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Title: Cinq-Mars, (Tome I of 2) - ou, Une conjuration sous Louis XIII
Author: Vigny, Alfred de, 1797-1863
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Cinq-Mars, (Tome I of 2) - ou, Une conjuration sous Louis XIII" ***

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Note de transcription:

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
corrigées. L'orthographe n'a pas été harmonisée.

Il y a une note plus détaillée à la fin de ce livre.



    PETITE BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER

    CINQ-MARS
    OU
    UNE CONJURATION SOUS LOUIS XIII


[Illustration: Jeanniot del.      Héliogr. Dujardin.]


    PETITE BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER

    CINQ-MARS
    OU
    UNE CONJURATION SOUS LOUIS XIII

    PAR LE COMTE
    ALFRED DE VIGNY

    AVEC DEUX DESSINS DE JEANNIOT
    _Reproduits en fac simile._

    TOME PREMIER

    PARIS
    G. CHARPENTIER | CALMANN LÉVY
    ÉDITEURS

    1882



RÉFLEXIONS SUR LA VÉRITÉ DANS L'ART


L'étude du destin général des sociétés n'est pas moins nécessaire
aujourd'hui dans les écrits que l'analyse du coeur humain. Nous sommes
dans un temps où l'on veut tout connaître et où l'on cherche la source
de tous les fleuves. La France surtout aime à la fois l'Histoire et
le Drame, parce que l'une retrace les vastes destinées de l'HUMANITÉ,
et l'autre le sort particulier de l'HOMME. C'est là toute la vie. Or,
ce n'est qu'à la Religion, à la Philosophie, à la Poésie pure, qu'il
appartient d'aller plus loin que la vie, au-delà des temps, jusqu'à
l'éternité.

Dans ces dernières années (et c'est peut-être une suite de nos
mouvements politiques), l'Art s'est empreint d'histoire plus fortement
que jamais. Nous avons tous les yeux attachés sur nos Chroniques, comme
si, parvenus à la virilité en marchant vers de plus grandes choses,
nous nous arrêtions un moment pour nous rendre compte de notre jeunesse
et de ses erreurs. Il a donc fallu doubler l'INTÉRÊT en y ajoutant le
SOUVENIR.

Comme la France allait plus loin que les autres nations dans cet amour
des faits, et que j'avais choisi une époque récente et connue, je crus
aussi ne pas devoir imiter les étrangers, qui, dans leurs tableaux,
montrent à peine à l'horizon les hommes dominants de leur histoire;
je plaçai les nôtres sur le devant de la scène, je les fis principaux
acteurs de cette tragédie dans laquelle j'avais dessein de peindre les
trois sortes d'ambition qui nous peuvent remuer, et, à côté d'elles, la
beauté du sacrifice de soi-même à une généreuse pensée. Un traité sur
la chute de la féodalité, sur la position extérieure et intérieure de
la France au XVIIe siècle, sur la question des alliances avec les armes
étrangères, sur la justice aux mains des parlements ou des commissions
secrètes, et sur les accusations de sorcellerie, n'eût pas été lu
peut-être; le roman le fut.

Je n'ai point dessein de défendre ce dernier système de composition
plus historique, convaincu que le germe de la grandeur d'une oeuvre est
dans l'ensemble des idées et des sentiments d'un homme, et non pas dans
le genre qui leur sert de forme. Le choix de telle époque nécessitera
cette MANIÈRE, telle autre la devra repousser; ce sont là des secrets
du travail de la pensée qu'il n'importe point de faire connaître. A
quoi bon qu'une théorie nous apprenne pourquoi nous sommes charmés?
Nous entendons les sons de la harpe; mais sa forme élégante nous cache
les ressorts de fer. Cependant, puisqu'il m'est prouvé que ce livre
a en lui quelque vitalité[1], je ne puis m'empêcher de jeter ici ces
réflexions sur la liberté que doit avoir l'imagination d'enlacer dans
ses noeuds formateurs toutes les figures principales d'un siècle, et,
pour donner plus d'ensemble à leurs actions, de faire céder parfois la
réalité des faits à l'IDÉE que chacun d'eux doit représenter aux yeux
de la postérité; enfin sur la différence que je vois entre la VÉRITÉ de
l'Art et le VRAI du Fait.

  [1] Treize éditions réelles de formats divers et des traductions
  dans toutes les langues peuvent en être la preuve.

        (_Note de l'Éditeur._)

De même que l'on descend dans sa conscience pour juger des actions qui
sont douteuses pour l'esprit, ne pourrions-nous pas aussi chercher
en nous-mêmes le sentiment primitif qui donne naissance aux formes
de la pensée, toujours indécises et flottantes? Nous trouverions dans
notre coeur plein de trouble, où rien n'est d'accord, deux besoins qui
semblent opposés, mais qui se confondent, à mon sens, dans une source
commune; l'un est l'amour du VRAI, l'autre l'amour du FABULEUX. Le jour
où l'homme a raconté sa vie à l'homme, l'Histoire est née. Mais à quoi
bon la mémoire des faits véritables, si ce n'est à servir d'exemple
de bien ou de mal? Or les exemples que présente la succession lente
des événements sont épars et incomplets; il leur manque toujours un
enchaînement palpable et visible, qui puisse amener sans divergence
à une conclusion morale; les actes de la famille humaine sur le
théâtre du monde ont sans doute un ensemble, mais le sens de cette
vaste tragédie qu'elle y joue ne sera visible qu'à l'oeil de Dieu,
jusqu'au dénoûment qui le révélera peut-être au dernier homme. Toutes
les philosophies se sont en vain épuisées à l'expliquer, roulant sans
cesse leur rocher, qui n'arrive jamais et retombe sur elles, chacune
élevant son frêle édifice sur la ruine des autres et le voyant crouler
à son tour. Il me semble donc que l'homme, après avoir satisfait
à cette première curiosité des faits, désira quelque chose de plus
complet, quelque groupe, quelque réduction, à sa portée et à son usage,
des anneaux de cette vaste chaîne d'événements que sa vue ne pouvait
embrasser; car il voulait aussi trouver, dans les récits, des exemples
qui pussent servir aux vérités morales dont il avait la conscience;
peu de destinées particulières suffisaient à ce désir, n'étant que
les parties incomplètes du TOUT insaisissable de l'histoire du monde;
l'une était pour ainsi dire un quart, l'autre une moitié de preuve;
l'imagination fit le reste et les compléta. De là, sans doute, sortit
la fable.--L'homme la créa vraie, parce qu'il ne lui est pas donné de
voir autre chose que lui-même et la nature qui l'entoure; mais il la
créa VRAIE d'une VÉRITÉ toute particulière.

Cette VÉRITÉ toute belle, tout intellectuelle, que je sens, que je vois
et voudrais définir, dont j'ose ici distinguer le nom de celui du VRAI,
pour me mieux faire entendre, est comme l'âme de tous les arts. C'est
un choix du signe caractéristique dans toutes les beautés et toutes
les grandeurs du VRAI visible; mais ce n'est pas lui-même, c'est mieux
que lui; c'est un ensemble idéal de ses principales formes, une teinte
lumineuse qui comprend ses plus vives couleurs, un baume enivrant
de ses parfums les plus purs, un élixir délicieux de ses sucs les
meilleurs, une harmonie parfaite de ses sons les plus mélodieux; enfin
c'est une somme complète de toutes ses valeurs. A cette seule VÉRITÉ
doivent prétendre les oeuvres de l'Art qui sont une représentation
morale de la vie, les oeuvres dramatiques. Pour l'atteindre, il faut
sans doute commencer par connaître tout le VRAI de chaque siècle, être
imbu profondément de son ensemble et de ses détails; ce n'est là qu'un
pauvre mérite d'attention, de patience et de mémoire; mais ensuite il
faut choisir et grouper autour d'un centre inventé: c'est là l'oeuvre
de l'imagination et de ce grand BON SENS qui est le génie lui-même.

A quoi bon les Arts, s'ils n'étaient que le redoublement et la
contre-épreuve de l'existence? Eh! bon Dieu, nous ne voyons que trop
autour de nous la triste et désenchanteresse réalité: la tiédeur
insupportable des demi-caractères, des ébauches de vertus et de vices,
des amours irrésolus, des haines mitigées, des amitiés tremblotantes,
des doctrines variables, des fidélités qui ont leur hausse et leur
baisse, des opinions qui s'évaporent; laissez-nous rêver que parfois
ont paru des hommes plus forts et plus grands, qui furent des bons ou
des méchants plus résolus; cela fait du bien. Si la pâleur de votre
VRAI nous poursuit dans l'Art, nous fermerons ensemble le théâtre et
le livre pour ne pas le rencontrer deux fois. Ce que l'on veut des
oeuvres qui font mouvoir des fantômes d'hommes, c'est, je le répète,
le spectacle philosophique de l'homme profondément travaillé par les
passions de son caractère et de son temps; c'est donc la VÉRITÉ de cet
homme et de ce TEMPS, mais tous deux élevés à une puissance supérieure
et idéale qui en concentre toutes les forces. On la reconnaît, cette
VÉRITÉ, dans les oeuvres de la pensée, comme l'on se récrie sur la
ressemblance d'un portrait dont on n'a jamais vu l'original; car un
beau talent peint la vie plus encore que le vivant.

Pour achever de dissiper sur ce point les scrupules de quelques
consciences littérairement timorées que j'ai vues saisies d'un
trouble tout particulier en considérant la hardiesse avec laquelle
l'imagination se jouait des personnages les plus graves qui aient
jamais eu vie, je me hasarderai jusqu'à avancer que, non dans son
entier, je ne l'oserais dire, mais dans beaucoup de ces pages, et qui
ne sont peut-être pas les moins belles, L'HISTOIRE EST UN ROMAN DONT LE
PEUPLE EST L'AUTEUR.--L'esprit humain ne me semble se soucier du VRAI
que dans le caractère général d'une époque; ce qui lui importe surtout,
c'est la masse des événements et les grands pas de l'humanité qui
emportent les individus; mais, indifférent sur les détails, il les aime
moins réels que beaux, ou plutôt grands et complets.

Examinez de près l'origine de certaines actions, de certains cris
héroïques qui s'enfantent on ne sait comment: vous les verrez sortir
tout faits des ON DIT et des murmures de la foule, sans avoir
en eux-mêmes autre chose qu'une ombre de vérité; et pourtant ils
demeureront historiques à jamais.--Comme par plaisir et pour se jouer
de la postérité, la voix publique invente des mots sublimes pour les
prêter, de leur vivant même et sous leurs yeux, à des personnages qui,
tout confus, s'en excusent de leur mieux comme ne méritant pas tant de
gloire[2] et ne pouvant porter si haute renommée. N'importe, on n'admet
point leurs réclamations; qu'ils les crient, qu'ils les écrivent,
qu'ils les publient, qu'ils les signent, on ne veut pas les écouter,
leurs paroles sont sculptées dans le bronze, les pauvres gens demeurent
historiques et sublimes malgré eux. Et je ne vois pas que tout cela se
soit fait seulement dans les âges de barbarie, cela se passe à présent
encore, et accommode l'Histoire de la veille au gré de l'opinion
générale, muse tyrannique et capricieuse qui conserve l'ensemble et
se joue du détail. Eh! qui de vous n'a assisté à ses transformations?
Ne voyez-vous pas de vos yeux la chrysalide du FAIT prendre par degré
les ailes de la FICTION? Formé à demi par les nécessités du temps,
un FAIT est enfoui tout obscur et embarrassé, tout naïf, tout rude,
quelquefois mal construit, comme un bloc de marbre non dégrossi;
les premiers qui le déterrent et le prennent en main le voudraient
autrement tourné, et le passent à d'autres mains déjà un peu arrondi;
d'autres le polissent en le faisant circuler; en moins de rien, il
arrive au grand jour transformé en statue impérissable. Nous nous
récrions; les témoins oculaires et auriculaires entassent réfutations
sur explications; les savants fouillent, feuillettent et écrivent; on
ne les écoute pas plus que les humbles héros qui se renient; le torrent
coule et emporte le tout sous la forme qu'il lui a plu de donner à
ces actions individuelles. Qu'a-t-il fallu pour toute cette oeuvre?
Un rien, un mot; quelquefois le caprice d'un journaliste désoeuvré. Et
y perdons-nous? Non. Le fait adopté est toujours mieux composé que le
vrai, et n'est même adopté que parce qu'il est plus beau que lui; c'est
que l'HUMANITÉ ENTIÈRE a besoin que ses destinées soient pour elle-même
une suite de leçons; plus indifférente qu'on ne pense sur la RÉALITÉ
DES FAITS, elle cherche à perfectionner l'événement pour lui donner une
grande signification morale; sentant bien que la succession des scènes
qu'elle joue sur la terre n'est pas une comédie, et que, puisqu'elle
avance, elle marche à un but dont il faut chercher l'explication
au-delà de ce qui se voit.

  [2] De nos jours un général russe n'a-t-il pas renié l'incendie de
  Moscou, que nous avons fait tout romain, et qui demeurera tel? Un
  général français n'a-t-il pas nié le mot du champ de bataille de
  Waterloo qui l'immortalisera? Et si le respect d'un évènement sacré
  ne me retenait, je rappellerais qu'un prêtre a cru devoir désavouer
  publiquement un mot sublime qui restera comme le plus beau qui
  ait été prononcé sur un échafaud: _Fils de saint Louis, montez au
  ciel!_ Lorsque je connus tout dernièrement son auteur véritable, je
  m'affligeai tout d'abord de la perte de mon illusion, mais bientôt
  je fus consolé par une idée qui honore l'humanité à mes yeux. Il
  me semble que la France a consacré ce mot, parce qu'elle a éprouvé
  le besoin de se réconcilier avec elle-même, de s'étourdir sur son
  énorme égarement, et de croire qu'alors il se trouva un honnête
  homme qui osa parler haut.

Quant à moi, j'avoue que je sais bon gré à la voix publique d'en
agir ainsi, car souvent sur la plus belle vie se trouvent des taches
bizarres et des défauts d'accord qui me font peine lorsque je les
aperçois. Si un homme me paraît un modèle parfait d'une grande et
noble faculté de l'âme, et que l'on vienne m'apprendre quelque ignoble
trait qui le défigure, je m'en attriste, sans le connaître, comme d'un
malheur qui me serait personnel, et je voudrais presque qu'il fût mort
avant l'altération de son caractère.

Aussi, lorsque la MUSE (et j'appelle ainsi l'Art tout entier, tout
ce qui est du domaine de l'imagination, à peu près comme les anciens
nommaient MUSIQUE l'éducation entière), lorsque la MUSE vient raconter,
dans ses formes passionnées, les aventures d'un personnage que je sais
avoir vécu, et qu'elle recompose ses événements, selon la plus grande
idée de vice ou de vertu que l'on puisse concevoir de lui, réparant
les vides, voilant les disparates de sa vie et lui rendant cette
unité parfaite de conduite que nous aimons à voir représentée même
dans le mal; si elle conserve d'ailleurs la seule chose essentielle à
l'instruction du monde, le génie de l'époque, je ne sais pourquoi l'on
serait plus difficile avec elle qu'avec cette voix des peuples qui fait
subir chaque jour à chaque fait de si grandes mutations.

Cette liberté, les anciens la portaient dans l'histoire même; ils
n'y voulaient voir que la marche générale et le large mouvement des
sociétés et des nations, et, sur ces grands fleuves déroulés dans
un cours bien distinct et bien pur, ils jetaient quelques figures
colossales, symboles d'un grand caractère et d'une haute pensée. On
pourrait presque calculer géométriquement que, soumise à la double
composition de l'opinion et de l'écrivain, leur histoire nous arrive de
troisième main et éloignée de deux degrés de la vérité du fait.

C'est qu'à leurs yeux l'Histoire aussi était une oeuvre de l'Art; et,
pour avoir méconnu que c'est là sa nature, le monde chrétien tout
entier a encore à désirer un monument historique pareil à ceux qui
dominent l'ancien monde et consacrent la mémoire de ses destinées,
comme ses pyramides, ses obélisques, ses pylônes et ses portiques
dominent encore la terre qui lui fut connue, et y consacrent la
grandeur antique.

Si donc nous trouvons partout les traces de ce penchant à déserter le
POSITIF, pour apporter l'IDÉAL jusque dans les annales, je crois qu'à
plus forte raison l'on doit s'abandonner à une grande indifférence
de la réalité historique pour juger les oeuvres dramatiques, poèmes,
romans ou tragédies, qu'empruntent à l'histoire des personnages
mémorables. L'ART ne doit jamais être considéré que dans ses rapports
avec sa BEAUTÉ IDÉALE. Il faut le dire, ce qu'il y a de VRAI n'est que
secondaire, c'est seulement une illusion de plus dont il s'embellit, un
de nos penchants qu'il caresse. Il pourrait s'en passer, car la VÉRITÉ
dont il doit se nourrir est la _vérité d'observation sur la nature
humaine, et non l'authenticité du fait_. Les noms des personnages ne
font rien à la chose.

L'_Idée_ est tout. Le nom propre n'est rien que l'exemple et la preuve
de l'idée.

Tant mieux pour la mémoire de ceux que l'on choisit pour représenter
des idées philosophiques ou morales; mais, encore une fois, la question
n'est pas là: l'imagination fait d'aussi belles choses sans eux;
elle est une puissance toute créatrice; les êtres fabuleux qu'elle
anime sont doués de vie autant que les êtres réels qu'elle ranime.
Nous croyons à Othello comme à Richard III, dont le monument est à
Westminster; à Lovelace et à Clarisse autant qu'à Paul et à Virginie,
dont les tombes sont à l'île de France. C'est du même oeil qu'il faut
voir jouer ses personnages et ne demander à la MUSE que sa VÉRITÉ plus
belle que le VRAI; soit que, rassemblant les traits d'un CARACTÈRE
épars dans mille individus complets, elle en compose un TYPE dont le
nom seul est imaginaire; soit qu'elle aille choisir sous leur tombe
et toucher de sa chaîne galvanique les morts dont on sait de grandes
choses, les force à se lever encore et les traîne, tout éblouis, au
grand jour, où dans le cercle qu'a tracé cette fée ils reprennent à
regret leurs passions d'autrefois et recommencent par-devant leurs
neveux le triste drame de la vie.

    Écrit en 1827.



[Illustration]



CINQ-MARS



CHAPITRE PREMIER

LES ADIEUX

    Fare thee well, and if for ever,
    Still for ever fare thee well.

    LORD BYRON.

    Adieu! et, si c'est pour toujours, pour toujours encore adieu...


Connaissez-vous cette contrée que l'on a surnommée le jardin de
la France, ce pays où l'on respire un air si pur dans des plaines
verdoyantes arrosées par un grand fleuve? Si vous avez traversé,
dans les mois d'été, la belle Touraine, vous aurez longtemps suivi la
Loire paisible avec enchantement, vous aurez regretté de ne pouvoir
déterminer, entre les deux rives, celle où vous choisiriez votre
demeure, pour y oublier les hommes auprès d'un être aimé. Lorsque
l'on accompagne le flot jaune et lent du beau fleuve, on ne cesse
de perdre ses regards dans les riants détails de la rive droite. Des
vallons peuplés de jolies maisons blanches qu'entourent des bosquets,
des coteaux jaunis par les vignes ou blanchis par les fleurs du
cerisier, de vieux murs couverts de chèvrefeuilles naissants, des
jardins de roses d'où sort tout à coup une tour élancée, tout rappelle
la fécondité de la terre ou l'ancienneté de ses monuments, et tout
intéresse dans les oeuvres de ses habitants industrieux. Rien ne leur a
été inutile: il semble que, dans leur amour d'une aussi belle patrie,
seule province de France que n'occupa jamais l'étranger, ils n'aient
pas voulu perdre le moindre espace de son terrain, le plus léger grain
de son sable. Vous croyez que cette vieille tour démolie n'est habitée
que par les oiseaux hideux de la nuit? Non. Au bruit de vos chevaux,
la tête riante d'une jeune fille sort du lierre poudreux, blanchi sous
la poussière de la grande route; si vous gravissez un coteau hérissé de
raisins, une petite fumée vous avertit tout à coup qu'une cheminée est
à vos pieds; c'est que le rocher même est habité, et que des familles
de vignerons respirent dans ces profonds souterrains, abritées dans la
nuit par la terre nourricière qu'elles cultivent laborieusement pendant
le jour. Les bons Tourangeaux sont simples comme leur vie, doux comme
l'air qu'ils respirent, et forts comme le sol qu'ils fertilisent. On
ne voit sur leurs traits bruns ni la froide immobilité du Nord, ni
la vivacité grimacière du Midi; leur visage a, comme leur caractère,
quelque chose de la candeur du vrai peuple de saint Louis; leurs
cheveux châtains sont encore longs et arrondis autour des oreilles
comme les statues de pierre de nos vieux rois; leur langage est le plus
pur français, sans lenteur, sans vitesse, sans accent; le berceau de la
langue est là, près du berceau de la monarchie.

Mais la rive gauche de la Loire se montre plus sérieuse dans ses
aspects: ici c'est Chambord que l'on aperçoit de loin, et qui, avec
ses dômes bleus et ses petites coupoles, ressemble à une grande
ville de l'Orient; là c'est Chanteloup, suspendant au milieu de l'air
son élégante pagode. Non loin de ces palais un bâtiment plus simple
attire les yeux du voyageur par sa position magnifique et sa masse
imposante; c'est le château de Chaumont. Construit sur la colline la
plus élevée du rivage de la Loire, il encadre ce large sommet avec ses
hautes murailles et ses énormes tours; de longs clochers d'ardoise
les élèvent aux yeux, et donnent à l'édifice cet air de couvent,
cette forme religieuse de tous nos vieux châteaux, qui imprime un
caractère plus grave aux paysages de la plupart de nos provinces. Des
arbres noirs et touffus entourent de tous côtés cet ancien manoir,
et de loin ressemblent à ces plumes qui environnaient le chapeau du
roi Henri; un joli village s'étend au pied du mont, sur le bord de
la rivière, et l'on dirait que ses maisons blanches sortent du sable
doré; il est lié au château qui le protège par un étroit sentier qui
circule dans le rocher; une chapelle est au milieu de la colline; les
seigneurs descendaient et les villageois montaient à son autel: terrain
d'égalité, placé comme une ville neutre entre la misère et la grandeur
qui se sont trop souvent fait la guerre.

Ce fut là que, dans une matinée du mois de juin 1639, la cloche du
château ayant sonné à midi, selon l'usage, le dîner de la famille
qui l'habitait, il se passa dans cette antique demeure des choses qui
n'étaient pas habituelles. Les nombreux domestiques remarquèrent qu'en
disant la prière du matin à toute la maison assemblée, la maréchale
d'Effiat avait parlé d'une voix moins assurée et les larmes dans les
yeux, qu'elle avait paru vêtue d'un deuil plus austère que de coutume.
Les gens de la maison et les Italiens de la duchesse de Mantoue, qui
s'était alors retirée momentanément à Chaumont, virent avec surprise
des préparatifs de départ se faire tout à coup. Le vieux domestique
du maréchal d'Effiat, mort depuis six mois, avait repris ses bottes
qu'il avait juré précédemment d'abandonner pour toujours. Ce brave
homme, nommé Grandchamp, avait suivi partout le chef de la famille
dans les guerres et dans ses travaux de finance; il avait été son
écuyer dans les unes et son secrétaire dans les autres; il était
revenu d'Allemagne, depuis peu de temps, apprendre à la mère et aux
enfants la mort du maréchal, dont il avait reçu les derniers soupirs
à Luzzelstein; c'était un de ces fidèles serviteurs dont les modèles
sont devenus trop rares en France, qui souffrent des malheurs de la
famille et se réjouissent de ses joies, désirent qu'il se forme des
mariages pour avoir à élever de jeunes maîtres, grondent les enfants et
quelquefois les pères, s'exposent à la mort pour eux, les servent sans
gages dans les révolutions, travaillent pour les nourrir, et, dans les
temps prospères, les suivent partout et disent: «Voilà nos vignes» en
revenant au château. Il avait une figure sévère très remarquable, un
teint fort cuivré, des cheveux gris argentés et dont quelques mèches,
encore noires comme ses sourcils épais, lui donnaient un air dur au
premier aspect; mais un regard pacifique adoucissait cette première
impression. Cependant le son de sa voix était rude. Il s'occupait
beaucoup ce jour-là de hâter le dîner, et commandait à tous les gens du
château, vêtus de noir comme lui.

--Allons, disait-il, dépêchez-vous de servir, pendant que Germain,
Louis et Etienne vont seller leurs chevaux; M. Henri et nous, il faut
que nous soyons loin d'ici à huit heures du soir. Et vous, messieurs
les Italiens, avez-vous averti votre jeune princesse? Je gage qu'elle
est allée lire avec ses dames au bout du parc ou sur le bord de l'eau.
Elle arrive toujours après le premier service, pour faire lever tout le
monde de table.

--Ah! mon cher Grandchamp, dit à voix basse une jeune femme de chambre
qui passait et s'arrêta, ne faites pas songer à la duchesse; elle est
bien triste et je crois qu'elle restera dans son appartement. _Sancta
Maria!_ je vous plains de voyager aujourd'hui, partir un vendredi, le
treize du mois, et le jour de saint Gervais et saint Protais, le jour
des deux martyrs. J'ai dit mon chapelet toute la matinée pour M. de
Cinq-Mars; mais en vérité je n'ai pu m'empêcher de songer à tout ce que
je vous dis; ma maîtresse y pense aussi bien que moi, toute grande dame
qu'elle est; ainsi n'ayez pas l'air d'en rire.

En disant cela, la jeune Italienne se glissa comme un oiseau à travers
la grande salle à manger, et disparut dans un corridor, effrayée de
voir ouvrir les doubles battants des grandes portes du salon.

Grandchamp s'était à peine aperçu de ce qu'elle avait dit, et semblait
ne s'occuper que des apprêts du dîner; il remplissait les devoirs
importants de maître d'hôtel, et jetait le regard le plus sévère sur
les domestiques, pour voir s'ils étaient tous à leur poste, se plaçant
lui-même derrière la chaise du fils aîné de la maison, lorsque tous
les habitants du château entrèrent successivement dans la salle:
onze personnes, hommes et femmes, se placèrent à table. La maréchale
avait passé la dernière, donnant le bras à un beau vieillard vêtu
magnifiquement, qu'elle fit placer à sa gauche. Elle s'assit dans un
grand fauteuil doré, au milieu de la table, dont la forme était un
carré long. Un autre siège un peu plus orné était à sa droite, mais
il resta vide. Le jeune marquis d'Effiat, placé en face de sa mère,
devait l'aider à faire les honneurs; il n'avait pas plus de vingt
ans, et son visage était assez insignifiant; beaucoup de gravité et
des manières distinguées annonçaient pourtant un naturel sociable,
mais rien de plus. Sa jeune soeur de quatorze ans, deux gentilshommes
de la province, trois jeunes seigneurs italiens de la suite de Marie
de Gonzague (duchesse de Mantoue), une demoiselle de compagnie,
gouvernante de la jeune fille du maréchal, et un abbé du voisinage,
vieux et fort sourd, composaient l'assemblée. Une place, à la gauche du
fils aîné, restait vacante encore.

La maréchale, avant de s'asseoir, fit le signe de la croix et dit
le _Benedicite_ à haute voix: tout le monde y répondit en faisant le
signe entier, ou sur la poitrine seulement. Cet usage s'est conservé
en France dans beaucoup de familles jusqu'à la révolution de 1789;
quelques-unes l'ont encore, mais plus en province qu'à Paris, et non
sans quelque embarras et quelque phrase préliminaire sur le bon temps,
accompagnées d'un sourire d'excuse, quand il se présente un étranger:
car il est trop vrai que le bien a aussi sa rougeur.

La maréchale était une femme d'une taille imposante, dont les yeux
grands et bleus étaient d'une beauté remarquable. Elle ne paraissait
pas encore avoir atteint quarante-cinq ans; mais, abattue par le
chagrin, elle marchait avec lenteur et ne parlait qu'avec peine,
fermant les yeux et laissant tomber sa tête sur sa poitrine pendant un
moment, lorsqu'elle avait été forcée d'élever la voix. Alors sa main,
appuyée sur son sein montrait qu'elle y ressentait une vive douleur.
Aussi vit-elle avec satisfaction que le personnage placé à sa gauche,
s'emparant, sans en être prié par personne, du dé de la conversation,
le tint avec un sang-froid imperturbable pendant tout le repas.
C'était le vieux maréchal de Bassompierre; il avait conservé sous ses
cheveux blancs un air de vivacité et de jeunesse fort étrange à voir;
ses manières nobles et polies avaient quelque chose d'une galanterie
surannée comme son costume, car il portait une fraise à la Henri IV
et les manches tailladées à la manière du dernier règne, ridicule
impardonnable aux yeux des _beaux_ de la cour. Cela ne nous paraît pas
plus singulier qu'autre chose à présent; mais il est convenu que dans
chaque siècle on rira de l'habitude de son père, et je ne vois guère
que les Orientaux qui ne soient pas attaqués de ce mal.

L'un des gentilshommes italiens avait à peine fait une question au
maréchal sur ce qu'il pensait de la manière dont le Cardinal traitait
la fille du duc de Mantoue, que celui-ci s'écria dans son langage
familier:

--Eh corbleu! monsieur, à qui parlez-vous? Puis-je rien comprendre
à ce régime nouveau sous lequel vit la France? Nous autres, vieux
compagnons d'armes du feu roi, nous entendons mal la langue que parle
la cour nouvelle, et elle ne sait plus la nôtre. Que dis-je? on n'en
parle aucune dans ce triste pays, car tout le monde s'y tait devant
le Cardinal; cet orgueilleux petit vassal nous regarde comme de vieux
portraits de famille et de temps en temps il en retranche la tête; mais
la devise y reste toujours, heureusement. N'est-il pas vrai, mon cher
Puy-Laurens?

Ce convive était à peu près du même âge que le maréchal; mais plus
grave et plus circonspect que lui, il répondit quelques mots vagues,
et fit un signe à son contemporain pour lui faire remarquer l'émotion
désagréable qu'il avait fait éprouver à la maîtresse de la maison
en lui rappelant la mort récente de son mari et en parlant ainsi du
ministre son ami; mais ce fut en vain, car Bassompierre, content du
signe de demi-approbation, vida d'un trait un fort grand verre de vin,
remède qu'il vante dans ses Mémoires comme parfait contre la peste et
la réserve, et, se penchant en arrière pour en recevoir un autre de son
écuyer, s'établit plus carrément que jamais sur sa chaise et dans ses
idées favorites.

--Oui, nous sommes tous de trop ici; je le dis l'autre jour à mon cher
duc de Guise, qu'ils ont ruiné. On compte les minutes qui nous restent
à vivre, et l'on secoue notre sablier pour le hâter. Quand M. le
Cardinal-duc voit dans un coin trois ou quatre de nos grandes figures
qui ne quittaient pas les côtés du feu roi, il sent bien qu'il ne peut
pas mouvoir ces statues de fer, et qu'il y fallait la main du grand
homme; il passe vite et n'ose pas se mêler à nous, qui ne le craignons
pas. Il croit toujours que nous conspirons, et, à l'heure qu'il est, on
dit qu'il est question de me mettre à la Bastille.

--Eh! monsieur le maréchal, qu'attendez-vous pour partir? dit
l'Italien; je ne vois que la Flandre qui vous puisse être un abri.

--Ah! monsieur, vous ne me connaissez guère; au lieu de fuir, j'ai
été trouver le roi avant son départ, et je lui ai dit que c'était afin
qu'on n'eût pas la peine de me chercher, et que si je savais où il veut
m'envoyer, j'irais moi-même sans qu'on m'y menât. Il a été aussi bon
que je m'y attendais, et m'a dit: «Comment, vieil ami, aurais-tu la
pensée que je le voulusse faire? Tu sais bien que je t'aime.»

--Ah! mon cher maréchal, je vous fais compliment, dit madame d'Effiat
d'une voix douce; je reconnais la bonté du roi à ce mot-là: il se
souvient de la tendresse que le roi son père avait pour vous: il me
semble même qu'il vous a accordé tout ce que vous vouliez pour les
vôtres, ajouta-t-elle avec insinuation, pour le remettre dans la
voie de l'éloge et le tirer du mécontentement qu'il avait entamé si
hautement.

--Certes, madame, reprit-il, personne ne sait mieux reconnaître ses
vertus que François de Bassompierre; je lui serai fidèle jusqu'à la
fin, parce que je me suis donné corps et biens à son père dans un bal;
et je jure que, de mon consentement du moins, personne de ma famille
ne manquera à son devoir envers le roi de France. Quoique les _Bestein_
soient étrangers et Lorrains, mordieu! une poignée de main de Henri IV
nous a conquis pour toujours: ma plus grande douleur a été de voir mon
frère mourir au service de l'Espagne, et je viens d'écrire à mon neveu
que je le déshériterais s'il passait à l'empereur, comme le bruit en a
couru.

Un des gentilshommes, qui n'avait rien dit encore, et que l'on pouvait
remarquer à la profusion des noeuds de rubans et d'aiguillettes qui
couvraient son habit, et à l'ordre de Saint-Michel dont le cordon noir
ornait son cou, s'inclina en disant que c'était ainsi que tout sujet
fidèle devait parler.

--Pardieu, monsieur de Launay, vous vous trompez fort, dit le maréchal,
en qui revint le souvenir de ses ancêtres; les gens de notre sang
sont sujets par le coeur, car Dieu nous a fait naître tout aussi bien
seigneurs de nos terres que le roi l'est des siennes. Quand je suis
venu en France, c'était pour me promener, et suivi de mes gentilshommes
et de mes pages. Je m'aperçois que plus nous allons, plus on perd cette
idée, et surtout à la cour. Mais voilà un jeune homme qui arrive bien à
propos pour m'entendre.

La porte s'ouvrit, en effet, et l'on vit entrer un jeune homme d'une
assez belle taille; il était pâle, ses cheveux étaient bruns, ses yeux
noirs, son air triste et insouciant: c'était Henri d'Effiat, marquis de
CINQ-MARS (nom tiré d'une terre de famille); son costume et son manteau
court étaient noirs; un collet de dentelle tombait de son cou jusqu'au
milieu de sa poitrine; de petites bottes fortes très évasées et ses
éperons faisaient assez de bruit sur les dalles du salon pour qu'on
l'entendît venir de loin. Il marcha droit à la maréchale d'Effiat en la
saluant profondément, et lui baisa la main.

--Eh bien! Henri, lui dit-elle, vos chevaux sont-ils prêts? A quelle
heure partez-vous?

--Après le dîner, sur-le-champ, madame, si vous permettez, dit-il à sa
mère avec le cérémonieux respect du temps.

Et, passant derrière elle, il fut saluer M. de Bassompierre, avant de
s'asseoir à la gauche de son frère aîné.

--Eh bien, dit le maréchal tout en dînant de fort bon appétit, vous
allez partir, mon enfant; vous allez à la cour; c'est un terrain
glissant aujourd'hui. Je regrette pour vous qu'il ne soit pas resté
ce qu'il était. La cour autrefois n'était autre chose que le salon du
roi, où il recevait ses amis naturels; les nobles des grandes maisons,
ses pairs, qui lui faisaient visite pour lui montrer leur dévouement
et leur amitié, jouaient leur argent avec lui et l'accompagnaient
dans ses parties de plaisir, mais ne recevaient rien de lui que la
permission de conduire leurs vassaux se faire casser la tête avec eux
pour son service. Les honneurs que recevait un homme de qualité ne
l'enrichissaient guère, car il les payait de sa bourse; j'ai vendu une
terre à chaque grade que j'ai reçu; le titre de colonel général des
Suisses m'a coûté quatre cent mille écus, et le baptême du roi actuel
me fit acheter un habit de cent mille francs.

--Ah! pour le coup, vous conviendrez, dit en riant la maîtresse de la
maison, que rien ne vous y forçait: nous avons entendu parler de la
magnificence de votre habit de perles; mais je serais très fâchée qu'il
fût encore de mode d'en porter de pareils.

--Ah! madame la marquise, soyez tranquille, ce temps de magnificence
ne reviendra plus. Nous faisions des folies, sans doute, mais elles
prouvaient notre indépendance; il est clair qu'alors on n'eût pas
enlevé au roi des serviteurs que l'amour seul attachait à lui, et dont
les couronnes de duc ou de marquis avaient autant de diamants que
sa couronne fermée. Il est visible aussi que l'ambition ne pouvait
s'emparer de toutes les classes, puisque de semblables dépenses ne
pouvaient sortir que des mains riches, et que l'or ne vient que des
mines. Les grandes maisons que l'on détruit avec tant d'acharnement
n'étaient point ambitieuses, et souvent, ne voulant aucun emploi du
gouvernement, tenaient leur place à la cour par leur propre poids,
existaient de leur propre être, et disaient comme l'une d'elles:
_Prince ne daigne, Rohan je suis_. Il en était de même de toute famille
noble à qui sa noblesse suffisait, et que le roi relevait lui-même en
écrivant à l'un de mes amis: _L'argent n'est pas chose commune entre
gentilshommes comme vous et moi_.

--Mais, monsieur le maréchal, interrompit froidement et avec beaucoup
de politesse M. de Launay, qui peut-être avait dessein de l'échauffer,
cette indépendance a produit aussi bien des guerres civiles et des
révoltes comme celles de M. de Montmorency.

--Corbleu, monsieur, je ne puis entendre parler ainsi! dit le fougueux
maréchal en sautant sur son fauteuil. Ces révoltes et ces guerres,
monsieur, n'ôtaient rien aux lois fondamentales de l'Etat et ne
pouvaient pas plus renverser le trône que ne le ferait un duel. De tous
ces grands chefs de parti il n'en est pas un qui n'eût mis sa victoire
aux pieds du roi s'il eût réussi, sachant bien que tous les autres
seigneurs aussi grands que lui l'eussent abandonné ennemi du souverain
légitime. Nul ne s'est armé que contre une faction et non contre
l'autorité souveraine, et, cet accident détruit, tout fût rentré dans
l'ordre. Mais qu'avez-vous fait en nous écrasant? Vous avez cassé les
bras du trône et ne mettrez rien à leur place. Oui, je n'en doute plus
à présent, le Cardinal-duc accomplira son dessein en entier, la grande
noblesse quittera et perdra ses terres, et, cessant d'être la grande
propriété, cessera d'être une puissance; la cour n'est déjà plus qu'un
palais où l'on sollicite: elle deviendra plus tard une antichambre,
quand elle ne se composera plus que des gens de la suite du roi; les
grands noms commenceront par ennoblir des charges viles; mais, par une
terrible réaction, ces charges finiront par avilir les grands noms.
Etrangère à ses foyers, la Noblesse ne sera plus rien que par les
emplois qu'elle aura reçus, et si les peuples, sur lesquels elle n'aura
plus d'influence, veulent se révolter...

--Que vous êtes sinistre aujourd'hui, maréchal! interrompit la
marquise. J'espère que ni moi ni mes enfants ne verrons ces temps-là.
Je ne reconnais plus votre caractère enjoué à toute cette politique;
je m'attendais à vous entendre donner des conseils à mon fils. Eh bien!
Henri, qu'avez-vous donc? Vous êtes bien distrait!

Cinq-Mars, les yeux attachés sur la grande croisée de la salle à
manger, regardait avec tristesse le magnifique paysage qu'il avait
sous les yeux. Le soleil était dans toute sa splendeur et colorait
les sables de la Loire, les arbres et les gazons d'or et d'émeraude;
le ciel était d'azur, les flots d'un jaune transparent, les îles
d'un vert plein d'éclat; derrière leurs têtes arrondies, on voyait
s'élever les grandes voiles latines des bateaux marchands comme une
flotte en embuscade.--O nature, nature! se disait-il, belle nature,
adieu. Bientôt mon coeur ne sera plus assez simple pour te sentir,
et tu ne plairas plus qu'à mes yeux, ce coeur est déjà brûlé par
une passion profonde, et le récit des intérêts des hommes y jette un
trouble inconnu: il faut donc entrer dans ce labyrinthe; je m'y perdrai
peut-être, mais pour Marie...

Se réveillant alors au mot de sa mère, et craignant de montrer un
regret trop enfantin de son beau pays et de sa famille:

--Je songeais, madame, à la route que je vais prendre pour aller à
Perpignan, et aussi à celle qui me ramènera chez vous.

--N'oubliez pas de prendre celle de Poitiers et d'aller à Loudun voir
votre ancien gouverneur, notre bon abbé Quillet; il vous donnera
d'utiles conseils sur la cour, il est fort bien avec le duc de
Bouillon; et, d'ailleurs, quand il ne vous serait pas très nécessaire,
c'est une marque de déférence que vous lui devez bien.

--C'est donc au siège de Perpignan que vous vous rendez, mon ami?
répondit le vieux maréchal, qui commençait à trouver qu'il était resté
bien longtemps dans le silence. Ah! c'est bien heureux pour vous.
Peste! un siège! c'est un joli début: j'aurais donné bien des choses
pour en faire un avec le feu roi à mon arrivée à sa cour; j'aurais
mieux aimé m'y faire arracher les entrailles du ventre qu'à un tournoi,
comme je fis. Mais on était en paix, et je fus obligé d'aller faire
le coup de pistolet contre les Turcs avec le Rosworm des Hongrois,
pour ne pas affliger ma famille par mon désoeuvrement. Du reste, je
souhaite que Sa Majesté vous reçoive d'une manière aussi aimable que
son père me reçut. Certes, le roi est brave et bon; mais on l'a habitué
malheureusement à cette froide étiquette espagnole qui arrête tous
les mouvements du coeur; il contient lui-même et les autres par cet
abord immobile et cet aspect de glace: pour moi, j'avoue que j'attends
toujours l'instant du dégel, mais en vain. Nous étions accoutumés à
d'autres manières par ce spirituel et simple Henri, et nous avions du
moins la liberté de lui dire que nous l'aimions.

Cinq-Mars, les yeux fixés sur ceux de Bassompierre, comme pour se
contraindre lui-même à faire attention à ses discours, lui demanda
quelle était la manière de parler du feu roi.

--Vive et franche, dit-il. Quelques temps après mon arrivée en France,
je jouais avec lui et la duchesse de Beaufort, à Fontainebleau;
car il voulait, disait-il, me gagner mes pièces d'or et mes belles
portugalaises. Il me demanda ce qui m'avait fait venir dans ce pays.
«Ma foi, sire, lui dis-je franchement, je ne suis point venu à dessein
de m'embarquer à votre service, mais bien pour passer quelque temps
à votre cour, et de là à celle d'Espagne; mais vous m'avez tellement
charmé que, sans aller plus loin, si vous voulez de mon service, je
m'y voue jusqu'à la mort.» Alors il m'embrassa et m'assura que je
n'eusse pu trouver un meilleur maître, qui m'aimât plus; hélas! je l'ai
bien éprouvé... et moi je lui ai tout sacrifié, jusqu'à mon amour, et
j'aurais fait plus encore, s'il se pouvait faire plus que de renoncer à
Mlle de Montmorency.

Le bon maréchal avait les yeux attendris; mais le jeune marquis
d'Effiat et les Italiens, se regardant, ne purent s'empêcher de sourire
en pensant qu'alors la princesse de Condé n'était rien moins que jeune
et jolie. Cinq-Mars s'aperçut de ces signes d'intelligence, et rit
aussi, mais d'un rire amer.--Est-il donc vrai, se disait-il, que les
passions puissent avoir la destinée des modes, et que peu d'années
puissent frapper du même ridicule un habit et un amour? Heureux celui
qui ne survit pas à sa jeunesse, à ses illusions, et qui emporte dans
la tombe tout son trésor!

Mais, rompant encore avec effort le cours mélancolique de ses idées, et
voulant que le bon maréchal ne lût rien de déplaisant sur le visage de
ses hôtes:

--On parlait donc alors avec beaucoup de liberté au roi Henri? dit-il.
Peut-être aussi au commencement de son règne avait-il besoin d'établir
ce ton-là; mais, lorsqu'il fut le maître, changea-t-il?

--Jamais, non, jamais notre grand roi ne cessa d'être le même jusqu'au
dernier jour; il ne rougissait pas d'être un homme, et parlait à des
hommes avec force et sensibilité. Eh! mon Dieu! je le vois encore
embrassant le duc de Guise en carrosse, le jour même de sa mort; il
m'avait fait une de ses spirituelles plaisanteries, et le duc lui dit:
«Vous êtes à mon gré un des plus agréables hommes du monde, et notre
destin portait que nous fussions l'un à l'autre; car, si vous n'eussiez
été qu'un homme ordinaire, je vous aurais pris à mon service, à quelque
prix que c'eût été; mais, puisque Dieu vous a fait naître un grand roi,
il fallait bien que je fusse à vous.» Ah! grand homme! tu l'avais bien
dit, s'écria Bassompierre, les larmes aux yeux, et peut-être un peu
animé par les fréquentes rasades qu'il se versait: «_Quand vous m'aurez
perdu, vous connaîtrez ce que je valais._»

Pendant cette sortie, les différents personnages de la table avaient
pris des attitudes diverses, selon leurs rôles dans les affaires
publiques. L'un des Italiens affectait de causer et de rire tout bas
avec la jeune fille de la maréchale; l'autre prenait soin du vieux
abbé sourd, qui, mettant une main derrière son oreille pour mieux
entendre, était le seul qui eût l'air attentif; Cinq-Mars avait repris
sa distraction mélancolique après avoir lancé le maréchal, comme on
regarde ailleurs après avoir jeté une balle à la paume jusqu'à ce
qu'elle revienne; son frère aîné faisait les honneurs de la table
avec le même calme; Puy-Laurens regardait avec soin la maîtresse de la
maison: il était tout au duc d'Orléans et craignait le Cardinal; pour
la maréchale, elle avait l'air affligé et inquiet; souvent des mots
rudes lui avaient rappelé ou la mort de son mari ou le départ de son
fils; plus souvent encore elle avait craint pour Bassompierre lui-même
qu'il ne se compromît, et l'avait poussé plusieurs fois en regardant M.
de Launay, qu'elle connaissait peu, et qu'elle avait quelque raison de
croire dévoué au premier ministre; mais avec un homme de ce caractère,
de tels avertissements étaient inutiles; il eut l'air de n'y point
faire attention; et, au contraire, écrasant ce gentilhomme de ses
regards hardis et du son de sa voix, il affecta de se tourner vers lui
et de lui adresser tout son discours. Pour celui-ci, il prit un air
d'indifférence et de politesse consentante qu'il ne quitta pas jusqu'au
moment où, les deux battants étant ouverts, on annonça _mademoiselle la
duchesse de Mantoue_.

Les propos que nous venons de transcrire longuement furent pourtant
assez rapides, et le dîner n'était pas à la moitié quand l'arrivée de
Marie de Gonzague fit lever tout le monde. Elle était petite, mais fort
bien faite, et quoique ses yeux et ses cheveux fussent très noirs, sa
fraîcheur était éblouissante comme la beauté de sa peau. La maréchale
fit le geste de se lever pour son rang, et l'embrassa sur le front pour
sa bonté et son bel âge.

--Nous vous avons attendue longtemps aujourd'hui, chère Marie, lui
dit-elle en la plaçant près d'elle; vous me restez heureusement pour
remplacer un de mes enfants qui part.

La jeune duchesse rougit et baissa la tête et les yeux pour qu'on ne
vît pas leur rougeur, et dit d'une voix timide:--Madame, il le faut
bien, puisque vous remplacez ma mère auprès de moi. Et un regard fit
pâlir Cinq-Mars à l'autre bout de la table.

Cette arrivée changea la conversation; elle cessa d'être générale,
et chacun parla bas à son voisin. Le maréchal seul continuait à dire
quelques mots de la magnificence de l'ancienne cour, et de ses guerres
en Turquie, et des tournois, et de l'avarice de la cour nouvelle;
mais, à son grand regret, personne ne relevait ses paroles, et on
allait sortir de table, lorsque l'horloge ayant sonné deux heures, cinq
chevaux parurent dans la grande cour: quatre seulement étaient montés
par des domestiques en manteaux et bien armés; l'autre cheval, noir et
très vif, était tenu en main par le vieux Grandchamp: c'était celui de
son jeune maître.

--Ah! Ah! s'écria Bassompierre, voilà notre cheval de bataille tout
sellé et bridé; allons, jeune homme, il faut dire comme notre vieux
Marot:

    Adieu la Court, adieu les dames!
    Adieu les filles et les femmes!
    Adieu vous dy pour quelque temps;
    Adieu vos plaisans passe-temps;
    Adieu le bal, adieu la dance,
    Adieu mesure, adieu cadance,
    Tabourins, Hauts-bois, Violons,
    Puisqu'à la guerre nous allons.

Ces vieux vers et l'air du maréchal faisaient rire toute la table,
hormis trois personnes.

--Jésus-Dieu! il me semble, continua-t-il, que je n'ai que dix-sept ans
comme lui; il va nous revenir tout brodé, madame; il faut laisser son
fauteuil vacant.

Ici tout à coup la maréchale pâlit, sortit de table en fondant en
larmes, et tout le monde se leva avec elle: elle ne put faire que deux
pas et retomba assise sur un autre fauteuil. Ses fils et sa fille et
la jeune duchesse l'entourèrent avec une vive inquiétude et démêlèrent
parmi des étouffements et des pleurs qu'elle voulait retenir:
Pardon!... mes amis... c'est une folie... un enfantillage... mais je
suis si faible à présent, que je n'en ai pas été maîtresse. Nous étions
treize à table, et c'est vous qui en avez été cause, ma chère duchesse.
Mais c'est bien mal à moi d'avoir montré tant de faiblesse devant lui.
Adieu, mon enfant, donnez-moi votre front à baiser, et que Dieu vous
conduise! Soyez digne de votre nom et de votre père.

Puis, comme a dit Homère, _riant sous les pleurs_, elle se leva en le
poussant et disant:--Allons, que je vous voie à cheval, bel écuyer!

Le silencieux voyageur baisa les mains de sa mère et la salua ensuite
profondément: il s'inclina aussi devant la duchesse sans lever les
yeux; puis, embrassant son frère aîné, serrant la main au maréchal
et baisant le front de sa jeune soeur presque à la fois, il sortit
et dans un instant fut à cheval. Tout le monde se mit aux fenêtres
qui donnaient sur la cour, excepté madame d'Effiat, encore assise et
souffrante.

--Il part au galop; c'est bon signe, dit en riant le maréchal.

--Ah! Dieu! cria la jeune princesse en se retirant de la croisée.

--Qu'est-ce donc! dit la mère.

--Ce n'est rien, ce n'est rien, dit M. de Launay: le cheval de monsieur
votre fils s'est abattu sous la porte, mais il l'a bientôt relevé de la
main: tenez, le voilà qui salue de la route.

--Encore un présage funeste! dit la marquise en se retirant dans ses
appartements.

Chacun l'imita en se taisant ou en parlant bas.

La journée fut triste et le souper silencieux au château de Chaumont.

Quand vinrent dix heures du soir, le vieux maréchal, conduit par
son valet de chambre, se retira dans la tour du nord, voisine de la
porte et opposée à la rivière. La chaleur était extrême; il ouvrit la
fenêtre, et, s'enveloppant d'une vaste robe de soie, plaça un flambeau
pesant sur une table et voulut rester seul. Sa croisée donnait sur la
plaine, que la lune dans son premier quartier n'éclairait que d'une
lumière incertaine; le ciel se chargeait de nuages épais, et tout
disposait à la mélancolie. Quoique Bassompierre n'eût rien de rêveur
dans le caractère, la tournure qu'avait prise le dîner lui revint à
la mémoire, et il se mit à repasser en lui-même toute sa vie et les
tristes changements que le nouveau règne y avait apportés, règne qui
semblait avoir soufflé sur lui un vent d'infortune: la mort d'une
soeur chérie, les désordres de l'héritier de son nom, les pertes de ses
terres et de sa faveur, la fin récente de son ami le maréchal d'Effiat
dont il occupait la chambre, toutes ces pensées lui arrachèrent un
soupir involontaire; il se mit à la fenêtre pour respirer.

En ce moment il crut entendre du côté du bois la marche d'une troupe
de chevaux; mais le vent qui vint à augmenter le dissuada de cette
première pensée, et tout bruit cessant tout à coup, il l'oublia. Il
regarda encore quelque temps tous les feux du château qui s'éteignirent
successivement après avoir serpenté dans les ogives des escaliers et
rôdé dans les cours et les écuries; retombant ensuite sur son grand
fauteuil de tapisserie, le coude appuyé sur la table, il se livra
profondément à ses réflexions; et bientôt après, tirant de son sein un
médaillon qu'il y cachait suspendu à un ruban noir:--Viens, mon bon
et vieux maître, viens, dit-il, viens causer avec moi comme tu fis
si souvent; viens, grand roi, oublier ta cour pour le rire d'un ami
véritable; viens, grand homme, me consulter sur l'ambitieuse Autriche;
viens, inconstant chevalier, me parler de la bonhomie de ton amour et
de la bonne foi de ton infidélité; viens, héroïque soldat, me crier
encore que je t'offusque au combat; ah! que ne l'ai-je fait dans Paris!
que n'ai-je reçu ta blessure! Avec ton sang, le monde a perdu les
bienfaits de ton règne interrompu...

Les larmes du maréchal troublaient la glace du large médaillon, et
il les effaçait par de respectueux baisers, quand la porte, ouverte
brusquement, le fit sauter sur son épée.

--Qui va là? cria-t-il dans sa surprise. Elle fut bien plus grande
quand il reconnut M. de Launay, qui, le chapeau à la main, s'avança
jusqu'à lui, et lui dit avec embarras:

--Monsieur le maréchal, c'est le coeur navré de douleur que je me
vois forcé de vous dire que le roi m'a commandé de vous arrêter. Un
carrosse vous attend à la grille avec trente mousquetaires de M. le
Cardinal-duc.

Bassompierre ne s'était point levé, et avait encore le médaillon
dans la main gauche et l'épée dans l'autre main; il la tendit
dédaigneusement à cet homme, et lui dit:

--Monsieur, je sais que j'ai vécu trop longtemps, et c'est à quoi je
pensais; c'est au nom de ce grand Henri que je remets paisiblement
cette épée à son fils. Suivez-moi.

Il accompagna ces mots d'un regard si ferme, que de Launay fut attéré
et le suivit en baissant la tête, comme si lui-même eût été arrêté par
le noble vieillard, qui, saisissant un flambeau, sortit de la cour et
trouva toutes les portes ouvertes par des gardes à cheval, qui avaient
effrayé les gens du château, au nom du roi, et ordonné le silence.
Le carrosse était préparé et partit rapidement, suivi de beaucoup
de chevaux. Le maréchal, assis à côté de M. de Launay, commençait
à s'endormir, bercé par le mouvement de la voiture, lorsqu'une voix
forte cria au cocher: _Arrête!_ et, comme il poursuivait, un coup de
pistolet partit... Les chevaux s'arrêtèrent.--Je déclare, monsieur, que
ceci se fait sans ma participation, dit Bassompierre. Puis, mettant la
tête à la portière, il vit qu'il se trouvait dans un petit bois et un
chemin trop étroit pour que les chevaux pussent passer à droite ou à
gauche de la voiture, avantage très grand pour les agresseurs, puisque
les mousquetaires ne pouvaient avancer; il cherchait à voir ce qui se
passait, lorsqu'un cavalier, ayant à la main une longue épée dont il
parait les coups que lui portait un garde, s'approcha de la portière en
criant: _Venez, venez, monsieur le maréchal_.

--Eh quoi! c'est vous, étourdi d'Henri qui faites de ces escapades?
Messieurs, messieurs, laissez-le, c'est un enfant.

Et de Launay ayant crié aux mousquetaires de le quitter, on eut le
temps de se reconnaître.

--Et comment diable êtes-vous ici? reprit Bassompierre; je vous croyais
à Tours, et même plus loin, si vous aviez fait votre devoir, et vous
voilà revenu pour faire une folie?

--Ce n'était point pour vous que je revenais seul ici, c'est pour
affaire secrète, dit Cinq-Mars plus bas; mais, comme je pense bien
qu'on vous mène à la Bastille, je suis bien sûr que vous n'en direz
rien; c'est le temple de la discrétion. Cependant, si vous aviez voulu,
continua-t-il très haut, je vous aurais délivré de ces messieurs dans
ce bois où un cheval ne pouvait remuer; à présent il n'est plus temps.
Un paysan m'avait appris l'insulte faite à nous plus qu'à vous par cet
enlèvement dans la maison de mon père.

--C'est par ordre du roi, mon enfant, et nous devons respecter ses
volontés; gardez cette ardeur pour son service; je vous en remercie
cependant de bon coeur; touchez là, et laissez-moi continuer ce joli
voyage.

De Launay ajouta:--Il m'est permis d'ailleurs de vous dire, monsieur
de Cinq-Mars, que je suis chargé par le roi même d'assurer monsieur le
maréchal qu'il est fort affligé de ceci, mais que c'est de peur qu'on
ne le porte à mal faire qu'il le prie de demeurer quelques jours à la
Bastille[3].

  [3] Il y resta douze ans.

Bassompierre reprit en riant très haut:--Vous voyez, mon ami, comment
on met les jeunes gens en tutelle; ainsi, prenez garde à vous.

--Eh bien, soit, partez donc, dit Henri, je ne ferai plus le chevalier
errant pour les gens malgré eux. Et, rentrant dans le bois pendant que
la voiture repartait au grand trot, il prit par des sentiers détournés
le chemin du château.

Ce fut au pied de la tour de l'ouest qu'il s'arrêta. Il était seul en
avant de Grandchamp et de sa petite escorte et ne descendit point de
cheval; mais s'approchant du mur de manière à y coller sa botte, il
souleva la jalousie d'une fenêtre du rez-de-chaussée, faite en forme de
herse, comme on en voit encore dans quelques vieux bâtiments.

Il était alors plus de minuit, et la lune s'était cachée. Tout autre
que le maître de la maison n'eût jamais su trouver son chemin par une
obscurité si grande. Les tours et les toits ne formaient qu'une masse
noire qui se détachait à peine sur le ciel un peu plus transparent;
aucune lumière ne brillait dans toute la maison endormie. Cinq-Mars,
caché sous un chapeau à larges bords et un grand manteau, attendait
avec anxiété.

Qu'attendait-il? Qu'était-il venu chercher? un mot d'une voix qui se
fit entendre très bas derrière la croisée:

--Est-ce vous, monsieur de Cinq-Mars?

--Hélas! qui serait-ce? Qui reviendrait comme un malfaiteur toucher la
maison paternelle sans y rentrer et sans dire encore adieu à sa mère?
Qui reviendrait pour se plaindre du présent, sans rien attendre de
l'avenir, si ce n'était moi?

La voix douce se troubla, et il fut aisé d'entendre que des pleurs
accompagnaient sa réponse:--Hélas! Henri, de quoi vous plaignez-vous?
N'ai-je pas fait plus et bien plus que je ne devais? Est-ce ma faute
si mon malheur a voulu qu'un prince souverain fût mon père? Peut-on
choisir son berceau? et dit-on: «Je naîtrai bergère?» Vous savez
bien quelle est toute l'infortune d'une princesse: on lui ôte son
coeur en naissant, toute la terre est avertie de son âge, un traité
la cède comme une ville, et elle ne peut jamais pleurer. Depuis que
je vous connais, que n'ai-je pas fait pour me rapprocher du bonheur
et m'éloigner des trônes! Depuis deux ans j'ai lutté en vain contre
ma mauvaise fortune, qui me sépare de vous, et contre vous, qui me
détournez de mes devoirs. Vous le savez bien, j'ai désiré qu'on me crût
morte; que dis-je? j'ai presque souhaité des révolutions! J'aurais
peut-être béni le coup qui m'eût ôté mon rang, comme j'ai remercié
Dieu lorsque mon père fut renversé; mais la cour s'étonne, la reine me
demande; nos rêves sont évanouis, Henri; notre sommeil a été trop long;
réveillons-nous avec courage. Ne songez plus à ces deux belles années:
oubliez tout pour ne plus vous souvenir que de notre grande résolution;
n'ayez qu'une seule pensée, soyez ambitieux... ambitieux pour moi...

--Faut-il donc oublier tout, ô Marie! dit Cinq-Mars avec douceur.

Elle hésita...

--Oui, tout ce que j'ai oublié moi-même, reprit-elle. Puis un instant
après, elle continua avec vivacité:

--Oui, oubliez nos jours heureux, nos longues soirées et même nos
promenades de l'étang et du bois; mais souvenez-vous de l'avenir;
partez. Votre père était maréchal, soyez plus, connétable, prince.
Partez, vous êtes jeune, noble, riche, brave, aimé...

--Pour toujours? dit Henri.

--Pour la vie et l'éternité.

Cinq-Mars tressaillit, et, tendant la main, s'écria:

--Eh bien! j'en jure par la Vierge dont vous portez le nom, vous serez
à moi, Marie, ou ma tête tombera sur l'échafaud.

--O ciel! que dites-vous! s'écria-t-elle en prenant sa main avec une
main blanche qui sortit de la fenêtre. Non, vos efforts ne seront
jamais coupables, jurez-le-moi; vous n'oublierez jamais que le roi de
France est votre maître; aimez-le plus que tout, après celle pourtant
qui vous sacrifiera tout et vous attendra en souffrant. Prenez cette
petite croix d'or; mettez-la sur votre coeur, elle a reçu beaucoup de
mes larmes. Songez que si jamais vous étiez coupable envers le roi,
j'en verserais de bien plus amères. Donnez-moi cette bague que je vois
briller à votre doigt. O Dieu! ma main et la vôtre sont toutes rouges
de sang!

--Qu'importe? il n'a pas coulé pour vous; n'avez-vous rien entendu il y
a une heure?

--Non; mais à présent n'entendez-vous rien vous-même?

--Non, Marie, si ce n'est un oiseau de nuit sur la tour.

--On a parlé de nous, j'en suis sûre. Mais d'où vient donc ce sang!
Dites vite, et partez.

--Oui, je pars; voici un nuage qui nous rend la nuit. Adieu, ange
céleste, je vous invoquerai. L'amour a versé l'ambition dans mon
coeur comme un poison brûlant; oui, je le sens pour la première fois,
l'ambition peut être ennoblie par son but. Adieu, je vais accomplir ma
destinée.

--Adieu! mais songez à la mienne.

--Peuvent-elles se séparer?

--Jamais, s'écria Marie, que par la mort!

--Je crains plus encore l'absence, dit Cinq-Mars.

--Adieu! je tremble; adieu! dit la voix chérie. Et la fenêtre s'abaissa
lentement sur les deux mains encore unies.

Cependant le cheval noir ne cessait de piaffer et de s'agiter en
hennissant; son maître inquiet lui permit de partir au galop, et
bientôt ils furent rendus dans la ville de Tours, que les clochers de
Saint-Gatien annonçaient de loin.

Le vieux Grandchamp, non sans murmurer, avait attendu son jeune
seigneur, et gronda de voir qu'il ne voulait pas se coucher. Toute
l'escorte partit, et cinq jours après entra dans la vieille cité de
Loudun en Poitou, silencieusement et sans événement.



CHAPITRE II

LA RUE

    Je m'avançais d'un pas pénible et mal assuré vers le but de ce
    convoi tragique.

    CH. NODIER, _Smarra_.


Ce règne dont nous vous voulons peindre quelques années, règne de
faiblesse qui fut comme une éclipse de la couronne entre les splendeurs
de Henri IV et de Louis le Grand, afflige les yeux qui le contemplent
par quelques souillures sanglantes. Elles ne furent pas toutes l'oeuvre
d'un homme, de grands corps y prirent part. Il est triste de voir
que, dans ce siècle encore désordonné, le clergé, pareil à une grande
nation, eut sa populace, comme il eut sa noblesse, ses ignorants
et ses criminels, comme ses savants et vertueux prélats. Depuis ce
temps, ce qui lui restait de barbarie fut poli par le long règne de
Louis XIV, et ce qu'il eut de corruption fut lavé dans le sang des
martyrs qu'il offrit à la Révolution de 1793. Ainsi, par une destinée
toute particulière, perfectionné par la monarchie et la république,
adouci par l'une, châtié par l'autre, il nous est arrivé ce qu'il est
aujourd'hui, austère et rarement vicieux.

Nous avons éprouvé le besoin de nous arrêter un moment à cette pensée
avant d'entrer dans le récit des faits que nous offre l'histoire de
ces temps, et, malgré cette consolante observation, nous n'avons pu
nous empêcher d'écarter des détails trop odieux en gémissant encore
sur ce qui reste de coupables actions, comme, en racontant la vie
d'un vieillard vertueux, on pleure sur les emportements de sa jeunesse
passionnée ou les penchants corrompus de son âge mûr.

Lorsque la cavalcade entra dans les rues étroites de Loudun, un
bruit étrange s'y faisait entendre; elles étaient remplies d'une
foule immense; les cloches de l'église et du couvent sonnaient de
manière à faire croire à un incendie, et tout le monde, sans nulle
attention aux voyageurs, se pressait vers un grand bâtiment attenant
à l'église. Il était facile de distinguer sur les physionomies des
traces d'impressions fort différentes et souvent opposées entre elles.
Des groupes et des attroupements nombreux se formaient, le bruit des
conversations y cessait tout à coup, et l'on n'y entendait plus qu'une
voix qui semblait exhorter ou lire, puis des cris furieux mêlés de
quelques exclamations pieuses s'élevaient de tous côtés; le groupe
se dissipait, et l'on voyait que l'orateur était un capucin ou un
récollet, qui, tenant à la main un crucifix de bois, montrait à la
foule le grand bâtiment vers lequel elle se dirigeait.--_Jesus Marie!_
s'écriait une vieille femme, qui aurait jamais cru que le malin esprit
eût choisi notre bonne ville pour demeure?

--Et que les bonnes Ursulines eussent été possédées? disait l'autre.

--On dit que le démon qui agite la supérieure se nomme _Légion_, disait
une troisième.

--Que dites-vous, ma chère? interrompit une religieuse; il y en a
sept dans son pauvre corps, auquel sans doute elle avait attaché trop
de soin à cause de sa grande beauté; à présent, il est le réceptacle
de l'enfer; M. le prieur des Carmes, dans l'exorcisme d'hier, a fait
sortir de sa bouche le démon _Eazas_, et le révérend père Lactance a
chassé aussi le démon _Beherit_. Mais les cinq autres n'ont pas voulu
partir, et, quand les saints exorcistes, que Dieu soutienne! les ont
sommés, en latin, de se retirer, ils ont dit qu'ils ne le feraient
pas qu'ils n'eussent prouvé leur puissance, dont les huguenots et les
hérétiques ont l'air de douter; et le démon _Elimi_, qui est le plus
méchant, comme vous le savez, a prétendu qu'aujourd'hui il enlèverait
la calotte de M. de Laubardemont, et la tiendrait suspendue en l'air
pendant un _Miserere_.

--Ah! sainte Vierge! reprenait la première, je tremble déjà de tout
mon corps. Et quand je pense que j'ai été plusieurs fois demander des
messes à ce magicien d'Urbain!

--Et moi, dit une jeune fille en se signant, moi qui me suis confessée
à lui il y a dix mois, j'aurais été sûrement possédée sans la relique
de sainte Geneviève que j'avais heureusement sous ma robe, et...

--Et, sans reproche, Martine, interrompit une grosse marchande, vous
étiez restée assez longtemps, pour cela, seule avec le beau sorcier.

--Eh bien, la belle, il y a maintenant un mois que vous seriez
dépossédée, dit un jeune soldat qui vint se mêler au groupe en fumant
sa pipe.

La jeune fille rougit, et ramena sur sa jolie figure le capuchon de sa
pelisse noire. Les vieilles femmes jetèrent un regard de mépris sur le
soldat, et, comme elles se trouvaient alors près de la porte d'entrée
encore fermée, elles reprirent leurs conversations avec plus de chaleur
que jamais, voyant qu'elles étaient sûres d'entrer les premières;
et, s'asseyant sur les bornes et les bancs de pierre, elles se
préparèrent par leurs récits au bonheur qu'elles allaient goûter d'être
spectatrices de quelque chose d'étrange, d'une apparition, ou au moins
d'un supplice.

--Est-il vrai, ma tante, dit la jeune Martine à la plus vieille, que
vous ayez entendu parler les démons?

--Vrai comme je vous vois, et tous les assistants en peuvent dire
autant, ma nièce; c'est pour que votre âme soit édifiée que je vous
ai fait venir avec moi aujourd'hui, ajouta-t-elle, et vous connaîtrez
véritablement la puissance de l'esprit malin.

--Quelle voix a-t-il, ma chère tante? continua la jeune fille, charmée
de réveiller une conversation qui détournait d'elle les idées de ceux
qui l'entouraient.

--Il n'a pas d'autre voix que la voix même de la supérieure, à qui
Notre-Dame fasse grâce. Cette pauvre jeune femme, je l'ai entendue
hier bien longtemps: cela faisait peine de la voir se déchirer le
sein et tourner ses pieds et ses bras en dehors et les réunir tout à
coup derrière son dos. Quand le saint père Lactance est arrivé et a
prononcé le nom d'Urbain Grandier, l'écume est sortie de sa bouche et
elle a parlé latin comme si elle lisait la Bible. Aussi je n'ai pas
bien compris, et je n'ai retenu que _Urbanus magicus rosas diabolica_;
ce qui voulait dire que le magicien Urbain l'avait ensorcelée avec des
roses que le diable lui avait données, et il est sorti de ses oreilles
et de son cou des roses couleur de flamme, qui sentaient le soufre, au
point que M. le lieutenant-criminel a crié que chacun ferait bien de
fermer ses narines et ses yeux, parce que les démons allaient sortir.

--Voyez-vous cela! crièrent d'une voix glapissante et d'un air de
triomphe toutes les femmes assemblées en se tournant du côté de la
foule, et particulièrement vers un groupe d'hommes habillés en noir,
parmi lesquels se trouvait le jeune soldat qui les avait apostrophées
en passant.

--Voilà encore ces vieilles folles qui se croient au sabbat, dit-il,
et qui font plus de bruit que lorsqu'elles y arrivent à cheval sur un
manche à balai.

--Jeune homme, jeune homme, dit un bourgeois d'un air triste, ne faites
pas de ces plaisanteries en plein air: le vent deviendrait de flamme
pour vous, par le temps qu'il fait.

--Ma foi, je me moque bien de tous ces exorcistes, moi! reprit le
soldat; je m'appelle Grand-Ferré, et il n'y en a pas beaucoup qui aient
un goupillon comme le mien.

Et, prenant la poignée de son sabre d'une main, il retroussa sa
moustache blonde et regarda autour de lui en fronçant le sourcil; mais
comme il n'aperçut dans la foule aucun regard qui cherchât à braver le
sien, il partit lentement en avançant le pied gauche le premier, et se
promena dans les rues étroites et noires avec cette insouciance d'un
militaire qui débute, et un mépris profond pour tout ce qui ne porte
pas son habit.

Cependant huit ou dix habitants raisonnables de cette petite ville
se promenaient ensemble et en silence à travers la foule agitée;
ils semblaient consternés de cette étonnante et soudaine rumeur, et
s'interrogeaient du regard à chaque nouveau spectacle de folie qui
frappait leurs yeux. Ce mécontentement muet attristait les hommes du
peuple et les nombreux paysans venus de leurs campagnes, qui tous
cherchaient leur opinion dans les regards des propriétaires, leurs
patrons pour la plupart; ils voyaient que quelque chose de fâcheux
se préparait, et avaient recours au seul remède que puisse prendre le
sujet ignorant et trompé, la résignation et l'immobilité.

Néanmoins le paysan de France a dans le caractère certaine naïveté
moqueuse dont il se sert avec ses égaux souvent, et toujours avec ses
supérieurs. Il fait des questions embarrassantes pour le pouvoir, comme
le sont celles de l'enfance pour l'âge mûr; il se rapetisse à l'infini,
pour que celui qu'il interroge se trouve embarrassé dans sa propre
élévation; il redouble de gaucherie dans les manières et de grossièreté
dans les expressions, pour mieux voir le but secret de sa pensée; tout
prend, malgré lui cependant, quelque chose d'insidieux et d'effrayant
qui le trahit; et son sourire sardonique, et la pesanteur affectée
avec laquelle il s'appuie sur son long bâton, indiquent trop à quelles
espérances il se livre, et quel est le soutien sur lequel il compte.

L'un des plus âgés s'avança suivi de dix ou douze jeunes paysans,
ses fils et neveux; ils portaient tous le grand chapeau et cette
blouse bleue, ancien habit des Gaulois, que le peuple de France met
encore sur tous ses autres vêtements, et qui convient si bien à son
climat pluvieux et à ses laborieux usages. Quand il fut à portée des
personnages dont nous avons parlé, il ôta son chapeau, et toute sa
famille en fit autant: on vit alors sa figure brune et son front nu
et ridé, couronné de cheveux blancs fort longs; ses épaules étaient
voûtées par l'âge et le travail. Il fut accueilli avec un air de
satisfaction et presque de respect par un homme très grave du groupe
noir, qui, sans se découvrir, lui tendit la main.

--Eh bien, mon père Guillaume Leroux, lui dit-il, vous aussi, vous
quittez votre ferme de la Chênaie pour la ville quand ce n'est pas jour
de marché? C'est comme si vos bons boeufs se dételaient pour aller à la
chasse aux étourneaux, et abandonnaient le labourage pour voir forcer
un pauvre lièvre.

--Ma fine, monsieur le comte du Lude, reprit le fermier, quelquefois
le lièvre se vient jeter devant iceux; il m'est advis qu'on veut nous
jouer, et je v'nons voir un peu comment.

--Brisons là, mon ami, reprit le comte; voici M. Fournier, l'avocat,
qui ne vous trompera pas, car il s'est démis de sa charge de procureur
du roi hier au soir, et dorénavant son éloquence ne servira plus qu'à
sa noble pensée: vous l'entendrez peut-être aujourd'hui; mais je le
crains autant pour lui que je le souhaite pour l'accusé.

--N'importe, monsieur, la vérité est une passion pour moi, dit Fournier.

C'était un jeune homme d'une extrême pâleur, mais dont le visage était
plein de noblesse et d'expression; ses cheveux blonds, ses yeux bleus,
mobiles et très clairs, sa maigreur et sa taille mince lui donnaient
l'air d'être plus jeune qu'il n'était; mais son visage pensif et
passionné annonçait beaucoup de supériorité, et cette maturité précoce
de l'âme que donnent l'étude et l'énergie naturelle. Il portait un
habit et un manteau noirs assez courts, à la mode du temps, et, sous
son bras gauche, un rouleau de papiers, qu'en parlant il prenait et
serrait convulsivement de la main droite, comme un guerrier en colère
saisit le pommeau de son épée. On eût dit qu'il voulait le dérouler
et en faire sortir la foudre sur ceux qu'il poursuivait de ses regards
indignés. C'étaient trois capucins et un récollet qui passaient dans la
foule.

--Père Guillaume, poursuivit M. du Lude, pourquoi n'avez-vous amené que
vos enfants mâles avec vous, et pourquoi ces bâtons?

--Ma fine, monsieur, c'est que je n'aimerions pas que nos filles
apprinsent à danser comme les religieuses; et puis, pa' l'temps qui
court, les garçons savons mieux se remuer que les femmes.

--Ne nous _remuons_ pas, mon vieux ami, croyez-moi, dit le comte,
rangez-vous tous plutôt pour voir la procession qui vient à nous, et
souvenez-vous que vous avez soixante et dix ans.

--Ah! ah! dit le vieux père, tout en faisant ranger ses douze enfants
comme des soldats, j'avons fait la guerre avec le feu roi Henri, et
j'savons jouer du pistolet tout aussi bien que les _ligueux_ faisiont.
Et il branla la tête et s'assit sur une borne, son bâton noueux entre
les jambes, ses mains croisées dessus et son menton à barbe blanche
par-dessus ses mains. Là, il ferma à demi les yeux comme s'il se
livrait tout entier à ses souvenirs d'enfance.

On voyait avec étonnement son habit rayé comme du temps du roi
béarnais, et sa ressemblance avec ce prince dans les derniers temps de
sa vie, quoique ses cheveux eussent été privés par le poignard de cette
blancheur que ceux du paysan avaient paisiblement acquise. Mais un
grand bruit de cloches attira l'attention vers l'extrémité de la grande
rue de Loudun.

On voyait venir de loin une longue procession dont la bannière et les
piques s'élevaient au-dessus de la foule qui s'ouvrit en silence pour
examiner cet appareil à moitié ridicule et à moitié sinistre.

Des archers, à barbe pointue, portant de larges chapeaux à plumes,
marchaient d'abord sur deux rangs avec de longues hallebardes, puis, se
partageant en deux files de chaque côté de la rue, renfermaient dans
cette double ligne deux lignes pareilles de pénitents gris; du moins
donnerons-nous ce nom, connu dans quelques provinces du midi de la
France, à des hommes revêtus d'une longue robe de cette couleur, qui
leur couvre entièrement la tête en forme de capuchon, et dont le masque
de la même étoffe se termine en pointe sous le menton comme une longue
barbe, et n'a que trois trous pour les yeux et le nez. On voit encore
de nos jours quelques enterrements suivis et honorés par des costumes
semblables, surtout dans les Pyrénées. Les pénitents de Loudun avaient
des cierges énormes à la main, et leur marche lente, et leurs yeux
qui semblaient flamboyants sous le masque, leur donnaient un air de
fantômes qui attristait involontairement.

Les murmures en sens divers commencèrent dans le peuple.

--Il y a bien des coquins cachés sous ce masque, dit un bourgeois.

--Et dont la figure est plus laide encore que lui, reprit un jeune
homme.

--Ils me font peur! s'écriait une jeune femme.

--Je ne crains que pour ma bourse, répondit un passant.

--Ah! Jésus! voilà donc nos saints frères de la Pénitence, disait une
vieille en écartant sa mante noire. Voyez-vous quelle bannière ils
portent? quel bonheur qu'elle soit avec nous! certainement elle nous
sauvera: voyez-vous dessus le diable dans les flammes, et un moine
qui lui attache une chaîne au cou? Voici actuellement les juges qui
viennent: ah! les honnêtes gens! voyez leurs robes rouges, comme elles
sont belles! Ah! sainte Vierge! qu'on les a biens choisis!

--Ce sont les ennemis personnels du curé, dit tout bas le comte du Lude
à l'avocat Fournier, qui prit une note.

--Les reconnaissez-vous bien tous? continua la vieille en distribuant
des coups de poing à ses voisines, et en pinçant le bras à ses voisins
jusqu'au sang pour exciter leur attention: voici ce bon M. Mignon qui
parle tout bas à messieurs les conseillers du présidial de Poitiers;
que Dieu répande sa sainte bénédiction sur eux!

--C'est Roatin, Richard et Chevalier, qui voulaient le faire destituer
il y a un an, continuait à demi-voix M. du Lude au jeune avocat, qui
écrivait toujours sous son manteau, entouré et caché par le groupe noir
des bourgeois.

--Ah! voyez, voyez, rangez-vous donc! voici M. Barré, le curé de
Saint-Jacques de Chinon, dit la vieille.

--C'est un saint, dit un autre.

--C'est un hypocrite, dit une voix d'homme.

--Voyez comme le jeûne l'a rendu maigre!

--Comme les remords le rendent pâle!

--C'est lui qui fait fuir les diables.

--C'est lui qui les souffle.

Ce dialogue fut interrompu par un cri général:--Qu'elle est belle!

La supérieure des Ursulines s'avançait suivie de toutes ses
religieuses; son voile blanc était relevé. Pour que le peuple pût voir
les traits des possédées, on avait voulu que cela fût ainsi pour elle
et six autres soeurs. Rien ne la distinguait dans son costume qu'un
immense rosaire à grains noirs tombant de son cou à ses pieds, et
se terminant par une croix d'or; mais la blancheur éclatante de son
visage, que relevait encore la couleur brune de son capuchon, attirait
d'abord tous les regards; ses yeux noirs semblaient porter l'empreinte
d'une profonde et brûlante passion; ils étaient couverts par les arcs
parfaits de deux sourcils que la nature avait dessinés avec autant de
soin que les Circassiennes en mettent à les arrondir avec le pinceau;
mais un léger pli entre eux deux révélait une agitation forte et
habituelle dans les pensées. Cependant elle affectait un grand calme
dans tous ses mouvements et dans tout son être; ses pas étaient lents
et cadencés; ses deux belles mains étaient réunies, aussi blanches
et aussi immobiles que celles des statues de marbre qui prient
éternellement sur les tombeaux.

--Oh! remarquez-vous, ma tante, dit la jeune Martine, soeur Agnès et
soeur Claire qui pleurent auprès d'elle?

--Ma nièce, elles se désolent d'être la proie du démon.

--Ou se repentent, dit la même voix d'homme, d'avoir joué le ciel.

Cependant un silence profond s'établit partout, et nul mouvement
n'agita le peuple; il sembla glacé tout à coup par quelque
enchantement, lorsque à la suite des religieuses parut, au milieu
des quatre pénitents qui le tenaient enchaîné, le curé de l'église
de Sainte-Croix, revêtu de la robe du pasteur; la noblesse de son
visage était remarquable et rien n'égalait la douceur de ses traits;
sans affecter un calme insultant, il regardait avec bonté et semblait
chercher à droite et à gauche s'il ne rencontrerait pas le regard
attendri d'un ami; il le rencontra, il le reconnut, et ce dernier
bonheur d'un homme qui voit approcher son heure dernière ne lui fut pas
refusé: il entendit même quelques sanglots; il vit des bras s'étendre
vers lui, et quelques-uns n'étaient pas sans armes; mais il ne répondit
à aucun signe; il baissa les yeux, ne voulant pas perdre ceux qui
l'aimaient et leur communiquer par un coup d'oeil la contagion de
l'infortune. C'était Urbain Grandier.

Tout à coup la procession s'arrêta à un signe du dernier homme qui la
suivait et qui semblait commander à tous. Il était grand, sec, pâle,
revêtu d'une longue robe noire, la tête couverte d'une calotte de même
couleur; il avait la figure d'un Basile, avec le regard de Néron. Il
fit signe aux gardes de l'entourer, voyant avec effroi le groupe noir
dont nous avons parlé, et que les paysans se serraient de près pour
l'écouter; les chanoines et les capucins se placèrent près de lui, et
il prononça d'une voix glapissante ce singulier arrêt:

«Nous, sieur de Laubardemont, maître des requêtes étant envoyé et
subdélégué, revêtu du pouvoir discrétionnaire relativement au procès
du magicien _Urbain Grandier_, pour le juger sur tous les chefs
d'accusation, assisté des révérends pères _Mignon_, chanoine; _Barré_,
curé de Saint-Jacques de Chinon; du père Lactance et de tous les
juges appelés à juger icelui magicien; avons préalablement décrété ce
qui suit: _Primo_, la prétendue assemblée de propriétaires nobles,
bourgeois de la ville et des terres environnantes est cassée, comme
tendant à une sédition populaire; ses actes seront déclarés nuls, et
sa prétendue lettre au roi contre nous, juges, interceptée et brûlée en
place publique, comme calomniant les bonnes Ursulines et les révérends
pères et juges. _Secundo_, il sera défendu de dire publiquement ou en
particulier que les susdites religieuses ne sont point possédées du
malin esprit, et de douter du pouvoir des exorcistes, à peine de vingt
mille livres d'amende et de punition corporelle.

«Les baillis et échevins s'y conformeront. Ce 18 juin de l'an de grâce
1639.»

A peine eut-il fini cette lecture, qu'un bruit discordant de trompettes
partit avant la dernière syllabe de ces paroles, et couvrit, quoique
imparfaitement, les murmures qui le poursuivaient: il pressa la
marche de la procession, qui entra dans le grand bâtiment qui tenait
à l'église, ancien couvent dont les étages étaient tous tombés en
ruine, et qui ne formait plus qu'une seule et immense salle propre à
l'usage qu'on en voulait faire. Laubardemont ne se crut en sûreté que
lorsqu'il y fut entré, et qu'il entendit les lourdes et doubles portes
se refermer en criant sur la foule qui hurlait encore.



CHAPITRE III

LE BON PRÊTRE

    L'homme de paix me parla ainsi.

    VICAIRE SAVOYARD.


A présent que la procession diabolique est entrée dans la salle de
son spectacle, et tandis qu'elle arrange sa sanglante représentation,
voyons ce qu'avait fait Cinq-Mars au milieu des spectateurs en émoi.
Il était naturellement doué de beaucoup de tact, et sentit qu'il ne
parviendrait pas facilement à son but de trouver l'abbé Quillet dans
un moment où la fermentation des esprits était à son comble. Il resta
donc à cheval avec ses quatre domestiques dans une petite rue fort
obscure qui donnait dans la grande, et d'où il put voir facilement tout
ce qui s'était passé. Personne ne fit d'abord attention à lui; mais,
lorsque la curiosité publique n'eut pas d'autre aliment, il devint le
but de tous les regards. Fatigués de tant de scènes, les habitants le
voyaient avec assez de mécontentement, et se demandaient à demi-voix si
c'était encore un exorciseur qui leur arrivait; quelques paysans même
commençaient à trouver qu'il embarrassait la rue avec ses cinq chevaux.
Il sentit qu'il était temps de prendre son parti, et, choisissant sans
hésiter les gens les mieux mis, comme ferait chacun à sa place, il
s'avança avec sa suite le chapeau à la main vers le groupe noir dont
nous avons parlé, et, s'adressant au personnage qui lui parut le plus
distingué:

--Monsieur, dit-il, où pourrais-je voir M. l'abbé Quillet?

A ce nom, tout le monde le regarda avec un air d'effroi, comme s'il eût
prononcé celui de Lucifer. Cependant personne n'en eut l'air offensé;
il semblait, au contraire, que cette demande fît naître sur lui une
opinion favorable dans les esprits. Du reste le hasard l'avait bien
servi dans son choix. Le comte du Lude s'approcha de son cheval en le
saluant:

--Mettez pied à terre, monsieur, lui dit-il, et je vous pourrai donner
sur son compte d'utiles renseignements.

Après avoir parlé fort bas, tous deux se quittèrent avec la
cérémonieuse politesse du temps. Cinq-Mars remonta sur son cheval noir,
et, passant dans plusieurs petites rues, fut bientôt hors de la foule
avec sa suite.

--Que je suis heureux! disait-il chemin faisant: je vais voir du moins
un instant ce bon et doux abbé qui m'a élevé; je me rappelle encore ses
traits, son air calme et sa voix pleine de bonté.

Comme il pensait tout ceci avec attendrissement, il se trouva dans une
petite rue noire qu'on lui avait indiquée; elle était si étroite, que
les genouillères de ses bottes touchaient aux deux murs. Il trouva au
bout une maison de bois à un seul étage, et, dans son empressement,
frappa à coups redoublés.

--Qui va là? cria une voix furieuse.

Et presque aussitôt la porte s'ouvrant laissa voir un petit homme gros,
court et tout rouge, portant une calotte noire, une immense fraise
blanche, des bottes à l'écuyère qui engloutissaient ses petites jambes
dans leurs énormes tuyaux, et deux pistolets d'arçon à sa main.

--Je vendrai chèrement ma vie! cria-t-il, et...

--Doucement, l'abbé, doucement, lui dit son élève en lui prenant le
bras: ce sont vos amis.

--Ah! mon pauvre enfant, c'est vous! dit le bonhomme, laissant tomber
ses pistolets, que ramassa avec précaution un domestique armé aussi
jusqu'aux dents. Eh? que venez vous faire ici? L'abomination y est
venue, et j'attends la nuit pour partir. Entrez vite, mon ami, vous
et vos gens; je vous ai pris pour les archers de Laubardemont et, ma
foi, j'allais sortir un peu de mon caractère. Vous voyez ces chevaux;
je vais en Italie rejoindre notre ami le duc de Bouillon. Jean, Jean,
fermez vite la grande porte par dessus ces braves domestiques et
recommandez leur de ne pas faire trop de bruit, quoiqu'il n'y ait pas
d'habitation près de celle-ci.

Grandchamp obéit à l'intrépide petit abbé, qui embrassa quatre fois
Cinq-Mars en s'élevant sur la pointe de ses bottes pour atteindre
le milieu de sa poitrine. Il le conduisit bien vite dans une étroite
chambre, qui semblait un grenier abandonné, et, s'asseyant avec lui sur
une malle de cuir noir, il lui dit avec chaleur:

--Eh! mon enfant, où allez-vous? A quoi pense madame la maréchale de
vous laisser venir ici? Ne voyez-vous pas bien tout ce qui se fait
contre un malheureux qu'il faut perdre? Ah! bon Dieu! était-ce là le
premier spectacle que mon cher élève devait avoir sous les yeux? Ah!
ciel! quand vous voilà à cet âge charmant où l'amitié, les tendres
affections, la douce confiance, devaient vous entourer, quand tout
devait vous donner une bonne opinion de votre espèce, à votre entrée
dans le monde! quel malheur! ah! mon Dieu! pourquoi êtes-vous venu?

Quand le bon abbé eut ainsi gémi en serrant affectueusement les deux
mains du jeune voyageur dans ses mains rouges et ridées, son élève eut
enfin le temps de lui dire:

--Mais ne devinez-vous pas, mon cher abbé, que c'est parce que vous
étiez à Loudun que je suis venu? Quant à ces spectacles dont vous
parlez, ils ne m'ont paru que ridicules, et je vous jure que je n'en
aime pas moins l'espèce humaine, dont vos vertus et vos leçons m'ont
donné une excellente idée; et parce que cinq ou six folles...

--Ne perdons pas de temps; je vous dirai cette folie, je vous
l'expliquerai. Mais répondez, où allez-vous? que faites-vous?

--Je vais à Perpignan, où le Cardinal-duc doit me présenter au roi.

Ici le bon et vif abbé se leva de sa malle, et, marchant ou plutôt
courant de long en large dans la chambre en frappant du pied:

--Le Cardinal! le Cardinal! répéta-t-il en étouffant, devenant tout
rouge et les larmes dans les yeux, pauvre enfant! ils vont le perdre!
Ah! mon Dieu! quel rôle veulent-ils lui faire jouer là! que lui
veulent-ils? Ah! qui vous gardera, mon ami, dans ce pays dangereux?
dit-il en se rasseyant et reprenant les deux mains de son élève dans
les siennes avec une sollicitude paternelle, et cherchant à lire dans
ses regards.

--Mais je ne sais trop, dit Cinq-Mars en regardant au plafond; je pense
que ce sera le cardinal de Richelieu, qui était l'ami de mon père.

--Ah! mon cher Henri, vous me faites trembler, mon enfant; il vous
perdra si vous n'êtes pas son instrument docile. Ah! que ne puis-je
aller avec vous! Pourquoi faut-il que j'aie montré une tête de vingt
ans dans cette malheureuse affaire?... Hélas! non, je vous serais
dangereux; au contraire, il faut que je me cache. Mais vous aurez M.
de Thou près de vous, mon fils, n'est-ce pas? dit-il en cherchant
à se calmer; c'est votre ami d'enfance, un peu plus âgé que vous;
écoutez-le, mon enfant; c'est un sage jeune homme: il a réfléchi, il a
des idées à lui.

--Oh! oui, mon cher abbé, comptez sur mon tendre attachement pour lui;
je n'ai pas cessé de l'aimer...

--Mais vous avez sûrement cessé de lui écrire, n'est-ce pas? reprit en
souriant un peu le bon abbé.

--Je vous demande pardon, mon bon abbé; je lui ai écrit une fois, et
hier, pour lui annoncer que le Cardinal m'appelle à la cour.

--Quoi! lui-même a voulu vous voir!

Alors Cinq-Mars montra la lettre du Cardinal-duc à sa mère, et peu à
peu son ancien gouverneur se calma et s'adoucit.

--Allons, allons, disait-il tout bas, allons, ce n'est pas mal, cela
promet: capitaine aux gardes à vingt ans, ce n'est pas mal.

Et il sourit.

Et le jeune homme, transporté de voir ce sourire qui s'accordait enfin
avec tous les siens, sauta au cou de l'abbé et l'embrassa comme s'il se
fût emparé de tout un avenir de plaisir, de gloire et d'amour.

Cependant, se dégageant avec peine de cette chaude embrassade, le bon
abbé reprit sa promenade et ses réflexions. Il toussait souvent et
branlait la tête, et Cinq-Mars, sans oser reprendre la conversation, le
suivait des yeux et devenait triste en le voyant redevenu sérieux.

Le vieillard se rassit enfin, et commença d'un ton grave le discours
suivant:

--Mon ami, mon enfant, je me suis livré en père à vos espérances; je
dois pourtant vous dire, et ce n'est point pour vous affliger, qu'elles
me semblent excessives et peu naturelles. Si le Cardinal n'avait
pour but que de témoigner à votre famille de l'attachement et de la
reconnaissance, il n'irait pas si loin dans ses faveurs; mais il est
probable qu'il a jeté les yeux sur vous. D'après ce qu'on lui aura dit,
vous lui semblez propre à jouer tel ou tel rôle impossible à deviner et
dont il aura tracé l'emploi dans le repli le plus profond de sa pensée.
Il veut vous y élever, vous y dresser, passez-moi cette expression
en faveur de sa justesse, et pensez-y sérieusement quand le temps en
viendra. Mais n'importe, je crois qu'au point où en sont les choses,
vous feriez bien de suivre cette veine; c'est ainsi que de grandes
fortunes ont commencé; il s'agit seulement de ne point se laisser
aveugler et gouverner. Tâchez que les faveurs ne vous étourdissent
pas, mon pauvre enfant, et que l'élévation ne vous fasse pas tourner
la tête; ne vous effarouchez pas de ce soupçon, c'est arrivé à de plus
vieux que vous. Ecrivez-moi souvent ainsi qu'à votre mère; voyez M.
de Thou, et nous tâcherons de vous bien conseiller. En attendant, mon
fils, ayez la bonté de fermer cette fenêtre, d'où il me vient du vent
sur la tête, et je vais vous conter ce qui s'est passé ici.

Henri, espérant que la partie morale du discours était finie, et ne
voyant plus dans la seconde qu'un récit, ferma vite la vieille fenêtre
tapissée de toiles d'araignées, et revint à sa place sans parler.

--A présent que j'y réfléchis mieux, je pense qu'il ne vous sera
peut-être pas inutile d'avoir passé par ici, quoique ce soit une triste
expérience que vous y deviez trouver; mais elle suppléera à ce que
je ne vous ai pas dit autrefois de la perversité des hommes; j'espère
d'ailleurs que la fin ne sera pas sanglante, et que la lettre que nous
avons écrite au roi aura le temps d'arriver.

--J'ai entendu dire qu'elle était interceptée, dit Cinq-Mars.

--C'en est fait alors, dit l'abbé Quillet; le curé est perdu. Mais
écoutez-moi bien.

A Dieu ne plaise, mon enfant, que ce soit moi, votre ancien
instituteur, qui veuille attaquer mon propre ouvrage et porter atteinte
à votre foi. Conservez-la toujours et partout, cette foi simple dont
votre noble famille vous a donné l'exemple, que nos pères avaient plus
encore que nous-mêmes, et dont les plus grands capitaines de nos temps
ne rougissent pas. En portant votre épée, souvenez-vous qu'elle est
à Dieu. Mais aussi, lorsque vous serez au milieu des hommes, tâchez
de ne pas vous laisser tromper par l'hypocrite; il vous entourera,
vous prendra, mon fils, par le côté vulnérable de votre coeur naïf,
en parlant à votre religion; et, témoin des extravagances de son zèle
affecté, vous vous croirez tiède auprès de lui, vous croirez que votre
conscience parle contre vous-même; mais ce ne sera pas sa voix que vous
entendrez. Quels cris elle jetterait, combien elle serait plus soulevée
contre vous, si vous aviez contribué à perdre l'innocence en appelant
contre elle le ciel même en faux témoignage!

--O mon père! est-ce possible? dit Henri d'Effiat en joignant les
mains.

--Que trop véritable, continua l'abbé; vous en avez vu l'exécution en
partie ce matin. Dieu veuille que vous ne soyez pas témoin d'horreurs
plus grandes! Mais écoutez bien: quelque chose que vous voyiez se
passer, quelque crime que l'on ose commettre, je vous en conjure, au
nom de votre mère et de tout ce qui vous est cher, ne prononcez pas une
parole, ne faites pas un geste qui manifeste une opinion quelconque
sur cet évènement. Je connais votre caractère ardent, vous le tenez
du maréchal votre père; modérez-le, ou vous êtes perdu; ces petites
colères de sang procurent peu de satisfaction et attirent de grands
revers; je vous y ai vu trop enclin; si vous saviez combien le calme
donne de supériorité sur les hommes! Les anciens l'avaient empreint
sur le front de la Divinité, comme son plus bel attribut, parce que
l'impassibilité attestait l'être placé au-dessus de nos craintes, de
nos espérances, de nos plaisirs et de nos peines. Restez donc aussi
impassible dans les scènes que vous allez voir, mon cher enfant; mais
voyez-les, il le faut; assistez à ce jugement funeste; pour moi, je
vais subir les conséquences de ma sottise d'écolier. La voici: elle
vous montrera qu'avec une tête chauve on peut être encore enfant comme
sous vos beaux cheveux châtains.

Ici l'abbé Quillet lui prit la tête dans ses deux mains et continua
ainsi.

--Oui, j'ai été curieux de voir les diables des Ursulines tout comme
un autre, mon cher fils; et sachant qu'ils s'annonçaient pour parler
toutes les langues, j'ai eu l'imprudence de quitter le latin et de
leur faire quelques questions en grec; la supérieure est fort jolie,
mais elle n'a pas pu répondre dans cette langue. Le médecin Duncan
a fait tout haut l'observation qu'il était surprenant que le démon,
qui n'ignorait rien, fît des barbarismes et des solécismes, et ne pût
répondre en grec. La jeune supérieure, qui était alors sur son lit de
parade, se tourna du côté du mur pour pleurer, et dit tout bas au père
Barré: _Monsieur! je n'y tiens plus_; je le répétai tout haut, et je
mis en fureur tous les exorcistes: ils s'écrièrent que je devais savoir
qu'il y avait des démons plus ignorants que des paysans, et dirent que
pour leur puissance et leur force physique nous n'en pouvions douter,
puisque les esprits nommés _Grésil des Trônes_, _Aman des puissances_
et _Asmodée_ avaient promis d'enlever la calotte de M. de Laubardemont.
Ils s'y préparaient, quand le chirurgien Duncan, qui est homme savant
et probe, mais assez moqueur, s'avisa de tirer un fil qu'il découvrit
attaché à une colonne et caché par un tableau de sainteté, de manière
à retomber, sans être vu, fort près du maître des requêtes; cette fois
on l'appela huguenot, et je crois que, si le maréchal de Brézé n'était
son protecteur, il s'en tirerait mal. M. le comte du Lude s'est avancé
alors avec son sang-froid ordinaire, et a prié les exorcistes d'agir
devant lui. Le père Lactance, ce capucin dont la figure est si noire et
le regard si dur, s'est chargé de la soeur Agnès et de la soeur Claire;
il a élevé ses deux mains, les regardant comme le serpent regarderait
deux colombes, et a crié d'une voix terrible: _Quis te misit, Diabole?_
et les deux filles ont dit parfaitement ensemble: _Urbanus_. Il allait
continuer, quand M. du Lude, tirant d'un air de componction une petite
boîte d'or, a dit qu'il tenait là une relique laissée par ses ancêtres,
et que, ne doutant pas de la possession, il voulait l'éprouver. Le père
Lactance, ravi, s'est saisi de la boîte, et, à peine en a-t-il touché
le front des deux filles, qu'elles ont fait des sauts prodigieux, se
tordant les pieds et les mains; Lactance hurlait ses exorcismes, Barré
se jetait à genoux avec toutes les vieilles femmes, Mignon et les
juges applaudissaient. Laubardemont, impassible, faisait (sans être
foudroyé!) le signe de la croix.

Quand, M. du Lude reprenant sa boîte, les religieuses sont restées
paisibles:--_Je ne crains pas_, a dit fièrement Lactance, _que vous
doutiez de la vérité de vos reliques!_

--_Pas plus que de celle de la possession_, a répondu M. du Lude en
ouvrant sa boîte.

Elle était vide.

--Messieurs, vous vous moquez de nous, a dit Lactance.

J'étais indigné de ces momeries et lui dis:

--Oui, monsieur, comme vous vous moquez de Dieu et des hommes. C'est
pour cela que vous me voyez, mon cher ami, des bottes de sept lieues
si lourdes et si grosses, qui me font mal aux pieds, et de longs
pistolets; car notre ami Laubardemont m'a décrété de prise de corps, et
je ne veux point le lui laisser saisir, tout vieux qu'il est.

--Mais, s'écria Cinq-Mars, est-il donc si puissant?

--Plus qu'on ne le croit et qu'on ne le peut croire; je sais que
l'abbesse possédée est sa nièce, et qu'il est muni d'un arrêt du
conseil qui lui ordonne de juger, sans s'arrêter à tous les appels
interjetés au parlement, à qui le Cardinal interdit connaissance de la
cause d'Urbain Grandier.

--Et enfin quels sont ses torts? dit le jeune homme, déjà puissamment
intéressé.

--Ceux d'une âme forte et d'un génie supérieur, une volonté inflexible
qui a irrité la puissance contre lui, et une passion profonde qui a
entraîné son coeur et lui a fait commettre le seul péché mortel que
je croie pouvoir lui être reproché; mais ce n'a été qu'en violant
le secret de ses papiers, qu'en les arrachant à Jeanne d'Estièvre,
sa mère octogénaire, qu'on a su et publié son amour pour la belle
Madeleine de Brou; cette jeune demoiselle avait refusé de se marier et
voulait prendre le voile. Puisse ce voile lui avoir caché le spectacle
d'aujourd'hui! L'éloquence de Grandier et sa beauté angélique ont
souvent exalté des femmes qui venaient de loin pour l'entendre parler;
j'en ai vu s'évanouir durant ses sermons; d'autres s'écrier que c'était
un ange, toucher ses vêtements et baiser ses mains lorsqu'il descendait
de la chaire. Il est certain que, si ce n'est sa beauté, rien n'égalait
la sublimité de ses discours, toujours inspirés: le miel pur des
Évangiles s'unissait, sur ses lèvres, à la flamme étincelante des
prophéties, et l'on sentait au son de sa voix un coeur tout plein d'une
sainte pitié pour les maux de l'homme, et tout gonflé de larmes prêtes
à couler sur nous.

Le bon prêtre s'interrompit, parce que lui-même avait des pleurs dans
la voix et dans les yeux; sa figure ronde et naturellement gaie était
plus touchante qu'une autre dans cet état, car la tristesse semblait ne
pouvoir l'atteindre. Cinq-Mars, toujours plus ému, lui serra la main
sans rien dire, de crainte de l'interrompre. L'abbé tira un mouchoir
rouge, s'essuya les yeux, se moucha et reprit:

--Cette effrayante attaque de tous les ennemis d'Urbain est la seconde;
il avait déjà été accusé d'avoir ensorcelé les religieuses et examiné
par de saints prélats, par des magistrats éclairés, par des médecins
instruits, qui l'avaient absous, et qui, tout indignés, avaient imposé
silence à ces démons de fabrique humaine. Le bon et pieux archevêque
de Bordeaux se contenta de choisir lui-même les examinateurs de ces
prétendus exorcistes, et son ordonnance fit fuir ces prophètes et taire
leur enfer. Mais, humiliés par la publicité des débats, honteux de voir
Grandier bien accueilli de notre bon roi lorsqu'il fut se jeter à ses
pieds à Paris, ils ont compris que, s'il triomphait, ils étaient perdus
et regardés comme des imposteurs; déjà le couvent des Ursulines ne
semblait plus être qu'un théâtre d'indignes comédies; les religieuses,
des actrices déhontées; plus de cent personnes acharnées contre le curé
s'étaient compromises dans l'espoir de le perdre: leur conjuration,
loin de se dissoudre, a repris des forces par son premier échec: voici
les moyens que ses ennemis implacables ont mis en usage.

Connaissez-vous un homme appelé l'Eminence grise, ce capucin redouté
que le Cardinal emploie à tout, consulte souvent et méprise toujours?
c'est à lui que les capucins de Loudun se sont adressés. Une femme de
ce pays et du petit peuple, nommée Hamon, ayant eu le bonheur de plaire
à la reine quand elle passa dans ce pays, cette princesse l'attacha
à son service. Vous savez quelle haine sépare sa cour de celle du
Cardinal, vous savez qu'Anne d'Autriche et M. de Richelieu se sont
quelque temps disputé la faveur du roi, et que, de ces deux soleils,
la France ne savait jamais lequel se lèverait le lendemain. Dans un
moment d'éclipse du Cardinal, une satire parut, sortie du système
planétaire de la Reine; elle avait pour titre la _Cordonnière de la
Reine mère_; elle était bassement écrite et conçue, mais renfermait des
choses si injurieuses sur la naissance et la personne du Cardinal, que
les ennemis de ce ministre s'en emparèrent et lui donnèrent une vogue
qui l'irrita. On y révélait beaucoup d'intrigues et de mystères qu'il
croyait impénétrables; il lut cet ouvrage anonyme et voulut en savoir
l'auteur. Ce fut dans ce temps même que les capucins de cette petite
ville écrivirent au père Joseph qu'une correspondance continuelle
entre Grandier et la Hamon ne leur laissait aucun doute qu'il ne fût
l'auteur de cette diatribe. En vain avait-il publié précédemment des
livres religieux de prières et de méditations dont le style seul devait
l'absoudre d'avoir mis la main à un libelle écrit dans le langage des
halles; le Cardinal, dès longtemps prévenu contre Urbain, n'a voulu
voir que lui de coupable: on lui a rappelé que lorsqu'il n'était encore
que prieur de Coussay, Grandier lui disputa le pas, le prit même avant
lui: je suis bien trompé si ce pas ne met son pied dans la tombe...

Un triste sourire accompagna ce mot sur les lèvres du bon abbé.

--Quoi! vous croyez que cela ira jusqu'à la mort?

--Oui, mon enfant, oui, jusqu'à la mort; déjà on a enlevé toutes
les pièces et les sentences d'absolution qui pouvaient lui servir de
défense, malgré l'opposition de sa pauvre mère, qui les conservait
comme la permission de vivre donnée à son fils; déjà on a affecté de
regarder un ouvrage contre le célibat des prêtres, trouvé dans ses
papiers, comme destiné à propager le schisme. Il est bien coupable sans
doute, et l'amour qui l'a dicté, quelque pur qu'il puisse être, est
une faute énorme dans l'homme qui est consacré à Dieu seul; mais ce
pauvre prêtre était loin de vouloir encourager l'hérésie, et c'était,
dit-on, pour apaiser les remords de mademoiselle de Brou qu'il l'avait
composé. On a si bien vu que ces fautes véritables ne suffisaient pas
pour le faire mourir, qu'on a réveillé l'accusation de sorcellerie
assoupie depuis longtemps, et que, feignant d'y croire, le Cardinal a
établi dans cette ville un tribunal nouveau, et enfin mis à sa tête
Laubardemont; c'est un signe de mort. Ah! fasse le ciel que vous ne
connaissiez jamais ce que la corruption des gouvernements appelle
_coups d'État_.

En ce moment un cri horrible retentit au-delà d'un petit mur de la
cour; l'abbé effrayé se leva, Cinq-Mars en fit autant.

--C'est un cri de femme, dit le vieillard.

--Qu'il est déchirant! dit le jeune homme. Qu'est-ce? cria-t-il à ses
gens qui étaient tous sortis dans la cour.

Ils répondirent qu'on n'entendait plus rien.

--C'est bon, c'est bon! cria l'abbé, ne faites plus de bruit.

Il referma la fenêtre et mit ses deux mains sur ses yeux.

--Ah! quel cri! mon enfant, dit-il (et il était fort pâle), quel cri!
il m'a percé le coeur; c'est quelque malheur; Ah! mon Dieu! il m'a
troublé, je ne puis plus continuer à vous parler. Faut-il que je l'aie
entendu quand je vous parlais de votre destinée! Mon cher enfant, que
Dieu vous bénisse. Mettez-vous à genoux.

Cinq-Mars fit ce qu'il voulait, et fut averti par un baiser sur ses
cheveux que le vieillard l'avait béni et le relevait en disant:

--Allez vite, mon ami, l'heure s'avance; on pourrait vous trouver avec
moi, partez; laissez vos gens et vos chevaux ici; enveloppez-vous
dans un manteau et partez. J'ai beaucoup à écrire avant l'heure où
l'obscurité me permettra de prendre la route d'Italie.

Ils s'embrassèrent une seconde fois en se promettant des lettres, et
Henri s'éloigna. L'abbé, le suivant encore des yeux par la fenêtre,
lui cria:--Soyez bien sage, quelque chose qu'il arrive; et lui envoya
encore une fois sa bénédiction en disant:--Pauvre enfant!



CHAPITRE IV

LE PROCÈS

    Oh! vendetta di Dio, quanto tu dei
    Esser temuta da ciascun che legge
    Cio, che fu manifesto agli occhi miei.

    DANTE.

    O vengeance de Dieu, combien tu dois être redoutable à quiconque va
    lire ceci, qui se manifesta sous mes yeux!


Malgré l'usage des séances secrètes, alors mis en vigueur par
Richelieu, les juges du curé de Loudun avaient voulu que la salle fût
ouverte au peuple, et ne tardèrent pas à s'en repentir. Mais d'abord
ils crurent en avoir assez imposé à la multitude par leurs jongleries,
qui durèrent près de six mois; ils étaient tous intéressés à la
perte d'Urbain Grandier, mais ils voulaient que l'indignation du pays
sanctionnât en quelque sorte l'arrêt de mort qu'ils préparaient et
qu'ils avaient ordre de porter, comme l'avait dit le bon abbé à son
élève.

Laubardemont était une espèce d'oiseau de proie que le Cardinal
envoyait toujours quand sa vengeance voulait un agent sûr et prompt,
et, en cette occasion, il justifia le choix qu'on avait fait de
sa personne. Il ne fit qu'une faute, celle de permettre la séance
publique, contre l'usage; il avait l'intention d'intimider et
d'effrayer; il effraya, mais fit horreur.

La foule que nous avons laissée à la porte y était restée deux heures,
pendant qu'un bruit sourd de marteaux annonçait que l'on achevait
dans l'intérieur de la grande salle des préparatifs inconnus et faits
à la hâte. Des archers firent tourner péniblement sur leurs gonds
les lourdes portes de la rue, et le peuple avide s'y précipita. Le
jeune Cinq-Mars fut jeté dans l'intérieur avec le second flot, et,
placé derrière un pilier fort lourd de ce bâtiment, il y resta pour
voir sans être vu. Il remarqua avec déplaisir que le groupe noir des
bourgeois était près de lui; mais les grandes portes, en se refermant,
laissèrent toute la partie du local où était le peuple dans une telle
obscurité, qu'on n'eût pu le reconnaître. Quoique l'on ne fût qu'au
milieu du jour, des flambeaux éclairaient la salle, mais étaient
presque tous placés à l'extrémité, où s'élevait l'estrade des juges,
rangés derrière une table fort longue; les fauteuils, les tables, les
degrés, tout était couvert de drap noir et jetait sur les figures de
livides reflets. Un banc réservé à l'accusé était placé sur la gauche,
et sur le crêpe qui le couvrait on avait brodé en relief des flammes
d'or, pour figurer la cause de l'accusation. Le prévenu y était assis,
entouré d'archers, et toujours les mains attachées par des chaînes que
deux moines tenaient avec une frayeur simulée, affectant de s'écarter
au plus léger de ses mouvements, comme s'ils eussent tenu en laisse
un tigre ou un loup enragé, ou que la flamme eût dû s'attacher à leurs
vêtements. Ils empêchaient aussi avec soin que le peuple ne pût voir sa
figure.

Le visage impassible de M. de Laubardemont paraissait dominer les
juges de son choix; plus grand qu'eux presque de toute la tête, il
était placé sur un siège plus élevé que les leurs; chacun de ses
regards ternes et inquiets leur envoyait un ordre. Il était vêtu
d'une longue et large robe rouge, une calotte noire couvrait ses
cheveux; il semblait occupé à débrouiller des papiers qu'il faisait
passer aux juges et circuler dans leurs mains. Des accusateurs, tous
ecclésiastiques, siégeaient à droite des juges: ils étaient revêtus
d'aubes et d'étoles; on distinguait le père Lactance à la simplicité
de son habit de capucin, à sa tonsure et à la rudesse de ses traits.
Dans une tribune était l'évêque de Poitiers; d'autres tribunes étaient
pleines de femmes voilées. Aux pieds des juges, une foule ignoble de
femmes et d'hommes de la lie du peuple s'agitait derrière six jeunes
religieuses des Ursulines dégoûtées de les approcher: c'étaient les
témoins.

Le reste de la salle était plein d'une foule immense, sombre,
silencieuse, suspendue aux corniches, aux portes, aux poutres, et
pleine d'une terreur qui en donnait aux juges, car cette stupeur venait
de l'intérêt du peuple pour l'accusé. Des archers nombreux, armés de
longues piques, encadraient ce lugubre tableau d'une manière digne de
ce farouche aspect de la multitude.

Au geste du président on fit retirer les témoins, auxquels un huissier
ouvrit une porte étroite. On remarqua la supérieure des Ursulines,
qui, en passant devant M. de Laubardemont, s'avança, et dit assez
haut:--Vous m'avez trompée, monsieur. Il demeura impassible: elle
sortit.

Un silence profond régnait dans l'assemblée.

Se levant avec gravité, mais avec un trouble visible, un des juges,
nommé Houmain, lieutenant criminel d'Orléans, lut une espèce de mise en
accusation d'une voix très basse et si enrouée, qu'il était impossible
d'en saisir aucune parole. Cependant il se faisait entendre lorsque ce
qu'il avait à dire devait frapper l'esprit du peuple. Il divisa les
preuves du procès en deux sortes: les unes résultant des dépositions
de soixante-douze témoins; les autres, et les plus certaines, des
exorcismes des révérends pères ici présents, s'écria-t-il en faisant le
signe de la croix.

Les pères Lactance, Barré et Mignon s'inclinèrent profondément
en répétant aussi ce signe sacré.--Oui, messeigneurs, dit-il en
s'adressant aux juges, on a reconnu et déposé devant vous ce bouquet
de roses blanches et ce manuscrit signé du sang du magicien, copie du
pacte qu'il avait fait avec Lucifer, et qu'il était forcé de porter sur
lui pour conserver sa puissance. On lit encore avec horreur ces paroles
écrites au bas du parchemin: _La minute est aux enfers, dans le cabinet
de Lucifer_.

Un éclat de rire qui semblait sortir d'une poitrine forte s'entendit
dans la foule. Le président rougit, et fit signe à des archers, qui
essayèrent en vain de trouver le perturbateur. Le rapporteur continua:

--Les démons ont été forcés de déclarer leurs noms par la bouche de
leurs victimes. Ces noms et leurs faits sont déposés sur cette table:
ils s'appellent Astaroth, de l'ordre des Séraphins; Easas, Celsus,
Acaos, Cédron, Asmodée, de l'ordre des Trônes; Alex, Zabulon, Cham,
Uriel et Achas, des Principautés, etc.; car le nombre en était infini.
Quant à leurs actions, qui de nous n'en fut témoin?

Un long murmure sortit de l'assemblée; on imposa silence, quelques
hallebardes s'avancèrent, tout se tut.

--Nous avons vu avec douleur la jeune et respectable supérieure des
Ursulines déchirer son sein de ses propres mains et se rouler dans
la poussière; les autres soeurs, Agnès, Claire, etc., sortir de la
modestie de leur sexe par des gestes passionnés ou des rires immodérés.
Lorsque des impies ont voulu douter de la présence des démons, et
que nous-mêmes avons senti notre conviction ébranlée, parce qu'ils
refusaient de s'expliquer devant des inconnus, soit en grec, soit en
arabe, les révérends pères nous ont raffermi en daignant nous expliquer
que, la malice des mauvais esprits étant extrême, il n'était pas
surprenant qu'ils eussent feint cette ignorance pour être moins pressés
de questions; qu'ils avaient même fait, dans leurs réponses, quelques
barbarismes, solécismes et autres fautes, pour qu'on les méprisât, et
que par dédain les saints docteurs les laissassent en repos; et que
leur haine était si forte, que, sur le point de faire un de leurs tours
miraculeux, ils avaient fait suspendre une corde au plancher pour faire
accuser de supercherie des personnages aussi révérés, tandis qu'il a
été affirmé sous serment, par des personnes respectables, que jamais il
n'y eut de corde en cet endroit.

Mais, messieurs, tandis que le ciel s'expliquait ainsi miraculeusement
par ses saints interprètes, une autre lumière nous est venue tout
à l'heure: à l'instant même où les juges étaient plongés dans leurs
profondes méditations, un grand cri a été entendu près de la salle du
conseil; et, nous étant transportés sur les lieux, nous avons trouvé
le corps d'une jeune demoiselle d'une haute naissance; elle venait
de rendre le dernier soupir dans la voie publique, entre les mains du
révérend père Mignon, chanoine; et nous avons su de ce même père, ici
présent, et de plusieurs autres personnages graves, que, soupçonnant
cette demoiselle d'être possédée, à cause du bruit qui s'était répandu
dès longtemps de l'admiration d'Urbain Grandier pour elle, il eut
l'heureuse idée de l'éprouver, et lui dit tout à coup en l'abordant:
_Grandier vient d'être mis à mort_; sur quoi elle ne poussa qu'un seul
grand cri, et tomba morte, privée par le démon du temps nécessaire pour
les secours de notre sainte mère l'Église catholique.

Un murmure d'indignation s'éleva dans la foule, où le mot d'_assassin_
fut prononcé; les huissiers imposèrent silence à haute voix; mais le
rapporteur le rétablit en reprenant la parole, ou plutôt la curiosité
générale triompha.

--Chose infâme, messeigneurs, continua-t-il, cherchant à s'affermir
par des exclamations, on a trouvé sur elle cet ouvrage écrit de la main
d'Urbain Grandier.

Et il tira de ses papiers un livre couvert en parchemin.

--Ciel! s'écria Urbain de son banc.

--Prenez garde! s'écrièrent les juges aux archers qui l'entouraient.

--Le démon va sans doute se manifester, dit le père Lactance d'une voix
sinistre; resserrez ses liens.

On obéit.

Le lieutenant criminel continua:--Elle se nommait Madeleine de Brou,
âgée de dix-neuf ans.

--Ciel! ô ciel! c'en est trop! s'écria l'accusé, tombant évanoui sur le
parquet.

L'assemblée s'émut en sens divers; il y eut un moment de tumulte.--Le
malheureux! il l'aimait, disaient quelques-uns. Une demoiselle si
bonne! disaient les femmes. La pitié commençait à gagner. On jeta de
l'eau froide sur Grandier sans le faire sortir, et on l'attacha sur la
banquette. Le rapporteur continua:

--Il nous est enjoint de lire le début de ce livre à la cour. Et il lut
ce qui suit:

«C'est pour toi, douce et belle Madeleine, c'est pour mettre en repos
ta conscience troublée, que j'ai peint dans un livre une seule pensée
de mon âme. Elles sont toutes à toi, fille céleste, parce qu'elles y
retournent comme au but de toute mon existence; mais cette pensée que
je t'envoie comme une fleur vient de toi, n'existe que par toi, et
retourne à toi seule.

«Ne sois pas triste parce que tu m'aimes; ne sois pas affligée parce
que je t'adore. Les anges du ciel, que font-ils? et les âmes des
bienheureux, que leur est-il promis? Sommes-nous moins purs que les
anges? nos âmes sont-elles moins détachées de la terre qu'après la
mort? O Madeleine! qu'y a-t-il en nous dont le regard du Seigneur
s'indigne? Est-ce lorsque nous prions ensemble, et que, le front
prosterné dans la poussière devant ses autels, nous demandons une mort
prochaine qui nous vienne saisir durant la jeunesse et l'amour? Est-ce
au temps où, rêvant seuls sous les arbres funèbres du cimetière, nous
cherchons une double tombe, souriant à notre mort et pleurant sur
notre vie? Serait-ce lorsque tu viens t'agenouiller devant moi-même au
tribunal de la pénitence, et que, parlant en présence de Dieu, tu ne
peux rien trouver de mal à me révéler, tant j'ai soutenu ton âme dans
les régions pures du ciel? Qui pourrait donc offenser notre Créateur?
Peut-être, oui, peut-être seulement, je le crois, quelque esprit du
ciel aurait pu m'envier ma félicité, lorsqu'au jour de Pâques je te
vis prosternée devant moi, épurée par de longues austérités du peu
de souillure qu'avait pu laisser en toi la tache originelle. Que tu
étais belle! ton regard cherchait ton Dieu dans le ciel, et ma main
tremblante l'apporta sur tes lèvres pures que jamais lèvre humaine
n'osa effleurer. Etre angélique, j'étais seul à partager les secrets
du Seigneur, ou plutôt l'unique secret de la pureté de ton âme; je
t'unissais à ton Créateur, qui venait de descendre aussi dans mon sein.
Hymen ineffable dont l'Eternel fut le prêtre lui-même, vous étiez seul
permis entre la Vierge et le Pasteur; la seule volupté de chacun de
nous fut de voir une éternité de bonheur commencer pour l'autre, et de
respirer ensemble les parfums du ciel, de prêter déjà l'oreille à ses
concerts, et d'être sûrs que nos âmes dévoilées à Dieu seul et à nous
étaient dignes de l'adorer ensemble.

«Quel scrupule pèse encore sur ton âme, ô ma soeur? Ne crois-tu pas que
j'aie rendu un culte trop grand à ta vertu? Crains-tu qu'une si pure
admiration ne m'ait détourné de celle du Seigneur?...»

Houmain en était là quand la porte par laquelle étaient sortis les
témoins s'ouvrit tout à coup. Les juges, inquiets, se parlèrent à
l'oreille. Laubardemont, incertain, fit signe aux pères pour savoir
si c'était quelque scène exécutée par leur ordre; mais, étant placés
à quelque distance de lui et surpris eux-mêmes, ils ne purent lui
faire entendre que ce n'était point eux qui avaient préparé cette
interruption. D'ailleurs, avant que leurs regards eussent été échangés,
l'on vit, à la grande stupéfaction de l'assemblée, trois femmes en
chemise, pieds nus, la corde au cou, un cierge à la main, s'avançant
jusqu'au milieu de l'estrade. C'était la supérieure, suivie des soeurs
Agnès et Claire. Toutes deux pleuraient; la supérieure était fort pâle,
mais son port était assuré et ses yeux fixes et hardis: elle se mit à
genoux; ses compagnes l'imitèrent; tout fut si troublé que personne ne
songea à l'arrêter, et d'une voix claire et ferme, elle prononça ces
mots, qui retentirent dans tous les coins de la salle:

--Au nom de la très sainte Trinité, moi Jeanne de Belfiel, fille du
baron de Cose; moi, supérieure indigne du couvent des Ursulines de
Loudun, je demande pardon à Dieu et aux hommes du crime que j'ai commis
en accusant l'innocent Urbain Grandier. Ma possession était fausse, mes
paroles suggérées, le remords m'accable...

--Bravo! s'écrièrent les tribunes et le peuple en frappant des
mains. Les juges se levèrent; les archers, incertains, regardèrent le
président: il frémit de tout son corps, mais resta immobile.

--Que chacun se taise! dit-il d'une voix aigre; archers, faites votre
devoir.

Cet homme se sentait soutenu par une main si puissante, que rien ne
l'effrayait, car la pensée du ciel ne lui était jamais venue.

--Mes pères, que pensez-vous? dit-il en faisant signe aux moines.

--Que le démon veut sauver son ami... _Obmutesce, Satanas!_ s'écria le
père Lactance d'une voix terrible, ayant l'air d'exorciser encore la
supérieure.

Jamais le feu mis à la poudre ne produisit un effet plus prompt que de
ce seul mot. Jeanne de Belfiel se leva subitement, elle se leva dans
toute sa beauté de vingt ans, que sa nudité terrible augmentait encore;
on eût dit une âme échappée de l'enfer apparaissant à son séducteur;
elle promena ses yeux noirs sur les moines, Lactance baissa les siens;
elle fit deux pas vers lui avec ses pieds nus, dont les talons firent
retentir fortement l'échafaudage; son cierge semblait, dans sa main, le
glaive de l'ange.

--Taisez-vous! imposteur! dit-elle avec énergie; le démon, qui m'a
possédée, c'est vous: vous m'avez trompée, il ne devait pas être jugé;
d'aujourd'hui seulement je sais qu'il l'est; d'aujourd'hui j'entrevois
sa mort; je parlerai.

--Femme, le démon vous égare!

--Dites que le repentir m'éclaire: filles aussi malheureuses que moi,
levez-vous: n'est-il pas innocent?

--Nous le jurons! dirent encore à genoux les deux jeunes soeurs laies
en fondant en larmes, parce qu'elles n'étaient pas animées par une
résolution aussi forte que celle de la supérieure. Agnès même eut à
peine dit ce mot que se tournant du côté du peuple:--Secourez-moi,
s'écria-t-elle; ils me puniront, ils me feront mourir! Et, traînant sa
compagne, elle se jeta dans la foule, qui les accueillit avec amour;
mille voix leur jurèrent protection, des imprécations s'élevèrent, les
hommes agitèrent leurs bâtons contre terre; on n'osa pas empêcher le
peuple de les faire sortir de bras en bras jusqu'à la rue.

Pendant cette nouvelle scène, les juges interdits chuchotaient,
Laubardemont regardait les archers et leur indiquait les points où leur
surveillance devait se porter; souvent il montra du doigt le groupe
noir. Les accusateurs regardèrent à la tribune de l'évêque de Poitiers,
mais ils ne trouvèrent aucune expression sur sa figure apathique.
C'était un de ces vieillards dont la mort s'empare dix ans avant que
le mouvement cesse tout à fait en eux; sa vue semblait voilée par un
demi sommeil; sa bouche béante ruminait quelques paroles vagues et
habituelles de piété qui n'avaient aucun sens; il lui était resté assez
d'intelligence pour distinguer le plus fort parmi les hommes et lui
obéir, ne songeant même pas un moment à quel prix. Il avait donc signé
la sentence des docteurs de Sorbonne qui déclarait les religieuses
possédées, sans en tirer seulement la conséquence de la mort d'Urbain;
le reste lui semblait une des cérémonies plus ou moins longues
auxquelles il ne prêtait aucune attention, accoutumé qu'il était à les
voir et à vivre au milieu de leurs pompes, en étant même une partie et
un meuble indispensable. Il ne donna donc aucun signe de vie en cette
occasion, mais il conserva seulement un air parfaitement noble et nul.

Cependant le père Lactance, ayant eu un moment pour se remettre de sa
vive attaque, se tourna vers le président et dit:

--Voici une preuve bien claire que le ciel nous envoie sur la
possession, car jamais madame la supérieure n'avait oublié la modestie
et la sévérité de son ordre.

--Que tout l'univers n'est-il ici pour me voir! dit Jeanne de Belfiel,
toujours aussi ferme. Je ne puis être assez humiliée sur la terre, et
le ciel me repoussera, car j'ai été votre complice.

La sueur ruisselait sur le front de Laubardemont. Cependant, essayant
de se remettre:--Quel conte absurde! et qui vous y força donc, ma
soeur?

La voix de la jeune fille devint sépulcrale; elle en réunit toutes
les forces, appuya la main sur son coeur, comme si elle eût voulu
l'arracher, et, regardant Urbain Grandier, elle répondit:--L'amour!

L'assemblée frémit; Urbain, qui, depuis son évanouissement, était resté
la tête baissée et comme mort, leva lentement ses yeux sur elle et
revint entièrement à la vie pour subir une douleur nouvelle. La jeune
pénitente continua:

--Oui, l'amour qu'il a repoussé, qu'il n'a jamais connu tout entier,
que j'avais respiré dans ses discours, que mes yeux avaient puisé dans
ses regards célestes, que ses conseils mêmes ont accru. Oui, Urbain est
pur comme l'ange, mais bon comme l'homme qui a aimé; je ne le savais
pas qu'il eût aimé! C'est vous, dit-elle alors plus vivement, montrant
Lactance, Barré et Mignon, et quittant l'accent de la passion pour
celui de l'indignation, c'est vous qui m'avez appris qu'il aimait, vous
qui ce matin m'avez trop cruellement vengée en tuant ma rivale par
un mot! Hélas! je ne voulais que les séparer. C'était un crime; mais
je suis Italienne par ma mère; je brûlais, j'étais jalouse; vous me
permettiez de voir Urbain, de l'avoir pour ami et de le voir tous les
jours...

Elle se tut; puis, criant:--Peuple, il est innocent! Martyr,
pardonne-moi! j'embrasse tes pieds! Elle tomba aux pieds d'Urbain, et
versa enfin des torrents de larmes.

Urbain éleva ses mains liées étroitement, et, lui donnant sa
bénédiction, dit d'une voix douce, mais faible:

--Allez, ma soeur, je vous pardonne au nom de Celui que je verrai
bientôt; je vous l'avais dit autrefois, et vous le voyez à présent, les
passions font bien du mal quand on ne cherche pas à les tourner vers le
ciel!

La rougeur monta pour la seconde fois sur le front de
Laubardemont:--Malheureux! dit-il, tu prononces les paroles de
l'Église.

--Je n'ai pas quitté son sein, dit Urbain.

--Qu'on emporte cette fille! dit le président.

Quand les archers voulurent obéir, ils s'aperçurent qu'elle avait serré
avec tant de force la corde suspendue à son cou, qu'elle était rouge et
presque sans vie. L'effroi fit sortir toutes les femmes de l'assemblée,
plusieurs furent emportées évanouies; mais la salle n'en fut pas moins
pleine, les rangs se serraient, et les hommes de la rue débordaient
dans l'intérieur.

Les juges épouvantés se levèrent, et le président essaya de faire
vider la salle; mais le peuple se couvrant, demeura dans une effrayante
immobilité; les archers n'étaient plus assez nombreux, il fallut céder,
et Laubardemont, d'une voix troublée, dit que le conseil allait se
retirer pour une demi-heure. Il leva la séance; le public, sombre,
demeura debout.



CHAPITRE V

LE MARTYRE

    La torture interroge et la douleur répond.

    _Les Templiers._


L'intérêt non suspendu de ce demi-procès, son appareil et ses
interruptions, tout avait tenu l'esprit public si attentif, que nulle
conversation particulière n'avait pu s'engager. Quelques cris avaient
été jetés, mais simultanément, mais sans qu'aucun spectateur se doutât
des impressions de son voisin, ou cherchât même à les deviner ou à
communiquer les siennes. Cependant, lorsque le public fut abandonné
à lui-même, il se fit comme une explosion de paroles bruyantes. On
distinguait plusieurs voix, dans ce chaos, qui dominaient le bruit
général, comme un chant de trompettes domine la basse continue d'un
orchestre.

Il y avait encore à cette époque assez de simplicité primitive dans
les gens du peuple pour qu'ils fussent persuadés par les mystérieuses
fables des agents qui les travaillaient, au point de n'oser porter un
jugement d'après l'évidence, et la plupart attendirent avec effroi la
rentrée des juges, se disant à demi-voix ces mots prononcés avec un
certain air de mystère et d'importance qui sont ordinairement le cachet
de la sottise craintive:--On ne sait qu'en penser, monsieur!--Vraiment,
madame, voilà des choses extraordinaires qui se passent!--Nous vivons
dans un temps bien singulier!--Je me serais bien douté d'une partie de
tout ceci; mais, ma foi, je n'aurais pas prononcé, et je ne le ferais
pas encore!--Qui vivra verra, etc. Discours idiots de la foule, qui ne
servent qu'à montrer qu'elle est au premier qui la saisira fortement.
Ceci était la basse continue; mais du côté du groupe noir on entendait
d'autres choses:--Nous laisserons-nous faire ainsi? Quoi! pousser
l'audace jusqu'à brûler notre lettre au Roi! Si le roi le savait!--Les
barbares! les imposteurs! avec quelle adresse leur complot est formé!
le meurtre s'accomplira-t-il sous nos yeux? aurons-nous peur de ces
archers?--Non, non, non. C'étaient les trompettes et les dessus de ce
bruyant orchestre.

On remarquait le jeune avocat, qui, monté sur un banc, commença par
déchirer en mille pièces un cahier de papier; ensuite, élevant la
voix: Oui, s'écria-t-il, je déchire et jette au vent le plaidoyer que
j'avais préparé en faveur de l'accusé; on a supprimé les débats: il
ne m'est pas permis de parler pour lui; je ne peux parler qu'à vous,
peuple, et je m'en applaudis; vous avez vu ces juges infâmes: lequel
peut encore entendre la vérité? lequel est digne d'écouter l'homme de
bien? lequel osera soutenir son regard? Que dis-je? ils la connaissent
tout entière, la vérité, ils la portent dans leur sein coupable; elle
ronge leur coeur comme un serpent; ils tremblent dans leur repaire,
où ils dévorent sans doute leur victime; ils tremblent parce qu'ils
ont entendu les cris de trois femmes abusées. Ah! qu'allais-je faire?
j'allais parler pour Urbain Grandier! Quelle éloquence eût égalé celle
de ces infortunées? quelles paroles vous eussent fait mieux voir son
innocence? Le ciel s'est armé pour lui en les appelant au repentir et
au dévoûment, le ciel achèvera son ouvrage.

--_Vade retrò, Satanas!_ prononcèrent des voix entendues par une
fenêtre assez élevée.

Fournier s'interrompit un moment:

--Entendez-vous, reprit-il, ces voix qui parodient le langage divin.
Je suis bien trompé, ou ces instruments d'un pouvoir infernal préparent
par ce chant quelque nouveau maléfice.

--Mais, s'écrièrent tous ceux qui l'entouraient, guidez-nous: que
ferons-nous? qu'ont-ils fait de lui?

--Restez ici, soyez immobiles, soyez silencieux, répondit le jeune
avocat; l'inertie d'un peuple est toute-puissante, c'est là sa sagesse,
c'est là sa force. Regardez en silence, et vous ferez trembler.

--Ils n'oseront sans doute pas reparaître, dit le comte du Lude.

--Je voudrais bien revoir ce grand coquin rouge, dit Grand-Ferré, qui
n'avait rien perdu de tout ce qu'il avait vu.

--Et ce bon monsieur le curé, murmura le vieux père Guillaume Leroux
en regardant tous ses enfants irrités qui se parlaient bas en mesurant
et comptant les archers. Ils se moquaient même de leur habit, et
commençaient à les montrer au doigt.

Cinq-Mars, toujours adossé au pilier derrière lequel il s'était placé
d'abord, toujours enveloppé dans son manteau noir, dévorait des yeux
tout ce qui se passait, ne perdait pas un mot de ce que l'on disait,
et remplissait son coeur de fiel et d'amertume; de violents désirs
de meurtre et de vengeance, une envie indéterminée de frapper, le
saisissaient malgré lui; c'est la première impression que produise le
mal sur l'âme d'un jeune homme; plus tard, la tristesse remplace la
colère; plus tard c'est l'indifférence et le mépris; plus tard encore,
une admiration calculée pour les grands scélérats qui ont réussi; mais
c'est lorsque, des deux éléments de l'homme, la boue l'emporte sur
l'âme.

Cependant, à droite de la salle, et près de l'estrade élevée pour les
juges, un groupe de femmes semblait fort occupé à considérer un enfant
d'environ huit ans, qui s'était avisé de monter sur une corniche, à
l'aide des bras de sa soeur Martine que nous avons vue plaisantée à
toute outrance par le jeune soldat Grand-Ferré. Cet enfant, n'ayant
plus rien à voir après la sortie du tribunal, s'était élevé, à l'aide
des pieds et des mains, jusqu'à une petite lucarne qui laissait passer
une lumière très faible, et qu'il pensa renfermer un nid d'hirondelles
ou quelque autre trésor de son âge; mais, quand il se fut bien établi
les deux pieds sur la corniche du mur et les mains attachées aux
barreaux d'une ancienne châsse de saint Jérôme, il eût voulu être bien
loin et cria:

--Oh! ma soeur, ma soeur, donne-moi la main pour descendre!

--Qu'est-ce que tu vois donc? s'écria Martine.

--Oh! je n'ose pas le dire; mais je veux descendre. Et il se mit à
pleurer.

--Reste, reste, dirent toutes les femmes, reste, mon enfant, n'aie pas
peur, et dis-nous bien ce que tu vois.

--Eh bien, c'est qu'on a couché le curé entre deux grandes planches qui
lui serrent les jambes, il y a des cordes autour des planches.

--Ah! c'est la question, dit un homme de la ville. Regarde bien, mon
ami, que vois-tu encore?

L'enfant, rassuré, se remit à la lucarne avec plus de confiance, et,
retirant sa tête, il reprit:

--Je ne vois plus le curé, parce que tous les juges sont autour de lui
à le regarder, et que leurs grandes robes m'empêchent de voir. Il y a
aussi des capucins qui se penchent pour lui parler tout bas.

La curiosité assembla plus de monde aux pieds du jeune garçon, et
chacun fit silence, attendant avec anxiété sa première parole, comme si
la vie de tout le monde en eût dépendu.

--Je vois, reprit-il, le bourreau qui enfonce quatre morceaux de bois
entre les cordes, après que les capucins ont béni les marteaux et les
clous... Ah! mon Dieu! ma soeur, comme ils ont l'air fâché contre lui,
parce qu'il ne parle pas... Maman, maman, donne-moi la main, je veux
descendre.

Au lieu de sa mère, l'enfant, en se retournant, ne vit plus que
des visages mâles qui le regardaient avec une avidité triste et lui
faisaient signe de continuer. Il n'osa pas descendre, et se remit à la
fenêtre en tremblant.

--Oh! je vois le père Lactance et le père Barré qui enfoncent eux-mêmes
d'autres morceaux de bois qui lui serrent les jambes. Oh! comme il est
pâle! il a l'air de prier Dieu; mais voilà sa tête qui tombe en arrière
comme s'il mourait. Ah! ôtez-moi de là...

Et il tomba dans les bras du jeune avocat, de M. du Lude et de
Cinq-Mars, qui s'étaient approchés pour le soutenir.

--_Deus stetit in synagoga deorum: in medio autem Deus dijudicat_...,
chantèrent des voix fortes et nasillardes qui sortaient de cette
petite fenêtre; elles continuèrent longtemps un plain-chant de psaumes
entrecoupé par des coups de marteau, ouvrage infernal qui marquait la
mesure des chants célestes. On aurait pu se croire près de l'antre d'un
forgeron; mais les coups étaient sourds et faisaient bien sentir que
l'enclume était le corps d'un homme.

--Silence! dit Fournier, il parle; les chants et les coups
s'interrompent.

Une faible voix en effet dit lentement: --O mes pères! adoucissez la
rigueur de vos tourments, car vous réduiriez mon âme au désespoir, et
je chercherais à me donner la mort.

Ici partit et s'élança jusqu'aux voûtes l'explosion des cris du peuple;
les hommes, furieux, se jettent sur l'estrade et l'emportent d'assaut
sur les archers étonnés et hésitants; la foule sans armes les pousse,
les presse, les étouffe contre les murs, et tient leurs bras sans
mouvement; ses flots se précipitent sur les portes qui conduisent à la
chambre de la question, et, les faisant crier sous leur poids, menacent
de les enfoncer; l'injure retentit par mille voix formidables et va
épouvanter les juges.

--Ils sont partis, ils l'ont emporté! s'écrie un homme.

Tout s'arrête aussitôt, et, changeant de direction, la foule s'enfuit
de ce lieu détestable et s'écoule rapidement dans les rues. Une
singulière confusion y régnait.

La nuit était venue pendant la longue séance, et des torrents de pluie
tombaient du ciel. L'obscurité était effrayante; les cris des femmes
glissant sur le pavé ou repoussées par le pas des chevaux des gardes,
les cris sourds et simultanés des hommes rassemblés et furieux, et le
tintement continuel des cloches qui annonçaient le supplice avec les
coups répétés de l'agonie, les roulements d'un tonnerre lointain, tout
s'unissait pour le désordre. Si l'oreille était étonnée, les yeux ne
l'étaient pas moins; quelques torches funèbres allumées au coin des
rues et jetant une lumière capricieuse montraient des gens armés et
à cheval qui passaient au galop en écrasant la foule: ils couraient
se réunir sur la place de Saint-Pierre; des tuiles les frappaient
quelquefois dans leur passage, mais, ne pouvant atteindre le coupable
éloigné, ces tuiles tombaient sur le voisin innocent. La confusion
était extrême, et devint plus grande encore lorsque, débouchant
par toutes les rues sur cette place nommée Saint-Pierre-le-Marché,
le peuple la trouva barricadée de tous côtés et remplie de gardes
à cheval et d'archers. Des charrettes liées aux bornes des rues en
fermaient toutes les issues, et des sentinelles armées d'arquebuses
étaient auprès. Sur le milieu de la place s'élevait un bûcher composé
de poutres énormes posées les unes sur les autres de manière à former
un carré parfait; un bois plus blanc et plus léger le recouvrait; un
immense poteau s'élevait au centre de cet échafaud. Un homme vêtu de
rouge et tenant une torche baissée était debout près de cette sorte de
mât, qui s'apercevait de loin. Un réchaud énorme, recouvert de tôle à
cause de la pluie, était à ses pieds.

A ce spectacle la terreur ramena partout un profond silence; pendant
un instant on n'entendit plus que le bruit de la pluie qui tombait par
torrents, et du tonnerre qui s'approchait.

Cependant Cinq-Mars, accompagné de MM. du Lude et Fournier, et de tous
les personnages les plus importants, s'était mis à l'abri de l'orage
sous le péristyle de l'église de Sainte-Croix, élevé sur vingt degrés
de pierre. Le bûcher était en face, et de cette hauteur on pouvait
voir la place dans toute son étendue. Elle était entièrement vide,
et l'eau seule des larges ruisseaux la traversait; mais toutes les
fenêtres des maisons s'éclairaient peu à peu, et faisaient ressortir
en noir les têtes d'hommes et de femmes qui se pressaient aux balcons.
Le jeune d'Effiat contemplait avec tristesse ce menaçant appareil;
élevé dans des sentiments d'honneur, et bien loin de toutes ces
noires pensées que la haine et l'ambition peuvent faire naître dans
le coeur de l'homme, il ne comprenait pas que tant de mal pût être
fait sans quelque motif puissant et secret; l'audace d'une telle
condamnation lui sembla si incroyable, que sa cruauté même commençait
à la justifier à ses yeux; une secrète horreur se glissa dans son âme,
la même qui faisait taire le peuple; il oublia presque l'intérêt que
le malheureux Urbain lui avait inspiré, pour chercher s'il n'était pas
possible que quelque intelligence secrète avec l'enfer eût justement
provoqué de si excessives rigueurs; et les révélations publiques des
religieuses et les récits de son respectable gouverneur s'affaiblirent
dans sa mémoire, tant le succès est puissant, même aux yeux des êtres
distingués! tant la force en impose à l'homme, malgré la voix de
sa conscience! Le jeune voyageur se demandait déjà s'il n'était pas
probable que la torture eût arraché quelque monstrueux aveu à l'accusé,
lorsque l'obscurité dans laquelle était l'église cessa tout à coup;
ses deux grandes portes s'ouvrirent, et à la lueur d'un nombre infini
de flambeaux parurent tous les juges et les ecclésiastiques entourés
de gardes; au milieu d'eux s'avançait Urbain, soulevé ou plutôt porté
par six hommes vêtus en pénitents noirs, car ses jambes unies et
entourées de bandages ensanglantés, semblaient rompues et incapables
de le soutenir. Il y avait tout au plus deux heures que Cinq-Mars ne
l'avait vu, et cependant il eut peine à reconnaître la figure qu'il
avait remarquée à l'audience: toute couleur, tout embonpoint en avaient
disparu; une pâleur mortelle couvrait une peau jaune et luisante comme
l'ivoire; le sang paraissait avoir quitté toutes ses veines; il ne
restait de vie que dans ses yeux noirs, qui semblaient être devenus
deux fois plus grands, et dont il promenait les regards languissants
autour de lui; ses cheveux bruns étaient épars sur son cou, et sur
une chemise blanche qui le couvrait tout entier; cette sorte de robe à
larges manches avait une teinte jaunâtre et portait avec elle une odeur
de soufre; une longue et forte corde entourait son cou et tombait sur
son sein. Il ressemblait à un fantôme, mais à celui d'un martyr.

Urbain s'arrêta, ou plutôt fut arrêté sur le péristyle de l'église: le
capucin Lactance lui plaça dans la main droite et y soutint une torche
ardente, et lui dit avec une dureté inflexible:--Fais amende honorable,
et demande pardon à Dieu de ton crime de magie.

Le malheureux éleva la voix avec peine, et dit, les yeux au ciel:

--Au nom du Dieu vivant, je t'ajourne à trois ans, Laubardemont, juge
prévaricateur! On a éloigné mon confesseur, et j'ai été réduit à verser
mes fautes dans le sein de Dieu même, car mes ennemis m'entourent: j'en
atteste ce Dieu de miséricorde, je n'ai jamais été magicien; je n'ai
connu de mystères que ceux de la religion catholique, apostolique et
romaine, dans laquelle je meurs: j'ai beaucoup péché contre moi, mais
jamais contre Dieu et Notre-Seigneur...

--N'achève pas! s'écria le capucin, affectant de lui fermer la bouche
avant qu'il prononçât le nom du Sauveur; misérable endurci, retourne au
démon qui t'a envoyé!

Il fit signe à quatre prêtres, qui, s'approchant avec des goupillons
à la main exorcisèrent l'air que le magicien respirait, la terre qu'il
touchait et le bois qui devait le brûler. Pendant cette cérémonie, le
lieutenant criminel lut à la hâte l'arrêt, que l'on trouve encore dans
les pièces de ce procès, en date du 18 août 1639, _déclarant Urbain
Grandier dûment atteint et convaincu du crime de magie, maléfice,
possession, ès personnes d'aucunes religieuses ursulines de Loudun, et
autres, séculiers_, etc.

Le lecteur, ébloui par un éclair, s'arrêta un instant, et, se tournant
du côté de M. de Laubardemont, lui demanda si, vu le temps qu'il
faisait, l'exécution ne pouvait pas être remise au lendemain; celui-ci
répondit:

--L'arrêt porte exécution dans les vingt-quatre heures: ne craignez
point ce peuple incrédule, il va être convaincu...

Toutes les personnes les plus considérables et beaucoup d'étrangers
étaient sous le péristyle et s'avancèrent, Cinq-Mars parmi eux.

--... Le magicien n'a jamais pu prononcer le nom du Sauveur et repousse
son image.

Lactance sortit en ce moment du milieu des pénitents, ayant dans sa
main un énorme crucifix de fer qu'il semblait tenir avec précaution et
respect; il l'approcha des lèvres du patient, qui, effectivement, se
jeta en arrière, et réunissant toutes ses forces, fit un geste du bras
qui fit tomber la croix des mains du capucin.

--Vous le voyez, s'écria celui-ci, il a renversé le crucifix!

Un murmure s'éleva dont le sens était incertain.

--Profanation! s'écrièrent les prêtres.

On s'avança vers le bûcher.

Cependant Cinq-Mars, se glissant derrière un pilier, avait tout observé
d'un oeil avide; il vit avec étonnement que le crucifix, en tombant
sur les degrés, plus exposés à la pluie que la plate-forme, avait
fumé et produit le bruit du plomb fondu jeté dans l'eau. Pendant que
l'attention publique se portait ailleurs, il s'avança et y porta une
main qu'il sentit vivement brûlée. Saisi d'indignation et de toute
la fureur d'un coeur loyal, il prend le crucifix avec les plis de son
manteau, s'avance vers Laubardemont, et le frappant au front:

--Scélérat, s'écrie-t-il, porte la marque de ce fer rougi!

La foule entend ce mot et se précipite.

--Arrêtez cet insensé! dit en vain l'indigne magistrat.

Il était saisi lui-même par des mains d'hommes qui criaient:--Justice!
au nom du Roi!

--Nous sommes perdus! dit Lactance, au bûcher! au bûcher!

Les pénitents traînent Urbain vers la place, tandis que les juges et
les archers rentrent dans l'église et se débattent contre des citoyens
furieux; le bourreau, sans avoir le temps d'attacher la victime, se
hâta de la coucher sur le bois et d'y mettre la flamme. Mais la pluie
tombait par torrents, et chaque poutre à peine enflammée, s'éteignait
en fumant. En vain Lactance et les autres chanoines eux-mêmes
excitaient le foyer, rien ne pouvait vaincre l'eau qui tombait du ciel.

Cependant le tumulte qui avait lieu au péristyle de l'église s'était
étendu tout autour de la place. Le cri de _justice_ se répétait et
circulait avec le récit de ce qui s'était découvert; deux barricades
avaient été forcées, et, malgré trois coups de fusil, les archers
étaient repoussés peu à peu vers le centre de la place. En vain
faisaient-ils bondir leurs chevaux dans la foule, elle les pressait
de ses flots croissants. Une demi-heure se passa dans cette lutte,
où la garde reculait toujours vers le bûcher, qu'elle cachait en se
resserrant.

--Avançons, avançons, disait un homme, nous le délivrerons; ne
frappez pas les soldats, mais qu'ils reculent: Voyez-vous, Dieu
ne veut pas qu'il meure. Le bûcher s'éteint; amis, encore un
effort.--Bien.--Renversez ce cheval.--Poussez, précipitez-vous.

La garde était rompue et renversée de toutes parts, le peuple se jette
en hurlant sur le bûcher; mais aucune lumière n'y brillait plus: tout
avait disparu, même le bourreau. On arrache, on disperse les planches:
l'une d'elles brûlait encore, et sa lueur fit voir sous un amas de
cendre et de boue sanglante une main noircie, préservée du feu par
un énorme bracelet de fer et une chaîne. Une femme eut le courage de
l'ouvrir; les doigts serraient une petite croix d'ivoire et une image
de sainte Madeleine.

--Voilà ses restes! dit-elle en pleurant.

--Dites les reliques du martyr, répondit un homme.



CHAPITRE VI

LE SONGE

    Le bien de la fortune est un bien périssable.
    Quand on bastit sur elle, on bastit sur le sable;
    Plus on est élevé, plus on court de dangers.
    Les grands pins sont en butte aux coups de la tempeste..

    RACAN.

    Les vergers languissants, altérés de chaleurs,
    Balancent des rameaux dépourvus de feuillage,
    Il semble que l'hiver ne quitte pas les cieux.

    _Maria_, JULES LEFÈVRE.


Cependant Cinq-Mars, au milieu de la mêlée que son emportement avait
provoquée, s'était senti saisir le bras gauche par une main aussi dure
que le fer, qui, le tirant de la foule jusqu'au bas des degrés, le jeta
derrière le mur de l'église, et lui fit voir la figure noire du vieux
Grandchamp, qui dit d'une voix brusque:--Monsieur, ce n'était rien
que d'attaquer trente mousquetaires dans un bois à Chaumont, parce que
nous étions à quelques pas de vous sans que vous l'ayez su, que nous
vous aurions aidé au besoin, et que d'ailleurs vous aviez affaire à des
gens d'honneur; mais ici c'est différent. Voici vos chevaux et vos gens
au bout de la rue: je vous prie de monter à cheval et de sortir de la
ville, ou bien de me renvoyer chez madame la maréchale, parce que je
suis responsable de vos bras et de vos jambes, que vous exposez bien
lestement.

Cinq-Mars, quoique un peu étourdi de cette manière brusque de rendre
service, ne fut pas fâché de sortir d'affaire ainsi, ayant eu le temps
de réfléchir au désagrément d'être reconnu pour ce qu'il était, après
avoir frappé le chef de l'autorité judiciaire et l'agent du Cardinal
même qui allait le présenter au Roi. Il remarqua aussi qu'il s'était
assemblé autour de lui une foule de gens de la lie du peuple, parmi
lesquels il rougissait de se trouver. Il suivit donc sans raisonner
son vieux domestique, et trouva en effet les trois autres serviteurs
qui l'attendaient. Malgré la pluie et le vent, il monta à cheval et fut
bientôt sur la grand'route avec son escorte, ayant pris le galop pour
ne pas être poursuivi.

A peine sorti de Loudun, le sable du chemin, sillonné par de profondes
ornières que l'eau remplissait entièrement, le força de ralentir le
pas. La pluie continuait à tomber par torrents, et son manteau était
presque traversé. Il en sentit un plus épais recouvrir ses épaules;
c'était encore son vieux valet de chambre qui l'approchait et lui
donnait ces soins maternels.

--Eh bien, Grandchamp, à présent que nous voilà hors de cette bagarre,
dis-moi donc comment tu t'es trouvé là, dit Cinq-Mars, quand je t'avais
ordonné de rester chez l'abbé.--Parbleu! monsieur, répondit d'un air
grondeur le vieux serviteur, croyez-vous que je vous obéisse plus
qu'à M. le Maréchal? Quand feu mon maître me disait de rester dans sa
tente et qu'il me voyait derrière lui dans la fumée du canon, il ne se
plaignait pas, parce qu'il avait un cheval de rechange quand le sien
était tué, et il ne me grondait qu'à la réflexion. Il est vrai que
pendant quarante ans que je l'ai servi, je ne lui ai jamais rien vu
faire de semblable à ce que vous avez fait depuis quinze jours que je
suis avec vous. Ah! ajouta-t-il en soupirant, nous allons bien, et, si
cela continue, je suis destiné à en voir de belles, à ce qu'il paraît.

--Mais sais-tu, Grandchamp, que ces coquins avaient fait rougir le
crucifix, et qu'il n'y a pas d'honnête homme qui ne se fût mis en
fureur comme moi?

--Excepté M. le Maréchal votre père, qui n'aurait point fait ce que
vous faites, monsieur.

--Et qu'aurait-il donc fait?

--Il aurait laissé brûler très tranquillement ce curé par les autres
curés, et m'aurait dit: «Grandchamp, aie soin que mes chevaux aient de
l'avoine, et qu'on ne la retire pas;» ou bien: «Grandchamp, prends bien
garde que la pluie ne fasse rouiller mon épée dans le fourreau et ne
mouille l'amorce de mes pistolets»; car M. le Maréchal pensait à tout
et ne se mêlait jamais de ce qui ne le regardait pas. C'était son grand
principe; et, comme il était, Dieu merci, aussi bon soldat que général,
il avait toujours soin de ses armes comme le premier lansquenet venu,
et il n'aurait pas été seul contre trente jeunes gaillards avec une
petite épée de bal.

Cinq-Mars sentait fort bien les pesantes épigrammes du bonhomme, et
craignait qu'il ne l'eût suivi plus loin que le bois de Chaumont;
mais il ne voulait pas l'apprendre, de peur d'avoir des explications
à donner, ou un mensonge à faire, ou le silence à ordonner, ce qui eût
été un aveu et une confidence; il prit le parti de piquer son cheval et
de passer devant son vieux domestique; mais celui-ci n'avait pas fini,
et, au lieu de marcher à la droite de son maître, il revint à sa gauche
et continua la conversation.

--Croyez-vous, monsieur, par exemple, que je me permette de vous
laisser aller où vous voudrez sans vous suivre? Non, monsieur, j'ai
trop avant dans l'âme le respect que je dois à madame la marquise
pour me mettre dans le cas de m'entendre dire: «Grandchamp, mon fils
a été tué d'une balle ou d'un coup d'épée; pourquoi n'étiez-vous pas
devant lui?» ou bien: «Il a reçu un coup de stylet d'un Italien, parce
qu'il allait la nuit sous la fenêtre d'une grande princesse; pourquoi
n'avez-vous pas arrêté l'assassin?» Cela serait fort désagréable pour
moi, monsieur, et jamais on n'a rien eu de ce genre à me reprocher.
Une fois M. le Maréchal me prêta à son neveu, M. le Comte, pour faire
une campagne dans les Pays-Bas, parce que je sais l'espagnol; eh bien,
je m'en suis tiré avec honneur, comme je le fais toujours. Quand M.
le Comte reçut son boulet dans le bas-ventre, je ramenai moi seul ses
chevaux, ses mulets, sa tente et tout son équipage sans qu'il manquât
un mouchoir, monsieur; et je puis vous assurer que les chevaux étaient
aussi bien pansés et harnachés, en rentrant à Chaumont, que si M. le
Comte eût été prêt à partir pour la chasse. Aussi n'ai-je reçu que des
compliments et des choses agréables de toute la famille, comme j'aime à
m'en entendre dire.

--C'est très bien, mon ami, dit Henri d'Effiat; je te donnerai
peut-être un jour des chevaux à ramener; mais, en attendant, prends
donc cette grande bourse d'or que j'ai pensé perdre deux ou trois fois,
et tu payeras pour moi partout; cela m'ennuie tant!...

--M. le Maréchal ne faisait pas cela, monsieur. Comme il avait été
surintendant des finances, il comptait son argent de sa main; et
je crois que vos terres ne seraient pas en si bon état et que vous
n'auriez pas tant d'or à compter vous-même s'il eût fait autrement;
ayez donc la bonté de garder votre bourse, dont vous ne savez sûrement
pas le contenu exactement.

--Ma foi non!

Grandchamp fit entendre un profond soupir à cette exclamation
dédaigneuse de son maître.

--Ah! monsieur le marquis! monsieur le marquis! quand je pense que
le grand roi Henri, devant mes yeux, mit dans sa poche ses gants de
chamois parce que la pluie les gâtait; quand je pense que M. de Rosny
lui refusait de l'argent, quand il en avait trop dépensé; quand je
pense...

--Quand tu penses, tu es bien ennuyeux, mon ami, interrompit son
maître, et tu ferais mieux de me dire ce que c'est que cette figure
noire qui me semble marcher dans la boue derrière nous.

--Je crois que c'est quelque pauvre paysanne qui veut demander
l'aumône; elle peut nous suivre aisément, car nous n'allons pas vite
avec ce sable où s'enfoncent les chevaux jusqu'aux jarrets. Nous irons
peut-être aux Landes un jour, monsieur, et vous verrez alors un pays
comme celui-ci, des sables et de grands sapins tout noirs; c'est un
cimetière continuel à droite et à gauche de la route, et en voici un
petit échantillon. Tenez, à présent que la pluie a cessé et qu'on y
voit un peu, regardez toutes ces bruyères et cette grande plaine sans
un village ni une maison. Je ne sais pas trop où nous passerons la
nuit; mais, si monsieur me croit, nous couperons des branches d'arbres,
et nous bivouaquerons; vous verrez comme je sais faire une baraque avec
un peu de terre: on a chaud là-dessous comme dans un bon lit.

--J'aime mieux continuer jusqu'à cette lumière que j'aperçois à
l'horizon, dit Cinq-Mars; car je me sens, je crois, un peu de fièvre,
et j'ai soif. Mais va-t'en derrière, je veux marcher seul; rejoins les
autres, et suis-moi.

Grandchamp obéit, et se consola en donnant à Germain, Louis et Étienne,
des leçons sur la manière de reconnaître le terrain la nuit.

Cependant son jeune maître était accablé de fatigue. Les émotions
violentes de la journée avaient remué profondément son âme; et ce long
voyage à cheval, ces deux derniers jours, presque sans nourriture,
à cause des événements précipités, la chaleur du soleil, le froid
glacial de la nuit, tout contribuait à augmenter son malaise, à
briser son corps délicat. Pendant trois heures il marcha en silence
devant ses gens, sans que la lumière qu'il avait vue à l'horizon
parût s'approcher; il finit par ne plus la suivre des yeux, et sa
tête, devenue plus pesante, tomba sur sa poitrine; il abandonna les
rênes à son cheval fatigué, qui suivit de lui-même la grand'route, et,
croisant les bras, il se laissa bercer par le mouvement monotone de
son compagnon de voyage, qui buttait souvent contre de gros cailloux
jetés par les chemins. La pluie avait cessé, ainsi que la voix des
domestiques, dont les chevaux suivaient à la file celui du maître.
Le jeune homme s'abandonna librement à l'amertume de ses pensées: il
se demanda si le but éclatant de ses espérances ne le fuirait pas
dans l'avenir et de jour en jour, comme cette lumière phosphorique
le fuyait dans l'horizon de pas en pas. Etait-il probable que cette
jeune Princesse, rappelée presque de force à la cour galante d'Anne
d'Autriche, refusât toujours les mains, peut-être royales, qui lui
seraient offertes? Quelle apparence qu'elle se résignât à renoncer
au trône pour attendre qu'un caprice de la fortune vînt réaliser
des espérances romanesques et saisir un adolescent presque dans les
derniers rangs de l'armée, pour le porter à une telle élévation avant
que l'âge de l'amour fût passé! Qui l'assurait que les voeux mêmes de
Marie de Gonzague eussent été bien sincères?--Hélas! se disait-il,
peut-être est-elle parvenue à s'étourdir elle-même sur ses propres
sentiments; la solitude de la campagne avait préparé son âme à recevoir
des impressions profondes. J'ai paru, elle a cru que j'étais celui
qu'elle avait rêvé; notre âge et mon amour ont fait le reste. Mais
lorsqu'à la cour elle aura mieux appris, par l'intimité de la Reine,
à contempler de bien haut les grandeurs auxquelles j'aspire, et que
je ne vois encore que de bien bas; quand elle se verra tout à coup en
possession de tout son avenir, et qu'elle mesurera d'un coup d'oeil
sûr le chemin qu'il me faut faire; quand elle entendra, autour d'elle,
prononcer des serments semblables aux miens par des voix qui n'auraient
qu'un mot à dire pour me perdre et détruire celui qu'elle attend pour
son mari, pour son seigneur, ah! insensé que j'ai été! elle verra toute
sa folie et s'irritera de la mienne.

C'était ainsi que le plus grand malheur de l'amour, le doute,
commençait à déchirer son coeur malade; il sentait son sang brûlé se
porter à la tête et l'appesantir; souvent il tombait sur le cou de son
cheval ralenti, et un demi-sommeil accablait ses yeux; les sapins noirs
qui bordaient la route lui paraissaient de gigantesques cadavres qui
passaient à ses côtés; il vit ou crut voir la même femme vêtue de noir
qu'il avait montrée à Grandchamp s'approcher de lui jusqu'à toucher
les crins de son cheval, tirer son manteau, et s'enfuir en ricanant; le
sable de la route lui parut une rivière qui coulait sur lui en voulant
remonter vers sa source: cette vue bizarre éblouit ses yeux affaiblis;
il les ferma et s'endormit sur son cheval.

Bientôt il se sentit arrêté; mais le froid l'avait saisi. Il entrevit
des paysans, des flambeaux, une masure, une grande chambre où on le
transportait, un vaste lit dont Grandchamp fermait les lourds rideaux,
et se rendormit étourdi par la fièvre qui bourdonnait à ses oreilles.

Des songes plus rapides que les grains de poussière chassés par le
vent tourbillonnaient sous son front; il ne pouvait les arrêter et
s'agitait sur sa couche. Urbain Grandier torturé, sa mère en larmes,
son gouverneur armé, Bassompierre chargé de chaînes, passaient en lui
faisant un signe d'adieu; il porta la main sur sa tête en dormant et
fixa le rêve, qui sembla se développer sous ses yeux comme un tableau
de sable mouvant.

Une place publique couverte d'un peuple étranger, un peuple du Nord qui
jetait des cris de joie, mais des cris sauvages; une haie de gardes, de
soldats farouches; ceux-ci étaient Français.

--Viens avec moi, dit d'une voix douce Marie de Gonzague en lui prenant
la main. Vois-tu, j'ai un diadème; voici ton trône, viens avec moi.

Et elle l'entraînait, et le peuple criait toujours.

Il marcha, il marcha longtemps.

--Pourquoi donc êtes-vous triste, si vous êtes reine? disait-il en
tremblant. Mais elle était pâle, et sourit sans parler. Elle monta et
s'élança sur les degrés, sur un trône, et s'assit:--Monte, disait-elle
en tirant sa main avec force.

Mais ses pieds faisaient crouler toujours de lourdes solives, et il ne
pouvait monter.

--Rends grâce à l'amour, reprit-elle.

Et la main, plus forte, le souleva jusqu'en haut. Le peuple cria.

Il s'inclinait pour baiser cette main secourable, cette main adorée...
c'était celle du bourreau!

--O ciel! cria Cinq-Mars en poussant un profond soupir.

Et il ouvrit les yeux: une lampe vacillante éclairait la chambre
délabrée de l'auberge; il referma sa paupière, car il avait vu, assise
sur son lit, une femme, une religieuse, si jeune, si belle! Il crut
rêver encore, mais elle serrait fortement sa main. Il rouvrit ses yeux
brûlants et les fixa sur cette femme.

--O Jeanne de Belfiel! est-ce vous? La pluie a mouillé votre voile et
vos cheveux noirs: que faites-vous ici, malheureuse femme?

--Tais-toi, ne réveille pas mon Urbain; il est dans la chambre
voisine qui dort avec moi. Oui, ma tête est mouillée, et mes pieds,
regarde-les; mes pieds étaient si blancs autrefois! Vois comme la boue
les a souillés. Mais j'ai fait un voeu, je ne les laverai que chez le
Roi, quand il m'aura donné la grâce d'Urbain. Je vais à l'armée pour le
trouver; je lui parlerai, comme Grandier m'a appris à lui parler, et
il lui pardonnera; mais écoute, je lui demanderai aussi ta grâce; car
j'ai lu sur ton visage que tu es condamné à mort. Pauvre enfant! tu es
bien jeune pour mourir, tes cheveux bouclés sont beaux; mais cependant
tu es condamné, car tu as sur le front une ligne qui ne trompe jamais.
L'homme que tu as frappé te tuera. Tu t'es trop servi de la croix,
c'est là ce qui te porte malheur; tu as frappé avec elle, et tu la
portes au cou avec des cheveux... Ne cache pas ta tête sous tes draps!
T'aurais-je dit quelque chose qui t'afflige? ou bien est-ce que vous
aimez, jeune homme? Ah, soyez tranquille, je ne dirai pas tout cela à
votre amie; je suis folle, mais je suis bonne, bien bonne, et il y a
trois jours encore que j'étais bien belle. Est-elle belle aussi? Oh!
comme elle pleurera un jour! Ah! si elle peut pleurer, elle sera bien
heureuse.

Et Jeanne se mit tout à coup à réciter l'office des morts d'une voix
monotone, avec une volubilité incroyable, toujours assise sur le lit,
et tournant dans ses doigts les grains d'un long rosaire.

Tout à coup la porte s'ouvre; elle regarde et s'enfuit par une entrée
pratiquée dans une cloison.

--Que diable est-ce que ceci? Est-ce un lutin ou un ange qui dit la
messe des morts sur vous, monsieur? et vous voilà sous vos draps comme
dans un linceul.

C'était la grosse voix de Grandchamp, qui fut si étonné, qu'il laissa
tomber un verre de limonade qu'il apportait. Voyant que son maître ne
lui répondait pas, il s'effraya encore plus et souleva les couvertures.
Cinq-Mars était fort rouge et semblait dormir; mais son vieux
domestique jugeait que le sang lui portant à la tête l'avait presque
suffoqué, et, s'emparant d'un vase plein d'eau froide, il le lui versa
tout entier sur le front. Ce remède militaire manque rarement son
effet, et Cinq-Mars revint à lui en sautant.

--Ah! c'est toi, Grandchamp! quels rêves affreux je viens de faire!

--Peste! monsieur, vos rêves sont fort jolis, au contraire: j'ai vu la
queue du dernier, vous choisissez très-bien.

--Qu'est-ce que tu dis, vieux fou?

--Je ne suis pas fou, monsieur; j'ai de bons yeux, et j'ai vu ce que
j'ai vu. Mais certainement, étant malade comme vous l'êtes, monsieur le
Maréchal ne...

--Tu radotes, mon cher; donne-moi à boire, car la soif me dévore. O
ciel! quelle nuit! je vois encore toutes ces femmes.

--Toutes ces femmes, monsieur? Et combien y en a-t-il ici?

--Je te parle d'un rêve, imbécile! Quand tu resteras là immobile au
lieu de me donner à boire!

--Cela me suffit, monsieur; je vais demander d'autre limonade.

Et, s'avançant à la porte, il cria du haut de l'escalier:

--Eh! Germain? Étienne! Louis!

L'aubergiste répondit d'en bas:

--On y va, monsieur, on y va; c'est qu'ils viennent de m'aider à courir
après la folle.

--Quelle folle? dit Cinq-Mars s'avançant hors de son lit.

L'aubergiste entra, et ôtant son bonnet de coton, dit avec respect:

--Ce n'est rien, monsieur le marquis; c'est une folle qui est arrivée à
pied ici cette nuit, et qu'on avait fait coucher près de cette chambre;
mais elle vient de s'échapper: on n'a pas pu la rattraper.

--Comment, dit Cinq-Mars comme revenant à lui et passant la main
sur ses yeux, je n'ai donc pas rêvé? Et ma mère, où est-elle? et le
maréchal, et... Ah! c'est un songe affreux. Sortez tous.

En même temps il se retourna du côté du mur, et ramena encore les
couvertures sur sa tête.

L'aubergiste, interdit, frappa trois fois de suite sur son front avec
le bout du doigt en regardant Grandchamp, comme pour lui demander si
son maître était aussi en délire.

Celui-ci fit signe de sortir en silence; et pour veiller pendant
le reste de la nuit près de Cinq-Mars, profondément endormi, il
s'assit seul dans un grand fauteuil de tapisserie, en exprimant des
citrons dans un verre d'eau, avec un air aussi grave et aussi sévère
qu'Archimède calculant les flammes de ses miroirs.



CHAPITRE VII

LE CABINET

    Les hommes ont rarement le courage d'être tout à fait bons ou
    tout à fait méchants.

    MACHIAVEL.


Laissons notre jeune voyageur endormi. Bientôt il va suivre en paix
une grande et belle route. Puisque nous avons la liberté de promener
nos yeux sur tous les points de la carte, arrêtons-les sur la ville de
Narbonne.

Voyez la Méditerranée, qui étend, non loin de là, ses flots bleuâtres
sur des rives sablonneuses. Pénétrez dans cette cité semblable à
celle d'Athènes; mais pour trouver celui qui y règne, suivez cette rue
inégale et obscure, montez les degrés du vieux archevêché, et entrons
dans la première et la plus grande des salles.

Elle était fort longue, mais éclairée par une suite de hautes fenêtres
en ogive, dont la partie supérieure seulement avait conservé les
vitraux bleus, jaunes et rouges, qui répandaient une lueur mystérieuse
dans l'appartement. Une table ronde énorme la remplissait dans toute sa
largeur, du côté de la grande cheminée; autour de cette table, couverte
d'un tapis bariolé et chargée de papiers et de portefeuilles, étaient
assis et courbés sous leurs plumes huit secrétaires occupés à copier
des lettres qu'on leur passait d'une table plus petite. D'autres hommes
debout rangeaient les papiers dans les rayons d'une bibliothèque, que
les livres reliés en noir ne remplissaient pas tout entière, et ils
marchaient avec précaution sur le tapis dont la salle était garnie.

Malgré cette quantité de personnes réunies, on eût entendu les ailes
d'une mouche. Le seul bruit qui s'élevât était celui des plumes qui
couraient rapidement sur le papier, et une voix grêle qui dictait,
en s'interrompant pour tousser. Elle sortait d'un immense fauteuil
à grands bras, placé au coin du feu, allumé en dépit des chaleurs de
la saison et du pays. C'était un de ces fauteuils qu'on voit encore
dans quelques vieux châteaux, et qui semblent faits pour s'endormir en
lisant sur eux, quelque livre que ce soit, tant chaque compartiment
est soigné: un croissant de plumes y soutient les reins; si la tête
se penche, elle trouve ses joues reçues par des oreillers couverts de
soie, et le coussin du siège déborde tellement les coudes, qu'il est
permis de croire que les prévoyants tapissiers de nos pères avaient
pour but d'éviter que le livre ne fît du bruit et ne les réveillât en
tombant.

Mais quittons cette digression pour parler de l'homme qui s'y trouvait
et qui n'y dormait pas. Il avait le front large et quelques cheveux
fort blancs, des yeux grands et doux, une figure pâle et effilée à
laquelle une petite barbe blanche et pointue donnait cet air de finesse
que l'on remarque dans tous les portraits du siècle de Louis XIII.
Une bouche presque sans lèvres, et nous sommes forcé d'avouer que
Lavater regarde ce signe comme indiquant la méchanceté à n'en pouvoir
douter; une bouche pincée, disons-nous, était encadrée par deux petites
moustaches grises et par une _royale_, ornement alors à la mode, et
qui ressemble assez à une virgule par sa forme. Ce vieillard avait
sur la tête une calotte rouge et était enveloppé dans une vaste robe
de chambre et portait des bas de soie pourprée, et n'était rien moins
qu'Armand Duplessis, cardinal de Richelieu.

Il avait très près de lui, autour de la plus petite table dont il a
été question, quatre jeunes gens de quinze à vingt ans: ils étaient
pages ou domestiques, selon l'expression du temps, qui signifiait alors
familier, ami de la maison. Cet usage était un reste de patronage
féodal demeuré dans nos moeurs. Les cadets gentilshommes des plus
hautes familles recevaient des _gages_ des grands seigneurs, et leur
étaient dévoués en toute circonstance, allant appeler en duel le
premier venu au moindre désir de leur patron. Les pages dont nous
parlons rédigeaient des lettres dont le Cardinal leur avait donné la
substance; et, après un coup d'oeil du maître, ils les passaient aux
secrétaires, qui les mettaient au net. Le Cardinal-duc, de son côté,
écrivait sur son genou des notes secrètes sur de petits papiers, qu'il
glissait dans presque tous les paquets avant de les fermer de sa propre
main.

Il y avait quelques instants qu'il écrivait, lorsqu'il aperçut, dans
une glace placée en face de lui, le plus jeune de ses pages traçant
quelques lignes interrompues, sur une feuille d'une taille inférieure
à celle du papier ministériel; il se hâtait d'y mettre quelques mots,
puis la glissait rapidement sous la grande feuille qu'il était chargé
de remplir à son grand regret; mais, placé derrière le Cardinal, il
espérait que sa difficulté à se retourner l'empêcherait de s'apercevoir
du petit manège qu'il semblait exercer avec assez d'habitude. Tout à
coup, Richelieu, lui adressant la parole sèchement, lui dit:

--Venez ici, monsieur Olivier.

Ces deux mots furent comme un coup de foudre pour ce pauvre enfant,
qui paraissait n'avoir que seize ans. Il se leva pourtant très vite, et
vint se placer debout devant le ministre, les bras pendants et la tête
baissée.

Les autres pages et les secrétaires ne remuèrent pas plus que des
soldats lorsque l'un d'eux tombe frappé d'une balle, tant ils étaient
accoutumés à ces sortes d'appels. Celui-ci pourtant s'annonçait d'une
manière plus vive que les autres.

--Qu'écrivez-vous là?

--Monseigneur... ce que Votre Éminence me dicte.

--Quoi?

--Monseigneur... la lettre à don Juan de Bragance.

--Point de détours, monsieur, vous faites autre chose.

--Monseigneur, dit alors le page les larmes aux yeux, c'était un billet
à une de mes cousines.

--Voyons-le.

Alors un tremblement universel l'agita, et il fut obligé de s'appuyer
sur la cheminée en disant à demi-voix:

--C'est impossible.

--Monsieur le vicomte Olivier d'Entraigues, dit le ministre sans
marquer la moindre émotion, vous n'êtes plus à mon service.

Et le page sortit, il savait qu'il n'y avait pas à répliquer; il
glissa son billet dans sa poche, et, ouvrant la porte à deux battants,
justement assez pour qu'il y eût place pour lui, il s'y glissa comme un
oiseau qui s'échappe de sa cage.

Le ministre continua les notes qu'il traçait sur son genou.

Les secrétaires redoublaient de silence et d'ardeur, lorsque la porte
s'ouvrant rapidement de chaque côté, on vit paraître, entre les deux
battants, un capucin qui, s'inclinant les bras croisés sur la poitrine,
semblait attendre l'aumône ou l'ordre de se retirer. Il avait un teint
rembruni, profondément sillonné par la petite vérole; des yeux assez
doux, mais un peu louches et toujours couverts par des sourcils qui se
joignaient au milieu du front; une bouche dont le sourire était rusé,
malfaisant et sinistre; une barbe plate et rousse à l'extrémité, et le
costume de l'ordre de Saint-François dans toute son horreur, avec des
sandales et des pieds nus qui paraissaient fort indignes de s'essuyer
sur un tapis.

Tel qu'il était, ce personnage parut faire une grande sensation
dans toute la salle; car, sans achever la phrase, la ligne ou le mot
commencé, chaque écrivain se leva et sortit par la porte, où il se
tenait toujours debout, les uns le saluant en passant, les autres
détournant la tête, les jeunes pages se bouchant le nez, mais par
derrière lui, car ils paraissaient en avoir peur en secret. Lorsque
tout le monde eut défilé, il entra enfin, faisant une profonde
révérence, parce que la porte était encore ouverte; mais, sitôt qu'elle
fut fermée, marchant sans cérémonie, il vint s'asseoir auprès du
Cardinal, qui, l'ayant reconnu au mouvement qui se faisait, lui fit
une inclination de tête sèche et silencieuse, le regardant fixement
comme pour attendre une nouvelle, et ne pouvant s'empêcher de froncer
le sourcil, comme à l'aspect d'une araignée ou de quelque autre animal
désagréable.

Le Cardinal n'avait pu résister à ce mouvement de déplaisir, parce
qu'il se sentait obligé, par la présence de son agent, à rentrer dans
ces conversations profondes et pénibles dont il s'était reposé pendant
quelques jours dans un pays dont l'air lui était favorable, et dont
le calme avait un peu ralenti les douleurs de la maladie; elle s'était
changée en une fièvre lente; mais ses intervalles étaient assez longs
pour qu'il pût oublier, pendant son absence, qu'elle devait revenir.
Donnant donc un peu de repos à son imagination jusqu'alors infatigable,
il attendait sans impatience, pour la première fois de ses jours
peut-être, le retour des courriers qu'il avait fait partir dans toutes
les directions, comme les rayons d'un soleil qui donnait seul la vie
et le mouvement à la France. Il ne s'attendait pas à la visite qu'il
recevait alors, et la vue d'un de ces hommes qu'il _trempait dans le
crime_, selon sa propre expression, lui rendit toutes les inquiétudes
habituelles de sa vie plus présentes, sans dissiper le nuage de
mélancolie qui venait d'obscurcir ses pensées.

Le commencement de sa conversation fut empreint de la couleur sombre de
ses dernières rêveries; mais bientôt il en sortit plus vif et plus fort
que jamais, quand la vigueur de son esprit rentra forcément dans le
monde réel.

Son confident, voyant qu'il devait rompre le silence le premier, le fit
assez brusquement.

--Eh bien! monseigneur, à quoi pensez-vous?

--Hélas! Joseph, à quoi devons-nous penser tous tant que nous sommes,
sinon à notre bonheur futur dans une vie meilleure que celle-ci? Je
songe, depuis plusieurs jours, que les intérêts humains m'ont trop
détourné de cette unique pensée: et je me repens d'avoir employé
quelques instants de loisir à des ouvrages profanes, tels que mes
tragédies d'_Europe_ et de _Mirame_, malgré la gloire que j'en ai
tirée déjà parmi nos plus beaux esprits, gloire qui se répandra dans
l'avenir.

Le père Joseph, plein des choses qu'il avait à dire, fut d'abord
surpris de ce début; mais il connaissait trop son maître pour en rien
témoigner, et sachant bien par où il le ramènerait à d'autres idées, il
entra dans les siennes sans hésiter.

--Le mérite en est pourtant bien grand, dit-il avec un air de regret,
et la France gémira de ce que ces oeuvres immortelles ne sont pas
suivies de productions semblables.

--Oui, mon cher Joseph, c'est en vain que des hommes tels que
Boisrobert, Claveret, Colletet, Corneille, et surtout le célèbre
Mairet, ont proclamé ces tragédies les plus belles de toutes celles que
les temps présents et passés ont vu représenter; je me les reproche,
je vous jure, comme un vrai péché mortel, et je ne m'occupe, dans mes
heures de repos, que de ma _Méthode des controverses_ et du livre sur
la _Perfection du chrétien_. Je songe que j'ai cinquante-six ans et une
maladie qui ne pardonne guère.

--Ce sont des calculs que vos ennemis font aussi exactement que Votre
Éminence, dit le père, à qui cette conversation commençait à donner de
l'humeur, et qui voulait en sortir au plus vite.

Le rouge monta au visage du Cardinal.

--Je le sais, je le sais bien, dit-il, je connais toute leur noirceur,
et je m'attends à tout. Mais qu'y a-t-il donc de nouveau?

--Nous étions convenus déjà, monseigneur, de remplacer mademoiselle
d'Hautefort; nous l'avons éloignée comme mademoiselle de La Fayette,
c'est fort bien; mais sa place n'est pas remplie, et le Roi...

--Eh bien?

--Le Roi a des idées qu'il n'avait pas eues encore.

--Vraiment? et qui ne viennent pas de moi? Voilà qui va bien, dit le
ministre avec ironie.

--Aussi, monseigneur, pourquoi laisser six jours entiers la place de
favori vacante? Ce n'est pas prudent, permettez que je le dise.

--Il a des idées, des idées! répétait Richelieu avec une sorte
d'effroi; et lesquelles?

--Il a parlé de rappeler la Reine-Mère, dit le Capucin à voix basse, de
la rappeler de Cologne.

--Marie de Médicis! s'écria le Cardinal en frappant sur les bras de
son fauteuil avec ses deux mains. Non, par le Dieu vivant! elle ne
rentrera pas sur le sol de France, d'où je l'ai chassée pied par pied!
L'Angleterre n'a pas osé la garder exilée par moi; la Hollande a craint
de crouler sous elle, et mon royaume la recevrait! Non, non, cette idée
n'a pu lui venir par lui-même. Rappeler mon ennemie, rappeler sa mère,
quelle perfidie! non, il n'aurait jamais osé y penser...

Puis, après avoir rêvé un instant, il ajouta en fixant un regard
pénétrant et encore plein du feu de sa colère sur le père Joseph:

--Mais... dans quels termes a-t-il exprimé ce désir? Dites-moi les mots
précis.

--Il a dit assez publiquement, et en présence de Monsieur: «Je sens
bien que l'un des premiers devoirs d'un chrétien est d'être bon fils,
et je ne résisterai pas longtemps aux murmures de ma conscience.»

--Chrétien! conscience! ce ne sont pas ses expressions; c'est le père
Caussin, c'est son confesseur qui me trahit! s'écria le Cardinal.
Perfide jésuite! je t'ai pardonné ton intrigue de La Fayette mais je ne
te passerai pas tes conseils secrets. Je ferai chasser ce confesseur,
Joseph, il est l'ennemi de l'État, je le vois bien. Mais aussi j'ai agi
avec négligence depuis quelques jours; je n'ai pas assez hâté l'arrivée
de ce petit d'Effiat, qui réussira, sans doute: il est bien fait et
spirituel, dit-on. Ah! quelle faute! je mériterais une bonne disgrâce
moi-même. Laisser près du Roi ce renard jésuite, sans lui avoir donné
mes instructions secrètes, sans avoir un otage, un gage de sa fidélité
à mes ordres! quel oubli! Joseph, prenez une plume et écrivez vite ceci
pour l'autre confesseur que nous choisirons mieux. Je pense au père
Sirmond...

Le père Joseph se mit devant la grande table, prêt à écrire, et le
Cardinal lui dicta ces devoirs de nouvelle nature, que, peu de temps
après, il osa faire remettre au Roi, qui les reçut, les respecta, et
les apprit par coeur comme les commandements de l'Église. Ils nous
sont demeurés comme un monument effrayant de l'empire qu'un homme peut
arracher à force de temps, d'intrigues et d'audace:

I. Un prince doit avoir un premier ministre, et ce premier ministre
trois qualités: 1º qu'il n'ait pas d'autre passion que son prince; 2º
qu'il soit habile et fidèle; 3º qu'il soit ecclésiastique.

II. Un prince doit parfaitement aimer son premier ministre.

III. Ne doit jamais changer son premier ministre.

IV. Doit lui dire toutes choses.

V. Lui donner libre accès auprès de sa personne.

VI. Lui donner une souveraine autorité sur le peuple.

VII. De grands honneurs et de grands biens.

VIII. Un prince n'a pas de plus riche trésor que son premier ministre.

IX. Un prince ne doit pas ajouter foi à ce qu'on dit contre son premier
ministre, ni se plaire à en entendre médire.

X. Un prince doit révéler à son premier ministre tout ce qu'on a dit
contre lui, _quand même on aurait exigé du prince qu'il garderait le
secret_.

XI. Un prince doit non seulement préférer le bien de son État, mais son
premier ministre à tous ses parents.

Tels étaient les commandements du dieu de la France, moins étonnants
encore que la terrible naïveté qui lui fait léguer lui-même ses ordres
à la postérité, comme si, elle aussi, devait croire en lui.

Tandis qu'il dictait son instruction, en lisant sur un petit papier
écrit de sa main, une tristesse profonde paraissait s'emparer de
lui à chaque mot; et, lorsqu'il fut au bout, il tomba au fond de son
fauteuil, les bras croisés et la tête penchée sur son estomac.

Le père Joseph, interrompant son écriture, se leva, et allait lui
demander s'il se trouvait mal, lorsqu'il entendit sortir du fond de sa
poitrine ces paroles lugubres et mémorables:

--Quel ennui profond! quelles interminables inquiétudes! Si l'ambitieux
me voyait, il fuirait dans un désert. Qu'est-ce que ma puissance? Un
misérable reflet du pouvoir royal; et que de travaux pour fixer sur mon
étoile ce rayon qui flotte sans cesse! Depuis vingt ans je le tente
inutilement. Je ne comprends rien à cet homme! il n'ose pas me fuir;
mais on me l'enlève: il me glisse entre les doigts... Que de choses
j'aurais pu faire avec ses droits héréditaires, si je les avais eus!
Mais employer tant de calculs à se tenir en équilibre! que reste-t-il
de génie pour les entreprises? J'ai l'Europe dans ma main, et je
suis suspendu à un cheveu qui tremble. Qu'ai-je affaire de porter mes
regards sur les cartes du monde, si tous mes intérêts sont renfermés
dans mon étroit cabinet? Ses six pieds d'espace me donnent plus de
peine à gouverner que toute la terre. Voilà donc ce qu'est un premier
ministre! Enviez-moi mes gardes à présent!

Ses traits étaient décomposés de manière à faire craindre quelque
accident, et il lui prit une toux violente et longue qui finit par un
léger crachement de sang. Il vit que le père Joseph, effrayé, allait
saisir une clochette d'or posée sur la table, et, se levant tout à coup
avec la vivacité d'un jeune homme, il l'arrêta et lui dit:

--Ce n'est rien, Joseph, je me laisse quelquefois aller au
découragement; mais ces moments sont courts, et j'en sors plus fort
qu'avant. Pour ma santé, je sais parfaitement où j'en suis; mais il ne
s'agit pas de cela. Qu'avez-vous fait à Paris? Je suis content de voir
le Roi arrivé dans le Béarn comme je le voulais: nous le veillerons
mieux. Que lui avez-vous montré pour le faire partir?

--Une bataille à Perpignan.

--Allons, ce n'est pas mal. Eh bien, nous pouvons la lui arranger:
autant vaut cette application qu'une autre à présent. Mais la jeune
Reine, la jeune Reine, que dit-elle?

--Elle est encore furieuse contre vous. Sa correspondance découverte,
l'interrogatoire que vous lui fîtes subir!

--Bah! un madrigal et un moment de soumission lui feront oublier que je
l'ai séparée de sa maison d'Autriche et du pays de son Buckingham. Mais
que fait-elle?

--D'autres intrigues avec Monsieur. Mais, comme toutes ses confidentes
sont à nous, en voici les rapports jour par jour.

--Je ne me donnerai pas la peine de les lire: tant que le duc de
Bouillon sera en Italie, je ne crains rien de là; elle peut rêver de
petites conjurations avec Gaston au coin du feu; il s'en tient toujours
aux aimables intentions qu'il a quelquefois, et n'exécute bien que
ses sorties du royaume; il en est à la troisième. Je lui procurerai
la quatrième quand il voudra; il ne vaut pas le coup de pistolet que
tu fis donner au comte de Soissons. Ce pauvre comte n'avait cependant
guère plus d'énergie.

Ici le cardinal, se rasseyant dans son fauteuil, se mit à rire assez
gaîment pour un homme d'État.

--Je rirai toute ma vie de leur expédition d'Amiens. Ils me tenaient
là tous les deux. Chacun avait bien cinq cents gentilshommes autour de
lui, armés jusqu'aux dents, et tout prêts à m'expédier comme Concini:
mais le grand Vitry n'était plus là; ils m'ont laissé parler une heure
fort tranquillement avec eux de la chasse et de la Fête-Dieu, et ni
l'un ni l'autre n'a osé faire un signe à tous ces coupe-jarrets. Nous
avons su depuis par Chavigny, qu'ils attendaient depuis deux mois cet
heureux moment. Pour moi, en vérité, je ne remarquai rien du tout, si
ce n'est ce petit brigand d'abbé de Gondi qui rôdait autour de moi et
avait l'air de cacher quelque chose dans sa manche; ce fut ce qui me
fit monter en carrosse.

--A propos, monseigneur, la reine veut le faire coadjuteur absolument.

--Elle est folle! il la perdra si elle s'y attache: c'est un
mousquetaire manqué, un diable en soutane; lisez son _Histoire de
Fiesque_, vous l'y verrez lui-même. Il ne sera rien tant que je vivrai.

--Eh quoi! vous jugez si bien et vous faites venir un autre ambitieux
de son âge?

--Quelle différence! Ce sera une poupée, mon ami, une vraie poupée, que
ce jeune Cinq-Mars; il ne pensera qu'à sa fraise et à ses aiguillettes;
sa jolie tournure m'en répond, et je sais qu'il est doux et faible. Je
l'ai préféré pour cela à son frère aîné; il fera ce que nous voudrons.

--Ah! monseigneur, dit le père d'un air de doute, je ne me suis jamais
fié aux gens dont les formes sont si calmes, la flamme intérieure en
est plus dangereuse. Souvenez-vous du maréchal d'Effiat, son père.

--Mais, encore une fois, c'est un enfant, et je l'élèverai; au lieu que
le Gondi est déjà un factieux accompli, un audacieux que rien n'arrête;
il a osé me disputer madame de La Meilleraie, concevez-vous cela?
est-ce croyable, à moi? Un petit prestolet, qui n'a d'autre mérite
qu'un mince babil assez vif et un air cavalier. Heureusement que le
mari a pris soin lui-même de l'éloigner.

Le père Joseph, qui n'aimait pas mieux son maître lorsqu'il parlait
de ses bonnes fortunes que de ses vers, fit une grimace qu'il voulait
rendre fine et qui ne fut que laide et gauche; il s'imagina que
l'expression de sa bouche, tordue comme celle d'un singe, voulait dire:
_Ah! qui peut résister à monseigneur?_ mais monseigneur y lut: _Je suis
un cuistre qui ne sais rien du grand monde_, et, sans transition, il
dit tout à coup, en prenant sur la table une lettre de dépêches:

--Le duc de Rohan est mort, c'est une bonne nouvelle; voilà les
huguenots perdus. Il a eu bien du bonheur: je l'avais fait condamner
par le parlement de Toulouse à être tiré à quatre chevaux, et il meurt
tranquillement sur le champ de bataille de Rheinfeld. Mais qu'importe?
le résultat est le même. Voilà encore une grande tête par terre! Comme
elles sont tombées depuis celle de Montmorency! Je n'en vois plus guère
qui ne s'incline devant moi. Nous avons déjà à peu près puni toutes
nos dupes de Versailles; certes, on n'a rien à me reprocher: j'exerce
contre eux la loi du talion, et je les traite comme ils ont voulu me
traiter au conseil de la reine-mère. Le vieux radoteur de Bassompierre
en sera quitte pour la prison perpétuelle, ainsi que l'assassin
maréchal de Vitry, car ils n'avaient voté que cette peine pour moi.
Quant au Marillac, qui conseilla la mort, je la lui réserve au premier
faux pas, et te recommande, Joseph, de me le rappeler; il faut être
juste avec tout le monde. Reste donc encore debout ce duc de Bouillon,
à qui son Sedan donne de l'orgueil; mais je le lui ferai bien rendre.
C'est une chose merveilleuse que leur aveuglement! ils se croient tous
libres de conspirer, et ne voient pas qu'ils ne font que voltiger au
bout des fils que je tiens d'une main, et que j'allonge quelquefois
pour leur donner de l'air et de l'espace. Et pour la mort de leur cher
duc, les huguenots ont-ils bien crié comme un seul homme?

--Moins que pour l'affaire de Loudun, qui s'est pourtant terminée
heureusement.

--Quoi! _heureusement?_ J'espère que Grandier est mort?

--Oui; c'est ce que je voulais dire. Votre Eminence doit être
satisfaite; tout a été fini dans les vingt-quatre heures; on n'y pense
plus. Seulement Laubardemont a fait une petite étourderie, qui était de
rendre la séance publique; c'est ce qui a causé un peu de tumulte; mais
nous avons les signalements des perturbateurs que l'on suit.

--C'est bien, c'est très bien. Urbain était un homme trop supérieur
pour le laisser là; il tournait au protestantisme; je parierais qu'il
aurait fini par abjurer; son ouvrage contre le célibat des prêtres
me l'a fait conjecturer; et, dans le doute, retiens ceci, Joseph: il
faut toujours mieux couper l'arbre avant que le fruit soit poussé. Ces
huguenots, vois-tu, sont une vraie république dans l'Etat: si une fois
ils avaient la majorité en France, la monarchie serait perdue; ils
établiraient quelque gouvernement populaire qui pourrait être durable.

--Et quelles peines profondes ils causent tous les jours à notre
saint-père le pape! dit Joseph.

--Ah! interrompit le cardinal, je te vois venir: tu veux me rappeler
son entêtement à ne pas te donner le chapeau. Sois tranquille, j'en
parlerai aujourd'hui au nouvel ambassadeur que nous envoyons. Le
maréchal d'Estrées obtiendra en arrivant ce qui traîne depuis deux ans
que nous t'avons nommé au cardinalat; je commence aussi à trouver que
la pourpre t'irait bien, car les taches de sang ne s'y voient pas.

Et tous deux se mirent à rire, l'un comme un maître qui accable de tout
son mépris le sicaire qu'il paye, l'autre comme un esclave résigné à
toutes les humiliations par lesquelles on s'élève.

Le rire qu'avait excité la sanglante plaisanterie du vieux ministre
durait encore, lorsque la porte du cabinet s'ouvrit, et un page
annonça plusieurs courriers qui arrivaient à la fois de divers points;
le père Joseph se leva, et, se plaçant debout, le dos appuyé contre
le mur, comme une momie égyptienne, ne laissa plus paraître sur
son visage qu'une stupide contemplation. Douze messagers entrèrent
successivement, revêtus de déguisements divers: l'un semblait un
soldat suisse; un autre un vivandier; un troisième, un maître maçon;
on les faisait entrer dans le palais par un escalier et un corridor
secrets, et ils sortaient du cabinet par une porte opposée à celle
qui les introduisait, sans pouvoir se rencontrer ni se communiquer
rien de leurs dépêches. Chacun d'eux déposait un paquet de papiers
roulés ou pliés sur la grande table, parlait un instant au Cardinal
dans l'embrasure d'une croisée, et partait. Richelieu s'était levé
brusquement dès l'entrée du premier messager, et, attentif à tout faire
par lui-même, il les reçut tous, les écouta et referma de sa main sur
eux la porte de sortie. Il fit signe au père Joseph quand le dernier
fut parti, et, sans parler, tous deux ouvrirent ou plutôt arrachèrent
les paquets des dépêches, et se dirent, en deux mots, le sujet des
lettres.

--Le duc de Weimar poursuit ses avantages; le duc Charles est battu;
l'esprit de notre général est assez bon, voici de bons propos qu'il a
tenus à dîner. Je suis content.

--Monseigneur, le vicomte de Turenne a repris les places de Lorraine;
voici ses conversations particulières...

--Ah! passez, passez cela; elles ne peuvent pas être dangereuses. Ce
sera toujours un bon et honnête homme, ne se mêlant point de politique;
pourvu qu'on lui donne une petite armée à disposer comme une partie
d'échecs, n'importe contre qui, il est content; nous serons toujours
bons amis.

--Voici le Long-Parlement qui dure encore en Angleterre. Les communes
poursuivent leur projet: voici des massacres en Irlande... Le comte de
Strafford est condamné à mort.

--A mort! quelle horreur!

--Je lis: «Sa Majesté Charles Ier n'a pas eu le courage de signer
l'arrêt, mais il a désigné quatre commissaires...»

--Roi faible, je t'abandonne. Tu n'auras plus notre argent. Tombe,
puisque tu es ingrat!... Oh malheureux Wentworth!

Et une larme parut aux yeux de Richelieu; ce même homme qui venait
de jouer avec la vie de tant d'autres, pleura un ministre abandonné
de son prince. Le rapport de cette situation à la sienne l'avait
frappé, et c'était lui-même qu'il pleurait dans cet étranger. Il cessa
de lire à haute voix les dépêches qu'il ouvrait, et son confident
l'imita. Il parcourut avec une scrupuleuse attention tous les rapports
détaillés des actions les plus minutieuses et les plus secrètes de
tout personnage un peu important; rapports qu'il faisait toujours
joindre à ses nouvelles par ses habiles espions. On attachait ces
rapports secrets aux dépêches du Roi, qui devaient toutes passer par
les mains du Cardinal, et être soigneusement repliées, pour arriver au
prince épurées et telles qu'on voulait les lui faire lire. Les notes
particulières furent toutes brûlées avec soin par le Père, quand le
Cardinal en eut pris connaissance; et celui-ci cependant ne paraissait
point satisfait: il se promenait fort vite en long et en large dans
l'appartement avec des gestes d'inquiétude, lorsque la porte s'ouvrit
et un treizième courrier entra. Ce nouveau messager avait l'air d'un
enfant de quatorze ans à peine; il tenait sous le bras un paquet
cacheté de noir pour le Roi, et ne donna au Cardinal qu'un petit billet
sur lequel un regard dérobé de Joseph ne put entrevoir que quatre
mots. Le Duc tressaillit, le déchira en mille pièces, et, se courbant à
l'oreille de l'enfant, lui parla assez longtemps sans réponse; tout ce
que Joseph entendit fut, lorsque le Cardinal le fit sortir de la salle:
_Fais-y bien attention, pas avant douze heures d'ici_.

Pendant cet _a parte_ du Cardinal, Joseph était occupé à soustraire
de sa vue un nombre infini de libelles qui venaient de Flandre et
d'Allemagne, et que le ministre voulait voir, quelque amers qu'ils
fussent pour lui. Il affectait à cet égard une philosophie qu'il était
loin d'avoir, et, pour faire illusion à ceux qui l'entouraient, il
feignait quelquefois de trouver que ses ennemis n'avaient pas tout
à fait tort, et de rire de leurs plaisanteries; cependant ceux qui
avaient une connaissance plus approfondie de son caractère démêlaient
une rage profonde sous cette apparente modération, et savaient qu'il
n'était satisfait que lorsqu'il avait fait condamner par le Parlement
le livre ennemi à être brûlé en place de Grève, comme _injurieux au
Roi en la personne de son ministre l'illustrissime Cardinal_, comme
on le voit dans les arrêts du temps, et que son seul regret était que
l'auteur ne fût pas à la place de l'ouvrage: satisfaction qu'il se
donnait quand il le pouvait, comme il le fit pour Urbain Grandier.

C'était son orgueil colossal qu'il vengeait ainsi sans se l'avouer à
lui-même, et travaillant longtemps, un an quelquefois, à se persuader
que l'intérêt de l'État y était engagé. Ingénieux à rattacher ses
affaires particulières à celles de la France, il s'était convaincu
lui-même qu'elle saignait des blessures qu'il recevait. Joseph, très
attentif à ne pas provoquer sa mauvaise humeur dans ce moment, mit à
part et déroba un livre intitulé: _Mystères politiques du Cardinal de
la Rochelle_; un autre, attribué à un moine de Munich, dont le titre
était: _Questions quolibétiques, ajustées au temps présent, et Impiété
sanglante du dieu Mars_. L'honnête avocat Aubery, qui nous a transmis
une des plus fidèles histoires de _l'éminentissime_ Cardinal, est
transporté de fureur au seul titre du premier de ces livres, et s'écrie
que le _grand ministre eut bien sujet de se glorifier que ces ennemis,
inspirés contre leur gré du même enthousiasme qui a fait rendre des
oracles à l'ânesse de Balaam, à Caïphe et autres qui semblaient plus
indignes du don de la prophétie, l'appelaient à bon titre Cardinal de
la Rochelle, puisqu'il avait, trois ans après leurs écrits, réduit
cette ville, de même que Scipion a été nommé l'Africain pour avoir
subjugué cette_ PROVINCE. Peu s'en fallut que le père Joseph, qui
était nécessairement dans les mêmes idées, n'exprimât dans les mêmes
termes son indignation; car il se rappelait avec douleur la part de
ridicule qu'il avait prise dans le siége de la Rochelle, qui, tout en
n'étant pas une _province_ comme l'Afrique, s'était permis de résister
à _l'éminentissime_ Cardinal, quoique le père Joseph eût voulu faire
passer les troupes par un égout, se piquant d'être assez habile dans
l'art des sièges. Cependant il se contint, et eut encore le temps de
cacher le libelle moqueur dans la poche de sa robe brune avant que le
ministre eût congédié son jeune courrier et fût revenu de la porte à la
table.

--Le départ, Joseph, le départ! dit-il. Ouvre les portes à toute cette
cour qui m'assiège, et allons trouver le Roi, qui m'attend à Perpignan;
je le tiens cette fois pour toujours.

Le capucin se retira, et bientôt les pages, ouvrant les doubles portes
dorées, annoncèrent successivement les plus grands seigneurs de cette
époque, qui avaient obtenu du Roi la permission de le quitter pour
venir saluer le ministre; quelques-uns même, sous prétexte de maladie
ou d'affaires de service, étaient partis à la dérobée pour ne pas être
les derniers dans son antichambre, et le triste monarque s'était trouvé
presque tout seul, comme les autres rois ne se voient d'ordinaire qu'à
leur lit de mort; mais il semblait que le trône fût sa couche funèbre
aux yeux de la cour, son règne une continuelle agonie, et son ministre
un successeur menaçant.

Deux pages des meilleures maisons de France se tenaient près de la
porte où les huissiers annonçaient chaque personnage qui, dans le
salon précédent, avait trouvé le père Joseph. Le Cardinal, toujours
assis dans son grand fauteuil, restait immobile pour le commun des
courtisans, faisait une inclination de tête aux plus distingués, et
pour les princes seulement s'aidait de ses deux bras pour se soulever
légèrement; chaque courtisan allait le saluer profondément, et, se
tenant debout devant lui près de la cheminée, attendait qu'il lui
adressât la parole; ensuite, selon le signe du Cardinal, il continuait
à faire le tour du salon pour sortir par la même porte par où l'on
entrait, restait un moment à saluer le père Joseph, qui singeait son
maître et que l'on avait pour cela nommé l'Éminence grise, et sortait
enfin du palais, ou bien se rangeait debout derrière son fauteuil, si
le ministre l'y engageait, ce qui était une marque de la plus grande
faveur.

Il laissa passer d'abord quelques personnages insignifiants et beaucoup
de mérites inutiles, et n'arrêta cette procession qu'au maréchal
d'Estrées, qui, partant pour l'ambassade de Rome, venait lui faire
ses adieux: tout ce qui suivait cessa d'avancer. Ce mouvement avertit
dans le salon précédent qu'une conversation plus longue s'engageait,
et le père Joseph, paraissant, échangea avec le Cardinal un regard qui
voulait dire d'une part: Souvenez-vous de la promesse que vous venez
de me faire; de l'autre: Soyez tranquille. En même temps, l'adroit
capucin fit voir à son maître qu'il tenait sous le bras une de ses
victimes qu'il préparait à être un docile instrument: c'était un jeune
gentilhomme qui portait un manteau vert très court et une veste de même
couleur, un pantalon rouge fort serré, avec de brillantes jarretières
d'or dessous, habit des pages de Monsieur. Le père Joseph lui parlait
bien en secret, mais point dans le sens de son maître; il ne pensait
qu'à être cardinal, et se préparait d'autres intelligences en cas de
défection de la part du premier ministre.

--Dites à Monsieur qu'il ne se fie pas aux apparences, et qu'il n'a pas
de plus fidèle serviteur que moi. Le Cardinal commence à baisser; et
je crois de ma conscience d'avertir de ses fautes celui qui pourrait
hériter du pouvoir royal pendant la minorité. Pour donner à votre grand
prince une preuve de ma bonne foi, dites-lui qu'on veut faire arrêter
Puy-Laurens, qui est à lui; qu'il le fasse cacher, ou bien le Cardinal
le mettra aussi à la Bastille.

Tandis que le serviteur trahissait ainsi son maître, le maître ne
restait pas en arrière et trahissait le serviteur. Son amour-propre et
un reste de respect pour les choses de l'Église le faisaient souffrir
à l'idée de voir le méprisable agent couvert du même chapeau qui était
une couronne pour lui, et assis aussi haut que lui-même, à cela près
de l'emploi passager de ministre. Parlant donc à demi-voix au maréchal
d'Estrées:

--Il n'est pas nécessaire, lui dit-il, de persécuter plus longtemps
Urbain VIII en faveur de ce capucin que vous voyez là-bas; c'est bien
assez que Sa Majesté ait daigné le nommer au cardinalat, nous concevons
les répugnances de Sa Sainteté à couvrir ce mendiant de la pourpre
romaine.

Puis, passant de cette idée aux choses générales:

--Je ne sais vraiment pas ce qui peut refroidir le Saint-Père à notre
égard; qu'avons-nous fait qui ne fût pour la gloire de notre sainte
mère l'Église catholique? J'ai dit moi-même la première messe à la
Rochelle, et vous le voyez par vos yeux, monsieur le maréchal, notre
habit est partout, et même dans vos armées; le cardinal de La Valette
vient de commander glorieusement dans le Palatinat.

--Et vient de faire une très belle retraite, dit le maréchal, appuyant
légèrement sur le mot _retraite_.

Le ministre continua, sans faire attention à ce petit mot de jalousie
de métier et en élevant la voix:

--Dieu a montré qu'il ne dédaignait pas d'envoyer l'esprit de victoire
à ses Lévites, car le duc de Weimar n'aida pas plus puissamment à la
conquête de la Lorraine que ce pieux cardinal, et jamais une armée
navale ne fut mieux commandée que par notre archevêque de Bordeaux à la
Rochelle.

On savait que dans ce moment le ministre était assez aigri contre ce
prélat, dont la hauteur était telle et les impertinences si fréquentes,
qu'il y avait eu deux affaires assez désagréables dans Bordeaux. Il y
avait quatre ans, le duc d'Épernon, alors gouverneur de la Guyenne,
suivi de tous ses gentilshommes et de ses troupes, le rencontrant
au milieu de son clergé dans une procession, l'appela insolent et
lui donna deux coups de canne très vigoureux; sur quoi l'archevêque
l'excommunia; et tout récemment encore, malgré cette leçon, il avait eu
une querelle avec le maréchal de Vitry, dont il avait reçu _vingt coups
de canne ou de bâton, comme il vous plaira_, écrivait le Cardinal-duc
au cardinal de La Valette, _et je crois qu'il veut remplir la France
d'excommuniés_. En effet, il excommunia encore le bâton du maréchal,
se souvenant qu'autrefois le pape avait forcé le duc d'Epernon à lui
demander pardon; mais Vitry, qui avait fait assassiner le maréchal
d'Ancre, était trop bien en cour pour cela, et l'archevêque fut battu
et de plus grondé par le ministre.

M. d'Estrées pensa donc avec assez de tact qu'il pouvait y avoir un peu
d'ironie dans la manière dont le Cardinal vantait les talents guerriers
et maritimes de l'archevêque, et lui répondit avec un sang-froid
inaltérable:

--En effet, monseigneur, personne ne peut dire que ce soit sur mer
qu'il ait été battu.

Son Eminence ne peut s'empêcher de sourire; mais, voyant que
l'expression électrique de ce sourire en avait fait naître d'autres
dans la salle, et des chuchotements et des conjectures, il reprit toute
sa gravité sur-le-champ, et prenant le bras familièrement au maréchal:

--Allons, allons, monsieur l'ambassadeur, dit-il, vous avez la répartie
bonne. Avec vous, je ne craindrais pas le cardinal Albornos, ni tous
les Borgia du monde, ni tous les efforts de leur Espagne près du
Saint-Père.

Puis, élevant la voix et regardant tout autour de lui comme pour
s'adresser au salon silencieux et captivé:

--J'espère, continua-t-il, qu'on ne nous persécutera plus comme l'on
fit autrefois pour avoir fait une juste alliance avec l'un des plus
grands hommes de notre temps; mais Gustave-Adolphe est mort, le roi
catholique n'aura plus de prétexte pour solliciter l'excommunication
du roi très chrétien. N'êtes-vous pas de mon avis, mon cher seigneur?
dit-il en s'adressant au cardinal de La Valette qui s'approchait et
n'avait heureusement rien entendu sur son compte. Monsieur d'Estrées,
restez près de notre fauteuil: nous avons encore bien des choses à vous
dire, et vous n'êtes pas de trop dans toutes nos conversations, car
nous n'avons pas de secrets; notre politique est franche et au grand
jour: l'intérêt de Sa Majesté et de l'Etat, voilà tout.

Le maréchal fit un profond salut, se rangea derrière le siège du
ministre, et laissa sa place au cardinal de La Valette, qui, ne cessant
de se prosterner, et de flatter et de jurer dévouement et totale
obéissance au Cardinal, comme pour expier la roideur de son père le
duc d'Epernon, n'eut aussi de lui que quelques mots vagues et une
conversation distraite et sans intérêt, pendant laquelle il ne cessa
de regarder à la porte quelle personne lui succédait. Il eut même le
chagrin de se voir interrompu brusquement par le Cardinal-duc, qui
s'écria, au moment le plus flatteur de son discours mielleux:

--Ah! c'est donc vous enfin, mon cher Fabert! Qu'il me tardait de vous
voir pour vous parler du siège!

Le général salua d'un air brusque et assez gauchement le Cardinal
généralissime, et lui présenta les officiers venus du camp avec lui. Il
parla quelque temps des opérations du siège, et le Cardinal semblait
lui faire, en quelque sorte, la cour pour le préparer à recevoir plus
tard ses ordres sur le champ de bataille même; il parla aux officiers
qui le suivaient, les appelant par leurs noms et leur faisant des
questions sur le camp.

Ils se rangèrent tous pour laisser approcher le duc d'Angoulême; ce
Valois, après avoir lutté contre Henri IV, se prosternait devant
Richelieu. Il sollicitait un commandement qu'il n'avait eu qu'en
troisième au siège de la Rochelle. A sa suite parut le jeune Mazarin,
toujours souple et insinuant, mais déjà confiant dans sa fortune.

Le duc d'Halluin vint après eux: le Cardinal interrompit les
compliments qu'il leur adressait pour lui dire à haute voix:

--Monsieur le duc, je vous annonce avec plaisir que le Roi a créé en
votre faveur un office de maréchal de France; vous signerez Schomberg,
n'est-il pas vrai? A Leucate, délivrée par vous, on le pense ainsi.
Mais pardon, voici M. de Montauron qui a sans doute quelque chose
d'important à me dire.

--Oh! mon Dieu, non, monseigneur, je voulais seulement vous dire que
ce pauvre jeune homme, que vous avez daigné regarder comme à votre
service, meurt de faim.

--Ah! comment, dans ce moment-ci, me parlez-vous de choses semblables?
Votre petit Corneille ne veut rien faire de bon; nous n'avons vu que
_le Cid_ et _les Horaces_ encore; qu'il travaille, qu'il travaille,
on sait qu'il est à moi, c'est désagréable pour moi-même. Cependant,
puisque vous vous y intéressez, je lui ferai une pension de cinq cents
écus sur ma cassette.

Et le trésorier de l'épargne se retira, charmé de la libéralité du
ministre, et fut chez lui recevoir, avec assez de bonté, la dédicace de
_Cinna_, où le grand Corneille compare son âme à celle d'Auguste, et le
remercie d'avoir fait l'aumône à _quelques Muses_.

Le Cardinal, troublé par cette importunité, se leva en disant que la
matinée s'avançait et qu'il était temps de partir pour aller trouver le
Roi.

En cet instant même, et comme les plus grands seigneurs s'approchaient
pour l'aider à marcher, un homme en robe de maître des requêtes
s'avança vers lui en saluant avec un sourire avantageux et confiant
qui étonna tous les gens habitués au grand monde; il semblait dire:
_Nous avons des affaires secrètes ensemble; vous allez voir comme il
sera bien pour moi; je suis chez moi dans son cabinet_. Sa manière
lourde et gauche trahissait pourtant un être très inférieur: c'était
Laubardemont.

Richelieu fronça le sourcil en le voyant en face de lui, et lança un
regard de feu à Joseph; puis, se tournant vers ceux qui l'entouraient,
il dit avec un rire amer:

--Est-ce qu'il y a quelque criminel autour de nous?

Puis, lui tournant le dos, le Cardinal le laissa plus rouge que sa
robe; et, précédé de la foule des personnages qui devaient l'escorter
en voiture ou à cheval, il descendit le grand escalier de l'archevêché.

Tout le peuple de Narbonne et ses autorités regardèrent avec
stupéfaction ce départ royal.

Le Cardinal seul entra dans une ample et spacieuse litière de forme
carrée, dans laquelle il devait voyager jusqu'à Perpignan, ses
infirmités ne lui permettant ni d'aller en voiture, ni de faire toute
cette route à cheval. Cette sorte de chambre nomade renfermait un lit,
une table, et une petite chaise pour un page qui devait écrire ou lui
faire la lecture. Cette machine, couverte de damas couleur de pourpre,
fut portée par dix-huit hommes qui, de lieue en lieue, se relevaient;
ils étaient choisis dans ses gardes, et ne faisaient ce service
d'honneur que la tête nue, quelle que fût la chaleur ou la pluie. Le
duc d'Angoulême, les maréchaux de Schomberg et d'Estrées, Fabert et
d'autres dignitaires étaient à cheval aux portières. On distinguait le
cardinal de La Valette et Mazarin parmi les plus empressés, ainsi que
Chavigny et le maréchal de Vitry, qui cherchait à éviter la Bastille,
dont il était menacé, disait-on.

Deux carrosses suivaient pour les secrétaires du Cardinal, ses
médecins et son confesseur; huit voitures et quatre chevaux pour ses
gentilshommes, et vingt-quatre mulets pour ses bagages; deux cents
mousquetaires à pied l'escortaient de très près; sa compagnie de
gens d'armes de la garde et ses chevau-légers, tous gentilshommes,
marchaient devant et derrière ce cortège, sur de magnifiques chevaux.

Ce fut dans cet équipage que le premier ministre se rendit en peu de
jours à Perpignan. La dimension de la litière obligea plusieurs fois de
faire élargir les chemins et abattre les murailles de quelques _villes
et villages_ où elle ne pouvait entrer; en sorte, disent les auteurs
des manuscrits du temps, tous pleins d'une sincère admiration pour ce
luxe, _en sorte qu'il semblait un conquérant qui entre par la brèche_.
Nous avons cherché en vain avec beaucoup de soin quelque manuscrit des
propriétaires ou habitants des maisons qui s'ouvraient à son passage
où la même admiration fût témoignée, et nous avouons ne l'avoir pu
trouver.



CHAPITRE VIII

L'ENTREVUE

    Mon génie étonné tremble devant le sien.


Le pompeux cortège du Cardinal s'était arrêté à l'entrée du camp;
toutes les troupes sous les armes étaient rangées dans le plus bel
ordre, et ce fut au bruit du canon et de la musique successive de
chaque régiment que la litière traversa une longue haie de cavalerie
et d'infanterie, formée depuis la première tente jusqu'à celle du
ministre, disposée à quelque distance du quartier royal, et que la
pourpre dont elle était couverte faisait reconnaître de loin. Chaque
chef de corps obtint un signe ou un mot du Cardinal, qui, enfin rendu
sous sa tente, congédia sa suite, s'y enferma, attendant l'heure de
se présenter chez le Roi. Mais, avant lui, chaque personnage de son
escorte s'y était porté individuellement, et, sans entrer dans la
demeure royale, tous attendaient dans de longues galeries couvertes
de coutil rayé et disposées comme des avenues qui conduisaient chez
le prince. Les courtisans s'y rencontraient et se promenaient par
groupes, se saluaient et se présentaient la main, ou se regardaient
avec hauteur, selon leurs intérêts ou les seigneurs auxquels ils
appartenaient. D'autres chuchotaient longtemps et donnaient des signes
d'étonnement, de plaisir ou de mauvaise humeur, qui montraient que
quelque chose d'extraordinaire venait de se passer. Un singulier
dialogue, entre mille autres, s'éleva dans un coin de la galerie
principale.

--Puis-je savoir, monsieur l'abbé, pourquoi vous me regardez d'une
manière si assurée?

--Parbleu! monsieur de Launay, c'est que je suis curieux de voir ce que
vous allez faire. Tout le monde abandonne votre Cardinal-duc depuis
votre voyage en Touraine; vous n'y pensez pas, allez donc causer un
moment avec les gens de Monsieur ou de la Reine; vous êtes en retard
de dix minutes sur la montre du cardinal de La Valette, qui vient de
toucher la main à Rochepot et à tous les gentilshommes du feu comte de
Soissons, que je pleurerai toute ma vie.

--Voilà qui est bien, monsieur de Gondi, je vous entends assez; c'est
un appel que vous me faites l'honneur de m'adresser.

--Oui, monsieur le comte, reprit le jeune abbé en saluant avec toute la
gravité du temps; je cherchais l'occasion de vous appeler au nom de M.
d'Attichi, mon ami, avec qui vous eûtes quelque chose à Paris.

--Monsieur l'abbé, je suis à vos ordres; je vais chercher mes seconds,
cherchez les vôtres.

--Ce sera à cheval, avec l'épée et le pistolet, n'est-il pas vrai?
ajouta Gondi, avec le même air dont on arrangerait une partie de
campagne, en époussetant la manche de sa soutane avec le doigt.

--Si tel est votre bon plaisir, reprit l'autre.

Et ils se séparèrent pour un instant en se saluant avec grande
politesse et de profondes révérences.

Une foule brillante de jeunes gentilshommes passait et repassait autour
d'eux dans la galerie. Ils s'y mêlèrent pour chercher leurs amis.
Toute l'élégance des costumes du temps était déployée par la cour
dans cette matinée: les petits manteaux de toutes les couleurs, en
velours, en satin, brodés d'or ou d'argent, des croix de Saint-Michel
et du Saint-Esprit, les fraises, les plumes nombreuses des chapeaux,
les aiguillettes d'or, les chaînes qui suspendaient de longues épées,
tout brillait, tout étincelait, moins encore que le feu des regards de
cette jeunesse guerrière, que ses propos vifs, ses rires spirituels
et éclatants. Au milieu de cette assemblée passaient lentement des
personnages graves et de grands seigneurs suivis de leurs nombreux
gentilshommes.

Le petit abbé de Gondi, qui avait la vue très basse, se promenait parmi
la foule, fronçant les sourcils, fermant à demi les yeux pour mieux
voir, et relevant sa moustache, car les ecclésiastiques en portaient
alors. Il regardait chacun sous le nez pour reconnaître ses amis, et
s'arrêta enfin à un jeune homme d'une fort grande taille, vêtu de noir
de la tête aux pieds, et dont l'épée même était d'acier bronzé fort
noir. Il causait avec un capitaine des gardes, lorsque l'abbé de Gondi
le tira à part:

--Monsieur de Thou, lui dit-il, j'aurai besoin de vous pour second
dans une heure, à cheval, avec l'épée et le pistolet, si vous voulez me
faire cet honneur...

--Monsieur, vous savez que je suis des vôtres tout à fait et à tout
venant. Où nous trouverons-nous?

--Devant le bastion espagnol, s'il vous plaît.

--Pardon si je retourne à une conversation qui m'intéressait beaucoup;
je serai exact au rendez-vous.

Et de Thou le quitta pour retourner à son capitaine. Il avait dit tout
ceci avec une voix fort douce, le plus inaltérable sang-froid, et même
quelque chose de distrait.

Le petit abbé lui serra la main avec une vive satisfaction, et continua
sa recherche.

Il ne lui fut pas si facile de conclure le marché avec les jeunes
seigneurs auxquels il s'adressa, car ils le connaissaient mieux que M.
de Thou, et, du plus loin qu'ils le voyaient venir, ils cherchaient à
l'éviter, ou riaient de lui-même avec lui, et ne s'engageaient point à
le servir.

--Eh! l'abbé, vous voilà encore à chercher; je gage que c'est un second
qu'il vous faut? dit le duc de Beaufort.

--Et moi, je parie, ajouta M. de La Rochefoucauld, que c'est contre
quelqu'un du Cardinal-duc.

--Vous avez raison tous deux, messieurs; mais depuis quand riez-vous
des affaires d'honneur?

--Dieu m'en garde! reprit M. de Beaufort; des hommes d'épée comme nous
sommes vénèrent toujours tierce, quarte et octave; mais, quant aux plis
de la soutane, je n'y connais rien.

--Parbleu, monsieur, vous savez bien qu'elle ne m'embarrasse pas le
poignet, et je le prouverai à qui voudra. Je ne cherche du reste qu'à
jeter ce froc aux orties.

--C'est donc pour le déchirer que vous vous battez si souvent? dit
La Rochefoucauld. Mais rappelez-vous, mon cher abbé, que vous êtes
dessous.

Gondi tourna le dos en regardant à une pendule et ne voulant pas
perdre plus de temps à de mauvaises plaisanteries; mais il n'eut
pas plus de succès ailleurs, car, ayant abordé deux gentilshommes de
la jeune Reine, qu'il supposait mécontents du Cardinal, et heureux
par conséquent de se mesurer avec ses créatures, l'un lui dit fort
gravement:

--Monsieur de Gondi, vous savez ce qui vient de se passer? Le Roi a dit
tout haut: «Que notre impérieux Cardinal le veuille ou non, la veuve
de Henri-le-Grand ne restera pas plus longtemps exilée.» _Impérieux_,
monsieur l'abbé, sentez-vous cela? Le Roi n'avait encore rien dit
d'aussi fort contre lui. _Impérieux!_ c'est une disgrâce complète.
Vraiment, personne n'osera plus lui parler; il va quitter la cour
aujourd'hui certainement.

--On m'a dit cela, monsieur; mais j'ai une affaire...

--C'est heureux pour vous, qu'il arrêtait tout court dans votre
carrière.

--Une affaire d'honneur...

--Au lieu que Mazarin est pour vous...

--Mais voulez-vous, ou non, m'écouter?

--Ah! s'il est pour vous, vos aventures ne peuvent lui sortir de
la tête, votre beau duel avec M. de Coutenan et la jolie petite
épinglière; il en a même parlé au Roi. Allons, adieu, cher abbé, nous
sommes fort pressés; adieu, adieu...

Et, reprenant le bras de son ami, le jeune persifleur, sans écouter un
mot de plus, marcha vite dans la galerie et se perdit dans la multitude
des passants.

Le pauvre abbé restait donc fort mortifié de ne pouvoir trouver
qu'un second, et regardait tristement s'écouler l'heure et la foule,
lorsqu'il aperçut un jeune gentilhomme qui lui était inconnu, assis
près d'une table et appuyé sur son coude d'un air mélancolique.
Il portait des habits de deuil qui n'indiquaient aucun attachement
particulier à une grande maison ou à un corps; et, paraissant attendre
sans impatience le moment d'entrer chez le Roi, il regardait d'un air
insouciant ceux qui l'entouraient et semblait ne les pas voir et n'en
connaître aucun.

Gondi, jetant les yeux sur lui, l'aborda sans hésiter.

--Ma foi, monsieur, lui dit-il, je n'ai pas l'honneur de vous
connaître; mais une partie d'escrime ne peut jamais déplaire à un
homme comme il faut; et, si vous voulez être mon second, dans un quart
d'heure nous serons sur le pré. Je suis Paul de Gondi, et j'ai appelé
M. de Launay, qui est au Cardinal, fort galant homme d'ailleurs.

L'inconnu, sans être étonné de cette apostrophe, lui répondit sans
changer d'attitude:

--Et quels sont ses seconds?

--Ma foi, je n'en sais rien; mais que vous importe qui le servira? On
n'en est pas plus mal avec ses amis pour leur avoir donné un petit coup
de pointe.

L'étranger sourit nonchalamment, resta un instant à passer sa main
dans ses longs cheveux châtains, et lui dit enfin avec indolence et
regardant à une grosse montre ronde suspendue à sa ceinture:

--Au fait, monsieur, comme je n'ai rien de mieux à faire et que je n'ai
pas d'amis ici, je vous suis: j'aime autant faire cela qu'autre chose.

Et, prenant sur la table son large chapeau à plumes noires, il partit
lentement, suivant le martial abbé, qui allait vite devant lui et
revenait le hâter, comme un enfant qui court devant son père, ou un
jeune carlin qui va et revient vingt fois avant d'arriver au bout d'une
allée.

Cependant, deux huissiers, vêtus de livrées royales, ouvrirent les
grands rideaux qui séparaient la galerie de la tente du roi, et le
silence s'établit partout. On commença à entrer successivement et avec
lenteur dans la demeure passagère du prince. Il reçut avec grâce toute
sa cour, et c'était lui-même qui le premier s'offrait à la vue de
chaque personne introduite.

Devant une très petite table entourée de fauteuils dorés, était debout
le roi Louis XIII, environné des grands officiers de la couronne; son
costume était fort élégant: une sorte de veste couleur chamois, avec
les manches ouvertes et ornées d'aiguillettes et de rubans bleus, le
couvrait jusqu'à la ceinture. Un haut-de-chausse large et flottant ne
lui tombait qu'aux genoux, et son étoffe jaune et rayée de rouge était
ornée en bas de rubans bleus. Ses bottes à l'écuyère, ne s'élevant
guère à plus de trois pouces au-dessus de la cheville du pied,
étaient doublées d'une profusion de dentelles, et si larges, qu'elles
semblaient les porter comme un vase porte des fleurs. Un petit manteau
de velours bleu, où la croix du Saint-Esprit était brodée, couvrait le
bras gauche du roi, appuyé sur le pommeau de son épée.

Il avait la tête découverte, et l'on voyait parfaitement sa figure
pâle et noble éclairée par le soleil que le haut de sa tente
laissait pénétrer. La petite barbe pointue que l'on portait alors
augmentait encore la maigreur de son visage, mais en accroissait aussi
l'expression mélancolique; à son front élevé, à son profil antique,
à son nez aquilin, on reconnaissait un prince de la grande race des
Bourbons; il avait tout de ses ancêtres, hormis la force du regard;
ses yeux semblaient rougis par les larmes et voilés par un sommeil
perpétuel, et l'incertitude de sa vue lui donnait l'air un peu égaré.

Il affecta en ce moment d'appeler autour de lui et d'écouter avec
attention les plus grands ennemis du Cardinal, qu'il attendait à
chaque minute, en se balançant un peu d'un pied sur l'autre, habitude
héréditaire de sa famille; il parlait avec assez de vitesse, mais
s'interrompant pour faire un signe de tête gracieux ou un geste de la
main à ceux qui passaient devant lui en le saluant profondément.

Il y avait deux heures pour ainsi dire que l'on passait devant le Roi
sans que le Cardinal eût paru, toute la cour était accumulée et serrée
derrière le prince et dans les galeries tendues qui se prolongeaient
derrière sa tente; déjà un intervalle de temps plus long commençait à
séparer les noms des courtisans que l'on annonçait.

--Ne verrons-nous pas notre cousin le Cardinal, dit le Roi en se
retournant et regardant Montrésor, gentilhomme de Monsieur, comme pour
l'encourager à répondre.

--Sire, on le croit fort malade en cet instant, répartit celui-ci.

--Et je ne vois pourtant que Votre Majesté qui le puisse guérir, dit le
duc de Beaufort.

--Nous ne guérissons que les écrouelles, dit le Roi; et les maux
du Cardinal sont toujours si mystérieux, que nous avouons n'y rien
connaître.

Le prince s'essayait aussi de loin à braver son ministre, prenant des
forces dans la plaisanterie pour rompre mieux son joug insupportable,
mais si difficile à soulever. Il croyait presque y avoir réussi,
et, soutenu par l'air de joie de tout ce qui l'environnait, il
s'applaudissait déjà intérieurement d'avoir su prendre l'empire suprême
et jouissait en ce moment de toute la force qu'il se croyait. Un
trouble involontaire au fond du coeur lui disait bien que, cette heure
passée, tout le fardeau de l'Etat allait retomber sur lui seul; mais il
parlait pour s'étourdir sur cette pensée importune, et se dissimulant
le sentiment intime qu'il avait de son impuissance à régner, il ne
laissait plus flotter son imagination sur le résultat des entreprises,
se contraignant ainsi lui-même à oublier les pénibles chemins qui
peuvent y conduire. Des phrases rapides se succédaient sur ses lèvres.

--Nous allons bientôt prendre Perpignan, disait-il de loin à
Fabert.--Eh bien, Cardinal, la Lorraine est à nous, ajoutait-il pour La
Valette.

Puis touchant le bras de Mazarin:

--Il n'est pas si difficile que l'on croit de mener tout un royaume,
n'est-ce pas?

L'Italien, qui n'avait pas autant de confiance que le commun des
courtisans dans la disgrâce du Cardinal, répondit sans se compromettre:

--Ah! Sire, les derniers succès de Votre Majesté, au dedans et
au dehors, prouvent assez combien elle est habile à choisir ses
instruments et à les diriger, et...

Mais le duc de Beaufort, l'interrompant avec cette confiance, cette
voix élevée et cet air qui lui méritèrent par la suite le surnom
d'_Important_, s'écria tout haut de sa tête:

--Pardieu, sire, il ne faut que le vouloir; une nation se mène comme
un cheval avec l'éperon et la bride; et comme nous sommes tous de bons
cavaliers, on n'a qu'à prendre parmi nous tous.

Cette belle sortie du fat n'eut pas le temps de faire son effet, car
deux huissiers à la fois crièrent:--Son Eminence!

Le Roi rougit involontairement, comme surpris en flagrant délit;
mais bientôt, se raffermissant, il prit un air de hauteur résolue qui
n'échappa point au ministre.

Celui-ci, revêtu de toute la pompe du costume de cardinal, appuyé sur
deux jeunes pages et suivi de son capitaine des gardes et de plus de
cinq cents gentilshommes attachés à sa maison, s'avança vers le Roi
lentement, et s'arrêtant à chaque pas, comme éprouvant des souffrances
qui l'y forçaient, mais en effet pour observer les physionomies qu'il
avait en face. Un coup d'oeil lui suffit.

Sa suite resta à l'entrée de la tente royale, et, de tous ceux qui
la remplissaient, pas un n'eut l'assurance de le saluer ou de jeter
un regard sur lui; La Valette même feignait d'être fort occupé d'une
conversation avec Montrésor; et le Roi, qui voulait le mal recevoir,
affecta de le saluer légèrement et de continuer un _a parte_ à voix
basse avec le duc de Beaufort.

Le Cardinal fut donc forcé, après le premier salut, de s'arrêter et de
passer du côté de la foule des courtisans, comme s'il eût voulu s'y
confondre; mais son dessein était de les éprouver de plus près; ils
reculèrent tous, comme à l'aspect d'un lépreux; le seul Fabert s'avança
vers lui avec l'air franc et brusque qui lui était habituel, et,
employant dans son langage les expressions de son métier:

--Eh bien! monseigneur, vous faites une brèche au milieu d'eux comme un
boulet de canon; je vous en demande pardon pour eux.

--Et vous tenez ferme devant moi comme devant l'ennemi, dit le
Cardinal-duc; vous n'en serez pas fâché par la suite, mon cher Fabert.

Mazarin s'approcha aussi, mais avec précaution, du Cardinal, et,
donnant à ses traits mobiles l'expression d'une tristesse profonde, lui
fit cinq ou six révérences fort basses et tournant le dos au groupe
du Roi, de sorte que l'on pouvait les prendre de là pour ces saluts
froids et précipités que l'on fait à quelqu'un dont on veut se défaire,
et du côté du Duc pour des marques de respect, mais d'une discrète et
silencieuse douleur.

Le ministre, toujours calme, sourit avec dédain; et, prenant ce regard
fixe et cet air de grandeur qui paraissait en lui dans les dangers
imminents, il s'appuya de nouveau sur ses pages, et, sans attendre
un mot ou un regard de son souverain, prit tout à coup son parti
et marcha directement vers lui en traversant la tente dans toute sa
longueur. Personne ne l'avait perdu de vue, tout en faisant paraître
le contraire, et tout se tut, ceux mêmes qui parlaient au Roi; tous les
courtisans se penchèrent en avant pour voir et écouter.

Louis XIII étonné se retourna, et, la présence d'esprit lui manquant
totalement, il demeura immobile et attendit avec un regard glacé, qui
était sa seule force, force d'inertie très grande dans un prince.

Le Cardinal, arrivé près du monarque, ne s'inclina pas; mais, sans
changer d'attitude, les yeux baissés et les deux mains posées sur
l'épaule des deux enfants à demi courbés, il dit:

--Sire, je viens supplier Votre Majesté de m'accorder enfin une
retraite après laquelle je soupire depuis longtemps. Ma santé
chancelle; je sens que ma vie est bientôt achevée; l'éternité
s'approche pour moi, et, avant de rendre compte au Roi éternel, je vais
le faire au Roi passager. Il y a dix-huit ans, Sire, que vous m'avez
remis entre les mains un royaume faible et divisé; je vous le rends
uni et puissant. Vos ennemis sont abattus et humiliés. Mon oeuvre est
accomplie. Je demande à Votre Majesté la permission de me retirer à
Cîteaux, où je suis abbé-général, pour y finir mes jours dans la prière
et la méditation.

Le Roi, choqué de quelques expressions hautaines de ces paroles, ne
donna aucun des signes de faiblesse qu'attendait le Cardinal, et qu'il
lui avait vus toutes les fois qu'il l'avait menacé de quitter les
affaires. Au contraire, se sentant observé par toute sa cour, il le
regarda en roi et dit froidement:

--Nous vous remercions donc de vos services, monsieur le Cardinal, et
nous vous souhaitons le repos que vous demandez.

Richelieu fut ému au fond, mais d'un sentiment de colère qui ne laissa
nulle trace sur ses traits. «Voilà bien cette froideur, se dit-il
en lui-même, avec laquelle tu laissas mourir Montmorency; mais tu ne
m'échapperas pas ainsi.» Il reprit la parole en s'inclinant:

--La seule récompense que je demande de mes services, est que Votre
Majesté daigne accepter de moi, en pur don, le Palais-Cardinal, élevé
de mes deniers dans Paris.

Le Roi étonné fit un signe de tête consentant. Un murmure de surprise
agita un moment la cour attentive.

--Je me jette aussi aux pieds de Votre Majesté pour qu'elle veuille
m'accorder la révocation d'une rigueur que j'ai provoquée (je l'avoue
publiquement), et que je regardai peut-être trop à la hâte comme utile
au repos de l'État. Oui, quand j'étais de ce monde, j'oubliais trop
mes plus anciens sentiments de respect et d'attachement pour le bien
général; à présent que je jouis déjà des lumières de la solitude, je
vois que j'ai eu tort; et je me repens.

L'attention redoubla, et l'inquiétude du Roi devint visible.

--Oui, il est une personne, Sire, que j'ai toujours aimée, malgré
ses torts envers vous et l'éloignement que les affaires du royaume
me forcèrent à lui montrer; une personne à qui j'ai dû beaucoup, et
qui vous doit être chère, malgré ses entreprises à main armée contre
vous-même; une personne enfin que je vous supplie de rappeler de
l'exil: je veux dire la Reine Marie de Médicis, votre mère.

Le Roi laissa échapper un cri involontaire, tant il était loin de
s'attendre à ce nom. Une agitation tout à coup réprimée parut sur
toutes les physionomies. On attendait en silence les paroles royales.
Louis XIII regarda longtemps son vieux ministre sans parler, et ce
regard décida du destin de la France. Il se rappela en un moment tous
les services infatigables de Richelieu, son dévouement sans bornes,
sa surprenante capacité, et s'étonna d'avoir voulu s'en séparer; il
se sentit profondément attendri à cette demande, qui allait chercher
sa colère au fond de son coeur pour l'en arracher, et lui faisait
tomber des mains la seule arme qu'il eût contre son ancien serviteur;
l'amour filial amena le pardon sur ses lèvres et les larmes dans ses
yeux; heureux d'accorder ce qu'il désirait le plus au monde, il tendit
la main au Duc avec toute la noblesse et la bonté d'un Bourbon. Le
Cardinal s'inclina, la baisa avec respect; et son coeur, qui aurait dû
se briser de repentir, ne se remplit que de la joie d'un orgueilleux
triomphe.

Le prince, touché, lui abandonnant sa main, se retourna avec grâce vers
sa cour, et dit d'une voix très émue:

--Nous nous trompons souvent, messieurs, et surtout pour connaître
un aussi grand politique que celui-ci; il ne nous quittera jamais,
j'espère, puisqu'il a un coeur aussi bon que sa tête.

Aussitôt le cardinal de La Valette s'empara du bas du manteau du
Roi pour le baiser avec l'ardeur d'un amant, et le jeune Mazarin en
fit presque autant au Duc de Richelieu lui-même, prenant un visage
rayonnant de joie et d'attendrissement avec l'admirable souplesse
italienne. Deux flots d'adulateurs fondirent, l'un sur le Roi, l'autre
sur le ministre: le premier groupe, non moins adroit que le second,
quoique moins direct, n'adressait au prince que les remercîments que
pouvait entendre le ministre, et brûlait aux pieds de l'un l'encens
qu'il destinait à l'autre. Pour Richelieu, tout en faisant un signe
de tête à droite et donnant un sourire à gauche, il fit deux pas, et
se plaça debout à la droite du Roi, comme à sa place naturelle. Un
étranger en entrant eût plutôt pensé que le Roi était à sa gauche.--Le
maréchal d'Estrées et tous les ambassadeurs, le duc d'Angoulême,
le duc d'Halluin (Schomberg), le maréchal de Châtillon et tous les
grands officiers de l'armée et de la couronne l'entouraient, et
chacun d'eux attendait impatiemment que le compliment des autres fût
achevé pour apporter le sien, craignant qu'on ne s'emparât du madrigal
flatteur qu'il venait d'improviser, ou de la formule d'adulation qu'il
inventait. Pour Fabert, il s'était retiré dans un coin de la tente,
et ne semblait pas avoir fait grande attention à toute cette scène. Il
causait avec Montrésor et les gentilshommes de Monsieur, tous ennemis
jurés du Cardinal, parce que, hors de la foule qu'il fuyait, il n'avait
trouvé qu'eux à qui parler. Cette conduite eût été d'une extrême
maladresse dans tout autre moins connu; mais on sait que, tout en
vivant au milieu de la cour, il ignorait toujours ses intrigues; et on
disait qu'il revenait d'une bataille gagnée comme le cheval du Roi de
la chasse, laissant les chiens caresser leur maître et se partager la
curée, sans chercher à rappeler la part qu'il avait eue au triomphe.

L'orage semblait donc entièrement apaisé, et aux agitations violentes
de la matinée succédait un calme fort doux; un murmure respectueux
interrompu par des rires agréables, et l'éclat des protestations
d'attachement, étaient tout ce qu'on entendait dans la tente. La voix
du Cardinal s'élevait de temps à autre pour s'écrier:--Cette pauvre
Reine! nous allons donc la revoir! je n'aurais jamais osé espérer
ce bonheur avant de mourir! Le Roi l'écoutait avec confiance et ne
cherchait pas à cacher sa satisfaction:--C'est vraiment une idée qui
lui est venue d'en haut, disait-il; ce bon Cardinal, contre lequel
on m'avait tant fâché, ne songeait qu'à l'union de ma famille; depuis
la naissance du Dauphin, je n'ai pas goûté de plus vive satisfaction
qu'en ce moment. La protection de la sainte Vierge est visible pour le
royaume.

En ce moment un capitaine des gardes vint parler à l'oreille du prince.

--Un courrier de Cologne? dit le Roi; qu'il m'attende dans mon cabinet.

Puis, n'y tenant pas:--J'y vais, j'y vais, dit-il. Et il entra seul
dans une petite tente carrée attenante à la grande. On y vit un jeune
courrier tenant un portefeuille noir, et les rideaux s'abaissèrent sur
le Roi.

Le Cardinal, resté seul maître de la cour, en concentrait toutes les
adorations; mais on s'aperçut qu'il ne les recevait plus avec la même
présence d'esprit; il demanda plusieurs fois quelle heure il était, et
témoigna un trouble qui n'était pas joué; ses regards durs et inquiets
se tournaient vers le cabinet: il s'ouvrit tout à coup; le Roi reparut
seul, et s'arrêta à l'entrée. Il était plus pâle qu'à l'ordinaire
et tremblait de tout son corps; il tenait à la main une large lettre
couverte de cinq cachets noirs.

--Messieurs, dit-il avec une voix haute mais entrecoupée, la Reine-mère
vient de mourir à Cologne, et je n'ai peut-être pas été le premier à
l'apprendre, ajouta-t-il en jetant un regard sévère sur le Cardinal
impassible; mais Dieu sait tout. Dans une heure, à cheval, et l'attaque
des lignes. Messieurs les Maréchaux, suivez-moi.

Et il tourna le dos brusquement, et rentra dans son cabinet avec eux.

La cour se retira après le ministre, qui, sans donner un signe de
tristesse ou de dépit, sortit aussi gravement qu'il était entré, mais
en vainqueur.



CHAPITRE IX

LE SIÈGE

    Il papa alzato le mani e fattomi un patente crocione supra la mia
    figura, mi disse, che mi benediva e che mi perdonava tutti gli
    omicidii che io avevo mai fatti, e tutti quelli che mai io farei
    in servizio della Chiesa apostolica.

    BENVENUTO CELLINI.


Il est des moments dans la vie où l'on souhaite avec ardeur les fortes
commotions pour se tirer des petites douleurs; des époques où l'âme,
semblable au lion de la fable et fatiguée des atteintes continuelles
de l'insecte, souhaite un plus fort ennemi, et appelle les dangers
de toute la puissance de son désir. Cinq-Mars se trouvait dans cette
disposition d'esprit, qui naît toujours d'une sensibilité maladive des
organes et d'une perpétuelle agitation du coeur. Las de retourner sans
cesse en lui-même les combinaisons d'événements qu'il souhaitait et
celles qu'il avait à redouter; las d'appliquer à des probabilités tout
ce que sa tête avait de force pour les calculs, d'appeler à son secours
tout ce que son éducation lui avait fait apprendre de la vie des hommes
illustres pour le rapprocher de sa situation présente; accablé de ses
regrets, de ses songes, des prédictions, des chimères, des craintes
et de tout ce monde imaginaire dans lequel il avait vécu pendant son
voyage solitaire, il respira en se trouvant jeté dans un monde réel
presque aussi bruyant, et le sentiment de deux dangers véritables
rendit à son sang la circulation, et la jeunesse à tout son être.

Depuis la scène nocturne de son auberge près de Loudun, il n'avait
pu reprendre assez d'empire sur son esprit pour s'occuper d'autre
chose que de ses chères et douloureuses pensées; et une sorte de
consomption s'emparait déjà de lui, lorsque heureusement il arriva au
camp de Perpignan, et heureusement encore eut occasion d'accepter la
proposition de l'abbé de Gondi; car on a sans doute reconnu Cinq-Mars
dans la personne de ce jeune étranger en deuil, si insouciant et si
mélancolique, que le duelliste en soutane avait pris pour témoin.

Il avait fait établir sa tente comme volontaire dans la rue du camp
assignée aux jeunes seigneurs qui devaient être présentés au Roi et
servir comme aides de camp des généraux; il s'y rendit promptement,
fut bientôt armé, à cheval et cuirassé selon la coutume qui subsistait
encore alors, et partit seul pour le bastion espagnol, lieu du
rendez-vous. Il s'y trouva le premier, et reconnut qu'un petit champ
de gazon caché par les ouvrages de la place assiégée avait été fort
bien choisi par le petit abbé pour ses projets homicides; car, outre
que personne n'eût soupçonné des officiers d'aller se battre sous la
ville même qu'ils attaquaient, le corps du bastion les séparait du camp
français, et devait les voiler comme un immense paravent. Il était bon
de prendre ces précautions, car il n'en coûtait pas moins que la tête
alors pour s'être donné la satisfaction de risquer son corps.

En attendant ses amis et ses adversaires, Cinq-Mars eut le temps
d'examiner le côté du sud de Perpignan, devant lequel il se trouvait.
Il avait entendu dire que ce n'était pas ces ouvrages que l'on
attaquerait, et cherchait en vain à se rendre compte de ces projets.
Entre cette face méridionale de la ville, les montagnes de l'Albère
et le col du Perthus, on aurait pu tracer des lignes d'attaque et des
redoutes contre le point accessible; mais pas un soldat de l'armée
n'y était placé; toutes les forces semblaient dirigées sur le nord
de Perpignan, du côté le plus difficile, contre un fort de brique
nommé le Castillet, qui surmonte la porte de Notre-Dame. Il vit qu'un
terrain en apparence marécageux, mais très solide, conduisait jusqu'au
pied du bastion espagnol; que ce poste était gardé avec toute la
négligence castillane, et ne pouvait avoir cependant de force que par
ses défenseurs, car ses créneaux et ses meurtrières étaient ruinés et
garnis de quatre pièces de canon d'un énorme calibre, encaissées dans
du gazon, et par là rendues immobiles et impossibles à diriger contre
une troupe qui se précipiterait rapidement au pied du mur.

Il était aisé de voir que ces énormes pièces avaient ôté aux
assiégeants l'idée d'attaquer ce point, et aux assiégés celle d'y
multiplier les moyens de défense. Aussi, d'un côté, les postes avancés
et les vedettes étaient fort éloignés; de l'autre, les sentinelles
étaient rares et mal soutenues. Un jeune Espagnol, tenant une longue
escopette avec sa fourche suspendue à son côté, et la mèche fumante
dans la main droite, se promenait nonchalamment sur le rempart, et
s'arrêta à considérer Cinq-Mars, qui faisait à cheval le tour des
fossés et du marais.

--_Senor Caballero_, lui dit-il, est-ce que vous voulez prendre le
bastion à vous seul et à cheval, comme don Quixote-Quixada de la
Mancha?

Et en même temps il détacha la fourche ferrée qu'il avait au côté, la
planta en terre, et y appuyait le bout de son escopette pour ajuster,
lorsqu'un grave Espagnol plus âgé, enveloppé dans un sale manteau brun,
lui dit dans sa langue:

--_Ambrosio de demonio_, ne sais-tu pas bien qu'il est défendu de
perdre la poudre inutilement jusqu'aux sorties ou aux attaques, pour
avoir le plaisir de tuer un enfant qui ne vaut pas ta mèche! C'est
ici même que Charles-Quint a jeté et noyé dans le fossé la sentinelle
endormie. Fais ton devoir, ou je l'imiterai.

Ambrosio remit son fusil sur son épaule, son bâton fourchu à son côté,
et reprit sa promenade sur le rempart.

Cinq-Mars avait été fort peu ému de ce geste menaçant, et s'était
contenté d'élever les rênes de son cheval et de lui approcher les
éperons, sachant que d'un saut de ce léger animal il serait transporté
derrière un petit mur d'une cabane qui s'élevait dans le champ où il
se trouvait, et serait à l'abri du fusil espagnol avant que l'opération
de la fourche et de la mèche fût terminée. Il savait d'ailleurs qu'une
convention tacite des deux armées empêchait que les tirailleurs ne
fissent feu sur les sentinelles, ce qui eût été regardé comme un
assassinat de chaque côté. Il fallait même que le soldat qui s'était
disposé ainsi à l'attaque fût dans l'ignorance des consignes pour
l'avoir fait. Le jeune d'Effiat ne fit donc aucun mouvement apparent:
et lorsque le factionnaire reprit sa promenade sur le rempart, il
reprit la sienne sur le gazon, et aperçut bientôt cinq cavaliers qui
se dirigeaient vers lui. Les deux premiers qui arrivèrent au plus
grand galop ne le saluèrent pas; mais, s'arrêtant presque sur lui, se
jetèrent à terre, et il se trouva dans les bras du conseiller de Thou,
qui le serrait tendrement, tandis que le petit abbé de Gondi, riant de
tout son coeur, s'écriait:

--Voici encore un Oreste qui retrouve son Pylade, et au moment
d'immoler un coquin qui n'est pas de la famille du Roi des rois, je
vous assure!

--Eh quoi! c'est vous, cher Cinq-Mars! s'écriait de Thou; quoi! sans
que j'aie su votre arrivée au camp? Oui, c'est bien vous; je vous
reconnais, quoique vous soyez plus pâle. Avez-vous été malade, cher
ami? je vous ai écrit bien souvent; car notre amitié d'enfance m'est
demeurée bien avant dans le coeur.

--Et moi, répondit Henri d'Effiat, j'ai été bien coupable envers vous:
mais je vous conterai tout ce qui m'étourdissait; je pourrai vous en
parler, et j'avais honte de vous l'écrire. Mais que vous êtes bon!
votre amitié ne s'est point lassée.

--Je vous connais trop bien, reprenait de Thou; je savais qu'il ne
pouvait y avoir d'orgueil entre nous, et que mon âme avait un écho dans
la vôtre.

Avec ces paroles, ils s'embrassaient les yeux humides de ces larmes
douces que l'on verse si rarement dans la vie, et dont il semble
cependant que le coeur soit toujours chargé, tant elles font de bien en
coulant.

Cet instant fut court; et, pendant ce peu de mots, Gondi n'avait cessé
de les tirer par leur manteau en disant:

--A cheval! à cheval! messieurs. Eh! pardieu, vous aurez le temps
de vous embrasser, si vous êtes si tendres; mais ne vous faites pas
arrêter, et songeons à en finir bien vite avec nos bons amis qui
arrivent. Nous sommes dans une mauvaise position, avec ces trois
gaillards-là en face, les archers pas loin d'ici, et les Espagnols
là-haut; il faut tenir tête à trois feux.

Il parlait encore lorsque M. de Launay, se trouvant à soixante pas
de là avec ses seconds, choisis dans ses amis plutôt que dans les
partisans du Cardinal, _embarqua_ son cheval au petit galop, selon
les termes du manège, et, avec toute la précision des leçons qu'on y
reçoit, s'avança de très bonne grâce vers ses jeunes adversaires et les
salua gravement:

--Messieurs, dit-il, je crois que nous ferions bien de nous choisir et
de prendre du champ; car il est question d'attaquer les lignes et il
faut que je sois à mon poste.

--Nous sommes prêts, monsieur, dit Cinq-Mars; et, quant à nous choisir,
je serai bien aise de me trouver en face de vous; car je n'ai point
oublié le maréchal de Bassompierre et le bois de Chaumont; vous savez
mon avis sur votre insolente visite chez ma mère.

--Vous êtes jeune, monsieur; j'ai rempli chez madame votre mère les
devoirs d'homme du monde; chez le maréchal, ceux de capitaine des
gardes; ici, ceux de gentilhomme avec monsieur l'abbé qui m'a appelé;
et ensuite j'aurai cet honneur avec vous.

--Si je vous le permets, dit l'abbé déjà à cheval.

Ils prirent soixante pas de champ, et c'était tout ce qu'offrait
d'étendue le pré qui les renfermait; l'abbé de Gondi fut placé entre
de Thou et son ami, qui se trouvait le plus rapproché des remparts,
où deux officiers espagnols et une vingtaine de soldats se placèrent,
comme au balcon, pour voir ce duel de six personnes, spectacle qui leur
était assez habituel. Ils donnaient les mêmes signes de joie qu'à leurs
combats de taureaux, et riaient de ce rire sauvage et amer que leur
physionomie tient du sang arabe.

A un signe de Gondi, les six chevaux partirent au galop, et se
rencontrèrent sans se heurter au milieu de l'arène; à l'instant six
coups de pistolet s'entendirent presque ensemble, et la fumée couvrit
les combattants.

Quand elle se dissipa, on ne vit, des six cavaliers et des six chevaux,
que trois hommes et trois animaux en bon état. Cinq-Mars était à
cheval, donnant la main à son adversaire aussi calme que lui; à l'autre
extrémité, de Thou s'approchait du sien, dont il avait tué le cheval,
et l'aidait à se relever; pour Gondi et de Launay, on ne les voyait
plus ni l'un ni l'autre. Cinq-Mars, les cherchant avec inquiétude,
aperçut en avant le cheval de l'abbé qui sautait et caracolait,
traînant à sa suite le futur cardinal, qui avait le pied pris dans
l'étrier et jurait comme s'il n'eût jamais étudié autre chose que le
langage des camps: il avait le nez et les mains tout en sang de sa
chute et de ses efforts pour s'accrocher au gazon, et voyait avec assez
d'humeur son cheval, que son pied chatouillait bien malgré lui, se
diriger vers le fossé rempli d'eau qui entourait le bastion, lorsque
heureusement Cinq-Mars, passant entre le bord du marécage et le cheval,
le saisit par la bride et l'arrêta.

--Eh bien! mon cher abbé, je vois que vous n'êtes pas bien malade, car
vous parlez énergiquement.

--Par la corbleu! criait Gondi en se débarbouillant de la terre qu'il
avait dans les yeux, pour tirer un coup de pistolet à la figure de ce
géant, il a bien fallu me pencher en avant et m'élever sur l'étrier;
aussi ai-je un peu perdu l'équilibre; mais je crois qu'il est à terre
aussi.

--Vous ne vous trompez guère, monsieur, dit de Thou, qui arriva; voilà
son cheval qui nage dans le fossé avec son maître, dont la cervelle est
emportée; il faut songer à nous évader.

--Nous évader? c'est assez difficile, messieurs, dit l'adversaire de
Cinq-Mars survenant, voici le coup de canon, signal de l'attaque; je ne
croyais pas qu'il partît si tôt: si nous retournons, nous rencontrerons
les Suisses et les lansquenets qui sont en bataille sur ce point.

--M. de Fontrailles a raison, dit de Thou; mais, si nous ne retournons
pas, voici les Espagnols qui courent aux armes et nous feront siffler
des balles sur la tête.

--Eh bien! tenons conseil, dit Gondi; appelez donc M. de Montrésor, qui
s'occupe inutilement de chercher le corps de ce pauvre de Launay. Vous
ne l'avez pas blessé, monsieur de Thou?

--Non, monsieur l'abbé, tout le monde n'a pas la main si heureuse que
la vôtre, dit amèrement Montrésor, qui venait boitant un peu à cause de
sa chute; nous n'aurons pas le temps de continuer avec l'épée.

--Quant à continuer, je n'en suis pas, messieurs, dit Fontrailles;
M. de Cinq-Mars en a agi trop noblement avec moi: mon pistolet avait
fait long feu, et, ma foi, le sien s'est appuyé sur ma joue, j'en sens
encore le froid; il a eu la bonté de l'ôter et de le tirer en l'air; je
ne l'oublierai jamais, et je suis à lui à la vie à la mort.

--Il ne s'agit pas de cela, messieurs, interrompit Cinq-Mars; voici
une balle qui m'a sifflé à l'oreille; l'attaque est commencée de toutes
parts, et nous sommes enveloppés par les amis et les ennemis.

En effet, la canonnade était générale; la citadelle, la ville et
l'armée étaient couvertes de fumée; le bastion seul qui leur faisait
face n'était pas attaqué; et ses gardes semblaient moins se préparer à
le défendre qu'à examiner le sort des fortifications.

--Je crois que l'ennemi a fait une sortie, dit Montrésor, car la fumée
a cessé dans la plaine, et je vois des masses de cavaliers qui chargent
pendant que le canon de la place les protège.

--Messieurs, dit Cinq-Mars, qui n'avait cessé d'observer les murailles,
nous pourrions prendre un parti: ce serait d'entrer dans ce bastion mal
gardé.

--C'est très bien dit, monsieur, dit Fontrailles; mais nous ne sommes
que cinq contre trente au moins, et nous voilà bien découverts et
faciles à compter.

--Ma foi, l'idée n'est pas mauvaise, dit Gondi: il vaut mieux être
fusillé là-haut que pendu là-bas, si l'on vient à nous trouver; car ils
doivent déjà s'être aperçus que M. de Launay manque à sa compagnie, et
toute la cour sait notre affaire.

--Parbleu! messieurs, dit Montrésor, voilà du secours qui nous vient.

Une troupe nombreuse à cheval, mais fort en désordre, arrivait sur eux
au plus grand galop; des habits rouges les faisaient voir de loin;
ils semblaient avoir pour but de s'arrêter dans le champ même où se
trouvaient nos duellistes embarrassés, car à peine les premiers chevaux
y furent-ils, que les cris de _halte_ se répétèrent et se prolongèrent
par la voix des chefs mêlés à leurs cavaliers.

--Allons au-devant d'eux, ce sont les gens d'armes de la garde du Roi,
dit Fontrailles; je les reconnais à leurs cocardes noires. Je vois
aussi beaucoup de chevau-légers avec eux; mêlons-nous à leur désordre,
car je crois qu'ils sont _ramenés_.

Ce mot est un terme honnête qui voulait dire et signifie encore _en
déroute_ dans le langage militaire. Tous les cinq s'avancèrent vers
cette troupe vive et bruyante, et virent que cette conjecture était
très juste. Mais, au lieu de la consternation qu'on pourrait attendre
en pareil cas, ils ne trouvèrent qu'une gaieté jeune et bruyante, et
n'entendirent que des éclats de rire de ces deux compagnies.

--Ah! pardieu, Cahuzac, disait l'un, ton cheval courait mieux que le
mien; je crois que tu l'as exercé aux chasses du Roi.

--C'est pour que nous soyons plus tôt ralliés que tu es arrivé le
premier ici, répondait l'autre.

--Je crois que le marquis de Coislin est fou de nous faire charger
quatre cents contre huit régiments espagnols.

--Ah! ah! ah! Locmaria, votre panache est bien arrangé! il a l'air d'un
saule pleureur. Si nous suivons celui-là, ce sera à l'enterrement.

--Eh! messieurs, je vous l'ai dit d'avance, répondait d'assez mauvaise
humeur ce jeune officier; j'étais sûr que ce capucin de Joseph, qui
se mêle de tout, se trompait en nous disant de charger de la part du
Cardinal. Mais auriez-vous été contents si ceux qui ont l'honneur de
vous commander avaient refusé la charge?

--Non! non! non! répondirent tous ces jeunes gens en reprenant
rapidement leurs rangs.

--J'ai dit, reprit le vieux marquis de Coislin, qui, avec ses cheveux
blancs, avait encore le feu de la jeunesse dans les yeux, que si l'on
vous ordonnait de monter à l'assaut à cheval, vous le feriez.

--Bravo! bravo! crièrent tous les gens d'armes en battant des mains.

--Eh bien, monsieur le marquis, dit Cinq-Mars en s'approchant, voici
l'occasion d'exécuter ce que vous avez promis; je ne suis qu'un simple
volontaire, mais il y a déjà un instant que ces messieurs et moi
examinons ce bastion, et je crois qu'on en pourrait venir à bout.

--Monsieur, au préalable, il faudrait sonder le gué pour...

En ce moment, une balle partie du rempart même dont on parlait vint
casser la tête au cheval du vieux capitaine.

--Locmaria, de Mouy, prenez le commandement, et l'assaut, l'assaut!
crièrent les deux compagnies nobles, le croyant mort.

--Un moment, un moment, messieurs, dit le vieux Coislin en se
relevant, je vous y conduirai, s'il vous plaît; guidez-nous, monsieur
le volontaire, car les Espagnols nous invitent à ce bal, et il faut
répondre poliment.

A peine le vieillard fut-il sur un autre cheval que lui amenait un de
ses gens, et eut-il tiré son épée, que, sans attendre son commandement,
toute cette ardente jeunesse, précédée par Cinq-Mars et ses amis, dont
les chevaux étaient poussés en avant par les escadrons, se jeta dans
les marais, où, à son grand étonnement et à celui des Espagnols, qui
comptaient trop sur sa profondeur, les chevaux ne s'enfoncèrent que
jusqu'aux jarrets, et malgré une décharge à mitraille des deux plus
grosses pièces, tous arrivèrent pêle-mêle sur un petit terrain de gazon
au pied des remparts à demi ruinés. Dans l'ardeur du passage, Cinq-Mars
et Fontrailles, avec le jeune Locmaria, lancèrent leurs chevaux sur
le rempart même; mais une vive fusillade tua et renversa ces trois
animaux, qui roulèrent avec leurs maîtres.

--Pied à terre, messieurs! cria le vieux Coislin; le pistolet et
l'épée, et en avant! abandonnez vos chevaux.

Tous obéirent rapidement et vinrent se jeter en foule à la brèche.

Cependant de Thou, que son sang-froid n'abandonnait jamais non plus que
son amitié, n'avait pas perdu de vue son jeune Henri, et l'avait reçu
dans ses bras lorsque son cheval était tombé. Il le remit debout, lui
rendit son épée échappée, et lui dit avec le plus grand calme, malgré
les balles qui pleuvaient de tous côtés:

--Mon ami, ne suis-je pas bien ridicule au milieu de toute cette
bagarre, avec mon habit de conseiller au Parlement?

--Parbleu, dit Montrésor qui s'avançait, voici l'abbé qui vous justifie
bien.

En effet, le petit Gondi, repoussant des coudes les chevau-légers,
criait de toutes ses forces:--Trois duels et un assaut! J'espère que
j'y perdrai ma soutane, enfin!

Et, en disant ces mots, il frappait d'estoc et de taille sur un grand
Espagnol.

La défense ne fut pas longue. Les soldats castillans ne tinrent pas
longtemps contre les officiers français, et pas un d'eux n'eut le temps
ni la hardiesse de recharger son arme.

--Messieurs, nous raconterons cela à nos maîtresses, à Paris! s'écria
Locmaria en jetant son chapeau en l'air.

Et Cinq-Mars, de Thou, Coislin, de Mouy, Londigny, officiers des
compagnies rouges, et tous ces jeunes gentilshommes, l'épée dans la
main droite, le pistolet dans la gauche, se heurtant, se poussant et se
faisant autant de mal à eux-mêmes qu'à l'ennemi par leur empressement,
débordèrent enfin sur la plate-forme du bastion, comme l'eau versée
d'un vase dont l'entrée est trop étroite jaillit par torrents au
dehors.

Dédaignant de s'occuper des soldats vaincus qui se jetaient à leurs
genoux, ils les laissèrent errer dans le fort sans même les désarmer,
et se mirent à courir dans leur conquête comme des écoliers en
vacances, riant de tout leur coeur comme après une partie de plaisir.

Un officier espagnol, enveloppé dans son manteau brun, les regardait
d'un air sombre.

--Quels démons est-ce là, Ambrosio? disait-il à un soldat. Je ne les ai
pas connus autrefois en France. Si Louis XIII a toute une armée ainsi
composée, il est bien bon de ne pas conquérir l'Europe.

--Oh! je ne les crois pas bien nombreux; il faut que ce soit un corps
de pauvres aventuriers qui n'ont rien à perdre et tout à gagner par le
pillage.

--Tu as raison, dit l'officier; je vais tâcher d'en séduire un pour
m'échapper.

Et, s'approchant avec lenteur, il aborda un jeune chevau-léger,
d'environ dix-huit ans, qui était à l'écart assis sur le parapet; il
avait le teint blanc et rose d'une jeune fille, sa main délicate tenait
un mouchoir brodé dont il essuyait son front et ses cheveux d'un blond
d'argent; il regardait l'heure à une grosse montre ronde couverte de
rubis enchâssés et suspendue à sa ceinture par un noeud de rubans.

L'Espagnol étonné s'arrêta. S'il ne l'eût vu renverser ses soldats, il
ne l'aurait cru capable que de chanter une romance couché sur un lit
de repos. Mais, prévenu par les idées d'Ambrosio, il songea qu'il se
pouvait qu'il eût volé ces objets de luxe au pillage des appartements
d'une femme; et, l'abordant brusquement, lui dit:

--_Hombre!_ je suis officier; veux-tu me rendre la liberté et me faire
revoir mon pays?

Le jeune Français le regarda avec l'air doux de son âge, et, songeant à
sa propre famille, lui dit:

--Monsieur, je vais vous présenter au marquis de Coislin, qui vous
accordera sans doute ce que vous demandez; votre famille est-elle de
Castille ou d'Aragon?

--Ton Coislin demandera une autre permission encore, et me fera
attendre une année. Je te donnerai quatre mille ducats si tu me fais
évader.

Cette figure douce, ces traits enfantins, se couvrirent de la pourpre
de la fureur; ces yeux bleus lancèrent des éclairs, et, en disant: De
l'argent, à moi! va-t'en, imbécile! le jeune homme donna sur la joue
de l'Espagnol un bruyant soufflet. Celui-ci, sans hésiter, tira un
long poignard de sa poitrine, et, saisissant le bras du Français, crut
le lui plonger facilement dans le coeur: mais, leste et vigoureux,
l'adolescent lui prit lui-même le bras droit, et, l'élevant avec force
au-dessus de sa tête, le ramena avec le fer sur celle de l'Espagnol
frémissant de rage.

--Eh! eh! eh! doucement, Olivier! Olivier! crièrent de toutes parts ses
camarades accourant: il y a assez d'Espagnols par terre.

Et ils désarmèrent l'officier ennemi.

--Que ferons-nous de cet enragé? disait l'un.

--Je n'en voudrais pas pour mon valet de chambre, répondait l'autre.

--Il mérite d'être pendu, disait un troisième; mais, ma foi, messieurs,
nous ne savons pas pendre; envoyons-le à ce bataillon de Suisses qui
passe dans la plaine.

Et cet homme sombre et calme, s'enveloppant de nouveau dans son
manteau, se mit en marche de lui-même, suivi d'Ambrosio, pour aller
joindre le bataillon, poussé par les épaules et hâté par cinq ou six de
ces jeunes fous.

Cependant la première troupe d'assiégeants, étonnée de son succès,
l'avait suivi jusqu'au bout. Cinq-Mars, conseillé par le vieux Coislin,
avait fait le tour du bastion, et ils virent tous deux avec chagrin
qu'il était entièrement séparé de la ville, et que leur avantage ne
pouvait se poursuivre. Ils revinrent donc sur la plate-forme, lentement
et en causant, rejoindre de Thou et l'abbé de Gondi, qu'ils trouvèrent
riant avec les jeunes chevau-légers.

--Nous avions avec nous la Religion et la Justice, messieurs, nous ne
pouvions pas manquer de triompher.

--Comment donc? mais c'est qu'elles ont frappé aussi fort que nous!

Ils se turent à l'approche de Cinq-Mars, et restèrent un instant à
chuchoter et à demander son nom, puis tous l'entourèrent et lui prirent
la main avec transport.

--Messieurs, vous avez raison, dit le vieux capitaine; c'est, comme
disaient nos pères, _le mieux faisant de la journée_. C'est un
volontaire qui doit être présenté aujourd'hui au Roi par le Cardinal.

--Par le Cardinal! nous le présenterons nous-mêmes, ah! qu'il ne soit
pas _Cardinaliste_[4], il est trop brave garçon pour cela, disaient
avec vivacité tous ces jeunes gens.

  [4] La France et l'armée étaient divisées en Royalistes et
  Cardinalistes.

--Monsieur, je vous en dégoûterai bien, moi, dit Olivier d'Entraigues
en s'approchant, car j'ai été son page, et je le connais parfaitement.
Servez plutôt dans les Compagnies Rouges; allez, vous aurez de bons
camarades.

Le vieux marquis évita l'embarras de la réponse à Cinq-Mars en faisant
sonner les trompettes pour rallier ses brillantes compagnies. Le canon
avait cessé de se faire entendre, et un Garde était venu l'avertir que
le Roi et le Cardinal parcouraient la ligne pour voir les résultats de
la journée; il fit passer tous les chevaux par la brèche, ce qui fut
assez long, et ranger les deux compagnies à cheval en bataille dans un
lieu où il semblait impossible qu'une autre troupe que l'infanterie eût
jamais pu pénétrer.



CHAPITRE X

LES RÉCOMPENSES

    LA MORT.

    Ah! comme du butin ces guerriers trop jaloux
    Courent bride abattue au-devant de mes coups.
    Agitez tous leurs sens d'une rage insensée.
    Tambour, fifre, trompette, ôtez-leur la pensée.

    N. LEMERCIER, _Panhypocrisiade_.


«Pour assouvir le premier emportement du chagrin royal, avait dit
Richelieu; pour ouvrir une source d'émotions qui détourne de la douleur
cette âme incertaine, que cette ville soit assiégée, j'y consens; que
Louis parte, je lui permets de frapper quelques pauvres soldats des
coups qu'il voudrait et n'ose me donner; que sa colère s'éteigne dans
ce sang obscur, je le veux; mais ce caprice de gloire ne dérangera pas
mes immuables desseins, cette ville ne tombera pas encore, elle ne sera
française pour toujours que dans deux ans, elle viendra dans mes filets
seulement au jour marqué dans ma pensée. Tonnez, bombes et canons:
méditez vos opérations, savants capitaines; précipitez-vous, jeunes
guerriers; je ferai taire votre bruit, évanouir vos projets, avorter
vos efforts; tout finira par une vaine fumée, et je vais vous conduire
pour vous égarer.»

Voilà à peu près ce que roulait sous sa tête chauve le Cardinal-Duc
avant l'attaque dont on vient de voir une partie. Il s'était placé
à cheval au nord de la ville sur une des montagnes de Salces; de ce
point il pouvait voir la plaine du Roussillon, devant lui, s'inclinant
jusqu'à la Méditerranée; Perpignan, avec ses remparts de brique, ses
bastions, sa citadelle et son clocher, y formait une masse ovale et
sombre sur des prés larges et verdoyants, et les vastes montagnes
l'enveloppaient avec la vallée comme un arc énorme courbé du nord au
sud, tandis que, prolongeant sa ligne blanchâtre à l'orient, la mer
semblait en être la corde argentée. A sa droite s'élevait ce mont
immense que l'on appelle le Canigou, dont les flancs épanchent deux
rivières dans la plaine. La ligne française s'étendait jusqu'au pied
de cette barrière de l'occident. Une foule de généraux et de grands
seigneurs se tenaient à cheval derrière le ministre, mais à vingt pas
de distance et dans un silence profond. Il avait commencé par suivre au
plus petit pas la ligne d'opérations, et ensuite était revenu se placer
immobile sur cette hauteur, d'où son oeil et sa pensée planaient sur
les destinées des assiégeants et des assiégés. L'armée avait les yeux
sur lui, et de tout point on pouvait le voir. Chaque homme portant les
armes le regardait comme son chef immédiat, et attendait son geste pour
agir. Dès longtemps la France était ployée à son joug, et l'admiration
en avait exclu de toutes ses actions le ridicule auquel un autre
eût été quelquefois soumis. Ici, par exemple, il ne vint à l'esprit
d'aucun homme de sourire ou même de s'étonner que la cuirasse revêtit
un prêtre, et la sévérité de son caractère et de son aspect réprima
toute idée de rapprochements ironiques ou de conjectures injurieuses.
Ce jour-là le Cardinal parut revêtu d'un costume entièrement guerrier:
c'était un habit couleur de feuille morte, bordé en or; une cuirasse
couleur d'eau; l'épée au côté des pistolets à l'arçon de sa selle,
et un chapeau à plumes qu'il mettait rarement sur sa tête, où il
conservait toujours la calotte rouge. Deux pages étaient derrière lui:
l'un portait ses gantelets, l'autre son casque, et le capitaine de ses
gardes était à son côté.

Comme le Roi l'avait nouvellement nommé généralissime de ses troupes,
c'était à lui que les généraux envoyaient demander des ordres; mais
lui, connaissant trop bien les secrets motifs de la colère actuelle de
son maître, affecta de renvoyer à ce prince tous ceux qui voulaient
avoir une décision de sa bouche. Il arriva ce qu'il avait prévu, car
il réglait et calculait les mouvements de ce coeur comme ceux d'une
horloge, et aurait pu dire avec exactitude par quelles sensations il
avait passé. Louis XIII vint se placer à ses côtés, mais il vint comme
vient l'élève adolescent forcé de reconnaître que son maître a raison.
Son air était hautain et mécontent, ses paroles étaient brusques et
sèches. Le Cardinal demeura impassible. Il fut remarquable que le
Roi employait, en consultant, les paroles du commandement, conciliant
ainsi sa faiblesse et son pouvoir, son irrésolution et sa fierté, son
impéritie et ses prétentions, tandis que son ministre lui dictait ses
lois avec le ton de la plus profonde obéissance.

--Je veux que l'on attaque bientôt, Cardinal, dit le prince en
arrivant; c'est-à-dire, ajouta-t-il avec un air d'insouciance, lorsque
tous vos préparatifs seront faits et à l'heure dont vous serez convenu
avec nos maréchaux.

--Sire, si j'osais dire ma pensée, je voudrais que Votre Majesté eût
pour agréable d'attaquer dans un quart d'heure, car, la montre en main,
il suffit de ce temps pour faire avancer la troisième ligne.

--Oui, oui, c'est bon, monsieur le Cardinal; je le pensais aussi;
je vais donner mes ordres moi-même; je veux faire tout moi-même.
Schomberg, Schomberg! dans un quart d'heure je veux entendre le canon
du signal, je le veux!

En partant pour commander la droite de l'armée, Schomberg ordonna, et
le signal fut donné.

Les batteries disposées depuis longtemps par le maréchal de La
Meilleraie commencèrent à battre en brèche, mais mollement, parce
que les artilleurs sentaient qu'on les avait dirigés sur deux points
inexpugnables, et qu'avec leur expérience, et surtout le sens droit et
la vue prompte du soldat français, chacun d'eux aurait pu indiquer la
place qu'il eût fallu choisir.

Le Roi fut frappé de la lenteur des feux.

--La Meilleraie, dit-il avec impatience, voici des batteries qui ne
vont pas; vos canonniers dorment.

Le maréchal, les mestres de camp d'artillerie étaient présents,
mais aucun ne répondit une syllabe. Ils avaient jeté les yeux sur
le Cardinal, qui demeurait immobile comme une statue équestre, et
ils l'imitèrent. Il eût fallu répondre que la faute n'était pas aux
soldats, mais à celui qui avait ordonné cette fausse disposition de
batteries; et c'était Richelieu lui-même qui, feignant de les croire
plus utiles où elles se trouvaient, avait fait taire les observations
des chefs.

Le Roi fut étonné de ce silence, et, craignant d'avoir commis, par
cette question, quelque erreur grossière dans l'art militaire,
rougit légèrement, et, se rapprochant du groupe des princes qui
l'accompagnaient, leur dit pour prendre contenance:

--D'Angoulême, Beaufort, c'est bien ennuyeux, n'est-il pas vrai? nous
restons là comme des momies.

Charles de Valois s'approcha et dit:

--Il me semble, Sire, que l'on n'a pas employé ici les machines de
l'ingénieur Pompée-Targon.

--Parbleu, dit le duc de Beaufort en regardant fixement Richelieu,
c'est que nous aimions beaucoup mieux prendre la Rochelle que
Perpignan, dans le temps où vint cet Italien. Ici pas une machine
préparée, pas une mine, un pétard sous ces murailles, et le maréchal de
La Meilleraie m'a dit ce matin qu'il avait proposé d'en faire approcher
pour ouvrir la tranchée. Ce n'était ni le Castillet, ni ces six grands
bastions de l'enveloppe, ni la demi-lune qu'il fallait attaquer. Si
nous allons ce train, le grand bras de pierre de la citadelle nous
montrera le poing longtemps encore.

Le Cardinal, toujours immobile, ne dit pas une seule parole, il fit
seulement signe à Fabert de s'approcher; celui-ci sortit du groupe qui
le suivait, et rangea son cheval derrière celui de Richelieu, près du
capitaine de ses gardes.

Le duc de La Rochefoucault, s'approchant du Roi, prit la parole:

--Je crois, Sire, que notre peu d'action à ouvrir la brèche donne de
l'insolence à ces gens-là, car voici une sortie nombreuse qui se dirige
justement vers Votre Majesté; les régiments de Biron et de Ponts se
replient en faisant leurs feux.

--Eh bien, dit le Roi tirant son épée, chargeons-les, et faisons
rentrer ces coquins chez eux; lancez la cavalerie avec moi,
d'Angoulême. Où est-elle, Cardinal?

--Derrière cette colline, Sire, sont en colonne six régiments de
dragons et les carabins de la Roque; vous voyez en bas mes Gens d'armes
et mes Chevau-légers, dont je supplie Votre Majesté de se servir,
car ceux de sa garde sont égarés en avant par le marquis de Coislin,
toujours trop zélé. Joseph, va lui dire de revenir.

Il parla bas au capucin, qui l'avait accompagné affublé d'un habit
militaire qu'il portait gauchement, et qui s'avança aussitôt dans la
plaine.

Cependant les colonnes serrées de la vieille infanterie espagnole
sortaient de la porte Notre-Dame comme une forêt mouvante et sombre,
tandis que par une autre porte une cavalerie pesante sortait aussi et
se rangeait dans la plaine. L'armée française, en bataille au pied de
la colline du Roi, sur des forts de gazon et derrière des redoutes et
des fascines, vit avec effroi les Gens d'armes et les Chevau-légers
pressés entre ces deux corps dix fois supérieurs en nombre.

--Sonnez donc la charge! cria Louis XIII, ou mon vieux Coislin est
perdu.

Et il descendit la colline avec toute sa suite, aussi ardente que lui;
mais, avant qu'il fût au bas et à la tête de ses Mousquetaires, les
deux Compagnies avaient pris leur parti; lancées avec la rapidité de
la foudre et au cri de _vive le Roi!_ elles fondirent sur la longue
colonne de la cavalerie ennemie comme deux vautours sur les flancs
d'un serpent, et, faisant une large et sanglante trouée, passèrent au
travers pour aller se rallier derrière le bastion espagnol, comme nous
l'avons vu, et laissèrent les cavaliers si étonnés, qu'ils ne songèrent
qu'à se reformer et non à les poursuivre.

L'armée battit des mains; le Roi étonné s'arrêta; il regarda autour de
lui, et vit dans tous les yeux le brûlant désir de l'attaque; toute la
valeur de sa race étincela dans les siens; il resta encore une seconde
comme en suspens, écoutant avec ivresse le bruit du canon, respirant et
savourant l'odeur de la poudre; il semblait reprendre une autre vie et
redevenir Bourbon; tous ceux qui le virent alors se crurent commandés
par un autre homme, lorsque, élevant son épée et ses yeux vers le
soleil éclatant, il s'écria:

--Suivez-moi, braves amis! c'est ici que je suis roi de France!

Sa cavalerie, se déployant, partit avec une ardeur qui dévorait
l'espace, et, soulevant des flots de poussière du sol qu'elle faisait
trembler, fut dans un instant mêlée à la cavalerie espagnole, engloutie
comme elle dans un nuage immense et mobile.

--A présent, c'est à présent! s'écria de sa hauteur le Cardinal avec
une voix tonnante: qu'on arrache ces batteries à leur position inutile.
Fabert, donnez vos ordres: qu'elles soient toutes dirigées sur cette
infanterie qui va lentement envelopper le Roi. Courez, volez, sauvez le
Roi!

Aussitôt cette suite, auparavant inébranlable, s'agite en tous sens;
les généraux donnent leurs ordres, les aides de camp disparaissent
et fondent dans la plaine, où, franchissant les fossés, les barrières
et les palissades, ils arrivent à leur but presque aussi promptement
que la pensée qui les dirige et que le regard qui les suit. Tout à
coup les éclairs lents et interrompus qui brillaient sur les batteries
découragées deviennent une flamme immense et continuelle, ne laissant
pas de place à la fumée qui s'élève jusqu'au ciel en formant un nombre
infini de couronnes légères et flottantes; les volées du canon, qui
semblaient de lointains et faibles échos, se changent en un tonnerre
formidable dont les coups sont aussi rapides que ceux du tambour
battant la charge; tandis que, de trois points opposés, les rayons
larges et rouges des bouches à feu descendent sur les sombres colonnes
qui sortaient de la ville assiégée.

Cependant Richelieu, sans changer de place, mais l'oeil ardent et le
geste impératif, ne cessait de multiplier les ordres en jetant sur ceux
qui les recevaient un regard qui leur faisait entrevoir un arrêt de
mort s'ils n'obéissaient pas assez vite.

--Le Roi a culbuté cette cavalerie; mais les fantassins résistent
encore; nos batteries n'ont fait que tuer et n'ont pas vaincu. Trois
régiments d'infanterie en avant, sur-le-champ, Gassion, la Meilleraie
et Lesdiguières! qu'on prenne les colonnes par le flanc. Portez l'ordre
au reste de l'armée de ne plus attaquer et de rester sans mouvement sur
toute la ligne. Un papier! que j'écrive moi-même à Schomberg.

Un page mit pied à terre et s'avança tenant un crayon et du papier.
Le ministre, soutenu par quatre hommes de sa suite, descendit de
cheval péniblement et en jetant quelques cris involontaires que lui
arrachaient ses douleurs; mais il les dompta et s'assit sur l'affût
d'un canon: le page présenta son épaule comme pupitre en s'inclinant,
et le Cardinal écrivit à la hâte cet ordre, que les manuscrits
contemporains nous ont transmis, et que pourront imiter les diplomates
de nos jours, qui sont plus jaloux, à ce qu'il semble, de se tenir
parfaitement en équilibre sur la limite de deux pensées que de chercher
ces combinaisons qui tranchent les destinées du monde, trouvant le
génie trop grossier et trop clair pour prendre sa marche.

«Monsieur le maréchal, ne hasardez rien, et méditez bien avant
d'attaquer. Quand on vous mande que le Roi désire que vous ne hasardiez
rien, ce n'est pas que Sa Majesté vous défende absolument de combattre,
mais son intention n'est pas que vous donniez un combat général, si
ce n'est avec une notable espérance de gain pour l'avantage qu'une
favorable situation vous pourrait donner, la responsabilité du combat
devant naturellement retomber sur vous.»

Tous ces ordres donnés, le vieux ministre, toujours assis sur l'affût,
appuyant ses deux bras sur la lumière du canon, et son menton sur
ses bras, dans l'attitude de l'homme qui ajuste et pointe une pièce,
continua en silence et en repos à regarder le combat du Roi, comme un
vieux loup qui, rassasié de victimes et engourdi par l'âge, contemple
dans la plaine le ravage du lion sur un troupeau de boeufs qu'il
n'oserait attaquer; de temps en temps son oeil se ranime, l'odeur du
sang lui donne de la joie, et pour n'en pas perdre le goût, il passe
une langue ardente sur sa mâchoire démantelée.

Ce jour-là, il fut remarqué par ses serviteurs (c'étaient à peu près
tous ceux qui l'approchaient) que, depuis son lever jusqu'à la nuit,
il ne prit aucune nourriture, et tendit tellement toute l'application
de son âme sur les événements nécessaires à conduire, qu'il triompha
des douleurs de son corps, et sembla les avoir détruites à force de
les oublier. C'était cette puissance d'attention et cette présence
continuelle de l'esprit qui le haussaient presque jusqu'au génie. Il
l'aurait atteint s'il ne lui eût manqué l'élévation native de l'âme et
la sensibilité généreuse du coeur.

Tout s'accomplit sur le champ de bataille comme il l'avait voulu, et sa
fortune du cabinet le suivit près du canon. Louis XIII prit d'une main
avide la victoire que lui faisait son ministre, et y ajouta seulement
cette part de grandeur et de bravoure qu'un homme apporte dans son
triomphe.

Le canon avait cessé de frapper lorsque les colonnes de l'infanterie
furent rejetées brisées dans Perpignan; le reste avait eu le même sort,
et l'on ne vit plus dans la plaine que les escadrons étincelants du Roi
qui le suivaient en se reformant.

Il revenait au pas et contemplait avec satisfaction le champ de
bataille entièrement nettoyé d'ennemis; il passa fièrement sous le
feu même des pièces espagnoles, qui, soit par maladresse, soit par une
secrète convention avec le premier ministre, soit pudeur de tuer un Roi
de France, ne lui envoyèrent que quelques boulets qui, passant à dix
pieds sur sa tête, vinrent expirer devant les lignes du camp et ajouter
à sa réputation de bravoure.

Cependant à chaque pas qu'il faisait vers la butte où l'attendait
Richelieu, sa physionomie changeait d'aspect et se décomposait
visiblement: il perdait cette rougeur du combat, et la noble sueur
du triomphe tarissait sur son front. A mesure qu'il s'approchait, sa
pâleur accoutumée s'emparait de ses traits comme ayant droit de siéger
seule sur une tête royale; son regard perdait ses flammes passagères et
enfin, lorsqu'il l'eut joint, une mélancolie profonde avait entièrement
glacé son visage. Il retrouva le Cardinal comme il l'avait laissé.
Remonté à cheval, celui-ci, toujours froidement respectueux, s'inclina,
et, après quelques mots de compliment, se plaça près de Louis pour
suivre les lignes et voir les résultats de la journée, tandis que les
princes et les grands seigneurs, marchant devant et derrière à quelque
distance, formaient comme un nuage autour d'eux.

L'habile ministre eut soin de ne rien dire et de ne faire aucun geste
qui pût donner le soupçon qu'il eût la moindre part aux événements de
la journée, et il fut remarquable que de tous ceux qui vinrent rendre
compte, il n'y en eut pas un qui ne semblât deviner sa pensée et ne
sût éviter de compromettre sa puissance occulte par une obéissance
démonstrative; tout fut rapporté au Roi. Le Cardinal traversa donc,
à côté de ce prince, la droite du camp qu'il n'avait pas eue sous les
yeux de la hauteur où il s'était placé, et vit avec satisfaction que
Schomberg, qui le connaissait bien, avait agi précisément comme le
maître avait écrit, ne compromettant que quelques troupes légères,
et combattant assez pour ne pas encourir de reproche d'inaction
et pas assez pour obtenir un résultat quelconque. Cette conduite
charma le ministre et ne déplut point au Roi, dont l'amour-propre
caressait l'idée d'avoir vaincu seul dans la journée. Il voulut
même se persuader et faire croire que tous les efforts de Schomberg
avaient été infructueux, et lui dit qu'il ne lui en voulait pas, qu'il
venait d'éprouver par lui-même qu'il avait en face des ennemis moins
méprisables qu'on ne l'avait cru d'abord.

--Pour vous prouver que vous n'avez fait que gagner à nos yeux,
ajouta-t-il, nous vous nommons chevalier de nos ordres et nous vous
donnons les grandes et petites entrées près de notre personne.

Le Cardinal lui serra affectueusement la main en passant, et le
maréchal, étonné de ce déluge de faveurs, suivit le prince la tête
baissée, comme un coupable, ayant besoin pour s'en consoler de se
rappeler toutes les actions d'éclat qu'il avait faites durant sa
carrière, et qui étaient demeurées dans l'oubli, leur attribuant
mentalement ces récompenses non méritées pour se réconcilier avec sa
conscience.

Le Roi était prêt à revenir sur ses pas, quand le duc de Beaufort, le
nez au vent et l'air étonné, s'écria:

--Mais, Sire, ai-je encore du feu dans les yeux, ou suis-je devenu
fou d'un coup de soleil? Il me semble que je vois sur ce bastion
des cavaliers en habits rouges qui ressemblent furieusement à vos
Chevau-légers que nous avons crus morts.

Le Cardinal fronça le sourcil.

--C'est impossible, monsieur, dit-il; l'imprudence de M. de Coislin a
perdu les Gens d'armes de Sa Majesté et ces cavaliers; c'est pourquoi
j'osais dire au Roi tout à l'heure que si l'on supprimait ces corps
inutiles, il pourrait en résulter de grands avantages, militairement
parlant.

--Pardieu, Votre Éminence me pardonnera, reprit le duc de Beaufort:
mais je ne me trompe point, et en voici sept ou huit à pied qui
poussent devant eux des prisonniers.

--Eh bien, allons donc visiter ce point, dit le Roi avec nonchalance;
si j'y retrouve mon vieux Coislin, j'en serai bien aise.

Il fallut suivre.

Ce fut avec de grandes précautions que les chevaux du Roi et de sa
suite passèrent à travers le marais et les débris, mais ce fut avec un
grand étonnement qu'on aperçut en haut les deux Compagnies Rouges en
bataille comme un jour de parade.

--Vive Dieu! cria Louis XIII, je crois qu'il n'en manque pas un. Eh
bien, marquis, vous tenez parole, vous prenez des murailles à cheval.

--Je crois que ce point a été mal choisi, dit Richelieu d'un air de
dédain; il n'avance en rien la prise de Perpignan et a dû coûter du
monde.

--Ma foi, vous avez raison, dit le Roi (adressant pour la première
fois la parole au Cardinal avec un air moins sec, depuis l'entrevue qui
suivit la nouvelle de la mort de la Reine), je regrette le sang qu'il a
fallu verser ici.

--Il n'y a eu, Sire, que deux de nos jeunes gens blessés à cette
attaque, dit le vieux Coislin, et nous y avons gagné de nouveaux
compagnons d'armes dans les volontaires qui nous ont guidés.

--Qui sont-ils? dit le prince.

--Trois d'entre eux se sont retirés modestement, Sire; mais le plus
jeune, que vous voyez, était le premier à l'assaut, et m'en a donné
l'idée. Les deux Compagnies réclament l'honneur de le présenter à Votre
Majesté.

Cinq-Mars, à cheval derrière le vieux capitaine, ôta son chapeau, et
découvrit sa jeune et pâle figure, ses grands yeux noirs et ses grands
cheveux bruns.

--Voilà des traits qui me rappellent quelqu'un, dit le Roi; qu'en
dites-vous, Cardinal?

Celui-ci avait déjà jeté un coup d'oeil pénétrant sur le nouveau venu,
et dit:

--Je me trompe, ou ce jeune homme est...

--Henry d'Effiat, dit à haute voix le volontaire en s'inclinant.

--Comment donc, Sire, c'est lui-même que j'avais annoncé à Votre
Majesté, et qui devait lui être présenté de ma main, le second fils du
maréchal.

--Ah! dit Louis XIII avec vivacité, j'aime à le voir présenté par ce
bastion. Il y a bonne grâce, mon enfant, à l'être ainsi quand on porte
le nom de notre vieil ami. Vous allez nous suivre au camp, où nous
avons beaucoup à vous dire. Mais que vois-je! vous ici, monsieur de
Thou! qui êtes-vous venu juger?

--Je crois, Sire, répondit Coislin, qu'il a plutôt condamné à mort
quelques Espagnols, car il est entré le second dans la place.

--Je n'ai frappé personne, monsieur, interrompit de Thou en rougissant;
ce n'est point mon métier; ici je n'ai aucun mérite, j'accompagnais M.
de Cinq-Mars mon ami.

--Nous aimons votre modestie autant que cette bravoure, et nous
n'oublierons pas ce trait. Cardinal, n'y a-t-il pas quelque présidence
vacante?

Richelieu n'aimait pas M. de Thou; et, comme ses haines avaient
toujours une cause mystérieuse, on en cherchait la cause vainement;
elle se dévoila par un mot cruel qui lui échappa. Ce motif d'inimitié
était une phrase des _Histoires_ du président de Thou, père de
celui-ci, où il flétrit aux yeux de la postérité un grand-oncle du
Cardinal, moine d'abord, puis apostat, souillé de tous les vices
humains.

Richelieu, se penchant à l'oreille de Joseph, lui dit:

--Tu vois bien cet homme, c'est lui dont le père a mis mon nom dans son
histoire; eh bien! je mettrai son nom dans la mienne.

En effet, il l'inscrivit plus tard avec du sang. En ce moment, pour
éviter de répondre au Roi, il feignit de ne pas avoir entendu sa
question et d'appuyer sur le mérite de Cinq-Mars et le désir de le voir
placé à la cour.

--Je vous ai promis d'avance de le faire capitaine dans mes gardes, dit
le prince; faites-le nommer dès demain. Je veux le connaître davantage,
et je lui réserve mieux que cela par la suite, s'il me plaît.
Retirons-nous; le soleil est couché, et nous sommes loin de notre
armée. Dites à mes deux bonnes Compagnies de nous suivre.

Le ministre, après avoir fait donner cet ordre, dont il eut soin de
supprimer l'éloge, se mit à la droite du Roi, et toute l'escorte quitta
le bastion confié à la garde des Suisses, pour retourner au camp.

Les deux Compagnies Rouges défilèrent lentement par la trouée qu'elles
avaient faite avec tant de promptitude; leur contenance était grave et
silencieuse.

Cinq-Mars s'approcha de son ami.

--Voici des héros bien mal récompensés, lui dit-il; pas une faveur, pas
une question flatteuse!

--En revanche, répondit le simple de Thou, moi qui vins un peu malgré
moi, je reçois des compliments. Voilà les cours et la vie; mais le vrai
juge est en haut, que l'on n'aveugle pas.

--Cela ne nous empêchera pas de nous faire tuer demain s'il le faut,
dit le jeune Olivier en riant.



CHAPITRE XI

LES MÉPRISES

    Quand vint le tour de saint Guilin,
    Il jeta trois dés sur la table.
    Ensuite il regarda le diable,
    Et lui dit d'un air très-malin:
    Jouons donc cette vieille femme!
    Qui de nous deux aura son âme!

    ANCIENNES LÉGENDES.


Pour paraître devant le Roi, Cinq-Mars avait été forcé de monter le
cheval de l'un des Chevau-légers blessés dans l'affaire, ayant perdu le
sien au pied du rempart. Pendant l'espace de temps assez long qu'exigea
la sortie des deux Compagnies, il se sentit frapper sur l'épaule et vit
en se retournant le vieux Grandchamp tenant en main un cheval gris fort
beau.

--Monsieur le marquis veut-il bien monter un cheval qui lui
appartienne? dit-il. Je lui ai mis la selle et la housse de velours
brodée en or qui étaient restées dans le fossé. Hélas! mon Dieu!
quand je pense qu'un Espagnol aurait fort bien pu la prendre, ou même
un Français; car, dans ce temps-ci, il y a tant de gens qui prennent
tout ce qu'ils trouvent comme leur appartenant; et puis, comme dit le
proverbe: Ce qui tombe dans le fossé est pour le soldat. Ils auraient
pu prendre aussi, quand j'y pense, ces quatre cents écus en or que M.
le Marquis, soit dit sans reproche, avait oubliés dans les fontes de
ses pistolets. Et les pistolets, quels pistolets! Je les avais achetés
en Allemagne, et les voici encore aussi bons et avec une détente aussi
parfaite que dans ce temps-là. C'était bien assez d'avoir fait tuer le
pauvre petit cheval noir qui était né en Angleterre, aussi vrai que
je le suis à Tours en Touraine; fallait-il encore exposer des objets
précieux à passer à l'ennemi?

Tout en faisant ses doléances, ce brave homme achevait de seller le
cheval gris; la colonne était longue à défiler, et, ralentissant ses
mouvements, il fit une attention scrupuleuse à la longueur des sangles
et aux ardillons de chaque boucle de la selle, se donnant par là le
temps de continuer ses discours.

--Je vous demande bien pardon, monsieur, si je suis un peu long, c'est
que je me suis foulé tant soit peu le bras en relevant M. de Thou, qui
lui-même relevait monsieur le marquis pendant la grande culbute.

--Comment! tu es venu là, vieux fou! dit Cinq-Mars: ce n'est pas ton
métier; je t'ai dit de rester au camp.

--Oh! quant à ce qui est de rester au camp, c'est différent, je ne sais
pas rester là; et, quand il se tire un coup de mousquet, je serais
malade si je n'en voyais pas la lumière. Pour mon métier, c'est bien
le mien d'avoir soin de vos chevaux, et vous êtes dessus, monsieur.
Croyez-vous que, si je l'avais pu, je n'aurais pas sauvé les jours de
cette pauvre petite bête noire qui est là-bas dans le fossé. Ah! comme
je l'aimais, monsieur! un cheval qui a gagné trois prix de course dans
sa vie! Quand j'y pense, cette vie-là a été trop courte pour tous ceux
qui savaient l'aimer comme moi. Il ne se laissait donner l'avoine que
par son Grandchamp, et il me caressait avec sa tête dans ce moment-là;
et la preuve, c'est le bout de l'oreille gauche qu'il m'a emporté un
jour, ce pauvre ami; mais ce n'était pas qu'il voulût me faire du mal,
au contraire. Il fallait voir comme il hennissait de colère quand un
autre l'approchait; il a cassé la jambe à Jean à cause de cela, ce bon
animal; je l'aimais tant! Aussi, quand il est tombé, je le soutenais
d'une main, M. de Locmaria de l'autre. J'ai bien cru d'abord que lui
et ce monsieur allaient se relever; mais malheureusement il n'y en a
qu'un qui soit revenu en vie, et c'était celui que je connaissais le
moins. Vous avez l'air d'en rire, de ce que je dis sur votre cheval,
monsieur; mais vous oubliez qu'en temps de guerre le cheval est l'âme
du cavalier, oui, monsieur, son âme, car, qui est-ce qui épouvante
l'infanterie! c'est le cheval. Ce n'est certainement point l'homme qui,
une fois lancé, n'y fait guère plus qu'une botte de foin. Qui est-ce
qui fait bien des actions que l'on admire! c'est encore le cheval! Et
quelquefois son maître voudrait être bien loin, qu'il se trouve malgré
lui victorieux et récompensé, tandis que le pauvre animal n'y gagne que
des coups. Qui est-ce qui gagne des prix à la course? c'est le cheval,
qui ne soupe guère mieux qu'à l'ordinaire, tandis que son maître met
l'or dans sa poche, et il est envié de ses amis et considéré de tous
les seigneurs comme s'il avait couru lui-même. Qui est-ce qui chasse
le chevreuil et qui n'en met pas un pauvre petit morceau sous sa dent?
c'est encore le cheval! tandis qu'il arrive quelquefois qu'on le mange
lui-même, ce pauvre animal; et, dans une campagne avec M. le maréchal,
il m'est arrivé... Mais qu'avez-vous donc, monsieur le marquis? vous
pâlissez...

--Serre-moi la jambe avec quelque chose, un mouchoir, une courroie, ou
ce que tu voudras, car je sens une douleur brûlante; je ne sais ce que
c'est.

--Votre botte est coupée, monsieur, et ce pourrait bien être quelque
balle; mais _le plomb est ami de l'homme_.

--Il me fait cependant bien mal!

--Ah! _qui aime bien châtie bien_, monsieur: ah! le plomb! il ne faut
pas dire du mal du plomb; qui est-ce qui...

Tout en s'occupant de lier la jambe de Cinq-Mars au-dessous du genou,
le bonhomme allait commencer l'apologie du plomb aussi sottement qu'il
avait fait celle du cheval, quand il fut forcé, ainsi que son maître,
de prêter l'oreille à une dispute vive et bruyante entre plusieurs
soldats suisses restés très près d'eux après le départ de toutes
les troupes; ils se parlaient en gesticulant beaucoup, et semblaient
s'occuper de deux hommes que l'on voyait au milieu de trente soldats
environ.

D'Effiat tendant toujours son pied à son domestique et appuyé sur la
selle de son cheval, chercha, en écoutant attentivement, à comprendre
leurs paroles; mais il ignorait absolument l'allemand, et ne put
rien deviner de leur querelle. Grandchamp tenait toujours sa botte et
écoutait aussi très sérieusement, et tout à coup se mit à rire de tout
son coeur, se tenant les côtes, ce que l'on ne lui avait jamais vu
faire.

--Ah! ah! monsieur, voilà deux sergents qui se disputent pour savoir
lequel on doit pendre des deux Espagnols qui sont là; car vos camarades
rouges ne se sont pas donné la peine de le dire; l'un de ces Suisses
prétend que c'est l'officier; l'autre assure que c'est le soldat, et
voilà un troisième qui vient de les mettre d'accord.

--Et qu'a-t-il dit?

--Il a dit de les pendre tous les deux.

--Doucement! doucement! s'écria Cinq-Mars en faisant des efforts pour
marcher.

Mais il ne put s'appuyer sur sa jambe.

--Mets-moi à cheval, Grandchamp.

--Monsieur, vous n'y pensez pas, votre blessure...

--Fais ce que je te dis, et montes-y toi-même ensuite.

Le vieux domestique, tout en grondant, obéit et courut, d'après un
autre ordre très absolu, arrêter les Suisses, déjà dans la plaine,
prêts à suspendre leurs prisonniers à un arbre, ou plutôt à les laisser
s'y attacher; car l'officier, avec le sang-froid de son énergique
nation, avait passé lui-même autour de son cou le noeud coulant d'une
corde, et montait, sans en être prié, à une petite échelle appliquée
à l'arbre pour y nouer l'autre bout. Le soldat, avec le même calme
insouciant, regardait les Suisses se disputer autour de lui, et tenait
l'échelle.

[Illustration: Jeanniot del.      Héliogr. Dujardin.]

Cinq-Mars arriva à temps pour les sauver, se nomma au bas officier
suisse, et, prenant Grandchamp pour interprète, dit que ces deux
prisonniers étaient à lui, et qu'il allait les faire conduire à sa
tente; qu'il était capitaine aux gardes, et s'en rendait responsable.
L'Allemand, toujours discipliné, n'osa répliquer; il n'y eut de
résistance que de la part du prisonnier. L'officier, encore au haut de
l'échelle, se retourna, et parlant de là comme d'une chaire, dit avec
un rire sardonique:

--Je voudrais bien savoir ce que tu viens faire ici? Qui t'a dit que
j'aime à vivre?

--Je ne m'en informe pas, dit Cinq-Mars, peu m'importe ce que vous
deviendrez après; je veux dans ce moment empêcher un acte qui me paraît
injuste et cruel. Tuez-vous ensuite si vous voulez.

--C'est bien dit, reprit l'Espagnol farouche; tu me plais, toi. J'ai
cru d'abord que tu venais faire le généreux pour me forcer d'être
reconnaissant, ce que je déteste. Eh bien, je consens à descendre; mais
je te haïrai autant qu'auparavant, parce que tu es Français, je t'en
préviens, et je ne te remercierai pas, car tu ne fais que t'acquitter
envers moi: c'est moi-même qui t'ai empêché ce matin d'être tué par ce
jeune soldat, quand il te mit en joue, et il n'a jamais manqué un isard
dans les montagnes de Léon.

--Soit, dit Cinq-Mars, descendez.

Il entrait dans son caractère d'être toujours avec les autres tel
qu'ils se montraient dans leurs relations avec lui, et cette rudesse le
rendit de fer.

--Voilà un fier gaillard, monsieur, dit Grandchamp; à votre place
certainement M. le maréchal l'aurait laissé sur son échelle. Allons,
Louis, Étienne, Germain, venez garder les prisonniers de monsieur et
les conduire; voilà une jolie acquisition que nous faisons là; si cela
nous porte bonheur, j'en serai bien étonné.

Cinq-Mars, souffrant un peu du mouvement de son cheval, se mit en
marche assez lentement pour ne pas dépasser ces hommes à pied; il
suivit de loin la colonne des Compagnies qui s'éloignaient à la
suite du Roi, et songeait à ce que ce prince pouvait lui vouloir
dire. Un rayon d'espoir lui fit voir l'image de Marie de Mantoue dans
l'éloignement, et il eut un instant de calme dans les pensées. Mais
tout son avenir était dans ce seul mot: _plaire au Roi_; il se mit à
réfléchir à tout ce qu'il a d'amer.

En ce moment il vit arriver son ami de Thou, qui, inquiet de ce qu'il
était resté en arrière, le cherchait dans la plaine, et accourait pour
le secourir s'il l'eût fallu.

--Il est tard, mon ami, la nuit s'approche; vous vous êtes arrêté bien
longtemps; j'ai craint pour vous. Qui amenez-vous donc? Pourquoi vous
êtes-vous arrêté? Le Roi va vous demander bientôt.

Telles étaient les questions rapides du jeune conseiller, que
l'inquiétude avait fait sortir de son calme accoutumé, ce que n'avait
pu faire le combat.

--J'étais un peu blessé; j'amène un prisonnier, et je songeais
au Roi. Que peut-il me vouloir, mon ami? Que faut-il faire s'il
veut m'approcher du trône? il faudra plaire. A cette idée, vous
l'avouerai-je? je suis tenté de fuir, et j'espère que je n'aurai pas
l'honneur fatal de vivre près de lui. Plaire! que ce mot est humiliant!
obéir ne l'est pas autant. Un soldat s'expose à mourir, et tout est
dit. Mais que de souplesse, de sacrifices de son caractère, que de
compositions avec sa conscience, que de dégradations de sa pensée
dans la destinée d'un courtisan! Ah! de Thou, mon cher de Thou! je
ne suis pas fait pour la cour, je le sens, quoique je ne l'aie vue
qu'un instant; j'ai quelque chose de sauvage au fond du coeur, que
l'éducation n'a poli qu'à la surface. De loin, je me suis cru propre
à vivre dans ce monde tout-puissant, je l'ai même souhaité, guidé par
un projet bien chéri de mon coeur; mais je recule au premier pas; la
vue du Cardinal m'a fait frémir; le souvenir du dernier de ses crimes
auquel j'assistai m'a empêché de lui parler; il me fait horreur, je
ne le pourrai jamais. La faveur du Roi a aussi je ne sais quoi qui
m'épouvante, comme si elle devait m'être funeste.

--Je suis heureux de vous voir cet effroi: il vous sera salutaire
peut-être, reprit de Thou en cheminant. Vous allez entrer en contact et
en commerce avec la Puissance; vous ne la sentirez pas, vous allez la
toucher; vous verrez ce qu'elle est, et par quelle main la foudre est
portée. Hélas! fasse le ciel qu'elle ne vous brûle pas! Vous assisterez
peut-être à ces conseils où se règle la destinée des nations; vous
verrez, vous ferez naître ces caprices d'où sortent les guerres
sanglantes, les conquêtes et les traités; vous tiendrez dans votre
main la goutte d'eau qui enfante les torrents. C'est d'en haut qu'on
apprécie bien les choses humaines, mon ami; il faut avoir passé sur
les points élevés pour connaître la petitesse de celles que nous voyons
grandes.

--Eh! si j'en étais là, j'y gagnerais du moins cette leçon dont vous
parlez, mon ami; mais ce Cardinal, cet homme auquel il me faut avoir
une obligation, cet homme que je connais trop par son oeuvre, que
sera-t-il pour moi?

--Un ami, un protecteur, sans doute, répondit de Thou.

--Plutôt la mort mille fois que son amitié! J'ai tout son être et
jusqu'à son nom même en haine; il verse le sang des hommes avec la
croix du Rédempteur.

--Quelles horreurs dites-vous, mon cher! Vous vous perdrez si vous
montrez au roi ces sentiments pour le Cardinal.

--N'importe, au milieu de ces sentiers tortueux, j'en veux prendre
un nouveau, la ligne droite. Ma pensée entière, la pensée de l'homme
juste, se dévoilera aux regards du Roi même s'il l'interroge, dût-elle
me coûter la tête. Je l'ai vu enfin ce Roi, que l'on m'avait peint
si faible; je l'ai vu, et son aspect m'a touché le coeur malgré
moi; certes, il est bien malheureux, mais il ne peut être cruel, il
entendrait la vérité...

--Oui, mais il n'oserait la faire triompher, répondit le sage de Thou.
Garantissez-vous de cette chaleur de coeur qui vous entraîne souvent
par des mouvements subits et bien dangereux. N'attaquez pas un colosse
tel que Richelieu sans l'avoir mesuré.

--Vous voilà comme mon gouverneur, l'abbé Quillet; mon cher et prudent
ami, vous ne me connaissez ni l'un ni l'autre; vous ne savez pas
combien je suis las de moi-même, et jusqu'où j'ai jeté mes regards. Il
me faut monter ou mourir.

--Quoi! déjà ambitieux! s'écria de Thou avec une extrême surprise.

Son ami inclina la tête sur ses mains en abandonnant les rênes de son
cheval, et ne répondit pas.

--Quoi! cette égoïste passion de l'âge mûr s'est emparée de vous, à
vingt ans, Henri! L'ambition est la plus triste des espérances.

--Et cependant elle me possède à présent tout entier, car je ne vis que
par elle, tout mon coeur en est pénétré.

--Ah! Cinq-Mars, je ne vous reconnais plus! que vous étiez différent
autrefois! Je ne vous le cache pas, vous me semblez bien déchu:
dans ces promenades de notre enfance, où la vie et surtout la mort
de Socrate faisaient couler de nos yeux des larmes d'admiration et
d'envie; lorsque, nous élevant jusqu'à l'idéal de la plus haute vertu,
nous désirions pour nous dans l'avenir ces malheurs illustres, ces
infortunes sublimes qui font les grands hommes; quand nous composions
pour nous des occasions imaginaires de sacrifices et de dévouement; si
la voix d'un homme eût prononcé entre nous deux, tout à coup, le mot
seul d'ambition, nous aurions cru toucher un serpent...

De Thou parlait avec la chaleur de l'enthousiasme et du reproche.
Cinq-Mars continuait à marcher sans rien répondre, et la tête dans ses
mains; après un instant de silence, il les ôta et laissa voir des yeux
pleins de généreuses larmes; il serra fortement la main de son ami et
lui dit avec un accent pénétrant:

--Monsieur de Thou, vous m'avez rappelé les plus belles pensées
de ma première jeunesse; croyez que je ne suis pas déchu, mais
un secret espoir me dévore que je ne puis confier même à vous: je
méprise autant que vous l'ambition qui paraîtra me posséder; la terre
entière le croira, mais que m'importe la terre? Pour vous, noble ami,
promettez-moi que vous ne cesserez pas de m'estimer, quelque chose que
vous me voyiez faire. Je jure par le ciel que mes pensées sont pures
comme lui.

--Eh bien, dit de Thou, je jure par lui que je vous en crois
aveuglément; vous me rendez la vie!

Ils se serraient encore la main avec effusion de coeur, lorsqu'ils
s'aperçurent qu'ils étaient arrivés presque devant la tente du Roi.

Le jour était entièrement tombé, mais on aurait pu croire qu'un jour
plus doux se levait, car la lune sortait de la mer dans toute sa
splendeur; le ciel transparent du Midi ne se chargeait d'aucun nuage,
et semblait un voile d'un bleu pâle semé de paillettes argentées:
l'air encore enflammé n'était agité que par le rare passage de
quelques brises de la Méditerranée, et tous les bruits avaient cessé
sur la terre. L'armée fatiguée reposait sous les tentes dont les feux
marquaient la ligne, et la ville assiégée semblait accablée du même
sommeil; on ne voyait, sur ses remparts, que le bout des armes des
sentinelles qui brillaient aux clartés de la lune, ou le feu errant des
rondes de nuit; on n'entendait que quelques cris sombres et prolongés
de ces gardes qui s'avertissaient de ne pas dormir.

C'était seulement autour du Roi que tout veillait, mais à une assez
grande distance de lui. Ce prince avait fait éloigner toute sa suite;
il se promenait seul devant sa tente, et, s'arrêtant quelquefois
à contempler la beauté du ciel, il paraissait plongé dans une
mélancolique méditation. Personne n'osait l'interrompre, et ce qui
restait de seigneurs dans le quartier royal s'était approché du
Cardinal, qui, à vingt pas du Roi, était assis sur un petit tertre
de gazon façonné en banc par les soldats; là, il essuyait son front
pâle; fatigué des soucis du jour et du poids inaccoutumé d'une armure,
il congédiait par quelques mots précipités, mais toujours attentifs
et polis, ceux qui venaient le saluer en se retirant; il n'avait
déjà plus près de lui que Joseph, qui causait avec Laubardemont. Le
Cardinal regardait du côté du Roi si, avant de rentrer, ce prince ne
lui parlerait pas, lorsque le bruit des chevaux de Cinq-Mars se fit
entendre; les gardes du Cardinal le questionnèrent et le laissèrent
s'avancer sans suite, et seulement avec de Thou.

--Vous êtes arrivé trop tard, jeune homme, pour parler au Roi, dit
d'une voix aigre le Cardinal-Duc; on ne fait pas attendre Sa Majesté.

Les deux amis allaient se retirer, lorsque la voix même de Louis XIII
se fit entendre. Ce prince était en ce moment dans une de ces fausses
positions qui firent le malheur de sa vie entière. Irrité profondément
contre son ministre, mais ne se dissimulant pas qu'il lui devait le
succès de la journée, ayant d'ailleurs besoin de lui annoncer son
intention de quitter l'armée et de suspendre le siège de Perpignan, il
était combattu entre le désir de lui parler et la crainte de faiblir
dans son mécontentement; de son côté, le ministre n'osait lui adresser
la parole le premier, incertain sur les pensées qui roulaient dans
la tête de son maître, et craignant de mal prendre son temps, mais
ne pouvant non plus se décider à se retirer; tous deux se trouvaient
précisément dans la situation de deux amants brouillés qui voudraient
avoir une explication, lorsque le Roi saisit avec joie la première
occasion d'en sortir. Le hasard fut fatal au ministre; voilà à quoi
tiennent ces destinées qu'on appelle grandes.

--N'est-ce pas M. de Cinq-Mars? dit le Roi d'une voix haute; qu'il
vienne, je l'attends.

Le jeune d'Effiat s'approcha à cheval, et à quelques pas du Roi voulut
mettre pied à terre; mais à peine sa jambe eut-elle touché le gazon
qu'il tomba à genoux.

--Pardon, Sire, je crois que je suis blessé.

Et le sang sortit violemment de sa botte.

De Thou l'avait vu tomber, et s'était approché pour le soutenir;
Richelieu saisit cette occasion de s'avancer aussi avec un empressement
simulé.

--Otez ce spectacle des yeux du Roi, s'écria-t-il; vous voyez bien que
ce jeune homme se meurt.

--Point du tout, dit Louis, le soutenant lui-même, un Roi de France
sait voir mourir et n'a point peur du sang qui coule pour lui. Ce jeune
homme m'intéresse; qu'on le fasse porter près de ma tente, et qu'il ait
auprès de lui mes médecins; si sa blessure n'est pas grave, il viendra
avec moi à Paris, car le siège est suspendu, monsieur le Cardinal, j'en
ai vu assez. D'autres affaires m'appellent au centre du royaume; je
vous laisserai ici commander en mon absence; c'est ce que je voulais
vous dire.

A ces mots, le Roi rentra brusquement dans sa tente, précédé par ses
pages et ses officiers tenant des flambeaux.

Le pavillon royal était fermé, Cinq-Mars emporté par de Thou et ses
gens, que le duc de Richelieu, immobile et stupéfait, regardait encore
la place où cette scène s'était passée; il semblait frappé de la foudre
et incapable de voir ou d'entendre ceux qui l'observaient.

Laubardemont, encore effrayé de sa mauvaise réception de la veille,
n'osait lui dire un mot, et Joseph avait peine à reconnaître en lui son
ancien maître; il sentit un moment le regret de s'être donné à lui,
et crut que son étoile pâlissait; mais, songeant qu'il était haï de
tous les hommes et n'avait de ressource qu'en Richelieu, il le saisit
par le bras, et, le secouant fortement, lui dit à demi-voix, mais avec
rudesse:

--Allons donc, monseigneur, vous êtes une poule mouillée; venez avec
nous.

Et, comme s'il l'eût soutenu par le coude, mais en effet l'entraînant
malgré lui, aidé de Laubardemont, il le fit rentrer dans sa tente
comme un maître d'école fait coucher un écolier pour lequel il redoute
le brouillard du soir: Ce vieillard prématuré suivit lentement les
volontés de ses deux acolytes, et la pourpre du pavillon retomba sur
lui.



CHAPITRE XII

LA VEILLÉE

    O coward conscience, how dost thou afflict me!
    --The lights burn blue.--It is now dead midnight
    Cold fearful drops stand on my trembling flesh.
    --What do I fear? myself?...
    --I love myself!...

    SHAKSPEARE.


A peine le cardinal fut-il dans sa tente qu'il tomba, encore armé et
cuirassé, dans un grand fauteuil; et là, portant son mouchoir sur sa
bouche et le regard fixe, il demeura dans cette attitude, laissant ses
deux noirs confidents chercher si la méditation ou l'anéantissement l'y
retenait. Il était mortellement pâle, et une sueur froide ruisselait
sur son front. En l'essuyant avec un mouvement brusque, il jeta en
arrière sa calotte rouge, seul signe ecclésiastique qui lui restât,
et retomba la bouche sur ses mains. Le capucin d'un côté, le sombre
magistrat de l'autre, le considéraient en silence, et semblaient, avec
leurs habits noirs et bruns, le prêtre et le notaire d'un mourant.

Le religieux, tirant du fond de sa poitrine une voix qui semblait plus
propre à dire l'office des morts qu'à donner des consolations, parla
cependant le premier:

--Si monseigneur veut se souvenir de mes conseils donnés à Narbonne,
il conviendra que j'avais un juste pressentiment des chagrins que lui
causerait un jour ce jeune homme.

Le maître des requêtes reprit:

--J'ai su par le vieil abbé sourd qui était à dîner chez la maréchale
d'Effiat, et qui a tout entendu, que ce jeune Cinq-Mars montrait plus
d'énergie qu'on ne l'imaginait, et qu'il tenta de délivrer le maréchal
de Bassompierre. J'ai encore le rapport détaillé du sourd, qui a très
bien joué son rôle; l'éminentissime Cardinal doit en être satisfait.

--J'ai dit à monseigneur, recommença Joseph, car ces deux séides
farouches alternaient leurs discours comme les pasteurs de Virgile;
j'ai dit qu'il serait bon de se défaire de ce petit d'Effiat, et que je
m'en chargerais, si tel était son bon plaisir; il serait facile de le
perdre dans l'esprit du Roi.

--Il serait plus sûr de le faire mourir de sa blessure, reprit
Laubardemont; si Son Eminence avait la bonté de m'en donner l'ordre,
je connais intimement le médecin en second, qui m'a guéri d'un coup
au front, et qui le soigne. C'est un homme prudent, tout dévoué à
monseigneur le Cardinal-duc, et dont le brelan a un peu dérangé les
affaires.

--Je crois, repartit Joseph avec un air de modestie mêlé d'un peu
d'aigreur, que si Son Eminence avait quelqu'un à employer à ce projet
utile, ce serait plutôt son négociateur habituel, qui a eu quelque
succès autrefois.

--Je crois pouvoir en énumérer quelques-uns assez marquants, reprit
Laubardemont, et très nouveaux, dont la difficulté était grande.

--Ah! sans doute, dit le père avec un demi-salut et un air de
considération et de politesse, votre mission la plus hardie et la
plus habile fut le jugement d'Urbain Grandier, le magicien. Mais, avec
l'aide de Dieu, on peut faire d'aussi bonnes et fortes choses. Il n'est
pas sans quelque mérite, par exemple, ajouta-t-il en baissant les yeux
comme une jeune fille, d'extirper vigoureusement une branche royale de
Bourbon.

--Il n'était pas bien difficile, reprit avec amertume le maître
des requêtes, de choisir un soldat aux gardes pour tuer le comte de
Soissons; mais présider, juger...

--Et exécuter soi-même, interrompit le capucin échauffé, est moins
difficile certainement que d'élever un homme, dès l'enfance, dans la
pensée d'accomplir de grandes choses avec discrétion, et de supporter,
s'il le fallait, toutes les tortures pour l'amour du ciel, plutôt que
de révéler le nom de ceux qui l'ont armé de leur justice, ou de mourir
courageusement sur le corps de celui qu'on a frappé, comme l'a fait
celui que j'envoyai; il ne jeta pas un cri au coup d'épée de Riquemont,
l'écuyer du prince; il finit comme un saint: c'était mon élève.

--Autre chose est d'ordonner ou de courir les dangers.

--Et n'en ai-je pas couru au siège de la Rochelle?

--D'être noyé dans un égout, sans doute? dit Laubardemont.

--Et vous, dit Joseph, vos périls ont-ils été de vous prendre les
doigts dans les instruments de torture? et tout cela parce que
l'abbesse des Ursulines est votre nièce.

--C'était bon pour vos frères de Saint-François, qui tenaient les
marteaux; mais moi, je fus frappé au front par ce même Cinq-Mars, qui
guidait une populace effrénée.

--En êtes-vous bien sûr? s'écria Joseph charmé; osa-t-il bien aller
ainsi contre les ordres du Roi?

La joie qu'il avait de cette découverte lui faisait oublier sa colère.

--Impertinents! s'écria le Cardinal, rompant tout à coup le silence
et ôtant de ses lèvres son mouchoir taché de sang, je punirais votre
sanglante dispute, si elle ne m'avait appris bien des secrets d'infamie
de votre part. On a dépassé mes ordres: je ne voulais point de torture,
Laubardemont; c'est votre seconde faute; vous me ferez haïr pour rien,
c'était inutile. Mais vous, Joseph, ne négligez pas les détails de
cette émeute où fut Cinq-Mars; cela peut servir par la suite.

--J'ai tous les noms et signalements, dit avec empressement le juge
secret, inclinant jusqu'au fauteuil sa grande taille et son visage
olivâtre et maigre, que sillonnait un rire servile.

--C'est bon, c'est bon, dit le ministre, le repoussant; il ne s'agit
pas encore de cela. Vous, Joseph, soyez à Paris avant ce jeune
présomptueux qui va être favori, j'en suis certain; devenez son ami,
tirez-en parti pour moi, ou perdez-le; qu'il me serve ou qu'il tombe.
Mais, surtout, envoyez-moi des gens sûrs, et tous les jours, pour me
rendre compte verbalement; jamais d'écrits à l'avenir. Je suis très
mécontent de vous, Joseph; quel misérable courrier avez-vous choisi
pour venir de Cologne! Il ne m'a pas su comprendre; il a vu le Roi
trop tôt, et nous voilà encore avec une disgrâce à combattre. Vous
avez manqué me perdre entièrement. Vous allez voir ce qu'on va faire à
Paris; on ne tardera pas à y tramer une conspiration contre moi; mais
ce sera la dernière. Je reste ici pour les laisser tous plus libres
d'agir. Sortez tous deux, envoyez-moi mon valet de chambre dans deux
heures seulement: je veux être seul.

On entendait encore les pas de ces deux hommes, et Richelieu, les
yeux attachés sur l'entrée de sa tente, semblait les poursuivre de ses
regards irrités.

--Misérables! s'écria-t-il lorsqu'il fut seul, allez encore accomplir
quelques oeuvres secrètes, et ensuite je vous briserai vous-mêmes,
ressorts impurs de mon pouvoir! Bientôt le roi succombera sous la lente
maladie qui le consume; je serai régent alors, je serai roi de France
moi-même; je n'aurai plus à redouter les caprices de sa faiblesse; je
détruirai sans retour les races orgueilleuses de ce pays; j'y passerai
un niveau terrible et la baguette de Tarquin; je serai seul sur eux
tous, l'Europe tremblera, je...

Ici le goût du sang qui remplissait de nouveau sa bouche le força d'y
porter son mouchoir.

--Ah! que dis-je? malheureux que je suis! Me voilà frappé à mort; je me
dissous, mon sang s'écoule, et mon esprit veut travailler encore! Pour
quoi? Pour qui? Est-ce pour la gloire, c'est un mot vide; est-ce pour
les hommes; je les méprise. Pour qui donc, puisque je vais mourir avant
deux, avant trois ans peut-être? Est-ce pour Dieu? quel nom!... je n'ai
pas marché avec lui, il a tout vu...

Ici, il laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et ses yeux
rencontrèrent la grande croix d'or qu'il portait au cou; il ne put
s'empêcher de se jeter en arrière jusqu'au fond du fauteuil; mais
elle le suivait; il la prit, et, la considérant avec des regards fixes
et dévorants:--Signe terrible! dit-il tout bas, tu me poursuis! Vous
retrouverai-je encore ailleurs... divinité et supplice! que suis-je?
qu'ai-je fait?...

Pour la première fois, une terreur singulière et inconnue le pénétra;
il trembla, glacé et brûlé par un frisson invincible; il n'osait
lever les yeux, de crainte de rencontrer quelque vision effroyable;
il n'osait appeler, de peur d'entendre le son de sa propre voix; il
demeura profondément enfoncé dans la méditation de l'éternité, si
terrible pour lui, et il murmura cette sorte de prière:

--Grand Dieu, si tu m'entends, juge-moi donc, mais ne m'isole pas
pour me juger. Regarde-moi entouré des hommes de mon siècle; regarde
l'ouvrage immense que j'avais entrepris; fallait-il moins qu'un énorme
levier pour remuer ces masses? et si ce levier écrase en tombant
quelques misérables inutiles, suis-je bien coupable? Je semblerai
méchant aux hommes; mais toi, juge suprême, me verras-tu ainsi? Non;
tu sais que c'est le pouvoir sans borne qui rend la créature coupable
envers la créature; ce n'est pas Armand de Richelieu qui fait périr,
c'est le premier ministre. Ce n'est pas pour ses injures personnelles,
c'est pour suivre un système. Mais un système... qu'est-ce que ce mot?
M'était-il permis de jouer ainsi avec les hommes, et de les regarder
comme des nombres pour accomplir une pensée, fausse peut-être? Je
renverse l'entourage du trône. Si, sans le savoir, je sapais ses
fondements et hâtais sa chute! Oui, mon pouvoir d'emprunt m'a séduit.
O dédale! ô faiblesse de la pensée humaine!... Simple foi! pourquoi ne
suis-je pas seulement un simple prêtre? Si j'osais rompre avec l'homme
et me donner à Dieu, l'échelle de Jacob descendrait encore dans mes
songes!

En ce moment son oreille fut frappée d'un grand bruit qui se faisait
au dehors; des rires de soldats, des huées féroces et des jurements
se mêlaient aux paroles, assez longtemps soutenues, d'une voix
faible et claire; on eût dit le chant d'un ange entrecoupé par des
rires de démons. Il se leva, et ouvrit une sorte de fenêtre en toile
pratiquée sur un des côtés de sa tente carrée. Un singulier spectacle
se présentait à sa vue; il resta quelques instants à le contempler,
attentif aux discours qui se tenaient.

--Écoute, écoute, La Valeur, disait un soldat à un autre, la voilà qui
recommence à parler et à chanter; fais-la placer au milieu du cercle,
entre nous et le feu.

--Tu ne sais pas, tu ne sais pas, disait un autre, voici Grand-Ferré
qui dit qu'il la connaît.

--Oui, je te dis que je la connais, et, par Saint-Pierre de Loudun, je
jurerais que je l'ai vue dans mon village, quand j'étais en congé, et
c'était à une affaire où il faisait chaud, mais dont on ne parle pas,
surtout à un Cardinaliste comme toi.

--Et pourquoi n'en parle-t-on pas, grand nigaud? reprit un vieux soldat
en relevant sa moustache.

--On n'en parle pas parce que cela brûle la langue, entends-tu cela?

--Non, je ne l'entends pas.

--Eh bien! ni moi non plus; mais ce sont les bourgeois qui me l'ont dit.

Ici un éclat de rire général l'interrompit.

--Ah! ah! est-il bête! disait l'un; il écoute ce que disent les
bourgeois.

--Ah bien! si tu les écoutes bavarder, tu as du temps à perdre,
reprenait un autre.

--Tu ne sais donc pas ce que disait ma mère, blanc-bec? reprenait
gravement le plus vieux en baissant les yeux d'un air farouche et
solennel pour se faire écouter.

--Et! comment veux-tu que je le sache, La Pipe? Ta mère doit être morte
de vieillesse avant que mon grand-père fût au monde.

--Eh bien! blanc-bec, je vais te le dire. Tu sauras d'abord que ma
mère était une respectable Bohémienne, aussi attachée au régiment des
Carabins de la Roque que mon chien _Canon_ que voilà; elle portait
l'eau-de-vie à son cou, dans un baril, et la buvait mieux que le
premier de chez nous; elle avait eu quatorze époux, tous militaires, et
morts sur le champ de bataille.

--Voilà ce qui s'appelle une femme! interrompirent les soldats pleins
de respect.

--Et jamais de sa vie elle ne parla à un bourgeois, si ce n'est pour
lui dire en arrivant au logement: «Allume-moi une chandelle et fais
chauffer ma soupe».

--Eh bien, qu'est-ce qu'elle te disait ta mère? dit Grand-Ferré.

--Si tu es pressé, tu ne le sauras pas, blanc-bec; elle disait
habituellement dans sa conversation: _Un soldat vaut bien mieux qu'un
chien; mais un chien vaut mieux qu'un bourgeois_.

--Bravo! bravo! c'est bien dit! crièrent les soldats pleins
d'enthousiasme à ces belles paroles.

--Et ça n'empêche pas, dit Grand-Ferré, que les bourgeois qui m'ont dit
que ça brûlait la langue avaient raison; d'ailleurs, ce n'était pas
tout à fait des bourgeois, car ils avaient des épées, et ils étaient
fâchés de ce qu'on brûlait un curé, et moi aussi.

--Et qu'est-ce que cela te faisait qu'on brûlât ton curé, grand
innocent? reprit un sergent de bataille appuyé sur la fourche de son
arquebuse; après lui un autre; tu aurais pu prendre à sa place un de
nos généraux, qui sont tous curés à présent; moi, qui suis Royaliste,
je le dis franchement.

--Taisez-vous donc! cria La Pipe: laissez parler cette fille. Ce sont
tous ces chiens de Royalistes, qui viennent nous déranger quand nous
nous amusons.

--Qu'est-ce que tu dis? reprit Grand-Ferré; sais-tu seulement ce que
c'est que d'être Royaliste, toi?

--Oui, dit La Pipe, je vous connais bien tous, allez: vous êtes pour
les anciens soi-disant Princes de la paix, avec les Croquants, contre
le Cardinal et la gabelle; là! ai-je raison ou non?

--Eh bien, non, vieux Bas-rouge! un Royaliste est celui qui est pour un
roi: voilà ce que c'est. Et comme mon père était valet des émérillons
du Roi, je suis pour le Roi; voilà. Et je n'aime pas les Bas-rouges,
c'est tout simple.

--Ah! tu m'appelles Bas-rouge! reprit le vieux soldat: tu m'en feras
raison demain matin. Si tu avais fait la guerre dans la Valteline, tu
ne parlerais pas comme ça; et si tu avais vu l'Eminence se promener
sur la digue de la Rochelle, avec le vieux marquis de Spinola,
pendant qu'on lui envoyait des volées de canon, tu ne dirais rien des
Bas-rouges, entends-tu?

--Allons, amusons-nous au lieu de nous quereller, dirent les autres
soldats.

Les braves qui discouraient ainsi étaient debout autour d'un grand
feu qui les éclairait plus que la lune, toute belle qu'elle était, et
au milieu d'eux se trouvait le sujet de leur attroupement et de leurs
cris. Le Cardinal distingua une jeune femme vêtue de noir et couverte
d'un long voile blanc; ses pieds étaient nus: une corde grossière
serrait sa taille élégante, un long rosaire tombait de son cou presque
jusqu'aux pieds, ses mains délicates et blanches comme l'ivoire en
agitaient les grains et les faisaient tournoyer rapidement sous ses
doigts. Les soldats, avec une joie barbare, s'amusaient à préparer de
petits charbons sur son chemin pour brûler ses pieds nus; le plus vieux
prit la mèche fumante de son arquebuse, et, l'approchant du bas de sa
robe, lui dit d'une voix rauque:

--Allons, folle, recommence-nous ton histoire, ou bien je te remplirai
de poudre, et je te ferai sauter comme une mine; prends-y garde, parce
que j'ai déjà joué ce tour-là à d'autres que toi dans les vieilles
guerres des Huguenots. Allons, chante!

La jeune femme, les regardant avec gravité, ne répondit rien et baissa
son voile.

--Tu t'y prends mal, dit Grand-Ferré avec un rire bachique; tu vas la
faire pleurer, tu ne sais pas le beau langage de la cour; je vais lui
parler, moi.

Et lui prenant le menton:

--Mon petit coeur, lui dit-il, si tu voulais, ma mignonne, recommencer
la jolie petite historiette que tu racontais tout à l'heure à ces
messieurs, je te prierais de voyager avec moi sur le fleuve de Tendre,
comme disent les grandes dames de Paris, et de prendre un verre
d'eau-de-vie avec ton chevalier fidèle, qui t'a rencontrée autrefois à
Loudun quand tu jouais la comédie pour faire brûler un pauvre diable...

La jeune femme croisa ses bras, et regardant autour d'elle d'un air
impérieux, s'écria:

--Retirez-vous, au nom du Dieu des armées: retirez-vous, hommes impurs!
il n'y a rien de commun entre nous. Je n'entends pas votre langue, et
vous n'entendriez pas la mienne. Allez vendre votre sang aux princes de
la terre à tant d'oboles par jour, et laissez-moi accomplir ma mission.
Conduisez-moi vers le Cardinal...

Un rire grossier l'interrompit.

--Crois-tu, dit un carabin de Maurevert, que son Éminence le
généralissime te reçoive chez lui avec tes pieds nus? Va les laver.

--Le Seigneur a dit: «Jérusalem, lève ta robe et passe les fleuves»,
répondit-elle les bras toujours en croix. Que l'on me conduise chez le
Cardinal!

Richelieu cria d'une voix forte:

--Qu'on m'amène cette femme, et qu'on la laisse en repos!

Tout se tut; on la conduisit au ministre.--Pourquoi, dit-elle en le
voyant, m'amener devant un homme armé?

On la laissa seule devant lui sans répondre.

Le Cardinal avait l'air soupçonneux en la regardant.

--Madame, dit-il, que faites-vous au camp à cette heure; et, si votre
esprit n'est pas égaré, pourquoi ces pieds nus?

--C'est un voeu, c'est un voeu, répondit la jeune religieuse avec un
air d'impatience en s'asseyant près de lui brusquement: j'ai fait aussi
celui de ne pas manger que je n'aie rencontré l'homme que je cherche.

--Ma soeur, dit le Cardinal étonné et radouci en s'approchant pour
l'observer, Dieu n'exige pas de telles rigueurs dans un corps faible,
et surtout à votre âge, car vous me semblez fort jeune.

--Jeune? oh! oui, j'étais bien jeune il y a peu de jours encore; mais
depuis j'ai passé deux existences au moins, j'ai tant pensé et tant
souffert: regardez mon visage.

Et elle découvrit une figure parfaitement belle; des yeux noirs très
réguliers y donnaient la vie; mais sans eux on aurait cru que ces
traits étaient ceux d'un fantôme, tant elle était pâle; ses lèvres
étaient violettes et tremblaient, un grand frisson faisait entendre le
choc de ses dents.

--Vous êtes malade, ma soeur, dit le ministre ému en lui prenant la
main, qu'il sentit brûlante. Une sorte d'habitude d'interroger sa santé
et celle des autres, lui fit toucher le pouls sur son bras amaigri:
il sentit les artères soulevées par les battements d'une fièvre
effrayante.

--Mais, continua-t-il avec plus d'intérêt, vous vous êtes tuée avec
des rigueurs plus grandes que les forces humaines; je les ai toujours
blâmées, et surtout dans un âge tendre. Qui a donc pu vous y porter?
est-ce pour me le confier que vous êtes venue? Parlez avec calme et
soyez sûre d'être secourue.

--Se confier aux hommes! reprit la jeune femme, oh! non, jamais! Ils
m'ont tous trompée; je ne me confierais à personne, pas même à M. de
Cinq-Mars, qui cependant doit bientôt mourir.

--Comment! dit Richelieu en fronçant le sourcil, mais avec un rire
amer; comment! vous connaissez ce jeune homme? est-ce lui qui a fait
vos malheurs?

--Oh! non, il est bon, et il déteste les méchants, c'est ce qui le
perdra. D'ailleurs, dit-elle en prenant tout à coup un air dur et
sauvage, les hommes sont faibles, et il y a des choses que les femmes
doivent accomplir. Quand il ne s'est plus trouvé de vaillants dans
Israël, Déborah s'est levée.

--Eh! comment savez-vous toutes ces belles choses? continua le Cardinal
en lui tenant toujours la main.

--Oh! cela, je ne puis vous l'expliquer, reprit avec un air de naïveté
touchante et une voix très douce la jeune religieuse, vous ne me
comprendriez pas; c'est le démon qui m'a tout appris et qui m'a perdue.

--Eh! mon enfant, c'est toujours lui qui nous perd; mais il nous
instruit mal, dit Richelieu avec l'air d'une protection paternelle et
d'une pitié croissante. Quelles ont été vos fautes? dites-les moi; je
peux beaucoup.

--Ah! dit-elle d'un air de doute, vous pouvez beaucoup sur des
guerriers, sur des hommes braves et généreux; sous votre cuirasse doit
battre un noble coeur; vous êtes un vieux général, qui ne savez rien
des ruses du crime.

Richelieu sourit, cette méprise le flattait.

--Je vous ai entendu demander le Cardinal; que lui voulez-vous enfin?
Qu'êtes-vous venue chercher?

La religieuse se recueillit et mit un doigt sur son front.

--Je ne m'en souviens plus, dit-elle, vous m'avez trop parlé...
J'ai perdu cette idée, c'était pourtant une grande idée... C'est
pour elle que je suis condamnée à la faim qui me tue; il faut que je
l'accomplisse, ou je vais mourir avant. Ah! dit-elle en portant sa main
sous sa robe dans son sein, où elle parut prendre quelque chose, la
voilà, cette idée...

Elle rougit tout à coup, et ses yeux s'ouvrirent extraordinairement;
elle continua en se penchant à l'oreille du Cardinal:

--Je vais vous le dire: Urbain Grandier, mon amant Urbain, m'a dit
cette nuit que c'était Richelieu qui l'avait fait périr; j'ai pris un
couteau dans une auberge, et je viens ici pour le tuer, dites-moi où il
est.

Le Cardinal, effrayé et surpris, recula d'horreur. Il n'osait appeler
ses gardes, craignant les cris de cette femme et ses accusations; et
cependant un emportement de cette folle pouvait lui devenir fatal.

--Cette histoire affreuse me poursuivra donc partout! s'écria-t-il en
la regardant fixement, cherchant dans son esprit le parti qu'il devait
prendre.

Ils demeurèrent en silence l'un en face de l'autre dans la même
attitude, comme deux lutteurs qui se contemplent avant de s'attaquer,
ou comme le chien d'arrêt et sa victime pétrifiés par la puissance du
regard.

Cependant Laubardemont et Joseph étaient sortis ensemble, et, avant de
se séparer, ils se parlèrent un moment devant la tente du Cardinal,
parce qu'ils avaient besoin de se tromper mutuellement; leur haine
venait de prendre des forces dans leur querelle, et chacun avait résolu
de perdre son rival près du maître. Le juge commença le dialogue, que
chacun d'eux avait préparé en se prenant le bras, comme d'un seul et
même mouvement:

--Ah! révérend père, que vous m'avez affligé en ayant l'air de prendre
en mauvaise part quelques légères plaisanteries que je vous ai faites
tout à l'heure!

--Eh! mon Dieu, non, cher seigneur, je suis bien loin de là. La
charité, où serait la charité? J'ai quelquefois une sainte chaleur dans
le propos, pour ce qui est du bien de l'État et de monseigneur, à qui
je suis tout dévoué.

--Ah! qui le sait mieux que moi, révérend père? mais vous me rendez
justice, vous savez aussi combien je le suis à l'éminentissime
Cardinal-Duc, auquel je dois tout. Hélas! je n'ai mis que trop de zèle
à le servir, puisqu'il me le reproche.

--Rassurez-vous, dit Joseph, il ne vous en veut pas; je le connais
bien, il conçoit qu'on fasse quelque chose pour sa famille; il est fort
bon parent aussi.

--Oui, c'est cela, reprit Laubardemont, voilà mon affaire à moi; ma
nièce était perdue tout à fait avec son couvent si Urbain eût triomphé;
vous sentez cela comme moi, d'autant plus qu'elle ne nous avait pas
bien compris, et qu'elle a fait l'enfant quand il a fallu paraître.

--Est-il possible? en pleine audience! Ce que vous me dites là me fâche
véritablement pour vous! Que cela dut être pénible!

--Plus que vous ne l'imaginez! Elle oubliait tout ce qu'on lui disait
dans la possession, faisait mille fautes de latin que nous avons
raccommodées comme nous avons pu; et même elle a été cause d'une scène
désagréable le jour du procès; fort désagréable pour moi et pour les
juges: un évanouissement, des cris. Ah! je vous jure que je l'aurais
bien chapitrée, si je n'eusse été forcé de quitter précipitamment
cette petite ville de Loudun. Mais, voyez-vous, il est tout simple que
j'y tienne, c'est ma plus proche parente; car mon fils a mal tourné,
on ne sait ce qu'il est devenu depuis quatre ans. La pauvre petite
Jeanne de Belfiel! je ne l'avais faite religieuse, et puis abbesse,
que pour conserver tout à ce mauvais sujet-là. Si j'avais pu prévoir sa
conduite, je l'aurais réservée pour le monde.

--On la dit d'une fort grande beauté, reprit Joseph; c'est un don
très précieux pour une famille; on aurait pu la présenter à la cour,
et le Roi... Ah! ah!... Mlle de La Fayette... Eh!... eh!... Mlle
d'Hautefort... vous entendez... il serait même possible encore d'y
penser.

--Ah! que je vous reconnais bien là... monseigneur, car nous savons
qu'on vous a nommé au cardinalat; que vous êtes bon de vous souvenir du
plus dévoué de vos amis!

Laubardemont parlait encore à Joseph, lorsqu'ils se trouvèrent au bout
de la rue du camp qui conduisait au quartier des volontaires.

--Que Dieu vous protège et sa sainte Mère pendant mon absence, dit
Joseph s'arrêtant; je vais partir demain pour Paris; et, comme j'aurai
affaire plus d'une fois à ce petit Cinq-Mars, je vais le voir d'avance
et savoir des nouvelles de sa blessure.

--Si l'on m'avait écouté, dit Laubardemont, à l'heure qu'il est vous
n'auriez pas cette peine.

--Hélas! vous avez bien raison, répondit Joseph avec un soupir profond
et levant les yeux au ciel; mais le Cardinal n'est plus le même homme;
il n'accueille pas les bonnes idées, il nous perdra s'il se conduit
ainsi.

Et, faisant une profonde révérence au juge, le capucin entra dans le
chemin qu'il lui avait montré.

Laubardemont le suivit quelque temps des yeux, et, quand il fut bien
sûr de la route qu'il avait prise, il revint ou plutôt accourut jusqu'à
la tente du ministre.--Le Cardinal l'éloigne, s'était-il dit; donc il
s'en dégoûte; je sais des secrets qui peuvent le perdre. J'ajouterai
qu'il est allé faire sa cour au futur favori; je remplacerai ce moine
dans la faveur du ministre. L'instant est propice, il est minuit; il
doit encore rester seul pendant une heure et demie. Courons.

Il arrive à la tente des gardes qui précède le pavillon.

--Monseigneur reçoit quelqu'un, dit le capitaine hésitant, on ne peut
pas entrer.

--N'importe, vous m'avez vu sortir il y a une heure; il se passe des
choses dont je dois rendre compte.

--Entrez, Laubardemont, cria le ministre, entrez vite et seul! Il
entra. Le Cardinal, toujours assis, tenait les deux mains d'une
religieuse dans une des siennes, et de l'autre fit signe de garder
le silence à son agent stupéfait, qui resta sans mouvement, ne voyant
pas encore le visage de cette femme; elle parlait avec volubilité, et
les choses étranges qu'elle disait contrastaient horriblement avec la
douceur de sa voix. Richelieu semblait ému.

--Oui, je le frapperai avec un couteau; c'est un couteau que le démon
Béhérith m'a donné à l'auberge; mais c'est le clou de Sisara. Il a un
manche d'ivoire, voyez-vous, et j'ai beaucoup pleuré dessus. N'est-ce
pas singulier, mon bon général? Je le retournerai dans la gorge de
celui qui a tué mon ami, comme il a dit lui-même de faire, et ensuite
je brûlerai le corps, c'est la peine du talion, la peine que Dieu a
permise à Adam... Vous avez l'air étonné, mon brave général... mais
vous le seriez bien plus si je vous disais sa chanson... la chanson
qu'il m'a chantée encore hier au soir, quand il est venu me voir à
l'heure du bûcher, vous savez bien?... l'heure où il pleut, l'heure où
mes mains commencent à brûler comme à présent; il m'a dit: «Ils sont
bien trompés, les magistrats, les magistrats rouges... j'ai onze démons
à mes ordres, et je reviens te voir quand la cloche sonne... sous un
dais de velours pourpré, avec des torches, des torches de résine qui
nous éclairent; ah! c'est de toute beauté!» Voilà, voilà ce qu'il
chante.

Et, sur l'air du _De profundis_, elle chanta elle-même:

    Je vais être prince d'Enfer,
    Mon sceptre est un marteau de fer,
    Ce sapin brûlant est mon trône.
    Et ma robe est de soufre jaune;
    Mais je veux t'épouser demain:
    Viens, Jeanne, donne-moi la main.

N'est-ce pas singulier, mon bon général? Et moi je lui réponds tous les
soirs; écoutez bien ceci, oh! écoutez bien...

    Le juge a parlé dans la nuit,
    Et dans la tombe on me conduit,
    Pourtant j'étais ta fiancée!
    Viens... la pluie est longue et glacée;
    Mais tu ne dormiras pas seul,
    Je te prêterai mon linceul.

Ensuite il parle, et parle comme les esprits et comme les prophètes.
Il dit: «Malheur, malheur à celui qui a versé le sang! les juges de
la terre sont-ils des dieux? Non, ce sont des hommes qui vieillissent
et souffrent, et cependant ils osent dire à haute voix: Faites mourir
cet homme! La peine de mort! la peine de mort! Qui a donné à l'homme
le droit de l'exercer sur l'homme? Est-ce le nombre deux?... Un seul
serait assassin, vois-tu! Mais compte bien, un, deux, trois... Voilà
qu'ils sont sages et justes, ces scélérats graves et stipendiés!
O crime! l'horreur du ciel! Si tu les voyais d'en haut, comme moi,
Jeanne, combien tu serais plus pâle encore! La chair détruire la chair!
elle qui vit de sang faire couler le sang! froidement et sans colère!
comme Dieu qui a créé!»

Les cris que jetait la malheureuse fille en disant rapidement ces
paroles épouvantèrent Richelieu et Laubardemont au point de les
tenir immobiles longtemps encore. Cependant le délire et la fièvre
l'emportaient toujours.

--Les juges ont-ils frémi? m'a dit Urbain Grandier, frémissent-ils de
se tromper? On agite la mort du juste.

--La question!--On serre ses membres avec des cordes pour le faire
parler; sa peau se coupe, s'arrache et se déroule comme un parchemin;
ses nerfs sont à nu, rouges et luisants; ses os crient; la moelle
en jaillit... Mais les juges dorment. Ils rêvent de fleurs et de
printemps. Que la grand'salle est chaude! dit l'un en s'éveillant;
cet homme n'a point voulu parler! Est-ce que la torture est finie!
Et, miséricordieux enfin, il accorde la mort. La mort! seule crainte
des vivants! la mort! le monde inconnu! il y jette avant lui une âme
furieuse qui l'attendra. Oh! ne l'a-t-il jamais vu, le tableau vengeur!
ne l'a-t-il jamais vu avant son sommeil, le prévaricateur écorché?

Déjà affaibli par la fièvre, la fatigue et le chagrin, le Cardinal,
saisi d'horreur et de pitié, s'écria:

--Ah! pour l'amour de Dieu! finissons cette affreuse scène; emmenez
cette femme, elle est folle!

L'insensée se retourna, et jetant tout à coup de grands cris:

--Ah! le juge, le juge!... dit-elle en reconnaissant Laubardemont.

Celui-ci, joignant les mains et s'humiliant devant le ministre, disait
avec effroi:

--Hélas! monseigneur, pardonnez-moi, c'est ma nièce qui a perdu la
raison: j'ignorais ce malheur-là, sans quoi elle serait enfermée depuis
longtemps. Jeanne, Jeanne... allons, madame, à genoux; demandez pardon
à monseigneur le Cardinal-Duc...

--C'est Richelieu! cria-t-elle. Et l'étonnement sembla entièrement
paralyser cette jeune et malheureuse beauté; la rougeur qui l'avait
animée d'abord fit place à une mortelle pâleur, ses cris à un silence
immobile, ses regards égarés à une fixité effroyable de ses grands
yeux, qui suivaient constamment le ministre attristé.

--Emmenez vite cette malheureuse enfant, dit celui-ci hors de lui-même;
elle est mourante et moi aussi; tant d'horreurs me poursuivent depuis
cette condamnation, que je crois que tout l'enfer se déchaîne contre
moi!

Il se leva en parlant. Jeanne de Belfiel, toujours silencieuse et
stupéfaite, les yeux hagards, la bouche ouverte, la tête penchée en
avant, était restée sous le coup de sa double surprise, qui semblait
avoir éteint le reste de sa raison et de ses forces. Au mouvement du
Cardinal, elle frémit de se voir entre lui et Laubardemont, regarda
tour à tour l'un et l'autre, laissa échapper de sa main le couteau
qu'elle tenait, et se retira lentement vers la sortie de la tente, se
couvrant tout entière de son voile, et tournant avec terreur ses yeux
égarés derrière elle, sur son oncle qui la suivait, comme une brebis
épouvantée qui sent déjà sur son dos l'haleine brûlante du loup prêt à
la saisir.

Ils sortirent tous deux ainsi, et à peine en plein air, le juge
furieux s'empara des mains de sa victime, les lia par un mouchoir, et
l'entraîna facilement, car elle ne poussa pas un cri, pas un soupir,
mais le suivit, la tête toujours baissée sur son sein et comme plongée
dans un profond somnambulisme.



CHAPITRE XIII

L'ESPAGNOL

    Qu'un ami véritable est une douce chose
    Il cherche vos besoins au fond de votre coeur,
        Il vous épargne la pudeur
        De les lui découvrir vous-même.

    LA FONTAINE.


Cependant une scène d'une autre nature se passait sous la tente de
Cinq-Mars; les paroles du Roi, premier baume de ses blessures, avaient
été suivies des soins empressés des chirurgiens de la cour; une
balle morte, facilement extraite, avait causé seule son accident: le
voyage lui était permis, tout était près pour l'accomplir. Le malade
avait reçu jusqu'à minuit des visites amicales et intéressées; dans
les premières furent celles du petit Gondi et de Fontrailles, qui se
disposaient aussi à quitter Perpignan pour Paris; l'ancien page Olivier
d'Entraigues s'était joint à eux pour complimenter l'heureux volontaire
que le Roi semblait avoir distingué; la froideur habituelle du prince
envers tout ce qui l'entourait ayant fait regarder, à tous ceux qui
en furent instruits, le peu de mots qu'il avait dits comme des signes
assurés d'une haute faveur, tous étaient venus le féliciter.

Enfin il était seul, sur son lit de camp; M. de Thou, près de lui,
tenait sa main, et Grandchamp, à ses pieds, grondait encore de toutes
les visites qui avaient fatigué son maître blessé et prêt à partir pour
un long voyage. Pour Cinq-Mars, il goûtait enfin un de ces instants
de calme et d'espoir qui viennent en quelque sorte refraîchir l'âme en
même temps que le sang; la main qu'il ne donnait pas à son ami pressait
en secret la croix d'or attachée sur son coeur, en attendant la main
adorée qui l'avait donnée, et qu'il allait bientôt presser elle-même.
Il n'écoutait qu'avec le regard et le sourire les conseils du jeune
magistrat, et rêvait au but de son voyage, qui était aussi le but de sa
vie. Le grave de Thou lui disait d'une voix calme et douce:

--Je vous suivrai bientôt à Paris. Je suis heureux plus que vous-même
de voir le Roi vous y mener avec lui; c'est un commencement d'amitié
qu'il faut ménager, vous avez raison. J'ai réfléchi bien profondément
aux causes secrètes de votre ambition, et je crois avoir deviné votre
coeur. Oui, ce sentiment d'amour pour la France, qui le faisait battre
dans votre jeunesse, a dû y prendre des forces plus grandes; vous
voulez approcher le Roi pour servir votre pays, pour mettre en action
ces songes dorés de nos premiers ans. Certes, la pensée est vaste
et digne de vous! je vous admire; je m'incline! Abordez le monarque
avec le dévouement chevaleresque de nos pères, avec un coeur plein de
candeur et prêt à tous les sacrifices. Recevoir les confidences de son
âme, verser dans la sienne celles de ses sujets, adoucir les chagrins
du Roi en lui apprenant la confiance de son peuple en lui, fermer les
plaies du peuple en les découvrant à son maître, et, par l'entremise de
votre faveur, rétablir ainsi ce commerce d'amour du père aux enfants,
qui fut interrompu pendant dix-huit ans par un homme au coeur de
marbre: s'exposer pour cette noble entreprise à toutes les horreurs de
sa vengeance, et, bien plus encore, braver les calomnies perfides qui
poursuivent le favori jusque sur les marches du trône: ce songe était
digne de vous. Poursuivez, mon ami, ne soyez jamais découragé; parlez
hautement au Roi du mérite et des malheurs de ses plus illustres amis
que l'on écrase; dites-lui sans crainte que sa vieille noblesse n'a
jamais conspiré contre lui; et que, depuis le jeune Montmorency jusqu'à
cet aimable comte de Soissons, tous avaient combattu le ministre et
jamais le monarque; dites-lui que les vieilles races de France sont
nées avec sa race, qu'en les frappant il remue toute la nation, et
que, s'il les éteint, la sienne en souffrira, qu'elle demeurera seule
exposée au souffle du temps et des événements, comme un vieux chêne
frissonne et s'ébranle au vent de la plaine, lorsque l'on a renversé
la forêt qui l'entoure et le soutient.--Oui, s'écria de Thou en
s'animant, ce but est noble et beau: marchez dans votre route d'un pas
inébranlable, chassez même cette honte secrète, cette pudeur qu'une
âme noble éprouve avant de se décider à flatter, à faire ce que le
monde appelle sa _cour_. Hélas! les rois sont accoutumés à ces paroles
continuelles de fausse admiration pour eux; considérez-les comme une
langue nouvelle qu'il faut apprendre, langue bien étrangère à vos
lèvres jusqu'ici, mais que l'on peut parler noblement, croyez-moi, et
qui saurait exprimer de belles et généreuses pensées.

Pendant le discours enflammé de son ami, Cinq-Mars ne put se défendre
d'une rougeur subite, et il tourna son visage sur l'oreiller, du côté
de la tente, et de manière à ne pas être vu. De Thou s'arrêta.

--Qu'avez-vous, Henri? vous ne me répondez pas; me serais-je trompé?

Cinq-Mars soupira profondément et se tut encore.

--Votre coeur n'est-il pas ému de ces idées que je croyais devoir le
transporter!

Le blessé regarda son ami avec moins de trouble et lui dit:

--Je croyais, cher de Thou, que vous ne deviez plus m'interroger,
et que vous vouliez avoir une aveugle confiance en moi. Quel mauvais
génie vous pousse donc à vouloir sonder ainsi mon âme? Je ne suis pas
étranger à ces idées qui vous possèdent. Qui vous dit que je ne les aie
pas conçues! Qui vous dit que je n'aie pas formé la ferme résolution de
les pousser plus loin dans l'action que vous n'osez le faire même dans
vos paroles! L'amour de la France, la haine vertueuse de l'ambitieux
qui l'opprime et brise ses antiques moeurs avec la hache du bourreau,
la ferme croyance que la vertu peut être aussi habile que le crime,
voilà mes dieux, les mêmes que les vôtres. Mais, quand vous voyez un
homme à genoux dans une église, lui demandez-vous quel saint ou quel
ange protège et reçoit sa prière? Que vous importe, pourvu qu'il y
tombe martyr, s'il le faut? Eh! lorsque nos pères s'acheminaient pieds
nus vers le saint sépulcre, un bourdon à la main, s'informait-on du
voeu secret qui les conduisait à la terre sainte? Ils frappaient, ils
mouraient, et les hommes et Dieu même peut-être, n'en demandaient pas
plus; le pieux capitaine qui les guidait ne faisait pas dépouiller
leurs corps pour voir si la croix rouge et le cilice ne cachaient
pas quelque autre signe mystérieux; et, dans le ciel, sans doute, ils
n'étaient pas jugés avec plus de rigueur pour avoir aidé la force de
leurs résolutions sur la terre par quelque espoir permis au chrétien,
quelque seconde et secrète pensée, plus humaine et plus proche du coeur
mortel.

De Thou sourit et rougit légèrement en baissant les yeux.

--Mon ami, reprit-il avec gravité, cette agitation peut vous faire mal;
ne continuons pas sur ce sujet; ne mêlons pas Dieu et le ciel dans nos
discours, parce que cela n'est pas bien, et mettez vos draps sur votre
épaule, parce qu'il fait froid cette nuit. Je vous promets, ajouta-t-il
en recouvrant son jeune malade avec un soin maternel, je vous promets
de ne plus vous mettre en colère par mes conseils.

--Ah! s'écria Cinq-Mars malgré la défense de parler, moi je vous jure,
par cette croix d'or que vous voyez, et par sainte Marie, de mourir
plutôt que de renoncer à ce plan même que vous avez tracé le premier;
vous serez peut-être un jour forcé de m'arrêter; mais il ne sera plus
temps.

--C'est bon, c'est bon, dormez, répéta le conseiller; si vous ne vous
arrêtez pas, alors je continuerai avec vous, quelque part que cela me
conduise.

Et, prenant dans sa poche un livre d'heures, il se mit à lire
attentivement; un instant après, il regarda Cinq-Mars, qui ne dormait
pas encore; il fit signe à Grandchamp de changer la lampe de place pour
la vue du malade: mais ce soin nouveau ne réussit pas mieux; celui-ci,
les yeux toujours ouverts, s'agitait sur sa couche étroite.

--Allons, vous n'êtes pas calme, dit de Thou en souriant; je vais faire
quelque lecture pieuse qui vous remette l'esprit en repos. Ah! mon ami,
c'est là qu'il est le repos véritable, c'est dans ce livre consolateur!
car, ouvrez-le où vous voudrez, et toujours vous y verrez, d'un côté
l'homme dans le seul état qui convienne à sa faiblesse: la prière et
l'incertitude de sa destinée; et, de l'autre, Dieu lui parlant lui-même
de ses infirmités. Quel magnifique et céleste spectacle! quel lien
sublime entre le ciel et la terre! la vie, la mort et l'éternité sont
là: ouvrez-le au hasard.

--Ah! oui, dit Cinq-Mars, se levant encore avec une vivacité qui avait
quelque chose d'enfantin, je le veux bien, laissez-moi l'ouvrir; vous
savez la vieille superstition de notre pays? quand on ouvre un livre de
messe avec une épée, la première page que l'on trouve à gauche est la
destinée de celui qui la lit, et le premier qui entre quand il a fini
doit influer puissamment sur l'avenir du lecteur.

--Quel enfantillage! Mais je le veux bien. Voici votre épée; prenez la
pointe... voyons...

--Laissez-moi lire moi-même, dit Cinq-Mars, prenant du bord de son
lit un côté du livre. Le vieux Grandchamp avança gravement sa figure
basanée et ses cheveux gris sur le pied du lit pour écouter. Son maître
lut, s'interrompit à la première phrase, mais, avec un sourire un peu
forcé peut-être, poursuivit jusqu'au bout:

I. Or c'était dans la cité de Mediolanum qu'ils comparurent.

II. Le grand-prêtre leur dit: Inclinez-vous et adorez les dieux.

III. Et le peuple était silencieux, regardant leurs visages, qui
parurent comme les visages des anges.

IV. Mais Gervais, prenant la main de Protais, s'écria, levant les yeux
au ciel, et tout rempli du Saint-Esprit.

V. O mon frère! je vois le fils de l'homme qui nous sourit; laisse-moi
mourir le premier.

VI. Car si je voyais ton sang, je craindrais de verser des larmes
indignes du Seigneur notre Dieu.

VII. Or Protais lui répondit ces paroles:

VIII. Mon frère, il est juste que je périsse après toi, car j'ai plus
d'années et des forces plus grandes pour te voir souffrir.

IX. Mais les sénateurs et le peuple grinçaient des dents contre eux.

X. Et, les soldats les ayant frappés, leurs têtes tombèrent ensemble
sur la même pierre.

XI. Or c'est en ce lieu même que le bienheureux saint Ambroise trouva
la cendre des deux martyrs, qui rendit la vue à un aveugle.

--Eh bien, dit Cinq-Mars en regardant son ami lorsqu'il eut fini, que
répondez-vous à cela?

--La volonté de Dieu soit faite; mais nous ne devons pas la sonder.

--Ni reculer dans nos desseins pour un jeu d'enfant, reprit
d'Effiat avec impatience et s'enveloppant d'un manteau jeté sur lui.
Souvenez-vous des vers que nous récitions autrefois: _Justum et tenacem
propositi virum_... ces mots de fer se sont imprimés dans ma tête.
Oui, que l'univers s'écroule autour de moi, ses débris m'emporteront
inébranlable.

--Ne comparons pas les pensées de l'homme à celles du ciel, et
soumettons-nous, dit de Thou gravement.

--_Amen_, dit le vieux Grandchamp, dont les yeux s'étaient remplis de
larmes qu'il essuyait brusquement.

--De quoi te mêles-tu, vieux soldat? tu pleures! lui dit son maître.

--_Amen_, dit à la porte de la tente une voix nasillarde.

--Parbleu, monsieur, faites plutôt cette question à l'Éminence grise
qui vient chez vous, répondit le fidèle serviteur en montrant Joseph,
qui s'avançait les bras croisés en saluant d'un air caressant.

--Ah! ce sera donc lui! murmura Cinq-Mars.

--Je viens peut-être mal à propos? dit Joseph doucement.

--Fort à propos, peut-être, dit Henri d'Effiat en souriant avec un
regard à de Thou. Qui peut vous amener, mon père, à une heure du matin?
Ce doit être quelque bonne oeuvre?

Joseph se vit mal accueilli; et, comme il ne marchait jamais sans avoir
au fond de l'âme cinq ou six reproches à se faire vis-à-vis des gens
qu'il abordait, et autant de ressources dans l'esprit pour se tirer
d'affaire, il crut ici que l'on avait découvert le but de sa visite, et
sentit que ce n'était pas le moment de la mauvaise humeur qu'il fallait
prendre pour préparer l'amitié. S'asseyant donc assez froidement près
du lit:

--Je viens, dit-il, monsieur, vous parler de la part du Cardinal
généralissime des deux prisonniers espagnols que vous avez faits; il
désire avoir des renseignements sur eux le plus promptement possible;
je dois les voir et les interroger. Mais je ne comptais pas vous
trouver veillant encore; je voulais seulement les recevoir de vos gens.

Après un échange de politesses contraintes, on fit entrer dans la
tente les deux prisonniers, que Cinq-Mars avait presque oubliés. Ils
parurent, l'un jeune et montrant à découvert une physionomie vive et
un peu sauvage: c'était le soldat; l'autre, cachant sa taille sous un
manteau brun, et ses traits sombres, mais ambigus dans leur expression,
sous l'ombre de son chapeau à larges bords, qu'il n'ôta pas: c'était
l'officier; il parla seul et le premier:

--Pourquoi me faites-vous quitter ma paille et mon sommeil? est-ce pour
me délivrer ou me pendre?

--Ni l'un ni l'autre, dit Joseph.

--Qu'ai-je à faire avec toi, homme à longue barbe? je ne t'ai pas vu à
la brèche.

Il fallut quelque temps, d'après cet exorde aimable, pour faire
comprendre à l'étranger les droits qu'avait un capucin à l'interroger.

--Eh bien, dit-il enfin, que veux-tu?

--Je veux savoir votre nom et votre pays.

--Je ne dis pas mon nom; et quant à mon pays, j'ai l'air d'un Espagnol;
mais je ne le suis peut-être pas, car un Espagnol ne l'est jamais.

Le père Joseph, se retournant vers les deux amis, dit:

--Je suis bien trompé, ou j'ai entendu ce son de voix quelque part:
cet homme parle français sans accent; mais il me semble qu'il veut nous
donner des énigmes comme dans l'Orient.

--L'Orient? c'est cela, dit le prisonnier, un Espagnol est un homme de
l'Orient, c'est un Turc catholique; son sang languit ou bouillonne, il
est paresseux ou infatigable; l'indolence le rend esclave; l'ardeur,
cruel; immobile dans son ignorance, ingénieux dans sa superstition, il
ne veut qu'un livre religieux, qu'un maître tyrannique; il obéit à la
loi du bûcher, il commande par celle du poignard, il s'endort le soir
dans sa misère sanglante, cuvant le fanatisme et rêvant le crime. Qui
est-ce là, messieurs? est-ce l'Espagnol ou le Turc? devinez. Ah! ah!
vous avez l'air de trouver que j'ai de l'esprit parce que je rencontre
un rapport. Vraiment, messieurs, vous me faites bien de l'honneur, et
cependant l'idée pourrait se pousser plus loin, si l'on voulait; si
je passais à l'ordre physique, par exemple, ne pourrais-je pas vous
dire: Cet homme a les traits graves ou allongés, l'oeil noir et coupé
en amande, les sourcils durs, la bouche triste et mobile, les joues
basanées, maigres et ridées; sa tête est rasée, et il la couvre d'un
mouchoir noué en turban; il passe un jour entier couché ou debout sous
un soleil brûlant, sans mouvement, sans parole, fumant un tabac qui
l'enivre. Est-ce un Turc ou un Espagnol? Êtes-vous contents, messieurs?
Vraiment, vous en avez l'air, vous riez; et de quoi riez-vous? Moi qui
vous ai présenté cette seule idée, je n'ai pas ri; voyez, mon visage
est triste. Ah! c'est peut-être parce que le sombre prisonnier est
devenu bavard, et parle vite? Ah! ce n'est rien; je pourrais vous en
dire d'autres, et vous rendre quelques services, mes braves amis. Si
je me mettais dans les anecdotes, par exemple, si je vous disais que
je connais un prêtre qui avait ordonné la mort de quelques hérétiques
avant de dire la messe, et qui, furieux d'être interrompu à l'autel
durant le saint sacrifice, cria à ceux qui lui demandaient ses ordres:
_Tuez tout! tuez tout!_ ririez-vous bien tous, messieurs? Non, pas
tous. Monsieur que voilà, par exemple, mordrait sa lèvre et sa barbe.
Oh! il est vrai qu'il pourrait répondre qu'il a fait sagement, et qu'on
avait tort d'interrompre sa pure prière. Mais si j'ajoutais qu'il s'est
caché pendant une heure derrière la toile de votre tente, monsieur
de Cinq-Mars, pour vous écouter parler, et qu'il est venu pour vous
faire quelque perfidie, et non pour moi, que dirait-il? Maintenant,
messieurs, êtes-vous contents? Puis-je me retirer après cette parade?

Le prisonnier avait débité tout ceci avec la rapidité d'un vendeur
d'orviétan, et avec une voix si haute, que Joseph en fut étourdi. Il se
leva indigné à la fin, et s'adressant à Cinq-Mars:

--Comment souffrez-vous, monsieur, lui dit-il, qu'un prisonnier qui
devait être pendu vous parle ainsi?

L'Espagnol, sans daigner s'occuper de lui davantage, se pencha vers
d'Effiat, et lui dit à l'oreille:

--Je ne vous importe guère, donnez-moi ma liberté, j'ai déjà pu la
prendre, mais je ne l'ai pas voulu sans votre consentement; donnez-la
moi, ou faites-moi tuer.

--Partez si vous le pouvez, lui répondit Cinq-Mars, je vous jure que
j'en serai fort aise.

Et il fit dire à ses gens de se retirer avec le soldat, qu'il voulut
garder à son service.

Ce fut l'affaire d'un moment; il ne restait plus dans la tente que les
deux amis, le père Joseph décontenancé et l'Espagnol, lorsque celui-ci,
ôtant son chapeau, montra une figure française, mais féroce: il riait
et semblait respirer plus d'air dans sa large poitrine.

--Oui, je suis Français, dit-il à Joseph; mais je hais la France, parce
qu'elle a donné le jour à mon père, qui est un monstre, et à moi, qui
le suis devenu, et qui l'ai frappé une fois; je hais ses habitants
parce qu'ils m'ont volé toute ma fortune au jeu, et que je les ai volés
et tués depuis; j'ai été deux ans Espagnol pour faire mourir plus de
Français; mais à présent je hais encore plus l'Espagne; on ne saura
jamais pourquoi. Adieu, je vais vivre sans nation désormais; tous les
hommes sont mes ennemis. Continue, Joseph, et tu me vaudras bientôt.
Oui, tu m'as vu autrefois, continua-t-il en le poussant violemment par
la poitrine et le renversant... je suis Jacques de Laubardemont, fils
de ton digne ami.

A ces mots, sortant brusquement de la tente, il disparut comme une
apparition s'évanouirait. De Thou et les laquais, accourus à l'entrée,
le virent s'élancer en deux bonds par-dessus un soldat surpris et
désarmé, et courir vers les montagnes avec la vitesse d'un cerf,
malgré plusieurs coups de mousquet inutiles. Joseph profita du désordre
pour s'évader en balbutiant quelques mots de politesse, et laissa les
deux amis riant de son aventure et de son désappointement, comme deux
écoliers riraient d'avoir vu tomber les lunettes de leur pédagogue, et
s'apprêtant enfin à chercher un sommeil dont ils avaient besoin l'un
et l'autre, et qu'ils trouvèrent bientôt, le blessé dans son lit, et le
jeune conseiller dans son fauteuil.

Pour le capucin, il s'acheminait vers sa tente, méditant comment il
tirerait parti de tout ceci pour la meilleure vengeance possible,
lorsqu'il rencontra Laubardemont traînant par ses mains liées la jeune
insensée. Ils se racontèrent leurs mutuelles et horribles aventures.

Joseph n'eut pas peu de plaisir à retourner le poignard dans la plaie
de son coeur en lui apprenant le sort de son fils.

--Vous n'êtes pas précisément heureux dans votre intérieur, ajouta
t-il; je vous conseille de faire enfermer votre nièce et pendre votre
héritier, si par bonheur vous le retrouvez.

Laubardemont rit affreusement:--Quant à cette petite imbécile
que voilà, je vais la donner à un ancien juge secret, à présent
contrebandier dans les Pyrénées, à Oloron: il la fera ce qu'il voudra,
servante dans sa _posada_, par exemple; je m'en soucie peu, pourvu que
monseigneur ne puisse jamais en entendre parler.

Jeanne de Belfiel, la tête baissée, ne donna aucun signe
d'intelligence; toute lueur de raison était éteinte en elle;
un seul mot lui était resté sur les lèvres, elle le prononçait
continuellement:--Le juge! le juge! le juge! dit-elle tout bas. Et elle
se tut.

Son oncle et Joseph la chargèrent, à peu près comme un sac de blé, sur
un des chevaux qu'amenèrent deux domestiques; Laubardemont en monta un,
et se disposa à sortir du camp, voulant s'enfoncer dans les montagnes
avant le jour.

--Bon voyage! dit-il à Joseph, faites bien vos affaires à Paris; je
vous recommande Oreste et Pylade.

--Bon voyage! répondit celui-ci. Je vous recommande Cassandre et OEdipe.

--Oh! il n'a ni tué son père, ni épousé sa mère...

--Mais il est en bon chemin pour ces gentillesses.

--Adieu, mon révérend père!

--Adieu, mon vénérable ami! dirent-ils tout haut--mais tout bas:

--Adieu, assassin à robe grise: je retrouverai l'oreille du Cardinal en
ton absence.

--Adieu, scélérat à robe rouge: va détruire toi-même ta famille
maudite; achève de répandre ton sang dans les autres; ce qui en restera
en toi, je m'en charge... Je pars à présent. Voilà une nuit bien
remplie!



NOTES
ET
DOCUMENTS HISTORIQUES


  Lorsque parut pour la première fois ce livre[5], il parut seul,
  sans notes, comme oeuvre d'art, comme résumé d'un siècle. Pour
  qu'en toute loyauté il fût jugé par le public, l'auteur ne voulut
  l'entourer en nulle façon de cet éclat apparent des recherches
  historiques, dont il est trop facile de décorer un livre nouveau.
  Il voulut, selon la théorie qui sert ici de préface: _Sur la
  vérité dans l'art_, ne point montrer le _vrai_ détaillé, mais
  l'oeuvre épique, la composition avec sa tragédie, dont les
  noeuds enveloppent tous les personnages éminents du temps de
  Louis XIII. Bientôt cependant l'auteur s'aperçut de la nécessité
  d'indiquer les sources principales de son travail; et comme il
  avait toujours voulu remonter aux plus pures, c'est à-dire aux
  manuscrits, et, à leur défaut, aux éditions contemporaines,
  il ajouta les renseignements les plus détaillés à la seconde
  édition de _Cinq-Mars_[6], pour rectifier des erreurs répandues
  sur l'authenticité de quelques faits. Depuis lors il revint à la
  simple et primitive unité de son ouvrage. Mais aujourd'hui qu'on a
  multiplié, au delà de ce qu'il eût pu attendre, cette production,
  qu'il est loin de croire irréprochable, il veut que les esprits
  curieux des détails du _vrai anecdotique_ n'aient pas à chercher
  ailleurs des documents qu'il avait écartés.

  [5] Mars 1826.--2 vol. in-18.

  [6] Juin 1826.--4 vol. in-12.


PAGE 178.

Une barbe plate et rousse à l'extrémité...

  «Pendant sa jeunesse, dit l'historien du père Joseph, il avait les
  cheveux et la barbe d'un roux un peu ardent. Il s'était aperçu que
  Louis XIII ne pouvait souffrir cette couleur; aussi avait-il pris
  soin de la brunir avec des peignes de plomb et d'acier, jusqu'à
  ce qu'il eût trouvé le secret de la blanchir, que lui donna plus
  tard un empirique. L'horreur du roi était telle pour cette couleur,
  qu'un jour son premier gentilhomme de la chambre (dont le frère
  avait le plus beau gouvernement du royaume), ayant l'honneur
  d'accompagner Sa Majesté à Fontainebleau, dans une partie de
  chasse, il fit tant de pluie qu'il emporta toute la peinture dont
  il cachait la rousseur de ses cheveux. Le prince, l'ayant aperçue,
  en eut peur et lui dit:--Bon Dieu, que vois-je! ne paraissez plus
  devant moi. Le gentilhomme fut obligé de se défaire de sa charge.»


PAGE 180.

Son confident...

  Ce trop célèbre capucin, que l'un de ses historiens appelle
  _l'esprit auxiliaire_ du Cardinal, fut non seulement son confident,
  mais celui du Roi même. Inflexible, souple et bas, il affermissait
  les pas du ministre dans les voies du sang, et l'aidait à y faire
  descendre le faible prince. L'histoire de cet homme est partout;
  mais voici les détails d'une de ses manoeuvres que l'on connaît
  peu:

  M. de Montmorency était pris à Castelnaudary, Louis XIII hésitait
  à le faire périr. Monsieur, qui l'avait abandonné sur le champ de
  bataille, demandait sa grâce avec vigueur. Le Cardinal voulait sa
  mort, et ne savait comment obtenir cette précieuse faveur. Bullion
  était chargé de la négociation, et conseillait Gaston: ce fut à cet
  homme que Joseph s'adressa d'abord.

  Il s'empare de lui avec une adresse de serpent, et, par son
  organe, fait conseiller à Monsieur de ne plus demander au Roi des
  assurances pour la grâce du jeune duc, mais de s'en remettre à
  la bonté seule de Louis, dont on blessait le coeur en ayant l'air
  d'en douter. Monsieur croit voir dans ce discours l'intention de
  pardonner, insinuée par son frère même, et fait _son accommodement_
  pour lui seul, sans rien stipuler pour le jeune duc, et s'en
  remettant à la clémence du Roi. C'est alors qu'en un _conseil
  étroit_ entre le Roi, le Cardinal et Joseph, celui-ci ose prendre
  la parole le premier, et, concertant la fougue de ses vociférations
  politiques avec les flegmatiques arguments du Cardinal, arrache de
  Louis la promesse, trop bien tenue, d'être inflexible.

  Brulart de Léon, ambassadeur à Ratisbonne avec Joseph, dit que
  le capucin n'avait de chrétien que le nom, et ne cherchait qu'à
  tromper tout le monde.

  Un ouvrage de 1635, intitulé _la Vérité défendue_, en parle en ces
  termes:

  «Il est le grand inquisiteur d'État, interroge les prétendus
  criminels, fait mettre les hommes en prison sans information,
  empêche que leur justification ne soit écoutée, et, par des
  terreurs paniques, il tire les déclarations qui servent pour
  couvrir l'injustice du Cardinal. Il fait indignement servir le ciel
  à la terre, le nom de Dieu aux tromperies, et la religion aux ruses
  de l'État.»

  Du reste, il appartenait à une très bonne famille, dont le nom
  était _du Tremblay_.

  Je renvoie à la Vie même de cet indigne religieux ceux qui le
  voudront mieux connaître.


PAGE 185.

Le Cardinal lui dicta ces devoirs de nouvelle nature, etc.

  Ces insolents commandements de la _religion ministérielle_, fondée
  par Richelieu, sont extraits d'un manuscrit désigné dans l'histoire
  du père Joseph.

  Voici comment s'exprime à ce sujet le révérend et naïf historien et
  généalogiste, continuateur de l'abbé Richard:

  «Il composa avec le Cardinal un livre ayant pour titre: _l'Unité
  du ministre, et les qualités qu'il doit avoir._ Cet ouvrage n'a
  jamais vu le jour qu'entre les mains du Roi, et c'est ce traité
  qui détermina Sa Majesté à se reposer entièrement du gouvernement
  de son royaume sur Son Éminence. J'ai vu ce manuscrit _in-folio_,
  qui est très bien écrit. On n'aura pas de peine à reconnaître que
  le père Joseph en est l'auteur par la lecture des principales
  propositions qui y sont prouvées, premièrement comme vérités
  chrétiennes, secondement, comme vérités politiques. On pourrait
  intituler ce livre: Testament politique du père Joseph. Tous les
  _grands hommes_ du siècle passé en ont laissé. On reconnaîtra
  aisément le _génie_ du père dans l'extrait de ce testament.»
  (_Histoire du père Joseph._) Suivent les articles tels qu'on vient
  de les lire.


PAGE 194.

Quant au Marillac, etc.

  Le maréchal de Marillac fut privé de ses juges légitimes; les
  membres du Parlement, qui voulurent en vain prendre connaissance
  de l'affaire, virent Molé, leur procureur-général, _décrété et
  interdit;_ traîné innocent de tribunaux en tribunaux, sans en
  trouver un assez habile pour lui découvrir un crime, le maréchal
  de Marillac tomba enfin sous l'arrêt des _commissaires_, lu par un
  garde des sceaux _ecclésiastique_ (Châteauneuf), auquel il fallut
  une dispense de Rome, sollicitée exprès, pour condamner un homme
  sans reproche; et le Cardinal se prit à rire des _lumières_ qu'il
  avait fait descendre forcément sur les juges. Quelle confusion!
  quel temps! On ne saurait trop éclairer les points principaux
  de l'histoire, pour éteindre les puérils regrets du passé dans
  quelques esprits qui n'examinent pas.


PAGE 274.

Ce jour-là, le Cardinal parut revêtu d'un costume entièrement
guerrier...

  Ce costume est exactement décrit dans les _Mémoires manuscrits de
  Pontis_, tel qu'on le lit ici. (_Bibl. de l'Arsenal._)


PAGE 322.

D'extirper une branche royale de Bourbon...

  Le comte de Soissons, assassiné à la bataille de la Marfée,
  qu'il gagnait sur les troupes du Cardinal. J'ai sous les yeux des
  relations contemporaines les plus détaillées de cette affaire.
  Elles renferment ce qui suit: «Le régiment de Metternich et
  l'infanterie de Lamboy s'estant rompus, il ne resta près dudit
  comte que trois ou quatre des siens; lequel, dans ce désordre, fut
  abordé d'un cavalier seul, que ses gens ne connurent dans cette
  confusion pour ennemy, qui lui donna un coup de pistolet au-dessous
  de l'oeil, dont il fut tué tout roide... Ce grand prince, n'ayant
  d'autre dessein que de servir Sa Majesté et son État, et arrester
  les violences de celuy qui veut miner tout ce qui est au-dessus de
  lui:... il (le Cardinal) vient d'extirper une branche royale de
  Bourbon, ayant fait choisir ce prince par un de ses gardes, qui
  s'était mis avec ce dessein exécrable, et par son commandement,
  parmy les gens d'armes de ce prince, _ayant été reconneu tel_,
  après qu'il fut tué sur la place par Riquemont, escuyer du même
  prince défunct.» (_Montglat. Fabert_, etc., etc. _Relation de
  Montrésor_, t. II, p. 520.)

  Il existe à la Bibliothèque de Paris un curieux autographe, qui
  montre quel prix mettait le Cardinal à ces sortes d'expéditions.


_Billet de M. des Noyers, escrit à M. le maréchal de Châtillon après
la bataille de Sedan._

  Le Roy a résolu de donner un GOUVERNEMENT et une pension pour sa
  vie durante au gendarme qui a tué le général des ennemis. Monsieur
  le maréchal l'enverra à Reims trouver Sa Majesté aussitôt qu'il y
  sera arrivé. Fait à Péronne, ce 9 juillet 1641.

      DES NOYERS.

      Vol. g. 6, 233 MM.


EXAMEN DE LA CORRESPONDANCE SECRÈTE DU CARDINAL DE RICHELIEU
RELATIVE AU PROCÈS DE MM. DE CINQ-MARS ET DE THOU.

L'activité infatigable, la pénétration vive, la persévérance ingénieuse
du cardinal de Richelieu à la fin de ses jours, quand les maladies, les
fatigues, les chagrins, semblaient devoir amortir ses rares facultés,
ne sont pas seulement en évidence dans la conduite de cette affaire;
il est curieux d'y observer en gémissant les voies souterraines par
lesquelles devait passer, pour arriver à son but, ce puissant mineur,
comme disait Shakspeare: _O worthy pioneer!_ Toutes les petitesses
auxquelles sont forcés de descendre les travailleurs politiques,
pourraient rendre plus modestes leurs imitateurs, s'ils considéraient
que celui-ci, après tous ses efforts, après l'accomplissement entier de
ses projets, ne réussit qu'à hâter et assurer la chute de la monarchie
qu'il croyait affermir pour toujours.

Pour montrer ces écrits sous leur vrai jour, il est nécessaire d'en
écarter les longues phrases de procès-verbal, dont la sécheresse et la
confusion ont dégoûté sans doute tous ceux qui les ont parcourus. Mais
il importe d'en extraire les traits singuliers et vifs que l'on démêle
dans cette nuit, lorsqu'on y attache des regards attentifs.

Sitôt que M. de Cinq-Mars est arrêté et que le duc d'Orléans s'est
excusé par la lettre que j'ai citée dans le cours de ce livre[7],
la première inquiétude du Cardinal est de savoir si M. de Bouillon
est arrêté. Dans le doute, et craignant le retour de Louis XIII à sa
première affection pour Cinq-Mars, il s'arrête à Tarascon, et de là
veut s'assurer que son crédit est dans toute sa force: comme un athlète
qui se prépare à un grand combat, il essaye son bras et pèse sa massue.

  [7] Chapitre XXIV, intitulé LE TRAVAIL.


_Instruction, après l'arrest de M. le Grand, à messieurs de Chavigny
et des Noyers, estant près du Roy, pour sçavoir, entre autres choses,
de Sa Majesté, si Son Éminence agira comme elle a fait ci-devant, ainsi
qu'elle le jugera à propos._

  Si monsieur de Bouillon est pris, il est question de faire voir
  promptement que _l'on l'a pris avec justice_; pour ce faire, il
  faut descouvrir les auteurs de Madame qui en ont donné advis, et
  qu'au cas que ladite dame ne voudroit, on peut trouver quelque
  invention par laquelle on puisse faire connoistre qu'on a cette
  découverte; on le peut faire en resserrant de toutes parts les
  prisonniers sans permettre de parler à personne, parce que par ce
  moyen on _pourroit faire croire aux uns que les autres ont dit ce
  que l'on scait: ce qui leur donnera lieu de se confesser_, et à
  tout le moins de le croire.

  Faut arrester Cloniac, que l'on dit avoir des papiers secrets. Faut
  retirer la _cassette de cheveux et amourettes_ qu'a monsieur de
  Choisy.

  Faut représenter au Roy qu'il est très-important de ne dire pas
  qu'il ait bruslé tous les papiers, et en effet l'on croit qu'il ne
  l'a pas fait.

  Si monsieur de Bouillon est pris, il faut pourvoir l'Italie d'un
  chef de grande fidélité, pour plusieurs raisons qui pressent. Il en
  faut un en Guyenne et un autre dans le Roussillon, estant douteux
  si monsieur de _Turenne voudroit servir_, et si l'on doit le
  laisser seul, le Roy y pourvoira s'il lui plaist.


On voit quel piège il indique; M. de Cinq-Mars y tomba le premier.

La réponse ne se fait pas attendre: on a arrêté M. de Bouillon; le Roi
a consenti à faire tous les mensonges qui lui sont dictés, et, pour
preuve de son obéissance, il écrit de sa main la lettre qui suit:


_Lettre du Roy à Son Éminence._

  Je ne me trouve jamais que bien de vous voir. Je me porte beaucoup
  mieux depuis hier; et ensuite de la prise de monsieur de Bouillon,
  qui est un coup de parti, j'espère avec l'ayde de Dieu que tout ira
  bien, et qu'il me donnera la parfaite santé; c'est de quoi je le
  prie de tout mon coeur.

      LOUYS.


Avec ce gage on peut agir: il a fait menacer MONSIEUR, et ne lui a
répondu que vaguement. Gaston se remet à supplier: le même jour il
écrit au Roi, au cardinal Mazarin, à M. des Noyers, à M. de Chavigny
et une seconde fois au Cardinal. Remarquez que c'était à lui d'abord
qu'il avait demandé pardon le 17 juin, avant de supplier le Roi le 25,
suivant en cela la hiérarchie établie par le Cardinal. Il demande grâce
à tout le monde et promet une entière confession.

Là-dessus, le Cardinal met le pied sur le frère du Roi, et l'écrase par
la lettre froide où il lui conseille de tout confesser. On l'a lue au
chapitre _le Travail_.

Reviennent de nouveaux rapports du fidèle agent Chavigny, lequel ne
connaît pas d'assez humbles termes pour parler au Cardinal, dont il
se dit sans cesse la créature. Chavigny se moque de MONSIEUR et du
_choléra-morbus_ (déjà connu, comme l'on voit), qui saisit l'agent de
ce prince, dans la peur d'être arrêté.--Il fait conseiller à Gaston
de se retirer hors de France. On voit que le Roi ne se permet pas
de répondre sans que le Cardinal ait _corrigé_ la lettre qu'il doit
écrire.


_M. de Chavigny à Son Éminence._

  Le Roy parla hier à monsieur de La Rivière _aussi bien et aussi
  fortement qu'on le pouvoit désirer_. Je luy fis mettre par escrit
  et signer tout ce qu'il luy dit de la part de Monsieur, ainsi que
  Son Éminence verra par la copie que je luy envoye: et lorsqu'il
  fit difficulté d'obéir aux commandements de Sa Majesté, _elle
  luy parla en maistre_, et il eut si grand'peur qu'on l'arrestât,
  qu'il luy prit presque une défaillance, et ensuite une espèce de
  _choléra-morbus_ dont il a esté guary en luy rasseurant l'esprit.
  Le Roy fut ravy de ce que Monseigneur n'eust pas la pensée de
  voir Monsieur. En parlant à Monsieur de La Rivière, je l'ai fait
  tomber _insensiblement_ dans le dessein de proposer à Monsieur
  qu'il confesse ingénuëment toutes les choses par un escrit qu'il
  envoyera au Roy; pour après avoir vu Sa Majesté, s'en aller pendant
  un temps hors du royaume, avec ses bonnes grâces, et _celles de Son
  Eminence_.

  Il m'a dit qu'il feroit cette proposition à Monseigneur, et qu'il
  luy demanderoit sa parole, pour la seureté de Monsieur, au cas
  qu'en confessant toutes choses par escrit, il vinst trouver le Roy,
  pour s'en aller par après hors de France.

  En ce cas, Son Éminence aura agréable de faire sçavoir à ses
  _créatures_ si Venise n'est pas le meilleur lieu où puisse aller
  Monsieur, et quelle somme elle estime qu'on puisse lui accorder par
  an.

  J'envoye à Monseigneur la réponse du Roy, qui doit estre mise au
  pied de la déclaration de La Rivière, afin qu'elle soit _corrigée
  comme il lui plaira_, et de la mettre entre ses mains quand il
  passera.

  Je seray jusques à la mort, sa très-humble, très-obligée et
  très-_fidèle créature_.

      CHAVIGNY.

      A Montfrin, le dernier juin 1642.


Le Cardinal permet à MONSIEUR de sortir du royaume et aller à Venise,
et stipule la pension qu'il aura, de façon à le rendre sage.


_Mémoires de MM. de Chavigny et des Noyers._

  Je ne fais point de difficulté, si le Roy le trouve bon, de donner
  parole à M. de La Rivière que, Monsieur, _déclarant au Roy tout ce
  qu'il sait par escrit, sans réserve_, venant voir Sa Majesté avant
  que de sortir du royaume, selon la proposition que nous en a fait
  ledit sieur de La Rivière, Sa Majesté le laissera aller librement,
  sans qu'il reçoive mal, s'il sort du consentement du Roy. Venise
  est une bonne demeure, et en ce cas, il faut que la permission
  qu'il demandera au Roy de sortir porte: «Pour ne revenir en France
  que lorsqu'il plaira au Roy nous le permettre et nous l'ordonner.»

  Quant à l'argent, je crois qu'il se doit contenter de ce que le
  Roy d'Espagne luy devoit donner, sçavoir: dix mille écus par mois.
  Car luy donner plus, c'est luy donner moyen de mal faire; et le
  Roy ne pouvant consentir qu'il meine avec luy les mauvais esprits
  qui l'ont perdu, il n'a pas besoin davantage pour luy et pour les
  gens de bien. Cependant, s'il faut passer jusqu'à quatre cent mille
  livres, je ne crois pas qu'il faille s'arrester pour peu de chose.
  Je suis entièrement à ceux qui m'aiment comme vous.

      _Le cardinal_ DE RICHELIEU.

  De Tarascon, ce dernier juin 1642.

  Ou monsieur de La Rivière vient avec un simple compliment de parole
  et une confession de faute déguisée, ou il vient avec charge de
  descouvrir une partie de ce qui a esté fait.

  Si le premier, le Roi _doit adjouster foi (ou le témoigner) à ce
  qu'il dit_, et respondre qu'il pardonne volontiers à Monsieur, et
  que M. de La Rivière luy rapporte ce qu'il a sur la conscience,
  qu'il n'en doit pas estre en peine:

  Si le second, il doit encore lui tesmoigner de croire que tout ce
  qu'il dit est tout, et respondre: «Ce que vous venez de descouvrir
  me surprend et ne me surprend pas.

  «Il me surprend, parce que je n'eusse pas attendu ce nouveau
  tesmoignage de manque d'affection de mon Frère. Il ne me surprend
  pas, parce que M. le Grand, estant pris, s'enquiert fort si on ne
  l'accuse point d'intelligence avec Monsieur.

  «Monsieur de La Rivière, je vous parleray franchement: ceux qui ont
  donné ces mauvais conseils à mon Frère ne doivent rien attendre
  de moi, que la rigueur de la justice: pour mon Frère, s'il me
  descouvre tout ce qu'il a fait sans réserve, il recevra des effets
  de ma bonté, comme il en a déjà receu plusieurs fois par le passé.»

  Quelque instance que La Rivière fasse d'avoir promesse d'un pardon
  général, sans obligation de descouvrir tout ce qui s'est passé,
  le Roy demeurera dans sa dernière response, luy disant qu'il
  ne voudroit pas luy-mesme le conseiller de faire plus que Dieu,
  qui requiert un vrai repentir et une ingénue reconnoissance pour
  pardonner;

  Qu'il luy doit suffire qu'il l'asseure que Monsieur recevra les
  effets de sa bonté, s'il se gouverne envers Sa Majesté comme il
  doit, c'est-à-dire ainsi qu'il est dit cy-dessus.


On voit que les rôles sont écrits mot pour mot, et que le Roi ne doit
rien ajouter ni retrancher. Aussitôt l'agent de MONSIEUR (La Rivière)
accourt, et le Cardinal l'envoie au Roi d'avance dicter sa réponse.
Avec quelle souplesse chaque personnage obéit au directeur de cette
sanglante comédie!

       *       *       *       *       *

Les observateurs politiques ne s'endorment pas: ils excitent Louis XIII
par tous les moyens possibles contre le bouc émissaire sur qui tout
péché doit retomber. On redouble de rigueurs avec le prisonnier.

       *       *       *       *       *

Des Noyers écrit, le 30 juin 1642, au Cardinal:

  Le Roy m'a dit qu'il croit que M. le Grand eût été capable _de se
  faire huguenot_. J'y ai adjousté qu'il se fût fait Turc pour régner
  et oster à Sa Majesté ce que Dieu luy a si légitimement donné. Sur
  quoi le Roy m'a dit:

  --Je le crois...

  Sa Majesté m'a dit ce matin que Treville avoit entretenu M. le
  Marquis sur l'arrivée de M. le Grand à Montpellier, et qu'en
  entrant dans la citadelle il avoit dit:

  --Ah! Faut-il mourir à vingt-deux ans! Faut-il conspirer contre la
  patrie d'aussi bonne heure! Ce qu'elle avoit très-bien reçeu.


_M. des Noyers à Son Éminence._

  Paris, le 1er juillet.

  Sa Majesté est échauffée plus que jamais contre M. le Grand,
  car elle a seu que, durant sa maladie, ce _misérable_, que M. le
  premier-président nomme fort bien le _perfide public_, avait dit du
  Roy:

  --Il traînera encore!

       *       *       *       *       *

Rien n'est oublié pour irriter Louis XIII, quoiqu'il nous soit
difficile de sentir le sel du bon mot du premier-président.

Le même homme (des Noyers) écrit encore le 1er juillet 1642, de
Pierrelatte:

  Sa Majesté continue dans de très grandes démonstrations d'amour
  pour Monseigneur, et dans une exécration non pareille pour ce
  malheureux _perfide public_.


Ainsi le bulletin de la _colère royale_ est envoyé au Cardinal heure
par heure, et l'on a soin que la fièvre ne cesse pas. Les parents des
deux jeunes gens veulent supplier, on les arrête. M. de Chavigny écrit
le 3 juillet 1642:

  L'abbé d'Effiat et l'abbé de Thou venoient trouver le Roy, à ce
  qu'on nous avoit assuré. Sa Majesté _a trouvé bon_ qu'on envoyast
  au-devant d'eux pour leur recommander de se retirer.

       *       *       *       *       *

La correspondance est pressante. Le lendemain (4 juillet 1642), le
Cardinal écrit de Tarascon:

  Les énigmes les plus obscures commencent à s'expliquer: _le
  perfide public_, confessant au lieu où il est, _qu'il a eu de
  mauvais desseins contre la personne de M. le Cardinal, mais qu'il
  n'en a point eu que le Roy n'y ait consenti_; le mal est que la
  liberté qu'il a eue jusques à présent de se promener deux fois le
  jour, fait que ce discours commence d'être bien espandu en cette
  province, ce qui peut faire beaucoup de mauvais effets.


Une crainte mortelle agite le Cardinal qu'on ne vienne à savoir que le
Roi a été de la conjuration: il rend la prison plus sévère. Il ajoute:

  Ceton, lieutenant des gardes écossaises, âgé de soixante-six ans,
  a laissé promener M. le Grand deux fois le jour. Il n'y a que trois
  jours qu'il en usoit encore ainsi, ce qui me feroit croire que les
  premiers ordres ont été perdus.

  M. de Bouillon n'a demandé qu'un médecin et deux valets de chambre;
  le _perfide public_ a six personnes qui doivent être retranchées.
  Autrement, il est impossible qu'_il ne fasse sçavoir tout ce qu'il
  voudra_; jamais prince n'en eut davantage.

  Vous parlerez adroitement de ce que dessus, _sans me mettre en jeu
  aucunement_.


Comme il attend avec impatience un _bon commissaire_, il dit:

  J'attends M. de Chazé, que _nous essayerons par M. de
  Thou_.--Faites-le hâter par le Rhône, car le temps nous
  presse, et il est nécessaire que je sois icy pour l'aider à ses
  interrogations, que je lui donnerai _toutes digérées_.

Comme il faut envenimer la plaie du coeur royal, il n'oublie pas un
trait qui puisse porter:

  Il est bon que le _fidèle marquis de Mortemar_ dise au Roy comme
  le _perfide public_ disait que Fontrailles avoit dit un bon mot sur
  ses maladies, sçavoir, est:

  --_Il n'est pas encore assez mal._

  Pour montrer comme le _perfide_ et ses principaux confidents
  estoient mal intentionnez vers le Roy.

       *       *       *       *       *

On voit que nulle légèreté de propos, nulle étourderie du jeune favori,
vraie ou supposée, n'est omise par le rusé politique. Chavigny répond
sur-le-champ et dans les mêmes termes:

  Le fidèle marquis n'a pu encore prendre son temps pour dire ce que
  M. le Cardinal a mandé: ce sera pour demain; nous verrons ce que le
  Roy en dira.


Puis, le lendemain, le même Chavigny écrit à la hâte:

  Mortemar a dit tout au long au Roy le mot de M. le Grand. Le Roy n'a
  pas manqué, aussitôt ouy ce discours, de le rapporter à Chavigny.

C'est-à-dire à lui-même: Il persifle ainsi Louis XIII sur sa docilité!

  Et je crois qu'il en fait de même à M. des Noyers.

  Le Roy m'a commandé expressément de le faire sçavoir à Son
  Eminence, et lui dire qu'il croyoit M. le Grand assez détestable
  pour avoir eu une si horrible pensée, et qu'il se souvient qu'il
  avoit _à Lyon plus de cinquante gentilshommes_ qui dépendoient de
  luy.

  On n'a rien oublié pour entretenir Sa Majesté _en belle humeur_.
  Le Roy a répété plusieurs fois que M. le Grand estoit le plus grand
  menteur du monde. Ainsi on peut espérer que l'amitié est bien usée
  dans le coeur de Louis XIII.


Le 6 juillet 1642 (que l'on remarque cette rapidité), les deux
créatures du Cardinal-Duc, Chavigny et des Noyers lui disaient le
résultat de leurs insinuations:

  Nous supplions très humblement Monseigneur de se mettre l'esprit
  en repos, et croire qu'il ne fut jamais si puissant auprès du Roy
  qu'il est, que sa présence opérera tout ce qu'elle voudra.


Le même jour, le Cardinal-Duc écrit au Roi très humblement et sur le
ton d'une victime et d'un prêtre candide que le Roi défend.

       *       *       *       *       *

_Son Éminence au Roy._

  Ayant sçeu, dit-il, la nouvelle descouverte qu'il a pleu au Roy
  faire du mauvais dessein qu'avoit M. le Grand contre moy, contre
  un Cardinal, qui depuis vingt-cinq ans a, par la permission de
  Dieu, assez heureusement servi son maistre; plus la malice de ce
  malheureux est grande, plus la bonté de Sa Majesté paroist. Du
  septiesme juillet 1642.


Et le 7, il fait venir M. de Thou dans sa chambre, l'envoyant
chercher dans la prison de Tarascon. J'ai sous les yeux ce curieux
interrogatoire, et le donne tel qu'il a été conservé mot pour mot.
Il n'est pas superflu de faire remarquer le ton de politesse exquise
des deux personnages, dont aucun n'oublie le rang et le caractère
de l'autre, et qui semblent toujours avoir dans la pensée leur vieil
adage: _Un gentilhomme en vaut un autre._


_Interrogatoire et réponse de M. de Thou à Monseigneur le
Cardinal-Duc, qui l'envoya querir en la prison du chasteau de Tarascon.
(Journal de M. le cardinal de Richelieu, qu'il a fait durant le grand
orage de la cour, en l'année 1642, et tiré des Mémoires qu'il a escrits
de sa main M. DC. XLVIII.)_

  M. LE CARDINAL. Monsieur, je vous prie de m'excuser de vous avoir
  donné la peine de venir icy.

  M. DE THOU. Monseigneur, je la reçois avec honneur et faveur.

  Après, il lui fit donner une chaise près de son lit.

  M. LE CARDINAL. Monsieur, je vous prie de me dire l'origine des
  choses qui se sont passées cy-devant.

  M. DE THOU. Monseigneur, il n'y a personne qui le puisse mieux
  sçavoir que Votre Eminence.

  M. LE CARDINAL. Je n'ai point d'intelligence en Espagne pour le
  sçavoir.

  M. DE THOU. Le Roy en ayant donné l'ordre, Monseigneur, cela n'a
  peu estre sans vous l'avoir fait connoistre.

  M. LE CARDINAL. Avez-vous escrit à Rome et en Espagne?

  M. DE THOU. Ouy, Monseigneur, par le commandement du Roy.

  M. LE CARDINAL. Estes-vous secrétaire d'Etat pour l'avoir fait?

  M. DE THOU. Non, Monseigneur; mais le Roy me l'avait commandé, je
  n'ai peu faillir de le faire.

  M. LE CARDINAL. Avez-vous quelque pouvoir de cela?

  M. DE THOU. Ouy, Monseigneur, la parole du Roy, et un commandement
  de le faire par escrit.

  M. LE CARDINAL. Si est-ce que M. de Cinq-Mars n'en a rien dit?

  M. DE THOU. Il a eu tort, Monseigneur, de ne l'avoir dit; car il a
  receu le commandement aussi bien que moi.

  M. LE CARDINAL. Où sont ces commandements?

  M. DE THOU. Ils sont en bonnes mains, pour les produire quand il en
  sera besoin.


Mais c'est là ce qu'il faut éviter. Le Cardinal ne veut pas savoir
que le Roi a donné des ordres contre lui. Il demande à Paris des
commissaires, un surtout qu'il désigne, M. de Lamon, pour aider M.
de Chazé à de nouveaux interrogatoires dirigés contre ce de Thou si
imposant, si ferme, si grave, si loyal et si redoutable par sa vertu.

Tandis que ce jeune magistrat parle ainsi, Gaston d'Orléans, MONSIEUR,
le frère du Roi, envoie sa confession et se met à genoux, en ces
termes:

  Gaston, fils de France, frère unique du Roy, estant touché d'un
  véritable repentir d'avoir _encore_ manqué à la fidélité que je
  dois au Roy mon seigneur, et désirant me rendre digne de la grâce
  et du pardon, j'avoue sincèrement toutes les choses dont je suis
  coupable.


Suivent les accusations contre M. le Grand, sur qui il rejette
noblement toute l'affaire.

Puis une seconde confession accompagne la première, touchant l'autre
péché:

_Monsieur, frère du Roy, à Son Éminence._

  D'Aigueperce, le 7 juillet.

  Gaston, etc. Ne pouvant assez exprimer à mon cousin le Cardinal de
  Richelieu quelle est mon extrême douleur d'avoir pris des liaisons
  et correspondances avec ses ennemis... je proteste devant Dieu,
  et prie M. le Cardinal de croire que je n'ai pas eu plus grande
  connoissance de ce qui peut regarder sa personne, et que, pour
  mourir, je n'aurois jamais presté ny l'oreille ny le coeur à la
  moindre proposition qui eust esté contre elle, etc., etc.


La politesse de la frayeur ne peut aller plus loin et plus bas
assurément.

Mais le maître n'est pas content encore de ces mensonges et de ces
humiliations.

Il envoie ses ordres sur ce qui doit être dit par MONSIEUR, s'il veut
qu'on lui permette de rester dans le royaume et qu'on lui donne de quoi
vivre.

On confrontera MONSIEUR et M. de Cinq-Mars.


_Instructions de Son Éminence_.

  Quand on amènera M. le Grand au lieu où sera la personne de
  MONSIEUR, MONSIEUR lui doit dire:

  «Monsieur le Grand, quoyque nous soyons de différente qualité, nous
  nous trouvons en mesme peine, mais il faut que nous ayons recours
  à mesme remède. Je confesse notre faute et supplie le Roy de la
  pardonner.»

  Ou M. le Grand prendra le mesme chemin et demeurera d'accord de ce
  qu'aura dit MONSIEUR, ou il voudra faire l'innocent; en quel cas
  MONSIEUR lui dira:

  «Vous m'avez parlé en tel lieu, vous m'avez dit cela, vous vinstes
  à Saint-Germain me trouvez en mon escurie avec M. de Bouillon
  (tel et moy, tels et tels)»... Ensuite MONSIEUR dira le reste de
  l'histoire.

  Il fera de même lorsqu'on luy amènera M. de Bouillon.

  Il se contentera de la promesse de rester dans le royaume, sans
  jamais prétendre charge ny emploi.

  Je dis ceci, après avoir bien philosophé sur cette affaire, _qui
  peut estre celle de la plus grande importance qui soit jamais
  arrivée en ce royaume de cette nature_.


Mais MONSIEUR fait beaucoup de difficulté de se laisser confronter
aux accusés; il craint de manquer d'assurance devant eux. Le Roi n'ose
l'exiger de son frère; il faut trouver un biais; le chancelier Séguier
le trouve et l'envoie bien vite:

  J'ai proposé au Roy de mander MM. Talon, conseiller d'Estat
  et advocat général, Le Bret et du Bignon, qui ont tous grande
  connoissance de matières criminelles, pour conférer avec moy sur
  toutes les propositions que je lui ferai.

  Leur advis est que l'on peut dispenser MONSIEUR d'être présent à la
  lecture de sa déclaration aux accusés.

  Cet advis est appuyé d'exemples et de raisons; quant aux exemples,
  nous avons la procédure faite de La Mole et de Coconas, accusés
  de lèze-majesté. En ce procès, les déclarations du Roy de Navarre
  et du duc d'Alençon furent receues et leues aux accusés sans
  confrontation, encore qu'ils l'eussent demandée.

  ... Une déposition d'un témoin avec des _présomptions infaillibles
  servent de preuve et de conviction_ contre un accusé en _crime de
  lèze-majesté_: ce qui n'est pas aux autres crimes.

       *       *       *       *       *

On voit que le chancelier y met fort bonne volonté.

Suit l'avis donné par Jacques Talon et Hierosme Bignon et Omer Talon,
décidant «qu'aucun _fils de France_ n'a esté ouy dans aucun procès, et
que leur _déclaration_ sert de preuve sans confrontation.»

Le chancelier reçoit la déclaration de MONSIEUR, en compagnie des
juges, sieurs de Laubardemont, Marca, de Paris, Champigny, Miraumesnil,
de Chazé et de Sève, dans laquelle le duc d'Orléans avoue: _avoir donné
deux blancs signés à Fontrailles pour traiter avec le roi d'Espagne_,
à l'instigation de M. le Grand; il le présente comme ayant séduit aussi
M. de Bouillon.

Après ces écrits, le Cardinal est armé de toutes pièces, et, sûr du
succès, il peut partir. Il se rend à Paris; et, tandis que l'on juge à
Lyon Cinq-Mars et de Thou qu'il abandonne, il va remettre la main sur
le Roi et faire grâce à MONSIEUR moyennant sa nullité politique, et à
M. de Bouillon en échange de la place de Sedan.

Le rapport du procès est très curieux à lire et trop volumineux
pour être copié ici; il se trouve à la suite des interrogatoires. Le
rapporteur charge ainsi M. de Cinq-Mars après avoir passé légèrement
sur MONSIEUR et le duc de Bouillon:

  Quant à M. le Grand, il est chargé non-seulement d'estre complice
  de cette conjuration, mais ensuite d'en estre auteur et promoteur.

  M. le Grand empoisonne l'esprit de MONSIEUR par des craintes
  imaginaires et supposées par lui. Voilà un crime.

  Pour se garantir de ses terreurs, _il le porte_ à faire un parti
  dans l'Estat. En voilà deux.

  _Il le porte_ à s'unir à l'Espagne. C'en est un troisième.

  _Il le porte_ à ruiner M. le Cardinal, _et le faire chasser des
  affaires_. C'en est un quatrième.

  _Il le porte_ à faire la guerre en France pendant le siége de
  Perpignan, pour interrompre le cours du bonheur de cet Estat. C'en
  est un cinquième.

  Il dresse lui-même le _traité_ d'Espagne. C'en est un sixième.

  Il produit Fontrailles à MONSIEUR pour estre envoyé pour le traité,
  et envoyé à M. le comte d'Aubijoux. Ces suites _peuvent être
  estimées un_ septième crime, ou au moins l'accomplissement de tous
  les autres.

  Tous sont crimes de lèze-majesté, celuy qui touche la personne
  des ministres des princes estant réputé, par les lois anciennes et
  constitutions des empereurs, de pareil poids que _ceux qui touchent
  leurs propres personnes_.

  Un ministre _sert bien_ son prince et son Estat, on l'oste à tous
  les deux, c'est tout de mesme que qui priveroit le premier d'un
  bras et le second d'une partie de sa puissance.


Je livre ces arguments aux réflexions des jurisconsultes. Ils penseront
peut-être qu'il y eût eu quelque réponse à faire si l'on eût regardé
comme possible de répondre à ces absurdités d'un pouvoir sans contrôle.
Le grand fait du traité d'Espagne suffisait, et je ne transcris ce
que le rapporteur ajoute que pour montrer l'acharnement qui lui était
prescrit contre l'ennemi, le rival de faveur du premier ministre[8].

  [8] Il y a peu de mots aussi involontairement et cruellement
  comiques que celui-ci répété si souvent: _Il le porte à_, etc.
  MONSIEUR se trouve ainsi présenté comme un écolier au-dessous
  de l'âge de raison et irresponsable, que son gouverneur porte à
  quelques petites erreurs. Gouverneur de _vingt-deux ans_, élève de
  _trente-quatre_. Sanglante facétie!

Si M. de Cinq-Mars eût été moins ardent, moins hautain et plus habile,
il ne devait pas se mettre dans son tort en traitant avec l'étranger.
Il pouvait renverser le Cardinal à moins de frais et sans s'attacher
au front l'écriteau _d'allié de l'étranger_, toujours détesté des
nations monarchiques ou républicaines, celui du connétable de Bourbon
et de Coriolan. Mais il avait vingt-deux ans et n'avait pas la tête
tout entière aux grandes affaires. Il agissait trop vite, hâté par la
passion, contre un homme d'expérience qui savait attendre avec froideur
et mettre son ennemi dans son tort.


_Sur l'interrogatoire secret._

  (Extrait des registres.)

  M. de Cinq-Mars advoua à M. le Chancelier que la plus forte passion
  qui l'avoit emporté à ce qu'il avoit fait estoit de mettre hors des
  affaires M. le Cardinal, contre lequel il avoit une adversion qu'il
  ne pouvoit vaincre ny modérer.

  Il disoit que six choses lui avoient donné cette adversion.

  1. La première, qu'après le siége d'Arras, à la fin duquel il
  s'estoit trouvé, M. le Cardinal avoit parlé de luy comme d'une
  personne qui n'avoit pas tesmoigné beaucoup de coeur.

  2. Qu'après l'alliance de M. le marquis de Sourdis et de son frère,
  le Cardinal avoit dit que M. de Sourdis avoit faict honneur à sa
  maison.

  3. Qu'ayant souhaité d'estre fait Duc et Pair, M. le Cardinal en
  avoit destourné le Roy.

  4. Qu'il s'estoit senti obligé de prendre la protection de M.
  l'archevesque de Bordeaux, lequel il avoit cru qu'on vouloit
  perdre.

  5. _Que luy parlant de la princesse Marie, il dit que sa mère
  vouloit faire le mariage de luy avec elle_; Son Eminence dict que
  _sa mère, Mme d'Effiat, estoit une folle, et que si la princesse
  Marie avoit cette pensée, qu'elle estoit plus folle encore_.
  Qu'ayant été proposée pour femme de MONSIEUR, il auroit bien de la
  vanité et de la présomption de la prétendre; que c'estoit ridicule.

  6. Que le Cardinal avoit trouvé étrange que le Roy l'eust admis au
  conseil, et l'en avoit faict sortir.



TABLE


  Réflexions sur la vérité dans l'art                   1
  Chapitre I.     -- Les adieux                        19
  Chapitre II.    -- La rue                            63
  Chapitre III.   -- Le bon prêtre                     85
  Chapitre IV.    -- Le procès                        110
  Chapitre V.     -- Le martyre                       131
  Chapitre VI.    -- Le songe                         152
  Chapitre VII.   -- Le cabinet                       171
  Chapitre VIII.  -- L'entrevue                       218
  Chapitre IX.    -- Le siège                         245
  Chapitre X.     -- Les récompenses                  271
  Chapitre XI.    -- Les méprises                     297
  Chapitre XII.   -- La veillée                       319
  Chapitre XIII.  -- L'Espagnol                       353
  Notes et documents historiques                      375


       *       *       *       *       *

  Évreux, imprimerie de CH. HÉRISSEY



Note de transcription détaillée:

Cette version électronique comporte les corrections suivantes:

  p. 20, ajout d'une virgule après «qu'entourent des bosquets»;
  p. 47, «fraicheur» corrigé en «fraîcheur» («sa fraîcheur était
          éblouissante»);
  p. 98, «chatains» corrigé en «châtains» («vos beaux cheveux
          châtains»);
  p. 113, «agitaient» corrigé en «agitait» («une foule ignoble de
          femmes et d'hommes de la lie du peuple s'agitait»);
  p. 122, ajout d'un guillemet fermant après «celle du Seigneur?...»;
  p. 139, «nazillardes» corrigé en «nasillardes» («des voix fortes et
          nasillardes»);
  p. 163, «diadême» corrigé en «diadème» («j'ai un diadème»);
  p. 215, «.» corrigé en «:» («il dit avec un rire amer:»);
  p. 223, ajout d'une virgule manquante après «et» dans «et, du plus
          loin qu'ils le voyaient venir»;
  p. 236, suppression d'une virgule parasite dans
          «l'éternité s'approche pour moi»;
  p. 274, ajout du mot manquant «côté.» dans «le capitaine de ses
          gardes était à son côté.»;
  p. 284, «qui» corrigé en «que»
          («et que pourront imiter les diplomates»);
  p. 298, ajout d'un point-virgule manquant après «le cheval gris»;
  p. 328, ajout d'un tiret manquant dans «Est-ce pour la gloire»;
  p. 331, «que» ajouté dans «comment veux-tu que je le sache,»;
  p. 348, «manteau» corrigé en «marteau» («Mon sceptre est un marteau
          de fer,»);
  p. 352, ajout d'une virgule manquante après «des mains de sa
          victime,»;
  p. 378, ajout d'une virgule manquante après «aux plus pures,»;
  p. 382, «ajouta t-il» corrigé en «ajouta-t-il»;
  p. 384, «de-couvrir» corrigé en «descouvrir»
          («il faut descouvrir les auteurs»);
  p. 403, ajout d'un guillemet manquant devant «Monsieur le Grand,
          quoyque».

Les variations dans l'orthographe n'ont pas été corrigées. On trouve
par exemple «siége» et «siège», «évènement» et «événement», ou encore
«Reine mère», «Reine-Mère», «reine-mère» et «Reine-mère».

En page 35, «il fut saluer» a le sens de «il alla saluer».

En page 359, la phrase

  Que vous importe, pourvu qu'il y tombe martyr, s'il le faut?

est incomplète dans cette édition. Il faut lire:

  Que vous importe, pourvu qu'il prie au pied des autels que vous
  adorez, pourvu qu'il y tombe martyr s'il le faut?





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Cinq-Mars, (Tome I of 2) - ou, Une conjuration sous Louis XIII" ***

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