L'opinion tout naturellement adoptée par les pouvoirs
publics préconisait l'emploi de la radiologie dans les services centraux
militaires de l'arrière, mais ne prévoyait nullement une extension
générale de cet emploi à toutes les formations sanitaires des armées et
du territoire. Le Service de Santé militaire avait, d'ailleurs, envisagé
le besoin de secours radiologique urgent transportable, assuré par des
voitures radiologiques munies de tous les appareils nécessaires; mais
on espérait subvenir aux besoins à l'aide d'un très petit nombre de ces
voitures.

Il eût été difficile, en vérité, de prédire l'immensité des besoins
que fit surgir la guerre dont nul ne pouvait prévoir la durée et la
puissance meurtrière. Et comme l'organisation de la radiologie n'avait
pas été généralisée dans le pays avant la guerre, elle se trouva
nécessairement insuffisante pour les besoins de la Défense Nationale,
aussi bien au point de vue du matériel qu'au point de vue du personnel.
Cependant le rôle de la radiologie surpassa en importance toute
proportion prévue, de sorte que, peu à peu, elle fut indispensable aux
blessés et aux malades, loin ou près du front. Le manque de préparation
fut compensé par un effort considérable accompli par le gouvernement et
par l'initiative privée. Des appareils ont été offerts aux hôpitaux par
des donateurs. Des professeurs ou ingénieurs s'occupèrent de de leur
installation et de leur mise en service. Ainsi que dans tant d'autres
circonstances, des œuvres et des particuliers apportèrent leur concours
au Service de Santé lequel, de son côté, constitua peu à peu un matériel
radiologique considérable et assura une organisation générale du
Service, devenue très complète dans les dernières années de la guerre.

Il est réconfortant de se dire que l'effort réalisé pour donner aux
blessés les soins auxquels ils avaient droit a produit des résultats
bienfaisants qui n'ont pas été limités à la durée de la guerre. Cet
effort a conduit directement à reconnaître l'utilité générale de la
radiologie; il a contribué à établir en France une vaste organisation
mettant les bienfaits de la radiologie à la portée de toute la
population.


[Footnote 1: Une ampoule radiologique du type décrit comprend encore
en général, des éléments qui, sans être essentiels au point de vue
théorique, sont cependant indispensables pour assurer la régularité
du fonctionnement. Tels sont les _dispositifs de refroidissement_ de
l'anticathode laquelle peut s'échauffer jusqu'à l'incandescence lors du
passage du courant, et les _régulateurs de pression_ qui permettent de
faire varier dans certaines limites la quantité de gaz contenue dans
l'ampoule.]



II

COMMENT ON PEUT PRODUIRE LES RAYONS X


Nous avons vu dans le chapitre précédent que pour produire les rayons X,
il faut faire passer un courant électrique dans un tube tel que celui
de la figure I, et qu'il est nécessaire de disposer pour cela d'une
_tension_ ou différence de potentiel élevée. Celle-ci n'est généralement
pas fournie par les distributions d'électricité dans les villes. Il
convient donc de transformer le courant de basse tension distribué par
l'usine d'électricité en courant de haute tension capable d'alimenter
l'ampoule.

Cette transformation de courant est obtenue à l'aide d'appareils
établis dans ce but par l'industrie électrique. Tous ces appareils
utilisent le phénomène de l'_induction électrique,_ mais ne l'utilisent
pas tous de la même manière. Tous possèdent cependant comme partie
essentielle deux circuits électriques, dont l'un contient une spirale
de gros fil, l'autre une spirale de fil très fin enroulée autour
de la précédente sans communiquer avec elle. Si dans le premier
circuit, nommé _primaire_, on envoie un courant, dont l'intensité
varie périodiquement,--soit le courant alternatif industriel, soit le
courant continu régulièrement interrompu par un dispositif spécial
nommé _interrupteur_,--il se produit dans le deuxième circuit nommé
_secondaire_ des courants _induits_ de haute tension circulant
alternativement, tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre. Ce sont ces
courants induits qu'on peut employer pour actionner les ampoules.

Bien que les appareils de transformation de courant soient tous basés
sur le même principe, ils sont néanmoins de types multiples et leur
puissance peut varier dans de larges limites. Je ne décrirai ici, à
titre d'exemple, qu'un type d'appareil très couramment employé pendant
la guerre, de puissance modérée mais suffisante pour les besoins de la
radiologie de guerre.

Le transformateur de courant T (fig. 2) se compose d'un noyau de fer
doux autour duquel sont disposés deux enroulements (ou _bobines_),
l'un à gros fil pour le primaire (T_1), l'autre à fil fin
pour le secondaire (T_2); l'enroulement secondaire entoure
l'enroulement primaire mais en est entièrement séparé par un isolant. Un
courant interrompu à intervalles réguliers traverse le primaire, et le
secondaire est le siège de courants induits de haute tension produits à
chaque interruption du primaire.

Le circuit primaire est alimenté par une source d'électricité
convenable, par exemple par une distribution à 110 volts de courant
continu ou par un groupe électrogène pouvant remplacer cette
distribution. Branché aux pôles de la source (ou secteur), le circuit
comprend l'enroulement primaire T_1 du transformateur, un
rhéostat R qui règle l'intensité du courant, un ampèremètre A qui mesure
cette intensité, un coupe-circuit C et enfin une pièce essentielle:
l'interrupteur I. Le modèle d'interrupteur le plus employé est la
turbine à mercure[1].

[Illustration: Fig. 2]

Le circuit secondaire comprend l'enroulement secondaire T_2 du
transformateur, l'ampoule productrice de rayons X, une _soupape_ S et un
milliampèremètre MA; ce dernier mesure le courant utile. La soupape est
destinée à absorber parmi les courants de haute tension produits dans le
transformateur ceux dont le sens ne convient pas au fonctionnement de
l'ampoule, et qu'on nomme _courants inverses_. Quand le courant inverse
passe, le fonctionnement est défectueux et l'ampoule se détériore. La
soupape est un tube de Crookes à électrodes très dissymétriques, dont
l'une est une tige étroitement emboîtée dans une tubulure de verre,
tandis que l'autre est une spirale placée dans la partie centrale du
tube; celui-ci porte le nom de soupape, car il laisse passer le courant
très facilement de la tige vers la spirale, et très difficilement en
sens inverse, à condition que la faible pression d'air à l'intérieur
soit convenablement réglée[2].

Il ne suffit pas de disposer d'une intensité de rayons convenables, il
faut aussi que ces rayons aient un pouvoir pénétrant adapté; on dit
alors que l'ampoule a une «dureté» convenable. Il est donc nécessaire
d'avoir un dispositif qui indique la dureté de l'ampoule, ainsi qu'un
moyen de faire un réglage pour obtenir la dureté désirée. Pour se rendre
compte de la dureté, on établit aux bornes de l'ampoule une dérivation
nommée _spintermètre_ (fig. 2) Sp, comprenant une tige mobile en face
d'une pointe. Le courant secondaire peut, soit passer dans l'ampoule,
soit franchir sous forme d'étincelle l'intervalle du spintermètre. Quand
les deux passages offrent la même facilité, la dureté de l'ampoule, est
mesurée par cette étincelle dite _équivalente_. L'ampoule est d'autant
plus dure que l'étincelle équivalente est plus longue, c'est-à-dire que
la tension d'alimentation est plus élevée.

Or c'est cette tension qui détermine le pouvoir pénétrant des rayons;
une pénétration moyenne correspond à une étincelle équivalente (mesurée
avec un spintermètre à pointes mousses) d'environ 10 centimètres de
longueur, et à une tension d'environ 50.000 volts. Les rayons X obtenus
dans ces conditions ont un pouvoir pénétrant favorable à la radioscopie
et à la radiographie. Avec des tensions plus élevées, on obtient des
rayons X très durs qui trouvent leur application dans la radiothérapie.
Avec des tensions moins élevées, on obtient des rayons X mous qui
traversent difficilement le corps humain[3].

La dureté ou résistance d'une ampoule dépend de la quantité d'air qui y
est contenue. Au cours du fonctionnement il arrive que l'air résiduel
s'absorbe dans les parois de verre et ceci a pour effet de faire durcir
le tube. Pour remédier à cet inconvénient on dispose de _régulateurs_
de divers modèles qui permettent d'introduire de petites quantités de
gaz dans l'ampoule. Les soupapes ont besoin d'un réglage analogue; quand
elles contiennent trop ou trop peu de gaz, l'effet protecteur qu'on
leur demande n'est pas obtenu. Ce réglage des tubes est très délicat et
demande un opérateur habile et exercé[4]. On a représenté dans la figure
5 un régulateur de type courant adapté à une ampoule.

Si les tubes ont besoin d'un réglage particulièrement soigné,
l'appareillage au total exige aussi un entretien constant qui consiste
en un nettoyage des pièces et des contacts; c'est seulement à condition
d'observer ces soins que l'on peut obtenir un bon fonctionnement. Il ne
faudrait cependant pas croire qu'un bon appareillage radiologique doive
nécessairement être fragile; desservi par un bon opérateur, il ne risque
pas de se détériorer. La radiologie de guerre demande des appareils
robustes, facilement transportables et pouvant être installés avec
rapidité.

Un appareil correspondant au schéma de la figure 2 peut être établi
en trois pièces principales: transformateur, tableau de commande et
interrupteur, pesant respectivement environ 30, 20 et 25 kilos et
pouvant se transporter aisément. Le transformateur et le tableau sont,
à cet effet, placés dans des boîtes en bois, de forme adaptée, munies
d'anses pour le transport et disposées de manière à remplir un rôle
utile dans l'installation. Ces appareils peuvent être facilement placés
dans une voiture ou expédiés par chemin de fer. Dans le premier cas,
il suffit de les immobiliser avec des attaches. Dans le second cas,
il convient en général, de les emballer. Pourtant, il m'est arrivé, à
plusieurs reprises, de les faire voyager d'urgence, sans emballage, dans
un train, en les installant, avec l'aide des employés, dans la voiture
à bagages, avec quelques précautions faciles à réaliser et suffisantes
pour éviter les accidents.

En dehors de ces pièces fondamentales, l'appareillage complet comprend
les tubes et les accessoires indispensables. Parmi ces derniers, il
faut citer, en premier lieu, le _pied porte-ampoule_ qui sert à porter
le tube producteur de rayons X et à lui donner toutes les positions
requises par le service qu'il doit remplir. La mobilité du tube est une
condition indispensable de travail utile.

Le blessé soumis à l'examen est, le plus souvent, couché sur une
table. Celle-ci est quelquefois une table spéciale, munie d'un support
porte-ampoule. Mais quand on dispose d'un pied porte-ampoule convenable,
on peut, au besoin, se contenter d'une simple table en bois, à condition
que le plateau soit perméable aux rayons et sans défauts; pour faire une
radioscopie on place, en effet, l'ampoule sous la table et on observe
sur un écran placé au-dessus du corps l'image obtenue avec des rayons
qui traversent la table et le corps. Il est donc nécessaire que le bois
de la table soit transparent aux rayons, ce qui est le cas des bois de
faible densité sous épaisseur modérée,--et que ce bois ne contienne pas
de défauts tels que des nœuds ou des fissures qui ne manqueraient pas
d'apparaître sur l'écran. Quelquefois, la table est simplement composée
d'une planche reposant sur des tréteaux.

Un certain nombre d'accessoires de moindre encombrement achèvent
de composer un appareillage complet. Leur choix est très important
quand il s'agit d'une installation qui doit se suffire et qui est
destinée à être transportée. On peut évaluer à 250 kilos le poids
total d'un appareillage comprenant les appareils de production de
haute tension, deux ou trois ampoules, deux soupapes, une table
légère, un pied porte-ampoule, une petite provision de plaques et
produits photographiques, un écran radioscopique, quelques châssis,
des rideaux pour faire l'obscurité, quelques appareils de protection
pour l'opérateur, quelques outils, du câble isolé et un certain nombre
de petits objets dont l'utilité a été démontrée par l'usage. Le tout
peut prendre place dans une voiture d'assez petites dimensions; des
voitures de place ont même pu être utilisés avec succès pour le service
d'installations transportables.



[Footnote 1: Cet interrupteur comprend comme pièce essentielle, une
toupie percée de canaux obliques et animée d'une rotation rapide autour
de son axe. Cette toupie plonge dans un bain de mercure contenu dans une
cuve; en tournant, elle aspire le mercure par les canaux et le projette
ensuite au travers de petits orifices placés à sa partie supérieure sous
forme de filet mince qui vient frapper une palette ou _dent_ isolée
du vase à mercure. Quand le filet rencontre la palette, le courant
s'établit dans le circuit primaire, quand il ne la rencontre plus, la
toupie ayant tourné, le courant est interrompu. On a coutume d'adjoindre
à l'interrupteur un condensateur dont les deux armatures sont réunies
respectivement aux bornes de l'interrupteur, et qui est destiné à rendre
l'interruption plus brusque en absorbant l'étincelle qui se produit à la
rupture. L'interruption du courant ne doit pas avoir lieu dans l'air,
mais dans un milieu réducteur comme le gaz d'éclairage, dont on remplit
la cuve étanche de l'interrupteur.]

[Footnote 2: L'emploi de soupapes n'est pas nécessaire, si, au moyen
d'un dispositif convenable, on obtient le redressement des courants dits
inverses; ceux-ci peuvent alors servir à alimenter l'ampoule. Il existe
des types d'appareils qui fonctionnent sans interrupteur: le courant
alternatif de haute tension fourni par un transformateur est redressé à
l'aide d'un commutateur et envoyé dans l'ampoule.]

[Footnote 3: On emploie couramment, pour reconnaître la dureté des
rayons, un petit appareil très simple nommé _radiochromomètre Benoît_.
Le principe de l'appareil consiste à comparer la transparence aux rayons
X d'une mince lame d'argent à la transparence d'une série de secteurs
d'aluminium d'épaisseurs graduées. Pour se servir du radiochromomètre
on peut examiner l'ombre qu'il porte sur un écran radioscopique ou bien
reproduire son image en radiographie comme sur la planche 3. L'aspect de
l'image permet d'apprécier la dureté des rayons employés.]

[Footnote 4: Il existe un modèle perfectionné d'ampoules basé sur un
principe qui permet un réglage rapide et facile. Ce sont les tubes
Coolidge dont la cathode est constituée par une spirale de tungstène
chauffée à l'incandescence par un courant électrique. Ces tubes sont
complètement vides d'air. Les rayons cathodiques y sont produits par la
cathode incandescente et la «dureté», ou résistance du tube ne dépend
ici que de la température de la cathode qui émet d'autant plus de rayons
cathodiques qu'elle est plus fortement chauffée. Les tubes Coolidge sont
employés dans des installations de grande puissance.]



III

INSTALLATIONS DANS LES HOPITAUX ET VOITURES RADIOLOGIQUES


Nous avons vu comment est composé un appareillage radiologique. Voyons
maintenant quelles sont les conditions de son installation dans un
hôpital où il doit être utilisé.

Pour alimenter le primaire du transformateur, il faut disposer d'une
source d'électricité pouvant fournir du courant électrique sous une
tension de 100 à 200 volts. Nous ne pourrons installer les appareils que
si l'hôpital dispose d'une distribution d'électricité, ou si celle-ci se
trouve à proximité et peut facilement être amenée sur place.

Les distributions de courant que l'on trouve en France ne sont pas d'un
type uniforme. Le courant distribué est soit continu, soit alternatif:
la tension ou _voltage_ présente également des différences. Il en
résulte une certaine difficulté pour la généralisation des postes
radiologiques, car les appareils doivent être adaptés à la forme du
courant en divers détails de leur construction; ils ne peuvent donc
être considérés comme interchangeables.

Quand aucune distribution d'électricité ne se trouve dans le voisinage,
on a recours à l'usage d'un _groupe électrogène_, composé d'une dynamo
actionnée par un moteur fonctionnant au gaz ou à l'essence. L'emploi de
groupes à essence s'est particulièrement généralisé pendant la guerre,
pour l'éclairage et le service radiologique des hôpitaux du front. Un
groupe électrogène pouvant fournir un courant de 25 ampères sous une
tension de 110 volts (puissance 3 kilowatts ou 4 chevaux environ),
convient parfaitement pour alimenter un poste radiologique; on peut même
se contenter d'une puissance de 1 à 2 kilowatts pour la plupart des
besoins. Ces groupes ne sont donc ni très lourds ni très encombrants,
et peuvent être transportés sur de fortes voitures. La plupart d'entre
eux étaient d'un type à courant continu, de sorte que les appareils
radiologiques à courant continu sont devenus également les plus nombreux.

Les postes radiologiques de ce type ont, d'ailleurs, pu être alimentés,
en cas de besoin, par le courant alternatif fourni par des stations
électriques. Pour obtenir cette adaptation, on place dans le circuit
primaire une _soupape électrolytique,_ appareil extrêmement simple,
composé de deux électrodes, l'une en aluminium, l'autre en fer,
plongeant dans une solution de carbonate de soude contenue dans un petit
bac; une telle soupape ne laisse passer le courant que dans un seul
sens, du fer à l'aluminium; elle supprime donc l'une des deux phases du
courant alternatif et convertit celui-ci en courant interrompu, mais de
direction invariable.

Dans de petites villes, plusieurs hôpitaux ont eu recours à des groupes
électrogènes, pour suppléer à un manque de distribution électrique. Dans
la zone des armées, ces groupes ont été d'abord peu nombreux, tant que
le Service de Santé était assuré principalement par des ambulances. Mais
le système des ambulances a été peu à peu remplacé par celui de grands
hôpitaux en baraquements qui tous utilisaient des groupes électrogènes
pour leur éclairage; ces mêmes groupes alimentaient les postes
radiologiques.

Quand le problème fondamental de l'alimentation en courant électrique
a été résolu, il reste à installer la _salle de radiologie_ ou
_laboratoire radiologique_. Il est nécessaire de disposer pour cela
d'une pièce assez spacieuse si possible, dans laquelle on doit pouvoir
faire l'obscurité complète, au moyen de rideaux bien agencés. Dans cette
pièce, on installe sur une table ou sur une planche fixée au mur le
transformateur, le tableau de commande et l'interrupteur. On a avantage
également à y établir un _trolley_ composé de 2 fils parallèles tendu
entre des supports isolants fixés aux murs opposés. On fait communiquer
ces fils avec les pôles du circuit secondaire du transformateur, et l'on
s'en sert pour assurer au moyen de contacts glissants, les connexions
avec l'ampoule à rayons X. L'aménagement se compose ensuite de la table
radiologique et du pied porte-ampoule placé auprès de celle-ci (planche
III). Les accessoires sont contenus, si possible, dans une armoire.
Enfin, il faut adjoindre à la salle de radiologie, une chambre noire
pour photographie, pour le développement des plaques radiographiques,
avec installation d'eau et éclairage spécial. Il est utile que la
salle de radiologie et le cabinet de photographie aient leurs parois
recouvertes de peinture brune, pour que les défauts d'obscurité soient
moins à craindre.

[Illustration: Planche III.--Salle de radiographie de l'hôpital n°
112 à Amiens, installé en baraquements (année 1916). On aperçoit
l'appareillage, la table de radiographie, le pied porte-ampoule et le
trolley.]

L'installation des appareils dans la salle n'offre pas de grandes
difficultés. Une personne compétente peut, en un jour ou deux, suivant
les cas, réaliser un aménagement très satisfaisant.

Au point de vue de leur puissance, les appareils utilisés dans ces
postes fixes aux hôpitaux pouvaient être de types différents. On peut,
en particulier, parmi les appareils à interrupteur, distinguer le type
_normal_ et le type _intensif_. Je désigne par normal un appareil qui
permet d'obtenir dans l'ampoule un courant de deux à trois milliampères
sous une tension d'environ 50.000 volts (10 centimètres environ
d'étincelle équivalente, mesurée au spintermètre à pointes de forme
usuelle). Les appareils intensifs permettent d'obtenir une puissance
trois ou quatre fois plus grande. Il existe des appareils plus puissants
encore, qui sont utilisés dans les services centraux importants et qui
permettent d'atteindre 20, 50 ou même 100 milliampères sous une tension
suffisante pour le travail radiologique.

Avec une grande intensité de rayonnement, on peut obtenir des
radiographies rapides et même presque instantanées, ce qui est un
grand avantage quand il s'agit de radiographier une région qui ne
peut être immobilisée, par exemple la région thoracique soumise aux
mouvements respiratoires. L'intensité est également nécessaire pour
la radiothérapie. Mais si les appareils intensifs ont leurs mérites
incontestables, ils sont, en revanche, plus coûteux, plus encombrants et
plus lourds que les appareils normaux.

Au début de la guerre, les ressources en radiologie étaient tout à
fait précaires, et il s'agissait de réaliser au plus tôt un service
radiologique de première nécessité pour les hôpitaux du territoire
et de la zone des armées. L'utilisation des appareils normaux qui
permettent de faire face à la plupart des besoins, et qui, de plus,
peuvent facilement être transportés, s'imposait donc à cette époque.
Partant de ce point de vue, j'ai dirigé les ressources du Patronage
National des Blessés presque exclusivement vers la distribution de
ces postes normaux dont environ 200 ont été établis par cette Œuvre.
A une époque plus avancée de la guerre, quand un matériel important
s'est trouvé constitué, le Service de Santé distribua un certain nombre
de postes intensifs, mais même alors il semblait légitime d'employer
principalement les ressources de l'initiative privée à la distribution
de postes normaux, pour satisfaire aux besoins les plus urgents qui
continuaient à se manifester. Le but qu'il ne convenait pas de perdre de
vue était, en effet, de procurer le bénéfice de l'examen radiologique à
tous les blessés sans exception.

       *       *       *       *       *

VOITURES RADIOLOGIQUES.--J'arrive maintenant à la description du rôle
très important qui a appartenu, dans la radiologie de guerre, aux
voitures radiologiques.

Nous avons vu qu'au début de la guerre, l'appareillage radiologique
faisait défaut, et il paraissait légitime de réserver les premières
installations fixes aux hôpitaux importants. D'autre part, les nombreux
hôpitaux militaires et auxiliaires (Croix Rouge) qui se sont constitués
dès le début de la guerre et au courant de celle-ci, occupaient dans
bien des cas des locaux de fortune qui ne disposaient pas de courant
électrique: tel était, par exemple, le cas de la plupart des écoles
dont on sait l'utilisation pour les services hospitaliers. Ainsi des
formations, répandues dans toute la France pour recevoir les blessés
qui affluaient du front, se trouvaient sans installation radiologique
et sans possibilité d'en établir une à bref délai. D'un autre côté, les
ambulances qui ont assuré au début de la guerre le service de santé des
armées, occupaient des locaux provisoires où l'installation radiologique
paraissait d'autant moins indiquée que l'on devait toujours s'attendre
à un départ possible. Ainsi, le plan d'organisation primitif comportait
un fonctionnement général des hôpitaux et ambulances, en arrière du
front et près du front, sans le secours de la radiologie. Pourtant quand
apparut clairement l'énormité de la tâche consistant à soigner les
blessés de cette guerre, l'aide merveilleuse des rayons X fut chaque
jour mieux comprise, mieux appréciée et chaque jour plus demandée. C'est
à cette situation que les voitures radiologiques sont venues apporter un
remède et une solution provisoire. Elément actif et bienfaisant, elles
ont assumé pendant les premières années de la guerre la plus grande
partie de la charge du service radiologique.

Une voiture radiologique, généralement automobile, transporte un
appareillage complet pour l'examen des blessés. Elle doit donc contenir
d'une part, la source d'électricité, d'autre part, les appareils
principaux ainsi que tous les accessoires indispensables. La production
de courant peut être assurée par un groupe électrogène installé à
poste fixe sur la voiture. Ce groupe ne doit être ni très lourd, ni
très encombrant, cependant, en raison de la puissance qui lui est
demandée, il ne peut guère peser moins de 100 kilogrammes. On le place
soit à l'avant de la voiture, soit à l'intérieur de la caisse qui sert
de carrosserie. Au lieu d'employer un groupe électrogène, on peut se
servir du moteur de la voiture pour entraîner une dynamo placée à
l'avant ou bien sur le marchepied. Les avantages de ce dispositif se
voient immédiatement: en remplaçant le groupe par une dynamo, on réduit
le poids de moitié, et l'on diminue l'encombrement, ce qui permet
d'employer une voiture plus légère et plus rapide; la dynamo d'ailleurs
coûtait beaucoup moins que le groupe et était beaucoup plus facile à
trouver au début de la guerre. On pouvait donc, par ce moyen, équiper
une voiture quelconque, sans même exiger une carrosserie spéciale.

Les appareils principaux, convenablement attachés, peuvent être
transportés dans une carrosserie de limousine qui peut, en outre,
contenir deux ou trois caisses avec les accessoires. On dispose le
tout, de manière à réserver à l'intérieur une place pour le médecin
radiologiste, tandis qu'un aide prend place à côté du conducteur.

Si la carrosserie est à construire, on rétablit sous forme de caisse,
comme pour une voiture de livraison spacieuse. Elle reçoit un
aménagement propre à l'installation des appareils et des caisses. De
plus, il est bon qu'après fermeture de la porte, l'obscurité y soit
complète, pour que, en cas de besoin, on puisse y développer les plaques
radiographiques. Les trois personnes qui composent l'équipe occupent la
banquette à l'avant de la voiture.

Bien que l'utilisation du moteur de la voiture pour l'entraînement de
la dynamo puisse rendre souvent de grands services, on doit néanmoins
reconnaître que ce système comporte des inconvénients, dont les
principaux sont la dépense d'essence relativement élevée et la nécessité
de faire travailler le moteur de la voiture aussi bien pendant la
circulation entre les hôpitaux qu'à l'arrêt, puisque le moteur doit
entraîner la dynamo pendant la durée du service. Une bonne voiture,
entre les mains d'un bon conducteur, peut, d'ailleurs être ainsi
utilisée sans inconvénient. Si, cependant, la voiture circule peu et
travaille la plus grande partie de la journée à l'arrêt, l'emploi d'un
groupe électrogène est plus rationnel et plus économique.

Au début de la guerre, il s'agissait surtout d'assurer un service
rapide, avec les moyens disponibles, tandis que l'essence ne manquait
pas et n'était guère économisée. La voiture entraînant une dynamo par
son moteur était alors tout indiquée.

J'ai réussi, moi-même, à équiper 18 de ces voitures, grâce à des dons
particuliers et aux ressources du Patronage National des Blessés.
Plusieurs châssis ont été mis à ma disposition par de généreux donateurs
ou donatrices dont certaines ont bien voulu aussi faire les frais de
l'appareillage. Presque toutes ces voitures, offertes au Service de
Santé à une époque de besoin urgent, ont fait un service considérable,
et si quelques-unes ont été usées, d'autres ont continué leur service
jusqu'à la fin de la guerre et même au delà.

Il m'est agréable de rappeler ici que la première des voitures
radiologiques établies sur mon initiative a été fournie par l'Union
des Femmes de France et équipée à ses frais. Cette petite voiture
à carrosserie ordinaire, ne portant que l'appareillage strictement
nécessaire, a, sans aucun doute, laissé de nombreux souvenirs dans la
région parisienne. Desservie d'abord par un personnel bénévole, anciens
élèves de l'École Normale ou professeurs, ensuite régulièrement attachée
au Val-de-Grâce, elle a assuré seule le service du camp retranché de
Paris pendant la plus grande partie de la guerre, en particulier lors de
l'affluence de blessés qui se produisit en septembre 1914 à la suite de
la bataille de la Marne.

Une autre voiture à carrosserie de limousine, équipée aussitôt après
dans mon laboratoire m'a été d'un secours précieux pendant toute
la guerre. Elle m'a permis de transporter fréquemment du matériel
radiologique demandé par des hôpitaux de l'armée et du territoire,
ainsi que d'assurer un service temporaire dans diverses circonstances.
La planche IV représente l'une des voitures suivantes qui a fourni un
service particulièrement intensif dans la zone des armées.

En même temps que des voitures relativement légères étaient offertes
par l'initiative privée, le Service de Santé équipait des camions
radiologiques à groupes électrogènes dont le nombre, peu à peu, devint
important. Ces équipages, munis d'un matériel très complet, furent
distribués principalement dans la zone des armées où ils assurèrent,
quand ils furent assez nombreux, un service radiologique permanent
et régulier. Toutefois, dans les dernières années de la guerre, ce
service ne comportait que peu de déplacements. J'ai déjà eu l'occasion
de parler des grands centres hospitaliers qui ont été établis dans
la zone des armées et qui utilisaient le personnel de plusieurs
ambulances immobilisées. A ces formations venaient se joindre les postes
radiologiques mobiles, pour travailler sur place, souvent pendant
plusieurs mois.

[Illustration: PLANCHE IV.--Voiture radiologique et équipe. On voit sur
le marchepied de la voiture la dynamo qui peut être entraînée par le
moteur.]

[Illustration: PLANCHE IV.--Appareillage transporté par la voiture
radiologique, disposé pour le fonctionnement. On voit, dans leurs
boîtes, les appareils qui servent pour transformer le courant de basse
tension fourni par la dynamo, en courant de haute tension propre à
alimenter l'ampoule. On voit, de plus, la table, le pied porte-ampoule,
l'ampoule et la soupape, ainsi que les caisses d'emballage.]

Le mode de fonctionnement des voitures légères dans la zone des armées
subit une évolution analogue. Alors qu'à leurs débuts, elles avaient
à se déplacer fréquemment dans un rayon de plus de 100 kilomètres,
en vue de service urgent, plus tard, elles se trouvèrent libérées de
cette tâche par la multiplication des installations radiologiques
fixes et des camions automobiles fonctionnant comme postes demi-fixes.
C'est seulement dans certaines régions du territoire, que de grands
déplacements ont pu encore rester nécessaires alors que le matériel
était déjà devenu très abondant aux armées.

Évoquons ici, en quelques lignes, cette vie des voitures radiologiques,
vie que j'ai pu suivre d'assez près, pour apprécier l'œuvre accomplie
par le personnel avec autant d'initiative que de dévouement:

Avisée d'un besoin pressant, la voiture radiologique part pour son
service, emportant son matériel complet et sa provision d'essence.
Cela ne l'empêche pas de se déplacer à la vitesse de 50 kilomètres à
l'heure quand l'état de la route le permet. Le personnel se compose
d'un médecin, d'un manipulateur et d'un chauffeur, mais dans une
bonne équipe chacun fait plus que son métier. Voici la voiture rendue
à destination; elle était attendue avec impatience pour l'examen de
blessés nouvellement arrivés à l'hôpital. Il s'agit de se mettre au
travail le plus tôt possible. On descend les caisses et les appareils
et on les porte dans la salle où l'on s'en servira. Le chauffeur
prépare le groupe ou la dynamo, et établit au moyen d'un long câble
(25 mètres suffisent, en général, à tous les besoins) la communication
avec les appareils que le manipulateur dispose dans la salle. Avec
l'aide d'infirmiers on pose aux fenêtres les rideaux noirs apportés par
la voiture, ou les couvertures de l'hôpital. Le manipulateur et son
chef, d'un coup d'œil, choisissent la disposition des appareils, ils
les placent, ils assemblent les pièces démontables de la table et du
pied porte-ampoule, installent l'ampoule et la soupape, établissent les
connexions. On remplit la turbine de gaz d'éclairage pris à un tuyau ou
apporté par la voiture dans une poche à gaz de 25 litres. Un signe au
chauffeur: voici la dynamo en fonctionnement et l'on envoie un courant
d'essai dans l'ampoule. Si elle donne satisfaction, tant mieux; si non,
on procède rapidement à un réglage délicat, ou bien on prend une ampoule
de secours. On prépare l'écran radioscopique, et toute sorte de petits
accessoires à portée de la main: papier, crayons, gants et lunettes de
protection, fil à plomb; on dispose à l'abri des rayons les plaques et
châssis et on place dans le cabinet de photographie les bains qu'on a
apportés; quelquefois le cabinet lui-même doit être préparé avec des
rideaux. Enfin tout est prêt. Si l'on n'a pas eu de déboires et si l'on
se trouve dans un endroit connu, l'installation a pu être faite en une
demi-heure. Il est rare qu'elle demande une heure.

C'est le moment de se mettre au travail avec les médecins et les
chirurgiens de l'hôpital ou de l'ambulance. On apporte les blessés sur
des brancards ou bien l'on fait venir ceux qui sont moins atteints. On
fait les examens radioscopiques, on prend des clichés, quelquefois on
opère sous les rayons. Un aide inscrit toutes les observations. Cela
dure autant qu'il est nécessaire, l'heure est oubliée, seul importe le
souci d'achever la besogne. Quelquefois un cas difficile occasionne un
retard, d'autres fois le travail progresse rapidement. Enfin, la tâche
est finie. On emballe le matériel dans les caisses, et l'on retourne à
son port d'attache, pour recommencer le même jour ou bien le lendemain.

On comprend facilement que dans ces conditions de travail, une équipe
radiologique pouvait acquérir une expérience considérable ainsi que
l'habitude de «se débrouiller», faire face à toutes les éventualités.
Aussi, quand le service de circulation se fut ralenti en raison de la
multiplication des postes fixes et demi-fixes aux armées, les équipages
mobiles qui avaient rendu les plus grands services ont été constitués
en «équipes de perfectionnement» pour visiter les nouveaux postes, pour
conseiller le personnel et pour contrôler le fonctionnement.

Pour le service de circulation, des voitures légères sont assurément
d'un emploi plus facile. Aussi je pense, qu'à côté des voitures massives
et solides, on devrait toujours conserver un type de voiture très
mobile pour le secours d'urgence. Parmi les voitures radiologiques du
Patronage, la plus légère emportait un matériel de 250 kilos, suffisant
pour les besoins; c'était un petit châssis à carrosserie très légère,
pouvant passer dans des chemins étroits et circulant avec rapidité;
plusieurs chefs de service aux armées m'ont exprimé le vif désir de
disposer de voitures de ce genre pour un service rapide.

Il convient de remarquer que les voitures radiologiques peuvent, dans
certains cas, utiliser le courant électrique des hôpitaux où elles
viennent travailler. Elles ne servent alors que pour transporter le
matériel et le personnel, et s'il s'agit de petites distances dans une
ville et dans ses environs, une voiture à cheval peut remplacer une
voiture automobile.

Les voitures radiologiques qui ont fourni un travail intensif pendant
la guerre (certaines ont permis d'examiner 10 000 blessés et davantage)
ne sont pas condamnées à disparaître dans la période de paix. Elles
continueront à être utilisées, d'abord dans les régions libérées,
puis dans toute la France et ses colonies, pour assurer l'examen
radiologique de malades non transportables dans des localités dépourvues
de postes fixes, et pour suppléer comme postes de secours aux arrêts de
fonctionnement des postes fixes par suite d'accidents. Ainsi pourra-t-on
tirer parti de l'acquit que cette forme particulièrement active du
service de radiologie doit à la guerre.



IV

TRAVAIL RADIOLOGIQUE DANS LES HOPITAUX


Quels sont donc les services que l'on pouvait attendre pendant la guerre
de l'examen radiologique d'un blessé ou d'un malade? Voici la réponse à
cette question:

La présence d'un corps étranger: balle, éclat d'obus, peut être
constatée, en général très facilement, à l'aide des rayons X. On peut
donc s'assurer si le projectile est effectivement resté dans le corps,
ce qui est, dans bien des cas, matière à discussion, surtout quand il
s'agit de projectiles multiples. Ayant résolu ce premier point, on peut
aller plus loin et préciser très exactement la position du projectile,
au moyen de méthodes spécialement étudiées dans ce but. Le chirurgien
peut alors procéder à l'extraction du projectile avec de grandes chances
de succès. Au contraire, en l'absence de l'examen radiologique, il
arrive souvent que l'extraction ne peut être tentée, ou bien qu'elle
est essayée infructueusement une ou plusieurs fois.

L'examen radiologique est également très utile dans le cas de fractures
osseuses. Il permet de se rendre compte de l'aspect de la fracture,
d'effectuer une réduction et d'en suivre les progrès,--de reconnaître la
présence d'esquilles, d'examiner l'état des articulations, de surveiller
la formation normale ou anormale de la matière osseuse.

Enfin, on peut se servir des rayons X, non seulement pour leur demander
un renseignement préalable, mais aussi au cours même des opérations,
pour guider à chaque instant l'action du chirurgien. On dit alors que
l'opération est effectuée _sous le contrôle des rayons_.

Quand il s'agit d'un malade, l'examen radiologique permet, dans bien des
cas, de reconnaître des lésions internes, telles que des maladies de
l'estomac ou des poumons. L'examen de lésions pulmonaires a eu, pendant
la guerre, une importance considérable. Quand il s'agit d'un homme guéri
mais ayant contracté une infirmité, on a recours à l'examen radiologique
pour constater celle-ci, en vue d'un certificat de réforme.

On peut affirmer que l'examen radiologique a sauvé la vie à un grand
nombre de blessés et en a préservé beaucoup d'autres d'infirmités
futures. Les projectiles qui séjournent dans le corps y occasionnent
souvent des suppurations persistantes, quelquefois des phénomènes
de paralysie; leur extraction sans localisation exacte est souvent
dangereuse. D'autre part, les fractures doivent être surveillées
très attentivement pour que la guérison se fasse avec un minimum de
déformation ultérieure.

Nous examinerons successivement les points principaux qui méritent
d'attirer l'attention dans le domaine de la technique radiologique.

       *       *       *       *       *

CARACTÈRES GÉOMÉTRIQUES DE L'IMAGE.--La source des rayons X est au
_foyer_ de l'ampoule productrice; ce foyer étant de petites dimensions,
on peut considérer que la source d'émissions est _ponctuelle_. Les
rayons issus du foyer forment donc un cône et, en rencontrant l'écran
radioscopique ou la plaque radiographique, ils déterminent une figure
qui a les propriétés d'une _projection conique_.

[Illustration: Fig. 3 et Fig. 4.]

La projection conique a pour effet de donner d'un objet une image
agrandie et déformée, et cela d'autant plus que les rayons sont plus
obliques. L'ensemble de ces déformations rappelle celles bien connues
des ombres dites «chinoises» que nous observons sur un mur éclairé
par une lampe ou une bougie, avec interposition d'objets opaques à la
lumière. Les figures 3 et 4 représentent l'aspect des ombres projetées
par deux sphères métalliques de même volume, par exemple, par deux
balles de shrapnell, inégalement distantes de l'écran ou de la plaque
qui servent de plan de projection. Dans la figure 3, les rayons issus
du foyer F sont, en moyenne, perpendiculaires au plan de projection P.
Les ombres ont des dimensions inégales: la balle B qui est proche du
plan P, donne une ombre à peine agrandie, tandis que la balle B qui en
est plus éloignée donne une ombre agrandie dans le rapport de 1 à 2:
les deux ombres sont à peu près circulaires. La figure 4 nous montre,
au contraire, l'effet d'une projection oblique; l'ombre de la balle B
est agrandie dans le même rapport que précédemment dans la direction
perpendiculaire aux rayons, mais l'agrandissement est plus important
suivant la direction OX qui est la trace sur le plan de projection de
la direction moyenne du faisceau de rayons passant par la balle. De
sorte que, non seulement, la balle paraît plus agrandie que dans le cas
précédent. mais elle paraît, de plus, déformée; son ombre s'allonge dans
la direction OX.

[Illustration: Fig. 5.]

Quant à la balle B, très proche du plan de projection, son ombre est
également déformée, tout en étant moins agrandie.

Supposons que l'on place une haltère dans une position oblique par
rapport à l'écran radioscopique, qui lui-même reçoit les rayons passant
par cette haltère suivant une direction moyenne oblique. On voit que
l'apparence de l'ombre donnera une opinion inexacte sur la forme de
l'objet; les deux boules paraîtront de forme allongée, et de dimensions
inégales; la barre de jonction pourra paraître allongée ou raccourcie
selon l'inclinaison qu'elle possède par rapport à l'écran (fig. 5).

[Illustration: PLANCHE V.--p. 46--Radiographie d'une épaule. Les parties
des côtes qui sont les plus rapprochées de la plaque donnent des ombres
nettes et étroites; les parties plus éloignées donnent des ombres moins
nettes et élargies.]

La planche V nous montre la radiographie d'un thorax, sur laquelle on
reconnaît les déformations inévitables de la projection. Les côtes
apparaissent très élargies dans leurs portions éloignées de la plaque,
par rapport aux portions rapprochées de la plaque.

Pour réduire au minimum les déformations des images radioscopiques
et radiographiques, il convient de les obtenir, autant que possible,
en projection normale, c'est-à-dire en utilisant des rayons, dont la
direction est, en moyenne, perpendiculaire à l'écran radioscopique
ou à la plaque radiographique. Si, par exemple, la plaque est placée
sur une table, au-dessus de laquelle se trouve l'ampoule, il est
facile de s'assurer, à l'aide d'un fil à plomb, que la condition est
approximativement réalisée. De plus, il y a avantage à appliquer sur
la plaque la région à radiographier, de manière à ne point exagérer
l'agrandissement; pour la même raison, on peut éloigner l'ampoule de la
plaque autant que le permet la diminution d'intensité qui en résulte.

Dans les applications pratiques, la distance de l'ampoule à la plaque ou
à l'écran est d'environ 50 centimètres. Un dispositif spécial permet de
centrer l'ampoule à l'intérieur d'une calotte sphérique tenue dans le
pied porte-ampoule et munie d'un diaphragme opaque à ouverture variable
(fig. 6). Quand le diaphragme est presque entièrement fermé, le faisceau
étroit de rayons qui passe par son orifice doit être perpendiculaire
au plan du diaphragme si l'ampoule est bien centrée; ce faisceau prend
alors le nom de _rayon normal_ et on doit le diriger vers la partie
centrale de la région examinée, après quoi on peut ouvrir le diaphragme
autant qu'il est nécessaire pour irradier toute la région. En règle
générale, le diaphragme est parallèle à l'écran radioscopique ou à la
plaque, de sorte que le rayon normal leur est perpendiculaire; on ne
s'écarte de cette règle que dans des circonstances particulières.

[Illustration: Fig. 6.]

RADIOSCOPIE ET RADIOGRAPHIE.--Puisque l'emploi de rayons X nous offre
deux méthodes d'examen, quelles sont les considérations qui doivent
guider notre choix et nos préférences pour l'emploi de chacune de ces
méthodes?

L'expérience des années de guerre a grandement contribué à nous éclairer
sur la réponse qui peut être faite à cette question, plus spécialement
en ce qui concerne la radioscopie. Cette méthode d'examen n'était pas
encore très employée en France avant la guerre; elle faisait cependant
déjà l'objet d'un excellent enseignement fait à l'hôpital Saint-Antoine,
par M. le Dr Béclère,--enseignement qui mettait clairement en
évidence la valeur fondamentale des procédés radioscopiques.

La comparaison de la radioscopie et de la radiographie peut être faite
à divers points de vue. Ainsi tout d'abord il est clair que l'examen
radioscopique, ne comportant pas de manipulations de prises de plaques
et de leur développement, doit être préféré dans tous les cas où il est
important de réduire le temps consacré à l'examen et l'encombrement du
matériel employé. C'est donc ce mode d'observation qui peut rendre
le plus de services lors des affluences de blessés qui se produisent
pendant les batailles, dans les hôpitaux du front ou à l'arrière. En
effet, à mesure que la valeur de la radiologie a été reconnue, on a
compris que l'examen radiologique ne devait pas être réservé à certains
blessés, mais que tous sans exception devaient en bénéficier, pour
éviter des erreurs de diagnostic, toujours possibles, et des lacunes
d'observation dont les conséquences peuvent être funestes. Compris de
cette manière, l'examen radiologique joue un rôle important déjà lors du
premier triage des blessés dans les hôpitaux d'évacuation; tel blessé
qui aurait pu être sauvé par des soins immédiats, succombera si, par
inadvertance, on le soumet à un transport fatigant dans un hôpital
éloigné.

Pendant les longues batailles de la grande guerre la tâche des hôpitaux
qui recevaient le flot des blessés était souvent écrasante. Jour et
nuit, des équipes de chirurgiens, accompagnés de leurs aides, se
relayaient dans une besogne incessante. Il fallait faire face au plus
pressé, assurer toutes les interventions indispensables, et cependant
renvoyer à l'arrière tous les blessés susceptibles d'être transportés,
pour éviter la menace constante de «l'embouteillage»: encombrement
et impossibilité de recevoir les nouveaux arrivants. C'est lors de
la bataille de la Somme que l'examen radiologique a commencé à être
pratiqué dans ces conditions si difficiles: des équipes radiologiques
travaillant concurremment avec les équipes chirurgicales et transmettant
aux chirurgiens les résultats de chaque examen radioscopique.

Ainsi, l'examen radioscopique joue, dans ce cas, le rôle de l'examen
d'urgence, le seul que permettent les circonstances, le seul compatible
avec la nécessité de ne point consacrer, en moyenne, plus de quelques
minutes à chaque blessé. Pourtant, ce n'est pas là son rôle unique;
son application est bien plus vaste, et nous allons facilement nous
rendre compte que _l'examen radioscopique doit, en principe, précéder
l'examen radiographique_, quelles que soient les conditions de travail
particulières de l'hôpital, au front ou à l'arrière.

Pour que la radiographie donne un résultat satisfaisant, il est
nécessaire, en effet, que l'endroit exact de la lésion soit
préalablement connu, de sorte que l'on puisse placer la plaque dans la
position la plus favorable par rapport au corps du blessé et donner
ensuite la meilleure direction aux rayons. Mais, le plus souvent, ce
renseignement préalable sur la lésion est très sommaire, ce dont on peut
donner de nombreux exemples. S'il s'agit d'une fracture, on n'en connaît
pas à l'avance l'extension exacte. S'il s'agit de la présence de corps
étrangers, balles ou éclats d'obus, la présomption dont on dispose le
plus souvent consiste à observer un orifice d'entrée sans orifice de
sortie correspondant. C'est là une indication bien précaire, car elle
ne renseigne ni sur le nombre des éclats qui ont pu pénétrer, ni sur
leur position même approximative. Il arrive qu'un projectile ne pénètre
pas, mais rebondit à la surface. Il arrive, au contraire, qu'il pénètre
très loin de son point d'entrée, ayant accompli quelquefois un trajet
véritablement décevant; il arrive encore qu'ayant pénétré, il se déplace
ensuite à l'intérieur du corps.

La radioscopie pratiquée avec déplacement de l'ampoule le long du corps
du blessé permet d'examiner toute l'étendue de la région atteinte et
des régions voisines. Elle permet de découvrir tous les corps étrangers
qui ont des dimensions de quelque importance, et d'en obtenir la
localisation précise; elle détermine l'étendue des fractures et leur
aspect qu'on peut fixer par des dessins nommés _calques_; elle révèle
des lésions pulmonaires ou autres. Souvent, elle suffit pour fournir
un premier renseignement sur l'état du blessé, tout au moins avant son
transport dans l'hôpital où il devra séjourner jusqu'à sa guérison.
Si l'on juge utile de compléter ce renseignement par la radiographie,
celle-ci pourra être exécutée en connaissance de cause, sur une région
exactement délimitée et avec une plaque de dimensions suffisantes, mais
non exagérées.

On pouvait rencontrer, au début de la guerre, des services radiologiques
où l'emploi de la radioscopie était inconnu. On y trouvait à profusion
des plaques de grandes dimensions, 24 >< 30 et 30 >< 40 centimètres.
Un coup d'œil suffisait pour juger de l'utilisation de ces plaques.
Parfois, il en avait fallu plusieurs, prises successivement, pour
découvrir la lésion cherchée; d'autres fois, celle-ci occupait un coin
ou une extrémité de la plaque. Avec l'extension de la radioscopie, cet
abus de plaques a disparu; le nombre des plaques utilisées par blessé
a diminué considérablement, leurs dimensions ont diminué de même; les
plaques 30 >< 40, fort coûteuses et d'un maniement peu commode, sont
devenues d'un emploi rare, cédant la place aux formats inférieurs: 20 ><
30, 24 >< 18 et même 13 >< 18 centimètres.

Tous ceux qui ont pratiqué la radiologie de guerre, pourraient citer de
nombreux exemples qui prouvent la nécessité de l'examen radioscopique
préalable et dont plusieurs ont été signalés dans des publications
spéciales. Il m'est arrivé de retrouver sous l'omoplate un éclat d'obus
qui avait pénétré par la face externe du bras et qui avait dû ensuite
passer par l'aisselle. Une balle qu'on supposait dans le thorax, a été
trouvée dans le bassin. Il est clair que dans ces cas, la radiographie
aurait pu conduire à un échec, sans le secours de la radioscopie. Il
peut en être de même quand le projectile situé dans le thorax, se
déplace beaucoup avec la respiration et ne peut être radiographié qu'au
moyen d'un instantané exigeant un appareil plus puissant que celui dont
on dispose. Enfin, les examens de poumons et les opérations sous le
contrôle des rayons, sur lesquels je reviendrai plus loin, utilisent la
radioscopie.

Est-ce à dire que la radiographie doive être considérée comme
superflue? Ce serait, certes, une grande faute, au contraire, que d'en
méconnaître l'importance. La radiographie nous donne des images sur
lesquelles les détails peuvent être appréciés avec plus de précision
qu'en radioscopie. Ces images peuvent être conservées à titre de
documents toujours disponibles en cas de besoin. La radiographie peut,
de plus, être pratiquée avec moins de danger pour l'opérateur, en ce
qui concerne les radiodermites qui peuvent être provoquées par les
rayons. Elle est pratiquée en plein jour avec des plaques enveloppées
de papier noir. Enfin, la technique de la radiographie n'exige pas
l'intervention constante du médecin spécialiste; celui-ci peut se faire
aider par un manipulateur plus facilement qu'en radioscopie où la
compétence médicale est presque constamment exigée, sauf dans des cas
particulièrement simples.

Ainsi la radioscopie et la radiographie ont chacune leur domaine et
leur utilisation; elles s'entr'aident et se complètent mutuellement, la
radioscopie ayant pour mission l'examen préliminaire, la radiographie
ayant un rôle de perfectionnement et d'enregistrement des résultats.

       *       *       *       *       *

QUELQUES DÉTAILS SUR LA RADIOSCOPIE.--Pour être efficace, l'examen
radioscopique doit être pratiqué dans de bonnes conditions. L'opérateur
doit disposer d'une intensité de rayonnement suffisante; l'expérience
a montré qu'on peut examiner toutes les parties du corps humain au
moyen d'une ampoule traversée par un courant d'environ 2 milliampères
sous une différence de potentiel d'environ 50.000 volts (10 centimètres
environ d'étincelle équivalente au spintermètre à pointes). Mais pour
que l'opérateur puisse se servir utilement de cette intensité, il est
indispensable que son œil soit adapté à la vision radioscopique par un
séjour dans l'obscurité de plusieurs minutes et même d'un quart d'heure,
quand la lumière extérieure est très vive. L'impatient qui n'observe
pas cette règle ne gagne rien à regarder prématurément; il n'aperçoit
aucun détail et s'expose à douter du réglage de ses appareils, alors
qu'au bout de quelques minutes l'image radioscopique s'éclaircit pour
lui comme par miracle. Une bonne obscurité est donc de rigueur dans
une salle où l'on fait de la radioscopie. Si l'on ne veut ou ne peut
faire l'obscurité, l'opérateur peut employer un écran radioscopique à
_bonnette_, dispositif qui permet de garantir complètement les yeux de
la lumière ambiante, en les appliquant sur les deux ouvertures d'une
chambre noire au fond de laquelle se trouve l'écran.

Dans la pratique de l'examen radioscopique, l'emploi du diaphragme
est de la plus grande utilité. On constate, en effet, qu'en réduisant
le champ de vision autour du rayon normal, on augmente dans une large
mesure la netteté de la vision. On pourra, par exemple, distinguer
les détails des articulations que l'on ne voit pas aussi bien quand
le diaphragme est grand ouvert. On pourra de même découvrir des corps
étrangers de petites dimensions dans les régions épaisses du corps où
ils passent facilement inaperçus. Le bénéfice de la réduction du champ
tient en partie à la suppression des régions éclairées environnantes,
en partie à la suppression d'un effet nuisible dû aux rayons dits
_secondaires_. Ces rayons prennent naissance dans les parties du corps
traversées par les rayons directs issus du foyer de l'ampoule; ils
forment une sorte de rayonnement diffus qui compromet l'apparition des
contrastes sur l'image, mais dont l'importance est grandement réduite
par le diaphragme quand celui-ci a une faible ouverture.

       *       *       *       *       *

EXAMEN DES FRACTURES.--On peut dire que les soins nécessités par les
fractures d'os ont absorbé la plus grande partie du temps consacré
aux blessés dans les hôpitaux. Non seulement ces fractures se sont
produites en nombre considérable, mais de plus, elles ont été souvent
très longues à atteindre un état de guérison plus ou moins complète et
ont occasionné aux blessés des souffrances longues et souvent cruelles.
Même quand elles offrent peu de gravité, qu'il n'y a ni esquille ni
perte de matière osseuse, ni suppuration, la réparation qui se fait par
soudure des fragments grâce à la formation d'os nouveau demande tout
au moins plusieurs semaines. Après un repos suffisant, avec maintien
de l'os fracturé dans la position dans laquelle il doit se consolider,
il se forme un _cal_, région de soudure très parfaite dans les cas
les plus favorables. Quand la fracture est grave, quand elle porte
sur des os très importants, quand il y a eu broiement ou solution de
continuité importante, la guérison est beaucoup plus longue et plus
difficile. Ces terribles fractures dont on a tant vu pendant la guerre,
comportent souvent de nombreuses esquilles qui entretiennent une
suppuration persistante, et nécessitent des interventions de nettoyage.
Les os, très profondément atteints, ne sont pas toujours en état de se
reformer; la science chirurgicale réussit cependant à obtenir dans bien
des cas des résultats merveilleux, par l'emploi de «greffes osseuses»
qui facilitent la soudure en comblant les vides au moyen de portions
d'os sain, et par l'application d'agrafes qui maintiennent en liaison
les fragments d'os jusqu'à la réparation. Toutes ces fractures graves
nécessitent des précautions spéciales pour que le cal tant souhaité
se forme correctement, de manière à conserver aux fragments d'os une
bonne position, et à ne point entraîner de déformations exagérées qui
occasionnent des infirmités. La chirurgie dispose pour cela d'appareils
spéciaux destinés à maintenir en position normale les os fracturés:
gouttières, appareils plâtrés, etc.; elle emploie aussi des méthodes de
travail telles que l'extension permanente, fréquemment pratiquée dans
les fractures du fémur.

Dans toutes les phases de ces efforts laborieux pour obtenir la
guérison dans les meilleures conditions possibles, et pour réparer dans
une certaine mesure même ce qui paraît irréparable, le chirurgien a
constamment recours aux rayons X, guide et conseil le plus parfait qu'il
puisse avoir à sa disposition. Le blessé est généralement apporté sur un
brancard dans la salle de radiologie et couché sur la table, au-dessous
de laquelle se trouve l'ampoule à rayons X; l'écran radioscopique est
placé sur le corps dans la région de la fracture. Le premier coup d'œil
jeté sur la fracture à l'aide de l'écran radioscopique nous apprend
sa gravité, son extension, le degré de délabrement, l'importance des
esquilles, l'écart des os de la position normale. Cet aspect est
généralement aussitôt fixé au moyen d'un dessein fait sur le verre qui
recouvre l'écran et reporté ensuite par transparence sur un papier
calque.

Pour avoir une opinion juste sur la direction des os, il est utile
de faire deux calques dans des plans différents, par exemple une vue
de face et une vue de profil, quand le déplacement du blessé est
possible. Et même si la souffrance éprouvée par le malade ne permet pas
un retournement, on peut encore dans bien des cas, obtenir un calque
de profil, en plaçant l'ampoule au niveau du corps, latéralement, de
manière à envoyer les rayons dans une direction horizontale, par exemple
au travers d'une cuisse ou d'une jambe, de l'autre côté de laquelle
l'écran est disposé verticalement. Si l'on a eu soin de bien centrer
l'ampoule, pour opérer avec les rayons voisins du rayon normal, on se
trouvera dans de bonnes conditions pour obtenir des images nettes et
pour tracer des calques corrects.

Les calques obtenus sont conservés comme documents, et il y a lieu d'en
prendre de temps en temps de nouveaux, soit pour suivre les progrès
de la guérison, soit pour constater les résultats d'une intervention
chirurgicale, destinée à nettoyer le foyer de fracture ou à rectifier la
position des os. L'ensemble de ces calques reproduit l'histoire de la
lésion, histoire parfois douloureuse, mais plus souvent réconfortante,
car l'effort persévérant conduit à améliorer dans une large mesure des
cas qui paraissent désespérés.

Le travail qui vient d'être décrit peut se faire par la radioscopie
seule. Toutefois, la radiographie est d'un grand secours, et il est
désirable de la pratiquer quand les conditions le permettent; elle est
même, quelquefois, d'une véritable nécessité. Les plaques peuvent être
prises dans les positions les plus favorables, reconnues à l'aide de
la radioscopie; les dimensions des plaques peuvent donc être réduites
au strict nécessaire. Le rayon normal passe en général par la région
centrale de la plaque. L'image obtenue peut être examinée à loisir; elle
offre des détails plus fins que ceux qu'il est possible de distinguer
en radioscopie. Certaines fractures très fines, sans déplacement
des fragments d'os, peuvent passer inaperçues pour l'observation
radioscopique, mais apparaissent très nettement sur une bonne
radiographie[1]. Celle-ci peut donc donner un complément d'information
et, de plus, elle fournit, à partir des clichés négatifs, des tirages
positifs, très supérieurs en perfection aux calques les mieux dessinés
et, de plus, indépendants de l'interprétation du dessinateur.

[Illustration: PLANCHE VI.--Radiographie d'une jambe dans du plâtre.
Fracture des deux os avec déplacement. A gauche: vue de face. A droite:
vue de profil.]

[Illustration: PLANCHE VII.--Radiographie d'un avant-bras. Fracture du
radius avec perte de substance. A gauche: vue de face. A droite: vue de
profil.]

Les épreuves radiographiques sont obtenues, le plus couramment, en
plaçant l'ampoule au-dessus de la table sur laquelle repose le malade;
la plaque est alors introduite entre la table et le corps, enfermée
dans un châssis ou enveloppée d'une pochette de papier noir. Mais on
peut aussi placer l'ampoule sous la table, comme pour la radioscopie et
la plaque sur le corps du malade à la place de l'écran radioscopique.
Ce procédé est très avantageux lorsqu'on veut compléter un examen
radioscopique par une radiographie, sans perte de temps et sans fatigue
supplémentaire pour le blessé, avec la certitude de reproduire sur la
plaque la région même que l'on vient d'observer sur l'écran.

Les planches VI et VII reproduisent des radiographies de fractures
suivant des documents originaux. On peut s'y rendre compte de la
différence d'aspect d'images obtenues de face et de profil. Les planches
VIII et IX représentent des fractures en voie de guérison, avec
formation de cal.

La radioscopie offre encore, en ce qui concerne les fractures, une
application particulièrement intéressante. On peut s'en servir pour
procéder sous le contrôle des rayons, à la remise en position,
c'est-à-dire à la «réduction» des os fracturés. Cette réduction faite au
jugé, quand on n'opère pas sous ce contrôle, présente quelquefois des
difficultés et il y a peu de chance de la réussir du premier coup. On
conçoit qu'un meilleur résultat puisse être obtenu quand on est guidé
par la vision directe. Il est nécessaire seulement de voir les os sous
des aspects différents, de manière à éviter les erreurs résultant du
manque de perspective. C'est ce qu'on réalise, en déplaçant l'ampoule
sous la table dans une direction perpendiculaire aux os; si leur
position relative reste correcte lors de ce mouvement de va-et-vient,
on peut avoir confiance que la réduction a été obtenue d'une manière
satisfaisante.

Il m'est arrivé de suivre pendant un temps assez long des fractures
graves soignées en vue d'amélioration progressive. Ainsi, plusieurs
fractures de fémur, qui comportaient primitivement des déplacements
et des chevauchements très grands ont cédé à une réduction
convenablement exercée et se sont consolidées finalement dans des
conditions plus favorables qu'on n'aurait osé l'espérer. Le progrès de
ces guérisons a été fréquemment contrôlé par la radiographie, et, grâce
à la facilité de transport de l'appareillage, tous les clichés de cette
série ont été pris sur les malades couchés dans leurs lits, avec les
appareils d'extension.

[Illustration: PLANCHE VIII.--Radiographie d'un avant-bras. Fracture
consolidée par un cal.]

[Illustration: PLANCHE IX.--Fracture du tibia. Cal lacunaire. Esquilles
osseuses libres.]

Les os qui ont souffert d'une fracture grave, sont sujets à devenir
transparents aux rayons X par suite de la perte de chaux résultant de la
suppuration. Les os ainsi «décalcifiés» se voient mieux sur un cliché
obtenu avec des rayons «mous» qu'en radioscopie, et c'est là une raison
sérieuse en faveur de l'emploi de la radiographie. La même observation
s'applique à «l'os nouveau» ou cal en voie de formation, qui n'a pas
encore accumulé les sels de chaux de la constitution normale; un cal
semblable peut passer inaperçu sur une image radioscopique.

       *       *       *       *       *

LA LOCALISATION DES PROJECTILES.--Parmi toutes les applications de
guerre de la radiologie, c'est la localisation des corps étrangers,
balles ou éclats d'obus, qui a excité le plus vivement l'intérêt du
public aussi bien que celui des spécialistes chargés des examens
radiologiques. Cet intérêt se comprend facilement, car non seulement
il s'agit là d'une opération très utile dont dépend parfois la vie du
blessé, mais, de plus, l'apparition du corps étranger dans le champ de
vision produit un effet particulièrement saisissant; la découverte de
ce corps et la détermination de sa position constituent un problème
qui excite à un très haut point l'ingéniosité de l'opérateur. Aussi
les méthodes employées se sont-elles multipliées; leur variété peut
paraître quelque peu déconcertante aux personnes qui connaissent peu la
question. Il est facile cependant de dégager quelques principes généraux
sur lesquels reposent toutes ces méthodes; c'est à ces principes qu'il
faut accorder une importance prépondérante, plutôt qu'aux dispositifs
spéciaux dont chacun entre les mains d'un opérateur habile peut rendre
de grands services, sans cependant pouvoir prétendre à représenter la
seule méthode efficace, à l'exclusion de toutes les autres. Je dirai
même qu'à mon avis, l'opérateur doit connaître et pratiquer plusieurs
méthodes, car leurs avantages respectifs sont variables suivant le cas à
considérer.

Avant d'aborder l'exposé des principes de localisation, demandons-nous
d'abord s'il y a une utilité réelle à extraire les corps étrangers.
L'opinion des médecins à ce sujet a subi quelques fluctuations au
cours de la guerre, les uns affirmant qu'un projectile qui ne semble
pas occasionner de perturbation doit être laissé en repos, les autres
préconisant l'extraction obligatoire.

Il est clair que la question ne peut être discutée utilement sous une
forme aussi absolue. En effet, une première restriction est à faire,
eu égard aux conditions de l'extraction. Il est préférable de renoncer
à une extraction non urgente, plutôt que de la faire dans de mauvaises
conditions, avec un matériel ou un personnel insuffisant. Si nous
supposons qu'à ce point de vue la sécurité est complète, on pourra
affirmer, en se basant sur l'ensemble des opinions les plus autorisées,
que, tout au moins, quand la blessure est récente, il y a toujours
intérêt à tenter l'extraction.

En effet, les corps étrangers sont, dans l'organisme, une cause
fréquente de suppurations, soit parce qu'ils ont entraîné avec eux des
germes d'infection, des débris de terre ou de vêtements souillés, soit
même seulement parce que par leur contact ils irritent les tissus et en
empêchent la guérison. D'autre part, quand la plaie est neuve, le trajet
ouvert, l'extraction est souvent très facile; souvent le chirurgien peut
suivre le trajet, sans délabrement supplémentaire, quand il est aidé
par l'examen radiologique; il peut, dans bien des cas, retirer en peu
de minutes un ou plusieurs éclats qui se trouvent dans la plaie. Ainsi,
toute cause d'infection se trouve supprimée par une opération facile et
bénigne, alors qu'ayant abandonné un projectile dans la plaie, on risque
la nécessité d'une opération à faire plus tard dans des conditions moins
favorables, souvent avec fièvre et suppuration. Ces corps étrangers
faciles à atteindre, formaient la grande majorité du nombre total;
l'utilité de leur extraction immédiate a été si bien reconnue par les
chirurgiens que, dans les dernières années de la guerre, on les opérait
fréquemment quelques heures seulement après la blessure, dans des
ambulances toutes proches de la ligne de feu. Les blessés ainsi opérés
guérissent très rapidement.

Quand la blessure est grave, et que le corps étranger a pénétré plus
profondément, la décision à prendre est moins évidente. Certains blessés
ne peuvent, pendant quelque temps, être opérés sans danger, et il peut
être plus prudent de s'abstenir de toute intervention. Pourtant, il est
rare que l'on ait intérêt à abandonner dans le corps des éclats d'obus
ou des balles; il est, en tout cas, évident qu'il n'aurait pu être
question d'y abandonner des fragments de grosses dimensions, fréquemment
observés pendant la guerre (voir planche X). J'en ai vu, à plusieurs
reprises, qui ne mesuraient pas moins de 10 centimètres dans leur
plus grande dimension, et l'on peut s'étonner qu'une masse semblable,
pénétrant à la vitesse de quelques centaines de mètres à la seconde, ne
produise pas de résultats encore plus meurtriers que ceux que nous avons
eu à déplorer.

[Illustration: PLANCHE X.--Radiographie d'une main. On voit un gros
éclat d'obus dont la présence a été révélée par la radiographie.
Fractures de deux os du carpe et du métacarpe.]

Les éclats d'obus peuvent occasionner des troubles, non seulement par
leurs dimensions, mais aussi par leur forme irrégulière, leur surface
rugueuse, leurs arêtes vives, pointes ou crochets; ils ne sauraient,
même quand ils sont petits, être tolérés dans les articulations dont
ils empêchent le fonctionnement. On doit de même, si possible, retirer
de l'œil le plus petit grain métallique qui risquerait de compromettre
la vue. Enfin, certains corps étrangers mettent le blessé en danger
de mort, par le trouble qu'ils apportent dans des régions vitales
telles que le cerveau, la moelle épinière, le cœur, les poumons, ou par
la pression qu'ils exercent sur les troncs nerveux ou les vaisseaux
sanguins. Dans des cas de ce genre, non seulement l'extraction doit
être tentée, mais il peut même arriver que le salut du blessé par
cette opération soit une question d'heures, et que la plus grande hâte
s'impose, ainsi que la plus grande perfection de l'intervention. Je puis
citer comme exemple le cas d'un blessé dont la fin paraissait proche
et qui a, néanmoins, pu être sauvé grâce à un examen radiologique
logique qui a permis l'extraction d'un éclat d'obus situé dans la région
postérieure du crâne.

Je crois avoir fait comprendre par ce qui précède l'importance de
l'extraction des projectiles pendant la guerre. Je suis disposée à
croire que cette importance n'a pu encore qu'être sous-estimée, car
les causes de souffrance des blessés ont été multiples et n'ont pu,
dans tous les cas, être discernées complètement. J'ai gardé le souvenir
d'une séance d'examens radiologiques dans un hôpital où se trouvait,
entre autres, un jeune blessé, dépérissant depuis quelques semaines,
avec le bassin fracturé. On avait peu d'espoir de le sauver. L'examen
radiologique fut très pénible, en raison de la difficulté de placer ce
pauvre malade qui souffrait cruellement et ne pouvait être redressé.
Ayant pris, tout d'abord, la radiographie du bassin, on procéda à la
radioscopie des membres inférieurs. Celle-ci fit apercevoir au-dessus
du genou un éclat d'obus de dimensions considérables qui fut repéré et
aussitôt extrait d'une poche de pus à grande quantité de liquide. On
ne croyait pas sur le moment que cette opération, quoique nécessaire,
aurait une grande répercussion sur l'état du blessé qui semblait
souffrir surtout de sa fracture du bassin. Pourtant, après quelques
semaines, j'appris que, du jour même de l'opération, l'état du blessé
s'améliora avec rapidité et devint bientôt tout à fait satisfaisant.
Le bloc de fonte contenu dans la cuisse avait évidemment entretenu une
grosse suppuration et un empoisonnement régulier de l'organisme; dès que
cette cause d'état morbide eut disparu, le jeune organisme reprit le
dessus, et le blessé qu'on avait jugé perdu fut en état de réparer ses
graves lésions osseuses.

Ayant ainsi reconnu l'importance de l'extraction des projectiles, nous
pouvons aussitôt affirmer que pour leur extraction, l'emploi de la
radiologie est indispensable. Cette vérité, peu répandue au début de
la guerre, ne serait plus aujourd'hui contestée par personne; et nul
chirurgien n'accepterait plus aujourd'hui d'opérer un projectile sans
connaître les renseignements fournis par le radiologiste. Trop souvent,
en effet, uniquement guidé par la position de la plaie, le chirurgien
a vainement cherché l'éclat d'obus ou la balle dont il n'avait pu
apprécier le trajet, parfois considérable; trop souvent, malgré de
multiples entailles et des délabrements de grande étendue, le projectile
s'est dérobé à une recherche longue et obstinée. Nul n'accepterait plus
de tenter cette aventure décevante de chercher à tâtons et à coups
de bistouri le corps étranger souvent englobé dans des tissus qui en
interceptent le contact. Et qui donc, en effet, pourrait s'y résoudre,
sachant que, grâce aux rayons X, il lui est possible de _voir_ de
ses propres yeux l'objet caché et d'avoir une indication exacte de
la position de celui-ci? Seule, la pénurie de matériel et le manque
d'information ont pu, au début de la guerre, permettre les opérations
sans examen radiologique préalable, que, plus tard, on eût considérées
comme criminelles. Ainsi il m'est arrivé de faire l'examen du crâne d'un
soldat qui avait été trépané pour l'extraction d'un éclat d'obus, alors
qu'il avait aussi dans la tête une balle de fusil dont on n'avait pas
soupçonné l'existence.

Est-ce à dire que, grâce à l'emploi des rayons, on sera toujours
assuré du succès? Assurément non, car la technique n'est pas encore
parfaite, et l'on peut manquer même un projectile bien repéré par
l'examen radiologique. Mais la proportion des insuccès est changée du
tout au tout; au lieu d'opérer à l'aveuglette, on opère à bon escient.
Quand un bon chirurgien est bien renseigné par un radiologiste habile,
les insuccès sont une exception et ne se présentent que dans des cas
difficiles. J'indiquerai dans la suite quelques-unes des conditions qui
peuvent influer sur le résultat.

Passons maintenant à l'examen des méthodes qui permettent de déterminer
la position d'un projectile.

Remarquons tout d'abord, que cette position ne saurait être déduite
d'une seule image radioscopique ou radiographique, pas plus que l'ombre
d'un objet sur un mur ne nous fait connaître la position exacte de
cet objet; celui-ci peut, en effet, se déplacer le long de la ligne
qui joint son ombre au foyer lumineux, sans que l'ombre se déplace
appréciablement. Pour juger de la position du projectile, il nous
faudra en principe, _deux images_ radioscopiques ou radiographiques qui
constituent deux _vues_ suffisamment différentes l'une de l'autre pour
être susceptibles d'une interprétation utile.

Au début de la guerre, la connaissance de la radioscopie était très peu
répandue; celle de la radiographie l'était davantage, mais seulement
sous forme de notions très sommaires. Certains se contentaient à
cette époque de la radiographie simple de la région de la plaie, sans
radioscopie préalable. Un cliché ainsi obtenu non seulement ne peut
suffire, mais il peut même conduire une personne non avertie à des
interprétations erronées, car les rapports du projectile et des os se
trouvent déformés par le mode de projection conique.

Les opérateurs qui se rendaient compte de l'insuffisance de la
radiographie simple, la complétaient à cette époque par une deuxième
radiographie prise dans une position différente; les deux vues
étaient prises, en général, l'une de face, l'autre de profil. Les
résultats ainsi obtenus sont très supérieurs à ce que peut donner
une radiographie simple. Si, par exemple, un éclat d'obus est contenu
dans un genou, les vues prises de face et de profil nous apprendront
si l'éclat est situé par rapport aux os dans une position antérieure,
postérieure, interne ou externe ou s'il a pénétré à l'intérieur d'un os
ou de l'articulation (pl. XI).

Pourtant, malgré ce perfectionnement important, l'interprétation exacte
restait encore difficile et incertaine, car chacune des images était
déformée par la projection, généralement oblique. De plus, il existe
des régions qui, en raison de leur épaisseur, ne se prêtent pas à la
radiographie de profil; c'est ce qui a lieu pour le thorax, le bassin et
la région lombaire. On peut dire, au total, que le système de clichés de
face et de profil, sans radioscopie préalable, entraîne une consommation
de plaques et de temps, tout à fait en disproportion avec la valeur
des résultats obtenus. Les chirurgiens à qui l'on donnait ainsi un
renseignement incomplet sans qu'ils aient pu, en général, se rendre
compte des erreurs d'interprétation possibles, ont été très fréquemment
déçus par la vaine recherche de projectiles dont ils croyaient connaître
la position par les vues radiographiques; leur confiance dans la
valeur de l'examen radiologique a été diminuée d'autant, et il a été
quelquefois difficile de la rétablir à nouveau. «Cette radiographie
nous a complètement trompés» disait, je m'en souviens, l'un d'eux
avec une conviction profonde, après une opération manquée qui l'avait
particulièrement affecté. La radiographie était, il est vrai, innocente,
cependant le chirurgien était tout de même fondé de se plaindre.

[Illustration: PLANCHE XI.--Radiographie d'un genou. Petit éclat
d'obus; les deux plaques permettent de se rendre compte de sa position
approximative. La radiographie de profil montre que l'éclat est à une
très faible profondeur à l'avant du genou, circonstance dont on ne
peut se rendre compte sur la radiographie prise de face. A gauche: vue
de face.--A droite: vue de profil.]

Tout procédé de localisation précis exige que la position du projectile
puisse être indiquée par une figure géométrique simple, ayant, autant
que possible, des rapports avec des repères anatomiques liés au corps,
tels que les repères osseux. La localisation peut être faite par la
radioscopie seule ou par la radioscopie suivie de radiographie. Sauf
dans des cas d'impossibilité, la radioscopie doit toujours être faite en
premier lieu, parce qu'elle nous renseigne immédiatement sur la position
approximative du projectile et parce que, dans bien des cas, elle
suffit seule pour obtenir une localisation rapide et précise. Si l'on a
ensuite recours à la radiographie pour obtenir des résultats encore plus
parfaits, celle-ci se fait dans de bonnes conditions et n'utilise que
des plaques de dimensions réduites.

L'observation radioscopique préalable comprend, tout d'abord, la
recherche du projectile. Le blessé est le plus souvent couché sur la
table au-dessous de laquelle se trouve l'ampoule; l'écran radioscopique
est placé au-dessus du corps du blessé. L'opérateur explore la région
dans laquelle on soupçonne la présence du projectile, en amenant
l'ampoule au-dessous de cette région et en actionnant le diaphragme,
de manière à restreindre le champ de vision autour du rayon normal,
pour examiner tel ou tel détail. Le plus souvent, les projectiles
s'aperçoivent facilement comme des taches sombres sur le fond éclairé
des chairs, mais dans certains cas, la recherche présente quelques
difficultés, soit qu'il s'agisse de petits grains, soit que l'ombre du
projectile se projette sur celle d'un os, soit encore que la région
à examiner soit épaisse et opaque, comme la région lombaire. Plus
l'examen paraît difficile, plus il est nécessaire d'obtenir de l'œil sa
sensibilité maximum, par un séjour suffisant dans l'obscurité.

Un opérateur exercé peut faire rapidement cette exploration
préliminaire; elle lui apprend s'il y a présence d'un ou plusieurs corps
étrangers et elle lui permet de marquer approximativement leur position,
afin de procéder à leur localisation précise. Celle-ci est obtenue
par des procédés qui utilisent soit le déplacement du blessé, soit le
déplacement de l'ampoule, dans le but d'obtenir deux vues du projectile
qui permettent d'en rapporter la position à des repères marqués sur la
peau. Voici la description de quelques-uns de ces procédés.

Une excellente méthode de localisation radioscopique est la _méthode des
axes_. L'opérateur observe le projectile sur l'écran radioscopique pour
une certaine position du blessé; il marque sur la peau le point d'entrée
A et le point de sortie A' du rayon normal qui passe par le projectile P
(fig. 7). Il se sert pour cela d'index opaques dont l'ombre se confond
avec celle du projectile. On obtient ainsi un _axe_ AA' sur lequel se
trouve le projectile, dans une vue prise, par exemple, de face. S'il est
possible de tourner le blessé, on recommence la même opération dans une
vue de profil et l'on obtient un deuxième axe BB' qui coupe le premier
au point même P où se trouve le projectile. Pour mieux interpréter le
résultat, on reproduit la figure géométrique formée par les extrémités
des axes marqués sur la peau, et l'on tend entre ces points des fils qui
matérialisent les axes (fig. 8). Quand on ne peut tourner le blessé
pour obtenir le deuxième axe, on déplace l'ampoule de manière à faire
varier le point d'entrée et le point de sortie du rayon qui passe par le
projectile. Sur la figure 9 F et F' sont les deux positions successives
du foyer de l'ampoule; AA' et BB' sont les axes relatifs à ces positions.

[Illustration: Fig. 7--Fig. 8--Fig. 9]

La reproduction de la figure AA'BB' se fait facilement, en mesurant sur
la peau au compas les distances des points A, A', B, B' et en utilisant
ces distances pour la construction du quadrilatère formé par les quatre
points.

La méthode des axes peut être pratiquée avec une ampoule dépourvue de
diaphragme, dont la présence est cependant très utile au point de vue de
la précision des résultats et de la protection de l'opérateur contre les
rayons émis par l'ampoule.

La figure étant construite, on peut mesurer la distance du projectile P
à l'un quelconque des 4 repères, et l'on sait ainsi que l'on trouvera
le projectile, en pénétrant par exemple, à partir du point A dans la
direction AA, sur une profondeur égale à AP. Le point d'accès choisi
est celui qui est le plus rapproché du projectile quand les conditions
anatomiques le permettent; sinon, c'est celui qui offre, au point de vue
chirurgical, l'accès le plus facile.

La méthode des axes peut s'appliquer à tout le corps, mais elle est
particulièrement indiquée pour l'examen des membres. Quand il s'agit de
projectiles assez superficiels, dont la profondeur de pénétration dans
les membres ne dépasse guère 2 centimètres, cette méthode permet une
extraction très rapide et très facile, sans qu'il soit même nécessaire
de construire le graphique. Et comme les projectiles peu profonds ont
été très nombreux pendant la guerre, la méthode des axes a trouvé une
application très étendue. Cette méthode a, d'ailleurs, servi aussi pour
la localisation de projectiles plus profonds, et en ce cas, son emploi
a été associé avantageusement avec celui d'un compas spécial, dont je
dirai quelques mots plus loin.

_Méthode de la double image_.--Cette méthode consiste à obtenir pour le
projectile deux images qui correspondent à deux positions différentes
de l'ampoule, et à en déduire la position réelle du projectile. Voici
comment on peut opérer par la radioscopie seule.

L'ampoule étant placée sous la table que traversent les rayons, dirigés
de bas vers le haut, on amène l'ampoule dans une position telle que
le rayon normal passe par le projectile; c'est ce qui arrive quand
l'ombre de celui-ci se voit au centre de l'ouverture du diaphragme.
On marque alors sur la peau le point de sortie du rayon normal et on
donne à l'ampoule un déplacement connu (10 centimètres par exemple),
parallèlement à l'un des bords de la table. L'image du projectile se
déplace sur l'écran, et ce déplacement peut être mesuré. La profondeur
du projectile au-dessous de l'écran se déduit alors d'une construction
géométrique simple (fig. 10).

[Illustration: Fig. 10]

Soit _x_ cette profondeur;

δ la distance du foyer F de l'ampoule à l'écran;

D le déplacement FF' du foyer de l'ampoule; _d_ le déplacement OO' de
l'image sur l'écran.

             _d_
On a _x_ = δ ―――――.
           _d_ + D

En retranchant de la profondeur ainsi calculée _x_, la distance de
l'écran à la peau (généralement très petite), on trouve la profondeur
du projectile au-dessous de la marque tracée sur la peau. Ce résultat
n'est valable, bien entendu, que pour la position actuelle du blessé.
Cette position aura donc été choisie bien régulière, de manière à être
facilement retrouvée.

La méthode convient parfaitement pour la localisation de projectiles
situés dans le thorax, la région lombaire ou le bassin. On évaluera
la profondeur à partir de la face antérieure ou postérieure du corps,
suivant que le projectile est plus rapproché de la première ou de la
seconde.

Si à partir des extrémités d'une règle divisée de longueur δ on porte,
de part et d'autre, le déplacement de l'ampoule D et celui _d_ du
projectile et qu'on joigne les points ainsi obtenus F' et O' par une
ligne droite ou un fil tendu, on lit sans calcul la profondeur du
projectile indiquée par le fil sur la règle.

La double image est d'une excellente utilisation en radiographie. On
prend sur une même plaque deux épreuves qui correspondent aux deux
positions de l'ampoule. Pour cela, il convient d'abord d'exécuter la
radioscopie pour amener le rayon normal à passer parle projectile; la
première épreuve est prise dans cette position. Ensuite, on effectue le
déplacement de l'ampoule et on prend sur la même plaque une deuxième
épreuve, sans que la plaque ait été déplacée. Dans certains cas, on
préfère prendre les deux épreuves pour deux positions de l'ampoule,
symétriques par rapport à la verticale qui passe par le projectile (fig.
11). L'écart des deux images peut se mesurer avec une grande précision
sur la plaque (pl. XII).

[Illustration: Fig. 11 p. 80]

Contrairement à ce que l'on aurait pu craindre, la prise de deux
radiographies sur une même plaque ne donne point lieu à une confusion
exagérée, et l'on distingue très bien les détails relatifs à chacune des
images.

[Illustration: PLANCHE XII.--Radiographie d'un thorax. Deux poses sur
la même plaque avec déplacement latéral de l'ampoule après la première
pose. On voit la double image de deux éclats d'obus et d'une croix de
plomb servant de repère. On peut mesurer avec précision le déplacement
de chaque image.]

[Illustration: PLANCHE XIII.--Radiographie d'une main contenant 4 éclats
d'obus. Fracture d'un métacarpien.]

Radiographie de la même main avec déplacement d'ampoule
perpendiculairement à la direction des os. La face dorsale de la main
repose sur une plaque. D'après le déplacement de l'image des os et de
celle des éclats, on peut juger que l'éclat qui se projette entre le
4e et 5e métacarpien est palmaire; les autres sont dorsaux. Ces
indications ont suffi pour leur extraction.]

La méthode de la double image permet de situer le projectile par rapport
à des repères anatomiques. Les os, comme le projectile, donnent deux
images dont l'écart permet de juger de la profondeur. Ainsi l'on peut se
rendre compte si un projectile est placé au-dessus ou au-dessous d'un
os voisin, indication particulièrement précieuse dans bien des cas.
On en voit l'exemple dans la radiographie d'une main (planche XIII)
contenant plusieurs éclats d'obus; le cliché double obtenu permet de
reconnaître les éclats situés sur la face palmaire et ceux situés sur
la face dorsale car, pour les premiers, le déplacement de l'image est
plus petit que pour l'os voisin, tandis que pour les derniers il est,
au contraire, plus grand. Aucune autre méthode n'aurait pu fournir ce
renseignement important d'une manière aussi simple et aussi rapide.

La méthode du déplacement de l'image a reçu de nombreux
perfectionnements destinés à en rendre l'application plus facile, à
éviter tout calcul et à réduire au minimum les mesures indispensables.
Certains dispositifs ont été particulièrement en faveur dans les
formations sanitaires (dispositifs de l'écran percé, du diaphragme à
deux fils, etc.) Cette méthode est aussi pratiquée en combinant un
déplacement de l'ampoule avec une rotation de celle-ci autour de son axe.

       *       *       *       *       *

LOCALISATION ANATOMIQUE.--Quel que soit le procédé de localisation
employé, il risque d'être insuffisant, s'il n'est pas accompagné de
renseignements d'ordre anatomique. Le chirurgien n'a pas uniquement
besoin de connaître la position géométrique du projectile; il lui faut
savoir comment celui-ci est placé par rapport aux os et aux muscles
de la région. L'opérateur doit donc s'appliquer à le documenter aussi
complètement que possible.

L'examen radioscopique accompagné de déplacements de l'ampoule ou du
malade, permet à un radiologiste expérimenté de recueillir de nombreux
renseignements sur la situation du projectile. Par exemple, en examinant
le mouvement respiratoire des côtes, on se rend compte si un projectile
situé dans leur région se trouve en dehors ou en dedans du thorax. De
même, en essayant-de mobiliser le projectile, on arrive quelquefois
à savoir qu'il se trouve dans tel muscle. Une connaissance sérieuse
de l'anatomie est une condition importante de bon rendement pour le
travail du radiologiste. Dans les services radiologiques de guerre l'on
manquait souvent de médecins radiologistes et le service était alors
assuré par un manipulateur; ceux d'entre eux qui avaient fait des études
de sciences naturelles ont été tout particulièrement appréciés par les
chirurgiens, à qui ils pouvaient donner des indications efficaces.

_Observation stéréoscopique_.--Si le radiologiste est obligé d'avoir
recours à des procédés variés pour connaître la position d'un
projectile, c'est que la simple vision de l'image radioscopique ou
radiographique ne peut le renseigner aussi complètement que le
pourrait la vision directe; l'avantage de cette dernière est d'utiliser
simultanément les deux yeux pour obtenir l'effet du relief. Un effort
très ingénieux a été fait pour procurer le même avantage au radiologiste.

Pour cela, on prend deux épreuves de la région à radiographier, sur deux
plaques différentes, et avec deux positions différentes de l'ampoule
distantes de quelques centimètres. Ces clichés sont ensuite observés
dans un appareil spécial, nommé stéréoscope, qui fait voir l'un des
clichés directement, tandis que l'autre est vu par réflexion dans un
miroir; les deux images se superposent et donnent une impression de
relief tout à fait saisissante. On voit immédiatement quel parti on
peut tirer de ce mode d'observation qui est d'un grand secours pour
l'interprétation anatomique de l'examen radiologique. On peut, par ce
moyen, apprécier la position des projectiles par rapport aux os et
reconnaître les aspects compliqués de certaines fractures.

La radiographie stéréoscopique a été appliquée à quelques dispositifs
de localisation. On a aussi essayé d'obtenir directement la vision
radioscopique en relief, par l'emploi de _deux ampoules_ comme sources
de rayons simultanées. On obtient ainsi des résultats très intéressants,
mais l'appareillage, nécessairement plus compliqué, n'a pu encore être
généralisé.

       *       *       *       *       *

COMPAS ET APPAREILS INDICATEURS.--Quand une localisation a été faite
par un bon spécialiste et que les renseignements anatomiques ont été
soigneusement consignés, l'extraction du projectile est, le plus
souvent, facile. Mais il subsiste toujours des cas, où le projectile ne
peut être trouvé facilement. Il en est ainsi quand le projectile est
très petit ou quand il est englobé dans des tissus au point d'échapper
au contact de la pince. Il en est encore ainsi quand il est profondément
enfoncé dans les chairs et que, pendant l'opération, celles-ci se
déforment. Enfin, il en est toujours ainsi quand l'opération est
dangereuse et qu'elle risque de léser des éléments vitaux. Aussi, bien
des chirurgiens sont heureux de pouvoir bénéficier du secours d'un
appareil indicateur qui les guide pendant l'opération.

Parmi ces appareils, il faut signaler en premier lieu, les divers
_compas radiologiques_ munis d'une aiguille indicatrice. Quand
l'appareil a été réglé et appliqué sur le corps du blessé, l'aiguille se
dirige vers le projectile qu'elle doit atteindre quand elle est enfoncée
dans la plaie d'une quantité connue.

Avant la guerre, on connaissait déjà le compas très précis du Dr
Hirtz utilisant une méthode radiographique d'image double[2].

[Illustration: PLANCHE XIV.--Plaque modèle pour une extraction de
projectile au moyen du compas de Hirtz. On voit la double image du
projectile et de chacun des trois repères. On a effectué sur la figure
la construction qui détermine les positions du projectile et des repères
en projection horizontale. (Cette plaque a été obligeamment prêtée par
M. le docteur Hirtz.)]

[Illustration: PLANCHE XV.--Compas de Hirtz en position
opératoire.--Compas de Debierne en position opératoire.]

De nombreux compas ont été inventés et construits pendant la guerre[3].
Je ne pourrais songer à les décrire tous. Ils ont tous pu rendre service
dans la main d'opérateurs habiles. J'ai eu à constater une illusion
fréquente relative à l'amélioration des services de radiologie; elle
consistait à demander instamment tel compas, avec la conviction que, dès
le jour où le service en posséderait un, les localisations deviendraient
parfaites. Certains semblaient croire à la vertu des compas souhaités
comme si ces appareils avaient pu effectuer la localisation par leurs
propres moyens. Il était difficile quelquefois de faire comprendre aux
intéressés qu'il fallait avant tout améliorer les connaissances de
l'opérateur en matière de radiologie.

En dehors des compas radiologiques, d'autres appareils indicateurs
eurent des succès plus ou moins prononcés. On utilisa des sondes faisant
partie d'un circuit téléphonique dans lequel un son se produisait quand
la sonde venait à toucher le projectile. On utilisa aussi des appareils
avertisseurs munis d'un téléphone actionné par une bobine dans laquelle
un courant d'induction se produisait à l'approche du projectile. Enfin,
on se servit beaucoup d'un appareil dû à M. le Dr Bergonié,
appareil qui reçut le nom d'_électro-vibreur_, en raison de la curieuse
vibration excitée dans un éclat d'obus de fer, par l'approche d'une
bobine à noyau de fer parcourue par un courant alternatif. Cette
vibration permet au chirurgien de reconnaître au travers d'une certaine
épaisseur de chair la présence du projectile. On se servit aussi de
l'électro-aimant, pour extraire de petits grains de fer situés dans des
organes délicats tels que les yeux.

       *       *       *       *       *

OPÉRATION SOUS LE CONTRÔLE DES RAYONS.--La multiplicité même des
appareils précédemment cités prouve que l'on cherchait constamment à
augmenter la sécurité des extractions de projectiles, et à s'affranchir
des difficultés qui se rencontraient de temps en temps. C'est à ce désir
qu'on doit attribuer l'extension progressive des méthodes d'opération
sous le contrôle des rayons dites, plus brièvement, «opérations sous le
contrôle».

Une opération sous le contrôle peut être faite de deux manières. Le
chirurgien peut opérer au grand jour, étant constamment guidé par un
radiologiste qui observe au moyen d'une bonnette (voir p. 56); ou
bien, au contraire, l'opération est faite à une faible lumière rouge
ou violette que l'on supprime de temps en temps pour permettre au
chirurgien, assisté du radiologiste, d'examiner lui-même sur l'écran
la région qu'il opère. Dans les deux cas, le contrôle doit être
_intermittent_, c'est-à-dire que les rayons ne doivent être donnés
que pendant de courts intervalles de temps, entre lesquels peut se
poursuivre le travail chirurgical à l'aide des renseignements obtenus;
on évite ainsi la détérioration de l'ampoule, et le danger des rayons
pour l'opérateur se trouve atténué.

La méthode d'opération sous le contrôle est applicable, comme nous
l'avons déjà vu plus haut, à la réduction des fractures; mais elle
a été principalement employée pour l'extraction des projectiles.
Elle a trouvé, à ce point de vue, des adhérents enthousiastes et a,
d'ailleurs, rendu des services incontestables.

Examinons, toutefois, les conditions d'application de cette méthode, ses
avantages et ses inconvénients.

L'opération sous contrôle consiste à observer sur l'écran un projectile
dont la position est connue par une localisation préalable. En même
temps on fait pénétrer dans la plaie une pince coudée destinée à saisir
le projectile. Quand l'ombre de l'extrémité de cette pince s'aperçoit
sur l'écran au contact du projectile, cette extrémité peut cependant
être plus haut ou plus bas que celui-ci, ce dont on s'assure en
déplaçant l'ampoule; les deux ombres se séparent si le contact n'existe
pas effectivement, elles restent superposées, si la pince est au but.
De plus, d'après le déplacement relatif des deux ombres, on peut juger
si la pince doit être remontée ou descendue. Ainsi guidé, le chirurgien
arrive rapidement à amener la pince sur le projectile et il ne reste
plus qu'à extraire celui-ci de la plaie. Si l'opération est conduite
correctement, le délabrement est réduit au minimum et le travail peut
être fait dans un champ de vision restreint, limité par l'ouverture
du diaphragme, de sorte que le chirurgien et le radiologiste ne sont
exposés aux rayons que dans une faible mesure, surtout s'ils ont soin de
couper les rayons pendant chaque instant de travail où la vision n'est
pas indispensable (contrôle intermittent).

Remarquons cependant que malgré l'observation la plus stricte des
conditions indiquées et malgré l'emploi de moyens de protection dont
je parlerai plus loin, le danger de l'absorption de rayons par les
opérateurs ne se trouve pas supprimé, mais seulement atténué. Quand on
fait un grand nombre d'opérations par jour et que l'on n'observe pas
les précautions avec assez de soin, ce danger devient très sérieux. De
plus, l'emploi d'opérations sous le contrôle comporte encore un autre
inconvénient: la présence dans la salle d'opération de l'appareillage
radiologique qui ne se prête pas à la stérilisation complète demandée
par la technique opératoire moderne. Enfin, dans le cas où le chirurgien
tient à observer lui-même, l'opération chirurgicale est faite à l'aide
d'un éclairage très précaire, rouge ou bleu, alors que, cependant, on
peut affirmer, en général, qu'une salle d'opération n'est jamais trop
bien éclairée.

Eu égard à ces inconvénients, il y a lieu de se demander dans quelle
mesure la grande vogue des opérations sous le contrôle est justifiée par
l'utilité de la méthode.

On peut remarquer, tout d'abord, que, dans bien des cas, les chirurgiens
ont été poussés vers les opérations sous le contrôle par les déboires
qu'ils avaient eu dans la recherche de projectiles et par la défiance
qu'ils ont conçue à l'égard des méthodes de localisation, pratiquées
dans leur service. Les conversations que l'on pouvait avoir à ce
sujet avec des chirurgiens, prouvaient, dans bien des cas, qu'ayant
été fréquemment mal renseignés, ils ne croyaient guère à la valeur
des renseignements qu'on leur offrait. Si alors, pour la première
fois, ils se trouvaient en relation avec quelque personne capable
de localiser exactement un projectile et de leur en expliquer la
position, les premiers succès obtenus leur paraissaient tenir du
miracle, et le scepticisme cédait à la confiance la plus complète.
Mais si cet événement tardait à se produire, plus d'un chirurgien se
disait, qu'après tout, s'il pouvait _voir_ le projectile, il saurait
bien le prendre avec sa pince. Ainsi ont débuté de nombreux essais
d'opérations sous le contrôle, mais le raisonnement qui y a conduit,
quoique plausible en apparence, était insuffisant pour assurer une bonne
exécution.

Il n'était pas rare, en effet, de voir des opérations sous le contrôle
faites sans localisation sérieuse préalable, sans l'emploi du
déplacement d'ampoule et à diaphragme grand ouvert, sans autre guide que
l'ombre du projectile et de la pince sur l'écran radioscopique. Dans
ces conditions, on trouve le projectile, parfois même très vite, si
celui-ci est situé à une faible profondeur, si on peut le mobiliser avec
les doigts ou s'il est facilement atteint par la voie du trajet. Mais si
les conditions sont plus difficiles, la recherche devient une question
de chance, elle est quelquefois d'autant plus décevante que le but reste
constamment visible; et pendant que la recherche se prolonge, les rayons
inondent les mains et la figure de l'opérateur, ainsi que le corps du
malade. On pourrait citer de fréquents exemples de ces opérations mal
conduites; entre autres, le cas d'un blessé ayant une plaie à l'épaule,
à qui l'on fit une entaille considérable sur la face antérieure; ne
trouvant pas le projectile, on le chercha du côté de la face postérieure
avec non moins de délabrement et tout aussi peu de succès, après quoi
la recherche dût être abandonnée; le projectile se trouvait dans la
tête de l'humérus, résultat que l'on aurait pu prévoir à l'aide d'une
localisation préalable faite avec quelque soin.

On peut donc dire qu'il y a un danger réel à pratiquer l'opération sous
le contrôle sans les garanties qu'elle exige.

Quand toutes ces garanties sont acquises et que l'opération est conduite
d'une manière irréprochable, l'avantage de la méthode n'est pas encore
nécessairement évident. Il est vrai que la plupart des projectiles
peuvent être extraits très rapidement sous le contrôle avec un
délabrement minime; mais ce résultat est tout aussi bien obtenu dans des
opérations ordinaires faites d'après de bonnes localisations. Y a-t-il
donc des cas où l'opération sous le contrôle bénéficie d'une supériorité
réelle?

Il ne paraît pas douteux que de tels cas existent effectivement, et
l'on peut citer en premier lieu les opérations faites en très grand
nombre dans les hôpitaux du front pendant les jours de batailles, où il
importe de ne point perdre une minute. La radioscopie peut alors être
immédiatement suivie de l'extraction sous le contrôle, et les blessures
étant très récentes, une localisation très sommaire est généralement
suffisante pour que la pince aille cueillir le projectile, quelquefois
en moins d'une minute. Mais même en dehors de ces terribles journées
d'hécatombes, l'opération sous le contrôle doit être considérée comme
une méthode de secours, applicable à tous les cas où un insuccès est
à craindre, et, de plus, particulièrement désignée dans certaines
circonstances. Elle seule permet de mener à bien l'extraction de
nombreux éclats qui se trouvent parfois dans la même plaie et qu'il est
presque impossible de localiser et de marquer individuellement. Elle
est aussi très indiquée pour la recherche de projectiles susceptibles
de se déplacer dans les tissus; elle a été appliquée avec succès à
l'extraction de ceux situés dans les poumons. Il est utile aussi
d'avoir recours à cette méthode quand le projectile situé dans une
région étendue de chairs, par exemple, dans les muscles du haut de la
cuisse, ne peut être localisé avec une grande précision, eu égard à
la déformation des chairs, et se trouve cependant à une assez grande
profondeur, de sorte que sa recherche présente des difficultés.

Au total, la méthode d'opération sous le contrôle est très précieuse
dans bien des cas, sans qu'il paraisse nécessaire d'en préconiser
l'emploi exclusif.

       *       *       *       *       *

DANGER DES RAYONS X ET DISPOSITIFS DE PROTECTION.--Les rayons X qui
nous rendent des services si précieux sont loin d'être inoffensifs, et
c'est à leurs dépens que ceux qui les ont maniés en premier lieu ont
expérimenté leurs effets physiologiques. Ces rayons agissent sur les
tissus du corps humain, plus particulièrement sur la peau. Absorbés
à forte dose ils provoquent des affections dites «radiodermites» qui
se manifestent à la manière de brûlures. Cependant, la personne qui
reçoit les rayons ne ressent aucune douleur qui puisse l'avertir qu'elle
est exposée à un effet nocif. De plus, la radiodermite n'apparaît pas
aussitôt que cet effet a été produit, mais seulement quelque temps
après, subissant en quelque sorte une période d'incubation d'autant
plus courte que l'effet a été plus profond. Les radiodermites guérissent
d'autant plus difficilement que l'action des rayons a été plus intense
et plus prolongée; elles peuvent être incurables et ont, dans un certain
nombre de cas, provoqué la gangrène et la mort.

Il est donc très important de connaître exactement le danger, afin d'en
préserver les opérateurs et les malades, sans renoncer aux bienfaits de
la radiologie. La sécurité est obtenue, d'une part, grâce à l'emploi
d'appareils de protection, d'autre part, grâce à une série de règles que
l'on doit s'imposer quand on manipule les ravons.

Toute matière à fort poids atomique est opaque aux rayons X et peut
protéger contre ces rayons; le plomb est particulièrement utilisé à
ce point de vue; à l'aide de feuilles de plomb et de sels de plomb on
prépare des écrans protecteurs et des tissus opaques. L'ampoule est
placée dans une cupule opaque, munie d'un diaphragme également opaque,
de sorte que les rayons ne s'échappent guère que par l'ouverture du
diaphragme. L'opérateur dispose d'un tablier opaque pour la protection
de son corps, de lunettes opaques aux rayons (mais transparentes à la
lumière) et de gants opaques pour la protection des yeux et des mains.
Enfin l'écran radioscopique est recouvert d'une glace épaisse en
cristal, opaque aux rayons X parce que contenant des sels de plomb[4].

En ce qui concerne la salle de radiologie, il y a lieu de remarquer que
les dimensions de celle-ci ont une importance très réelle. Les parois de
la salle qui reçoivent les rayons X diffusent ceux-ci et les renvoient à
l'état de _rayons secondaires_. Ces rayons sont d'autant plus nuisibles
que les parois sont plus rapprochées; de sorte que dans une petite
pièce, l'opérateur est plongé dans un bain de rayons de faible intensité
dont l'effet prolongé peut cependant devenir nuisible. L'opacité de la
cupule et du diaphragme est, en effet, relative; une faible fraction du
rayonnement traverse ces appareils auxquels on ne peut donner un poids
trop considérable; l'effet des rayons qui les traversent est accru par
la diffusion sur les parois de la pièce, à moins que celle-ci n'ait des
dimensions assez vastes.

Examinons maintenant quelles sont les conditions de travail qui offrent
le moins de danger. On peut dire, que, sauf exceptions, la radiographie
n'est à craindre ni pour le malade ni pour l'opérateur. A condition de
réussir les épreuves et de ne point s'obstiner à recommencer plusieurs
fois de suite un cliché manqué, on ne risque point de donner pour la
radiographie une dose de rayons exagérée. D'autre part, l'opérateur
qui a réglé les appareils pour l'obtention du cliché, peut se tenir à
distance de l'ampoule quand celle-ci est en fonctionnement; il ne reçoit
presque pas de rayons directs et si la pièce est assez grande, il n'a
pas à craindre les rayons diffusés.

Le cas de la radioscopie est tout à fait différent, et c'est elle qui
a occasionné jusqu'ici presque toutes les radiodermites. L'opérateur,
penché sur l'écran, cherche à distinguer les détails qui l'intéressent;
il oublie facilement le temps et prolonge l'observation; il oublie aussi
les précautions nécessaires, rejette le gant de protection rigide,
manipule les accessoires avec la main nue, se sert de ses doigts pour
indiquer à quelque autre personne les détails du champ de vision.
Comme résultat, le malade est exposé au danger, et l'observateur
l'est encore bien davantage s'il lui arrive de faire de nombreux
examens radioscopiques pendant quelque temps. C'est donc seulement en
s'obligeant à observer des règles très strictes que l'opérateur peut
échapper aux dangers de la radioscopie.

Ces règles sont très simples, d'ailleurs. Elles consistent à ne jamais
donner les rayons un instant de plus qu'il n'est indispensable et à ne
jamais s'exposer aux rayons directs. L'opérateur doit donc s'adapter à
la vision radioscopique par un séjour dans l'obscurité, ensuite donner
les rayons par intermittence, les coupant pendant chaque manœuvre pour
laquelle ils ne sont pas nécessaires. Il doit trouver rapidement à
diaphragme ouvert la région à examiner, et réduire aussitôt le champ
de vision autant qu'il est possible. Pour examiner, il peut éviter de
recevoir les rayons dans les yeux et placer ceux-ci un peu en dehors
du faisceau. Toute manipulation doit être faite à l'aide d'outils
convenables, sans que les mains pénètrent dans le champ des rayons,
à moins d'être suffisamment protégées; _l'opérateur ne doit jamais
apercevoir l'ombre de ses mains nues sur l'écran._

De cette manière, on peut réduire considérablement le danger de
radiodermite, qui pendant la guerre a été une menace sérieuse aussi
bien pour les radiologistes que pour les chirurgiens opérant sous le
contrôle. Cependant ce danger subsiste dans une certaine mesure pour
tous ceux qui pratiquent la radioscopie d'une manière très continue.
Il était difficile d'éviter l'abus de travail radioscopique pendant
la guerre, mais en temps de paix aucune organisation rationnelle ne
doit imposer ni tolérer des abus de ce genre; la radioscopie ne doit
être pratiquée qu'en quantité limitée et avec une intensité de rayons
limitée. Avec une bonne adaptation, une intensité de 2 à 3 milliampères
dans l'ampoule sur une différence de potentiel d'environ 50.000 volts
est, en général, suffisante.

Le malade reçoit nécessairement les rayons directs; on doit donc
seulement veiller a ne point en abuser. Une cause d'abus fréquente
est la présence de plusieurs personnes qui se communiquent leurs
observations. C'est une question de conscience que de limiter l'examen
au strict nécessaire. Le malade n'est averti du danger par aucune
douleur, c'est donc à l'opérateur à songer à le ménager.

Les blessés de guerre qui n'avaient encore jamais été soumis à l'examen
radiologique, craignaient, en général, cet examen et demandaient si on
les ferait souffrir. Il fallait parfois les rassurer et leur promettre
qu'ils ne souffriraient pas plus que d'une photographie. Plus tard,
quand l'usage de la radiologie fût généralisé, beaucoup d'entre eux
étaient déjà familiarisés avec les rayons. Pourtant, jusqu'à la fin de
la guerre, il m'est arrivé de voir des soldats blessés qui n'avaient
encore jamais subi d'examen radiologique et qui demandaient avec
inquiétude ce qu'ils avaient à craindre de ces appareils à l'aspect
inusité.


[Footnote 1: Tel est le cas de la fracture dite «des chauffeurs»;
fracture du poignet par retour de manivelle.]

[Footnote 2: Sur la même plaque, on obtenait deux épreuves pour deux
positions de l'ampoule au-dessus de la table d'opération. Les pieds
des verticales abaissées sur la plaque de chacune des deux positions
du foyer de l'ampoule, étaient marqués par des repères reproduits dans
la radiographie. De plus, on avait soin de radiographier sur la même
plaque trois repères placés en des points marqués sur la peau, choisis
de préférence sur des saillies osseuses. La plaque développée offre
deux images du projectile et deux images de chacun des trois repères.
Par une construction géométrique simple, on détermine sur la plaque la
projection horizontale du projectile et de chaque repère. On calcule
ensuite par le déplacement de chaque image, la hauteur du projectile et
de chaque repère au-dessus de la plaque. On peut alors régler le compas
de manière que ses trois pointes reposent sur les trois repères et
qu'une aiguille indicatrice se dirige vers le projectile. La planche XIV
représente un cliché Hirtz avec la construction géométrique. L'image du
compas est vue dans la planche XV.]

[Footnote 3: Au-dessous du compas de Hirtz on voit dans la planche XV
l'image d'un compas très simple destiné à opérer par la radioscopie et
plus spécialement par la méthode des axes. Il est construit et réglé de
telle manière que quand deux pointes A et B reposent sur les extrémités
d'un des axes, l'aiguille se dirige vers le projectile (compas
Debierne).]

[Footnote 4: La protection peut être rendue encore plus efficace,
dans certains cas, grâce à des dispositifs spéciaux. Ainsi, en vue
d'opérations sous le contrôle, l'ampoule est parfois placée dans une
boîte à paroi de plomb, munie d'un orifice pour la sortie des rayons.]



V

PERSONNEL RADIOLOGIQUE


Je crois avoir fait comprendre dans les chapitres précédents la valeur
des méthodes de la radiologie de guerre. J'ai exposé aussi le rôle de
l'outillage nécessaire pour l'application de ces méthodes. Il convient
maintenant d'aborder une question d'importance fondamentale, qui est
celle du personnel radiologique.

Quelle que soit la valeur de l'appareillage et des méthodes, c'est
du personnel chargé de leur utilisation que dépend, en définitive,
le rendement efficace. L'appareillage radiologique doit être manié
par des mains expertes, et les méthodes doivent être appliquées avec
intelligence; sinon, les résultats ne répondent, en aucune manière, au
but à atteindre. Autrement dit, la radiologie est un métier, que l'on ne
peut exercer sans l'avoir appris.

Le personnel radiologique, proprement dit, comprend les médecins
radiologistes et les manipulateurs. De plus, il convient d'insister sur
le rôle du chirurgien et sur la nécessité d'une collaboration étroite
entre le chirurgien et le radiologiste.

Au début de la guerre, les conditions relatives au personnel étaient
aussi précaires que celles concernant l'appareillage. Il y avait à
Paris et dans les autres grandes villes de France un certain nombre de
médecins radiologistes parmi lesquels des spécialistes très compétents.
Ceux-ci n'auraient pu, en aucun cas, former un contingent suffisant pour
les besoins, mais comme, de plus, ces besoins n'avaient pas été prévus,
ils furent, pour la plupart, mobilisés dans des services sans rapport
avec leur spécialité. Quelques-uns seulement furent affectés, dès le
début, aux voitures radiologiques ou aux Services centraux; les autres
ne retrouvèrent que plus tard une affectation conforme à leurs aptitudes.

Il n'existait pour les médecins radiologistes aucun entraînement les
initiant au Service radiologique pratiqué dans les conditions spéciales
créées par la guerre. Un tel entraînement aurait pu être prévu par le
Service de Santé militaire. On peut aussi concevoir que si la France eût
possédé déjà une organisation de radiologie pour la campagne et pour les
centres d'usines, on aurait pu tout naturellement disposer d'un certain
nombre de médecins radiologistes très habitués à travailler dans des
circonstances variées et capables de faire face aux difficultés de la
situation nouvelle.

Il y a en effet, une grande différence entre le travail du médecin
radiologiste dans une ville, avec un appareillage installé à poste fixe
et, à proximité, des constructeurs ou des ingénieurs toujours prêts à
rectifier un défaut de fonctionnement,--et le travail sur une voiture
radiologique, ou même avec un appareil fixe, dans un coin retiré où
l'on ne peut espérer aucune aide d'un autre que de soi-même. On voit
immédiatement qu'il faut, pour réussir, une réelle connaissance des
appareils, de leur manipulation, de leur réglage,--ainsi qu'une faculté
d'initiative pratique qui n'accompagne pas toujours la compétence. Ces
qualités pratiques et efficaces ont grandement fait défaut au début de
la guerre, tandis qu'au point de vue purement technique, ce qui a le
plus manqué, c'était l'habitude de la radioscopie et la connaissance
des principes de localisation. On rencontrait aux hôpitaux des médecins
radiologistes très familiers avec la radiographie, mais n'ayant jamais
fait une radioscopie, ne pouvant ni régler ni faire fonctionner sans
aide l'appareil dont ils devaient se servir et ne connaissant aucun
procédé de localisation. Il est juste de dire que, là comme ailleurs,
l'effort individuel suppléa souvent au manque de préparation; beaucoup
de médecins surent acquérir les connaissances qui leur manquaient et
perfectionner leur technique.

Si le personnel médical était insuffisant et, pour une part,
insuffisamment préparé, le personnel subalterne de «manipulateurs»
n'était guère constitué. Le manipulateur est l'aide qui fait fonctionner
les appareils pour le médecin radiologiste; c'est lui qui entretient
l'appareillage en bon état, développe les plaques, manipule le
porte-ampoule, répare les défauts de l'installation électrique. Son rôle
est, en principe, celui d'un ingénieur technicien; quand il est affecté
à un poste mobile, il doit, comme le médecin, être particulièrement
actif, habile et «débrouillard».

Une confusion s'est d'ailleurs introduite, dès le début, dans la
conception du rôle des manipulateurs. Il a fallu en donner, tout
d'abord, aux médecins chargés des voitures et aux services principaux.
Or, le personnel disponible se réduisait à un petit nombre d'infirmiers
militaires ayant quelque connaissance des appareils. On chercha donc
d'urgence les manipulateurs indispensables et on en trouva parmi les
ingénieurs et les professeurs mobilisés dont quelques-uns étaient
au courant de la technique, tandis que d'autres purent l'assimiler
rapidement, grâce à leur instruction adéquate. C'est ainsi que les
meilleurs manipulateurs furent désignés, pour la plupart, sur les
indications. fournies par le Patronage National des blessés: des
physiciens qui, en territoriaux, gardaient les ponts et les voies
furent acheminés dans les laboratoires de radiologie ou affectés aux
voitures. Parmi ces hommes de haute culture, animés d'un grand désir
d'être utiles, beaucoup devinrent des opérateurs de premier ordre et
s'appliquèrent à acquérir la technique de la radiologie de guerre,
tout en complétant leurs connaissances en anatomie. Et bien qu'en
principe, ils n'eussent jamais dû opérer autrement qu'en aidant les
médecins radiologistes, néanmoins en pratique, devant la pénurie de ces
derniers, ils ont souvent été seuls à assurer le service radiologique
d'une formation sanitaire, cette charge leur ayant été confiée par le
chirurgien ou le médecin chef qui avaient apprécié la valeur de leur
collaboration.

De même, entre les manipulateurs affectés aux voitures radiologiques et
les médecins chargés de celles-ci, il s'établit dans certains cas, une
collaboration si étroite, qu'en cas de travail extrêmement soutenu, le
service était assuré totalement et alternativement par chacun d'eux.

On voit, par ces exemples, comment le rôle du manipulateur, dans le
cas de la radiologie de guerre, a pu subir une extension qui allait
parfois jusqu'à une indépendance de travail presque entière. Cet état
des choses qui eût été entièrement anormal en temps de paix, était lié
aux conditions dans lesquelles les médecins chefs des hôpitaux et les
chirurgiens sont entrés en relation avec la radiologie. Ceux-ci, tout au
début de la guerre, n'avaient, en général, qu'une confiance très limitée
dans l'utilité de la radiologie. Parfois, ils en refusaient ouvertement
le secours, par crainte d'encombrement et de perte de temps. Le plus
souvent, ils la considéraient comme applicable dans les grands centres
seulement, à l'arrière du front, conformément à l'opinion adoptée alors
par la Direction du Service de Santé.

Il ne suffisait pas, à cette époque, d'offrir l'appareillage
radiologique aux hôpitaux: toute une éducation était à faire. Dans des
hôpitaux du front surchargés de blessés, tel chef de service n'acceptait
pas l'installation de rayons X, parce qu'il la considérait comme un luxe
et parce qu'il n'en réalisait pas l'efficacité bienfaisante.

Pour peu qu'au premier essai d'adjonction d'un service radiologique à
une formation les résultats se soient montrés médiocres, le scepticisme
se trouvait augmenté. Si, au contraire, quelque opérateur actif et
intelligent, tantôt un médecin, tantôt un manipulateur, tantôt quelque
particulier civil, professeur, ingénieur, pharmacien, élève d'une école
supérieure,--réussissait à rendre quelques services réels au moyen d'un
appareil radiologique parfois bricolé à grand'peine avec des éléments
disparates,--aussitôt la confiance la plus complète venait remplacer
les préventions ultérieures. Dès lors, l'avenir de la radiologie était
assuré dans cette formation, à condition de bénéficier des services
de celui qui en avait fait reconnaître les bienfaits; tout changement
paraissait devoir être funeste au fonctionnement du nouveau service.
C'est seulement avec le temps et avec le développement des compétences
que ce point de vue très particulier fut peu à peu abandonné et que
commencèrent à se faire sentir les effets d'une organisation centrale
qui se constituait peu à peu à la Direction du Service de Santé.

J'étais moi-même chargée de la direction du Service radiologique de la
Croix Rouge (U.F.F.), et j'avais, de plus, assumé auprès du Patronage
National des Blessés, la tâche d'établir, aux frais de cette Œuvre, des
installations radiologiques, partout où il y en avait un besoin urgent.
A ce double titre, j'ai pris part à l'effort des premières années et
j'ai accompli, dans ce but, de nombreux voyages, transportant presque
toujours du matériel radiologique, soit en voiture, soit en chemin de
fer. Ces voyages comportaient généralement l'installation provisoire
ou définitive d'appareils et l'examen des blessés de la région. Mais
ils permettaient, de plus, d'acquérir une documentation sur les besoins
les plus urgents de la région considérée et sur les moyens propres à
améliorer la situation.

Il était facile de constater, en particulier, que le personnel compétent
faisait presque toujours défaut. Il fallait faire par ses propres moyens
l'installation des appareils et quand celle-ci venait d'être établie,
il était presque toujours nécessaire d'en expliquer le fonctionnement
dans tous les détails soit au médecin soit à quelque manipulateur de
bonne volonté et d'intelligence vive qui, au prix d'un travail intensif,
assimilait rapidement cette technique nouvelle pour lui.

Au cours de ces voyages j'ai été très frappée de l'admiration que les
médecins et les chirurgiens des hôpitaux, manifestaient fréquemment
pour la vision radioscopique que pouvaient leur offrir les appareils
mis à leur disposition. Plusieurs d'entre eux affirmaient qu'ils
n'avaient «jamais aussi bien vu», et que l'appareillage devait être
exceptionnellement parfait. Or les appareils, quoique effectivement
bons, étaient d'un type normal, et la facilité de vision ne tenait qu'au
réglage qui pouvait être réalisé par toute personne bien au courant des
appareils, tandis que, dans la région, on n'avait vu jusque-là que
des appareils en fonctionnement défectueux, maniés par des personnes
insuffisamment documentées. Par exemple, dans une localité importante,
où je m'étais rendue pour installer un appareil, le service avait été
fait jusque-là par une voiture radiologique, dirigée par un médecin qui
n'employait jamais de soupapes; l'ampoule fonctionnait donc dans de
mauvaises conditions et l'on ne pouvait rien voir à la radioscopie. Il
m'arrivait aussi d'être appelée d'urgence dans quelque localité isolée
pour remédier au mauvais fonctionnement d'un des appareils radiologiques
du Patronage; il suffisait parfois de manipuler l'appareil pendant une
heure pour rétablir le fonctionnement normal; seul, le réglage faisait
défaut, alors qu'on croyait le transformateur percé et l'ampoule
détériorée.

On peut donner des exemples analogues, en ce qui concerne la pratique
des localisations. Une manipulatrice, placée depuis peu de temps dans
un hôpital, ayant localisé un éclat d'obus qui avait traversé en le
broyant le fémur d'une cuisse, le chirurgien qui avait eu à se plaindre
de son radiologiste précédent, ne voulut point chercher l'éclat d'obus
du côté où on le lui avait indiqué comme accessible, mais le chercha
d'abord du côté de la plaie. Ne le trouvant point, il se décida à faire
l'exploration de la région indiquée par l'examen radiologique et retira
aussitôt le projectile. Il ne fit aucune difficulté pour reconnaître que
s'il n'avait pas suivi l'indication, c'est qu'il n'avait accordé aucune
confiance à la localisation; par contre, depuis cet événement, il se
montra aussi confiant qu'il avait été prévenu précédemment.

On peut dire, d'une manière générale, que dans les premiers temps, les
chirurgiens qui trouvaient un projectile dans la position exacte où il
avait été localisé, manifestaient un étonnement et une admiration, comme
à la vue d'un miracle. Il n'est pas douteux que ce ne fût là un résultat
du manque général de compétence et d'adaptation, et cet état de choses
ne cessa qu'avec l'extension de la radiologie et l'établissement d'une
collaboration entre les radiologistes et les chirurgiens.

Signalons enfin, que si un manipulateur n'ayant pas fait d'études
médicales, ne peut et ne doit pas remplacer un médecin, néanmoins,
dans le cas spécial de la radiologie de guerre la collaboration entre
un manipulateur et un chirurgien, tous les deux intelligents et
habiles, pouvait suffire pour les besoins du service. Les opérations
radiologiques à effectuer avaient souvent un caractère principalement
géométrique, tandis que dans la radiologie du temps de paix le
radio-diagnostic médical joue un rôle prépondérant.

L'extension constante des services radiologiques pendant la guerre
exigeant impérieusement une formation de personnel correspondant, un
enseignement pour les médecins radiologistes fut créé à l'hôpital
militaire du Val-de-Grâce sous la direction de M. le Dr
Béclère. Le nombre de médecins, qui suivirent cet enseignement et
reçurent des affectations aux services radiologiques de guerre, fut
environ 300; n'étant pas en nombre suffisant pour suffire à tous les
besoins, ils furent, en général, envoyés aux armées.

Une école de manipulateurs fut également créée par le Service de Santé;
y étaient admis seulement des mobilisés appartenant à des classes
relativement anciennes. Le recrutement laissait, en général, à désirer,
en ce qui concerne les aptitudes nécessaires pour recevoir cette
instruction spéciale. L'école forma quelques centaines de manipulateurs
tous utilisés dans les services radiologiques des armées et du
territoire.

Malgré ces mesures, la pénurie de personnel restait extrême et l'on
ne pouvait satisfaire aux besoins. Ayant pu me rendre compte de cette
insuffisance qui menaçait de rendre inefficace l'extension des services
radiologiques et la création de postes nouveaux, j'offris au Service
de Santé de créer à l'Institut du Radium une école de manipulatrices
choisies parmi les jeunes filles ou jeunes femmes reconnues aptes à
assurer ce service après avoir reçu une instruction convenable. Cette
proposition fut acceptée, et l'école fut organisée, en relation avec
un enseignement pour les infirmières militaires qui fut établi en même
temps à l'hôpital Edith Cavell, sous la direction de la regrettée
Mme Girard-Mangin, Docteur en Médecine.

L'enseignement était donné par séries comprenant chacune environ
20 élèves. En raison de l'urgence des besoins, la durée des cours
d'une série était limitée à six semaines ou deux mois. En revanche,
l'enseignement était très intensif, les élèves étant occupées pendant
toute la journée. L'enseignement comportait une partie théorique,
comprenant les notions élémentaires indispensables (électricité, courant
électrique, mesures de courant et de potentiel, phénomènes d'induction,
appareillage radiologique, théorie du fonctionnement des ampoules et des
soupapes, méthodes d'observation radioscopiques et radiographiques).
La partie pratique de l'enseignement consistait en manipulations qui
familiarisaient les élèves avec tous les détails du service radiologique
dont le principe était exposé dans le cours théorique.

En outre, un enseignement élémentaire d'anatomie et de lectures de
clichés radiographiques était adjoint à l'enseignement technique.

Le recrutement était assez varié. L'Ecole recevait les infirmières
militaires dont la demande d'admission avait été approuvée par leurs
chefs de service; elle accueillait également des infirmières de Croix
Rouge envoyées par la Société dont elles faisaient partie. Enfin, un
appel fut fait à des jeunes filles ou jeunes femmes qui pouvaient,
sans être infirmières, suivre les cours pour devenir manipulatrices de
radiologie dans les hôpitaux militaires. Le niveau des connaissances
des candidates n'était pas uniforme; toutefois, un nombre assez grand
d'entre elles possédaient une instruction assez solide, primaire ou même
secondaire.

On pouvait se demander ce qu'il serait possible d'obtenir d'un
enseignement technique très spécial et comprenant des notions
scientifiques assez délicates et difficiles, cet enseignement
s'adressant à des élèves d'un niveau atteignant rarement celui du
baccalauréat ou du brevet supérieur. L'expérience montra que, à
condition de donner à l'enseignement une forme très pratique, on peut
adapter les notions essentielles de manière à les rendre parfaitement
assimilables pour les élèves auxquelles elles s'adressent. Celles-ci
en tirent, d'ailleurs, un profit proportionnel à leur instruction et à
leurs capacités.

L'école eut un succès presque inespéré et forma depuis l'année 1917
jusqu'à la fin de la guerre environ 150 manipulatrices qui reçurent des
affectations immédiates, principalement dans les Services du territoire;
quelques-unes, cependant, obtinrent sur leur demande des affectations
aux services des armées. Elles donnèrent, en général, toute satisfaction
par leur travail. Quelques-unes se trouvèrent même obligées d'assurer un
service radiologique en l'absence de médecins radiologistes, et firent
face à cette tâche avec un effort si consciencieux qu'elles méritèrent
l'approbation et la confiance entière de leurs chefs de service.

L'expérience ainsi faite semble très concluante. Il n'est pas douteux
que le métier de manipulatrice en radiologie convient parfaitement
bien à des femmes d'instruction moyenne, à condition qu'elles aient de
l'intelligence, de l'activité et une certaine capacité de dévouement
indispensable dans les relations avec les malades.

Encouragée par les résultats obtenus, la Direction du Service de Santé
a décidé la continuation de l'enseignement après la guerre, afin de
pouvoir disposer d'un personnel de manipulatrices pour le service
de radiologie des hôpitaux militaires en temps de paix. Ce service,
considérablement réduit par rapport aux services de guerre, est
cependant beaucoup plus important que celui d'avant-guerre, par suite
de la conception nouvelle du rôle de la radiologie sur laquelle je
reviendrai plus loin. Par un accord établi avec le Service de Santé,
l'Ecole de Radiologie des manipulatrices continue à fonctionner
provisoirement à l'Institut du Radium. La planche XVI représente l'une
des salles de travail de l'Ecole.

[Illustration: PLANCHE XVI.--Salle de travail à l'école des
manipulatrices en radiologie.]



VI

RENDEMENT ET RÉSULTATS


Nous avons pu nous rendre compte par l'ensemble des chapitres
précédents, combien l'effort d'adaptation des services radiologiques
aux besoins de la guerre a été considérable. Il est réconfortant de
constater que cet effort n'a pas été vain. Ses résultats se traduisent
par la conservation de la vie ou de la capacité de travail à un très
grand nombre de blessés et, de plus, par une éducation générale qui
a permis d'assigner à la radiologie, en tant que moyen de diagnostic
médical, une place conforme aux services qu'elle est susceptible de
rendre, non seulement en temps de guerre mais aussi en temps de paix.

On peut estimer qu'au cours de la guerre, les services radiologiques,
si précaires au début de celle-ci, ont pris une extension considérable.
Sans doute, l'organisation pouvait encore présenter des lacunes, et
comme toute œuvre humaine, elle était susceptible de perfectionnements
constants; mais le tableau général était en opposition bien frappante
avec la triste situation de la première année de guerre.

Au début, quelques installations radiologiques à peine,--personnel
composé d'un petit nombre de spécialistes dont les services n'ont même
pas été utilisés,--ignorance générale relativement à l'emploi de la
radiologie,--efforts isolés et souvent peu efficaces pour en répandre
la pratique; et, comme conséquence de cet état de choses, manque des
renseignements les plus indispensables pour soigner les blessés dont le
nombre avait dépassé toutes prévisions.

A cette époque, un blessé n'était _jamais_ examiné à l'aide de rayons
X dans les premiers jours qui avaient suivi la blessure; il était donc
_toujours_ opéré et transporté dans des conditions où le hasard jouait
un rôle prépondérant. Combien de blessés furent évacués avec une lésion
qui imposait le repos mais qui est restée ignorée; combien d'autres
périrent d'infections que l'on aurait pu éviter à l'aide d'une opération
faite à temps avec le concours de l'examen radiologique; combien furent
amputés pour des raisons analogues; combien furent opérés plusieurs
fois sans succès par défaut d'examen, et durent séjourner pendant de
nombreux mois dans les hôpitaux; combien contractèrent des infirmités
qui auraient pu être empêchées par des soins plus éclairés.

Toute personne qui a pu apprécier la rapidité presque merveilleuse avec
laquelle se reconstitue la santé chez des hommes jeunes, dès que la
cause qui entretient la lésion a disparu,--ne peut manquer d'éprouver
un regret profond, en pensant à toutes les vies sacrifiées en pure
perte et à toutes les capacités de travail définitivement compromises,
pour n'avoir pu à temps extraire des corps étrangers souillés ou
dangereusement situés, ou bien pour n'avoir pas eu de renseignements
suffisants sur les détails d'une fracture.

Cet état de choses lamentable a subi progressivement une modification
complète. Le Service de Santé aidé par l'initiative privée, put doter
ses formations sanitaires d'appareillages radiologiques. Les postes
fixes, les postes demi-fixes et les voitures se sont multipliés. Vers
la fin de la guerre, toute formation importante possédait non plus un
appareillage, mais un nombre d'appareils proportionné aux services
qui lui étaient demandés. C'est ainsi que lors de la bataille de la
Somme les grands hôpitaux d'évacuation construits spécialement en
vue de batailles dans cette région, utilisaient chacun plusieurs
appareils desservis par des équipes de médecins et de manipulateurs et
fonctionnant, en cas de besoin, d'une manière continue. Chaque poste
avait à sa disposition un matériel suffisant en ampoules, soupapes,
écrans, plaques et accessoires divers. Les hôpitaux ou ambulances isolés
dont quelques-uns ont subsisté jusque dans les derniers temps, pouvaient
toujours faire appel à un poste mobile s'ils ne disposaient pas d'une
installation propre. Alors qu'en effet, au début de la guerre, les rares
voitures radiologiques ne pouvaient suffire aux besoins et devaient
se contenter d'un hâtif examen d'un nombre considérable de blessés,
lors d'une de leurs apparitions dans telle région,--il est arrivé au
contraire, plus tard, que par suite de la généralisation de services
attachés aux hôpitaux, les postes mobiles se sont trouvés déchargés
de tout service intensif et ont pu reprendre leur véritable rôle de
postes de secours disponibles à tout instant. Ainsi, l'on s'acheminait
de plus en plus vers l'état des choses où chaque blessé pouvait être
admis à l'examen radiologique, d'abord, aussitôt après la blessure,
puis, dans la suite du traitement, chaque fois que l'examen était jugé
utile. En même temps, les bénéfices de l'examen étaient de plus en plus
étendus aux malades, plus particulièrement à ceux atteints d'affections
pulmonaires.

On conçoit qu'une telle organisation comportait au total un nombre
d'examens considérable. Voici quelques chiffres qui peuvent en donner
une idée:

Vers la fin de l'année 1918 il y avait en service, dans les hôpitaux
du territoire et aux armées, plus de 500 postes radiologiques fixes
et semi-fixes, tandis que le nombre des appareils mobiles sur les
voitures, sur les camions de stérilisation et sur ceux des ambulances
chirurgicales automobiles était d'environ 300, dont la plupart aux
armées.

Ces appareillages étaient desservis par environ 400 médecins
radiologistes, aidés et en partie suppléés par un personnel auxiliaire;
de ce dernier, furent utilisés environ 800 manipulateurs et 150
manipulatrices.

Citons, à titre d'exemple, que pendant l'année 1915 la 6e
armée possédait sur un front de 70 kilomètres, de Soissons à Montdidier,
3 voitures radiologiques (du Patronage National des Blessés). Cette
même armée disposait en 1917, lors de l'offensive du Chemin des Dames,
sur un front moitié moins étendu, de Soissons à Fismes, de plus de 50
postes radiologiques. L'une des voitures qui ont assuré le service de
cette armée de juin 1915 à janvier 1917, a effectué pendant cette époque
environ 10.000 examens sur un nombre de blessés d'environ 7.000.

On pouvait évaluer à 900.000 environ le nombre des blessés examinés aux
rayons X au cours des années 1917 et 1918, le nombre total des examens
pendant ces deux années montant à 1.100.000.

Ces chiffres témoignent éloquemment de l'activité des services
radiologiques pendant la guerre; ils prouvent que rien n'a été
négligé pour assurer aux blessés et aux malades les soins qui leur
étaient dus. On peut, en même temps, apprécier une fois de plus, les
qualités d'initiative et de persévérance qui ont rendu si efficace
l'effort général accompli pendant la guerre, et qui ont ainsi paré
aux conséquences funestes du manque initial de préparation et
d'organisation.



VII

ORGANISATION D'APRÈS GUERRE


La constitution du service radiologique de guerre n'est pas seulement
pour nous un motif légitime de soulagement en ce sens qu'elle correspond
à un devoir accompli envers ceux qui risquaient leur vie pour la défense
de la patrie commune. Nous devons, en plus, y trouver un enseignement
impérieux pour l'avenir. Nous devons en déduire une organisation d'après
guerre dans l'intérêt du développement de notre race.

Maintenant que l'éducation sur ce point a été faite, que nul médecin ou
chirurgien n'ignore plus les bienfaits de l'examen radiologique, et que
cette connaissance est également répandue parmi les citoyens qui ont été
soldats et parmi leurs familles,--on ne peut plus revenir à l'ancien
état de choses où l'emploi de radiodiagnostic était réservé à des cas
exceptionnels et à des localités exceptionnelles. Il est indispensable
d'assurer à toute la population française le bénéfice d'une méthode
d'examen aussi précieuse.

Il est à remarquer, tout d'abord, qu'avec la fin de la guerre, ne se
sont nullement éteintes les obligations de solidarité sociale suscitées
par celle-ci. Nombreux sont les démobilisés qui, revenus dans leurs
foyers, ont conservé des souffrances ou des infirmités contractées
pendant le service. A tous ceux-là sont dus les soins qui peuvent
améliorer leur santé et faciliter leur travail; et il est parfaitement
légitime d'étendre ce droit à leurs familles.

Une obligation analogue est créée par les conditions spéciales de vie
dans les régions libérées. La reprise d'activité dans ces régions est
parfois très difficile. Les accidents de travail y sont nombreux. Le
poste de secours est un élément essentiel du groupement qui entreprend
la reconstruction des villages détruits et la mise en valeur des champs
ou des puits de mines. A chaque poste de secours doit être affecté un
appareil radiologique qui en augmente l'efficacité.

Les conséquences néfastes de la guerre se font sentir encore de bien
d'autres manières. Il n'est point nécessaire d'insister sur notre bilan
en ce qui concerne le nombre de la population et la santé publique. Nous
savons tous que la France a perdu l'élite de sa jeunesse tant au point
de vue physique qu'au point de vue moral, et que parmi les citoyens qui
ont été épargnés sévit la tuberculose. C'est la tuberculose encore qui
attaque la vie des jeunes enfants et compromet l'avenir de la race.

Pour conjurer le danger qui menace celle-ci, aucun effort ne doit être
épargné, et le mot d'ordre doit être de faire tout ce qui est possible
pour conserver à la France chacun de ses citoyens et pour assurer
le développement des enfants. Déjà cette nécessité a été largement
comprise, et un vaste effort a été entrepris pour la création de
dispensaires antituberculeux et de sanatoriums dans toute la France.
Ces établissements dont le rôle est la lutte contre la tuberculose
ont besoin pour cela de tous les moyens qu'offre la science moderne;
ils doivent, en particulier, disposer d'appareils radiologiques pour
l'examen des lésions pulmonaires et des lésions osseuses.

Les nécessités de l'examen radiologique ne se bornent pas à ces
exemples. Cet examen s'impose dans un grand nombre de cas qui se
présentent fréquemment dans la vie courante; il doit constituer un
procédé de diagnostic, non point exceptionnel, mais tout à fait
habituel. Il doit, en particulier, être employé pour veiller à la santé
des enfants, pour contrôler le développement de leur système osseux et
l'état des organes internes.

Pour remplir ce rôle social, le service radiologique doit être un
élément exigé dans tout hôpital, hospice ou établissement sanitaire de
France, dans les villages comme dans les villes. Une telle organisation
comporte une grande provision de matériel et un personnel correspondant.
La réalisation est facilitée par les disponibilités en appareillage qui
résultent de la guerre et par la formation de personnel qui a eu lieu
pour les besoins delà guerre.

Le Service de Santé qui s'est trouvé en possession d'un matériel
considérable, a pris la décision d'affecter celui-ci à ses hôpitaux
militaires, et, dans la mesure des disponibilités, aux hôpitaux mixtes
ou civils. De plus, les voitures radiologiques ou postes mobiles en bon
état doivent être mis à la disposition des centres de région pour parer
aux besoins de celles-ci, en se rendant dans les villages où il n'existe
aucun poste fixe. On obtient ainsi un noyau d'organisation qui s'étend
sur toute la France.

En dehors de cette action, il en est une autre, d'initiative privée. Les
œuvres de guerre, qui disposaient d'appareils radiologiques, en premier
lieu le Patronage National des Blessés, ont voulu compléter leur tâche
en répartissant les appareils rendus disponibles dans les hôpitaux et
dispensaires, de manière à établir des centres de service radiologique
ou à conserver ceux qui s'étaient fondés pendant la guerre.

Les hôpitaux et hospices civils des villes de province ont été, en
général, utilisés pour le service des blessés pendant la guerre. A
ce titre, ils ont été pourvus d'installations radiologiques établies
le plus souvent par l'initiative privée. Il est à remarquer que, dans
presque tous les cas semblables, les municipalités ont demandé après la
guerre à conserver l'installation et n'ont pas hésité à faire dans ce
but un effort en versant une indemnité à l'œuvre qui avait fourni les
appareils. C'est là une indication réconfortante du progrès réalisé dans
la connaissance générale du rôle de la radiologie et de la nécessité de
son emploi régulier.

Ainsi nous pouvons prévoir dès à présent une organisation assez complète
qui pourra se perfectionner progressivement, à condition de disposer
d'un personnel compétent suffisamment nombreux. Celui-ci doit pouvoir
être renouvelé suivant les besoins. Il est dont important que continuent
à fonctionner les centres d'enseignement pour les médecins spécialisés
en radiologie ainsi que pour les manipulateurs ou manipulatrices
chargés d'assurer le bon fonctionnement des appareils. Pour répondre à
ce besoin, un cours de Radiologie a été créé récemment à la Faculté de
Médecine de Paris.

Il convient aussi d'encourager la fabrication des appareils, des
ampoules, soupapes, écrans, etc., afin que les nombreux centres
radiologiques nouvellement créés puissent s'approvisionner facilement en
matériel indispensable.



VIII

RADIOTHÉRAPIE ET RADIUMTHÉRAPIE


Dans les chapitres qui précèdent, l'importance de la Radiologie a été
examinée au point de vue de son utilisation pendant la guerre et de son
emploi, en principe analogue, en temps de paix. Mais il existe une autre
application des rayons X, dont l'importance est considérable; c'est le
traitement de certaines maladies par les rayons X ou la _radiothérapie_.
A cette méthode de traitement se rattache une méthode analogue utilisant
des moyens entièrement différents: le traitement par les rayons des
radio-éléments ou _radiumthérapie_.

RADIOTHÉRAPIE.--Nous avons vu déjà que les rayons X produisent sur
l'organisme des effets physiologiques qui peuvent être extrêmement
dangereux, mais qui peuvent aussi offrir un moyen de combattre certaines
maladies. Parmi celles-ci, on peut signaler diverses maladies de la
peau: ulcères superficiels, tâches de lie de vin, etc.

On peut aussi obtenir des succès remarquables dans le traitement de
tumeurs malignes profondes, en particulier de sarcomes. Ce résultat est
extrêmement important, car on sait quels sont les ravages imputables
au cancer, et combien ce fléau est difficile à combattre, malgré les
bienfaits de la technique chirurgicale.

La technique de la radiothérapie est quelque peu différente de celle qui
convient à la radiologie employée comme méthode d'examen. Pour cette
dernière, en effet, une grande puissance d'action n'est pas toujours
exigée; ce n'est qu'exceptionnellement que l'on aura besoin d'une grande
intensité de rayonnement, pour obtenir une radiographie instantanée.
De plus, le rayonnement utilisé doit avoir un pouvoir pénétrant moyen
qui correspond à une tension d'environ 50.000 volts. En radiothérapie,
au contraire, il est, en général, nécessaire de faire agir les rayons
jusqu'à une certaine profondeur, aussi uniformément que possible, et à
cet effet on emploie, de préférence, le rayonnement très pénétrant que
l'on peut faire émettre à un tube Coolidge actionné par un appareil
intensif, sous une tension qui peut dépasser 100.000 volts.

Si la radiothérapie demande un appareillage puissant, elle exige aussi
une compétence toute spéciale. Les rayons y sont employés avec des
doses parfois considérables, car il s'agit ici de provoquer leur effet
physiologique, au lieu de l'éviter, comme dans le cas d'un examen
radiologique. La radiothérapie ne peut donc être pratiquée que par un
médecin spécialiste compétent; elle exige la connaissance approfondie de
l'action des rayons sur les tissus, action qui dépend des conditions de
l'application, lesquelles sont elles-mêmes très variées.

On peut en conclure que la place de la radiothérapie n'est pas en
général indiquée dans les nombreux postes radiologiques normaux faisant
partie de l'organisation radiologique d'après guerre, et ne possédant
ni la puissance nécessaire ni un personnel suffisamment spécialisé. La
radiothérapie se prête plutôt à être centralisée dans quelques services
importants munis d'appareils de grande puissance et placés sous la
direction de spécialistes éminents. C'est dans ces conditions que la
radiothérapie a été pratiquée pendant la guerre, dans les services
militaires; son emploi était réservé aux Centres de Physiothérapie
du territoire, où l'on envoyait tous les malades susceptibles d'être
soignés par cette méthode, qui s'est montrée, en particulier, très
efficace pour le traitement de cicatrices vicieuses, d'adhérences,
d'arthrites, de névrites consécutives aux blessures, etc.

_Radiumthérapie_.--La radiumthérapie est une technique qui a de grandes
analogies avec la radiothérapie, sauf que la source des rayons est
en ce cas différente. Les rayons utilisés ne proviennent d'aucun
appareil; ils sont émis spontanément par certaines substances nommées
_radio-éléments_ qui existent dans la nature, mais qui ne sont connues
que depuis peu de temps, car leur extrême dilution dans les minerais qui
les contiennent les a fait passer inaperçues jusqu'à leur découverte
récente. Le plus important de ces corps nouveaux est le _radium_,
élément découvert en 1898 par Pierre Curie et par moi. Le radium émet
des rayons de plusieurs espèces, analogues en tout point à ceux qui sont
produits dans une ampoule de Crookes actionnée par un courant de haute
tension. En particulier, l'un de ces groupes, les rayons γ, possèdent
les mêmes propriétés que les rayons X, mais peuvent atteindre un pouvoir
pénétrant encore plus considérable. Ce sont les rayons γ du radium qui
sont surtout employés pour la radium thérapie.

La source des rayons étant dans la substance, celle-ci est enfermée
dans un tube de verre ou de métal hermétiquement fermé et agit au
travers des parois de ce dernier. La puissance du rayonnement du radium
étant considérable, quelques centigrammes de ce corps sont capables de
produire des effets thérapeutiques importants; ces quantités peuvent
donc être contenues dans des tubes de très petites dimensions que l'on
peut placer au voisinage ou au contact des tissus malades ou encore à
l'intérieur de ceux-ci. Ce dernier mode d'utilisation est spécial au
radium et ne saurait être réalisé avec l'aide des rayons X.

Le radium est fabriqué industriellement, mais en raison de son extrême
rareté, son prix est très élevé. D'une tonne de minerai moyen, on
n'extrait guère que quelques centigrammes de radium, et chaque
milligramme de ce corps coûte environ un millier de francs.

Un autre élément radio-actif ou radio-élément, le _mésothorium_ est
également l'objet d'une fabrication industrielle; ce corps est employé
en thérapie de la même manière que le radium, mais son activité s'altère
peu à peu, tandis que celle du radium ne subit en plusieurs années
qu'une modification inappréciable.

Les maladies traitées par la radiumthérapie sont, en principe les
mêmes que celles que l'on traite par les rayons X. Mais la technique
employée doit nécessairement être différente, puisque le mode d'émission
de rayons n'est pas le même. Le degré d'efficacité relatif des deux
méthodes peut également différer suivant les circonstances; les rayons
X conviendront mieux, par exemple, pour irradier une lésion à grande
surface, tandis qu'un cancer de l'utérus devra être traité par un tube
de radium introduit à l'intérieur de la cavité. Il ne serait guère
possible de dire aujourd'hui si qualitativement l'effet des rayons X sur
les tissus est tout à fait équivalent à celui des rayons γ du radium;
ces derniers constituent un rayonnement ultra-pénétrant, à très haute
fréquence, dont l'action physiologique pourrait offrir des caractères
spéciaux.

Un autre fait important différencie l'emploi du radium de celui des
tubes de Crookes. En dehors des rayons γ, le radium émet encore deux
autres espèces de rayons: les _rayons_ α et les _rayons_ β, dont le
pouvoir pénétrant, très inférieur à celui des rayons γ, est cependant
suffisant pour qu'ils puissent être utilisés dans certaines conditions.
Aussi bien les rayons α que les rayons β sont une projection de
particules animées de très grandes vitesses et portant une charge
électrique, positive pour les particules α qui ont les dimensions
d'atomes, et négative pour les particules β qui sont identiques aux
électrons (voir p. 7). Les rayons correspondants sont émis aussi dans
un tube de Crookes où ils prennent le nom de rayons positifs: atomes
chargés positivement, et de rayons cathodiques: électrons lancés par la
cathode; mais ni les uns ni les autres ne peuvent franchir la paroi du
tube, de sorte qu'on n'a pu les utiliser pour les besoins de la thérapie.

Le pouvoir pénétrant des rayons α du radium, quoique très supérieur
à celui des rayons positifs et des rayons cathodiques, est cependant
fort limité; ces rayons peuvent se propager à une distance de quelques
centimètres dans l'air à la pression atmosphérique, mais ils ne
traversent pas plus d'un dixième de millimètre de substance solide
ou liquide, très différents en cela des rayons γ ou des rayons X qui
traversent le corps humain. Néanmoins, l'utilisation des rayons α offre
un intérêt particulier, parce que ce rayonnement représente environ 90
p. 100 de l'énergie dégagée dans l'émission du radium.

Quand cette substance, au lieu d'être enfermée dans un tube, est collée
sur une plaquette, au moyen de très peu de vernis, le rayonnement émis
se compose de rayons α, de rayons β, plus pénétrants que les précédents,
et de rayons γ. L'action superficielle exercée par un appareil à radium
de ce genre («sel collé») est très intensive et comparable à une
cautérisation.

On peut rendre l'action des rayons α plus profonde en diffusant dans
l'organisme la substance qui les émet; c'est ce que l'on peut réaliser
au moyen d'injections de solutions ou de suspensions fines de sel
de radium qui agissent au contact des tissus par les rayons α émis
partout où se trouve la matière active. Les injections de sel de radium
peuvent être remplacées par des injections d'autres radio-éléments dont
l'emploi est plus avantageux; on peut épargner le radium, substance
précieuse, en utilisant certaines matières radio-actives que le radium
produit constamment et qui peuvent rendre les mêmes services que lui,
mais seulement pendant un temps limité. Tel est, par exemple un gaz
radio-actif, nommé _émanation du radium_, qui se forme régulièrement
dans le radium et peut en être extrait à intervalles réguliers; ce
gaz se détruit peu à peu, suivant une loi déterminée, en émettant des
rayons α que l'on peut utiliser si l'émanation a été introduite dans
l'organisme, soit mélangée à l'air et aspirée par inhalation, soit
dissoute dans l'eau et injectée dans les tissus.

L'action des rayons α sous cette forme diffusée peut être très
énergique. Dans des expériences faites sur de petits animaux, on atteint
facilement des doses mortelles. A dose convenable on obtient des effets
thérapeutiques d'un grand intérêt, spécialement caractérisés dans le
traitement des arthrites.

L'émanation du radium peut aussi être employée d'une autre manière.
Extraite du radium et libérée d'air et de tout gaz étranger, elle occupe
un très petit volume. On peut alors, au moyen d'opérations spéciales, la
transporter dans des tubes de verre de 10 à 15 millimètres de longueur
et d'un ou deux dixièmes de millimètre de diamètre. Chacun de ces petits
tubes scellés est introduit dans une gaine de platine mince ayant
l'aspect d'une aiguille et pouvant être insérée dans un tissu malade que
l'on veut soumettre au rayonnement. L'émanation du radium n'émet pas
elle-même de rayons pénétrants capables de traverser la gaine, mais elle
donne naissance à un produit qu'on nomme son _dépôt actif_ et qui émet
des rayons γ exactement semblables à ceux qui sont émis par le radium.
Cette ressemblance n'a rien qui doive nous surprendre; en effet, le
radium contient toujours l'émanation qu'il produit et le dépôt actif de
celle-ci, de sorte que les rayons γ du radium sont dus en réalité non
pas à cet élément lui-même, mais à ses dérivés qui l'accompagnent. Ainsi
il est naturel, qu'en séparant ces dérivés, on puisse séparer en même
temps le rayonnement γ et remplacer l'action du radium par celle des
produits auxquels il donne naissance.

On peut comprendre, d'après l'exposé qui précède, combien la technique
de l'emploi du radium est variée et combien elle offre de possibilités.
Le champ d'action se trouve encore accru par l'emploi du mésothorium qui
forme également des dérivés avec émission de divers groupes de rayons;
certains de ces dérivés peuvent être séparés comme dans le cas du
radium. D'autres radio-éléments encore pourraient être utilisés à leur
tour.

Cette technique si riche et si complexe est cependant d'une très grande
précision. Les radio-éléments peuvent être dosés très exactement.
Il est vrai que les pesées ne sont guère en usage dans ce cas; si
la quantité de matière active à déterminer est, en général, bien
faible pour le radium,--quelques milligrammes ou centigrammes par
exemple,--elle est, pour l'émanation du radium ou son dépôt actif, aussi
bien que pour le mésothorium et ses dérivés, inaccessible à la pesée. En
revanche, des quantités infinitésimales de radio-éléments peuvent être
dosées avec perfection par des méthodes de mesures électrométriques.
Il est facile de mesurer, par ce moyen, à 1 p. 100 près un millième
de milligramme de radium. L'habitude de mesurer exactement les tubes
de radium, de mésothorium ou d'émanation du radium donne une grande
sécurité à la radiumthérapie et forme une _condition essentielle de son
perfectionnement_.

Les mesures de radium sont rapportées à un _étalon international_
préparé par moi sous forme d'un tube de verre scellé contenant une
quantité pesée (environ 20 milligrammes) de chlorure de radium pur.
Par comparaison avec cet étalon principal, on a pu établir des étalons
secondaires destinés à des services de vérification centraux dans divers
pays. En France, ce service est attaché à l'Institut du Radium, où les
quantités de radium, contenues dans les tubes soumis au contrôle, sont
déterminées par la mesure de leur rayonnement γ, comparativement à
celui du tube étalon. On mesure de même les tubes de mésothorium, en
comparant leur rayonnement à celui d'une quantité connue de radium.
C'est encore le même principe qui est appliqué à la mesure de tubes
d'émanation, et l'on nomme _millicurie_ la quantité d'émanation dont le
rayonnement γ est égal à celui d'un milligramme de radium élément en
équilibre avec les produits de sa transformation.

_Organisation centrale_.--Afin d'obtenir le maximum de rendement dans
l'utilisation médicale des radio-éléments, des instituts spéciaux
ont été créés dans différents pays. Ces établissements possèdent des
quantités relativement grandes de radium; certains d'entre eux disposent
de plusieurs grammes de la précieuse substance. Celle-ci est employée en
partie en tubes scellés ou en sels collés; mais la plus grande partie
est, en général, conservée en solution; l'émanation qui en est extraite
chaque jour est utilisée pour les traitements, soit dans de petits
tubes scellés, soit dans d'autres appareils de forme appropriée, nommés
_applicateurs_. Les traitements ont lieu dans un hôpital faisant partie
de l'institution. Mais celle-ci délivre aussi à l'extérieur des tubes et
appareils à émanation aux médecins qui en font la demande.

On aperçoit immédiatement les avantages d'une organisation semblable. Un
Institut central, suffisamment doté, peut réunir des moyens d'action
très efficaces. Il peut dans ses services hospitaliers, traiter un grand
nombre de malades, sans perte de temps et avec la meilleure utilisation
du radium. Il peut centraliser les documents relatifs à ces traitements
et en tirer tout le parti possible. Dans ses laboratoires, il peut
effectuer toutes les mesures et toutes les études nécessaires pour
assurer les progrès de la technique: examens biologiques des tissus
malades, mesures de rayonnement, études de dispositifs nouveaux, etc.

L'emploi de l'émanation permet une grande souplesse dans les
applications; les doses sont variables à volonté, ainsi que les formes
des applicateurs; de plus, on peut à volonté utiliser l'émanation
sous forme de dissolution dans l'eau (eau active) ou encore répandue
dans l'air (air actif) pour inhalation. Quelle que soit la forme de
l'emploi, celui-ci offre une sécurité d'importance fondamentale. La
matière précieuse, le radium, n'est pas exposée à une circulation
dangereuse, pour les besoins du service; tout risque porte uniquement
sur les appareils à émanation, dont la valeur est réduite, puisque cette
matière, de durée limitée, peut en quelque sorte être considérée comme
un revenu régulier fourni par le radium, mais différent en cela d'un
revenu en espèces que l'accumulation ne peut se poursuivre indéfiniment,
et qu'il y a tout intérêt à utiliser aussi complètement que possible
l'émanation que l'on extrait jusqu'à son extinction complète.

On voit l'intérêt considérable qui s'attache à la création d'Instituts
nationaux qui centralisent d'ordinaire la radiumthérapie et aussi la
radiothérapie ou traitement par les rayons X. De pareils Instituts
existent dans divers pays; les plus importants se trouvent en Angleterre
et en Amérique. Mais la France, pays de la découverte du radium et de
la radiumthérapie, ne possédait avant la guerre aucun Service pour
l'application de cette technique. La France où est née l'industrie du
radium, ne possédait avant la guerre aucune provision de radium pour
les besoins de la santé publique, se bornant à fournir le radium qui
approvisionnait les instituts étrangers.

Pendant la guerre il m'a paru opportun de suppléer à cette lacune par
la création d'un service d'émanation destiné à subvenir aux besoins
des hôpitaux. Ce service a été établi en 1916 à l'Institut du Radium,
d'accord avec le Service de Santé militaire. Le radium utilisé était
celui que j'avais préparé en commun avec Pierre Curie et qui avait servi
avant la guerre pour les recherches scientifiques de notre Laboratoire.
Les ampoules d'émanation produites chaque semaine étaient utilisées pour
le traitement des blessés et des malades dans des hôpitaux militaires
et aussi, dans une certaine mesure, dans les hôpitaux civils.

Ce premier Service national de Radiumthérapie n'a pu être abandonné
à la fin de la guerre. Il a, au contraire, pris un développement
nouveau, sous la direction de M. le Dr Regaud, directeur du
Laboratoire Pasteur de l'Institut de Radium, qui dès son retour des
armées y employa toute son activité et toute sa compétence. Ainsi se
trouve constituée en germe la Section de Radiumthérapie de l'Institut
du Radium. Celle-ci ne peut manquer de se compléter, grâce aux concours
généreux qui lui sont acquis dès à présent ainsi qu'à ceux qui lui
viendront dans l'avenir.

L'Institut du Radium, créé il y a quelques années par les efforts joints
de l'Université de Paris et de l'Institut Pasteur, aura ainsi à assumer
une tâche singulièrement plus ample que celle à laquelle il avait été
primitivement destiné.

Les résultats obtenus jusqu'ici prouvent combien cette extension est
nécessaire. Les progrès de la radiumthérapie s'affirment chaque jour
plus sûrs et plus importants. Plusieurs lésions, maladies ou malaises
sont traités couramment avec des résultats certains. L'une des plaies
les plus terribles de l'humanité, le cancer, cède toujours davantage à
la technique de plus en plus perfectionnée des applications du radium
venant compléter ou remplacer les ressources de la chirurgie. On peut
dire avec certitude que si la victoire n'est pas encore entière, la
lutte, néanmoins, se poursuit avec des avantages de plus en plus
complets et fréquents; la guérison est obtenue dans bien des cas, et à
défaut de la guérison, une amélioration vient soulager les souffrances
et faciliter la vie des malades. La cruelle maladie n'est pas encore
réduite à l'impuissance, mais elle est efficacement combattue, et tous
les espoirs sont permis.

A l'Institut du Radium incombe la tâche de hâter cette évolution par
la constitution d'une section du radiumthérapie modèle, bénéficiant
du travail patient de ses Laboratoires,--par des progrès constants de
sa technique et de son information biologique,--par son enseignement,
de plus en plus adapté aux besoins, destiné à répandre largement les
connaissances précises sans lesquelles la pratique de la radiumthérapie
n'est qu'une erreur et un danger,--par ses travaux de recherche pure,
source de découvertes nouvelles susceptibles de porter de nouveaux
fruits. Ainsi l'Institut du Radium aura à remplir un rôle social
important, s'ajoutant à sa tâche purement scientifique, pour le plus
grand bien de notre pays et de sa capitale.



CONCLUSION


L'histoire de la radiologie de guerre offre un exemple saisissant de
l'ampleur insoupçonnée que peut prendre, dans certaines conditions,
l'application des découvertes d'ordre purement scientifique.

Les rayons X dont les merveilleuses propriétés ont été, presque aussitôt
après leur découverte, appliquées à l'examen du corps humain et à la
thérapie, n'ont eu, néanmoins, dans cette voie, qu'une utilisation
limitée jusqu'à l'époque de la guerre. La grande catastrophe qui s'est
déchaînée sur l'humanité; accumulant des victimes en nombre effrayant, a
fait surgir par réaction le désir ardent de sauver tout ce qui pouvait
être sauvé, d'exploiter à fond tous les moyens pour épargner et protéger
les vies humaines. Et aussitôt nous voyons naître de tous les côtés
un effort multiple et varié dont une partie prend pour objet de faire
rendre à l'emploi de rayons X tous les services à prévoir. Dès lors,
ce qui avait paru difficile et problématique, devient aisé et reçoit
une solution immédiate; le matériel, le personnel se multiplient
comme par enchantement; tous ceux qui ne comprenaient pas, cèdent
et acceptent, ceux qui ne savaient pas apprennent, ceux qui étaient
indifférents, se dévouent. Et un peu d'années se trouve constitué un
système réglementaire, où les médecins et les chirurgiens conçoivent
aussi peu la possibilité de négliger l'emploi de rayons X, qu'ils en
concevaient peu auparavant l'utilisation générale. Dès lors, il devient
impossible de limiter au temps de guerre les conceptions qui ont prévalu
d'une manière aussi définitive. Le droit à l'examen radiologique, ou au
traitement par les rayons X, est, dorénavant, pour tout malade, un droit
général et incontesté,--et l'on voit prendre naissance une organisation
d'après guerre, destinée à rendre ce droit effectif et opérant. Ainsi la
découverte scientifique aura achevé la conquête de son champ d'action
naturel, et aura acquis les moyens d'utilisation à plein rendement.

Une évolution analogue aura été accomplie par la radiumthérapie ou
application médicale des radiations émises par les radio-éléments.
Traitement exceptionnel encore jusqu'à présent, elle est l'objet d'un
effort qui tend à la mettre à la portée de tous ceux qui peuvent mettre
en elle leur espoir. Les souffrances et les pertes cruelles ont fait
sentir plus profondément la valeur de la vie humaine. Les ravages
exercés par le cancer appellent une organisation de lutte méthodique
et efficace. Il n'est plus possible de reculer la réalisation qui
s'impose. Et ainsi nous voyons se liguer vers un but commun des concours
convergents: l'Université de Paris et l'Institut Pasteur encouragent
et appuient l'œuvre commencée par l'Institut du Radium; de généreux
donateurs apportent leur concours; la ville de Paris et le gouvernement
ne peuvent s'en désintéresser. Dans peu de temps, l'effort général aura
porté les premiers fruits, la radiumthérapie aura en France une première
organisation, et ainsi aura été atteint le grand résultat humanitaire
qui est un des aboutissements de la découverte scientifique du Radium.

Que pouvons-nous conclure de cette fortune inespérée échue en partage
aux nouvelles radiations que la science nous a révélées à la fin du
XIXe siècle? Il semble que nul spectacle n'est plus propre
à rendre plus vive notre confiance dans la recherche scientifique
désintéressée et à augmenter le culte et l'admiration qu'il convient
de lui vouer. Telle nouvelle source de lumière, fruit des patients
efforts du savant dans son laboratoire, répandra un jour son éclat
sur l'humanité, lui apportant la consolation et l'allégement des
souffrances,--telle autre contribuera à faciliter la vie et l'effort
pacifique vers plus de bien-être physique, moral et intellectuel. Les
répercussions de la pensée féconde sont illimitées. Son champ d'action
dépasse tout horizon connu. Toute collectivité civilisée a le devoir
impérieux de veiller sur le domaine de la science pure où s'élaborent
les idées et les découvertes, d'en protéger et encourager les ouvriers
et de leur apporter les concours nécessaires. C'est à ce prix seulement
qu'une nation peut grandir et poursuivre une évolution harmonieuse vers
un idéal lointain.



TABLE DES MATIÈRES

INTRODUCTION

    I     LES RAYONS X
   II     COMMENT PEUT-ON PRODUIRE LES RAYONS X
  III     INSTALLATION DANS LES HÔPITAUX ET VOITURES
          RADIOLOGIQUES
   IV     TRAVAIL RADIOLOGIQUE DANS LES HÔPITAUX
    V     PERSONNEL RADIOLOGIQUE
   VI     RENDEMENT ET RÉSULTATS
  VII     ORGANISATION D'APRÈS-GUERRE
 VIII     RADIOTHÉRAPIE ET RADIUMTHÉRAPIE

CONCLUSIONS





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