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Title: Histoires naturelles
Author: Renard, Jules, 1864-1910
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoires naturelles" ***

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nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



JULES RENARD

Histoires naturelles

PARIS

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

26, RUE RACINE, 26

_Tous droits réservés._



  Il a été tiré de cet ouvrage:
  10 exemplaires sur papier du Japon numérotés 1 à 10,
  et 10 exemplaires sur papier de Hollande numérotés 11 à 20.


DU MÊME AUTEUR

    Sourires pincés.
    L'Écornifleur.
    Coquecigrues.
    La Lanterne sourde.
    Poil de carotte.
    Le Vigneron dans sa vigne.


PARIS.--IMP. E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26.



LE CHASSEUR D'IMAGES


Il saute du lit de bon matin, et ne part que si son esprit est net, son
coeur pur et son corps léger comme un vêtement d'été. Il n'emporte point
de provisions. Il boira l'air frais en route et reniflera les odeurs
salubres. Il laisse ses armes à la maison et se contente d'ouvrir les
yeux. Les yeux servent de filets où les images s'emprisonnent
d'elles-mêmes.

La première qu'il fait captive est celle du chemin qui montre ses os,
cailloux polis, et ses ornières, veines crevées, entre deux haies riches
de prunelles et de mûres.

Il prend ensuite l'image de la rivière. Elle blanchit aux coudes et dort
sous la caresse des saules. Elle miroite quand un poisson tourne le
ventre, comme si on jetait une pièce d'argent, et, dès que tombe une
pluie fine, la rivière a la chair de poule.

Il lève l'image des blés mobiles, des luzernes appétissantes et des
prairies ourlées de ruisseaux. Il saisit au passage le vol d'une
alouette ou d'un chardonneret. Puis il entre au bois. Il ne se savait
pas doué de sens si délicats. Vite imprégné de parfums, il ne perd
aucune sourde rumeur, et, pour qu'il communique avec les arbres, ses
nerfs se lient aux nervures des feuilles.

Bientôt, vibrant jusqu'au malaise, il perçoit trop, il fermente, il a
peur, quitte le bois et suit de loin les paysans mouleurs regagnant le
village. Dehors, il fixe un moment, au point que son oeil éclate, le
soleil qui se couche et dévêt sur l'horizon ses lumineux habits, ses
nuages répandus pêle-mêle.

Enfin, rentré chez lui, la tête pleine, il éteint sa lampe et
longuement, avant de s'endormir, il se plaît à compter ses images.

Dociles, elles renaissent au gré du souvenir. Chacune d'elles en éveille
une autre, et sans cesse leur troupe phosphorescente s'accroît de
nouvelles venues, comme des perdrix poursuivies et divisées tout le jour
chantent le soir, à l'abri du danger, et se rappellent aux creux des
sillons.



LES HIRONDELLES DE CHEMINÉE


Elles me donnent ma leçon de chaque jour.

Elles pointillent l'air de petits cris.

Elles tracent une raie droite, posent une virgule au bout, et,
brusquement, vont à la ligne.

Elles mettent entre folles parenthèses la maison où j'habite.

Trop vives pour que la pièce d'eau du jardin prenne copie de leur vol,
elles montent de la cave au grenier.

D'une plume d'aile légère, elles bouclent d'inimitables parafes.

Puis, deux à deux, en accolade, elles se joignent, se mêlent, et, sur le
bleu du ciel, elles font tache d'encre.

Mais l'oeil d'un ami peut seul les suivre, et si vous savez le grec et
le latin, moi je sais lire l'hébreu que décrivent dans l'air les
hirondelles de cheminée.



LES PIGEONS


Qu'ils fassent sur la maison un bruit de tambour voilé;

Qu'ils sortent de l'ombre, culbutent, éclatent au soleil et rentrent
dans l'ombre;

Que leur col fugitif vive et meure comme l'opale au doigt;

Qu'ils s'endorment, le soir, dans la forêt, si pressés que la plus haute
branche du chêne menace de rompre sous cette charge de fruits peints;

Que ces deux-là échangent des saluts frénétiques et brusquement, l'un à
l'autre, se convulsent;

Que celui-ci revienne d'exil, avec une lettre, et vole comme la pensée
de notre amie lointaine (Ah! un gage!);

Tous ces pigeons, qui d'abord amusent, finissent par ennuyer.

Ils ne sauraient tenir en place et les voyages ne les forment point.

Ils restent toute la vie un peu niais.

Ils s'obstinent à croire qu'on fait les enfants par le bec.

Et c'est insupportable à la longue, cette manie héréditaire d'avoir
toujours dans la gorge quelque chose qui ne passe pas.



LA POULE


Pattes jointes, elle saute du poulailler, dès qu'on lui ouvre la porte.

C'est une poule commune, modestement parée et qui ne pond jamais d'oeufs
d'or.

Éblouie de lumière, elle fait quelques pas, indécise, dans la cour.

Elle voit d'abord le tas de cendres où, chaque matin, elle a coutume de
s'ébattre.

Elle s'y roule, s'y trempe, et, d'une vive agitation d'ailes, les plumes
gonflées, elle secoue ses puces de la nuit.

Puis elle va boire au plat creux que la dernière averse a rempli.

Elle ne boit que de l'eau.

Elle boit par petits coups et dresse le col, en équilibre sur le bord du
plat.

Ensuite elle cherche sa nourriture éparse.

Les fines herbes sont à elle, et les insectes et les graines perdues.

Elle pique, elle pique, infatigable.

De temps en temps, elle s'arrête. Droite sous son bonnet phrygien,
l'oeil vif, le jabot avantageux, elle écoute de l'une et de l'autre
oreille.

Et, sûre qu'il n'y a rien de neuf, elle se remet en quête.

Elle lève haut ses pattes raides comme ceux qui ont la goutte. Elle
écarte les doigts et les pose avec précaution, sans bruit.

On dirait qu'elle marche pieds nus.



LA DINDE


Elle se pavane au milieu de la cour, comme si elle vivait sous l'ancien
régime.

Les autres volailles ne font que manger toujours, n'importe quoi. Elle,
entre ses repas réguliers, ne se préoccupe que d'avoir bel air. Toutes
ses plumes sont empesées et les pointes de ses ailes raient le sol,
comme pour tracer la route qu'elle suit: c'est là qu'elle s'avance et
non ailleurs.

Elle se rengorge tant qu'elle ne voit jamais ses pattes.

Elle ne doute de personne, et dès que je m'approche, elle s'imagine que
je veux lui rendre mes hommages.

Déjà elle glougloute d'orgueil.

--Noble dinde, lui dis-je, si vous étiez une oie, j'écrirais votre
éloge, comme le fit Buffon, avec une de vos plumes. Mais vous n'êtes
qu'une dinde.

J'ai dû la vexer, car le sang monte à sa tête. Des grappes de colère lui
pendent au bec. Elle a une crise de rouge. Elle fait claquer d'un coup
sec l'éventail de sa queue et cette vieille chipie me tourne le dos.



LA PINTADE


C'est la bossue de ma cour. Elle ne rêve que plaies à cause de sa bosse.

Les poules ne lui disent rien. Brusquement, elle se précipite et les
harcèle.

Puis elle baisse sa tête, penche le corps, et de toute la vitesse de ses
pattes maigres, elle court frapper de son bec dur juste au centre de la
roue d'une dinde.

Cette poseuse l'agaçait.

Ainsi, la tête bleuie et ses barbillons rouges à vif, elle rage du matin
au soir. Elle se bat sans motif, peut être parce qu'elle s'imagine
toujours qu'on se moque de sa taille, de son crâne chauve et de sa queue
basse.

Et elle ne cesse de jeter un cri discordant qui perce l'air comme une
pointe.

Parfois elle quitte la cour et disparaît. Elle laisse aux volailles
pacifiques un moment de répit. Mais elle revient plus turbulente et plus
criarde. Et, frénétique, elle se vautre par terre.

Qu'a-t-elle donc?

La sournoise fait une farce.

Elle est allée pondre son oeuf à la campagne.

Je peux le chercher si ça m'amuse.

Elle se roule dans la poussière, comme une bossue.



CANARDS


C'est la cane qui va la première, boitant des deux pattes, barboter au
trou qu'elle connaît.

Et le canard la suit. Les pointes de ses ailes croisées sur le dos, il
boite aussi des deux pattes.

Et cane et canard marchent taciturnes comme à un rendez-vous d'affaires.

La cane d'abord se laisse glisser dans l'eau boueuse où flottent des
plumes, des fientes, une feuille de vigne, et de la paille. Elle a
presque disparu.

Elle attend. Elle est prête.

Et le canard entre à son tour. Il noie ses riches couleurs. On ne voit
que sa tête verte et l'accroche-coeur du derrière. Tous deux se trouvent
bien là. L'eau chauffe. Jamais on ne la vide et elle ne se renouvelle
que les jours d'orage.

Le canard, de son bec aplati, mordille et serre la nuque de la cane. Un
instant il s'agite et l'eau est si épaisse qu'elle en frissonne à peine.
Et vite calmée, plate, elle réfléchit, en noir, un coin de ciel pur.

La cane et le canard ne bougent plus. Le soleil les cuit et les endort.
On passerait près d'eux sans les remarquer. Ils ne se dénoncent que par
les rares bulles d'air qui viennent crever sur l'eau croupie.



LE PAON


Il va sûrement se marier aujourd'hui.

Ce devait être pour hier. En habit de gala, il était prêt. Il
n'attendait que sa fiancée. Elle n'est pas venue. Elle ne peut tarder.

Glorieux, il se promène avec une allure de prince indien et porte sur
lui les riches présents d'usage. L'amour avive l'éclat de ses couleurs
et son aigrette tremble comme une lyre.

La fiancée n'arrive pas.

Il monte au haut du toit et regarde du côté du soleil. Il jette son cri
diabolique:

Léon! Léon!

C'est ainsi qu'il appelle sa fiancée. Il ne voit rien venir et personne
ne répond. Les volailles habituées ne lèvent même point la tête. Elles
sont lasses de l'admirer. Il redescend dans la cour, si sûr d'être beau
qu'il est incapable de rancune.

Son mariage sera pour demain.

Et, ne sachant que faire du reste de la journée, il se dirige vers le
perron. Il gravit les marches, comme des marches de temple, d'un pas
officiel.

Il relève sa robe à queue toute lourde des yeux qui n'ont pu se détacher
d'elle.

Il répète une dernière fois la cérémonie.



L'OIE


Tiennette voudrait aller à Paris, comme les autres filles du village.
Mais est-elle seulement capable de garder ses oies?

A vrai dire, elle les suit, plutôt qu'elle ne les mène. Elle tricote,
machinale, derrière leur troupe, et elle s'en rapporte à l'oie de
Toulouse qui a la raison d'une grande personne.

L'oie de Toulouse connaît le chemin, les bonnes herbes, et l'heure où il
faut rentrer.

Si brave que le jars l'est moins, elle protège ses soeurs contre le
mauvais chien. Son col vibre et serpente à ras de terre, puis se
redresse, et elle domine Tiennette effarée. Dès que tout va bien, elle
triomphe et chante du nez qu'elle sait grâce à qui l'ordre règne.

Elle ne doute pas qu'elle ferait mieux encore.

Et, un soir, elle quitte le pays.

Elle s'éloigne sur la route, bec au vent, plumes collées. Des femmes,
qu'elle croise, n'osent l'arrêter. Elle marche vite à faire peur.

Et pendant que Tiennette, restée là-bas, finit de s'abêtir, et, toute
pareille aux oies, ne s'en distingue plus, l'oie de Toulouse vient à
Paris.



LE CYGNE


Il glisse sur le bassin, comme un traîneau blanc, de nuage en nuage. Car
il n'a faim que des nuages floconneux qu'il voit naître, bouger, et se
perdre dans l'eau. C'est l'un d'eux qu'il désire. Il le vise du bec, et
il plonge tout à coup son col vêtu de neige.

Puis, tel un bras de femme sort d'une manche, il le retire.

Il n'a rien.

Il regarde: les nuages effarouchés ont disparu.

Il ne reste qu'un instant désabusé, car les nuages tardent peu à
revenir, et, là-bas, où meurent les ondulations de l'eau, en voici un
qui se reforme.

Doucement, sur son léger coussin de plumes, le cygne rame et s'approche.

Il s'épuise à pêcher de vains reflets, et peut-être qu'il mourra,
victime de cette illusion, avant d'attraper un seul morceau de nuage.

Mais qu'est-ce que je dis?

Chaque fois qu'il plonge, il fouille du bec la vase nourrissante et
ramène un ver.

Et il engraisse comme une oie.



L'ÉPERVIER


Il décrit d'abord des ronds sur le village.

Il n'était qu'une mouche, un grain de suie.

Il grossit à mesure que son vol se resserre.

Parfois il demeure immobile. Les volailles donnent des signes
d'inquiétude. Les pigeons rentrent au toit. Une poule, d'un cri bref,
rappelle ses petits, et on entend cacarder les oies vigilantes d'une
basse-cour à l'autre.

L'épervier hésite et plane à la même hauteur. Peut-être n'en veut-il
qu'au coq du clocher.

On le croirait pendu au ciel, par un fil.

Brusquement le fil casse, l'épervier tombe, sa victime choisie. C'est
l'heure d'un drame ici-bas.

Mais, à la surprise générale, il s'arrête avant de toucher terre, comme
s'il manquait de poids, et il remonte d'un coup d'aile.

Il a vu que je le guette de ma porte, et que je cache, derrière moi,
quelque chose de long qui brille.



LE COQ


Il n'a jamais chanté. Il n'a pas couché une nuit dans un poulailler,
connu une seule poule.

Il est en bois, avec une patte en fer au milieu du ventre, et il vit,
depuis des années et des années, sur une vieille église comme on n'ose
plus en bâtir. Elle ressemble à une grange et le faîte de ses tuiles
s'aligne aussi droit que le dos d'un boeuf.

Or, voici que des maçons paraissent à l'autre bout de l'église. Le coq
de bois les regarde, quand un brusque coup de vent le force à tourner le
dos.

Et, chaque fois qu'il se retourne, de nouvelles pierres lui bouchent un
peu plus de son horizon.

Bientôt, d'une saccade levant la tête, il aperçoit, à la pointe du
clocher qu'on vient de finir, un jeune coq qui n'était pas là ce matin.
Cet étranger porte haut sa queue, ouvre le bec comme ceux qui chantent,
et l'aile sur la hanche, tout battant neuf, il éclate en plein soleil.

D'abord les deux coqs luttent de mobilité. Mais le vieux coq de bois
s'épuise vite et se rend. Sous son unique pied, la poutre menace ruine.
Il penche, raidi, près de tomber. Il grince et s'arrête.

Et c'est le tour des charpentiers.

Ils abattent ce coin vermoulu de l'église, descendent le coq et le
promènent par le village. Chacun peut le toucher, moyennant cadeau.

Ceux-ci donnent un oeuf, ceux-là un sou, et Mme Loriot une pièce
d'argent.

Les charpentiers boivent de bons coups, et, après s'être disputé le coq,
ils décident de le brûler.

Lui ayant fait un nid de paille et de fagot, ils mettent le feu.

Le coq de bois pétille clair et sa flamme monte au ciel qu'il a bien
gagné.



LE COCHON


Grognon, mais familier comme si nous t'avions gardé ensemble, tu fourres
le nez partout et tu marches autant avec lui qu'avec les pattes.

Tu caches sous des oreilles en feuilles de betterave tes petits yeux
cassis.

Tu es cylindrique et ventru comme une groseille à maquereau.

Tu as de longs poils comme elle, comme elle la peau claire et une courte
queue bouclée. Et les méchants t'appellent: «Sale cochon!»

Ils disent que, si rien ne te dégoûte, tu dégoûtes tout le monde et que
tu n'aimes que l'eau de vaisselle grasse.

Mais ils te calomnient.

Qu'ils te débarbouillent et tu auras bonne mine.

Tu te négliges par leur faute.

Comme on fait ton lit, tu te couches, et la malpropreté n'est que ta
seconde nature.



LE BOUC


Son odeur le précède. On ne le voit pas encore qu'elle est arrivée.

Il s'avance en tête du troupeau et les brebis le suivent, pêle-mêle,
dans un nuage de poussière.

Il a des poils longs et secs qu'une raie partage sur le dos.

Il est moins fier de sa barbe que de sa taille, parce que la chèvre
aussi porte une barbe sous le menton.

Quand il passe, les uns se bouchent le nez, les autres aiment ce
goût-là.

Il ne regarde ni à droite ni à gauche: il marche raide, les oreilles
pointues et la queue courte. Si les hommes l'ont chargé de leurs péchés,
il n'en sait rien, et il laisse, sans perdre le sérieux, tomber un
chapelet de crottes.

Alexandre est son nom, connu même des chiens.

La journée finie, le soleil disparu, il rentre au village, avec les
moissonneurs, et ses cornes, fléchissant de vieillesse, prennent peu à
peu la courbe des faucilles.



LES MOUTONS


Ils reviennent des chaumes où, depuis ce matin, ils paissaient, le nez à
l'ombre de leur corps.

Selon les signes d'un berger indolent, le chien nécessaire attaque la
bande du côté qu'il faut.

Elle tient toute la route, ondule d'un fossé à l'autre et déborde, ou,
tassée, unie, moelleuse, piétine le sol, à petits pas de vieilles
femmes. Quand elle se met à courir, les pattes font le bruit des roseaux
et criblent la poussière du chemin de nids d'abeilles.

Ce mouton frise et, bien garni, saute comme un ballot jeté en l'air, et
du cornet de son oreille s'échappent des pastilles.

Cet autre a le vertige et heurte du genou sa tête mal vissée.

Ils envahissent le village. On dirait que c'est aujourd'hui leur fête et
qu'avec pétulance, ils bêlent de joie par les rues.

Mais ils ne s'arrêtent pas au village, et je les vois reparaître,
là-bas. Ils gagnent l'horizon. Par le coteau, ils montent, légers, vers
le soleil. Ils s'en approchent et se couchent à distance.

Des traînards prennent, sur le ciel, une dernière forme imprévue, et
rejoignent la troupe pelotonnée.

Un flocon se détache encore et plane, mousse blanche, puis fumée,
vapeur, puis rien.

Il ne reste plus qu'une patte dehors.

Elle s'allonge, elle s'effile comme une quenouille, à l'infini.

Les moutons frileux s'endorment autour du soleil las qui défait sa
couronne et pique, jusqu'à demain, ses rayons dans leur laine.



LE CHEVAL


Il n'est pas beau, mon cheval. Il a trop de noeuds et de salières; il a
les côtes plates, une queue de rat et des incisives d'Anglaise. Mais il
m'attendrit. Je n'en reviens pas qu'il reste à mon service et se laisse,
sans révolte, tourner et retourner.

Chaque fois que je l'attelle, je m'attends à ce qu'il me dise: _non_,
d'un signe brusque, et détale.

Point. Il baisse et lève sa grosse tête comme pour remettre un chapeau
d'aplomb, recule avec docilité entre les brancards.

Aussi je ne lui ménage ni l'avoine ni le maïs. Je le brosse jusqu'à ce
que le poil brille comme une cerise. Je peigne sa crinière, je tresse sa
queue maigre. Je le flatte de la main et de la voix. J'éponge ses yeux,
je cire ses pieds.

Est-ce que ça le touche?

On ne sait pas.

Il pète.

C'est surtout quand il me promène en voiture que je l'admire. Je le
fouette et il accélère son allure. Je l'arrête et il m'arrête. Je tire
la guide à gauche et il oblique à gauche, au lieu d'aller à droite et de
me jeter dans le fossé avec des coups de sabots quelque part.

Il me fait peur, il me fait honte et il me fait pitié.

Est-ce qu'il ne va pas bientôt se réveiller de son demi-sommeil, et
prenant d'autorité ma place, me réduire à la sienne?

A quoi pense-t-il?

Il pète, pète, pète.



LE CHIEN


On ne peut mettre Pointu dehors, par ce temps, et l'aigre sifflet du
vent sous la porte l'oblige même à quitter le paillasson. Il cherche
mieux et glisse sa bonne tête entre nos sièges. Mais nous nous penchons,
serrés, coude à coude, sur le feu, et je donne une claque à Pointu. Mon
père le repousse du pied. Maman lui dit des injures. Ma soeur lui offre
un verre vide.

Pointu éternue et va voir à la cuisine si nous y sommes.

Puis il revient, force notre cercle, au risque d'être étranglé par les
genoux, et le voilà dans un coin de la cheminée.

Après avoir longtemps tourné sur place, il s'assied près du chenet et ne
bouge plus. Il regarde ses maîtres d'un oeil si doux qu'on le tolère.
Seulement le chenet presque rouge et les cendres écartées lui brûlent le
derrière.

Il reste tout dé même.

On lui rouvre un passage:

--Allez, file! es-tu bête!

Mais il s'obstine. A l'heure où les dents des chiens perdus crissent de
froid, Pointu, au chaud, poil roussi, fesses cuites, se retient de
hurler et rit jaune, avec des larmes plein les yeux.



LA SOURIS


Comme, à la clarté d'une lampe, je fais ma quotidienne page d'écriture,
j'entends un léger bruit. Si je m'arrête, il cesse. Il recommence, dès
que je gratte le papier.

C'est une souris qui s'éveille.

Je devine ses va-et-vient au bord du trou obscur où notre servante met
ses torchons et ses brosses.

Je distingue qu'elle saute par terre et trotte sur les carreaux de
cuisine. Elle passe près de la cheminée sous l'évier, se perd dans la
vaisselle, et par une série de reconnaissances qu'elle pousse de plus en
plus loin, elle se rapproche de moi.

Chaque fois que je pose mon porte-plume, ce silence l'inquiète. Chaque
fois que je m'en sers, elle croit peut-être qu'il y a une autre souris
quelque part, et elle se rassure.

Puis je ne la vois plus. Elle est sous ma table, dans mes jambes. Elle
circule d'un pied de chaise à l'autre. Elle frôle mes sabots, en
mordille le bois, ou, hardiment, la voilà dessus!

Et il ne faut pas que je bouge la jambe, que je respire trop fort: elle
filerait.

Mais il faut que je continue d'écrire, et, de peur qu'elle ne
m'abandonne à mon ennui de solitaire, j'écris des signes, des riens,
petitement, menu, menu, comme elle grignote.



LES LAPINS


Dans une moitié de futaille, Lenoir et Legris, les pattes au chaud sous
la fourrure, mangent comme des vaches. Ils ne font qu'un seul repas qui
dure toute la journée.

Si l'on tarde à leur jeter une herbe fraîche, ils rongent l'ancienne
jusqu'à la racine, et la racine même occupe les dents.

Or, il vient de leur tomber un pied de salade. Ensemble Lenoir et Legris
se mettent après.

Nez à nez, ils s'évertuent, hochent la tête, et les oreilles trottent.

Quand il ne reste qu'une feuille, ils la prennent, chacun par un bout,
et luttent de vitesse.

Vous croiriez qu'ils jouent, s'ils ne rient pas, et que, la feuille
avalée, une caresse fraternelle unira les becs.

Mais Legris se sent faiblir. Depuis hier il a le gros ventre et une
poche d'eau le ballonne. Vraiment il se bourrait trop. Bien qu'une
feuille de salade passe sans qu'on ait faim, il n'en peut plus. Il lâche
la feuille et se couche de côté, sur ses crottes, avec des convulsions
brèves.

Le voilà rigide, les pattes écartées, comme pour une réclame d'armurier:
_On tue net, on tue loin._

Un instant, Lenoir s'arrête de surprise. Assis en chandelier, le souffle
doux, les lèvres jointes et l'oeil cerclé de rose, il regarde.

Il a l'air d'un sorcier qui pénètre un mystère.

Ses deux oreilles droites marquent l'heure suprême.

Puis elles se cassent.

Et il achève la feuille de salade.



L'ANE


Tout lui est égal. Chaque matin, il voiture, d'un petit pas sec et dru
de fonctionnaire, le facteur Jacquot qui distribue aux villages les
commissions faites en ville, les épices, le pain, la viande de
boucherie, quelques journaux, une lettre.

Cette tournée finie, Jacquot et l'âne travaillent pour leur compte. La
voiture sert de charrette. Ils vont ensemble à la vigne, au bois, aux
pommes de terre. Ils ramènent tantôt des légumes, tantôt des balais
verts, ça ou autre chose, selon le jour.

Jacquot ne cesse de dire: «Hue! hue!» sans motif, comme il ronflerait.
Parfois l'âne, à cause d'un chardon qu'il flaire, ou d'une idée qui le
prend, ne marche plus. Jacquot lui met un bras autour du cou et pousse.
Si l'âne résiste, Jacquot lui mord l'oreille.

Ils mangent dans les fossés, le maître une croûte et des oignons, la
bête ce qu'elle veut.

Ils ne rentrent qu'à la nuit. Leurs ombres passent avec lenteur d'un
arbre à l'autre.

Subitement, le lac de silence où les choses baignent et dorment déjà, se
rompt, bouleversé.

Quelle ménagère tire, à cette heure, par un treuil rouillé et criard,
des pleins seaux d'eau de son puits?

C'est l'âne qui remonte et jette toute sa voix dehors et brait, jusqu'à
extinction, qu'il s'en fiche, qu'il s'en fiche.



LE BOEUF


La porte s'ouvre ce matin, comme d'habitude, et Castor quitte, sans
butter, l'écurie. Il boit à lentes gorgées sa part au fond de l'auge et
laisse la part de Pollux attardé. Puis, le mufle s'égouttant ainsi que
l'arbre après l'averse, il va de bonne volonté, avec ordre et pesanteur,
se ranger à sa place ordinaire, sous le joug du chariot.

Les cornes liées, la tête immobile, il fronce le ventre, chasse
mollement de sa queue les mouches noires et, telle une servante
sommeille le balai à la main, il rumine en attendant Pollux.

Mais, par la cour, les domestiques affairés crient et jurent et le chien
jappe comme à l'approche d'un étranger.

Est-ce le sage Pollux qui, pour la première fois, résiste à l'aiguillon,
tournaille, heurte le flanc de Castor, fume, et quoique attelé, tâche
encore de secouer le joug commun?

Non, c'est un autre.

Et Castor, dépareillé, arrête ses mâchoires, quand il voit près du sien
cet oeil trouble de boeuf qu'il ne reconnaît pas.



LE TAUREAU


Le pêcheur à la ligne volante marche d'un pas léger au bord de l'Yonne
et fait sautiller sur l'eau sa mouche verte.

Les mouches vertes, il les attrape aux troncs des peupliers polis par le
frottement du bétail.

Il jette sa ligne d'un coup sec et tire d'autorité.

Il s'imagine que chaque place nouvelle est la meilleure, et bientôt il
la quitte, enjambe un échalier et de ce pré passe dans l'autre.

Soudain, comme il traverse un grand pré que grille le soleil, il
s'arrête.

Là-bas, du milieu des vaches paisibles et couchées, le taureau vient de
se lever pesamment.

C'est un taureau fameux et sa taille étonne les passants sur la route.
On l'admire à distance et, s'il ne l'a fait déjà, il pourrait lancer son
homme au ciel, ainsi qu'une flèche, avec l'arc de ses cornes. Plus doux
qu'un agneau tant qu'il veut, il se met tout à coup en fureur, quand ça
le prend, et près de lui, on ne sait jamais ce qui arrivera.

Le pêcheur l'observe obliquement.

--Si je fuis, pense-t-il, le taureau sera sur moi avant que je ne sorte
du pré. Si, sans savoir nager, je plonge dans la rivière, je me noie. Si
je fais le mort par terre, le taureau, dit-on, me flairera et ne me
touchera pas. Est-ce bien sûr? Et, s'il ne s'en va plus, quelle
angoisse! Mieux vaut feindre une indifférence trompeuse. Et le pêcheur à
la ligne volante continue de pêcher, comme si le taureau était absent.
Il espère ainsi lui donner le change.

Sa nuque cuit sous son chapeau de paille.

Il retient ses pieds qui brûlent de courir et les oblige à fouler
l'herbe. Il a l'héroïsme de tremper dans l'eau sa mouche verte. Il ne se
cache que de temps en temps, derrière les peupliers. Il gagne posément
l'échalier de la haie, d'où il pourra, d'un dernier effort de ses
membres rompus, bondir hors du pré, sain et sauf.

D'ailleurs, qui le presse?

Le taureau ne s'occupe pas de lui et reste avec les vaches.

Il ne s'est mis debout que pour remuer, par lassitude, comme on s'étire.

Il tourne au vent du soir sa tête crépue.

Il beugle par intervalles, l'oeil à demi fermé.

Il mugit de langueur et s'écoute mugir.



LES MOUCHES D'EAU


Il n'y a qu'un chêne au milieu du pré, et les boeufs occupent toute
l'ombre de ses feuilles.

La tête basse, ils font les cornes au soleil.

Ils seraient bien, sans les mouches. Mais aujourd'hui, vraiment, elles
dévorent. Acres et nombreuses, les noires se collent par plaques de suie
aux yeux, aux narines, aux coins des lèvres même, et les vertes sucent
de préférence la dernière écorchure.

Quand un boeuf remue son tablier de cuir, ou frappe du sabot la terre
sèche, le nuage de mouches se déplace avec murmure. On dirait qu'elles
fermentent.

Il fait si chaud que les vieilles femmes, sur leur porte, flairent
l'orage, et déjà elles plaisantent de peur:

--Gare au bourdoudou! disent-elles.

Là-bas, un premier coup de lance lumineux perce le ciel, sans bruit. Une
goutte de pluie tombe.

Les boeufs, avertis, relèvent la tête, se meuvent jusqu'au bord du chêne
et soufflent patiemment.

Ils le savent: voici que les bonnes mouches viennent chasser les
mauvaises.

D'abord rares, une par une, puis serrées, toutes ensemble, elles fondent
du ciel déchiqueté sur l'ennemi qui cède peu à peu, s'éclaircit, se
disperse.

Et bientôt, du nez camus à la queue inusable, les boeufs ruisselants
ondulent d'aise sous l'essaim victorieux des mouches d'eau.



LE GRILLON


C'est l'heure où, las d'errer, l'insecte nègre revient de promenade et
répare avec soin le désordre de son domaine.

D'abord il ratisse ses étroites allées de sable.

Il fait du bran de scie qu'il écarte au seuil de sa retraite.

Il lime la racine de cette grande herbe propre à le harceler.

Il se repose.

Puis il remonte sa minuscule montre.

A-t-il fini? Est-elle cassée? Il se repose encore un peu.

Il rentre chez lui et ferme sa porte.

Longtemps il tourne sa clé dans la serrure délicate.

Et il écoute:

Point d'alarme dehors.

Mais il ne se trouve pas en sûreté.

Et comme par une chaînette dont la poulie grince, il descend jusqu'au
fond de la terre.

On n'entend plus rien.

Dans la campagne muette, les peupliers se dressent comme des doigts en
l'air et désignent la lune.



LES GRENOUILLES


Par brusques détentes, elles exercent leurs ressorts.

Elles sautent de l'herbe comme de lourdes gouttes d'huile frite.

Elles se posent, presse-papiers de bronze, sur les larges feuilles du
nénuphar.

L'une se gorge d'air. On mettrait un sou, par sa bouche, dans la
tirelire de son ventre.

Elles montent, comme des soupirs, de la vase.

Immobiles, elles semblent les gros yeux à fleur d'eau, les tumeurs de la
mare plate.

Assises en tailleur, stupéfiées, elles bâillent au soleil couchant.

Puis, comme les camelots assourdissants des rues, elles crient les
dernières nouvelles du soir.

Parfois, elles happent un insecte.

Et d'autres ne s'occupent que d'amour.

Et toutes, elles tentent le pêcheur à la ligne.

Je casse, sans difficulté, une gaule. J'ai, piquée à mon paletot, une
épingle que je recourbe en hameçon.

La ficelle ne me manque pas, Dieu merci!

Mais il me faudrait encore un brin de laine, un bout de n'importe quoi
rouge.

Je cherche sur moi, par terre, au ciel.

Je ne trouve rien et je regarde mélancoliquement ma boutonnière fendue,
toute prête, que, sans reproche, on ne se hâte guère d'orner du ruban
rouge.



LE CRAPAUD


Né d'une pierre, il vit sous une pierre et s'y creusera un tombeau.

Je le visite fréquemment, et, chaque fois que je lève sa pierre, j'ai
peur de le retrouver et peur qu'il n'y soit plus.

Il y est.

Caché dans ce gîte sec, propre, étroit, bien à lui, il l'occupe
pleinement, gonflé comme une bourse d'avare.

Qu'une pluie le fasse sortir, et il vient au-devant de moi. Quelques
sauts lourds, et il s'arrête sur ses cuisses et me regarde de ses yeux
rougis. Si le monde injuste le traite en lépreux, je ne crains pas de
m'accroupir près de lui et d'approcher du sien mon visage d'homme.

Puis je dompterai un reste de dégoût, et je te caresserai de ma main,
crapaud!

On en avale dans la vie qui font plus mal au coeur.

Pourtant, hier, j'ai manqué de tact. Il fermentait et suintait, toutes
ses verrues crevées.

--Mon pauvre ami, lui dis-je, je ne veux pas te faire de peine, mais,
Dieu! que tu es laid!

Il ouvrit sa bouche puérile et sans dents, à l'haleine chaude, et me
répondit avec un léger accent anglais:

--Et toi?



LA CHENILLE


Elle sort d'une touffe d'herbe qui l'avait cachée pendant la chaleur.
Elle traverse l'allée de sable à grandes ondulations. Elle se garde d'y
faire halte et un moment elle se croit perdue dans une trace de sabot du
jardinier.

Arrivée aux fraises, elle se repose, lève le nez de droite et de gauche
pour flairer; puis elle repart et sous les feuilles et sur les feuilles,
elle sait maintenant où elle va.

Quelle belle chenille, grasse, velue, fourrée, brune avec des points
d'or et ses yeux noirs!

Guidée par l'odorat, elle se trémousse et se fronce comme un épais
sourcil.

Elle s'arrête au bas d'un rosier.

De ses fines agrafes, elle tâte l'écorce rude, balance sa petite tête de
chien nouveau-né et se décide à grimper.

Et, cette fois, vous diriez qu'elle avale péniblement chaque longueur de
chemin par déglutition.

Tout en haut du rosier, s'épanouit une rose au teint de candide
fillette. Ses parfums qu'elle prodigue la grisent. Elle ne se défie de
personne. Elle laisse monter par sa tige la première chenille venue.
Elle l'accueille comme un cadeau.

Et, pressentant qu'il fera froid cette nuit, elle est bien aise de se
mettre un boa autour du cou.



LA SAUTERELLE


Serait-ce le gendarme des insectes?

Tout le jour, elle saute et s'acharne aux trousses d'invisibles
braconniers qu'elle n'attrape jamais.

Les plus hautes herbes ne l'arrêtent pas.

Rien ne lui fait peur, car elle a des bottes de sept lieues, un cou de
taureau, le front génial, le ventre d'une carène, des ailes en
celluloïd, des cornes diaboliques et un grand sabre au derrière.

Comme on ne peut avoir les vertus d'un gendarme sans les vices, il faut
bien le dire, la sauterelle chique.

Si je mens, poursuis-la de tes doigts, joue avec elle à quatre coins, et
quand tu l'auras saisie, entre deux bonds, sur une feuille de luzerne,
observe sa bouche: Par ses terribles mandibules, elle sécrète une mousse
noire comme du jus de tabac.

Mais déjà tu ne la tiens plus. Sa rage de sauter la reprend. Le monstre
vert t'échappe d'un brusque effort et, fragile, te laisse une petite
cuisse dans la main.



LA CAGE


Félix ne comprend pas qu'on tienne des oiseaux prisonniers dans une
cage.

--De même, dit-il, que c'est un crime de cueillir une fleur, et,
personnellement, je ne veux la respirer que sur sa tige, de même les
oiseaux sont faits pour voler.

Cependant il achète une cage; il l'accroche à sa fenêtre. Il y dépose un
nid d'ouate, une soucoupe de graines, une tasse d'eau pure et
renouvelable, une balançoire et une petite glace.

Et comme on l'interroge avec surprise:

--Je me félicite de ma générosité, dit-il, chaque fois que je regarde
cette cage. Je pourrais y mettre un oiseau et je la laisse vide. Si je
voulais, telle grive brune, tel bouvreuil pimpant, qui sautille, ou tel
autre de nos petits oiseaux variés serait esclave. Mais grâce à moi,
l'un d'eux au moins reste libre. C'est toujours ça.



MERLE!


Dans mon jardin il y a un vieux noyer presque mort qui fait peur aux
petits oiseaux. Seul un oiseau noir habite ses dernières feuilles.

Mais le reste du jardin est plein de jeunes arbres fleuris où nichent
des oiseaux gais, vifs et de toutes les couleurs.

Et il semble que ces jeunes arbres se moquent du vieux noyer. A chaque
instant, ils lui lancent, comme des paroles taquines, une volée
d'oiseaux babillards.

Tour à tour, pierrots, martins, mésanges et pinsons le harcèlent. Ils
choquent de l'aile la pointe de ses branches. L'air crépite de leurs
cris menus; puis ils se sauvent, et c'est une autre bande importune qui
part des jeunes arbres.

Tant qu'elle peut, elle nargue, piaille, siffle et s'égosille.

Ainsi de l'aube au crépuscule, comme des mots railleurs, pinsons,
mésanges, martins et pierrots s'échappent des jeunes arbres vers le
vieux noyer.

Mais parfois il s'impatiente, il remue ses dernières feuilles, lâche son
oiseau noir et répond:

--Merle!



L'ALOUETTE


Je n'ai jamais vu d'alouette et je me lève inutilement avec l'aurore.
L'alouette n'est pas un oiseau de la terre.

Depuis ce matin, je foule les mottes et les herbes sèches.

Des bandes de moineaux gris ou de chardonnerets peints à vif flottent
sur les haies d'épines.

Le geai passe la revue des arbres dans un costume de préfecture.

Une caille rase des luzernes et trace au cordeau la ligne droite de son
vol.

Derrière le berger qui tricote mieux qu'une femme, les moutons se
suivent et se ressemblent.

Et tout s'imprègne d'une lumière si neuve que le corbeau, qui ne présage
rien de bon, fait sourire.

Mais écoutez comme j'écoute.

Entendez-vous quelque part, là-haut, piler dans une coupe d'or des
morceaux de cristal?

Qui peut me dire où l'alouette chante?

Si je regarde en l'air, le soleil brûle mes yeux.

Il me faut renoncer à la voir.

L'alouette vit au ciel, et c'est le seul oiseau du ciel qui chante
jusqu'à nous.



LE GOUJON


Il remonte le courant d'eau vive et suit le chemin que tracent les
cailloux: car il n'aime ni la vase, ni les herbes.

Il aperçoit une bouteille couchée sur un lit de sable. Elle n'est pleine
que d'eau. J'ai oublié à dessein d'y mettre une amorce. Le goujon tourne
autour, cherche l'entrée et le voilà pris.

Je ramène la bouteille et rejette le goujon.

Plus haut, il entend du bruit. Loin de fuir, il s'approche, par
curiosité. C'est moi qui m'amuse, piétine dans l'eau et remue le fond
avec une perche, au bord d'un filet. Le goujon têtu veut passer par une
maille. Il y reste.

Je lève le filet et rejette le goujon.

Plus bas, une brusque secousse tend ma ligne et le bouchon bicolore file
entre deux eaux.

Je tire et c'est encore lui.

Je le décroche de l'hameçon et le rejette.

Cette fois, je ne le verrai plus.

Il est là, immobile, à mes pieds, sous l'eau claire. Je distingue sa
tête élargie, son gros oeil stupide et sa paire de barbillons.

Il bâille, la lèvre déchirée, et il respire fort, après une telle
émotion.

Mais rien ne le corrige.

Je laisse de nouveau tremper ma ligne avec le même ver.

Et aussitôt le goujon mord.

Lequel de nous deux se lassera le premier?



LA DEMOISELLE


Elle soigne son ophtalmie.

D'un bord à l'autre de la rivière, elle ne fait que tremper dans l'eau
fraîche ses yeux gonflés.

Et elle grésille, comme si elle volait à l'électricité.



LA PIE


Elle était toute noire; mais elle a passé l'hiver dernier aux champs et
il lui reste de la neige.



L'ARAIGNÉE


Une petite main poilue crispée sur des cheveux.



LE PAPILLON


Ce billet doux plié en deux cherche une adresse de fleurs.



LA GUÊPE


Elle finira pourtant par abîmer sa taille!



LA PUCE


Un grain de tabac à ressort.



L'ESCARGOT


Dans la saison des rhumes, son cou de girafe rentré, l'escargot bout
comme un nez plein.



LE VER


En voilà un qui s'allonge comme une belle nouille.



LA COULEUVRE


De quel ventre est-elle tombée, cette colique?



LES FOURMIS


Chacune d'elle ressemble au chiffre 3.

Et il y en a! il y en a!

Il y en a 333333333333... jusqu'à l'infini.



CHAUVES-SOURIS


La nuit s'use à force de servir.

Elle ne s'use point par le haut, dans ses étoiles. Elle s'use comme une
robe qui traîne à terre, entre les cailloux et les arbres, jusqu'au fond
des tunnels malsains et des caves humides.

Il n'est pas de coin où ne pénètre un pan de nuit. L'épine le crève, les
froids le gercent, la boue le gâte. Et chaque matin, quand la nuit
remonte, des loques s'en détachent, accrochées au hasard.

Ainsi naissent les chauves-souris.

Et elles doivent à cette origine de ne pouvoir supporter l'éclat du
jour.

Le soleil couché, quand nous prenons le frais, elles se décollent des
vieilles poutres où, léthargiques, elles pendaient d'une griffe.

Leur vol gauche nous inquiète. D'une aile baleinée et sans plumes, elles
palpitent autour de nous. Elles se dirigent moins avec d'inutiles yeux
blessés qu'avec l'oreille.

Mon amie cache son visage, et moi je détourne la tête par crainte du
choc impur.

On dit qu'avec plus d'ardeur que notre amour même, elles nous suceraient
le sang jusqu'à la mort.

Comme on exagère!

Elles ne sont pas méchantes. Elles ne nous touchent jamais.

Filles de la nuit, elles ne détestent que les lumières, et, du frôlement
de leurs petits châles funèbres, elles cherchent des bougies à souffler.



LE CERF


J'entrai au bois par un bout de l'allée, comme il arrivait par l'autre
bout.

Je crus d'abord qu'une personne étrangère s'avançait avec un pot de
fleurs.

Puis je distinguai le petit arbre nain, aux branches écartées et sans
feuilles.

Enfin le cerf apparut net et nous nous arrêtâmes tous deux.

Je lui dis:

--Approche. Ne crains rien. Si j'ai un fusil, c'est par contenance, pour
imiter les hommes qui se prennent au sérieux. Je ne m'en sers jamais et
je laisse ses cartouches dans leur tiroir.

Le cerf écoutait et flairait mes paroles. Dès que je me tus, il n'hésita
point: ses jambes remuèrent comme des tiges qu'un souffle d'air croise
et décroise. Il s'enfuit.

--Quel dommage! lui criai-je. Je rêvais déjà que nous faisions route
ensemble. Moi, je t'offrais, de ma main, les herbes que tu aimes, et
toi, d'un pas de promenade, tu portais mon fusil couché sur ta ramure.



UNE FAMILLE D'ARBRES


C'est après avoir traversé une plaine brûlée de soleil que je les
rencontre.

Ils ne demeurent pas au bord de la route, à cause du bruit. Ils habitent
les champs incultes, sur une source connue des oiseaux seuls.

De loin, ils semblent impénétrables. Dès que j'approche, leurs troncs se
desserrent. Ils m'accueillent avec prudence. Je peux me reposer, me
rafraîchir, mais je devine qu'ils m'observent et se défient.

Ils vivent en famille, les plus âgés au milieu et les petits, ceux dont
les premières feuilles viennent de naître, un peu partout, sans jamais
s'écarter.

Ils mettent longtemps à mourir, et ils gardent les morts debout jusqu'à
la chute en poussière.

Ils se flattent de leurs longues branches, pour s'assurer qu'ils sont
tous là, comme les aveugles. Ils gesticulent de colère si le vent
s'essouffle à les déraciner. Mais entre eux aucune dispute. Ils ne
murmurent que d'accord.

Je sens qu'ils doivent être ma vraie famille. J'oublierai vite l'autre.
Ces arbres m'adopteront peu à peu, et pour le mériter j'apprends ce
qu'il faut savoir:

Je sais déjà regarder les nuages qui passent.

Je sais aussi rester en place.

Et je sais presque me taire.



TABLE DES MATIÈRES


  Le Chasseur d'images
  Les Hirondelles de cheminée
  Les Pigeons
  La Poule
  La Dinde
  La Pintade
  Canards
  Le Paon
  L'Oie
  Le Cygne
  L'Épervier
  Le Coq
  Le Cochon
  Le Bouc
  Les Moutons
  Le Cheval
  Le Chien
  La Souris
  Les Lapins
  L'Ane
  Le Boeuf
  Le Taureau
  Les Mouches d'eau
  Le Grillon
  Les Grenouilles
  Le Crapaud
  La Chenille
  La Sauterelle
  La Cage
  Merle!
  L'Alouette
  Le Goujon
  La Demoiselle
  La Pie
  L'Araignée
  Le Papillon
  La Guêpe
  La Puce
  L'Escargot
  Le Ver
  La Couleuvre
  Les Fourmis
  Chauves-Souris
  Le Cerf
  Une Famille d'Arbres


IMPRIMERIE E. FLAMMARION, 26, RUE RACINE, PARIS.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoires naturelles" ***

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