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Title: Histoire des salons de Paris (Tome 5/6) - Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le - Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et - le règne de Louis-Philippe Ier
Author: Junot, Laure (duchesse d'Abrantès), 1784-1838, Abrantès, duchesse d'
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire des salons de Paris (Tome 5/6) - Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le - Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et - le règne de Louis-Philippe Ier" ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



  HISTOIRE
  DES
  SALONS DE PARIS.


  TOME CINQUIÈME.



  L'HISTOIRE DES SALONS DE PARIS


  FORMERA 6 VOL. IN-8º,

  Qui paraîtront par livraisons de deux volumes.

  La 2e a paru le 11 janvier;
  La 3e paraîtra le 15 avril.

  Les souscripteurs, chez l'éditeur, recevront _franco_ l'ouvrage
  le jour même de la mise en vente.


  PARIS.--IMPRIMERIE DE CASIMIR,
  Rue de la Vieille-Monnaie, nº 12.



  HISTOIRE
  DES
  SALONS DE PARIS


  TABLEAUX ET PORTRAITS
  DU GRAND MONDE,

  SOUS LOUIS XVI, LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L'EMPIRE,
  LA RESTAURATION,
  ET LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE Ier;


  PAR

  LA DUCHESSE D'ABRANTÈS.


  TOME CINQUIÈME.



  À PARIS,
  CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE
  DE S. A. R. M. LE DUC D'ORLÉANS,
  PLACE DU PALAIS-ROYAL.

  M DCCC XXXVIII.



SALON

DE

L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE.


PREMIÈRE PARTIE.

MADAME BONAPARTE.


Toutes les personnes qui ont connu Joséphine peuvent sans doute
invoquer leurs souvenirs sur ce qui la concerne; mais dans le nombre
il en est cependant qui ressentent plus vivement la force de ces
mêmes souvenirs et peuvent les retrouver avec d'autant plus de
fidélité que ces mêmes personnes ont vécu près de la femme dont
on est aujourd'hui si désireux de connaître les actions, alors
qu'elle était la compagne aimée de l'homme du siècle. On veut
surtout connaître l'époque où la France, fatiguée à la suite d'un
long paroxysme de souffrances, s'était endormie et n'offrait plus à
l'étranger les immenses ressources _sociables_ qui l'attirent dans
notre beau pays plus que tous ses autres avantages. Alors Paris était
une vaste solitude dans laquelle d'anciens amis revenus de l'exil
osaient à peine se reconnaître. Ce n'était plus qu'en tremblant
qu'on se demandait à soi-même si l'on était toujours Français. Plus
de gaieté, plus de cette insouciance qui rendait à nos pères la vie
si facile, tout était devenu danger. On tremblait de parler; on
tremblait de se taire; le caractère français, jadis si confiant,
avait changé sa nature en une sombre inquiétude qui dévorait
l'existence; on était méfiant; et comment ne pas l'être, on avait été
si souvent trahi! Aussi, plus de réunions, plus de ces causeries, de
ces maisons ouvertes, où vingt personnes allaient chaque jour rire
et causer avant un souper joyeux; plus de société enfin! Plus de
société en France! cette société habituelle qui faisait notre vie!...
Aussi quel voile de deuil était jeté sur toutes les familles! il
semblait que la mort eût passé par cette ville jadis résonnant du
bruit des chansons, des bals et des fêtes. Était-ce bien la même
cité où les femmes ne s'occupaient que du soin d'être aimables et
aimées?... où les hommes, braves comme les Français l'ont toujours
été, n'en étaient pas moins soigneux de plaire, prévenants et
polis?... On ne voyait plus dans nos promenades, aux spectacles, que
de ridicules poupées, ayant même oublié le beau langage pour parler
un sot et ridicule idiome.--Les femmes elles-mêmes, oubliant ce
qu'elles se devaient, acceptaient aussi le titre très-justement donné
d'_incroyables_ et de _merveilleuses_... Quelle époque et quelle
complète déraison!

Ce fut alors que le 18 brumaire dissipa les premières ténèbres qui
enveloppaient la France ou du moins les plus épaisses... Alors nous
entrevîmes un horizon plus clair; il fut permis de se dire Français,
et à peine une année s'était-elle écoulée qu'on était de nouveau fier
de l'être. Alors on regarda autour de soi, on rappela ses souvenirs.
Pourquoi ne pas vivre comme vivaient nos pères? dirent ceux qui,
depuis leur retour de l'exil, languissaient isolés et n'osaient
appeler aucun ami autour d'eux... et de nouveau l'hospitalité des
châteaux ne fut plus un crime; on put se voir, se parler, se
communiquer ses pensées. L'amour de la sociabilité reprit ses droits,
et cette coutume si douce de se voir chaque jour, de se réunir,
redevint encore une fois l'existence de tout ce qui avait connu une
manière de vivre si excellente et si bien faite pour le bonheur.

Bonaparte, en arrivant au premier degré de ce pouvoir, qu'il sut
ensuite conquérir tout entier, comprit à merveille qu'il fallait
réorganiser le système _sociable_ pour arriver au système _social_;
il fit alors des efforts pour ramener les Français à un état
semblable à celui dans lequel ils vivaient avant la Révolution en le
bornant à la vie habituelle: ce n'était pas là qu'étaient les abus.

Quelques semaines après son _avénement_ au consulat, Bonaparte quitta
le Luxembourg pour venir habiter les Tuileries. Ce premier pas vers
le pouvoir absolu lui donna aussi la pensée de faire revivre cette
belle société de France dont les pays les plus lointains étaient
jadis fiers d'imiter jusqu'aux travers, car ces mêmes travers étaient
encore aimables. Bonaparte, tout en le souhaitant, comprit que ce
qu'on appelait l'_ancien régime alors_, pouvait seul apprendre _aux
siens_ ces belles manières et cette courtoisie si nécessaires à
la vie habituelle même la plus simple. Il le comprit et travailla
dans le sens utile pour acquérir à son parti les hommes de celui
que toute sa vie il avait combattu, car les temps étaient changés,
et Bonaparte premier Consul, préludant à l'Empire, n'était plus le
général Bonaparte combattant à Arcole pour la liberté de la France.
Il demeura toujours l'homme de la gloire, seulement il la comprit
autrement. Ce fut à cette époque du Consulat qu'il conçut et mit en
oeuvre son système de fusion, et les Tuileries devinrent un lieu de
réunion, non seulement dans le salon de madame Bonaparte, mais dans
les grands appartements du premier Consul. Il y eut d'abord un grand
mélange: cela devait être; on ignorait encore ce qu'on demanderait.
On voulait ensuite connaître de plus près cet homme qui préludait à
la souveraineté par une vie complète de gloire à trente ans, et qui
paraissait devoir dominer toutes les renommées passées, et faire
pâlir à côté de lui tous les conquérants du pouvoir. Ne repoussant
personne, accueillant tous les partis, quelque méfiance qu'il eût de
celui de Clichy et de celui du Manége, Bonaparte entra avec assurance
dans l'arène, où personne, au reste, n'osa descendre pour lui
disputer un prix qu'on jugeait bien ne pouvoir être obtenu que par
lui.

Bonaparte ne connaissait nullement la haute société de Paris, à
l'époque où il venait chez ma mère, lorsqu'avant la Révolution elle
le faisait sortir de l'école militaire au moment des vacances; il
était trop jeune alors pour apprécier le genre de société qui venait
chez elle; lorsque plus tard il fut assidu dans notre maison, après
la mort de mon père, il n'y avait personne à Paris; le salon le plus
fréquenté par la bonne compagnie était ou en deuil ou désert, et
quand le Directoire vint nous donner la parodie d'une cour, on sait
assez quel genre de courtisans les directeurs rassemblèrent autour
d'eux. Même Barras qui, par sa naissance[1], était bien capable
de connaître ceux qui devaient venir chez lui et traiter avec eux
de puissance à puissance. Bonaparte ne pouvait donc connaître que
par une tradition orale ce qu'on appelait _la bonne compagnie_ et
ce qu'il voulait avoir autour du trône, encore dans l'ombre, qu'il
édifiait déjà, et que devait, mais seulement pour quelque temps,
remplacer le fauteuil consulaire.

[Note 1: Les Barras étaient une de ces douze grandes familles de la
Provence, qui avaient, avec juste raison, de hautes prétentions à
une noblesse que peu de familles pouvaient leur disputer en France.
L'ancienneté des Barras était passée en proverbe: _Noble comme un
Barras_, disait-on en Provence; _les Barras sont aussi anciens que
nos rochers_, disaient les paysans.]

Madame Bonaparte pouvait lui être en cela d'un grand secours, mais
beaucoup moins cependant que Bonaparte ne se le figurait. Madame
Bonaparte n'avait jamais été présentée à la cour de Louis XVI.
Les Beauharnais étaient bien nés, bons gentilshommes, mais là
s'arrêtaient leurs droits pour la présentation. Quant à madame de
Beauharnais, elle ne fut même présentée qu'en 1789; elle n'était pas
noble, si ce n'est de cette noblesse des colonies que celle d'Europe
ne reconnaissait que lorsque la filiation était tellement positive
qu'on ne la pouvait nier. Sans doute madame de Beauharnais était une
femme _comme il faut_, pour me servir de l'expression voulue; mais
Bonaparte crut sa position beaucoup plus importante et capable de
diriger une opinion. Il revint ensuite là-dessus et j'en ai acquis
la preuve dans une conversation que j'eus avec lui-même avant le
divorce[2]. Mais il est certain qu'au moment du mariage il crut avoir
contracté une union avec une famille qui valait au moins celle des
Montmorency.

[Note 2: Étant un jour avec lui dans son cabinet[2-A], il me dit,
en me parlant de quelques amis intimes que j'avais dans le faubourg
Saint-Germain, et qu'il n'aimait pas alors:--Je ne crains pas _votre_
faubourg Saint-Germain... pas plus que _votre_ hôtel de Luynes...
je ne les crains pas plus que je ne les aime... et que je ne les
aimais lorsque je croyais que l'impératrice (Joséphine alors) était
elle-même un _gros bonnet_ parmi tout ce monde-là.]

[Note 2-A: C'est de cette conversation que lui-même rend compte dans
le _Mémorial de Sainte-Hélène_, et dans lequel il avoue lui-même
aussi que je le traitai comme _un petit garçon_.]

L'erreur se prolongea quelque temps sous le consulat, et le faubourg
Saint-Germain lui-même y contribua tout le premier. Chacun voulait
être rayé. On n'en était pas venu encore à écrire quatre lettres
dans une semaine pour avoir une clef de chambellan au haut de la
basque de son habit, mais on y préludait; on voulait rentrer dans sa
maison enfin, et pour cela on se faisait cousin, oncle, grand-oncle,
arrière-petit-cousin de la femme du premier Consul, car la parenté
était commune... Mais quoi qu'il en fût de ce que pensait Bonaparte
de cette foule qui se pressait déjà aux portes des Tuileries, il
voulut la juger par lui-même: ce fut alors qu'il donna les dîners de
trois cents couverts dans la galerie de Diane, où étaient admis tous
les partis et tout ce qui avait une position quelle qu'elle fût dans
l'État.

J'ai su par une voie qui pour moi ne peut être douteuse, que
Bonaparte regretta alors souvent d'être mal avec ma mère; il savait
que le fond de sa société était le faubourg Saint-Germain dans son
plus grand _purisme_; et les noms qui se prononçaient à la porte
du salon de ma mère en étaient la preuve; il chargea non-seulement
madame Leclerc[3] de faire une tentative pour renouer ses relations
avec ma mère, mais il en parla vivement à Junot et plusieurs fois il
m'insinua le désir qu'il en avait; mais ce fut inutilement. Ma mère
avait consenti à revoir le général Bonaparte le jour où elle donna
un bal au moment de mon mariage; elle consentit encore, _pour moi_,
à rendre une visite à madame Bonaparte; mais aucune instance ne put
vaincre sa répugnance; elle était bien malade d'ailleurs à cette
époque et déjà fort souffrante, et son refus fut positif.

[Note 3: Ce nom de madame Leclerc me rappelle un livre qui m'est
tombé sous la main l'autre jour, et qui s'intitule: _Mémoires d'une
Femme de qualité_, dont l'auteur est, dit-on, madame du C...., les
documents en sont tellement fautifs, que je parle ici de cet ouvrage
pour engager à le lire comme un livre spirituel et parfaitement
écrit, mais d'une telle inexactitude, que je recommande aussi de ne
pas s'y fier pour les renseignements qui concernent le Consulat et
l'Empire. C'est ainsi qu'on y voit toute une histoire, ou plutôt
un roman sur madame Leclerc (princesse Pauline), sur laquelle, en
vérité, il y a bien assez de choses vraies à dire. L'auteur lui
fait épouser le général Leclerc, la première année du Consulat,
tandis qu'elle l'a épousé à Milan, en 1796, cinq ans auparavant!...
Ils partirent tous deux pour Saint-Domingue, où le général Leclerc
mourut, en 1802 (au commencement); elle revint en Europe, et, en
1803, elle épousa le prince Borghèse. Mais ce n'est pas tout: on
fait du général Leclerc un _charmant et beau cavalier_... lui qui
était petit, chétif et de la plus insignifiante figure; si ce n'est
pourtant qu'il avait toujours l'air de méchante humeur, ce qui lui
faisait une expression comme une autre. Quant à être amoureuse du
général Leclerc, sa femme n'y a jamais songé: ce fut un mariage de
convenance, arrangé par Bonaparte, et accepté par l'ambition de
Leclerc. Tout ce qui a rapport à Madame-Mère est aussi peu vrai. J'ai
déjà réfuté tout ce qui frappait sur elle pour le reproche d'avarice,
et crois l'avoir fait de manière à convaincre. Je continuerai ici
pour son esprit. Jamais madame Lætitia (comme on l'appelait pour la
distinguer de sa belle-fille), n'a dit une parole inconvenante; et,
certes, tous les dialogues où elle entre en scène sont inconcevables
de bêtise, pour dire le mot. Quel est, ensuite, ce titre
d'_Impératrice-Mère_, qu'elle n'eut jamais? Si c'est une dérision, je
ne la comprends pas; si c'est une erreur, elle est trop forte. Mais
ce n'est pas seulement pour la famille Bonaparte que l'auteur s'est
mépris; il paraît qu'il n'aimait pas à suivre la publication des
bans: il fait marier le général Moreau avant le 18 brumaire et même
le retour d'Égypte, tandis qu'il s'est marié depuis. Il en est de
même de M. de Turenne (Lostanges); l'auteur des _Mémoires d'une Femme
de qualité_ le fait conduire sa femme chez madame Bonaparte, un mois
après le 18 brumaire. M. de Turenne n'était pas marié à cette époque;
ou, s'il l'était, sa femme n'allait pas aux Tuileries, et n'était pas
même à Paris. Quant à M. de Turenne, ce fut beaucoup plus tard qu'il
fut lui-même admis aux Tuileries.

Il en est de même d'une foule de détails sur lesquels le livre repose
en entier, et qui ne sont pas plus vrais. Aucun des personnages n'est
même ressemblant physiquement, quand il lui arrive de parler de leur
figure. C'est ainsi que madame Lætitia a, selon lui, la physionomie
PÉTULANTE, tandis que jamais visage ne fut plus calme et plus reposé:
ce fut même toujours son expression habituelle. L'auteur n'est pas
mieux instruit du reste. Il fait causer Hortense et Joséphine avec
madame de Nansouty, qui n'était pas mariée non plus alors, et qui,
d'ailleurs, n'a jamais articulé que de spirituelles et convenables
paroles: c'est une charmante personne, aussi aimable que bonne, toute
gracieuse et surtout n'ayant jamais rempli le rôle de _flatteuse_,
que lui donne si bénévolement l'auteur des _Mémoires_. Je lui fais
aussi le reproche d'être tout aussi mal instruit des choses frivoles
qui nous concernent. Je lui ferai donc observer que Leroy ne faisait
que des chapeaux et des modes à l'époque du Consulat. C'étaient
madame Germont et madame Raimbaud qui étaient les Camille et les
Palmyre de cette époque. Mesdames Bonaparte et Hortense se servaient
de préférence de madame Germont. Madame Raimbaud était la couturière
de madame Récamier, de madame Hainguerlot, de la société financière
élégante et rivale de celle des Tuileries. On n'a jamais dit non
plus _madame Despaux_,--toujours mademoiselle Despaux.--Son mari
s'appelait M. Hyxe, et était marchand de chevaux et non pas chef de
division à la guerre. Tout cela serait de peu d'importance, sans
doute, si le livre ne se composait d'autres choses; mais ces faits
liés ensemble par des conversations tenues par des personnages nommés
plus haut forment les quatre cents pages de ce volume, et il n'y a
même pas l'illusion.

C'est ainsi qu'on fait tenir à Rapp un propos qu'il ne peut avoir
dit: l'auteur des _Mémoires d'une Femme de qualité_ lui fait prendre
fort à coeur la première nouvelle du concordat (1802), et Rapp
s'écrie: «Pourvu qu'on ne fasse prêtres ni nos aides-de-camp ni
nos cuisiniers! J'en suis fâchée pour Rapp, car le mot est bien
pour un homme comme lui, mais il ne peut pas l'avoir dit. Rapp, à
l'époque du concordat, n'était que lieutenant-colonel, n'avait pas
d'aides-de-camp et l'était lui-même. Mais je ne puis relever toutes
les fautes. M. de Narbonne, que la _femme de qualité_ fait aller,
pendant le Consulat, aux Tuileries, n'y alla que sous l'Empire. Il
n'y avait pas non plus d'officiers du palais _chamarrés de cordons
et de croix_ sous le Consulat, en 1802; la Légion-d'Honneur ne fut
elle-même distribuée qu'en 1804. Jamais non plus on n'a annoncé
_Madame, femme du premier Consul_. Où l'auteur a-t-il été prendre
de pareilles histoires? C'est comme Junot arrêtant le colonel
Fournier!... et surtout le tutoyant! l'un est aussi peu vrai
que l'autre pour qui les aurait vus un moment ensemble--ils se
connaissaient à peine et ne s'aimaient pas du tout, ayant été sous la
bannière différente de l'armée du Rhin et de l'armée d'Italie.

L'affaire de Cerrachi est tout aussi faussement rapportée, comme on
peut le voir dans mes Mémoires et ceux de Bourrienne: ces derniers
sont vrais quand la passion ne le domine pas. L'auteur des _Mémoires
d'une Femme de qualité_ ne consulte même pas le _Moniteur_: il fait
arrêter Cerrachi le 9 novembre 1801, et il le fut le 25 octobre
1800; ce fut le général Junot, alors commandant de Paris, qui en
fut chargé, et non pas le général Lannes, qui, en sa qualité de
commandant de la garde, n'y avait que faire. J'ai une époque précise
pour me rappeler cette circonstance; mon contrat de mariage devait
être signé ce jour-là, et il ne le fut que le surlendemain, en
raison de cet événement; mais voilà ce qui arrive lorsque l'on fait
des livres avec des ouï-dire et des propos répétés. Des mémoires ne
doivent être faits que par des personnes ayant vu les acteurs du
drame qu'elles racontent. Sans cette condition observée, il arrive
qu'on parle des gens comme la _femme de qualité_ parle de M. de
Metternich, qu'elle représente avec une coiffure comme celle de
Mirabeau! Je ne fais aucune remarque; assez de personnes ont connu
ou seulement vu M. de Metternich, et se rappellent sa charmante
tournure; aussi je ne veux pas répondre là-dessus à la _femme de
qualité_, qui peut bien être de qualité, mais qui n'est pas toujours
exacte.

Je finirai ma critique en lui rappelant qu'elle devrait retrancher
dans une nouvelle édition ce qu'elle dit de Madame-Mère, «Madame
Lætitia, dit-elle dans le premier volume, faisait argent de tout
et se faisait payer pour chaque place qu'elle faisait obtenir.»
Ceci n'est plus une erreur, c'est une calomnie!... Je l'ai vu
seulement hier en parcourant ce volume dont on m'avait parlé, et je
déclare aussitôt que c'est une des plus odieuses calomnies que l'on
puisse élever contre quelqu'un dont l'honorable caractère, dans la
prospérité comme dans le malheur, aurait dû lui être une sauvegarde
contre une attaque de ce genre. Madame Lætitia a un caractère
noblement antique. Il faudrait un Plutarque pour la louer dignement.]

L'étiquette observée à ces dîners des _quintidis_ n'était celle
d'aucun temps ni d'aucune cour. En effet comment expliquer ce que le
chef d'un gouvernement pouvait vouloir faire de cette foule immense
rassemblée dans une même enceinte comme pour passer une revue!
Bonaparte, déjà souverain par sa volonté, ne l'était pas encore
cependant de fait; mais il voulait choisir ses courtisans tout en
essayant la royauté.

Comment ces pensées ne lui seraient-elles pas venues en effet?...
Je me rappelle l'enthousiasme qui animait Paris tout entier le jour
où il alla du Luxembourg aux Tuileries... Cette circonstance était
d'une immense importance pour Bonaparte... Les Tuileries!... cette
résidence royale! l'habitation de Louis XVI... de ce roi malheureux,
mais si bon, si excellent!... dont lui-même avait pleuré la mort...
Oui, cet événement était pour Napoléon d'une grande portée... Aussi
lorsque le 30 _pluviôse_ il se réveilla, sa première parole fut:
_Nous allons donc aujourd'hui coucher aux Tuileries!...._ Et il
répétait ce mot avec une sorte de joie en embrassant Joséphine.

--Ce jour du 50 pluviôse[4] est un jour remarquable dans l'histoire
de Napoléon. Il a fixé dans son âme la pensée de la royauté, qui
peut-être jusque là n'y avait fait qu'apparaître...

[Note 4: Ces détails ne se trouvent pas dans mes Mémoires, parce
que la place me manquait pour mettre un détail spécial pour chaque
événement.]

L'étiquette observée pour le cortége fut à peu près comme plus
tard celle des dîners des quintidis. On voulait une sorte de
représentation, et comme jusque-là le Directoire n'en permettait
aucune aux corps de l'État, aucun d'eux n'avait ce qui lui était
nécessaire. On vit donc le Conseil d'État aller dans des fiacres
dont les numéros étaient cachés par du papier de la couleur de la
caisse... Les ministres seuls avaient des voitures et des manières de
livrées... La véritable splendeur du cortége, c'était les troupes.
On y admirait surtout la beauté du régiment des guides ou chasseurs
de la garde, commandés par Bessières et Eugène, ce régiment dont le
premier Consul affectionnait tant l'uniforme...

La voiture du premier Consul était simple, mais attelée de six
chevaux blancs magnifiques. Ces chevaux rappelaient un beau
souvenir!... Ils avaient été donnés par l'Empereur d'Autriche au
général Bonaparte après le traité de Campo-Formio... Lorsque
cette circonstance fut connue du peuple, ce ne furent plus des
acclamations... ce furent des cris de délire et d'enthousiasme qui
retentissaient à l'autre extrémité de Paris... Cette pensée était
belle en effet lorsqu'on s'arrêtait sur elle... lorsqu'on voyait ce
jeune homme dont le courage et l'esprit habile avaient donné la paix
avec la gloire à la France, lorsqu'il n'avait encore que vingt-huit
ans!... Et lui, comme il était heureux ce même jour en écoutant ces
cris de joie et d'amour!... Il remerciait la foule enivrée avec un
sourire, un regard si doux, tout en s'appuyant sur un magnifique
sabre également don de l'Empereur d'Allemagne!.. mais en serrant la
riche poignée de cette arme, Bonaparte semblait dire à ce peuple: Ne
craignez point avec moi pour votre gloire, Français... Cette arme
me fut donnée pour avoir fait la paix... mais je saurai la tirer du
fourreau pour votre défense, si jamais on vous insulte...

Le premier Consul était dans le fond de la voiture à droite; sur le
devant était le troisième Consul, Lebrun. Cambacérès, comme second
Consul, était à côté du général Bonaparte; quant à madame Bonaparte,
elle était venue aux Tuileries avant le cortége. Il n'y avait encore
pour elle aucune ombre de royauté. Elle s'y était donc rendue avec
mademoiselle de Beauharnais, madame de Lavalette, madame Murat,
qui était déjà mariée, mais seulement depuis quelques jours, et
quelques autres femmes fort élégamment parées. Elle alla se mettre
aux fenêtres de l'appartement du Consul Lebrun, dans le pavillon de
Flore[5].

[Note 5: Aucune de nous n'était encore mariée à cette époque de la
translation du gouvernement du Luxembourg aux Tuileries; presque tous
les mariages se firent dans l'année.]

Une particularité assez remarquable fut ce qui arriva ce même jour,
au moment de l'entrée des consuls dans la cour des Tuileries. Cette
cour n'était pas ce qu'elle est aujourd'hui; elle était entourée de
planches et fort mal disposée; deux corps-de-garde, qui avaient été
faits probablement à l'époque de la Révolution, existaient encore.
Ceci est simple; mais ce qui ne l'était pas, c'est une inscription
qu'on voyait sur celui de droite, ainsi conçue: LE 10 AOÛT 1792, LA
ROYAUTÉ EN FRANCE EST ABOLIE, ET NE SE RELÈVERA JAMAIS!....

Et elle entrait triomphante dans le palais des rois!... En voyant
cette inscription plusieurs soldats qui formaient la haie ne purent
retenir des exclamations vives, et plusieurs imprécations accablèrent
encore la royauté vaincue au 10 août... En les entendant, le premier
Consul sourit d'une si singulière manière, que ce sourire demeura
bien longtemps dans la mémoire de celui qui en fut témoin et qui me
l'a redit.

L'ironie qui anima la physionomie du premier Consul ne pouvait être
traduite par celui qui avait vu le sourire. Je crois en avoir trouvé
la raison dans la colère des soldats qui invectivaient la royauté,
tout en remplissant une fonction qui ne s'accorde qu'à cette même
royauté et qui est même une de ses prérogatives comme pour Dieu!...
c'est de former la haie!... Quoi qu'il en soit, les troupes se mirent
en bataille lorsqu'elles furent arrivées dans la cour; et dès que la
voiture fut arrêtée, le premier Consul en descendit rapidement, et
sauta plutôt qu'il ne monta à cheval; car alors, il était jeune et
leste, et aussi prompt à exécuter qu'à concevoir. Après lui descendit
Cambacérès, dont la grave personne ne se mettait en mouvement qu'avec
une lenteur qui contrastait d'une manière comique avec tous les
mouvements de celui qui marchait avant lui. Venait ensuite Lebrun,
dont l'énorme rotondité lui donnait déjà l'aspect d'un vieillard.
Les deux consuls laissèrent leur collègue passer les troupes en
revue. C'était pour eux chose étrangère à leurs habitudes, et ils
montèrent dans les appartements de réception: les ministres, le corps
diplomatique, le Conseil d'État les y attendaient.

Les années peuvent s'écouler, mais jamais elles n'affaibliront la
force, le souvenir de pareils temps!... Le Carrousel entier était
couvert d'un peuple immense, dont les cris répétés allaient frapper
le ciel: _Vive le premier Consul!... vive le général Bonaparte!....._
Et ces masses pressées étaient formées d'ouvriers, de peuple méritant
vraiment ce beau nom, et le méritant alors par tout ce qu'il demande
de grand et de beau dans ses sentiments. Aux fenêtres des maisons
du Carrousel, à celles du Louvre, on voyait une foule de femmes
élégamment parées et portant le costume grec, qui alors était encore
à la mode. Ces femmes faisaient voler en l'air des écharpes de soie,
des mouchoirs... leur enthousiasme était un délire... Oh! quelle
journée pour Bonaparte!...

Mais une circonstance dont le souvenir, non seulement ne s'effacera
jamais de mon âme, et dont la puissance, je crois, sera toujours
aussi vive dans le coeur de tout Français ayant assisté à cette
journée, ce fut ce qui arriva au moment où le premier Consul vit
passer devant lui les drapeaux de plusieurs demi-brigades. Lorsque
le porte-drapeau de la 43e inclina celui qu'il portait devant son
général, on ne vit qu'un simple bâton surmonté de quelques lambeaux
criblés, mutilés par les balles, et noircis par la fumée de la
poudre... En l'apercevant au moment du salut, Napoléon parut frappé
de respect... Son noble visage prit une expression toute sublime; il
ôta son chapeau et s'inclina profondément avec une émotion visible
devant ces enseignes de la république, mutilées dans les batailles.
Celles de la 30e et de la 96e étaient dans le même état. En voyant
la troisième s'incliner devant lui, le premier Consul parut encore
plus ému que pour la 43e. On voyait que plus les preuves de notre
gloire se multipliaient à ses yeux, plus il était heureux et fier de
commander une armée dont les hauts faits parlaient un tel langage.
Son émotion avait sa source dans de hautes et nobles pensées, sans
doute; car, en ce moment, un rayon lumineux semblait entourer son
visage. Le peuple le vit et le comprit! Alors ce ne furent plus de
ces cris simplement animés de: Vive le premier Consul!... Ce fut une
explosion d'amour et de délire... Des masses entières s'ébranlaient
pour aller à lui; on voulait le voir de plus près, le contempler,
le toucher... Les femmes, les hommes, les enfants, les vieillards,
tous, tous voulaient aller à lui; tous articulaient des paroles
d'affection, tous poussaient des cris frénétiques d'amour et de
joie... Oh! qui donc pourrait dire qu'alors il n'était pas l'idole de
la France!

Madame Lætitia m'avait demandée à ma mère pour cette journée, et
j'étais avec elle et madame Leclerc à une fenêtre de l'hôtel de
Brionne[6] chez M. Benezeth... Quel souvenir que celui de cette mère,
dont le noble et beau visage était couvert de larmes de joie!... de
ces larmes qui effacent tout un passé de malheur, et font croire à
tout un avenir heureux.

[Note 6: L'hôtel de Brionne n'existe plus. Il était situé à la place
de la porte et du guichet des gens à pied, qui se trouvent près de
l'escalier pour aller chez le trésorier de la couronne. Madame Murat
alla y loger dès que son frère fut aux Tuileries, et elle y fit même
ses couches lorsque naquit le prince Achille, son fils aîné.]

Ceci me rappelle une circonstance que j'ai omise en parlant du 18
brumaire; elle montrera combien peu Bonaparte se laissait deviner par
les siens.

Le 19 brumaire de l'an VII, ma mère, qui était fort attachée, comme
on le sait, à la famille Bonaparte, et chez laquelle cette famille
tout entière passait sa vie, voyant l'inquiétude de son amie[7]
Lætitia, lui proposa de venir dîner avec nous, ainsi que madame
Leclerc, et puis ensuite d'aller ensemble à Feydeau, pour y voir un
fort joli spectacle, dans lequel jouaient Martin et Elleviou. Ces
dames acceptèrent: le dîner se passa tristement. Madame Lætitia était
inquiète sans savoir pourquoi, ou plutôt parce quelle le devinait.
Mais en véritable mère d'un grand homme, tout ce qu'elle éprouvait
demeurait au fond de son âme; et même avec ma mère, elle fut
silencieuse.

[Note 7: Madame Lætitia et ma mère avaient été élevées ensemble,
et cela dès l'enfance; les maisons de leurs mères se touchant
immédiatement; et, depuis, cette liaison s'était encore resserrée par
l'événement de la mort de M. Bonaparte le père dans la maison de ma
mère, à Montpellier.

M. Benezeth avait été ministre de l'intérieur; il était aussi fort
ami de ma famille, qu'il avait connue en Languedoc.]

Mon beau-frère, ami intime de Lucien, et qui ne le quitta pas dans
toute cette journée, était parti depuis le matin, et ses adieux
ne nous avaient pas rassurées, ma mère et moi; car nous aimions
tendrement Lucien, et ne pouvions nous dissimuler qu'il y avait
beaucoup à craindre dans les heures qui allaient s'écouler, quoique
nous ne sussions que très-imparfaitement ce qui se tenterait...
J'aimais Lucien et Louis comme des frères; et bien que je ne
comprisse pas la politique, j'en savais assez pour être au moins
inquiète; et pour moi, c'était souffrir.

Aucune nouvelle ne parvint d'une manière positive jusqu'à sept
heures. Alors ma mère demanda ses chevaux, et nous partîmes avec
madame Leclerc, madame Lætitia et mon frère Albert pour Feydeau.

Je ne me rappelle plus maintenant quelle était la pièce qu'on jouait
premièrement. Je n'ai gardé le souvenir que de celle qui terminait
le spectacle: c'était _l'Auteur dans son ménage_. Nous étions assez
calmes, et même presque gaies, car rien ne nous était parvenu.
Albert était sorti plusieurs fois et avait parcouru le foyer et les
corridors sans rien apprendre de nouveau; nous nous disposions à
écouter la dernière pièce, lorsque le rideau se lève avant le moment,
et l'acteur qui devait remplir le rôle principal se présente en robe
de chambre de piqué blanc, costume de ce rôle[8], et s'avançant sur
le devant de la scène, dit au public: _Citoyens, une révolution vient
d'avoir lieu à Saint-Cloud; le général Bonaparte a eu le bonheur
d'échapper au poignard du représentant Arena et de ses complices. Les
assassins sont arrêtés._

[Note 8: On jouait _l'Auteur dans son Ménage_, jolie petite pièce, je
crois, d'Hoffmann.]

Au moment où le mot, _vient d'échapper au poignard_, fut prononcé,
un cri perçant retentit dans la salle... Il partait de notre loge:
c'était madame Leclerc qui l'avait jeté, et qui était dans un état
vraiment alarmant. Elle sanglotait et ne pouvait pleurer; ses nerfs,
horriblement contractés, lui causaient des convulsions tellement
fortes, qu'Albert commençait à ne pouvoir la contenir. Madame
Lætitia était pâle comme une statue de marbre; mais quels que fussent
les déchirements de son coeur, on n'en voyait d'autre trace sur son
visage encore si beau à cette époque, qu'une légère contraction
autour des lèvres. Se penchant sur sa fille, elle prit ses mains, les
serra fortement, et dit d'une voix sévère:

«Paulette[9], pourquoi cet éclat? Tais-toi. N'as-tu pas entendu qu'il
n'est rien arrivé à ton frère?... Silence donc... et lève-toi; il
faut aller chercher des nouvelles.»

[Note 9: On lui donnait ce nom dans sa famille où personne ne
l'appelait Pauline. Nous l'appelions aussi Paulette.]

La voix de sa mère frappa plus madame Leclerc que toutes nos
consolations. Les miennes, d'ailleurs, étaient plutôt de nature à
l'alarmer qu'à la rassurer. Je craignais pour mes deux frères de
coeur, Lucien et Louis; et je pleurais tellement, que ma mère me
gronda tout aussi sévèrement que Paulette. Enfin nous pûmes partir.
Albert, que nous avions envoyé pour savoir si la voiture de ma mère
était arrivée, nous annonça qu'elle nous attendait. Il prit madame
Leclerc dans ses bras, et la porta, plutôt qu'il ne la conduisit,
à la voiture dans laquelle nous nous hâtâmes de monter; car on
sortait en foule du théâtre pour aller aux nouvelles; et plusieurs
personnes ayant reconnu ma mère et les femmes qui étaient avec nous,
disaient: «C'est la mère et la soeur du général Bonaparte!...» La
beauté incomparable de Paulette, qui était encore doublée, je crois,
par sa pâleur en ce moment, suffisait déjà bien assez pour attrouper
les curieux. Qu'on juge de l'effet que produisirent ce peu de mots:
_C'est la soeur du général Bonaparte!_

«Où voulez-vous aller? dit ma mère à madame Lætitia, lorsque son
domestique lui demanda ses ordres. Est-ce rue du Rocher[10], ou bien
rue Chantereine?

[Note 10: C'était alors dans cette maison, qui appartenait à Joseph,
que logeait madame Lætitia.]

--Rue Chantereine, répondit madame Lætitia, après avoir réfléchi un
moment. Joseph ne serait pas chez lui, et Julie ne saurait rien...

--Si nous allions rue Verte[11]?» dis-je à madame Lætitia.

[Note 11: Lucien logeait alors rue Verte, et je voulais que nous
fussions chez lui, pour avoir de ses nouvelles par sa femme.]

--Ce serait inutile. Christine[12] ne sait rien; et peut-être même
pourrions-nous l'alarmer... non, non, rue Chantereine.»

[Note 12: Première femme de Lucien.]

Nous arrivâmes rue Chantereine; mais il fut d'abord impossible
d'approcher de la maison. C'était une confusion à rendre sourd par le
fracas que faisaient les cochers en criant et en jurant; les hommes
à cheval arrivant au galop, et culbutant tout ce qui se trouvait
devant eux; des gens à pied, les uns demandant des nouvelles, les
autres criant qu'ils en apportaient... Et tout ce fracas, ce tumulte
au milieu d'une nuit de novembre, sombre et froide... Quelques hommes
de la bonne compagnie étaient parmi eux pour apprendre quelque chose;
car on racontait d'étranges événements qui, du reste, devaient
bientôt se réaliser. Dans le nombre de ces curieux malveillants se
trouvait Hippolyte de R..., l'un des habitués les plus intimes du
salon de ma mère. Il reconnut notre voiture; et ne voyant pas quelles
étaient les personnes qui étaient avec nous: «Eh bien! s'écria-t-il,
voilà de la belle besogne!... Votre ami Lucien, mademoiselle Laure,
poursuivit-il en s'adressant à moi, qu'il voyait contre la portière,
avec tout son républicanisme et sa colère contre notre club de
Clichy, vient de faire un roi de son frère le caporal.»

M. de Rastignac était fort près de la portière; je fus obligée
non-seulement de lui dire très-vivement de se taire, mais de frapper
sur sa main, car il n'entendait rien. Alors il reconnut madame
Lætitia et madame Leclerc qu'il voyait journellement chez ma mère, où
il passait sa vie ainsi que ses frères: cette vue le frappa tellement
qu'il s'en alla en courant. Ce n'était pas qu'il craignît; tout au
contraire son opinion était bien connue, et ses frères et lui ne
voulurent jamais accepter aucune place sous l'Empire.

Cependant notre voiture avançait; enfin nous parvînmes dans cette
allée qui précède la cour de la petite maison de la rue Chantereine
et nous arrivâmes devant le perron. Madame Lætitia envoya Albert pour
savoir si le général Bonaparte était revenu de Saint-Cloud. Au moment
où mon frère descendait de voiture un officier entrait au grand galop
dans la cour suivi de deux ordonnances. Les lumières du vestibule
nous le montrèrent et nous reconnûmes M. de Geouffre mon beau-frère,
qui dans cette journée avait été l'aide-de-camp de Lucien.

--Tout va bien! nous cria-t-il du plus loin qu'il nous vit!... et
il nous raconta les événements miraculeux de la journée... Tout
était fini. Il y avait une commission consulaire dont deux membres
du Directoire faisaient partie et le général Bonaparte était le
troisième.

--Voilà un brochet qui mangera les deux autres poissons, dit ma mère.

--Oh Panoria! dit madame Lætitia avec un accent de reproche, car à
cette époque elle croyait au républicanisme pur de son fils.

--Ma mère ne répondit pas, mais elle était convaincue. Madame
Bonaparte et madame Leclerc descendirent pour aller trouver Joséphine
et attendre la venue de Napoléon. Nous les laissâmes et revînmes chez
ma mère où nous trouvâmes vingt personnes qui l'attendaient comme
cela était toujours quand elle allait au spectacle; mais ce soir-là
on espérait des nouvelles et le cercle était doublé.

J'ai interverti l'ordre des choses pour rappeler ce fait. Il montre
combien peu étaient connus les projets de Bonaparte dans sa famille
même la plus intime, puisque sa mère et sa soeur bien-aimée étaient
aussi ignorantes de ce qui devait se passer le 19 brumaire que la
personne de Paris le moins avant dans son intimité.

Pour rejoindre l'époque où nous sommes maintenant, il faut nous
retrouver à l'une des fenêtres de l'hôtel de Brionne chez M. de
Benezeth, regardant la magnifique revue passée par le premier Consul
le 30 pluviôse de l'an VIII. Toutes les croisées ayant jour sur la
place et sur la cour étaient garnies de femmes élégamment parées et
dans ce costume grec qui était si gracieux porté par des femmes qui
se mettaient bien... et puis il allait à cet enthousiasme qui nous
agitait alors. Nous étions vraiment des femmes de Sparte et d'Athènes
en écoutant les récits de ces fêtes de gloire, de ces batailles où
notre noblesse prit et reçut son blason. Et puis comment croire à
cette tyrannie qui nous était prophétisée lorsqu'il parut une lettre
écrite à un sergent de grenadiers, par le premier _Consul lui-même_,
au moment de la distribution des sabres et des fusils d'honneur[13].
L'un des élus avait écrit à Bonaparte pour le remercier, et le
premier Consul lui répondit:

«J'ai reçu votre lettre, _mon brave camarade_, vous n'avez pas besoin
de me parler de vos actions. Je les connais, vous êtes un des plus
braves grenadiers de l'armée depuis la mort de Benezeth. Vous êtes
compris dans la distribution des cent sabres d'honneur que j'ai fait
distribuer. Tous les soldats de votre corps étaient d'accord que
c'était vous qui le méritiez davantage.

«Je désire beaucoup vous revoir; le ministre de la guerre vous envoie
l'ordre de venir à Paris.»

[Note 13: Les sabres et les fusils, les baguettes, les pistolets
d'honneur, furent une des premières institutions du Consulat. La loi
qui les créa fut rendue au Luxembourg. Ce fut à la même époque que
M. de Talleyrand fit observer au premier Consul que les journaux
devaient être limités. Déjà ils l'avaient été par l'influence du
directeur Sieyès, mais on ne trouva pas assez longue la coupure de
ses ciseaux, et l'on rendit un arrêté où il était dit:

Le ministre de la police ne laissera paraître pendant toute la durée
de la guerre que les journaux ci-après nommés:

  _Le Moniteur Universel._
  _Le Journal de Paris._
  _Le Bien-Informé._
  _Le Publiciste._
  _L'Ami des Lois._
  _La Clef du Cabinet._
  _Le Citoyen Français._
  _La Gazette de France._
  _Le Journal des Hommes Libres._
  _Le Journal du soir des frères Chaigneau._
  _Le Journal des Défenseurs de la Patrie._
  _La Décade Philosophique_ et les journaux s'occupant
        exclusivement des arts, etc.]

Cette lettre est un chef-d'oeuvre d'adresse. Comme il est habile de
reconnaître presque le droit aux soldats de désigner le plus brave
parmi eux! Et puis ce titre _de brave camarade_ accordé à un sergent.
Cette lettre, qui devait nécessairement courir dans tous les rangs de
l'armée, devait en même temps faire des amis et même des fanatiques à
la religion de Napoléon.

Le jeune homme à qui s'adressait cette lettre s'appelait _Léon Aune_;
il était sergent de grenadiers, je ne me rappelle plus dans quel
régiment.

Aussi nous étions sous le charme d'une pensée; c'est que le
gouvernement consulaire ramènerait avec lui les formes polies
d'autrefois, la sécurité, le bonheur, et en même temps qu'il
fonderait le règne de cette liberté toujours appelée, toujours
désirée et toujours inconnue: c'était un rêve sans doute, mais ne
rêve-t-on jamais?...

Madame Bonaparte était rayonnante de beauté le jour de cette revue
ainsi qu'Hortense, qui était vraiment charmante à cette époque de sa
vie, avec sa taille élancée, ses beaux cheveux blonds, ses grands
et doux yeux bleus et sa grâce toute créole et toute française à la
fois!... Elles étaient toutes deux aux fenêtres du troisième Consul
Lebrun, entourées d'une espèce de cour qu'il n'avait pas fallu
longtemps pour former.

Napoléon était un homme trop universel, son génie, qui embrassait
toutes choses, était trop vaste pour n'avoir pas jugé de quelle haute
importance il était pour son plan de rétablir l'ordre non-seulement
dans la vie politique et générale, mais dans la vie privée de
chaque famille. Ces familles formaient les masses après tout, et
Napoléon, tout en n'ayant pas de formes polies et gracieuses, savait
parfaitement les apprécier. Sans vouloir que les femmes eussent de
la puissance, il désirait cependant qu'elles prissent en quelque
sorte la conduite d'une partie des choses de ce monde. Il redoutait
des femmes comme madame de Staël; mais il comprenait tout le bien
que pouvait faire madame de Genlis ou quelqu'un dans ce genre. Il
redoutait le génie de la première comme un rival, tandis qu'il
aimait et recherchait l'esprit de l'autre comme un allié ami... en
tout ce qui concernait l'étiquette, la vie de société, ce qui tenait
enfin à l'existence du monde et à l'influence qu'elle exerce: tout
cela était pour le premier Consul et plus tard pour l'Empereur d'une
importance que pourront difficilement croire ceux qui ne l'ont pas
approché comme moi[14].

[Note 14: En voici une preuve. Napoléon ne cessait de me parler du
faubourg Saint-Germain, de mes amis, de leur opinion... et ce sujet
de conversation ne tarissait jamais jusqu'au moment où lui-même
s'entoura du faubourg Saint Germain, qui du reste ne demandait pas
mieux, et lorsque je vis toutes les nominations, qui se trouvent
encore au reste dans les almanachs des années 1808-9-10 et 11, je fus
peu surprise. Je m'y attendais.

C'était pour lui une chose de prévention; il ne comptait que sur tout
ce qui avait un nom pour former la cour. Je dirai là-dessus ce qui
m'est arrivé à mon retour de Lisbonne après mon ambassade, cela fera
juger de l'importance que l'Empereur attachait à tout ce qui tenait à
la _cour_.

Je n'avais vu l'Empereur qu'au cercle de la cour et il m'avait
seulement parlé comme à son ordinaire. Me trouvant de service un
dimanche, au dîner de famille où j'avais accompagné MADAME Mère,
je fus appelée dans un petit salon ou plutôt l'un des cabinets de
l'Empereur, où il se tenait souvent le dimanche après dîner pour
causer avec ses soeurs, sa mère et l'Impératrice. L'Empereur voulait
me faire causer sur le Portugal et sur la cour; je lui répondis
ainsi que sur l'Espagne, et la conversation fut tellement longue et
de son goût, que Madame voulant se retirer, il lui dit deux fois:
«Un moment, madame Lætitia.» Il appelait toujours sa mère ainsi
lorsqu'il était de bonne humeur; il disait même: _Signora Lætizia_.
Enfin, lorsqu'il eut assez causé et questionné, il se recueillit d'un
air sérieux et dit à l'Impératrice en me montrant à elle: «C'est
inconcevable comme elle a encore gagné depuis son séjour dans une
cour étrangère. Eh! ce n'est que là, dans le fait, qu'on sait ce que
c'est que le monde!... Je souris.--Pourquoi riez-vous, madame?--Parce
que Votre Majesté attribue à une influence qui est imaginaire, ce qui
peut lui plaire dans mes manières.--Comment? Que voulez-vous dire?»
Je continuai de sourire sans répondre.--«Eh bien, ne voulez-vous pas
me dire le sujet de votre gaieté?--C'est que je crois, sire, que je
puis en apprendre beaucoup plus en ce genre à ceux que vous croyez
mes maîtres que je ne recevrais de leçons d'eux.» Il fut étonné et
puis se mit à rire; mais il ne me croyait pas alors; il jugeait du
Portugal par dom Lorenço de Lima, qui était ambassadeur de Portugal à
Paris, et qui a les bonnes et parfaites manières d'un vrai don Juan
du temps de la Régence.--Le marquis d'Alorna, le comte Sabugal, tout
cela était très-bien, mais la cour!... c'était une parodie!]

Le salon de madame Bonaparte aux Tuileries, lorsqu'elle y vint le
30 pluviôse, n'était pas encore formé, quelque désir qu'en eût le
premier Consul. Madame de la Rochefoucault, petite bossue, bonne
personne, quoique spirituelle, et parente, je ne sais comment, de
madame Bonaparte; madame de la Valette, douce, bonne, toujours
jolie en dépit de la petite vérole et du monde qui la trouvait
encore trop bien malgré son malheur; madame de Lameth, sphérique et
barbue, deux choses peu agréables pour des femmes, mais bonne et
spirituelle, ce qui leur va toujours bien; madame Delaplace faisant
tout géométriquement, jusqu'à ses révérences pour plaire à son
mari; madame de Luçay, madame de Lauriston, bonne, toujours égale
dans son accueil et généralement aimée; madame de Rémusat, femme
supérieure et d'un grand attrait pour qui la savait comprendre;
madame de Thalouet qui se rappelait trop qu'elle avait été jolie et
pas assez qu'elle ne l'était plus; madame d'Harville, impolie par
système et polie par hasard, voilà les femmes qui formèrent d'abord
le cercle le plus habituel de Joséphine à l'époque du Consulat
_préparatoire_, ainsi que j'appelle le Consulat de l'année 1800 et
de 1801. Mais quelques mois après, les généraux qui entouraient le
premier Consul se marièrent et leurs femmes arrivèrent aux Tuileries
pour y préluder aux dames du palais. Alors ce qu'on pouvait appeler
la cour consulaire changea d'aspect. Toutes étaient jeunes et
plutôt jolies qu'autrement; car la jeunesse a du moins cet avantage
de n'avoir jamais une laideur entière; mais d'ailleurs, bien loin
de là, les jeunes femmes qui devenaient _les grandes dames_ de la
cour consulaire étaient même charmantes. Madame Lannes était alors
dans la fleur de cette beauté vraiment digne d'admiration, qui
du reste fut connue en Europe comme elle devait l'être. Madame
Lannes était bonne, elle avait un esprit juste et sans aigreur qui
me plaisait; nos maris étaient frères d'armes; nous nous convînmes
aussi, et depuis l'instant de notre entrée à la cour des Tuileries
jusqu'au moment où nous l'avons quittée, nos relations furent
toujours bienveillantes et amicales; venait ensuite madame Savary
(mademoiselle de Faudoas, parente de l'Impératrice); madame Savary
était une fort belle personne, mais ayant la malheureuse manie de ne
pas vouloir être brune, ce qui lui faisait faire des choses tout à
fait contraires à sa beauté; elle était bien faite, fort élégante,
quoique un peu poupée de la foire lorsqu'elle entrait dans un bal.
L'un des frères d'armes de nos maris s'était aussi marié, mais il
n'avait pas fait comme eux, en ce que les autres s'étaient presque
tous mariés par amour et avaient conséquemment épousé de jolies
femmes; mais lui avait pris pour sa compagne de route en ce monde une
de ces héritières à figure désagréable et peu courtoise... à figure
d'héritière enfin, car ce mot dit tout. Ce n'eût été que peu de chose
encore; mais le caractère accompagnait la désagréable figure et ne
la démentait en rien: impolie et violente, la jeune héritière ne fut
jamais aimée dans le monde ni dans son intérieur, où elle rendait son
mari malheureux, tandis qu'il méritait d'être le plus heureux des
hommes.

Madame Mortier, aujourd'hui duchesse de Trévise, n'avait rien du
portrait que je viens de tracer: elle avait au contraire une extrême
douceur et son commerce était si facile et si doux qu'on l'aimait en
la connaissant. Le général Mortier commandait alors la 1re division
militaire, et ses fréquents rapports avec Junot, qui était commandant
de Paris, me mettant à même de beaucoup voir madame Mortier, j'ai pu
me convaincre par moi-même de la vérité du portrait que j'en donne.

Une agréable femme aussi qui vint au milieu de nous vers ce temps-là,
ce fut madame Bessières (duchesse d'Istrie); elle était gaie, bonne,
égale, jolie, d'une politesse prévenante, de bonne compagnie,
ce qui faisait qu'on lui savait gré d'avance, parce qu'il était
visible qu'elle le faisait par un mouvement attractif: j'ai toujours
distingué et aimé madame Bessières, et depuis tant d'années écoulées,
sa vie noble et pure justifie le bien qu'on a toujours dit et pensé
d'elle.

Chaque jour notre cercle s'agrandissait; le premier Consul forçait au
mariage.

«Mariez-vous, disait-il à tous les officiers généraux, même aux
colonels; mariez-vous et recevez du monde. Ayez _un salon_.»

C'était son mot.

La société des Tuileries était donc alors la base sur laquelle
s'établissaient toutes celles qui se formaient à Paris; il y avait
bien de la confusion, et rarement un dîner, une grande réunion du
soir avaient lieu, sans qu'un événement plus ou moins plaisant prêtât
à rire aux bonnes âmes qui étaient appelées à ces premières fêtes
qui ressemblent bien peu à celles qui suivirent, non-seulement sous
l'Empire, mais dans les années 1802 et 1803.

La Malmaison était un lieu dans lequel on essayait tout ce qu'on
voulait faire passer comme innovation à ces coutumes vulgaires, qui
avaient pris d'autant plus d'empire sur nous pendant la Révolution,
qu'elles étaient faciles et peu gênantes; mais combien nous en avons
ri plus tard, lorsque toute l'étiquette fut imposée, non-seulement
aux habitants des Tuileries, mais à ceux de cette même Malmaison et
de Saint-Cloud! la Malmaison, surtout, qui ne retrouva jamais au
reste ses premiers beaux jours.

Qui croirait que, la première année du Consulat, on craignît d'être
attaqué sur la route de la Malmaison à Paris? Ne semble-t-il pas
entendre raconter une histoire du moyen âge lorsque la société
était encore dans l'enfance. Il est pourtant vrai que ces craintes
existaient; et, de plus, qu'elles étaient fondées... On redoutait
deux dangers: celui d'être compris dans une tentative sur le premier
Consul, et d'être attaqué par les voleurs qui étaient en grand
nombre, et on le savait, dans ces carrières qui, alors, étaient
ouvertes et se trouvaient à gauche de la route en venant de Paris
entre le Chant-du-Coq et Nanterre. Voici un fait assez curieux.

Nous répétions les _Folies amoureuses_ de Régnard; le premier Consul
avait demandé ce spectacle et le désirait beaucoup. Bourrienne,
qui jouait admirablement les rôles à manteaux, remplissait celui
d'Albert, moi celui d'Agathe, madame Murat, malgré son terrible
accent à cette époque de sa vie, celui de Lisette, monsieur
d'Abrantès celui d'Eraste, et monsieur Didelot, excellent dans
l'emploi des Monrose, faisait Crispin; mais la pièce était d'autant
plus difficile à faire marcher que nous avions des acteurs qui
jouaient si mal, qu'en vérité c'était la plus burlesque des
représentations que de les voir seulement à une répétition. Dugazon,
qui était mon répétiteur, me disait avec son cynisme ordinaire:

«Ah ça! pourriez-vous me dire quelle est la loi qui LA force à jouer
la comédie?»

Quoi qu'il en soit enfin, la pièce allait lentement et mal, parce
que, lorsqu'un principal rôle est rempli par une personne sans
mémoire, disant à contre-sens, ricanant lorsqu'elle se trompait, ce
qui arrivait souvent et n'était pas drôle du tout, ricanant pour
sourire, même lorsqu'il faut du sérieux, alors la pièce va mal et ne
va même pas du tout; en conséquence nous répétions, nous répétions,
nous répétions toujours, et nous ne nous en trouvions pas plus
avancés: enfin on déclara qu'on ne pouvait demeurer d'une manière
fixe à la Malmaison et qu'on viendrait répéter de Paris. Cela se fit
en effet. M. d'Abrantès avait une sorte de tilbury à deux chevaux,
dans lequel on faisait la route en moins d'une heure. Les chevaux
qui étaient attelés à cette petite voiture étaient d'une vitesse
extrême: surtout lorsque devant eux courait un piqueur qui faisait
ranger une multitude de petites charrettes de maraîchers retournant à
leurs villages vers le soir, à l'heure où nous revenions à Paris pour
dîner: on était alors à la fin de l'hiver.

Un jour, il était plus tard que jamais (ce qui était difficile),
parce que la répétition avait été encore plus mal que de coutume: il
était six heures; nous avions du monde à dîner et nous avions hâte
d'arriver à Paris; Junot pressait donc ses chevaux de la voix et du
fouet, et nous parcourions la route avec la rapidité du vent.

Maintenant, pour l'intelligence de ce qui va suivre, il faut savoir
que M. d'Abrantès avait alors une livrée exactement semblable à celle
du premier Consul, pour la couleur de l'habit, qui était verte. La
seule différence entre elles, c'est que la livrée du premier Consul
n'avait ni collet, ni parements d'une autre couleur, et que celle
de M. d'Abrantès en avait en drap cramoisi; mais on comprendra
facilement qu'au mois de mars, à six heures du soir, on puisse ne
voir d'abord à vingt pas que la couleur de l'habit du piqueur.
Derrière nous venait un petit groom également habillé de vert[15].

[Note 15: Il est évident que l'homme qui s'élança au-devant du
tilbury a été trompé par la couleur de la livrée et qu'il nous a pris
pour le premier Consul, qui revenait quelquefois seul, avec Joséphine
ou Bourrienne, n'ayant qu'un ou deux piqueurs. Depuis ce jour-là cela
n'arriva plus.

Cet événement ne se trouve pas rapporté dans mes Mémoires, parce
qu'alors on me dit que dans l'intérêt de l'Empereur il ne fallait pas
parler du grand nombre de tentatives faites contre lui: plus éclairée
moi-même depuis lors, je crois que la vérité _tout entière_ est ce
qui vaut le mieux touchant un homme comme Napoléon.]

Nous allions donc rapidement, ainsi que je l'ai dit, lorsque tout à
coup, au moment où nous passions devant les carrières qui existaient
alors entre le Chant-du-Coq et Nanterre, une masse quelconque vint se
jeter au-devant des chevaux, lorsqu'ils étaient lancés avec le plus
de vitesse... Ils s'arrêtèrent... Je poussai un cri, et M. d'Abrantès
articula quelques paroles violemment accentuées. Tout cela fut prompt
et n'eut que la durée d'un éclair. Lorsque le vertige produit par
la rapidité de la course et le choc que nous venions d'éprouver fut
dissipé, nous vîmes à côté du tilbury un grand homme couvert d'une
redingote très-ample, ayant sur la tête un chapeau rond qui lui
cachait le haut du visage. À quelques pas de la route, sur la droite,
on distinguait deux ou trois autres individus...

--«Qui êtes-vous?» dit M. d'Abrantès à l'homme qui était le plus près
de nous. Mais au lieu de nous répondre, le grand homme, après l'avoir
considéré aux dernières lueurs du crépuscule, s'écria:

--«Ce n'est pas le premier Consul!...

--Que lui vouliez-vous?» s'écria M. d'Abrantès, comme cet homme
s'éloignait à grands pas pour rejoindre ses compagnons.

L'homme s'arrêta, et fut quelques secondes avant de répondre; enfin
il se retourna et dit:

--«Lui remettre une pétition.»

Et lui et ses camarades disparurent dans la profondeur des carrières.

M. d'Abrantès réfléchit un moment; puis, appelant son groom:

--«Cours après, Étienne, lui dit-il, et donne-lui ordre de venir me
rejoindre à la Malmaison, où je retourne.»

En effet le piqueur, qui n'avait pu entendre, avait toujours galopé
et devait être loin. Cependant le groom le rejoignit.

Au moment où le général Junot allait faire tourner ses chevaux, il
s'arrêta.

--«Que diable peuvent-ils avoir jeté sous les jambes des chevaux?»
dit-il en se penchant pour mieux voir une grande masse brune qui
était sur la route...

C'était une immense bourrée. En la voyant nous fûmes étonnés qu'elle
n'eût pas fait trébucher les chevaux. M. d'Abrantès était dans une
extrême agitation.

--«Les misérables!...» s'écriait-il par moment.

Arrivés dans la cour, où déjà il y avait deux factionnaires à cheval,
deux hommes de la belle garde consulaire, Junot appela un valet
de pied pour demeurer auprès des chevaux, que ma main n'aurait pu
contenir en repos, et il fut trouver le premier Consul, qui, en
effet, était encore dans son cabinet.

Je demeurai à peu près dix minutes seule; au bout de ce temps,
j'entendis une voix m'appeler: c'était celle de Duroc.

--«Venez, me dit-il; le premier Consul veut vous parler...

--Eh mon Dieu! que me veut-il?...

--Je ne sais, mais venez.»

Il me fit faire le tour par le jardin, et j'entrai dans le cabinet du
premier Consul, sanctuaire impénétrable, où tant de grandes choses
furent conçues pour la gloire de la France.

Il était en ce moment dans la pièce faite comme une tente qui se
trouve encore sous la même forme, malgré l'horrible dégradation de la
maison... oh!... cette dégradation est la honte de la France!... Quel
est le peuple qui n'élèverait un monument à cette place!... Tous le
feraient... et nous!... Nous demeurons inactifs!...

Le premier Consul était avec Cambacérès, Bourrienne et Junot. Après
m'avoir introduite, Duroc allait se retirer: le premier Consul le
rappela.

--«Madame Junot, me dit Bonaparte avec une expression sérieuse, mais
dans laquelle il y avait de la bonté, je vous ai fait dire de venir
ici, pour que votre version puisse être une clarté de plus à celle de
Junot; car j'avoue que ce qu'il me dit me paraît bien étonnant.»

Je racontai la chose telle qu'elle venait de se passer, bien
certaine que Junot l'aurait racontée comme moi. Le premier Consul dit
à Cambacérès:

--«C'est bien cela!... Et cet homme prétendait avoir une pétition à
me remettre?

--En effet, il avait un papier plié à la main, dis-je; je l'ai vu
lorsqu'il était auprès de nous.

--Avez-vous distingué ses traits? me demanda Bonaparte.

--L'ensemble de sa personne, oui, général; mais pas du tout les
traits de son visage: son chapeau lui couvrait non seulement les
yeux, mais toute la partie supérieure de la figure.

--Et quelle est sa tournure?

--Celle d'un homme fort grand et maigre.

--Plus grand que Bourrienne?

--Oui. Mais ensuite je puis me tromper: il était tard et j'étais mal
placée pour juger de la proportion juste d'une taille.

Pour dire la vérité, je tremblais de frayeur en pensant que mon dire
allait peut-être faire arrêter un homme. Pour m'encourager, je devais
me dire que cet homme était un misérable et en voulait à la vie de
celui que nous adorions comme notre idole.

Le premier Consul me fit répéter l'histoire trois fois. Je ne me
servis que des mêmes termes chaque fois: cette exactitude lui fit
plaisir.

--«Écoutez, me dit-il en m'amenant par le bout de l'oreille à l'autre
bout de la chambre, gardez-vous bien de répéter un mot de tout cela
à Joséphine et à mademoiselle Hortense. Ceci est _une défense_,
entendez-vous bien; mais vous comprenez jusqu'où elle va?... Me
comprenez-vous, vous dis-je?...»

Je le regardai en silence, quoique je le comprisse: ce silence lui
donna de l'humeur.

--«Je veux parler de votre mère, de Lucien, de Joseph... En résumé,
je vous demande le silence pour la maison de la rue Sainte-Croix
comme pour toutes les autres; promettez-le-moi.

--Eh bien!... je vous le promets, général.

--Votre parole d'honneur!

--Ma parole d'honneur! répondis-je en riant de ce qu'il exigeait une
telle assurance de la part d'une femme.

--Pourquoi riez-vous? C'est mal. Donnez-moi votre parole, et sans
rire.

--Général, plus vous me recommanderez de ne pas rire, et moins
j'attraperai mon sérieux. Vous riez si peu, que cela doit vous
réjouir le coeur de voir rire.»

Il me regarda.

--«Vous êtes une singulière personne, dit-il... Ainsi vous
promettez...

--Je le promets...

--C'est bien! Allons dîner: vous resterez avec Junot.

--Mais, général, nous avons du monde...

--Eh bien! ils dîneront sans vous.»

Il appela Junot et lui parla un moment à l'oreille, et Junot écrivit
deux lettres que son piqueur porta sur l'heure à Paris.

--«Allons, dit le premier Consul, maintenant il faut dîner. Allez
tous dans le salon et ne parlez de rien. Je vous suis dans l'instant.

--Et que faudra-t-il que je dise pour motiver mon retour?»
m'écriai-je fort embarrassée de ma responsabilité. Mais Bonaparte
était déjà rentré avec M. d'Abrantès et Bourrienne dans son cabinet
intérieur[16], et Cambacérès, exact à l'ordre, comme s'il fût né
caporal, me disait à chaque instant, en me tirant par le bras:

«Allons donc au salon...»

[Note 16: Celui qui est au bout du château contre le petit pont.]

Et enfin il fit tant qu'il m'y entraîna presque de force.

Je peindrais difficilement la surprise dans laquelle tout le monde
fut de mon retour.

«Grand Dieu! que vous est-il donc arrivé?... Qu'est-il survenu?...

--Mais rien du tout que je sache, répondis-je: le premier Consul a
fait courir après le général Junot, pour qu'il revînt, et me voilà...

--Tant mieux, tant mieux! me dit Eugène; vous nous verrez répéter _le
Collatéral_?

--Oui, que nous ne savons pas, dit Hortense[17].

[Note 17: Elle devait faire le rôle de la Créole, mais je crois
qu'une grossesse l'en empêcha et que ce fut madame Davoust qui prit
le rôle, et qui jouait bien mal, autant que je puis me le rappeler.]

--Eh bien! elle passera sa soirée avec nous, reprit gracieusement
Joséphine[18]; il n'y pas grand mal de faire trêve un jour à une
répétition...

[Note 18: Le voyage de madame Bonaparte à Plombières n'avait pas eu
lieu à cette époque, et nous étions au mieux, le premier Consul et
moi. Qu'on voie le détail de cette scène, dont, au reste, le souvenir
l'a suivi à Sainte-Hélène, dans le quatrième volume de mes Mémoires,
1re édition.]

--Citoyen Cambacérès, auriez-vous faim? dit d'une voix forte le
premier Consul en entrant dans le salon appuyé sur le bras de Junot.

--Mais, général, il est permis de dire que oui, répondit Cambacérès,
et il montrait l'aiguille d'une magnifique pendule du temps de madame
Dubarry, qui marquait sept heures et demie.

--Bath! Qu'est-ce que fait l'heure?... Je suis levé depuis cinq
heures du matin, moi, eh bien! j'attends patiemment... tandis que
vous qui vous êtes levé, j'en réponds, à dix heures, vous vous
plaignez d'attendre une heure! qu'est-ce qu'une heure?

Les deux portes s'ouvrirent, et on annonça qu'on avait servi...

Le premier Consul passa le premier et _seul_. Cambacérès donna la
main à madame Bonaparte... tout le monde suivit sans aucun ordre. Le
premier Consul s'assit d'abord et nomma, pour être auprès de lui, sa
belle-fille et moi...

Le dîner fut gai; il y avait cependant de quoi être au moins
soucieux; M. d'Abrantès était pensif, Duroc également; quant à
Bourrienne il ne dînait jamais avec le premier Consul; il retournait
toujours à Ruel pour dîner, afin d'avoir à lui ce moment de liberté,
et le passer avec sa famille qu'il voyait à peine.

J'ai dit que le premier Consul était ce même jour d'une grande
gaieté, voulait-il éloigner toute pensée de ceux qui l'entouraient
d'un danger auquel il aurait échappé, ou voulait-il faire parvenir à
ceux qui le menaçaient combien la crainte pouvait peu sur son âme?
Qu'elle était la plus dominante de ces deux idées? Peut-être toutes
deux avaient-elles de la puissance sur son âme? je le croirais du
moins, parce qu'il me dit très-bas au moment où l'on allait se lever
de table:

--«Vous voyez que les méchants ne peuvent rien sur moi... ils n'ont
pas même le pouvoir de me faire craindre...

--Ah! lui répondis-je, ayez toujours de la confiance en Dieu! il vous
doit à la France pour son bonheur!

--Vraiment! le pensez-vous?

--N'est-ce pas ainsi que pensent tous les miens?.. tous ceux que
j'aime au moins?

--Ah! votre frère, votre mari... mais ensuite... votre beau-frère est
tout à Lucien... votre mère également n'aime que Lucien et Joseph...
mais moi, c'est différent...»

Je me retournai vers Eugène qui était à ma droite et je lui parlai de
son rôle. Il me répondit avec un sourire de malice qui ne disparut
pas de ses lèvres, lorsque abandonnant une phrase à peine commencée,
je me tournai subitement vers le premier Consul... C'est qu'il venait
de me pincer au bras gauche avec une telle violence que j'en eus le
bras encore noir quinze jours après...

--«Voulez-vous me faire l'honneur de me répondre, lorsque je vous
parle? me dit-il moitié fâché, moitié riant de voir ma figure
sérieuse qui voulait être en colère...

--Mais je vous ai dit, général, que jamais je ne vous répondrais
lorsqu'il serait question de ma mère parce qu'alors nous ne nous
entendons pas...

--C'est vrai; vous m'avez donné votre _ultimatum_ à ce sujet-là. À
propos de mère et de fille, voyez-vous souvent madame Moreau et la
famille Hulot?

--Non, général.

--Comment, non!

--Non, général.

--Comment! votre mère n'est pas très-liée avec madame Hulot?

--Jamais elle ne lui a parlé; et de plus, elles ne vont pas l'une
chez l'autre.

--Comment donc alors votre frère a-t-il dû épouser mademoiselle Hulot?

--Des amis communs en avaient eu la pensée mais mon frère ne voulut
pas revenir d'Italie pour conclure un mariage de convenance, quelque
jolie que fût la future, et les choses n'allèrent jamais plus loin.
En vérité j'admire, général, comme vous êtes bien informé!»

L'expression moqueuse avec laquelle je lui dis ce peu de mots lui fit
faire un mouvement:

--«Connaissez-vous madame Moreau? me demanda-t-il.

--Je l'ai vue dans le monde où nous allions ensemble comme jeunes
filles.

--N'est-elle pas fort habile en toutes choses?

--Oui, je sais qu'elle danse remarquablement: Steibelt, qui est mon
maître comme le sien, m'a dit qu'après madame Delarue-Beaumarchais
mademoiselle Hulot était la plus forte de ses écolières; elle peint
la miniature; elle sait plusieurs langues, et, de plus, elle est fort
jolie.

--Oh! de cela j'en puis juger comme tout le monde, et je ne le trouve
pas. Elle a une figure en casse-noisette, une expression méchante et
en tout une enveloppe déplaisante.»

Depuis qu'il était question de madame Moreau il parlait très-haut et
tout le monde écoutait: madame Bonaparte sourit, et avec sa bonté
ordinaire, car sa bonté, pour être banale, n'était pas moins de la
bonté, elle dit doucement:

--«Tu ne l'aimes pas, et tu es injuste.

--Sans doute je ne l'aime pas, et cela, par une raison toute simple,
c'est qu'elle me hait, ce qui est plus fort que de ne pas m'aimer;
et cela pourquoi?.. Elle et sa mère sont les deux mauvais anges de
Moreau: elles le poussent à mal faire... et c'est sous leur direction
qu'il fait toutes ses fautes... Qui croiriez-vous, dit le premier
Consul à Cambacérès, lorsqu'on fut de retour dans le salon, qui
croiriez-vous que Joséphine me donna l'autre jour pour convive à
dîner?... madame Hulot!... Madame Hulot!... à la Malmaison!

--Mais, dit madame Bonaparte, elle venait en conciliatrice, et...

--En conciliatrice!... Elle? madame Hulot?... Ma pauvre Joséphine, tu
es bien crédule et bien bonne, ma chère enfant!...»

Et prenant sa femme dans ses bras, il l'embrassa trois ou quatre fois
sur les joues et sur le front, et finit en lui pinçant l'oreille avec
une telle force qu'elle jeta un cri... Bonaparte poursuivit:

--«Je te dis que ce sont deux méchantes _femmelettes_, et que cette
dernière impertinence de madame Hulot mérite une correction. Bien
loin de là, voilà que tu l'accueilles et lui fais politesse.

--Qu'a-t-elle donc fait? se hasarda à demander Cambacérès qui
sommeillait dans un fauteuil, après avoir pris son café.

--Mon Dieu, dit madame Bonaparte, madame Moreau voulait voir
Bonaparte: elle est venue trois ou quatre fois aux Tuileries sans y
parvenir, et l'humeur s'en est mêlée...

--Et Joséphine, qui ne vous dit pas tout, ne vous dit pas aussi que
la dernière fois madame Hulot dit en se retirant: _Ce n'est pas
la femme du vainqueur d'Hohenlinden qui doit faire antichambre...
Les directeurs eussent été plus polis._ Ainsi madame Hulot regrette
le beau règne du Directoire, parce que le _chef de l'État_ ne peut
disposer du temps qu'il donne à des travaux sérieux pour bavarder
avec des femmes!... Et toi, tu es assez simple pour chercher à calmer
l'irritation que ces méchantes femmes ont éprouvée, et qui n'est
autre chose que de la colère!...»

Joséphine, qui s'était éloignée du premier Consul lorsqu'il lui avait
pincé l'oreille, revint auprès de lui et passant un bras autour de
son cou, elle posa sa tête gracieusement sur son épaule. Napoléon
sourit et l'embrassa. Il avait résolu d'être charmant ce jour-là, et
il le fut en effet.

--«Allons! s'écria-t-il... laissons tout cela et prenons une
vacance... il faut jouer. À quoi jouerons-nous? aux petits jeux?

--Non, non! s'écria-t-on de toutes parts.

--Eh bien! au vingt et un?... au reversi?

--Oui, oui! au vingt et un.»

On apporta une grande table ronde et nous nous mîmes tous autour.

--«Qui sera le banquier, demanda Joséphine, pour commencer?


LE PREMIER CONSUL.

Duroc, prends les cartes et tiens la banque; tu nous montreras
comment il faut faire.


MADAME BONAPARTE.

Mais je n'ai pas d'argent...


MADEMOISELLE DE BEAUHARNAIS.

Ni moi.


MADAME DE LAVALETTE.

Ni moi.


LE PREMIER CONSUL.

Mesdames, arrangez-vous, mais je ne veux pas jouer contre des jetons;
je ne veux pas jouer à crédit... Je fais mon jeu avec de l'or, et
si vous me gagnez je veux aussi vous gagner; demandez de l'argent à
vos maris... Lavalette, donne donc de l'argent à ta femme[19]... (Il
cherche dans ses poches, où jamais il n'avait d'argent.) Donne-moi de
l'argent, Duroc!... (Tout le monde se met à rire.) Riez... Tenez...

[Note 19: Émilie de Beauharnais, fille du marquis de Beauharnais,
beau-frère de Joséphine, dont la mère avait épousé un nègre.]

Le sérieux du premier Consul nous fit beaucoup rire, nous eûmes
bientôt devant nous ce qu'il fallait pour faire nos mises, et le jeu
commença; mais ce fut pour éveiller une nouvelle gaieté... Napoléon
trichait horriblement; il fit d'abord une mise modeste de cinq
francs... Duroc tira et donna les cartes: lorsque tout fut fait,
Napoléon avança la main après avoir regardé ses cartes.


LE GÉNÉRAL DUROC.

Voulez-vous une carte, mon général?


LE PREMIER CONSUL.

Oui. (Après avoir eu sa carte:) À la bonne heure au moins... voilà
qui est bien donné! Tu es un brave banquier, Duroc.

        Le général Duroc tirant pour lui sur quinze (car il
        devait croire que Bonaparte avait eu vingt et un) amène
        un neuf.

Ah!... perdu! j'ai vingt-quatre... Mon général, n'avez-vous pas vingt
et un?


LE PREMIER CONSUL.

Sans doute! sans doute!... paie-moi cinq francs!


MADAME BONAPARTE.

Voyons donc ton jeu, Bonaparte.


LE PREMIER CONSUL, retenant ses cartes.

Non, non!... Je ne veux pas que vous voyez à quel point je suis
téméraire... j'ai tiré sur dix-huit!...

        Madame Bonaparte insista et voulut prendre les cartes;
        Bonaparte résistait, tous deux riaient de leur lutte
        comme deux enfants.


LE PREMIER CONSUL.

Non, non! je n'ai pas _triché cette fois-ci_!... J'ai gagné
loyalement. Duroc, paie-moi ma mise... C'est bien... Je fais
paroli... (Il regarde son jeu.) Carte... c'est bien...


MADAME LAVALETTE.

Carte... un huit!... J'ai perdu. (Elle jette ses cartes.)


LE GÉNÉRAL DUROC.

À nous deux, mon général! (Il tire sur son jeu qui est douze et amène
un quatre... Il retire encore et amène un six.) J'ai perdu... Quel
point aviez-vous donc, mon général?...


LE PREMIER CONSUL, frappant ses mains l'une contre l'autre, et
s'agitant sur sa chaise.

Gagné! encore gagné!... Je montre mon jeu...

        Et fièrement il étala dix-neuf; il avait tiré
        _témérairement_, comme il le disait, sur quinze, et
        avait eu un quatre.

Je refais mon jeu, s'écria-t-il tout enchanté; et il mit de nouveau
cinq francs devant lui...


LE GÉNÉRAL DUROC, tirant et donnant les cartes, arrive au premier
Consul, qui, après avoir regardé son jeu, demande carte; il le
regarde quelque temps et en demande une autre... puis il dit:

C'est bien.

        Puis, tirant pour lui.

Vingt et un!... Et vous, mon général?...


LE PREMIER CONSUL.

Laisse-moi tranquille! voilà ton argent!...

        Il lui jeta tout son argent, mit ses cartes avec toutes
        les autres; et, en même temps, il se leva en disant:

Allons, c'est très-bien: en voilà assez pour ce soir.

Madame Bonaparte et moi, qui étions près de lui, nous voulûmes
voir quel jeu il avait d'abord. Il avait tiré sur seize, avait eu
ensuite un deux, et puis un huit, ce qui lui faisait vingt-six.
Nous rîmes beaucoup de son silence. Voilà ce qu'il faisait pour
_tricher_. Après avoir fait sa mise, il demandait une carte; si elle
le faisait perdre, il ne disait mot au banquier; mais il attendait
que le banquier eût tiré la sienne; si elle était bonne, alors
Napoléon jetait son jeu sans en parler, et abandonnait sa mise. Si au
contraire le banquier perdait, Napoléon se faisait payer en jetant
toujours ses cartes. Ces petites _tricheries_-là l'amusaient comme
un enfant... Il était visible qu'il voulait forcer le hasard de
suivre sa volonté au jeu comme il forçait pour ainsi dire la fortune
de servir ses armes. Après tout, il faut dire qu'avant de se séparer,
il rendait tout ce qu'il avait gagné, et on se le partageait. Je
me rappelle une soirée passée à la Malmaison, où nous jouâmes au
reversis. Le général Bonaparte avait toujours les douze coeurs. Je
ne sais comment il s'arrangeait. Je crois qu'il les reprenait dans
ses levées. Le fait est que lorsqu'il avait le quinola, il avait une
procession de coeurs qui empêchaient _de le forcer_. Notre ressource
alors était de le lui faire _gorger_. Quand cela arrivait, les rires
et les éclats joyeux étaient aussi éclatants que ceux d'une troupe
d'écoliers. Le premier Consul lui-même n'était certes pas en reste,
et montrait peut-être même plus de contentement qu'aucune de nous,
bien que la plus âgée n'eût pas plus de dix-huit ans à cette époque.

On voit comment était formé ce qu'on appelait alors _le salon_ de la
Malmaison, et la société du premier Consul et de madame Bonaparte.
Un an plus tard, cette société fut plus étendue. Duroc se maria,
et ce fut une femme de plus dans l'intimité de madame Bonaparte,
quoiqu'elle ne l'aimât pas beaucoup. La maréchale Ney vint ensuite,
mais elle c'était différent, tout le monde l'aimait. Elle était
bonne et agréable... Pendant cette année de 1802, on fut encore à la
Malmaison, quoiqu'on pensât déjà à Saint-Cloud. On s'amusait encore
à la Malmaison. Le premier Consul aimait à voir beaucoup de jeunes
et riants visages autour de lui; et quelque ennui que cette volonté
causât à madame Bonaparte, il lui en fallut passer par là, et, qui
plus est, il fallut dîner souvent en plein air. Il était assez égal
à nos figures de dix-huit ans de braver le grand jour et le soleil;
mais Joséphine n'aimait pas cela. Quelquefois aussi, après le dîner,
lorsque le temps était beau, le premier Consul jouait aux barres avec
nous. Eh bien! dans ce jeu il _trichait_ encore... et il nous faisait
très-bien tomber, lorsque nous étions au moment de l'attraper, ce qui
était surtout facile à sa belle-fille Hortense, qui courait comme
une biche. Une des grandes joies de ces récréations pour Napoléon,
c'était de nous voir courir sous les arbres, habillées de blanc. Rien
ne le touchait comme une femme portant avec grâce une robe blanche...
Joséphine, qui savait cela, portait presque toujours des robes de
mousseline de l'Inde... En général, _l'uniforme_ des femmes, à la
Malmaison, était une robe blanche.

Napoléon aimait avec passion le séjour de la Malmaison...[20] Aussi
l'a-t-il toujours affectionnée au point d'en faire le but positif de
ses promenades de distraction jusqu'au moment du divorce... Vers la
fin du printemps de 1802, il fut s'établir à Saint-Cloud.

[Note 20: Cela seul aurait dû rendre la Malmaison un lieu consacré
pour la France... Mais son intérêt devrait au moins éveiller sa
reconnaissance. Ne sait-on pas que c'est à la Malmaison que la
plupart de ces plans gigantesques, dont l'exécution nous transporte
d'admiration aujourd'hui, ont été conçus et tracés, lorsque Napoléon,
dont la France était la maîtresse adorée, voulait la rendre la plus
puissante et la plus belle entre les nations de l'univers?--Ces
quais, ces marchés, ces monuments, ces arcs de triomphe, qui donc a
décrété qu'ils seraient élevés, qu'ils seraient bâtis?--C'est lui...
Ces rues si larges, ces places, ces promenades, qui donc a dit que le
cordeau les tracerait? Toujours lui... oh! nous sommes ingrats!...]

«Les Tuileries sont une véritable prison, disait-il, on ne peut même
prendre l'air à une fenêtre sans devenir l'objet de l'attention de
trois mille personnes.»

Souvent il descendait dans le jardin des Tuileries, mais après la
fermeture des portes.

Avant d'aller à Saint-Cloud, et immédiatement après l'événement que
je viens de rapporter, les carrières de Nanterre furent fermées.
Je n'ai jamais su si la police avait trouvé les hommes qui avaient
arrêté notre voiture.

Le salon de Saint-Cloud, aussitôt qu'il fut ouvert, fut un salon
de souverain. Napoléon préluda dans cette maison de rois à une
souveraineté plus positive qu'au consulat à vie. Mais ce ne fut
pas à Saint-Cloud qu'il se fixa d'abord. Il ne pouvait quitter
cette Malmaison, où il avait été le plus glorieux, le plus grand
des hommes!... Il fit réparer le chemin de traverse qui mène de
Saint-Cloud à la Malmaison, pour pouvoir y aller dès qu'il lui
en prendrait fantaisie. Nous continuâmes à jouer la comédie à la
Malmaison, et nous y passâmes encore de beaux jours. Mais dès lors la
république n'était plus qu'une fiction, et le Consulat une ombre pour
couvrir une clarté qui bientôt devait être lumineuse, ou plutôt le
Consulat n'était plus qu'un souvenir historique.

Une particularité assez frappante, parce qu'elle eut lieu dans un
temps où Bonaparte ne proclamait pas ses intentions, ce fut l'ordre
qu'il donna, le lendemain de son arrivée aux Tuileries[21], d'abattre
les deux arbres de la liberté qui étaient plantés dans la cour. Ces
arbres n'étaient plus un symbole, à la vérité; ils n'étaient plus que
des simulacres, et Bonaparte le savait bien.

[Note 21: 30 pluviôse an VIII.]

Le consulat à vie montra de suite tout l'avenir.

Je vis arriver dans le salon de Saint-Cloud plusieurs personnes qui
n'étaient pas à la Malmaison. Dans ce nombre était la duchesse de
Raguse, alors madame Marmont. Elle avait été longtemps en Italie
avec son mari qui commandait l'artillerie de l'armée. Elle était
charmante, alors, non seulement par sa jolie et gracieuse figure,
mais par son esprit fin, gai, profond et propre à toutes les
conversations. Quoique plus âgée que moi de quelques années, elle
était encore fort jeune à cette époque, et surtout fort jolie.

Une nouvelle mariée vint aussi augmenter le nombre des jeunes et
jolies femmes de la cour de madame Bonaparte: ce fut madame Duchatel.
Charmante et toute grâce, toute douceur, ayant à la fois un joli
visage, une tournure élégante, madame Duchatel fit beaucoup d'effet.
Il y avait surtout un charme irrésistible dans le regard prolongé
de son grand oeil bleu foncé, à double paupière: son sourire était
fin et doux, et disait avec esprit toute une phrase dans un simple
mouvement de ses lèvres, car il était en accord avec son regard;
avantage si rare dans la physionomie et si précieux dans celle d'une
femme. Son esprit était également celui qu'on voulait trouver dans
une personne comme madame Duchatel.. En la voyant, je désirai d'abord
me lier avec elle. Elle eut pour moi le même sentiment; et, depuis ce
temps, je lui suis demeurée invariablement attachée par affection et
par attrait. Elle me rappelait, à cette époque où elle parut à notre
cour, ce que je me figurais d'une de ces femmes du siècle de Louis
XIV, tout esprit et toute grâce. Je ne m'étais pas trompée.

Dans ce même temps, où tous les yeux étaient fixés sur cette cour
consulaire qui se formait déjà visiblement, il survint un événement
qui arrêta définitivement la pensée de ceux qui pouvaient encore
douter: ce fut le mariage de madame Leclerc avec le prince Camille
Borghèse. Elle était ravissante de beauté, c'est vrai; mais le
prince Borghèse était jeune et joli garçon; on ne savait pas encore
l'étendue de sa nullité; et deux millions de rente, le titre de
princesse, furent comme une sorte d'annonce pour ceux qui voulaient
savoir où allait le premier Consul.

J'avais vu la princesse, avec laquelle j'étais intimement liée, ainsi
que ma mère, la veille du jour où elle devait faire _sa visite de
noce_ à Saint-Cloud. Elle détestait sa belle-soeur... mais la bonne
petite âme n'était pas, au reste, plus aimante pour ses soeurs. Aussi
quelle douce joie elle éprouvait en faisant la revue de sa toilette
du lendemain...

«Mon Dieu! lui disais-je, vous êtes si jolie!... Voilà votre
véritable motif de joie, voilà où vous les dominez toutes, voilà le
vrai triomphe.»

Mais elle n'entendait rien; et le lendemain, elle voulut écraser sa
belle-soeur surtout, car c'était sur elle que sa haine portait plus
spécialement: Hortense et sa soeur Caroline n'arrivaient qu'après.
Quant à Élisa...

«Oh! pour celle-là, disait-elle plaisamment, lorsque j'aurai la folie
d'en être jalouse, je n'aurai qu'à lui demander de jouer Alzire,
comme elle nous a fait le plaisir de le faire à Neuilly, et tout ira
bien.[22]»

[Note 22: Cette représentation à laquelle elle faisait allusion avait
eu lieu en effet à Neuilly, dans une maison où logeait Lucien et
qu'on appelait alors la Folie de Saint-James... Lucien faisait Zamore
et madame Bacciochi Alzire. On ne peut se figurer la tournure qu'elle
avait avec cette couronne de plumes _et le reste_. Mais ce n'était
rien auprès de la traduction et des gestes; aussi le premier Consul,
qui était venu accompagné de _la troupe_ de la Malmaison qui était
rivale de celle de Neuilly, dit-il à son frère et à sa soeur, après
la représentation, qu'ils avaient _parodié Alzire_ à merveille.]

Je me rendis à Saint-Cloud le même soir pour connaître la manière de
penser des deux camps. À peine fus-je arrivé que madame Bonaparte
vint à moi:

--«Eh bien! avez-vous vu la nouvelle princesse? on dit qu'elle est
radieuse!

--Ah! vous savez, madame, combien elle est jolie; c'est un être idéal
de beauté.

--Oh! mon Dieu! cela est tellement connu maintenant que la chose
commence à paraître moins frappante.

--On ne se lasse jamais d'un beau tableau, madame; ni de la vue d'un
chef-d'oeuvre! jugez lorsqu'il est animé!»

Madame Bonaparte n'avait aucun fiel; et si elle montrait tant
d'aigreur contre sa belle-soeur, ce n'était pas par envie; c'était
comme une habitude défensive et elle savait fort bien que madame
Leclerc n'était vulnérable que dans sa beauté; elle ne continua
donc pas la conversation presque hostile commencée entre nous: elle
connaissait d'ailleurs l'intimité qui existait entre nous et combien
ma mère aimait madame Leclerc; elle fut donc à merveille avec moi,
et loin de me montrer de l'humeur elle m'engagea à dîner pour le
lendemain.

--«Car c'est demain qu'elle doit faire _ici sa visite officielle_, me
dit madame Bonaparte... Je présume qu'elle se dispose à nous arriver
aussi resplendissante que possible... Savez-vous comment elle sera
mise, madame Junot, poursuivit-elle en s'adressant directement à moi.»

Je le savais; mais madame Borghèse ne m'aurait pas pardonné d'avoir
trahi un tel secret: je répondis négativement, et madame Bonaparte,
qui avait fait la question avec nonchalance comme n'y attachant
aucune importance, ne voulut pas insister, quelque persuadée qu'elle
fût que j'en étais instruite.

En arrivant le lendemain à Saint-Cloud, je fus frappée de la
simplicité de la toilette de madame Bonaparte; mais cette simplicité
était elle-même un grand art... On sait que Joséphine avait une
taille et une tournure ravissantes; à cet égard elle pouvait lutter,
et même avec succès, contre sa belle-soeur qui n'avait pas une grâce
aussi parfaite qu'elle dans tous ses mouvements... Connaissant
donc tous ses avantages, Joséphine en usa pour disputer au moins
la victoire à celle qui ne redoutait personne en ce monde pour sa
beauté, aussitôt qu'elle paraissait et montrait son adorable visage.

Madame Bonaparte portait ce jour-là, quoiqu'on fût en hiver, une robe
de mousseline de l'Inde, que son bon goût lui faisait faire, dès
cette époque, beaucoup plus ample de la jupe qu'on ne faisait alors
les robes, pour qu'elle formât plus de gros plis. Au bas était une
petite bordure large comme le doigt en lame d'or et figurant comme un
petit ruisseau d'or. Le corsage, drapé à gros plis sur sa poitrine,
était arrêté sur les épaules par deux têtes de lion en or émaillées
de noir autour... La ceinture, formée d'une bandelette brodée comme
la bordure, était fermée sur le devant par une agrafe comme les
têtes en or émaillées qui étaient aux épaules... Les manches étaient
courtes, froncées et à poignets comme on en portait dans ce temps-là,
et le poignet ouvert sur le bras était retenu par deux petits
boutons semblables aux agrafes de la ceinture. Les bras étaient nus:
Joséphine les avait très-beaux, surtout le haut du bras.

Sa coiffure était ravissante. Elle ressemblait à celle d'un camée
antique. Ses cheveux, relevés sur le haut de la tête, étaient
contenus dans un réseau de chaînes d'or dont chaque carreau était
marqué comme on en voit aux bustes romains, et était fait par une
petite rosace en or émaillée de noir. Ce réseau à la manière antique
venait se rejoindre sur le devant de la tête et fermait avec une
sorte de camée en or émaillé de noir comme le reste. À son cou était
un serpent en or dont les écailles étaient imitées par de l'émail
noir; les bracelets pareils, ainsi que les boucles d'oreilles.

Lorsque je vis madame Bonaparte, je ne pus m'empêcher de lui dire
combien elle était charmante avec ce nuage vaporeux formé par cette
mousseline[23], que bien certainement Juvénal eût appelée _une robe
de brouillard_ à plus juste titre que celles de ses dames romaines...
Et puis, cette parure lui allait admirablement... Voilà comment
Joséphine a mérité sa réputation de femme parfaitement élégante:
c'est en adaptant la mode à la convenance de sa personne. Ici elle
avait songé à tout!... même à l'ameublement du grand salon de Saint
Cloud, qui alors était bleu et or, et allait ainsi très-bien avec
cette mousseline neigeuse et cet or qui tous deux s'harmoniaient
parfaitement ensemble.

[Note 23: Je ne vois plus de ces mousselines dont je parle; les
pièces n'avaient que huit aunes, et la mousseline était si fine et
si claire que dans l'Inde on est obligé de la travailler dans l'eau
pour que les fils ne cassent pas. Le prix de ces mousselines était
exorbitant: je crois que la pièce de huit aunes revenait à six cents
francs.]

Aussitôt que le premier Consul entra dans le salon, où il arrivait
alors presque toujours, par le balcon circulaire, au moment où
l'on s'y attendait le moins, il fut frappé comme moi de l'ensemble
vraiment charmant de Joséphine. Aussi fut-il à elle aussitôt, et la
prenant par les deux mains, il la conduisit devant la glace de la
cheminée pour la voir en même temps de tous côtés, et l'embrassant
sur l'épaule et sur le front, car il ne pouvait encore se défaire
de cette habitude bourgeoise, il lui dit: «Ah! çà, Joséphine, je
serai jaloux! Vous avez des projets! Pourquoi donc es-tu si belle
aujourd'hui?

--Je sais que tu aimes que je sois en blanc... et j'ai mis une robe
blanche: voilà tout.

--Eh bien! si c'est pour me plaire, tu as réussi.»

Et il l'embrassa encore une fois.

--«Avez-vous vu la nouvelle princesse?» me demanda le premier Consul
à dîner.

Je répondis affirmativement, et j'ajoutai qu'elle devait venir le
soir même pour faire sa visite de noce à madame Bonaparte et lui être
présentée par son mari.

--«Mais c'est chose faite, dit le premier Consul... D'ailleurs
Joséphine est sa belle-soeur.

--Oui, général, mais elle est aussi femme du premier magistrat de la
France.

--Ah! ah! c'est donc comme étiquette que cette visite a lieu? et qui
donc en a tant appris à Paulette? ce n'est pas le prince Borghèse.»

Il dit ce mot avec une expression qui traduisait l'opinion qu'il
s'était déjà formée de cet homme, qui, tout prince qu'il était,
montrait plus de vulgarité qu'aucun _transtévérin_ de Rome[24].

[Note 24: Les Transtévérins ou hommes au-delà du Tibre sont
très-beaux, mais tout à fait communs. C'est dans les Transtévérines
que les peintres retrouvent encore les vraies madones de Raphaël.]

--«Ce n'est pas Paulette qui d'elle-même aura eu cette pensée...» Il
se tourna alors vers moi.

«Je suis sûr que c'est chez votre mère qu'on lui a dit cela?»

C'était vrai. C'était madame de Bouillé[25] qui le lui avait dit.
J'en convins, et la nommai au premier Consul...

[Note 25: Mère de madame de Contades. Elle entendait à ravir tout
ce qui tenait à l'étiquette de la cour. J'ai rapporté ce fait pour
montrer à quel point Bonaparte attachait de l'importance à ces sortes
de choses.]

--«J'en étais sûr,» répéta-t-il avec un accent de satisfaction qui
disait que certainement il aurait recours à cette noblesse, qu'il
n'aimait pas comme homme d'État, mais dont il ne pouvait se refuser
à reconnaître la nécessaire influence dans une société élégante, et
surtout dans une cour.

Quoiqu'on demeurât beaucoup plus de temps à table depuis qu'on y
était servi avec tout le luxe royal, il était à peine huit heures
lorsqu'on en sortit. Le premier Consul se promena quelque temps en
attendant sa soeur qu'il voulait voir arriver dans toute sa gloire de
princesse et de jolie femme; mais à huit heures et demie il perdit
patience et s'en fut travailler dans son cabinet.

Madame Borghèse avait préparé son entrée pour produire de l'effet.
Redoutant l'inégalité de son frère, qui souvent se mettait à table à
huit heures et demie, elle ne voulut prudemment arriver qu'à neuf
heures passées, ce qui lui fit manquer le premier Consul.

Elle avait voulu frapper depuis le vestibule jusqu'au salon, tous
deux inclusivement. Elle était venue dans une magnifique voiture
chargée des armoiries des Borghèses: cette voiture, attelée de six
chevaux, avait trois laquais portant des torches... un piqueur en
avant et un garçon d'attelage en arrière, l'un et l'autre ayant aussi
une torche, complétaient cette magnificence encore fort inconnue, en
France, pour la génération alors au pouvoir.

Lorsque le prince et la princesse arrivèrent à la porte du salon
consulaire, l'huissier, préludant à l'Empire, ouvrit les deux
battants et dit à haute voix:

«_Monseigneur_ le prince et madame la princesse Borghèse.»

Nous nous levâmes toutes à l'instant. Joséphine se leva aussi; mais
elle demeura immobile devant son fauteuil et laissa la princesse
avancer jusqu'à elle et traverser ainsi une grande partie du salon.
Mais la chose lui fut plutôt agréable qu'autrement, par une raison
que je dirai plus tard, et à laquelle on ne s'attend guère.

Elle était en effet _resplendissante_, comme elle l'avait annoncé:
sa robe était d'un magnifique velours vert, mais d'un vert doux
et point tranchant. Le devant de cette robe et le tour de la jupe
étaient brodés en diamants, non pas en _strass_, mais en _vrais_
diamants, et les plus beaux qu'on pût voir[26]. Le corsage et les
manches en étaient également couverts, ainsi que ses bras et son cou.
Sur sa tête était un magnifique diadème où les plus belles émeraudes
que j'aie jamais vues étaient entourées de diamants; enfin, pour
compléter cette magnifique parure, la princesse avait au côté un
bouquet composé de poires d'émeraudes et de poires en perles d'un
prix inestimable. Maintenant, qu'on se figure l'être fantastique
de beauté qui était au milieu de toutes ces merveilles, et on aura
une imparfaite idée encore de la princesse Borghèse entrant dans le
salon de Saint-Cloud le soir de _sa présentation_, comme elle-même le
disait!

[Note 26: _Le trésor_ de la famille Borghèse, comme eux-mêmes
l'appelaient, était estimé plus de trois millions. Madame Leclerc
avait déjà de beaux diamants à elle en propre, et le prince Borghèse
avait ajouté pour plus de trois cent mille francs à ceux de sa
famille pour ce mariage.]



Je connaissais et la toilette, et les trésors, et la beauté;
cependant, je l'avoue, je fus moi-même surprise par l'effet que
produisit la princesse à son entrée dans le salon. Quant à son mari,
il fut là ce qu'il fut toujours depuis, le premier chambellan de sa
femme...

Joséphine, après le premier moment d'étonnement causé par cette
profusion de pierreries qui ruisselaient sur les vêtements de sa
belle-soeur, se remit, et la conversation devint générale. On servit
des glaces, et alors il y eut un mouvement.

--«Eh bien! me dit la Princesse, comment me trouvez-vous?

--Ravissante! et jamais on ne fut si jolie avec autant de
magnificence.


LA PRINCESSE.

En vérité!


MADAME JUNOT.

C'est très-vrai.


LA PRINCESSE.

Vous m'aimez, et vous me gâtez...


MADAME JUNOT.

Vous êtes enfant!... Mais, dites-moi pourquoi vous êtes venue si tard?


LA PRINCESSE.

Vraiment, je l'ai fait exprès!... je ne voulais pas vous trouver à
table. Il m'est bien égal de n'avoir pas vu mon frère!... C'était
_elle_, que je voulais trouver et désespérer... Laurette, Laurette!
Regardez donc comme elle est bouleversée!... oh! que je suis contente!


MADAME JUNOT.

Prenez garde, on peut vous entendre.


LA PRINCESSE.

Que m'importe! je ne l'aime pas!... Tout à l'heure elle a cru me
faire une chose désagréable en me faisant traverser le salon; eh
bien! elle m'a charmée.


MADAME JUNOT.

Et pourquoi donc?


LA PRINCESSE.

Parce que la queue de ma robe ne se serait pas déployée, si elle
était venue au-devant de moi, tandis qu'elle a été admirée en son
entier.

Je ne pus retenir un éclat de rire; mais la Princesse n'en fut pas
blessée. Ce soir-là on aurait pu tout lui dire, excepté qu'elle était
laide...


LA PRINCESSE, regardant sa belle-soeur.

Elle est bien mise, après tout!... Ce blanc et or fait admirablement
sur ce velours bleu...

Tout à coup la Princesse s'arrête... une pensée semble la saisir;
elle jette les yeux alternativement sur sa robe et sur celle de
madame Bonaparte.


LA PRINCESSE, soupirant profondément.

Ah, mon Dieu! mon Dieu!


MADAME JUNOT.

Qu'est-ce donc?


LA PRINCESSE.

Comment n'ai-je pas songé à la couleur du meuble de salon!... Et
vous, vous, Laurette... vous, qui êtes mon amie, que j'aime comme ma
soeur (ce qui ne disait pas beaucoup), comment ne me prévenez-vous
pas?


MADAME JUNOT.

Eh! de quoi donc, encore une fois! que le meuble du salon de
Saint-Cloud est bleu? Mais vous le saviez aussi bien que moi.


LA PRINCESSE.

Sans doute; mais dans un pareil moment on est troublée, on ne sait
plus ce qu'on savait; et voilà ce qui m'arrive... J'ai mis une robe
verte pour venir m'asseoir dans un fauteuil bleu!

Non, les années s'écouleront et amèneront l'oubli, que je ne perdrai
jamais de vue la physionomie de la Princesse en prononçant ces
paroles... Et puis l'accent, l'accent désolé, contrit... C'était
admirable!


LA PRINCESSE.

Je suis sûre que je dois être hideuse! Ce vert et ce bleu... Comment
appelle-t-on ce ruban[27]? _Préjugé vaincu!..._ Je dois être bien
laide, n'est-ce pas?

[Note 27: Dans les premiers moments de la Révolution, on fit un ruban
où des raies vertes et bleues se mélangeaient.]


MADAME JUNOT.

Vous êtes charmante! Quelle idée allez-vous vous mettre en tête!


LA PRINCESSE.

Non, non, je dois être horrible! le reflet de ces deux couleurs doit
me tuer. Voulez-vous revenir avec moi à Paris, Laurette?


MADAME JUNOT.

Merci! j'ai ma voiture. Et vous, votre mari...


LA PRINCESSE.

C'est-à-dire que je suis toute seule.


MADAME JUNOT.

Comment? et votre lune de miel ne fait que commencer.


LA PRINCESSE, haussant les épaules.

Quelles sottises me dites-vous là, chère amie! Une lune de miel avec
cet IMBÉCILE-LA!... Mais vous voulez rire probablement?


MADAME JUNOT.

Point du tout, je le croyais; c'était une erreur seulement, mais
pas une sottise... Et puisque je ne dérangerai pas un tête-à-tête,
j'accepte, pour être avec vous d'abord, et puis pour juger si, en
effet tout espoir de lune de miel est perdu.

       *       *       *       *       *

La Princesse se leva alors majestueusement, et fut droit à madame
Bonaparte pour prendre congé d'elle; les deux belles-soeurs
s'embrassèrent en souriant!... Judas n'avait jamais été si bien
représenté.

Mais ce fut en regagnant sa voiture que la princesse fut vraiment un
type particulier à étudier... Elle ralentit sa marche lorsqu'elle
fut arrivée sur le premier palier du grand escalier, et traversa la
longue haie formée par tous les domestiques et même les valets de
pied du château avec une gravité royale toute comique; mais ce qu'on
ne peut rendre, c'est le balancement du corps, les mouvements de
la tête, le clignement des yeux, toute l'attitude de la personne.
Elle marchait seule en avant; son mari suivait, ayant la grotesque
tournure que nous lui avons connue, malgré sa jolie figure. Il avait
un habit de je ne sais quelle couleur et quelle forme, qu'il portait
à la Cour du Pape; et, comme l'épée n'était pas un meuble fort en
usage à la Cour papale, il s'embarrassait dans la sienne, et finit
par tomber sur le nez en montant en voiture. Le retour fut rempli par
de continuelles doléances de la Princesse sur son chagrin d'avoir mis
une robe verte dans un salon bleu.

Le lendemain nous nous trouvâmes chez ma mère, qui voulait avoir
des détails sur la présentation, et avec qui _Paulette_ n'osait pas
encore faire la princesse.

--«Ainsi donc, dit-elle à la Princesse, tu étais bien charmante!»

Et elle la baisait au front avec ces caresses de mère qu'on ne donne
qu'à une fille chérie.

--«Oh! maman Panoria[28], demandez à Laurette.»

[Note 28: Nom d'amitié qu'elle donnait à ma mère. Ce nom de Panoria
qui, au fait, était celui de ma mère, en grec signifie la plus
belle.]

Je certifiai de la vérité de la chose... Ma mère sourit avec autant
de joie que pour mon triomphe.

--«Mais, dit ma mère, il faut maintenant faire la princesse
avec dignité et surtout convenance, Paulette; et quand je dis
_convenance_, j'entends politesse. Tu es enfant gâtée, nous savons
cela. Ainsi, par exemple, chère enfant, vous ne rendez pas de visite;
cela n'est pas bien. Je ne me plains pas, moi, puisque vous êtes tous
les jours chez moi, mais d'autres s'en plaignent.»

La Princesse prit un air boudeur. Ma mère n'eut pas l'air de s'en
apercevoir, et continua son sermon jusqu'au moment où madame de
Bouillé et madame de Caseaux entrèrent dans le salon. On leur soumit
la question, et la réponse fut conforme aux conclusions de ma mère.

--«Vous voilà une grande dame, lui dirent-elles, _par votre alliance
avec le prince Borghèse_. Il faut donc être ce qu'étaient les grandes
dames de la Cour de France. Ce qui les distinguait était surtout
une extrême politesse. Ainsi donc, rendre les visites qu'on vous
fait, reconduire avec des degrés d'égards pour le rang de celles qui
vous viennent voir; ne jamais passer la première lorsque vous vous
trouvez à la porte d'un salon avec une femme, votre égale ou votre
supérieure, ou plus âgée que vous; ne jamais monter dans votre
voiture avant la femme qui est avec vous, à moins que ce ne soit une
dame de compagnie; ne pas oublier de placer chacun selon son rang
dans votre salon et à votre table; offrir aux femmes qui sont auprès
du Prince, deux ou trois fois, des choses à votre portée pendant
le dîner; être prévenante avec dignité; enfin, voilà votre code de
politesse à suivre, si vous voulez vous placer dans le monde.»

Au moment où ces dames parlèrent de ne pas monter la première dans la
voiture, je souris; ma mère, qui vit ce sourire, dit à Paulette:

--«Est-ce que, lorsque tu conduis Laurette dans ta voiture, tu montes
avant elle?»

La Princesse rougit.

--«Est-ce que hier, poursuivit ma mère plus vivement, cela serait
surtout arrivé?»

La Princesse me regarda d'un air suppliant; elle craignait beaucoup
ma mère, tout en l'aimant.

--«Non, non, m'empressai-je de dire; la princesse m'a fait la
politesse de m'offrir de monter avant elle.

--C'est que, voyez-vous, dit ma mère, ce serait beaucoup plus sérieux
hier qu'un autre jour. Ma fille et vous, Paulette, vous avez été,
comme vous l'êtes encore, presque égales dans mon coeur, comme vous
l'êtes dans le coeur de l'excellente madame Lætitia. Vous êtes donc
soeurs, pour ainsi dire, et soeurs par affection. Je ne puis donc
supporter la pensée qu'un jour Paulette oubliera cette affection,
parce qu'on l'appelle Princesse et qu'elle a de beaux diamants et
tout le luxe d'une nouvelle existence. Mais cela n'a pas été... tout
est donc au mieux.

--Mais, reprit doucement Paulette en se penchant sur ma mère et
s'appuyant sur son épaule, je suis soeur du premier Consul!... je
suis...

--Quoi! qu'est-ce que soeur du premier Consul?... Qu'est-ce que la
soeur de Barras était pour nous?

--Mais ce n'est pas la même chose, maman Panoria!

--Absolument de même pour ce qui concerne l'étiquette. Ton frère a
une dignité temporaire; elle lui est personnelle; et même, pour le
dire en passant, elle ne devrait pas lui donner le droit de prendre
la licence de ne rendre aucune visite. Il est venu au bal que j'ai
donné pour le mariage de ma fille, et _il ne s'est pas fait écrire
chez moi_.»

J'ai mis avec détail cette conversation pour faire juger de l'état où
était la société en France, à cette époque: d'un côté, elle montrait
et observait toujours cette extrême politesse, cette observance
exacte des moindres devoirs; de l'autre, un oubli entier de ces mêmes
détails dont se forme l'existence du monde, et la volonté de les
connaître et de les mettre en pratique. On voit que ma mère, malgré
toutes les secousses révolutionnaires par lesquelles la société
avait été ébranlée, s'étonne que le général Bonaparte, même après
les victoires d'Italie, d'Égypte et de Marengo, sa haute position
politique, ne se _fût pas fait écrire chez elle_, après y avoir passé
la soirée.

--«Mais il est bien grand, lui disait Albert, pour la calmer
là-dessus.

--Eh bien! qu'importe? Le maréchal de Saxe était bien grand aussi...
et il faisait des visites[29].»

[Note 29: Ma mère avait connu l'Empereur tellement enfant, que, pour
elle, la gloire du vainqueur de l'Italie et la haute position du
premier magistrat de la république n'étaient pas aussi éblouissantes
que pour les autres. Je me suis souvent demandé, connaissant sa
manière de voir et son opinion très-tranchée pour un autre ordre de
choses, comment elle aurait pris l'Empire.]

La société de Paris, au moment de la transition de l'état
révolutionnaire, c'est-à-dire de la République à l'Empire, était
donc divisée, comme on le voit, et sans qu'aucune des diverses
parties prît le chemin de se rejoindre à l'autre. Ce qui contribuait
à maintenir cet état était le défaut de maisons où l'on reçût
habituellement. On le voyait, mais peu, dans la Cour consulaire;
toutes les femmes étaient jeunes, et beaucoup hors d'état d'être
maîtresses de maison autrement que pour en diriger le matériel. On
allait à Tivoli voir le feu d'artifice et se promener dans ses jolis
jardins; on allait beaucoup au spectacle; on se donnait de grands
dîners, pour copier la Cour consulaire, où les invitations allaient
par trois cents les quintidis; on allait au pavillon d'Hanovre, à
Frascati, prendre des glaces en sortant de l'Opéra, tout cela avec
un grand luxe de toilette et sans que l'on y prît garde encore; on
allait à des concerts où chantait Garat, qui alors _faisait fureur_,
et la vie habituelle se passait ainsi. Mais la société ne fut pas
longtemps dans cet état de suspension. 1804 vit arriver l'Empire;
et, du moment où il fut déclaré, un nouveau jour brilla sur toute la
France; tout y fut grand et beau; rien ne fut hors de sa place, et
l'ordonnance de chaque chose fut toujours ce qu'elle devait être.



DEUXIÈME PARTIE.

L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE.


C'était le 2 décembre 1809; l'anniversaire du couronnement et de
la bataille d'Austerlitz devait être célébré magnifiquement à
l'Hôtel-de-Ville. L'Empereur avait accepté le banquet d'usage, et
la liste soumise à sa sanction par le maréchal Duroc, à qui je la
remettais après l'avoir reçue de Frochot, avait été arrêtée; et tous
les ordres donnés pour la fête, qui fut, ce qu'elle avait toujours
été et ce qu'elle est encore à l'Hôtel-de-Ville, digne de la grande
cité qui l'offre à son souverain.

Quelques jours avant, l'archi-chancelier, qui ne faisait guère de
visites, me fit l'honneur de me venir voir. J'étais alors fort
souffrante d'un mal de poitrine qui n'eut heureusement aucune suite,
mais qui alors me rendait fort malade. Je crachais beaucoup de sang,
et j'avais peur de ne pouvoir aller à l'Hôtel-de-Ville pour remplir
mon devoir. L'archi-chancelier était soucieux. Je lui parlai des
bruits de divorce... Le Prince me répondit d'abord avec ambiguïté, et
puis finit par me dire qu'il le croyait _sûr_.

--«Ah, mon Dieu! m'écriai-je, et quelle époque fixez-vous à cette
catastrophe? car je regarde la chose comme un malheur, surtout si
l'Empereur épouse une princesse étrangère...

--C'est ce que je lui ai dit.

--Vous avez eu ce courage, monseigneur?...

--Oui, certes; je regarde le bonheur de la France comme intéressé
dans cette grande question.

--Et l'Impératrice, comment a-t-elle reçu cette nouvelle?...

--Elle ne fait encore que la pressentir; mais il y a quelqu'un qui
prendra soin qu'elle soit instruite...»

Je regardai l'archi-chancelier comme pour lui demander un nom; mais
avec sa circonspection ordinaire, et déjà presque fâché d'avoir
été si loin, il porta son regard ailleurs que sur les miens, et
changea d'entretien. Ce ne fut que longtemps après que j'acquis la
connaissance de ce qui avait motivé ses paroles en ce moment de crise
où chacun craignait pour soi la colère terrible de l'Empereur.

Soit qu'il fût excité par les femmes de la famille impériale, qui
ne savaient pas ce qu'elles faisaient lorsqu'elles voulaient changer
de belle-soeur; soit qu'il voulût malgré l'Empereur pénétrer dans
son secret, se rendre nécessaire, et forcer sa confiance, il est
certain que Fouché avait pénétré jusqu'à l'Impératrice, et lui avait
apporté de ces consolations perfides, qui font plus de mal qu'elles
ne laissent de douceur après elles. Mais le genre d'émotion convenait
à Joséphine; elle était femme et créole! deux motifs pour aimer les
pleurs et les évanouissements. Malheureusement pour elle et son
bonheur, Napoléon était un homme, et un grand homme... deux natures
qui font repousser les larmes et les plaintes: Joséphine souffrait,
et Joséphine se plaignait; il est vrai que cette plainte était bien
douce, mais elle était quotidienne et même continuelle, et l'Empereur
commençait à ne pouvoir soutenir un aussi lourd fardeau.

À chaque marque nouvelle d'indifférence, l'Impératrice pleurait
encore plus amèrement. Le lendemain, sa plainte était plus amère, et
Napoléon, chaque jour plus aigri, en vint à ne plus vouloir supporter
une scène qu'il ne cherchait pas, mais qu'on venait lui apporter.

Un jour l'Impératrice, après avoir écouté les rapports de madame
de L..., de madame de Th..., de madame de L..., de madame Sa..., et
d'une foule de femmes en sous-ordre, avec lesquelles surtout elle
aimait malheureusement à s'entretenir de ses affaires, l'impératrice
reçut la visite de Fouché. Fouché, en apparence tout dévoué aux
femmes de la famille impériale, leur faisait des rapports plus ou
moins vrais, mais qu'il savait flatter leurs passions ou leurs
intérêts. Joséphine était une proie facile à mettre sous la serre du
vautour: aussi n'eut-il qu'à parler deux fois à l'Impératrice, et il
eut sur elle un pouvoir presque égal à celui de ses amis, lui qui
n'arrivait là qu'en ennemi.

Il y venait envoyé par les belles-soeurs surtout, qui, poussées
par un mauvais génie, voulaient remplacer celle qui, après tout,
était bonne pour elles, leur donnait journellement à toutes ce qui
pouvait leur plaire, et tâchait de conjurer une haine dont les
marques étaient plus visibles chaque jour. Fouché, qui joignait à
son esprit naturel et acquis dans les affaires une finesse exquise
pour reconnaître ce qui pouvait lui servir, en avait découvert une
mine abondante dans les intrigues du divorce. Être un des personnages
actifs de ce grand drame lui parut une des parties les plus
importantes de sa vie politique. Faible et facile à circonvenir, il
comprit que Joséphine était celle qui lui serait le plus favorable:
aussi dirigea-t-il ses batteries sur elle.

Il commença par lui demander si elle connaissait les bruits de
Paris... Joséphine, déjà fort alarmée par le changement marqué des
manières de l'Empereur avec elle, frémit à cette question et ne
répondit qu'en tremblant qu'elle se doutait bien d'un malheur, mais
qu'elle n'était sûre de rien.

Fouché lui dit alors que tous les salons de Paris, comme les cafés
des faubourgs, ne retentissaient que d'une nouvelle: c'était que
l'Empereur voulait se séparer d'elle.

--«Je vous afflige, madame, lui dit Fouché; mais je ne puis vous
céler la vérité; Votre Majesté me l'a demandée: la voilà sans
déguisement et telle qu'elle me parvient.»

Joséphine pleura.--«Que dois-je faire? dit-elle.

--Ah! dit l'hypocrite, il y aurait un rôle admirable dans ce drame,
si madame avait le courage de le prendre: son attitude serait bien
grande et bien belle aux yeux de toute l'Europe, dont en ce moment
elle est le point de mire.

--Conseillez-moi, dit Joséphine avec anxiété...

--Mais il est difficile... Il faut beaucoup de courage.

--Ah! croyez que j'en ai eu beaucoup depuis deux ans!... Il m'en a
fallu davantage pour supporter le changement de l'Empereur que je
n'en aurai peut-être besoin pour sa perte.

--Eh bien! madame, il faut le prévenir, il faut écrire au Sénat...
Il faut vous-même demander la dissolution de ces mêmes liens que
l'Empereur va briser à regret sans doute; mais la politique le lui
ordonne... Soyez grande en allant au-devant[30]; le beau côté de
l'action vous demeure, parce que le monde voit toujours ainsi le
dévouement.»

[Note 30: Ces détails sont positifs.]

Étourdie par une aussi étrange proposition, Joséphine fut d'abord
tellement étonnée qu'elle ne put répondre au duc d'Otrante; sa nature
était trop faible; elle n'avait pas une élévation suffisante dans
l'âme pour comprendre une obligation d'elle-même dans ce sacrifice.
Aussi fondit-elle en larmes et ne répondit que par des gémissements
étouffés à la proposition de Fouché.

Celui-ci, désespéré de cette tempête qu'aucune parole raisonnable
ne pouvait apaiser, essaya enfin de la calmer en lui parlant de son
empire sur l'Empereur, de son ancien amour pour elle, amour et empire
à lui bien connus, mais autrefois; et en faisant cette observation
à l'Impératrice le personnage était bien aise de savoir à quoi s'en
tenir sur l'état présent des choses... Mais Joséphine pleurait et ne
répondait rien. C'était un enfant gâté pleurant sur un jouet brisé,
plutôt qu'une souveraine devant un sceptre et une couronne perdus.
Cependant Fouché n'abandonnait pas facilement la partie commencée, et
il revint de nouveau en parlant à Joséphine de l'amour de l'Empereur
pour elle.

--«Il ne m'aime plus, dit la pauvre affligée... Il ne m'aime plus!...
Maintenant quand il est à l'armée, il ne m'écrit plus des lettres
brûlantes de passion comme les lettres d'Italie et d'Austerlitz. Ah!
monsieur le duc, les temps sont bien changés!... Tenez: vous allez en
juger.»

Elle se leva, fut à un meuble en bois des Indes précieusement monté
et formant un secrétaire tout à la fois et un lieu sûr pour y placer
des objets précieux. Elle y prit plusieurs lettres qui ne contenaient
que quelques lignes à peine lisibles. Le duc d'Otrante s'en empara
aussitôt et y jetant les yeux avant que l'Impératrice les lui eût
traduites en lui expliquant les signes hiéroglyfiques plutôt que
les lettres qui voulaient passer pour de l'écriture, il vit qu'en
effet l'Empereur était bien changé pour l'Impératrice. Ces lettres
ne contenaient qu'une même phrase insignifiante par elle-même; il
y en avait de Bayonne, d'Espagne, d'Allemagne lors de la campagne
de Wagram... Ces dernières lettres étaient toutes récentes... J'ai
vu, depuis, ces preuves du changement de l'Empereur, et elles me
frappèrent avec une vive peine comme tout ce qui détruit. Je ne crois
pas que Fouché en ait été affecté comme moi; mais il l'était d'une
autre manière: il regardait ces lettres et relisait la même phrase
plusieurs fois. Cet examen lui présentait, je crois, l'Empereur
sous un nouveau jour dont, je pense, il n'avait été jamais éclairé:
c'était l'Empereur se contraignant à faire une chose qui visiblement
lui déplaisait, et on n'en pouvait douter en lisant ces lettres...


«À L'IMPÉRATRICE, À BORDEAUX.

                                             »Marac, le 21 avril 1808.

»Je reçois ta lettre du 19 avril. J'ai eu hier le prince des Asturies
et sa Cour à dîner. _Cela m'a donné bien des embarras_[31]. J'attends
Charles IV et la reine.

»Ma santé est bonne. Je suis bien établi actuellement à la campagne.

»Adieu, mon amie, je reçois toujours avec plaisir de tes nouvelles.

                                                           »NAPOLÉON.»

[Note 31: Que pouvait-il entendre par ces paroles? De quel embarras
parle-t-il; il ne communiquait jamais un plan ni même un projet
politique à Joséphine, dont il connaissait la discrétion.]


«À L'IMPÉRATRICE, À PARIS[32].

                                         »Burgos, le 14 novembre 1808.

»Les affaires marchent ici avec une grande activité. Le temps est
fort beau. Nous avons des succès. Ma santé est fort bonne.

                                                           »NAPOLÉON.»

[Note 32: Ces lettres sont copiées sur celles _originales_, fournies
par la reine Hortense, à qui elles sont revenues après la mort de
l'Impératrice.]


«À L'IMPÉRATRICE, À STRASBOURG.

                                         »Saint-Polten, le 9 mai 1809.

»Mon amie, je t'écris de Saint-Polten[33]. Demain je serai devant
Vienne: ce sera juste un mois après le même jour où les Autrichiens
ont passé l'Inn et violé la paix.

»Ma santé est bonne, le temps est superbe et les soldats sont gais:
il y a ici du vin.

»Porte-toi bien.

»Tout à toi:

                                                           »NAPOLÉON.»

[Note 33: La poste avant Vienne.]


En parcourant ces lettres, dont la suite était semblable à ce que je
viens de citer, le duc d'Otrante sourit en son âme; car sa besogne
lui paraissait maintenant bien faite. Il lui était démontré que
l'Empereur voulait le divorce, et que tous les obstacles que lui-même
paraissait y apporter n'étaient qu'une feinte à laquelle il serait
adroit de ne pas ajouter foi par sa conduite, si on paraissait le
faire en apparence. Joséphine suivait son regard à mesure qu'il
parcourait ces lettres sur lesquelles elle avait elle-même souvent
pleuré. Fouché les lui rendit en silence.

--«Eh bien? lui dit-elle...

--Eh bien! madame, ce que je viens de voir me donne la conviction
entière de ce dont j'étais déjà presque sûr.»

Joséphine sanglota avec un déchirement de coeur qui aurait attendri
un autre homme que Fouché.

--«Vous ne voulez pas en croire mon attachement pour vous, madame;
et pourtant Dieu sait qu'il est réel. Eh bien! voulez-vous prendre
conseil d'une personne qui vous est non-seulement attachée, mais qui
peut être pour vous un excellent guide dans cette très-importante
situation? Je l'ai vue dans le salon de service: c'est madame de
Rémusat.

--Oui! oui!... s'écria Joséphine.»

Et madame de Rémusat fut appelée.

C'était une femme d'un esprit et d'une âme supérieurs que madame de
Rémusat. Lorsque Joséphine ne se conduisait que d'après ses conseils,
tout allait bien; mais quand elle en demandait à la première personne
venue de son service, les choses devenaient tout autres. Madame de
Rémusat joignait ensuite à son esprit et à sa grande connaissance du
monde un attachement réel pour l'Impératrice.

En écoutant le duc d'Otrante elle pâlit, car, tout habile qu'elle
était, elle-même fut prise par la finesse de l'homme de tous les
temps. Elle ne put croire qu'une telle démarche fût possible de la
part d'un ministre de l'Empereur, si l'Empereur lui-même ne l'y avait
autorisé. Cette réflexion s'offrit à elle d'abord, et lui donna de
vives craintes pour l'Impératrice. Fouché la comprit; et cet effet,
qu'il ne s'était pas proposé, lui parut devoir être exploité à
l'avantage de ce qu'il tramait.

--«Ce que vous demandez à sa majesté est grave, monsieur le duc...
Je ne puis ni lui conseiller une démarche aussi importante, ni l'en
détourner, car je vois...»

Elle n'osa pas achever sa phrase, car _ce qu'elle voyait_ était assez
imposant pour arrêter sa parole.

--«J'ai fait mon devoir de fidèle serviteur de sa majesté, dit le duc
d'Otrante. Je la supplie de réfléchir à ce que j'ai eu l'honneur de
lui dire: c'est à l'avantage de sa vie à venir.»

Et il prit congé de l'Impératrice, en la laissant au désespoir.
Madame de Rémusat resta longtemps auprès d'elle, tentant vainement de
la consoler; car elle-même était convaincue que l'Empereur lui-même
dirigeait toute cette affaire. Dès que Joséphine fut plus calme, elle
lui demanda la permission de la quitter, pour aller, lui dit-elle,
travailler dans son intérêt.

C'était chez le duc d'Otrante qu'elle voulait se rendre.

«Cet homme est bien fin, ou plutôt bien rusé, se dit-elle; mais une
femme ayant de bonnes intentions le sera pour le moins autant que
lui...»

Mais elle acquit la preuve qu'avec un homme comme Fouché il n'y
avait aucune prévision possible.... Et elle sortit de chez lui aussi
embarrassée qu'en y arrivant.

Cependant la position était critique; il devenait d'une grande
importance de suivre les conseils de Fouché, si ces _conseils_
étaient des ordres de l'Empereur. Madame de Rémusat le croyait
fermement, et toutefois n'osait le dire à Joséphine. Celle-ci le
sentait instinctivement, mais n'osait s'élever entre la dame du
palais, alors son amie, et elle-même, dans ces moments de confiance
expansive, qui étaient moins fréquents cependant depuis cette
visite du duc d'Otrante. Car il semblait à ces deux femmes que de
parler d'une aussi immense catastrophe, c'était admettre sa réalité
immédiate.

--«Mon Dieu! disait Joséphine, que faire? donnez-moi du courage!»

Et elle pleurait.

--«Madame, lui disait madame de Rémusat, que votre majesté se
rappelle que le duc d'Otrante lui a répété souvent que l'Empereur
n'aimait pas les scènes ni les pleurs!»

Alors Joséphine n'osait plus provoquer une explication entre elle et
l'Empereur. Un mur de glace, qui devait devenir d'airain, commençait
déjà à s'élever entre eux. Fouché a été peut-être la cause la plus
immédiate du divorce de Napoléon, en amenant entre les deux époux ce
qui n'avait jamais existé: une froideur et un manque de confiance
dont mutuellement chacun se trouva blessé. L'Empereur avait beaucoup
aimé Joséphine. L'amour n'existait plus; mais après l'amour, quel
est le coeur qui ne renferme pas un sentiment profond d'amitié pour
la femme qui nous fut chère?... Et Napoléon était fortement dominé
par le sentiment qui l'avait autrefois attaché à sa femme... Qui
sait ce qui pouvait résulter d'une explication où elle lui aurait
plutôt proposé l'adoption d'un de ses enfants naturels, tous deux des
garçons, et son propre sang, enfin[34]!

[Note 34: Le comte Valesky,--le comte Léon.]

Mais il ne fut rien de tout cela... L'Impératrice garda le silence.
Madame de Rémusat ne laissa rien transpirer de tout ce qui se
préparait, et la chose marchait vers sa fin sans aucune opposition.

Fouché revit souvent l'Impératrice et madame de Rémusat. Il fallait
suivre une marche pour laquelle des conseils étaient nécessaires.
Madame de Rémusat, convaincue que tout se faisait par ordre de
l'Empereur, suivait les avis de Fouché; et la pauvre Joséphine, au
désespoir, ne savait comment il se pouvait que Napoléon fût devenu
tout à coup si peu confiant pour elle...

Le duc d'Otrante avait conseillé, comme le moyen le plus digne,
d'écrire une lettre au Sénat, dans laquelle l'Impératrice
reconnaissant que l'Empereur se devait avant tout à la nation qu'il
gouvernait, et devant assurer sa tranquillité à venir par une
succession qui devait lui donner l'assurance de n'être pas troublée
dans les temps futurs, déclarerait qu'il fallait que pour cet effet
l'Empereur eût des fils à présenter à la France, et que, n'étant pas
assez heureuse pour pouvoir lui en donner, elle descendait d'un trône
qu'elle ne pouvait occuper, pour laisser la place à une plus heureuse.

Tel était le texte de la lettre que l'Impératrice devait écrire au
Sénat avant de partir pour la Malmaison. Elle ne devait pas dire un
mot qui pût faire présumer son dessein, et laisser une lettre d'adieu
à l'Empereur.

Le matin même du jour où le brouillon de cette lettre, ou plutôt du
message au Sénat, eut été donné par Fouché à Joséphine, madame de
Rémusat fut témoin d'une scène si cruelle; elle vit un tel désespoir
dans cette femme résignée à se donner elle-même le coup de couteau
qui l'égorgerait, que des réflexions très-sérieuses vinrent se
mêler à son chagrin... Pour la première fois il lui parut étrange
que l'Empereur, qui lui témoignait constamment de l'estime et de
l'intérêt, ne lui eût jamais parlé de toute cette affaire, où il
savait qu'elle prenait une grande part, s'il savait quelque chose.

Une fois que le doute apparaît dans une affaire quelle qu'elle
soit, il devient presque aussitôt une certitude, si jamais il ne
s'est offert à vous. Madame de Rémusat devint inquiète sans oser le
témoigner à Joséphine, mais se promettant bien qu'elle ne ferait
rien sans un plus ample informé. Elle s'attendait à une démarche de
l'Empereur dans cette même journée, puisque c'était le lendemain
matin, à neuf heures, que le message de l'Impératrice devait être
porté au Sénat par M. d'Harville ou M. de Beaumont; mais la journée
s'écoula, et pas un mot, pas une action même la plus indifférente, ne
parut indiquer que l'Empereur sût la moindre chose du grand acte de
dévouement de l'Impératrice... Ce silence éclaira madame de Rémusat,
et lui fit voir que Joséphine était la victime de quelque machination
infernale... La soirée se passa comme le jour entier; et lorsque
Joséphine rentra dans son appartement intérieur, elle avait reçu de
l'Empereur le même bonsoir que chaque jour.

--«Ah! dit-elle à madame de Rémusat, je ne pourrai jamais écrire
cette lettre!...»

Et elle lui montrait le brouillon de sa lettre au Sénat!...

--«Madame veut-elle me permettre de lui demander une faveur?
Veut-elle me promettre de ne point envoyer, de ne pas écrire même
cette lettre, avant que je me sois rendue près d'elle?»

Joséphine le lui promit avec d'autant plus de plaisir que, pour elle,
c'était un répit de quelques heures; et madame de Rémusat prit congé
d'elle en l'engageant à se calmer.

«Non, se dit-elle en traversant les salons de l'appartement de
Joséphine, non, cela est impossible!... L'Empereur ne peut être assez
dur pour ne donner aucun réconfort à cette infortunée, au moment où
il lui enlève une couronne et son amour. Non, cela ne se peut!...
l'Empereur ne sait rien.»

Et sans aller joindre sa voiture, elle monta l'escalier du pavillon
de Flore, et s'en fut au salon de service. C'était, je crois,
Lemarrois qui était de service. Je laisse à penser quel fut son
étonnement en voyant madame de Rémusat au milieu de leur bivouac.

--«Ce n'est pas pour vous que je viens, leur dit-elle... Il faut que
je voie l'Empereur. Allez lui demander cinq minutes d'audience.

--Mais il est couché.

--C'est égal. IL FAUT que je le voie, il le faut absolument.»

Lemarrois fut frapper à la porte de l'Empereur, et lui dit le message
de madame de Rémusat.

--«Madame de Rémusat! à cette heure! Que peut-elle vouloir?... Mais
j'ai envie de dormir; dites-lui, Lemarrois, de revenir demain matin,
à sept heures, ou à huit au plus tard.»

Lemarrois rapporta cette réponse à madame de Rémusat, qui dit à
son tour: «Je ne puis m'en aller. C'est la gloire, le salut de
l'Empereur... Allez lui dire, mon cher général, que ce n'est pas pour
moi que je le veux voir... que c'est pour lui-même.»

Le général Lemarrois revint avec l'ordre d'introduire madame de
Rémusat. Elle trouva Napoléon coiffé d'un madras tourné autour
de la tête et couché dans un petit lit qu'il affectionnait
particulièrement... Il fit signe à madame de Rémusat de s'asseoir
sur une chaise qui était auprès de lui... Elle était émue, et ce
fut avec un violent battement de coeur qu'elle raconta brièvement à
l'Empereur ce qui devait se passer le lendemain... À mesure qu'elle
parlait, l'Empereur prenait, quoique couché, une de ces attitudes qui
n'étaient qu'à lui et en lui, comme il avait un sourire unique, un
regard unique.

--«Mais quel peut être son but? s'écria-t-il enfin...

--Évidemment il en a un, Sire: celui de vous plaire peut-être en
allant au-devant de votre volonté... Car il ne peut avoir que
celui-là...

--Mais, interrompit Napoléon, si vous avez pu m'accuser un moment,
vous ne le croyez plus maintenant, madame, j'espère, dit-il d'une
voix plus sévère!... je n'aime pas les détours... et je suis l'homme
de la vérité, parce que je suis fort avant tout.»

Madame Rémusat expliqua à l'Empereur comment elle était venue à lui.

--«C'est parce que j'ai vu que Votre Majesté l'ignorait, lui
dit-elle...

--Cette pauvre Joséphine! dit Napoléon, comme elle a dû souffrir!...

--Ah, Sire!... vous ne pourrez jamais avoir la mesure des peines qui
ont torturé son âme pendant ces jours qui viennent de s'écouler...
et peut-être votre majesté appréciera-t-elle le silence que
l'Impératrice a gardé.»

Pour qui connaissait Joséphine comme l'Empereur, c'était un
compliment cherché par celle qui était son guide et son conseil.
Aussi Napoléon, qui ne voulait pas mettre encore ses projets au jour,
eut-il soin de reporter à madame de Rémusat l'obligation presque
entière du silence de l'Impératrice...

--«Et comment l'avez-vous laissée? lui demanda-t-il.

--Au désespoir et prête à se mettre au lit; j'ai recommandé à ses
femmes de ne la point quitter dans la crainte d'un accident, mais
elle s'est obstinée à vouloir demeurer seule... Elle va passer une
triste et cruelle nuit.

--Allez vous reposer, madame de Rémusat: vous devez en avoir
besoin... Bonsoir, demain nous nous reverrons; croyez que je
n'oublierai jamais le service que vous m'avez rendu ce soir.»

Et la congédiant d'une main, il tira de l'autre sa sonnette avec
violence...

«Ma robe de chambre, dit-il d'une voix brève à Constant qui était
accouru...»

Il se donna à peine le temps de l'attacher: il prit un bougeoir
et commença à descendre les marches d'un très-petit escalier qui
conduisait aux appartements inférieurs et qui donnait dans son
cabinet. Ce cabinet avait été jadis l'oratoire de Marie de Médicis.

À mesure que Napoléon descendait cet escalier, il éprouvait une
émotion dont il était en général peu susceptible; mais la conduite
de Joséphine l'avait touché profondément. Cette résignation dans
une femme couronnée par lui, et qui devait s'attendre à mourir sur
le trône où lui-même l'avait placée, lui parut digne d'une haute
récompense... Un moment, une pensée lui traversa l'esprit, mais elle
eut la durée d'un éclair... et avant que sa main eût touché le bouton
de la porte, il n'apportait plus que des consolations.

Comme il approchait de la chambre à coucher, il entendit des plaintes
et des sanglots; c'était la voix de Joséphine. Cette voix avait
un charme particulier, et l'Empereur en avait souvent éprouvé les
effets. Cette voix lui causait une telle impression, qu'un jour,
étant premier Consul, après la parade passée dans la cour des
Tuileries, en entendant les acclamations non-seulement du peuple dont
la foule immense remplissait la cour et la place, mais de toute la
garde, il dit à Bourrienne:

«Ah! qu'on est heureux d'être aimé ainsi d'un grand peuple! ces cris
me sont presque aussi doux que la voix de Joséphine.»

Comme il l'aimait alors!

Mais dans ce temps-là cette voix harmonieuse n'avait à moduler que
des paroles heureuses, et maintenant elle s'éteignait dans la
plainte et la douleur... Son charme eût été bien plus puissant si
elle n'avait pas rappelé qu'elle prouvait un tort; quel est l'homme,
quelque grand qu'il soit, qui veuille qu'on lui prouve QU'IL A
TORT?...

Napoléon souffrit cependant d'une vive angoisse au coeur en entendant
cette plainte douloureuse; il ouvrit doucement la porte et se trouva
dans la chambre de Joséphine qui sanglotait dans son lit, ne se
doutant pas de la venue de celui qui s'approchait d'elle.

--«Pourquoi pleures-tu, Joséphine?» lui dit-il en prenant sa main.

Elle poussa un cri.

--«Pourquoi cette surprise? ne m'attendais-tu pas? ne devais-je pas
venir aussitôt que j'ai su que tu souffrais? Tu sais que je t'aime,
mon amie, et qu'une douleur n'est jamais infligée volontairement par
moi à ton âme.»

Joséphine, à la voix de Napoléon, s'était levée sur son séant, et
croyait à peine ce qu'elle entendait et voyait à la lueur incertaine
de la lampe d'albâtre qui était près de son lit... L'Empereur la
tenait dans ses bras encore toute tremblante de sa surprise et de son
émotion en écoutant ces paroles d'amour qui, depuis si longtemps,
n'avaient frappé son oreille... Accablée sous le poids de tant de
vives impressions, elle retomba sur l'épaule de Napoléon et pleura de
nouveau avec sanglots, oubliant sans doute que l'Empereur n'aimait
pas ces sortes de scènes prolongées.

--«Mais pourquoi pleures-tu toujours, ma Joséphine? lui dit-il
cependant avec douceur. Je viens à toi pour t'apporter une
consolation, et tu continues à te désespérer comme si je te donnais
une nouvelle douleur. Pourquoi donc ne pas m'entendre?

--Ah! c'est que j'ai au coeur un sentiment qui m'avertit que le
bonheur ne me revient que passagèrement... et que... tôt ou tard!...

--Écoute! dit Napoléon en la rapprochant de lui et la serrant contre
son coeur, écoute-moi, Joséphine! tu m'es infiniment chère; mais
la France est ma femme, ma maîtresse chérie aussi... Je dois donc
écouter sa voix lorsqu'elle me demande une garantie; et qu'elle
veut un fils de celui à qui elle s'est si loyalement donnée... Je
ne puis donc répondre d'aucun événement, ajouta-t-il en soupirant
profondément; mais, quoiqu'il arrive, Joséphine, tu me seras toujours
chère, et tu peux y compter! Ainsi donc plus de larmes, mon amie,
plus de ce désespoir concentré qui m'afflige et te tue. Sois la
compagne d'un homme sur lequel l'Europe a les yeux en ce moment;
sois la compagne de sa gloire, comme tu es celle de son coeur... et
surtout fie-toi à moi!»

Cette explication, franchement donnée par l'Empereur, devait
suffire à Joséphine; peut-être la paix se serait-elle rétablie
entre eux: mais, pour elle, c'eût été trop de modération... Et huit
jours n'étaient pas écoulés que les mêmes bouderies et les mêmes
tracasseries avaient recommencé.

Un jour j'étais de service auprès de Madame-Mère; on était en
automne[35]... J'attendais que Madame descendît de chez elle... Elle
occupait en ce moment les salons du rez-de-chaussée, parce qu'on
réparait quelque chose dans l'appartement du premier. J'étais assise
à côté de la fenêtre, et je lisais; tout à coup j'entends frapper un
coup très-fort au carreau de la porte vitrée donnant sur le jardin.
Je regarde, et je vois l'Empereur, enveloppé dans une redingote verte
fourrée, comme si l'on eût été au mois de décembre: il était entré
par la porte donnant sur la rue de l'Université... Duroc était avec
lui.

[Note 35: Et même à la fin; il faisait déjà froid. J'arrivais des
Pyrénées, et l'Empereur revenait d'Allemagne après la campagne de
Wagram.]

Je me levai aussitôt et fus ouvrir moi-même la porte.

--«Comment, c'est vous qui me rendez ce service? dit l'Empereur. Où
sont donc vos chambellans,... vos écuyers?...»

Je répondis que Madame avait permis à M. le comte de Beaumont de
s'absenter pour deux jours, et que M. de Brissac, étant malade, ne
devait venir qu'à deux heures.

--«Alors M. de Laville doit prendre le service... Vous êtes exacte,
vous, madame _la Gouverneuse_[36]... C'est bien... Je ne le croyais
pas... On me disait que vous étiez toujours malade... Puis-je voir
Madame?»

[Note 36: C'était ainsi qu'il m'appelait lorsqu'il y avait peu de
monde, et même les jours de fête, à l'Hôtel-de-Ville lorsqu'il était
de bonne humeur.]

Je lui dis que j'allais l'avertir de l'arrivée de Sa Majesté.

--«Non, non, restez ici avec Duroc, je m'annoncerai moi-même.»

Et il monta chez sa mère, où il demeura plus d'une heure. Tandis
qu'ils causaient ensemble, Duroc et moi nous parlions aussi de cette
visite, on peut le dire, extraordinaire, car l'Empereur allait peu
chez sa mère et ses soeurs, si ce n'est pourtant la princesse Pauline.

--«Il y a de l'orage dans l'air, me dit Duroc; la question du divorce
s'agite plus vivement que jamais. L'Impératrice, qui jamais au
reste n'a compris sa véritable position, n'a pas même cette seconde
vue qui vient aux mourants à leur dernière heure... Aucune lueur ne
lui montre le péril de la route où elle s'engage. Chaque jour elle
redouble d'importunités auprès de l'Empereur, comme si un coeur se
rattachait par conviction de paroles! C'est absurde!

--Vous avez une vieille rancune, mon ami! lui dis-je en riant.

--Ah! je vous jure que je ne suis pas coupable _de ce crime-là_ bien
positivement! Jamais l'Impératrice n'aura à me reprocher d'avoir aidé
à sa chute... mais... je ne l'empêcherai pas.»

Ce mot m'étonna; Duroc était si bon, si parfait pour ceux qu'il
aimait, que j'ignorais, moi, jusqu'à quel point le ressentiment
pouvait acquérir de force dans son âme. Je le regardai, et, lui
serrant la main, je lui demandai où en étaient les affaires
positivement; car, me rappelant la cause de l'inimitié qui existait
entre Duroc et Joséphine, j'en savais assez pour le comprendre.

--«Tout est à peu près terminé, me dit-il; la résolution de
l'Empereur a cependant fléchi ces jours derniers; mais la maladresse
de l'Impératrice a tout détruit... D'abord, des plaintes sans nombre
d'une foule de marchands, qui sont parvenues à l'Empereur, l'ont
fortement aigri... et puis, il y a eu hier une histoire qui est
vraiment étonnante, et dans laquelle je crois que Madame-Mère se
trouve mêlée... L'Empereur a voulu s'en éclaircir, et il est venu
lui-même chez Madame, au lieu de lui écrire...» Et voici ce que Duroc
me raconta:

Une femme, une revendeuse à la toilette, espèce de personne assez
douteuse, avait été bannie du château, parce que, disait l'Empereur,
il ne convient pas à l'Impératrice d'acheter un bijou qui ait été
porté par une autre, ou même fait pour une autre. À cela on avait
répondu que cette femme ne venait que pour les femmes de chambre!

«Que les femmes de chambre aillent hors du château faire leurs
affaires, avait dit l'Empereur; je ne veux pas que _des revendeuses à
la toilette_ mettent le pied _chez moi_...»

Depuis cet ordre, exprimé et donné avec un accent qui ne permettait
aucune réplique, les femmes de cette sorte ne revenaient plus aux
Tuileries. L'Empereur s'en occupait beaucoup... Il demandait souvent
si on avait pris quelqu'une de _ces friponnes_, et alors, si elles
avaient été chassées comme elles le méritaient.

La veille de ce même jour, l'Empereur avait été chasser à
Fontainebleau. Vers midi la chasse tourna mal, le temps devint
mauvais, et l'Empereur, ne voulant pas continuer, donna l'ordre de
préparer ses voitures, et revint à Paris. Mais, par un soin qu'une
pensée intérieure éveilla sûrement, et qui probablement avait rapport
à l'Impératrice, il descendit de voiture à l'entrée de la cour,
défendit qu'on battît aux champs, et entra dans le château sans qu'on
eût avis de son arrivée. Comme le jour commençait à tomber, on ne le
vit pas entrer, et il pénétra chez l'Impératrice comme un Espagnol du
temps d'Isabelle, au moment où certes elle s'y attendait le moins.

On connaît le goût ou plutôt la passion insensée de Joséphine pour
les tireuses de cartes et toutes les affaires de _nécromancie_.
Napoléon s'en était d'abord amusé, puis moqué; et enfin il avait
compris que rien n'était plus en opposition avec la majesté
souveraine que ces petitesses d'esprit et de jugement qui vous
asservissent à des êtres si bas et si vils, que vous rougissez de les
admettre dans votre salon, même pour n'y faire que leur métier. Mais
Joséphine, tout en promettant de ne plus faire venir mademoiselle
Lenormand, l'admettait toujours chez elle dans son intimité, la
comblait de présents et faisait également venir tous les hommes et
toutes les femmes qui savaient tenir une carte _de Taro_. Il y avait
alors à Paris un homme dans le genre de mademoiselle Lenormand.
Cet homme s'appelait Hermann; il était Allemand, et logeait dans
une maison presque en ruines au faubourg Saint-Martin, dans une rue
appelée la rue _des Marais_. Cet homme avait une étrange apparence.
Il était jeune, il était beau, et montrait un désintéressement
extraordinaire dans la profession qu'il paraissait exercer: Joséphine
parla un jour de cet homme devant l'Empereur, et vanta son talent,
qui lui avait été révélé par deux femmes qui en racontaient des
merveilles. L'Empereur ne dit rien; mais, deux jours après, il dit
à l'Impératrice: «Je vous défends de faire venir cet Hermann au
château. J'ai fait prendre des informations sur cet homme, et il y a
des soupçons contre lui.»

Joséphine promit; mais la défense stimula son désir de voir M.
Hermann, et elle le fit venir précisément ce même jour où l'Empereur
était à Fontainebleau. Il était donc établi chez Joséphine au moment
où Napoléon y pénétra!... et quelle était la troisième personne?...
la revendeuse à la toilette!...

La colère de l'Empereur fut terrible!... Il faillit tuer cet homme...
Et, allant comme la foudre à l'Impératrice, il lui dit en criant et
en levant la main sur elle:

--Comment pouvez-vous ainsi violer mes ordres!... et comment vous
trouvez-vous avec de pareilles gens?...»

L'Impératrice avait une crainte de l'Empereur qu'on ne peut
apprécier, à moins d'en avoir été témoin... Pétrifiée de sa venue,
tremblante des suites de cette scène, elle ne put que balbutier:
«C'est madame Lætitia qui me l'a adressée...»

Et, de sa main, elle indiquait la femme qui s'était blottie dans
les rideaux de la fenêtre, et semblait moins grosse que le ballot
de châles qui n'était pas encore ouvert, tant la peur la faisait se
replier sur elle-même.

--«Comment cet homme se trouve-t-il en ce lieu? poursuivit Napoléon
continuant son enquête, et sans s'arrêter à ce qu'avait dit Joséphine
sur Madame-Mère.

--C'est madame qui l'a amené avec elle,» dit Joséphine en lançant
un coup d'oeil du côté de la femme qui, j'en suis sûre, faisait des
voeux pour sortir vivante du palais. Quant à l'homme, il se redressa
de toute la hauteur de sa taille, et dit avec un accent de fermeté,
qui frappa l'Empereur:

--«En venant dans le palais impérial de France, je ne croyais pas y
courir le risque de ma vie ou de ma liberté. J'ai obéi à l'appel qui
m'a été adressé; j'ai voulu dévoiler l'avenir à celle qui croit à
la _science_, et je ne me reprocherai pas de lui avoir refusé mon
secours. Quant à vous, Sire, vous feriez mieux de consulter les
astres que de les braver.»

En écoutant cet homme, dont la figure remarquablement belle ne
témoignait aucune frayeur en se trouvant ainsi dans l'antre du lion
et sous sa griffe terrible, Napoléon le regarda avec une sorte de
curiosité difficilement éveillée en lui.

--«Qui donc es-tu? demanda-t-il à Hermann... et que fais-tu dans
Paris?

--Ce que je fais, vous le savez déjà (et il montrait de la main
ses cartes de Taro encore sur la table); ce que je suis est plus
difficile à dire; moi-même, le sais-je? Qui se connaît?...»

L'Empereur fronça fortement le sourcil, et marcha aussitôt vers
l'étranger. Celui-ci soutint l'examen que Napoléon dirigea sur
toute sa personne avec un sang-froid et une fermeté remarquables.
L'Empereur ne proféra pas une parole; mais il sortit de la chambre
aussitôt, et fit demander le maréchal Duroc.

«Que cette femme soit mise à l'instant hors du palais,» lui dit-il
en rentrant avec lui dans la chambre de l'Impératrice qu'il trouva
immobile, à la même place où il l'avait laissée.

Et Napoléon désignait la femme aux châles...

--«Comment êtes-vous venu ici? demanda-t-il à Hermann.

--Je suis venu avec madame, répondit l'Allemand.»

L'Empereur fit un mouvement, puis il dit à Duroc d'exécuter ce qu'il
lui avait ordonné.

--«Je fis sortir cette femme, poursuivit Duroc, qui me racontait ce
que je viens de dire, et j'emmenai le jeune Allemand avec moi. C'est
un homme fort remarquable.

--Qu'est-il donc devenu?

--Mais, me dit Duroc en souriant, que voulez-vous qu'on en ait fait?»

Et son oeil avait une expression singulière en me regardant; il y
avait presque du reproche.

--«Dès que vous vous en êtes chargé, mon cher maréchal, je le
maintiens aussi en sûreté, et même bien plus que dans ma propre
maison.»

Duroc prit ma main, et je serrai la sienne, comme en expiation de la
pensée tacitement supposée qui avait fait élever entre nous comme
un fantôme, mais aussi qui s'était évanouie de même.... Singulière
époque!...

Duroc acheva l'histoire en me disant qu'au lieu d'écrire à
Madame-Mère, qui aurait été forcée d'employer un secrétaire pour
lui répondre, l'Empereur avait préféré venir chercher lui-même ses
renseignements. Il était donc en ce moment occupé à questionner sa
mère sur la femme aux châles et le jeune et beau sorcier.

Il y avait au moins une heure que l'Empereur était chez Madame,
lorsque nous le vîmes rentrer dans le salon où nous étions: il
paraissait agité et il était fort pâle... Il me dit bonjour en
traversant rapidement le salon, ouvrit lui-même la porte donnant
sur le jardin, et, faisant signe à Duroc de le suivre, il disparut
presque aussitôt par la porte de la rue de l'Université.

Cette apparition à cette heure de la journée, et ce que j'en savais,
tout cela me troublait malgré moi. Je restais là immobile, sans
songer à refermer cette porte, quoiqu'un vent froid soufflât sur moi,
lorsque je sentis une petite main se poser sur mon épaule: c'était
Madame.

Sa belle physionomie, toujours si calme, paraissait altérée comme
celle de son fils. Je l'aimais avec une grande tendresse, à laquelle
se joignait un profond respect. Je lui connaissais tant de vertus,
tant de hautes et sublimes qualités, en même temps que je savais
toute la fausseté des accusations qu'un public bavard et méchant
répétait sans savoir seulement ce qu'il disait, comme toujours. Je
fus donc affectée du changement que je remarquai sur sa physionomie,
et je pris la liberté de le lui dire. Elle était parfaitement bonne
pour moi; aussi me raconta-t-elle l'histoire de la veille, que je
ne savais que très-sommairement par Duroc. Madame me dit qu'on
croyait être certain que cet homme, cet Hermann, était un espion
très-actif et très-remarquable comme intelligence, envoyé en France
par l'Angleterre. Je ne pus retenir une exclamation... Un espion
de l'Angleterre dans le palais des Tuileries!... dans la chambre
de l'Impératrice!... Voilà ce que la discrétion de Duroc m'avait
caché... Cela ne me surprit pas.

--«Vous concevez,» me dit Madame, «ce que j'ai dû éprouver lorsque
l'Empereur me questionna sur une vendeuse de châles, _que j'avais_,
MOI, recommandée à l'Impératrice, ainsi qu'un homme qui devait lui
parler des destinées de l'Empereur!...»

Madame hésita un moment... puis elle ajouta:

--«J'avais d'abord dit à l'Empereur que j'avais en effet adressé
cette femme et cet homme à l'Impératrice... Elle m'en avait suppliée;
et moi qui croyais qu'il ne s'agissait que de couvrir une nouvelle
folie, voulant cacher ce qui pouvait amener une querelle, je lui
avais promis de faire ce qu'elle souhaitait...»

Et Madame, voyant l'expression curieuse de mon visage, probablement,
me dit que le matin, à sept heures, elle avait été réveillée par un
message _secret_ de l'Impératrice. C'était une lettre dans laquelle
elle suppliait sa belle-mère de dire à l'Empereur que la femme aux
châles avait été envoyée par elle à l'Impératrice.

--«Je l'ai dit d'abord pour maintenir la paix,» poursuivit
Madame-Mère; «mais lorsque l'Empereur me dit que sa vie était
peut-être intéressée dans cette affaire, je ne vis plus que lui, et
je lui confessai que je n'étais pour rien dans ce qui s'était passé
hier aux Tuileries...»

Madame était accablée par cette longue conversation avec l'Empereur.
Il paraît qu'il avait ouvert son coeur à sa mère avec l'abandon d'un
fils, et qu'il avait montré des plaies saignantes... Madame était
indignée. Je voulus excuser l'Impératrice, mais Madame m'imposa
silence...

--«J'espère,» me dit-elle, «que l'Empereur aura le courage cette
fois de prendre un parti que non-seulement la France, mais l'Europe,
attend avec anxiété: son divorce est un acte nécessaire[37].»

[Note 37: Tous ces détails ne pouvaient trouver place dans mes
mémoires, qui étaient déjà bien longs. Je ne mis que le fait du
divorce, sur lequel d'ailleurs, et par égard, j'avais alors les mains
liées.]

Madame dit cette dernière parole avec une force et une conviction
qui me firent juger que l'Impératrice Joséphine était perdue.

Ce que je viens de raconter se passait, comme je l'ai dit, le 5 ou le
6 de novembre 1809.

Madame me recommanda le secret. Je lui jurai que jamais une parole
dite par elle ne serait révélée par moi, et j'ai tenu ma promesse. Je
ne jugeai pas à propos, même, de lui dire que j'avais su la première
partie de ce drame; car c'était plus qu'une histoire, _c'était de
l'histoire_!...

Mais, quel que fût mon attachement pour l'Impératrice, sa conduite
me parut de nature à être blâmée. Eh quoi! cette famille qu'elle
accusait elle-même de son malheur, elle venait la solliciter
pour cacher des fautes qui devaient nécessairement être la plus
forte partie des accusations qu'on devait former contre elle pour
déterminer l'Empereur à s'en séparer! Il n'y avait là ni dignité, ni
rien même qui pût motiver l'intérêt qu'elle réclamait de nous. Je
le sentais avec peine; car Joséphine, quoique faible et se laissant
aisément dominer par tout ce qui l'approchait, avait néanmoins des
qualités attachantes. Elle était gracieuse comme une enfant gâtée...
C'était la _câlinerie_ créole tout entière, lorsqu'elle voulait
nous conquérir ou se placer dans une position qu'on lui refusait.
Aussi je souffrais de la pensée de son éloignement. Je savais ce
qu'elle était; j'ignorais ce qui nous serait donné. C'était une
nouvelle étude à faire, me disais-je. Hélas!... c'était presque un
pressentiment!

Le soir du même jour je trouvai, en rentrant chez moi, un petit mot
de madame de Rémusat, dans lequel elle me priait _instamment_ de lui
dire le moment où je la pourrais voir... Il était alors onze heures
et demie. Je regardai la date du billet: il portait 6 heures du soir.
Je combinai tout ce que je savais avec ce qui s'était passé, et je
conclus que madame de Rémusat, amie encore plus que dame du palais de
Joséphine, avait calculé qu'en raison de l'attachement de Madame-Mère
pour moi, j'étais la personne la plus influente à employer là-dedans.
On avait appris la visite du matin à l'hôtel de _Madame_; et son
importance avait tout à coup grandi en quelques heures... mais on
ne savait pas que j'étais de service... Mon silence, alors, devait
paraître étrange... Mes chevaux étaient à peine dételés: je donnai
l'ordre de les remettre à la voiture, et je fus à l'instant chez
madame de Rémusat... On sortait de chez elle, et elle-même venait
de sonner sa femme de chambre, pour se mettre au lit, lorsqu'on
m'annonça. Elle me fit aussitôt entrer dans sa chambre à coucher, et
son premier mot fut un remerciement; car elle avait appris dans la
soirée par le sénateur Clément de Ris que j'étais de service auprès
de Madame.

--«Cela n'en est que mieux pour nous, me dit-elle...» Et tout
aussitôt elle entra en matière.

Je ne m'étais pas trompée: c'était _un message voilé_ de
l'Impératrice. Madame de Rémusat, très-dévouée à Joséphine, crut
peut-être que son amitié pourrait lui donner le pouvoir d'abuser
sur la vérité; mais pour cela, il eût fallu ne pas connaître
non-seulement la cour, mais l'intérieur de la famille impériale,
comme intérieur privé.

--«Madame peut beaucoup sur l'Empereur,» me dit madame de Rémusat...
«Vous pouvez beaucoup sur elle... vous pouvez _tout_. J'ai quelque
crédit sur l'Impératrice, assez enfin pour être son garant pour
toutes les promesses qu'elle pourra faire. Le prince Eugène sera
là pour soutenir sa mère; la reine Hortense donnera à nos efforts
un appui certain, celui de ses enfants... L'archi-chancelier est
aussi contre le divorce: voyez à quelle belle association vous vous
unissez.»

J'ai déjà dit combien j'aimais le visage de madame de Rémusat: ses
yeux, en ce moment, étaient admirables. Ils étincelaient du feu
du sentiment; car elle aimait l'impératrice Joséphine, madame de
Rémusat... et sa conduite envers elle fut toujours noble et dictée
par le coeur.

--Mais elle ne pouvait arriver à aucun résultat avec ses nouvelles
combinaisons, qu'elle me montrait comme _certaines_. Je savais _trop
bien_ la véritable volonté des gens dont elle venait de me parler,
pour m'engager d'un pas dans la route qu'elle me montrait comme si
sûre. D'un autre côté, je ne pouvais parler; cependant je crus de mon
devoir de l'éclairer sur la véritable position de l'Impératrice...
Elle m'écouta en femme de coeur et d'esprit, recueillit avec soin ce
que je lui laissai voir, ne chercha nullement à me pénétrer sur le
reste, et en tout se montra à moi comme une femme qui était faite
pour être aimée et estimée.

Elle me parla de la tentative de l'Impératrice auprès de sa
belle-mère, ainsi que de l'histoire de la veille.

--«Si j'eusse été près d'elle, au lieu de cette sotte de madame de
***, me dit-elle, ni l'une ni l'autre n'aurait eu lieu, je vous le
jure! Mais _le salon_ de l'Impératrice, vous le savez, est composé
non-seulement de ses dames du palais, mais de beaucoup d'autres
femmes, qui lui donnent d'abord des conseils à leur profit, puis
ensuite d'autres conseils qui sont perfides pour elle... Voilà ce
que nous détruirions; et j'ai la parole de l'Impératrice qu'elle me
seconderait dans ce travail.»

Nous demeurâmes ainsi jusqu'à deux heures du matin... Madame
de Rémusat espérant m'amener à une conviction qui était que,
l'Impératrice pouvait encore occuper le trône à côté de Napoléon;
et moi, trop instruite de ce _qui était_, pour me laisser aller à
une crédulité impossible. Enfin, nous nous séparâmes; mais avant de
quitter madame de Rémusat, je m'engageai de bon coeur à parler à
Madame, et d'essayer de changer sa manière de voir sur cette affaire
du divorce...

Je le fis en effet; mais que pouvaient quelques vagues contre
un rocher profondément attaché à la terre?... et telle était
malheureusement la volonté de la famille de Napoléon relativement au
divorce.

C'est au milieu de ces agitations que nous atteignîmes le 2 décembre
1809... Pendant le peu de jours qui s'écoulèrent entre ces deux
journées, je fus assidue à faire ma cour à l'Impératrice. Sa
tristesse était visible; et, loin de la cacher, elle la montrait
même, en l'augmentant; ce qui donnait une humeur très-marquée à
l'Empereur. Joséphine m'engagea deux fois à déjeuner pendant cette
époque, remarquable pour elle, qui précéda immédiatement son malheur.
Après déjeuner, il y avait toujours un cercle fort nombreux, et une
foule de femmes que Joséphine y admettait, en vérité on ne sait pas
pourquoi. C'est en vain que madame d'Arberg, madame de Rémusat, lui
répétaient, chaque matin, combien cela déplaisait à l'Empereur...
Elle promettait, et recommençait le lendemain...

--Ah! me disait-elle dans l'une de ces conversations que nous eûmes
dans une sorte de tête-à-tête, si je promets une fois, _à présent_,
de faire tout ce que veut l'Empereur, je n'y manquerai pas...

Elle tenait en ce moment sous son bras un petit loup blanc, de ces
chiens qu'on appelle _chiens de Vienne_. Je ne pus m'empêcher de lui
dire, en le lui montrant: Ah, madame!... Elle me comprit, car elle ne
me répondit pas.

Ce fait de la vie de Joséphine ne doit pas être omis en parlant de
son salon, où ces malheureux chiens jouaient un très-ennuyeux rôle...
Elle avait auprès d'elle, en se mariant avec Napoléon, deux horribles
Carlins, les plus laids, les plus hargneux, les plus insociables que
j'aie connus... Ces chiens n'aimaient pas même leur maîtresse; ils
aboyaient bien incessamment après tout ce qui s'approchait d'elle,
mais pas à autre fin que de déchirer un bras, une main, une jambe, ou
tout au moins une robe. Les couleurs voyantes étaient en défaveur
auprès de _Carlin_ et de _Carline_; tels étaient les noms des deux
petits monstres... Le corps diplomatique avait toujours une provision
de gimblettes et de sucre d'orge dans ses poches... Le cardinal
Caprara, nonce du Pape, avait un reste de jambes qu'il voulait
sauver; en conséquence, il faisait des bassesses auprès de messieurs
les tyrans, qui, connaissant bientôt leur empire, faisaient d'abord
un chamaillis de désespérés dès qu'ils le voyaient... parce que pour
les faire taire il leur jetait du sucre d'orge, des friandises, comme
à des enfants, et n'en avait pas moins les jambes dévorées par les
féroces bêtes; ce qu'on ne voyait pas, grâce à ses bas rouges. Mais
il le sentait, lui...

Quelquefois ces malheureux chiens causaient une rumeur inusitée dans
un palais de souverain. Un jour je fus témoin de ce fait.

Chacun de nous ayant survécu à l'Empire se rappelle encore sûrement
madame la comtesse de La Place, femme du sénateur, du géomètre... et,
dès que son nom est présent à la mémoire, on se rappelle aussi, sans
doute, ses mille et une révérences, ses mines, ses _grâces_, et tout
ce qui enfin en faisait une personne un peu différente des autres.
C'était elle qui répondait, lorsqu'on lui demandait où était M. de La
Place:

--_Il est avec sa compagne fidèle... la géométrie!_

Enfin, telle qu'elle était, elle n'en était pas moins dame
d'honneur de la grande-duchesse de Toscane, lorsque celle-ci était
_seulement_ princesse de Lucques. Madame de La Place partait donc
un jour et quittait Paris pour aller faire six mois de service en
Italie, et venait prendre les ordres de l'Impératrice pour celle
de ses belles-soeurs qui lui voulait le moins de mal parce qu'elle
avait plus d'esprit que les autres... Joséphine le savait; aussi
voulut-elle ajouter verbalement quelques mots à sa lettre, et
appela-t-elle madame de La Place auprès d'elle, en lui montrant
une place sur son canapé pour lui parler avec plus de facilité.
Madame de La Place y parvint de révérence en révérence, et s'assit
sur le bord du sopha. Cela fut bien pendant le premier moment du
discours de Joséphine; mais, voulant dire un mot plus bas et plus
près, la comtesse s'avança sur le bord du canapé et se pencha vers
l'impératrice. Il y avait ce jour-là plus de quarante personnes
dans le salon jaune... et, pour dire la vérité, presque tous les
yeux étaient fixés sur la personne favorisée... Tout à coup la
comtesse pousse un cri perçant, s'élance du canapé, et vient bondir
au milieu du salon, en tenant à deux mains une partie d'elle-même
qu'heureusement elle avait très-charnue, mais que le vieux carlin
avait mordue avec une telle rage que la robe et la jupe étaient en
lambeaux. La maudite bête, non contente d'avoir mordu une comtesse
aussi irrévérencieusement, s'était élancée après elle, et faisait des
cris et des hurlements inhumains. La pauvre femme souffrait et tenait
à deux mains la partie blessée, tout en répétant avec sa voix douce
et polie à l'Impératrice, qui lui disait: _mon Dieu! ils vous ont
fait bien du mal?_...

--_Non, madame!... Non, du tout!... au contraire_, ce qu'on dit enfin
quand on se laisse tomber... vous savez...

La chose n'était que risible ce jour-là, parce que entre la vilaine
bête et la patiente il y avait je ne sais combien de jupons; mais
quand le hargneux animal mordait quiconque passait à portée de ses
dents, la chose devenait plus ennuyeuse. Napoléon l'avait éprouvé...
Naturellement distrait par les hautes pensées qui l'occupaient, il
arriva que pendant longtemps il fut la principale victime de ces
horribles bêtes; mais tel était alors son affection pour Joséphine,
qu'il ne voulut pas lui demander un sacrifice qu'elle devait
naturellement lui offrir. Napoléon ne parla jamais de noyer Carlin
et Carline, et même il poussa la bonté jusqu'à faire venir pour
Joséphine un de ces petits loups, de ces chiens appelés vulgairement
_chiens de Vienne_, pour remplacer le défunt, car le monstre Carlin
s'endormit plein de jours comme une créature honnête et sortit de
ce monde ainsi que Carline. Joséphine avait là une belle occasion
pour faire preuve de générosité: elle ne connaissait pas le chien de
Vienne; il le fallait renvoyer: elle n'en eut pas le courage; et il y
eut de nouveau un autre pouvoir à flatter; car il est de fait qu'un
moyen de faire parvenir une pétition favorablement à l'Impératrice,
était d'en charger le chien lorsqu'on pouvait gagner un huissier
de la chambre, ou une dame d'annonce. Alors on plaçait la pétition
dans le collier du chien qui apportait le papier aux pieds de sa
maîtresse. J'ai vu trois exemples de ce que je dis là; et la chose
réussir!...

Eh bien! jamais l'Impératrice Joséphine n'a eu assez de force sur
elle-même, pour éloigner d'elle un objet aussi peu dans sa vie qu'un
chien inconnu!... et quand elle se refusa à éloigner le chien de
Vienne, elle répondit à madame de Rémusat:

--«Je prouve par là mon pouvoir sur l'Empereur à ceux qui en
doutent!... voyez s'il en a dit un mot!..

Que peut-on faire pour une personne qui connaît aussi peu sa
position, et ne comprend pas que la patience n'est jamais plus
grande que lorsque la chose devient indifférente? L'amour n'est
importun _que lorsqu'il aime_.»

L'Allemagne tout entière arrivait à Paris pour cet hiver de
1809; nous avions l'ordre de recevoir, de donner des fêtes, de
grands dîners, des chasses, et tout ce qu'on pouvait faire pour
montrer aux étrangers ce qu'était la France... Plus on faisait de
projets pour que l'hiver fût splendidement magnifique et que notre
hospitalité laissât des souvenirs profonds dans la mémoire des rois
et des princes allemands, et plus l'Impératrice était triste. On
voyait qu'une parole avait jeté du trouble dans cette âme... Il y
avait quelquefois, le matin, chez elle, jusqu'à quarante femmes;
ordinairement elle causait... provoquait elle-même, alimentait
la conversation: maintenant elle était quelquefois morose et
continuellement mélancolique; elle me faisait une peine profonde, car
je l'aimais tout en reconnaissant qu'elle avait souvent tort.

Le prince Eugène était à Paris; il n'avait pas amené la vice-reine,
qui, à ce qu'on disait, était charmante; il causait volontiers avec
moi lorsque nous nous trouvions ensemble: c'était surtout chez sa
soeur que nous parlions de ce qui l'occupait. Il aimait sa mère
avec une extrême tendresse et ne pouvait supporter cette idée du
divorce, et ce fut agité des plus tristes pensées qu'il arriva à
Paris, pour y remplir ses funestes fonctions en cette circonstance
d'archi-chancelier d'État...

Voilà les événements qui avaient précédé ce jour du 2 décembre de
l'année 1809, dont j'ai parlé au commencement de ce _discours sur
l'Impératrice_ Joséphine, comme aurait dit Brantôme...

La reine de Naples était attendue pour cette fête de
l'Hôtel-de-Ville; je fus, la veille, faire ma cour à la reine
Hortense; elle me parut frappée d'un pressentiment terrible; je
n'osai pas la rassurer, car j'étais moi-même inquiète et ne savais
comment lui montrer un avenir moins sombre que celui qu'elle
redoutait...

Dans les trois jours qui avaient précédé cette fête, j'avais remis la
liste des dames qui devaient venir recevoir l'Impératrice avec moi
à la porte de l'Hôtel-de-Ville. Cette liste avait été lue dans le
salon de Joséphine, et je me rappelle que plusieurs remarques assez
critiques furent faites en entendant nommer quelques noms; deux dames
attachées à l'impératrice, surtout, firent sur madame Thibon, femme
du sous-gouverneur de la Banque, des réflexions que l'Impératrice
aurait dû réprimer. Hélas! savait-elle ce qui lui arriverait quelques
jours plus tard en face de cette même femme dont la tournure pouvait
prêter à rire, ce que d'ailleurs je ne trouvais pas, mais qui était
sûre au moins de son état et de sa position.

Le 2 décembre, je m'habillai de bonne heure pour me trouver à
l'Hôtel-de-Ville, avant celle fixée pour la venue de l'Impératrice.
Je trouvai une chambre dans laquelle il y avait un bon feu, ce dont
je remerciai Frochot, car le froid était très-vif et le temps sombre.
Il y avait du malheur dans l'air! À trois heures, je vis arriver le
comte de Ségur, le grand-maître des cérémonies, il était conduit par
Frochot, et ne savait pas où celui-ci le menait. Quelque impassible
que fût sa physionomie, il était en ce moment visiblement ému, et
ce qu'il avait à me dire paraissait lui être pénible. On sait que
M. de Ségur avait de l'affection pour l'impératrice Joséphine, qui,
elle-même, aimait beaucoup son esprit aimable et ses bonnes manières.

--«Savez-vous ce qui arrive?... me dit-il aussitôt que nous fûmes
dans une embrasure de fenêtre, et loin de plusieurs femmes qui
étaient dans la pièce où nous nous trouvions. Un malheur des plus
grands.

--Qu'est-ce donc? demandai-je à mon tour tout effrayée.

--Je vous apporte l'ordre de l'Empereur de ne pas aller au-devant de
l'Impératrice!»

Je demeurai d'abord stupéfaite; puis, revenant à moi, je dis à M. de
Ségur, en avançant la main:

--«Voyons cet ordre.

--Mais je n'ai rien d'écrit!.. Comment voulez-vous qu'on écrive
pareille chose?

--Et comment voulez-vous, lui dis-je à mon tour, lorsque j'ai une
mission _officielle_ de l'Empereur à remplir, comment irai-je m'en
exempter sur une simple parole verbale, pour être ensuite chargée de
tout ce que pourrait produire et amener une semblable démarche?»

M. de Ségur me regarda un moment sans me répondre, puis il me dit:

--«Je crois que vous avez raison... Je retourne au château; je vais
parler au maréchal Duroc.»

Il partit, en effet, et revint au bout d'un quart d'heure, porteur
d'un mot de Duroc[38], qui me disait que l'Empereur, pour empêcher
le cérémonial d'être aussi long pour son arrivée à l'Hôtel-de-Ville,
autorisait tout ce qui pouvait simplifier l'arrivée de l'Impératrice,
qui précédait l'Empereur ordinairement de quelques minutes. En
conséquence, l'Impératrice _ne serait pas reçue ce jour-là par les
Dames de la ville de Paris_!.. Et devait aller SEULE, avec son
service, de sa voiture à la salle du trône.

[Note 38: J'ai cette lettre.]

En lisant cet étrange billet, je ne pus m'empêcher de lever les yeux
sur M. de Ségur. Il était sérieux et paraissait même péniblement
affecté.

--«Qu'est-ce donc que cette mesure, lui dis-je enfin? Il ne me
répondit qu'en levant les épaules et par un regard profondément
touché...

--Que voulez-vous, me dit-il, les conseils ont eu leur effet et pour
cela il n'a fallu que quelques heures.

Je le compris. Hélas! je savais par moi-même que le Vésuve faisait du
mal à d'autres qu'à ceux qui demeuraient à Portici... Je le savais
déjà et je devais bientôt en avoir une nouvelle preuve.

--«Mais, que faire? demandai-je à M. de Ségur.

--Que puis-je vous conseiller! me dit-il. Je crois cependant,
poursuivit-il après un long silence, que vous devez monter dans
la salle du trône, faire placer vos dames, dont les places sont
réservées ainsi que la vôtre, pour ne pas faire de trop grands
mouvements lorsque l'Impératrice sera une fois placée.»

J'étais désolée; il y avait une intention tellement marquée au coin
de la méchanceté dans cet ordre, que j'y reconnus en effet une autre
volonté que celle de l'Empereur. Cependant il fallut obéir. Je dis à
ces dames, à madame Fulchiron entre autres, qui avait un ascendant
assez marqué sur beaucoup de femmes dans la banque et dans le haut
commerce de Paris, ce qui venait de m'être ordonné; et, sans faire
aucune réflexion, car elles eussent été trop fortes pour peu qu'un
mot eût été prononcé, nous nous dirigeâmes vers la salle du trône,
où nos places étaient réservées auprès du trône et de l'Impératrice.
Notre arrivée causa un mouvement général, et c'était, au reste, ce
qu'on voulait. Parmi l'immense foule qui remplissait non-seulement
la salle Saint-Jean, mais tous les appartements qu'il nous fallut
traverser, il y avait les soeurs, les mères, les cousines, les amies
des femmes nommées pour accompagner l'Impératrice. Toutes se disaient
depuis qu'elles étaient arrivées:

--«Nous allons voir arriver l'Impératrice avec son cortége; ma fille
est avec elle... ma fille est du cortége... Voyez-vous, madame, cette
dame avec une robe rose _et une guirlande nakarat_... cette dame qui
_est si bien mise_?... c'est ma fille...»

Et cette phrase était répétée par les personnes intéressées à
chacun de ses voisins... On pense combien l'étonnement fut suivi
d'un mécontentement général, lorsqu'on vit arriver le cortége ne
suivant personne. Il me vint en tête ensuite un mensonge que je n'eus
malheureusement pas la présence d'esprit de dire aussitôt que le
billet me parvint. C'était d'annoncer que l'Impératrice était malade
et ne venait pas; et, lorsqu'elle serait arrivée, de faire circuler,
que s'étant trouvée mieux, elle était venue. Mais je n'en fis rien,
malheureusement; et, lorsque j'entendis battre aux champs et que
le mouvement général annonça son arrivée, je ne puis dire ce que
j'éprouvai... Elle entra dans la salle du trône, conduite par Frochot
et son seul service!... Elle était non-seulement abattue, mais ses
yeux étaient remplis de larmes que ses paupières retenaient avec
peine; à chaque pas qu'elle faisait, on voyait que ses pas étaient
chancelants. La malheureuse femme, dans cette manière tacite de lui
annoncer que l'heure de son infortune allait enfin sonner, voyait se
réaliser et se former en malheur certain ce qu'elle redoutait depuis
plusieurs années. Elle souriait en saluant à mesure qu'elle avançait
vers le trône, mais ce sourire avait une expression déchirante.
Je fus au moment d'éclater lorsqu'elle fut près de moi... Elle me
regarda et me sourit avec une attention marquée. Elle comprit tout
ce qu'il y avait pour elle dans mon coeur dans un tel moment, et ce
regard y répondit avec l'expression la plus entière du malheur et
d'une résignation qui redoublait la pitié qu'inspirait cette femme
couronnée de fleurs, chargée de pierreries, et dont l'âme, en cette
heure terrible, était plus saignante d'une blessure qui jamais ne
se devait fermer, qu'aucune des femmes qui étaient dans cette vaste
enceinte... Et pourtant elle était assise sur un trône!... mais
quelle est la femme qui peut dire: Je ne souffre pas!... Sans doute,
mais quelles souffrances pouvaient égaler celles de Joséphine, au
moment où, en montant les marches du premier trône du monde alors,
l'infortunée se dit:

--«C'est la dernière fois que je m'y asseoirai!...»

Lorsqu'elle y fut, a-t-elle dit ensuite, elle reprit un peu de force;
mais il était temps, car ses jambes se dérobaient sous elle!... Elle
promena lentement ses yeux sur cette foule, dont les regards étaient
attachés sur elle... et de nouveau son coeur se serra. Elle comprit
que même son sourire était interprété dans cette triste journée, et
ne put s'empêcher de dire en son coeur, avec amertume, qu'on aurait
pu du moins lui épargner cette scène cruelle... Mais on voulait, au
contraire, qu'elle y remplît un rôle!...

Enfin, on battit aux champs... c'était l'Empereur!... Il monta
rapidement, arriva dans la salle du trône et marcha d'abord, sans
s'arrêter, vers le fauteuil qui était à côté de l'Impératrice... Ce
fut alors qu'il eut visiblement un mouvement fort singulier, pour
lui surtout qui n'était facilement atteint par aucune émotion;
et certes, pour le drame qui se jouait en ce moment, il y avait
longtemps qu'il y était préparé... Mais au moment où il venait
de lancer, au milieu des habitants de Paris, la nouvelle presque
certaine de l'événement important qu'on prévoyait depuis longtemps,
sans croire qu'il serait jamais réalisé, il éprouva sans doute
une impression qui le maîtrisa au moment de revoir Joséphine...
Il redoutait peut-être une scène, un évanouissement, des larmes
impossibles à retenir... On le vit tout à coup s'arrêter pour parler
je ne sais à quelle femme, et il demeura ainsi quelques secondes...
C'était, je n'en doute pas, pour calmer l'agitation de son âme et les
battements de son coeur... Combien je souffrais aussi, pendant qu'il
se dirigeait vers le trône! Il était suivi de la reine de Naples, de
Murat, de M. d'Abrantès, de Frochot et de tout son service.... Il
portait l'uniforme de la garde, non pas celui des guides; il y avait
longtemps qu'il l'avait abandonné. Il portait celui de la garde;
l'habit bleu à revers blancs. Cet habit ne lui allait pas aussi bien
que l'autre, mais il le préférait alors; et, dans cette journée, je
ne fus pas fâchée de le lui voir, car l'autre me l'aurait rappelé
trop vivement aux jours du bonheur de l'infortunée dont les larmes
retombaient en silence sur son coeur et devaient le brûler!...

La reine de Naples était arrivée le matin même!.. elle n'avait pas
perdu de temps, comme on le voit, pour renouveler connaissance
avec la bonne ville de Paris... Je l'examinai attentivement
lorsqu'elle entra dans cette salle où quelques années avant (trois
ans seulement), elle avait été la véritable reine de la fête qu'on
donna dans l'Hôtel-de-Ville pour le mariage de son frère le roi de
Westphalie; alors elle n'était encore que grande duchesse de Berg...
mais elle fut la véritable personne à qui la fête était dédiée. On
aurait voulu retrouver sur son front de femme l'expression d'un coeur
de femme... une émotion enfin... un signe qui dît à un être qui
l'aurait comprise dans cette foule immense: _Je me souviens!_... mais
tout demeura de marbre; alors il était indifférent, en effet, que ce
front devînt plus ému... La campagne d'Iéna était terminée et la paix
de Wagram faisait espérer une longue paix.

La fête fut presque lugubre; ce fut en vain que l'Empereur fit
plusieurs fois le tour de la salle Saint-Jean et de l'immense
vaisseau formé par la cour transformée en salle de bal... Ce fut en
vain que l'Impératrice le suivit en adressant un mot aimable à chaque
femme... Ce qu'elle faisait, au contraire, amena ce qu'on voulait
éloigner... une sorte d'impression pénible éclata. L'Impératrice
était fort aimée dans Paris; on lui trouvait ce qu'elle avait, en
effet, une grande douceur, une bonté qui était vraie et n'avait que
le défaut d'une grande banalité; mais rien n'égalait sa grâce dans
ces fêtes publiques de la ville, et chaque mot qu'elle adressait aux
femmes les plus obscures par leur position sociale, portait avec lui
une douceur et un tel attrait, qu'elle était vraiment aimée par ce
qu'on appelait les masses en général de la ville de Paris. La reine
de Naples, au contraire, n'était pas aimée... On lui trouvait de la
raideur, de la sécheresse, et c'était vrai; à la cour, elle avait
un ricanement perpétuel qui était odieux et impatientant au dernier
point, si je peux mettre ces deux mots ensemble... et comme elle
avait peu d'esprit, rien ne venait compenser chez elle la perte de
sa beauté, qui déjà, en 1809 et 1810 la quittait. Elle n'avait au
reste jamais eu que de la fraîcheur et une fort belle peau; une fois
cette fraîcheur perdue, il ne restait qu'une femme fort ordinaire,
si elle n'eut pas été reine. Murat, au contraire, avait une urbanité
qui voulait jouer au chevalier du treizième siècle, ce qui, au fait,
était toujours de la bonté. Il y avait dans cet homme du ridicule;
mais, pourtant, il était bon, et lorsque Napoléon fut abandonné plus
tard par lui, il n'aurait pas fait cette indigne action si sa femme
ne l'y eût pas excité. Je le sais à n'en pouvoir douter.

Le jour de cette fête, Murat était fort beau: il portait l'habit de
sa garde; habit blanc, avec les revers amarante et les brandebourgs
en or, formant comme une cuirasse d'or sur sa poitrine, sur laquelle
brillaient en même temps plusieurs ordres en diamant, au milieu
desquels on voyait étinceler l'étoile de la Légion-d'Honneur. Murat
était radieux; il allait à chaque femme renouveler les hommages
qu'il leur rendait lorsqu'il n'était encore que le général Murat, et
cela avec une bonté qui dégageait sa démarche de toute apparence de
ridicule. Derrière lui marchait un homme que la mort a aussi frappé
depuis, et qui, à cette époque, était parfaitement beau: c'était le
duc de Lavauguyon..... De la taille du Roi à peu près, mais beaucoup
plus élégant cependant de tournure et de manières, d'une beauté de
traits plus positive, il se faisait remarquer par la noblesse de
sa tenue et la manière dont il portait sa tête... Son habit était
le même que celui du Roi, et, de loin, on pouvait s'y tromper, si
l'on n'avait pas connu la différence qui existait dans la tournure
des deux hommes. Le duc de Lavauguyon était grand seigneur dans
l'acception véritable du mot; et Murat, malgré ses broderies, ses
panaches et toutes ses parures, qui ressemblaient à des soins de
femme, ne put jamais imiter autre chose qu'un roi de théâtre, un roi
de Franconi, comme on le disait à cinquante pas de lui.

Deux hommes, qui le connaissaient depuis bien des années, me dirent
un jour:

--«Vous seriez bien étonnée si je vous racontais que Murat, dont la
valeur si brillante est aujourd'hui une renommée établie et mérite
tant de l'être, a faibli pourtant un jour devant l'ennemi, et que cet
homme si brave a eu peur.

--Peur! lui! Murat! m'écriai-je; allons donc!

--C'est la vérité: il n'était alors que chef de bataillon; c'était
en Italie, à Mantoue... Il reçut un ordre de prendre deux compagnies
et d'aller débusquer un corps plus nombreux que le sien; mais, comme
depuis le commencement de la campagne l'armée d'Italie ne faisait
pas autre chose que de se battre contre un corps plus fort que ceux
qu'elle opposait, la chose ne fut pas l'objet d'une réflexion; mais
Murat _eut peur_ et n'avança pas; au contraire, _il recula_. Cette
affaire, que le général en chef sut le même jour, lui donna longtemps
de la prévention contre Murat; et ce furent madame Bonaparte et
madame Tallien qui le firent nommer général de brigade, lorsqu'il
apporta au Directoire les drapeaux de je ne sais plus quelle
bataille. L'Empereur revint ensuite sur le compte de Murat, parce que
celui-ci effaça le souvenir de Mantoue par tant d'actions glorieuses
que celle-là ne servit plus que pour prouver ce qu'on dit depuis
longtemps: c'est que l'homme le plus brave ne peut pas dire que
jamais il n'a eu peur.»

J'ai raconté ce fait, pour dire que Murat avait de grandes
obligations à Joséphine, obligations qu'il ne reconnut que par une
sorte d'ingratitude, au moment du divorce. Mais cet homme, qui
n'avait plus d'amour pour sa femme, et qui avait les intrigues les
plus fortes pour éloigner même l'apparence de l'affection entre
eux (et l'on sait par des gens qui, certes, étaient bien instruits
qu'à Naples les scènes les plus violentes avaient lieu entre eux),
eh bien! cette femme qu'il n'aimait plus le dominait au point que,
dînant avec eux dans ce voyage, lorsqu'ils eurent quitté le pavillon
de Flore pour l'Élysée, après le départ du Roi de Saxe, j'entendis
plusieurs fois la Reine imposer silence à Murat pendant le dîner[39].
Nous n'étions à la vérité que nous quatre, Murat et la Reine, moi
_et mon mari_. N'est-ce pas que c'était une singulière partie que
celle-là?...

[Note 39: Le sujet de la contestation était l'opinion plus que
tranchée qu'avait la Reine sur la famille de Naples exilée en Sicile;
Murat reprenait sa femme sur des mots trop durs dits par elle sur la
reine Caroline et le roi Ferdinand!... elle le fit taire!...]

Le duc de Lavauguyon[40] est mort d'une manière plus douloureuse
qu'une autre pour ses amis; il souffrait si cruellement depuis
plusieurs années qu'on n'a pas pu regretter la vie pour lui; mais
ceux qui l'aimaient, ceux qui avaient pour lui l'amitié que je lui
portais, ont regretté de le voir quitter le monde et la vie sans leur
laisser un adieu et un souvenir presque; et sa mort, pour ainsi dire
subite, a doublé le deuil de sa perte dans le coeur de ses amis.

[Note 40: Le malheureux duc de Lavauguyon était tombé dans un marasme
complet, quelques années avant sa mort. Il ne voyait plus que moi et
son beau-frère le prince de Beaufremont, lorsqu'il était à Paris:
la plus tendre amitié m'attachait à lui, et j'ai cherché, par tous
les moyens que cette même amitié peut inspirer, à détourner de sa
pensée de funestes projets qui prenaient quelquefois une telle action
sur lui, que je le retenais de force pour dîner avec moi, ou pour
prolonger une conversation qui pût le distraire. Que de fois, j'ai
mis de pieuses fraudes en oeuvre, afin de détourner un orage dont
les effets me faisaient trembler!... Alors cet homme que j'avais
vu si brillant et si heureux... cet homme que j'avais connu si
pénétré, surtout de son bonheur, n'était plus qu'un faible enfant,
pleurant devant des souvenirs..... Oh! de quelles scènes cruelles
j'ai été témoin!... Quelles douleurs j'ai vues dans cette âme;
quelles blessures profondes!... Mais une vérité que je dois dire,
c'est que jamais, dans aucun temps, il n'a démenti son affection pour
Murat; jamais il n'a pu soutenir que je misse, dans une page de mes
mémoires, un mot qui pût faire penser qu'il m'avait dit quelque chose
contre Murat. On me croira un ingrat, me répétait-il!... Enfin, pour
calmer sa tête qui s'échauffait pour la moindre chose, je fis une
note dans laquelle je disais que je ne tenais mes renseignements,
en aucune manière, de M. le duc de Lavauguyon, quoique je le visse
souvent. Tout ce qu'il m'a révélé et confié au reste est en grande
partie au moins de nature à être caché plutôt qu'à être publié.
C'était un homme profondément malheureux que le duc de Lavauguyon, et
il n'était pas fait pour l'être. Il avait de l'âme et du coeur, et
ce ne fut qu'après avoir été violemment frappé par le sort qu'il a
été en hostilité, comme il l'était, avec ses meilleurs amis. Dans les
dernières années de sa vie, il ne voyait que moi et son beau-frère;
encore choisissait-il, de préférence, les heures où j'étais seule.
Lorsqu'il perdit son beau-frère, je crus qu'il mourrait avec lui.

«Je n'ai plus que vous,» m'écrivait-il le lendemain de cette mort.
«Mon Dieu! ne soyez pas malade, car mon affection porte le malheur
avec elle!... Je frappe de mort tout ce que j'aime!...»

Et c'est moi qui lui ai survécu!

Il aimait Murat avec une telle tendresse, que jamais il ne voulait
me permettre de parler de lui en plaisantant; et un jour il faillit
attaquer de propos une personne de ma société, qu'il trouva chez moi,
et qui parla légèrement de Murat.

«J'ai un regret qui devient chaque jour un remords, me disait-il...
c'est d'avoir trompé Murat!... J'ai trompé cet homme, en partageant
une affection avec lui. C'est indigne à moi.»

La première fois qu'il me dit ce que je viens de rapporter, je crus
qu'il voulait rire; car certes il savait bien qu'il n'était pas
le seul!... mais pas du tout, la chose était des plus sérieuses.
Non-seulement il la répéta _sans varier_; mais j'ai dix lettres de
lui, dans lesquelles il me le rappelle. Le curieux de cela, c'est que
la femme était devenue pour lui un être odieux!...

Il me racontait qu'un jour, étant à Naples, il était auprès de cette
femme (elle logeait au palais). Son valet de chambre de confiance
vint l'avertir que le roi le demandait... Aussitôt M. de Lavauguyon
s'élança dans un escalier dérobé qui conduisait à une galerie
commune, de laquelle il pouvait facilement regagner son appartement;
mais, à l'instant où il y arrivait, le roi y arrivait de son côté. Il
était pâle, agité. Une pensée instinctive lui révélait qu'il était
trahi... Il s'élança sur le duc, et, saisissant le bouton de sa
redingote, il lui dit d'une voix étouffée:

--«D'où venez-vous, monsieur?

--Je ne puis le dire à Votre Majesté, répondit le duc avec fermeté.

--Je veux le savoir.»

Le duc ne répondit rien.

--«Je le sais,» s'écria Murat furieux!

Le duc le regarda fixement:--«Non, sire, vous ne le savez pas et vous
ne le saurez jamais.»

Le roi se frappa le front, et retourna dans son appartement...

--«Si vous saviez tout ce que j'ai souffert pendant que cet homme,
qui avait tant fait pour moi, était là, comme un juge, pour me
reprocher ma perfidie!... Il aurait été vengé s'il l'avait pu voir...
Eh bien! croiriez-vous, poursuivit le duc de Lavauguyon, que lorsque
je racontai cette entrevue terrible à cette femme, elle ne comprit
pas que le dramatique de cette scène était tout entier dans la
perfidie dont elle et moi nous nous rendions coupables?

--Oh! lui dis-je, je vous comprends, moi!... et plus que vous ne le
pouvez croire!... J'ai aussi mes souvenirs!..

--Oui!... et comme ceux du duc de Lavauguyon, ils sont ineffaçables,
c'est-à-dire qu'à côté s'élève une pensée de vengeance. Si, jusqu'à
cette heure, le mal qui fut fait ne fut reconnu que par le silence,
c'est que j'ai obéi à la voix de Dieu, qui commande l'oubli des
injures. Il est des êtres qui lassent toutes les patiences...]

Je lui ai parlé de la conduite de Murat envers Joséphine, et il m'a
confirmé dans la pensée que j'avais déjà, qui était que sa femme
avait considérablement aidé à mettre Murat dans le parti ennemi;
j'ajouterai même que, dînant chez moi un jour avec le duc de Valmy,
il disculpa totalement Murat d'être l'unique auteur du traité avec
l'Autriche.

Quoi qu'il en fût, ce même soir de la fête de l'Hôtel-de-Ville, je
vis tout ce qui allait résulter de ce qui s'annonçait; et l'arrivée
de la reine de Naples me parut du plus mauvais augure pour Joséphine.

La chaleur était étouffante dans toutes les salles de
l'Hôtel-de-Ville, quelque grandes qu'elles fussent. L'Empereur qui
souffrait de rester en place dans cette triste journée parlait
beaucoup plus souvent aux femmes.

On aurait dit qu'il voulait commencer son rôle d'Impératrice; car,
pendant le temps qui devait s'écouler entre le départ de l'ancienne
et l'arrivée de la nouvelle Impératrice, il devait être chargé, à
lui seul, du poids tout entier de la couronne... Il venait de faire
une de ces tournées, et c'était toujours un mouvement extraordinaire
que cela occasionnait, en raison de la foule qui l'entourait. Dans
l'un de ces moments, je me trouvai debout et absolument derrière
l'énorme corps de M. de Ponté, chambellan de l'Empereur. Je lui criai
qu'il m'étouffait; mais il était si grand que pour faire arriver mes
paroles à son oreille, il eût fallu un porte-voix; bien loin donc de
s'éloigner, je le sentis tout à coup _s'asseoir_ pour ainsi dire sur
ma poitrine. Je poussai un cri et m'évanouis tout à fait.

On me porta dans l'appartement intérieur de Frochot, où sa femme de
charge vint me soigner; mais je fus trop malade pour rentrer dans la
salle de bal: je m'enveloppai dans ma pelisse, et retournai chez moi.
J'ignore donc comment la fête fut terminée; mais j'ai su par ceux de
mes amis qui s'y trouvaient que rien d'extraordinaire ne s'y passa
jusqu'au départ de la cour.

L'Impératrice fut au désespoir; et, en rentrant aux Tuileries, les
larmes qu'elle avait si longtemps contenues coulèrent en abondance.
Elle avait passé sa vie à redouter un malheur comme celui du divorce;
et pourtant la faiblesse de son caractère le lui montrait toujours
impossible.... et maintenant elle frémissait devant ce même malheur,
à présent qu'elle le voyait se dresser devant elle comme un fantôme,
menaçant et au moment de frapper.

Malgré ce qui s'était passé à l'Hôtel-de-Ville, Joséphine et
l'Empereur n'eurent aucune explication: depuis longtemps elle et
lui en étaient à les redouter... Elles étaient funestes à tous
deux. Napoléon détestait tout ce qui faisait _scène_; et Joséphine,
soit dans la croyance qu'une femme est plus intéressante quand elle
pleure, soit que ce fût naturellement, ne pouvait dire une parole
sans fondre en larmes; et l'Empereur, alors, devenait furieux
contre elle et contre lui-même... Quelque terreur que lui inspirât
l'Empereur, cependant, Joséphine comprenait qu'il lui fallait parler;
mais jamais elle n'osait ouvrir cette petite porte qui conduisait
à son cabinet!... Elle avait une extrême peur de l'Empereur; et je
vais en donner une preuve, qui est plutôt le fait d'une enfant que
d'une souveraine, ou d'une femme prochainement destinée à l'être.
Le fait que je vais citer s'est passé dans l'année qui précéda le
couronnement.

Foncier[41], le bijoutier à la mode de l'époque de mon mariage,
avait la clientèle non-seulement de l'Empereur, mais aussi de
Joséphine. On ne portait pas une chaîne, un bijou, quel qu'il fût,
qui ne sortît de la boutique de Foncier... Il avait en outre de
très-belles choses que madame Bonaparte lui achetait fort souvent. Un
jour il lui apporte des perles tellement belles, que voilà la pauvre
Joséphine dans le plus cruel état. Ces perles lui tournaient la tête;
mais le moyen d'aller parler _perles_ à Bonaparte!... Il aurait
répondu comme Louis XVI: J'aime mieux un vaisseau. Avec l'argent des
perles, l'Empereur aurait eu un bataillon de 500 hommes; les perles
coûtaient 500,000 fr.--Joséphine n'osa donc rien dire de ces perles
si désirées; mais elle ne crut pas devoir être aussi discrète avec
Bourrienne; Bourrienne, homme vénal, et qui reçut son congé pour
des motifs graves, comme le savent ceux qui approchaient alors des
Tuileries. Eh bien! il arrangea l'affaire. On fit je ne sais quel
arrangement pour que Berthier fît payer à la guerre un fripon qui
n'aurait été payé que dans dix ans, à cent pour cent de perte, et
qui le fut intégralement tout de suite; aussi, en reconnaissance,
il donna un million: ce million fut partagé je ne sais comment. Ce
que je sais, c'est que le collier passa des magasins de Foncier dans
l'écrin de Joséphine. Mais ce n'était rien de l'y avoir fait venir;
il fallait le pouvoir porter; et cela était difficile avec Napoléon,
dont la mémoire était terrible de lucidité pour ces sortes de choses.

[Note 41: Foncier et Marguerite. Ils étaient à côté de Biennais,
le singe violet. Foncier avait beaucoup de goût, mais il était
horriblement cher. Sa famille était fort nombreuse et fort unie. Sa
belle-soeur était madame Jouanne, bonne et digne femme que je voyais
beaucoup à Versailles, et pour qui j'avais une sincère amitié, ainsi
que pour son mari qui est le plus honnête et le meilleur des hommes.
Elle était mère de madame Alexandre Doumerc, cette femme spirituelle
qui chantait si bien, et qui était si agréable. Madame Jouanne est
morte. C'est sa fille qui occupe sa maison de Versailles avec son
père.]

--«Mon Dieu!» disait-elle à madame de Rémusat, qui était dans
la confidence, c'est-à-dire de l'embarras de mettre les perles
(Joséphine la connaissait trop bien pour lui parler de la façon dont
elles avaient été payées)... «Mon Dieu!» lui disait Joséphine, «je
ne sais comment faire pour porter ces perles... Bonaparte me ferait
une scène!.. et pourtant c'est le présent d'un père, à qui j'ai fait
avoir la grâce de son fils.»

C'était dans de pareilles occasions que l'Impératrice était
étonnante. Elle croyait que nous prenions tout cela pour vérité...
Madame de Rémusat ne répondit rien; mais elle observa que, pour une
cause aussi juste, aussi belle, le premier Consul ne dirait que peu
de choses.

--«Non, non!» s'écriait Joséphine toute tremblante; «non, non!... Oh!
je frémis d'y penser!...»

Cependant il fallut prendre un parti. Voilà celui que conseilla
Bourrienne, vrai Figaro, ayant toujours un expédient tout prêt.
Madame Bonaparte mit les belles perles de Foncier, et se présenta
hardiment, un jour d'opéra, devant le premier Consul. Napoléon
aimait beaucoup les perles: c'était, avec une robe blanche, ce qu'il
préférait pour une femme. Aussitôt qu'il vit Joséphine avec ces
belles perles, il fut à elle, et, l'embrassant, comme toujours alors,
aussitôt qu'il la voyait:--«Comme tu es magnifique! lui dit-il...
Qu'est-ce donc que ces belles perles?... Ma foi, on les dirait fines,
tant elles _ont de l'Orient_.

--Mais,» répondit madame Bonaparte, «elles sont fines aussi, et tu
les connais... tu les a vues cent fois!...

--Moi?...» Et le premier Consul, stupéfait, regardait alternativement
et sa femme et les perles.

--«Sans doute! ce sont les perles que la république cisalpine m'a
données.

--Pas possible!

--C'est la vérité... Tiens, demande à Bourrienne et à madame de
Rémusat...» Celle-ci s'inclina mais sans dire un mot. Bourrienne ne
fut pas aussi avare de paroles: il dit effrontément et même avec
un sourire ironique «qu'en effet c'était la république cisalpine
qui avait donné les perles;» et il ajoutait, en racontant ensuite
l'histoire à Hambourg et à Altona:

--«Je le crois bien que c'est la république cisalpine qui avait donné
les perles... Elles ont été payées avec l'argent d'une fourniture
mal régularisée par Berthier, et que, maintenant, la république
cisalpine va payer.»

Napoléon, tout en disant: «C'est bien étonnant!» crut à la république
cisalpine, et les perles demeurèrent... Bientôt elles se fondirent
dans tous les bijoux de la couronne de France, et devinrent un des
joyaux les moins précieux de l'écrin impérial.

Une autre fois il s'agissait, pour Joséphine, de déclarer toutes ses
dettes. Jamais elle ne voulait convenir de la totalité de la somme.

--«Il me _tuerait_!» criait-elle toute désespérée; «il me _tuerait_!»
Et jamais elle ne voulut que Duroc le déclarât à l'Empereur.

--«Je paierai sur _mes économies_,» dit-elle.

Cette colère, en effet, était terrible à affronter... Cependant,
deux jours après le 2 décembre, elle se résolut à parler à
l'Empereur. Elle prit conseil de madame de Rémusat, d'abord, et, à
celle-là, son conseil fut bon. Son avis était pour le silence, mais,
malheureusement, le salon de Joséphine renfermait une foule de gens,
et surtout de femmes, qui lui étaient funestes. Madame de Rémusat le
lui dit; mais voyant qu'elle ne voulait rien écouter, elle rentra
chez elle fort attristée. Joséphine, après avoir rassemblé toutes
ses forces, monta en tremblant le petit escalier qui conduisait
à l'oratoire[42] d'Anne d'Autriche!.. En approchant elle entendit
parler... Le coeur lui battit..; elle n'osait pas redescendre..; elle
n'osait pas entrer... Cependant elle s'y hasarda et frappa un faible
coup...

[Note 42: Il formait le premier cabinet particulier de l'Empereur.]

--«Entrez!» dit Napoléon... L'Impératrice recula devant la figure
qui se présenta à elle à côté de l'Empereur:... c'était Fouché;...
c'était son mauvais génie; la malheureuse femme le savait!

En voyant Joséphine, l'Empereur fronça le sourcil; mais il ne la
renvoya pas... Il dit au contraire:

--«C'est bien! duc d'Otrante... Revenez ce soir; nous achèverons
cette conférence.»

Fouché se retira en jetant sur Joséphine un regard de méchanceté
satisfaite; car entre eux désormais c'en était venu à la mort, ou
tout au moins à la perte de l'un d'eux. Ce qui est étrange, c'est que
l'Impératrice, qui toujours a parlé de Fouché comme de son ennemi,
n'a jamais donné une cause de cette haine. Elle disait seulement
qu'elle lui était inculquée par ses belles-soeurs; voilà tout!

--«Que me voulez-vous?» demanda Napoléon à Joséphine.

Le ton glacial dont il lui fit cette demande la mit aussitôt en
situation, et elle fondit en larmes... Elle demanda à l'Empereur
_pourquoi il voulait la quitter_? «Ne sommes-nous pas heureux!»
dit-elle.

--«Heureux! s'écria Napoléon!... Heureux!... Mais le dernier commis
d'un de mes ministères est plus heureux que moi!... Heureux! est-ce
donc une moquerie que vous faites!... Pour être heureux, il ne
faudrait pas être tourmenté par votre jalousie insensée comme je
le suis!... Chaque fois que je parle au cercle à une jeune femme
agréable ou jolie, je suis certain d'avoir dans mon intérieur le plus
terrible des orages... Heureux! répétait-il... Oui, je l'ai été...
Je serais même peut-être demeuré éternellement dans cette position,
me rappelant assez notre amour pour n'en pas chercher un autre;
mais quand l'enfer est venu remplacer la paix; lorsque la jalousie,
la méfiance et la colère sont venues s'asseoir à mon foyer pour en
chasser le bonheur et le repos, alors j'ai cherché, en effet, une
autre vie... J'ai prêté l'oreille à la voix de mes peuples, qui
me demandent une garantie; j'ai vu que je sacrifiais de hauts et
puissants intérêts à des chimères, et j'ai cédé...

--Ainsi donc, tout est fini?» dit Joséphine d'une voix brisée...

--«J'ai dû cimenter, je le répète, le bonheur de mes peuples;
pourquoi m'avoir amené vous-même à voir un intérêt avant le vôtre;
croyez que je souffre plus que vous peut-être..; car c'est moi qui
vous afflige...»

Mais Joséphine n'écoutait aucune consolation; la parole de l'Empereur
ne frappait son oreille qu'avec un son: _il faut nous séparer!_...
Bientôt elle tomba sans connaissance aux pieds de Napoléon.

En voyant cette femme qu'il avait tant aimée, qu'il aimait encore,
gisant à ses pieds sans aucun sentiment, l'Empereur eut un moment de
remords... Il la souleva; elle était pâle et froide, son coeur ne
battait plus. Je l'ai crue morte,» dit-il le même soir à Duroc!...
Enfin, voyant qu'elle ne revenait pas à elle-même, il entr'ouvrit
la porte de son cabinet et regarda dans le salon de service: par
un hasard singulier, il ne s'y trouvait en ce moment que M. de
Beausset[43]; l'Empereur l'appela.

[Note 43: M. le marquis de Beausset, neveu de l'archevêque de
Beausset, homme de grand esprit et d'une mémoire la plus rare qui ait
existé jamais.]

--«Pouvez-vous porter l'Impératrice dans vos bras,» lui dit
l'Empereur, «et la descendre chez elle?»

Pour comprendre le burlesque à côté du drame, il faut connaître
M. le marquis de Beausset; (je ne parle ici ni de son amabilité
ni de sa bonté, mais seulement de sa personne): il est absolument
sphérique; et c'est un homme non-seulement très-gros, mais avec un
si énorme abdomen et des bras si courts, que d'emporter Joséphine
était pour lui un événement. Il y tâcha cependant, et, au bout de
plusieurs efforts, il parvint à l'enlever dans ses bras; mais il
fallait qu'elle et lui la portant dans ses bras pussent passer par
ce petit escalier dans lequel l'Impératrice elle-même avait peine à
se retourner. Cependant il s'engagea dans le chemin périlleux, et
commença à descendre doucement; mais qu'on se figure le tourment de
M. de Beausset lorsqu'il entendit tout à coup une voix doucement lui
dire:

--«Prenez garde, vous me blessez avec votre habit et la garde de
votre épée.»

C'était en effet la poignée de son épée, qui entrait dans l'épaule
de l'Impératrice, et devait la blesser cruellement, ainsi que la
broderie de l'habit. M. de Beausset le comprit et voulut retirer
la malencontreuse épée; mais, dans ce mouvement, il faillit tomber
avec son fardeau; alors l'Empereur accourut. Il fit remonter M.
de Beausset, et, prenant les pieds de l'Impératrice, _toujours
évanouie_, il descendit le premier, aidant ainsi M. de Beausset.

Le désespoir de l'Impératrice fut horrible. L'Empereur, résolu
maintenant d'effectuer le projet de divorce, eut alors une fermeté
toute romaine. Je me sers de ce mot parce que je suis certaine
qu'elle n'a été mise à l'épreuve que par la plus grande majorité des
opinions qui l'entouraient. Je suis certaine que jamais Napoléon
n'aurait divorcé sans ses soeurs et sa famille.

Ce fut à cette époque que nous reçûmes une invitation pour aller à
une chasse à Grosbois, chez le prince de Neufchâtel. Le temps était
très-froid; nous y fûmes le matin déjeuner. Berthier était très-bon
avec tous les défauts qu'on lui a connus, et, parmi eux, on ne
voyait pas encore celui de trahir un jour son bienfaiteur!... aussi
l'aimions-nous; et, lorsque je voulus refuser, à cause du froid
excessif qu'il faisait, mon mari s'y opposa. Joséphine était à cette
chasse, mais d'une tristesse profonde; et l'Empereur, affectait une
gaieté qu'il n'éprouvait certes pas, la chose était facile à voir. Il
y avait à peu près vingt femmes de priées pour la chasse, et autant
pour le soir. La chasse fut gaie en apparence; on se plaça comme on
voulut dans les calèches, et la chose n'en fut que mieux. J'étais
avec madame Duchatel, cette femme si excellente et si parfaite, et
d'un esprit si charmant. Je passai ainsi une des matinées plus
agréables que j'eusse passées depuis longtemps. La conversation ne
tarit jamais avec madame Duchatel: elle comprend tout, répond à tout,
et provoque en même temps une causerie féconde en reparties: il est
plus facile d'avoir de l'esprit que d'en faire avoir aux autres.

La seule chose qui nous parut bizarre dans cette journée où tout fut
à merveille, du reste, ce fut la manière dont nous fûmes logées; on
nous avait prévenu à l'avance que nous ne pouvions mener qu'un nombre
de femmes de chambre pour nous toutes; cela était gênant parce qu'il
fallait nécessairement se r'habiller pour le dîner. On avait pris un
espace très-considérable pour le service actif de l'Impératrice; de
manière que le service d'honneur se trouva logé de la plus ridicule
façon: nous étions dix dans la même chambre...; enfin, nous nous en
tirâmes tant bien que mal, et notre toilette s'en ressentit fort peu,
en résumé, malgré les éclats de rire que nous faisions au milieu de
la confusion générale.

Après le dîner, Berthier avait imaginé de faire venir les acteurs de
quelques petits théâtres. Jusque-là c'était bien, et son intention
était louable; mais Berthier était gauche avant tout, et il était un
peu comme la duchesse de Mazarin; il le prouva ce jour-là, comme tous
les autres... Il devait lire la pièce, qu'on jouait chez lui, devant
l'Empereur; il n'en fit rien. Qu'arriva-t-il? que Brunet, à qui il ne
fallait pas demander d'avoir des procédés, choisit une des pièces où
il faisait le plus rire; _Cadet-Roussel, maître de déclamation_. Dans
cette malheureuse pièce, Cadet-Roussel parle à chaque instant de la
nécessité où il se voit de divorcer avec sa femme, parce qu'il _veut
avoir des descendants ou des ancêtres_.

Au premier mot de cette pièce, l'Empereur, soit qu'il la connût,
soit qu'il sût ce qu'elle contenait, fronça le sourcil, puis se mit
à rire, comme s'il n'y eût aucune application à faire; mais Berthier
était à lui seul une comédie entière... Aussitôt qu'il eut compris sa
faute, il devint de mille couleurs, et cela en un seul instant!...
Il y avait sur son visage un tel désappointement, qu'il fallait rire
en le regardant. On sait qu'il mangeait beaucoup ses ongles...: ce
fut à eux qu'il s'en prit ce soir-là. Il travaillait ses doigts et
les mettait en sang!... pour faire surtout comprendre le comique
de sa position, il faut dire qu'il était placé contre le théâtre,
et de manière que tout le monde le voyait parfaitement. Quant à la
Princesse, bonne et excellente personne, ne pouvant penser que bien
et bonté, elle riait de tout son coeur en entendant les bons mots
de Brunet, convertis en sottises ce jour-là... Enfin, la pièce
finit au grand contentement de tous, je crois...; car nous étions
aussi malheureux que Berthier. Nous écoutions; nous comprenions
et nous n'osions pas lever les yeux du côté de l'Empereur ni de
l'Impératrice. Enfin, la pièce une fois jouée, le rideau baissé,
tout fut fini, et l'Empereur, je crois, bien soulagé de cette sotte
position, dans laquelle Berthier l'avait placé. Il y eut bal ensuite,
et du moins, pendant qu'on dansait, l'Impératrice ne craignit aucune
remarque, aucun regard d'allusion... Pauvre femme!...

Le lendemain de cette chasse, je fus déjeuner aux Tuileries.
L'Impératrice m'avait engagée la veille, et je m'y rendis avec
d'autant plus d'empressement que sa position me faisait véritablement
de la peine. Je savais ce que nous avions, et j'ignorais ce que nous
aurions. Hélas! lorsque je faisais cette réflexion, je ne savais pas
être aussi près de la vérité...

Lorsque j'arrivai, Freyre[44] me dit que l'Impératrice me faisait
prier de passer chez elle par les couloirs extérieurs, sans entrer
dans le salon jaune. Je la trouvai dans un boudoir qui était auprès
de sa chambre à coucher. Elle était fort abattue et fort malheureuse:
la chose devait être. Je la consolai, comme il faudrait toujours
consoler les affligés, en pleurant avec elle... Elle me demanda ce
que Junot pensait de son divorce, et si, dans Paris, on en parlait
beaucoup. Le terrain était glissant. On blâmait l'Empereur dans
la masse des opinions de Paris. Mais comment oser lui dire que
Paris la plaignait? Je connaissais son imprudence: elle m'aurait
infailliblement nommée; elle eût été cause que l'Empereur m'aurait
témoigné un extrême mécontentement, et cela sans aucun but, sans
résultat et sans qu'il en pût résulter rien de bon pour elle. Je
lui répondis que je ne voyais jamais les rapports qu'on envoyait au
gouverneur de Paris, ce qui était vrai d'ailleurs, et que le duc
d'Abrantès en savait plus que moi.

[Note 44: Freyre était valet de chambre de confiance de
l'Impératrice. Il lui était fort attaché.]

--«Eh bien! me dit-elle, engagez-le, de ma part, à venir déjeuner
demain avec moi.»

Quelquefois elle avait un ou deux hommes à déjeuner avec elle, mais
très-rarement; en général, c'étaient des femmes.

Elle fut extrêmement affectueuse avec moi ce même jour; et, pendant
le déjeuner, elle me combla de marques d'affection. Combien je
souffris encore en quittant les Tuileries ce jour-là... car je
prévoyais que je n'y reviendrais plus pour elle.

Je remarquai ce même jour où je déjeunai pour la dernière fois aux
Tuileries, la grande affluence de monde qui vint, après déjeuner,
pour faire sa cour à l'Impératrice. «C'est tous les jours ainsi, me
dit madame Rémusat. Je ne puis vous dire combien je reçois pour elle
de marques d'intérêt! Tous les jours je dois répondre à douze ou
quinze lettres... On l'aime... Et puis, savons-nous qui nous aurons?»

Elle pensait comme moi! et je crois que son doute s'est terminé,
comme le mien, par une certitude qui nous fit encore plus regretter
Joséphine...

«Concevez-vous, me dit madame de Rémusat, que plusieurs de ces dames
que vous voyez assises là, dans ce même salon, ont déjà minuté leur
demande à l'Empereur pour la nouvelle maison de l'Impératrice?»

Je demeurai stupéfaite.

«Oui,» poursuivit-elle, et elle me désigna sept dames du palais qui
n'avaient été nommées qu'à la demande de Joséphine; l'une d'elles,
entre autres, n'ayant aucune fortune, portant un nom ordinaire, et
n'étant enfin qu'une femme ordinaire elle-même, eh bien! cette femme
était une des premières en tête...

J'ai toujours eu de la répulsion pour les caractères plats et
vils. J'éprouvai alors plus que cela: je ressentis une profonde
indignation;.. et lorsque je rencontre l'une de ces femmes-là
aujourd'hui, je me fais violence pour la saluer...

Mais lorsque j'appris que madame de Larochefoucault, parente et amie
de l'Impératrice... madame de Larochefoucault, que Joséphine n'avait
obtenue de Napoléon qu'à force de demandes et d'importunités, lorsque
j'appris que celle-là avait demandé à la quitter... à l'abandonner...
je le répète, j'ai éprouvé une de ces sensations plus douloureuses
pour ceux qui les éprouvent que pour ceux qui en sont l'objet. Que
sentent-ils ceux-là? Puisqu'ils bravent la honte, ils ne la redoutent
pas!

Enfin le divorce fut prononcé. Tous les liens qui attachaient
Napoléon à Joséphine furent rompus!... Ils avaient été mariés d'abord
à la mairie, puis ensuite devant l'église, quatre ou cinq jours avant
le sacre; le Pape le voulut ainsi, et Napoléon, qui espérait toujours
un enfant d'elle à cette époque, ne songeait pas encore au divorce...

Ce premier contrat de mariage, ou plutôt le relevé de l'état civil,
est singulièrement fait; le nom de Joséphine y est étrangement
écrit[45]. Par exemple, l'Impératrice n'y est pas nommée de la
Pagerie. Elle est née le 20 juin 1763, et dans l'acte délivré le
29 février 1829, sur lequel j'ai copié ce que je viens d'écrire,
lequel acte est aussi authentique que possible, puisqu'il est
copié sur l'état civil, il y est dit qu'elle est née le 23 juin
1767. L'empereur, né le 5 août 1769, y est nommé comme étant
né le 5 février 1768. Je ne comprends rien à cela, et ne puis
l'expliquer que d'une façon, c'est que Napoléon n'a pas voulu dire
qu'il avait épousé une femme plus âgée que lui de six ans... Il
s'en est rapproché autant qu'il l'a pu. On ne peut expliquer le
fait que de cette manière. Il est aussi à remarquer que l'officier
civil l'appelle toujours _Bonaparte_; lui, en signant, a écrit
_Buonaparte_. Ce n'est, en effet, qu'après Campo-Formio qu'il signa
_Bonaparte_. Quant au mariage chrétien, il fut béni par le cardinal
Fesch, dans la chapelle des Tuileries, ainsi que je l'ai dit,
quelques jours avant le sacre. Le prince Eugène emporta l'acte de
mariage avec lui en Italie. Sa famille doit toujours le posséder.

[Note 45: Du dix-neuvième jour du mois de ventôse de l'an IV de
la république française, acte de mariage de NAPOLIONE Bonaparte,
général en chef de l'armée de l'intérieur, âgé de vingt-huit ans,
né à Ajaccio, domicilié à Paris, rue d'Antin, nº...; et
de Marie-Joséphine-Rose de Tascher, âgée de vingt-huit ans, née
à la Martinique, dans les îles sous le vent, domiciliée à Paris
rue Chantereine, nº..., fille de Joseph-Gaspard de Tascher,
capitaine de dragons, et de Rose-Claire Desvergers, dite Anaïs, son
épouse.

Moi, Charles-Théodore Leclerc, officier public de l'état-civil du
deuxième arrondissement du canton de Paris, après avoir fait lecture,
en présence des parties et témoins, 1º de l'acte de naissance de
Napolione Bonaparte, qui constate qu'il est né, le 5 février 1768,
de légitime mariage de Charles Bonaparte et de Lætitia Ramolini;
2º de l'acte de naissance de Marie-Joséphine-Rose de Tascher, qui
constate qu'elle est née, le 23 juin 1767, de légitime mariage de
Joseph-Gaspard, etc.., j'ai prononcé à haute voix que Napolione
Bonaparte et Marie-Joséphine-Rose de Tacher étaient unis en légitime
mariage. Et ce en présence des témoins majeurs ci-après nommés,
savoir: Paul Barras, membre du Directoire exécutif, domicilié
au palais du Luxembourg; Jean Lemarrois, aide-de-camp-capitaine
du général Bonaparte, domicilié rue des Capucins; Jean-Lambert
Tallien, membre du corps législatif, domicilié à Chaillot;
Étienne-Jacques-Jérôme Calmelet, homme de loi, domicilié rue de la
place Vendôme, nº 207; qui tous ont signé avec les parties et moi.
(Suivent les signatures.)]

La conduite du prince Eugène fut admirable dans cette circonstance.
Obligé par sa charge d'archi-chancelier d'État d'aller lui-même au
Sénat pour y lire le message de l'Empereur, ce que tout le monde
trouva d'une dureté accomplie, il fut admirable, et le peu de mots
qu'il laissa échapper de son coeur brisé fut retenti dans le coeur
de tous!...

«Les larmes de l'Empereur,» dit le prince avec une noble dignité,
«suffisent à la gloire de ma mère!...»

Belles paroles, et touchantes dans leur simplicité!...

Je ne parlerai pas de tout ce qui eut lieu alors. Les journaux ont
raconté ce qui se fit... Les choses officielles sont généralement
connues de tous. Je parlerai seulement de ce qui était plus à portée
de ma connaissance que de celle du public.

Le lendemain du jour où le divorce fut publiquement annoncé (c'était,
je crois, le 16 ou le 17 décembre), je me disposai à aller à la
Malmaison, où l'Impératrice s'était retirée. Je fis demander à une
femme de la Cour, que je ne nommerai pas, si elle voulait que je la
conduisisse à la Malmaison: elle me répondit qu'elle _ne voulait_
pas y aller. Du moins celle-là n'était pas fausse, si elle était
ingrate. Je le fis proposer à une autre, qui refusa à l'appui d'un si
pauvre prétexte, qu'il aurait mieux valu pour elle qu'elle fît comme
la première. Je réfléchissais sur le peu de générosité et même de
respect humain qu'on rencontre dans ce pays de Cour, lorsque je reçus
un billet de la comtesse Duchatel.

«Mon mari se sert de mes chevaux,» m'écrivait-elle; «voulez-vous
de moi? Je vous demande cela sans m'informer si vous allez à la
Malmaison; car je vous connais, et je suis sûre que vous avez le
besoin de consoler un coeur souffrant.»

Et moi aussi, j'étais sûre qu'elle irait à la Malmaison.

Je lui répondis avec joie que j'étais reconnaissante qu'elle m'eût
choisie pour faire cette course, ou plutôt ce triste pèlerinage avec
elle; et que j'irais la prendre à une heure.

Lorsque nous arrivâmes à la Malmaison, nous trouvâmes les avenues
remplies de voitures; je fus bien aise de voir cette affluence, et
je souffris moins en songeant à l'ingratitude de quelques personnes
plus remarquées par leur éloignement, alors que si elles y eussent
été... Lorsque nous fûmes entrées dans le château, nous eûmes de la
peine, une fois arrivées au billard, à parvenir au salon où se tenait
l'Impératrice.

Nous la trouvâmes fort entourée. Jamais la Cour ne fut si grosse chez
elle, même aux plus beaux jours de sa faveur. Mais les souvenirs
de la Malmaison étaient terribles dans une pareille journée pour
la pauvre femme!... car ils étaient heureux!.. Elle paraissait
bien comprendre au reste toute la force de cette comparaison d'un
bonheur passé avec un malheur présent. Elle était assise près de
la cheminée, à droite en entrant, au-dessous du tableau d'Ossian,
par Girodet[46]... Sa figure était bouleversée. Elle avait eu la
précaution de mettre une immense capote de gros de Naples blanc, qui
avançait sur ses yeux, et cachait ses larmes lorsqu'elle pleurait
plus abondamment à la vue de quelques personnes qui lui rappelaient
ses beaux jours passés. Lorsqu'elle me vit, elle me tendit la main et
m'attira à elle.

[Note 46: Ce n'est pas la Malvina et l'Ossian de Gérard; c'est le
sujet assez confus, représentant les guerriers d'Ossian recevant
Kléber, Hoche, Marceau, etc., aux Champs-Élysées.]

--«J'ai presque envie de vous embrasser,» me dit-elle... «Vous êtes
venue le jour du deuil!...»

Je pris sa main et la portai à mes lèvres... Elle me paraissait, en
ce moment, digne des respects de l'univers.

Mais lorsque je la quittai pour aller m'asseoir, et que je pus
l'examiner à mon aise, il se joignit à ce sentiment une profonde
pitié, en voyant à quel point elle devait être malheureuse!...
C'était la douleur la plus vive, la plus avant dans l'âme. Elle
souriait à chaque arrivant, en inclinant doucement la tête avec cette
même grâce qu'elle avait toujours... Mais en même temps, on voyait
malgré ses efforts, les larmes jaillir de ses yeux... elles roulaient
sur ses joues, venaient tomber sur la soie de sa robe, et cela
sans effort. C'était le coeur qui repoussait au dehors les larmes
dont il était rempli. On voyait qu'il lui fallait pleurer, ou bien
qu'elle aurait étouffé... Je repartis vers cinq heures avec madame
Duchatel... Nous nous communiquâmes nos réflexions: elles étaient
les mêmes. Et, en effet, tout ce qui avait une âme ne pouvait penser
que d'une manière.

La reine Hortense était auprès de sa mère, pour l'aider à supporter
le poids de ces pénibles journées, qui avaient toute l'amertume de la
nouveauté d'un malheur... Nous parlâmes longtemps des temps passés...
Pauvre fleur brisée elle aussi!... Que d'heureux jours elle avait vu
s'écouler dans cette retraite enchantée... où, maintenant, le deuil
et le malheur étaient venus remplacer des joies que rien n'avait pu
égaler, comme rien aussi n'avait pu les faire oublier...

--«Vous viendrez souvent nous voir, n'est-ce pas?» me dit-elle. Elle
vit que j'étais émue... et me prit la main en me disant: «J'ai tort
de vous demander une chose que je suis certaine que vous ferez.»

Elle avait raison.

L'Empereur fut presque reconnaissant pour les femmes qui avaient été
à la Malmaison. Celles qui, au contraire, n'y furent que plusieurs
jours après, furent mal notées dans son esprit... J'y remarquai, dans
les premiers moments, la duchesse de Bassano, la duchesse de Rovigo,
madame Octave de Ségur, madame de Luçay, sa fille, madame de Ségur
(Philippe), la duchesse de Raguse, toutes les dames de la reine
Hortense, la Maréchale Ney et plusieurs dames du palais, mais pas
toutes... Comme l'Empereur n'avait rien ordonné, il y eut plusieurs
personnes qui crurent le deviner et faire merveille en agissant
contre sa parole en croyant suivre sa pensée, elles se trompèrent en
entier et le virent plus tard.

La nouvelle cour de l'Impératrice à la Malmaison fut formée selon
son goût, pour la plus grande partie des femmes qui la composaient:
madame la comtesse d'Arberg, dame d'honneur et comme surintendante
de la maison de l'Impératrice, madame Octave de Ségur, madame de
Rémusat, madame de Vieil-Castel, madame Gazani, et puis, plus tard,
mesdemoiselles de Mackau et de Castellane. Tout cet entourage formait
une maison agréable, surtout en y ajoutant celle de la reine Hortense
et surtout elle-même... Quant aux hommes, excepté M. de Beaumont et
M. Pourtalès, je n'aimais pas les autres. M. de Monaco surtout et M.
de Montliveau étaient pour moi deux répulsifs; j'ai toujours eu en
aversion les hommes impolis; je ne sais pourquoi j'en ai peur comme
de quelque chose de nuisible. Cela annonce, dans une femme comme
dans un homme, au reste, de la sottise et de la méchanceté mêlée
d'orgueil. M. de M*****, au reste, inspirait le même sentiment; car
le jour où M. de Pourtalès le remplaça comme écuyer, les chevaux se
réjouirent dans leur écurie. M. de Beaumont, chevalier d'honneur de
l'impératrice, était bon et fort amusant; je l'aimais beaucoup, ainsi
que son frère que nous avions chez Madame. L'autre chambellan était
M. de Vieil-Castel, homme considérablement nul. Plus tard il y eut
un autre homme que j'aimais et estimais bien ainsi que sa femme; cet
homme, attaché à la maison de l'Impératrice, comme capitaine de ses
chasses, M. Van Berchem, était le plus cher ami de mon mari et il
est demeuré le mien; il est celui, au reste, de tous ceux qui ont
du coeur et savent apprécier son noble et bon caractère; sa femme,
charmante personne, augmentait encore le nombre des jolies femmes de
la cour de la Malmaison.

À mon retour d'Espagne j'y fus souvent: je n'aimais pas Marie-Louise
et j'aimais Joséphine. Elle m'engagea à venir pour quelques semaines
à la Malmaison; mais je ne pus accepter: j'étais alors bien malade
et l'état de ma santé ne fit qu'empirer. Mais j'y allais souvent et
toujours avec le même plaisir.

La vie y était uniforme: l'Impératrice descendait à dix heures; à dix
heures et demie on servait le déjeuner, auquel se trouvaient toujours
quelques personnes de Paris; l'Impératrice plaçait auprès d'elle
les deux personnes les plus éminentes. Lorsque le vice-roi était à
la Malmaison, il se plaçait en face d'elle et mettait à ses côtés
les deux personnes après celles que sa mère avait choisies; la reine
Hortense également. Madame d'Arberg nommait aussi deux personnes
pour être placées à côté d'elle. Cet usage était pour dîner comme
pour déjeuner; après déjeuner, on allait se promener dans le parc;
c'était en 1809 la même allée qu'en 1800. On allait jusqu'à la serre,
ou bien, l'Impératrice allait voir les pintades, les faisans dorés
qui étaient dans les volières avec d'autres oiseaux rares, et leur
porter du pain. Quelquefois après dîner, et en été nous allions sur
l'eau avec le vice-roi qui nous faisait des peurs à mourir, puis on
rentrait; l'Impératrice se plaçait à son métier de tapisserie, et
lorsqu'il y avait peu de monde, on faisait la lecture, tandis que
l'aiguille passait et repassait dans le canevas. Mais à la Malmaison
cependant, il était difficile que cela fût. Après dîner, le plus
souvent on allait se promener, et en rentrant on faisait de la
musique dans la galerie, tandis que l'Impératrice faisait un wisk ou
ses éternelles patiences... On prenait le thé et puis la soirée était
terminée. Une fois que l'impératrice fut revenue à la Malmaison comme
dans un exil, il fut impossible d'y ramener cette gaieté qui y avait
régné pendant les premières années du Consulat. Ainsi, il n'y eut
plus de spectacle et la salle ne servit plus à rien. Navarre fut plus
bruyant. Je raconterai la vie de Navarre dans la troisième partie de
cet article.



TROISIÈME PARTIE.

NAVARRE.


C'était un beau lieu que Navarre, mais humide et malsain; il y
avait des arbres tels que la Normandie les produit, de ces arbres
séculaires qui ont vu passer sous leur ombrage ce qui fut, ce qui est
et qui bientôt ne doit plus être. Le parc était planté à la manière
de Le Nôtre et en partie à l'anglaise: le dernier duc de Bouillon,
qui mourut tranquillement à Navarre et que tout le monde aimait et
qui aimait à son tour beaucoup de gens et beaucoup de choses, entre
autres la joie et le plaisir; le dernier Duc avait jadis orné la
terre de Navarre, où il passait une partie de sa vie, avec une grande
recherche. Cette recherche avait même quelque peu d'extrême qui
touchait à l'inconvenance; il y avait un peu de moeurs payennes dans
la vie du Duc; et l'on disait que la distribution du parc en avait
un grand reflet. On racontait traditionnellement beaucoup de choses
sur un certain temple que je n'ai plus trouvé à Navarre lorsque j'y
suis allée, mais dont le souvenir était toujours dans le pays. Le
Duc aimait aussi les fleurs avec passion et cultivait, à Navarre,
les plus belles qui fussent alors connues en France; le Duc avait de
grandes et belles manières; il voulait que tout ce qui était chez lui
eût, comme lui, ce qui pouvait lui plaire. Or il pensait aussi que
les fleurs et les jolis visages étaient les objets les plus agréables
à la vue. En conséquence, il était ordonné à une des jeunes filles
attachées aux serres et au jardin de fleurs du Prince de porter le
matin un bouquet dans la chambre de la dernière personne arrivée,
quelle qu'elle fût, femme ou garçon... et d'être parfaitement à ses
ordres!... Cet usage assez bizarre était encore en exercice au moment
de la Révolution.

Rien de charmant comme la vie de Navarre, du vivant de M. le duc de
Bouillon: quand la Révolution éclata, il était fort souffrant et
presque hors d'état de faire lui-même les honneurs de sa magnifique
demeure à ceux qui allaient lui faire leur cour; mais on voit par ce
que je viens de dire qu'il prenait soin de ses hôtes... Il portait
la sollicitude à cet égard aussi loin qu'un particulier de nos jours
le ferait. On allait prendre les ordres de la personne nouvellement
arrivée, le matin dans son appartement; elle déjeunait chez elle,
seule, ou bien avec les personnes désignées par elle. Si on voulait
aller se promener, on le pouvait en demandant une calèche et des
chevaux; on dînait même chez soi, si la chose convenait. C'était, au
reste, la coutume de presque tous les châteaux de princes[47].

[Note 47: M. le duc de Bouillon était extrêmement aimé dans sa terre
de Navarre ainsi qu'à Évreux. Aussi ne lui est-il rien arrivé dans la
Révolution.]

Lorsque Joséphine fut à Navarre, elle trouva le parc dans un triste
état, à cause de l'humidité causée par la rupture de plusieurs
canaux. Elle demanda à l'Empereur une somme très-forte pour réparer
Navarre, et cela fut trouvé étrange, à cause du moment quelle choisit
pour faire cette demande, d'autant mieux que quelques semaines avant
l'Empereur lui avait accordé ce qu'on va voir dans la lettre que je
transcris en ce moment sur la lettre originale écrite à l'impératrice
Joséphine. On verra que Napoléon savait comment pouvoir la consoler
de toutes choses.


À L'IMPÉRATRICE, À MALMAISON.

                                 Dimanche à 8 heures du soir 1810[48].

«J'ai été bien content de t'avoir vue hier; je sens combien ta
société a de charmes pour moi. J'ai travaillé aujourd'hui avec
Estève. J'ai accordé 100,000 francs pour l'extraordinaire de 1810,
pour Malmaison; tu peux donc faire planter tant que tu le voudras;
tu distribueras cette somme comme tu l'entendras. J'ai chargé aussi
Estève de remettre 200,000 francs aussitôt que le contrat de la
maison Julien[49] serait passé... J'ai ordonné que l'on paierait ta
parure de rubis, laquelle sera évaluée par l'intendance, car je ne
veux pas de voleries de bijoutiers. Ainsi voilà déjà 400,000 francs
que cela me coûte.

»J'ai ordonné que l'on tînt le million que la liste civile doit te
donner pour 1810, à la disposition de ton homme d'affaires pour payer
tes dettes.

»Tu dois trouver dans l'armoire de Malmaison 5 ou 600,000 francs; tu
peux les prendre pour faire ton argenterie et ton linge.

»J'ai ordonné qu'on te fît un beau service de porcelaine à Sèvres;
l'on prendra tes ordres pour qu'il soit très-beau.

                                                           »NAPOLÉON.»

[Note 48: Cette lettre est sans date de mois dans l'original. Mais
d'après ce que dit Napoléon pour les plantations, on présume que
c'est du mois de janvier ou de février.]

[Note 49: Bois-Préau, la maison de mademoiselle Julien, à Ruelle,
celle que Napoléon appelait _la vieille fille_. Il la détestait parce
qu'elle n'avait jamais voulu lui vendre sa maison tant qu'elle
vécut.]


Voici une lettre écrite à l'Impératrice par l'Empereur, quelques
jours après la précédente:


À L'IMPÉRATRICE, À MALMAISON.

                                       Samedi, à une heure après midi.

«Mon amie, j'ai vu Eugène, qui m'a dit que tu recevrais les Rois[50].
J'ai été au conseil jusqu'à huit heures. Je n'ai dîné seul qu'à cette
heure-là.

»Je désire bien te voir. Si je ne viens pas aujourd'hui, je viendrai
après la messe.

»Adieu, mon amie[51]! J'espère te trouver sage et bien portante. Ce
temps-là doit bien te peser.

                                                           »NAPOLÉON.»

[Note 50: Le roi de Bavière et la reine, le roi de Wurtemberg, le roi
de Saxe, le roi de Westphalie et tous les princes d'Allemagne alors à
Paris, où ils étaient en foule.]

[Note 51: Toutes ces lettres ont été fournies en original par
la reine Hortense, et sont fidèlement transcrites sur ces mêmes
originaux.]


En voici une autre que je transcris ici, pour répondre aux sottes
jalousies de Marie-Louise, et montrer la loyauté et la délicatesse de
l'Empereur en se séparant de Joséphine.


À L'IMPÉRATRICE, À L'ÉLYSÉE NAPOLÉON[52].

                                                      19 février 1810.

«Mon amie, j'ai reçu ta lettre; mais les réflexions que tu fais
peuvent être vraies. Il y a peut-être du danger à nous trouver sous
le même toit pendant la première année. Cependant la campagne[53] de
Bessières est trop loin pour revenir; d'un autre côté, je suis bien
enrhumé, et je ne suis pas sûr d'y aller.

»Adieu, mon amie!

                                                           »NAPOLÉON.»

[Note 52: L'impératrice ayant fait la remarque que, lorsqu'elle
voulait venir à Paris, elle ne savait où descendre, l'Empereur fit
arranger pour elle l'Élysée-Napoléon.]

[Note 53: La campagne de Bessières était Grignon... à sept ou huit
lieues de Paris. Bessières avait imaginé ce rapprochement comme si
_tout_ n'était pas rompu! Ces lettres doivent montrer à Marie-Louise
combien sa fausse jalousie était absurde, et combien elle était peu
fondée, puisque, même avant le mariage, toute relation était rompue
entre Joséphine et Napoléon.]


À L'IMPÉRATRICE, À MALMAISON.

                                                      Le 12 mars 1810.

«Mon amie, j'espère que tu auras été contente de ce que j'ai fait
pour Navarre... Tu y auras vu un nouveau témoignage du désir que
j'ai de t'être agréable.

»Fais prendre possession de Navarre; tu pourras y aller le 25 mars,
et y passer le mois d'avril.

»Adieu, mon amie!

                                                           »NAPOLÉON.»


DE L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE À L'EMPEREUR NAPOLÉON, À COMPIÈGNE.

                                            Navarre, le 19 avril 1810.

«Sire,

»J'ai reçu par mon fils l'assurance que Votre Majesté consent à mon
retour à Malmaison, et qu'elle veut bien m'accorder les avances que
je lui ai demandées pour rendre le château de Navarre habitable.

»Cette double faveur, sire, dissipe en grande partie les grandes
inquiétudes et même les craintes que le long silence de Votre Majesté
m'avait inspirées. J'avais peur d'être entièrement bannie de son
souvenir. Je vois aujourd'hui que je ne le suis pas. Je suis donc
moins malheureuse et même aussi heureuse qu'il m'est possible de
l'être désormais.

»J'irai à la fin du mois à la Malmaison, puisque votre majesté n'y
voit aucun obstacle; mais, je dois vous le dire, sire, je n'aurais
pas sitôt profité de la liberté que Votre Majesté me laisse à cet
égard, si la maison de Navarre n'exigeait pas, pour ma santé et pour
celle des personnes attachées à ma maison, des réparations urgentes.
Mon projet est de demeurer à Malmaison fort peu de temps. Je m'en
éloignerai bientôt pour aller aux eaux; mais pendant que je serai
à Malmaison, Votre Majesté peut être sûre que j'y vivrai comme si
j'étais à mille lieues de Paris. J'ai fait un grand sacrifice, sire,
et chaque jour je sens davantage toute son étendue... Cependant ce
sacrifice sera ce qu'il doit être: il sera entier de ma part. Votre
Majesté ne sera troublée dans son bonheur par aucune expression de
mes regrets.

»Je ferai sans cesse des voeux pour que Votre Majesté soit heureuse;
peut-être même en ferai-je pour la revoir. Mais, que Votre Majesté
en soit convaincue, je respecterai toujours sa nouvelle situation.
Je la respecterai en silence; confiante dans les sentiments qu'elle
me portait autrefois, je n'en provoquerai aucune preuve nouvelle.
J'attendrai tout de sa justice et de son coeur.

»Je ne lui demanderai qu'une grâce, c'est qu'elle _cherche même
un moyen_ de convaincre quelquefois, et moi-même et ceux qui
m'entourent, que j'ai toujours une petite place dans son souvenir
et une grande place dans son estime et dans son amitié. Ce moyen,
quel qu'il soit, adoucira mes peines, sans pouvoir, ce me semble,
compromettre ce qui m'importe avant tout, le bonheur de Votre
Majesté[54].

                                                          »JOSÉPHINE.»

[Note 54: Cette lettre, écrite au moment où elle le fut, contenant
une demande _d'argent et de faveur extérieure_, c'est-à-dire
pour contenter l'amour-propre, fut une des démarches les plus
inconvenantes que l'on ait conseillées à l'impératrice Joséphine;
l'Empereur le sentit amèrement.]


À L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE, À NAVARRE.

                                             Compiègne, 21 avril 1810.

«Mon amie, je reçois ta lettre du 19 avril; elle est d'un mauvais
style. Je suis toujours le même; _mes pareils_ ne changent jamais. Je
ne sais ce qu'Eugène a pu te dire. Je ne t'ai pas écrit, parce que
tu ne l'as pas fait, et que j'ai désiré tout ce qui pouvait t'être
agréable.

»Je vois avec plaisir que tu ailles à Malmaison, et que tu sois
contente; moi, je le serai de recevoir de tes nouvelles et de te
donner des miennes. Je n'en dis pas davantage, jusqu'à ce que tu
aies comparé ta lettre à la mienne; et, après cela, je te laisse
juger qui est meilleur ou de toi ou de moi.

»Adieu, mon amie; porte-toi bien, et sois juste pour toi et pour moi.

                                                           »NAPOLÉON.»


Je vais maintenant aborder un sujet délicat et peu traité jusqu'à
cette heure. Il est relatif à Joséphine et à tout ce qui l'entourait.
J'ai fait voir, par les différentes lettres que j'ai transcrites de
l'Empereur et de l'Impératrice, et données par la reine Hortense
elle-même, que Napoléon avait eu, dans toute l'affaire du mariage et
dans celle du divorce, une délicatesse vraiment admirable. Sa réponse
à l'Impératrice est remplie de coeur, tandis qu'il faut convenir
que la lettre de Joséphine contenait des pensées vraiment pénibles
à faire connaître pour une autre femme. Cette demande d'argent, au
moment où l'Empereur venait de lui accorder deux millions[55] et un
magnifique service de porcelaine de Sèvres, était peu délicate...
Tout cela, ajouté à la volonté de Napoléon de rendre Marie-Louise
heureuse, me prouverait qu'il n'était pas étranger à une lettre qui
fut écrite à l'Impératrice, par madame de Rémusat, lorsqu'elle fut à
Genève en 1810.

[Note 55: 100,000 francs pour Malmaison; 200,000 francs pour l'achat
de Boispréau, la terre de mademoiselle Julien; 100,000 fr. pour la
parure de rubis; 1,000,000 pour payer les dettes et 600,000 francs
trouvés dans l'armoire de Malmaison.]

Cette lettre est un document précieux pour l'histoire, c'est encore
la reine Hortense qui nous l'a fait connaître et en a fourni
l'original.

L'Impératrice avait demandé la permission à l'Empereur de faire ce
voyage d'Aix en Savoie, et l'avait entrepris avec une volonté de
faire parler d'elle. Napoléon en eut de l'humeur; il lui parut que,
dans cette première année, une retraite complète valait mieux qu'un
voyage. L'Impératrice voyagea sous le nom de madame d'Arberg, et
visita une partie de la Suisse. Ce fut dans ce voyage qu'elle faillit
périr, dit-on, sur le lac de Genève, dans une promenade où elle se
trouvait dans la même barque que plusieurs personnes de Paris comme
M. de Flahaut, etc. L'Empereur, en l'apprenant, lui écrivit cette
lettre:


À L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE, AUX EAUX D'AIX EN SAVOIE.

                                            Saint-Cloud, 10 juin 1810.

«J'ai reçu ta lettre; j'ai vu avec peine le danger que tu as couru.
Pour une habitante d'une île de l'océan, mourir dans un lac, c'eût
été fatalité.

»La Reine[56] se porte mieux, et j'espère que sa santé deviendra
bonne. Son mari est en Bohême, à ce qu'il paraît, ne sachant que
faire.

»Je me porte assez bien, et te prie de croire à tous mes sentiments.

                                                           »NAPOLÉON.»

[Note 56: La reine Hortense avait été fort affectée de l'abdication
de son mari, qui renonça à la couronne de Hollande, comme un honnête
homme qu'il était, lorsque Napoléon voulut lui faire faire ce que sa
conscience lui défendait. Il se retira en Bohême, puis ensuite en
Styrie, à Gratz.]


C'est alors que Joséphine acheta cette maison ou plutôt ce petit
château de Prégny, près de Genève. Tout cela ne plut pas à
l'Empereur. Il vit là-dedans cette continuation d'un manque continuel
de dignité... Enfin, il en eut de l'humeur, et beaucoup. Quoi qu'il
en soit, l'Impératrice reçut tout à coup une lettre de madame de
Rémusat, qui, après l'avoir d'abord accompagnée, était ensuite
revenue à Paris. Je rapporte ici cette lettre presque en son entier,
parce que, dans la vie de l'Impératrice, elle est fort importante.
Joséphine logeait alors dans l'auberge de Secheron, chez Dejean.


LETTRE DE MADAME DE RÉMUSAT À L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE.

«Madame,

»J'ai un peu tardé d'écrire à Votre Majesté, parce qu'elle m'avait
ordonné à mon retour de lui conter quelque chose de la grande ville.
Si j'avais suivi mon impatience, dès le lendemain de mon arrivée
je lui aurais adressé les expressions de ma reconnaissance. Ses
bontés pour moi sont notre entretien ordinaire depuis que je suis
rentrée dans mon intérieur; en retrouvant mon mari, mes enfants, j'ai
rapporté au milieu d'eux le souvenir des heures si douces que je vous
dois[57].

[Note 57: J'omets les phrases inutiles du compliment de madame de
Rémusat. Cela me paraît inutile à l'objet principal de la lettre.]

  ..............................................
  ..............................................

»... Je n'ai pas encore paru à la cour; mais j'ai déjà vu quelques
personnages importants, et j'ai été questionnée sur Votre Majesté
avec trop de soin, pour qu'il ne m'ait pas été facile de conclure
que ces questions qui m'étaient adressées venaient d'un intérêt
plus élevé. On me demandait souvent des nouvelles de votre santé;
on voulait savoir comment vous passiez votre temps; si vous étiez
tranquille, heureuse, dans la retraite où vous aviez vécu; si vous
aviez reçu sur votre route les témoignages d'affection que vous
méritez d'inspirer. Combien il m'était doux de n'avoir à répondre que
des choses satisfaisantes, etc...

»... Mais, madame, j'ai questionné à mon tour; j'ai observé de
mon côté, et j'ose soumettre à votre raison le résultat de mes
observations, avec la confiance de mon attachement.

»La grossesse de l'Impératrice est une joie publique, une espérance
nouvelle, que chacun saisit avec empressement. Votre Majesté le
comprendra facilement, elle, à qui j'ai vu envisager ce grand
événement, comme la récompense d'un grand sacrifice. Eh bien! madame,
d'après ce que j'ai cru remarquer, il me semble qu'il vous reste
encore un pas à faire, pour mettre le complément à votre ouvrage,
et je me sens la force de m'expliquer, parce qu'il paraît que la
dernière privation que votre raison vous impose ne peut être pour
cette fois que momentanée... Vous vous rappelez sans doute d'avoir
regretté quelquefois avec moi que l'Empereur n'eût pas, au moment de
son mariage, pressé l'entrevue de deux personnes qu'il se flattait
de rapprocher facilement, parce qu'il les réunissait _alors_ dans
ses affections. Vous m'avez dit que, depuis, il avait espéré qu'une
grossesse, en tranquillisant l'Impératrice sur ses droits, lui
donnerait les moyens d'accomplir le voeu de son coeur. Mais, madame,
si je ne me suis pas trompée dans mes observations, le temps n'est
pas venu pour un pareil rapprochement.

»L'Impératrice paraît avoir apporté avec elle une imagination vive et
prompte à s'alarmer... Elle aime avec la tendresse, avec l'abandon
d'un premier amour; mais ce sentiment même semble porter avec lui
un peu d'inquiétude, dont il est, en effet, si rarement séparé...
La preuve en est dans une petite anecdote que le Grand-Maréchal m'a
racontée, et qui appuiera ce que j'ai l'honneur de dire à Votre
Majesté.

»Un jour, l'Empereur, se promenant avec elle dans les environs de la
Malmaison, lui offrit, en votre absence, de voir ce joli séjour. À
l'instant même, le visage de l'Impératrice fut inondé de larmes...
Elle n'osait pas refuser, mais les marques de sa douleur étaient trop
visibles pour que l'Empereur essayât d'insister. Cette disposition
à la jalousie, que le temps affaiblira sans doute, ne pourra être
qu'augmentée dans ce moment par la présence de Votre Majesté... Elle
se souviendra peut-être que cet été, en la voyant si fraîche, si
reposée, j'oserai dire si embellie par le calme de la vie que nous
menions, j'osai lui dire, en riant, qu'il n'y avait pas d'adresse
à rapporter à Paris tant de moyens de succès, et que je sentais
parfaitement qu'à la place d'une autre je serais tout au moins
inquiète. En vérité, madame, cette plaisanterie me semble aujourd'hui
le cri de la raison... Le Grand-Maréchal[58], avec lequel j'ai
causé, m'a témoigné aussi des inquiétudes que je partage... Il m'a
paru qu'il n'osait pas faire expliquer l'Empereur sur un sujet qu'il
ne traite qu'avec douleur. Il m'a parlé avec un accent vrai de cet
attachement que vous inspirez encore, qui doit lui-même inviter à une
grande circonspection. Les nouvelles situations inspirent de nouveaux
devoirs; et, si j'osais, je dirais qu'il n'appartient pas à une âme
comme la vôtre de rien faire qui puisse engager l'Empereur à manquer
aux siens[59].

[Note 58: Duroc, grand-maréchal du palais.]

[Note 59: Cette phrase est de l'Empereur lui-même, ainsi que
plusieurs autres qui se reconnaissent aisément. L'Empereur a
conseillé d'écrire la lettre, et puis ensuite il l'a dictée à moitié.]

»Ici, au milieu de la joie que cause cette grossesse, à l'époque de
la naissance d'un enfant attendu avec tant d'impatience, au milieu
des fêtes qui suivront cet événement, que feriez-vous, madame?...
Que ferait l'Empereur, qui se devrait aux ménagements qu'exigerait
l'état de cette jeune mère, et qui serait encore troublé par le
souvenir des sentiments qu'il vous conserve?... Il souffrirait,
quoique votre délicatesse ne se permît de rien exiger. Mais vous
souffririez aussi; vous n'entendriez pas impunément le cri de tant
de réjouissances, livrée, comme vous le seriez peut-être, à l'oubli
de toute une nation, ou devenue l'objet de la pitié de quelques-uns
qui vous plaindraient peut-être, mais seulement par esprit de parti.
Peu à peu votre situation deviendrait si pénible, qu'un éloignement
complet parviendrait seul à tout remettre en ordre. Puisque j'ai
commencé, souffrez que j'achève... Il vous faudrait quitter Paris. La
Malmaison, Navarre même, seraient trop près des clameurs d'une ville
oisive et quelquefois malintentionnée. Obligée de vous retirer, vous
auriez l'air de fuir par ordre, et vous perdriez tout l'honneur que
donne l'initiative dans une conduite généreuse.

»Voilà les observations que j'ai voulu vous soumettre; voilà le
résultat des longues conversations que j'ai eues avec mon mari,
et encore d'un entretien _que le hasard_ m'a procuré avec le
Grand-Maréchal. Moins animé que nous sur vos intérêts, et accoutumé,
comme vous le savez, à ne pas arrêter ses opinions quand il n'a pas
reçu d'ordre de les transmettre, c'est avec beaucoup de temps et un
peu d'adresse que j'ai tiré de lui quelques-unes de ses pensées. Mais
aussitôt que je les ai entrevues, j'ai pu conclure qu'il vous restait
encore un sacrifice à faire, et qu'il était digne de vous de ne point
attendre les événements, et de les prévenir en écrivant à l'Empereur
pour lui annoncer une courageuse détermination. En lui évitant
un embarras dont vous l'empêchez seule de sortir, vous acquerrez
de nouveaux droits à sa reconnaissance. Et, d'ailleurs, outre la
récompense toujours attachée à une action droite et raisonnable, avec
cet aimable caractère qui vous distingue, cette disposition à plaire
et à vous faire aimer, peut-être trouverez-vous dans un voyage un
peu plus prolongé des plaisirs que vous ne prévoyez pas d'abord. À
Milan, le spectacle si doux des succès mérités d'un fils vous attend.
Florence, Rome même, offriraient à vos goûts des jouissances qui
embelliraient cet éloignement momentané. Vous trouveriez à chaque
pas, en Italie, des souvenirs que l'Empereur ne s'irriterait pas de
voir renouveler, parce qu'ils s'attachent pour lui aux époques de sa
première gloire.

»Tout ce que m'a dit le Grand-Maréchal me prouve assez que Sa Majesté
veut que vous conserviez à jamais les dignités du rang où vous avez
été élevée par ses succès et sa tendresse. Et cependant l'hiver se
passerait; la saison où l'on peut habiter Navarre vous ramènerait
aux occupations d'embellissements qui vous y attendent. Le temps, ce
grand réparateur de toutes choses, aurait tout consolidé, et vous
auriez mis le complément à cette conduite noble qui vous assure
la reconnaissance de toute une nation. Je ne sais si je m'abuse,
madame, mais je crois qu'il y a encore du bonheur dans l'exercice de
semblables devoirs. Le coeur d'une femme sait trouver du plaisir dans
le sacrifice qu'il fait à celui qu'elle aime. Prévenir l'embarras
dont l'Empereur pourrait sortir lui-même, s'il vous aimait moins;
rassurer les inquiétudes d'une jeune femme, que le temps et cette
expérience de vous-même rendront plus calme: tout cela est digne de
vous. Si vous étiez moins sûre de l'effet que peuvent encore produire
les grâces de votre personne, votre rôle serait moins difficile; mais
il me semble que c'est parce que Votre Majesté sait très-bien qu'elle
possède des avantages qui peuvent établir une concurrence, qu'elle
doit avoir la délicatesse de tous les procédés.

»J'espère que Votre Majesté me pardonnera une aussi longue lettre,
et les réflexions qu'elle contient. Quand j'appuie si fortement sur
cette _impérieuse nécessité_ de s'éloigner de nous pour quelque
temps, je me flatte qu'elle daignera penser que, peut-être, jamais
je ne lui ai donné de plus véritables marques des sentiments qui
m'attachent à elle.

»Je suis, avec un profond respect, madame, de Votre Majesté,

»La très-humble et très-obéissante servante,

                                           »VERGENNES DE RÉMUSAT[60].»

[Note 60: Cette lettre est un chef-d'oeuvre d'habileté pour qui
connaissait l'impératrice Joséphine; ainsi la placer comme rivale
_triomphante_ d'une jeune femme de dix-huit ans, et lui parler de _sa
fraîcheur_ quand la seule beauté réelle de Marie-Louise était une
peau éblouissante et un teint admirable, était aussi habile que peu
croyable pour tout autre.]


Maintenant, voici la lettre écrite par l'Empereur, et que Joséphine
reçut presque en même temps que celle de madame de Rémusat.


À L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE, À GENÈVE.

                                      Fontainebleau, 1er octobre 1810.

«J'ai reçu ta lettre. Hortense, que j'ai vue, te dira ce que je
pense. Va voir ton fils cet hiver; reviens aux eaux d'Aix l'année
prochaine, ou bien reste au printemps à Navarre. Je te conseillerais
bien d'aller à Navarre tout de suite, si je ne craignais que tu
ne t'y ennuiasses. Mon opinion est que tu ne peux être, l'hiver,
convenablement _qu'à Milan ou à Navarre_. Après cela, j'approuve tout
ce que tu feras; car je ne veux te gêner en rien.

»Adieu, mon amie. L'Impératrice est grosse de quatre mois. Je
nomme madame de Montesquiou gouvernante des enfants de France.
Sois contente et ne te monte pas la tête; ne doute jamais de mes
sentiments.

                                                           »NAPOLÉON.»


De toutes les choses adroitement combinées que l'Empereur ait jamais
pu entreprendre ou tenter, je n'en connais pas une au-dessus de
celle-ci; mais pour rendre justice à chacun, rien ne peut aussi
égaler l'adresse avec laquelle madame de Rémusat a exécuté ou plutôt
tenté la mission... Quelle admirable lettre! surtout lorsqu'on
connaît la personne à laquelle elle a été écrite! Comme Joséphine
est enveloppée dans un filet de flatterie, qui devait l'empêcher de
regarder en arrière, et devait, en effet, la faire courir au-devant
de nouvelles fêtes, de nouveaux succès; mais l'excès même de la
chose, sa perfection, fut ce qui en empêcha la réussite: convaincue
de cette pensée, que madame de Rémusat cherchait à lui inculquer,
pour lui inspirer une noble résolution, Joséphine se crut toujours
passionnément aimée de l'Empereur; mais ce n'était plus vrai:
sans doute il l'avait aimée d'amour, mais les temps non-seulement
étaient changés, mais les circonstances, TOUT l'était autour d'elle
et dans elle-même. Cette flatterie de madame de Rémusat, sur son
état de santé, était précisément ce qui l'empêchait de plaire comme
par le passé. Le grand charme de Joséphine était dans la grâce
de sa tournure, bien plus que dans la beauté de son visage; elle
n'avait aucun trait, et son visage avait en lui-même un défaut, qui
était tellement terrible et redoutable que jamais on n'a songé à
placer l'amour à côté de cette infirmité dans son royaume; je veux
parler bien moins encore de ses dents entièrement perdues, que de
l'épouvantable résultat qui en provenait. À l'époque où madame de
Rémusat lui écrivait cette lettre, Joséphine commençait à prendre
aussi cet embonpoint qui lui enleva sa charmante tournure. Sans
doute, la grâce qui était inhérente à sa nature ne l'abandonna
jamais; on la retrouvait partout, et toujours dans le moindre
mot, dans un geste; mais qu'est-ce qu'un geste et un mot gracieux
pour combattre une jeune personne de dix-huit ans, grande, forte
peut-être, mais d'une fraîcheur de rose, quoique laide, ayant de
beaux cheveux, de belles dents, une haleine fraîche et pure, et
cette foule d'avantages qui entourent toujours la jeunesse dans ses
premiers jours et son premier bonheur. Ensuite, ce qu'on savait
très-bien, c'est que l'Empereur en était fort occupé. Il cherchait
tous les moyens de la rendre heureuse, et je suis convaincue que
connaissant la légèreté de Joséphine, et cependant l'effet profond
que devait produire l'annonce de la grossesse de Marie-Louise, il
redouta pour le repos de tous des scènes qui seraient publiques, se
passant à la Malmaison et à Navarre, devant plus de vingt femmes.
Madame de Rémusat fut donc chargée de la délicate mission de faire
comprendre à l'impératrice Joséphine que l'impératrice Marie-Louise
devenait la véritable souveraine, du moment qu'elle donnait tout à
la fois à l'Empereur un héritier comme père et chef de famille, et
un successeur comme souverain d'un grand empire; mais ces pensées
étaient trop élevées pour elle; elle n'ouvrit l'oreille qu'aux sons
qui lui apportaient cette conviction après laquelle elle courait,
depuis le jour où pour la première fois on fit retentir autour
d'elle le mot de divorce... Quoi qu'il en fût, l'Empereur lui fit
donc écrire par madame de Rémusat. Joséphine ne comprit ni la
lettre de l'Empereur, ni celle de madame de Rémusat, elle ne tint
compte _d'aucun avis_. Elle revint à la Malmaison d'abord; puis
ensuite elle partit pour Navarre, où elle passa l'hiver, s'amusant
et ayant autour d'elle une petite cour. Napoléon fut vivement
contrarié; quelque soin qu'il apportât à ne laisser approcher de
Marie-Louise que des personnes sûres, telles que la duchesse de
Montebello, dont l'esprit juste et posé, quoiqu'elle fût jeune, et
les soins assidus empêchaient tous les propos absurdes d'arriver
à l'Impératrice, cependant la dame d'honneur n'était pas toujours
là... Il y avait d'autres femmes, que je ne veux pas nommer et que
leur service amenait auprès de Marie-Louise. Celles-là n'étaient pas
comme la duchesse de Montebello. On racontait à Marie-Louise que
Joséphine avait telle ou telle qualité, une beauté, un agrément, une
perfection, tellement accomplis, qu'il fallait désespérer de jamais
l'égaler, et tout cela dit de manière à redouter la ressemblance,
parce qu'à chaque chose arrivait le correctif. Un jour l'Empereur
entra chez Marie-Louise à l'improviste, et la trouva pleurant.
C'était deux mois à peu près après la naissance du roi de Rome... En
voyant son visage rosé, ordinairement l'image de la santé et même
de la gaieté d'une enfant, tout couvert de larmes, l'Empereur fut
alarmé.

--«Qu'avez-vous, Louise? lui demanda-t-il en la prenant dans ses
bras... Eh bien continua-t-il en riant, que caches-tu donc là?..»

Et cherchant à voir ce que l'Impératrice cherchait à lui dérober sous
son châle, il prit dans sa main un petit médaillon renfermant un
portrait. Quelle fut sa surprise en reconnaissant celui de Joséphine!
mais charmant et rajeuni de plus de vingt ans; c'était Joséphine à
vingt-cinq tout au plus, et mise néanmoins comme au moment où le
portrait était entre les mains de la jalouse jeune femme.

--«Qui t'a donné ce portrait, Louise?» dit l'Empereur avec un
sentiment de colère qui faisait craindre pour celui ou celle qui
aurait excité cette colère?...

L'Impératrice ne répondit rien, mais ses sanglots redoublèrent et
elle se jeta dans les bras de l'Empereur en le serrant convulsivement
contre elle.

--«Enfant! dit Napoléon ému par l'effusion d'un sentiment qu'il
devait alors croire vrai... Enfant! qu'as-tu donc? pourquoi ces
larmes? Encore une fois, Louise, qui t'a remis ce portrait?.. je veux
le savoir, poursuivit-il en frappant du pied avec colère...»

Marie-Louise fut effrayée; mais elle ne répondit rien.

--«Eh bien!.. tu ne veux pas me le dire?..

--Je n'en sais rien, murmura-t-elle d'une voix tremblante, je l'ai
trouvé sur ce canapé comme j'entrais tout-à-l'heure dans cette
chambre.

--Et pourquoi pleurais-tu en regardant ce portrait?» Marie-Louise
sanglotait encore plus fort et continuait à cacher son visage en
pleurs dans la poitrine de Napoléon. Il la serra dans ses bras et
lui dit avec amour de ces paroles qui vont au coeur quand elles
sont vraies, et Napoléon a été aimant et sincère avec la femme qui
a eu la lâcheté de l'abandonner dans son malheur. Enfin, il parvint
à la calmer, mais ce fut au bout d'un long temps. L'impératrice
Marie-Louise l'aimait alors, je dois le croire au moins.

Quelle sourde manoeuvre employait aussi le parti de Navarre! N'est-il
pas possible que l'Empereur, en apprenant qu'on mettait en oeuvre
de semblables moyens, se résolût à éloigner Joséphine pendant la
grossesse et les couches de Marie-Louise? Un événement de bien
peu d'importance amène souvent des effets terribles dans l'une ou
l'autre de ces deux positions. Je crois que la lettre de madame de
Rémusat fut le résultat de quelque tentative du genre de celle du
portrait. Napoléon ne voulait cependant pas être _tyran_, même à
la façon de croque-mitaine, et il _l'engagea_ seulement à aller à
Milan; Joséphine ne comprenait pas les hautes résolutions d'un grand
coeur. Lorsqu'elle avait enfin cédé pour écrire cette fameuse lettre
au président du Sénat, sans que l'Empereur le sut, elle avait été
surtout frappée de l'idée de porter le deuil immédiatement après la
lettre partie, et de le porter pendant un an!...

L'Empereur savait tout cela. Une âme tendre et en même temps élevée,
une femme digne de son affection, la seule femme qu'il ait aimée
enfin, et qui existe toujours à Paris, me présente le type de la
femme que j'aurais voulue à l'Empereur. Je ne parle pas ici de la
femme qui fut sa maîtresse en Égypte, une nommée Pauline[61], sur
laquelle il existe quelques biographies, toutes inconnues, parce que
la femme n'est pas un texte à biographie; et une fois qu'on a dit
qu'elle avait été la maîtresse de Napoléon on a dit la plus belle
page de sa vie; mais on les trouve cependant en les cherchant; je
parle d'une femme digne d'être aimée d'un homme comme l'Empereur; et
certes il en est peu... Voilà le caractère que j'aurais voulu à la
femme qui partageait le premier trône du monde avec lui!

[Note 61: Croirait-on qu'en 1833 ou 32, j'ai oublié l'époque, j'ai
reçu une lettre de cette madame Pauline, qui était fort scandalisée
de ce que j'avais mis sur elle dans mes Mémoires. Mais savez-vous
ce qu'elle blâmait? Peut-être ce que je disais pour l'Égypte?...
Ah bien oui!... Pas du tout: madame Pauline réclamait contre
l'insertion d'un fait qui, je le vois bien, en effet, n'était point
vrai.--Elle m'affirmait que j'avais commis une erreur en disant
qu'elle avait voulu consacrer sa fortune à sauver l'Empereur quand
il était à Sainte-Hélène... Je n'ai pas répondu à cette belle épître
pour deux raisons: d'abord parce qu'elle était sotte, et puis
parce qu'il devenait inutile de prendre près d'elle de nouveaux
renseignemens.--Ceux que j'avais eus sur elle ne pouvaient être
douteux pour moi; et quant à cette dernière partie de sa vie, j'étais
pleinement convaincue. La femme qui peut se défendre d'avoir voulu
sauver Napoléon, lorsqu'elle pouvait invoquer pour cette action le
droit d'en avoir été aimée; la femme qui peut nier l'avoir voulu
faire cette action est incapable de l'avoir en effet jamais imaginée.]

Lorsque le divorce fut public, je parlai sur ce fait comme les
autres. On racontait alors que l'Impératrice-Mère avait, en Russie,
refusé la main de la Grande-Duchesse. Il paraissait incertain que
nous obtinssions la princesse autrichienne... Dans cette sorte
d'incertitude peu convenable pour la France, je dis que je ne
comprenais pas comment l'Empereur ne prenait pas le parti de choisir
dans les familles qui l'entouraient. Le cardinal Maury, qui dînait
chez moi, me dit:

--«Mais où donc voulez-vous qu'il prenne une femme?...

--Où je veux qu'il choisisse une femme, monseigneur?... Dans la
noblesse ancienne et illustrée, ou bien dans la sienne.»

Le cardinal me regarda attentivement.

--«Oui, je prétends que si demain l'ancienne noblesse voyait une de
ses filles sur le trône impérial de France, cette noblesse, affiliée
par cette alliance à tout ce que l'armée a fait depuis dix-sept
ans... en devient non-seulement complice, mais l'alliée et le
soutien. Mademoiselle de Montmorency, ou mademoiselle de Mortemart,
ou mademoiselle de Noailles serait toujours heureuse, si elle n'était
pas fière, de monter sur le trône de France, lorsque son dais est
formé de mille drapeaux conquis dans cent batailles!... Quant à la
nouvelle noblesse, elle serait peut-être plus reconnaissante[62] que
l'ancienne, et son appui, qui commence à faiblir, serait renouvelé
par cette alliance sainte entre le chef et ses phalanges...

[Note 62: L'ancienne noblesse s'est alliée souvent à nos rois. Un
Montmorency a épousé la veuve de Louis-le-Gros.]

--Et quelle est donc la personne que vous faites impératrice parmi
les jeunes filles que nous voyons à la cour et dans les fêtes?

--Mademoiselle Masséna[63]?...»

[Note 63: Elle n'avait pas encore épousé le général Reil. Elle était
charmante.]

Tout le monde s'écria que j'avais raison!... et qu'en effet elle
était une belle et ravissante personne, ayant une dot de gloire
bien digne d'approcher de celle de l'Empereur: et certes leurs deux
couronnes pouvaient se tresser des mêmes lauriers... Cette pensée
m'obséda tellement que j'en parlai à Duroc. Le lendemain le cardinal
Maury fut à Saint-Cloud, où était Napoléon.

--«Dites à votre amie, monsieur le cardinal, dit Napoléon en
souriant, que je la prie de ne se pas mêler de mes affaires _de
ménage_. Est-il vrai qu'hier elle voulait me marier à la fille de
Masséna?

--Oui, sire!

--Et qu'en disiez-vous?»

Le cardinal demeura interdit.

--«Eh bien!... vous ne voulez pas me donner aussi votre avis?

--Je crois, sire, répondit le cardinal, qui, ordinairement, ne
demeurait pas longtemps interdit, que l'avis de madame la duchesse
d'Abrantès peut avoir du bon, parce qu'elle ne parlait pas seulement
de mademoiselle Masséna.

--Ah! ah!... vous vous rappelez l'Assemblée constituante? L'abbé
Maury, le soutien du côté droit, est en ce moment à la place du
cardinal français de l'Empire!...»

Le cardinal se mit à rire de ce gros rire qui faisait trembler les
vitres d'un appartement... Il était toujours charmé quand on le
reportait aux jours de l'Assemblée constituante, à ce temps de sa
belle éloquence... L'Empereur n'aimait pas extraordinairement le
cardinal, et je le conçois. Ses formes étaient trop acerbes et sa
voix si retentissante qu'elle semblait toujours imposer silence, même
à Dieu, quand il officiait...

Cette dissertation nous a entraînés loin de Navarre.

L'Empereur fut contrarié en apprenant que l'Impératrice, au lieu de
gagner Milan par le Simplon, et d'aller demander à son fils et à sa
belle-fille des jours heureux et paisibles, s'en revint, comme je
l'ai dit, à la Malmaison d'abord, où elle reçut tout Paris, et puis
partit pour Navarre, malgré le froid assez rigoureux qu'il faisait.
Son retour fit du bruit, beaucoup de bruit même, non-seulement par
ce même retour, mais par celui des personnes de sa maison qui,
ne pouvant faire du bruit en leur nom, en faisaient au nom de
L'IMPÉRATRICE... Cette qualité, ce nom, amenaient encore des scènes
pénibles à l'Empereur. L'Impératrice Joséphine avait la même livrée
que l'Empereur, et, conséquemment, que Marie-Louise. À l'époque de
ce retour de Genève, il y eut une querelle entre des domestiques
subalternes; malgré l'obscurité où leur nom les mettait, cela vint à
la connaissance de l'Empereur, et il eut de l'humeur... Il pressa le
départ pour Navarre, en écrivant à cet égard spécialement à madame la
comtesse d'Arberg, dame d'honneur et comme surintendante de la maison
de l'Impératrice, pour lui recommander l'ordre et la régularité dans
cette maison de l'Impératrice.

«Songez, écrivait Napoléon, que cette maison est nouvellement
instituée. L'Impératrice Joséphine n'avait aucune dette il y a sept
mois, donnez à ses affaires, madame, le coup d'oeil d'une amie en
laquelle elle et moi nous avons toute confiance.»

Mais il s'était élevé entre Joséphine et l'Empereur un mur de glace,
et c'était elle-même qui avait élevé cette séparation... Son refus
d'aller à Milan auprès de son fils, pour lui rendre la paix que
son séjour à Malmaison troublait, ce refus prouva à l'Empereur que
Joséphine l'aimait pour elle seule.

Il lui écrivait, au mois de novembre (24) 1810:


«J'ai reçu ta lettre; Hortense m'a parlé de toi. Je vois avec plaisir
que tu es contente; j'espère que tu ne t'ennuies pas trop à Navarre.

«Ma santé est fort bonne. L'Impératrice avance fort heureusement dans
sa grossesse; je ferai les différentes choses que tu me demande pour
ta maison. Soigne ta santé, sois contente et ne doute jamais de mes
sentiments pour toi.

                                                           »NAPOLÉON.»


On voit combien le style est changé; autrefois il était naturel;
maintenant il est guindé et mal avec lui-même; cette contrainte
augmentera encore.

Tandis que Marie-Louise, entourée de soins et de la tendresse de
l'Empereur, avançait dans sa grossesse et passait ses soirées à
jouer au billard ou au reversis et à faire tourner son oreille[64],
Joséphine était à Navarre où elle tâchait de s'établir le plus
convenablement possible pour y passer l'hiver, mais la chose était de
difficile exécution; j'ai déjà dit que depuis M. le duc de Bouillon
cela n'avait point été ou, du moins, très-peu habité; et lorsque
l'Impératrice vint avec sa cour, toute jeune et toute gracieuse,
prendre possession de ce vieux manoir, on aurait pu comparer cette
arrivée à celle d'une noble châtelaine visitant un de ses vieux
châteaux.

[Note 64: J'ai déjà parlé de cette singulière propriété de l'oreille
de Marie-Louise. Elle la faisait tourner sur elle-même par un simple
mouvement de la mâchoire.]

La société de Navarre était composée des personnes dont voici les
noms:

Madame la comtesse d'Arberg, dame d'honneur; madame la comtesse
Octave de Ségur, madame la comtesse de Colbert, madame la comtesse
de Rémusat, madame du Vieil-Castel, madame d'Audenarde, mademoiselle
de Mackau, mademoiselle Louise de Castellane, madame la comtesse de
Serant, dames du palais; madame Gazani, lectrice.

Les hommes étaient à peu près ceux que nous connaissions à Malmaison.
M. de Beaumont, homme d'une société douce et de bonne compagnie:
il était chevalier d'honneur; monseigneur de Barral, archevêque de
Tours, premier aumônier; M. Turpin de Crissé, chambellan. C'est
lui dont le charmant talent de peinture se fait admirer tous
les ans à l'Exposition: il est doux et modeste, deux qualités
précieuses à rencontrer dans un homme de naissance comme lui, et
ayant vécu à la cour. M. de Montholon venait ensuite; ce M. Louis
de Montholon était le frère, s'il ne l'est même encore, de M. de
Montholon-Sainte-Hélène... Et puis encore dans les chambellans,
on voyait M. de Vieil-Castel, dont on apprenait l'existence parce
que sa femme est bonne et excellente, et, à cette époque, elle
était ravissante de beauté!... Pour compléter la maison d'honneur
de l'Impératrice, il faut nommer M. Fritz Pourtalès, aimable et
bon garçon, ayant quelquefois un peu de raideur genevoise ou
_neufchâteloise_; mais elle se perdit peu de temps après... Il avait
le désir de plaire, et cela rend si doux!... Et puis enfin M. de
Guitry; tous deux étaient écuyers sous M. Honoré de Monaco, neveu
du prince Joseph de Monaco, père de mesdames de Louvois et de la
Tour-du-Pin.

On sait que madame la comtesse d'Arberg avait remplacé madame de
la Rochefoucault. Celle-ci demanda à rester auprès de la nouvelle
souveraine... L'Empereur ne la mit pas à la nouvelle cour, et la
retira de l'ancienne. Cette punition est admirable.

Madame d'Arberg avait tout pouvoir sur la maison de l'Impératrice.
Napoléon, qui savait que l'argent fondait dans ses mains, autorisa,
en son nom, madame d'Arberg à résister aux dépenses folles de
l'Impératrice. Jamais on ne s'acquitta plus noblement, et en même
temps plus dignement, d'un devoir pour justifier la confiance de
l'Empereur. La maison de l'Impératrice fut montée comme celle de
Joséphine régnant aux Tuileries; le luxe ne fut pas diminué, et
cependant la dépense fut toujours raisonnablement dirigée. On ne
l'appelait jamais que la grande maîtresse, quoique ce titre ne
fût pas le sien; mais Joséphine l'appelait elle-même _ma grande
maîtresse_.

Elle avait été belle comme un ange dans sa jeunesse, et sa belle
tournure, ses traits si purs, le galbe de son visage, l'expression
doucement recueillie de sa physionomie, lui donnaient une beauté de
tout âge, que toutes les femmes enviaient.

Sa soeur était cette belle comtesse d'Albany, née comtesse de
Stolberg, qui fut tant aimée d'Alfiéri; celle qu'il appela toujours:
_Nobil donna!_

Le secrétaire des commandements de l'Impératrice était un homme fort
spirituel, nommé M. Deschamps. Il est connu par plusieurs productions
vraiment charmantes; il contribuait, pour sa part, d'une manière
agréable aux soirées de Navarre, bien longues et bien tristes surtout
en hiver, lorsque le vent sifflait et venait en longues rafales se
briser contre les vieux murs du château.

Mais un homme bien aimable, qui vint aussitôt faire sa cour à
l'Impératrice, et qui fut toujours soigneux de lui rendre les
devoirs quelle devait attendre de lui, c'était l'évêque d'Évreux,
l'abbé Bourlier; il était ami de M. de Talleyrand, qui n'accorde son
amitié, on le sait, qu'à ceux qui sont dignes de la comprendre et de
l'apprécier: l'abbé Bourlier venait très-souvent dîner à Navarre,
et puis il faisait la partie de trictrac de l'Impératrice. M. de
Chambaudoin, préfet d'Évreux à cette époque, était aussi un homme
qui tenait sa place dans le salon de l'Impératrice. J'ai longtemps
cherché ce qu'on pouvait dire de M. de Chambaudoin, et je n'ai trouvé
que ceci:

«M. de Chambaudoin, préfet du département de l'Eure.»

Ou bien encore:

«M. de Chambaudoin, préfet d'Évreux.»

C'est une variante.

Il y avait aussi fort souvent des visites de Paris. La maréchale Ney,
madame de Nansouty, plusieurs personnes qui, sans être attachées
à la maison de l'Impératrice, venaient lui faire leur cour. De ce
nombre était madame Campan, et puis presque toute la maison de la
reine Hortense, qui regardait comme un devoir de rendre des soins à
la mère de leur reine. Et lorsque le prince Eugène venait à Paris, la
maison de l'Impératrice s'augmentait de tout ce qui était auprès du
vice-roi, et Navarre devenait un lieu enchanté, surtout si la reine
Hortense y était aussi.

Le train de vie qu'on menait à Navarre ressemblait un peu à celui de
la Malmaison. On déjeunait à dix heures tous les jours. Le dimanche
seulement on changeait l'heure de ce repas, qui avait lieu plus
tard. L'Impératrice, à moins d'être malade, entendait la messe tous
les dimanches, ainsi que les jours de fêtes. M. de Barral n'officiait
que les jours de fêtes.

Le déjeuner de Navarre avait une plus grande apparence que celui de
la Malmaison: à la Malmaison l'Impératrice déjeunait toujours dans
un petit salon très-bas, dans lequel tenaient à peine dix à douze
personnes. Plus tard, après le divorce, on prit le parti de déjeuner
dans la grande salle à manger qui est auprès du cabinet de l'Empereur.

À Navarre, tout était ordonné comme on se figure que ce devait l'être
dans un vieux château du moyen âge: la richesse de la vaisselle,
l'abondance des mets, le grand nombre des domestiques, tout cela
avait un air féodal. Quatre maîtres d'hôtel, deux officiers, un
sommeiller, un premier[65] maître d'hôtel (premier officier de la
bouche) inspectant le service, un valet de pied derrière chaque
convive, voilà quel était le service de Navarre. Derrière le fauteuil
de l'Impératrice se tenaient, pour son service spécial, deux valets
de chambre, un basque, un chasseur et le premier maître d'hôtel.

[Note 65: Ce premier maître d'hôtel s'appelait _Réchaud_. Ils étaient
deux frères, sortant tous deux de chez le prince de Condé, aussi
fameux l'un que l'autre. L'autre frère était à mon service.]

Après le déjeuner, qui durait une heure environ, on rentrait dans
la galerie, et l'Impératrice se mettait à un métier de tapisserie.
La matinée se passait à causer, travailler et lire tout haut. On
dînait à six heures, et, en été, on allait se promener dans la
forêt. L'Impératrice rentrait ensuite, et elle faisait sa partie de
whist avec M. Deschamps et M. Pierlot, l'un, intendant de sa maison,
et l'autre son secrétaire des commandements; ou bien sa partie de
trictrac avec monseigneur l'évêque d'Évreux. Pendant la partie de
l'Impératrice, toutes les jeunes femmes, avec la reine Hortense,
allaient dans la pièce voisine, et là on dansait, on faisait de la
musique, on s'amusait enfin.

On a vu par toutes les lettres que j'ai transcrites sur les pièces
fournies par la reine _Hortense elle-même_, et dont son fils le
prince Louis possède toujours les originaux, que l'Empereur était
aussi bon qu'il est possible de l'être dans la position nouvelle
qu'il avait choisie pour l'Impératrice Joséphine: elle ne reconnut
pas cette extrême bonté, je le dis avec peine; et loin d'écouter les
conseils de l'amitié qui lui étaient évidemment transmis, elle accrut
elle-même la douleur de sa position.

L'Empereur eut de l'humeur de son retour à la Malmaison, en 1810;
on le voit dans une lettre par laquelle il est visible qu'il ne lui
avait pas encore annoncé la grossesse de Marie-Louise. Cette lettre,
en date du 14 septembre 1810, n'a que quelques lignes; mais elle dut
porter coup à une personne aussi impressionnable que Joséphine pour
tout ce qui lui venait de l'Empereur.


                                      «Saint-Cloud, 14 septembre 1810.

»Je reçois ta lettre, et je vois avec plaisir que tu te portes bien;
l'Impératrice est _effectivement_ grosse de quatre mois. _Elle m'est
fort attachée_, etc.»


On voit par le mot _effectivement_ que l'Empereur confirmait une
demande presque douteuse.

Oui, il eut à cette époque beaucoup d'humeur du séjour de Joséphine
en France. Napoléon était l'homme le plus désireux de ne faire
aucunement parler sur lui et sa famille relativement à leur vie
privée... Il connaissait assez la France et surtout les salons
de Paris pour être certain que les beaux parleurs et les belles
parleuses ne se feraient faute de saisir un si beau sujet de discours
que celui de l'oraison funèbre de toutes les espérances de Joséphine
à la naissance d'un héritier de l'Empire; et il avait raison. Pour
compléter son mécontentement, Joséphine ne lui écrivait que pour lui
demander de l'argent; il semblait que depuis que cette grossesse de
Marie-Louise était annoncée, elle spéculât sur les consolations qu'il
fallait qu'elle en reçût. Je vois dans une autre lettre de l'Empereur
en date du 14 novembre 1810:

«... _Je ferai les différentes choses que tu me demandes pour ta
maison_... etc.»

Et puis le 8 juin 1811:

«... J'arrangerai toutes les affaires dont tu me parles... etc.»

Et enfin au mois d'août 1813 (25 août):


«... Mets de l'ordre dans tes affaires; ne dépense que quinze cent
mille francs par an, et mets de côté quinze cent mille francs; cela
fera une réserve de quinze millions en dix ans, pour tes petits
enfants: il est doux de pouvoir faire cette chose pour eux. Au lieu
de cela, l'on me dit que tu as des dettes. Cela serait bien vilain.
Occupe-toi de tes affaires, et ne donne pas à qui veut prendre. Si
tu veux me plaire, fais que je sache que tu as un gros trésor: juge
combien j'aurais mauvaise opinion de toi si je te savais endettée
avec trois millions de revenu.

»Adieu, mon amie; porte-toi bien.

                                                       »NAPOLÉON.[66]»

[Note 66: Cette lettre est, comme les autres, copiée sur les lettres
originales fournies par la reine Hortense.]


Cette lettre fit un effet d'autant plus douloureux sur l'Impératrice
Joséphine, qu'elle fut écrite le jour de la fête de Marie-Louise
et porte la date du 25 août... Lorsque sa rivale était entourée de
fleurs, d'hommages, d'encens et de caresses, on lui donnait à elle
les remontrances, les larmes et les chagrins!... Napoléon n'y avait
certes pas songé, mais Joséphine le crut, et dans de pareils moments,
sa dignité de femme était toute en oubli; elle fut malade, et la
reine Hortense le dit à l'Empereur. Napoléon était bon quoiqu'il ne
fût pas très-sensible: il envoya aussitôt un page à la Malmaison avec
une lettre de quelques lignes que voici:


                             «Trianon, vendredi, huit heures du matin.

»J'envoie savoir comment tu te portes, car Hortense m'a dit que tu
étais au lit hier. J'ai été fâché contre toi pour tes dettes... Je
ne veux pas que tu en aies; au contraire, j'espère que tu mettras
un million de côté tous les ans pour donner à tes petites-filles
lorsqu'elles se marieront.

»Toutefois, ne doute jamais de mon amitié pour toi, et ne te fais
aucun chagrin là-dessus, etc.»


Ces malheureuses dettes faisaient le tourment de l'Empereur, et ce
tourment était incurable parce que Joséphine était incorrigible;
partout où elle trouvait une tentation elle y cédait: une fois
c'était un châle de douze mille francs qu'elle ne pouvait se
dispenser de prendre parce que la couleur en était unique; une autre
fois c'était une pièce d'orfévrerie en vermeil, ou bien une parure,
un tableau; tout cela était acheté aussitôt que présenté. Un jour,
à Genève, elle va se promener à Prégny[67]: le site lui plaît; elle
achète la maison. Qu'est-ce en effet? un chalet un peu plus orné
qu'un autre; mais ce chalet est trop petit, les femmes de chambre
sont mal logées, les valets de chambre murmurent: l'Impératrice
était bonne, elle ne voulait faire crier personne, et pour cela elle
fait bâtir à Prégny. C'est _peu de chose_, sans doute, mais ensuite
il fallut meubler cette maison... on y recevait... Enfin ce chalet
devint une occasion de dépense; et comme tout est relatif, ce qui
augmenterait le passif d'un budget d'une fortune de 100,000 francs de
rentes, de cinq ou six mille au moins, produit relativement le même
effet dans une maison de prince.

[Note 67: Propriété qu'avait l'Impératrice tout près de Genève.]

Tout ce que je dis là est bien prosaïque; mais la vie matérielle ne
l'est-elle pas en effet? Il faut vivre, et les jours n'ont qu'un
nombre d'heures fixe. Tout doit être régulier comme le cours du
temps, et l'Empereur voulait cette régularité autour de lui. Duroc
avait cimenté sa faveur et l'attachement de l'Empereur pour lui par
le grand ordre qu'il avait établi dans le palais impérial. Il avait
voulu, d'après l'ordre de Napoléon mettre le même ordre dans les
affaires de Joséphine; mais l'entreprise n'avait pu avoir lieu, avec
elle la chose était impossible.

Toutefois Joséphine, malgré sa légèreté, était foncièrement bonne, et
son attachement pour Napoléon était profond. Elle avait été blessée
de cet ordre voilé pour le voyage d'Italie, mais ensuite elle se
détermina à aller voir sa belle-fille, dont elle était adorée. Elle
y alla en 1812 et fut reçue à Milan avec enthousiasme; elle-même
éprouva un très-vif sentiment de bonheur en revoyant ces mêmes lieux
où la passion la plus brûlante était ressentie pour elle, et par
quel coeur!.. par celui du plus grand homme que l'histoire du monde
nous présente!... et lorsque cette passion lui donnait le bonheur
non-seulement du coeur, mais de l'orgueil!... dans ces mêmes lieux
où plus tard cette même affection moins vive, mais toujours aussi
tendre, lui mettait une nouvelle couronne sur la tête... Mais si
Joséphine ne retrouva pas ensuite, dans cette cour de la vice-reine,
ce bonheur qu'elle pleurait, elle y retrouva tout le respect,
tous les soins que jadis la cour impériale lui avait offerts. Sa
belle-fille mit sa gloire à remplacer son Eugène, comme toujours elle
l'appelait, auprès de sa mère.

J'ai peu parlé de la princesse Auguste; j'ai seulement dit combien
elle était belle. Mais lorsqu'on la connaissait on savait qu'elle
était encore meilleure; et, comme souveraine, comme princesse, elle
avait le pouvoir de doubler le charme de la femme dans l'exercice de
sa bonté, et jamais elle ne perdit un de ses droits. Elle était bien
aimée à Milan... Le prince Eugène l'adorait.

Je vais transcrire ici une lettre du prince Eugène à sa mère. Cette
lettre fut écrite par lui du fond de la Russie, où il était, tandis
que Joséphine avait été consoler sa belle-fille et la soigner dans
ses couches. Elle fut reçue admirablement... On la logea à la _Villa
Bonaparte_, où était la vice-reine, et elle occupa l'appartement du
vice-roi. Pendant ce voyage la princesse Auguste fut pour elle la
plus tendre et la plus attentive des filles. Elle était grosse, et
déjà fort avancée dans sa grossesse. Elle était déjà entourée de
trois beaux enfants: un garçon et deux filles[68]. On était alors
au milieu de l'été de 1812... Les inquiétudes commençaient déjà à
remplacer les joies et les victoires. En quittant l'Impératrice à la
Malmaison, j'en reçus la promesse de venir aux eaux d'Aix, avant de
rentrer en France.

[Note 68: Le prince Auguste-Charles-Eugène, né à Milan, le 9 décembre
1810; la princesse Joséphine, mariée au prince Oscar de Suède; et la
princesse Eugénie-Hortense, née à Milan, le 23 décembre 1808, mariée
au prince héréditaire de Hohenzollern-Hechingen.]

--«Hélas!» me dit-elle ensuite, «qui sait où nous serons tous cet
automne!...»

Elle était profondément triste.

La vue de la famille de son fils la ranima. L'impératrice Joséphine
avait un coeur excellent et se plaisait dans ses affections de
famille. Ses petits-enfants l'adoraient... Le prince Napoléon, fils
aîné de la reine Hortense, disait un jour, à la Malmaison, en voyant
partir madame la comtesse de Tascher[69], sa cousine, qui allait
joindre son mari:

--«Il faut que ma cousine aime bien son mari, pour quitter
grand'-maman!...»

[Note 69: La princesse de La Leyen, mariée au comte Tascher, cousin
germain de l'impératrice Joséphine.]

En voyant la famille de son fils bien-aimé, Joséphine éprouva
un sentiment de joie bien vif (écrivait-elle elle-même à la
reine Hortense). Cependant tous ces enfants si beaux... si bien
portants... ce fils qui aurait dû porter le nom _de César_, et que
Napoléon eût peut-être mieux fait de choisir pour son héritier et
son successeur... toutes ces pensées aussi l'assaillirent et lui
donnèrent une vive peine au milieu de sa joie. Elle en parlait avec
un naturel de coeur fort touchant. La vice-reine accoucha le 31
juillet d'une fille[70], et l'Impératrice la garda et la soigna comme
l'aurait pu faire une bourgeoise de la rue Saint-Denis. C'était dans
de pareils moments que Joséphine était incomparable de bonté et de
charme de sentiment.

[Note 70: La princesse Amélie, née à Milan, le 31 juillet 1812,
mariée à l'empereur du Brésil.]


«Ma bonne mère,» lui écrivait Eugène, «je t'écris du champ de
bataille. Je me porte bien. L'Empereur a remporté une grande victoire
sur les Russes. On s'est battu treize heures. Je commandais la
gauche. Nous avons tous fait notre devoir. J'espère que l'Empereur
sera content.

»Je ne puis assez te remercier de tes soins, de tes bontés pour ma
petite famille. Tu es adorée à Milan, comme partout. On m'écrit des
choses charmantes, et tu as fait tourner les têtes de toutes les
personnes qui t'ont approchée.

»Adieu. Veux-tu donner de mes nouvelles à ma soeur? je lui écrirai
demain.

»Ton affectionné fils,

                                                             »EUGÈNE.»


Lorsque l'impératrice Joséphine arriva à Aix en Savoie, Aix était
rempli de la famille impériale. La princesse Pauline, Madame-Mère,
la reine d'Espagne, la princesse de Suède: c'était à n'y pas tenir
pour l'Impératrice, qui savait combien toute cette famille avait
poussé au divorce. Je l'assurai de ce dont j'étais sûre, c'est que
la reine Julie n'avait en rien porté l'Empereur à cette action, et
qu'elle avait au contraire employé son crédit sur lui pour l'en
empêcher. Quant à la reine de Naples, c'était autre chose, ainsi que
la princesse Borghèse.

Je trouvai l'Impératrice très-abattue. Les revers de Russie n'étaient
pourtant pas encore connus, ni même prévus par notre insouciance, ce
qui est bien étonnant!... Joséphine seule paraissait craindre, elle
si confiante et si légère!... Il semblait que cette malheureuse femme
eût une seconde vue du malheur de l'homme dont elle avait été si
longtemps comme l'étoile préservatrice.

--«Voyez, me disait-elle, voilà encore un ami de moins pour moi!...
Tout ce qui m'aime est frappé de mort ou de malheur!»

C'était en apprenant la mort de ce pauvre Auguste de Caulaincourt...
Sa mère, dame d'honneur de la reine Hortense, et l'une des plus
anciennes amies de l'Impératrice, était atteinte au coeur par cette
mort de l'un de ses fils, lorsque la blessure faite par l'infortune
de l'aîné saignait encore!... Le comte de Caulaincourt (Auguste)
était aussi de mes amis, et de mes amis d'enfance.

L'Impératrice, déjà accablée par tout ce qui l'avait frappée
depuis quelques années, reçut le dernier coup par les malheurs de
la campagne de Russie. Hors d'état d'opposer par sa nature une
résistance assez forte à l'orage qui fondait sur elle et sur ceux
qu'elle aimait, elle reçut dès lors la première atteinte du coup dont
elle mourut plus tard. Je la revis à mon retour d'Aix, et la trouvai
bien changée. Elle était à la Malmaison, et revenait de Navarre, où
l'humidité du lieu lui avait également fait beaucoup de mal. Il est
impossible d'être plus aimable qu'elle ne l'était alors. C'était
avec un charme tout entier d'attraction qu'on se sentait attirer
vers la Malmaison. À la vérité Joséphine avait été bien heureuse de
l'ordre qu'avait donné l'Empereur qu'on lui fît voir le roi de Rome;
l'entrevue avait eu lieu sans que Marie-Louise le sût.

Elle voulait que je fusse à Navarre; mais ma santé s'y opposa
longtemps. La vie qu'on y menait était au reste à peu près la même
qu'à la Malmaison. L'Impératrice était seulement plus entourée de
son service... et madame d'Arberg, investie d'une grande confiance
par l'Empereur, veillait à ce que l'Impératrice ne fît pas des
dépenses exagérées, et par là n'éveillât pas le mécontentement de
l'Empereur. Il y avait aussi une autre chose sur laquelle Napoléon
appelait toute la surveillance de madame d'Arberg; c'était _le
décorum_ du rang de l'Impératrice. Ayant appris que Joséphine, pour
mettre plus de laisser-aller dans les relations qui existaient entre
les personnes de son service d'honneur et elle, avait permis à
l'officier commandant sa garde et à ses chambellans de l'accompagner
à la promenade en habit bourgeois, l'Empereur écrivit à madame
d'Arberg que l'impératrice Joséphine avait été sacrée, que ce
caractère _était indélébile_; qu'elle devait, en conséquence, songer
à se faire _respecter_, et qu'il ordonnait que jamais elle ne sortît
sans être accompagnée par ses officiers en tenue.--«J'ai oublié les
pages dans la formation de sa maison, ajoutait Napoléon; mais je les
nommerai incessamment, et les enverrai.»

Ce qu'il fit peu de temps après.

Le château de Navarre paraît fort grand, et pourtant il contient peu
de logement. Lorsque la reine Hortense venait voir sa mère, qu'elle
adorait, et pour qui elle était la plus soigneuse des filles, elle
logeait, avec son service, dans le petit château, qui n'est séparé
du grand que par un petit espace; mais il y a une cour à traverser.
Aussi gagna-t-on des rhumes dont on ne pouvait guérir que longtemps
après, pour avoir passé quelques jours à Navarre dans une grande
chambre où le vent sifflait de tous côtés, et d'une telle force,
que les rideaux des fenêtres voltigeaient sous le souffle d'un vent
de bise vraiment glacial, surtout à l'époque de l'année où l'on fut
voir l'Impératrice. Cette chambre, plus tard, fut comparée par moi
à l'appartement de lady Rowena, dans _Ivanhoé_... L'appartement de
l'Impératrice était chaud et confortable; mais c'était le seul de la
maison, avec les grandes salles de réception du rez-de-chaussée.

Du temps du duc de Bouillon, Navarre était autrement distribué que
de celui de Joséphine, mais sa position était la même. La plus
agréable manière de s'y rendre est de prendre la route de Rouen. De
Rouen à Évreux le pays est ravissant, les sites ont un aspect tout
autre que dans le reste de la France; ils sont à la fois fertiles et
pittoresques. Dans la vallée d'Andelle, au milieu de laquelle s'élève
le charmant village de Fleury, partout des eaux vives, partout de
la fraîcheur et de la vie dans la nature qui vous entoure... D'un
côté, la montagne des Deux-Amants rappelle une vieille légende...
d'un autre, on voit Charleval, et tout cela entouré, surmonté de
collines couvertes de bois, dans lesquels des sources jaillissantes
entretiennent une continuelle verdure tant que dure l'été... Enfin,
on traverse Louviers... cette ville, qui fut un temps si fameuse
par ses fabriques de draps, et qui maintenant n'a plus que des
souvenirs... Et puis, au milieu d'une jolie vallée, on trouve
enfin Évreux... l'antique _Eburovicum Mediolanum_ des Romains...
Évreux était presque entièrement bâtie en bois avant la Révolution;
depuis, on a beaucoup reconstruit, mais le temps ne peut rien aux
localités... Navarre est à une fort petite distance d'Évreux. Le
château a été construit par un des Mansard. L'architecture, quoique
très-modifiée par les propriétaires successeurs de M. de Bouillon,
se ressent de la première intention de l'architecte. L'édifice
_d'honneur_ est surmonté d'une coupole assez mauvaise, destinée à
couvrir un immense salon central, vaste comme une halle, où venaient,
du temps du duc, aboutir les divers appartements au rez-de-chaussée.
Ce salon était octogone. Je ne sais si maintenant il subsiste
toujours. Le duc de Bouillon avait été d'abord exilé à Navarre,
alors la plus belle terre de France; et puis ensuite il adopta, par
haine et ressentiment contre la cour, les opinions démagogiques, et
mourut tranquille dans son château de Navarre, d'une hydropisie, pour
laquelle il a subi vingt-trois opérations...

Son intérieur, comme je l'ai dit, était bizarrement ordonné pour
un homme de son âge... Navarre était renommé pour ses plaisirs de
chaque jour, soit comme spectacle, chasse, dîners, soupers joyeux,
et surtout liberté tellement grande, qu'on pouvait l'appeler
_licence_... et le pauvre Prince n'allait même pas à table!... Il
demeurait dans sa chambre à coucher, où tout le monde allait ensuite
prendre le café. La duchesse de Bouillon, jeune femme de vingt ans,
sèche et longue personne, vaine, altière, déplaisante comme une
grande dame, impolie enfin, ce qui est tout dire, faisait tant bien
que mal les honneurs du château, où personne n'aurait certainement
été pour elle... Mais, dans ce château, à côté du duc de Bouillon,
était une femme de quarante-cinq ans, mais belle comme Niobé, bonne
comme un ange: et cette femme, savez-vous qui elle était? la mère
de madame la duchesse de Bouillon... La morale murmurait de cette
réunion, mais je crois avoir dit que ce n'était pas à Navarre qu'il
fallait aller faire un cours de sévérité de moeurs. Madame la
marquise de Banastre avait été longtemps aimée du duc de Bouillon.
Le marquis vivait... le mariage de mademoiselle de Banastre pouvait
seul amener un rapprochement entre deux amis qui n'étaient plus que
cela. Il eut lieu... Deux mois après, le marquis de Banastre meurt à
Coblentz!... Voilà du malheur!...

Madame de Banastre était admirablement belle et charmante... Quant à
sa fille, j'ai tout dit:

Grande dame impertinente.....

Ce mot veut dire sotte, ridicule, méchante, et souvent sans être
redoutable; ce qui est le plus fâcheux.

Jadis Navarre avait trois jardins: le premier en arrivant par
l'avenue d'Évreux a été tracé originairement par Le Nôtre... Il avait
des bassins de marbre blanc, comme à Versailles, avec des _mascarous_
en bronze... Le second, dans le genre qu'on appelait alors Anglais,
avait les plus beaux arbres que la Normandie puisse produire.
Quelques années avant que Joséphine n'achetât cette terre de Navarre
j'ai vu là une avenue de plus de cent pieds de largeur, dont les
arbres séculaires avaient acquis, par le temps, une élévation dont
rien ne peut donner l'idée... Dans ce même jardin, à la droite du
château, j'ai vu aussi à cette époque un temple en briques sur un
modèle antique, avec cette inscription grecque:

  [Grec: ERÔTI OURANIÔ]

Ce qui signifie: À l'amour céleste.

M. de Bouillon avait à Navarre des serres admirables. M. Roy les a
relevées; et, en tout, il a fait grand bien à la propriété de Navarre.

Lorsque l'Impératrice l'eût en sa possession, il y avait pourtant de
grands dégâts occasionnés par les eaux. Deux rivières entourent les
jardins; l'_Iton_ et l'_Eure_. Leurs eaux fournissent aux bassins,
aux cascades, dont la moitié sans doute a été supprimée, mais dont il
reste encore assez pour que les conduits, n'étant pas bien soignés et
se brisant, répandent les eaux qu'ils amènent et causent de grands
inconvénients. Quoi qu'il en soit, Navarre fut et sera toujours un
très-beau lieu.

Pour donner une idée de ce qu'il était au temps du duc de Bouillon,
j'ai abandonné celui de Joséphine, précisément au moment où j'allais
raconter comment se passait la Saint-Joseph à Navarre. C'était alors
et dans les deux mois qui suivaient, le plus délicieux séjour de
France. La nature reprenait alors sa robe fleurie, et, plus tard,
les belles eaux de l'_Eure_ et de l'_Iton_ donnaient une vie presque
intellectuelle à cette nature si admirable, qui entourait le château
et présentait, à chaque pas, un site à observer, un éloge à donner.

Ce 19 mars dont je parle, à dix heures du matin; une troupe de
jeunes filles toutes fraîches et jolies, et des familles les plus
distinguées de la province, vint d'Évreux à Navarre pour présenter
les voeux de la ville à l'Impératrice. Elle faisait beaucoup de bien
dans le pays, et elle donnait immensément; elle avait fondé une
école pour de pauvres orphelines où elles apprenaient à faire de
la dentelle. L'Impératrice avait encore donné à la ville d'Évreux
des marques d'intérêt qui lui avaient gagné le coeur des habitants.
Non-seulement elle s'était occupée de leurs besoins, en venant
à l'aide des pauvres jeunes filles orphelines, mais encore elle
songeait aux plaisirs des gens d'Évreux. Elle avait acheté un grand
et beau terrain pour y faire construire une salle de spectacle,
et, de plus, une autre portion de terrain, qui devait agrandir la
promenade, que l'Impératrice devait faire entièrement replanter,
et orner de plus de dix mille pieds d'églantiers, greffés des plus
belles espèces de roses. Aussi la ville, dans sa reconnaissance, lui
adressa-t-elle des vers qui lui furent récités par une très-agréable
personne, dont j'ai oublié le nom, mais qui était fille du maire
d'Évreux à cette époque. Elle ne fut embarrassée que ce qu'il fallait
pour la pudeur gracieuse d'une jeune fille. L'entrée de toutes
ces jeunes personnes fut charmante: elles avaient fait un dôme de
toutes les fleurs printanières, sous lequel était placée la jeune
fille du maire, portant le buste de l'Impératrice. Lorsqu'elle _eut
récité_ son compliment en vers, on servit un très-beau déjeuner,
auquel Joséphine assista, et après lequel elle leur fit à toutes de
charmants présents.

Elle était fort tourmentée de la pensée que ce qu'on voulait faire
pour elle pouvait déplaire à Marie-Louise, et par suite à l'Empereur.
Elle m'en parla.

--«Ils veulent faire des réjouissances à Évreux, me dit-elle; vous,
qui habitez Paris, et qui connaissez mieux que tout ce qui m'entoure
l'esprit de la cour des Tuileries, qu'en pensez-vous?

--Je pense, madame, que tout ce qui rappelle voire nom à une certaine
personne trouble son sommeil, sans néanmoins l'empêcher de dormir;
car, pour cela, je crois la chose impossible.»

Joséphine se mit à rire.

--«Vous ne l'aimez pas? me dit-elle.

--Non, madame

--Pourquoi cela?

--Parce qu'elle me déplaît... et je ne suis pas la seule... Je crois
donc que votre majesté doit fort peu s'inquiéter si Marie-Louise
est ou non tourmentée par les cris d'amour et de reconnaissance
de Navarre et d'Évreux... Je ne puis, d'ailleurs, donner un avis
d'après moi... Rien ne m'inspire moins de pitié et d'intérêt que le
bas et vil sentiment de l'envie.»

Malgré ce qu'on lui dit, l'Impératrice défendit toute démonstration
publique à Évreux; mais ce fut en vain, on illumina dans toute
la ville... On fit des feux de joie, non-seulement dans la ville
d'Évreux, mais dans les villages autour de Navarre, où l'Impératrice
répandait une foule de bienfaits. Comme l'Impératrice ne voulait
aucune fête ostensible, on ne joua pas la comédie au château, mais M.
Deschamps[71] y suppléa en faisant de jolis couplets de circonstance,
si pourtant il en est de jolis dans ce cas-là; mais il aimait
l'Impératrice, et le coeur a toujours de l'esprit!...

[Note 71: M. Deschamps était un homme rempli d'esprit et d'amabilité;
il avait fait, avant d'entrer dans la maison de l'Impératrice comme
secrétaire de ses commandements, plusieurs jolis vaudevilles. Sa fin
fut tragique et mystérieuse. Après la mort de l'Impératrice, sa vie
à venir fut assurée par une pension que lui firent la reine Hortense
et le vice-roi; tout-à-coup, il devint triste et même inquiet; ce
changement fut remarqué par une jeune orpheline dont il prenait soin.
Enfin, un jour, il disparut, et jamais depuis on n'a pu découvrir sa
trace: il est évident qu'il s'est tué; mais où, comment et pourquoi,
voilà ce qu'on ignore.]

Ce fut le soir, après dîner, qu'on vit entrer dans le grand salon
une troupe de paysans, parmi lesquels se trouvaient des hommes et
des femmes habillés en costume de ville; c'était une députation
des villages entourant Navarre, qui venait complimenter Joséphine
sur le 19 mars. Toute cette troupe, qui n'était autre chose que
les habitants ordinaires de Navarre, entonna d'abord le bel air de
Roland, de Méhul, et fit son entrée par un choeur général:

   Sur l'air: _Le roi des preux, le fier Roland_.

   Comme nos coeurs, joignons nos voix,
   Chantons l'auguste Joséphine:
   Aux fleurs qui naissent sous ses lois
   Sa main ne laisse point d'épines.
   Partout la suit de ses bienfaits,
   Ou l'espérance ou la mémoire;
   De Joséphine pour jamais
   Vive le nom! vive la gloire (_bis_)!


   MADAME D'AUDENARDE LA MÈRE[72].

   AIR: _Partant pour la Syrie_.

   Longtemps d'un fils que j'aime
   J'enviai le bonheur;
   Mais près de vous moi-même,
   Rien ne manque à mon coeur.
   Si tous les dons de plaire
   Forment vos attributs,
   Hommage, amour sincère,
   Pour vous sont nos tributs. (_bis_)


   MADAME GAZANI.

   Sur l'air: _À deux époques de la vie_.

   Gênes me vit dès mon jeune âge
   Brûler d'être à vous pour jamais:
   Votre oeil distingua mon hommage,
   Votre coeur combla mes souhaits.
   À vos bontés, à leur constance,
   Je dois tout!... et puissent vos yeux
   Voir ici ma reconnaissance,
   Comme à Gênes ils virent mes voeux[73].


   MADAME DE COLBERT (AUGUSTE).

   Dans les murs de Charlemagne,
   J'ai pu vous offrir mes voeux;
   D'une fête de campagne,
   Pour vous nous formions les jeux.
   Ce temps qu'ici tout rappelle
   Vient de ranimer mon coeur:
   En retrouvant tout mon zèle,
   J'ai retrouvé mon bonheur[74].

[Note 72: Madame d'Audenarde était une bonne et excellente
personne et avait été une des plus jolies femmes de son temps. On
sait comment les créoles sont charmantes lorsqu'elles sont hors
de la ligne ordinaire; elle était mère du général d'Audenarde,
écuyer de l'Empereur, et qui ensuite, placé dans la compagnie des
gardes-du-corps du roi, compagnie de Noailles, tint cette belle
conduite, lorsque des enfants imberbes voulurent faire la loi au
vieux soldat, quoiqu'il fût jeune aussi, lui, mais respectable pour
cette foule adolescente qui ne devait pas élever la voix devant un
homme qui avait vu bien des batailles, et dont le sang avait coulé
pour son roi[72-A]. Madame d'Audenarde fut toujours à merveille pour
la mémoire de l'impératrice Joséphine, qu'elle n'appelait que sa
bienfaitrice. Je l'ai entendue parler ainsi à l'Abbaye-aux-Bois, où
je la rencontrais chez sa soeur, madame de Gouvello, ange de vertus
et de piété, que Dieu vient de rappeler à lui.]

[Note 72-A: Le général d'Audenarde a servi dans l'émigration dans
l'armée de Condé.--Napoléon l'aimait et l'estimait beaucoup.]

[Note 73: M. Deschamps fait ici une singulière méprise: on sait
trop bien que ce ne fut pas l'Impératrice qui appela madame Gazani
à Paris, ce fut l'Empereur; et même, pendant longtemps, Joséphine
la tint dans la plus belle des aversions. Elles ne se rapprochèrent
que lorsqu'elles furent toutes deux malheureuses. Madame Gazani fut
elle-même gênée en chantant ce couplet: elle ne l'avait pas vue
auparavant, et fut contrariée, je le sais, de chanter ces paroles.]

[Note 74: Madame Auguste de Colbert, dame du palais de l'Impératrice;
elle demanda à la suivre. C'est une excellente femme, vertueuse et
bonne; elle était veuve du brave général Auguste Colbert qui fut
tué en Espagne en plaçant ses tirailleurs. Madame de Colbert était
fille du sénateur, général, comte de Canclaux. Elle est aujourd'hui
remariée à M. le comte de la Briffe. _La Fête de Campagne_, que
rappelle ici Deschamps, fait allusion à une fête donnée à Joséphine,
tandis qu'elle était à Aix-la-Chapelle, un 19 mars. On lui donna une
fête charmante.

M. de Canclaux était le plus digne des hommes, mais comme tous, il
avait quelques petits côtés par lesquels il donnait à rire; l'un
d'eux était une manie des plus prononcées d'être mélomane et d'aimer
l'italien. Le fait réel, c'est qu'il n'aimait pas la musique, et
n'entendait pas très-bien l'italien. Cela n'empêchait pas que,
lorsque je le rencontrais et que je lui demandais s'il avait été
content de Crescentini ou de madame Grassini dans le bel opéra de
_Roméo et Juliette_... il me répondait: Pas mal, pas mal! ce dont
j'ai surtout été content, c'est du _finale_ et du _tutti_. Or, ces
deux mots, il les prononçait comme tous les mots italiens prononcés
par ceux qui ne savent pas la langue, en appuyant fortement sur la
dernière lettre et la dernière syllabe. Du reste, c'était l'honneur
et la probité en personne.]

Les plus jolis vers furent ceux de mademoiselle de Mackau.

  MADEMOISELLE DE MACKAU.[75]

  AIR: _L'hymen est un lien charmant_.

  Loin d'elle j'ai dû regretter
  Une princesse auguste et chère:
  Manheim l'adore et la révère,
  Et j'ai pleuré de la quitter.
  Mais quand j'ai vu de son image
  Le modèle dans notre cour,
  Mon coeur sentit un doux présage;
  Bientôt les charmes du séjour
  Ont séché des pleurs du voyage.

[Note 75: Mademoiselle de Mackau, fille du contre-amiral de ce nom,
était attachée comme dame à la princesse Stéphanie, grande duchesse
de Bade. L'Impératrice, toujours bonne, sachant que mademoiselle de
Mackau était malheureuse d'être si loin de sa famille, la demanda
à la princesse Stéphanie, et la fit dame du palais. Elle fut, à
quelque temps de l'époque dont je parle, mariée au général Wathier de
Saint-Alphonse. Elle est nièce de M. de Chazet, aimable poëte, connu
par une foule de jolis ouvrages.]

Mademoiselle de Castellane chanta aussi un couplet que je ne puis
retrouver, pas plus, au reste, que mademoiselle de Castellane n'a
retrouvé la reconnaissance et la mémoire pour les bienfaits sans
nombre dont Joséphine l'a comblée, bienfaits portés au point, par
exemple, de payer sa pension chez madame Campan, où elle fut élevée
avec sa soeur. Elle l'a _mariée_, _dotée_; elle lui a donné un
très-beau trousseau; enfin, elle a fait pour elle et mademoiselle de
Mackau ce qu'elle n'a fait pour aucune de ses filleules. Mademoiselle
de Mackau en est demeurée reconnaissante; mais mademoiselle de
Castellane le fut si peu, qu'après la mort de Joséphine, la reine
Hortense ne la vit qu'une fois pendant l'année 1814!...

Ah! cela fait mal... Reprenons la suite du récit de la Saint-Joseph,
à Navarre.

Mademoiselle Georgette Ducrest était alors à Navarre. Jolie comme un
ange, fraîche comme une rose, aimant l'Impératrice d'une véritable
affection, elle s'avança vers elle avec une émotion touchante qui
n'enleva rien au charme ravissant de sa voix, qui alors était dans
toute sa beauté. Elle chanta aussi un couplet fort joli sur l'air de
_Joseph_.

Lorsque tout ce qui portait _l'habit_ de ville fut entendu, alors
arriva la députation villageoise. C'était madame Octave de Ségur
et M. de Vieil-Castel, habillés en paysans, Colette et Mathurin.
Ils rappelaient, dans leurs couplets alternativement chantés, les
bienfaits de l'Impératrice.

  MATHURIN.

  Sur nos monts, v'là qu'on amène
  Des parures d'arbrisseaux,
  Et que l'on fait de la plaine
      Partir les eaux[76].


  COLETTE.

  Dans Évreux, ses mains soutiennent
  Pour les arts d'heureux berceaux,
  Ousque les jeunes filles apprennent[77]
      Mieux qu' leux fuseaux.


  MATHURIN.

  All' veut qu' les promenades y prennent[78]
      D'salignements nouveaux,
  Et qu'on ôte à _Marpomène_
  Ses vieux tréteaux[79].


  COLETTE.

  Si tous ceux qui, dans leur peine,
  Ont eu part à ses cadeaux,
  D'un' fleur lui portait l'étrenne,
      L'bouquet s'rait beau, etc.

[Note 76: L'Impératrice, en arrivant à Navarre, trouva la plaine
autour d'Évreux infectée de marais très-nuisibles; elle les fit
dessécher; ils avaient été formés par les eaux de l'Iton et de l'Eure
qui passaient autrefois par des canaux pour alimenter les cascades
et les bassins du parc; et ces canaux ayant été rompus par défaut
d'entretien, l'eau qu'ils conduisaient avait formé ces marais.]

[Note 77: L'école de jeunes filles, instituée par Joséphine, où elles
apprenaient à faire de la dentelle, mais où elles recevaient aussi
une parfaite éducation, spécialement dirigée vers le but dans lequel
elles étaient élevées.]

[Note 78: L'Impératrice avait non-seulement rendu aux habitants la
promenade du parc de Navarre qu'on leur avait ôtée, mais, de plus,
elle allait faire embellir leur promenade, et pour cela avait acheté
un terrain.]

[Note 79: Allusion à la réédification du théâtre que l'Impératrice
allait faire. Rien n'était comparable à M. de Vieil-Castel dans
ce rôle de paysan, avec son flegme et sa tranquillité habituelle;
rien n'était au reste plus parfaitement comique: il avait beaucoup
d'esprit, et son air sérieux ajoutait du comique à son rôle. Son
fils, Horace de Vieil-Castel, a un talent remarquable pour dire les
vers et jouer la comédie, à part son esprit qui est très-remarquable.]

M. de Turpin de Crissé, chambellan de Joséphine, connu par son joli
talent de peinture, fit ce jour-là, pour l'Impératrice, une chose
charmante. C'était un jeu de cartes, dont les figures représentaient
toute la société habituelle de Navarre. J'ai rarement vu quelque
chose de plus gracieux que ce jeu de cartes.

Quant à l'Impératrice, elle se souhaita à elle-même sa fête, en
donnant des aumônes très-abondantes à tous les pauvres des environs;
les bénédictions durent être grandes dans cette journée.

Puisque j'ai parlé d'une Saint-Joseph à Navarre, je vais en
rapporter une qui avait eu lieu à la Malmaison, quelques années
avant; l'Empereur était en Allemagne à cette époque.

Nous organisâmes la fête de l'Impératrice, en l'absence de la reine
Hortense. La reine de Naples et la princesse Pauline, qui pourtant
n'aimaient guère l'Impératrice, mais qui avaient rêvé qu'elles
jouaient bien la comédie, voulurent se mettre en évidence, et deux
pièces furent commandées. L'une à M. de Longchamps, secrétaire des
commandements de la grande-duchesse de Berg; l'autre, à un auteur de
vaudevilles, un poëte connu. Les rôles furent distribués à tous ceux
que les princesses nommèrent, mais elles ne pouvaient prendre que
dans l'intimité de l'Impératrice qui alors était encore régnante.

La première de ces pièces était jouée par la princesse Caroline
(grande-duchesse de Berg), la maréchale Ney, qui remplissait
à ravir[80] un rôle de vieille, madame de Rémusat, madame de
Nansouty[81] et madame de Lavalette[82]; les hommes étaient M.
d'Abrantès, M. de Mont-Breton[83], M. le marquis d'Angosse[84], M.
le comte de Brigode[85], et je ne me rappelle plus qui. Dans l'autre
pièce, celle de M. de Longchamps, les acteurs étaient en plus petit
nombre, et l'intrigue était fort peu de chose. C'était le maire de
Ruel qui tenait la scène, pour répondre à tous ceux qui venaient lui
demander un compliment pour la bonne _Princesse_ qui devait passer
dans une heure. Je remplissais le rôle d'une petite filleule de
l'Impératrice, une jeune paysanne, venant demander un compliment au
maire de Ruel. Le rôle du maire était admirablement bien joué par
M. de Mont-Breton. Il faisait un compliment stupide, mais amusant,
et voulait me le faire répéter. Je le comprenais aussi mal qu'il me
l'expliquait; là était le comique de notre scène, qui, en effet, fut
très-applaudie.

[Note 80: Je crois que la duchesse de Frioul (madame Duroc) jouait
aussi, mais je n'en suis pas sûre. Je ne me la rappelle sur le
théâtre de la Malmaison que dans un seul rôle, la soubrette du
_Bourru bienfaisant_, qu'elle joua fort bien. Mais, dans cette même
pièce, qui fut vraiment excellent, ce fut le marquis de Cramayel dans
le rôle du Bourru...]

[Note 81: Soeur de madame Rémusat, et femme du premier écuyer de
l'Impératrice.]

[Note 82: La comtesse de Lavalette, nièce de l'Impératrice. Jamais
une femme n'a plus froidement joué un rôle.]

[Note 83: M. de Mont-Breton, premier écuyer de la princesse Pauline.]

[Note 84: Chambellan de l'Empereur.]

[Note 85: Chambellan de l'Empereur.]

M. le comte de Brigode était, comme on sait, excellent musicien et
avait beaucoup d'esprit. Il fit une partie de ses couplets et la
musique, ce qui donna à notre vaudeville un caractère original que
l'autre n'avait pas. Je ne puis me rappeler tous les couplets de M.
de Brigode, mais je crois pouvoir en citer un, c'est le dernier. Il
faisait le rôle d'un incroyable de village, et pour ce rôle il avait
un délicieux costume. Il s'appelait Lolo-Dubourg; et son chapeau à
trois cornes d'une énorme dimension, qui était comme celui de Potier
dans _les Petites Danaïdes_, son gilet rayé, _à franges_, son habit
café au lait, dont les pans en queue de morue lui descendaient
jusqu'aux pieds, sa culotte courte, ses bas chinés avec des bottes
à retroussis, deux énormes breloques en argent qui se jouaient
gracieusement au-dessous de son gilet: tout le costume, comme on le
voit, ne démentait pas _Lolo-Dubourg_, et, lui-même, il joua le rôle
en perfection.

Lorsque le vaudeville fut fini, et que nous eûmes chanté nos
couplets qui, en vérité, étaient si mauvais que j'ai oublié le mien,
Lolo-Dubourg s'avança sur le bord de la scène et chanta avec beaucoup
de goût, comme il chantait tout, bien qu'il n'eût que très-peu de
voix, le couplet que voici et qui est de lui ainsi que la musique:

  Je souhaite à Sa Majesté,
  D'abord, tout ce qu'elle désire,
  Ensuite une bonne santé,
  Et puis toujours de quoi pour rire.
  Elle, étant Reine, et ne pouvant
  Lui souhaiter une couronne,
  Je lui souhaite seulement
  Autant de bonheur qu'elle en donne.

La musique était charmante. J'en ai gardé le souvenir comme si je
l'avais entendue hier.

Madame de Nansouty chanta comme elle chantait toujours, c'est-à-dire
admirablement. En vérité, elle devait bien rire en entendant la
reine de Naples et la princesse Pauline qui divaguaient à l'envi en
s'agitant sur ce malheureux théâtre, où toutes deux auraient mieux
fait de ne pas monter; elles étaient vraiment aussi mauvaises qu'on
peut l'être, et de plus, à cette époque, la princesse Caroline
surtout avait encore beaucoup d'accent. Rien ne ressemble à cela;
mais c'était surtout le chant!... On ne peut malheureusement
pas rendre l'effet de deux voix qui donnent continuellement le
son d'une note pour une autre, et cela sans aucune mesure. La
grande-duchesse de Berg était bien jolie au reste ce jour-là, quoique
bien mauvaise: elle avait un costume de paysanne, tout blanc,
une croix d'or attachée avec un velours noir. Ce velours faisait
ressortir la blancheur de ses épaules et de sa poitrine; elle était
d'autant mieux, que déjà fort commune de tournure et de taille, cet
inconvénient dans une souveraine est inaperçu dans une paysanne; il
place même en situation. Mais, qui ne l'était d'aucune manière, c'est
qu'on imagina de la faire chanter avec le duc d'Abrantès. Ils étaient
amoureux l'un de l'autre dans cette pièce; et depuis le commencement
jusqu'à la fin, au grand amusement de tout le monde, excepté de moi
et de Murat s'il y eût été, ils se faisaient toutes les _câlineries_
possibles. Ils étaient nés le même jour; ils s'appelaient Charles et
Caroline; enfin c'étaient des délicatesses de sentiment à n'en pas
finir... On trouvait donc que cela était déjà assez bien comme cela,
lorsqu'on entendit le refrain d'un air _nouveau_, et voilà Charles
et Caroline qui s'avancent en se tenant par la main et qui chantent
à deux voix sur l'air: _Ô ma tendre musette!_ un couplet, dont j'ai
par malheur oublié le commencement, mais dont voici la fin; le
commencement était de même force et faisait allusion à ce même jour
d'une commune naissance:

  Si le ciel que j'implore
  Est propice à mes voeux,
  Un même jour encore
  Verra fermer nos yeux.

C'était bien comique à voir et à entendre. M. d'Abrantès avait la
voix très-juste, mais il ne l'avait jamais travaillée; elle était
forte, puissante et assez basse pour chanter le rôle de Basile dans
le _Barbier_. Qu'on juge de l'effet de cette voix de lutrin qui
voulait être tendre avec la voix de soprano de la princesse Caroline,
criarde, aigre et fausse au dernier point! C'était à s'enfuir si on
n'avait pas autant ri.

Quant à la princesse Pauline, elle était si charmante qu'elle ne
pouvait jamais prêter à rire; quoi qu'elle dît, elle était écoutée;
le moyen de ne pas entendre ce qui sortait d'une si jolie bouche!
mais elle nous a bien souvent donné la comédie pendant les quinze
jours de répétition: elle ne répétait que dans son fauteuil, et
lorsque M. de Chazet ou M. de Longchamps lui représentaient, dans
leur intérêt d'auteur, qu'elle devait se lever. Elle répondait
toujours:

--«_Ne vous inquiétez pas, le jour de la représentation, je
marcherai._»

Ces deux pièces furent cependant représentées devant un public fort
imposant, l'Impératrice et une grande partie de la cour, cabale sans
indulgence et très-disposée à nous critiquer, le corps diplomatique,
l'archi-chancelier et tous les grands dignitaires qui étaient
alors à Paris. Nous étions arrivés le matin avant le déjeuner, pour
présenter nos voeux à l'Impératrice.

Je lui avais conduit mes enfants auxquels elle fit des cadeaux
charmants, particulièrement à Joséphine, sa filleule. Après le
déjeuner, on fut se promener; on revint, il y eut un grand dîner,
puis nous nous habillâmes et la représentation eut lieu ainsi que je
l'ai dit; après qu'on fut sorti du théâtre, nous revînmes dans la
galerie dans nos costumes: l'Impératrice nous l'ayant demandé; et
puis on dansa; mais comme il était tard et qu'on était fatigué, le
bal fut court.

Toutes les Saint-Joseph étaient à peu près comme cette dernière; et
même lorsque la reine Hortense était à Paris, il n'y avait rien de
plus.

Mais laissons les fêtes pour rentrer dans le cours des événements.



QUATRIÈME PARTIE.

LA MALMAISON. 1813-1814.


L'Impératrice n'était plus à Navarre[86] lorsqu'on apprit que les
premiers revers commençaient pour nous; elle en fut attérée! jamais
elle n'avait pu séparer sa cause, non plus que sa vie, de celle de
l'homme unique auquel son existence était liée. La femme de Napoléon
est un être prédestiné; ce n'est pas une femme ordinaire, tout ce qui
tient à cet homme est providentiel comme lui-même... Il n'appartient
pas à l'humanité de séparer de lui ce que lui-même a choisi... Oh!
comment Marie-Louise n'a-t-elle pas compris la sainte et haute
mission qu'elle avait reçue d'en haut en devenant la compagne de
cet homme? Joséphine, malgré sa légèreté habituelle, l'avait bien
comprise, elle!... et elle n'aurait pas failli lorsque le jour du
malheur arriva.

[Note 86: Il y avait beaucoup de malades à Navarre; elle était
revenue à la Malmaison.]

Les événements devenaient de plus en plus sinistres; l'Impératrice
était à Malmaison, redoutant l'arrivée d'un courrier, lorsqu'elle
reçut d'Aix en Savoie la nouvelle de l'horrible malheur arrivé à la
cascade du moulin.

La reine Hortense est une des femmes les plus malheureuses que j'aie
connues: depuis l'âge de seize ans je l'ai toujours suivie, et j'ai
vu en elle un des êtres les plus excellents, et cependant toujours
frappé au coeur. Lorsqu'elle se maria, ce fut contre sa volonté et
celle de son affection toute portée vers un autre lien. Quelques
années plus tard, elle perdit son fils.., son premier-né! et l'on
sait que ses enfants furent toujours pour elle la première de ses
affections. Ensuite vint la perte d'une couronne, sa séparation[87]
avec son mari; ce ne fut que pendant les trois années qui suivirent
cette séparation qu'elle eut un moment de tranquillité que des
souvenirs récents troublaient encore!..

[Note 87: Et le divorce de sa mère fut encore pour elle, à cette
époque, un coup bien rude.]

Le 1er janvier 1813, elle se leva avec une terreur que rien ne put
dissiper.

--«Mon Dieu, me dit-elle, lorsque je la vis ce même jour à la
Malmaison, où j'avais été présenter mes voeux de nouvel an à
l'Impératrice, que nous arrivera-t-il cette année après les malheurs
de celle qui vient de finir?»

Je cherchai à la rassurer, mais elle était inquiète pour son frère,
et ses affections la rendaient superstitieuse. Non-seulement
l'Impératrice ne la guérissait pas de ses terreurs, mais elle y
ajoutait. Elle venait de lui donner une ravissante parure en pierres
de couleur estimée plus de vingt-cinq mille francs: c'était bien cher
pour une parure de fantaisie.

Joséphine était très-superstitieuse, comme on le sait. Aussitôt
qu'elle me vit, elle vint à moi et me dit très-sérieusement:

--«Avez-vous remarqué que cette année commence un vendredi et porte
le chiffre 13?..»

C'était vrai, mais je répondis en tournant la chose en plaisanterie:

--«Non, non, dit-elle, cela annonce de grands désastres!.. et des
malheurs particuliers.»

Hélas! plus tard, je me suis rappelé ces sinistres paroles; elle
n'avait que trop raison!

La reine Hortense fut aux eaux d'Aix en Savoie; sa mère demeura à la
Malmaison. J'étais alors fort souffrante d'une grossesse pénible et
de la douleur que j'éprouvais de la perte récente de deux amis!..
l'un surtout!..[88] Oh! quel souvenir de ces temps désastreux!..
Aussi, lorsque j'arrivai à la Malmaison et que l'Impératrice me parla
de ces signes presque funestes, je ne pus lui répondre; cependant je
cherchai à la rassurer... Mais la mort de Duroc[89] et de Bessières,
celle de Bessières surtout lui avait causé un grand trouble et avait
amené dans cet esprit déjà vivement frappé des terreurs nouvelles;
mes paroles furent à peine entendues par elle... Hélas! je cherchais
à la rassurer, et moi-même je ne savais pas que la mort touchait déjà
une tête qui m'était bien chère et que le crêpe du deuil, qui allait
envelopper ma famille, se déployait déjà au-dessus d'elle.

[Note 88: Bessières fut tué d'un boulet de canon dans le défilé
de Wesseinfeld, le jour même de la bataille de Lutzen. Bessières
commandait toute la cavalerie de l'armée; c'était à la fois un homme
habile, brave, rempli de coeur, et doué de bonnes qualités. Je perdis
un ami en lui, ainsi que Junot.]

[Note 89: Quant à la mort de Duroc, ce fut pour ses amis, et
il en avait beaucoup, un des coups les plus rudes de ces temps
désastreux; elle fit aussi une profonde impression sur l'Empereur;
mais, quoiqu'il en ait été vivement frappé, les derniers moments de
Duroc ne se sont pas passés comme le _Moniteur_ l'a dit. Bourienne
les a également racontés avec sa haine accoutumée, et il a menti
dans un autre sens... J'avais deux amis auprès de l'Empereur dans
cette cruelle circonstance, et voilà comment chacun m'a rapporté
l'événement; ces deux amis sont le duc de Vicence et le duc de
Trévise:

La bataille de Bautzen était livrée et gagnée, la journée finissait;
l'Empereur poursuivait les Russes, voulant reconnaître par lui-même
ce qu'il voulait juger; il crut mieux voir sur une colline en face
de lui; il voulut gagner cette éminence, et descendit par un chemin
creux avec une grande rapidité; il était suivi du duc de Trévise, du
duc de Vicence, du maréchal Duroc, et du général du génie Kirgener,
beau-frère de la duchesse de Montebello, dont il avait épousé la
soeur. L'Empereur allant plus vite que tous ceux qui le suivaient,
ils étaient à quelque distance de lui, serrés les uns contre les
autres. Une batterie isolée qui aperçoit ce groupe tire à l'aventure
trois coups de canon sur lui: deux boulets s'égarent, le troisième
frappe un gros arbre près duquel était l'Empereur, et va ricocher
sur un plateau qui dominait le terrain où était l'Empereur. Il se
retourne, et demande sa lunette. Comme il a fait un détour, il n'est
pas étonné de ne voir auprès de lui que le duc de Vicence. Dans le
même moment arrive le duc Charles de Plaisance[89-A]; sa figure est
bouleversée. Il se penche vers le duc de Vicence, et lui parle bas.

--«Qu'est-ce?» demande l'Empereur.

Tous deux se regardent et ne répondent pas...

--«Qu'est-il arrivé?» demande encore l'Empereur.

--«Sire, répond le duc de Vicence, le grand-maréchal est mort!...

--Duroc! s'écria l'Empereur... et il jeta les yeux autour de lui
comme pour y trouver l'ami qu'il venait d'y voir... «Mais ce n'est
pas possible!... il était là! à présent!...»

Dans ce moment, le page de service arrive avec la lunette, et raconte
la catastrophe: le boulet avait frappé l'arbre, il avait ricoché
sur le général Kirgener, l'avait tué raide, et puis avait frappé
mortellement le malheureux Duroc.

L'Empereur fut attéré. La poursuite des Russes fut à l'instant
abandonnée; son courage, ses facultés, tout devint inerte devant
la douleur qui envahit son âme en apprenant le malheur qui venait
d'arriver. Il retourna lentement sur ses pas, et entra dans la
chambre où Duroc était déposé. C'était dans une petite maison du
village de Makersdorf. L'effet du boulet avait été si complet, que le
drap du blessé n'offrait presqu'aucune trace sanglante... Il reconnut
l'Empereur, mais ne lui dit pas ces paroles qui furent mises dans
le _Moniteur_: «_Nous nous reverrons, mais dans trente ans, lorsque
vous aurez vaincu vos ennemis!_» Il reconnut l'Empereur, mais il ne
lui parla d'abord que pour lui demander de l'opium afin de mourir
plus vite, car il souffrait trop cruellement. L'Empereur était
auprès de son lit; Duroc sentant l'agonie s'approcher, le supplia
de le quitter, et lui recommanda sa fille et un autre enfant, un
enfant naturel qu'il avait de mademoiselle B... Seulement l'Empereur
insistant pour rester, Duroc dit en se retournant:

«_Mon Dieu! ne puis-je donc mourir tranquille!_»

L'Empereur s'en alla; et Duroc expira dans la nuit. L'Empereur acheta
la petite maison dans laquelle il mourut, et fit placer une pierre à
l'endroit où était le lit, avec telle inscription:

«Ici le général Duroc, duc de Frioul, grand-maréchal du palais de
l'empereur Napoléon, frappé d'un boulet, a expiré dans les bras de
son Empereur et de son ami.»

L'Empereur fit donner une somme de 4,000 francs pour ce monument, et
16,000 francs au propriétaire de cette petite maison. La donation fut
faite et ratifiée, et conclue dans la journée du 20 mai, en présence
du juge de Makersdorf. Napoléon a profondément regretté Duroc, et je
le conçois!...

Et qui ne l'aurait pas pleuré! Quant à moi, quoiqu'il y ait bien des
années écoulées depuis ce terrible moment, je donne à sa perte les
regrets que je dois à la mort du meilleur des amis, du plus noble
des hommes, de celui qui aurait changé bien des heures amères en des
heures de joie pour l'exilé de Sainte-Hélène, s'il avait vécu!!...]

[Note 89-A: Fils de l'archi-trésorier, du troisième Consul Lebrun.]

L'Impératrice était bonne, mais elle ne pouvait oublier tout ce que
Duroc avait à lui reprocher... Sa conscience lui en disait trop à cet
égard pour qu'elle pût le regretter autant que Bessières.

À propos de cette affaire, qui causa le malheur de bien des
destinées, je dirai que Bourienne _a menti_ autant qu'on peut
mentir, en parlant de la reine Hortense comme il l'a fait, ainsi
que de Duroc. Quelle que fut la relation qui existait entre eux,
jamais M. de Bourienne n'a été autorisé à confesser lâchement qu'il
trahissait un secret, ce qu'il a dit lui-même dans ses Mémoires.
Telle était, au reste, la turpitude de cet homme qu'il aime mieux
s'avouer comme faisant un métier peu honorable que de se mettre
tout-à-fait à l'écart ou dans l'ombre... Cet homme est le type de la
haine impuissante, se nourrissant de son venin, et produisant une
nature monstrueuse d'ingratitude inconnue jusqu'à lui!.. Ces paroles
âcres et mensongères, sont empreintes d'une rage vindicative qui se
répand comme la bave du boa sur tout ce qu'il approche... Tout ce
qui amena la cause pour laquelle l'Empereur l'a éloigné de lui était
marqué, on le sait, d'un signe réprobateur. Quelle est la langue qui
peut articuler les injures que la sienne a proférées sur l'infortune
de l'homme qui fut pour lui plus qu'un bienfaiteur!... l'homme qui
fut son ami... Le jour où je fus à la Malmaison, l'Impératrice me
parla de Bourienne et me dit qu'il perdait un ami dans Duroc. Je la
désabusai à cet égard. Duroc ne pouvait pas être l'ami d'un ennemi de
l'Empereur, et de plus à cet égard-là je connaissais les sentiments
de Duroc relativement à Bourienne.

Un jour, un bruit sinistre se répand dans Paris: on racontait que
madame de Broc avait péri misérablement dans la cascade du moulin
à Aix en Savoie... Mon frère fut déjeuner à la Malmaison, et me
rapporta la certitude de cette catastrophe... L'infortunée était
morte à vingt-quatre ans[90], sous les yeux de son amie et sans avoir
pu être secourue à temps!

[Note 90: Les détails de cette horrible aventure sont dans le _Salon
des princesses de la famille impériale_.]

Mon frère me remit un petit billet de l'Impératrice qui ne contenait
que ce peu de mots:

--«_Que vous avais-je dit?_»

Ces paroles avaient une sorte de signification sinistre qui me glaça
le coeur... Qu'allait-il arriver, grand Dieu!!..

Je fus à la Malmaison, quoique mon état me défendît d'aller en
voiture. Je trouvai le salon morne et abattu; chacun craignait pour
soi. M. de Beaumont seul était comme toujours; M. de Turpin avait été
envoyé auprès de la reine Hortense pour lui porter tous les regrets
de sa mère. Cependant rien ne justifiait encore à cette époque un
pressentiment de malheurs publics; Lutzen et Bautzen avaient remonté
l'esprit de la France, et toutes les fois néanmoins que je suis
allée à la Malmaison, j'ai trouvé la salon dans cette humeur morne
dont j'ai parlé. Cependant les femmes qui formaient le cercle intime
de l'Impératrice à la Malmaison étaient presque toutes jeunes et
jolies, du moins en ce qui était de son service d'honneur. Madame
Octave de Ségur, madame Gazani, madame de Vieil-Castel, madame
Wathier de Saint-Alphonse, mademoiselle de Castellane, madame Billy
Van Berchem, mesdemoiselles Cases, madame d'Audenarde la jeune, qui
pouvait être regardée comme de la maison, et qui était une des plus
belles personnes de l'époque, et si l'on ajoute à cette liste déjà
nombreuse, le nom de mademoiselle Georgette Ducrest, et plus tard
celui des deux demoiselles Delieu, on voit que ce cercle intérieur
pouvait donner un mouvement bien agréable comme société au château de
Malmaison.

Cette dernière habitation était même bien plus propre à cela que
Navarre. Cette demeure, plus royale peut-être, imposait davantage,
et puis, la distance était trop grande pour hasarder une visite, si
l'impératrice Joséphine ne les provoquait pas, dans la crainte d'en
être mal reçu.

Mais à la Malmaison, on y venait facilement; aussi l'Impératrice
avait-elle quelquefois, le soir, jusqu'à cinquante ou soixante
personnes dans son salon: la duchesse de Raguse, la duchesse de
Bassano, la comtesse Duchatel, la maréchale Ney, madame Lambert,
une foule de femmes agréables, lorsque même elles n'étaient pas
très-jolies, ce qui arrivait souvent. Quant aux hommes, ils étaient
moins nombreux; car à cette époque, tous étaient employés. Ceux qui
n'étaient pas au service étaient auditeurs au Conseil d'État. Parmi
les chambellans même, il s'en trouvait qui voulaient aussi connaître
nos gloires et nos malheurs, et qui partaient pour l'armée; témoin
M. de Thiars, chambellan de l'Empereur, qui fut intendant d'une
province en Saxe, je crois, et qui fut victime d'une ancienne rancune
impériale, ce qui, je dois le dire, n'est pas généreux[91].

[Note 91: M. de Thiars s'était fort occupé de madame Gazani, et les
faiseurs de propos, à Fontainebleau, disaient que ce n'était pas en
vain.]

Les hommes étaient donc en moins grand nombre que les femmes.
On voyait quelquefois un aide-de-camp, un officier qui venait de
l'armée pour apporter une dépêche; et cette arrivée donnait de la
tristesse dans les maisons où il allait se montrer un moment, dans
les quarante-huit heures qu'il passait à Paris. Les désastres ne
pouvaient déjà plus se céler...

La société de l'Impératrice fut même diminuée par l'absence de M. de
Turpin, qu'elle envoya auprès de la reine Hortense, à Aix, en Savoie.
C'était un homme doux, agréable, de bonne compagnie, et possédant un
ravissant talent, comme chacun sait[92].

[Note 92: Madame de Turpin est accusée, par mademoiselle Cochelet,
d'avoir parlé contre la reine Hortense; c'est faux. Je sais, par
des personnes aussi bien instruites qu'elle tout ce que faisait et
disait madame de Turpin, et rien ne ressemble à cela. Les affections
de madame de Turpin pouvaient lui faire voir avec joie le retour des
Bourbons que les siens aimaient depuis longtemps. Que ne dirions-nous
pas, nous, si l'on nous annonçait que le duc de Reichstadt n'est pas
mort, et qu'il est aux portes de Paris? Madame Turpin a donc pu jouir
du retour des Bourbons, sans pour cela oublier que la reine Hortense
et l'impératrice Joséphine avaient été bonnes pour elle et pour M.
de Turpin... Mais, au reste, mademoiselle Cochelet est souvent si
passionnée dans ses amours et dans ses haines, qu'on ne sait trop
comment se tirer des positions où elle vous place, pour blâmer ou
approuver.

M. de Boufflers, dont elle vante beaucoup l'amitié pour elle, et qui
était, comme on sait, bien spirituel, a dit sur elle un mot qu'elle
ne connaissait pas. Il disait qu'on se trompait, et qu'au lieu de
l'appeler _Cochelet_, il fallait dire _Coche-laide_.]

Il a fait de ravissantes vignettes à l'album des romances de la
Reine, ainsi qu'à un album que possédait l'Impératrice... Je crois
que l'album, avec les dessins originaux des romances de la Reine, a
été donné par Joséphine à l'empereur Alexandre...

Une agréable diversion qui se rencontrait ce même été dans le salon
de la Malmaison, c'étaient les enfants de la Reine. Jamais un moment
d'ennui ne se montrait lorsqu'ils étaient là. L'aîné, celui qui a
péri si tragiquement devant Rome, était réfléchi et rempli de moyens.
Le second, celui qui existe, était joli comme la plus jolie petite
fille, et son esprit ne le cédait pas à celui de son frère. On
l'appelait alternativement _la princesse Louis_, ou bien _Oui-Oui_.
Je ne sais à propos de quoi cette dernière façon de transformer un
nom... Quoi qu'il en soit, _Oui-Oui_ avait une vivacité de pensée
que n'avait pas son frère; et puis une volonté de tout connaître,
qui était quelquefois très-amusante. L'Impératrice était idolâtre
de ses petits-enfants. Elle veillait elle-même à ce que tout ce que
leur mère avait prescrit pour leurs études et pour leur régime fût
exactement suivi. Tous les dimanches, ils dînaient et déjeunaient
avec leur grand'-mère. Un jour, l'Impératrice reçut de Paris deux
petites poules d'or qui, au moyen d'un ressort, pondaient des oeufs
d'argent. Elle fit venir les jeunes princes et leur dit:

--«Voilà ce que votre maman vous envoie d'Aix, en Savoie, où elle est
à présent.»

Cette preuve de bonté désintéressée de Joséphine me toucha
beaucoup... Elle dément ce qu'on dit, avec, au reste, bien peu de
fondement, sur les rapports d'affection qui existent entre une
grand'-mère et ses petits-enfants[93].

[Note 93: On prétend que les grand'-mères et les grands-pères
n'aiment autant leurs petits-enfants que parce qu'ils les regardent
comme leurs vengeurs.]

Vers la fin de 1813, la société de la Malmaison prit un aspect
vraiment lugubre. Toutes ces morts répétées des amis de l'Empereur,
la perte de la bataille de Leipsick, tous nos revers... Il y avait en
effet de quoi glacer tous les coeurs...

L'hiver fut donc extrêmement triste[94], malgré le caractère
français, qui cherche toujours à trouver une consolation, même au
milieu d'une infortune... Mais tous les deuils, les craintes de
l'avenir dominaient enfin notre nature légère, cette fois.

[Note 94: Par la mort de Duroc.]

Cette même année fut cependant, pour l'impératrice Joséphine,
l'époque d'une joie très-vive, quoique mêlée de peine; mais elle
lui donnait la preuve d'une profonde estime de l'Empereur. Elle vit
le roi de Rome: depuis longtemps elle sollicitait avec ardeur cette
entrevue auprès de l'Empereur. Elle voulait voir cet enfant qui lui
avait coûté si cher!...

L'Empereur s'y refusait: il craignait une scène, dont l'enfant
pouvait être frappé, et rendre involontairement compte à sa mère. Ce
ne fut donc qu'après avoir reçu de Joséphine une promesse solennelle
d'être paisible et calme devant le roi de Rome, que l'Empereur
consentit à cette entrevue: elle se fit à Bagatelle.

L'Empereur parla à madame de Montesquiou; et lui-même, montant à
cheval, il escorta la calèche dans laquelle était son fils, et donna
l'ordre d'aller à Bagatelle.

L'impératrice Joséphine y était déjà rendue... Son coeur battait
vivement en attendant ceux qui devaient arriver; et lorsqu'elle
entendit arrêter la voiture qui conduisait vers elle l'Empereur et
son enfant, elle fut au moment de s'évanouir.

L'Empereur entra dans le salon où était Joséphine, en tenant le roi
de Rome par la main. Le jeune prince était alors admirablement beau.
Il ressemblait à un de ces enfants qui ont dû servir de modèle au
Corrége et à l'Albane... Je n'en parle pas au reste comme on peut
parler du fils de l'empereur Napoléon, avec cette prévention qui fait
trouver droit un enfant bossu: le roi de Rome était vraiment beau
comme un ange!... Qu'on regarde la gravure faite d'après le charmant
dessin d'Isabey, où le roi de Rome est représenté à genoux en disant:

_Je prie Dieu pour la France et pour mon père!..._

Cher enfant! et maintenant c'est nous qui prions et pour toi et pour
lui!...

--«Allez embrasser cette dame, mon fils,» dit l'Empereur à l'enfant,
en lui montrant Joséphine qui était retombée tremblante sur le
fauteuil, d'où elle s'était soulevée à leur entrée dans l'appartement.

Le jeune prince leva ses grands et beaux yeux sur la personne que lui
montrait son père; et, quittant la main de Napoléon, il se dirigea,
sans montrer de crainte, vers Joséphine qui, l'attirant aussitôt à
elle, le serra presque convulsivement contre son sein. Elle était si
émue, que l'Empereur reçut la commotion qui se communique toujours
à celui qui est spectateur d'une impression vive vraiment éprouvée.
Le roi de Rome, à qui son père avait probablement recommandé
d'être caressant pour _la dame_ qu'il allait voir, fut charmant
pour Joséphine qui, en vérité, parlait ensuite de ce moment avec
une émotion qui n'était pas feinte. L'Empereur s'était éloigné de
tous deux, et, les bras croisés, appuyé contre la fenêtre, il les
regardait avec une expression qui annonçait tout ce qu'il devait
sentir dans un pareil instant...

Le roi de Rome (comme tous les enfants, au reste), avait l'habitude
de jouer avec les chaînes, les montres, tout ce qui était à sa
portée. C'était alors la mode de mettre à une chaîne d'or une
multitude de breloques de toute espèce[95]. Joséphine en avait une
grande quantité; voyant que le jeune Prince s'amusait avec ces
breloques, elle détacha sa chaîne pour qu'il pût jouer avec plus
aisément... L'enfant fut charmé de cette complaisance... Il se mit à
compter les différentes pièces du charivari; mais il s'embrouillait
toujours lorsqu'il arrivait au nombre _dix_[96]. Tout à coup, il
s'arrêta; et, regardant alternativement l'impératrice Joséphine et le
charivari, il parut vouloir dire quelque chose.

[Note 95: On appelait cela un charivari.]

[Note 96: Il fut en effet longtemps à comprendre, étant enfant, les
dizaines ajoutées aux dizaines.]

Que voulez-vous, sire? lui dit Joséphine.


LE ROI DE ROME, hésitant.

Oh! rien.


JOSÉPHINE, se penchant vers lui, et tout bas, après avoir fait signe
à l'Empereur de ne pas les troubler.

Mais encore!... dites, que voulez-vous?


LE ROI DE ROME, en montrant le charivari.

C'est bien beau, n'est-ce pas, cela, madame?


JOSÉPHINE, souriant.

Mais, oui... Pourquoi dites-vous cela?


LE ROI DE ROME.

Ah! c'est que... c'est que j'ai rencontré dans le bois un pauvre qui
a l'air bien malheureux... Si nous le faisions venir!... nous lui
donnerions tout cela; et, avec l'argent qu'il en aurait, il serait
bien riche!... Je n'ai pas d'argent, mais vous avez l'air d'être bien
bonne, madame... Dites, le voulez-vous?


JOSÉPHINE.

Mais, si Votre Majesté le demande à l'Empereur, il lui donnera tout
ce qu'elle lui demandera pour faire le bien.


LE ROI DE ROME.

Papa a déjà donné tout ce qu'il avait... et moi aussi.


JOSÉPHINE, se penchant vers l'enfant.

Eh bien! Sire, je vous promets d'avoir soin de votre pauvre.


LE ROI DE ROME.

Bien vrai?...


JOSÉPHINE.

Oui; je vous le promets.


LE ROI DE ROME, l'embrassant.

Eh bien! je vous aime beaucoup! vous êtes bien bonne; je veux que
vous veniez avec nous à Paris; vous demeurerez aux Tuileries...

L'Impératrice fut émue, et regarda l'Empereur avec une expression
déchirante, à ce qu'il dit ensuite... Mais il ne voulait pas de
_scène_, et surtout rien qui pût frapper l'enfant... Il revint auprès
de Joséphine, et prenant le roi de Rome par la main:

--«Allons, sire, lui dit-il, il faut partir... Il se fait tard...
Embrassez madame.»

Le jeune prince jeta ses deux bras autour du cou de Joséphine, et
l'embrassa avec une effusion qui la toucha au point de la faire
pleurer.

--«Venez avec moi, répétait l'enfant.

--Cela ne se peut, disait Joséphine.

--Et pourquoi? dit l'enfant en redressant sa jolie tête, si
l'Empereur _et moi_ le voulons.

--Allons, allons, venez, dit l'Empereur en prenant la main de son
fils qui, cette fois, n'osa pas résister.»

Et faisant de l'oeil et de la main un dernier adieu, Napoléon sortit
avec le roi de Rome, laissant Joséphine bien heureuse pour un moment,
mais avec une source de souvenirs déchirants dans le coeur.

J'ai parlé dans mes mémoires des événements de 1813; il est donc
inutile de recommencer ce récit. Je ne dirai donc que ce qui se
trouve lié à Joséphine.

Lorsqu'elle apprit les revers de 1813, les derniers malheurs de cette
année commencée avec des pressentiments sinistres qui n'avaient eu
que trop de réalisation, son désespoir fut profond. Pendant ce temps,
Marie-Louise déjeunait et dînait admirablement, montait à cheval,
prenait sa leçon de musique, celle de dessin, de broderie, jouait
au billard, se couchait à neuf heures, dormait toute la nuit, et
recommençait le lendemain, à tout aussi bien manger et tout aussi
bien étudier. On voit qu'elle aurait eu le premier prix dans une
pension... Mais dans le grand collége des épouses et des mères, je
doute qu'elle y eût même été reçue.

Joséphine avait bien quelques consolations dans la conduite du
vice-roi, et l'attachement qu'avait pour lui sa femme, la princesse
Auguste de Bavière... Elle en reçut un jour une lettre qu'elle
faisait lire à tout le monde avec un orgueil maternel bien aisé à
comprendre[97]. Eugène avait reçu des propositions par lesquelles on
lui offrait la couronne d'Italie, s'il voulait consentir à devenir
_un traître_, _un perfide_ et _un ingrat_, disait la vice-reine à sa
belle-mère!... Cette lettre était en effet bien touchante; et quelque
naturelle que fût la conduite d'Eugène, l'Impératrice avait tout lieu
d'en être fière, car tout le monde en Italie n'a pas agi de cette
manière[98]....

[Note 97: Le roi de Bavière fit en effet cette proposition au prince
Eugène: ce fut le prince Auguste de la Tour-Taxis qui porta la lettre
au vice-roi.]

[Note 98: La justice qui fut rendue à chacun est bien remarquable
dans cette circonstance. La reine de Naples (madame Murat) eut de la
peine à trouver un asile à Trieste!... en Autriche!... tandis que le
prince Eugène fut royalement accueilli et traité à Munich.]

Enfin arrivèrent nos désastres... l'invasion de la France,
l'abdication de l'Empereur!... En apprenant les premiers revers de
1814, j'ai vu Joséphine vouloir plus d'une fois aller auprès de
l'Empereur pour le soutenir dans ses moments d'épreuves!...

--«Je sais comment on peut arriver à son âme, disait-elle à ceux qui
la retenaient... Mon Dieu!... comme il doit souffrir!»

Mais le moyen d'exécuter une pareille résolution! c'était le rêve du
coeur; et la force de la volonté demeurait insuffisante devant celle
des événements.

Ils se succédaient avec une telle rapidité, que Joséphine eut à peine
le temps de quitter Malmaison pour se réfugier à Navarre, qui était
pour elle un lieu plus sûr que l'autre habitation. Elle partit avec
son service, et dans une telle terreur, que sur la route, un valet de
pied ayant donné une fausse alarme, dans un moment où les voitures
étaient arrêtées, l'Impératrice ouvrit elle-même la portière de la
sienne, et se jetant hors de la voiture, elle courut à travers champs
jusqu'à ce qu'on la rattrapât, et elle ne voulut revenir que sur les
assurances réitérées que ce n'étaient pas les cosaques.

La reine Hortense rejoignit sa mère à Navarre. Le séjour en était
triste, plusieurs personnes du service d'honneur disaient aux
arrivants sans beaucoup se gêner:

--«Comment! vous êtes inquiets? En vérité vous avez tort... Ah! dans
le fait, je n'y songeais pas!... vous devez craindre, en effet...
Mais nous... que peut-il nous arriver[99]?...

[Note 99: Et savez-vous qui disait cela? Aucun des grands noms
de France: ceux-là furent toujours ce qu'ils devaient être. Mais
c'étaient des personnes presque inconnues aux Bourbons, et qui la
plupart n'avaient pas quitté la France.]

Ce fut à Navarre que Joséphine apprit que l'Empereur irait à l'île
d'Elbe; cette nouvelle lui parvint au milieu de la nuit. M. Adolphe
de Maussion, alors auditeur au Conseil d'État, et attaché en cette
qualité au duc de Bassano, secrétaire d'État, était envoyé auprès de
la duchesse par son mari, pour lui annoncer les grands événements
qui venaient d'avoir lieu. La capitulation de Paris était signée, et
Napoléon était à Fontainebleau... M. de Maussion s'était détourné
pour apporter ces nouvelles à Navarre.

Lorsque l'Impératrice sut l'arrivée de M. de Maussion, elle se leva
aussitôt, passa un peignoir de percale, prit un bougeoir et guidant
elle-même le nouvel arrivé, elle traversa la cour qui séparait son
logement de celui de sa fille et introduisit M. de Maussion auprès
de la reine Hortense, qui, déjà éveillée par le bruit des chevaux,
attendait les nouvelles avec impatience... L'Impératrice, dont
le trouble l'avait empêchée de bien comprendre tout ce que lui
avait dit M. de Maussion, lui dit de tout répéter... Il recommença
le malheureux récit, et ce ne fut qu'alors que Joséphine comprit
que Napoléon déchu de sa puissance, accablé par le sort, n'avait
plus pour asile que l'île d'Elbe et ses rochers de fer!... Elle
était alors assise sur le lit de sa fille... Elle poussa un cri,
et se jetant dans ses bras... «Ah! dit-elle en pleurant, il est
malheureux!... C'est à présent surtout que je porte envie à sa femme!
Elle du moins, elle pourra s'y enfermer avec lui!...»

Son désespoir fut violent... elle pleura pendant plusieurs heures,
et fut dans un état nerveux qui alarma ceux qui l'entouraient. Quant
à la reine Hortense... elle prit dès ce moment la résolution d'aller
s'enfermer avec l'Empereur, dans quelque prison qu'on lui donnât...
elle ignorait encore que les bourreaux d'un héros sont doublement
cruels lorsqu'ils ont à torturer un patient dont la gloire a humilié
leur orgueil!... il fallait que le supplice fût entier... Il fallait
qu'aucune douleur n'y faillît... et ils savaient bien que l'isolement
de ce qu'il aime est la plus affreuse des douleurs d'un grand
coeur!...

On sait tout ce qui se passa dans ces tristes journées... le
souvenir en est trop pénible à rappeler... Je dirai seulement
que l'Impératrice reçut à cette triste époque des preuves d'un
intérêt général... Le duc de Berry lui fit proposer une garde et
une escorte... Elle refusa, et la reine Hortense également... Mais
les princes étrangers firent entendre à Joséphine que sa présence à
la Malmaison était convenable, et que son éloignement était comme
une marque de défiance qui pouvait lui nuire. Elle partit alors
pour venir chercher la mort à la Malmaison. Mais jamais elle ne put
décider sa fille, qui prétendait qu'elle devait aller auprès de sa
belle-soeur dans un pareil moment, et que, bien que Marie-Louise ne
dût pas lui être plus chère que sa mère, elle se devait à elle dans
ces jours de deuil, où elle perdait autant à la fois. Elle y alla en
effet... mais cette noble action fut reconnue par un accueil froid
et contraint, que tout autre que la reine Hortense pouvait prendre
pour impoli... Marie-Louise fut gênée avec elle dès qu'elle la
vit... elle trouva à peine une parole pour la remercier de cet acte
de dévouement, et finit par lui dire qu'elle attendait son père...
La reine comprit quelle était de trop, et, prenant aussitôt congé
d'elle, elle quitta Rambouillet presque aussi promptement qu'elle y
était venue.

En revenant à la Malmaison, la Reine trouva sur la route des
officiers russes, qui venaient de Paris, pour apporter des dépêches
de l'empereur Alexandre, qui montrait un bien vif intérêt à Joséphine
et à ses enfants. C'est ici qu'il faut rendre à la Reine une justice
que tout le monde n'a pas jugé à propos de proclamer. On a eu des
renseignements, assez faux probablement, je pense donc que la vérité
doit être connue:

Il est positif que, les premiers jours, la Reine fut si froide pour
l'Empereur Alexandre, qu'il s'en plaignit. Il était vrai, en 1814,
dans tout ce qu'il voulait faire pour la famille de l'impératrice
Joséphine et pour elle. On a accablé la reine Hortense, parce que
l'empereur de Russie, trouvant le salon de la Malmaison charmant, y
allait habituellement plusieurs fois par semaine, pendant le peu de
temps que vécut l'Impératrice. Ce fut assez pour réveiller l'envie et
la haine; et l'on sait ce que peuvent ces deux passions.

L'empereur Alexandre demanda beaucoup de grâces à Louis XVIII pour
Joséphine, mais il n'obtint pas tout. On a raconté, dans des mémoires
sur la reine Hortense, beaucoup de choses qui, je suis fâchée de le
dire, ne sont pas exactes; et de ce nombre sont quelques-unes de
celles qui concernent l'empereur Alexandre... Il a été chevalier,
il a été le plus noble des hommes et pour la France et pour nous
particulièrement. Je proclamerai la reconnaissance que nous lui
devons, à haute voix et du fond du coeur..... Mais je sais que tout
ce qu'on dit dans plusieurs chapitres de ces mémoires est vivement
exagéré... Un homme dont la conduite fut toujours honorable, si après
tout les événements ne l'ont pas aidé, c'est le duc de Vicence; et il
savait comme moi que certes l'empereur Alexandre voulait du bien à la
famille impériale... Mais de ce bien à ce que disent les mémoires il
y a encore loin[100].

[Note 100: Il n'y a, du reste, aucun mensonge. Seulement,
mademoiselle Cochelet s'abusait par sa grande amitié pour la
Reine. En général, son affection la faisait errer souvent dans ses
jugements; ainsi M. de Boufflers, qu'elle croit son plus ardent
admirateur, disait d'elle le mot le plus charmant, mais auquel
l'esprit avait plus de part que le coeur; il disait qu'il fallait
l'appeler _Cochelaide_ et non pas Cochelet.]

La Malmaison eut encore de brillantes journées pendant ce mois
d'avril qui devait être le dernier renouvellement de printemps
que devait voir Joséphine... Cependant elle n'avait jamais été si
fraîche et si belle. L'apparence de la santé était sur son visage...
Et pourtant elle était non-seulement triste, mais de sinistres
pressentiments la venaient assaillir au milieu de la nuit; elle
faisait des rêves tellement terribles qu'elle en vint à croire qu'il
allait arriver quelque nouveau malheur. Hélas! sa tête seule était
menacée!

L'empereur de Russie voulut connaître Saint-Leu. La Reine, qui était
mère avant tout et qui avait enfin compris qu'il fallait beaucoup
sacrifier à ses enfants, avait pris le parti de la résignation et
l'avait pris de bonne grâce; elle chantait, causait, mais non comme
par le passé, car sa voix était triste et ses paroles privées de ce
charme qui nous animait toutes lorsqu'elle était au milieu de nous
à Saint-Leu, dans nos beaux jours... Mais elle voulut toutefois
donner une fête à l'empereur Alexandre, qui seul avait la puissance
de protéger ses fils et de les _lui faire conserver_ surtout; elle
l'engagea donc à venir à Saint-Leu.

--«Il ne faut pas que votre majesté s'attende à trouver une maison
royale, lui dit Joséphine, qui devait aussi être de cette partie; ma
fille et moi ne sommes plus que des femmes du monde, et, en venant
chez Hortense, il faut que votre majesté y vienne avec toute son
indulgence.»

L'Impératrice ne savait pas encore combien l'empereur Alexandre
était simple dans ses manières... Elle ignorait, je ne sais trop
comment, que l'empereur faisait à Pétersbourg des visites, comme chez
nous un homme du monde les ferait... aussi fut-il servi à souhait
en ne trouvant à Saint-Leu que l'Impératrice et les dames de son
service avec quelques femmes qui n'étaient attachées à aucune des
Princesses; une jeune personne charmante dont la Reine prenait soin
était aussi ce même jour à Saint-Leu, elle était élève d'Écouen et
la Reine la protégeait particulièrement: c'était mademoiselle Élisa
Courtin, qui depuis a épousé Casimir Delavigne.

L'Impératrice voulut faire gaiement les honneurs de la demeure de sa
fille à l'empereur... Elle souriait; mais ce sourire était contraint
et montrait de la souffrance; pendant la promenade, son fils, qui
était auprès d'elle dans le char-à-bancs, crut un moment qu'elle
allait s'évanouir. De retour au château elle se trouva si fatiguée
qu'elle fut obligée de se coucher sur une chaise longue, et là
elle fut pendant une heure assez souffrante pour inquiéter... Elle
défendit d'en parler à sa fille et à l'empereur de Russie; et elle
parut au dîner avec le sourire sur les lèvres et des yeux riants.

Mais elle était blessée au coeur; je la vis à la Malmaison deux jours
après, et là, elle put me parler en liberté, elle me fit voir une âme
déchirée... Cette pensée que Napoléon était seul sur le rocher de fer
de l'île d'Elbe avec ses tourments et ses souvenirs, cette pensée la
torturait!...

Je lui parlai de l'empereur de Russie:

--«Sans doute, me dit-elle, j'ai confiance en lui... mais il n'est
pas seul!... et mes enfants seront engloutis par la tempête comme
leur mère et leur bienfaiteur.»

Joséphine avait cependant une raison bien forte pour avoir de
l'espérance; que de bien n'avait-elle pas fait aux émigrés, même à
ceux qui n'avaient pas voulu rentrer!... Ce même jour où j'avais
été à la Malmaison pour prendre ses ordres relativement à lord
Cathcart, ambassadeur d'Angleterre en Russie; elle voulait le
voir; et, comme il logeait chez moi, elle m'avait fait demander
afin de s'entendre avec moi pour le lui amener à déjeuner un jour
de la semaine suivante... Ce même jour je vis dans le salon une
jeune Anglaise charmante appelée alors lady Olsseston (depuis lady
Tancarville), c'était la fille du duc de Grammont... la soeur de
madame Davidoff[101]. L'Impératrice avait été bonne pour la duchesse
de Guiche leur mère, ravissante personne que j'avais vue à cette même
place quatorze ans auparavant et peu de mois avant sa mort; la jeune
femme me parut doublement jolie et charmante de n'avoir pas oublié
celle qui avait été bien pour sa mère.

[Note 101: Aujourd'hui madame Sébastiani, et ambassadrice à Londres.]

L'Impératrice, que je revis seule après le dîner, me parut mieux, et
je le lui dis; elle me regarda en souriant, et me serra la main...
Elle n'avait pas de gants... cette main était brûlante...

Ce n'est rien, me dit-elle, un peu de fatigue; j'ai changé mes
habitudes depuis quelque temps. Lorsque mes affaires et celles de mes
enfants seront terminées, alors je me reposerai... Mais d'ici là...
je ne le pourrai pas.

Le lendemain le roi de Prusse alla dîner à la Malmaison, et cette
journée fut plus pénible que celle de la veille; car avec le roi de
Prusse Joséphine était contrainte, et elle-même m'avait dit qu'elle
souffrait toutes les fois que la conversation se prolongeait...
Ses fils se permirent ce même jour une facétie d'écolier assez peu
spirituelle et je m'étonne qu'elle ait pu être commise par les deux
fils du roi. Un pauvre Anglais bien embarrassé avait été engagé à
dîner par l'Impératrice. Absorbé dans la contemplation d'un tableau
de Raphaël, il oubliait devant lui le dîner et les heures. Lorsqu'on
annonça qu'on avait servi, l'Anglais n'entendit pas. Les jeunes
princes l'enfermèrent dans la galerie dont les issues ne lui étaient
pas connues. Le pauvre homme attendit d'abord, mais la faim le
pressant et n'entendant aucun bruit, il frappa d'abord doucement,
ensuite plus fort, enfin il fit du bruit, et l'on s'aperçut alors
qu'au lieu de s'être perdu dans le parc, ce qu'on croyait, l'Anglais
avait été mis en prison par LL. AA. RR. Ce fut du moins ce qu'on me
raconta le lendemain lorsque j'arrivai au château.

Joséphine était déjà fort souffrante, lorsque des articles de
gazettes achevèrent de l'accabler. Un journal eut la lâcheté
d'attaquer la reine Hortense avec une telle haine, et si peu de
mesure dans cette haine, que je ne sais comment on peut se livrer
à un aussi grand scandale par pudeur pour soi-même. L'Impératrice
me fit dire d'aller à la Malmaison, et me montrant le journal, elle
me dit de parler de ce fait à un de mes amis fort influent... Elle
pleurait avec un tel déchirement qu'elle me fit mal... Je tâchai
de la consoler; mais moi-même j'étais irritée contre ces hommes
lâches et méchants que le malheur ne pouvait désarmer. Et savez-vous
sur quel sujet cet article était fait? C'était sur le corps de
son pauvre enfant!... sur le petit Napoléon, mort en Hollande, le
seul de cette race qui promettait une si grande lignée qui eût
été déposé sous les vieilles voûtes de Notre-Dame; on l'en avait
arraché ignominieusement, on l'avait porté par grâce dans un autre
cimetière... Ainsi se renouvelaient les horreurs de 93!... et nous
étions en 1814!... aux premiers jours d'une Restauration.

Avant de quitter l'Impératrice, je voulus détourner ses idées de
cette lugubre image, et je lui parlai de lord Cathcart, dont le noble
caractère en cette circonstance est digne de louange. Je lui demandai
quel jour elle le voulait voir.

--«Eh bien, me dit-elle, venez déjeuner et passer la journée
après-demain 28, le temps est admirable, et nous irons au butard.»

Nous causâmes encore quelque temps, et, en la quittant, je la laissai
plus calme. En nous promenant dans la galerie, je vis un Richard dont
le sujet me plaisait, je proposai à l'Impératrice de faire un échange
avec elle, et de lui donner un petit Luini[102] pour le Richard. Elle
y consentit, et je la quittai très-peu alarmée pour sa santé.

[Note 102: Ce tableau valait plus du double de celui de Richard.]

Je vins le surlendemain à dix heures avec lord Cathcart, et je me
disposais à descendre, lorsque M. de Beaumont vint sur le perron,
et me dit que l'Impératrice était dans son lit avec la fièvre, et
que le vice-roi était également malade. On attendait l'empereur de
Russie, car la maladie était venue si promptement, qu'on n'avait pas
eu le temps nécessaire pour le faire avertir... Je laissai mon petit
tableau à M. de Beaumont, et lord Cathcart et moi nous revînmes à
Paris, lui bien contrarié de n'avoir pas vu l'Impératrice, et moi
frappée d'un vague pressentiment qui me serrait le coeur!

Hélas! il n'était que trop vrai! Le lendemain, l'impératrice
Joséphine n'existait plus!...

Cette mort frappa tout le monde d'une sorte de terreur... Il y avait
dans la vie de cette femme un rapport constant avec l'existence de
l'homme providentiel qui avait régné sur le monde... Le jour où cette
puissance s'éteint... l'âme de cette femme s'éteint aussi!... Il y a
dans ces deux destinées un mystère profond que la main de l'homme ne
pourra dévoiler, mais que l'intelligence comprend.

Il est de fait que Napoléon le sentait dans son coeur... Aussi
l'a-t-il dit à Fontainebleau; et lorsque le malheur l'accablait,
lorsque la perfidie l'entourait, lorsque l'ingratitude se montrait à
lui hideuse et sans pudeur, alors il s'écria dans l'angoisse de son
âme:

--«Ah! Joséphine avait raison! en la quittant, j'ai quitté mon
bonheur!...»



SALON DE CAMBACÉRÈS

SOUS LE CONSULAT ET L'EMPIRE.


On a beaucoup parlé du _Salon_ de Cambacérès, et c'est abusivement.
On croit toujours que les gens qui donnent à dîner ont un salon, et
qu'ils reçoivent, et, dans le fait, il en est ainsi habituellement;
mais chez Cambacérès, ce n'était pas cela; et sa maison avait, à cet
égard, un aspect que nulle autre n'avait à Paris.

Cambacérès était un homme d'esprit, d'un esprit agréable même, et
racontant avec une finesse toujours amusante: c'était un homme du bon
temps enfin. Il avait toujours vu la bonne compagnie; s'il en avait
fréquenté de mauvaise, elle ne l'avait pas gâté, et je l'ai toujours
vu le même, soit qu'il fût avocat consultant, et pas trop riche, car
il était honnête homme, allant dîner chez M. de Montferrier, son
cousin; soit qu'il fût second Consul, tout occupé des soins de donner
une législation à un peuple qui en avait besoin; soit qu'il fût
enfin archi-chancelier de l'Empire, et l'un des grands dignitaires
entourant ce trône plus grand que celui de Charlemagne[103]. Il était
toujours sérieux, faisant une grimace au lieu de sourire, et n'aimant
pas le monde, quoiqu'il y fût très-bien et qu'on l'y désirât; mais
sa figure, naturellement l'antipode d'une joie franche et rieuse,
comme celle de notre gai pays de Languedoc, lui donnait aussi la
crainte, je crois, d'être un _repoussoir_ pour une franche gaieté.
Cependant il racontait souvent des histoires fort _crues_, et alors
c'était avec un sourire qui déplaçait à peine ses lèvres; mais on
voyait qu'il y avait une pensée intérieure au-delà de celle exprimée
par la parole, et en tout, pour qui voulait connaître Cambacérès, sa
physionomie était un miroir assez fidèle pour guider dans cette étude.

[Note 103: Les hommes tels que Charlemagne et Napoléon édifient trop
en grand pour que le monument puisse durer après eux. Le colosse
n'est plus là pour soutenir, de ses fortes épaules, le vaste empire
qu'il a créé... Alors tout devient confusion, rien ne marche, tout
est entravé, et il faut de nouveau poser une pierre et rebâtir...
Des hommes comme Charlemagne et Napoléon ont des HÉRITIERS et pas de
SUCCESSEURS.]

La taille de l'archi-chancelier était au-dessus de la moyenne; il
n'était pas voûté lorsqu'il est mort; et en 1820, il était ce que
je l'avais vu vingt ans plus tôt. Sa tournure avait toujours une
gravité magistrale toute vénérable; la main droite dans son gilet,
tenant à la gauche une canne faite d'un très-beau jonc, à pomme
d'or; vêtu d'un habit de drap brun, des bas gris ou noirs, avec des
souliers à boucles; des culottes noires; frisé et poudré, comme nous
l'avons toujours vu, et pouvant dire avec M. le duc de Gaëte: _J'ai
traversé la Révolution avec ma coiffure!_ Cette coiffure, surmontée
d'un chapeau rond, d'une forme passée de mode depuis dix ans, voilà
comment M. _de Cambacérès_ allait _à pied_ dîner, presque tous les
jours, chez M. le marquis de Montferrier, en 1798 et 1799; il passait
sous les fenêtres de la maison de ma mère, et toujours dans ce même
équipage. Quelquefois, et cela quand il pleuvait, il remplaçait la
canne par le parapluie; mais la dignité de sa démarche n'en recevait
aucune atteinte, et il était tout aussi lent et compassé, même
sous son parapluie, que sous l'habit de velours et le chapeau aux
vingt-cinq plumes qu'il portait au couronnement.

J'ai parlé de Cambacérès à cette première époque, pour prouver que ce
n'étaient pas ses grandeurs qui l'avaient changé; il avait toujours
été le même. Le velours et l'hermine ont trouvé tout de suite un
homme fait pour eux. Cela se rencontrait rarement dans ce temps-là,
et j'en ai vu bon nombre, le jour même du couronnement, qui allaient
au galop, dans les grandes salles de l'Archevêché, ayant leur queue
de moire ou d'hermine sur le bras.

Ainsi donc, lorsqu'en 1801, Cambacérès se promenait, à pas réglés,
au Palais-Royal, au milieu des personnes de joie qui alors s'y
trouvaient, il ne faisait que suivre ses vieilles habitudes. Quant
à l'habit brodé, la manchette de point d'Alençon, ou de Malines,
ou de Valenciennes, ou de point d'Angleterre, tout cela selon les
quatre saisons; quant à la brette, les bas de soie et les boucles à
diamants, remplaçant l'habit brun et le chapeau rond, il les portait
toujours, parce que, disait-il à l'Empereur, il fallait faire prendre
cette habitude, même aux jeunes gens. Aussi le malheureux Lavollée,
son propre neveu, le suivait-il en habit habillé en soie violette,
manchettes de dentelles, l'épée, le chapeau à trois cornes, enfin
tout le harnachement, excepté les cheveux courts et sans poudre
qui révélaient le jeune homme. Quant à d'Aigrefeuille, Monvel, le
marquis de Villevieille, qui disait si admirablement les vers, M. de
Montferrier, toute la cour archi-chancelière, enfin, elle semblait
faite pour l'habit habillé.

Cambacérès, aussitôt qu'il fut second Consul, voulut que sa maison
fût la meilleure de Paris; et ce fut, en effet, la seule, pendant
quelque temps, qui fît le sujet de l'étonnement des étrangers qui,
en arrivant à Paris, s'attendaient encore à trouver les dîners
civiques au milieu de la rue, les hommes en carmagnole, et les femmes
en bonnet rond; mais ce cuisinier, si fameux d'abord, parce qu'il
y avait moins de points de comparaison, devint tout simplement _un
artiste culinaire_, comme il y en avait alors deux cents dans Paris.
La maison elle-même du second Consul, et de l'archi-chancelier
ensuite, fut l'égale de celle des ministres, et fut bien inférieure
même à plusieurs de nos maisons tenues sur un pied bien autrement
grand et avec bien plus de luxe. Cambacérès donnait à dîner; mais,
excepté ces jours-là, sa maison avait porte close: cela donnait de
l'humeur à l'Empereur.

Le mardi et le samedi étaient les jours de l'archi-chancelier. On
recevait ordinairement son invitation le mercredi matin, si l'on
y avait été le mardi soir; et le dimanche matin, si l'on y avait
été le samedi: c'était ponctuel. On devait arriver le jour invité à
heure fixe; car jamais on n'attendait, et lorsque l'heure était pour
cinq heures et demie, comme cela fut pendant les premières années
du Consulat, il fallait être chez Cambacérès à cinq heures vingt
minutes, pour ne pas arriver trop tard. Sous l'Empire, il engageait
pour six heures précises; il fallait alors arriver ponctuellement
à six heures moins un quart, sous peine de le trouver de mauvaise
humeur; car il attendait quand la personne était une femme marquante.
Il fallait aussi faire grande attention à sa toilette; l'hiver mettre
des diamants, du velours, du satin, une robe riche enfin; alors il
était content, et ne faisait pas revenir éternellement une parole
détournée sur l'oubli des femmes relativement _au cérémonial_.

Un samedi, le grand jour de l'archi-chancelier, madame de la
Rochefoucault, alors dame d'honneur de l'impératrice Joséphine, vint
faire une visite à Cambacérès. Probablement que sa toilette ne lui
plut pas, car il s'approcha d'elle, et dit avec un accent particulier
d'ironie:

--«Vous avez là, madame, un négligé charmant!»

Madame de la Rochefoucault avait de l'esprit; elle comprit tout de
suite l'amertume cachée sous le compliment.

--«Ah! monseigneur, s'écria-t-elle, je vous demande bien pardon; mais
je sors de chez l'Impératrice, et n'ai pas eu le temps de changer de
toilette!»

L'archi-chancelier comprit, à son tour, la réponse, et ne voulut pas
poursuivre la conversation.

C'était une lanterne magique fort amusante, une ou deux fois par
mois, que la maison de Cambacérès. Tout ce qu'il y avait dans
Paris y passait, comme on passe derrière un verre pour les ombres
chinoises. Pendant quelque temps, on annonçait à haute voix, ce qui
causait une rumeur continuelle, qui troublait. Aussitôt que sept
heures sonnaient, et tandis qu'on était encore à table, commençaient
à arriver les juges de province et leurs femmes; puis les cours de
Paris. On attendait que _monseigneur_ fût hors de table, et le salon
était déjà garni de cinquante personnes lorsque les deux battants de
la salle à manger s'ouvraient pour laisser passer l'archi-chancelier,
donnant la main gravement à la femme qu'il avait à sa droite, et
la conduisant, à pas comptés, à la bergère placée au coin de la
cheminée. Peu à peu le salon se remplissait de nouveaux arrivants;
et à peine l'aiguille était-elle sur sept heures et demie, que les
personnes qui avaient dîné chez l'archi-chancelier se faisaient
annoncer chez l'archi-trésorier ou chez un ministre qui recevait
aussi ce jour-là. Quant à ceux qui venaient faire une visite chez
Cambacérès, ils y demeuraient un quart d'heure, et puis[104] ils
demandaient leur voiture: c'était au point que souvent, à huit heures
et demie, l'archi-chancelier était libre, et allait au spectacle.
Jamais il n'y avait plus de causerie que cela chez lui; jamais de
jeu; jamais de fête, que de loin en loin, et lorsque l'Empereur les
lui commandait. Un jour je fus étonnée de le voir arriver chez moi,
le matin, _en chenille_, comme disait d'Aigrefeuille. C'était en
1808, à la fin de l'année; il venait me consulter, me dit-il.

[Note 104: Lorsqu'il y avait beaucoup de monde et que la file était
longue, on demandait sa voiture aussitôt qu'on en était descendu.]

--«Moi, monseigneur! Eh! grand Dieu! sur quel objet, car il me semble
que j'aurais, moi, une entière confiance en vous pour tout ce que je
ferais en ce monde?»

Il s'inclina en souriant à demi, car jamais ce sourire n'était entier.

--«L'Impératrice me demande un bal... à moi!..

--Eh bien! monseigneur?

--Comment, vous n'êtes pas choquée de l'inconvenance de me demander
un bal à moi, l'archi-chancelier de l'Empire, le chef... (après
l'Empereur, ajouta-t-il en se reprenant et en s'inclinant) de la
justice de l'Empire, lui faire donner un bal! Il n'y a pas de
convenance à cela, je le répète... C'est comme si l'on voulait m'y
faire danser!

--Oh! monseigneur!

--Eh mais, écoutez donc, je ne porte pas la simarre, c'est vrai;
mais, je le dis encore, je suis le chef de la justice de France, et
danser chez moi ne convient pas!

--Eh bien, monseigneur, ne le donnez pas ce bal, s'il vous déplaît de
le donner.

--Ah! voilà où gît la difficulté! c'est là ce qui me tourmente. Je le
regardai attentivement. Alors il se pencha à mon oreille et me dit
presque bas:

On parle de tant de choses qu'il est difficile de s'arrêter à
une seule... et si je ne donne pas ce bal qu'elle me demande
positivement, l'Impératrice croira que je suis instruit certainement
de ce qu'elle redoute, et je ne sais rien!.. Quant à présent,
ajouta-t-il comme faisant ses réserves, et alors il y aura des
larmes, du désespoir... C'est fort embarrassant...»

Je ne savais que lui dire, je connaissais par expérience la
susceptibilité de l'Impératrice Joséphine, et je compris que la
position n'était pas facile... Cependant il en fallait sortir ou
l'accepter comme elle se présentait...

--«Monseigneur, lui dis-je après avoir réfléchi un moment, il faut
donner le bal.»

Il tressaillit.

--«Un bal! chez moi!... mais encore une fois, madame, c'est un
outrage à la magistrature.

--Ne la faites pas danser, et votre bal n'en ira que mieux, ne soyez
pas l'archi-chancelier pour douze heures, et vous voilà sauvé. Au
surplus, monseigneur, si vous avez besoin de mon secours en quoi que
ce soit, je suis à vos ordres.

--Comment si j'ai besoin de vous!.. vous êtes mon espoir!... Voilà
une liste de femmes, regardez-la bien; croyez-vous que ces noms
conviennent à l'Impératrice?»

Je rayai cinq ou six femmes qui auraient déplu à l'Impératrice et
les remplaçai par d'autres plus agréables pour elle comme pour
nous: l'archi-chancelier la lui présenta telle que je la lui avais
corrigée; le lendemain il revint chez moi en sortant de chez
l'Impératrice. Le jour était fixé; il était singulier: c'était le
premier de l'an.

Ce bal fut un des plus ennuyeux que j'aie vu de ma vie, et cependant
tout y était bien en apparence. Les femmes, jeunes, jolies et
très-parées; les rafraîchissements abondants et recherchés, la
politesse du maître de la maison extrême et même avec une nuance de
galanterie à laquelle on était d'autant plus sensible qu'on y était
peu habitué, car avec toute sa politesse il y avait de la sécheresse
dans sa nature. Enfin, malgré tout ce qui devait contribuer à faire
de cette fête une fête agréable, elle était languissante; c'est que
le maître de la maison était un vieux garçon, sérieux, ne riant
jamais, s'informant avec exactitude si l'on avait froid, si on avait
pris des biscuits glacés ou bien une autre friandise que nul autre
dans Paris ne faisait comme son officier, mais ne s'inquiétant pas du
tout si les jeunes personnes dansaient, si on s'amusait enfin; et le
plus bel ornement d'un bal c'est la joie.

--«Ce bal _est lugubre_, me dit l'Impératrice dans un moment
où l'archi-chancelier était loin d'elle... Nous commençons mal
l'année... C'est surtout pour moi qu'elle sera plus triste que les
autres, ajouta-t-elle plus bas.»

Je la regardai... elle avait les yeux pleins de larmes.

--«Au nom de vous-même!» lui dis-je.

Elle sourit tristement...

--«J'ai encore du mérite à être comme je suis, croyez-le bien, et ne
me jugez pas une femme sans courage. Je suis forte au contraire?...

Je ne répondis rien; je savais que les bruits de divorce prenaient
une consistance qui devait l'alarmer. Mais aussi je savais qu'elle
n'avait rien à redouter pour le moment présent, je le savais
seulement depuis quelques heures et j'aurais voulu le lui dire, mais
je n'aurais jamais osé aborder un pareil sujet, même seule avec
elle, si elle n'avait pas commencé. Je l'aurais affligée, et puis je
savais qu'il y avait à redouter le mécontentement de l'Empereur...
mais j'avais aperçu madame de Rémusat dans le bal et je résolus de
lui en parler; elle et madame d'Arberg avaient toute la confiance de
l'Impératrice et la méritaient.

Comme l'Impératrice finissait d'exprimer toute la tristesse qui
était dans son âme au milieu d'une fête, avec cette résignation et
cette douceur qui lui étaient habituelles, un homme jeune, dont la
tournure distinguée se faisait remarquer au milieu de tous les hommes
qui l'entouraient, se détacha du groupe diplomatique, sur un mot
que lui dit M. de Villeneuve, chambellan de la reine Hortense, et
ôtant son épée, vint auprès de la princesse pour la prendre pour
danser l'anglaise[105] ainsi qu'elle venait de le lui faire demander.
C'était le comte de Metternich, ambassadeur d'Autriche; il n'y avait
pas alors à Paris un homme qui eût une tournure plus élégante et plus
distinguée et des manières plus nobles, quoique très-convenables pour
son âge.

[Note 105: On dansait toujours à la cour au moins deux anglaises par
bal.]

Comme il passait près de moi, il me dit en riant et en me montrant un
immense lustre qui était au milieu du salon:

--«Est-ce là que fut pendu M. de Souza?»

Je répondis que non et en riant à mon tour, car le souvenir de cette
histoire provoquera ma gaieté jusqu'à mon dernier jour.

--«Que dites vous donc de M. de Souza? me demanda l'Impératrice quand
M. de Metternich et la reine Hortense furent dans la colonne de
l'anglaise.

--Oh! ce n'est pas de celui que vous connaissez, madame... mais V.
M. se rappellera qu'en 1802 ou 1803, je crois, il passa par Paris
un petit homme Portugais, qu'on appelait don Rodrigue ou bien don
Alexandre de Souza. Il n'était pas envoyé en France, il venait ou
il allait à quelque ambassade de la part de S. M. Très-Fidèle, et,
tout en voyageant, il voulut voir Paris, parce que, malgré leur
apparente insouciance, les Portugais sont plus curieux de toutes
choses que pas un peuple de l'Europe. Ce petit monsieur de Souza
était très-anglomane de sa nature: tout ce qu'il portait était de
confection et de fabrique anglaise; mais, avant de quitter Paris, il
dût se convaincre qu'il y avait une partie de sa toilette qui aurait
pu être mieux faite et plus solide.

--Que lui arriva-t-il donc? contez moi cela pendant l'anglaise.

--Eh bien! madame, l'archi-chancelier avait un de ces beaux et
solennels dîners qu'il donnait, comme le sait V. M., dans le courant
du Consulat, avec une fort grande magnificence, parce qu'alors elle
était presque seule dans Paris. Tout ce qui passait avec un titre ou
un rang, et qui allait faire une visite à Cambacérès, était sûr de
recevoir une invitation pour le mardi ou le samedi suivant. M. de
Souza y passa comme les autres, et précisément je fus invitée avec
M. d'Abrantès pour ce même jour, ainsi que le maréchal Mortier et
le maréchal Duroc. Votre majesté sait comme le maréchal Mortier est
rieur!

--Lui!.. non vraiment!.. Mortier est rieur!

--Comme un écolier... au point d'être obligé de se sauver de l'objet
qui provoque sa gaieté, sans quoi il demeurerait une heure à rire
devant lui... Il était donc à table à côté de moi ce même jour chez
Cambacérès. Depuis le commencement du dîner il ne cessait de me dire:

--«Qu'est-ce que c'est donc que ce petit bon homme qu'on a placé à
côté de moi?»

En effet, M. de Souza était _infiniment petit_ et l'on sait que le
maréchal avait six pieds deux lignes; M. de Souza avait à peine cinq
pieds.

Il était, de plus, d'une gravité incroyable. Le maréchal lui avait
adressé plusieurs fois la parole; et, toujours repoussé avec perte,
il s'était replié de mon côté... Mais la scène allait s'ouvrir pour
lui comme pour nous tous.

L'archi-chancelier, même à l'époque du Consulat, donnait toujours
deux services. Ce jour-là, comme toujours, les maîtres d'hôtel et
les valets de chambre portaient un habit habillé avec des boutons
guillochés; le premier maître d'hôtel avait un habit en ratine ou en
velours ras mordoré, avec ces mêmes boutons guillochés. Ce furent eux
qui amenèrent le trouble dans la maison paisible du second Consul.

Au moment où le maître d'hôtel enlevait les plats du premier service,
nous entendons un cri perçant; et, comme en ce moment je fixais M. de
Souza, je jugeai que c'était lui que regardait la chose, car tout à
coup je le vis en enfant de choeur!

D'où lui venait cette tonsure immédiate, voilà ce qu'on ne pouvait
comprendre, et encore moins la perte de la perruque qu'on ne pouvait
retrouver.

--«Monseigneur, je voudrais bien ma perruque, répétait M. de Souza,
avec le même sérieux qu'il aurait mis à redemander le Brésil.

--Mais, monsieur le comte, disait le second Consul en lorgnant plus
attentivement cette étrange figure... que voulez-vous qu'on ait fait
de votre perruque?»

Cependant, en découvrant au bout de son lorgnon cette tête toute
ronde et entièrement nue, l'archi-chancelier se mit à rire. Ce rire,
le seul peut-être qui eût frappé les murs de cette salle, depuis
que Cambacérès habitait cette maison; ce rire fut comme un signal
pour tous; mais le général Mortier fut celui qui en reçut l'effet le
plus direct. Il éclata tellement, qu'il fut obligé de se lever et de
quitter la salle à manger, en prétextant un saignement de nez.

--«Mais ma perruque, disait M. de Souza, en se tournant toujours
aussi gravement de tous les côtés.»

Le pauvre maître d'hôtel, dont les fonctions avaient été interrompues
par cet événement, cherchait comme les autres, lorsque tout à coup M.
de Souza s'écrie:

--«Eh! monsieur, la voilà!»

Et il s'adressait au maître d'hôtel, avec un visage furieux; l'autre
le regardait avec des yeux étonnés...

--«Là, monsieur, s'écria le Portugais en colère cette fois, et lui
prenant le bras droit, auquel la perruque pendait par un de ces
malheureux boutons guillochés qui l'avait accrochée en passant
au-dessus de la petite taille de don Rodrigue de Souza, pour prendre
les plats sur la table. Comme c'était le bouton de derrière qui avait
fait ce mal, on ne l'avait pas aperçu. Cependant, les valets de pied
devaient l'avoir vu; mais la malice est toujours de ce côté-là, pour
ne pas dire la méchanceté, et la joie que leur donnait M. de Souza en
enfant de choeur balançait le devoir. Quoi qu'il en soit, M. de Souza
remit sa perruque. Le dîner continua; le général Mortier rentra guéri
de _son hémorrhagie_, mais non pas de son envie de rire, qui était
plus vive que jamais, en voyant le sérieux solennellement colère
de M. de Souza, qui, après tout, devait prendre la chose en riant.
Pourquoi aussi sa perruque ne tenait-elle pas mieux?

L'Impératrice avait ri pendant mon histoire avec un tel abandon, que
plusieurs fois on avait regardé de notre côté, malgré le mouvement
de l'anglaise et le rideau que formait la colonne. Lorsqu'on put
passer, l'archi-chancelier vint savoir, _s'il était possible_,
toutefois, dit-il en s'inclinant, quelle était la cause de cette
bonne gaieté. L'Impératrice, riant encore aux larmes, le lui dit, ce
qui provoqua un sourire de souvenir sur les lèvres de Cambacérès, qui
jamais ne riait que dans des circonstances qu'on notait.

--«Oui, dit-il, en effet, ce fut une scène singulière; et mon
maître d'hôtel nous donna là une représentation que mes convives
n'attendaient guère... C'est beaucoup plus comique que l'histoire
de la perruque de M. de Brancas, accrochée au lustre du salon de la
Reine-Mère, dont il était, je crois, chevalier d'honneur...»

Et sa mémoire le servant admirablement, il ajouta au portrait de
M. de Souza plusieurs teintes qui achevèrent la ressemblance et
redonnèrent un nouvel accès de gaieté à l'Impératrice. On sait que
Cambacérès contait à ravir.

C'est à ce bal que M. de Metternich répondit un mot si parfaitement
spirituel à une autre parole de M. le duc de Cadore, qui ne l'était
guère. M. de Metternich était, depuis un an, dans toutes les
agitations pénibles qui peuvent tourmenter un homme investi de grands
pouvoirs, honoré de la confiance de son souverain, et qui voit qu'il
ne peut détourner la tempête qui va fondre sur sa patrie et la
ravager. Car il était presque certain que Napoléon voulait faire la
guerre à l'Autriche... On disait que _non_ à Paris; mais Napoléon y
songeait à Bayonne.

M. de Metternich, tourmenté par ses craintes, demanda et obtint un
congé pour aller à Vienne, pour des affaires personnelles. L'empereur
Napoléon vit ce départ avec une sorte de peine; il lui donna des
soupçons et de l'ombrage... Pourquoi l'ambassadeur quittait-il son
poste? Mais, après tout, quand M. de Metternich l'aurait quitté pour
avertir plus sûrement son maître des dangers qu'il courait déjà, il
n'aurait fait que son devoir d'honnête homme et de loyal[106] sujet.
Il était Autrichien avant tout; au service de l'Autriche, et dévoué
de coeur à son maître, surtout depuis qu'il était malheureux; car
c'est un homme loyal et bon que M. de Metternich.

[Note 106: Plût au ciel qu'en 1814 et 1830, lorsque la possibilité
existait de proclamer le roi de Rome, nous eussions eu des Français
aussi bons patriotes que M. de Metternich!]

En partant de Paris, dans les derniers jours d'octobre, il annonça
qu'il serait de retour vers la fin de novembre. Il ne revint que
le 31 décembre 1808. Le duc de Cadore crut lui dire un mot fort
spirituel en le plaisantant sur ce retard.

--«Ah! ah! monsieur le comte, vous avez été bien longtemps absent,
lui dit-il en souriant.»

Et, quoique le plus digne des hommes, M. le duc de Cadore en était le
plus laid, quand il souriait surtout.

--«C'est vrai, monsieur le duc, répondit M. de Metternich, qui
comprit l'allusion qu'on voulait faire en parlant de ce retard; mais
j'ai été obligé de m'arrêter, pour laisser défiler le corps entier du
général Oudinot, qui venait de passer l'Inn.»

Cambacérès faisait un grand cas de M. de Metternich; et son éloge
n'était pas indifférent dans sa bouche, car il était peu louangeur.

Cette fête, ou seulement ce bal donné par l'archi-chancelier à
l'Impératrice, avait au reste la teinte de gêne et de tristesse que
toutes les fêtes qu'on lui offrait alors recevaient nécessairement
par la connaissance qu'on avait du divorce très-prochain qui la
menaçait. Elle-même le savait; et le malheur avait déjà doublé
d'épines cette couronne qui lui avait été prédite dans son enfance.

Cambacérès possédait au plus haut degré la tenue solennelle de la
haute magistrature. Il me rappelait l'idée que je me faisais, étant
jeune fille et étudiant, de ces anciens chanceliers, des L'Hôpital,
des Lavardin... de ces hommes mourant sur leur chaise curule, comme
les vieux pères conscripts... excepté pourtant cette dernière chose;
car on prétend que Cambacérès était poltron comme un lièvre... Mais
qu'en savait-on?

Le jour où le Conseil d'État fut averti du projet d'hérédité
impériale, ce fut lui qui présida le Conseil à la place de
l'Empereur, qui manquait rarement à ce qu'il regardait, disait-il,
comme un devoir. Ce jour-là qui, je crois, était un 12 ou un 14
d'avril, Cambacérès entra dans le Conseil d'État plus solennellement
encore qu'à l'ordinaire; et ce furent lui et Regnault de
Saint-Jean-d'Angely qui discutèrent et posèrent d'abord la question
de l'hérédité, sans laquelle, disaient-ils avec raison, il ne
pouvait y avoir en France de paix ni de repos. Quelques jours après,
oubliant qu'il devenait le sujet de celui dont il était l'égal,
puisque le gouvernement consulaire l'avait établi par le fait, il
prononça lui-même à l'Empereur, à Saint-Cloud, ce fameux discours qui
lui donnait la puissance souveraine au nom du peuple et du Sénat.
Ce discours est un modèle de concision et de clarté oratoire. Il
est peut-être peu élégant; mais Cambacérès ne pouvait pas parler
autrement ce jour-là... et dans cette pièce mémorable dans notre
histoire, il ne faut voir que les mots et ce qu'ils annoncent.

En voici quelques phrases:


«SIRE,

»Le décret que le Sénat vient de rendre, et qu'il s'empresse
de présenter à votre majesté impériale, n'est que l'expression
authentique d'une volonté déjà manifestée par la nation.»

  ..............................................

«La dénomination plus imposante qui vous est décernée n'est donc
qu'un tribut que la nation paie à sa propre dignité et au besoin
qu'elle sent de vous donner chaque jour les témoignages d'un
attachement et d'un respect que chaque jour aussi voit augmenter.

»Eh! comment le peuple français pourrait-il[107] trouver des bornes à
sa reconnaissance, lorsque vous n'en mettez aucune à vos soins et à
votre sollicitude pour lui?...

[Note 107: Lui parlant plus tard de ce discours, je lui demandai
s'il avait été dicté par l'Empereur. L'archi-chancelier me donna
_sa parole d'honneur_ que Napoléon ne le connaissait que comme tous
les discours qui se prononçaient devant lui; il en prenait lecture
avant qu'on ne le lui dît, pour savoir s'il n'y avait rien contre sa
politique européenne. «J'étais si touché moi-même, ajouta Cambacérès,
que j'aurais fait quelque chose de plus louangeur encore, moi qui
pourtant ne le suis guère, si je n'avais craint de lui déplaire, car
je sais qu'il n'aime pas cela.»]

»Comment pourrait-il, oubliant les maux qu'il a soufferts quand il
fut livré à lui-même, penser sans enthousiasme au bonheur qu'il
éprouve depuis que la Providence lui a inspiré de se jeter dans vos
bras?...

»Les armées étaient vaincues[108]; les finances en désordre; le
crédit public _anéanti_; les factions se disputant les restes
de notre antique splendeur; les idées de religion et de morale
obscurcies; l'habitude de donner et de reprendre le pouvoir
laissaient les magistrats sans considération, et même avaient rendu
odieuse toute espèce d'autorité...

[Note 108: Oui, malgré toutes les victoires de Masséna qui fut un
vrai héros, et qui nous sauva des Russes avec sa belle campagne de
Suisse. Mais cette victoire ne pouvait être que passagère, et encore
une comme celle-là, et nous étions perdus même dans notre honneur,
car le moyen de faire la paix convenablement; et pourtant nous
n'avions ni soldats ni ressources; la France était dans un état de
délabrement _moral et physique_, qui était comme l'avant-coureur de
notre perte au moment du retour de Napoléon. Aussi, quand j'entends
Gohier dire que la France était grande et glorieuse au 18 brumaire,
je me demande comment la haine et la vengeance peuvent aveugler à ce
point. Gohier, du reste, est souvent méchant et surtout peu véridique
en parlant de Napoléon.]

»Votre majesté a paru; elle a rappelé la victoire; elle a rétabli la
règle et l'économie dans les dépenses publiques; la nation, rassurée
par l'usage que vous en savez faire, a repris confiance dans ses
propres ressources; votre sagesse a calmé la fureur des partis;
la religion a vu relever ses autels; les notions du juste et de
l'injuste se sont réveillées dans l'âme des citoyens, quand on a vu
la peine suivre le crime, et d'honorables distinctions récompenser et
signaler la vertu, etc.»


Ce fut le 19 mai 1804, que ce discours fut prononcé par Cambacérès,
comme président du Sénat.

François de Neufchâteau, l'ancien directeur, fit aussi un discours à
Napoléon, le 1er décembre 1804. On verra, par quelques phrases que
j'en vais rapporter, que dans ces six mois d'intervalle la flatterie
avait fait de grands progrès.

Je les place également pour donner une idée du genre d'esprit de
François de Neufchâteau, dont on a tant parlé, et qui, après tout,
n'était qu'un rhéteur sans grâce; quoiqu'à l'époque où il était un de
nos cinq rois, il eût aussi sa cour de flatteurs, qui le plaçaient
beaucoup plus haut que tous les poëtes et les écrivains de son
époque, et même de son siècle...

        La voix du peuple est bien ici la voix de Dieu,

disait-il à l'Empereur.

«Aucun gouvernement ne peut être fondé sur un titre plus authentique.
Dépositaire de ce titre, le Sénat a délibéré qu'il se rendrait en
corps auprès de votre majesté impériale. Il vient faire éclater
la joie dont il s'est pénétré, vous offrir le tribut sincère de
ses félicitations, de son respect, de son amour; et s'applaudir
lui-même de l'objet de cette démarche, puisqu'elle met le dernier
sceau à ce qu'elle attendait de votre prévoyance _pour calmer les
inquiétudes[109] de tous les bons Français_, et faire entrer au port
le vaisseau de la république.

[Note 109: Cette phrase est en rapport avec les propos des
républicains, qui disaient alors qu'il y avait à craindre que
Bonaparte ne ramenât les Bourbons. On a même prétendu que la mort du
malheureux duc d'Enghien n'eut pas d'autre cause!...]

»Oui, sire, de la république! Ce mot peut blesser les oreilles d'un
monarque ordinaire; mais ici, le mot est à sa place devant celui dont
le génie nous a fait jouir de la chose, dans le sens où la chose peut
exister chez un grand peuple: vous avez fait plus que d'étendre les
bornes de la république, car vous l'avez constituée sur des bases
solides. Grâces à l'EMPEREUR DES FRANÇAIS, on a pu introduire dans ce
gouvernement _d'un seul_ les principes conservateurs des intérêts de
tous, et fondre dans la république la force de la monarchie, etc.,
etc[110]...»

[Note 110: Il est impossible de rien comprendre à ce fatras de mots
sans couleur, sans aucun sens, et aussi absurdes que les paroles de
Bobêche, voulant nous persuader que deux et deux font cinq.]

Voilà un échantillon du talent de François de Neufchâteau. Il avait
de l'esprit, pourtant, et même beaucoup, ainsi que je l'ai déjà dit.
Il était aimable, disait les vers à ravir, mais s'étonnait, après
cela, tellement de lui-même, qu'il en évitait la peine aux autres.
Toutefois, je le répète, il avait de l'esprit. Seulement il aurait
dû sentir que des flatteries du genre de celles dont il accablait
l'Empereur, étaient déplacées dans la bouche d'un homme qui avait
eu lui-même pendant un temps la puissance exécutive. L'Empereur le
comprit et le dit à Cambacérès.

--«On m'a fait un bien beau discours, qui m'a fait regretter le
vôtre, monsieur l'archi-chancelier,» lui dit-il la veille du sacre,
au moment où il arriva près de Napoléon, selon le désir que celui-ci
lui avait témoigné de s'entretenir avec lui en particulier et même
en secret la veille du couronnement. Cette conversation dut être du
plus haut intérêt. Mais jamais _personne_ n'a su un mot de ce qui
fut dit dans cet entretien, quoiqu'on ait pu le présumer. Cambacérès
était non seulement aimé de l'Empereur, mais estimé. Napoléon _tenait
à honneur_ d'être ami de Cambacérès. «_C'est un honnête homme_,»
répétait toujours Napoléon, «_un honnête homme supérieur_.»

Que de fois je lui ai entendu répéter cette phrase... Il aimait
aussi l'ordre et la régularité de Cambacérès; sa manière de recevoir
surtout. Cette étiquette strictement observée ne lui paraissait
nullement ridicule; et il trouvait peut-être avec raison que
l'archi-chancelier était le seul grand dignitaire qui comprît bien sa
position.

Mais, en revanche, l'archi-chancelier n'était aimé d'aucune des
Impératrices. Joséphine n'avait aucune affection pour lui. Il
attribuait cet éloignement à des remontrances qu'il avait pris
la liberté de lui faire, au nom de l'Empereur, sur ses dépenses
excessives, qui donnaient toujours à Napoléon des colères,
quelquefois funestes pour lui-même, car elles le rendaient fort
malade; et puis l'archi-chancelier était pour la séparation; Fouché
également cependant, et il était en faveur auprès d'elle: mais il
était faux, et Cambacérès était véridique et loyal.

Quant à Marie-Louise, c'est autre chose. Voici pourquoi elle prit
l'archi-chancelier en grippe. Je donne cette histoire comme elle
courut alors dans tous les salons de Paris. Elle nous fit beaucoup
rire, et je la crois positivement vraie.

À l'époque de la guerre de Russie, lorsque l'Autriche insistait
si vivement pour avoir les provinces illyriennes[111], la
correspondance, soit confidentielle, soit ministérielle, du beau-père
et du gendre était souvent orageuse... Un jour, Napoléon jura et
frappa du pied contre terre, en nommant son père et frère d'Autriche
de je ne sais plus quel nom.

[Note 111: Faute immense de Napoléon! ces provinces illyriennes
n'étaient rien pour lui, et l'Autriche y attachait le plus grand
prix. Si elles eussent été rendues en 1812, le prince Schwartzemberg
marchait avec nous en Russie!... quelle différence!...]

--«Qu'est-ce, mon ami? qu'avez-vous contre mon père?

--Votre père, Louise!... votre père EST UNE GANACHE!... Et après ce
mot il se lève, et sort en fermant la porte assez violemment pour la
briser.

L'Impératrice, soit qu'elle ne connût que notre beau langage, soit
qu'elle ne connût pas en entier notre dictionnaire, ou plutôt qu'elle
s'en tint à la véritable acception des mots, demeura surprise devant
celui que Napoléon lui avait jeté comme une injure, si elle en
jugeait au ton courroucé de sa voix. Mais une injure de Napoléon!
lui, si doux avec elle! si tendre surtout!... Le moyen de le
croire!... Dans ce moment, la duchesse de Montebello entrait chez
l'Impératrice. On sait combien elle l'aimait[112]! Elle lui demanda
aussitôt ce que signifiait le mot _ganache_, en lui disant pourquoi
elle lui faisait cette question...

[Note 112: Elle avait une telle tendresse pour cette bonne et belle
personne, qu'après le départ de Marie-Louise, madame Bernard[112-A]
portait un bouquet à la duchesse, de la part de l'Impératrice, comme
si elle eût été à Paris, et cela dura un an au moins.]

[Note 112-A: Fameuse bouquetière qui a précédé madame Prevost, et qui
faisait les bouquets presque aussi bien qu'elle.]

Madame la duchesse de Montebello, fort embarrassée, lui répondit
cependant fort bien pour tous:

--«Une ganache! madame... c'est... c'est un brave homme... un honnête
homme un peu âgé...

--Ah!...»

La chose en resta là. L'Impératrice n'en parla plus, parce que
l'occasion ne se présenta pas de placer le mot; mais au moment du
départ de l'Empereur pour la Russie, il laissa, comme on sait,
l'Impératrice régente avec l'archi-chancelier pour conseil, et même
presque comme tuteur. L'Empereur parti, le prince archi-chancelier
alla présenter ses devoirs à son impériale pupille, qui, voulant lui
dire une parole gracieuse, le regarda en souriant, et, prenant une
physionomie toute gracieuse:

--«En vérité, lui dit-elle, je suis bien touchée que l'Empereur m'ait
laissé un guide aussi respectable!... et je serai toujours empressée
de recevoir les avis d'une aussi brave GANACHE!»

Qu'on juge de l'effet du compliment!

On a prétendu qu'elle avait eu l'intention de lui dire ce qu'en effet
signifie ce mot. Je ne le crois pas: quel en serait le motif?...
Cambacérès était un homme inoffensif, que l'Empereur estimait
beaucoup, et Marie-Louise le savait. Non, je crois que ceux qui lui
veulent faire une réputation de malice, pour lui sauver celle de la
sottise, se trompent ici beaucoup... Marie-Louise était un de ces
êtres mal organisés, à qui tout réussit mal, et qui ne savent jamais
corriger leur destinée...

Elle aimait à s'amuser, et n'y entendait rien; cependant les bals
lui plaisaient: elle aimait la danse et elle y valsait et dansait
l'anglaise comme une personne que cela ennuie et fatigue. Cambacérès,
qui, certes, n'était pas danseur, en fit la remarque un jour chez
lui à un petit bal donné à Marie-Louise dans sa nouvelle maison;
cependant, cette fois-ci, l'ordonnance était mieux faite; il y avait
plus de jeunes gens. Presque tous les auditeurs au Conseil d'État,
dont Cambacérès était le chef, pour ainsi dire, s'y trouvaient,
et leur présence ajoutait et donnait même, on peut le dire, un
autre aspect à la fête... Marie-Louise avait ce soir-là presqu'une
apparence de beauté... Elle était bien mise, ce qui lui arrivait
rarement; elle avait un petit corset de velours bleu, de ce bleu
qui porte son nom encore aujourd'hui, couleur tout à fait bien pour
son teint, qui était sa seule beauté réelle. Ce petit corset était
brodé en diamants, la jupe était en tulle, doublée de satin blanc,
et bordée par plusieurs touffes de _belles de jour_, d'un bleu plus
foncé que nature, pour rapprocher davantage la nuance du velours.
Elle était coiffée avec les mêmes fleurs et des épis de diamants, ce
qui faisait admirablement dans ses beaux cheveux blonds... Elle était
presque jolie comme cela! et elle l'eût été certainement, si elle eût
été gracieuse!

Lorsque l'Empereur était absent, c'était bien vraiment
l'archi-chancelier qui _régnait_ à Paris; c'était son salon qui
était la cour active et marquante. Sa représentation continuelle est
véritablement le mot qui convient à la chose. Jamais il ne faisait
un voyage pour aller, soit aux eaux, soit à la campagne ou dans le
Languedoc. Lorsque l'Empereur lui dit d'avoir une campagne, il en
prit une... mais à Monceaux.

Aussi l'Empereur comptait-il sur lui comme sur _un ami_, et il avait
raison; il savait combien il pouvait s'assurer sur son calme, son bon
sens et sa haute expérience dans les affaires. Ensuite il y avait un
autre motif pour l'Empereur; c'était la sécurité que lui donnaient
trois convictions: celle de son honnêteté d'abord, ensuite de sa
circonspection, et puis enfin celle de _sa poltronnerie_.

--«Bah! disait Berthier, l'Empereur sait bien qu'il n'a rien à
craindre de Lebrun et de Cambacérès! Ils sont honnêtes gens d'abord,
et puis trop poltrons pour tenter ou soutenir une révolution, surtout
l'archi-chancelier...»

Je crois que l'honnêteté de Cambacérès suffisait pour le faire
tenir en repos; mais, ce que je crois encore mieux, c'est qu'il
n'avait aucune chance pour réussir. Il possédait sans doute toutes
ces qualités, que les souverains trouvent rarement dans leurs
alentours... Mais à posséder celles qu'il faut pour être souverain
soi-même, il y a encore bien loin.

Cambacérès accueillait dans son salon, avec une bienveillance
plus intime que pour les autres personnes présentées, celles qui
lui venaient du Languedoc. Il avait un respect religieux pour
sa province. Son amitié pour moi doublait, je crois, de cette
circonstance, que nous étions de la même ville... Si quelque
Montpellerais lui demandait un service, il répondait presque
toujours: _Je le ferai!_

En effet, il faisait examiner la chose; le rapport était fait dans
les quarante-huit heures; car M. Lavollée secondait son oncle aussi
vivement qu'il le pouvait, et, le mardi ou le samedi suivant,
Cambacérès disait au compatriote solliciteur:

--«Mon cher, je me charge de votre affaire.»

Alors c'était à peu près fait. Je dis à peu près, parce qu'avec
Napoléon, on ne pouvait répondre de rien.

Mais quelquefois Cambacérès avait promis, ou bien les prétentions du
solliciteur ne lui semblaient pas justes. Alors il lui disait avec la
même franchise: _Je ne puis rien_. C'est de l'honneur, cela.

Un jour je reçois une lettre d'Arras; elle m'était écrite par une
personne que je ne nommerai pas, parce qu'à l'époque où j'habitais
cette ville, cette personne était royaliste avec tout le fanatisme
qu'on connaît à certaines gens. Ensuite elle était devenue
impérialiste au même degré. En 1814 cela changea encore, et, en 1830,
il y eut une nouvelle mutation. Cette dame avait un petit-fils.
Jamais aïeule ne fut plus enthousiaste de sa progéniture. Le jeune
homme n'avait pourtant rien d'extraordinaire; il n'était que bien,
et voilà tout; mais, sur toute chose, il était enfant gâté, et
voulait ce qu'il voulait avec acharnement. Il entreprit _de vouloir_
être ce que détestait sa grand'-mère alors... il voulut servir
l'Empire. La seule concession qu'il lui fit, ainsi qu'à sa mère,
fut de ne pas aller à l'armée, quoiqu'il en mourût d'envie. Alors
l'aïeule m'écrivit pour me prier de solliciter pour son petit-fils
l'entrée du Conseil d'État. Elle avait jadis connu Cambacérès chez le
marquis de Montferrier, et comptait sur ce souvenir. Mais il y avait
bien des chances pour le contraire!...

Elle y comptait pourtant si bien, que dans la lettre qu'elle m'avait
priée de remettre à l'archi-chancelier, elle en parlait d'une
curieuse manière. Le jeune homme, je le répète, était fort bien; et,
heureusement pour lui, le prince le comprit comme moi.

À mesure qu'il lisait la lettre de l'aïeule, il me regardait avec une
sorte de malice tellement inusitée chez lui, que je dus m'attendre à
quelque chose de bizarre.

--«Tenez, me dit-il en me donnant la lettre de madame de ****, voyez
de quel style on me fait la demande d'un service.»

Je suis fâchée de ne pas avoir gardé de copie de cette lettre: elle
était curieuse dans le fait. Madame de **** rappelait à Cambacérès
archi-chancelier, qu'elle l'avait connu _comme Cambacérès avocat_;
et cela si _crûment_, si peu délicatement, que je vis l'affaire du
jeune homme tout à fait manquée. Mais je devais apprendre à connaître
l'archi-chancelier.

--«Monsieur, dit-il à M. de ****, je ne pourrai répondre aux volontés
de madame votre grand'-mère, qui m'ordonne, ajouta-t-il en souriant,
de vous faire nommer _dans les vingt-quatre heures_. Mais veuillez me
faire l'honneur de venir dîner chez moi mardi prochain, et en raison
de _notre très-ancienne_ connaissance, de venir à quatre heures et
demie; nous causerons. Aujourd'hui je ne veux pas ennuyer madame
d'Abrantès d'une aussi lourde conversation; et puis je dois me rendre
au Conseil. Mais mardi, vous voudrez surtout bien permettre que je
sois moi-même _votre examinateur_.»

Le jeune homme sortit de chez Cambacérès enchanté de lui. Sa place
au Conseil d'État était d'autant plus importante à obtenir pour
lui, qu'il était très-amoureux, et que le père de la jeune fille ne
voulait la marier qu'à un homme ayant une carrière. Le jeune homme,
quoiqu'il fût amoureux, préférait celle des armes; à cette époque
il y avait une telle confiance, que personne ne croyait mourir, et
on allait à l'armée comme au bal; mais pour plaire à sa famille, il
s'était décidé pour le Conseil d'État.

--«Dites tout cela à l'archi-chancelier, lui dis-je; il vous
servira mieux si vous avez confiance en lui; car la lettre de votre
grand'-mère a failli tout gâter. Parlez à Cambacérès comme à un père.»

Il suivit mon conseil et fit bien. J'avais été invitée à dîner
par Cambacérès pour ce même mardi, afin que mon protégé et moi
nous fussions ensemble; et, bien que Cambacérès me l'eût répété
_trois fois_, je n'en reçus pas moins, le même soir, une invitation
imprimée. Aussitôt que j'arrivai, le prince vint à moi; et me prenant
par la main, comme si nous allions danser un menuet, il me conduisit
à un fauteuil et me dit tout bas:

--«Je suis parfaitement content du jeune homme; et comme j'ai pour
principe de ne pas me laisser influencer par des circonstances
étrangères, je le servirai parce qu'il a du mérite, et qu'il
serait cruel autant qu'injuste de le rendre responsable du peu de
considération que sa folle de grand'-mère m'inspire. Il peut donc
compter sur moi: vous pouvez en être certaine.»

En effet, quelques semaines après, le jeune homme fut nommé
auditeur au Conseil d'État. Il se maria et il est toujours demeuré
reconnaissant des bontés de l'archi-chancelier.

--«Une belle bonté, vraiment! disait la grand'-mère, lorsqu'il en
parlait devant elle; _il devait_ vous faire nommer: il ne pouvait
faire autrement, j'avais dîné vingt fois avec lui chez M. de
Montferrier!..»

Un officier de la maison de l'Empereur, homme d'esprit et de bonnes
manières, dont le père était un des amis les plus intimes de ma mère,
M. le marquis de Beausset, était un habitué du salon de Cambacérès.
Il était préfet du palais; et, en vérité, il entendait cette fonction
admirablement bien. Il avait cependant un rival, non seulement dans
la maison de l'Empereur, mais auprès de l'archi-chancelier: c'était
M. de Cussy. M. de Cussy était un homme excellent, mais ne comprenant
guère la vie que comme elle s'écoulait pour lui. Il ne lui fallait
des fêtes que parce qu'il y a toujours un souper, ou bien des
rafraîchissements d'une nature plus substantielle que des sirops.
Il avait un profond mépris pour les maisons qui reçoivent _à gosier
sec_, comme il le disait.

«Il n'y a plus de France! s'écriait-il un jour; il n'y a plus de
France!... on ne soupe plus!...»

Cambacérès l'avait nommé d'Aigrefeuille second. Il allait beaucoup
chez lui, ainsi que M. le marquis de Beausset; ils étaient rivaux,
mais cela n'était pas alarmant et ne passait jamais le seuil de
l'office impérial.

On voit que l'addition de ces deux messieurs ne devait ni enlever ni
ajouter quelque chose à l'élégance de la cour de l'archi-chancelier;
car ceux qui la formaient habituellement étaient loin de pouvoir être
donnés pour des modèles en ce genre.

C'était d'abord M. le marquis de Montferrier, homme de bonne
naissance, âgé de cinquante ans au moins, gros, poudré, et l'antipode
d'une contredanse, quoiqu'il sourît toujours.

C'était Monvel, frère de mademoiselle Mars, et fils du fameux acteur
Monvel. Il était secrétaire du prince.... Maigre, pâle, sa figure
longue et étroite pouvait sourire quelquefois, mais je crois qu'il
n'en savait rien.

C'était encore M. de Villevieille, contemporain de Voltaire et disant
les vers admirablement. Mais il aurait fallu rétrograder de quelque
trente ans par-delà: c'était donc encore une figure peu admissible
dans une fête.

C'était d'Aigrefeuille enfin, avec sa grotesque figure et sa
burlesque toilette! Toutes deux méritent d'être connues.

D'Aigrefeuille[113] était un fort bon homme, ayant de l'esprit
et des connaissances, choses qui disparaissaient pour le monde
devant sa gloutonnerie, mais qui pourtant existaient réellement. Sa
figure était incroyable; il avait une grosse tête placée sur un cou
très-court; son visage était fait comme peu de visages le sont; ses
yeux, très-gros et très-saillants, étaient parfaitement ronds et
d'un bleu pâle et terne; son nez, formé d'une boule de chair, était
au-dessous de ces yeux que je vous ai dits, et surmontait une bouche
formée de deux grosses lèvres qu'il léchait incessamment, comme s'il
venait de manger une bisque, et tout cela avec deux grosses joues
fleuries, mais tremblantes, formaient deux fossettes quand il faisait
son gros rire, ce qui arrivait souvent; ses jambes étaient petites,
c'est-à-dire courtes, car elles étaient grosses et ramassées; son
ventre très-gros et sa taille petite: voilà le portrait de l'homme,
ni flatté ni chargé.

[Note 113: D'Aigrefeuille était conseiller à la cour des aides de
Montpellier: c'était un homme d'esprit, quoique ridicule; mais il
l'était plus par sa figure que par lui-même.]

Qu'on se figure à présent ce personnage que je viens d'essayer de
peindre, vêtu d'un habit de velours ras, _bleu de ciel_, doublé
de satin blanc et garni d'une hermine, qui jouait le lapin blanc,
attendu qu'il n'y avait pas de queues noires.

Voilà l'origine de cette belle toilette.

D'Aigrefeuille était fort ami d'une bonne, excellente et spirituelle
personne, la comtesse de la Marlière. Un jour, il était chez elle, et
lui contait ses chagrins d'être obligé d'acheter un habit habillé.

--«Mais, lui dit la comtesse, j'ai une robe de velours bleu de ciel,
la couleur est un peu tendre, mais, qu'importe? prenez-la.»

D'Aigrefeuille, ravi, emporte sa robe, et son bonheur l'adresse chez
le valet de chambre de l'archi-chancelier, au moment où il mettait en
ordre des fourrures qu'il tenait encore à la main.

--«Tenez, monsieur d'Aigrefeuille, voilà de quoi garnir richement
votre habit. Ce sont les rognures de l'hermine avec laquelle on a
garni le manteau _du sacre_, pour monseigneur.»

D'Aigrefeuille, ravi du _magnifique_ présent que le valet de chambre
aurait probablement jeté, s'il ne le lui avait pas donné, fit faire
l'habit bleu de ciel, se mit en dépense pour la doublure de satin
blanc, et fit apposer sur les manches et au collet, ainsi que sur
tous les bords, les petites bandelettes de fourrures blanches de
l'hermine, dans laquelle il n'y avait plus une queue noire.

C'est avec cet habit que d'Aigrefeuille se faisait beau les samedis
et mardis, chez l'archi-chancelier. Pour tout le monde, il n'était
que ridicule; pour moi, il était comique. Pour moi, qui connaissais
l'histoire du velours et de la fourrure, cet habit valait plus que
pour une autre.

Cette histoire d'un habit bleu m'en rappelle une que j'ai omise dans
le salon des princesses: c'était pour celui de la princesse Pauline.

M. de Th.... était, ce qu'il est encore, un officier plein de mérite
et tout à fait estimable; mais il avait beaucoup de couleur, et le
sang lui montait facilement aux joues. Ceci est indépendant des
qualités de quelqu'un.

M. de Th.... était absent de Paris; il y revient, et trouve qu'en son
absence on a donné l'ordre très-sévère de n'aller à la cour qu'avec
un habit habillé. C'est un ordre un peu dur pour un jeune officier de
cavalerie ayant une jolie tournure, et qui n'a que son uniforme...
Dans cette perplexité, il rencontre M. Eugène de Faudoas, et lui
conte son aventure.

--«Bah! n'est-ce que cela? lui dit M. de Faudoas; ma soeur va réparer
ton malheur à l'instant. Il me faut un habit aussi, et je vais la
prier de faire les deux emplettes.»

Madame la duchesse de Rovigo, avec son indolence habituelle, commande
d'aller prendre chez Lenormand deux habits habillés, pour MM. de
Th.... et de Faudoas, et de les porter chez leur tailleur, pour que
ces habits fussent prêts pour le même soir, à neuf heures.

M. de Tha.... lorsqu'il essaya son habit, ne fit aucune attention à
sa couleur. Il la trouva bien un peu claire, mais la chose était de
trop peu de conséquence pour l'arrêter un moment de plus, lorsqu'il
avait tant à faire. L'habit arrive fort tard. M. de Tha... le passe
immédiatement et arrive enfin chez la princesse Pauline. Il était
près de dix heures; le bal était commencé depuis longtemps, et la
foule encombrait les salons. Tout à coup j'avise, au milieu des
hommes qui se tenaient près de la porte qui communiquait de la
galerie au grand salon, une figure étrange. Je fais un signe à la
duchesse de Bassano, qui était près de moi; nous regardons plus
attentivement, et nous reconnaissons M. de Tha..., dans son superbe
habit de velours bleu céleste, brodé en argent; mais avec l'addition
d'une coiffure poudrée à blanc, dans laquelle était encadrée sa
figure bonne et excellente, et même agréable, mais si fortement
colorée d'un pourpre foncé dans ce moment surtout, où il se trouvait
dans une position gênée et presque au supplice, qu'il paraissait
comme une fraise au milieu d'un fromage à la crème. Madame de Bassano
et moi ne pûmes retenir un sourire qui, au fait, comprimait un éclat
de rire que nous cachâmes comme nous le pûmes sous notre éventail.
La princesse, qui nous vit rire, dirigea ses regards vers le lieu où
allaient les nôtres. Aussitôt qu'elle aperçut M. de Tha...., elle mit
aussi son éventail devant elle; ce que voyant le pauvre M. de T.....,
il devint exactement pourpre et fit craindre quelque accident. Jamais
je n'ai vu une figure de cette teinte placée entre des cheveux blancs
à frimas et un habit bleu de ciel, comme le prince Mirliflore! ce qui
prouve que la chose accidentellement peut tout décider chez nous.
Car M. de T.... était fort bien, avait très-bon air, et certes, ne
pouvait jamais prêter à rire; mais, cette fois, il n'y avait pas
moyen.

Ces malheureux costumes, que l'Empereur forçait de porter à la
cour, faisaient le désespoir de la plupart des hommes. Mais
l'archi-chancelier était vraiment heureux de cet usage rétabli. Ce
n'était qu'aux grandes cérémonies qu'il avait particulièrement une
tournure burlesque, avec le grand habit du sacre, ou même le manteau
et l'habit des grandes réceptions. Ce chapeau, retroussé par-devant,
à la Henri IV, avec toutes ces plumes; ce manteau, cet habit au lieu
du pourpoint, qui va seul avec le manteau, toute cette toilette est
ridicule, lorsqu'elle n'est pas noblement portée. Lorsque le chapeau
est posé tout droit sur la tête, le manteau placé tant bien que mal
sur l'épaule gauche, l'écharpe blanche tournée autour du corps, et
dont quelquefois le gros noeud arrivait au milieu de la poitrine,
tout cet attirail mal mis et mal porté devenait une mascarade, et non
plus un habillement de cour. L'archi-chancelier, pour dire le mot,
avait l'air de jouer une parade, tandis qu'il portait au contraire
fort bien _l'habit habillé_.

J'ai déjà dit qu'il n'aimait pas les fêtes. Il n'y allait que par
obligation; qu'on juge de l'ennui que ces bouleversements lui
donnaient chez lui-même. Il venait me voir quelquefois; et, comme
je l'aimais et l'estimais fort, j'étais très-sensible à une preuve
de bonté qu'il ne donnait presque à personne. Quelquefois il se
rencontrait chez moi avec le cardinal Maury. Alors ils me charmaient
tous deux par leur conversation variée, et surtout dans ce qui avait
rapport aux premiers jours de la Révolution. Cambacérès ne provoquait
ni ne fuyait ce sujet de conversation que je cherchais toujours,
moi, à éluder, quelque plaisir qu'il me fît, car je craignais les
discussions, et puis... le 21 janvier... Mais le cardinal me dit un
jour, après qu'il fut parti:

--«Cela ne peut rien lui faire qu'on lui parle du procès du roi,
parce que son vote est positivement de ceux qui ont été faits pour
le sauver.

--C'est votre opinion, monseigneur? lui demandai-je fort étonnée.

--Oui, sur mon honneur, je l'ai dit à l'Empereur, qui, ainsi que vous
le savez, n'aime pas ceux qui ont voté la mort de Louis XVI, qu'il
n'appelle jamais que _le malheureux Louis XVI_!... Vous pouvez être
sûre que Cambacérès voulait sauver le roi[114].»

[Note 114: Le cardinal Maury m'a toujours tenu ce langage, même dans
un temps où l'archi-chancelier n'avait plus le même pouvoir.]

Voilà ce que _m'a affirmé_, plus de dix fois, le cardinal Maury.

Cette parole me fut dite entre autres fois par le cardinal, chose
étrange! deux jours seulement avant une autre fête donnée par
l'archi-chancelier, dans son nouvel hôtel de la rue Saint-Dominique.
J'en fais la remarque, parce qu'il arriva une aventure si singulière
à ce bal, qu'il est permis de croire ceux qui l'ont réfutée dans
l'intérêt de l'archi-chancelier; mais elle _me fut certifiée alors_
par le comte Dubois, qui était en ce même temps préfet de police,
et, depuis, il me l'a confirmée, il n'y a pas quatre ans, dans son
château de Vitry.

La fête de l'archi-chancelier devait être plus belle, en effet,
qu'aucune de celles de l'hiver. Il y avait ensuite une raison pour
le croire, ce qui à Paris est déjà beaucoup. Cette raison était la
fraîcheur des ameublements; tout y était neuf et fort beau; l'hôtel
lui-même était une belle résidence, et certes, cette fois, le maître
de cette magnifique habitation n'avait rien négligé pour que sa
fête fût superbe. Des fleurs, des lumières en abondance; une foule
de femmes charmantes, couvertes de diamants, portant de riches et
d'élégants costumes... c'était un bal masqué et costumé... L'Empereur
avait le goût de ces sortes de fêtes à un degré vraiment étonnant
pour un homme aussi sérieux et absorbé par de si grands intérêts,
surtout à cette époque, où la guerre d'Espagne était dans toute sa
fureur, et où lui-même rêvait une autre campagne d'Autriche?...
Peut-être avait-il le besoin de se distraire des grands soins qui
dévoraient sa vie, et ce moyen lui plaisait-il plus qu'un autre.

Quoi qu'il en soit, il aimait ces bals masqués, où, presque toujours,
il s'amusait à former une intrigue. Je ne crois pas cependant qu'il
ait été pour rien dans celle qui eut une si funeste issue[115], par
l'impression qu'elle produisit sur celui qu'elle concernait.

[Note 115: On l'a beaucoup dit dans le temps, mais je ne le crois
pas, l'Empereur estimait trop l'archi-chancelier. Le comte Dubois ne
put me dire s'il avait ou non connaissance de la chose.]

La fête était brillante, animée; les déguisements étaient charmants.
Plusieurs quadrilles avaient été remarqués. On les avait formés
avec des costumes rappelant les personnages d'une pièce en vogue au
même moment. Ainsi, par exemple, des femmes de ma société intime,
choisirent ceux de la charmante pièce d'Alexandre Duval, _la Jeunesse
de Henri V_. Madame la baronne Lallemand était bien jolie en Betty,
avec son aimable et doux visage et ses beaux cheveux châtains sous le
grand chapeau de velours noir. Madame de Montgardé avait le costume
de Clara, et le capitaine Copetait était très-bien représenté par un
Polonais de nos amis, le comte Joseph Motchinsky.

Je ne me souviens plus qui avait fait le quadrille des _Deux Magots_,
mais il était charmant. On n'avait rien retranché, et il était
fort nombreux. M. de Forbin lui avait un costume oriental purement
observé, qui lui allait admirablement. On regardait beaucoup une
magnifique aigrette en diamants, dans laquelle était contenue un
héron noir du plus grand prix. Son poignard était aussi de la plus
grande richesse.

--«Bah! disait-il en riant quand on lui parlait de la beauté de cette
aigrette, _tout cela est faux!_»

C'était une aigrette très-véritable et du prix peut-être de 30 ou
40,000 francs; au reste, elle ne lui était que prêtée.

La fête avait eu un grand succès... L'archi-chancelier, fatigué
d'avoir fait les honneurs de sa maison avec autant de politesse que
de grâce, sentit enfin le besoin de se reposer. Il s'arrêta dans une
pièce où il y avait peu de monde, et demanda une glace ou un sorbet;
il était à peine assis dans une vaste et moelleuse bergère, savourant
son sorbet, qu'un masque noir, enveloppé dans un très-ample domino,
vint s'asseoir auprès de lui, et se tourna de son côté comme pour le
regarder très-fixement. Pendant quelques instants, Cambacérès ne prit
nullement garde à ce masque; mais, ennuyé probablement de voir cette
masse sombre et silencieuse ne faire aucun mouvement, n'articuler
aucun son, il se tourna à son tour vers le masque, et lui dit:

--«Es-tu donc muet, beau masque?»

Le masque noir ne répondit pas.

--«Il paraît que non-seulement tu es muet, mais que tu es impoli!»
dit Cambacérès.

Le masque noir remua lentement la tête pour dire NON.

--«Ah! voilà une réponse, au moins... Eh bien! trouves-tu ma fête
belle?

--Trop belle! répondit enfin le masque noir d'une voix creuse et
sourde, dont l'intonation fit tressaillir Cambacérès.

--Tu trouves!... dit-il; mais quand on reçoit son souverain, il faut
faire ce qu'on ne ferait par aucune autre considération...

--Tu ne savais pas que tu devais le recevoir, ton souverain! reprit
le masque noir avec un accent étrangement impérieux et qui s'élevait
à mesure qu'il parlait.

--Comment, je ne savais pas que l'Empereur...

--Silence! impie, dit avec une sorte de violence le masque noir, et
en posant sur la main dégantée de l'archi-chancelier sa main couverte
d'un gant blanc, mais qui pourtant le glaça jusqu'aux os...

--Qui êtes-vous donc, monsieur? dit l'archi-chancelier en se levant.»

Et en même temps il porta la main à la sonnette, car le peu de
personnes qui se trouvaient dans cette pièce reculée s'étaient
retirées en le voyant en conférence, à ce qu'ils croyaient du moins,
avec le masque noir... Et dans ce moment il était seul avec cet être
singulier, dont la voix et les manières avaient une apparence hostile.

--Épargne-toi le soin d'appeler, lui dit-il; je me nommerai et me
montrerai même à toi, si tu le veux. Tes valets ou tes complaisants
n'ont rien à voir dans ce qui se passera entre nous.

--Monsieur!... qui donc êtes-vous?»

Et, tout en faisant cette question, il racontait lui-même au comte
Dubois que sa langue était comme paralysée, et qu'il ne pouvait
parler.

--«Tu veux donc savoir qui je suis?... Tu le sauras... peut-être;
écoute... Te rappelles-tu un jour de ta vie que tu voudrais racheter?

--Non, répondit Cambacérès avec assurance, après avoir réfléchi un
moment.

--Non! répéta le masque noir d'une voix foudroyante... et ses yeux
semblaient lancer des éclairs!

--NON, dit de nouveau et avec force l'archi-chancelier; car jamais je
n'ai agi que d'après ma conviction et ma conscience. En ma qualité
d'avocat, j'ai pu arriver à des conclusions qu'il m'était pénible de
donner; mais je[116] me croyais probablement en droit de le faire;
dès lors, je ne suis plus que l'instrument de Dieu.

[Note 116: Cambacérès a dit depuis à Dubois, qu'il avait cru d'abord
que c'était quelque émigré rentré, à qui, jadis, une consultation de
lui avait fait perdre un procès.]

--Ne prononce pas son nom; tu n'en es pas digne.

--Monsieur! dit Cambacérès en se dirigeant vers une porte qui
donnait dans une pièce où il y avait des joueurs, votre conduite est
trop étrange pour que je la supporte plus longtemps. Remerciez-moi
de ne pas vous faire arrêter... et surtout ne tenez pas de pareils
discours à un petit masque que je vois traverser un des salons en
face de nous. Il pourrait avoir moins de patience que moi; mais enfin
la mienne est à bout, je vous en préviens.

--Je n'ai rien à dire à ce petit masque, répondit l'homme noir; il
n'a fait que suivre la route que toi et tes pareils lui avez ouverte.»

Cambacérès tressaillit, mais ne continua pas moins de s'avancer vers
la porte. Tout à coup le masque le rejoint, sans que le bruit de ses
pas ait été entendu par lui[117]; et le ramenant, sans qu'il eût la
force de résister, à côté de la cheminée.

[Note 117: Cette circonstance, remarquée pendant tout le temps que
dura cet étrange entretien, avait frappé Cambacérès plus peut-être
que le reste. Peut-être l'individu avait-il des semelles de liége;
ce qui est bien étonnant, c'est que dans le premier moment,
l'archi-chancelier ne fut pas éloigné de croire au surnaturel.]

--«Te rappelles-tu le 21 janvier?» lui dit-il tout bas.

Cambacérès demeura sans voix.

--«Te rappelles-tu le 21 janvier? répéta la voix, avec un accent
plus solennel...

--Oui... oui... ce fut un malheureux jour; mais je ne fus pas
coupable!...

--Tu fus RÉGICIDE!

--Monsieur! s'écria Cambacérès, surmontant enfin la torpeur qui
l'accablait depuis une heure, et le frisson qui venait de le saisir.
Monsieur, je _veux_ savoir qui vous êtes.

--Je t'ai dit que je me montrerais à toi, je tiendrai ma parole;
viens, et tu me connaîtras.»

Le masque noir se dirigea vers une pièce voisine qui, abandonnée
par les joueurs, à cette heure de la nuit, était alors solitaire et
sombre. Puis il s'arrêta à la porte en regardant Cambacérès, comme
pour l'inviter à le suivre... Celui-ci hésita; un moment, sa main
se leva de nouveau pour sonner; mais une force, qu'il a dit depuis
être invincible, la faisait aussitôt retomber à son côté... Il voulut
appeler, sa langue demeura muette... Il voulut fuir... il ne put
marcher!... Il leva les yeux... l'homme noir, toujours sur le seuil
de la porte, semblait l'attendre... Il craignait vaguement de le
suivre, et pourtant toujours subjugué par cette même force, sous la
puissance de laquelle il fléchissait depuis une heure, il s'avança en
chancelant vers l'appartement voisin... Le masque y entra avec lui...
Quelques bougies y brûlaient encore, et, par intervalles, jetaient
des éclats d'une lumière très-vive...

L'homme noir s'arrêta près de la cheminée. Il regarda quelques
instants l'archi-chancelier qui était là, tremblant, et comme sous le
prestige d'un rêve terrible...

--«Tu veux me connaître, dit enfin le masque d'une voix lente, mais
plus forte qu'une voix ordinaire... Tu présumes donc beaucoup de ton
courage?

--Qui donc es-tu?»

L'homme leva lentement la main, et dénoua son masque... Puis il
rejeta son camail en arrière, et son visage demeura tout entier
découvert...

Dans ce moment, les bougies du candélabre qui était au-dessus de sa
tête l'illuminèrent d'une lueur vacillante et blafarde... Cambacérès
le vit alors tout entier; et, poussant un grand cri, il tomba sans
connaissance sur le parquet...

C'était Louis XVI!!!...[118]

[Note 118: On défendit sévèrement de parler de cet événement, qui
fut même ignoré de beaucoup de gens qui assistèrent à la fête de
l'archi-chancelier et s'y trouvaient en ce moment; des personnes de
la maison même ne l'ont appris que plus tard, par la voix publique,
parce que, sous la Restauration, il n'y avait plus de raison pour
cacher cette affaire, et que les auteurs en parlèrent. Cambacérès,
quoique innocent du vote à mort, à ce qu'on prétendait, fut
cruellement frappé de cette apparition. Le comte Dubois, qui avait
un intérêt réel à découvrir la chose, en me la racontant chez lui, à
Vitry, il y a quatre ans, me dit qu'il n'avait jamais pu découvrir
la moindre trace du cet événement. Lorsque l'Empereur l'apprit, il
dit à l'archi-chancelier: «Allons... _c'est un rêve... vous avez
dormi..._»]



SALON

DE

Mme LA DUCHESSE DE BASSANO.

1811.


Pendant les onze années que M. le duc de Bassano passa à la
secrétairerie d'État, il n'eut pas chez lui l'apparence même de ce
que nous avions, par nos maris, nous autres jeunes femmes dans une
haute position, une maison ouverte. La confiance illimitée que lui
accordait l'Empereur, la connaissance intime qu'il avait de toutes
les choses politiques, le danger pour lui de répondre une parole en
apparence frivole et dont la conséquence pouvait être importante;
tous ces empêchements avaient mis obstacle à l'exécution d'un de ses
désirs les plus vifs. Celui d'avoir une réunion habituelle d'amis et
de personnes agréables du monde, pour rétablir cette vie sociable
toute française et que ne connaissent en aucun point les autres pays
que par nos vieilles traditions. Nul n'était plus fait que le duc
de Bassano pour mettre un tel projet à exécution. Il était homme du
monde en même temps qu'un homme habile. Il avait la connaissance
parfaite de ce que la société française exige et rend à son tour. Il
était alors, ce qu'il est encore aujourd'hui, l'un des hommes les
plus spirituels de notre société élégante; racontant à merveille,
comprenant tous les hommes et sachant jouir de tous les esprits qui
s'offrent à lui, quelque difficile que leur clef soit à trouver.

Madame la duchesse de Bassano était une des femmes les plus
remarquables de la cour impériale. Elle était grande, belle, bien
faite, parfaitement agréable dans ses manières, d'un esprit doux et
égal, et possédant des qualités qui la faisait aimer de toutes celles
qui n'étaient pas en hostilité avec ce qui était bien. Lorsqu'elle se
maria elle n'aimait pas la cour, où elle vint presque malgré elle.
Aussi, bien qu'elle fût alors dans toute la fleur de sa jeunesse
et de sa beauté, elle vivait fort retirée et tout à fait dans
l'intérieur de sa maison. Nommée dame du palais lors de l'Empire,
elle devint alors l'un des ornements de la cour. Le genre régulier de
sa beauté lui donnait de la ressemblance avec celle de la duchesse de
Montebello. Les traits de la duchesse de Montebello étaient peut-être
plus semblables à ceux des madones de Raphaël, mais madame de Bassano
était plus grande et mieux faite.

En parlant du salon de madame la duchesse de Bassano, et le prenant
au moment où son mari fut ministre des affaires étrangères[119],
je dois nécessairement parler beaucoup du duc; c'est alors un des
devoirs de ma mission de le faire connaître tel qu'il était, et de le
montrer éclairé par le jour véritable sous lequel il doit être vu.

[Note 119: En 1811.]

La famille de M. Maret[120] (depuis duc de Bassano) était
généralement estimée; son père, médecin distingué, était en outre
secrétaire perpétuel de l'académie de Dijon, et dans la plus haute
estime, non-seulement de tout ce que la littérature française avait
de plus élevé, mais des savants étrangers les plus en renommée. Je
donnerai tout à l'heure une preuve, comme en reçoivent rarement les
hommes de lettres entre eux, de cette affection portée à M. Maret le
père par la science étrangère.

[Note 120: Hugues-Bertrand Maret, né à Dijon, en 1763.]

Un fait peu connu, même des amis de M. de Bassano, c'est qu'il a
vivement désiré, après de très-fortes études, de suivre la carrière
du génie ou de l'artillerie.

Il n'avait que dix-sept ans lorsque le concours s'ouvrit à l'académie
de Dijon pour un éloge de Vauban. Tourmenté déjà du désir de marcher
sur les traces de cet homme illustre, le jeune homme voulut aussi
concourir, lui, pour cet éloge. Mais le moyen; son père était bon,
mais sévère, et ne voulait permettre aucun travail de ce genre.
Heureusement pour lui, le jeune Maret avait à sa disposition la
vaste bibliothèque des jésuites; il allait y travailler, et là, il
demeurait au moins quelques instants sans être troublé. Quelques
jours avant la fin de son ouvrage, étant seul dans ce lieu, il y fut
surpris par le bibliothécaire lui-même, ennemi personnel de M. Maret
le père.....

--«Votre père vous demande, dit-il au jeune homme....» Et tandis
qu'il y court, le bibliothécaire, curieux de voir à quel genre
de travail s'occupe le jeune élève, prend le livre qu'il avait
laissé ouvert à l'endroit même qu'il copiait, et lit ce passage.
Ce livre était l'_Histoire des siéges_, par le père Anselme.... Le
bibliothécaire fut éclairé, et remit aussitôt le livre à sa place. Il
en savait assez pour nuire.

L'éloge de Vauban terminé, il fallait le faire parvenir à l'académie
de Dijon pour qu'il y prît son rang et son numéro. M. Maret le père,
comme secrétaire perpétuel, était chargé de ce soin. Mais le travail
était long. Il avait d'autres soins, et il s'en remettait souvent à
son fils pour ouvrir les lettres qui arrivaient de Paris, pour les
concours surtout. Un jour où le courrier avait été plus considérable
que de coutume, le jeune homme eut soin de ménager une grande
enveloppe, et dit, en substituant son éloge au papier insignifiant
qu'elle contenait:

--«Ah! voilà encore une pièce pour le concours!

--Vraiment, observa M. Maret, elle arrive à temps! Le concours ferme
demain, et il ne reste que le temps de lui assigner une place;
donne-lui un numéro.»

Le jeune Maret place son éloge sous une autre enveloppe, lui donne un
numéro; et le voilà attendant son sort avec une anxiété que peuvent
seuls connaître ceux dans cette position.....

Le dépouillement fait ne laisse que deux éloges pour se disputer le
prix. L'un est d'un jeune officier du génie, l'autre d'un enfant[121]
pour ainsi dire; et cependant il lutte avec tant d'avantage, que la
commission qui devait prononcer hésite dans son jugement.

[Note 121: Sans aucun doute on était encore enfant (surtout un homme)
quand on n'avait que dix-sept ans à l'époque dont je parle.]

Le bibliothécaire, qui connaissait l'auteur de l'un des deux éloges,
et qui avait la volonté de lui nuire, cherchait mille moyens pour
déverser une sorte de défaveur sur le morceau que tout le monde
s'accordait à trouver vraiment beau. Enfin, le président impatienté
de cet acharnement, qui devenait visible, dit au bibliothécaire:

--«Il me semble, monsieur, que les personnalités sont interdites
parmi nous.»

Enfin l'académie prononce. Un des éloges a le prix, l'autre
l'accessit. La médaille appartient à l'officier du génie, l'accessit
à M. Maret.....

La pièce avec laquelle il avait concouru était de Carnot,
sous-lieutenant alors dans l'arme du génie. Sans doute elle était
bien; mais celle de son concurrent était peut-être plus belle, parce
qu'il y avait mis toute la chaleur de son âge et toute l'ardeur qu'on
apporte à cet âge au travail pour lequel on demande une couronne...
Il était visible que les académiciens avaient un grand regret de
prononcer le jugement tel qu'il était... Malheureusement _il fallut_
que cela fût ainsi..... Mais la pièce du jeune Maret eut les honneurs
de la lecture en pleine séance académique, présidée par M. le prince
de Condé[122]..... M. Maret le père, vivement ému de cette scène
inattendue pour lui, sortit aussitôt que la séance fut terminée,
et passa dans le jardin avec son fils..... À peine le jeune homme
avait-il fait quelques pas, qu'il fut rejoint par son concurrent...
Carnot avait les deux médailles... le grand prix... un grand honneur
enfin... mais une voix lui criait que le triomphe n'était pas dans
tout cela, et cette voix ne le trouva pas sourd. Il aurait dû
l'écouter avec équité; il n'en fut pas ainsi.

[Note 122: Il présidait aussi, comme on le sait, les États de
Bourgogne.]

--«Monsieur, dit-il au jeune Maret, l'académie n'a pas été juste en
m'accordant les deux médailles... Je sens moi-même tout ce que votre
éloge de Vauban renferme de beau et de bien..... J'ai moins de mérite
que vous si j'ai réussi en quelques points, car je suis officier du
génie... et je puis avouer que j'ai mis en oubli un fait d'un haut
intérêt, que vous n'avez pas omis[123]. Permettez-moi de faire ce
que l'académie n'a pas fait, et veuillez accepter de ma main cette
seconde médaille.»

[Note 123: Voici ce dont il s'agit: Vauban avait fortifié la ville
d'Ath..... Cette ville retombe dans les mains des Espagnols; plus
tard les Français mettent le siége devant ses remparts, et Vauban
lui-même est chargé de le conduire. Quelle position que la sienne!
si la ville est prise, il l'a donc mal fortifiée; s'il ne la prend
pas, que devient-il?... Louis XIV le presse... l'excite... de la
reddition de la place dépend le succès du traité de Riswith!.....
L'humiliation ou la disgrâce! Dans cette extrémité, Vauban prend le
parti qui convenait à un homme de génie comme lui; _il invente_ un
moyen d'attaque inconnu jusqu'alors, et la ville est prise. Mais
Vauban avait le droit de dire: «Elle ne pouvait l'être que par moi.»
Le moyen qu'il inventa est la batterie à ricochets.]

Il était évident que Carnot était blessé de cette concurrence qui lui
faisait trouver presque une défaite dans la victoire, car il voyait
trop bien quel intérêt inspirait l'éloge du jeune Maret; et il crut
en imposer au public et... et peut-être à lui-même en partageant avec
lui le prix de l'académie..... Le jeune Maret sentit instinctivement
que la proposition n'avait pas cette expression franche et de
_prime-saut_ qu'aurait inspirée un élan généreux; et puis, dans sa
modestie, il ne se croyait pas de force à lutter avec Carnot, qu'il
remercia, mais sans accepter.

--«Monsieur, lui dit-il, j'eusse été fier et heureux de mériter la
médaille... mais je sais trop bien qu'elle est on ne peut mieux
entre vos mains; permettez-moi de l'y laisser. Ne l'ayant pas reçue
de l'académie, je ne peux la recevoir de vous[124].»

[Note 124: Croirait-on, avec le noble et beau caractère de Carnot,
que JAMAIS il n'oublia cette circonstance!..... et le duc de Bassano
ressentit encore les atteintes de ce souvenir en 1815!.....]

Les deux rivaux se séparèrent. Carnot emporta ses médailles, et Maret
un nouvel espoir de succès dans la carrière littéraire. Ce fut alors
qu'il fit un petit poëme en deux chants, intitulé _la Bataille de
Rocroy_, qu'il dédia au prince de Condé[125].

[Note 125: Ce sujet n'avait jamais été traité.]

Mais son père voulait qu'il étudiât profondément les lois. Il se mit
sérieusement à ce travail, et par une sorte de pressentiment il y
joignit l'étude du droit politique... Peu après il prit ses grades
à l'université de Dijon, et fut reçu avocat au parlement malgré sa
grande jeunesse.

Toutefois son goût le portait avec ardeur vers la carrière
diplomatique; son père l'envoya à Paris. Là, recommandé vivement
à M. de Vergennes dont le crédit était tout-puissant en raison de
l'amitié que lui portait le roi; ne voyant que la haute société et
la bonne compagnie, étudiant constamment avec la volonté d'arriver,
M. Maret put se dire qu'il pouvait prétendre à tout. Recommandé et
aimé de toutes les illustrations de l'époque, il obtint un honneur
très-remarquable: ce fut d'être présenté au _Lycée de Monsieur_
(l'Athénée) par Buffon, Lacépède et Condorcet... Être jugé et estimé
de pareilles gens au point d'être présenté par eux à une société
savante aussi remarquable que l'était celle-là à cette époque, c'est
un titre impérissable.

M. de Vergennes mourut. M. Maret perdait en lui un protecteur assuré.
Il résolut alors d'aller en Allemagne pour y achever ses études
politiques... mais à ce moment la révolution française fit entendre
son premier cri: on sait combien il fut retentissant dans de nobles
âmes!... M. Maret jugea qu'il ne trouverait en aucun lieu à suivre
un cours aussi instructif que les séances des états-généraux qui
s'ouvraient à Versailles: il fut donc s'y établir. Ce fut donc les
séances législatives qu'il rédigea pour sa propre instruction,
et de là jour par jour, le _Bulletin de l'Assemblée nationale_.
Mirabeau, avec qui le jeune Maret était lié, lui conseilla, ainsi
que plusieurs autres orateurs tels que lui, de faire imprimer ce
_bulletin_.... Panckoucke faisait alors paraître le _Moniteur_: il
y inséra ce _bulletin_, auquel M. Maret _exigea_ qu'on laissât son
titre. Il avait une forme dramatique qui plaisait. C'était, comme on
l'a dit fort spirituellement, une traduction de _la langue parlée_
dans la langue _écrite_. Ce fut un nouveau cours de droit politique
d'autant plus précieux qu'il n'avait rien de la stérilité d'intérêt
de ces matières. C'était en même temps un tableau vivant des fameuses
discussions de l'Assemblée nationale et ses athlètes en relief avec
leurs formes spéciales, en même temps qu'il rendait l'énergique
vigueur de leurs improvisations et les orages que soulevaient leurs
débats.

L'Assemblée nationale finit: M. Maret fut alors nommé secrétaire de
légation à Hambourg et à Bruxelles. Là, malgré sa jeunesse, il fut
chargé des affaires délicates de la Belgique, après la déclaration
de guerre, ainsi que de la direction de la première division des
affaires étrangères, avec les attributions de _directeur général_ de
ce ministère... et M. Maret n'avait alors que vingt-huit ans!...

Envoyé à Londres, où cependant étaient en même temps M. de Chauvelin
et M. de Talleyrand, il fut député auprès de Pitt, pour traiter des
hauts intérêts de la France... À son retour, et n'ayant pas encore
vingt-neuf ans, M. Maret fut nommé envoyé extraordinaire et ministre
plénipotentiaire à Naples. Il partit avec M. de Sémonville qui,
de son côté, allait à Constantinople. Ce fut dans ce voyage que
l'Autriche les fit enlever et jeter, au mépris du droit des gens,
dans les cachots de Mantoue[126], non pas comme des prisonniers
ordinaires, mais comme les plus grands criminels... Chargés de
chaînes si pesantes, que le duc de Bassano en porte encore les
marques aujourd'hui sur ses bras!... jetés dans des cachots noirs
et infects, ils en subirent bientôt les affreuses conséquences...
Trois jeunes gens de la légation moururent en peu de temps. Attaqué
lui-même d'une fièvre qui menaçait sa vie, M. Maret fut bientôt en
danger.

[Note 126: Une circonstance remarquable, c'est que de la mission
de ces deux envoyés près des différentes cours d'Italie surtout,
dépendait la vie de la reine, de madame Élisabeth, et du jeune
roi Louis XVII, ainsi que de sa soeur. On ne comprend pas comment
l'Autriche a pu mettre ainsi une entrave à la réussite d'une
chose qui assurait la vie de la reine..... elle était la tante
de l'Empereur enfin!... Je ne puis m'expliquer cette étrange
conduite[126-A]... M. Maret et M. de Sémonville correspondirent
ensemble malgré leurs geôliers. J'en ai détaillé le spirituel moyen
dans mes mémoires, ainsi que de la plaisante rencontre que M. de
Bassano fit ensuite à Munich ou à Vienne, de l'un de ses compagnons
de captivité.]

[Note 126-A: Ainsi que la réponse faite par François, alors empereur
d'Allemagne, à M. de Rougeville!...]

Ce fut alors que le nom de son père fut pour lui comme un talisman
magique. Il avait correspondu avec l'académie de Mantoue...
Une députation de cette académie, conduite par son chancelier
_Castellani_, demanda et obtint à force de prières que M. Maret fût
transféré dans une prison plus salubre.

«_Ce que nous demandons_, dit la députation, _c'est d'apporter du
secours et des consolations au fils d'un homme dont la mémoire nous
est si chère!..._»

Les prisonniers furent transférés dans le Tyrol, dans le château de
Kuffstein... Là, Sémonville et Maret passèrent encore vingt-deux
mois dans la plus dure captivité. Seulement ils étaient au sommet du
donjon, et non plus dans ses souterrains. Mais séparés... seuls...
sans livres ni papier... ni rien pour écrire... l'isolement et
l'oisiveté... pour seule occupation les souvenirs de la patrie... de
la famille... et le doute de jamais les revoir!... L'enfer n'a pas ce
supplice dans tous les habitacles du Dante!...

La tyrannie nous donne toujours le désir de la braver. M. Maret,
privé de tous les moyens d'écrire, voulut les trouver: il y parvint.
Avec de la rouille, du thé, de la crème de tartre et je ne sais
plus quel autre ingrédient, qu'il sut se procurer, sous le prétexte
d'un mal d'yeux, il obtint une encre avec laquelle il put écrire.
Il chercha dans son mauvais traversin et il trouva une plume longue
comme le doigt, qu'il tailla avec un morceau de vitre cassée....
On lui portait diverses choses dont il avait besoin pour sa santé
ou sa toilette... Ces objets étaient enveloppés dans de petits
carrés de papier grands comme la main... M. Maret les recueillit au
nombre de trois ou quatre et transcrivit sur ces feuilles informes
une comédie, une tragédie et divers morceaux[127] sur les sciences
et la littérature. Enfin on échangea MM. Maret et Sémonville et
les autres prisonniers contre madame la duchesse d'Angoulême, qui
souffrait aussi dans le Temple un supplice encore plus horrible que
les prisonniers du Tyrol... car des larmes seulement de douleur et
de colère coulaient sur les barreaux de leur prison... tandis que
l'infortunée répandait des larmes de sang et de feu sur les tombes de
tout ce qu'elle avait aimé!...

[Note 127: J'ai tenu dans mes mains ces chefs-d'oeuvre d'une
patience étonnante. Je les _ai vus_. La comédie a treize cents
vers, la tragédie dix-huit cents; les deux pièces sont écrites
très-lisiblement sur la quantité de papier qui fait la valeur de deux
feuilles de papier à lettre. La comédie s'appelle _le Testament_;
la tragédie, _Pithèas et Damon_; l'autre comédie a pour titre
_l'Infaillible_. Le brouillon en était fait par lui sur la faïence de
son poêle, où il s'effaçait à mesure.]

Rentré dans sa patrie, M. Maret trouva la France reconnaissante; et
le Directoire rendit un arrêté, en vertu d'une loi spéciale, par
lequel il fut reconnu que _M. de Sémonville et lui avaient honoré le
nom français par leur courage et leur constance_.

Ce fut alors que M. de Talleyrand, rappelé en France par le crédit
de madame de Staël, intrigua par son moyen pour être ministre des
affaires étrangères... Une autre faveur était à donner au même
instant: c'était d'aller à Lille pour y discuter les conditions d'un
traité de paix avec l'Angleterre.

C'était lord Malmesbury qu'envoyait M. Pitt... M. Maret et M. de
Talleyrand furent les seuls compétiteurs et pour la négociation et
pour le ministère... M. Maret, qui savait qu'on traitait en ce moment
de la paix avec l'Autriche, à Campo Formio, voulut contribuer à
cette grande oeuvre, et sollicita vivement d'aller à Lille: il fut
nommé. C'est alors qu'il eut pour la première fois des rapports qui
ne cessèrent qu'en 1815, avec Napoléon... Une immense combinaison
unissait les deux négociations de Lille et de Campo Formio; la paix
allait en être le résultat... mais la faction fructidorienne était
là... et malgré les efforts constants des grands travailleurs à
la grande oeuvre, tout fut renversé et le fruit de la conquête de
l'Italie perdu... Alors Bonaparte s'exila sur les bords africains...
M. Maret dans ce qui avait toujours charmé sa vie, la culture des
lettres et de la littérature... Au retour d'Égypte, les rapports
ébauchés par la correspondance de Lille à Campo Formio se renouèrent
à la veille du 18 brumaire. Dégoûté par ce qu'il voyait chaque
jour, comprenant que sa patrie marchait, ou plutôt courait à sa
ruine, M. Maret eut la révélation de ce qu'elle pouvait devenir
sous un chef comme Napoléon, et il lui dévoua ses services et sa
vie, mais jamais avec servilité, et toujours, au contraire, avec
une noble indépendance. M. Maret assista aux 18 et 19 brumaire, et,
le lendemain, fut nommé secrétaire général[128] des Consuls, reçut
les sceaux de l'État, et prêta le serment auquel il a été fidèle
jusqu'au dernier jour. À dater de ce moment, M. Maret fut le fidèle
compagnon de Napoléon. On a vu qu'il travaillait avec lui à la place
des ministres; mais, indépendamment de cette marque de confiance,
il en reçut beaucoup d'autres aussi étendues, de la plus grande
importance. Devenu ministre secrétaire d'État lors de l'avénement
à l'Empire[129], M. Maret ne quitta plus l'Empereur, même sur le
champ de bataille; et lorsque Napoléon entrait, à la tête de ses
troupes, dans toutes les capitales de l'Europe, le duc de Bassano
était toujours près de lui pour exercer un protectorat que plusieurs
souverains doivent encore se rappeler, si toutefois un roi garde le
souvenir d'un bienfait.

[Note 128: Par la Constitution de l'an 8, le secrétaire-général avait
le titre et les fonctions de secrétaire-d'État. C'était une position
de haute faveur et surtout de haute importance: les ministres lui
remettaient leurs portefeuilles; il prenait connaissance de leurs
rapports sur les affaires de leurs départements, et, dans le travail
de la signature qu'il _faisait seul_ avec le premier Consul, il
lui en rendait un compte verbal très-abrégé. Quant à l'exécution
des décrets, elle avait lieu sur l'expédition que les ministres
recevaient du secrétaire-d'État. Celui-ci était donc un intermédiaire
_officiel_ entre le gouvernement, le Conseil d'État et les ministres.]

[Note 129: Le secrétaire-général ou le secrétaire-d'État (ce fut à
l'Empire qu'il eut le titre de _ministre secrétaire-d'État_) avait
non-seulement d'immenses attributions, mais on peut dire qu'il était
_le seul ministre_.]

Napoléon aimait à accorder au duc de Bassano ce qu'il lui demandait.

--«J'aime à accorder à Maret ce qu'il veut pour les autres,» disait
l'Empereur, «lui qui ne demande jamais rien pour lui-même.»

C'était vrai, et l'avenir l'a bien prouvé.

J'ai déjà dit que le père du duc de Bassano était fort aimé et
estimé, et qu'il lui acquit beaucoup de protecteurs, dont le
plus puissant était M. de Vergennes, alors ministre des affaires
étrangères; et on a vu que, se conduisant toujours avec sagesse et
grande capacité, il eut partout de grands succès.

J'ai raconté la vie de M. de Bassano avant l'époque où Napoléon, qui
se connaissait en hommes, le choisit pour remplir le premier poste
de l'État auprès de lui; c'est une réponse faite d'avance à ces
esprits chercheurs de grands talents, et qui demandent ce qu'il a
fait, l'avant-veille du jour où ils connaissent un homme. Pour eux,
son existence est dans le moment présent; quant à la conduite de M.
de Bassano, pendant tout le temps où il a été au pouvoir, elle a été
admirable, non-seulement sous le rapport d'une extrême probité, mais
comme homme de la patrie; et lorsque Napoléon fit des fautes, ce fut
toujours après une lutte avec M. de Bassano, surtout à Dresde et dans
la campagne de Russie, ainsi qu'en 1813 et 1814.

Mais je n'écris pas l'histoire dans ce livre, je n'y rappelle que
ce qui tient à la société française. Cependant, comme le duc de
Bassano n'ouvrit sa maison que lorsqu'il fut ministre des affaires
étrangères, et que tout alors fut _officiel_, en même temps qu'il
était littéraire et agréable, il me faut bien en montrer le maître,
éclairé du jour qui lui appartient.

J'ai déjà dit qu'avant le moment où M. le duc de Bassano fut ministre
des affaires étrangères, il n'eut pas une maison ouverte. Sa maison
était une sorte de sanctuaire, où les oisifs n'auraient rien trouvé
d'amusant, et les intéressés beaucoup trop de motifs d'attraction. Il
fallait donc centraliser autant que possible ses relations, et ce fut
pendant longtemps la conduite du duc et de la duchesse de Bassano.

Mais, lorsque M. de Bassano passa au ministère des affaires
étrangères, sa position et ses obligations changèrent, et madame de
Bassano eut _un salon_, mais un salon _unique_, et comme nous n'en
revîmes jamais un, et cela, par la position _spéciale_ où était M.
de Bassano. Ces exemples se voyaient seulement avec Napoléon. C'est
ainsi que le duc d'Abrantès fut gouverneur de Paris, comme personne
ne le fut et ne le sera jamais.

Le salon de la duchesse de Bassano s'ouvrit à une époque bien
brillante; quoique ce ne fût pas la plus lumineuse de l'Empire[130].
On voyait déjà l'horizon chargé de nuages; ce n'était pas, comme
en 1806, un ciel toujours bleu et pur qui couvrait nos têtes, mais
c'était le moment où le colosse atteignait son apogée de grandeur: et
si quelques esprits clairvoyants et craintifs prévoyaient l'avenir,
la France était toujours, même pour eux, cet Empire mis au-dessus du
plus grand, par la volonté d'un seul homme; et cet homme était là,
entouré de sa gloire, et déversant sur tous l'éclat de ses rayons.

[Note 130: La plus belle époque de l'Empire est depuis 1804 jusqu'en
1811.]

Avant M. de Bassano, le ministère des affaires étrangères avait été
occupé par des hommes qui ne pouvaient, en aucune manière, présenter
les moyens qu'on trouvait réunis dans le duc de Bassano. Sans doute
M. de Talleyrand est un des hommes de France, et même de l'Europe,
le plus capable de rendre une maison la plus charmante qu'on puisse
avoir; mais M. de Talleyrand est d'humeur fantasque, et nous l'avons
tous connu sous ce rapport; M. de Talleyrand était quelquefois toute
une soirée sans parler, et lorsque enfin il avait quelques paroles
à laisser tomber nonchalamment de ses lèvres pâles, c'était avec
ses habitués, M. de Montrond, M. de Narbonne, M. de Nassau et M. de
Choiseul et quelques femmes de son intimité... Quant à madame de
Talleyrand, que Dieu lui fasse paix!... on sait de quelle utilité
elle était dans un salon; la bergère dans laquelle elle s'asseyait
servait plus qu'elle, et, de plus, ne disait rien. L'esprit de M. de
Talleyrand, quelque ravissant qu'il fût, n'avait plus, devant sa
femme, que des éclairs rapides, fréquents, mais qui jaillissaient
sans animer et dissiper la profonde nuit qu'elle répandait dans son
salon. Ce n'était donc qu'après le départ de madame de Talleyrand,
lorsqu'elle allait enfin se coucher, que M. de Talleyrand était
vraiment l'homme le plus spirituel et le plus charmant de l'Europe...
Vint aussi M. de Champagny... Quant à lui, je n'ai rien à en dire, si
ce n'est pourtant qu'il était peut-être bien l'homme le plus vertueux
en politique, mais le plus cynique[131] en manières _sociables_ que
j'aie rencontré de ma vie... et, comme on le sait, cela ne fait pas
être maître de maison, aussi, M. de Champagny n'y entendait-il rien,
pour dire le mot.

[Note 131: Il était parfaitement bon, et le plus probe, le plus
honnête des hommes; c'était un type que M. de Champagny. Mais en
vérité, jamais on ne vit une plus étrange façon d'aller par le monde
civilisé! jamais on ne vit un renoncement aussi complet à l'élégance
même la plus ordinaire.]

Le salon de M. de Bassano s'ouvrait donc sous les auspices les plus
favorables, parce qu'on était sûr de ce qu'on y trouverait... Madame
de Bassano, alors dans la fleur de sa beauté et parfaitement élégante
et polie, était vraiment faite pour remplir la place de maîtresse de
maison au ministère des affaires étrangères.

Cette époque était la plus active et la plus agitée, par le mouvement
qui avait lieu d'un bout de l'Europe à l'autre... Les étrangers
arrivaient en foule à Paris; tous devaient nécessairement paraître
chez le ministre des affaires étrangères... L'Empereur, en le nommant
à ce ministère, voulut qu'il tînt une maison ouverte et magnifique;
quatre cent mille francs de traitement suivirent cet ordre, que M. de
Bassano sut, au reste, parfaitement remplir...

L'hôtel Gallifet[132] est une des maisons les plus incommodes de
Paris mais aussi une des plus propres à recevoir et à donner des
fêtes; ses appartements sont vastes; leur distribution paraît avoir
été ordonnée pour cet usage exclusivement. Jusqu'à l'entrée et à
l'escalier, les deux cours, tout a un air de décoration qui prépare à
trouver dans l'intérieur la joie et les plaisirs d'une fête.

[Note 132: Rue du Bac, presque contre la rue de Sèvres.]

Le corps diplomatique avait jusqu'alors vécu d'une manière peu
convenable à sa dignité et même à ses plaisirs de société;
beaucoup allaient au cercle de la rue de Richelieu, et y perdaient
ennuyeusement leur argent; d'autres, portés par le désoeuvrement et
peut-être l'opinion, allaient dans le faubourg Saint-Germain[133],
dans des maisons dont souvent les maîtres étaient les ennemis de
l'Empereur, comme par exemple chez la duchesse de Luynes, et beaucoup
d'autres dans le même esprit.

[Note 133: Je ne voyais du corps diplomatique que ceux qui étaient
mes amis et qui me convenaient: à l'époque où M. de Bassano ouvrit sa
maison, j'étais en Espagne.]

Le corps diplomatique avait été beaucoup plus agréable; mais il était
encore bien composé à ce moment: c'était, pour l'Autriche, le prince
de Schwartzemberg, dont l'immense rotondité avait remplacé l'élégante
tournure de M. de Metternich; pour la Prusse, M. de Krusemarck; quant
à celui-là, nous avons gagné au change... Je ne me rappelle jamais
sans une pensée moqueuse la figure de M. de Brockausen, ministre de
Prusse avant M. de Krusemarck... Celui-ci était à merveille, et pour
les manières et pour la tournure; il rappelait le comte de Walstein
dans le délicieux roman de _Caroline de Lichfield_.

La Russie était représentée par un homme dont le type est rare à
trouver de nos jours, c'est le prince Kourakin: cet homme a toujours
été pour moi le sujet d'une étude particulière; sa nullité et sa
frivolité réunies me paraissaient tellement compléter le ridicule,
que j'en arrivais, après avoir fait le tour de sa massive et grosse
personne, à me dire: «Cet homme n'est qu'un sot et un _frotteur_ de
diamants.» Potemkin l'était aussi... mais du moins quelquefois il
laissait là sa brosse et ses joyaux pour prendre l'épée, ou tout
au moins le sceptre de Catherine, et lui en donner sur les doigts,
lorsqu'elle ne marchait pas comme il l'entendait. Il y avait au moins
quelque chose dans Potemkin; mais chez le prince Kourakin!... RIEN...
absolument RIEN. Ajoutez à sa nullité, qu'en 1810 il se coiffait
comme Potemkin, brossait comme lui ses diamants en robe de chambre,
et donnait audience à quelques cosaques, faute de mieux, parce que
les Français n'aiment pas l'impertinence, et qu'aujourd'hui, chez les
Russes de bonne compagnie, il est passé de coutume de reconnaître
comme bonnes de pareilles gentillesses.

Le prince Kourakin avait la science de la révérence; il savait de
combien de lignes il devait faire faire la courbure à son épine
dorsale. Le sénateur, le ministre, le comte, le duc, tout cela avait
sa mesure: malheureusement, le prince Kourakin ne pouvait plus mettre
en pratique cette belle conception et la démontrer, par l'exemple,
à tous les jeunes gens de son ambassade. L'énormité de son ventre
s'opposait à ce qu'il pût s'incliner avec toutes les grâces des
nuances qu'il demandait à ses élèves. Parfaitement convaincu de
son élégance et de sa recherche, il était toujours mis comme Molé
dans le _Misanthrope_, aux rubans exceptés, encore chez lui les
mettait-il. Les jours de réception à la cour, il faisait dès le
matin un long travail avec son valet de chambre, pour décider quelle
_couleur lui allait le mieux_, et lorsque l'habit était choisi,
il fallait un autre travail pour la garniture de cet habit; et,
comme M. Thibaudois, dans je ne sais plus quelle vieille pièce de
la Comédie-Française, il voulait pouvoir répondre à celui qui lui
disait: _Monsieur, vous avez-là un bien bel habit bleu!...--Monsieur,
j'en ai le saphir!..._

Voilà quel était l'homme; aussi envoyait-on M. de Czernicheff,
lorsqu'il y avait une mission un peu difficile, et même M. de Tolstoy.

Un homme fort bien du corps diplomatique était M. de Waltersdorf,
ministre de Danemark. Il était le digue représentant d'un loyal et
fidèle allié. Sa physionomie, qui annonçait de l'esprit, et il en
avait beaucoup, révélait aussi l'honnête homme.

Pour la Suède, il y avait M. d'Ensiedel: ce qu'on en peut dire, c'est
que M. d'Ensiedel était ministre de Suède à Paris[134].

[Note 134: Les trois membres du corps diplomatique les plus assidus
chez le duc de Bassano étaient M. le prince de Schwartzemberg, M. de
Krusemarck et M. de Kourakin.]

Venaient ensuite les ministres de Saxe, Wurtemberg, Bavière, Naples,
et puis tous les petits princes d'Allemagne qui formaient à eux seuls
une armée.

La vie littéraire de M. de Bassano avait eu une longue interruption
pendant le temps donné à sa vie politique. Cependant ses
relations n'avaient jamais été interrompues avec ses collégues
de l'Institut[135] et tous les gens de lettres dont il était le
défenseur, l'interprète et l'appui auprès de l'Empereur; lorsqu'il
fut plus maître, non pas de son temps mais de quelques-uns de ses
moments, il rappela autour de lui tout ce qu'il avait connu et qu'il
connaissait susceptible d'ajouter à l'agrément d'un salon; personne
mieux que lui ne savait faire ce choix. Le duc de Bassano est un
homme qui excelle surtout par un sens droit et juste; ne faisant
rien trop précipitamment et pourtant sans lenteur; d'une grande
modération dans ses jugements et apportant dans la vie habituelle et
privée une simplicité de moeurs vraiment admirable: on voyait que
c'était son goût de vivre ainsi; mais aussitôt qu'il fut ministre des
affaires étrangères, il fit voir qu'il savait ce que c'était que de
représenter grandement. Du reste, ne levant pas la tête plus haut
d'une ligne, et quand cela lui arrivait c'était pour l'honneur du
pays. Cet honneur, il le soutint toujours avec une fermeté, et, quand
il le fallait, avec une hauteur aussi aristocratique que pas un de
tous ceux qui traitaient avec lui; toutefois, aimé et estimé du corps
diplomatique avec lequel, toujours poli, prévenant et homme du monde,
il n'était jamais ministre d'un grand souverain qu'en traitant en son
nom. Il était également aimé à la cour impériale par tous ceux qui
savaient apprécier l'agrément de son commerce. Jamais je n'écoutai
avec plus de plaisir raconter un fait important, une histoire
plaisante, que j'en ai dans une conversation avec le duc de Bassano.
Les entretiens sont instructifs sans qu'il le veuille, et amusants
sans qu'il y tâche. La figure du duc de Bassano était tout à fait en
rapport avec son esprit et ses manières; sa taille était élevée sans
être trop grande; toute sa personne annonçait la force, la santé,
et le nerf de son esprit. Sa figure était agréable, sa physionomie
expressive et digne, et ses yeux bleus avaient de la douceur et de
l'esprit dans leur regard.

[Note 135: Et de l'Académie.]

Voilà comment était M. de Bassano au moment où il marqua d'une
manière si brillante dans la grande société européenne qui passait
toute entière chez lui comme une fantasmagorie animée.

Aussitôt, en effet, que le salon du ministre des affaires étrangères
fut ouvert, il devint l'un des principaux points de réunion de tout
ce que la cour avait de plus remarquable et de gens disposés à jouir
d'une maison agréable et convenable sous tous les rapports. À cette
époque, les femmes de la cour étaient presque toutes jeunes et
presque toutes jolies; elles avaient la plupart une grande existence,
une extrême élégance et une magnificence dont on parle encore
aujourd'hui; mais seulement par tradition et sans que rien puisse
même les rappeler.

Tous les samedis, la duchesse de Bassano donnait un petit bal suivi
d'un souper: c'était _le petit jour_, ce jour-là; les invitations
n'excédaient jamais deux cent cinquante personnes; on ne les envoyait
qu'aux femmes les plus jolies et les plus élégantes de préférence.
Quant aux hommes, ils étaient assez habitués de la maison pour
former ce que nous appelions alors _le noyau_; c'est-à-dire qu'un
grand nombre y allait tous les jours. Madame la duchesse de Bassano,
étant dame du palais, voyait plus intimement les personnes de la
maison de l'Empereur, ainsi que celles des maisons des Princesses;
notre service auprès des Princesses nous rapprochait souvent les
uns des autres indépendamment de nos rapports de société qui par
là devenaient encore plus intimes. Aussi la maison de l'Empereur et
celle de l'Impératrice, ainsi que celles des Princesses, formaient
le fond principal des petites réunions que nous avions en dehors des
grands dîners d'étiquette que nous étions contraintes de donner,
ainsi que nos jours de réception.

Les femmes de l'intimité de la duchesse de Bassano étaient toutes
fort jolies, et plusieurs d'entre elles étaient même très-belles.
C'étaient madame de Barral[136], madame d'Helmestadt[137], madame
Gazani[138], madame d'Audenarde la jeune[139], madame de d'Alberg[140],
madame Des Bassayns de Richemond[141], madame Delaborde[142], madame
de Turenne[143], madame Regnault-de-Saint-Jean-d'Angely[144], et
beaucoup d'autres encore; mais celles-là n'étaient pas de l'intimité
de la semaine. Il y avait après cela d'autres salons dont je parlerai
et qui avaient également leurs habitudes. Quant aux hommes, les plus
intimes étaient M. de Montbreton[145], M. de Rambuteau[146], M. de
Fréville, M. de Sémonville, M. de Valence, M. de Narbonne[147], M.
de Ségur[148], M. Dumanoir[149], M. de Bondy[150], M. de Sparre, M.
de Montesquiou[151], M. de Lawoëstine, M. de Maussion. Puis venaient
ensuite les hommes de lettres, parmi lesquels il y avait une foule
d'hommes d'une haute distinction comme esprit et comme talent; comme
génie littéraire, c'était autre chose; il y en avait deux à cette
époque; mais le pouvoir les avait frappés de sa massue et les deux
génies ne chantaient plus pour la France; l'un était Chateaubriand,
l'autre madame de Staël!...

[Note 136: Mademoiselle de Mondreville mariée à M. de Barral,
beaucoup plus âgé qu'elle, au point d'être pris pour son père,
remariée aujourd'hui au comte Achille de Septeuil, et dame pour
accompagner la princesse Pauline.]

[Note 137: Fille de M. de Cetto, ministre de Bavière; elle était
ravissante de fraîcheur, de jeunesse et de grâce.]

[Note 138: Appelée la _belle Génoise_, lectrice de l'Impératrice,
puis ayant le rang de dame du palais, on ne sait trop comment, ou
plutôt on le sait.]

[Note 139: Mademoiselle Dupuis, dont la mère était créole de
l'Île-de-France, et dame pour accompagner la reine Julie d'abord, et
puis ensuite madame mère.]

[Note 140: Mademoiselle de Brignolé, dont la mère était dame du
palais; jolie, mais l'air d'un serin effaré.]

[Note 141: Mademoiselle Mourgues, dont le père a été ministre de
Louis XVI en 1790 ou 91, pendant vingt-quatre heures; et belle-soeur
de M. de Villèle.]

[Note 142: Ravissante femme comme on peut le voir encore aujourd'hui.
Elle était veuve du baron de Giliers, et elle épousa en secondes
noces le comte Alexandre de Laborde.]

[Note 143: Riche héritière qui, sans être ni laide ni jolie,
épousa M. de Turenne. Elle n'avait pas de jambes, ou, du moins,
étaient-elles si courtes qu'elles étaient comme absentes.]

[Note 144: Elle n'était attachée à aucune maison, mais fort aimée de
nous toutes.]

[Note 145: Écuyer de la princesse Pauline.]

[Note 146: Chambellan de l'Empereur, gendre de M. de Narbonne.]

[Note 147: Aide-de-camp de l'Empereur.]

[Note 148: Grand-maître des cérémonies.]

[Note 149: Chambellan de l'Empereur.]

[Note 150: Chambellan de l'Empereur.]

[Note 151: Grand chambellan.]

Chez la duchesse de Bassano, on voyait dans la même soirée Andrieux,
dont le charmant esprit trouve peu d'imitateurs, pour nous donner de
petites pièces remplies de sel vraiment attique et de comique; Denon,
laid, mais spirituel et malin comme un singe; Legouvé, qui venait
faire entendre, dans le salon de son ancien ami, le chant du cygne,
au moment où sa raison allait l'abandonner; Arnault, dont l'esprit
élastique savait embrasser à la fois l'histoire et la poésie, et
contribuait si bien à l'agrément de la conversation à laquelle il
se mêlait; Étienne, l'un des hommes les plus spirituels de son
époque. Ses comédies et ses opéras avaient déjà alors une réputation
tout établie, qui n'avait plus besoin d'être protégée; mais
Étienne n'oubliait pas que le duc de Bassano avait été son premier
protecteur, et ce qu'il pouvait lui donner, comme reconnaissance, le
charme de sa causerie, il le lui apportait. On voyait aussi, dans les
réunions du duc de Bassano, un vieillard maigre, pâle, ayant deux
petites ouvertures en manière d'yeux, une petite tête poudrée sur un
corps de taille ordinaire, habillé tant bien que mal d'un habit fort
râpé, mais dont la broderie verte indiquait l'Institut: cet homme,
ainsi bâti, s'en allait faisant le tour du salon, disant à chaque
femme un mot, non-seulement d'esprit, mais de cet esprit comme on
commence à n'en plus avoir. Il souriait même avec une sorte de grâce,
quoiqu'il fût bien laid.

--«Qu'est-il donc?» demandaient souvent des étrangers, tout étonnés
de voir cette figure blafarde, enchâssée dans sa broderie verte,
faire le charmant auprès des jeunes femmes... Et ils demeuraient
encore bien plus surpris, lorsqu'on leur nommait le chantre
d'_Aline_, reine de Golconde, le chevalier de Boufflers!... Gérard
et Gros étaient aussi fort assidus chez M. de Bassano, ainsi que
Picard, Ginguené, Duval, et toute la partie comique et dramatique,
comme aussi la plus sérieuse de l'Institut, c'étaient Visconti,
Monge, Chaptal, qui alors n'était plus ministre; Lacretelle, dont le
caractère avait alors un éclat remarquable; Ramond, dont l'esprit
charmant a su donner un côté romantique à une étude stérile, et
dont les notes, aussi instructives qu'amusantes, font lire, pour
elles seules l'ouvrage auquel elles sont attachées[152]. Combien
je me rappelle avec intérêt mes courses avec lui dans les montagnes
de Baréges, la première année où j'allai dans les Pyrénées! Cet
homme faisait parler la science comme une muse. Il y avait de la
poésie vraie dans ses descriptions, et pourtant il embellissait sa
narration. Je ne sais comment il faisait, mais je crois en vérité que
j'aimais autant à l'entendre raconter ses courses aventureuses, que
de les faire moi-même.

[Note 152: _Lettres sur la Suisse_, par William Coxe, avec les notes
par Ramond.]

Il était, comme on le sait, très-petit, maigre, souffrant et ne
pouvant pas supporter de grandes fatigues. Un jour, il était à
Baréges, chez sa soeur, madame Borgelat; tout à coup il dit à
Laurence, son guide favori:

--«Laurence, si tu veux, nous irons faire une découverte?»

Le montagnard, pour toute réponse, fut prendre son bâton ferré, ses
crampons, son croc, son paquet de cordes et son bissac, sans oublier
sa belle tasse de cuir[153] et sa gourde bien remplie d'eau-de-vie,
et les voilà tous deux en marche.

[Note 153: Elle fut remplacée par une belle tasse en argent que lui
donna M. Ramond pour cette course au pic du Midi. Ces tasses servent
aux guides des glaciers pour faire fondre de la neige, à laquelle ils
mêlent de l'eau-de-vie ou tout autre spiritueux, pour éviter de boire
l'eau trop _crue_ des glaciers.]

--«Sais-tu où je te mènes, Laurence?

--Non, monsieur; ça m'est égal. Là où vous irez, j'irai.

--Nous allons essayer de gravir jusqu'au sommet du pic du Midi.

--Ah! ah! fit le montagnard.

--Tu es inquiet?

--Moi!... non... ce n'est pas pour moi... Mais vous, monsieur Ramond,
comment que vous ferez pour monter sur cette maudite montagne que
personne ne peut gravir?... J'ai peur pour vous.»

Ramond sourit. Lui aussi avait bien quelques inquiétudes sur la
manière dont il s'en tirerait. Mais il y avait un stimulant dans sa
résolution spontanée, qui le portait à faire ce qu'il n'eût pas fait,
peut-être, à cette époque de l'année, avec sa mauvaise santé.

Il y avait alors à Saint-Sauveur et à Cauterêts, ainsi qu'à Baréges,
une foule de buveurs d'eau, dont le plus grand nombre étaient de
Paris. Parmi ceux-ci étaient la duchesse de Chatillon et M. de
Bérenger, qu'elle épousa depuis. Ce monsieur de Bérenger avait une
manie que rien ne pouvait lui faire perdre, même le mauvais résultat
de ses courses. Il grimpait toujours, n'importe où il allait. Un
jour, il dit devant Ramond, que certainement le pic du Midi était
une bien belle montagne, mais pour celui qui aurait eu le courage de
monter _jusqu'au sommet_. Ce que voulait Ramond, c'était de vérifier
une dernière fois l'exactitude de ses découvertes. Cependant, cette
sorte de provocation, de la part du jeune élégant parisien, lui
donnait comme un tourment vague qui l'obsédait la nuit comme le
jour. Enfin, il partit, comme on l'a vu, avec Laurence, mais cachant
son voyage à M. de Bérenger. Arrivé sur le pic du Midi, à l'heure
nécessaire pour voir le lever du soleil[154], Ramond commença ses
expériences; et, lorsque tout fut terminé, il voulut essayer de
gravir jusqu'à cette petite plate-forme qui termine le pic, comme le
savent tous ceux qui ont été le plus haut possible; mais la force
lui manqua. Cependant, il en avait un bien grand désir et sa volonté
était ferme habituellement... ce qui prouve qu'elle n'est pas tout,
cependant...

[Note 154: Tous ceux qui ont été dans les Pyrénées savent combien
le spectacle qu'on a sur le pic du Midi, au lever du soleil, est
admirable.]

--«Vingt pieds! disait Laurence, et dire que vous ne pouvez pas
monter là, monsieur Ramond... vous!...

Ramond enrageait encore plus que lui. Enfin, après avoir pris
un peu de repos, il essaya pour la troisième fois, mais toujours
infructueusement; Laurence était aussi désolé que lui; et, pour ceux
qui ont connu Laurence, cette histoire est une de celles dont il
les aura sûrement réjouis plus d'une fois. Enfin, il s'approcha de
Ramond, dont il devinait la contrariété, car l'autre ne disait pas
une parole.

--«Monsieur, lui dit-il.

--Qu'est-ce que tu me veux?

--Si nous disions que nous sommes montés là-haut... hein?»

Et il faut connaître la physionomie pleine de finesse du montagnard
béarnais pour comprendre celle que mit Laurence dans le _hein_ qui
termina sa phrase.

--«Non, non, répondit Ramond, je ne veux pas mentir pour satisfaire
ma vanité; car qu'est-ce autre chose qu'une vanité pour répondre à ce
Bérenger?... Allons, qu'il n'en soit plus question.»

Il quitta la montagne, que ses observations avaient classée parmi les
plus belles des Pyrénées, en soupirant de ce qu'elle lui avait ainsi
refusé l'accès de sa plus haute cime... Revenu à Saint-Sauveur, il
raconta sa course avec toute vérité.

--«Et finalement, dit M. de Bérenger en se frottant les mains de
contentement, vous n'êtes pas monté jusqu'au sommet du pic?

--Non.

--Ah!... c'est fort bien.»

Et voilà M. de Bérenger allant trouver Laurence, et lui disant qu'il
fallait absolument qu'il retournât au pic du Midi pour y monter avec
lui..

--«Mais, monsieur, c'est impossible! Je vous jure que le diable garde
cette roche qui finit le pic. Je l'ai tournée, je l'ai regardée de
tous les côtés, elle est imprenable!»

M. de Bérenger n'écouta rien, et il décida enfin Laurence à venir
avec lui... Le fait est que je ne sais pas comment il s'y est pris,
mais il est de fait qu'il est monté sur l'extrémité la plus aiguë du
pic du Midi. Lorsqu'il se vit sur cette petite plate-forme, qui n'a
peut-être pas vingt-cinq pieds d'étendue, il se crut un homme destiné
à faire les choses les plus étonnantes. Il revint à Bagnères, et l'on
peut croire que la première parole dont il salua Ramond fut celle
qui lui annonçait son ascension... En l'apprenant, Ramond éprouva un
petit mouvement d'impatience et même d'humeur.

--«En vérité, disait-il, c'est vraiment bien dommage qu'une si pauvre
tête soit sur de si bonnes jambes!...»

Ramond était surtout charmant en racontant ses voyages et ses
courses à Gavarni, au Mont-Perdu, à Gèdres surtout... Oh! la grotte
de Gèdres avait laissé dans son âme des souvenirs qui devaient avoir
leur source dans de bien puissantes impressions... C'est en parlant
de Gèdres, dans cette charmante pièce intitulée[155]: _Impressions
en revenant de Gavarni_, qu'il y a cette idée gracieuse: _Le parfum
d'une violette nous rappelle plusieurs printemps!_

[Note 155: Fragments imprimés dans le _Mercure de France_, de 1788 ou
1787.]

On conçoit qu'avec des hommes d'un talent aussi varié, la
conversation devait avoir un charme tout particulier dans le salon
du duc de Bassano. Un jour, c'était M. de Ségur, le grand-maître
des cérémonies, qui racontait dans un souper des petits jours des
anecdotes curieuses sur la cour de Catherine. Il parlait de sa grâce,
de son esprit, du luxe asiatique de ses fêtes, lorsqu'elle paraissait
au milieu de sa cour avec des habits ruisselants de pierreries,
entourée de jeunes et belles femmes, parées elles-mêmes comme leur
souveraine, et contribuant par leurs charmes et leur esprit à
justifier la réputation _de Paradis terrestre_, que les étrangers,
qui ne voyaient que la surface, donnaient tous à la cour de Catherine
II. Les décorations en étaient habilement faites; on ne voyait pas
ce qui se passait derrière la scène, tandis que souvent une victime
rendait le dernier soupir sous le poignard ou le lacet non loin du
lieu où la joie riait et chantait, couronnée de fleurs et enivrée de
parfums.

Jamais M. de Ségur et moi ne fûmes d'accord sur ce point. Il aimait
Catherine et je l'abhorrais!... Au reste, il était le plus aimable
du monde; c'était l'homme sachant le mieux raconter une histoire.
Sa parole elle-même, sa prononciation, n'était pas celle de tout le
monde. Je l'aimais bien mieux que son frère.

Madame Octave de Ségur, belle-fille du grand-maître des cérémonies,
était une femme fort aimable, à ce que disaient toutes les personnes
qui la voyaient dans son intimité. Elle était dame du palais de
l'Impératrice; mais, quoiqu'elle fût de la cour, elle n'était
habituellement de la société d'aucune de nous. Elle était jolie, et
possédait ce charme auquel les hommes sont toujours fort sensibles,
qui est de n'avoir de sourire que pour eux. Ses grands yeux noirs
veloutés n'avaient une expression moins dédaigneuse que lorsqu'elle
était entourée d'une cour qui n'était là que pour elle. Comme sa
réputation a toujours été bonne, je dis ce fait, qui, du reste, est
la vérité.

Une histoire étrange était arrivée quelques années avant dans la
famille du comte de S.....; le héros de cette histoire n'était revenu
que depuis peu de temps, et reparaissait de nouveau dans le monde:
c'était l'aîné de ses fils, Octave de S....., le mari de mademoiselle
d'Aguesseau, la même dont je viens de parler.

Octave de S....., quoique fort jeune, remplissait les fonctions de
sous-préfet, soit dans les environs de Plombières, soit à Plombières
même, en 1803, lorsque tout à coup il disparut, sans que le moindre
indice pût indiquer s'il était parti pour un long voyage, ou s'il
s'était donné la mort.

La police fit des recherches avec le plus grand soin; tout fut
infructueux. Cependant, comme rien ne donnait la preuve qu'il
n'existât plus, sa femme, ses enfants et son frère ne prirent point
le deuil.

Un jour le comte de S..... reçut une lettre sans signature, mais
son coeur de père battit aussitôt, car il reconnut un cachet qui
appartenait à son fils.

_Ne soyez pas inquiets. Je vis toujours et pense à vous._

Ce peu de mots n'étaient pas de l'écriture d'Octave de Ségur; mais
combien ils donnèrent de bonheur dans cette famille désolée, dont
les inquiétudes, sans cesse redoublées, prenaient quelquefois une
couleur sinistre qui amenait le désespoir dans cet intérieur si digne
d'être heureux! M. de Ségur ne voulant pas jeter au public un aliment
de curiosité, ne parla de cette nouvelle qu'à quelques amis qui
partagèrent sincèrement sa joie.

Philippe de S.....[156], l'auteur du dramatique et bel ouvrage sur la
Russie, est le frère d'Octave. Il adorait son frère... Du moment où
il disparut, le malheureux jeune homme fut atteint d'une mélancolie
qui dévorait sa jeunesse. Dans ses yeux noirs si profonds, au regard
penseur, on voyait souvent des larmes et une expression de tristesse
déchirante. Il avait alors vingt ou vingt et un ans, je crois. On
aurait cru que c'était l'abandon d'une femme, une perfidie de coeur
qui le rendait aussi triste; et on demeurait profondément touché en
apprenant que la perte de son frère était la seule cause de sa pâleur
et de son abattement. La nouvelle qui parvint à la famille ne lui
donna même aucun réconfort. Jamais il n'avait cru à la mort de son
frère.

[Note 156: Je regrette seulement qu'il ait mis autant en oubli ce que
nous devions à l'Empereur, tout en parlant des fautes de la campagne
de Moscou.]

«Je serais encore plus malheureux si je l'avais perdu, disait le bon
jeune homme!... Je le saurais par l'instinct même de mon coeur!...»

Un jour, Philippe inspectait des hôpitaux dans une petite ville
d'Allemagne, pendant la campagne de Wagram... Il parcourait les
chambres et parlait à tous les blessés, pour savoir s'ils avaient
tous les secours qui leur étaient nécessaires... Tout à coup il croit
voir dans un lit un homme dont la figure lui rappelle son frère!..
Il s'approche!.. À chaque pas la ressemblance est plus forte.....
Enfin il n'en peut plus douter, c'est lui! c'est son frère!.. c'est
Octave!....

Octave fut ému par cette expression de tendresse vraie, qui ne peut
tromper. Quelle que fût sa résolution, il se laissa emmener par
Philippe et revint dans la maison paternelle. Il revit sa femme,
ses enfants et tous les siens avec un air apparent de contentement;
personne ne lui fit de questions, on le laissa dans son mystère,
tant on redoutait de lui rendre la vie fâcheuse; il ne parla non
plus lui-même de ce qui s'était passé, et tout demeura comme avant
sa fatale fuite. Le prince de Neufchâtel avait besoin d'officiers
d'ordonnance, on lui donna M. de S.....

Nous étions un jour dans je ne sais plus quelle lande parfumée de ma
chère Espagne, il était assez tard, M. d'Abrantès allait se coucher,
et moi je l'étais déjà, lorsque le colonel Grandsaigne, premier
aide-de-camp du duc, frappa à la porte en s'excusant de venir à une
telle heure, si toutefois, ajouta-t-il (toujours au travers de la
porte) il y a une heure indue à l'armée. Il avait la rage des phrases.

--«À présent de quoi s'agit-il? demanda M. d'Abrantès. Vous pouvez
entrer.

--Un officier du prince de Neufchâtel, mon général, qui demande
que vous lui fassiez donner des chevaux. Il doit porter au
quartier-général des ordres de l'Empereur, et l'alcade prétend qu'il
n'a pas de chevaux ni de mulets à lui donner.»

Pendant le discours du colonel, l'officier voyant une femme au lit
n'osait avancer et se tenait dans l'ombre... Le duc, très-ennuyé de
ces ordres multipliés qui forçaient à imposer les habitants d'un
village à donner leurs montures, était toujours fort difficile pour
les autoriser; et j'ai vu quelquefois, après s'être informé du cas
plus ou moins pressant qui réclamait son intervention, la refuser au
moins pour quelques jours.

--«Votre ordre, monsieur, dit-il au jeune officier en tendant la main
vers lui sans le regarder.»

L'officier avança timidement, et lui remit son ordre.

--«Ah!... S.....! .... Est-ce que vous êtes parent du grand-maître
des cérémonies?

--Je suis son fils, mon général.

--Philippe!....»

Et le duc se retourna vivement vers le jeune homme, mais s'arrêta
stupéfait en voyant une figure qu'il ne connaissait pas.

--«Qui donc êtes-vous, monsieur, demanda-t-il d'une voix sévère?...»
car sa première pensée fut que l'homme qui était devant lui pouvait
être un espion. Elle se traduisit probablement sur sa physionomie si
mobile, car le jeune homme devint fort rouge.

--«J'ai eu l'honneur de vous dire, mon général, que le comte de
S..... est mon père. Je suis l'aîné de ses fils.

--Ah! s'écria joyeusement le duc, c'est donc vous qui êtes _le
perdu_!... Pardieu! mon cher, soyez _le bien retrouvé_!... Voyons,
que voulez-vous?... des chevaux? Vous en aurez; mais d'abord vous
passerez le reste de la nuit ici, attendu qu'il est tout à l'heure
minuit, et que, dans la romantique Espagne, les voyages au clair
de lune commencent à n'être plus aussi agréables qu'au temps des
Fernands et des Abencerrages.»

Quelque délicatesse que l'on mît à ne pas parler à Octave de S.....
de son aventureuse absence, cependant, comme ami fort intime de
son père, dont souvent il avait même essuyé les larmes, le duc
d'Abrantès avait presque le droit de lui en dire quelques mots. M. de
Ségur ne fut pas mystérieux et lui raconta comment une raison, qu'il
nous cacha par exemple, l'avait déterminé à mener une vie errante:

--«J'avais besoin de voir d'autres lieux, disait-il, de parcourir
d'autres contrées!...

Octave de S..... était aimable, avec un autre genre d'esprit que son
père et son frère, et, comme eux, par des manières charmantes et
gracieuses; je l'ai vu dans le monde pendant le peu de temps qu'il y
est demeuré et j'avoue que je n'ai pas compris l'éloignement qu'avait
pour lui, disait-on, une personne qui pourtant aurait dû l'apprécier.

Le duc de Bassano aimait beaucoup la famille de M. de Ségur, cette
famille même lui avait même de grandes obligations.

Les femmes qui étaient invitées et reçues de préférence chez la
duchesse et le duc de Bassano étaient les plus jeunes et les plus
jolies de la cour. On pouvait choisir, en effet, parmi elles, car
excepté deux ou trois il n'y en avait pas de laides parmi nous.
J'excepte la dame d'honneur, madame de Larochefoucauld; mais elle
était de bonne foi et savait qu'elle était non-seulement laide mais
bossue, et lorsque nous nous trouvions ensemble dans quelque voyage
où notre service nous appelait, elle disait souvent en riant, à
l'heure de sa toilette:

--«Allons, il faut aller habiller le magot!...»

Mais lorsque, dans un des grands cercles de la cour, l'Impératrice
était entourée de ses dames de service, et que parmi elles étaient
madame de Bassano, de Canisy, de Rovigo, de Bouillé, madame de
Montmorency, dont les traits n'étaient pas ceux d'une jolie femme,
mais dont l'admirable et noble tournure était _unique_ parmi ses
compagnes; jamais on ne vit plus d'élégance dans la démarche, plus de
perfection dans la taille d'une femme: en la voyant marcher, courir
ou danser, on ne la voulait pas autrement, ni plus belle ni plus
jolie. C'était, en outre, de ces agréments du monde qu'elle possédait
parfaitement, une personne remarquable dans son intérieur et même
fort originale sur plusieurs points de la vie habituelle. En résumé,
c'est une femme bien agréable et charmante, je dis _c'est_, parce que
les personnes comme elles ne changent pas. Madame de Mortemart était
une fort bonne et aimable femme, elle était fort bien et presque
jolie. J'ai déjà parlé de madame Octave de Ségur; il y avait aussi
sa belle-soeur, madame Philippe de Ségur[157]; elle était fort
jolie, avait d'admirables yeux noirs, une très-jolie petite taille,
dont elle tirait bien parti, et passait enfin avec raison pour une
jolie femme. Quant à la duchesse de Montebello, je n'ai pas besoin
de rappeler son nom, pour qu'on sache qu'avec la duchesse de Bassano
elle était la plus belle parmi ses compagnes.

[Note 157: Mademoiselle de Luçay.]

La maréchale Ney n'avait rien de régulier, mais elle était jolie et
surtout elle plaisait. Ses yeux étaient de la plus parfaite beauté,
sa physionomie douce et spirituelle, et tous les accessoires si
nécessaires à une femme pour qu'elle puisse plaire; tels que de beaux
cheveux, de jolies mains et de petits pieds; ces beautés-là donnent
tout de suite une sorte d'élégance qui n'est pas celle de tout le
monde et qui est un aimant agréable.

Madame Gazani n'était pas dame du palais et ne l'avait jamais été;
elle avait pourtant escamoté on sait comment, dans un certain
temps, la prérogative de marcher avec les dames du palais; elle
était lectrice de l'Impératrice, ce qui, pour le dire en passant,
était assez drôle, puisqu'elle était italienne-génoise et que
notre Impératrice était souveraine des Français. Mais après tout,
madame Gazani était une femme ravissante, et jolie comme on l'est
à Gênes, lorsqu'on se mêle de l'être, et voilà le grand secret de
sa nomination. Elle était donc parfaitement belle, encore plus
engageante et piquante, faite pour la cour sans en avoir pourtant les
manières, mais très-disposée à les prendre, ce qu'elle a prouvé; car
elle aimait cette vie de la cour, la galanterie, les intrigues. Quant
à de l'esprit, elle avait celui du monde, à force d'en être, mais
du reste peu, et même pas du tout dans le sens bien prononcé qu'on
attache à ce mot. Pendant la durée de sa faveur, elle ne fut hostile
à personne, ce dont on lui sut gré; et puis cette faveur passée, elle
demeura une des plus belles personnes de la cour et une des plus
inoffensives, ce qui n'arrive pas toujours.

J'ai dit qu'il y avait tous les samedis de petits bals chez la
duchesse de Bassano, où l'on était moins nombreux que les jours de
grande réception. Indépendamment de ces bals, il y avait un grand
dîner diplomatique; je l'appelle ainsi parce que chez le ministre des
affaires étrangères il y avait nécessairement, en première ligne,
les ministres étrangers et tout ce qui tenait au corps diplomatique,
présenté par les ambassadeurs. Ce dîner avait lieu dans la grande
galerie de l'hôtel de Gallifet où était alors le ministère des
affaires étrangères; et il était suivi d'une fête[158] à laquelle
était invité autant de monde que pouvait en contenir les vastes
appartements du ministère, et dont la duchesse de Bassano faisait les
honneurs avec une grâce et une convenance tout à fait remarquables.

[Note 158: Le traitement du duc de Bassano était de 400,000 fr.; la
dépense de sa maison s'élevait à 300,000 fr.]

Il fallait bien cependant se reposer un peu de cette foule, de
ce mouvement, tourbillon dont la tête se fatigue si vite; et les
samedis n'étaient pas encore faits pour cela, comme je viens de le
dire, puisqu'il y avait encore deux cents personnes d'invitées. La
duchesse de Bassano organisa une société habituelle, qui venait
chez elle non-seulement les jours de réception, mais tous les
autres jours de la semaine. Les femmes les plus assidues chez elle
dans son intimité étaient la belle madame de Barral[159], madame
d'Audenarde, jeune, jolie et nouvelle mariée, madame de Brehan,
madame de Canisy, madame d'Helmstadt, madame Gazani, madame Legéas,
sa belle-soeur, élégante et jolie[160], madame de d'Alberg, charmante
et aimable femme; madame de Valence, dont l'esprit est si piquant et
si vrai, si naturel dans le charme de la causerie et un autre charme
qu'on ne peut définir, mais dont on éprouve la puissance et qui
retenaient la jeunesse qui déjà s'enfuyait. Les hommes étaient le
duc d'Alberg, M. de Sémonville, M. de Valence, M. de Montbreton, M.
de Lawoëstine, M. de Flahaut, M. de Narbonne, Lavalette, dont j'ai
déjà fait connaître l'aimable caractère et le charmant esprit; M. de
Fréville, l'un des hommes les plus spirituels que j'aie rencontrés
en ma vie; M. de Celles, dont la causerie rappelle tout ce qu'on
nous dit du temps agréable de Louis XV; M. de Chauvelin, dont les
preuves étaient faites à cet égard-là, mais qui depuis prouva combien
il était à redouter plus sérieusement; M. de Rambuteau[161], M. le
comte de Ségur, M. de Turenne, et tous les maris des femmes que j'ai
nommées, venaient alternativement passer la soirée chez madame de
Bassano; on voit que le noyau autour duquel venait ensuite se grouper
progressivement la foule était déjà assez nombreux pour alimenter une
causerie journalière; et lorsque le duc de Bassano pouvait quitter un
moment ses nombreux travaux pour venir s'y joindre, elle n'en était
que plus aimable.

[Note 159: Aujourd'hui madame de Septeuil.]

[Note 160: Quelque extraordinaire qu'il puisse paraître qu'étant
aussi liée avec M. et madame de Valence, la duchesse de Bassano ne
connût pas leur mère, cela est pourtant _positif_.]

[Note 161: Et M. de Rambuteau, qui a prouvé qu'on pouvait être à la
fois un homme du monde et un habile administrateur. Napoléon l'avait,
au reste, bien deviné.]

Un soir de ces réunions intimes, plusieurs habitués causaient autour
de la cheminée, dans le salon ordinaire de la duchesse de Bassano.
C'était en hiver et même en carnaval (le dimanche gras); on était
fatigué des bals et des veilles; et c'était un grand hasard que ce
soir-là on fût en repos. On causait donc. Je ne sais plus qui se mit
à parler de madame de Genlis, qui venait de publier un nouvel ouvrage.


LA DUCHESSE DE BASSANO.

Mon Dieu! croiriez-vous que je ne connais pas madame de Genlis!... Je
ne l'ai même jamais aperçue...


MADAME GAZANI.

Ni moi!...


MADAME D'HELMSTADT.

Ni moi!...


MADAME DES BASSAYNS.

Ni moi!..

        Et trois ou quatre autres femmes, en même temps:

Ni moi non plus!...


LA DUCHESSE DE BASSANO.

C'est bien étrange, en vérité!... Je ne sais ce que je donnerais
pour voir une personne aussi célèbre et en même temps si digne de
l'être!...


MADAME DE BARRAL.

Et moi aussi!...


MADAME DES BASSAYNS.

Allons la voir!...


LA DUCHESSE DE BASSANO.

Mais comment faire? quel prétexte prendre?...

        Une voix, à l'extrémité du salon:

Aucun. Si vous voulez, je vous y conduirai.

Tout le monde se tourna vers celui qui venait de parler: c'était un
grand jeune homme élancé, blond, dont la figure était charmante,
ainsi que la tournure: c'était M. de Lawoëstine. En le reconnaissant,
tout le monde se mit à rire.

--Vraiment, dit la duchesse de Bassano, voilà un introducteur bien
respectable!...

--Pourquoi non? Voulez-vous véritablement voir ma grand'-mère?


LA DUCHESSE DE BASSANO.

Certainement!


M. DE LAWOESTINE.

Eh bien! je vous y conduirai.

        Plusieurs de ces dames à la fois:

Oh! nous aussi, n'est-ce pas?... nous aussi!..


M. DE LAWOESTINE.

Mesdames, vous êtes toutes charmantes, et sans doute fort aimables;
mais cependant notre caravane doit être limitée à un certain nombre;
car, enfin, je ne puis vous emmener toutes...


MADAME D'HELMSTADT.

Mais moi?...


MADAME DE BARRAL.

Et moi?...


MADAME GAZANI.

Et moi?...


M. DE LAWOESTINE.

Écoutez, madame la duchesse décidera entre vous. Seulement,
laissez-moi vous dire que madame de Genlis aime fort tout ce qui
est extraordinaire... Il faut donc que cette visite ne ressemble à
aucune autre; voilà, je crois, ce que vous devez faire.

Tout le monde se mit autour de lui, et il expliqua un plan qui fut
trouvé charmant. On ne voulut pas en remettre l'exécution plus loin
que le même soir.

Par une singularité assez remarquable, aucune des femmes qui étaient
chez madame de Bassano n'allait au bal; et si les hommes avaient
des engagements, ils les sacrifièrent avec joie pour être de la
partie. Voilà le nom de ceux qui se trouvaient chez la duchesse:
M. de Rambuteau, M. Adolphe de Maussion[162], M. de Montbreton, M.
Alexandre de Laborde, M. de Lawoëstine, M. de Grandcourt et peut-être
quelques autres hommes dont le nom ne se présente pas à la mémoire.
Les femmes étaient: madame Gazani, madame d'Helmstadt, madame des
Bassayns, madame de Barral et la maîtresse de la maison. Aussitôt que
la chose fut convenue, ces dames, ainsi que les hommes, envoyèrent
chercher leurs dominos chez eux. Grandcourt, lui seul, eut l'heureuse
pensée, que peut-être même on lui suggéra, de _se déguiser_, et le
costume qu'il choisit fut celui de Brunet, dans _les Deux Magots_.
On envoya aussitôt aux Variétés; Brunet venait précisément de jouer
le rôle, et il prêta le costume. Cela seul valait la soirée, de voir
Grandcourt en magot. Lorsqu'on fut prêt, toute la troupe monta dans
plusieurs fiacres et se rendit rue Sainte-Anne, où demeurait alors
madame de Genlis[163]. Il était minuit, et madame de Genlis allait
se coucher, lorsqu'elle entendit un fort grand bruit et que tout
son appartement fut envahi par une troupe de masques, au milieu de
laquelle figurait le charmant _magot Grandcourt_. Madame de Genlis
était déjà déchaussée et coiffée de nuit. Mais, comme l'avait dit
son petit-fils, elle aimait ce qui était extraordinaire. L'invasion
de sa chambre, au milieu de la nuit, par une troupe de gens qui
paraissaient de très-bonne compagnie (ce que son habitude du grand
monde lui fit voir en un instant), ne pouvait être qu'un amusement
de cette même bonne compagnie à laquelle, malgré sa retraite, elle
appartenait toujours. Elle ne voulut donc pas être un empêchement à
cette folie de carnaval; elle fut parfaitement aimable; prétendit
se croire au bal masqué et causa de la manière la plus piquante
et la plus charmante avec toutes ces figures masquées qu'elle ne
connaissait pas du tout, non plus qu'elle ne reconnaissait son
petit-fils, qui ne s'était pas démasqué pour augmenter le comique
de la chose. Cependant, elle ne pouvait se prolonger longtemps; de
même que l'_imprévu_ avait tout le mérite de cette aventure, de même
aussi il fallait qu'elle fût courte; madame de Genlis le comprit la
première:

[Note 162: Frère du comte Alfred de Maussion, auteur de plusieurs
romans écrits avec goût et remplis de cet intérêt qui fait tourner
les pages... Le succès du dernier ouvrage de M. le comte de Maussion,
intitulé _Faute de s'entendre_, doit lui donner la volonté de ne se
pas arrêter, et à nous le regret qu'il n'y ait qu'un volume. On y
retrouve les scènes du grand monde, ses perfidies, ses joies, comme
son malheur; et tout cela raconté dans ce langage de bonne compagnie
dont bientôt nous n'aurons plus que la tradition, qui, encore
elle-même, pâlit chaque jour. Le comte Alfred de Maussion est le seul
des deux frères qui ait écrit.]

[Note 163: Et non pas à l'Arsenal, où mademoiselle Cochelet place la
scène qu'elle raconte en tout (comme beaucoup d'autres choses) avec
une grande absence de vérité, et une si grande, que je crois qu'elle
n'y était pas. La manière dont l'aventure s'est terminée me le fait
croire.]

--En vérité, dit-elle, à la douceur de vos voix, à votre mystérieuse
venue, je suis tentée de croire que des anges ont visité ma pauvre
demeure: confirmez mon espoir. Laissez-moi voir vos visages.

Après une courte résistance, madame des Bassayns laissa tomber son
masque, et madame de Genlis vit, en effet, une charmante figure
entourée d'une forêt de boucles blondes et fort convenable au
_personnage d'ange_.

--Et vous? dit madame de Genlis à un petit domino qui était près
d'elle, et tirant elle-même les cordons de son masque, elle vit
aussitôt une ravissante personne dont bien sûrement Canova eût fait
son Hébé, s'il l'eût connue. C'était la fraîcheur, la jeunesse même
avec sa peau veloutée et ses dents perlées, ses lèvres de corail, et
ses yeux riants et joyeux: c'était madame d'Helmstadt.

--«Ah! s'écria madame de Genlis; j'avais bien pressenti que vous
étiez des anges!»

Mais elle fut arrêtée dans le cours de son admiration à la vue des
deux personnes qui, se démasquant, vinrent à elle; c'étaient madame
de Bassano et madame Gazani!...

On sait comme elles étaient belles!... La tradition de leur beauté
franchira le temps, et nos petits-enfants en parleront avec raison
comme de celle de madame de Montespan et de madame de Longueville...
À l'aspect de ces deux femmes, madame de Genlis demeura stupéfaite;
elle avait été curieuse de connaître les visages après avoir entendu
les voix, et maintenant elle voulait savoir les noms de ces belles
personnes qui venaient ainsi dans sa maison au milieu de la nuit...
M. de Lawoëstine ne s'était pas démasqué. Sa vue seule lui aurait
nommé les inconnues... Toutefois leur rare beauté, leurs manières,
l'élégance de leurs costumes de bal masqué[164], étaient pour madame
de Genlis une certitude qu'elle pouvait _se hasarder_ à causer avec
elles. Mais il était tard, la duchesse comprit qu'il fallait laisser
coucher celle qu'elles étaient venues troubler au moment de son
repos...

[Note 164: Les dominos étaient presque toujours en gros de Naples,
et souvent en satin noir garni de très-belle blonde. Dans les bals
masqués particuliers, nous mettions des dominos en satin rose ou
blanc, également garni de belle blonde; le camail était charmant
ainsi et allait à merveille lorsqu'on avait ôté son masque, ce qu'on
faisait presque toujours avant la fin du bal.]

--«Eh quoi! sans vous connaître! dit madame de Genlis; sans que je
puisse savoir _quel ange_ je dois prier?

--Eh bien, reprit la duchesse, promettez de nous recevoir samedi
prochain[165], et nous viendrons toutes pour vous remercier de votre
aimable accueil...

[Note 165: C'était son jour de réunion.]

--Et moi, dit madame de Genlis enchantée, je vous promets que vous
aurez une soirée comme depuis longtemps vous n'en avez vu, peut-être;
vous aurez de mes proverbes, et Casimir jouera de la harpe avec moi.»

Et toute la troupe prit congé, laissant l'auteur de _Mademoiselle de
Clermont_ enchanté de cette aventure. Le samedi suivant la soirée eut
lieu en effet et fut charmante comme elle l'avait promis. Le duc de
Bassano y accompagna sa femme.

Lorsque M. de Bassano se fut retiré du ministère des affaires
étrangères, il n'y eut plus ce mouvement, ce tourbillon de monde
autour de sa maison; mais comme on avait compris que la duchesse
et lui savaient ce que la vie a de plus doux en France, qui est
d'employer ses heures et d'en donner une partie à la communication
mutuelle, à la causerie, à cette fréquentation quotidienne qui amène
l'intimité et maintient quelquefois des relations qui se fussent
rompues autrement tout naturellement et par l'éloignement... C'est
ainsi que de saintes amitiés se sont trouvées perdues sans aucune
autre raison!... La duchesse était aussi bonne que belle; son esprit
aimait tout ce qui tenait au bon goût, à l'extrême élégance; d'une
apparence sérieuse, elle avait pourtant une chaleur de coeur, un
dévouement d'amitié, qui lui avaient donné de vrais amis. Aussi,
lorsqu'elle fut hors de l'hôtel du ministère, son salon ne fut plus
un _salon officiel_, mais on y fut toujours, parce que c'était un
salon où l'on trouvait une maîtresse de maison aimable, bonne et
belle.

Enfin, vinrent les malheurs de l'Empire et sa chute. La famille de
Bassano fut exilée, proscrite!... et pourquoi!...

Mais elle revint!... Ce fut alors que le duc de Bassano occupa son
hôtel de la rue Saint-Lazare[166]. Il y passait les hivers; et l'été,
il allait dans sa terre de Beaujeu, en Franche-Comté. Cette époque
est celle où, véritablement, on put juger de la manière dont la
duchesse et lui tenaient leur maison. Elle était bien toujours celle
d'un grand personnage, mais d'un particulier ne souffrant jamais
qu'on s'occupât de politique, à laquelle il était devenu étranger; le
duc provoquait alors lui-même une causerie dont le charme avec lequel
il conte, et la vérité de ses souvenirs en doublait le prix. Étienne,
Arnaud, Denon, Gérard, Gros, tous les littérateurs et les artistes
remarquables continuèrent à aller dans une maison où ils trouvaient
tout ce qui pouvait les attirer, et surtout bonne mine d'hôte.

[Note 166: La première année de la Restauration, il logeait rue de la
Ville-l'Évêque.]

Cependant le temps s'écoulait. Autour de la duchesse de Bassano
s'élevait une famille nombreuse, dont la beauté aurait rappelé la
sienne, si cette beauté eût éprouvé la moindre altération; mais
bien loin de là, elle était toujours une des femmes les plus
remarquables lorsqu'elle paraissait dans une fête. C'est ici où je
dois faire connaître la duchesse de Bassano sous le rapport étranger
à l'agrément d'une femme du monde.

Puisque j'ai parlé de sa jeune famille, je dois dire en même
temps combien elle était bonne mère, combien elle était _femme
d'intérieur_, après avoir été la plus élégante, la plus brillante
d'une grande fête. S'occupant de ses enfants, qui l'adoraient,
elle était pour eux une amie autant qu'une mère, et un regard
désapprobateur était souvent une punition plus sévère pour ses fils,
que toutes celles de leur gouverneur. Elle avait deux garçons et
trois filles.

Rien n'était plus charmant que de voir cette mère, jeune encore[167],
non-seulement par l'âge, mais par sa figure, toujours au même point
de fraîcheur et d'éclat, entourée de ses enfants!...

[Note 167: À peine quarante ans, et elle en paraissait trente-un ou
trente-deux au plus.]

Tous se groupaient autour d'elle et formaient un ravissant tableau.
Bientôt le temps développa la beauté de Claire de Bassano; elle
devint l'ornement des bals et des fêtes, ainsi que sa soeur Louise.
Fière de ses filles, la duchesse n'allait plus dans le monde que
pour jouir du triomphe qu'elles y trouvaient, tandis qu'elle-même
était encore radieuse de beauté. Cette époque est celle où sa maison
fut vraiment charmante. Elle recevait beaucoup, donnait des fêtes
admirablement ordonnées, auxquelles on se faisait inviter quinze
jours d'avance... Elle en faisait les honneurs, aidée de son mari
et de ses quatre beaux enfants, et chacun sortait de ce palais de
fées, attaché par la politesse courtoise du duc de Bassano et son
esprit remarquable, par le charme des manières de la duchesse, et par
cet ensemble enfin qu'on ne pouvait s'expliquer, mais qui faisait
désirer d'y retourner, d'abord pour revoir cette maison et ce qu'elle
renfermait d'attrayant dans ses habitants, et bientôt pour être leur
ami à tous.

C'est au milieu de ces joies que le malheur se ressouvint de cette
famille.

La duchesse devait conduire ses filles à un bal chez M. Perrégaux;
elles se faisaient d'avance une joie de cette fête. Elles avaient été
au bal, la veille, chez M. Hoppe, où la duchesse de Bassano avait
été remarquée à côté des femmes jeunes et belles, et même entre ses
deux filles. Coiffée avec des camélias[168] naturels qui faisaient,
par leur couleur blanche et rouge, ressortir l'ébène de ses cheveux;
elle était charmante... Le jour du bal de M. Perrégaux, les jeunes
personnes s'occupèrent de leur toilette avec une telle joie de jeunes
filles, que leur mère n'osa pas leur dire qu'elle avait une de ces
affreuses douleurs de tête, qui, depuis quelque temps la faisaient
beaucoup souffrir. Elle le dit seulement à la baronne Lallemand, qui
l'engagea à ne pas insister. Elle voulait conduire ses filles au
bal!... Mais la douleur devint intolérable; elle dut rester...

[Note 168: C'était alors la mode de se coiffer avec des camélias et
des bruyères naturelles.]

La maladie fut courte! La duchesse se coucha le même soir, c'était un
lundi... Le mercredi elle n'existait plus!... Et au moment où elle
quitta la vie et ce monde où elle avait été si aimée, si admirée,
elle était toujours radieuse de beauté!... elle semblait dormir!...

Horace Vernet, l'un des intimes de la maison, eut le pénible courage
de faire son portrait après sa mort!... Elle avait à peine quarante
ans[169]!

[Note 169: En 1820 elle avait trente-six ans.]

Elle mourut avant que les camélias qui avaient été dans ses cheveux
au bal de M. Hoppe fussent fanés!


FIN DU TOME CINQUIÈME.



TABLE

DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE CINQUIÈME VOLUME.


                                                                Pages.

  Salon de l'Impératrice Joséphine.                                  1

  Première partie.--Madame Bonaparte.                            _Id._

  Deuxième partie.--L'Impératrice Joséphine.                        83

  Troisième partie.--L'impératrice à Navarre.                      173

  Quatrième partie.--La Malmaison. 1813-1814.                      257

  Salon de Cambacérès, sous le Consulat et l'Empire.               279

  Salon de madame la duchesse de Bassano.                          333


Imprimerie d'ADOLPHE ÉVERAT ET Cie, rue du Cadran, 16.


[Notes au lecteur de ce fichier numérique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée. L'écriture des
noms propres (Institutions d'État) a été uniformisée, ex. État, Directoire,
Consul.

Ligne 5507: "Elle y alla en 1812 et fut reçue à Milan avec enthousiasme;"
L'original contenait 1816, cette erreur a été corrigée.]





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