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Title: La Sarcelle Bleue
Author: Bazin, René, 1853-1932
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La Sarcelle Bleue" ***

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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.



    LA
    SARCELLE BLEUE



    CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
    DU MÊME AUTEUR
    Format grand in-18


    A L'AVENTURE (croquis italiens)                           1 vol.
    HUMBLE AMOUR                                              1 --
    LES ITALIENS D'AUJOURD'HUI                                1 --
    MADAME CORENTINE                                          1 --
    LES NOELLET                                               1 --
    MA TANTE GIRON                                            1 --
    SICILE (_Ouvrage couronné par l'Académie
      française_)                                             1 --
    UNE TACHE D'ENCRE (_Ouvrage couronné par l'Académie
      française_)                                             1 --


Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays y
compris la Suède et la Norvège.


ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY



    RENÉ BAZIN

    LA

    SARCELLE BLEUE

    CINQUIÈME ÉDITION

    [Illustration]

    PARIS

    CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

    ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES

    3, RUE AUBER, 3

    1895



LA

SARCELLE BLEUE



I


--Comment s'appelle-t-elle, votre histoire?

--L'histoire de la marquise Gisèle.

--Un joli nom, observa Thérèse. Savez-vous, mon parrain, que vous ne
m'avez pas encore fait compliment de mon dessus de clavier? Regardez:
tout au passé, vieux rose et vieil or sur fond blanc. Est-ce joli?

--Ce sera surtout inutile.

--Oh! inutile! dit Thérèse, en penchant sa tête blonde sous le rayon
de la lampe, pour nouer un brin de soie derrière la bande de drap. Et
quand ce serait? Je fais assez de choses utiles, ici, monsieur mon
oncle et parrain, pour avoir le droit de broder le soir un tapis de
piano.

--On dirait une robe de cour!

--Eh bien?

--Pour un logis comme les Pépinières, Thérèse!

--Justement, c'est ce qui me plaît, à moi: des dessins qui courent
bien, des couleurs, de la soie, de la laine fine. Riez, si vous
voulez: cela repose les doigts, les yeux, le cœur. N'est-ce pas,
mère?

En face, de l'autre côté du guéridon, une femme encore jeune, vêtue
d'une robe foncée à gilet mauve, leva la tête, en laissant retomber
posément ses deux mains qui tenaient une dentelle au crochet. Ses yeux
bruns très calmes, l'ovale plein de ses joues, la bouche mince et un
peu longue, la ligne noble des épaules, attestaient en elle une race
affinée. A droite, un petit homme tout blanc et tout nerveux, ridé,
l'œil gris, les cheveux foisonnants autour d'une calotte de velours,
la barbe divisée en deux pointes, comme une queue d'hirondelle, se
redressa à demi dans le fauteuil où il sommeillait.

Elle et lui sourirent du même air de ravissement, en regardant
Thérèse, et la mère dit:

--Oui, ma mignonne.

--Ce sera charmant, ajouta le père; surtout l'oiseau de paradis. Mais
il faudra un peu arrondir les ailes.

--Comme ceci, n'est-ce pas? demanda Thérèse, en dessinant, du bout de
son petit doigt, une ligne idéale sur la bande brodée.

M. Maldonne ferma les paupières, en signe d'assentiment, et se
renversa doucement en arrière, sans cesser de sourire.

--Alors, Thérèse, vous ne m'écoutez pas? dit Robert. Vous ne voulez
pas que je raconte...

--Mais si! mais si! répondit la jeune fille, en se posant bien droite
sur sa chaise et saisissant son aiguille. Je vous écoute avec
recueillement. Mais dites-moi d'abord quel âge elle avait, votre
marquise Gisèle? Seize ans? Dix-sept ans comme moi?

--Elle était mariée.

Thérèse eut une petite moue qui seyait bien à son visage très jeune.

--C'est moins intéressant, fit-elle.

--Vous trouvez? reprit Robert. Il y avait si peu de temps qu'elle
était mariée, deux ans à peine, et elle aimait son mari. C'était
autrefois, Thérèse, quand il existait beaucoup de grandes forêts avec
peu de routes au travers. Le marquis fut obligé de partir pour la
guerre, et, en partant, il dit à sa femme: «Vous aurez sans doute à
repousser les attaques de nos ennemis. Je sais qu'ils ont juré de vous
enlever par la force. Mais les murailles sont solides. Je vous laisse
de bons hommes d'armes, et j'ai confiance en vous. Au revoir, ma
petite Gisèle!» «Au revoir!» répondit la dame, et le seigneur
s'éloigna.

--Les seigneurs de ce temps-là, interrompit Thérèse, c'était comme les
officiers de marine, toujours en route. Mon amie Henriette, qui a
épousé un lieutenant de vaisseau...

Elle s'arrêta devant le mouvement d'impatience de Robert.

--Je vous fâche, murmura-t-elle. Tenez, je ne dirai plus rien,
absolument rien. Je vous le promets!

--Vous saurez donc, Thérèse, que le marquis ne s'était pas trompé. Le
château fut assiégé. Tout le monde fit son devoir. Mais, avec le
temps, la famine arriva. Bientôt, il n'y eut plus qu'un peu de farine
de seigle pour la garnison et un peu de froment, dont on faisait
chaque jour un pain pour la châtelaine. Les bœufs, les moutons, les
chevaux même avaient été mangés. Un seul vivait encore, la jument de
la marquise Gisèle, une haquenée grise, rapide et pommelée comme un
nuage. Pour la nourrir, l'écuyer, qui savait combien sa maîtresse la
chérissait, trompait la surveillance de l'ennemi, et descendait la
nuit dans les fossés, cueillant lui-même des herbes, des roseaux, des
feuilles d'arbres qu'il rapportait sur ses bras couverts de peau de
daim, ou bien il faisait couper les plantes parasites qui poussent aux
fentes des pierres, les mousses, les pariétaires, le fumeterre à fleur
rose, dont le donjon avait une couronne, en temps de paix. Malgré tant
de prévenances, la pauvre bête maigrissait à vue d'œil. «Sire écuyer,
disait la marquise, mieux vaudrait la tuer comme les autres et la
partager entre mes hommes d'armes? Car je sens bien que je n'irai plus
avec elle, mon oiseau sur le poing, chasser les hérons et les perdrix
de mon seigneur. Lui et moi, plus jamais nous ne sortirons ensemble
par la porte qui ouvre sur la forêt.» Mais l'écuyer la rassurait, et
refusait de tuer la haquenée..

Robert, qui levait volontiers les yeux au plafond, lorsqu'il
racontait, les abaissa en ce moment vers Thérèse. L'immobilité et le
silence de sa filleule l'étonnaient. Il remarqua que la bande de drap
était à moitié échappée aux mains de la jeune fille. Une des
extrémités avait roulé à terre. L'autre n'était maintenue sur les
genoux de Thérèse que par trois doigts roses qui n'avaient plus guère
conscience de leur rôle. La jolie tête blonde commençait à fléchir
vers l'épaule, et rencontrait déjà le rayon d'or de la lampe.

Robert était susceptible. Mais il y avait une créature au monde qu'il
aimait mieux que lui-même. C'était l'enfant qui ne l'écoutait plus.
Après une pause, si légère, que ni le père ni la mère, dont la pelote
de fil en se déroulant faisait un bruit de souris, ne s'en aperçurent,
il reprit, d'une voix plus basse, un peu chantante et berceuse à
dessein:

--Un jour enfin, triste, l'écuyer se présenta devant la châtelaine, et
lui annonça qu'il n'y avait plus de vivres, que les plus vaillants de
la garnison étaient morts ou blessés, et qu'il fallait se rendre.
Alors...

Un petit soupir, le soulèvement léger d'un cœur que le songe habite,
avertit Robert du succès de son histoire. La tête de la jeune fille,
tout inclinée à gauche, était à moitié dans la lumière et à moitié
dans l'ombre.

--Alors, dit Robert en haussant la voix, il arriva que Thérèse
Maldonne s'endormit, en écoutant l'histoire de son parrain!

Elle se redressa vivement, et, souriante, avant même de pouvoir ouvrir
les yeux:

--Oh! pardon, fit-elle. Je crois que je dormais! C'était pourtant bien
joli, les pariétaires, les mousses, le fumeterre du donjon!

--Il y a longtemps que nous n'en étions plus là, ma pauvre Thérèse!

--Tu meurs de sommeil, dit madame Maldonne, sur le visage de laquelle,
à la moindre alerte, une ombre d'inquiétude maternelle passait.--J'ai
peur que tu ne te sois fatiguée, tantôt, avec cette treille...

Thérèse fixa les yeux sur ceux de Robert pour y lire son pardon, qui
s'y trouvait, d'ailleurs.

--C'est fini, dit-elle en passant la main sur ses paupières.

--Non, répondit Robert. Allez recommencer là-haut. Les enfants doivent
se coucher de bonne heure.

--Et l'histoire de Gisèle, nous la finirons demain, alors?

--Ou jamais, murmura-t-il avec un peu d'amertume.

--A propos, reprit Thérèse, sans l'avoir entendu, que faisons-nous
demain?

--Comme tous les jours: ce que vous voudrez.

--Non, dit-elle gentiment, ce que vous désirez, vous.

--Eh bien, une promenade au bois de Laurette? Il y a si longtemps que
nous n'y sommes allés!

--Je veux bien. Tenez, je mettrai le chapeau à coquelicots que vous
aimez.

--C'est cela.

--Pour vous, parrain, rien que pour vous! Car il n'y a que des
loriots, là-bas.

Robert sourit un peu tristement. Elle s'était baissée pour ramasser la
bande tombée sur le parquet, puis elle s'était redressée, debout,
épanouie, retenant de ses deux bras allongés l'étoffe qui barrait sa
jupe. Ses doigts se mêlaient aux lames luisantes de la broderie.

--Savez-vous, Thérèse, dit-il, que le jeune rose ne fait pas mal du
tout sur le vieux rose?

--Toujours complimenteur! répondit la jeune fille.

Elle lui tendit la main, embrassa son père, sa mère, et, glissant vers
la porte avec un bruissement de bottines qui craquent et de rubans qui
volent, elle disparut.

Tous trois la suivirent des yeux. Elle était toute leur joie. Mais
déjà M. et madame Maldonne s'étaient retournés vers la lampe, et
remuaient leurs fauteuils en les rapprochant l'un de l'autre, comme il
arrive, par instinct, dès qu'une réunion s'émiette, et Robert fixait
encore la porte par où Thérèse s'en était allée. Devant son regard
immobile une vision passait, de celles qui troublent le cœur. Et
cependant il n'était pas, à proprement parler, un rêveur, et sa
physionomie révélait plutôt une nature énergique, douée pour l'action.
Il avait toute l'apparence, le geste, l'allure d'un officier de
cavalerie qui commence à perdre de sa sveltesse première: sur ses
épaules un peu épaisses, la tête fine et bien plantée, faite pour le
casque; les cheveux bruns, coupés en brosse, à peine grisonnants aux
tempes; le nez droit, les joues plates, la moustache courte et la
barbiche en pointe. L'œil était bleu sombre, ferme, intelligent, le
sourire discret et nuancé. Ses vêtements indiquaient un goût
d'élégance légèrement trahi par la fortune: une jaquette luisante çà
et là, un gilet blanc, et, sous un pantalon large, des bottes vernies
qui faisaient valoir le pied nerveux d'un marcheur.

L'élégance relative de Robert ressortait d'autant mieux que rien
autour de lui, ni la robe très simple de madame Maldonne, ni le
complet de toile blanche de son mari, ni dans l'ameublement du salon
qui servait aussi de salle à manger, ne prêtait à la même remarque. Le
papier, à grands ramages, datait des premiers temps de l'invention;
les fauteuils de cuir brun, montés sur bois d'acajou, ne relevaient
d'aucun style, et l'unique ornementation, assez singulière, il est
vrai, consistait en oiseaux empaillés, disposés le long des murs et
sur la cheminée.

M. Maldonne, dont le départ de Thérèse avait secoué l'esprit, se
pencha vers sa femme, et, prenant le peloton où elle venait de piquer
le crochet d'ivoire, le posa sur le guéridon. Madame Maldonne frotta
l'une contre l'autre ses mains effilées et lasses d'avoir travaillé.

--Elle est un peu rouge, ce soir, dit-elle à demi-voix.

--Je trouve aussi, répondit M. Maldonne: qu'a-t-elle donc fait?

--Des folies. Figure-toi qu'elle s'est mise en plein midi à épamprer
une treille de chasselas!

--En juillet! Et par cette chaleur!

--Prétendant qu'elle connaissait le pied de vigne, qu'elle aurait
ainsi des primeurs... Et elle n'avait pas de chapeau!

--Pas de chapeau! répéta M. Maldonne en levant les yeux d'un air de
stupéfaction et de mécontentement.

Puis, sur son visage mobile, éclairé par la lampe, cette première
impression s'effaça. Quelque chose d'attendri, une joie inopinément
éclose, presque une larme heureuse y parut. Il regarda sa femme, et
dit:

--Est-elle enfant encore, notre Thérèse!

Madame Maldonne, les cils baissés, cambrant sa taille mince, savourait
à sa manière, plus froide, plus retenue, la même impression
secrètement égoïste. Un sourire infiniment léger, très doux aussi,
relevait le coin de sa bouche.

--Oh! oui, répondit-elle, bien enfant, Dieu merci! Tout à l'heure elle
dormait pour tout de bon, la tête sur l'épaule, comme aux premières
veillées, quand elle avait douze ans. Chère petite! Elle a bien le
temps de grandir et de devenir jeune fille. N'est-ce pas, Robert?

Tiré du songe qui le tenait, Robert détourna vers ses hôtes son regard
où de tout autres pensées, assurément, flottaient encore.

--Es-tu silencieux! reprit M. Maldonne. Nous disions que Thérèse était
une vraie enfant. Est-ce ton avis?

--Hélas!

--Tu trouves?

--Je trouve tout le contraire, mon pauvre ami. C'est une jeune fille.
Et je le déplore!

--Allons donc! Ni Geneviève, ni moi...

--Non, vous ne le voyez pas, vous autres, mais je vous le dis, moi,
elle se transforme, elle grandit, elle est déjà toute grande!

--Et la preuve?

--Elle dort à mes histoires!

--C'est qu'elle était lasse.

--Du tout, car elle ne faisait que bavarder et rire tout à l'heure.

--Alors, c'est que tes histoires sont ennuyeuses.

--Non, puisqu'elles l'ont amusée, quand elle était enfant. Mes
histoires sont restées les mêmes, Guillaume, et c'est Thérèse qui a
changé.

M. Maldonne leva les épaules, en signe d'incrédulité.

--Je vous prie de m'excuser, Geneviève, ajouta Robert, si je me retire
un peu tôt. Je ne sais pas si c'est le soleil, mais je me sens la tête
un peu lourde.

--Comme vous voudrez, mon cher.

--Je l'aurais parié! s'écria M. Maldonne en riant. Quand Thérèse n'est
plus là, sous un prétexte ou sous un autre, Robert trouve moyen de
nous fausser compagnie.

--Je t'assure, Guillaume...

--Va! va! mon ami, le premier article de notre règlement de vie, aux
Pépinières, c'est la liberté, n'est-ce pas? Uses-en comme il te
conviendra. Seulement, dis-moi, quand reprendrons-nous le catalogue?
Demain?

Robert fit un geste évasif, indiquant l'absolu détachement.

--Après la promenade, dit-il, peut-être...

--Peut-être! Jamais d'engagements précis avec toi. Voilà pourtant un
beau travail, toute notre expérience, toutes nos recherches et si près
d'être achevé! Tiens, moi, dix fois le jour, je le vois, ce volume
imprimé: «Catalogue raisonné des oiseaux du département, contenant
l'énumération de toutes les espèces et variétés, par Guillaume
Maldonne, conservateur du musée d'histoire naturelle, avec...» Voyons,
Robert, faudra-t-il ajouter la ligne qui t'associera à la gloire de
l'œuvre: «Avec la collaboration de Robert de Kérédol?» Est-ce pour
demain?

--Pas probable... Je n'y suis plus.

--Sais-tu que tu es affreusement paresseux?

Robert se leva.

--Il y a si longtemps! dit-il négligemment.

Il s'approcha de madame Maldonne, l'embrassa au front: «Bonsoir,
petite sœur!» serra la main de Guillaume, qui répétait, moitié riant,
moitié sérieux: «L'amour de l'oiseau faiblit en toi, décidément!» et
prit la porte par où Thérèse était sortie.

Non, il ne pouvait rester: ni son affection pour les Maldonne, ni son
habitude de correction mondaine ne suffisaient, en ce moment, à lui
faire vaincre l'impression qu'il éprouvait. Sa nature, éminemment
tendre, d'une susceptibilité qu'il cachait, le plus souvent, sous les
dehors d'une indifférence volontiers railleuse et un peu brusque,
s'était sentie atteinte, surprise et blessée à la fois par ce petit
fait: Thérèse endormie.

Dans ce mince détail, dont le père avait souri, il avait, lui, reconnu
le signe d'un changement profond. «Je me trompais, murmurait-t-il en
montant les marches de l'escalier de bois brun, aux rampes carrées et
lourdes. Je la croyais encore enfant parce qu'elle est très gaie. Je
m'y suis laissé prendre, et elle a fermé ses chers yeux à mon histoire
de la marquise Gisèle! Bien fait, Robert, bien fait! Cela t'apprendra
qu'elle aura dix-sept ans dans un mois!»

Il entra dans sa chambre, vaguement éclairée par les lueurs traînantes
des soirs d'été, alluma une bougie, qui jeta des étincelles sur les
panoplies d'épées, de sabres, d'épaulettes, de fusils de chasse et de
guerre, qui tapissaient les murs, et se dirigea vers une commode noire
que surmontait, à un pied de hauteur, une petite bibliothèque vitrée
en ébène. Sur la commode étaient rangés, pressés les uns contre les
autres, des livres de classe aux coins brisés, aux pages
recroquevillées et chiffonneuses, des cahiers par liasses et, des deux
côtés, en serre-files, des volumes de collections enfantines, bleus ou
roses, et d'autres plus gros où l'on devinait des images. C'étaient
les reliques de ses années d'enseignement, quand il s'était
improvisé,--avec quelle joie et quelle application de tout son
esprit!--le professeur de Thérèse, humbles témoins des heures de
travail ou de récréation, inutiles depuis longtemps déjà, mais qu'il
gardait là, comme un bon souvenir qu'on aime à revoir. Il se disait
bien que Thérèse n'ouvrirait plus, pour y apprendre ses leçons, la
grammaire française, ni, pour y faire une lecture, l'histoire de la
poupée modèle. Mais où sont-elles les mères qui n'ont pas conservé le
petit bonnet ruché du baptême, le premier jouet, la pelisse ample et
brodée, pendant des mois et des mois, alors que l'enfant courait déjà
tout seul devant elles? Robert les avait imitées. A présent, c'était
bien fini.

Il avança le bras, et prit un des plus vieux volumes, long comme un
doigt, maculé de taches, le dos tailladé en lanières par l'usure, et
l'ouvrit à la première page. C'était une histoire sainte. Là, d'une
grosse écriture de débutante, il y avait trois lignes bien connues de
lui: «A mon bon parrain Robert, fleur de rosier de Bengale, offerte
par son élève Thérèse.» Un peu plus bas, l'empreinte d'une fleur qui
avait séché, puis disparu.

Il relut plusieurs fois ce texte naïf, sécha, du revers de la main,
une larme involontaire qui s'apprêtait à couler, et, saisissant par
paquets les livres et les cahiers, il les enfouit rapidement dans un
des tiroirs de la commode.

--Allons, dit-il en fermant le meuble, tout cela est mort. Maintenant,
puisque mes histoires n'ont plus le pouvoir de l'amuser, il faudrait
trouver des lectures de son âge...

Ses yeux se levèrent sur la bibliothèque vitrée, si coquette, avec ses
glaces à biseaux et ses colonnettes torses. Depuis qu'il professait,
M. de Kérédol n'avait pas eu le temps ni le goût de lire pour
lui-même. Il possédait seulement et renfermait là une quarantaine de
volumes, éditions de poche artistement reliées, qui l'avaient suivi à
travers le monde. Sous le feu de la bougie, les titres, les dos de
basane et de maroquin luisaient doucement.

«Quelque chose pour une jeune fille de dix-sept ans, disait Robert,
voilà qui est difficile! Voyons!... _Discours sur l'Histoire
universelle?_ trop grave... _Voyage du jeune Anacharsis?_ d'un
vieillot!... _Dominique_, oh! _Dominique_, de Fromentin? non, ce n'est
pas pour son âge... _Guide de l'Apiculteur?_ non!... Brizeux, deux
volumes? peuh! la poésie? Des extraits, peut-être... Molière, _Theâtre
complet_; Michelet, _l'Oiseau_; marquis de Foudras, _les Gentilshommes
chasseurs_; _Corinne_... Décidément, mon pauvre Robert, pas de chance:
tes histoires ne conviennent plus, ta bibliothèque ne convient pas
encore. Et si peu d'œuvres! Je suis presque au bout... _Pensées_,
de Joubert; Rabelais; _Service en campagne 1866_; _Contes choisis_, de
Daudet... Voilà! voilà mon affaire! Les _Contes choisis_! En
choisissant encore parmi eux,--une jeune fille tout à fait jeune
fille, qui n'a rien lu!--oui, elle aimera cela. Ce Daudet, _la Chèvre
de M. Seguin_, _les Étoiles_, oh! _les Étoiles!_ Comment n'avais-je
pas pensé?... Elle sera contente, Thérèse...»

Et il souriait en cherchant dans sa poche la clef du petit meuble.
Quand il l'eut saisie, il fit jouer le ressort, qui rendit un son de
neuf, et le parfum du vieux cuir se répandit dans la chambre.

--Voilà bien l'affaire, ajouta-t-il en faisant basculer le volume
qu'il posa à plat près du bougeoir: Daudet, un moderne, celui-là! Avec
lui, je suis sûr de ne pas l'endormir. Ah! elle sera étonnée, demain,
quand je lui annoncerai: «Mademoiselle Thérèse, désormais les contes
choisis de Daudet remplacent les contes usés de votre oncle». Je
gage, la pauvre petite, qu'elle sera touchée, reconnaissante. Vive
comme elle est, par exemple, il faudra tout de suite ouvrir le volume!

En se parlant ainsi, Robert fit quelques pas jusqu'à la fenêtre
demeurée ouverte à deux battants, à cause de la grande chaleur, et
s'appuya sur l'accoudoir. Vraiment, il était satisfait de sa
trouvaille. Il se sentait en possession d'un moyen assuré de réparer
l'échec de tout à l'heure. Ses yeux, errant sur le grand jardin noyé
d'ombres tièdes, ne virent rien d'abord que l'image présente à sa
pensée: Thérèse tout à fait heureuse et bien éveillée, qui le
remerciait avec des mots jeunes comme elle, tandis que lui, assis près
d'elle, lisait, en y mettant le ton, _la Chèvre de M. Seguin_. Il
voyait cela très nettement. Puis, les rayons de lumière vive dont ses
yeux étaient pénétrés se dissipant peu à peu, il commença à distinguer
les teintes variées de la nuit: ici le sable pâle de la grande allée,
là l'ovale d'une corbeille de pétunias, les rayures brunes des
plates-bandes du potager, des boules sombres qui étaient des buis
taillés, et, des deux côtés du domaine, le vallonnement argenté des
cimes d'arbres qui diminuaient, prenaient des mouvements de nuages, et
s'allaient réunir tout au fond, dans la brume. La vision de ces choses
réelles et familières effaça l'image où s'était complu Robert, et
ramena dans son esprit la question un moment écartée.

«Dix-sept ans! pensait-il. Déjà! Un âge effrayant. C'est si délicieux!
Tous les rêves qui éclosent à la fois, et trouvent le nid trop petit
pour eux, et s'en vont. Oh! si elle s'en allait! Dire que nous sommes
trois ici, qui ne vivons que d'elle et pour elle, et que, cependant,
au premier appel du dehors, elle nous quitterait peut-être, elle nous
laisserait! Maldonne n'a pas compris!... Je sais bien qu'elle est
merveilleusement pure, ignorante de la vie. Cela peut nous la garder
quelque temps. Nous voyons si peu de monde! Les Pépinières sont loin
de la ville. Et puis, elle nous aime. Comment n'aimerait-elle pas ceux
qui ont enveloppé sa jeunesse d'une tendresse pareille? C'est égal, je
ne conçois plus la paix profonde où j'étais hier, ce matin encore. Il
me semble que je ne pourrai plus la regarder sans avoir peur de la
perdre... Voyons, voyons, il faut découvrir des moyens nouveaux pour
l'intéresser, lui rendre le séjour au milieu de nous si agréable, si
pleinement doux, que cela lui suffise, trois amis à aimer. Daudet
m'aidera un peu, un tout petit peu. Et le reste? Mon Dieu! que c'est
dur de prévoir!...»

Il avait étendu le bras, sans trop songer à ce qu'il faisait, vers une
tige de bignonia grimpante, qui jaillissait, au-dessous de la fenêtre,
du bourrelet enchevêtré des clématites et des vignes vierges. Au bout
de la tige, droite et ferme, une fleur s'ouvrait, son calice brun
tendu au souffle errant de la nuit. Robert la saisit, et l'attira.
Mais la liane était si bien mêlée aux autres que toute une masse de
feuilles en fut remuée; deux ou trois passereaux, gîtés sous ce
couvert, s'envolèrent effarés, et une voix venue d'en haut, une voix
fraîche et nette éclata, comme un chant de merle fuyard:

--Ah! mon oncle, c'est vous!

Il lâcha la branche, et se renversa légèrement, un seul coude appuyé à
la barre de la fenêtre, pour regarder en l'air. Juste au-dessus de
lui, à l'étage supérieur, Thérèse, penchée en avant, les deux bras
étendus, les doigts engagés entre les lames des contrevents, riait de
la peur qu'elle avait eue, et de la surprise de son oncle, et de se
sentir jeune, et d'avoir la liberté d'être elle-même devant cette
campagne voilée d'ombre, où son rire se perdait.

--Dieu! que vous m'avez fait peur! dit-elle. Je ne sais pas ce que je
me suis figuré. Rien du tout, je n'ai pas eu le temps. Mais j'ai eu
une peur! Vous avez agité toute cette muraille verte. A qui en
vouliez-vous?

--Moi? je cueillais une fleur de bignonia. J'ai peut-être tiré un peu
fort?

--Je le crois!

Ses lèvres se détendirent, les fossettes de ses joues disparurent, et
un sourire qui se faisait humble, très innocent, où toute une âme
d'enfant parlait, descendit d'une fenêtre à l'autre.

--J'espère que vous m'avez pardonné? dit-elle... Vous vous souvenez:
tout à l'heure...

--Complètement pardonné, Thérèse!

--Oh! je vous remercie. Je ne sais pas ce que j'avais, car, vous
voyez, je suis tout à fait éveillée maintenant, gaie comme un pinson,
et je n'ai pas plus envie de dormir!... Bonsoir, parrain!

--Bonsoir, mignonne!

Robert la regardait, et, sur sa figure fatiguée, une expression de
contentement se peignait. Il vit le visage de Thérèse s'effacer, les
deux bras ramener les contrevents, la grande baie à demi éclairée
devenir subitement sombre, et il demeura cependant plusieurs minutes
immobile. Puis il se retourna, et se remit à songer.

Il était plus rassuré. Ces mots, ce sourire si jeune avaient chassé
les pensées troublantes. Et c'était le passé qui s'ouvrait à lui
maintenant, les dix-huit années de paix profonde écoulées aux
Pépinières, et que pas un orage n'avait traversées. Robert s'y
enfonçait, il y courait d'instinct, demandant à ces jours heureux
l'espérance dont il avait besoin. Et, comme il n'abusait point de ces
retours sur lui-même, comme tous ces souvenirs intacts lui versaient
leur douceur et comme leur premier miel, Robert s'étonnait de la
beauté de la nuit, de l'éclat des étoiles baignées au fond des lacs
que formaient les nuages, et surtout du bien-être singulier, de la
plénitude de vie dont chaque respiration emplissait sa poitrine. Bien
souvent, dans les grands souffles qui remontent la vallée de la Loire,
poussant devant eux les goélands, il avait senti l'humidité saline et
l'emportement des marées, d'autres fois l'effluve rare, fugitif, des
végétations tropicales, apporté de très loin, sur des nuées qui le
sèment. Mais, ce soir-là, c'était autre chose: une caresse faite pour
l'âme, une joie que les lèvres buvaient pour elle. Du moins Robert le
croyait. Il lui semblait même entendre des musiques lointaines, des
mots avec l'accent qu'ils avaient eu, des sons de trompette et des
bruissements de foule, les premiers cris et les premiers pas de
Thérèse. Et tout cela venait de l'horizon, avec la brise sans force et
sans hâte, vers la fenêtre ouverte.

C'est que, pour lui, cette période du milieu de la vie avait été la
plus heureuse. Sa jeunesse ne lui offrait rien de semblable, mais une
enfance austère et contrainte dans un château des marches de Bretagne,
parmi des horizons de landes trempées de longues pluies, entre son
père vieux et rude et la seconde femme de celui-ci, créature faible et
douce, opprimée, maladive, dont Robert voyait encore dans ses rêves
l'éternel sourire triste; aucune gaieté pour répondre à celle de
l'enfant, pas d'écho à ses jeux,--si ce n'est une petite fille née de
ce second mariage, très gâtée, elle, très adulée, à peine connue de
son aîné,--une instruction écourtée, puis le départ, une sorte de
fuite hâtive, désirée de part et d'autre, pour l'armée, et alors, sans
transition, l'Afrique, le régiment, la discipline avec ses rigueurs et
ses relâches brusques, des mois de cruelle monotonie et des mois
d'aventure à la suite des tribus arabes. Robert s'accoutuma vite. Il
était né soldat. Il se retrouvait chez lui parmi les gens de guerre.
Rien qu'à le voir passer, huit jours après son entrée au corps, cambré
dans son dolman bleu de chasseur d'Afrique, on devinait le futur
officier; on sentait dans ses yeux clairs, dans le pli relevé de sa
bouche, toute l'ardeur superbe de la vie mêlée à l'insouciance du
danger. Il n'avait, semblait-il, qu'à laisser faire au temps. Et
certes, il y eut pour lui d'heureuses fortunes: les jours où l'on se
battait d'abord, où l'on rentrait mourant de soif avec des fusils
incrustés d'ivoire en travers de sa selle; la rencontre de Guillaume
Maldonne, plus âgé que lui, engagé à la suite d'un coup de tête, leur
amitié bientôt liée sous la tente, rapidement mûrie par le péril qui
les pressait et les relâchait ensemble, et des actions d'éclat, et
l'avancement rapide, et presque de la gloire. Ni les hasards, ni la
misère, ni l'affection qui font les années inoubliables n'avaient
manqué à celles-là. Cependant un voile d'ombre encore avait pesé sur
elles. A peine Robert venait-il de gagner ses galons de brigadier,
qu'il apprit la mort de son père. M. de Kérédol laissait de grosses
dettes. Sans hésiter, sans recourir aux expédients commodes de la
loi, son fils accepta la succession, résolu à tout vendre, le château,
les terres, les meubles, à s'endetter lui-même, à se réduire au strict
nécessaire tout le temps qu'il faudrait pour maintenir intact
l'honneur de son vieux nom. Il y parvint, et paya tout. Mais au prix
de quels sacrifices et de quelles humiliations! Lui, si fier, si
hautain même, traqué par les créanciers, il dut se débattre au milieu
d'affaires et de procédures devant lesquelles il était aussi neuf,
aussi désarmé qu'un enfant.

L'épreuve dura des années. Il en sortait à peine, quand la guerre de
1870 éclata. Et la guerre, ce fut la fin de ses rêves de gloire et de
sa carrière de soldat. Blessé d'un coup de feu à l'épaule, presque au
début de la campagne, le lieutenant de Kérédol souffrit de longs
jours, guérit à moitié, retomba, et, désespérant de pouvoir reprendre
du service, donna sa démission.

Il venait d'avoir vingt-sept ans, et il se trouvait comme abandonné à
mi-chemin de la vie. Où aller? Que faire, malade encore, sans
carrière, sans métier, sans plus de ressources qu'une modique pension
de blessé? Maldonne, qui aurait pu le conseiller, l'aider peut-être,
sorti du régiment avant 1870 et retiré en Anjou, semblait avoir oublié
son ancien ami. Le temps avait fait son œuvre. Pas une main ne se
tendait vers Kérédol, pas un foyer ne s'ouvrait à lui.

Il voulut cependant faire un essai et se rapprocher de l'unique
parente qui lui restât, de sa demi-sœur, qu'il avait à peine connue
et aussi à peine aimée. Il la revit jeune fille, douce et affectueuse.
La mère était morte. Geneviève de Kérédol vivait chez son grand-père
maternel. Elle accueillit son frère avec des transports de joie. Mais
celui-ci comprit vite qu'il ne pouvait se fixer près d'elle, chez un
étranger, dans un domaine qui n'avait jamais appartenu aux siens. Et
il ne savait que résoudre, quand une lettre arriva, qui le sauvait.

Oh! la bienheureuse lettre! Comme elle était venue inopinément greffer
l'idylle sur ce drame brisé de la vie de soldat! Comme Robert la
revoyait nettement et jusque dans les moindres détails de la forme
matérielle qu'elle avait, longue, avec son enveloppe maculée de
timbres, renvoyée de bureaux en bureaux, ses lignes serrées et bien
ordonnées, que terminait un paraphe compliqué, déjà célèbre au
régiment! Elle disait:

   «Viens, mon ami! Ma maison est assez grande pour deux et de même
   la tâche que j'ai entreprise. Où peux-tu être? Comment se fait-il
   que tu n'aies pas pensé à ton vieux camarade, et que tu ne sois
   pas encore venu te soigner, te consoler et prendre chez lui ta
   retraite? Accours vite. J'ai le plus joli des métiers à t'offrir
   dès que tu seras guéri. Tu te souviens de ma passion pour
   l'histoire naturelle? Elle a décidé de mon sort. J'ai demandé,
   j'ai obtenu sans lutte un emploi peu envié, peu payé, mais qui me
   ravit. Me voici conservateur adjoint du musée d'ornithologie de la
   ville, à la tête d'une collection lamentable, fanée, honteuse, de
   quelques douzaines de pies et de passereaux auxquels la paille
   sort par le ventre. Tout est à faire. J'ai résolu de tuer
   moi-même, de préparer, de monter, d'étiqueter la collection
   complète de tous les oiseaux du département, de ceux qui passent
   et de ceux qui demeurent, de ceux qu'on rencontre tous les jours
   et de ceux qui ne se montrent qu'à de rares intervalles, comme des
   princes en visite. Déjà je suis à l'œuvre.

   »Le préfet m'a délivré un permis de chasse permanent. J'en aurai
   un second pour toi. Songe, mon ami, quelle belle fin de carrière:
   la chasse toute l'année, le grand air, la liberté, les bois et
   l'amitié fidèle de ton compagnon d'armes,

    »GUILLAUME MALDONNE,

    »Ancien marchef au 2e chasseurs d'Afrique.»

Robert partit. Il guérit de sa blessure. Il fut bientôt en état de
suivre son ami. Et alors commença pour tous deux l'odyssée la plus
étonnante et la plus passionnante. Ils y retrouvaient chacun quelque
chose de leur ancienne vie: l'aventure, l'émotion des poursuites, des
alertes, des coups heureux ou manqués, les courses lointaines, les
nuits à la belle étoile. Toutes les propriétés privées, les domaines
princiers, les parcs enfermés de murs s'ouvraient devant ces chasseurs
d'une nouvelle sorte. Qu'importait, au propriétaire le plus jaloux de
ses droits, le meurtre d'un épeiche ou d'une pie-grièche rose? Partout
accueillis, partout fêtés, ils couraient d'un bout à l'autre du
département, parmi les taillis, les prés, les vignes, les marais.
Robert ne chassait pas. Mais il avait un flair extraordinaire pour
deviner le passage d'un oiseau, pour découvrir la trace ou le nid du
gibier, pour dire, par exemple: «Guillaume, je sens qu'il y a des
bécasses dans les marouillers mêlés de bouleaux; la brume est
violette; elle embaume la feuille morte.» Ou bien, quand le printemps
argenté, au bord de la Loire, met en éveil tout le petit monde des
luisettes, il était merveilleux pour apercevoir, immobile à la pointe
d'une grève, un combattant aux plumes hérissées, ou encore, posée
entre deux chatons de saule, comme une perle enchâssée,
l'insaisissable fauvette bleue.

Son compagnon était adroit, et manquait rarement un coup de fusil. Au
retour, ils travaillaient tous deux, soit au laboratoire du musée,
soit à la maison des Pépinières, triant et classifiant leurs prises,
disséquant les plus belles, préparant les peaux avec l'arsenic et la
poudre de chaux. Mais Guillaume s'était réservé la pose. Lui seul, il
bâtissait la carcasse de fil de fer ténu, la modelait à sa guise, et,
avec une adresse, une science, une sincérité d'artiste indéniables,
rendait à ces paquets de plumes la vie et le mouvement, la grâce et le
lustre des ailes, et le trait, si fugitif, qui marque une humeur
d'oiseau.

Presque au début de cette existence nouvelle, un événement s'était
produit qui l'avait consacrée, assurée, embellie. Robert, très
communicatif en apparence, causeur plein de verve et souvent plein
d'esprit, s'était toujours montré d'une extrême réserve sur tout ce
qui concernait sa famille. Il n'admettait personne dans les souvenirs,
bons ou tristes, du passé, et se bornait à partager le présent, mais
le plus volontiers du monde, avec ses amis. Le plus intime de ceux-ci
ne savait pas où vivait Geneviève de Kérédol, ni quel parent l'avait
recueillie, dans un château ou dans une ville, en France ou même
ailleurs. Or, un jour de l'automne finissant de 1871, comme il
s'agissait, entre les deux amis, de se procurer une espèce de
grimpereau assez peu commun, le tichodrôme échelette, un oiseau
charmant, à manteau gris perle avec des crevés rouges au fouet de
l'aile, Robert assura qu'il connaissait le rendez-vous de tous les
pics du département, qu'il se chargeait de la direction de
l'entreprise et de trouver le gîte et le souper.

Ils arrivèrent, le lendemain soir, dans la cour d'un très vieux logis,
en plein bois. Les murs et le toit jusqu'à la moitié disparaissaient
sous les plantes grimpantes à peine taillées. Au-dessus des arêtes
d'ardoises moussues, la futaie, en demi-cercle, étendait ses branches,
et enveloppait, enserrait d'ombre l'habitation. En avant seulement,
une nappe d'eau de dix hectares, dont les roseaux venaient frôler la
grille de la cour, faisait dans ce rideau sombre une trouée de
lumière.

Celui qui demeurait là, le grand-père maternel de Geneviève de
Kérédol, n'était pas le propriétaire de la forêt. Il n'en possédait,
selon son expression, qu'une motte verte. Mais il était hospitalier,
veneur comme un roi de France, et mit aussitôt à la disposition des
deux amis ses chiens, ses bateaux, ses cabanes d'affût et son garde
aussi vieux que lui. Guillaume en profita largement, tandis que Robert
demeurait au château. Il chassait du matin au soir, et quelquefois du
soir au matin. Le tichodrôme échelette ne se montra nulle part. Mais
il y avait toutes les variétés d'oiseaux de proie dans les hautes
ramures des futaies et, sur l'étang, des sarcelles, des canards, des
hérons, quelques-uns rares et presque introuvables ailleurs.

Et ce fut, pendant une semaine, pour Guillaume Maldonne, une
succession de captures heureuses, un ravissement que contribuait à
entretenir, au retour, la présence de la jeune fille, assez jolie,
avenante et gracieuse surtout, souveraine maîtresse et joie unique du
vieux logis. Guillaume l'aima sans l'avouer. Il était timide, il
approchait de la quarantaine. Jamais il n'eût osé demander Geneviève,
si peu riche et si simple qu'elle fût. Il hâta lui-même le départ. Le
soir arrivé, il allait s'éloigner, très malheureux, emportant son
secret; déjà, debout derrière le groupe que formaient ses hôtes et son
ami causant ensemble à voix basse, autour de la cheminée, il regardait
une dernière fois la jeune fille, avec cette douleur muette qui fixe
nos regrets, quand Robert se leva, prit la main de Geneviève, et la
mit dans celle de Guillaume, en disant: «Eh bien! mon cher ami, on
attelle les chevaux: si tu te déclarais?»

Avec Geneviève Maldonne, avec Thérèse bientôt, le bonheur était entré
au logis des Pépinières. Madame Maldonne y avait apporté sa gravité
douce, son humeur égale, ce charme que certaines femmes possèdent au
point que leur seule présence, un mot indifférent tombé de leurs
lèvres, éveille comme de la reconnaissance. Thérèse avait été la vie,
le mouvement, la gaieté. A peine elle était née, Robert l'avait
incroyablement aimée. Il l'avait bercée bien souvent et promenée sur
ses bras. Il lui avait appris à marcher et à s'amuser. Pour elle, il
avait donné l'essor à son génie d'invention, trouvé des jouets,
construit des moulins qu'on allait planter à la cime des vieilles
souches, des bateaux avec des roues, des cerfs-volants et des poupées.
Pour elle, surtout, il avait fait ce qu'il eût refusé de faire pour
lui-même: il s'était remis à étudier. Et, pendant que son beau-frère,
retenu au musée, continuait à préparer la plus belle collection
ornithologique des provinces de l'ouest, M. de Kérédol apprenait à
lire à Thérèse, lui expliquait le catéchisme, la grammaire, l'histoire
qu'il avait relue l'instant d'avant, et puis ils jouaient tous deux,
pour se reposer de la leçon, leurs deux rires se mêlaient, l'un par
l'autre attiré, et l'on eût dit que Robert, parfois, redevenait tout
jeune, à force d'aimer l'enfant.

Les moindres détails de ce temps-là lui demeuraient présents. Il se
rappelait certaines robes qu'elle avait portées, une blanche toute
brodée par la mère, une autre bleue, vers trois ans, et, un peu plus
tard, une rose où il y avait un semis de pâquerettes, mais surtout des
regards, des sourires pleins de ciel, des mots profonds qui n'en
savent rien, des questions si fraîches qu'on les goûte avant d'y
répondre. Car, entre elle et lui, c'était l'absolue confiance, la
permission, conquise au prix d'un grand amour, de se pencher au-dessus
d'une petite âme, et d'y lire. Robert lisait à livre ouvert dans celle
de Thérèse, notait tout, gardait tout en lui-même, et, le soir, quand
Thérèse dormait là-haut, dans son lit à rideaux blancs, la porte de
l'escalier entre-bâillée pour que le moindre cri donnât l'éveil, il
partageait son trésor: il racontait à la mère et au père l'histoire de
la journée. Aux Pépinières, c'était le sujet habituel des
conversations, sujet toujours cher, jamais épuisé, et qui se
renouvelait à mesure que grandissait Thérèse. Les oiseaux mêmes ne
venaient qu'au second plan.

Le plus extraordinaire, c'est que Thérèse ne fut pas gâtée. Elle
demeurait soumise, prévenante, nature délicate qu'un reproche
confondait, qu'on ne menait qu'avec de la bonté et de la raison, et
qui comprenait à merveille son rôle, faisant sans compter autour
d'elle, aux trois amis qui l'entouraient, l'aumône de sa jeunesse en
fleur.

O heures délicieuses, heures sans nombre du passé, comme il était doux
de vous revivre, et quelle consolation vous apportiez avec vous!

Le vent fraîchissait. Les bignonias, les rames de vigne ou de
clématite, fouettés en tous sens, venaient toucher la main de Robert,
comme pour dire: «Il est temps, voici la nuit noire et froide,
rentrez, vous qui rêvez: vous avez reçu du soir ce que vous attendiez
de lui!» Robert ferma la fenêtre, et quand il se retrouva dans le
silence de cette chambre tiède, sentant la paix qui régnait au dedans
de lui et autour de lui, il poussa un soupir de contentement. Toute
impression pénible s'était effacée. Il revoyait Thérèse, sa Thérèse
d'autrefois, toute naïve, toute rose, toute petite.

Et cela lui redonnait confiance, grande confiance dans la vie.



II


Le lendemain, quand Robert sortit de sa chambre, le soleil déjà haut
chauffait les touffes de réséda semées en cordon le long de la façade,
au midi. Par-devant, dans l'allée toute bourdonnante et traversée de
rayons d'or par le vol des abeilles, Thérèse se promenait, prête à
partir.

Elle avait mis une robe grise de voyage, une voilette blanche, un
chapeau rond orné d'un piquet de coquelicots. Elle allait à pas
relevés, et, au-dessus de sa tête, l'ombrelle qu'elle tenait ouverte,
inclinée, rasant l'épaule, tournait comme un petit moulin. Quand
Thérèse entendit M. de Kérédol descendre en se hâtant l'escalier:

--En retard, mon parrain! cria-t-elle. Huit heures et demie! Mon père
est déjà rendu au musée. Moi, j'ai eu le temps de cueillir deux
corbeilles de roses, que je vais envoyer pour l'adoration. Comment
avez-vous dormi?

--Trop bien, comme vous voyez, répondit Robert, en paraissant sur le
seuil de la porte.

--Moi, divinement! dit Thérèse.

Mais, presque aussitôt elle poussa un petit cri de surprise.

--Ah! mon parrain, je ne m'étonne plus que vous soyez en retard.
Êtes-vous beau!

--Bah! bah! dit en riant M. de Kérédol, immobile sur la margelle
d'ardoise étincelante de soleil. Que me trouvez-vous d'extraordinaire?

--Ceci d'abord, fit Thérèse en désignant du doigt l'épingle de
cravate, un minuscule cheval arabe, en or ciselé. Elle est très jolie,
d'ailleurs. Mais vous ne l'avez jamais portée ici. On ne me trompe
pas, vous savez. Et puis ce chapeau neuf! Tout cela pour les loriots
du bois de Laurette?

Robert, content d'être si vite découvert, prit la main que Thérèse lui
tendait, et, la serrant entre les siennes:

--Non, mon enfant, pas pour les loriots: pour vous!

--Oh!

--Pour vos dix-sept ans, à qui je veux faire honneur! Que dirait-on,
si, à côté d'une grande jeune fille comme vous,--car vous voilà
grande, ma filleule,--on apercevait un parrain négligé?

Quelque chose d'ému, un frisson de plaisir et de reconnaissance passa
sur le visage de Thérèse.

--Eh bien! vous voyez, dit-elle, c'est absolument comme mon dessus de
clavier dont vous vous moquiez hier soir, ce que vous venez de faire
là: c'est très inutile, car nous ne rencontrerons personne, mais je
trouve ça charmant.

Elle se recula de deux pas, considéra un instant M. de Kérédol, son
chapeau rond luisant, sa veste à larges boutons de nacre, ses gants,
sa canne à pomme d'or, et, avec un petit geste, comme un salut de la
main:

--Tout à fait votre air de colonel!

Rien ne flattait davantage l'ancien officier de chasseurs que cette
appellation dont le qualifiaient quelquefois les passants ou les
conducteurs d'omnibus. Un mot qu'il voulut dire, une exclamation
d'amitié, ou l'ordre du départ, resta dans sa moustache. Elle savait
trop bien le chemin de son cœur, cette Thérèse! Et Robert était comme
beaucoup de soldats: quand le cœur lui battait, il n'avait plus que
des gestes. Il leva donc sa canne, et se mit à marcher. La boîte
verte lui pendait dans le dos.

--Si vous voulez, dit Thérèse en réglant son pas sur le sien, nous
rentrerons par le faubourg?

--Pourquoi faire, mignonne?

--Pour prévenir mon petit commissionnaire habituel. Je vous ai dit que
j'avais cueilli...

--Ah oui! Jean Malestroit. Il a grandi, le mioche: je l'ai vu, l'autre
jour, sur le seuil de sa porte.

--Si gentil! fit Thérèse.

Tous deux furent bientôt dans la route qui montait à droite, et
s'enfonçait dans la campagne. A peine deux ou trois fermes, au milieu
des champs d'artichauts ou des plantations de pépinières. Les
grillons, toutes sortes d'insectes invisibles, qui chantent à l'entrée
de leurs trous, commençaient la longue complainte des jours chauds. On
voyait, au bord des fossés, le luisant de l'herbe qui remue. Thérèse
causait des détails de la vie quotidienne, de mille petites choses
indifférentes pour tous autres qu'elle et Robert. Un passant qui
l'aurait entendue se serait demandé pourquoi l'autre riait, pourquoi
il s'animait et s'épanouissait, sans raison apparente, sans qu'elle
eût rien dit que d'ordinaire, même sans qu'elle parlât, lorsqu'aux
barrières des champs elle s'arrêtait un peu, et, toute droite, l'œil
aux horizons, les lèvres entr'ouvertes, aspirait à pleine poitrine
l'odeur de moisson mûre, qui venait, rasant le sol. Et cependant, que
c'était bon, cette promenade avec l'enfant qu'il avait élevée, que
c'était doux, ce bavardage sans suite et sans fin, où l'on ne quittait
le présent que pour parler du passé, leurs deux domaines communs! Pas
un mot inquiétant, pas une note nouvelle dont il pût s'alarmer.

--Vous n'avez pas fini votre légende d'hier? lui dit-elle. J'ai laissé
la marquise Gisèle assiégée, et la jument grise bien maigre. Vous
disiez: «Alors il arriva...» Je voudrais savoir ce qui est arrivé.

--Non, ma mignonne, répondit gaiement Robert, le temps de mes
histoires est passé.

--Vous ne m'en raconterez plus?

--Non, je vous en lirai, des contes des grands auteurs, écrits pour
les grandes jeunes filles.

--Oh! que c'est aimable! Je n'aurais pas osé vous le dire...

--Vous le désiriez?

--Sans doute, un peu. Mais comment faites-vous pour deviner ce que je
désire?

--Je pense à vous.

--Et moi aussi, mon parrain, je pense à vous, et j'ai le cœur touché
de vos attentions, bien touché, je vous assure!

«Comme je la retrouve! songeait Robert, Comme la voilà reconquise!
Est-elle charmante, ce matin! Et jeune! Voyez-la!»

Et ils allaient tous deux légèrement.

Bientôt on prit les chemins de traverse. Ils étaient pleins de fleurs,
pleins de vie, pleins de fuites d'ailes effarouchées. On se baissait à
chaque instant, pour une étoile blanche ou jaune devinée sous le
couvert des ronces. La boîte s'emplissait d'herbes. Celles qui
n'étaient pas rares étaient au moins jolies. Thérèse avait des goûts
qu'il fallait contenter. Ainsi l'avait résolu M. de Kérédol. Il
cueillait tout ce qu'elle voulait: «Je n'herborise pas pour moi,
songeait-il, je fauche pour elle.» Et, les pieds dans la boue
traîtresse des creux des fossés, ou la tête dans les épines, il se
mouillait, se piquait, et s'échauffait avec allégresse.

--Je regrette la tenue de colonel, disait Thérèse.

--Moi, je ne regrette rien, si vous êtes contente.

--Ravie!

--Et savez-vous, disait-il, que nous voici tout à l'heure en pleine
famille d'orchidées: orchis abeille, orchis mouche, orchis
araignée?...

--Où donc, parrain?

--Dans le bois, parbleu!

Chose curieuse, quand ils furent rendus sous la futaie, large et
longue tout au plus comme un champ de moyenne taille, vestige
d'ancienne forêt, ni l'un ni l'autre ne songeaient plus aux orchidées.
Ils étaient las d'avoir tant marché, tant ri, et du soleil qui faisait
danser l'air à la hauteur des yeux. Le dôme des feuilles gardait un
reste de rosée évaporée, avec le lourd parfum qui monte du sol des
bois. A peine eut-il foulé la mousse, et senti sur ses épaules la
caresse des premières ombres, M. de Kérédol perdit sa belle ardeur,
chercha la place la plus fraîche, sans une moucheture d'or, la trouva
au bord d'un fossé d'eau courante, et s'assit en s'épongeant le front.
Thérèse tourna un peu, pour ne pas avoir l'air aussi fatiguée que son
parrain, affecta de s'intéresser à des fougères, eut une phrase
banale sur la douceur de l'ombre, et finalement s'assit à trois pas de
lui. Elle arrangea les plis de sa robe, à petits coups songeurs, et se
mit à regarder devant elle. Il en faisait autant de son côté, mais,
tandis qu'il était seulement silencieux, elle se sentait peu à peu
envahie par une mélancolie, un malaise d'âme grandissant, le revers de
l'excessive gaieté qu'elle avait eue. Cela vient ainsi, tout jeune
qu'on soit. Et Thérèse eut un soupir qui fit se retourner Robert. Il
la considéra un instant, et remarqua le changement qui s'était produit
en si peu de temps dans la physionomie de sa filleule. Sous la
voilette relevée, les yeux de Thérèse grands ouverts, sérieux et comme
voilés d'une pensée qu'il ne pouvait lire, fixaient un point de
l'horizon. Était-ce le moulin, là-bas, de l'autre côté de la Loire,
gros comme un hanneton qui secoue ses élytres, ou les traînées pâles
des champs de colza rayant les pentes, ou le nuage roulé, immobile
dans l'océan de lumière où pas un souffle ne courait? Non, sans doute.
La bouche avait un pli léger, et tout le visage cette lueur égale et
comme cette transparence qu'il prend lorsqu'aucun objet du dehors ne
l'impressionne plus, et qu'il reflète seulement un songe intime du
cœur.

--A quoi rêvez-vous? demanda M. de Kérédol.

--Moi? à rien, répondit-elle sans bouger.

Robert jugea politique d'opérer une diversion, se pencha en avant,
au-dessus du courant qui filait, rapide et bleu d'acier, parmi les
cressons, les acanthes, toute une végétation réfugiée là contre
l'ardeur de l'été, et cueillit une tige couronnée d'un corymbe de
fleurs blanches.

--Reine des prés, dit-il, _spiræa ulmaria_, famille des Rosacées.
Voyez, Thérèse, est-elle élégante!

Thérèse fit à la plante l'aumône d'un regard distrait.

--Dites-moi, demanda-t-elle en rabaissant sa voilette, maman s'est
bien mariée à dix-huit ans, n'est-ce pas?

--Oui, dix-huit ans, répondit rapidement Robert... Je crois, Thérèse,
que vous n'avez jamais étudié la reine des prés. Tenez, la feuille est
ailée, duvetée en dessous, à folioles ovales. J'ai lu quelque part
qu'en infusant les fleurs dans du vin, on obtient le bouquet du fameux
Malvoisie!

Et il observait, sur le visage de la jeune fille, maintenant tournée
vers lui, l'effet de cette pointe habile. Elle n'en parut pas touchée.

--Vraiment? dit-elle... Mais, dix-huit ans... mon parrain, savez-vous
que je les aurai l'année prochaine? Ce serait très drôle si...

--Qu'est-ce qui serait drôle, mon enfant?

--Non, pas drôle précisément. Je veux dire, reprit-elle,--et son
sourire éclatant, toute sa jeunesse enjouée reparut sur ses joues,
sur ses lèvres, dans ses yeux qu'animait un éclair de soleil venu on
ne sait d'où,--je veux dire que peut-être, vous comprenez bien,
peut-être quelqu'un pourrait penser à moi aussi... Eh bien! cela me
fait rire malgré moi.

Pour le coup, Robert laissa échapper la reine des prés, qui roula,
comme une ombrelle, sur la mousse, et tomba dans le courant.

--C'est à cela que vous pensiez? dit-il en se reculant, pour s'appuyer
au tronc d'un arbre, et la voix un peu sourde.

Elle répondit, en montrant ses dents blanches, et en le fixant de ses
yeux bleus étonnés:

--Mais oui!

--A propos de rien, comme ça?

--De rien du tout. Cela me vient surtout quand je regarde devant moi,
très loin.

--Ah! très loin, devant vous?

--Oui, n'est-ce pas que c'est curieux?

Elle prit un air grave, appuya un coude sur un de ses genoux, et,
remuant sa jolie tête:

--Voyez-vous, parrain, je songe quelquefois au mari que j'épouserai...

--Alors, vous avez fait votre choix?

--Oh! d'une façon très générale! Je voudrais épouser quelqu'un qui
aurait été malheureux!

--Ça se rencontre aisément, Thérèse.

--Oui, quelqu'un de jeune, qui aurait souffert.

--Même jeune, cela peut se trouver, mon enfant: seulement, je ne
comprends pas.

Elle hésita un instant, leva les yeux vers les chênes.

--Pour le consoler, dit-elle.

Et cela fut dit avec tant de naïveté, tant de tendresse voilée, que le
pauvre Robert sentit la morsure d'une larme au coin de ses paupières.
Il eut envie de s'écrier: «Si vous avez soif de consoler, Thérèse, ne
cherchez pas au loin, comprenez, restez pour nous trois, chassez les
rêves qui, déjà, si petite, vous éloignent! Ayez pitié de nous, ne
songez plus!» Mais il eut peur de paraître égoïste, peur aussi de
l'inconnu qui se révélait à lui. O mystère d'une âme! N'allait-il
point la froisser, la repousser, lorsqu'elle s'ouvrait si ingénument?
Fallait-il lui laisser voir toute l'appréhension qu'un mot pareil
jetait en lui? Non pas cela, surtout pas cela. L'esprit de Thérèse eût
travaillé sur cette crainte. Mieux valait prendre la chose légèrement,
comme une boutade sans conséquence, essayer de rire. Et il essaya, et
rien ne lui vint aux lèvres que ce mot qu'il ne voulait pas dire:
«Restez, restez!» Alors il se baissa, faisant mine de ramasser sa
canne devant lui, et resta courbé un peu plus de temps qu'il n'était
nécessaire, le temps de composer ses traits. Quand il sentit
s'effacer les deux sillons qui s'étaient tout à coup creusés aux coins
de sa bouche:

--Ma petite Thérèse, dit-il, nous ferions bien de partir. Je crois que
vous voulez rentrer par le faubourg?

--Oui, répondit-elle distraitement, pour mes roses.

Il s'était levé en parlant, et, à demi détourné, tirait ses manchettes
avec un soin qui devait cacher un reste d'émotion. Thérèse ne le
remarqua pas. Elle se redressa paresseusement, et fixa une fois encore
l'horizon là-bas, où le nuage immobile dormait, tout fulgurant de
lumière, au-dessus des collines mauves. Il fallut que Robert répétât:

--Eh bien, Thérèse, venez-vous?

Ils sortirent de la futaie, côte à côte, et prirent un autre chemin,
qui ramenait en demi-cercle à la ville, et aboutissait bien au delà
des Pépinières, vers le milieu du faubourg. Thérèse, déjà reposée,
rieuse comme auparavant, multipliait et variait les questions,
tentait les mêmes sujets qui, tout à l'heure, avaient intéressé
Robert: lui ne répondait pas toujours, et, quand il le faisait,
c'était d'un mot, avec effort.

--Qu'avez-vous donc? demanda-t-elle.

--Un peu de fatigue, mignonne, cela passera.

Hélas! il avait bien autre chose qu'un peu de lassitude: son ciel
intérieur troublé, l'inquiétude de la veille maintenant fixée dans
l'âme, il avait peur de la vie. Et celle qui avait causé le mal ne
s'en doutait pas. Elle tâchait d'être aimable et vivante pour deux.
Aucune autre idée ne semblait plus l'occuper. Son rôle de
consolatrice, son rêve sentimental de tout à l'heure, elle n'y pensait
plus. C'était Robert qui songeait à cela, maintenant, et qui se
disait: «Il y a là des signes manifestes... J'espère qu'il n'est pas
trop tard, non, mais il est grand temps, grand temps!»

Ce qui le tourmentait le plus, c'est qu'il commençait à douter de
l'efficacité des moyens qu'il emploierait: attentions, lectures,
tendresses d'ami, qu'était-ce à côté des visions qui passent au-dessus
de l'horizon bleu, quand on regarde devant soi, bien loin?

Quand ils furent arrivés au point culminant du chemin, avant de
descendre la dernière pente qui, à cent mètres de là, entrait dans la
banlieue, Thérèse ralentit le pas, et releva son ombrelle pour mieux
voir. C'était un paysage assez médiocre et banal, aux jours d'hiver,
mais transfiguré à cette heure dans la gloire du grand soleil: une
campagne coupée de jardins, plate et cultivée, sans une rivière, sans
un arbre, et autour la ville, comme une découpure sans profondeur,
comme une dentelle inégale, d'un blanc bleuâtre, avec des fumées
d'usines traînantes, et tellement criblée de lumière que le sommet des
tours, des clochers, les parties hautes des toits, semblaient à demi
fondus dans l'air.

--Est-ce étincelant! dit Thérèse.

M. de Kérédol prit son lorgnon, et jeta un regard rapide, lui aussi,
de ce côté. Mais avec quelle disposition différente d'esprit! Sous ses
paupières, bridées par l'éclat du jour, ce fut une sorte de défi qui
passa, une pensée de colère contre cette ville d'où sortirait
peut-être le danger qui menacerait son bonheur, qui détruirait le
repos du logis couché là-bas derrière eux, dans la verdure de ses
grands arbres.

Thérèse et lui continuèrent à marcher, presque sans rien se dire,
jusqu'à une maison du faubourg, pauvre et basse, où l'on accédait par
un corridor voûté, commun avec la maison voisine. Robert s'arrêta.

--Je vous attends, fit-il.

La jeune fille était déjà entrée dans le couloir, et frappait à la
porte d'une chambre à gauche. Là demeurait M. Malestroit, charpentier
en bateaux, tandis qu'en face, ainsi que l'indiquait un écriteau de
bois blanc fleuri d'osier tressé, habitait M. Colibry, vannier. Ne
recevant pas de réponse, car la mère était sans doute en course dans
le quartier, Thérèse traversa le corridor dans toute sa longueur, et
déboucha au grand soleil, dans le jardin où elle entendait des voix.

C'étaient les cinq enfants du charpentier qui jouaient, assis en rond,
têtes nues, sur un tas de sable: Jean, Yvonnette, Germain, Gustave et
Pascal. Elle les connaissait bien; l'aîné même, un gamin de douze ans,
était son filleul. Et comme elle aimait les enfants, Thérèse, une
minute, observa ceux-là. Ils ne la voyaient pas.

--Je propose de jouer à Adam et Ève, dit l'aîné, en levant sa figure
espiègle et rousselée. Moi, je ferai Adam. Toi, Yvonnette, tu seras
Ève. L'ange pour les chasser du Paradis, c'est Gustave.

--Non, non, dit Germain, je suis plus fort! C'est moi!

Mais la petite secouait ses boucles blondes.

--Tu ne veux pas, Yvonnette?

--Non.

--Pourquoi donc, mademoiselle?

--Oui, pourquoi, pourquoi?

Tous les frères étaient de l'avis du chef. Mais Yvonnette continuait à
secouer la tête. Elle était près de pleurer. Jean devina qu'elle
devait avoir une raison grave pour ne pas faire Ève.

--Autre chose, alors, dit-il.

Et, sans plus d'explication, saisissant un rameau encore orné de deux
ou trois feuilles, il le posa au-dessus de la tête de Pascal, qui
riait déjà d'être regardé par ses frères, et l'y maintint une seconde.

--Deux sous? demanda-t-il.

Et ils se mirent à rire tous ensemble, de si bon cœur que leur gaieté
gagna Thérèse; ils riaient, les mains trempées dans le sable qu'ils
jetaient en l'air pour mieux marquer l'exubérance de leur joie. Et le
rameau passa sur la tête de Gustave, puis sur celle d'Yvonnette, et ce
furent de nouvelles demandes d'argent, et des fusées de notes claires
qui n'avaient de sens que pour ces petits.

--Que peut-il bien leur vendre? se dit Thérèse.

Elle avança de deux ou trois pas dans le pauvre terrain, tout resserré
entre ses palissades noires.

--Que vends-tu là? demanda-t-elle.

Cinq paires d'yeux flambants, effarés, se retournèrent vers elle, et
aussitôt se baissèrent ensemble vers le tas de sable qui crépitait
sous le soleil. Les cinq petits Malestroit se poussaient le coude,
pour s'engager à répondre. Ce fut Jean, naturellement, qui prit la
parole, et, encore confus, glissant les yeux jusqu'au bas de la robe
de Thérèse, très drôle, dit à demi-voix:

--Je vends de l'ombre!

Puis, il se leva, et, tandis que les quatre autres, décontenancés,
privés de leur chef, s'enfuyaient jusqu'à la palissade, il s'approcha
de Thérèse, tenant encore son rameau, et penchant sa petite tête
ronde, aux cheveux ras, que le soleil dorait par places.

--Tu veux bien me faire une commission, mon filleul? dit Thérèse en se
baissant pour l'embrasser.

--Oui, mademoiselle, dit Jean qui tendit un peu le front.

--Tu vas venir à la maison, tout à l'heure.

--Oui, mademoiselle.

--Tu prendras deux grands paniers de roses qu'on te donnera, un dans
chaque main. Tu ne les renverseras pas?

--Non, mademoiselle.

--Et tu les apporteras à l'église, dans la chapelle de la sainte
Vierge, où tu sers la messe.

--Oui, mademoiselle.

Elle passa la main sur la joue de l'enfant.

--Au revoir, mon Jean!

Lui, la voyant s'en aller, se redressa tout à fait. Et quand Thérèse
fut sur le point de disparaître, tout rassuré, l'œil vivant, bien
ouvert, se disant qu'après tout cette jeune fille était une amie, il
cria, de sa voix claire:

--Bonsoir, mademoiselle!

Thérèse se retourna, et vit qu'il était debout, la main levée, fier de
lui, et que, dans le fond, là-bas, quatre petits sarraux bleus
faisaient la révérence.

Dix minutes plus tard, la jeune fille ouvrait la porte du logis des
Pépinières, et s'élançait vers sa mère qui la guettait, inquiète déjà,
au coin de la maison, et Robert qui la suivait, la main droite à demi
gantée, retrouvant sa belle humeur pour que madame Maldonne ne pût se
douter de rien, refoulant en lui-même ce qui lui restait d'inquiétude
et d'ennui, disait:

--Une promenade charmante, Geneviève, charmante!

--Je viens de voir le petit Malestroit, reprit Thérèse en enlevant
l'épingle de son chapeau, il avait peur de moi: un amour.



III


Le déjeuner fut gai, comme de coutume. M. Maldonne était satisfait
d'un envoi de corneilles à pattes rouges, qu'il venait de recevoir de
Belle-Isle-en-Mer; sa femme s'épanouissait au récit que Thérèse
faisait de l'excursion du matin, et Thérèse, en effet, mise en verve,
racontait les plus petits incidents de la route, taquinait son oncle
qui, pour un vieil Africain, disait-elle, ne s'était pas bravement
comporté sous le soleil de juillet, et n'omettait qu'un seul détail:
la conversation de cinq minutes, dans le bois, quand elle regardait
l'horizon, et que lui cueillait des reines des prés. Robert le
remarqua.

Quand il se leva de table, M. Maldonne, par habitude, donna un coup de
brosse à son panama, fit le tour du jardin, inspecta ses tombes à
melons, entra dans le réduit où, sur des planches torréfiées par la
chaleur, des graines séchaient, mêlées à des papillons morts, et
perdit, en récréations utiles du même genre, le commencement de
l'après-midi. Vers deux heures, il annonça l'intention de retourner au
musée.

--Si vous le permettez, dit Thérèse, je vous accompagnerai. J'ai
promis d'aller faire des guirlandes pour l'adoration, qui a lieu
demain. Vous me laisserez à l'église.

Le père et la fille partirent donc ensemble. Au pas nerveux de
Maldonne, la distance fut vite franchie. Thérèse monta les marches du
perron de l'église.

--A bientôt, ma chérie! Ne te fatigue pas trop!

--Ni vous?

--Toi surtout!

Il se retournait en marchant, pour la regarder. Thérèse entra dans la
vaste nef qui retentissait du bruit des marteaux, des scies rognant
les planches et des commandements du vicaire alignant par tailles, aux
deux côtés de l'autel majeur, des pots de lauriers-roses et des
branches de pin.

Elle fit une courte prière devant la statue de la sainte Vierge,
constata d'un coup d'œil que les roses avaient bien été apportées à
l'endroit convenu, et s'apprêtait à sortir de son banc, pour aller
rejoindre une autre jeune fille occupée à ranger dans un coin des
banderoles de gaze, quand le geste d'une femme l'arrêta. C'était une
vieille domestique retirée dans le faubourg, aux environs des
Malestroit, et que Thérèse connaissait. Elle se hâtait, grosse et
courte, bousculant les chaises, son bonnet de travers, la bouche à
demi ouverte, avec la nouvelle d'un malheur dans les yeux.

--Ah! mademoiselle, dit-elle en se penchant, avant même d'arriver
jusqu'à Thérèse, vous ne savez donc pas?

--Quoi donc?

--Le petit Malestroit!

--Lequel?

--Jean, mademoiselle, un enfant si mignon!

--Eh bien! qu'y a-t-il?

--Tombé dans le faubourg... Il jouait à la toupie... tombé sous les
roues d'un camion... écrasé!...

--Ah! dit, Thérèse en portant la main à ses yeux pour en chasser
l'affreuse vision, ce n'est pas possible!... non, il n'est pas
possible que ce soit lui... il n'y a pas plus de deux heures qu'il est
venu ici!

--Hélas! si, mademoiselle, dit la femme fondant en larmes, il est
mort, le pauvre petit! Je l'ai vu quand on l'a rapporté... sa tête
saignait là, mademoiselle, à la tempe... Il est maintenant sur son
lit... Je suis venue vous le dire... vous pouvez bien y aller. Tout le
monde y va dans le quartier... C'est joli déjà comme un paradis, chez
les Malestroit!

Thérèse sortit, sans rien répondre, mais si pâle, si haletante, que la
vieille femme, venue là en messagère, tout émue devant cette douleur
d'enfant, inquiète même, cherchait à rejoindre la jeune fille sur les
dalles de la nef et répétait:

--Voyons, mademoiselle, faut pas se tourner le sang comme ça, faut se
faire une raison... attendez-moi donc!...

Thérèse n'écoutait pas. Elle traversa la rue. Les Malestroit
demeuraient à cinquante pas plus loin. Et elle entra dans la grande
salle pauvre, à gauche, ouverte à tout venant par le deuil.

Il était là, le petit marchand d'ombre. On l'avait couché au milieu
de la pièce, sur un lit qui devait être celui des parents, la tête
touchant le mur du fond, soulevée et tournée vers l'unique fenêtre en
face. Toute la lumière semblait se concentrer et se poser sur ce
visage décoloré, mais charmant encore: le front à demi couvert par le
bandeau qui cachait la blessure, et les mèches d'or inégales
au-dessus, luisant comme au grand soleil du jardin. On eût dit d'un
convalescent affaibli par un long mal, et qui dort, et qui va
s'éveiller. Les deux mains de l'innocent, les deux mains courtes
auxquelles la toupie venait d'échapper, pieusement jointes, retenaient
le chapelet de première communion. Le drap tombait jusqu'à terre, un
drap blanc très fin qui avait dû être prêté, et, à droite et à gauche,
sur le linge sans pli, ô tendresse de l'âme du peuple, ô inspiration
charmante des pauvres qui s'entr'aiment! les frères, les sœurs, les
petits amis du faubourg avaient, avec une épingle, attaché des
images. De chaque côté, en rangs irréguliers, on voyait un saint
Jean-Baptiste avec son agneau, des anges, de jolies vierges bleues et
blanches aux yeux levés, un enfant Jésus bénissant le monde avec son
doigt rose et jusqu'à un soldat dont un coup de ciseau avait coupé le
sabre, un soldat d'Epinal qu'on avait dû lui acheter pour sa dernière
croix. Elle était là aussi, la croix d'argent, ornée d'un ruban rouge,
sur une pelote blanche, au pied du lit, attestant que la mort avait
pris un des plus sages, un de ceux qui promettaient et qu'on citait
pour modèle à l'école. Pauvre petit! comme tout cela, naïvement,
racontait sa vie, ses humbles journées d'écolier qui ne savait que
lire, jouer au soldat et prier Dieu!

Thérèse, un instant immobile sur le seuil, dans la muette
contemplation du chagrin, s'avança toute droite vers le lit, sans un
regard pour les gens assemblés là, et qui l'observaient. Elle ne
voyait que le petit Jean.

Elle vint à lui, elle se pencha doucement, et embrassa les pauvres
yeux morts de l'enfant comme elle n'avait jamais fait, avec toute sa
pitié, avec toute sa foi, avec toute son âme, qui se fondit dans ce
baiser. Et Thérèse se laissa glisser à genoux, la tête sur le drap
orné d'images.

Elle demeura ainsi quelque temps, secouée par les sanglots auxquels
répondaient, dans le coin d'ombre de la chambre, là-bas, les soupirs
étouffés de plusieurs femmes, moins jeunes qu'elle, et qui pleuraient
depuis plus longtemps. Puis elle se leva, et, à travers le voile de
ses larmes, chercha la mère. Elle l'aperçut de l'autre côté du lit,
près de la muraille. Madame Malestroit, toute menue et fanée, était
assise sur une chaise basse, les mains sur les genoux, serrant un
mouchoir qu'elle ne portait plus à ses yeux taris. Autour d'elle,
trois ou quatre femmes se tenaient debout, des voisines, qui avaient
épuisé les courtes consolations des mots, et ne l'assistaient plus
que de leur présence, tournant seulement la tête, de temps en temps,
ou murmurant une exclamation douloureuse, la même depuis deux heures,
pour bien montrer qu'elles pensaient toujours à la même chose, comme
la pauvre Malestroit. Une seule personne parlait à demi-voix, un vieux
monsieur, épais dans sa redingote, la face large et rase, et qui
disait, avec une compassion vraie, retenant sa voix pour que sa parole
entrât mieux dans cette âme meurtrie:

--Allons, ma petite mère, c'est une épreuve... bien rude, oui, bien
rude... mais n'est-il pas plus heureux là-haut?... Il échappe à bien
des misères!... Un vrai ange qui n'a pas besoin qu'on prie pour
lui!... Tout le monde l'aimait... moi je l'aimais... je l'aimerai
toujours, voyez-vous!...

Et ses phrases espacées, prononcées lentement, tombaient une à une,
comme un refrain pour endormir les peines, sur la mère muette et
accablée. Thérèse passant près de lui, il s'inclina en souriant.

--Bonjour, monsieur Lofficial, répondit-elle.

Et, passant la main sur les mains de madame Malestroit, pour appeler
son attention:

--Ma pauvre femme, dit-elle, puisque j'étais sa marraine, j'ai là-bas
des fleurs. Voulez-vous bien que je les lui donne?

Au son de cette voix connue, la femme du charpentier ne bougea pas.
Elle murmura seulement:

--Oh! oui! pour lui, tout ce qu'on pourra pour lui!

Thérèse dit quelques mots à l'oreille d'une des femmes, qui partit
aussitôt. Elle avait eu une de ces douces idées de jeune fille dont
elle était coutumière. Dans le tiroir d'une table, elle trouva du fil
et des aiguilles, se mit à genoux près du lit, et, quand la femme fut
de retour, apportant les deux paniers de roses, merveilleusement
belles et variées, destinées à l'église, on vit bien ce que Thérèse
avait voulu dire. Elle prenait les fleurs, les assortissait, les
encadrait d'un peu de feuillage, et, d'un point de couture, les
assujettissait au drap. En moins d'un quart d'heure, car elle
travaillait vite, tout un côté du lit fut fleuri de la sorte. La
couche funèbre du petit Jean prenait un air de chapelle en fête. Et
Thérèse se réjouissait, à chaque feston, d'avoir eu cette pensée.
Pauvre petit Jean, joueur de toupie, elle ne l'avait jamais tant aimé!

Comme elle allait commencer à orner le deuxième côté du drap, un jeune
homme entra dans la chambre. Bien qu'il fût le plus proche voisin des
Malestroit, le propriétaire du vieil hôtel qui couvrait de son ombre
leur logis, il semblait n'être jamais entré chez eux. Debout sur le
seuil, un peu courbé à cause de sa haute taille, il hésita, cherchant
à s'orienter parmi les gens qui se trouvaient là. Il aperçut enfin M.
Lofficial, traversa la salle, et le cercle des femmes s'ouvrit pour
lui faire place. Le nouvel arrivant se trouva en face de madame
Malestroit. Il était déjà très ému. Quand il vit, au-dessous de lui,
la mère abîmée dans la douleur, il se sentit vraiment malheureux, non
pas d'être venu, mais de n'avoir aucune consolation à apporter, de ne
pas savoir comment exprimer sa sympathie à ce pauvre être misérable,
gêné aussi par le silence des gens qui se tenaient autour de lui, et
qu'il croyait motivé par cette visite inattendue. Il mit la main à sa
poche, se courba, et dit assez bas, intimidé:

--Madame Malestroit, je suis venu aussi quand j'ai su l'affreux
malheur. Nous sommes voisins si proches...

Et, entre les mains de la femme, il glissa une grosse pièce d'argent.

Au contact du métal froid, la mère releva la tête. Elle fixa un
instant les yeux sur le jeune homme, et celui-ci, à travers le feu
sombre dont ils étaient pleins, crut discerner beaucoup de surprise et
un peu de fierté blessée. Cependant elle ne le témoigna pas, et, par
un instinct délicat de son âme populaire, elle accepta.

--Venez-vous, monsieur Claude? dit M. Lofficial en se penchant, moi,
je sors.

Le jeune homme, content d'être ainsi tiré d'embarras, suivit M.
Lofficial. Il fallait passer devant le lit de l'enfant. M. Lofficial
s'arrêta au pied, et s'inclina. Ses lèvres remuèrent. Thérèse,
agenouillée, se redressa, et cambra sa taille. Et Claude, qui n'avait
pas aperçu la jeune fille en entrant, la découvrit tout à coup.

--Monsieur Lofficial, dit-elle, je n'aurai pas assez de roses.
Pourriez-vous faire prévenir mon parrain?

--Très bien, chère demoiselle, j'y vais! repartit le bonhomme en
dodelinant sa tête blanche.

--Pas vous-même, je suppose?

--Au contraire, moi-même... C'est bien, ce que vous faites là.

Elle ne répondit pas directement.

--Je les avais cueillies pour l'adoration, fit-elle, et vous voyez!...

Elle tourna vers le petit mort, d'un mouvement plein de grâce, son
visage rose où errait un souvenir navré. Et ce sourire mêlait je ne
sais quoi de maternel à son doux air de vierge.

--Pauvre petit ami! dit-elle.

Son âme était dans ces trois mots. Claude remarqua que Thérèse était
jeune, jolie, vêtue de gris, et que la pitié la faisait exquise.

Il passa outre. Thérèse ne sembla pas le voir.

A peine dans la rue, M. Lofficial se détourna. Sa face, pleine et
ronde, n'offrait plus qu'une trace légère d'émotion.

--Mon jeune ami, dit-il, l'aumône était peut-être inutile. Mais, pour
la visite, vous avez eu raison de la faire. Si proche voisin! Des
gens si éprouvés!

Il prit Claude par un bouton de la jaquette.

--Et comme c'est touchant! ajouta-t-il. Ils se sont mis vingt familles
de pauvres peut-être, pour orner le lit de ce petit de douze ans! Le
drap est à l'un, la taie d'oreiller à l'autre, les images sont à tout
le monde. Ah! la générosité, monsieur Claude, vertu des pauvres!

--Cependant, balbutia Claude, encore très troublé de ce qu'il avait
vu, il me semble que vous avez donné l'exemple...

--Mais non, mais non. Ils étaient là avant moi. Et vous n'avez pas
tout observé! Venez... doucement, je vous prie, doucement...

Il attira Claude jusqu'à la fenêtre voisine, celle des Colibry. Madame
Colibry, qui n'avait plus d'enfants chez elle, depuis plusieurs
années, avait offert l'hospitalité aux trois derniers des Malestroit,
qui jouaient bruyamment autour d'elle, sans souci du frère mort. La
chambre de la vieille, si proprette d'ordinaire, était mise au
pillage. Et plus loin, dans le jardin qu'on apercevait par une seconde
fenêtre en face, Yvonnette devenue l'aînée, immobile et courbée sur
elle-même, comme une enfant qui a beaucoup pleuré, causait avec le
vannier.

--Ne trouvez-vous pas cela admirable? demanda M. Lofficial, en
ramenant Claude sur ses pas. Allez! allez! jeune homme, le peuple est
notre maître en charité.

Il s'arrêta bientôt, devant l'hôtel de Claude.

--Enchanté, mon voisin, dit-il, d'avoir eu le plaisir de causer avec
vous! Cela ne m'arrive pas bien souvent.

--En effet, murmura Claude, les occasions...

--Penser que nous demeurons porte à porte, et que je suis presque un
inconnu pour vous! J'avais l'honneur de voir souvent madame votre
mère, autrefois. Mais voilà: c'était une autre génération. Je suis
trop vieux.

--Par exemple! Je vous assure, monsieur, que j'ai eu plus d'un regret
à votre endroit.

--Vraiment? dit M. Lofficial en lui tendant la main. Eh bien! un autre
jour, quand l'idée vous viendra d'entrer chez moi, j'en serai ravi. Si
vieux qu'on soit, on a toujours un coin de jeunesse dans le cœur,
voyez-vous. Pour le moment, j'ai à m'acquitter de la commission de
mademoiselle Thérèse, c'est sacré... A l'honneur!

Il souleva prestement le bord de son chapeau, et s'éloigna, dans la
direction de la banlieue.

Claude examina un instant, avec la curiosité de l'explorateur qui
vient de faire une découverte, la brosse rude et fournie qui cernait
d'un tour blanc la coiffe du haute forme, et le col trop large de la
redingote, montant et descendant en mesure sur le cou sanguin du
bonhomme.

Puis il rentra chez lui.

Il habitait dans le faubourg, entre la maison blanche de M. Lofficial,
à gauche, et les deux réduits très humbles des Malestroit et des
Colibry, à droite, un vieil hôtel isolé sans doute autrefois, retraite
de quelque magistrat pacifique, lentement rejointe et enveloppée par
les constructions nouvelles. Habiter n'est pas cependant tout à fait
exact. Claude Revel passait huit mois sur douze à la campagne, dans le
domaine dont la mort prématurée de ses parents l'avait laissé maître,
et, sauf en hiver, ne faisait à la ville que de rares apparitions.
C'était un grand jeune homme de vingt-sept ans, brun de cheveux et
brun de visage, qui eût ressemblé à plusieurs de ses aïeux,
propriétaires, avant lui, de la terre de la Coudraie, s'il n'avait eu
dans toute sa personne, dans sa tenue un peu sanglée, dans le
froncement fréquent de ses sourcils, dans ses moustaches retombantes
à la gauloise, un léger accent ou un souvenir, si l'on veut,
d'officier de réserve. La note est assez fréquente aujourd'hui. Mais
s'il venait à sourire, à parler, ou seulement à saluer un ami, tout ce
masque tombait: les sourcils détendus laissaient mieux voir deux yeux
verts, bons et lumineux, et, sous les moustaches farouches, la bouche
apparaissait, nullement railleuse et nullement dure. On devinait
alors, sous l'écorce empruntée, ce qu'il était en réalité: un cœur
excellent et une imagination ordinaire, auxquels s'ajoutait, par un
effet de nature ou bien de solitude, une petite pointe d'humour et
d'observation.

En ce moment, tout occupé de ce qui venait de lui arriver,--car la
moindre émotion faisait événement dans sa vie calme,--il ne songea pas
même à monter dans ses appartements, et, accrochant son chapeau à un
bois de cerf, il s'assit sur le divan du vestibule, au fond de la
cage de l'escalier, en face du poêle en faïence, croisa les jambes, et
alluma un cigare.

Sa pensée suivit d'abord M. Lofficial. Depuis sa petite enfance,
Claude se rappelait à peine avoir causé deux ou trois fois avec lui.
Le peu qu'il en savait datait des années déjà lointaines où, dans son
imagination épeurée, ce voisin jouait des rôles d'ogre. On prétendait
que M. Lofficial avait été pharmacien. Mais le bonhomme était le seul
à en être bien sûr, car, au temps même de son commerce, on le
rencontrait toujours, paraît-il, sous les arbres de la promenade,
heureux, placide, étonnamment renseigné sur toutes les histoires
locales et causeur de carrière. Sa plus grosse affaire, en tout cas,
ne durait plus que trois semaines à présent, et c'étaient ses
vendanges, qu'il conduisait lui-même, qu'il surveillait avec une
volupté de propriétaire et de gourmet, levé dès quatre heures, haut et
droit tout le jour parmi les vignerons courbés, et, le soir, assis au
milieu des ouvriers qui «tournaient la mariée», grisé par les effluves
du moût, donnant le ton des devis joyeux et des chansons, qui ne
cessaient pas plus que le ruissellement clairet du pressoir. Les
quarante-neuf autres semaines de l'année, il menait une existence
assez mystérieuse. Sa maison, presque toujours close du côté de la
rue, était silencieuse comme un couvent. Le matin, il y venait
quelques personnes, hommes et femmes, pauvres gens pour la plupart.
L'après-midi, M. Lofficial sortait. Claude n'en savait pas davantage.

Il songea donc à son voisin, mais pas longtemps. Une autre image vint
l'en distraire, celle de la jolie inconnue agenouillée près du lit de
l'enfant. Elle lui apparaissait très nette et très plaisante.
Insensiblement même, elle se dégagea de l'appareil de deuil qui
l'enveloppait. Ce ne fut plus qu'une jeune fille très jeune, avec un
panier de roses près d'elle, et des yeux levés pleins de pitié.
Mademoiselle Thérèse? Comment ne l'avait-il jamais vue, lui qui
connaissait,--comme on connaît l'armorial,--à la couleur de leur
chapeau, de leur robe, ou de leurs rubans, toutes les héritières de la
ville?

Il en était si bien occupé, que le signal du dîner,--un coup de timbre
qui résonnait à l'infini le long des rampes de bois de l'escalier,--ni
l'entrée dans la salle à manger glaciale, ni la silhouette immobile de
Justine attendant, au même endroit traditionnel de l'appartement, que
son maître eût achevé le premier service, ne modifièrent le cours de
ses pensées. Il eut de vagues sourires, qu'on eût pu croire adressés
aux éclats d'un bouchon de carafe traversé d'un rayon de jour, ou à la
fumée qui montait en spirale de la soupière pour se perdre dans la
mousseline de la suspension. Et quand Justine s'approcha, maigre et
digne, une assiette à la main:

--Justine, demanda-t-il, est-ce que les Malestroit ont des parents
riches?

--Tout ce qu'ils sont de Malestroit, répondit-elle, c'est riche à peu
près comme moi, qui n'ai rien... M. Claude y a donc été?

--Oui, Justine, et j'ai remarqué là une jeune fille. Tu ne sais pas
son nom?

La vieille servante, qui avait toujours eu, pour la vertu de son jeune
maître, une sollicitude un peu farouche, le regarda d'un air défiant.

--Blonde, continua-t-il avec du rouge à son chapeau. Tu ne sais pas?

--S'il fallait connaître à présent toutes les jeunesses qui courent
les rues! fit-elle, avec un mouvement d'humeur, en changeant
l'assiette de Claude.

--Mais elle ne courait pas, celle-là, Justine: elle attachait des
piquets de roses et de feuillage aux draps du petit Jean. M. Lofficial
lui a parlé!...

--Ça sera peut-être une demoiselle du bureau de bienfaisance! grommela
Justine.

Elle emporta la soupière, leva les yeux vers le portrait de son
ancienne maîtresse, ce qui était sa façon de les lever au ciel, et
s'en alla, d'un pas glissant, vers son royaume.

«Ma pauvre Justine, songea Claude, je n'ai jamais si bien saisi ton
complet défaut de poésie et de sentimentalité. Tu es fermée à l'idéal,
bien que tu aies le cœur tendre. Non, cette jeune fille n'est pas
venue là au nom d'une administration! Elle a été conduite par sa piété
et par sa pitié, peut-être aussi par le souvenir de quelque ancienne
charité faite aux parents. Rien n'attache comme d'avoir donné. Elle
était aimable, cette enfant. La douceur de ces yeux qui ne m'ont pas
regardé, et de cette voix qui ne m'a pas parlé, m'est demeurée
présente. Je demanderai à M. Lofficial...»

Comme il achevait ce monologue, Justine rentra. Elle avait deux
mouvements, en toute occasion, dont le premier était hargneux, et le
second repentant et attendri. Elle revint donc, posa quelque chose sur
la table, et dit:

--Après ça, votre demoiselle, cela pourrait bien être mademoiselle
Thérèse Maldonne, une petite dont le père empaille pour le musée. Je
me rappelle qu'elle a été marraine chez les Malestroit, après que M.
Lofficial a eu passé par là. Car, vous savez, ça n'a pas toujours été
droit dans la maison. Enfin, suffit. Il ne faut pas dire du mal des
gens.

Claude n'insista pas, malgré le mystère qui enveloppait les
révélations de Justine. En poussant plus loin ses questions, il eût
éveillé les soupçons de la vieille servante, dont il avait, en bon
célibataire, une certaine crainte révérencielle.

Après le dîner, au lieu de sortir, comme il avait coutume de le faire,
il monta dans sa chambre, qui ouvrait sur les jardins. Il n'éprouvait
aucun besoin de marche ou de distraction. Quelque chose d'ému
subsistait en lui, et l'attrait aussi de ce monde des petites gens, de
la misère, de la mort même, qu'il avait côtoyé longtemps sans le voir,
et qui s'était révélé à lui, tout à coup, il ne savait comment. Quelle
force l'avait conduit là, chez ces voisins en deuil?

Il se mit à regarder par la fenêtre, vers la droite, les deux bandes
de terre bien étroites, accolées à sa large cour pavée. La plus proche
était celle des Malestroit, pillée, pelée par le pied des enfants,
sauf un angle, tout au fond, où poussait une gerbe de chrysanthèmes
autour d'un pigeonnier. La mère avait le goût de cette verdure pâle,
qui s'étoilait, en automne, de grandes fleurs brunes. On la voyait
souvent, à pareille heure, traverser le jardin, menue et encore un peu
jolie, avec un pichet d'eau qu'elle portait à ses chrysanthèmes,
tandis que son mari se promenait, athlétique et rude, en fumant.
Ils s'étaient aimés, paraît-il. On racontait que Malestroit l'avait
enlevée, quand il revint de son tour de France, bronzé comme un
Catalan, et superbe comme un jeune dieu. Et c'était cela sans doute
qu'avait voulu dire Justine. Pauvres gens! Ce soir, ils ne sont pas
sortis. La maison est close. Une lame mince de lumière, glissant par
la fente de leur porte, se mêle à la lueur de la lune montante. Au
delà, personne non plus, derrière la palissade. C'est le domaine du
vannier, tout vert et frais, celui-là, ombragé d'un peuplier à larges
feuilles et rempli de bottes d'osier, debout et serrées les unes
contre les autres, la pointe encore duvetée, et qui lui donnent un
certain air de forêt. Tout le jour, hiver comme été, c'est là que
travaille Colibry, un vieux très maigre, assis au pied de l'arbre,
près de la cuve où trempent des baguettes blanches. Quant aux maisons,
elles sont toutes deux pareilles, bien basses, ouvrant sur le
faubourg, avec un toit long du côté du jardin, un de ces toits sur
lesquels la pluie s'égoutte des demi-journées, et qu'affectionnent les
pigeons, dont il y a des volées de part et d'autre... Les pigeons sont
même la cause de querelles fréquentes entre le vannier et le
charpentier en bateaux. Comment voulez-vous que les pigeons de
Malestroit n'aillent pas quelquefois manger le grain avec ceux de
Colibry? Ils vivent sans cesse vis-à-vis les uns des autres. Le
pigeonnier des uns, posé sur une perche, au bout du jardin de
Malestroit, regarde précisément les deux boîtes pendues au-dessus de
la porte de Colibry. Entre eux, compterait-on dix coups d'aile? Ce ne
sont pas les reproches de leurs maîtres qui empêcheront les affinités
naturelles de se manifester, ni le superbe culbutant du charpentier de
courtiser la fine pigeonne bizet du tresseur d'osier. Et, parfois, on
entend des phrases terribles: «C'est encore vous qui attirez mon
culbutant, monsieur Colibry? Je lui tordrai le cou, à votre bizette!»
Dieu sait que le pauvre Colibry est absolument innocent dans
l'affaire, mais il a peur de son ombre. Il ne se défend pas, et, quand
il voit que les choses se gâtent, il disparaît derrière son taillis...
Pas de dispute, ce soir. Le deuil a mis entre eux sa paix profonde. La
petite Yvonnette doit dormir auprès de la mère Colibry. Il fait tout
nuit.

Claude regardait. Il se rappelait ces détails et d'autres qui,
lentement, dans sa pensée, chantaient un refrain triste. Cela
ressemblait aux sons de flûte, sortis on ne sait d'où, qui suivent le
voyageur dans les nuits tièdes. Et, la curiosité aidant, il voulut
retourner un instant chez les Malestroit.

Il s'arrêta, sans entrer, sur le seuil de la porte que le continuel
pélerinage des gens du quartier avait tenue ouverte. Deux flambeaux,
sur deux chaises de jonc, brûlaient à gauche et à droite du petit
Jean. Le visage de l'enfant, plus pâle encore, demeurait doux et
calme. Dans l'ombre, un berceau où dormait, sans souci de la mort, le
dernier né de la famille. Dans l'ombre aussi, formant des groupes à
peine distincts, cernés de lumière douteuse, des parents, des amis,
accourus après la journée de travail, la mère abîmée sur l'épaule de
madame Colibry, et puis, dans la lumière des cierges, près du lit, le
père, colossal, debout, les yeux fixés sur ce drap blanc d'où sortait
la tête menue de son fils. De vagues étincelles d'or et d'argent bruni
s'échappaient de la croix et des images piquées sur le linge. Les
guirlandes de fleurs luisaient plus vaguement encore, et mêlaient leur
parfum à l'odeur de la cire brûlée. Un recueillement sacré, le respect
effrayé du mystère, la fascination de ce visage de douze ans, que tous
ils contemplaient, les témoignages multipliés d'attentions populaires
et naïves emplissaient cette chambre d'une atmosphère pénétrante.

Mais Thérèse n'était plus là.



IV


Claude habitait de nouveau la Coudraie depuis trois semaines. Les
affaires lentes et absorbantes de la campagne, la rentrée des blés et
des avoines, la promenade, quelques visites aux voisins, l'occupaient
suffisamment. Il n'avait pas le temps de rêver. Si l'image de Thérèse
lui était apparue, c'était rapidement, sans qu'il eût le loisir d'y
arrêter son esprit. Elle ne lui avait pas semblé d'un autre ordre que
le souvenir d'un coin de forêt, de la frondaison retombante d'un
groupe d'arbres ou d'une pente verte au bord d'une source. Il n'en
avait retenu qu'une impression fugitive d'ombre et de fraîcheur. Rien
de plus. Mais il faut compter avec les heures d'inaction.

Une après-midi que tout se taisait, et faisait la sieste autour de
lui, les gens des fermes, les bœufs essoufflés de chaleur cherchant
l'abri des haies, les oiseaux dont aucun ne se risquait à travers
l'espace, les feuilles même, ternies par le grand soleil qui buvait la
sève, il lisait devant sa fenêtre ouverte. S'il ne somnolait pas, il
se sentait cependant l'âme plus molle que de coutume. Tout à coup, sur
l'acacia, en face, un écureuil surgit. Accroupi sur une maîtresse
branche, les oreilles droites et terminées par une flamme de poils
roux, il regardait. Claude fit de même, et, presque en même temps, la
pensée de Thérèse s'offrit à lui.

«Si je tuais l'écureuil, se dit-il, j'aurais un prétexte pour entrer
chez M. Maldonne. Avec un peu de bonheur, je rencontrerais
mademoiselle Thérèse. Je verrais au moins la maison qu'elle habite, le
milieu où elle vit, quelque chose de plus que ce que je connais
d'elle. Pourquoi pas?»

La tentation devint si forte que le jeune homme étendit la main, et
saisit au crochet d'un portemanteau une carabine, avec laquelle, au
temps des vendanges, il abattait des grives de vigne. Il appuya l'arme
sur l'assise de la fenêtre. L'écureuil tourna sa tête fûtée, comme
pour fuir. Claude pressa la détente, et se redressa aussitôt. De la
jolie bête de tout à l'heure, il ne restait qu'un paquet de poils,
pendu par les pattes de derrière à la branche de l'acacia. En trois
bonds, poussé par l'ivresse d'un coup heureux, comme un chasseur de
quinze ans, le jeune homme fut au pied de l'arbre. Le sang coulait de
la blessure, à gouttes rouges et lentes, roulait sur le cou, perlait
au bout de l'oreille, agitée à chaque fois d'un frisson, et tombait
sur l'herbe en taches que buvait la terre. Claude se trouvait
affreusement cruel. Une pitié, comme une souffrance humaine aurait pu
la faire naître, s'emparait de son esprit. Les pattes qui retenaient
l'animal, tremblantes d'un spasme de mort, se desserraient par degrés,
et, tout à coup, ressaisissaient la branche. Et les petits ongles
blancs criaient sur l'écorce. Ils lâchèrent enfin.

La bête enveloppée dans un journal, Claude eut bientôt fait d'oublier
le meurtre. Il pressentait une aventure. Laquelle? Comment la nouer?
Parlerait-il à M. Maldonne? Quelle sorte d'homme découvrirait-il en
lui? Arriverait-il jusqu'à Thérèse? S'il parvenait à la revoir, quelle
impression lui ferait cette jeune fille, dans un cadre tout différent
de celui où elle lui était apparue? Son imagination n'allait pas au
delà de ce point. Il lui suffisait, pour secouer la monotonie de
l'heure présente, de ce très simple et très innocent projet: se faire
présenter à une enfant encore mystérieuse et qui lui avait plu.

Vite, il monta dans une chambre voisine de la sienne, pour feuilleter
un vieux Buffon relié en veau, avec des aquarelles pâles, délices
de sa jeunesse. Il se remit en mémoire des noms de tribus, de
familles et d'espèces, relut des passages dont la sonorité lui
était encore familière, et, préparé de la sorte à son entrevue avec
l'ornithologiste, partit pour la ville, dans sa carriole anglaise.

Vers quatre heures, il se présentait, son paquet sous le bras, dans la
cour du musée, vieil édifice du XVe siècle, en pierre toute dentelée
par l'homme et toute brunie par le temps. Le concierge eut l'air
étonné de voir quelqu'un.

--M. Maldonne?

--Dans la tourelle, au deuxième.

Claude se mit donc à grimper dans l'escalier tournant. Il courait
presque, enjambant deux ou trois de ces marches basses, d'un grain si
blanc et d'une pente si douce, faites pour un pied de châtelaine. Le
bruit de ses pas, répercuté par l'écho à tous les étages de cette cage
légère, avait une sonorité à réveiller M. Maldonne, si le bonhomme
avait dormi. Mais M. Maldonne dormir! Quelle idée! A peine Claude
eut-il ouvert la porte cintrée, au-dessus de laquelle pendait un
écriteau: «Cabinet du conservateur», il aperçut le naturaliste, devant
une table logée dans l'épaisseur du mur, près de la fenêtre. M.
Maldonne, assis, un scalpel à la main, était penché au-dessus d'une
masse de plumes roussâtres. Autour de lui, dans la salle ronde voûtée
en ogive, des tortues de mer, des scies de squales, un crocodile, deux
ou trois singes, pièces fatiguées, attachées aux murs, et, en belle
lumière, près du vitrail, le seul objet élégant et brillant qui fût
là: une aquarelle. Il se leva vivement, et, les paumes appuyées au
bord aigu de la planche, sa tête maigre tournée vers l'étranger, la
barbiche dardée en avant par le pincement des lèvres, parut demander:
«Que voulez-vous?»

--Monsieur, dit Claude, je crois que vous vous chargez de
préparer,--il n'osa pas dire «d'empailler»,--même les animaux qui ne
sont pas destinés au musée?

--Certainement, monsieur.

--J'ai, cette après-midi, tiré un coup de carabine.

--En temps prohibé! dit M. Maldonne, en se rasseyant.

--Et j'ai tué ceci.

Claude développa le papier, et se sentit rougir en constatant l'état
lamentable du contenu, comprimé, bossué, maculé de sang,
méconnaissable. Il tendit quand même l'objet à M. Maldonne, qui partit
d'un éclat de rire sonore, pareil au cri des geais qui se poursuivent
dans les bois de chênes.

--Encore un! s'écria-t-il. Je l'aurais parié! l'écureuil commun,
_sciurus vulgaris_, et avec des avaries!

Il s'arrêta de rire, de peur de blesser son visiteur, et ajouta, avec
un accent ironique dont la gaieté faillit gagner Claude:

--Dites-moi, monsieur, le voulez-vous monté sur un cylindre percé, qui
représente son nid, ou bien debout, l'épée à la main, dans l'attitude
d'un duelliste, ou encore accroupi, la trompe de chasse en sautoir? Ce
sont les trois positions préférées des amateurs de la ville.

--Mon Dieu! fit Claude en hésitant,--car l'idée du nid lui était
venue,--comment le poseriez-vous donc, vous, monsieur?

Les yeux de M. Maldonne lancèrent une flamme.

--D'abord, dit-il, ni lui ni ses pareils ne valent la peine d'être
montés; mais si j'entreprenais de le faire, je camperais la bête
comme elle est à l'état sauvage, monsieur: je la saisirais, par
exemple, au moment où elle vient de bondir sur un arbre, et se
sauve... passez-la-moi... tenez, comme ceci, la tête tournée de côté,
l'œil grand ouvert, le corps aplati contre le tronc, une cuisse
allongée; ou bien quand elle saute à terre pour y ramasser une faîne,
le museau baissé alors, le corps en arc, la queue en arc, un petit
pont rouge à deux arches, et, si vous la préfériez au repos, je
l'endormirais sur la fourche d'un frêne, les yeux mi-clos, mais
l'oreille droite! Voilà, monsieur, ce qui serait de l'art!

--Je sais, répondit Claude timidement, que vous êtes un artiste,
monsieur, et je suis confus de vous confier une besogne aussi peu
digne de vous.

M. Maldonne jeta l'écureuil sur la table.

--Bah! dit-il avec un soupir, il le faut bien! La pie, le geai, la
huppe et le martin-pêcheur des familles, la hure de sanglier et le
bois de chevreuil des chasseurs, c'est, avec l'écureuil, le menu
quotidien. Je me dédommage avec les pièces rares.

--Vous avez, en effet, une fort belle collection.

--Tous les oiseaux du département.

--Sans exception?

L'ornithologiste eut un mouvement de surprise, quelque chose d'inquiet
passa dans son regard.

--En connaîtriez-vous une, par hasard?

--Mon Dieu, monsieur...

--Mais citez-la, je vous prie, citez-moi un oiseau du pays qu'on ne
trouve pas, soit au musée, soit chez moi!

Claude tressauta. Il se sentait en plein sur la voie qu'il cherchait.
S'il parvenait à tomber juste sur un de ces spécimens que M. Maldonne
gardait jalousement chez lui! Tout arrive. Qui sait? Il fouilla les
profondeurs de sa mémoire, et jeta ce nom d'un air de doute:

--Le faucon pèlerin?

M. Maldonne, rassuré, indiqua du doigt la porte, derrière lui.

--Dix exemplaires au musée, répondit-il.

--La mouette rieuse?

--Commune!

--Le butor?

--Je refuse ceux qu'on m'apporte.

Claude, par un dernier effort, trouva dans ses souvenirs un nom
retentissant, et, le lançant à M. Maldonne qui attendait le coup,
l'œil clair, la mine légèrement railleuse et flattée:

--L'aigle pygargue? dit-il.

--Eh! eh! repartit M. Maldonne, avec une moue de gourmet, la bête est
rarissime en effet: c'est à peine si, de temps à autre, il s'en égare
une à la poursuite des oies sauvages qui remontent la Loire.

--Eh bien?

--Je l'ai, monsieur!

--Pas possible?

--Chez moi!

--Chez vous, monsieur?

--Tué de ma main.

--Un vrai pygargue?

--Il n'y en a pas de faux.

--Non, monsieur, dit Claude, je n'aurais pas cru qu'un simple
particulier pût posséder...

--Par exemple! Je vous le prouverai! dit M. Maldonne en se levant,
tout rouge de l'émotion du collectionneur animé par le défi et sûr de
son triomphe. Avez-vous une demi-heure à perdre?

--Je suis libre, monsieur.

--Alors, venez, accompagnez-moi jusqu'à la maison, et vous le verrez!

«Je la verrai», pensa Claude, dissimulant sa joie sous l'apparence
d'un scepticisme poli.

C'était l'heure où, sur toute la surface de la France, le
fonctionnaire s'évanouit, et l'homme s'épanouit. Le déclin du soleil
brise des milliers de chaînes, qui se renouent au matin. Le
conservateur du musée se retira dans un coin de la salle, pour changer
sa veste de travail contre une redingote noire qui dessinait son torse
maigre, se coiffa d'un chapeau de paille à bords plats, et prit une
canne de buis à gros nœuds.

Pendant ces préparatifs, Claude s'était approché de l'aquarelle pendue
près de la fenêtre. Elle représentait, à demi caché dans les roseaux
d'un étang, un chasseur qui rabattait son arme après avoir tiré. Le
canon fumait encore. Un oiseau fuyait, déjà très loin, rasant la nappe
claire de l'eau.

--Tiens! dit Claude, quel est cet oiseau bleu que le chasseur vient de
manquer?

M. Maldonne se détourna vivement, sans prendre le temps de passer la
dernière manche de sa redingote.

--Bah! répondit-il, peu importe! Des oiseaux bleus, il y en a de
beaucoup d'espèces, des perruches, par exemple, des colibris...

--Ce n'en est pas un, assurément. On dirait plutôt un canard? Ne
trouvez-vous pas?

--Venez, monsieur! dit M. Maldonne en s'avançant et, légèrement
embarrassé: la peinture ne doit pas avoir grand intérêt pour vous,
c'est un souvenir, un cadeau d'ami... venez.

Claude jeta un dernier coup d'œil sur le chasseur malheureux, qui lui
parut, en ce moment, ressembler au conservateur du musée, et,
traversant le laboratoire, descendit l'escalier. Son compagnon avait
un jarret d'acier et des yeux sans cesse en mouvement. Il longea
d'abord, au pas accéléré, presque sans rien dire, ces files de maisons
devant lesquelles il passait quatre fois le jour, tout occupé à saluer
de la main les gens qui lui souriaient ou se découvraient devant lui.
Puis, le faubourg franchi, des bouts de haie commencèrent à rompre la
ligne des murs, et la campagne apparut: cultures de maraîchers et
vastes pépinières, où la ville enfonçait encore, çà et là, le coin
d'une bâtisse neuve. Presque partout, des deux côtés de la route, des
forêts minuscules d'arbres verts, des taillis, drus comme les poils
d'une brosse, de noisetiers, de hêtres, d'érables, des groupes de
jeunes marronniers levant leur bouquet de feuilles, comme des palmiers
d'oasis, au-dessus des files naines de poiriers ou de fusains, tout
cela coupé en carré par des fossés sans herbe. M. Maldonne, dès qu'il
se sentit enveloppé de ce paysage familier, ralentit sa marche, et
donna libre carrière à son esprit. Tout l'intéressait, à présent, le
moindre détail du chemin, les vols d'oiseaux surtout, que le soir
attirait vers les nids, et qui s'éparpillaient, balles de plumes
bondissantes, dans l'air tiède et doré. Il les nommait les uns après
les autres: bruants, verdiers, linots, alouettes, pinsons, fauvettes.
C'était son monde qu'il présentait à Claude. Sa conversation abondait
en choses vues et fines. Il s'animait. Il était quelqu'un.

Sous les pieds des promeneurs, de la terre aux ombres courtes où elle
était blottie, une alouette se leva, monta dans la lumière, agitant
toutes ses plumes, plana, et redescendit sans avoir interrompu son
chant. M. Maldonne l'avait suivie, avec une expression de tendresse
qui ne s'adressait point à l'oiseau, avec un de ces sourires qui vont
droit à une joie prochaine. L'alouette chanteuse n'était pour lui
qu'un symbole. Et en effet, quand elle se fut assise dans les mottes,
Claude remarqua que le regard de M. Maldonne se posait en avant, sur
un parc entouré de murs. «C'est là!» se dit-il.

On ne distinguait encore que des arbres de venue superbe, aux cimes
arrondies, retombantes ou découpées en fuseaux légers sur le ciel,
mais point de maison. Bientôt, le vieux mur d'ardoise crevassé, auquel
la mousse servait de ciment, et que couronnaient des giroflées
défleuries, étendit son ombre sur la route. Vers le milieu, deux
piliers de tuffeaux, surmontés de chapiteaux, encadraient un portail
massif, hérissé de clous formant des arabesques et décoré d'un pied de
sanglier. De toutes parts les branches débordaient en ourlets verts
l'arête de la pierre. Même à ceux qui passaient, le domaine donnait
l'impression fugitive de la paix. «Faut-il avoir de l'esprit pour se
loger-là! songeait Claude. Quel parfum ce doit être au printemps!
Comme c'est doux l'été! En hiver même on est abrité du vent. Et voilà
où vous demeurez, mademoiselle? Cela ne m'étonne point; cela même me
confirme dans l'idée que je me suis faite de vous.»

M. Maldonne poussa une petite porte qui fit, en s'ouvrant, comme une
déchirure dans le vaste panneau de bois.

--Entrez! dit-il.

Oh! ce premier pas dans la terre promise! Derrière la porte, les
lilas, les ébéniers, les acacias, cent arbres d'essences choisies et
mêlées se rejoignaient au-dessus du sable encore humide de la dernière
pluie. Des fleurs fanées à demi jonchaient le sol, et, chauffées par
les traînées de soleil qui tombaient de la voûte, répandaient une
odeur sucrée. A vingt pas, en face, deux grandes fenêtres ouvertes
buvaient l'air divin. Les deux hommes suivirent l'avenue. Il y eut
quelques bruissements d'ailes dans les cimes. La maison se découvrit
tout entière, plus large que haute, enveloppée par les deux branches
de l'allée, qui devaient se rejoindre au delà. M. Maldonne traversa un
vestibule, poussa une porte à gauche, et, s'effaçant le long du mur:

--Mon cher monsieur, dit-il, vous ai-je trompé?

Sur la cheminée, au fond de l'appartement, un aigle, le cou tendu,
déployait ses ailes immenses.

--Deux mètres vingt d'envergure, reprit le naturaliste, et
regardez-moi ces moustaches, les pennes blanches de la cuisse, les
écailles de la patte, est-ce un pygargue, oui ou non? En est-ce un?

Claude s'était déjà détourné de l'oiseau, et saluait, un peu confus,
une femme qu'il n'avait point aperçue tout d'abord, assise près de la
fenêtre. Madame Maldonne écrivait, sur des ronds de papier d'égal
rayon: «Groseilles 1889.»

--Qu'y-a-t-il? demanda le naturaliste en entrant après Claude... Ah!
ma chère, pardon... un client d'aujourd'hui, monsieur Claude Revel,
peut-être un disciple futur, qui ne voulait pas croire à mon pygargue.
Je l'ai amené.

Claude s'inclina, et madame Maldonne lui rendit son salut, d'un léger
mouvement de la tête, avec cette gravité inquiète qui caractérise les
personnes timides.

--Vous aimez l'histoire naturelle, monsieur? demanda-t-elle.

--Je ne suis qu'un débutant, madame, répondit Claude.

--Mais non, puisque vous discutez avec mon mari sur les espèces rares.
Êtes-vous convaincu?

--Absolument, madame.

--Monsieur irait très loin en ornithologie, s'il le voulait, dit
sentencieusement M. Maldonne.

--Oh! monsieur!

--Très loin, je le répète. Nous en avons causé en chemin, et vous
aviez tout l'air de vous intéresser à la chose, monsieur!

--Avec un pareil guide! fit Claude.

Il disait cela par politesse. Mais madame Maldonne le prit autrement.
Une lueur, comme un reste de jeunesse, éclaira son visage. Elle
regarda son mari d'un air de ravissement. Quelqu'un lui rendait donc
justice, à lui, devant elle! Quel rare plaisir!

Elle fut un instant jolie de l'émotion délicate de son cœur.

--Pauvre ami! fit-elle. Si vous saviez, monsieur, tout ce qu'il a eu à
souffrir de la part de directeurs inintelligents, incapables de le
comprendre! Heureusement qu'il s'est imposé par son talent. Pour
organiser cette collection, la plus belle de toute la province, il lui
a fallu plus de travail...

--Geneviève! interrompit M. Maldonne, aussi désireux qu'elle
d'entendre achever la phrase.

--Oui, plus de travail, d'adresse, de science et d'observation, qu'à
des artistes célèbres, enrichis, fêtés.

--Fêté! Est-ce que je ne le suis pas ici, Geneviève? Tout le monde me
gâte, au contraire... Voyons, voyons, au lieu de nous attendrir
inutilement sur mon sort, si tu nous offrais un peu de sirop? La
soirée est étouffante, et monsieur doit avoir aussi chaud que moi...
Thérèse?

Madame Maldonne fit un geste d'avertissement désespéré, comme pour
dire: «A quoi penses-tu, mon ami? Tu sais bien que c'est impossible.
Elle ne peut pas venir!» Mais il était trop tard, mademoiselle Thérèse
avait entendu. Elle était déjà là, dans l'encadrement de la porte
opposée à celle de l'entrée: toute rose, la lèvre supérieure
légèrement relevée laissant voir quatre dents blanches, le nez petit,
les yeux grands, les sourcils un peu étonnés, un vrai modèle de
Greuze. Et, pour parfaire la ressemblance avec les types préférés de
ce maître des scènes intimes, elle avait un petit tablier, les manches
retroussées, et, sur ses mains mignonnes, sur ses bras, la plus belle
couleur rouge qu'on puisse imaginer. Mademoiselle Thérèse devait
faire des confitures. En apercevant un étranger, son premier mouvement
fut de rire. Elle se trouvait drôle ainsi. Une seule chose paraissait
la gêner: son petit tablier à bretelles. Aussi, de la main droite,
elle cherchait discrètement l'agrafe de la ceinture, tandis qu'elle
regardait tour à tour son père, sa mère et Claude, avec les mêmes yeux
pleins de fou rire contenu.

--Folle que tu es! dit M. Maldonne en lui tendant ses deux bras, qu'il
retira aussitôt, par respect des convenances; apporte-nous de ce sirop
de framboises que ta mère fait si bien!

Elle voulut répondre. Mais les mots n'obéissent pas toujours. On
entendit d'abord un éclat de rire étouffé, puis une fusée de notes
claires, débordantes, épanouies comme une chanson de printemps, qui
diminua, s'assourdit, et s'éteignit dans le lointain: mademoiselle
Thérèse s'était enfuie...

Elle revint, cinq minutes après, sans tablier, les manches baissées et
la mine sérieuse, portant sur un plateau deux verres, une carafe d'eau
fraîche et un carafon de sirop, le tout si propre, si net que, quand
elle entra dans le rayonnement de la fenêtre, tous les massifs du
jardin se mirèrent aux facettes du cristal.

Claude la regarda poser le plateau sur la table à ouvrage, se
redresser, et se retirer derrière une chaise, les mains appuyées au
dossier.

--Je vois, mademoiselle, dit-il, que vous êtes déjà initiée aux
recettes du ménage.

--Il n'y a rien d'étonnant à cela, répondit madame Maldonne. Nous
vivons ici assez loin de la ville pour nous considérer comme des
campagnards. Nous en avons les goûts, et même quelquefois les défauts,
ajouta-t-elle, en enveloppant sa fille d'un regard très doux, où il y
avait une ombre de reproche.

--Voyons, mère chérie, est-ce bien grave? reprit vivement Thérèse. Je
vous croyais seuls. Je suis venue comme j'étais. Monsieur a bien
deviné, allez? N'est-ce pas, monsieur, vous avez deviné que je faisais
des confitures?

--Du premier coup d'œil, mademoiselle.

--A mes mains? reprit-elle en étendant ses doigts, qui jouaient sur le
dossier de sa chaise.

--Oui, mademoiselle. Et peut-on savoir quelle sorte de confitures?

Elle eut un hochement de tête de commisération, pour une ignorance
pareille, et dit:

--Mais de groseilles, monsieur! En cette saison-ci, que voulez-vous
que ce soit autre chose?

Puis, subitement, ses yeux s'animèrent; leur gravité d'emprunt tomba
comme un voile, et la jeunesse, qui était derrière, la belle jeunesse
limpide et hardie réapparut.

--Les groseilles, s'écria-t-elle, voilà un fruit que j'aime!

--Vraiment, mademoiselle?

--Cela vous étonne, monsieur?

--Un peu, je l'ai toujours trouvé médiocre.

--Et moi aussi, monsieur! Mais ce n'est pas pour leur goût que j'aime
les groseilles.

--Et peut-on vous demander pourquoi?

--Parce qu'elles ont l'humeur égale. Avec elles on sait sur quoi
compter. Tous les ans, cela donne, tandis que les abricots, les
pêches, les cerises même, pour un coup de vent, pour une gelée, s'en
vont en feuilles... Eh bien! moi, j'ai une préférence pour tout ce qui
ne trompe pas!

Elle était charmante, disant avec conviction ces choses fraîches.

--A la mode antique, et à votre santé! dit M. Maldonne, qui avait
rempli les deux verres, et en levant le sien.

Claude s'inclina très légèrement, du côté de la maîtresse du logis.
Et c'était un spectacle assez rare, ces quatre personnes contentes à
la fois: madame Maldonne d'avoir loué son mari, le mari d'avoir un
disciple, Thérèse de deviner l'hommage discret rendu à sa jeunesse,
Claude de se trouver en pleine réussite de ses projets, au milieu
d'aussi braves gens, groupés sous les ailes du pygargue qui lui avait
servi d'introducteur.

Le naturaliste, beaucoup moins oublieux que son hôte du prétexte sous
lequel celui-ci était venu, détourna la conversation vers son sujet
préféré. Il raconta,--ce ne devait être ni la première, ni la seconde
fois,--l'histoire du coup de fusil qui lui avait valu ce trophée de
chasse, principal ornement du salon. On fit tous ensemble, et sous sa
direction, une station devant la cheminée. Là, sous une cloche de
verre, il y avait un chef-d'œuvre de patience et de goût: une
collection d'oiseaux des îles, ou du pays, au plumage éclatant, posés
dans toutes les attitudes de la vie, les ailes éployées ou croisées,
mangeant, buvant, dormant la tête enfoncée sous les plumes, abritant
leurs œufs menacés, ou marchant inquiets au milieu de poussins vêtus,
comme des graines de souci, d'un duvet plus long qu'ils n'étaient
gros. M. Maldonne, mis en verve, ne tarissait pas. Il possédait une
mémoire prodigieuse des circonstances, des lieux, des dates.
L'auditoire suffisait à l'animer. Claude, souvent distrait, regardait
à la dérobée ses voisines, penchées, Thérèse un peu moins que sa mère,
écoutant toutes les deux avec l'attention de la tendresse que rien ne
lasse. «Et cette alouette blanche?» disait l'une. «Et ce guêpier
doré?» disait l'autre.

Cependant, deux fois déjà, le bonnet d'une fille de charge, apparu
dans l'entre-bâillement de la porte, s'était retiré devant un signe
discret de la maîtresse du logis. La troisième fois, le bonnet entra.
Il était précédé d'une assiette. Le dîner attendait. Claude battit en
retraite, et personne ne le retint, bien que tous eussent du regret de
le quitter. Mais la coutume, l'heure sacrée. O servitude naïve et
forte!

--Nous nous reverrons? demanda M. Maldonne.

Claude, avant de répondre, suivit des yeux Thérèse qui traversait
l'appartement, pour aller pousser un battant de la fenêtre, flamboyant
sous la lumière du couchant. Elle marchait sans bruit, la tête droite,
son cou délicat ombré de mèches folles. Sans paraître y prendre garde,
elle écoutait. Claude eut cette impression très nette qu'elle n'était
pas indifférente à ce qu'il allait répondre. Peut-être eût-il éludé
l'invitation et brisé l'aventure, n'emportant que le souvenir agréable
de l'accueil qu'il avait reçu et l'image renouvelée, embellie, de
cette enfant. La nuance d'attention qu'il crut saisir chez Thérèse, la
grâce aussi de cette tête un peu fière, qui se dessinait sur la baie
lumineuse, en décidèrent autrement.

--Je crains, répondit-il, d'être un élève médiocre, mais je reviendrai
volontiers.

--Convenu! repartit le naturaliste. Vous me trouverez presque
toujours, le soir, au jardin, où j'ai mon laboratoire, là-bas, vous
voyez?

--Le jardin, dit Thérèse à demi détournée, c'est ce qu'il y a de plus
joli ici.

Claude fut sur le point de répondre: «Oh! non!» Il le pensa. Et elle
le devina. Il se sentit rougir. M. et madame Maldonne se demandèrent
pourquoi. Ils n'étaient plus jeunes.

--Eh bien! dit-il, je reviendrai, un soir, après dîner.

Il salua les deux femmes, serra la main de M. Maldonne, traversa de
nouveau, cette fois les yeux à terre, le bosquet qu'il avait tant
admiré une demi-heure plus tôt, et se retrouva sur la route. Il
s'étonnait de l'émotion vague qu'il éprouvait, et de ce qu'il avait
été, timide en somme et un peu gauche. Ces gens très simples, par leur
simplicité même, leur cordialité vraie, l'avaient jeté en dehors des
phrases convenues. Il avait promis de revenir. Se proposait-il de
devenir l'élève de M. Maldonne? Non, ce n'était pas sérieux. Alors?
D'ordinaire ses actes étaient plus réfléchis. «Puisque je l'ai promis,
se dit-il, je reviendrai. Mais je mettrai un intervalle entre cette
première visite et ma seconde.» Il se rendait compte qu'il avait obéi,
et c'était une récidive, à l'attrait de cette jeune fille, la fille
d'un simple conservateur de musée de province. Mais il n'insista pas,
et chercha, sur la route, quelque chose qui pût lui éviter, vis-à-vis
de lui-même, l'aveu complet de sa faiblesse.

A trente pas, un homme venait, vêtu de telle façon qu'il ne pouvait
passer inaperçu, à cette heure et à cette place: jaquette claire
ouvrant sur un gilet blanc, chapeau gris, cravate ornée d'une épingle.

Au moment où il croisa Claude, il le considéra attentivement, et
reporta les yeux vers l'enclos des Maldonne. Il se demandait sûrement:
«D'où vient-il?» Claude pensa de même: «Où peut-il bien aller?» Et
quand il se fut éloigné de quelques cents mètres, à l'endroit où les
premières masures s'élevaient au bord du chemin, il se détourna.
Là-bas, devant le portail vert, l'inconnu s'était arrêté. Il avait le
bras levé vers la sonnette, et, par-dessus son épaule, il regardait
Claude.



V


Les semaines s'en vont vite, tant que le cœur de l'homme ne
s'intéresse point à leur fuite. L'impression que la visite au logis
des Pépinières avait faite sur l'esprit de Claude s'était effacée, ou
plutôt elle avait disparu de la surface, comme les graines des fleurs
fragiles dont se couvrent un matin les étangs. Elles tombent,
invisibles, mêlées à mille débris de poussière que rien ne ramènera
jamais du fond obscur où ils s'amassent. Elles sont confondues avec
eux. Mais en elles un germe de vie est demeuré. Rien ne l'annonce,
sur lui pèse la masse des eaux, agitée ou dormante, sans une tige,
sans une feuille qui rappelle les végétations mortes. Il sommeille.
Puis, un jour, de cet atome enseveli, un fil ténu s'élance. Il
grandit, mystérieux encore, inaperçu. Nul ne reconnaîtrait en lui le
passé qui revient. Et tout à coup, sans que rien l'ait révélée, une
pointe d'or perce la surface, s'y épanouit en étoile, et dit aux
rives: «Me voilà!»

Claude, à la fin d'août, fut rappelé à la ville par ses obligations
d'officier de réserve. Pendant trois semaines, il se rendit à la
caserne, à cinq heures du matin, sanglé dans son dolman, admiré des
ménagères qui ouvraient les contrevents, salué par les hommes de
garde, commanda le maniement d'armes et quelques mouvements
d'ensemble, savoura la douceur de l'autorité indiscutée, parla de la
France avec plus de fierté, de la guerre avec des frissons
d'espérance, et fut pris deux ou trois fois, tant il portait bien
l'uniforme, pour un sous-lieutenant de «l'active». Vinrent les
manœuvres. Ce fut un jeu pour un chasseur comme lui, rompu à la
marche. Et certes, tant qu'elles durèrent, les cantonnements chez
l'habitant, les réceptions dans les châteaux, les longues étapes où
l'on cause, les batailles pour rire où le cœur saute pourtant de la
même émotion que si les balles sifflaient, ne laissèrent pas à Claude
un moment d'ennui. La veille au soir du désarmement, il éprouva, pour
la première fois, un peu de lassitude, mêlée à un regret vague d'une
carrière trop tard connue, trop tard aimée. La journée était finie,
les hommes regagneraient le lendemain leurs foyers, lui-même il
quitterait le galon d'or et les camaraderies bruyantes du régiment. Il
se promenait, après le dîner, triste de retomber dans l'habitude et le
connu de la vie, quand le souvenir lui revint des Pépinières et du
rendez-vous de M. Maldonne. Claude regarda, avec une complaisance
involontaire, la tenue qu'il avait encore le droit de porter, leva les
yeux pour s'assurer de l'humeur du temps, se sentit tout joyeux de
constater qu'il faisait beau, et partit.

C'était un de ces soirs de septembre, où la lueur dorée qui traîne au
couchant prolonge presque indéfiniment le crépuscule. Elle rayonne
dans tout le ciel. Et si la lune monte alors au-dessus de l'horizon,
il n'y a pas de nuit, mais un jour lunaire qui continue l'autre, et
pose sa lumière bleue sur le sol tiède encore du soleil disparu.
Claude allait, un peu ému, porté par une sorte d'espérance sans objet,
et douce cependant. Il aspirait à pleins poumons l'haleine des
crépuscules, qui grise les merles, et les fait chanter, certains
soirs, même après les premières étoiles. Des choses rimées, des débuts
de romances fredonnaient dans sa mémoire. Quand il aperçut le bosquet
des Maldonne, immobile au milieu de la campagne rase, les cimes des
arbres encore touchées par la lumière et comme évanouies en elle:
«Sous ces ombrages, murmura-t-il, à pas lents et rêveuse...»

Thérèse Maldonne se trouvait tout simplement au salon, quand Claude y
entra, pas rêveuse du tout, assise près de la table qu'entouraient,
avec elle, son père, sa mère et Robert. Celui-ci lisait à haute voix.
En entendant la domestique ouvrir la porte et le cliquetis d'un sabre,
il ferma le livre sur un de ses doigts. Les deux femmes s'étaient
levées. M. Maldonne venait au-devant de Claude, l'air épanoui et les
mains tendues.

--Cher monsieur, dit-il, vous nous surprenez agréablement. Je pensais
que vous nous aviez oubliés... Permettez d'abord que je vous
présente... Il se tourna vers Robert, assis de l'autre côté de la
table: «Monsieur Claude Revel, un naturaliste amateur, un futur
élève,» puis, vers Claude: «Mon beau-frère, Robert de Kérédol.»

--Je crois avoir eu l'honneur de rencontrer monsieur sur la route,
lors de ma première visite, dit Claude, très aimable et s'inclinant.

M. de Kérédol se souleva, les mains appuyées aux bras du fauteuil.

--En effet, dit-il poliment, c'est bien la seconde fois que nous nous
rencontrons.

Cependant, au ton dont il disait cela, il était facile de deviner que
la première lui eût suffi. Sans rien ajouter, il considéra Claude de
la tête aux pieds, comme autrefois il examinait un soldat, aux revues
du dimanche, sourit faiblement, et roula un peu son fauteuil en
arrière.

Thérèse lui jeta un coup d'œil qui demandait: «Pourquoi vous
retirer?» Il ne parut pas s'en apercevoir.

Le cercle se reforma, sans qu'il y fût compris, près de la fenêtre
par où venait le parfum violent des géraniums.

--Madame, dit Claude, debout et la main gauche retenant son sabre, je
suis désolé d'interrompre votre lecture. Si je suis entré, c'est qu'on
m'a prévenu que M. Maldonne ne se trouvait pas au jardin.

--Mais vous ne troublez rien, monsieur, je vous assure, dit madame
Maldonne, en retouchant les plis du fichu de tulle noué autour de son
cou. La lecture pourra se reprendre bien facilement... Désarmez-vous,
je vous prie.

--Et asseyez-vous, dit M. Maldonne, que nous nous voyons un peu. Après
quoi, nous irons tous deux causer histoire naturelle.

Claude sortit pour accrocher son sabre au porte manteau, puis revint
s'asseoir à droite de Thérèse, en face de madame Maldonne.

--Croiriez-vous, monsieur, dit celle-ci, que nous lisions un conte!

--Il y en a de si sérieux, madame!

--Un conte de Daudet.

--Un chef-d'œuvre, alors. On n'a rien écrit de pareil en prose du
midi.

--N'est-ce pas, monsieur? dit Thérèse, en considérant, d'un air
d'admiration, ce bel officier qui parlait littérature. Je n'ai rien lu
qui me plût autant. Il y en a un, surtout...

--C'est que nous avons chacun nos préférences, interrompit madame
Maldonne, avec une certaine vivacité, résultat sans doute de
discussions antérieures. Moi, j'aime par-dessus tout le conte des
_Vieux_. L'aimez-vous, monsieur?

--Beaucoup, madame.

--C'est si touchant!

--Moi, fit M. Maldonne: _Les Aventures d'un perdreau rouge_. Exact,
mon cher monsieur, écrit par un chasseur. Vous l'aimez aussi,
celui-là?

--Je le crois bien! Et vous, mademoiselle?

--_Les Étoiles!_ répondit-elle en relevant la tête, d'un mouvement
souple et fier, vers la bande de ciel de la fenêtre.

Aucune étoile n'apparaissait encore. Mais on eût dit qu'elle les
voyait toutes, tant il y avait de clarté dans le regard qu'elle
détourna ensuite vers Claude. Elle ne posait pas. Elle ne simulait
rien. Un des mots qu'elle aimait, un de ceux qui ont de l'infini, lui
était monté aux lèvres. Et cela suffisait pour qu'elle fût émue.

Claude reprit:

--Et pourquoi ce conte mieux qu'un autre, mademoiselle?

--Ah! voilà! dit-elle. C'est que je comprends si bien le pâtre de
Daudet, d'avoir une étoile préférée à laquelle on parle! Nous en
avions une, mon parrain et moi, quand j'étais plus petite.

Et les jolis yeux clairs cherchèrent de nouveau dans l'espace, et une
main de jeune fille, transparente et voilée d'ombres blondes,
s'étendit vers la lumière.

--Tenez, monsieur, là-bas, au-dessus des sorbiers. C'est là qu'elle se
lève. Souvent nous l'attendions, et, quand elle paraissait, nous en
ressentions une joie. Et, de son côté, elle semblait nous reconnaître.
Il y avait chez elle, je vous assure, de l'amitié pour nous, comme
dans les yeux d'une personne chérie.

--Thérèse! fit une voix, au fond de l'appartement.

Les quatre personnes groupées auprès de la fenêtre se détournèrent en
même temps vers M. de Kérédol.

Il était penché en avant, et tenait, fermé sur un de ses doigts, le
petit in-dix-huit à couverture crème. Ses lèvres, un peu railleuses,
le pli plus accentué de son front entre les sourcils, indiquaient
seuls une lutte intime, une colère ou une souffrance dont il voulait
demeurer maître, et qui se trahissait pourtant.

--Vous oubliez, Thérèse, dit-il, que nous ne sommes pas seuls ici. De
pareils enfantillages ne sauraient intéresser un étranger.

--Mais, je vous demande pardon, répondit Claude en se levant. Ce que
dit mademoiselle est charmant!

--Peut-être, repartit M. de Kérédol avec le même flegme impertinent,
mais je vous croyais passionné pour l'histoire naturelle, monsieur, et
c'est de l'astronomie.

Claude, que sa belle humeur de jeune homme ne quittait pas volontiers,
se prit à rire.

--De l'astronomie, monsieur? Croyez-vous?

--Ce qu'il y a de sûr, interrompit M. Maldonne, en se levant à son
tour, c'est que mon cher beau-frère ne serait pas fâché de reprendre
sa lecture.

--Moi? mais je n'ai pas dit cela.

--Non, tu le penses seulement. Eh bien! achève, mon ami, replonge-toi
dans l'histoire de l'_Élixir du Père Gaucher_. Nous autres, nous
sortons, et nous n'aurons rien à vous envier, car il fait une soirée
admirable!

Il répéta, en désignant l'horizon: «Oui, admirable!» Et le mot tomba
au milieu du silence embarrassé de tout le monde.

--C'est bientôt nous quitter, monsieur, dit enfin madame Maldonne, et
j'insisterais, si mon mari n'était pas très heureux de vous avoir pour
lui seul.

Les yeux de mademoiselle Thérèse, grands ouverts et tournés vers
Claude, exprimaient le même regret.

Mais elle n'en dit rien. Elle se contenta de sourire aimablement,
quand Claude s'inclina devant elle, et de suivre du regard, jusqu'au
moment où la porte se referma sur lui, ce jeune lieutenant de réserve,
qui partageait toutes ses prédilections pour les _Étoiles_ de Daudet.

Claude, qui avait salué très froidement M. de Kérédol, se trouva seul
dans le corridor, et bientôt dans le jardin avec M. Maldonne.

--Un peu étrange, mon beau-frère, n'est-ce pas? dit celui-ci
timidement.

--Mon Dieu, répondit Claude, il y a tant de gens qui n'admettent pas
qu'on trouble une de leurs habitudes!

--C'est précisément cela, repartit le naturaliste. Il a la passion des
récits, des histoires, des lectures, et tout ce qui l'interrompt
l'émeut incroyablement... Un homme excellent, au fond, je vous assure,
et si dévoué pour nous tous, un si bon ami!

Tous deux ils avaient pris, côte à côte, la grande allée qui coupait
le jardin par le milieu. Il restait encore un peu de jour. Des
souffles frais commençaient à descendre avec l'ombre. En même temps,
la terre, qui avait bu le soleil, exhalait des bouffées chaudes et
imprégnées du parfum des résédas, des pétunias, des géraniums, dont il
y avait une profusion autour des massifs de légumes. Entre ses quatre
murs flanqués d'un rempart d'arbres, il embaumait comme une
cassolette, le potager de M. Maldonne. Le brave homme eut bien vite
fait d'oublier Robert, et l'incident de tout à l'heure, pour ne plus
penser qu'au monde familier du jardin. On a toujours le cœur pris aux
choses qu'on a semées. Rien qu'à passer auprès de ses plates-bandes,
il se sentait joyeux. Il s'épanchait en exclamations, en observations
courtes, tantôt faisant remarquer à Claude les touffes crêpelées de
ses asperges, une ligne de fraisiers, une poignée de glaïeuls autour
d'un vieux cerisier, tantôt secouant un limaçon grimpé dans un rosier,
ou, du bout de sa canne, étêtant un séneçon épanoui sur sa route. A
mesure qu'il avançait, les diversions se multipliaient. Il s'arrêtait
devant ses laitues en graine, et parlait à ses passe-roses, droites
comme des flèches d'église, et comme elles tout du long fleuries.

Les deux promeneurs s'entendaient d'ailleurs à merveille. Chacun
découvrait avec bonheur chez l'autre le même amour profond et la
science de la campagne. «Avez-vous observé, mon jeune ami?» disait
l'un. «Assurément, cher monsieur», disait l'autre. «Alors vous
comprenez que nous aimions les Pépinières?»--«Autant que j'aime la
Coudraie». Quelque chose d'intime s'insinuait dans leurs phrases. Ils
éprouvaient le même désir de prolonger l'entretien. Et, le premier
tour d'allée achevé, ils en commencèrent un second, et d'autres
encore.

A chaque fois qu'il se détournait ainsi, tout au fond du jardin, et
apercevait au loin la maison voilée d'ombre, Claude éprouvait la même
émotion à regarder une petite lumière, feu tremblant d'une bougie
veillant derrière les vitres. Était-ce la fenêtre de Thérèse, et
l'aimable jeune fille se penchait-elle quelquefois entre les plantes
grimpantes qui s'enlevaient, là, sur la muraille, comme des fumées
brunes?

Il y avait de quoi passer une heure avec cette simple question. Et M.
Maldonne se mit à causer d'ornithologie. Il y revenait, non pour
remplir une promesse, mais d'instinct, emporté par la vieille passion,
ouvrant ses souvenirs aux pages préférées. Il s'amusait. Il racontait,
beaucoup pour lui-même, un peu pour Claude. C'était déjà sa coutume
avec M. de Kérédol. Et les histoires de chasse, lestement enlevées,
s'en allaient, l'une après l'autre, à travers les buis et les
passe-roses endormies.

--Monsieur Claude, disait le naturaliste, voyez comme la nuit tombe
vite, à présent! Quelle heure admirable et que bien peu connaissent!
Le coucher des oiseaux, leur dernier mouvement, leur dernier chant,
qui donc l'observe? Et pourtant!... Figurez-vous qu'il m'arrive encore
de passer des moitiés de nuit à l'affût, ici même. J'emmène
quelquefois ma fille. Elle aime cela comme moi. Nous nous cachons
derrière un arbre, et j'attends. Ce n'est pas pour tuer, vous
comprenez, mais pour le plaisir de revivre le passé, de retrouver
quelques-unes de mes impressions d'autrefois, quand j'allais, à la
lisière d'une taille, guetter les oiseaux nocturnes, ou les blaireaux
qui roulent en grognant vers les vignes... Tenez, maintenant que la
dernière frange d'or s'est effacée là-bas, où sont les martinets? Tous
disparus, couchés, et de même les pinsons, les verdiers, les linots,
tous ceux qui vivent du grain tombé... Quelques mangeurs d'insectes
travaillent encore... Apercevez-vous cette mésange, qui tourne autour
d'une branche d'abricotier? Elle va donner encore un ou deux coups de
bec, puis renfoncer sa tête dans ses plumes soulevées, et vous ne la
distinguerez plus d'avec l'écorce... Les merles se chargent de la
sérénade... Écoutez celui-ci!... Tout à l'heure, il était à la pointe
des sorbiers; le voilà qui galope dans les fouillis de ronces,
inquiet du gîte de la nuit et chantant pour le dire... Quand il se
sera tu, aucun oiseau du jour ne parlera plus... Ce sera le tour des
hulottes, des orfraies, des rôdeurs nocturnes... Ah! les calomniés,
ceux-là, cher monsieur! On les trouve laids! Mais rien n'est joli
comme une orfraie au clair de lune! Nous en avons quelques-unes ici.
Elles sortent de mes arbres, en arrière de la maison, ou du bois de
Laurette. Aucun bruit ne dénonce leur vol. Leurs plumes sont fines
comme des poils, blanches sur le ventre, jaunes sur les ailes. Et le
vent coule au travers. Moi je reconnais les orfraies au passage de
leur ombre, qui fait rentrer les mulots... Et que de drames, alors,
dont nous sommes témoins!

--Monsieur Maldonne, disait Claude, vous êtes plus jeune que moi!

Ils causèrent ainsi, longtemps encore, sans sortir de la même allée.
Puis, comme ils arrivaient à l'extrémité du jardin où, vingt fois
déjà, ils s'étaient retournés, Claude chercha devant lui la petite
lumière, et ne la vit plus. Aussitôt l'histoire qu'il écoutait perdit
tout intérêt. Le froid de la nuit le saisit. Le jardin lui parut comme
un grand désert morne. Rien ne trahit au dehors cette impression
subite. Et cependant, par une mystérieuse divination de l'esprit, M.
Maldonne, presque en même temps, s'arrêta de parler. Il avait senti se
briser le lien léger qui tient une âme attentive.

--Voulez-vous que nous rentrions? dit-il.

Tous les deux s'en revinrent en silence, vers le logis qui grandissait
dans la brume à chacun de leurs pas. Le toit était argenté par la
lune, le reste plongeait dans l'ombre, masse indécise, terne jusqu'à
la base, où pas une lueur ne veillait.

M. Maldonne entra le premier dans le vestibule, et ouvrit la porte du
salon.

--Tiens, dit-il en se détournant vers Claude, tout mon monde envolé!
Plus personne!

L'appartement était désert, mais les meubles conservaient le souvenir
de la dernière scène qui s'y était passée. Au pied du fauteuil de M.
de Kérédol, qui tendait les bras vers la porte, le livre gisait sur le
parquet. Il avait dû couler le long du siège de cuir où on l'avait
posé, et, tout meurtri, abandonné, il soulevait quelques-unes de ses
pages blanches comme le fouet d'une aile blessée. Plus près de la
fenêtre, quatre chaises formaient un demi-cercle, ouvert du côté du
fauteuil. L'éclat qui les avait troublées, écartées les unes des
autres, on le devinait, était venu de là. Sur le guéridon, un dé
d'argent, oublié, faisait songer à une main fine de toute jeune fille.

--Plus personne! répéta M. Maldonne, c'est étonnant, il n'est pas très
tard...

Il tira sa montre, et l'exposa au jour douteux de la lune, qui
éclairait le vestibule.

--Dix heures et demie seulement... Mais voilà, quand Robert s'avise
d'être fantasque, il ne l'est pas à demi... Je suis sûr qu'il a
prétendu que nous ne reviendrions pas ici... Il est singulier...
vraiment, c'en est drôle.

Il riait un peu, pour ne pas souligner la faute, mais, au fond, il se
sentait humilié.

Suivi de Claude, il traversa le vestibule, puis le bosquet, et tourna
la clef dans l'énorme serrure du portail.

--Bonsoir, monsieur Claude, dit-il. J'espère bien que nous n'en
resterons pas là?

--Mais, dit le jeune homme, à condition de ne rien troubler...

--Venez au musée, repartit le naturaliste, nous y serons entre nous:
vous, moi et les oiseaux. Est-ce accepté?

Claude répondit, avec moins d'ardeur:

--Sans doute, monsieur.

--J'y compte tout à fait, dit M. Maldonne.
Il tendit la main à Claude, et celui-ci, franchissant le seuil, put
encore apercevoir un instant, dans l'entre-bâillement de la porte, les
yeux doux et plissés et la barbiche blanche de M. Maldonne, qui, du
regard, suivait «son jeune ami», et le mettait en route.



VI


Il se passa plusieurs semaines pendant lesquelles Claude, retiré dans
sa terre de la Coudraie, mesura son blé, vendit son foin, fit ses
vendanges, chassa les perdreaux et les grives, et constata, dans les
rares moments où sa pensée prenait forme de méditation, qu'il était
l'homme le plus heureux du monde. A diverses reprises, suivant les
sentiers des bois humides et chauds des premières pluies, les mains
dans les poches de son gilet de chasse, son chien quêtant au bord
des touffes de fougères et d'ajoncs, il s'arrêta, comme grisé par la
vie, par la paix, par la plénitude de joie qu'il sentait en lui et
autour de lui. D'autres fois, il est vrai, l'idée lui vint, surtout
aux heures lentes de l'après-dîner, quand la bourrasque soufflait
dehors et l'empêchait de sortir, quand il n'entendait d'autre bruit,
dans la vaste salle où il se promenait, que celui de son propre pas
renvoyé par les murs, l'idée lui vint qu'une jeune femme embellirait
encore cette agréable Coudraie. Une image se présentait à lui, sans en
avoir été priée: celle de Thérèse, les mains tachées de groseilles et
confuse de son tablier à bretelles, ou disant, les yeux levés: «Le
conte des étoiles, monsieur. Nous en avions une, mon parrain et
moi...» Mais il ne s'arrêtait pas longtemps à de pareilles rêveries.
Elles lui paraissaient indignes d'un homme heureux, qui commande à
vingt vignerons, jouit d'une indépendance parfaite et d'un revenu plus
que suffisant. Il se contentait donc, en ces occasions, de tirer une
forte bouffée de sa pipe, s'approchait de son épagneul étendu devant
le feu, l'assurait que, de longtemps, personne ne troublerait leur
ménage à tous deux, et sortait, malgré le mauvais temps, pour
inspecter le cellier où fermentait son vin.

Quand il fut de retour à la ville, vers la fin d'octobre, seul dans
son hôtel du faubourg avec sa vieille Justine, l'image revint plus
fréquente, et, soit que les distractions fussent moins nombreuses
autour de lui, soit paresse d'une âme longuement tentée, il y prit un
plaisir croissant. La plupart de ses amis n'étaient pas rentrés de la
campagne. Dans les rues, des files de maisons toutes closes avaient
sur leurs contrevents la poussière de six mois; la chaussée
appartenait aux moineaux, et, même les jours ouvrables, quand il
faisait du soleil, un monde de petites gens, rendus à la liberté par
l'absence des grands, s'en allait vers les prés voisins avec la ligne
sur l'épaule. Comment ne pas songer un peu? Et Claude se rappelait
l'invitation de M. Maldonne: «Revenez au musée.» Fallait-il y
retourner? Ne devait-il pas plutôt obéir à des scrupules qui, par
moments, le prenaient? M. de Kérédol avait manifesté, par toute son
attitude, un désir très peu vif de voir s'établir des relations entre
les Pépinières et la Coudraie. La proposition même de M. Maldonne
contenait une réserve.

Un jour que ces questions s'offraient de nouveau à son esprit, il
entra, pour y réfléchir, au Jardin des Plantes. Il savait qu'un des
plus sûrs moyens de rencontrer un peu de solitude et de recueillement
c'est encore de choisir une promenade publique, la foule ayant plutôt
le goût des endroits lassants où il y a de la poussière: les
boulevards, les grandes rues, les remparts des places fortes et le
tour des fontaines.

Il entra donc, et descendit l'avenue en pente bordée de platanes,
admirant la limpidité de l'air et la profusion d'or que l'automne
jette sur le monde. Au bout de l'allée, il y avait plusieurs serres à
la file, dont les vitres peintes en blanc, cintrées sur les arceaux de
fer, rayonnaient autour d'elles une vraie chaleur d'été. Là, quelques
bonnes gens, des habitués, se chauffaient en faisant la sieste. Et,
devant eux, marchant d'un pas relevé, Claude aperçut deux promeneurs
qu'il reconnut tout de suite, bien qu'ils se présentassent de dos.
L'un, gros, court, le geste rond, la voix chaude, était M. Lofficial;
l'autre, plus sobre de mouvements, droit et sanglé dans sa redingote,
ne pouvait être que le parrain de Thérèse. Ils causaient avec
animation, à demi tournés l'un vers l'autre, et l'on devinait, à leur
attitude même, au peu d'attention qu'ils accordaient aux rangées
d'invalides à gauche, et aux massifs de dahlias à droite, qu'ils
arpentaient depuis longtemps ce coin découvert et tiède du jardin.

Claude ne voulut pas reculer, et continua sa route vers eux. Comme ils
parlaient à voix haute, bientôt il put saisir des mots.

--Eh bien! non, mon cher monsieur, disait M. de Kérédol, je ne crois
plus qu'elle nous quitte, à présent. Elle a l'air tout à fait heureuse
au milieu de nous. Si vous l'aviez vue parler de ce concert de
demain!...

A ce moment, les deux promeneurs, qui s'étaient arrêtés à l'extrémité
de la serre, se retournèrent ensemble, et aperçurent Claude Revel qui
allait les dépasser.

M. Lofficial étendit la main.

--Je vous arrête au passage, dit-il. Depuis le temps que je ne vous ai
vu!... Vous connaissez mon jeune voisin? ajouta-t-il en s'adressant à
M. de Kérédol.

Celui-ci, probablement rassuré par la fuite du temps, qui n'avait
amené aucun incident nouveau, répondit:

--J'ai eu le plaisir de rencontrer monsieur, il y a un mois.

--Trente-cinq jours, dit Claude étourdiment.

M. de Kérédol eut l'air surpris de la promptitude du calcul, et se
demanda d'où venaient ces mathématiques. Il n'en demeura pas moins
parfaitement correct, aimable même, fit deux fois encore le trajet
d'un bout de la serre à l'autre, questionnant Claude sur la Coudraie,
sur les dernières manœuvres, et sur de communes relations qu'ils
avaient dans la ville. Puis il voulut prendre congé. M. Lofficial
l'entraîna à deux ou trois pas, et, d'une voix qu'il s'efforçait de
rendre confidentielle, mais qui arrivait bien nettement à Claude:

--Quant à votre projet pour demain, monsieur de Kérédol, je suis
d'avis...

--Bien, bien, dit ce dernier, en essayant de dégager sa main...

Mais M. Lofficial le retint.

--Je suis entièrement de votre avis: distraction saine, excellente!
Dites-le à Maldonne de ma part. Dites-lui que cette chère enfant ne
peut pas toujours demeurer enfermée aux Pépinières...

--Je n'y manquerai pas... Au revoir! dit M. de Kérédol, en se dérobant
rapidement à l'étreinte de M. Lofficial.

Il était devenu tout rouge et visiblement gêné.

Claude le vit saluer et s'éloigner en hâte, très nerveux, faisant avec
sa canne un moulinet d'impatience.

--Qu'est-ce que c'est que ce concert? demanda-t-il en s'approchant de
M. Lofficial.

--Vous ne saviez pas?

--Non.

--Le premier de la saison, au Cirque-Théâtre. M. de Kérédol doit y
conduire sa sœur et mademoiselle Thérèse...

M. Lofficial continuait de suivre du regard l'ancien officier de
chasseurs, qui montait l'avenue de platanes au pas de charge.

--Pauvre M. de Kérédol! ajouta-t-il d'une voix plus basse. Il ne
l'aime que trop. Ce doit être bien peu reposant d'aimer ainsi. De quel
air enthousiaste il me disait tout à l'heure: «Nous sommes tous ravis
d'aller à ce concert. Thérèse surtout. Et c'est moi qui ai eu la
première pensée, monsieur Lofficial, moi qui ai lutté et obtenu la
permission! Elle ne l'aurait pas demandée, la chère mignonne. Car,
voyez-vous, ce qu'elle a par-dessus tout, c'est une idée délicate du
devoir, du mieux. Par nature, autant que par piété, elle se porte vers
ce qu'elle croit être le plus parfait. Pour plaire aux autres, il n'y
a rien qu'elle ne sacrifie, et sans pose, vous savez, sans qu'on
puisse se douter qu'elle y met un peu d'effort. Quel trésor de joie
pour nous trois!»

--Vraiment, il disait cela? demanda Claude.

--Mais... oui, mon ami...

Emporté par sa nature expansive et naïve, M. Lofficial, le regard fixé
sur les derniers arbres derrière lesquels M. de Kérédol venait de
disparaître, avait tout l'air de se parler à lui-même et d'oublier la
présence de son voisin. Il se détourna, et s'aperçut que Claude
l'écoutait avidement.

--Qu'est-ce que je vous conte là, monsieur Claude! Excusez-moi.
J'aurais dû être à vous. Mais, plus je vais, plus je me sens dans le
cœur un écho qui me répète les choses, et que je ne puis faire taire.

--Tiens, dit Claude, il commence déjà chez moi, cet écho-là. Il y a
des jours... Restez-vous au jardin, monsieur Lofficial?

--Hélas, non! J'aurais dû partir avec M. de Kérédol... mais le plaisir
de vous serrer la main... Il faut que je coure à la gare.

--Un voyage?

--Oh! pas bien long: jusqu'aux Luisettes, une petite commission à
faire, un coup d'œil à donner. Je serai de retour demain. Au revoir,
monsieur Claude!

Et le bonhomme s'éloigna à son tour, mais posément, distribuant, à des
anciens qui le reconnaissaient, un salut de la main, se retournant
même une ou deux fois, pour bien montrer à Claude que ce départ
n'était point un prétexte, et qu'on avait toujours la pensée occupée
de son jeune ami.

Claude, immobile devant la serre, éprouvait une joie puissante, une
joie qui grandissait d'instant en instant. Libre de penser! Libre
d'écouter les mots qui bourdonnaient si joliment autour de lui! Il
avait bien fallu les chasser tout à l'heure, pour répondre à M.
Lofficial. Mais maintenant ils revenaient tous: «La chère mignonne...
une idée délicate du mieux... pour plaire aux autres, il n'y a rien
qu'elle ne sacrifie... quel trésor de joie!...» C'était comme une
chanson que chantaient les rayons pâles du jour, les feuilles remuées
par une brise insensible, les toits égayés de lumière. «Trésor de
joie!» tout répétait l'aveu échappé à M. de Kérédol et redit par
Lofficial. Claude s'enivrait lentement, avec ces mots qui grisent les
âmes. Debout à la même place, abandonné au rêve, il avait l'air de
contempler la cime des arbres. Les vieux qui, sur les bancs éparpillés
çà et là, chauffaient leurs jambes allongées, le virent avec
étonnement sourire dans le vague, à quelque chose de mystérieux qu'ils
ne purent saisir, puis rougir d'avoir été vu, puis se dérober, par les
allées tournantes, aux regards des promeneurs.

La chanson continua toute l'après-midi. «C'est vrai qu'elle est
charmante! songeait Claude; aucune contrainte n'a pesé sur elle,
aucune pression, aucun moule. On ne l'a point forcée de fleurir: elle
est éclose. Comme elle s'est montrée simple avec moi, différente de
tant d'autres dont le sourire même est une chose apprise et
effarouchante! Moi aussi, je suis simple, même un peu loup. Peut-être
est-ce mademoiselle Thérèse que, depuis mes vingt ans, sans le savoir,
j'ai attendue.»

Il aurait voulu un conseil à qui ouvrir son âme, à qui demander:
«Est-ce bien elle? Que faut-il faire?» Mais il n'y avait personne.
Non, il n'y avait personne, puisque sa mère était morte, puisque ses
amis étaient absents, ou trop jeunes, ou trop ignorants de Thérèse et
de lui-même pour le guider.

Mais la main maternelle qui gouverne le monde a des secrets
merveilleux. Aux carrefours où l'homme n'a pas mis de poteau
indicateur, elle pose un arbre avec un nid, une pierre moussue, une
simple branche de ronces en fleurs: ces pauvres témoins de la route ne
savent pas ce qu'ils font, mais celui qui cherche y reconnaît un
signe, et s'en va.

Claude, après le dîner, monta dans sa chambre. Il n'y venait pas pour
épier ses voisins. Oh! non. Mais comment ne pas regarder un jeune
ménage prenant le frais du soir, en face de la fenêtre? Depuis une
semaine, les Colibry hébergent leur fille et leur gendre. Chômage,
vacances, on ne sait pas bien. Le gendre, qui est ferblantier, a
entrepris de planter, au bout du terrain du vannier, un jardin
d'agrément à son idée. Il y travaille six heures par jour, pour se
reposer. Il est joli homme, ce jeune marié: élancé, la tête
intelligente et maigre, de petites moustaches noires. Dans sa jaquette
brune, il a presque l'air d'un monsieur, et ses travaux prouvent qu'il
a déjà le goût du luxe et du rococo. Adieu les carottes sauvages, dont
les ombelles égayaient le feuillage sombre des acanthes; adieu les
orties et les arums aux cornets percés d'une lance d'or. Il pique des
fusains en boules, des houx panachés, des arbustes taillés et
étiquetés par un «paysagiste rustiqueur» des environs.

Il est moderne, assurément; il veut que son beau-père soigne davantage
les dehors. La jeune femme admire cette transformation. Elle est
assise près du peuplier, sur une chaise qu'elle a renversée un peu en
arrière; ses lourds cheveux bruns, piqués d'épingles ornées,
s'appuient au tronc de l'arbre; à demi étendue, les pieds soulevés de
terre, elle rit d'un rire muet, très naïf, le même, soit qu'elle
regarde son mari défoncer le massif, soit qu'elle se détourne, à sa
gauche, vers le berceau d'osier que la grand'mère agite, tout
absorbée, elle, la bonne vieille, par le nouveau-né qu'elle endort. Le
vannier est à cheval sur un billot, le long du mur, un peu loin, pour
voir tout son bonheur ensemble. Il fume. Il n'entend rien des
bavardages à demi-voix qu'échangent les deux femmes. L'heure indécise,
un dernier rayon de soleil qui change en auréole la ramure jaune du
peuplier, la rumeur décroissante de la rue, les pigeons qui se
becquètent sur l'arête du toit, et se laissent, un à un, d'une aile
paresseuse, glisser au colombier, encadrent cette scène. Bientôt la
grand'mère se lève; un coup de vent frais a secoué les brides de son
bonnet; elle enveloppe de ses deux bras la corbeille et le trésor
qu'elle enferme. La jeune femme la suit des yeux jusqu'à la porte, en
se penchant. Elle est toute charmante ainsi, la voisine. Elle a le
charme des petites gens qui n'ont pas honte d'être heureux. Le père,
qui a fini sa pipe, rentre aussi sans rien dire. Les deux vieux sont
attirés par le berceau. Les deux jeunes sont demeurés, elle, appuyée à
l'arbre, lui, plantant ses arbustes nains. Mais cela n'a pas duré. Il
a compris qu'elle était seule, il a tourné la tête vers elle, la fine
moustache relevée montrant ses dents blanches. Leurs yeux se sont
rencontrés. Il a jeté tout de suite sa bêche. Sa femme est venue à
lui, et les voilà qui se promènent l'un près de l'autre. Ils
s'arrêtent près des fusains, ils repartent. Ils causent bien bas pour
ne parler que des innovations faites au jardin du père Colibry.
L'ombre croît autour d'eux. La jeune femme s'appuie au bras de son
mari, le front levé, les yeux câlins. Petit à petit, en épiant s'ils
n'étaient pas vus, ils se sont mis dans l'axe du gros peuplier, et se
sont embrassés.

Claude s'est éloigné de la fenêtre, troublé par ce conseil muet. Quand
il est revenu, la jeune femme et son mari avaient disparu.

De la maison close du vannier, un cri montait par intervalles, et une
voix, frêle comme le son d'une flûte lointaine, chantait:

    Dodo minette,
    Dodo poulette,
    Dormez donc si vous voulez,
    Je suis bien lasse de vous bercer.

Alors Claude a appuyé son front sur la vitre, et il a dit en lui-même:

«Demain, j'irai au concert, et j'y verrai Thérèse, parce que je
l'aime!»



VII


Vers deux heures, Claude entra au cirque, et prit place dans une des
loges au fond de la salle. L'énorme chef d'orchestre, courbé vers ses
seconds violons, leur conseillait des ténuités de sons infinies. On ne
percevait qu'un faible murmure, sur lequel évoluait un cor. Le public
varié qui se pressait sur les gradins, les auditeurs des fauteuils de
parquet, écoutaient dans le même silence la _Marche des Pèlerins_, et
le balancement des nuques sortant des cols de fourrures, la chute
progressive des mains qui tenaient le programme, le regard circulaire
des gens venus là par hasard et que le silence d'une foule étonne
toujours, les violoncellistes pinçant leurs lèvres aux trémolos,
indiquaient un beau passage. Claude chercha Thérèse, parmi ces gens
immobiles et vus de dos. Au troisième rang du parquet, il aperçut,
sous un feutre noir orné d'une aile rose, un cou svelte, couronné de
cheveux blonds, et qui se perdait un peu plus bas dans l'ombre d'un
tour de plumes. C'était Thérèse Maldonne. Nulle autre qu'elle n'avait
cette grâce parfaite. Elle se tenait bien droite, entre sa mère en
toilette sombre, la tête inclinée vers l'épaule, et Robert, penché en
avant, tout pelotonné dans son plaisir de dilettante. Et les seconds
violons semblaient prêts à rentrer dans le néant. Et le cor en
profitait pour se plaindre amoureusement.

Hélas! rien n'est fragile comme l'émotion d'une salle. Il y avait, aux
secondes, un auditeur de race noire. Nul ne s'occupait de lui.
L'innocente fantaisie lui prit d'enlever son pardessus. Il y mit un
peu de solennité. Quelqu'un près de lui le remarqua, et dit à
demi-voix: «Tiens, il va reprendre son costume national!» Presque
personne n'avait entendu. Mais une fusée de rire était partie. Elle
fila le long des banquettes des secondes, passa aux premières, gagna
le pourtour, envahit le parquet. Tout le monde se détournait, et se
dissipait, même les abonnés, même les passionnés. Tous paraissaient
reconnaissants d'avoir été distraits, de reprendre pied dans la vie.
Cela ressemblait à un réveil général. Thérèse, elle aussi, avait
tourné la tête. Elle souriait à peine, d'un sourire d'envie, comme
pour dire: «Que je voudrais bien savoir! Comme ce doit être drôle! Ce
serait si bon de rire tout à fait!» Son regard, pur et vivant, errait
sur la foule. Il arriva jusqu'à Claude. Elle le reconnut. Ses lèvres
s'allongèrent un peu, et la frange de ses cils blonds s'abaissa
légèrement, en signe d'amitié. Cela ne dura qu'un éclair. Elle ramena
les yeux, par degrés, vers sa mère qui n'avait pas changé
d'attitude,--pas plus que Robert,--lui dit un mot à l'oreille, et
l'aile rose reprit sa silhouette primitive au-dessus du chapeau noir,
tandis que le chef d'orchestre, avec des gestes agrandis pour
ressaisir le public, continuait à diriger la _Marche_ de Berlioz.

Claude, retiré au deuxième rang de la loge, appuyé aux cloisons
fumeuses, entre lesquelles peu de songes d'amour pareils au sien
avaient dû éclore, ne pensait plus qu'à Thérèse, et ne voyait plus
qu'elle. Oh! le merveilleux concert, et comme, à certaines heures, la
puissance créatrice de nos âmes transforme et fond en un seul hymne
toutes les sensations diverses qui nous viennent du monde! Comme tout
parle une même langue pour nous traduire nous-mêmes! Que jouait-on
maintenant? de quels maîtres étaient les symphonies qui se
succédaient? quels numéros portaient-elles sur le programme tombé à
terre? Questions vaines. Il n'y avait dans la salle qu'une enfant
blonde, là-bas, et la foule, sans le savoir, et l'harmonie joyeuse ou
plaintive de l'orchestre, et toute la lumière tombant des vitrages,
tout cela n'était que pour cette petite tête fière, pour l'ovale
aminci de ce visage de vierge. Et un seul homme comprenait et goûtait
le sens mystérieux qui s'échappait de toutes choses: Claude Revel,
immobile, au fond d'une loge de cirque.

Il remarqua enfin que la foule s'écoulait autour de lui, et se leva.
M. de Kérédol, jusqu'alors, l'avait plusieurs fois cherché du regard
dans la salle, et ne l'avait pas rencontré. Mais, en sortant du rang
de fauteuils où il avait pris place, il se trouva tourner le dos à la
scène, et aperçut Claude Revel, tout en haut, encadré dans l'étroite
ouverture de la loge, les yeux fixés sur Thérèse qui commençait à
monter vers lui. Soit qu'elle eût deviné derrière elle la surveillance
anxieuse de Robert, soit timidité de jeune fille, Thérèse passa près
de Claude, sans détourner la tête. Sa mère la suivit, causant avec
elle. Mais M. de Kérédol s'arrêta un instant, au milieu de l'étroite
coupure des gradins. Il n'eut pas un mot, ne fit pas un geste:
seulement, de ses prunelles bleues, dures comme un reflet d'acier,
jaillit un éclair de colère à l'adresse de Claude debout à trois pas
de lui, un défi d'homme à homme, prouvant bien que désormais la
certitude était acquise et la lutte résolue.

La lutte! Hélas! elle était bien dans la volonté de Robert, dans son
cœur atteint au plus profond de ses tendresses. Mais lui-même, en ce
moment où il éprouvait une irritation violente, comme s'il en eût
senti la faiblesse secrète, il se hâtait de fuir. A peine avait-il
descendu les marches du perron qu'il offrait le bras à madame
Maldonne, et remontait le faubourg, d'un pas plus pressé que
d'ordinaire, tournant et dépassant les groupes noirs qui dentelaient
la rue en pente. Thérèse marchait à côté de sa mère. Elle semblait
indifférente, nonchalante, comme ceux qu'une pensée, même indécise et
faible, isole de la foule. Aucun des trois ne parlait, si ce n'est à
mots rompus, rarement.

De loin, Claude regardait diminuer l'aile rose. Bientôt, parvenu à la
route qui filait droit sur les Pépinières, parmi les bandes d'ouvriers
et de boutiquiers, Robert ralentit le pas. Il se trouvait dans
l'horizon du domaine, il atteignait la sauve. Mais aucune embellie ne
se manifesta dans son humeur.

Quand le portail du logis se fut enfin refermé derrière eux, il poussa
un soupir de soulagement; puis, laissant les deux femmes entrer dans
la maison, traversa tout le jardin, pour aller s'asseoir, au fond,
sous la tonnelle de lauriers.

--Joli succès! dit-il en accrochant son chapeau à une branche et en
s'épongeant le front. Tout ce que j'essaye tourne de la même façon...
Depuis hier je redoutais cette rencontre-là. Elle était fatale... Et
dire qu'il est peut-être venu, averti par moi, par l'imprudence que
j'ai eue de bavarder avec Lofficial! On a toutes les chances à son
âge, et toutes les malechances au mien!

Ses réflexions furent interrompues par Thérèse. Elle avait quitté son
feutre noir, pris un chapeau de paille fanée, et elle venait, de son
allure vive et décidée, nullement troublée, bien qu'elle eût des
choses graves à demander.

--Tiens, c'est vous? dit Robert, que l'arrivée de sa nièce prenait à
court de résolution, dans le trouble des premières méditations.

--Mais oui, moi, répondit-elle. Nous avons à causer tous deux.

Elle ouvrit un pliant, appuyé le long des treillages qu'enveloppaient
les touffes de laurier, et s'assit en face de M. de Kérédol, un peu
plus bas que lui.

--Mon parrain, dit-elle en arrangeant les plis de sa robe, je suis
venue pour vous demander une preuve de grande affection.

--Je vous en ai tant donné, ma pauvre chérie! Vous devez bien savoir
que je ne vous refuserai pas.

--Oh! reprit-elle sans lever les yeux, celle-là est d'une autre sorte.
Je veux savoir de vous un secret.

--Un secret, Thérèse?

--Oui. Depuis plusieurs semaines, depuis deux jours surtout, je vous
trouve...

Elle semblait hésiter entre les mots.

--Comment me trouvez-vous?

--Triste, inquiet, je ne sais pas bien exprimer cela. Mais je vous
trouve changé, comme si la maison n'avait plus le même charme pour
vous.

--Oh! si! interrompit vivement Robert.

Thérèse releva la tête, et vit qu'il était un peu pâle.

--Comme si, poursuivit-elle, vous portiez en vous-même une peine?

--Quand ce serait, ma pauvre enfant! Pouvez-vous comprendre ce qui
passe quelquefois de sombre et d'ennuyé dans l'esprit d'un vieux comme
moi?

Elle le pressait, et l'interrogeait de ses yeux clairs fixés sur lui.

--Mon père et ma mère, continua-t-elle, ne sont-ils pas les meilleurs
amis du monde pour vous?

--Les meilleurs, oui, Thérèse.

--Ai-je été moins prévenante à votre égard, moins obéissante?

--Non, mon enfant, je n'ai rien à vous reprocher.

--Alors?

Il ne put supporter l'interrogation prolongée de ces grands yeux
d'enfant qui plongeaient au fond de lui-même, et se détourna vers les
lauriers à droite. Une de ses mains pendait le long du banc. Thérèse
la prit entre les siennes, et, la caressant comme elle avait fait
souvent, pour obtenir une gâterie:

--Vous voyez bien, vous n'avez pas assez de confiance en moi pour me
dire un secret, et cela me peine, allez, plus que vous ne pouvez
croire!

Elle laissa échapper la main, qui retomba le long du banc. Robert se
retourna. Son regard, quand il rencontra celui de Thérèse, exprimait
une souffrance si profonde et si vraie, que la jeune fille en fut
toute saisie. Elle sentit les larmes lui monter aux yeux.

--Qu'avez-vous? demanda-t-elle.

--Thérèse, fit Robert, qui se contenait pour ne pas montrer toute sa
faiblesse devant elle, Thérèse, répondez-moi franchement!

--Oh! bien sûr.

--Thérèse, m'aimez-vous?

--Mais oui, je vous aime!

--Beaucoup?

--De tout mon cœur! Pourquoi en doutez-vous?

--Thérèse, si quelqu'un venait pour vous enlever à nous, est-ce que
vous nous abandonneriez?

--Quelqu'un?

--Oui, est-ce qu'au premier mot d'amour vous nous laisseriez là, votre
père, votre mère, moi, comme celles qui n'ont pas eu au foyer tout le
bonheur, toute la tendresse que vous avez eus?

Elle chercha dans sa poche un petit mouchoir de batiste, le passa sur
ses yeux, et dit:

--Est-ce qu'il est venu quelqu'un?

--Non, Thérèse, dit rapidement Robert, mais s'il venait?

--S'il venait?

--Oui, un jour lointain, plus tard?

La jeune fille se leva, et lui la suivit du regard qui se dressait,
souple, non plus émue, mais affectueuse, filiale comme il la trouvait
chaque jour.

--S'il venait, reprit-elle, un jour, plus tard, je lui dirais que
j'appartiens d'abord à ceux qui m'ont toujours aimée.

--Oh! Thérèse!

--Je lui dirais encore autre chose!

Elle se pencha vers lui.

--Je lui dirais: «Adressez-vous à mon parrain, à mon meilleur ami!»

Puis elle se recula jusqu'à l'entrée de la tonnelle.

--Était-ce bien la peine de faire tant de mystères? dit-elle. Vous
voyez, nous nous sommes expliqués. Et il n'y a rien du tout entre
nous, qu'un «plus tard», un jour lointain, et qui dépendra de vous.
Voilà pourquoi vous vous faites du chagrin? Rappelez-vous donc ce que
vous m'avez si souvent répété: «La tristesse sans raison est la grande
ennemie de la jeunesse.» Est-ce ainsi que vous disiez?

--Oui, quand vous étiez mon élève.

--Mais je le suis, je le serai toujours.

Elle sortit de la tonnelle, et s'éloigna par l'allée en face. Après
une vingtaine de pas, une gentille pensée lui vint. Thérèse se
retourna, fit une révérence de pensionnaire, et redit, avec la plus
jolie mine, futée et tendre à la fois:

--Toujours!

Robert essaya de lui répondre par un sourire. De loin elle put s'y
tromper. Mais quand elle eut disparu, il se sentit en proie à une
tristesse noire. Tant que Thérèse avait été là, Robert s'était
contenu, pour ne pas pleurer devant elle. Oh! non, il ne fallait pas!
C'était indigne d'un homme. A présent il était seul. Il mit sa tête
dans ses mains, et se laissa emporter par ses pensées. Pour la
première fois peut-être de sa vie, dans cet élan désordonné de son
âme, il tutoya l'enfant, dont l'image était encore là, présente devant
lui. «Pauvre chère petite, disait-il à demi-voix, c'est ta jeunesse
que je pleure, parce qu'elle est exquise et que nous allons la perdre.
Je le pressens, je le devine à ton charme même. Tu dis que tu resteras
mon élève! Oui, tu le voudrais peut-être. Mais tu ne sais pas, pauvre
enfant, le changement profond que l'amour fait dans nos amitiés. En
peu de semaines, quand tu aimeras, ton père et ta mère deviendront une
affection pâle, plus effacée chaque jour. Moi, je ne serai plus rien,
tu entends, rien! Et voilà le prix de dix-huit ans de tendresse! Ne
plus te voir qu'avec l'assentiment d'un étranger, par intervalles, par
faveur, découvrir en toi des pensées que je n'y aurai pas vu naître, y
reconnaître la main d'un autre, moi qui t'ai formée, moi qui n'ai
guère que toi au monde! O Thérèse, Thérèse!»

Dans ce moment d'angoisse, Robert se sentait seul. Il avait vécu dans
l'intimité de Guillaume et de Geneviève, et cependant ni l'un ni
l'autre ne paraissait éprouver la moindre alarme. Rien n'était changé
dans la quiétude de leur vie quotidienne. Leurs conversations à table
témoignaient de la même confiance dans la perpétuité de ce bonheur
menacé! Comment ne souffraient-ils pas à la pensée que, d'une heure à
l'autre, l'enfant pouvait leur être ravie? Etrange aveuglement! Ils ne
devaient rien soupçonner. Ne valait-il pas mieux les avertir, leur
dire: «Allons-nous-en! Partons pour un voyage, n'importe où, loin s'il
se peut. Maldonne demandera un congé. Nous emmènerons Thérèse, et nous
éviterons qu'elle nous quitte. Il n'y a rien de perdu puisqu'elle
n'aime pas encore. Allons-nous-en! Ou bien, aidez-moi. Écartez
doucement les occasions, veillez, ayez pitié de vous-mêmes et de moi.
Car je sens que la branche plie sous l'oiseau.»

A qui parler ainsi? A Geneviève? Une timidité singulière lui fit
repousser cette idée. Il se sentit rougir un peu. «Non, pas elle, se
dit-il. Les femmes ne peuvent juger cela comme nous. Ma sœur ne
comprendrait pas. Si léger qu'il soit, Guillaume a beaucoup de cœur.
J'irai le trouver.»

Robert se leva, suivit la grande allée, aux deux tiers tourna à
gauche, et se dirigea vers une petite construction en tuffeaux
couverte d'un toit de zinc. Le laboratoire de Guillaume Maldonne, une
sorte d'étouffoir aux murs mansardés, se trouvait au-dessus d'un
réduit de jardinage. On y accédait par un escalier raide en bois
blanc. M. de Kérédol en monta les marches avec une lenteur
involontaire. Cela lui coûtait, la confidence qu'il allait faire, et
cela l'effrayait presque. Il y avait longtemps qu'ils ne s'étaient
entretenus d'un sujet aussi grave et intime. Pourtant, il ne voulut
pas reculer, poussa la porte, légère comme de l'amadou à force d'être
sèche, et entra.

Guillaume Maldonne, en veste blanche,

écrivait, juste au-dessous de la fenêtre à tabatière.

--Attends! attends! dit-il en faisant signe de la main gauche, tandis
que, de la droite, il se hâtait d'achever la phrase commencée. Tu vas
voir! tu vas juger!

Il avait l'air si heureux, si naïvement content de lui, que Robert
l'enveloppa d'un regard d'envie.

La plume d'oie cria quelques secondes, et M. Maldonne radieux,
ébouriffé, se retournant sur sa chaise:

--Dame! dit-il, puisque tu ne veux rien faire, il faut bien que je
travaille seul!

--Au catalogue?

--Non, mon ami: un mémoire! je le destine à la Société linnéenne.
Écoute-moi ça: «_Mémoire sur les rapports qui existent entre la
coloration de l'œuf et celle du jeune oiseau en duvet._» Est-ce une
trouvaille? Est-ce une assez jolie question?

--J'en ai une aussi, moi, dont je veux te parler, dit Robert, qui
s'était appuyé au montant de la porte. Elle est également importante,
bien qu'il ne s'agisse pas d'histoire naturelle.

--Ah! dit Guillaume avec un désappointement visible, et laissant
retomber sur la table le papier qu'il avait saisi. De quoi s'agit-il?

--De Thérèse. J'ai peur que son imagination ne commence à travailler.
Je crois avoir des preuves qu'elle n'est pas insensible,--sans trop le
savoir, la pauvre petite!--à l'attention qu'elle éveille, dès qu'elle
paraît. Des nuances encore, tu comprends bien, mais, en pareil cas,
tout est grave.

--Eh! mon ami, c'est l'âge! c'est son droit! Depuis que le monde est
monde, les jeunes filles sont contentes de plaire. Pourquoi veux-tu
que Thérèse fasse exception?

--Guillaume, reprit gravement Robert, il y a plus que cela, et tu as
tort de prendre légèrement mon avis. Suppose que, par notre faute,
parce que nous n'aurions pas assez veillé...

--Ah! par exemple! s'il y a une fille bien gardée, c'est la mienne!

--Soit! je ne discute pas pour l'instant. Plus tard, si tu es de mon
avis, je t'indiquerai les moyens...

--Les moyens? dit Guillaume, dont les yeux devinrent tout grands de
surprise.

--Oui, j'y arriverai, mais pas encore. Je suppose, Guillaume, que ta
fille ait été remarquée par un jeune homme.

--Après? demanda tranquillement M. Maldonne.

--Cela ne t'émeut pas?

--Mais si, Robert, cela me toucherait, certainement.

--Je suppose donc que ta fille, libre, sans conseil, en vienne à aimer
à son tour...

--Eh bien?

--Eh bien! mon cher, si nous n'y veillons pas, cette supposition-là
peut être une réalité demain, oui, demain, entends-tu, nous pouvons
la voir demandée en mariage, épousée, emmenée, si jeune encore! As-tu
pensé à cela, Guillaume, emmenée?

--Quelquefois.

--Et tu peux admettre cette idée, que demain nous ne l'aurons plus?

--Que veux-tu, Robert...

--Que nous nous trouverons face à face tous trois, aux Pépinières?

--Comme autrefois, mon bon ami.

--Non, pas comme autrefois: vieillis, usés!

--C'est un peu vrai.

--Et sans Thérèse! Tu peux supporter cela, toi, sans Thérèse?

--Mon Dieu, mon ami, si je la savais heureuse! Les enfants, on les
élève pour d'autres, en somme, et il faut savoir être heureux quand
ils le sont, par ricochet..

M. Maldonne disait cela d'un ton tranquille, levant par instants les
épaules, en signe de résignation et de passivité. Robert le
considérait, sans rien répondre. Il ne s'attendait pas à rencontrer si
peu de sensibilité, une imagination si froide et si bornée. Ah!
certes, il se sentait d'une autre espèce, lui, de l'espèce qui souffre
et se révolte! Il ne comprenait pas la vie de cette façon moutonnière.
Quelque chose d'orgueilleux et de méprisant se soulevait en lui, à la
vue de cet homme souriant, vêtu de clair, occupé d'oiseaux, que le
sort de Thérèse, l'abandon possible des Pépinières, ne parvenaient pas
à émouvoir. Celui-ci regardait aussi Robert avec étonnement.

--Allons, mon vieil ami, dit-il en l'attirant par la main, tu te bats
contre des moulins à vent. Laissons là toutes ces billevesées. Thérèse
ne court aucun danger, je t'assure. Apaise-toi. Tiens, assieds-toi là,
je vais te lire le passage que je terminais, quand tu es entré.
Veux-tu?

Robert s'assit, du même air offensé, près de la table. Déjà Guillaume
avait saisi le cahier de papier qui contenait son mémoire. Il passa la
main sur sa barbiche, ses yeux s'animèrent d'une flamme vive.

--Je suis rendu, dit-il, à la famille des Longirostres. Je viens de
traiter du _chevalier Gambette_, et j'arrive au _bécasseau
combattant_.

Et il lut, scandant la phrase avec amour: «Bécasseau combattant,
_Tringa pugnax_. Quand le petit bécasseau, avec son bec et le secours
de sa mère, vient à briser la coque qui le tenait captif, la couleur
de l'œuf, jaune gris parsemé de taches bistres, tantôt disséminées,
tantôt groupées, se trouve reproduite avec une exactitude telle sur la
tête, le corps, les ailes de l'oiseau, que le petit ressemble à un
œuf animé.» A la lettre, mon cher! regarde! Est-ce une découverte?

Il désignait, sur la table, à côté d'une coquille, un poussin vêtu de
poils, monté sur de hautes pattes.

--Qu'en penses-tu? demanda-t-il.

Robert sourit amèrement.

--Je te félicite, dit-il.

--N'est-ce pas?

--Oui, je te félicite d'être à ce point absent de la vie!

Robert se leva, rouvrit d'un coup d'épaules la porte à demi retombée,
et descendit l'escalier.

«A quoi bon lui expliquer? murmura-t-il. Il ne comprendrait pas.
Est-il résigné à tout! Quelle sécheresse de cœur! Et moi qui le
croyais capable d'énergie! Sommes-nous différents l'un de l'autre!»

Et, comme il se demandait: «Quand donc a commencé notre divergence de
vues?» Robert s'aperçut qu'elle datait de plusieurs années, de
l'époque où Thérèse avait commencé à grandir; que, depuis lors, malgré
la communauté de vie, il avait eu bien peu de réelle intimité avec
Maldonne, et que toute sa puissance d'aimer s'était concentrée sur
Thérèse. Et maintenant Robert ne retrouvait plus son ami... Ils ne se
comprenaient plus.

Cette pensée se transforma bientôt, et se fondit en un élan de
tendresse pour l'enfant. M. de Kérédol songea que cette situation même
lui imposait des devoirs. Puisque lui seul apercevait le danger, ne
devenait-il pas, de plein droit, le défenseur de tous? N'était-il pas
obligé de protéger Thérèse, de la garder pour ceux mêmes qui ne
voyaient pas comme lui? Il sentait, avec une sorte d'amertume fière,
qu'il n'avait plus que Thérèse au monde, et il ne se dit pas, mais il
fut tenté de croire qu'elle aussi n'avait plus que lui.



VIII


Au moment où l'aile rose, longtemps suivie, disparaissait à l'angle
d'une rue, Claude se trouvait près de chez lui. Il se sentait plein
d'audace pour la conquête de Thérèse. Mais, de plan d'attaque, il n'en
avait pas. Dix projets s'étaient levés déjà de son esprit, comme un
vol de linots sort d'un buisson battu. Aucun d'eux ne valait qu'on s'y
arrêtât.

Peut-être allait-il en surgir un onzième, quand le jeune homme,
passant devant la maison voisine de la sienne, entendit une voix
forte crier:

--Gothon! où as-tu acheté ces maudits sacs de papier? C'est du papier
de journal, et ça craque dans la main!

--Parbleu! se dit-il, c'est M. Lofficial. On n'a pas des voisins pour
ne pas s'en servir. Il connaît les Maldonne, il est bien disposé pour
moi; si j'allais lui demander conseil?

Claude s'arrêta, se décida en deux secondes, et tira la sonnette.

Gothon Lofficial,--pour employer l'expression qui la désignait dans
tout le faubourg,--une forte vieille à visage sévère, vint ouvrir,
regarda Claude du même air soupçonneux dont elle eût reçu un mendiant.

--M. Lofficial?

--Je ne sais pas s'il est là.

--Je viens de l'entendre.

--Ça ne fait rien.

Elle tenait à la main un paquet de sacs fortement collés et aplatis,
avec lesquels elle s'éloigna, traînant la jambe, vers le jardin dont
on voyait un coin encore feuillu et doré de soleil, dans l'enfilade du
porche blanc.

Claude perçut le bruit d'un colloque échangé entre le fifre aigu de
Gothon et le tonnerre contenu de M. Lofficial. Le dernier mot seul lui
parvint distinctement: «C'est d'un joli exemple, allez, le dimanche,
pour un monsieur dans les œuvres!» Et, comme la vieille fille,
achevant sa phrase, rentrait dans sa cuisine en sous-sol, le visiteur
apparut sur le seuil du jardin.

--Entrez donc, monsieur Claude! Par ici! Non, pas par là, ici, ici!
disait la voix de M. Lofficial.

Le jardin n'était pas grand. M. Lofficial n'était pas mince, mais on
ne pouvait le découvrir de la porte, à cause d'un gros massif de
rhododendrons poussé comme une futaie. Il se trouvait à cheval sur le
dernier barreau d'une échelle double, au-dessous d'une treille à
l'italienne, vrai plafond de vigne, dont les pampres lui
chatouillaient le visage. Devant lui, accroché à l'échelle, un panier
se balançait, plein de papiers et de bouts de fil cirés. Et tout
autour, à portée de son bras, s'échappant des feuilles à demi jaunes,
semées de gouttes de sang par l'automne, des grappes de raisin
pendaient, mûres à point, transparentes, rousselées par endroits,
quelques-unes enveloppées déjà et ficelées dans la robe de papier qui
devait les conserver fraîches.

Le bonhomme, en voyant Claude s'approcher, dodelina la tête d'un air
moitié content, moitié dépité.

--Vous me surprenez, dit-il, me livrant à un travail servile, le
dimanche. Gothon m'en a fait des reproches.

--Cela un travail servile! répondit Claude.

--On pourrait discuter. Mais je n'ai que dix grappes à emmailloter de
la sorte, celles qui pressent le plus. Et vous savez l'adage: _Parum
pro nihilo reputatur_.

--Je sais surtout, mon voisin, que vous êtes incapable de désobéir
même à une virgule du Décalogue. Ne craignez point de m'avoir
scandalisé. Je ne le suis pas.

Réjoui par la réponse, qui calmait chez lui un scrupule réel, M.
Lofficial s'épanouit. Il se pencha, et son ventre s'arrondit un peu
sur le barreau, prit un sac, l'entr'ouvrit, et souffla fortement entre
les deux feuilles blanches, qui se gonflèrent comme une outre.

--C'est d'autant plus urgent, continua-t-il, que nous sommes dans une
année de guêpes...

Il s'était mis entre les lèvres, pour le tenir, un fil qui descendait
de chaque côté de la bouche. Et, prenant le sac par le fond, il
enfermait avec précaution une grappe jaune comme une muscade, sans
cesser le monologue, très attentif seulement à bien plisser
l'enveloppe raide autour de la queue du raisin.

--Une année de guêpes, répétait-il, positivement, jeune homme.
Avez-vous remarqué que ces bêtes de malheur sont en abondance tous les
neuf ans?

Claude, au pied de l'échelle, répondit en souriant:

--Je n'aurais pu faire encore que deux observations de ce genre,
monsieur Lofficial, et je vous avoue que, les deux fois, cela m'a
échappé.

Maintenant, la grappe était empaquetée, ficelée, et tremblait
au-dessus du front de son propriétaire satisfait. M. Lofficial regarda
son interlocuteur, se trouva lui-même légèrement ridicule d'avoir posé
la question.

--C'est vrai, dit-il, une jeunesse pareille! Qu'est-ce qui me vaut
l'honneur de votre visite, monsieur Claude?

Le jeune homme jeta les yeux du côté de la cuisine, et répondit à
demi-voix:

--Une question de mariage.

--Oh! ne vous gênez pas, dit en riant M. Lofficial: elle y est
habituée. Je ne fais que ça, des mariages!

--Vous?

--Du matin au soir.

--Ici?

--La plupart du temps au bureau, là-bas. Mais il vient des gens me
trouver jusqu'ici. Je suis quelquefois dans mon échelle, comme vous me
voyez là. Ah! je ne leur en dis pas long, un petit discours, toujours
le même: «Mes bons amis, vous offensez le bon Dieu... il ne faut pas
que ça continue... il faut réparer, réparer, réparer.»

--Comment, réparer?

--Mais je le crois, des dix ans, des vingt ans quelquefois! Eh bien!
presque toujours ils répondent oui. C'est si braves gens, le peuple,
monsieur Claude!

--Vous êtes donc adjoint, monsieur Lofficial?

--Eh non! président de la société de Saint-François-Régis! Ce que j'en
ai mis d'alliances, aux doigts de ces fiancés tardifs! Ça fait
plaisir et ça fait pitié. Enfin, mon voisin, si vous avez besoin de
moi, pour un de vos protégés, tout à vos ordres. Seulement, il faut
les papiers. Les avez-vous?

Il s'apprêtait à prendre un second sac dans le panier, et déjà sa main
se tendait en avant.

--Mon cher monsieur, il n'y a rien à réparer dans mon affaire,
répondit Claude. Il s'agit de moi, qui me suis mis en tête d'aimer une
jeune fille.

M. Lofficial s'arrêta court. Un bon sourire illumina sa face ronde.

--Ça change mes habitudes, dit-il, voyons quand même. Mais d'abord,
puisqu'il s'agit de vous, je m'en vais descendre.

Avec plus d'agilité qu'on n'eût pu lui en supposer, il passa sa grosse
jambe par-dessus le pignon des montants, descendit, saisit l'échelle,
et la porta le long du mur.

--Tout à vous, maintenant, dit-il en revenant, les mains tendues vers
le jeune homme. Allons au fond du jardin. Nous y serons mieux. Vous
avez donc une amourette?

--Mieux que cela, mon voisin, un grand amour.

--J'entends, mais au début, je pensais qu'on pouvait employer le
diminutif. Comme vous y allez! Et elle se nomme?

Ils s'assirent côte à côte, sur un banc à dos renversé, derrière une
touffe d'arbousiers.

--Thérèse Maldonne.

--Ah! cher ami! s'écria M. Lofficial en reprenant les mains de Claude,
qu'il serra et secoua dans les siennes, tandis que ses fortes lèvres
s'arrondissaient de surprise et d'admiration, cher ami, quelle perle!
Comment l'avez-vous découverte, elle qui sort si peu?

--Chez les Malestroit, quand le petit Jean est mort. Vous y étiez.

--Pauvre innocent! reprit le bonhomme, sur la figure duquel passa une
expression de pitié. C'était notre filleul, à elle et à moi. Mais ce
n'est pas là que vous avez pu parler à Thérèse?

--Non, mais je l'ai revue chez elle, où je suis allé deux fois, sous
couleur d'histoire naturelle. M. de Kérédol y a fait allusion, hier,
vous vous souvenez?

--Jeunesse, jeunesse! abuser ainsi de nos manies! Vous avez tout de
même bien fait, vous savez. Sapristi, vous avez bien fait. Je n'en
connais pas deux qui la vaillent!

Il riait largement, heureux de louer, et sur leurs deux visages, avec
des reflets différents, la même pensée de Thérèse mettait la joie. Le
contentement débordait des yeux de M. Lofficial, pétillants de bonté
sans malice. Tout à coup, il retira ses mains, dans lesquelles il
avait gardé celles de Claude. Sur sa figure, d'une mobilité, d'une
intensité de physionomie qui lui venait en droite ligne du peuple,
dont il était à peine sorti, une sorte d'inquiétude se peignit.

--Et M. de Kérédol, précisément? dit-il.

--Eh bien?

--Comment prend-il la chose?

--Assez mal. Il soupçonne que je ne suis pas venu chez M. Maldonne
pour l'amour seulement des oiseaux.

--Il vous bat froid. Je l'ai bien vu.

--Autant qu'il le peut.

Claude leva les épaules.

--Qu'importe ce monsieur? ajouta-t-il vivement. Je puis me passer de
son consentement! Et sa mauvaise humeur, si elle est tout
l'obstacle...

--Il importe beaucoup, au contraire, interrompit M. Lofficial, les
yeux levés vers la maison en face, comptant les fenêtres l'une après
l'autre. Si M. de Kérédol se jette à la traverse, vous comprenez, un
ami de vingt-cinq ans, logeant sous le même toit...

--Mais enfin, monsieur, de quoi m'en voudrait-il?

Visiblement embarrassé, M. Lofficial baissa la tête vers la terre, et
se mit à pousser, du bout du pied, le sable qu'il entassait par petits
monticules. Enfin, écrasant son œuvre sous son large brodequin:

--De rien, en effet, mon cher enfant, dit-il; c'est un homme d'honneur
et, dès lors, incapable d'une opposition déloyale. Laissons-le,
occupons-nous des moyens de vous rendre agréable aux parents de
Thérèse et à Thérèse elle-même. C'est le premier point. Y avez-vous
songé?

--Oui, sans rien découvrir. J'ai pensé que vous seriez plus heureux
que moi. Vous connaissez de longue date les Maldonne.

--Assez pour bien savoir, mon ami, que si vous agissez avec Maldonne
comme vous agiriez avec un autre, vous ne réussirez pas. Sa fille est
encore très jeune. Il ne se laissera pas tenter par la fortune. Il
faut que vous lui plaisiez, qu'il ait pour vous une sympathie
prononcée.

--Comment faire? Il ne reçoit pas chez lui. M. de Kérédol l'en
empêche.

--Oui.

--Au musée, je le troublerais dans ses travaux.

--Oui.

--Alors?

--Il y aurait bien un moyen, dit M. Lofficial en souriant, même un
très bon... Chassez-vous?

--De père en fils, répondit Claude.

--Vous tirez bien?

--Passablement.

--C'est qu'il ne faudra pas manquer! Si vous manquez votre coup, vous
n'aurez pas l'occasion d'en tirer un second.

Ici la voix de M. Lofficial diminua de sonorité, et ce fut tout bas
qu'il continua:

--Je vais vous révéler un secret. N'ayez jamais l'air de le savoir:
Maldonne ne vous le pardonnerait pas! Il a réuni la plus merveilleuse
collection d'oiseaux qui soit peut-être en province.

--Je le sais.

--Pourtant il en manque un.

--Lequel?

--Un seul, d'une espèce évidemment rare, difficile à se procurer,
puisque Maldonne, en vingt ans de chasse, n'a pas réussi à le tuer.

--Oh! dites, monsieur Lofficial, demanda Claude, l'œil brillant, déjà
prêt à se mettre en route, dites son nom! Où la trouve-t-on? Est-ce
très loin?...

--Attendez, répartit doucement le bonhomme. Je ne vous aurais pas
lancé sur une proie impossible. Je possède, sur le bord de la Loire,
un petit bien, les Luisettes.

--Et c'est là?

--Attendez donc! Devant, il y a un marais couvert de saules et de
roseaux. Même en été, il y reste un peu d'eau. Moi, je ne suis pas
chasseur du tout. Mais j'ai si bien le temps de me promener! Eh bien!
ce que je n'avais pas dit à Maldonne, parce que le seul amour de l'art
ne me déciderait pas à faire tuer une jolie bête, je vous le confie à
vous, pour l'amour de Thérèse. Mon cher ami, dans mon marais, je sais
positivement qu'il existe un couple de...

Il se pencha, mit ses mains en tuyaux:

--De sarcelles bleues!

--Ah! cher monsieur! cher monsieur Lofficial!

--Chut! n'ébruitez rien. C'est sauvage à nous entendre d'ici. Et puis,
le moindre mot rapporté à Maldonne gâterait tout. Commencez par vous
aboucher avec le père Malestroit. Il a le maniement des bateaux.
Colibry pourrait vous accompagner aussi, et lancer les mâlons.

--Colibry, je ne dis pas, mais Malestroit? Il est rude.

--Dites que c'est pour moi. J'ai eu l'occasion de leur rendre un petit
service, autrefois, quand je commençais à m'occuper de la Régis,
comme dit Gothon. Il revenait du tour de France. Dieu! le beau
compagnon! Enfin, c'est devenu tout à fait rangé! Demandez-lui ça en
mon nom.

--Que je vous remercie! s'écria Claude, en serrant la main du
bonhomme, qui s'était levé.

--Vous me remercierez plus tard. Le tour n'est pas joué. Prenez du
plomb un peu fort.

--Oui, monsieur Lofficial.

--Pas trop gros, pour ne pas abîmer la bête.

--Non, monsieur.

--Choisissez une petite brume.

Ils s'en allèrent, causant de la sorte, jusqu'au bout du porche. Là,
M. Lofficial, qui n'était pas en tenue, s'effaça le long de la porte.
Claude sortit, et, sur une poignée de main rapide, ils se quittèrent,
l'un tout plein de sa propre joie, le second heureux de la joie de
l'autre, comme il convenait à leurs deux âges.

Claude se rendit, sans plus tarder, chez M. Malestroit, lui exposa
l'affaire, et reçut cette réponse:

--Une bonne partie, monsieur Claude, bien nourri, bien payé, pas
grand'chose à faire, ça me va toujours, comptez sur moi.

Il alla ensuite chez Colibry, qui hésitait un peu, et finit par dire,
de sa voix flûtée:

--Ça ne me convient guère, mais pour vous obliger, monsieur Claude, on
ne demande pas mieux.

Le soir, dans sa bibliothèque, il feuilleta des livres d'histoire
naturelle, pour y trouver la description de la sarcelle, la découvrit,
la relut pour s'en mieux pénétrer. Puis il s'endormit, rêvant que la
petite brume était venue, et qu'il tuait l'oiseau bleu, destiné à
gagner le cœur du vieux père Maldonne.



IX


Vers le milieu de novembre, le temps se refroidit brusquement. Comme
il passait devant la boutique du vannier, Claude s'entendit appeler.

--Monsieur, souffla bien bas Colibry, Malestroit dit que ça sera pour
demain matin. Il a vu la cane bleue.

--Ce n'est pas possible!

--Comme je vous vois.

--Et vous êtes prêt?

--Demain, si vous voulez.

--Alors, je prends cette nuit le train de trois heures. A quatre
heures et demie, je serai là-bas. Et vous?

--Oh! nous, monsieur, nous irons coucher au bord de l'eau, pour être
plus tôt parés. Malestroit dit qu'il le faut. Alors, moi, je le veux
bien.

--Où vous trouverai-je?

--Juste au bas du bien de M. Lofficial, tout proche le vieux pont.

Le lendemain, en pleine nuit, Claude, le fusil en bandoulière,
enveloppé d'un plaid et d'un cache-nez, des gants fourrés aux mains,
descendait du train, à l'une des stations voisines de la ville. A de
pareilles heures, les voyageurs sont rares. Il se trouva seul sur le
quai et bientôt dans la campagne. Pendant la première partie de la
nuit, le temps était demeuré clair, avec une forte gelée. A présent,
il faisait une brume intense. Claude marchait à grands pas sur la
route. A droite et à gauche, il devinait la vallée, sans rien voir
que de hautes branches de peupliers, qui sortaient tout à coup du
brouillard, au-dessus de lui, comme pendues en l'air. De rares
buissons, des coups d'estompe dans le gris universel indiquant une
ferme ou un bois, on ne savait trop. La terre, sablonneuse sous le
pied, annonçait le voisinage de la Loire. Cependant, des idées
singulières venaient à Claude, une crainte très particulière à ces
temps-là, celle d'errer à l'aventure sans avancer, sorte de vertige du
silence de toutes choses, de ne pas entendre même l'écho de son pas,
de ne pas voir à dix mètres devant soi, et de se sentir comme dans une
petite île de quelques mètres de rayon, dans l'immensité trouble qui
pèse, qui tourne, toute moite et glacée ensemble. Enfin, des voix lui
arrivèrent de l'inconnu profond où il s'enfonçait. Il les reconnut.
C'étaient celles des deux hommes. Il se mit à courir, pour achever de
dissiper l'engourdissement qui le saisissait. Bientôt il arriva au
pont, descendit le talus de la levée qu'il avait suivie, et aperçut
Malestroit et Colibry, assis l'un en face de l'autre, sur le bord du
bateau plat qui portait à l'avant une cage pleine de canards entassés.

--Il est grand temps, dit le maître charpentier. Embarquons, monsieur
Claude, les vanneaux commencent à mouver!

Tous trois prêtèrent l'oreille. On entendait, en effet, du côté des
prairies inondées, quelque part au-dessus de la vaste nappe d'eau,
dont le bord seul apparaissait, terne et froid comme une lame de faux,
des cris très doux, clairsemés: le premier appel du matin sur les
eaux. Claude prit place à l'arrière, les deux hommes plongèrent les
rames dans le courant presque insensible qui venait, à travers le
pont, des rives de la Loire, et le bateau s'éloigna, glissant
au-dessus des prés, des talus, des bornes, des barrières, dans le
vaste damier des saules plantés autour des champs. La rive avait
tout de suite disparu. La brume s'épaississait de plus en plus.
Malestroit et Colibry, suivant une ligne diagonale, pointèrent droit
sur la hutte, construction des plus primitives, tout simplement la
chevelure d'un saule, ramenée en cône au-dessus du tronc et garnie à
l'intérieur d'une palissade de roseaux. Claude grimpa dans l'abri. Par
devant, en demi-cercle, le maître charpentier disposa les canes. Il
les retirait de la cage, une à une, leur attachait à la patte une
corde munie d'une pierre, et jetait le tout par-dessus bord. La pierre
tombait au fond, la bête nageait en se secouant, mais la corde
l'empêchait de s'écarter, si ce n'est d'un mètre ou deux. Quand il eut
fini, il rejoignit Claude dans la hutte.

--Toi, dit-il, en se penchant et le plus doucement qu'il put à son
compagnon demeuré en bas, va où nous avons dit, et lâche tes mâlons au
bon moment. Si tu vois de la sarcelle, surtout, lâches-en plutôt deux!
Colibry, transi de froid et ému de l'importance de son rôle, répondit
un «oui» qui se confondit avec le soupir du vent, et, poussant à la
godille le bateau, emmenant avec lui les mâlons, disparut derrière les
cépées.

Claude, immobile, accroupi dans la hutte, le fusil entre les jambes,
éprouvait l'anxiété délicieuse de la première heure d'affût. Les brins
d'osier, de saule, de jonc dont il était enveloppé, recouverts d'une
couche mince de glace, avaient des éclairs de diamant, et, malgré la
brume, il voyait luire aussi des étincelles partout, dans les ramures
des souches fuyant en lignes pressées à droite et à gauche, le long
des troncs que cernait le courant, sur la pointe des herbes mortes
entraînées en îles minuscules à la dérive. La brume continuait de
passer, en grandes ondes courbées comme des voiles, comme des outres
d'un cristal dépoli, transparentes comme si chacune d'elles portait
une lumière diffuse, un flambeau dont on n'apercevait que le
rayonnement pâle. Partout, à la surface des prés inondés et bien
au-dessus des arbres, c'était la même procession lente de ouates
blanches, impalpables, qui venaient du nord, poussées par le vent.
Tout en haut, cette blancheur s'atténuait, il s'y mêlait une nuance
légère d'azur, et l'on devinait qu'au delà de cette muraille de
vapeurs, le jour naissait dans le ciel clair. Les cris d'appel se
multipliaient, apportés de très loin par la brise et par l'eau. Sur
les langues de terre émergées, dans le cercle mystérieux qui entourait
les chasseurs, évidemment des bandes d'oiseaux de toutes sortes
étiraient leurs ailes, et se préparaient à partir.

Un cri strident d'une cane près de la hutte, puis le chœur de toutes
les autres, levant le bec du même côté, firent tressaillir Claude. En
l'air, à une demi-portée de fusil, un coup de vent subit claqua juste
au-dessus de sa tête. Une trombe d'ailes de neige, affolées,
désordonnées, avec des sifflements aigus, passa comme un éclair.
Puis, ce ne furent plus que des points noirs, en avant, un chapelet de
balles s'enfonçant dans les brumes, puis, plus rien.

--Des vanneaux, murmura Malestroit. Attention! Les canards vont venir.

En effet, les canes qui s'étaient remises à nager, tirant sur leurs
pierres, s'agitèrent et chantèrent de nouveau. Un mâle, lâché par
Colibry, s'abattit parmi elles. Claude chercha des yeux, dans le
désert triste du ciel, la bande d'émigrants qu'annonçait cette entrée
en scène des appeaux. Il l'aperçut à sa gauche, venant du sud. Elle
remontait le vent en triangle, d'une allure égale, pareille à une fine
découpure d'ombres. Elle passa, dédaigneuse de cette troupe
d'apprivoisés qui la saluaient, et se perdit au loin. Un second
canard, quelques minutes après, partit du pré voisin où Colibry
veillait, et monta jusqu'au-dessus des brouillards. Cette fois, quand
il redescendit, il ramenait avec lui tout un vol de grands voyageurs
aux plumes grises. Claude les vit tournoyer en spirales, dont les
cercles se resserraient de plus en plus autour de la hutte. Courbé,
immobile, retenant son souffle, il entendit tout près, par trois
reprises, le battement de leurs ailes, leurs cris mêlés à ceux des
canes prisonnières; il aperçut, par les fentes du treillage, des dos
luisants, striés de barres blanches, des cous tendus, des pattes
pendantes; puis, faisant jaillir l'eau sous le choc de leurs
poitrines, une vingtaine de sauvages s'abattirent en dehors du cercle
formé autour de la hutte: Malestroit les étudia un moment, et, se
penchant:

--Rien que des tadornes, dit-il. Mais je crois qu'il y a une sarcelle
plus loin.

Très loin, en effet, à peinte distincte dans la buée qui roulait sur
l'eau, un oiseau plus petit approchait avec précaution, en faisant des
bordées, s'arrêtait, reprenait sa marche oblique. Était-il tombé avec
les autres? Partait-il des prés voisins? Bientôt il fut possible de
distinguer ses formes plus sveltes, son cou qui s'allongeait et se
courbait au ras de l'eau, avec une coquetterie et une grâce que
n'avaient pas les autres.

--C'est sûr une sarcelle, dit Malestroit. Seulement, est-elle bleue?
Voilà!

Elle s'avançait toujours, très lentement, nageant d'une seule patte.
Claude sentait son cœur battre si fort qu'il se demandait s'il
pourrait ajuster. La pensée de Thérèse, de la maison des Pépinières
couchée sous les arbres, de l'accueil qui lui serait fait s'il
rentrait avec ce gibier rarissime, l'idée qu'il le manquerait
peut-être, et que le stratagème de M. Lofficial échouerait
misérablement par sa faute, achevèrent de le troubler.

--Je l'ai vue reluire, dit à ce moment Malestroit, c'est une bleue,
monsieur Claude!

Claude, perdant la tête, se souleva un peu. Toute la bande de canards
s'enleva en criant.

--Elle y est encore! souffla le charpentier. Mais ce n'est pas votre
faute. Elle s'en va. Tirez!

A travers les brins de jonc, Claude passa le canon de son arme. Une
détonation formidable retentit sur le lac.

--Touchée! Je l'ai! je l'ai! cria le jeune homme en se levant tout
debout.

Mais Malestroit s'était levé aussi. Il était extrêmement lourd. Sous
ce double ébranlement et sous le poids du charpentier, le fond de la
hutte avait cédé, et, passant au travers, les deux chasseurs, avant de
s'être rendu compte de rien, se trouvèrent dans l'eau jusqu'à la
ceinture, accrochés au tronc du saule.

--A nous, Colibry! cria la grosse voix de Malestroit.

Quand ils eurent entendu le bonhomme répondre de loin, et que, tâtant
le sol du pied, ils se furent assurés qu'ils ne couraient aucun
danger, Claude et Malestroit se prirent à rire de l'accident. Ce fut
même pour Claude, malgré le froid qui le pénétrait, un moment
agréable. Il regarda le charpentier, couvert des débris de la hutte,
les cheveux mêlés d'herbes et de roseaux, comme un dieu marin, qui
soutenait d'une main l'édifice effondré, la surface des eaux, qui lui
parut d'argent, des plaques de soleil luisant çà et là sur des
presqu'îles vertes, une côte à droite, à demi dégagée des brumes, et
Colibry, qui semblait un géant, sur l'arrière du bateau qu'il poussait
à la perche de toute la vigueur de ses bras. Il eut, par-dessus tout,
un sentiment de victoire, une émotion de chasseur heureux. Et quand
Colibry, accostant au plus près, lui tendit la main pour le retirer:

--Elle y est! cria-t-il.

--Vous y êtes encore plus sûrement, répondit le vannier.

--Eh! qu'importe, père Colibry? reprit le jeune homme, en passant la
jambe par-dessus le bordage. Qu'importe un demi-bain froid, si nous
avons la sarcelle? Allons, Malestroit, à votre tour! Donnez-moi la
main. Bon! Un effort! Vous y voilà!

Soulevé par le poignet de Claude et celui de Colibry, le charpentier
monta, lui aussi, dans le bateau. A peine y était-il entré, son large
pantalon ruisselant comme une source, que Claude s'écria:

--Au large, maintenant!

--A terre! vous voulez dire, répartit Malestroit, qui se baissait déjà
pour saisir la perche.

--Non pas! à retrouver la sarcelle!

--Pour une méchante bête risquer la mort! Je ne suis pas douillet,
mais vrai...

--Je double ce que j'ai promis, dit Claude: en avant!

Vaincu par l'argument, le charpentier, tandis que son camarade
attrapait au passage quelques canes d'appel par la patte ou par le
cou, poussa la barque vers un buisson, tout au bout du pré, où le
courant portait. La sarcelle était là, flottant, la tête renversée et
posée entre les ailes, comme si, pour dormir, elle l'eût voulu cacher
dans ses plumes. Claude la prit avec précaution, examina la nuque
marquée d'une aigrette sombre, le pinceau de duvet blanc formant
sourcils au-dessus des yeux, le manteau dont le reflet azuré n'était
pas douteux, tira les cuisses, pour s'assurer qu'elles n'étaient pas
rompues, et, la posant sur ses genoux, comme il eût fait d'un coffret
de perles, d'un chien favori, d'un enfant sauvé:

--Bleue! dit-il se parlant à lui-même, bleue et pas gâtée!

Les deux hommes levèrent les épaules, Malestroit ouvertement, Colibry
simulant un effort vigoureux pour ramener en arrière le bateau enlizé.
Puis, laissant Claude à l'avant, muet dans la contemplation de
l'oiseau bleu, ils lui tournèrent le dos, s'assirent côte à côte, et,
dans le vent qui cinglait, ramèrent de toutes leurs forces vers la
terre. Mais la rive était loin. Il fallut près d'un quart d'heure pour
l'atteindre. Quand ils arrivèrent, Claude était pâle de froid, ses
dents claquaient, la glace avait raidi sur lui les plis de ses
vêtements, et Malestroit, la figure congestionnée, semblait avoir du
mal à se lever.

--Trois kilomètres avant de trouver du feu! grommela celui-ci.

Il débarqua le premier, regarda derrière lui le jeune homme qui
tremblait, portant la sarcelle pressée contre sa poitrine, et ajouta,
car il avait la rudesse tendre du peuple:

--Si encore il n'y avait que moi! Mais ce pauvre monsieur, qui n'a pas
l'habitude de la misère! Voyons, monsieur Claude, essayons de nous
réchauffer en marchant! Colibry va retourner aux canes. Donnez-moi le
bras.

Claude étourdi, et comme enivré par le froid, passa le bras sous celui
du charpentier, qui secouait la tête, d'un air de doute.

--Trois kilomètres! reprenait-il.

A ce moment, une voix sortie du brouillard, en face, leur parvint,
toute diminuée par la distance.

--Ohé! par ici! par ici!

Tous trois levèrent la tête. A mi-coteau, dans un clos de vigne que
ceignait de brun une haie d'épines, une forme humaine se démenait. Un
peu au delà, une maison carrée aux contrevents ouverts. C'était M.
Lofficial; c'étaient les Luisettes qu'ils croyaient désertes, et qui
s'offraient à eux.

Ranimé par l'idée de ce secours inattendu, Claude monta plus
rapidement la pente. Malestroit le soutenait, sans en avoir l'air, et
grognait des mots de réconfort:

--Nous y voilà, nous y voilà... encore cent pas... plus que trente...
Bonjour, monsieur Lofficial!

--Bonjour, mes enfants! dit le bonhomme, en poussant le clan de sa
vigne. Eh! eh! ai-je bien fait de venir? Comme vous êtes trempés! Six
degrés au-dessous de zéro!

Et, remarquant la mine souffrante et la pâleur de Claude:

--Mon pauvre garçon, reprit-il, vous avez l'air d'un noyé! Mais j'ai
de quoi vous ranimer là-haut. Et de quoi vous changer. Hâtons-nous
seulement.

En deux minutes, ils furent dans la cuisine où flambait un feu de
sarments. M. Lofficial assit Claude sur une chaise basse, entre les
chenets, à la distance précisément d'une broche de rôtissoire. Puis,
courant d'une chambre à l'autre, ouvrant placards, tiroirs, cachettes,
il parvint à découvrir, dans cette maison de célibataire, à peu près
inhabitée, mais montée avec une prévoyance de père de famille, une
foule de choses qu'on ne s'attendait pas à y rencontrer: deux paires
de feutres et deux paires de sabots neufs pour Claude et Malestroit,
de l'eau-de-vie blonde à force d'être vieille, une bouilloire dont le
réchaud n'était pas vide, et une boîte de thé qui laissa s'échapper
l'arome de mille fleurs.

Toujours trottant, M. Lofficial continuait son monologue, et sa voix
arrivait, tantôt par une porte et tantôt par une autre, tandis qu'un
nuage de vapeur d'eau enveloppait Claude et Malestroit.

--J'avais des pressentiments, disait-il, et j'ai voulu venir dès hier
soir... malgré Gothon... Et c'est vraiment heureux... Toute la
matinée, j'ai essayé de vous apercevoir avec mes jumelles... Mais,
bast! un brouillard du diable... Et puis, tout à coup, sur la berge...
Ah! quand je vous ai vus, j'ai bien deviné l'accident... j'ai mis une
allumette sous le fagot... N'es-tu pas trop lourd, aussi, Malestroit,
pour chasser à la hutte!

Il parlait d'un air réjoui, faisant sonner parfois ses lèvres l'une
contre l'autre, avec des impatiences de gros écureuil rebondi, quand
il ne trouvait pas, à l'instant même, ce qu'il cherchait.

Lorsqu'il se fut enfin arrêté, debout, appuyé sur l'auvent de la
cheminée, Claude, qu'il observait, Claude restauré et réchauffé, lui
prit la main.

--Vous savez que je l'ai tuée! dit-il.

--Parbleu, mon ami, vous l'avez bien gagnée!

--Je recommencerais vingt plongeons comme celui-là, répondit le jeune
homme avec conviction, pour voir seulement l'accueil qu'ils me feront
là-bas!

«Ils», c'était la seule Thérèse. Pour remercier son vieux voisin,
Claude n'avait rencontré que cette naïveté: parler d'elle. Il ne
savait rien de meilleur. Si elle daignait se montrer satisfaite, tout
le monde ne serait-il pas payé? Pour Thérèse souriante, est-ce qu'on
n'irait pas chercher la sarcelle au bout du monde? Est-ce que M.
Lofficial ne passerait pas, sans se plaindre, vingt nuits de novembre
aux Luisettes?

Quelque chose répondit oui, au fond du cœur de M. Lofficial. Devant
ce mot d'amour jeune, le bonhomme se sentit ému, disposé à des
complaisances paternelles. Il passa la main, deux ou trois fois,
délicatement, sur les cheveux bruns de son protégé, comme s'il eût
caressé son propre fils.

--Je veux le voir aussi, dit-il, et je vous conduirai aux Pépinières.

Une demi-heure plus tard, comme Colibry rentrait, les chaussures étant
sèches, les vêtements brossés, toute trace de l'accident disparue,
Claude s'entendit appeler par M. Lofficial, qui était allé présider
lui-même à l'enrènement du cheval, un bien vieux cheval, pourtant, et
facile. Il sortit, et jeta un coup d'œil du côté de la vallée: à la
place du lac immense sur lequel il avait cru naviguer le matin, il
n'aperçut, sous le clair soleil, qu'un marais de taille médiocre,
découpé en petits carrés par les saules, rayé, çà et là, par les
bandes vertes des talus, et où pas un vol d'oiseaux, pas un cri, ne
révélait plus la présence du gibier.

--Montez dans la calèche, dit M. Lofficial en s'avançant, vous n'aurez
pas froid là-dedans!

Un carrossier aurait protesté contre cette dénomination donnée au plus
singulier véhicule: une caisse écourtée, divisée, aux deux tiers
environ, par une cloison de glaces, et dont la capote, prolongée en
abat-jour, abritait abondamment Colibry et Malestroit, déjà montés sur
le siège. Il y avait bien quarante ans que la calèche venait aux
vendanges. Claude prit place à l'intérieur, avec M. Lofficial,
s'enfonça dans la plume des coussins, sentit monter jusqu'à ses genoux
la laine des peaux de mouton, haute et souple comme une flamme, qui
tapissait le fond de la voiture; Malestroit se hissa près de Colibry,
et les quatre voyageurs commencèrent à rouler vers la banlieue où
Thérèse, sans se douter de la visite qui trottinait pour elle sur la
route, jouissait probablement de l'embellie tardive du matin.

Le voyage parut délicieux à Claude, parce que M. Lofficial, bon comme
les anciens qui se rappellent avoir été jeunes, parla tout le temps de
Thérèse.

--C'est par elle, disait-il, que j'ai gagné, jadis, l'amitié de
Maldonne et de M. de Kérédol, par un petit compliment que j'avais su
faire d'elle, en la rencontrant. Vous le voyez, mon cher monsieur,
elle m'a valu deux amis. J'espère bien qu'elle m'en vaudra un
troisième d'ici peu. J'ai rarement vu une enfant si mignonne. Elle
avait les doigts fins comme des pendants de corail. Et je les ai tenus
dans mes mains, ces petits doigts. J'ai eu ses bonnes grâces avant
vous. Eh! eh! Elle portait une robe blanche, elle était marraine, et
moi j'étais parrain. Nous conduisions au baptême le fils de
Malestroit. Il y a de quoi être jaloux, monsieur Claude!

Il contait posément, avec une certaine saveur rustique et enjouée, des
traits qui eussent été sans intérêt pour tous autres qu'un vieillard
qui se souvenait et un jeune homme qui aimait. De temps en temps,
Claude se détournait à demi, pour voir si le cornet de papier, où il
avait roulé le produit de sa chasse, se tenait toujours bien droit,
dans la poche au fond de la capote. Une émotion grandissante
l'envahissait, à mesure que la distance diminuait jusqu'au logis des
Maldonne. Quand la voiture s'arrêta, devant le portail orné de clous,
il était pâle comme en sortant de l'eau, le matin.

--Mon lieutenant, dit M. Lofficial, c'est le moment de vous montrer
brave!

Il tira la sonnette.

--Monsieur travaille dans la serre, répondit la fille de charge.

En effet, près du réduit qui lui servait de laboratoire, sous la voûte
de verre peint qui l'enveloppait d'une chaleur douce, M. Maldonne
triait des oignons de tulipes. Il vit venir les visiteurs à travers
une vitre claire, sourit sans se déranger, et, les laissant arriver
jusqu'à lui:

--Eh bien! fit-il en se détournant et en tendant les deux mains, vous
me surprenez comptant mes trésors.

--Et nous vous en apportons un autre! répondit M. Lofficial.

--Une tulipe?

--Non, un oiseau rare.

M. Maldonne hocha la tête, d'un air d'incrédulité, en regardant le
cornet de papier que Claude portait sous le bras, et saisit un bulbe
transparent, côtelé, barbelé de racines.

--Sans l'avoir vu, dit-il, je ne l'échangerais pas contre une seule de
ces _proserpines roses_.

--Vous auriez peut-être tort, dit Claude, qui lui tendit le paquet.

Le naturaliste tira la sarcelle bleue par les pattes. A peine l'eut-il
aperçue que, le visage altéré par l'émotion, sans un mot, il
bouscula ses deux hôtes, pour sortir plus vite et porter la bête au
grand jour.

Dehors, il s'appuya aux tapis de paille qui pendaient du haut de la
serre, tourna et retourna la sarcelle, fit jouer les reflets du
plumage.

--Ce n'est pas possible! murmurait-il, non, ce n'est pas elle!...

Enfin il leva les yeux sur Claude, qui l'avait suivi. Sa physionomie
exprimait, avec beaucoup de surprise, un peu d'inquiétude, de
jalousie. Il était sérieux, presque froissé, comme un homme qu'on veut
duper.

--D'où l'avez-vous fait venir? demanda-t-il.

--Mais, je l'ai tuée, monsieur! dit Claude.

--Allons donc!

--Moi-même, ce matin!

--Pas dans le département?

--A deux lieues d'ici.

M. Maldonne fronça le sourcil.

--Vous saurez, monsieur, dit-il avec dignité, que cette variété
n'habite pas dans le département. Elle y passe, et si rarement que
des hommes comme moi n'ont jamais eu le bonheur...

--C'est cependant vrai, mon bon ami, interrompit M. Lofficial, qui
sortait de la serre, en voyant les affaires de Claude se gâter, et
arrivait en se dandinant. Rien n'est plus vrai. Monsieur, qui est bien
moins savant que toi, a été plus heureux, voilà tout.

Et il se mit à raconter la chasse du matin, comment il l'avait
conseillée, préparée, comment il savait aussi, depuis des années,
qu'un couple de ces oiseaux habitait les marais des Luisettes. Il
apportait à la justification de son client l'énergie de la conviction,
levait les bras, mimait les scènes qu'il contait.

Pendant ce temps, M. Maldonne passait d'émotion en émotion. Le
scepticisme un peu hautain du début faisait place à un éclair
d'admiration joyeuse, et celle-ci, à son tour, s'effaçait devant le
sentiment pénible du collectionneur qui voit une pièce introuvable
lui échapper. Il maniait la sarcelle, la caressait du doigt, lui
ouvrait l'œil, redressait une plume endommagée. Enfin, il la tendit à
Claude avec une lenteur qui révélait toute la cruauté de la lutte.

--Reprenez-la, monsieur, dit-il. Je vous remercie de me l'avoir
montrée.

Il poussa un soupir, et ajouta:

--Surtout, gardez-la bien: c'est un commencement précieux pour votre
collection, puisque, je dois vous l'avouer, c'eût été le couronnement
de la mienne!

--Mais, elle est à vous! s'écria Claude.

--A moi? dit M. Maldonne, rougissant sous le coup de cette brusque
fortune qui lui venait. Vous ne vous doutez pas de la rareté, jeune
homme... vous ne savez pas ce que vous faites?

--Oh! si, monsieur, je sais très bien répondit Claude, riant malgré
lui.

--Vraiment, elle est...

--Elle est à vous, oui, monsieur!

Alors, sans prendre le temps de remercier, dans l'exubérance de sa
joie, M. Maldonne courut vers la maison, tenant la sarcelle élevée au
bout de son bras droit et criant:

--Robert! Geneviève! Thérèse! venez voir!

Il se précipita dans le salon, arrangea sur la table du milieu
l'oiseau qui ressemblait, sous le jour glissant, à un émail azur et
or, et, comme Robert arrivait par la porte opposée:

--Regarde! dit-il.

Robert s'approcha, considéra l'oiseau, puis Maldonne.

--Ah çà! dit-il, d'où vient-elle, celle-là? qui te l'envoie?

--Monsieur que voici! répondit le naturaliste avec orgueil, en
désignant Claude qui entrait. Il est assez bon, assez généreux pour me
l'offrir.

Robert, en apercevant Claude, changea de visage, et sourit
ironiquement, de manière à bien faire comprendre qu'il n'était pas
dupe de cette générosité. Il rendit à peine le salut que lui adressait
le jeune homme, et, devant madame Maldonne et Geneviève qui
accouraient, étonnées, ne sachant rien:

--Es-tu bien sûr qu'elle soit authentique? demanda-t-il d'un ton
méprisant.

--Tu n'as qu'à examiner, répondit le naturaliste. Elle a toutes les
signatures... Oui, Geneviève, oui, Thérèse, continua-t-il, notre jeune
ami nous apporte un trésor, celui que j'ai cherché vingt ans: la
sarcelle bleue!

--Ah! monsieur! dit madame Maldonne en tendant la main à
Claude,--comme si vraiment le cadeau lui eût fait un plaisir
extrême,--est-ce aimable à vous!

--Et notez qu'il l'a tuée, lui, en personne, à deux lieues d'ici, chez
ce cachottier de Lofficial.

Il continua, reprenant pour son compte le récit qu'on venait de lui
faire à lui-même, et conta l'aventure avec autant d'animation que s'il
y avait assisté. Sa femme, en le voyant si joyeux, s'épanouissait
discrètement. Elle avait l'air heureux des mères qui regardent
s'ébattre un enfant. Parfois son regard se posait sur Claude resté
près de l'entrée du salon, et s'aiguisait alors d'une pensée
différente, un peu malicieuse, qui la rajeunissait. Thérèse, demeurée
derrière sa mère, à l'autre extrémité de l'appartement, était devenue
tout de suite sérieuse et comme intimidée. Son instinct de jeune fille
l'avertissait qu'il s'agissait d'elle et d'elle seule, bien que son
nom ne fût pas prononcé et que personne ne voulût paraître occupé
d'elle. Elle entendait l'obscure destinée lui parler dans la confusion
des voix, elle la lisait dans la physionomie de ceux qui
l'entouraient, elle savait, elle était sûre,--et son cœur en était
troublé,--que, de cette conversation légère, quelque chose de grave
allait sortir, qui déciderait de sa vie. Les mots ne lui arrivaient
qu'au travers de ce rêve. Ses yeux erraient, sans se fixer, sur ses
parents, Robert, Lofficial, et n'osaient rencontrer ceux de Claude.

--Vous oubliez, dit M. Lofficial interrompant son ami, que M. Claude,
pour vous faire cette surprise, a failli se noyer. Il ne s'en
vanterait pas, et je le dénonce. La hutte a défoncé sous le poids des
chasseurs. Il est tombé dans l'eau glacée du marais et m'est arrivé à
moitié défailli.

--Bah! dit Claude prenant de la hardiesse et regardant Thérèse, ce
sera un bon souvenir de plus.

--Bien dit! repartit M. Maldonne.

--Pour un oiseau! fit M. Lofficial d'un ton vainqueur, pour un oiseau
risquer sa vie, faut-il aimer la chasse!

Madame Maldonne baissait les yeux, avec un sourire indulgent.

Thérèse leva les siens. Elle osa, un peu rouge, un peu confuse, dans
le demi-jour là-bas, regarder Claude, et son regard disait: «Je sais
pourquoi vous avez commis cette imprudence, et j'en ai le cœur
touché, monsieur Claude.»

Une émotion les gagnait tous. On la sentait grandir entre eux.

Tout à coup Robert, qui, depuis le début, maniait la sarcelle avec une
curiosité fiévreuse, éclata de rire, d'un rire de colère et de
triomphe.

--Pas possible de l'empailler, cria-t-il: elle a la panse crevée!

Et, prenant la jolie bête entre ses doigts, il la jeta contre le mur,
d'où elle retomba sur le parquet.

--Pas possible de l'empailler! répéta-t-il.

Quatre exclamations répondirent à cet acte brutal:

--Robert, que fais-tu? Monsieur! Oh! mon parrain! Quel dommage!

En même temps, M. Maldonne se précipita pour ramasser l'oiseau. Robert
s'était retourné en face de Claude, et se tenait très droit, une main
appuyée à la table, l'autre passée entre les boutons de sa redingote,
pâle, méprisant et correct.

Claude fit un mouvement pour s'avancer sur lui. M. Lofficial le retint
par le bras, et, se penchant:

--Ne bougez pas, surtout, monsieur Claude, laissez-moi faire.

--Monsieur de Kérédol, continua-t-il tout haut, d'une voix sonnante
qui attira sur lui le regard de Robert et des deux femmes, ce que vous
venez de faire là est très mal.

--Vous dites?

--Je dis: «très mal et indigne de vous!»

M. Lofficial s'était avancé. Ses petits yeux flambaient d'une colère
d'honnête homme, et commentaient sa pensée. Robert y lut sans doute un
mot qui le troubla. Très froid, sans cesser de sourire du même air
provocant et hautain, il leva les épaules, ne répondit rien, passa
devant madame Maldonne, et prit la porte qui conduisait aux
appartements.

M. Maldonne se relevait, après avoir ramassé l'informe paquet de
plumes, tout à l'heure si luisantes et si bien rangées.

Il le laissa retomber.

--Il n'est que trop vrai, dit-il, d'un air désolé, l'oiseau est perdu,
tout déchiré!

Il ne s'était point aperçu du départ de Robert, et chercha un instant,
en regardant tout autour les témoins muets de cette scène. Des larmes
mouillaient le bord de sa paupière, larmes de dépit et d'humiliation.

--Je ne l'ai jamais vu ainsi, reprit-il, ni vous non plus, n'est-ce
pas, Lofficial, n'est-ce pas, Geneviève?

Personne ne répondit. Ils étaient tous affligés et gênés de cette
sortie étrange de M. de Kérédol.

M. Maldonne, par une inspiration délicate, remarquant la physionomie
contrainte et offensée de Claude, s'avança vers le jeune homme, lui
prit la main, et, tâchant de surmonter l'impression pénible qu'il
éprouvait lui-même:

--Vous, monsieur Claude, dit-il, venez au jardin. Je ne veux pas
que vous me quittiez sur cette offense. Je vous suis aussi
reconnaissant...

--Non, adieu, monsieur! La surprise que je voulais vous faire a
tristement tourné. Adieu!

Il essaya de dégager sa main, que M. Maldonne retenait dans les
siennes. Madame Maldonne intervint, et, avec une autorité, un charme
de voix et de physionomie qui faisaient d'elle comme un arbitre
souverain:

--Je vous en prie! dit-elle.

Claude s'inclina. Alors elle se tourna du côté de M. Lofficial, et lui
dit à demi-voix:

--Restez, vous, j'ai à vous parler.

M. Maldonne et Claude se dirigèrent vers la porte. Thérèse hésitait.
Elle allait sans doute remonter dans sa chambre. Sa mère l'arrêta du
regard, et dit:

--Non, ma mignonne, va aussi, cela vaut mieux.

Thérèse sortit donc, et retrouva dehors, sur le sable, son père et
Claude qui causaient.

--La sotte affaire! disait M. Maldonne. Je vous dois de vraies excuses
de la conduite de Robert.

--Vous les faites si bien, répondit Claude en apercevant Thérèse, que
j'oublierai tout à cause de vous. Ce n'était pas, d'ailleurs, à M. de
Kérédol que j'entendais plaire, et l'attitude qu'il a prise importe
peu, vraiment.

--Incompréhensible! reprit le naturaliste, arrêté au bord d'une allée
qui longeait les murs du domaine.

Il releva la tête, croisa ses mains derrière sa grosse jaquette
pointillée.

--C'est à se demander, ajouta-t-il avec humeur, si ce n'est pas lui
qui a gâté la sarcelle!

--Oh! père! dit doucement Thérèse, en se mettant à sa gauche.

--Oui, ma petite, et je sais ce que je dis. Il est très capable
d'avoir fait cela par orgueil!

--Je vous assure...

--Par vanité insensée d'amateur. Ah! je l'ai vu d'autres fois, va,
quand un marchand ou un ami nous offrait une pièce rare qui nous
manquait, je l'ai vu répondre brutalement: «Remportez-la! Nous la
tuerons!» Il est intraitable, par moments, d'une intolérance là-dessus
que je n'ai jamais eue au même degré!... Je suppose au moins que c'est
cela? Que veux-tu que ce soit autre chose?

Il s'engagea dans l'allée, marchant à petits pas, entre Claude et
Thérèse, la tête de nouveau baissée, visiblement préoccupé de
l'incident qui troublait la vie des Pépinières.

La jeune fille eut un sourire très doux. Elle leva les yeux droit
devant elle, vers la voûte fuyante des hêtres, qui gardaient encore
quelques feuilles jaunes, tourmentées par le vent. Mais ce regard
n'était pas de ceux que nous donnons aux choses. Il allait à
quelqu'un. Il était lumineux, plein de compassion et de tendresse. Et,
au lieu de répondre directement, voyant son père irrité:

--Vous ne pouvez vous figurer, monsieur, dit-elle à Claude, combien il
a été excellent pour moi.

--Il s'agit bien du passé! grommela le bonhomme.

--Je ne puis pas l'oublier, reprit Thérèse sans s'émouvoir.

Et elle se mit à rappeler le dévouement, les attentions innombrables
qu'il avait eus pour elle, autrefois. Elle lui prêtait ingénûment des
talents qu'il n'avait pas. Elle exagérait à plaisir son mérite,
cherchait obtenir, par cette voie indirecte, le pardon du présent,
dont elle ne parlait pas. Insensiblement, avec des mots heureux, des
histoires qu'elle disait avec une nuance de pitié ou d'enfantillage,
elle couvrait de souvenirs, et cachait derrière eux la faute de son
ami. Quand son père se récriait, elle s'adressait à Claude, qui ne
protestait jamais. Bien au contraire, il écoutait, ravi, touché de
cette bonté adroite de la jeune fille. M. Maldonne s'apaisait aussi
par degrés. Ils n'avaient pas fait ensemble le tour du grand domaine,
qu'ils avaient à peu près oublié, M. Maldonne et Claude au moins, la
raison première de cette promenade à trois. Et Thérèse, sentant vivre
à ses côtés deux âmes toutes pleines d'elle, laissait la sienne
s'ouvrir: jeunesse, fraîcheur, indulgence, confiance dans la bonté des
autres et dans la vie, elle se donnait tout entière, sans l'ombre de
coquetterie, presque à son insu, parce que l'heure était venue, parce
_qu'il_ était là. Le tour du jardin achevé, ils prirent une seconde
fois la longue allée tournante. Quelque chose d'intime et d'heureux
les retenait ensemble, sans qu'ils y songeassent même. Les mots se
faisaient plus rares entre eux, et cependant l'intérêt, l'attrait de
cette causerie plus lente semblaient grandir encore, parce que le
rêve, à présent, un rêve différent pour chacun, emplissait les
silences. La matinée s'était faite plus douce. Un soleil d'hiver, pâle
et sans chaleur, donnait l'illusion de la vie aux derniers rameaux
vêtus de feuilles, aux dernières roses impuissantes à s'ouvrir, qui
pendaient sur l'allée.

Bientôt, M. Maldonne fut distrait par la vue d'un massif d'alkékenges,
dont on n'avait pas récolté les fruits. Ils pendaient, comme des
oranges minuscules, luisant à travers l'enveloppe flétrie, usée,
découpée à jour, qui leur vaut, parmi le peuple, le joli nom d'«amour
en cage». M. Maldonne les aimait beaucoup.

--Des coquerets, dit-il, et on ne les a pas cueillis!

Il se pencha aussitôt, et se laissa distancer. Les deux jeunes gens
continuèrent seuls. Et Claude vit que les souvenirs de Thérèse
n'iraient pas loin désormais. Elle dit encore deux ou trois phrases,
distraites, sans accent, destinées peut-être à la tromper elle-même
sur cette situation nouvelle: être seule avec lui. Puis elle se tut.
Elle regardait en avant, loin, comme le jour où, dans le bois de
Laurette, elle avait eu de si étranges idées. Un oiseau menu, les
plumes relevées en collerette, vint se poser devant elle, sur l'allée,
jeta une petite note triste, et disparut. Thérèse le reconnut,
tressaillit, et tourna la tête vers la maison là-bas, vers une fenêtre
qui était close, au premier.

--C'est le rouge-gorge de mon oncle, dit-elle.

Et elle se mit à marcher de son pas souple, la joue un peu pâle, les
yeux graves et profonds dans le vague.

Thérèse avait achevé sa partie dans le duo d'amour, qu'elle avait
commencé et qu'elle interrompait sous la même impulsion mystérieuse.
C'était à Claude de parler maintenant. Oh! ce fut bien simple. Ils
étaient parvenus à l'un des angles du jardin. L'allée se coudait
autour d'une touffe de bambous. Quand il fut à l'abri de la haute
gerbe, à demi dégarnie par le froid, Claude s'arrêta, et dit:

--Vous êtes infiniment bonne.

--Croyez vous? répondit-elle en tournant vers lui son regard très
sérieux et très doux.

--Oui: tout le temps que vous parliez, j'enviais celui que vous
défendiez.

La lueur d'un sourire léger éclaira le visage de Thérèse.

--C'est vrai, dit-elle, ceux que j'aime, je les aime bien.

Sa main pendait le long de sa jupe,

Claude la prit. La petite main ne se retira pas. Mais elle tremblait.
Thérèse se sentit attirée vers lui, et elle s'abandonna un peu, et
elle entendit une voix qui disait tout près d'elle, si près que le
souffle des mots passait comme une caresse dans ses cheveux:

--Eh bien! moi, je vous aime!... Voulez-vous m'aimer aussi?

Elle le regarda. Elle lut, sur le visage de Claude, l'ardent et fort
amour qu'elle avait souhaité.

--Oui, dit-elle faiblement, je veux bien!

Et ainsi ils engagèrent leurs âmes.

Derrière eux, des pas se rapprochèrent. C'était M. Maldonne qui les
rejoignait.

Alors ils se séparèrent un peu l'un de l'autre, et se remirent à
marcher, côte à côte, sans rien se dire...

Thérèse ne se trompait pas. Robert la voyait. Il était là, derrière la
fenêtre aux rideaux baissés, en proie à des sentiments de révolte, de
colère contre lui-même et contre la vie, que la solitude excitait
encore. Depuis qu'il était sorti du salon, il arpentait sa chambre à
grands pas, s'arrêtant et se courbant parfois devant les vitres pour
suivre, à travers les fleurs de mousseline du rideau, la promenade de
Thérèse et de Claude, qui lui semblait d'une longueur indéfinie. Il
devinait les mots échangés, il éprouvait le supplice des sourires qui
vont à d'autres. Et de son cœur, gros d'amertume, des plaintes
s'échappaient, les unes proférées à haute voix, les autres murmurées
ou inintelligibles:

«Comment me traite-t-on ici? Comme un étranger, comme ceux dont on se
défie! M'a-t-on fait l'honneur de me consulter, de m'apprendre ce qui
se tramait ici? Car, c'est un coup monté, une trahison d'amitié
manifeste. Guillaume l'a introduit ici, ce jeune homme, avec la
légèreté qu'il met en toutes choses; il l'a défendu contre moi; il m'a
donné tort, par deux fois, à moi qui voulais protéger la maison,
notre bonheur à tous, contre un entraînement insensé. Lofficial est
complice, et Geneviève elle-même. Oui, ma propre sœur! Ils se sont
ligués pour me tenir à l'écart. Voilà ce que m'a valu l'absurde,
l'inepte dévouement que je leur ai montré! A quoi bon se gêner, avec
ceux qui aiment trop? On est bien sûr qu'ils ne quitteront pas la
maison. On leur dira plus tard, quand ils ne pourront plus s'opposer à
rien... O pauvre existence que la mienne! Je n'ai fait que ramasser
les miettes de toutes les tendresses que j'ai approchées. Et à présent
même on me les refuse... J'avais cru avoir gagné au moins le cœur de
l'enfant, sa pitié... C'était si doux, autour de moi, cette petite que
j'avais formée, cette jeunesse. Et cela m'appelait de noms si tendres
que je me croyais aimé. Eh bien! regarde, regarde-la, ta Thérèse...
Es-tu oublié?... O Thérèse, comme je te voudrais encore telle qu'il y
a trois mois, quand aucune autre pensée que la mienne, celle de ton
père et de ta mère n'occupait ton esprit... Ou bien plus petite, oui,
à l'âge de ta première communion, lorsque la jeune fille n'avait point
paru, et qu'il n'y avait ici qu'une enfant dont nous partagions
fraternellement la chère présence... Tiens, je te voudrais encore plus
petite pour t'avoir plus longtemps, je te voudrais à peine parlante,
avec tes robes longues comme le bras, et des yeux qui remerciaient si
bien, quand tu trouvais mes bonbons et mes jouets dans tes souliers de
Noël! A présent, voir cela!»

Il s'était arrêté. Son regard fixait le fond du jardin, là-bas, où les
deux jeunes gens, à demi cachés par la touffe de roseaux, se tenaient
immobiles. Robert se retira brusquement de la fenêtre.

--Je ne l'embrasserai plus jamais! dit-il tout haut. Elle est à un
autre!

Il s'était reculé jusqu'à la glace qui surmontait sa cheminée. Alors
il aperçut son visage si défait, le désordre et la violence de ses
idées si manifestement empreints sur ses traits, qu'il en fut saisi.
Une lumière rapide se fit en lui. «Oh! dit-il en se prenant le front,
est-ce que...?» Et cette question, qu'il n'osa achever, le rendit tout
pâle.

Quelqu'un frappait à la porte. Il n'entendit qu'à la seconde fois.

--Entrez! dit-il en se détournant.

C'était Geneviève Maldonne. Elle entra. Sa physionomie avait une
dignité plus grave, une sorte d'assurance et de tristesse à la fois,
qui ne lui étaient pas habituelles. Elle ressemblait, sa tête
régulière un peu raidie par l'émotion et calme avec effort, à la
statue de la pitié qui, pour une fois, serait chargée de faire
justice.

--Vous me surprenez bien accablé, dit Robert, qui essayait de se
ressaisir et de faire bonne contenance devant elle. Venez, je vous
prie... Tenez, voici le fauteuil... Désirez-vous...?

Il la conduisait, ne sachant trop ce qu'il disait, près de la fenêtre.
Elle fit signe qu'elle voulait demeurer debout. Elle était en pleine
lumière. Il la regarda de nouveau. Et il comprit si bien, qu'il baissa
les yeux, et s'assit à contre-jour, sur le bras du fauteuil.

--J'ai à vous parler de choses sérieuses, Robert, dit madame Maldonne,
d'une voix nette, à peine tremblante.

Il affecta de le prendre légèrement.

--Oui, dit-il, je m'y attendais. Vous venez me gronder de la scène que
j'ai faite en bas. En votre qualité de maîtresse de maison
impeccable...

--Vous vous trompez, reprit-elle, du même air sûr d'elle-même et du
devoir qui l'amenait. Il s'agit d'un sujet si délicat, qu'il faut
toute la confiance que j'ai en votre honneur, Robert, pour oser
l'aborder avec vous.

Robert leva les yeux sur cette robe grise à plis droits, immobile à
trois pas de lui, sans oser les lever plus haut.

--Nous causons ici de femme noble à gentilhomme, et de frère à sœur,
répondit-il, vous pouvez tout dire. De quoi s'agit-il?

--De Thérèse.

--En effet, fit-il en se détournant d'un mouvement de colère et
désignant la fenêtre du doigt, je puis vous apprendre ce qu'elle
devient. Regardez-la. Elle se promène seule avec M. Claude Revel, son
fiancé, je suppose... ils sont touchants... Mais, regardez donc!

Madame Maldonne ne bougea pas.

--Je n'ai pas à épier ma fille, dit-elle, je suis sûre d'elle. Si elle
a choisi ce jeune homme...

--Pardon, si vous avez choisi pour elle...

--Je dis que si elle a choisi ce jeune homme, je connais assez la
droiture de Thérèse, pour savoir qu'il est digne d'elle.

--Oui, oui, faites des phrases, vous ne me tromperez pas. Vous êtes
tous d'accord! Thérèse est fiancée. Elle se marie, c'est convenu. Et
moi, je ne dois pas m'en douter, n'est-ce pas? Je suis le gêneur,
l'étranger qu'on écarte...

--Robert! dit sévèrement madame Maldonne, vous savez qu'il n'y a pas
un mot de vrai là-dedans! Que Thérèse se soit éprise de M. Claude
Revel, c'est possible. Je n'ai rien fait pour cela, son père non plus.
Et la question n'est pas là, entre nous.

Devant l'obstination tranquille de Geneviève, l'emportement à demi
simulé de M. de Kérédol tomba.

--Soit! dit-il. Alors où est la question?

--Mon pauvre ami, reprit la voix devenue compatissante de madame
Maldonne, l'étroite intimité où vous avez vécu, de longues années,
avec nous, avec Thérèse, n'était pas sans danger pour vous. Thérèse
est très enfant, très affectueuse... trop peut-être, et je crois...

Elle hésitait. Les mots tremblaient sur ses lèvres.

--Vous croyez?...

Le regard de Robert rencontra tout à coup celui de Geneviève.

Elle baissa les yeux.

--Je crois que vous l'aimez! dit-elle.

Quand elle releva la tête, il était courbé vers le parquet, le front
appuyé dans ses mains. Il se taisait.

--J'aurais dû le voir plus tôt, reprit-elle. Cela eût mieux valu pour
nous tous. Depuis le premier jour où M. Revel est entré dans la
maison, vous avez beaucoup changé. Vous avez eu des tristesses et des
découragements qui n'étaient pas dans votre caractère. Et même,
longtemps avant cela, il y avait des signes... quelque chose de
trop exclusif, de trop personnel dans votre dévouement... Oh!
pardonnez-moi, Robert, si je suis obligée de vous parler de la
sorte... Je sais que vous étiez de bonne foi, que c'est notre faute
autant que la vôtre... J'en ai causé tout à l'heure avec Lofficial...
Vous connaissez l'estime qu'il a pour vous... Et il a été de mon
avis... Alors, mon pauvre ami, je suis montée, quoique cela me
coûtât... Vous voyez bien, Robert, vous souffrez... vous êtes jaloux
d'elle... avouez-le!

Et lui si fier, qui se faisait un point d'honneur de se dominer, de
rester maître de ses nerfs, il fondit en larmes.

--C'est vrai, murmura-t-il sans se redresser, d'une voix que les
sanglots coupaient... Je vous jure que je ne m'en doutais pas tout à
l'heure... Je ne savais pas... Il me semblait l'aimer d'une autre
sorte... Et cependant oui, Geneviève... vous avez raison... c'est
trop.

Il était si malheureux que madame Maldonne s'approcha, écarta les
mains dont il se couvrait le visage.

--Je ne vous accuse pas, dit-elle doucement, je vous plains. Vous
n'avez été que faible... ç'a été une surprise de votre âme.
Regardez-moi.

Il se redressa, et, comme épuisé, appuya sa tête sur le dossier du
fauteuil. Il ne feignait plus, il ne cherchait plus à échapper à
l'aveu de sa faiblesse.

--Oh! Geneviève, dit-il en tenant les mains de sa sœur étroitement
serrées dans les siennes, et le regard fixé sur les lames fuyantes du
parquet, je suis bien à plaindre, vous dites vrai. Tous les autres,
vous, Guillaume, Thérèse, vous aviez de grandes affections qui
veillaient sur vous, qui vous protégeaient contre la vie... mais moi!
Ma mère était morte, et, depuis lors, tout seul, sans fiancée, sans
femme...

--Il y avait nous, Robert!

--Oui, reprit-il amèrement, il y avait vous! Mais vous vous aimiez, et
ce partage-là, voyez-vous, ne suffit pas à nourrir les autres âmes,
comme la mienne, très tendres, exclusives, si vous voulez... Et,
alors, cette enfant qui était libre, elle, et jeune, et souriante,
j'ai cru pouvoir m'attacher à elle uniquement... beaucoup trop... sans
le dire jamais... sans avoir d'autre idée que de ne pas la quitter...
Et maintenant, c'est pourtant bien cela... il faut...

Il se leva, reprit quelque chose de la tenue fière et correcte qu'il
avait d'habitude.

--Eh bien! dit-il avec décision, je partirai!

A ce mot, qu'elle attendait pourtant, Madame Maldonne tressaillit, et
se recula un peu.

--Mon Dieu oui, répéta-t-il en observant qu'elle avait pâli, et comme
s'il posait une question... Je partirai d'ici.

Elle pâlissait, mais elle ne faiblissait pas.

--Vous êtes juge, dit-elle.

--Vous m'approuvez?

Elle s'arrêta un instant, avant de prononcer ce qu'elle savait être
l'arrêt de séparation définitive, et prononça avec effort:

--Oui, Robert.

La résolution qu'il venait de prendre grandissait Robert à ses propres
yeux. Il devinait qu'il avait reconquis toute l'estime de Geneviève.

--Je crois vraiment, dit-il, que je me suis assis devant vous!
Excusez-moi.

Il s'essuya les yeux, cilla les paupières, comme pour chasser un rêve
pénible, et dit, plus posément:

--Tout à fait entre nous deux, l'entretien que nous venons d'avoir?

--Je vous le promets.

--Rien à Guillaume?

--Non.

--J'inventerai quelque chose, n'est-ce pas? une affaire, une lettre
reçue... Surtout... rien à Thérèse!

--Non. Elle ne saura rien de vous, Robert, que ce qu'elle connaît de
bien et de beau.

Il réfléchit un peu, regarda autour de lui, comme pour chercher
quelque chose, quelqu'un qui retardât le sacrifice, et, ne trouvant
rien, il ouvrit les bras. Sa sœur s'y jeta. Il l'embrassa longuement,
et, tandis qu'elle répétait, de sa douce voix maternelle: «Mon pauvre
cher ami, mon pauvre enfant!» il fit un effort sur lui-même, et dit
tout bas:

--Demain!

Madame Maldonne s'échappa, pour ne pas éclater en sanglots. Mais elle
n'avait pas entendu la porte se refermer derrière elle, qu'elle
perdait courage à son tour, et fondait en larmes.



X


Robert ne déjeuna, pas aux Pépinières. Peu d'instants après son
entrevue avec sa sœur, il sortit, et gagna la ville. Il avait
quelques notes à régler et plusieurs objets à acheter, dont une
valise, meuble depuis longtemps inutile dans la vieille maison. Il
avait surtout besoin de réfléchir, de reprendre possession de
lui-même. Les affaires terminées, il entra chez une pauvre femme du
faubourg, qu'il secourait, et, au lieu de l'aumône ordinaire, lui
remit tout un mois de sa retraite d'officier. «Ce sera pour le temps
que durera mon voyage, dit-il, car je pars.» La femme comprit qu'il ne
reviendrait pas, et le suivit du regard, tant qu'il fut en vue de la
maison, avec cet air de commisération et d'effroi qu'elles prennent
devant un mystère de souffrance qui passe.

L'après-midi était très avancée lorsque M. de Kérédol rentra aux
Pépinières, fit avertir M. Maldonne, et s'enferma avec lui dans le
laboratoire. Une heure plus tard, le dîner réunissait, comme
d'habitude, les quatre hôtes du logis. Ils entrèrent dans la salle à
manger, les deux hommes encore animés par la discussion à peine
interrompue, Thérèse et madame Maldonne par l'autre porte,
silencieuses, pâles et gênées. Thérèse avait appris la nouvelle, d'un
mot de sa mère, il y avait peu de temps, et ses yeux, rougis par les
larmes, disaient assez son chagrin. Robert partait!

Pour expliquer ce coup de théâtre, M. de Kérédol avait inventé un
prétexte quelconque, le plus invraisemblable peut-être qu'il eût pu
trouver: un héritage à recueillir, une parente lointaine, qui l'avait
institué légataire. Le temps et la présence d'esprit lui manquaient,
pour donner une apparence ingénieuse à cette fable. Il ne l'avait
guère défendue qu'en la répétant. M. Maldonne, après avoir d'abord
refusé de croire à la possibilité d'un départ, puis à la réalité du
motif, ne doutait plus de son malheur à présent, et n'avait guère le
cœur à discuter le reste. Il apercevait les Pépinières désertées,
l'intimité brisée, tant de projets abandonnés. Oh! dans cette surprise
du chagrin, comme sa vieille amitié avait bien sonné sous le coup!
Comme Robert avait reconnu l'accent vrai, la tendresse naïve et
dévouée qui l'avaient conquis, bien des années auparavant, pendant ses
campagnes d'Afrique! S'il s'était injustement exprimé, sur le compte
de cette loyale nature, maintenant, il reconnaissait son erreur. Il
réapprenait, dans l'épreuve mutuelle de l'adieu, ce que valait son
ami.

Autour de la table, les quatre convives se taisaient. A peine des mots
échangés avec cérémonie, comme entre étrangers. Aucun n'osait ouvrir
son âme. Ils veillaient même sur leurs yeux, pour que toute leur
douleur n'y fût pas.

M. de Kérédol, par excès de précaution, par un enfantillage d'esprit
qui avait son côté touchant, avait ouvert près de lui un carnet. De
temps en temps, il y inscrivait un chiffre, puis il semblait réfléchir
et se plonger dans des calculs difficiles.

--Qu'est-ce que tu comptes ainsi? demanda M. Maldonne.

--Oh! rien, répondit négligemment Robert, en fermant le carnet. Ce
sont des chiffres en l'air, des hypothèses.

--Et elle vivait à Clamart, cette dame?

--Oui, à Clamart.

--Alors, c'est là que tu habiteras?

--Probablement... je ne puis pas savoir encore... je verrai.

M. Maldonne leva les épaules. Dans son chagrin même, lui, nature
optimiste et sans cesse remontante, il conservait quelque espérance,
celle au moins de retarder le départ de plusieurs jours, de plusieurs
semaines. Qui sait? En s'y prenant adroitement? Il laissa donc un peu
d'intervalle, pour retrouver,--autant que cela était possible en un
pareil moment,--un peu de sa manière ordinaire, qui était engageante
et bonne.

--Je pense là, dit-il, à notre collection de tulipes. Nous pourrions,
si tu voulais, la partager demain ou après-demain?

--La partager? Pourquoi?

--Mais nous l'avons faite à frais communs, à peines communes. Tu
serais peut-être bien heureux, à Clamart...

--Non, mon ami, répondit M. de Kérédol, en se penchant sur son
assiette, je n'emporterai rien... Tu ne peux te figurer combien je
tiens peu à tout cela maintenant.

--Il y a aussi le catalogue, reprit M. Maldonne, le catalogue qui
n'est pas achevé. Nous l'avions commencé ensemble. Te rappelles-tu les
premières séances?

--Oui.

--Comme c'était bon! Deux heures par jour, au musée, tout seuls au
milieu des oiseaux, de notre œuvre presque vivante encore, levant les
ailes, dressant le cou, marchant autour de nous! Tu les aimais, ces
séances-là!

--C'est vrai!

--Eh bien! je crois qu'en deux petites semaines de collaboration,
trois tout au plus, nous aurions terminé.

--Impossible, Guillaume, je t'assure.

Le naturaliste eut un geste d'impatience

--Tu ne peux pourtant pas nous quitter demain?

--Pardon, demain, dit Robert faiblement.

--Matin?

--Je ne sais pas encore, mon ami.

M. Maldonne aurait peut-être insisté. Sa femme, jusque-là silencieuse,
l'interrompit.

--Il faut le laisser libre, dit-elle. Tu vois que mon frère a autant
de chagrin que nous. S'il en a décidé ainsi, ce doit être mieux, j'en
suis convaincue.

Robert la remercia d'un coup d'œil. Et la conversation s'arrêta. Mais
la même pensée continuait à les occuper tous quatre.

Thérèse n'avait pas dit un mot. Elle avait remarqué que M. de Kérédol
évitait de la regarder, et qu'il baissait les yeux, quand elle levait
les siens vers lui. Le dîner achevé, il annonça qu'il sortait pour une
heure ou deux, s'enveloppa de son manteau à pèlerine, et prit la
porte. Thérèse le suivit. Elle le rejoignit sous les arbres de
l'entrée. M. de Kérédol ne l'avait pas entendue marcher derrière lui.

--Parrain?

Il se détourna, et, sous la lune voilée de cette nuit d'hiver, il
aperçut, tout près, le visage triste et les yeux suppliants de
Thérèse.

--Parrain, reprit-elle, vous ne partez pas tout de suite?

--Non, mon enfant, mais rentrez vite, vous n'avez pas de châle,
rentrez...

--Peu importe le froid. Il faut bien que je vous parle, répondit-elle,
en s'abritant derrière une touffe d'arbustes verts, contre le vent qui
soufflait du fond du jardin. Et je veux vous dire...

--Quoi donc, Thérèse?

--Vous savez bien ce que je vous promis là-bas, sous la tonnelle? Vous
vous rappelez?

--Oh oui! répondit-il, enveloppant de son regard l'enfant presque
confondue avec les ramures enchevêtrées du bosquet, et dont il ne
voyait guère que la petite tête inquiète sortant de l'ombre et tendue
vers lui... Oh oui! je me souviens...

--C'est que, voyez-vous, mon parrain, M. Claude Revel paraît vouloir
m'aimer...

--Il vous l'a dit?

--J'en suis sûre, reprit-elle en rougissant. Vous vous en doutiez?

--Moi?

--Oui, vous l'avez deviné, je le sais. J'ai même pensé que cela
pouvait entrer pour quelque chose,--oh! pardonnez-moi de vous dire
tout ainsi,--dans vos projets, dans votre départ...

--Comment pouvez-vous supposer? dit-il vivement...

Elle sourit, parce qu'elle avait une idée aimable dans le cœur.

--J'aurais dû dire: «dans votre retour», fit-elle. Je me trompe parce
que je suis un peu émue, mais vous allez voir que j'ai songé à vous.
Voici ce que j'ai décidé. Si M. Revel me demande, je répondrai: «A une
condition!»

M. de Kérédol branla lentement la tête.

--Attendez donc! «A une condition, c'est que rien ne sera changé aux
Pépinières, et que Thérèse continuera d'habiter avec son père, sa mère
et son cher parrain, le colonel.» Alors, puisque rien ne sera changé
aux Pépinières, une fois vos affaires terminées, vous serez bien tenté
de revenir?

Elle souriait tout à fait.

--Et vous savez, ajouta-t-elle, je crois qu'il acceptera... entre
nous, je le crois bien!

Elle tendit les deux mains vers M. de Kérédol. Elle s'attendait à le
voir sourire aussi, l'attirer dans ses bras, la serrer sur son cœur,
mais non: il pressa à peine les doigts de sa nièce, et les laissa
retomber dans l'ombre. Ses traits se ridèrent au passage d'une émotion
douloureuse.

--Ma petite Thérèse, dit-il, vous avez le meilleur cœur que j'aie
connu... mais cela ne se pourra pas... j'aurai trop... d'intérêts,
là-bas, pour ne pas rester...

Et il s'éloigna, épouvanté d'avoir répondu par cette raison, brutale
autant que fausse, à cette innocente petite qui demeurait là,
stupéfaite, blessée au fond de l'âme que son oncle pût préférer un
intérêt quelconque à la vie des Pépinières.

Comme il allait passer le seuil, il se détourna, et vit Thérèse
immobile dans la lumière vague, au milieu de l'allée.

--Rentrez, ma Thérèse chérie! dit-il.

Et sa voix avait toute la pure tendresse des jours lointains.

       *       *       *       *       *

M. de Kérédol fit encore plusieurs courses en ville, et, sur le tard,
passa devant l'hôtel de Claude Revel. Il s'arrêta, sonna, et remit
entre les mains de Justine un billet ainsi conçu:

   «Monsieur, des affaires importantes et urgentes m'obligent à
   partir demain matin. Je ne sais combien durera mon absence,
   peut-être sera-t-elle longue. Je serais heureux de vous voir, et
   de vous faire, avec mes adieux, des recommandations auxquelles je
   tiens beaucoup. Je sortirai de la maison à sept heures précises.
   Ayez la bonne grâce de vous trouver sur la route. Ne sonnez pas,
   et montrez-vous le moins possible. Je vous en serai, monsieur,
   sincèrement obligé.

    »R. comte de KÉRÉDOL.»

Puis il revint très lentement aux Pépinières.



XI


Robert voulait éviter, pour les autres et pour lui-même, la scène
inutile de la séparation. Il n'avait averti ni sa sœur, ni M.
Maldonne, ni Thérèse.

Levé avant l'aube, le lendemain, il avait, sans bruit, fait ses
préparatifs de départ. Il n'emportait qu'un peu de linge et quelques
livres, deux ou trois de ces pauvres manuels fatigués qui lui
rappelaient les premières années de l'enfance. «Le reste, disait-il,
dans une lettre laissée sur la commode, mes amies, ma bibliothèque,
me sera envoyé plus tard, si je le demande.»

A tâtons, pour qu'on remarquât moins sa fuite, il descendit
l'escalier, sa valise à la main, traversa le couloir, et se trouva
dehors, dans la brume d'où l'ombre de la nuit commençait à se retirer.
Si maître qu'il fût de lui-même, ou plutôt si décidé à ne pas montrer
de faiblesse, il ne put s'empêcher de se détourner, et de regarder une
dernière fois la chère maison. Elle était close, terne, comme
affaissée dans le sommeil et dans la nuit. Les feuilles des lierres et
quelques rames sanglantes de vigne vierge pendaient, lourdes de
brouillard. Des gouttes d'eau s'en échappaient, et tombaient à terre,
une à une, comme des larmes. Personne n'assistait à ce suprême adieu.
Pas un regard pour répondre à celui qui embrassait douloureusement
toutes ces choses familières. «Cela vaut mieux ainsi», murmura M. de
Kérédol. Et, redressant sa tête énergique de vieil officier,
retroussant la pointe de ses moustaches pour se donner un air de
bravoure, il continua rapidement son chemin. La petite porte découpée
dans le grand portail s'ouvrit, et se referma discrètement. L'exil
était commencé.

Devant lui, Robert aperçut une forme humaine, et, supposant bien que
c'était Claude, il s'efforça de se raidir encore, pour ne pas trop
révéler sa souffrance. Mais sa pâleur, l'espèce d'égarement et
d'effarement de son visage le trahissaient si bien, que le jeune
homme, en le voyant s'approcher, lui dit:

--Êtes-vous malade, monsieur?

--Si ce n'était que cela! répondit M. de Kérédol. Mais je pars,
monsieur, je pars!

--Votre billet d'hier soir me l'apprenait. Vous me demandiez de venir.
Me voici.

--Oui, répondit M. Robert en lui tendant la main, je vous remercie...
Ayez la bonté de m'accompagner. Je vous expliquerai... mais, pas
ici...

--Volontiers, monsieur. Vous n'avez personne pour porter votre valise?

--Plus bas, je vous prie, je ne veux pas qu'on se doute... non,
monsieur, je n'ai personne.

--Alors, permettez-moi de vous aider, dit Claude.

Il prit une des poignées de la valise, et tous deux, s'écartant un peu
l'un de l'autre pour partager le poids, se mirent en route. M. de
Kérédol marchait d'un pas mal assuré, du côté que longeait le mur, la
tête à demi tournée vers les branches, qui appuyaient leurs dentelures
mouillées parmi les mousses poilues et les pariétaires. Après quelques
mètres, il s'arrêta.

--Écoutez! dit-il.

Dans la langueur froide du matin, un petit sifflement très doux
s'élevait près d'eux.

--C'est un rouge-gorge, dit Claude.

--Vous le voyez?

--Il est là, sur l'arête du mur.

--Je le connais, répondit M. Robert; il nous suivait souvent...

Il y avait, dans ce pluriel, une pensée si triste, que M. de Kérédol
continua sa route, les yeux baissés.

Un peu plus loin, il demanda:

--Suit-il encore?

--Oui, le voilà qui sautille de branche en branche.

--C'est le seul qui soit venu! murmura M. de Kérédol.

Quand il eut dépassé la limite du domaine, son pas devint plus ferme
et plus rapide. Robert se hâtait, poussé, sur ce chemin de l'exil, par
ses engagements de la veille, et par sa propre faiblesse, qu'il ne
sentait que trop disposée à une défaite. Il y avait encore une lutte
dans son âme. Claude en devinait quelque chose, et respectait le
silence de son compagnon. La brume, chassée par le vent, laissait
tomber maintenant des rayées de soleil, çà et là. Devant eux, les
cabarets de la banlieue s'ouvraient, guettant les maraîchers. Des voix
d'enfants, s'échappant par les fenêtres, se mêlaient au roulement des
carrioles. Entre les deux voyageurs, la valise se balançait d'un
mouvement régulier.

Au moment où ils allaient entrer dans la ville:

--Monsieur Claude, dit M. de Kérédol en se détournant pour regarder
par-dessus son épaule, j'ai les yeux si mauvais, ce matin, que je
distingue à peine ma route... voyez-vous encore la maison?

--Grosse comme une fève blanche.

Robert soupira profondément.

--Toute la joie de ma vie est derrière moi! dit-il.

Et il ajouta, sans transition apparente:

--Voulez-vous bien oublier ma vivacité d'hier, monsieur?

--C'est déjà fait, répondit Claude.

--Vous avez pu voir en moi un adversaire, reprit M. de Kérédol...
J'aurai du moins le bonheur de ne vous avoir pas nui... je
m'éloigne...

--Je suis convaincu, dit le jeune homme, qu'en tout cas votre
opposition n'eût pas duré!

--Vous avez raison, répondit gravement M. de Kérédol.

Ils s'engagèrent dans les rues, de plus en plus peuplées, où les
boutiques, les fenêtres, les cours d'auberges s'éveillaient. Le vieil
officier ne faisait nulle attention à cette vie renaissante du
faubourg qui, tant de fois, avait amusé son oisiveté. Des vendeuses de
lait qu'il connaissait, belles filles aux joues fraîches des bords de
la Loire, penchant leurs pots de fer-blanc d'où coulait un flot
mousseux dans les plats des ménagères, lui faisaient un signe d'amitié
qu'il ne remarquait point. Derrière leur étal, des marchands
auxquels il causait volontiers, en flânant, le considéraient avec
étonnement, et le suivaient des yeux. Plusieurs saluèrent, auxquels il
ne répondit pas. Le sifflet des locomotives en manœuvre, dans les
tranchées, là-bas, parut seul le tirer de la torpeur où il était
plongé. M. Robert tressaillit, et retomba dans son rêve. Il semblait
avoir tout oublié du monde réel qu'il traversait, tout, jusqu'à la
présence de ce jeune homme un peu intimidé, hésitant devant cette
douleur muette, et qui se demandait: «Quelles recommandations avait-il
donc à me faire? Il ne me dit plus rien.»

Tous deux arrivèrent à la gare, et déposèrent la valise à terre, au
milieu de la salle d'entrée, presque déserte. Jusque-là, M. de Kérédol
s'était fait violence pour ne pas pleurer; mais, voyant que tout était
fini, que la dernière minute allait sonner, que, désormais, rien
n'arrêterait son départ, tout à coup, il attira Claude contre sa
poitrine, et, sanglotant, penché sur l'épaule du jeune homme et le
serrant à l'étouffer:

--Mon enfant! mon enfant! aimez-la bien... aimez-la follement.... moi
aussi, je vous la donne!

Puis, avant que Claude, stupéfait, eût pu répondre, il s'écarta de
lui. Son visage avait une expression de prière et de tendresse
inquiète.

--Je vous en supplie, dit-il en joignant les mains, faites attention,
le soir... qu'elle soit bien couverte... elle est délicate... moi,
j'avais souvent un châle pour elle... oh! dites, quand elle sort
aussi, le matin, de bonne heure... elle est imprudente... chère, chère
petite Thérèse!...

Il regarda, par la haute baie vitrée, du côté où se trouvaient les
Pépinières.

--Je vous remercie d'être venu, ajouta-t-il plus posément...
Dites-leur adieu pour moi... Allez... je n'en puis plus guère,
voyez-vous!... allez, mon ami; merci!...

Claude, très ému, sachant bien que les mots n'ont plus de sens devant
certaines douleurs, ne répondit rien, et le quitta. Plusieurs fois il
se détourna, et l'aperçut, immobile à la même place, le front caché
dans les mains, tandis que les hommes d'équipe enlevaient la valise,
et interrogeaient inutilement: «Où allez-vous?»

Quand Claude eut disparu, M. de Kérédol reprit sur lui-même le plein
empire qu'il avait d'habitude, et, entendant pour la première fois la
question que l'employé lui posait pour la dixième peut-être, dit, de
son air de commandement:

--Où je vais? mais je n'en sais rien encore. Attendez-moi!

Il s'approcha de la bibliothèque, au fond de la salle, et chercha un
annuaire militaire.

Il en découvrit un, l'ouvrit, parcourut rapidement une première page.

--Mon ancien régiment, murmura-t-il à demi-voix, sans s'occuper des
passants qui l'observaient... 2e chasseurs... colonel? inconnu de
moi... lieutenant-colonel? commandants? tous inconnus... plus
personne, plus de famille du tout, mon pauvre Robert!...

Il tourna la page.

--1er chasseurs... ah! commandant de Bernier, en voilà un... nous nous
sommes connus... beaucoup même, c'était presque un ami... autant là
qu'ailleurs!

Il ferma rapidement le livre, le replaça dans le rayon, traversa la
salle, et, se baissant vers le guichet:

--Première, Alger.

--Nous ne délivrons pas de billet direct pour Alger, monsieur.

--Province! dit M. de Kérédol, comme si, déjà, les dix-huit années de
séjour dans cette ville s'étaient effacées pour lui.

Et, se penchant de nouveau:

--Alors, première Paris. J'irai en deux étapes.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .



XII


Quelques mois plus tard, au commencement du printemps, Claude et
Thérèse étaient fiancés. Ce fut, pour les hôtes des Pépinières,
éprouvés par le brusque départ de M. de Kérédol, comme une
résurrection. Toutes les tendresses auxquelles Robert avait dû se
dérober se renouèrent autour de Claude, et plus encore. M. Maldonne
déclara qu'il retrouvait dans le jeune homme beaucoup des qualités
artistes de son ancien ami; madame Maldonne l'adopta comme un fils;
Thérèse l'aima. Les allées, au-dessus desquelles commençait à
s'étendre la verdure étoilée des premières feuilles, revirent bien des
fois la scène qu'elles avaient déjà vue. Les deux fiancés s'y
promenèrent, éprouvant à s'interroger, à se connaître de mieux en
mieux, une joie qui se renouvelait, une série de surprises heureuses.
Le moindre goût commun, une idée pareille, une petite joie partagée
leur semblaient des trésors. Ils ne se disaient que des choses très
simples, avec des mots qui n'étaient pas différents de ceux dont ils
usaient avec tout le monde: et cependant, il leur venait un
ravissement de s'écouter l'un l'autre. Quand ils parlaient
d'avenir,--et c'était bien souvent,--Thérèse se sentait remuée,
tremblante d'une crainte exquise. Elle aurait voulu marcher les yeux
clos, mais marcher encore plus vite vers ce lendemain inconnu.

Ils s'aimaient.

Une après-midi d'avril, ils causaient dans le salon des Pépinières,
près de la fenêtre. Claude avait repris ce sujet, qu'ils n'arrivaient
pas à épuiser, de leur première entrevue, de l'impression qu'il en
avait emportée, des songeries ensuite. Dans le fond de l'appartement,
madame Maldonne travaillait, distraite. Thérèse écoutait. Ses yeux
erraient sur la verdure pâle du jardin, que le soleil échauffait et
déroulait de toutes parts. Un moment, elle laissa tomber la causerie.
Puis elle dit, regardant Claude:

--Voulez-vous venir avec moi?

--N'importe où.

--Une promenade un peu triste?

--Si vous en êtes, elle ne le sera pas.

--Nous la devons, oui, nous la lui devons bien.

--De qui parlez-vous, Thérèse?

--Vous verrez! Mère, vous acceptez?

Pour toute réponse, madame Maldonne se leva, et alla prendre son
chapeau. Où allait-elle? Peu lui importait. Elle accueillait comme
une grâce toute occasion de suivre et de sentir encore à ses côtés
l'enfant qu'elle allait perdre. L'adieu pleurait en elle, goutte à
goutte et toujours. Mais elle n'en disait rien: ce sont là de ces
chagrins qu'on doit taire, parce qu'ils viennent du bonheur des
autres. Elle se leva donc, et tous trois sortirent de l'enclos, dans
la direction de la ville.

A mi-chemin, ils s'enfoncèrent dans un sentier de banlieue
qu'emplissait la senteur chaude des primevères. Thérèse avait son but,
qu'elle n'avouait pas encore. Elle était moins expansive et moins
rayonnante que de coutume. Madame Maldonne enveloppait ses deux
enfants d'un regard attendri, contente d'avoir sa place et de jeter
son mot dans la conversation tranquille et lente qui s'échangeait
entre eux.

Brusquement, à un détour, de longs murs se dressèrent, avec des sapins
et des ifs pointant par-dessus.

--Je comprends, dit Claude en remerciant

Thérèse du regard, c'est une jolie pensée.

Ils se turent en pénétrant dans le cimetière. Le même songe sans doute
de la fragilité de leur joie, le même frisson tomba pour elle et pour
lui, qui s'aimaient, des arbres noirs témoins de tant de larmes.
Thérèse et Claude se séparèrent l'un de l'autre, et Thérèse, par un
dernier instinct d'enfant effrayée, pour traverser l'avenue encore
molle et marquée de traces de roues, chercha le bras de sa mère.

Où est la tombe du petit Jean? Là, assurément, dans ce massif immense
de croix blanches ou noires, presque toutes égales, pressées les unes
contre les autres. Il y a, sur les tertres verts, plus ou moins
affaissés selon la date, tout le naïf étalage des tendresses
misérables, poignées de fleurs, rosiers, lierre taillé, clématites
piquées dans un vase de verre bleu apporté des mansardes, couronnes
grosses comme le poing et qui durent peu. A quoi bon durer? Les
pauvres, sous la terre comme dessus, logent au mois. Tout cela sera
bouleversé, détruit, remplacé bientôt. Où donc est la tombe du petit
Jean?

La voici. Thérèse l'a découverte. «A Jean Malestroit, onze ans, trois
mois, huit jours, ses parents inconsolables.» Au pied de la latte de
bois peinte, sont trois jacinthes en ligne et un brin de chrysanthème,
qui doit venir de l'unique gerbe arrosée par la mère, là-bas, près du
pigeonnier. La jeune fille s'est agenouillée dans l'étroite allée,
Claude à côté d'elle, madame Maldonne un peu plus loin. Il leur semble
à tous revoir la figure éveillée de l'écolier, et ses cheveux roux que
le soleil, à cette heure, eût fait étincelants. Et Thérèse, après
avoir prié tout bas, s'est mise à dire à demi-voix, tournée vers
Claude, tout émue et sérieuse: «O notre petit Jean, enfant qui nous a
réunis, je t'aimais bien quand j'étais seulement ta marraine. A
présent, je ne pourrai plus penser au début de cette vie nouvelle où
j'entre, sans me souvenir que tu en as été l'occasion douloureuse. O
petit Jean, maintenant dans la puissance et dans la joie, parmi les
anges de Dieu, veille sur nous, protège-nous!»

--Amen! répondit Claude.

Ils se relevèrent ensemble, et ils se sourirent. Étrange succession
que nous sommes d'impressions qui se heurtent et se chassent comme des
nuées! Déjà ils ne pensaient plus au petit marchand d'ombre. Un
souffle avait passé. L'enchantement de la vie les avait ressaisis. Ils
s'éloignèrent, sans même jeter un dernier coup d'œil derrière eux, et
regagnèrent côte à côte, pressant le pas, uniquement occupés de leur
amour, la campagne ouverte et pleine de soleil.

Étaient-ce bien les mêmes sentiers? En quelques minutes, tout avait
changé d'aspect. Le jour s'était fait plus pur et plus beau.
Par-dessus les haies d'aubépine qu'ils longeaient, le front levé, les
yeux en joie, ils regardaient l'azur pâle, ils se regardaient
ensuite, et trouvaient de quoi se sourire encore. Une même chanson
divine leur chantait dans l'âme. Ils l'entendaient en eux-mêmes, ils
la devinaient dans le cœur de l'autre. Les alouettes dans les blés
clairs, les alouettes toutes folles aussi, s'envolaient en secouant
leurs ailes, et saluaient l'heure unique, l'heure où toutes les
espérances se lèvent, pour garder le nid qu'on va bâtir. Des paysans,
çà et là, s'arrêtaient de bêcher. Quelque chose leur disait que le
bonheur passait. Puis, après une pause, égayés ou jaloux, ils se
courbaient de nouveau. Et les fiancés continuaient leur route,
triomphants, enviés, rois du chemin, et le sachant.

Derrière eux, la mère venait, oubliée. Mais elle jouissait d'avoir
donné le jour à cette créature heureuse qui marchait devant elle. Elle
se souvenait. A voir l'expression de son visage, on pensait à ces
premières fleurs d'une grappe, à demi fermées, penchées, comme une
image prophétique, au-dessus des jeunes qui éclatent.

Les Pépinières s'ouvrirent bientôt devant eux. Ils entrèrent.
Quelqu'un les attendait avec impatience. C'était M. Maldonne, qui
faisait, pour la vingtième fois, le trajet du portail à la maison.

--Vite! vite! cria-t-il: il est arrivé une surprise pendant votre
absence!

Thérèse, Claude et madame Maldonne se hâtèrent, moins curieux de la
nouvelle que désireux de plaire au vieux maître des Pépinières.
Celui-ci les emmena près de la serre, où, sur une table de jardin, il
avait fait poser un mannequin d'osier.

--Voici l'objet, dit-il. Il est adressé à M. Claude Revel, aux
Pépinières.

--Est-ce possible? fit Thérèse en riant. Vous voyez, Claude, on nous
croit mariés. C'est peut-être un présent?

--D'où vient-il? demanda Claude.

--Ma foi, dit M. Maldonne, bien fin qui le devinera: toutes les
étiquettes sont tombées dans le voyage.

Thérèse, qui s'était penchée, saisit quelques brins d'herbes, entre
deux mailles de l'osier, et dit, en devenant toute rose d'émotion:

--Cela vient d'Afrique. Voici de l'alfa.

Une même pensée, à ce nom qui évoquait tant de souvenirs, assombrit le
petit cercle rangé autour de la table.

--Puisque cela m'est adressé, dit Claude, c'est à vous d'ouvrir,
Thérèse.

Légèrement, en trois coups de canif, Thérèse brisa les liens qui
attachaient le couvercle, et le souleva. Elle écarta de la main une
jonchée d'herbes sèches. Des plumes apparurent, des plumes couleur de
ciel.

--La sarcelle bleue! s'écria M. Maldonne. Et splendide! Et intacte!

Il tenait déjà l'oiseau par le bec, et le considérait en le retournant
au soleil. De dessous l'aile, un papier plié tomba.

--Un billet! dit Claude, en se baissant.

Il n'y avait qu'une seule ligne. Claude la parcourut, et puis, tandis
qu'ils l'observaient tous, bien émus, il lut à haute voix:

   «Tuée par le comte de Kérédol, au bord du Chot-el-Beïda.»


FIN


ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La Sarcelle Bleue" ***

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