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Title: Les Deux Rives
Author: Vandérem, Fernand
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les Deux Rives" ***

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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.

Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine sont
marqués =ainsi=.



LES

DEUX RIVES



DU MÊME AUTEUR


    =La Cendre=, roman                              1 vol.

    =Charlie=, roman                                1 vol.

    =Le Chemin de velours=, nouvelles               1 vol.

    =La Patronne=, roman. (Collection OLLENDORFF
    illustrée.)                                     1 vol.


  Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les
    pays, y compris la Suède et la Norvège.

  S'adresser, pour traiter, à M. PAUL OLLENDORFF, éditeur, rue de
    Richelieu, _28 bis_, Paris.



    FERNAND VANDÉREM

    Les
    Deux Rives

    ROMAN

    [Illustration]

    PARIS
    PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR
    _28 bis_, RUE DE RICHELIEU, _28 bis_

    1897

    Tous droits réservés.



    IL A ÉTÉ TIRÉ A PART DE CET OUVRAGE

    TRENTE EXEMPLAIRES DE LUXE

    SAVOIR

    10 exemplaires sur papier du Japon numérotés à la presse (1 à 10)
    20           --           de Hollande        --         (11 à 30)



    A
    LOUIS GANDERAX
    A L'ÉCRIVAIN ET A L'AMI

    _En témoignage d'affectueuse
    et profonde gratitude._

    F. V.



LES DEUX RIVES



I


Comme la voiture s'arrêtait devant la grille du Collège de France, Mme
Chambannes sauta vivement à terre; et sans prendre la peine de
refermer la portière, elle s'achemina d'un pas hâtif, balançant du
bras son manchon, à travers la cour solennelle où trois pigeons
déambulaient dans une sécurité de désert et de silence.

Par les carreaux de la porte vitrée du fond, M. Pageot, premier
appariteur du Collège, la regardait s'avancer, sa grosse moustache
retroussée un peu par un sourire de sympathie.

«Encore une!» songeait-il en se remémorant toutes les dames élégantes
que, depuis une heure, il voyait défiler. Et gentille qui plus est!
Avec sa petite figure fine et hardie, son veston d'astrakan, son
toquet de velours pourpre, à bordure d'astrakan pareil s'emmêlant à
ses frisons bruns, et piqué sur le côté d'une petite aigrette de
plumes blanches, elle lui rappelait, révérence parler, et moins les
favoris, une vieille lithographie placée au-dessus de son lit:
_Murat, futur roi de Naples, à la bataille d'Eylau_.

Aussi, fut-ce d'une main empressée qu'il ouvrit devant elle la porte.

--Vous désirez, madame?

--Le cours d'Égyptologie, s'il vous plaît.

--Le cours de M. Raindal? C'est ici, juste en face de nous.

Elle s'élançait. D'un geste d'apaisement M. Pageot la retint.

--Oh! inutile, madame, la salle est comble, archibondée... Du reste,
vous ne perdez pas grand'chose... Dans cinq minutes ce sera fini!...

--Je vous remercie! fit Mme Chambannes d'un ton de regret.

Puis après une pause:

--Vous n'auriez pas vu une grande dame en costume bleu... une grande
dame blonde, avec une veste à brandebourgs?...

Pageot se recueillait:

--Vue? vue?... Sûrement que je l'ai vue; mais il y en a tellement,
madame!... Ma parole, depuis quinze ans que je suis huissier au
Collège, je ne me souviens pas d'avoir compté tant de monde à une
leçon d'ouverture...

Et, redressant négligemment sa légère chaîne de nickel, il ajouta d'un
air compétent:

--C'est rapport, je suppose, à son livre sur Cléopâtre qu'on vient...

Mme Chambannes baissa la tête en signe d'assentiment. Mais en même
temps une poussée de gens rabattait la porte du cours, et l'immense
vestibule retentit du choc avec une sonorité d'église.

--Tenez, la voilà peut-être, votre amie en bleu! fit Pageot, désignant
une dame qui sortait parmi les premières.

Mme Chambannes se précipita pour saisir Mme de Marquesse au passage.

--Vous! se récriait l'autre... Par exemple, vous pouvez vous vanter
d'être une fière lâcheuse! Moi qui n'étais venue que pour vous être
agréable!

La jeune femme s'excusa:

--Une lettre de Gérald que j'attendais... Je vous raconterai cela...
J'en ai assez ragé, je vous jure!... Enfin, était-ce bien là-dedans,
au moins? Ça valait-il le dérangement?... A-t-il parlé de Cléopâtre?
A-t-il dit des horreurs?

Mme de Marquesse prit un accent gamin:

--_I don't know..._ Vous m'en demandez trop... Je suis comme la petite
fille de l'Ambigu... Je n'ai rien vu, rien entendu... Debout, des tas
de bonshommes devant moi, et une odeur de respirations!... Oh! on ne
m'y repincera pas de sitôt... ou j'enverrai mon valet de chambre
retenir mes places d'avance...

--C'est gai!...

--Bah, ce n'est pas la catastrophe!... fit d'un air protecteur Mme de
Marquesse... Grand Dieu! Êtes-vous enfant, ma petite Zozé!... Vous le
reverrez ici ou autre part, votre M. Raindal... Il n'y a rien de
perdu!... Et tout cela parce que M. de Meuze vous a monté la tête avec
ses boniments!...

--Il ne s'agit pas de M. de Meuze!...

--Et de qui alors?... De Gérald, peut-être?... S'il ne s'agit du
père, il s'agit du fils... Non, mais sincèrement, vous croyez que ça
mord sur lui les notoriétés?... Ah! vous avez votre dose de
candeur!...

--Comment donc! approuva Mme Chambannes dune voix gouailleuse... Avec
ces idées-là, en trois mois je finirais par avoir une maison comme
celle des Pums ou des Silberschmidt... Merci!... Allez, mon système
n'est pas tellement bête... Je sais ce que je fais!...

Puis d'un ton plus cordial:

--Nous regardons la sortie?...

--Je veux bien! fit Mme de Marquesse.

Elles se rangèrent auprès de l'étroite issue par où s'écoulait
l'auditoire.

C'était évidemment un public de parade, une délégation de cette
brillante garde citoyenne que Paris entretient autour des gloires à
succès, tout le monde des salons littéraires, des revues à fort
tirage, des gazettes modérées, illustrations authentiques en tête,
académiciens célèbres ou obscurs, penseurs, songeurs, réfléchisseurs,
remueurs d'idées, souleveurs de questions et agitateurs de problèmes,
maîtresses attitrées des grandes tables à parler,--plus leur
sémillante cohorte, petites femmes, petits hommes, petits jeunes,
petits vieux, la volée entière de celles et de ceux qui jasent,
pépient, caquettent sur les cimes de l'art comme les moineaux sur les
hautes branches; de gracieux minois mats de poudre dans le mol
évasement des collets de zibeline, des silhouettes fureteuses aux
moustaches quasi militaires, des voix disciplinées à la pratique du
bien dire, des fronts rayés de plis par les années d'étude ou la
recherche constante du mot spirituel, des sourires, des fourrures, des
bouffées de bons parfums. Et l'on s'appelait, on se saluait, on se
communiquait l'opinion qu'on avait ou que l'on allait avoir, sous les
yeux ébahis de quelques profanes qui se citaient à voix basse des noms
avec respect.

Mme Chambannes, surtout, paraissait ravie du spectacle. Faire partie
de ce clan d'élite ne l'avait jamais bien tentée. Par un hasard de
destinée, elle visait ailleurs, vers un objet plus simple, plus
humain, plus tendre, où malgré même l'apparence contraire,
s'acheminaient toutes ses actions. Mais assister aux papotages, aux
coquetteries, aux rassemblements amicaux de ces personnes connues dont
si souvent parlaient les feuilles, cela lui constituait un naïf régal,
une joie de l'œil et de la pensée qui rendait sa petite figure toute
grave d'attention.

Et soudain, dans un involontaire mouvement de surprise, elle poussa du
coude Mme de Marquesse:

--Oh! voyez donc celle-là!

Elle indiquait du regard une jeune fille pauvrement nippée qui venait
dans leur direction.

Son paletot en drap vert à parements de vison semblait plus défraîchi
encore que la capote de tulle poussiéreuse épinglée de travers dans sa
chevelure. Et elle avait cette démarche hautaine, cette physionomie
agressive et revêche que font souvent aux femmes de science la
fatigue, l'orgueil ou des soucis d'homme. Elle passa auprès des deux
dames en les dévisageant d'un coup d'œil presque hostile; puis,
s'approchant de l'huissier:

--Pageot! demanda-t-elle d'un ton d'autorité... Est-ce que mon père
est sorti?

L'appariteur, prestement, avait retiré sa calotte:

--Non, mademoiselle... Faut-il le prévenir que mademoiselle...

--Merci, Pageot... Vous lui direz que je l'attends là-bas, devant la
grille...

--Bien, mademoiselle!... fit l'huissier qui courait lui ouvrir la
porte.

Et, retournant aussitôt vers Mme Chambannes:

--Vous ne savez pas qui c'est? questionna-t-il d'une voix
mystérieuse... Non?... C'est mademoiselle Thérèse Raindal, la
demoiselle de M. Raindal!...

       *       *       *       *       *

Dehors, devant la grille dévernie, Mlle Raindal s'était mise à marcher
activement, allant, revenant, le cou blotti entre les épaules, le
buste courbé en avant, comme une sentinelle qui lutte contre le froid.

Parfois elle s'arrêtait et lançait un regard vers le perron du fond.
On apercevait, contre une vitre, la figure méditative de Pageot: et
l'air épais, comme peint en ocre, de cette obscure après-midi de
novembre lui donnait, à distance, un teint jaune d'hôpital. Mais M.
Raindal n'arrivait pas.

Alors Thérèse reprenait sa faction, les coudes appuyés aux hanches,
les mains croisées dans son manchon de peluche; et peu à peu la ligne
de ses lèvres, minces à peine comme des lisières de soie rose,
blanchissait, s'effaçait dans une expression de maussaderie.

Elle songeait, tout en marchant, à la corvée du soir, à cette
présentation forcée chez les Lemeunier de Saulvard, de la section des
Sciences morales,--à cet inconnu qu'on lui présenterait dans un bal,
afin d'en faire son mari, au besoin, l'être qui aurait droit à ses
baisers, à son corps, et passerait ensuite toutes les nuits auprès
d'elle. Un de plus à refuser! Le neuvième depuis dix ans! «Un jeune
savant du plus réel mérite, avait écrit Saulvard, un des espoirs de
l'assyriologie française, M. Pierre Bœrzell. Catholique, mais
libre-penseur. Pas de fortune, mais honorabilité parfaite et brillant
avenir...»

M. Bœrzell! M. Bœrzell! Elle répétait à mi-voix ce nom rude et
barbare. Allons, il devait être encore bien campé, bien avenant, cet
espoir-là! A peu près comme le petit monsieur bedonnant à serviette
d'avocat, qui remontait, en face, l'autre trottoir.

Elle avait stoppé machinalement pour détailler de loin le passant, la
bouche pincée de méchanceté, l'œil aguiché comme par une proie.

Puis, faisant demi-tour, les lèvres relâchées d'un sourire de dédain:

--Oui, un gaillard dans ce genre-là, probablement! murmura-t-elle avec
un haussement d'épaules.

Elle souffrait. Quelque chose de froid lui harponnait la chair du
cœur, comme la bise qui mordait son visage.

Elle se rappelait l'autre--celui qu'elle avait manqué naguère--le
fiancé fuyard et félon, cet Albert Dastarac, dont après dix années,
certaines nuits, dans ses rêves de vierge, elle croyait encore
ressentir les affolantes étreintes ou les baisers à goût de fraise.

Ah! qui aurait prévu qu'il serait aussi perfide, ce jeune agrégé
d'histoire, ce Méridional enjôleur, ce séduisant _Albârt_,--ainsi
qu'il prononçait de sa voix grave comme un bourdon? Lui si câlin, si
passionné, et dont le directeur de l'Ecole normale avait tellement
fait l'éloge! Non, à présent encore, devant la grille, dans le
brouillard glacé, Mlle Raindal ne pouvait y croire, à cette antique
trahison, se l'expliquer, y rien comprendre.

Il lui semblait,--tant restaient familières, récentes, ces images
chaque jour évoquées,--être auprès d'Albârt, dans le petit salon
paternel, rue Notre-Dame-des-Champs. Elle revoyait son insolente
silhouette de spadassin classique, sa stature élancée et ses jarrets
pliants, ses prunelles brunes, énormes, sans nul blanc alentour,
pareilles à des yeux de cheval, et la fine moustache noire qu'il
épointait de ses doigts aigus, cuivrés par le tabac. Comme il l'avait
aimée, durant ces huit jours de fiançailles!

Elle avait la taille plate, la bouche exsangue, menue, rétrécie comme
par un lacet, et le visage terni de ce hâle verdâtre qu'on gagne loin
du soleil, dans la poussière des livres, la tiédeur des bibliothèques
ou l'air fiévreux des salles de cours. Mais de tous ces défauts
qu'elle connaissait mieux que personne et dont, plus d'une fois, en
secret, elle s'était affligée, Albârt paraissait n'en remarquer aucun.
Il n'était frappé que de ses charmes. Il s'extasiait, à tout moment,
sur son nez pâle et droit, modelé à l'antique, sur ses terribles yeux
gris surmontés de velours noir comme ceux de Minerve, disait-il, ou
sur les enroulements massifs de sa chevelure brune qu'il eût voulu
défaire pour s'y plonger la face. Et la tendresse de ses propos
égalait son talent à flatter.

Sans cesse, sans motif, ardemment, il appelait Thérèse d'un ton
d'invocation, de prière: «O ma _Thérézoun_! O ma _chato_!» Il lui
chantait de lentes romances provençales, plaintives comme des
airs de chasse au loin, et que Mme Raindal,--du Midi, elle
aussi,--accompagnait tant bien que mal au piano en chevrotant le
refrain. Ou, s'il demeurait seul avec la jeune fille, il se postait à
ses pieds, sur un tabouret de satin bleu, tandis qu'elle lui confiait
des projets d'avenir, comment elle désirait régler le temps de son
travail, l'aider dans sa carrière, le pousser aux plus hauts emplois.
Et soudain, sauvagement, il vous sautait sur elle, vous l'empoignait
entre ses bras en balbutiant: «Ma Thérézoun!» Elle sentait les fermes
biceps rouler contre son buste comme des pierres rondes, une moustache
fleurant l'œillet s'approcher de sa bouche, des lèvres savoureuses se
poser à ses lèvres; et elle renversait la tête, les paupières closes,
avec des envies de succomber, laissant couler en tout son être le
baume bienfaisant des baisers.

Puis, un matin, on avait reçu une lettre embarrassée d'Albârt. Des
affaires de famille l'obligeaient à repartir immédiatement pour
Saint-Gaudens, son pays natal, et à ajourner le mariage. Il
s'excusait, l'honnête jeune homme, pleurnichait, protestait de son
chagrin. Et trois semaines plus tard, au Luxembourg, où M. Raindal
l'avait menée, comme une convalescente, prendre un peu de repos, dans
l'air printanier du jardin, Thérèse rencontrait son fiancé, un
Dastarac pimpant, guilleret, avec une jeune fille au bras, une petite
créature malingre et osseuse: la troisième fille de M. Gaussine, le
professeur de langue sumérienne à la Sorbonne. En arrière, le père les
suivait.

--Viens donc! mon enfant, murmurait M. Raindal pour entraîner Thérèse.
Eh oui, ils vont se marier... Je ne le sais que d'hier!... Maître
Gaussine a la réputation de bien placer ses gendres... C'est ce qui
aura attiré notre mauvais drôle... Viens, je t'expliquerai...

Elle n'avançait plus.

Elle avait failli crier de douleur, tomber là, en public, dans une
attaque de nerfs. Quel outrageant souvenir! Et après, les affreuses
journées, dans sa chambre tout imprégnée encore des parfums du
gredin--ces longues heures de songeries où elle avait, devant
elle-même, prononcé ses vœux de renoncement, se vouant désormais à
une vie d'études, comme d'autres, par désespoir, entrent en religion!

Mais, malgré l'éloignement--car on _le_ disait enfoui à des lieues de
Paris, bloqué dans un obscur lycée de Provence, en dépit des
intrigues de Gaussine,--malgré le labeur, malgré les années, malgré
tout, elle n'avait pu chasser de son cerveau, si peuplé pourtant de
savoir, l'image tenace du charmant Albârt.

Elle gardait de ses caresses une sorte d'éblouissement, comme ces
mortelles de jadis qu'un dieu avait aimées. Il demeurait son époux
regretté, son seigneur impérieux, occulte. Et lorsqu'on voulait la
marier, la livrer à un autre, c'était lui qui s'interposait, la
reprenait, ressuscitait en ce corps austère sa folle Thérézoun, sa
Thérézoun captivée.

Elle croyait le voir surgir, invisible à tous quoique présent, poing
sur la hanche, jarret pliant, dans sa bravache posture de reître, et
ses lèvres narquoises murmuraient: «Voyons, ma _chato_, non, mais
regarde, compare!... Est-ce que c'est possible après moi?» Oui,
comment déroger? Comment le trahir? Et brusquement, en quelques mots,
le prétendant était éconduit.

--Ainsi tu n'en veux pas, mon enfant? demandait d'un ton piteux M.
Raindal.

Oh! le refus qui l'accueillait! Un refus sec, rageur, violent comme
une bourrade, et dont il chancelait presque, étourdi, réduit au
silence, incapable de discuter.

       *       *       *       *       *

--Hé! fillette, nous sommes prêts?... J'ai été retardé par un
journaliste, un reporter, qui m'interviewait sur Cléopâtre, les
Anglais en Egypte... est-ce que je sais?... Tu ne t'es pas trop
impatientée, dis-moi?

Thérèse, à la voix joviale de son père, avait sursauté:

--Mais non, je réfléchissais, je travaillais, en marchant.

--Bon! bon! tant mieux!...

Puis la prenant sous le bras comme un ami, un collègue, il se dirigea
d'une allure rapide vers le boulevard Saint-Michel.

On se retournait à leur passage, intrigué par ce couple étrange, ce
vieil officier de la Légion d'honneur, ce vieux monsieur à barbe
blanche et cette jeune fille à mine d'institutrice, s'en allant bras
dessus, bras dessous, tendrement. On faisait des conjectures, on
souriait instinctivement à des idées vagues, sympathiques, et
quelquefois des étudiants, qui connaissaient de vue le maître, le
fixaient à dessein pour attirer son regard ou le saluaient même comme
par élan de respect.

Mais M. Raindal n'apercevait que confusément ces hommages. Maintenant
il était tout entier à questionner Thérèse, à savoir sur la leçon
d'ouverture son opinion exacte. Était-elle satisfaite? Cela avait-il
bien été? Pas trop de longueurs, non? Et la péroraison, qu'en
pensait-elle? Leur avait-il convenablement signifié leur congé aux
badaudes et aux badauds qui se permettaient d'envahir son cours, sa
petite chapelle tranquille?

--Oui, certes, fit Thérèse... Tout ce que je te reprocherais, c'est de
t'être montré dans le ton un peu sévère, un peu mordant!...

--Jamais assez... C'est bon pour la Sorbonne tous ces godelureaux,
toutes ces belles dames... Chez nous, il ne faut que des
travailleurs, de vrais apprentis...

Puis il partit en des commentaires diffus sur les devoirs, la dignité,
la destination du Collège de France. La Science! Le Collège de France!
Sa foi, son église à lui, qui n'en avait point d'autres! Et Thérèse,
qui savait par le menu la marche et les versets de ces fougueuses
litanies, le laissait aller sans interrompre.

--N'importe, mon enfant, conclut-il d'une voix essoufflée... Ils sont
avertis... On ne les reverra plus, j'imagine... Du reste, cette
affluence a ses raisons... C'est encore un miracle de notre
_Cléopâtre_.

--Oh! «notre»! protesta Thérèse.

--Si, si, «notre»! Je maintiens le mot...

Et d'abord, par la pente naturelle qui mène à parler de soi, il se mit
à retracer les phases de son déconcertant triomphe: la célébrité venue
de la veille au lendemain, la presse entière, les revues, les salons,
s'employant ensemble à le rendre illustre, cinq mille exemplaires
écoulés en trois semaines, des articles chaque soir, chaque matin,
partout,--les retardataires plus chauds que les premiers, cherchant
dans la ferveur de l'adhésion une excuse à la honte du retard,--des
lettres, des interviews, des demandes de copie, d'autographes, de
portraits. Le succès, en un mot, l'investiture impériale que Paris
donne parfois à certains de ses élus, avec les théories d'offrandes
sans fin, les prétoriens en délire, et même cet enthousiasme
intolérant qui force les envieux d'attendre.

Or, à qui M. Raindal devait-il tout cela, hein? Qui donc, trois ans
avant, lui avait suggéré le sujet du livre? Qui avait eu l'idée d'une
_Vie de Cléopâtre_, rédigée au point de vue national, égyptien et
s'inspirant des documents indigènes, des sentiments populaires de
l'époque? Qui l'avait ensuite, jusqu'au bout, secondé fidèlement dans
cette lourde besogne? Qui avait classé les matériaux, recopié les
papyrus, transcrit les inscriptions, lu et relu les épreuves une à
une, sauf les notes en latin? Qui avait...

--Ah çà! mais où me conduis-tu donc? s'écria-t-il en quittant le ton
de réquisitoire amical qu'il avait pris pour prononcer ce panégyrique.

Thérèse eut un sourire attendri:

--Voilà ce que c'est, père, que d'exagérer... On oublie le reste, on
ne se connaît plus... Je te conduis au _Bon Marché_, où je vais
acheter des gants pour ce soir...

--Ah, oui! ce bal! fit M. Raindal en soupirant, comme s'il venait déjà
de recevoir l'estocade du refus coutumier.

Puis il reprit:

--Eh bien! non, je te laisse... Il faut que je monte chez ton oncle
Cyprien chercher des nouvelles de son rhumatisme et m'informer s'il
dînera tantôt...

Ils parvenaient devant l'église Saint-Germain-des-Prés. Ils
s'arrêtèrent au milieu de la foule mélancolique qui piétinait auprès
du bureau des tramways,--et, se serrant la main vigoureusement, comme
deux camarades:

--Au revoir, ma fille... A tout à l'heure!

--Au revoir, père!

Thérèse traversait. M. Raindal assujettit sous son bras sa serviette
de cuir qui glissait et, d'un pas flâneur, comme alourdi par les
pensées, il s'engagea lentement dans la rue Bonaparte.



II


M. Cyprien Raindal habitait dans une vieille maison formant le coin de
la rue Vavin et de la rue d'Assas. Il y occupait, au sixième étage, un
petit logement dont les deux pièces spacieuses dominaient, à perte de
vue, les charmilles du Luxembourg.

C'était un homme d'environ cinquante-cinq ans, trapu, sanguin, la
moustache grisonnante et la tête rasée de près, comme un soldat
d'Afrique.

D'un tempérament irascible, indiscipliné, il avait eu grand'peine à se
maintenir dans les bureaux du Ministère de l'Industrie, où, dès 1860,
son aîné l'avait placé. Plus d'une fois il eût été révoqué pour
insubordination ou propos factieux, sans l'intervention puissante de
son frère Eusèbe. Il était né au temps de misère où M. Raindal, le
père, chassé de l'Université comme complice de Barbès, courait les
leçons à deux francs le cachet; et l'on eût dit qu'il avait hérité de
lui le goût de l'opposition.

L'Empire, M. Thiers, le Seize-Mai, l'opportunisme, il avait tour à
tour détesté tous les gouvernements que ses fonctions l'obligeaient à
servir. Et finalement, en 1889, on saisissait dans la cantine du
général Boulanger une carte à son nom, complétée par ces lignes
d'exhortation cordiale: «Bravo, général! En avant! Tout le pays est
avec vous.»

Il allait, à cette époque, être nommé sous-chef de bureau. Convoqué
aussitôt dans le cabinet du ministre, il arrivait souriant, la bouche
mâchonnant déjà les paroles de gratitude; et l'annonce de sa
révocation l'avait frappé en plein esprit de paix, comme l'insulte
imprévue, la gifle sur la joue qui se tend au baiser.

Il était rentré dans son bureau en vociférant des hurlements de rage
et de menace. Puis, tout de suite, il avait couru se commander des
cartes nouvelles où, au-dessous de son nom, on lisait: «_Ancien
sous-chef de bureau au Ministère de l'Industrie_»,--et il avait même
cloué l'une d'elles à la porte de son logement.

Mais sa vengeance s'était arrêtée là. Le fonctionnaire qui subsistait
en lui n'avait osé pousser plus loin cette quasi usurpation de titre.
Il s'était décidé à brûler le restant des cartes fallacieuses. En
outre son frère intriguait pour lui garder, quand même, le bénéfice de
la retraite, trois mille francs sans lesquels il fût tombé dans la
pire des gênes. Il attendit, se tint coi pendant quelques semaines, et
ne recommença de s'exprimer en liberté que lorsqu'on eut
officiellement liquidé sa pension.

Seulement, alors, la fougue de ses opinions et la violence de son
langage éclatèrent terriblement, comme des explosifs trop longtemps
comprimés. Trente années d'exaspérations retenues, dans le besoin de
vivre et la crainte des supérieurs, firent irruption par sa bouche en
avalanches qu'on pouvait croire intarissables.

Au début, il voulait donner une formule à ses animosités, étayer de
certains principes son mécontentement; et il inclina vers le
socialisme. Par malheur, il se perdait dans les questions de capital
et de salaire. Les statistiques l'ennuyaient et l'économie politique
le dérouta par ses systèmes instables ou que d'autres démentent.

Bourgeois de goûts sinon d'opinions, irréligieux comme son frère par
éducation, rond-de-cuir par accoutumance, il lui fallait une doctrine
plus humaine et moins subversive, des théories faciles à embrasser, de
la morale plutôt que des chiffres, du sentiment plutôt que de la
déduction.

Et peu à peu, de lui-même, inconsciemment, il se fabriqua un credo
social où il se trouvait à l'aise, comme dans un habit sur mesure.
Persuadé qu'il avait pâti de l'injustice, c'était la justice qu'il
désirait voir établir. Le châtiment des méchants, la mort ou l'exil
des voleurs, le retour des mœurs probes, l'écrasement de l'iniquité,
voilà, en premier lieu, ce qu'on devait poursuivre. Après? Bah! on
aviserait. Que l'on obtînt d'abord ces purifications; puis on
s'occuperait du reste pour le mieux. M. Raindal cadet n'était pas de
ces rêveurs fanfarons qui promettent de détruire et de rebâtir la
société comme s'il s'agissait de la hutte d'un cantonnier. Il savait
la force de la tradition, la nécessité de la famille, le charme
indispensable de la liberté. Avant de supprimer tout cela, qu'on
songeât donc à nettoyer le pays de la vermine qui l'infectait. A
l'occasion, l'oncle Cyprien ne refuserait pas son coup de main.

Il se déclarait prêt à marcher le jour où les camarades iraient en
masse appréhender, jusque dans leurs palais, les prévaricateurs, les
juifs et les calotins dont la coalition clouait la France au sol comme
une fourche à trois branches. La comparaison était de son cru et il la
répétait volontiers, en parlant de se faire casser la tête ou de
casser celle de beaucoup d'autres.

La lecture des journaux opposants l'avait d'ailleurs préparé à
merveille pour figurer dans cette armée de justiciers sincères que la
mort du général rebelle a laissée sans chef, mais non sans espoir.

D'instinct, l'oncle Cyprien était allé aux pamphlétaires qui dénoncent
les ennemis des faibles ou soutiennent les victimes contre leurs
oppresseurs. Et même, successivement, par une anomalie curieuse, il
s'était découvert toutes les haines, souvent disparates, dont ces
maîtres attisent la flamme. Avec Rochefort, il avait discerné en son
cœur la haine des politiciens; avec Paul Bert ou ses disciples, la
haine du prêtre et des dévots; avec Drumont, la haine du juif et de
l'exotique. Il relisait sans cesse leurs articles, leurs livres, et en
citait de mémoire des passages entiers. Sa conversation s'en
ressentait. Les fanfares des injures les plus diverses y croisaient
leurs notes discordantes. Les mots de chéquard, de repu, de panamiste,
les mots de calotin, de cafard, de ratichon, joints à ceux de youtre,
youpin ou rasta, vibraient pêle-mêle comme la basse continue de ses
indignations. Et il navrait les siens par sa virulence quand, devant
des étrangers, il discutait sociologie.

       *       *       *       *       *

Au coup de sonnette de la porte d'entrée, il s'élança du petit canapé
de reps vert où il somnolait, et, la main appuyée aux reins, il alla
ouvrir en boitant un peu.

Un sourire de joie dilata sa physionomie à la vue de M. Raindal. Les
deux frères s'embrassèrent selon leur coutume.

Puis Cyprien s'écria:

--Ah! je suis bien content de te voir! Viens par ici... J'avais
justement des tas de choses à te lire...

--Et la santé? Comment cela va-t-il? T'aurons-nous à dîner ce soir?
questionnait M. Raindal tout en suivant son frère.

--Mais oui, mais certainement!...

Et, comme ils pénétraient dans la pièce qui servait de salon:

--Là, assieds-toi, et écoute, fit-il en appuyant affectueusement sur
les épaules de M. Raindal.

Après quoi, il se mit à fouiller d'une main hâtive parmi les journaux
qui jonchaient le canapé, dépliés, froissés et s'amputant les uns aux
autres leurs vastes titres en lettres grasses. Une gâterie, une
débauche de malade, tous ces journaux brouillés,--un luxe qu'il
s'offrait quand des rhumatismes le retenaient à la chambre. Mais
autrement, il ne lisait les feuilles qu'au café, à la brasserie, et
en petit nombre,--deux ou trois gazettes de combat qui lui chauffaient
délicieusement le cerveau après déjeuner comme le petit verre de fine
dont il se brûlait la gorge. Enfin il eut achevé son triage, trouvé
les trois journaux qu'il cherchait, et les brandissant dans un
crépitement de papier chiffonné:

--Voilà du nanan! fit-il... Du bon, du meilleur!... De quoi m'amuser
et de quoi te faire claquer d'orgueil... _Primo_, bien entendu, ce qui
m'amuse...

Puis il entama d'une voix victorieuse la lecture du premier journal.
En termes discrets, quoique impitoyables, on y annonçait à bref délai
l'arrestation d'un sénateur, ancien ministre, ancien député, bien
connu pour ses tripotages, ses complaisances envers la haute banque,
ses tendances cléricales, et l'on félicitait le gouvernement de ce
prochain acte d'énergie.

--Tiens, tu vois, s'écria l'oncle Cyprien en terminant... Je ne sais
pas qui c'est... J'ai réfléchi pendant des heures sans trouver... Et
pourtant, je te l'avouerai, cette nouvelle m'a fait passer une
excellente journée... Il n'est que temps qu'on nous balaie toutes ces
fripouilles... Un de plus à Mazas! Je le marque!...

Il sourit de cette plaisanterie et ajouta, les deux mains posées sur
ses genoux:

--Hein! qu'est-ce que tu en penses? Ça se corse!... Ça crève, tous ces
abcès!

M. Raindal hésitait. Il voulait s'épargner une controverse ou tout au
moins l'ajourner en bloc jusqu'après la lecture imminente des deux
autres journaux. Habitué par profession, par tournure d'esprit, à ne
considérer les choses qu'à travers l'immensité du temps, l'infini des
siècles passés et futurs, il avait du présent plutôt le dédain que
l'insouciance. Et chaque fois que son frère le provoquait à causer
politique, il se sentait plus gêné que s'il eût fallu débattre en
langue indigène sur une question de _tabou_ avec un chef sauvage de la
Polynésie.

Alors il procéda comme il faisait en pareil cas, et déchaînant
hypocritement entre eux le flux tiède des généralités:

--Évidemment! Certes!... déclara-t-il. Nous vivons dans une époque
fort troublée... Il y a eu beaucoup d'abus... Que veux-tu?... La
concussion est la plaie des démocraties... Polybe l'a dit...

--Laisse-moi donc tranquille avec ton Polybe! interrompit l'oncle
Cyprien en secouant la tête comme pour se désengluer de ces
aphorismes. Dis-moi donc simplement que nous sommes gouvernés par des
crapules... Ce sera plus juste et plus vite fait...

Puis un peu honteux d'avoir ainsi gourmandé cet illustre aîné, qu'il
vénérait au fond de son âme tumultueuse:

--Bah! ne nous fâchons pas... C'est de ta faute... Tu m'agaces avec
tes grandes phrases vagues... Tiens, voici pour gagner mon pardon...
Demandez le portrait de M. Eusèbe Raindal, l'homme du jour, le drapeau
de la famille, la gloire de l'égyptologie française, avec l'histoire
de sa vie depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours!... Tara
ta ta ta ta ta ta!...

Il avait tendu le second journal à son frère et il fit le tour de la
pièce en sonnant, dans sa main roulée en cornet, une marche
triomphale, comme jadis au bureau, lorsqu'on célébrait le succès d'un
collègue.

M. Raindal demeurait les yeux attachés sur le journal qu'il tenait à
bouts de bras, éloigné du buste, en raison de sa presbytie.

Oui, cette grossière gravure, à hachures charbonneuses, c'était bien
lui, son nez charnu, sa barbe blanche, sa paterne figure,--une vraie
figure de sénateur, assurait l'oncle Cyprien.

Et au-dessous s'étageait sa biographie,--des dates, des dates encore
ou les titres de ses livres, à la suite, qui n'en disaient pas plus
sur son existence, ses idées, ses joies et ses douleurs d'homme, que
les bornes de la route ou les poteaux des carrefours sur les pays que
l'on traverse. Mais pour lui ces chiffres et ces mots secs vivaient
comme de la chair. Un sourire nerveux remua ses lèvres. Des rafales de
vanité montaient de son cœur à sa bouche,--et une honte le faisait
rougir comme s'il eût vu fixés sur lui les regards de toute la foule
qui, ce jour même, contemplait ses traits. Il se maîtrisa pourtant,
par pudeur, puis avec calme:

--C'est très exact! fit-il. Je te remercie... J'emporterai cela à la
maison...

Il se levait pour partir. D'un geste, l'oncle Cyprien lui commanda de
se rasseoir.

--Attends! Attends!... Ce n'est pas tout... Voilà le déplaisir,
maintenant! On t'injurie dans le _Fléau_ un sale journal rédigé par
des calotins et lu par toute la haute juiverie... Tiens, écoute le
morceau... C'est du propre!

Et l'oncle Cyprien commença d'une voix railleuse où tremblait un peu
de colère:

INDISCRÉTIONS ACADÉMIQUES

«C'est prochainement que se réunit à l'Académie française la
commission chargée de décerner le prix Vital-Gerbert (15 000 francs)
au meilleur livre d'histoire paru dans l'année. Si nous en croyons les
on-dit, la lutte sera chaude, plusieurs candidats étant en présence.
L'un d'eux serait M. Eusèbe Raindal, de l'Institut, l'auteur de cette
_Vie de Cléopâtre_ autour de laquelle une certaine presse a mené
quelque bruit depuis un mois. Mais la candidature de M. Raindal compte
dans les milieux académiques de sérieux adversaires. Plusieurs
estiment que le succès de son livre est dû en grande partie aux
détails pornographiques qui y fourmillent et qui ont captivé une
clientèle spéciale. Or, sans vouloir nous prononcer dans ce délicat
débat, force pourtant nous est de convenir que ce livre est un des
plus immoraux qui soient sortis, depuis longtemps, de la Coupole. Les
notes principalement, quoique rédigées en latin, y sont d'une
révoltante obscénité. L'auteur aura beau alléguer, pour sa défense,
qu'il n'a fait que traduire des pamphlets égyptiens de l'époque, et
même qu'il a eu soin de les traduire en latin, il n'en demeure pas
moins acquis que, volontairement ou non, il a publié là un recueil
d'authentiques ordures. Nous savons que l'histoire a ses droits et que
l'historien a ses devoirs. Mais M. Raindal nous prouvera difficilement
qu'il était du devoir de l'historien de nous montrer Cléopâtre râlant
des mots de portefaix dans les plus abjects abandons de l'amour ou
raffinant en termes immondes sur la débauche comme une Néron femelle.
C'est à d'autres œuvres, traitant de plus vastes questions et à un
point de vue social et élevé qu'à notre avis sont réservées les
récompenses académiques. A MM. les Immortels de décider si nous avons
tort. Pour nous donner raison, ils n'auraient cette année, que
l'embarras du choix.»

--Eh bien! conclut l'oncle Cyprien, en jetant à terre le papier qu'il
avait pétri en boule... Comme éreintement, c'est coquet!... Cela n'a
aucune importance, étant donné, je te l'ai dit, que cette feuille
n'est lue que par des youpins... Mais, tout de même, si tu m'y
autorisais, j'irais de bon cœur tirer les oreilles au cafard dont la
plume s'est permis...

M. Raindal, qui avait blêmi de souffrance à mesure qu'avançait la
lecture, dressa la main en un geste philosophique et, d'une voix
encore mal assurée:

--Inutile, murmura-t-il... Ce sont les petits revenants-bons de la
célébrité... Et puis, je sais de qui c'est!...

--De qui donc?

--Je parierais que c'est inspiré, sinon écrit, par mon collègue et
concurrent Saulvard, Le meunier de Saulvard, des Sciences morales...
Je reconnais sa manière... Il voudrait obtenir le prix, avec son
_Histoire des affranchis sous l'Empire romain_... Je le gêne... Il me
fait diffamer... Le coup est classique... Il n'y a qu'à plaindre ce
malheureux et à sourire.

M. Raindal effectivement grimaça un sourire avec peine. Mais cette
rage qu'on ressent devant l'injustice lui obstruait la gorge comme un
caillot amer; et il cracha plutôt qu'il ne proféra:

--Pornographe!

Il avait pris un temps de répit; puis, d'une voix soulagée, il répéta:

--Pornographe!... Non, on ne m'avait rien dit de plus fort dans le
métier, où j'en ai vu cependant, des jalousies, et des petitesses, et
des calomnies... Oh! si l'on savait quels égouts il y a au-dessous de
ce qu'on appelle les pures régions de la science!... et les saletés
qui s'y dégorgent! Pornographe!... Après une carrière comme la
mienne!... Les misérables!

Il exhala un petit rire méprisant:

--Ha! ha!... Traiter de pornographe un homme qui s'est marié presque
vierge!... Un homme qui depuis quarante ans travaille douze heures par
jour... C'est tout ce qu'ils ont trouvé... Tiens! j'en ris!... C'est
trop drôle! C'est plus comique qu'autre chose.

L'oncle Cyprien se taisait pour laisser libre élan à cette crise de
révolte dont la véhémence ravissait ses instincts.

--Voilà qui est parler! approuva-t-il en venant serrer la main de son
frère... Allons, tu as encore du sang de Raindal dans les veines... Tu
n'aimes pas qu'on te taquine... Tu te rebiffes... A la bonne heure! Et
j'espère bien que quand tu reverras ce monsieur...

--Je le verrai ce soir! fit M. Raindal, éteignant soudain son ardeur.

--Ce soir? balbutia avec stupeur l'ancien fonctionnaire. Comment?...
Où cela?...

--Chez lui... A un bal qu'il donne...

--Et tu iras?

--Dame! oui... un mariage pour Thérèse... On doit nous y présenter un
jeune homme, un jeune savant...

L'oncle Cyprien empoigna de sa main droite la sphère lisse de son
crâne, et, le regard songeur:

--Ah! ah! un mariage pour mon neveu!--il appelait ainsi Thérèse, en
raison de ses allures masculines--Bon! bon! C'est un motif cela...
Moi, j'ai comme une idée que mon neveu n'en voudra pas, de ce jeune
savant... Enfin, tu fais bien, il faut voir... Mais de la prudence!
Ton Saulvard m'a tout l'air d'un jean-f... et je n'aurais guère
confiance en ce qui me viendrait de lui...

M. Raindal se leva:

--Sois tranquille... Je veillerai... D'ailleurs, tu te trompes... En
dehors de ses ambitions, Saulvard n'est pas un méchant homme...

L'oncle Cyprien poussa un sifflement d'incrédulité:

--Phui!... C'est possible!... Allons, à tantôt, sept heures!...

Et il accompagna son frère jusque sur le palier.

       *       *       *       *       *

On allumait dehors les réverbères, quand M. Raindal arriva chez lui,
rue Notre-Dame-des-Champs.

Vivement, il avait passé un coin-de-feu en molleton marron, des
pantoufles à semelles de feutre, et, dans le noir, à pas veloutés, il
se dirigea vers son cabinet de travail.

Deux bureaux de chêne accolés, face à face, comme dans une salle de
banque, emplissaient presque la pièce de leurs lourdes masses
rectangulaires. Assise à l'un d'eux, Thérèse écrivait auprès d'une
lampe à pétrole, et l'abat-jour de carton vert rabattait durement sur
elle la lumière que son front incliné reflétait par endroits.

--Déjà à l'œuvre! s'écria M. Raindal.

Il lui avait saisi la tête entre ses deux mains, comme à une fillette,
et il l'embrassait avec ce redoublement de tendresse égoïste, ce
besoin de rapprochement que vous inspirent les êtres chers, après
qu'on a subi la méchanceté d'autrui.

Elle se dégagea en souriant, et doucement:

--Laisse-moi, père!... Je corrige les épreuves de ton article pour la
_Revue_. On vient les chercher à cinq heures et demie. Tu vois que
c'est pressé.

--Parfait! J'obéis, fit M. Raindal.

Et, s'asseyant à l'autre table, en face d'elle, il amena des papiers
qu'il se mit à annoter. Alentour, la pièce était sombre, sauf quelques
fils d'or qui luisaient dans l'algérienne des rideaux fermés, et un
mince rond jaunâtre que la lampe faisait frémir au plafond. On
n'entendait que la respiration un peu embarrassée de M. Raindal, le
craquement du coke dans la grille ou parfois une cloche qui, dans le
voisinage, lançait, à longs intervalles, quelques sons isolés et
tristes.

--Dis donc! s'écria tout à coup le maître... Et ta mère?... Elle n'est
pas rentrée?

--Non, mais elle ne tardera pas, fit Thérèse, elle ne peut pas
tarder...

Puis, sans cesser d'écrire, elle ajouta, d'une voix plutôt goguenarde:

--Il me semble bien... Non je ne devrais pas te le dire... Enfin, j'ai
commencé, tant pis!... Oui, il me semble bien avoir vu tout à l'heure
maman qui entrait à Saint-Germain-des-Prés!...

--Encore! murmura M. Raindal, avec un hochement de pitié... Cela fait
au moins deux fois depuis ce matin... C'est déplorable!..

Thérèse fixait son père en souriant:

--Qu'est-ce que tu veux?... Puisque c'est son bonheur, sa
tranquillité!

M. Raindal eut une grimace de mélancolie.

Lui, qui dans son athéisme philosophique et rogue, ne croyait à rien
qu'à la science; lui que, même chez ses amis, la foi religieuse
irritait comme une marque d'incompréhension, n'avait-il pas tout fait
jadis pour les procurer à sa femme, ce bonheur, cette tranquillité, ou
du moins ce qu'il jugeait tel? Et avec quelle patience, quelle
abnégation, madame Raindal, mieux que quiconque, pouvait en
témoigner, si encore elle se rappelait!...

La surprise, pourtant, avait été cruelle. A voir mademoiselle
Desjannières, si gaie, si rieuse, si enfant malgré ses vingt ans, ou
bien à voir son père, un avocat de Marseille venu par aventure tenter
la fortune en Égypte, beau parleur, bon garçon, chanteur de
chansonnettes, personne n'aurait soupçonné les secrètes ferveurs qui
travaillaient la jeune fille. Bah! qu'importait à M. Raindal,
puisqu'il aimait sa fiancée! Il la soignerait, la guérirait! Et dès le
lendemain des noces à Alexandrie, puis à Paris où le ménage rentrait,
la cure commençait, se poursuivait méthodiquement. Chaque jour, des
heures durant, il discutait avec sa femme, la sermonnait, la
raisonnait. Et elle, de son côté, se prêtait au régime, essayait par
tendresse de vaincre ses terreurs. Mais, au bout de trois mois, un
matin, elle se jetait aux genoux de son mari, en pleurant, en
demandant grâce. Elle le suppliait d'interrompre le martyre, de la
laisser retourner au confessionnal; et, devant tant d'affliction, il
avait dû y consentir.

C'était une force surhumaine qui la poussait, une peur invincible, la
crainte des châtiments que le péché entraîne. Une vieille bonne
provençale, sorte de Dante domestique, lui avait, toute petite, infusé
le germe du mal. Le soir elle lui décrivait, comme si elle en
revenait, les sites rouges, les brûlantes horreurs, les affres
éternelles où se débattent les pécheurs dans le pays d'enfer, la peine
du dam, la peine du sens, les hurlements, les plaintes, les
contorsions diaboliques. Et, à mesure que l'enfant devenait jeune
fille, à la flamme de ces récits, son âme graduellement se faisait
plus étroite, plus sensible, plus douillette au péché. Le moins grave
d'entre eux lui pesait comme une faute irrémissible. Sous cet épineux
fardeau, elle sentait son cœur étouffer. Il lui fallait alors courir
auprès d'un prêtre, se décharger dans son indulgence de ce poids
d'angoisse plus dur qu'un poids de fer. Souvent même, à la porte du
sanctuaire, un scrupule l'arrêtait, un semblant d'oubli, qui la
ramenait en hâte sur ses pas, pour implorer encore l'assistance de
celui qui quittait la clôture sacrée. Et, depuis son mariage, depuis
trente-deux ans, elle continuait ainsi, chassée sans cesse vers les
églises par des tourments de conscience nouveaux, cachant chez elle
ses épouvantes, incapable dehors de les dominer, craignant les
railleries des siens et pleurant sur leur damnation.

--Son bonheur! Sa tranquillité! grommelait M. Raindal en écrivant...
Ah! si seulement elle avait eu l'énergie de m'en charger!...

       *       *       *       *       *

Mais deux coups vifs retentissaient au timbre de l'entrée.

--Attention! fit le maître, voici ta mère... Je suis curieux de ce
qu'elle va nous dire...

Mme Raindal apparut sur le seuil, enserrée dans une longue douillette
noire doublée de petit-gris et dont le drap usé brillait un peu aux
épaules. Elle susurra d'une voix essoufflée:

--Attendez!...

Sous le manteau elle avait porté la main à son cœur pour en écraser
les battements, et elle expliqua:

--Je suis montée trop vite...

--Assieds-toi, repose-toi, fit avec flegme M. Raindal.

--Mais non, c'est fini, cela va mieux!

Elle décrocha l'agrafe de la pèlerine, et alla embrasser son mari,
puis sa fille. Elle avait les joues glacées par le vent du soir,
froides comme une vitre, et sa poitrine haletait encore en se penchant
sur eux.

--D'où arrives-tu donc si tard? demanda M. Raindal sans relever la
tête de dessus son papier.

Elle se récria:

--Si tard!... Mais il n'est pas si tard... Il est cinq heures un quart
tout au plus... Je viens de chez Guerbois commander un vol-au-vent
pour dîner... Cyprien dîne, n'est-ce pas?

--Cyprien dîne!

Elle n'insista pas. Un commencement de frayeur l'étranglait, car elle
venait de commettre quasiment le péché de mensonge. Alors elle tisonna
le coke rougeoyant de la cheminée, abaissa la mèche de la lampe qui
filait, et n'y tenant plus sous ce silence imprégné d'ironie, et de
soupçons peut-être, elle sortit, les joues en feu maintenant, la
poitrine gonflée de soupirs.

Thérèse et M. Raindal avaient simultanément redressé le front et
échangeaient un sourire d'entente.

--Hein! as-tu vu... son vol-au-vent?...

Il haussait les épaules d'un air découragé. La jeune fille murmura
avec compassion:

--Cette pauvre maman!... Elle est si bonne!...



III


Vers six heures moins le quart, l'oncle Cyprien passa dans son étroite
cuisine obscure où il avait coutume de se cirer les bottes avant de
sortir.

Il formait le projet d'aller rejoindre à la petite brasserie
Klapproth, rue Vavin, son vieil ami, Johann Schleifmann, et de causer
une bonne heure avec lui en sirotant l'apéritif.

Les personnes qui connaissaient l'antisémitisme de M. Raindal cadet
s'étonnaient de son intimité avec ce juif de Galicie.

Mais lorsqu'on le questionnait à ce sujet, l'oncle Cyprien ne
manifestait aucun embarras. Loin de là, il toisait dédaigneusement
l'interrogateur, haussait les épaules, puis il vous apprenait--si vous
teniez à le savoir--que ce Schleifmann était la plus brave pâte
d'homme qui fût. Depuis huit ans qu'il le fréquentait, pas une seule
fois il n'avait eu à s'en plaindre; et au reste, ces questions lui
semblaient oiseuses, car, assurait-il, Schleifmann, quoique juif,
était «aussi antisémite que vous et moi.»

En proférant cette assertion, l'oncle Cyprien exagérait, ou du moins
il se méprenait sur les sentiments de son ami.

Schleifmann ne pouvait être rangé parmi ces juifs prudents qui renient
leur juiverie par crainte des préjugés, platitude devant la majorité,
intérêt professionnel ou mondain.

Son antisémitisme n'était fait au contraire que d'amour pour sa race
et d'orgueil atavique. S'il paraissait antisémite, ce devait être à la
façon d'un Jérémie, d'un Isaïe ou d'un Amos. En vérité, l'âpre esprit
des vieux prophètes soufflait dans son cœur; et il ne maudissait ceux
de sa religion que parce qu'ils se dérobaient aux destinées d'Israël
et se corrompaient dans les frivoles vanités au lieu de régir le monde
par l'influence de la pensée.

Cet orgueil sémitique avait même causé toutes les difficultés de sa
vie aventureuse.

Docteur ès-sciences philosophiques de l'Université de Lemberg, il
n'avait pas tardé à négliger l'ancienne loi mosaïque pour adopter la
foi récente qui s'épandait dans l'univers: le socialisme. De cette
loi, selon lui, les juifs avaient été les initiateurs comme de
l'autre. Karl Marx et Lassalle lui apparaissaient les modernes
délégués de Iaveh sur la terre pour apporter l'évangile nouveau et la
religion économique de l'avenir. Il considérait leurs ouvrages comme
des livres presque saints, et se réjouissait de voir une fois de plus
la divine prépondérance juive s'affirmer par leurs écrits. Il s'était
affilié aux principaux groupes socialistes de la ville et faisait,
dans les faubourgs, une propagande active. Trois mois de forteresse,
dix ans d'interdiction de séjour, l'arrêtèrent soudain dans son zèle
sinon dans ses croyances.

En prison, il avait longuement réfléchi sur l'endroit où il se
réfugierait après sa libération. En Autriche, en Allemagne, surveillé
par la police et exposé aux attaques des antisémites, l'existence,
pour lui, s'annonçait très pénible. Il résolut provisoirement de se
retirer quelque temps en France et vint s'y installer vers la fin de
1882.

Il comptait subsister en donnant des leçons d'allemand, de philosophie
ou d'histoire naturelle. Il arrivait muni de chaleureuses
recommandations que lui avaient fournies des israélites de Vienne pour
leurs parents et coreligionnaires établis à Paris. Et rapidement
ainsi, il eut une petite clientèle d'élèves qui le mit hors du besoin,
voire dans une certaine aisance.

Mais aussitôt il allait perdre volontairement ce bien-être par
ambition idéaliste, manie de réaliser ses théories tout en ramenant
les juifs aux devoirs héréditaires.

Il avait remarqué, dans les pays de l'Est, les contagieux progrès de
l'antisémitisme, et il était imbu de cette conviction que le microbe
antisémitique continuerait sa marche inflexible vers l'Occident,
gagnant successivement la France, l'Angleterre, puis le nouveau monde,
toute la chrétienté enfin.

Comment y résister, le combattre, lutter contre? Schleifmann avait
là-dessus une doctrine fort nette qu'il déclarait puisée aux sources
du plus pur judaïsme. Il fallait simplement, pour les israélites
riches, revenir aux traditions de leur race dont la mission
providentielle est de fournir aux peuples des exemples moraux, aux
cerveaux des idées, aux cœurs une religion.

Dans ce sens, rompre avec les errements passés, quitter la société
mondaine et cléricale où ils s'amollissaient au détriment de leur
dignité, rentrer dans la démocratie d'où ils étaient issus, employer
leurs rares facultés à la défense des humbles, à la victoire du
droit, aux conquêtes sur l'injustice, et, finalement, sauf une
rente individuelle qui ne dépasserait en aucun cas le chiffre de
dix mille francs, opérer l'abandon des richesses acquises dont
l'ensemble servirait à des fondations nationales, populaires ou
colonisatrices,--tels se formulaient en bref les principaux moyens
pratiques par lesquels Schleifmann prétendait assurer le salut et la
gloire du peuple élu de Dieu.

Puis, au bout de quelques mois de séjour à Paris, il crut le moment
propice pour soumettre aux parents de ses élèves, au clergé et aux
notabilités de la juiverie, son audacieux plan de régénération. Mais
il ne garda pas longtemps d'illusions sur le succès de l'entreprise.

Les juifs de finance venaient de se heurter contre la catholicité dans
la première grande bataille. Une version disait: avec l'appui du
ministère. Une autre: avec l'approbation ouverte d'un gouvernement
gagné, de longue date, à la cause juive. Une troisième, plus modérée:
avec la sympathie officieuse de l'Administration qu'inquiétait la
révolte des fortunes catholiques. Finalement, soutenus ou seuls, ils
avaient triomphé; et l'enthousiasme de la victoire les aveuglait.
Jamais leur arrogance n'avait été plus folle, ni leur confiance dans
la loi plus obtuse.

Partout Schleifmann fut éconduit. Les rabbins, effarés à la pensée des
ennuis qu'il pourrait leur susciter avec la haute finance,
toute-puissante dans le consistoire, le supplièrent de ne pas donner
suite à ses dangereuses utopies. Les riches et les demi-riches le
congédièrent par des paroles sèches, ou des plaisanteries méprisantes.

Fort peu daignèrent discuter. Ils tapaient d'un air paternel sur
l'épaule du têtu Galicien et lui demandaient si c'était sérieusement,
voyons, que lui, M. Schleifmann, un homme érudit et sensé, parlait de
toutes ces sornettes. L'antisémitisme? Bon pour les pays germaniques,
les pays slaves où, soit dit sans vouloir l'offenser, les juifs
étaient ce qu'il savait bien! Mais, en France, dans le pays de toutes
les libertés, sur la belle terre de France, mère de la Révolution et
de la sublime Déclaration des droits de l'homme, jamais, jamais, au
grand jamais, il entendait, l'antisémitisme ne fleurirait. Et on
éclatait de rire en lui offrant un cigare.

A ces échecs d'amour-propre ne se borna pas la mésaventure du coupable
Schleifmann. Beaucoup de parents, effrayés par ses théories, lui
retirèrent leurs enfants. Il resta, ayant juste de quoi vivre ou de ne
pas mourir de faim, avec le tiers à peine de sa jeune clientèle.

La catastrophe était complète. Il la supporta vaillamment.

Afin de parer aux éventualités, aux maladies possibles, il vendit
tous ses meubles, tous ses livres sauf une centaine de volumes
indispensables,--la Bible, l'Imitation, Gœthe, Spinosa, Shakespeare,
Mendelssohn, Renan, Taine, les poésies de Victor Hugo et les écrivains
socialistes.

Puis il loua, au sixième étage d'une maison de la rue de Fleurus, une
vaste chambre bien éclairée, où il attendit en lisant que la fortune
et l'humanité lui devinssent moins mauvaises.

Trois ans s'écoulèrent ensuite, et il doutait, à la fin, de sa
perspicacité prophétique, quand les faits brusquement lui rendirent la
foi.

Tout de même, sous le fumier de l'envie et des ressentiments, sous
l'engrais des maladresses et des exactions, l'antisémitisme commençait
à germer, à fleurir sur la belle terre de France. Et chaque jour, en
dépit des grillages et des règlements, des lois écrites et des droits
de l'homme promulgués, sa floraison ardente s'épanouissait davantage.

Johann Schleifmann en eut d'abord une joie vaniteuse, puis un vif
chagrin. Et il suivit l'affaire, partagé toujours entre ces
impressions adverses.

Il s'affligeait des attaques cruelles, partiales, qu'on prodiguait à
ses coreligionnaires, mais il ne pouvait se défendre d'un certain
orgueil, en songeant qu'il les avait prédites. Plus on les dénigrait
injustement, plus sa fureur croissait contre eux. Ah! les imbéciles,
les pauvres êtres! S'ils avaient voulu, pourtant! Et, lorsque les
journaux mondains racontaient les magnificences de leurs
garden-parties, de leurs raouts ou de leurs chasses à courre, il
avait des ricanements méchants et navrés, il répétait tout haut d'un
ton sardonique comme des mots de malédiction: «Garden-parties, raout,
chasse à courre!...» Oui, oui, ils n'avaient qu'à «gardener», à
danser, à chevaucher. Ils jouissaient de leur reste, les gaillards! Et
l'indignation l'emportait, au calcul de tant d'argent gaspillé par
sottise, dont une part seulement donnée de bon cœur au peuple, eût
tout refait, tout arrangé, en servant une cause généreuse.

C'était vers cette époque qu'il avait lié connaissance avec M. Cyprien
Raindal, à la brasserie Klapproth où ils prenaient tous deux pension.

Dès les premiers mots, ils s'étaient plu, ils s'étaient sentis
mutuellement attirés. De nationalités différentes, de religions
antagonistes, de tempéraments divergents, ils se trouvaient, sans
avoir les mêmes rancunes, détester les mêmes castes. La curiosité, de
plus, les avait associés, l'oncle Cyprien découvrant dans Schleifmann
pour ses haines une mine de documents exceptionnels, et Schleifmann
dans l'oncle Cyprien un spécimen inappréciable des ennemis de sa race.
Puis, ils mûrissaient, en cachette, des projets l'un sur l'autre. Le
Galicien voulait convertir son ami aux doctrines de Karl Marx, tandis
que M. Raindal cadet s'était juré d'arracher l'exilé à ses opinions
internationalistes. Et enfin, par surcroît, la Pauvreté les unissait,
la Pauvreté qui de ses mains rugueuses malaxe tous les humbles en une
pâte identique, les coagule en une famille pareille, les transforme en
frères et alliés, malgré l'âge, l'origine et tout ce qui s'y oppose.
De sorte que, depuis huit ans, ils n'avaient presque pas passé un jour
sans se rencontrer dehors ou s'aller visiter dans leurs mansardes
respectives.

       *       *       *       *       *

L'oncle Cyprien, ayant achevé sa toilette, ouvrait la porte pour
sortir. Il recula de stupeur en apercevant, sur le seuil, la main au
cordon de la sonnette, Schleifmann, Johann Schleifmann lui-même.

--Comment, c'est vous?

--Oui, c'est moi! fit Schleifmann de sa voix que la pratique de
l'hébreu avait rendue un peu nasillarde et traînante... Je ne vous ai
pas vu hier et je venais savoir si vous étiez malade...

--Oh! rien, un brin de rhumatisme, mon sacré rhumatisme... Mais,
entrez donc, mon cher,--fit M. Raindal cadet qui enlevait son
chapeau.--Il me semble qu'il y a des siècles que nous n'avons
causé!...

Il referma la porte, en tirant par la manche son vieil ami Johann.

--Soit! Causons... Je vous apporte, du reste, une surprise, que je
vous avais annoncée l'autre jour! répliqua Schleifmann avec un
sourire... Tenez, savourez!...

Et il jeta sur la table une sorte de dictionnaire à couverture de
toile rousse au dos duquel se lisait en lettres noires: _Annuaire de
la Finance française_.

Pendant que l'oncle Cyprien examinait, palpait le volume, Schleifmann
s'était à moitié étendu sur le petit canapé de reps et semblait suivre
des pensées narquoises. Il avait le type des juifs asiatiques, une
figure de kalmouk au teint cireux, le nez camard, retroussé du bout,
largement ouvert, des yeux jaunâtres, petits et scintillants de
malice. Sa barbe et sa chevelure grises étaient crépues, floconneuses
comme une toison de mouton, et, pour atténuer sa myopie, il portait de
larges lunettes d'or, suprême élégance des universitaires teutons.

--Hô, mon garçon! s'écria-t-il tout à coup de sa voix traînarde... Il
y en a là-dedans, des noms!... Et des juifs, et des musulmans, et des
chrétiens, des _goys_ aussi... Des noms de tous les pays et de toutes
les religions... Oui, c'est à tous ces noms-là qu'appartient la
richesse du pays... C'est tous ces noms-là qui signent ce qui nous
tond et nous gruge, vous comprenez, mon bon Raindal?... Un de ces
noms-là au bas d'un papier, c'est plus qu'une cartouche de dynamite au
bas d'une maison... Ça vous fait sauter, danser les millions comme des
oranges aux mains d'un jongleur... Mais, le Seigneur soit loué, cela
ne durera pas toujours, mon ami!...

--Ouais! vous êtes un malin, Schleifmann! murmura M. Raindal cadet en
décochant au Galicien un regard scrutateur par-dessus le livre qu'il
tenait entr'ouvert... Nous savons votre jeu... Vous voulez de nouveau
m'allumer sur votre socialisme... Eh bien, non! bernique! Cela ne
prendra pas encore ce soir... Je suis pour la liberté, moi, et pour la
propriété, et pour tout le tremblement de notre sale société, à
condition qu'on soit honnête, par exemple... Ah! mais oui... Sans ça,
pan, pan! Au mur, messieurs les chéquards!...

Schleifmann protesta avec mollesse du désintéressement de ses
remarques; puis, approchant de l'oncle Cyprien qui s'était attablé
pour mieux consulter l'annuaire, il s'assit à côté de lui et se mit à
le guider dans ses fouilles parmi le réseau terrible des banques,
conseils d'administration, comités, sous-comités et autres mystérieux
groupements de combat.

M. Raindal cadet, progressivement, se surexcitait à cette lecture.
Quand un même nom se répétait en deux, trois, quatre conseils, il
poussait des cris de détresse comme un homme qu'on égorge ou qu'on
pille. Mais surtout les noms à désinences hébraïques l'exaltaient
d'une joviale colère.

--Encore un! lançait-il à Schleifmann.

--Il me semble! ripostait mélancoliquement le Galicien... Est-ce de ma
faute?

Ils reprenaient leur lecture et, à les voir de dos, ainsi penchés sur
le gros volume, les têtes proches, les coudes entreserrés, on eût dit
deux sages petits garçons parcourant avidement ensemble quelque livre
d'images ou un passionnant recueil d'aventures.

Mais, soudain, l'oncle Cyprien redressa le buste et frappant son front
bombé aux angles:

--A propos, Schleifmann, vous qui connaissez tout Paris,
connaissez-vous un nommé Lemeunier de Saulvard?...

--De l'Institut?

--Oui, parfaitement.

Si Schleifmann connaissait Saulvard? Mais il ne connaissait que cela.
Justement, Saulvard déposait ses fonds à la banque Stummerwitz; et,
plus d'une fois, le Galicien en avait entendu parler chez les
Stummerwitz, car il enseignait l'allemand aux petits de la maison, ou
plutôt il les affermissait dans la science de cette langue, dont, dès
le berceau, ils avaient reçu les rudiments de leur grand-père
maternel, né à Stuttgart, ainsi que de leur aïeul paternel, originaire
de Cologne. Et, vivement, en une centaine de mots acerbes, le compte
de Saulvard fut réglé.

Un monsieur, soit dit sans reproche, peu catholique, ce Saulvard!...
Savant de troisième ordre, esprit des plus médiocres, écrivain
anémique, flagorneur en outre, intrigant et rapace, il s'était servi
de ses relations avec la haute finance pour parvenir à l'Institut,
puis de son titre d'académicien pour pénétrer dans les conseils
d'administration. On n'avait, d'ailleurs, qu'à se reporter à la table
de l'_Annuaire_. (L'oncle Cyprien, fébrilement s'y reporta.) Il y
figurait trois fois, comme membre de trois conseils lucratifs, quoique
discrédités. Quant à sa femme...

--Une cafarde, probablement? interrogea M. Raindal cadet.

Non, pas une cafarde:--une dévergondée. Schleifmann, mieux informé
d'habitude, ignorait le nom de ses amants divers: mais il en citait
deux, tout au moins, au sens symbolique et sommaire, affirmant qu'elle
avait forniqué avec Dieu et avec le diable. Vaniteuse, d'autre part,
menée par le snobisme, peinte et poudrée jusqu'aux reins, médisante,
aigrie par une maladie d'estom...

M. Raindal cadet n'en put écouter plus, il étouffait, débordait.

--Pardonnez-moi, Schleifmann, fit-il, en posant amicalement sa main
sur l'épaule du Galicien... J'oublie l'heure... Je dîne avec mon
frère, qui, précisément, va ce soir au bal chez ce coquin... Je suis
bien aise d'être si complètement renseigné; non, je vous jure... bien
satisfait... Vous ne m'en voulez point, n'est-ce pas? Je n'ai que le
temps! Je file... Vous venez!...

Et au bas de l'escalier il précipita les adieux, tant la hâte le
talonnait d'être arrivé rue Notre-Dame-des-Champs et de déverser là,
sur l'indolence fraternelle, la masse d'immondices dont libéralement
Schleifmann l'avait empli.

       *       *       *       *       *

M. Raindal ne vit pas entrer son frère sans une certaine appréhension.

Il le savait en un de ses jours de crise discoureuse et pressentait
pour la soirée une reprise d'hostilités, de controverses, qui d'avance
l'indisposait. Il l'accueillit donc d'un air froid, comme afin de
prévenir toute nouvelle tentative d'attaque; et, lui tendant
distraitement la main:

--Je suis à toi, je finis un travail urgent... Si tu veux m'attendre
au salon, ces dames y sont...

Puis, l'oncle Cyprien sorti, il se loua de son énergie. De tout temps,
au demeurant, sur quelque sujet que ce fût, il avait horreur de
discuter avec son frère. Comme dans le tournoi d'antan interdit aux
vilains, il lui fallait comme antagonistes des pairs, des preux de sa
caste, du même rang intellectuel et pratiquant sans défaillance la
noble escrime des idées. Autrement, il fuyait pour décliner la lutte,
se défilait par des acquiescements courtois, ou feignait, au besoin,
une surdité subite.

Mais à table, son contentement redoubla. Jamais l'oncle Cyprien ne
s'était montré aussi gai, aussi affable et peu enclin aux querelles.
Il plaisantait Thérèse sur son mariage prochain, l'appelait à tout
propos «Madame mon neveu», ou annonçait à Brigitte, la servante, une
jeune Bretonne rougeaude, que, sapristi! bientôt ç'allait être son
tour.

Thérèse acceptait de bonne grâce ces facéties un peu vulgaires. Elle
permettait beaucoup à son oncle, ayant deviné tout ce qui se
dissimulait de tendresse réelle dans ce cœur intolérant et sous ces
imprécations furibondes.

Quant à Mme Raindal, secrètement elle admirait son beau-frère. Elle
lui était reconnaissante de détester les juifs, en qui elle exécrait
les bourreaux du Sauveur, et elle excusait ses blasphèmes concernant
les ecclésiastiques, en faveur de son aversion contre la race déicide.

Sa petite figure ronde, aux joues molles et blêmes, s'empourpra d'un
afflux de vanité, quand il la complimenta sur l'excellence du
vol-au-vent; et jusqu'à la fin du dîner elle ne cessa de s'esclaffer à
toutes ses saillies, bien que le comique véritable souvent lui en
échappât.

M. Raindal, par politesse, l'imitait d'un sourire; et le café pris, il
regagna, avec son frère, le cabinet de travail, tandis que ces dames
se rendaient à leur toilette. Ils restèrent quelque temps à méditer
isolément, sans rien dire. Le maître somnolait, les yeux mi-clos, les
pieds vers la grille rutilante de la cheminée, dans cette parfaite
quiétude qu'on éprouve près d'un ami sûr. L'oncle Cyprien, lui, avait
allumé sa lourde pipe de merisier des Vosges et marchait par la pièce
en poussant de puissantes bouffées. Il se préparait à lancer sa
mitraille exterminatrice, toutes ces révélations meurtrières, que
depuis deux heures il retenait par raffinement de plaisir intime.

Et, brutalement, il lâcha la première bordée:

--Ah! au fait, il est frais, ton bonhomme de ce soir!

Ce fut comme le canon d'alarme réveillant le soldat endormi au
bivouac. M. Raindal tressaillit d'émoi, et, avec humeur:

--Quoi? fit-il. Quel bonhomme?

--Ton Saulvard, pardi!... Oh! j'ai sur lui de gentils
renseignements... Il peut s'en féliciter, le monsieur!

Et, coup sur coup, toutes les munitions amoncelées par Schleifmann y
passèrent.

--Tu m'étonnes infiniment! balbutiait M. Raindal... Je connais peu
Saulvard, j'en conviens... Je n'ai guère eu avec lui que des relations
professionnelles.. Cependant jamais je n'avais entendu dire... Ton ami
Schleifmann doit exagérer...

A ces défaites, l'oncle Cyprien souriait en dessous, sans répondre,
tout au soin de vider dans un cendrier le culot éteint de sa pipe.

--Mais, dis-moi, reprit-il après un moment de silence... Où
habite-t-il, ce Saulvard?...

M. Raindal s'agita sur sa chaise. Il prévoyait la gravité de la
réponse à faire, et, essayant d'équivoquer:

--Je ne sais, mon Dieu plus... C'est la première fois que nous y
allons... Thérèse a la carte d'invitation et te le dira...

--Tu ne sais pas? fit d'un ton sceptique et agressif l'oncle
Cyprien... Allons donc!... J'admets que tu ne saches pas le numéro...
Mais la rue, le quartier, tu le sais bien?

--Il me semble, répliqua M. Raindal en cachant son malaise et simulant
des recherches lointaines... Il me semble qu'il habite avenue
Kléber... oui, c'est cela, avenue Kléber...

--Evidemment! s'écria d'un ton vainqueur l'oncle Cyprien... Je
l'aurais parié...

Et alors, dans un tumulte de vociférations et de phrases comminatoires
éclata sur le maître la tempête redoutée.

L'oncle Cyprien venait en effet de trouver une occasion pour replacer
sa théorie des _Deux Rives_, et il la retonitruait avec fracas.

A vrai dire, il n'en était pas l'unique auteur. Schleifmann et lui
devaient s'en partager la gloire. Le Galicien avait fourni l'idée,
l'oncle Cyprien les développements d'éloquence et la vigueur de son
organe. Mais, à force de se la réciter réciproquement, de la ciseler
ensemble et de l'accroître en commun, ils avaient fini par n'y plus
discerner leur lot personnel de collaboration, et par s'en attribuer
chacun la paternité, quand l'autre était absent.

Selon eux, Paris se composait de deux villes absolument distinctes par
la population, les mœurs, les coutumes. La Seine séparait ces deux
cités ennemies; et, sur ses rives, Sion la vénérable s'étendait en
face de Gomorrhe.

Sion, la rive gauche, figurait la contrée de vertu, de science et de
foi. Son peuple, chaste, modeste et laborieux, avait conservé, dans la
pauvreté et le labeur, les traditions nationales, honnêtes et
décentes. Les hommes y étaient purs, les femmes irréprochables. Tout
l'héritage des ancêtres, loyauté, dévouement, grandeur d'âme, s'y
transmettait de père en fils, à l'abri des corruptions de l'argent et
des honteux exemples de l'étranger. C'était en réalité la ville
sainte.

Gomorrhe, la rive droite, représentait la région du vice, de la
licence et de l'improbité. Elle servait de repaire à toute cette
racaille cosmopolite, à toutes ces hordes sournoises d'exotiques, qui,
peu à peu, après la guerre, s'étaient silencieusement glissées,
agglomérées en France. Multitude nomade, scélérate et pillarde sans
principes, sans patrie, sans morale, et que seule unifiait la soif de
l'or ou des plaisirs grossiers. L'agio avait rempli ses coffres et les
manœuvres criminelles payé ses fastueuses demeures. Les femmes y
valaient les hommes, faisant fleurir l'adultère auprès de
l'escroquerie. Des quartiers entiers, et des plus beaux, étaient
devenus son domaine. Chaillot, Monceau, Malesherbes, le Roule
courbaient devant ses ordres et devant son argent. On voyait là de
longues rangées d'hôtels tous peuplés de rastaquouères, et des maisons
que du haut en bas, à chaque étage, les juifs avaient conquises. Le
Sémite de Francfort y fraternisait avec l'aventurier du Nouveau-Monde,
l'Américain suspect avec l'Oriental douteux. Et tout le pays
s'épuisait à servir cette tourbe impudente, qui commandait en
baragouin. La rive droite, c'était la ville maudite.

De ces descriptions et de ces parallèles, l'oncle Cyprien tirait
toujours de gros effets, d'interminables discours et comme une marque
locale pour apprécier les gens. Qu'on habitât sur la rive gauche, tout
de suite on acquérait ses sympathies. Qu'on logeât sur la rive droite,
en un quartier riche, du coup il vous décernait sa méfiance, quitte à
vous rendre justice, après, si vous méritiez son estime.

Et quoique M. Raindal se fût souvent évertué à combattre tout ce que
cette théorie pouvait avoir d'incertain psychologiquement ou
topographiquement d'inexact, l'oncle Cyprien y persistait parce
qu'elle était simple, violente et corroborait ses passions.

Mais ce soir surtout, reposé par le silence des deux journées d'avant
et fouetté par la visite de Schleifmann, il chevauchait sa doctrine
autour de M. Raindal avec une recrudescence d'audace provocatrice et
caracoleuse.

--Oui! criait-il à son frère, en piétinant dans la pièce... Tu ne
sais rien... Tu ne connais rien... Tu vis dans ton coin, enfoui au
milieu de tes momies, dans ton carphanaüm de livres... Tu n'as jamais
été plus loin que le pont des Saints-Pères... Tu es une dupe, un
exploité, un enfant... un _goy_, comme dit Schleifmann. Mais va donc
te promener un jour où je t'indique... Cause, informe-toi,
questionne... Et tu verras... Il se passe, dans ce monde-là, dans ces
maisons-là, des saletés de premier choix, des choses abominables!...

M. Raindal, à bout de patience muette, risqua une des parades usitées
par lui dans cette polémique où les ripostes à la longue étaient
devenues régulières, machinales, comme dans un duel de théâtre.

--Pourtant tu ne prétendras pas que toute la vertu de Paris s'est
réfugiée dans notre quartier!... Et je te le répéterai sans me lasser:
il y a de l'autre côté de l'eau beaucoup de personnes de la bonne
société, de l'aristocratie même, qui ont quitté le Faubourg pour
s'installer dans les quartiers neufs, aux Champs-Elysées, par
exemple... Eh bien! ceux-là, tu ne me diras pas que ceux-là...

L'oncle Cyprien releva le défi, d'un ricanement apitoyé:

--Ha! ha!... je ne te dirai pas?... Mais si, mon ami, je te dirai!...

Et il se mit à dire, bondissant de digressions en digressions, sabrant
à gauche, à droite, en avant, en arrière, faisant le moulinet des
idées et abattant partout des têtes, dans une furie de charge
universelle. Tour à tour l'aristocratie dégénérée, la juiverie, la
chéquardise et la prêtraille subissaient le choc de ses coups, et il
les renforçait par des citations de ses maîtres favoris, qui
l'excitaient comme des cris de guerre.

M. Raindal se tut, un moment. Mais, sentant que le silence exaspérait
peut-être plus l'adversaire que des répliques anodines, il rouvrit le
robinet aux généralités conciliantes. Cela suintait de ses lèvres par
phrases amorphes, inachevées, par petits jets intermittents, comme la
bave incolore et limpide qu'on voit couler au menton des poupards, ou
cela séchait soudain au vent des invectives:

«... La plaie des démocraties... mal nécessaire... Ce M. Rochefort a
bien de l'esprit... L'expérience nous enseigne... Ce M. Drumont ne
manque pas de verve... Une des fautes du régime ploutocratique... Ça
n'est pas d'aujourd'hui que les traitants ou les financiers... Je ne
nie pas que M. Schleifmann soit un cerveau fort distingué... Nous
atteignons à un tournant de l'histoire...»

Il fallut l'entrée de Thérèse pour le délivrer. En la voyant, l'oncle
Cyprien avait instinctivement baissé la voix. Car, autant les détours
timides de M. Raindal lui inspiraient d'assurance, autant il craignait
les gouailleries ou les nettes reparties de mademoiselle son neveu.

--Eh bien! qu'arrive-t-il donc? questionna doucereusement Thérèse...
Je gagerais, mon oncle, que tu es encore à taquiner ce pauvre père?

--Hum!... Non, non! fit d'un ton contraint l'oncle Cyprien... Pas du
tout, nous causions... Et tu comprends, on se monte, on s'échauffe...

Thérèse le considéra, avec une moue railleuse:

--Oui, oui, mon oncle, tu te montes, tu t'échauffes... Je l'ai bien
entendu de ma chambre...

Et, se tournant vers M. Raindal:

--Allons, père, il est onze heures... Maman est prête... Va passer ton
habit...

Demeurée seule avec l'oncle, elle se rapprocha de la cheminée, pour
rétablir, devant la glace, sa coiffure que les fleurs avaient écrasée
par endroits. C'étaient des œillets blancs, qu'elle portait en
mémoire d'Albârt. Leur blancheur touffue égayait sa physionomie; et
dans l'encadrement de mousseline rose que lui faisait le corsage, sa
poitrine, par reflet, semblait d'un grain moins jaune, plus délicat.

Elle se sourit ingénument. Elle était surprise de se trouver ainsi,
gracieuse, séduisante, presque jolie. Et de fait, elle avait cet
immatériel chatoiement de beauté que projette d'abord sur les femmes
la splendeur insolite des toilettes de gala. Charme éphémère, léger
comme une teinte de pastel, qui s'efface, s'évapore dans la chaleur et
les rivalités du bal. Mais, au logis, il rassure les plus laides. Un
instant, dans la solitude du chez soi, devant son miroir, on se trouve
belle, assez belle, trop belle--et l'on ose partir, on part.

--Alors, mon neveu? interrogea l'oncle Cyprien qui observait d'un
regard amical ces petits manèges de coquetterie... Alors, comme cela,
nous allons nous amuser dans le monde où l'on s'amuse?...

--Prodigieusement, mon oncle! fit Thérèse avec un soupir. Et il faut
s'amuser ici-bas... Il y aura toujours des gens qui s'amuseront. Il y
aura toujours une société dépravée, frivole... S'ils ne s'amusaient
pas de l'autre côté de l'eau, ils s'amuseraient par ici, voilà tout...
C'est la loi. Tu n'y peux rien...

L'oncle Cyprien rebroussa de la main les crins de sa tête rase, qui
crépitaient un à un sous ses doigts.

--Philosophie! Philosophie! murmurait-il dédaigneusement... Et puis,
tu sais, mon neveu, nous ne discutons pas, nous deux... Tu es trop
forte, trop sûre de toi. Là! je l'avoue, tu me gênes!...

M. Raindal rentrait suivi de Mme Raindal, emmitouflée dans sa longue
pèlerine, les cheveux piqués d'une vieille aigrette mauve, aux poils
épars et fléchissants comme un pinceau usé.

--Eh bien! nous descendons tous? demanda le maître à son frère.

--Mais oui, en route, mauvaise troupe!

Devant la porte un fiacre attendait, dont Brigitte remit le numéro à
M. Raindal.

La famille s'entassa dans le fond. L'oncle Cyprien referma la
portière; et, comme la voiture s'ébranlait:

--Bonne chance! cria-t-il. Bonne soirée, mon neveu!

Après quoi, il pinça cordialement le menton de Brigitte, qui souriait
d'un air nigaud.

--Dormez bien, ma fille... Rêvez d'un promis!

Puis, le collet relevé, il tourna dans la rue Vavin: et, tout enfiévré
de son triomphe, il faisait tournoyer à chaque pas, comme une
sanguinaire masse d'armes, sa grosse canne en bois de cornouiller.



IV


Le bal qu'offraient M. et Mme Lemeunier de Saulvard (de l'institut)
«en leur appartement» de l'avenue Kléber à l'occasion des fiançailles
de Mlle Geneviève de Saulvard, leur nièce, avec M. Brisset de Saffry
de Lamorneraie, lieutenant au 21e hussards, avait attiré une grande
affluence.

Armée, beaux-arts, littérature, science, haute bourgeoisie, gens de
savoir, gens de club, gens de banque et gens de salon, le contingent
complet de leurs relations emplissait dès onze heures ledit
appartement; et tout le monde, à défaut d'autre sujet d'entente,
s'accordait pour déclarer la fête très réussie.

Les Saulvard, au reste, méritaient cet éloge, n'ayant pas ménagé les
frais. Le buffet était somptueux, surchargé d'argenteries, de viandes,
de sandwiches en pile, de glaces, de boissons odorantes, et les
assiettes de fruits frappés y étalaient de loin en loin leurs larges
rondelles roses ou vert pâle, comme des plaques de soie terne. Partout
on avait prodigué les fleurs, en massifs, en corbeilles, en
guirlandes. Des digues de chrysanthèmes blancs masquaient de leurs
enchevêtrements crochus les croisées jusqu'à la moitié; et des
chaînons de roses d'hiver frêles grimpaient le long des lustres, où,
par les facettes du cristal, fulgurait avec calme l'intense lumière
des lampes électriques.

L'orchestre était composé de Tziganes, en vestes rouges soutachées
d'or. Ils formaient devant le piano une sorte de garde d'honneur
barbare; et, dans l'intervalle des danses, on s'arrêtait pour les voir
fourbir leurs instruments étranges, comme des sauvages au camp.

Puis ils commençaient à jouer leurs airs sensuels. Un couple, deux
couples, trois couples se levaient; et aussitôt les lueurs du parquet
vide qui reflétait les lustres, disparaissaient sous la foule emmêlée
des danseurs. Des mères souriaient. De vieux savants, rêveusement,
rythmaient du pied la mesure, et des têtes de jeunes femmes se
penchaient en arrière avec des regards enamourés. Sous la béatitude de
cette musique énervante, tous frémissaient un instant, malgré eux,
d'une jouissance pareille qui les rapprochait; et on pouvait se croire
alors à une de ces réunions où des gens du même monde fusionnent dans
une intimité joyeuse, avec la sécurité de l'entre-soi.

Mais à l'accord final, l'illusion tombait. C'était comme ces liquides,
réfractaires au mélange, qui, dès qu'on cesse de les agiter, se
séparent et mécaniquement reprennent leur couleur et leur place. Le
tourbillon des danseurs se désagrégeait, les enlacements se
dégrafaient, les regards affiliés rompaient leurs attaches. Chacun,
d'instinct, retournait à son rang, vers les siens. Et de nouveau,
dans l'interstice des groupes hostiles ou au milieu de la salle, le
parquet étendait sa steppe intimidante qui luisait sous les lustres.

Pour s'y aventurer, il ne se trouvait guère que quelques hardis jeunes
gens des grands clubs: Gérald de Meuze, Tommy Barbier, Patrice de
Vernaise, Saint-Pons, le petit prince de Tavarande, qui s'étaient
commis là sur les suppliantes instances de Mme de Saulvard; et aussi
des camarades du fiancé, en dolman bleu ciel et pantalon garance à
bande claire, titrés pour la plupart ou portant de ces noms bourgeois
qui, à défaut de la noblesse, sonnent la vieille fortune, la famille
dûment établie.

Ils se promenaient autour des salons, seuls ou bien deux par deux,
l'air méditatif, soutenant d'une main leur coude replié et frisant de
l'autre leur moustache. Ils examinaient les femmes une à une,
studieusement, comme des bêtes à la foire; et ils avaient tous la
paupière si lourde, si dégoûtée, qu'on ne savait au juste s'ils
rapetissaient exprès leurs yeux aux dimensions de ce petit monde, ou
s'ils n'étaient point tourmentés peut-être par une permanente et
rebelle envie d'éternuer.

Quant aux autres éléments de l'assemblée, Saulvard avait vainement
tenté de les fondre ensemble, au début du bal, puis, devant les
résistances, il avait renoncé.

La haute banque avec la grande industrie et leurs tenants à toutes
deux formaient ainsi un clan compact dans l'angle de droite du
premier salon. Rieur, papoteur, caquetant et se suffisant à soi-même,
ce groupe s'assombrissait si un intrus osait y quémander une chaise,
un peu de terrain, le moindre accès. Il ne se montrait accueillant que
pour les représentants de l'aristocratie. Mais ceux-ci, massés à coté,
en une petite élite, se serraient étroitement après les saluts de
rigueur; et affectant, dès lors, d'ignorer leurs joviaux voisins, ils
se réservaient entre eux les cordialités et les sourires. Sauf
quelques gentilshommes que le goût de la chair fraîche ou le besoin de
conseils financiers aguichait vers l'autre clan, le groupe de la
noblesse demeurait donc fidèle à ses principes de séparatisme et à ses
virtuosités de morgue.

Les Académies également conservaient leurs distances. Les cinq
sections de l'institut siégeaient à la ronde sans fraterniser. A peine
y échangeait-on de brèves aménités ou se passait-on des chaises pour
éviter la promiscuité avec l'Académie de Médecine, cette intruse, que
signalait à tous une odeur volatile d'iodoforme ou de phénol apportée
dans l'étoffe des habits.

Les ménages de littérateurs s'étaient constitués en cercle fermé avec
les ménages des peintres et des musiciens. Mais la gêne y régnait ou
l'animosité réciproque.

Si bien que peu à peu, Saulvard, en faction à la porte, prenait
l'aspect d'un surveillant de bal public, d'un contrôleur de casino qui
marque l'entrée des abonnés, en cajolant de même ses clientèles
diverses.

Petit, chauve, les yeux obliques, la face jaune bandée de courts
favoris blancs--une tête de Japonais devenu maître d'hôtel--il
souriait sans cesse, s'inclinant, se redressant, sautillant sur ses
hauts talons pointus, comme dans l'attente ou le remerciement d'un
pourboire. A chaque invité, dès le seuil, il murmurait, pendant quatre
ou cinq pas, des flatteries appropriées. Ses regards roulaient
alentour, discrets, confidentiels, et, de loin, on eût dit qu'il
désignait aux arrivants le chemin du vestiaire ou de quelque autre
endroit.

Lorsque les Raindal parurent, d'une alerte glissade il s'élança à leur
rencontre.

--Ah! mon cher collègue!... Quelle joie!... Je commençais à
désespérer...

Il avait happé entre ses deux mains la main de M. Raindal, et il
continua:

--Je ne vous ai pas revu depuis votre succès!... Quel triomphe!...
Quel beau livre!... Madame... Mademoiselle...

Il saluait, puis, se haussant jusqu'à l'oreille de M. Raindal, il
chuchota:

--Vous savez, notre jeune homme est là... Un charmant garçon... Il
plaira tout à fait à mademoiselle votre fille... C'est forcé.. _Fata
volunt!..._ Venez par ici, venez, mon cher collègue, et je vous amène
le phénix...

D'une instinctive pression sur l'épaule, il aiguillait M. Raindal vers
le coin du salon où la section des Inscriptions avait disposé ses
retranchements. Quelques chaises y demeuraient libres au premier et au
second rang. M. et Mme Raindal s'installèrent en arrière, Thérèse
devant, entre les deux filles d'un collègue de son père. Elles étaient
maigres, menues, comme un attelage étique de fiacre à galerie, et, en
causant, à la dérobée, elles inspectaient sa toilette. A la voix de
Saulvard qui reparaissait suivi d'un jeune homme de petite taille,
Thérèse dressa la tête.

--Mon cher ami, mon cher maître, héla-t-il par-dessus les demoiselles,
permettez-moi de vous présenter un de nos jeunes confrères que vous
connaissez assurément de nom: M. Pierre Bœrzell...

Les deux savants balbutiaient des paroles de courtoisie que ni l'un ni
l'autre n'entendit. Saulvard ajouta:

--M. Pierre Bœrzell... Mlle Raindal...

Le jeune homme esquissait un salut gauche, et, comme le prélude d'une
valse déroulait ses lentes harmonies, il murmura:

--Mademoiselle, voulez-vous m'accorder cette valse?

Thérèse refusa d'un ton de sympathie:

--Non, monsieur, je vous remercie... Je ne danse pas... Mais, si vous
le désirez, nous pouvons la causer, comme on dit, je crois...

Bœrzell bredouilla une acceptation reconnaissante. Justement les
petits chevaux de fiacre venaient de partir en course pour la valse.
Il s'empara d'une des chaises restées vides à côté de Thérèse; et,
tout de suite, la conversation, habilement engagée par elle sur le
terrain scientifique, devint cordiale, presque familière.

Il n'était pas beau, ayant la poitrine étroite, le nez un peu court,
des joues boursouflées, qui débordaient comme des cloques hors d'une
barbe enfantine, et les paupières rougies par le travail du soir. Mais
ses yeux, derrière les verres épais du pince-nez, brillaient d'un
éclat tendre et bon. Il avait dans la causerie ces inflexions
caressantes, minutieuses, des gens d'intellect qui aiment à faire
tinter leurs mots comme des pièces de solide aloi; et, tandis qu'il
parlait, ses gestes se démenaient plus allègres, plus vivaces, ses
bras se déglaçaient, rejetant graduellement leur carapace de malaise.

Bientôt, M. Raindal, par curiosité, avança sa chaise et se mêla au
marivaudage des deux jeunes gens. Ils flirtaient sur le sens d'une
inscription trilingue récemment découverte en Mésopotamie, et Thérèse
défendait son interprétation, avec cette assurance de professionnelle,
cette voix d'homme qu'elle prenait toujours dans les discussions de
science.

--Ah! monsieur! s'écria Bœrzell, découragé... Mademoiselle est très
forte, beaucoup plus forte que moi!... Elle m'a battu...

M. Raindal acquiesça d'un sourire:

--Et vous n'êtes pas le premier, monsieur!... Tenez, moi-même,
souvent...

Mais la valse finissait, et les petites haridelles, rentrant à la
station, délogeaient le jeune savant. Il proposa à Thérèse:

--Accepterez-vous, mademoiselle, que je vous conduise au buffet, ainsi
que madame votre mère?...

--Avec plaisir, monsieur!... Viens-tu, maman?

Et, tous trois, Mme Raindal au bras de Bœrzell, Thérèse les suivant,
ils se dirigèrent vers le buffet, parmi la presse des danseurs qui
regagnaient leurs chaises.

M. Raindal les contemplait s'éloigner, figé dans sa posture favorite:
les coudes serrés au buste, les avant-bras relevés, les mains pendant
au bout du poignet, toutes molles, comme les pattes d'un chien qui
fait le beau. De sa place, par la baie de la porte ouverte à deux
battants, il pouvait apercevoir, sans se pencher, la salle du buffet.
Il voyait le dos de sa femme courbée sur la table d'apparat, où elle
picorait hâtivement. Puis, contre la haute cheminée, bourrée jusqu'au
marbre de floraisons blanches, Thérèse avec Bœrzell, dégustant à
petits coups de cuiller des glaces roses qui semblaient des fruits, ou
s'arrêtant par moments pour rire en se regardant, se parlant de près
comme des amis de vieille date.

Oh! si elle se décidait, si elle agréait le jeune homme! Non, ce
serait trop beau!... Et qui sait, pourtant!... Tour à tour, aux remous
des réflexions contraires, les lèvres de M. Raindal s'étiraient en
sourires attendris ou se plissaient d'une grimace d'amertume.

Mais des collègues s'approchaient, le félicitaient de son livre.
D'autres accoururent. Un petit rassemblement d'ovation s'amassa autour
de M. Raindal, lui cachant sa fille. Les derniers survenants
inclinaient la tête de profil, tendaient l'oreille pour saisir les
réponses du maître. On percevait des «Vous êtes infiniment bon...»,
des «Je suis confus, en vérité...», des «Croyez bien que, de mon
côté...»; et les complimenteurs s'excitant l'un l'autre à renchérir,
protestaient de leur sincérité par un redoublement d'éloges.

Pourtant l'enthousiasme s'épuisa. On se taisait afin d'écouter M.
Raindal qui retraçait ses souvenirs de jeunesse, la misère des débuts.

Et, au milieu, la voix câline de Saulvard fit s'entr'ouvrir les rangs
de l'auditoire.

--Pardon, messieurs!... Pardon..

La main en proue de navire, il frayait le chemin devant une jeune
femme brune qu'il avait à son bras, et, stoppant près de M. Raindal:

--Mon cher ami... Voulez-vous m'aider à exaucer les vœux d'une de vos
admiratrices qui brûle de vous connaître?... M. Eusèbe Raindal... Mme
Georges Chambannes...

M. Raindal s'était levé et saluait, la main au dossier d'une chaise.

--Madame, trop heureux...

Mme Chambannes se récria:

--Mais c'est moi, monsieur...

Puis ils restèrent un instant en détresse, comme ne sachant plus que
se dire, malgré leur bon vouloir mutuel.

M. Raindal examina timidement la jeune femme. Sa petite figure
d'aiglonne était adoucie par des yeux marrons à reflets langoureux; et
les ondulations de sa chevelure noire, tirée sur la nuque à l'antique,
avaient en leurs riches replis quelque chose de sauvage et de
volontaire. Enfin, elle poursuivit par phrases hésitantes où les mots
déviaient souvent de la précision qu'elle leur eût souhaitée:

--Oui, monsieur, j'admire beaucoup votre livre... C'est un livre
charmant, une très grande œuvre... Je ne peux pas vous dire combien
elle m'a charmée, combien elle m'a amusée... Ah! ce doit être si
intéressant d'écrire des ouvrages comme cela... Et le style est si
joli, si agréable à lire!

--Je vous abandonne! interrompit Saulvard en clignant ses yeux
obliques... Mes invités... Vous m'excusez!...

Il disparaissait, les laissant seuls, car peu à peu, par discrétion,
les gens de l'attroupement s'étaient écartés.

D'un coup d'œil d'entente, M. Raindal et la jeune femme convinrent de
s'asseoir pour continuer la causerie. Mais il vit si près du drap noir
de son pantalon la jupe en satin bleu pâle de Mme Chambannes que,
machinalement, il se retira un peu. Elle accumulait en souriant les
éloges, les offrant un à un, la poitrine tendue vers M. Raindal,
comme si elle les eût détachés de son corsage. Alors l'embarras
qu'éprouvait d'habitude le maître à causer avec les personnes de
culture inférieure--telles que les ignorants, les femmes ou les
mondains--s'accrut encore d'un trouble pudique devant le décolletage
de son admiratrice. Malgré lui, ses regards s'y appesantissaient, en
suivaient les courbes pleines et tranquilles. Il lui semblait qu'une
invisible force les attirât vers cette peau mate et diaphane comme
une porcelaine fine, vers ces seins parfumés qui, dans la quiétude de
leur jeune fermeté, haletaient contre le ruché de l'échancrure sans
daigner même y prendre appui. Il répondait incomplètement, de travers,
avec des fuites soudaines de pensée, aux exclamations, aux questions
multiples de Mme Chambannes. Et tout en essayant de l'écouter,
intérieurement il la comparait à une suivante de Cléopâtre, oui, à une
de ces gentilles esclaves grecques dont les beautés espiègles
sertissaient la Reine des Égyptes, comme des nymphes autour d'une
déesse.

Cependant la verve louangeuse de la jeune femme se ralentissait.
Maintenant son petit front uni se fronçait d'un pli de recherche dans
l'encadrement des deux boucles plates qui le limitaient. Elle ne
trouvait plus de chapitres, de passages, où piquer ses «si joli» et
ses «si charmant», comme des bons points égaux de couleur alternante.
Mais tout à coup sa gracieuse figure se rasséréna, ses narines
retroussées palpitèrent de malice; et elle donna en mille à M. Raindal
une autre raison, une dernière raison, pour laquelle elle aimait tant
son livre.

Le maître feignait de s'ingénier. Enfin, il déclara avec modestie:

--Je ne sais pas!

--Eh! cherchez donc! ordonna familièrement Mme Chambannes en roulant
les «r».

M. Raindal, sans chercher, songeait:

«Elle est fort plaisante, mais un peu sotte!»

Et il répéta du même ton:

--Non, décidément, je ne sais pas!

Elle se résigna à lâcher son mystère, sa surprise finale et, en
réalité, son prétexte à relations, son amorce suprême... Eh bien!
précisément l'hiver suivant, elle projetait d'accomplir avec son mari
un voyage au Caire, à Alexandrie, au Nil. Le livre de M. Raindal était
donc venu à propos, au moment où elle commençait à étudier les
antiquités égyptiennes en vue de ce voyage; et naturellement...

--Chère madame, interrompit une voix à l'accent guttural.
Pardonnez-moi... Voudriez-vous me faire le plaisir de me présenter à
monsieur...

--Mais certainement!

Et elle présenta:

--M. le marquis de Meuze... un de nos meilleurs amis... et qui adore
votre livre.

C'était un puissant vieillard à l'abdomen majestueux et à la prestance
aristocratique. Avec ses favoris blancs et sa blanche moustache en
croc il avait un type de général autrichien, une de ces têtes que
volontiers on s'imagine coiffées d'un bicorne doré, à flottant panache
de plumes vertes. Dans une attaque de paralysie faciale, causée par le
krach de 1882, il avait perdu l'usage de sa paupière gauche qui
retombait inerte, grisâtre, voilant l'œil aux trois quarts--et cette
infirmité complétait, comme une glorieuse blessure, son air de vieux
combattant de Custozza.

Il s'empressa en protestations admiratives. Puis, selon l'immuable
règle qui veut que la plupart des gens achèvent leurs compliments par
une apologie d'eux-mêmes, il aborda le vrai sujet qui l'amenait vers
le maître. Autrefois, il avait possédé une collection de camées, une
collection tout à fait remarquable, exceptionnelle. (Et sur la qualité
des objets qui la composaient, M. Raindal pouvait consulter plusieurs
de ses collègues: le comte de Lastreins, de l'Académie des
Inscriptions; le baron Grollet, membre libre de l'Académie des
Beaux-Arts; le vicomte de Sernhac, de l'Académie française, tous bons
amis ou vieux camarades du marquis.) Or, un des joyaux de cette
collection était un camée de Cléopâtre. Hélas! M. de Meuze avait dû
s'en défaire, à la suite de revers financiers. Mais il en connaissait
l'acquéreur, un boursier juif, un M. Strahlhaus, et, si M. Raindal
désirait, le marquis se targuait d'obtenir communication de la pierre.

Le maître, sans accepter, ne refusa point. L'entretien se
circonscrivit à l'art des camées, plus quelques commentaires adjacents
sur la numismatique, dont le marquis avait des notions. Mme
Chambannes, déroutée, pépiait de temps à autre, en sourdine, ses «si
joli» et ses «charmant». M. Chambannes, un long garçon blond, au teint
fripé, à l'œil veule, au cheveu fin et rare, l'avait rejointe. Sa
grosse moustache cylindrique semblait un couvercle à charnière, tant
elle recouvrait hermétiquement ses lèvres; et l'ensemble de sa
personne lasse paraissait aussi bien celui d'une fripouille avachie
que celui d'un brave jeune homme épuisé par la fête.

Tous trois, ils cernaient M. Raindal qui répondait à leurs babillages
par des sourires approbatifs et fatigués. Il se fût reproché la plus
légère rebuffade envers des étrangers si courtois malgré leur
niaiserie. Seulement, tout de même, à la longue, cela l'impatientait,
ces civilités forcées dont il n'apercevait pas le terme; et il ne
l'ennuyait pas moins, ce vieux marquis, avec ses verbeux propos de
brocanteur, ses histoires de camées, de ventes d'occasions, ou ses
nomenclatures de catalogue.

Enfin, du renfort lui arriva, du sauvetage. Mme Raindal revenait,
accompagnée de Thérèse et de Bœrzell. Ce furent de nouvelles
présentations. Mme Chambannes, aussitôt, réitéra en bref ses louanges.
Mme Raindal bégayait, toute rougissante, comme des paroles d'excuse.
Thérèse observait en silence, d'un regard viril qui jugeait. Puis, Mme
Chambannes demanda le jour de ces dames, l'autorisation de leur rendre
visite. Il y eut une accalmie. On parlait pour parler, du bal, des
tziganes, des danseurs. Et, soudain, Mme Chambannes interpella le
marquis:

--Monsieur de Meuze... Un petit secret à vous dire... Vous permettez,
mesdames?...

--Je vous écoute! fit M. de Meuze, le buste infléchi, les sourcils
arqués d'attention.

Mme Chambannes déploya son éventail, et à mi-voix:

--Si vous disiez à Gérald d'inviter Mlle Raindal... Ce serait poli!

--Croyez-vous qu'il voudra?... Baste! je vais courir la chance!

Il s'acheminait à pas indécis vers la salle voisine, portant haut sa
fière tête de feld-maréchal, et fouillant l'assistance de son unique
petit œil vert, quand, à la porte du buffet, il bifurqua promptement,
la main brandie comme un crochet pour happer quelqu'un qui fuyait.

Du grand jeune homme que le marquis avait empoigné, Thérèse ne
distinguait que les épaules carrées et la nuque brune au-dessus d'un
reluisant col blanc. Sans doute, M. de Meuze devait exiger des choses
absurdes, impraticables, car la nuque brune se secouait en dénis
indignés, semblant affirmer que l'on était fou, qu'on se moquait du
monde... Et brusquement, la nuque obéit, le grand monsieur fit
volte-face en haussant les épaules. Thérèse sentit son cœur se tordre
comme un serpent blessé.

C'était presque Albârt. Un Albârt plus marqué par l'âge, plus affiné,
plus à la mode, d'une classe supérieure. Mais c'était lui: les mêmes
yeux aux larges prunelles couleur d'agate foncée, la même moustache
noire aux pointes impertinentes, le même dandinement sur des jarrets
pliants. Et il marchait vers elle, précédé par le marquis, le regard
en éveil comme pour reconnaître à distance contre quel ennemi on le
menait.

Thérèse baissa la tête, le dos arcbouté à sa chaise, dans un
ramassement d'effroi. Elle ne voyait plus ni ses parents, ni les
Chambannes, ni Bœrzell, ni les couples qui commençaient à valser, ni
les gens auprès ou au delà. Elle ne voyait que les longues bottines
vernies, les pieds étroits et souples du jeune homme, qui se
rapprochaient, se rapprochaient toujours.

Quand ils furent tout près, le marquis s'effaça, et, saluant:

--Mademoiselle, je vous présente mon fils, M. Gérald de Meuze.

Le jeune comte se balançait un peu sur ses jarrets:

--Mademoiselle, voulez-vous m'accorder la fin de cette valse?...

Thérèse proféra inconsciemment, d'un ton de petite fille:

--Mais, monsieur, je ne sais pas danser...

--Qu'importe? Tout dépend du danseur...

Il décochait à Mme Chambannes une preste œillade d'amitié ou
d'ironie, et, comme tenant une gageure:

--Pas de danger, mademoiselle, je vous garantis la valse...

Thérèse le fixa vivement dans un besoin de bien le voir, de s'abreuver
à fond de ses traits. Elle ne put résister. Une raie de sueur lui
mouillait le dos. Le désir d'être dans ces bras, comme jadis dans
d'autres si pareils, la dominait. Elle se leva, puis d'une voix brève,
presque bourrue malgré le sourire dont elle tentait de la corriger:

--Soit, monsieur... Essayons!...

Gérald l'enlaça et ils partirent en tournant. Aux premiers pas elle
trébuchait, par ignorance, crainte de manquer de rythme. Alors, la
soulevant comme une enfant, il l'emporta délicatement parmi les
danseurs. Ses pieds ne touchaient plus le sol. Les couples la
frôlaient sans heurts. Elle avait l'impression de glisser avec un
amant robuste sur des nuages, en cadence. Elle ferma les yeux. Des
sanglots lui barraient la gorge. Il la crut essoufflée, et,
s'arrêtant:

--Eh bien! mademoiselle... Qu'est-ce que je vous disais?... Cela va à
merveille...

Thérèse approuva d'une inclination de tête, ses minces lèvres pâlies
de plaisir.

--La danse, c'est comme la nage! poursuivait le comte d'un ton
paternel... Il faut s'y jeter à l'aveuglette... La musique vous pousse
comme les vagues... Ensuite on n'a plus qu'à se laisser aller...

Et il continua sa théorie, ses comparaisons, pour éviter un silence
impoli. Thérèse répondait à demi, par monosyllabes indistincts. Elle
se reprenait maintenant, comme au réveil de ces songes coupables où
Albârt, la nuit, parfois la pressait si doucement. Quoi! elle, Thérèse
Raindal, faiblir ainsi qu'une pensionnaire, une gamine perverse, sous
l'étreinte de ce bellâtre, parce qu'il ressemblait à l'autre! Un
dégoût d'elle-même l'envahit. Pour dissimuler sa tristesse, elle
s'appliquait à regarder le chef des tziganes, un gros homme olivâtre
qui jouait avec gravité. Ses lents coups d'archet arrachaient du
violon les mélodies pantelantes comme de longues lanières d'épiderme,
et il faisait tanguer, dans l'effort, son buste dodu à veste
cramoisie, l'œil écouteur, les paupières battantes. Elle enviait sa
bestialité, la joie irréfléchie dont frissonnait son sombre visage.
Ah! que n'était-elle comme lui, une brute sans pensée, sans subtilité
et ne vivant que par les sens qui le soutenaient jusqu'en son art!...
Un mouvement de Gérald la tira de sa rêverie. Il se tenait devant
elle, le bras prêt à l'enlacer.

--Nous repartons, mademoiselle?...

Elle espérait encore refuser et, se contraignant, elle murmura:

--Mais, monsieur, la valse va finir!

--Profitons-en... Un dernier tour!

Il avait dit cela sans entrain, et, déjà ses yeux viraient vers la
place où il allait la reconduire. Elle eut peur. Elle se vit
remerciée, rassise, sevrée pour la soirée de ces délices retrouvées;
et, dans un élan de concupiscence plus forte, résolument elle
prononça:

--Eh bien! oui, un dernier tour.

Il rentra avec elle dans la cohue des couples. D'un imperceptible
palpitement son bras étendu scandait la mesure, et, à chacune de leurs
moelleuses passes, il semblait à Thérèse que le parquet ployait sous
eux. Involontairement elle se colla à Gérald, s'incrusta à son
enlacement. Tout le passé rejaillissait en elle au prestige de ce
contact, par saccades brutales qui l'affolaient.

Elle voulut dompter l'illusion, faire un dernier appel à sa puissance
d'esprit, à sa dignité, à cette Mlle Raindal qu'elle était.

--Arrêtons-nous! supplia-t-elle, les paupières de nouveau closes.

--Plaît-il, mademoiselle? fit distraitement le jeune comte.

Elle se taisait, faute de voix. Il n'insista pas. Sans rien deviner de
son angoisse, il souriait aux camarades, et d'un coup d'œil
goguenard, il les prenait tous à témoin de la tapisserie, du paquet,
du coffre à bois qu'il lui fallait manœuvrer. Encore une heureuse
idée qu'ils avaient eue là, son père et Zozé!... Sans compter qu'elle
lui dépiautait l'épaule, la jeune enfant, avec ses doigts osseux, dont
elle se cramponnait afin de ne pas tomber. Ah! par exemple, cela,
c'était trop violent! Un pinçon fiévreux lui tenaillait l'épaule, et,
comme il inclinait la tête pour voir si la petite, par hasard, ne
perdait pas la boule, il dut retenir Thérèse des deux bras, car elle
pâmait, toute blême et raide comme une morte.

--Allons bon! Il ne manquait plus que cela!... Voilà bien ma
guigne!...

Rapidement, il l'entraînait vers l'antichambre, bousculant un peu les
gens qui encombraient le chemin, et, l'ayant accotée sur une
banquette, contre le mur, il courut prévenir la famille.

En un moment, les Raindal, les Chambannes, Bœrzell, le marquis,
furent debout, se précipitèrent avec Gérald auprès de Thérèse.

Mme Chambannes avait tiré de sa poche un flacon de sels en or où
luisait un rubis cabochon, et, s'agenouillant presque, elle le fit
respirer à la jeune fille. Thérèse ne remuait pas. Un faible
gémissement de chagrin fusait seulement de ses lèvres disjointes qui
découvraient ses dents inégales. On lui bassina les tempes d'eau
fraîche, sans plus de résultat. Saulvard, comme on va réquisitionner
les pompiers à leur poste, avait pointé droit vers le campement de
l'Académie de médecine afin d'y chercher un docteur. Le praticien
appuya son oreille à la poitrine moite de Thérèse et diagnostiqua:

--Elle étouffe... Il faut la délacer, cette petite!

Enfin, dans la chambre de Mme Saulvard, où sa mère et Mme Chambannes
l'avaient conduite, elle rouvrit les yeux.

Tout de suite, ses regards étaient allés avec stupeur à son corsage
défait. Puis elle reconnut Mme Chambannes penchée sur elle, dans une
pose d'ange gardien, et sa mère qui priait à côté, comme au chevet
d'une agonisante.

Elle détourna la tête. Elle revoyait tous les détails de l'accident,
l'ivresse inavouable qui l'avait étourdie et cette chute ridicule en
plein bal. Quel double affront pour son orgueil! Elle aurait voulu
replonger au néant, détruire avec son corps le souvenir. Elle
suffoquait de révolte, et subitement elle fondit en sanglots.

--C'est cela, pleurez, calmez-vous les nerfs! exhortait Mme
Chambannes.

Mais cette sollicitude vulgaire exaspéra Thérèse. D'un coup, se
maîtrisant, elle s'était redressée, et, devant l'armoire à glace, elle
commença rageusement à refaire sa toilette.

Elle esquivait dans le miroir les yeux de sa mère, de Mme Chambannes,
et une colère croissante lui activait les doigts. Oh! oui, on pouvait
la regarder! Elle avait bien l'allure, la mine d'une femme qui vient
de défaillir! Un homme l'eût ainsi dévêtue, froissée, qu'elle ne se
fût pas relevée plus en désordre et plus égarée. Ses prunelles étaient
agrandies d'éclat, ses paupières meurtries d'une ombre brune comme
après une nuit d'insomnie. La sueur avait posé des teintes huileuses
sur les ailes de son nez et tracé des raies grasses à travers la
poudre de ses joues. La touffe d'œillets était tombée, formant dans
ses cheveux, au-dessus du front, une alvéole profonde, une sorte de
blessure aux bords noirs. Et les agrafes du corsage mal ajustées, dans
sa hâte, faisaient bâiller la gaze autour de ses seins comme une corde
transparente et lâche.

--Pauvre mademoiselle! se risqua à murmurer Mme Chambannes... Vous
sentez-vous mieux?

Thérèse riposta froidement.

--Beaucoup mieux, madame, je vous remercie.

Puis s'adressant à sa mère, elle interrogea d'une voix qui commandait:

--Nous partons, maman?

--Comme tu voudras, ma fille! répliqua Mme Raindal.

Elles gagnèrent l'antichambre où ces messieurs les attendaient.

A leur vue, Gérald s'élança pour les questionner et Bœrzell
l'imitait. Mais, comme par mégarde, Thérèse s'échappa dans la
direction du vestiaire. Ils n'étaient plus là quand elle revint au
bras de son père. M. Raindal ahuri, son claque de satin à demi replié,
la soutenait, en traînant la jambe. Mme Raindal fermait la marche, le
dos voûté dans sa pèlerine comme une vieille bonne. Saulvard leur fit
escorte jusqu'au palier.

--C'est la chaleur, cette damnée chaleur! répétait-il d'un ton
compétent.

Et, courbant en deux son petit corps sur l'ébène de la rampe, il cria:

--J'enverrai chercher des nouvelles demain... Ce ne sera rien,
j'espère, mon cher collègue!

       *       *       *       *       *

Dans le fiacre qui les ramenait, M. Raindal, sur le strapontin, avait
laissé le fond aux dames. Tous trois restèrent longtemps silencieux.
Ils contemplaient songeusement, à travers les carreaux dépolis par la
buée, les rues noires et les becs de gaz dont les flammes jaunes dans
la brume s'aplatissaient en éventail. Le maître, assis de côté, à
chaque cahot perdait l'équilibre. Il devait se rattraper à la courroie
de la vitre dont le cuir dur lui tranchait les mains, et le bois de la
portière macérait sans répit ses rotules. A un choc plus rude qui
l'avait projeté sur elle, Thérèse agacée s'écria:

--Voyons, père, tu es très mal, viens donc ici entre nous deux.

--Mais non! fit M. Raindal. Pas du tout... Ne bougez pas... Et toi,
fillette, cela va-t-il?

--Très bien, père, merci...

La causerie tomba court. Thérèse s'était immobilisée derechef. Dans la
pénombre, M. Raindal contemplait son profil maussade en arrêt vers des
pensées sûrement douloureuses. Il ramassa toute son énergie et, avec
bonhomie:

--Eh bien, fillette? demanda-t-il.

--Eh bien, quoi, père? répéta Thérèse.

Il y eut un temps, puis M. Raindal articula:

--Eh bien, ce jeune homme du bal!...

Thérèse tressauta et, dardant des regards farouches, elle repartit
d'un ton de bravade:

--Quel jeune homme?

--Ce M. Bœrzell!

Elle exhala un soupir de soulagement. Ah! il ne s'agissait que de
celui-là!... Elle l'avait tellement oublié, le pauvre garçon! Et, en
souriant, d'une voix ferme, elle prononça:

--Non, jamais, père!

M. Raindal insista:

--Pourquoi? Il avait l'air de te plaire...

--Oui, pour causer, peut-être... Mais c'est tout...

--Alors tu n'en veux pas?... Tu as bien réfléchi?... Que je sache, au
moins...

--Tu sais... je t'ai dit... je n'en veux pas.

Elle avait saisi la main de son père et lui offrait tendrement sa joue
à baiser. M. Raindal l'embrassa en grommelant:

--Bon, à ton aise!... Je n'ai pas le droit de te forcer...

Et par matoiserie, besoin de se rendre compte, il ajouta, sans quitter
la main de la jeune fille:

--Évidemment, il n'est pas aussi beau gars que l'autre.

Il prit une pause, en sentant la main de Thérèse qui se rétractait.

--Oui, l'autre... ton danseur... comment l'appelles-tu?... ce M. de
Meuze...

Thérèse, d'un coup, retirait sa main, et avec dépit:

--Oh! pas de parallèle, père, je t'en prie... M. Bœrzell ne me plaît
pas... je le refuse... cela suffit... Je crois que j'ai l'âge,
n'est-ce pas?

Le maître ne répliqua point. Plus de doute, maintenant. C'était ce
grand monsieur, cette espèce de Dastarac mondain, qui avait gâté tout,
écrasé le petit Bœrzell par son avantageuse stature. Une partie
perdue, quoi!

Et M. Raindal s'absorba dans des récriminations intérieures.

On n'entendait plus que le ferraillement des roues contre le pavé ou
les stridentes vibrations des vitres dans leur cadre.

Thérèse, la tête renversée, semblait assoupie, et Mme Raindal, en son
coin, paraissait aussi sommeiller. Mais elle ne dormait pas. Une
torture de remords, plus atroce qu'un cauchemar, tenait sous les
paupières ses regards éveillés. Elle supputait avec angoisse combien
d'heures s'étendaient jusqu'au lendemain matin, jusqu'à l'instant béni
où elle pourrait, dans la sérénité de l'église, confesser ses récents
péchés. Car, poussée par la soif ou cédant à la tentation, elle avait
repris par trois fois du café glacé et, par deux fois, de la marquise
au champagne, sans compter nombre de petits fours et autres menues
friandises.



V


Comme, vers onze heures un quart, Mme Chambannes achevait sa toilette,
on frappa à la porte, et, par l'huis entrouvert, un bras à manche de
lustrine tendit un petit bleu.

--Une dépêche pour madame! annonçait une voix.

--Donnez vite! fit Mme Chambannes.

La femme de chambre, quittant la jupe de sa maîtresse, qu'elle était
en train d'agrafer, courut prendre la dépêche.

Mme Chambannes avait déchiré le pointillé d'une main déjà tremblante,
et elle lut avidement, les regards galopant le long des lignes:

    «Mardi matin, 10 heures.

   «Ma bonne petite Zozé, je ne sais où j'avais la tête en te disant
   hier soir à ce bal que nous déjeunerions aujourd'hui ensemble chez
   nous. Je suis engagé depuis huit jours chez les Mathay.
   Heureusement que je m'en suis souvenu à temps. Nous rattraperons
   cela. Pardonne-moi mon étourderie, et à tantôt quatre heures. En
   hâte tous les baisers de ton _old_.

    «G.»

Elle déposa avec flegme, sur le lavabo, la dépêche repliée. Puis dans
une pelote de velours carmin, elle choisit deux petites épingles de
perle dont elle piqua soigneusement sa cravate à larges pans de
dentelles. Mais elle ne se contenait plus, et, d'une voix un peu
rauque:

--Lâchez tout cela, Anna, murmura-t-elle... Cherchez-moi ma robe de
chambre rose...

--Mais, madame ne sort donc plus? se récria la camériste en simulant
la surprise.

Mme Chambannes avait jeté son corsage sur une chaise et dégrafait
fiévreusement sa jupe.

--Non, je ne sors plus...

--Madame déjeunera ici? Dois-je appeler la cuisinière?...

--Oui... non..., balbutia Zozé. Dites-lui de me faire à déjeuner... ce
qu'elle voudra...

--Bien, madame!

Elle rentrait, portant sur le bras un long peignoir soyeux, enrubanné
de satin rose. Mme Chambannes l'endossa, et, tout en nouant les
rubans, sèchement, elle commanda:

--Maintenant, allez-vous-en!...

Anna disparut. Mme Chambannes s'affala dans un fauteuil de cretonne.

       *       *       *       *       *

Ainsi, ils ne déjeuneraient pas ensemble, c'était sûr, définitif,
irrévocable. Gérald n'avait pas hésité entre elle et cette Mathay! Il
prévoyait bien pourtant quelle poignante déception il lui causerait en
rompant, au dernier moment, sa promesse.

Le misérable! Elle se l'imaginait d'avance chez les Mathay, à table,
assis à côté de la comtesse, une petite blonde au nez retroussé, à la
figure puérile, impudique et gouailleuse. Il faisait l'aimable, le
joli parleur, appuyant ses regards à ceux de la dame, se livrant de
ses grands yeux en gentils abandons. Et le déjeuner finissait. On se
rendait dans le hall. On buvait le café. Qui sait? Mathay sortait
peut-être, les laissait seuls en vrai nigaud de mari qu'il était.
Alors que se passerait-il? Car on la connaissait la jeune gaillarde de
comtesse. Elle ne passait pas pour une citadelle, pour le Capitole!...
Oh! l'infamie et l'abjection!

Mme Chambannes aurait voulu saisir son cœur à deux mains et le lancer
loin d'elle, dehors, par la fenêtre. Ses ongles griffèrent la place où
il palpitait, à travers la soie du peignoir, la cuirasse du corset, et
elle songea à des représailles, comme chaque fois que la trahison de
Gérald lui semblait un fait accompli.

C'est cela, elle se vengerait, elle le tromperait, elle irait se
donner à un autre, à n'importe lequel de tous ceux qui la
courtisaient. Des noms d'hommes, avec des décors, surgissaient dans
son esprit: l'atelier de Mazuccio, le petit sculpteur, les
garçonnières de Burzig ou de Pums, le mari de son amie Flora. Partout
on l'attendait, partout on l'accueillerait comme une souveraine qui
daigne s'offrir. Elle leur crierait dès le seuil: «Me voici,
prenez-moi!» Et ils choiraient à genoux, en bégayant: «Merci!» avec
des sanglots de bonheur.

Ces visions flatteuses la calmèrent. Elle marchait dans le cabinet de
toilette, essayant de fixer son choix. Auquel s'adresserait-elle? Ils
lui répugnaient pareillement. En se figurant aux bras de chacun d'eux,
un frisson de répulsion lui faisait secouer la tête. Pouah! Quel
courage de rancune il lui faudrait pour s'abaisser là! De plus, aucun
peut-être ne se trouvait libre. Elle risquait des refus polis, un
camouflet. Non, tout s'y opposait. Puis elle s'avoua mélancoliquement:
«D'ailleurs, jamais je ne pourrai!»

Elle était retombée dans le fauteuil, les muscles mous et meurtris de
tiraillements, comme si elle eût marché des journées durant.

Elle ramassa sur le marbre le petit bleu pour le relire. Chaque mot
lui paraissait insulte ou mensonge. Des larmes lui montèrent aux yeux.
A la rage le chagrin succédait. Comme il était méchant, glacial,
impitoyable parfois, ce Gérald! Elle eût aimé avoir auprès d'elle une
amie maternelle, capable de comprendre et de plaindre, à qui elle se
fût confiée en pleurant. Mais qui? Hélas! pour recevoir de telles
confidences, ni Flora Pums, ni Rose Silberschmidt, ni Germaine de
Marquesse, ses anciennes compagnes du cours Levannier, ni la bonne
tante Panhias n'avaient l'âme assez haute et assez charitable! Rien
qu'à la pensée de leur joie dissimulée ou de leurs consolations
grossières, l'orgueil de Zozé s'insurgeait.

Elle recommença à sangloter.

Elle avait l'impression d'être échouée sur une île déserte, et
volontiers elle eût appelé la mort. Elle se sentait à ces instants de
drame, si délaissée de tous, si petite Mouzarkhi, si seule et si
étrangère, l'infortunée Mme Chambannes, malgré son nom français et son
éducation de Parisienne! Pauvre fleur exotique plantée à ras de terre
sur un sol ennemi où ses brèves racines craquaient comme des fils aux
plus faibles bourrasques! Nulle aide ne la soutenait dans la détresse.
Elle ne possédait pas même le recours d'invoquer le ciel, de se
réfugier en Dieu, puisqu'on l'avait élevée hors de toute foi
religieuse. Et quand elle voulait prier, il ne lui revenait qu'une
courte et bizarre oraison, celle que chaque soir, à l'époque de son
enfance, la bonne tante Panhias lui faisait réciter en chemise, avant
de se mettre au lit. Inconsciemment elle la répéta:

«Mon Dieu, soyez béni!

«Faites que je sois sage, faites que je travaille bien, faites que je
contente papa, ma tante, mon oncle, et faites que papa ne saute pas
demain à la Bourse. _Amen!_»

Elle sourit à cette dernière phrase. Elle se remémorait son père, mort
depuis bientôt sept ans, son brave homme de père, si étrangement
tendre et improbe à la fois.

Un type, ce Mouzarkhi dont les origines, pour les intimes, les
compatriotes, comme pour les autres, étaient demeurées obscures,
inexplicables.

Débarqué un jour d'Alep à Paris, sans relations, sans truchements,
sans patrons d'aucune sorte, au bout de six mois il acquérait à la
Bourse une des plus puissantes situations de remisier qui fussent sur
la place. On disait bien qu'il jouait, gagnait plus par l'agio que
par les courtages. Mais il bénéficiait de l'indulgence mêlée de
respect qu'on accorde aisément dans ce monde-là aux joueurs heureux.
Il ne se cachait pas, par contre, de ses spéculations. Il avait juré
de s'arrêter, de cesser tout labeur, sitôt qu'il aurait le million. Il
allait y atteindre quand, pour la première fois, il sauta. Son passif
était du double. Pendant quelques semaines, discrètement, il se
retira. Puis il revint. Actif, cordial, ingénieux, il se refit
rapidement des clients, du crédit. Son négoce maintenant avait un but
plus noble; acquitter les créances. Durant deux ans, il solda
régulièrement des arrérages. Il ne lui manquait que trois cent mille
francs pour épuiser le reliquat de ses dettes. Il ne sut pas
patienter, rejoua afin de les gagner plus vite, et pour la seconde
fois, il sauta. La malchance ne l'abattait point. Il reprit son
trafic, menant l'existence large et gaie, travaillant, payant,
spéculant, resautant, rebondissant comme un ballon léger et solide. A
son sixième saut, il ne survécut pas. Il était tombé de trop haut,
d'une fortune fictive de deux millions au néant et moins. Il mourut
d'apoplexie en pleine Bourse, insolvable, mais laissant la réputation
d'un camarade fort sympathique et d'un financier merveilleusement
doué.

Pourtant, auparavant, il avait assuré le sort des siens en bon père de
famille.

D'abord, à la mort de Mme Mouzarkhi, décédée peu d'années après
l'arrivée à Paris, il avait appelé en France son beau-frère, M.
Panhias, avec sa femme, pour les charger de l'éducation de la petite
Zozé. D'où venaient-ils, ceux-là? D'Alep, de Ghazir ou de Stamboul?
Étaient-ils Grecs, Juifs, Turcs ou Maronites? Personne n'avait pu
l'apprendre, les Panhias se montrant aussi réservés que M. Mouzarkhi
sur le problème de leur extraction. Ils avaient tous deux un accent
indéfinissable qui tenait simultanément de l'espagnol, du hongrois et
du moldo-valaque. Panhias, un homme modeste et taciturne, faisait
fonctions de fondé de pouvoirs dans la maison de son beau-frère. Mme
Panhias veillait fidèlement à l'instruction de la petite,
l'accompagnant le jour au cours Levannier, demeurant avec elle le
soir, quand le père allait au théâtre ou ailleurs. Elle était
corpulente, enjouée, et, par accès, communicative. Grâce à elle, on
savait que les Panhias n'avaient point gravement pâti dans les
déconfitures de leur parent, et conservaient, malgré les déboires, une
quinzaine de bonnes mille livres de rente. Mais sur le reste elle
gardait le silence, vertu traditionnelle de la famille.

Puis M. Mouzarkhi, un an avant le saut suprême, avait prudemment muni
sa fille d'un mari. L'affaire, proposée par un collègue de la Bourse,
ne s'était pas amorcée sans mal. Des deux côtés on se méfiait. Les
agences consultées avaient fourni des renseignements à faire peur.
Elles représentaient M. Mouzarkhi comme un homme très choyé parmi les
gens de son métier, mais d'un crédit suspect et souvent entamé.
Georges Chambannes, fils d'un petit médecin du Berri, ex-élève de
l'École centrale, était, selon elles, un ingénieur d'avenir,
industrieux, hardi, mais ayant jusqu'ici végété, cherché vainement sa
voie dans des entreprises louches. Enfin, après réflexion, on sentit
de part et d'autre que trop d'exigences seraient messéantes. On
transigea sur le terrain de l'espoir, de la confiance respective en
des époques meilleures. Et les pourparlers aboutirent.

Zozé qui ne souhaitait que mariage, délivrance de la tutelle Panhias,
liberté, agréa, dès la première entrevue le jeune Chambannes. Il
était, au surplus, joli homme, élégant et d'allures caressantes. Il
n'insista pas pour la cérémonie religieuse que M. Mouzarkhi, désireux
d'observer la neutralité ou l'incognito en matière de foi, déclarait
contraire à ses principes de vieux républicain et de positiviste. Au
vrai, on eût réclamé à Zozé un acte de baptême dont M. Mouzarkhi
s'était abstenu de la pourvoir et l'obtention de ce diplôme eût encore
retardé l'union. Le mariage fut donc célébré civilement. La moyenne
Bourse tout entière y assista, voire même quelques personnalités de la
Haute Banque, où M. Mouzarkhi comptait des admirateurs, sinon des
amis. Et, le soir de la célébration, le jeune ménage s'installait dans
un coquet hôtel de la rue de Prony, cadeau de noces du financier. Il
joignait à l'immeuble un capital de cent mille francs pour aider
l'ingénieur à trouver cette voie qu'il cherchait.

En deux ans, sans rien découvrir, Georges Chambannes eut mangé toute
la somme et lourdement hypothéqué l'hôtel.

Il ne restreignait pas son budget. Au contraire. Il le soutint et
l'étendit par le jeu, des expédients cachés, de sombres tripotages. On
affirmait aussi qu'il touchait des secours chez de vieilles dames
généreuses dont on citait les noms; et ces bruits ne rencontraient que
peu d'incrédules, car il était beau garçon, dépensier, sans profession
ni ressources avérées, et puis le discrédit, comme la gloire, a ses
légendes auxquelles tout le monde veut ajouter foi par malice ou
niaiserie.

Mais qu'il passât la nuit au tripot, découchât ou parût maussade, Zozé
ne s'alarmait pas. Même aux périodes de malheur, ayant toujours ignoré
la gêne, empocher des sommes d'argent et, celles-là gaspillées, en
redemander et recevoir d'autres, lui semblait la fonction naturelle de
la femme. Un refus, une remontrance, une diminution de son luxe seuls
auraient pu l'inquiéter, et Georges jamais ne lésinait.

Elle ne modifia donc son existence que du jour où, par une amie, elle
apprit que Georges courait les filles. Le changement fut
imperceptible, se fit sans scènes et sans fracas. Elle prit un amant.

C'était un de ses parents qu'elle avait lieu de tenir pour son cousin,
Démètre Vassipoulo. Établi à Paris depuis dix-huit mois à peine, tout
jeune,--il avait vingt-trois ans,--une mince moustache brune comme
tracée au charbon, Démètre courait déjà sur les traces de l'oncle
Mouzarkhi. A la Bourse on escomptait son avenir comme une valeur
d'État, sûr qu'il ferait une colossale fortune ou une banqueroute
retentissante.

Il sillonnait tout le jour Paris, à demi affalé en sa voiture au mois,
le bras languissamment posé le long de la capote, ainsi qu'un riche
capitaliste qui s'étire, et le cuivre de ses harnais ou le grelot
signalant son approche scintillaient au soleil comme des insignes
triomphaux.

Zozé l'aima pendant trois mois. Il avait des ardeurs de bête et des
ingénuités de sauvage. Elle s'en amusait, puis elle les contait à deux
ou trois de ses amies intimes qui comparaient avec leurs amants. Ou
bien elle lui révélait l'attrait du savoir-vivre, enroulant sa candeur
dans la trame des usages, comme son tailleur lui faisait des vêtements
à la mode.

Mais au bout de trois mois, Démètre la fatiguait. Elle le garda deux
mois encore, par charité, pensait-elle, quoique ce fût par prudence
et, à son insu peut-être, en attendant mieux.

Sitôt qu'elle crut avoir trouvé l'amant irréprochable, elle quitta
bien vite le jeune boursier. Comme prétexte, elle alléguait des
dénonciations, sa sécurité, son honneur à sauver. Démètre pleura
beaucoup et rugit sa douleur en un dialecte si rauque que l'on eût
dit les cris d'un lionceau malade. Elle eut des remords pendant
huit jours. La nuit, elle s'imaginait entendre ses clameurs
inintelligibles. Elle rêvait de fauves qui la menaçaient. Et son
nouvel amant lui reprochait d'être morose, de soupirer sans raison
valable.

Elle ne se consola vraiment qu'un soir au Nouveau-Cirque. Elle y avait
vu Démètre en frac, cravate blanche, bouquet d'œillet au revers,
occupant le bord d'une loge avec une grosse fille blonde, et pouffant
aux farces des clowns.

Dès lors, ses regrets finirent, et son nouvel amant, Lastours, n'eut
plus qu'à se louer d'elle.

Il tenait commerce de peinture dans un petit hôtel de la rue
d'Offémont. Brun, chauve, une barbe de mignon, une bouche brutale, des
mains de portefaix, il figurait avec avantage parmi ce syndicat de
certains peintres négociants dont le Paris parvenu assure
fraternellement le vivre en même temps que la notoriété. Familier
assidu des hauts salons mondains, frayant avec l'élite des clubs et de
l'art, vêtu comme un sportsman, drôle comme un cabotin, un suave
parfum d'au delà, une vapeur aristocratique semblait flotter autour de
ses épaules carrées. Zozé, en l'écoutant, se sentait plus près du
monde. Il était pour elle l'échelon supérieur où l'on se croit déjà
rien qu'à l'apercevoir, et elle s'y cramponnait avec ferveur. Elle
admirait comme de l'esprit le plus fin son bagout d'atelier, ses
gamines scies d'école, l'obscénité de ses propos. Il n'avait qu'à
parler pour qu'elle pâmât de rire, à formuler un souhait pour qu'elle
se précipitât; et en quatre mois, Chambannes lui acheta trois toiles.
Néanmoins bientôt Lastours abusa. Il traitait en servante celle qui ne
rêvait que de le servir, la malmenait au gré de sa mauvaise humeur et
parfois, après l'entrevue, enjoignait à la douce Zozé de lui
reboutonner ses bottines.

Ces insolences, chaque jour renouvelées, exaspéraient la malheureuse,
tombaient sur son amour comme des crachats sur une flamme.

Fraîche, jolie, aimante et d'humeur gaie, pourquoi n'obtenait-elle pas
ces béatitudes du cœur qui sont le lot de tant d'autres moins belles?
Et dans une intuition fugace, mélancoliquement Zozé se répondait: Oui,
moins belles souvent, mais Parisiennes, mais informées et résolues,
mais opérant sur le sol natal, au lieu d'être comme elle une petite
Mouzarkhi, vaguant aveuglément au souffle de ses instincts, plus
hésitante et malhabile qu'une fillette égarée en pays inconnu!...
Puis, le lendemain, dans un regain d'espoir, elle retournait chez
Lastours!

Quand elle cessa de l'aimer, elle voulut se venger des outrages
endurés; et, par une tactique instinctive et banale, elle se donna à
un de ses amis, un peintre aussi,--un concurrent,--du nom de Moutiers,
qui logeait deux portes plus loin.

Celui-là, un petit monsieur ventru et roux, déguisa encore moins que
l'autre. Plus ambitieux et plus âpre au gain que Lastours, Moutiers
n'entendait nullement perdre son temps avec les dames. Les affaires
avant tout, et, pour une vente projetée, un rendez-vous d'acheteur,
une visite de cliente, il renvoyait Zozé ou la décommandait sans
ambages. Une fois, elle dut ainsi rester une heure enfermée dans
l'arrière-soupente où se dévêtaient les modèles, affolée et transie,
parce qu'un riche Américain était venu, pendant la séance, faire
emplette chez le peintre.

Moutiers, après le départ de son Yankee, tout à l'allégresse du marché
conclu, se promenait dans l'atelier, oubliait de délivrer la captive;
et à ses cris seulement, il lui avait ouvert, souriant, la trouvant
bien bonne, quoique Zozé pleurât de dépit.

Six semaines de ce régime la dégoûtèrent d'abord de Moutiers, puis à
jamais des peintres mondains et, croyait-elle, des aventures.

Qui eût pensé que ces hommes, si galants au dehors, fêtés et cajolés
par les plus belles, fussent dans l'intimité à ce point malotrus? Et
pourquoi même s'astreindre à ces liaisons fortuites, s'exposer aux
insultes sans l'excuse de la tendresse, chercher le bonheur d'amour au
lieu d'attendre qu'il vînt?

Que lui manquait-il, d'ailleurs, pour être la plus enviée des jeunes
femmes?

Georges sortait moins la nuit, se montrait plus affable, la menait
plus souvent au bal et au théâtre. Il lui avait, pour le jour de sa
naissance, fait présent d'une voiture au mois. Ses affaires enfin
prospéraient. Il payait une à une les vieilles notes de fournisseurs,
les dettes criardes, les intérêts de l'hypothèque en retard; et Zozé,
vaguement, savait qu'il dirigeait de loin, comme ingénieur-conseil,
une vaste exploitation de mines en Bosnie.

Un renouveau d'affection la rapprocha alors soudain de son mari. Elle
s'en vantait à ses amies, déclarait l'époque des folies passée! Et
pour remplacer ses amants, elle se jeta avec fougue dans les plaisirs
de l'intelligence.

Elle se mit à lire sans merci, sans choix et sans trêve tous les
ouvrages du jour que son libraire lui désignait. Mémoires, romans,
poèmes, voyages, rien ne lassait son appétit. «Je dévore!»
disait-elle. Et, de fait, elle avalait, elle engouffrait sans digérer
ni retenir.

Elle s'abonna aux conférences, savoura l'ancienne chanson et
s'enthousiasma de la nouvelle. Le dimanche, elle fréquentait les
concerts et rêvait en musique à ses liaisons d'antan. Elle ne
négligeait que les Salons, par rancune contre les peintres. Mais nulle
lueur de raison ne perçait ce tumulte d'études contraires. Mme
Chambannes s'étonnait, qu'ayant tant appris, elle n'acquît pas plus
d'assurance. Ses opinions fuyaient à l'appel comme des mouches. Elle
balbutiait chaque fois qu'il s'agissait d'exprimer son avis. Et
finalement les joies d'intellect l'ennuyèrent...

A partir de ce moment, pour le laps de deux ans, ses souvenirs
s'embrumaient...

Qu'avait-elle fait ensuite, durant ces deux années? Elle se rappelait
bien qu'au 14 juillet, Georges avait obtenu la croix. Mais le reste,
cette chasse forcenée à l'amant parfait que, malgré elle, invoquaient
son cœur et ses sens,--que demeurait-il de tout cela, séché, tassé au
fond de son cerveau par des amours brûlantes et plus lourdes? Deux
ombres anémiées dans une lumière grisâtre reparaissaient devant ses
yeux: toujours elle et auprès un homme, celui-ci, celui-là, noms et
traits oubliés, emmêlés, confondus par l'estompe du temps: flirts dans
des bals, promenades blanches en fiacre de cercle, baisers inachevés,
ébauches d'abandons, vaines tentatives, espoirs et illusions déçues!
Comment eût-elle chéri ces êtres, ces commis de Bourse allemands, ces
courtauds exotiques mieux nippés que des seigneurs et plus goujats que
des rustres? Leur avait-elle cédé? Peut-être. A un, à deux, ou pas du
tout. D'honneur, elle n'eût pu préciser, et plus tard, quand gravement
elle jurait à Gérald qu'elle n'avait jadis connu qu'un amant, elle ne
mentait sciemment que de deux, la brouillonne petite Mouzarkhi!

Pourtant, dans ces recherches, le dévergondage ne la guidait pas
uniquement.

Elle désirait en secret un amant idéal dont traits par traits
l'effigie exquise s'accentuait dans ses songeries. Mais l'imagination
de beaucoup de femmes est comme leur corps. Elle ne sait que
reproduire et non pas créer. Celle de Mme Chambannes, fécondée par la
lecture de certains romans en vogue, agissait selon leurs formules.

Elle se figurait donc le héros espéré avec une grande barbe blonde, un
regard mélancolieux où flottait l'ombre humide de la douleur passée,
trente ou quarante mille francs de rente et un nom qui, pour n'être
pas noble, restait dans la roture élégant et cossu.

Il aurait naguère cruellement pâti par les femmes, par une surtout,
actrice traîtresse, éprise de tromperie, de réclame et d'argent. Mme
Chambannes, involontairement, se complaisait à ce détail. Un pli amer
soulevait parfois la lèvre de l'amant désabusé. Par cette fissure, des
blasphèmes jaillissaient contre le sexe perfide et ennemi de l'homme.
Mme Chambannes, de ses baisers, arrêtait tendrement la fuite des
anathèmes, posait sur sa poitrine cette tête pleine de chagrin,
ramenait sur cette bouche défiante le sourire. Au besoin, s'il l'eût
exigé, elle partait avec lui. Ils s'exilaient alors dans une petite
île anglaise, loin du monde mauvais, et demeuraient des heures seuls
côte à côte sur la grève, leurs deux mains jointes, à contempler
indéfiniment les jeux changeants des lames ou les navires rentrant du
large.

Que n'arrivait-il pas? Tout était prêt pour le recevoir, pour le
suivre, jusqu'à la liste imaginaire des objets, des toilettes de
voyage que fébrilement on empilerait dans une malle d'osier sanglée de
courroies jaunes et recouverte de luisante vache noire!

Il tarda, mais il arriva.

Il était sédentaire, égoïste, titré, libertin, sans barbe, sans
langueur, sans rancœur. Dès le début, Mme Chambannes l'adora tout de
même.

Il se nommait Gérald de Meuze, fils du marquis de Meuze, de la branche
des Meuze du Poitou. Georges l'avait connu en classe au lycée
Chamfort, puis, leurs études terminées, l'avait perdu de vue.

La présentation se fit aux courses d'Auteuil, un jeudi tranquille,
dans une intime réunion de printemps. Elle fut décisive.

Tandis que Georges, par orgueil ou par passion de joueur, les laissait
ensemble, s'éloignait pour vaquer à l'œuvre de ses paris, Gérald
partout accompagnait Mme Chambannes, ne quittait point ses pas.

Il la promena devant les tribunes, l'escorta au paddock, s'égara avec
elle derrière les bâtiments, sur les pelouses que le public désertait
à l'instant des épreuves.

De larges odeurs de gazon coupé, moites et âpres comme la brise de
mer, pénétraient leur poitrine. Mme Chambannes balbutiait de bonheur.
Une extase nouvelle faisait palpiter ses seins sous le foulard léger
de son corsage. Elle allait la tête basse, suivant des yeux la pointe
de ses souliers vernis qui luisaient en glissant dans l'herbe. Enfin,
il était venu, l'amant tant souhaité! Elle le tenait enfin! Nul
n'aurait pu l'en dissuader. Elle riait d'un rire nerveux à toutes les
remarques de Gérald, pensant lui répliquer quand elle le regardait, se
sentant devenir comme folle; et le manche de son ombrelle safran
tremblait au creux de son épaule.

Ah! quelle n'eût pas été l'ivresse de la petite Mouzarkhi, si elle
avait perçu ce qui se disait d'elle parmi les amis du jeune comte,
dans la sévère tribune du club!

On s'y demandait avec des clins d'œil égrillards ce que c'était que
cette jolie petite femme à laquelle s'acharnait Gérald. Personne ne
pouvait répondre. Une fille? Non. Une petite pays-chaud sans doute,
que cette canaille de Meuze se payait de chauffer davantage, histoire
de taquiner un peu la baronne... parfaitement... la baronne Mussan,
avec qui on avait rompu, vous ne saviez pas? il y a bien de ça quinze
jours tout au plus... C'est égal, une crânement jolie petite créature!

Et dans la tribune des dames, le succès de Zozé n'était pas moindre.

Certes ces dames ne lui épargnaient pas ce ton de mépris paisible
qu'elles emploient indifféremment pour juger toutes les femmes
étrangères à leur caste: filles, actrices, ou simples bourgeoises.
Pourtant, au dédain près, leur verdict était favorable. Elles
trouvaient l'inconnue gentille, sa toilette d'une coupe seyante et ce
Gérald, un garçon de goût. Plusieurs, malicieusement, s'enquirent du
nom de Zozé auprès de la baronne qui, par contenance, joignit ses
éloges aux leurs.

Mais de ce triomphe exceptionnel, Mme Chambannes ne distinguait rien.
Puis, comment l'eût-elle discerné? Voyait-elle dans cette foule autre
chose que Gérald, son époux, son amant prochain? Et elle s'avançait le
regard insaisissable, comme une heureuse fiancée qui marche vers
l'autel.

Elle y atteignait presque quand les courses finirent. Gérald la
suppliait, la pressait en maître déjà! Il eût désiré la revoir,
l'avoir, le lendemain même. Elle se remémorait la voix ardente, dont
au départ, dans la cohue, à portée de Georges, il osait murmurer:

--Ainsi, vous ne voulez pas demain?... Oh! je vous en prie, ne refusez
pas!

Si! Elle avait refusé d'un lent mouvement de tête, pendant que ses
prunelles exprès se renversaient en arrière, comme plongeant dans le
désespoir.

Il fallait encore résister, opposer à celui-là autant de froideur et
de scrupules qu'il méritait d'amour, se faire gagner par lui au lieu
de se livrer. Une voix intérieure dictait à Mme Chambannes cette
réserve insolite--et elle l'écouta comme la voix du devoir, persuadée
que par ces retards, c'était l'avenir qu'elle préservait.

Elle ne s'abandonna qu'après trois semaines de siège, au moment où,
rebuté, il allait renoncer.

Mais pendant ce temps elle avait réfléchi, agi, questionné, avec cette
surhumaine habileté que déploient souvent les femmes pour armer et
défendre leur passion menacée.

Maintenant elle savait tout de Gérald: son existence oisive et
mécontente depuis l'époque où, par un coup de rancune juvénile, il
avait, après le krach de 1882, donné sa démission de sous-lieutenant
au 30e cuirassiers, puis les quarante mille francs de rente sauvés du
désastre par son père, les amitiés mondaines du jeune homme, beaucoup
de ses liaisons, sans les noms, la dernière avec la baronne, et son
antipathie pour un monde où la petitesse de sa fortune ne lui
permettait plus de représenter assez.

Sur ces données morales, elle eut tôt fait de dresser son plan. Deux
méthodes s'offraient pour garder Gérald, le retenir prisonnier.

Ou bien se hisser par son aide jusqu'aux salons hautains de ses pairs
où il n'aurait pas de peine à l'introduire, à l'imposer. Ainsi elle
pourrait connaître tous ses actes, le surveiller aisément et parer aux
dangers possibles.

Ou bien profiter de son dégoût, l'arracher doucement à ce monde dont
il se prétendait las, lui former chez elle un foyer plus gai, plus
facile et nouveau.

Mais dans le premier cas, mille obstacles l'arrêtaient, mille
bassesses à accomplir parmi l'incertitude, la lenteur et les
humiliations. Georges, peu de temps auparavant, venait d'être ajourné
à deux cercles de plein air. Les comités de ces clubs, plus rigoureux
en leurs verdicts qu'un conseil de ministres, avaient, l'un après
l'autre, refusé les boules blanches à celui que le gouvernement
garantissait de sa croix d'honneur. Par là, en terrain hostile, en
état d'infériorité, on s'exposait à un échec. Mme Chambannes adopta la
seconde méthode.

Quelques mois lui avaient suffi pour transformer son train de vie,
organiser des réceptions, prendre des jours réguliers. Elle y conviait
ses plus avenantes amies, des camarades de Gérald, des gens de
lettres, des musiciens ou, vainquant même sa répugnance, des peintres.
Et peu à peu, de cette manière, elle s'était constitué, pour le soir,
une sorte de brillante annexe à l'entresol des rendez-vous, un salon
composite, mais d'accès sympathique, lieu de plaisirs bourgeois où les
hommes allaient comme les femmes, sans calcul, sans morgue, dans le
seul projet de se rencontrer et le ferme espoir de se divertir.

Mme Chambannes touchait au but. Gérald captivé, séduit, ligoté, se
rendit à sa dame, lui jura attachement, fidélité, amour durable--et
fit de la maison de Zozé la sienne. Il y régnait en tout-puissant
despote, cajolé par le mari, flatté par l'entourage, servilement obéi
par Mme Chambannes, qui se réjouissait et lui savait gré de l'amour
acquis enfin et conquis, à jamais unique, et plus que légitime:
romanesque, glorieux!... Puis, un soir, le jeune comte avait amené son
père. Et le marquis de Meuze, charmé par sa bru,--comme en lui-même il
surnommait Zozé,--était revenu spontanément, ayant trouvé l'endroit
plaisant, les femmes jolies, la table excellente...

Mais que de luttes, que d'efforts avant de remporter cette victoire!
Que de ruses encore chaque jour, que de stratagèmes pour conserver son
grand seigneur, écarter les voleuses et se garer de la concurrence!...

       *       *       *       *       *

Mme Chambannes en exhala un gros soupir. Machinalement elle
contemplait la mousse irisée que du fond de son café le sucre
soufflait à la surface. La voix sournoise d'Anna la tira brusquement
de ses réflexions.

--Madame sort-elle?... Puis-je préparer les affaires de madame?...

Mme Chambannes s'écria avec stupéfaction:

--Quelle heure est-il donc?

--Près de deux heures, madame!...

Deux heures! Et elle était venue de sa chambre ici, avait déjeuné,
mangé, bu, demeuré, sans conscience de ce qu'elle faisait, l'esprit
cheminant ailleurs, sur les routes obscures du passé!

Elle répliqua d'une voix ensommeillée:

--Oui, je sors... Ma robe de drap bleu... Ma veste d'astrakan...

Puis, d'un pas fatigué, elle se dirigea vers la croisée, et elle
souleva le rideau. Dehors, une brume épaisse et blanche stagnait entre
les masses des maisons. Tout paraissait fumer, les arbres du parc au
bout de la rue, les pavés de la chaussée, le bitume du trottoir, même
les chevaux ou les passants qui projetaient par leurs narines des
bouffées parallèles. Et démesurément loin, le soleil, en haut,
pâlissait comme une lampe dans une tabagie.

Une journée si froide, si funèbre, si bonne pour s'aimer, n'est-ce
pas? songeait Mme Chambannes. Car pour l'amour avec Gérald, tous les
temps lui semblaient propices, comme aux humbles pour la ripaille.

Où était-il maintenant, M. Raldo, avec ses grands yeux adorés, ses
indignes regards?--Oh! qu'elle le détestait!--Et que se murmurait-on
là-bas chez les Mathay, dans le salon assombri, sous le crépuscule du
brouillard? Elle laissa naïvement retomber le rideau, comme par
crainte de voir. Les larmes lui gonflaient de nouveau la gorge. Elle
se cambra en une posture d'énergie. Allons! il fallait oublier, se
distraire, se promener jusqu'à quatre heures. Mais où?

Elle s'ingéniait, s'énumérait des noms de dames à visiter, des
adresses de couturières ou de modistes. Et tout à coup, d'une gambade
enfantine, elle sauta en tapant dans ses mains.

Parfait! Bravo! Puisque la veille elle avait décidé d'inviter M.
Raindal, d'en faire un figurant et, si possible, une vedette, un doyen
notoire de son salon, pourquoi temporiser, ne pas profiter de
l'occasion? Mardi, c'était le jour de Mme Raindal. Puis,
l'indisposition de la petite, des nouvelles à chercher, prétextes
insoupçonnables. Pas une seconde à perdre!

Elle s'était élancée vers sa chambre; et dix minutes plus tard, son
manchon sous le bras, elle achevait de se ganter dans la rue, devant
l'hôtel, en attendant le fiacre qu'elle avait fait appeler.



VI


La voiture franchit au pas le parc Monceau, puis, prenant le trot,
gagna, par les Champs-Élysées, le boulevard Saint-Germain.

Mme Chambannes, blottie dans l'angle de gauche, les pieds collés à la
chaufferette dont le métal blanc lui brûlait les semelles, se laissait
bercer par les cahots, fermant à demi les paupières.

Elle ne les rouvrit un peu qu'à l'entrée du boulevard Saint-Germain,
pour saluer d'un regard, au passage, la rue de Bourgogne où Gérald
habitait avec le marquis; et, après, elle retomba dans sa torpeur.

Elle préférait ne pas penser, tenter de s'engourdir dans la
somnolence. Mais, comme le fiacre tournait rue Notre-Dame-des-Champs,
au sortir de la rue de Rennes, instinctivement Mme Chambannes se
redressa, ainsi qu'un voyageur, quand soudain le paysage change.

La rue était déserte, bordée de longs bâtiments austères. Des
collèges, des séminaires, des couvents? Mme Chambannes ne savait.
Partout aux fenêtres du bas on apercevait des barres de fer noires
serrant contre le jour, contre les bruits de l'extérieur, leurs
sombres tiges. De place en place une maison moins haute avait une
façade claire. Par-dessus, des faîtes d'arbres dénudés écartaient leur
branchages sans feuilles. On devinait au delà des préaux, des jardins
immenses, avec des allées discrètes pour y marcher en méditant.

D'autres rues, dans son quartier, dans son district de la plaine
Monceau, avaient déjà paru à Mme Chambannes aussi mornes. On eût dit,
par certains après-midi de semaine, le calme dominical, et les maisons
semblaient dénuées d'habitants, tout le monde parti vers le centre,
vers la fête des promenades. Mais ici l'aspect était différent, la
quiétude moins oisive et comme vibrante de pensée. Derrière ces fortes
murailles, on sentait une foule occupée à des besognes chéries ou
pieuses, une muette activité, du zèle, de l'ambition et de la foi, des
passions dans la discipline. Par moments, une cloche cachée lançait à
travers l'espace ses notes graves.

Mme Chambannes, sans bien comprendre, eut un petit frisson de
surprise. Elle se figurait dans ces édifices une multitude de prêtres
ou de nonnes. Ils priaient, agenouillés, en files noires ou grises.
L'ombre du sanctuaire mollifiait leurs silhouettes, et la fumée de
l'encens tordait au-dessus de leurs fronts ses volutes. Dans un élan
de curiosité, elle eût souhaité être parmi eux, apprendre leurs
prières, partager leurs extases. Elle eût voulu surtout entrer et
voir.

Le cocher dut frapper à la vitre pour l'avertir qu'elle était arrivée.
La concierge, une vieille femme catarrheuse, lui indiqua
l'appartement de M. Raindal: au bout de l'allée, au cinquième à
droite.

Elle stoppa avant de sonner, pour inspecter les alentours. En face
c'était le mur de la maison voisine qui longeait l'allée. Mais, à
droite, on distinguait des jardins, des maisons inégales, tout un
panorama de toitures inconnues, séparées par des rues ou la
broussaille violette des arbres. De la porte de M. Raindal un parfum
de pot-au-feu s'échappait.

Enfin elle sonna, et Brigitte l'introduisit dans le salon.

Mme Raindal, en robe de soie noire, causait avec deux dames mûres, à
mise démodée. Elle hésita, à la vue de Zozé, puis, la reconnaissant,
s'avança au-devant d'elle.

--Je viens avoir des nouvelles de la jeune malade, fit Mme Chambannes,
en s'asseyant sur le fauteuil de velours grenat que lui désignait Mme
Raindal.

--Thérèse! oh! elle est tout à fait rétablie... Elle travaille avec
son père... Vous la verrez dans un instant... Mais comme c'est aimable
à vous...

Mme Chambannes remerciait d'un sourire.

Mme Boudois, une des deux dames, femme d'un professeur à la Sorbonne,
s'écria:

--La pauvre enfant!... Elle a été souffrante?

--Grâce au ciel, pas grand'chose! fit Mme Raindal... Un simple malaise
au bal, hier soir, chez les Saulvard, en dansant...

Mme Lebercq, l'autre dame, femme de M. Lebercq, le célèbre
mathématicien, questionna:

--Un étourdissement, sans doute?...

--Je suppose, fit Mme Raindal.

Mme Boudois confirma ces présomptions. Son mari, par exemple, qui,
Dieu sait! avait le pied marin et, l'été, chaque jour, à Langrune,
sillonnait la mer en bachot de pêcheur, eh bien! son mari n'avait
jamais pu valser. La tête lui tournait aussitôt.

Mme Lebercq, elle, par contre, avait peu navigué, mais, au temps de sa
jeunesse, supportait sans inconvénient la valse.

Il y eut un silence, et Mme Chambannes reprit:

--Elle était très jolie, cette soirée, n'est-ce pas?...

--Admirable! approuva Mme Raindal.

Mme Boudois et Mme Lebercq réclamaient des détails; on leur en
fournit. Mais subitement, à un détour de phrase, l'entretien dévia.
Mme Boudois parlait des fêtes de l'Avent dont l'époque approchait.
Elle engageait Mme Raindal à suivre quelques-uns des saluts de
Saint-Jacques-du-Haut-Pas, où «les _O_ de Noël» promettaient d'être
chantés avec un rare éclat. Mme Raindal tenait plutôt pour ceux de
Saint-Etienne-du-Mont. La discussion s'échauffa. Mme Lebercq, qui
n'était point dévote, se taisait. Mme Chambannes, gênée par les
mystères de cette causerie, considérait les arabesques noires de la
carpette à fond rouge qu'entouraient les fauteuils du salon.

Enfin, saisissant une pause de répit, elle questionna:

--Serait-il indiscret de déranger le maître et mademoiselle votre
fille?... J'aurais tant de plaisir à leur dire bonjour!

--Mais du tout, du tout! Au contraire... Ils seront ravis...

Elle frappait à une porte latérale.

--Qui est là? grommela la voix de M. Raindal.

--Une visite.

Elle s'était effacée devant la jeune femme. Au bruit, Thérèse se leva
de son bureau en même temps que le maître.

--C'est Mme Chambannes qui vient prendre de tes nouvelles, mon enfant,
expliqua Mme Raindal.

Thérèse, dont les lèvres se pinçaient déjà de mécontentement, essaya
de sourire:

--Oh! vous êtes trop gracieuse, chère madame... Cela ne valait pas la
peine!

M. Raindal mêlait ses protestations de gratitude à celles de sa fille.
Mme Raindal, en s'excusant, retourna auprès de ses visiteuses. Le
maître, ainsi que la veille, au bal, lors de la présentation,
demeurait interdit. Puis il proféra:

--Asseyez-vous donc, madame!

Zozé s'assit et déclara:

--Comme c'est gai, votre cabinet!... Comme vous avez de la lumière!...

--Oui, nous n'en manquons point! dit M. Raindal... La pièce est fort
bien éclairée!...

Mme Chambannes continua:

--Vous travailliez?... Je vous ai interrompus...

--Par la plus agréable des surprises, riposta M. Raindal avec un salut
de la main.

La causerie languissait. Thérèse, le visage renfrogné, ne l'activait
guère, s'absorbant à tracer des hachures sur une feuille de papier. La
venue de Mme Chambannes l'indignait. Pourquoi était-elle là, cette
femme? Que voulait-elle encore? De quel droit osait-elle les troubler
de ses babillages, de ses questions puériles, de sa présence même qui
évoquait les souvenirs de la veille, les hontes de cette soirée
maudite?

--Vos fenêtres donnent sur des jardins, n'est-ce pas? demanda Mme
Chambannes.

--Sur des jardins et sur tout notre Paris! Nous avons une vue
merveilleuse! fit M. Raindal.

Elle s'approcha avec lui de la croisée. Le soleil enfin avait dissipé
la brume. Et, au-dessous d'eux, tout le Paris de M. Raindal, tout le
Paris croyant, studieux et candide, étendait à l'infini, dans une
clarté laiteuse, ses raides vallonnements de pierre. Les sommets de
certains édifices dominaient le niveau du reste. A droite, la tour
carrée de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, puis le dôme monstrueux du
Panthéon, une fine petite pointe après,--la flèche de la
Sorbonne;--plus à gauche, la sphère luisante de la coupole des
Missions, et, à l'extrémité, une pyramide tronquée où flottait un
minuscule drapeau sans couleur, le palais du Louvre. Dans
l'intervalle, les maisons marquaient sur le ciel la ligne irrégulière
de leurs toits. Les cheminées amincies, avec le bec de leurs
capuchons, se hérissaient en rangs compacts, comme des baïonnettes
renversées. Et dans le fond, une large trouée signalait des avenues,
un parc, le Luxembourg qu'on ne voyait pas.

M. Raindal, complaisamment, commentait le panorama. Mme Chambannes
s'extasiait à tout, trouvait tout charmant ou joli. Et quand il eut
fini, il montra du doigt le jardin qui flanquait la maison:

--C'est le jardin des sœurs visitandines de
Notre-Dame-du-Saint-Rosaire... Tenez, voilà deux de nos voisines qui
se promènent!

Mme Chambannes se pencha pour les regarder. Elles marchaient l'une
derrière l'autre autour des pelouses de terre brune. Dans leurs mains
rougies par le froid, elles tenaient un chapelet dont elles faisaient
graduellement glisser les grains. Leurs coiffes, inclinées vers le
sol, cachaient entièrement leurs figures. L'une, maigre et légère,
paraissait jeune. L'autre, plus grosse, semblait être âgée. Toutes
deux avaient cette taille carrée et boursouflée que dessine dans la
chair sans corset des béguines la sangle du tablier. Mme Chambannes
les examina quelques secondes en silence, mais elle jugea plus adroit
de ne pas s'enquérir du genre d'exercice auquel se livraient les
saintes filles avec leurs rosaires. Et avisant une vitrine appuyée au
mur, près de la fenêtre, elle s'écria:

--Oh! les jolis objets, les gentilles petites momies!... On dirait
qu'elles dorment debout...

Elle désignait la planche centrale où s'alignaient des figurines en
émail bleu-paon, vert pâle ou blanc de porcelaine. Toutes avaient la
coiffure égyptienne, retombant aux épaules en forme de crinière. Leurs
yeux étaient faits de traits noirs au-dessus d'un nez camard et
souvent éraillé du bout. Le long de leurs corps jusqu'aux pieds,
enflés comme des pieds de podagres, des inscriptions s'étageaient.
Certaines avaient les bras entre-croisés sur la poitrine. A d'autres,
on ne distinguait que les mains sortant comme d'un étroit peignoir. Et
sur beaucoup, le sable du désert avait adhéré, laissant aux jambes, au
buste, au visage, la marque de ses atomes séculaires.

M. Raindal expliqua l'usage de ces statuettes, qu'on plaçait dans les
tombes pour aider le défunt aux travaux de l'autre vie. Puis il nomma
à Mme Chambannes les divinités qui occupaient la planche supérieure:
Hathor à tête de vache, Anubis, à tête de chacal, Horus, à tête
d'épervier, Osiris, le dieu des enfers, avec sa vaste tiare, Thouéris,
une terrible idole à tête d'hippopotame et à mamelles de femme, que
l'on croyait consacrée à la maternité ou à sauver du mauvais sort. Le
maître parlait de toutes avec tendresse, volubilité, comme s'il les
eût imaginées, pétries lui-même de ses mains. Et de fait, ne les
avait-il pas créées, mises au monde, en les arrachant une à une au
néant des sables ou aux profondeurs des sépulcres? Les scarabées en
pierres de couleur étaient aussi chacun de ses trouvailles. Le corps
traversé d'une épingle, on les avait piqués côte à côte, sur des
rainures blanches, comme une collection d'insectes authentiques. Et
auprès d eux, dans un écrin, gisaient, pêle-mêle, deux ou trois
lourdes bagues d'or à chaton gravé d'hiéroglyphes, qui avaient dû
orner de longs doigts jaunes et autoritaires, la main sèche d'un
Pharaon.

--Et c'est extraordinairement vieux, tout ça, n'est-ce pas? interrogea
Mme Chambannes.

--Cela varie, fit M. Raindal... En moyenne ces objets datent de trois
mille, quatre mille, cinq mille ans!...

--Pas possible!... Et si j'allais en Egypte, l'an prochain, je
pourrais en découvrir de pareilles?

--Il y a des chances... en fouillant bien... Le désert en est
farci!...

--Comme c'est intéressant! murmura rêveusement la jeune femme.

Thérèse, derrière elle, battait le parquet du pied avec impatience.
Mais elle tressaillit en entendant Mme Chambannes qui disait:

--Maintenant, mon cher maître, il me reste une petite faveur à
solliciter à vous... Êtes-vous libre dans une quinzaine, le 12
décembre?

--Mon Dieu, madame!... bredouilla M. Raindal, s'efforçant de deviner,
malgré sa faible vue, le sens des grimaces que Thérèse lui adressait.

--Parce que, si vous étiez libre, vous me feriez un grand honneur et
un grand plaisir en venant dîner chez moi!...

M. Raindal s'inclinait:

--Heu!... Hum!... Certainement, madame... Je puis demander à Mme
Raindal... Toutefois je ne suppose pas qu'elle se soit engagée pour ce
soir-là...

Et se tournant vers sa fille:

--N'est-ce pas, mon enfant, ta mère ne nous a pas, que je sache...

Thérèse, brutalement, lui coupa la parole:

--Non, père, nous sommes libres...

Elle sentait sa main frémir de rage au montant de la vitrine. Oh! tout
pour se débarrasser de cette femme! Tout pour qu'elle disparût, s'en
allât rejoindre son grand godelureau, ce Gérald dont sûrement elle
était la maîtresse! Plus tard, on s'en tirerait toujours. Seulement
qu'elle partît! Ne plus la voir, ne plus l'entendre, ne plus respirer
son parfum qui fleurait fort comme celui de l'autre!

On était revenu dans le salon. Mme Raindal, surprise, accepta
d'emblée, puis toute la famille accompagna Zozé à la porte. Thérèse
même suivait, et, dans l'escalier, en relevant la tête pour un dernier
adieu, ce fut son regard braqué que rencontra Mme Chambannes.

       *       *       *       *       *

Un drôle de regard!--réfléchissait Zozé dans le fiacre qui la
remportait. Oui, un regard presque d'admiration et presque aussi
d'envie, comme les pauvres en ont, à l'entrée des théâtres, devant les
belles dames qui passent. Quelle singulière fille que cette petite
Raindal!

Mais la voiture franchissait le pont de la Concorde et pénétrait dans
les Champs-Élysées.

Au premier jeune homme élégant que croisa le fiacre, Zozé ne put se
retenir de décocher un coup d'œil sympathique. Enfin elle rentrait
dans son climat, dans son pays, dans son quartier.

Déjà elle avait eu une impression semblable au retour de l'étranger,
en voyant, après la frontière, l'uniforme du premier douanier. Ici
tout se modifiait, les vêtements, les visages, les allures. Le froid
semblait moins rude, moins cruel aux joues. Des messieurs descendaient
l'avenue, d'un pas tranquille, la démarche dodue, sous leurs molles
pelisses. Des femmes filaient dans des victorias, la tête souriante,
au milieu des fourrures, et des enfants se poursuivaient en jouant à
travers les arbres. Partout les joies de l'été continuaient malgré
l'hiver hostile. On se retrouvait entre gens riches, bien mis, au
courant, entre connaisseurs, entre soi. Et Zozé serrait fort les
paupières pour tâcher de revoir la rue Notre-Dame-des-Champs, si loin,
si loin, si loin, en province, grise et morte comme une vue dans un
stéréoscope...

Le premier coup de quatre heures, qui tintait à l'horloge de l'Élysée,
arrêta net ces comparaisons. Quatre heures, déjà! Elle allait être en
retard. Et Gérald, que dirait-il? Heureusement on arrivait. Pas assez
vite cependant, car Zozé, arc-boutée au fond de la voiture, poussait
des deux pieds la chaufferette, comme pour seconder le cheval.

Enfin la voiture stoppa rue d'Aguesseau, devant une maison bourgeoise.

Zozé, à l'aveuglette, payait le cocher. Elle gravit d'une course folle
un étage et entra en haletant.

Il était là.

Il sommeillait sur le divan du cabinet de toilette, les bras repliés
autour du front, en une auréole noire; et l'ombre de l'encoignure, où
reposait sa tête, ajoutait encore de la douceur à la paix de son
visage.

Mme Chambannes le contempla avec attendrissement. Pauvre petit Raldo!
Etait-il joli, quand il dormait!

Et s'enhardissant, à mi-voix, elle murmura:

--Tu dors?... Tu dors, mon chéri?

Gérald, sans ouvrir les yeux, riposta:

--Non, je ne dors pas, mais j'affecte un profond sommeil!...

--Pourquoi? demanda Zozé en souriant.

--Parce que, fit de même Gérald, parce que vous êtes en retard,
madame, et que j'ai horreur de ces plaisanteries!...

Il se levait pour l'embrasser. Elle lui rendit son baiser avec
effusion, et, d'un ton gamin:

--Devine d'où je viens?

--Je ne reçois d'ordre de personne! fit Gérald.

--Eh bien! je viens de chez le père Raindal.

--De chez le Kangourou!

Zozé ouvrit des yeux étonnés:

--Le Kangourou?

--Mais oui, fit Gérald. Tu n'as pas remarqué la façon dont il tenait
ses bras, ses mains? Un vrai kangourou! Il ne lui manque que la poche,
devant, et des petits dedans!

Zozé se mit à rire. Puis elle conta en détail sa visite, blaguant le
mobilier, le tapis, les étoffes, l'odeur de pot-au-feu, ou imitant Mme
Raindal, Mme Boudois, Mme Lebercq, dans le désir d'amuser Gérald.

Le jeune homme, sans avoir paradé dans les cirques mondains, possédait
un certain talent d'acrobate; et pour se dégourdir, tout en
l'écoutant, il faisait sur ses mains le tour du cabinet, les pieds
pendant au-dessus de la nuque.

Quand elle eut terminé, il se redressa d'un saut périlleux, et
gouailleusement:

--Alors, tu vas embaucher ce marchand de momies?

--Pourquoi pas? fit Zozé d'une voix un peu inquiète... Cela te
déplaît?

--Moi? fit Gérald... Pas le moins du monde... Tous les goûts sont dans
la nature... Tu as déjà un romancier, trois peintres, deux musiciens,
un sculpteur, un abbé... Le Kangourou complétera ta collection... Mes
compliments...

Et, dans un salut cérémonieux, indiquant la chambre voisine, il
déclara:

--Vous êtes ici chez vous, chère madame!...

Zozé obéit en lui jetant une œillade passionnée. Gérald, un instant
après, la rejoignait. Et tandis qu'il allumait les candélabres de la
cheminée, Mme Chambannes, les yeux au plafond, s'était tue, la
physionomie devenue subitement grave.

Une vision rapide repassait sous ses regards: les sœurs, les deux
sœurs marchant dans le froid, autour des pelouses sans herbe, leurs
chapelets à la main.

Elle en éprouva une sorte de honte. Confusément, dans son cerveau,
l'idée s'esquissait d'une vie aussi bonne, meilleure peut-être que la
sienne, vouée à un autre but que de s'aliter, chaque après-midi, les
bougies allumées.

Mais Gérald s'approchait et la voix impérieuse:

--A quoi pense-t-on donc?

D'un trait, comme prise en faute, Zozé avait retrouvé son bienheureux
sourire d'amante:

--On pense... on pense qu'on vous adore, méchant Raldo, qui m'avez
fait tant souffrir ce matin...

Elle lui tendait les bras, dans un geste d'abandon et d'appel.

Il s'y laissa glisser en murmurant des gentillesses grossières.



VII


Jamais Thérèse ne travailla avec autant d'ardeur que durant les jours
qui suivirent.

C'était sa façon de se soigner à elle, sa médication infaillible,
quand la retroublaient ce qu'elle nommait ses «crises de souvenir».

Alors elle macérait son cerveau par l'étude comme les dévots leur
chair rebelle dans les exercices de piété.

Pendant des semaines, elle ne quittait plus son bureau que pour se
rendre aux bibliothèques. Sitôt rentrée elle s'attablait à la besogne.
Puis, le dîner à peine fini, elle se remettait fiévreusement au
travail jusqu'à ce que le sommeil la gagnât; et le lendemain elle
recommençait.

Rarement la guérison tardait. Sous cet afflux glacial de savoir, toute
son effervescence peu à peu s'éteignait. La fatigue pliait ses désirs
et l'immense drame de l'histoire lui faisait prendre en dérision ses
petits chagrins de sentiment. Un dernier souffle d'orgueil, à ces
pensées hautaines, achevait de sécher les larmes intérieures que
distillait encore son cœur. La discipline l'avait ressaisie et, comme
un cheval rétif qui revient enfin au brancard, elle reprenait sa vie
coutumière, d'une âme tranquille et sans joie, mais trop lasse pour se
révolter.

Cette fois même, en plus, par un excès de scrupule, elle s'était
promis de ne rien tenter pour esquiver le dîner Chambannes. La rechute
avait été si grave, si subite, si puérile qu'il lui fallait un
châtiment. Elle voulait revoir en face ce beau M. de Meuze, se
convaincre de sa sottise en affrontant de nouveau le danger.

Mais au fond sa bravoure ressemblait à cette confiance qu'inspire le
dédain de l'adversaire. Elle ne redoutait plus Gérald parce que, le
supposant l'amant de Mme Chambannes, elle reportait sur lui le mépris
qu'elle éprouvait pour la jeune femme.

Etait-ce bien uniquement du mépris? Dans sa fierté, Thérèse ne pouvait
croire qu'elle enviait cette petite créature dénuée d'intellect. Non,
tout au plus en avait-elle pitié!

Elle aimait à se rappeler les maladresses d'expression, les fautes
d'ignorance ou contre le langage commises presque à chaque phrase par
la gentille Mme Chambannes. Et la niaiserie des propos de Gérald! Et
sa voix, une voix de viveur, traînante et grasse, avec ces accents
impérieux mais sans autorité qui semblent n'avoir jamais commandé qu'à
des filles ou des maîtres d'hôtel! Un joli couple qu'ils formaient
tous deux! Un ménage assorti!

Et elle trouvait le dîner lent à venir, tant elle eût voulu à présent
les braver l'un et l'autre, les tenir sous la froideur hostile de ses
yeux gris...

Le soir, à plusieurs reprises, M. Raindal dut l'arracher à son
travail. Elle ne se levait qu'en rechignant, après des prières
répétées. Il la grondait doucement et, par plaisanterie, il lui
offrait son bras pour la reconduire à sa chambre. Ils s'en allaient
ainsi le long du corridor obscur. Tout reposait dans la maison.
Parfois les puissants ronflements de Mme Raindal atteignaient jusqu'à
eux, malgré les portes closes. Ils s'arrêtaient à l'écouter en
souriant. Puis, sur le seuil, ils s'embrassaient et M. Raindal
repartait à tâtons.

«Pauvre fille!» songeait-il dans un attendrissement mêlé d'admiration.

Ah! s'il avait su! S'il avait deviné les luttes, les angoisses de
cette âme masculine! S'il avait entendu le «Pauvre père!» dont Mlle
Raindal, tout bas, plaignait son manque de clairvoyance!

Mais les semaines, à ce régime, s'écoulaient rapidement, et enfin le
jour du dîner Chambannes arriva.

Vers sept heures un quart, Thérèse était occupée à ajuster devant la
glace la lourde pelisse de bure qui lui servait de sortie de bal,
quand un grand bruit de dispute retentit dans le couloir et aussitôt
quelqu'un frappa.

--Entrez! fit la jeune fille.

M. Raindal parut, en gilet et manches de chemise. Sa cravate blanche
dénouée pendait à travers son plastron.

--Tu ne sais pas ce qui se passe? s'écria-t-il... Ta mère qui trouve
que nous avons accepté trop vite l'invitation de Mme Chambannes, que
nous aurions dû nous renseigner... Nous renseigner! Sur quoi, auprès
de qui, je te le demande, pour un dîner sans importance!... Et elle
voulait que nous nous excusions maintenant, au dernier moment, cinq
minutes avant départir! Non, je t'en prends à témoin, toi qui, à ce
que j'ai cru voir, n'aimes pas beaucoup cette dame, que dis-tu de
celle-là?

--Peuh! fit Thérèse déroutée.

--Tu t'imagines, n'est-ce pas, d'où cette idée lui vient? poursuivit
M. Raindal en tournant autour de la chambre... De ces messieurs,
naturellement!... De la sacristie!... Oh! elle n'a pas été longue à
avouer... Aussi je l'ai prévenue que si, à l'avenir, ces gaillards
s'avisaient encore...

Il n'acheva pas. Mme Raindal venait d'entrer le corsage à demi agrafé.

--Chut!... murmura-t-elle... On a sonné!... Thérèse, il faut que tu
ailles ouvrir, mon enfant!... Brigitte est descendue pour chercher une
voiture.

--Bien, mère!

Thérèse courait tirer la porte et elle retint un petit cri de surprise
en reconnaissant, dans la pénombre, l'oncle Cyprien qui s'essuyait les
bottes sur la carpette jaune du palier.

--Bonsoir, mon neveu! fit-il joyeusement.

Mais, apercevant la pelisse et les gants blancs de Thérèse:

--Tiens! vous sortez?... Et moi qui venais manger la soupe... En voilà
une déveine!...

L'oncle Cyprien était entré. Thérèse répliqua d'un ton contraint, car,
de peur des critiques, on avait caché à M. Raindal cadet le dîner chez
les Chambannes:

--Oui, mon oncle, nous dînons en ville!

Le maître, au bruit de la voix fraternelle, était accouru. Il échangea
avec son frère l'accolade coutumière. Et, prévenant les questions:

--Tu n'as pas de chance... Nous ne dînons pas ici... Voyons, veux-tu
venir demain?...

--Parfaitement! fit l'oncle Cyprien.

Et, après une pause:

--Hum! Y aurait-il indiscrétion à vous demander où vous dînez?

Thérèse n'osa plus nier:

--Nous dînons rue de Prony, chez Mme Chambannes, une dame dont nous
avons fait connaissance au bal Saulvard...

--Chambannes! fit l'oncle Cyprien avec une grimace de défiance...
Comment écris-tu cela?

Thérèse épela lettre par lettre. M. Raindal cadet fronçait le sourcil:

--Chambannes! Chambannes!... répétait-il, comme pour essayer à son
oreille le son de ce nom inconnu.

Enfin se résignant:

--Eh bien! au revoir! déclara-t-il... A demain!...

Il serrait la main de son frère, de sa nièce. Et il descendit
l'escalier en grommelant: «Chambannes! Chambannes!»

Ce nom, malgré son ensemble, avait une espèce de résonnance juive qui
lui déplaisait. Puis, tout le monde sait la malice des Juifs à
déguiser leurs noms d'origine, à les changer en noms français. Tel qui
s'appelle Duval, Durand, Dubourg dissimule, sous ces syllabes
gallo-romaines ou franques, un nom reçu au Sinaï; et l'oncle Cyprien
se glorifiait d'un flair exceptionnel pour déceler ces supercheries.
Il n'avait même admis la pureté de son nom familial qu'après de
minutieuses recherches dans les bibliothèques. Aussi, dehors,
s'élança-t-il vivement vers la brasserie Klapproth où Schleifmann ne
manquerait pas d'éclairer ses soupçons.

       *       *       *       *       *

--Comme vous arrivez tard! s'écria le Galicien qui entamait une
plantureuse portion de rôti de veau aux confitures.

L'oncle Cyprien s'assit à côté de lui, et tout en étudiant la carte:

--Oui, je voulais dîner chez mon frère... Mais ils dînent dehors, chez
une Mme Chambannes...

--Rue de Prony? fit Schleifmann.

--Vous connaissez donc cette dame? demanda l'oncle Cyprien.

--Oh! très peu... C'est une fort charmante personne... Je la rencontre
quelquefois chez les parents d'un de mes élèves, le jeune Pums, le
fils de M. Pums, le sous-directeur de la Banque de Galicie.

--Ah bah! fit l'oncle Cyprien.

--Et même je savais que votre frère devait dîner chez elle... Mme
Chambannes a invité Mme Pums, devant moi, en lui donnant la liste des
convives... Elle paraît, du reste, faire grand cas de votre frère...

--Vous le saviez et vous ne me l'avez pas dit? s'écria M. Raindal
cadet avec un regard de reproche.

Schleifmann retint un sourire.

--Mon Dieu, non!... Vous ne m'en disiez mot... J'en ai conclu que
votre frère ne vous avait pas informé... Alors, la discrétion, vous
comprenez?...

L'oncle Cyprien devint soucieux:

--Ecoutez-moi, Schleifmann... Répondez franchement!... Qu'est-ce c'est
que ces Chambannes?... Sont-ce des gens bien?...

Schleifmann feignit d'avaler de travers une bouchée, pour gagner le
temps de réfléchir. Il ne voulait certes point mentir à son ami. Mais,
d'autre part, pourquoi aiguillonner encore cette fougueuse
malveillance, toujours prête à bondir, pourquoi susciter peut-être
ensuite des querelles de famille? Il choisit un demi-mensonge, et,
d'une voix indifférente:

--Peuh!... Je ne saurais trop vous dire... Le mari m'a semblé un assez
pâle personnage... Il est ingénieur et s'occupe d'affaires de mines,
je crois... La femme est jolie, élégante, avenante... D'ailleurs, je
vous le répète, je les connais à peine...

L'oncle Cyprien avait cessé de manger et se mordillait la moustache.
Puis, brusquement, comme lâchant un déclic:

--Ils sont juifs, n'est-ce pas?

--Je n'en suis pas sûr! fit Schleifmann. Le mari est originaire du
Berri où les juifs ont, en général, peu colonisé... Quant à la femme,
elle aurait plutôt le type sémitique... mais si affiné, si mélangé,
que je n'ose pas affirmer...

--Pourtant leur nom! insista l'oncle Cyprien.

--Leur nom? répliqua le Galicien, provoqué dans son amour-propre de
philologue. Effectivement, il n'y aurait rien d'impossible à ce que ce
fût un nom juif francisé... Chambannes pourrait très bien être un
arrangement de Rhâm-Bâhal, ou, par corruption, Rhâm-Bâhan,
c'est-à-dire, si mes souvenirs sont fidèles, quelque chose comme
_haute-idole, idole-élevée_...

--Rhâm-Bâhan! répétait avec satisfaction l'oncle Cyprien...
Rhâm-Bâhan!... Évidemment c'est cela... Je me disais aussi...

Mais les aveux de Schleifmann le mettaient en appétit, et, d'une
intonation négligente, la bouche à dessein remplie de nourriture, il
insinua:

--Vous parliez tout à l'heure d'une liste, il me semble, des convives
qui seraient chez cette dame...

--Ouais! Ouais! fit évasivement Schleifmann.

--Eh bien, qui était-ce? interrogea de même l'oncle Cyprien.

Le Galicien équivoqua:

--Je ne me rappelle plus au juste!... Non, je vous assure... J'ai
oublié!

--Allons donc, Schleifmann! Cherchez, tâchez de retrouver... Qu'est-ce
qui nous presse?

La tentation était trop forte. Manquer cette occasion de contenter ses
rancunes, renoncer à flageller toute cette clique incrédule qui
l'avait méconnu jadis, non, Schleifmann, à la fin, ne s'en sentait
plus le pouvoir. Et doucement, par gouttelettes légères, il commença
d'abord à lancer son venin contre les moins haïs:

--Eh bien, soit! disait-il... Cherchons!... Il y aura là-bas M.
Givonne, un peintre qui peint des éventails ou des tambours de basque
pour les bals de la haute société et qui vend tout ce qu'il veut sur
le marché américain... Hum!... M. Mazuccio, un petit sculpteur italien
qui passe son temps à raconter comment sont faites, en dessous, les
femmes dont il a sculpté le buste...

--Joli monde! encouragea l'oncle Cyprien.

--M. Herschstein, poursuivit Schleifmann, qui s'animait, cet excellent
homme d'Herschstein.. Ho! Ho! Un que je vous recommande!... Une barbe
grise de patriarche, de grosses joues, une tête de bon papa, la pâte
du bon Dieu... Ce qui ne l'empêche pas d'être un des grands chefs de
la bande noire... Vous savez, ce clan de boursiers allemands qui
spécule chaque jour contre les fonds français... Ah! on propage bien
des légendes, bien des faussetés sur les juifs... Mais, hélas! elle
est vraie, celle-là, elle existe, cette sale bande! Et, le premier
jour d'émeute où le peuple s'avisera d'aller regarder un peu sous leur
nez ce qu'ils tripotent dans ce coin-là, rien ne dit que votre
camarade Schleifmann ne sera pas de la partie, mon cher Cyprien!...

--Brave ami! fit M. Raindal cadet avec émotion.

--M. Herschstein donc et madame, une grande bringue à l'esprit étroit,
routinier, qui s'imagine tout effacer en faisant des largesses à tous
les pauvres, à toutes les œuvres de charité...

Schleifmann tapa du poing sur le marbre de la table:

--La charité! Diable de bête! Oui, on t'en donnera de la charité, le
jour où ta canaille de mari nous aura tous fait expulser...

--Chut! Chut! Du calme, Schleifmann!--murmura l'oncle Cyprien, sûr
maintenant du Galicien comme d'un feu qui ronfle et qui flambe--... Du
calme, mon ami!... Et puis?...

--Et puis M. de Marquesse! continua Schleifmann... Un propre coco,
encore... Un ingénieur conseil... Conseil! Ha! Ha!... Conseil
judiciaire probablement... Déjà deux sociétés où il conseillait et qui
ont fini devant le juge... Mais il s'en tire tout de même, le
garçon!... On dit que sa femme l'aide... Elle n'est pas belle
pourtant, une vraie tête de cheval... Seulement les hommes sont si
stupides dans ce monde-là... Pour une particule, ils vous
entretiendraient une jument, mon cher!

--Adorable! fit M. Raindal cadet en se tordant les lèvres d'une
plissure de dégoût.

--Ensuite, mon compatriote Pums, un petit brun à moustache noire, une
figure de tzigane, et sa femme une petite rousse... Oh! par exemple,
jolie, elle, grassouillette, le nez retroussé, une vraie chair à
peintre, quoi!

--Vous dites? questionna l'oncle Cyprien.

--Oui, je les appelle ainsi, ces dames, à cause de leur goût pour les
peintres... Quand on est peintre, on n'a qu'à se baisser pour les
prendre, comme un chiffonnier dans un tas...

--Alors, Mme Chambannes, vous pensez que...

Schleifmann, prestement, l'interrompit:

--Non, non, oh! non!... Au contraire!

Puis, d'un ton malicieux:

--Mme Chambannes a une vie régulière, tout à fait régulière...

Et, suivant l'association normale des idées:

--Je retourne à mes gens... Le marquis de Meuze et son fils, le comte
de Meuze...

--Tiens, tiens! fit ironiquement M. Raindal cadet... De faux nobles,
je suppose?

--Non, de véritables... Ils sont très liés avec les Chambannes... Et
tenez, le vieux marquis vous plairait extrêmement... Il a, comme vous,
m'a-t-on assuré, horreur des juifs, qui l'ont presque ruiné à l'époque
du krach...

Mais la flamme satirique du Galicien tombait. Il cita encore quelques
noms sans commentaires: Jean Bunel, le romancier, M. Burzig, un jeune
remisier, M. Silberschmidt avec sa femme.

Et, comme il se taisait:

--C'est tout? demanda l'oncle Cyprien.

--Absolument tout! déclara Schleifmann en frottant ses lunettes d'or
dont la transpiration avait terni les verres.

M. Raindal cadet prit une mine goguenarde:

--Un dernier détail, s'il vous plaît?

--Je vous écoute, fit Schleifmann.

L'oncle Cyprien se rapprocha, et, la voix engageante:

--Tous Prussiens, naturellement?

--Non, mon cher Raindal! riposta le Galicien... Tous Français ou, ce
qui est pareil, naturalisés... Naturalisés depuis la guerre... Le
petit Pums est leur vétéran... Français de 78, le petit Pums... Ah!
je me souviens très bien comme il était fier, après, quand il est
revenu à Lemberg, lors de sa visite annuelle... Il courait de maison
en maison, chez les amis, chez les parents, déployant partout son
décret de naturalisation... On aurait dit qu'il montrait le diplôme
d'un grade...

--C'en est un! observa l'oncle Cyprien.

--Oui, oui, poursuivait Schleifmann, tous naturalisés Français, sauf
le jeune Burzig que j'oubliais... Mais ce n'est pas sa faute... C'est
la faute à monsieur son père... Une manie de changement qu'ils ont
dans cette famille... Le grand-père naît à Mayence et se fait
Américain. Bon! Le père vient à Paris et se transforme en Français...
Puf! Ce n'est pas assez!... Voilà qu'il fait son fils Anglais pour lui
éviter le service militaire... Je vous dis jamais, jamais contents,
ces damnés Burzig!...

Il ricanait, la bouche méprisante.

--Ah! si les juifs de France avaient un peu de sang aux veines, je
vous garantis que depuis beau jour ils auraient mis dehors tous ces
touristes-là... Il fallait vous leur faire la vie si dure, si
terrible...

--Mais vous-même, Schleifmann, demanda M. Raindal cadet, est-ce que
vous n'allez pas bientôt vous naturaliser?...

Le Galicien eut un sourire mélancolique:

--Moi, mon ami?... A mon âge!... A quoi bon?... Le destin m'a créé
sans patrie et sans patrie je reste... Je suis M. Schleifmann, citoyen
de l'humanité, comme disait l'autre...

--C'est très gentil tout cela, objecta l'oncle Cyprien... Cependant,
en cas de guerre...

--La guerre? murmura rêveusement Schleifmann... La verrai-je,
d'abord?... Puis, je suis bien vieux, mon cher Raindal, je serais un
bien pauvre soldat... Je le regrette... Quoique je déteste la guerre,
les imbéciles raisons pour lesquelles les nations se massacrent,
j'aurais tout de même aimé servir la France, le pays le moins bête, en
somme, le plus généreux que j'aie connu...

--Baste! fit M. Raindal cadet... Vous pourriez vous rendre utile
autrement...

--Oui, c'est vrai! murmura à mi-voix Schleifmann comme se parlant à
lui-même... En 1871, il y a eu la Commune!...

Mais l'oncle Cyprien n'avait pas entendu cette tragique réponse. Déjà
il était tout aux farces du lendemain. Il se figurait avec délices
l'ébahissement de son frère quand il l'interpellerait: «Eh bien!... Et
notre vieux Herschstein, comment va-t-il? Et cette charmante Mme
Pums?... Et l'honorable M. Burzig?...» Il en riait si fort qu'il
s'excusa auprès de Schleifmann.

--Pardonnez-moi, je pense à quelque chose... quelque chose de
tellement drôle... Ha! ha! c'est impayable!...

Et, dans un mouvement de reconnaissance:

--Voyons, Schleifmann, vous accepterez bien un petit verre de
kirschenwasser?... Garçon, du kirschenwasser et deux verres, deux
grands, des verres de clients, vous savez, mon petit!...

Le garçon reparaissait avec une fiole enveloppée de paille. L'oncle
Cyprien versa deux hautes rasades et, soulevant son verre pour
trinquer:

--A l'humanité, Schleifmann! fit-il courtoisement.

--A la France! riposta le Galicien en choquant les verres.

       *       *       *       *       *

Au même instant, la famille Raindal faisait son entrée dans le salon
des Chambannes.

Zozé marcha vivement à la rencontre du maître. Elle portait une ample
robe de soie rose à ramages effacés qui lui donnait une silhouette
d'infante. Chambannes la suivit, en souriant peut-être sous le mystère
de son énorme moustache blonde. Et le défilé des présentations
commença.

Les dames, les premières: la petite Mme Pums, dans une gaine noire
pailletée d'or d'où jaillissait plus fraîche, plus blanche, par
contraste, sa chair potelée de rousse rieuse; Mme de Marquesse, une
grande blonde aux mâchoires chevalines et dont la jupe de crêpe mauve
dessinait vers les hanches une ossature massive de République ou de
Liberté; Mme Silberschmidt, une maigre brunette à figure de poule
malade; Mme Herschstein, plus anguleuse et hautaine en son corsage de
satin blanc qu'une lady de vieille race. Puis les messieurs un à un,
au hasard de la proximité. Ils s'inclinaient profondément, et ils
avaient tous des regards déférents en même temps que curieux, des
serrements de main empressés et timides, des phrases respectueuses et
inachevées, comme devant un souverain étranger dont on ne sait pas
bien l'étiquette ni la langue.

Pums, le petit doyen des naturalisés, fut présenté le dernier. Menu,
propret, de teint jaunâtre, vêtu avec la plus sobre correction, ce
qui frappait d'abord dans sa physionomie, ce n'était pas son type de
boursier viennois ni sa forte moustache noire, ni le grisonnement de
ses tempes, c'était la saillie de ses deux grosses prunelles couleur
chocolat clair, et si avides de voir, si ingénues, si langoureuses
que, sans une flamme de malice qui vacillait parfois au fond, on eût
dit des yeux de bon petit garçon étonnés par le vaste monde. Il
s'exprimait en un français convenable, juste à la lisière de l'accent
tudesque, un français naturalisé comme lui, et seul il vint à bout de
son compliment de présentation.

M. Raindal n'eut pas le temps de le remercier. On passait dans la
salle à manger.

Mme Chambannes s'assit entre le maître et le marquis de Meuze. Son
mari en face d'elle avec Mme Raindal à sa droite et, à sa gauche, Mme
de Marquesse. Un peu plus loin, Thérèse avait pour voisins Gérald et
Mazuccio, un remuant petit faune brun, qui zézayait avec une furia de
moustique vénitien. Les autres s'installèrent à la ronde, selon les
cartes de bristol qui marquaient leurs places; et l'on servit le
potage parmi un silence d'attention.

Visiblement, on guettait le maître. On attendait ce qu'il allait dire
d'important, d'extraordinaire; et les dames surtout prêtaient
l'oreille, se représentant M. Raindal, d'après la _Vie de Cléopâtre_,
comme une espèce de roquentin célèbre qui, à table, devait sûrement en
débiter de «raides».

La déception ne tarda point. Décidément, il n'était pas bien amusant,
ce M. Raindal, ni bien original, avec son gros nez mou, ses mains
pendantes, ses manières de vieux préfet gêné--et sa voix qu'on
n'entendait guère. Sans compter qu'on y perdait peu. Des
renseignements sur le climat de l'Egypte, les moyens de transport, les
époques de voyage favorables, je vous demande un peu si le _Bædeker_,
le _Joanne_ ne vous en auraient pas dit autant!

Et bientôt M. Raindal n'eut plus pour auditeurs que le marquis et Mme
Chambannes, qui ne se lassait pas de le questionner.

Au fond, il ne se sentait point en verve. Non pas que Mme Chambannes
l'intimidât par ses fervents regards ou ce caressant roulement des _r_
qui rendait sa voix si doucement impérieuse. Il lui savait gré, au
contraire, de n'être pas décolletée plus; et il la trouvait pleine de
grâce dans ce corsage pudiquement échancré pour découvrir à peine,
avec un petit carré de peau mate, son cou svelte sans bijoux. Mais,
bien plus que les tendres œillades de la jeune femme, le luxe
environnant l'incommodait. Lui qui avait consacré un chapitre entier
au _Faste de Cléopâtre_, lui qui n'avait pas bronché devant les
gemmes, les ors, les encens et toutes les somptuosités de la _Vie
inimitable_, il demeurait comme ébloui devant la réalité d'une
magnificence de beaucoup inférieure. La profusion des fleurs qui
serpentaient en guirlandes autour de la table, le scintillement des
cristaux taillés, les menus objets du service, l'élégance lustrée des
convives formaient autant d'aspérités brillantes où son œil
s'accrochait avec ses pensées. Puis, ce qui augmentait encore ses
distractions, c'était le ronronnement de locomotives à l'arrêt, les
_schh_, les _harrh_, les _horrh_, les _pff_ qui fusaient maintenant du
groupe Silberschmidt, Herschstein et Pums, massés à l'extrémité de la
table.

Car on se mettait à l'aise là-bas, on se déliait la langue dans un
petit gargarisme de parler du pays. Le français? Un dialecte de
cérémonie, bon pour les politesses, pour les rapports mondains. Mais
entre soi, en causant affaires, choses sérieuses ou intimes, pourquoi
se retenir? D'ailleurs, comment l'auraient-ils pu? N'était-il pas plus
fort que tout, plus fort que les décrets, plus fort que les serments,
ce langage natal qui leur remontait aux lèvres avec la naïve vigueur
de l'instinct? Et il fallait voir le clin-d'œil goguenard dont Pums
corsait ses demandes sur la _Krankheit_ (la maladie) du sultan, ou
l'autre clin-d'œil narquois dont Herschstein accompagnait ses
réponses. Un coup diablement réussi que cette indisposition du sultan,
une idée de Herschstein, lancée de Paris à Vienne, relancée de Vienne
à Paris et qui, l'après-midi durant, avait bouleversé la Bourse. Des
trois francs, des six francs, des dix francs de baisse sur les valeurs
turques, la masse des fonds d'Etat saisie dans la débâcle! Ci une
centaine de mille francs pour chacun des membres actifs de la bande
noire, et vingt-cinq mille francs seulement pour Pums, simple allié,
sorte de complice honoraire. N'importe! Il n'avait pas à se plaindre
et, comme voulant payer Herschstein de retour, il lui expliquait le
plan nouveau de la Banque de Galicie concernant les mines d'or: un
immense syndicat qui, sous le nom de Société d'études, raflerait dans
le marché les valeurs minières les moins suspectes. Manœuvre aisée,
au demeurant, qui consistait à les déprécier d'abord par des nouvelles
alarmantes pour les hausser ensuite aux cours les plus élevés par des
nouvelles optimistes. L'enfance de l'art, quoi! le procédé
infaillible. Et le jeune Burzig, qui, à titre de citoyen britannique,
n'avait cessé de flirter en anglais avec la jolie Mme Pums, revint
brusquement à l'allemand familial pour se joindre aux projets du
groupe. On discutait avec Marquesse sur les valeurs à choisir, les
mines qu'on drainerait dans l'opération. On citait des noms anglais ou
bataves, plus fulgurants que des diadèmes: _l'Etoile rose de l'Afrique
du Sud_, _le Soleil du Transvaal_, _la Source des Escarboucles_...

Et soudain la petite pupille verte du marquis de Meuze donna des
signes d'inattention. Elle fuyait, virait, vacillait dans l'orbite
comme un bouchon de ligne à fleur d'eau. Elle semblait essayer
d'entendre. Hein! il ne se trompait pas? On parlait bien de mines
d'or, au bout de la table? Parfaitement... De mines d'or? Nom d'un
bonhomme! Nom d'un chien! Comment écouter ces seigneurs, sans
désobliger l'autre, ce M. Raindal, avec ses satanées histoires de
momies et de Mariette-Bey?... Le marquis s'empourprait en vain à
tenter de suivre les deux conversations. Des bribes seulement lui
parvenaient de la plus éloignée: _fontein_... _rand_... _Chartered_...
_Cecil Rhodes_... _de Beers_... _claim_..., dont les syllabes
techniques aiguillonnaient encore sa curiosité. C'est qu'il ne
s'agissait pas non plus d'une bagatelle! Cent vingt mille francs
d'engagés sur le marché des mines. «Cent vingt mille!» se répétait le
marquis, cela ne vous conférait-il pas les droits à un peu d'anxiété?
Et, comme lui répondant, dans un demi-silence, la voix de Pums
proféra:

--_Ja! gewiss... Ich glaube dass die Red Diamond..._

La _Red-Diamond-Fontein_!... La mine préférée du marquis, sa valeur de
prédilection, «sa petite _Red-Diamond_», comme il l'appelait
victorieusement! Pour le coup, M. de Meuze ne put plus se contenir.
D'une volte brutale, son buste avait pivoté vers les financiers et il
interrogea:

--Pardon, monsieur Pums, vous venez de nommer, je crois, la
_Red-Diamond_?... Serait-il indiscret de savoir ce que vous en disiez?

--Du tout, marquis, fit Pums, qui s'honorait toujours que M. de Meuze
le consultât.

Et, par égard pour le vieux gentilhomme, le procès des valeurs
minières se poursuivit sur-le-champ en français.

Mais M. Raindal n'avait pas remarqué cette défection. Depuis quelques
instants, déjà, il ne parlait plus que pour Zozé, et, graduellement,
il lui semblait qu'un brouillard de sympathie les isolait ensemble du
restant des convives.

«Je disais bien, songeait-il, charmé et aguerri aussi par le mélange
des vins qu'il avait bus... Une suivante de Cléopâtre!... Une petite
Grecque!... Une vraie petite Grecque!...»

Puis il reprenait:

--Un jour que les fellahs refusaient de porter à bord nos bagages,
Mariette-Bey se précipite sur eux, le revolver au poing...

Et Zozé, en se récriant, s'émerveillait de ces récits. Elle ne
manquait, au surplus, ni de bon vouloir, ni de respect devant les
maximes de philosophie ou les développements historiques, quitte à
relâcher son zèle quand elle ne comprenait plus. Alors son regard se
dérobait, allait tour à tour s'appuyer innocemment sur chacun des
convives, par un besoin de tendresse impersonnel et quasi mécanique
qu'elle conservait encore de ses recherches d'antan.

Le petit Pums s'élançait au-devant, les paupières battantes, comme un
gymnasiarque qui vise son trapèze. Il était si amoureux, le brave
garçon! Gérald, lui, ripostait par une grimace cordiale du nez, de la
bouche ou des joues, et Zozé devinait: «Oui, oui, c'est entendu, nous
sommes amants nous deux!» Mais Mlle Raindal, hélas! paraissait moins
contente. La pauvre demoiselle! Gérald et Mazuccio la lâchaient-ils
assez,--l'un, la tête inclinée, à la toucher presque, sur la poitrine
plane de Germaine de Marquesse; l'autre, le visage en feu, le buste
poussé tout de travers contre cette petite poulette lascive de Mme
Silberschmidt! Quel vide il y avait de chaque côté de la malheureuse
fille! Non, véritablement ce n'était pas bien, ce n'était pas gentil
de la traiter ainsi, comme une institutrice.

Après quoi, Mme Chambannes revenait plonger dans le regard de M.
Raindal. Cela lui coulait intérieurement une chaleur dont il devenait
rouge. Ses yeux clignaient de plaisir. Il toussait pour se ressaisir
et le front relevé, il attendait inconsciemment le plongeon d'une
œillade nouvelle. Ou bien il admirait le profil de Zozé, si net, si
délicat sous le ramassé de sa coiffure que serrait à la nuque une
minuscule bouclette de perles. Et il se disait tout en continuant ses
anecdotes:

«Une vraie petite Grecque!... Une petite Grecque des Iles!...»

Cependant la vraie petite Grecque s'agitait sur sa chaise, la figure
méfiante, l'œil en arrêt vers Mlle Raindal que lui cachait à demi le
buisson d'orchidées mauves dressé au centre de la table.

Ah ça! de quoi s'amusait-elle donc tant, la jeune fille? Qu'est-ce qui
lui creusait donc au coin des lèvres ce sourire immobile et vieillot
comme une ride? Et ces regards méprisants, ces airs de pitié qu'elle
avait pour vous dévisager les gens, tous les convives l'un après
l'autre!

«Ma parole, songeait Mme Chambannes, on dirait qu'elle regarde des
sauvages, des nègres!»

Puis aussitôt elle pensa:

«Bah! elle est vexée, la pauvre petite!... Cela se comprend aussi!...»

Et elle appelait Gérald, d'une toux amicale afin de le ramener à ses
devoirs. Mais on apportait les bols. Tant pis! Trop tard! Ce serait
pour une autre fois! Elle enfonça ses ongles dans la rondelle
translucide qui remuait à la surface de l'eau. Et comme elle écartait
sa chaise avec une discrète lenteur, tout le monde se leva.

--Mademoiselle! fit Gérald, qui tendait le bras à Thérèse.

La jeune fille y posa la main en évitant son regard d'un dédaigneux
détour de tête; et ils s'avancèrent, sans un mot, du côté du salon.
Gérald multipliait les mines courtoises, les attitudes déférentes, les
effacements du buste, toutes les marques d'une politesse qui se sent
en défaut et s'exonère à la muette. Arrivé dans le salon, jusqu'auprès
de Mme Raindal, il dégagea moelleusement son bras:

--Mademoiselle!...

Il avait salué d'une courbette cérémonieuse et s'acheminait vers le
fumoir. Thérèse ne put s'empêcher de le suivre des yeux.

Avec le dandinement de son grand corps sur ses jarrets pliants, il
avait l'allure soulagée et lasse d'un homme qui descend de cheval ou
qui revient d'une corvée. A l'entrée du fumoir, il empoigna
familièrement Mazuccio par les épaules pour le faire passer avant lui;
et derrière la portière en vieille tapisserie, on les entendait encore
rire, d'un mystérieux rire du gosier, qui, à distance même, avait un
son obscène.

--Eh bien? fillette, murmura M. Raindal en s'approchant à petits pas
un peu lourds... Eh bien, ce dîner?

--Excellent! fit froidement Thérèse qui s'asseyait à la droite de sa
mère. Je suis enchantée d'être venue...

--N'est-ce pas? continuait à mi-voix M. Raindal, se méprenant au ton
de sa fille. Cette Mme Chambannes reçoit d'une façon parfaite...
Voyons... avoue que j'ai eu raison de ne pas m'arrêter à certaines
préventions, à certaines idées préconçues?...

Mme Raindal, devant l'allusion, avait soudainement rougi. Thérèse, la
lèvre gouailleuse, chuchota:

--Mais, certainement père, je te le répète... Ces gens-là gagnent
beaucoup à être vus de près...

M. Raindal se retourna à l'appel de Mme Chambannes qui lui offrait une
tasse de café.

Au fond du salon, la petite Mme Pums et la grande Mme de Marquesse se
tenaient enlacées par la taille, en se communiquant des secrets joyeux
sur l'emploi de l'après-midi. Mais justement leurs dissemblances les
faisaient valoir l'une l'autre, et on leur devinait les mêmes goûts,
les mêmes aptitudes, tout ce qu'il fallait pour s'accorder dans des
parties carrées avec deux bons garçons de tailles équivalentes.

Elles traversaient le salon toujours enlacées. Mme de Marquesse
souleva la portière du fumoir. Une vive clameur salua le gracieux
couple. Elles entrèrent tout à fait et la clameur redoubla. Ces
messieurs n'étaient point ingrats.

Jusqu'à leur retour, la conversation dans le salon se traîna
péniblement. Mme Chambannes essayait de causer avec Thérèse et Mme
Raindal, tandis que Mme Herschstein complimentait, à part, le maître.
Peu à peu, les sujets se faisaient rares. Après quelques remarques sur
l'heure tardive des dîners modernes et quelques pronostics sur l'hiver
qui venait, Zozé perdit de son aisance. De quoi leur parler, grand
Dieu? Toilette? Il n'y avait pas à y songer! Les pauvres dames, vrai,
elles étaient plutôt «fagotées»! Théâtres? Elles confessaient n'y être
pas allées depuis près de deux ans. Alors? Zozé cherchait,
s'évertuait, et les yeux gris de Thérèse, fixés durement sur elle,
l'intimidaient encore davantage. Très intelligente peut-être, cette
Mlle Raindal, mais pas commode, pas allante du tout, aurait déclaré
Gérald. Et Zozé en arrivait presque à lui pardonner son brutal silence
du dîner.

Enfin les messieurs revinrent, sauf le marquis, que Chambannes excusa
auprès de M. Raindal. De coutume c'était l'instant des gaillardises.
On se séparait deux par deux pour chuchoter dans les coins sombres; et
en vue, dans le centre du salon, il ne restait que les personnes
âgées, qui s'entretenaient paisiblement à haute voix de leurs affaires
d'argent ou de leurs infirmités.

La présence des Raindal gênait sans doute l'assistance, car la
manœuvre accoutumée n'eut pas lieu. Seuls Givonne, le peintre de
tambours, et la petite Mme Pums, sortis les derniers du fumoir,
osèrent maintenir la tradition. Ils s'étaient installés dans
l'encoignure d'une fenêtre. Et, avec sa face correcte de calicot
anglais, Givonne semblait de loin vanter à Mme Pums un article dont il
lui promettait entière satisfaction.

M. Raindal les examina un moment avec une machinale bienveillance.
Mais il sentait de l'engourdissement s'appesantir sur ses paupières.
L'abondance du repas ou ses efforts de mémoire pendant le dîner lui
avaient laissé une lourde fatigue. Et il abusait des sourires affables
pour se dispenser de parler.

L'entrée de Jean Bunel, que Mme Chambannes amenait dans sa direction,
lui fut un prétexte à se lever.

--M. Jean Bunel, dont vous avez lu, j'en suis sûre, les beaux romans!
présentait Zozé.

--Mais certes, certes... Ravi, mon cher confrère! fit chaleureusement
M. Raindal, en serrant la main de Bunel dont il ignorait pourtant
jusqu'au nom.

L'autre, un jeune homme à fine barbe brune, avait vivement tourné une
phrase d'admiration, effilée et jolie comme un cornet de bonbons.

M. Raindal remercia d'un salut. Mme Raindal et Thérèse, sur un regard
du maître, s'étaient également levées.

--Vous partez! fit Mme Chambannes d'un ton de regret qu'elle
exagérait.

M. Raindal balbutia des excuses, et l'on se dirigea en troupe vers
l'antichambre.

Un frisson de délivrance courut dans l'assemblée. Ce n'était pas une
jeune fille, c'en étaient trois qui disparaissaient par cette porte!
Et il y avait de la blague dans l'air, un besoin de lâcher des folies,
de reprendre ses habitudes. Mais on se retenait encore, par cette
espèce de respect que la notoriété impose aux personnes incultes.

Le retour de Mme Chambannes s'accomplit dans un profond silence.

--Ah! vous êtes gais, par ici! s'écria-t-elle.

Puis après une pause:

--Eh bien! comment le trouvez-vous?

--Oh! il est très gentil votre petit ami! fit Gérald au milieu d'une
explosion de rires.

Et déjà Pums, encouragé par ce succès, cherchait à dire, lui aussi,
quelque chose de très comique, quand Jean Bunel, d'un ton impératif,
déclara:

--C'est tout bonnement une des plus remarquables intelligences
d'aujourd'hui!

--N'est-ce pas? murmura Zozé.

--Oui, poursuivait Bunel, autant par un noble élan de solidarité que
pour le malin plaisir d'accabler un clubman... Oui, sans le comparer à
Taine ni à Renan, je ne crois pas que l'histoire ait, dans ces
dernières années, produit de cerveau plus vigoureux ni d'écrivain plus
pur...

--En vérité? s'exclama Pums subitement retourné.

Du reste, il ne reprochait à M. Raindal que de parler un peu trop bas.
Silberschmidt se rallia à ces considérants. Mme Herschstein, que le
maître avait écoutée, affirma que M. Raindal était un homme des plus
intéressants. Mme Pums lui trouvait une figure très expressive.
Givonne se fit conspuer pour avoir formulé des réserves sur la
toilette de Mme Raindal. Est-ce que ces choses-là comptaient?

Et le revirement était si décisif, si général, que Zozé en eut de la
peine pour son petit Raldo. Pauvre chéri! Quel four!

Elle marchait vers la cheminée devant laquelle il se tenait accoté
debout, les coudes contre le marbre. Puis quand elle fut tout près,
elle murmura, dans un chuchotement passionné, la question qui, depuis
trois grandes heures, lui desséchait la gorge:

--Tu m'aimes?

D'un clin d'œil, sans rancune, le comte affirma que oui.



VIII


Comme trois heures sonnaient d'un timbre énergique à l'horloge du
Collège de France, la petite porte dissimulée dans les grisailles du
mur s'entr'ouvrit, et M. Raindal fit son entrée.

Il s'était assis à sa vaste table de bois blanc, ayant en face de lui
ses huit auditeurs familiers qui attendaient, la plume dressée, prêts
à écrire.

Il tira de sa serviette quelques feuilles manuscrites et commença
d'une voix simple:

«Nous avons terminé, dans notre leçon d'avant le Jour de l'An, l'étude
des peintures oblatoires qu'on a retrouvées dans les mastabas
d'Abou-Roash. Nous aborderons aujourd'hui, au même point de vue,
l'étude des mastabas de Dahshour. Les peintures que renferme cette
nécropole sont peut-être pour l'historien des mœurs d'un plus grand
intérêt que celles d'Abou-Roash. Nous y trouvons sur la vie privée et
la vie industrielle des Égyptiens des renseignements qu'on peut
considérer à bon droit comme uniques. J'attire donc particulièrement
votre attention sur cette leçon et les leçons qui vont suivre...»

M. Raindal prit un temps, et, consultant ses notes:

«La principale peinture des mastabas de Dahshour est celle conservée
dans la tombe d'un riche négociant de l'époque, un de ces gros
armateurs dont les caravanes exerçaient le trafic avec la Libye et la
côte syrienne. Signalée en premier par Brugsch, elle a fait l'objet de
deux notices fort détaillées de mon éminent et jeune confrère M.
Maspero, parues dans les _Annales du Musée de Boulaq_ et dans la
_Revue d'Égyptologie_. Ledit armateur s'appelait Rhanofirnotpou...»

M. Raindal s'était levé et essuyait à puissants coups de torchon le
tableau noir placé derrière sa chaise. Un petit nuage de craie, léger
comme une fumée, voleta autour de sa manche.

--Rha-no-fir-not-pou!... épelait-il à mesure que s'inscrivaient sur le
tableau les hiéroglyphes du nom.

Mais il n'avait pas achevé que le tambour de la porte se rabattit en
gémissant. De suaves émanations de violette à l'iris traversèrent
brusquement la salle. Une dame entrait et s'asseyait avec un
bruissement de soies, en arrière des élèves. M. Raindal, malgré lui,
comme forcé par l'odeur, se retourna anxieusement. Oui, c'était elle,
c'était la jolie petite Mme Chambannes!

Il fut si bouleversé qu'en revenant à sa place il ne put que répéter
sa première phrase sur le défunt Rhanofirnotpou:

«... Un de ces riches négociants, vous disais-je, un de ces gros
armateurs, dont les caravanes...»

Mme Chambannes! Mme Chambannes au cours, en jupe de drap bleu, avec
une voilette blanche et un veston de loutre! Avait-on idée d'une
pareille folie, d'un aussi puéril caprice! Et voilà maintenant qu'elle
lui adressait de petits signes de tête, comme on fait au théâtre entre
amis, de loge à loge. «Bonjour, monsieur Raindal, bonjour, bonjour, ça
va bien?» continuait la tête de Mme Chambannes.

Elle s'arrêta pourtant en remarquant que le visage du maître demeurait
impassible devant ces politesses.

Du reste la froideur de M. Raindal n'était pas sa seule déception.
D'abord, elle ne comprenait rien à cette histoire des peintures de feu
Rhanofirnotpou. Quoi! Des peintures dans une tombe! Un rude original
que ce gros armateur! Et puis, le décor l'étonnait.

Elle pensait pénétrer dans un grandiose amphithéâtre, où la foule
s'entassait sur des gradins de chêne vernis par l'âge. En bas, elle se
figurait une chaire énorme, haute comme un tribunal, que flanquaient
deux appariteurs à chaînes argentées. Et dans la chaire, M. Raindal,
en robe ponceau bordée d'hermine, M. Raindal pérorant, jouant avec sa
toque galonnée, buvant de l'eau sucrée et interrompu à chaque mot par
l'enthousiasme de l'assistance...

Quelle désillusion! Quel contraste avec la réalité! Qui eût imaginé
cette étroite pièce aux murailles d'un gris sale, ces deux bustes en
simili-bronze,--Platon et Epictète,--juchés, tels que deux potiches,
sur des socles en carton-pierre, cette grossière table de bois blanc
pareille à une table de cuisine, et les chaises de paille empilées,
dans un coin, près du Platon déteint, comme dans un vieux grenier à
meubles?

Zozé éprouvait presque cette imperceptible mélancolie qu'inspire aux
personnes riches le spectacle de la misère. Elle tenta de se distraire
en inspectant successivement le dos et la nuque des huit élèves. Deux
étaient chauves déjà. Trois portaient entre les épaules cette barre
brillante qu'impriment dans les étoffes les durs dossiers des omnibus.
Le veston d'un autre était passé de couleur. Et vers le bout de la
table, à gauche, il y en avait un avec une tignasse brune--oh! cette
tête de loup!--qui ne devait pas souvent se ruiner chez le
coiffeur!...

Elle les prenait en pitié, ces braves jeunes hommes. Elle aurait voulu
leur donner des avis de toilette et, s'il l'avait fallu, les aider de
sa bourse.

Un bruit de chaises la tira de ces rêveries charitables. Le cours
était fini. M. Raindal avait disparu. Par où? Dans le mur, sans doute.
Et pas même un applaudissement! Zozé en restait confondue.

Elle se leva tout engourdie par l'immobilité et suivit les élèves qui
sortaient. Quelques-uns s'effacèrent afin de lui livrer passage. Aucun
ne la dévisagea, et ceux qui marchaient en avant ne se retournaient
pas pour la regarder. Elle les trouva discrets, bien élevés, quoique
un peu timides.

Puis elle se mit à flâner dans l'immense vestibule, en faisant sonner
ses talons contre les dalles, pour le plaisir d'entendre l'écho. Dix
minutes s'écoulèrent. Zozé frissonnait de froid. Elle allait
s'informer auprès de Pageot, quand M. Raindal surgit dans l'ombre du
fond, sa serviette sous le bras.

A la vue de Mme Chambannes, il réprima un mouvement de contrariété et
s'avança vers elle avec une mine souriante:

--Vous ici, chère madame! s'écriait-il hypocritement.

--Vous ne m'avez donc pas reconnue? J'étais à votre cours... Je n'ai
pas tout compris, mais comme c'était intéressant!

M. Raindal s'excusa sur sa presbytie, et, d'un ton plus inquiet:

--Eh bien! chère madame, en quoi puis-je vous être utile?... Que
désirez-vous de moi?... A quel heureux hasard dois-je votre présence?

A quel heureux hasard? Pas si heureux que cela! Elle ne pouvait
cependant pas lui répondre: «Gérald m'a encore joué un de ses vilains
tours, s'est encore dérobé de deux heures à mes tendresses... Alors,
par désœuvrement, par ennui, je suis venue voir un peu comment
c'était, un de vos cours, et peut-être aussi, à l'occasion, combiner
un dîner!...»

Et elle riposta avec un petit rire candide:

--Mais pas le moindre hasard, cher maître!... Je voulais vous
entendre, simplement... Après, je vous ai attendu pour vous serrer la
main...

--Vous êtes trop bonne, mille fois bonne, en vérité! murmurait
distraitement M. Raindal.

Et, tout en marchant, il ne cessait de jeter à droite, à gauche, des
regards apeurés. Mais, arrivé dehors, devant le coupé de Mme
Chambannes, il ne put dominer l'envie de fuir qui le tourmentait, et,
retirant son chapeau:

--Au revoir, chère madame... A bientôt, j'espère... Mes compliments à
M. Chambannes, je vous prie...

Zozé s'écria:

--Comment, maître! Vous ne voulez pas que je vous reconduise?... Par
ce temps?...

Et d'une moue elle lui désignait la chaussée que le dégel semblait
avoir enduite d'une couche sirupeuse de café glacé. Le maître se
défendait. Zozé, dans le coupé, insistait, et elle frappait de la main
le cuir des coussins, comme pour appeler un petit chien. M. Raindal
perdait tout sang-froid. Si des élèves, des collègues le voyaient en
cette posture ridicule! La crainte l'emporta. Il s'assit à côté de Mme
Chambannes.

--A la bonne heure! Ç'aurait été fou de refuser! fit Zozé en baissant
la glace de devant, afin de donner l'adresse au cocher.

Quand elle la releva, M. Raindal observa avec soulagement que la large
vitre, comme celle des portières, était couverte d'un voile de buée. A
l'abri de ces carreaux opaques, il se ressaisissait peu à peu. Il
sourit à Mme Chambannes qui lui sourit aussi.

La voiture courait lestement sur le tapis de neige jaune. Dans la
douce tiédeur qui montait de la boule, un moelleux parfum de maroquin
se mêlait à des senteurs de violette irisée. M. Raindal soupira avec
une impression de bien-être, et comme se réveillant:

--Ainsi,--fit-il paternellement, pour essayer de racheter la rudesse
de ses adieux,--ainsi le cours ne vous a pas trop ennuyée, madame?

--Au contraire! D'ailleurs, je compte bien que la prochaine fois...

--Quelle prochaine fois?

--Je veux dire le prochain cours où je viendrai, corrigea Zozé, et les
cours suivants...

M. Raindal se rembrunissait:

--Vous songez donc à revenir?

--Peut-être! Pourquoi pas?... Cela vous fâche?..

--Nullement, chère madame, nullement!...

Il ne put en exprimer plus. La stupeur le paralysait. Alors elle
voulait revenir tous les lundis, à tous les cours, le compromettre
publiquement, faire de lui la risée du Collège, du monde savant, de la
presse peut-être! Et il croyait entendre l'oncle Cyprien: «Ah! ah!...
Il paraît que Mme Rhâm-Bâhan--M. Raindal cadet n'appelait plus
autrement Mme Chambannes--il paraît que Mme Rhâm-Bâhan mord à
d'égyptologie... Bravo! Charmant! Délicieux!» Puis c'étaient les
ironies sournoises des collègues, les gouailleries jalouses, les
allusions, le scandale! Non, non, pour la fantaisie d'une personne
gracieuse, avenante, sympathique, il n'en disconvenait point, mais
frivole et sans réflexion, M. Raindal ne risquerait pas la mésaventure
où avait sombré le crédit de tant de ses illustres confrères. Et d'une
voix ferme il déclara:

--Ecoutez, chère madame... Je vous estime assez pour vous devoir la
franchise... Eh bien! il ne me semble pas que vous soyez dans des
conditions à profiter de mon enseignement... Le Collège de France est
une espèce de séminaire, de pépinière destinée à former de jeunes
érudits, vous me saisissez bien?... Le Collège de France a comme but
essentiel...

--Oui, oui, interrompit Zozé d'un ton attristé... Oui, cher maître, je
vois que ma présence vous déplaît... Mais comment apprendre pour mon
voyage en Egypte, l'hiver prochain? Comment faire?... Comment
faire?...

Elle s'accrochait maintenant à cet ancien projet de «préparer son
voyage», elle s'y butait avec une obstination câline dont M. Raindal,
à la longue, se sentit agacé. Bah! qu'elle le préparât comme elle
pourrait, après tout! Et dans un recul d'impatience, il laissa glisser
sa serviette.

Mme Chambannes l'avait prestement rattrapée:

--Pauvre monsieur Raindal! fit-elle en lui lançant une de ces tendres
œillades qui étaient sa façon naturelle de regarder... Je vous
assomme, n'est-ce pas?...

Il rougit de sa brusquerie:

--Du tout, chère madame... Seulement, je cherche un moyen de vous
aider dans vos études, dans vos lectures préalables...

Les sourcils de Zozé se fronçaient d'attention. Mais soudain un éclair
de joie fila dans ses caressantes prunelles:

--Moi, j'aurais bien une idée, insinua-t-elle, une idée qui vient de
me venir à l'instant, tenez!...

--Laquelle, chère madame?

--C'est que c'est tellement indiscret!...

--Qu'importe?... Dites-la! fit M. Raindal, qui reperdait un peu de son
ton d'indulgence.

--Non, je n'aurai jamais le courage!...

Elle hésitait encore, les yeux dans les yeux du maître. Enfin elle se
décida à parler, car la voiture stoppait à la porte de M. Raindal.

Voici: elle aurait souhaité, si elle ne le dérangeait pas trop, que le
maître consentît à venir rue de Prony une fois par semaine, le jeudi,
ou même deux fois par mois, non pas lui donner des leçons, non, Zozé
ne se serait pas permis une demande aussi impudente, mais causer avec
elle, comme cela, en ami, la diriger dans ses études, lui indiquer ce
qu'il fallait lire...

--Vous comprenez... Je sais bien que c'est très indiscret... Pourtant,
si vous vouliez, vous me feriez tant plaisir!... Vous ne voulez pas,
cher maître?

Elle avait posé légèrement sa main gantée de blanc sur le genou du
maître dans un geste familier, sans calcul de coquetterie, comme sur
le genou d'un bon grand-père,--de l'oncle Panhias, par exemple, quand
elle en implorait quelque chose. M. Raindal intimidé n'osait retirer
son genou. Et, à voir ce petit être élégant courbé devant lui dans une
attitude si ingénue et si humblement quémandeuse, il ressentait une
sorte de trouble agréable qu'il prenait pour du regret, pour de
l'attendrissement.

--Hum! Madame! murmura-t-il d'une voix redevenue affable... Hum!...
Je serais désolé de vous mécontenter... Néanmoins, vous devez vous
rendre compte que mes obligations, mes travaux...

--Oh! je sais, je sais! fit Zozé avec une feinte résignation.

Il y eut un temps. M. Raindal considérait à travers la buée les
silhouettes molles des passants, sans se résoudre aux paroles d'adieu.

Mais subitement il tressaillit comme sous le coup d'un élancement.

--Qu'avez-vous, cher maître? fit Zozé d'un ton de sollicitude.

--Rien, rien, chère madame!...

Oh! presque rien--rien que d'avoir distingué à l'extrémité de la rue
un certain balancement d'épaules, de certaines enjambées martiales,
l'oncle Cyprien tout simplement qui marchait droit sur la voiture avec
des moulinets de sa grosse canne en bois de cornouiller rougeâtre.

M. Raindal, à ce moment, envia la demeure reculée de feu
Rhanofirnotpou. Que n'était-il au plus profond de l'hypogée, dans le
_serdab_ obscur, dans la cellule murée de ciment, au lieu de se
trouver dans cette case à vitres, avec cette jeune jolie dame qui le
harcelait de prières!

--Vous ne voulez pas vraiment, mon cher maître?... Je vous assure, ce
ne serait pas régulier... Vous fixeriez les heures, les jours!...

--Je cherche, je cherche! répétait-il machinalement, tandis que ses
regards suivaient attentifs la marche rapide de l'ennemi.

L'oncle approchait cependant. Ses traits se précisaient. Il atteignait
à la voiture. Il examina le coupé, au passage, d'un œil en même temps
dédaigneux et méfiant; puis, sans s'arrêter plus, il entra dans
l'allée. M. Raindal, inconsciemment, poussa un soupir de délivrance;
et la main tendue vers Mme Chambannes:

--Au revoir, chère madame... Je réfléchirai, je vous écrirai...

Zozé eut une moue de désappointement:

--Et moi qui espérais votre réponse tout de suite!

M. Raindal passa la main sur ses yeux comme pour en effacer une vision
pénible: l'oncle Cyprien, qui redescendait, le rencontrait au sortir
de la voiture, acquérait un prétexte à d'interminables sarcasmes... Et
il balbutia d'une voix hâtive:

--Eh bien, soit, madame, soit... Je viendrai cette semaine...

--Oh! que vous êtes gentil!... Jeudi vous convient-il, jeudi à cinq
heures?...

--Oui, jeudi à cinq heures...

--Vous ne savez pas comme vous êtes gentil!

Elle saisit sa main en le contemplant avec une radieuse expression de
gratitude. Mais les doigts de M. Raindal s'échappaient de son
étreinte.

--Oh! pardon! fit-elle... Vous êtes pressé... A jeudi, cinq heures...
Je compte sur vous, cher maître...

En refermant la portière, M. Raindal salua gauchement. La voiture
s'ébranlait. Un «Bonjour, adieu!» le fit encore se retourner. C'était
Zozé qui, à la fenêtre du coupé, lui adressait de son petit gant
blanc un dernier signal d'amitié.

       *       *       *       *       *

De jour en jour, jusqu'au jeudi, M. Raindal retarda de confier à
Thérèse le récit de cette entrevue, comme s'il eût redouté à l'avance
ses critiques. Peuh! ne savait-il pas déjà ce qu'elle lui objecterait:
son rang dans la science européenne, sa position académique, le
ridicule qu'il encourrait dans une aussi vague besogne de
vulgarisation. Et il tenait d'autant moins à entendre ces justes
remarques, que, sans se l'avouer nettement, l'idée de retourner chez
Mme Chambannes ne lui répugnait pas. Une fois hors de la sainte
atmosphère du Collège, puis sauvé de l'oncle Cyprien, il s'était
reproché d'avoir si durement rebuté sa séduisante admiratrice. La
pauvre enfant! N'était-il pas touchant, au contraire, le cas de cette
jeune personne futile s'éprenant soudainement d'une passion de savoir?
N'y avait-il pas là un sujet d'observations captivant au plus haut
degré pour un homme de pensée, toute une étude de cérébralité à faire!
Et il la revoyait en sa pittoresque attitude de petite suppliante, le
buste de profil, la main contre son genou: «Vous ne voulez pas, cherr
maîtrre?» Mais certes que si, il voulait! Certes qu'il irait! Ne
fût-ce que par égoïsme, par curiosité de savant. Quant à Mlle
Thérèse--songeait-il presque hargneusement--quant à Mlle Thérèse, il
serait toujours temps de l'avertir lorsque les leçons se trouveraient
commencées!

Et le jeudi matin survint, que M. Raindal n'avait pas trahi le mystère
de son rendez-vous.

Il éprouva donc un certain malaise, en voyant, vers neuf heures,
Thérèse qui pénétrait dans le cabinet de travail. Quelle malchance!
Juste au moment où il était occupé à empaqueter des livres pour Mme
Chambannes! Il fit cependant bonne figure:

--Tiens, te voilà fillette! s'écriait-il gaiement.

Elle se laissa embrasser, puis amenant deux des gros volumes entassés
sur la table:

--Qu'est-ce que cela, père?... Maspero!... Ebers!... Ah ça! tu te mets
à prêter des livres, à présent?...

--Non! déclara M. Raindal, qui se raidissait contre l'inquiétude. Ce
sont des ouvrages que je vais envoyer tantôt chez Mme Chambannes.

--Chez Mme Chambannes! répéta Thérèse d'un ton stupéfait.

--Mon Dieu, oui...

Et il raconta, trait pour trait, les épisodes du lundi, hormis
toutefois la décisive apparition de l'oncle Cyprien.

Thérèse l'écoutait en silence. Lorsqu'il eut achevé, elle redressa la
tête. Ses lèvres minces rentraient en une plissure railleuse. De la
colère semblait s'amonceler sous l'épais froncement de ses sourcils.

--Et tu vas y aller? questionna-t-elle.

--Dame, puisque j'ai promis!... J'irai deux ou trois jeudis... La
politesse élémentaire le commande... Après, j'aviserai si je dois
continuer ou non...

--Bien, bien, père! répliquait-elle d'une voix dont elle déguisait mal
le tremblement. A ton gré... Je me garderai, tu penses, de te donner
des conseils...

--Et si je t'en demandais? fit hardiment M. Raindal.

Elle éclata:

--Si tu m'en demandais, je te dirais que cette Mme Chambannes est une
petite sotte, que son entourage est de la dernière trivialité, que tu
te jettes là dans une fréquentation qui ne te procurera qu'avanies,
que désagréments... Je te dirais... Mais non, tiens, père, par respect
il vaut mieux que je me taise...

Et sur ses bras croisés, on voyait le bout de ses mains s'abattre et
se relever comme de petites ailes palpitantes.

--Oh! oh! Nous nous emportons! riposta M. Raindal, affectant de
badiner... Bah!... Si je me rappelle bien, le soir du dîner, nous
n'étions pas tellement sévère, fillette... Tu te souviens, après
dîner...

Thérèse ne put retenir un haussement d'épaules;

--Comment, père!... Tu n'as pas deviné que je me moquais, que ces gens
m'étaient odieux, me révoltaient?... Tu ne les as donc pas jugés
toi-même?... Mais tout ce que nous en dira l'oncle Cyprien n'est
qu'enfantillage auprès de la vérité... La race, le sang, la religion,
la nationalité, il s'agit bien de tout cela! Ce sont des gens d'une
autre espèce que nous, entends-tu, père? Oui, tous, Allemands,
Prussiens, Français, Anglais, Italiens, que sais-je, des gens d'une
même bande, d'une même tribu et qui ne sera jamais la nôtre... Ah!
quand je réfléchis que toi, dans ta situation, parce que cette petite
nigaude t'a flatté, t'a enjôlé...

M. Raindal, à l'énoncé de ces mots, eut une violente contraction de la
mâchoire.

--Ah! permets! fit-il... Non, mais, permets, mon enfant... Tu
t'égares... Tu oublies un peu à qui tu parles... Et tu me reconnaîtras
le droit de te dire, avec ma vieille expérience, qu'en fait de gens je
suis peut-être aussi bon connaisseur que toi... Tu m'accorderas
peut-être également que jusqu'ici j'ai mené ma vie d'une manière dont
ni toi ni moi, nous n'avons à rougir, n'est-ce pas?

Thérèse, sans répliquer, feignait de feuilleter un livre. Il reprit
d'un ton adouci:

--Va, crois-moi, fillette!... Laisse ces théories et les autres à ton
excellent oncle Cyprien... Dis-moi que Mme Chambannes te déplaît,
dis-moi que sa société t'inspire de la répulsion, de la défiance...
N'aie pas peur! Si tes impressions sont justifiées, je serai le
premier à m'en apercevoir et à régler là-dessus ma conduite... Mais au
moins ne cherche pas à te faire ni à me faire illusion, à transformer
en vues sociales tes animosités personnelles... Ce sont là des
procédés indignes de toi, indignes de ta culture, de ta valeur
intellectuelle... Tu le sais bien, au fond...

Il lui souriait, avec un regard d'appel:

--Allons, viens m'embrasser!...

La jeune fille s'approcha en tendant son front. M. Raindal y déposa un
long baiser, tandis qu'il la serrait fortement dans ses bras.

--Hé là, rions donc! exhortait le maître, car le visage de Thérèse,
quoique apaisé maintenant, demeurait inerte et songeur.

Un sourire oblique desserra ses lèvres.

--C'est cela! Parfait! fit M. Raindal, en exagérant la satisfaction
que lui causait cette grimace incomplète.

Le déjeuner fut silencieux. M. Raindal évitait les yeux de Thérèse. Il
éprouva un secret petit contentement, quand il sut qu'elle sortait
après le repas, pour se rendre à la Bibliothèque. Sans s'expliquer
pourquoi, il préférait qu'elle fût absente au moment de son départ.

Vers quatre heures, il passa une redingote de cérémonie en drap lisse,
puis une paire de gants neufs dont le cuir gris collait à ses doigts.
Il se hâtait, par crainte de manquer l'omnibus. Mais en bas les
trottoirs étaient salis de boue. Il appela un fiacre.



IX


Mme Chambannes l'attendait dans le fumoir aménagé en salle de travail.

Au centre, on avait disposé une grande table avec un tapis grenat, un
encrier de cristal anglais acheté tout exprès, des cigarettes d'Orient
dans une coupe et un cahier de maroquin à tranche dorée. Deux
fauteuils Empire se faisaient face. Et au parfum d'iris qu'exhalait
autour d'elle Zozé s'ajoutait harmonieusement cet arome d'encens qu'à
travers tout l'hôtel on sentait dès le vestibule.

Mme Chambannes débarrassa M. Raindal de ses gants et de son chapeau
qu'il hésitait à poser sur la table.

Ils s'assirent vis-à-vis l'un de l'autre et la leçon commença.

M. Raindal, d'abord, dicta une liste d'ouvrages que Zozé devait se
procurer.

Mme Chambannes écrivait rapidement, avec de petits mouvements des
lèvres. L'abat-jour rosé de la lampe électrique laissait dans l'ombre
le haut de ses cheveux; mais le net ovale de sa figure restait en
pleine lumière. La poudre, semée d'une touche légère, avait si bien
imprégné les chairs, qu'elle semblait un velouté naturel. Les rayons
y glissaient sans être reflétés comme sur la soie molle et ténue de
son ample robe d'intérieur. Les teintes en étaient pâles, les dessins
indistincts, cachés par des amas de dentelle crème. Et, à la blancheur
de ces tons, son visage s'avivait encore d'un éclat de pureté
matinale. On l'eût dite à peine vêtue, sous les larges plis de
l'étoffe, et fraîche comme au sortir du bain.

A chaque arrêt de M. Raindal, elle redressait la tête. Puis ses yeux
aux aguets épandaient vers le maître leurs débordants effluves de
tendresse. M. Raindal toussait de gêne, et, ramenant plus étroitement
contre son buste ses avant-bras aux mains pendantes, il paraissait
vouloir reculer.

Lorsqu'il eut terminé la dictée, Zozé demanda:

--Et à présent?

--A présent il va falloir travailler, chère madame, et vous habituer à
travailler seule! Malgré tout mon désir de vous aider, vous imaginez
bien qu'il y aura des semaines...

Zozé l'interrompit:

--Nous savons, mon cher maître.... Ce ne seront pas des leçons.... Ce
seront des causeries, de petits conseils d'ami, quand vous pourrez,
quand vous serez libre...

M. Raindal, approuvant du regard, attirait à lui un des vastes
in-folio du livre d'Ebers sur l'Égypte. Il se mit à le feuilleter, et
il retournait le volume pour montrer les gravures ou donner à Zozé des
explications. Elle se penchait par-dessus la table. Alors les souples
frisons de sa chevelure chatouillaient parfois d'un frôlement le
front de M. Raindal. Il se rejetait vite en arrière; et elle s'amusait
de cet effroi. Mais elle eut honte de le taquiner.

--Oh! nous sommes très mal! fit-elle soudain... Vous permettez, cher
maître, que je m'asseye à côté de vous?

--Bien volontiers chère madame!

Pourtant ils n'avaient pas repris l'examen des gravures, que déjà M.
Raindal déplorait son empressement à accepter.

Le parfum de Zozé, maintenant à si proche distance, l'étourdissait de
ses émanations. Chaque fois qu'elle s'inclinait, le tissu léger de sa
robe flottante en laissait s'évader une bouffée plus forte. Seulement
ce n'était plus de la violette, de l'iris: c'était une odeur
savoureuse et chaude comme une senteur de fruit, le parfum vivant de
la chair qui se marie à celui de l'essence; et les commentaires de M.
Raindal s'embrouillaient à mesure.

Sans contredit, il connaissait le don que possèdent certains élus de
répandre par l'épiderme une fragrance délicieuse. Nombre de
personnages antiques en furent gratifiés: notamment Cléopâtre, d'après
un papyrus de Boulaq, cité par M. Raindal dans son livre;--et
Plutarque n'est pas moins précis en ce qui concerne la peau
d'Alexandre.

Mais à se remémorer ces faits ou d'autres analogues, le maître ne
faisait qu'augmenter la confusion de ses idées. Les mots en venaient à
lui manquer. A toutes les montées du parfum, timidement, il pinçait
les narines, comme s'il eût aspiré quelque gaz délétère. Souvent
devant une image, il restait interdit, sans pouvoir en achever
l'interprétation. Il songeait distraitement à la peau d'Alexandre, à
la chair de Cléopâtre; et il aurait souhaité que Zozé écartât un peu
de lui son petit fauteuil à griffes dorées.

--Un mot, un seul mot de rien, si cela ne vous dérange pas!...

Pour proférer cet appel, Mme de Marquesse n'avait glissé, dans
l'entre-bâillement de la portière, que son profil aux puissantes
mâchoires, et sa main gantée de blanc qui retenait au-dessous le
rideau.

--Entrez donc, ma chérie! fit Mme Chambannes.

Les deux femmes s'embrassèrent. M. Raindal saluait Mme de Marquesse,
en observant machinalement son costume bleu soutaché de noir qui la
sanglait aux hanches comme un habit de cheval. Puis, sur
l'autorisation du maître, ces dames passèrent dans le salon voisin. M.
Raindal soupira avec force. A présent, dans le calme de la solitude,
toutes ses anxiétés s'effaçaient subitement. Il ne lui en restait plus
qu'une vague sensation de plaisir caché, de péril surmonté, de mystère
flatteur. Et il ne lui eût même pas déplu que ses collègues de
l'Académie le vissent dans cette pièce luxueuse, à proximité de ces
deux personnes si charmantes qui le traitaient avec tant d'égards. Il
était devant la glace, à se lisser la barbe, en avançant les
maxillaires, quand ces dames reparurent.

Mme de Marquesse voulait partir. Zozé lui barra gracieusement la
route, les bras en croix sur la portière, dans une pose de Sarah
Bernhardt.

--Non, pas encore.... N'est-ce pas, cher maître?... Il ne faut pas
que Mme de Marquesse s'en aille déjà!

M. Raindal acquiesça d'un salut. Zozé avait sonné. On servit sur un
plateau d'argent du vin de Porto avec des biscuits. Ils avaient un
goût de vanille auquel M. Raindal se montra très sensible. Mme
Chambannes lui inscrivit l'adresse du confiseur où on les achetait.
Mme de Marquesse prétendait en savoir de beaucoup meilleurs. Chacune
vantait son fournisseur. Le porto les avait animées--et, en riant, la
main brandie, elles se reprochaient l'une à l'autre des traits odieux
de gourmandise. Le maître, pris pour arbitre, refusa galamment de
prononcer. Il riait du débat, mais aussi du porto dont deux verres,
absorbés coup sur coup, commençaient à lui échauffer les tempes.

--Eh bien! Et notre travail que nous oublions! fit subitement Zozé.

M. Raindal allait répliquer, quand la portière se souleva de nouveau,
et un ecclésiastique, d'une cinquantaine d'années, replet, chauve et
tout souriant sous ses grosses besicles, pénétra lentement dans le
fumoir.

--Ah! c'est vous, mon cher abbé! s'écria Zozé d'un ton de surprise
tellement sincère qu'on ne pouvait deviner si la visite avait été
combinée d'avance ou si le hasard l'amenait.

Puis elle présenta:

--Monsieur l'abbé Touronde, directeur de l'orphelinat de
Villedouillet, notre voisin de campagne, un de nos meilleurs amis....
Monsieur Raindal...

Le maître s'inclinait de cet air cérémonieux, dont il dissimulait
toujours son aversion contre les gens d'église.

L'abbé interrogea respectueusement avec un léger accent du Midi:

--M. Raindal, l'auteur de la _Vie de Cléopâtre_?...

--Parfaitement! confirma Zozé.

L'abbé Touronde se confondit en politesses. Sans connaître l'ouvrage,
il en avait lu assez de comptes rendus dans les journaux pour en
parler abondamment. Il complimenta le maître au sujet de divers
chapitres; et M. Raindal remerciait avec des revers de mains modestes
qui semblaient repousser les éloges.

Mais l'abbé continuait de sa voix un peu chantante. Le livre le
captivait d'autant plus que la matière ne lui était point complètement
étrangère. Il avait dû, jadis, étudier à fond l'histoire de l'Égypte
en vue d'une brochure sur la secte des Coptes-Unis; d'autre part, il
avait publié, dans les _Annales d'archéologie chrétienne_, deux
articles traitant des hagiographes de la Thébaïde. Et, M. Raindal
confessant ne point les avoir lus, l'abbé offrit, si ce n'était pas
trop indiscret, de lui envoyer à domicile les numéros de la revue.

Il avait une tête à la fois oblongue et joufflue, presque toute en
chair, sauf une corde de cheveux bruns autour de sa calvitie; et M.
Raindal lui trouvait un sourire de brave homme. Peu à peu il se
départait de sa froideur première. Il communiqua à l'abbé des
particularités pittoresques sur la Thébaïde dont il avait exploré, par
métier, les parages. L'abbé écoutait d'une figure studieuse, avec des
marques de déférence, de solennels hochements de la nuque. Zozé
profita d'une pause pour demander:

--Vous dînez avec nous, monsieur l'abbé?

--Hé! Hé! oui, madame, fit sans hésitation l'abbé en dilatant d'un
rire cordial ses joues sphériques. Hé! oui, certes, si vous voulez de
moi...

--Et vous, cher maître, poursuivit Zozé, acceptez-vous d'être des
nôtres?...

--Oh! impossible, chère madame, soupira M. Raindal. On m'attend...
Croyez que je suis désolé...

Il se tut, car Chambannes entrait, caressant d'un geste fatigué son
épaisse moustache blonde à charnière. Tout le monde s'était levé. Il
serra la main de M. Raindal, puis, tapotant le cou de Zozé comme on
fait à une écolière:

--Et cette leçon, cher monsieur, comment a-t-elle marché?... Vous êtes
content de votre élève?...

--Fort satisfait, monsieur, excellent début...

--Oh! pour ce que nous avons travaillé! dit Zozé. Mais vous reviendrez
jeudi!... Jeudi je fermerai ma maison... Je n'y serai pour personne...
Vous promettez de revenir, cher maître?...

M. Raindal promit. Zozé l'accompagna ainsi que Germaine jusqu'à la
porte du salon.

Ils descendirent ensemble, et dehors ils se séparèrent après une
poignée de main. Mme de Marquesse lui avait secoué le bras si fort
qu'il en ressentait une sorte de crampe à l'épaule. Il consulta sa
montre près d'un bec de gaz. L'aiguille marquait sept heures moins le
quart.

--Sapristi! murmura-t-il effaré.

Et il appela encore un fiacre.

       *       *       *       *       *

A dîner, par bravade de peur, pour devancer les ironies ou les
questions, il affecta une joviale loquacité.

Il narrait sa visite sur un ton de désinvolture, comme une séance de
l'Institut, une leçon au Collège de France. Il multipliait les
détails, décrivait la toilette des dames, et il imita même l'accent
méridional de l'abbé.

Thérèse, de son côté, feignait de s'intéresser, donnait avec bonne
grâce la réplique et semblait avoir oublié la querelle du matin.

Quant à Mme Raindal, elle se taisait. Pourquoi protester, pourquoi
vouloir détourner son mari de ce commerce funeste avec des personnes
sans foi? Ne le savait-elle pas irréparablement damné, déjà voué pour
son athéisme aux tortures éternelles? En plus, le souvenir de la
colère du maître, un peu avant le dîner Chambannes, demeurait vivace
dans son esprit, et la bâillonnait de sagesse.

Elle ne se permit un froncement de sourcils que lorsque M. Raindal
parodia l'abbé, et sa mine affligée fit tellement rire Mlle Raindal
que le maître en conçut des soupçons sur la bonhomie de sa fille.

Cette gaieté, cette douceur, étaient-elles bien franches? Thérèse ne
se moquait-elle pas de lui? M. Raindal l'examina d'un coup d'œil
furtif; puis brusquement, mis en éveil, il cessa ses récits.

Le jeudi suivant, plus réservé, il mentionna tout juste sa visite rue
de Prony pour transmettre à ces dames les compliments de Zozé; et le
jeudi d'après, il n'en parla point.

Enfin le quatrième jeudi, vers six heures et demie, on reçut, rue
Notre-Dame-des-Champs, une carte-télégramme de M. Raindal. Il priait
qu'on ne l'attendît pas, étant retenu par les gracieuses instances de
Mme Chambannes; et au-dessous, Zozé avait tracé de sa haute écriture:
_Approuvé_.

A vrai dire, M. Raindal, en partant de chez lui, se doutait bien au
fond qu'il n'y rentrerait point dîner, puisque la semaine précédente,
il avait quasiment promis d'être, ce jeudi-là, le convive de son
élève. Mais il s'était ingénié à présenter de loin cette escapade sous
les aspects d'un impromptu que rien ne lui faisait prévoir.

Ce fut Mlle Raindal qui ouvrit la dépêche. Une fois lue, elle la jeta
au feu en haussant les épaules.

--Qu'est-ce que c'est? demanda Mme Raindal qui entrait.

Thérèse répliqua d'un ton railleur:

--Un télégramme de père qui reste dîner là-bas!

Là-bas! Les deux femmes, à ce mot, avaient instinctivement croisé le
regard. Puis, du coup, devant la figure alarmée de sa mère, Thérèse
rebaissa les yeux vers son papier. A quoi bon en ajouter plus? Jamais
entre elles il n'y aurait communion d'esprit possible, jamais contre
M. Raindal une de ces petites alliances gouailleuses du genre de
celles où s'amusaient jadis le maître et sa fille aux dépens de Mme
Raindal! Bah! il fallait se résigner à goûter seule,--seule comme
toujours, seule comme partout,--le comique de l'aventure!

--Alors, il dîne là-bas? répéta d'une voix navrée la vieille dame.

--Mais oui, mère, puisque je te le dis! fit Thérèse avec impatience.

--Et tu penses qu'il va continuer à y retourner chaque jeudi?

--Je l'ignore!

Mme Raindal reprit de la même voix mortifiée:

--Mon Dieu! mon Dieu! Pourvu que ces Chambannes ne lui nuisent pas!...
Voyons, toi, tu ne pourrais pas lui dire...

--Lui dire quoi?...

--Lui dire, lui dire... de prendre garde, par exemple, de ne pas trop
se lier... Tu t'y entends mieux que moi, à lui parler, ma fille... Et
puis vous êtes plus amis ensemble!...

A ce reproche déguisé par lequel la vieille dame se plaignait, sans le
vouloir, de son isolement, de son antique relégation avec Dieu et avec
ses craintes, Thérèse eut un petit serrement de cœur.

--Écoute! fit-elle d'un ton plus affectueux... Écoute, mère!... Je
t'assure qu'actuellement il n'y a pas de danger... Donc, ne t'inquiète
pas en vain à l'avance... Et, si tu m'en crois, pour le moment,
faisons bonne mine à père, ne le taquinons pas... Je le connais, nous
n'aboutirions qu'à le pousser plus encore dans l'intimité de ces
gens...

--Et plus tard?...

--Plus tard, nous verrons, nous discuterons à nous deux ce qu'il
conviendra de faire selon les circonstances.

--Ainsi, tu veux bien que de temps en temps je cause avec toi de...

Elle hésitait:

--De cela... de cette affaire, enfin?

Thérèse se leva pour l'embrasser, et, la berçant entre ses bras:

--Mais oui, vieille mère... Es-tu drôle! Pourquoi non?...

Une larme coulait le long de la joue de Mme Raindal:

--Je ne sais pas... Vous aviez quelquefois l'air si méchants, ton père
et toi, chacun à son bureau, sans un mot, quand j'entrais... J'avais
peur de vous, ma parole!...

Et elle sortit à petits pas accablés, afin de prévenir en hâte
Brigitte.

       *       *       *       *       *

Pendant ce temps, Mme Chambannes, pour complaire à M. Raindal,
énonçait la liste des convives:

--Je vous jure, cher maître, absolument entre nous... Mon oncle et ma
tante Panhias, notre ami le jeune M. de Meuze, et peut-être l'abbé
Touronde...

Elle ne finissait pas de le nommer, qu'il fit son entrée dans le
fumoir.

Il manifesta un grand contentement à se rencontrer avec M. Raindal.
Ses prunelles derrière les besicles étincelaient de plaisir; et Zozé,
les voyant tous deux en causerie, s'enfuit à sa toilette.

--Oui, déclarait poliment M. Raindal, vos études m'ont paru
excellentes, bien déduites, nourries de savoir... Et je m'étonne,
dois-je vous l'avouer? qu'ainsi doué pour la science, vous n'ayez pas
un bagage littéraire, comment dirais-je? plus volumineux, plus
considérable...

--Oh! cher maître, vous êtes trop indulgent, trop... trop
bienveillant!... bredouillait l'abbé d'une voix qui chevrotait de
satisfaction.

Et il se justifia avec éloquence de n'avoir pas davantage produit. En
droit, on ne pouvait point l'incriminer de paresse. Non, c'était
d'autres causes que provenait sa stérilité. D'abord l'orphelinat
qui exigeait de lui des soins assidus, quotidiens, et de toute
sorte, financiers aussi bien que moraux, littéraires autant
qu'administratifs. Puis, ses ennemis, ses innombrables ennemis qui,
s'il avait publié plus, n'eussent pas manqué de trouver là un sujet de
calomnie nouvelle comme ils en découvraient à toutes ses actions, même
aux plus vertueuses, même aux plus innocentes.

Car l'abbé Touronde était, hélas! à n'en point douter, le prêtre le
plus calomnié de Seine-et-Oise. Tous les partis le haïssaient, tous
s'évertuaient à le messervir, à le déconsidérer. Sous prétexte qu'il
était recherché dans les châteaux des alentours,--comme chez Mme
Chambannes, au château des Frettes, entre autres,--les radicaux du cru
l'accusaient auprès du préfet de faire à Villedouillet de la propagande
réactionnaire. Par contre, à l'évêché, les dénonciations anonymes
pleuvaient, où se reconnaissait aisément la facture cléricale. On y
affirmait que l'abbé Touronde compromettait chaque jour--et ici la
voix de l'abbé fléchit, devint confidentielle--compromettait chaque
jour la dignité superéminente de sa soutane dans les frivolités
mondaines et la fréquentation des hérétiques.

--Les hérétiques! répétait avec indignation le prêtre... Hé! puis-je
choisir et réclamer aux donateurs un acte de baptême en règle?
Devais-je refuser les Israélites qui m'aident à élever mes enfants?...
Ah! les pauvres petits, sans eux, Dieu sait que le monde, les
frivolités mondaines, on ne m'y verrait plus guère...

Puis, subitement, il s'arrêta, comme s'il eût entendu la voix de sa
conscience:

«Si, si, Bastien Touronde, on t'y verrait encore, parce que tu aimes
la bonne chère, la vue des jolies femmes, le luxe, le confortable et
aussi parce que, dans cette société peu au courant des dogmes, tu sais
que ta présence parmi les tentations scandalise beaucoup moins qu'elle
ne ferait ailleurs...»

A quoi les lèvres de l'abbé susurraient, en réponse, comme les jours
de visite à l'évêché, quand Monseigneur le blâmait pour ses écarts
mondains:

«_Non culpabiliter! Non culpabiliter!_»

--Plaît-il? fit M. Raindal qui n'avait écouté que distraitement ces
longues doléances.

L'abbé Touronde sursauta:

--Je songeais à ces mauvais gars, cher maître, je leur disais en
moi-même des injures... Vous savez, nous autres du Midi, nous avons le
sang vif et la langue souvent pas tout à fait assez chrétienne!...

L'entrée de Mme Chambannes, que suivaient l'oncle et la tante Panhias,
mit un terme au dialogue. On opéra les présentations. L'oncle Panhias
était en frac et cravate noire. Il portait bas, comme une tête de
penseur, sa tête de comptable grisonnant, et il avait dans la
démarche, dans l'allure, dans les replis de sa physionomie barbue, cet
air de lassitude des hommes de bureau à qui la fortune est venue trop
tard. Mme Panhias semblait, au contraire, optimiste et gaillarde, sous
la robe de soie brune que tendaient ses grosses formes. Elle roulait
les _r_ plus fort que Mme Chambannes, et il fallait un connaisseur
pour distinguer l'Orientale à cet accent quasi d'Espagne ou d'Amérique
du Sud.

Quelques minutes après, Gérald, puis Georges Chambannes pénétrèrent
dans le fumoir. Ils étaient l'un et l'autre en habit. M. Raindal,
instinctivement, abaissa les yeux vers sa redingote. Mais le
domestique annonçait que madame était servie, et l'on se rendit en
cortège dans la salle à manger.

Le dîner fut cordial et gai. M. Raindal n'avait plus maintenant ces
timidités ou ces malaises d'intrus qui, au début, le guindaient si
fort. A tant frayer chez les Chambannes, il s'était familiarisé avec
les noms de leurs relations, les usages de la maison, les goûts de
l'entourage; et il n'y avait guère d'entretien auquel il hésitât à se
mêler par discrétion, crainte d'erreur ou ignorance du sujet. Rien ne
paraissait le troubler. Les œillades comme le parfum de la petite Mme
Chambannes n'étaient plus à présent que des stimulants à sa faconde.
Tous deux se parlaient en camarades, avec un je ne sais quoi de
paternellement supérieur dans le ton de M. Raindal et de
volontairement soumis dans celui de la jeune femme. Chambannes même,
pour s'adresser au maître, avait de ces tours de phrase qu'on
n'emploie d'habitude qu'envers un ami de vieille date. Quelle
différence avec le premier dîner, où M. Raindal s'était senti si
gauche, si lent à recouvrer l'entrain! Et l'oncle Panhias ayant, par
mégarde ou sous l'influence des vins, avoué qu'il avait Smyrne pour
patrie d'origine, le maître fut sur le point de l'en féliciter. Une
ville exquise que Smyrne, la perle de l'Ionie, dont le nom en grec
signifiait myrrhe, encens, odeur aimée des dieux. Et jusqu'au dessert
il ne tarit pas d'éloges, d'anecdotes à l'appui, de souvenirs
historiques, tandis que la tante Panhias le remerciait en répliques
enthousiastes, qui soulignaient comme des roulements de tambour
chacune de ses périodes.

Au fumoir, Zozé demanda à M. Raindal l'autorisation d'allumer une
cigarette. Puis insensiblement elle se dirigea vers Gérald. Il s'était
affalé sur le divan et lançait, d'une lèvre boudeuse, des bouffées en
spirale. Elle s'assit à côté de lui et la voix câline:

--Pourquoi faites-vous la tête?

Il ne répondit pas, d'abord, mais, au bout d'un instant, il grommela:

--Est-ce qu'il va venir comme cela souvent, le kangourou?

--Je ne sais pas! murmura Zozé en réprimant un sourire... Vous n'êtes
pas jaloux, au moins?...

Gérald eut un ricanement dédaigneux.

--Jaloux!... Ah! bien!... Non... Seulement il me rase un peu! Il est
par trop bavard, votre petit ami!...

Et, se levant, il alla rejoindre Chambannes qui se versait de
l'eau-de-vie devant la caisse à liqueurs.

M. Raindal eut un inconscient plaisir à voir la fin de ce colloque. Il
examinait avec attention le jeune M. de Meuze, comme avait dit Zozé,
le jeune Gérald, éclairé de près, en ce moment, par une lampe
au-dessus de laquelle il se penchait pour y rallumer son cigare. Pas
si jeune que cela, en dépit de l'apparence! Au coin des yeux, au coin
des lèvres, au coin des narines, la lumière montrait à travers sa
figure encore juvénile et ferme ces linéaments vagues, ébauches
incolores des rides futures; et sur le plat de ses tempes des veines
commençaient à saillir.

M. Raindal en ressentit une espèce de bonne humeur, qui le rendit
confus, car il avait des prétentions à la générosité, à la grandeur de
caractère. Parce que M. de Meuze manquait d'égards admiratifs, parce
qu'il avait pris durant tout le dîner des mines ennuyées et maussades,
était-ce une raison pour se réjouir des fatales petites décrépitudes
de l'âge...

--Dites-moi, cher maître! fit Mme Chambannes, l'interrompant dans ce
revirement d'équité... Si nous causions de notre fameuse visite au
Louvre?...

Hélas! cette semaine, comme les précédentes, on devait y renoncer, à
cette «fameuse» visite, depuis plus d'un mois chaque semaine rejetée à
la semaine suivante. Tous les jours de Zozé étaient retenus. On se
promit de fixer une date, à la leçon prochaine. La causerie déviait
vers des sujets moins graves. La tante Panhias, comme délivrée d'un
secret professionnel, s'en donnait de discourir sur Smyrne. A onze
heures, M. Raindal, par peur de céder au sommeil, se retira. En bas,
Mme Chambannes le pria d'inviter ces dames à dîner chez elle pour le
jeudi qui venait. Il remercia chaleureusement, mais dehors il ne put
maîtriser la contrariété que lui causait cette mission difficile.

--En voilà, une idée! se disait-il... Ah! oui, ce sera commode!...

Il resta trois jours reculant à risquer l'attaque, et sitôt qu'il s'y
hasarda, deux refus résolus lui coupèrent la parole. Son front se
teinta d'un afflux de sang. Pardieu! elles s'accordaient, et leur
double refus n'était qu'une manœuvre concertée, une sournoise
manifestation de blâme.

Il riposta avec hauteur:

--C'est bon! A votre guise!... Cependant, je n'entends pas être
solidaire de vos fantaisies!... Et je vous avertis: j'irai seul...

Cette menace ne fut pas relevée. Il la renouvela le jeudi matin sans
davantage obtenir réponse. De colère, il partit à trois heures, une
heure plus tôt que de coutume. Il avait endossé l'habit noir, et,
comme sa cravate de soirée apparaissait dans l'échancrure du paletot,
quelques badauds se retournaient sur son passage. Cela accrut son
mécontentement. Il pressa le pas et arriva d'une demi-heure en avance.
Mme Chambannes, par extraordinaire, fut, inversement, d'une demi-heure
en retard. Il attendit donc une grande heure dans le fumoir, où le
jour tombait graduellement. Les domestiques avaient oublié de faire
la lumière, et M. Raindal, n'osant ni sonner ni toucher au bouton des
lampes électriques, demeura dans l'obscurité. Des pensées amères
l'assaillaient. Pourquoi cet acharnement de Thérèse et de Mme Raindal
contre les Chambannes? Que pouvaient-elles imaginer sur leur compte?
Que disaient-elles de lui, quand il était absent? Et sa fureur
s'exacerbait aux piqûres venimeuses de ces questions.

--Vous ici, cher maître, dans le noir!... Est-ce possible?... Je suis
en retard, n'est-ce pas?... Vous me pardonnez?...

En même temps que cette voix affectueuse, la lumière jaillissait dans
la pièce; et Mme Chambannes parut, un manchon à la main, la voilette
repliée au-dessus des sourcils. Son délicat petit nez était rosé du
bout par le froid du dehors--ou peut-être par les caresses récentes.
Elle réitéra ses excuses, et jetant sur un fauteuil son collet de
zibeline et sa capote de fleurs où deux épingles vibrèrent un instant
du choc, elle déclara:

--Vous savez, maître... J'ai un projet une nouvelle combinaison...
Vite, que je vous la dise!... A cinq heures, nous sommes dérangés sans
cesse... C'est l'un, c'est l'autre qui vient, et, soit dit entre nous,
nous ne faisons rien qui vaille...

M. Raindal, la figure rassérénée, approuvait d'un sourire bénévole.

--Alors, voici ma combinaison... Nous mettrions la leçon à six
heures... Nous travaillerions de six à sept... Et vous dîneriez à la
maison tous les jeudis... Cela vous va-t-il?...

M. Raindal, comme en une hallucination, croyait apercevoir Thérèse,
son sourire narquois, ses minces lèvres pincées de dédain, quand il
lui ferait part de cet arrangement nouveau; et une envie le prit de la
défier, de se venger d'elle, de réduire par un coup d'audace ses
tacites ironies. Il toussotait, semblait réfléchir, et enfin d'une
voix nette:

--Ma foi, oui, cela me va... C'est convenu, chère madame...

Mais il ajouta par un restant de prudence:

--Bien entendu, sauf contretemps, sauf empêchement majeur!...

Mme Chambannes eut une moue de reproche:

--Oh! cher maître, c'est très mal ces conditions!... N'êtes-vous pas
libre, complètement libre?... Pensez-vous que votre petite élève
voudrait empiéter sur vos occupations?...

«Votre petite élève!...» De quel ton de gentillesse elle avait proféré
cela! M. Raindal, attendri, s'excusa à son tour, puis excusa
pareillement ces dames. Zozé ne parut pas offensée de leur défection.
N'avait-elle pas de quoi se consoler? Une heure de gagnée sur la leçon
pour les couturières, les visites, Gérald, et sans perdre l'amitié du
maître! Elle songeait seulement, avec simplicité:

--Oh! à la fin elle nous embête, cette Mlle Raindal!

       *       *       *       *       *

Chaque jeudi désormais, M. Raindal fut le convive des Chambannes.

Vers cinq heures il passait son frac ou une redingote, selon son gré,
Zozé lui ayant laissé toute licence de toilette. Puis il hélait un
fiacre, et à six heures il parvenait rue de Prony. Le plus souvent il
stoppait en route chez un fleuriste pour acheter deux ou trois roses
de serre, une branche d'orchidées, des violettes énormes ou du lilas
hâtif, et il les offrait à Mme Chambannes qu'il savait très friande de
fleurs rares. Elle le grondait en remerciant, plaçait la gerbe dans un
vase ou, si les fleurs étaient menues, les gardait à la main. Et la
leçon s'engageait.

Elle se réglait généralement sur des questions que Mme Chambannes
posait au hasard. Le maître répondait avec ingéniosité, rapprochant le
passé des choses contemporaines, le rabotant, l'amenuisant aux
dimensions exactes du cerveau de sa petite élève. Zozé humait les
fleurs en écoutant ou dressait les sourcils afin de mieux marquer son
zèle.

Mais peu à peu l'enseignement dégénérait en causerie. L'Égypte, sa
chronologie, ses mystères et ses hiéroglyphes étaient relégués de
côté. Mme Chambannes confiait au maître des racontars mondains, ses
amusements de la semaine, ou dépeignait le caractère de ses
principales amies. M. Raindal, faute de détails curieux sur sa vie
coutumière, remontait aux pénibles années de sa jeunesse. Zozé le
plaignait beaucoup d'avoir tant pâti de la misère; et elle
écarquillait ses tendres yeux au récit de certaines privations.

Parfois aussi,--et avec une insistance qui ne se lassait un jour que
pour renaître l'autre,--elle réclamait de M. Raindal qu'il consentît
à lui traduire les notes de la _Vie de Cléopâtre_. Le maître
immanquablement s'y refusait, alléguant que s'il accédait, Mme
Chambannes serait la première à regretter sa complaisance. Au surplus,
la plupart des mots, appartenant à ce qu'on nomme la basse latinité,
étaient intraduisibles.

Il éprouva une oppression quand un soir, après le dîner, l'abbé
Touronde l'entraînant à part, lui apprit que Mme Chambannes avait
failli connaître le sens des notes défendues.

--Figurez-vous qu'elle me demande avant-hier s'il existe un lexique de
la basse latinité. Je réponds: «Oui, madame, le _Dictionnaire_ de Du
Cange...--Eh bien, mon cher abbé! soyez donc assez aimable pour me
l'acheter...» Je flaire une tentation mauvaise, et je réplique, avec
quelque présence d'esprit, je puis le dire: «Hélas! madame, il n'est
plus en vente... Depuis quarante ans il est épuisé...» Ensuite elle
m'a avoué que c'était pour traduire vos notes... Mais convenez que
sans moi...

M. Raindal serra énergiquement la main du prévoyant ecclésiastique.

Outre l'abbé Touronde, sur la recommandation expresse du maître, Mme
Chambannes n'invitait, le jeudi, que des proches, tels que l'oncle et
la tante Panhias ou le marquis de Meuze, qui avait sollicité d'être
admis à ces dîners de choix.

Gérald, lui, craignant de s'ennuyer, n'y paraissait presque plus, et
Zozé se glorifiait de cette abstention constante comme du symptôme
d'une jalousie qu'elle n'avait jamais espérée.

Qui eût dit que ces entretiens organisés par un caprice d'oisiveté,
une inspiration fortuite, serviraient un jour de représailles contre
les perpétuelles coquetteries du jeune comte! Et des représailles sans
danger, encore, qui tout au plus autorisaient Gérald à prendre des
leçons avec une vieille dame!... En amour n'est-on pas égaux, et les
droits de l'un ne sont-ils pas calqués sur les droits de l'autre?
Zozé, du moins, y croyait fermement.

Elle s'en attachait davantage à M. Raindal. C'était comme un allié, un
complice de parade, et, lorsque des amies s'informaient devant Gérald
si le flirt avec «son vieux savant» durait toujours, elle avait pour
se défendre des sourires malicieux, des «Vous êtes bête!», ou
«Laissez-moi donc tranquille!» qui révélaient sa joie de la
coïncidence. Comme il devait enrager, M. Raldo, comme il devait l'en
aimer plus!... Si la prudence ne l'eût empêchée, elle l'aurait à ces
instants-là, embrassé de reconnaissance.

Puis l'exclusive intimité dont l'honorait M. Raindal lui attirait
chaque jour des remarques flatteuses. Le bruit s'en répandait parmi
les amis de la maison. On en jasait. On questionnait Mme Chambannes
sur les façons du maître comme sur les mœurs d'un sauvage qu'elle
aurait apprivoisé par miracle. Beaucoup de dames jugeaient cette
amitié suspecte, cette lubie d'étudier incompréhensible, cette
préférence du maître inexplicable, et elle protestaient que sûrement
il y avait là-dessous quelque chose. D'autres disaient de Zozé: «Elle
est folle!» et dénigraient le physique de M. Raindal. Les plus fidèles
plaidaient en invoquant l'irréprochable tendresse de la jeune femme
pour Gérald. Mais devant ces arguments Marquesse haussait les épaules
et Herschstein fredonnait une fanfare de chasse, avec d'autant plus de
scepticisme que, par deux fois déjà, le maître avait décliné le
plaisir de figurer à leurs dîners. Bonnes aux femmes, ces histoires!
Les faits demeuraient les faits. Que les Chambannes fussent contents
d'avoir accaparé le père Raindal, rien de plus naturel. Seulement,
quant à leur raconter que le vieux venait là pour la science, pour
l'amour de l'art, oh! non, pas à eux, Herschstein et Marquesse! Tout
ce qu'ils concédaient à la défense, c'était de ne point spécifier la
nature ou les bornes du flirt... Et encore dans la vie, on en voit
quelquefois de si étranges! Le mieux paraissait donc à ces hommes
équitables de s'en tenir aux hypothèses et de ne pas préciser.

Mise au courant des médisances par l'intermédiaire de Mme Pums, Zozé
répliqua fièrement «qu'elle était au-dessus de ces horreurs». Elle
négligeait maintenant l'abbé Touronde, l'otage pourtant chéri de cette
société où chacun à l'envi le choyait, comme si sa noire soutane eût
été un drapeau de garantie et de sauvegarde. Elle reportait sur M.
Raindal tous les soins délicats, toutes les prévenances qu'elle
prodiguait jadis au conciliant ecclésiastique. Le jour anniversaire de
sa naissance, elle donna au maître une somptueuse épingle formée d'un
scarabée de turquoise avec une sertissure d'or mat. Elle avait inventé
ce cadeau autant pour contenter M. Raindal que dans l'espoir de lui
voir quitter les minces cordonnets de soie noire qui d'habitude
nouaient son col. La tentative réussit. Le jeudi suivant, M. Raindal
avait arboré un large plastron de satin bleu sombre, que rehaussait au
centre le bleu pâle de la turquoise.

--Vous avez une bien jolie cravate! remarqua Zozé pendant le dîner.

Les traits de M. Raindal se parèrent d'une expression modeste:

--Vraiment?... fit-il.

D'ailleurs il ne se souciait pas d'élégance. Il s'habillait selon les
idées de son tailleur--un petit tailleur de la rue de Vaugirard dont
il était le client depuis une trentaine d'années.

--Vous avez tort! fit Zozé... Les bons faiseurs ne reviennent pas plus
cher que les mauvais... Pourquoi n'allez-vous pas chez Blacks, le
tailleur de Georges?...

Chambannes était de la même opinion. M. Panhias se joignit à eux; et
le maître vaincu fixa rendez-vous avec Georges, afin de se commander
un vêtement chez Blacks.

Le tailleur, d'abord obséquieux, quand Chambannes lui nomma M.
Raindal, de l'Institut, se fit tranchant et sec dès qu'il s'agit de
choisir l'étoffe. Le maître déconcerté n'osa le contrecarrer. A
l'essayage, ce fut bien pis. M. Raindal ne voulait pas de revers en
soie à sa redingote. Blacks prétendait l'y contraindre. M. Raindal,
perdant patience, se révolta. Il ne voulait pas de revers et il n'en
aurait pas. Blacks s'inclina avec une grimace hypocrite, reconnaissant
que tous les clients ont leur goût. Seulement, lorsqu'il livra le
costume et que M. Raindal ouvrit la redingote, les revers de soie y
étalaient leurs scintillants triangles.

Le maître se plaignit doucement de cette impudence auprès de ses amis
Chambannes. Tous deux, en riant très fort, donnèrent raison à Blacks;
et M. Raindal apaisé par ces rires se rallia à leur avis. Zozé, dès
lors, ne se gêna plus pour conseiller le maître dans les questions de
toilette. Il obéissait de bon cœur à la fois dans le désir de lui
plaire et par un besoin de raffinement qui le tourmentait en secret.

Pourtant ces frais accumulés avaient obéré son budget. Chaque semaine,
en fiacres, en fleurs, en gants, sans compter les dépenses plus
grosses, telles que la commande chez Blacks, il augmentait le déficit.
Le prix Vital-Gerbert, que l'Académie lui avait finalement décerné, le
tira d'affaire à point. Sur les dix mille francs qu'il avait touchés,
il n'en plaça que huit mille, réservant les deux mille de reste pour
l'imprévu, pour l'argent de poche.

A toute autre époque de sa vie, il aurait rougi de frustrer ainsi sa
famille. Mais le devoir est un fardeau qu'on ne porte volontiers qu'à
plusieurs. Et M. Raindal trouvait précisément dans la conduite des
siens un prétexte à son égoïsme.

Non pas que la guerre fût entamée. Loin de là, fidèles à leur complot,
les deux dames Raindal multipliaient les concessions pour maintenir
l'harmonie comme naguère. Jamais, grâce à leurs efforts, le ménage
n'avait semblé plus exempt de discordes. C'était à qui d'entre elles
éviterait les allusions, les contradictions, les motifs de désaccord.
Le maître, de son côté, dans l'appréhension des railleries, observait
le silence sur ses dîners hebdomadaires. On en venait à ne plus
prononcer le nom des Chambannes que par nécessité, et ces dames en
enveloppaient même les syllabes d'une intonation légère, sympathique,
comme on entoure de ouate les objets explosifs. Lorsque M. Raindal
formulait des théories inaccoutumées sur l'utilité publique du luxe,
les dangers du puritanisme, les avantages sociaux du plaisir, Thérèse
en dissertait avec lui sans nulle acrimonie, comme sur un sujet de
science économique qu'aucun lien n'eût relié à leur vie actuelle. Par
un surcroît de précautions elle avait obtenu de l'oncle Cyprien qu'il
renonçât aux plaisanteries d'usage concernant Mme Rhâm-Bâhan; et M.
Raindal cadet ne déversait plus sa verve que dans l'oreille de son
auditeur ordinaire Schleifmann.

Mais, malgré cette façade de calme et de bonne entente, le maître ne
se sentait plus chez lui en paix, en confiance. Il se devinait épié,
persiflé, censuré tout bas ou tout haut à chacun de ses actes, à
chacune de ses paroles; et il avait peine à contenir sa colère contre
cette hostilité muette, insaisissable, quoique toujours en éveil, qui
rôdait continuellement autour de sa personne.

Tout en la redoutant, il aurait, certains jours, souhaité une dispute
ouverte, un éclat sans détours, quelque solide et claire altercation
de famille où chacun eût crié ses griefs, défendu sa cause.

Qu'on l'attaquât un peu, qu'on le questionnât seulement, et il saurait
bien se disculper! Quel mal faisait-il, après tout? Courait-il les
salons comme beaucoup de ses collègues? Avait-il profité de l'élan de
son triomphe pour forcer l'accès de ces petites bastilles littéraires,
but final de tant d'ambitions mesquines? N'avait-il pas, au contraire,
repoussé toutes les invitations, celles de Mme Pums, de Mme
Herschstein, de Mme de Marquesse, voire celles de dames plus en renom
qu'au besoin il citerait? N'avait-il pas vingt fois exhorté
discrètement sa fille et sa femme à rendre chez les Chambannes la
visite qu'elles devaient? N'était-il pas prêt à les emmener rue de
Prony aussi souvent qu'elles le désireraient? Tenait-il rigueur à Mme
Raindal, comme eussent fait tant d'autres, de toutes les déceptions et
de toutes les amertumes que sa foi inquiète avait jetées entre eux?
Jouait-il le rôle d'un mauvais mari, d'un mauvais père, d'un homme
frivole et dissipé?... Donc, que lui reprochait-on? Pourquoi était-il
obligé de se méfier à présent des siens comme d'ennemis
déclarés,--comme de ce méprisable Saulvard, par exemple, qui poussait
la rancune de sa défaite au point d'avoir refusé coup sur coup trois
invitations de Mme Chambannes?... Et l'emmêlement de ces soucis, joint
au silence qu'il s'imposait, achevait de lui donner en dégoût sa
maison, son intérieur, tout ce qui avait été pour lui jusque-là le
bonheur et la quiétude.

A force de se démontrer son innocence, des doutes, par instants, le
gagnaient. Il se demandait si réellement peut-être son amitié avec la
jeune Mme Chambannes n'était point de nature à lui causer du
préjudice dans les milieux savants, si peut-être il n'eût pas été plus
convenable d'espacer ses visites, si tant de régularité ne prêterait
pas à la malveillance. Mais sur-le-champ une rébellion, qu'il
attribuait à l'orgueil, le faisait sourire de tels scrupules. Il
puisait dans ces réflexions une énergie nouvelle à suivre son
penchant. Toute la semaine durant, il ne manquait aucune occasion de
flétrir, à table ou ailleurs, les ridicules de la pédanterie,
l'hypocrisie des gens austères, une foule de travers et de personnages
anonymes auxquels Mme Raindal, Thérèse, l'oncle Cyprien eussent pu,
sans invraisemblance, surajouter leur nom. Puis le jeudi d'après,
c'était avec un fracas de provocation, une allure quasi-belliqueuse
qu'il accomplissait son départ, en tapant une à une toutes les portes.

Il arrivait chez Mme Chambannes; et, dès le vestibule, dans le tiède
parfum d'encens qui le caressait comme un premier salut de bienvenue,
son ressentiment tombait. Ici tout le monde lui souriait, s'empressait
à le satisfaire, depuis Firmin, le domestique qui le débarrassait de
son paletot en l'interrogeant affectueusement sur sa santé du jour
jusqu'à l'abbé Touronde, jusqu'à la tante Panhias, jusqu'à ce
nonchalant Chambannes lui-même! En haut, Zozé marchait à sa rencontre,
lui tendant une main à baiser. Et pendant quatre bonnes heures, M.
Raindal oubliait ses contrariétés, ses déboires familiaux, les petites
appréhensions de la semaine. Il ne s'en souvenait qu'au moment de
partir. Alors, quand onze heures sonnaient, il avait une impression de
mélancolie, de plaisir terminé, comme un collégien que la rentrée
appelle.

Zozé l'accompagnait dans le vestibule, veillait à ce qu'il se couvrît
bien, lui recommandait de ne pas se refroidir, et, comme on atteignait
la fin de l'hiver, elle murmurait à son mari, la porte une fois close:

--Pauvre vieux!... C'est tout de même une fière trotte à son âge... Je
ne suis pas fâchée que le printemps recommence!

Si le temps était favorable, M. Raindal revenait à pied, par exercice
d'hygiène.

La route lui semblait longue, mais, à mesure qu'il approchait de la
rue Notre-Dame-des-Champs il ralentissait le pas, sa démarche se
faisait plus irrégulière. On eût dit qu'il voulait retarder l'instant
de rentrer chez lui.

Enfin, il gravissait son escalier, dont les marches cirées se
dérobaient sous ses semelles. Un froid de cave s'élevait des murailles
à marbrures peintes où la bougie projetait une ombre gigantesque. M.
Raindal ouvrait sa porte. Une odeur de cuisine et d'encaustique le
saisissait à la gorge. Il traversait sur la pointe des pieds le petit
appartement, et la doublure soyeuse de sa redingote bruissait le long
de ses jambes comme un dernier écho des élégances qu'il venait de
quitter. La médiocrité du logis ne lui en était que plus sensible.
Quelle pauvreté de meubles, quel manque de confortable après les
luxes, les aises et les délicatesses de toute sorte qui abondaient rue
de Prony! M. Raindal exhalait un soupir de tristesse, puis se glissait
dans son lit auprès de Mme Raindal qui ronflait imperturbablement
dans un lit parallèle... Souvent il restait sans éteindre à rêvasser,
à se remémorer la soirée: et sa nostalgie se dissipait en revivant ces
souvenirs.

Elle ressuscitait le lendemain à la vue de Thérèse, dans son grossier
accoutrement du matin, avec cette vulgaire robe de chambre en bure, si
différente des chatoyants peignoirs de Mme Chambannes.

Ah! M. Raindal s'expliquait la sévérité de la jeune fille envers sa
petite élève. L'envie, hélas! évidemment, l'envie! La jalousie
incapable de discerner autre chose dans Mme Chambannes que ses lacunes
de savoir, ses défauts intellectuels, comme si l'érudition était tout
en une femme, comme si la beauté, l'élégance, l'art de séduire, ne
comptaient pas aussi parmi les dons précieux, les facultés puissantes!
Et dans l'exaltation de sa découverte, au lieu d'en vouloir à sa fille
de cette disgrâce physique qui depuis quelque temps, malgré lui,
l'indisposait contre elle, il se sentait pris soudain d'un élan de
compassion. Il courait à Thérèse, il l'embrassait fougueusement au
front. Elle lui rendait le baiser sur la joue avec un effort de
tendresse. Mais son corps cambré en arrière démentait aussitôt la
simagrée de sa bouche. Entre eux un immatériel sortilège passait qui
s'opposait aux épanchements de jadis, aux confidences, à cette
solidarité de confrères qui durant tant d'années les avaient unis...

Ils retournaient au travail, déçus de leur impuissance à se joindre de
nouveau, aigris mutuellement par leur tentative avortée, se
maudissant pour les torts dont chacun croyait l'autre coupable. Et la
semaine reprenait dans cette paix chargée de brouille.

       *       *       *       *       *

Par une précoce soirée de mars, aussi douce qu'une nuit d'été, M.
Raindal, en revenant de chez les Chambannes, aperçut une lumière dans
la chambre de sa fille.

Inquiet, car l'heure était avancée, il frappa et entra presque
simultanément.

A demi étendue sur les draps défaits de son lit, Thérèse, tout
habillée, sanglotait, la tête contre l'oreiller.

M. Raindal se précipita pour la relever. Mais d'elle-même elle s'était
redressée et vivement elle essuyait ses yeux. Il demanda, sans cesser
de la tenir dans ses bras:

--Qu'est-ce que tu as, fillette?... Tu pleures?... Tu as du
chagrin?...

Elle se dégagea d'un brusque mouvement d'épaules:

--Non, père! Merci... Ce n'est rien... Laisse-moi... je t'en prie...

--Alors, tu n'as pas besoin de moi? murmurait M. Raindal interloqué.

--Non, non, je t'assure... Va-t'en... Je te dis que ce n'est rien...
Ce sont les nerfs!...

Il n'osa insister, par peur de l'exaspérer, et il se retira en
refermant la porte avec un soin méticuleux, comme s'il eût quitté la
chambre d'un malade.

Les nerfs!... Hum!... Excuse de femme, voile de maladie dont toutes
elles recouvrent le secret de leurs colères. Qu'est-ce que Thérèse
pouvait avoir? Qui lui causait une peine aussi violente? Un remords
insinuait: «Si c'était toi, pourtant, tes sorties du jeudi, ton
obstination!» Et M. Raindal se promit d'en savoir le fin mot,
d'interroger Thérèse dès le lendemain matin.

Mais le lendemain s'écoula sans qu'il eût donné suite à son hardi
projet. Elle n'y pensait plus. Pourquoi la tourmenter de questions, la
pauvre enfant? Et puis, au fait, peut-être elle n'avait pas menti.
C'étaient peut-être bien les nerfs, en somme!



X


Les nerfs, cette sorte de «nerfs», elle en souffrait déjà depuis une
semaine, Mlle Raindal, ainsi que chaque année à l'approche de la
saison nouvelle.

Le soir, quand une tiède bouffée traversait l'air glacé comme
l'haleine du printemps en marche, sa gravité coutumière tournait à la
mélancolie; et elle attendait l'inévitable épreuve, dont ce souffle
pervers lui annonçait le retour.

L'universelle magie qui bouleverse alors tous les êtres la frappait
avec une particulière rigueur. Rien ne pouvait la garantir, ni son
savoir, ni sa raison, ni sa virile volonté. Elle succombait sous un
alanguissement de désirs sans but, qui par leur confusion même
laissaient un champ immense aux rêves de sa chasteté subitement
insurgée. Elle passait tour à tour des élans de tendresse les plus
puérils aux imaginations les plus chimériques. Des larmes d'émotion
humectaient ses paupières, ou tout à coup elle fondait en sanglots; et
pour le parfum d'une fleur, un orgue qui jouait en bas, un mendiant
qui chantait dans la rue une romance surannée, elle sentait son cœur
se gonfler de tristesse, avec des envies machinales d'appuyer sa tête
sur l'épaule robuste de quelqu'un.

C'était dans ces instants de faiblesse qu'elle éprouvait le plus de
haine contre Mme Chambannes, et contre son père le plus d'intolérance.
Leur conduite à tous deux lui semblait plus révoltante, plus absurde,
plus dérisoire que de coutume, et elle se consolait à prendre pour du
mépris l'envie que lui inspirait leur bonheur d'être ensemble.

Puis, le sentiment aigu de sa laideur et de son isolement l'entraînait
à des souhaits tous irréalisables.

Ah! être belle, ou plutôt simplement être une de ces créatures
séduisantes que quelques hommes se disputent et qui peuvent choisir!
Être femme, en un mot, surexciter des convoitises, repousser des
assauts, mener la vie guerrière de son sexe au lieu de s'étioler dans
une existence factice, parmi des besognes neutres et des amusements
d'érudit!

Mais comment changer, sans le charme nécessaire? Comment essayer de
plaire avec ces mains osseuses, ces yeux décolorés, cette bouche
amincie, qui n'avaient plu qu'une fois et pas au delà de huit jours?

Elle en arrivait dans son découragement à jalouser les filles qu'elle
voyait passer sur le boulevard Saint-Michel, les grisettes. A certains
moments, pour partager leurs joies, elle eût de bon gré tout donné, sa
science, son honneur et l'honneur des siens. Elle se rappelait aussi
des femmes illustres par leur esprit mais qui, trop laides pour qu'on
les aimât, n'avaient pas reculé devant les débauches clandestines; et
elle relisait en cachette, avec des frissons sensuels, les historiens
de scandales où ces faits étaient relatés. Parfois en revenant chez
elle au crépuscule, elle entendait un pas d'homme qui la suivait.
Qu'allait-il faire? L'accosterait-il? Elle en avait presque l'espoir,
quoique sûre de se bien défendre... Un soir, rue de Rennes, elle osa
se retourner: elle aperçut un vieux monsieur de l'âge de M. Raindal
qui lui souriait avec des grimaces de connivence.

Elle s'enfuit d'un pas trébuchant, chassée par la rage, la déception,
le dégoût d'elle-même.

Elle ne retrouvait de quiétude que, la journée achevée, quand, la
bougie éteinte, elle se glissait entre les draps. Il n'y avait pas
pour elle d'instant plus savoureux. Étendue sur le dos, elle laissait
monter doucement la marée du sommeil. Ses membres se paralysaient, ses
pensées s'emmêlaient, elle avait la sensation que son corps
l'abandonnait; et la nuit sans reflets favorisait ce rassurant mirage.
A ne plus se voir laide, Mlle Raindal gagnait de l'audace. Son âme
enfin libérée et, comme nue, s'élançait bravement en oraisons d'amour.
Qui invoquait-elle donc par ces adorations? Albârt? Un autre?... Le
sommeil l'emportait avant qu'elle précisât, et durant des heures
ensuite, elle s'étirait haletante parmi des songes bizarres qu'elle
avait oubliés le lendemain au réveil.

Mais à la plénitude enfiévrée de ses nuits elle mesurait le néant de
ses jours. Toute la matinée, des anxiétés de valétudinaire la
torturaient. Quand cela finirait-il? En était-ce fait pour toujours de
la vaillance de son cœur, de sa raison, de son esprit? Ou le chagrin,
comme tant de fois, s'userait-il peu à peu de lui-même, faute de
remèdes et de soulagement?... Ces questions l'affolaient d'angoisse.
Elle étreignait entre ses bras son oreiller, et ses lèvres
s'écrasaient contre, pour qu'à travers la porte on ne l'entendit pas
gémir...

       *       *       *       *       *

Une après-midi, à la Bibliothèque nationale, elle feuilletait debout
devant un pupitre de chêne les énormes in-folio du _Corpus
inscriptionum ægyptiacarum_, quand tout à coup une ombre passa sur les
pages du livre. Elle redressa la tête et reconnut Bœrzell, le
prétendant évincé, le jeune assyriologue de la soirée Saulvard.
Accoudé en face d'elle à l'autre pente du pupitre, il la saluait en
souriant:

--Bonjour, mademoiselle! fit-il avec un clignement de ses yeux
affectueux derrière le cristal du binocle. Heu! heu! Il me semble que
vous avez des lectures bien frivoles!...

--N'est-ce pas? fit Thérèse, lui rendant son sourire... Mais ce n'est
rien encore après de ce que j'ai demandé...

--Quoi donc?

Elle énuméra les titres des livres qu'elle attendait. Bœrzell
feignait de s'indigner, criait au vol, à l'usurpation. Si les femmes
maintenant s'ingéraient dans de pareilles études! Et ils demeurèrent
quelques minutes à causer dans cette pose d'idylle, par-dessus le
pupitre qui leur tenait lieu de barrière fleurie.

Enfin Thérèse s'écria:

--Allons, monsieur, au revoir... Voilà qu'on m'apporte mes volumes...
Ce n'est plus le moment de bavarder... Je retourne à ma place...

Bœrzell s'inclinait, un gros in-octavo sous le bras:

--A bientôt, mademoiselle, j'espère...

--A bientôt, monsieur...

Instinctivement, elle le regarda s'éloigner, entre les rangées de
liseurs courbés à leur tâche.

Sans savoir comment, elle le trouvait moins gauche qu'au bal, moins
déplaisant, transfiguré.

Il s'avançait d'un air placide, décochant de-ci de-là un bonjour,
s'arrêtant pour une poignée de main, s'attardant à un bref colloque,
et dans cette atmosphère propice, sa chevelure en broussaille, sa
barbe mal taillée, sa redingote luisante, sa silhouette négligée de
combattant de l'idée, tous ses désavantages mêmes le servaient. Il
bénéficiait de cette beauté passagère que donnent l'aisance et
l'autorité dans un milieu approprié. Il était beau comme un chef de
bureau dans son cabinet de ministère, beau comme un adjudant à la
porte d'une caserne.

--Peuh! le pauvre diable n'est pas si mal, murmura Thérèse en
regagnant sa place.

Puis elle se mit à la besogne et l'oublia complètement. Mais comme, à
la sortie, elle s'approchait du vestiaire, la voix de Bœrzell
retentit encore au-dessus de son épaule.

--Oui, c'est moi, mademoiselle!...Me permettez-vous de vous
accompagner?... Je crois que nous sommes voisins... Moi, j'habite le
haut de la rue de Rennes...

Mlle Raindal hésitait. Non pas que la convenance de l'offre
l'inquiétât. Elle dédaignait depuis longtemps les petits préjugés sur
les cas de ce genre; car les vieilles filles sont comme des
souveraines déchues qui, le pouvoir une fois perdu, s'affranchissent
de l'étiquette. Par contre, elle supputait si jusqu'à la rue de Rennes
la société de Bœrzell l'ennuierait.

Enfin elle prononça:

--Eh bien! soit!... Je ne demande pas mieux... Faisons route
ensemble...

Dehors il bruinait. La chaussée était grasse, et dans l'étroite rue
Richelieu les chevaux glissaient, trottant de biais comme si un grand
vent leur eût cintré la croupe. Quelques passants ouvraient leur
parapluie. Bœrzell les imita pour abriter Thérèse. A chaque pas, il
recevait des chocs et la pointe des baleines burinait à rebrousse-poil
des raies dans la soie de son chapeau. Ou bien une poussée de gens les
séparait. Thérèse se retournait, l'œil à la recherche du jeune
savant, et elle distinguait Bœrzell qui lui souriait par-dessus les
têtes, agitant en signal son parapluie dressé à bout de bras.

Ils ne commencèrent à causer avec suite qu'après qu'ils eurent franchi
le guichet du Carrousel.

Et, comme le premier soir, au bal, la causerie aussitôt prit le tour
professionnel. Seulement, c'était Bœrzell qui menait le jeu. Il
avait orienté l'entretien vers les notoriétés de la science; et au
sujet de chacune, insidieusement, il formulait son opinion. Elle se
trouvait être le plus souvent narquoise et irrespectueuse. Il retirait
d'un mot l'éloge qu'il avait donné de l'autre, mêlait les réserves aux
louanges, les piqûres aux caresses; et sa voix même, pateline autant
qu'habile, les sourires des lèvres ou des cils dont il corrigeait
chaque parole trop acerbe, ses expressions, ses modèles de phrases,
tout en lui paraissait d'un vieux maître orgueilleux, avec la verve de
la jeunesse en plus.

Thérèse, de temps en temps, ne pouvait se retenir de l'examiner. Ah
ça! le soir du bal, avait-il, par calcul, dissimulé sa force, feint la
timidité pour séduire sans effaroucher? Avait-il voulu la flatter dans
son amour-propre de savante en se laissant battre et dominer par elle?
Ou avait-il été troublé par l'entourage?

Quoi qu'il en fût, elle s'amusait. Il n'était pas sot ce garçon, ni
médiocre, ni servile. Et elle ne s'aperçut pas, tellement elle
écoutait, qu'ils avaient traversé la Seine.

Ils montaient la rue des Saints-Pères, où, dans l'enchevêtrement des
voitures, les cochers s'entr'invectivaient. Par moments un omnibus
vacillait avec fracas contre le grès du trottoir que les roues
éraflaient en tremblant. Mlle Raindal et Bœrzell se serraient contre
une boutique proche. Puis la terrible machine passée, ils reprenaient
leur marche. A présent Bœrzell interrogeait, s'informait des travaux
de la jeune fille, et Mlle Raindal le renseignait avec complaisance,
retraçait l'emploi de ses heures, le règlement de ses études.

Mais, comme ils tournaient l'angle du boulevard Saint-Germain,
Bœrzell soudain eut un soupir:

--C'est dommage!... murmura-t-il.

--Quoi donc? fit Thérèse.

Il refermait son parapluie, la bruine ayant cessé.

--Rien, mademoiselle... Ou plutôt, si... C'est dommage que je ne vous
plaise pas plus... Oh! même sans votre silence d'après, je m'en étais
bien douté à la soirée Saulvard... J'ai bien vu cela à vos yeux quand
vous êtes partie... Et cependant, vous me croirez si voulez, plus je
cause avec vous, mademoiselle, plus je me convaincs que nous aurions
fait un excellent ménage...

Thérèse, à l'imprévu de cette déclaration, ne put réprimer un petit
éclat de rire:

--Nous? dit-elle.

--Oui, nous, parfaitement, nous!... poursuivait Bœrzell, avec un
avancement bougon des lèvres qui ajoutait quelque chose de puéril à sa
figure d'enfant barbu... Inutile, n'est-ce pas? entre gens de notre
espèce, de jouer la comédie... On nous présentait l'un à l'autre afin
de nous marier. Or supposez, mademoiselle, que je vous aie plu, à ce
bal...

Il s'arrêta pour la regarder:

--Et vous comprenez bien ce que signifie ce mot «plaire». Pardieu, je
n'espérais pas que vous alliez du coup tomber amoureuse de moi...
Non... Ainsi, vous, vous me plaisiez: c'est-à-dire que vous
m'inspiriez une profonde sympathie... Je pensais: «Voici une
personne de valeur, une forte intelligence, une femme comme il m'en
faudrait une, la compagne et l'amie à qui je pourrais me confier,
demander conseil, sans craindre de me heurter à de la niaiserie ou à
de l'indifférence...» Eh bien! supposez que vous eussiez pensé de même
sur mon compte, cela suffisait... Nous nous épousions et j'étais
heureux!

Thérèse demeurait muette.

--Mais voilà! reprit Bœrzell d'un ton grognard... Vous ne l'avez pas
pensé... Je ne vous plais pas assez... Ou, pour être plus exact, je
vous déplais trop... Seulement, toute fatuité mise à part,
permettez-moi de vous dire que cela m'étonne... Intellectuellement, si
j'en juge par nos deux entretiens, nous nous entendrions à
merveille... Nous avons sur les gens, sur les choses, à peu près les
mêmes opinions... Notre vie à chacun est dirigée dans le même sens,
occupée par des travaux analogues... Nos goûts et nos aptitudes sont
d'accord... Reste le physique! Évidemment, c'est par là que je vous
déplais, et c'est justement cette faiblesse de jugement qui me
surprend chez vous... Ah! si vous étiez une de ces petites coquettes,
une de ces petites écervelées, une de ces petites poupées mondaines...

--Pourtant, monsieur!... protestait Thérèse avec un sourire.

Bœrzell lui coupa la parole, et, s'excitant graduellement:

--Je vous en prie, mademoiselle, laissez-moi finir... Si, dis-je,
vous étiez une de ces petites mondaines sans culture, sans élévation
de caractère, et bourrée de préjugés, comme une oie de marrons, je ne
m'étonnerais pas... Je me connais, allez!... Je sais bien mes défauts
et tout ce qui me manque pour plaire à une petite femme de cette
catégorie... Mais que vous, une personne de votre qualité, vous
envisagiez le mariage comme ces demoiselles-là, que le mariage pour
vous ce soit le coup de foudre, le cœur bouleversé, la passion
irrésistible, le beau monsieur à moustaches et tout le tralala des
romances, je vous assure, je n'en reviens pas! Et, quand je songe que
très probablement nous sommes créés l'un pour l'autre, quand je songe
que par extraordinaire nous nous sommes rencontrés, que nous pourrions
faire ensemble un mariage intelligent, sensé, clairvoyant, et que nous
ne le faisons pas, tenez, cela me mettrait presque en colère!...

Il tapait le bitume du bout de son parapluie.

--Vous avez fini? questionna Thérèse d'un ton de sollicitude.

--Oui, mademoiselle! fit-il distraitement.

Et sur-le-champ, se dédisant:

--Il n'y aurait qu'un cas, toutefois, où votre répugnance me
paraîtrait logique, justifiée, digne de vous, quoi!... Ce serait si,
par hasard, vous en aimiez un autre...

Mlle Raindal subitement s'était assombrie. Le seigneur de sa vie
resurgissait: Albârt, avec son insolente prestance, ses grands yeux de
cheval, ses lèvres ironiques. Thérèse inspecta le jeune savant d'un
regard dédaigneux, puis, la voix assourdie de tristesse:

--Je n'aime personne, monsieur!... Ou, si vous préférez, j'aime un
souvenir...

--Un souvenir! bredouillait Bœrzell décontenancé... Ah! bon, bon...
C'est différent... je vous demande pardon, mademoiselle...

Mais avec son chapeau rebroussé et ses grosses lèvres de triton,
ramenées en boule, il avait un air si déçu, si contrarié, si enfantin,
que, malgré la gravité de l'instant, Thérèse dut se contraindre pour
ne pas sourire.

--Vous voyez, cher monsieur! reprit-elle cordialement... Vous vous
mépreniez, sinon sur mes intentions, du moins sur le fond de mes
sentiments... Et la preuve que j'ai du plaisir dans votre société,
c'est que, si vous voulez bien, de temps à autre, venir nous rendre
visite, le dimanche, en confrère, en ami, n'est-ce pas? j'en serai
tout à fait ravie...

--Je vous remercie, mademoiselle, fit Bœrzell sans élan...
Certainement, je viendrai le dimanche... Ah! comme il est fâcheux,
tout de même, que vous ayez sur le mariage des idées tellement... ne
vous offensez pas... les idées reçues, les idées de tout le monde!...
Le cœur, l'amour, c'est beaucoup, je ne dis pas... Mais il n'y a pas
que cela dans l'existence!... Outre l'amour, il existe des sentiments
d'affinité, de sympathie, de considération réciproque, qui peuvent
établir des liens très solides entre deux êtres un peu indépendants et
supérieurs...

Puis, comme Thérèse se rembrunissait:

--Enfin, je ne veux pas vous importuner davantage, mademoiselle... Ce
serait mal reconnaître votre aimable invitation... Alors, si vous m'y
autorisez, à dimanche!...

--A dimanche!...

Thérèse s'engageait dans la rue Notre-Dame-des-Champs. Une voix
essoufflée la rappela:

--Encore moi, mademoiselle! fit Bœrzell qui la rattrapait... Un
dernier mot que j'oubliais... Il se pourrait que dans mes paroles vous
eussiez soupçonné une arrière-pensée d'intérêt...

Thérèse faisait de la main un geste de dénégation.

--N'importe! riposta Bœrzell... Pour rien au monde je ne voudrais
être confondu avec ces jeunes messieurs qui courent le beau mariage,
le mariage utile... Et, du reste, consultez M. Raindal... Il vous
apprendra lui-même que dès à présent ma vie scientifique est, selon
l'expression d'usage, tracée au cordeau... Mes maîtres m'aiment et me
soutiennent... Mes concurrents sont peu nombreux et n'ont pour la
plupart qu'un mérite de second ordre... Des Hautes Etudes je passerai
donc fatalement à la Sorbonne ou au Collège de France, et de là
j'entrerai, j'espère, à l'Institut... Calculez d'après ces données,
mademoiselle... Un mariage avec vous n'aurait certes pas été de nature
à me nuire... Cependant, sans ce mariage, au bonheur près, ma carrière
sera pareille... Voilà ce que je désirais vous dire... Convenez que
pour notre amitié future ces détails avaient bien leur petite
importance!

--Ils en auraient eu peut-être si j'avais douté de vous...

--Heu! fit sceptiquement le jeune savant... Vous dites cela... Vous
êtes polie... N'empêche que dans ces matières on n'est jamais trop
circonspect... Mais, je vous retarde, excusez-moi... A dimanche,
mademoiselle...

--Entendu! fit Thérèse sur un ton déjà camarade.

Lorsqu'elle pénétra dans le cabinet de travail, où M. Raindal causait
avec l'oncle Cyprien, celui-ci l'accueillit d'une bordée de
compliments:

--Pristi! Mon neveu!... Comme nous avons une belle mine! Et des yeux
brillants!... De la gaieté plein la figure! Je jurerais que tu ne
viens pas précisément de t'ennuyer!

--Effectivement! approuva M. Raindal avec timidité.

--Bah! C'est possible, répliqua Thérèse... Devinez qui j'ai rencontré?
Le petit Bœrzell, tu te souviens, père? l'aspirant fiancé de chez les
Saulvard... Un garçon bien étrange, avec toute une série de théories,
de systèmes dont je ris encore... Bref, je l'ai invité à nous rendre
visite... Et il viendra sans doute dimanche!...

--Tu as fort bien fait, fillette! affirma M. Raindal autant pour se
concilier Thérèse que par une manie qu'il avait de louanger ses
inférieurs... M. Bœrzell est un jeune homme d'un rare avenir... Tout
le monde, à l'Académie, le tient en haute estime... Et pas plus tard
qu'hier, qui donc me disait à son sujet...?

--Mais toi-même, mon oncle, interrompit Thérèse, à mon tour de
t'interroger! Peux-tu me dire un peu ce que tu fais ici, en semaine,
un mercredi, à l'heure sacrée de l'apéritif?...

--D'abord, objecta M. Raindal cadet, il n'est que cinq heures et
demie... L'apéritif dure normalement jusqu'à sept heures et demie...
Il me reste donc devant moi, mademoiselle, deux bonnes grandes heures,
s'il vous plaît... Maintenant, pourquoi je suis ici? Hé! cela
t'intrigue, mon neveu!... Pour demander à ton père de me mener chez
Mme Chambannes...

Thérèse se mordit les lèvres, où montait un sourire.

--Oui, reprit l'oncle Cyprien, en frottant son crâne ras. Une idée que
j'ai eue comme ça, une curiosité....

--Et je disais à ton oncle, continua vivement M. Raindal, sans
regarder Thérèse, que j'étais tout disposé à l'y mener le jour où il
voudrait...

--Pourquoi pas demain jeudi? fit l'oncle Cyprien.

M. Raindal poussait un soupir qu'il déguisa en ricanement:

--Hé! hé! demain, c'est un peu tôt... Il faut bien que j'aie le temps
de prévenir Mme Chambannes... D'autant plus qu'hier soir son mari est
parti en voyage...

--Ah!... En voyage!... Et où cela? fit l'oncle Cyprien.

--En Bosnie, je crois.

--En Bosnie!... Ah! vraiment, en Bosnie! répétait M. Raindal cadet
pour noter en sa tête cette particularité ou pour y découvrir un
indice à charge.

Et d'un ton résolu:

--Eh bien, écris-lui tout de suite, à Mme Chambannes... Deux lignes,
deux simples lignes... Je jetterai ta lettre à la boite en m'en
allant... Elle l'aura demain matin, au réveil, et, si elle ne veut pas
de moi...

--Soit! soit! fit froidement M. Raindal qui saisissait son
porte-plume.

Mais avant de tracer le premier mot, il ajouta:

--Par exemple, je t'avertis loyalement... Tu verras peut-être chez Mme
Chambannes des personnes qui ne seront pas de ton goût...

--Et qui donc?

--Je ne sais pas au juste... Voyons, il y aura peut-être un abbé,
l'abbé Touronde, un des amis de la maison...

A cette révélation, l'oncle Cyprien s'oublia. Comment! Mme Rhâm-Bâhan
avait un abbé, un curé, un ensoutané! Non, celle-là était par trop
bonne! Quelles mœurs! Quel siècle! Quel gâchis! Et l'oncle Cyprien
s'en tenait les côtes.

Il ne se calma que sur un regard sévère de Thérèse qui le rappelait à
ses engagements.

--Je ris, déclara-t-il, je ris parce que... tu comprends...

Puis, renonçant à s'expliquer:

--Je ris sans méchanceté... Et tu peux compter que si je me rencontre
avec l'abbé Tour... Tour quoi?--baste! peu importe!--je serai très
convenable... des plus convenables... Va, écris, mon ami!...

Thérèse était à bout de forces. Le fou rire la gagnait. Elle sortit
sous prétexte de chercher une brochure, et, arrivée à sa chambrette,
elle se laissa choir dans son fauteuil en s'esclaffant.

--Ce malheureux papa!... Quelle tête piteuse! Et l'oncle, qui veut en
être aussi maintenant!... Ah! la vie est bien drôle!

Elle se sentait d'humeur à plaisanter, à trouver tout cocasse,
grotesque, et au fond elle avait l'impression d'être enfin guérie,
délivrée de sa crise. Spontanément elle éprouva un élan de gratitude
pour Bœrzell. Le brave garçon, n'était-ce pas à lui qu'elle devait un
peu ce miracle? Ne l'avait-il pas consolée, distraite, comme un enfant
qui pleure, avec le miroitement de sa thèse conjugale, la bizarrerie
de ses discours, la chaleur tenace de sa voix? Sans lui, sans ce
comique raisonnable qui émanait de sa personne, et survivait à leur
causerie, ne serait-elle pas encore à se débattre sérieusement contre
la fièvre du mal, à s'épuiser dans le grave cauchemar de ses désirs
inassouvis? Aurait-elle même pu s'amuser des ambitions mondaines de
l'oncle, ou de sa malice sournoise, ou de quoi que ce fût? Pauvre
Bœrzell! Jamais elle ne parviendrait à l'exaucer, à surmonter la
répulsion que lui suggérait cette figure de vieux collégien à barbe.
Mais qui sait s'il ne l'aiderait pas aux moments de détresse, s'il ne
deviendrait pas un ami, un camarade fidèle qui ferait sa solitude
moins morne, moins abandonnée?

Elle marchait à travers la pièce, en s'exaltant à ces espoirs, et
Brigitte dut frapper deux fois pour lui annoncer que l'on servait.



XI


--Son frère... le frère de M. Raindal!... murmurait songeusement Mme
Chambannes, accoudée au bord de son lit devant le cadre moelleux que
formaient autour de ses boucles éparses les dentelles de l'oreiller.

Elle amena d'une main distraite le restant du courrier. Il y avait un
prospectus de parfumerie, une note de modiste qu'elle rejeta avec
dégoût, deux journaux et au-dessus une carte postale fermée: une drôle
de carte, l'adresse écrite en gauches capitales qui titubaient l'une
sur l'autre, un louche aspect de lettre anonyme! Zozé la déchira
lentement. Des faiblesses vibraient le long de ses bras, et elle lut,
tracées dans le même caractère, ces lignes qui emplissaient l'espace
du carton gris:

   SI VOUS N'AVEZ RIEN DE MIEUX A FAIRE, PASSEZ UN MATIN, VERS ONZE
   HEURES, RUE GODOT-DE-MAUROI, AUX ENVIRONS DU DOUZE BIS. VOUS Y
   CONSTATEREZ UNE FOIS DE PLUS QUE LES AMIS DE NOS AMIES SONT NOS
   AMIS.

Elle se renversa en arrière, sans un doute, sans un espoir, la main à
la poitrine, avec un geste de blessée. Elle demeurait d'abord
immobile, les paupières closes, puis, indistinctement elle se mit à
balbutier:

--Oh!... oh!... oh! mon Dieu!... Les méchants!... L'atroce
méchanceté!...

Elle éprouvait au cœur une sensation cuisante; et c'était à chaque
question qu'elle inventait, à chaque hypothèse, comme une nouvelle
brûlure qui aurait agrandi la plaie.

Sûrement on dénonçait Gérald. Mais la femme, la gredine, la traîtresse
inconnue, qui cela pouvait-il être?

Une à une, Zozé évoquait ses amies sans y discerner la coupable.
Toutes lui paraissaient également suspectes. Avec toutes, tour à tour,
Gérald avait eu des flirts équivoques, des façons familières; et dans
chacune successivement, au gré des souvenirs, elle croyait tenir la
complice. Une autre ensuite l'emportait, lui semblait plus fautive,
Flora Pums après Germaine de Marquesse, Rose Silberschmidt après Flora
Pums; et à la fin, elle s'embrouillait dans cet amas de preuves
équivalentes et de présomptions contradictoires. Elle essaya de
s'orienter en cherchant à deviner l'auteur du télégramme. Des noms lui
venaient à l'esprit, les noms d'hommes qui la désiraient et eussent
été capables de vouloir détruire son bonheur: Pums, Burzig, Mazuccio.
D'aucun des trois cet acte infâme ne l'étonnait. Alors en s'apercevant
de l'aisance avec laquelle elle les soupçonnait toutes et tous, un
rictus contracta ses lèvres. Pouah! Dans quelle bande de coquines et
de goujats vivait-elle donc pour que nul d'entre eux ne trouvât grâce
devant sa méfiance, pour que pas une fois elle n'eût craint de les
accuser à tort? Mais ce ne fut qu'un éclair de clairvoyance aussitôt
éteint sous les bouillonnements de sa colère. Elle avait bien le temps
de philosopher, la petite Mouzarkhi! Et elle exagérait le ton des
injures, comme on fait dans le délire de la désillusion, ne gardant
d'amour, de tendresse, d'indulgence que pour Gérald, son Gérald chéri
qu'elle allait peut-être perdre à jamais! Des larmes obscurcirent ses
yeux. A travers leur eau trouble elle contemplait avec angoisse
l'inconcevable scène de la séparation! Elle se figurait être rue
d'Aguesseau, sur le seuil de la porte, après l'explication finale.
Elle tournait la tête pour un dernier regard. Elle revenait encore
l'embrasser... Oh! non, non, elle ne voulait plus voir, et dans un
élan de terreur, elle ramena au-dessus de son front la toile légère
des draps. Des convulsions de sanglots agitaient par instants les
formes onduleuses que modelait son corps sous ce suaire. Puis, comme
dix heures sonnaient à la pendule de la cheminée, dans un soubresaut
plus violent, Zozé rejeta les couvertures, et, glissant d'un bond à
terre, elle sonna nerveusement:

--Vite, de l'eau chaude dans le cabinet de toilette... Mon costume de
drap beige... Ma capote noire!... dit-elle à la femme de chambre qui
entrait.

--Quel corset?

--Je ne sais pas, celui que vous voudrez!... Vite, seulement, vite,
vite...

--Madame désire-t-elle une voiture?

--Oui, c'est cela, une voiture fermée... ou plutôt, non!... Pas de
voiture!... Dépêchez-vous...

Une hâte belliqueuse l'activait. Il fallait être prête à l'heure; et
elle courait à cette suprême torture de surprendre les coupables comme
à un plaisir sans pareil, les narines palpitantes, un petit sourire
sauvage aux lèvres, et les yeux brillants de convoitise.

A onze heures moins le quart, elle fut dehors. Elle suivit à pied la
rue de Prony et traversa le parc Monceau. Un jardinier enlevait aux
arbres rares de l'entrée leur étroite pelisse de paille. Les
feuillages débutants espaçaient leurs masses ajourées, d'un vert
encore tout pâle; et des parfums nouveaux roulaient avec douceur dans
la brise. Cette allégresse des éléments attrista Zozé par contraste.
Elle avait ouvert son ombrelle, car le soleil était déjà chaud; et en
marchant elle exhalait de longs murmures de regret comme si elle n'eût
plus dû revoir jamais ces gracieuses pelouses ni aspirer cet air
embaumé.

Mais elle se raidit d'un effort contre l'amollissement de la rêverie;
et, hélant un fiacre fermé qui passait:

--Faites attention! commanda-t-elle au cocher... Nous allons rue
Godot-de-Mauroi... Quand je frapperai à la vitre, vous arrêterez...
Vous ne bougerez plus... Vous resterez sur votre siège et vous
attendrez... Si je frappe deux fois, vous repartirez au pas... Si je
frappe trois fois, au trot... Est-ce compris?

--Oui, madame! fit paternellement le cocher, un gros moustachu
qu'amusaient ce mystère et ce ton de jeune capitaine.

--Alors, allez! Bon pourboire!...

La voiture s'engagea dans la descente de l'avenue de Messine.

A l'approche de l'attaque, l'ardeur de Zozé faiblissait. Elle avait
l'impression de recevoir dans la poitrine des coups de poing
étouffants, ou bien que son cœur était un petit oiseau chétif qu'une
main brutale étreignait. Et elle tenait ses paupières jointes pour ne
pas compter les maisons qui filaient trop vite.

Elle rouvrit cependant les yeux à un choc. Le fiacre tournait dans la
rue Godot-de-Mauroi. Zozé eut juste le temps de frapper à la vitre. Le
cocher se rangea à la hauteur du numéro 9. De là, en biais, on
apercevait le 12 _bis_, une vieille maison dont la façade grisâtre se
confondait avec d'autres façades analogues. Au-dessus de la porte
pourtant, deux écriteaux jaunes annonçaient de petits appartements
meublés à louer.

«C'est bien ici!» songea Zozé avec un soupir de détresse. Puis elle
consulta sa montre qui marquait onze heures cinq. Elle releva les
carreaux afin de se masquer le visage de leur trompeuse transparence.
Et s'arc-boutant dans l'angle gauche, le buste en bataille vis-à-vis
du 12 _bis_, elle commença à regarder.

Un quart d'heure s'écoula. Dans le silence de la rue à demi déserte,
des marchands des quatre saisons glapissaient en poussant leurs
lourdes charrettes. Parfois le cheval du fiacre s'ébrouait avec un
gros frisson d'ennui qui secouait les brancards, ou bien le cocher,
dans un mouvement, faisait grincer les cuirs et les bois de la
voiture. Mais Zozé ne percevait pas plus nettement ces bruits, qu'elle
ne voyait les boutiques voisines, les piétons qui se penchaient pour
la dévisager, ou le sellier d'en face courbé sur son ouvrage derrière
la vitrine. D'immatérielles œillères maintenaient ses regards en
arrêt, comme l'avide attention qui figeait tout son corps, vers le
petit quadrillage de pavés où les amants allaient surgir.

Que se disaient-ils à présent, dans quelles abjectes caresses
pâmaient-ils, à quel étage, à quelle fenêtre? Pour Gérald, à l'aide
des souvenirs, Zozé s'imaginait bien à peu près. Mais la femme lui
échappait. Elle devinait tout de la perfide, sa taille, sa nudité, sa
poitrine et ses bras, tout sauf la tête, sauf le visage. Et il lui
semblait se démener dans un de ces écrasants cauchemars où les traits
d'un des personnages se liquéfient, s'effacent dès qu'on tente de les
distinguer.

La demie sonna à une horloge des environs. La lenteur des complices
exaspérait Zozé plus encore que leur forfaiture. Elle les appelait
inconsciemment dans une véhémente et muette prière: «Venez donc!
Arrivez!»--comme des amis en retard à un rendez-vous qui pressait.

Et soudain une idée lui bouleversa le cœur. Si la lettre mentait, si
on l'avait mystifiée! Elle n'en ressentit aucune joie. Elle ne pouvait
l'admettre. Ses soupçons, tant de fois dépistés, refusaient de
rétrograder. On eût dit qu'ils flairaient la proie, qu'ils sentaient
l'hallali prochain.

Elle consulta de nouveau sa montre. «Midi moins le quart... Tant
pis... A midi, j'entre chez la concierge!...» Puis, comme elle
relevait les yeux, elle eut un tragique recul de la tête.

Là-bas, devant la voûte du 12 _bis_, une dame en costume de serge
grise faisait signe à un cocher; et, malgré la voilette blanche,
malgré l'épaisse floraison des broderies, Zozé avait reconnu un profil
familier, une mâchoire en forme de rabot, son amie, sa meilleure amie,
Germaine de Marquesse, elle-même!

Mais déjà la voiture d'en face repartait. Elle rasa au passage le
fiacre de Mme Chambannes. Sous la capote baissée, Germaine se cambrait
dans une pose résolue, les deux mains écartées aux deux bouts de son
ombrelle placée en travers de ses genoux. La misérable! C'était bien
elle! Et elle ne voyait rien, cette Germaine, tant le contentement
l'aveuglait!... Oh! la petite Mouzarkhi n'aurait certes pas cru que le
plaisir de _les_ surprendre fût à ce point douloureux! Elle
défaillait, saisie d'une lâcheté comme une femme qu'on opère, après le
premier contact de l'acier. Qu'allait être la seconde blessure, quand
la première lui laissait un déchirement aussi affreux?

Elle n'eut pas le loisir de se reprendre. Gérald apparaissait devant
la maison maudite.

Il était en tenue du matin, cape noire, complet bleu, avec une touffe
d'œillets couleur chair, que l'autre, sans doute, venait de piquer au
revers de son veston. Et Zozé le considérait, les yeux dilatés
d'horreur et d'amour.

Il jeta un regard à droite, un regard à gauche. Il semblait hésiter.
Enfin il s'achemina, de son pas dandinant vers la rue des Mathurins,
la canne sous le bras, les épaules voûtées, les mains réunies en
coquille pour allumer sa cigarette.

Zozé, affolée, avait oublié les signaux convenus. Elle tira la glace
et cria au cocher:

--Allez!

Le fiacre démarrait au petit trot. Mme Chambannes frappa
frénétiquement à la vitre, et, la voiture encore en marche, elle
bondit sur le trottoir.

Au fracas de cet arrêt, Gérald avait fait volte-face. En apercevant la
jeune femme, il blêmit de malaise. Et, se contraignant:

--Tiens!... C'est vous! dit-il avec un pesant sourire.

Zozé désignait de la main le fiacre, dont la portière restait ouverte.

--Monte! commanda-t-elle d'une voix sourde.

--Que je monte? Oh! quel drôle de ton vous avez!... bredouillait
Gérald, en essayant derechef un sourire.

--Je te dis de monter! réitéra Zozé, stupéfaite elle-même de son
accent d'audace... Allons, monte!... Je ne crains rien, ni le monde,
ni le scandale... Je veux que tu montes...

Une bande de petites ouvrières qui se rendaient à leur déjeuner, les
regardaient en se poussant du coude.

--Soit! fit Gérald gêné... C'est égal! vous avouerez que vous avez une
bizarre manière...

--Assez! Nous causerons tout à l'heure!

Et tandis que le jeune comte s'installait dans le fiacre, elle dit au
cocher:

--Où vous voudrez... Au Bois... du côté du Bois...

La voiture s'ébranla. Tous deux, en vieux nautonniers de Paris,
experts à la manœuvre du fiacre, ils tiraient la voilure des stores.
Puis Zozé s'écria:

--Eh bien?

Et, à bout d'énergie, elle fondit en larmes.

--Qu'est-ce qu'il y a?... Qu'est-ce que c'est?... Je t'assure que je
ne comprends pas! murmura hypocritement Gérald qui allongeait son bras
pour l'enlacer.

Elle se déroba d'un brutal détour du buste:

--Ne me touche pas... Tu me dégoûtes... Finis-en avec tes mensonges
stupides... J'ai vu Germaine... Comprends-tu, maintenant?...

Devant le silence de Gérald, sa fureur redoubla:

--Quelle honte! Quelle ignominie!... Avec une de mes amies, avec celle
que j'aimais le mieux! Bah! vous vous valez l'un l'autre... Vous êtes
des bandits, des canailles!... Vous deviez naturellement vous
entendre...

Gérald tenta de se rapprocher:

--Voyons, ma petite Zozé, mon petit Zozo... Ne pleure pas... Cela n'a
aucune importance... Oui, c'est vrai, ce n'est pas propre... Mais
c'est plus bête encore que vilain... Tiens, si la galanterie me
permettait de parler avec franchise...

--Eh bien, quoi? fit Zozé sans le repousser.

--Non! fit Gérald... Ce serait répugnant... Tu ne le voudrais pas
toi-même... Sache pourtant qu'aujourd'hui c'était la première fois et
qu'à l'instant, en m'en allant... sais-tu ce que je me disais là, à
l'instant, quand tu m'as sauté dessus?... Je me disais que c'était la
première fois et aussi la dernière...

--Tu me le jures? questionna Zozé avec un regard passionné qui faisait
plus étrange sa figure convulsée de haine.

--Je te le jure! riposta Gérald.

Elle l'examinait tendrement, en lui appuyant ses mains aux épaules,
puis le rejetant loin d'elle d'une rageuse bourrade:

--Je ne te crois pas... Tu mens... Tu as des yeux de femme!...

Elle recommençait à sangloter; et, dans la demi-lueur de répétition
qui perçait par l'étoffe des stores, auprès de cette maîtresse qui
gémissait comme à une fin de mélodrame, Gérald éprouvait peu à peu une
sorte de lassitude à se justifier plus.

--Voyons, ma petite Zozé, mon petit Zozo! prononçait-il encore, de
temps en temps, machinalement, par contenance.

Cependant cette scène durait trop. L'agacement le gagnait. Sous
l'amant se révoltait confusément l'orgueilleux gentilhomme. Les
brusqueries de Zozé l'avaient au fond vexé. Lui, Gérald de Meuze se
laisser bousculer par une simple Mme Chambannes! Et si docile, si
charmante amie que fût Zozé, il en venait à regretter presque les
femmes de sa caste. Oui, parmi celles-là, il y avait bien quelques
amoureuses, quelques sentimentales, des crampons avérés et que l'on
connaissait pour telles. Mais on était prévenu, on ne s'y risquait
qu'à bon escient. Et les autres, par contre, quelles agréables
natures, faciles, enjouées, et qui vous comprenaient la vie! Ah! ni la
jeune Chitré, par exemple, ni Mme de Baugy, ni même ce gros chérubin
de Mme Torcieux, n'auraient fait tant de tapage jour une aussi banale
petite crasse! On se serait boudés un peu, on se serait quittés
peut-être. Seulement ni scandales, ni sanglots. Deux ou trois mots
secs, d'abord,--après, un solide _shake-hand_ pour se remettre ou se
séparer, et voilà tout. Car elles savaient ce que c'est qu'un homme,
un flirt, une aventure. Elles étaient du monde, elles!...

Et subitement, entre deux cahots, la voix de Zozé proféra, sur un ton
de stupeur:

--Oh! Raldo... Comment as-tu pu?... Comment?... Comment?...

Comment il avait pu! Elle en avait d'exquises, la pauvre petite! Il
retint un sourire, et, attendri du coup par la candeur de cette
question:

--Je te dirai cela plus tard... un jour, lorsque je serai absolument
sûr de ne plus te faire du mal...

--Un jour?... Quel jour? s'écria Zozé avec une mine hautaine... Tu
supposes donc que je te reverrai?... Tu ne sens donc pas que c'est
fini?

Il l'attirait contre sa poitrine:

--Alors tu ne m'aimes plus?...

Zozé haletante ne répliquait pas. Des larmes jaillirent sur ses joues
que crispait un spasme de souffrance.

--Mais si, tu m'aimes, puisque tu pleures! reprit Gérald en la
câlinant.

Et, avec assurance:

--Écoute, ma petite Zozé... Evidemment, de nous revoir maintenant,
tout de suite, demain ou après-demain, cela ne pourrait qu'amener des
scènes, des chagrins, des entrevues pénibles... Tu as besoin de repos,
de réflexion... Il te faut du temps, pour me pardonner... Oh! je ne
suis pas une brute, va... Je devine bien ce que tu ressens... Et voici
ce que je te propose... Je devais partir la semaine prochaine pour le
Poitou, chez ma tante de Cambres... Eh bien, j'avancerai mon départ..
Je partirai ce soir même... Je resterai à Cambres jusqu'à la fin du
mois, en t'écrivant autant que tu voudras... Et lorsque je reviendrai,
tout sera oublié, je t'en donne ma parole... Dis-moi, cela te
va-t-il?...

Mme Chambannes laissait sa tête rouler rêveusement au gré des cahots
sur l'épaule de Gérald. Le jeune homme répéta:

--Réponds, ma petite Zozé... Cela te convient-il?

--Oui, oui! fit Mme Chambannes d'un air méditatif... Mais, moi aussi,
j'ai une idée...

--Dis-la, mon pauvre Zozo!...

--Je m'ennuierais à Paris... Je serais trop triste sans toi... Alors,
je vais aller me refaire aux Frettes, jusqu'à ton retour... En
rentrant, je boucle mes malles, et je décampe par l'express de cinq
heures.

--Seule?

--Non, je mobiliserai la tante Panhias!

--C'est cela, excellente idée...

Il y eut une pause. Elle éprouvait par tout son être un soulèvement de
béatitude, une sensation de salut qui l'empêchait de parler. Et, se
collant à Gérald, dans une effusion d'aveu plus forte que sa volonté,
elle soupira langoureusement:

--Oh! mon petit Raldo!... Comme c'est bon de t'avoir gardé!...

Elle ne rentra chez elle qu'à deux heures.



XII


Mme Chambannes n'était pas partie depuis une heure qu'un fiacre stoppa
devant l'hôtel.

Les deux MM. Raindal en descendirent. Le maître, pour éviter les
remarques insidieuses de son cadet, avait endossé une vieille
redingote. L'oncle Cyprien, au contraire, portait ses vêtements de
gala, une jaquette qui gardait encore aux basques les plis contractés
dans l'armoire, un pantalon à damier gris, et des gants de peau de
chien rougeâtre. Il était rasé de frais, et sa massue de cornouiller
avait fait place à une mince badine de jonc, avec une pomme dorée et
deux glands de soie brune, héritage de M. Raindal, le père.

Firmin, le domestique, en ouvrant recula d'étonnement. Il était, du
reste, en complet de drap anglais à carreaux et melon de feutre sur la
tête.

--Comment, monsieur Raindal! s'écria-t-il en retirant hâtivement son
chapeau. Mais madame n'y est pas... Elle est partie, il y a une heure,
pour les Frettes... Et je dois la rejoindre demain matin... Madame n'a
pas prévenu monsieur?...

L'oncle Cyprien se mordait la moustache pour étouffer son envie de
rire.

--Non, madame ne m'a pas prévenu!... répéta M. Raindal d'un ton
saccadé... C'est extraordinaire... Au moins, j'espère qu'il n'y a rien
de grave!...

--Je ne pense pas, monsieur, fit le domestique. Madame a décidé cela,
tout d'un coup vers deux heures... J'ai couru chez Mme Panhias qui est
venue aider madame à faire les malles... Et elles sont parties avec
Anna, la femme de chambre; je vous dis, il n'y a pas une heure. Si
monsieur désirait écrire un mot, j'apporterais la lettre à madame
demain matin...

M. Raindal réfléchit. Une telle désinvolture le confondait; puis, il
avait au dedans de lui comme une impression d'angoisse mal définie, de
chagrin bizarre.

--Non, merci! prononça-t-il enfin... J'écrirai de chez moi... Et où
dites-vous que madame est?...

--Aux Frettes, au château des Frettes, à Villedouillet,
Seine-et-Oise... Monsieur se rappellera?...

--Parfaitement, mon garçon... je vous remercie.

La porte se refermait. Le maître lança un coup d'œil à son frère, et,
d'une voix qu'il essayait de rendre goguenarde:

--Eh bien! mon pauvre ami... Pour ta première visite, tu n'as guère de
chance!...

L'oncle Cyprien s'inclinait, en écartant les bras dans un geste
d'acquiescement, et, se redressant soudain:

--Dis donc, elle ne m'a pas l'air plus poli que ça, ta Mme
Chambannes!...

Le maître allait répliquer, quand deux voitures, qui arrivaient en
sens inverse, s'arrêtèrent ensemble devant l'hôtel. L'abbé Touronde
sortit de la première: et de la seconde, le marquis de Meuze. Ces
messieurs, informés par M. Raindal, manifestèrent une grande surprise.
Ni l'un ni l'autre n'avaient été avertis, et le groupe se perdait en
conjectures sur les raisons de cette étrange impolitesse. Le marquis
de Meuze surtout se montrait choqué. Il dut se retenir pour ne pas
pester contre Gérald. Comment! un gaillard qu'il avait vu le matin
encore, qui savait tout sans doute et qui ne lui en soufflait pas un
mot! Cela passait, en vérité, les bornes de la cachotterie!

--Que voulez-vous! déclara-t-il, nous n'avons plus qu'une chose à
faire, c'est de rentrer chacun chez nous... Vous descendez dans Paris,
monsieur Raindal?

--Oui, certainement! fit le maître. Mais, pardon, j'oubliais... Il
faut que je vous présente mon frère, que j'amenais justement chez Mme
Chambannes.

Ces messieurs retirèrent leurs chapeaux. L'oncle Cyprien accentua
exprès son salut à l'abbé Touronde. Et l'on se mit en marche vers le
centre, le maître devant avec l'abbé, M. de Meuze en arrière avec
l'oncle Cyprien.

Pourtant M. Raindal ne suivait qu'imparfaitement les propos de l'abbé
qui l'avait entrepris sur sa question favorite, l'origine et les
dogmes de la secte des Coptes-Unis. Le brutal départ de Mme Chambannes
lui causait un énervement dont il ne se sentait plus maître. Manque de
courtoisie envers les autres convives, ce trait lui semblait à son
égard un réel manque d'amitié. Puis l'aventure dissimulait un mystère
qu'il eût souhaité pouvoir percer. Que signifiait cette fuite
précipitée, cet oubli de toutes les convenances? Quel drame ou quel
caprice avait ainsi, à l'improviste, chassé de Paris Mme
Chambannes?... Une sorte d'irritation l'oppressait peu à peu, qui,
pardieu, n'était pas de la jalousie--et M. Raindal rien qu'à cette
idée eut un petit ricanement sardonique--mais qui ressemblait à de la
déception, oui, à de la désillusion, à quelque chose enfin comme un
mécompte de cœur. Et il souleva son chapeau pour s'essuyer le front,
où perlaient de légères gouttelettes.

--Excusez! s'écria l'oncle Cyprien qui venait sans succès de décocher
un brocard contre l'abbé Touronde. Je préfère être franc... C'est plus
fort que moi... Je n'aime pas les curés!...

Et comme le marquis, resté glacial, abaissait tout à fait sa paupière
grisâtre:

--Mais par contre, fit-il prestement, je vous avouerai que je n'aime
pas davantage les juifs.

Là-dessus, ils s'entendirent très vite. M. de Meuze contait
sommairement ses déboires du krach. L'oncle Cyprien riposta par
l'histoire de sa destitution et par un résumé de sa théorie des Deux
Rives. Le marquis approuvait avec des sourires, et ils conclurent
d'accord que c'était, somme toute, une bien déplorable engeance.

Des seigneurs à ménager, cependant, ajouta le marquis, et qui
demeuraient, quoi qu'on fît, les princes du marché financier... Ah! en
82, au moment de la Timbale, on avait été bien nigaud. On s'était
attaqué à eux sans avoir appris leur tactique, sans soupçonner leurs
munitions, sans se méfier de leurs ruses de guerre; et on s'était fait
battre, rosser à plates coutures. Or, comment lutte-t-on contre des
adversaires plus habiles? En pénétrant leurs plans, en connaissant
toutes leurs batteries, en réglant son tir sur le leur, en rectifiant
la parabole selon les résistances ambiantes que figuraient ici: les
renseignements perfides, les charges en ligne des syndicats, les
manœuvres de liquidation, les fausses nouvelles ou autres duplicités
stratégiques. Et telle était maintenant la seule façon savante dont
opéraient en Bourse les personnes du monde.

--Ainsi, moi!--continuait le marquis, cessant ses comparaisons
militaires,--moi je suis actuellement à fond dans les mines d'or... Eh
bien, vous pensez peut-être que je me suis fourré là dedans à
l'aveuglette?... Pas du tout!... Le hasard des relations m'avait mis
en rapport avec quelques-uns de ces messieurs, précisément chez les
Chambannes, et je vous prie de croire que je n'ai pas boudé sur leurs
renseignements... Ah, mais non!... Des renseignements dont, soit dit
en passant, je suis loin de me trouver mal...

--Tiens! Tiens! vous avez confiance dans ces gens-là? questionna avec
déception M. Raindal cadet... On m'avait pourtant assuré qu'il y en a
beaucoup parmi eux qui ne sont pas la fleur des pois...

--Et qui vous a dit cela?...

--Un de mes amis, mon ami Johann Schleifmann, un de leurs
coreligionnaires, et, entre parenthèse, un brave homme, celui-là!...

--Votre ami force la note, monsieur, fit doucement le marquis...
Évidemment, je ne me fierais pas à tous... Il en est même que je ne
vous nommerai point et dont je me méfie comme de la peste...
Seulement, tenez, par exemple, pour ne vous en citer qu'un, M. Pums,
le sous-directeur de la Banque de Galicie, en voilà un dont je n'ai
qu'à me louer depuis six mois qu'il me conseille... Je ne vous
jurerais pas que, par-ci par-là, je ne bois pas un petit bouillon...
Mais, tout compte fait, mes opérations se soldent par des bénéfices,
d'importants bénéfices... Et remarquez qu'il ne m'en coûte ni un
dérangement, ni une flagornerie... Pums ne rêve que de m'obliger... Ce
n'est pas un de ces vizirs de la haute finance qui vous font payer
leurs avis à soixante humiliations pour cent... Il débute, mon Pums!
On l'a pour une poignée de main...

Le marquis s'esclaffait de cette ingénieuse tournure. Puis il
poursuivit:

--Et bien entendu, vous, monsieur, vous ne touchez pas à ces
diableries?

--Pas de danger! s'écria l'oncle Cyprien... Les vingt malheureux mille
francs que j'ai grattés sou à sou sur mes maigres appointements, je
les ai placés en chemins de fer... Cela me donne dans les trois pour
cent... Une misère, je vous l'accorde, mais une misère sûre et qui,
avec ma retraite, me permet de joindre les deux bouts... Spéculer,
moi?... Non, jamais de la vie!... Et puis, à quoi bon?... Je n'en ai
pas besoin!

Le marquis était devenu songeur. Il éprouvait un élan de sympathie
démocratique envers ce fougueux petit employé, trop pauvre pour que sa
morgue de gentilhomme eût à en redouter des familiarités blessantes.
Leur distance même les rapprochait; et soudain, d'une voix
sentencieuse:

--Qui sait si vous n'avez pas tort! fit-il... Il y a en ce moment des
fortunes à faire sur les mines... Et quand je vois des gredins ou des
imbéciles qui s'enrichissent du jour au lendemain et qu'après je
rencontre un honnête homme comme vous qui ne profite pas de l'aubaine,
j'ai des tentations de lui crier: «Mais allez donc, marchez donc!...
Ne laissez pas filer l'occasion!... Une occasion qui ne se produit que
deux ou trois fois par siècle, ça vaut la peine, que diable!...»

--Vous croyez?... Vous croyez? répétait l'oncle Cyprien, d'un ton
sceptique encore quoique déjà ébranlé.

--Et au fond, de quoi s'agit-il pour vous?--poursuivit le marquis,
avec cette manie de charité sermonneuse où se complaît parfois envers
autrui le joueur heureux.--Il ne s'agit pas en réalité de faire
fortune!... Tout au plus, comme on dit à la caserne, d'améliorer votre
ordinaire, de gagner les moyens de vous offrir un peu de luxe, un peu
de bien-être... Ah! si j'étais vous... Mais c'en est assez... Je ne
veux pas vous influencer... Le jour où cela vous dira, venez me voir,
monsieur Raindal... J'habite 2, rue de Bourgogne, au coin de la place
du Palais-Bourbon...

Ils rattrapaient le maître et l'abbé, qui s'étaient arrêtés à l'angle
du pont de la Concorde. On procéda aux saluts d'adieu; puis, les deux
frères restés seuls:

--Viens-tu dîner chez nous? interrogea M. Raindal.

L'oncle Cyprien, sans entendre, contemplait rêveusement les striures
de velours pêche que le soleil couchant traçait au loin sur l'horizon
décoloré.

--Je te demande si tu viens dîner? réitéra M. Raindal.

--Hein!... Plaît-il? fit en tressaillant l'oncle Cyprien. Si je viens
dîner?... Non, merci... Schleifmann m'attend à la brasserie... Je ne
peux pas le lâcher...

Et, comme la petite voiture verte de Panthéon-Courcelles gravissait au
pas la chaussée, il serra vivement la main de son frère.

--A bientôt... A un de ces soirs!...

Il avait grimpé sur l'impériale, et au tournant du boulevard
Saint-Germain, M. Raindal l'aperçut qui brandissait en signe d'amitié
sa souple badine à pomme d'or.

       *       *       *       *       *

--Hô! bonsoir, mon ami! fit Schleifmann, tandis que l'oncle Cyprien
s'installait à la table voisine de la sienne... Vous avez vu votre
jeune dame?

--Non, mon cher... Mais j'ai vu un de vos ennemis...

Il se mettait à narrer l'inexplicable fugue de Mme Chambannes, le
retour avec le marquis, la causerie sur les mines d'or; et, son récit
achevé:

--Eh bien, questionna-t-il... Qu'en dites-vous, mon cher Schleifmann?

--De quoi?...

--De cette histoire de mines, parbleu!...

Les petits yeux de Schleifmann scintillèrent d'un éclat farouche, et
il passait la main dans sa tignasse crépue.

--J'en dis que c'est encore une sale affaire où les juifs de Bourse
vont encore gagner beaucoup d'argent pour eux et créer beaucoup de
haine contre ceux de leur race... Voilà ce que j'en dis, de vos
mines!...

M. Raindal cadet réprimait un geste d'impatience:

--Sapristi, Schleifmann, tâchez donc de me comprendre... Je ne vous
parle pas des juifs, je vous parle de moi... Oui ou non, estimez-vous
que je doive me risquer?

Le visage du Galicien avait pris une expression de pitié:

--Vous, mon cher Raindal?... Vous n'y songez pas!... Vous, un _goy_,
et qui plus est un honnête garçon, vous voudriez vous mêler de
tripoter avec ces gros loups... Mais ils vous dévoreront, mon ami, ils
vous croqueront comme une côtelette!...

--Bref! fit l'oncle Cyprien piqué, vous êtes opposé à ce projet!...

Schleifmann eut un haussement d'épaules goguenard:

--C'est-à-dire qu'il n'existe pas, votre projet, que c'est une folie
pure... Agissez à votre guise... Seulement, diable, je vous en prie,
ne me racontez jamais une syllabe de cette risible démence-là!...

L'oncle Cyprien se tut, la gorge barrée de mécontentement. Il en
voulait au Galicien autant de son ton dédaigneux que de sa ténacité à
éteindre les chatoyants espoirs de richesse qu'avait fait luire le
marquis. Pour la première fois depuis huit ans, ses convictions
antisémites sévissaient contre Schleifmann; et dans l'entêtement de
son vieux camarade il retrouvait bien moins une marque d'amitié qu'un
trait de cet orgueil juif, dont ses plus chers auteurs citaient de
monstrueux exemples!... L'oncle Cyprien, taciturne, se les remémorait
un à un. L'entretien, dans ces conditions, ne tarda pas à languir; et
les deux amis se quittèrent froidement une heure plus tôt que de
coutume.

Le lendemain, M. Raindal cadet ne résista pas au désir qui le
taquinait de connaître les cours de la Bourse. Il acheta un journal du
soir et se réfugia dans le Luxembourg pour y lire en tranquillité la
cote. Mais, faute d'habitude, il s'embrouillait parmi les lignes
transversales, les colonnes perpendiculaires, les clôtures du jour et
les clôtures précédentes. Ce ne fut qu'au bout de dix minutes
d'efforts qu'il découvrit l'endroit où se marquait la hausse. Elle
était sur les mines d'or partout considérable et presque universelle,
se chiffrant par des quinze, des vingt, des trente, des cinquante
francs de différence.

Elle continua aussi rapide le surlendemain et le jour suivant.
L'oncle Cyprien mentalement établissait le calcul des sommes que, sans
ce mulet de Schleifmann, il aurait déjà empochées; et les dîners à la
brasserie se ressentaient chaque soir davantage de ces additions
rancunières.

Enfin le cinquième jour, M. Raindal cadet n'y tint plus. A midi et
demi, il rentrait s'habiller, et, une demi-heure après, un fiacre le
déposait rue de Bourgogne, devant la porte de M. de Meuze.

Le marquis, en vareuse beige et la pipe à la bouche, était encore à
table quand on introduisit l'oncle Cyprien.

--Bonjour, mon cher monsieur Raindal! s'écria-t-il en reculant sa
chaise... Enchanté de vous voir... Je vous reçois sans façons... Vous
allez prendre le café avec moi, hé?

Et tendant à son hôte une boîte de havanes ventrus:

--Un cigare?

--Volontiers! fit l'ex-employé.

Il y eut un silence. M. Raindal cadet amorçait gravement son cigare,
dont il n'avait pas osé rompre la bague en papier rouge et or. Il se
sentait au surplus ému par le majestueux aspect de la salle à manger.
Les plafonds en étaient surélevés comme dans une galerie de musée, les
fenêtres immenses. Sur tous les murs, de vieilles tapisseries
étendaient leurs peintures mourantes que rehaussaient, par
intervalles, d'antiques appliques en cuivre ciselé. Et M. de Meuze
lui-même, malgré son veston beige et sa grosse pipe d'écume,
participait de cette atmosphère d'élégance grandiose qu'épandaient
dans la pièce les objets d'alentour.

--Eh bien, monsieur Raindal! fit-il en poussant une bouffée... Quoi de
neuf?

--Peuh! monsieur le marquis! répliquait l'oncle Cyprien embarrassé...
Pas grand'chose!...

M. de Meuze le fixa de son perçant petit œil vert.

--Je parierais que vous venez me parler affaires...

L'oncle Cyprien eut une moue qui ne niait point.

--Ha! ha! s'écria victorieusement le marquis... Qu'est-ce que je vous
disais?... Je sens ça tout de suite, moi... Je n'ai qu'un œil, mais
qui voit pour deux...

Il lissait d'une coquette caresse les panaches blancs de ses favoris
et, s'avançant vers la fenêtre, il souleva le rideau.

--Tenez! avouez que pour un entresol, j'ai une jolie vue... En plein
sur la maison de nos maîtres...

Par les carreaux à treillages blancs, on apercevait la place du
Palais-Bourbon, et, devant la porte séculaire, un petit lignard qui,
l'arme au pied, rêvait auprès de sa guérite.

--Ah! c'est là que logent nos princes du chèque! fit l'oncle Cyprien
d'une voix sarcastique.

--Oui, monsieur Raindal, c'est là, la porte en face!... Une fenêtre
qui vaudra cher au premier jour d'émeute... Mais nous bavardons... je
vous oublie... De quoi est-il question?... Vous venez pour les mines,
n'est-ce pas?...

L'oncle Cyprien en convint. Sous le sceau du secret,--car il désirait
que personne, pas même son frère, ne fût informé de la tentative,--et
après mûre méditation...

--Parfait! interrompit le marquis. Je m'en doutais... Donnez-vous la
peine de passer par ici... Nous serons plus à l'aise pour causer...

Et, une fois dans l'autre pièce--un vaste cabinet meublé à
l'orientale, avec des panoplies de cimeterres et de carabines nacrées:

--Donc, vous voulez entrer dans la danse?... fit le marquis. Rien de
plus simple... J'écris à M. Pums immédiatement, et sauf contre-avis,
vous irez le voir demain, vers trois heures, à la Banque de Galicie,
72, rue Vivienne... Cela vous va?...

Il s'attablait à son large bureau et tout en écrivant:

--Seulement, pas de bêtises! De la prudence!... Le moment est
excellent... Mais il faut prévoir la débâcle, l'inévitable, la
fâcheuse débâcle qui se produit toujours sur les fonds de
spéculation... Oh! nous n'en sommes pas encore là... Pourtant, ayez
l'œil... Ne vous emballez pas!... Embêtez Pums plutôt dix fois
qu'une, avant de lâcher un ordre... Et à la moindre baisse, vendez au
galop, vendez comme un sourd! Vous m'entendez?...

L'oncle Cyprien se confondit en promesses et en remerciements.

Puis dehors, il s'achemina d'un pas alerte vers les Champs-Elysées.
Une radieuse gaieté de printemps frémissait dans le ciel renouvelé.
Les figures des femmes semblaient plus belles; et l'oncle Cyprien, au
passage, leur dardait de galantes œillades.

Il s'assit sur une chaise, face aux voitures qui dévalaient parmi la
splendeur de l'avenue. Une joie d'espérance dilatait tout son être.
Quelle douceur c'eût été de s'en ouvrir à quelqu'un! Quel dommage que
ce Schleifmann fût un caractère aussi intraitable! Et de nouveau M.
Raindal cadet se laissa emporter contre lui aux réflexions les plus
amères...

       *       *       *       *       *

Le lendemain, à la banque de Galicie, sitôt sa carte remise, il fut
reçu, sans attente.

M. Pums, dès les premiers mots, protesta de sa sympathie. Le titre
d'ami de M. de Meuze et de frère de M. Raindal était à ses yeux une
double et trop puissante recommandation pour qu'il ne se sentît pas
tout disposé...

--A propos, monsieur, s'écria l'oncle Cyprien, je vous serais obligé
de ne pas parler à mon frère de ma visite... Il pourrait peut-être
s'en alarmer, s'imaginer que je suis pris par la passion du jeu et
autres balivernes... Je préfère donc...

--Inutile d'insister, monsieur, déclara Pums... La discrétion est de
règle en affaires... De plus, il suffit que vous m'en priiez...

Il expliqua à l'oncle Cyprien le mécanisme de l'agio. Il l'aboucherait
avec un agent de change, M. Talloire, l'agent de la banque, du
marquis, d'une foule d'autres personnes ou établissements
respectables. M. Talloire ouvrirait un compte à M. Raindal cadet et il
ne resterait plus qu'à indiquer les ordres.

--Ouais! ouais! ripostait l'oncle Cyprien, en clignant les
paupières... Et il faudra que j'aille chez ce M. Talloire moi-même?...
C'est bien désagréable!...

M. Pums esquissa un cordial sourire:

--Oh! ce n'est pas indispensable... Nous pouvons, si vous le
souhaitez, nous charger de transmettre vos ordres à M. Talloire par le
moyen que voici...

Tandis qu'il analysait le procédé, l'ex-employé se livrait à un
colloque intime. Ce petit M. Pums lui plaisait. Impossible vraiment de
rencontrer un homme plus courtois, plus serviable et, quant à cet air
juif que d'abord il lui supposait, force devenait bien à l'oncle
Cyprien de reconnaître que Pums s'en trouvait dénué. Avec ses gros
yeux chocolat, ses joues jaunâtres, sa moustache noire, il avait aussi
bien la tête d'un créole, d'un Andalous, d'un Turc ou d'un Kirghiz
cossu. Et il n'était pas jusqu'à l'imperceptible accent qui ne parût à
l'oncle tout différent de ce qu'il attendait d'un «Prussien»
naturalisé.

--Je vous remercie! fit-il quand l'autre eut terminé... Maintenant, un
détail!... Combien faut-il que je mette? Cinq mille francs, est-ce
assez?...

--Mais ce que vous voudrez, monsieur... Vingt mille francs ou dix sous
à votre volonté... Vous concevez bien que je vous traite en ami et non
pas en client... Je ne déplore qu'une chose, c'est que vous ne soyez
pas venu quinze jours plus tôt... Avec cinq mille francs que je vous
aurais placés, c'était, il y a huit jours, à la liquidation du 15,
trois mille francs de bénéfice net qui tombaient dans votre poche...

--Trois mille francs! répétait mélancoliquement l'oncle Cyprien...
Enfin, il est trop tard!... N'y songeons plus!... Et puisque cinq
mille francs vous semblent suffisants, ayez la bonté de m'acheter
pour cinq mille francs de mines...

--Desquelles, monsieur? fit Pums avec gravité... Il y en a des
centaines!...

--Je ne sais pas! murmurait l'oncle Cyprien... Dame,
conseillez-moi!... Faites pour moi comme pour le marquis!...

Pums désigna une série de valeurs minières que soutenaient en Bourse
la Banque de Galicie et ses affiliés. L'oncle Cyprien, troublé par
cette nomenclature, se décida d'après la joliesse ou l'étrangeté des
noms. Il choisit l'_Etoile rose de l'Afrique du Sud_, la _Fontaine du
Diamant rouge_, la _Source des Escarboucles_, la _Pummigan and Kraft_,
la _Deemerhuis and Haarblinck_, dont Pums, complaisamment, lui
traduisait les titres.

Puis il se leva en s'excusant d'avoir tellement abusé d'un temps aussi
précieux. Le banquier se récria qu'il était trop heureux, et il
reconduisit son visiteur jusque sur le palier. Il comptait bien
d'ailleurs le revoir dans une huitaine, au moment de la liquidation,
car ils auraient à recauser.

«Quel charmant homme!» pensa l'oncle Cyprien quand la porte se fut
refermée.

Il passa les huit jours qui suivirent dans une fièvre de béate
anxiété. La hausse grandissait. Mais il craignait de s'être mépris,
d'exagérer le bénéfice, qui, selon ses calculs, se montait déjà à près
de deux mille francs. Et cela gâtait, chaque soir, son bonheur.

Il eut donc un sursaut d'émoi, quand, le 29 au matin, comme il partait
pour la brasserie, la concierge lui remit une enveloppe jaune, avec
l'en-tête de la maison Talloire.

Que contenait-elle, cette grande lettre? Et s'il avait mal calculé?
Si, au lieu des gains attendus, c'était une perte qu'elle annonçait?

Il revint sur ses pas, et, à l'abri de la porte cochère, il décacheta
l'enveloppe. Elle renfermait une feuille de papier zébrée de colonnes,
de chiffres, de mots abrégés, dont le tremblement de sa main
augmentait encore le chaos. Deux termes de commerce y émergeaient du
reste: à gauche, _Doit_, à droite, _Avoir_. Et au-dessus on lisait: M.
CYPRIEN RAINDAL. _Son compte en liquidation du 30 avril chez M.
Talloire, agent de change, 96, rue de Choiseul._

--Hum! Du sang-froid! Est-ce que je gagne ou est-ce que je perds?
murmura l'oncle pendant que son regard voletait à travers la feuille.

Enfin il remarqua dans un coin du papier un petit amas de chiffres,
avec au total cette mention: _Créditeur_: 2700 francs.

--Deux mille sept cents francs! proféra-t-il, le cœur cognant contre
ses côtes... Deux mille sept cents francs de bénéfice!... Il y a
sûrement erreur... Et pourtant je ne me trompe pas: qui reçoit, doit;
qui doit, reçoit... Je suis créditeur... Je gagne!...

Mais, en dépit de cette certitude, un doute grouillait dans sa
poitrine. Il eût voulu sur-le-champ s'en délivrer, savoir, et la peur
d'importuner l'agent était seule à le retenir de s'élancer rue de
Choiseul. Le conseil du marquis surgit à point dans sa détresse:
«Embêtez Pums plutôt dix fois qu'une!» La solution s'imposait,
d'autant que Pums lui-même s'y était par avance offert. L'oncle
Cyprien sauta dans un fiacre.

Tout le long du trajet, afin de raffermir sa foi, il se redisait en
cadence:

--Qui reçoit doit!... Qui doit reçoit!...

Cet axiome, néanmoins, ne le rassurait qu'à demi; et il fallut
l'accueil jovial de Pums pour lui rendre la sérénité.

--Eh bien! criait le banquier à la vue de son protégé... Nous n'avons
pas à nous plaindre, il me semble... Si mes calculs sont justes, vous
gagnez dans les quinze cents francs, monsieur Raindal!

L'oncle Cyprien, silencieusement, allongea son papier:

--Voici.

--Fichtre! s'écria Pums en consultant la feuille... Deux mille sept
cents francs de bénéfice!... Vous marchez bien, pour un commençant!...
Bravo!... Mes compliments... Et il va de soi que vous gardez votre
position?...

--S'il vous plaît? fit M. Raindal cadet, avec une moue inquiète.

--J'entends que vous laissez votre bénéfice sur les mêmes valeurs?

L'oncle Cyprien se recueillit, puis du ton le plus docile:

--Est-ce que je ne pourrais pas en retirer un peu?

--Oh! ce que vous voudrez! Cet argent est à vous... Vous en êtes le
seigneur et maître... Ne vous gênez pas.. Dites votre chiffre!...

--Sept cents francs! fit résolument l'oncle Cyprien... Je retire sept
cents francs, je laisse sept mille... Cela fait un compte rond,
n'est-ce pas?

Et il ajouta d'une voix moins hardie:

--Puis-je toucher ici?...

--Heu! riposta Pums... Ce n'est guère régulier... Enfin, pour vous,
pour un ami!... Là, signez-moi une procuration pour toucher chez
Talloire... Je vais vous donner un bon que vous n'aurez qu'à présenter
à notre caisse...

L'oncle Cyprien avait signé.

--Et vous me continuez votre confiance? demanda Pums qui s'était
levé... Vous me chargez toujours de diriger vos ordres?...

--Comment donc! riposta M. Raindal cadet... Vous riez, monsieur
Pums!... Ma confiance!... Vous devriez dire ma reconnaissance... ma
vive gratitude!... Achetez-moi, je vous prie des mêmes, ou achetez-en
d'autres, si c'est votre avis... Je suis convaincu que vous opérerez
au mieux de mes intérêts... A bientôt, monsieur, et merci encore!...

Parvenu dans la rue, il bifurqua instinctivement du côté de la Bourse.
Les sept billets de cent francs qu'on lui avait soldés bossuaient sa
poche intérieure d'une dure petite protubérance qu'il palpait à chaque
pas. Des idées de largesses l'exaltaient. Il stoppa un instant pour
contempler le tumulte de la Bourse, cette mêlée vociférante qui tout à
l'heure peut-être allait l'enrichir davantage. Et, pénétrant dans un
bureau de tabac proche, il réclama des cigares à bague. On lui en
apporta de plusieurs espèces. Il les flairait d'une narine experte ou
les faisait craquer à son oreille en les pinçant par le milieu. Il se
détermina pour une boîte à un franc la pièce et y joignit deux paquets
de cigarettes américaines.

Mais en sortant, auprès du bureau, sur la place, il avisa la vitrine
d'un marchand de pipes. Soutenues par d'invisibles supports, ou
couchées dans de riches étuis, le tuyau brutalement droit ou se
repliant en courbe serpentine, l'écume et la bruyère y mêlaient leurs
tons blancs et bruns. Des ronds d'or ou d'argent cerclaient des
porte-cigares en ambre, et dans leurs écrins de velours, ces objets
avaient tous un air de fins joyaux destinés à des bouches princières.
L'oncle Cyprien les considérait en hochant la tête. Puis soudain ses
prunelles brillèrent d'une lueur de contentement. Hé! s'il achetait
une de ces pipes, une belle grosse pipe en écume, comme celle du
marquis, pour son vieux camarade Schleifmann, que malgré les disputes,
il aimait bien pourtant! Et il entra dans la boutique.

Le choix fut si long, si minutieux, que l'horloge de la brasserie
Klapproth marquait plus de midi trois quarts, lorsque M. Raindal cadet
arriva.

--Un petit cadeau pour vous, mon cher Schleifmann! fit-il en
s'asseyant à la gauche du Galicien... Un cadeau que je ruminais depuis
longtemps... Prenez, oui, ouvrez, c'est pour vous!...

Schleifmann défaisait lentement le paquet.

--Une pipe! s'écria-t-il en maniant l'étui.

--Parfaitement, et une pipe de luxe!... Le fruit de mes économies de
six mois sur les cigarettes, mon cher!...

La pipe représentait une sirène dont la double queue torse s'enroulait
autour du tuyau jusqu'à l'ambre et dont la tête lascive et creuse
servait de fourneau au tabac. Schleifmann ne cacha pas son admiration.

--Elle est merveilleuse... colossale, colossale! répétait-il d'un mot
germanique qui, pour lui, exprimait le suprême de l'enthousiasme... Je
vais la fumer tout de suite... Garçon, des allumettes!...

L'oncle Cyprien observait d'un œil glorieux et attendri les apprêts
de l'inauguration.

--Exquise! déclara Schleifmann au bout de deux bouffées... Un enfant
la fumerait... Vous êtes bien gentil, mon cher Cyprien!...

Il avait saisi l'écrin et il en examinait la doublure, un revêtement
de peluche cramoisie avec l'adresse du fabricant frappée en lettres
d'or. Puis, brusquement, tapant du poing sur la table:

--Raindal! s'écria-t-il... Regardez-moi donc un peu!

--Présent! fit l'ex-employé qui offrait de biais deux prunelles
fugaces.

--Vous jouez à la Bourse, mon ami!

--Moi! fit d'un ton de révolte l'oncle Cyprien.

--Oui, vous! Cette adresse me révèle tout: place de la Bourse... Vous
jouez sur les mines!... Prenez garde, Raindal!... C'est une aventure
qui peut vous coûter beaucoup plus cher que vous n'imaginez!

Et il replaçait la pipe près de l'écrin avec un geste de renoncement.

--Vous m'ennuyez, Schleifmann! bougonna l'oncle Cyprien... Vous me
chagrinez énormément... Comment! je m'éreinte à vous acheter une pipe,
à vous la choisir comme pour moi!... Et voilà tout ce que je récolte:
des paroles de mauvais augure!... Eh bien, oui, là, j'ai joué... J'ai
même gagné... J'ai gagné sept cents francs... Seulement, ni-i-ni c'est
fini. Aujourd'hui, j'ai tout arrêté... Êtes-vous content, vilain
oiseau?...

--Fini! ricana le Galicien... Je n'en crois pas le premier mot, mon
ami... Commencé, oui... Mais fini, après un pareil bénéfice!... Vous
me tenez comme bêta, Raindal!

L'oncle Cyprien eut une grimace hautaine:

--Soit... Ne me croyez pas... Je ne puis pas vous obliger à me
croire... Entendu!... Je joue encore... Je joue à en perdre haleine...
Certainement... Et alors vous me laissez ma pipe pour compte?... On
n'est pas plus gracieux!

Schleifmann, involontairement, jetait une œillade de regret vers la
sirène dodue qui semblait dormir sur le flanc.

--Baste! je ne voudrais pas vous contrarier, mon cher Cyprien... Et,
tout de même, j'ai honte d'accepter votre pipe... Je ne devrais pas...
Ce n'est pas bien!...

--Pas tant de manières! fit affectueusement M. Raindal cadet...
Reprenez-la vite... Puisque je vous jure que je ne joue plus!...

--Le Seigneur soit loué, si vous dites vrai! murmura Schleifmann en
rallumant sa pipe.

La causerie redevint amicale. De temps à autre, Schleifmann, dans une
bouffée, exhalait: «Délicieuse!... Colossale!...» L'oncle Cyprien, le
jugeant conquis, proféra d'une voix négligente:

--Ah! au fait, pendant que j'y songe... Vous vous doutez qu'à cause de
cette petite affaire, je dois une politesse au marquis de Meuze...
Cela vous déplairait-il de déjeuner au restaurant avec lui?...

--Entre nous, je n'y tiens pas! grommela le Galicien après une pause.

--Pourquoi?... Oh! je devine... Les opinions du marquis!... S'il n'y a
que ça pour vous déplaire!... D'abord, soyez tranquille... Je l'ai
déjà prévenu que vous étiez un bon juif...

--N'employez donc pas cette expression, mon ami! fit Schleifmann d'un
ton énervé... Ne vous ai-je pas appris qu'il n'y a pas de mauvais
juifs?... A peine pourrait-on dire qu'il y a des juifs dégénérés...

--Et puis, poursuivait l'oncle Cyprien, de ce côté-là, il m'a paru
joliment calmé, le marquis!... Si vous saviez tout le bien qu'il m'a
conté de certains de vos coreligionnaires!...

--De deux choses l'une, fit sèchement Schleifmann, ou il se moquait de
vous, ou c'est un mauvais catholique...

--Lui! Il adore les curés!...

--Il peut adorer les curés, riposta du même ton le Galicien... Mais,
en bon catholique, il ne peut pas aimer les juifs... Religion
catholique signifie religion universelle... Tant qu'il demeurera un
hérétique sur la terre, la croisade reste ouverte... Tirez-vous de là
si vous pouvez!... Et n'est-ce pas naturel?... Les religions ne
vivent que par le fanatisme et ne périssent que par la tolérance.

--Ainsi, vous approuvez la Saint-Barthélemy, l'Inquisition, les
Dragonnades? s'écriait l'oncle Cyprien froissé dans son arrière-fond
bourgeois par la rudesse de ces aphorismes.

--Comme la Terreur! fit Schleifmann. Ou plutôt je ne les approuve
pas... Je me les explique. Ce sont mesures politiques utiles à leur
parti... On ne plante pas les croyances à sec, avec des
raisonnements... Elles ne germent que dans le sang et ne fleurissent
que sous la crainte...

--Et par conséquent, si la Révolution revenait, au besoin, vous me
feriez tout bonnement couper la tête?...

--Est-ce qu'on sait!... répliqua Schleifmann avec un demi-sourire
railleur... Si vous étiez devenu par trop riche!...

M. Raindal cadet, quoique peu égayé par cette plaisanterie, affecta de
s'en amuser:

--Bien, bien, Schleifmann, en attendant de me couper ma tête, vous
vous la payez, mon vieux... Je vous dis et je vous répète que le
marquis n'est plus intolérant pour un sou!... Une fois, deux fois,
trois fois, vous ne voulez pas déjeuner avec lui?

--Oui, je veux bien, riposta narquoisement le Galicien... Mais plus
tard, dans un an... Soyons précis. Je vais vous fixer le jour: le
lendemain du krach des mines... Ah! oui, ce jour-là, je serai bien
aise de causer des juifs et de la tolérance avec votre ami le
marquis!...

L'oncle Cyprien haussa les épaules:

--Il n'y a pas moyen d'être une minute sérieux avec vous... Bah! tant
pis!... Vous refusez: on se passera de vous!...

Schleifmann, sans répliquer, s'occupait à rebourrer le crâne de sa
sirène.

--Et votre frère? demanda-t-il subitement... Qu'est-ce qu'il pense de
tout cela, votre frère?...

--Mon frère? Ne m'en parlez pas! Il est peut-être encore plus rasant
que vous, mon cher... J'ignore ce qu'il a depuis quinze jours... Mais
on me dirait que c'est le départ de sa Mme Rhâm-Bâhan qui le tracasse,
que je n'en serais pas plus surpris que cela... Une humeur!... Une
tête!... Inabordable, enfin...

Puis, confidentiellement:

--Et pas un mot, n'est-ce pas, de cette affaire de mines, si vous le
rencontrez!... Ce serait des discours, des remontrances à n'en plus
finir!

Schleifmann s'engageait au secret. L'oncle Cyprien dressa la main,
dans une pantomime de dégoût:

--Mon frère! Ah! la! la! un crin, un véritable crin, en ce moment!



XIII


Par exception, cette fois, l'oncle Cyprien n'avait pas amplifié.
Depuis le jour de leur déconvenue, rue de Prony, M. Raindal, en
apercevant son frère, ne pouvait se défendre d'un sentiment de malaise
hostile; et, soit que la vue de l'oncle Cyprien évoquât un fâcheux
souvenir, soit que le maître appréhendât ses questions, il lui
marquait à chaque visite une froideur plus acrimonieuse.

Puis le départ de Mme Chambannes avait porté à M. Raindal un coup dont
son vieux cœur pantelait encore. Une semaine après, il recevait bien
de Zozé quelques lignes où elle s'excusait de cette fuite
discourtoise: elle avait eu «de petits ennuis qu'elle lui expliquerait
sans doute de vive voix». Mais le vague même de cet ajournement
impatientait autant le maître que si la jeune femme se fût abstenue de
tout détail concernant sa fugue. De petits ennuis! Sûrement ils ne
provenaient pas de Chambannes, toujours absent, loin de Paris. De qui
alors et de quelle sorte? Des ennuis d'argent? Hypothèse peu
vraisemblable. Des ennuis de famille? Non plus, puisque la seule
parente de Mme Chambannes l'avait accompagnée aux Frettes. Des ennuis
d'amour? M. Raindal repoussait avec véhémence cette dernière solution
qui, au fond, excitait plus sa colère que son incrédulité. Et quand
l'idée s'en dessinait à l'horizon de ses rêveries, il s'acharnait à
l'effacer, à la détruire comme un cauchemar absurde.

Des chagrins d'amour, Mme Chambannes! L'amitié du maître se révoltait
à cette sotte calomnie. Coquette, frivole, enfant, si l'on voulait;
mais amoureuse, sa petite élève, fi donc! Ce n'était pas à lui qu'il
fallait conter de semblables inventions, à lui qui la connaissait, qui
l'étudiait, qui la jugeait depuis bientôt plus de quatre mois.
L'unique jeune homme en situation de la courtiser, ce grand Gérald de
Meuze, ne semblait guère, avec ses façons lasses et ses traits
fatigués, le héros propre à captiver une nature aussi vivace, aussi
primesautière. A peine un robuste officier, un jeune poète ardent, un
musicien illustre, auraient-ils eu quelque faible chance, sinon de la
séduire, du moins de la troubler. Et M. Raindal, non sans un secret
soulagement, constatait auprès de Mme Chambannes l'absence de tels
favorisés.

Pourtant, au faîte de ses inductions, un vertige de tristesse le
faisait retomber soudain. Il se remémorait l'arrivée rue de Prony, la
maison vide et l'outrage qu'il avait subi. Comme elle l'aimait peu,
pour l'avoir ainsi oublié! Comme, dans ses affections, dans ses
pensées, il devait figurer à un rang infime et précaire! Comme il
s'était exagéré l'influence et l'attraction qu'il exerçait sur elle!

Par dignité il avait résolu de ne pas répondre à sa lettre, et chaque
jour qui passait sans nouvelles ébranlait davantage ce fier vœu. Où
était-elle? A quoi occupait-elle ses journées, ses soirées? Pourquoi
ne l'appelait-elle pas là-bas?

Parfois, dans une brusque envolée d'orgueil, il se soulevait hors de
ces soucis. Il jurait de ne plus condescendre à des enquêtes si
mesquines, si ravalantes pour un esprit supérieur. Il atteignait aux
abruptes régions où souffle la pure brise d'éternité. Mais il ne
planait pas longtemps seul dans ces hauteurs pacifiées. Au bout d'un
instant l'image légère de Zozé avait monté l'y rejoindre. Il soupirait
en la revoyant. Un accès de lucidité lui dévoilait la forte attache
qui le liait à sa petite élève. Il haussait les épaules, revisait ses
griefs contre Mme Chambannes, essayait de la dédaigner. Vain effort.
Il aurait voulu éprouver du mépris, de la rancune. Elle ne lui
inspirait que du regret.

Au milieu de cette inquiétude, il ne trouvait de répit que dans le
travail, dans le livre nouveau qu'il préparait.

--Un livre, déclarait-il à Thérèse qui pourrait bien avoir le succès
du précédent... Je ne t'en dis pas plus maintenant... J'attends que ça
ait mûri... Tu verras... ce n'est pas mal...

Et il se remettait à marcher dans son cabinet, les mains derrière le
dos, la tête basse, comme pointant contre le troupeau fugitif des
idées.

Le livre avait pour titre provisoire: _les Oisifs dans l'Egypte
ancienne_, et serait moins un ouvrage d'érudition qu'une étude morale,
appuyée de documents historiques.

M. Raindal se proposait d'y démontrer, par des exemples, que le grand
moteur social est la recherche des plaisirs et particulièrement des
plaisirs dits galants: vers la femme et à sa conquête s'achemine toute
l'œuvre du labeur humain--les raffinements surtout et les arts lui
sont redevables souvent de leur naissance et toujours de leur
prospérité--c'est pour elle que se sertissent les gemmes, que se
brodent les soies, que résonnent les mélodies... A méditer ces
développements, M. Raindal plus d'une fois avait gagné la fièvre ou la
migraine. Les faits, à son appel, bondissaient hors de leurs cellules,
accouraient se ranger en bataille comme de dociles petits soldats. Et
il y avait notamment un chapitre,--le chapitre VI,--sur l'_Amour et la
Galanterie dans l'Egypte ancienne_ d'après les légendes religieuses,
les objets de toilette et les contes populaires, dont le maître
possédait déjà la ligne et presque tous les paragraphes.

A de certains jours, cependant, il avait des scrupules sur le mérite
de sa conception. Ne l'accuserait-on pas de poursuivre l'entreprise de
scandale inaugurée par son dernier livre? Ne lui reprocherait-on pas
de s'attarder exprès aux épisodes licencieux? Etait-il même doué de la
compétence nécessaire pour approfondir les prestigieux problèmes du
sentiment?

M. Raindal rejetait en bloc les deux premières questions, au nom de ce
dédain que doit une âme élevée aux insinuations de l'envie.

La troisième lui paraissait plus délicate, plus sujette à des
controverses. Il se plaisait à en causer au salon, avec Bœrzell qui,
pas un dimanche, n'avait manqué de rendre, rue Notre-Dame-des-Champs,
la visite permise.

--Sincèrement, monsieur Bœrzell, interrogeait-il, pensez-vous qu'il
faille avoir été un libertin pour bien apprécier les finesses du
sentiment?... Croyez-vous, en un mot, que pour parler convenablement
de l'amour, il soit obligatoire d'en être un spécialiste, un
professionnel, un pratiquant?...

--Heu! maître! répliquait avec réserve Bœrzell... La question est
complexe... J'avoue que je n'y ai point encore réfléchi...

--Et ne croyez-vous pas, continuait M. Raindal, qu'il existe une
multitude de sentiments que l'on apprécie d'autant mieux qu'on ne les
a pas éprouvés soi-même?...

--Incontestablement! ripostait Bœrzell.

--Remarquez qu'en ce cas, on garde une fraîcheur d'impressions, une
netteté de vues qui sont du plus haut prix pour l'analyse
scientifique... On n'est dès lors aveuglé ni par la vanité, ni par
l'intervention des souvenirs personnels... L'esprit conserve intacts
son impartialité, sa pénétration, le calme indispensable aux
observations régulières...

--Assurément, maître!... répondait Bœrzell. Toutefois ne
craignez-vous pas que de cette procédure il ne résulte dans les écrits
quelque peu de froideur?

--Du tout, cher monsieur! protestait M. Raindal. L'essentiel est
d'aimer l'idée du sujet qu'on traite, d'aimer l'amour si c'est d'amour
qu'on parle... La chaleur de la sympathie réchauffe tout... Les
œuvres sont comme nos enfants. Il n'y a de froides, de mal venues que
celles qu'en les faisant nous n'avons pas aimées...

Et il regagnait lentement le cabinet de travail, tandis que Bœrzell
souriait à Thérèse. Car, dans leurs fréquentes causeries, le jeune
savant avait obtenu des semblants de confidences qui ne lui laissaient
guère de doutes sur les écarts mondains du maître.

Le quatrième dimanche, M. Raindal ne parut pas au salon. Il était
sorti censément pour faire visite au directeur du Collège, mais en
réalité pour aller s'assurer si sa petite élève n'avait point, sans le
prévenir, réintégré peut-être l'hôtel. La vue des volets clos lui ôta
ses espoirs. Il sonna pourtant, recarillonna. Personne ne répondit. Et
l'on avait atteint aux premiers jours de mai! Elle était partie depuis
quatre semaines! Quand reviendrait-elle donc?

Il s'en alla à pied par les rues à demi solitaires. Tout y était pour
lui ressouvenir pénible. Que de fois il avait accompli ce trajet,
l'âme et les yeux encore lénifiés par la gentillesse de Mme
Chambannes! Quel changement à présent! Quel abandon! Et, le long de la
route, comme pour se détourner de ces pensées chagrines, ou y opposer
des lèvres un démenti physique, il souriait aux petites filles, aux
petits garçons endimanchés que traînaient leurs parents d'une main
indolente.

Bœrzell, quand le maître rentra, n'avait pas pris congé. Il était
dans le salon à babiller avec Thérèse. Mme Raindal, auprès d'eux,
lisait un ouvrage de piété. Le maître s'évertua à montrer une humeur
joyeuse. La récente mésaventure d'un de ses collègues, que des
faussaires avaient abusé, lui servit de prétexte à plaisanter les
érudits. Que vaut au fond la science brute, si l'esprit ne l'anime
point? Que serait, entre autres, son prochain ouvrage, à lui M.
Raindal, s'il ne s'étayait pas de considérations générales et
humaines? Bœrzell l'approuvait complètement; et, d'une ingénieuse
digression, il ramena peu à peu la causerie sur le rôle social de
l'amour. Le maître mordit à l'appât avec fougue. Ses nerfs se
détendaient voluptueusement dans cet agréable assaut de dialectique
contre un adversaire si subtil. La nuit tomba qu'il n'avait pas cessé
de discourir.

--Vous dînez avec nous, n'est-ce pas, M. Bœrzell? fit-il, comme
Brigitte allumait les lampes.

Et il ne le lâcha qu'à onze heures, étourdi par la lutte, et
balbutiant de lassitude. Mais, sitôt seul devant sa fille, la
mélancolie l'avait ressaisi. Il se sauva vers son lit, sans presque
souhaiter le bonsoir, comme vers une distraction, vers un refuge
d'oubli.

Le lendemain matin il se leva tard, à huit heures et demie. Le
courrier ne lui avait rien apporté de Mme Chambannes; et, la tête dans
l'eau, il s'ébrouait maussadement lorsque Brigitte entra.

--Une dépêche pour monsieur...

--Mon pince-nez!... Donnez-moi mon pince-nez, vous dis-je!

Il éprouva une commotion, en déchiffrant sur le papier bleu,
l'écriture de Mme Chambannes. Il ouvrait le télégramme et lut:

    Dimanche soir.

    «Mon cher maître,

   «Me voici enfin de retour. J'ai hâte de vous revoir. Si nous
   profitions de ce que les fournisseurs et les amis me laissent
   encore la paix pour faire demain matin notre fameuse visite au
   Louvre? Alors, sauf contre-ordre, à demain matin, neuf heures et
   demie, rendez-vous place du Carrousel, devant le pavillon de
   Sully. Comme ce sera charmant de nous revoir!

   «Votre petite élève,

    «Z. CHAMBANNES.»

D'instinct, M. Raindal avait consulté la pendule qui marquait neuf
heures, et se précipitant vers la porte:

--Brigitte! clama-t-il dans le couloir... Brigitte! Ma redingote... la
neuve... Mes bottines vernies... Mon chapeau... Vite, ma fille...

--Qu'y a-t-il, père? fit Thérèse qui survenait à ce tapage.

M. Raindal déplora d'avoir crié si fort. Il se trouvait acculé à dire
la vérité.

--Peuh! c'est Mme Chambannes! répliqua-t-il en se grattant le dessous
de la barbe... Elle me donne rendez-vous à neuf heures et demie pour
la mener au Louvre... Je n'ai pas à flâner, tu vois...

Et, sur un sourire de la jeune fille:

--Pourquoi ris-tu?

--Je ne ris pas! riposta Thérèse qui avait recouvré son sérieux.

M. Raindal s'énervait:

--Si, tu ris! Il n'y a pas à nier... Va, parle... Pourquoi riais-tu?

--Tu veux absolument le savoir, père?... Eh bien! c'est parce
qu'aujourd'hui, lundi, le musée est fermé...

--Je n'y songeais plus... C'est ma foi vrai!... Je ne puis cependant
pas la laisser poser...

Et brusquement, devinant qu'on le soupçonnait de mensonge:

--Du reste, regarde! fit-il en tendant le télégramme... Le jour et
l'heure y sont... Demain matin, neuf heures et demie.

Thérèse, hautainement, écartait le papier:

--Oh! inutile, père!...

--Si! si! j'exige que tu regardes...

Elle jeta sur la feuille un coup d'œil sommaire, et, la rendant à M.
Raindal:

--Tu as raison!... Dépêche-toi!...

--Bon! bon!... Je te remercie toujours! fit-il d'un ton bourru.

Il ne reprit ses sens qu'en parvenant au Pavillon de Sully. La demie
sonnait à la grande horloge qui surplombe les pilastres rosés de la
porte. M. Raindal poussa un murmure rassuré. Déjà, d'être arrivé à
temps, il en oubliait sa colère contre Thérèse.

Devant lui la vaste place s'étendait ombreuse et déserte dans le noble
encadrement de ses palais illustres. Au loin la trouée des Tuileries
semblait une région de lumière sans bornes, dont la réfraction blanche
pâlissait jusqu'au ciel. Des rafales tièdes s'en échappaient qui
courbèrent un instant les verdures des deux jardinets proches. Le
maître respira fortement. Au printemps, il aimait cet arome lacté et
savoureux que charrie l'air des matinées. Puis son âme s'harmonisait
peu à peu avec la quiétude auguste du décor.

Il se mit à marcher devant le péristyle, la tête baissée vers ses
gants de Suède clair qu'il achevait de boutonner. Quand, au bruit
d'une voiture, il relevait les yeux, à l'une des hautes fenêtres du
pavillon Colbert, il distinguait deux scribes du ministère des
finances qui l'épiaient en souriant. Cette surveillance ne
l'offusquait point. Il se figurait l'ébahissement admiratif des jeunes
gens lorsque Mme Chambannes paraîtrait. Eh! oui, c'était une dame
qu'il attendait! Et quelle dame! De leur vie, probablement, ces
messieurs n'en avaient jamais aperçu de si élégante ni de si spéciale!

Mais par l'avenue de gauche, un fiacre découvert s'acheminait dans la
direction du Pavillon de Sully. Le maître s'élança juste pour aider
Mme Chambannes à descendre. Elle était en costume bleu sombre avec une
blouse dont la soie changeante miroitait dans l'entre-bâillement de sa
courte jaquette, et elle appuya à la main de M. Raindal sa main gantée
de blanc, en exhalant un petit rire candide de bonjour ou de merci.

--Eh bien! cher maître, dit-elle, quand elle eut payé le cocher, vous
ne m'en voulez pas trop? Vous n'êtes pas trop fâché contre votre
méchante élève?...

M. Raindal cligna des paupières sous le tendre regard dont elle le
pénétrait. Il avait perdu l'habitude.

--Mais non! chère madame! bredouillait-il... Je suis, avant tout,
charmé de vous revoir... M. Chambannes se porte bien?...

--A merveille... Revenu d'hier... A propos, il m'a prié de vous
inviter à l'Opéra ce soir... On donne _Samson et Dalila_ et _la
Korrigane_. Nous avons une seconde loge... Vous viendrez, n'est-ce
pas?...

--Peuh! madame...

--Si, si, vous viendrez... Je le veux!...

Elle inspectait les alentours d'un coup d'œil scrutateur; et, avisant
le cartouche à lettres dorées qui surmontait le péristyle:

--C'est là, n'est-ce pas?

--Hélas! impossible aujourd'hui, chère madame!...

Aux explications du maître, Zozé eut une moue bougonne:

--Pour une fois que je suis libre, comme c'est contrariant!... Alors
où irons-nous?...

--Je ne sais pas, madame!... Où vous voudrez!

Il considérait distraitement les petits squares circulaires dont les
feuilles bruissaient sous un courant de brise. L'intérieur ne s'en
voyait pas; et, dans l'emmêlement de leurs branchages serrés contre la
grille, l'accès même en paraissait clos. On eût dit deux galantes
charmilles de théâtre, posées là, par mégarde, ou provisoirement. Le
maître songea: «Mais ce serait parfait!» et tout haut, désignant d'un
geste le jardinet le plus voisin:

--Si nous entrions ici pour causer un instant, avant de nous séparer?

--C'est une idée!... fit Mme Chambannes... Ils sont délicieux, ces
amours de squares...

Le jardin se composait, au dedans, d'une minuscule pelouse
qu'entouraient quatre bancs verts, ouvragés à l'antique. Ils
s'assirent sur l'un d'eux, en face du pavillon Denon. Au fronton
s'alignaient, à intervalles égaux, une rangée de statues, isolées et
pareilles sous leur égalitaire costume de marbre. Seuls ces regards
sans vie plongeaient dans le petit square.

--Il n'y a pas foule! remarqua Mme Chambannes.

Puis, visant de son ombrelle les statues du fronton:

--Dire que vous serez un jour comme cela, cher maître!

--Rien n'est moins certain, madame, fit modestement M. Raindal.

--Et moi, où serai-je à cette époque? poursuivit Zozé d'une voix
grave.

--Oh! les vilaines pensées!... Est-ce votre séjour aux Frettes qui
vous a rendue si morose?

Non, à parler franchement, Zozé s'y était au fond divertie. Les
promenades, la nature, la solitude l'avaient ragaillardie, remise de
Paris! Car quelle est la femme, en vérité, qu'à un moment donné,
Paris ne dégoûte pas? Quelle est la femme qui ne finit pas par en être
excédée, des visites, des potins, des théâtres, des couturières, de
tout le surmenage mondain?... La campagne avec un ou deux bons amis,
comme M. Raindal, par exemple, le repos, une cure de grand air, tel
semblait présentement à Mme Chambannes «l'idéal», «le rêve». Et si
elle était revenue...

--Mais pardon, interrompit le maître... Pourquoi êtes-vous partie?...
Je suis peut-être indiscret en vous rappelant votre promesse...

--Non, pas du tout...

Elle fouillait âprement le sol du bout de son ombrelle, les deux
coudes aux genoux, en une pose de méditation.

--Je suis partie parce que j'ai eu des ennuis... Une amie en qui
j'avais confiance et qui m'a indignement trompée...

--Ah!... Je vous plains bien! fit-il.

Elle levait les yeux au ciel dans une extase mélancolique. Des
langueurs humides glissèrent entre ses cils. La tristesse la
transfigurait. Avec son petit col-carcan, si moderne, si masculin, ses
traits prenaient dans l'affliction un reflet de sainteté perverse.

--Ainsi vous avez eu beaucoup de peine? fit derechef M. Raindal qui ne
la quittait pas du regard.

--Oh! oui, beaucoup!...

--Ma pauvre amie! murmura le maître dont la voix s'altérait... Vous me
permettez de vous appeler de ce nom?

Mme Chambannes hochait la tête.

--Je ne vous en demanderai pas plus au sujet de votre départ!
continua-t-il... Sans le vouloir, je vous ai fait mal... Et je serais
inexcusable d'insister... Mais à l'avenir, si jamais vous êtes
malheureuse, je vous en prie, traitez-moi en ami, confiez-vous à
moi... Sans me donner de détails, dites-moi que vous souffrez, et je
m'emploierai de tout mon cœur à vous soulager, à vous distraire...
J'ai pour vous tant d'affection!...

--Merci! fit-elle un peu surprise du ton pressant dont il parlait...
Je vous remercie... Comme vous êtes bon, cher maître!

Elle s'était à demi retournée vers lui et le fixait, en souriant, d'un
de ses plus fervents regards. Des profondeurs béantes s'ouvraient dans
ses prunelles. Tout son visage frémissait de malice coquette. M.
Raindal crut sentir une flamme qui lui perçait les tempes. Le délire
l'emportait. Il saisit avec une craintive brusquerie la main de Mme
Chambannes; et, dans un frénétique baiser, ses lèvres y écrasèrent
l'aveu d'amour qu'elles n'avaient osé prononcer.

--Oh! prenez garde! fit Mme Chambannes en se reculant.

--A quoi donc? riposta gauchement le maître.

Une sueur d'angoisse lui humectait le front. Il essaya de ricaner par
contenance. Il s'arrêta, perplexe. La physionomie de la jeune femme le
déconcertait. Elle avait une expression sévère, mais sans rigueur, où,
plutôt que la rancune, dominait l'alarme décente. Ses yeux demeuraient
sombres malgré le palpitement narquois qui plissait l'angle de leurs
paupières. Qu'allait-elle faire? S'indigner, pardonner ou sourire?

Elle se leva, et, d'une voix paisible où tremblait à peine un écho
d'ironie:

--Cher maître, au revoir. Il faut que je rentre... Me conduisez-vous
jusqu'à un fiacre?...

M. Raindal lui serrait la main d'une imperceptible pression.

--Volontiers, chère madame! fit-il tandis que ses regards s'évadaient
vers les statues de la colonnade.

Elle passa la première par l'étroite porte de la grille. M. Raindal la
suivait en tirant machinalement sur le poignet de ses gants de Suède.

Lorsqu'elle fut en voiture, et que les roues déjà s'ébranlaient, il
recouvra l'audace de la contempler. Elle avait de nouveau sa figure
coutumière, ses yeux tendres et hardis.

--A ce soir, au fait! cria-t-elle... N'oubliez pas, cher maître, loge
40...

Le guichet du Carrousel franchi, elle ne put garder son sérieux. Elle
souriait d'un sourire si franc, si intense, qu'un gavroche à pied la
singea, s'écriant:

--Bon Dieu, que c'est drôle!...

Certes oui, c'était drôle. Le père Raindal amoureux! Qui s'en fût
douté? Et ce baiser qu'il lui avait appliqué, ce baiser en coup de
massue, tellement brutal et timide à la fois! Le pauvre homme!... Quel
dommage qu'on fût brouillé avec l'ignoble Germaine! Comme on se serait
amusées ensemble de cette petite histoire!

Au souvenir de l'amie perfide, Mme Chambannes s'était rembrunie. Elle
ne retrouva sa bonne humeur qu'après déjeuner, quand elle eut narré
l'entrevue à sa tante Panhias.

--Fais attention, mon enfant! recommanda la grosse dame... A cet
âge-là, c'est quelquefois très dangereux!...

--Pour qui? interrogea Zozé.

--Pas pour toi, naturellement!

Mme Chambannes fit tournoyer dans l'air une bouffée de sa cigarette:

--N'aie pas peur... Je serai prudente... Et qui sait? je me suis
peut-être trompée!...

--Peut-être! répéta d'un ton sceptique la tante Panhias.

Zozé ne répliqua pas. Elle revoyait le jardin du Louvre, les mines
ardentes et timorées de M. Raindal. Oh! si Gérald avait été là, caché
derrière, dans un massif! Cette idée de quasi représailles la
ravissait. Elle fuma encore deux cigarettes à s'en imaginer
successivement les scènes burlesques ou pathétiques.

       *       *       *       *       *

Le soir, à l'Opéra, c'était une de ces salles de printemps où renaît
dans un resplendissement de lumière, de pierreries et de chairs
offertes, tout cet éclat public de luxes et de beautés, de richesse et
d'aristocratie qui a semblé s'éteindre, se dissiper avec les derniers
poudroiements du jour.

Dès que Zozé parut, plusieurs jumelles des clubs et des premières
loges se braquèrent de son côté.

Car elle avait avancé en grade, la petite Mouzarkhi! A présent, on
lui tenait compte de ses deux années de liaison. Cela lui créait,
sinon un lien de parenté avec cette élite mondaine d'alentour, du
moins comme un fait de guerre à son actif, une campagne heureuse qui
diminuait les distances. Elle n'était plus la petite exotique inconnue
dont on s'enquérait sur un ton de semi-mépris. Elle était presque une
des leurs: la petite Chambannes, celle qui durant deux ans avait
capté, «chambré» le jeune Meuze; et, sous le masque des lorgnettes,
les lèvres esquissaient vers elle des sourires de bon vouloir.

Puis la présence du vieux monsieur assis auprès de Zozé, au premier
rang de la loge, intriguait les curiosités. On dut attendre
l'entr'acte pour être renseigné.

Cependant, au fond du théâtre, apparaissait la théorie des jeunes
Philistines. Dalila marchait à leur tête, sa noire chevelure
surchargée de fleurs et de joyaux versicolores. Elles chantaient, la
voix pâmante, une sensuelle mélopée:

    Beau-té, don du ciel, prin-temps de nos jours,
    Doux char-me des yeux, es-poir des amours,
    Pé-nè-tre les cœurs, ver-se dans les â-mes,
                Tes dou-ces flam-mes!
    Aimons, mes sœurs, ai-aimons tou-jours!

M. Raindal se raidit contre un piquant frisson qui lui courait des
reins à l'occiput. Instinctivement, il considéra la salle. Le silence
s'y faisait plus grave et plus vibrant. Une marée de volupté montait
de l'orchestre aux loges avec les langueurs de la musique. Les
prunelles de quelques femmes étincelaient de lueurs sauvages. Des
seins haletaient. Les lourds obusiers des jumelles tiraient à pleins
regards. Tous et toutes presque, après cette longue journée
d'hypocrisie, s'avouaient enfin amants sous l'entraînant cynisme de la
mélopée.

Le maître s'absorba dans des comparaisons. Il se rappelait d'autres
soirées passées à l'Opéra, avec Thérèse et Mme Raindal, dans des loges
données par le ministère, en été, ou à l'occasion des séances des
Sociétés savantes. Quelle transformation--pour ne pas dire quel
progrès--s'était depuis opérée dans son esprit! Que de phénomènes
sociaux lui restaient à cette époque inaccessibles, indifférents et
comme nuls! Il s'expliquait par là ses bâillements de jadis, l'ennui
et l'espèce de gêne qu'il ressentait à ces spectacles. Tant de notions
lui manquaient pour en goûter les agréments! Au lieu qu'aujourd'hui...

Il reporta ses regards vers la salle. Toutes les places en étaient
garnies. Le ballet des prêtresses de Dagon allait commencer et une
gaieté libertine relâchait maintenant les visages, d'accord avec la
grâce enjouée des danseuses.

M. Raindal, à part lui, nota ce changement. Combien de nuances dans la
dépravation aristocratique de l'assemblée! Combien de degrés ténus
entre la gravité de l'instant d'auparavant et la jovialité d'après!

Puis, tout en battant la mesure du preste rythme oriental qui réglait
les passes des ballerines, il examinait de temps à autre Mme
Chambannes, sa chère amie, comme il n'osait pas encore ouvertement
l'appeler.

L'effleurement d'un sourire indécis ondulait à travers sa fine petite
figure qu'immobilisait la rêverie. Parfois elle saisissait sa jumelle,
visait une loge, un rang de fauteuils, et, l'inspection achevée, elle
décochait à M. Raindal comme un regard de compensation. Lorsque le
rideau s'abaissa, elle se réfugia avec le maître dans le salon exigu
qui formait, en arrière, une sorte de boudoir rutilant. Chambannes se
tenait debout devant eux. Il ne prêta que peu d'attention aux propos
de M. Raindal qui décrivait selon les plus récentes données de
l'exégèse, les rites et les vicissitudes du culte de Dagon. Le rideau
d'ailleurs se releva avant que le maître eût terminé.

Le décor représentait un jardin avec un banc vert au premier plan, et,
à droite, la villa de délices où le crime devait s'accomplir.

Quand Dalila s'assit sur le banc enserré d'arbustes et que Samson,
chancelant d'amour, s'y laissa tomber auprès d'elle, M. Raindal ne put
se retenir de lancer du côté de Zozé un sournois coup d'œil allusion.
Sans feindre de le remarquer, Mme Chambannes accentua complaisamment
d'un sourire la rêverie de son profil. Le maître la remercia d'une
petite toux amicale.

Eh! somme toute, le matin, avait-il été si coupable? De sang-froid
même et à distance, il ne regrettait pas ce baiser de folie, cette
caresse incorrecte, dont la franchise au moins méritait le respect. Et
pourquoi s'ingénier à cacher plus longtemps des sentiments sincères?
Pourquoi jouer l'indifférence, quand c'était le contraire que Mme
Chambannes lui suggérait?... De l'amour? Non pas. Mais une certaine
tendresse, une espèce d'affection, qui, pour n'être pas exclusivement
paternelle, ne dépassait point cependant ce que l'âge autorise entre
une toute jeune femme et un homme sur le retour. A quoi bon se
dissimuler par des subterfuges intimes, par des mensonges illusoires,
la vivacité de ce penchant? Les exemples n'en pullulaient-ils pas dans
l'histoire? Sans parler de Ruth et Booz dont il semble que le roman
ait eu une fin bourgeoise, ne citait-on pas une foule de maîtres qui
s'étaient très purement épris de leurs disciples, hommes ou femmes,
malgré la dissemblance des intellects ou des années? Ainsi, quoi de
commun entre le cerveau d'un Socrate et le cerveau d'un Alcibiade?...

La suave cantilène que murmurait Dalila à Samson détourna fort à point
le maître de ces scabreux rapprochements. La pièce se dramatisait. Au
tomber du rideau les milices philistines cernaient silencieusement la
maisonnette où sommeillait le héros trahi. M. Raindal, à mi-voix,
récita les strophes inoubliables:

    Une lutte éternelle, en tout temps, en tout lieu,
    Se livre sur la terre, en présence de Dieu,
    Entre la bonté d'Homme et la ruse de Femme...

Il continuait. Mme Chambannes déclara ces vers très jolis. Elle
voulait connaître le nom de l'auteur.

--C'est de Vigny, madame! fit M. Raindal en la rejoignant dans
l'arrière-salon de la loge.

Chambannes était sorti. Ils demeuraient en tête à tête. M. Raindal se
demandait s'il ne conviendrait pas de réitérer le baiser du matin, ne
fût-ce que pour signifier à Mme Chambannes la persistance de ses
velléités nouvelles. Par un reste d'irrésolution, il préféra s'en
tenir à la causerie littéraire.

Mais comme il se mettait à raconter les poignantes amours de Vigny et
de Mme Dorval, brusquement la porte s'ouvrit. Sur le seuil de la loge,
se dressait un grand jeune homme brun dont M. Raindal ne vit d'abord
que la moustache noire et les larges prunelles railleuses.

--Tiens, monsieur de Meuze!... Entrez donc! s'écria avec aisance Mme
Chambannes.

Pourtant elle avait rougi; et, d'entre ses paupières, il partait vers
Gérald des œillades si caressantes, si réjouies et si humbles, que M.
Raindal du coup se sentit mortifié. Il voulut se mêler à la
conversation, critiquer les interprètes, louer la musique. Les mots se
dérobaient. Une crue soudaine de méchante humeur avait noyé sa verve.
Il se leva.

--Vous sortez, cher maître? interrogea Zozé.

--Oh! une minute, pour me dégourdir, prendre l'air...

Involontairement il avait claqué la porte. Il erra au hasard par les
couloirs jusqu'au loggia de l'escalier.

--Vous! s'écria Chambannes en venant à sa rencontre.

M. Raindal riposta sans entrain:

--Oui, il faisait trop chaud dans ce petit salon... J'ai laissé votre
femme avec M. de Meuze, le jeune, ou enfin, le fils, si vous aimez
mieux...

Chambannes ne semblait pas frappé par cette révélation. M. Raindal le
jugea un peu benêt. Ils rentrèrent ensemble au premier tintement de la
sonnerie d'entr'acte.

Zozé était seule dans la loge. Elle accueillit le maître d'un
rayonnant sourire de bienvenue.

--Bonne promenade?

--Pas mauvaise! fit M. Raindal que tant de charme désarmait.

Néanmoins, il garda une figure revêche durant tout le troisième acte.
Il ne cessait de songer à Gérald. Ce jeune homme, au surplus, ne lui
avait jamais été que médiocrement sympathique. Fat, bellâtre, des
mines impertinentes que ne justifiaient guère une intelligence fort
pauvre, des opinions banales, un rare manque de lettres, rien en lui
n'était de nature à conquérir M. Raindal. Et puis--le maître
s'accrocha à ce souvenir avec ténacité--et puis n'évoquait-il pas au
physique Dastarac, ce gredin de Dastarac? N'avait-il pas, à la soirée
Saulvard, fait échouer l'excellent Bœrzell? C'était de là, à n'en
point douter, que provenait l'antipathie première. Sottise de chercher
plus loin! M. Raindal ne chercha donc pas.

A peine essayait-il de suivre les regards de Zozé à travers l'immense
nef, d'en découvrir l'aboutissement. Difficile poursuite. Ils étaient
si incertains, si fuyants, ces regards, ils embrassaient de leur
tendresse tellement de personnes et d'espace! Après quelques
tentatives infructueuses, le maître renonça.

--Et où est placé M. de Meuze? interrogea-t-il seulement, d'un ton
d'insouciance.

--M. de Meuze?... A l'orchestre, je crois... Mais il ne doit plus y
être... Il allait finir la soirée chez des amis...

--Ah! bon! fit négligemment M. Raindal. Je vous demandais cela, vous
savez...

Effectivement, Zozé savait! Elle se mordit les lèvres pour ne pas
sourire. Hé! hé! la tante Panhias n'avait pas si mal dit. Il faudrait
faire attention.

       *       *       *       *       *

La soirée s'acheva sans nulle autre algarade. M. Raindal s'était
beaucoup plu au ballet final; et le pas de la Sabotière l'avait
transporté.

En rentrant, il se rendit dans son cabinet de travail. Il tenait à
consigner, avant de se mettre au lit, un petit nombre d'observations
morales qu'il avait ébauchées au cours de la soirée. Elles se
rapportaient toutes au rôle de la femme en tant que moteur social et
trouveraient leur emploi dans le chapitre VI.

Quand il eut tracé la dernière, M. Raindal rassembla les feuilles. Il
n'y avait pas moins de six grandes pages écrites sans ratures et d'un
caractère serré.



XIV


Les leçons du jeudi avaient recommencé. Sans en être bannie, l'Égypte
y pâtissait d'une graduelle disgrâce. Le plus souvent, Mme Chambannes
n'avait pas fait les lectures prescrites. Ou bien un saut de phrase
les projetait tous deux dans un entretien familier sur de petits
événements du jour: une robe nouvelle de Zozé, que le maître déclarait
à son goût, le récit d'un bal, d'une pièce de théâtre, des sujets plus
futiles encore. Une fois évadés, ni l'un ni l'autre n'avait le courage
de reculer vers les arides régions de la science. D'un commun accord,
ils évitaient les sentiers de causerie qui eussent pu les y ramener.
C'était seulement vers la fin que Mme Chambannes s'écriait:

--Eh bien!... Encore une jolie leçon!... Si cela continue, j'en saurai
long au bout de l'année!... Ah! quel déplorable professeur vous
êtes!...

M. Raindal souriait. Puis, s'il n'avait pas auparavant abusé de cette
licence, il saisissait la main de Zozé et il y pressait fortement ses
lèvres. Par sagesse, elle ne lui permettait, à chaque leçon, que deux
ou trois de ces élans tendres. Mais elle en était au fond flattée.
Cela l'amusait de voir inclinée devant elle, par l'amour, cette tête
illustre et chenue. L'épiderme en semblait plus rose par le contraste
des cheveux blancs et elle trouvait propre, plaisant à l'œil, ce jeu
de nuances rapprochées.

Dès la troisième leçon, elle s'enquit de l'oncle Cyprien. Pourquoi M.
Raindal ne présentait-il pas son frère? Elle ne demandait qu'à le
connaître. Le maître répondit évasivement:

--Peuh, chère amie!--il l'appelait ainsi seul à seule avec elle, dans
l'intimité des leçons--mon frère est un brave homme... Pourtant je
doute que vous vous entendiez... Il a un caractère brusque, entier,
saugrenu... Et, d'un autre côté, d'après certains indices, j'imagine
que votre absence d'il y a un mois a dû le mécontenter... Je préfère
donc ne pas me risquer dans des explications auxquelles je n'augure
guère une issue favorable...

--Comme vous voudrez! fit Zozé qui n'insistait que par un égard de
politesse.

M. Raindal cependant avait dit presque vrai. Depuis quelques semaines,
l'oncle Cyprien n'omettait aucune occasion de flétrir, au passage, les
discourtoises façons de Mme Rhâm-Bâhan!

Il s'y acharnait systématiquement, résolu, vaille que vaille, à
dégoûter son frère de toute idée de présentation. Fréquenter les
Chambannes, il ne lui eût plus manqué que cela! Pour y rencontrer
Pums, le marquis, Talloire peut-être, qui viendraient bêtement lui
taper sur l'épaule, le compromettre, le dénoncer par leurs cordialités
complices! Pour que M. Raindal apprît ses histoires de Bourse, de
spéculation, de mines d'or! Merci! Plutôt mentir, plutôt avoir
recours aux pires stratagèmes, aux rancunes simulées, aux ricanements
feints, aux colères factices, que de glisser dans ce guêpier-là! Et,
s'emparant du moindre prétexte, il lâchait ses imprécations!

Une femme du monde, Mme Rhâm-Bâhan? Une femme du monde, cette dame qui
vous plantait là les gens sans les prévenir, sans un mot d'excuse? Une
femme du monde, cette dame qui filait à l'anglaise, ni vu ni connu, je
t'embrouille! Une femme du monde, cette dame qui...

--Oh! je t'en prie! interrompait M. Raindal d'un ton excédé...
Laisse-moi en paix... Je ne te propose point de t'y conduire, n'est-ce
pas?

--Et ajoute que tu as bigrement raison! ripostait l'oncle Cyprien,
ravi du succès de sa tactique.

Au reste, sauf les petites ruses auxquelles le contraignaient la
crainte des censures, la peur de son frère et la peur de Schleifmann,
jamais il n'avait été plus heureux.

S'il ne se montrait en Bourse qu'à de rares intervalles, par contre,
maintenant il opérait sans aide, directement avec Talloire. Il avait
la fiévreuse jouissance de donner lui-même ses ordres, d'en suivre les
vicissitudes, d'en reporter ailleurs les gains. Diverses inspirations
le menaient: les conseils de son ami Pums, des intuitions secrètes,
les avis d'une feuille spéciale, _le Lingot_, à laquelle il s'était
pour trois mois abonné. Et, la chance s'y mêlant, le total de ses
profits atteignait présentement le chiffre net de trente-cinq mille
francs.

Plus que soixante-cinq mille francs à gagner, c'est-à-dire, d'après
les calculs les moins optimistes, plus que quatre mois à spéculer!

Ah! alors, les cent mille francs au complet en poche, l'oncle Cyprien,
jetant le masque, romprait avec Talloire, arrêterait la partie et
avouerait ses bénéfices. Mais jusque-là, _motus_, silence, mystère,
toutes les hypocrisies qu'on voudrait!

Ainsi les cigares de choix que fumait à la brasserie M. Raindal cadet
étaient, selon ses dires, un cadeau du marquis.

--Oui, mon cher Schleifmann! avait-il affirmé... J'ai trouvé la boîte
chez moi en rentrant!

Une boîte immense, une caisse, une malle, à en juger par le nombre de
havanes qu'elle fournissait sans s'épuiser.

De même pour le tricycle que l'ancien employé n'avait pu s'interdire
d'acheter: le fruit de nouvelles opérations, croyait peut-être
Schleifmann? Erreur, profonde erreur! Payé avec le reliquat des sept
cents francs de gain, notre tricycle... Hé! voilà qui lui clouait le
bec, à monsieur le moraliste!... Ou bien aux questions de son frère,
de sa nièce, de sa belle-sœur, l'oncle Cyprien opposait une stoïque
réponse:

--Avec quoi je me suis offert ma machine?... Avec mes économies sur
les cigarettes, mes amis!... Que voulez-vous! Quand on désire ceci, on
n'a qu'à se priver sur cela. C'est on ne peut plus simple!

Il avait corsé cette dépense par l'acquisition d'un chapeau marron en
feutre mou, dont les bords, largement cambrés, donnaient à sa tête
rase un certain je ne sais quoi de Cromwell. Et toute la semaine,
sombrero en cap, pinces au pantalon, on le voyait chevaucher son
tricycle par la ville, fût-ce même pour ne se rendre que rue de
Fleurus chez Schleifmann, rue Vavin chez Klapproth, rue
Notre-Dame-des-Champs chez M. Raindal.

Mais à ces courses trop proches il préférait le Bois, principalement
le dimanche, où le souci de la cote ne le tourmentait pas.

Il s'y dirigeait vers dix heures, en suivant le boulevard
Saint-Germain, la place de la Concorde, l'avenue des Champs-Élysées.
Ganté de rouge, cigare aux dents, il pédalait avec délices, courbé sur
le guidon, se baignant la figure dans les bons flots de brise matinale
qui déferlaient contre ses joues. Puis, près de l'Arc de Triomphe, il
relevait le buste, ralentissait l'allure, rectifiait sa position.
Devant lui l'avenue du Bois déroulait au loin l'ample magnificence de
ses bandes de terre jaune ou grise. La chaleur déjà fervente et mûre
jetait dans l'atmosphère comme des relents d'été. Sous les marronniers
de l'entrée, une foule de jolies dames en toilettes pâles causaient
assises ou debout, avec des messieurs élégants. Du fond de l'allée
cavalière, des jeunes gens, des officiers, arrivaient dans un galop
souple et, d'un coup, ils passaient au pas. Leurs montures
s'ébrouaient, allongeant l'encolure, et, si on les retenait, elles
grattaient à plein fer le sol durci de la chaussée. Ou bien un mail de
nuance vive débouchait dans l'avenue, au trot majestueux de ses quatre
chevaux. On apercevait, au sommet, des robes claires, des chapeaux
fleuris, des femmes gracieuses qui souriaient, des hommes à face
libertine. Derrière, en une crâne posture de héraut, le laquais
annonciateur, coude levé, torse renversé, tirait d'un long buccin de
cuivre des appels rauques et triomphants. On eût dit le char fastueux
des Voluptés et de la Jeunesse.

Ce spectacle et ce vacarme achevaient d'enflammer l'oncle Cyprien. Ses
yeux, ses poumons, ses oreilles, enivrés par la fête des couleurs, des
parfums et des sons, subissaient, malgré lui, un enchantement suprême.
Il se ruait à la poursuite du mail fascinateur, le rattrapait, le
côtoyait, le précédait, la poitrine dilatée d'orgueil et le souffle
coupé par la vitesse.

Il franchissait la grille, errait sous les ombrages, stoppait à un
café pour boire l'apéritif, et ne reprenait la route du
retour--l'avenue du Bois encore--qu'à l'approche du déjeuner.

Quelquefois, en revenant, il distinguait parmi les piétons, un vieux
monsieur à barbe blanche, qu'une jeune dame accompagnait.

«Sapristi! songeait-il... Mon frère et Mme Rhâm-Bâhan, probablement...
Pas de bêtises!... Pédalons sec, pédalons dru!...»

Il affectait de fermer les yeux, comme aveuglé par la poussière,
filait à travers les voitures en une fuite de possédé.

Précaution superflue, péril imaginaire! M. Raindal, pareillement,
avait eu soin de tourner la tête.

Ces sorties du dimanche matin étaient l'œuvre de Mme Chambannes. Elle
y avait découvert un cauteleux moyen d'afficher en public son amitié
avec le maître. Et, bien que l'exhibition n'eût guère lieu qu'un
dimanche par mois ou deux, Zozé en récoltait mainte satisfaction
vaniteuse.

Les sourires, les œillades goguenardes, les grimaces d'entente qui la
visaient, le long du chemin, ne faisaient qu'augmenter son aise.

«Riez, mes enfants, pensait-elle, blaguez, n'empêche que vous m'enviez
rudement!»

La plupart du temps, Chambannes ou l'oncle Panhias se joignait, par
décence, au couple. D'autres jours, Gérald, soit à pied, soit à
bicyclette, s'arrêtait un instant pour causer avec eux.

Hormis le désagrément d'une telle rencontre. M. Raindal ne répugnait
pas à ces promenades dominicales. Elles tranchaient la semaine,
semblaient illuminer du reflet de leur éclat l'obscure stagnation des
jours jusqu'au jeudi. Cela lui procurait comme un supplément de congé,
de réjouissance bimensuelle, et sans la crainte des siens, il fût venu
chaque dimanche.

Puis, que de documents, que d'observations précieuses il accumulait
là, en vue de son ouvrage! Ces jeunes hommes raffinés et ces dames
avenantes n'étaient-ils pas les représentants actuels de l'élite
voluptueuse qui se perpétue à travers les siècles? Ne formaient-ils
pas ce bataillon sacré du plaisir, qui, à toute époque de l'histoire,
mène le chœur des élégances, promulgue les lois de la mode, domine la
société par le charme, la grâce, la beauté? De discerner en eux les
coquettes et les godelureaux contemporains de Ramsès ou du roi
Touthmosis, simple effort de transposition!

Aussi M. Raindal n'avait garde d'oublier durant la promenade ses
sévères devoirs d'historien. Dès qu'il cessait de regarder Mme
Chambannes, il transposait, gravait, piquait dans sa mémoire mille
détails significatifs. Les dames plus que les hommes bénéficiaient de
son attention. Dans leurs gestes câlins, dans leurs yeux alliciants,
il cherchait l'éternel, et à défaut de l'y trouver, il en retirait du
contentement. Plusieurs, à force de le croiser, avaient frappé son
souvenir; et quand il reconnaissait, à distance, leur silhouette, il
s'apprêtait à les fixer. Ses gants neufs, tenus à la main contre le
pommeau de sa canne, écartaient leurs doigtures comme les raides
pétales d'un lotus; et, avec son veston de cheviotte bleu, son
pantalon grisâtre, son chapeau melon de feutre noir, sa rosette
d'officier, sa barbe aux poils d'argent soigneusement lustrés, il
avait un aspect cossu et bien pensant, un air d'industriel vieilli
dans la fortune, de riche conservateur fidèle aux bons principes.

Sur le coup de midi, on rentrait vers la rue de Prony. Le déjeuner se
prolongeait tard. Les stores ne laissaient pénétrer qu'une lumière
jaunâtre. Des fleurs, au milieu de la table, exhalaient, en concert,
l'harmonie de leurs haleines. Et, quand, de plus, Chambannes allumait
son cigare, puis Zozé son tabac d'Orient, cela parachevait l'écrasant
besoin de sieste que ressentait le maître dans ce demi-jour. Les yeux
brûlés par le soleil, les jambes lasses de la promenade, il luttait
entre le désir de voir encore sa petite élève et le poids de sommeil
qui tirait ses paupières. Enfin, au moment de succomber, il se levait
et prenait congé.

Par contre, à peine dehors, un regret lui tenaillait le cœur. Il se
reprochait gravement sa sotte somnolence, ces instants de douceur
gaspillés par veulerie. Pour un peu, il serait retourné sur ses pas,
feignant d'avoir oublié un objet, un renseignement à réclamer. Mais
lesquels? La honte l'empêchait. Il poursuivait le chemin, avec une
maussaderie croissante; et, sitôt parvenu rue Notre-Dame-des-Champs,
son spleen exacerbé dégénérait en haine. L'odieux quartier, les
sépulcrales bâtisses! Ah bien! son bail fini, on verrait s'il le
renouvelait!

Du palier, à travers la porte, il entendait chez lui un bruit de rires
et de causerie. C'était, dans le salon, Thérèse avec Bœrzell,
toujours assidu des dimanches.

Une fois, en entrant, M. Raindal perçut le nom de Dastarac.

--Tiens! fit-il stupéfié... Vous parlez de ce méchant garnement?...

Thérèse répliqua:

--Eh! oui, de Dastarac... J'ai tout dit à M. Bœrzell... Il n'y a pas
à s'en cacher...

--Certes non! répliqua le maître.

--Et sais-tu ce que monsieur me contait?... Qu'il a très mal tourné,
notre Dastarac... Une histoire de dettes assez véreuses, d'abus de
confiance et de fausses garanties. Bref, chassé de l'Université,
obligé de gagner la Belgique... M. Bœrzell t'expliquera ça mieux que
moi...

Le jeune savant répéta les faits en détail.

--Hein!... Un joli monsieur!... s'écria la jeune fille sur un ton de
mépris rageur, quand Bœrzell eut achevé.

--Rien ne m'étonne de ce gaillard! déclara M. Raindal... C'est
égal!... Nous devons à son beau-père maître Gaussine une fameuse
gratitude!

Ce jour-là, il ne maugréa point contre la lenteur du dimanche. Des
pensées consolantes l'occupèrent jusqu'au dîner. Jusqu'ici, en aucune
occasion, il ne s'était enhardi à questionner Thérèse sur les visites
de Bœrzell. Il redoutait des représailles, des questions
reconventionnelles sur la maison Chambannes. Mais, maintenant que
Dastarac semblait anéanti, écroulé sous le dégoût même de Thérèse,
pourquoi cette sympathie entre les jeunes gens ne suivrait-elle pas la
marche normale? Pourquoi, de camarades, ne deviendraient-ils pas
époux? Et alors, outre la joie de marier sa fille, quelle aubaine pour
le maître, quelle libération! Comme témoin de ses sorties, il ne
demeurerait que Mme Raindal, toute aux soins de sa piété, femme facile
et sans rigueur, pourvu qu'on ne gênât point sa foi. Plus de contrôle,
plus de guet, plus de mensonges à forger ou de silence à tenir! M.
Raindal se promit de surveiller l'affaire finement, politiquement, par
peur de la gâter.

Après le dîner, cependant, un souci coutumier le ressaisit. Il
songeait à l'été, aux vacances imminentes, aux trois mois que sans
doute il lui faudrait passer loin de Mme Chambannes; et, en se
remémorant ses impatiences, ses alarmes récentes durant un seul mois
de privation, il éprouvait à l'épigastre une sorte d'étouffement
d'angoisse.

Où irait-elle? Sur quelles plages? Dans quelles montagnes? A combien
de lieues? Et avec qui?

Autant de questions qu'en maintes leçons il avait discrètement posées
à sa petite élève. Elle répliquait sans précision. Elle prétendait
n'être pas résolue encore, hésiter entre les Frettes, la mer, la
Suisse ou une ville d'eaux. Son choix se déciderait selon l'époque du
voyage que Georges devait sous peu accomplir en Bosnie. Et aussitôt
elle soupirait. Une ombre de mélancolie voilait la tendresse de ses
regards. Elle détournait l'entretien.

La chère amie!... Qui sait si quelque tourment analogue n'oppressait
pas sa gentille petite âme? Qui sait si elle aussi ne s'affligeait pas
à l'idée de la séparation?... M. Raindal ne poussait point
l'immodestie jusqu'à s'attribuer la totalité de ces regrets.
Seulement, il ne lui déplaisait pas de penser qu'une part peut-être
lui en revenait. Sur quoi il ne se trompait que du tout.

Assurément, aux questions du maître, Mme Chambannes se rembrunissait.
Mais l'unique raison de son chagrin était la méchanceté de Raldo.
Depuis plus de trois semaines il se débattait entre eux à chacun de
leurs rendez-vous, ce problème de la villégiature. Gérald, dont la
trahison n'avait fait que renforcer le despotisme, s'obstinait au
projet de s'installer à Deauville, en compagnie de son père, pendant
la durée du mois d'août. Des invitations, «de la jolie femme», le tir
aux pigeons, le polo, les courses, tout l'appelait là-bas, et contre
l'attrait de tant de plaisirs les larmes muettes de Mme Chambannes
glissaient comme des gouttes de pluie contre une vitre.

--Viens-y! objectait-il... Je ne t'empêche pas d'y venir!...

Elle haussait les épaules. Ne présageait-elle pas les souffrances
qu'elle endurerait à Deauville, sans amis, sans relations et éloignée
de son amant!... Ne se voyait-elle pas déjà écartée de Raldo et du
monde où il fréquenterait, par cette barrière plus dure qu'une grille
de fer qui, partout, environne de ses immatérielles clôtures le
troupeau de la bonne société? S'exposer aux regards fermés de ces
dames, aux échos insultants de leurs joies, au spectacle de leurs
flirts, à cette diminution sociale qui ne se mesure bien que de
près?... Non, pour son amour même, pour la sauvegarde de sa passion,
Zozé, mille fois, préférait la retraite, l'abandon provisoire. Puis
comme ces sacrifices, d'avance, lui poignardaient le cœur, elle se
mettait à pleurer silencieusement des larmes intermittentes, trop
longtemps refoulées et qui, entre deux baisers, au milieu d'une
étreinte, mouillaient à l'improviste les joues de M. Raldo.

Comment se venger de lui? Comment répondre à cet égoïsme impitoyable?
Ah! Zozé commençait enfin à le comprendre: en amour, on n'est pas
égaux. Sinon, n'eût-elle pas naguère châtié la forfaiture de Gérald
par une trahison immédiate? Et à présent de même, ne riposterait-elle
pas par quelque invention barbare, par le choix d'une villégiature où
de ses amoureux se trouveraient: à Dieppe, par exemple, où
séjournerait Mazuccio; à Bagnères, où Pums ferait une saison, à
Dinard, où Burzig, en Anglais authentique, avait loué une petite
villa? Aucune de ces représailles ne la satisfaisait. Rapidement,
elle se convainquait que Gérald ne prendrait ombrage d'aucune. Alors,
à quoi bon ces déplacements dans des stations mondaines qui, par
similitude et par évocation, emporteraient sans trêve ses songeries
vers Deauville? Ne valait-il pas mieux aller se terrer aux Frettes,
chercher dans cet endroit paisible l'hébétude et l'oubli, se plonger
dans le néant de la vie campagnarde, jusqu'au retour du méchant Raldo?

Dès les premiers jours de juillet, elle opta pour cette solution.
Gérald promit de venir la rejoindre au début de septembre, moment
auquel Chambannes rentrerait de Bosnie. Zozé partirait vers le 20,
avec la tante et l'oncle Panhias. Du reste, dans le voisinage de
l'abbé Touronde, des Herschstein et des Silberschmidt, elle ne
manquerait pas de visiteurs.

--Et, somme toute, observait Gérald, un mois ce n'est que quatre
semaines... Et quatre semaines, c'est bien vite passé!...

Mme Chambannes en tomba d'accord. Une grimace de dédain lui convulsait
les lèvres devant cette inconscience. Par orgueil, elle feignit de
sourire.

Puis le jeudi d'après, elle informa M. Raindal de ses dispositifs de
départ, sauf ce qui concernait Gérald.

--Ah bah! bredouilla-t-il avec un clignement des yeux si douloureux,
si suppliant, que Zozé, sur-le-champ, se sentit émue... Ah! vous allez
aux Frettes?... C'est très bien... très bien!

--Et vous, cher maître? fit-elle... Que ferez-vous de votre été?

--Moi?...

Il cherchait, ahuri, l'esprit en déroute, ne se souvenait plus. A la
fin il se rappela:

--Moi?... Nous?... Nous allons à Langrune, comme chaque année... Et
vous resterez aux Frettes combien de temps?...

--Un mois, deux mois, trois mois... Tout dépend des affaires de
Georges...

--Trois mois! répétait M. Raindal, s'arrêtant au plus cruel des
chiffres.

Et il ajouta, d'un accent sincère:

--Cela me chagrine beaucoup, mon amie!...

En même temps, il avait saisi la main de Mme Chambannes et il y
appuyait ses lèvres avidement. Elle exhala un soupir de pitié. Pauvre
père Raindal! Comme il avait le cœur gros!

Elle songeait: «Suis-je méchante!... Oui, je suis son Gérald, voilà!»
Mais brusquement, à ce nom, une idée neuve raya sa pensée. Pourquoi
pas, au fait?... Une revanche fort innocente, une société, une
distraction qui en valaient bien d'autres! Et à demi souriante,
retirant doucement la main qu'elle avait oubliée sous les lèvres de M.
Raindal:

--Voyons, cher maître, questionna-t-elle, que diriez-vous de venir
passer quelques semaines aux Frettes?... Cela ne dérangerait-il pas
trop vos habitudes?...

M. Raindal avait redressé son front congestionné:

--Moi?... Non! Pas du tout! fit-il avec la sensation d'une onde
réconfortante qui lui baignait le cœur... Seulement, il y a ma femme,
ma fille...

--Elles viendraient aussi!...

--Croyez-vous? fit le maître d'un ton dubitatif.

--Certainement, à moins qu'elles ne refusent, qu'elles n'aient des
raisons pour cela!

M. Raindal se taisait, le visage déconfit, et, se cabrant contre un
besoin de dénoncer ses bourreaux domestiques:

--Des raisons! s'écria-t-il enfin... Pardieu, elles n'en ont aucune...
pas la moindre!... Pourtant vous les connaissez vaguement... Ma fille,
une sauvage; ma femme une dévote... En présence de tels caractères, on
est toujours sur le qui-vive... De toutes façons j'essaierai, ma chère
amie, et vous devinez avec quel zèle, avec quelle vigueur
d'affection...

Il s'autorisa de cette période éloquente pour rembrasser la main de
Zozé. La véhémence de son engagement soutint, la soirée durant, ses
espoirs. Au surplus, jamais encore il n'avait affronté la lutte. Il
l'avait plutôt esquivée, ajournée par la patience et par la ruse.
Savait-on ce que donnerait, dans une rencontre ouverte, l'élan de ses
griefs et de ses désirs retenus pendant tant de mois!



XV


Le lendemain, néanmoins, il attendit la fin du déjeuner pour tenter le
premier assaut; et, comme Brigitte servait le café:

--Mes enfants! dit-il... Je suis chargé de vous transmettre une
invitation... Si elle ne vous agrée pas, vous serez libres de la
décliner!... Mais je vous en conjure, d'abord, veuillez m'écouter
jusqu'au bout...

Tandis qu'il parlait, la tête basse, griffant machinalement de l'ongle
la toile cirée de la table, Mme Raindal décochait à sa fille des
œillades épouvantées. Thérèse y répliquait par une mimique rassurante
des lèvres ou des paupières. Et, au dernier mot de M. Raindal, elle
proféra d'une voix paisible, sans nulle altération ni de colère, ni de
peur:

--Mme Chambannes est très aimable, père... Seulement, pour ma part, je
juge son invitation inacceptable. Et je serais étonnée que maman ne
fût pas de mon avis!

--Oh! tout à fait! approuva Mme Raindal avec un hochement de la tête.

--Et puis-je vous demander vos raisons? interrogea le maître d'un ton
qu'il s'appliquait à rendre onctueux.

--Ma raison, et je ne donne que la mienne, fit Thérèse d'un ton
similaire, ma raison c'est que, soit dit sans t'offenser, Mme
Chambannes n'est pas une société pour nous...

Le maître se contenait encore:

--Qu'entends-tu par là?...

Thérèse repartit:

--Il me semble que c'est assez clair...

M. Raindal s'était levé et tournait autour de la table, en écrasant un
cure-dents dont la pointe craquait sous ses doigts:

--Bon! bon!... Je vous ai promis que vous seriez libres... Vous êtes
libres... Je ne m'en dédis pas...

Puis, d'une voix plus forte;

--Mais, sapristi cependant, il m'est impossible de m'en tenir à ces
insinuations... Mme Chambannes est une personne pour laquelle je
professe la plus grande sympathie, et, je ne crains pas de l'avouer,
la plus vive estime... Je ne peux pas laisser passer des accusations
aussi abominables et aussi indécises...

D'un suprême effort il se maîtrisait, et il ajouta sur un ton moins
rude:

--Je vous en prie, toi ou ta mère, parlez franchement... Qu'avez-vous
à reprocher à Mme Chambannes?...

Il y eut un silence. Brigitte, effarée dans cette atmosphère lourde de
querelle, avait prestement regagné sa cuisine. Des deux côtés on
serrait la bride aux fureurs et aux invectives qui se rebellaient,
prêtes à bondir.

--Allons! réitéra le maître... J'attends vos explications... Je
t'attends, Thérèse, puisque ta mère ne répond pas...

Mlle Raindal riposta avec gravité:

--Père, qu'il soit bien établi, n'est-ce pas? que nous n'avons pas
l'intention de te froisser dans tes amitiés, que nous ne parlons que
pour ton bien, que pour le nôtre...

Le maître s'impatientait:

--Oui, oui, va...

--Eh bien! je t'assure que Mme Chambannes n'est pas pour nous une
personne à fréquenter, ni surtout une personne dont nous puissions
accepter l'hospitalité... Faut-il mettre les points sur les _i_?

--Mets-les! ne te gêne pas...

--Nous ne pouvons aller habiter chez une femme qui, presque
publiquement, a un amant...

M. Raindal faillit étouffer et, ayant aspiré une large bouffée d'air:

--Un amant! clama-t-il... Qui cela?... Qui te l'a dit?...

--Personne! mes yeux... Il n'y avait qu'à regarder et à voir...
D'ailleurs ses amies m'ont paru de la même trempe... A aucun prix, je
ne fréquenterai ces femmes-là!...

--Tes yeux! fit M. Raindal qui suivait son idée... Et comment
s'appellerait, selon tes yeux, le jeune homme en question?...

Thérèse répliqua:

--Ce que j'ai dit suffit... Je n'ajouterai pas un mot...

Le maître jetait à sa fille un regard de défi et de haine; puis,
haussant les épaules:

--Oh! tu me fais pitié... Tes indignes calomnies n'ont pas même
l'excuse de la bonne foi, de l'erreur... C'est la rancune qui te
pousse... Tu en veux à Mme Chambannes de sa beauté, de sa grâce... Tu
es une envieuse et une sotte!... Oui, je le répète, une sotte!...

--Mon ami! supplia Mme Raindal.

--Laisse, mère! fit Thérèse, dont les doigts frémissaient contre le
rebord de son assiette... Papa ne sait plus ce qu'il dit... Tout ce
que je souhaiterais, c'est qu'avec les autres, il fût plus
clairvoyant, qu'il aperçût l'abîme de ridicule où il court et où il
nous entraîne...

M. Raindal asséna sur la table un coup de poing exaspéré et, prenant
sa femme à témoin:

--Tu entends comme elle ose me traiter!... Elle perd la raison... Elle
est folle...

--Je suis folle? cria Thérèse.

Elle courait vers sa chambre. Elle rentra un instant après, et,
lançant à travers la table, trois journaux dépliés:

--Si je suis folle, je ne suis pas la seule... Lis un peu! Ils ne sont
pas fous, je suppose, tous ceux qui écrivent là-dedans!...

Elle signalait de sa main tremblante, sur les feuilles, des passages
marqués au crayon.

M. Raindal, d'un geste méprisant, rafla, au hasard, l'une des trois et
parmi les échos, il lut:

«Qui racontait donc que les femmes ne s'intéressent plus à l'histoire?
Ce n'est certes pas mon vieux camarade La Croix-Charmerilles, qui me
narrait hier l'anecdote que voici:

«Depuis six mois, une de nos plus jolies exotiques s'est éprise
d'histoire ancienne. Et, chaque semaine, un de nos savants les plus en
vue vient à domicile lui donner des leçons.

«Quant à la période de l'histoire enseignée et au nom de l'illustre
professeur, cherchez dans les environs de l'Institut et rappelez-vous
aussi un des plus gros succès littéraires de l'automne dernier.

«Histoire ancienne, ancienne histoire!»

M. Raindal, d'une poussée, avait projeté à terre les deux autres
gazettes:

--Et tu prétends me salir avec ces infamies?

Il piétinait à coups de talon les feuilles:

--Tiens, voilà le cas que j'en fais de tes immondes journaux!...
Pouah! Dire que c'est ma fille, ma propre fille, qui collectionne ces
ordures et qui s'institue chez moi l'auxiliaire de mes ennemis!

Il s'affaissait sur une chaise. Thérèse accourut auprès de lui:

--Père, père! implorait-elle en s'agenouillant, pardonne-moi... Tu
m'as mal comprise... J'ai manqué d'égards, de ménagements... Mais tu
sais bien que je t'aime, que je suis incapable de vouloir te peiner...

M. Raindal la contemplait d'un air attendri. Elle insista:

--Embrasse-moi... Pardonne-moi ma vivacité... Je te jure...

Il la relevait doucement, et, l'asseyant sur ses genoux comme un
petit enfant qu'on dorlote:

--Tout est oublié... Je te pardonne... Là, ne pleure pas, c'est
fini... Cela n'a pas d'importance.

Elle reprit, d'une voix entrecoupée de sanglots:

--Je te jure, père... c'était dans ton intérêt...

--Quel intérêt? fit M. Raindal, en relâchant soudain l'étreinte.

--L'intérêt de ta réputation, murmura Thérèse timidement, l'intérêt de
ton nom... Tu ne t'en rends pas compte, père. L'amitié t'aveugle...
Mais tu es en train de compromettre l'une et l'autre...

M. Raindal, d'un brusque élan, s'était relevé:

--Ainsi, je vous compromets! fit-il avec une intonation sardonique...
Je vous déshonore?... Je déshonore votre nom? C'est exact... En effet,
depuis bientôt trente-cinq ans, je ne travaille guère qu'à cela... Ha!
ha!... C'est la pure vérité!...

Il s'exaltait, recommençait, autour de la table, sa promenade:

--Oui, vous êtes bien à plaindre, d'avoir un mari, un père aussi
compromettant, comme vous dites!... Un homme qui amasse turpitudes sur
turpitudes, dont la vie n'est qu'un tissu de folies et de débauches...
un homme...

Thérèse l'interrompit:

--Tu te fâches encore, père... Tu te moques de nous... Tu travestis
exprès mes paroles... J'ai dit, et je le maintiens, que tu ne peux que
te nuire en conservant cette intimité avec Mme Chambannes... Je l'ai
dit parce que c'était mon devoir, parce que le moment en était venu...
Et rien ne m'empêchera de te le redire...

M. Raindal s'était arrêté et croisait les bras sur sa poitrine:

--Alors, quoi? fit-il en provoquant du regard tour à tour sa femme et
Thérèse... Qu'est-ce que vous voulez?... Il s'agirait de vous
expliquer, pourtant!... Vous voulez que je n'aille pas aux Frettes?...

--D'abord! répliqua fermement Mlle Raindal.

--«D'abord!»... Le mot est plaisant en soi... Mais je suis
accommodant!... Va pour «d'abord»... Et ensuite?...

--Ensuite, dit la jeune fille, nous voudrions que, sans rompre avec
Mme Chambannes, tu diminues le nombre de ces visites régulières, de
ces dîners à jour fixe, parce qu'à tort ou à raison, on en rit, on en
jase...

--Et où en jase-t-on, s'il te plaît?

--Partout!... Au Collège, à l'Institut, chez tes confrères, dans les
journaux...

Le maître eut un sourire amer:

--Ah! vous êtes bien renseignées!... C'est probablement M. Bœrzell
qui...

--Lui et tout le monde, père... Lui et les allusions, les paroles
méchantes dont on s'amuse à nous blesser, parmi nos relations, dans
les visites que nous faisons ou qu'on nous fait...

M. Raindal riposta par une bordée de bruyants sarcasmes:

--Évidemment, le danger est plus grave que je ne pensais... Il ne faut
pas négliger les avertissements de tous ces honnêtes gens. Il faut se
méfier, enrayer... Et, dès maintenant, je me remets entre vos
mains... C'est vous qui réglerez les jours et les heures de mes
visites rue de Prony... Au besoin, Brigitte pourra m'y conduire et
m'en ramener. Je suis si faible, si inexpérimenté, si enfant!...

Il continua sur ce ton pendant quelques minutes; et, par un phénomène
de suggestion, toute sa virilité tardive s'affolait, s'insurgeait à
mesure contre cette servitude dont il créait lui-même le détail et les
épisodes. Chaque trait l'aiguillonnait d'une piqûre nouvelle, lui
infusait aux veines un poison chaleureux qui surexcitait sa souffrance
avec son énergie. Il se voyait dans l'avenir privé à tout jamais de
Mme Chambannes, interné pour toujours loin d'elle, en proie aux pires
tortures de la séparation et de la jalousie peut-être. Car, si Thérèse
avait dit vrai!... Une angoisse lui cingla le cœur. Ses regrets
imaginaires touchaient au paroxysme. Il changea soudainement d'accent;
et, d'une voix sourde, précipitée, qui sonnait la révolte:

--Assez plaisanté! fit-il... C'en est assez... Oh! depuis longtemps je
me doutais de toutes les pensées mauvaises, de tous les honteux
soupçons que vous accumuliez contre moi!... Vos complots, vos risées,
vos conciliabules et jusqu'à vos silences plus insidieux que le reste,
rien ne m'a échappé!... Si tout à l'heure, quand vous m'avez montré le
fond de vos âmes, j'ai éprouvé de la surprise, je la dois moins à
l'imprévu qu'au dégoût!... Oui, véritablement, je ne croyais pas y
trouver tant de vase et de vilenie... Bah, passons!... Je ne sais qui
vous inspire, qui vous guide et je ne tiens pas à le savoir... Mais ce
que je veux et ce que j'exige dorénavant, c'est d'être maître chez
moi, libre au dehors. Ce que je veux et ce que j'exige, c'est la fin
de ces mines hypocrites, de ces mutismes agressifs, de toutes ces
manœuvres sournoises qui ne sont que la comédie de la docilité et qui
m'offusquent plus que vos insultes d'il y a un instant... Ce que je
veux, enfin, c'est la confiance, c'est l'estime, c'est le respect
auxquels j'ai droit par mon âge, par une vie continue de travail
forcené, et, je le dis sans fausse modestie, par mon rang, par ma
valeur même... Si je ne puis les obtenir, nous cesserons l'existence
commune, puisque la poursuivre dans ces conditions nous serait à tous
insupportable... Voilà qui est net, n'est-ce pas?... Je n'y reviendrai
plus... Et pour commencer, aujourd'hui, j'ai l'honneur de vous
informer qu'avec vous ou sans vous, j'irai casser un mois aux
Frettes... Consultez-vous. Délibérez... Vous en avez le loisir: Mme
Chambannes ne part que dans dix jours... Seulement, d'ici-là, pas un
mot à ce sujet, pas une remarque... Je n'en tolérerai aucune. Un oui
ou un non. Je n'admets pas davantage.

Il se dirigeait vers son cabinet, et, la main au bouton de la porte:

--Je ne me dissimule pas, fit-il, ce qu'a de désolant une telle
situation. Mais ne vous en prenez qu'à vous, qu'à vos hostilités
cachées... Tout a un terme, même la patience... Or, vous avez depuis
six mois étrangement abusé de la mienne!...

Il disparaissait; puis, comme s'il eût voulu se barricader contre les
tentatives conciliantes, par deux fois le glissement du pêne claqua
dans le fer de la serrure. M. Raindal venait de s'emprisonner à
double tour.

--Eh bien, ma pauvre enfant! chuchota Mme Raindal, les prunelles
luisantes de larmes.

Soit crainte d'être écoutée, soit imitant instinctivement l'accent
assourdi de son père, Thérèse riposta à mi-voix:

--Que veux-tu, maman!... C'est lamentable!... Je ne pensais pas que le
mal fût si profond... Nous sommes intervenues trop tard!...

--A qui le dis-tu, ma fille? soupira la vieille dame.

Thérèse demeurait muette, accoudée à la table, dans une pose de
farouche rêverie.

--Qu'allons-nous devenir? reprit Mme Raindal d'un ton pleurard. Si
nous fermons les yeux, cette vilaine femme nous l'enlèvera. Si nous le
contrarions, il nous quittera. Et nous sommes seules, complètement
seules, sans qui que ce soit pour nous conseiller, pour nous
défendre...

--Peut-être pas! riposta la jeune fille en se redressant.

--Tu songes à quelqu'un?...

--Oui, à l'oncle Cyprien... Je ne vois guère que lui qui fasse peur à
papa... Je vais y courir tout de suite... Je le monterai, je le
chaufferai à blanc... Et ce sera bien le diable si avec une pareille
machine de siège nous ne triomphons pas des résistances de père!...

Mme Raindal, à cette comparaison, malgré ses larmes, avait souri:

--Si tu espères réussir, vas-y vite, mon enfant! Hélas! il n'y a plus
de temps à gaspiller!..

Thérèse se penchait sur elle pour l'embrasser:

--Ne pleurons pas, vieille maman!... Courage!... J'ai idée que tout
n'est pas perdu!...

--Que Dieu t'entende, ma fille! murmura Mme Raindal, qui roulait au
plafond des regards implorateurs.

       *       *       *       *       *

La porte de l'oncle Cyprien n'était qu'aux trois quarts close, quand
Thérèse atteignit le palier du sixième étage.

--On peut entrer? héla Mlle Raindal en frappant.

--Entrez!... Entrez!...

Une odeur de pétrole planait dès l'antichambre. L'oncle Cyprien, assis
sur un petit pliant, une serviette au travers des genoux, astiquait
son tricycle, selle à terre, roues en haut comme une voiture versée.

--C'est toi, mon neveu! fit-il du coin de la bouche, l'autre coin
étant obstrué par un énorme cigare... Prends donc une chaise... Tu
m'excuses?... Quand je nettoie ma machine, si je me dérange, cela me
détraque mon fourbi... Tu as ta chaise?... Parfait!... Ah bien, par
exemple, si je m'attendais à cette visite!... Rien de mauvais, au
moins?... Ton père n'est pas malade?...

Thérèse répliqua:

--Malade, ce ne serait encore rien!...

--Sapristi, s'écria l'oncle Cyprien qui écarquillait les paupières...
Tu m'effraies! Pis que malade, qu'est-ce que c'est, qu'est-ce que ça
peut être, bon Dieu?...

--Je vais te le dire, mon oncle! Mais j'ai besoin de tout ton
dévouement, de toute ton attention...

--Tu les as, mon neveu!... Je travaille en t'écoutant... ou je
t'écoute en travaillant... Les oreilles pour toi, les yeux pour ma
machine!... Mais _presto_, parce que tu m'inquiètes, avec tes mines
solennelles...

Pendant que sa nièce parlait, M. Raindal cadet, pas une fois, en
effet, ne leva les regards. Il frottait, polissait, pétrolait, les
mains voletant parmi l'étalage de burettes, de chiffons noirs, de
flanelles grasses, de tournevis et de clefs anglaises, qui lui
donnait, à première vue, un air de tondeur de tricycles.

--Fâcheux! se contentait-il de murmurer par instants, le front
toujours baissé... Très fâcheux!... Extrêmement fâcheux!...

Toutefois, sous cet aspect affairé, il calculait de plein sang-froid.
Bien que ses pertes fussent minimes, elles avaient, la semaine
d'avant, contrebalancé la somme des bénéfices. Le bilan des derniers
huit jours se soldait sans profit, sorte d'échec pour un spéculateur
accoutumé, comme lui, au gain. De plus, d'autres valeurs minières
avaient subi de violentes fluctuations. Le marché présentait des
signes, sinon d'alarme, du moins de prudence. Les affaires se
ralentissaient et la baisse avait frappé beaucoup de titres jusqu'ici
en hausse quotidienne. Ces considérations laissaient l'oncle Cyprien
pensif. Etait-ce bien le moment de prendre parti contre son frère, de
pousser ouvertement à une rupture avec les Chambannes? Ne risquait-il
pas de s'aliéner, par cette attitude décidée, les puissantes
sympathies du camp adverse,--à savoir des Chambannes et de la bande
adjacente, des Pums, des Meuze, des Talloire, c'est-à-dire de tous ses
amis de Bourse et de tous ses conseillers? La question méritait qu'on
n'y répondît pas à la légère.

--Et c'est alors, conclut Thérèse, que l'idée m'est venue d'avoir
recours à ton aide... Il n'y a que toi qui puisses nous sauver, qui
possèdes sur papa une autorité suffisante pour le tirer de la voie
dangereuse où il s'enfonce plus chaque jour...

--Fâcheux! Très fâcheux! réitérait M. Raindal cadet.

Un silence passa. L'oncle Cyprien s'appliquait à égoutter le pétrole
de sa burette dans un trou de graissage.

--Mais enfin, mon oncle! reprit Thérèse que cette réserve
déconcertait... Tu ne dis rien?... Tu es bien de notre avis,
pourtant... Il faut que ce scandale cesse... il faut arracher papa à
ces gens!

--Peuh! mon neveu! fit l'oncle Cyprien en rangeant le pliant et
redressant sur ses roues le tricycle... Peuh! Tu me demandes mon avis,
n'est-ce pas, mon avis sincère, mon avis amical?... Je te l'exprimerai
brutalement... M'est avis, à moi, que cette histoire est rudement
délicate... Pardi, la conduite de ton père me paraît fâcheuse,
déplorable même, et je donnerais je ne sais quoi pour l'en faire
changer... Mais entre cela et aller dire à un homme de cet âge, à un
homme de l'importance de ton père: «Mon petit, je te défends de
retourner chez madame Une Telle... Et désormais tu n'iras plus...»,
entre cela et ceci il y a une différence!...

--Ainsi tu refuses de le raisonner, d'avoir avec lui un entretien
sérieux?... fit Mlle Raindal qui repoussait sa chaise.

--Je ne refuse pas! rectifia l'ex-employé... Je t'explique la
difficulté, la presque impossibilité de la mission dont tu désirerais
me charger... Sans compter que ton père n'est pas commode, que c'est
très bien un homme à m'envoyer promener, à me déclarer que tout cela
ne me regarde pas... Après quoi il ne me restera plus qu'à prendre mes
cliques et mes claques et à me brouiller avec lui!

Il avait saisi son tricycle par le guidon et le manœuvrait autour de
la pièce, pour en expérimenter les roulements. Puis il ajouta:

--En résumé, tu m'as bien compris?... Je ne te refuse pas... Je te
soumets le problème... Estimes-tu, la main sur la conscience, que j'ai
des chances de succès?... Si oui, le temps de mettre mon chapeau et je
suis en route... Si non, il vaudrait mieux ne pas m'exposer, pour le
plaisir, à un camouflet inutile... Réfléchis!

--C'est tout réfléchi, mon oncle! fit Thérèse en domptant un sourire
dédaigneux... Je finis par penser comme toi... Il est plus convenable
que tu ne paraisses pas dans cette triste affaire...

M. Raindal cadet dévisageait sa nièce d'un coup d'œil défiant.

--Ho! ho! mademoiselle, nous sommes vexée, on dirait?... Je suis
encore à tes ordres... Mais, crois-moi, ne t'emballe pas... Considère
la question à tête reposée... Et je te parie une discrétion contre
une boîte de cigares que pas plus tard que dans deux jours, tu
donneras raison à ton vieux scélérat d'oncle!...

Il l'attirait entre ses bras et la baisant au front:

--Du reste, qui nous dit que cet engouement durera?... Ton père s'est
emporté, parce que vous le contrecarriez, et que les Raindal ont
horreur de la contradiction... Soupes au lait!... Sitôt retirées du
feu, elles tombent... Et tu viendrais ce soir m'apprendre que tout est
arrangé, que ton père va avec vous à Langrune, baste! je n'en serais
pas autrement étonné!...

Ils arrivaient sur le palier. Thérèse serra mollement la main de son
oncle.

--Oh! cette main en coton! protesta M. Raindal cadet... Voulez-vous
donner la main un peu mieux?

Thérèse lui obéit.

--Très bien! approuva-t-il... Bravo! A bientôt, mon neveu... Et sans
rancune aucune, hein?...

Thérèse descendit en se retenant à la rampe. Elle éprouvait dans les
jambes une faiblesse d'étourdissement. Ses idées s'emmêlaient dans une
accablante impression de défaite et d'impuissance.

Sous la porte cochère, elle s'arrêta, hésitante. Elle ne cherchait
même pas à définir son isolement, ni à élucider la grossière défection
de l'oncle. Elle se sentait hébétée, paralysée, irrémédiablement
vaincue.

Elle s'achemina à pas lents vers la rue Notre-Dame-des-Champs. Les
passants la dévisageaient, surpris par sa physionomie égarée, ses yeux
sans regard, son expression de douleur secrète. Chagrin d'amour?...
Ces gants de fil jaunâtres, cette robe en alpaga roussi, ce chapeau de
paille à prix fixe--et de plus pas bien jolie!... Non! Une gouvernante
congédiée plutôt...

Sans s'inquiéter de leurs coups d'œil, sans les voir, elle longeait
la façade des maisons, comme par besoin d'appui, au cas où elle
pâmerait. Mais, à l'angle de la rue Vavin, une brusque image, un nom,
l'immobilisèrent subitement: Bœrzell. Eh! oui, c'était la suprême
ressource, le suprême protecteur contre la catastrophe prochaine,
contre la ruine qui menaçait à bref délai le foyer familial!

Ses traits détendus par l'angoisse se vivifièrent d'un reflet
d'espoir. Elle pressait l'allure. En cinq minutes, elle fut rue de
Rennes, devant la porte de Pierre Bœrzell.

Au coup de sonnette, il vint ouvrir lui-même. Il était en bras de
chemise, sans faux col à cause de la chaleur, son cou gras et blanc
émergeant à l'aise hors du linge.

Il poussa un cri de stupeur en reconnaissant Thérèse, et vivement il
lissait de la main sa chevelure ébouriffée:

--Vous, mademoiselle!... Ce n'est pas un malheur qui vous amène?

Thérèse eut un sourire contraint:

--Non, monsieur Bœrzell!... Un service, un conseil à vous demander...

--Vous permettez, mademoiselle?... Je passe devant...

Et, sitôt dans la pièce attenante au vestibule,--son cabinet de
travail, une minuscule chambrette dont livres et brochures
encombraient la table, les chaises, le divan,--il s'excusa sur la
petitesse du local:

--Vous voyez!... Je suis bien à l'étroit... Et ma chambre est encore
plus bourrée de livres... Il faudra que je déménage un de ces jours!

Il débarrassait en hâte le divan:

--Veuillez vous asseoir, mademoiselle... De quoi s'agit-il?

Mais en même temps il s'esquivait du côté de sa chambre. Il rentra
sans tarder. Il avait endossé un veston et attaché à sa chemise un col
blanc avec une cravate.

--Voilà!... Je suis tout à vous... En quoi puis-je vous servir,
mademoiselle?...

Thérèse, avec mille réticences, recommença son récit. Bœrzell
l'entrecoupait de hochements de tête navrés. Mais l'égoïste accueil de
l'oncle Cyprien poussa au comble son indignation.

--C'est trop fort! déclarait-il... Non, c'est trop écœurant!...

--C'est cependant ainsi! riposta Thérèse... Vous saviez déjà une
partie de nos anxiétés, avant la scène de ce matin. Vous savez tout
maintenant!... Je suis venue chez vous comme chez un ami sûr... J'ai
en votre discrétion, en votre jugement, en votre affection, une foi
absolue... Répondez sans ambages... A notre place, que feriez-vous?...

Bœrzell dressa les bras dans un geste désespéré:

--Ah! mademoiselle!... Vous me direz que je choisis mal mon heure pour
vous adresser des reproches... Pourtant vous conviendrez que, si vous
vous aviez été moins rigoureuse, moins impitoyable, nous ne serions
pas aujourd'hui dans une détresse aussi cruelle!...

--Comment cela? fit Thérèse.

--Oui, j'ai tenu ma promesse, je l'ai tenue religieusement... Jamais
je ne vous ai parlé mariage... Une foule d'occasions s'en offraient...
Je n'ai profité d'aucune... Je comptais sur votre bon cœur pour me
délier un jour de ce serment... Plus je pénétrais dans votre intimité,
plus mon espoir s'affermissait... Eh bien! je déplore ma patience, je
déplore ma fidélité... Si j'y avais manqué, je présume qu'actuellement
nous serions mariés... Et, une fois votre mari, je pouvais vous
secourir, je pouvais m'immiscer dans vos dissensions de famille, je
pouvais discuter avec M. Raindal, je pouvais le persuader, le
fléchir... Tandis que maintenant, qu'est-ce que je puis? Rien, rien,
moins que rien!... M. Raindal, aux premiers mots, me désignerait la
porte... Ah! mademoiselle, tenez, en voilà un cas, un bien pénible
cas, hélas! où ce mariage dont vous faisiez tellement fi aurait pu
devenir utile!...

Il marchait à travers la pièce, se cognant à la table, aux sièges
qu'il écartait ensuite de la main.

Thérèse murmura:

--Et, en dehors de ce mariage, vous n'entrevoyez pas de solution?...

--Non, mademoiselle! riposta fébrilement Bœrzell... Je ne suis ni
votre parent, ni votre allié... Je n'ai aucune prise sur votre père...

Il exhala un long soupir:

--Et moi qui me jetterais au feu pour vous, moi qui vous sacrifierais
tout, oui tout ce que vous réclameriez de moi, voyez un peu où j'en
suis réduit!... A vous renvoyer comme une pauvresse, comme une
étrangère qui implore la charité!... Il ne me reste même pas la
consolation de vous donner un conseil... Votre père est le maître...
Vous n'avez qu'à vous incliner, à le laisser partir seul si tel est
son désir...

Thérèse, à bout de forces, s'était mise à pleurer, la tête renversée
contre le dossier du divan, son mouchoir appuyé aux yeux.

--Et vous pleurez! poursuivait Bœrzell... Et je suis obligé de vous
laisser pleurer... Si j'osais seulement vous approcher ou prendre
votre main sans votre permission, je vous deviendrais aussitôt
odieux... Un ami, oui, mais un ami qu'on tient à distance, et qu'à la
moindre protestation d'amour on traiterait comme le contraire d'un
galant homme!...

--Non, monsieur Bœrzell!... balbutiait Thérèse entre deux sanglots...
Vous exagérez... C'est vrai, j'ai été très dure envers vous... Mais je
vous aime beaucoup... beaucoup plus que jadis...

Il s'arrêta pour la contempler. Elle le fixait sympathiquement de ses
yeux gris noyés de larmes. En un inconscient mouvement de tendresse
elle tendit vers lui sa main. Il avait eu un naïf recul d'incrédulité;
et, saisissant la main de Thérèse, sans s'agenouiller, sans nulle
démonstration de prétendant exaucé:

--Quoi, mademoiselle! fit-il d'une voix grave où perçait l'intensité
de son émoi... Est-ce que je me trompe?... Est-ce que je me méprends
sur le sens de vos paroles?... Vous voudriez bien, vous
consentiriez?...

--Je ne sais pas! soupira Mlle Raindal à la fois opprimée par le
découragement et touchée par cette anxiété... Plus tard...
peut-être... Je verrai...

--Oh! merci! s'écria Bœrzell en pressant ardemment la main fiévreuse
de Thérèse... Merci, mademoiselle... Vous verrez, vous aussi... Vous
verrez comme je m'efforcerai à vous rendre heureuse, tranquille...

Il la regardait avec bonté, de petits frissons de gratitude courant à
l'angle de ses tempes. Mais, d'un coup, toute sa figure se rembrunit,
et lâchant, sans rudesse, la main de la jeune fille:

--Au fait, non... Ce serait abuser de votre état, de votre désarroi...
Je ne veux pas d'un consentement que je vous aurais extorqué au milieu
du chagrin et des larmes... Notre mariage ne doit s'accomplir que par
votre libre volonté et dans la parfaite maîtrise de vous-même... Plus
tard, comme vous dites, quand vous aurez recouvré votre calme, votre
clairvoyance, si vous éprouvez envers moi les mêmes sentiments, vous
savez quel bonheur vous me causerez en acceptant d'être ma femme...
Jusque-là je ne désire rien de vous que votre amitié... Nous ne sommes
pas des héros de roman, ni des sots, ni des détraqués... Il ne faut
pas que notre union se conclue par subterfuge, par surprise, par
entraînement irréfléchi... Plutôt renoncer à vous toujours que vous
avoir conquise par ces moyens médiocres... Et dans la suite, quoi
qu'il advienne, je vous affirme que ni vous ni moi nous ne
regretterons notre sagesse d'aujourd'hui, n'est-ce pas,
mademoiselle?...

Il s'était planté devant Thérèse et l'interrogeait des yeux. Elle
soutint longuement la ténacité de ce regard, puis, d'un accent
mélancolique:

--Vous êtes la raison même! fit-elle... Vous êtes le meilleur et le
plus loyal des amis... Soit!... Attendons... C'est effectivement plus
digne des vieux sages que nous sommes... Cependant j'aurais aimé à
vous prouver ma reconnaissance, à ne pas vous quitter, après ce que
nous nous sommes dit, sans une marque d'amitié...

--Bien facile, mademoiselle! repartit posément Bœrzell.

--Quoi donc?...

--Permettez-moi, de toutes façons,--que M. Raindal vienne ou non,--de
vous accompagner à Langrune. C'était pour moi une peine réelle que
cette villégiature qui allait nous éloigner l'un de l'autre... Plus
d'une fois, j'ai été sur le point de vous demander l'autorisation...
Et j'ajournais la demande par peur de vous déplaire... A présent, je
suis plus brave... Dites, me permettez-vous?

Mlle Raindal derechef lui tendait la main:

--Quelle question, monsieur Bœrzell!... Mais avec joie!...

Cette fois, il s'enhardit à un baiser de remerciement. Thérèse, par
mégarde, s'était plainte d'avoir soif. Il se précipita vers sa chambre
et revint portant un plateau. En un moment il eut préparé un verre
d'eau sucrée où il versa quelques gouttes de rhum.

--Ménage de garçon, ménage de savant! grommelait-il par plaisanterie
en tournant la cuiller... Pas d'eau de mélisse... pas de sels
anglais... rien de ce qu'il faut pour recevoir les dames!...

Et, se corrigeant aussitôt:

--Chut!... Je me lance dans les allusions au mariage... Je ne me
rappelais plus que mon serment recommence...

Thérèse buvait avidement, en lui souriant des paupières. Elle sursauta
au timbre de la pendule, où tintaient les trois coups de trois heures.

--Et cette pauvre mère que j'oublie!... Au revoir... Merci encore.
Merci de tout cœur!... A dimanche, n'est-ce pas? Peut-être y
aura-t-il eu du nouveau et du bon!...

--C'est mon vœu le plus cher, mademoiselle, répliquait sceptiquement
Bœrzell.

Il s'accouda à la fenêtre pour la regarder partir. D'un pas viril et
balancé, elle se frayait la route à travers les passants, avec ce port
de tête un peu hautain, que seuls donnent aux femmes la conscience de
leur grâce ou l'orgueil de leur pensée. Et Bœrzell avait l'intuition
que c'était plus qu'une jeune fille qui s'en allait là-bas: une sorte
de tutrice, de mère par l'intellect,--le vrai chef de la famille
Raindal.

Le tournant de la rue la dérobait à ses regards. Il referma la
fenêtre. Il se sentait la poitrine gonflée par un contentement
glorieux. Leur conduite à tous deux, la cordiale pureté de leur récent
tête-à-tête lui paraissait le fait de personnes non vulgaires.

--Nous avons été très chic! résuma-t-il en son dialecte de vieil
écolier.

Puis se rasseyant à sa table de travail, les yeux rêveurs, et comme
formulant un souhait:

--Si elle voulait! murmura-t-il... Quelle société pour moi! Quelle
épouse!... Car c'est un homme... un homme dans la plus noble acception
du mot!...



XVI


Devant le train qui allait l'emmener aux Frettes, M. Raindal, arrivé
un quart d'heure d'avance, faisait les cent pas en réfléchissant.

La plupart des compartiments restaient vides, et le quai solitaire
déroulait à perte de vue, sans un facteur, sans un camion, le tapis de
son asphalte grisâtre. La verrière du haut réfractait une chaleur
ombreuse et lourde. C'était ce moment de quasi repos, entre le matin
fini et l'après-midi commençante, où, dans les gares, sauf les
machines, hommes, wagons, marchandises, tout semble sommeiller.

M. Raindal se promenait la tête basse, les mains jointes dans le dos,
son grand panama blanc imperceptiblement rejeté en arrière. Il se
remémorait une à une les journées précédentes, ce pénible siège de dix
jours, dont il sortait enfin vainqueur, quoique confus, lassé,
meurtri. Et, par instants, il soupirait.

Ah! la semaine avait été rude! Vingt repas de bouderie, de silence
absolu, de regards détournés et de mines contrites! Dans l'intervalle,
pas un mot, la guerre muette des résistances qui s'entrechoquent sans
s'aborder, la parodie forcée de l'aise, parmi le malaise même. Puis,
la veille, une heure avant le départ de ces dames pour Langrune, la
dernière bataille: Thérèse et Mme Raindal abdiquant tout orgueil,
venant affectueusement prier M. Raindal de les suivre, essayant de
suprêmes conseils... Un peu plus, et il leur cédait. Ses refus
s'atténuaient. Les liens de son serment craquaient. Un imprudent aveu
de Thérèse avait changé le sort du combat.

--Eh bien! père, j'en conviens!... répondait-elle à un reproche du
maître... Nous aurions pu, à la rigueur, nous montrer moins nettement
hostiles envers Mme Chambannes, moins froides quand tu parlais de ses
réceptions...

A cette phrase, M. Raindal s'était senti soulevé par un regain de
rancune, un ressouvenir haineux de toutes les taquineries de jadis:

--Oui, tu en conviens maintenant! criait-il... Maintenant que tu me
vois ancré dans ma résolution, maintenant que tu aperçois l'étendue de
vos fautes... Et tu voudrais que j'y ajoute une impolitesse de plus,
que je manque de parole à Mme Chambannes qui m'attend... Trop tard!
vous n'aviez qu'à vous y prendre plus tôt...

Il poursuivit, en grommelant indistinctement, des récriminations
vindicatives. Et d'intimes arguments le soutenaient. Supposé qu'il les
écoutât, ces dames, ne serait-ce pas encore à recommencer au retour?
Non, il leur fallait une petite leçon, un avertissement exemplaire!...
Brigitte, qui annonçait l'omnibus de la gare, avait terminé le débat.
On s'était embrassé glacialement, du bout des lèvres, avec des
promesses précipitées de s'écrire chaque semaine, de se retrouver au
mois de septembre. La porte avait claqué. Un roulement de roues
pesantes grondait en bas dans la rue. M. Raindal était seul, sauvé,
délivré de Langrune...

       *       *       *       *       *

Sans cesser de marcher, le maître exhala un nouveau soupir. A présent,
il ne s'illusionnait guère sur la gravité de cette séparation. Combien
de ménages survivent à de pareils éclats? La malveillance d'autrui
s'en mêle, exacerbe le désaccord. Les griefs s'aiguisent de loin,
reviennent plus acérés; et lorsqu'on se revoit, on est presque
ennemis.

Eh quoi! aurait-il dû subir la tyrannie que sa femme et sa fille
tentaient de lui imposer? Aurait-il dû sacrifier une précieuse
sympathie, une amitié exceptionnelle à leur envie, à leurs préjugés?
Aurait-il dû aveuglément se plier à leurs ordres comme un coupable
repentant, au lieu d'y opposer la fermeté de l'innocence?

--Les voyageurs pour la ligne de Mantes, Maisons-Laffitte, Poissy,
Villedouillet, les Mureaux, en voiture! clamait un employé.

M. Raindal monta dans son compartiment. Un vieil homme d'équipe
fermait après lui la portière. Le maître remarqua sa ressemblance avec
l'oncle Cyprien.

«Encore un, grommelait-il, qui ne me molestera plus!»

Il s'était accoté dans un coin du wagon, son chapeau retiré, tout le
buste prêt à la sieste. La pensée de Cyprien le retint quelques
minutes éveillé. Jusqu'au dernier moment il avait redouté ses
harangues, ses anathèmes et ses malédictions. Mais non. La veille du
départ, à dîner, l'oncle Cyprien n'avait exprimé nulle opinion
violente en apprenant de la bouche du maître, la double villégiature
où se partageait la famille. A peine s'était-il permis une anodine
plaisanterie:

--Alors, mes bons amis, vous bifurquez?... Bah! si c'est votre goût...
Cela repose, quand on se voit l'année entière!...

Il paraissait presque gêné, ne quittait pas son assiette des yeux, et
n'avait repris sa belle humeur qu'une fois sorti de table... Un drôle
de corps, ce Cyprien, un cerveau bien fumeux et sur lequel toute
induction était fatalement téméraire!...

Ce jugement dédaigneux contenta pleinement le maître. Il
s'assoupissait peu à peu. Il ne se réveilla qu'à la station de
Villedouillet.

Sur le quai, Mme Chambannes, en robe de batiste à fleurs roses et
souliers de daim blanc, lui faisait signe de son ombrelle. Elle suivit
le train jusqu'à l'arrêt et, postée devant le wagon, elle souriait au
maître tandis qu'il descendait le raide marche-pied.

--Ainsi, ces dames n'ont pas voulu? dit-elle malicieusement, après les
premières paroles de bonjour.

--Non, chère amie... Pas moyen de les entraîner... Du reste, je n'ai
pas trop insisté... La mer est fort salutaire pour Thérèse...

--Elles doivent me détester, avouez-le!

M. Raindal, qui rougissait, affecta de ricaner:

--Heu! heu! Je ne vous dirai pas que ce départ se soit effectué sans
certaines objections de part et d'autre... Ces dames ont leurs
idées... Moi, j'ai les miennes... Et vous savez que ce ne sont pas
toujours les mêmes...

Puis il ajouta d'un ton plus fanfaron:

--Seulement, elles ont pour habitude de respecter mes volontés et,
somme toute, la séparation s'est opérée mieux que je ne l'espérais,
malgré la scène regrettable dont, à Paris, je vous avais touché deux
mots... Enfin, me voici!... N'est-ce pas l'important?...

Il y eut une pause. Zozé, le visage railleusement songeur, s'était
arrêtée sur le seuil de la gare. Un _tonneau_ de bois jaune attelé
d'un poney bai, à crinière rase, attendait contre le trottoir. Firmin,
le valet de chambre, qui se tenait à la tête du poney, salua
discrètement le maître.

--Tenez, Firmin! dit Mme Chambannes... Gardez le bulletin de M.
Raindal... Vous vous occuperez de ses bagages, et vous les ramènerez
avec la carriole que j'ai commandée chez le loueur...

Elle s'installait dans le tonneau, assise de trois quarts, face à la
croupe du cheval dont elle avait saisi les rênes. Le maître prit place
vis-à-vis. Zozé caressait d'un léger coup de fouet les flancs du
poney. La voiturette dévala par la cour inclinée, tanguant au choc des
aspérités. Quelques curieux, campés au bord du trottoir, avaient en la
regardant partir un sourire à demi narquois.

Au bout d'un petit quart d'heure, la voiture s'engagea dans l'avenue,
semée de gravier, qui conduisait au perron des Frettes.

Des arbres l'encadraient et soudain la maison surgissait,--une vaste
construction moderne avec des parois blanches que tranchait, à deux ou
trois fenêtres, la tenture bise des stores.

Devant, une large pelouse était incrustée, dans les angles, de
rosiers, de dahlias et de flox variés en corbeilles. Puis aussitôt, le
parc commençait, sombre, touffu, sans bornes apparentes et longeant,
sur une longue distance, la route départementale dont une muraille le
séparait.

A droite, à gauche de la maison, des arbres encore s'enlaçaient,
masquant de leurs branchages la campagne d'au delà, formant une
clôture épaisse jusqu'en arrière du bâtiment, autour d'une autre
pelouse, semblable à un petit pré où le filet d'un tennis cintrait le
réseau de ses mailles flasques. «Pour jouir de la vue», comme disait
Mme Chambannes, il fallait gagner le second étage.

--L'étage de votre chambre, cher maître, et juste, votre côté, en face
de la pelouse du tennis... Une vue superbe, vous allez voir.

M. Raindal la suivit dans l'escalier qu'emplissait une odeur d'iris.

Zozé poussa la fenêtre. Une grande rafale de vent doux entra. Le
maître accoudé au balcon contempla lentement le paysage.

Par-dessus les arbres, l'immensité de la plaine inférieure se
découvrait à l'infini. Les villages avec leurs clochers semblaient des
points topographiques marqués, comme sur la carte, d'un dessin
puéril. Sur la gauche, les coteaux adverses bombaient leurs pentes
quadrillées de cultures jaunes, brunes ou vertes. Et dans le bas, sans
qu'on la vît, on devinait la Seine dont une boucle au fond scintillait
en forme de serpe.

--N'est-ce pas que c'est joli? fit Mme Chambannes qui, contre l'appui
du balcon, touchait de son coude dodu le coude de M. Raindal.

--Fort beau! déclara le maître.

Et il murmura, en tournant le regard vers Zozé:

--Je suis bien heureux, ma chère amie, bien content d'être près de
vous!

Elle remercia, de profil, par un sourire candide. A la pleine lumière,
la clarté de son teint s'avivait. On y discernait les subtiles nuances
finement superposées en un mélange diaphane. Le jour pénétrait la
batiste de sa blouse, et un reflet rose-pâle haletait sous l'étoffe.
M. Raindal, par devers lui, détailla tous ces charmes. Insensiblement,
sans le savoir, il appuyait son coude à celui de la jeune femme. Il
s'apprêtait même à saisir la main de sa petite élève--opération
toujours périlleuse qu'il ne risquait jamais que par un élan
d'audace,--mais, d'un coup, la porte s'ouvrit.

La tante Panhias entrait, escortée par un domestique qui portait sur
l'épaule la malle de M. Raindal.

Dès lors, jusqu'au lendemain, le maître et Zozé ne furent plus seuls.
La malle déballée, les visites se succédèrent: Mme Herschstein, Mme
Silberschmidt avec une de ses cousines de Breslau, et, à cinq heures,
l'abbé Touronde.

On se réunit alors, à l'abri d'une sorte de clairière ombreuse,
encerclée de tilleuls et de basse futaie,--qui s'ouvrait dans le parc,
un peu après l'entrée, sur le flanc de l'allée principale. Au centre
de ce vide circulaire, le champignon d'une table en pierre était fiché
dans le sol.

On y déposa du thé, des gâteaux et des fruits glacés au champagne, que
Zozé puisait à l'aide d'une petite louche dorée.

Les dames s'étaient assises sur de confortables sièges en jonc, qui
avaient toutefois le défaut de crier au poids des personnes trop
lourdes. M. Raindal adopta de préférence un rocking-chair solide, dont
le balancement l'amusait.

La causerie se poursuivit à travers des sujets faciles jusqu'au retour
de l'oncle Panhias, qui rentra de Paris sur le coup de six heures et
demie. Au moment de partir, l'abbé Touronde avait obtenu du maître
qu'il viendrait, dans la semaine, visiter son orphelinat.

Le dîner fini, M. Raindal demanda la permission de se retirer. Il se
disait fatigué par cette journée d'installation. Mme Chambannes
l'encouragea à s'aller reposer.

Avant de se coucher pourtant, il inspecta sa chambre. Tout y était
aménagé avec un raffinement parfait d'élégance campagnarde: les
meubles en frêne à poignées de cuivre, les cretonnes anglaises du
baldaquin et des rideaux, voire les simples cristaux de la toilette et
les sachets de lavande disséminés dans les tiroirs ou sur les planches
de l'armoire à glace.

Les draps du lit fleuraient l'iris, un iris plus grossier, mais au
relent plus sain que celui dont se servait personnellement Zozé. M.
Raindal huma avec persistance cette senteur insolite où baignait son
corps; puis il souffla d'un trait sa bougie.

Il allait s'endormir. Un bruit de pas, au-dessous, lui fit, dans le
noir, distendre les paupières. Qui était-ce? Sa petite élève, sa chère
amie? Quel flatteur et rare agrément de dormir sous le même toit
qu'elle!... A différentes reprises, le maître se retourna dans son
lit. Tumultueuses et indécises, mille images lui montraient Zozé. Il
soupirait, s'impatientait contre cette captivante insomnie. Le grand
air, probablement, la surexcitation du grand air! A la fin il s'y
résigna. Étendu sur le dos, il contemplait sans résister le défilé de
ses songeries fiévreuses. Elles s'accentuaient plus qu'il n'aurait
fallu, lorsque par bonheur le sommeil les balaya toutes.

       *       *       *       *       *

Le matin, vers dix heures, Mme Chambannes proposa au maître une
promenade en tonneau.

Ils partirent avec Anselme, le cocher, qui se tenait raide et
respectueux, malgré les cahots, dans l'angle de la charrette, près de
l'étui à parapluies.

La matinée était limpide et fraîche, de cette fraîcheur d'août, tiède
encore entre les ardeurs de la veille et celles de la journée, mais
d'été quand même, rassurée, et sans rien de frileux qui annonce le
froid.

Zozé conduisait, les mains hautes, les regards à l'aise et pivotant
au gré de la causerie, tandis que le poney trottait de toutes ses
forces, en secouant la croupe.

Vingt minutes plus tard, on eut atteint la montée sous bois qui
précède la minuscule forêt de Verneuil. Le poney se mit d'instinct au
pas. De grosses mouches jaillissaient en essaim sous ses fers.
D'autres se collèrent goulûment à son encolure ou à ses flancs
rebondis.

La futaie se diversifiait des plus harmonieuses couleurs. Clairsemée
en certains endroits, elle semblait toute blanche par les rangées des
minces bouleaux argentés. Plus loin, elle offrait des espaces
entièrement roses que la bruyère sauvage avait envahis. La masse
sombre des pins, qui dominait partout, se clarifiait aussi de jeunes
pousses vert tendre; et leurs fines aiguilles, apportées par le vent,
séchaient éparses dans la poussière.

Au retour, on fit halte dans la route qui traverse le bois. Le maître
et Mme Chambannes s'assirent sur le talus où Anselme avait étendu une
couverture. Après quoi, Zozé tira son porte-cigarettes, en s'excusant.
A la campagne, n'est-ce pas? la correction peut se relâcher. Et puis,
dans un petit bois où on ne rencontre personne!...

Elle n'achevait pas cette phrase, que deux jeunes cyclistes
apparurent. Ils pédalaient sans hâte, côte à côte. M. Raindal,
aussitôt, se rappela avec humeur l'intolérant oncle Cyprien.

Les deux jeunes gens se désignaient Zozé d'un clin d'œil goguenard.

--Gentille! proféra distinctement le premier.

Cette remarque familière acheva d'agacer M. Raindal.

--Quel goujat! déclara-t-il, quand les bicyclistes furent passés.

--Pourquoi? riposta Zozé en projetant une bouffée... Il ne faut pas se
formaliser pour si peu, à la campagne!...

Ces trois mots lui constituaient, aux Frettes, une devise favorite,
une permanente justification de toutes les fantaisies qu'inventait sa
tristesse ou son désœuvrement.

Elle s'en autorisa, le lendemain, pour se priver, durant la promenade,
des services d'Anselme, dont la présence évidemment paralysait M.
Raindal.

--Très bonne idée! approuva le maître dès qu'ils furent en route...
D'ailleurs il ne servait à rien, ce garçon!...

Et il s'empara de la main de sa petite élève, si brusquement, si
violemment, que Notpou--c'était le nom, quasi égyptien, donné par Mme
Chambannes au poney--exécuta sous le heurt du mors un écart presque
épouvanté.

--Tenez-vous donc tranquille, cher maître! gronda Zozé qui ramenait la
bête dans l'allure... Vous effrayez Notpou... Vous allez nous faire
verser!...

--Il y avait si longtemps! bredouilla M. Raindal.

Elle esquissait un sourire d'indulgence. Le maître, soudain enhardi,
interrogea de la voix distraite qu'il employait à ces questions:

--Et ces messieurs de Meuze?... Vous avez de leurs nouvelles?...

Mme Chambannes répliqua, avec un effort pour contenir le sang qu'elle
sentait fuser vers ses joues:

--Aucune!... Je crois qu'ils sont à Deauville jusqu'à la fin du mois,
comme je vous l'ai dit l'autre semaine... Ils devaient y arriver la
veille de mon départ...

M. Raindal, les mains pendantes au bout des bras, la fixait d'un
studieux regard:

--Alors ils ne viendront pas ici?...

--Pas que je sache, pendant le mois d'août, repartit Zozé qui avait à
demi maîtrisé sa rougeur... Et après, ce sera la chasse... Ainsi, vous
voyez!...

--Parfaitement! murmura le maître, tandis qu'au dedans de lui-même il
interpellait avec rage Thérèse.

Ah! qu'il l'eût souhaitée là, pour un instant seulement, à portée
d'entendre! Voilà comme on accuse et comme on calomnie, sans preuves,
sur des impressions jalouses et incertaines! «Une dame qui a
publiquement un amant!» se redisait M. Raindal. Publiquement! Un
amant! Où cela?... A Deauville peut-être! (Car peu à peu le maître
avait circonscrit ses soupçons, rassemblé toute leur vigilance sur la
tête de Gérald, l'unique jeune homme, au demeurant, que vît
fréquemment Mme Chambannes.) Oui, à Deauville, à cinquante lieues des
Frettes, délaissant ses amours durant un mois et plus! Un bel amant,
en vérité!... Quelle misère et quelle injustice! Il eut un ricanement
de mépris.

--Vous riez, cher maître? interrogeait Mme Chambannes.

Pour toute réponse d'abord, il prit doucement la main droite de Zozé
qui, au-dessous de la main conductrice, retenait l'extrémité des
rênes, et, l'élevant jusqu'à ses lèvres:

--Je ris, dit-il entre deux baisers, je ris de la méchanceté, ou plus
exactement, de la sottise humaine!

       *       *       *       *       *

Bientôt le programme des journées se régularisa. Lorsque la chaleur
n'y faisait pas obstacle, le matin était réservé aux promenades en
tonneau.

On fuyait les parages mondains qui, au delà de Poissy, avoisinent
Saint-Germain. On s'acheminait plutôt, selon le cours de la Seine,
vers Pontoise, ou même vers Mantes: régions accidentées, montueuses et
souvent grandioses dont, comme Mme Chambannes, le maître s'était
épris.

Le vent y roule ses amples ondes à travers plateaux et collines, avec
des saveurs fortes qu'on croirait issues de la mer. Parfois, au sommet
d'un chemin encaissé qui monte sous l'ombrage, une perspective
inattendue étale des espaces énormes, des forêts, des routes
entre-croisées, la largeur du fleuve, un gros bourg, des bœufs dans
une prairie, des vignes sur un coteau, tout l'imprévu complexe des
campagnes provinciales, loin de Paris, loin de la banlieue...

Le maître et Mme Chambannes partaient donc vers neuf heures et ne
rentraient que pour déjeuner. D'autres jours, afin de parer aux
médisances, ils emmenaient l'abbé Touronde.

M. Raindal et l'abbé occupaient une banquette. Zozé, sur l'autre,
conduisait.

Un jeudi qu'ils avaient, tous trois, poussé jusqu'à Mantes où le
maître désirait acheter une paire de souliers jaunes, leur entrée fit
sensation. L'étrangeté de la voiture, la grâce mutine de Mme
Chambannes, les cheveux blancs de M. Raindal et la soutane de l'abbé
s'étaient accumulés pour frapper les curieux. Devant la porte du
bottier, des gamins avaient entouré le tonneau. Les boutiquiers du
voisinage étaient sortis sur le pas de leur magasin et échangeaient
des plaisanteries. L'ensemble de ces émotions populaires fut résumé en
un court filet anonyme du _Petit Impartial de Seine-et-Oise_. Nul nom
n'y était imprimé. Mais on ne pouvait se méprendre au sens de
l'allusion, au titre de l'article: _Suzanne_, ni à l'âpreté déployée
par le rédacteur contre «certains ecclésiastiques amis des orphelins»,
dont la masse, à ne s'y point tromper, pâtissait pour l'abbé Touronde.

A la suite de cette mésaventure, Mme Chambannes évita désormais les
villes.

Du reste, les promenades lui étaient moins un plaisir qu'un
passe-temps entre l'heure de lire les lettres de Gérald--quand il en
arrivait--et l'heure de lui écrire.

Chaque jour, après déjeuner, elle s'enfermait chez elle pour lui
tracer de longues pages astucieusement rédigées de manière à stimuler
son inerte tendresse et sa jalousie somnolente. Pendant ce laps, M.
Raindal, remonté censément au travail, faisait la sieste à l'étage
supérieur ou, par imitation, écrivait quelques mots aux siens. Et
c'eût été une piquante comparaison que celle de leurs deux lettres:
Zozé se noircissant à dessein, multipliant les détails équivoques,
les récits d'épisodes où sa coquetterie s'ébattait parmi les
admirations, les hommages masculins, les regards fervents de M.
Raindal, de l'abbé, d'un passant, de tous les hommes,--et le maître,
au contraire, épuisant les exemples à la blanchir des suspicions, à
prouver sa candeur enfantine, sa vertu, son indubitable pureté.

On ne se retrouvait que vers quatre heures; et, selon la température,
on demeurait dans le jardin, ou l'on rendait visite aux gens du
voisinage: à l'abbé Touronde dont M. Raindal inspecta par deux fois
les petits orphelins, aux Herschstein, aux Silberschmidt.

Nulle part le maître ne s'ennuyait, sauf les cas où pour une course
jusqu'au village, des ordres à donner, une toilette à changer, Zozé le
laissait seul avec la tante Panhias. Il n'avait d'autre consolation
que de parler de sa petite élève. Il confiait à Mme Panhias ses
remarques sur l'humeur variable de Zozé. Certains matins, elle
paraissait en proie au spleen, sans qu'aucun motif saisissable
justifiât ces accès de tristesse. A quoi donc les attribuer? Mme
Panhias, qui avait, en secret, noté la concordance de ces crises avec
le retard des lettres timbrées de Deauville, répondait évasivement:

--C'est sa _natourre_ comme cela! Que voulez-vous?...

--Je ne dis pas! approuvait M. Raindal... En effet!... Nature
rêveuse!... Nature essentiellement mélancolique!...

Et il se promettait de ne rien négliger pour distraire sa petite
élève.

Une après-midi même, par crainte de la contrarier, il consentit à
jouer avec elle au tennis. Zozé défendait un camp, M. Raindal et la
tante Panhias coalisés, l'autre camp. Plus par essoufflement que par
respect de sa dignité, le maître, au bout de quelques minutes, renonça
à ce jeu. Il n'y avait que médiocrement réussi. Zozé, dans un esprit
d'abnégation, ne renouvela pas la tentative.

Elle aussi se targuait de sollicitude. Elle plaignait le pauvre M.
Raindal pour les tracas de famille dont il avait avoué quelques traits
significatifs. Et quand le maître, en sa présence, ouvrait une lettre
provenant de Langrune, elle ne manquait pas de s'informer si ces dames
étaient moins méchantes.

--Peuh!... La glace... toujours la glace!... Des questions sur ma
santé... des nouvelles de la leur... des compliments pour vous... des
baisers... Dix lignes à peine!... Lisez plutôt!...

Elle parcourait la feuille et se remémorant les lettres de Gérald--des
lettres dont le laconisme n'excédait guère celui du billet qu'elle
lisait:

--Oui, cher maître! soupirait-elle... Comme vous disiez, l'humanité
est joliment bête!...

Ces jours-là, par pitié pour ces douleurs pareilles aux siennes, elle
opposait moins de rigueur aux baisers furtifs dont M. Raindal
poursuivait, en toute occasion, ses mains nues ou gantées. Elle
s'ingéniait à commander des plats succulents qu'elle savait
devoir lui plaire. Puis, le dîner fini, dans le salon, s'il ne
s'endormait pas, elle lui faisait la lecture--le journal, un ouvrage
d'histoire--timidement, de son mieux, avec des intonations inexactes,
des erreurs de petite fille, qui attendrissaient le maître au plus
haut point. Ou, comble de délices, elle acceptait son bras pour un
tour au jardin, le long de la pelouse, devant la terrasse du perron.
Quand des nuages chargeaient le ciel, au couvert de l'obscurité, M.
Raindal, bravement, baisait la main de la jeune femme qui le
repoussait en chuchotant. Une fois, il faillit hasarder un baiser plus
proche, dans la nuque, profitant du corsage à demi décolleté que
portait le soir Mme Chambannes. Mais au moment d'exécuter, une telle
frayeur l'empoigna, qu'il s'arrêta du coup sur place.

--Vous êtes souffrant, cher maître? interrogea Zozé.

--Non! fit-il se remettant en route... J'écoutais le vent dans le
feuillage!...

Quand il remontait vers sa chambre, après ces nocturnes équipées, il
avait peine à se mettre au lit. Les réflexions sourdaient en lui par
bouillonnantes cascades. Il comptait le nombre des baisers tolérés par
Mme Chambannes depuis le matin: un dans le bois de Verneuil, un autre
dans le parc avant le déjeuner, un autre l'après-midi, dans la chambre
de Zozé où il s'était rendu sous prétexte de réclamer un livre, un
cinquième, un sixième, ce soir, au-dessous de la terrasse... Additions
enfantines et non sans vanité,--il en convenait modestement!

Mais que pèsent les considérations métaphysiques auprès de l'écrasante
réalité de nos joies? A celle-ci il n'est de mesure que les variations
de notre sentiment. S'il s'exalte, ne dédaignons point ses
enthousiasmes; s'il s'abaisse et fléchit, quelle philosophie le
relèvera?... Ainsi méditait M. Raindal, avec un mépris graduel pour
les plaisirs spéculatifs.

Souvent il atteignait à l'extrême franchise, à ces examens solennels
où l'âme parle à l'esprit, comme l'épouse fidèle à l'époux. Eh bien!
oui, là, sous les yeux clairs de sa conscience, M. Raindal ne le niait
pas. Il était un peu amoureux de sa gentille petite élève. Il
éprouvait à son approche des rougeurs, des émois, des sursauts
intérieurs qui, de l'aveu général, sont l'indice de l'inclination.
Amour certes inoffensif, flamme qui n'ardait pas, rayons ultimes du
cœur! Quel danger courait-il à se réjouir de ces lueurs
crépusculaires que la Vie, par un dernier bienfait, rallume
quelquefois sur la route de la tombe? Quelle faute commettait-il en
puisant dans ces illicites baisers une fougue de jeunesse renaissante,
un démenti continuel au déclin fatal des années?

Ces pensées graves l'attristaient. Il déplorait d'être si vieux, de
n'avoir pas connu plus tôt sa chère amie Mme Chambannes. Puis, sans
mentionner le départ prochain qui le séparerait de la jeune femme,
combien d'heures auprès d'elle lui ménageait encore la Destinée?... Et
sous une poussée d'amertume, il s'attablait pour écrire à Thérèse,
faire l'essai de nouveaux projets. Août allait finir, et, de certains
propos échappés à Mme Chambannes, M. Raindal n'était pas éloigné de
conclure qu'une prolongation de séjour charmerait la châtelaine. Dans
maintes causeries elle semblait avoir indiqué que la venue de ces
dames en septembre ne serait pas pour lui déplaire. Qu'en
disaient-elles, ces dames? Le cas échéant, voudraient-elles rejoindre
le maître au lieu de rentrer à Paris, par ces «grosses chaleurs» qui
menaçaient de persister? M. Raindal ne prétendait pas les contraindre.
Pourtant, à son avis, la bouderie durait trop; et il ne lui paraissait
guère séant de rebuter une seconde fois des avances tellement
cordiales...

Il se couchait ragaillardi par cette espérance qu'on a, d'avoir
exprimé ses espoirs. Et le lendemain, à la vue de Zozé, toute
souriante et fraîche dans un peignoir léger, comme une nymphe
matinale, les dernières vapeurs de sa mélancolie fuyaient.

--Où allez-vous donc, cher maître? lui criait-elle allègrement du haut
de sa fenêtre.

Il relevait la tête, et, lançant à Mme Chambannes un camarade bonjour
de la main:

--Je vais à l'écurie donner du sucre à Notpou... Et après, je vais à
la poste jeter une lettre pour ces dames!...

--Dépêchez-vous, cher maître!... Dans une demi-heure, je suis
prête!...

Il se retournait tous les cinq pas, en plaçant la main contre ses
yeux. Elle souriait toujours, accoudée au balcon. Les larges manches
de son peignoir avaient glissé. Et son bras replié sur la balustrade
dressait une solide massue de chair blanche.

«Pourvu que ces dames veuillent!» songeait M. Raindal en s'acheminant
vers l'écurie.

Un matin qu'il revenait de porter à la poste la quatrième lettre
depuis le début de la semaine,--trois étaient demeurées sans
réponse,--il rattrapa, en route, le facteur cantonal qui desservait le
château.

--Une lettre pour vous, monsieur! fit l'homme en saluant.

Le maître ralentit l'allure. C'était une lettre de Langrune. Ces dames
reconnaissaient la justesse des remarques concernant les grosses
chaleurs. En conséquence, elles retarderaient leur départ et ne se
réinstalleraient à Paris que vers le 15 septembre. Des Frettes, de Mme
Chambannes, pas un mot.

--Les sottes! murmurait le maître avec contrariété.

Mais son contentement fut plus fort. Au fait, il acquérait la
prolongation désirée, le droit de rester aux Frettes. Qui sait même si
en venant, ces dames ne l'eussent pas incommodé d'une humiliante
surveillance! Et quant à leurs froideurs, quant à leur sourde
inimitié, on aviserait au retour, on les materait coûte que coûte.

Il marchait si vite qu'il croisa le facteur à la porte du château.

Au milieu de la terrasse à balustrade de pierre, qui longeait le
pourtour de la maison, Zozé rêvait assise dans un fauteuil de paille.
Devant elle, sur une petite table, près d'un plateau à thé, gisaient
des lettres dépliées.

--Y a-t-il du neuf, cher maître? questionna-t-elle.. Le facteur m'a
dit qu'il vous avait remis une lettre... Est-ce que c'est de ces
dames?...

M. Raindal balbutia des explications confuses.

--Alors, quand partez-vous? fit Zozé avec calme.

Il la contemplait d'un air un peu déçu.

--Eh! je ne pars pas, mon amie... Puisque vous le voulez bien, j'aurai
le bonheur de ne pas partir!...

Il avait décoché--à droite, à gauche--deux regards circonspects, et il
saisit la main de Zozé en inclinant le buste.

--Maintenant, moi aussi, j'ai de grandes nouvelles! déclara la jeune
femme qui réprimait un geste d'énervement tandis que M. Raindal
achevait son lourd baiser... D'abord, j'ai reçu un télégramme de
Georges. Il revient le 1er septembre, lundi, dans trois jours...

--Ah! fit M. Raindal machinalement... Tant mieux!... Il va bien?...

--Très bien!... Vous lirez sa dépêche... Et ensuite...

--Ensuite? redit le maître avec une oppression d'anxiété.

--Ensuite, j'ai reçu une lettre de ces messieurs de Meuze m'annonçant
qu'ils viennent passer une huitaine aux Frettes.

M. Raindal, dont la bouche se tordait, tenta une objection suprême:

--Cependant vous m'aviez assuré...

--Oui, qu'ils devaient faire l'ouverture... Ils la font en Poitou, où
elle n'a lieu que le 12...

--C'est différent! murmura le maître d'un ton vaincu... Ils arrivent
quand, ces messieurs?

--Lundi également...

Le maître respira et, d'un accent plus ferme:

--Le même jour que votre mari?

--Oui! fit Zozé qui l'observait du coin de la paupière... C'est-à-dire
que Georges débarque à Paris vers neuf heures... L'oncle Panhias va le
chercher à la gare du Nord et il ne pourra pas être ici avant onze
heures... Ces messieurs de Meuze, eux, y seront dans l'après-midi...
Georges les suivra de quelques heures, en somme!

--C'est ça, de quelques heures! répétait au hasard M. Raindal.

Il appuya la main à son front, se plaignant d'une subite migraine. Le
soleil, sans doute, ou sa hâte à rentrer!

--Si vous permettez, je ne sortirai pas ce matin, dit-il... Je préfère
me reposer...

Mme Chambannes, en souriant, le regardait s'en aller. Puis une chute
de maussaderie lui abaissa les lèvres. Au fond, il n'y avait pas de
quoi rire! Tout s'arrangeait très mal. Le maître prenant au sérieux de
banales phrases de politesse, ou des regrets formulés dans un moment
de colère contre Gérald; le père Raindal collant au Frettes pour
quinze jours! Là-dessus Georges qui tombait de Bosnie! Le marquis et
son fils arrivant en même temps, comme convenu! Pas d'espoir que Raldo
consentit à hâter leur retour! A peine une soirée pour se revoir, se
retrouver! Et cela, devant le père Raindal qui faisait déjà la tête,
et les aurait sous l'œil! Que de malchances, de complications, de
difficultés!...

Mme Chambannes, pendant les trois jours qui suivirent, s'excusa de
son humeur morose. Elle se sentait souffrante, elle avait mal aux
nerfs.

M. Raindal affecta la pitié, le bon vouloir. A peine essayait-il un
baiser ou deux, par contenance. Mais lui non plus n'était pas gai.
L'oncle Panhias, courtoisement, lui en adressa le reproche. Le maître
feignit de s'étonner. Non, franchement, il n'avait nulle raison d'être
triste; et pour prouver son insouciance, il ricanait en se tapant la
poitrine:

--Ha! ha! Moi pas gai! Ha! ha! Et pourquoi ne serais-je pas gai?
Ha!...

L'image de Gérald retraversait, plus vivace, son esprit: le petit rire
du maître s'arrêta net, comme brisé en deux par un choc.



XVII


Le lundi soir, après dîner, on passa au salon pour prendre le café.

Zozé inaugurait une robe en mousseline bleu de lin, dont le corsage
échancré laissait à nu son cou cerclé d'un double rang de perles. Le
marquis était en habit et cravate blanche, Gérald en smoking avec une
rose jaune à la boutonnière. Et il émanait d'eux comme un reflet de
fête.

Les hautes croisées de la pièce étaient demeurées ouvertes. Elles
donnaient de plain-pied sur la terrasse du pourtour. Par l'écartement
de leurs battants, on apercevait la pelouse et les corbeilles, l'amas
touffu des arbres du parc. Le jour ne se retirait qu'à regret. Ses
clartés grises semblaient, dans l'air, disputer à la nuit la tiède
saveur de cette journée finissante.

--Jolie soirée! fit M. de Meuze qui fumait un cigare au balcon de la
terrasse.

M. Raindal, assis dans le fond du salon, face à la fenêtre, lisait le
journal près d'une lampe. Mme Chambannes et Gérald causaient dans
l'angle de gauche sur un petit divan de cretonne. La tante Panhias
servit à chacun le café, tout en maugréant contre son mari qui s'était
obstiné à ne partir qu'après le dessert. Avait-on jamais vu entêtement
si absurde! Dès lors que l'on se rendait au-devant de quelqu'un,
n'était-ce pas le moins que de sacrifier son dessert? Et elle
tourmentait Zozé pour connaître l'heure des trains, calculer les
correspondances, décider si l'oncle Panhias arriverait en temps voulu!

M. de Meuze, qui reparaissait, interrompit ces doléances:

--Vous m'excuserez, mesdames! fit-il... Le voyage m'a harassé... Je
vais aller mettre au lit ma vieille patraque de personne!...

Il s'approchait de M. Raindal pour lui tendre la main.

--Chut! murmura-t-il en se retournant vers les jeunes gens... La
science dort... Paix à son sommeil!... Bonsoir, chère madame!...

Zozé lui adressait de la tête un amical adieu.

--Oh! ce n'est rien! déclara à mi-voix la tante Panhias... Cela lui
prend presque chaque soir, à ce brave M. Raindal!...

Elle s'esquivait avec le marquis, ayant vingt choses à commander pour
les appartements des nouveaux hôtes, le retour de Chambannes, la
voiture qu'il fallait atteler.

--Enfin seuls! susurra gouailleusement Gérald.

--Plus bas, mon chéri! implora Zozé qui lui pressait la main.

--Quoi?... Puisqu'il dort!...

Zozé, les sourcils froncés, examinait M. Raindal sans lâcher la main
de son Raldo. Puis, se levant et tirant à elle le jeune homme:

--Tiens, venons sur la terrasse... Je serai plus tranquille...

Elle soupirait:

--Oh! mon Raldo, quelle scie qu'il soit resté!... Et tu sais, nous
l'avons encore pour quinze jours!...

--Oui, tu m'as dit!... Bah! s'il nous gêne, on le sèmera, le
Kangourou!... Ce ne doit pas être bien difficile!...

Il s'étaient accoudés dehors à la balustrade de pierre blanche. M.
Raindal, minutieusement, entr'ouvrit les paupières. D'où il se
trouvait placé, il ne voyait que de biais que Mme Chambannes,
l'évasement de sa jupe bleu pâle, son buste de trois quarts, sa fine
tête profilée à droite.... Pour parler à Gérald, sans doute, à Gérald
qu'il devinait tout près, coude à coude avec elle, comme il avait été
lui-même, là-haut, dans la chambre lumineuse, le premier jour de
l'arrivée!... Il retint sa respiration afin d'essayer de les entendre.
Il ne distinguait qu'une mélopée de paroles confuses, une cascade de
syllabes ouatées dont le sens se brisait aux invisibles cloisons de
l'air.

Parfois le buste de la jeune femme oscillait, son profil sombrait dans
le noir. Un meurtrier arrêt tranchait l'entretien. M. Raindal, les
mains collées à son fauteuil, contemplait avec un recul de souffrance
la robe pâle sans tête, le corps décapité de sa petite élève. Pourquoi
se penchait-elle tant? A quel mystère inclinait-elle le chuchotement
de sa bouche rieuse?

Et soudain une grande ombre fila derrière Mme Chambannes, la
silhouette de Gérald, sa rose, sa moustache brune. Des pas agiles
descendirent les marches du perron. Les cailloux grincèrent dans le
jardin. Maintenant, d'en bas, une voix contenue monologuait par
intervalles. Mme Chambannes, la tête fixe, paraissait l'écouter; et
son index, devant le visage, opposait des gestes de refus.

M. Raindal, oubliant toute prudence, avait complètement écarquillé les
yeux. Une brusque volte-face de Zozé les lui fit refermer juste à
temps. Que se passait-il donc? Elle pénétrait dans le salon, y
cherchait un objet,--une mantille, présuma M. Raindal, au froissement
de la soie, des dentelles,--resortait sur la pointe des pieds, se
retournait un instant à la hauteur du seuil... Puis ses talons
sonnaient contre les degrés du perron. Le sable de l'allée recraquait
sous des pas.

--C'est un peu fort! murmura le maître qui se levait en s'étirant.

Il prêta l'oreille. Tout, dehors, s'était tu. Ah çà! où se
sauvait-elle? Oui, dans le jardin, se promener avec le jeune Gérald.
Mais s'ils se promenaient, comment expliquer ce silence? Auraient-ils,
par hasard, franchi la limite coutumière, été jusqu'à la pelouse,
peut-être même au delà? Invraisemblable licence! Pourtant M. Raindal
tenait à s'en assurer. A son tour, il vint s'appuyer au balustre de
pierre blanche. Son cœur, par chocs désordonnés, tapait contre les
côtes, et ce martèlement continu se propageait à son bras gauche comme
un sourd tocsin intérieur. Il plongea d'un coup d'œil dans le jardin.

Le silence y persistait, sous le ciel chamarré d'étoiles. Un demi-jour
bleuâtre s'étalait partout où les massifs, les arbres, quelque
obstacle résistant et dense n'avait pas rabattu ses fragiles lueurs.
Ainsi la pelouse se discernait avec tous ses contours, toutes ses
corbeilles fleuries et sa pente légère. L'allée du bord aussi
dessinait nettement ses clairs méandres de gravier. Et l'obscurité ne
renaissait qu'après, à la haute muraille des tilleuls, qui dilataient
au loin, dans l'atmosphère humide, la senteur de leurs floraisons
tardives.

D'habitude, M. Raindal raffolait de ce parfum sucré. Il l'aspirait
avec gourmandise, la bouche grande ouverte, les narines palpitantes.
Mais, à présent, l'angoisse pétrifiait tout son corps, sauf les yeux.
Il n'avait plus de force, de vie, de conscience que pour inspecter
l'ombre, que pour fouiller les ténèbres de ses regards cupides, des
regards qui voulaient et voulaient encore voir...

Non, personne sur la pelouse, personne dans l'allée, nul bruit par le
gravier! Ils se cachaient donc dans le parc, les misérables?

A cette question terrible, le maître ne prit pas le loisir de
répondre. Brusquement, il s'était redressé; et d'une allure
automatique, dont la raideur même titubait, il descendit les marches.

Deux enjambées lui avaient suffi pour gagner la pelouse, la terre
grasse qui étouffait le bruit de ses pas. Il eut un ricanement
sardonique, une sorte de toux victorieuse. Au moins par ici, par ce
sol mou, on ne l'entendrait pas venir. Heu! heu!... Où se dirigeait-il
de sa démarche fascinée? Que dire, que faire, qu'inventer, si au coin
d'un sentier il se heurtait à eux? Y songeait-il seulement, sous la
sauvage douleur qui le brûlait sans trêve, le poussait en avant comme
une bête folle sous l'incendie? Il ne sentait plus rien, ni le parfum
des tilleuls, ni la fraîcheur de l'herbe qui humectait ses chevilles,
ni l'odieux de cette poursuite, ni la honte de ses ruses!... Il
approchait, il atteignait le parc, il allait voir!...

Il s'était engagé au plus épais de la futaie. Le tapis des feuilles
mortes exhalait lentement vers lui son âcre odeur de pourriture
éternelle et toujours renouvelée. Des branchettes souples lui
cinglaient la face. Des racines entravaient ses pieds. Et il
continuait, les yeux à moitié clos par crainte des épines, la sueur
coulant à son front, les mains projetées en avant pour palper l'ombre
et le feuillage.

Mais subitement, il s'arrêta. De la gauche, de l'endroit où il
supposait la clairière des tilleuls, l'espacement des arbres, le
champignon de pierre et les sièges de jonc, une rumeur montait, comme
un duo de voix violentes et langoureuses. Un instant, elles cessaient,
puis elles réitéraient leurs plaintes. Il eut l'impression que son
cœur se rétrécissait, s'annihilait dans sa poitrine. Il avait stoppé
une minute, car ses jambes pliaient... Il reprit sa marche, haletant,
courbé en deux comme un gorille, frôlant des mains le sol. Les voix
se précisaient à mesure qu'il rampait vers elles et soudain il faillit
fléchir. Il percevait tout maintenant, jusqu'au son familier de ces
voix. Et c'était un échange d'invocations tellement éhontées,
d'apostrophes à la fois si bestiales et si tendres qu'il en demeura
stupéfié. Ah! seule peut-être la reine Cléopâtre avait jamais déchu à
ce degré d'impudeur!... M. Raindal n'eut pas le courage de regarder,
de voir. Une panique rageuse l'emportait, un besoin frénétique de
fuir, d'échapper aux tortures de cette futaie infernale. Alors il se
précipita dans une course éperdue, furieuse, sans peur du bruit cette
fois, sans peur de se trahir, broyant les branches sur son chemin, se
vengeant contre les arbustes, ahanant, galopant avec un fracas de gros
gibier qui détale sous bois devant la meute. Il était à bout de
souffle. Il buta contre la pelouse où les dahlias le reçurent. Il
s'était prestement relevé, les genoux alourdis de terre moite. Il se
remit en route d'un train plus modéré, quoique hâtif encore.

Sans courir, ses jambes nerveusement pressaient le pas, se
soulageaient à cette allure vive. Parvenu au bas du perron,
instinctivement il brossa de la manche ses habits. Par un restant de
clairvoyance, il redoutait la tante Panhias, sa curiosité, ses
questions possibles. Mais le salon demeurait vide. Le maître s'élança
dans le vestibule, gravit moelleusement l'escalier... Enfin il était
dans sa chambre. D'un coup de pied retentissant il referma la porte.
Sa main tremblante tournait à double tour la clef dans la serrure. Il
se laissa tomber, épuisé, au bord de son vaste lit apprêté déjà pour
le sommeil...

La lassitude pourtant ne l'avait pas calmé. Des bouillonnements de
colère déferlaient dans ses veines. Il esquissait avec les mains des
gestes de destruction. Il aurait voulu tenir Mme Chambannes, la briser
comme les branches du parc, l'émietter, l'anéantir.

Sa petite élève! Sa petite élève! Était-ce elle, était-ce cette bouche
candide qui avait proféré de si abominables mots? A chaque souvenir de
chaque parole, il sentait dans son cœur s'enfoncer comme une lame.
Non, son jugement prévenu s'insurgeait contre tant d'opprobre, sa
mémoire mentait!... Sa petite élève! Sa chère amie! Et, simultanément,
à ces noms d'affection il joignait les plus basses insultes. Il
évoquait Thérèse, sa haine contre Zozé, et il l'eût voulue auprès de
lui pour haïr la coupable ensemble.

Oh! Thérèse ne s'était pas trompée sur la niaiserie de cette Mme
Chambannes, sur sa dépravation, sur sa médiocrité. En une fois, elle
l'avait mieux appréciée, devinée, condamnée, que lui en cent
rencontres. Car elle n'aimait pas, Thérèse, tandis que lui, il aimait,
hélas!

--Oui, je l'aimais, je l'aime! murmurait-il d'une voix fervente comme
pour renier par cet aveu repentant tous les chétifs travestissements,
tous les artifices de pruderie où s'était abritée sa passion sans
vaillance.

Un bruit de volets qu'on fermait, de pas dans l'escalier, interrompit
ses oraisons. Il espérait que Mme Chambannes monterait demander de
ses nouvelles. Que lui répondrait-il? Se jetterait-il à ses genoux, en
balbutiant piteusement des prières d'amour? Ou la repousserait-il de
quelque riposte méprisante?

Il n'eut pas à choisir. Zozé ne montait pas. Et, à sa place, les échos
du parc reprenaient dans l'esprit du maître leur diabolique et vil
concert, le duo de leurs accents ravis.

Oh! les atroces, les répugnantes paroles! M. Raindal comparait avec
les notes latines de son livre. C'était à vingt siècles de distance
presque les mêmes mots, les mêmes folies que celles dont Cléopâtre,
dans les pires extases, se plaisait à stimuler son amant, le soudard
Antoine! Par quel miracle d'universelle et immuable perversité ce
vocabulaire infâme s'était-il transmis honteusement de la reine des
Égyptes à la gentille amie du maître? Que de couples amoureux avaient
dû, d'âge en âge, le redire et le conserver!...

Puis tout d'un coup, dans le trouble de ces parallèles historiques,
une nette intuition brilla. M. Raindal comprenait, il s'expliquait
enfin l'œuvre de sa petite élève... Son professeur plutôt, sa petite
éducatrice, qui depuis le premier jour, peu à peu, lui avait appris
l'existence raffinée, les jouissances matérielles, la réalité
saisissable de tous ces termes qu'il employait naguère distraitement
dans ses phrases, dans ses livres, comme les pièces symboliques d'un
échiquier sans vie!... Plaisir, amour, luxe, élégance, ardeur des
sens, beauté, grâce, passion, tendresse, autant de vocables inertes,
avant que Mme Chambannes les lui eût vivifiés!

Et la leçon dernière, l'achèvement de cet apprentissage, ne venait-il
pas de s'accomplir, là-bas dans la futaie où peut-être elle était
encore, pâmée, à l'oublier aux bras d'un autre!...

La souffrance inconnue dont le déchirait cette vision apparut à ses
lèvres en un rictus d'horreur. Il s'était levé de son lit, les
paupières clignantes. Ses poings battirent l'air dans un élan de
menace. Il fut quelques minutes sans retrouver le fil de ses
méditations.

Dans le fauteuil de cretonne où il s'était écroulé, fourbu, il
revivait toute sa carrière, la succession de ces années vertueuses
dont la droiture jadis exaltait son orgueil. Comme elle lui semblait
aujourd'hui maussade, mesquine, cette étroite petite sente parcourue
au prix de tant de peines et de tant d'efforts! Elle lui faisait
l'effet d'un de ces petits chemins détournés qu'on longe aux jours de
fête, pour fuir la joie des autres... Auprès, il entrevoyait, comme
dans une estampe ancienne, la kermesse bruyante de la Vie, des groupes
qui chantaient, des gerbes fleuries, des ivresses, des femmes avec des
hommes, l'exubérance fougueuse de la multitude en liesse... Et lui
cependant, à l'écart, poursuivait pas à pas sa route, après l'étape
franchie n'apercevant que l'étape prochaine, ne s'appliquant qu'à ne
pas dévier, ne mettant son zèle qu'à ne pas se distraire... Que lui
importait de l'autre côté qu'on s'amusât et qu'on vécût?... Ne
savait-il pas de science certaine la vanité vulgaire des plaisirs qui
contentent la foule, et le dégoût qu'ils laissent, et la sottise où
ils ravalent, et ce peu de chose qu'est la femme, _mulier_, devant un
esprit supérieur?...

Les femmes, il n'en avait guère connu qu'une, la sienne. Sauf des
escapades d'étudiant, oubliées aussitôt que faites, il se rappelait
son existence de jeune homme, les quatre ans écoulés au désert sous
les ordres de Mariette-Bey, son imperturbable chasteté, ce précoce
mépris de l'amour dont le «Grand Bey» lui-même le raillait. Quand les
camarades quittaient le campement, se rendaient à la ville voisine
pour voir les danses des bayadères ou passer une nuit de congé avec
les filles indigènes, le plus souvent M. Raindal découvrait quelque
prétexte à ne pas les rejoindre: un travail à achever, un papyrus à
déchiffrer, une indisposition fortuite. «Sapristi, Raindal,
dégourdissez-vous donc, mon garçon! commandait le Grand Bey de sa voix
sarcastique... Vous finirez par nous faire croire que vous avez une
liaison avec une momie!» Le jeune savant riait, promettait de suivre
les camarades, et, à la dernière minute, se rétractait. Les bayadères
l'ennuyaient. Depuis, hormis sa femme, rien, pas une aventure, pas un
souvenir, ni un gracieux visage, ni aucun de ces fantômes chéris dont
une particulière beauté--la main, le sourire, la finesse des baisers,
la douceur des yeux--vous flatte jusqu'à la tombe de sa compagnie
secrète.

Et à présent il était là, blanchi, défiguré par l'âge, incapable de
plaire, pantelant d'amour à l'heure où les voluptés cessent, épris
d'une jeune femme qui en aimait un autre... Quel châtiment! Quelle
agonie! Combien de temps durerait-elle à lui montrer toutes les
béatitudes manquées par morgue pédantesque ou superbe confiance en
soi?...

Il s'était rapproché de la cheminée; et debout, vis-à-vis du miroir,
il tordait ses traits en grimaces pour se convaincre encore plus de sa
décrépitude sans recours. Ah! oui, un joli teint, de jolies dents, et
des rides, et des boursouflures, et des mollesses de chair, tout ce
qu'il fallait, ma foi, pour séduire une femme!

Les roues d'une voiture écrasèrent le gravier du jardin. On entendait
des appels de voix, des rires. Georges arrivait.

M. Raindal fut saisi de l'envie de descendre. Il alléguerait le retour
de Chambannes, la bienvenue à lui souhaiter, et il pourrait revoir
Zozé. La main sur le bouton de la porte, un scrupule d'amour-propre le
retint. Non, c'eût été trop lâche! Il resta.

Des portes claquèrent au-dessous. Le silence se refaisait par la
maison. M. Raindal eut au cœur un nouvel élancement. Il réfléchissait
que maintenant le mari était chez sa femme... Ses épaules se
secouèrent dans un ricanement mauvais. Bah! il ne l'enviait pas ce
malheureux Chambannes. Non, vraiment, il n'y avait pas de quoi! Être
le mari d'une écervelée, d'une petite sotte, d'une indigne créature
qui l'instant d'avant... Il ne termina pas. Ses yeux s'injectaient de
sang. Des malédictions brutales jaillissaient de ses lèvres. Il
étouffait. Il ouvrit la fenêtre.

La nuit avait fraîchi. Dans le lointain, parfois, dans la plaine, un
train faisait sinuer à l'horizon son serpent de lumières jaunes. Ou
bien les coqs du voisinage, abusés par la fausse pâleur du ciel, se
lançaient à travers les espaces leurs intrépides saluts, auxquels des
chiens répondaient en hurlant.

M. Raindal gravement contempla les étoiles bleuissantes. Chacune lui
représentait un soleil avec des satellites gravitant autour. Il se
demandait combien de douleurs identiques à la sienne devaient en ce
moment gémir sur ces planètes obscures. Il raisonnait, calculait, se
grisait de pensées altières. Il invoquait la Douleur humaine, la
Souffrance des Mondes, la Plainte universelle,--toute la pitié
convenue, toute la charité verbale, toute l'hygiène égoïste et
hypocritement tendre, tous les remèdes déclamatoires que les livres
enseignent aux chagrins personnels. Mais il n'en éprouvait aucun
soulagement.

Pauvre penseur, pauvre maître, pauvre homme! Ah! oui! il pouvait
appeler à son aide les spectacles célestes, les astronomes, les
philosophes Newton, Laplace, Kant et Hegel! Il pouvait se gonfler! Il
pouvait se grandir!

Il n'en gardait pas moins à gauche de sa poitrine un atome de chair
plus sensible, plus réel que tous ces infinis de parade, impuissants à
le guérir comme à le dominer.

Que lui demeurait-il donc dans l'accablante catastrophe? Sa famille?
Il avait, depuis un an, perdu jusqu'au goût de la chérir! Son travail?
Il en détestait l'œuvre, le mirage menteur, la routine malfaisante!

Alors il referma la fenêtre. Il renonça aux étoiles. Il se rassit sur
son lit et se mit à pleurer.

Finies, les illusions! Finies, les fatuités de vieillard! Il s'en
irait le lendemain. Il ne serait pas témoin de _leur_ humiliant amour.
Il ne verrait plus jamais sa chère petite élève. Et il pleurait...
Douleur enfin sincère, sans vilenies de rancune, sans parodie
d'orgueil, douleur humble qui s'avoue et qui aime ses larmes! M.
Raindal y trouva l'apaisement, puis le sommeil.

       *       *       *       *       *

Le lendemain cependant, vers dix heures, comme il descendait au
jardin, une commotion soudaine rouvrit sa plaie intime.

--Oui, monsieur, Madame est sortie, assurait Firmin... Elle est allée
se promener en tonneau avec M. de Meuze..

--Avec lequel? aboya presque M. Raindal.

--Avec M. le marquis... M. le comte et Monsieur sont encore dans leurs
chambres.

--Ah! bien! Bon! fit M. Raindal en recouvrant son flegme.

Il s'assit dans un rocking-chair, à l'ombre de la terrasse, et il
affecta de s'absorber à la lecture d'un journal.

Mais ses yeux immobiles ne parcouraient pas les lignes. Leur zèle
intérieur suivait d'autres idées, d'autres phrases, le petit discours
de séparation, quelques paroles mystérieuses et fermes dont le maître
annoncerait son projet de partir. Il en savait le principal, quand
Notpou montra sa noire crinière rase à l'orée du feuillage.

Le marquis dans la voiture saluait cordialement de la main M.
Raindal. Oh! plus de retardements! Plus d'hésitations! Le maître était
bien évincé, destitué de son pouvoir! Jusqu'au père de Gérald, jusqu'à
ce vieux marquis qui lui prenait aussi sa chère petite élève et dont
il se sentait jaloux!... S'en aller, il fallait s'en aller au plus
tôt! La souffrance elle-même exigeait ce prompt sacrifice!

Le maître se leva. Il guettait le premier regard de Mme Chambannes, la
mine défaite, les paupières baissées qu'elle aurait immanquablement
pour lui dire bonjour. La physionomie de Zozé le déçut. Elle
s'avançait vers lui souriante selon son habitude, les yeux à l'aise
sous sa voilette relevée, tel un bandeau, à hauteur des sourcils; et
elle lui tendait sa petite main gantée de blanc, sans contrainte,
comme la veille, comme le matin d'avant, comme si entre eux la nuit,
Gérald, le parc, rien de toutes ces hontes n'eût été!... Il lui serra
la main d'une pression timide, et, se rasseyant dans le rocking-chair:

--Auriez-vous quelques minutes d'entretien à m'accorder, chère madame?
questionna-t-il en considérant le cuir bruni de ses souliers jaunes.

--Volontiers! fit délibérément Mme Chambannes qui traînait un fauteuil
auprès de celui du maître.

Elle s'assit, et, caressant M. Raindal d'une de ses chaudes œillades.

--Je vous écoute, cher maître... Vous avez des ennuis? Pas de la part
de ces dames, au moins?...

Elle se dégantait sans cesser de sourire; et, les bras relevés en
anses gracieuses des deux côtés de son visage, elle s'évertuait à
retirer la longue épingle cachée qui piquait son chapeau marin.

--Vous vous trompez! bredouilla M. Raindal, les prunelles toujours
vagues. Il s'agit justement de Langrune.

Ses mains pendantes se crispaient au bout de ses poignets. L'air
ingénu de Mme Chambannes le révoltait, comme un dernier défi à sa
crédulité.

--Alors?... interrogea la jeune femme.

Il osa la dévisager. Quoi! ces lèvres restaient fraîches après tant de
souillures! Nulle trace ignominieuse ne salissait ce limpide regard!
Pas même un frémissement! Pas même une rougeur! Le mensonge lavait
donc tout de ses eaux scélérates! Un regain de fureur souleva M.
Raindal. Sa prudence chancelait. Les phrases préparées fuyaient. Et,
le regard fixe, la voix bourrue, les mains cramponnées au fauteuil
comme pour y prendre plus d'élan, tout simplement il déclara:

--Je m'en vais!

--Vous partez! se récriait Zozé d'un ton de stupéfaction bien joué.

M. Raindal se ressouvint à peu près des paroles à dire:

--Excusez ma rudesse, ma mauvaise humeur... J'ai reçu ce matin, de ces
dames, de Langrune, une lettre si pressante que je dois y céder...
Elles me réclament là-bas, et je pars... Croyez que je suis navré!...

Il y eut une pause. Zozé se recueillait. Sûre à présent qu'il
partirait, pourquoi ne pas conserver ce maintien d'innocence dont la
ténacité ne pouvait que dérouter ses soupçons? Et avec un
imperceptible sourire:

--Je vous crois, cher maître, dit-elle, quoique vous m'étonniez...

--Je vous étonne, chère madame? fit sournoisement M. Raindal dont le
cœur battait plus fort.

--Voilà... J'étais en bas, ce matin, quand le facteur est venu... Il
m'a remis tout le courrier et il n'apportait pas de lettre pour
vous!...

M. Raindal se taisait par bravade, dédaignant de se disculper, ne
niant pas sa supercherie.

--Voyons, cher maître! reprit doucement Zozé... Puisqu'il n'y avait
pas de lettre, qu'est-ce qui vous fait partir? Quelqu'un vous a
mécontenté?... On vous a froissé sans le savoir?... Qui, dites-moi
qui, je vous prie?

Et ses yeux, alentour, semblaient chercher le fautif, le vilain, le
méchant qui avait contrarié son cher maître. M. Raindal l'observa un
instant, les lèvres convulsées de dégoût.

«Qui, dites-moi qui?» se répétait-il mentalement. C'était trop de
fourberie et trop d'impudence, à la fin! Il repoussa son fauteuil, les
mâchoires distendues, prêtes à mordre, à lâcher tout leur faix de
questions, d'outrages et de reproches! Mais d'un effort, il se
maîtrisait; et, marchant devant Zozé, allant, revenant, sur un court
espace de dix pas, il proféra d'une voix que la fureur hachait:

--Ne me demandez rien, chère madame, rien, ce serait inutile!... Je
dois partir et je pars... Je ne puis vous en dire plus... Je ne sais
si vous me comprenez, et je souhaite que vous ne me compreniez pas...
Oui, je le souhaite de toute mon âme... Hélas! au contraire, je
crains bien que vous ne m'ayez compris...

--Mais, cher maître!... protestait Zozé.

--Bon! bon! chère madame!... Vous ne me comprenez pas?... Tant
mieux... Vous me comprendrez plus tard, à la réflexion... Je vous
prierai uniquement de m'éviter toute lutte, de vous prêter à mon petit
stratagème: la lettre reçue, vous savez, la lettre que je n'ai pas
reçue... Car ma résolution est irrévocable... Je partirai cette
après-midi... Rester ici une journée de plus me mettrait au
supplice... Je ne peux pas!... Je ne peux pas!

Il suffoquait. Zozé s'était levée et lui avait saisi la main sans
qu'il se dérobât à l'étreinte:

--Je ne vous comprends pas, cher maître... Vous êtes libre... Je n'ai
pas le droit de vous retenir... Pourtant, je vous demande pardon si je
vous ai offensé! fit-elle d'un accent ému, où la simulation n'était
que pour moitié.

M. Raindal détourna la tête. Il ne voulait pas qu'elle vît ses yeux
chargés de larmes. Il dégagea sa main, et, feignant d'examiner la
pelouse, le parc, les nuages:

--Je vous remercie, chère madame... Je n'ai pas à vous pardonner!
fit-il en toussant pour refouler une nouvelle montée de larmes qui
éraillait sa voix... Je partirai tantôt par le train de cinq heures...
Ne vous inquiétez pas de moi... Veuillez seulement me donner Firmin...
Il m'aidera à faire ma malle... Hum!... hum!... hum!...

Il prolongeait sa toux, et, mélancoliquement:

--Hum!... hum!... Quand je serai parti, quand je ne serai plus là,
j'espère que quelquefois vous penserez à votre cher...

Il se corrigeait:

--... A votre vieux maître, qui, lui, même de loin, ne vous oubliera
pas...

La solennité de cette promesse achevait de le bouleverser. D'un pas
précipité, comme frappé d'un malaise, il gagna le salon, puis le
vestibule, puis l'escalier.

Zozé courait derrière en pépiant de son intonation la plus suave, la
plus attendrie:

--Cher maître!... Mon cher maître!... Et à Paris... à Paris, nous nous
reverrons, n'est-ce pas?...

Il ne répondit que d'en haut, la voix redevenue nette, pour ne laisser
nul doute ensuite aux personnes de la maison:

--Entendu, chère madame... Je transmettrai à ma fille votre
commission... D'ailleurs nous en recauserons à déjeuner, avant que je
parte!

       *       *       *       *       *

Sitôt débarqué à Paris, M. Raindal s'informa des trains pour Langrune.
On lui en indiqua deux: un du soir qui arrivait dans la nuit, un autre
du matin qui le déposerait à Langrune dans l'après-midi. Aviser par
dépêche de son arrivée aurait alarmé ces dames. Il adopta de ne partir
que le lendemain, quitte à passer la nuit dans l'hôtel le plus proche;
et il descendit lentement vers la cour de la gare, où le soleil au
déclin distillait une buée d'or.

Des cortèges mouvants et sans fin y défilaient sur la chaussée, sous
les arcades: toute la rentrée de la banlieue laborieuse qui retourne
le soir aux champs, toute la population élégante des _villas_ de
Seine-et-Oise,--tour à tour, de petits employés marchant allègrement,
deux par deux, au pas militaire, le chapeau rejeté en arrière à cause
de la chaleur, des bourgeois soulevant soigneusement hors de la portée
des chocs un paquet de friandises attaché d'une ficelle rouge, de
jeunes dames en toilettes claires avec des gants blancs comme Zozé,
des collégiens, des ouvriers, des messieurs bien vêtus qui se tenaient
debout dans leur fiacre pour sauter à terre plus vite... Et tous, ils
allaient vers le repos, vers l'amour peut-être, vers la quiétude des
campagnes, vers la belle nuit sous les arbres, vers le bonheur sans
prix que M. Raindal venait de déserter!

La tristesse du maître s'en accrut, et aussi sa fatigue. Il eut l'idée
de s'étourdir. Il s'attabla à la terrasse d'un café voisin et demanda
une absinthe.

Les paupières lui cuisaient, car dans le train derechef il avait
pleuré, négligeant toute fierté, ne résistant plus au chagrin. Zozé,
selon ses vœux, ne l'avait pas accompagné à la gare. Les adieux,
s'étaient faits en public, devant la tante Panhias, le marquis de
Meuze, Gérald et Chambannes assemblés. Exprès le maître était descendu
tard pour écourter ces cruels instants. Vain calcul. Cinq minutes
encore il avait dû attendre sur le perron, en présence de tous, et
sourire, et parler, et répondre aux questions... Quel martyre!... S'il
avait pu seulement embrasser la main de Zozé, l'embrasser avec
fougue, avec ivresse, comme jadis, goûter une dernière fois cette
volupté perdue!... Mais non! On le regardait, et ç'avait été sur les
doigts de sa petite élève un baiser glacial et superficiel dont il lui
paraissait que ses lèvres mêmes s'étonnaient!... Bah! peu de chose que
ces tourments auprès de ceux qui suivraient bientôt!

Demain, il serait à Langrune, à des lieues et des lieues, forcé
d'expliquer son retour, prisonnier de sa famille, exilé sur une plage
morose! Demain, il serait redevenu le mari de Mme Raindal, le père de
Mlle Raindal, M. Raindal de l'Institut, un vieux savant austère, sans
personne pour charmer sa vie, sans nulle amitié clandestine, sans
nulle petite élève, sans nulle distraction secrète, sauf ses livres,
livres à écrire, livres à lire, livres à juger...

--Des livres, des livres, toujours des livres! murmurait-il d'un ton
écœuré.

Et la pensée le taquinait de rester à Paris, de trouver un moyen pour
éviter Langrune.

Sept heures sonnaient à l'horloge de la gare. Il paya le garçon et se
dirigea du côté des boulevards.

Où dîner? Il se rappelait un restaurant, place de la Madeleine, dont
Chambannes et le marquis lui avaient, plusieurs fois, vanté la
cuisine.

Il s'y achemina en flânant. La salle était encore à demi solitaire. Il
commanda un repas fin, avec des plats semblables à ceux que Zozé
préférait, une bouteille de Saint-Estèphe et une bouteille de
champagne glacé qu'on servit sur la table dans un vase d'argent.
L'absinthe l'encourageait à ces libations. Depuis qu'il l'avait bue,
il se sentait plus gaillard, moins triste.

Il mangea copieusement et s'appliqua à boire. Ses idées s'allégeaient
et semblaient se pénétrer l'une l'autre. Confusion plaisante qui, par
moments, le faisait ricaner. Vers la fin du dîner, il conçut le projet
d'un drame, d'un mythe dialogué qu'il intitulerait _Hercule_. On y
verrait le Vice, sous la figure d'une femme--qui dans le cerveau du
maître ressemblait trait pour trait à Zozé--se présenter dans la
demeure du héros vieilli. Et le héros se lamenterait, pleurerait sa
jeunesse enfuie, implorerait les Dieux de la lui rendre... Le drame se
développait selon ce thème en axiomes grandioses et en plaintes
lyriques.

Conception autrement vraisemblable que de représenter Hercule, dans sa
prime jeunesse, choisissant entre le Vice et la Vertu. Un tel choix
s'offre-t-il dans la vie coutumière? Non, on chemine avec l'une en
méconnaissant l'autre, ou inversement. Quel libertin ne regrette pas
un jour les heures passées dans la débauche? Quel intellectuel ne se
désole, à un instant fatal, d'avoir vécu dans l'ignorance des plaisirs
interdits? Rares sont les hommes qui, par la grâce divine, mêlèrent en
une juste proportion la pratique des deux... Et il y aurait de plus,
dans le mythe, des strophes en prose vengeresse contre le Vice, contre
Mme Chambannes.

M. Raindal se levait et secouait les miettes qui tachetaient son
veston. Il prit d'une main vacillante le chapeau de feutre et la canne
que lui tendait le maître d'hôtel. Puis, les yeux un peu troubles, il
remonta le boulevard. Les ténèbres étaient venues. La foule joyeuse
des promeneurs nocturnes se coudoyait sur les trottoirs. Des souffles
d'arrière-été courbaient la cime des marronniers flétris.

M. Raindal resongea à Zozé, aux tilleuls, au parc. Mille images
tentatrices zigzaguaient sous son crâne brûlant. Il aurait voulu
embrasser, étreindre, aimer.

Devant la porte de l'Olympia des affiches l'attirèrent. On y
apercevait des femmes en maillot, des équilibristes, une jeune
personne décolletée entre des chiens savants. En haut, formé de
verroteries rouges, le nom de l'établissement étincelait en lettres de
rubis. Des filles entraient seules ou à deux. Par les portières
entr'ouvertes fusaient des bouffées de musique guillerette et
canaille.

M. Raindal hésita.

Mais d'un geste rapide comme un larcin, il avait arraché de la
boutonnière sa rosette d'officier. Il s'avança droit au contrôle et
disparut dans l'intérieur.



XVIII


Le lendemain matin vers onze heures, Mlle Clara Lancret, plus connue
dans les cabarets de nuit sous le surnom de l'_Irlandaise_, se
penchait à la rampe de son palier pour regarder quelqu'un descendre.

--Dites donc, monsieur! cria-t-elle soudain, dans un élan de rappel
discret... Vous reviendrez, n'est-ce pas?

Et le «Monsieur»--c'est-à-dire M. Eusèbe Raindal, membre de
l'Institut, officier de la Légion d'honneur, auteur de _la Vie de
Cléopâtre_ et de plusieurs autres ouvrages capitaux--le «Monsieur»
répliqua d'une voix faible qu'assourdissait encore la distance des
étages:

--Oui, oui, certainement, je reviendrai!...

Quelle déchéance! Quelle turpitude! Il avait suivi cette fille brune,
manqué son train, perdu tout respect de soi-même! Ah! si sa famille,
si Zozé le voyait dans cet escalier sordide s'enfuir sous les
tendresses de Clara l'Irlandaise!... Et où aller maintenant? Que faire
jusqu'au départ?

Il stationnait au bord du trottoir, essayant de déchiffrer,
sur l'écriteau d'émail, le nom de la rue--rue d'Ams... rue
d'Amsterdam--qu'il avait oublié. Il se sentait la tête pesante, la
langue pâteuse, une envie de se rendormir.

«Si j'allais voir Cyprien!» songeait-il en se raidissant contre le
sommeil.

Il appela un fiacre. Mais rue d'Assas, l'oncle Cyprien était sorti
avec son tricycle.

--Il n'y a pas trois minutes! affirmait la portière.

Effectivement, l'oncle Cyprien s'arrêtait deux cents mètres plus loin,
rue de Fleurus, devant la maison de Johann Schleifmann.

Il rangea sous la voûte son tricycle, «sa bête» comme il l'appelait,
puis, le recommandant à la vigilance du concierge, il s'engagea dans
l'escalier.

--Vous venez me chercher pour déjeuner, mon garçon? fit Schleifmann
qui avait ouvert... Une minute: j'endosse ma redingote et je suis à
vous!

Ils étaient entrés dans le cabinet de travail, une mansarde spacieuse
et claire, où deux nattes de paille recouvraient à demi le carrelage
rouge du sol.

M. Raindal cadet avait une mine à la fois ricanante et cérémonieuse.
Il s'assit dans un vieux fauteuil et il déclara en retirant, d'un
geste théâtral, son vaste sombrero marron:

--Non, mon ami, je ne viens pas vous chercher... Je viens causer avec
vous...

--Qu'arrive-t-il donc? questionna Schleifmann.

--Il arrive, mon cher, que je vous présente un homme fichu,
archifichu!...

Et comme le Galicien levait les bras, dans une mimique de stupeur:

--Oui, Schleifmann, lit M. Raindal cadet. J'ai joué sur les mines d'or
et j'ai perdu...

--J'en étais sûr! clama le Galicien en assénant sur le carrelage un
coup de talon rageur. Et vous perdez combien?

--Cent dix mille francs, mon cher!... Oh! vous n'avez pas besoin
d'écarquiller les yeux... Je dis bien: cent dix mille francs!... A la
dernière liquidation, le 15, je ne perdais que quarante mille
francs... Grâce à l'appui de M. de Meuze qui avait écrit à son ami M.
Pums, le père de votre élève, j'ai obtenu de Talloire, mon agent de
change--car j'avais un agent de change, est-ce assez comique, hé? moi,
un agent de change!--j'ai obtenu de Talloire un délai, moyennant un
à-compte de vingt mille francs, que je lui ai versés, oui, mon cher,
toute ma petite fortune d'un coup... Restaient vingt mille francs à
casquer... Bon!... Pour m'en libérer, j'ai rejoué... La débâcle est
survenue, plus terrible que jamais, organisée par toute la clique de
la bande noire... Je me suis entêté... J'ai décoché des ordres à tort
et à travers, comme un fou... Ci au total quatre-vingt-dix mille
francs de perte actuelle, et cent dix mille avec les vingt mille
d'avant.

--Oh! mon pauvre Raindal, mon pauvre ami! murmurait le Galicien en
agitant la tête.

--Ce n'est pas tout! reprit l'oncle Cyprien... J'ai demandé un nouveau
délai... Bernique!... Pums ne m'a pas reçu et Talloire m'a envoyé
promener... J'ai écrit au marquis qui est en villégiature à Deauville,
pas de réponse!... Alors, tantôt, si je n'ai pas payé, je serai
exécuté à la Bourse, et ce soir je m'exécuterai moi-même à
domicile!... Dites donc, Schleifmann, suis-je un homme fichu ou ne le
suis-je pas?...

Le Galicien tournait de son pas traînard autour de la pièce, en
grommelant:

--Diable de bête!... Diable de bête!...

Puis brusquement:

--Et votre retraite, Raindal?... Vous pourriez peut-être emprunter
dessus?

--Enfant! s'écria paternellement M. Raindal cadet... Vous croyez que
je vous ai attendu?... Devinez ce qu'on m'en offre, chez les usuriers,
de ma retraite: quinze mille francs, quinze malheureux mille francs,
pas un fichtre de plus!...

Le Galicien réfléchissait:

--Écoutez, Raindal! répliqua-t-il enfin... J'ai cinq mille francs de
côté... Avec vos quinze mille francs, cela fournirait vingt. Les
voulez-vous?...

L'oncle Cyprien s'était rapproché pour lui serrer la main:

--Vous êtes un très gentil ami, Schleifmann, dit-il... Je vous
remercie bien... Cela «fournirait» vingt, oui, c'est-à-dire environ
vingt pour cent, de quoi prendre des arrangements qui me feraient
traiter par les uns d'honnête homme et par les autres de filou... Mais
après, mon ami, après, comment vivrais-je? Je n'aurais plus le sou,
plus un rotin... Il faudrait chercher une place, et, ce qui est plus
malaisé, la trouver... Non, voyez-vous, je n'aurais pas la patience...
Je préfère en finir tout de suite!...

--Vous parlez comme bêta! se récria Schleifmann... En finir!... Et
pourquoi?... En voilà, un rentier! Tous travaillerez, diable!...

--Je travaillerai! bougonnait l'oncle Cyprien... Je travaillerai si on
me donne du travail!... Et un homme de mon âge qui a sauté à la
Bourse, ce n'est pas précisément une recommandation, vous savez!

Schleifmann grattait d'un air songeur son épaisse tignasse grise:

--Voyons, mon cher Cyprien! fit-il au bout d'un instant... J'ai une
idée... Est-ce que, si on vous accordait le délai en question vous
seriez capable de rétablir vos finances?...

--Je ne puis rien promettre! fit l'oncle Cyprien... Mais il y aurait
des chances... Le krach ne durera pas... De tous les côtés on affirme
qu'il est dû à une manœuvre de la bande noire... D'ici quinze jours,
tout peut changer... En tout cas, claquer pour claquer, il serait plus
chic de s'être défendu jusqu'à la fin...

--Et, naturellement, vous rejoueriez?...

--Non, Schleifmann, je ne rejouerais pas... Je conserverais ma
position, comme ils disent, ma superbe position, et je regarderais
venir!...

--Vous me le jurez sur la tête de votre neveu, Mlle Thérèse?...

--Je n'aime pas beaucoup ce serment... Bah! soit... Je vous le jure
sur la tête de mon neveu... Mais pourquoi tous ces préambules?...

--Eh bien, voici mon idée! fit Schleifmann d'un ton solennel... Où est
M. Pums à cette heure-ci?..

L'oncle Cyprien consultait sa montre:

--Midi... Il doit être à la Bourse...

--Bon!... Je vais aller le voir pour vous... Ce n'est pas un méchant
garçon... Au moment de mon histoire de réformes, vous vous rappelez,
mon cher Cyprien, c'est encore un de ceux qui m'ont accueilli le moins
mal... Et aussi il m'a laissé son fils comme élève, son petit gommeux
de fils... Quoi, j'espère, j'ai de l'espoir... Ça vous va?...

--Ça me va, si on vous écoute! fit sceptiquement l'oncle Cyprien...

--Donc descendons... Vite un fiacre!... Huf! huf!

En bas, l'oncle Cyprien chargea le concierge de ramener «sa bête» rue
d'Assas et les deux vieux amis montèrent dans une voiture ouverte.

Pendant quelques minutes, ils gardèrent le silence, puis M. Raindal
cadet proféra d'un ton sarcastique:

--Pour une fois dans ma vie que j'ai affaire aux juifs, avouez, mon
cher Schleifmann, que cela ne me réussit guère!...

--Et M. de Meuze, riposta hargneusement le Galicien... M. de Meuze qui
vous a poussé là-dedans, est-il juif, lui?...

--Non, en effet, concéda l'oncle Cyprien, il n'est pas juif...
Seulement, il est enjuivé, ce qui revient au même...

--Et moi qui suis juif, et qui vous avais toujours dit de ne jamais
toucher à ces saletés-là, est-ce que...

--Vous, c'est différent! interrompit l'oncle Cyprien... Vous êtes un
bon juif!...

Schleifmann, comme de coutume, à cette réplique, ne put dissimuler un
geste de mécontentement. M. Raindal cadet regrettait sa maladresse
et, afin de détourner, aussitôt il se prodigua en indications
minutieuses, en renseignements topographiques sur le plan de la Bourse
et l'endroit où siégeait son Pums.

--En outre, ajoutait-il, attention aux farces des commis... Il est
vrai qu'aujourd'hui on ne sera probablement pas à la plaisanterie...
Cependant, prenez garde aux blagues de ces messieurs... Ainsi, moi, la
première fois que je suis allé à la Bourse, ne s'étaient-ils pas
avisés de me glisser, sous le col de ma jaquette, une flèche de papier
avec écrit dessus en grosses lettres: _Cocu!_... Je sais bien que cela
n'a pas d'importance... Mais, sur le moment tout de même, c'est
quelquefois très ennuyeux!...

La voiture s'arrêtait devant la grille du monument.

--Je vous guette ici! cria M. Raindal cadet au Galicien qui
s'éloignait... Bonne chance pour nous deux et bon courage, mon cher!

Là-haut, sous la colonnade, au sommet des marches, c'était la morne
Bourse des journées de débâcle. Pas un rire, pas une causerie, nul
éclat de voix joyeuses. Sur les visages, des teintes blafardes, les
plus braves s'essayant à railler, se convulsant les traits en sourires
menteurs, plus hideux qu'une grimace. Et, dominant ce lugubre mutisme,
les vociférations des commis, les surenchères de baisse, la clameur
monotone des ventes, des ventes à tout prix. On vendait.

Une malencontreuse méprise entraîna le Galicien juste au milieu du
groupe des commis aux Mines d'Or.

Poliment il soulevait son chapeau, et, se postant devant un jeune
homme blond qui avait cessé de hurler:

--Pardon, monsieur, fit-il... Auriez-vous l'obligeance de me dire où
se tient M. Pums?

L'autre le considérait d'un regard ébahi. M. Pums, en un pareil jour,
en un pareil moment! Comme si l'on n'avait que cela à faire! Attends,
attends un peu, ma vieille, on allait t'en donner du Pums!... Et
alors, sur un clin d'œil du jeune homme blond, aux cris répétés de:
«Monsieur Pums! Monsieur Pums!» une bousculade effrénée projeta en
avant l'infortuné Schleifmann.

«Monsieur Pums! Monsieur Pums!...» Le Galicien passait de mains en
mains, de groupe en groupe, lancé par l'_Or_ au _Comptant_, par le
_Comptant_ à l'_Or_, par l'_Or_ aux _Valeurs_, par les _Valeurs_ à
l'_Extérieure_, par l'_Extérieure_ aux _Turcs_. Et tous, malgré le
tragique de l'instant, malgré les angoisses de la séance, se
soulageaient les nerfs dans ce jeu brutal, se délassaient les bras et
le cœur à molester le vieil intrus... «Monsieur Pums! Monsieur Pums!
Monsieur Pums!...»

Il avait échoué à l'angle du pourtour, ses lunettes d'or chavirées, le
chapeau tombé à terre sous une dernière bourrade.

Un petit saute-ruisseau, en livrée vert-bouteille, eut pitié de sa
détresse.

--Tenez, monsieur! fit-il en lui ramassant son chapeau... Vous
demandez M. Pums!... Je suis groom à la Banque... M. Pums est au
bureau 72, rue Vivienne...

--Merci, mon petiot! bredouilla le Galicien. Merci bien, mon petit!...

Puis lentement, se retournant à chaque pas par peur d'un mauvais coup
traître, et lissant de la manche son chapeau rebroussé, il descendit
les marches.

       *       *       *       *       *

L'antichambre de la Banque était remplie de solliciteurs quand le
Galicien y pénétra: remisiers, teneurs de carnet, courtiers de toute
sorte, les uns assis, le regard vers leurs chaussures, dans une pose
méditative, les autres debout causant à plusieurs dans les coins, dans
l'embrasure des fenêtres, avec cette voix mesurée qu'on a près d'une
chambre d'agonisant.

Seul, l'huissier en livrée verte, derrière sa tribune de chêne,
semblait indifférent aux soucis d'alentour et parcourait d'un œil
placide le feuilleton du _Petit Journal_.

Il leva un peu les paupières pour déchiffrer la carte que Schleifmann
glissait devant lui, et, recommençant sa lecture:

--C'est bon, monsieur... Si vous voulez vous asseoir!...

--Je ne veux pas m'asseoir! fit Schleifmann qui se contenait... Je
vous prie de remettre ma carte à M. Pums, et tout de suite, n'est-ce
pas?

--Impossible, monsieur... M. le sous-directeur est en conseil. Il a
donné l'ordre qu'on ne frappe pas jusqu'à ce qu'il ait sonné...

Et désignant de la main les courtiers assemblés:

--Du reste, tous ces messieurs sont à passer avant vous!

--Je ne sais pas si ces messieurs--et la voix du Galicien devenait
rogue--je ne sais pas si ces messieurs passeront avant moi... Mais je
vous prie encore une fois de remettre ma carte... Vous direz à M. Pums
qu'il s'agit d'une affaire grave, de la vie d'un homme...

L'huissier dévisagea Schleifmann. Ces propos dramatiques, ce chapeau
hérissé, cette cravate de travers, cet accent étranger,--un pauvre
diable, un mendiant juif, sans doute! Et dédaignant de répondre, il
retournait à son feuilleton.

--Ah çà! oui ou non, m'avez-vous entendu? balbutia Schleifmann, outré
par tant d'insolence... Irez-vous remettre ma carte, oui ou non?

--Quand M. Pums sonnera, monsieur!... réitérait l'huissier en se
frisant la moustache, le buste obstinément penché sur son journal...
Je ne peux pas avant...

--Vous ne pouvez pas! glapit Schleifmann... Parfait!... Nous verrons
bien...

Il se dirigeait vers une haute porte peinte en brun, qu'il supposait
être celle du cabinet de Pums.

--Où allez-vous? clama l'huissier en lui barrant le passage, les bras
étendus.

Le Galicien l'écarta d'une rude poussée d'épaule:

--Je vais où cela me plaît... Retirez-vous de là, diable!...

Des remisiers accouraient à l'appel de l'huissier, cernaient
Schleifmann en le questionnant. Cette intervention acheva d'exaspérer
le Galicien. Il revoyait la scène récente, les bousculades, les poings
brandis, les visages mauvais, tout ce qui peut-être était sur le point
de reprendre, et d'une voix véhémente:

--De quoi vous mêlez-vous, vous autres? Nous ne sommes pas à la
Bourse, hé? Fichez-moi le repos, ou le premier qui me touche, je lui
fourre mon pied dans le ventre!...

--Comment! vous, monsieur Schleifmann! fit Pums en entr'ouvrant sa
porte au bruit de la bagarre... C'est vous qui parlez de pied dans le
ventre?...

Le Galicien enlevait son chapeau, et, plus bas, à mi-voix:

--Oui, c'est moi, monsieur Pums... On veut m'empêcher de vous voir...
Et cela presse... Comme je le disais à cet huissier grossier, il
s'agit de la vie d'un homme...

--Mais c'est qu'en ce moment, protestait le sous-directeur.

--Pour la vie d'un homme, monsieur Pums, il n'y a pas de moment!
Croyez-moi... Laissez-moi vous voir... Un jour, vous m'en
remercierez!...

--Soit! fit Pums qui adressait aux remisiers un sourire d'excuse et de
connivence.

Schleifmann suivait le banquier. La porte se referma.

Pums s'était installé devant son bureau de palissandre; Schleifmann,
vis-à-vis de lui, tournait le dos à la porte d'entrée.

--Je serai bref, monsieur Pums! fit-il en posant son chapeau sur la
table... D'un mot, je vous le répète, il s'agit de la vie d'un
homme... Et cet homme, je ne vous cacherai pas son nom plus longtemps:
c'est mon meilleur ami, M. Cyprien Raindal, le frère de M. Raindal de
l'Institut... Sa situation, je n'ai pas à vous l'apprendre... S'il ne
paie pas, il saute... Et j'ajoute: s'il saute, il se tue... Je viens
vous demander de le faire reporter...

--Ce serait avec plaisir, monsieur Schleifmann, que je... murmura en
allemand Pums qui préférait cette langue pour les transactions
délicates.

--Permettez! riposta Schleifmann en allemand, de même, par une
préférence analogue... Permettez... je n'ai pas fini... Vous me
demanderez quel intérêt vous avez à sauver mon ami Cyprien, à le faire
reporter... Cet intérêt, je vais vous le dire... C'est un intérêt
sacré, c'est l'intérêt de votre race, c'est l'intérêt des vôtres, de
vos enfants, de vos petits-enfants, de vos arrière-petits-enfants...

--Désolé de vous interrompre! fit Pums qui tambourinait la table d'un
doigté impatient... Mais nous sommes en plein krach... J'ai vingt
personnes à recevoir... Je vous en conjure: vous m'avez promis d'être
bref... soyez-le...

--Je le serai! dit Schleifmann.

Et il partit d'emblée dans un interminable discours. Sa thèse était
que Pums, ayant guidé l'oncle Cyprien dans les spéculations premières,
devait le soutenir aux heures de débâcle. Que lui coûterait, au
demeurant, ce secours tout moral? A peine un risque, une signature.
Au cas même qu'il perdît la somme dont il se déclarerait garant, en
serait-il appauvri, incommodé dans son train de vie, lui dont on
évaluait la fortune actuelle à trois millions ou plus? Et d'autre
part, quelle gloire pour Israël, quelle noble tradition dans la
famille, quel magnanime exemple attaché au nom de Pums, cette légende
qui se redirait de bouche en bouche: un riche israélite, sauvant
libéralement de la misère, du suicide, un petit employé chrétien,
entraîné à la ruine par le goût du lucre et l'agio... De tels actes,
en se multipliant, feraient plus pour les Juifs que mille dons aux
pauvres, mille fondations sanitaires célébrées par la presse à grand
fracas d'éloges. De tels actes porteraient beaucoup plus loin que
l'aumône. Car ils découleraient de plus haut: de l'humanité, de la
justice même...

Le Galicien s'était enfin tu. Pums redressa la tête, d'une légère
secousse, et, se renversant dans son fauteuil:

--Mon cher monsieur Schleifmann, proféra-t-il d'un petit ton
doctoral... Je rends hommage à vos intentions, vous êtes un excellent
homme, mais laissez-moi vous le dire, vous n'entendez rien aux
affaires...

Un clignement des paupières accentuait tout ce que ce verdict avait de
défavorable dans l'esprit de M. Pums; puis le financier continua:

--Non, rien, absolument rien... Ainsi, vous vous imaginez savoir la
situation de votre ami? Vous n'en savez pas le premier mot... Si M.
Cyprien Raindal m'avait écouté, s'il s'était contenté de suivre mes
conseils, ses pertes seraient insignifiantes, dans le genre des pertes
du marquis de Meuze, son protecteur: sept mille, huit mille, dix mille
francs au _maximum_... Seulement, il a voulu faire le malin, votre
ami... Il a joué à son idée... Il s'est enfilé, comme nous disons en
argot de Bourse... Et, aujourd'hui, il trinque... A qui la faute?... A
moi ou à lui, répondez?

--Monsieur Pums, riposta le têtu Galicien, je ne suis pas venu pour
vous parler affaires... En effet, je n'y entends rien... Je suis venu
en juif et en ami vous parler cœur, vous parler justice, vous
réclamer votre aide pour un brave homme que j'aime bien... Si vous ne
l'accordez pas, ce sera tant pis et ce sera triste, parce qu'il en
mourra, le garçon!

--Très regrettable, fit Pums, mais pas sûr... Hum! vous m'avez
dérouté... Où en étais-je? Ah oui!... Je vous expliquais que M.
Cyprien Raindal a joué comme un enfant, comme un malade... Malgré
tout, à la liquidation du 15, par égard pour son frère, pour M. de
Meuze, je me suis démené, j'ai intercédé auprès de l'agent de change,
j'ai sorti provisoirement votre ami de son bourbier... Et maintenant
vous venez me demander de le faire reporter?... Reporter! Vous êtes
extraordinaire, ma parole!... D'abord le krach est général. On ne
reporte plus personne!... Et puis, ça l'avancerait à grand chose
d'être reporté!... Oui, je saisis, parbleu!... Vous pensez qu'il
n'aurait rien à payer pour le moment, que le report c'est comme qui
dirait un délai, un ajournement. Voilà qui montre encore votre
ignorance des affaires de Bourse, excusez-moi monsieur Schleifmann,
il n'existe pas d'autre mot, votre profonde ignorance des opérations
financières... Reporté ou non, M. Cyprien Raindal doit ses
quatre-vingt-dix mille francs de différences, et il faut qu'il les
paie tôt ou tard jusqu'au dernier décime!

--Alors? questionna Schleifmann d'un air accablé.

--Alors le seul moyen de sauver votre ami, ce serait de me mettre à sa
place, d'assumer sa situation. Eh bien franchement, monsieur
Schleifmann, je vous trouve un peu trop exigeant... Ce n'est pas un
parent, M. Cyprien Raindal, ce n'est pas un ami, tout juste une
relation... Et selon vous, néanmoins, je devrais m'engager
personnellement de quatre-vingt-dix mille francs--ou plus, si la
baisse persiste,--en l'honneur de ce monsieur que j'ai vu trois fois
dans ma vie?... Non, ce n'est pas raisonnable... A chaque séance de
Bourse, il y en aurait dix comme lui à sauver... Ma fortune n'y
suffirait pas...

Il s'animait à mesure, piétinant auprès de la table, les pouces dans
les échancrures de son gilet:

--Et tout cela pourquoi? Pour qu'on dise du bien des Juifs, pour qu'on
encense Israël... Allons donc!... Je m'en moque des Juifs... Je n'ai
pas de préjugés, moi... Chacun pour soi... Qu'ils se débrouillent,
après tout! Je n'ai pas des quatre-vingt-dix mille francs comme cela à
leur jeter par la fenêtre!...

Il stoppait devant Schleifmann:

--Bah! vous figurez-vous que je gagne dans cette histoire des
mines?... Je suis pincé comme les autres... J'y perds les yeux de la
tête...

Et, involontairement, ses grosses prunelles rebondies montraient dans
une saillie dénonciatrice que de ces yeux pourtant il ne perdait pas
tout. Schleifmann paraissait, pour le moins, n'en être pas convaincu,
car d'une voix doucereuse, il objecta à Pums:

--Cependant la baisse est fomentée par la bande noire... Et la bande
noire, ce sont vos amis!

--Mes amis? répétait Pums, d'abord interloqué.

Puis, se ressaisissant:

--Oh! oui! de jolis amis... Parlons-en... Des misérables!... Des
imbéciles!... Des gens qui mènent stupidement le marché à la ruine,
qui ne connaissent que la baisse et la baisse! Ah! c'est malin... je
les félicite!...

Schleifmann ne lâchait pas la trame de ses arguments:

--Cependant, ces imbéciles, ces misérables, demain, après-demain, vous
les reverrez, vous recommencerez à les voir...

--Qu'est-ce que vous racontez? s'écriait Pums pour masquer son
hésitation... Si je les reverrai?... Oui, je présume. Mais je vous
garantis que je ne leur mâcherai pas mon opinion, et en ce moment,
tenez, si j'avais l'un d'eux sous la main...

--Eh bien, ça va! criait en allemand une voix cordiale derrière
Schleifmann.

Pums n'acheva pas sa phrase. Il blémissait sinistrement,--ses
prunelles chocolat plus hagardes encore et plus exorbitantes, à croire
qu'elles allaient bondir. Schleifmann se retourna et reconnut
Herschstein.

Il entrait par une porte latérale, le chef de la bande noire, chapeau
sur la tête, souriant, sans frapper, comme chez lui, en maître; et,
dans sa barbe grise de patriarche, la brillantine luisait en remous
argentés.

Il eut, à la vue de Schleifmann, un recul de prudence dont s'altéra
soudain sa face vénérable:

--Ah! vous êtes occupé! murmurait-il d'un air modeste.

Pums, qui classait studieusement des papiers, ne répliqua pas.
Schleifmann les contemplait l'un et l'autre, tour à tour, le regard
flamboyant de mépris.

--Eh! monsieur Pums! commanda-t-il d'un ton goguenard. Je vous
attends... En voici un... Allez-y... Ne lui mâchez pas votre
opinion.... Ne la lui mâchez donc pas!... Hein?... Vous ne vous
souvenez plus? Patience, monsieur Herschstein... Cela va venir... M.
Pums en a gros sur le cœur à vous dire... Il cherche...
Asseyez-vous!...

--Que signifie? interrogea glacialement Herschstein.

--Je vous expliquerai, cher ami, bégayait Pums. Nous causions du frère
de M. Raindal, qui perd la forte somme sur les mines... M. Schleifmann
plaisante...

--Je plaisante! reprit le Galicien en ébranlant la table d'un coup de
poing si violent que l'encre gicla de l'encrier... En vérité, il y a
bien de quoi plaisanter...

Il les toisa tous les deux:

--Ainsi, vous êtes compères!... Ainsi, «ça va»!... Ainsi vous,
monsieur Pums, vous faites la paire de bottes avec M. Herschstein!...
Et vous, monsieur Herschstein, vous venez rendre des comptes!... Mes
compliments!... La journée doit être belle... Inscrivez, monsieur
Pums... Je dicte... Bénéfices du 2 septembre: M. Cyprien Raindal,
quatre-vingt-dix mille francs... Hô! monsieur Pums, là-dessus combien
toucherez-vous? Dix mille? Quinze mille?...

Il ricanait, puis subitement ses traits fléchirent sous un intolérable
chagrin:

--Malédiction! gémissait-il en rôdant par la pièce... Malédiction et
malheur!... Oui, depuis le Sinaï, c'est l'éternel malentendu!... Dieu
qui donne à son peuple l'intelligence suprême et son peuple qui la
prostitue aux plus basses besognes, et Dieu qui se venge ensuite de ce
que son peuple l'ait méconnu. C'est toute l'histoire d'Israël, c'est
toute son infortune... Malédiction!... Malédiction!... Quand cela
cessera-t-il?... Ah! vous n'êtes pas bête vous, monsieur Pums, ni vous
non plus, monsieur Herschstein... Mais vous croyez, n'est-ce pas, que
le Seigneur vous a attribué cette puissance de l'esprit pour faire des
coups de Bourse, pour amasser de l'or... Insensés que vous êtes! Je
vois la main du Seigneur sur vous... C'est pour avoir trahi sa loi que
vos ancêtres allèrent à Babylone, à Ninive, en Egypte... Et c'est pour
cela aussi que vous irez ailleurs!...

Il allongeait son bras vers des lointains de mystère:

--Oui, le Seigneur vous fera encore coucher sous les tentes et, avec
vous, des innocents peut-être, des humbles, des laborieux... à moins
qu'auparavant tous ceux-là ne se séparent de vous!...

--Il suffit, monsieur Schleifmann! déclara sèchement Herschstein, qui
recouvrait peu à peu son arrogance... Trêve à ces jérémiades!... Nous
savons vos idées... Vous êtes un antisémite, un renégat!... C'est
connu!...

Schleifmann dressa les bras, et, les yeux au plafond:

--Renégat! répétait-il. Antisémite!... Adonaï! Adonaï! tu entends ce
que me dit cet homme!

--Sans compter, poursuivit Pums,--qui, sur l'exemple d'Herschstein,
retrouvait son aisance,--sans compter qu'en fait de gens expulsés vous
pourriez fort bien l'être avant nous, monsieur Schleifmann... Car nous
sommes Français, nous, tandis que vous...

Un éclat de rire frénétique lui coupa la parole. Schleifmann se
tordait, en proie à un accès d'hilarité sauvage:

--Français! Vous Français! clamait-il entre deux sanglots de rire...
Mais vous n'êtes ni Français, ni Allemands, ni Autrichiens, ni rien,
ni surtout même Juifs!... Elle vous étouffe sous vos habits, votre
juiverie... Elle vous oppresse dans vos salons... Elle vous pèse dans
vos clubs... Elle vous gratte comme un cilice... Vous la portez sans
bonne grâce, sans bonhomie, sans fierté... Vous ne l'avouez qu'à
regret... Et vous en pâlissez... Et vous en ignorez les dogmes les
plus élémentaires... Et si vous ne craigniez pas que ça nuise à vos
affaires, je parie que, demain matin, vous vous feriez tous
naturaliser catholiques!...

--Nous ne discutons pas avec les énergumènes! cria Herschstein, dont
le front et les joues se striaient de bandes livides.

--Et avec qui discutez-vous, s'il vous plaît? vociférait
Schleifmann... Avec des scories comme vous-mêmes?... Car je vous dirai
selon Ezéchiel: «Vous êtes tous des scories, tous de l'airain, du
plomb, de l'étain, du fer, vous êtes des scories d'argent... Et Dieu
vous précipitera au creuset pour vous fondre au souffle de sa
colère!...»

Il avait cité le texte en hébreu. Il le traduisit en allemand, et
c'était un tel déchaînement de syllabes rauques ou tonitruantes, que
Pums commença à prendre peur. Que pensaient de ce vacarme les
remisiers, les commis, dans l'antichambre voisine? Il voulut jouer
d'audace, et, la voix trébuchante:

--Assez! monsieur Schleifmann, fit-il... Assez de scandale!... Je vous
prie de vous retirer... Taisez-vous et sortez, ou, sacrebleu, je fais
monter la police!...

--Ah! ce serait complet! s'écria Schleifmann... Non, faites donc cela,
que je rie un peu plus!... Faites-moi mener au violon pour tapage
religieux... Faites-moi donc arrêter... Jérémie le fut deux fois...
Hamasia aussi et Michée, et bien d'autres... C'est dans l'ordre...
Non, je reste, rien que pour voir ça... La police!... Ha! Ha!

--Il est fou, fou à lier! murmurait Pums, la physionomie consternée.

--Pas du tout, fit Herschstein qui s'efforçait à l'ironie... Vous ne
saisissez pas... C'est un prophète, mon ami, un grand prophète...

--Hélas, non, monsieur Herschstein! rétorqua plus simplement le
Galicien... Je suis trop vieux, je n'ai plus l'âge... Je regrette...
D'ici à ce qu'on règle scientifiquement pour tous la question sociale,
comme le veut mon maître Karl Marx, cela ne vous ferait pas de mal
d'avoir, le samedi, à la synagogue, au lieu de vos rabbins qui vous
flagornent, un autre qui vous fustige, une espèce de Sophonie qui vous
dise: «Lamentez-vous, habitants du quartier des trafics!... Tous ceux
qui trafiquent seront...

L'avalanche d'hébreu et d'allemand dévalait derechef. Pums, les nerfs
excédés, se bouchait les oreilles. Herschstein crispait la main à sa
barbe de Moïse.

Mais une lueur d'espoir sillonna ses prunelles anxieuses. Il
découvrait une objection:

--Et les chrétiens! fit-il victorieusement... Est-ce qu'ils ne
trafiquent pas, les chrétiens?...

--Les chrétiens, cela ne nous regarde pas! fulmina le Galicien en
sabrant l'air d'un large geste d'interdiction... Ils ont leur Dieu
pour les châtier et le socialisme pour les réduire!... Vous, vous êtes
le peuple du Seigneur!... Vous devez spontanément donner l'exemple à
tous!... Vous devez être meilleurs!... Vous devez jouir moins, vous
devez souffrir plus!... Voilà votre destinée, votre gloire
difficile... Elles sont uniques au monde!... Vous ne vous y déroberez
qu'au prix de souffrances pires... Vous êtes le peuple du Seigneur!...

Ah! d'être ce peuple-là, ils s'en seraient volontiers privés, M. Pums
et M. Herschstein! Donner l'exemple à tous, eux! Pourquoi eux plutôt
que les autres? Non, cette fois, sur l'honneur, ils ne comprenaient
plus. Et l'averse de citations, la trombe prophétique qui déferlait
toujours! Mieux valait lui céder la place, inventer un prétexte de
fuite.

Pums, d'un clin d'œil rapide, avertissait Herschstein, et,
délibérément:

--Vous veniez signer vos titres, n'est-ce pas?

--En effet! dit Herschstein, lui rendant le clin d'œil.

--Alors, si vous voulez passer par ici...

Il ouvrait une porte au fond et, la main sur le bouton, protégeant
crânement la retraite de son allié:

--Je vous laisse, monsieur Schleifmann! fit-il. La sortie est en
face... Quant aux leçons à mon fils, inutile désormais de vous
déranger. Vous m'enverrez votre note et nous en resterons là... Au
plaisir!...

Schleifmann, ahuri par cette fugue, était demeuré bouche bée. Il se
fouillait le cerveau à la recherche d'un mot cinglant, d'une
apostrophe dernière au venin sans remède. Puis, s'approchant de la
porte par où Pums avait disparu:

--Vous êtes le peuple du Seigneur! clama-t-il d'une voix forcenée.

Il regagnait l'antichambre. Il défia l'huissier d'une œillade
provocatrice; et songeant à l'inquiétude de l'ami Cyprien, il
dégringola en hâte l'escalier.

--Eh bien? questionna M. Raindal cadet avec un suppliant élan de la
mâchoire.

--Rien! fit Schleifmann... Rien!... Il n'a rien voulu savoir, ce
coquin!

--Je l'aurais juré, soupira l'oncle Cyprien qui s'affalait de
désespoir.

Schleifmann s'était assis auprès de lui dans la voiture:

--Où est-ce que je vous conduis, mon cher Raindal?... A la
brasserie?...

--Non, Schleifmann! Je n'ai pas faim... Ramenez-moi plutôt chez
moi!...

La voiture repartit. Le Galicien narrait l'entrevue. L'oncle Cyprien
écoutait sans répondre, le buste recroquevillé, le regard terne, le
visage rigide. On atteignit le pont des Saints-Pères, que Schleifmann
racontait encore.

--Et je ne vous en rapporte pas le quart, mon cher! concluait le
Galicien tout à la fièvre de son épopée... J'en oublie!... Je n'ai
rien obtenu, c'est vrai!... J'ai perdu un élève, c'est vrai!...
Seulement, je leur en ai dit de bonnes!...

--Il se peut que vous leur en ayez dit de bonnes, mon ami! observa
judicieusement l'oncle Cyprien... Mais cela ne m'empêche pas d'être un
homme fichu, le plus archifichu des hommes!

Il faisait le simulacre d'enjamber le marche-pied du fiacre.
Schleifmann le retint par le bras:

--Hô, Cyprien... Quoi donc?...

--C'est que j'ai bien envie de me f... à la Seine... Elle est là sous
mon nez!... Ça m'éviterait la course!...

Le Galicien eut un haussement d'épaules philosophique:

--Pas de sottises, Raindal!... Soyons sérieux, mon garçon... Votre
frère n'est pas votre frère pour un chien!... Il vous en tirera,
diable, il arrangera l'affaire!...

--S'il l'arrange comme vous, soit dit sans reproches, Schleifmann, je
plains mes créanciers!... riposta avec flegme M. Raindal cadet.

Jusqu'à la rue d'Assas, il ne desserra plus les lèvres. Mais tandis
que devant la porte Schleifmann payait le cocher, il éprouva une
brusque sensation de faiblesse.

--Schleifmann! appelait-il.

--J'arrive! fit le Galicien.

Un choc mat retentit. Un sombrero marron roula dans le ruisseau. M.
Raindal cadet s'était affaissé, replié en deux sur le trottoir, tous
les nerfs détendus, les membres flasques, paquet de chair inerte, la
figure d'une pâleur crayeuse.

       *       *       *       *       *

Près du lit où l'on avait couché l'oncle Cyprien, toujours inanimé,
Schleifmann écrivait fébrilement sur un guéridon.

--Voici, dit-il à la concierge qui finissait de ranger les vêtements
du malade... En allant chez le pharmacien, vous déposerez au
télégraphe cette dépêche pour M. Eusèbe, le frère de M. Raindal...

--M. Eusèbe Raindal! se récriait la concierge... Mais il est à Paris,
monsieur!... Il est passé ce matin, comme M. Cyprien sortait, et il
m'a dit de prévenir son frère qu'il serait chez lui l'après-midi...

--Ah bah! fit Schleifmann étonné... Alors pas de télégramme... Allez
tout droit rue Notre-Dame-des-Champs. Hô! pourtant ne l'effrayez pas,
cet homme... Dites-lui que son frère est souffrant...

--Oui, oui, que monsieur soit tranquille... Je lui annoncerai ça comme
il faut.

M. Raindal cependant était balbutiant d'émoi, quand, une demi-heure
plus tard, il parut dans la chambre.

--Quoi?... Quoi?... questionnait-il, oubliant de saluer Schleifmann...
Cyprien est malade?... Gravement?...

--Vous voyez, monsieur, répliqua le Galicien... Une attaque!... Il est
tombé raide dans la rue... Mon médecin, le docteur Chesnard, vient de
venir et pense une embolie. Il repassera ce soir. Cyprien avait joué
sur les mines et perdu des sommes fantastiques...

Il continua de fournir les détails. Le maître l'interrompait
d'exclamations navrées:

--Est-ce possible!... Si j'avais su... Oh! le malheureux!... Le
malheureux!... Pourquoi s'est-il caché de moi?

Puis, le récit terminé, il y eut quelques minutes d'embarras mutuel. A
aucune époque, l'un et l'autre n'avaient ressenti d'affinité.
Schleifmann tenait M. Raindal pour un esprit étroit, timoré, racorni
par l'érudition, et sans nier le mérite de ses ouvrages, il lui
reprochait de s'abstraire des grandes questions contemporaines. M.
Raindal, par contre, en avait, de tout temps, voulu à Schleifmann
qu'il accusait de surexciter les instincts subversifs de son frère.
Et maintenant, dans l'obligation de s'accorder pour une tâche pieuse,
ils eussent aimé détruire ces antiques griefs que leur loyauté
rougissait de taire. M. Raindal, le premier, s'enhardit à mentir; et,
du ton le plus cordial:

--Monsieur Schleifmann! dit-il... Les circonstances ont fait que nous
ne nous sommes pas liés d'amitié... Mais je connaissais votre
affection pour mon pauvre Cyprien, je connaissais la variété de votre
culture, la sûreté de votre caractère, et soyez persuadé que je
professais pour vous la plus sérieuse estime...

Le Galicien riposta par des louanges sagaces sur les livres de M.
Raindal.

Le malaise était dissipé. Il disparut entièrement avec le retour de la
concierge qui apportait des médicaments, des sinapismes, des sangsues.
Tous deux se mirent à soigner le malade; et jusqu'au soir ils n'eurent
plus de loisir.

Vers la tombée du crépuscule, l'oncle Cyprien s'éveilla de sa torpeur.
Il entr'ouvrit les yeux, et roulant autour de la chambre des regards
hébétés, il semblait peu à peu se souvenir.

--Ah oui! murmurait-il. La Bourse! Le krach!

Il tentait de s'étirer. Une résistance à gauche lui fit froncer le
sourcil. Il palpa son épaule gauche avec sa main droite restée libre.

--Tiens, tiens... je suis paralysé, par là... C'est du propre!
grognait-il.

Il inspecta encore la pièce de son même regard de poupon, les
prunelles mobiles et atones. La présence de Schleifmann et de son
frère, qui l'épiaient au bout du lit, lui causa un trouble passager.
Qui étaient donc ces hommes? Il hésitait, avec l'impression de les
reconnaître sans pouvoir les nommer.

--Eusèbe! prononça-t-il enfin... Sch... Schleifmann!...

M. Raindal s'avançait en lui tendant la main. L'oncle Cyprien eut un
sourire mélancolique, et, la voix enrouée, bégayante un peu:

--Hein! dans quel état ils m'ont fichu, ces gaillards!... Je me suis
étalé sur le trottoir... Schleifmann t'a expliqué?...

--Oui, mon ami, ne te fatigue pas!...

--Et l'argent? reprit l'ex-employé... Schleifmann t'a expliqué aussi?
Tu sais que je dois quatre-vingt-dix mille francs?... C'est du joli
pour un Raindal!... Claquer avec quatre-vingt-dix mille francs de
dettes! Si ce pauvre père avait vu ça, lui!...

--Chut! Rassure-toi! fit le maître... D'abord, tu me parais en voie de
guérison...

L'oncle Cyprien, en guise de réponse, frappait avec la main son épaule
morte.

--Quant à tes dettes, ajouta le maître, je m'en charge... J'ai
soixante-dix mille francs d'économies que je t'abandonne sans
danger... Mon traitement, ce que je touche pour mes livres, mes
articles, etc., suffira largement à nous faire vivre tous et même à
éteindre, année par année, le reliquat impayé... Eh bien, j'espère que
te voilà hors d'inquiétude!...

--Ouais! Merci!... Je te remercie! répliqua distraitement M. Raindal
cadet que les sangsues et les sinapismes piquaient avec furie.

Puis, se contraignant:

--C'est égal, mon pauvre Eusèbe... Je t'ai bien souvent taquiné,
turlupiné... Je t'ai bien souvent monté des bateaux... Mais si on
m'avait dit qu'un jour je te ruinerais, moi, l'oncle Cyprien, avec ma
brasserie de cent francs par mois et mon galetas de cinq cents francs
par an!... Non, non, c'est incroyable! Et dire que tout cela est
arrivé parce que... parce que...

Sa pensée impotente s'égarait aux complications de ces aventures
anciennes.

--Oui, parce que, poursuivit-il après une pause, parce que, pour
t'embêter, j'ai désiré aller chez cette Mme Rhâm-Bâhan et que j'ai
rencontré le... le... le marquis, le marquis de...

Ses paupières battaient. Une pesanteur les domina. Il se rendormait
d'un souffle inégal, tantôt imperceptible, tantôt ronflant et galopant
comme le vent sur un feu de bois. Ses joues se violaçaient. Des râles
raclaient sa gorge. La congestion se déclarait. Le docteur Chesnard,
lorsqu'il revint, eut une moue mal augurante. Il renouvela
l'ordonnance, prescrivit des révulsifs plus intenses.

Comme il prenait congé, M. Raindal lui offrit pour le lendemain une
consultation avec le docteur Gombauld, son collègue de l'Académie des
sciences.

--Mon Dieu, monsieur! fit dédaigneusement le docteur Chesnard en
hochant sa petite tête grisonnante et chauve... Je ne suis qu'un
médecin de quartier et je n'ai pas d'ambition... Je vous parlerai donc
en toute franchise... Un Gombauld ou pas de Gombauld, cela n'y
changera guère... Une embolie est une embolie... Il n'existe pas pour
ce cas dix mille thérapeutiques... Il n'en existe qu'une: celle que
j'ai indiquée... Néanmoins, si une consultation vous séduit, je n'y
vois aucun inconvénient...

On fixa le rendez-vous à midi.

Dans la première pièce, sur le canapé de reps vert, on avait
confectionné un lit de repos avec un matelas et des couvertures.
Toutes les heures, tour à tour, le Galicien et le maître revenaient
s'y étendre, après avoir veillé le malade.

M. Raindal n'y dormait point. Quand le regret de sa petite élève
cessait de le supplicier, c'étaient les remords qui le torturaient,
les scrupules de conscience, le besoin de s'innocenter. Les
vacillantes paroles de l'oncle Cyprien sonnaient à ses oreilles, comme
répercutées par un écho sans fin: «Tout cela est arrivé parce que j'ai
désiré aller chez cette Mme Rhâm-Bâhan et que j'ai rencontré le...
le... le marquis...» Raisonnement certes faux! Conception puérile des
rapports entre effets et causes! Mais la parcelle de vérité qui
parfume toute erreur n'en épandait pas moins son vénéneux arome dans
l'âme de M. Raindal. Evidemment il n'était pas responsable de
l'accident mortel qui avait foudroyé son frère. Informé en temps
opportun, il eût même accompli les plus durs sacrifices pour arracher
le pauvre homme à l'engrenage de l'agio. Pourtant qui sait si, sans
son entremise, sans cet amour funeste dont il était féru, qui sait si
l'oncle Cyprien aurait jamais rencontré «le... le... le marquis»? Qui
sait si cet amour, coupable déjà de tant de fautes contre la saine
morale et les sentiments dus, n'avait pas, de plus, sa part, infime
quoique réelle, dans la calamité présente?...

M. Raindal en exhalait des soupirs continus. Son corps se mouillait de
sueur. Finalement, la fatigue eut raison de l'insomnie. Il ne se
réveilla que vers huit heures, pour ouvrir à Thérèse et à Mme Raindal.
Derrière, saluait la face barbue du jeune Bœrzell.

Mandées par télégramme, ces dames avaient voyagé la nuit, et leurs
coiffures défaites, leurs visages charbonneux, où les larmes séchées
traçaient des rayures blanches, exprimaient mieux que leurs voix les
angoisses du trajet. M. Raindal les embrassa toutes deux avec une
effusion de tendresse insolite; puis il les mena, en pleurant, à la
chambre de l'oncle Cyprien.

Il sommeillait toujours de son tumultueux ou léthargique sommeil, la
peau plus violette, plus noire, par endroits, que la veille, au début
de la crise. Mme Raindal s'agenouilla près du chevet, les mains
jointes. On attendit les médecins en commentant le drame. Ils vinrent
à midi précis. La consultation dura peu. Le docteur Gombauld
approuvait les prescriptions de son confrère. Pour le reste, il
refusait de présager: la nature en déciderait.

--Qu'est-ce que je vous disais! fit à la porte le dédaigneux docteur
Chesnard.

Et il promit sa visite pour le soir.

Elle n'eut d'autre résultat que d'accroître les alarmes. Le médecin
était parti sans consentir à se prononcer sur l'issue de la nuit.

Une heure après son départ, le délire s'empara de l'oncle Cyprien.
Dans les premiers instants, ce ne fut qu'exclamations vagues, plaintes
inarticulées. Mais bientôt elles se précisèrent. Elles désignaient des
gens, invectivaient des ennemis: tous les immémoriaux ennemis de
l'oncle Cyprien, toute la troupe des chéquards, des youpins, des
calotins et des rastas! On eût dit qu'ils dansaient autour de sa
couchette une ronde satanique avec des rires triomphants. Parfois
leurs lourdes semelles devaient défoncer sa poitrine, car il avait des
mines de défense ou d'effroi comme sous les fers d'un cheval qui
l'aurait écrasé. Pour exorciser ce sabbat, il s'époumonait en injures,
prises au vocabulaire de ses auteurs favoris. Son index menaçait, son
poing martelait le vide. Puis, soudain, il sembla que la sarabande
s'égrenait. Par un hasard de ressouvenir, une image prépondérante
effaçait la malice des autres: l'image d'un illustre homme d'État,
d'un ministre renommé pour la lutte qu'il soutint contre le
Boulangisme. Sa légendaire figure s'érigeait devant le lit, et, sans
qu'il se courbât, ses mains, au bout de bras énormes, atteignaient
l'oncle Cyprien.

--Oh! oh!... rugit avec terreur M. Raindal cadet. Voilà le vieux
Forban à présent! Oh! ces bras!... En a-t-il des bras! Veux-tu bien
t'en aller, vieux Forban!... Veux-tu bien me lâcher!

L'étreinte imaginaire était plus forte que ses cris. Il porta
vainement les deux mains à sa gorge. Il suffoquait. Il retomba dans le
coma.

Il y demeura toute la soirée, toute la nuit. Dans la pièce voisine,
la famille veillait, se relayant auprès du malade avec Schleifmann,
Bœrzell et un interne envoyé par le docteur Gombauld. A onze heures,
comme ces dames et le Galicien s'étaient assoupis de fatigue sur un
fauteuil, sur le canapé, sur une chaise, M. Raindal appela le jeune
savant d'un clin d'œil familier.

--Mon cher monsieur Bœrzell, susurra le maître à voix basse, cette
après-midi Thérèse m'a tout appris... Il paraît qu'à Langrune vous
vous êtes accordés... J'en suis pour ma part fort heureux... Cependant
vous savez le désastre qui nous frappe... Sans parler de ce pauvre
Cyprien, c'est pour nous la ruine complète, et pour Thérèse, ni dot,
ni espérances d'aucune sorte... Je tenais à vous en avertir
formellement, sachant par expérience ce que sont les charges d'un
ménage, des enfants à élever, les dépenses...

--Je vous suis fort obligé de votre sincérité, cher maître!
interrompit de même Bœrzell... Seulement, ces tristes événements
n'ont pas modifié mes intentions à l'égard de Mlle Thérèse...

Il s'arrêtait, toujours soucieux de mesure, de vérité, d'exactitude,
et il reprit:

--Je n'irai pas jusqu'à vous dire que ces considérations d'argent me
soient indifférentes... Il est, au contraire, certain que pour le
bien-être de ma femme, pour l'éducation de nos enfants, une dot, des
espérances eussent été un précieux appoint... Mais faute de cet
appoint, notre mariage peut aisément se conclure... Je me sens plein
d'énergie et la perspective d'un peu plus de travail et d'un peu plus
de médiocrité n'est pas pour émouvoir un homme jeune et vigoureux
comme moi... Je maintiens donc ma demande, cher maître...

Schleifmann quittait la pièce pour rejoindre l'interne. M. Raindal et
le jeune savant échangèrent une poignée de main affectueuse; puis,
chacun sur sa chaise, le menton à la poitrine, ils s'endormirent
progressivement.

Vers l'aube, l'interne les réveilla tous. L'agonie avait commencé.
Elle fut longue. L'âme insoumise de l'oncle Cyprien s'insurgeait
contre la mort, comme elle s'était rebellée contre la vie. Etouffé par
le sang, il voulait respirer, vivre encore; et son bras valide
repoussait l'asphyxie d'un geste impératif qui semblait s'indigner.

Enfin le souffle lui manqua. Il soulevait d'un suprême effort sa face
violette, ses lèvres torves, et il s'abattit en arrière, vaincu,
immobile, délivré.

Mme Raindal s'était précipitée à genoux et priait, en larmes.
Schleifmann, accoudé au marbre de la cheminée, la main contre les
yeux, psalmodiait à mi-voix des paroles hébraïques. Thérèse sanglotait
sur l'épaule de son père.

L'interne ouvrit la fenêtre et rejeta les volets par où glissaient
déjà des rayonnements dorés.

Avec la fraîche splendeur de la clarté matinale un hourvari de
gazouillements jaillit dans la pièce.

C'étaient les passereaux du Luxembourg qui, sur les branches, sans le
savoir, pépiaient joyeusement le dernier adieu à leur vieil ami
Cyprien Raindal.



XIX


Le matin des obsèques, Thérèse était dans sa chambre, occupée à trier
des papiers trouvés chez l'oncle Cyprien, quand Brigitte frappa.

--C'est une dame, mademoiselle, fit la bonne, Mme Chambannes, je
crois...

Mlle Raindal fronça ses sourcils veloutés:

--Vous lui avez répondu que monsieur et madame étaient sortis?...

--Oui, mademoiselle, mais elle dit qu'elle voudrait voir
mademoiselle... Elle est dans le salon...

--C'est bien, j'y vais!... répliqua Thérèse.

Elle jeta dans la glace, un rapide coup d'œil sur sa toilette, sa
coiffure, comme une femme qui marche à une rencontre décisive. Son
raide collet de crêpe faisait sa physionomie plus rogue, plus sévère,
lui maintenant la tête haute comme le gorgerin d'une armure. Ses
minces lèvres, dans les coins, s'arquèrent d'un sourire agressif. Ah!
Mme Chambannes voulait la voir. Eh bien, soit, elle la verrait, elle
l'entendrait même! On allait l'exaucer, cette dame, et au delà de ses
vœux, peut-être!

Thérèse ouvrait la porte du salon. Mme Chambannes en robe noire, gants
noirs, chapeau noir, se leva lentement. Et ce fut, de part et d'autre,
un cérémonieux salut de la nuque, avec des regards qui s'épiaient, se
tâtaient déjà dans une quasi prévision de lutte.

Thérèse resta debout sans prier Zozé de s'asseoir. Mme Chambannes
murmura d'une voix hésitante:

--J'étais venue dire à M. Raindal tout le chagrin que nous avons eu de
son malheur...

--Je vous remercie, madame! fit sèchement Thérèse... Mon père est à la
maison mortuaire... Je lui transmettrai vos condoléances, sitôt qu'il
rentrera...

Elle se taisait. Mme Chambannes poursuivit plus timidement:

--Nous avons tout appris par un de nos amis communs, le marquis de
Meuze... Monsieur votre oncle n'était pas très âgé, n'est-ce pas?

--Cinquante-deux ans, madame...

--C'est jeune! remarqua Zozé, que le regard farouche de Thérèse
induisait à exagérer.

Elle se dirigea vers la porte, et s'arrêtant à mi-chemin:

--Auriez-vous l'obligeance de dire à M. Raindal que je viendrai lui
rendre visite demain?

Thérèse, d'un ton glacial, riposta:

--Ne vous donnez pas la peine, madame... Mon père ne recevra pas...

--Pas même les intimes?

--Non, Madame... Ses intentions sont formelles... Il n'y aura
d'exception pour qui que ce soit...

--Pas même pour moi? insista Zozé avec une feinte douceur de défi.

Ses prunelles langoureuses semblaient sourire, parachever la question:
«Moi, vous savez bien, moi, madame Chambannes, moi qui vous l'ai
enlevé, votre père, moi qui le tiens, moi qui le mène...»

A cette provocation Thérèse devint toute pâle:

--Pas même pour vous, madame!... fit-elle en se contenant... Mon père
a décidé d'observer strictement son deuil, et j'espère que personne ne
tentera de l'en détourner...

--Ainsi vous l'empêcherez de fréquenter ses amis?...

Thérèse pétrissait d'une main tremblante le dossier d'un fauteuil:

--Nous ne l'empêchons de rien, madame... Et je m'étonne que ce soit
vous qui usiez de ces termes... Depuis six mois pourtant, vous devriez
savoir que nos volontés sont peu de chose auprès de celles de mon
père...

--Que voulez-vous dire, mademoiselle?... fit Zozé avec ce flegme
impertinent qui, dans les discussions, est souvent toute la ressource
des mondaines.

--Je veux dire, répliqua Thérèse d'une voix saccadée, je veux dire ou
plutôt vous me forcez à dire que, depuis six mois, vous nous avez pris
mon père, vous l'avez éloigné de nous, vous l'avez engagé dans une
aventure grotesque dont je ne connais ni les détails ni le but, mais
dont le souci n'a cessé de nous tourmenter affreusement ma mère et
moi...

--Cependant, mademois...

--Oh! je vous en conjure, madame!... interrompit Thérèse avec
fermeté... Vous avez réclamé des explications. Permettez-moi de
terminer... Oui, vous trouviez tout naturel de nous désunir,
d'accaparer ce pauvre homme, de le traîner à votre suite, par
gloriole, par je ne sais quelle fantaisie vaniteuse et sans excuse...
Aujourd'hui cette catastrophe nous le ramène... Vous trouverez naturel
aussi que nous le défendions et que, le voyant sauvé, nous ne voulions
pas le reperdre... Est-ce la mort de mon oncle ou d'autres émotions
que j'ignore, mais il m'a paru, au retour, bien las, bien vieilli. Lui
d'habitude si courageux dans les douleurs, il pleure à tout instant...
de grosses crises de larmes soudaines, comme un enfant... Il a besoin
de tranquillité, d'une vie réglée et bourgeoise... Il retournera à sa
famille, à son travail peu à peu... Vous, à vos plaisirs que son
absence ne diminuera guère, je présume...

Zozé avait imperceptiblement rougi au ton narquois dont Thérèse
prononçait cette phrase. Mlle Raindal ajouta, profitant de son
trouble:

--Je vous assure, madame, laissez-le nous maintenant!... Ce sera mieux
ainsi!... Ce sera loyal et charitable!...

Elles s'examinèrent un moment en silence; et le mépris de leurs
regards semblait un reflet réciproque. «Pas à son avantage dans la
toilette de deuil, cette Mlle Raindal!» songeait Mme Chambannes avec
une moue haineuse. Et Thérèse, de son côté, en ce charmant visage
n'apercevait qu'indices de bassesse ou de niaiserie.

Un glissement de clef dans une serrure leur fit à toutes deux abaisser
les paupières.

--Vous m'excusez, madame? dit Thérèse avec un sommaire salut de la
tête.

Sans attendre la réplique de la jeune femme, elle avait gagné
l'antichambre, fermé la porte du salon, et, d'une voix brève, énervée,
tandis que M. Raindal déposait sa canne et ses gants:

--Père, murmura-t-elle, Mme Chambannes est là...

--Où? Où cela? bégayait M. Raindal, dont le front s'était empourpré.

--Dans le salon! continua Thérèse en le fixant âprement. Tu désires la
voir?...

--Peuh! ça serait convenable, il me semble... Qu'en penses-tu?...

Il guettait anxieusement dans les yeux de sa fille, la permission,
l'approbation.

--Si tu veux, père! proféra moins durement Thérèse.

--Alors bien! conclut le maître sans bouger.

Et, d'un regard involontaire, il suppliait la jeune fille de partir,
de ne pas demeurer traîtreusement aux aguets derrière cette porte.
Elle comprit sa méfiance. A quoi bon le contrarier, l'inquiéter au
cours de cette épreuve, dont l'issue, favorable ou non, serait
significative? Et avec un coup d'œil amical:

--A tout à l'heure, fit-elle... Je rentre dans ma chambre...

Il pénétrait au salon, puis il en refermait la porte après s'être
assuré que le vestibule était bien vide.

--Mon cher maître! s'écria tendrement Zozé qui s'avançait au-devant de
lui.

Et, en même temps, soit par une manœuvre dernière pour n'être pas
vaincue, soit par un mouvement de compassion filiale, elle se
précipita dans ses bras.

Il ne résista pas. Il la serrait contre sa poitrine, l'embrassant au
hasard, sur la joue, sur les cheveux de la nuque, sanglotant,
balbutiant, ne sachant plus ce qu'il pleurait, si c'était son frère
perdu ou son bonheur détruit.

--Ma chère amie! Ma chère amie! bredouillait-il, enivré par cette joie
étrange de la tenir entre ses bras.

Elle se dégagea de l'étreinte qu'elle jugeait trop longue; et, après
les premières paroles de sympathie, elle questionna posément:

--Est-ce vrai, mon cher maître, ce que vient de me dire Mlle Thérèse?

--Quoi donc? fit M. Raindal qui se tamponnait les yeux.

--Que vous ne voulez plus me revoir, que vous voulez rompre avec
nous?...

Le maître ne répondit pas. Il s'écroulait derechef en un accès de
sanglots.

--Pourquoi ne voulez-vous pas? insista Zozé, qui s'asseyait auprès de
lui sur un tabouret bas.

--Parce que... sanglotait M. Raindal, sans pouvoir finir.

--Parce que quoi? reprit Zozé, l'aidant comme un collégien qui recule
devant l'aveu... Parlez-moi franchement... Ne suis-je pas votre
amie?...

Il la contemplait avidement de ses yeux luisants où les larmes
avivaient un lacis de veinules rouges, et il exhala plutôt qu'il ne
dit:

--Parce que mon affection pour vous a pris un tour... un tour fâcheux,
un tour hélas! excessif, j'oserai dire un tour coupable...

Elle essaya de jouer la surprise, malgré le calme de sa figure:

--Comment, cher maître?

--Oui, oui, poursuivit-il plus nettement, comme soulagé du coup... Et
vous le savez bien, ma chère amie... Vous le savez depuis le jour de
mon départ, là-bas, aux Frettes, vous vous souvenez?

Il se recueillait en hochant la tête:

--Est-ce triste et ridicule, hein?... A mon âge!... Vieux et décrépit
comme je suis!... Bah! ce n'est pas votre faute... Je ne vous garde
pas rancune... Vous êtes si jolie!... Mais, je vous en prie, ne
revenez plus!... Laissez-moi!... Laissez-moi me guérir seul, si je
peux!... Ce sera plus charitable!...

Presque les mêmes mots que Thérèse, l'instant d'avant, et presque la
même intonation! Mme Chambannes, qui n'était point méchante au fond,
se sentit bouleversée par cette similitude.

--Adieu donc, cher maître! soupira-t-elle en offrant sa main à M.
Raindal.

--Adieu, ma chère amie! dit le maître dont les traits se crispaient de
souffrance.

Il pressait passionnément à ses lèvres la petite main gantée de noir,
véritable main de funérailles et d'adieux éternels.

--Adieu, adieu, puisque vous le voulez! répétait Mme Chambannes.

--Non, je ne le veux pas! spécifiait M. Raindal... Il faut que je le
veuille!...

Elle franchissait la porte, disparaissait dans l'escalier, avec la
démarche cadencée que le maître admirait tellement.

--Il le fallait! déclara-t-il tout haut, quand la porte fut close.

Il évoquait en retournant vers sa chambre, des séparations célèbres,
des adieux historiques: Tite et Bérénice, le _Dimisit invitus_..., et
aussi Louis XIV et Marie Mancini.

Puis, subitement, ses forces le trahirent. Le désespoir refoulé par la
littérature lui montait à la gorge en larmes. Il s'effondra sur une
chaise, le mouchoir aux yeux.

--Je ne la reverrai plus! chuchotait-il dramatiquement... Je ne la
reverrai plus jamais... jamais... jamais!...

       *       *       *       *       *

Il la revit pourtant quelques heures plus tard, au cimetière
Montparnasse, tandis qu'un délégué de l'_Association des Athées_
prononçait, devant la tombe béante, l'éloge de l'oncle Cyprien.

Il y avait peu de monde, à cause de la saison, peu de femmes surtout.
Elles étaient en noir, mais les noirs atours de Zozé semblaient parmi
les leurs un costume de reine. Sa grâce, sa jeune beauté triomphaient
encore dans le deuil et son fin petit visage, plus pâle que de coutume
près de l'étoffe sombre, avait une gentille gravité dont le maître eût
souri s'il n'eût pas tant pleuré.

Successivement ses regards mornes oscillaient de Zozé à la tombe, de
la tombe à Zozé, et ses larmes coulaient confusément pour toutes deux.

Le délégué, en finissant, avait suspendu au marbre une vaste couronne
d'immortelles rouges.

La famille se rangea, avec Schleifmann, dans une petite allée proche:
et les condoléances défilèrent. M. Raindal, à l'aveuglette, serrait la
main de chacun, celle des indifférents comme celles de Zozé, de
Chambannes, du marquis, de Gérald même et de l'abbé Touronde un peu
décontenancé parmi tous ces libres penseurs. Personne ne passait plus.
On se dirigea vers la sortie.

Schleifmann s'attardait en arrière, rôdant autour de la tombe de son
ami Cyprien. Sitôt à l'abri des curieux, il glissa deux pièces de
vingt sous dans la main d'un des fossoyeurs. Puis, selon le rite
israélite, grattant le sol d'un jardinet voisin, il lança par trois
fois à travers le sépulcre une poignée de terre et de gravier. Les
cailloux résonnèrent sur le bois de la bière. Le Galicien, en réponse,
modulait un verset hébreu.

Ses yeux s'étaient levés au ciel et, leur fervent regard semblait
vouloir percer le mystère des nues, jusqu'à l'inaccessible région des
destinées. Il ne maudissait pas. Il interrogeait seulement.

Pourquoi le Seigneur tolérait-il des ruines aussi iniques? Dans quels
formidables desseins associait-il son peuple à l'accomplissement de
tels méfaits? Quand donc susciterait-il en son temple, parmi ses
prêtres, quelqu'un, une voix libre et hardie, pour rappeler aux Juifs,
aux plus altiers comme aux plus humbles, le solennel dépôt de pureté
et de justice qu'ils reçurent jadis au pied du Sinaï?...

Nul signe ne répondait à ces questions muettes. Les nuages
poursuivaient leur paisible promenade sur le fond bleu du ciel.

Schleifmann s'achemina vers la sortie à pas traînards; et, dans le
floconnement crêpu de sa barbe grise, ses lèvres inconsciemment
marmonnaient: «Cyprien!... Pauvre Cyprien!...» Il se remémorait les
bonnes heures passées chez Klapproth, l'édification progressive de la
vieille théorie des Deux Rives... Une théorie bien incertaine, bien
contestable, si l'on voulait,--qui cependant recélait sa faible part
de vérité! Puis, comme il la disait vaillamment, cet infortuné
Cyprien, avec quelle gaieté, quelle fougue, quelle conviction; avec
une sorte de pressentiment peut-être! A présent, hélas, plus de
Cyprien! Désormais, Schleifmann, mon garçon, tu seras dans la vie un
misérable solitaire, livré à ses bouquins, à sa mansarde déserte, à sa
brasserie sans ami!... Les yeux du Galicien s'emplissaient de grosses
larmes.

Mais, comme il atteignait la grille du cimetière, il s'arrêta court et
demeura planté gravement sur le seuil.

Dehors, devant la porte, deux voitures se faisaient face, contre le
trottoir. Dans la première, un coupé de maître attelé sobrement, Zozé,
Chambannes et Gérald s'installaient tous les trois; dans la seconde,
un noir carrosse des pompes funèbres, le jeune Bœrzell grimpait
auprès de la famille Raindal.

Les deux cochers touchèrent simultanément. Les deux voitures
tournèrent en sens inverse, l'une regagnant au grand trot les
élégances de la rive droite, l'autre s'enfonçant de nouveau dans les
modestes parages de la rive gauche.

Schleifmann les suivait de l'œil alternativement. Ah! si le brave
Cyprien eût pu ressusciter pour voir!...

Peu à peu, les voilures diminuèrent aux deux extrémités du boulevard.
A peine distinguait-on leurs silhouettes fuyantes, celle-ci massive et
sans reflet comme un bloc de crêpe noir, celle-là pimpante et légère
sous l'étincelle de son vernis neuf.

Schleifmann eut un mélancolique sourire d'orgueil.


FIN



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